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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79011 ***
+
+
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+
+ CLAUDE ANET
+
+ Petite Ville
+
+ NOUVELLE ÉDITION
+
+
+ PARIS
+ BERNARD GRASSET, ÉDITEUR
+ 61, RUE DES SAINTS-PÈRES, 61
+
+ 1921
+
+ Tous droits de traduction, reproduction et d’adaptation réservés pour
+ tous pays.
+
+ COPYRIGHT BY BERNARD GRASSET, 1921.
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+
+ Voyage idéal en Italie, Perrin et Cie.
+ Petite Ville, La Revue blanche.
+ Les Bergeries, Calmann-Lévy.
+ La Perse en automobile, Juven et Cie.
+ Notes sur l’Amour, Fasquelle.
+ La Révolution russe, 4 volumes, Payot et Cie.
+ Ariane, jeune fille russe, La Sirène.
+ Omar Khayyan (en collaboration avec Mirza Muhamed), La Sirène.
+
+_En préparation_:
+
+ L’Europe nouvelle, B. Grasset.
+ Quand la terre trembla, roman, B. Grasset.
+
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+IL N’A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE RÉIMPRESSION AUCUN EXEMPLAIRE DE LUXE, MAIS IL
+RESTE DEUX CENTS EXEMPLAIRES DE L’ÉDITION ORIGINALE (REVUE BLANCHE).
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+_Il disait: Peut-être l’unité de lieu et celle du temps, les mêmes
+personnages vivant dans une même atmosphère, suffisent-elles, autant que
+celle d’action, à créer cet intérêt soutenu que nous avons l’habitude de
+demander au roman._
+
+
+
+
+Lorsque j’étais petit garçon, je lisais parfois des livres dérobés dans
+la bibliothèque de mon père, et, comparant aux peintures enflammées des
+romans, la vie que je voyais autour de moi, je me félicitais dans ma
+candeur d’habiter une petite ville honnête, ignorée, où rien n’était
+digne d’attirer l’attention de ceux dont la profession est d’écrire pour
+amuser le monde.
+
+Plus tard, lorsque la raison, avec le poil, me vint, mes yeux
+s’ouvrirent.--Faut-il l’avouer? J’éprouvai un sentiment bizarre
+d’orgueil blessé. Ma petite ville était donc semblable à toutes les
+autres.
+
+ * * * * *
+
+Ma petite ville ne compte que six mille habitants, de mœurs bourgeoises,
+discrètes, paisibles; elle est presque en retraite de l’existence. Dans
+les statistiques judiciaires, elle doit figurer au rang le plus
+honorable; les délits y sont rares, les crimes inconnus. Pourtant elle a
+ses drames.
+
+ * * * * *
+
+Les romanciers inventent plus qu’ils n’imitent, et, tant nous sommes
+habitués par l’éducation de notre esprit à chercher le simple, le
+raisonnable, plutôt que le réel, fussent-ils plus fidèles, ils
+paraîtraient moins vrais.
+
+J’aime la complexité de la vie mieux que leurs inventions.
+
+Les romanciers cherchent le dramatique dans des actions éclatantes et
+rares; mais le train ordinaire des choses est plus dramatique par sa
+continuité même que leurs péripéties les plus émouvantes.
+
+ * * * * *
+
+Les romanciers veulent de belles fins à leurs histoires. Julien Sorel
+meurt sur l’échafaud; la beauté de Valérie Marneffe est rongée par une
+lèpre affreuse; Madame Bovary râle dans les affres d’un empoisonnement;
+le corps délicat d’Anna Karénine est broyé par une lourde locomotive.
+
+J’ai connu un grand nombre de vies dévoyées; leurs fins furent moins
+retentissantes.
+
+ * * * * *
+
+Les faits que je rapporte sont vrais. Leur réunion même n’est pas
+artificielle. Ils se sont passés à portée de ma vue qui n’est pas des
+plus longues.
+
+Je ne suis ni un docteur, ni un avocat, ni un prêtre. Il doit y avoir
+bien plus de choses intéressantes dans la réalité qu’il n’en est venu à
+ma connaissance. Oserai-je dire pourtant que celles que j’enregistre ici
+suffisent à constituer un dossier à la lecture duquel l’honnête homme
+trouvera à réfléchir sur la misère de la condition humaine, à s’étonner
+aussi de la puissance et de la diversité merveilleuse des passions qui
+se cachent sous les apparences des vies les plus unies.
+
+ * * * * *
+
+Si ces notes devaient voir le jour, il suffirait de changer les noms des
+lieux et des personnes. La plupart des personnages que je mets en scène
+sont morts; ceux qui restent ont été transformés par le temps à ce point
+qu’ils en sont méconnaissables.
+
+Je puis publier ces histoires dramatiques sans crainte de scandale. Ceux
+qui en ont été les acteurs, les liraient-ils, ils ne se reconnaîtraient
+point, car c’est le fait de peu d’hommes de percevoir le drame de leur
+existence...
+
+
+
+
+PETITE VILLE
+
+
+
+
+MADEMOISELLE BOURRAT
+
+
+Les Bourrat étaient une des familles considérables de Valleyres, où
+leurs ancêtres avaient mené pendant quelques siècles la vie médiocre de
+petits bourgeois attachés à la terre, occupés à faire valoir leurs biens
+et à les augmenter par de judicieux mariages.
+
+Depuis deux générations déjà, les Bourrat avaient quitté la ville
+envahie par le bas commerce et par la politique. Ils s’étaient retirés
+dans leurs propriétés patrimoniales, une branche s’étant fixée à
+Prévoux, à une lieue à l’est de Valleyres, tandis que l’autre allait
+habiter Vermand, à trois kilomètres à l’ouest de la ville.
+
+Au jour du marché, monsieur Ferdinand Bourrat, de Prévoux, retrouvait à
+Valleyres, monsieur Charles Bourrat, de Vermand. Monsieur Charles
+attelait deux chevaux; monsieur Ferdinand n’en mettait qu’un, et vieux,
+au char à bancs qui l’amenait. Les deux cousins causaient sur la place
+où ils rencontraient quelques-uns des grands bourgeois de la ville,
+monsieur Antoine Vertôt, monsieur Maigret, monsieur Lanterle, dont les
+familles notables composaient depuis un siècle ou deux la haute société
+de Valleyres. Ces messieurs discutaient ensemble les récoltes et,
+suivant la saison, vendaient leur blé ou leur vin aux marchands qui
+étaient là.
+
+Ses affaires terminées, monsieur Ferdinand Bourrat s’en allait rendre
+visite à une tante, vieille fille, qui, depuis dix ans, ne sortait plus
+de sa maison de la rue Haute; puis, ayant fait quelques emplettes pour
+la ferme chez les boutiquiers de la ville, il reprenait au trot lent de
+son cheval la route de Prévoux.
+
+Sa femme, née Maigret, l’attendait à la maison. C’était une personne
+sèche et, comme tous ceux de sa race, autoritaire, dont les journées
+étaient prises par les mille détails d’un train de ménage qu’elle menait
+avec une avarice sordide et ordonnée. Elle comptait et recomptait le
+linge de maison, cuisait des confitures à l’été, pendait à l’automne du
+raisin dans le grenier, surveillait de près les domestiques, et
+s’ingéniait de toutes manières pour gratter un sou çà et là sur les
+comptes pourtant réduits au strict nécessaire. Elle dirigeait aussi le
+jardinier, disait les légumes à planter; elle ne s’en remettait à
+personne du soin de couper les asperges et de cueillir les fruits,
+savait le nombre des pêches et des poires en espalier.
+
+Monsieur Bourrat surveillait l’exploitation de ses terres. Leurs enfants
+complétaient leur éducation, les fils chez les Pères, au chef-lieu, la
+fille dans un couvent du Midi. L’existence à Prévoux s’écoulait sans
+imprévu. L’éloignement de la ville rendait les visites rares. Deux ou
+trois fois par mois, une voiture de forme surannée amenait quelque dame
+de Valleyres. Lorsque madame Bourrat avait à descendre à la ville, elle
+faisait atteler à une berline le cheval qui conduisait son mari au
+marché et qui servait, en cas de besoin, aux travaux de la ferme. Aussi
+aucunes visites n’étaient-elles possibles au temps du labour, pendant
+les moissons et les vendanges.
+
+Prévoux était une maison de la fin du siècle dernier avec un beau toit
+et un fronton. Devant la maison il y avait un jardin planté de quelques
+bouquets d’arbres magnifiques et terminé, à l’est, par un petit bois.
+Madame Bourrat ne s’y risquait jamais. Même au plus fort des chaleurs,
+elle travaillait dans son salon derrière la fenêtre fermée. Elle ne
+sortait que le matin après déjeuner et le soir, avant dîner, pour aller
+inspecter le jardin potager qui se trouvait, à l’ouest, près de la
+ferme. Elle blâmait son mari d’aimer les fleurs et d’entretenir deux ou
+trois corbeilles de géraniums et de roses sur la pelouse. Le temps que
+le jardinier y donnait eût été mieux employé à cultiver des légumes,
+dont on pouvait vendre le surcroît au marché.
+
+ * * * * *
+
+Lorsqu’elle eut dix-huit ans, mademoiselle Bourrat sortit du couvent et,
+en juillet, revint à la maison. Les habitants de Valleyres se
+demandèrent à qui on allait la marier. Les Bourrat, bien qu’à leur aise,
+n’avaient ni la fortune, ni les relations des Duret, dont les filles
+avaient fait de beaux mariages avec des gens notables tels que les de
+Roussy, de Marseille, les Perquer de Bonnenfant, de Bourges. D’autre
+part, les jeunes gens étaient rares à Valleyres; ils abandonnaient de
+gaieté de cœur la petite ville où ils étaient entourés d’une universelle
+considération, pour aller se perdre dans la foule anonyme des cités
+populeuses. Après leur service militaire, peu d’entre eux regagnaient
+leurs foyers. Paris gardait deux des jeunes Bourrat, neveux de
+Ferdinand, un Duret, un Maigret, un Lanterle, qui faisaient dans la
+capitale de vagues études de droit ou de médecine. Le Havre avait un des
+Vertôt, un Loretty était à Nantes, un Maigret encore à Rouen, tous trop
+heureux d’accepter de médiocres positions qui leur permissent d’habiter
+les grandes villes où, pour la plupart--par force d’habitude et parce
+qu’ils étaient gens de famille--ils vivaient maritalement avec une
+petite femme ramassée sur le pavé ou à l’usine. Les reverrait-on jamais
+au pays?
+
+Nul parti pour mademoiselle Bourrat. Allait-elle augmenter le nombre
+considérable des vieilles filles de Valleyres?--Peut-être les Bourrat
+iront-ils passer l’hiver au chef-lieu, où ils ont des parents bien
+placés? Peut-être donneront-ils un bal?--Ainsi discutaient les commères
+à la ville. Mais elles en furent pour leurs bavardages. Rien ne fut
+changé dans l’existence calme de Prévoux.
+
+Mademoiselle Bourrat vint à la messe le dimanche. C’était une grande
+fille plutôt laide, d’une santé robuste et campagnarde qui avait résisté
+aux années de couvent, les yeux sans expression, une poitrine déjà
+formée, une bouche un peu forte; elle était bonasse et molle comme son
+père. C’était une Bourrat, non une Maigret.
+
+Sa vie à Prévoux fut grise et monotone. Sa mère l’avait vue revenir sans
+joie; elle craignait le plus petit dérangement qui pût rendre moins
+minutieuse la surveillance qu’elle exerçait sur toutes choses
+domestiques. Elle organisa les journées de sa fille suivant un ordre
+immuable. Le matin, mademoiselle Bourrat devait l’accompagner dans ses
+courses à travers la maison, assister à l’entretien quotidien avec la
+cuisinière, préparer avec elle le linge que devaient réparer dans
+l’après-midi les femmes de chambre; ainsi saurait-elle plus tard diriger
+son ménage avec compétence. Puis elle avait une heure de piano et une
+heure de couture. Après déjeuner, elle pouvait se promener dans le
+jardin clos de murs. Elle rentrait, trouvait sa mère au salon,
+s’exerçait au piano encore et travaillait pour la crèche de Valleyres,
+que dirigeait sa tante, madame Jules Maigret. Une fois par semaine elle
+descendait à la ville; sa mère assistait à la leçon de piano que lui
+donnait le jeune monsieur Marthe. Une fois par mois, elle passait
+l’après-midi à Vermand chez ses cousines, qui mensuellement aussi
+venaient la voir à Prévoux.
+
+ * * * * *
+
+L’ennui qui emplissait la vieille maison s’abattit formidable sur
+mademoiselle Bourrat. On ne lui permettait que la lecture de petits
+livres d’une bibliothèque pieuse d’une écœurante fadeur. Du reste elle
+n’aimait pas lire.
+
+Son grand plaisir était le jardin, où elle échappait aux remarques
+désagréables de sa mère. Elle y passait de longues heures, seule, dès le
+déjeuner fini, à ne rien faire, à regarder.
+
+Elle connaissait les insectes et leurs habitudes, savait où les oiseaux
+nichent, comment ils s’appellent entre eux. Elle allait aussi à la
+ferme, mais en cachette. D’un coup d’œil elle s’assurait que la cour
+était vide; elle poussait alors la porte de l’écurie. Elle aimait
+l’atmosphère tiède où une quinzaine de vaches ruminaient lentement
+devant les râteliers vides; elle passait la main sur des croupes
+chaudes, les caressait. Parfois elle sentait d’étranges chaleurs
+l’envahir; elle sortait la tête un peu lourde. Dans le poulailler un coq
+poursuivait une poule et la couvrait. Mademoiselle Bourrat regardait,
+puis se sauvait, comme prise en faute; sur un banc du jardin, elle
+restait sans pensées.
+
+Les journées de pluie étaient tristes. L’hiver vint; il fut
+interminable. Elle eut deux ou trois dîners, mais elle ne s’y amusait
+pas. Au sortir de sa solitude, elle ne savait que dire en société, elle
+écoutait. Lorsqu’un homme lui parlait, elle avait une façon de le
+regarder droit en face, malgré les recommandations des Sœurs, de ses
+bons yeux doux, qui était presque gênante, bien qu’elle n’y mît aucune
+intention. Pendant le mauvais temps, elle sortit peu; parfois elle
+accompagnait monsieur Bourrat dans ses tournées à travers la campagne.
+Ils ne parlaient presque pas, pourtant elle sentait son père
+sympathique.--Elle en arriva à regretter le couvent où elle s’était fort
+ennuyée; mais, au couvent, au moins avait-on des amies. Au dortoir,
+lorsque la lumière était baissée, on pouvait chuchoter tout bas avec sa
+voisine, dire des choses qui prenaient une importance extrême d’être
+prononcées ainsi dans le mystère de la nuit. A Prévoux, personne; son
+père et sa mère, âgés, ne lui étaient d’aucune compagnie.
+
+Elle dormait mal; des rêves l’agitaient. Des tableaux de piété, qu’elle
+avait vus à l’église, s’animaient à ses yeux; une Madeleine montrait son
+sein nu, doré comme un beau fruit mûr; elle se penchait devant le
+Christ, un Christ aux yeux alanguis; elle baisait ses pieds avec tant de
+ferveur, que soudain elle se réveillait; des vagues de chaleur montaient
+en elle; elle était essoufflée comme si elle avait couru; elle se
+raidissait dans son lit, se tournait,--mais le sommeil était lent à
+venir. Le matin, elle se levait brisée de fatigue.
+
+Elle s’anémia, les couleurs disparurent de ses joues; deux ou trois
+dimanches, elle manqua la messe. Les bonnes femmes de Valleyres la
+plaignaient: «Doit-elle s’ennuyer à Prévoux, la pauvre fille!»
+disait-on.
+
+Le printemps revint. Mademoiselle Bourrat reprit possession du jardin.
+
+Après déjeuner, elle gagnait un banc à la lisière du petit bois. La vie
+bruissait autour d’elle. Dans un sentier minuscule les fourmis se
+hâtaient; c’était sur la pelouse le crissement des ailes des
+sauterelles; les oiseaux se poursuivaient à grand bruit dans les
+branches; elle assistait, passive et intéressée, à mille petits combats
+passionnels. Elle allait parfois encore à l’étable; elle eût aimé à se
+coucher dans la litière propre, à rester étendue dans la tiédeur de la
+paille dorée près des bêtes aux mouvements lents, dont les yeux
+luisaient phosphorescents dans l’ombre. Un jour, comme elle se dirigeait
+avec précaution vers la ferme, elle aperçut un groupe dans la cour, deux
+hommes près d’une vache. Elle s’arrêta; à la distance où elle était,
+cachée derrière un sapin, on ne pouvait la voir. Soudain le taureau
+sortit de son écurie; elle voulut se sauver; une curiosité invincible la
+clouait sur la place. Le taureau s’avança, mugit; le groupe des paysans
+le masquait; mais elle vit la masse énorme de la tête se lever, les
+jambes d’avant s’appuyer sur le dos de la vache immobile, le cou tendu.
+Ce fut tout. Elle retourna à son banc préféré, marchant avec peine,
+l’âme troublée.
+
+La nuit suivante un rêve ardent la bouleversa. Elle fut obligée au matin
+de garder le lit, tant la secousse avait été forte. Sa mère lui reprocha
+aigrement sa paresse.
+
+A la fin de l’après-midi, elle sortit; elle était faible comme si elle
+relevait de maladie. Elle s’assit sur une chaise près de la pelouse.
+
+L’air était doux et calme.
+
+Le jardinier vint travailler près d’elle; il préparait une corbeille de
+fleurs. C’était un grand garçon râblé qui arrivait de Normandie.
+Mademoiselle Bourrat le regardait retourner la terre de coups de bêche
+hardis. Elle ne pensait à rien. Soudain, dans un mouvement qu’il fit en
+se baissant, sa chemise, qui n’était pas boutonnée, bâilla; elle aperçut
+sa poitrine que couvrait, au milieu, une touffe de poils bruns. Elle se
+sentit mal à son aise, voulut se lever, mais quelque attrait inconnu et
+mystérieux la retenait là, malgré elle; elle resta immobile sur sa
+chaise, épiant, à chaque fois que l’homme se baissait pour ramasser une
+pierre, la tache de la peau dans l’ouverture de la chemise.--Cependant,
+ayant terminé sa besogne, il ramassa ses outils, et comme il passait
+près de mademoiselle Bourrat, il la salua.
+
+ * * * * *
+
+Dès lors elle eut un intérêt puissant dans l’existence: voir travailler
+le jardinier. La Bruyère a dit: «Pour les femmes du monde un jardinier
+est un jardinier, et un maçon est un maçon. Pour quelques autres plus
+retirées un maçon est un homme, un jardinier est un homme.»
+
+Dans la solitude presque absolue où mademoiselle Bourrat vivait,
+l’apparition de ce grand garçon vigoureux et leste fit événement. Elle
+le cherchait au jardin. Parfois il sarclait les allées ou arrangeait une
+corbeille de fleurs; d’autres fois il était occupé près d’une petite
+serre à mettre des boutures sous couche; c’était un coin ensoleillé et
+désert, loin de la ferme et de la maison;--ou bien il était au potager.
+C’était alors une après-midi perdue, car mademoiselle Bourrat n’osait
+s’y rendre, depuis que sa mère avait découvert sur le sable de l’allée
+centrale la marque de ses bottines.
+
+Lorsqu’elle l’avait trouvé, elle s’arrêtait près de lui, indécise, comme
+si elle ne savait où diriger ses pas. S’il y avait un banc voisin, elle
+s’asseyait. Elle ne parlait pas, mais le jardinier, la sachant présente,
+était gêné. Parfois il la regardait, elle baissait les yeux. Peu à peu
+elle s’enhardit; elle s’approcha davantage; elle échangea quelques mots
+avec lui. Un jour, comme il se tournait vers elle, elle soutint son
+regard. Pendant quelques secondes, ils se dévisagèrent. La gorge de la
+jeune fille se soulevait.--Elle s’éloigna.
+
+Maintenant elle ne songeait qu’à l’heure où elle pourrait aller le
+rejoindre. Elle ne désirait rien de précis; il lui fallait seulement la
+présence du jardinier. Il l’attirait comme l’aimant attire le fer. Elle
+restait debout, à trois pas de lui, sans mot dire. Il avait un air
+singulier en la regardant. Une fois, il lui jeta une plaisanterie
+qu’elle ne comprit pas; elle approuva pourtant d’un sourire niais. Elle
+avait un désir fou de mettre la main sur son bras bruni où les muscles
+saillaient comme des cordes, mais elle n’osait pas.--«Le ferai-je, ne le
+ferai-je pas?--elle restait angoissée. L’homme sentait sur lui le regard
+brûlant de la jeune fille. Parfois il s’arrêtait, les yeux fixes; puis,
+serrant les mâchoires, il reprenait son travail.
+
+Mademoiselle Bourrat avait des nuits agitées; elle se réveillait les
+yeux battus, les membres lourds; elle avait pâli; elle devenait
+nerveuse. Pour un rien, pour un mot sec de sa mère, elle éclatait en
+sanglots; d’autres fois au contraire, c’étaient des crises de rire
+qu’elle ne pouvait arrêter.
+
+ * * * * *
+
+Un jour, à la fin d’avril, elle se sentit si énervée et misérable
+qu’elle refusa d’accompagner sa mère à Vermand. Vers trois heures, étant
+seule à la maison, elle descendit au jardin et, comme le jardinier
+n’était pas sur la pelouse, elle eut envie de pleurer. Elle se rendit à
+la petite serre; il était là, agenouillé, occupé à mettre en pots des
+boutures qu’il sortait des couches. Elle s’approcha et lui dit bonjour
+d’une voix sourde; il lui rendit son salut. Elle s’assit alors, près de
+lui, sur un tas de sable que le soleil avait chauffé. Entre les murs
+blancs, la chaleur était lourde. La chemise du jardinier était
+entr’ouverte; elle le regardait fixement. Un instant elle ferma les
+paupières; il lui sembla que le soleil la piquait partout. Elle
+respirait avec force. L’homme, entendant le bruit de sa respiration, se
+tourna vers elle. Elle avait les yeux étranges, troubles. Une seconde il
+hésita, se mordit les lèvres, puis il reprit sa besogne.
+
+Elle ne pouvait détacher ses regards de lui; elle aurait voulu être plus
+près encore, de façon à ce qu’il la frôlât dans chacun de ses
+mouvements. Elle allongea une jambe et effleura le pied du jardinier
+chaussé d’épais souliers, mais le contact fut si léger qu’il ne le
+sentit pas. Elle ramena sa jambe, et, dans le mouvement qu’elle fit,
+elle remonta un peu sa robe. Elle était maintenant assise, les genoux à
+la hauteur de la poitrine, la robe levée découvrant les jambes.
+
+Un instant plus tard, il se retourna brusquement. Il vit les bas noirs
+de mademoiselle Bourrat, et, plus haut, entre les bas et le volant du
+pantalon, un peu de chair apparaissait. Ce coin de peau blanche
+l’affola. Il lâcha le pot qu’il tenait.
+
+--Nom de Dieu! gronda-t-il.
+
+Il se jeta sur elle.--Renversée sur le sable chaud, elle ne se défendit
+pas. Une flamme la traversa; ce fut une détente de tous ses nerfs.
+
+L’homme se releva; il eut un coup d’œil inquiet autour de lui, puis,
+sifflotant une marche, il reprit son travail.
+
+Elle regagna la maison. Seule, sa chambre pourrait la cacher. Mais déjà
+elle s’étonnait de ne se point sentir coupable. Elle n’avait pas
+provoqué cet acte fou. Que savait-elle, du reste? Cela était arrivé
+comme un orage en été, comme une averse furieuse qui passe et rafraîchit
+la campagne assoiffée.
+
+ * * * * *
+
+Au dîner, le soir, elle mangea de grand appétit, ce qui ne lui était
+arrivé d’un mois, et, couchée, s’endormit, pour ne se réveiller qu’au
+matin. Elle réfléchit alors de sang-froid à ce qui s’était passé. S’en
+accuserait-elle devant monsieur le curé? Elle n’hésita pas longtemps. Un
+tel aveu pourrait avoir des suites graves et imprévues. Elle décida de
+se taire; du reste l’aventure n’aurait pas de lendemain. Elle n’irait
+plus à la petite serre, elle y était résolue. Elle tint sa promesse deux
+jours,--puis, de nouveau, elle eut une mauvaise nuit; un rêve troublant,
+mais plus précis, la surprit. Elle résista encore.
+
+Au quatrième jour, n’en pouvant plus, elle se rendit au jardin. L’homme
+était là, sûr de lui, goguenard. Il la suivit dans le bois. Dès lors,
+deux ou trois fois la semaine, elle le rencontra sous les sapins.
+C’était après déjeuner, dans la chaleur du jour. Monsieur Bourrat
+faisait sa sieste; sa femme travaillait près de la fenêtre. Mademoiselle
+Bourrat sortait, et le jardin était si solitaire, la vie de Prévoux si
+bien réglée, que personne ne dérangea leurs rendez-vous.
+
+Mais, au commencement de mai, elle eut des inquiétudes; elle attendit en
+vain. Un mois se passa; rien encore. Cependant elle sentait en elle une
+lourdeur, une gêne, des dégoûts inexplicables. Puis il lui sembla
+qu’elle était serrée dans son corset, du reste si lâche. Un soir, en se
+couchant, elle s’examina; elle était malade certainement. Elle fut sur
+le point d’en parler à sa mère; mais, à la pensée qu’il pouvait y avoir
+quelque rapport entre son malaise et ses rendez-vous au jardin, elle
+s’arrêta.
+
+Ce fut à ce moment que madame Bourrat découvrit soudainement ce qui
+s’était passé.
+
+Et cela fut ainsi.
+
+ * * * * *
+
+Comme dans les vieilles familles de Valleyres, on avait gardé chez les
+Bourrat l’habitude des grandes lessives. On ne lavait pas chaque
+semaine; c’était bon pour les petites gens, qui ne possédaient pas dans
+leurs armoires profondes les hautes piles de linge blanc, orgueil
+héréditaire des grands bourgeois de la ville. Quatre fois l’an, de
+vastes cuviers étaient roulés dans la cour, l’on engageait des femmes à
+la journée, et le linge de trois mois passait entre leurs mains
+vigoureuses. Il y avait si peu d’imprévu dans la vie des Bourrat que la
+maîtresse de maison savait exactement, et par le détail, le nombre des
+draps ou des serviettes que l’on aurait à mettre dans les armoires une
+fois la besogne finie.--La lessive de la Saint-Jean fut faite; le linge
+sécha au vent, dans le verger, sur des cordes tendues entre les
+pommiers; puis, repassé et plié, fut aligné sur de grandes tables dans
+le vestibule de la maison. C’est alors que madame Bourrat intervint, son
+carnet à la main. Elle dénombra chaque pile; pas une pièce ne manquait à
+l’appel. Mais, arrivée au linge de sa fille, elle ne trouva pas le
+compte exact. Elle recompta, passa une revue nouvelle de tout le
+linge,--vainement. Fidèle à ses habitudes de méfiance, madame Bourrat ne
+dit rien devant les domestiques. Elle monta dans la chambre de sa fille
+qu’elle voulait interroger d’abord. Sa fille n’était pas chez elle. Elle
+ouvrit l’armoire, l’examina du haut en bas, renversa le panier au
+linge,--rien. Elle bouscula tout, tira les meubles au milieu de la
+chambre. Elle était sûre des vieilles femmes qui lavaient; il y avait
+trente ans que, pour vingt-deux sous à la journée elles travaillaient
+quatre fois par an à Prévoux. Madame Bourrat cherchait; son nez pointu
+s’allongeait vers sa bouche mince; elle avait des gestes anguleux et
+précis,--rien. Elle défit draps et couvertures, sans résultat; la
+passion l’empoignait si furieusement qu’elle n’hésita pas à se glisser
+sous le lit de fer pour examiner le sommier. Elle venait de s’étendre à
+terre sur le dos et regardait, lorsque tout à coup elle pâlit,--ce
+qu’elle cherchait était là, entre les ressorts, plié, intact, comme au
+jour où elle l’avait sorti de la grande armoire.
+
+D’une main tremblante, elle le prit; puis, avec effort, se releva. Dans
+la blancheur immaculée du linge devait-elle lire le déshonneur de la
+famille Bourrat?--Mais il y avait encore une chance. Sa fille,
+peut-être, était malade, anémique? Elle se souvint d’avoir remarqué sa
+pâleur, sa nervosité.--Oui, mais pourquoi tant de ruse? Madame Bourrat
+s’assit dans un fauteuil, accablée, toute sa personne maigre comme
+écrasée, attendant que sa fille rentrât du jardin. Mademoiselle Bourrat
+apparut enfin. Au premier coup d’œil, elle aperçut la pile de linge sur
+la table dans le désordre de la chambre; tout de suite aussi madame
+Bourrat vit ses pires craintes confirmées. Il y eut entre la mère et la
+fille un silence tragique. Puis madame Bourrat voulut tout savoir. Sa
+fille, effondrée en sanglots, raconta ce qui s’était passé.
+
+ * * * * *
+
+Le même soir, madame Bourrat s’enferma avec son mari. Et là, elle montra
+la supériorité de race des Maigret, gens de décision, sur les Bourrat,
+sans nerfs. Tous les Maigret étaient maigres et jaunes, tous les Bourrat
+étaient gras et roses; les Maigret suivaient sans cesse leur idée; les
+Bourrat n’avaient point d’idées.
+
+Tandis que le gros homme larmoyant ne trouvait qu’à gémir, madame
+Bourrat organisait un plan de campagne. Dans les heures de l’après-midi
+où elle était restée seule, elle avait tout prévu.
+
+D’abord, elle avait songé à partir avec sa fille à l’automne pour passer
+l’hiver en Italie. Mais elle avait vu à la réalisation de ce projet
+maintes difficultés. Que diraient leurs amis dans le voisinage et les
+habitants de Valleyres, lorsqu’ils apprendraient ce départ? Des Bourrat
+quittant Prévoux pour aller en Italie! la chose était tellement en
+dehors des habitudes d’une vie entière qu’elle ne manquerait pas
+d’éveiller les soupçons. Puis être dans un hôtel avec des étrangers
+venus on ne sait d’où! Il faudrait prendre un faux nom, cela était
+périlleux. Et ce séjour coûterait fort cher, considération importante.
+En outre, dans ce milieu nouveau, à qui se fier? Non, il fallait y
+renoncer.
+
+Elle avait pensé aussi à un mariage hâtif. Mais avec qui? Il n’y avait
+personne. Et encore, eût-elle trouvé quelqu’un, il était déjà trop tard.
+
+Aussi conclut-elle que c’était à Prévoux qu’il fallait organiser le
+secret et le silence. Le terrain était dangereux, il est vrai, mais elle
+le connaissait dans ses moindres accidents. Elle ne laisserait rien au
+hasard.
+
+La première chose à faire était d’expédier le jardinier chez lui. Il
+était heureusement de Normandie, loin de Valleyres. En achetant son
+silence par une honnête somme, il s’y marierait sans doute et l’on
+n’entendrait plus parler de lui. Malgré l’horreur de le voir encore à
+Prévoux, on ne pouvait le renvoyer brusquement au risque d’éveiller la
+curiosité des gens de la ferme. On lui donnerait congé quinze jours à
+l’avance comme c’était l’usage. Il importait qu’il ne se doutât pas de
+l’état où il laissait mademoiselle Bourrat. Mais était-il encore temps
+de lui cacher la vérité? C’était sur ce point-là que les investigations
+de la mère avaient été le plus précises dans l’interrogatoire qu’elle
+avait fait subir à sa fille.--Il était possible après tout qu’il ne sût
+rien. En fait, mademoiselle Bourrat et lui n’échangeaient pas trois
+phrases par rendez-vous. Elle ne lui avait pas dit ses inquiétudes.
+Madame Bourrat eut même le triste courage d’envoyer sa fille seule, le
+lendemain, au jardin, après lui avoir fixé sa conduite. Elle devait se
+refuser sous prétexte d’une indisposition normale. Mademoiselle Bourrat
+joua, avec une honte qu’elle dissimulait mal, le rôle qu’on lui avait
+tracé.
+
+Cela réglé, il fallait songer à la vie de relations mondaines. Pour
+l’instant nul danger. Avec quelques précautions préalables, sa fille
+pouvait encore aller à la messe, prendre sa leçon de piano, et recevoir
+les rares visites qui venaient à Prévoux. Plus tard, on verrait; elle
+garderait la chambre, malade, si c’était nécessaire.
+
+Les domestiques offraient, somme toute, un péril plus grand, parce que
+de toutes les heures, Madame Bourrat était bien servie; la cuisinière
+était depuis trente ans dans la maison; la femme de chambre depuis
+vingt-cinq ans; enfin il y avait une petite servante qui aidait à
+l’ouvrage. De celle-là surtout madame Bourrat se méfiait; elle résolut
+de s’en défaire. La cuisinière n’avait aucune occasion de voir
+mademoiselle Bourrat, si l’on supprimait la visite matinale en commun à
+la cuisine. Restait la femme de chambre, Joséphine. La position était
+difficile, car elle avait inculqué à cette fille des habitudes
+tatillonnes. Madame Bourrat frémit. Peut-être Joséphine s’était-elle
+aperçue, elle aussi qu’il manquait du linge à la lessive de la
+Saint-Jean?
+
+Pour l’accouchement, madame Bourrat comptait sur le vieux docteur
+Maigret, son cousin germain. Il assisterait sa fille et se tairait, car
+le scandale rejaillirait sur toute la famille. Elle s’assurerait enfin
+des services de Victoire, une paysanne de son âge, qui lui était dévouée
+corps et âme. Elle avait été sa sœur de lait et avait nourri
+mademoiselle Bourrat. Elle habitait un village à quelques lieues de
+Prévoux. Elle serait utile et discrète.
+
+Elle expliqua tout à son mari, le soir même. Il coupait les phrases de
+sa femme de lamentations. A la fin, d’un ton sec, elle lui imposa
+silence.
+
+Mais une fois la bougie soufflée, une idée nouvelle, dans la nuit, lui
+vint.--Oui, ce serait bien plus simple; cela éviterait mille
+difficultés. L’aide de Maigret était nécessaire. Il faudrait bien qu’il
+la donnât.
+
+Le lendemain, elle descendit à Valleyres et se rendit chez son cousin
+Maigret. Mais elle se heurta sur un point à une résistance absolue; ce
+projet si facile, il n’en voulait pas entendre parler. Madame Bourrat se
+fâcha; il fut sur le point de la mettre à la porte. Ayant renoncé à ses
+espérances d’une solution immédiate, elle eut toutes les peines du monde
+à lui faire accepter l’accouchement normal, mais clandestin, sans
+déclaration d’enfant. C’était un vieux renard sec et sans poils; il y
+allait des tribunaux pour lui, si l’affaire s’ébruitait. Enfin, il se
+laissa persuader. Il était, comme elle, un aristocrate; la tache serait
+non seulement sur sa famille, mais sur sa caste. Elle lui montra les
+petits bourgeois de Valleyres discutant avec férocité le scandale de la
+famille Bourrat; elle lui fit lire les entrefilets certains de
+_l’Avant-Garde_ sur la dépravation des classes dirigeantes; il accepta.
+Mais, puisqu’il devenait complice, il importait qu’on ne laissât rien au
+hasard, et, deux jours plus tard, il se rendit à Prévoux où il eut une
+longue conversation avec sa cousine. Le lendemain, mademoiselle Bourrat
+changea de chambre. Elle était jusqu’à ce moment logée sur la face ouest
+de la maison. Au-dessus d’elle étaient les mansardes des domestiques.
+Elle habita dès lors une petite chambre qui, à côté de l’appartement de
+ses parents avec lequel elle communiquait, regardait le midi et
+contenait, en outre du mobilier ordinaire, une vaste armoire prise dans
+l’épaisseur du mur.
+
+ * * * * *
+
+Tout se passa d’abord comme madame Bourrat l’avait prévu. Le jardinier
+congédié, auquel on avait murmuré les mots «détournement de mineure»,
+tout en lui glissant un billet bleu, comprit l’intérêt qu’il avait à
+être discret. Mademoiselle Bourrat en juillet et août descendit encore à
+la messe avec sa mère. Elle n’avait jamais été de tournure élégante. On
+la trouva plus forte peut-être, mais ce fut tout.
+
+Madame Bourrat surveillait les moindres choses avec une minutie
+effroyable. On ne peut dire jusqu’à quels subterfuges elle s’abaissa
+pour prévenir les soupçons que la femme de chambre chargée de recueillir
+le linge sale eût pu avoir chaque mois.--En juillet, mademoiselle
+Bourrat alla voir ses cousines à Vermand. En août, elle se trouva
+souffrante le jour où elle aurait dû s’y rendre.
+
+Septembre arriva, il fallut redoubler de précautions. Madame Bourrat
+organisa la vie de sa fille de la façon suivante: elle ne devait sortir
+en plein air que le matin, moment où l’on était sûr de pas être surpris
+par des visites, et ne devait pas quitter le jardin, où jamais un
+domestique ne passait. Le jardinier avait été remplacé par un vieil
+imbécile à moitié aveugle, qui pouvait à peine ratisser les allées et
+couper l’herbe sur la pelouse. Madame Bourrat avait saisi avec joie
+cette occasion de supprimer le luxe inutile des fleurs; un garçon de
+ferme s’occupait du potager.--L’après-midi, mademoiselle Bourrat
+s’enfermait avec sa mère au salon. La haine du grand jour qu’avait
+toujours eue madame Bourrat s’exagéra. Les volets étaient maintenant aux
+trois quarts clos; il semblait que l’on pénétrât dans un tombeau.
