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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78904 ***
+
+
+
+
+_Du Kremlin_
+_au Pacifique_
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+_Du même auteur, à la même librairie_:
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+PAUVRE ET DOUCE CORÉE =2= francs
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+GEORGES DUCROCQ
+
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+_Du Kremlin
+au Pacifique_
+
+
+PARIS
+HONORÉ CHAMPION, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+9, QUAI VOLTAIRE, 9
+1905
+
+
+
+
+_A nos amis
+qui souffrent aux avant-postes de l'Occident,_
+
+_aux seuls
+qui nous aient tendu la main depuis la défaite._
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_L'AMULETTE_
+
+
+Ceux qui disent que les Russes sont des Orientaux les jugent vite.
+Est-il rien de plus vif et de plus crâne que leurs danses? Seul,
+l'Espagnol danse avec un tel emportement. Ces brunes filles de Voronège
+qui, le soir, sur les tréteaux des jardins d'été, sautent, les poings
+sur les hanches, et provoquent la foule d'un air mutin, Moscou les
+applaudit parce qu'elles sont de la race. Elles portent le naïf costume
+d'autrefois, la jupe courte, le corsage clair, le tablier brodé, les
+colliers de verre que chaque saut fait bondir, la tiare de perles et
+ces longs rubans cerise qui flottent autour des tailles. Au rebours
+de la danse orientale, lente et lascive, celle-ci est tout feu, nerf
+et malice. Elle est paysanne et sans façon, elle piaffe, elle prend
+le galop et se dérobe comme un cheval de steppe, elle est mobile et
+charmeuse comme les tours du vent dans les avoines.
+
+Il est vrai que, dans un recoin mystérieux du Kremlin, à l'écart, en
+contre-bas, quelques tourelles dissimulées font songer à l'Orient.
+Leurs bulbes d'or ressemblent à des casques sarrasins. Vermillonnées et
+décorées de dessins ardents comme les tapis d'Asie, elles surmontent
+une petite galerie aérienne dont les fenêtres grillées paraissent
+cacher les jalousies d'un sérail; elles portent à leur cimier un
+croissant d'or, surmonté d'une petite croix, mais le baptême semble
+récent. Ces belles infidèles sont le dernier vestige des appartements
+où vivaient les grands-ducs, sous la domination tartare. De ce
+temps-là, quand le «petit père» partait pour la Horde payer tribut,
+vers les grandes steppes de la Volga, Dieu seul savait quand il en
+reviendrait. Il n'était qu'un fétu dans la main du païen. Pour lui
+plaire, en bon vassal, il portait caftan brodé, tiare en poil de loup,
+turquoises au sabre et logeait ses amours derrière des moucharabiehs.
+Quand, à cheval et dédaigneux, le khan de Tartarie le recevait, le
+tsar pliait le genou, baisait la poussière, et pour un crin de cheval
+la tête lui volait des épaules. Toutes les bonnes gens de Moscou le
+savaient et pleuraient à chaudes larmes en lui tenant l'étrier. De
+ces épreuves, les minarets du Térem sont les témoins. Un Russe en les
+voyant rit victorieusement dans sa barbe et se rappelle les affronts
+essuyés par ses pères. On les conserve, quoique païens, au Kremlin dans
+l'enclos sacré, pour que le peuple se souvienne, car la croisade n'est
+pas finie.
+
+Nulle part on ne sent mieux cette ferveur que devant la chapelle de
+Notre-Dame de Géorgie, au seuil de la place Rouge. Pas plus grosse
+qu'un œuf, c'est le reliquaire, l'icone favorite du peuple: les cierges
+ne lui manquent jamais; c'est l'endroit le plus passant et la Dame
+la plus saluée de Moscou. L'hiver, au retour du bal, au galop des
+grands chevaux noirs, d'une si belle robe ténébreuse, les traîneaux
+ralentissent, le cocher pelotonné dans sa capote lève son chapeau,
+des peaux de renard et de zibeline sort une main qui tremble encore
+de l'étreinte du valseur, et, tout bas, avec une petite prière, on
+demande en passant une grâce à Notre-Dame. On la porte en carrosse aux
+agonisants pour leur donner du courage; les mères dans l'inquiétude
+viennent lui demander de garder leurs enfants du péril; celui qui meurt
+aux frontières la revoit dans son cadre vermeil qui lui sourit et lui
+promet le paradis.
+
+Quand ils ont fait leurs dévotions aux saints de la ville basse, jeunes
+mariés en pèlerinage, campagnards venus au marché, conscrits sur leur
+départ, tous, ils montent au Kremlin. Ils passent la muraille rouge,
+sous les dents du vieux rempart qu'on dirait teint avec du sang, par
+la porte du Sauveur sous laquelle chacun se découvre et ils vont droit
+aux cathédrales. Ces saintes églises, blanchies à la chaux, n'ont de
+superbe que leur vieillesse: là reposent les premiers tsars de Moscou,
+les rassembleurs de la terre russe. Un Slave monte au Kremlin comme
+un Athénien à l'Acropole, il entre, le cœur grave, sous la voûte du
+Sacre. D'abord, dans les ténèbres, il ne voit que des gouttes de feu,
+des cires qui brûlent devant l'iconostase; puis, quand les yeux sont
+faits à la pénombre, il distingue les bosses et les facettes des
+icones enchâssées dans l'or, chargées de pierreries, la face brune de
+la Vierge, et sa main polie par les baisers. Aux murs, les saints, la
+légion dont la Russie chôme scrupuleusement les fêtes, sont peints avec
+leurs auréoles, les fresques enveloppent les piliers et montent jusqu'à
+la coupole d'où un grand christ en mosaïque regarde la foule d'un œil
+sévère; tout au fond de l'église, rangés dans l'ombre, des cercueils en
+argent sous des housses de velours, ce sont les tombeaux des empereurs.
+Le pauvre moujik en grosses bottes, la petite vieille qui a de la boue
+à ses pieds nus, tremblent de confusion de se sentir admis dans un lieu
+aussi vénérable; un général, une femme de la noblesse s'agenouillent à
+côté d'eux, sur la même dalle, saint Vladimir, quelle bonté! «Barine,
+dit la vieille à son voisin décoré, aie la gentillesse de faire passer
+mon cierge», et, comme une fragile étoile, le fil de suif allumé avance
+de main en main jusqu'aux larges prunelles miséricordieuses de la
+Vierge. Que de prières sont déjà montées dans ce petit espace, que de
+fronts meurtris sur le pavé de fer!
+
+Ces lampes qui brûlent au fond des nefs, ces femmes agenouillées, ces
+milliers de signes de croix, remuent l'âme du plus indifférent: Moscou
+a la beauté des grands lieux de pèlerinage. Et puis, il n'est pas
+d'heure de la journée où les cloches ne sonnent, pimpantes aux matines,
+plus lentes le soir, quand les sonneurs ont les bras rompus; les plus
+grosses ont une voix caverneuse d'archimandrite, les plus petites, les
+paroisses modestes, un son argentin. Sans trêve, par-dessus les toits,
+elles s'appellent! Moscou sans carillons, on croirait que le cœur de la
+Russie a cessé de battre.
+
+[Illustration]
+
+Dans les soirées d'été accablantes et dont la lueur s'éternise, la
+seule promenade qui donne un peu de fraîcheur est de suivre les
+détours de la Moskowa, la rivière à l'étrange sourire, jusqu'au mont
+des Moineaux. C'est une petite colline boisée de bouleaux, d'où l'on
+découvre à l'extrémité de la plaine tous les clochers de Moscou. De
+cette butte, les soldats de Napoléon aperçurent pour la première fois
+la ville dorée, promise à leur courage; les survivants en rapportèrent
+une image fabuleuse, ils en parlaient comme les soldats d'Alexandre
+des merveilles de l'Asie. Quand, perçant le ciel gris et les nuages de
+poussière, les rayons du couchant frappent ce buisson étincelant de
+croix, de chaînes et de coupoles, on dirait les feux d'un trésor. Par
+un beau soir de juillet, dans l'air lourd et fumeux, ces mille flèches
+qui scintillent, assiégées par les vapeurs de la nuit, évoquent un
+château de fées. La captive murée dans ces tours, c'est l'âme russe.
+
+Quelquefois le mirage dure une heure. A mesure que le soleil décline,
+les flammes se resserrent et n'éclairent plus à la fin que les tulipes
+du Kremlin; la dernière qui brille est la grande tour d'Ivan, un point
+d'or dans la nuit brûlante.
+
+La nuit tombe, les yeux conservent l'enchantement d'un diadème. Dans
+tout vrai cœur de Russe, cette vision-là demeure profondément gravée.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_DANS LE TRANSSIBÉRIEN_
+
+
+A chaque départ, une légère fièvre règne dans la gare de Moscou. Ces
+wagons qui roulent si loin et rapportent l'odeur du désert, laissent
+toujours sur le quai des mouchoirs qui s'agitent, des femmes qui
+pleurent; c'est une petite ville de province qu'ils transportent,
+pleine d'intrigues et de romans. Onze jours, c'est long; l'ennui
+rapproche et chacun veut savoir pourquoi l'autre voyage, à la poursuite
+de quel merle bleu.
+
+Celui-ci au nez cabossé, à la figure rougeaude, tiquetée de poils
+roux, les cheveux rêches, l'œil d'un bleu pur, sous un front bas et
+plissé, est un consul qui va rejoindre son poste. Sa face rayonne,
+quand il dit, en se frappant la poitrine: «J'ai l'oukase de Sa Majesté
+dans ma poche.» Une vraie pâte de Grand-Russe, opiniâtre, douce, née
+pour le labeur et le service. A vingt-cinq ans, ayant mauvaise vue, il
+a quitté la flotte, carrière brisée; il est redevenu docile étudiant,
+s'est assimilé, avec cette mémoire souple des Slaves, les langues de
+l'Asie; et de suite on l'a envoyé aux frontières: c'est sa place.
+Renfrogné, grognon, un ours en tanière, bouleversé comme une vieille
+femme par des présages, trois bougies allumées, deux mains en croix, il
+donne de lui une piètre idée. Une minute après, c'est un autre homme,
+un mot l'a fait sortir de sa coquille, l'enthousiasme le transfigure,
+il raconte sa joie d'aller en Mandchourie. Puis, avec des Français, il
+entre en confidences; des souvenirs de sa vie de matelot, l'enivrement
+d'une fête à Marseille le rendent tout à coup éloquent. Et soudain,
+volte-face, il rougit et se renfonce dans un silence bougon.
+
+Le soutien de ce grand taciturne est une jeune femme, fluette, brune,
+vive, deux grands yeux d'encre, élargis par la migraine, dans un étroit
+visage fané, des yeux à aller jusqu'au bout du monde. L'alouette en
+Orient gazouille pour le maître. Ils ont passé leur lune de miel au
+Turkestan, elle avait des femmes sartes pour compagnes; il fallait
+bien voir âme qui vive et ces grandes romanesques lui ont confié leurs
+amours: il lui en reste dans les manières un léger abandon. Quand elle
+chantonne, c'est en mineur, comme les mahométanes. Mais elle a du sang
+de Cosaque dans les veines; elle sait, devant l'obstacle, donner le
+coup de cravache et son rire balaye tous les nuages.
+
+Deux beaux enfants, un domestique turc et un chien complétaient ce
+ménage. Nés sur les frontières, élevés chez les nomades, le vent du
+désert dans les cheveux, les polissons mettaient à une rude épreuve
+la douceur de l'épagneul et la patience du Sarte. Katia avait des
+yeux de velours dont ses petites amies du Turkestan lui avaient déjà
+appris l'usage; le gamin enfourchait tout ce qu'il trouvait, coussin,
+genou, le plus souvent la croupe du chien dont les yeux d'or ne
+bronchaient pas. Le soir, pour calmer ces deux impatients, le musulman
+cherchait dans sa mémoire un vieux conte de caravanier; ils fermaient
+les paupières en croyant respirer des jasmins, et le chien, bourré
+de chocolat, se couchait à leurs pieds, la patte sous son oreille
+endolorie.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_LES FRONTIÈRES D'EUROPE_
+
+
+Un ciel gris qui refuse de s'ouvrir, la terre noire encore assombrie
+par les nuées, des plaines et des plaines toutes tristes, des champs
+de blé coupés, pas un arbre, quelques moulins dont les bras tendent
+leur voilure au repos, une immense monotonie. Sur tous les visages
+massés dans les gares, ennui et lassitude. Quelques types pourtant se
+détachent: Michel aux grands yeux tristes, engourdi dans sa touloupe;
+à côté, ricaneur, l'estropié au menton futé, la mauvaise langue du
+village; le pope frisé ce matin par sa femme; la grosse servante
+d'auberge qui lance généreusement des baisers aux soldats; tous les
+autres sont gris, incolores, la vie a passé sur eux son rouleau.
+
+Le train arrive au petit jour sur un pont de fer qui tremble et
+résonne. Nous passons la Volga. L'eau grise coule doucement sous les
+arches; de grosses barques descendent dans les vapeurs du matin, un
+pêcheur jette son filet vers le soleil levant. Quel calme, quelle
+puissance dans ce grand fleuve qui chemine! Maman Volga, disent les
+Russes, oui, une vieille maman, mêlée à leur histoire, qui a versé à
+ses enfants sa force et son insouciance.
+
+ Haï! Haï!
+
+chantent les haleurs de la Volga,
+
+ Les Anglais astucieux ont inventé des machines;
+ Nous autres, moujiks, n'en avons pas,
+ Et nous tirons la corde,
+ Haï! Haï!
+
+Petite chanson peu maligne, mais qui dit la persévérance du Russe,
+obstiné dans sa voie comme le grand fleuve aux eaux troubles.
+
+[Illustration]
+
+Un air plus vif annonce l'Oural. C'est un pays vert, frais, riant
+dans ses fonds de vallées, couvert d'un manteau de sapins sur ses
+croupes, plein de sources et de ruisselets. Tout en haut des crêtes
+trempées par les nuages, une isba, un carré de pommes de terre, une
+jonchée de foin, un pré où dort une vache blanche. Le train gravit
+lentement ces plateaux à peine ondulés, suit la courbe heureuse des
+vallons, s'enfonce dans la forêt. Chaque col découvre un horizon de
+chaînes arrondies, des abîmes bleutés, la goutte de mercure d'un
+petit lac, le clocher vert d'un hameau de couteliers. Ici, pays du
+fer et de l'acier, l'émigrant achète une bonne lame. Les flancs de
+la montagne recèlent des pierres précieuses: aux stations on vous
+met dans la main des poignées d'améthystes. C'est aussi la contrée
+des fruits: un parfum de framboise s'attache aux vêtements, philtre
+qui veut vous retenir. Parfois, sous les grandes herbes des talus,
+sous les ronces et fougères, un couple de rieurs, garçon et fille,
+interrompt sa cueillette pour regarder passer le train. Quels secrets
+se racontent-ils au fond du bois, en mordant ces belles pommes rouges,
+les dernières que nous montre l'Europe, la vieille ensorceleuse?
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_A LA CONQUÊTE DE L'ASIE_
+
+
+La première station sibérienne est un rendez-vous de misères. Là, sous
+des baraques, les émigrants attendent leur feuille de route, avec
+des malles, des literies, des enfants, vêtus de blouses trop larges,
+de casquettes qui leur entrent aux oreilles, les pieds meurtris par
+d'affreuses bottines élastiques: une tribu campée sur ses hardes. La
+douleur a marqué la plupart des visages; il y en a de pensifs et de
+mornes, comme séchés par la foudre; une belle et grande jeune femme
+promène un regard distrait autour d'elle, ses petits lui prennent la
+main qui reste indifférente. Quel orage a courbé cette fleur magnifique?
+
+Pour la première fois on entend le bruit des chaînes: une bande de
+condamnés passe avec la livrée du bagne, l'habit de bure, les entraves
+aux pieds. Un sous-officier fait l'appel: à la file les forçats sortent
+du rang et montent dans le fourgon; femmes et enfants les suivent
+chargés de paquets; sans les baïonnettes et ce bruit de ferraille, on
+les prendrait pour des émigrants.
+
+[Illustration]
+
+Voilà donc la Sibérie. Elle apparaît d'abord comme une terre aride.
+On dit qu'au printemps elle est toute en fleur: les chevaux en ont
+jusqu'au poitrail; pour le moment, c'est un sol brûlé et décharné. Les
+cours d'eau sans pente s'égarent et croupissent, l'herbe est grillée;
+c'est l'image de la désolation, et l'odeur pénétrante et triste des
+herbes brûlées vous poursuit jusque dans la nuit.
+
+Quelques nomades y campent durant la belle saison, des Kirghiz aux
+jambes torses, cuivrés, tannés, laids comme les cavaliers d'Attila.
+Ils vivent sous la tente: on découvre à l'horizon, dans l'air chaud
+qui brasille, leurs toits de feutre arrondis, on les voit galoper
+dans la steppe. Demain, si leurs chevaux n'ont plus d'herbe, ils
+décamperont. Au passage du train, viennent aussi des Bachkirs, drapés
+dans des soieries voyantes, grands, barbus, solennels sous un turban de
+mousseline, l'œil alangui. C'est déjà l'Asie, le chatoiement.
+
+L'hiver, la steppe est atrocement nue. En glissant sur la neige, les
+coups de vent ont laissé de merveilleux dessins, des sillages, des
+traînées de moire, comme la trace d'un valseur. Quelle solitude!
+Pourtant, d'un pli du sol, un filet de fumée bleue s'échappe: c'est
+l'haleine d'un vivant, six mois bloqué, qui attend, au coin du feu,
+avril et la délivrance.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_LA TAÏGA_
+
+
+Katia s'est mise à la portière et désignant du doigt un point argenté
+à l'horizon, elle se retourne en criant: «Un arbre!» Cet arbre, c'est
+un bouleau. Il est tout seul, en éclaireur, mais il en arrive d'autres,
+au bout de la plaine, comme un rideau de troupes. Ils se massent sur le
+champ de bataille. Duel à mort, en effet, entre la steppe et la forêt,
+et chaque année les arbres gagnent du terrain. «On dirait un parc»,
+dit Katia. Un parc naturel dont l'herbe ne serait jamais fauchée,
+ni les massifs taillés, où les allées ne conduisent à aucun château,
+des charmilles désertes, un superbe domaine abandonné. Le soir, dans
+les larges espaces, les groupes de bouleaux éplorés ont une grâce
+touchante: avec un peu de complaisance, quand le jour baisse et que les
+feuillages se voilent, on peut se croire dans un parc à la Watteau: il
+n'y manque que les pièces d'eau, les musiciens et les marquises.
