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diff --git a/79011-0.txt b/79011-0.txt new file mode 100644 index 0000000..29bdff5 --- /dev/null +++ b/79011-0.txt @@ -0,0 +1,5014 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79011 *** + + + + + CLAUDE ANET + + Petite Ville + + NOUVELLE ÉDITION + + + PARIS + BERNARD GRASSET, ÉDITEUR + 61, RUE DES SAINTS-PÈRES, 61 + + 1921 + + Tous droits de traduction, reproduction et d’adaptation réservés pour + tous pays. + + COPYRIGHT BY BERNARD GRASSET, 1921. + + + + +DU MÊME AUTEUR + + + Voyage idéal en Italie, Perrin et Cie. + Petite Ville, La Revue blanche. + Les Bergeries, Calmann-Lévy. + La Perse en automobile, Juven et Cie. + Notes sur l’Amour, Fasquelle. + La Révolution russe, 4 volumes, Payot et Cie. + Ariane, jeune fille russe, La Sirène. + Omar Khayyan (en collaboration avec Mirza Muhamed), La Sirène. + +_En préparation_: + + L’Europe nouvelle, B. Grasset. + Quand la terre trembla, roman, B. Grasset. + + + + +IL N’A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE RÉIMPRESSION AUCUN EXEMPLAIRE DE LUXE, MAIS IL +RESTE DEUX CENTS EXEMPLAIRES DE L’ÉDITION ORIGINALE (REVUE BLANCHE). + + + + +_Il disait: Peut-être l’unité de lieu et celle du temps, les mêmes +personnages vivant dans une même atmosphère, suffisent-elles, autant que +celle d’action, à créer cet intérêt soutenu que nous avons l’habitude de +demander au roman._ + + + + +Lorsque j’étais petit garçon, je lisais parfois des livres dérobés dans +la bibliothèque de mon père, et, comparant aux peintures enflammées des +romans, la vie que je voyais autour de moi, je me félicitais dans ma +candeur d’habiter une petite ville honnête, ignorée, où rien n’était +digne d’attirer l’attention de ceux dont la profession est d’écrire pour +amuser le monde. + +Plus tard, lorsque la raison, avec le poil, me vint, mes yeux +s’ouvrirent.--Faut-il l’avouer? J’éprouvai un sentiment bizarre +d’orgueil blessé. Ma petite ville était donc semblable à toutes les +autres. + + * * * * * + +Ma petite ville ne compte que six mille habitants, de mœurs bourgeoises, +discrètes, paisibles; elle est presque en retraite de l’existence. Dans +les statistiques judiciaires, elle doit figurer au rang le plus +honorable; les délits y sont rares, les crimes inconnus. Pourtant elle a +ses drames. + + * * * * * + +Les romanciers inventent plus qu’ils n’imitent, et, tant nous sommes +habitués par l’éducation de notre esprit à chercher le simple, le +raisonnable, plutôt que le réel, fussent-ils plus fidèles, ils +paraîtraient moins vrais. + +J’aime la complexité de la vie mieux que leurs inventions. + +Les romanciers cherchent le dramatique dans des actions éclatantes et +rares; mais le train ordinaire des choses est plus dramatique par sa +continuité même que leurs péripéties les plus émouvantes. + + * * * * * + +Les romanciers veulent de belles fins à leurs histoires. Julien Sorel +meurt sur l’échafaud; la beauté de Valérie Marneffe est rongée par une +lèpre affreuse; Madame Bovary râle dans les affres d’un empoisonnement; +le corps délicat d’Anna Karénine est broyé par une lourde locomotive. + +J’ai connu un grand nombre de vies dévoyées; leurs fins furent moins +retentissantes. + + * * * * * + +Les faits que je rapporte sont vrais. Leur réunion même n’est pas +artificielle. Ils se sont passés à portée de ma vue qui n’est pas des +plus longues. + +Je ne suis ni un docteur, ni un avocat, ni un prêtre. Il doit y avoir +bien plus de choses intéressantes dans la réalité qu’il n’en est venu à +ma connaissance. Oserai-je dire pourtant que celles que j’enregistre ici +suffisent à constituer un dossier à la lecture duquel l’honnête homme +trouvera à réfléchir sur la misère de la condition humaine, à s’étonner +aussi de la puissance et de la diversité merveilleuse des passions qui +se cachent sous les apparences des vies les plus unies. + + * * * * * + +Si ces notes devaient voir le jour, il suffirait de changer les noms des +lieux et des personnes. La plupart des personnages que je mets en scène +sont morts; ceux qui restent ont été transformés par le temps à ce point +qu’ils en sont méconnaissables. + +Je puis publier ces histoires dramatiques sans crainte de scandale. Ceux +qui en ont été les acteurs, les liraient-ils, ils ne se reconnaîtraient +point, car c’est le fait de peu d’hommes de percevoir le drame de leur +existence... + + + + +PETITE VILLE + + + + +MADEMOISELLE BOURRAT + + +Les Bourrat étaient une des familles considérables de Valleyres, où +leurs ancêtres avaient mené pendant quelques siècles la vie médiocre de +petits bourgeois attachés à la terre, occupés à faire valoir leurs biens +et à les augmenter par de judicieux mariages. + +Depuis deux générations déjà, les Bourrat avaient quitté la ville +envahie par le bas commerce et par la politique. Ils s’étaient retirés +dans leurs propriétés patrimoniales, une branche s’étant fixée à +Prévoux, à une lieue à l’est de Valleyres, tandis que l’autre allait +habiter Vermand, à trois kilomètres à l’ouest de la ville. + +Au jour du marché, monsieur Ferdinand Bourrat, de Prévoux, retrouvait à +Valleyres, monsieur Charles Bourrat, de Vermand. Monsieur Charles +attelait deux chevaux; monsieur Ferdinand n’en mettait qu’un, et vieux, +au char à bancs qui l’amenait. Les deux cousins causaient sur la place +où ils rencontraient quelques-uns des grands bourgeois de la ville, +monsieur Antoine Vertôt, monsieur Maigret, monsieur Lanterle, dont les +familles notables composaient depuis un siècle ou deux la haute société +de Valleyres. Ces messieurs discutaient ensemble les récoltes et, +suivant la saison, vendaient leur blé ou leur vin aux marchands qui +étaient là. + +Ses affaires terminées, monsieur Ferdinand Bourrat s’en allait rendre +visite à une tante, vieille fille, qui, depuis dix ans, ne sortait plus +de sa maison de la rue Haute; puis, ayant fait quelques emplettes pour +la ferme chez les boutiquiers de la ville, il reprenait au trot lent de +son cheval la route de Prévoux. + +Sa femme, née Maigret, l’attendait à la maison. C’était une personne +sèche et, comme tous ceux de sa race, autoritaire, dont les journées +étaient prises par les mille détails d’un train de ménage qu’elle menait +avec une avarice sordide et ordonnée. Elle comptait et recomptait le +linge de maison, cuisait des confitures à l’été, pendait à l’automne du +raisin dans le grenier, surveillait de près les domestiques, et +s’ingéniait de toutes manières pour gratter un sou çà et là sur les +comptes pourtant réduits au strict nécessaire. Elle dirigeait aussi le +jardinier, disait les légumes à planter; elle ne s’en remettait à +personne du soin de couper les asperges et de cueillir les fruits, +savait le nombre des pêches et des poires en espalier. + +Monsieur Bourrat surveillait l’exploitation de ses terres. Leurs enfants +complétaient leur éducation, les fils chez les Pères, au chef-lieu, la +fille dans un couvent du Midi. L’existence à Prévoux s’écoulait sans +imprévu. L’éloignement de la ville rendait les visites rares. Deux ou +trois fois par mois, une voiture de forme surannée amenait quelque dame +de Valleyres. Lorsque madame Bourrat avait à descendre à la ville, elle +faisait atteler à une berline le cheval qui conduisait son mari au +marché et qui servait, en cas de besoin, aux travaux de la ferme. Aussi +aucunes visites n’étaient-elles possibles au temps du labour, pendant +les moissons et les vendanges. + +Prévoux était une maison de la fin du siècle dernier avec un beau toit +et un fronton. Devant la maison il y avait un jardin planté de quelques +bouquets d’arbres magnifiques et terminé, à l’est, par un petit bois. +Madame Bourrat ne s’y risquait jamais. Même au plus fort des chaleurs, +elle travaillait dans son salon derrière la fenêtre fermée. Elle ne +sortait que le matin après déjeuner et le soir, avant dîner, pour aller +inspecter le jardin potager qui se trouvait, à l’ouest, près de la +ferme. Elle blâmait son mari d’aimer les fleurs et d’entretenir deux ou +trois corbeilles de géraniums et de roses sur la pelouse. Le temps que +le jardinier y donnait eût été mieux employé à cultiver des légumes, +dont on pouvait vendre le surcroît au marché. + + * * * * * + +Lorsqu’elle eut dix-huit ans, mademoiselle Bourrat sortit du couvent et, +en juillet, revint à la maison. Les habitants de Valleyres se +demandèrent à qui on allait la marier. Les Bourrat, bien qu’à leur aise, +n’avaient ni la fortune, ni les relations des Duret, dont les filles +avaient fait de beaux mariages avec des gens notables tels que les de +Roussy, de Marseille, les Perquer de Bonnenfant, de Bourges. D’autre +part, les jeunes gens étaient rares à Valleyres; ils abandonnaient de +gaieté de cœur la petite ville où ils étaient entourés d’une universelle +considération, pour aller se perdre dans la foule anonyme des cités +populeuses. Après leur service militaire, peu d’entre eux regagnaient +leurs foyers. Paris gardait deux des jeunes Bourrat, neveux de +Ferdinand, un Duret, un Maigret, un Lanterle, qui faisaient dans la +capitale de vagues études de droit ou de médecine. Le Havre avait un des +Vertôt, un Loretty était à Nantes, un Maigret encore à Rouen, tous trop +heureux d’accepter de médiocres positions qui leur permissent d’habiter +les grandes villes où, pour la plupart--par force d’habitude et parce +qu’ils étaient gens de famille--ils vivaient maritalement avec une +petite femme ramassée sur le pavé ou à l’usine. Les reverrait-on jamais +au pays? + +Nul parti pour mademoiselle Bourrat. Allait-elle augmenter le nombre +considérable des vieilles filles de Valleyres?--Peut-être les Bourrat +iront-ils passer l’hiver au chef-lieu, où ils ont des parents bien +placés? Peut-être donneront-ils un bal?--Ainsi discutaient les commères +à la ville. Mais elles en furent pour leurs bavardages. Rien ne fut +changé dans l’existence calme de Prévoux. + +Mademoiselle Bourrat vint à la messe le dimanche. C’était une grande +fille plutôt laide, d’une santé robuste et campagnarde qui avait résisté +aux années de couvent, les yeux sans expression, une poitrine déjà +formée, une bouche un peu forte; elle était bonasse et molle comme son +père. C’était une Bourrat, non une Maigret. + +Sa vie à Prévoux fut grise et monotone. Sa mère l’avait vue revenir sans +joie; elle craignait le plus petit dérangement qui pût rendre moins +minutieuse la surveillance qu’elle exerçait sur toutes choses +domestiques. Elle organisa les journées de sa fille suivant un ordre +immuable. Le matin, mademoiselle Bourrat devait l’accompagner dans ses +courses à travers la maison, assister à l’entretien quotidien avec la +cuisinière, préparer avec elle le linge que devaient réparer dans +l’après-midi les femmes de chambre; ainsi saurait-elle plus tard diriger +son ménage avec compétence. Puis elle avait une heure de piano et une +heure de couture. Après déjeuner, elle pouvait se promener dans le +jardin clos de murs. Elle rentrait, trouvait sa mère au salon, +s’exerçait au piano encore et travaillait pour la crèche de Valleyres, +que dirigeait sa tante, madame Jules Maigret. Une fois par semaine elle +descendait à la ville; sa mère assistait à la leçon de piano que lui +donnait le jeune monsieur Marthe. Une fois par mois, elle passait +l’après-midi à Vermand chez ses cousines, qui mensuellement aussi +venaient la voir à Prévoux. + + * * * * * + +L’ennui qui emplissait la vieille maison s’abattit formidable sur +mademoiselle Bourrat. On ne lui permettait que la lecture de petits +livres d’une bibliothèque pieuse d’une écœurante fadeur. Du reste elle +n’aimait pas lire. + +Son grand plaisir était le jardin, où elle échappait aux remarques +désagréables de sa mère. Elle y passait de longues heures, seule, dès le +déjeuner fini, à ne rien faire, à regarder. + +Elle connaissait les insectes et leurs habitudes, savait où les oiseaux +nichent, comment ils s’appellent entre eux. Elle allait aussi à la +ferme, mais en cachette. D’un coup d’œil elle s’assurait que la cour +était vide; elle poussait alors la porte de l’écurie. Elle aimait +l’atmosphère tiède où une quinzaine de vaches ruminaient lentement +devant les râteliers vides; elle passait la main sur des croupes +chaudes, les caressait. Parfois elle sentait d’étranges chaleurs +l’envahir; elle sortait la tête un peu lourde. Dans le poulailler un coq +poursuivait une poule et la couvrait. Mademoiselle Bourrat regardait, +puis se sauvait, comme prise en faute; sur un banc du jardin, elle +restait sans pensées. + +Les journées de pluie étaient tristes. L’hiver vint; il fut +interminable. Elle eut deux ou trois dîners, mais elle ne s’y amusait +pas. Au sortir de sa solitude, elle ne savait que dire en société, elle +écoutait. Lorsqu’un homme lui parlait, elle avait une façon de le +regarder droit en face, malgré les recommandations des Sœurs, de ses +bons yeux doux, qui était presque gênante, bien qu’elle n’y mît aucune +intention. Pendant le mauvais temps, elle sortit peu; parfois elle +accompagnait monsieur Bourrat dans ses tournées à travers la campagne. +Ils ne parlaient presque pas, pourtant elle sentait son père +sympathique.--Elle en arriva à regretter le couvent où elle s’était fort +ennuyée; mais, au couvent, au moins avait-on des amies. Au dortoir, +lorsque la lumière était baissée, on pouvait chuchoter tout bas avec sa +voisine, dire des choses qui prenaient une importance extrême d’être +prononcées ainsi dans le mystère de la nuit. A Prévoux, personne; son +père et sa mère, âgés, ne lui étaient d’aucune compagnie. + +Elle dormait mal; des rêves l’agitaient. Des tableaux de piété, qu’elle +avait vus à l’église, s’animaient à ses yeux; une Madeleine montrait son +sein nu, doré comme un beau fruit mûr; elle se penchait devant le +Christ, un Christ aux yeux alanguis; elle baisait ses pieds avec tant de +ferveur, que soudain elle se réveillait; des vagues de chaleur montaient +en elle; elle était essoufflée comme si elle avait couru; elle se +raidissait dans son lit, se tournait,--mais le sommeil était lent à +venir. Le matin, elle se levait brisée de fatigue. + +Elle s’anémia, les couleurs disparurent de ses joues; deux ou trois +dimanches, elle manqua la messe. Les bonnes femmes de Valleyres la +plaignaient: «Doit-elle s’ennuyer à Prévoux, la pauvre fille!» +disait-on. + +Le printemps revint. Mademoiselle Bourrat reprit possession du jardin. + +Après déjeuner, elle gagnait un banc à la lisière du petit bois. La vie +bruissait autour d’elle. Dans un sentier minuscule les fourmis se +hâtaient; c’était sur la pelouse le crissement des ailes des +sauterelles; les oiseaux se poursuivaient à grand bruit dans les +branches; elle assistait, passive et intéressée, à mille petits combats +passionnels. Elle allait parfois encore à l’étable; elle eût aimé à se +coucher dans la litière propre, à rester étendue dans la tiédeur de la +paille dorée près des bêtes aux mouvements lents, dont les yeux +luisaient phosphorescents dans l’ombre. Un jour, comme elle se dirigeait +avec précaution vers la ferme, elle aperçut un groupe dans la cour, deux +hommes près d’une vache. Elle s’arrêta; à la distance où elle était, +cachée derrière un sapin, on ne pouvait la voir. Soudain le taureau +sortit de son écurie; elle voulut se sauver; une curiosité invincible la +clouait sur la place. Le taureau s’avança, mugit; le groupe des paysans +le masquait; mais elle vit la masse énorme de la tête se lever, les +jambes d’avant s’appuyer sur le dos de la vache immobile, le cou tendu. +Ce fut tout. Elle retourna à son banc préféré, marchant avec peine, +l’âme troublée. + +La nuit suivante un rêve ardent la bouleversa. Elle fut obligée au matin +de garder le lit, tant la secousse avait été forte. Sa mère lui reprocha +aigrement sa paresse. + +A la fin de l’après-midi, elle sortit; elle était faible comme si elle +relevait de maladie. Elle s’assit sur une chaise près de la pelouse. + +L’air était doux et calme. + +Le jardinier vint travailler près d’elle; il préparait une corbeille de +fleurs. C’était un grand garçon râblé qui arrivait de Normandie. +Mademoiselle Bourrat le regardait retourner la terre de coups de bêche +hardis. Elle ne pensait à rien. Soudain, dans un mouvement qu’il fit en +se baissant, sa chemise, qui n’était pas boutonnée, bâilla; elle aperçut +sa poitrine que couvrait, au milieu, une touffe de poils bruns. Elle se +sentit mal à son aise, voulut se lever, mais quelque attrait inconnu et +mystérieux la retenait là, malgré elle; elle resta immobile sur sa +chaise, épiant, à chaque fois que l’homme se baissait pour ramasser une +pierre, la tache de la peau dans l’ouverture de la chemise.--Cependant, +ayant terminé sa besogne, il ramassa ses outils, et comme il passait +près de mademoiselle Bourrat, il la salua. + + * * * * * + +Dès lors elle eut un intérêt puissant dans l’existence: voir travailler +le jardinier. La Bruyère a dit: «Pour les femmes du monde un jardinier +est un jardinier, et un maçon est un maçon. Pour quelques autres plus +retirées un maçon est un homme, un jardinier est un homme.» + +Dans la solitude presque absolue où mademoiselle Bourrat vivait, +l’apparition de ce grand garçon vigoureux et leste fit événement. Elle +le cherchait au jardin. Parfois il sarclait les allées ou arrangeait une +corbeille de fleurs; d’autres fois il était occupé près d’une petite +serre à mettre des boutures sous couche; c’était un coin ensoleillé et +désert, loin de la ferme et de la maison;--ou bien il était au potager. +C’était alors une après-midi perdue, car mademoiselle Bourrat n’osait +s’y rendre, depuis que sa mère avait découvert sur le sable de l’allée +centrale la marque de ses bottines. + +Lorsqu’elle l’avait trouvé, elle s’arrêtait près de lui, indécise, comme +si elle ne savait où diriger ses pas. S’il y avait un banc voisin, elle +s’asseyait. Elle ne parlait pas, mais le jardinier, la sachant présente, +était gêné. Parfois il la regardait, elle baissait les yeux. Peu à peu +elle s’enhardit; elle s’approcha davantage; elle échangea quelques mots +avec lui. Un jour, comme il se tournait vers elle, elle soutint son +regard. Pendant quelques secondes, ils se dévisagèrent. La gorge de la +jeune fille se soulevait.--Elle s’éloigna. + +Maintenant elle ne songeait qu’à l’heure où elle pourrait aller le +rejoindre. Elle ne désirait rien de précis; il lui fallait seulement la +présence du jardinier. Il l’attirait comme l’aimant attire le fer. Elle +restait debout, à trois pas de lui, sans mot dire. Il avait un air +singulier en la regardant. Une fois, il lui jeta une plaisanterie +qu’elle ne comprit pas; elle approuva pourtant d’un sourire niais. Elle +avait un désir fou de mettre la main sur son bras bruni où les muscles +saillaient comme des cordes, mais elle n’osait pas.--«Le ferai-je, ne le +ferai-je pas?--elle restait angoissée. L’homme sentait sur lui le regard +brûlant de la jeune fille. Parfois il s’arrêtait, les yeux fixes; puis, +serrant les mâchoires, il reprenait son travail. + +Mademoiselle Bourrat avait des nuits agitées; elle se réveillait les +yeux battus, les membres lourds; elle avait pâli; elle devenait +nerveuse. Pour un rien, pour un mot sec de sa mère, elle éclatait en +sanglots; d’autres fois au contraire, c’étaient des crises de rire +qu’elle ne pouvait arrêter. + + * * * * * + +Un jour, à la fin d’avril, elle se sentit si énervée et misérable +qu’elle refusa d’accompagner sa mère à Vermand. Vers trois heures, étant +seule à la maison, elle descendit au jardin et, comme le jardinier +n’était pas sur la pelouse, elle eut envie de pleurer. Elle se rendit à +la petite serre; il était là, agenouillé, occupé à mettre en pots des +boutures qu’il sortait des couches. Elle s’approcha et lui dit bonjour +d’une voix sourde; il lui rendit son salut. Elle s’assit alors, près de +lui, sur un tas de sable que le soleil avait chauffé. Entre les murs +blancs, la chaleur était lourde. La chemise du jardinier était +entr’ouverte; elle le regardait fixement. Un instant elle ferma les +paupières; il lui sembla que le soleil la piquait partout. Elle +respirait avec force. L’homme, entendant le bruit de sa respiration, se +tourna vers elle. Elle avait les yeux étranges, troubles. Une seconde il +hésita, se mordit les lèvres, puis il reprit sa besogne. + +Elle ne pouvait détacher ses regards de lui; elle aurait voulu être plus +près encore, de façon à ce qu’il la frôlât dans chacun de ses +mouvements. Elle allongea une jambe et effleura le pied du jardinier +chaussé d’épais souliers, mais le contact fut si léger qu’il ne le +sentit pas. Elle ramena sa jambe, et, dans le mouvement qu’elle fit, +elle remonta un peu sa robe. Elle était maintenant assise, les genoux à +la hauteur de la poitrine, la robe levée découvrant les jambes. + +Un instant plus tard, il se retourna brusquement. Il vit les bas noirs +de mademoiselle Bourrat, et, plus haut, entre les bas et le volant du +pantalon, un peu de chair apparaissait. Ce coin de peau blanche +l’affola. Il lâcha le pot qu’il tenait. + +--Nom de Dieu! gronda-t-il. + +Il se jeta sur elle.--Renversée sur le sable chaud, elle ne se défendit +pas. Une flamme la traversa; ce fut une détente de tous ses nerfs. + +L’homme se releva; il eut un coup d’œil inquiet autour de lui, puis, +sifflotant une marche, il reprit son travail. + +Elle regagna la maison. Seule, sa chambre pourrait la cacher. Mais déjà +elle s’étonnait de ne se point sentir coupable. Elle n’avait pas +provoqué cet acte fou. Que savait-elle, du reste? Cela était arrivé +comme un orage en été, comme une averse furieuse qui passe et rafraîchit +la campagne assoiffée. + + * * * * * + +Au dîner, le soir, elle mangea de grand appétit, ce qui ne lui était +arrivé d’un mois, et, couchée, s’endormit, pour ne se réveiller qu’au +matin. Elle réfléchit alors de sang-froid à ce qui s’était passé. S’en +accuserait-elle devant monsieur le curé? Elle n’hésita pas longtemps. Un +tel aveu pourrait avoir des suites graves et imprévues. Elle décida de +se taire; du reste l’aventure n’aurait pas de lendemain. Elle n’irait +plus à la petite serre, elle y était résolue. Elle tint sa promesse deux +jours,--puis, de nouveau, elle eut une mauvaise nuit; un rêve troublant, +mais plus précis, la surprit. Elle résista encore. + +Au quatrième jour, n’en pouvant plus, elle se rendit au jardin. L’homme +était là, sûr de lui, goguenard. Il la suivit dans le bois. Dès lors, +deux ou trois fois la semaine, elle le rencontra sous les sapins. +C’était après déjeuner, dans la chaleur du jour. Monsieur Bourrat +faisait sa sieste; sa femme travaillait près de la fenêtre. Mademoiselle +Bourrat sortait, et le jardin était si solitaire, la vie de Prévoux si +bien réglée, que personne ne dérangea leurs rendez-vous. + +Mais, au commencement de mai, elle eut des inquiétudes; elle attendit en +vain. Un mois se passa; rien encore. Cependant elle sentait en elle une +lourdeur, une gêne, des dégoûts inexplicables. Puis il lui sembla +qu’elle était serrée dans son corset, du reste si lâche. Un soir, en se +couchant, elle s’examina; elle était malade certainement. Elle fut sur +le point d’en parler à sa mère; mais, à la pensée qu’il pouvait y avoir +quelque rapport entre son malaise et ses rendez-vous au jardin, elle +s’arrêta. + +Ce fut à ce moment que madame Bourrat découvrit soudainement ce qui +s’était passé. + +Et cela fut ainsi. + + * * * * * + +Comme dans les vieilles familles de Valleyres, on avait gardé chez les +Bourrat l’habitude des grandes lessives. On ne lavait pas chaque +semaine; c’était bon pour les petites gens, qui ne possédaient pas dans +leurs armoires profondes les hautes piles de linge blanc, orgueil +héréditaire des grands bourgeois de la ville. Quatre fois l’an, de +vastes cuviers étaient roulés dans la cour, l’on engageait des femmes à +la journée, et le linge de trois mois passait entre leurs mains +vigoureuses. Il y avait si peu d’imprévu dans la vie des Bourrat que la +maîtresse de maison savait exactement, et par le détail, le nombre des +draps ou des serviettes que l’on aurait à mettre dans les armoires une +fois la besogne finie.--La lessive de la Saint-Jean fut faite; le linge +sécha au vent, dans le verger, sur des cordes tendues entre les +pommiers; puis, repassé et plié, fut aligné sur de grandes tables dans +le vestibule de la maison. C’est alors que madame Bourrat intervint, son +carnet à la main. Elle dénombra chaque pile; pas une pièce ne manquait à +l’appel. Mais, arrivée au linge de sa fille, elle ne trouva pas le +compte exact. Elle recompta, passa une revue nouvelle de tout le +linge,--vainement. Fidèle à ses habitudes de méfiance, madame Bourrat ne +dit rien devant les domestiques. Elle monta dans la chambre de sa fille +qu’elle voulait interroger d’abord. Sa fille n’était pas chez elle. Elle +ouvrit l’armoire, l’examina du haut en bas, renversa le panier au +linge,--rien. Elle bouscula tout, tira les meubles au milieu de la +chambre. Elle était sûre des vieilles femmes qui lavaient; il y avait +trente ans que, pour vingt-deux sous à la journée elles travaillaient +quatre fois par an à Prévoux. Madame Bourrat cherchait; son nez pointu +s’allongeait vers sa bouche mince; elle avait des gestes anguleux et +précis,--rien. Elle défit draps et couvertures, sans résultat; la +passion l’empoignait si furieusement qu’elle n’hésita pas à se glisser +sous le lit de fer pour examiner le sommier. Elle venait de s’étendre à +terre sur le dos et regardait, lorsque tout à coup elle pâlit,--ce +qu’elle cherchait était là, entre les ressorts, plié, intact, comme au +jour où elle l’avait sorti de la grande armoire. + +D’une main tremblante, elle le prit; puis, avec effort, se releva. Dans +la blancheur immaculée du linge devait-elle lire le déshonneur de la +famille Bourrat?--Mais il y avait encore une chance. Sa fille, +peut-être, était malade, anémique? Elle se souvint d’avoir remarqué sa +pâleur, sa nervosité.--Oui, mais pourquoi tant de ruse? Madame Bourrat +s’assit dans un fauteuil, accablée, toute sa personne maigre comme +écrasée, attendant que sa fille rentrât du jardin. Mademoiselle Bourrat +apparut enfin. Au premier coup d’œil, elle aperçut la pile de linge sur +la table dans le désordre de la chambre; tout de suite aussi madame +Bourrat vit ses pires craintes confirmées. Il y eut entre la mère et la +fille un silence tragique. Puis madame Bourrat voulut tout savoir. Sa +fille, effondrée en sanglots, raconta ce qui s’était passé. + + * * * * * + +Le même soir, madame Bourrat s’enferma avec son mari. Et là, elle montra +la supériorité de race des Maigret, gens de décision, sur les Bourrat, +sans nerfs. Tous les Maigret étaient maigres et jaunes, tous les Bourrat +étaient gras et roses; les Maigret suivaient sans cesse leur idée; les +Bourrat n’avaient point d’idées. + +Tandis que le gros homme larmoyant ne trouvait qu’à gémir, madame +Bourrat organisait un plan de campagne. Dans les heures de l’après-midi +où elle était restée seule, elle avait tout prévu. + +D’abord, elle avait songé à partir avec sa fille à l’automne pour passer +l’hiver en Italie. Mais elle avait vu à la réalisation de ce projet +maintes difficultés. Que diraient leurs amis dans le voisinage et les +habitants de Valleyres, lorsqu’ils apprendraient ce départ? Des Bourrat +quittant Prévoux pour aller en Italie! la chose était tellement en +dehors des habitudes d’une vie entière qu’elle ne manquerait pas +d’éveiller les soupçons. Puis être dans un hôtel avec des étrangers +venus on ne sait d’où! Il faudrait prendre un faux nom, cela était +périlleux. Et ce séjour coûterait fort cher, considération importante. +En outre, dans ce milieu nouveau, à qui se fier? Non, il fallait y +renoncer. + +Elle avait pensé aussi à un mariage hâtif. Mais avec qui? Il n’y avait +personne. Et encore, eût-elle trouvé quelqu’un, il était déjà trop tard. + +Aussi conclut-elle que c’était à Prévoux qu’il fallait organiser le +secret et le silence. Le terrain était dangereux, il est vrai, mais elle +le connaissait dans ses moindres accidents. Elle ne laisserait rien au +hasard. + +La première chose à faire était d’expédier le jardinier chez lui. Il +était heureusement de Normandie, loin de Valleyres. En achetant son +silence par une honnête somme, il s’y marierait sans doute et l’on +n’entendrait plus parler de lui. Malgré l’horreur de le voir encore à +Prévoux, on ne pouvait le renvoyer brusquement au risque d’éveiller la +curiosité des gens de la ferme. On lui donnerait congé quinze jours à +l’avance comme c’était l’usage. Il importait qu’il ne se doutât pas de +l’état où il laissait mademoiselle Bourrat. Mais était-il encore temps +de lui cacher la vérité? C’était sur ce point-là que les investigations +de la mère avaient été le plus précises dans l’interrogatoire qu’elle +avait fait subir à sa fille.--Il était possible après tout qu’il ne sût +rien. En fait, mademoiselle Bourrat et lui n’échangeaient pas trois +phrases par rendez-vous. Elle ne lui avait pas dit ses inquiétudes. +Madame Bourrat eut même le triste courage d’envoyer sa fille seule, le +lendemain, au jardin, après lui avoir fixé sa conduite. Elle devait se +refuser sous prétexte d’une indisposition normale. Mademoiselle Bourrat +joua, avec une honte qu’elle dissimulait mal, le rôle qu’on lui avait +tracé. + +Cela réglé, il fallait songer à la vie de relations mondaines. Pour +l’instant nul danger. Avec quelques précautions préalables, sa fille +pouvait encore aller à la messe, prendre sa leçon de piano, et recevoir +les rares visites qui venaient à Prévoux. Plus tard, on verrait; elle +garderait la chambre, malade, si c’était nécessaire. + +Les domestiques offraient, somme toute, un péril plus grand, parce que +de toutes les heures, Madame Bourrat était bien servie; la cuisinière +était depuis trente ans dans la maison; la femme de chambre depuis +vingt-cinq ans; enfin il y avait une petite servante qui aidait à +l’ouvrage. De celle-là surtout madame Bourrat se méfiait; elle résolut +de s’en défaire. La cuisinière n’avait aucune occasion de voir +mademoiselle Bourrat, si l’on supprimait la visite matinale en commun à +la cuisine. Restait la femme de chambre, Joséphine. La position était +difficile, car elle avait inculqué à cette fille des habitudes +tatillonnes. Madame Bourrat frémit. Peut-être Joséphine s’était-elle +aperçue, elle aussi qu’il manquait du linge à la lessive de la +Saint-Jean? + +Pour l’accouchement, madame Bourrat comptait sur le vieux docteur +Maigret, son cousin germain. Il assisterait sa fille et se tairait, car +le scandale rejaillirait sur toute la famille. Elle s’assurerait enfin +des services de Victoire, une paysanne de son âge, qui lui était dévouée +corps et âme. Elle avait été sa sœur de lait et avait nourri +mademoiselle Bourrat. Elle habitait un village à quelques lieues de +Prévoux. Elle serait utile et discrète. + +Elle expliqua tout à son mari, le soir même. Il coupait les phrases de +sa femme de lamentations. A la fin, d’un ton sec, elle lui imposa +silence. + +Mais une fois la bougie soufflée, une idée nouvelle, dans la nuit, lui +vint.--Oui, ce serait bien plus simple; cela éviterait mille +difficultés. L’aide de Maigret était nécessaire. Il faudrait bien qu’il +la donnât. + +Le lendemain, elle descendit à Valleyres et se rendit chez son cousin +Maigret. Mais elle se heurta sur un point à une résistance absolue; ce +projet si facile, il n’en voulait pas entendre parler. Madame Bourrat se +fâcha; il fut sur le point de la mettre à la porte. Ayant renoncé à ses +espérances d’une solution immédiate, elle eut toutes les peines du monde +à lui faire accepter l’accouchement normal, mais clandestin, sans +déclaration d’enfant. C’était un vieux renard sec et sans poils; il y +allait des tribunaux pour lui, si l’affaire s’ébruitait. Enfin, il se +laissa persuader. Il était, comme elle, un aristocrate; la tache serait +non seulement sur sa famille, mais sur sa caste. Elle lui montra les +petits bourgeois de Valleyres discutant avec férocité le scandale de la +famille Bourrat; elle lui fit lire les entrefilets certains de +_l’Avant-Garde_ sur la dépravation des classes dirigeantes; il accepta. +Mais, puisqu’il devenait complice, il importait qu’on ne laissât rien au +hasard, et, deux jours plus tard, il se rendit à Prévoux où il eut une +longue conversation avec sa cousine. Le lendemain, mademoiselle Bourrat +changea de chambre. Elle était jusqu’à ce moment logée sur la face ouest +de la maison. Au-dessus d’elle étaient les mansardes des domestiques. +Elle habita dès lors une petite chambre qui, à côté de l’appartement de +ses parents avec lequel elle communiquait, regardait le midi et +contenait, en outre du mobilier ordinaire, une vaste armoire prise dans +l’épaisseur du mur. + + * * * * * + +Tout se passa d’abord comme madame Bourrat l’avait prévu. Le jardinier +congédié, auquel on avait murmuré les mots «détournement de mineure», +tout en lui glissant un billet bleu, comprit l’intérêt qu’il avait à +être discret. Mademoiselle Bourrat en juillet et août descendit encore à +la messe avec sa mère. Elle n’avait jamais été de tournure élégante. On +la trouva plus forte peut-être, mais ce fut tout. + +Madame Bourrat surveillait les moindres choses avec une minutie +effroyable. On ne peut dire jusqu’à quels subterfuges elle s’abaissa +pour prévenir les soupçons que la femme de chambre chargée de recueillir +le linge sale eût pu avoir chaque mois.--En juillet, mademoiselle +Bourrat alla voir ses cousines à Vermand. En août, elle se trouva +souffrante le jour où elle aurait dû s’y rendre. + +Septembre arriva, il fallut redoubler de précautions. Madame Bourrat +organisa la vie de sa fille de la façon suivante: elle ne devait sortir +en plein air que le matin, moment où l’on était sûr de pas être surpris +par des visites, et ne devait pas quitter le jardin, où jamais un +domestique ne passait. Le jardinier avait été remplacé par un vieil +imbécile à moitié aveugle, qui pouvait à peine ratisser les allées et +couper l’herbe sur la pelouse. Madame Bourrat avait saisi avec joie +cette occasion de supprimer le luxe inutile des fleurs; un garçon de +ferme s’occupait du potager.