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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78903 ***
+
+
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+ Au lecteur
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+ Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
+ originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.
+
+ La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures.
+
+ Les mots en gras dans l'original sont entourés de =.
+
+
+
+
+HISTOIRE DE
+
+L'IDÉE LAÏQUE EN FRANCE
+
+AU XIXe SIÈCLE
+
+
+
+
+LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+
+ =L'École Saint-Simonienne=, 1896.
+
+ =Histoire du parti républicain en France de 1814 à 1870=, 1900
+ (_épuisé_).
+
+ =Histoire du catholicisme libéral en France=, 1909.
+
+ =La France sous la monarchie constitutionnelle=, 2e éd., 1912.
+
+ =L'Alsace française de 1789 à 1870=, 3e éd., 1918.
+
+ =Histoire des États-Unis de 1787 à 1917= (collection France-Amérique,
+ 1919).
+
+ =Histoire du mouvement social en France, 1852-1924=, 3e éd., 1924.
+
+
+ =Les théories sur le pouvoir royal en France pendant les guerres de
+ religion.= Hachette, 1892 (_épuisé_).
+
+ =Un précurseur du socialisme, Saint-Simon et son œuvre.= Perrin, 1894.
+
+ =Histoire de l'enseignement secondaire en France= (1802-1920). Payot,
+ 1921.
+
+
+
+
+ HISTOIRE
+
+ DE
+
+ L'IDÉE LAÏQUE EN FRANCE
+
+ AU XIXe SIÈCLE
+
+ PAR
+
+ GEORGES WEILL
+ Professeur à l'Université de Caen.
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN
+ 108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108
+
+ 1925
+
+
+ Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction
+ réservés pour tous pays.
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+L'idée laïque renferme une conception philosophique, sur l'indépendance
+et la capacité de la raison humaine, et une conception politique, sur
+les droits de l'Etat et des citoyens vis-à-vis des Eglises. Quoiqu'il
+soit impossible de les séparer, c'est la seconde conception surtout
+que j'ai cherché à mettre en lumière. Ce livre continue donc la série
+d'études où j'ai entrepris de retracer les principaux mouvements
+politiques et sociaux de la France contemporaine. Mon exposé commence à
+l'époque où la fin des guerres de l'Empire et le retour de la monarchie
+légitime réveillent les discussions sur les rapports de l'Eglise et de
+l'Etat; il se termine en 1905, lorsqu'est votée la loi qui décide la
+séparation des deux puissances. On ne trouvera que de rares indications
+sur les faits plus récents.
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+La France de l'ancien régime fut un Etat confessionnel. L'Eglise
+catholique et l'Etat vivaient unis par des liens indissolubles: l'Etat
+était partiellement dans l'Eglise et l'Eglise était partiellement
+dans l'Etat. Le roi très chrétien possédait un caractère religieux,
+conféré par le sacre; le clergé constituait une puissance politique. La
+Réforme essaya vainement de rompre cette union: la France catholique
+n'accepta point comme roi le vainqueur d'Arques et d'Ivry tant qu'il
+n'eut pas abjuré le protestantisme. Tous les Bourbons après lui se sont
+considérés comme les protecteurs naturels de l'Eglise.
+
+Cette union ne supprimait pas les conflits entre les deux puissances;
+elle n'empêchait pas le pouvoir royal de tenir tête au pouvoir
+ecclésiastique. Jamais le clergé n'a été surveillé avec autant de soin
+qu'à l'époque de Louis XIV. Rappelons seulement les conseils que le
+grand roi a donnés à son fils: «Ces noms mystérieux de franchises et
+de libertés de l'Eglise, dont on prétendra peut-être vous éblouir,
+regardent également tous les fidèles, soit laïques, soit tonsurés...,
+mais ils n'exemptent ni les uns ni les autres de la sujétion des
+souverains, auxquels l'Evangile même leur enjoint précisément d'être
+soumis[1]». Les ministres de Louis XIV pensaient comme leur maître:
+Colbert ne cessa de lutter contre le développement des congrégations
+religieuses. Il serait trop long d'énumérer les conflits analogues
+sous Louis XV, par exemple au temps de Machault, ou les actes de la
+commission des réguliers qui, sous Louis XVI, réduisit avec tant
+d'énergie le nombre des couvents. Mais ces mesures contre le pouvoir
+des évêques ou des congrégations étaient l'œuvre de catholiques
+pratiquants et croyants. Si vives que fussent leurs discussions
+politiques avec les papes et les prélats, jamais ils ne franchissaient
+les limites fixées par la religion.
+
+ [1] _Mémoires de Louis XVI_, éd. Dreyss, I, p. 209.
+
+Il en fut de même des controverses provoquées par le gallicanisme.
+On a distingué avec raison le gallicanisme ecclésiastique, défendant
+l'épiscopat contre l'ingérence de Rome, le gallicanisme royal,
+mettant le clergé sous la main du pouvoir civil, et le gallicanisme
+parlementaire, le plus radical de tous, menant âprement la lutte contre
+les théories ultramontaines ou les prétentions cléricales. Mais les
+plus violents des gallicans étaient des catholiques; les appelants
+contre la bulle _Unigenitus_ protestaient avec indignation lorsqu'on
+les accusait d'hérésie; la doctrine de Pierre Pithou et de Dupuy,
+quoique rejetée par les assemblées de l'Eglise de France, avait pour
+adhérents beaucoup d'hommes sincèrement religieux. Aussi la guerre
+entre les deux pouvoirs n'était-elle jamais poussée jusqu'au bout:
+même après la déclaration de 1682, Louis XIV finit par s'incliner
+devant la résistance de Rome; quand Louis XV vit quelles proportions
+prenait la bataille du clergé contre Machault, il écarta celui-ci
+du contrôle général des finances. La papauté à son tour multipliait
+les atermoiements, les compromis, et calmait parfois ses défenseurs
+imprudents. Ultramontains et gallicans se retrouvaient d'accord en face
+de la libre pensée: lorsqu'il s'agit de flétrir ou de condamner les
+livres des philosophes du XVIIIe siècle, les jansénistes du Parlement
+de Paris montrèrent autant de zèle que les prélats dévoués aux jésuites.