+
+Ces belles perspectives ne sont que le prélude de la taïga. Bientôt
+on pénètre avec angoisse dans ses ténèbres. La forêt sibérienne est
+extraordinairement touffue et sombre; elle n'a pas de spacieuses
+futaies où l'air circule, c'est un amas confus de troncs tumultueux.
+A peine, dans le noir, distingue-t-on le cierge fin d'un bouleau,
+le candélabre d'un mélèze ou la dépouille d'un sapin culbuté par la
+foudre, pâmé comme un héros dans les bras de ses compagnons. Un parfum
+de terreau s'en exhale, ce sont des arbres qui pourrissent dans les
+fondrières, aiguilles sèches, écorces vermoulues, graisse féconde où
+des milliers de fleurs prennent racine, des fougères, des ciguës, des
+marguerites. Le triste est que là-dessous, il n'y a pas d'oiseaux.
+Vivent nos forêts sagement exploitées, nos anciens, nos modernes et nos
+baliveaux, où bouvreuils, fauvettes, mésanges et roitelets font leurs
+nids.
+
+La taïga est un monde obscur. Elle n'est gaie que l'hiver: alors on y
+voit plus clair; c'est la saison où les villages renouent connaissance;
+par les matins de givre, les traîneaux filent, les chemins sont durs,
+l'équipage a bon pied, la buée s'attache à la crinière des bêtes
+et leur met des diamants sur le poil; avec de bonnes fourrures, on
+supporte l'air glacial, un doux rayon de soleil glisse entre les
+brindilles, les grelots sonnent. «Cours, mon cheval, vers l'isba où
+nos amis nous attendent et te donneront du vin chaud.»
+
+[Illustration]
+
+Il y a dans le bois des espaces défrichés où l'on aperçoit le bulbe
+d'un clocher, une masure d'un rouge vif, une jupe écarlate de faneuse,
+un paysan à la charrue poussant ses trois chevaux, tandis que la
+bergeronnette le suit dans le sillon. Bonne terre, semble-t-il. Les
+fermières viennent au train avec des poulets, des œufs, des crêpes,
+un teint frais. Leur petit œil éveillé ne craint pas ces messieurs de
+Moscou. Blondes aux tresses lourdes comme les filles de Novgorod, ou
+brunes alertes de l'Ukraine, de la Grande ou de la Petite-Russie, elles
+ont cet air déluré, piquant, frondeur qu'on ne trouve qu'en Sibérie.
+Pas de raison ici d'assourdir la voix. «Chez nous, dit le proverbe, on
+a les cheveux sauvages», la parole aussi. Ce n'est pas une fleur pâle,
+cette jeune Sibérienne qui vous offre en plaisantant un panier de
+myrtilles dont on dirait qu'elle s'est barbouillé les joues.
+
+Il n'est pour attrister le regard que les arbres abattus: on leur fait
+une entaille dans le pied dont ils meurent; au lieu de les trancher en
+pleine sève, on attend qu'ils soient secs, et le bûcheron paresseux les
+coupe à hauteur d'homme, laissant sur le terrain quantité de souches
+qui, à la longue, ressemblent à un cimetière. Rien n'est lugubre comme
+ces troncs sans feuilles, qui languissent et implorent le coup de grâce.
+
+Mais la terre est si jeune, si généreuse, on la sent remplie de
+ferments qui travaillent. Il y a le long des fossés de grandes fleurs
+d'un rose ardent, effréné, des massifs d'angéliques et de reines des
+prés, courtisées par des milliers de papillons dorés, sanglants,
+des semis de fleurettes blanches sur toutes les eaux dormantes. Les
+moustiques virevoltent dans l'air chaud. Aux clairières, les bouleaux
+s'entrelacent autour des mares que l'hirondelle frise en volant,
+puis le bois ténébreux recommence, la nuit brune où l'on croit voir
+des loups. Beau pays dont les forces s'éveillent: il vous donne des
+sensations troubles et puissantes, de la fièvre et de l'étouffement.
+Comme l'épervier qui plane dans l'azur et jette son cri triomphant, on
+voudrait s'élancer, trouer ce manteau sur lequel on sent la lumière.
+Perdu dans ces grands bois où l'on pourrait marcher des semaines, on
+leur trouve tout de même une jeunesse qui sent bon.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_IRKOUTSK_
+
+
+Une petite ville fraîche et blanche apparaît dans la plaine inondée,
+jolie comme une hermine au bord de l'eau; ses clochers brillent, deux
+rivières passent sous ses fenêtres, un ciel immense la couve sous son
+dôme, elle a l'air jeune et guilleret: c'est Irkoutsk, une petite
+capitale. On y arrive par un pont de bois jeté sur l'Angara. La belle
+rivière! Comme elle est souple et rapide! on voit les herbes et les
+cailloux de son lit comme au travers d'une vitre. Elle accourt du
+Baïkal, avec un courant qui fait trembler les amarres, entraîne barques
+et radeaux: cependant elle est douce, elle glisse le long des rives, sa
+brise est une caresse.
+
+Ce qui passe sur le pont n'offre pas moins d'attrait. Le type qu'on
+observe frappe par sa haute stature, son air délibéré. Les hommes ont
+des yeux de loup, les femmes l'œillade effrontée; tous, charpentés
+solidement, flânent en ouvriers du lundi. L'un joue de l'accordéon, un
+autre grignote des graines de cèdre dont il jette les épluchures dans
+la rivière, un groupe sur le quai semble comploter un mauvais coup.
+Des chenapans, dit la rumeur publique. En tout cas, de beaux hommes,
+bien carrés, qui feraient de merveilleux terrassiers, s'ils fêtaient
+moins les saints du calendrier. Il est choquant de voir tant de
+femmes peiner, gâcher du mortier, porter des briques, charretières au
+besoin, debout sur un char antique, gardant leur équilibre et poussant
+l'attelage comme des cochers de cirque, tandis que de grands flandrins,
+la toque sur l'oreille, la blouse au vent, arpentent en zigzag les
+trottoirs de bois et narguent les passants.
+
+Dans cette foule un peu canaille, qui aime les violences, les
+fichus rouges, passe quelquefois une rare beauté blanche et nacrée,
+la Sibérienne des légendes, étiolée par de longs hivers, pensive,
+un camélia éblouissant, deux yeux purs comme de l'eau de roche. A
+l'heure où le ciel met un bandeau de pourpre, qu'on l'aperçoive à sa
+fenêtre, derrière le rideau de mousseline et les géraniums, ou qu'elle
+passe en voiture, insensible aux ardeurs du couchant, elle est pâle,
+languissante, un air de contrainte et de souffrance, c'est une grande
+fleur qui a poussé trop vite.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_LE BAÏKAL_
+
+
+La foule s'en va, le dimanche, respirer au bord du Baïkal. Par un matin
+d'été, plein de promesses, il est doux, mêlé à ces cœurs simples, de
+remonter lentement la belle vallée de l'Angara. La rivière que l'on
+côtoie emporte en fuyant le reflet des sapins. Les îles, modelées par
+le courant, ont pris la forme d'un glaive; des troupeaux de chevaux
+s'ennuient dans leurs pâtures, les plus impatients viennent jusqu'à la
+pointe, et n'osant se jeter à l'eau, la crinière agitée, frappent le
+sol de détresse et se mettent à hennir.
+
+La brèche où passe la rivière est majestueuse et l'eau coule
+hâtivement. Dans ce couloir austère la montagne est si grave qu'elle
+met une sourdine à la gaieté des voyageurs. Soudain le fond s'éclaire
+sur un espace éblouissant, un cri de joie est parti du train: c'est le
+Baïkal.
+
+L'Angara a percé le rebord du lac. Deux petits villages gardent les
+lèvres de la blessure, l'un caché sous les mélèzes, Listvennaïa,
+l'endroit de plaisance où l'on envoie les belles anémiques, l'autre,
+Baïkal, débarcadère pour les bateaux durant la belle saison. Entre ces
+deux hameaux, un passeur conduit sa barque dont l'eau reste longtemps
+troublée. Quelques martins-pêcheurs et des mouettes franchissent
+aussi la passe et se perchent au milieu sur un rocher tout blanc
+qu'on appelle la pierre des Chamanes, où le peuple s'imagine que les
+sorciers, les nuits sans lune, font leurs incantations. Tout est
+décidément extraordinaire dans l'Angara, même sa source, inépuisable,
+c'est la fille d'un dieu.
+
+Le Baïkal est cerné par les montagnes, d'où lui vient sa beauté: l'œil
+brille sous un noir sourcil. Ses falaises élevées tombent à pic, ses
+plages sont rares, et comme il ne touche que des roches, il est d'une
+pureté sans pareille. Tout bon pèlerin gravit la montagne de marbre qui
+se dresse au bord du lac, couverte de thym, de lavande et de grandes
+fleurs sans odeur. Du sommet, on découvre, vers le sud, la rive de
+Transbaïkalie; au nord, les rives se perdent dans une mer lumineuse.
+L'après-midi est chaude, le marbre sur lequel on s'appuie brûle, le lac
+luit comme du plomb fondu. Sur les eaux paresseuses, calme plat, et la
+brume des beaux jours, saturée d'or. Une envie de sommeil et d'oubli
+vous gagne. Délicieuses journées qui compensent les rigueurs de
+l'hiver. De toutes les clartés répandues sur le lac on se remplit les
+yeux à satiété, on rentre à la maison avec des brassées d'églantines:
+tout n'est pas que douleur en Sibérie.
+
+Les couchers de soleil, en été, se prolongent; le ciel ne peut se
+résoudre à fermer son écrin, les couleurs y font des gammes veloutées
+et voilées, dont la pureté de l'air permet de jouir et qui retentissent
+dans une eau délicate et sensible à l'extrême. Puis les étoiles
+s'allument, bien nettes, d'autres, au fond du lac, leur répondent.
+C'est l'heure où le Baïkal revêt son aspect le plus religieux. Penché
+sur l'abîme où vivent tant d'animaux étranges, comment l'indigène, le
+pieux Bouriate ne l'aurait-il pas divinisé?
+
+ Lac sacré, saint Baïkal,
+
+dit une petite chanson que l'on fredonne au bagne,
+
+ Lac sacré, saint Baïkal,
+ Fais que mon tonneau surnage;
+ Bargousin, bon vent du Nord,
+ Souffle sur les vagues et pousse-moi vers la côte.
+ Un vieux forçat m'a aidé dans mon évasion;
+ Quand je n'ai plus senti le poids de mes chaînes,
+ Je me suis senti revivre dans l'air de la liberté.
+
+ J'ai marché jour et nuit sous la forêt;
+ Je faisais le tour des villages par les petits sentiers:
+ Les filles des Cosaques m'ont donné du pain,
+ Les brigands m'ont donné du tabac.
+ Le tigre m'a épargné,
+ L'hiver ne m'a pas gelé,
+ La balle du Cosaque ne m'a pas atteint.
+
+ Lac sacré, saint Baïkal,
+ Fais que mon tonneau surnage,
+ Que je ne sombre pas près du rivage!
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_LES BORDS DE LA COUPE_
+
+
+Un vieux Cosaque, l'«Ancien», nous gardait. La façon dont cet homme
+comprenait son devoir était touchante. On lui avait commandé de veiller
+sur les étrangers, il veillait. La nuit, dans les auberges, il couchait
+en travers des portes; sa femme avait glissé du pain blanc dans son
+bissac, il le donnait: toute sa préoccupation était de servir, d'obéir
+et de contenter ses maîtres. On rougissait presque de lui adresser la
+parole, car il se mettait aussitôt au port d'armes, le bonnet à la
+main et il avait des cheveux blancs. Le voyage en carriole devait
+le sortir de ses habitudes, c'était un vieil homme rangé qui avait
+femme, enfants, un petit bien qu'il ne quittait jamais; il portait un
+bel habit de velours et disait volontiers: «J'ai de quoi boire du thé
+jusqu'au menton, Dieu merci!» A sa peau de mouton, à sa figure honnête,
+on devinait qu'il arrivait droit de son village; mais les railleurs,
+avec lui, n'avaient pas toujours le dessus.
+
+Il est rare que l'étape arrive avant la nuit, la course est longue,
+beaucoup de côtes, et le cocher, comme les papillons, a mille choses
+à dire aux fleurs de la route. Ces trajets dans les bois ont leur
+charme: grâce au lac qui embellit tout ce qui l'entoure, la forêt
+semble habitée; sous les sapins, il y a de légers bouleaux, sous
+les bouleaux, des noisetiers, des sorbiers, à terre des fougères,
+des anémones, des digitales et des ailes de feu qui voltigent. Des
+chapelets d'hirondelles au ventre blanc font la causette sur les fils
+du télégraphe, les marmottes devant leurs terriers, de loin, font
+la nique aux passants. L'extrême légèreté de l'air donne une grande
+douceur aux feuilles mouillées. Quand on arrive en haut d'une côte, un
+large horizon bleu se découvre, des chaînes tendues comme des voiles
+aux plis légers, sur le front d'un ciel pâle, une suite de longues
+vallées harmonieuses, un pays modulé, musical.
+
+«Postillon, dépêche-toi, on n'y voit plus.--Oui, mais regarde le beau
+ruban d'étoiles sur nos têtes.» C'est étonnant de rouler la nuit au
+milieu des sapins; quelques-uns se penchent comme s'ils avaient à vous
+parler; d'autres ont des diamants dans leur chevelure. Nous allons d'un
+train de poste, montant, dévalant. Enfin, dans un creux noir, un point
+d'or scintille, c'est l'auberge. Elle est en sapin neuf, petite, on
+n'y trouve que des œufs durs et du thé, mais par la fenêtre ouverte la
+nuit entre. Pas de lune, mais suffisamment d'étoiles pour voir entre
+les arbres les vapeurs légères du crépuscule. Tout près, un murmure de
+source. Au ciel, une grande fête, des lumières dont quelques-unes se
+détachent, et, comme au bord d'une mer calme, un grand silence.
+
+[Illustration]
+
+Kultuk est un petit port au bout du lac, placé juste à l'endroit où
+la rive décrit une courbe magnifique entre les montagnes du fond.
+Les pêcheurs qui l'habitent ont l'immensité sous les yeux. Dans ce
+malheureux village, quelques peaux de mouton séchaient au soleil,
+personne dans la rue ni aux carreaux. Mais, sur la grève, des enfants
+jouaient dans les épaves, ils prenaient ces morceaux de bois blanchis
+par les eaux, les jetaient aussi loin qu'ils pouvaient avec leurs
+petits bras et le Baïkal les leur ramenait, ne voulant pas de tache
+sur son manteau. Ou bien ils regardaient jusqu'au fond du cristal les
+galets dorés par le soleil.
+
+A partir de Kultuk, la route longe le lac à flanc de coteau. Il
+apparaît, entre le bout des feuilles de sureau et de noisetiers, gonflé
+par une brise légère. Le Baïkal est surtout charmant, par une matinée
+chaude, quand il est d'huile et que, de temps en temps, une mouette
+se pose dessus. Un petit poisson saute en l'air et provoque de longs
+frissons. De grands plis soulèvent le velours, comme une respiration
+profonde.
+
+Fraîches demeures entourées de vergers, prairies qui descendent vers
+le Baïkal, église rustique, couverte d'écorce, tous ces hameaux nichés
+dans un repli du rivage respirent la paix et le calme. Chacun vit
+pauvrement avec du lait, des œufs, sur la pêche et la récolte, une
+petite vie bien à l'écart, mais l'horizon lumineux devant soi: les yeux
+des pêcheurs en gardent un brouillard bleu. Les fermes sont aménagées
+pour l'hiver, doubles fenêtres, portes matelassées, grand poêle, crépi
+à la chaux, et sous le manteau de la cheminée un berceau suspendu à une
+perche.
+
+Après les grandes pluies de l'été, tous les ruisseaux sont débordés.
+On traverse des torrents déchaînés. Entre deux files de peupliers, la
+rivière descend de la montagne en mugissant. Plus de pont, elle a tout
+brisé et couché le long des berges des carcasses de sapins, les racines
+en l'air. On la sent qui mousse dans la nuit et qui frémit comme un
+cheval emporté. Cependant le passeur pousse son bac: sur l'autre rive,
+une grande voiture de foin attend, le paysan à la tête des chevaux; une
+jeune femme, assise tout en haut, mange des cerises. Comme l'air est
+pur, les voix résonnent. Quel timbre juste ont les Sibériennes! Elle a
+crié bonsoir. Le beau cri mélodieux sous les arbres avec les harmonies
+profondes du torrent qui grondait!
+
+[Illustration]
+
+Quand la route est impraticable, il reste la voie du lac. Des pêcheurs
+nous conduisent, très doucement, à quoi bon se hâter! sur l'eau
+stagnante et pure. Le temps est lourd, le Baïkal couvert par une vapeur
+d'étuve et les mouettes accablées nagent en dormant. Nos rameurs,
+par intervalles, s'arrêtent, dans un religieux silence, presque une
+angoisse, la barque est suspendue sur un palais de verre, les gouttes
+tombent des avirons une à une. Vers le soir, le soleil perce: au ciel
+qui n'avait pas souri de la journée, le couchant met un peu d'incarnat,
+tardive aurore. Dans l'âme sibérienne, grise et morne d'ennui, il
+arrive aussi qu'un beau sentiment jaillisse vers le soir.
+
+Sur le bateau qui nous ramenait par une belle nuit d'étoiles, un violon
+et une harpe jouaient des valses amoureuses. Un cercle de soldats
+les écoutait, émus par ces airs flottants si bien d'accord avec les
+langueurs d'un lac d'Orient. Ils ont chanté à pleine voix une mélodie
+sibérienne, entraînante et naïve, et puis le violon a joué seul. Le
+cœur tremble toujours quand un violon chante aux approches de la nuit.
+Celui-là profitait du silence et comme un rossignol il se grisait de sa
+douleur.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_EN REMONTANT L'IRKOUT_
+
+
+A mesure que le lac s'éloigne, les délicatesses du ciel s'estompent,
+la ligne prend un accent plus mâle, la végétation se fortifie, l'air
+durcit: nous approchons des hauts plateaux.