--L’après-midi, mademoiselle Bourrat +s’enfermait avec sa mère au salon. La haine du grand jour qu’avait +toujours eue madame Bourrat s’exagéra. Les volets étaient maintenant aux +trois quarts clos; il semblait que l’on pénétrât dans un tombeau. +Lorsqu’il venait des visites, elles trouvaient mademoiselle Bourrat en +train de travailler près de sa mère, dans le demi-jour du salon, à un +métier de tapisserie. Elle tournait le dos à la lumière, et, sur ses +genoux, elle avait, par petits paquets, vingt échantillons de laines +différentes. Madame Bourrat alors l’excusait. + +--Pardonnez à ma fille; elle ne peut se lever, disait-elle, en montrant +les laines. Elle est si laborieuse, la chère enfant. Elle se fatigue, +ajoutait-elle avec un soupir, à demi-voix, elle a mauvaise mine. + +Ainsi cette mère sage préparait l’avenir. Elle avait cependant multiplié +les recommandations à sa fille. Celle-ci ne devait jamais se tenir +debout devant la femme de chambre ni devant les amies qui viendraient la +voir. Au jardin, elle devait éviter de se promener sur la pelouse devant +les fenêtres. Si, par extraordinaire, elle était surprise, elle devait +tout de suite s’asseoir. Madame Bourrat poussait les précautions jusqu’à +aller chercher sa fille dans sa chambre dix minutes avant l’heure des +repas. Elles descendaient alors au salon, et, lorsqu’on entendait +Joséphine traverser le vestibule pour aller tirer la cloche dans la +cour, mademoiselle Bourrat entrait dans la salle à manger et s’asseyait +à sa place.--Le dessert une fois servi, la femme de chambre retournait à +la cuisine; on pouvait sortir sans crainte. + + * * * * * + +Un jour, en septembre, mademoiselle Bourrat descendait l’escalier à huit +heures pour le premier déjeuner. Soudain elle glissa; elle fût tombée +jusqu’au bas des marches si, par chance, elle n’avait pu se raccrocher à +la balustrade. Elle regarda, et découvrit une pelure d’orange sur +laquelle elle avait mis le pied. Comment une pelure d’orange se +trouvait-elle là, à ce moment de l’année? A la salle à manger, elle +interrogea sa mère qui l’avait précédée de quelques minutes. Madame +Bourrat n’avait rien vu sur l’escalier; il n’y avait pas d’oranges dans +la maison. C’était sans doute une domestique qui l’avait apportée. La +chose resta mystérieuse. + +Peu de temps après, comme elle gagnait le banc du jardin, mademoiselle +Bourrat trébucha dans l’allée qui, à cet endroit-là, descendait par +trois gradins. Elle tomba, sans se faire mal, sur la pelouse. Quelle ne +fut pas sa surprise à voir un fil de fer accroché par un clou à une +grosse racine! Pourquoi enfoncer un clou dans une racine? Mais comme +elle ne trouvait nulle réponse satisfaisante à cette question, elle ne +s’obstina pas. Il y avait tant de choses auxquelles elle ne comprenait +rien! + + * * * * * + +Ses cousines s’étonnèrent de ne plus la voir à Vermand. Madame Bourrat +avait une réponse toute prête: elle avait fait vendre, pour cause de +vieillesse, le cheval qu’on attelait à la voiture, et monsieur Bourrat +n’avait pas encore trouvé à le remplacer. En effet, le pauvre monsieur +Bourrat était obligé maintenant de descendre au marché dans le char à +bancs de son fermier, et, lorsque le fermier était retenu aux champs, il +allait seul à pied et se faisait ramener à moitié chemin par un des +Vertôt qui habitait sur la route. + +Au commencement d’octobre, les jeunes Bourrat, de Vermand, préparèrent +une fête pour les vendanges; on devait cueillir du raisin, puis dîner en +plein air, danser enfin. Madame Bourrat, de Prévoux, accepta +l’invitation. Mais, à la date convenue, elle se rendit seule à Vermand. + +«C’est un mauvais jour pour ma fille, murmura-t-elle à l’oreille de sa +cousine, elle doit rester étendue.» Du reste, la santé de son enfant +l’inquiétait, avoua-t-elle. Elle avait parfois des névralgies si fortes +qu’elle était obligée de garder le lit. Il faudrait qu’elle consultât le +docteur Maigret. + +Quelques jours plus tard, madame Bourrat, sa fille étant au piano, fut +surprise par la visite de ses parentes de Vermand. Elle, pourtant +d’oreille si fine, n’entendit pas le bruit de la voiture dans la cour. +La porte du salon s’ouvrit. Ces dames entrèrent. Mademoiselle Bourrat, +tremblante, regarda sa mère. D’un coup d’œil madame Bourrat lui +enjoignit de ne pas quitter le tabouret où elle était assise, puis se +précipita sur sa cousine, et, tout en l’embrassant, fit signe à sa fille +d’aller se mettre près du métier à tapisserie. Elle ne desserra son +embrassement que lorsqu’elle vit sa fille dans l’ombre protectrice du +mur. + +Quelques minutes plus tard, la plus jeune des demoiselles Bourrat de +Vermand se mit à côté de sa cousine qui travaillait, et amicalement lui +passa les bras autour de la taille. + +--Que te voilà devenue forte! dit-elle soudain. + +Ces mots terribles arrivèrent à l’oreille de madame Bourrat; un nuage +voila ses yeux; mais tout de suite elle recouvra son sang-froid et +aborda le sujet qu’elle savait tenir avant tous autres au cœur de sa +cousine, celui de la rivalité, alors aiguë, de mesdames Duret et +Lanterle. + +Cependant mademoiselle Bourrat rougissait jusqu’à la racine des cheveux. +Elle se défit de l’étreinte dangereuse et trouva la force de dire: + +--C’est vrai, j’engraisse à la campagne. + +L’autre par bonheur, n’insista pas. Mais ces dames n’étaient pas venues +pour une visite; elles voulaient emmener la jeune fille en voiture chez +des voisins. Madame Bourrat refusa; elle attendait le médecin ce même +jour pour les névralgies de sa fille. Ces dames s’apitoyèrent et prirent +congé. Mademoiselle Bourrat avait, à ce moment-là, trente-quatre +échantillons de laines épars sur les genoux; elle ne put se lever. + +A dater de ce jour, mademoiselle Bourrat ne descendit plus que le matin +au salon. Elle remontait dans sa chambre après le déjeuner de midi. +Puis, les temps approchant, moins de trois mois, madame Bourrat déclara +sa fille malade; les névralgies devenaient chroniques, le moindre bruit, +la plus petite alerte suffisaient pour les réveiller. Le docteur Maigret +condamnait mademoiselle Bourrat à un repos absolu. Elle ne devait se +lever que quelques heures par jour, ne voir personne. Ces nouvelles, +répandues dès novembre dans Valleyres, excitèrent une grande +commisération. + +«La malheureuse! souffrir tant, et si jeune!» + +Les libres-penseurs de l’endroit y virent une suite nécessaire de +l’éducation sans air des couvents où se ruine la santé des jeunes +filles. + + * * * * * + +Ce que furent l’automne et l’hiver pour mademoiselle Bourrat, on le peut +deviner. Elle n’avait âme qui vive avec qui causer. Sa mère, depuis +l’aventure, était plus froide que jamais. Dans les longues journées +passées en tête à tête, elle se renfermait dans un silence absolu, la +bouche cousue, comme si elle se fût salie à parler à sa fille. +Mademoiselle Bourrat se penchait sur son métier à tapisserie; parfois, +en levant les yeux, elle surprenait un regard bref, pénétrant et dur +fixé sur elle. Elle sentait alors que sa mère l’exécrait de toutes les +forces de son âme et que, n’eussent été en jeu le nom et la réputation +des Bourrat, elle eût été sacrifiée sans balancer. + +Son père était revenu plus vite; elle devinait en lui de la pitié; deux +ou trois fois il fut sur le point de s’attendrir. Mais madame Bourrat +était toujours en tiers; elle avait alors une façon de regarder son mari +qui l’arrêtait net. Au matin, sur le banc, mademoiselle Bourrat pleurait +solitaire; elle était obligée de se cacher de tous, de vivre dans +l’ombre, de feindre d’être malade alors qu’elle ne s’était jamais mieux +portée, et cependant elle sentait grossir en elle le fardeau de sa +honte. + + * * * * * + +Ce fut dans le mois d’octobre que Victoire, la nourrice de Mademoiselle, +vint passer une après-midi à Prévoux. Madame Bourrat s’enferma dans sa +chambre avec la paysanne. Lorsque cette dernière quitta la maison, tout +était convenu. Au commencement de janvier, monsieur Bourrat traverserait +un jour le village qu’habitait Victoire, comme en se promenant, pour +l’avertir. Elle arriverait alors seule à Prévoux vers onze heures du +soir; elle trouverait la maison endormie, la grande porte ouverte, et, +sans bruit, gagnerait le salon. Puis monsieur Bourrat la mènerait en +voiture jusqu’au chef-lieu distant de deux lieues, où un train de nuit, +après un trajet d’une heure et demie, la déposerait au village de X... +Là, l’enfant serait remis à une femme dont elle se serait assurée; il +serait de père et mère inconnus, le nourrissage payé d’avance, cinq +cents francs, somme énorme qui avait fait reculer madame Bourrat. Mais +il fallait s’en rapporter à Victoire. + +Maintenant mademoiselle Bourrat ne quittait plus sa chambre. La pauvre +fille, dans la solitude haineuse où elle était laissée, en était arrivée +à ce point de désespoir, qu’elle espérait ne pas survivre à ses couches. +L’incertitude où on la tenait, l’accablait. Sa mère ne lui avait dit que +le strict nécessaire: elle accoucherait, et l’enfant disparaîtrait +aussitôt.--Qu’en ferait-on? qu’adviendrait-il d’elle-même? +continuerait-elle à mener une existence désolée auprès de sa mère? elle +ne le savait. Elle ignorait à peu près tout de la vie. Elle essayait de +comprendre; mais, pareille à un oiseau qui tâche de forcer les barreaux +de sa cage et retombe meurtri, elle renonçait bien vite à franchir le +cercle étroit de mystères où elle était enfermée. + +Noël, le Jour de l’an se passèrent. Elle reçut quelques souvenirs +affectueux de ses cousines Bourrat. Sa mère n’eut pas un mot pour elle. +Son père vint la voir, cachant son émotion. Madame Bourrat les quitta un +instant, appelée par une visite. Elle tomba dans les bras de son père en +sanglotant; le vieil homme malheureux pleura aussi. De leur vie entière, +ils n’avaient été si près l’un de l’autre. + + * * * * * + +Enfin, un matin, vers onze heures, mademoiselle Bourrat qui, depuis +plusieurs jours, avait des étourdissements sentit des douleurs la +poindre. Elle avertit sa mère, qui s’installa dans sa chambre. Monsieur +Bourrat fit atteler, il avait récemment acheté un cheval, et descendit à +la ville. Après quelques emplettes de graines, il entra chez le docteur +Maigret, puis, au lieu de reprendre la route par laquelle il était venu, +il exécuta un grand crochet et passa chez Victoire avant de regagner +Prévoux. Sa femme le rejoignit pour déjeuner; il était une heure. +Monsieur Bourrat avait peine à cacher son agitation; madame Bourrat, au +contraire, le jour du danger venu, était calme et maîtresse d’elle-même. +Depuis le matin, elle avait terrorisé sa fille, la contraignant au +silence, la menaçant au moindre cri, des conséquences terribles d’un +scandale. La malheureuse fille resta seule, serrant un mouchoir entre +ses dents, enfouissant sa tête sous les draps lorsque les crises +venaient. Pas un gémissement ne lui échappa. + +A la femme de chambre qui voulait porter comme à l’ordinaire le repas à +Mademoiselle, madame Bourrat déclara que sa fille, ayant de la fièvre, +ne mangerait pas de la journée, qu’il fallait la laisser dans le plus +grand repos, éviter tout bruit dans la maison et ne pas monter au +premier étage. + +A trois heures, le docteur arriva dans son cabriolet qu’il conduisait +lui-même; c’était une partie du plan convenu à l’avance avec sa cousine. +Le docteur Maigret était, à l’ordinaire, bourru; mais ce jour-là son +humeur était exécrable. + +Lorsque mademoiselle Bourrat le vit entrer, elle se tourna vers le mur; +elle ne pouvait supporter le regard de ce vieillard hargneux. + +D’une voix sèche, il lui enjoignit de se mettre sur le dos, et, sans +prêter la moindre attention à ses protestations, il la découvrit. Puis, +rejetant les draps sur ce corps déformé, il déclara qu’il fallait +attendre. Il n’ajouta pas un mot, sortit: remonta en voiture et alla +faire une visite dans un village voisin. Il rencontra monsieur Bourrat +dans la cour, mais il passa sans lui adresser la parole. + +L’après-midi se continua lamentable et monotone, coupée des mêmes +douleurs violentes survenant à intervalles éloignés. Madame Bourrat, +assise au pied du lit, tricotait, les lèvres pincées. A chaque accès, +elle se tournait vers sa fille, comme pour lui dire: «Surtout ne crie +pas.» + +A chaque fois, mademoiselle Bourrat, qui allait céder à la douleur, se +reprenait. + +A cinq heures et demie le docteur revint. Il regarda sa patiente à +nouveau. + +--Rien encore, dit-il. + +Madame Bourrat qui avait ses idées, hocha la tête, satisfaite. L’attente +ne lui était rien. + +--Il vaut mieux que ce soit pour la nuit, murmura-t-elle. + +Ils descendirent tous deux et, dans le vestibule, devant la femme de +chambre, madame Bourrat invita le docteur à dîner; ils feraient un whist +dans la soirée. Maigret, comme en rechignant, accepta. A différentes +reprises déjà, pendant les mois précédents, madame Bourrat l’avait gardé +ainsi pour jouer aux cartes. La femme de chambre ne fut donc pas +surprise de le voir rester. Ce soir-là, après le repas, ils +s’installèrent à la table de jeu comme à l’ordinaire. Madame Bourrat +sonna la fille pour avoir une bougie de plus, en réalité pour qu’elle +les vît attablés à leur whist. Puis, dès que Joséphine eut tourné le +dos, elle monta sans bruit avec Maigret, laissant son mari seul au +salon. + +Lorsqu’elle fut entrée dans la chambre de sa fille, madame Bourrat prit +dans l’armoire une couverture et la fixa sur l’encadrement de la porte +par de petits clous. + +Mademoiselle Bourrat gisait anéantie. Le docteur, l’ayant examinée, +déclara que le temps était venu. Il eut quelques mots de consultation +avec sa cousine dans l’embrasure de la fenêtre, tira une fiole de son +sac, et, en versant le contenu sur un mouchoir, vint au chevet du lit. +Mademoiselle Bourrat sentit une odeur forte; elle s’effraya. +Qu’allait-on lui faire? Peut-être voulait-on se débarrasser d’elle +aussi? Le vieux docteur lui apparaissait doué de pouvoirs immenses et +mystérieux. Elle s’agita, voulut parler à sa mère; elle indiquait la +grande armoire au fond de la chambre. Le docteur ne l’écoutait pas. Il +mit une main sur le front de sa patiente, puis, la tenant ainsi clouée +sur l’oreiller, il lui approcha le mouchoir du visage. Elle respira un +parfum âcre et, pour y échapper, se démena désespérément. Alors sa mère +lui maintint les bras. D’un coup de jambes la pauvre fille terrifiée +rejeta les draps, arracha une main à l’étreinte de madame Bourrat, +saisit le poignet du docteur et se tendit dans un effort suprême. Dans +la lutte le mouchoir vint se coller sur sa bouche et sur son nez; elle +sentit comme une brûlure sur la peau; maintenant elle étouffait, elle +n’avait plus de volonté; l’odeur terrible la pénétrait. Elle aspira +violemment, cherchant de l’air, et, tout de suite, elle perdit +connaissance. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Une heure se passa. Le docteur avait enlevé son habit; on l’entendait +parfois jurer. Soudain, un vagissement emplit la chambre; quelqu’un +affirmait son droit à l’existence. C’était une voix claire, mais haute, +mais forte; il semblait qu’elle dût vibrer dans toute la maison. En un +rien de temps, madame Bourrat avait pris l’enfant et s’était assise dans +le bas de l’armoire, les deux battants tirés sur elle pour étouffer les +cris qui filtraient à peine dans la chambre à travers la porte fermée. +Une bougie près d’elle sur le parquet, elle retournait sur ses genoux le +petit être, l’essuyait, puis l’habilla de vêtements sans marque. +Lorsqu’elle eut fini, l’enfant s’était endormi; elle sortit de +l’armoire, le posa sur un fauteuil et descendit. + +La maison était plongée dans l’obscurité. Elle trouva son mari au salon; +il sursauta à son entrée. Coupant court aux questions, elle lui dit +d’aller atteler sans bruit la voiture du docteur et la sienne et +d’attendre près de la grille d’entrée. Puis elle revint dans la chambre +de l’accouchée. + +Pendant une demi-heure, elle aida au docteur à finir sa besogne; +ensemble ils portèrent mademoiselle Bourrat, toujours endormie, sur le +canapé; elle jeta le linge sale en tas dans un coin, refit le lit avec +les draps propres, recoucha sa fille. La pendule sur la cheminée +marquait onze heures et quart; Victoire devait être là. Elle prit +l’enfant et, à travers le corridor sombre, gagna à pas étouffés +l’escalier; elle tenait à la main un mouchoir, prête à l’abattre sur la +bouche du petit, se fût-il mis à pleurer. Derrière elle venait Maigret +qui, avant de quitter la chambre, avait ouvert la fenêtre grande et +placé sur le front de mademoiselle Bourrat une serviette trempée dans de +l’eau froide. + +Au salon, madame Bourrat trouva Victoire; sans mot dire, elle lui tendit +le paquet emmaillotté et une enveloppe qu’elle tira de son corsage. Le +docteur s’était rendu directement dans la cour sans être vu de la +paysanne. Monsieur Bourrat avait sorti les voitures en sourdine. Le +valet d’écurie, qui était le vieil imbécile chargé du jardin, entendit +dans son premier sommeil un peu de bruit. Il pensa que le docteur +Maigret attelait son cheval pour redescendre à Valleyres, et il se +rendormit. Madame Bourrat suivit Victoire jusqu’à la porte; la nuit +était noire à souhait, il faisait un grand vent d’ouest, humide et +froid. Les voitures disparurent dans l’ombre, au pas. Madame Bourrat +remonta au premier étage; elle avait à travailler. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Lorsque mademoiselle Bourrat revint à elle, elle fut lente à reprendre +conscience de la réalité. L’air vif de la fenêtre rafraîchissait son +visage. Elle était épuisée et n’aurait pu, pour sauver sa vie, lever la +main. Pourtant elle se sentait soulagée; il semblait qu’on lui eût +enlevé un poids énorme qui l’accablait. Mais la peau, tout autour de la +bouche, cuisait comme brûlée; puis, c’étaient, soudain, des nausées +atroces, et, tout le temps, une odeur pénétrante, dont elle ne pouvait +se défaire. Ses paupières étaient collées sur ses yeux. Qu’avait-elle de +froid sur le front? Une goutte glissa le long de son cou et se perdit +dans les cheveux. Un souffle d’air, venu du dehors, la ranima; elle +ouvrit les yeux. + +Ce qu’elle vit ne l’aida pas à renouer le fil rompu de ses idées: près +de la fenêtre ouverte, devant une cuve, sa mère était agenouillée; elle +avait enlevé son corsage et sa jupe et, à grands coups de bras, lavait +du linge dans de l’eau qui fumait. La lampe sur la table éclairait cette +scène étrange d’une lumière falote; parfois, à un coup de vent, la +flamme tremblait, près de s’éteindre. Mais madame Bourrat continuait sa +besogne. Sa fille la vit tordre du linge et l’étendre sur la fenêtre. +Que pouvait-ce être? Des draps, semblait-il?--Cela dura longtemps. + +Mademoiselle Bourrat ferma les yeux. Lorsqu’elle les rouvrit, sa mère +était debout; elle essayait, sans y réussir, de soulever la cuve +fumante; alors elle s’empara d’un broc qu’elle plongea dans la cuve, +puis elle ouvrit la porte et sortit. Le courant d’air frappait le visage +de mademoiselle Bourrat; dans le tube de verre, la flamme filait bleue +comme si elle allait s’évanouir. Madame Bourrat revint une demi-minute +plus tard et, deux fois encore, fit le même voyage. Enfin elle prit la +cuve et, lorsqu’elle passa le long du lit, mademoiselle Bourrat put +regarder. Elle aperçut quelque chose de rouge; c’était comme du sang. +Cette fois-là, sa mère fut dehors plus longtemps. Elle rentra les mains +vides. Maintenant, avec un torchon, elle essuyait, avec des gestes +brusques, le parquet. + +Mademoiselle Bourrat se fatiguait à essayer de comprendre la raison de +ces actes anormaux; elle eut une nausée, les oreilles lui tintaient. +Elle s’assoupit un instant. Puis elle se réveilla de nouveau. Peu à peu +quelque lumière, ici et là, perçait la masse confuse de ses idées. Elle +revit le vieux docteur la maintenant de force sur l’oreiller.--Ah oui! +elle avait beaucoup souffert. De cela il ne restait rien, sauf, par tout +le corps, des douleurs sourdes comme si elle avait été battue. Ses +souvenirs devinrent plus nets. Soudain elle évoqua le drame vécu et +poussa un soupir douloureux. Sa mère vint à elle, un verre à la main. +Elle avait toujours son regard dur. + +--Bois, dit-elle. + +Mademoiselle Bourrat fit effort pour soulever la tête; elle avala +quelques gorgées de grog chaud. + +--Est-ce fini? demanda-t-elle à voix basse. + +Sa mère fit signe que oui. + +--Où est-il? murmura-t-elle plus faiblement encore. + +Madame Bourrat haussa les épaules. + +--Ne t’occupe pas de ça. On n’en entendra plus parler. + +Mademoiselle Bourrat gémit sourdement comme une bête blessée. Ses yeux +s’emplirent de larmes. + +Déjà sa mère s’était remise au travail. Maintenant elle retirait de la +fenêtre les draps humides qu’elle accrocha dans l’armoire. Elle arrangea +toutes choses dans leur ordre sur le lavabo, jeta un regard circulaire +par la chambre; chaque meuble était à sa place. Il n’y avait qu’une +odeur persistante qui restait de la scène de tout à l’heure. Madame +Bourrat brûla du sucre sur une pelle pour essayer de l’enlever. Puis +ayant redonné quelques gouttes de grog à sa fille, elle ferma à clef la +porte sur le corridor et passa chez elle. + +Elle était épuisée; il était trois heures du matin. Son mari rentrerait +d’un instant à l’autre. Elle pensa à leur voyage dans la nuit. Personne +n’avait pu les reconnaître. Ils auraient atteint le chef-lieu vers une +heure et demie; Victoire se serait rendue seule à la gare; elle aurait +pris le train de trois heures; de ce côté-là, tout était bien.--Dans la +maison silencieuse, les domestiques, dont les chambres étaient à un +étage supérieur et sur une autre façade, n’avaient pu surprendre ses +allées et venues. Quant au bruit qui s’était fait près de sa fille, il +n’avait certes pas franchi la porte soigneusement calfeutrée.--A ce +moment, elle sursauta; un cheval hennissait dans la cour. Madame Bourrat +frémit; toute la maison allait l’entendre; le valet d’écurie +descendrait; comment expliquer la rentrée tardive de son mari? Il +faudrait inventer une histoire; on la discuterait à la cuisine et à la +ferme; un rien éveillerait les soupçons. Madame Bourrat n’osait bouger. +Cependant le cheval se tut. Dans sa mansarde le vieux jardinier +s’éveilla, mais il crut qu’un cheval s’effrayait à l’écurie, sacra de +son sommeil interrompu, se retourna sur sa couche, et se rendormit de +plus belle. Monsieur Bourrat, ayant étrillé et bouchonné la bête, +remonta chez lui. Il trouva sa femme terrifiée; il la rassura, personne +n’avait bougé. + +Mademoiselle Bourrat était restée dans l’obscurité. Sur ses joues de +grosses larmes coulaient continuellement qu’elle ne pouvait même +essuyer. Enfin, de faiblesse, elle s’endormit. + + * * * * * + +Le lendemain, à la première heure, madame Bourrat était debout. Elle +ouvrit toute grande la fenêtre dans la chambre de sa fille. Tant qu’il +restait quelque chose de cette odeur étrange, on n’osait laisser entrer +Joséphine. A cette dernière, elle dit que mademoiselle Bourrat avait eu +une crise nerveuse de faiblesse et d’anémie, que le docteur avait dû +faire des piqûres de morphine, et qu’elle serait seule à le savoir dans +la maison parce qu’on était sûr d’elle. La femme de chambre, flattée de +tant de confiance, s’apitoya. Elle n’avait du reste aucun soupçon. Elle +ne pénétra chez mademoiselle Bourrat que le second jour; à la voir si +pâle, les lèvres brûlées de fièvre, crut-elle, elle comprit combien la +jeune fille avait été malade et ne s’étonna plus des précautions prises. + +Le docteur Maigret revint pendant quelques jours; tout suivait son cours +normal. Deux semaines plus tard, mademoiselle Bourrat était sur son +canapé et recevait la visite de ses cousines. Ses tantes causaient avec +sa mère. Madame Bourrat, en grand secret, murmurait quelques +phrases;--on entendait les mots d’anémie, nervosité, enfin, sur un ton +d’ultime confidence, celui de «mariage». Et Maigret, de son côté, +lorsqu’on lui parlait de sa malade, haussait les épaules. Un jour même, +à madame Louis Vertôt qui le questionnait, il répondit par un de ces +mots cyniques dont il était coutumier, lequel mot avait couru la société +de Valleyres: + +«Mademoiselle Bourrat est aussi normale que vous et moi. Elle a besoin +de se marier et de faire des enfants. Voilà tout.» + +La convalescence de mademoiselle Bourrat fut triste. Que d’heures +passées seule ou en face de sa mère! Madame Bourrat restait silencieuse +et glacée; toute son attitude protestait; ses yeux secs, sa bouche sans +lèvres fermée, son nez maigre et crochu, toutes les lignes creusées de +sa figure disaient l’humiliation que lui avait infligée sa fille, les +besognes honteuses auxquelles elle l’avait contrainte, et proclamaient +l’invincible volonté de n’oublier rien. + +En sa présence seulement, mademoiselle Bourrat se jugeait coupable. +Lorsqu’elle était laissée à elle-même, ses pensées étaient moins +douloureuses. Elle n’avait pas conscience d’avoir voulu cela. Elle avait +été pareille à ces personnes dont elle avait entendu parler qui, sous +l’influence d’un magnétiseur, font, tout éveillées, des choses qu’elles +n’ont point délibérées et dont elles ne sont pas responsables. Une force +aveugle, irrésistible l’avait poussée dans les bras de cet homme. +Comment aurait-elle résisté? Elle ignorait où elle allait. + +Et la sévérité continue de sa mère l’étonnait. Elle comprenait +l’importance qu’il y avait à garder une telle chose secrète, la +nécessité de préserver le nom des Bourrat de tout scandale. Elle +admettait, sans la discuter, la supériorité de leur position; les +Bourrat étaient une des grandes familles du pays, la considération +qu’ils avaient gagnée par des siècles de vie honorable ne devait pas +être ruinée par elle.--Cela était certain. Mais la faute était restée +secrète; personne ne la soupçonnerait jamais. Pourquoi sa mère, +rassurée, ne s’adoucissait-elle pas? Depuis les sept mois qu’elles +étaient enfermées dans un effroyable tête à tête, jamais elle ne lui +avait adressé la parole, que ce ne fût pour lui donner un ordre, ou lui +indiquer une précaution nouvelle à prendre. + +Aussi mademoiselle Bourrat préférait-elle être seule. Elle pensait alors +au petit être qui avait disparu. C’était vraiment étrange; elle n’avait +même pas vu celui qu’elle avait mis au jour. Il était arrivé pendant +qu’elle était endormie; il était parti avant qu’elle fût réveillée. +Parti? De cela même, elle avait eu quelques doutes. L’horrible Maigret +n’avait-il pu l’empêcher de vivre?--Non, elle sentait que c’était trop +grave, que sans doute on avait dû placer l’enfant en nourrice loin de +Prévoux. Mais elle ne pouvait deviner comment cela s’était fait. Elle ne +savait rien du rôle de Victoire. + +Après des jours d’inquiétude et d’hésitations, elle eut enfin le courage +d’interroger sa mère. Madame Bourrat refusa tout renseignement. En vain +mademoiselle Bourrat supplia. Madame Bourrat resta close; c’était, dans +sa pensée, la seule façon d’éviter à sa fille, plus tard, quelque +démarche imprudente qui les perdrait. Mademoiselle Bourrat se lamentait; +elle ne pouvait se faire à l’idée que son enfant lui était à jamais +enlevé. Elle n’aurait pas demandé à le garder, puisque c’était +impossible, mais elle l’aurait désiré près de Valleyres, de façon +qu’elle pût au moins l’apercevoir de temps à autre.--De nouveau, elle +sentit que des forces supérieures la dominaient et qu’il fallait +accepter son sort. + + * * * * * + +Le premier jour où elle se leva, elle espérait avoir quelques minutes à +elle. Mais madame Bourrat ne la quitta pas. Elle attendit au soir; +lorsqu’elle fut assurée que sa mère infatigable dormait enfin, elle +chercha dans l’obscurité sur la table l’unique allumette qui lui était +laissée pour la nuit. L’ayant frottée avec d’infinies précautions sur le +papier usé du mur, elle alluma la bougie. Alors, sortant de son lit, +elle alla à la grande armoire, dont elle ouvrit la porte doucement. Elle +souleva le papier qui recouvrait le rayon inférieur et prit un paquet +aplati, caché là. Puis, les jambes molles de s’être tenue debout si +longtemps, elle regagna son lit. Elle déplia le paquet et en tira un +petit jupon de laine tricoté. Mais c’était le plus extraordinaire jupon +que l’on pût voir, car il était fait de morceaux de toutes couleurs. +Mademoiselle Bourrat n’aurait pu acheter à la ville, sans que sa mère le +sût, un écheveau de laine blanche; aussi elle en avait été réduite à +travailler avec les laines de sa tapisserie. Elle avait profité des +jours rares où madame Bourrat allait faire des visites pour mener son +œuvre à bien, et, comme elle n’eût osé épuiser sa provision de rouge ou +de bleu, elle avait dû prendre des bouts de laine dans chacun des +écheveaux qu’elle avait. En outre, elle avait été obligée d’attacher les +bouts les uns aux autres. Aussi le jupon multicolore était-il hérissé de +petits nœuds.--Mais elle ne songeait pas à ce que son apparence pouvait +avoir de ridicule; elle ne pensait qu’aux heures anxieuses qu’elle avait +passées à y travailler, l’oreille tendue, prête à faire disparaître sous +sa jupe au moindre bruit l’ouvrage défendu. Elle avait compté le +remettre à sa mère, au moment venu, pour en revêtir le petit qu’il +protégerait contre le froid de l’hiver. De jour en jour elle avait +reculé. Enfin lorsque Maigret s’était approché d’elle, le mouchoir +redoutable à la main, sa dernière pensée avait été pour le paquet caché +dans l’armoire; elle avait essayé de parler; il était trop tard. + +Ce soir-là, elle prit le petit jupon, le serra contre sa poitrine, lui +dit, à voix basse, des mots nouveaux pour elle et qui la faisaient +pleurer, puis, sans force pour retenir ses larmes, s’endormit, le +dorlotant toujours, comme si c’était l’autre, le disparu, qu’elle avait +dans les bras. + +Le lendemain, sa mère étant descendue déjeuner, elle le jeta dans le +poêle où brûlait un feu vif. + + * * * * * + +Cependant la convalescence de mademoiselle Bourrat était finie. Elle +redescendit à Valleyres avec sa mère, l’accompagna dans ses visites. +Partout on s’émerveillait de sa bonne mine. + +A sa grande surprise, madame Bourrat donna un dîner de jeunesse en son +honneur aux vacances de Pâques. Y furent invitées ses deux cousines +Bourrat, Marie Vertôt, Laure Maigret et Henriette Brière; comme jeunes +gens, il y avait ses deux frères, un des Bourrat, de Vermand, retour de +Paris, Maurice Lanterle, qui n’avait pas dix-huit ans, un jeune Bastard, +enfin monsieur Nicolas Allemand, dont la présence excita une grande +curiosité dans la partie féminine de l’assemblée. + +Monsieur Nicolas Allemand n’était pas un bourgeois de Valleyres. Il +s’était établi dans la petite ville peu d’années auparavant. D’où +venait-il? qu’était sa famille? on ne le savait guère, Monsieur Allemand +était la discrétion même. Mais monsieur le curé, à qui il avait été +rendre visite à son arrivée, l’avait pris sous sa puissante protection. +Monsieur Allemand avait choisi, non loin du Cours, un petit appartement +de trois pièces. Bientôt l’on avait vu arriver une voiture de +déménagement. Les habitants de Valleyres n’en croyaient pas leurs yeux. +Un étranger se fixant dans leur ville! la chose était rare; un jeune +homme! l’aventure était unique. Jamais homme ne fut plus épié que ne le +fut monsieur Nicolas Allemand. Mais il ne fournit pas grand aliment à la +curiosité publique. Il n’allait jamais au café, ne chassait pas; comme +tant d’autres rentiers de Valleyres, il passait des journées à la fois +vides et occupées. Le temps s’usait dans la répétition méthodique de +très petites choses toujours les mêmes. Les goûts de monsieur Allemand +étaient ordonnés et tournés vers les sciences historiques; mais il +manquait d’intelligence. Il entendait la messe de huit heures du matin, +puis rentrait hâtivement chez lui, où il passait deux heures à relever, +dans des cahiers à ce destinés, les dates de naissance et de mort de +chacun des rois de France et des hommes célèbres de leur règne. A midi, +il déjeunait, puis sortait pour se promener sur le Cours, et, à deux +heures sonnant, entrait à la bibliothèque communale. + +Car Valleyres avait une bibliothèque communale, cause d’orgueil infini +et de supériorité sur Villeneuve et Châteauvieux, voisines et plus +considérables, qui n’en possédaient point. La bibliothèque appartenait +par moitié à la ville, par moitié à un groupe de familles descendant des +fondateurs. C’étaient alternativement la ville et les familles +fondatrices qui en nommaient le bibliothécaire à vie. Tout alla bien +tant que le conseil municipal fut en majorité acquis aux conservateurs; +mais, depuis quinze ans la ville était aux mains des partis avancés, et +le respectable bibliothécaire, monsieur Barbet, étant mort sur ces +entrefaites, le conseil, à son tour d’élection, avait désigné pour lui +succéder, le sectaire monsieur Maillefer. Les notables de Valleyres en +avaient frémi. Quoi, les archives de leur ville, où, à chaque acte, se +retrouvaient les noms des Vertôt, des Bourrat, des Maigret, des de +Morteuse, Lanterle, Duret et autres, allaient être sous la coupe directe +d’un jacobin! Heureusement les familles avaient la majorité dans le +comité d’achat. La bibliothèque de Valleyres était faite pour les âmes +bien pensantes. Il y avait, il est vrai, quelques collections du XVIIIe +siècle, qui n’étaient pas orthodoxes; elles avaient été données à +l’époque par un Maigret, mécréant, sceptique et coureur de filles, pour +les péchés duquel la famille avait fait, depuis, longue pénitence. On ne +pouvait les détruire, car la surveillance de la ville paralysait les +bonnes volontés, mais au moins s’était-il trouvé une âme pieuse qui +avait consacré quelques années de sa vie terrestre et raccourci par là +d’autant son temps de purgatoire, à noircir à l’encre tous les passages +inconvenants du fonds Maigret. _Candide_ se trouvait ainsi réduit à +vingt pages de fragments incohérents. + +C’est là que monsieur Nicolas Allemand passait ses après-midi. Il aimait +l’odeur des choses séculaires, tout parchemin lui était vénérable, une +ligne de manuscrit suffisait à remplir une heure, car il était lent de +sa nature et manquait, en outre, de culture