+
+Les choses changèrent depuis 1789. Sans doute la plupart des membres de
+la Constituante voulaient conserver le catholicisme, un catholicisme
+réformé, corrigé dans sa discipline selon les théories jansénistes,
+et dans son esprit selon les idées de Rousseau. Mais ils avaient trop
+subi l'influence des légistes et des philosophes pour ne pas accepter
+le principe de la laïcité de l'Etat; peu à peu, non sans hésitation,
+ils l'appliquèrent dans les lois. L'Etat confessionnel fit place à
+l'Etat laïque. C'est cette grande nouveauté, contenue implicitement
+dans la déclaration des Droits de l'homme, qui allait changer d'une
+façon définitive la nature des luttes religieuses. Les querelles du
+clergé avec l'Etat confessionnel, quelque violentes qu'elles parussent,
+demeuraient des querelles de famille; celles de l'Eglise romaine avec
+l'Etat laïque furent les conflits de deux puissances étrangères,
+entre lesquelles tout lien fraternel avait disparu. La France et
+Rome pouvaient encore s'entendre par des traités, le gouvernement
+et le clergé pouvaient s'associer pour des intérêts communs, mais la
+confiance mutuelle, la sympathie profonde avaient disparu. Le Concordat
+de 1801, conserve, comme un débris de l'ancien régime, cette règle
+que le chef de l'Etat français doit faire profession particulière de
+la religion catholique; néanmoins il y a un abîme entre ce Concordat
+et celui de 1516. Celui-ci a été signé par un roi qui n'admettait en
+France qu'une religion, la vraie; l'autre est l'œuvre d'un chef d'Etat
+laïque, incertain sur la meilleure doctrine, qui a dit aux protestants:
+«Je ne décide point entre Rome et Genève[2]». Les articles organiques
+ont beau répéter les formules des juristes royaux, l'esprit n'est plus
+le même.
+
+ [2] _Bulletin_ de la Société de l'histoire du protestantisme, 1902,
+ p. 304.
+
+Quand une Eglise a été seule reconnue pendant des siècles, quand elle
+a dominé le pays, dirigé l'éducation, régenté les consciences et
+détruit les hérésies avec l'appui du bras séculier, il est naturel
+que ce régime disparu lui inspire des regrets; longtemps elle demeure
+disposée à chercher dans le passé l'idéal qui pourrait être offert aux
+générations nouvelles. Pendant tout le dix-neuvième siècle, sous tous
+les régimes, les catholiques militants se sont efforcés de revenir à
+l'alliance de l'Eglise et de l'Etat. Ils ont recouru, selon les temps,
+à deux méthodes opposées: quand le gouvernement leur paraissait ami
+de l'Eglise, prêt à la servir, ils ont préconisé, selon la formule de
+1815, l'union du trône et de l'autel; si le pouvoir devenait hostile ou
+simplement indifférent, ils essayaient d'organiser un parti catholique
+indépendant, mais toujours avec l'espoir de rendre un jour ce parti
+assez fort pour qu'il pût inspirer ou diriger la politique française.
+La première méthode fut pratiquée sous Louis XVIII et Charles X, de
+1849 à 1859, et aussi, mais avec des hésitations marquées, entre 1871
+et 1877. La seconde a toujours plu avantage aux combatifs, aux exaltés,
+que ce fussent les ultramontains qui entouraient Lamennais sous la
+Restauration, les catholiques libéraux sous Louis-Philippe ou les
+défenseurs du pouvoir temporel de Pie IX depuis 1860. Les catholiques
+militants de tous les groupes s'y sont ralliés peu à peu à partir du
+triomphe des républicains en 1879.
+
+Aux idées catholiques s'oppose la conception laïque. D'après elle
+l'Etat, indépendant de toute Eglise, de tout symbole confessionnel,
+doit admettre tous les citoyens, quelles que soient leurs croyances,
+à l'égalité civile; si des inégalités politiques subsistent, elles
+doivent être fondées uniquement sur des motifs politiques; le
+gouvernement du pays se conduira d'après des raisons purement humaines,
+et la loi ne sera ni catholique, ni protestante; Odilon Barrot dira
+même que la loi est athée. A l'individu il appartient de choisir
+l'Eglise qu'il veut, d'après sa conception de l'au-delà, ou de rester
+à l'écart de toutes les Eglises; à l'Etat de poursuivre le bien de la
+France et des Français dans ce monde. Cette idée de l'Etat laïque peut
+se prêter à des applications diverses. On a vu, sous la Restauration,
+le principe d'une religion d'Etat coexister avec celui de l'égalité
+de tous les Français devant la loi. On peut admettre aussi un régime
+concordataire, une convention conclue entre deux pouvoirs indépendants
+qui ont contracté seulement dans l'intérêt de l'ordre public. Enfin
+le système de la séparation de l'Eglise et de l'Etat est comme
+l'aboutissement logique de la doctrine de laïcité.