+
+Nous sommes en pays cosaque. Les villages sont interminables parce
+qu'autour de chaque maison, le soldat-laboureur a son champ, son
+verger, sa pâture: aussi n'y circule-t-on qu'à cheval, même les femmes,
+car le temps n'est plus où dans le camp des Zaporogues la mère du
+Cosaque n'était pas admise.
+
+Dans une colonie, où les hommes sont à la guerre, il n'est resté qu'une
+vieille, humble et gercée, avec une petite fille sauvage comme une
+chèvre. «Petite, va chercher des œufs pour les barines.» L'enfant,
+tandis que la vieille allume ses cotrets, court pieds nus dans la
+boue, et revient essoufflée avec des œufs plein son tablier. Mais
+avant de rentrer, elle se lave les pieds au ruisseau. «Petite, mets la
+nappe et le couvert.» L'enfant obéit comme un soldat, en faisant de
+grandes enjambées et se mordant les lèvres quand elle passe, craintive,
+devant l'étranger. La soupe fume, la chambre est clarteuse, un bégonia
+fleurit la croisée. «Excusez-nous, dit la vieille, nous ne pouvons
+faire mieux», et les deux femmes nous observent du coin de l'œil avec
+anxiété. «Rassurez-vous, bonne-maman, l'omelette est délicieuse.»
+
+[Illustration]
+
+Les vallées qui descendent en pente douce de la Mongolie sont de
+longues coulées d'herbages: un peuple curieux, les Bouriates, chassé
+jadis du plateau mongol, a retrouvé ici ses pâturages, mais, devenus
+sédentaires et charpentiers, ils ont mis des clôtures à leurs parcs. On
+les reconnaît à leur habit bleu de ciel, à leur mauvaise petite pipe;
+le couteau dans la ceinture, le briquet sur la cuisse, la langue sourde
+et rauque, cuivrés, l'œil et les cheveux d'une noirceur diabolique,
+on les prendrait pour des sauvages, mais jamais on ne les croise
+qu'ils ne mettent pied à terre en soulevant leur feutre. Ils habitent
+des maisons de bois, rondes comme des tentes, le foyer au milieu de
+la chambre, un trou percé dans le toit; ils s'y accroupissent dans la
+fumée parmi les écuelles et les outres de lait caillé. La maîtresse du
+logis a des bottes, un caftan soyeux, un mouchoir de couleur autour des
+cheveux et des bijoux dont le cliquetis égaye. Du plus loin qu'elle
+aperçoit l'étranger, il est d'usage qu'elle coure au-devant de lui avec
+une jatte dorée pleine d'eau-de-vie, pour lui souhaiter la bienvenue:
+on n'entre pas dans le pays bouriate sans y tremper les lèvres.
+
+[Illustration]
+
+Ces Bouriates sont bouddhistes. Des prêtres éduqués dans les séminaires
+du Thibet, rompus à cette liturgie, leur apportent des statues et
+des bannières de Lhassa dont ils décorent leurs pagodes. Comme leurs
+frères mongols, ils allument le bâton d'encens, offrent le gâteau
+de beurre à des dieux accroupis. Aux grandes fêtes du désert qui
+rassemblent les nomades, le Bouriate monte en pèlerinage, trouvant
+sans doute qu'on respire et qu'on prie mieux là-haut, dans l'air
+natal. Quoique lamaïtes, ils n'ont pas renoncé à leurs sorcelleries:
+derrière la pagode officielle, ils dissimulent leurs fétiches, les
+dieux monstrueux, démons, diables cornus, rouges, bleus, ricaneurs,
+effrayants, qui gardent encore leur crédit près du peuple.
+
+Prince ou caravanier, un Bouriate n'est heureux qu'à cheval. Manier ces
+petits chevaux intrépides qui se nourrissent des écorces qu'ils mordent
+le long de la route, courir la montagne, colporter des nouvelles aussi
+rapidement qu'au désert, se griser de sa propre vitesse, c'est le
+plaisir du Bouriate, sur ce point resté nomade. Un voyageur dans ce
+pays de chevaliers errants trouve toujours une douzaine de compagnons
+pour faire route avec lui, le tirer d'embarras, au gué, si la rivière
+est dangereuse, polis, courtois et qui s'esquivent avec noblesse,
+lorsqu'on veut les récompenser. Vers le milieu du jour, on fait
+halte au milieu du bois, quelques éclats de bouleau allument le feu,
+à l'antique, trois piquets joints maintiennent le chaudron où cuit
+la soupe au thé, au gruau et au beurre. Le plus âgé fait la prière,
+asperge le foyer, jette aux quatre points cardinaux les premières
+cuillerées, libation qui n'est pas dénuée de grandeur, surtout lorsque
+le vent bouleverse les sapins.
+
+L'Irkout, qui arrose ce pays, est un mauvais torrent impétueux. Il
+ne fait pas bon le traverser au temps des crues, le passeur dans sa
+nacelle fait de grands signes de croix, le troupeau de bœufs entraîné
+par le courant, atteint à grand'peine le rivage, des morceaux de la
+berge se détachent et troublent les ondes. C'est que, là-haut, dans la
+montagne, il a tourné longtemps avant de conquérir sa liberté. Dans ces
+défilés encaissés, il roule en grondant, jamais plus beau que le soir,
+quand son eau toute blême, qu'un peu d'écume blanchit, pousse ce chant
+de révolte, sourd, menaçant, coupé de sanglots, qui emplit le ravin. La
+nuit, sous les arbres, cette rumeur vous poursuit, c'est presque une
+voix humaine, une captive qui souffre, un frémissement de colère.
+
+Dans les pures clartés qui descendent du plateau, les montagnes se
+détachent avec plus d'ardeur. L'immense plaine de Tounka est bordée par
+une merveilleuse chaîne cisaillée. Sur ses pointes, s'accrochent, dans
+les chaleurs d'orage, des nuages de pourpre, qui finissent par crever
+la nuit en larges gouttes: chaque éclair qui fend les ténèbres montre
+alors, avec un relief saisissant, cette bordure de pics, ce mur crénelé
+qu'on ne peut comparer qu'à un vieil étendard frangé par les batailles.
+C'est un beau drame à l'horizon.
+
+[Illustration]
+
+On chemine de longues journées par une allée forestière, percée dans
+les bouleaux. Le fossé est fleuri de pivoines, la gentiane bleue se
+montre sur les talus ainsi que le petit fuchsia qui sent bon, il
+y a du thym et de la lavande qui embaument, des digitales et des
+marguerites, baignées par un air salubre, merveilleusement ciselées,
+la fougère épanouit sa dentelle, toutes les plantes, trempées par les
+nuées, s'élancent avec cette vigueur que donnent la montagne et les
+pluies salutaires. Les sapins atteignent une taille inconnue dans les
+vallées, ce n'est plus la masse confuse de la taïga, mais de grandes
+futaies où la lumière répand ses ondes, l'arbre a pris toute son
+envergure. Des milliers d'écureuils badinent sur ces branches robustes,
+ils vous regardent d'un air mutin; on s'approche, la fourrure zébrée
+file comme un éclair. De grosses perdrix rouges, peu sauvages, viennent
+jusqu'au bord du chemin. Des abeilles et des papillons passent dans
+l'air. Les sapins ont un port vainqueur, les bouleaux une svelte
+jeunesse; de l'humble capillaire à la cime des grands arbres, la même
+sève généreuse circule.
+
+Parfois les branches mouillées s'écartent, un bout de pré s'étale, clos
+de longues perches, un étang sert d'abreuvoir aux bestiaux, une aire à
+battre le grain, quelques huttes bien charpentées sous un toit de terre
+et de mousse, signalent l'habitation d'un Bouriate. Il vit là sur son
+bien, en indépendant, cultive son champ, coupe son foin, se nourrit de
+laitage, se met le soir à l'affût pour tirer le canard et envoie ses
+enfants cueillir framboises et myrtilles. La vie n'est pas toujours
+gaie dans ces solitudes, mais, du moins, chacun est le maître, un
+certain écart sépare les enclos; et quand l'isolement pèse, sur un bon
+petit cheval on va voir les amis.
+
+Le dernier poste russe avant la frontière est un hameau sur le bord
+de l'Irkout, assourdi en toute saison par le bruit du ruisseau sur
+les galets. Alimenté par le glacier du Moukou-Sardik dont la tête
+majestueuse commence à barrer l'horizon, grossi par tous les ruisselets
+de la forêt, le torrent se démène comme un beau diable. Les cavaliers
+venus de Mongolie ou les maquignons russes qui montent jusqu'au
+désert se regardent quelquefois plusieurs jours par-dessus les flots
+mugissants. Le site est admirable, encaissé dans une âpre montagne,
+sous le ciel limpide des grandes altitudes, et l'edelweiss, laineux
+comme un bas de montagnard, brille au bord de l'eau glacée. La forêt
+s'arrête net à la lisière du plateau: la Russie ne va pas plus loin.
+
+[Illustration]
+
+Dans ce village-frontière, un pope et sa femme, humbles, mystiques,
+tentaient d'évangéliser les Bouriates. La tâche est rude, la Mongolie
+et ses couvents sont trop près et le Bouriate ne voit dans l'icone
+qu'un joli tableau à pendre au mur. Le clocher de l'église en planches
+sonne en vain dans la bourrasque, les paroissiens ne l'entendent pas,
+ils écoutent encore les dieux de la forêt, ceux qui bruissent dans les
+sapins. «Rien à faire avec ces mauvaises têtes, dit le missionnaire,
+tous des païens», et, montrant sa commune éparpillée dans les bois,
+il ajoutait, dernier terme du découragement pour un Russe: «C'est une
+vraie république.»
+
+[Illustration]
+
+Trois caravaniers vont nous conduire en Mongolie. L'un est un bel
+insouciant de dix-huit ans qui n'aime que son cheval et sa liberté.
+Son plaisir est de piquer des galops en plein bois, de casser des
+branches le long du chemin, de siffler comme un merle, charmant
+quand il court sous les arbres, avec l'audace de la jeunesse. Presque
+toujours silencieux, sa bonne figure sourit à mille pensées vivaces,
+comme une fontaine par un beau matin. Le second, marié, est un petit
+fermier de la montagne; il a pris la tête de la caravane et presse
+le pas, car on approche de la fin de l'automne et son foin n'est pas
+coupé. Le troisième, le plus vieux et le plus respectable, est veuf:
+des verres de lunettes troubles et fêlés protègent ses yeux malades, il
+a des cheveux gris, la taille voûtée. Toujours à l'arrière-garde, il
+chevauche gravement, échangeant avec les autres quelques mots sérieux,
+suivis de longues réflexions. Un chien blanc bat le taillis à côté de
+lui, il le prend sur l'arçon, aux pas difficiles, c'est un petit chien
+d'aveugle, frétillant et malin. Ce vieux, peut-être à cause de ses
+souffrances, respire la sainteté; le soir, à l'étape, les autres ne se
+lassent pas des belles prières et des légendes dont il a la mémoire
+garnie; en marche, quand il chante comme un prêtre à l'office, ils se
+taisent pour l'écouter et sa voix triste résonne jusqu'au fond du bois.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_EN MONGOLIE_
+
+
+Les chevaux se sont mis à hennir comme s'ils sentaient l'air libre, on
+les laisse errer à la lisière du bois, dans un grand pâturage, sous des
+étoiles innombrables. Le lendemain, le soleil se lève, étincelant sur
+d'immenses herbages fleuris d'edelweiss et de plantes inconnues, aux
+parfums violents, c'est le plateau mongol. Une montagne fière décore
+l'horizon, le Mounkou-Sardik, droit comme une tente; sa pointe a l'air
+d'un sceptre; sa tête est dans la lumière. Dans un pli de son manteau,
+une coulée de neige persiste comme une goutte de lait.
+
+Ce pic a toujours eu le don d'attirer les Mongols; tout l'été la plaine
+est semée de grands troupeaux errants et les pèlerins accourent de
+plusieurs lieues à la ronde vers un petit couvent délicieusement placé
+au bord d'un lac superbe, le Kosso-Gol, au pied de la montagne sainte.
+Elle est la borne du royaume, la dernière citadelle du plateau, penchée
+sur les vallées brumeuses où le Mongol ne descend pas. Sa vue a réjoui
+nos Bouriates, les chevaux eux-mêmes semblent ravis de fouler l'herbe.
+
+Le couvent lève, au milieu de la plaine, ses pavillons d'or. Déjà de
+l'horizon accourent des cavaliers, le soleil fait miroiter l'acier, le
+cuir des harnais, la soie des tuniques et les banderoles claires que
+les femmes portent à leur chapeau. Les chefs de tente arrivent en grand
+équipage, fiers de montrer leur avoir, une épouse plantureuse chargée
+de bijoux et de nombreux enfants. Pour des nomades habitués à la
+solitude, c'est un grand jour. Les vieilles femmes ouvrent la marche,
+encadrant les jeunes, toutes bien en selle, et le nourrisson, serré par
+une courroie autour des reins ou dans un petit berceau sur l'arçon,
+apprend déjà les cahots du cheval.
+
+Les ruelles du couvent, qui n'entendent que des psaumes le reste de
+l'année, s'animent. Ces grosses princesses, parées comme des châsses,
+ont besoin d'expansion et d'enjouement, ce sont filles de pasteurs,
+amazones habituées au grand air, nourries de crème et de lait,
+intrépides. La fête est une occasion de revoir ses cousines. On se
+reconnaît de loin, on s'aborde selon l'étiquette pompeuse du désert,
+et l'on échange avec noblesse saluts et baisers. Il en est de géantes,
+d'une corpulence que le poids des jupes exagère encore, mais si lourde
+que soit l'écuyère, elle garde, signe de race, les traits fins d'un
+bijou. Cette beauté florissante, que de soins pour la mettre en relief!
+Les cheveux noirs, huilés, raidis sous des courroies, encadrent le
+visage, à l'égyptienne; sous le chapeau de velours aux grands bords
+relevés, une coiffe de perles et de grains de corail descend sur le
+front; un gilet chatoyant prend le buste; des colliers d'ambre; des
+coquillages, des pièces d'argent sont cousus au corsage et au bout
+des tresses; de grosses manches piquées, une ample crinoline ajoutent
+à cette majesté: l'élégance est de faire du bruit en marchant, de
+froisser des étoffes et du cuir. Écrasées par ce luxe, dépaysées, plus
+douces et plus modestes, les femmes bouriates qui sont venues à la fête
+se tiennent à l'écart, on les reconnaît à leurs vêtements bleu de ciel:
+le charme des vallées est dans leur regard.
+
+Les petits novices qui font le guet sur le toit du couvent poussent
+un cri d'allégresse: le grand lama est signalé à l'horizon, on a vu
+trembler sa plume de paon, et les sonneurs de conques le saluent d'un
+mugissement. Un vieillard, fort affaissé, arrive en effet, sur un
+cheval paisible, et les moines se précipitent pour lui tenir l'étrier.
+Il est habillé de vieil or, une paire de sourcils blancs déborde ses
+besicles: à peine a-t-il mis pied à terre qu'il tire un flacon de
+jade, met sur sa paume flétrie quelques grains de tabac et prise. Le
+supérieur du couvent s'approche avec cérémonie de ce grand personnage,
+échange avec lui la tabatière et, pour fêter son arrivée, commande une
+salve de gongs et une distribution de tartines de beurre.
+
+La nuit d'attente qui précède une fête est toujours belle; les pèlerins
+flânent, inoccupés, l'âme prête aux émotions. Il s'en offre une,
+exquise, la vue que l'on découvre au bord du lac. Avant le coucher du
+soleil, ils viennent donc, à cheval, jusqu'à la grève, le flot bleu
+caressant chante sur les graviers, l'espace s'étend devant leurs yeux,
+un beau glacis, frôlé par les mouettes. Est-ce le relief des montagnes,
+fines comme les bords d'un calice, la pureté d'une eau que rien ne
+trouble, même pas un nuage, le Kosso-Gol avec son visage transparent
+soulève l'admiration. Même quand un frémissement l'agite sous les
+flèches du couchant, il ne perd jamais ce calme, ce grave sourire qui
+plaît tant aux Mongols.
+
+[Illustration]
+
+Sur un point du rivage, ils ont dressé, face au lac, des faisceaux de
+perches: là reposent leurs vieux sorciers, ces chamanes qui reçoivent
+encore, défunts, les prières et les offrandes. Le pèlerin ne manque
+pas de leur apporter une écharpe, un pigeon, ou un éléphant en bois
+sculpté. Le bouvier dans la plaine aperçoit ces tombeaux qui tranchent
+sur le ciel clair.
+
+Une vertu bienfaisante s'attache au Kosso-Gol: c'est un refuge. Les
+oiseaux sauvages cessent de l'être sur ces rives où personne ne les
+chasse, l'alouette se lève sans crainte à deux pas du cheval et il y a
+tant d'hirondelles que c'est tous les soirs, sur le monastère, un lacis
+de cris éperdus, qui durent jusqu'à la nuit close.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_LA FÊTE_
+
+
+De bon matin les conques ont mugi et les pèlerins sont déjà dehors,
+en habits de fête. La pointe du Mounkou-Sardik s'éclaire, heureux
+présage. Une procession se dirige vers la plaine; en tête quatre
+jeunes figurants, déguisés en squelettes, avec de blanches têtes
+de morts, puis les porteurs d'étendards et de parasols, la troupe
+des devins bariolés d'amulettes, les yeux voilés sous un chapeau à
+franges, les joueurs de trompette qui n'auront toute la journée que
+deux notes plaintives, enfin, les moines, crâne, lèvre et menton rasé,
+chantant des psaumes, en robes rouges ou vieil or, selon leur grade,
+les officiants coiffés d'un grand casque à chenille. La foule, très
+recueillie, suit ses prêtres, et la scène est éblouissante dans les
+fines lueurs du matin. On s'arrête au milieu de la steppe, près d'un
+grand feu autour duquel les squelettes dansent une ronde macabre. Et le
+ton des cantiques s'élève, la plainte des cuivres se fait déchirante.
+Soudain, le grand lama, tenant un magnifique château de beurre, le
+jette dans les flammes, la foule pousse un cri, le cortège à la
+débandade retourne au monastère, il ne reste à l'endroit du sacrifice
+qu'un brasier qui fume: le diable est conjuré.