paléographique. Cependant, +petit à petit--le temps n’est rien à Valleyres--il parvint à acquérir +une certaine habileté. Il ne fut pas long avant de trouver à utiliser +ses talents pour gagner la considération des notables de la ville. Il +communiquait le résultat de ses recherches au curé qui s’empressait d’en +faire part aux intéressés. + +C’est ainsi que monsieur Nicolas Allemand, après deux années et demie de +fouilles consciencieuses, mit au jour l’acte d’achat de la terre +seigneuriale de Vouzins, fait au nom de Nicolas Vertôt en quinze cent +huitante et quatre. Le dit Nicolas Vertôt était un usurier de la ville +qui, profitant des troubles de la Ligue et de l’extinction de la branche +aînée des de Vouzins, s’était emparé à vil prix de cette terre. Mais il +fut obligé de rendre gorge peu d’années après lorsque le Béarnais +rétablit l’ordre dans le royaume. Vouzins revint alors à la branche des +de Vouzins-Baufflers, qui porta le nom à la célébrité que l’on sait et +en fit un des premiers du royaume. Les Vertôt avaient toujours prétendu +avoir le droit d’ajouter à leur nom celui de de Vouzins, mais ils +affectaient d’en faire fi, comme si rien ne pouvait être supérieur à +celui de Vertôt, et ils avaient une légère moue de dédain lorsqu’on +nommait devant eux les ducs de Vouzins-Baufflers, des cadets après tout, +qui ne devaient leur fortune qu’à des intrigues de cour. Mais les Vertôt +n’avaient aucun titre pour appuyer leurs prétentions. On juge de leur +satisfaction à la découverte de l’acte d’achat de Vouzins; leur joie fut +si grande qu’ils la cachèrent soigneusement de peur de laisser voir +qu’ils avaient pu douter de leur droit. Ils saluèrent dès lors monsieur +Allemand, lorsqu’ils le rencontraient sur le Cours et à la sortie de +l’église. + +Une autre découverte de monsieur Allemand fut relative à la famille +Griolle. Il ne restait des Griolle qu’une vieille dame qui avait épousé +François Maigret, père de monsieur Jules Maigret et de madame Bourrat, +de Prévoux. Les Griolle avaient tenu une grande place à Valleyres. +Monsieur Allemand retrouva un acte à leur nom; il datait de quatorze +cent nonante et huit, battant de cinquante ans l’acte le plus ancien où +étaient nommés les Duret, qui se disaient la plus vieille famille de la +ville; les Maigret n’étaient pas signalés avant seize cent deux, les +Bourrat avant seize cent quinze. Mais monsieur Allemand ne révéla pas +qu’il avait du même coup mis la main sur des actes d’achats de maison +aux noms des Frappart et des Langlois, actes qui tous deux remontaient +au quatorzième siècle, étant l’un de treize cent cinquante et six, +l’autre de treize cent soixante et sept. Or il y avait encore des +Frappart et des Langlois, mais dans les couches les plus basses de la +population; on connaissait à ce jour deux Frappart, l’un journalier de +son état, l’autre passeur sur l’Ourche, ivrognes tous deux, et un +Langlois, pilier de cabaret aussi, prote à l’imprimerie radicale de +l’_Avant-Garde_, affligé d’un nombre considérable d’enfants qui +s’élevaient de leur mieux sur le pavé. Ces trois escogriffes étaient les +représentants des plus anciennes familles de Valleyres. Mais monsieur +Allemand les laissa dans l’ignorance de ces titres glorieux; il ne +sortit des archives que l’acte de la notable famille des Griolle. Du +coup, monsieur Nicolas Allemand fut présenté par le curé à madame Jules +Maigret, veuve du chef de la famille, qui l’invita à venir passer la +soirée chez elle huit jours plus tard. Ainsi la société de Valleyres +s’ouvrit-elle au judicieux monsieur Allemand, et ce fut un fait presque +unique dans l’histoire de la ville que l’admission, après quatre ans de +stage seulement, d’un étranger dans le cercle des notables. + +Monsieur Nicolas Allemand continua patiemment ces études profitables et +passionnantes. Il fit, par exemple, un tableau comparatif des signatures +de quarante-trois des membres de la famille Duret dans les deux derniers +siècles; il poursuivit les alliances des de Morteuse dans la nuit des +temps, dressa l’arbre généalogique des Vertôt de Vouzins. Ainsi +passait-il ses journées. + +On l’accepta dans la société de Valleyres comme un homme de principes +sûrs qui, s’il ne pouvait prétendre à être reçu sur un pied d’égalité, +avait cependant droit à quelques égards pour le respect qu’il témoignait +aux choses du passé. Madame Jules Maigret, qui avait en tout une juste +mesure, l’invitait le soir où l’on faisait un whist, mais il ne dînait +pas. + +Il reçut une autre récompense de ses labeurs. Monsieur Maillefer, le +bibliothécaire, mourut subitement. La nomination de son successeur +revenait cette fois-ci aux descendants des fondateurs. A l’unanimité, +ils désignèrent, pour remplacer Maillefer, monsieur Nicolas Allemand, +qui vit ainsi s’ajouter aux quinze cents et quelques francs qui +constituaient ses modestes revenus une somme à peu près égale. On +continua pourtant à ne l’inviter qu’après dîner. + + * * * * * + +La carte de madame Bourrat fut donc pour le surprendre. Le moindre +événement--et c’en était un d’importance--avait son relief dans la vie +plate de la petite ville. Monsieur Allemand n’avait pas passé quatre ans +sans s’apercevoir que ces familles notables, dont il aimait à tracer +l’ascendance, avaient des filles qui restaient à Valleyres, tandis que +les jeunes gens s’en allaient dans les grandes cités, d’où ils ne +revenaient guère. Il sentait son indignité. Que pouvait-il opposer aux +deux ou trois siècles de roture prouvée et enregistrée qu’avaient les +Vertôt, les Bourrat, les Maigret?--Rien, hélas! rien que lui-même. Cet +homme, si habile à trouver des ancêtres pour les autres, ne pouvait même +se compléter d’un père. Il avait été élevé à Lyon par des prêtres, +modestement, avait travaillé pour eux aux comptes de la fabrique. A +trente-deux ans, son directeur de conscience lui avait remis une petite +somme d’argent en lui conseillant d’aller en manger les rentes dans un +coin paisible de province. Il l’avait adressé à son ami, le curé de +Valleyres, à qui il avait eu soin d’écrire préalablement une lettre +confidentielle. + +Mais, d’autre part, monsieur Nicolas Allemand avait senti arrêtés sur +lui, dans les salons où il fréquentait, les yeux des jeunes filles; +mademoiselle Lucie Maigret, qui devait bien avoir vingt-cinq ou +vingt-six ans, s’était fait expliquer la généalogie de sa famille; +mademoiselle Hélène Vertôt, une brune piquante de vingt-huit ans, avec +un peu de moustache, il est vrai, avait demandé à monsieur Allemand de +lui enseigner à peindre des blasons. Les parents laissaient faire, +rassurés par la laideur du bibliothécaire. + +Car monsieur Allemand était fort laid. Il était gros et maladroit dans +sa démarche; ses bras trop courts se terminaient par de grandes mains; +son teint était blafard et luisant; ses cheveux jaunes s’accommodaient +mal d’une raie et ses habits montraient évidemment qu’ils n’avaient pas +été faits sur mesure.--Cependant, il avait en lui quelque chose +d’attirant. Étaient-ce ses yeux, petits, mais brillants? était-ce un +certain air de force qui se dégageait de ce gros corps?--On ne sait, +mais il y avait quelque chose. Sans cela, comment expliquer l’attention +avec laquelle l’écoutaient les jeunes filles? Il leur parlait, du reste, +avec une modestie révérente. Il avait des regards prudents qui disaient +où il avait été élevé. + + * * * * * + +Ce soir-là, il arriva à Prévoux un peu avant sept heures. Madame Bourrat +lui fit un accueil aimable. Elle le présenta à sa fille, puis les laissa +seuls un instant pour donner un ordre aux domestiques. + +Depuis sa longue réclusion, c’était la première fois que mademoiselle +Bourrat, se trouvait en tête à tête avec un homme. La pauvre fille ne +savait quelle contenance garder; elle n’osait lever les yeux; il lui +semblait qu’il y avait en elle quelque chose de changé que les hommes +devineraient tout de suite. Mais monsieur Nicolas Allemand fut parfait; +de sa voix blanche, il émit des lieux communs si incolores que bientôt +mademoiselle Bourrat se sentit rassurée. Elle osa le regarder; il avait +les yeux baissés! Dans sa reconnaissance, elle lui découvrit un air de +bonté. + +Les autres convives arrivèrent; les jeunes gens étaient tous, sauf +monsieur Allemand, au-dessous de vingt ans. Ce dernier se trouva +pourtant placé au bout de la table, mais à côté de mademoiselle Bourrat. +Regardant toujours la nappe, il lui parla de Valleyres, du charme qu’il +trouvait à l’existence laborieuse et digne qu’il y menait; c’était son +topique préféré; il était arrivé à le développer avec un air de +conviction modeste qui l’avait grandement avancé dans l’estime des +vieilles gens; il semblait vraiment qu’il fût reconnaissant de ce qu’on +lui eût permis de vivre dans cette cité bénie. Mademoiselle Bourrat le +jugea doux et bien élevé. + +Après dîner, il causa avec monsieur Bourrat et lui fit part d’un projet +longuement caressé, celui de dresser un arbre généalogique des Bourrat, +comme il en avait dressé un des Vertôt. Monsieur Bourrat l’écouta avec +bienveillance; il avait quelques papiers de famille à Prévoux; il les +tenait à sa disposition. Lorsqu’on rejoignit les dames dans le grand +salon, les jeunes filles organisèrent des jeux innocents; on joua à +pigeon-vole, aux vingt questions, et, sous la surveillance de madame +Bourrat, à un décent colin-maillard. On ne pouvait reconnaître que par +la main la personne attrapée. Des rires joyeux s’élevaient dans la pièce +calme aux erreurs de divination; Maurice Lanterle--est-ce +croyable?--prit la main de Marie Vertôt pour celle du jeune Bastard; +Monsieur Allemand, à son tour, fut obligé de se laisser bander les yeux. +Après quelques minutes, il s’empara de mademoiselle Bourrat. Il palpa sa +main avec discrétion. La jeune fille sentait une certaine émotion la +gagner. Enfin, il se prononça, il avait deviné juste. + +Plus tard, alors qu’on prenait des rafraîchissements avant de partir, +mademoiselle Bourrat s’enhardit et demanda à monsieur Allemand comment +il avait reconnu sa main. Monsieur Allemand, baissant les yeux, avoua +qu’il l’avait regardée à table. + +Mademoiselle Bourrat rougit et se retira. + +Cependant l’arbre généalogique des Bourrat poussait lentement ses +branches. Il obligea monsieur Nicolas Allemand à plusieurs visites à +Prévoux; il y déjeuna. Un dimanche même, il fit une partie de croquet +avec mademoiselle Bourrat sur la pelouse. Sa maladresse était grande, +mais il avait de la vigueur, et, lorsqu’il chassait une boule, il +l’envoyait jusqu’à l’allée. + +Avec mai et la chaleur, la santé de mademoiselle Bourrat était devenue +moins bonne: elle avait, le matin, les mêmes mines tirées que l’année +précédente. Mais madame Bourrat veillait; son plan était fait depuis +longtemps. + +A la fin de mai,--monsieur Allemand travaillait maintenant tous les deux +jours avec monsieur Bourrat et à chaque fois voyait la jeune fille--elle +s’en fut rendre visite au curé. + +Elle sortit de la cure le visage long. Ses projets s’écroulaient. + +La semaine suivante, elle s’arrangea pour que monsieur Allemand ne +rencontrât pas sa fille lors de ses venues à Prévoux.--Mais mademoiselle +Bourrat eut de nouveau des malaises; elle dormait mal, se réveillait +plus fatiguée qu’elle ne s’était couchée. Madame Bourrat écrivit +plusieurs lettres; elle passa des heures à retourner dans son esprit le +même problème insoluble. Il fallait marier sa fille; elle n’était pas de +celles qui peuvent attendre à vingt-sept ans, comme Lucie Maigret (elle +avait donc vingt-sept ans) ou à vingt-huit, comme Hélène Vertôt.--Mais +il n’y avait pas de parti pour elle à Valleyres; d’autre part, les +réponses qu’elle reçut à ses lettres furent peu encourageantes. +Personne,--sauf monsieur Nicolas Allemand. Monsieur Allemand n’était pas +né; cela importait peu. Les Bourrat sauraient l’imposer et, dès le +printemps, madame Bourrat en avait pris son parti. Mais ce qu’elle avait +appris chez le curé était terrible. + +Comment voir affiché à la mairie l’avis suivant sous l’entête +_Publications de mariage_: «Monsieur Nicolas Allemand, fils de Marie +Allemand, décédée et de »?--Ce blanc était intolérable. +Enfant naturel, de père inconnu! Tout Valleyres en ferait des gorges +chaudes! Sans l’affichage, la chose aurait été possible, mais il était +obligatoire. Voilà bien les exigences absurdes d’une société de +francs-maçons! En chaire, le curé aurait fait l’annonce avec le tact +d’un homme du monde.--Non, l’on n’y pouvait songer. + +Cependant juin avançait. Depuis quinze jours monsieur Nicolas Allemand +n’était pas monté à Prévoux. De nouveau mademoiselle Bourrat était +souffrante; elle avait les mêmes nervosités qu’au printemps de l’an +précédent. A la messe, elle regardait devant elle continûment vers le +coin gauche de la nef et du bas côté, où elle apercevait les cheveux +jaunes de monsieur Allemand. + +A la fin de juin, monsieur Allemand vit un jour, de la Bibliothèque, +madame Bourrat passer seule en voiture. Il la suivit des yeux, de +derrière les persiennes closes. Elle allait sans doute à Vermand. Sans +perdre un instant, il prit quelques papiers dans sa poche et se dirigea +vers Prévoux. Il y arriva peu avant quatre heures. Monsieur Bourrat +était sorti. Mais monsieur Allemand força tranquillement son chemin vers +le cabinet de travail; il attendrait que monsieur Bourrat rentrât. La +femme de chambre, qui l’avait vu souvent avec son maître, le laissa +faire et retourna à son ouvrage. Monsieur Allemand, une fois dans la +pièce, poussa avec fracas les volets clos des fenêtres qui donnaient sur +le jardin; il aperçut mademoiselle Bourrat assise sur un banc, mais +n’eut pas l’air de la voir. Il s’assit à la table. + +Quelques minutes plus tard, la porte de la chambre s’ouvrit. +Mademoiselle Bourrat entra, essayant, mais elle était gauche, un geste +de surprise. + +Monsieur Allemand se leva et vint à elle. Il prit sa main; elle rougit. +Elle le regarda, mais il n’avait plus les yeux baissés; elle rougit +davantage. Il lui posa une question; elle était au comble de la +confusion, voulut s’enfuir; il la retint. Elle répondit enfin et +disparut.--Monsieur Allemand, peu de minutes après, redescendit en ville +sans attendre monsieur Bourrat, mais il prit par les sentiers. + +Le lendemain de sa visite, monsieur le curé monta à Prévoux. Madame +Bourrat le reçut seul et resta enfermée avec lui pendant une heure. +Lorsqu’il partit, elle monta chez son mari, où la séance fut moins +longue. Elle passa enfin chez sa fille, et, après une demi-heure +d’entretien, la laissa en larmes. Ce ne fut qu’au soir, dans la +solitude, que mademoiselle Bourrat sentit la joie immense qu’elle aurait +à quitter la maison familiale. + +Le surlendemain, monsieur Nicolas Allemand fut prié à dîner. Il fut, +comme à l’ordinaire, parfait de réserve, et accepta avec humilité le +bonheur qui allait être sien. + + * * * * * + +Les fiançailles de mademoiselle Bourrat et de monsieur Allemand furent +rendues publiques. La nouvelle éclata comme un coup de foudre sur les +familles de Valleyres--et elles étaient nombreuses--qui avaient des +filles à marier. Comment n’avait-on pas songé plus tôt à monsieur +Allemand? Voilà que mademoiselle Bourrat l’épousait; elle avait à peine +vingt ans, tandis que l’on comptait combien de filles de vingt-cinq ans +et plus qui se desséchaient dans une attente vaine! Lucie Maigret en fut +malade. + +Madame Bourrat n’attendit pas la publication des actes de mariage pour +régler la question de l’état civil de son futur gendre. Ici monsieur le +curé lui fut d’un grand secours. Il murmura quelques confidences à +l’oreille d’une ou deux de ses paroissiennes de marque, sous le sceau du +secret, s’entend. Mais le secret était trop lourd pour être gardé. + +Peu de jours après, les habitants de Valleyres se chuchotaient à +l’oreille: «Vous savez, monsieur Allemand?--Oui, ne trouvez-vous pas +qu’il lui ressemble?--Certainement, il y a quelque chose. Dans la +démarche, n’est-ce pas?--Vous vous souvenez de l’avoir vu à Valleyres, +il y a trente ans.» Et l’on enviait les Bourrat de s’allier à un sang +illustre, encore qu’illégitime. En réalité, monsieur Nicolas Allemand +était le fils naturel de Marie Allemand, servante, et d’un personnage +fort obscur, auquel son état interdisait et d’avoir des enfants et de +les reconnaître. Mais, grâce à monsieur le curé, qui tint les promesses +faites à madame Bourrat, tout Valleyres enfila une piste infiniment plus +romanesque. + +Sur ces entrefaites, madame Bourrat eut la visite de Victoire. Elle +apportait la nouvelle de la mort d’un enfant de six mois dans un village +éloigné, lequel enfant n’avait pu résister, malgré sa robuste +constitution, aux premières chaleurs et à un manque continu de soins. + +Le mariage eut lieu à la fin d’août; toute la famille Bourrat y versa +d’abondantes larmes. Le jeune couple s’établit dans un appartement +donnant sur le Cours. Le fermier de Prévoux, suivant les stipulations du +contrat, y descendait chaque semaine, les fruits, légumes, œufs, lait et +fromage nécessaires au ménage, sans compter un poulet hebdomadaire, +quatre fois l’an un jambon, et, à la Saint-Michel et à la Saint-Jean, +une barrique de vin. + +Madame Nicolas Allemand eut un enfant dans les délais normaux. Puis, de +deux en deux ans, monsieur Allemand avait de la méthode en tout, sa +famille s’accrut d’un nouveau membre. Au cinquième, madame Allemand fut +gravement malade et devint stérile. Elle avait alors trente ans, était +forte comme tous les Bourrat, adorait son mari et ses enfants, lesquels +elle élevait du reste fort mal. Elle avait perdu un frère, et son père +mourut peu après. Le couple Allemand vit ainsi sa fortune s’augmenter. +Monsieur Nicolas Allemand est une des autorités de la société de +Valleyres;--il a sans doute hérité quelque chose de la prudence de son +illustre ancêtre. + +Mademoiselle Lucie Maigret et mademoiselle Hélène Vertôt sont restées +vieilles filles. + + + + +LOUIS MARTHE + + _A Jules Renard._ + + +Louis Marthe donnait des leçons de piano aux enfants des bourgeois de +Valleyres. + +Il était le fils d’un commis à l’enregistrement. Comme il montrait, tout +jeune, du goût pour la musique, Faguet, le vieil organiste, le prit sous +sa protection et lui enseigna ce qu’il savait de son art. Lorsque Faguet +mourut, Marthe fut nommé organiste à sa place. Il eût voulu aller au +chef-lieu auprès d’un maître, mais les ressources lui manquaient; il +resta à Valleyres. De la succession de son professeur, il acheta un +antique piano-clavecin dont les touches étaient d’ivoire jauni et dont +les cordes rendaient un son grêle; il prit aussi le fonds de musique, +des sonates de Diabelli, des exercices de Czerny, la méthode de +Pape-Carpentier, et quelques morceaux brillants. Pour payer ces achats +considérables, il verserait pendant dix ans une petite somme à la +Saint-Jean et à la Saint-Michel. Son père venait de mourir sans lui +laisser un sou; il donna congé du logement qu’il avait toujours habité, +garda les meilleurs meubles, vendit les autres, loua deux chambres chez +madame Poiret, la mercière de la Grand’Rue, et attendit des élèves. + +Il n’attendit pas longtemps. La façon dont il touchait de l’orgue à la +messe avait éveillé l’attention des bourgeois de Valleyres. On +s’informa; l’on sut que Marthe jouait du piano aussi bien que de +l’orgue. Monsieur le curé le recommandait. Les Vertôt, les premiers, lui +confièrent leurs filles. Louis Marthe devint à la mode; la vieille +demoiselle Proteau, qui avait eu l’honneur d’enseigner la musique à +trois générations, fut délaissée. Bientôt il eut autant de leçons qu’il +en pouvait donner. Il se rendait à domicile pour quarante sous les +cinquante minutes; chez lui l’heure ne se payait qu’un franc cinquante. +La correction de sa tenue, sa timidité lui valurent la confiance des +dames les plus strictes de la ville. Il n’adressait la parole à ses +élèves qu’à la troisième personne.--En dix-huit mois il se libéra de ses +dettes. Il se décida même à acheter un piano Erard. + +Ses leçons terminées, Marthe faisait à l’ordinaire la veillée chez les +Matthieu Fleuriot. C’étaient deux vieilles gens, anciens amis de son +père, qui finissaient de vivre. Ils avaient un petit magasin d’épicerie +au coin de la place de l’Hôtel-de-Ville et de la Grand’Rue. Marthe y +arrivait à sept heures après souper. En hiver, ils restaient tous trois +à causer au coin du feu; en été, ils se promenaient le long de l’Ourche, +rivière qui traverse Valleyres. Marthe aimait leurs conversations +lentes, leurs gestes toujours les mêmes, leurs plaisanteries connues et +la sûreté de leur humeur. Les Fleuriot avaient un fils, Jules, dans +l’administration à Lyon, qui, tous les deux ou trois ans, revenait au +pays voir les vieux. Un autre Fleuriot avait quitté Valleyres, Antoine, +le frère cadet de Matthieu. Mais celui-ci avait mal tourné. Il s’était +engagé, à la suite d’un coup de tête, avait fait la guerre en Algérie. +Une fois, une lettre arriva; il fallait envoyer tout de suite trois cent +cinquante francs; faute de quoi, il était déshonoré et pis. Madame +Fleuriot en avait frémi. Tant d’argent d’un seul coup, alors qu’il était +si difficile de mettre quelques sous de côté! Pourtant Matthieu avait +décidé de payer. Depuis, aucunes nouvelles. L’on avait appris cependant +qu’Antoine, son temps fini, s’était fixé à Alger où il tenait un petit +café; l’on disait aussi qu’il vivait avec une femme de mauvaise vie. +Dans le ménage paisible des Fleuriot de Valleyres, l’aventure du cadet +causait un étonnement jamais dissipé. De père en fils, les Fleuriot +avaient été des gens d’ordre, timides, amis de la paix, craignant le +bruit et les coups. Lorsque madame Fleuriot regardait la figure bonasse +de son mari, les lignes tombantes et molles de son visage rasé, son gros +nez pacifique, sa bouche à la lèvre inférieure renflée, ses yeux petits +qu’il écarquillait en parlant, elle se demandait par quel étrange hasard +un agité et turbulent Antoine avait pu naître des mêmes parents qui +avaient donné le jour à ce Matthieu de tout repos. + +Les Fleuriot exceptés, Marthe ne voyait personne. Il se liait peu, +n’avait rien pour plaire. + +Au printemps, lorsque les jours devenaient longs, les jeunes filles se +promenaient deux par deux, non loin de la ville, au bord de l’Ourche, +sous les ormes séculaires. Elles passaient les bras enlacés, riant et +regardant les hommes. Mais Marthe baissait les yeux. A vivre solitaire, +à ne parler qu’à ses élèves si distinguées, il avait acquis une certaine +délicatesse de goûts. Il manquait de la grossièreté nécessaire pour +fraterniser avec les jeunes gens de son âge; il ne pouvait s’attabler au +cabaret; boire du vin hors des repas, le rendait malade. Il n’eut pas +d’amis, et, à la fête de Valleyres, il regardait de loin les couples +tourner sous les lampes éblouissantes au son de la musique que leur +versait un orchestre composé d’un violon, tenu par le cordonnier +boiteux, Michel, d’une flûte, l’apprenti Jacques, d’une clarinette, +Michaud, le garçon boulanger, et d’un piston sonore que faisait résonner +le journalier Tirebras.--L’éclat de la fête l’attirait, mais il n’osait +sortir de l’ombre. + +Parfois une fille filait près de lui au bras de son galant et +s’effrayait à la silhouette soudainement aperçue derrière un arbre. «Ce +n’est rien, disait l’homme, ce n’est que le petit Marthe.» Et ils +s’éloignaient, en riant. + +Les années passèrent. Marthe avait maintenant trente ans. Ses économies +grossissaient à la caisse d’épargne; il ne dépensait pas le tiers de ce +qu’il gagnait. Qu’il continuât une quinzaine d’années, il aurait des +rentes suffisantes pour réaliser le rêve de tout le petit peuple de +Valleyres: vivre sans rien faire.--Louis Marthe était un beau parti. +Lorsqu’il passait dans la Grand’Rue, vêtu d’habits propres et un peu +serrés, les boutiquiers disaient: «Voilà le petit Marthe qui va attraper +encore une pièce de quarante sous.»--Et la mère Barbet, la crémière, qui +avait une fille à marier et trois autres qui s’échelonnaient de douze à +seize ans, soupirait tout en remplissant un seau de lait: «Ce monsieur +Marthe est bien distingué; il gagne gros; sa femme ne sera pas à +plaindre.» Mais sa fille Julie, au comptoir, n’écoutait pas, elle +songeait au grand Lardy, qui la veille au soir lui avait serré le bras, +alors qu’ils se promenaient à trois, le long de l’Ourche, avec Annette +Rosat. Il touchait à peine cinquante sous par jour chez Noirot, le +tapissier. Mais il avait une façon à lui de regarder les filles. + +Marthe restait dans la solitude où sa timidité l’exilait. + +Il sentait que jamais il n’oserait proposer en mariage sa chétive +personne à une de ces jeunes filles, sur lesquelles il ne se hasardait +même pas à lever les yeux. De ses élèves, il ne connaissait vraiment que +les mains. Avec les gens de son état, il gardait la même réserve. Du +reste, il ne parlait à personne, pas même à Marie, la fille de la bonne +madame Poiret, qui lui avait cédé une partie de son appartement. Marie +Poiret était une grande fille, dégingandée et curieuse, à laquelle sa +mère, la voyant d’âge et ayant pesé dans sa tête les amples économies de +son locataire, avait soudainement confié le soin de nettoyer les +chambres de monsieur Louis Marthe, le matin, quand ce dernier courait la +ville. Mais madame Poiret, qui connaissait le tableau des leçons du +professeur aussi bien que son _Pater_, avait sans cesse besoin de Marie +à la boutique, et ne la renvoyait dans l’appartement que peu avant la +rentrée de Marthe. Celle-ci comprenant son rôle, s’attardait à sa +besogne, dérangeait Marthe en s’excusant, le frôlait de son corps mince +de fille trop vite grandie. Marthe, à la présence d’une femme dans son +salon, sentait une inquiétude sourde monter en lui. Vainement +essayait-il de paraître s’absorber au piano dans l’étude d’un morceau +difficile. Marie Poiret venait l’écouter, la bouche bée, les yeux +brillants. Bientôt il s’interrompait et, prétextant une course à faire, +quittait la place; il ne rentrait que pour une leçon nouvelle. La mère +Poiret le suivait d’un regard dédaigneux. + + * * * * * + +A cette époque un événement considérable bouleversa l’existence des +Fleuriot. Comme Marthe pénétrait un soir, à l’automne, dans la salle à +manger de ses vieux amis, il les trouva accablés. Sur la table ronde +recouverte d’une toile cirée, madame Fleuriot lui montra du doigt deux +lettres ouvertes et l’invita à les lire. + +La première était d’un liquidateur d’Alger, qui apprenait en termes secs +à monsieur Fleuriot que son frère Antoine venait de mourir à l’hôpital, +laissant des affaires en fort mauvais état, et qu’on allait procéder à +la vente de la succession. + +Marthe l’ayant lue, préparait une phrase de condoléance. Madame Fleuriot +l’arrêta. + +«Vous ne savez pas tout,» dit-elle, en lui tendant la seconde lettre. + +Comme il la prenait, il sentit une forte odeur de verveine s’en dégager. +Le papier rose était orné de petits agréments gaufrés et dorés, avec, au +haut de la page, un bouquet de fleurs en relief. La lettre, d’une +écriture maladroite, était ainsi conçue: + + «Mon cher oncle, + +«Papa étant malade, m’a dit qu’en cas de malheur, il fallait vous écrire +comme étant mon seul parent, car maman est partie il y a longtemps avec +un Espagnol, on croit, et on ne sait pas où elle est. Mon pauvre papa +est mort avant-hier à l’hôpital où on l’avait mené pour les crises qu’il +avait ces derniers temps. On l’a enterré aujourd’hui. Je suis chez les +Sœurs. Monsieur Dosson, le liquidateur, m’a pris mon billet pour +Marseille et m’a donné de l’argent pour aller jusqu’à Valleyres. Je +m’embarquerai dans six jours seulement, pour profiter de la compagnie +d’une Sœur qui rentre en France. + +«En attendant le plaisir de vous voir, croyez-moi votre nièce +affectionnée. + + «Zora Fleuriot.» + +Marthe laissa tomber la lettre. Il ne trouvait rien à dire. Le coup qui +frappait la vieillesse paisible de ses amis était inattendu. Dans cette +vie unie, bornée à d’étroits horizons, faite de la répétition méthodique +d’actes et de pensées toujours pareils, on se perdait à vouloir même +supputer les changements qu’allait apporter l’entrée de cette étrangère, +de cette Africaine. + +Et d’abord monsieur Fleuriot fut violent, madame, amère. L’ignorance où +ils étaient semblait accroître leur infortune. + +Les deux vieillards alternaient maintenant leurs lamentations. + +Savait-on quel âge elle avait? Faudrait-il l’élever? Ce seraient des +dépenses excessives. Était-elle chrétienne seulement avec un nom pareil, +Zora? + +La veillée, ce soir-là, se prolongea. Les Fleuriot s’apaisèrent. Du +reste, pas un instant ils n’eurent l’idée de repousser celle qui +réclamait leur hospitalité. Monsieur Fleuriot avait, la preuve en était +faite, «le sentiment de la famille». Sa femme était bonne chrétienne; +elle demanda à Dieu dans ses prières de l’aider à sauver cette âme qui +avait vécu jusqu’alors dans un monde pervers. Et ils attendirent, dans +l’anxiété, l’arrivée de leur nièce. Pour madame Fleuriot, une chose +était certaine: Zora serait brune comme ces bohémiennes espagnoles qui +avaient campé une fois près de Valleyres, et dont les teints cuivrés et +les yeux de braise effrayaient les bonnes gens. Elles représentaient aux +yeux innocents de l’épicière la perversité orientale de pays inconnus et +brûlés de soleil. Sa nièce allait-elle leur ressembler? + +Marthe la rassura, chercha, dans de vieux _Magasins pittoresques_, des +vues d’Alger. C’était maintenant une ville européenne, la Marseille d’un +autre continent. + +Cinq jours se passèrent en discussions et en préparatifs. + +Un télégramme annonça le débarquement de Zora; le lendemain, elle était +à Valleyres. + +Marthe, par discrétion, encore que la curiosité le dévorât, ne vint pas +voir ses amis ce soir-là. Au matin suivant, il passa devant l’épicerie; +mais la gêne le retint. Il n’osa entrer. Au soir il hésitait encore et, +comme toutes les fois où il y avait doute, la timidité l’emporta. Il +fallut que le surlendemain le père Fleuriot le fît chercher. + +A l’heure habituelle, il frappait à la porte, le cœur battant. Madame +Fleuriot était assise à la table; à côté d’elle, une jeune fille d’une +vingtaine d’années, aux lourds cheveux blond-doux, au teint rose un peu +transparent et comme de cire, simplement vêtue d’une robe noire, +travaillait, les yeux baissés, à un ouvrage; c’était Zora. + +Madame Fleuriot fit les présentations. La jeune fille salua le +professeur de piano. Il vit qu’elle avait les yeux petits, mais noirs et +brillants. Il sourit d’un air embarrassé, essaya une phrase de bienvenue +qu’il ne put terminer, et finalement s’assit. + +La veillée commença. Madame Fleuriot raconta ses inquiétudes et +décrivit, pour la dixième fois depuis deux jours, sa surprise à +l’arrivée du train. Elle avait regardé dans tous les wagons, cherchant +une enfant brune et sauvage. Il avait fallu que le chef de gare vînt +l’avertir qu’une jeune fille l’attendait dans son bureau. Et là, elle +s’était trouvée en face de cette grande personne blonde et +rose.--Était-il possible que ce fût la nièce d’Algérie? Et, comme elle +jugeait qu’elle n’avait pas suffisamment fait sentir son légitime +étonnement, elle reprit d’une seule haleine la même histoire. Cependant +Zora se taisait, et Marthe, assis non loin d’elle, sentait une vague +odeur de verveine, pareille à celle de la lettre d’Alger, venir jusqu’à +lui. + +Monsieur Fleuriot descendit à l’épicerie chercher une demi-bouteille de +punch et quelques biscuits. On but à la santé de l’orpheline. Madame +Fleuriot s’égaya; elle ne cacha pas ses craintes et rit de leur folie; +Zora avait été élevée par les Sœurs; elle était bonne catholique, savait +coudre et même--ça, c’est pour vous, Marthe--jouait du piano. + +La jeune fille gardait une attitude réservée. Cependant, à une saillie +de sa tante, elle rit d’un rire un peu gros, qui ne déplut pas. Elle +ajouta quelques détails à ceux que donnait madame Fleuriot. Elle avait +un petit défaut de prononciation, quelque chose d’enfantin. Elle disait: +Voui.