+
+Parmi les hommes qui, pendant le cours du XIXe siècle, ont défendu
+le caractère laïque de l'Etat, on peut distinguer quatre tendances
+différentes. Les premiers sont des catholiques sincères, ou des
+croyants assez tièdes, mais qui reconnaissent la grandeur et la
+dignité de l'Eglise: ils prolongent tant qu'ils le peuvent la
+tradition gallicane de l'ancienne France; aux progrès de la doctrine
+ultramontaine ils opposent, en les rajeunissant un peu, les arguments
+de Pithou et des parlementaires du XVIIIe siècle. Leur belle époque
+s'étend de 1815 à 1848; sous la Restauration ils prêtèrent aux
+Royer-Collard et aux Bourdeau leur fidèle appui; sous Louis-Philippe
+ils eurent le pouvoir et tâchèrent de suivre, au milieu des polémiques
+relatives à la liberté de l'enseignement, la voie moyenne que leur
+traçaient Thiers et Dupin. La conception laïque apparaît aussi chez
+certains catholiques plus modernes, détachés du vieux gallicanisme,
+les républicains catholiques. Il ne faut pas les confondre avec les
+catholiques républicains, parce que ces derniers sont catholiques
+d'abord, et ensuite républicains. Les républicains catholiques ne
+furent point rares dans les Assemblées nationales de 1848 et de
+1871, républicains ardents et voisins du socialisme, comme Arnaud
+(de l'Ariège), ou républicains ralliés et d'opinions modérées, comme
+Dufaure. On peut réunir tous ces hommes sous le nom de catholiques
+anticléricaux. Le système concordataire a trouvé parmi eux ses
+défenseurs les plus convaincus.
+
+Les seconds sont des protestants libéraux ou des hommes inspirés
+par l'esprit du protestantisme libéral. Le catholicisme romain leur
+déplaît, mais ils sont chrétiens: le vrai nom qui leur convient est
+celui d'évangéliques; l'essentiel pour eux est que l'Evangile demeure
+la loi religieuse et morale de la France. Parmi eux se recruta vers
+1825 la Société de la morale chrétienne, qui fit le plus chaleureux
+accueil au mémoire de Vinet sur la liberté des cultes. Leurs idées
+reparurent sous le second Empire avec Laboulaye, disciple de Channing,
+et avec Prévost-Paradol converti au protestantisme. Ils ont répandu
+dans le grand public l'idée de la séparation de l'Eglise et de l'Etat.
+
+Dans le troisième groupe nous trouvons les déistes, partisans de la
+religion naturelle. Ils apparaissent très nombreux à toutes les époques
+du siècle dernier: les uns pleins de sympathie pour les diverses formes
+du christianisme, parce qu'il sauvegarde les dogmes de l'existence de
+Dieu et de l'immortalité de l'âme; les autres énergiquement hostiles à
+l'Eglise catholique, parce qu'elle étouffe les dogmes fondamentaux sous
+des croyances parasites et superstitieuses. Les premiers ont souvent
+recherché une alliance de la philosophie avec la religion populaire et
+préconisé l'entente cordiale des deux sœurs immortelles; c'est l'idée
+de Victor Cousin, adoptée par la plupart de ses disciples jusqu'à
+Jules Simon, qui la développera éloquemment dans sa lutte contre les
+ministres de 1880. Les seconds espèrent substituer à la religion
+positive, ébranlée par la critique et la science, une foi qui puisse
+rester en accord avec les découvertes de la raison humaine; tout au
+moins ils veulent défendre les adeptes de cette foi contre les retours
+offensifs de l'ancienne intolérance. Telle fut la conception des
+rédacteurs du _Globe_, si pénétrés de la croyance en Dieu; plus tard
+le fondateur de la _Liberté de penser_, Amédée Jacques, tout en menant
+une ardente campagne contre le catholicisme, parlait de conserver, dans
+l'Université de l'avenir, l'enseignement obligatoire des devoirs envers
+Dieu.
+
+La quatrième catégorie est celle des libres penseurs, qui écartent
+la religion des philosophes tout comme celles des anciennes Eglises.
+Ils sont représentés sous la Restauration par de nombreux disciples
+du XVIIIe siècle; car si la majorité des libéraux de 1830 croit au
+Dieu rémunérateur et vengeur célébré par Voltaire, une forte minorité
+demeure attachée aux idées d'Helvétius et de d'Holbach. Cette école
+semble disparue entre 1830 et 1850: la réaction contre l'incrédulité,
+contre l'athéisme, a porté ses fruits; à peine trouve-t-on quelques
+révolutionnaires isolés, un Blanqui, un Proudhon, pour écarter
+résolument l'idée de Dieu. C'est vers 1860 que se produit le réveil
+de la libre pensée, favorisée par la critique religieuse de Renan, la
+critique philosophique de Taine, le positivisme de Littré; les progrès
+des sciences naturelles y contribuent beaucoup. Ce mouvement ira se
+fortifiant, se précisant pendant toute la seconde moitié du XIXe
+siècle.
+
+Nous pouvons maintenant définir les deux mots qui seront souvent
+employés dans ce livre, ceux de «cléricalisme» et «d'anticléricalisme».
+Le cléricalisme est la tendance à établir une étroite union entre
+l'Etat français et l'Eglise catholique romaine, celle-ci inspirant
+celui-là. Quant à l'anticléricalisme, on a souvent discuté sur le sens
+véritable de ce mot: n'est-ce pas la même chose que l'antichristianisme
+ou, avec plus de précision, que l'anticatholicisme? La réponse doit
+varier selon les hommes et selon les temps. Royer-Collard et Lainé
+furent en politique des anticléricaux, bien que le terme n'existât
+pas encore; il serait ridicule de prétendre qu'ils combattaient le
+catholicisme. Laboulaye ou Dufaure ne peuvent pas être considérés comme
+des adversaires de la religion chrétienne. Mais quand les rédacteurs
+du _Constitutionnel_ en 1825 ou du _Siècle_ en 1855 unissaient les
+protestations de respect envers la religion catholique aux attaques
+incessantes contre le clergé, il y avait dans ce langage beaucoup plus
+de prudence que de sincérité. Combattre l'union étroite de l'Eglise
+et de l'Etat, écarter le pouvoir politique des prêtres, voilà le but
+qui a si souvent uni des hommes d'opinions diverses. Pendant tout le
+cours du XIXe siècle les questions religieuses se sont le plus souvent
+présentées à la France par leur côté politique; voilà pourquoi la
+politique a uni des hommes qui différaient beaucoup par les croyances
+métaphysiques.
+
+Dans la guerre entre l'Eglise et l'anticléricalisme, qui a commencé?