+
+Les pèlerins consacrent la matinée à visiter les pagodes, il y en
+a trois et chacune reçoit leurs dévotions. La confusion des jeunes
+filles est charmante quand elles pénètrent dans le sanctuaire: elles y
+trouvent une chaleur, une fumée épaisse, l'ardente litanie des moines
+et la présence des idoles, bien faite pour troubler une âme innocente;
+toutes rougissantes, elles touchent du front le socle des statues,
+s'agenouillent derrière leurs parents et se relèvent avec une légèreté
+surprenante pour des corps aussi robustes. Le passage devant le sceptre
+du grand lama est encore une source d'émotions; elles ne respirent que
+dans la cour et vont s'atteler joyeusement, une pivoine sur chaque
+joue, dans les brancards du moulin à prières. Tous ces actes de piété
+se font avec le plus grand sérieux; la main des vieux cavaliers tremble
+quand ils allument le bâton d'encens, et les riches héritières, devant
+l'autel, quittent l'air altier.
+
+L'après-midi débute par un spectacle. Rien n'amuse les Mongols comme
+la grosse pantomime, les masques, les figures de danse. Ils s'asseyent
+en rond, dans l'herbe, devant la pagode, les enfants et les femmes
+au premier rang, entourés des drapeaux et des parasols. Prêtres,
+lamas, petits novices, sur une estrade; le char de Bouddha, son
+cheval blanc caparaçonné de velours et son vieil écuyer assistent à la
+représentation. Les danseurs sont horribles à voir: ils ont des têtes
+de cerfs, de taureaux, de chimères, mais leurs pas cadencés excitent
+une secrète terreur. Un comique donne le change, c'est un vieillard
+grimé appuyé sur un enfant, il singe la danse des dieux et n'aboutit
+qu'à des culbutes; de dépit, il tire une flèche et veut bander son arc.
+Impossible. Et la foule rit sans pitié du vieil homme dont la force est
+usée.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+Le plus bel épisode de la fête est la procession qui se déroule, le
+soir, aux lueurs inclinées du couchant dans les grands pâturages.
+Escortant le char de Bouddha, suivis par une foule qui prie avec
+ferveur, lamas, devins, porteurs d'oriflammes s'avancent à pas lents,
+au son des tambours, des cloches et des trompettes qui donnent la
+plénitude de leur souffle. Entre le Mounkou-Sardik qui pâlit et les
+reflets du Kosso-Gol le cortège se déploie avec magnificence, la brise
+fait onduler les bannières, les yeux des femmes élargis par la fatigue
+ont un brillant magique, les riches vestes damassées resplendissent sur
+le pré, l'herbe donne tout son parfum. La procession décrit un grand
+carré. Aux quatre points cardinaux le char s'arrête et la tribu simule
+un campement; les parents, les amis, par petits cercles s'installent
+par terre, comme s'ils prenaient leurs quartiers pour la nuit, et, dans
+ce bivouac improvisé, les lamas circulent avec de grands brocs de thé
+bouillant. A quatre reprises, ils font cette halte que la tombée du
+soir rend plus majestueuse. Assemblés autour des feux par petits tas
+paisibles, les pasteurs sont là comme chez eux, à la belle étoile,
+allument leur pipe et causent fraternellement, tandis que les femmes,
+plus recueillies, viennent encore, d'un zèle inassouvi, se jeter sous
+les pieds des devins entre les roues du char.
+
+[Illustration]
+
+La nuit est venue quand les grands parasols se baissent pour rentrer au
+couvent. Demain, regagnant sa tente au galop, le nomade se souviendra
+de ce beau soir de fête qui lui rappelle les cahots de sa vie vagabonde
+et qu'un dieu le protège à chaque étape, le grand veilleur de nuit.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_LA TRANSBAÏKALIE_
+
+
+Après avoir goûté du désert, quel bonheur de retrouver la forêt
+sibérienne, la fraîcheur d'un sous-bois de bouleaux, des rivières qui
+marchent, des arbres humides, des nuages, et de ne plus sentir l'odeur
+âcre de la steppe. C'est par les chemins du nord, rudes et brumeux,
+sous le couvert des forêts, le long des lentes rivières, que les Russes
+ont gagné l'océan.
+
+Pour atteindre le fleuve Amour, il faut traverser la Transbaïkalie.
+Elle a déjà la couleur blonde de l'Extrême-Orient, des vallées
+sablonneuses où la rivière fait des détours, des flancs maigres et
+séchés par le vent de Mongolie. Mais la lumière est incomparable.
+Baigné par ce ciel étonnant, il suffit d'un beau pin vigoureux pour
+peupler le désert. La plus mince fleur d'or brille sur sa tige. Mille
+corolles cachées, bleues, violettes, d'un rouge brun, d'un soufre
+ardent, gentianes et clochettes, myosotis, marguerites, et l'œillet du
+poète, toutes fleurs naines, mais d'une rare élégance, respirent cet
+air miraculeux. Hiver comme été, c'est une clarté dont rien n'approche.
+Que de malades ressusciteraient si on pouvait les amener ici!
+
+Il arrive aux stations des paysans d'un autre âge. Un vieux bonnet
+surtout attire les regards; comme la coiffure crochue des doges de
+Venise, il se relève en corne, drapé dans un châle voyant, cachemire
+dont les franges encadrent un noble et sérieux visage. La femme, si
+drôlement coiffée, porte cotillon court d'un rouge franc, tablier
+pressant le buste, collier de grosses boules d'ambre, gorgerin de
+perles et des boucles d'oreilles d'argent massif, comme dans l'ancien
+temps. Tout en elle est suranné, ses manières dignes et calmes. Au
+milieu de ses pots de crème, elle est le point de mire des quolibets
+que lui décochent les voyageurs, mais qu'elle relève avec esprit. La
+vente finie, vivement elle rajuste les bords de son turban, prend les
+rênes, le fouet et s'en retourne droite comme un I, vers une isba
+perdue dans la dune. C'est la fille d'un vieux-croyant, de ces moujiks
+exilés pour avoir trop aimé leurs vieilles coutumes. Ils furent les
+premiers colons de la Sibérie, les plus honnêtes, et la douceur même.
+Aujourd'hui, les hommes s'en vont, l'été, s'embaucher à la mine, les
+femmes, bonnes fermières, propres, accortes, viennent au train vendre
+leurs denrées. Comme les premiers ermites, ces buveurs d'eau et de lait
+ont défriché la terre: le vieux bonnet, le châle à fleurs et les bijoux
+de famille ne sont donc pas si ridicules.
+
+A une station isolée dans la montagne, le train s'arrête dans un grand
+silence. Au bout d'un pâturage, on aperçoit une petite fille, qui
+court, qui court, tant qu'elle peut, un panier de myrtilles à la main,
+de l'autre, portant à bras tendu une écuelle de crème. Elle arrive
+tout essoufflée et se met dans un coin en rougissant. La mauvaise
+vendeuse! Heureusement sa marchandise parle pour elle, les fruits,
+la crème s'enlèvent, et dans son poing fermé, elle tient des kopeks.
+Quelle aubaine! Vite elle retourne à la maison, au galop cette fois, au
+risque de casser son plat, fière d'avoir gagné sa journée; la mère sera
+contente, mais quel événement dans cette petite tête que le passage du
+train!
+
+Dans les fonds, la rivière met toujours une coulée de verdure et les
+colons ont échelonné leurs postes le long de ce chemin luisant. Un bel
+été et de grandes pluies assurent au Cosaque son fourrage, au paysan
+sa récolte de blé, de sarrasin, de millet, son carré de chanvre et de
+pommes de terre, et des choux pour la soupe, de quoi vivre heureux dans
+l'isba flanquée de grands tournesols. Par-dessus les pâquis, peuplés
+de beaux troupeaux, les clochers se suivent tous bleus, tous en bulbe,
+les églises crépies à la chaux, les isbas rouges comme des coquelicots.
+Où poussent l'églantine, le cerisier à grappes, le bouleau, un Russe
+n'est pas dépaysé. Pourtant, quand la famille augmente, il faut bien
+que les jeunes s'en aillent. Une vieille femme conduit jusqu'au train
+un couple de nouveaux mariés qui émigrent vers l'Orient, emportant
+leur avoir dans un coffre clinquant; ils partent résolument: on leur a
+dit merveilles des pays d'outre-monts, la Sibérie est grande, ils ne
+lui demandent qu'un petit morceau fertile. Mais la vieille mère a moins
+d'assurance, elle sait qu'il y a loin de la coupe aux lèvres, et puis,
+c'est dur de quitter ses petits: les yeux rouges, elle les embrasse et
+s'en va, sans tourner la tête, en mangeant ses larmes.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_LA DESCENTE DU FLEUVE AMOUR_
+
+
+C'est le chemin des émigrants. Ils encombrent le pont du bateau qui
+descend la Chilka, ils dorment à la belle étoile, sous des couvertures.
+Les coqs du bord les réveillent, mouillés par le brouillard, éblouis
+par le matin; ils vont faire leur prière à l'avant, penchés sur la
+rivière qui les entraîne, persuadés qu'ils marchent vers le bonheur.
+Le soir, les soldats chantent et tous écoutent, ravis, les voix mâles
+qui résonnent dans les couloirs de roches. Quelques-uns se tiennent
+à l'écart, les malades, les tristes ou des amoureux peu bavards. Un
+couple savoure sa lune de miel: c'est un robuste ouvrier des chantiers
+de Vladivostok, qui est revenu au pays, à Tobolsk, chercher sa fiancée,
+une blonde aux yeux pâles. Pour s'occuper, la femme a pris sa machine
+à coudre et festonne de petits bonnets. Le gros lourdaud regarde sa
+libellule avec émerveillement; par moments elle lève les yeux et pose
+franchement sur lui son regard humide. Ceux-là ne doutent pas de
+l'avenir.
+
+Les Jaunes sont relégués dans l'entrepont, contre la machine. Les
+Mandchous s'en consolent, il y fait chaud et la place importe peu,
+pourvu qu'on puisse fumer et s'égayer en compagnie. Mais le Chinois
+fait bande à part, froissé dans son orgueil. Un riche marchand de
+Chang-Haï ou de Tientsin est outré de se voir confondu avec des
+portefaix et de se morfondre, lui qui a chaussettes blanches, fins
+souliers, gilet brodé, sous une écoutille. Un groupe de Coréens
+en habits neigeux, rêvassent en fumant la longue pipe, paisibles
+jardiniers venus au bord de l'Amour planter leurs choux. Enfin, dans la
+cuisine, un Japonais, quand tout le monde est endormi, veille encore à
+la chandelle sur sa grammaire russe, c'est le petit serpent à fond de
+cale.
+
+[Illustration]
+
+Le bateau brûle du bois et refait tous les soirs sa provision de
+bûches. Du train dont va le pillage, il n'y aura bientôt plus de
+forêts, la fournaise croque à plaisir les chênes, les érables, les
+peupliers. Par les nuits sombres, c'est un beau feu d'artifice, sur la
+rivière, dans ces grands défilés où elle tourne. Le cirque de montagnes
+qui nous entoure est plongé dans l'ombre, mais elles se devinent à
+la pâleur du ciel sur leur crête, aux tournants où la lune apparaît,
+fouillant dans les sapins et faisant jaillir des silhouettes d'arbres,
+des bouleaux, des fantômes. La rencontre d'un bateau dans ces nuits
+pâles tient du prodige: ses lampes rouges s'aperçoivent de loin,
+elles arrivent comme les prunelles d'une bête, suivies d'une carcasse
+phosphorescente. La cheminée lance des étincelles, on entend battre les
+aubes, la sirène mugit, et le monstre s'éloigne dans la nuit, lent et
+mystérieux, comme un spectre au travers duquel on aperçoit la lumière
+de l'âme.
+
+L'arrêt, nécessaire pour charger du bois, permet aux petits marchands
+de framboises ou d'airelles d'exercer leur industrie. Ils apportent aux
+passagers des pains de beurre, emmaillotés dans une feuille de chou,
+de la crème aigre, des pommes sauvages, et les Cosaques rôdent autour.
+Ces marchés d'occasion souvent tournent au tragique: le Cosaque vide
+la corbeille, le bateau siffle et la paysanne bernée se lamente et se
+tord les bras sur le rivage. Alors, bon prince, le soldat lui lance
+son panier et son écu qui tombent à ses pieds, vite elle regarde si
+la pièce est fausse et, souriant à travers ses larmes, elle envoie au
+taquin un baiser qui lui pardonne.
+
+Un charme imprévu de la route est la rencontre des îles qui sont
+fréquentes au milieu du courant: c'est un point léger sur l'horizon,
+une épave qui grossit et devient tout doucement un bout de terre
+effilé, animé et couvert de grands arbres aux têtes bouclées. Ces
+îles légères au milieu de l'eau, à la limite du ciel, ont une grâce
+mélancolique; sur un déluge sans bornes, elles captivent le regard et
+semblent venir à nous comme des navires chargés de feuillage. Jamais
+leur charme n'est plus attrayant que dans ces matinées, faites exprès,
+de brouillards et de transparences, où, dans un lointain vaporeux,
+on les voit s'avancer, sveltes et souriantes. Le rivage est souligné
+par une bordure de saules, fléchis par le courant, le soleil argente
+toutes les feuilles, l'eau glisse entre les racines, et la verdure,
+rajeunie par la rosée, scintille comme en avril. Ou le soir, quand le
+coucher de soleil est d'une violence espagnole, une ville semble brûler
+à l'horizon, du brasier s'élèvent des fumées noires, toute la largeur
+du fleuve est en feu; alors comme des joyaux sombres l'archipel se
+détache sur un fond d'or. Jardins secrets, impénétrables, qui recèlent
+du bonheur: l'indigène, frappé de leur mine heureuse, les a surnommées
+les «îles de la lune de miel».
+
+[Illustration]
+
+Fi du miel, pense la pauvre étudiante, calfeutrée dans sa cabine,
+qui ne paraît même pas au dîner et relit dans la solitude son cher
+Kropotkine. Un merveilleux pays se déroule sous ses yeux sans pouvoir
+l'arracher à ses livres. A l'idée qu'elle n'a pas une pensée commune
+avec les gens du bateau, elle s'enivre, pauvre fille de vingt ans,
+abusée par des chimères. Pourtant de si bons yeux n'étaient pas faits
+pour la haine, et tant qu'une femme n'a pas coupé ses cheveux, il n'en
+faut pas désespérer.
+
+Une jeune dame met la gaieté à bord: c'est le fruit savoureux issu
+d'un Cosaque et d'une Mongole, marquée par les deux races. Du désert,
+elle tient son port royal, sa rapide manière de tourner la tête, de
+bouger les épaules et les hanches, de mouvoir le poignet, de cambrer
+les reins, comme une écuyère assouplie; l'air indépendant, un front à
+fendre l'espace et des yeux, des diamants noirs, dans un teint mat.
+Qu'elle mènerait bien à cheval dans la steppe, avec un grand chapeau
+de velours, les troupeaux de sa mère! Sa voix a des éclats nets et
+cinglants. Quel élan dans tout ce qu'elle fait, quelle élégance! Les
+Russes en sont ébahis; le capitaine, vieux philosophe, qui navigue
+depuis trente ans, la regarde avec admiration quand elle jette à table
+ce feu qui l'anime. Elle voyage pour son plaisir, pour voir du pays,
+avec ses trois enfants chez qui le sang mongol a encore prédominé. Son
+mari, capitaine, est à la guerre. Elle a mis à son garçon une tunique
+et un képi, elle endort ses petites filles avec des chansons de route.
+Pourtant, quand ils sont couchés, elle aime, enveloppée d'une peau de
+chèvre, à monter sur la passerelle et à rêver entre le ciel et l'eau,
+sur ce grand pays submergé, comme au lendemain d'un déluge; ses yeux
+sont faits à ce large horizon, elle n'en a jamais vu d'autre, et, dans
+ses moments de délassement, elle se souvient qu'elle est sibérienne.
+
+Cependant les pays se succèdent, tous noyés. L'impression, déjà
+ressentie dans la taïga, d'une grandeur accablante, vous poursuit. Le
+fleuve a parfois plus de trois verstes de large, sans compter ses bras
+errants et ses lagunes, où l'on se réfugie en cas de tempête. Sous les
+roseaux, agités par le vent, un campement s'improvise, il se trouve
+toujours dans l'équipage un joueur de guitare, les autres chantent; la
+journée passe à l'abri. Le soir, la tempête apaisée, dans la savane qui
+ne se courbe plus, un feu s'éteint: près des cendres, un jeune soldat
+joue une mélodie d'une douceur infinie: «J'ai tant passé sous les
+fenêtres de ma bien-aimée que mes talons en sont blessés!» Personne ne
+l'écoute, il chante pour lui-même, il est bien loin d'ici.
+
+[Illustration]
+
+Du temps où il n'y avait pas de chemin de fer, le seul trait d'union
+entre le Baïkal et le Pacifique était ce chemin d'eau, tortueux et
+lent. Vers la fin de l'été, une kyrielle d'écueils qui affleurent
+rendent la navigation pénible et tous les voyageurs gardent dans
+l'oreille le cri du sondeur penché à l'avant, sur sa perche,
+avertissant la nuit d'une voix monotone le pilote qui louvoie entre les
+signaux. Mais ce long voyage était plein d'attrait, la rivière à chaque
+coude réservait des surprises; tantôt, serrée comme une couleuvre entre
+les pierres, elle menait à de grands cirques fermés où l'épervier
+planait dans le silence; tantôt, quittant ces lieux sauvages, elle se
+donnait du bon temps dans la plaine qu'elle couvrait de roseaux et de
+saules, entravés dans ses bras. Les bateaux n'allaient pas vite mais
+laissaient le loisir d'admirer. Les couchers de soleil se gravaient
+dans les yeux, la couleur sombre des eaux, à la tombée du soir, brune
+comme ces pensées de velours que les Russes appellent les «yeux
+d'Annette». La nuit, si le brouillard se levait, le capitaine jetait
+l'ancre; la halte dans la brume, pleine de murmures et d'étranges
+parfums, le silence, le courant froissé sous la quille, c'était bien
+émouvant. Les premiers rayons du matin dissipaient les nuées qui
+s'enfuyaient, légères, et le bateau les chassait devant lui comme un
+troupeau de fées.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_KABAROVSK_
+
+
+Par-dessus les eaux, les grands miroirs brillants, les archipels
+luisants, une colline lève le front. L'Amour arrive jusqu'à sa base,
+et reçoit l'Oussouri, avec lequel il bifurque vers le nord. Une fine
+statue sur le terre-plein domine le spectacle étonnant de ces deux
+larges fleuves qui s'embrassent, c'est la statue de Mouraviev, une
+aiguille noire qui se détache, volontaire, sur ces grands horizons
+noyés; l'homme a le piédestal qu'il rêvait, un beau tournant du fleuve
+dont il fit la conquête.