+Lorsqu’il venait des visites, elles trouvaient mademoiselle Bourrat en
+train de travailler près de sa mère, dans le demi-jour du salon, à un
+métier de tapisserie. Elle tournait le dos à la lumière, et, sur ses
+genoux, elle avait, par petits paquets, vingt échantillons de laines
+différentes. Madame Bourrat alors l’excusait.
+
+--Pardonnez à ma fille; elle ne peut se lever, disait-elle, en montrant
+les laines. Elle est si laborieuse, la chère enfant. Elle se fatigue,
+ajoutait-elle avec un soupir, à demi-voix, elle a mauvaise mine.
+
+Ainsi cette mère sage préparait l’avenir. Elle avait cependant multiplié
+les recommandations à sa fille. Celle-ci ne devait jamais se tenir
+debout devant la femme de chambre ni devant les amies qui viendraient la
+voir. Au jardin, elle devait éviter de se promener sur la pelouse devant
+les fenêtres. Si, par extraordinaire, elle était surprise, elle devait
+tout de suite s’asseoir. Madame Bourrat poussait les précautions jusqu’à
+aller chercher sa fille dans sa chambre dix minutes avant l’heure des
+repas. Elles descendaient alors au salon, et, lorsqu’on entendait
+Joséphine traverser le vestibule pour aller tirer la cloche dans la
+cour, mademoiselle Bourrat entrait dans la salle à manger et s’asseyait
+à sa place.--Le dessert une fois servi, la femme de chambre retournait à
+la cuisine; on pouvait sortir sans crainte.
+
+ * * * * *
+
+Un jour, en septembre, mademoiselle Bourrat descendait l’escalier à huit
+heures pour le premier déjeuner. Soudain elle glissa; elle fût tombée
+jusqu’au bas des marches si, par chance, elle n’avait pu se raccrocher à
+la balustrade. Elle regarda, et découvrit une pelure d’orange sur
+laquelle elle avait mis le pied. Comment une pelure d’orange se
+trouvait-elle là, à ce moment de l’année? A la salle à manger, elle
+interrogea sa mère qui l’avait précédée de quelques minutes. Madame
+Bourrat n’avait rien vu sur l’escalier; il n’y avait pas d’oranges dans
+la maison. C’était sans doute une domestique qui l’avait apportée. La
+chose resta mystérieuse.
+
+Peu de temps après, comme elle gagnait le banc du jardin, mademoiselle
+Bourrat trébucha dans l’allée qui, à cet endroit-là, descendait par
+trois gradins. Elle tomba, sans se faire mal, sur la pelouse. Quelle ne
+fut pas sa surprise à voir un fil de fer accroché par un clou à une
+grosse racine! Pourquoi enfoncer un clou dans une racine? Mais comme
+elle ne trouvait nulle réponse satisfaisante à cette question, elle ne
+s’obstina pas. Il y avait tant de choses auxquelles elle ne comprenait
+rien!
+
+ * * * * *
+
+Ses cousines s’étonnèrent de ne plus la voir à Vermand. Madame Bourrat
+avait une réponse toute prête: elle avait fait vendre, pour cause de
+vieillesse, le cheval qu’on attelait à la voiture, et monsieur Bourrat
+n’avait pas encore trouvé à le remplacer. En effet, le pauvre monsieur
+Bourrat était obligé maintenant de descendre au marché dans le char à
+bancs de son fermier, et, lorsque le fermier était retenu aux champs, il
+allait seul à pied et se faisait ramener à moitié chemin par un des
+Vertôt qui habitait sur la route.
+
+Au commencement d’octobre, les jeunes Bourrat, de Vermand, préparèrent
+une fête pour les vendanges; on devait cueillir du raisin, puis dîner en
+plein air, danser enfin. Madame Bourrat, de Prévoux, accepta
+l’invitation. Mais, à la date convenue, elle se rendit seule à Vermand.
+
+«C’est un mauvais jour pour ma fille, murmura-t-elle à l’oreille de sa
+cousine, elle doit rester étendue.» Du reste, la santé de son enfant
+l’inquiétait, avoua-t-elle. Elle avait parfois des névralgies si fortes
+qu’elle était obligée de garder le lit. Il faudrait qu’elle consultât le
+docteur Maigret.
+
+Quelques jours plus tard, madame Bourrat, sa fille étant au piano, fut
+surprise par la visite de ses parentes de Vermand. Elle, pourtant
+d’oreille si fine, n’entendit pas le bruit de la voiture dans la cour.
+La porte du salon s’ouvrit. Ces dames entrèrent. Mademoiselle Bourrat,
+tremblante, regarda sa mère. D’un coup d’œil madame Bourrat lui
+enjoignit de ne pas quitter le tabouret où elle était assise, puis se
+précipita sur sa cousine, et, tout en l’embrassant, fit signe à sa fille
+d’aller se mettre près du métier à tapisserie. Elle ne desserra son
+embrassement que lorsqu’elle vit sa fille dans l’ombre protectrice du
+mur.
+
+Quelques minutes plus tard, la plus jeune des demoiselles Bourrat de
+Vermand se mit à côté de sa cousine qui travaillait, et amicalement lui
+passa les bras autour de la taille.
+
+--Que te voilà devenue forte! dit-elle soudain.
+
+Ces mots terribles arrivèrent à l’oreille de madame Bourrat; un nuage
+voila ses yeux; mais tout de suite elle recouvra son sang-froid et
+aborda le sujet qu’elle savait tenir avant tous autres au cœur de sa
+cousine, celui de la rivalité, alors aiguë, de mesdames Duret et
+Lanterle.
+
+Cependant mademoiselle Bourrat rougissait jusqu’à la racine des cheveux.
+Elle se défit de l’étreinte dangereuse et trouva la force de dire:
+
+--C’est vrai, j’engraisse à la campagne.
+
+L’autre par bonheur, n’insista pas. Mais ces dames n’étaient pas venues
+pour une visite; elles voulaient emmener la jeune fille en voiture chez
+des voisins. Madame Bourrat refusa; elle attendait le médecin ce même
+jour pour les névralgies de sa fille. Ces dames s’apitoyèrent et prirent
+congé. Mademoiselle Bourrat avait, à ce moment-là, trente-quatre
+échantillons de laines épars sur les genoux; elle ne put se lever.
+
+A dater de ce jour, mademoiselle Bourrat ne descendit plus que le matin
+au salon. Elle remontait dans sa chambre après le déjeuner de midi.
+Puis, les temps approchant, moins de trois mois, madame Bourrat déclara
+sa fille malade; les névralgies devenaient chroniques, le moindre bruit,
+la plus petite alerte suffisaient pour les réveiller. Le docteur Maigret
+condamnait mademoiselle Bourrat à un repos absolu. Elle ne devait se
+lever que quelques heures par jour, ne voir personne. Ces nouvelles,
+répandues dès novembre dans Valleyres, excitèrent une grande
+commisération.
+
+«La malheureuse! souffrir tant, et si jeune!»
+
+Les libres-penseurs de l’endroit y virent une suite nécessaire de
+l’éducation sans air des couvents où se ruine la santé des jeunes
+filles.
+
+ * * * * *
+
+Ce que furent l’automne et l’hiver pour mademoiselle Bourrat, on le peut
+deviner. Elle n’avait âme qui vive avec qui causer. Sa mère, depuis
+l’aventure, était plus froide que jamais. Dans les longues journées
+passées en tête à tête, elle se renfermait dans un silence absolu, la
+bouche cousue, comme si elle se fût salie à parler à sa fille.
+Mademoiselle Bourrat se penchait sur son métier à tapisserie; parfois,
+en levant les yeux, elle surprenait un regard bref, pénétrant et dur
+fixé sur elle. Elle sentait alors que sa mère l’exécrait de toutes les
+forces de son âme et que, n’eussent été en jeu le nom et la réputation
+des Bourrat, elle eût été sacrifiée sans balancer.
+
+Son père était revenu plus vite; elle devinait en lui de la pitié; deux
+ou trois fois il fut sur le point de s’attendrir. Mais madame Bourrat
+était toujours en tiers; elle avait alors une façon de regarder son mari
+qui l’arrêtait net. Au matin, sur le banc, mademoiselle Bourrat pleurait
+solitaire; elle était obligée de se cacher de tous, de vivre dans
+l’ombre, de feindre d’être malade alors qu’elle ne s’était jamais mieux
+portée, et cependant elle sentait grossir en elle le fardeau de sa
+honte.
+
+ * * * * *
+
+Ce fut dans le mois d’octobre que Victoire, la nourrice de Mademoiselle,
+vint passer une après-midi à Prévoux. Madame Bourrat s’enferma dans sa
+chambre avec la paysanne. Lorsque cette dernière quitta la maison, tout
+était convenu. Au commencement de janvier, monsieur Bourrat traverserait
+un jour le village qu’habitait Victoire, comme en se promenant, pour
+l’avertir. Elle arriverait alors seule à Prévoux vers onze heures du
+soir; elle trouverait la maison endormie, la grande porte ouverte, et,
+sans bruit, gagnerait le salon. Puis monsieur Bourrat la mènerait en
+voiture jusqu’au chef-lieu distant de deux lieues, où un train de nuit,
+après un trajet d’une heure et demie, la déposerait au village de X...
+Là, l’enfant serait remis à une femme dont elle se serait assurée; il
+serait de père et mère inconnus, le nourrissage payé d’avance, cinq
+cents francs, somme énorme qui avait fait reculer madame Bourrat. Mais
+il fallait s’en rapporter à Victoire.
+
+Maintenant mademoiselle Bourrat ne quittait plus sa chambre. La pauvre
+fille, dans la solitude haineuse où elle était laissée, en était arrivée
+à ce point de désespoir, qu’elle espérait ne pas survivre à ses couches.
+L’incertitude où on la tenait, l’accablait. Sa mère ne lui avait dit que
+le strict nécessaire: elle accoucherait, et l’enfant disparaîtrait
+aussitôt.--Qu’en ferait-on? qu’adviendrait-il d’elle-même?
+continuerait-elle à mener une existence désolée auprès de sa mère? elle
+ne le savait. Elle ignorait à peu près tout de la vie. Elle essayait de
+comprendre; mais, pareille à un oiseau qui tâche de forcer les barreaux
+de sa cage et retombe meurtri, elle renonçait bien vite à franchir le
+cercle étroit de mystères où elle était enfermée.
+
+Noël, le Jour de l’an se passèrent. Elle reçut quelques souvenirs
+affectueux de ses cousines Bourrat. Sa mère n’eut pas un mot pour elle.
+Son père vint la voir, cachant son émotion. Madame Bourrat les quitta un
+instant, appelée par une visite. Elle tomba dans les bras de son père en
+sanglotant; le vieil homme malheureux pleura aussi. De leur vie entière,
+ils n’avaient été si près l’un de l’autre.
+
+ * * * * *
+
+Enfin, un matin, vers onze heures, mademoiselle Bourrat qui, depuis
+plusieurs jours, avait des étourdissements sentit des douleurs la
+poindre. Elle avertit sa mère, qui s’installa dans sa chambre. Monsieur
+Bourrat fit atteler, il avait récemment acheté un cheval, et descendit à
+la ville. Après quelques emplettes de graines, il entra chez le docteur
+Maigret, puis, au lieu de reprendre la route par laquelle il était venu,
+il exécuta un grand crochet et passa chez Victoire avant de regagner
+Prévoux. Sa femme le rejoignit pour déjeuner; il était une heure.
+Monsieur Bourrat avait peine à cacher son agitation; madame Bourrat, au
+contraire, le jour du danger venu, était calme et maîtresse d’elle-même.
+Depuis le matin, elle avait terrorisé sa fille, la contraignant au
+silence, la menaçant au moindre cri, des conséquences terribles d’un
+scandale. La malheureuse fille resta seule, serrant un mouchoir entre
+ses dents, enfouissant sa tête sous les draps lorsque les crises
+venaient. Pas un gémissement ne lui échappa.
+
+A la femme de chambre qui voulait porter comme à l’ordinaire le repas à
+Mademoiselle, madame Bourrat déclara que sa fille, ayant de la fièvre,
+ne mangerait pas de la journée, qu’il fallait la laisser dans le plus
+grand repos, éviter tout bruit dans la maison et ne pas monter au
+premier étage.
+
+A trois heures, le docteur arriva dans son cabriolet qu’il conduisait
+lui-même; c’était une partie du plan convenu à l’avance avec sa cousine.
+Le docteur Maigret était, à l’ordinaire, bourru; mais ce jour-là son
+humeur était exécrable.
+
+Lorsque mademoiselle Bourrat le vit entrer, elle se tourna vers le mur;
+elle ne pouvait supporter le regard de ce vieillard hargneux.
+
+D’une voix sèche, il lui enjoignit de se mettre sur le dos, et, sans
+prêter la moindre attention à ses protestations, il la découvrit. Puis,
+rejetant les draps sur ce corps déformé, il déclara qu’il fallait
+attendre. Il n’ajouta pas un mot, sortit: remonta en voiture et alla
+faire une visite dans un village voisin. Il rencontra monsieur Bourrat
+dans la cour, mais il passa sans lui adresser la parole.
+
+L’après-midi se continua lamentable et monotone, coupée des mêmes
+douleurs violentes survenant à intervalles éloignés. Madame Bourrat,
+assise au pied du lit, tricotait, les lèvres pincées. A chaque accès,
+elle se tournait vers sa fille, comme pour lui dire: «Surtout ne crie
+pas.»
+
+A chaque fois, mademoiselle Bourrat, qui allait céder à la douleur, se
+reprenait.
+
+A cinq heures et demie le docteur revint. Il regarda sa patiente à
+nouveau.
+
+--Rien encore, dit-il.
+
+Madame Bourrat qui avait ses idées, hocha la tête, satisfaite. L’attente
+ne lui était rien.
+
+--Il vaut mieux que ce soit pour la nuit, murmura-t-elle.
+
+Ils descendirent tous deux et, dans le vestibule, devant la femme de
+chambre, madame Bourrat invita le docteur à dîner; ils feraient un whist
+dans la soirée. Maigret, comme en rechignant, accepta. A différentes
+reprises déjà, pendant les mois précédents, madame Bourrat l’avait gardé
+ainsi pour jouer aux cartes. La femme de chambre ne fut donc pas
+surprise de le voir rester. Ce soir-là, après le repas, ils
+s’installèrent à la table de jeu comme à l’ordinaire. Madame Bourrat
+sonna la fille pour avoir une bougie de plus, en réalité pour qu’elle
+les vît attablés à leur whist. Puis, dès que Joséphine eut tourné le
+dos, elle monta sans bruit avec Maigret, laissant son mari seul au
+salon.
+
+Lorsqu’elle fut entrée dans la chambre de sa fille, madame Bourrat prit
+dans l’armoire une couverture et la fixa sur l’encadrement de la porte
+par de petits clous.
+
+Mademoiselle Bourrat gisait anéantie. Le docteur, l’ayant examinée,
+déclara que le temps était venu. Il eut quelques mots de consultation
+avec sa cousine dans l’embrasure de la fenêtre, tira une fiole de son
+sac, et, en versant le contenu sur un mouchoir, vint au chevet du lit.
+Mademoiselle Bourrat sentit une odeur forte; elle s’effraya.
+Qu’allait-on lui faire? Peut-être voulait-on se débarrasser d’elle
+aussi? Le vieux docteur lui apparaissait doué de pouvoirs immenses et
+mystérieux. Elle s’agita, voulut parler à sa mère; elle indiquait la
+grande armoire au fond de la chambre. Le docteur ne l’écoutait pas. Il
+mit une main sur le front de sa patiente, puis, la tenant ainsi clouée
+sur l’oreiller, il lui approcha le mouchoir du visage. Elle respira un
+parfum âcre et, pour y échapper, se démena désespérément. Alors sa mère
+lui maintint les bras. D’un coup de jambes la pauvre fille terrifiée
+rejeta les draps, arracha une main à l’étreinte de madame Bourrat,
+saisit le poignet du docteur et se tendit dans un effort suprême. Dans
+la lutte le mouchoir vint se coller sur sa bouche et sur son nez; elle
+sentit comme une brûlure sur la peau; maintenant elle étouffait, elle
+n’avait plus de volonté; l’odeur terrible la pénétrait. Elle aspira
+violemment, cherchant de l’air, et, tout de suite, elle perdit
+connaissance.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Une heure se passa. Le docteur avait enlevé son habit; on l’entendait
+parfois jurer. Soudain, un vagissement emplit la chambre; quelqu’un
+affirmait son droit à l’existence. C’était une voix claire, mais haute,
+mais forte; il semblait qu’elle dût vibrer dans toute la maison. En un
+rien de temps, madame Bourrat avait pris l’enfant et s’était assise dans
+le bas de l’armoire, les deux battants tirés sur elle pour étouffer les
+cris qui filtraient à peine dans la chambre à travers la porte fermée.
+Une bougie près d’elle sur le parquet, elle retournait sur ses genoux le
+petit être, l’essuyait, puis l’habilla de vêtements sans marque.
+Lorsqu’elle eut fini, l’enfant s’était endormi; elle sortit de
+l’armoire, le posa sur un fauteuil et descendit.
+
+La maison était plongée dans l’obscurité. Elle trouva son mari au salon;
+il sursauta à son entrée. Coupant court aux questions, elle lui dit
+d’aller atteler sans bruit la voiture du docteur et la sienne et
+d’attendre près de la grille d’entrée. Puis elle revint dans la chambre
+de l’accouchée.
+
+Pendant une demi-heure, elle aida au docteur à finir sa besogne;
+ensemble ils portèrent mademoiselle Bourrat, toujours endormie, sur le
+canapé; elle jeta le linge sale en tas dans un coin, refit le lit avec
+les draps propres, recoucha sa fille. La pendule sur la cheminée
+marquait onze heures et quart; Victoire devait être là. Elle prit
+l’enfant et, à travers le corridor sombre, gagna à pas étouffés
+l’escalier; elle tenait à la main un mouchoir, prête à l’abattre sur la
+bouche du petit, se fût-il mis à pleurer. Derrière elle venait Maigret
+qui, avant de quitter la chambre, avait ouvert la fenêtre grande et
+placé sur le front de mademoiselle Bourrat une serviette trempée dans de
+l’eau froide.
+
+Au salon, madame Bourrat trouva Victoire; sans mot dire, elle lui tendit
+le paquet emmaillotté et une enveloppe qu’elle tira de son corsage. Le
+docteur s’était rendu directement dans la cour sans être vu de la
+paysanne. Monsieur Bourrat avait sorti les voitures en sourdine. Le
+valet d’écurie, qui était le vieil imbécile chargé du jardin, entendit
+dans son premier sommeil un peu de bruit. Il pensa que le docteur
+Maigret attelait son cheval pour redescendre à Valleyres, et il se
+rendormit. Madame Bourrat suivit Victoire jusqu’à la porte; la nuit
+était noire à souhait, il faisait un grand vent d’ouest, humide et
+froid. Les voitures disparurent dans l’ombre, au pas. Madame Bourrat
+remonta au premier étage; elle avait à travailler.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Lorsque mademoiselle Bourrat revint à elle, elle fut lente à reprendre
+conscience de la réalité. L’air vif de la fenêtre rafraîchissait son
+visage. Elle était épuisée et n’aurait pu, pour sauver sa vie, lever la
+main. Pourtant elle se sentait soulagée; il semblait qu’on lui eût
+enlevé un poids énorme qui l’accablait. Mais la peau, tout autour de la
+bouche, cuisait comme brûlée; puis, c’étaient, soudain, des nausées
+atroces, et, tout le temps, une odeur pénétrante, dont elle ne pouvait
+se défaire. Ses paupières étaient collées sur ses yeux. Qu’avait-elle de
+froid sur le front? Une goutte glissa le long de son cou et se perdit
+dans les cheveux. Un souffle d’air, venu du dehors, la ranima; elle
+ouvrit les yeux.
+
+Ce qu’elle vit ne l’aida pas à renouer le fil rompu de ses idées: près
+de la fenêtre ouverte, devant une cuve, sa mère était agenouillée; elle
+avait enlevé son corsage et sa jupe et, à grands coups de bras, lavait
+du linge dans de l’eau qui fumait. La lampe sur la table éclairait cette
+scène étrange d’une lumière falote; parfois, à un coup de vent, la
+flamme tremblait, près de s’éteindre. Mais madame Bourrat continuait sa
+besogne. Sa fille la vit tordre du linge et l’étendre sur la fenêtre.
+Que pouvait-ce être? Des draps, semblait-il?--Cela dura longtemps.
+
+Mademoiselle Bourrat ferma les yeux. Lorsqu’elle les rouvrit, sa mère
+était debout; elle essayait, sans y réussir, de soulever la cuve
+fumante; alors elle s’empara d’un broc qu’elle plongea dans la cuve,
+puis elle ouvrit la porte et sortit. Le courant d’air frappait le visage
+de mademoiselle Bourrat; dans le tube de verre, la flamme filait bleue
+comme si elle allait s’évanouir. Madame Bourrat revint une demi-minute
+plus tard et, deux fois encore, fit le même voyage. Enfin elle prit la
+cuve et, lorsqu’elle passa le long du lit, mademoiselle Bourrat put
+regarder. Elle aperçut quelque chose de rouge; c’était comme du sang.
+Cette fois-là, sa mère fut dehors plus longtemps. Elle rentra les mains
+vides. Maintenant, avec un torchon, elle essuyait, avec des gestes
+brusques, le parquet.
+
+Mademoiselle Bourrat se fatiguait à essayer de comprendre la raison de
+ces actes anormaux; elle eut une nausée, les oreilles lui tintaient.
+Elle s’assoupit un instant. Puis elle se réveilla de nouveau. Peu à peu
+quelque lumière, ici et là, perçait la masse confuse de ses idées. Elle
+revit le vieux docteur la maintenant de force sur l’oreiller.--Ah oui!
+elle avait beaucoup souffert. De cela il ne restait rien, sauf, par tout
+le corps, des douleurs sourdes comme si elle avait été battue. Ses
+souvenirs devinrent plus nets. Soudain elle évoqua le drame vécu et
+poussa un soupir douloureux. Sa mère vint à elle, un verre à la main.
+Elle avait toujours son regard dur.
+
+--Bois, dit-elle.
+
+Mademoiselle Bourrat fit effort pour soulever la tête; elle avala
+quelques gorgées de grog chaud.
+
+--Est-ce fini? demanda-t-elle à voix basse.
+
+Sa mère fit signe que oui.
+
+--Où est-il? murmura-t-elle plus faiblement encore.
+
+Madame Bourrat haussa les épaules.
+
+--Ne t’occupe pas de ça. On n’en entendra plus parler.
+
+Mademoiselle Bourrat gémit sourdement comme une bête blessée. Ses yeux
+s’emplirent de larmes.
+
+Déjà sa mère s’était remise au travail. Maintenant elle retirait de la
+fenêtre les draps humides qu’elle accrocha dans l’armoire. Elle arrangea
+toutes choses dans leur ordre sur le lavabo, jeta un regard circulaire
+par la chambre; chaque meuble était à sa place. Il n’y avait qu’une
+odeur persistante qui restait de la scène de tout à l’heure. Madame
+Bourrat brûla du sucre sur une pelle pour essayer de l’enlever. Puis
+ayant redonné quelques gouttes de grog à sa fille, elle ferma à clef la
+porte sur le corridor et passa chez elle.
+
+Elle était épuisée; il était trois heures du matin. Son mari rentrerait
+d’un instant à l’autre. Elle pensa à leur voyage dans la nuit. Personne
+n’avait pu les reconnaître. Ils auraient atteint le chef-lieu vers une
+heure et demie; Victoire se serait rendue seule à la gare; elle aurait
+pris le train de trois heures; de ce côté-là, tout était bien.--Dans la
+maison silencieuse, les domestiques, dont les chambres étaient à un
+étage supérieur et sur une autre façade, n’avaient pu surprendre ses
+allées et venues. Quant au bruit qui s’était fait près de sa fille, il
+n’avait certes pas franchi la porte soigneusement calfeutrée.--A ce
+moment, elle sursauta; un cheval hennissait dans la cour. Madame Bourrat
+frémit; toute la maison allait l’entendre; le valet d’écurie
+descendrait; comment expliquer la rentrée tardive de son mari? Il
+faudrait inventer une histoire; on la discuterait à la cuisine et à la
+ferme; un rien éveillerait les soupçons. Madame Bourrat n’osait bouger.
+Cependant le cheval se tut. Dans sa mansarde le vieux jardinier
+s’éveilla, mais il crut qu’un cheval s’effrayait à l’écurie, sacra de
+son sommeil interrompu, se retourna sur sa couche, et se rendormit de
+plus belle. Monsieur Bourrat, ayant étrillé et bouchonné la bête,
+remonta chez lui. Il trouva sa femme terrifiée; il la rassura, personne
+n’avait bougé.
+
+Mademoiselle Bourrat était restée dans l’obscurité. Sur ses joues de
+grosses larmes coulaient continuellement qu’elle ne pouvait même
+essuyer. Enfin, de faiblesse, elle s’endormit.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, à la première heure, madame Bourrat était debout. Elle
+ouvrit toute grande la fenêtre dans la chambre de sa fille. Tant qu’il
+restait quelque chose de cette odeur étrange, on n’osait laisser entrer
+Joséphine. A cette dernière, elle dit que mademoiselle Bourrat avait eu
+une crise nerveuse de faiblesse et d’anémie, que le docteur avait dû
+faire des piqûres de morphine, et qu’elle serait seule à le savoir dans
+la maison parce qu’on était sûr d’elle. La femme de chambre, flattée de
+tant de confiance, s’apitoya. Elle n’avait du reste aucun soupçon. Elle
+ne pénétra chez mademoiselle Bourrat que le second jour; à la voir si
+pâle, les lèvres brûlées de fièvre, crut-elle, elle comprit combien la
+jeune fille avait été malade et ne s’étonna plus des précautions prises.
+
+Le docteur Maigret revint pendant quelques jours; tout suivait son cours
+normal. Deux semaines plus tard, mademoiselle Bourrat était sur son
+canapé et recevait la visite de ses cousines. Ses tantes causaient avec
+sa mère. Madame Bourrat, en grand secret, murmurait quelques
+phrases;--on entendait les mots d’anémie, nervosité, enfin, sur un ton
+d’ultime confidence, celui de «mariage». Et Maigret, de son côté,
+lorsqu’on lui parlait de sa malade, haussait les épaules. Un jour même,
+à madame Louis Vertôt qui le questionnait, il répondit par un de ces
+mots cyniques dont il était coutumier, lequel mot avait couru la société
+de Valleyres:
+
+«Mademoiselle Bourrat est aussi normale que vous et moi. Elle a besoin
+de se marier et de faire des enfants. Voilà tout.»
+
+La convalescence de mademoiselle Bourrat fut triste. Que d’heures
+passées seule ou en face de sa mère! Madame Bourrat restait silencieuse
+et glacée; toute son attitude protestait; ses yeux secs, sa bouche sans
+lèvres fermée, son nez maigre et crochu, toutes les lignes creusées de
+sa figure disaient l’humiliation que lui avait infligée sa fille, les
+besognes honteuses auxquelles elle l’avait contrainte, et proclamaient
+l’invincible volonté de n’oublier rien.
+
+En sa présence seulement, mademoiselle Bourrat se jugeait coupable.
+Lorsqu’elle était laissée à elle-même, ses pensées étaient moins
+douloureuses. Elle n’avait pas conscience d’avoir voulu cela. Elle avait
+été pareille à ces personnes dont elle avait entendu parler qui, sous
+l’influence d’un magnétiseur, font, tout éveillées, des choses qu’elles
+n’ont point délibérées et dont elles ne sont pas responsables. Une force
+aveugle, irrésistible l’avait poussée dans les bras de cet homme.
+Comment aurait-elle résisté? Elle ignorait où elle allait.
+
+Et la sévérité continue de sa mère l’étonnait. Elle comprenait
+l’importance qu’il y avait à garder une telle chose secrète, la
+nécessité de préserver le nom des Bourrat de tout scandale. Elle
+admettait, sans la discuter, la supériorité de leur position; les
+Bourrat étaient une des grandes familles du pays, la considération
+qu’ils avaient gagnée par des siècles de vie honorable ne devait pas
+être ruinée par elle.--Cela était certain. Mais la faute était restée
+secrète; personne ne la soupçonnerait jamais. Pourquoi sa mère,
+rassurée, ne s’adoucissait-elle pas? Depuis les sept mois qu’elles
+étaient enfermées dans un effroyable tête à tête, jamais elle ne lui
+avait adressé la parole, que ce ne fût pour lui donner un ordre, ou lui
+indiquer une précaution nouvelle à prendre.
+
+Aussi mademoiselle Bourrat préférait-elle être seule. Elle pensait alors
+au petit être qui avait disparu. C’était vraiment étrange; elle n’avait
+même pas vu celui qu’elle avait mis au jour. Il était arrivé pendant
+qu’elle était endormie; il était parti avant qu’elle fût réveillée.
+Parti? De cela même, elle avait eu quelques doutes. L’horrible Maigret
+n’avait-il pu l’empêcher de vivre?--Non, elle sentait que c’était trop
+grave, que sans doute on avait dû placer l’enfant en nourrice loin de
+Prévoux. Mais elle ne pouvait deviner comment cela s’était fait. Elle ne
+savait rien du rôle de Victoire.
+
+Après des jours d’inquiétude et d’hésitations, elle eut enfin le courage
+d’interroger sa mère. Madame Bourrat refusa tout renseignement. En vain
+mademoiselle Bourrat supplia. Madame Bourrat resta close; c’était, dans
+sa pensée, la seule façon d’éviter à sa fille, plus tard, quelque
+démarche imprudente qui les perdrait. Mademoiselle Bourrat se lamentait;
+elle ne pouvait se faire à l’idée que son enfant lui était à jamais
+enlevé. Elle n’aurait pas demandé à le garder, puisque c’était
+impossible, mais elle l’aurait désiré près de Valleyres, de façon
+qu’elle pût au moins l’apercevoir de temps à autre.--De nouveau, elle
+sentit que des forces supérieures la dominaient et qu’il fallait
+accepter son sort.
+
+ * * * * *
+
+Le premier jour où elle se leva, elle espérait avoir quelques minutes à
+elle. Mais madame Bourrat ne la quitta pas. Elle attendit au soir;
+lorsqu’elle fut assurée que sa mère infatigable dormait enfin, elle
+chercha dans l’obscurité sur la table l’unique allumette qui lui était
+laissée pour la nuit. L’ayant frottée avec d’infinies précautions sur le
+papier usé du mur, elle alluma la bougie. Alors, sortant de son lit,
+elle alla à la grande armoire, dont elle ouvrit la porte doucement. Elle
+souleva le papier qui recouvrait le rayon inférieur et prit un paquet
+aplati, caché là. Puis, les jambes molles de s’être tenue debout si
+longtemps, elle regagna son lit. Elle déplia le paquet et en tira un
+petit jupon de laine tricoté. Mais c’était le plus extraordinaire jupon
+que l’on pût voir, car il était fait de morceaux de toutes couleurs.
+Mademoiselle Bourrat n’aurait pu acheter à la ville, sans que sa mère le
+sût, un écheveau de laine blanche; aussi elle en avait été réduite à
+travailler avec les laines de sa tapisserie. Elle avait profité des
+jours rares où madame Bourrat allait faire des visites pour mener son
+œuvre à bien, et, comme elle n’eût osé épuiser sa provision de rouge ou
+de bleu, elle avait dû prendre des bouts de laine dans chacun des
+écheveaux qu’elle avait. En outre, elle avait été obligée d’attacher les
+bouts les uns aux autres. Aussi le jupon multicolore était-il hérissé de
+petits nœuds.--Mais elle ne songeait pas à ce que son apparence pouvait
+avoir de ridicule; elle ne pensait qu’aux heures anxieuses qu’elle avait
+passées à y travailler, l’oreille tendue, prête à faire disparaître sous
+sa jupe au moindre bruit l’ouvrage défendu. Elle avait compté le
+remettre à sa mère, au moment venu, pour en revêtir le petit qu’il
+protégerait contre le froid de l’hiver. De jour en jour elle avait
+reculé. Enfin lorsque Maigret s’était approché d’elle, le mouchoir
+redoutable à la main, sa dernière pensée avait été pour le paquet caché
+dans l’armoire; elle avait essayé de parler; il était trop tard.
+
+Ce soir-là, elle prit le petit jupon, le serra contre sa poitrine, lui
+dit, à voix basse, des mots nouveaux pour elle et qui la faisaient
+pleurer, puis, sans force pour retenir ses larmes, s’endormit, le
+dorlotant toujours, comme si c’était l’autre, le disparu, qu’elle avait
+dans les bras.
+
+Le lendemain, sa mère étant descendue déjeuner, elle le jeta dans le
+poêle où brûlait un feu vif.
+
+ * * * * *
+
+Cependant la convalescence de mademoiselle Bourrat était finie. Elle
+redescendit à Valleyres avec sa mère, l’accompagna dans ses visites.
+Partout on s’émerveillait de sa bonne mine.
+
+A sa grande surprise, madame Bourrat donna un dîner de jeunesse en son
+honneur aux vacances de Pâques. Y furent invitées ses deux cousines
+Bourrat, Marie Vertôt, Laure Maigret et Henriette Brière; comme jeunes
+gens, il y avait ses deux frères, un des Bourrat, de Vermand, retour de
+Paris, Maurice Lanterle, qui n’avait pas dix-huit ans, un jeune Bastard,
+enfin monsieur Nicolas Allemand, dont la présence excita une grande
+curiosité dans la partie féminine de l’assemblée.
+
+Monsieur Nicolas Allemand n’était pas un bourgeois de Valleyres. Il
+s’était établi dans la petite ville peu d’années auparavant. D’où
+venait-il? qu’était sa famille? on ne le savait guère, Monsieur Allemand
+était la discrétion même. Mais monsieur le curé, à qui il avait été
+rendre visite à son arrivée, l’avait pris sous sa puissante protection.
+Monsieur Allemand avait choisi, non loin du Cours, un petit appartement
+de trois pièces. Bientôt l’on avait vu arriver une voiture de
+déménagement. Les habitants de Valleyres n’en croyaient pas leurs yeux.
+Un étranger se fixant dans leur ville! la chose était rare; un jeune
+homme! l’aventure était unique. Jamais homme ne fut plus épié que ne le
+fut monsieur Nicolas Allemand. Mais il ne fournit pas grand aliment à la
+curiosité publique. Il n’allait jamais au café, ne chassait pas; comme
+tant d’autres rentiers de Valleyres, il passait des journées à la fois
+vides et occupées. Le temps s’usait dans la répétition méthodique de
+très petites choses toujours les mêmes. Les goûts de monsieur Allemand
+étaient ordonnés et tournés vers les sciences historiques; mais il
+manquait d’intelligence. Il entendait la messe de huit heures du matin,
+puis rentrait hâtivement chez lui, où il passait deux heures à relever,
+dans des cahiers à ce destinés, les dates de naissance et de mort de
+chacun des rois de France et des hommes célèbres de leur règne. A midi,
+il déjeunait, puis sortait pour se promener sur le Cours, et, à deux
+heures sonnant, entrait à la bibliothèque communale.
+
+Car Valleyres avait une bibliothèque communale, cause d’orgueil infini
+et de supériorité sur Villeneuve et Châteauvieux, voisines et plus
+considérables, qui n’en possédaient point. La bibliothèque appartenait
+par moitié à la ville, par moitié à un groupe de familles descendant des
+fondateurs. C’étaient alternativement la ville et les familles
+fondatrices qui en nommaient le bibliothécaire à vie. Tout alla bien
+tant que le conseil municipal fut en majorité acquis aux conservateurs;
+mais, depuis quinze ans la ville était aux mains des partis avancés, et
+le respectable bibliothécaire, monsieur Barbet, étant mort sur ces
+entrefaites, le conseil, à son tour d’élection, avait désigné pour lui
+succéder, le sectaire monsieur Maillefer. Les notables de Valleyres en
+avaient frémi. Quoi, les archives de leur ville, où, à chaque acte, se
+retrouvaient les noms des Vertôt, des Bourrat, des Maigret, des de
+Morteuse, Lanterle, Duret et autres, allaient être sous la coupe directe
+d’un jacobin! Heureusement les familles avaient la majorité dans le
+comité d’achat. La bibliothèque de Valleyres était faite pour les âmes
+bien pensantes. Il y avait, il est vrai, quelques collections du XVIIIe
+siècle, qui n’étaient pas orthodoxes; elles avaient été données à
+l’époque par un Maigret, mécréant, sceptique et coureur de filles, pour
+les péchés duquel la famille avait fait, depuis, longue pénitence. On ne
+pouvait les détruire, car la surveillance de la ville paralysait les
+bonnes volontés, mais au moins s’était-il trouvé une âme pieuse qui
+avait consacré quelques années de sa vie terrestre et raccourci par là
+d’autant son temps de purgatoire, à noircir à l’encre tous les passages
+inconvenants du fonds Maigret. _Candide_ se trouvait ainsi réduit à
+vingt pages de fragments incohérents.
+
+C’est là que monsieur Nicolas Allemand passait ses après-midi. Il aimait
+l’odeur des choses séculaires, tout parchemin lui était vénérable, une
+ligne de manuscrit suffisait à remplir une heure, car il était lent de
+sa nature et manquait, en outre, de culture paléographique. Cependant,
+petit à petit--le temps n’est rien à Valleyres--il parvint à acquérir
+une certaine habileté. Il ne fut pas long avant de trouver à utiliser
+ses talents pour gagner la considération des notables de la ville. Il
+communiquait le résultat de ses recherches au curé qui s’empressait d’en
+faire part aux intéressés.