+Question insoluble et peut-être oiseuse. Notons seulement quelques
+faits certains. Nous trouvons au dix-neuvième siècle trois périodes
+où l'Eglise a paru s'unir avec un gouvernement considéré comme
+réactionnaire: elles vont de 1822 à 1830, de 1849 à 1859, de 1871
+à 1875. La première a préparé la poussée d'anticléricalisme qui
+fit la révolution de 1830; la seconde provoqua la grande polémique
+antireligieuse de la fin de l'Empire; la troisième a contribué au
+vote des lois de Jules Ferry sur l'enseignement laïque. Une nouvelle
+tentative du parti catholique pour mettre la main sur le gouvernement
+et l'armée pendant l'affaire Dreyfus fut suivie de la campagne
+anticléricale menée par Waldeck-Rousseau et Combes. Mais si l'on va au
+fond des choses, on retrouve dans tous les temps et dans tous les pays
+le conflit entre deux conceptions opposées du but assigné aux individus
+et aux sociétés humaines.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+La politique religieuse sous la Restauration
+
+I
+
+
+La Restauration proclama l'union du trône et de l'autel. Louis XVIII,
+quoique peu dévot et, semble-t-il, peu croyant, se déclarait le
+protecteur de la religion; Charles X était un croyant et un dévot. La
+plupart des émigrés rentraient convertis; les souffrances communes
+subies en exil avaient uni prêtres et gentilshommes. Les mandements
+des évêques répétèrent que la religion est nécessaire au maintien
+de l'Etat[3]; beaucoup d'hommes politiques sentaient de même et
+voyaient dans l'échec de tous les gouvernements organisés depuis 1789
+la confirmation de cette vérité. On put croire que l'Eglise allait
+retrouver son ancien pouvoir en France. Contre ce pouvoir se dressèrent
+de nombreux ennemis, venus de tous les points de l'horizon; la
+tradition du gallicanisme parlementaire, fortifiée par l'idée nouvelle
+de l'Etat laïque, leur donna le moyen de s'unir. Ils engagèrent une
+action politique, opposée aux efforts qui tendaient à faire du clergé
+un pouvoir politique; porte-drapeau de la contre-révolution, il
+devint particulièrement suspect à tous ceux qui se réclamaient de la
+Révolution.
+
+ [3] L'évêque de Troyes parle de «cette religion qu'une politique
+ insensée voudrait toujours séparer de l'Etat, sans songer que l'Etat
+ est né avec elle, et qu'il mourrait sans elle; cette religion plus
+ nécessaire encore aux rois que les rois ne lui sont nécessaires.»
+ (_L'Ami de la religion_, I, p. 101.)
+
+C'est en suivant les débats de la Chambre des députés que nous pouvons
+le mieux saisir la formation et les progrès du parti de l'Etat
+laïque. En 1815 les militants du catholicisme dominent à la Chambre
+introuvable. Ils étouffent la voix de d'Argenson faisant allusion aux
+violences commises contre les protestants du Midi[4]. L'un demande
+qu'on restitue au clergé les actes de l'état civil, et prétend mettre,
+pour ainsi dire, hors la loi les hommes qui n'ont aucune religion[5].
+L'autre veut confier aux évêques la surveillance exclusive des collèges
+de l'Université. La plupart expriment surtout le désir d'assurer au
+clergé une dotation permanente affranchie du vote annuel du budget par
+les Chambres, et de reconstituer pour lui une propriété corporative;
+voilà pourquoi ils s'opposent aux aliénations de forêts et d'autres
+domaines de l'Etat, quand ces domaines proviennent des anciens biens
+ecclésiastiques. Mais les ultra-royalistes de 1815 étaient des
+parlementaires novices, incapables de former une majorité compacte et
+de lutter avec persévérance contre les ministres du roi. Or le duc
+de Richelieu et ses collègues, quoique bien disposés pour l'Eglise,
+étaient résolus à respecter la Charte et à rassurer la nation. Ils
+trouvèrent dans la Chambre l'appui d'un petit groupe de catholiques
+politiques, soucieux de sauvegarder les droits de l'Etat. Un des plus
+actifs, Duvergier de Hauranne, demanda souvent que les prêtres ne
+fussent point mêlés aux affaires de ce monde. Le clergé, disait-il,
+forme un corps à part, soumis à un souverain étranger; les terreurs
+d'une conscience timorée le portent souvent à méconnaître les droits
+de la royauté. Donc il faut «renfermer le clergé dans le cercle de
+ses devoirs spirituels, et ne point lui confier les magistratures
+civiles»[6]. Un philosophe converti à la religion, Maine de Biran,
+montra que l'ancienne puissance du clergé avait disparu, et qu'une loi
+ne pouvait rétablir des institutions mortes. Le curé ne peut accorder
+le baptême, le mariage, la sépulture religieuse, que sous certaines
+conditions imposées par l'Eglise; s'il devient officier de l'état
+civil, souvent on le verra pris entre deux devoirs[7].
+
+ [4] Séance du 23 octobre 1815.
+
+ [5] Discours de Lachèze-Murel (18 avril 1816). «Soyez catholique,
+ non catholique, soyez juif si vous voulez, la Charte vous protège
+ également tous, et vous accorde protection pour votre culte..., mais
+ soyez quelque chose; car si vous n'êtes rien, c'est-à-dire si vous ne
+ professez aucun culte, alors la société ne vous doit rien, puisque
+ vous êtes hors de son sein.»
+
+ [6] 19 avril 1816.
+
+ [7] Maine de Biran cite avec éloge le mot de Montesquieu: «On ne doit
+ pas statuer par les lois divines ce qui doit être réglé par les lois
+ humaines.» (20 avril 1816.)