--Marthe la trouva fort jolie; il remarqua qu’elle avait des ongles +nets. La timidité qu’elle montrait le rassurait. Du reste n’était-elle +pas l’étrangère? Il était, lui, près d’amis qu’il connaissait depuis son +enfance. Il se permit quelques plaisanteries empruntées à leur +répertoire ordinaire. + +Ce soir-là, le petit Louis Marthe, rentrant chez lui, chantonnait à voix +basse dans la nuit. + +On était au commencement d’octobre et les pluies, cette année-là, +vinrent tôt. On ne pouvait se promener le soir. Zora ne fit donc aucune +des connaissances que la belle saison rend possibles et agréables. +Madame Fleuriot, la trouvant dépourvue de linge, l’occupa à se préparer +un petit trousseau. La jeune fille passait ses journées dans +l’arrière-boutique de l’épicerie, en compagnie de sa tante. + +Le dimanche, on allait en famille à l’église pour la grand’messe. +L’orgue sous les doigts de Marthe frémissait, il semblait que le vieil +instrument eût retrouvé une jeunesse. + +Au soir, en semaine, Marthe venait, comme par le passé, faire la +veillée. Il entrait sans bruit; sa petite personne tenait peu de place. +Monsieur Fleuriot l’accueillait toujours des mêmes paroles, prises on ne +savait où, et dont la répétition seule avait un effet comique: «Eh bien, +Marthe, quoi de nouveau dans le monde galant?» accompagné d’un +clignement d’œil, tandis que la main droite du brave épicier s’abattait +sur sa cuisse. + +Marthe donnait les nouvelles. Mademoiselle Bourrat, de Prévoux, était +fort malade. Elle traînait, ne se remettait pas. Madame Vertôt, mère, +était mourante. Monsieur Duret venait de faire un héritage. «L’eau va +toujours à la rivière,» ajoutait sentencieusement monsieur Fleuriot. Les +prix du vin baissaient, mais monsieur Maigret, qu’on ne prenait jamais +sans vert, avait vendu sa récolte au plus haut,--et ainsi de suite, +tandis que madame Fleuriot tricotait un jupon de laine et que Zora +cousait, la tête penchée sur son ouvrage. + +La jeune fille restait silencieuse; elle semblait constamment sur ses +gardes, ne se livrait pas. Sa tante s’étonnait; elle ne pouvait +satisfaire son besoin de curiosité. De sa mère, Zora ne savait rien. +Elle avait quitté Alger, il y avait longtemps, avec un Espagnol, comme +elle disait. Elle racontait cela sur un ton uni, comme si c’était la +chose la plus naturelle. + +Marthe, à l’entendre, frémissait, et bénissait Dieu de ce que, par sa +protection efficace, elle eût gardé dans cette ville perdue une +innocence si complète. + +Sur le reste de sa vie Zora se taisait. Madame Fleuriot avait appris +pourtant qu’elle avait passé régulièrement les vacances avec son père. +Mais descendait-elle au cabaret paternel? On ne pouvait le savoir. Avec +sa tante, Zora se comportait comme avec les Sœurs, qui l’avaient élevée. +Elle obéissait sans discuter. Une fois ou deux seulement, elle eut +quelques mots qui laissèrent voir qu’elle avait connu une existence plus +brillante. Mais, déjà, elle regrettait d’avoir parlé. + +Elle avait conservé, malgré les observations de sa tante, l’habitude de +se parfumer. Elle cachait le flacon de verveine avec soin dans le petit +coffret de bois d’olivier, toujours fermé, dont la clef minuscule +pendait à une chaîne qui faisait le tour de son cou. Mais, pour ne pas +s’attirer de scènes, et aussi pour économiser le liquide précieux, elle +en mettait une goutte à peine sur la nuque. Marthe, néanmoins, +retrouvait l’odeur fine mêlée à celle de la chevelure rousse; c’était +une senteur pénétrante et aigre un peu, qui lui montait à la tête, le +faisait cligner des yeux. + +Marthe n’était pas venu dix fois faire la veillée depuis l’arrivée de +Zora, qu’il était tombé éperdument amoureux de la jeune fille. Rien ne +pouvait égaler pour lui le charme et le supplice des soirées calmes dans +la salle à manger des Fleuriot, près de Zora aux yeux brillants. Au long +du jour, trottant à ses leçons, il ne pensait qu’à elle; elle était sur +toutes les pages de musique que ses élèves déchiffraient; au coin des +rues étroites de Valleyres, son image surgissait; elle remplissait le +ciel étoilé d’hiver, alors qu’il regagnait au soir son logement. Le +parfum de sa chair blonde le poursuivait dans la nuit. Il se retournait +dans son lit, cherchant en vain le sommeil. L’idée qu’elle pourrait être +là, près de lui étendue, qu’il la toucherait toute, le rendait fou. + +Mais, lorsqu’il était en face d’elle, il n’osait lui adresser la parole. +Devant la porte des Fleuriot il était ému au point de s’arrêter, +balançant à entrer. Il ne regardait Zora maintenant qu’à la dérobée, ne +pouvait suivre la conversation, se troublait, cherchait ses mots. Des +semaines se passaient sans qu’ils échangeassent deux phrases, elle, +semblant éternellement au couvent, lui, rendu muet par la timidité, +paralysé par la violence même de ses sentiments. + +Et les choses auraient pu durer ainsi longtemps. + + * * * * * + +Vers le milieu de décembre, madame Fleuriot eut une idée. Ou plutôt sa +nièce lui souffla une idée, mais avec tant d’habileté, que la brave +épicière la crut de son invention. Après l’avoir portée en elle pendant +toute une semaine, elle la mit au jour. + +--Zora, dit-elle, depuis plus de deux mois qu’elle était à Valleyres, +avait négligé la musique. Peut-être Marthe voudrait-il permettre à la +jeune fille, lorsqu’il serait absent, de s’exercer à jouer sur son vieux +piano? + +Marthe y consentit avec joie, s’excusant de n’avoir pas songé plus tôt à +en faire la proposition à mademoiselle Zora. «Même il pourrait, +ajouta-t-il timidement, lui donner une leçon par semaine.» Il eut toutes +les peines du monde à faire comprendre qu’il entendait ne pas être +rétribué. On accepta son offre. + +Et, pas plus tard que le lendemain, le petit Marthe étant chez les Duret +pour deux heures consécutives, madame Fleuriot amena sa nièce dans +l’appartement du professeur. Elles revinrent ainsi deux ou trois fois; +puis madame Fleuriot, que la musique endormait, se borna, soit à +conduire sa nièce, soit à la venir chercher. Du reste, Marthe était +toujours absent. + +La jeune fille s’amusait fort de ses heures de liberté. Tant que sa +tante était là, elle jouait des exercices, des petites sonates indiquées +par Marthe, des cantiques. Sitôt qu’elle était seule, elle se délassait +à des marches militaires, à des refrains de café-concert qu’elle +fredonnait d’une voix acide. Mais, bientôt fatiguée, elle s’arrêtait, +regardait au-dessus de l’instrument un Beethoven sourcilleux, assis +devant un piano entouré de nuages; puis elle se levait, faisait le tour +de la chambre, feuilletait des livres sur la table, mettait à son +oreille, pour entendre le bruit de la mer, les coquillages qui ornaient +la cheminée, arrangeait ses cheveux devant la glace, admirait un tapis +de fausse mousse étalé devant un fauteuil, et, finalement, allait +s’étendre tout de son long sur le canapé vert, dont de petits carrés de +fausse dentelle protégeaient, par places, le velours usé. + +Quand le petit Marthe rentrait, elle était partie. Une fois par semaine, +à sept heures du soir, la journée étant finie, Marthe lui donnait une +leçon. + +Monsieur ou madame Fleuriot accompagnaient leur nièce non pas qu’ils se +méfiassent du petit Marthe, mais les voisins auraient jasé. + +Marthe, assis sur un tabouret, derrière Zora, s’enivrait de son odeur. +Il pensa la première fois en défaillir. Elle, se retournant brusquement +pour lui demander un conseil, vit son émoi. Dès lors, elle s’arrangea +pour le frôler de son épaule, même de ses cheveux. + +Lorsque madame Fleuriot était là, elle s’endormait tout de suite dans un +fauteuil au bruit monotone des exercices. Zora devenait, alors, +communicative. + +Un jour, elle s’arrêta et, montrant sa tante assoupie, dit, avec un clin +d’œil complice, une phrase d’argot que Marthe ne comprit pas; mais la +façon dont Zora le regardait lui faisait tourner la tête. + + * * * * * + +Un soir, en janvier, monsieur Fleuriot vint avec sa nièce. Sa femme +étant un peu souffrante, il allait rentrer auprès d’elle. Marthe +ramènerait la jeune fille. «De nuit, tous les chats sont gris», +ajouta-t-il, et il s’en fut. + +A l’idée de rester avec Zora, Marthe tremblait sur ses jambes. Zora +enleva sa toque et sa jaquette, et se mit au piano. + +--C’est chic d’être seule chez vous, dit-elle. Marthe était trop +bouleversé pour remarquer le mot insolite. Il se frottait les mains pour +se donner une contenance. La leçon commença; la jeune fille tira son +tabouret plus près de celui de Marthe. Marthe ne pouvait reprendre son +sang-froid. Il y avait à peine cinq minutes que Zora jouait, lorsqu’elle +s’interrompit soudainement. + +--Je ne me sens pas bien, dit-elle d’une voix étouffée. + +Marthe se leva, inquiet. + +--Ce ne sera rien, ajouta-t-elle. Aidez-moi à gagner le canapé. + +Il s’empressa, mais avec une telle maladresse, qu’elle fut obligée de +lui montrer comment la soutenir. Elle passa un bras autour du cou de +Marthe frémissant. La joue touchant sa joue, tout le corps appuyé contre +celui du petit professeur, elle fit les quelques pas qui la séparaient +du canapé. Elle s’y laissa tomber. Elle restait pâle, Marthe était plus +pâle. Elle soupira, sembla perdre connaissance, fit avec la main un +geste inutile pour dégraffer sa robe, puis elle ferma les yeux comme +évanouie. Marthe avait compris; avec une hâte fébrile il déboutonna le +corsage. La gorge de la jeune fille apparut. Marthe, alors, s’arrêta. +Mieux renseigné, il eût dégrafé le corset. Il n’en eut même pas l’idée. +Du reste, le spectacle qu’il avait sous les yeux l’affolait. Cette fille +magnifique, dont il osait à peine regarder le visage lorsqu’elle était +assise à côté de sa tante dans les soirées calmes des Fleuriot, elle +était là, étendue dans son salon, à moitié dévêtue. Le sang lui battait +aux tempes. Qu’allait-il faire? Mais tout de suite, il s’effraya. Elle +ne revenait pas à elle. Elle allait mourir devant lui, sans secours. Il +fallait appeler madame Poiret. Déjà il se dirigeait vers la porte. Un +soupir de Zora le cloua sur la place. + +--Donnez-moi un verre d’eau, fit-elle. + +Marthe apporta l’eau demandée. La jeune fille en but une gorgée, soupira +à nouveau, sembla revenir à elle. Elle ouvrit enfin les yeux, feignit de +découvrir le désordre de sa toilette. + +--Qu’avez-vous fait, monsieur Marthe? dit-elle confuse. + +Marthe, au comble de l’agitation, ne savait comment s’excuser. +Maintenant son audace de tout à l’heure lui paraissait inexplicable. +Comment avait-il osé ouvrir ce corsage, se réjouir--car il s’en était +réjoui--du spectacle merveilleux de cette gorge candide? Ah! Zora allait +le détester! Il aurait voulu se tuer sous ses yeux. Il tomba à genoux, +en balbutiant, les mains jointes, la voix étranglée: + +--Pardon! Pardon! + +Zora restait dolente. + +--Je suis si faible, gémit-elle. Reboutonnez ma robe, au moins. + +Marthe s’empressa. Mais la besogne était troublante. Par le corsage +ouvert, c’était l’odeur chaude du corps de la femme aimée qui le +grisait. Ses doigts malhabiles effleuraient, sans qu’il le voulût, la +peau. Les boutons de l’étoffe semblaient fuir; la chemise de la jeune +fille bloquait les boutonnières; à chaque mouvement il touchait de la +chair et frémissait. Zora ne faisait rien pour l’aider; il avait peine à +rapprocher les deux parties du corsage; il s’énervait, devenait rouge. +De derrière ses cils baissés, Zora l’observait. Cependant Marthe avait +terminé; il transpirait à grosses gouttes. + +La jeune fille alors se leva, et, d’un pas singulièrement assuré, vint à +la glace pour se recoiffer. + +Marthe, sur une chaise maintenant, restait anéanti. Pour un rien, il +allait se trouver mal. Mais Zora était prête; ils sortirent. Le grand +air lui redonna des forces. Au seuil des Fleuriot, il quitta la jeune +fille, qui semblait courroucée. + +--Pardon, pardon encore, dit-il. + +Il s’enfuit dans la nuit; il était fou d’amour et de désespoir. + +Le lendemain, Zora reçut une lettre qui avait coûté au petit Marthe une +veille de labeur et d’anxiété. Il offrait sa vie entière pour expier on +ne savait quel crime. Un amour insensé était son excuse. Repoussé, il +quitterait la ville. + +Madame Fleuriot déclara ce mariage écrit au ciel; rien de plus heureux +ne pouvait échoir à sa nièce. Elle aurait une position brillante et un +mari dont on pouvait assurer qu’il n’avait pas son égal à Valleyres pour +le cœur et pour la conduite. Le père Fleuriot joignit ses félicitations +à celles de sa femme, Zora restait calme. + +A sept heures du soir, Louis Marthe n’arrivant pas, Fleuriot se décida à +l’aller chercher. Il le trouva fiévreux, la mine défaite. Toutes les +assurances de son vieil ami ne purent convaincre le professeur de la +réalité de son bonheur. Ce ne fut que lorsque la jeune fille, avec +laquelle on le laissa, lui eut dit elle-même son consentement, qu’il se +crut pardonné. + +Le mariage fut fixé au mardi de Pâques. + +Il fallut choisir un nouvel appartement. Marthe en trouva un dans la +maison de monsieur Antoine Vertôt. Il donnait sur un jardin et se +composait d’un salon, d’une salle à manger, d’une chambre à coucher et +d’un cabinet sombre. + +Sur la rue au premier étage était le grand appartement des Vertôt, mais +depuis deux ans, ils préféraient habiter à la campagne aux portes de la +ville, sur la route de Prévoux. + +Le mobilier du salon de Marthe pouvait suffire; Noirot, le tapissier, en +renouvellerait le velours vert. On achèterait un meuble de salle à +manger. + +Les semaines passèrent comme dans un rêve. Marthe, tout le jour, courait +à ses leçons. Le soir il voyait Zora chez les Fleuriot. Deux ou trois +fois à peine elle se trouva seule avec lui; alors, elle lui faisait des +agaceries, l’embrassait sur la bouche, l’appelait «mon petit homme, mon +gros chéri». + +Le mardi de Pâques arriva. Furent de la noce les Fleuriot, leur fils +venu de Lyon pour l’occasion avec sa femme, madame Poiret, quelques +vieux amis des Fleuriot, en tout une quinzaine de personnes. Louis +Marthe avait un habit noir neuf, que lui avait taillé maître Boudin. Il +arborait à la boutonnière une petite touffe de fleurs d’oranger, qui +excita les railleries de tout Valleyres. Zora était en beauté, rose +toujours et les chairs fraîches sous le voile blanc. + +Après la cérémonie, on se promena en voiture à travers le pays; on prit +un verre de vin à l’_Écu de France_, à Prévoux, puis, à six heures, un +banquet réunit la noce dans une salle de la _Cloche d’or_, de Valleyres. +On mangea et but abondamment ainsi qu’il convient; monsieur Fleuriot +retrouva la série complète des plaisanteries de circonstance. Au +champagne, il risqua une chanson. Zora, un peu grise, s’appuyait sur son +mari et lui murmurait des douceurs à l’oreille, dont par moments elle +mordillait le lobe. + +Marthe mangeait à peine et ne buvait pas. Le bonheur le rendait grave. + +Enfin vers dix heures et demie, il emmena son épouse dans le nouvel +appartement. Le lendemain, ils partirent pour le chef-lieu où ils +finirent la semaine, dînant au restaurant, allant au cirque, se +promenant en voiture. + +Ils rentrèrent à Valleyres. Marthe reprit ses leçons. Il voyait sa femme +à déjeuner seulement et le soir. Que les jours étaient longs loin +d’elle! + +Une année s’écoula, d’une vie assez solitaire pour le jeune couple. Le +petit Marthe était toujours au septième ciel. Il avait espéré que Zora +lui donnerait un enfant; mais jusqu’à présent il n’y avait nuls indices +de grossesse. Quelques mois de repos eussent pourtant été nécessaires à +Marthe; il se fatiguait. Il n’avait jamais eu brillante mine; mais +maintenant, il était pâle, s’enrhumait pour un rien. Madame Marthe au +contraire fleurissait dans sa vingtième année; l’embonpoint la menaçait; +elle avait toujours des chairs roses comme artificiellement colorées et +les cheveux blonds-roux qui excitaient la curiosité des commères de +Valleyres. A la fête de la ville, plusieurs des notables s’étaient fait +présenter à elle. Monsieur Bataille, entre autres, le grand marchand de +vin, membre actif du comité électoral, et que l’on accusait d’entretenir +d’intimes relations avec madame Tourette, la veuve du marchand de drap. +Madame Louis Marthe avait dansé avec monsieur Bataille, ainsi qu’avec +monsieur Rigotard, le droguiste. C’était ce qu’il y avait de mieux dans +le commerce de Valleyres. + +Cependant Marthe, à l’entrée de l’hiver, eut un gros rhume et dut +consulter le docteur Maigret. Maigret lui ordonna de se reposer. Zora +apprit l’arrêt du médecin avec plus d’indifférence que son mari ne l’eût +supposé. + +Elle sortait davantage maintenant, avait noué en ville quelques +relations. A l’ordinaire, elle se levait tard, passait un temps +considérable à sa toilette, et, lorsque son mari revenait à midi, il la +trouvait encore en peignoir. Les jours de marché seulement, madame Louis +Marthe quittait la maison, le matin, avec sa bonne pour aller, comme les +autres bourgeoises de Valleyres, faire ses emplettes sur la place de +l’Hôtel-de-Ville. + +Là, hiver comme été, les paysannes venues des environs alignaient au +long du trottoir leurs corbeilles de légumes, d’œufs, de fruits, de +pommes de terre. L’été, elles se mettaient à l’ombre des maisons; +l’hiver, elles grelottaient en plein air; les unes, assises sur des +chaufferettes pleines de braises, qui leur brûlaient le derrière, tandis +que tout le reste du corps gelait; les autres, debout, battant la +semelle sur le pavé. C’est là que madame Marthe causait avec les dames +de Valleyres dont elle avait fait la connaissance; on se racontait, +entre deux achats, les petites nouvelles. Parfois Marthe survenait, +marchant le long des murs, cherchant de tous ses yeux sa femme et +bousculant les paysannes qui grognaient d’être dérangées. On voyait +passer sur son char à bancs le bon monsieur Ferdinand Bourrat, de +Prévoux; puis c’était monsieur Antoine Vertôt qui, à grandes enjambées, +traversait la rue. Monsieur Henri Lanterle allait, mélancolique, +rejoindre le vieux baron de Morteuse pour leur promenade quotidienne sur +le Cours. Monsieur Nicolas Allemand, ses cheveux jaunes en désordre sur +un col graisseux, se rendait à la Bibliothèque; la voiture de madame +Duret s’arrêtait devant la poste, puis devant la boutique du pâtissier. +Monsieur Pilou, le principal du collège, marchait, distrait, en +apparence seulement, car, malgré sa science et ses cheveux blancs, il +passait pour grand amateur de jolies femmes. Sous les arcades qui +faisaient un côté de la place, des marchands de charcuterie en plein +vent attiraient le client en criant des boudins et des saucisses à des +prix fabuleux de bon marché, tandis qu’à l’entrée de la Grand’Rue des +étalages de fromage répandaient une odeur forte. Pendant deux heures +ainsi, le mardi et le samedi, l’animation emplissait Valleyres. Il était +d’étiquette dans la petite bourgeoisie de se faire voir ces jours-là sur +la place de l’Hôtel-de-Ville suivi d’une servante portant le panier aux +provisions. Madame Marthe n’y manquait pas, fière de montrer qu’elle +avait une domestique, tandis que sa tante Fleuriot était obligée de s’en +passer. + +Peu après que Marthe eut consulté le docteur Maigret, Zora découvrit +qu’elle était enceinte. Le début de sa grossesse fut difficile; elle dut +se soigner, rester étendue. + +L’année suivante--Marthe avait trente-trois ans, elle en avait vingt et +un--elle mit au monde une petite fille à laquelle elle choisit, malgré +son mari qui voulait l’appeler Louise d’après sa grand’tante, le nom +élégant d’Athénaïs. Madame Fleuriot fut marraine, monsieur Bataille +parrain; il y eut un grand dîner. + +Zora ne put nourrir le bébé, qui fut mis en nourrice à Prévoux. + +C’est à ce moment que Zora se brouilla avec sa tante, avec qui elle +avait eu déjà plusieurs piques. La rupture fut très pénible à Marthe. Il +sentait instinctivement que sa femme avait tort, mais il ne voulait pas +se l’avouer, encore moins le lui laisser voir. Le changement qu’elle +avait subi l’étonnait. Où était la jeune fille laborieuse d’autrefois? +Ses manières étaient vulgaires; elle employait des expressions d’argot +qui choquaient; dans les quelques querelles qu’ils avaient eues, elle +s’était montrée d’une grossièreté surprenante. Pourtant, elle restait, +somme toute, bonne fille, tendre même à l’occasion, bien qu’elle fût à +l’ordinaire dédaigneuse. Dès le premier jour, elle avait pris un air un +peu supérieur, comme si elle savait de la vie beaucoup de choses +qu’ignorerait toujours son mari. Mais Marthe était éperdument amoureux. +Il pouvait être fatigué; il ne se rassasiait pas d’elle. Elle avait pris +possession de lui tout entier. Une fois ou deux, lorsqu’ils avaient été +mal ensemble, elle avait boudé et, le soir, s’était retournée +rageusement dans son lit. Marthe en aurait pleuré. Il aimait à se +blottir tout au long d’elle, à se réchauffer à la tiédeur de son corps, +et--il n’en demandait, le plus souvent, pas davantage--à s’endormir +ainsi, comme un enfant, tout petit entre ses bras maternels. + + * * * * * + +Dix-huit mois plus tard, le bébé fut sevré et ramené à Valleyres. + +Marthe eût voulu le prendre dans leur chambre, Zora s’y refusa. + +Mais où le mettre? Le logement était trop petit. Il y avait un autre +appartement sur le devant, au-dessus de celui des Vertôt.--«L’on n’y +pouvait songer, dit Marthe, il serait trop cher.» Pourtant Zora persuada +à son mari qu’elle l’obtiendrait de monsieur Vertôt pour le prix qu’ils +pouvaient payer, et s’en alla parler à son propriétaire. + +Monsieur Antoine Vertôt était un homme de près de cinquante ans, d’une +grande piété, bâti à chaux et à sable, comme on dit dans le pays, sec +comme un échalas, six pieds de haut, le nez en corbin, des sourcils de +chat, mi-paysan, mi-gentilhomme, allié à tout ce qui comptait à +Valleyres, et qui vivait l’année entière à la campagne avec sa femme et +ses trois filles. + +Il passait pour coureur; on se racontait ses aventures; l’on désignait +comme siens les fils du menuisier Terminet, qui, à la vérité, +ressemblaient à Vertôt d’une manière notoire. + +Monsieur Vertôt n’était pas chez lui quand Zora s’y présenta. Il vint la +voir au jour du marché. Il la trouva en peignoir rose. Elle dit être +obligée de changer de logement. Monsieur Vertôt déclara qu’il ne pouvait +se séparer d’une telle locataire et qu’il était prêt, pour la garder, à +tous les sacrifices. Une conversation commencée sur ce ton ne pouvait +avoir qu’une heureuse fin. Zora fit allusion à l’appartement sur la rue +et s’informa du prix. Monsieur Vertôt dit un chiffre. Zora fit la moue; +c’était impossible, il faudrait quitter la maison. Monsieur Vertôt +demanda la permission de réfléchir et de revenir parler de l’affaire au +jour qui plairait à la charmante madame Marthe. On choisit le +surlendemain après-midi; Marthe était ce jour-là à Vermand pendant deux +heures. Monsieur Vertôt vint et s’attarda. Lorsqu’il partit, l’affaire +était conclue. + +On juge de la surprise et de la satisfaction de Marthe lorsqu’il apprit +au soir le succès de sa femme. + +On s’étonna dans Valleyres lorsqu’on vit le ménage du professeur occuper +un appartement qui jusqu’alors n’avait été habité que par des gens de la +haute société. Mais que dit-on lorsque l’on remarqua que souvent +maintenant les volets étaient ouverts au premier étage dans le cabinet +de monsieur Vertôt? Du coup les mauvaises langues s’en donnèrent. Zora, +du reste, avait toujours inquiété les matrones de la petite ville. +Pouvait-on être honnête avec des cheveux de cette couleur? + +Mais rien n’arriva aux oreilles de Marthe. + +Zora n’inquiétait pas sa jalousie. Sans doute, attirante comme elle +était, les hommes s’empressaient auprès d’elle quand elle sortait. A la +fête, elle n’arrêtait pas de danser. Mais, rentrée au logis, elle se +moquait avec son mari de ceux qui lui faisaient la cour et finissait par +une phrase de ce genre:--«Tu peux être content d’avoir épousé une +honnête femme, mon coco.» + +Le «coco», pour qui une femme adultère était un monstre effroyable voué +aux flammes certaines de l’enfer, était parfaitement rassuré par cette +franche déclaration. Malgré son âge, Marthe ignorait tout de la vie; il +passait les yeux ouverts sans voir. + +Un jour, à cinq heures en hiver, chez les Duret, il se trompa de porte +et entra par mégarde dans le boudoir de la belle madame Duret. Dans la +demi-obscurité, il aperçut madame Duret et l’avocat Loretty sur un +canapé très près l’un de l’autre. Loretty, en hâte, déplia un journal +sur ses genoux. Pourtant il faisait sombre dans la pièce et l’on ne +pouvait lire. Marthe ne fit pas cette simple réflexion; il s’excusa de +son mieux, s’en fut, et n’en pensa pas plus long. + +Non, il n’admettait pas le mal. Sa femme pouvait être paresseuse et son +langage se ressentir des mauvaises compagnies qu’elle avait eues dans +son enfance. Mais, de par la loi divine, une femme appartenait à un +homme; l’adultère était infiniment rare, quoi qu’en disent les +romanciers qui empoisonnent le peuple, et suivi de conséquences si +terribles dans cette vie et dans l’autre, qu’on frémissait à y penser +seulement. + +Marthe était religieux aussi. Les cérémonies de l’Église, auxquelles il +prenait part de sa petite logette de l’orgue, s’associant aux fêtes, aux +douleurs et aux deuils, n’étaient pas pour lui que le plus beau et le +plus émouvant des spectacles. Elles avaient un sens profond. Les peines +dont l’Église menaçait étaient choses réelles, les joies qu’Elle faisait +espérer, il fallait les gagner par une vie conforme à ses saints +commandements. Le petit Marthe ne l’oubliait pas. Même au sein des +voluptés licites et conjugales, il sentait sourdre en lui le remords de +s’y complaire. N’était-il pas coupable d’aimer tant la chair? Seul, +l’amour pour son enfant, grandissant, verdissant, était exempt de toutes +inquiétudes. La petite Athénaïs avait six ans maintenant. Elle +ressemblait à sa mère; c’étaient les mêmes beaux cheveux roux, la même +chair transparente d’un rose de poupée. + + * * * * * + +Zora avait peu d’amies; elle voyait madame Lebel, la femme du receveur +de l’enregistrement, qui avait vécu dans les grandes villes et savait +des choses. Elle allait aussi chez madame Labitte, la libraire, qui +tenait un cabinet de lecture. + +Les petites histoires de ces ménages remplissaient la conversation de +Zora dans les soirées qu’elle passait seule avec son mari. Mais Marthe +l’écoutait d’une oreille distraite. Ces gens étaient nouveaux dans sa +vie; ils n’y prendraient pas la place qu’avait laissée à jamais vide la +mort à six mois de distance de monsieur et de madame Fleuriot. Il ne +restait d’eux à Marthe que le grand fauteuil de son vieil ami, que Jules +Fleuriot lui avait donné. + +Cependant la santé de Marthe ne s’améliorait pas. A l’automne, il +prenait un rhume qu’il traînait l’hiver durant, toussotant et crachant. +Le soir, il était si fatigué qu’il s’endormait tout de suite, après +s’être dorloté quelques instants dans les bras de sa femme. Il fut ravi +de voir que Zora avait soin de lui. Elle veillait à ce qu’il portât de +fortes chaussures pour courir à ses leçons, lui fit la surprise pour un +Noël d’un grand manteau molletonné, acheté sur ses économies. Le soir, +quand il rentrait, il trouvait un bon feu dans la cheminée. Il y avait +maintenant dix ans qu’ils étaient mariés. + + * * * * * + +Bataille, madame Tourette étant morte, devint un des assidus de la +maison. C’était un gros homme, rouge, actif, à la moustache tombante. Il +n’osait se risquer de jour dans l’appartement du professeur. Tout +Valleyres avait les yeux braqués sur madame Marthe. A chaque fois que +les volets s’ouvraient chez monsieur Vertôt, qui approchait de la +soixantaine, mais venait tout de même à la ville une fois ou deux par +semaine, c’étaient des histoires à n’en pas finir. Le soir, Marthe était +toujours au logis; il regrettait les veillées à deux, mais monsieur +Bataille était si aimable; il paraissait si désireux de voir les +affaires de son ami Marthe prospères. Même il le mit une fois de moitié +dans une petite opération de vins qui rapporta au professeur trois cents +francs, lesquels arrivèrent à propos, car le ménage coûtait cher. Zora +manquait d’ordre; elle était gourmande et dépensait beaucoup pour la +table. Puis, il y avait la petite fille qu’il avait fallu mettre en +pension au chef-lieu. C’étaient cinquante francs de plus par mois à +payer. Marthe s’inquiétait, d’autant qu’il n’avait plus un aussi grand +nombre d’élèves. Une ou deux familles, alliées des Vertôt, l’avaient +quitté, il ne savait pourquoi. + +Zora eut une idée. Pourquoi son mari ne donnerait-il pas des leçons de +musique au collège? Ce seraient toujours quelques centaines de francs +par an. Elle en parla à Bataille qui avait les bras longs, alla voir +elle-même le principal, monsieur Pilou. Marthe fut nommé professeur de +musique.--Cependant Bataille demandait une récompense. Son désir de Zora +s’accroissait des difficultés à la posséder. Il en arrivait à commettre +les pires imprudences. Marthe sortait-il un instant de la chambre, le +gros homme se précipitait sur Zora, la prenait dans ses bras, +l’embrassait. Vingt fois il fut sur le point d’être surpris. Enfin, +craignant qu’il ne fît un éclat, elle lui accorda ce qu’il demandait. +Madame Bataille étant absente, Zora se glissa chez lui à la tombée du +jour. Mais cela était dangereux. Elle s’arrangea pour aller toutes les +semaines au chef-lieu voir sa fille. Elle le retrouvait là, ses affaires +l’appelant sans cesse à Maigny. Marthe, encore qu’il n’aimât point ces +courses dispendieuses, ne pouvait les interdire. Ne fallait-il pas +savoir gré à Zora de subir l’ennui hebdomadaire d’une demi-heure de +chemin de fer pour embrasser Athénaïs? + +Marthe, du reste, continuait à adorer sa femme. Elle était devenue, +depuis la trentaine, plus forte; les chairs du visage qui n’avaient +jamais été saines, se bouffissaient. Marthe semblait au contraire +rapetisser avec l’âge; il était un diminutif de lui-même. Il avait pris +devant Athénaïs l’habitude d’appeler sa femme «maman». Il continuait à +la nommer ainsi. Le soir, il se dorlotait, comme un enfant, sur son +ample poitrine. Zora, indifférente, laissait faire. Elle avait jugé +Marthe depuis longtemps; elle appréciait son caractère doux; il était +faible, tout de suite épuisé; mais tout de même il était plus agréable +comme mari que tant d’autres, qui menaient leur femme à coups de bâton, +couraient les filles, buvaient, et dépensaient au dehors l’argent du +ménage. Elle le trompait, c’est vrai, mais en souffrait-il aucun +dommage? Elle prenait des précautions pour garder sa vie secrète, non +pas qu’il eût pu découvrir quelque chose par lui-même, l’innocent; +l’eût-il trouvée dans le lit de monsieur Vertôt, il ne l’aurait pas crue +coupable. Mais il fallait se méfier des habitants de Valleyres. Aussi +Zora ne faisait-elle aucune imprudence. On pouvait jaser, on n’avait +contre elle nulle preuve. Ainsi leur vie allait-elle son train +quotidien. Marthe jouissait d’une quiétude parfaite. + +Elle fut soudainement détruite de la façon la plus banale et la plus +terrible. + + * * * * * + +Il y avait tantôt quatre ans que madame Marthe se rendait une fois par +semaine, le mercredi, au chef-lieu et qu’elle y rencontrait Bataille. +Leur sécurité était si grande, qu’ils en arrivèrent à négliger les +précautions les plus élémentaires. Et, un jour, au commencement +d’octobre, madame Poiret, la mercière, qui avait été à la Banque pour +affaires, vit sortir de l’hôtel du _Chevreuil_, à cinq heures et demie, +Zora Marthe au bras du marchand de vin. Elle ne garda pas pour elle +cette mirifique découverte. Une semaine plus tard, Marthe reçut une +lettre anonyme où on l’avertissait qu’il apprendrait des choses +intéressantes pour lui, s’il allait demander monsieur Bataille à l’hôtel +du _Chevreuil_ à Maigny, la prochaine fois que sa femme quitterait +Valleyres. + +Le malheur voulut que le facteur, chargé de la missive, fût en retard ce +jour-là. Fût-il passé à l’heure ordinaire, Zora qui, par précaution, +lisait les lettres la première, l’eût détruite. Mais, comme Marthe +sortait, quelques minutes avant neuf heures, pour aller chez madame +Nicolas Allemand, il rencontra le facteur qui lui donna la lettre. Il +l’ouvrit, la lut, ne comprit pas et la remit dans sa poche. C’était une +stupide plaisanterie d’un des ennemis que Zora avait dû se faire. +Cependant, avant d’entrer chez madame Allemand, il la relut. Elle était +laconique, mais précise. Il haussa les épaules.--Ce n’était pas à +trente-cinq ans que Zora aurait cessé d’être une honnête femme. Il lui +montrerait la lettre en rentrant. Ils en riraient ensemble. + +Pendant la leçon, Nicolette remarqua que monsieur Marthe était distrait. + +Mais, comme il sortait de la maison Allemand, il eut soudain une vision: +Zora dans les bras de Bataille, sa femme renversée en arrière, les yeux +fixes, l’autre sur elle. La chose fut si nette qu’il en eût crié; un +afflux de sang au cerveau le fit voir rouge; il tuerait. Mais l’image +s’effaça; il se blâma de son peu de sang-froid. Tout cela pour une +lâcheté anonyme. Cependant, lorsqu’il rentra chez lui à midi, il ne +donna pas la lettre à sa femme comme il avait décidé de le faire. Vingt +fois ce jour-là et les jours suivants, il fut sur le point de la montrer +à Zora. Mais, à mesure qu’il tardait, la chose devenait plus difficile. +Comment expliquer qu’il eût conservé la lettre sans la faire voir? Cela +ne dirait-il pas clairement ses soupçons? Mieux valait détruire l’infâme +morceau de papier,--ce qu’il fit. Marthe passa quelques jours +tourmentés. + +Le mardi, Zora annonça qu’elle se rendrait à Maigny le lendemain comme +d’habitude. Elle irait dans la matinée, ayant des achats à faire, et +reviendrait par le train qui quittait le chef-lieu à six heures onze. +Marthe l’écouta avec stupeur. + +Le mercredi, il l’accompagna à la gare entre deux leçons. Il était +calme. Mais, tandis qu’il déjeunait seul chez lui, des images nouvelles +d’une terrible précision lui apparurent. Il sentit qu’il ne pourrait +rester à Valleyres ce jour-là. En hâte, il envoya chez ses élèves de +l’après-midi un mot pour s’excuser; à quatre heures il prit le train +pour le chef-lieu. Il arriva à Maigny quarante minutes plus tard, +s’informa de la rue où était l’hôtel du _Chevreuil_, et, le cœur serré +comme dans un étau, s’y rendit. + +C’était une journée grise d’automne, molle, humide, qui se terminerait +dans la pluie. Avec quelque peine Marthe trouva, dans la partie basse de +la ville, l’hôtel qu’il cherchait. C’était, dans une rue étroite qui +aboutissait à une place, une petite maison avec quatre fenêtres de +façade. Il s’arrêta. Pourquoi était-il venu? Il voyait maintenant qu’il +n’aurait jamais le courage de franchir la porte vitrée, de demander au +bureau un renseignement qu’on lui refuserait, du reste. Alors que +faire?--Attendre. Il attendit. + +La nuit descendait du ciel chargé de nuages; la porte de l’hôtel +s’ouvrit, un garçon, une mèche à la main, fit flamber le gaz dans une +lanterne au-dessus des trois marches de l’entrée. Un boiteux arriva +sifflotant, un long bâton de gazier sur l’épaule et alluma, aux deux +extrémités de la rue, d’insuffisants réverbères. Le vent, qui s’était +levé, en faisait danser la flamme et chantait lamentablement dans les +tôles biscornues des cheminées. Marthe se promenait lentement sur +l’étroit trottoir. La pluie commença à tomber. Il chercha un abri dans +l’encoignure de deux murs presque en face de l’hôtel. Des rafales +sifflaient devant lui; parfois il recevait une cinglée de pluie dans la +figure. De rares passants se hâtaient; une femme s’effraya à la +silhouette du petit Marthe aperçue dans l’ombre. L’humidité froide le +pénétrait; par moments, il frissonnait; mais indifférent aux averses, +les dents serrées, il restait les yeux fixés sur la façade morte de +l’hôtel. Pas une fenêtre n’était éclairée. Soudain, au troisième étage, +une fente de lumière se dessina entre deux rideaux tirés. Les traits de +Marthe devinrent durs; il avait maintenant la certitude qu’elle était +là; il la vit comme de ses yeux dans la splendeur de sa chair mûre. +Comment avait-il pu songer qu’il était seul à jouir d’elle, lui, chétif, +presqu’impuissant, désireux surtout de tendresse et d’affection? Elle +voulait autre chose, c’était légitime. Mais il ne raisonna pas longtemps +ainsi; une douleur trop forte lui tenaillait le cœur. Il avait cru à la +pureté des femmes! Il n’avait jamais douté de Zora! Était-ce lui, le +même Marthe, confiant jadis, blotti maintenant dans l’ombre, à +surveiller une fenêtre d’hôtel derrière laquelle sa femme se livrait aux +caresses d’un homme? Quel coup de folie l’avait amené au pied de ce mur? +A attendre quoi? + +Un instant, il songea à partir. Peut-être aussi sa femme était-elle +tranquillement au couvent en train de causer avec Athénaïs?