+
+C’est ainsi que monsieur Nicolas Allemand, après deux années et demie de
+fouilles consciencieuses, mit au jour l’acte d’achat de la terre
+seigneuriale de Vouzins, fait au nom de Nicolas Vertôt en quinze cent
+huitante et quatre. Le dit Nicolas Vertôt était un usurier de la ville
+qui, profitant des troubles de la Ligue et de l’extinction de la branche
+aînée des de Vouzins, s’était emparé à vil prix de cette terre. Mais il
+fut obligé de rendre gorge peu d’années après lorsque le Béarnais
+rétablit l’ordre dans le royaume. Vouzins revint alors à la branche des
+de Vouzins-Baufflers, qui porta le nom à la célébrité que l’on sait et
+en fit un des premiers du royaume. Les Vertôt avaient toujours prétendu
+avoir le droit d’ajouter à leur nom celui de de Vouzins, mais ils
+affectaient d’en faire fi, comme si rien ne pouvait être supérieur à
+celui de Vertôt, et ils avaient une légère moue de dédain lorsqu’on
+nommait devant eux les ducs de Vouzins-Baufflers, des cadets après tout,
+qui ne devaient leur fortune qu’à des intrigues de cour. Mais les Vertôt
+n’avaient aucun titre pour appuyer leurs prétentions. On juge de leur
+satisfaction à la découverte de l’acte d’achat de Vouzins; leur joie fut
+si grande qu’ils la cachèrent soigneusement de peur de laisser voir
+qu’ils avaient pu douter de leur droit. Ils saluèrent dès lors monsieur
+Allemand, lorsqu’ils le rencontraient sur le Cours et à la sortie de
+l’église.
+
+Une autre découverte de monsieur Allemand fut relative à la famille
+Griolle. Il ne restait des Griolle qu’une vieille dame qui avait épousé
+François Maigret, père de monsieur Jules Maigret et de madame Bourrat,
+de Prévoux. Les Griolle avaient tenu une grande place à Valleyres.
+Monsieur Allemand retrouva un acte à leur nom; il datait de quatorze
+cent nonante et huit, battant de cinquante ans l’acte le plus ancien où
+étaient nommés les Duret, qui se disaient la plus vieille famille de la
+ville; les Maigret n’étaient pas signalés avant seize cent deux, les
+Bourrat avant seize cent quinze. Mais monsieur Allemand ne révéla pas
+qu’il avait du même coup mis la main sur des actes d’achats de maison
+aux noms des Frappart et des Langlois, actes qui tous deux remontaient
+au quatorzième siècle, étant l’un de treize cent cinquante et six,
+l’autre de treize cent soixante et sept. Or il y avait encore des
+Frappart et des Langlois, mais dans les couches les plus basses de la
+population; on connaissait à ce jour deux Frappart, l’un journalier de
+son état, l’autre passeur sur l’Ourche, ivrognes tous deux, et un
+Langlois, pilier de cabaret aussi, prote à l’imprimerie radicale de
+l’_Avant-Garde_, affligé d’un nombre considérable d’enfants qui
+s’élevaient de leur mieux sur le pavé. Ces trois escogriffes étaient les
+représentants des plus anciennes familles de Valleyres. Mais monsieur
+Allemand les laissa dans l’ignorance de ces titres glorieux; il ne
+sortit des archives que l’acte de la notable famille des Griolle. Du
+coup, monsieur Nicolas Allemand fut présenté par le curé à madame Jules
+Maigret, veuve du chef de la famille, qui l’invita à venir passer la
+soirée chez elle huit jours plus tard. Ainsi la société de Valleyres
+s’ouvrit-elle au judicieux monsieur Allemand, et ce fut un fait presque
+unique dans l’histoire de la ville que l’admission, après quatre ans de
+stage seulement, d’un étranger dans le cercle des notables.
+
+Monsieur Nicolas Allemand continua patiemment ces études profitables et
+passionnantes. Il fit, par exemple, un tableau comparatif des signatures
+de quarante-trois des membres de la famille Duret dans les deux derniers
+siècles; il poursuivit les alliances des de Morteuse dans la nuit des
+temps, dressa l’arbre généalogique des Vertôt de Vouzins. Ainsi
+passait-il ses journées.
+
+On l’accepta dans la société de Valleyres comme un homme de principes
+sûrs qui, s’il ne pouvait prétendre à être reçu sur un pied d’égalité,
+avait cependant droit à quelques égards pour le respect qu’il témoignait
+aux choses du passé. Madame Jules Maigret, qui avait en tout une juste
+mesure, l’invitait le soir où l’on faisait un whist, mais il ne dînait
+pas.
+
+Il reçut une autre récompense de ses labeurs. Monsieur Maillefer, le
+bibliothécaire, mourut subitement. La nomination de son successeur
+revenait cette fois-ci aux descendants des fondateurs. A l’unanimité,
+ils désignèrent, pour remplacer Maillefer, monsieur Nicolas Allemand,
+qui vit ainsi s’ajouter aux quinze cents et quelques francs qui
+constituaient ses modestes revenus une somme à peu près égale. On
+continua pourtant à ne l’inviter qu’après dîner.
+
+ * * * * *
+
+La carte de madame Bourrat fut donc pour le surprendre. Le moindre
+événement--et c’en était un d’importance--avait son relief dans la vie
+plate de la petite ville. Monsieur Allemand n’avait pas passé quatre ans
+sans s’apercevoir que ces familles notables, dont il aimait à tracer
+l’ascendance, avaient des filles qui restaient à Valleyres, tandis que
+les jeunes gens s’en allaient dans les grandes cités, d’où ils ne
+revenaient guère. Il sentait son indignité. Que pouvait-il opposer aux
+deux ou trois siècles de roture prouvée et enregistrée qu’avaient les
+Vertôt, les Bourrat, les Maigret?--Rien, hélas! rien que lui-même. Cet
+homme, si habile à trouver des ancêtres pour les autres, ne pouvait même
+se compléter d’un père. Il avait été élevé à Lyon par des prêtres,
+modestement, avait travaillé pour eux aux comptes de la fabrique. A
+trente-deux ans, son directeur de conscience lui avait remis une petite
+somme d’argent en lui conseillant d’aller en manger les rentes dans un
+coin paisible de province. Il l’avait adressé à son ami, le curé de
+Valleyres, à qui il avait eu soin d’écrire préalablement une lettre
+confidentielle.
+
+Mais, d’autre part, monsieur Nicolas Allemand avait senti arrêtés sur
+lui, dans les salons où il fréquentait, les yeux des jeunes filles;
+mademoiselle Lucie Maigret, qui devait bien avoir vingt-cinq ou
+vingt-six ans, s’était fait expliquer la généalogie de sa famille;
+mademoiselle Hélène Vertôt, une brune piquante de vingt-huit ans, avec
+un peu de moustache, il est vrai, avait demandé à monsieur Allemand de
+lui enseigner à peindre des blasons. Les parents laissaient faire,
+rassurés par la laideur du bibliothécaire.
+
+Car monsieur Allemand était fort laid. Il était gros et maladroit dans
+sa démarche; ses bras trop courts se terminaient par de grandes mains;
+son teint était blafard et luisant; ses cheveux jaunes s’accommodaient
+mal d’une raie et ses habits montraient évidemment qu’ils n’avaient pas
+été faits sur mesure.--Cependant, il avait en lui quelque chose
+d’attirant. Étaient-ce ses yeux, petits, mais brillants? était-ce un
+certain air de force qui se dégageait de ce gros corps?--On ne sait,
+mais il y avait quelque chose. Sans cela, comment expliquer l’attention
+avec laquelle l’écoutaient les jeunes filles? Il leur parlait, du reste,
+avec une modestie révérente. Il avait des regards prudents qui disaient
+où il avait été élevé.
+
+ * * * * *
+
+Ce soir-là, il arriva à Prévoux un peu avant sept heures. Madame Bourrat
+lui fit un accueil aimable. Elle le présenta à sa fille, puis les laissa
+seuls un instant pour donner un ordre aux domestiques.
+
+Depuis sa longue réclusion, c’était la première fois que mademoiselle
+Bourrat, se trouvait en tête à tête avec un homme. La pauvre fille ne
+savait quelle contenance garder; elle n’osait lever les yeux; il lui
+semblait qu’il y avait en elle quelque chose de changé que les hommes
+devineraient tout de suite. Mais monsieur Nicolas Allemand fut parfait;
+de sa voix blanche, il émit des lieux communs si incolores que bientôt
+mademoiselle Bourrat se sentit rassurée. Elle osa le regarder; il avait
+les yeux baissés! Dans sa reconnaissance, elle lui découvrit un air de
+bonté.
+
+Les autres convives arrivèrent; les jeunes gens étaient tous, sauf
+monsieur Allemand, au-dessous de vingt ans. Ce dernier se trouva
+pourtant placé au bout de la table, mais à côté de mademoiselle Bourrat.
+Regardant toujours la nappe, il lui parla de Valleyres, du charme qu’il
+trouvait à l’existence laborieuse et digne qu’il y menait; c’était son
+topique préféré; il était arrivé à le développer avec un air de
+conviction modeste qui l’avait grandement avancé dans l’estime des
+vieilles gens; il semblait vraiment qu’il fût reconnaissant de ce qu’on
+lui eût permis de vivre dans cette cité bénie. Mademoiselle Bourrat le
+jugea doux et bien élevé.
+
+Après dîner, il causa avec monsieur Bourrat et lui fit part d’un projet
+longuement caressé, celui de dresser un arbre généalogique des Bourrat,
+comme il en avait dressé un des Vertôt. Monsieur Bourrat l’écouta avec
+bienveillance; il avait quelques papiers de famille à Prévoux; il les
+tenait à sa disposition. Lorsqu’on rejoignit les dames dans le grand
+salon, les jeunes filles organisèrent des jeux innocents; on joua à
+pigeon-vole, aux vingt questions, et, sous la surveillance de madame
+Bourrat, à un décent colin-maillard. On ne pouvait reconnaître que par
+la main la personne attrapée. Des rires joyeux s’élevaient dans la pièce
+calme aux erreurs de divination; Maurice Lanterle--est-ce
+croyable?--prit la main de Marie Vertôt pour celle du jeune Bastard;
+Monsieur Allemand, à son tour, fut obligé de se laisser bander les yeux.
+Après quelques minutes, il s’empara de mademoiselle Bourrat. Il palpa sa
+main avec discrétion. La jeune fille sentait une certaine émotion la
+gagner. Enfin, il se prononça, il avait deviné juste.
+
+Plus tard, alors qu’on prenait des rafraîchissements avant de partir,
+mademoiselle Bourrat s’enhardit et demanda à monsieur Allemand comment
+il avait reconnu sa main. Monsieur Allemand, baissant les yeux, avoua
+qu’il l’avait regardée à table.
+
+Mademoiselle Bourrat rougit et se retira.
+
+Cependant l’arbre généalogique des Bourrat poussait lentement ses
+branches. Il obligea monsieur Nicolas Allemand à plusieurs visites à
+Prévoux; il y déjeuna. Un dimanche même, il fit une partie de croquet
+avec mademoiselle Bourrat sur la pelouse. Sa maladresse était grande,
+mais il avait de la vigueur, et, lorsqu’il chassait une boule, il
+l’envoyait jusqu’à l’allée.
+
+Avec mai et la chaleur, la santé de mademoiselle Bourrat était devenue
+moins bonne: elle avait, le matin, les mêmes mines tirées que l’année
+précédente. Mais madame Bourrat veillait; son plan était fait depuis
+longtemps.
+
+A la fin de mai,--monsieur Allemand travaillait maintenant tous les deux
+jours avec monsieur Bourrat et à chaque fois voyait la jeune fille--elle
+s’en fut rendre visite au curé.
+
+Elle sortit de la cure le visage long. Ses projets s’écroulaient.
+
+La semaine suivante, elle s’arrangea pour que monsieur Allemand ne
+rencontrât pas sa fille lors de ses venues à Prévoux.--Mais mademoiselle
+Bourrat eut de nouveau des malaises; elle dormait mal, se réveillait
+plus fatiguée qu’elle ne s’était couchée. Madame Bourrat écrivit
+plusieurs lettres; elle passa des heures à retourner dans son esprit le
+même problème insoluble. Il fallait marier sa fille; elle n’était pas de
+celles qui peuvent attendre à vingt-sept ans, comme Lucie Maigret (elle
+avait donc vingt-sept ans) ou à vingt-huit, comme Hélène Vertôt.--Mais
+il n’y avait pas de parti pour elle à Valleyres; d’autre part, les
+réponses qu’elle reçut à ses lettres furent peu encourageantes.
+Personne,--sauf monsieur Nicolas Allemand. Monsieur Allemand n’était pas
+né; cela importait peu. Les Bourrat sauraient l’imposer et, dès le
+printemps, madame Bourrat en avait pris son parti. Mais ce qu’elle avait
+appris chez le curé était terrible.
+
+Comment voir affiché à la mairie l’avis suivant sous l’entête
+_Publications de mariage_: «Monsieur Nicolas Allemand, fils de Marie
+Allemand, décédée et de »?--Ce blanc était intolérable.
+Enfant naturel, de père inconnu! Tout Valleyres en ferait des gorges
+chaudes! Sans l’affichage, la chose aurait été possible, mais il était
+obligatoire. Voilà bien les exigences absurdes d’une société de
+francs-maçons! En chaire, le curé aurait fait l’annonce avec le tact
+d’un homme du monde.--Non, l’on n’y pouvait songer.
+
+Cependant juin avançait. Depuis quinze jours monsieur Nicolas Allemand
+n’était pas monté à Prévoux. De nouveau mademoiselle Bourrat était
+souffrante; elle avait les mêmes nervosités qu’au printemps de l’an
+précédent. A la messe, elle regardait devant elle continûment vers le
+coin gauche de la nef et du bas côté, où elle apercevait les cheveux
+jaunes de monsieur Allemand.
+
+A la fin de juin, monsieur Allemand vit un jour, de la Bibliothèque,
+madame Bourrat passer seule en voiture. Il la suivit des yeux, de
+derrière les persiennes closes. Elle allait sans doute à Vermand. Sans
+perdre un instant, il prit quelques papiers dans sa poche et se dirigea
+vers Prévoux. Il y arriva peu avant quatre heures. Monsieur Bourrat
+était sorti. Mais monsieur Allemand força tranquillement son chemin vers
+le cabinet de travail; il attendrait que monsieur Bourrat rentrât. La
+femme de chambre, qui l’avait vu souvent avec son maître, le laissa
+faire et retourna à son ouvrage. Monsieur Allemand, une fois dans la
+pièce, poussa avec fracas les volets clos des fenêtres qui donnaient sur
+le jardin; il aperçut mademoiselle Bourrat assise sur un banc, mais
+n’eut pas l’air de la voir. Il s’assit à la table.
+
+Quelques minutes plus tard, la porte de la chambre s’ouvrit.
+Mademoiselle Bourrat entra, essayant, mais elle était gauche, un geste
+de surprise.
+
+Monsieur Allemand se leva et vint à elle. Il prit sa main; elle rougit.
+Elle le regarda, mais il n’avait plus les yeux baissés; elle rougit
+davantage. Il lui posa une question; elle était au comble de la
+confusion, voulut s’enfuir; il la retint. Elle répondit enfin et
+disparut.--Monsieur Allemand, peu de minutes après, redescendit en ville
+sans attendre monsieur Bourrat, mais il prit par les sentiers.
+
+Le lendemain de sa visite, monsieur le curé monta à Prévoux. Madame
+Bourrat le reçut seul et resta enfermée avec lui pendant une heure.
+Lorsqu’il partit, elle monta chez son mari, où la séance fut moins
+longue. Elle passa enfin chez sa fille, et, après une demi-heure
+d’entretien, la laissa en larmes. Ce ne fut qu’au soir, dans la
+solitude, que mademoiselle Bourrat sentit la joie immense qu’elle aurait
+à quitter la maison familiale.
+
+Le surlendemain, monsieur Nicolas Allemand fut prié à dîner. Il fut,
+comme à l’ordinaire, parfait de réserve, et accepta avec humilité le
+bonheur qui allait être sien.
+
+ * * * * *
+
+Les fiançailles de mademoiselle Bourrat et de monsieur Allemand furent
+rendues publiques. La nouvelle éclata comme un coup de foudre sur les
+familles de Valleyres--et elles étaient nombreuses--qui avaient des
+filles à marier. Comment n’avait-on pas songé plus tôt à monsieur
+Allemand? Voilà que mademoiselle Bourrat l’épousait; elle avait à peine
+vingt ans, tandis que l’on comptait combien de filles de vingt-cinq ans
+et plus qui se desséchaient dans une attente vaine! Lucie Maigret en fut
+malade.
+
+Madame Bourrat n’attendit pas la publication des actes de mariage pour
+régler la question de l’état civil de son futur gendre. Ici monsieur le
+curé lui fut d’un grand secours. Il murmura quelques confidences à
+l’oreille d’une ou deux de ses paroissiennes de marque, sous le sceau du
+secret, s’entend. Mais le secret était trop lourd pour être gardé.
+
+Peu de jours après, les habitants de Valleyres se chuchotaient à
+l’oreille: «Vous savez, monsieur Allemand?--Oui, ne trouvez-vous pas
+qu’il lui ressemble?--Certainement, il y a quelque chose. Dans la
+démarche, n’est-ce pas?--Vous vous souvenez de l’avoir vu à Valleyres,
+il y a trente ans.» Et l’on enviait les Bourrat de s’allier à un sang
+illustre, encore qu’illégitime. En réalité, monsieur Nicolas Allemand
+était le fils naturel de Marie Allemand, servante, et d’un personnage
+fort obscur, auquel son état interdisait et d’avoir des enfants et de
+les reconnaître. Mais, grâce à monsieur le curé, qui tint les promesses
+faites à madame Bourrat, tout Valleyres enfila une piste infiniment plus
+romanesque.
+
+Sur ces entrefaites, madame Bourrat eut la visite de Victoire. Elle
+apportait la nouvelle de la mort d’un enfant de six mois dans un village
+éloigné, lequel enfant n’avait pu résister, malgré sa robuste
+constitution, aux premières chaleurs et à un manque continu de soins.
+
+Le mariage eut lieu à la fin d’août; toute la famille Bourrat y versa
+d’abondantes larmes. Le jeune couple s’établit dans un appartement
+donnant sur le Cours. Le fermier de Prévoux, suivant les stipulations du
+contrat, y descendait chaque semaine, les fruits, légumes, œufs, lait et
+fromage nécessaires au ménage, sans compter un poulet hebdomadaire,
+quatre fois l’an un jambon, et, à la Saint-Michel et à la Saint-Jean,
+une barrique de vin.
+
+Madame Nicolas Allemand eut un enfant dans les délais normaux. Puis, de
+deux en deux ans, monsieur Allemand avait de la méthode en tout, sa
+famille s’accrut d’un nouveau membre. Au cinquième, madame Allemand fut
+gravement malade et devint stérile. Elle avait alors trente ans, était
+forte comme tous les Bourrat, adorait son mari et ses enfants, lesquels
+elle élevait du reste fort mal. Elle avait perdu un frère, et son père
+mourut peu après. Le couple Allemand vit ainsi sa fortune s’augmenter.
+Monsieur Nicolas Allemand est une des autorités de la société de
+Valleyres;--il a sans doute hérité quelque chose de la prudence de son
+illustre ancêtre.
+
+Mademoiselle Lucie Maigret et mademoiselle Hélène Vertôt sont restées
+vieilles filles.
+
+
+
+
+LOUIS MARTHE
+
+ _A Jules Renard._
+
+
+Louis Marthe donnait des leçons de piano aux enfants des bourgeois de
+Valleyres.
+
+Il était le fils d’un commis à l’enregistrement. Comme il montrait, tout
+jeune, du goût pour la musique, Faguet, le vieil organiste, le prit sous
+sa protection et lui enseigna ce qu’il savait de son art. Lorsque Faguet
+mourut, Marthe fut nommé organiste à sa place. Il eût voulu aller au
+chef-lieu auprès d’un maître, mais les ressources lui manquaient; il
+resta à Valleyres. De la succession de son professeur, il acheta un
+antique piano-clavecin dont les touches étaient d’ivoire jauni et dont
+les cordes rendaient un son grêle; il prit aussi le fonds de musique,
+des sonates de Diabelli, des exercices de Czerny, la méthode de
+Pape-Carpentier, et quelques morceaux brillants. Pour payer ces achats
+considérables, il verserait pendant dix ans une petite somme à la
+Saint-Jean et à la Saint-Michel. Son père venait de mourir sans lui
+laisser un sou; il donna congé du logement qu’il avait toujours habité,
+garda les meilleurs meubles, vendit les autres, loua deux chambres chez
+madame Poiret, la mercière de la Grand’Rue, et attendit des élèves.
+
+Il n’attendit pas longtemps. La façon dont il touchait de l’orgue à la
+messe avait éveillé l’attention des bourgeois de Valleyres. On
+s’informa; l’on sut que Marthe jouait du piano aussi bien que de
+l’orgue. Monsieur le curé le recommandait. Les Vertôt, les premiers, lui
+confièrent leurs filles. Louis Marthe devint à la mode; la vieille
+demoiselle Proteau, qui avait eu l’honneur d’enseigner la musique à
+trois générations, fut délaissée. Bientôt il eut autant de leçons qu’il
+en pouvait donner. Il se rendait à domicile pour quarante sous les
+cinquante minutes; chez lui l’heure ne se payait qu’un franc cinquante.
+La correction de sa tenue, sa timidité lui valurent la confiance des
+dames les plus strictes de la ville. Il n’adressait la parole à ses
+élèves qu’à la troisième personne.--En dix-huit mois il se libéra de ses
+dettes. Il se décida même à acheter un piano Erard.
+
+Ses leçons terminées, Marthe faisait à l’ordinaire la veillée chez les
+Matthieu Fleuriot. C’étaient deux vieilles gens, anciens amis de son
+père, qui finissaient de vivre. Ils avaient un petit magasin d’épicerie
+au coin de la place de l’Hôtel-de-Ville et de la Grand’Rue. Marthe y
+arrivait à sept heures après souper. En hiver, ils restaient tous trois
+à causer au coin du feu; en été, ils se promenaient le long de l’Ourche,
+rivière qui traverse Valleyres. Marthe aimait leurs conversations
+lentes, leurs gestes toujours les mêmes, leurs plaisanteries connues et
+la sûreté de leur humeur. Les Fleuriot avaient un fils, Jules, dans
+l’administration à Lyon, qui, tous les deux ou trois ans, revenait au
+pays voir les vieux. Un autre Fleuriot avait quitté Valleyres, Antoine,
+le frère cadet de Matthieu. Mais celui-ci avait mal tourné. Il s’était
+engagé, à la suite d’un coup de tête, avait fait la guerre en Algérie.
+Une fois, une lettre arriva; il fallait envoyer tout de suite trois cent
+cinquante francs; faute de quoi, il était déshonoré et pis. Madame
+Fleuriot en avait frémi. Tant d’argent d’un seul coup, alors qu’il était
+si difficile de mettre quelques sous de côté! Pourtant Matthieu avait
+décidé de payer. Depuis, aucunes nouvelles. L’on avait appris cependant
+qu’Antoine, son temps fini, s’était fixé à Alger où il tenait un petit
+café; l’on disait aussi qu’il vivait avec une femme de mauvaise vie.
+Dans le ménage paisible des Fleuriot de Valleyres, l’aventure du cadet
+causait un étonnement jamais dissipé. De père en fils, les Fleuriot
+avaient été des gens d’ordre, timides, amis de la paix, craignant le
+bruit et les coups. Lorsque madame Fleuriot regardait la figure bonasse
+de son mari, les lignes tombantes et molles de son visage rasé, son gros
+nez pacifique, sa bouche à la lèvre inférieure renflée, ses yeux petits
+qu’il écarquillait en parlant, elle se demandait par quel étrange hasard
+un agité et turbulent Antoine avait pu naître des mêmes parents qui
+avaient donné le jour à ce Matthieu de tout repos.
+
+Les Fleuriot exceptés, Marthe ne voyait personne. Il se liait peu,
+n’avait rien pour plaire.
+
+Au printemps, lorsque les jours devenaient longs, les jeunes filles se
+promenaient deux par deux, non loin de la ville, au bord de l’Ourche,
+sous les ormes séculaires. Elles passaient les bras enlacés, riant et
+regardant les hommes. Mais Marthe baissait les yeux. A vivre solitaire,
+à ne parler qu’à ses élèves si distinguées, il avait acquis une certaine
+délicatesse de goûts. Il manquait de la grossièreté nécessaire pour
+fraterniser avec les jeunes gens de son âge; il ne pouvait s’attabler au
+cabaret; boire du vin hors des repas, le rendait malade. Il n’eut pas
+d’amis, et, à la fête de Valleyres, il regardait de loin les couples
+tourner sous les lampes éblouissantes au son de la musique que leur
+versait un orchestre composé d’un violon, tenu par le cordonnier
+boiteux, Michel, d’une flûte, l’apprenti Jacques, d’une clarinette,
+Michaud, le garçon boulanger, et d’un piston sonore que faisait résonner
+le journalier Tirebras.--L’éclat de la fête l’attirait, mais il n’osait
+sortir de l’ombre.
+
+Parfois une fille filait près de lui au bras de son galant et
+s’effrayait à la silhouette soudainement aperçue derrière un arbre. «Ce
+n’est rien, disait l’homme, ce n’est que le petit Marthe.» Et ils
+s’éloignaient, en riant.
+
+Les années passèrent. Marthe avait maintenant trente ans. Ses économies
+grossissaient à la caisse d’épargne; il ne dépensait pas le tiers de ce
+qu’il gagnait. Qu’il continuât une quinzaine d’années, il aurait des
+rentes suffisantes pour réaliser le rêve de tout le petit peuple de
+Valleyres: vivre sans rien faire.--Louis Marthe était un beau parti.
+Lorsqu’il passait dans la Grand’Rue, vêtu d’habits propres et un peu
+serrés, les boutiquiers disaient: «Voilà le petit Marthe qui va attraper
+encore une pièce de quarante sous.»--Et la mère Barbet, la crémière, qui
+avait une fille à marier et trois autres qui s’échelonnaient de douze à
+seize ans, soupirait tout en remplissant un seau de lait: «Ce monsieur
+Marthe est bien distingué; il gagne gros; sa femme ne sera pas à
+plaindre.» Mais sa fille Julie, au comptoir, n’écoutait pas, elle
+songeait au grand Lardy, qui la veille au soir lui avait serré le bras,
+alors qu’ils se promenaient à trois, le long de l’Ourche, avec Annette
+Rosat. Il touchait à peine cinquante sous par jour chez Noirot, le
+tapissier. Mais il avait une façon à lui de regarder les filles.
+
+Marthe restait dans la solitude où sa timidité l’exilait.
+
+Il sentait que jamais il n’oserait proposer en mariage sa chétive
+personne à une de ces jeunes filles, sur lesquelles il ne se hasardait
+même pas à lever les yeux. De ses élèves, il ne connaissait vraiment que
+les mains. Avec les gens de son état, il gardait la même réserve. Du
+reste, il ne parlait à personne, pas même à Marie, la fille de la bonne
+madame Poiret, qui lui avait cédé une partie de son appartement. Marie
+Poiret était une grande fille, dégingandée et curieuse, à laquelle sa
+mère, la voyant d’âge et ayant pesé dans sa tête les amples économies de
+son locataire, avait soudainement confié le soin de nettoyer les
+chambres de monsieur Louis Marthe, le matin, quand ce dernier courait la
+ville. Mais madame Poiret, qui connaissait le tableau des leçons du
+professeur aussi bien que son _Pater_, avait sans cesse besoin de Marie
+à la boutique, et ne la renvoyait dans l’appartement que peu avant la
+rentrée de Marthe. Celle-ci comprenant son rôle, s’attardait à sa
+besogne, dérangeait Marthe en s’excusant, le frôlait de son corps mince
+de fille trop vite grandie. Marthe, à la présence d’une femme dans son
+salon, sentait une inquiétude sourde monter en lui. Vainement
+essayait-il de paraître s’absorber au piano dans l’étude d’un morceau
+difficile. Marie Poiret venait l’écouter, la bouche bée, les yeux
+brillants. Bientôt il s’interrompait et, prétextant une course à faire,
+quittait la place; il ne rentrait que pour une leçon nouvelle. La mère
+Poiret le suivait d’un regard dédaigneux.
+
+ * * * * *
+
+A cette époque un événement considérable bouleversa l’existence des
+Fleuriot. Comme Marthe pénétrait un soir, à l’automne, dans la salle à
+manger de ses vieux amis, il les trouva accablés. Sur la table ronde
+recouverte d’une toile cirée, madame Fleuriot lui montra du doigt deux
+lettres ouvertes et l’invita à les lire.
+
+La première était d’un liquidateur d’Alger, qui apprenait en termes secs
+à monsieur Fleuriot que son frère Antoine venait de mourir à l’hôpital,
+laissant des affaires en fort mauvais état, et qu’on allait procéder à
+la vente de la succession.
+
+Marthe l’ayant lue, préparait une phrase de condoléance. Madame Fleuriot
+l’arrêta.
+
+«Vous ne savez pas tout,» dit-elle, en lui tendant la seconde lettre.
+
+Comme il la prenait, il sentit une forte odeur de verveine s’en dégager.
+Le papier rose était orné de petits agréments gaufrés et dorés, avec, au
+haut de la page, un bouquet de fleurs en relief. La lettre, d’une
+écriture maladroite, était ainsi conçue:
+
+ «Mon cher oncle,
+
+«Papa étant malade, m’a dit qu’en cas de malheur, il fallait vous écrire
+comme étant mon seul parent, car maman est partie il y a longtemps avec
+un Espagnol, on croit, et on ne sait pas où elle est. Mon pauvre papa
+est mort avant-hier à l’hôpital où on l’avait mené pour les crises qu’il
+avait ces derniers temps. On l’a enterré aujourd’hui. Je suis chez les
+Sœurs. Monsieur Dosson, le liquidateur, m’a pris mon billet pour
+Marseille et m’a donné de l’argent pour aller jusqu’à Valleyres. Je
+m’embarquerai dans six jours seulement, pour profiter de la compagnie
+d’une Sœur qui rentre en France.
+
+«En attendant le plaisir de vous voir, croyez-moi votre nièce
+affectionnée.
+
+ «Zora Fleuriot.»
+
+Marthe laissa tomber la lettre. Il ne trouvait rien à dire. Le coup qui
+frappait la vieillesse paisible de ses amis était inattendu. Dans cette
+vie unie, bornée à d’étroits horizons, faite de la répétition méthodique
+d’actes et de pensées toujours pareils, on se perdait à vouloir même
+supputer les changements qu’allait apporter l’entrée de cette étrangère,
+de cette Africaine.
+
+Et d’abord monsieur Fleuriot fut violent, madame, amère. L’ignorance où
+ils étaient semblait accroître leur infortune.
+
+Les deux vieillards alternaient maintenant leurs lamentations.
+
+Savait-on quel âge elle avait? Faudrait-il l’élever? Ce seraient des
+dépenses excessives. Était-elle chrétienne seulement avec un nom pareil,
+Zora?
+
+La veillée, ce soir-là, se prolongea. Les Fleuriot s’apaisèrent. Du
+reste, pas un instant ils n’eurent l’idée de repousser celle qui
+réclamait leur hospitalité. Monsieur Fleuriot avait, la preuve en était
+faite, «le sentiment de la famille». Sa femme était bonne chrétienne;
+elle demanda à Dieu dans ses prières de l’aider à sauver cette âme qui
+avait vécu jusqu’alors dans un monde pervers. Et ils attendirent, dans
+l’anxiété, l’arrivée de leur nièce. Pour madame Fleuriot, une chose
+était certaine: Zora serait brune comme ces bohémiennes espagnoles qui
+avaient campé une fois près de Valleyres, et dont les teints cuivrés et
+les yeux de braise effrayaient les bonnes gens. Elles représentaient aux
+yeux innocents de l’épicière la perversité orientale de pays inconnus et
+brûlés de soleil. Sa nièce allait-elle leur ressembler?
+
+Marthe la rassura, chercha, dans de vieux _Magasins pittoresques_, des
+vues d’Alger. C’était maintenant une ville européenne, la Marseille d’un
+autre continent.
+
+Cinq jours se passèrent en discussions et en préparatifs.
+
+Un télégramme annonça le débarquement de Zora; le lendemain, elle était
+à Valleyres.
+
+Marthe, par discrétion, encore que la curiosité le dévorât, ne vint pas
+voir ses amis ce soir-là. Au matin suivant, il passa devant l’épicerie;
+mais la gêne le retint. Il n’osa entrer. Au soir il hésitait encore et,
+comme toutes les fois où il y avait doute, la timidité l’emporta. Il
+fallut que le surlendemain le père Fleuriot le fît chercher.
+
+A l’heure habituelle, il frappait à la porte, le cœur battant. Madame
+Fleuriot était assise à la table; à côté d’elle, une jeune fille d’une
+vingtaine d’années, aux lourds cheveux blond-doux, au teint rose un peu
+transparent et comme de cire, simplement vêtue d’une robe noire,
+travaillait, les yeux baissés, à un ouvrage; c’était Zora.
+
+Madame Fleuriot fit les présentations. La jeune fille salua le
+professeur de piano. Il vit qu’elle avait les yeux petits, mais noirs et
+brillants. Il sourit d’un air embarrassé, essaya une phrase de bienvenue
+qu’il ne put terminer, et finalement s’assit.
+
+La veillée commença. Madame Fleuriot raconta ses inquiétudes et
+décrivit, pour la dixième fois depuis deux jours, sa surprise à
+l’arrivée du train. Elle avait regardé dans tous les wagons, cherchant
+une enfant brune et sauvage. Il avait fallu que le chef de gare vînt
+l’avertir qu’une jeune fille l’attendait dans son bureau. Et là, elle
+s’était trouvée en face de cette grande personne blonde et
+rose.--Était-il possible que ce fût la nièce d’Algérie? Et, comme elle
+jugeait qu’elle n’avait pas suffisamment fait sentir son légitime
+étonnement, elle reprit d’une seule haleine la même histoire. Cependant
+Zora se taisait, et Marthe, assis non loin d’elle, sentait une vague
+odeur de verveine, pareille à celle de la lettre d’Alger, venir jusqu’à
+lui.
+
+Monsieur Fleuriot descendit à l’épicerie chercher une demi-bouteille de
+punch et quelques biscuits. On but à la santé de l’orpheline. Madame
+Fleuriot s’égaya; elle ne cacha pas ses craintes et rit de leur folie;
+Zora avait été élevée par les Sœurs; elle était bonne catholique, savait
+coudre et même--ça, c’est pour vous, Marthe--jouait du piano.
+
+La jeune fille gardait une attitude réservée. Cependant, à une saillie
+de sa tante, elle rit d’un rire un peu gros, qui ne déplut pas. Elle
+ajouta quelques détails à ceux que donnait madame Fleuriot. Elle avait
+un petit défaut de prononciation, quelque chose d’enfantin. Elle disait:
+Voui.--Marthe la trouva fort jolie; il remarqua qu’elle avait des ongles
+nets. La timidité qu’elle montrait le rassurait. Du reste n’était-elle
+pas l’étrangère? Il était, lui, près d’amis qu’il connaissait depuis son
+enfance. Il se permit quelques plaisanteries empruntées à leur
+répertoire ordinaire.
+
+Ce soir-là, le petit Louis Marthe, rentrant chez lui, chantonnait à voix
+basse dans la nuit.
+
+On était au commencement d’octobre et les pluies, cette année-là,
+vinrent tôt. On ne pouvait se promener le soir. Zora ne fit donc aucune
+des connaissances que la belle saison rend possibles et agréables.
+Madame Fleuriot, la trouvant dépourvue de linge, l’occupa à se préparer
+un petit trousseau. La jeune fille passait ses journées dans
+l’arrière-boutique de l’épicerie, en compagnie de sa tante.
+
+Le dimanche, on allait en famille à l’église pour la grand’messe.
+L’orgue sous les doigts de Marthe frémissait, il semblait que le vieil
+instrument eût retrouvé une jeunesse.
+
+Au soir, en semaine, Marthe venait, comme par le passé, faire la
+veillée. Il entrait sans bruit; sa petite personne tenait peu de place.
+Monsieur Fleuriot l’accueillait toujours des mêmes paroles, prises on ne
+savait où, et dont la répétition seule avait un effet comique: «Eh bien,
+Marthe, quoi de nouveau dans le monde galant?» accompagné d’un
+clignement d’œil, tandis que la main droite du brave épicier s’abattait
+sur sa cuisse.
+
+Marthe donnait les nouvelles. Mademoiselle Bourrat, de Prévoux, était
+fort malade. Elle traînait, ne se remettait pas. Madame Vertôt, mère,
+était mourante. Monsieur Duret venait de faire un héritage. «L’eau va
+toujours à la rivière,» ajoutait sentencieusement monsieur Fleuriot. Les
+prix du vin baissaient, mais monsieur Maigret, qu’on ne prenait jamais
+sans vert, avait vendu sa récolte au plus haut,--et ainsi de suite,
+tandis que madame Fleuriot tricotait un jupon de laine et que Zora
+cousait, la tête penchée sur son ouvrage.