+
+Le projet de refaire un clergé propriétaire souleva aussi des
+objections. Quand on autorisa les évêques et les curés à recevoir
+des donations, Royer-Collard, entre autres, fit décider que les
+dons supérieurs à mille francs devraient être confirmés par une
+autorisation royale[8]; à la Chambre des pairs, l'abbé de Montesquiou,
+l'ancien ministre de 1814, obtint que l'autorisation serait exigible
+pour n'importe quel don[9]. De Serre, dans un discours qui fonda sa
+réputation d'orateur, niait le droit de propriété de l'Eglise. Ce
+droit, dit-il, n'appartient qu'aux établissements ecclésiastiques pris
+individuellement. Ces établissements sont fondés par la puissance
+spirituelle; «mais ils ne prennent et ne conservent pied dans un Etat,
+ils ne sont fondés, au temporel, que par le fait et la force de la
+puissance publique temporelle; ils sont, à son égard, dans la même
+position que tous les autres établissements d'utilité publique». La
+puissance civile peut les supprimer et l'a fait souvent; quand elle l'a
+fait, les biens qui n'appartenaient qu'à ces établissements sont tombés
+dans le domaine public[10].--En somme, les partisans de la réaction
+religieuse en 1815 obtinrent une loi de combat, celle qui supprimait
+les pensions des prêtres mariés, et une mesure sociale importante,
+l'abolition du divorce. Mais l'Etat laïque avait maintenu ses droits.
+
+ [8] 22 janvier 1816.
+
+ [9] 26 novembre 1816.
+
+ [10] 22 avril 1816.
+
+Les élections de 1816 firent arriver à la Chambre une majorité
+royaliste modérée, qui vit bientôt s'organiser en face d'elle, grossi
+à chaque renouvellement partiel, le groupe nouveau de la gauche,
+des «indépendants». C'est dans cette Chambre, sous les ministères
+de Richelieu et de Decazes, que le petit groupe doctrinaire allait
+jouer jusqu'en 1820 un rôle considérable. Le chef de ce groupe,
+Royer-Collard, était royaliste et catholique; issu d'une famille
+janséniste, il reprochait à la secte sa doctrine de la grâce, une
+révolte funeste contre le Saint-Siège, et ne parlait qu'avec dégoût
+des convulsionnaires; mais son admiration demeurait grande pour les
+solitaires de Port-Royal, qui lui paraissaient réaliser l'alliance
+de la philosophie avec la religion. Il désirait aussi l'alliance de
+l'Eglise avec l'Etat; dès 1797 le Conseil des Cinq-Cents l'avait
+entendu en montrer les avantages[11]; mais cette alliance impliquait
+l'indépendance de l'Etat et le devoir pour le prêtre de se borner à sa
+mission spirituelle. Président de la commission royale d'instruction
+publique, Royer-Collard fut pendant quelques années une sorte de
+ministre dirigeant; à ce titre, il défendit l'Université contre
+les critiques venues de deux côtés différents. Aux députés de la
+droite, qui attaquaient la taxe universitaire et demandaient une
+liberté complète pour les écoles religieuses, il opposa les droits
+de l'Etat[12]. L'exemption du service militaire pour les membres
+des congrégations ne fut admise par lui qu'avec des réserves[13].
+Mais en même temps le grand doctrinaire déclarait que l'Université
+doit être monarchique et religieuse[14]. Quand certains députés de
+la gauche dénoncèrent les essais pratiqués dans les collèges royaux
+pour convertir les élèves protestants, quand une pétition demanda
+qu'on ouvrît dans le Sud-Ouest un collège protestant, Royer-Collard
+opposa une dénégation formelle aux faits allégués et fit écarter ce
+projet[15].
+
+ [11] Séance du 26 messidor an V.
+
+ [12] «L'instruction et l'éducation publiques appartiennent à l'Etat,
+ et sont sous la direction supérieure du roi.» (25 février 1817.)
+
+ [13] Il ne l'accepta que pour les Frères contractant l'engagement
+ de passer dix ans dans l'enseignement public. «Les Frères, dit-il,
+ ne peuvent être exemptés comme personnes religieuses qui se sont
+ engagées à certaines pratiques et à l'obéissance envers des
+ supérieurs que la loi ne connaît pas; ils ne peuvent l'être que comme
+ personnes vouées à un service public, sous l'autorité des chefs de ce
+ service.» Il fit d'ailleurs étendre l'exemption du service militaire
+ aux laïques signant l'engagement de dix ans. (30 janvier 1818.)
+
+ [14] 25 février 1817.
+
+ [15] 15 février 1819.
+
+Camille Jordan était le confident le plus intime de Royer-Collard; lui
+aussi avait combattu depuis longtemps pour la liberté de l'Eglise,
+mais il n'apporta pas moins d'ardeur que son grand ami à défendre
+les droits de l'Etat. Bonald avait proposé que les biens non vendus
+fussent restitués au clergé. Camille Jordan se chargea de la réponse.
+Le clergé français, dit-il, renferme, à côté d'une majorité paisible
+et vertueuse, «un petit nombre d'hommes trop soumis à de funestes
+influences politiques, trop disposés à servir sans le vouloir
+d'instruments à des partis»; pour ces hommes, «il convient peut-être
+de resserrer plutôt que de relâcher les liens de la dépendance
+temporelle». L'orateur montra ensuite que jamais la France n'avait mis
+sur le même pied la propriété corporative et la propriété individuelle,
+que toujours l'Etat français avait conservé le droit de surveiller la
+première. «Voilà notre véritable droit public, Messieurs; voilà ce
+qu'eussent professé les Pithou, les d'Aguesseau, les Talon, l'illustre
+chancelier L'Hôpital, s'ils avaient pu faire entendre leurs voix dans
+cette grande délibération[16]».
+
+ [16] 4 mars 1817.