+
+Sur cette terrasse de Kabarovsk, il fait bon se promener le soir, quand
+la musique militaire joue sous les feuilles et qu'il passe sous les
+ombrages de jeunes cavaliers, des robes claires et des plumes blanches,
+dans l'air sec et transparent d'une soirée d'automne. Le fleuve tourne
+avec calme au pied de la falaise, ridé d'un friselis léger. Points
+bruns perdus sur cette immensité, les barques n'ont pas l'air de
+bouger, comme les îles engourdies sous le ciel tiède. La lumière est
+enlaçante. Une seule fumée tache l'horizon, c'est une forêt qui brûle
+et le vent nous apporte une odeur de roussi.
+
+Kabarovsk est une ville militaire, tracée au cordeau, pleine de
+bâtiments officiels, de casernes et d'écoles, et la population, où
+le soldat domine, mène la vie élégante des petites garnisons, les
+uniformes et les toilettes étincelant dans des flots de poussière.
+L'estafette qui vole porter les ordres du gouverneur, le cadet qui
+va au collège, les fillettes même, les «gymnasiarques», ont un air
+martial, tout le monde ici marche à la baguette. C'est aujourd'hui la
+rentrée des classes: il arrive des postes lointains des capitaines qui
+amènent leur fille au pensionnat. Une de ces enfants nous frappe par
+sa mine sérieuse et douce; la robe, simple, en serge, le chapeau de
+fine paille et son bouquet de pâquerettes, le ruban de velours dans les
+cheveux, révèlent la main soigneuse d'une maman et la petite a dans les
+yeux un éclat franc, sage et discret: «Voilà, explique le capitaine
+avec de grands gestes, j'ai épousé une Française et cette petite-là,
+c'est une Française, tout le portrait de sa mère; elle parle mieux le
+français que le russe, et adroite comme une petite fée; ça coud, ça
+brode et ça dessine, voyez plutôt.» Gênée par ces éloges, la fillette,
+cramponnée à son parapluie, baisse les yeux; elle est jolie. Que de
+soins il a fallu à la mère pour donner à cette violette le parfum de
+nos bois!
+
+«Que seras-tu plus tard? demandons-nous à un écolier.
+Soldat?--Officier, réplique vivement l'enfant.» C'est le même qui
+passe ses soirées à lire les campagnes de Napoléon: tendre la main à
+des Français lui paraît dur après Moscou et Sébastopol. Sa sœur, moins
+farouche, est fière de nous réciter sa fable de La Fontaine et de
+nous faire la révérence comme elle a lu dans un vieux livre qu'on la
+faisait en France. Leurs parents sont le vrai type du ménage d'officier
+sibérien, lui, bureaucrate en semaine, chasseur du samedi au lundi,
+l'œil gai sous les lunettes, la lèvre fine dans une barbe bien fournie,
+un être sain, naïf, tout près de la nature, dont il a les gaucheries
+et les adresses; elle, au contraire, toute pâle et nerveuse, relevant
+de maladie, mais si douce et prévenante que le foyer est embelli par
+sa présence; elle a voulu que le français règne à la maison, elle le
+parle sans accent avec une fragilité merveilleuse, les enfants l'ont
+appris sur ses lèvres. Quels braves gens! Et fiers d'être sibériens,
+parlant de leur terre avec émotion. Un de leurs amis a planté un jardin
+où il fait pousser à grand'peine la mirabelle, l'abricot, la pêche,
+des fruits d'Europe, une rareté ici. Nous nous sommes promené sous ces
+ombrages soignés avec amour. Le maître du verger a détaché une pomme
+pour nous l'offrir, elle avait de la poussière sur la peau, mais la
+chair était succulente, et tous nous la regardaient croquer d'un air
+d'orgueil; ils triomphaient devant les espaliers. «La Sibérie, disait
+notre ami, c'est une belle jeune fille.»
+
+Kabarovsk n'a qu'un port minuscule, animé par un va-et-vient de jonques
+et de barques légères. Au grand soleil, les toiles carrées, les
+oriflammes rouges sont d'un bel effet. Les Chinois, les plus nombreux,
+détiennent le commerce des grains, des fèves, des pois, et leurs
+débardeurs facétieux réjouissent le quai. De grand matin, on entend
+piétiner dans les rues: les ouvriers du port descendent, les marchands,
+les spéculateurs fiévreux, rongés par l'opium. Il faut gagner de
+l'argent, voilà ce qu'un Chinois se répète. A l'âge où chez nous les
+polissons montent aux cerisiers, il est dans les affaires; à quinze
+ans, marié, considéré, il fonde des succursales, aucun peuple n'a la
+bosse du commerce aussi jeune. C'est une race haletante. Enrichis, ils
+ruminent de nouvelles affaires, la mort les surprend sur leurs livres
+de comptes. Toute leur vie n'est qu'un long calcul. Leur cadavre même
+est assuré, et s'ils meurent en exil, ils sont sûrs de retourner dans
+un beau cercueil à la terre natale.
+
+[Illustration]
+
+Il arrive aussi le matin des barques chargées à pleins bords de piments
+et de raisins, de minces pirogues maniées par de petits hommes fort
+laids et des femmes dont les cris perçants s'élèvent sur les eaux: ce
+sont des Goldes. Ils apportent en ville les légumes que les maraîchers
+coréens ont fait pousser au bord du fleuve. Ces bateliers ne sont beaux
+qu'à l'aviron, quand ils manœuvrent leur esquif avec la rame découpée
+qui a la grâce d'un violon. Une fois amarrés, ils allument un feu par
+terre et s'accroupissent autour pour fumer; quelques enfants jouent
+dans la barque sur une peau de chien, la femme recoud au bas de sa
+robe une breloque de cuivre, un coquillage. Vus de près, ces indigènes
+semblent taillés à coups de hache; la tête énorme a de durs saillants,
+la face est large, les pommettes et les os de la mâchoire proéminents,
+la joue gonflée, les yeux perdus dans la graisse et tout le corps à
+l'avenant, mal équarri et gauche. Ils s'habillent de peaux de saumon,
+sur lesquelles ils peignent avec le suc des plantes, en rouge, en bleu,
+les ondes et les spirales qu'ils ont vu frémir à la surface de l'eau.
+Ce sont de vrais primitifs. On aime à songer que, depuis des siècles,
+cette lourde race mène la vie du pêcheur, attendant que le fleuve
+la nourrisse. Leur vie tient dans le creux d'une barque; l'enfant y
+apprend à marcher; il en garde toute la vie la jambe torse. Autrefois,
+ils voulaient être ensevelis dans un canot, persuadés qu'on n'entrait
+au paradis qu'en donnant le coup d'aviron.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_LE BAS AMOUR_
+
+
+Pour descendre à l'océan, il n'y a qu'un chemin, celui du fleuve Amour.
+S'il ne traversait ces terres énormes, elles pourraient dire adieu à la
+vie, c'est la veine qui charrie le sang. A la fin de l'automne, ce pays
+vous donne de la mélancolie, les forêts du bord de l'eau sont toutes
+flétries, les gros nuages des mers du Nord s'amoncellent lourdement
+dans le ciel; il fait déjà sombre comme à nos plus mauvaises journées
+de décembre. Une pluie fine et tenace dissout les feuilles mortes. De
+grands troupeaux d'oies sauvages filent à tire-d'aile sous les nuées,
+avec de longs cris d'angoisse. Mais, tant que le fleuve n'est pas gelé,
+les villages baignés par lui ne souffrent pas de l'abandon; les bateaux
+les visitent, ils apportent les nouvelles, emportent les tonnes de
+poisson: on vit. Arrivent les premiers glaçons, il faut allumer le
+poêle, tirer la pelisse de l'armoire, le traîneau du hangar; la grande
+nuit commence.
+
+[Illustration]
+
+Un fil de corail sur le rivage annonce une pêcherie; les saumons
+écarlates, fraîchement écorchés, sèchent en plein air, gardés par les
+chiens, et la brise apporte une forte odeur de saumure. Une flottille
+de pirogues, les unes creusées dans des troncs de peuplier, les
+autres en écorce de bouleau, voltige sur le fleuve; les Goldes, rusés
+marchands, apportent aux passagers leurs salaisons, et c'est autour
+du bateau un tapage assourdissant, car toutes les femmes crient à la
+fois et elles ont la voix aigre. Un anneau passé dans le nez, une
+pierre alourdissant l'oreille, la tunique en peau de saumon, ornée
+d'enroulements gracieux, bleus et rouges, les bottes en peau de phoque,
+elles sont parfois quatre ou six rivées au banc des rameurs, l'homme au
+gouvernail. L'habitude de naviguer jeunes leur donne les bras forts,
+la joue hâlée, la démarche pesante. Tous puisent dans une boîte ovale,
+décorée d'entrelacs, des feuilles de tabac qu'ils roulent en cigare.
+Pauvre peuple qui chasse encore avec des arcs et pêche au harpon; sa
+hutte est en baguettes de saules, il vit de peu, ingénument, mais, si
+l'on songe qu'ils passent dans les glaces les trois quarts de l'année,
+on s'étonne de leur résistance.
+
+[Illustration]
+
+Dans ces pays ingrats, les nouveaux venus ont de la peine à
+s'acclimater. Une femme d'officier arrive, encore jeune et vivante.
+Jour par jour, le poison agit, la tristesse du ciel suinte sur sa
+jeunesse; bientôt fanée et désemparée, elle implore six mois de répit
+pour aller respirer l'air natal. «Vous ne pouvez vous imaginer dans
+quel désespoir on sombre, disait une de ces nostalgiques. Les beaux
+jours, ici, durent trois mois, coupés de pluies; quand le dernier
+bateau quitte Nicolaievsk, le martyre commence. On supporte bien le
+froid, mais l'ennui, les journées sans lumière, l'affreux délaissement.
+Je n'étais pas mélancolique, je le suis devenue.» Cette jeune femme,
+merveilleusement instruite, ardente musicienne, n'apportait plus aux
+actes de la vie qu'une morne indifférence; autrefois régulier, le
+visage, abreuvé de dégoûts, s'était plombé, elle avait la voix blanche
+des malades qui ont touché aux frontières de la mort. Un soir qu'elle
+avait joué au piano avec plus d'âme, étourdissant son mal incurable
+dans un flot de mélodies, ses garçons réussirent à l'impatienter; tous
+deux étaient habillés de même velours, coiffés de la même toque, mais
+l'un, robuste et brutal, battait toujours l'autre frêle et charmant.
+«Vous trouvez qu'ils ne se ressemblent pas, dit-elle avec un sourire
+ambigu. Ce gamin-là n'est pas mon fils, c'est un enfant de paysan.
+Sa famille est morte d'épidémie en une nuit, les voisins n'osaient
+pénétrer dans la maison, ils disaient: «Quand personne ne bougera plus,
+on les enterrera tous ensemble», et ils entre-bâillaient quelquefois la
+porte. Ce petit est resté deux jours avec ses morts; il a eu si peur
+que pendant un an il n'a plus parlé! Nous avons lu l'histoire dans
+les journaux. J'ai dit à mon mari: Adoptons-le. Mais vous voyez quel
+sauvage!» Et elle l'attire doucement dans ses bras, comme elle embrasse
+l'autre, d'une bonne lèvre triste.
+
+[Illustration]
+
+Des indigènes d'un nouveau type abordent avec des cris étranges; ils
+surprennent par leur carrure, leurs épaules massives, leur coffre, leur
+tête rugueuse; les yeux ne sont ni en amande, ni bridés comme ceux des
+Jaunes, mais, ouverts, ils regardent franchement, la barbe est fournie,
+l'expression du visage simple et bonasse. Une calotte en cuir de chien
+rabattue sur les oreilles; par-dessus, un chapeau pointu en écorce de
+bouleau; un paletot de bure, un petit jupon, des bottes de peau, un
+anneau dans l'oreille, forment avec la pipe le costume étonnant de
+ces Ghiliaks. Ils habitent au bord de l'eau des maisons sur pilotis,
+couvertes par un toit à pignon, de perches entre-croisées; chaque
+cahute a son balcon d'où le pêcheur peut surveiller son barrage et ses
+filets; les poissons qu'il a pris sèchent sur un échafaud, le vent les
+balance, les chiens en dessous font bonne garde, car, s'il en tombe un,
+c'est pour le gardien.
+
+L'extrême laideur de ces arriérés soulève d'abord un sentiment de gêne,
+puis leurs physionomies d'un autre âge attirent: l'homme lacustre est
+devant nous. Comme le bateau se remet en marche, ils font une prière
+en aspergeant les quatre points de l'horizon avec quelques gouttes
+d'eau-de-vie, regardent le village qui s'éloigne, les barques fines
+qui s'en retournent, portant, sculpté au bec de la proue, le canard
+protecteur, puis ils se couchent sur une peau d'ours et se mettent à
+boire démesurément.
+
+Une matinée plus douce dégage parfois le ciel; un rayon timide
+descend sur les joncs et les oseraies, réchauffe la dorure des bois,
+crible l'Amour de gouttelettes d'argent et rayonne jusqu'aux chaînes
+bleuissantes de l'horizon. Alors l'aspect des îles est charmeur; vers
+des taillis de saules et des couronnes de peupliers le bateau navigue:
+l'une passée, une autre émerge, c'est un chapelet sans fin qu'on
+égrène, quelques mouettes commencent à croiser, un phoque montre son
+échine, la laine des roseaux voltige. Furtive embellie entre deux jours
+de deuil.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_NICOLAIEVSK OU LE PARADIS DES ASSASSINS_
+
+
+La petite ville montre une rangée de toits très bas sur le bord d'une
+falaise, le poids des nuages a l'air de l'écraser. Elle fait face au
+fleuve qui coule, à pleins bords, immense, d'une couleur grisâtre, et
+va se perdre dans les brumes. Sur l'autre rive, une montagne revêche
+la toise; autour, noyées sous la pluie, les forêts l'assiègent. Tout
+rebute et chagrine dans les objets qu'on voit. Il pleut, le ciel est
+triste. On trouve aux horizons une mine terreuse, un air désabusé.
+
+Nicolaievsk, dit le proverbe, est une ville oubliée de Dieu. L'hiver
+dure huit mois, dont quatre d'isolement absolu, où la poste chôme;
+les journaux n'arrivent plus, les gens sont retranchés du reste des
+humains. Toutes les journées se ressemblent, toutes grises, la maison
+calfeutrée ne reçoit plus aucun bruit du dehors, il est dangereux
+d'aller chez le voisin, car la tourmente peut vous bloquer. Longues
+journées mélancoliques. La lampe reste toujours allumée; on lit, on
+relit la lettre d'un ami de l'an passé, un journal vieux de six mois,
+un livre qu'on sait par cœur; le givre colle ses algues au carreau,
+le poêle ronronne, et l'esprit peu à peu sombre et s'endort comme une
+mèche qui n'a plus d'huile.
+
+Une troupe d'acteurs faméliques est venue jouer à Nicolaievsk et
+personne ne s'est dérangé pour aller les entendre. On meurt ici de ne
+plus vivre; qui pense à rire des ridicules de la vie? Les années de
+service d'un fonctionnaire comptent double, l'âge de la retraite vient
+plus tôt mais aussi les cheveux blancs. Pourtant, quand les forçats
+traversent la ville, la dernière avant le bagne, ils voudraient bien ne
+pas aller plus loin: à Sakaline ils rêveront de Nicolaievsk.
+
+La récompense du bon forçat est d'y revenir séjourner l'été. Il aide
+aux travaux du port, il se fait cocher et mène ces victorias un peu
+délabrées, ces maigres chevaux qui donnent aux exilés l'illusion
+de Moscou. Libérés, les galériens ne veulent plus retourner dans
+leur village où ils seraient montrés au doigt. Ils restent donc à
+Nicolaievsk, le faux monnayeur épouse l'empoisonneuse; ils font souche
+d'honnêtes gens, car le crime chez les Russes n'est pas toujours
+l'indice d'une nature dégradée; dans un coup de colère ou d'ivresse,
+ils tuent, mais l'assassin peut être un bon ouvrier. On les emploie
+dans les maisons, ils font d'excellents veilleurs de nuit, très
+vigilants contre les voleurs, on leur met dans la main le coutelas
+du cuisinier. «J'ai beau me dire qu'il est repenti, disait une jeune
+femme; quand il vient prendre mes ordres, le matin, c'est plus fort que
+moi, je me sauve et je m'enferme à double tour dans ma chambre.»
+
+Bonne Sibérie! Elle ne repousse personne, elle ferme les yeux sur le
+passé, n'ayant pas le droit d'être difficile, et finalement l'homme la
+bénit, c'est la terre de salut où l'on refait sa vie. Ces condamnés,
+qui ont tant à expier, créent des fils solides, opiniâtres et modestes,
+qui lavent la tache du nom. Si triste que soit ce bout du monde, il
+rend l'honneur à des hommes.
+
+[Illustration]
+
+Il rend aussi la santé aux lépreux. Une vieille femme, émue d'en voir
+tant parmi ces pêcheurs, mal nourris, peu soigneux, a résolu de leur
+construire un hôpital. Pour trouver les fonds nécessaires, elle est
+allée, de porte en porte, quêter à travers la Sibérie. Au bord du
+fleuve où les malheureux tombaient en miettes, ne connaissant d'autre
+remède que l'ail sauvage, une maisonnette blanche maintenant les
+recueille et quelquefois les sauve. Un ancien forçat garde l'hospice;
+ces plaies rebutantes qui demandent un cœur aguerri, il les soigne:
+«Ces mains-là, dit-il, ont fait assez de mal, je ne veux pas mourir
+avant qu'elles n'aient fait un peu de bien.»
+
+L'intérêt de tous les visages qu'on rencontre est qu'ils cachent un
+secret. Cet officier, qui boit, mais conserve dans l'ivresse un air de
+distinction, une parole toujours châtiée, est un désespéré, dont le
+fils, voleur, a brisé la carrière; il a demandé ce poste perdu pour
+ensevelir sa honte. Celui-ci a conspiré dans sa jeunesse et ronge son
+frein depuis vingt ans; ce beau gentilhomme a fait trop de dettes.
+Malades, naufragés, vieilles épaves, trouvant la nature encore moins
+âpre que les hommes, ils forment dans ce désert une société étrange,
+bigarrée, sans autre lien que le malheur. Voilà pourquoi ils ne vont
+pas au théâtre: «Nous avons chez nous, disent-ils, bien assez de drames
+et de comédies.»