--Mais non, +c’était impossible.--Il restait ainsi à se torturer. Tout valait mieux +que le doute; il fallait savoir. + +Cinq heures avaient sonné depuis longtemps. Une horloge voisine annonça +lentement cinq heures et demie. Si Zora était là, c’était maintenant +qu’elle devait sortir pour aller prendre le train. «Si elle ne sort pas +dans une minute, se disait Marthe, elle n’est pas là.» La minute +s’écoulait; Marthe recommençait le même pari. A chaque minute nouvelle +qu’il comptait, l’espoir revenait à son cœur. Les trois quarts de six +heures sonnèrent. Marthe allait partir, le cœur joyeux. Mais, à ce même +moment, la lumière dans la chambre du troisième étage s’éteignait. +Marthe eut une défaillance. Il se raidit et se renfonça dans son +encoignure. Une minute plus tard, dont toutes les secondes marquèrent +comme des pointes de feu en lui, la porte de l’hôtel s’ouvrit, et, sous +la lanterne qui la surmontait, apparut en pleine lumière, Zora. Derrière +elle se hâtait le gros Bataille. Ils sortirent; Bataille offrit son bras +à Zora. Marthe vit disparaître dans l’ombre le chapeau rouge de sa +femme. + +Il restait immobile. Soudain il s’aperçut qu’il claquait des dents. Il +se mit à marcher sans savoir où il allait. Enfin il se trouva sur une +place très éclairée. Dans la glace d’un café éblouissant, il se vit. Sa +pâleur l’effraya; ses yeux brillaient de fièvre; il tremblait +continuellement. Il entra et se fit servir un grog. Tout de suite +l’alcool lui monta à la tête; des idées qu’il ne pouvait fixer +défilaient à une allure folle. Un peu plus tard, il songea à rentrer à +Valleyres; il regarda la pendule; l’heure était passée. Qu’importait +après tout? il prendrait le train de huit heures cinquante. Du reste, +Bataille et sa femme devaient être à la gare. + +De ses vêtements trempés, une buée humide se dégageait et flottait dans +l’air chaud de la salle. Il eut un frisson, demanda un second grog, le +but tout de suite et s’assoupit. Le garçon de café le regardait.--«Il +est complètement gris, dit-il à la caissière.» A huit heures, il alla le +secouer. Marthe, les pommettes colorées, la bouche ouverte, dormait sur +la banquette; sa respiration faisait comme un sifflement. Hébété, il +paya ses consommations et s’en alla. + +Il pleuvait toujours. Marthe n’y prit pas garde. Il ne pensait à rien. +Après vingt minutes de marche sous une pluie battante, il arriva enfin à +la gare, accablé de fatigue. Étant monté dans le train, il s’endormit. +Un boucher de Valleyres qui se trouvait dans le même compartiment, +réveilla Marthe à temps pour descendre. Sur le quai, le boucher +s’inquiéta à le voir tituber et s’approcha de lui. «Il sent l’alcool à +plein nez,» pensa-t-il. Mais Marthe refusa son aide et, courbé en deux, +les jambes molles, descendit l’avenue de la Gare. Les rafales de vent +par instant l’arrêtaient; une fois, il fut obligé de s’appuyer à un +réverbère. Il ne songeait qu’à une chose, regagner son logis, se coucher +tout de suite pour faire cesser le tic-tac douloureux du sang qui lui +battait dans les tempes. Il arriva enfin en face de la maison Vertôt. +Une fenêtre au second étage était éclairée. Accroché à la rampe de fer, +il monta lentement l’escalier, poussa sa clef dans la serrure, traversa +le couloir et ouvrit la porte du salon. + +Zora, qui s’était assoupie sur le canapé, sursauta. Son mari était là, +les yeux égarés fixés sur elle, les pommettes rouges, couvert de boue +jusqu’aux genoux, les vêtements dégouttant de pluie. D’où venait-il +ainsi? Que savait-il au juste?--Pour mieux se défendre, elle se prépara +à attaquer. + +A peine put-elle commencer une phrase. Les yeux de Marthe ne la +quittaient pas, mais leur regard était fou. Elle s’arrêta. + +--Qu’est-ce que tu as, Louis? + +Marthe, qui s’était tenu au dos d’un fauteuil, voulut s’avancer vers sa +femme. Il lâcha son appui; mais il avait trop présumé de ses forces. Il +perdit l’équilibre, chancela, puis s’écroula, évanoui, sur le parquet. + + * * * * * + +Le petit Marthe fut longtemps malade. + +Des premières semaines, il ne garda que des souvenirs sans liens. Il +était dans un grand lit, dans une chambre calme; tout, autour de lui, +était muet. Puis des crises de toux le secouaient, interminables. Puis, +deux ou trois fois, il avait vomi quelque chose de fade, qui avait le +goût de sang, et s’était senti soulagé. D’autres fois la fièvre +l’aiguillonnait; il battait la campagne; des scènes horribles +apparaissaient devant lui. Un démon à la queue fourchue, aux yeux de +feu, qu’il reconnaissait pour l’avoir vu dans un tableau à l’église, +venait lui enlever sa femme; il l’emmenait vers un gouffre, d’où sortait +une odeur impossible à soutenir. Et peu à peu, le démon se transformait +en un homme gros, à la moustache tombante; ses griffes devenaient des +mains et caressaient, tandis que ses yeux restaient d’enfer. Zora s’en +allait souriante dans les bras de ce monstre effrayant. Marthe la +regardait; c’était dans une rue sombre qu’il ne connaissait pas; une +pluie froide tombait et glaçait ses épaules.--Après ces cauchemars il +avait des moments de lucidité. Zora était assise au pied de son lit; le +jeune docteur Barbeau se penchait sur lui, l’auscultait, puis le +badigeonnait de teinture d’iode. + +Enfin, après trois semaines, la fièvre tomba. Marthe se tirerait +d’affaire. Mais il était si faible qu’il ne pouvait bouger; il +transpirait chaque nuit si abondamment qu’au matin on était obligé de +changer sa chemise. + +Zora le soignait avec dévouement. Elle savait maintenant par les mots +qui avaient échappé à Marthe pendant son délire qu’il l’avait suivie à +Maigny et qu’il l’avait vue sortir de l’hôtel du _Chevreuil_ au bras de +Bataille. Mais elle se demandait encore, naïvement, comment il avait pu +prendre au tragique une chose de si peu d’importance! Le pauvre homme +depuis dix ans était quasi fraternel. N’était-il pas légitime qu’elle +cherchât au dehors les justes satisfactions qu’il était impuissant à lui +donner à la maison? Enfin, la situation entre elle et son mari serait, à +présent, nette. La maladie tiendrait lieu d’explication. + +Lorsque Marthe fut en convalescence, Zora s’arrangea pourtant, par le +ton qu’elle avait avec lui, pour lui faire sentir qu’il n’y avait pas +plus sotte chose dans l’existence que de se faire «des cheveux», comme +elle disait, pour des riens. Elle finissait ses gronderies par un gros +baiser de mère sur le front de son époux. + +Marthe l’écoutait en silence: il était touché par la bonté de sa femme. +Elle ne quittait pas son chevet, faisait préparer les plats qu’il +aimait, lui versait à boire du vieux bordeaux, qui sentait la violette. +Le médecin ne tarissait pas d’éloges sur madame Marthe. + +--C’est à elle que vous devez la vie, dit-il un jour à son patient. + +Marthe sourit faiblement, prit la main de sa femme et la baisa. + +Avec les forces, ses idées revinrent. Il n’avait pas rêvé les heures +atroces devant l’hôtel à Maigny? Ne parlerait-il pas? Mais il se sentait +étrangement las. De jour en jour il remettait. D’autre part, les soucis +présents l’accablaient. Comment subvenir aux frais de cette longue +maladie? Depuis bien des années, le ménage n’avait fait aucunes +économies. Restait-il quelque chose à la Caisse d’épargne? Zora le +rassura: n’avait-on pas des amis? il reprendrait bientôt ses +leçons.--Cependant elle l’étourdissait de son affection, de soins +tendres. + +Il tâchait de se persuader que sa femme avait compris, sans qu’il +parlât, ce qu’il avait à lui dire, que sa bonté était faite de remords, +qu’elle avait rompu ses relations avec Bataille et qu’elle était +redevenue l’épouse fidèle qu’elle avait été durant tant d’années. + + * * * * * + +Une après-midi, c’était à la fin de décembre, Marthe dormait dans son +lit après le repas du milieu du jour. Il fut réveillé par un bruit de +voix dans le salon. Il crut reconnaître la voix forte de monsieur +Vertôt, leur propriétaire. Que faisait-il là?--Marthe ne savait pas +qu’il fût jamais venu chez eux. Il entendit nettement, Zora répondre: +«Non, non, pas aujourd’hui.» La voix d’homme reprit le dessus. Il y eut +des rires étouffés, suivis d’un «chut», et du claquement d’une porte +restée entre-bâillée, puis un assez long silence. Enfin, plus tard, la +porte de l’appartement s’ouvrit et, un instant après, Zora rentrait dans +la chambre et s’étonnait de trouver son mari réveillé, les yeux +inquiets. + +C’était monsieur Vertôt qui était là? demanda-t-il. + +--Oui, il était venu prendre de tes nouvelles.» + +Marthe respira avec peine. + +--Est-il venu souvent? + +--Mais oui, il s’intéresse beaucoup à toi. + +--Tu ne me l’avais pas dit, continua Marthe. + +--C’est sans intérêt, mon gros.» + +Marthe se tut. Renfoncé sous ses draps, il réfléchissait. + +On ne voyait de sa tête que le haut du crâne, le front dégarni et les +yeux brillants. + + * * * * * + +Cependant il eut bientôt assez de forces pour recommencer ses leçons. +Aucune de ses élèves ne l’avait abandonné. Mais, pendant tout janvier, +il fut obligé de les recevoir chez lui. Il ne sortait qu’une heure au +bras de sa femme, se promenait le long de la Grand’Rue, sur le trottoir +exposé au soleil. Madame Marthe, dont le jeune docteur Barbeau avait +chanté les louanges, avait gagné quelques sympathies. + +Les boutiquiers venaient serrer la main du petit professeur et le +féliciter de sa guérison. + +Le jour où il sortit pour la première fois, Zora décida de donner à son +mari le soir même la surprise de faire lit commun. Marthe avait passé +une journée triste; sa seule préoccupation avait été de chercher à lire +dans les yeux de ceux qu’il rencontrait ce qu’ils savaient de la +trahison de sa femme. + +Et tout à coup, au coin d’une rue, ils s’étaient trouvés en face de +Bataille. Zora avait senti trembler le bras de son mari sous le sien. +Monsieur Bataille n’avait montré aucun embarras. Il se précipita sur +Marthe, lui témoigna toute la joie qu’il avait de le revoir bien +portant. La cordialité du gros homme n’était pas douteuse. Marthe le +remercia. + +--C’est un bon ami que nous avons là, dit Zora, lorsqu’il les eut +quittés. C’est à lui que tu dois le vieux bordeaux qui t’a fait tant de +bien. + +Marthe ne dit rien. Au soir, il fut longtemps silencieux. Lorsque vint +l’heure de se coucher, il alla seul dans sa chambre. Comme il entrait +dans le grand lit, il remarqua deux oreillers sur le traversin. Un +instant après Zora arrivait en chemise, souriante. Elle s’étendit à son +côté. Marthe instinctivement se reculait, mais le pied de sa femme +l’effleura. A ce contact, il tressaillit; il songea à l’autre qui avait +eu près de lui ce même corps dépouillé de ses vêtements. Le dégoût +crispa toute sa personne; il se fit petit, se blottit le nez contre le +mur, comme s’il dormait. + +Zora le poussa du coude, un peu, pour l’éveiller. Il resta immobile. +Surprise, elle se pencha sur lui; elle vit qu’il avait les yeux grands +ouverts. + +--Viens donc, dit-elle, en le caressant. + +Marthe ne bougea pas; sa gorge était serrée; devant lui, c’était +l’éblouissement de visions atroces où sa femme et Bataille +apparaissaient, mêlés l’un à l’autre, dans un lit pareil à celui-ci. + +Elle le caressait toujours, maternelle, avec de petites tapes amicales +sur l’épaule. Elle s’était rapprochée de lui. L’odeur, la vieille et +subtile odeur de verveine et d’elle, montait vers Marthe, +l’étourdissait. C’était Zora encore. Ah! combien elle l’avait fait +souffrir! + +Il se raidissait, mais déjà l’émotion le gagnait, et comme elle +répétait: + +--Allons, viens, mon gros. + +Il se retourna, cacha sa tête sur la poitrine de sa femme, se serra +contre elle, et, subitement détendu, se mit à pleurer à chaudes larmes. + +Zora essaya de le réconforter; mais Marthe ne pouvait parler. Elle se +borna à le caresser encore, puis s’endormit. Il resta une heure à +pleurer silencieusement.--Avait-elle compris maintenant? se +demandait-il. Jamais il ne pourrait s’expliquer mieux. + + * * * * * + +Marthe était rétabli. Il toussait toujours; mais n’y avait-il pas des +années qu’il toussait? Il sortait pour donner ses leçons. Sa femme avait +repris sa vie ordinaire. Elle n’était pourtant retournée au chef-lieu +qu’une seule fois, à la fin de janvier, pour accompagner Athénaïs qu’on +avait gardée à la maison pendant le mois entier. Cette sortie était si +naturelle que Marthe n’avait osé protester. Mais il passa une journée +abominable. + +A quatre heures, ses leçons finies, il fut laissé seul dans le +crépuscule tombant. + +Depuis qu’il avait été malade, la venue de la nuit lui était toujours +pénible. Lorsqu’on allumait les réverbères dans la rue, il frissonnait. +Les premiers jours où il s’était levé, il restait le front collé aux +vitres jusqu’à ce que l’homme du gaz passât avec sa longue perche. + +Puis, après les réverbères, c’était, à gauche, la lanterne de la _Cloche +d’or_ qui soudain brillait dans la nuit. Marthe était là, tendu, +immobile. Zora tranquillement le ramenait dans la chambre près du feu. +Il se laissait faire, docile, sans volonté. + +Ce jour-là, comme il était seul, il eut peur de ses pensées, et, ne +voulant pas regarder dans la rue, il passa dans la chambre à coucher qui +donnait sur la cour. D’abord, pour se calmer, il marcha en long et en +large; puis, il eut une crise de toux et dut s’asseoir. + +Il alluma la lampe, prit un livre. Mais sa pensée s’échappait; il +revoyait sans cesse une rue sombre où gémissait le vent. Son malaise +empira; la sueur lui couvrait le front. + +Que faire? La glace de l’armoire de sa femme lui renvoyait son image. +Chaque fois qu’il levait les yeux, c’était, devant lui, sa figure pâle. +Il ouvrit la porte de l’armoire; une odeur légère, venue des sachets du +linge, se répandit dans la chambre. Il s’approcha pour la respirer de +plus près et s’arrêta un instant, le front appuyé sur une pile de +chemises. Comme il se tenait ainsi, il aperçut dans un coin de +l’armoire, presque enfoui sous le linge, un petit coffret. Il se souvint +que sa femme l’avait toujours eu. Le voir le ramena aux jours lointains +où Zora était arrivée, jeune fille pure, chez ses vieux amis Fleuriot. +Ah! les beaux jours disparus! Le souvenir des soirées sous la lampe +paisible émut son cœur. Il allongea la main pour prendre le coffret; +mais, comme il le tirait à lui, quelque chose tomba avec un bruit sec +sur le rayon. C’était la petite clef dorée, que Zora portait en breloque +à la chaîne de son cou, jadis, avant qu’il ne l’épousât. Il s’assit. Il +semblait qu’il y eût un siècle entre leurs fiançailles et ce jour triste +de janvier. + +Jadis, jadis! Que de soirs, il s’était endormi confiant sans les bras de +sa femme! + +Il avait la clef à la main, machinalement la mit sans la serrure et +ouvrit. Il vit dans le coffret un petit bouquet de fleurs blanches +séchées, d’une espèce qu’il ne connaissait point, et quelques lettres, +sans enveloppes, attachées par une faveur rose. Marthe défit le ruban et +lut. C’étaient des lettres d’amour, d’une écriture grossière, sans +orthographe. Elles commençaient toutes ainsi: «Ma petite femme.» Elles +disaient les joies inoubliables de la possession de son corps chéri, une +absence de quelques mois, un prochain retour pour l’emmener vivre à +Oran. Elles étaient brèves, monotones et brutales. Marthe les lisait +avec stupeur.--A qui avaient-elles été adressées? Comment étaient-elles +venues en la possession de Zora? Pourquoi les avait-elle gardées? Il +chercha la date et la trouva au bas de la troisième lettre. Elles +étaient du printemps qui avait précédé l’arrivée de la jeune fille à +Valleyres. Il continua sa lecture, oppressé. Soudain il poussa un +gémissement. A la fin de la quatrième lettre, il avait lu: «Ma petite +Zora adorée à jamais, ton Paolo.» Il laissa tomber la feuille de papier +jauni, s’accouda sur la table, et resta là, écroulé, en face du coffret, +d’où montait, fine, pénétrante, une odeur inconnue, une odeur de mort. + +Le bruit que faisait la servante en mettant le couvert pour le souper, +l’arracha à sa torpeur. Il replia les lettres, les ficela à l’aide du +ruban rose, ferma le coffret, et, ayant eu le soin de pousser la clef +dans l’angle de l’armoire, le glissa sous une pile de linge. + +Zora arriva peu après. Le grand air lui avait donné de vives couleurs, +et de l’appétit. Elle embrassa son mari, raconta son voyage. Elle avait +fait les deux courses avec madame Labitte. La libraire ne l’avait, pour +ainsi dire, pas quittée. Athénaïs était rentrée joyeuse à la +pension.--Marthe l’écoutait à peine. A quoi bon, du reste? Ne savait-il +pas qu’elle mentait, qu’elle avait toujours menti? + + * * * * * + +Dès février, Marthe reprit ses leçons au dehors dans l’après-midi. Il +était constamment silencieux, rongé par des pensées trop graves pour +qu’elles pussent entrer dans la conversation. Il s’isolait, choisissait +les petites rues, et, dans la campagne, les sentiers à travers champs où +l’on ne rencontre personne. + +Un jour, comme il sortait de chez monsieur de Barbeau, dont la fille +cadette était son élève, il descendit, pour éviter la route, à travers +les vignes jusqu’au bord de l’Ourche. Il gagna ainsi la promenade d’été +des habitants de Valleyres; elle était déserte dans cette saison. La +rivière, où pointaient çà et là des touffes de roseaux jaunis, coulait +entre des rives dénudées; sous le ciel bas d’hiver, des arbres qui +semblaient morts, y reflétaient leurs branches sans feuilles. Marthe +s’arrêta un instant. Il y avait dans ce paysage triste quelque chose de +reposant. Il s’approcha de l’eau; elle filait, sans secousses, d’un élan +régulier presque imperceptible. Que son calme était solennel et +bienfaisant! + +Soudain Marthe frissonna, fit deux pas en arrière, et se mit la main sur +les yeux, comme pour les empêcher de voir, comme pour arracher d’eux une +vision trop précise, dont, à la regarder seulement, il sentait la force +irrésistible. Il se hâta vers la ville, autant que le lui permettait sa +respiration brève. Il ne ralentit que lorsqu’il eut atteint les +premières maisons de Valleyres. + +Ce soir-là, il resta longtemps éveillé, dans son lit, à côté de Zora qui +dormait. + +Le lendemain, il alla voir monsieur le curé, qui l’avait toujours honoré +de son amitié, et demanda à se confesser. + +Il sortit de l’église plus calme. + +La présence de Zora ramena des pensées qu’il voulait chasser. Elle était +tendre avec lui; au lit, le berçait dans ses bras, comme il l’aimait +jadis. Mais maintenant le contact de sa femme lui inspirait une +répulsion invincible; près de cette chair dont d’autres avaient joui, il +ressentait un dégoût qu’il ne pouvait surmonter. Cependant il n’osait la +repousser. D’autres fois, au contraire, il s’attendrissait; alors, pour +un rien, les larmes lui montaient aux yeux. Ses terreurs religieuses +anciennes l’assaillirent. Autant que sur lui-même, il s’affligeait sur +Zora.--Soupçonnait-elle ce qui l’attendait plus tard? Son corps tendre +et délectable, de quels supplices éternels ne paierait-il pas ses fautes +terrestres? Et lui-même, quel crime avait-il été sur le point de +commettre? Pour éviter des souffrances passagères, n’avait-il pas risqué +de perdre à jamais son âme? Il revoyait une touffe de roseaux immobiles, +une eau sombre et belle... + +Il avait, tous les soirs, un peu de fièvre, des crises de toux, et, +l’excitation fébrile aidant, il s’évoquait comparaissant avec sa femme +devant le Juge redoutable, elle, adultère, lui... il n’osait prononcer +le nom. Il gémissait et pleurait. Zora, le voyant ainsi, demanda au +docteur un calmant pour assurer à son mari de bonnes nuits. Marthe prit +dès lors un mélange de bromure et de laudanum; il s’endormait tout de +suite, comme assommé. Sous l’influence du stupéfiant, les hallucinations +revinrent dans la journée. Devant lui, des images sans cesse se +levaient, fugitives et attirantes. Une semaine se passa ainsi, pendant +laquelle, chaque jour, au crépuscule, à l’heure douteuse où la lumière +meurt, Marthe alla prier à l’église.--Mais, en revenant de chez monsieur +Lanterle qui habitait au bord de la rivière, il évitait la promenade +accoutumée et faisait un détour pour aller prendre la grande route. + +Le mardi suivant, Zora annonça à déjeuner que le lendemain elle se +rendrait comme d’habitude à Maigny pour voir sa fille. Marthe ne dit +rien. + +Au soir, il eut une crise nerveuse de larmes si violente, suppliant sa +femme de ne pas quitter Valleyres, que, pour le calmer, elle céda. +Pourtant Zora jugea qu’elle ne pouvait toujours rester auprès de son +mari. Elle songea à un subterfuge et, quelques jours plus tard, reçut +une lettre d’Athénaïs, qui, se disant peu bien, réclamait une visite de +sa mère. Elle montra la lettre à Marthe, exagéra ses inquiétudes au +sujet de leur fille. Il la lut d’un air hébété et ne fit aucun +commentaire. + +Il resta longtemps à prier ce jour-là. Le sacristain, croyant l’église +vide, allait en fermer la porte, lorsqu’il entendit dans l’obscurité une +petite toux sèche. C’était Marthe, qui, agenouillé sur les dalles, +tenait les yeux fixés sur le Christ dont le crucifix seul apparaissait +au-dessus du maître-autel, croix sombre sur le fond plus clair d’un +vitrail. + +Zora, le soir, se félicita de voir son mari aussi tranquille. Elle +décida en elle-même de lui rapporter de Maigny une calotte en velours +pour remplacer celle de drap qu’il portait depuis des années. + +Le lendemain, elle prit le train à une heure, embrassant Marthe, lui +recommandant, comme à l’ordinaire, la prudence. + + * * * * * + +Marthe se rendit d’abord chez monsieur le président Brière, de là chez +monsieur Lanterle où il avait une autre leçon. Il en sortit à quatre +heures et trois quarts. Le jour tombait. Marthe remonta le col de son +manteau sur le foulard qui lui entourait le cou. S’appuyant sur son +parapluie, il partit d’une allure automatique, sans regarder devant lui. +A la porte du parc, il risqua d’être écrasé par la voiture qui ramenait +monsieur Lanterle de la ville. Une voix cria: «Hop là?» Il eut juste le +temps de sauter de côté. + +Il marchait depuis deux ou trois minutes lorsque, levant la tête, il vit +dans le lointain de la nuit grandissante des points de lumière. «On +allume les réverbères à Valleyres», murmura-t-il. Il continua son +chemin, répétant ces mots machinalement. Soudain, comme il allait, le +cerveau vide, une image lui apparut: un petit boiteux passait, +sifflotant, dans une rue étroite et sombre, le bâton des gaziers sur +l’épaule; mais, après qu’il était passé, la rue était plus sinistre sous +la flamme vacillante du gaz. + +Marthe avançait toujours, la tête baissée. + +Entre lui et la route, une nouvelle image glissa. C’était une chambre +banale d’hôtel, avec une alcôve que remplissait un vaste lit. Un homme +était couché, dont on ne devinait dans l’ombre que les yeux brillants et +la moustache forte. Devant la cheminée dans laquelle brûlait un feu +clair, une femme se déshabillait. Un à un, ses vêtements tombaient; +c’était une femme grasse, aux chairs abondantes et blondes, dont il ne +pouvait voir la figure. Maintenant, elle n’avait plus sur elle qu’une +chemise. Au fond de l’alcôve, les yeux de l’homme étincelaient comme +ceux d’une bête. La femme repoussa du pied ses jupes et son corsage et +se dirigea vers le lit. Comme elle y arrivait, elle se tourna, montrant +son visage. + +Marthe reconnut alors seulement sa femme. Ses yeux aussi flambaient +d’une lueur diabolique. + +Une sueur froide couvrit les tempes et les joues de Marthe. Il s’arrêta, +se passa, d’un geste accoutumé, la main sur le front pour chasser +l’image atroce. Deux fois, il respira très fort. La vision s’éloigna, +et, revenu à lui-même, il s’aperçut qu’il était au bord de l’Ourche. + + * * * * * + +Il faisait maintenant presque nuit; l’eau coulait, luisante, sans bruit, +sous les arbres aux branches sèches. De nouveau Marthe éprouva +l’impression de calme solennel qu’il avait ressentie à la même place +quinze jours auparavant. Sur ces rives désertes, il échappait au +cauchemar de sa vie. + +Il regarda la rivière longtemps. Elle allait lente, mystérieuse, amie. +Soudain il lui parut qu’elle le reconnaissait. Oui, dans un frisson de +ses eaux sombres, il perçut distinctement ces mots: «Le voilà revenu.» + +Marthe fut heureux de l’entendre parler ainsi. Les roseaux jaunis +s’agitèrent. «C’est lui», murmuraient-ils entre eux. Marthe fit deux +pas; il était sur l’extrême bord de la grève. De petites vagues venaient +battre à ses pieds; l’une d’elles même lécha ses bottines; ce fut comme +une caresse. Toutes, chuchotaient: «Bonjour, Marthe, bonjour». Que cette +heure était bonne à vivre! Il resta immobile quelques instants. Bientôt, +d’un peu plus loin, du sein profond de l’onde, une voix dont il reconnut +la douceur, l’appela. «Viens, disait-elle, viens.» Quel repos définitif, +elle promettait! Et les roseaux à leur tour, et les petites vagues +chuchoteuses et caressantes, se joignirent à elle dans un délicieux +concert. «Va, chantaient-ils, écoute, écoute-la, Marthe.» Marthe obéit. +Maintenant l’eau recouvrait ses genoux. + +Toujours plus invitante, toujours plus haute, la voix là-bas +retentissait. «Viens, viens», disait-elle, sur un ton de persuasion tel +qu’on ne pouvait lui résister. + +L’eau embrassait Marthe; elle prit ses jambes, puis son buste; elle +monta à son cou; un pas encore, elle allait baiser sa bouche aux lèvres +pâles. «Viens, viens.» Il avançait toujours. Soudain le fond manqua sous +ses pieds: il leva les mains au ciel, s’enfonça, remonta un instant à la +surface, poussa un cri, et disparut. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Mais Dieu ne voulut pas que le petit Marthe apparût devant Lui en état +de péché mortel. + +Justin Frappart, le passeur, venait de quitter son bac pour aller +chercher de l’eau-de-vie à la ville. C’était un ivrogne fini; par +hasard, ce jour-là, il n’avait pas encore commencé à boire. Il longeait +donc la rivière lorsqu’il entendit près de lui un cri; il vit dans +l’ombre une tache plus sombre à quelques mètres du bord, sacra, et, sans +autre réflexion, se jeta à l’eau. + +Il ramena le petit Marthe, l’étendit sur la grève. C’était, en +apparence, un cadavre. Cependant, comme on ne sait jamais d’où les noyés +peuvent revenir, il se mit à le frictionner. A ce moment, un paysan, +rentrant au village, passa en charrette, Justin, d’une voix énorme, +l’appela. A grande allure, ils amenèrent Marthe, couché sur la paille, +chez le docteur Barbeau. + +Le docteur Barbeau, frais émoulu de la Faculté, vit une occasion unique +de se distinguer en faisant de ce mort un vivant. Longtemps, longtemps, +Marthe resta cadavre; il semblait qu’il y mît de l’obstination. Mais le +docteur ne se rebutait pas aisément. Enfin, après deux heures de soins +exténuants, il eut la satisfaction de voir renaître à la vie le +malheureux qui s’en était évadé. Le docteur n’en pouvait plus; mais il +avait triomphé. Valleyres célébra ses mérites et, à dater de ce jour, +l’étoile du vieux Maigret commença à pâlir. + +Marthe fut transporté chez lui. Le docteur ne l’abandonna pas. Il avait +décidé que bon gré, mal gré, Marthe vivrait. Marthe vécut, si l’on peut +appeler vivre, l’existence d’un homme miné par la fièvre, par le souci, +par le remords. Il fut obligé de garder le lit longtemps; en avril, il +se leva. Mais on ne put le décider à quitter son appartement. + +Sa femme avait repris sa vie habituelle. Marthe était indifférent à +tout. Enfin, un jour qu’elle était sortie, il resta à la fenêtre tard, +alors qu’une averse violente tombait. Le froid humide le pénétra; il +tomba malade. Il ne vivait plus qu’avec la moitié d’un poumon. Cette +crise fut la dernière. Le docteur Barbeau lui-même fut impuissant à +conserver au nombre des vivants le petit Marthe. + +Un soir, monsieur le curé vint, précédé d’un enfant de chœur, porteur +des saintes huiles. Marthe s’endormit à jamais, muni des sacrements de +notre sainte mère l’Église. + + * * * * * + +Un an plus tard, madame Marthe, veuve de Louis Marthe, ancien professeur +au collège de Valleyres, fut nommée, grâce à l’influence de monsieur +Bataille, titulaire d’un bureau de tabac à Maigny. Comme elle n’était +plus jeune, elle installa au comptoir sa fille Athénaïs, laquelle, aidée +des conseils de sa mère, attira dans la boutique une clientèle de choix. + + + + +MADAME DURET, NÉE DE BARTHES + + _à Édouard Vuillard._ + + +La société de Valleyres était composée de quelques vieilles familles +bourgeoises et de deux ou trois familles nobles que le manque d’argent +retenait dans leurs terres. + +Ces familles avaient été jadis à peu de frais les premières dans la +ville. Elles crurent qu’elles resteraient toujours en possession du +privilège d’administrer les affaires du peuple de Valleyres et de le +diriger dans la bonne voie. + +Cependant le chemin de fer se construisait, des fortunes nouvelles +s’édifiaient, un monsieur Marcel, qui n’était pas reçu, établissait sur +l’Ourche une grande tannerie; de Maigny, le chef-lieu, et de Paris, +arrivaient des journaux inquiétants; enfin, à Valleyres même, l’on vit +s’imprimer une feuille détestable, _L’Avant-Garde_. Bientôt les +électeurs--chacun votait, quel scandale!--envoyèrent au conseil une +majorité radicale. Monsieur Jules Maigret, maire pendant tant d’années, +ne put même se faire nommer conseiller municipal. Cet échec consterna +les grands bourgeois de Valleyres. Il y avait longtemps qu’ils avaient +renoncé à jouer un rôle politique dans l’arrondissement; maintenant que +leur ville ingrate les repoussait, leur règne était fini. On leur +disputait le terrain; ils le quittèrent en bon ordre, car ils n’étaient +pas de ceux qui luttent avec la canaille, et, devenus une véritable +aristocratie puisqu’ils n’avaient aucune raison d’être, ils vécurent +dans un isolement splendide. Ils repoussaient le siècle, soutenaient +l’Église, et mettaient leur fierté à ne rien faire. + +Dans la solitude où ils se confinaient, l’orgueil, soutien de toute +aristocratie, se développa à un point incroyable. Ils virent toutes +choses d’une vue courte et hautaine. Seule la médiocrité était de bon +ton, puisqu’elle était leur partage; ceux qui avaient réussi dans le +monde étaient suspects à leurs yeux; la plupart des grandes familles ne +devaient leur position qu’à des intrigues, à des bassesses, à des +alliances mercenaires; briller de n’importe quelle manière, par +l’intelligence ou par la richesse, était considéré de mauvais goût. On +ne pardonnait à madame Duret d’avoir un maître d’hôtel que parce que son +mari était d’une des familles les plus anciennes de Valleyres. + +Ils pratiquaient un oubli évangélique des sources où avaient été +alimentées leurs fortunes. Leur main gauche ignorait ce que leur main +droite avait gagné. Le père de monsieur Charles Duret avait été dans le +commerce des blés à Marseille, la fortune des Lanterle datait du +grand-père, marchand de vin à Bordeaux, ses descendants avaient toujours +gardé un intérêt dans la célèbre maison Perrier, Lanterle et fils; le +père des de Barbeau avait eu par son mariage une filature à Roubaix. +C’étaient là choses dont on ne parlait jamais. Lorsque ces messieurs +revenaient au pays changer contre de bonnes terres leur argent sonnant, +l’on feignait quelque long voyage d’agrément.