+
+Les doctrinaires gallicans ne contribuèrent pas médiocrement, par leurs
+conseils et leurs critiques, à faire échouer le Concordat de 1817. Leur
+ami de Serre était presque toujours d'accord avec eux sur les questions
+religieuses. En 1819, par exemple, quand on discuta son projet de loi
+sur la presse, Lainé proposa de faire punir les outrages à la morale
+publique, mais aussi à la religion. De Serre combattit l'amendement:
+une religion positive, dit-il, ne se sent libre que lorsqu'elle possède
+le droit de prédication et de propagande; ce droit implique celui de
+critiquer les religions adverses. L'Etat doit respecter cette liberté,
+sans intervenir dans ces questions difficiles[17].--On transigea en
+votant un article qui punissait les outrages à la morale publique et
+religieuse.
+
+ [17] 17 avril 1819.
+
+Les députés de la gauche n'intervinrent au début qu'assez timidement
+dans ces débats: les questions politiques, telles que les lois
+électorales ou la liberté de la presse, les intéressaient davantage.
+La réaction qui suivit l'assassinat du duc de Berry commença pourtant
+à les faire sortir de leur réserve; les missionnaires surtout les
+inquiétaient et les irritaient. Mais de 1820 à 1824, jusqu'au triomphe
+complet du parti ultra-royaliste, le gouvernement ne présenta pas de
+lois proprement cléricales; la question religieuse ne soulevait pas
+encore de passions violentes. Les orateurs de gauche s'appliquèrent
+seulement à défendre la tradition gallicane, à dénoncer les prétentions
+excessives de certaines coteries d'extrême droite; ils protestaient de
+leur profond respect pour la religion et s'accordaient à prendre la
+défense du bas clergé, à relever les traitements des desservants et des
+vicaires, en ajournant les dépenses proposées en faveur du haut clergé.
+
+Les idées qui dominaient chez les défenseurs de l'esprit laïque
+apparaissent dans la longue discussion du mois de mai 1821. Il
+s'agissait d'un projet de loi tendant à augmenter les pensions
+ecclésiastiques et à créer douze évêchés nouveaux. Le ministère
+présidé par Richelieu voulait une loi pour cela; au nom de la
+commission, Bonald proposa que la création des nouveaux évêchés fût
+remise au roi, sans intervention des Chambres. Les orateurs de la
+droite se partagèrent entre les deux systèmes, non sans répéter à
+l'envi qu'il fallait fortifier la religion; le comte de Marcellus,
+comme d'habitude, se signala par le ton sacerdotal de ses «homélies»
+parlementaires[18]. Les adversaires de la loi se déclarèrent tous
+persuadés que l'Etat doit protéger et encourager la religion. «Il
+ne s'agit pas pour nous, dit Bignon, de savoir si la religion doit
+entrer comme élément nécessaire dans notre ordre social, nous sommes
+tous d'accord sur ce point». Benjamin Constant expliqua pourquoi un
+protestant comme lui pouvait prendre part à ce débat: «Des lumières
+chèrement acquises nous apprennent que ce qui décrédite une croyance
+est funeste aux autres, et qu'en conséquence il est bon pour le
+protestant que le culte catholique soit entouré de vénération, comme
+pour le culte catholique que le protestant ne soit pas avili».
+L'orateur ajouta qu'il repoussait la suppression du budget des
+cultes[19]. Le général Foy, de son côté, disait: «Il est conforme au
+mandat que les gouvernements ont à remplir d'honorer les sentiments
+religieux et de protéger les religions positives qui rangent ces
+sentiments sous des règles communes».
+
+ [18] Voici la fin de son discours: «Que le Gouvernement et les
+ Chambres secondent à l'envi les intentions des enfants de saint
+ Louis pour la religion de leur père, et qu'à l'ombre de cet arbre
+ antique et mystérieux, dont la cime se perd dans le ciel, et dont la
+ racine frappée en vain par l'impiété reprend toujours sur la terre
+ une nouvelle vie, la tige auguste des lys qui vient de refleurir
+ croisse et prospère pour rendre à la France cet éclat, cette gloire,
+ cette félicité qui ont fait si longtemps l'admiration du monde et qui
+ embelliront toujours le diadème du roi très chrétien.»
+
+ [19] «Il n'est pas bon, imprimais-je il y a longtemps, de mettre dans
+ l'homme la religion aux prises avec l'intérêt pécuniaire.»
+
+Mais les orateurs de la gauche s'accordent à dire qu'avant de créer
+des évêchés nouveaux, on doit songer aux paroisses dépourvues de
+desservants et à la condition misérable du clergé de campagne. Corcelle
+parle des 4.000 vicaires qui reçoivent de l'Etat 250 francs par an.
+Benjamin Constant rappelle que ce n'est pas l'opulence de l'épiscopat
+qui assure le progrès de la foi[20]. Bien rares sont les députés qui
+s'abstiennent de marquer leur sympathie pour la religion: c'est Manuel
+qui, avec son énergie provocante, signale dans cette loi un moyen
+détourné de mettre en vigueur le Concordat de 1817; c'est Beauséjour,
+un radical à peu près isolé, qui raconte les variations des dogmes de
+l'Eglise et les usurpations progressives des papes; lui aussi prend
+d'ailleurs la défense du bas clergé.
+
+ [20] «Avant la Révolution, sous le clergé riche, la religion s'est
+ anéantie en France; vous en convenez, car vous ne cessez d'attribuer
+ cette révolution à l'incrédulité. Depuis la Révolution, sous le
+ clergé pauvre, la religion s'est relevée. Vous en convenez, car vous
+ peignez l'ardeur des peuples à demander des pasteurs.»