+
+La jeune fille restait silencieuse; elle semblait constamment sur ses
+gardes, ne se livrait pas. Sa tante s’étonnait; elle ne pouvait
+satisfaire son besoin de curiosité. De sa mère, Zora ne savait rien.
+Elle avait quitté Alger, il y avait longtemps, avec un Espagnol, comme
+elle disait. Elle racontait cela sur un ton uni, comme si c’était la
+chose la plus naturelle.
+
+Marthe, à l’entendre, frémissait, et bénissait Dieu de ce que, par sa
+protection efficace, elle eût gardé dans cette ville perdue une
+innocence si complète.
+
+Sur le reste de sa vie Zora se taisait. Madame Fleuriot avait appris
+pourtant qu’elle avait passé régulièrement les vacances avec son père.
+Mais descendait-elle au cabaret paternel? On ne pouvait le savoir. Avec
+sa tante, Zora se comportait comme avec les Sœurs, qui l’avaient élevée.
+Elle obéissait sans discuter. Une fois ou deux seulement, elle eut
+quelques mots qui laissèrent voir qu’elle avait connu une existence plus
+brillante. Mais, déjà, elle regrettait d’avoir parlé.
+
+Elle avait conservé, malgré les observations de sa tante, l’habitude de
+se parfumer. Elle cachait le flacon de verveine avec soin dans le petit
+coffret de bois d’olivier, toujours fermé, dont la clef minuscule
+pendait à une chaîne qui faisait le tour de son cou. Mais, pour ne pas
+s’attirer de scènes, et aussi pour économiser le liquide précieux, elle
+en mettait une goutte à peine sur la nuque. Marthe, néanmoins,
+retrouvait l’odeur fine mêlée à celle de la chevelure rousse; c’était
+une senteur pénétrante et aigre un peu, qui lui montait à la tête, le
+faisait cligner des yeux.
+
+Marthe n’était pas venu dix fois faire la veillée depuis l’arrivée de
+Zora, qu’il était tombé éperdument amoureux de la jeune fille. Rien ne
+pouvait égaler pour lui le charme et le supplice des soirées calmes dans
+la salle à manger des Fleuriot, près de Zora aux yeux brillants. Au long
+du jour, trottant à ses leçons, il ne pensait qu’à elle; elle était sur
+toutes les pages de musique que ses élèves déchiffraient; au coin des
+rues étroites de Valleyres, son image surgissait; elle remplissait le
+ciel étoilé d’hiver, alors qu’il regagnait au soir son logement. Le
+parfum de sa chair blonde le poursuivait dans la nuit. Il se retournait
+dans son lit, cherchant en vain le sommeil. L’idée qu’elle pourrait être
+là, près de lui étendue, qu’il la toucherait toute, le rendait fou.
+
+Mais, lorsqu’il était en face d’elle, il n’osait lui adresser la parole.
+Devant la porte des Fleuriot il était ému au point de s’arrêter,
+balançant à entrer. Il ne regardait Zora maintenant qu’à la dérobée, ne
+pouvait suivre la conversation, se troublait, cherchait ses mots. Des
+semaines se passaient sans qu’ils échangeassent deux phrases, elle,
+semblant éternellement au couvent, lui, rendu muet par la timidité,
+paralysé par la violence même de ses sentiments.
+
+Et les choses auraient pu durer ainsi longtemps.
+
+ * * * * *
+
+Vers le milieu de décembre, madame Fleuriot eut une idée. Ou plutôt sa
+nièce lui souffla une idée, mais avec tant d’habileté, que la brave
+épicière la crut de son invention. Après l’avoir portée en elle pendant
+toute une semaine, elle la mit au jour.
+
+--Zora, dit-elle, depuis plus de deux mois qu’elle était à Valleyres,
+avait négligé la musique. Peut-être Marthe voudrait-il permettre à la
+jeune fille, lorsqu’il serait absent, de s’exercer à jouer sur son vieux
+piano?
+
+Marthe y consentit avec joie, s’excusant de n’avoir pas songé plus tôt à
+en faire la proposition à mademoiselle Zora. «Même il pourrait,
+ajouta-t-il timidement, lui donner une leçon par semaine.» Il eut toutes
+les peines du monde à faire comprendre qu’il entendait ne pas être
+rétribué. On accepta son offre.
+
+Et, pas plus tard que le lendemain, le petit Marthe étant chez les Duret
+pour deux heures consécutives, madame Fleuriot amena sa nièce dans
+l’appartement du professeur. Elles revinrent ainsi deux ou trois fois;
+puis madame Fleuriot, que la musique endormait, se borna, soit à
+conduire sa nièce, soit à la venir chercher. Du reste, Marthe était
+toujours absent.
+
+La jeune fille s’amusait fort de ses heures de liberté. Tant que sa
+tante était là, elle jouait des exercices, des petites sonates indiquées
+par Marthe, des cantiques. Sitôt qu’elle était seule, elle se délassait
+à des marches militaires, à des refrains de café-concert qu’elle
+fredonnait d’une voix acide. Mais, bientôt fatiguée, elle s’arrêtait,
+regardait au-dessus de l’instrument un Beethoven sourcilleux, assis
+devant un piano entouré de nuages; puis elle se levait, faisait le tour
+de la chambre, feuilletait des livres sur la table, mettait à son
+oreille, pour entendre le bruit de la mer, les coquillages qui ornaient
+la cheminée, arrangeait ses cheveux devant la glace, admirait un tapis
+de fausse mousse étalé devant un fauteuil, et, finalement, allait
+s’étendre tout de son long sur le canapé vert, dont de petits carrés de
+fausse dentelle protégeaient, par places, le velours usé.
+
+Quand le petit Marthe rentrait, elle était partie. Une fois par semaine,
+à sept heures du soir, la journée étant finie, Marthe lui donnait une
+leçon.
+
+Monsieur ou madame Fleuriot accompagnaient leur nièce non pas qu’ils se
+méfiassent du petit Marthe, mais les voisins auraient jasé.
+
+Marthe, assis sur un tabouret, derrière Zora, s’enivrait de son odeur.
+Il pensa la première fois en défaillir. Elle, se retournant brusquement
+pour lui demander un conseil, vit son émoi. Dès lors, elle s’arrangea
+pour le frôler de son épaule, même de ses cheveux.
+
+Lorsque madame Fleuriot était là, elle s’endormait tout de suite dans un
+fauteuil au bruit monotone des exercices. Zora devenait, alors,
+communicative.
+
+Un jour, elle s’arrêta et, montrant sa tante assoupie, dit, avec un clin
+d’œil complice, une phrase d’argot que Marthe ne comprit pas; mais la
+façon dont Zora le regardait lui faisait tourner la tête.
+
+ * * * * *
+
+Un soir, en janvier, monsieur Fleuriot vint avec sa nièce. Sa femme
+étant un peu souffrante, il allait rentrer auprès d’elle. Marthe
+ramènerait la jeune fille. «De nuit, tous les chats sont gris»,
+ajouta-t-il, et il s’en fut.
+
+A l’idée de rester avec Zora, Marthe tremblait sur ses jambes. Zora
+enleva sa toque et sa jaquette, et se mit au piano.
+
+--C’est chic d’être seule chez vous, dit-elle. Marthe était trop
+bouleversé pour remarquer le mot insolite. Il se frottait les mains pour
+se donner une contenance. La leçon commença; la jeune fille tira son
+tabouret plus près de celui de Marthe. Marthe ne pouvait reprendre son
+sang-froid. Il y avait à peine cinq minutes que Zora jouait, lorsqu’elle
+s’interrompit soudainement.
+
+--Je ne me sens pas bien, dit-elle d’une voix étouffée.
+
+Marthe se leva, inquiet.
+
+--Ce ne sera rien, ajouta-t-elle. Aidez-moi à gagner le canapé.
+
+Il s’empressa, mais avec une telle maladresse, qu’elle fut obligée de
+lui montrer comment la soutenir. Elle passa un bras autour du cou de
+Marthe frémissant. La joue touchant sa joue, tout le corps appuyé contre
+celui du petit professeur, elle fit les quelques pas qui la séparaient
+du canapé. Elle s’y laissa tomber. Elle restait pâle, Marthe était plus
+pâle. Elle soupira, sembla perdre connaissance, fit avec la main un
+geste inutile pour dégraffer sa robe, puis elle ferma les yeux comme
+évanouie. Marthe avait compris; avec une hâte fébrile il déboutonna le
+corsage. La gorge de la jeune fille apparut. Marthe, alors, s’arrêta.
+Mieux renseigné, il eût dégrafé le corset. Il n’en eut même pas l’idée.
+Du reste, le spectacle qu’il avait sous les yeux l’affolait. Cette fille
+magnifique, dont il osait à peine regarder le visage lorsqu’elle était
+assise à côté de sa tante dans les soirées calmes des Fleuriot, elle
+était là, étendue dans son salon, à moitié dévêtue. Le sang lui battait
+aux tempes. Qu’allait-il faire? Mais tout de suite, il s’effraya. Elle
+ne revenait pas à elle. Elle allait mourir devant lui, sans secours. Il
+fallait appeler madame Poiret. Déjà il se dirigeait vers la porte. Un
+soupir de Zora le cloua sur la place.
+
+--Donnez-moi un verre d’eau, fit-elle.
+
+Marthe apporta l’eau demandée. La jeune fille en but une gorgée, soupira
+à nouveau, sembla revenir à elle. Elle ouvrit enfin les yeux, feignit de
+découvrir le désordre de sa toilette.
+
+--Qu’avez-vous fait, monsieur Marthe? dit-elle confuse.
+
+Marthe, au comble de l’agitation, ne savait comment s’excuser.
+Maintenant son audace de tout à l’heure lui paraissait inexplicable.
+Comment avait-il osé ouvrir ce corsage, se réjouir--car il s’en était
+réjoui--du spectacle merveilleux de cette gorge candide? Ah! Zora allait
+le détester! Il aurait voulu se tuer sous ses yeux. Il tomba à genoux,
+en balbutiant, les mains jointes, la voix étranglée:
+
+--Pardon! Pardon!
+
+Zora restait dolente.
+
+--Je suis si faible, gémit-elle. Reboutonnez ma robe, au moins.
+
+Marthe s’empressa. Mais la besogne était troublante. Par le corsage
+ouvert, c’était l’odeur chaude du corps de la femme aimée qui le
+grisait. Ses doigts malhabiles effleuraient, sans qu’il le voulût, la
+peau. Les boutons de l’étoffe semblaient fuir; la chemise de la jeune
+fille bloquait les boutonnières; à chaque mouvement il touchait de la
+chair et frémissait. Zora ne faisait rien pour l’aider; il avait peine à
+rapprocher les deux parties du corsage; il s’énervait, devenait rouge.
+De derrière ses cils baissés, Zora l’observait. Cependant Marthe avait
+terminé; il transpirait à grosses gouttes.
+
+La jeune fille alors se leva, et, d’un pas singulièrement assuré, vint à
+la glace pour se recoiffer.
+
+Marthe, sur une chaise maintenant, restait anéanti. Pour un rien, il
+allait se trouver mal. Mais Zora était prête; ils sortirent. Le grand
+air lui redonna des forces. Au seuil des Fleuriot, il quitta la jeune
+fille, qui semblait courroucée.
+
+--Pardon, pardon encore, dit-il.
+
+Il s’enfuit dans la nuit; il était fou d’amour et de désespoir.
+
+Le lendemain, Zora reçut une lettre qui avait coûté au petit Marthe une
+veille de labeur et d’anxiété. Il offrait sa vie entière pour expier on
+ne savait quel crime. Un amour insensé était son excuse. Repoussé, il
+quitterait la ville.
+
+Madame Fleuriot déclara ce mariage écrit au ciel; rien de plus heureux
+ne pouvait échoir à sa nièce. Elle aurait une position brillante et un
+mari dont on pouvait assurer qu’il n’avait pas son égal à Valleyres pour
+le cœur et pour la conduite. Le père Fleuriot joignit ses félicitations
+à celles de sa femme, Zora restait calme.
+
+A sept heures du soir, Louis Marthe n’arrivant pas, Fleuriot se décida à
+l’aller chercher. Il le trouva fiévreux, la mine défaite. Toutes les
+assurances de son vieil ami ne purent convaincre le professeur de la
+réalité de son bonheur. Ce ne fut que lorsque la jeune fille, avec
+laquelle on le laissa, lui eut dit elle-même son consentement, qu’il se
+crut pardonné.
+
+Le mariage fut fixé au mardi de Pâques.
+
+Il fallut choisir un nouvel appartement. Marthe en trouva un dans la
+maison de monsieur Antoine Vertôt. Il donnait sur un jardin et se
+composait d’un salon, d’une salle à manger, d’une chambre à coucher et
+d’un cabinet sombre.
+
+Sur la rue au premier étage était le grand appartement des Vertôt, mais
+depuis deux ans, ils préféraient habiter à la campagne aux portes de la
+ville, sur la route de Prévoux.
+
+Le mobilier du salon de Marthe pouvait suffire; Noirot, le tapissier, en
+renouvellerait le velours vert. On achèterait un meuble de salle à
+manger.
+
+Les semaines passèrent comme dans un rêve. Marthe, tout le jour, courait
+à ses leçons. Le soir il voyait Zora chez les Fleuriot. Deux ou trois
+fois à peine elle se trouva seule avec lui; alors, elle lui faisait des
+agaceries, l’embrassait sur la bouche, l’appelait «mon petit homme, mon
+gros chéri».
+
+Le mardi de Pâques arriva. Furent de la noce les Fleuriot, leur fils
+venu de Lyon pour l’occasion avec sa femme, madame Poiret, quelques
+vieux amis des Fleuriot, en tout une quinzaine de personnes. Louis
+Marthe avait un habit noir neuf, que lui avait taillé maître Boudin. Il
+arborait à la boutonnière une petite touffe de fleurs d’oranger, qui
+excita les railleries de tout Valleyres. Zora était en beauté, rose
+toujours et les chairs fraîches sous le voile blanc.
+
+Après la cérémonie, on se promena en voiture à travers le pays; on prit
+un verre de vin à l’_Écu de France_, à Prévoux, puis, à six heures, un
+banquet réunit la noce dans une salle de la _Cloche d’or_, de Valleyres.
+On mangea et but abondamment ainsi qu’il convient; monsieur Fleuriot
+retrouva la série complète des plaisanteries de circonstance. Au
+champagne, il risqua une chanson. Zora, un peu grise, s’appuyait sur son
+mari et lui murmurait des douceurs à l’oreille, dont par moments elle
+mordillait le lobe.
+
+Marthe mangeait à peine et ne buvait pas. Le bonheur le rendait grave.
+
+Enfin vers dix heures et demie, il emmena son épouse dans le nouvel
+appartement. Le lendemain, ils partirent pour le chef-lieu où ils
+finirent la semaine, dînant au restaurant, allant au cirque, se
+promenant en voiture.
+
+Ils rentrèrent à Valleyres. Marthe reprit ses leçons. Il voyait sa femme
+à déjeuner seulement et le soir. Que les jours étaient longs loin
+d’elle!
+
+Une année s’écoula, d’une vie assez solitaire pour le jeune couple. Le
+petit Marthe était toujours au septième ciel. Il avait espéré que Zora
+lui donnerait un enfant; mais jusqu’à présent il n’y avait nuls indices
+de grossesse. Quelques mois de repos eussent pourtant été nécessaires à
+Marthe; il se fatiguait. Il n’avait jamais eu brillante mine; mais
+maintenant, il était pâle, s’enrhumait pour un rien. Madame Marthe au
+contraire fleurissait dans sa vingtième année; l’embonpoint la menaçait;
+elle avait toujours des chairs roses comme artificiellement colorées et
+les cheveux blonds-roux qui excitaient la curiosité des commères de
+Valleyres. A la fête de la ville, plusieurs des notables s’étaient fait
+présenter à elle. Monsieur Bataille, entre autres, le grand marchand de
+vin, membre actif du comité électoral, et que l’on accusait d’entretenir
+d’intimes relations avec madame Tourette, la veuve du marchand de drap.
+Madame Louis Marthe avait dansé avec monsieur Bataille, ainsi qu’avec
+monsieur Rigotard, le droguiste. C’était ce qu’il y avait de mieux dans
+le commerce de Valleyres.
+
+Cependant Marthe, à l’entrée de l’hiver, eut un gros rhume et dut
+consulter le docteur Maigret. Maigret lui ordonna de se reposer. Zora
+apprit l’arrêt du médecin avec plus d’indifférence que son mari ne l’eût
+supposé.
+
+Elle sortait davantage maintenant, avait noué en ville quelques
+relations. A l’ordinaire, elle se levait tard, passait un temps
+considérable à sa toilette, et, lorsque son mari revenait à midi, il la
+trouvait encore en peignoir. Les jours de marché seulement, madame Louis
+Marthe quittait la maison, le matin, avec sa bonne pour aller, comme les
+autres bourgeoises de Valleyres, faire ses emplettes sur la place de
+l’Hôtel-de-Ville.
+
+Là, hiver comme été, les paysannes venues des environs alignaient au
+long du trottoir leurs corbeilles de légumes, d’œufs, de fruits, de
+pommes de terre. L’été, elles se mettaient à l’ombre des maisons;
+l’hiver, elles grelottaient en plein air; les unes, assises sur des
+chaufferettes pleines de braises, qui leur brûlaient le derrière, tandis
+que tout le reste du corps gelait; les autres, debout, battant la
+semelle sur le pavé. C’est là que madame Marthe causait avec les dames
+de Valleyres dont elle avait fait la connaissance; on se racontait,
+entre deux achats, les petites nouvelles. Parfois Marthe survenait,
+marchant le long des murs, cherchant de tous ses yeux sa femme et
+bousculant les paysannes qui grognaient d’être dérangées. On voyait
+passer sur son char à bancs le bon monsieur Ferdinand Bourrat, de
+Prévoux; puis c’était monsieur Antoine Vertôt qui, à grandes enjambées,
+traversait la rue. Monsieur Henri Lanterle allait, mélancolique,
+rejoindre le vieux baron de Morteuse pour leur promenade quotidienne sur
+le Cours. Monsieur Nicolas Allemand, ses cheveux jaunes en désordre sur
+un col graisseux, se rendait à la Bibliothèque; la voiture de madame
+Duret s’arrêtait devant la poste, puis devant la boutique du pâtissier.
+Monsieur Pilou, le principal du collège, marchait, distrait, en
+apparence seulement, car, malgré sa science et ses cheveux blancs, il
+passait pour grand amateur de jolies femmes. Sous les arcades qui
+faisaient un côté de la place, des marchands de charcuterie en plein
+vent attiraient le client en criant des boudins et des saucisses à des
+prix fabuleux de bon marché, tandis qu’à l’entrée de la Grand’Rue des
+étalages de fromage répandaient une odeur forte. Pendant deux heures
+ainsi, le mardi et le samedi, l’animation emplissait Valleyres. Il était
+d’étiquette dans la petite bourgeoisie de se faire voir ces jours-là sur
+la place de l’Hôtel-de-Ville suivi d’une servante portant le panier aux
+provisions. Madame Marthe n’y manquait pas, fière de montrer qu’elle
+avait une domestique, tandis que sa tante Fleuriot était obligée de s’en
+passer.
+
+Peu après que Marthe eut consulté le docteur Maigret, Zora découvrit
+qu’elle était enceinte. Le début de sa grossesse fut difficile; elle dut
+se soigner, rester étendue.
+
+L’année suivante--Marthe avait trente-trois ans, elle en avait vingt et
+un--elle mit au monde une petite fille à laquelle elle choisit, malgré
+son mari qui voulait l’appeler Louise d’après sa grand’tante, le nom
+élégant d’Athénaïs. Madame Fleuriot fut marraine, monsieur Bataille
+parrain; il y eut un grand dîner.
+
+Zora ne put nourrir le bébé, qui fut mis en nourrice à Prévoux.
+
+C’est à ce moment que Zora se brouilla avec sa tante, avec qui elle
+avait eu déjà plusieurs piques. La rupture fut très pénible à Marthe. Il
+sentait instinctivement que sa femme avait tort, mais il ne voulait pas
+se l’avouer, encore moins le lui laisser voir. Le changement qu’elle
+avait subi l’étonnait. Où était la jeune fille laborieuse d’autrefois?
+Ses manières étaient vulgaires; elle employait des expressions d’argot
+qui choquaient; dans les quelques querelles qu’ils avaient eues, elle
+s’était montrée d’une grossièreté surprenante. Pourtant, elle restait,
+somme toute, bonne fille, tendre même à l’occasion, bien qu’elle fût à
+l’ordinaire dédaigneuse. Dès le premier jour, elle avait pris un air un
+peu supérieur, comme si elle savait de la vie beaucoup de choses
+qu’ignorerait toujours son mari. Mais Marthe était éperdument amoureux.
+Il pouvait être fatigué; il ne se rassasiait pas d’elle. Elle avait pris
+possession de lui tout entier. Une fois ou deux, lorsqu’ils avaient été
+mal ensemble, elle avait boudé et, le soir, s’était retournée
+rageusement dans son lit. Marthe en aurait pleuré. Il aimait à se
+blottir tout au long d’elle, à se réchauffer à la tiédeur de son corps,
+et--il n’en demandait, le plus souvent, pas davantage--à s’endormir
+ainsi, comme un enfant, tout petit entre ses bras maternels.
+
+ * * * * *
+
+Dix-huit mois plus tard, le bébé fut sevré et ramené à Valleyres.
+
+Marthe eût voulu le prendre dans leur chambre, Zora s’y refusa.
+
+Mais où le mettre? Le logement était trop petit. Il y avait un autre
+appartement sur le devant, au-dessus de celui des Vertôt.--«L’on n’y
+pouvait songer, dit Marthe, il serait trop cher.» Pourtant Zora persuada
+à son mari qu’elle l’obtiendrait de monsieur Vertôt pour le prix qu’ils
+pouvaient payer, et s’en alla parler à son propriétaire.
+
+Monsieur Antoine Vertôt était un homme de près de cinquante ans, d’une
+grande piété, bâti à chaux et à sable, comme on dit dans le pays, sec
+comme un échalas, six pieds de haut, le nez en corbin, des sourcils de
+chat, mi-paysan, mi-gentilhomme, allié à tout ce qui comptait à
+Valleyres, et qui vivait l’année entière à la campagne avec sa femme et
+ses trois filles.
+
+Il passait pour coureur; on se racontait ses aventures; l’on désignait
+comme siens les fils du menuisier Terminet, qui, à la vérité,
+ressemblaient à Vertôt d’une manière notoire.
+
+Monsieur Vertôt n’était pas chez lui quand Zora s’y présenta. Il vint la
+voir au jour du marché. Il la trouva en peignoir rose. Elle dit être
+obligée de changer de logement. Monsieur Vertôt déclara qu’il ne pouvait
+se séparer d’une telle locataire et qu’il était prêt, pour la garder, à
+tous les sacrifices. Une conversation commencée sur ce ton ne pouvait
+avoir qu’une heureuse fin. Zora fit allusion à l’appartement sur la rue
+et s’informa du prix. Monsieur Vertôt dit un chiffre. Zora fit la moue;
+c’était impossible, il faudrait quitter la maison. Monsieur Vertôt
+demanda la permission de réfléchir et de revenir parler de l’affaire au
+jour qui plairait à la charmante madame Marthe. On choisit le
+surlendemain après-midi; Marthe était ce jour-là à Vermand pendant deux
+heures. Monsieur Vertôt vint et s’attarda. Lorsqu’il partit, l’affaire
+était conclue.
+
+On juge de la surprise et de la satisfaction de Marthe lorsqu’il apprit
+au soir le succès de sa femme.
+
+On s’étonna dans Valleyres lorsqu’on vit le ménage du professeur occuper
+un appartement qui jusqu’alors n’avait été habité que par des gens de la
+haute société. Mais que dit-on lorsque l’on remarqua que souvent
+maintenant les volets étaient ouverts au premier étage dans le cabinet
+de monsieur Vertôt? Du coup les mauvaises langues s’en donnèrent. Zora,
+du reste, avait toujours inquiété les matrones de la petite ville.
+Pouvait-on être honnête avec des cheveux de cette couleur?
+
+Mais rien n’arriva aux oreilles de Marthe.
+
+Zora n’inquiétait pas sa jalousie. Sans doute, attirante comme elle
+était, les hommes s’empressaient auprès d’elle quand elle sortait. A la
+fête, elle n’arrêtait pas de danser. Mais, rentrée au logis, elle se
+moquait avec son mari de ceux qui lui faisaient la cour et finissait par
+une phrase de ce genre:--«Tu peux être content d’avoir épousé une
+honnête femme, mon coco.»
+
+Le «coco», pour qui une femme adultère était un monstre effroyable voué
+aux flammes certaines de l’enfer, était parfaitement rassuré par cette
+franche déclaration. Malgré son âge, Marthe ignorait tout de la vie; il
+passait les yeux ouverts sans voir.
+
+Un jour, à cinq heures en hiver, chez les Duret, il se trompa de porte
+et entra par mégarde dans le boudoir de la belle madame Duret. Dans la
+demi-obscurité, il aperçut madame Duret et l’avocat Loretty sur un
+canapé très près l’un de l’autre. Loretty, en hâte, déplia un journal
+sur ses genoux. Pourtant il faisait sombre dans la pièce et l’on ne
+pouvait lire. Marthe ne fit pas cette simple réflexion; il s’excusa de
+son mieux, s’en fut, et n’en pensa pas plus long.
+
+Non, il n’admettait pas le mal. Sa femme pouvait être paresseuse et son
+langage se ressentir des mauvaises compagnies qu’elle avait eues dans
+son enfance. Mais, de par la loi divine, une femme appartenait à un
+homme; l’adultère était infiniment rare, quoi qu’en disent les
+romanciers qui empoisonnent le peuple, et suivi de conséquences si
+terribles dans cette vie et dans l’autre, qu’on frémissait à y penser
+seulement.
+
+Marthe était religieux aussi. Les cérémonies de l’Église, auxquelles il
+prenait part de sa petite logette de l’orgue, s’associant aux fêtes, aux
+douleurs et aux deuils, n’étaient pas pour lui que le plus beau et le
+plus émouvant des spectacles. Elles avaient un sens profond. Les peines
+dont l’Église menaçait étaient choses réelles, les joies qu’Elle faisait
+espérer, il fallait les gagner par une vie conforme à ses saints
+commandements. Le petit Marthe ne l’oubliait pas. Même au sein des
+voluptés licites et conjugales, il sentait sourdre en lui le remords de
+s’y complaire. N’était-il pas coupable d’aimer tant la chair? Seul,
+l’amour pour son enfant, grandissant, verdissant, était exempt de toutes
+inquiétudes. La petite Athénaïs avait six ans maintenant. Elle
+ressemblait à sa mère; c’étaient les mêmes beaux cheveux roux, la même
+chair transparente d’un rose de poupée.
+
+ * * * * *
+
+Zora avait peu d’amies; elle voyait madame Lebel, la femme du receveur
+de l’enregistrement, qui avait vécu dans les grandes villes et savait
+des choses. Elle allait aussi chez madame Labitte, la libraire, qui
+tenait un cabinet de lecture.
+
+Les petites histoires de ces ménages remplissaient la conversation de
+Zora dans les soirées qu’elle passait seule avec son mari. Mais Marthe
+l’écoutait d’une oreille distraite. Ces gens étaient nouveaux dans sa
+vie; ils n’y prendraient pas la place qu’avait laissée à jamais vide la
+mort à six mois de distance de monsieur et de madame Fleuriot. Il ne
+restait d’eux à Marthe que le grand fauteuil de son vieil ami, que Jules
+Fleuriot lui avait donné.
+
+Cependant la santé de Marthe ne s’améliorait pas. A l’automne, il
+prenait un rhume qu’il traînait l’hiver durant, toussotant et crachant.
+Le soir, il était si fatigué qu’il s’endormait tout de suite, après
+s’être dorloté quelques instants dans les bras de sa femme. Il fut ravi
+de voir que Zora avait soin de lui. Elle veillait à ce qu’il portât de
+fortes chaussures pour courir à ses leçons, lui fit la surprise pour un
+Noël d’un grand manteau molletonné, acheté sur ses économies. Le soir,
+quand il rentrait, il trouvait un bon feu dans la cheminée. Il y avait
+maintenant dix ans qu’ils étaient mariés.
+
+ * * * * *
+
+Bataille, madame Tourette étant morte, devint un des assidus de la
+maison. C’était un gros homme, rouge, actif, à la moustache tombante. Il
+n’osait se risquer de jour dans l’appartement du professeur. Tout
+Valleyres avait les yeux braqués sur madame Marthe. A chaque fois que
+les volets s’ouvraient chez monsieur Vertôt, qui approchait de la
+soixantaine, mais venait tout de même à la ville une fois ou deux par
+semaine, c’étaient des histoires à n’en pas finir. Le soir, Marthe était
+toujours au logis; il regrettait les veillées à deux, mais monsieur
+Bataille était si aimable; il paraissait si désireux de voir les
+affaires de son ami Marthe prospères. Même il le mit une fois de moitié
+dans une petite opération de vins qui rapporta au professeur trois cents
+francs, lesquels arrivèrent à propos, car le ménage coûtait cher. Zora
+manquait d’ordre; elle était gourmande et dépensait beaucoup pour la
+table. Puis, il y avait la petite fille qu’il avait fallu mettre en
+pension au chef-lieu. C’étaient cinquante francs de plus par mois à
+payer. Marthe s’inquiétait, d’autant qu’il n’avait plus un aussi grand
+nombre d’élèves. Une ou deux familles, alliées des Vertôt, l’avaient
+quitté, il ne savait pourquoi.
+
+Zora eut une idée. Pourquoi son mari ne donnerait-il pas des leçons de
+musique au collège? Ce seraient toujours quelques centaines de francs
+par an. Elle en parla à Bataille qui avait les bras longs, alla voir
+elle-même le principal, monsieur Pilou. Marthe fut nommé professeur de
+musique.--Cependant Bataille demandait une récompense. Son désir de Zora
+s’accroissait des difficultés à la posséder. Il en arrivait à commettre
+les pires imprudences. Marthe sortait-il un instant de la chambre, le
+gros homme se précipitait sur Zora, la prenait dans ses bras,
+l’embrassait. Vingt fois il fut sur le point d’être surpris. Enfin,
+craignant qu’il ne fît un éclat, elle lui accorda ce qu’il demandait.
+Madame Bataille étant absente, Zora se glissa chez lui à la tombée du
+jour. Mais cela était dangereux. Elle s’arrangea pour aller toutes les
+semaines au chef-lieu voir sa fille. Elle le retrouvait là, ses affaires
+l’appelant sans cesse à Maigny. Marthe, encore qu’il n’aimât point ces
+courses dispendieuses, ne pouvait les interdire. Ne fallait-il pas
+savoir gré à Zora de subir l’ennui hebdomadaire d’une demi-heure de
+chemin de fer pour embrasser Athénaïs?
+
+Marthe, du reste, continuait à adorer sa femme. Elle était devenue,
+depuis la trentaine, plus forte; les chairs du visage qui n’avaient
+jamais été saines, se bouffissaient. Marthe semblait au contraire
+rapetisser avec l’âge; il était un diminutif de lui-même. Il avait pris
+devant Athénaïs l’habitude d’appeler sa femme «maman». Il continuait à
+la nommer ainsi. Le soir, il se dorlotait, comme un enfant, sur son
+ample poitrine. Zora, indifférente, laissait faire. Elle avait jugé
+Marthe depuis longtemps; elle appréciait son caractère doux; il était
+faible, tout de suite épuisé; mais tout de même il était plus agréable
+comme mari que tant d’autres, qui menaient leur femme à coups de bâton,
+couraient les filles, buvaient, et dépensaient au dehors l’argent du
+ménage. Elle le trompait, c’est vrai, mais en souffrait-il aucun
+dommage? Elle prenait des précautions pour garder sa vie secrète, non
+pas qu’il eût pu découvrir quelque chose par lui-même, l’innocent;
+l’eût-il trouvée dans le lit de monsieur Vertôt, il ne l’aurait pas crue
+coupable. Mais il fallait se méfier des habitants de Valleyres. Aussi
+Zora ne faisait-elle aucune imprudence. On pouvait jaser, on n’avait
+contre elle nulle preuve. Ainsi leur vie allait-elle son train
+quotidien. Marthe jouissait d’une quiétude parfaite.
+
+Elle fut soudainement détruite de la façon la plus banale et la plus
+terrible.
+
+ * * * * *
+
+Il y avait tantôt quatre ans que madame Marthe se rendait une fois par
+semaine, le mercredi, au chef-lieu et qu’elle y rencontrait Bataille.
+Leur sécurité était si grande, qu’ils en arrivèrent à négliger les
+précautions les plus élémentaires. Et, un jour, au commencement
+d’octobre, madame Poiret, la mercière, qui avait été à la Banque pour
+affaires, vit sortir de l’hôtel du _Chevreuil_, à cinq heures et demie,
+Zora Marthe au bras du marchand de vin. Elle ne garda pas pour elle
+cette mirifique découverte. Une semaine plus tard, Marthe reçut une
+lettre anonyme où on l’avertissait qu’il apprendrait des choses
+intéressantes pour lui, s’il allait demander monsieur Bataille à l’hôtel
+du _Chevreuil_ à Maigny, la prochaine fois que sa femme quitterait
+Valleyres.
+
+Le malheur voulut que le facteur, chargé de la missive, fût en retard ce
+jour-là. Fût-il passé à l’heure ordinaire, Zora qui, par précaution,
+lisait les lettres la première, l’eût détruite. Mais, comme Marthe
+sortait, quelques minutes avant neuf heures, pour aller chez madame
+Nicolas Allemand, il rencontra le facteur qui lui donna la lettre. Il
+l’ouvrit, la lut, ne comprit pas et la remit dans sa poche. C’était une
+stupide plaisanterie d’un des ennemis que Zora avait dû se faire.
+Cependant, avant d’entrer chez madame Allemand, il la relut. Elle était
+laconique, mais précise. Il haussa les épaules.--Ce n’était pas à
+trente-cinq ans que Zora aurait cessé d’être une honnête femme. Il lui
+montrerait la lettre en rentrant. Ils en riraient ensemble.
+
+Pendant la leçon, Nicolette remarqua que monsieur Marthe était distrait.
+
+Mais, comme il sortait de la maison Allemand, il eut soudain une vision:
+Zora dans les bras de Bataille, sa femme renversée en arrière, les yeux
+fixes, l’autre sur elle. La chose fut si nette qu’il en eût crié; un
+afflux de sang au cerveau le fit voir rouge; il tuerait. Mais l’image
+s’effaça; il se blâma de son peu de sang-froid. Tout cela pour une
+lâcheté anonyme. Cependant, lorsqu’il rentra chez lui à midi, il ne
+donna pas la lettre à sa femme comme il avait décidé de le faire. Vingt
+fois ce jour-là et les jours suivants, il fut sur le point de la montrer
+à Zora. Mais, à mesure qu’il tardait, la chose devenait plus difficile.
+Comment expliquer qu’il eût conservé la lettre sans la faire voir? Cela
+ne dirait-il pas clairement ses soupçons? Mieux valait détruire l’infâme
+morceau de papier,--ce qu’il fit. Marthe passa quelques jours
+tourmentés.
+
+Le mardi, Zora annonça qu’elle se rendrait à Maigny le lendemain comme
+d’habitude. Elle irait dans la matinée, ayant des achats à faire, et
+reviendrait par le train qui quittait le chef-lieu à six heures onze.
+Marthe l’écouta avec stupeur.
+
+Le mercredi, il l’accompagna à la gare entre deux leçons. Il était
+calme. Mais, tandis qu’il déjeunait seul chez lui, des images nouvelles
+d’une terrible précision lui apparurent. Il sentit qu’il ne pourrait
+rester à Valleyres ce jour-là. En hâte, il envoya chez ses élèves de
+l’après-midi un mot pour s’excuser; à quatre heures il prit le train
+pour le chef-lieu. Il arriva à Maigny quarante minutes plus tard,
+s’informa de la rue où était l’hôtel du _Chevreuil_, et, le cœur serré
+comme dans un étau, s’y rendit.
+
+C’était une journée grise d’automne, molle, humide, qui se terminerait
+dans la pluie. Avec quelque peine Marthe trouva, dans la partie basse de
+la ville, l’hôtel qu’il cherchait. C’était, dans une rue étroite qui
+aboutissait à une place, une petite maison avec quatre fenêtres de
+façade. Il s’arrêta. Pourquoi était-il venu? Il voyait maintenant qu’il
+n’aurait jamais le courage de franchir la porte vitrée, de demander au
+bureau un renseignement qu’on lui refuserait, du reste. Alors que
+faire?--Attendre. Il attendit.
+
+La nuit descendait du ciel chargé de nuages; la porte de l’hôtel
+s’ouvrit, un garçon, une mèche à la main, fit flamber le gaz dans une
+lanterne au-dessus des trois marches de l’entrée. Un boiteux arriva
+sifflotant, un long bâton de gazier sur l’épaule et alluma, aux deux
+extrémités de la rue, d’insuffisants réverbères. Le vent, qui s’était
+levé, en faisait danser la flamme et chantait lamentablement dans les
+tôles biscornues des cheminées. Marthe se promenait lentement sur
+l’étroit trottoir. La pluie commença à tomber. Il chercha un abri dans
+l’encoignure de deux murs presque en face de l’hôtel. Des rafales
+sifflaient devant lui; parfois il recevait une cinglée de pluie dans la
+figure. De rares passants se hâtaient; une femme s’effraya à la
+silhouette du petit Marthe aperçue dans l’ombre. L’humidité froide le
+pénétrait; par moments, il frissonnait; mais indifférent aux averses,
+les dents serrées, il restait les yeux fixés sur la façade morte de
+l’hôtel. Pas une fenêtre n’était éclairée. Soudain, au troisième étage,
+une fente de lumière se dessina entre deux rideaux tirés. Les traits de
+Marthe devinrent durs; il avait maintenant la certitude qu’elle était
+là; il la vit comme de ses yeux dans la splendeur de sa chair mûre.