--D’autres, comme les +Bourrat, les Vertôt, les Maigret, avaient, sous la Révolution, acquis à +vil prix de belles propriétés de rapport, ce qui ne les empêchait pas de +parler avec une horreur réelle du scandale affreux dont la France avait +alors donné le spectacle au monde. + +Pour tous, Valleyres était le centre de l’univers; ils n’en sortaient +pas, et avec raison, car, à trois lieues de là, on les ignorait; hors de +leur ville natale, ils redevenaient ce qu’ils étaient en réalité, de +petits bourgeois provinciaux, sans notoriété, et médiocres. + + * * * * * + +Telle était la société sur laquelle régna pendant trente ans madame +Charles Duret. L’ancienneté de la famille de son mari et sa fortune ne +lui eussent pas assuré, à elles seules, cette position éminente. Mais +elle fut aidée par un singulier concours de circonstances qui firent de +son triomphe un épisode intéressant de l’histoire de la petite ville. + +Madame Duret était née de Barthes. Lorsqu’elle vint, par son mariage, se +fixer à Valleyres, madame Jules Maigret, femme de l’ancien maire, +faisait autorité et donnait le ton. Madame Maigret était présidente de +l’Association des œuvres charitables. Madame Duret se mit sous sa +protection et entretint avec elle les rapports les meilleurs. + +Madame Maigret habitait Valleyres et sortait peu; l’hiver elle recevait +le soir en quinzaine pour une tasse de thé. Madame Duret avait une +propriété superbe non loin de la ville; elle donnait de grands dîners, +des bals même; elle eut bientôt acquis une influence considérable sur la +société de Valleyres. Son époux était inoffensif et doux; incapable +d’exploiter lui-même ses terres, il mettait tout son orgueil à avoir les +pelouses de son parc rasées de près, les corbeilles fleuries, des allées +sans cesse ratissées, et il passait les journées à surveiller ses +jardiniers. Monsieur et madame Duret avaient quatre enfants, deux filles +dont l’aînée était, depuis un an, mariée au comte Perquer de Bonnenfant, +puis venaient deux garçons; le cadet avait douze ans. + + * * * * * + +Bien qu’elle fût jolie et aimât à plaire, madame Duret n’avait jamais +fait parler d’elle. Le mariage était chose que l’on prenait au sérieux +dans la société de Valleyres. Ne fallait-il pas dresser, en face de la +famille sans Dieu qu’un monde athée instituait, la famille chrétienne +fondée sur la morale et sur la foi? + +Les hommes, dont on savait qu’ils s’amusaient, étaient blâmés, et +monsieur Antoine Vertôt, que l’on supposait être du dernier bien avec sa +charmante locataire, madame Louis Marthe, s’était vu faire grise mine +dans quelques salons, ce dont il ne se souciait mie. + +Madame Maigret était âgée; on avait encore pour elle le respect et les +attentions qui lui étaient dus; elle présidait toujours l’Association +des œuvres charitables, mais, en fait, madame Duret était devenue la +personne la plus notable de la ville, et l’importance que cette +étrangère--car elle était née de Barthes--avait prise, excitait de +sourdes jalousies dans quelques familles qui, elles, étaient de +Valleyres dans les deux lignes depuis plus de cent ans. + +Madame Duret touchait alors à la quarantaine; mais elle était restée +fraîche et jeune; on ne lui eût pas donné trente-cinq ans, si ce n’eût +été pour un embonpoint assez marqué qui ne manquait du reste pas +d’agrément. + +C’est à ce moment que l’on commença à se chuchoter à l’oreille qu’elle +coquetait d’une façon hardie avec l’avocat Loretty. + +Loretty était d’une famille honorable, quoique sans ancêtres. Son père, +qui n’était rien, avait défendu la cause légitimiste et avait même +assisté madame la duchesse de Berry dans son équipée. Loretty avait fait +ses études de droit à la Faculté de Livray et avait ouvert une étude à +Valleyres. Il allait plaider à Maigny. Les propriétaires des environs +composaient sa maigre clientèle. Il se maria, fit des enfants--que faire +à Valleyres? et vécut en famille. Il avait trente-cinq ans, lorsque le +bruit courut qu’il était l’amant de la belle madame Duret. + + * * * * * + +La petite bourgeoisie et le peuple de Valleyres furent les premiers à +savoir la chose. L’on remarqua que la voiture de madame Duret s’arrêtait +souvent devant la maison de la rue écartée où Loretty avait son étude. +Nuls procès au monde n’eussent demandé tant de conférences. Un jour, +comme un équipage stationnait à la porte de l’étude, Michaud, le meunier +du Biez de l’Ourche, vint frapper chez l’avocat. Personne ne répondit. +Michaud pensa que Loretty était absent et s’en fut boire un verre de vin +au cabaret _A la vigne_, au coin de la rue. Comme il restait les yeux +fixés sur la maison Loretty, attendant la rentrée de l’avocat, il vit, +une demi-heure plus tard, une dame un peu forte sortir de la maison et +monter en voiture. Cinq minutes après, Loretty lui-même descendait +l’escalier et se dirigeait vers la mairie. La stupéfaction de Michaud +fut si grande qu’il invita deux consommateurs d’une table voisine à la +partager. L’un d’eux était Langlois, prote à l’imprimerie du journal +_L’Avant-Garde_, l’autre Frappart, le journalier, les deux plus +mauvaises langues de la ville. A eux trois, ils commentèrent la +situation; Langlois eut des mots heureux. Grâce à lui, personne à +Valleyres n’ignora la belle découverte de Michaud. A chaque fois que la +voiture descendait des Touches, la propriété de madame Duret, et +s’arrêtait devant l’étude de l’avocat, les boutiquiers, au long de la +rue, échangeaient des coups d’œil complices.--Souvent aussi la voiture +venait à vide et emmenait Loretty. + +La société de Valleyres ne fut informée de ces faits qu’avec un grand +retard. On voyait Loretty chez madame Duret; elle avait le tort de +caqueter avec lui, mais personne ne pensait qu’il y eût entre eux rien +de répréhensible. Comment croire que la belle madame Duret, après avoir +été pendant vingt ans exemplaire, pût devenir soudain un objet de +scandale? Cependant l’assiduité de Loretty ne se démentait pas. + +«Pourquoi se donner l’apparence gratuite du mal, alors qu’on est résolu +à rester dans la vertu?» + +C’est en ces termes mesurés que madame Henri Lanterle blâma la conduite +de madame Duret, devant mesdames Bourrat, de Vermand, et Antoine Vertôt. +En ces trois dames coulait le sang le plus pur de Valleyres; en elles +aussi brillaient la moralité supérieure et la haute culture de la petite +ville. On les avait dénommées «les Vertueuses». Leurs principes étaient +rigides; elles ne connaissaient pas les concessions et vivaient en état +d’opposition sourde avec le clan Duret, de Barbeau et Jacques Vertôt, +suspect de se laisser aller aux douceurs condamnables de la vie de luxe +et d’aimer trop mondainement les richesses. + +L’amour de l’argent tenaillait le cœur de madame Henri Lanterle; elle le +chérissait, non pour les vaines jouissances qu’il peut donner, mais +d’une façon désintéressée, pour lui-même. L’idée qu’on était obligé de +dépenser une partie de ses revenus, la désolait; elle comptait le nombre +d’allumettes qui devaient suffire pour la semaine, pesait elle-même le +sucre, le sel et les épices nécessaires au ménage, savait à quels jours +et à quelles échoppes l’on trouvait des occasions extraordinaires, +achetait à Maigny en automne, comme soldes, les étoffes dont ses filles +seraient vêtues l’été suivant, et, à Valleyres, le lundi, les morceaux +que les bouchers n’avaient pu vendre le samedi et qu’ils donnaient à +moitié prix de peur qu’ils ne se conservassent pas; mais madame Lanterle +affirmait que la viande «aimait attendre». Forte du reste, de l’autorité +d’un article de revue, elle condamnait l’excès de l’alimentation carnée +où nous tombons, et imposait à son mari et à ses enfants une diète +sévère de légumes, qui, à eux seuls, défrayaient la table trois fois par +semaine. A ce régime, ses filles, sans cesse purgées, avaient pris le +teint clair de religieuses.--Le dimanche, à la messe, elles avaient +alternativement un sou de leur mère à mettre dans le tronc des œuvres +pieuses. Madame Henri Lanterle déployait en tout une grande activité. +C’était elle qui faisait la liste d’achat des livres pour la +Bibliothèque communale. Elle demanda la _Revue des Deux-Mondes_; mais le +ton des romans et quelques articles de Renan la scandalisèrent. Le +_Correspondant_ lui fut indiqué et vint remplir l’idéal que madame +Lanterle se faisait d’une revue. + +Les trois «Vertueuses» se réunissaient souvent; les allures nouvelles de +madame Duret les surprirent. Et, cet après-midi-là, madame Lanterle, +ayant ouvert le débat de la manière que l’on a vu, madame Vertôt prit, à +son tour, la parole. + +--Faut-il voir en madame Duret la victime d’une de ces crises +mystérieuses qui menacent, paraît-il, les femmes, à un moment donné de +leur existence? + +La bonne madame Vertôt émit cette hypothèse à grand renfort de petits +soupirs et avec un flux intarissable de paroles. D’une obésité +excessive, elle touchait à la cinquantaine. + +Elle parla ainsi et se tut, comme effrayée à la possibilité d’être +atteinte, elle aussi, de ce mal redoutable qui changeait les âmes. + +Madame Lanterle ne se hâta pas de répondre. + +Si le malheur voulait que madame Duret eût renoncé à ses devoirs de mère +et d’épouse, madame Lanterle s’assurerait, par la chute de sa rivale, la +place qu’elle estimait devoir être sienne dans la société de Valleyres, +la première. Songeant à ce jour glorieux et prochain, elle ne pouvait +s’empêcher de désirer secrètement la confirmation des bruits qui +couraient sur madame Duret. Mais elle était politique et jugea plus sage +d’attendre. Elle défendit donc leur amie. + +--Il n’y avait de sa part, dit-elle, qu’une coquetterie exagérée. + +Madame Bourrat, de Vermand, dont l’attitude attentive semblait dire +perpétuellement combien elle était flattée d’être admise à entendre des +choses supérieures, se taisait. Personne à Valleyres ne pouvait se +vanter d’écouter comme elle. + + * * * * * + +Il y avait cinq semaines déjà que le moindre maraud de la ville ne +nourrissait plus aucune illusion sur la vertu de la belle madame Duret, +lorsque Charlot, le fils unique de madame Henri Lanterle, apporta à sa +mère les renseignements de fait les plus précieux. + +C’était un garçon indiscipliné, profitant de toutes les heures de +liberté pour courir les aventures à travers champs; des gamins de +Valleyres lui faisaient escorte.--Un jour, en jouant «aux voleurs», il +traversa un ravin escarpé, qui marquait la limite nord de la propriété +de madame Duret, les Touches. Personne ne s’y risquait jamais. Écartant +les branches serrées des arbustes, les jambes piquées par les ronces, il +se frayait lentement passage pour aller rejoindre la route de Vermand +par laquelle il gagnerait, stratégie hardie, la ville, et dépisterait +les gendarmes, lorsqu’un spectacle imprévu l’arrêta.--A une cinquantaine +de pas, il aperçut dans une clairière une femme couchée sur l’herbe; +près d’elle, un homme était assis. Il reconnut madame Duret et l’avocat +Loretty; ils causaient tous deux avec animation. Madame Duret fit mine +de se lever. Loretty s’approcha d’elle pour l’aider. Elle mit ses deux +bras autour du cou de l’avocat, et, tandis qu’il la relevait, elle +l’embrassait à pleine bouche. + +Charlot, qui n’avait que douze ans, fut profondément impressionné par +cette scène, et, au soir, alors que sa mère le grondait d’avoir déchiré +ses culottes, pourtant rapiécées en dix endroits, il lui raconta, pour +détourner l’orage, ce qu’il avait vu dans l’après-midi. Madame Lanterle +lui fit répéter son récit incohérent, puis, avec de grandes menaces, lui +enjoignit de n’en ouvrir la bouche à âme qui vive. + +Le lendemain elle dit à ses amies la triste certitude qu’elle avait +acquise. Madame Vertôt qui, pendant près d’une semaine, avait passé ses +après-midi chez une vieille cousine, de l’appartement de laquelle on +avait vue sur l’étude de Loretty, donna de son côté des détails +circonstanciés sur les heures et jours auxquels les deux complices +s’étaient rencontrés. + +Du reste, à la stupéfaction de ces dames, ils ne se cachaient guère. + +Madame Lanterle était outrée de tant de cynisme. Pourtant à son +indignation se mêlait quelque douceur; elle pensait à son règne prochain +sur la société de Valleyres. Mais il ne fallait rien risquer; elle avait +tout à gagner à attendre que le scandale fût public. + + * * * * * + +Quelques mois se passèrent. Monsieur Duret partit en voyage. Sa femme +allégua que des affaires l’appelaient à Marseille. On sourit à +l’entendre; il était notoire que monsieur Duret, bon homme du reste, +était incapable de s’occuper d’affaires. Personne ne douta qu’il n’eût +quitté les Touches, dégoûté de ce qu’il voyait dans sa maison. Madame +Duret continua à recevoir Loretty. + +On juge de ce que furent les caquets lorsqu’on apprit qu’elle attendait +un bébé. Sa fille venait au même temps de la rendre grand’mère pour la +première fois. «Les Vertueuses» comparèrent les dates, recherchèrent le +jour du départ de monsieur Duret, et établirent que l’enfant annoncé +pourrait difficilement être du père légal. + +Cette découverte mit le comble à l’impatience de madame Lanterle. Elle +ne resterait pas impassible témoin de désordres si graves. Ne pas +protester était se rendre complice de la faute. + +Mais, au moment d’agir, elle voyait devant elle des obstacles nombreux. +Dans un cercle étroit comme le leur, la rupture avec madame Duret serait +difficile. + +Il fallait être certaine d’être approuvée par tous. Or les Duret étaient +une puissance; ils avaient une grande fortune, de belles relations au +dehors. Madame était active dans les bonnes œuvres; ainsi s’était-elle +rendue populaire, quasi indispensable. Enfin, il fallait manœuvrer de +façon à ne pas fournir un aliment inutile à la malveillance publique, si +vite éveillée dans une petite ville. + +Les trois «Vertueuses» passaient maintes après-midi à délibérer. Madame +Lanterle montrait ses dents blanches, mais trop longues, au-dessus +desquelles se courbait, menaçant, un nez aristocratique. Madame Vertôt +parlait et soupirait, soupirait et parlait, et ne s’arrêtait que pour +faire sortir, des deux commissures de ses lèvres simultanément, un bruit +bizarre semblable au sifflement du gaz dans un bec engorgé d’eau. Madame +Bourrat, de Vermand, écoutait, muette. + +Le cœur de ces dames saignait à la pensée qu’une de leurs amies était +coupable. C’eût été mal les connaître que de les croire capables +d’autres sentiments. + +La seule question pour elles était de savoir comment on pourrait +arracher madame Duret à sa faute et la ramener au bien.--Il n’y avait +pas à songer à une démarche directe. Mais elles finirent par décider, +après maintes alternatives soutenues et repoussées, qu’il fallait faire +agir monsieur le curé. Il était étrange qu’il ne les eût pas prévenues +dans cette démarche. Peut-être, il est vrai, cet homme tout perdu de +dévotion, ignorait-il l’affaire Loretty-Duret? Nul doute que, +connaissant le scandale, il n’y mît une prompte fin. Madame Vertôt, +forte de l’approbation tacite de madame Bourrat, persuada à madame +Lanterle qu’il était de son devoir d’en parler au curé, sur lequel elle +avait de l’influence. Madame Lanterle se laissa convaincre et offrit à +Dieu, qui lisait dans son cœur, le fardeau qu’elle acceptait. Le +lendemain, elle se rendit à la cure. + +D’abord monsieur le curé ne se laissa point approcher, fit le sourd, ne +comprit pas les allusions, pourtant claires, de sa visiteuse et +s’échappa en banalités. Mais madame Lanterle n’était pas de celles que +l’on berne; elle avait un devoir à remplir, elle parla. + +Monsieur le curé la vit avec terreur aborder sans ménagements ce sujet +délicat. C’était un homme prudent et sage, qui cachait sous des dehors +un peu lourds une grande finesse. Il avait pour devise le mot célèbre: +_quieta non movere_. Sa position à Valleyres était difficile; +l’incrédulité faisait de redoutables progrès dans le peuple et dans la +petite bourgeoisie; les attaques contre la religion se multipliaient +dans la presse radicale; elles se mêlaient à celles dirigées contre +l’aristocratie. Qu’adviendrait-il de son troupeau si la discorde s’y +glissait? Une rupture, soit avec madame Duret, soit avec madame +Lanterle, s’il refusait de l’écouter, serait d’un effet déplorable. On +parlait de la fondation possible à Valleyres d’une maison d’éducation +dirigée par les Jésuites; une chapelle s’ouvrirait, concurrence +certaine à l’église. Celle de ses pénitentes qu’il froisserait serait +entendue par les Pères qui ne cherchaient qu’un prétexte pour +s’établir à Valleyres; déjà il entrevoyait leur triomphe, l’église +désertée.--D’autre part, madame Duret, coupable, ne serait-elle pas un +instrument plus docile entre ses mains? Ne rachèterait-elle pas sa +faute par des dons abondants aux pauvres de Dieu? + +Monsieur le curé avait pesé tout cela dès longtemps dans son esprit, car +il n’ignorait pas la liaison Loretty-Duret. La démarche de madame +Lanterle l’inquiéta; cette dame était d’une piété grande et éclairée. +Elle avait droit à beaucoup d’égards. + +Il lui adressa un discours en trois points. + +_a_) Il ne fallait pas se fier aux apparences et juger le prochain. Dieu +seul lisait dans les cœurs. + +_b_) Dieu seul aussi était maître des âmes et les préparait à sa +manière, qui est haute et parfois nous échappe, pour leur salut. + +_c_) Le grand mot qu’il fallait méditer était le suivant: Malheur à +celui par qui le scandale arrive. + +Et il était clair que, dans l’esprit de monsieur le curé, l’auteur +possible du scandale était, non pas madame Duret, qui faisait toutes +choses avec le secret nécessaire, mais bien madame Lanterle, dont le +zèle excessif menaçait de rendre publics ces faits regrettables. + +Il fut éloquent, il s’attendrit; il eut le bonheur de toucher le cœur de +sa pénitente. + + * * * * * + +Les «Vertueuses» considérèrent à nouveau la situation. Monsieur le curé +leur manquant, vers qui se tourner?--Il n’y avait rien à attendre de +monsieur Duret. Depuis un an, cet homme casanier voyageait sans cesse. +Ainsi protestait-il à sa manière.--Mais madame Loretty?--C’était une +personne frêle et jolie, de santé délicate, qui ne se livrait pas. Elle +n’était pas de Valleyres et y avait fait peu d’amies. Elle élevait ses +quatre fils de son mieux et dirigeait avec une seule bonne, un ménage +dont les ressources étaient maigres. Aimait-elle son mari? Savait-elle +qu’il la trompait?--On l’ignorait. Et, d’autre part, il était impossible +de l’avertir. + +Pourtant madame Loretty reçut une lettre anonyme, écrite sur du papier +sale, et criblée de fautes d’orthographe. Mais elle ne laissa rien +percer de ses sentiments. + +Madame Duret accoucha. Son mari, au grand scandale de toute la ville, +n’assista pas à ses couches. On blâma son manque de tact. Il ne revint +aux Touches que deux mois plus tard, pour le mariage de sa seconde fille +avec monsieur de Roussy. + +Madame Lanterle s’inquiétait. Sous quel prétexte agir, maintenant que la +liaison était quasi publique, acceptée même par monsieur Duret et par +madame Loretty? Pourtant elle ne renonçait pas à la lutte. Avec le temps +naîtraient sans doute des occasions dont elle saurait profiter. + +Cependant les rapports entre madame Duret et les Loretty devenaient de +plus en plus fréquents. Les quatre fils de l’avocat passèrent leurs +vacances aux Touches. Tous les deux ou trois jours madame Loretty allait +les rejoindre, déjeunait et dînait avec madame Duret. Monsieur Duret ne +faisait plus que de rares apparitions chez lui; au printemps, il était à +Paris, à Nice en hiver. La société de Valleyres semblait accepter cette +situation bizarre. + + * * * * * + +L’occasion, guettée par madame Lanterle, se présenta enfin. L’on apprit +que madame Jules Maigret, perclue de rhumatismes, renonçait à diriger +plus longtemps l’Association des œuvres charitables de Valleyres. +C’était un poste éminent; celle qui l’occupait présidait à la +distribution des secours matériels à la population valleyroise et +exerçait ainsi une influence considérable; elle se trouvait en outre +appelée à une collaboration presque quotidienne avec monsieur le curé, +chef spirituel de la communauté. + +Les dames patronnesses s’agitèrent; des conciliabules les réunirent. Les +«Vertueuses» délibérèrent à part; leur candidate était madame Lanterle; +le jour était venu de faire triompher, avec elle, la morale. L’autre +clan choisit madame Duret. L’une et l’autre de ces dames fit montre du +plus grand désintéressement, suppliant qu’on ne l’accablât pas sous +cette responsabilité lourde. Cependant chacune se préparait à la lutte +et ne négligeait rien pour réussir. + +Monsieur le curé restait neutre, comme il convient; dans le particulier, +il assurait chacune de ces dames que ses vœux ardents étaient pour elle. +Mais, dans le secret de son cœur, il souhaitait la nomination de madame +Duret. L’avarice trop connue de madame Lanterle et aussi son fâcheux +esprit de domination l’alarmaient. Il perdrait pour ses bonnes œuvres +les ressources abondantes que madame Duret, coupable et généreuse, +mettait à sa disposition; et il risquait en outre de n’être plus maître +chez lui, de voir toutes choses de bienfaisance et d’église soumises à +la surveillance d’une femme autoritaire, qui aurait bientôt fait de le +brouiller avec la moitié de son troupeau. Telles étaient les pensées de +monsieur le curé, et il s’effrayait à constater les progrès certains de +la candidature de madame Lanterle. Son élection apparaissait comme une +revanche discrète de la vertu; son nom était dans toutes les bouches. + +C’est alors que monsieur le curé eut recours à une ruse ingénieuse, + +_L’Avant-Garde_ était, depuis quelque temps, particulièrement violente +dans ses attaques contre les conservateurs et contre l’Église. Les +grands bourgeois de Valleyres frémissaient à la pensée que l’existence +même des classes supérieures était menacée par cette détestable feuille +radicale, qui voulait supprimer du monde ce qui en était l’ornement, la +beauté, et comme la fleur,--l’aristocratie. _L’Avant-Garde_ fixait pour +eux la valeur de toutes choses; ce qu’elle attaquait, était bon; ce +qu’elle défendait, exécrable. Or, une semaine avant l’élection, alors +que tout indiquait le succès probable de madame Lanterle, un article +anonyme parut dans _L’Avant-Garde_ sur la nomination prochaine d’une +présidente de l’Association des œuvres charitables. L’on y blâmait en +termes crus la candidature d’une femme trop connue, dont la vie était un +défi à la morale publique, et dont la présence à la tête du comité des +bonnes œuvres serait scandaleuse pour les pauvres assistés; l’on mettait +en avant le nom de madame Rigotard, dont le mari travaillait pour gagner +le pain honnête de sa famille. + +L’article fit sensation, chacun reconnut qu’il visait madame Duret. +Ainsi la politique s’introduisait même dans les œuvres charitables! Du +coup l’élection devint une affaire de parti; la discipline et l’union +furent nécessaires. Du coup aussi, madame Lanterle vit ses chances +s’évanouir. Il importait de répondre d’une façon forte à l’infâme +article et, pour démontrer le néant de ses accusations, les dames +patronnesses, au jour venu, élurent à l’unanimité des voix, madame +Duret, née de Barthes. + +La diversion avait réussi. + +Ainsi fut apaisée la grande affaire. Les «Vertueuses» mirent bas les +armes. Elles avaient, du reste, pendant toute la période des hostilités, +continué à dîner chez madame Duret, où l’on mangeait fort bien. Mais +elles ne l’avaient pas invitée chez elles;--il n’y a pas de petite +économie. + + * * * * * + +Les Loretty passaient la moitié de l’année aux Touches; ils y +remplaçaient monsieur Duret toujours absent. Madame Duret, dix-huit mois +plus tard, eut un second bébé; son mari était alors à Nice. Sous le +prétexte spécieux qu’il n’avait pas assisté à l’acte initial, il ne fut +présent ni à la naissance de l’enfant, ni à son baptême,--actes qui, +étant publics, prenaient une importance grande. Sa conduite fut +sévèrement critiquée, et cette fois encore, on retrouva dans la société +de Valleyres la belle unanimité qu’elle avait montrée lors de la +nomination--historique--de la présidente de l’Association des œuvres +charitables. + +Non, monsieur Duret dépassait le droit qu’on a d’être original. Sa +vengeance sournoise n’était pas digne d’un homme du monde. Dans quelle +position fausse ne plaçait-il pas la pauvre madame Duret? Pouvait-on +oublier à ce point les devoirs d’une haute position, prêter plus +gratuitement à la malveillance des classes populaires? + +L’indignation fut grande. L’on plaignit madame Duret d’avoir sa vie +enchaînée à celle d’un ours aussi mal léché; les sympathies de tous +entourèrent cette femme que son mari exposait ainsi à la rumeur +publique. On se crut obligé de la soutenir dans ces heures d’épreuve. +Jamais son étoile mondaine ne brilla d’un plus vif éclat. Sa suprématie, +assurée par le malheur, était maintenant reconnue par tous, elle entrait +enfin dans la période triomphante de sa vie. Lorsque son époux revenait +aux Touches en été, les châtelains du voisinage lui faisaient grise +mine. On invitait sa femme seule à dîner. + +Monsieur Duret usait le temps dans de grandes promenades à pied à +travers le pays; il avait des cheveux blancs en désordre et une barbe +fluviale. + +Lorsque j’étais petit garçon, je le vis souvent; les gamins de Valleyres +s’écartaient sur son passage. «C’est un braque, disait-on; à l’étranger, +il mène une vie impossible; au logis, il bat sa femme et la rend +malheureuse.» + + + + +MARIE LE PETIT + + _Aux princes Emmanuel et Antoine Bibesco._ + + +Au moment où chacun ne parlait que de la liaison de la belle madame +Duret, née de Barthes, avec l’avocat Loretty, au moment où les petits +bourgeois et le peuple de Valleyres se réjouissaient des désordres +manifestes de l’institution aristocratique, un scandale nouveau fit, en +ville, une heureuse diversion. + +L’héroïne en était mademoiselle Le Petit. + +Tous la connaissaient, car elle était, sans conteste, la plus jolie +fille de Valleyres. Ouvriers, commerçants et grands bourgeois trouvaient +dans sa beauté une raison nouvelle d’être fiers de leur cité commune. +Elle était l’argument décisif de la supériorité évidente--pourtant niée +par des adversaires de mauvaise foi--de Valleyres sur Châteauvieux et +Villeneuve voisines. Il était douteux que le chef-lieu, Maigny, pût +montrer dans ses quarante mille habitants un spécimen aussi achevé de la +race humaine. + +Marie Le Petit était de taille moyenne, mais admirablement +proportionnée, fine de buste et souple sur des hanches pleines; l’ovale +de son visage était la perfection même; le menton était volontaire, la +bouche petite, les yeux noirs veloutés et caressants; les cheveux +sombres s’arrangeaient en bandeaux sur le front mat et bas comme celui +d’une statue antique. + +Sa mère, qui était du Midi, avait été en place dans de bonnes maisons, +mi-femme de chambre, mi-dame de compagnie, chez une princesse russe, +puis chez une vieille dame anglaise. Elle en avait rapporté des +économies, quelque instruction et de bonnes manières. Ayant épousé sur +le tard feu Le Petit, commis du receveur à Valleyres et très joli homme, +elle était restée, à la mort de son mari, dans la petite ville, bien +qu’on ne l’y eût pas reçue avec tous les égards auxquels elle croyait +avoir droit;--l’on n’aimait pas les étrangers à Valleyres. + +La naissance d’une fille, Marie, au moment où elle avait renoncé à +l’espoir d’être mère, lui fit oublier les petites piques de la vie de +province. + +Dès lors, elle ne vécut que pour son enfant; elle resterait à Valleyres +pour l’élever. Elle avait, lui appartenant, une petite maison presque +hors la ville dans l’ancienne rue aristocratique, maintenant désertée, +la rue Haute. A côté, c’était la vieille demeure inhabitée de la grande +famille Lanterle. Derrière, il y avait un jardin donnant sur les anciens +fossés. Puis c’était la campagne. Nulle part, madame Le Petit ne +trouverait un air aussi pur pour sa fille. + +Marie était un enfant superbe; sa mère lui donna ses premières leçons, +lui apprit même--chose unique à Valleyres--l’anglais. Puis, lorsque +Marie eut quatorze ans, elle lui fit suivre les cours de la meilleure +école de la ville que dirigeait mademoiselle Nicolas. Au même temps, +madame Le Petit ouvrit un magasin de mercerie rue Haute pour avoir +quelques ressources supplémentaires. + +Les demoiselles de la haute société, qui étaient les élèves de +mademoiselle Nicolas, furent extrêmement choquées d’avoir comme compagne +d’école la fille d’une petite mercière, et, malgré leur bonne éducation, +ne purent s’empêcher de le faire sentir. Marie n’y prenait garde; elle +était de disposition gaie et heureuse; elle se contenta, comme revanche, +de gagner régulièrement, aux jours de composition, la première +place,--ce qui nuisit du reste au crédit de mademoiselle Nicolas. Elle +adorait sa mère et, les heures de classes finies, courait à la rue +Haute. Avant le coucher du soleil, les dames Le Petit se promenaient +ensemble dans la campagne. A dix-huit ans, Marie sortit de l’école. + +Madame Le Petit approchait de la soixantaine. Elle gardait les manières +excellentes qu’elle avait toujours eues; mais elle devenait taciturne, +la vieillesse pesait sur elle; la chaleur de son regard n’était la même +que lorsqu’elle le posait sur sa fille. Elles vivaient dans un grand +isolement. Madame Le Petit avait fait peu de relations à Valleyres; la +maternité, telle qu’elle l’entendait, est exclusive. Marie n’avait pas +d’amies intimes, ayant peu fréquenté les jeunes filles de sa classe et +ne s’étant pas liée avec ses nobles compagnes des cours Nicolas. Elle +était solitaire, réfléchie, sage. La vertu, alliée à une beauté si rare, +excitait l’étonnement de quelques-uns et l’admiration de tous. + +Jamais on ne voyait Marie se promener seule au crépuscule sur la +promenade vantée qui longe l’Ourche. Elle n’avait pas encore été à la +fête de la ville. + +Pourtant, jolie comme elle était, les prétendants n’avaient pas manqué. +Les jeunes gens passaient cambrés devant la boutique de la rue Haute; le +fils de monsieur Rigotard, le droguiste, s’était épris d’elle, à la voir +seulement, et l’avait demandée en mariage,--sans succès. Les Rigotard +étaient de ce qu’il y avait de mieux dans le commerce de Valleyres. Qui +donc serait l’époux de cette jeune fille accomplie?--Elle avait +maintenant vingt ans; elle était dans la fleur de sa beauté. + + * * * * * + +L’on juge de la stupéfaction des habitants de Valleyres, lorsqu’on +commença à se chuchoter à l’oreille, vers la fin de novembre de cette +année-là, que mademoiselle Le Petit était......; l’on n’osait prononcer +le mot. + +Ceux qui propageaient ce bruit excitèrent l’incrédulité +générale.--Cependant il fallait savoir. Ce fut un défilé incessant dans +la boutique de la rue Haute. Marie ne passait plus les journées au +comptoir comme auparavant. Ceux qui la virent quand elle descendait au +magasin, remarquèrent qu’elle portait une blouse un peu large, sans +ceinture, et que son joli visage montrait de la lassitude. Mais il eût +été téméraire de rien affirmer quant aux causes de cette +fatigue.--Quelques semaines se passèrent au milieu d’un déchaînement +inouï de curiosité. Enfin, vers le jour de l’an, il n’y eut plus +d’hésitation: l’évidence d’une grossesse s’imposa. + +A qui se fier désormais? Les maris consternés doutaient de la vertu +assurée de leurs femmes. Que ne pouvait-on redouter puisque mademoiselle +Le Petit avait succombé? + +L’on ne sortit de cette juste stupeur que pour rechercher qui avait +séduit la jeune fille. Mais ni les voisins des dames Le Petit, ni ceux +qui étaient en relations avec elles, ne purent fournir aucun +renseignement. + +Maintes pistes furent suivies; aucune ne fut trouvée bonne. L’on pensa +que le père, s’il était honnête, se nommerait; il resta anonyme. On +jugea alors que Marie livrerait son nom à l’indignation, et aux +félicitations secrètes de ses concitoyens. Elle refusa de le faire. +Lorsqu’on la suppliait, pour sauver son honneur, de nommer celui qui +l’avait séduite, elle se renfermait dans un silence obstiné. On crut que +la mère offrirait une prise plus facile. Madame Le Petit resta muette. +Personne ne put faire sortir la vieille dame de la réserve remarquable +qu’elle s’était imposée. + +Mais plus encore que l’aventure elle-même, l’attitude de ces deux femmes +plongea les habitants de Valleyres dans un ébahissement extrême. Marie +Le Petit semblait n’éprouver aucune honte de la position malheureuse où +elle se trouvait. Alors que toute la ville lamentait sa vertu perdue, +elle restait d’humeur égale, gaie comme autrefois. Sa mère n’avait pas +la figure affligée qui convient à une personne dont la vieillesse est +frappée d’un coup immérité. Elle restait silencieuse et droite, malgré +les années. Si elle parlait à sa fille, c’était avec douceur, comme +jadis. Lorsqu’on allait à la boutique de la rue Haute, on la trouvait +tricotant des brassières pour l’enfant attendu. + +En vérité, cela était incompréhensible. Pourquoi les dames Le Petit, qui +avaient des ressources, n’avaient-elles pas fui le scandale et gagné +Maigny ou Livray? + +L’impossibilité où ils étaient de répondre à toutes ces questions irrita +au vif les habitants de Valleyres. La conduite de ces femmes était +positivement un défi à la petite ville. L’opinion publique, qui d’abord +avait été favorable à mademoiselle Le Petit, supposée victime d’un +abominable séducteur, se retourna tout d’une pièce contre elle. Sa gaîté +devint du cynisme; on s’en voulut d’avoir cru à sa vertu; il y avait +sans doute longtemps qu’elle s’amusait secrètement. On n’eut pas +d’épithètes assez fortes pour flétrir le rôle de la mère complice. Elle +avait toujours fait la fière et s’était tenue à l’écart;--on ne voyait +que trop les raisons de son isolement. Ses petites rentes, pourtant sur +l’État, furent niées. Les déportements de sa fille lui valaient +l’aisance où elle vivait. La réprobation générale pesa sur les deux +femmes. + +L’on sut par le directeur de la poste que mademoiselle Le Petit recevait +des lettres de Paris; l’on apprit aussi qu’une grande banque de la +capitale lui avait envoyé, en mars, une enveloppe chargée, scellée de +cinq cachets rouges.--Les moindres faits étaient commentés avec passion +par tous. + +Les temps s’approchaient de la délivrance de mademoiselle Le Petit. Au +jour venu, par une claire matinée d’avril, la Houssard, la sage-femme, +s’installa chez sa cliente. Marie accoucha en peu d’heures d’un gros +garçon. + +On attendait anxieusement la déclaration à la mairie; quelques-uns +pensaient que le père reconnaîtrait l’enfant. Ils se trompaient. +L’enfant fut déclaré par sa mère sous le nom de Louis-Édouard Le Petit. +Le scandale fut à son comble. Ni mademoiselle Le Petit, ni sa mère ne +parurent y prêter la moindre attention. + +C’était l’été maintenant. Comme la chaleur était forte, et que le soleil +au matin brûlait le jardin derrière la maison, Marie s’installait sur +une chaise basse devant la boutique dans l’ombre fraîche de la rue +Haute, et là, elle donnait le sein à son enfant. C’était un vigoureux +gaillard dont les chairs fermes et rebondies faisaient l’émerveillement +secret des commères. Sa mère était plus jolie que jamais dans +l’épanouissement de sa jeune maternité. Elle riait à son bébé.--Mais les +habitants de Valleyres ne voulaient plus l’admirer. + +Monsieur le curé, avec quelque retard, s’occupa de l’affaire. Il n’y +alla pas de main morte; la faute était publique; il importait que +l’Église ramenât au bien cette créature égarée ou la chassât de son +sein. Il rendit donc visite à mademoiselle Le Petit, qui avait été de +ses catéchumènes. Il voulait qu’elle confessât au moins le complice de +sa faute. Mais il ne fut pas plus heureux que les autres. Il l’appela au +tribunal de la pénitence. Elle ne voulut point s’y rendre.