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_LA MINE D'OR_
+
+
+Un homme marche légèrement dans la rue, les cheveux gris, l'air
+jeune et résolu, un corps maigre, élégant, dont tous les mouvements
+sont rythmés, l'œil limpide: c'est le chercheur d'or. Les forêts des
+alentours cachent dans leurs ombres d'anciens lits de rivières. Dès que
+la neige permet de se faufiler sous les branches, dans le traîneau de
+l'indigène, les aventuriers se mettent en chasse. C'est un rude métier,
+des nuits glacées, des fatigues et des privations inouïes, de pénibles
+sondages, les intrépides persévèrent, un jour la chance sourit et leur
+met l'or dans la main. L'amour-propre de ces enrichis est moins flatté
+par les dorures de leurs salons que lorsqu'ils retournent aux lieux où
+ils ont peiné, longuement souffert et réussi.
+
+Pour atteindre la mine, il faut remonter une rivière capricieuse qui
+serpente entre deux rives de saules et couper à travers la forêt par un
+chemin taillé dans les sapins. Entouré d'arbres silencieux, ce chantier
+fait une trouée dans la solitude; les blouses des travailleurs, les
+chariots, les plans inclinés du lavoir, mettent au cœur de la taïga une
+laideur insolite. Demain, si le filon est épuisé, toutes ces baraques
+s'envoleront et la forêt réparera l'accroc à sa robe. Pour l'instant,
+la place est fiévreuse: on lave, on tamise, on cuit la précieuse
+poudre. Chaque soir, les gendarmes, revolver au côté, sabre au poing,
+escortent un nouveau sac, produit de la journée.
+
+Cette richesse qui lui coule dans les mains est une tentation
+pour l'ouvrier. Aux travaux d'épurement de l'or, on emploie les
+vieux-croyants sibériens, cœurs honnêtes; au lavage, les pieds dans
+l'eau, les patients Coréens; aux terrassements, à la pioche, les
+forçats libérés; peu de Chinois, ils sont trop fraudeurs. Sous une
+pierre, au fond d'une source, on découvre souvent la cachette où le
+contrebandier fait sa pelote. Pour tous la vie est dure, les longues
+pluies et les brouillards exhalent au-dessus des forêts humides des
+vapeurs mortelles, un mal rongeur s'attaque aux os et les amollit comme
+des éponges. Ce jeune ouvrier qui claque la fièvre dit: «Si je reste
+un mois de plus, j'aurai ma croix au cimetière, mais je pars dans huit
+jours pour Odessa.» Pauvre diable! il s'en allait, les poches pleines
+d'or, peut-être pour un plus long voyage.
+
+Il faut que cette vie de forêt ait de secrets appas, car le vrai
+Sibérien n'en peut mener d'autre. Le directeur du chantier est un
+enfant de la taïga, robuste, toujours gai, l'homme qu'il faut pour ces
+grandes équipes d'ouvriers vicieux. Les cheveux, la barbe drus, il dit
+de lui-même en riant: «Je suis un ours de la forêt.» Tandis que les
+mineurs rêvent de la ville comme du fruit défendu et vont boire leur
+salaire à Nicolaievsk, lui, reste fidèle au poste; son plaisir est
+d'aller sur son cheval noir, le pied chaussé dans l'étrier mexicain,
+à travers bois, guidé par un flair de sauvage. Les gélinottes, les
+grives, les vieux arbres couverts de lichens, les gouttelettes de
+brouillard suspendues aux aiguilles, le déroulement des pins sous la
+brume, l'odeur des tourbières et des troncs vermoulus, tout lui plaît
+dans ces lieux déserts où la terre est à l'homme. Dans une ville, il
+étouffe. «J'aime mieux la bise que l'accordéon.»
+
+Le maître de ces solitudes, avant les mineurs, était le chasseur
+toungouse. Les chercheurs d'or ont suivi ses sentiers, marqués par des
+entailles dans le tronc des bouleaux, ils ont dormi sous sa tente. Le
+bateau qui nous ramène frôle un de leurs campements, dissimulé sous
+les feuilles: un petit homme remarquable par la vivacité de ses yeux
+et de ses mouvements, entouré de chiens, raccommode un arc; une hutte
+de perches et d'écorces, meublée de quelques pelleteries, abrite sa
+nombreuse famille, pétulante comme lui: bêtes et gens, dans cette
+tribu, donnent l'impression de finesse, d'adresse et de courage.
+Leurs habits sont en peaux de cerf, leur bonnet d'écureuil brodé de
+perles bleues. Au lieu de faire visage de bois à l'étranger, ils
+l'accueillent gentiment, et le Toungouse, aussitôt, d'un air éveillé,
+commence une histoire; chasseur, il en a dans son carnier. Comme il
+conte bien! C'est une aventure inouïe, un coup dont on n'a pas l'idée;
+et le voilà parti, se croyant en forêt, mimant l'affût, la façon dont
+il a rampé sous bois, l'attaque des chiens, leur course, leur désespoir
+quand l'ours a grimpé à l'arbre, tout cela avec volubilité, des gestes
+drôles, une voix mordante, émue, et le récit se termine par une caresse
+au chien qui ferme les yeux de contentement.
+
+[Illustration]
+
+Pour mettre au cou d'une Parisienne un collet de zibeline, il a fallu
+que le Toungouse s'ingénie. Il a bien étudié les habitudes de la bête,
+l'heure de ses rentrées, et un jour il s'est posté. La zibeline en
+tapinois rentre chez elle à pas menus: il faut frapper à la tête ou le
+poil est gâté. Après une semaine d'angoisses et de ruses, il n'a pas
+osé tirer; de tristesse il s'assied dans la neige et se met à pleurer.
+La chasse pour lui n'est pas un passe-temps: une femme et des enfants
+dans la hutte attendent son retour avec les dents longues.
+
+Gentil chasseur, charmant conteur, espiègle, bon cœur incapable de
+thésauriser, souverain des bois qui connaît tous les sentiers de
+son royaume et prend plaisir à l'arpenter, hôte bienveillant et
+courtois, fils de ces vieilles races aristocrates qui se passaient
+de bien-être, mais non d'émotions, et cherchaient les plus vives et
+les plus délicieuses, voilà comme nous imaginons dans ses forêts le
+petit Toungouse, peuple alerte qui fournit de temps à autre aux races
+épuisées de la Chine des conquérants pour la gouverner.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_UN VIEUX PEUPLE_
+
+
+Au ras du fleuve, dans un liséré de terrain entre la montagne, la
+forêt et le flot magnifique, le village ghiliak lève son armature de
+bouleau, ses perches en croix finement reflétées. Sur la grève, une
+meute de chiens, découplés comme des loups, aux yeux laiteux, aboient
+vers une barque immobile près d'un filet. Quelques femmes accroupies
+sur le sable, autour de la flamme, cuisent dans un pot d'argile la
+graisse d'un phoque fraîchement tué; sa peau, qui fera des bottes et
+des gants, sèche sur un toit. Quatre pieux soutiennent le tréteau où
+des jeunes filles écorchent vivement le saumon, jettent les branchies
+aux chiens et suspendent ces magnifiques morceaux de pourpre, comme
+des girandoles. C'est la grande semaine où l'on capture des milliers
+de poissons; tout le village est sur pied, les barrages tendus
+jusqu'au milieu du fleuve, les filets promptement relevés, et la pêche
+miraculeuse s'entasse sur le rivage. Les vieux, assis sous leur pignon,
+regardent, tout en reprisant les mailles usées, revenir les barques
+pleines. C'est un bon temps pour la pêche, un matin gris cendré, le
+fleuve file avec calme, les phoques au large font des culbutes et les
+derniers rayons tremblant sur les bois ont une grâce langoureuse.
+Bientôt les jours raccourciront, mais, des largesses de l'Amour, le
+Ghiliak vivra tout l'hiver.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+Un vieux, grisonnant, marchant tout de travers, la lèvre abîmée par
+la pipe, mais l'œil encore perçant, nous a mené dans le village,
+gravement salué par tous les jeunes gens, car chez les Ghiliaks barbe
+blanche est vénérable. Il habite une vieille maison sur pilotis, dont
+le plancher, le toit et les parois en troncs de bouleaux reposent sur
+quelques bonnes souches de sapins, toutes garnies d'un manchon de
+métal, pour empêcher les rats d'y grimper. Une odeur rance de saumure
+et d'huile règne dans cette cahute où vivent deux femmes: l'une, la
+tête hérissée d'une crinière de lionne, recoud à son tablier de peau
+des rondelles de cuivre d'un gracieux travail, l'autre allaite un
+gros nourrisson. Emboîté dans une gaine, étroitement ligoté, le petit
+malheureux suit d'un œil inquiet le chien qui lui lèche la figure et sa
+mère qui l'amuse d'un jouet en bois blanc, un ours drôlement sculpté.
+Le jour, par la porte basse, éclaire mal la chambre, mais on distingue,
+au milieu, sur des pierres et des cendres brasillantes, une marmite à
+trois oreilles; dans les solives obscures, sous la faîtière, les outils
+suspendus du pêcheur, des filets, des harpons, du liège, des sacoches
+en peau de poisson et dans la plus sombre encoignure trois statuettes
+en paille torchée, le dieu du fleuve, le dieu de la forêt et celui
+du foyer, couverts d'ex-voto en frisures de bouleau. Les deux femmes
+portent à l'oreille une boucle de plomb chargée d'une pierre brute,
+leur tunique s'attache par un anneau finement ciselé dans une dent de
+morse. Petites et grasses, d'aspect huileux, elles jettent à l'étranger
+de mauvais regards, tandis que l'homme, affectueux, confiant, montre
+volontiers ses trésors, ses peaux de lynx ou de renard et ses plus
+rares zibelines, celles qui ont le poil profond, sombre et soyeux.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+Par une planche à crans, on descend de cette habitation aérienne et le
+Ghiliak nous mène à sa maison d'hiver, celle-là construite en pisé,
+à demi enterrée et solidement bardée: une banquette fait le tour de
+la pièce, la cheminée est dehors, creusée dans un tronc d'arbre. Au
+milieu, les chiens ont leur litière, quand ils rentrent, fourbus, des
+longues courses en traîneau: d'aussi bons amis ne peuvent coucher
+dehors. La lucarne, vitrée d'une peau de poisson, filtre un jour
+orangé, bien bas quand le soleil s'éloigne. Aux femmes surtout l'hiver
+doit paraître long: à la lueur d'un méchant lumignon, elles râpent
+et polissent le cuir, taillent des habits, recousent avec du fil de
+poisson la culotte déchirée, le bonnet de fourrure, font des arcs et
+des flèches, radoubent le canot, dégrossissent des avirons, trient
+les lichens et les herbes médicinales, mais surtout elles veillent au
+feu, chaque nuit recouvert de cendres et ranimé chaque matin: c'est
+leur sacerdoce. Dans la maison où il y a des filles, un jeune homme à
+barbe noire vient quelquefois causer; la fiancée attend avec ardeur
+les premières feuilles et songe au jour des noces où le mari apportera
+devant le seuil paternel la marmite neuve, symbole du foyer, qu'il a
+forgée lui-même: elle n'aura qu'à y mettre le pied pour devenir sa
+femme.
+
+[Illustration]
+
+La dernière maison du village est celle du tonnelier, forçat libéré,
+très occupé en cette saison à fabriquer ses douves, car la pêche est
+bonne et il faut des barils. Son toit touche aux feuilles de la forêt,
+où le cimetière se dissimule. Derrière les premiers taillis, au milieu
+des fougères et des lis, sous un if où des ramiers roucoulent, une
+maisonnette en miniature cache les cendres d'un mort. Ses parents
+l'ont enseveli avec ses objets précieux, sa pelisse, ses filets, sa
+pipe et son couteau, le tout brisé pour qu'il en ait l'âme. Une main
+pieuse entretient sous ce petit toit de menues provisions, du poisson,
+du tabac, de l'eau-de-vie. Le pêcheur dort content au milieu de tout ce
+qu'il a aimé, son grand fleuve, sa forêt, son village. On parle souvent
+de lui, car les sauvages n'ont guère d'idées; ils sentent la présence
+des défunts presque aussi chaudement que celle des vivants; dans ces
+cœurs simples, les souvenirs sont longs à s'effacer.
+
+Une antique légende demeure chez les Ghiliaks: jadis il est venu,
+de très loin, sur une jolie frégate, un capitaine blanc avec ses
+compagnons; il n'était pas méchant. Une tempête, comme il s'en élève
+dans ces mers maudites, l'a englouti: c'était La Pérouse, le premier
+Européen qui abordait dans ces parages. Malheureux, disait André
+Chénier,
+
+ Malheureux, tes amis, souvent dans leurs banquets,
+ Disent en soupirant: Reviendra-t-il jamais?
+
+Il n'est pas revenu, mais, dans la nuit morose, où végétaient les
+pauvres Ghiliaks, le navigateur a passé comme un astre étincelant. Ils
+s'en souviennent encore.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_LES JUNGLES DE L'OUSSOURI_
+
+
+Cette mer glacée et inhospitalière était tout juste bonne à recevoir un
+bagne. Sans se décourager, le Russe est revenu sur ses pas, cherchant
+des eaux plus douces.
+
+Nous remontons l'Oussouri, entre deux rives bien ombragées que
+l'automne commence à piquer de taches de rousseur; les trembles, les
+bouleaux, les chênes rougissants, tapissent le fond des vallées; sur la
+berge, la cabane d'un Coréen sous un vieil arbre surveille le potager
+et l'on croise sa barque massive en sapin mal raboté; plus loin une
+cosaquie reflète dans l'eau grise ses maisons blanches et la boule
+verte de son clocher.
+
+L'Oussouri suit le pied des collines qui barrent l'horizon de
+Kabarovsk: moins puissant que l'Amour, plus familier, plus riant, son
+cours vagabonde dans des terres marécageuses. Les joncs, les roseaux,
+les grandes herbes traînantes, rendent la navigation pénible, la
+rivière s'égare dans des lagunes, des eaux dormantes. Les filets,
+tendus par les riverains, créent un nouvel obstacle. Enfin, la nuit,
+le brouillard se lève, le sondeur inquiet tâte dans les ténèbres les
+fonds toujours perfides, le mieux est d'attendre au lendemain et de
+jeter l'ancre dans ce pays qui sent le marais et la fièvre: attirés par
+les lueurs du bord, d'énormes saumons, chose malaisée à croire, sautent
+dans l'entrepont; les matelots les prennent à la main et nous les
+apportent, vivants. Sur le rivage, des chiens, devinant notre présence,
+ont aboyé toute la nuit.
+
+Le lendemain, un soleil radieux met la brume en déroute et éclaire,
+au pied d'une montagne fauve, un pays plat, enlizé dans les herbes.
+Un ataman de Cosaques est venu, dès le matin, avec sa femme vêtue en
+chasseresse et une paire de chiens maigres se joindre à la troupe; ce
+Sibérien robuste, dur comme un rouvre, a soutenu dans sa jeunesse un
+combat contre un ours: il est fier d'en montrer les cicatrices.
+
+La gazelle de l'Oussouri est une jolie bête, aux pattes frêles, au
+poil d'or bien uni qui se tient, le jour, couchée dans l'herbe chaude
+et se lève le soir, se dirigeant dans l'obscurité avec ses grands yeux
+poltrons. Il faut la surprendre à l'heure de la sieste, quand elle dort
+au milieu de ses petits. Alors, dans le fourré plus haut qu'elle, une
+tête fine, effarouchée, deux cornes gracieuses, un long corps ambré
+cherche à fuir; le troupeau fait des bonds éperdus, les faons détalent
+derrière la mère, qui tremble. On tire dans les herbes, la bête fauchée
+s'abat comme une fleur et vous regarde en mourant d'un œil désespéré.
+
+Mais la poursuite enivre dans cette plaine sauvage, sous un soleil
+de feu. Le pied se blesse aux bosses du marais; l'air est plein de
+moustiques grisés par la fin de l'été; on respire le long des étangs
+des aromes mordants, l'herbe vous enlace à mi-corps; la soif brûle
+et l'on a bien envie de boire aux mares fiévreuses. Le soir ramène,
+brisés, tous les chasseurs vers une clairière, où les gazelles, les
+oies sauvages sont amassées en trophée. La plaine rayonne sous la
+violence du couchant; toutes les eaux sont troublées par des lueurs
+de sang et l'automne met dans les teintes et les parfums une maturité
+douloureuse.
+
+La fraîcheur de la nuit est délicieuse après ces journées de fatigue.
+Le bateau suit la rive si jeune et si peuplée. L'ataman de Cosaques,
+excité par la chasse et quelques verres de vin, cause avec l'officier,
+sur ce ton familier qui nous surprend toujours en Russie entre le chef
+et le subalterne; il raconte avec exubérance sa vie de Cosaque, ses
+grandes chasses, ses prouesses d'homme des bois. Le bateau l'a déposé
+devant son village; le géant, sur la grève, poussait des hourras et
+nous songions à sa large poitrine, à ses grosses mains qui avaient maté
+l'ours. «Des hommes comme ceux-là, disait l'officier, c'est un plaisir
+de les commander.»
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_VLADIVOSTOK_
+
+
+Une forêt brûle, une belle forêt de chênes et de bouleaux où le feu
+avance en demi-cercle, en tordant les buissons; le vent fait voler
+les cendres et les étincelles, le train passe à travers l'incendie,
+personne n'y prend garde: un trésor flambe au milieu d'insouciants.
+
+Aux approches de l'océan, la brise souffle légère, le ciel, fouetté,
+brille comme une soie; par l'échancrure d'une montagne, la nappe bleue
+se découvre, semée de voiles, protégée par un écran de côtes, le golfe
+est lisse comme un lac; dans une poche de ce rivage, découpé comme
+ceux de la Grèce, dans un site admirable qui fait songer à Salamine,
+Vladivostok a mis ses maisons blanches, son arsenal et ses bassins, à
+huit mille verstes de Pétersbourg.