+
+Quant à Royer-Collard, selon son habitude, il élargit le débat et
+trouve l'occasion d'exposer sa théorie sur les rapports de l'Eglise et
+de l'Etat. La religion échappe entièrement au pouvoir de l'Etat[21];
+mais les ministres de la religion sont des hommes, et c'est avec eux
+seuls que l'Etat contracte une alliance. «L'alliance dont je parle
+consiste en ce que, de la mission divine du prêtre, l'Etat fait une
+magistrature sociale, la plus haute de toutes, puisqu'elle a pour
+_fonction_ d'enseigner la religion. Le prix de l'alliance, qu'on excuse
+cette expression nécessaire, est la protection; la condition, c'est
+que le prêtre restera dans le temple, et qu'il n'en sortira point pour
+troubler l'Etat». Puisque l'ancien régime est tombé, accommodons-nous
+à la situation nouvelle qui résulte de la liberté de conscience et de
+l'égalité des cultes. L'expérience apprendra «au siècle que, plus le
+clergé est faible dans l'Etat, plus il doit être fort dans la religion;
+au clergé que, s'il revendique toute la liberté religieuse à laquelle
+il a droit, il se retire du monde extérieur; il cesse de présider à la
+vie civile et aux mœurs de la société».
+
+ [21] «La religion, ses dogmes, ses préceptes, sa hiérarchie, en un
+ mot, tout ce qu'elle a de saint et de divin, ne tombe point, ne peut
+ jamais tomber sous l'action des pouvoirs politiques... La religion
+ n'a d'humain que ses ministres... Eux seuls donc, jamais la religion,
+ sont l'objet des lois qu'on appelle aujourd'hui religieuses.»
+
+Les insurrections des _carbonari_ et la guerre d'Espagne marquèrent
+une crise terminée par le triomphe de la droite. En 1824 la «chambre
+retrouvée», assurée d'une longue existence par la loi sur la
+septennalité, reprit les projets de la chambre introuvable; bientôt
+l'avènement de Charles X obligea Villèle et ses collègues, malgré
+leurs hésitations d'hommes pratiques, à réaliser le programme des
+ultra-royalistes. Ce programme, religieux autant que politique, est
+dénoncé aux électeurs par l'opposition de gauche. Elle compte à la
+Chambre des députés quelques membres à peine, mais elle sera bientôt
+renforcée par une opposition de droite, composée de catholiques prêts
+à défendre le gallicanisme. L'une et l'autre vont montrer à la France
+qu'elle est menacée de subir le gouvernement des prêtres.
+
+Le ministère parut leur donner raison par le projet de loi sur le
+sacrilège; après avoir refusé en 1824 de proposer une mesure de ce
+genre, il dut s'y résoudre l'année suivante. Ce projet suscita une
+émotion générale, dont nous trouvons l'écho dans le célèbre discours
+prononcé par Royer-Collard. Cette loi, disait-il, punit le crime de
+lèse-majesté divine; elle suppose que le législateur peut régler la
+foi. «Voilà le principe que la loi évoque des ténèbres du moyen-âge et
+des monuments barbares de la persécution religieuse! Principe absurde
+et impie, qui fait descendre la religion au rang des institutions
+humaines! Principe sanguinaire, qui arme l'ignorance et les passions du
+glaive terrible de l'autorité divine!» La loi n'a point à s'occuper des
+croyances religieuses. «Comme la religion n'est pas de ce monde, la loi
+humaine n'est pas du monde invisible; ces deux mondes, qui se touchent,
+ne sauraient jamais se confondre; le tombeau est leur limite». Si le
+gouvernement déclare la foi sur l'ordre de l'Eglise, c'est la confusion
+des deux puissances. «J'attaque la confusion, non l'alliance. Je
+sais bien que les gouvernements ont un grand intérêt à s'allier à
+la religion, parce que, rendant les hommes meilleurs, elle concourt
+puissamment à l'ordre, à la paix, et au bonheur des sociétés. Mais
+cette alliance ne saurait comprendre de la religion que ce qu'elle a
+d'extérieur et de visible, son culte, et la condition de ses ministres
+dans l'Etat». Cette alliance prend différentes formes, selon les temps;
+jamais elle ne peut aller jusqu'à faire dire par l'Etat quelle est la
+vraie religion. M. de La Mennais veut que l'Etat le dise; il exige
+qu'on choisisse entre la théocratie et l'athéisme. «Nous n'acceptons
+point cette odieuse alternative». La loi est athée quand elle suppose
+sciemment que le peuple n'a aucune religion. Or la loi française
+déclare que chacun pratique librement sa religion, fait payer par
+l'Etat les clergés chrétiens, exige du roi un serment, c'est-à-dire
+un acte religieux. La Charte assigne la prééminence à la religion
+catholique, mais cette prééminence ne sort pas de l'ordre politique;
+la Charte ne déclare point la religion catholique légalement vraie.
+Au contraire, la loi nouvelle repose sur le principe théocratique,
+aussi dangereux pour la religion que pour la société.--Malgré cette
+opposition puissante, la loi du sacrilège fut votée. Dans la pratique,
+le résultat était insignifiant, car la condition de publicité qui fut
+exigée rendit les châtiments illusoires; mais le principe ainsi adopté
+marquait un retour aux conceptions de l'ancien régime[22].
+
+ [22] Victor de Broglie a montré l'indignation soulevée par cette loi.
+ (_Souvenirs_, II, p. 460.)
+
+
+II
+
+Si l'opposition dans la Chambre des députés semblait réduite à
+l'impuissance, un grand mouvement commençait dans le pays; à défaut
+de la tribune, la presse dénonça le danger d'une réaction religieuse.
+Cette campagne avait commencé assez tard après 1815; dans les premiers
+jours de la Restauration, la bourgeoisie redoutait seulement le
+triomphe de la noblesse. Mais l'union du trône et de l'autel conduisit
+bientôt à la lutte contre le clergé. On peut suivre cette évolution
+chez l'écrivain raffiné qui prétendit faire entendre la voix des
+paysans. Incroyant, mais ami de plusieurs prêtres, satisfait de la
+chute de l'Empire, Paul-Louis Courier jusqu'en 1820 réserva ses coups
+aux fonctionnaires à poigne, aux nobles, surtout aux courtisans; tout
+au plus dirigeait-il en passant une attaque rapide contre les couvents.