--A la suite +de cette entrevue, les dames Le Petit, dont la foi n’avait jamais été +exaltée, n’assistèrent plus à la messe. Bien leur en prit, car monsieur +le curé, dans un sermon enflammé, stigmatisa, comme il convient, la +conduite éhontée d’une fille de Valleyres et de la mère qui +l’encourageait au vice, et, dans une prosopopée mémorable, évoqua en +comparaison les joies pures de la famille chrétienne, dont la société de +Valleyres offrait tant d’exemples réconfortants. + +C’est au temps de ce prêche que madame Duret, née de Barthes, mit au +monde le second enfant de sa seconde série. Il y avait alors plus d’un +an qu’elle était en fait séparée de son mari. + +L’été se passa. A l’automne, la boutique de madame Le Petit fut fermée. +Peu de jours après, la mère et la fille, emmenant le bébé, prirent le +train pour Maigny, où elles s’installèrent dans un appartement meublé. + +Cependant les conscrits partaient pour l’armée, et rentraient au pays +ceux qui avaient fini leur temps. + +Il y avait à peine une semaine que les soldats licenciés étaient revenus +lorsqu’un jour à jamais inoubliable de marché, la ville fut mise en émoi +par la publication d’une nouvelle dont on pouvait affirmer que de +mémoire d’homme on n’avait entendu la pareille à Valleyres. + +A neuf heures du matin, l’employé de la mairie, un vieux petit bossu +hargneux qui ne parlait jamais à personne, descendit l’escalier tournant +de la maison de ville, ouvrit le cadre grillagé des affiches officielles +sur le pilier au coin de la place, et, avec quatre pains à cacheter, +fixa dans le tableau un acte sur papier blanc. Puis, l’ayant relu, il +eut ce qui chez lui était un sourire, mais ce qui chez tout autre eût +été appelé une grimace, et remonta à son bureau, où il s’embusqua dans +la fenêtre. + +Le premier qui s’arrêta devant le tableau fut Joseph, le petit clerc de +maître Mainguet, qui allait à la poste. Il lut et relut l’acte, fit un +bond, et, oubliant la poste et ses devoirs, prit au galop le chemin de +l’étude. + +Vint ensuite monsieur Rigotard, le droguiste. C’était une personne +grave, avaricieuse, et de mouvements lents. Comme il s’approchait du +pilier, il jeta autour de lui un coup d’œil circulaire; s’étant assuré +qu’il n’y avait personne à proximité, il tira sa tabatière et roula +entre ses doigts secs une prise de choix. A ce moment-là ses regards +s’arrêtèrent sur l’acte affiché devant lui. Sa stupéfaction à le lire +fut telle que machinalement ses doigts s’ouvrirent. Il s’aperçut que la +prise tombait, voulut la rattraper, mais trop tard; la pincée de tabac +faisait déjà une petite tache brune sur le pavé boueux. + +Puis ce fut le tour de Bataille, le marchand de vin, dont un gros rire +secoua la bedaine; puis de Langlois, prote à _L’Avant-Garde_, qui +s’écria: «Vive la sociale!»--Arriva monsieur Nicolas Allemand, qui +frissonna d’horreur. Le vieux baron de Morteuse glissa le long des murs +et stationna, comme chaque jour, devant les publications de la mairie. +Il fut un temps assez long avant de comprendre et murmura enfin ces mots +par lesquels il avait l’habitude d’exprimer pour lui seul une foule de +griefs longuement ruminés: «La caque sent toujours le hareng.» Ce fut +enfin maître Mainguet, qui voulait vérifier par lui-même l’audacieuse +allégation de son clerc.--Bientôt, il y eut un rassemblement autour du +pilier des actes. Les transactions sur le marché étaient arrêtées. Les +dames de Valleyres n’avaient qu’une question à la bouche. Et quelle joie +lorsqu’on tombait sur une amie qui ignorait encore la chose! Les +exclamations les plus diverses se croisaient. L’effervescence ne se +calma que vers midi, à l’heure où la faim appela au logis petits et +grands bourgeois. + +Les gens observateurs remarquèrent qu’aucun des membres des +aristocratiques familles Lanterle et Vertôt, étroitement unies, ne fut +aperçu ce jour-là, en ville. + + * * * * * + +Le héros, dont le nom était dans toutes les bouches, était un jeune +Maurice Lanterle, qui venait de servir trois ans dans les cuirassiers à +Lunéville. Il était neveu de monsieur Henri Lanterle et fort bien +apparenté dans la meilleure société de Valleyres. Maurice Lanterle avait +perdu jeune son père. Sa mère, une de Brière, qui avait de la fortune, +l’avait élevé dans sa belle propriété du Vallon, à un peu plus d’une +lieue à l’ouest de la ville. C’était une femme excentrique et exaltée, +avec des prétentions intellectuelles; elle faisait partie du petit clan +des «Vertueuses». Rêvant un grand avenir à son fils, elle le mit chez +les Pères, au chef-lieu. Il ne s’y distingua pas. Ses directeurs se +louaient de son caractère; il était doux et soumis, chacun +l’aimait,--mais il restait obstinément à la queue de sa classe. Entre +seize et dix-sept ans, il essaya vainement, à plusieurs reprises, de +passer la première partie de son baccalauréat. Sa mère, désolée, le fit +rentrer au Vallon, où elle le reçut avec froideur. Elle ne s’occupa plus +de lui et Maurice vécut pendant deux ans avec le fermier du domaine; +ensemble, ils couraient le pays, allaient aux foires choisir des vaches, +conduisaient leurs bêtes les plus belles aux concours régionaux. + +Maurice aimait sa vie campagnarde. Un peu pâle et maigre à sa sortie du +collège, il se développa, prit du corps; il avait maintenant six pieds +de haut et des épaules en proportion. Il ne se sentait à l’aise qu’en +plein air; de gestes maladroits, il avait toujours peur, dans un salon, +de casser quelque meuble ou bibelot; les observations de sa mère +n’étaient pas pour lui donner de la confiance en lui-même. Les manières +compassées des notables de Valleyres, les façons cérémonieuses qu’ils +gardaient même dans l’intimité, leur sécheresse, lui firent prendre en +horreur le monde auquel il appartenait. Il vécut solitaire et devint +sentimental à l’excès. Il avait dix-neuf ans lorsque sa mère +soudainement mourut. + +Ses parents de Valleyres virent que Maurice était seul, qu’il aurait à +sa majorité une soixantaine de mille livres de rente et les meilleures +vignes du pays. Jamais orphelin ne fut plus entouré; chacun lui faisait +fête. Son oncle Henri Lanterle l’avait deux fois la semaine; madame +Henri Lanterle, l’une des «Vertueuses» avait surveillé l’instruction de +ses filles de si près qu’elle n’avait pas voulu les mettre au couvent, +car, même dans les meilleures maisons, on était exposé à des rencontres +dangereuses. Lorsqu’on adressait la parole à ces jeunes filles modèles, +elles regardaient leur mère avant de répondre. Pour leur cousin, elles +exécutèrent au piano une sonate que monsieur Marthe, leur professeur, +avait reçu de Maigny. Leur mère parlait confidentiellement à Maurice. +«Ses filles, disait-elle, étaient élevées dans l’idée chrétienne de la +soumission de la femme à son époux. Elles n’auraient ni opinion, ni +volonté que les siennes.»--Maurice écoutait effaré. Le ton satisfait et +autoritaire de sa tante, dont il était notoire qu’elle menait son mari +par le bout du nez, l’effrayait. Quant à ses cousines, il lui était +simplement impossible de causer avec elles. + +Chez les demoiselles de Barbeau, l’atmosphère était autre. Elles +comptaient dix-huit et dix-neuf ans et avaient toutes deux été renvoyées +du couvent où elles faisaient leur éducation. Elles passaient pour être +d’une liberté de tenue extrême, allaient souvent à Maigny avec leur +gouvernante et recevaient des officiers dans leur belle propriété de +Bellevue. Leur père, ataxique, ne quittait guère son fauteuil roulant; +il s’absorbait dans le soin d’une collection d’insectes. Leur mère était +morte jeune. Maurice dîna chez elles avec quelques jeunes gens de Maigny +qu’il ne connaissait pas; il y avait aussi la belle comtesse Perquer de +Bonnenfant, qui passait l’été chez sa mère; elle était mariée depuis six +mois. A table, Maurice fut placé à côté de mademoiselle Jeanne de +Barbeau. Comme l’on disait un mot un peu vif, elle lui poussa le pied +sous la table. Maurice, croyant à une erreur, retira la jambe vivement +et rougit. Après dîner, l’on joua à un jeu que ces demoiselles +appelaient «le monstre noir». + +On s’enfermait en bande dans une grande pièce d’où toute lumière était +bannie. «Le monstre noir» entrait alors, et devait découvrir et +identifier une des personnes cachées. Le jeu commença. Ce furent, dans +l’obscurité, de petits rires étouffés, des bruits de chaises remuées; la +voix de madame Perquer fut entendue, disant: «Mais non, mais non!» +Maurice se tenait coi derrière un fauteuil. Soudain, il sentit sur sa +main le contact d’une peau fine; c’était le cou de mademoiselle Jeanne +de Barbeau, laquelle était assise sur le bras du dit fauteuil. Maurice, +inquiet, recula. Mais Jeanne l’avait reconnu; elle criait déjà: «Ce +monsieur Lanterle est d’une inconvenance!»--Cependant l’approche du +«monstre noir» rétablit le silence. Lorsque le jeu prit fin, les visages +étaient enflammés, les yeux brillants. Maurice était fort mal à son +aise. Il ne savait quelle contenance garder, et, comme Jeanne, le +prenant à part, lui demandait de la rejoindre au bout du parc le +lendemain après-midi, il répondit, rougissant toujours, qu’il était +occupé ce jour-là. La jeune fille leva les épaules et lui tourna le dos. + + * * * * * + +Lorsque Lanterle venait ainsi à la ville et qu’il avait à y coucher, il +logeait dans sa maison de la rue Haute, inhabitée depuis longtemps, mais +où il s’était fait arranger deux pièces donnant sur le jardin. C’est là +qu’un jour, il découvrit qu’il avait une fort jolie voisine. Il sut +bientôt que c’était cette demoiselle Le Petit, dont on parlait tant en +ville et que l’on citait en modèle. + +De sa fenêtre, il voyait Marie arroser ses fleurs; le soir, elle cousait +auprès de sa mère; parfois elles soupaient toutes deux en plein air. Il +jugea la beauté de la jeune fille sans pareille; il remarqua aussi sa +gaîté, la bonté dont elle usait avec madame Le Petit. Il n’avait rien vu +de semblable dans la société de Valleyres où tous les gestes semblaient +convenus, prémédités. Lanterle se dissimulait derrière un contre-vent; +les paroles de Marie n’arrivaient pas jusqu’à lui; mais il l’entendait +par moments rire avec sa mère, parfois elle chantait d’une voix fraîche +une chanson populaire; il la voyait passer légère et libre, ne se +doutant pas qu’elle fût épiée. Il ne pouvait se détacher de ce +spectacle. + +Bientôt il s’aperçut qu’il était amoureux de mademoiselle Le Petit; à +dater de ce jour, il devint méfiant, de peur qu’un des siens ne devinât +son secret et ne le raillât. Il comparait l’existence simple, heureuse, +de cette jeune fille à celle que menaient ses cousines dans l’atmosphère +glacée du monde de Valleyres.--Jolie comme elle était, on ne lui voyait +aucun galant. Il songeait aux demoiselles de Barbeau. + +Mais comment pourrait-il faire sa connaissance? Sa timidité était sans +bornes; il n’était pas de ceux qui, entre chien et loup, abordent les +filles et leur murmurent des douceurs. Du reste, elle ne le souffrirait +pas. + +Un matin, il se trouva nez à nez avec elle au coin d’une rue; il la +bouscula presque. Il salua, balbutiant quelques mots d’excuse. Dès lors, +ils se saluèrent quand ils se rencontraient, lui, d’un grand coup de +chapeau, elle, d’une gentille inclinaison de tête. Mais il n’osait +adresser la parole à mademoiselle Le Petit. + +Il rêvait sans cesse à elle, faisait des projets toujours les mêmes. +Elle avait dix-sept ans, lui dix-neuf, ils se marieraient, vivraient +heureux et solitaires au Vallon. + +A d’autres moments, il voyait l’absurdité de ces rêves fous; elle ne +voudrait pas de lui; il n’avait rien de séduisant et, malgré les avances +de Jeanne de Barbeau, ne croyait pas pouvoir plaire aux femmes. Puis il +avait trois ans de service militaire à faire. Qu’adviendrait-il d’elle +pendant un temps si long?--Il ne pouvait s’empêcher de sourire à la +pensée qu’il ne connaissait que de vue sa future femme. Mais il était +dans la nature de Maurice de se plaire à des pensées lointaines et +indécises. Enfin, un jour où il réfléchissait avec plus de précision à +son avenir, il lui apparut qu’il serait sage de s’engager pour se +débarrasser au plus tôt de la corvée militaire. Lorsqu’il reviendrait, +Marie Le Petit n’aurait que vingt ans; peut-être serait-elle libre +encore? D’autre part, son oncle Lanterle le poussait aussi à partir. Il +s’y décida. + + * * * * * + +Avant d’entrer au service, il passa, toujours sur les conseils de son +oncle, un mois à Paris. Les jeunes Bourrat, de Vermand, l’y reçurent et +lui firent mener la grande vie du Quartier latin. Maurice fut +profondément dégoûté par les plaisirs auxquels il se laissa entraîner. +Avoir pour compagne de lit une fille que l’on connaissait depuis +quelques heures à peine, et, au lendemain, la remplacer par une fille +nouvelle, lui apparaissait monstrueux. Lorsqu’il quitta Paris, vivait +plus fraîche que jamais dans sa mémoire l’image de mademoiselle Le +Petit, écossant des pois sous une tonnelle dans un jardin clos. + +La première année de service militaire fut d’une désolante lenteur. +Mais, comme il était vigoureux et bon cavalier, il en supporta sans +peine les fatigues. Deux fois, il eut cinq jours de permission. Au lieu +d’aller les user à Paris comme ses compagnons, il se rendit tout droit à +Valleyres. Il vit mademoiselle Le Petit. Elle n’avait pas été sans +remarquer l’absence de ce grand garçon dont les regards étaient +persistants et respectueux. Lorsqu’il fut de retour, elle le salua, avec +un léger sourire de bienvenue. Il logeait chez sa tante Lanterle qui +avait insisté pour l’avoir, mais il montait dans la journée à son +appartement de garçon dans la vieille maison inhabitée.--Il n’y eut pas +autre chose entre elle et lui que des saluts échangés. + +Il repartit désespéré de sa timidité et plus amoureux que jamais. + + * * * * * + +La seconde fois qu’il vint, c’était en automne. Il fut obligé de +descendre au Vallon pour surveiller les vendanges. C’était là un devoir +auquel aucun propriétaire du pays n’aurait osé se soustraire. La pressée +du vin se prolongeait tard dans la nuit. Le lendemain de son arrivée, +Lanterle, vers cinq heures, résolut d’aller jusqu’à Valleyres à cheval. + +Le vent était violent ce jour-là. Près de la ville, il aperçut à quelque +distance devant lui deux femmes qui se promenaient dans la campagne. +S’approchant, il reconnut madame Le Petit et sa fille. Comme il se +préparait à les saluer, les jupes de ces dames, agitées par le vent, +effrayèrent le cheval qui fit un écart. + +Maurice ne fut pas désarçonné, mais son chapeau alla rouler dans la +poussière. On juge de la honte du jeune homme; le rouge lui monta au +visage. De dépit, il donna de l’éperon à son cheval qui pointa. Puis il +voulut descendre, mais avant qu’il en eût eu le temps, mademoiselle Le +Petit avait ramassé le chapeau et, d’une main légère, enlevait la +poussière qui le tachait. Maurice sauta à terre; il remercia ces dames +avec des phrases qu’il ne pouvait finir; la sueur lui coulait sur le +front. Madame Le Petit lui fit un beau salut sans parler. Marie dit +quelques mots. Il lui semblait avoir toujours connu ce grand garçon qui +rougissait devant elle comme une fille. Ils parlèrent du temps qu’il +faisait, des vendanges. Maurice eut la présence d’esprit, ce dont plus +tard il ne sut assez se féliciter, de demander à ces dames si elles +aimaient le raisin.--Oui, elles en raffolaient. + +Sur cette réponse, la conversation prit fin. Lanterle s’inclina jusqu’à +terre, monta sur sa bête, et rentra au Vallon à bride abattue. + + * * * * * + +Le même soir, il dînait chez ses voisins Maigret. + +Il fut placé, non pas à côté de Lucie Maigret, qui allait sur ses +trente-deux ans, mais près de la seconde fille, Julie; elle avait vingt +et un ans et ressemblait déjà à sa tante, madame Bourrat, de Prévoux. + +Madame Maigret fut d’une extrême amabilité avec son cousin; la jeune +fille, elle-même, lui fit des avances. Mais Maurice, voyant sa +sécheresse et sa laideur, frémit. + +Le lendemain, vers six heures, il quitta le Vallon et partit en +cabriolet pour la ville. Il avait dans sa voiture un panier énorme +rempli des plus belles grappes cueillies dans la journée. Il s’arrêta à +sa maison de la rue Haute. A sept heures et demie, après s’être assuré +que la rue était déserte, il sortit, le panier au bras, et pénétra dans +la boutique de ses voisines. + +Au bruit de la porte, Marie, qui était au premier étage, descendit. Elle +se trouva en face de Lanterle décontenancé, qui, à ce moment, ne +comprenait rien à l’audace qui l’avait amené là. Il posa le panier sur +le comptoir.--Marie le remercia de la façon la plus simple. Maurice ne +trouvait pas un mot. Il allait se retirer ainsi, lorsqu’il vit que Marie +essayait vainement de soulever le panier; il s’empressa, offrit de le +porter à la salle à manger. Marie lui montra le chemin et passa la +première dans l’escalier étroit. Lanterle suivait. Ils arrivèrent dans +une salle où madame Le Petit, enfouie dans un grand fauteuil, tricotait +une paire de bas. + +--Maman, voici monsieur Lanterle, qui nous apporte du raisin magnifique, +dit Marie. Sa voix sonnait joyeuse. + +La vieille dame, à ce nom, sursauta, et, s’étant levée, adressa à ce +visiteur notable et inattendu, une révérence de choix. + +Marie goûta le raisin; il était délicieux. Elle en offrit une grappe à +Lanterle, qui l’accepta. Bientôt il était assis et mangeait du raisin en +face de Marie. Quelques minutes plus tard, il s’étonnait déjà de se +sentir sans gêne aucune. Il parla du service, de Paris, de la campagne. +Lui, d’ordinaire renfermé, s’épanchait sans y songer. Ces dames +l’écoutaient avec sympathie; madame Le Petit restait silencieuse, mais +approuvait de la tête; Marie le questionnait. Ces deux femmes simples et +accueillantes, cette salle calme où tout disait la régularité de vies +modestes et heureuses, les beaux yeux caressants de Marie Le Petit, sa +voix grave et ce rire qui étonnait par sa fraîcheur enfantine,--Lanterle +jouissait de chaque minute de cette heure inespérée. Enfin il fallut +partir. Marie l’accompagna jusqu’à la porte d’entrée. Lorsqu’il la +quitta, il lui tendit la main. + + * * * * * + +Deux jours après, il regagnait le régiment. Le souvenir de la soirée +unique remplissait sa vie monotone au quartier.--Il se désola de la +lenteur des jours, eut des mouvements irraisonnés d’impatience. Jamais +il n’aurait le courage d’attendre deux ans encore. + +Au jour de l’an, il n’eut que deux jours de congé et ne put revenir à +Valleyres. Il envoya de Paris à mademoiselle Le Petit un sac à ouvrage +qu’il acheta dans un magasin de la rue de la Paix et qui fit un +singulier effet dans la petite salle de la rue Haute. Il était en cuir +souple gris, monté en argent, et contenait un étui à aiguilles, un dé, +de petits ciseaux, le tout en vermeil d’un travail exquis. Mais Lanterle +n’osa pas joindre à l’envoi sa carte de visite. + +A Pâques, il obtint une permission de quatre jours; il arriva au Vallon. +Le lendemain à la première heure, il était installé dans son petit +appartement de la rue Haute. + +Il passa plus d’une heure à la fenêtre, cherchant un prétexte pour aller +chez sa voisine. Enfin il vit Marie entrer dans le jardin; une vieille +femme la suivait. A elles deux, elles portaient une corbeille de linge, +qui sortait de la cuve et fumait encore. Elles commencèrent à placer le +linge sur des cordes tendues entre les deux murs. Maurice ne quittait +pas la jeune fille des yeux; elle avait sa jupe relevée, les bras nus +rougis par l’air vif, et un grand tablier. Jamais il ne l’avait vue +aussi jolie. + +Enfin, comme elle levait la tête, elle l’aperçut derrière la fenêtre. +Étonnée à la présence de ce témoin inattendu, elle rougit d’abord et se +détourna. Mais tout de suite elle revint à elle et envoya à Lanterle un +salut amical. La vieille laveuse était déjà rentrée dans la maison. +Lanterle tremblait de joie, car il avait vu la rougeur de Marie. Puis +Marie, à son tour, quitta le jardin. + +L’après-midi, Lanterle ne bougea pas de son poste. + +Au soir le linge sec fut enlevé. Maurice était toujours là; mais comment +entrer en conversation avec Marie? Son imagination au souffle court lui +refusait toute aide. Du reste la laveuse était présente, il fallait être +prudent. + +Le soir, il dîna chez son oncle Henri Lanterle, où il s’ennuya. + +Le lendemain matin, Marie reparut au jardin. Elle vit à la fenêtre la +figure navrée de son amoureux, et, sans réfléchir, lui fit signe de +descendre. A peine avait-elle agi qu’elle regrettait sa précipitation. +Mais Lanterle était déjà là. + +--Je voulais vous remercier du beau cadeau que vous m’avez envoyé, +dit-elle avec un peu d’embarras. Et tout à coup elle se mit à +rire.--Vous aviez une figure si désolée derrière votre fenêtre! +fit-elle. + +Ils causèrent un instant. Lorsqu’elle rentra, Lanterle avait obtenu la +permission de revenir le soir même. Il fut obligé d’envoyer un mot pour +s’excuser à madame Maigret chez qui il devait dîner. + +A huit heures il entrait chez ses voisines. Le lendemain soir il y +revint encore. Marie était avec lui sans coquetterie, comme sans +timidité. Ce n’était pas avec monsieur Lanterle, notable bourgeois et +grand propriétaire de Valleyres qu’elle causait, mais avec un garçon +simple, bon, vite effarouché, qui avait vécu jusque là solitaire dans un +monde sans cordialité. Maurice, d’abord, ne pouvait croire à son +bonheur. Pendant dix-huit mois il avait rêvé à Marie, maintenant il +l’avait près de lui. Mais l’excès de son amour le rendait muet; il +pouvait à peine parler et s’étonnait qu’il y eût une si grande +différence entre leur première rencontre et celle-ci. «L’aimerait-elle +jamais? accepterait-elle d’être sa femme?»--Non, c’était fou; +manifestement elle ne songeait pas à lui. Maurice, le second soir, était +triste et malheureux; pour un rien, il aurait pleuré. Allait-il partir +ainsi?--Marie s’étonnait de son changement d’humeur. Au moment de la +quitter, il eut pourtant la force de demander la permission d’écrire. + +--Oui, dit Marie, car nous pensons souvent à vous. + +Il écrivit des lettres où il mit enfin tout ce qu’il n’avait osé dire. +Il eut la précaution de les faire passer par son banquier de Paris pour +ne pas éveiller la curiosité des employés de la poste à Valleyres. Le +projet qui lui tenait au cœur faisait le fonds inépuisable de sa +correspondance. + +Marie ne douta pas plus de sa sincérité que de son amour; mais il +fallait attendre.--«Plus tard, nous verrons, répondait-elle, lorsque +vous aurez fini votre service.» + +Et cependant elle l’exhortait à la patience, car ses lettres le +montraient irrité des mille vexations de la caserne.--«Soyez sage et +prudent, disait-elle, sinon, vous n’aurez pas de permission, et nous +serons privés du plaisir de vous voir.» + +Toutes les semaines, une lettre arrivait à Marie. Elle répondait +maintenant à chacune, et allait souvent avec sa mère jeter ses lettres à +la gare même pour éviter les commérages du bureau de poste. + +En juin quinze jours se passèrent sans nouvelles. La jeune fille +s’inquiéta. Une semaine encore s’écoula pendant laquelle Marie eut le +loisir de voir quelle place avait prise dans ses préoccupations Maurice +Lanterle. Enfin elle reçut quelques mots de lui, d’une écriture +tremblée. Il était à l’hôpital et sortait à peine d’un fort accès de +fièvre. Dans dix jours, il aurait un congé de convalescence et viendrait +se rétablir à Valleyres. + +A la fin du mois, en effet, il s’installa au Vallon. Le lendemain de son +arrivée, il était trop épuisé pour sortir. Il dut subir la visite de sa +tante, madame Henri Lanterle, et de sa cousine, madame Maigret. Les +effusions réglées et prévues de ces dames l’irritèrent. Il déclina toute +invitation pendant les trois semaines de son séjour au Vallon; il +voulait rester à la campagne et se reposer. Sans cesse, ses tantes +venaient chez lui et lui amenaient ses cousines; elles le trouvaient +toujours là. Même, par politique, il les invita quelquefois à déjeuner. +A la nuit tombée, il allait, en cabriolet, jouir de la fraîcheur du +soir, car la chaleur dans la journée était forte. S’il était reconnu par +quelqu’un de ses amis sur les routes, personne ne s’étonnait qu’il se +promenât ainsi. + + * * * * * + +Le premier jour où il put sortir, il arriva vers neuf heures à la rue +Haute. Marie, prévenue, l’attendait avec sa mère dans le petit jardin. +Pour la douceur de l’accueil qu’elle lui fit, pour l’anxiété qu’elle +montra à le voir pâle et fatigué, il eût volontiers subi plusieurs +semaines tristes d’hôpital militaire. + +Il revint ainsi tous les soirs. Il passait par la ruelle des anciens +fossés sans être obligé de traverser la ville, et attachait, dans la +cour de sa vieille maison, le cheval auquel il donnait un picotin +d’avoine. De l’autre côté de l’habitation Le Petit, c’était un terrain +vague où, de jour, les femmes du quartier mettaient sécher du linge. +Maurice rentrait au Vallon vers onze heures. Ses gens croyaient qu’il +avait été passer la soirée dans sa famille à Valleyres ou chez un de ses +voisins de campagne. + +Dans le minuscule jardin clos qu’ornaient deux rangées de roses +trémières, sous la tonnelle couverte de chèvrefeuille, les heures +coulaient brèves et délicieuses. Marie et Maurice parlaient de l’avenir. +Dans un peu plus d’un an, ils se marieraient. Parfois Lanterle +s’imaginait que les siens feraient bon accueil à Marie. Celle-ci, plus +clairvoyante, le détrompait. Non, il serait blâmé par tous. Maurice ne +s’effrayait pas à l’idée de rompre avec un monde qu’il détestait. +Ensemble ils en riaient, mais tous deux s’accordaient à penser qu’il +fallait que personne ne pût deviner leur entente. Ils chérissaient ce +secret précieux; leur bonheur en dépendait. Marie, sans qu’elle voulût +l’avouer, avait peur des intrigues des gens orgueilleux et avides qui +entouraient Maurice. Quelquefois Maurice prenait la main de Marie dans +les siennes et la caressait lentement. Bientôt, il ne pouvait plus +parler. Marie, énervée par cette caresse, se taisait aussi. + +Lorsque dix heures sonnaient à la mairie, madame Le Petit montait chez +elle. Les premiers jours, Marie rentrait avec sa mère. Après une +semaine, elle prit l’habitude de rester en arrière quelques instants. La +mère se levait et disait: + +--Tu ne tarderas pas, Marie. + +L’on voyait de la lumière dans sa chambre par les fentes des volets. +Puis, cinq minutes ne s’étaient pas écoulées, c’était de nouveau +l’obscurité. La vieille femme s’était endormie tout de suite comme un +enfant. + +Les deux jeunes gens restaient seuls au jardin. Un soir, près de la +porte, Lanterle se risqua à passer son bras autour de la taille de +Marie. La jeune fille, serrée contre lui, lui tendit sa bouche. Ce +baiser rendit Lanterle fou. Il partit, et, tandis que pour rentrer au +Vallon, il traversait les campagnes bleues de lune, il chantait sa joie +à tue-tête. Les jours suivants, au moment du départ, ils s’embrassèrent +encore près de la petite porte. Maurice s’enfuyait, emportant sur ses +lèvres la fraîcheur brûlante du baiser de son amie. Marie gagnait sa +chambre et se couchait. Le sommeil était lent à venir. + +Une semaine se passa. Déjà l’on comptait les jours avant la rentrée au +régiment. + +Puis un soir, après leur ardent baiser d’adieu, Maurice ne partit pas. +Il resta, les deux bras noués autour du corps souple de Marie. Ils +s’assirent sur le banc, sous la tonnelle. Autour d’eux s’élevait le +grand silence nocturne que traversaient les rumeurs lointaines de la +ville, le bruit d’une charrette attardée sur les pavés sonores, le chant +incertain de quelque ivrogne regagnant son logis, ou, dans la campagne, +l’aboi d’un chien à la lune; puis c’était de nouveau la paix solennelle +et muette de la nuit sous la voûte immense du ciel. L’angoisse de +l’amour non satisfait les oppressait; en vain leurs bouches +s’unissaient; les baisers passionnés dont saignaient leurs lèvres +enflammaient leur désir au lieu de l’apaiser. Maurice, affolé, +s’arrachait à l’étreinte de son amie; elle restait étourdie, frémissante +encore.--Enfin, une nuit si douce qu’elle semblait être complice, Marie +fut à lui. + +Trois jours plus tard, Maurice rejoignait son régiment. Il avait voulu +déserter, passer en Suisse ou en Belgique avec Marie pour l’épouser sur +l’heure. Elle eut une peine infinie à le ramener à la raison. Il partit, +après des scènes déchirantes, pour sa dernière année de service. + +Il laissait Marie angoissée. Elle se demandait comment il supporterait, +dans l’état où elle le voyait, la stricte discipline de la caserne et +une absence si longue. Mais elle eut bientôt une cause d’inquiétude +nouvelle et plus grave. + +Il y avait à peine trois semaines que Maurice l’avait quittée, +lorsqu’elle s’aperçut qu’elle était enceinte. Elle fut accablée. Que +fallait-il faire? où se réfugier? que dire à Maurice et à sa +mère?--Maintenant il était plus important que jamais de ne laisser +soupçonner à personne sa liaison avec Lanterle. La famille de ce dernier +ne reculerait devant aucune intrigue, aucune bassesse pour le détacher +d’elle. Bientôt Marie, une fois passée la première crise de désespoir où +elle se laissa aller, vit les choses sous un jour moins sombre. + +Rien ne les retenait à Valleyres; elles iraient s’installer à Maigny +pour éviter les commérages odieux de la petite ville. Elles +attendraient, pour arrêter leurs plans, la venue de Maurice en octobre. +Il serait temps alors. Il ne fallait pas songer à lui apprendre par +lettre l’état où il l’avait laissée. Inquiet, nerveux comme il était, +cette nouvelle le bouleverserait, il quitterait tout. A l’automne, +lorsqu’elle l’aurait près d’elle, elle saurait l’empêcher de faire un +coup de tête, le calmerait, le renverrait apaisé encore.--Elle attendit +donc octobre. + +Cependant Lanterle se desséchait d’impatience; la vie de la caserne lui +devenait odieuse; il faisait mal son service; les punitions pleuvaient +dru sur sa tête, et, en octobre, on lui refusa une permission. + +Le coup fut terrible pour Marie; que faire? Bientôt elle ne pourrait +plus cacher sa grossesse. Quitterait-elle Valleyres sans donner à +Maurice la raison de son départ? Elle en vit tout de suite +l’impossibilité. Les lettres de Maurice le montraient frémissant; le +refus d’une permission attendue avec tant de fièvre avait mis le comble +à sa surexcitation; il était prêt à faire un éclat. Allait-elle +égoïstement, pour plus de confort personnel, bouleverser la vie de ce +malheureux garçon?--Non, il valait mieux qu’elle fût seule à souffrir +les conséquences de leur faute commune; ces souffrances-là n’avaient +rien d’irréparables, tandis que voir Maurice déserter à cause d’elle, +elle ne se le pardonnerait jamais. + +Elle lui écrivit donc de la façon la plus tendre, la meilleure, lui +prêchant la patience, la soumission, lui montrant leur bonheur si +prochain; elle lui tut ses préoccupations. + +Maintenant le sort en était jeté; il lui fallait rester à Valleyres, +accepter l’odieux de cette situation, devenir l’objet détestable des +conversations de tous. La chose était dure. Elle l’accepta de grand +cœur. + + * * * * * + +Le temps vint où il fallut prévenir madame Le Petit. + +Depuis longtemps déjà Marie voulait parler. Elle se sentait gênée en la +présence de sa mère, qui, semblait-il, la regardait beaucoup. Avait-elle +des soupçons? elle était plus silencieuse que de coutume. Marie hésitait +encore. Comment dire une telle chose? Enfin, un soir,--Marie dans la +journée avait senti pour la première fois s’agiter en elle le petit être +et ces mouvements l’avaient émue jusqu’au fond de l’âme,--comme elles +étaient toutes deux dans la salle à manger, elle se décida. + +--Sais-tu, maman, que tu seras grand’mère plus tôt que tu ne le penses? + +Elle essayait de parler gaiement, mais les mots avaient peine à sortir +de sa bouche. + +Madame Le Petit s’arrêta de tricoter. Elle gardait les yeux baissés, +comme si elle réfléchissait,--ah! que le silence était solennel et +pesant!