+Comment avait-il pu songer qu’il était seul à jouir d’elle, lui, chétif,
+presqu’impuissant, désireux surtout de tendresse et d’affection? Elle
+voulait autre chose, c’était légitime. Mais il ne raisonna pas longtemps
+ainsi; une douleur trop forte lui tenaillait le cœur. Il avait cru à la
+pureté des femmes! Il n’avait jamais douté de Zora! Était-ce lui, le
+même Marthe, confiant jadis, blotti maintenant dans l’ombre, à
+surveiller une fenêtre d’hôtel derrière laquelle sa femme se livrait aux
+caresses d’un homme? Quel coup de folie l’avait amené au pied de ce mur?
+A attendre quoi?
+
+Un instant, il songea à partir. Peut-être aussi sa femme était-elle
+tranquillement au couvent en train de causer avec Athénaïs?--Mais non,
+c’était impossible.--Il restait ainsi à se torturer. Tout valait mieux
+que le doute; il fallait savoir.
+
+Cinq heures avaient sonné depuis longtemps. Une horloge voisine annonça
+lentement cinq heures et demie. Si Zora était là, c’était maintenant
+qu’elle devait sortir pour aller prendre le train. «Si elle ne sort pas
+dans une minute, se disait Marthe, elle n’est pas là.» La minute
+s’écoulait; Marthe recommençait le même pari. A chaque minute nouvelle
+qu’il comptait, l’espoir revenait à son cœur. Les trois quarts de six
+heures sonnèrent. Marthe allait partir, le cœur joyeux. Mais, à ce même
+moment, la lumière dans la chambre du troisième étage s’éteignait.
+Marthe eut une défaillance. Il se raidit et se renfonça dans son
+encoignure. Une minute plus tard, dont toutes les secondes marquèrent
+comme des pointes de feu en lui, la porte de l’hôtel s’ouvrit, et, sous
+la lanterne qui la surmontait, apparut en pleine lumière, Zora. Derrière
+elle se hâtait le gros Bataille. Ils sortirent; Bataille offrit son bras
+à Zora. Marthe vit disparaître dans l’ombre le chapeau rouge de sa
+femme.
+
+Il restait immobile. Soudain il s’aperçut qu’il claquait des dents. Il
+se mit à marcher sans savoir où il allait. Enfin il se trouva sur une
+place très éclairée. Dans la glace d’un café éblouissant, il se vit. Sa
+pâleur l’effraya; ses yeux brillaient de fièvre; il tremblait
+continuellement. Il entra et se fit servir un grog. Tout de suite
+l’alcool lui monta à la tête; des idées qu’il ne pouvait fixer
+défilaient à une allure folle. Un peu plus tard, il songea à rentrer à
+Valleyres; il regarda la pendule; l’heure était passée. Qu’importait
+après tout? il prendrait le train de huit heures cinquante. Du reste,
+Bataille et sa femme devaient être à la gare.
+
+De ses vêtements trempés, une buée humide se dégageait et flottait dans
+l’air chaud de la salle. Il eut un frisson, demanda un second grog, le
+but tout de suite et s’assoupit. Le garçon de café le regardait.--«Il
+est complètement gris, dit-il à la caissière.» A huit heures, il alla le
+secouer. Marthe, les pommettes colorées, la bouche ouverte, dormait sur
+la banquette; sa respiration faisait comme un sifflement. Hébété, il
+paya ses consommations et s’en alla.
+
+Il pleuvait toujours. Marthe n’y prit pas garde. Il ne pensait à rien.
+Après vingt minutes de marche sous une pluie battante, il arriva enfin à
+la gare, accablé de fatigue. Étant monté dans le train, il s’endormit.
+Un boucher de Valleyres qui se trouvait dans le même compartiment,
+réveilla Marthe à temps pour descendre. Sur le quai, le boucher
+s’inquiéta à le voir tituber et s’approcha de lui. «Il sent l’alcool à
+plein nez,» pensa-t-il. Mais Marthe refusa son aide et, courbé en deux,
+les jambes molles, descendit l’avenue de la Gare. Les rafales de vent
+par instant l’arrêtaient; une fois, il fut obligé de s’appuyer à un
+réverbère. Il ne songeait qu’à une chose, regagner son logis, se coucher
+tout de suite pour faire cesser le tic-tac douloureux du sang qui lui
+battait dans les tempes. Il arriva enfin en face de la maison Vertôt.
+Une fenêtre au second étage était éclairée. Accroché à la rampe de fer,
+il monta lentement l’escalier, poussa sa clef dans la serrure, traversa
+le couloir et ouvrit la porte du salon.
+
+Zora, qui s’était assoupie sur le canapé, sursauta. Son mari était là,
+les yeux égarés fixés sur elle, les pommettes rouges, couvert de boue
+jusqu’aux genoux, les vêtements dégouttant de pluie. D’où venait-il
+ainsi? Que savait-il au juste?--Pour mieux se défendre, elle se prépara
+à attaquer.
+
+A peine put-elle commencer une phrase. Les yeux de Marthe ne la
+quittaient pas, mais leur regard était fou. Elle s’arrêta.
+
+--Qu’est-ce que tu as, Louis?
+
+Marthe, qui s’était tenu au dos d’un fauteuil, voulut s’avancer vers sa
+femme. Il lâcha son appui; mais il avait trop présumé de ses forces. Il
+perdit l’équilibre, chancela, puis s’écroula, évanoui, sur le parquet.
+
+ * * * * *
+
+Le petit Marthe fut longtemps malade.
+
+Des premières semaines, il ne garda que des souvenirs sans liens. Il
+était dans un grand lit, dans une chambre calme; tout, autour de lui,
+était muet. Puis des crises de toux le secouaient, interminables. Puis,
+deux ou trois fois, il avait vomi quelque chose de fade, qui avait le
+goût de sang, et s’était senti soulagé. D’autres fois la fièvre
+l’aiguillonnait; il battait la campagne; des scènes horribles
+apparaissaient devant lui. Un démon à la queue fourchue, aux yeux de
+feu, qu’il reconnaissait pour l’avoir vu dans un tableau à l’église,
+venait lui enlever sa femme; il l’emmenait vers un gouffre, d’où sortait
+une odeur impossible à soutenir. Et peu à peu, le démon se transformait
+en un homme gros, à la moustache tombante; ses griffes devenaient des
+mains et caressaient, tandis que ses yeux restaient d’enfer. Zora s’en
+allait souriante dans les bras de ce monstre effrayant. Marthe la
+regardait; c’était dans une rue sombre qu’il ne connaissait pas; une
+pluie froide tombait et glaçait ses épaules.--Après ces cauchemars il
+avait des moments de lucidité. Zora était assise au pied de son lit; le
+jeune docteur Barbeau se penchait sur lui, l’auscultait, puis le
+badigeonnait de teinture d’iode.
+
+Enfin, après trois semaines, la fièvre tomba. Marthe se tirerait
+d’affaire. Mais il était si faible qu’il ne pouvait bouger; il
+transpirait chaque nuit si abondamment qu’au matin on était obligé de
+changer sa chemise.
+
+Zora le soignait avec dévouement. Elle savait maintenant par les mots
+qui avaient échappé à Marthe pendant son délire qu’il l’avait suivie à
+Maigny et qu’il l’avait vue sortir de l’hôtel du _Chevreuil_ au bras de
+Bataille. Mais elle se demandait encore, naïvement, comment il avait pu
+prendre au tragique une chose de si peu d’importance! Le pauvre homme
+depuis dix ans était quasi fraternel. N’était-il pas légitime qu’elle
+cherchât au dehors les justes satisfactions qu’il était impuissant à lui
+donner à la maison? Enfin, la situation entre elle et son mari serait, à
+présent, nette. La maladie tiendrait lieu d’explication.
+
+Lorsque Marthe fut en convalescence, Zora s’arrangea pourtant, par le
+ton qu’elle avait avec lui, pour lui faire sentir qu’il n’y avait pas
+plus sotte chose dans l’existence que de se faire «des cheveux», comme
+elle disait, pour des riens. Elle finissait ses gronderies par un gros
+baiser de mère sur le front de son époux.
+
+Marthe l’écoutait en silence: il était touché par la bonté de sa femme.
+Elle ne quittait pas son chevet, faisait préparer les plats qu’il
+aimait, lui versait à boire du vieux bordeaux, qui sentait la violette.
+Le médecin ne tarissait pas d’éloges sur madame Marthe.
+
+--C’est à elle que vous devez la vie, dit-il un jour à son patient.
+
+Marthe sourit faiblement, prit la main de sa femme et la baisa.
+
+Avec les forces, ses idées revinrent. Il n’avait pas rêvé les heures
+atroces devant l’hôtel à Maigny? Ne parlerait-il pas? Mais il se sentait
+étrangement las. De jour en jour il remettait. D’autre part, les soucis
+présents l’accablaient. Comment subvenir aux frais de cette longue
+maladie? Depuis bien des années, le ménage n’avait fait aucunes
+économies. Restait-il quelque chose à la Caisse d’épargne? Zora le
+rassura: n’avait-on pas des amis? il reprendrait bientôt ses
+leçons.--Cependant elle l’étourdissait de son affection, de soins
+tendres.
+
+Il tâchait de se persuader que sa femme avait compris, sans qu’il
+parlât, ce qu’il avait à lui dire, que sa bonté était faite de remords,
+qu’elle avait rompu ses relations avec Bataille et qu’elle était
+redevenue l’épouse fidèle qu’elle avait été durant tant d’années.
+
+ * * * * *
+
+Une après-midi, c’était à la fin de décembre, Marthe dormait dans son
+lit après le repas du milieu du jour. Il fut réveillé par un bruit de
+voix dans le salon. Il crut reconnaître la voix forte de monsieur
+Vertôt, leur propriétaire. Que faisait-il là?--Marthe ne savait pas
+qu’il fût jamais venu chez eux. Il entendit nettement, Zora répondre:
+«Non, non, pas aujourd’hui.» La voix d’homme reprit le dessus. Il y eut
+des rires étouffés, suivis d’un «chut», et du claquement d’une porte
+restée entre-bâillée, puis un assez long silence. Enfin, plus tard, la
+porte de l’appartement s’ouvrit et, un instant après, Zora rentrait dans
+la chambre et s’étonnait de trouver son mari réveillé, les yeux
+inquiets.
+
+C’était monsieur Vertôt qui était là? demanda-t-il.
+
+--Oui, il était venu prendre de tes nouvelles.»
+
+Marthe respira avec peine.
+
+--Est-il venu souvent?
+
+--Mais oui, il s’intéresse beaucoup à toi.
+
+--Tu ne me l’avais pas dit, continua Marthe.
+
+--C’est sans intérêt, mon gros.»
+
+Marthe se tut. Renfoncé sous ses draps, il réfléchissait.
+
+On ne voyait de sa tête que le haut du crâne, le front dégarni et les
+yeux brillants.
+
+ * * * * *
+
+Cependant il eut bientôt assez de forces pour recommencer ses leçons.
+Aucune de ses élèves ne l’avait abandonné. Mais, pendant tout janvier,
+il fut obligé de les recevoir chez lui. Il ne sortait qu’une heure au
+bras de sa femme, se promenait le long de la Grand’Rue, sur le trottoir
+exposé au soleil. Madame Marthe, dont le jeune docteur Barbeau avait
+chanté les louanges, avait gagné quelques sympathies.
+
+Les boutiquiers venaient serrer la main du petit professeur et le
+féliciter de sa guérison.
+
+Le jour où il sortit pour la première fois, Zora décida de donner à son
+mari le soir même la surprise de faire lit commun. Marthe avait passé
+une journée triste; sa seule préoccupation avait été de chercher à lire
+dans les yeux de ceux qu’il rencontrait ce qu’ils savaient de la
+trahison de sa femme.
+
+Et tout à coup, au coin d’une rue, ils s’étaient trouvés en face de
+Bataille. Zora avait senti trembler le bras de son mari sous le sien.
+Monsieur Bataille n’avait montré aucun embarras. Il se précipita sur
+Marthe, lui témoigna toute la joie qu’il avait de le revoir bien
+portant. La cordialité du gros homme n’était pas douteuse. Marthe le
+remercia.
+
+--C’est un bon ami que nous avons là, dit Zora, lorsqu’il les eut
+quittés. C’est à lui que tu dois le vieux bordeaux qui t’a fait tant de
+bien.
+
+Marthe ne dit rien. Au soir, il fut longtemps silencieux. Lorsque vint
+l’heure de se coucher, il alla seul dans sa chambre. Comme il entrait
+dans le grand lit, il remarqua deux oreillers sur le traversin. Un
+instant après Zora arrivait en chemise, souriante. Elle s’étendit à son
+côté. Marthe instinctivement se reculait, mais le pied de sa femme
+l’effleura. A ce contact, il tressaillit; il songea à l’autre qui avait
+eu près de lui ce même corps dépouillé de ses vêtements. Le dégoût
+crispa toute sa personne; il se fit petit, se blottit le nez contre le
+mur, comme s’il dormait.
+
+Zora le poussa du coude, un peu, pour l’éveiller. Il resta immobile.
+Surprise, elle se pencha sur lui; elle vit qu’il avait les yeux grands
+ouverts.
+
+--Viens donc, dit-elle, en le caressant.
+
+Marthe ne bougea pas; sa gorge était serrée; devant lui, c’était
+l’éblouissement de visions atroces où sa femme et Bataille
+apparaissaient, mêlés l’un à l’autre, dans un lit pareil à celui-ci.
+
+Elle le caressait toujours, maternelle, avec de petites tapes amicales
+sur l’épaule. Elle s’était rapprochée de lui. L’odeur, la vieille et
+subtile odeur de verveine et d’elle, montait vers Marthe,
+l’étourdissait. C’était Zora encore. Ah! combien elle l’avait fait
+souffrir!
+
+Il se raidissait, mais déjà l’émotion le gagnait, et comme elle
+répétait:
+
+--Allons, viens, mon gros.
+
+Il se retourna, cacha sa tête sur la poitrine de sa femme, se serra
+contre elle, et, subitement détendu, se mit à pleurer à chaudes larmes.
+
+Zora essaya de le réconforter; mais Marthe ne pouvait parler. Elle se
+borna à le caresser encore, puis s’endormit. Il resta une heure à
+pleurer silencieusement.--Avait-elle compris maintenant? se
+demandait-il. Jamais il ne pourrait s’expliquer mieux.
+
+ * * * * *
+
+Marthe était rétabli. Il toussait toujours; mais n’y avait-il pas des
+années qu’il toussait? Il sortait pour donner ses leçons. Sa femme avait
+repris sa vie ordinaire. Elle n’était pourtant retournée au chef-lieu
+qu’une seule fois, à la fin de janvier, pour accompagner Athénaïs qu’on
+avait gardée à la maison pendant le mois entier. Cette sortie était si
+naturelle que Marthe n’avait osé protester. Mais il passa une journée
+abominable.
+
+A quatre heures, ses leçons finies, il fut laissé seul dans le
+crépuscule tombant.
+
+Depuis qu’il avait été malade, la venue de la nuit lui était toujours
+pénible. Lorsqu’on allumait les réverbères dans la rue, il frissonnait.
+Les premiers jours où il s’était levé, il restait le front collé aux
+vitres jusqu’à ce que l’homme du gaz passât avec sa longue perche.
+
+Puis, après les réverbères, c’était, à gauche, la lanterne de la _Cloche
+d’or_ qui soudain brillait dans la nuit. Marthe était là, tendu,
+immobile. Zora tranquillement le ramenait dans la chambre près du feu.
+Il se laissait faire, docile, sans volonté.
+
+Ce jour-là, comme il était seul, il eut peur de ses pensées, et, ne
+voulant pas regarder dans la rue, il passa dans la chambre à coucher qui
+donnait sur la cour. D’abord, pour se calmer, il marcha en long et en
+large; puis, il eut une crise de toux et dut s’asseoir.
+
+Il alluma la lampe, prit un livre. Mais sa pensée s’échappait; il
+revoyait sans cesse une rue sombre où gémissait le vent. Son malaise
+empira; la sueur lui couvrait le front.
+
+Que faire? La glace de l’armoire de sa femme lui renvoyait son image.
+Chaque fois qu’il levait les yeux, c’était, devant lui, sa figure pâle.
+Il ouvrit la porte de l’armoire; une odeur légère, venue des sachets du
+linge, se répandit dans la chambre. Il s’approcha pour la respirer de
+plus près et s’arrêta un instant, le front appuyé sur une pile de
+chemises. Comme il se tenait ainsi, il aperçut dans un coin de
+l’armoire, presque enfoui sous le linge, un petit coffret. Il se souvint
+que sa femme l’avait toujours eu. Le voir le ramena aux jours lointains
+où Zora était arrivée, jeune fille pure, chez ses vieux amis Fleuriot.
+Ah! les beaux jours disparus! Le souvenir des soirées sous la lampe
+paisible émut son cœur. Il allongea la main pour prendre le coffret;
+mais, comme il le tirait à lui, quelque chose tomba avec un bruit sec
+sur le rayon. C’était la petite clef dorée, que Zora portait en breloque
+à la chaîne de son cou, jadis, avant qu’il ne l’épousât. Il s’assit. Il
+semblait qu’il y eût un siècle entre leurs fiançailles et ce jour triste
+de janvier.
+
+Jadis, jadis! Que de soirs, il s’était endormi confiant sans les bras de
+sa femme!
+
+Il avait la clef à la main, machinalement la mit sans la serrure et
+ouvrit. Il vit dans le coffret un petit bouquet de fleurs blanches
+séchées, d’une espèce qu’il ne connaissait point, et quelques lettres,
+sans enveloppes, attachées par une faveur rose. Marthe défit le ruban et
+lut. C’étaient des lettres d’amour, d’une écriture grossière, sans
+orthographe. Elles commençaient toutes ainsi: «Ma petite femme.» Elles
+disaient les joies inoubliables de la possession de son corps chéri, une
+absence de quelques mois, un prochain retour pour l’emmener vivre à
+Oran. Elles étaient brèves, monotones et brutales. Marthe les lisait
+avec stupeur.--A qui avaient-elles été adressées? Comment étaient-elles
+venues en la possession de Zora? Pourquoi les avait-elle gardées? Il
+chercha la date et la trouva au bas de la troisième lettre. Elles
+étaient du printemps qui avait précédé l’arrivée de la jeune fille à
+Valleyres. Il continua sa lecture, oppressé. Soudain il poussa un
+gémissement. A la fin de la quatrième lettre, il avait lu: «Ma petite
+Zora adorée à jamais, ton Paolo.» Il laissa tomber la feuille de papier
+jauni, s’accouda sur la table, et resta là, écroulé, en face du coffret,
+d’où montait, fine, pénétrante, une odeur inconnue, une odeur de mort.
+
+Le bruit que faisait la servante en mettant le couvert pour le souper,
+l’arracha à sa torpeur. Il replia les lettres, les ficela à l’aide du
+ruban rose, ferma le coffret, et, ayant eu le soin de pousser la clef
+dans l’angle de l’armoire, le glissa sous une pile de linge.
+
+Zora arriva peu après. Le grand air lui avait donné de vives couleurs,
+et de l’appétit. Elle embrassa son mari, raconta son voyage. Elle avait
+fait les deux courses avec madame Labitte. La libraire ne l’avait, pour
+ainsi dire, pas quittée. Athénaïs était rentrée joyeuse à la
+pension.--Marthe l’écoutait à peine. A quoi bon, du reste? Ne savait-il
+pas qu’elle mentait, qu’elle avait toujours menti?
+
+ * * * * *
+
+Dès février, Marthe reprit ses leçons au dehors dans l’après-midi. Il
+était constamment silencieux, rongé par des pensées trop graves pour
+qu’elles pussent entrer dans la conversation. Il s’isolait, choisissait
+les petites rues, et, dans la campagne, les sentiers à travers champs où
+l’on ne rencontre personne.
+
+Un jour, comme il sortait de chez monsieur de Barbeau, dont la fille
+cadette était son élève, il descendit, pour éviter la route, à travers
+les vignes jusqu’au bord de l’Ourche. Il gagna ainsi la promenade d’été
+des habitants de Valleyres; elle était déserte dans cette saison. La
+rivière, où pointaient çà et là des touffes de roseaux jaunis, coulait
+entre des rives dénudées; sous le ciel bas d’hiver, des arbres qui
+semblaient morts, y reflétaient leurs branches sans feuilles. Marthe
+s’arrêta un instant. Il y avait dans ce paysage triste quelque chose de
+reposant. Il s’approcha de l’eau; elle filait, sans secousses, d’un élan
+régulier presque imperceptible. Que son calme était solennel et
+bienfaisant!
+
+Soudain Marthe frissonna, fit deux pas en arrière, et se mit la main sur
+les yeux, comme pour les empêcher de voir, comme pour arracher d’eux une
+vision trop précise, dont, à la regarder seulement, il sentait la force
+irrésistible. Il se hâta vers la ville, autant que le lui permettait sa
+respiration brève. Il ne ralentit que lorsqu’il eut atteint les
+premières maisons de Valleyres.
+
+Ce soir-là, il resta longtemps éveillé, dans son lit, à côté de Zora qui
+dormait.
+
+Le lendemain, il alla voir monsieur le curé, qui l’avait toujours honoré
+de son amitié, et demanda à se confesser.
+
+Il sortit de l’église plus calme.
+
+La présence de Zora ramena des pensées qu’il voulait chasser. Elle était
+tendre avec lui; au lit, le berçait dans ses bras, comme il l’aimait
+jadis. Mais maintenant le contact de sa femme lui inspirait une
+répulsion invincible; près de cette chair dont d’autres avaient joui, il
+ressentait un dégoût qu’il ne pouvait surmonter. Cependant il n’osait la
+repousser. D’autres fois, au contraire, il s’attendrissait; alors, pour
+un rien, les larmes lui montaient aux yeux. Ses terreurs religieuses
+anciennes l’assaillirent. Autant que sur lui-même, il s’affligeait sur
+Zora.--Soupçonnait-elle ce qui l’attendait plus tard? Son corps tendre
+et délectable, de quels supplices éternels ne paierait-il pas ses fautes
+terrestres? Et lui-même, quel crime avait-il été sur le point de
+commettre? Pour éviter des souffrances passagères, n’avait-il pas risqué
+de perdre à jamais son âme? Il revoyait une touffe de roseaux immobiles,
+une eau sombre et belle...
+
+Il avait, tous les soirs, un peu de fièvre, des crises de toux, et,
+l’excitation fébrile aidant, il s’évoquait comparaissant avec sa femme
+devant le Juge redoutable, elle, adultère, lui... il n’osait prononcer
+le nom. Il gémissait et pleurait. Zora, le voyant ainsi, demanda au
+docteur un calmant pour assurer à son mari de bonnes nuits. Marthe prit
+dès lors un mélange de bromure et de laudanum; il s’endormait tout de
+suite, comme assommé. Sous l’influence du stupéfiant, les hallucinations
+revinrent dans la journée. Devant lui, des images sans cesse se
+levaient, fugitives et attirantes. Une semaine se passa ainsi, pendant
+laquelle, chaque jour, au crépuscule, à l’heure douteuse où la lumière
+meurt, Marthe alla prier à l’église.--Mais, en revenant de chez monsieur
+Lanterle qui habitait au bord de la rivière, il évitait la promenade
+accoutumée et faisait un détour pour aller prendre la grande route.
+
+Le mardi suivant, Zora annonça à déjeuner que le lendemain elle se
+rendrait comme d’habitude à Maigny pour voir sa fille. Marthe ne dit
+rien.
+
+Au soir, il eut une crise nerveuse de larmes si violente, suppliant sa
+femme de ne pas quitter Valleyres, que, pour le calmer, elle céda.
+Pourtant Zora jugea qu’elle ne pouvait toujours rester auprès de son
+mari. Elle songea à un subterfuge et, quelques jours plus tard, reçut
+une lettre d’Athénaïs, qui, se disant peu bien, réclamait une visite de
+sa mère. Elle montra la lettre à Marthe, exagéra ses inquiétudes au
+sujet de leur fille. Il la lut d’un air hébété et ne fit aucun
+commentaire.
+
+Il resta longtemps à prier ce jour-là. Le sacristain, croyant l’église
+vide, allait en fermer la porte, lorsqu’il entendit dans l’obscurité une
+petite toux sèche. C’était Marthe, qui, agenouillé sur les dalles,
+tenait les yeux fixés sur le Christ dont le crucifix seul apparaissait
+au-dessus du maître-autel, croix sombre sur le fond plus clair d’un
+vitrail.
+
+Zora, le soir, se félicita de voir son mari aussi tranquille. Elle
+décida en elle-même de lui rapporter de Maigny une calotte en velours
+pour remplacer celle de drap qu’il portait depuis des années.
+
+Le lendemain, elle prit le train à une heure, embrassant Marthe, lui
+recommandant, comme à l’ordinaire, la prudence.
+
+ * * * * *
+
+Marthe se rendit d’abord chez monsieur le président Brière, de là chez
+monsieur Lanterle où il avait une autre leçon. Il en sortit à quatre
+heures et trois quarts. Le jour tombait. Marthe remonta le col de son
+manteau sur le foulard qui lui entourait le cou. S’appuyant sur son
+parapluie, il partit d’une allure automatique, sans regarder devant lui.
+A la porte du parc, il risqua d’être écrasé par la voiture qui ramenait
+monsieur Lanterle de la ville. Une voix cria: «Hop là?» Il eut juste le
+temps de sauter de côté.
+
+Il marchait depuis deux ou trois minutes lorsque, levant la tête, il vit
+dans le lointain de la nuit grandissante des points de lumière. «On
+allume les réverbères à Valleyres», murmura-t-il. Il continua son
+chemin, répétant ces mots machinalement. Soudain, comme il allait, le
+cerveau vide, une image lui apparut: un petit boiteux passait,
+sifflotant, dans une rue étroite et sombre, le bâton des gaziers sur
+l’épaule; mais, après qu’il était passé, la rue était plus sinistre sous
+la flamme vacillante du gaz.
+
+Marthe avançait toujours, la tête baissée.
+
+Entre lui et la route, une nouvelle image glissa. C’était une chambre
+banale d’hôtel, avec une alcôve que remplissait un vaste lit. Un homme
+était couché, dont on ne devinait dans l’ombre que les yeux brillants et
+la moustache forte. Devant la cheminée dans laquelle brûlait un feu
+clair, une femme se déshabillait. Un à un, ses vêtements tombaient;
+c’était une femme grasse, aux chairs abondantes et blondes, dont il ne
+pouvait voir la figure. Maintenant, elle n’avait plus sur elle qu’une
+chemise. Au fond de l’alcôve, les yeux de l’homme étincelaient comme
+ceux d’une bête. La femme repoussa du pied ses jupes et son corsage et
+se dirigea vers le lit. Comme elle y arrivait, elle se tourna, montrant
+son visage.
+
+Marthe reconnut alors seulement sa femme. Ses yeux aussi flambaient
+d’une lueur diabolique.
+
+Une sueur froide couvrit les tempes et les joues de Marthe. Il s’arrêta,
+se passa, d’un geste accoutumé, la main sur le front pour chasser
+l’image atroce. Deux fois, il respira très fort. La vision s’éloigna,
+et, revenu à lui-même, il s’aperçut qu’il était au bord de l’Ourche.
+
+ * * * * *
+
+Il faisait maintenant presque nuit; l’eau coulait, luisante, sans bruit,
+sous les arbres aux branches sèches. De nouveau Marthe éprouva
+l’impression de calme solennel qu’il avait ressentie à la même place
+quinze jours auparavant. Sur ces rives désertes, il échappait au
+cauchemar de sa vie.
+
+Il regarda la rivière longtemps. Elle allait lente, mystérieuse, amie.
+Soudain il lui parut qu’elle le reconnaissait. Oui, dans un frisson de
+ses eaux sombres, il perçut distinctement ces mots: «Le voilà revenu.»
+
+Marthe fut heureux de l’entendre parler ainsi. Les roseaux jaunis
+s’agitèrent. «C’est lui», murmuraient-ils entre eux. Marthe fit deux
+pas; il était sur l’extrême bord de la grève. De petites vagues venaient
+battre à ses pieds; l’une d’elles même lécha ses bottines; ce fut comme
+une caresse. Toutes, chuchotaient: «Bonjour, Marthe, bonjour». Que cette
+heure était bonne à vivre! Il resta immobile quelques instants. Bientôt,
+d’un peu plus loin, du sein profond de l’onde, une voix dont il reconnut
+la douceur, l’appela. «Viens, disait-elle, viens.» Quel repos définitif,
+elle promettait! Et les roseaux à leur tour, et les petites vagues
+chuchoteuses et caressantes, se joignirent à elle dans un délicieux
+concert. «Va, chantaient-ils, écoute, écoute-la, Marthe.» Marthe obéit.
+Maintenant l’eau recouvrait ses genoux.
+
+Toujours plus invitante, toujours plus haute, la voix là-bas
+retentissait. «Viens, viens», disait-elle, sur un ton de persuasion tel
+qu’on ne pouvait lui résister.
+
+L’eau embrassait Marthe; elle prit ses jambes, puis son buste; elle
+monta à son cou; un pas encore, elle allait baiser sa bouche aux lèvres
+pâles. «Viens, viens.» Il avançait toujours. Soudain le fond manqua sous
+ses pieds: il leva les mains au ciel, s’enfonça, remonta un instant à la
+surface, poussa un cri, et disparut.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Mais Dieu ne voulut pas que le petit Marthe apparût devant Lui en état
+de péché mortel.
+
+Justin Frappart, le passeur, venait de quitter son bac pour aller
+chercher de l’eau-de-vie à la ville. C’était un ivrogne fini; par
+hasard, ce jour-là, il n’avait pas encore commencé à boire. Il longeait
+donc la rivière lorsqu’il entendit près de lui un cri; il vit dans
+l’ombre une tache plus sombre à quelques mètres du bord, sacra, et, sans
+autre réflexion, se jeta à l’eau.
+
+Il ramena le petit Marthe, l’étendit sur la grève. C’était, en
+apparence, un cadavre. Cependant, comme on ne sait jamais d’où les noyés
+peuvent revenir, il se mit à le frictionner. A ce moment, un paysan,
+rentrant au village, passa en charrette, Justin, d’une voix énorme,
+l’appela. A grande allure, ils amenèrent Marthe, couché sur la paille,
+chez le docteur Barbeau.
+
+Le docteur Barbeau, frais émoulu de la Faculté, vit une occasion unique
+de se distinguer en faisant de ce mort un vivant. Longtemps, longtemps,
+Marthe resta cadavre; il semblait qu’il y mît de l’obstination. Mais le
+docteur ne se rebutait pas aisément. Enfin, après deux heures de soins
+exténuants, il eut la satisfaction de voir renaître à la vie le
+malheureux qui s’en était évadé. Le docteur n’en pouvait plus; mais il
+avait triomphé. Valleyres célébra ses mérites et, à dater de ce jour,
+l’étoile du vieux Maigret commença à pâlir.
+
+Marthe fut transporté chez lui. Le docteur ne l’abandonna pas. Il avait
+décidé que bon gré, mal gré, Marthe vivrait. Marthe vécut, si l’on peut
+appeler vivre, l’existence d’un homme miné par la fièvre, par le souci,
+par le remords. Il fut obligé de garder le lit longtemps; en avril, il
+se leva. Mais on ne put le décider à quitter son appartement.
+
+Sa femme avait repris sa vie habituelle. Marthe était indifférent à
+tout. Enfin, un jour qu’elle était sortie, il resta à la fenêtre tard,
+alors qu’une averse violente tombait. Le froid humide le pénétra; il
+tomba malade. Il ne vivait plus qu’avec la moitié d’un poumon. Cette
+crise fut la dernière. Le docteur Barbeau lui-même fut impuissant à
+conserver au nombre des vivants le petit Marthe.
+
+Un soir, monsieur le curé vint, précédé d’un enfant de chœur, porteur
+des saintes huiles. Marthe s’endormit à jamais, muni des sacrements de
+notre sainte mère l’Église.
+
+ * * * * *
+
+Un an plus tard, madame Marthe, veuve de Louis Marthe, ancien professeur
+au collège de Valleyres, fut nommée, grâce à l’influence de monsieur
+Bataille, titulaire d’un bureau de tabac à Maigny. Comme elle n’était
+plus jeune, elle installa au comptoir sa fille Athénaïs, laquelle, aidée
+des conseils de sa mère, attira dans la boutique une clientèle de choix.
+
+
+
+
+MADAME DURET, NÉE DE BARTHES
+
+ _à Édouard Vuillard._
+
+
+La société de Valleyres était composée de quelques vieilles familles
+bourgeoises et de deux ou trois familles nobles que le manque d’argent
+retenait dans leurs terres.
+
+Ces familles avaient été jadis à peu de frais les premières dans la
+ville. Elles crurent qu’elles resteraient toujours en possession du
+privilège d’administrer les affaires du peuple de Valleyres et de le
+diriger dans la bonne voie.
+
+Cependant le chemin de fer se construisait, des fortunes nouvelles
+s’édifiaient, un monsieur Marcel, qui n’était pas reçu, établissait sur
+l’Ourche une grande tannerie; de Maigny, le chef-lieu, et de Paris,
+arrivaient des journaux inquiétants; enfin, à Valleyres même, l’on vit
+s’imprimer une feuille détestable, _L’Avant-Garde_. Bientôt les
+électeurs--chacun votait, quel scandale!--envoyèrent au conseil une
+majorité radicale. Monsieur Jules Maigret, maire pendant tant d’années,
+ne put même se faire nommer conseiller municipal. Cet échec consterna
+les grands bourgeois de Valleyres. Il y avait longtemps qu’ils avaient
+renoncé à jouer un rôle politique dans l’arrondissement; maintenant que
+leur ville ingrate les repoussait, leur règne était fini. On leur
+disputait le terrain; ils le quittèrent en bon ordre, car ils n’étaient
+pas de ceux qui luttent avec la canaille, et, devenus une véritable
+aristocratie puisqu’ils n’avaient aucune raison d’être, ils vécurent
+dans un isolement splendide. Ils repoussaient le siècle, soutenaient
+l’Église, et mettaient leur fierté à ne rien faire.
+
+Dans la solitude où ils se confinaient, l’orgueil, soutien de toute
+aristocratie, se développa à un point incroyable. Ils virent toutes
+choses d’une vue courte et hautaine. Seule la médiocrité était de bon
+ton, puisqu’elle était leur partage; ceux qui avaient réussi dans le
+monde étaient suspects à leurs yeux; la plupart des grandes familles ne
+devaient leur position qu’à des intrigues, à des bassesses, à des
+alliances mercenaires; briller de n’importe quelle manière, par
+l’intelligence ou par la richesse, était considéré de mauvais goût. On
+ne pardonnait à madame Duret d’avoir un maître d’hôtel que parce que son
+mari était d’une des familles les plus anciennes de Valleyres.
+
+Ils pratiquaient un oubli évangélique des sources où avaient été
+alimentées leurs fortunes. Leur main gauche ignorait ce que leur main
+droite avait gagné. Le père de monsieur Charles Duret avait été dans le
+commerce des blés à Marseille, la fortune des Lanterle datait du
+grand-père, marchand de vin à Bordeaux, ses descendants avaient toujours
+gardé un intérêt dans la célèbre maison Perrier, Lanterle et fils; le
+père des de Barbeau avait eu par son mariage une filature à Roubaix.
+C’étaient là choses dont on ne parlait jamais. Lorsque ces messieurs
+revenaient au pays changer contre de bonnes terres leur argent sonnant,
+l’on feignait quelque long voyage d’agrément.--D’autres, comme les
+Bourrat, les Vertôt, les Maigret, avaient, sous la Révolution, acquis à
+vil prix de belles propriétés de rapport, ce qui ne les empêchait pas de
+parler avec une horreur réelle du scandale affreux dont la France avait
+alors donné le spectacle au monde.
+
+Pour tous, Valleyres était le centre de l’univers; ils n’en sortaient
+pas, et avec raison, car, à trois lieues de là, on les ignorait; hors de
+leur ville natale, ils redevenaient ce qu’ils étaient en réalité, de
+petits bourgeois provinciaux, sans notoriété, et médiocres.
+
+ * * * * *
+
+Telle était la société sur laquelle régna pendant trente ans madame
+Charles Duret. L’ancienneté de la famille de son mari et sa fortune ne
+lui eussent pas assuré, à elles seules, cette position éminente. Mais
+elle fut aidée par un singulier concours de circonstances qui firent de
+son triomphe un épisode intéressant de l’histoire de la petite ville.
+
+Madame Duret était née de Barthes. Lorsqu’elle vint, par son mariage, se
+fixer à Valleyres, madame Jules Maigret, femme de l’ancien maire,
+faisait autorité et donnait le ton. Madame Maigret était présidente de
+l’Association des œuvres charitables. Madame Duret se mit sous sa
+protection et entretint avec elle les rapports les meilleurs.