+
+Le quai fourmille de Chinois occupés à décharger des sacs de riz ou
+d'arachides, des bottes d'algues et de choux de mer, des caisses de
+son remplies d'œufs qu'ils détachent délicatement de leur gangue, en
+vérifiant par transparence si l'œuf est frais. La belle humeur de ces
+drôles est intarissable. Au grand soleil, le torse reluisant, quand
+ils déjeunent sur leurs jonques, se régalant de ces sucreries et de
+ces pâtes fades qu'ils sont seuls à apprécier, ce sont des éclats de
+rire qui n'en finissent plus. La mer est détestable, bousculée par des
+typhons: ils s'aventurent quand même pour un tout petit gain. Rompus,
+le soir, ils vont se délasser au théâtre: un pitre enfariné leur fait
+passer un bon quart d'heure, les mots poivrés les font hennir, ils
+écarquillent les yeux à la pantomime, la musique stridente des flûtes
+et des cymbales les charme; ils reviennent en causant dans la nuit avec
+animation; souvent la lune pâlit, ils n'ont pas dormi et se remettent à
+l'ouvrage aussi dur que la veille.
+
+Un village se cache humblement derrière la montagne. Des Coréens
+l'habitent, vêtus de blanc comme chez eux, cultivant leurs laitues. Le
+maraîcher n'est pas pressé; il s'en va, ruminant sous son chapeau de
+paille, appuyé sur un long bâton de pâtre. Il dit bonjour à son voisin,
+salue la femme qui passe, un fardeau sur la tête, la taille serrée
+dans sa haute jupe blanche, un frais corsage lilas sur les épaules.
+Les enfants habillés de soies multicolores jouent dans la rue comme
+une bande de rouges-gorges. Près de l'échoppe du savetier qui lit son
+almanach aux dernières clartés du jour, trois fillettes malicieuses
+lancent de l'eau au bonhomme qui fait mine de se fâcher pour les faire
+envoler. Les amis se promènent en se tenant par le petit doigt, à la
+campagnarde; c'est à côté de la grande ville un hameau champêtre,
+l'asile où des cœurs simples se réfugient, heureux de leur beau linge
+et de leurs soies printanières.
+
+[Illustration]
+
+La ville russe, construite à la hâte, s'étage en éventail au flanc
+d'une montagne, jusqu'au faîte couronné par des coupoles d'or. Elle
+n'est animée que par le séjour de l'escadre. L'hirondelle n'est pas
+mieux accueillie que les gros cuirassés, qui, chaque printemps,
+reviennent, pavillon flottant, dans le chenal. C'est la joie qui rentre
+en ville. Toutes les nuits d'été, les feux des projecteurs balayent les
+ténèbres et voltigent sur les toits, agitant bien des cœurs.
+
+Un coup de canon, par moments, retentit: c'est un bateau de guerre
+qui rentre au port, un tir dans la rade ou le salut des forts à
+quelque vaisseau étranger. L'écho des montagnes prolonge à l'infini
+la détonation, l'air en est ébranlé, c'est la chanson que les gens de
+Vladivostok connaissent le mieux; elle leur rappelle qu'ils sont aux
+avant-postes de la Sibérie, citadelle et rempart.
+
+Mais Vladivostok gèle tous les hivers.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_CHEZ LES MANDCHOUS_
+
+
+Le train s'emplit de gros rieurs, de faces campagnardes qui respirent
+la santé. On les parque en troupeaux dans des wagons à ciel ouvert, ils
+prennent l'aventure gaiement. Un bonnet en poil de loup, un mouchoir à
+quatre cornes encadre drôlement leur visage en relief, rude et cuivré.
+La tresse est nouée comme un câble autour du crâne. Le corps, taillé
+en hercule, gros os, forte encolure, flotte à l'aise dans une veste
+de toile bleue et des souliers ferrés: l'homme, en marchant, a une
+façon de peser sur la terre qui sent le paysan. Ils disent de grosses
+malices, encore un trait de la campagne: ce sont des Mandchous.
+
+La maison qu'ils habitent au milieu des épis arbore au-dessus du
+toit une oriflamme rouge; un vieil arbre, souvent, la prend sous ses
+branches. Les bœufs peinent dans les labours, les chars montés sur des
+roues antiques grincent le long des chemins. Tous les fonds de vallées,
+les bords de ruisseaux sont cultivés. Dans les plaines, cernées par les
+montagnes, les groupes d'arbres, égrenés, signalent par leur chevelure
+la ferme isolée. Le soir, cette campagne baigne dans un air liquide,
+sous une brûlante haleine; les toits, voilés par les feuilles, ont
+une grâce légère et la voix du laboureur, qui regagne sa maison en
+chantant, résonne avec magnificence.
+
+[Illustration]
+
+La nature est sauvage dans le nord de la Mandchourie: on y trouve des
+coulées d'herbes fauves, jamais foulées, des recoins âpres et brûlés
+où les chênes roux font à la montagne un diadème, et, sur les sommets,
+des forêts silencieuses, de grands bois de cèdres majestueux. Ces
+arbres sont admirables par leur robuste vieillesse; leur tronc puissant
+monte si haut, si droit, que les chênes les plus vigoureux à côté de
+ces rois sont des nains. Quand le Mandchou de la plaine tourne les
+yeux vers ses montagnes, à l'automne, il voit, comme les marches d'un
+escalier, les teintes dégradées des feuillages étagées sur le revers,
+en bas les taillis vineux, plus haut l'or des bouleaux, la pourpre
+des chênes, un riche manteau dont chaque semaine la couleur change,
+mais sur la cime, le front des cèdres reste d'un beau vert immuable.
+Un charme héroïque se dégage de cette vision: le Mandchou n'est qu'un
+laboureur, mais d'une vieille race de conquérants, et d'un fer de
+charrue on peut toujours forger une épée.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_UN OFFICIER_
+
+
+C'était un Courlandais flegmatique, austère comme un chevalier
+porte-glaive. Il avait le type de la Baltique, froid, raide, un peu
+gourmé, de ces gentilshommes pauvres qui n'ont hérité de leurs aïeux
+qu'un sentiment très pur de l'honneur, une âme scrupuleuse et la
+vieille ardeur des croisades; comme un moine guerrier du moyen âge, il
+pensait que la Russie était à évangéliser et prenait son métier comme
+un sacerdoce. Le front trop découvert était un miroir à rêveries. Don
+Quichotte devait avoir ce long nez, ce crâne en pointe, cette taille
+maigre, ces jambes de sept lieues, et cet air souverainement distrait
+et détaché du monde. Il se perdait souvent dans des entretiens avec
+lui-même si absorbants que personne ne le dérangeait. Tout présageait
+en lui un original: la parole sourde et lente, écho de longues
+réflexions, l'œil tout à coup brillant et illuminé, le front barré par
+des convictions opiniâtres, la bouche encore jeune, douloureuse, d'un
+enthousiaste à chaque instant blessé par la vie.
+
+Sorti de l'École de guerre, amoureux de gloire, il avait sollicité
+un poste en Mandchourie, espérant y trouver plus d'indépendance et
+d'élan pour éduquer le soldat, son rêve. Mais il ne réussissait guère:
+le peuple se méfie de ces natures inflexibles. Son regard rigoureux
+écartait les sympathies, il lui manquait pour plaire cette bonhomie
+liante à laquelle un aristocrate de la Baltique a toujours peine à
+condescendre. «Dans ta famille, lui disait sa jeune femme, on n'a pas
+de souplesse.»
+
+Ces deux têtes rêveuses excitaient cependant au plus haut degré
+l'intérêt et la compassion, on les sentait pleines d'inquiétudes, de
+fièvres, d'espoirs, de chagrins et tout endolories par les coups du
+malheur. Ils étaient venus en hiver, par un froid terrible, gagnant
+leur garnison par des sentiers de montagne, à cheval; un des enfants
+était mort en route. Plus tard, un Chinois auquel on avait confié la
+plus petite, l'avait laissée tomber sur le feu. La terre promise a
+commencé par les mettre en deuil.
+
+Mais l'infortune les ancre davantage dans leurs chimères, ils veulent
+vivre en justes et redresser des torts. La petite maison chinoise, où
+ils logent, est devenue l'asile des indigènes molestés. Devant les
+colonnes sculptées de la porte et les lionceaux de granit, une treille
+étend ses sarments; un jour les Mandchous l'ont apportée timidement,
+«pour que madame, disaient-ils dans leur parler rustique, s'asseye
+sous le feuillage et se rafraîchisse avec les grappes». Les musiciens
+venaient quelquefois jouer sous leurs fenêtres. Nos idéalistes ne
+rêvaient pas d'autre récompense.
+
+Affranchis, disaient-ils, de tous les préjugés de leur nation,
+novateurs, esprits d'avant-garde, le passé les étreignait toujours.
+Elle lisait les écrits des révolutionnaires, mais elle feuilletait
+aussi ses cahiers de couvent; une fleur sèche l'attendrissait. Il ne
+serait jamais parti en voyage sans se faire bénir par elle d'une petite
+croix sur le front.
+
+On ne pouvait s'empêcher de les plaindre, en dépit de leur raideur:
+ils souffraient, durs martyrs d'eux-mêmes; ils voulaient sortir de
+l'ornière sans trop savoir comment; l'injustice les révoltait, ils
+s'enflammaient pour des rêves, ils allaient de l'avant, comme les
+premiers croisés, ignorant leur chemin; c'étaient deux cœurs naïfs,
+stoïques et malheureux.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_LA VIE DE PROVINCE_
+
+
+Les fouets claquent dans la grand'rue, c'est jour de marché, jour
+de fête pour Ajé-Ké, et tous les magasins du bourg, large ouverts,
+étalent leurs marchandises, pour attirer les campagnards. Ils viennent
+avec leurs doigts noueux tâter les fourrures de lynx et de panthère,
+la peau de chat ou de renard dont ils veulent fourrer leur pelisse,
+la vaisselle de cuivre, les petits pots bien forgés, bien battus,
+bien polis. Les femmes se laissent tenter par ces galons de village
+qu'elles cousent au col et aux poignets de leurs robes. La rue est
+pleine de monde, les rouliers poussent la charrette embourbée jusqu'à
+l'essieu, jurent sur leurs huit chevaux, s'arrêtent chez le carrossier
+à l'enseigne de la grosse roue, sous la gueule du dragon qui signale un
+mont-de-piété ou à l'auberge des Trois-Couronnes.
+
+[Illustration]
+
+La place du marché fourmille de vestes bleues. Installés sous de grands
+parasols, les vendeurs de pommes et de raisins chassent avec une queue
+de cheval la poussière et les mouches, les petits pâtissiers crient
+leurs noix confites d'une voix suraiguë, les marchands de grains,
+les maraîchers hèlent le client; autour des montagnes de choux et
+des jarres d'huile on discute, on rit, on se tape sur l'épaule. Le
+charlatan débite sa drogue devant un cercle de badauds. Un condamné
+traverse la foule, portant comme une collerette sa cangue, sans
+vergogne. Des barbiers opèrent en plein vent: comme à nos marchés du
+samedi, le villageois vient se faire beau, on lui renoue la tresse,
+on lui passe le rasoir sur le crâne, non sans quelques balafres. Des
+cuisines s'improvisent sur un réchaud de braise, les morceaux de mouton
+rôtis à la brochette se dégustent aussitôt sous une toile volante.
+Le soleil éclabousse cette foule remuante, vermillonne les grosses
+joues. Le vieux marchand de lunettes, dont les yeux fatigués fuient la
+lumière, se renfonce dans le coin le plus obscur et le plus frais de
+sa boutique; il a mis sur son front un abat-jour en papier vert; il
+est là, renfrogné, comme un sage qui médite; sa fille aux yeux rieurs
+surveille les clients et la place inondée de soleil; une alouette
+captive leur tient compagnie.
+
+[Illustration]
+
+Parmi les grosses fermières mandchoues, la femme d'un Chinois, menue,
+vieillotte, chancelant sur ses pieds mutilés, excite la risée des
+gamins. Elle est mise avec plus d'élégance, mais le peuple se moque
+d'elle parce qu'il la sent incapable aux travaux des champs, femme de
+marchand, de spéculateur, bonne à compter des piastres. Par une ruelle
+déserte, elle se dirige vers une maison enfouie sous des peupliers, au
+fond d'une cour encombrée de jarres. Le maître du logis est un grand
+négociant d'Ajé-Ké: des centaines de charrettes emportent à la côte son
+huile et ses fèves. Un ordre méticuleux règne chez lui; sur le parquet,
+les nattes blondes étincellent; la tablette des aïeux, les vases, les
+bibelots, ornent la pièce d'apparat; les boiseries ont des fleurs
+sculptées, le verrou est une rose. Le plaisir du marchand, à la fin de
+la journée, dans cette pièce qu'un jour voilé éclaire, est de déguster
+dans une feuille de porcelaine son thé en fleur, régal de riche. Trois
+femmes dans la salle voisine s'occupent à des soins de parure, se
+coiffent, piquent un jasmin dans l'édifice, se fardent: la plus jeune
+et la plus jolie a les autres comme dames d'atour. La toilette des
+enfants n'exige pas moins d'apprêt, il faut qu'ils soient mignons,
+costumés selon leur fortune; l'avarice du marchand n'a qu'une fissure,
+l'orgueil qu'il éprouve à couvrir sa famille de robes et de bijoux.
+Enrichi, le Céleste retourne dans son pays, mais il en vient un autre,
+qui le remplace: le négoce, les opérations à longue échéance sont dans
+leur tempérament; le Mandchou, bon enfant, laboure, et le fruit de la
+récolte reste aux ongles du Chinois.
+
+L'homme le moins satisfait de cette bourgade est sûrement le
+gouverneur. Pour un mandarin, la Mandchourie c'est l'exil chez les
+barbares. A qui confier le secret d'une pièce de vers que les parfums
+d'une nuit d'été vous ont inspirée? Les finesses de l'esprit passent
+inaperçues chez ces rustres. Ciseler un compliment est peine inutile.
+Sur la tête du fonctionnaire, la présence des Russes est comme un orage
+menaçant; il danse sur la corde raide entre Pétersbourg et Pékin, et,
+ne sachant jamais auquel il est prudent d'obéir, pour s'épargner les
+soucis, il se calfeutre dans son palais, ne sort plus, déclare qu'il
+a la migraine; chaque matin, de ses yeux apeurés de fumeur d'opium,
+il regarde dans la glace si sa tête est toujours sur ses épaules, il
+tremble comme un lièvre au gîte.
+
+[Illustration]
+
+Blottie sous de vieux peupliers, Ajé-Ké possédait quelques pagodes;
+leur cloche de bronze appelait les fidèles, chaque corps de métier
+avait son autel et son dieu; les forgerons, les orfèvres, les
+cuisiniers, priaient le leur. Mais tout s'est écroulé dans la
+révolte des Boxeurs et les représailles; les idoles sont en poudre,
+les brûle-parfums, les vases ont disparu, la cloche est fêlée, dans
+les encoignures du toit les tourterelles seules chantent l'office.
+Même abandon au cimetière: les sépulcres entr'ouverts montrent leurs
+squelettes, bonnets de velours, boutons de jade, cigognes brodées que
+la pluie et la neige diluent; les morts, richement parés le jour des
+funérailles pour accomplir les rites, gisent maintenant, délaissés,
+sous les vieux arbres, des nuées de corbeaux sur leurs coffres; la
+piété filiale n'en demande pas davantage.
+
+Dans un quartier éloigné, au bout d'une rue, près d'un étang au bord
+duquel se font les exécutions capitales, une petite mosquée rassemble
+tous les soirs ceux qui exercent un métier sanglant, les bouchers, les
+assommeurs de bœufs. Se sentant honnis dans les pagodes, ils se sont
+faits musulmans. Le salle est décorée de versets du Coran, le sol est
+couvert de nattes; les Mandchous se déchaussent, coiffent un turban, se
+prosternent vers l'alvéole creusée dans le mur du côté de La Mecque,
+et l'appel à la prière du soir, que chante le muezzin de son minaret,
+résonne singulièrement dans ce pays lointain.
+
+La foule animée des soirs de marché s'est dispersée, la dernière
+charrette s'éloigne, une mule rue dans les brancards; les bruits
+s'éteignent et derrière les murs de terre et les carreaux de papier
+commencent les chuchotements nocturnes, les lueurs tremblotantes
+soufflées dès que la patrouille approche. D'un bouge illuminé
+s'échappent des cris de détresse. Notre ami s'est élancé: un soldat bat
+une femme, il veut l'arrêter: «De quoi vous mêlez-vous? crie du fond
+du cabaret une voix d'ivrogne, cet homme est avec moi. Passez votre
+chemin.» C'est un officier qui s'enivre avec son subalterne. «Vous
+voyez un gradé de la dernière promotion, dit tristement le Courlandais.
+On les a nommés trop vite. Ils ont les galons sans l'honneur.» Nous
+sommes revenus, n'osant plus rien nous dire: les Chinois, terrifiés
+par l'algarade, avaient soufflé leurs lanternes et filé prudemment, en
+rasant les murailles.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_FIÉVREUSE CONQUÊTE_
+
+
+Une ville neuve, informe, de pièces et de morceaux, éparpillée sur huit
+verstes, sort de terre. Une nuée de terrassiers s'agitent, le fléau
+sur l'épaule; les maçons grimpent d'un pied léger les plans inclinés
+et transportent, comme plumes, d'énormes poutres en fer. Les chantiers
+bourdonnent: déjà les restaurants, les cafés-chantants allument leurs
+quinquets; un faux luxe s'étale, des flûtes de champagne sur des nappes
+tachées, des fruits blets dans des coupes, des romances, du fard, des
+beautés frelatées.
+
+Karbine était jadis un petit village mandchou, quelques fermes sous
+de vieux arbres, dont on a conservé les ombrages pour la promenade;
+l'automne, ils sont superbes. Ce sont les seuls qui gardent leur
+calme, leur naturel et leur sérénité dans cette ville où un flot
+mouvant de marchands, d'aventuriers, de spéculateurs, d'escrocs passe
+dans un bruit d'or. Un perruquier marseillais, venu il y a trois ans,
+riche d'une boîte de sardines, est sur le chemin de la fortune. Les
+brasseurs d'affaires lui achètent des flacons de chypre et d'opoponax
+qu'ils versent dans leurs bottes avant d'entrer au théâtre. Le cafetier
+monte une bibliothèque et prête le roman à la mode; le plus borgne
+cabaret a des orgues puissantes; les cochers nagent dans l'opulence,
+et restent au lit quand le temps est mauvais; l'hôtel refuse des
+voyageurs; les loyers sont hors de prix; c'est une cohue dans les rues,
+des calèches qui roulent, la fièvre dans tous les yeux.