--puis elle les leva vers sa fille. Marie ne lui avait jamais vu +ces yeux graves et tristes. + +Marie ne put supporter leur regard pénétrant. Elle se glissa vers le +fauteuil de la vieille femme toujours muette, se mit à genoux, et, comme +quand elle était enfant et qu’elle avait été méchante, elle enfouit sa +figure dans les jupes de sa mère. Elle resta longtemps ainsi, les +épaules secouées de petits frissons. La mère caressait lentement de la +main les cheveux de sa fille. + +Il n’y eut pas d’autre phrase ce soir-là sous la lampe familiale. + +Comme elles étaient toutes deux couchées, Marie entendit un peu de bruit +dans la chambre où elle croyait sa mère endormie depuis longtemps. +C’était comme une plainte à peine perceptible, puis sa mère se moucha +très doucement et se retourna dans son lit. Plus tard encore, la même +plainte recommença. Marie n’osait bouger; des larmes aussi coulaient de +ses yeux. Enfin le sommeil la prit. + +Le lendemain la journée fut longue et triste. Madame Le Petit restait +absorbée. Marie, nerveuse, troublée, se laissait aller, sans essayer de +lutter, aux idées les plus sombres. Le soir vint et la veillée reprit. +Madame Le Petit regardait les yeux de sa fille qui n’osaient se tourner +vers elle. Une heure se passa en silence. Soudain madame Le Petit laissa +tomber son aiguille à tricoter sur la table. Marie tressaillit. + +--Voyons, Marie, dit la vieille femme,--sa voix était pleine de +tendresse,--il nous faut commencer à travailler pour ce petit. + + * * * * * + +Au jour de l’an, Maurice n’eut pas de congé. Marie tremblait qu’il +n’apprît sa grossesse par des lettres de Valleyres. Mais ses parents +Lanterle et Vertôt écrivaient peu. A la fin de février seulement, il eut +trois jours de liberté. Sur les conseils de Marie, il descendit chez son +oncle Henri Lanterle. Le soir de son arrivée, à cinq heures, il +s’échappa et courut à la rue Haute. + +Alors seulement, il sut combien Marie l’aimait. A l’idée qu’elle avait +supporté l’abominable clameur de la ville pour que lui, Maurice, n’eût +pas de soucis à la caserne, il fondit en larmes. Il décida vingt choses +folles et contradictoires; il déserterait; non, il emmènerait Marie avec +lui dans sa garnison; il l’épouserait tout de suite; ou bien il +annoncerait ses fiançailles avec elle. Marie eut toutes les peines du +monde à lui montrer qu’il n’y avait maintenant qu’une chose à faire: +prendre patience, attendre six mois encore, et garder leur secret avec +plus de soin que jamais. + +Il repartit, mais sa nervosité fut telle au régiment qu’il ne put avoir +une seule permission jusqu’à l’automne. + +En septembre enfin, il revint libéré et choisit à Maigny un appartement +meublé pour les dames Le Petit. Puis il rendit visite à son oncle +Lanterle. Sa tante était sortie, ce dont elle ne se consola pas; elle +garda un éternel grief à son mari de n’avoir su retenir Maurice jusqu’à +ce qu’elle rentrât. + +Maurice n’écouta pas monsieur Lanterle, qui essaya de lui démontrer +qu’il faisait une bêtise. Il descendit à la mairie, muni des papiers +nécessaires--il était sans parents directs et n’avait besoin du +consentement de personne--et le lendemain fut affiché au tableau des +publications l’acte qui produisit un tel effet sur la calme population +de Valleyres. + + * * * * * + +Maurice Lanterle et sa femme vivent à la campagne; ils ont cinq enfants +magnifiques. La société de Valleyres ne reçoit pas madame Lanterle, qui +s’en passe fort bien; elle vient rarement à la ville. + +Les parents de Maurice avaient prédit les suites les plus fâcheuses à +cette union disproportionnée; ils s’étonnent encore à voir la vertu de +la belle madame Lanterle et le bonheur de son époux. + + + + +LE DUC DE VOUZINS-BAUFFLERS + + _A Pierre Bonnard._ + + +Les de Vouzins-Baufflers, bien qu’ils eussent leurs grandes propriétés +dans une autre partie de la France, avaient gardé la terre de Vouzins à +quelques kilomètres de Valleyres. Elle n’avait plus qu’une cinquantaine +d’hectares, comprenant un parc immense maintenant abandonné, et, près de +la loge du portier, un jardin potager avec un coin de vigne, suffisant à +faire vivre Larrivée, l’homme qui en était le gardien. L’ancien château +avait été détruit; on avait élevé à sa place, avant la Révolution, une +maison d’un étage pour servir de pied à terre. Elle avait été inhabitée +depuis la mort, sous le premier Empire, d’une chanoinesse de Vouzins. On +se souvenait encore d’elle à Valleyres. Elle ne quittait pas le parc +solitaire et magnifique, où elle se promenait, toujours vêtue de blanc, +et suivie d’un grand chien danois dont elle fut la première à introduire +la race dans le pays. + + * * * * * + +Un jour, Larrivée descendit à la ville chez le notaire Mainguet et lui +apprit qu’une lettre de l’homme d’affaires de monsieur le duc à Paris +enjoignait de préparer la maison où son maître comptait s’installer +prochainement pour finir ses jours.--L’étonnement du notaire fut +proportionné à l’importance de la nouvelle. On n’avait jamais vu le duc +de Vouzins dans le pays. + +Les grands bourgeois de Valleyres surent la chose le soir même au Cercle +où ils se réunissaient quotidiennement de quatre à six heures.--Quelle +serait la vie du duc à Vouzins? y amènerait-il un grand train de maison? +donnerait-il des fêtes? aurait-il un équipage de chasse? Et surtout +quelle serait son attitude vis-à-vis de la société de la petite ville? +ferait-il des visites? se présenterait-il au Cercle?--Telles étaient les +questions que ces messieurs brûlaient de se poser les uns aux autres; +mais ils savaient le prix des mots et turent leurs préoccupations, se +bornant à émettre quelques prudentes hypothèses sur les causes de la +venue du duc, à échanger quelques rares souvenirs sur la chanoinesse de +Vouzins,--et ils rentrèrent en hâte chez eux pour y annoncer la grande +nouvelle. + +Ce soir-là, monsieur Louis Vertôt rappela, dans le cercle de famille, +que les Vertôt étaient les anciens et légitimes seigneurs de Vouzins, +ainsi qu’en témoignait un acte fait au nom de Nicolas Vertôt en quinze +cent quatre-vingt-huit, acte récemment retrouvé par l’érudit monsieur +Allemand.--Le vieux baron de Morteuse, ayant allumé une seconde bougie +dans son triste cabinet, étudia le tableau des alliances de sa famille +jusqu’à ce qu’il eût découvert le mariage, en quatorze cent soixante et +six, d’Aline de Morteuse avec haut et puissant seigneur Pierre de +Vouzins. + +Pendant les quinze jours qui suivirent, le Cercle fut animé. +L’octogénaire monsieur Charles Lanterle, qui n’y était pas venu depuis +dix ans, y reparut. Il faisait autorité en matière généalogique; les +titres des de Vouzins furent énumérés. Ils ne comptaient pas moins de +trois branches ducales; l’aînée, celle des de Vouzins-Baufflers, +anciennement du marquisat de Vouzins, changé en duché par Louis XIV; la +seconde des de Vouzins-Mirecourt, ducs en dix-sept cent dix-huit, par +l’alliance avec René de Mirecourt, dernier représentant de l’illustre +famille de ce nom; la troisième, de Vouzins d’Arthus, duché en dix-sept +cent trente-sept sous le Roi Bien-Aimé. Le duc actuel de +Vouzins-Baufflers, chef de la famille, avait un fils de vingt-sept ans, +qui portait le titre de Prince de Viane. Sa fille venait de mourir à +vingt-neuf ans; elle avait épousé Charles-Auguste, prince de Danzig. + +«Noblesse impériale, fit le baron de Morteuse d’un air dédaigneux, non +sans s’être assuré que monsieur Duret, dont la fille était maintenant +comtesse Perquer de Bonnenfant, n’était pas dans la salle. + +Dans la petite bourgeoisie, la chose n’excita pas moins d’intérêt. +Monsieur Maillefer, le bibliothécaire, établit, au café de la _Cloche +d’or_, devant un groupe d’amis politiques, que la grande élévation et +fortune de la famille, dont l’ancienneté n’était du reste pas +contestable, dataient des succès de l’adorable marquise Henriette auprès +du grand Roi, et de ceux de la duchesse Louise à la cour du Régent. Il +cita Mézeray, Paul-Louis Courier, lut même un texte de Saint-Simon sur +les de Vouzins: «Gens ambitieux et de plaisir, d’une présomption +incroyable de s’égaler aux premières familles du royaume et se servant, +pour parvenir à leurs fins, de leur beauté qui passe l’ordinaire; ils +ont fait tout leur chemin par les ruelles, y poussant leurs femmes au +besoin.» + +Enfin, l’on sut, un samedi, par Larrivée qui descendait au marché, que +le duc était à Vouzins depuis la veille au soir, et l’on attendit, avec +un calme qui n’était qu’apparent, ses premières démarches. + + * * * * * + +L’on vit cette auguste personne à la messe le dimanche suivant. Tout +Valleyres était là; ceux qui, comme le docteur Maigret ou le notaire +Mainguet n’entraient point à l’église, faisaient les cent pas sur la +place. + +On pensait que le duc arriverait en voiture à deux chevaux, non, il vint +à pied. C’était un grand vieillard paraissant avoir une soixantaine +d’années, les traits réguliers, les cheveux dessinant trois pointes sur +un front uni, une courte barbe blanche, les yeux bleus, le nez aquilin. +De l’avis unanime des femmes, c’était un très bel homme. Il était vêtu +de deuil et ne portait à la boutonnière aucune décoration, bien qu’il +fût--monsieur Allemand s’en était assuré--haut dignitaire de plusieurs +ordres. Il passa par le bas-côté de l’église et alla s’asseoir sur un +banc que monsieur le curé, à la prière de Larrivée, avait fait installer +près du chœur. Il suivit l’office avec déférence; l’assistance n’avait +d’yeux que pour lui. Tous remarquèrent la tristesse qu’on lisait sur son +visage; les enfants se demandèrent comment il se pouvait qu’un duc fût +triste. + +La messe terminée, il s’en alla rendre visite à monsieur le curé; puis +il passa dans la Grand’Rue, s’arrêta chez Joseph, le pâtissier bien +connu, acheta quelques gâteaux que, malgré les protestations de madame +Joseph toute troublée de voir sa Seigneurie devant elle, il emporta +lui-même en un petit paquet de papier blanc, et il regagna Vouzins, +distant d’une demi-lieue sur le coteau. + +Tous les dimanches le duc revint à la messe; mais on ne le voyait pas à +Valleyres dans la semaine. Les deux seules personnes qui entrèrent en +relations avec lui furent Mainguet, le notaire, et le jeune docteur +Barbeau, qui fut mandé à Vouzins, un jour que le duc était souffrant. + +Tout se traita désormais par l’entremise de Larrivée, qui devint un +personnage. On le fit causer; l’on eut ainsi quelques détails sur la vie +du duc. Il menait l’existence la plus simple; Larrivée lui servait de +valet de chambre, la femme de Larrivée de cuisinière; il n’avait pour +l’instant ni voitures ni chevaux; son seul luxe était de manger dans de +la belle vaisselle plate à ses armes, qu’il avait apportée, en petite +quantité, de Paris. Il se levait avec le jour, descendait dans le parc +où il passait la matinée, dînait à l’ancienne mode à deux heures, +soupait à six heures et demie, et se couchait tôt. Chaque jour était +semblable au précédent.--Le docteur Barbeau et le notaire eurent peu à +ajouter à ces renseignements. Monsieur le duc était avec eux d’une +politesse si exquise qu’elle en était déconcertante, mais il ne leur +parlait que d’affaires de leur service. + +Pendant la première année que le duc passa à Vouzins, rien ne fut plus +digne que la conduite des notables de Valleyres à son endroit. Ils ne le +rencontraient qu’à la messe; mais peut-être le duc, son deuil fini, +sortirait-il de sa retraite? Ils gardaient donc l’allure qui convenait à +leur rang. Ils n’avaient pas d’avances à faire; pourtant, puisqu’ils +appartenaient au même monde, ils étaient prêts à recevoir celles qui +viendraient de lui. Aussi ses moindres gestes étaient-ils épiés. Mais le +duc de Vouzins-Baufflers passait droit et ne regardait personne. + +Une année s’écoula sans apporter aucun changement dans la conduite du +duc. Il devint bientôt évident qu’il ne ferait aucunes visites et ne +recevrait pas; l’espoir de le voir au Cercle s’évanouit. On commença à +le critiquer; il fut de mode d’affecter un ton un peu dédaigneux lorsque +l’on prononçait son nom. Il s’était sans doute ruiné par sa vie folle à +Paris et en était réduit au pain et à l’eau de Vouzins pour ses vieux +jours.--Mais on sut par Mainguet, dont la présence avait été nécessaire +pour dresser certains actes, que le duc avait de très grands revenus et +que ce n’était pas par manque d’argent qu’il s’était retiré à Valleyres. + +Alors on décida qu’il avait dû fuir un scandale inévitable, quelque mari +trompé et furieux, pire peut-être. L’on ne parlait plus du duc qu’entre +hommes. + +Cependant la vie à Vouzins coulait monotone. Le duc ne sortait jamais de +son parc. Les seules dépenses qu’il se permît étaient celles d’un +journalier qui venait nettoyer les allées et, sous sa direction, couper +les branches mortes ou planter de nouveaux arbres pour remplacer ceux +que le temps avait séchés, mais jamais on ne mit à bas un arbre encore +vivant. Telles étaient les seules occupations de monsieur le duc de +Vouzins-Baufflers. Il ne paraissait pas souffrir de sa solitude. + +La seconde année de son séjour, il commença à s’absenter deux ou trois +fois par mois. La curiosité des bourgeois de Valleyres était portée à +son comble par la retraite absolue dans laquelle le duc vivait. On le +suivit jusqu’à Maigny, mais une fois arrivé au chef-lieu, il prenait un +nouveau billet et continuait sa route. Il allait sans doute à Livray. Là +on perdait sa trace. Il disparaissait sans peine dans les rues étroites +et enchevêtrées de cette grande ville de cent mille habitants. Les +bruits les plus étranges couraient sur son compte. En fait, l’on ne +savait rien de précis. + +A l’automne de l’année suivante, monsieur Léon de Barbeau vint de Paris +passer un mois chez son frère Victor, près de Valleyres. Léon de Barbeau +avait mené dans la capitale une vie facile, dépensant la part d’héritage +que lui avait laissée son père, Auguste Barbeau, le filateur, lequel, +lorsqu’il eut amassé cent mille francs de rente à Roubaix, rentra au +pays et se fit appeler de Barbeau.--L’on eut par lui quelques +renseignements. Au Cercle, il raconta que le duc de Vouzins avait quitté +Paris inconsolable de la mort de sa fille, la princesse de Danzig. Elle +vivait avec lui, étant séparée de son mari, personnage fort peu +recommandable.--Ici, monsieur le baron de Morteuse murmura une phrase +indistincte. Ses voisins de gauche crurent entendre les mots: «La +caque», ceux de droite, les mots «le hareng». Monsieur de Barbeau +continua.--Le duc et sa fille ne s’étaient plus quittés du jour où elle +était rentrée au foyer paternel. Seule la mort avait rompu ce long et +merveilleux attachement, et l’estime de tous avait suivi le duc dans sa +retraite. + +Ainsi parla monsieur Léon de Barbeau, qui avait vécu à Paris, mais non +point dans le monde auquel appartenait le duc de Vouzins. Ces faits si +précis et si plausibles, qui furent corroborés par d’autres rapports, +changèrent l’état de l’opinion à Valleyres. Le duc devint un modèle de +vertu paternelle. Huit jours avant, il n’était qu’un grand seigneur +libertin. + + * * * * * + +C’est à peu près vers ce temps que je le vis dans des circonstances +propres à frapper fortement mon imagination enfantine. Je ne l’avais +aperçu jusqu’alors qu’à la messe, et l’accablement de son regard +m’avait, comme tous, surpris. Je regardais avec émotion et curiosité ce +vieillard grand seigneur, qui ne parlait à personne. Ne représentait-il +pas le monde parisien le plus aristocratique, celui que les romans de +Balzac, dérobés dans la bibliothèque de mon père, m’avaient révélé? + +J’étais alors un gamin de treize ans. Un jour, je m’étais égaré près de +Vouzins, occupé à poursuivre dans les haies des moineaux que je tirais +avec une petite fronde. Sur la haie du parc, je vis un oiseau que je +pris d’abord pour un gros moineau, mais, qu’à le regarder plus +attentivement, je reconnus bientôt pour être un «bec croisé»; l’espèce +en est rare dans le pays. Je lui envoyai une pierre et le manquai. Il +alla se poser sur un arbre dans le parc. Sans hésiter, je franchis la +haie et, étouffant le bruit de mes pas, je me glissai dans le taillis. +J’étais enfin en bonne position pour le viser, lorsqu’il s’envola à +toutes ailes; au même moment, apparut dans l’allée tournante, à trois +mètres de moi, le duc de Vouzins. + +Il n’était plus temps de songer à m’enfuir; aussi je restai blotti dans +mon buisson, espérant que le duc passerait sans m’apercevoir. Il fit un +pas encore et regarda le taillis où j’étais blotti; puis il s’arrêta. +J’avais une peur telle que la sueur me coulait sur le front. Ses yeux +larges ouverts étaient braqués sur moi; il allait sans doute +m’apostropher brusquement.--Cela dura quelques secondes. J’eus alors la +sensation nette qu’il ne me voyait pas, que sa pensée était ailleurs; le +sang-froid me revint et j’observai le vieillard immobile. Je fus +terrifié par l’aspect de ses yeux; dans leur azur pâle une flamme +étrange dansait; quelque chose de trouble brûlait en eux.--Je n’avais vu +un regard pareil qu’à un vagabond qu’un jour on avait arrêté presque +devant moi; on me dit alors qu’on l’avait surpris en train de voler une +fille derrière une haie. Le duc de Vouzins avait à ce moment-là les yeux +de ce voleur de filles. + +Il reprit sa route enfin et je galopai à la maison où je ne racontai pas +mon aventure. Depuis, je croisai souvent le duc de Vouzins, mais ses +yeux avaient repris leur tristesse première. + + * * * * * + +Les années passèrent sans apporter le moindre changement dans sa vie. On +ne le voyait jamais à Valleyres que le dimanche pour la messe. Il +quittait Vouzins, à intervalles irréguliers, pour des voyages de +vingt-quatre heures dans une ville lointaine. Il revenait de ces courses +mystérieuses plus fatigué, mais distant toujours. Le regard éteint de +son œil disait une douleur ineffaçable, que rien ne pouvait user. + +Quinze années durant, il mena une existence muette et ordonnée. Quinze +ans après son arrivée, il ignorait encore les grands bourgeois de +Valleyres dont l’étonnement, pour rester caché, n’en était pas moins +immense. + +Un jour, enfin, le notaire Mainguet reçut une dépêche du commissaire de +police de Livray. Il se rendit dans cette ville sur-le-champ et en +revint le lendemain. Il ramenait avec lui le cadavre de monsieur le duc +de Vouzins-Baufflers, qui était mort subitement à Livray, où il se +trouvait de passage.--Telle fut la version officielle. Cependant la +vérité finit par percer. Le duc avait été frappé d’une attaque +d’apoplexie dans une maison louche de la ville haute, où il se trouvait +dans une compagnie défendue par les lois de nos pays, qui ont sagement +fixé la limite où les jeux cessent d’être innocents. + +L’annonce de la mort du duc de Vouzins excita peu d’attention. Il avait +disparu depuis longtemps d’un monde où l’on oublie vite; à Paris, +quelques vieillards seuls se souvenaient de lui. + +Il fut enseveli, conformément à ses vœux testamentaires, dans le caveau +familial à côté de sa fille. + + * * * * * + +A Valleyres, Larrivée régna de nouveau en maître sur Vouzins abandonné. + +Quelques années plus tard, j’étais à Paris pour faire mes études. J’y +voyais assez souvent un vieil ami de mon père, ancien avoué, maître +Lefranchenet. Maître Lefranchenet avait été honoré de la confiance +entière du duc de Vouzins; il avait gardé pour lui du respect mêlé +d’affection. Il ignorait les circonstances de sa fin et je ne voulus pas +l’attrister en les lui racontant. + +Mais la vie solitaire que j’avais vu mener au duc à Valleyres, +l’égarement de ses yeux lorsque je l’avais rencontré dans l’allée de son +parc, ses courses secrètes à Livray, ce que je savais de sa mort, +avaient surexcité ma curiosité. Je pressentais dans son existence un +mystère dont peut-être maître Lefranchenet me livrerait la clef. + +Je poussai donc mon vieil ami à me parler de son client et, un +soir,--nous avions dîné en tête à tête dans son petit appartement de la +Cité--il me fit le récit suivant. + +--Les de Vouzins, dit-il, ont tous été des gens excessifs; l’un d’eux +fut le compagnon de de Rancé, fondateur de la Trappe; les autres ont +mené des vies folles et rapides de fêtes, de batailles et d’aventures. +Il y a en eux quelque chose d’inquiet; ils ne connaissent pas la mesure, +abhorrent la médiocrité, et ne se plaisent que dans l’outrance. + +Le duc de Vouzins, mort à Valleyres, a eu, lui aussi, une destinée peu +commune, mais tournée vers le bien. A vingt et un ans, pour le tenir +sage, on lui fit épouser une Italienne de grande famille qui lui donna +deux enfants. Le second, qui porta le titre de prince de Viane, coûta, +en naissant, la vie à sa mère. Marie-Anne, l’aînée, fut élevée au +couvent. Le duc, resté veuf à vingt-quatre ans, s’amusa, c’est dans +l’ordre des choses; il aimait le plaisir et eut des maîtresses dans tous +les mondes sans se fixer dans aucun. Lorsque sa fille eut fini son +éducation, il n’eut rien de plus pressé que de la marier à +Charles-Auguste, prince de Danzig. + +J’assistai au mariage, car j’avais été nommé conseil de la princesse. Le +duc avait alors quarante ans, mais les années n’avaient pas marqué sur +lui. Il était svelte, leste, et portait haut sa tête fine. Il n’y eut +qu’un cri dans l’église lorsqu’il amena sa fille à l’autel; il +paraissait plus jeune que son gendre. La beauté de Marie-Anne, que le +monde voyait pour la première fois, étonna. Il y avait dans cette jeune +fille de dix-huit ans, une gravité qui n’était pas de son âge. + +Un an plus tard, Marie-Anne était séparée de son mari qui, après six +mois de mariage, était retourné vivre chez une ancienne maîtresse, et le +duc offrit à sa fille le premier étage de son hôtel du faubourg +Saint-Germain. + + * * * * * + +Maître Lefranchenet s’interrompit pour ouvrir un tiroir de son bureau. +Il en sortit une miniature qu’il me donna. + +--C’est une copie, dit-il, faite par le meilleur miniaturiste du temps, +d’après le portrait célèbre qu’Ingres peignit de la princesse de Danzig. +Elle avait alors vingt-trois ans. + +Je pris la miniature et restai, à la regarder, muet d’admiration. La +princesse était représentée à mi-corps, vêtue d’une robe pourpre +décolletée, sur laquelle s’enlevait une gaze légère. Sur un cou allongé +se dressait une tête petite qu’écrasait un casque d’or, d’un or rouge, +de lourds cheveux; les tempes étaient plates; l’arc délié des sourcils +se relevait un peu à la pointe, donnant au visage quelque chose de +méchant qu’accentuaient encore des yeux clairs, luisants et durs, +étranges comme les yeux d’émail de quelques bronzes antiques. La bouche +aux lèvres arquées était grave, le menton volontaire; la gorge, basse, +montrait des chairs pleines, mates et sensuelles,--Ingres seul a su +peindre des gorges pareilles. Rien ne saurait donner une idée de la +beauté de la ligne sinueuse et renflée qui montait des méplats du dos, +aperçu de profil, jusqu’à la naissance des cheveux. + +Je ne pouvais détacher mes yeux de l’image de cette femme et, à la +contempler, mille pensées confuses et troublantes montaient en moi. +C’était donc là la fille du duc de Vouzins, à la mort de laquelle il +s’était retiré du monde! + + * * * * * + +Maître Lefranchenet m’observait. + +--Eh bien, dit-il, qu’en pensez-vous, jeune homme? Si je vous laissais +aller, vous bâtiriez un merveilleux roman, vous diriez ce que tous ont +dit qui ont connu autrefois Marie-Anne. Donnez ce portrait à un +psychologue, il croira lire dans une âme. Comme lui, vous penserez que +cette femme n’est pas de celles qui se résignent et que la soumission +chrétienne lui est inconnue. Vous direz que son mariage malheureux +devait certainement marquer le commencement d’une carrière agitée, forte +et retentissante. Le mot de «plaisir» n’a pas de sens ici, mais bien +celui de «passion». Et si vous vous rappelez qui était sa mère, vous +déclarerez que c’est d’elle que Marie-Anne tient le sérieux surprenant +de son visage, vous évoquerez les personnages héroïques des chroniques +italiennes, et vous conclurez que si une femme pareille aimait, ce +devait être jusqu’à la mort, et que son amour profond ne reculerait pas +devant le crime pour se satisfaire. Souvenez-vous que _Point ne faulx!_ +est la devise hautaine de sa famille et que ces gens-là ont toujours +considéré Dieu comme un ancêtre fort noble, avec lequel on a les +rapports que l’on a entre gens du même monde, en somme.--Pesez tout cela +et faites votre nouvelle. + +Maître Lefranchenet, ayant jeté ces paroles avec vivacité, prit un +temps, puis changeant de ton, il continua sur un mode tout différent. + +--Littérature, reprit-il, littérature! Vous vous tromperiez comme tant +d’autres s’y sont trompés. Toutes les conjectures que l’on fit à +l’époque furent vaines comme le vent. Les conclusions de l’apparence +corporelle à l’âme qui réside en le corps sont décevantes. Sous le +visage tragique de cette jeune femme vivait une âme unie comme un étang +limpide.--Ayant quitté son mari, la princesse de Danzig mena chez son +père l’existence la plus régulière, la plus calme. Elle ne se laissait +pas aborder; nul homme ne put se vanter d’être dans ses faveurs. Un des +cavaliers les plus accomplis de ce temps, monsieur de Sanois, lui fit la +cour la plus longue, la plus respectueuse,--sans succès. Il faillit +mourir d’amour pour elle et, désespéré de ne l’avoir pu toucher, alla +s’ensevelir dans le silence d’un trou de province pareil à ce Valleyres +dont vous venez. + +Mais le miracle, car c’en fut un, n’en doutez pas, fut complet. Voici +que le duc de Vouzins, sa fille étant rentrée chez lui, commença à +changer d’allures. Peu à peu on le vit quitter ses compagnons de +plaisir, le cercle où il jouait, le foyer de la danse à l’Opéra. L’on +apprit qu’il avait donné, comme adieu, des perles magnifiques à une +belle fille qui l’occupait alors. On se demanda quelle serait la +nouvelle trouvaille du grand seigneur libertin?--L’on attendit en vain. +Le duc n’afficha plus ni femme du monde, ni fille de l’Opéra. Les +plaisanteries ne manquèrent pas; mais le duc n’en tint nul compte. A +quarante-deux ans, jeune et encore beau, il cessa de s’amuser pour se +consacrer tout à sa fille. + +La chose fit sensation dans Paris. Pendant trois mois, autant que la +beauté et la sagesse de la princesse de Danzig, la réforme de son père +remplit les conversations. On ne savait à quoi attribuer un changement +si grand; l’on chercha la main des prêtres; on ne la trouva pas. +Marie-Anne et le duc étaient corrects au point de vue religieux, comme +il convenait dans leur haute position sociale, mais sans ferveur. Le +dimanche, ils allaient à la messe de Saint-Thomas-d’Aquin et se +confessaient une fois l’an. Jamais on ne vit chez eux de robe noire. + +La vie du duc et de sa fille continua à être un objet d’édification pour +le monde. Ils montaient à cheval le matin; le soir, allaient aux +réceptions de leurs amis ou aux Italiens. Mais le duc ne quittait pas sa +fille--; on ne pouvait les inviter l’un sans l’autre; pour un peu on +l’aurait dit jaloux. Partout on les voyait ensemble. Il n’avait pas +vieilli; la princesse était alors telle que vous l’avez admirée dans son +portrait; ils formaient un couple superbe. Plus d’une fois, sans doute, +des étrangers les prirent pour mari et femme. + +Ici maître Lefranchenet eut un petit rire à ce qu’il considérait comme +un mot heureux de vaudeville et me regarda. Mais, je n’eus pas envie de +sourire,--et le mot tomba dans le silence. + +Maître Lefranchenet continua. + +--Le seul reproche qu’on pût leur adresser, fut de s’isoler trop. +Maintenant ils montraient l’un et l’autre moins de goût pour les +plaisirs mondains; on ne les vit plus au bal ou au théâtre; ils ne +sortaient guère que pour monter à cheval, recevaient de rares amis; ils +avaient renoncé à suivre les chasses à courre de leur cousin, le duc de +Vouzins d’Artus; ils ne passaient plus l’automne à la campagne comme ils +l’avaient fait jusqu’alors. A peine quittaient-ils Paris un mois dans +l’année. Ils restaient continuellement enfermés dans leur hôtel du +faubourg Saint-Germain, dont le jardin immense leur offrait, l’été, +l’ombre de ses arbres centenaires. + +Moi-même j’avais peu d’occasions de les voir, lorsque--il y avait six +ans que Marie-Anne était séparée de son mari--un procès compliqué, qui +lui vint d’Italie avec un héritage, m’obligea à lui rendre de nombreuses +visites. La princesse me recevait le plus souvent dans son appartement +privé qui occupait le premier étage à l’aile droite de l’hôtel au-dessus +de celui de son père qui logeait au rez-de-chaussée. L’on entrait +d’abord dans une salle d’attente où, derrière un paravent, était dressé +pour la nuit le lit d’une femme de chambre de confiance qui ne quittait +jamais sa maîtresse. C’était ensuite un salon assez vaste puis un +cabinet de toilette, salle de bain, enfin, dans l’angle même, la chambre +à coucher de la princesse. Ainsi toutes les pièces ouvraient l’une sur +l’autre; il n’y avait ni escalier ni couloir de service--Marie-Anne s’en +plaignit devant moi à son père--et la seule entrée était par cette salle +qu’habitait chaque nuit la femme de chambre de Marie-Anne. Je pus ainsi +m’assurer de la créance qu’il fallait accorder aux bruits qui avaient +représenté la princesse de Danzig comme recevant secrètement M. de +Sanois, la nuit. Non, par dédain peut-être, par orgueil excessif, cette +femme hautaine restait pure. + +Était-elle heureuse? Je ne le crois pas. Les années, qui auraient pu lui +être clémentes, avaient pesé, inexplicablement, sur elle. Elle était +autrefois précise dans ses paroles, décidée dans ses actions; maintenant +je la trouvais souvent songeuse. Parfois, au milieu d’une conversation, +elle s’arrêtait, s’absorbait en elle-même. Elle avait alors des yeux +étranges, striés de lueurs vives et comme perdus dans un rêve ardent. A +ces moments-là, je me surpris, moi aussi, à laisser trotter mon +imagination, à faire de la littérature. Je songeais à mademoiselle +Rachel que j’avais vue autrefois dans _Phèdre_. Seule la tragédienne +avait évoqué, au même degré que la princesse de Danzig, l’idée des +profondeurs mystérieuses d’un être que dominent les forces redoutables +du mal.--Mais Marie-Anne revenait à elle; je reprenais aussitôt mon +sang-froid, mon bon sens d’homme d’affaires. Elle était née tragique, me +disais-je alors, elle l’était dans la vertu, comme elle l’eût été dans +le vice. + +Autant qu’elle j’admirais le duc son père; je savais ce qu’était sa race +excessive et sensuelle qui se rue au plaisir, comme un Anglais +spleenétique à l’alcool. De léger, il était devenu grave, et je ne +cessais de m’émerveiller à la pensée que la seule présence de sa fille +avait pu à ce point changer son âme. Pendant quelques années, je les vis +ainsi donner, dans le calme impressionnant du vieil hôtel, le plus rare +exemple et le plus beau de devoir paternel et filial. + +Il y avait dix ans qu’ils vivaient l’un pour l’autre, lorsque la fièvre +typhoïde enleva en quelques semaines Marie-Anne de ce monde. Le +désespoir de son père fut immense; c’est alors qu’il prit la résolution +de se retirer dans sa propriété longtemps négligée de Valleyres. Il me +reçut peu après la mort de sa fille et, lorsque je me trouvai en face de +lui, je ne pus m’empêcher de pousser un cri de surprise. J’avais quitté +un homme jeune, brillant, avec à peine quelques poils blancs dans la +moustache,--je voyais maintenant un vieillard. La douleur et la +lassitude de vivre se lisaient sur chacun des traits de son visage. Il +avait laissé pousser sa barbe; elle était, ainsi que sa chevelure, toute +blanche. D’une voix changée, il m’indiqua quelques dispositions à +arrêter, me donna l’adresse de son notaire à Valleyres, puis prenant +congé de moi avec plus d’émotion que je ne pouvais en attendre de ce +grand seigneur indifférent, il me remit en souvenir de sa fille, la +miniature que vous avez devant vous. + +Ainsi parla maître Lefranchenet. + +J’avais repris la miniature entre mes mains. Et, à la regarder, je +ressentis plus forte encore l’inquiétude qu’elle avait dès l’abord +éveillée en moi. Les yeux surtout m’attiraient, ils semblaient s’animer +de lueurs inquiétantes. Leur regard me défiait.--Il devait y avoir plus +de choses dans la vie de cette femme que n’en avait devinées la courte +philosophie de maître Lefranchenet. + +Je posai la miniature et je m’en fus, irrité de la candeur et du manque +de pénétration dont le récit de mon vieil ami donnait la preuve +évidente. + +Depuis, je repensai souvent à l’histoire du duc de Vouzins et de sa +fille. Le mystère qu’elle enfermait me tentait sans cesse; des doutes +obscurs que je n’osais m’avouer m’assiégeaient. Pourtant les détails si +précis donnés par maître Lefranchenet sur la vie privée de Marie-Anne, +l’arrangement même de son appartement, la garde continuelle que montait +la femme de chambre... non, c’était impossible. Il fallait admettre +qu’un coup de la grâce avait touché ces âmes ardentes. + +Mais à d’autres moments, je revoyais l’image de la princesse de Danzig, +son visage énigmatique et pervers;--ou bien, surgissait devant moi, +comme en un jour lointain, l’apparition inoubliable du parc de Vouzins, +une figure bouleversée où brûlaient des yeux de péché et de crime. Et +parfois aussi, je songeais à la fin honteuse de ce vieillard... + +Les années passèrent. Mon vieil ami Lefranchenet mourut. + + * * * * * + +Un soir, en automne, comme je revenais, au crépuscule, du Quartier latin +et que je me dirigeais vers le pont de la Concorde, j’arrivai au coin +éventré de deux rues. L’on perçait à travers ce vieux quartier une +trouée pour une des larges voies modernes qui coupent maintenant la +ville. + +Sur la palissade en planches qui isolait les travaux de la rue, était +collée une petite affiche écrite à la main, où je lus: + +_Pour les amateurs, à vendre sur place et à l’amiable quelques matériaux +de démolition provenant de l’ancien hôtel de Vouzins-Baufflers._ + +Je poussai la porte à claire-voie et me trouvai en face de ce qui +restait de l’hôtel. Les deux façades, sur cour et sur jardin, avaient +été abattues. + +L’on voyait de ma place les arbres tordus et magnifiques qui allaient +disparaître. Les matériaux de démolition que l’on offrait à vendre, +étaient de peu d’intérêt, deux ou trois plaques de cheminées, une paire +de chenets, laissés là comme sans valeur. Un ouvrier se détacha du +groupe de ses camarades pour me les montrer. + +Mais plus que ces objets insignifiants, m’attirait la vue de ces lieux +où s’étaient écoulées deux vies si exceptionnelles. Je demandai la +permission de m’avancer au milieu des décombres. + +Il ne restait debout que les deux grands murs des faces latérales. +L’ouvrier me suivait, tandis que ses compagnons, la nuit arrivant, se +préparaient à quitter leur besogne. Il me donnait des détails. + +--L’hôtel avait été construit au commencement du XVIIIe siècle, dit-il, +pour une duchesse de Vouzins, qui était une gaillarde, paraît-il. + +Là-dessus, il eut quelques aperçus ingénieux sur la vie des grands +seigneurs d’autrefois. Je l’écoutais distraitement. Il le remarqua et, +piqué, voulut me prouver qu’il avait raison. + +--Tenez, monsieur, savez-vous ce qu’on a trouvé en démolissant? Un +escalier secret pris dans l’épaisseur du mur et qui allait du +rez-de-chaussée jusqu’à la chambre de la duchesse. Il s’amorçait en bas +dans une boiserie et arrivait au premier étage dans le pan coupé, +derrière une armoire. Les joints étaient si bien dissimulés qu’on ne l’a +découvert qu’en enlevant les boiseries elles-mêmes, et que les +propriétaires de l’hôtel ignoraient l’existence de l’escalier, qu’avait +fait construire et que connaissait seule la première duchesse de +Vouzins. Les boiseries étaient superbes. Lehmann, l’antiquaire, en +offrait un bon prix. Pourtant le duc actuel n’a pas voulu les conserver; +il les a fait mettre en pièces. N’est-ce pas malheureux tout de même, un +si beau travail! + +Je ne l’écoutais plus. + +Mais lui, la main tendue, montrait les traces de l’escalier tournant que +l’on apercevait encore dans l’obscurité grandissante et qui menait à +l’aile droite de l’hôtel, de la chambre à coucher du duc de +Vouzins-Baufflers à celle de sa fille Marie-Anne, princesse de Danzig. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Pages. + + Mademoiselle Bourrat 7 + Louis Marthe 76 + Madame Duret, née de Barthes 146 + Marie Le Petit 171 + Le duc de Vouzins-Baufflers 211 + + +4995.--Tours, imprimerie E. Arrault et Cie + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 79011 *** |