+
+Madame Maigret habitait Valleyres et sortait peu; l’hiver elle recevait
+le soir en quinzaine pour une tasse de thé. Madame Duret avait une
+propriété superbe non loin de la ville; elle donnait de grands dîners,
+des bals même; elle eut bientôt acquis une influence considérable sur la
+société de Valleyres. Son époux était inoffensif et doux; incapable
+d’exploiter lui-même ses terres, il mettait tout son orgueil à avoir les
+pelouses de son parc rasées de près, les corbeilles fleuries, des allées
+sans cesse ratissées, et il passait les journées à surveiller ses
+jardiniers. Monsieur et madame Duret avaient quatre enfants, deux filles
+dont l’aînée était, depuis un an, mariée au comte Perquer de Bonnenfant,
+puis venaient deux garçons; le cadet avait douze ans.
+
+ * * * * *
+
+Bien qu’elle fût jolie et aimât à plaire, madame Duret n’avait jamais
+fait parler d’elle. Le mariage était chose que l’on prenait au sérieux
+dans la société de Valleyres. Ne fallait-il pas dresser, en face de la
+famille sans Dieu qu’un monde athée instituait, la famille chrétienne
+fondée sur la morale et sur la foi?
+
+Les hommes, dont on savait qu’ils s’amusaient, étaient blâmés, et
+monsieur Antoine Vertôt, que l’on supposait être du dernier bien avec sa
+charmante locataire, madame Louis Marthe, s’était vu faire grise mine
+dans quelques salons, ce dont il ne se souciait mie.
+
+Madame Maigret était âgée; on avait encore pour elle le respect et les
+attentions qui lui étaient dus; elle présidait toujours l’Association
+des œuvres charitables, mais, en fait, madame Duret était devenue la
+personne la plus notable de la ville, et l’importance que cette
+étrangère--car elle était née de Barthes--avait prise, excitait de
+sourdes jalousies dans quelques familles qui, elles, étaient de
+Valleyres dans les deux lignes depuis plus de cent ans.
+
+Madame Duret touchait alors à la quarantaine; mais elle était restée
+fraîche et jeune; on ne lui eût pas donné trente-cinq ans, si ce n’eût
+été pour un embonpoint assez marqué qui ne manquait du reste pas
+d’agrément.
+
+C’est à ce moment que l’on commença à se chuchoter à l’oreille qu’elle
+coquetait d’une façon hardie avec l’avocat Loretty.
+
+Loretty était d’une famille honorable, quoique sans ancêtres. Son père,
+qui n’était rien, avait défendu la cause légitimiste et avait même
+assisté madame la duchesse de Berry dans son équipée. Loretty avait fait
+ses études de droit à la Faculté de Livray et avait ouvert une étude à
+Valleyres. Il allait plaider à Maigny. Les propriétaires des environs
+composaient sa maigre clientèle. Il se maria, fit des enfants--que faire
+à Valleyres? et vécut en famille. Il avait trente-cinq ans, lorsque le
+bruit courut qu’il était l’amant de la belle madame Duret.
+
+ * * * * *
+
+La petite bourgeoisie et le peuple de Valleyres furent les premiers à
+savoir la chose. L’on remarqua que la voiture de madame Duret s’arrêtait
+souvent devant la maison de la rue écartée où Loretty avait son étude.
+Nuls procès au monde n’eussent demandé tant de conférences. Un jour,
+comme un équipage stationnait à la porte de l’étude, Michaud, le meunier
+du Biez de l’Ourche, vint frapper chez l’avocat. Personne ne répondit.
+Michaud pensa que Loretty était absent et s’en fut boire un verre de vin
+au cabaret _A la vigne_, au coin de la rue. Comme il restait les yeux
+fixés sur la maison Loretty, attendant la rentrée de l’avocat, il vit,
+une demi-heure plus tard, une dame un peu forte sortir de la maison et
+monter en voiture. Cinq minutes après, Loretty lui-même descendait
+l’escalier et se dirigeait vers la mairie. La stupéfaction de Michaud
+fut si grande qu’il invita deux consommateurs d’une table voisine à la
+partager. L’un d’eux était Langlois, prote à l’imprimerie du journal
+_L’Avant-Garde_, l’autre Frappart, le journalier, les deux plus
+mauvaises langues de la ville. A eux trois, ils commentèrent la
+situation; Langlois eut des mots heureux. Grâce à lui, personne à
+Valleyres n’ignora la belle découverte de Michaud. A chaque fois que la
+voiture descendait des Touches, la propriété de madame Duret, et
+s’arrêtait devant l’étude de l’avocat, les boutiquiers, au long de la
+rue, échangeaient des coups d’œil complices.--Souvent aussi la voiture
+venait à vide et emmenait Loretty.
+
+La société de Valleyres ne fut informée de ces faits qu’avec un grand
+retard. On voyait Loretty chez madame Duret; elle avait le tort de
+caqueter avec lui, mais personne ne pensait qu’il y eût entre eux rien
+de répréhensible. Comment croire que la belle madame Duret, après avoir
+été pendant vingt ans exemplaire, pût devenir soudain un objet de
+scandale? Cependant l’assiduité de Loretty ne se démentait pas.
+
+«Pourquoi se donner l’apparence gratuite du mal, alors qu’on est résolu
+à rester dans la vertu?»
+
+C’est en ces termes mesurés que madame Henri Lanterle blâma la conduite
+de madame Duret, devant mesdames Bourrat, de Vermand, et Antoine Vertôt.
+En ces trois dames coulait le sang le plus pur de Valleyres; en elles
+aussi brillaient la moralité supérieure et la haute culture de la petite
+ville. On les avait dénommées «les Vertueuses». Leurs principes étaient
+rigides; elles ne connaissaient pas les concessions et vivaient en état
+d’opposition sourde avec le clan Duret, de Barbeau et Jacques Vertôt,
+suspect de se laisser aller aux douceurs condamnables de la vie de luxe
+et d’aimer trop mondainement les richesses.
+
+L’amour de l’argent tenaillait le cœur de madame Henri Lanterle; elle le
+chérissait, non pour les vaines jouissances qu’il peut donner, mais
+d’une façon désintéressée, pour lui-même. L’idée qu’on était obligé de
+dépenser une partie de ses revenus, la désolait; elle comptait le nombre
+d’allumettes qui devaient suffire pour la semaine, pesait elle-même le
+sucre, le sel et les épices nécessaires au ménage, savait à quels jours
+et à quelles échoppes l’on trouvait des occasions extraordinaires,
+achetait à Maigny en automne, comme soldes, les étoffes dont ses filles
+seraient vêtues l’été suivant, et, à Valleyres, le lundi, les morceaux
+que les bouchers n’avaient pu vendre le samedi et qu’ils donnaient à
+moitié prix de peur qu’ils ne se conservassent pas; mais madame Lanterle
+affirmait que la viande «aimait attendre». Forte du reste, de l’autorité
+d’un article de revue, elle condamnait l’excès de l’alimentation carnée
+où nous tombons, et imposait à son mari et à ses enfants une diète
+sévère de légumes, qui, à eux seuls, défrayaient la table trois fois par
+semaine. A ce régime, ses filles, sans cesse purgées, avaient pris le
+teint clair de religieuses.--Le dimanche, à la messe, elles avaient
+alternativement un sou de leur mère à mettre dans le tronc des œuvres
+pieuses. Madame Henri Lanterle déployait en tout une grande activité.
+C’était elle qui faisait la liste d’achat des livres pour la
+Bibliothèque communale. Elle demanda la _Revue des Deux-Mondes_; mais le
+ton des romans et quelques articles de Renan la scandalisèrent. Le
+_Correspondant_ lui fut indiqué et vint remplir l’idéal que madame
+Lanterle se faisait d’une revue.
+
+Les trois «Vertueuses» se réunissaient souvent; les allures nouvelles de
+madame Duret les surprirent. Et, cet après-midi-là, madame Lanterle,
+ayant ouvert le débat de la manière que l’on a vu, madame Vertôt prit, à
+son tour, la parole.
+
+--Faut-il voir en madame Duret la victime d’une de ces crises
+mystérieuses qui menacent, paraît-il, les femmes, à un moment donné de
+leur existence?
+
+La bonne madame Vertôt émit cette hypothèse à grand renfort de petits
+soupirs et avec un flux intarissable de paroles. D’une obésité
+excessive, elle touchait à la cinquantaine.
+
+Elle parla ainsi et se tut, comme effrayée à la possibilité d’être
+atteinte, elle aussi, de ce mal redoutable qui changeait les âmes.
+
+Madame Lanterle ne se hâta pas de répondre.
+
+Si le malheur voulait que madame Duret eût renoncé à ses devoirs de mère
+et d’épouse, madame Lanterle s’assurerait, par la chute de sa rivale, la
+place qu’elle estimait devoir être sienne dans la société de Valleyres,
+la première. Songeant à ce jour glorieux et prochain, elle ne pouvait
+s’empêcher de désirer secrètement la confirmation des bruits qui
+couraient sur madame Duret. Mais elle était politique et jugea plus sage
+d’attendre. Elle défendit donc leur amie.
+
+--Il n’y avait de sa part, dit-elle, qu’une coquetterie exagérée.
+
+Madame Bourrat, de Vermand, dont l’attitude attentive semblait dire
+perpétuellement combien elle était flattée d’être admise à entendre des
+choses supérieures, se taisait. Personne à Valleyres ne pouvait se
+vanter d’écouter comme elle.
+
+ * * * * *
+
+Il y avait cinq semaines déjà que le moindre maraud de la ville ne
+nourrissait plus aucune illusion sur la vertu de la belle madame Duret,
+lorsque Charlot, le fils unique de madame Henri Lanterle, apporta à sa
+mère les renseignements de fait les plus précieux.
+
+C’était un garçon indiscipliné, profitant de toutes les heures de
+liberté pour courir les aventures à travers champs; des gamins de
+Valleyres lui faisaient escorte.--Un jour, en jouant «aux voleurs», il
+traversa un ravin escarpé, qui marquait la limite nord de la propriété
+de madame Duret, les Touches. Personne ne s’y risquait jamais. Écartant
+les branches serrées des arbustes, les jambes piquées par les ronces, il
+se frayait lentement passage pour aller rejoindre la route de Vermand
+par laquelle il gagnerait, stratégie hardie, la ville, et dépisterait
+les gendarmes, lorsqu’un spectacle imprévu l’arrêta.--A une cinquantaine
+de pas, il aperçut dans une clairière une femme couchée sur l’herbe;
+près d’elle, un homme était assis. Il reconnut madame Duret et l’avocat
+Loretty; ils causaient tous deux avec animation. Madame Duret fit mine
+de se lever. Loretty s’approcha d’elle pour l’aider. Elle mit ses deux
+bras autour du cou de l’avocat, et, tandis qu’il la relevait, elle
+l’embrassait à pleine bouche.
+
+Charlot, qui n’avait que douze ans, fut profondément impressionné par
+cette scène, et, au soir, alors que sa mère le grondait d’avoir déchiré
+ses culottes, pourtant rapiécées en dix endroits, il lui raconta, pour
+détourner l’orage, ce qu’il avait vu dans l’après-midi. Madame Lanterle
+lui fit répéter son récit incohérent, puis, avec de grandes menaces, lui
+enjoignit de n’en ouvrir la bouche à âme qui vive.
+
+Le lendemain elle dit à ses amies la triste certitude qu’elle avait
+acquise. Madame Vertôt qui, pendant près d’une semaine, avait passé ses
+après-midi chez une vieille cousine, de l’appartement de laquelle on
+avait vue sur l’étude de Loretty, donna de son côté des détails
+circonstanciés sur les heures et jours auxquels les deux complices
+s’étaient rencontrés.
+
+Du reste, à la stupéfaction de ces dames, ils ne se cachaient guère.
+
+Madame Lanterle était outrée de tant de cynisme. Pourtant à son
+indignation se mêlait quelque douceur; elle pensait à son règne prochain
+sur la société de Valleyres. Mais il ne fallait rien risquer; elle avait
+tout à gagner à attendre que le scandale fût public.
+
+ * * * * *
+
+Quelques mois se passèrent. Monsieur Duret partit en voyage. Sa femme
+allégua que des affaires l’appelaient à Marseille. On sourit à
+l’entendre; il était notoire que monsieur Duret, bon homme du reste,
+était incapable de s’occuper d’affaires. Personne ne douta qu’il n’eût
+quitté les Touches, dégoûté de ce qu’il voyait dans sa maison. Madame
+Duret continua à recevoir Loretty.
+
+On juge de ce que furent les caquets lorsqu’on apprit qu’elle attendait
+un bébé. Sa fille venait au même temps de la rendre grand’mère pour la
+première fois. «Les Vertueuses» comparèrent les dates, recherchèrent le
+jour du départ de monsieur Duret, et établirent que l’enfant annoncé
+pourrait difficilement être du père légal.
+
+Cette découverte mit le comble à l’impatience de madame Lanterle. Elle
+ne resterait pas impassible témoin de désordres si graves. Ne pas
+protester était se rendre complice de la faute.
+
+Mais, au moment d’agir, elle voyait devant elle des obstacles nombreux.
+Dans un cercle étroit comme le leur, la rupture avec madame Duret serait
+difficile.
+
+Il fallait être certaine d’être approuvée par tous. Or les Duret étaient
+une puissance; ils avaient une grande fortune, de belles relations au
+dehors. Madame était active dans les bonnes œuvres; ainsi s’était-elle
+rendue populaire, quasi indispensable. Enfin, il fallait manœuvrer de
+façon à ne pas fournir un aliment inutile à la malveillance publique, si
+vite éveillée dans une petite ville.
+
+Les trois «Vertueuses» passaient maintes après-midi à délibérer. Madame
+Lanterle montrait ses dents blanches, mais trop longues, au-dessus
+desquelles se courbait, menaçant, un nez aristocratique. Madame Vertôt
+parlait et soupirait, soupirait et parlait, et ne s’arrêtait que pour
+faire sortir, des deux commissures de ses lèvres simultanément, un bruit
+bizarre semblable au sifflement du gaz dans un bec engorgé d’eau. Madame
+Bourrat, de Vermand, écoutait, muette.
+
+Le cœur de ces dames saignait à la pensée qu’une de leurs amies était
+coupable. C’eût été mal les connaître que de les croire capables
+d’autres sentiments.
+
+La seule question pour elles était de savoir comment on pourrait
+arracher madame Duret à sa faute et la ramener au bien.--Il n’y avait
+pas à songer à une démarche directe. Mais elles finirent par décider,
+après maintes alternatives soutenues et repoussées, qu’il fallait faire
+agir monsieur le curé. Il était étrange qu’il ne les eût pas prévenues
+dans cette démarche. Peut-être, il est vrai, cet homme tout perdu de
+dévotion, ignorait-il l’affaire Loretty-Duret? Nul doute que,
+connaissant le scandale, il n’y mît une prompte fin. Madame Vertôt,
+forte de l’approbation tacite de madame Bourrat, persuada à madame
+Lanterle qu’il était de son devoir d’en parler au curé, sur lequel elle
+avait de l’influence. Madame Lanterle se laissa convaincre et offrit à
+Dieu, qui lisait dans son cœur, le fardeau qu’elle acceptait. Le
+lendemain, elle se rendit à la cure.
+
+D’abord monsieur le curé ne se laissa point approcher, fit le sourd, ne
+comprit pas les allusions, pourtant claires, de sa visiteuse et
+s’échappa en banalités. Mais madame Lanterle n’était pas de celles que
+l’on berne; elle avait un devoir à remplir, elle parla.
+
+Monsieur le curé la vit avec terreur aborder sans ménagements ce sujet
+délicat. C’était un homme prudent et sage, qui cachait sous des dehors
+un peu lourds une grande finesse. Il avait pour devise le mot célèbre:
+_quieta non movere_. Sa position à Valleyres était difficile;
+l’incrédulité faisait de redoutables progrès dans le peuple et dans la
+petite bourgeoisie; les attaques contre la religion se multipliaient
+dans la presse radicale; elles se mêlaient à celles dirigées contre
+l’aristocratie. Qu’adviendrait-il de son troupeau si la discorde s’y
+glissait? Une rupture, soit avec madame Duret, soit avec madame
+Lanterle, s’il refusait de l’écouter, serait d’un effet déplorable. On
+parlait de la fondation possible à Valleyres d’une maison d’éducation
+dirigée par les Jésuites; une chapelle s’ouvrirait, concurrence
+certaine à l’église. Celle de ses pénitentes qu’il froisserait serait
+entendue par les Pères qui ne cherchaient qu’un prétexte pour
+s’établir à Valleyres; déjà il entrevoyait leur triomphe, l’église
+désertée.--D’autre part, madame Duret, coupable, ne serait-elle pas un
+instrument plus docile entre ses mains? Ne rachèterait-elle pas sa
+faute par des dons abondants aux pauvres de Dieu?
+
+Monsieur le curé avait pesé tout cela dès longtemps dans son esprit, car
+il n’ignorait pas la liaison Loretty-Duret. La démarche de madame
+Lanterle l’inquiéta; cette dame était d’une piété grande et éclairée.
+Elle avait droit à beaucoup d’égards.
+
+Il lui adressa un discours en trois points.
+
+_a_) Il ne fallait pas se fier aux apparences et juger le prochain. Dieu
+seul lisait dans les cœurs.
+
+_b_) Dieu seul aussi était maître des âmes et les préparait à sa
+manière, qui est haute et parfois nous échappe, pour leur salut.
+
+_c_) Le grand mot qu’il fallait méditer était le suivant: Malheur à
+celui par qui le scandale arrive.
+
+Et il était clair que, dans l’esprit de monsieur le curé, l’auteur
+possible du scandale était, non pas madame Duret, qui faisait toutes
+choses avec le secret nécessaire, mais bien madame Lanterle, dont le
+zèle excessif menaçait de rendre publics ces faits regrettables.
+
+Il fut éloquent, il s’attendrit; il eut le bonheur de toucher le cœur de
+sa pénitente.
+
+ * * * * *
+
+Les «Vertueuses» considérèrent à nouveau la situation. Monsieur le curé
+leur manquant, vers qui se tourner?--Il n’y avait rien à attendre de
+monsieur Duret. Depuis un an, cet homme casanier voyageait sans cesse.
+Ainsi protestait-il à sa manière.--Mais madame Loretty?--C’était une
+personne frêle et jolie, de santé délicate, qui ne se livrait pas. Elle
+n’était pas de Valleyres et y avait fait peu d’amies. Elle élevait ses
+quatre fils de son mieux et dirigeait avec une seule bonne, un ménage
+dont les ressources étaient maigres. Aimait-elle son mari? Savait-elle
+qu’il la trompait?--On l’ignorait. Et, d’autre part, il était impossible
+de l’avertir.
+
+Pourtant madame Loretty reçut une lettre anonyme, écrite sur du papier
+sale, et criblée de fautes d’orthographe. Mais elle ne laissa rien
+percer de ses sentiments.
+
+Madame Duret accoucha. Son mari, au grand scandale de toute la ville,
+n’assista pas à ses couches. On blâma son manque de tact. Il ne revint
+aux Touches que deux mois plus tard, pour le mariage de sa seconde fille
+avec monsieur de Roussy.
+
+Madame Lanterle s’inquiétait. Sous quel prétexte agir, maintenant que la
+liaison était quasi publique, acceptée même par monsieur Duret et par
+madame Loretty? Pourtant elle ne renonçait pas à la lutte. Avec le temps
+naîtraient sans doute des occasions dont elle saurait profiter.
+
+Cependant les rapports entre madame Duret et les Loretty devenaient de
+plus en plus fréquents. Les quatre fils de l’avocat passèrent leurs
+vacances aux Touches. Tous les deux ou trois jours madame Loretty allait
+les rejoindre, déjeunait et dînait avec madame Duret. Monsieur Duret ne
+faisait plus que de rares apparitions chez lui; au printemps, il était à
+Paris, à Nice en hiver. La société de Valleyres semblait accepter cette
+situation bizarre.
+
+ * * * * *
+
+L’occasion, guettée par madame Lanterle, se présenta enfin. L’on apprit
+que madame Jules Maigret, perclue de rhumatismes, renonçait à diriger
+plus longtemps l’Association des œuvres charitables de Valleyres.
+C’était un poste éminent; celle qui l’occupait présidait à la
+distribution des secours matériels à la population valleyroise et
+exerçait ainsi une influence considérable; elle se trouvait en outre
+appelée à une collaboration presque quotidienne avec monsieur le curé,
+chef spirituel de la communauté.
+
+Les dames patronnesses s’agitèrent; des conciliabules les réunirent. Les
+«Vertueuses» délibérèrent à part; leur candidate était madame Lanterle;
+le jour était venu de faire triompher, avec elle, la morale. L’autre
+clan choisit madame Duret. L’une et l’autre de ces dames fit montre du
+plus grand désintéressement, suppliant qu’on ne l’accablât pas sous
+cette responsabilité lourde. Cependant chacune se préparait à la lutte
+et ne négligeait rien pour réussir.
+
+Monsieur le curé restait neutre, comme il convient; dans le particulier,
+il assurait chacune de ces dames que ses vœux ardents étaient pour elle.
+Mais, dans le secret de son cœur, il souhaitait la nomination de madame
+Duret. L’avarice trop connue de madame Lanterle et aussi son fâcheux
+esprit de domination l’alarmaient. Il perdrait pour ses bonnes œuvres
+les ressources abondantes que madame Duret, coupable et généreuse,
+mettait à sa disposition; et il risquait en outre de n’être plus maître
+chez lui, de voir toutes choses de bienfaisance et d’église soumises à
+la surveillance d’une femme autoritaire, qui aurait bientôt fait de le
+brouiller avec la moitié de son troupeau. Telles étaient les pensées de
+monsieur le curé, et il s’effrayait à constater les progrès certains de
+la candidature de madame Lanterle. Son élection apparaissait comme une
+revanche discrète de la vertu; son nom était dans toutes les bouches.
+
+C’est alors que monsieur le curé eut recours à une ruse ingénieuse,
+
+_L’Avant-Garde_ était, depuis quelque temps, particulièrement violente
+dans ses attaques contre les conservateurs et contre l’Église. Les
+grands bourgeois de Valleyres frémissaient à la pensée que l’existence
+même des classes supérieures était menacée par cette détestable feuille
+radicale, qui voulait supprimer du monde ce qui en était l’ornement, la
+beauté, et comme la fleur,--l’aristocratie. _L’Avant-Garde_ fixait pour
+eux la valeur de toutes choses; ce qu’elle attaquait, était bon; ce
+qu’elle défendait, exécrable. Or, une semaine avant l’élection, alors
+que tout indiquait le succès probable de madame Lanterle, un article
+anonyme parut dans _L’Avant-Garde_ sur la nomination prochaine d’une
+présidente de l’Association des œuvres charitables. L’on y blâmait en
+termes crus la candidature d’une femme trop connue, dont la vie était un
+défi à la morale publique, et dont la présence à la tête du comité des
+bonnes œuvres serait scandaleuse pour les pauvres assistés; l’on mettait
+en avant le nom de madame Rigotard, dont le mari travaillait pour gagner
+le pain honnête de sa famille.
+
+L’article fit sensation, chacun reconnut qu’il visait madame Duret.
+Ainsi la politique s’introduisait même dans les œuvres charitables! Du
+coup l’élection devint une affaire de parti; la discipline et l’union
+furent nécessaires. Du coup aussi, madame Lanterle vit ses chances
+s’évanouir. Il importait de répondre d’une façon forte à l’infâme
+article et, pour démontrer le néant de ses accusations, les dames
+patronnesses, au jour venu, élurent à l’unanimité des voix, madame
+Duret, née de Barthes.
+
+La diversion avait réussi.
+
+Ainsi fut apaisée la grande affaire. Les «Vertueuses» mirent bas les
+armes. Elles avaient, du reste, pendant toute la période des hostilités,
+continué à dîner chez madame Duret, où l’on mangeait fort bien. Mais
+elles ne l’avaient pas invitée chez elles;--il n’y a pas de petite
+économie.
+
+ * * * * *
+
+Les Loretty passaient la moitié de l’année aux Touches; ils y
+remplaçaient monsieur Duret toujours absent. Madame Duret, dix-huit mois
+plus tard, eut un second bébé; son mari était alors à Nice. Sous le
+prétexte spécieux qu’il n’avait pas assisté à l’acte initial, il ne fut
+présent ni à la naissance de l’enfant, ni à son baptême,--actes qui,
+étant publics, prenaient une importance grande. Sa conduite fut
+sévèrement critiquée, et cette fois encore, on retrouva dans la société
+de Valleyres la belle unanimité qu’elle avait montrée lors de la
+nomination--historique--de la présidente de l’Association des œuvres
+charitables.
+
+Non, monsieur Duret dépassait le droit qu’on a d’être original. Sa
+vengeance sournoise n’était pas digne d’un homme du monde. Dans quelle
+position fausse ne plaçait-il pas la pauvre madame Duret? Pouvait-on
+oublier à ce point les devoirs d’une haute position, prêter plus
+gratuitement à la malveillance des classes populaires?
+
+L’indignation fut grande. L’on plaignit madame Duret d’avoir sa vie
+enchaînée à celle d’un ours aussi mal léché; les sympathies de tous
+entourèrent cette femme que son mari exposait ainsi à la rumeur
+publique. On se crut obligé de la soutenir dans ces heures d’épreuve.
+Jamais son étoile mondaine ne brilla d’un plus vif éclat. Sa suprématie,
+assurée par le malheur, était maintenant reconnue par tous, elle entrait
+enfin dans la période triomphante de sa vie. Lorsque son époux revenait
+aux Touches en été, les châtelains du voisinage lui faisaient grise
+mine. On invitait sa femme seule à dîner.
+
+Monsieur Duret usait le temps dans de grandes promenades à pied à
+travers le pays; il avait des cheveux blancs en désordre et une barbe
+fluviale.
+
+Lorsque j’étais petit garçon, je le vis souvent; les gamins de Valleyres
+s’écartaient sur son passage. «C’est un braque, disait-on; à l’étranger,
+il mène une vie impossible; au logis, il bat sa femme et la rend
+malheureuse.»
+
+
+
+
+MARIE LE PETIT
+
+ _Aux princes Emmanuel et Antoine Bibesco._
+
+
+Au moment où chacun ne parlait que de la liaison de la belle madame
+Duret, née de Barthes, avec l’avocat Loretty, au moment où les petits
+bourgeois et le peuple de Valleyres se réjouissaient des désordres
+manifestes de l’institution aristocratique, un scandale nouveau fit, en
+ville, une heureuse diversion.
+
+L’héroïne en était mademoiselle Le Petit.
+
+Tous la connaissaient, car elle était, sans conteste, la plus jolie
+fille de Valleyres. Ouvriers, commerçants et grands bourgeois trouvaient
+dans sa beauté une raison nouvelle d’être fiers de leur cité commune.
+Elle était l’argument décisif de la supériorité évidente--pourtant niée
+par des adversaires de mauvaise foi--de Valleyres sur Châteauvieux et
+Villeneuve voisines. Il était douteux que le chef-lieu, Maigny, pût
+montrer dans ses quarante mille habitants un spécimen aussi achevé de la
+race humaine.
+
+Marie Le Petit était de taille moyenne, mais admirablement
+proportionnée, fine de buste et souple sur des hanches pleines; l’ovale
+de son visage était la perfection même; le menton était volontaire, la
+bouche petite, les yeux noirs veloutés et caressants; les cheveux
+sombres s’arrangeaient en bandeaux sur le front mat et bas comme celui
+d’une statue antique.
+
+Sa mère, qui était du Midi, avait été en place dans de bonnes maisons,
+mi-femme de chambre, mi-dame de compagnie, chez une princesse russe,
+puis chez une vieille dame anglaise. Elle en avait rapporté des
+économies, quelque instruction et de bonnes manières. Ayant épousé sur
+le tard feu Le Petit, commis du receveur à Valleyres et très joli homme,
+elle était restée, à la mort de son mari, dans la petite ville, bien
+qu’on ne l’y eût pas reçue avec tous les égards auxquels elle croyait
+avoir droit;--l’on n’aimait pas les étrangers à Valleyres.
+
+La naissance d’une fille, Marie, au moment où elle avait renoncé à
+l’espoir d’être mère, lui fit oublier les petites piques de la vie de
+province.
+
+Dès lors, elle ne vécut que pour son enfant; elle resterait à Valleyres
+pour l’élever. Elle avait, lui appartenant, une petite maison presque
+hors la ville dans l’ancienne rue aristocratique, maintenant désertée,
+la rue Haute. A côté, c’était la vieille demeure inhabitée de la grande
+famille Lanterle. Derrière, il y avait un jardin donnant sur les anciens
+fossés. Puis c’était la campagne. Nulle part, madame Le Petit ne
+trouverait un air aussi pur pour sa fille.
+
+Marie était un enfant superbe; sa mère lui donna ses premières leçons,
+lui apprit même--chose unique à Valleyres--l’anglais. Puis, lorsque
+Marie eut quatorze ans, elle lui fit suivre les cours de la meilleure
+école de la ville que dirigeait mademoiselle Nicolas. Au même temps,
+madame Le Petit ouvrit un magasin de mercerie rue Haute pour avoir
+quelques ressources supplémentaires.
+
+Les demoiselles de la haute société, qui étaient les élèves de
+mademoiselle Nicolas, furent extrêmement choquées d’avoir comme compagne
+d’école la fille d’une petite mercière, et, malgré leur bonne éducation,
+ne purent s’empêcher de le faire sentir. Marie n’y prenait garde; elle
+était de disposition gaie et heureuse; elle se contenta, comme revanche,
+de gagner régulièrement, aux jours de composition, la première
+place,--ce qui nuisit du reste au crédit de mademoiselle Nicolas. Elle
+adorait sa mère et, les heures de classes finies, courait à la rue
+Haute. Avant le coucher du soleil, les dames Le Petit se promenaient
+ensemble dans la campagne. A dix-huit ans, Marie sortit de l’école.
+
+Madame Le Petit approchait de la soixantaine. Elle gardait les manières
+excellentes qu’elle avait toujours eues; mais elle devenait taciturne,
+la vieillesse pesait sur elle; la chaleur de son regard n’était la même
+que lorsqu’elle le posait sur sa fille. Elles vivaient dans un grand
+isolement. Madame Le Petit avait fait peu de relations à Valleyres; la
+maternité, telle qu’elle l’entendait, est exclusive. Marie n’avait pas
+d’amies intimes, ayant peu fréquenté les jeunes filles de sa classe et
+ne s’étant pas liée avec ses nobles compagnes des cours Nicolas. Elle
+était solitaire, réfléchie, sage. La vertu, alliée à une beauté si rare,
+excitait l’étonnement de quelques-uns et l’admiration de tous.
+
+Jamais on ne voyait Marie se promener seule au crépuscule sur la
+promenade vantée qui longe l’Ourche. Elle n’avait pas encore été à la
+fête de la ville.
+
+Pourtant, jolie comme elle était, les prétendants n’avaient pas manqué.
+Les jeunes gens passaient cambrés devant la boutique de la rue Haute; le
+fils de monsieur Rigotard, le droguiste, s’était épris d’elle, à la voir
+seulement, et l’avait demandée en mariage,--sans succès. Les Rigotard
+étaient de ce qu’il y avait de mieux dans le commerce de Valleyres. Qui
+donc serait l’époux de cette jeune fille accomplie?--Elle avait
+maintenant vingt ans; elle était dans la fleur de sa beauté.
+
+ * * * * *
+
+L’on juge de la stupéfaction des habitants de Valleyres, lorsqu’on
+commença à se chuchoter à l’oreille, vers la fin de novembre de cette
+année-là, que mademoiselle Le Petit était......; l’on n’osait prononcer
+le mot.
+
+Ceux qui propageaient ce bruit excitèrent l’incrédulité
+générale.--Cependant il fallait savoir. Ce fut un défilé incessant dans
+la boutique de la rue Haute. Marie ne passait plus les journées au
+comptoir comme auparavant. Ceux qui la virent quand elle descendait au
+magasin, remarquèrent qu’elle portait une blouse un peu large, sans
+ceinture, et que son joli visage montrait de la lassitude. Mais il eût
+été téméraire de rien affirmer quant aux causes de cette
+fatigue.--Quelques semaines se passèrent au milieu d’un déchaînement
+inouï de curiosité. Enfin, vers le jour de l’an, il n’y eut plus
+d’hésitation: l’évidence d’une grossesse s’imposa.
+
+A qui se fier désormais? Les maris consternés doutaient de la vertu
+assurée de leurs femmes. Que ne pouvait-on redouter puisque mademoiselle
+Le Petit avait succombé?
+
+L’on ne sortit de cette juste stupeur que pour rechercher qui avait
+séduit la jeune fille. Mais ni les voisins des dames Le Petit, ni ceux
+qui étaient en relations avec elles, ne purent fournir aucun
+renseignement.
+
+Maintes pistes furent suivies; aucune ne fut trouvée bonne. L’on pensa
+que le père, s’il était honnête, se nommerait; il resta anonyme. On
+jugea alors que Marie livrerait son nom à l’indignation, et aux
+félicitations secrètes de ses concitoyens. Elle refusa de le faire.
+Lorsqu’on la suppliait, pour sauver son honneur, de nommer celui qui
+l’avait séduite, elle se renfermait dans un silence obstiné. On crut que
+la mère offrirait une prise plus facile. Madame Le Petit resta muette.
+Personne ne put faire sortir la vieille dame de la réserve remarquable
+qu’elle s’était imposée.
+
+Mais plus encore que l’aventure elle-même, l’attitude de ces deux femmes
+plongea les habitants de Valleyres dans un ébahissement extrême. Marie
+Le Petit semblait n’éprouver aucune honte de la position malheureuse où
+elle se trouvait. Alors que toute la ville lamentait sa vertu perdue,
+elle restait d’humeur égale, gaie comme autrefois. Sa mère n’avait pas
+la figure affligée qui convient à une personne dont la vieillesse est
+frappée d’un coup immérité. Elle restait silencieuse et droite, malgré
+les années. Si elle parlait à sa fille, c’était avec douceur, comme
+jadis. Lorsqu’on allait à la boutique de la rue Haute, on la trouvait
+tricotant des brassières pour l’enfant attendu.
+
+En vérité, cela était incompréhensible. Pourquoi les dames Le Petit, qui
+avaient des ressources, n’avaient-elles pas fui le scandale et gagné
+Maigny ou Livray?
+
+L’impossibilité où ils étaient de répondre à toutes ces questions irrita
+au vif les habitants de Valleyres. La conduite de ces femmes était
+positivement un défi à la petite ville. L’opinion publique, qui d’abord
+avait été favorable à mademoiselle Le Petit, supposée victime d’un
+abominable séducteur, se retourna tout d’une pièce contre elle. Sa gaîté
+devint du cynisme; on s’en voulut d’avoir cru à sa vertu; il y avait
+sans doute longtemps qu’elle s’amusait secrètement. On n’eut pas
+d’épithètes assez fortes pour flétrir le rôle de la mère complice. Elle
+avait toujours fait la fière et s’était tenue à l’écart;--on ne voyait
+que trop les raisons de son isolement. Ses petites rentes, pourtant sur
+l’État, furent niées. Les déportements de sa fille lui valaient
+l’aisance où elle vivait. La réprobation générale pesa sur les deux
+femmes.
+
+L’on sut par le directeur de la poste que mademoiselle Le Petit recevait
+des lettres de Paris; l’on apprit aussi qu’une grande banque de la
+capitale lui avait envoyé, en mars, une enveloppe chargée, scellée de
+cinq cachets rouges.--Les moindres faits étaient commentés avec passion
+par tous.
+
+Les temps s’approchaient de la délivrance de mademoiselle Le Petit. Au
+jour venu, par une claire matinée d’avril, la Houssard, la sage-femme,
+s’installa chez sa cliente. Marie accoucha en peu d’heures d’un gros
+garçon.
+
+On attendait anxieusement la déclaration à la mairie; quelques-uns
+pensaient que le père reconnaîtrait l’enfant. Ils se trompaient.
+L’enfant fut déclaré par sa mère sous le nom de Louis-Édouard Le Petit.
+Le scandale fut à son comble. Ni mademoiselle Le Petit, ni sa mère ne
+parurent y prêter la moindre attention.
+
+C’était l’été maintenant. Comme la chaleur était forte, et que le soleil
+au matin brûlait le jardin derrière la maison, Marie s’installait sur
+une chaise basse devant la boutique dans l’ombre fraîche de la rue
+Haute, et là, elle donnait le sein à son enfant. C’était un vigoureux
+gaillard dont les chairs fermes et rebondies faisaient l’émerveillement
+secret des commères. Sa mère était plus jolie que jamais dans
+l’épanouissement de sa jeune maternité. Elle riait à son bébé.--Mais les
+habitants de Valleyres ne voulaient plus l’admirer.
+
+Monsieur le curé, avec quelque retard, s’occupa de l’affaire. Il n’y
+alla pas de main morte; la faute était publique; il importait que
+l’Église ramenât au bien cette créature égarée ou la chassât de son
+sein. Il rendit donc visite à mademoiselle Le Petit, qui avait été de
+ses catéchumènes. Il voulait qu’elle confessât au moins le complice de
+sa faute. Mais il ne fut pas plus heureux que les autres. Il l’appela au
+tribunal de la pénitence. Elle ne voulut point s’y rendre.--A la suite
+de cette entrevue, les dames Le Petit, dont la foi n’avait jamais été
+exaltée, n’assistèrent plus à la messe. Bien leur en prit, car monsieur
+le curé, dans un sermon enflammé, stigmatisa, comme il convient, la
+conduite éhontée d’une fille de Valleyres et de la mère qui
+l’encourageait au vice, et, dans une prosopopée mémorable, évoqua en
+comparaison les joies pures de la famille chrétienne, dont la société de
+Valleyres offrait tant d’exemples réconfortants.