+
+[Illustration]
+
+Un beau fleuve, devant Karbine, le Soungari, emporte les jonques vers
+l'Amour et la Sibérie. On vient de lancer par-dessus un pont grandiose
+aux arches légères, le dernier écrou est vissé et les travailleurs
+s'en vont bras dessus bras dessous en chantant. La nuit tombe, noie
+les berges et les voiles en route vers le nord. En écoutant le pas des
+ouvriers qui résonne sur le tablier de fer et leur voix qui s'éloigne
+comme un chant de triomphe, on songe avec émerveillement aux forces
+immenses dont la Russie dispose.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_RACE DE TRAVAILLEURS_
+
+
+Un fleuve aux larges bords se présente à l'horizon, c'est le Soungari,
+sablonneux, encombré de grandes îles jaunes; il tourne avec lenteur.
+On ne juge de son étendue et de sa majesté que d'une falaise de sa
+rive gauche. Là, sous un bouquet d'arbres, contre l'auberge, on peut,
+des heures, contempler ce spectacle toujours noble. Il n'y a que les
+fleuves d'Asie pour marcher de ce pas sacerdotal.
+
+Les terrassiers de la voie ont construit un hameau pour l'hivernage;
+ils n'y sont que la nuit, sur les nattes tiédies par un feu doux; de
+jour, ils fourmillent dans le chantier, jettent bas, en plein hiver,
+la grosse veste ouatée et travaillent nus. Ces rudes hommes n'ont qu'un
+plaisir, la flânerie du soir, dans la fumée bleue qui sort des âtres.
+Les petits métiers animent la rue, bonnetiers, sabotiers, fourreurs;
+le jongleur de carrefour escamote ses souris blanches, le devin tire
+l'horoscope, le scribe compose des épîtres, les restaurateurs crient
+leur menu. Les jours de fête, dans un petit vallon protégé du vent, un
+théâtre joue des farces, des pantomimes à grand spectacle. Ce n'est
+qu'une troupe de village, mais dans l'air pur les voix ont de l'écho,
+les acclamations emplissent la vallée. A la tombée de la nuit, chacun
+allume sa lanterne et s'en retourne sagement, en suivant la rainure des
+sillons.
+
+Par les matinées limpides, les charrettes filent, nombreuses, à travers
+champs. La glace craque sous les pas de la mule, la campagne est
+ensoleillée et les fermes, dans le lointain, se détachent finement
+sous les grands cheveux dorés des saules. Le temps de la récolte est
+passé, c'est maintenant celui des charrois: sur la vieille route
+mandarine, passe une foule de voitures chargées de grain, d'huile. Huit
+mules traînent la charge et pour atteindre celles qui sont en flèche
+les charretiers ont de longs fouets. Des piétons se joignent à ces
+convois; on voyage par bandes, un violoneux pour charmer la route. La
+chaussée, construite pour des empereurs, est spacieuse: il passe, comme
+un ouragan dans la poussière, un escadron de troupes chinoises, ses
+étendards au vent: on se gare. Les bêtes s'arrêtent, toutes seules, à
+l'auberge, près de la margelle du vieux puits, car tout est vieux ici,
+le pont de granit et ses balustres, les lions pétrifiés qui le gardent,
+la figure blasée des passants et la terre brunie, estampée comme un
+vieux cadre, chargée de souvenirs.
+
+[Illustration]
+
+La plaine a de grands arbres qui entourent des sépultures, personne n'y
+touche, on les laisse vieillir, cela fait dans les champs des oasis,
+des bouquets gracieux. Peupliers debout sur les sépulcres, ramures
+caressantes, ils abritent l'aïeul enterré. Le cercueil est une borne
+que la charrue n'ose franchir, et la terre en est ennoblie.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_LA VILLE ALTIÈRE_
+
+
+La plaine permet de voir très loin. Un mur fait bloc à l'horizon, l'œil
+n'en peut faire le tour: Moukden, la vieille guerrière, serrée dans son
+rempart comme une ville féodale, est restée hautaine et imposante.
+
+Ses abords sont animés. Un marché aux légumes bariole l'esplanade de
+taches vertes et d'habits bleus; la place, bordée de vieilles pagodes,
+qui lèvent entre les feuilles leurs toits fourchus, exhale ce charme
+pieux des vieilles places de marché, consacrées par l'usage. Puis
+c'est un bruyant faubourg, pavoisé par des enseignes, éclairé par
+des étalages, ici des robes brodées, des soieries, des bijoux, plus
+loin la devanture d'un sellier, harnais ciselés, la vaisselle d'un
+batteur de cuivre. Le tapage est assourdissant. Le cordonnier martèle
+son cuir de bœuf, le fripier fait des discours, les chars embourbés se
+heurtent et viennent buter à l'angle des rues, sur de grosses bornes,
+merveilleusement polies; on tremble pour les aveugles qui traversent
+cette cohue, sans qu'une roue les effleure.
+
+Le rempart, dont la crête s'enlève hardiment sur le ciel, est couronné
+de tours à double étage. Il faut y monter pour découvrir, dans son
+ampleur, l'aspect de la ville, barricadée comme une citadelle, dans
+un carré de murs. Moukden a conservé la ceinture impériale. On ferme
+encore, à la tombée de la nuit, ses grandes portes voûtées. Dans la
+cour intérieure, qui sépare les poternes comme un puits d'ombre, l'air
+est toujours délicieusement frais. Les désœuvrés y viennent écouter
+le boniment des charlatans, bâiller aux nouvelles, lire l'édit du
+gouverneur, en lettres d'or sur un placard sang de bœuf. Des conteurs
+populaires, accrochés à l'une des pierres d'angle, récitent d'une voix
+entraînante, tout d'une haleine, leurs longues chansons de geste, le
+roman national, et la foule scande la fin de chaque couplet d'un cri:
+on se croirait au moyen âge. Le soir est l'heure où le rempart est le
+plus majestueux; vers les murailles illuminées accourent de grands vols
+de corbeaux qui tournent longtemps par-dessus la ville avant de trouver
+leur gîte.
+
+Déchue et désertée par les empereurs, l'ancienne capitale joue encore à
+la souveraine, ses rues ont de belles perspectives, elles aboutissent
+à de grandes tours sévères; Moukden a la beauté des résidences où
+des rois ont vécu. Le quartier réservé au monarque montre au fond des
+cours d'honneur les pavillons aux tuiles d'or, les rampes d'escalier
+en porphyre sculpté, les temples et les colonnes enlacées par des
+dragons fougueux. Dans les quartiers déserts enfouis sous des jardins,
+le long des rues étroites, tortueuses, bordées de murs chagrins, que
+déborde parfois un vieil arbre, près des étangs mélancoliques, on frôle
+d'anciens palais, des gloires défuntes: le marchepied, qui servait aux
+cavaliers pour se bouter en selle, brille à force d'avoir été usé.
+Ces vieux hôtels verrouillés conservent à la ville sa grandeur: on
+devine les parvis où les chaises se rangeaient, les vieux perrons aux
+capricieux balustres, le toit d'émail étincelant, et ces charmants
+logis, ornés de fines boiseries, où l'homme des Huit Bannières, sur
+ses nattes, oubliait les fatigues de la guerre et songeait à des
+passe-temps plus doux.
+
+[Illustration]
+
+Quelques métiers de luxe ont survécu: l'antiquaire, assis au coin d'une
+rue, devant un carré de lustrine, manie avec amour des flacons de
+pierre dure, des anneaux de jade, de minuscules figurines de marbre ou
+d'agate, où jusqu'aux veines de la matière sont utilisées par une main
+espiègle. Nulle part, les orfèvres n'ont plus de goût; ces lourdauds
+de Mandchous mettent une adresse exquise à travailler l'argent. De
+plusieurs lieues à la ronde, les fiancées viennent choisir à Moukden
+leur parure de noces, le clou d'argent planté dans le chignon, le
+papillon de filigrane, l'aigrette fragile, le paon ou le phénix d'un si
+bel effet dans une jeune chevelure.
+
+[Illustration]
+
+L'empereur et sa cour ont quitté le pays, mais la plus humble femme
+du peuple garde la mise discrète, le talon élégant, les grâces et la
+fierté d'une époque où la ville était dans sa splendeur.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_FEMMES DE CHEZ NOUS_
+
+
+«Entrez, Messieurs», dit une voix claire sous la cornette. D'un préau
+d'école, s'échappe un concert de voix qui épellent, réglées par celle
+de la maîtresse, d'un pur accent, d'un beau velours. La classe s'est
+levée d'un seul bond et a crié bonjour en chinois, et l'on chuchote,
+on rit sous cape. Elles sont là, une centaine de fillettes, enfants
+trouvées, recueillies par les sœurs, des infirmes, des malingres, le
+rebut de la ville. Mais à force de soins on en a fait des ménagères,
+elles ont appris à coudre et à tricoter, elles savent lire et écrire,
+ce qui est rare pour une femme chinoise, on leur enseigne de beaux
+cantiques; elles sont douces et si bien mises, un nœud rouge dans les
+cheveux, qu'un jour un marchand les épouse. Il ne reste au couvent que
+les aveugles qui chantent au lutrin.
+
+Pour nous faire honneur, la communauté s'est réunie au parloir, dont
+on a entre-bâillé les persiennes. C'est la grande chambre austère de
+nos couvents, images aux murs, chaises de paille, et des traînettes en
+tapisserie sur le parquet ciré. Un rayon de soleil, à la croisée, passe
+à travers les bégonias, et poudroie sur les cornettes. Chaque visage
+embéguiné évoque une de nos vieilles provinces: voilà des montagnardes,
+des filles du Jura et des Vosges, taillées en bois de chêne, une
+Picarde au nez malin, un front de Bretonne qui miroite, un visage du
+Nord angélique: les plus nombreuses viennent d'Alsace et de Lorraine,
+les provinces inépuisables; on les reconnaît à leur parler chantant.
+
+[Illustration]
+
+Monseigneur se plaint de la lenteur des trains en Mandchourie. «Les
+Grandeurs voyagent lentement», dit sœur Mathilde sans avoir l'air d'y
+toucher, et tout le parloir s'est déridé. Il y en a une, toute cassée,
+sœur la Racine, comme on l'appelle, depuis cinquante-trois ans en
+Mandchourie; elle a des yeux tout jeunes et clairs et des naïvetés qui
+amusent les autres. Comme nous retournons en France, elle pourrait nous
+confier une lettre pour sa famille. «Écrivez vite votre lettre, ma
+sœur.--Permettez, dit la vieille religieuse en rougissant, si Mme la
+supérieure m'y autorise.» Elle avait bien quatre-vingts ans.
+
+[Illustration]
+
+La cloche sonne le salut; les cornettes s'en vont à travers le petit
+cimetière aux croix blanches. La mission, saccagée par les Boxeurs, ne
+s'est pas relevée; les murs de la cathédrale restent marqués par les
+boulets, les flammes de l'incendie; tout parle encore de cette nuit
+tragique où l'évêque et son troupeau furent martyrisés. Cependant, dans
+la chapelle provisoire, étroite et nue, des femmes prient de toute
+leur âme: pas une qui ne pleure un deuil: du milieu des ruines leur
+chant s'élève, pur et plaintif. Les premières communautés chrétiennes
+devaient avoir ce recueillement, cette intimité et ces traces de larmes
+sur des joues désolées.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_LES ANCIENS MAITRES_
+
+
+Sur le revers d'une colline, un bois solitaire se dresse au milieu des
+labours. Son feuillage est sacré. C'est là, dans les champs paternels,
+sous les retraites profondes d'un parc abandonné, que les empereurs
+mandchous, fondateurs de la dynastie, ont fixé leur tombeau.
+
+Une majesté s'attache à ces châteaux funèbres. Les murailles se
+dissimulent dans les cèdres, quelques tuiles d'or se détachent dans
+l'ombre, et cette grande masse lourde et sombre, faite de vieux arbres
+et de ruines, convie à des rêves de gloire. On ne peut sans émotion
+entrer dans cette forêt, immobile, sans oiseaux, sans lumière, voir
+les monstres sculptés, granits aux formes effacées, rongés par les
+lichens, qui gardent les abords du sépulcre et dorment sous les
+branches, pétrifiés par une très longue attente; et cette futaie
+mélancolique en impose comme une grande douleur.
+
+[Illustration]
+
+Une citadelle au bout de l'avenue barre d'un front militaire le sommet
+de la butte. Elle se dresse tout à coup, parmi ces lourds ombrages,
+comme l'image de la guerre: on la découvre avec surprise et trouble
+comme un château perdu au fond des bois. Des avenues, des cours, des
+préaux, maintiennent autour du souverain l'aspect d'un vrai palais où
+l'on ne pénètre qu'avec lenteur. On franchit tours et remparts, des
+pavillons pleins d'orgueil, la pagode dont les degrés de marbre et la
+balustrade furent ciselés par un maître, toute une royale architecture
+au milieu d'un désert.
+
+[Illustration]
+
+Le dernier mur passé, en haut de la colline, un simple mamelon, couvert
+de chaux, voici la tombe d'un empereur. Elle est rude et sans art.
+Chaque soldat y apporta son boisseau de terre, mais c'était la terre
+natale, la plus légère aux morts.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_LA MER LIBRE_
+
+
+Un vent tiède souffle au visage, la mer sourit au large, l'air est
+tendre et salé, de tous côtés on sent la présence des flots, deux
+lignes de montagnes blondes, légères, s'élancent vers l'horizon,
+le soleil chauffe délicieusement, c'est l'ardeur qu'on retrouve à
+l'extrémité des grandes terres léthargiques: pour que la Sibérie
+respire, il lui faut cette fenêtre.
+
+Dorée par les feux du Midi, de mœurs plus légères, Port-Arthur n'est
+plus la ville sibérienne. La poussière, qui sent l'Extrême-Orient,
+a comme un parfum de décrépitude. Les coureurs qui vous hèlent en
+pousse-pousse, les portefaix bronzés qui enfièvrent le quai, les
+grandes rumeurs du port, les roches pâles et brûlées, les collines
+de sable, annoncent un autre monde, inquiet, voluptueux. L'air est
+translucide, la mer moirée, on se laisserait vivre sous un ciel
+aimable.
+
+Mais c'est une ville de guerre. Des collines qui l'entourent, on
+la voit dans le sable, embusquée, ramassée sur elle-même comme une
+lutteuse. Le bruit des marteaux n'arrête pas par-dessus ses chantiers.
+Une patrouille de Cosaques, qui termine sa ronde, rentre en ville,
+l'escadron chante; c'est un air religieux. Ici, sous le manteau des
+forts, on le trouve solennel.
+
+[Illustration]
+
+Les voilà donc au but rêvé. Ce Port-Arthur dont le nom voltige sur
+tous les bouleaux sibériens, la place forte enviée, le bijou qu'ils
+ont voulu à tout prix conquérir, ils le tiennent enfin. Ces Russes si
+mystérieux et fermés, on ne les reconnaît plus: un sourire de triomphe
+s'épanouit sur leur lèvre, ils viennent au bord de la mer sans cacher
+leur joie. Toute fatigue et dépense s'oublient devant cet enjeu qui en
+valait la peine.
+
+La nouvelle a couru qu'un bateau de guerre français arrivait dans la
+rade. C'était vrai. Un grand œuf blanc, éblouissant, brillait sur la
+mer qui le berçait comme un jouet neuf. Des matelots repeignaient sa
+cuirasse; on les voyait. Le vent nous apportait leur voix. En haut
+du mât flottaient les trois couleurs: jamais l'Asie ne nous en avait
+montré de plus belles.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_TABLE DES GRAVURES_
+
+
+Le Kremlin 1
+La Moskowa 5
+Le transsibérien 7
+La terre noire 11
+Paysage de l'Oural 12
+Cosaques sibériens 15
+Sous la neige 16
+La taïga 19
+Paysage d'hiver 21
+Irkoutsk 23
+Le Baïkal 25
+Un torrent qui se jette dans le Baïkal 29
+Un marais dans la taïga 31
+Kultuk, au sud du Baïkal 33
+L'Irkout 35
+Prêtre bouriate 36
+Types bouriates 37
+L'Irkout et les Alpes de Tounka 39
+La frontière mongole 41
+Caravanier bouriate 42
+La steppe au pied du Mounkou-Sardik 45
+Les bords du lac Kosso-Gol 48
+Tombeaux de chamanes au bord du Kosso-Gol 51
+Masques de la fête mongole 53
+Danses sacrées chez les Mongols 54
+La tente mongole 55
+La rivière dans les sapins 57
+La Chilka, affluent de l'Amour 61
+Les bras de l'Amour 62
+Les îles du fleuve Amour 64
+L'Amour traversant les monts Khingan 66
+Kabarovsk 69
+Les Chinois sur la grève 72
+Le bas Amour 75
+Pêcheries indigènes au bord de l'Amour 76
+Séchoirs de saumons 77
+Barque ghiliak 79
+L'Amour à Nicolaievsk 81
+Paysage d'hiver 83
+La taïga 85
+Types toungouses 88
+Femmes ghiliaks qui font cuire un phoque 91
+La maison d'été du Ghiliak 92
+Jouet ghiliak, ours en bois blanc 93
+Tablier-talisman d'aïeule ghiliak 93
+Phoque en bois, appareil à polir les
+peaux de saumons 94
+Dieu ghiliak, celui qui a donné naissance
+à l'humanité 94
+Tombe ghiliak 95
+Les jungles de l'Oussouri 97
+Cimetière coréen à Vladivostok 101
+Les cuirassés 103
+Mandchous en quatrième classe 105
+Une bande de Kounghouses faisant sa
+reddition 106
+En pays conquis 109
+Petits marchands mandchous 113
+La cangue 114
+Gros marchands chinois 115
+L'hôtel du mandarin 117
+Cimetière mandchou 119
+Pont sur le Soungari 121
+Marchand d'huile devant ses outres 122
+Terrassiers 125
+Bouquet d'arbres funéraires 127
+Une porte de Moukden 129
+Balustrade de pont 131
+Noce mandchoue 132
+L'orphelinat 133
+Jeux d'enfants 134
+La récréation 135
+Gardien du tombeau 137
+Les murs du tombeau 138
+Tombe d'empereur 139
+La mer libre 141
+Port-Arthur 142
+Types de Bouriates 145
+
+Photographies: _Le Vérascope Richard_.
+Graveurs: _MM. Ducourtioux et Huillard_.
+
+
+Imp. J. Dumoulin, à Paris.--348-05
+
+[Illustration]
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78904 ***