+
+C’est au temps de ce prêche que madame Duret, née de Barthes, mit au
+monde le second enfant de sa seconde série. Il y avait alors plus d’un
+an qu’elle était en fait séparée de son mari.
+
+L’été se passa. A l’automne, la boutique de madame Le Petit fut fermée.
+Peu de jours après, la mère et la fille, emmenant le bébé, prirent le
+train pour Maigny, où elles s’installèrent dans un appartement meublé.
+
+Cependant les conscrits partaient pour l’armée, et rentraient au pays
+ceux qui avaient fini leur temps.
+
+Il y avait à peine une semaine que les soldats licenciés étaient revenus
+lorsqu’un jour à jamais inoubliable de marché, la ville fut mise en émoi
+par la publication d’une nouvelle dont on pouvait affirmer que de
+mémoire d’homme on n’avait entendu la pareille à Valleyres.
+
+A neuf heures du matin, l’employé de la mairie, un vieux petit bossu
+hargneux qui ne parlait jamais à personne, descendit l’escalier tournant
+de la maison de ville, ouvrit le cadre grillagé des affiches officielles
+sur le pilier au coin de la place, et, avec quatre pains à cacheter,
+fixa dans le tableau un acte sur papier blanc. Puis, l’ayant relu, il
+eut ce qui chez lui était un sourire, mais ce qui chez tout autre eût
+été appelé une grimace, et remonta à son bureau, où il s’embusqua dans
+la fenêtre.
+
+Le premier qui s’arrêta devant le tableau fut Joseph, le petit clerc de
+maître Mainguet, qui allait à la poste. Il lut et relut l’acte, fit un
+bond, et, oubliant la poste et ses devoirs, prit au galop le chemin de
+l’étude.
+
+Vint ensuite monsieur Rigotard, le droguiste. C’était une personne
+grave, avaricieuse, et de mouvements lents. Comme il s’approchait du
+pilier, il jeta autour de lui un coup d’œil circulaire; s’étant assuré
+qu’il n’y avait personne à proximité, il tira sa tabatière et roula
+entre ses doigts secs une prise de choix. A ce moment-là ses regards
+s’arrêtèrent sur l’acte affiché devant lui. Sa stupéfaction à le lire
+fut telle que machinalement ses doigts s’ouvrirent. Il s’aperçut que la
+prise tombait, voulut la rattraper, mais trop tard; la pincée de tabac
+faisait déjà une petite tache brune sur le pavé boueux.
+
+Puis ce fut le tour de Bataille, le marchand de vin, dont un gros rire
+secoua la bedaine; puis de Langlois, prote à _L’Avant-Garde_, qui
+s’écria: «Vive la sociale!»--Arriva monsieur Nicolas Allemand, qui
+frissonna d’horreur. Le vieux baron de Morteuse glissa le long des murs
+et stationna, comme chaque jour, devant les publications de la mairie.
+Il fut un temps assez long avant de comprendre et murmura enfin ces mots
+par lesquels il avait l’habitude d’exprimer pour lui seul une foule de
+griefs longuement ruminés: «La caque sent toujours le hareng.» Ce fut
+enfin maître Mainguet, qui voulait vérifier par lui-même l’audacieuse
+allégation de son clerc.--Bientôt, il y eut un rassemblement autour du
+pilier des actes. Les transactions sur le marché étaient arrêtées. Les
+dames de Valleyres n’avaient qu’une question à la bouche. Et quelle joie
+lorsqu’on tombait sur une amie qui ignorait encore la chose! Les
+exclamations les plus diverses se croisaient. L’effervescence ne se
+calma que vers midi, à l’heure où la faim appela au logis petits et
+grands bourgeois.
+
+Les gens observateurs remarquèrent qu’aucun des membres des
+aristocratiques familles Lanterle et Vertôt, étroitement unies, ne fut
+aperçu ce jour-là, en ville.
+
+ * * * * *
+
+Le héros, dont le nom était dans toutes les bouches, était un jeune
+Maurice Lanterle, qui venait de servir trois ans dans les cuirassiers à
+Lunéville. Il était neveu de monsieur Henri Lanterle et fort bien
+apparenté dans la meilleure société de Valleyres. Maurice Lanterle avait
+perdu jeune son père. Sa mère, une de Brière, qui avait de la fortune,
+l’avait élevé dans sa belle propriété du Vallon, à un peu plus d’une
+lieue à l’ouest de la ville. C’était une femme excentrique et exaltée,
+avec des prétentions intellectuelles; elle faisait partie du petit clan
+des «Vertueuses». Rêvant un grand avenir à son fils, elle le mit chez
+les Pères, au chef-lieu. Il ne s’y distingua pas. Ses directeurs se
+louaient de son caractère; il était doux et soumis, chacun
+l’aimait,--mais il restait obstinément à la queue de sa classe. Entre
+seize et dix-sept ans, il essaya vainement, à plusieurs reprises, de
+passer la première partie de son baccalauréat. Sa mère, désolée, le fit
+rentrer au Vallon, où elle le reçut avec froideur. Elle ne s’occupa plus
+de lui et Maurice vécut pendant deux ans avec le fermier du domaine;
+ensemble, ils couraient le pays, allaient aux foires choisir des vaches,
+conduisaient leurs bêtes les plus belles aux concours régionaux.
+
+Maurice aimait sa vie campagnarde. Un peu pâle et maigre à sa sortie du
+collège, il se développa, prit du corps; il avait maintenant six pieds
+de haut et des épaules en proportion. Il ne se sentait à l’aise qu’en
+plein air; de gestes maladroits, il avait toujours peur, dans un salon,
+de casser quelque meuble ou bibelot; les observations de sa mère
+n’étaient pas pour lui donner de la confiance en lui-même. Les manières
+compassées des notables de Valleyres, les façons cérémonieuses qu’ils
+gardaient même dans l’intimité, leur sécheresse, lui firent prendre en
+horreur le monde auquel il appartenait. Il vécut solitaire et devint
+sentimental à l’excès. Il avait dix-neuf ans lorsque sa mère
+soudainement mourut.
+
+Ses parents de Valleyres virent que Maurice était seul, qu’il aurait à
+sa majorité une soixantaine de mille livres de rente et les meilleures
+vignes du pays. Jamais orphelin ne fut plus entouré; chacun lui faisait
+fête. Son oncle Henri Lanterle l’avait deux fois la semaine; madame
+Henri Lanterle, l’une des «Vertueuses» avait surveillé l’instruction de
+ses filles de si près qu’elle n’avait pas voulu les mettre au couvent,
+car, même dans les meilleures maisons, on était exposé à des rencontres
+dangereuses. Lorsqu’on adressait la parole à ces jeunes filles modèles,
+elles regardaient leur mère avant de répondre. Pour leur cousin, elles
+exécutèrent au piano une sonate que monsieur Marthe, leur professeur,
+avait reçu de Maigny. Leur mère parlait confidentiellement à Maurice.
+«Ses filles, disait-elle, étaient élevées dans l’idée chrétienne de la
+soumission de la femme à son époux. Elles n’auraient ni opinion, ni
+volonté que les siennes.»--Maurice écoutait effaré. Le ton satisfait et
+autoritaire de sa tante, dont il était notoire qu’elle menait son mari
+par le bout du nez, l’effrayait. Quant à ses cousines, il lui était
+simplement impossible de causer avec elles.
+
+Chez les demoiselles de Barbeau, l’atmosphère était autre. Elles
+comptaient dix-huit et dix-neuf ans et avaient toutes deux été renvoyées
+du couvent où elles faisaient leur éducation. Elles passaient pour être
+d’une liberté de tenue extrême, allaient souvent à Maigny avec leur
+gouvernante et recevaient des officiers dans leur belle propriété de
+Bellevue. Leur père, ataxique, ne quittait guère son fauteuil roulant;
+il s’absorbait dans le soin d’une collection d’insectes. Leur mère était
+morte jeune. Maurice dîna chez elles avec quelques jeunes gens de Maigny
+qu’il ne connaissait pas; il y avait aussi la belle comtesse Perquer de
+Bonnenfant, qui passait l’été chez sa mère; elle était mariée depuis six
+mois. A table, Maurice fut placé à côté de mademoiselle Jeanne de
+Barbeau. Comme l’on disait un mot un peu vif, elle lui poussa le pied
+sous la table. Maurice, croyant à une erreur, retira la jambe vivement
+et rougit. Après dîner, l’on joua à un jeu que ces demoiselles
+appelaient «le monstre noir».
+
+On s’enfermait en bande dans une grande pièce d’où toute lumière était
+bannie. «Le monstre noir» entrait alors, et devait découvrir et
+identifier une des personnes cachées. Le jeu commença. Ce furent, dans
+l’obscurité, de petits rires étouffés, des bruits de chaises remuées; la
+voix de madame Perquer fut entendue, disant: «Mais non, mais non!»
+Maurice se tenait coi derrière un fauteuil. Soudain, il sentit sur sa
+main le contact d’une peau fine; c’était le cou de mademoiselle Jeanne
+de Barbeau, laquelle était assise sur le bras du dit fauteuil. Maurice,
+inquiet, recula. Mais Jeanne l’avait reconnu; elle criait déjà: «Ce
+monsieur Lanterle est d’une inconvenance!»--Cependant l’approche du
+«monstre noir» rétablit le silence. Lorsque le jeu prit fin, les visages
+étaient enflammés, les yeux brillants. Maurice était fort mal à son
+aise. Il ne savait quelle contenance garder, et, comme Jeanne, le
+prenant à part, lui demandait de la rejoindre au bout du parc le
+lendemain après-midi, il répondit, rougissant toujours, qu’il était
+occupé ce jour-là. La jeune fille leva les épaules et lui tourna le dos.
+
+ * * * * *
+
+Lorsque Lanterle venait ainsi à la ville et qu’il avait à y coucher, il
+logeait dans sa maison de la rue Haute, inhabitée depuis longtemps, mais
+où il s’était fait arranger deux pièces donnant sur le jardin. C’est là
+qu’un jour, il découvrit qu’il avait une fort jolie voisine. Il sut
+bientôt que c’était cette demoiselle Le Petit, dont on parlait tant en
+ville et que l’on citait en modèle.
+
+De sa fenêtre, il voyait Marie arroser ses fleurs; le soir, elle cousait
+auprès de sa mère; parfois elles soupaient toutes deux en plein air. Il
+jugea la beauté de la jeune fille sans pareille; il remarqua aussi sa
+gaîté, la bonté dont elle usait avec madame Le Petit. Il n’avait rien vu
+de semblable dans la société de Valleyres où tous les gestes semblaient
+convenus, prémédités. Lanterle se dissimulait derrière un contre-vent;
+les paroles de Marie n’arrivaient pas jusqu’à lui; mais il l’entendait
+par moments rire avec sa mère, parfois elle chantait d’une voix fraîche
+une chanson populaire; il la voyait passer légère et libre, ne se
+doutant pas qu’elle fût épiée. Il ne pouvait se détacher de ce
+spectacle.
+
+Bientôt il s’aperçut qu’il était amoureux de mademoiselle Le Petit; à
+dater de ce jour, il devint méfiant, de peur qu’un des siens ne devinât
+son secret et ne le raillât. Il comparait l’existence simple, heureuse,
+de cette jeune fille à celle que menaient ses cousines dans l’atmosphère
+glacée du monde de Valleyres.--Jolie comme elle était, on ne lui voyait
+aucun galant. Il songeait aux demoiselles de Barbeau.
+
+Mais comment pourrait-il faire sa connaissance? Sa timidité était sans
+bornes; il n’était pas de ceux qui, entre chien et loup, abordent les
+filles et leur murmurent des douceurs. Du reste, elle ne le souffrirait
+pas.
+
+Un matin, il se trouva nez à nez avec elle au coin d’une rue; il la
+bouscula presque. Il salua, balbutiant quelques mots d’excuse. Dès lors,
+ils se saluèrent quand ils se rencontraient, lui, d’un grand coup de
+chapeau, elle, d’une gentille inclinaison de tête. Mais il n’osait
+adresser la parole à mademoiselle Le Petit.
+
+Il rêvait sans cesse à elle, faisait des projets toujours les mêmes.
+Elle avait dix-sept ans, lui dix-neuf, ils se marieraient, vivraient
+heureux et solitaires au Vallon.
+
+A d’autres moments, il voyait l’absurdité de ces rêves fous; elle ne
+voudrait pas de lui; il n’avait rien de séduisant et, malgré les avances
+de Jeanne de Barbeau, ne croyait pas pouvoir plaire aux femmes. Puis il
+avait trois ans de service militaire à faire. Qu’adviendrait-il d’elle
+pendant un temps si long?--Il ne pouvait s’empêcher de sourire à la
+pensée qu’il ne connaissait que de vue sa future femme. Mais il était
+dans la nature de Maurice de se plaire à des pensées lointaines et
+indécises. Enfin, un jour où il réfléchissait avec plus de précision à
+son avenir, il lui apparut qu’il serait sage de s’engager pour se
+débarrasser au plus tôt de la corvée militaire. Lorsqu’il reviendrait,
+Marie Le Petit n’aurait que vingt ans; peut-être serait-elle libre
+encore? D’autre part, son oncle Lanterle le poussait aussi à partir. Il
+s’y décida.
+
+ * * * * *
+
+Avant d’entrer au service, il passa, toujours sur les conseils de son
+oncle, un mois à Paris. Les jeunes Bourrat, de Vermand, l’y reçurent et
+lui firent mener la grande vie du Quartier latin. Maurice fut
+profondément dégoûté par les plaisirs auxquels il se laissa entraîner.
+Avoir pour compagne de lit une fille que l’on connaissait depuis
+quelques heures à peine, et, au lendemain, la remplacer par une fille
+nouvelle, lui apparaissait monstrueux. Lorsqu’il quitta Paris, vivait
+plus fraîche que jamais dans sa mémoire l’image de mademoiselle Le
+Petit, écossant des pois sous une tonnelle dans un jardin clos.
+
+La première année de service militaire fut d’une désolante lenteur.
+Mais, comme il était vigoureux et bon cavalier, il en supporta sans
+peine les fatigues. Deux fois, il eut cinq jours de permission. Au lieu
+d’aller les user à Paris comme ses compagnons, il se rendit tout droit à
+Valleyres. Il vit mademoiselle Le Petit. Elle n’avait pas été sans
+remarquer l’absence de ce grand garçon dont les regards étaient
+persistants et respectueux. Lorsqu’il fut de retour, elle le salua, avec
+un léger sourire de bienvenue. Il logeait chez sa tante Lanterle qui
+avait insisté pour l’avoir, mais il montait dans la journée à son
+appartement de garçon dans la vieille maison inhabitée.--Il n’y eut pas
+autre chose entre elle et lui que des saluts échangés.
+
+Il repartit désespéré de sa timidité et plus amoureux que jamais.
+
+ * * * * *
+
+La seconde fois qu’il vint, c’était en automne. Il fut obligé de
+descendre au Vallon pour surveiller les vendanges. C’était là un devoir
+auquel aucun propriétaire du pays n’aurait osé se soustraire. La pressée
+du vin se prolongeait tard dans la nuit. Le lendemain de son arrivée,
+Lanterle, vers cinq heures, résolut d’aller jusqu’à Valleyres à cheval.
+
+Le vent était violent ce jour-là. Près de la ville, il aperçut à quelque
+distance devant lui deux femmes qui se promenaient dans la campagne.
+S’approchant, il reconnut madame Le Petit et sa fille. Comme il se
+préparait à les saluer, les jupes de ces dames, agitées par le vent,
+effrayèrent le cheval qui fit un écart.
+
+Maurice ne fut pas désarçonné, mais son chapeau alla rouler dans la
+poussière. On juge de la honte du jeune homme; le rouge lui monta au
+visage. De dépit, il donna de l’éperon à son cheval qui pointa. Puis il
+voulut descendre, mais avant qu’il en eût eu le temps, mademoiselle Le
+Petit avait ramassé le chapeau et, d’une main légère, enlevait la
+poussière qui le tachait. Maurice sauta à terre; il remercia ces dames
+avec des phrases qu’il ne pouvait finir; la sueur lui coulait sur le
+front. Madame Le Petit lui fit un beau salut sans parler. Marie dit
+quelques mots. Il lui semblait avoir toujours connu ce grand garçon qui
+rougissait devant elle comme une fille. Ils parlèrent du temps qu’il
+faisait, des vendanges. Maurice eut la présence d’esprit, ce dont plus
+tard il ne sut assez se féliciter, de demander à ces dames si elles
+aimaient le raisin.--Oui, elles en raffolaient.
+
+Sur cette réponse, la conversation prit fin. Lanterle s’inclina jusqu’à
+terre, monta sur sa bête, et rentra au Vallon à bride abattue.
+
+ * * * * *
+
+Le même soir, il dînait chez ses voisins Maigret.
+
+Il fut placé, non pas à côté de Lucie Maigret, qui allait sur ses
+trente-deux ans, mais près de la seconde fille, Julie; elle avait vingt
+et un ans et ressemblait déjà à sa tante, madame Bourrat, de Prévoux.
+
+Madame Maigret fut d’une extrême amabilité avec son cousin; la jeune
+fille, elle-même, lui fit des avances. Mais Maurice, voyant sa
+sécheresse et sa laideur, frémit.
+
+Le lendemain, vers six heures, il quitta le Vallon et partit en
+cabriolet pour la ville. Il avait dans sa voiture un panier énorme
+rempli des plus belles grappes cueillies dans la journée. Il s’arrêta à
+sa maison de la rue Haute. A sept heures et demie, après s’être assuré
+que la rue était déserte, il sortit, le panier au bras, et pénétra dans
+la boutique de ses voisines.
+
+Au bruit de la porte, Marie, qui était au premier étage, descendit. Elle
+se trouva en face de Lanterle décontenancé, qui, à ce moment, ne
+comprenait rien à l’audace qui l’avait amené là. Il posa le panier sur
+le comptoir.--Marie le remercia de la façon la plus simple. Maurice ne
+trouvait pas un mot. Il allait se retirer ainsi, lorsqu’il vit que Marie
+essayait vainement de soulever le panier; il s’empressa, offrit de le
+porter à la salle à manger. Marie lui montra le chemin et passa la
+première dans l’escalier étroit. Lanterle suivait. Ils arrivèrent dans
+une salle où madame Le Petit, enfouie dans un grand fauteuil, tricotait
+une paire de bas.
+
+--Maman, voici monsieur Lanterle, qui nous apporte du raisin magnifique,
+dit Marie. Sa voix sonnait joyeuse.
+
+La vieille dame, à ce nom, sursauta, et, s’étant levée, adressa à ce
+visiteur notable et inattendu, une révérence de choix.
+
+Marie goûta le raisin; il était délicieux. Elle en offrit une grappe à
+Lanterle, qui l’accepta. Bientôt il était assis et mangeait du raisin en
+face de Marie. Quelques minutes plus tard, il s’étonnait déjà de se
+sentir sans gêne aucune. Il parla du service, de Paris, de la campagne.
+Lui, d’ordinaire renfermé, s’épanchait sans y songer. Ces dames
+l’écoutaient avec sympathie; madame Le Petit restait silencieuse, mais
+approuvait de la tête; Marie le questionnait. Ces deux femmes simples et
+accueillantes, cette salle calme où tout disait la régularité de vies
+modestes et heureuses, les beaux yeux caressants de Marie Le Petit, sa
+voix grave et ce rire qui étonnait par sa fraîcheur enfantine,--Lanterle
+jouissait de chaque minute de cette heure inespérée. Enfin il fallut
+partir. Marie l’accompagna jusqu’à la porte d’entrée. Lorsqu’il la
+quitta, il lui tendit la main.
+
+ * * * * *
+
+Deux jours après, il regagnait le régiment. Le souvenir de la soirée
+unique remplissait sa vie monotone au quartier.--Il se désola de la
+lenteur des jours, eut des mouvements irraisonnés d’impatience. Jamais
+il n’aurait le courage d’attendre deux ans encore.
+
+Au jour de l’an, il n’eut que deux jours de congé et ne put revenir à
+Valleyres. Il envoya de Paris à mademoiselle Le Petit un sac à ouvrage
+qu’il acheta dans un magasin de la rue de la Paix et qui fit un
+singulier effet dans la petite salle de la rue Haute. Il était en cuir
+souple gris, monté en argent, et contenait un étui à aiguilles, un dé,
+de petits ciseaux, le tout en vermeil d’un travail exquis. Mais Lanterle
+n’osa pas joindre à l’envoi sa carte de visite.
+
+A Pâques, il obtint une permission de quatre jours; il arriva au Vallon.
+Le lendemain à la première heure, il était installé dans son petit
+appartement de la rue Haute.
+
+Il passa plus d’une heure à la fenêtre, cherchant un prétexte pour aller
+chez sa voisine. Enfin il vit Marie entrer dans le jardin; une vieille
+femme la suivait. A elles deux, elles portaient une corbeille de linge,
+qui sortait de la cuve et fumait encore. Elles commencèrent à placer le
+linge sur des cordes tendues entre les deux murs. Maurice ne quittait
+pas la jeune fille des yeux; elle avait sa jupe relevée, les bras nus
+rougis par l’air vif, et un grand tablier. Jamais il ne l’avait vue
+aussi jolie.
+
+Enfin, comme elle levait la tête, elle l’aperçut derrière la fenêtre.
+Étonnée à la présence de ce témoin inattendu, elle rougit d’abord et se
+détourna. Mais tout de suite elle revint à elle et envoya à Lanterle un
+salut amical. La vieille laveuse était déjà rentrée dans la maison.
+Lanterle tremblait de joie, car il avait vu la rougeur de Marie. Puis
+Marie, à son tour, quitta le jardin.
+
+L’après-midi, Lanterle ne bougea pas de son poste.
+
+Au soir le linge sec fut enlevé. Maurice était toujours là; mais comment
+entrer en conversation avec Marie? Son imagination au souffle court lui
+refusait toute aide. Du reste la laveuse était présente, il fallait être
+prudent.
+
+Le soir, il dîna chez son oncle Henri Lanterle, où il s’ennuya.
+
+Le lendemain matin, Marie reparut au jardin. Elle vit à la fenêtre la
+figure navrée de son amoureux, et, sans réfléchir, lui fit signe de
+descendre. A peine avait-elle agi qu’elle regrettait sa précipitation.
+Mais Lanterle était déjà là.
+
+--Je voulais vous remercier du beau cadeau que vous m’avez envoyé,
+dit-elle avec un peu d’embarras. Et tout à coup elle se mit à
+rire.--Vous aviez une figure si désolée derrière votre fenêtre!
+fit-elle.
+
+Ils causèrent un instant. Lorsqu’elle rentra, Lanterle avait obtenu la
+permission de revenir le soir même. Il fut obligé d’envoyer un mot pour
+s’excuser à madame Maigret chez qui il devait dîner.
+
+A huit heures il entrait chez ses voisines. Le lendemain soir il y
+revint encore. Marie était avec lui sans coquetterie, comme sans
+timidité. Ce n’était pas avec monsieur Lanterle, notable bourgeois et
+grand propriétaire de Valleyres qu’elle causait, mais avec un garçon
+simple, bon, vite effarouché, qui avait vécu jusque là solitaire dans un
+monde sans cordialité. Maurice, d’abord, ne pouvait croire à son
+bonheur. Pendant dix-huit mois il avait rêvé à Marie, maintenant il
+l’avait près de lui. Mais l’excès de son amour le rendait muet; il
+pouvait à peine parler et s’étonnait qu’il y eût une si grande
+différence entre leur première rencontre et celle-ci. «L’aimerait-elle
+jamais? accepterait-elle d’être sa femme?»--Non, c’était fou;
+manifestement elle ne songeait pas à lui. Maurice, le second soir, était
+triste et malheureux; pour un rien, il aurait pleuré. Allait-il partir
+ainsi?--Marie s’étonnait de son changement d’humeur. Au moment de la
+quitter, il eut pourtant la force de demander la permission d’écrire.
+
+--Oui, dit Marie, car nous pensons souvent à vous.
+
+Il écrivit des lettres où il mit enfin tout ce qu’il n’avait osé dire.
+Il eut la précaution de les faire passer par son banquier de Paris pour
+ne pas éveiller la curiosité des employés de la poste à Valleyres. Le
+projet qui lui tenait au cœur faisait le fonds inépuisable de sa
+correspondance.
+
+Marie ne douta pas plus de sa sincérité que de son amour; mais il
+fallait attendre.--«Plus tard, nous verrons, répondait-elle, lorsque
+vous aurez fini votre service.»
+
+Et cependant elle l’exhortait à la patience, car ses lettres le
+montraient irrité des mille vexations de la caserne.--«Soyez sage et
+prudent, disait-elle, sinon, vous n’aurez pas de permission, et nous
+serons privés du plaisir de vous voir.»
+
+Toutes les semaines, une lettre arrivait à Marie. Elle répondait
+maintenant à chacune, et allait souvent avec sa mère jeter ses lettres à
+la gare même pour éviter les commérages du bureau de poste.
+
+En juin quinze jours se passèrent sans nouvelles. La jeune fille
+s’inquiéta. Une semaine encore s’écoula pendant laquelle Marie eut le
+loisir de voir quelle place avait prise dans ses préoccupations Maurice
+Lanterle. Enfin elle reçut quelques mots de lui, d’une écriture
+tremblée. Il était à l’hôpital et sortait à peine d’un fort accès de
+fièvre. Dans dix jours, il aurait un congé de convalescence et viendrait
+se rétablir à Valleyres.
+
+A la fin du mois, en effet, il s’installa au Vallon. Le lendemain de son
+arrivée, il était trop épuisé pour sortir. Il dut subir la visite de sa
+tante, madame Henri Lanterle, et de sa cousine, madame Maigret. Les
+effusions réglées et prévues de ces dames l’irritèrent. Il déclina toute
+invitation pendant les trois semaines de son séjour au Vallon; il
+voulait rester à la campagne et se reposer. Sans cesse, ses tantes
+venaient chez lui et lui amenaient ses cousines; elles le trouvaient
+toujours là. Même, par politique, il les invita quelquefois à déjeuner.
+A la nuit tombée, il allait, en cabriolet, jouir de la fraîcheur du
+soir, car la chaleur dans la journée était forte. S’il était reconnu par
+quelqu’un de ses amis sur les routes, personne ne s’étonnait qu’il se
+promenât ainsi.
+
+ * * * * *
+
+Le premier jour où il put sortir, il arriva vers neuf heures à la rue
+Haute. Marie, prévenue, l’attendait avec sa mère dans le petit jardin.
+Pour la douceur de l’accueil qu’elle lui fit, pour l’anxiété qu’elle
+montra à le voir pâle et fatigué, il eût volontiers subi plusieurs
+semaines tristes d’hôpital militaire.
+
+Il revint ainsi tous les soirs. Il passait par la ruelle des anciens
+fossés sans être obligé de traverser la ville, et attachait, dans la
+cour de sa vieille maison, le cheval auquel il donnait un picotin
+d’avoine. De l’autre côté de l’habitation Le Petit, c’était un terrain
+vague où, de jour, les femmes du quartier mettaient sécher du linge.
+Maurice rentrait au Vallon vers onze heures. Ses gens croyaient qu’il
+avait été passer la soirée dans sa famille à Valleyres ou chez un de ses
+voisins de campagne.
+
+Dans le minuscule jardin clos qu’ornaient deux rangées de roses
+trémières, sous la tonnelle couverte de chèvrefeuille, les heures
+coulaient brèves et délicieuses. Marie et Maurice parlaient de l’avenir.
+Dans un peu plus d’un an, ils se marieraient. Parfois Lanterle
+s’imaginait que les siens feraient bon accueil à Marie. Celle-ci, plus
+clairvoyante, le détrompait. Non, il serait blâmé par tous. Maurice ne
+s’effrayait pas à l’idée de rompre avec un monde qu’il détestait.
+Ensemble ils en riaient, mais tous deux s’accordaient à penser qu’il
+fallait que personne ne pût deviner leur entente. Ils chérissaient ce
+secret précieux; leur bonheur en dépendait. Marie, sans qu’elle voulût
+l’avouer, avait peur des intrigues des gens orgueilleux et avides qui
+entouraient Maurice. Quelquefois Maurice prenait la main de Marie dans
+les siennes et la caressait lentement. Bientôt, il ne pouvait plus
+parler. Marie, énervée par cette caresse, se taisait aussi.
+
+Lorsque dix heures sonnaient à la mairie, madame Le Petit montait chez
+elle. Les premiers jours, Marie rentrait avec sa mère. Après une
+semaine, elle prit l’habitude de rester en arrière quelques instants. La
+mère se levait et disait:
+
+--Tu ne tarderas pas, Marie.
+
+L’on voyait de la lumière dans sa chambre par les fentes des volets.
+Puis, cinq minutes ne s’étaient pas écoulées, c’était de nouveau
+l’obscurité. La vieille femme s’était endormie tout de suite comme un
+enfant.
+
+Les deux jeunes gens restaient seuls au jardin. Un soir, près de la
+porte, Lanterle se risqua à passer son bras autour de la taille de
+Marie. La jeune fille, serrée contre lui, lui tendit sa bouche. Ce
+baiser rendit Lanterle fou. Il partit, et, tandis que pour rentrer au
+Vallon, il traversait les campagnes bleues de lune, il chantait sa joie
+à tue-tête. Les jours suivants, au moment du départ, ils s’embrassèrent
+encore près de la petite porte. Maurice s’enfuyait, emportant sur ses
+lèvres la fraîcheur brûlante du baiser de son amie. Marie gagnait sa
+chambre et se couchait. Le sommeil était lent à venir.
+
+Une semaine se passa. Déjà l’on comptait les jours avant la rentrée au
+régiment.
+
+Puis un soir, après leur ardent baiser d’adieu, Maurice ne partit pas.
+Il resta, les deux bras noués autour du corps souple de Marie. Ils
+s’assirent sur le banc, sous la tonnelle. Autour d’eux s’élevait le
+grand silence nocturne que traversaient les rumeurs lointaines de la
+ville, le bruit d’une charrette attardée sur les pavés sonores, le chant
+incertain de quelque ivrogne regagnant son logis, ou, dans la campagne,
+l’aboi d’un chien à la lune; puis c’était de nouveau la paix solennelle
+et muette de la nuit sous la voûte immense du ciel. L’angoisse de
+l’amour non satisfait les oppressait; en vain leurs bouches
+s’unissaient; les baisers passionnés dont saignaient leurs lèvres
+enflammaient leur désir au lieu de l’apaiser. Maurice, affolé,
+s’arrachait à l’étreinte de son amie; elle restait étourdie, frémissante
+encore.--Enfin, une nuit si douce qu’elle semblait être complice, Marie
+fut à lui.
+
+Trois jours plus tard, Maurice rejoignait son régiment. Il avait voulu
+déserter, passer en Suisse ou en Belgique avec Marie pour l’épouser sur
+l’heure. Elle eut une peine infinie à le ramener à la raison. Il partit,
+après des scènes déchirantes, pour sa dernière année de service.
+
+Il laissait Marie angoissée. Elle se demandait comment il supporterait,
+dans l’état où elle le voyait, la stricte discipline de la caserne et
+une absence si longue. Mais elle eut bientôt une cause d’inquiétude
+nouvelle et plus grave.
+
+Il y avait à peine trois semaines que Maurice l’avait quittée,
+lorsqu’elle s’aperçut qu’elle était enceinte. Elle fut accablée. Que
+fallait-il faire? où se réfugier? que dire à Maurice et à sa
+mère?--Maintenant il était plus important que jamais de ne laisser
+soupçonner à personne sa liaison avec Lanterle. La famille de ce dernier
+ne reculerait devant aucune intrigue, aucune bassesse pour le détacher
+d’elle. Bientôt Marie, une fois passée la première crise de désespoir où
+elle se laissa aller, vit les choses sous un jour moins sombre.
+
+Rien ne les retenait à Valleyres; elles iraient s’installer à Maigny
+pour éviter les commérages odieux de la petite ville. Elles
+attendraient, pour arrêter leurs plans, la venue de Maurice en octobre.
+Il serait temps alors. Il ne fallait pas songer à lui apprendre par
+lettre l’état où il l’avait laissée. Inquiet, nerveux comme il était,
+cette nouvelle le bouleverserait, il quitterait tout. A l’automne,
+lorsqu’elle l’aurait près d’elle, elle saurait l’empêcher de faire un
+coup de tête, le calmerait, le renverrait apaisé encore.--Elle attendit
+donc octobre.
+
+Cependant Lanterle se desséchait d’impatience; la vie de la caserne lui
+devenait odieuse; il faisait mal son service; les punitions pleuvaient
+dru sur sa tête, et, en octobre, on lui refusa une permission.
+
+Le coup fut terrible pour Marie; que faire? Bientôt elle ne pourrait
+plus cacher sa grossesse. Quitterait-elle Valleyres sans donner à
+Maurice la raison de son départ? Elle en vit tout de suite
+l’impossibilité. Les lettres de Maurice le montraient frémissant; le
+refus d’une permission attendue avec tant de fièvre avait mis le comble
+à sa surexcitation; il était prêt à faire un éclat. Allait-elle
+égoïstement, pour plus de confort personnel, bouleverser la vie de ce
+malheureux garçon?--Non, il valait mieux qu’elle fût seule à souffrir
+les conséquences de leur faute commune; ces souffrances-là n’avaient
+rien d’irréparables, tandis que voir Maurice déserter à cause d’elle,
+elle ne se le pardonnerait jamais.
+
+Elle lui écrivit donc de la façon la plus tendre, la meilleure, lui
+prêchant la patience, la soumission, lui montrant leur bonheur si
+prochain; elle lui tut ses préoccupations.
+
+Maintenant le sort en était jeté; il lui fallait rester à Valleyres,
+accepter l’odieux de cette situation, devenir l’objet détestable des
+conversations de tous. La chose était dure. Elle l’accepta de grand
+cœur.
+
+ * * * * *
+
+Le temps vint où il fallut prévenir madame Le Petit.
+
+Depuis longtemps déjà Marie voulait parler. Elle se sentait gênée en la
+présence de sa mère, qui, semblait-il, la regardait beaucoup. Avait-elle
+des soupçons? elle était plus silencieuse que de coutume. Marie hésitait
+encore. Comment dire une telle chose? Enfin, un soir,--Marie dans la
+journée avait senti pour la première fois s’agiter en elle le petit être
+et ces mouvements l’avaient émue jusqu’au fond de l’âme,--comme elles
+étaient toutes deux dans la salle à manger, elle se décida.
+
+--Sais-tu, maman, que tu seras grand’mère plus tôt que tu ne le penses?
+
+Elle essayait de parler gaiement, mais les mots avaient peine à sortir
+de sa bouche.
+
+Madame Le Petit s’arrêta de tricoter. Elle gardait les yeux baissés,
+comme si elle réfléchissait,--ah! que le silence était solennel et
+pesant!--puis elle les leva vers sa fille. Marie ne lui avait jamais vu
+ces yeux graves et tristes.
+
+Marie ne put supporter leur regard pénétrant. Elle se glissa vers le
+fauteuil de la vieille femme toujours muette, se mit à genoux, et, comme
+quand elle était enfant et qu’elle avait été méchante, elle enfouit sa
+figure dans les jupes de sa mère. Elle resta longtemps ainsi, les
+épaules secouées de petits frissons. La mère caressait lentement de la
+main les cheveux de sa fille.
+
+Il n’y eut pas d’autre phrase ce soir-là sous la lampe familiale.
+
+Comme elles étaient toutes deux couchées, Marie entendit un peu de bruit
+dans la chambre où elle croyait sa mère endormie depuis longtemps.
+C’était comme une plainte à peine perceptible, puis sa mère se moucha
+très doucement et se retourna dans son lit. Plus tard encore, la même
+plainte recommença. Marie n’osait bouger; des larmes aussi coulaient de
+ses yeux. Enfin le sommeil la prit.
+
+Le lendemain la journée fut longue et triste. Madame Le Petit restait
+absorbée. Marie, nerveuse, troublée, se laissait aller, sans essayer de
+lutter, aux idées les plus sombres. Le soir vint et la veillée reprit.
+Madame Le Petit regardait les yeux de sa fille qui n’osaient se tourner
+vers elle. Une heure se passa en silence. Soudain madame Le Petit laissa
+tomber son aiguille à tricoter sur la table. Marie tressaillit.
+
+--Voyons, Marie, dit la vieille femme,--sa voix était pleine de
+tendresse,--il nous faut commencer à travailler pour ce petit.
+
+ * * * * *
+
+Au jour de l’an, Maurice n’eut pas de congé. Marie tremblait qu’il
+n’apprît sa grossesse par des lettres de Valleyres. Mais ses parents
+Lanterle et Vertôt écrivaient peu. A la fin de février seulement, il eut
+trois jours de liberté. Sur les conseils de Marie, il descendit chez son
+oncle Henri Lanterle. Le soir de son arrivée, à cinq heures, il
+s’échappa et courut à la rue Haute.
+
+Alors seulement, il sut combien Marie l’aimait. A l’idée qu’elle avait
+supporté l’abominable clameur de la ville pour que lui, Maurice, n’eût
+pas de soucis à la caserne, il fondit en larmes. Il décida vingt choses
+folles et contradictoires; il déserterait; non, il emmènerait Marie avec
+lui dans sa garnison; il l’épouserait tout de suite; ou bien il
+annoncerait ses fiançailles avec elle. Marie eut toutes les peines du
+monde à lui montrer qu’il n’y avait maintenant qu’une chose à faire:
+prendre patience, attendre six mois encore, et garder leur secret avec
+plus de soin que jamais.
+
+Il repartit, mais sa nervosité fut telle au régiment qu’il ne put avoir
+une seule permission jusqu’à l’automne.
+
+En septembre enfin, il revint libéré et choisit à Maigny un appartement
+meublé pour les dames Le Petit. Puis il rendit visite à son oncle
+Lanterle. Sa tante était sortie, ce dont elle ne se consola pas; elle
+garda un éternel grief à son mari de n’avoir su retenir Maurice jusqu’à
+ce qu’elle rentrât.
+
+Maurice n’écouta pas monsieur Lanterle, qui essaya de lui démontrer
+qu’il faisait une bêtise. Il descendit à la mairie, muni des papiers
+nécessaires--il était sans parents directs et n’avait besoin du
+consentement de personne--et le lendemain fut affiché au tableau des
+publications l’acte qui produisit un tel effet sur la calme population
+de Valleyres.
+
+ * * * * *
+
+Maurice Lanterle et sa femme vivent à la campagne; ils ont cinq enfants
+magnifiques. La société de Valleyres ne reçoit pas madame Lanterle, qui
+s’en passe fort bien; elle vient rarement à la ville.
+
+Les parents de Maurice avaient prédit les suites les plus fâcheuses à
+cette union disproportionnée; ils s’étonnent encore à voir la vertu de
+la belle madame Lanterle et le bonheur de son époux.
+
+
+
+
+LE DUC DE VOUZINS-BAUFFLERS
+
+ _A Pierre Bonnard._
+
+
+Les de Vouzins-Baufflers, bien qu’ils eussent leurs grandes propriétés
+dans une autre partie de la France, avaient gardé la terre de Vouzins à
+quelques kilomètres de Valleyres. Elle n’avait plus qu’une cinquantaine
+d’hectares, comprenant un parc immense maintenant abandonné, et, près de
+la loge du portier, un jardin potager avec un coin de vigne, suffisant à
+faire vivre Larrivée, l’homme qui en était le gardien. L’ancien château
+avait été détruit; on avait élevé à sa place, avant la Révolution, une
+maison d’un étage pour servir de pied à terre. Elle avait été inhabitée
+depuis la mort, sous le premier Empire, d’une chanoinesse de Vouzins. On
+se souvenait encore d’elle à Valleyres. Elle ne quittait pas le parc
+solitaire et magnifique, où elle se promenait, toujours vêtue de blanc,
+et suivie d’un grand chien danois dont elle fut la première à introduire
+la race dans le pays.
+
+ * * * * *
+
+Un jour, Larrivée descendit à la ville chez le notaire Mainguet et lui
+apprit qu’une lettre de l’homme d’affaires de monsieur le duc à Paris
+enjoignait de préparer la maison où son maître comptait s’installer
+prochainement pour finir ses jours.--L’étonnement du notaire fut
+proportionné à l’importance de la nouvelle. On n’avait jamais vu le duc
+de Vouzins dans le pays.
+
+Les grands bourgeois de Valleyres surent la chose le soir même au Cercle
+où ils se réunissaient quotidiennement de quatre à six heures.--Quelle
+serait la vie du duc à Vouzins? y amènerait-il un grand train de maison?
+donnerait-il des fêtes? aurait-il un équipage de chasse? Et surtout
+quelle serait son attitude vis-à-vis de la société de la petite ville?
+ferait-il des visites? se présenterait-il au Cercle?--Telles étaient les
+questions que ces messieurs brûlaient de se poser les uns aux autres;
+mais ils savaient le prix des mots et turent leurs préoccupations, se
+bornant à émettre quelques prudentes hypothèses sur les causes de la
+venue du duc, à échanger quelques rares souvenirs sur la chanoinesse de
+Vouzins,--et ils rentrèrent en hâte chez eux pour y annoncer la grande
+nouvelle.
+
+Ce soir-là, monsieur Louis Vertôt rappela, dans le cercle de famille,
+que les Vertôt étaient les anciens et légitimes seigneurs de Vouzins,
+ainsi qu’en témoignait un acte fait au nom de Nicolas Vertôt en quinze
+cent quatre-vingt-huit, acte récemment retrouvé par l’érudit monsieur
+Allemand.--Le vieux baron de Morteuse, ayant allumé une seconde bougie
+dans son triste cabinet, étudia le tableau des alliances de sa famille
+jusqu’à ce qu’il eût découvert le mariage, en quatorze cent soixante et
+six, d’Aline de Morteuse avec haut et puissant seigneur Pierre de
+Vouzins.
+
+Pendant les quinze jours qui suivirent, le Cercle fut animé.
+L’octogénaire monsieur Charles Lanterle, qui n’y était pas venu depuis
+dix ans, y reparut. Il faisait autorité en matière généalogique; les
+titres des de Vouzins furent énumérés. Ils ne comptaient pas moins de
+trois branches ducales; l’aînée, celle des de Vouzins-Baufflers,
+anciennement du marquisat de Vouzins, changé en duché par Louis XIV; la
+seconde des de Vouzins-Mirecourt, ducs en dix-sept cent dix-huit, par
+l’alliance avec René de Mirecourt, dernier représentant de l’illustre
+famille de ce nom; la troisième, de Vouzins d’Arthus, duché en dix-sept
+cent trente-sept sous le Roi Bien-Aimé. Le duc actuel de
+Vouzins-Baufflers, chef de la famille, avait un fils de vingt-sept ans,
+qui portait le titre de Prince de Viane. Sa fille venait de mourir à
+vingt-neuf ans; elle avait épousé Charles-Auguste, prince de Danzig.
+
+«Noblesse impériale, fit le baron de Morteuse d’un air dédaigneux, non
+sans s’être assuré que monsieur Duret, dont la fille était maintenant
+comtesse Perquer de Bonnenfant, n’était pas dans la salle.
+
+Dans la petite bourgeoisie, la chose n’excita pas moins d’intérêt.
+Monsieur Maillefer, le bibliothécaire, établit, au café de la _Cloche
+d’or_, devant un groupe d’amis politiques, que la grande élévation et
+fortune de la famille, dont l’ancienneté n’était du reste pas
+contestable, dataient des succès de l’adorable marquise Henriette auprès
+du grand Roi, et de ceux de la duchesse Louise à la cour du Régent. Il
+cita Mézeray, Paul-Louis Courier, lut même un texte de Saint-Simon sur
+les de Vouzins: «Gens ambitieux et de plaisir, d’une présomption
+incroyable de s’égaler aux premières familles du royaume et se servant,
+pour parvenir à leurs fins, de leur beauté qui passe l’ordinaire; ils
+ont fait tout leur chemin par les ruelles, y poussant leurs femmes au
+besoin.»
+
+Enfin, l’on sut, un samedi, par Larrivée qui descendait au marché, que
+le duc était à Vouzins depuis la veille au soir, et l’on attendit, avec
+un calme qui n’était qu’apparent, ses premières démarches.
+
+ * * * * *
+
+L’on vit cette auguste personne à la messe le dimanche suivant. Tout
+Valleyres était là; ceux qui, comme le docteur Maigret ou le notaire
+Mainguet n’entraient point à l’église, faisaient les cent pas sur la
+place.
+
+On pensait que le duc arriverait en voiture à deux chevaux, non, il vint
+à pied. C’était un grand vieillard paraissant avoir une soixantaine
+d’années, les traits réguliers, les cheveux dessinant trois pointes sur
+un front uni, une courte barbe blanche, les yeux bleus, le nez aquilin.
+De l’avis unanime des femmes, c’était un très bel homme. Il était vêtu
+de deuil et ne portait à la boutonnière aucune décoration, bien qu’il
+fût--monsieur Allemand s’en était assuré--haut dignitaire de plusieurs
+ordres. Il passa par le bas-côté de l’église et alla s’asseoir sur un
+banc que monsieur le curé, à la prière de Larrivée, avait fait installer
+près du chœur. Il suivit l’office avec déférence; l’assistance n’avait
+d’yeux que pour lui. Tous remarquèrent la tristesse qu’on lisait sur son
+visage; les enfants se demandèrent comment il se pouvait qu’un duc fût
+triste.
+
+La messe terminée, il s’en alla rendre visite à monsieur le curé; puis
+il passa dans la Grand’Rue, s’arrêta chez Joseph, le pâtissier bien
+connu, acheta quelques gâteaux que, malgré les protestations de madame
+Joseph toute troublée de voir sa Seigneurie devant elle, il emporta
+lui-même en un petit paquet de papier blanc, et il regagna Vouzins,
+distant d’une demi-lieue sur le coteau.
+
+Tous les dimanches le duc revint à la messe; mais on ne le voyait pas à
+Valleyres dans la semaine. Les deux seules personnes qui entrèrent en
+relations avec lui furent Mainguet, le notaire, et le jeune docteur
+Barbeau, qui fut mandé à Vouzins, un jour que le duc était souffrant.
+
+Tout se traita désormais par l’entremise de Larrivée, qui devint un
+personnage. On le fit causer; l’on eut ainsi quelques détails sur la vie
+du duc. Il menait l’existence la plus simple; Larrivée lui servait de
+valet de chambre, la femme de Larrivée de cuisinière; il n’avait pour
+l’instant ni voitures ni chevaux; son seul luxe était de manger dans de
+la belle vaisselle plate à ses armes, qu’il avait apportée, en petite
+quantité, de Paris. Il se levait avec le jour, descendait dans le parc
+où il passait la matinée, dînait à l’ancienne mode à deux heures,
+soupait à six heures et demie, et se couchait tôt. Chaque jour était
+semblable au précédent.--Le docteur Barbeau et le notaire eurent peu à
+ajouter à ces renseignements. Monsieur le duc était avec eux d’une
+politesse si exquise qu’elle en était déconcertante, mais il ne leur
+parlait que d’affaires de leur service.
+
+Pendant la première année que le duc passa à Vouzins, rien ne fut plus
+digne que la conduite des notables de Valleyres à son endroit. Ils ne le
+rencontraient qu’à la messe; mais peut-être le duc, son deuil fini,
+sortirait-il de sa retraite? Ils gardaient donc l’allure qui convenait à
+leur rang. Ils n’avaient pas d’avances à faire; pourtant, puisqu’ils
+appartenaient au même monde, ils étaient prêts à recevoir celles qui
+viendraient de lui. Aussi ses moindres gestes étaient-ils épiés. Mais le
+duc de Vouzins-Baufflers passait droit et ne regardait personne.
+
+Une année s’écoula sans apporter aucun changement dans la conduite du
+duc. Il devint bientôt évident qu’il ne ferait aucunes visites et ne
+recevrait pas; l’espoir de le voir au Cercle s’évanouit. On commença à
+le critiquer; il fut de mode d’affecter un ton un peu dédaigneux lorsque
+l’on prononçait son nom. Il s’était sans doute ruiné par sa vie folle à
+Paris et en était réduit au pain et à l’eau de Vouzins pour ses vieux
+jours.--Mais on sut par Mainguet, dont la présence avait été nécessaire
+pour dresser certains actes, que le duc avait de très grands revenus et
+que ce n’était pas par manque d’argent qu’il s’était retiré à Valleyres.
+
+Alors on décida qu’il avait dû fuir un scandale inévitable, quelque mari
+trompé et furieux, pire peut-être. L’on ne parlait plus du duc qu’entre
+hommes.
+
+Cependant la vie à Vouzins coulait monotone. Le duc ne sortait jamais de
+son parc. Les seules dépenses qu’il se permît étaient celles d’un
+journalier qui venait nettoyer les allées et, sous sa direction, couper
+les branches mortes ou planter de nouveaux arbres pour remplacer ceux
+que le temps avait séchés, mais jamais on ne mit à bas un arbre encore
+vivant. Telles étaient les seules occupations de monsieur le duc de
+Vouzins-Baufflers. Il ne paraissait pas souffrir de sa solitude.
+
+La seconde année de son séjour, il commença à s’absenter deux ou trois
+fois par mois. La curiosité des bourgeois de Valleyres était portée à
+son comble par la retraite absolue dans laquelle le duc vivait. On le
+suivit jusqu’à Maigny, mais une fois arrivé au chef-lieu, il prenait un
+nouveau billet et continuait sa route. Il allait sans doute à Livray. Là
+on perdait sa trace. Il disparaissait sans peine dans les rues étroites
+et enchevêtrées de cette grande ville de cent mille habitants. Les
+bruits les plus étranges couraient sur son compte. En fait, l’on ne
+savait rien de précis.
+
+A l’automne de l’année suivante, monsieur Léon de Barbeau vint de Paris
+passer un mois chez son frère Victor, près de Valleyres. Léon de Barbeau
+avait mené dans la capitale une vie facile, dépensant la part d’héritage
+que lui avait laissée son père, Auguste Barbeau, le filateur, lequel,
+lorsqu’il eut amassé cent mille francs de rente à Roubaix, rentra au
+pays et se fit appeler de Barbeau.--L’on eut par lui quelques
+renseignements. Au Cercle, il raconta que le duc de Vouzins avait quitté
+Paris inconsolable de la mort de sa fille, la princesse de Danzig. Elle
+vivait avec lui, étant séparée de son mari, personnage fort peu
+recommandable.--Ici, monsieur le baron de Morteuse murmura une phrase
+indistincte. Ses voisins de gauche crurent entendre les mots: «La
+caque», ceux de droite, les mots «le hareng». Monsieur de Barbeau
+continua.--Le duc et sa fille ne s’étaient plus quittés du jour où elle
+était rentrée au foyer paternel. Seule la mort avait rompu ce long et
+merveilleux attachement, et l’estime de tous avait suivi le duc dans sa
+retraite.
+
+Ainsi parla monsieur Léon de Barbeau, qui avait vécu à Paris, mais non
+point dans le monde auquel appartenait le duc de Vouzins. Ces faits si
+précis et si plausibles, qui furent corroborés par d’autres rapports,
+changèrent l’état de l’opinion à Valleyres. Le duc devint un modèle de
+vertu paternelle. Huit jours avant, il n’était qu’un grand seigneur
+libertin.
+
+ * * * * *
+
+C’est à peu près vers ce temps que je le vis dans des circonstances
+propres à frapper fortement mon imagination enfantine. Je ne l’avais
+aperçu jusqu’alors qu’à la messe, et l’accablement de son regard
+m’avait, comme tous, surpris. Je regardais avec émotion et curiosité ce
+vieillard grand seigneur, qui ne parlait à personne. Ne représentait-il
+pas le monde parisien le plus aristocratique, celui que les romans de
+Balzac, dérobés dans la bibliothèque de mon père, m’avaient révélé?
+
+J’étais alors un gamin de treize ans. Un jour, je m’étais égaré près de
+Vouzins, occupé à poursuivre dans les haies des moineaux que je tirais
+avec une petite fronde. Sur la haie du parc, je vis un oiseau que je
+pris d’abord pour un gros moineau, mais, qu’à le regarder plus
+attentivement, je reconnus bientôt pour être un «bec croisé»; l’espèce
+en est rare dans le pays. Je lui envoyai une pierre et le manquai. Il
+alla se poser sur un arbre dans le parc. Sans hésiter, je franchis la
+haie et, étouffant le bruit de mes pas, je me glissai dans le taillis.
+J’étais enfin en bonne position pour le viser, lorsqu’il s’envola à
+toutes ailes; au même moment, apparut dans l’allée tournante, à trois
+mètres de moi, le duc de Vouzins.
+
+Il n’était plus temps de songer à m’enfuir; aussi je restai blotti dans
+mon buisson, espérant que le duc passerait sans m’apercevoir. Il fit un
+pas encore et regarda le taillis où j’étais blotti; puis il s’arrêta.
+J’avais une peur telle que la sueur me coulait sur le front. Ses yeux
+larges ouverts étaient braqués sur moi; il allait sans doute
+m’apostropher brusquement.--Cela dura quelques secondes. J’eus alors la
+sensation nette qu’il ne me voyait pas, que sa pensée était ailleurs; le
+sang-froid me revint et j’observai le vieillard immobile. Je fus
+terrifié par l’aspect de ses yeux; dans leur azur pâle une flamme
+étrange dansait; quelque chose de trouble brûlait en eux.--Je n’avais vu
+un regard pareil qu’à un vagabond qu’un jour on avait arrêté presque
+devant moi; on me dit alors qu’on l’avait surpris en train de voler une
+fille derrière une haie. Le duc de Vouzins avait à ce moment-là les yeux
+de ce voleur de filles.
+
+Il reprit sa route enfin et je galopai à la maison où je ne racontai pas
+mon aventure. Depuis, je croisai souvent le duc de Vouzins, mais ses
+yeux avaient repris leur tristesse première.
+
+ * * * * *
+
+Les années passèrent sans apporter le moindre changement dans sa vie. On
+ne le voyait jamais à Valleyres que le dimanche pour la messe. Il
+quittait Vouzins, à intervalles irréguliers, pour des voyages de
+vingt-quatre heures dans une ville lointaine. Il revenait de ces courses
+mystérieuses plus fatigué, mais distant toujours. Le regard éteint de
+son œil disait une douleur ineffaçable, que rien ne pouvait user.
+
+Quinze années durant, il mena une existence muette et ordonnée. Quinze
+ans après son arrivée, il ignorait encore les grands bourgeois de
+Valleyres dont l’étonnement, pour rester caché, n’en était pas moins
+immense.
+
+Un jour, enfin, le notaire Mainguet reçut une dépêche du commissaire de
+police de Livray. Il se rendit dans cette ville sur-le-champ et en
+revint le lendemain. Il ramenait avec lui le cadavre de monsieur le duc
+de Vouzins-Baufflers, qui était mort subitement à Livray, où il se
+trouvait de passage.--Telle fut la version officielle. Cependant la
+vérité finit par percer. Le duc avait été frappé d’une attaque
+d’apoplexie dans une maison louche de la ville haute, où il se trouvait
+dans une compagnie défendue par les lois de nos pays, qui ont sagement
+fixé la limite où les jeux cessent d’être innocents.
+
+L’annonce de la mort du duc de Vouzins excita peu d’attention. Il avait
+disparu depuis longtemps d’un monde où l’on oublie vite; à Paris,
+quelques vieillards seuls se souvenaient de lui.
+
+Il fut enseveli, conformément à ses vœux testamentaires, dans le caveau
+familial à côté de sa fille.
+
+ * * * * *
+
+A Valleyres, Larrivée régna de nouveau en maître sur Vouzins abandonné.
+
+Quelques années plus tard, j’étais à Paris pour faire mes études. J’y
+voyais assez souvent un vieil ami de mon père, ancien avoué, maître
+Lefranchenet. Maître Lefranchenet avait été honoré de la confiance
+entière du duc de Vouzins; il avait gardé pour lui du respect mêlé
+d’affection. Il ignorait les circonstances de sa fin et je ne voulus pas
+l’attrister en les lui racontant.
+
+Mais la vie solitaire que j’avais vu mener au duc à Valleyres,
+l’égarement de ses yeux lorsque je l’avais rencontré dans l’allée de son
+parc, ses courses secrètes à Livray, ce que je savais de sa mort,
+avaient surexcité ma curiosité. Je pressentais dans son existence un
+mystère dont peut-être maître Lefranchenet me livrerait la clef.
+
+Je poussai donc mon vieil ami à me parler de son client et, un
+soir,--nous avions dîné en tête à tête dans son petit appartement de la
+Cité--il me fit le récit suivant.
+
+--Les de Vouzins, dit-il, ont tous été des gens excessifs; l’un d’eux
+fut le compagnon de de Rancé, fondateur de la Trappe; les autres ont
+mené des vies folles et rapides de fêtes, de batailles et d’aventures.
+Il y a en eux quelque chose d’inquiet; ils ne connaissent pas la mesure,
+abhorrent la médiocrité, et ne se plaisent que dans l’outrance.
+
+Le duc de Vouzins, mort à Valleyres, a eu, lui aussi, une destinée peu
+commune, mais tournée vers le bien. A vingt et un ans, pour le tenir
+sage, on lui fit épouser une Italienne de grande famille qui lui donna
+deux enfants. Le second, qui porta le titre de prince de Viane, coûta,
+en naissant, la vie à sa mère. Marie-Anne, l’aînée, fut élevée au
+couvent. Le duc, resté veuf à vingt-quatre ans, s’amusa, c’est dans
+l’ordre des choses; il aimait le plaisir et eut des maîtresses dans tous
+les mondes sans se fixer dans aucun. Lorsque sa fille eut fini son
+éducation, il n’eut rien de plus pressé que de la marier à
+Charles-Auguste, prince de Danzig.
+
+J’assistai au mariage, car j’avais été nommé conseil de la princesse. Le
+duc avait alors quarante ans, mais les années n’avaient pas marqué sur
+lui. Il était svelte, leste, et portait haut sa tête fine. Il n’y eut
+qu’un cri dans l’église lorsqu’il amena sa fille à l’autel; il
+paraissait plus jeune que son gendre. La beauté de Marie-Anne, que le
+monde voyait pour la première fois, étonna. Il y avait dans cette jeune
+fille de dix-huit ans, une gravité qui n’était pas de son âge.
+
+Un an plus tard, Marie-Anne était séparée de son mari qui, après six
+mois de mariage, était retourné vivre chez une ancienne maîtresse, et le
+duc offrit à sa fille le premier étage de son hôtel du faubourg
+Saint-Germain.
+
+ * * * * *
+
+Maître Lefranchenet s’interrompit pour ouvrir un tiroir de son bureau.
+Il en sortit une miniature qu’il me donna.
+
+--C’est une copie, dit-il, faite par le meilleur miniaturiste du temps,
+d’après le portrait célèbre qu’Ingres peignit de la princesse de Danzig.
+Elle avait alors vingt-trois ans.
+
+Je pris la miniature et restai, à la regarder, muet d’admiration. La
+princesse était représentée à mi-corps, vêtue d’une robe pourpre
+décolletée, sur laquelle s’enlevait une gaze légère. Sur un cou allongé
+se dressait une tête petite qu’écrasait un casque d’or, d’un or rouge,
+de lourds cheveux; les tempes étaient plates; l’arc délié des sourcils
+se relevait un peu à la pointe, donnant au visage quelque chose de
+méchant qu’accentuaient encore des yeux clairs, luisants et durs,
+étranges comme les yeux d’émail de quelques bronzes antiques. La bouche
+aux lèvres arquées était grave, le menton volontaire; la gorge, basse,
+montrait des chairs pleines, mates et sensuelles,--Ingres seul a su
+peindre des gorges pareilles. Rien ne saurait donner une idée de la
+beauté de la ligne sinueuse et renflée qui montait des méplats du dos,
+aperçu de profil, jusqu’à la naissance des cheveux.
+
+Je ne pouvais détacher mes yeux de l’image de cette femme et, à la
+contempler, mille pensées confuses et troublantes montaient en moi.
+C’était donc là la fille du duc de Vouzins, à la mort de laquelle il
+s’était retiré du monde!
+
+ * * * * *
+
+Maître Lefranchenet m’observait.
+
+--Eh bien, dit-il, qu’en pensez-vous, jeune homme? Si je vous laissais
+aller, vous bâtiriez un merveilleux roman, vous diriez ce que tous ont
+dit qui ont connu autrefois Marie-Anne. Donnez ce portrait à un
+psychologue, il croira lire dans une âme. Comme lui, vous penserez que
+cette femme n’est pas de celles qui se résignent et que la soumission
+chrétienne lui est inconnue. Vous direz que son mariage malheureux
+devait certainement marquer le commencement d’une carrière agitée, forte
+et retentissante. Le mot de «plaisir» n’a pas de sens ici, mais bien
+celui de «passion». Et si vous vous rappelez qui était sa mère, vous
+déclarerez que c’est d’elle que Marie-Anne tient le sérieux surprenant
+de son visage, vous évoquerez les personnages héroïques des chroniques
+italiennes, et vous conclurez que si une femme pareille aimait, ce
+devait être jusqu’à la mort, et que son amour profond ne reculerait pas
+devant le crime pour se satisfaire. Souvenez-vous que _Point ne faulx!_
+est la devise hautaine de sa famille et que ces gens-là ont toujours
+considéré Dieu comme un ancêtre fort noble, avec lequel on a les
+rapports que l’on a entre gens du même monde, en somme.--Pesez tout cela
+et faites votre nouvelle.
+
+Maître Lefranchenet, ayant jeté ces paroles avec vivacité, prit un
+temps, puis changeant de ton, il continua sur un mode tout différent.
+
+--Littérature, reprit-il, littérature! Vous vous tromperiez comme tant
+d’autres s’y sont trompés. Toutes les conjectures que l’on fit à
+l’époque furent vaines comme le vent. Les conclusions de l’apparence
+corporelle à l’âme qui réside en le corps sont décevantes. Sous le
+visage tragique de cette jeune femme vivait une âme unie comme un étang
+limpide.--Ayant quitté son mari, la princesse de Danzig mena chez son
+père l’existence la plus régulière, la plus calme. Elle ne se laissait
+pas aborder; nul homme ne put se vanter d’être dans ses faveurs. Un des
+cavaliers les plus accomplis de ce temps, monsieur de Sanois, lui fit la
+cour la plus longue, la plus respectueuse,--sans succès. Il faillit
+mourir d’amour pour elle et, désespéré de ne l’avoir pu toucher, alla
+s’ensevelir dans le silence d’un trou de province pareil à ce Valleyres
+dont vous venez.
+
+Mais le miracle, car c’en fut un, n’en doutez pas, fut complet. Voici
+que le duc de Vouzins, sa fille étant rentrée chez lui, commença à
+changer d’allures. Peu à peu on le vit quitter ses compagnons de
+plaisir, le cercle où il jouait, le foyer de la danse à l’Opéra. L’on
+apprit qu’il avait donné, comme adieu, des perles magnifiques à une
+belle fille qui l’occupait alors. On se demanda quelle serait la
+nouvelle trouvaille du grand seigneur libertin?--L’on attendit en vain.
+Le duc n’afficha plus ni femme du monde, ni fille de l’Opéra. Les
+plaisanteries ne manquèrent pas; mais le duc n’en tint nul compte. A
+quarante-deux ans, jeune et encore beau, il cessa de s’amuser pour se
+consacrer tout à sa fille.
+
+La chose fit sensation dans Paris. Pendant trois mois, autant que la
+beauté et la sagesse de la princesse de Danzig, la réforme de son père
+remplit les conversations. On ne savait à quoi attribuer un changement
+si grand; l’on chercha la main des prêtres; on ne la trouva pas.
+Marie-Anne et le duc étaient corrects au point de vue religieux, comme
+il convenait dans leur haute position sociale, mais sans ferveur. Le
+dimanche, ils allaient à la messe de Saint-Thomas-d’Aquin et se
+confessaient une fois l’an. Jamais on ne vit chez eux de robe noire.
+
+La vie du duc et de sa fille continua à être un objet d’édification pour
+le monde. Ils montaient à cheval le matin; le soir, allaient aux
+réceptions de leurs amis ou aux Italiens. Mais le duc ne quittait pas sa
+fille--; on ne pouvait les inviter l’un sans l’autre; pour un peu on
+l’aurait dit jaloux. Partout on les voyait ensemble. Il n’avait pas
+vieilli; la princesse était alors telle que vous l’avez admirée dans son
+portrait; ils formaient un couple superbe. Plus d’une fois, sans doute,
+des étrangers les prirent pour mari et femme.
+
+Ici maître Lefranchenet eut un petit rire à ce qu’il considérait comme
+un mot heureux de vaudeville et me regarda. Mais, je n’eus pas envie de
+sourire,--et le mot tomba dans le silence.
+
+Maître Lefranchenet continua.
+
+--Le seul reproche qu’on pût leur adresser, fut de s’isoler trop.
+Maintenant ils montraient l’un et l’autre moins de goût pour les
+plaisirs mondains; on ne les vit plus au bal ou au théâtre; ils ne
+sortaient guère que pour monter à cheval, recevaient de rares amis; ils
+avaient renoncé à suivre les chasses à courre de leur cousin, le duc de
+Vouzins d’Artus; ils ne passaient plus l’automne à la campagne comme ils
+l’avaient fait jusqu’alors. A peine quittaient-ils Paris un mois dans
+l’année. Ils restaient continuellement enfermés dans leur hôtel du
+faubourg Saint-Germain, dont le jardin immense leur offrait, l’été,
+l’ombre de ses arbres centenaires.
+
+Moi-même j’avais peu d’occasions de les voir, lorsque--il y avait six
+ans que Marie-Anne était séparée de son mari--un procès compliqué, qui
+lui vint d’Italie avec un héritage, m’obligea à lui rendre de nombreuses
+visites. La princesse me recevait le plus souvent dans son appartement
+privé qui occupait le premier étage à l’aile droite de l’hôtel au-dessus
+de celui de son père qui logeait au rez-de-chaussée. L’on entrait
+d’abord dans une salle d’attente où, derrière un paravent, était dressé
+pour la nuit le lit d’une femme de chambre de confiance qui ne quittait
+jamais sa maîtresse. C’était ensuite un salon assez vaste puis un
+cabinet de toilette, salle de bain, enfin, dans l’angle même, la chambre
+à coucher de la princesse. Ainsi toutes les pièces ouvraient l’une sur
+l’autre; il n’y avait ni escalier ni couloir de service--Marie-Anne s’en
+plaignit devant moi à son père--et la seule entrée était par cette salle
+qu’habitait chaque nuit la femme de chambre de Marie-Anne. Je pus ainsi
+m’assurer de la créance qu’il fallait accorder aux bruits qui avaient
+représenté la princesse de Danzig comme recevant secrètement M. de
+Sanois, la nuit. Non, par dédain peut-être, par orgueil excessif, cette
+femme hautaine restait pure.
+
+Était-elle heureuse? Je ne le crois pas. Les années, qui auraient pu lui
+être clémentes, avaient pesé, inexplicablement, sur elle. Elle était
+autrefois précise dans ses paroles, décidée dans ses actions; maintenant
+je la trouvais souvent songeuse. Parfois, au milieu d’une conversation,
+elle s’arrêtait, s’absorbait en elle-même. Elle avait alors des yeux
+étranges, striés de lueurs vives et comme perdus dans un rêve ardent. A
+ces moments-là, je me surpris, moi aussi, à laisser trotter mon
+imagination, à faire de la littérature. Je songeais à mademoiselle
+Rachel que j’avais vue autrefois dans _Phèdre_. Seule la tragédienne
+avait évoqué, au même degré que la princesse de Danzig, l’idée des
+profondeurs mystérieuses d’un être que dominent les forces redoutables
+du mal.--Mais Marie-Anne revenait à elle; je reprenais aussitôt mon
+sang-froid, mon bon sens d’homme d’affaires. Elle était née tragique, me
+disais-je alors, elle l’était dans la vertu, comme elle l’eût été dans
+le vice.
+
+Autant qu’elle j’admirais le duc son père; je savais ce qu’était sa race
+excessive et sensuelle qui se rue au plaisir, comme un Anglais
+spleenétique à l’alcool. De léger, il était devenu grave, et je ne
+cessais de m’émerveiller à la pensée que la seule présence de sa fille
+avait pu à ce point changer son âme. Pendant quelques années, je les vis
+ainsi donner, dans le calme impressionnant du vieil hôtel, le plus rare
+exemple et le plus beau de devoir paternel et filial.
+
+Il y avait dix ans qu’ils vivaient l’un pour l’autre, lorsque la fièvre
+typhoïde enleva en quelques semaines Marie-Anne de ce monde. Le
+désespoir de son père fut immense; c’est alors qu’il prit la résolution
+de se retirer dans sa propriété longtemps négligée de Valleyres. Il me
+reçut peu après la mort de sa fille et, lorsque je me trouvai en face de
+lui, je ne pus m’empêcher de pousser un cri de surprise. J’avais quitté
+un homme jeune, brillant, avec à peine quelques poils blancs dans la
+moustache,--je voyais maintenant un vieillard. La douleur et la
+lassitude de vivre se lisaient sur chacun des traits de son visage. Il
+avait laissé pousser sa barbe; elle était, ainsi que sa chevelure, toute
+blanche. D’une voix changée, il m’indiqua quelques dispositions à
+arrêter, me donna l’adresse de son notaire à Valleyres, puis prenant
+congé de moi avec plus d’émotion que je ne pouvais en attendre de ce
+grand seigneur indifférent, il me remit en souvenir de sa fille, la
+miniature que vous avez devant vous.
+
+Ainsi parla maître Lefranchenet.
+
+J’avais repris la miniature entre mes mains. Et, à la regarder, je
+ressentis plus forte encore l’inquiétude qu’elle avait dès l’abord
+éveillée en moi. Les yeux surtout m’attiraient, ils semblaient s’animer
+de lueurs inquiétantes. Leur regard me défiait.--Il devait y avoir plus
+de choses dans la vie de cette femme que n’en avait devinées la courte
+philosophie de maître Lefranchenet.
+
+Je posai la miniature et je m’en fus, irrité de la candeur et du manque
+de pénétration dont le récit de mon vieil ami donnait la preuve
+évidente.
+
+Depuis, je repensai souvent à l’histoire du duc de Vouzins et de sa
+fille. Le mystère qu’elle enfermait me tentait sans cesse; des doutes
+obscurs que je n’osais m’avouer m’assiégeaient. Pourtant les détails si
+précis donnés par maître Lefranchenet sur la vie privée de Marie-Anne,
+l’arrangement même de son appartement, la garde continuelle que montait
+la femme de chambre... non, c’était impossible. Il fallait admettre
+qu’un coup de la grâce avait touché ces âmes ardentes.
+
+Mais à d’autres moments, je revoyais l’image de la princesse de Danzig,
+son visage énigmatique et pervers;--ou bien, surgissait devant moi,
+comme en un jour lointain, l’apparition inoubliable du parc de Vouzins,
+une figure bouleversée où brûlaient des yeux de péché et de crime. Et
+parfois aussi, je songeais à la fin honteuse de ce vieillard...
+
+Les années passèrent. Mon vieil ami Lefranchenet mourut.
+
+ * * * * *
+
+Un soir, en automne, comme je revenais, au crépuscule, du Quartier latin
+et que je me dirigeais vers le pont de la Concorde, j’arrivai au coin
+éventré de deux rues. L’on perçait à travers ce vieux quartier une
+trouée pour une des larges voies modernes qui coupent maintenant la
+ville.
+
+Sur la palissade en planches qui isolait les travaux de la rue, était
+collée une petite affiche écrite à la main, où je lus:
+
+_Pour les amateurs, à vendre sur place et à l’amiable quelques matériaux
+de démolition provenant de l’ancien hôtel de Vouzins-Baufflers._
+
+Je poussai la porte à claire-voie et me trouvai en face de ce qui
+restait de l’hôtel. Les deux façades, sur cour et sur jardin, avaient
+été abattues.
+
+L’on voyait de ma place les arbres tordus et magnifiques qui allaient
+disparaître. Les matériaux de démolition que l’on offrait à vendre,
+étaient de peu d’intérêt, deux ou trois plaques de cheminées, une paire
+de chenets, laissés là comme sans valeur. Un ouvrier se détacha du
+groupe de ses camarades pour me les montrer.
+
+Mais plus que ces objets insignifiants, m’attirait la vue de ces lieux
+où s’étaient écoulées deux vies si exceptionnelles. Je demandai la
+permission de m’avancer au milieu des décombres.
+
+Il ne restait debout que les deux grands murs des faces latérales.
+L’ouvrier me suivait, tandis que ses compagnons, la nuit arrivant, se
+préparaient à quitter leur besogne. Il me donnait des détails.
+
+--L’hôtel avait été construit au commencement du XVIIIe siècle, dit-il,
+pour une duchesse de Vouzins, qui était une gaillarde, paraît-il.
+
+Là-dessus, il eut quelques aperçus ingénieux sur la vie des grands
+seigneurs d’autrefois. Je l’écoutais distraitement. Il le remarqua et,
+piqué, voulut me prouver qu’il avait raison.
+
+--Tenez, monsieur, savez-vous ce qu’on a trouvé en démolissant? Un
+escalier secret pris dans l’épaisseur du mur et qui allait du
+rez-de-chaussée jusqu’à la chambre de la duchesse. Il s’amorçait en bas
+dans une boiserie et arrivait au premier étage dans le pan coupé,
+derrière une armoire. Les joints étaient si bien dissimulés qu’on ne l’a
+découvert qu’en enlevant les boiseries elles-mêmes, et que les
+propriétaires de l’hôtel ignoraient l’existence de l’escalier, qu’avait
+fait construire et que connaissait seule la première duchesse de
+Vouzins. Les boiseries étaient superbes. Lehmann, l’antiquaire, en
+offrait un bon prix. Pourtant le duc actuel n’a pas voulu les conserver;
+il les a fait mettre en pièces. N’est-ce pas malheureux tout de même, un
+si beau travail!
+
+Je ne l’écoutais plus.
+
+Mais lui, la main tendue, montrait les traces de l’escalier tournant que
+l’on apercevait encore dans l’obscurité grandissante et qui menait à
+l’aile droite de l’hôtel, de la chambre à coucher du duc de
+Vouzins-Baufflers à celle de sa fille Marie-Anne, princesse de Danzig.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Pages.
+
+ Mademoiselle Bourrat 7
+ Louis Marthe 76
+ Madame Duret, née de Barthes 146
+ Marie Le Petit 171
+ Le duc de Vouzins-Baufflers 211
+
+
+4995.--Tours, imprimerie E. Arrault et Cie
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79011 ***