+Même la _Pétition pour les villageois qu'on empêche de danser_
+distingue encore parmi les prêtres, en opposant l'indulgente bonhomie
+des vieux curés au zèle fanatique et hautain des jeunes. Mais ensuite
+Courier se jette à corps perdu dans la guerre anticléricale: l'affaire
+de Mingrat, le curé assassin condamné à mort en 1822, lui permet de
+combattre violemment le célibat ecclésiastique[23]. Bien plus populaire
+que Paul-Louis, Béranger a développé un des thèmes traditionnels de
+la littérature française, la satire contre les moines; sa colère se
+déchaîne contre les cagots, les trappistes, les missionnaires, surtout
+les jésuites. Mais le chansonnier national parle avec sympathie des
+«bons curés» bénisseurs, joyeux et peu gênants, dignes serviteurs du
+«Dieu des bonnes gens»; et il est sincèrement déiste.
+
+ Il est un Dieu, devant lui je m'incline,
+ Pauvre et content, sans lui demander rien.
+
+ [23] V. Gaschet, _Paul-Louis Courier et la Restauration_, 1913.
+
+La presse périodique, elle aussi, aborde bientôt les questions
+religieuses. Le _Mercure_ et la _Minerve_, très lus vers 1819, étaient
+rédigés par des voltairiens, Jouy, Tissot, Jay, auxquels Etienne se
+joignait souvent; Aignan, moins antichrétien, combattait l'Eglise
+romaine et témoignait quelque sympathie pour le protestantisme.
+L'héritage de ces recueils passa aux journaux quotidiens, le
+_Constitutionnel_ et le _Courrier français_; le premier fit sa
+spécialité de la guerre anticléricale: renseigné par de nombreux
+correspondants bénévoles, partout il arrivait à connaître les actes
+d'intolérance, les excès de zèle, les abus de pouvoir des prêtres,
+et ces détails étaient lus avec passion par la nombreuse clientèle
+bourgeoise qui le prenait pour guide. C'étaient les missionnaires
+qui, pendant les premières années de Louis XVIII, avaient soulevé les
+attaques et les plaintes. Plus tard ils cédèrent le pas aux jésuites.
+Ceux-ci dès 1825 devinrent le point de mire de toute la presse de
+gauche; leurs collèges, Saint-Acheul, Montrouge, apparurent comme les
+asiles mystérieux d'une société secrète qui joignait le pouvoir de
+tout faire à l'audace la plus dénuée de scrupules. Le gouvernement
+voulut frapper les deux journaux libéraux, mais la Cour royale de
+Paris sentit se réveiller chez elle l'esprit des vieux Parlements, et
+renvoya les prévenus acquittés par deux arrêts solennels déclarant que
+les lois anciennes contre la Compagnie de Jésus demeuraient toujours
+en vigueur[24]. Ce fut une grande victoire pour la presse libérale.
+Cependant la question cléricale ne passionna toute la France qu'après
+l'entrée en scène de Montlosier.
+
+ [24] 3 et 5 décembre 1825.
+
+C'est en 1826 que le vieil émigré, admirateur du régime féodal, publia
+le «Mémoire à consulter sur un système religieux et politique tendant
+à renverser la religion, la société et le trône». Je vais, dit-il,
+révéler une vaste conspiration; les arrêts de la Cour royale ont
+indiqué le mal sans le punir. La souveraineté des prêtres s'établit;
+c'est un devoir de le montrer, quelque tristesse qu'éprouve un
+catholique à se charger de cette œuvre.
+
+Montlosier, dans la première partie de son livre, expose les «faits».
+C'est un fait que l'existence de la Congrégation: de plus en plus
+répandue, elle domine les ministres, compte 105 députés parmi ses
+membres, enrégimente les ouvriers par l'association de Saint-Joseph,
+s'infiltre dans tout le peuple en gagnant les marchands de vin. Elle
+est aidée par le parti jésuitique, le parti ultramontain, et par un
+autre encore: «c'est ce qu'on peut appeler le parti _prêtre_. Il est
+composé de ceux qui, à tout risque et à tout péril, veulent donner la
+société au sacerdoce. Pour ceux-là, la puissance du pape n'est pas en
+première ligne: ils ne la considèrent que comme subsidiaire. Ils sont
+prêts à abandonner quand on voudra la doctrine de la suprématie de Rome
+sur les rois, pourvu que les rois reconnaissent la leur».
+
+A côté de la Congrégation, les jésuites. Ils progressent chaque jour,
+usant de tous les moyens, prenant tous les masques, ultramontains
+à Rome, gallicans en France, idolâtres en Chine, semant partout
+l'intrigue et le trouble. Enfin l'ultramontanisme, encouragé par le
+Concordat, fait des conquêtes continuelles dans le clergé. Mais c'est
+un tort de croire le parti prêtre uniquement composé d'ultramontains
+ou de jésuites; les prêtres gallicans ne sont pas moins exigeants.
+Frayssinous expose les prétentions de ce parti avec prudence, tandis
+que La Mennais dédaigne ces ménagements. On réclame pour l'Eglise le
+droit de statuer, non seulement sur la foi et les mœurs, mais sur la
+discipline; on veut que le clergé fasse les lois.
+
+Dans une seconde partie, Montlosier décrit les «dangers résultant de
+ces faits». Ces dangers sont d'autant plus grands qu'il n'existe plus
+de fortes institutions, comme les anciens Parlements, pour contenir les
+corps religieux. La Congrégation qui, d'après un recensement récent,
+compte 48.000 membres, effraye tout le monde par sa puissance[25]. Les
+jésuites n'ont rendu aucun service à la religion; ces hommes qu'on
+célèbre comme les ennemis des philosophes ont élevé dans leurs collèges
+Raynal, d'Alembert, Helvétius, Voltaire. Beaucoup d'entre eux ont été
+condamnés comme rebelles ou régicides. L'histoire nous montre cet ordre
+chassé trente-sept fois de divers pays par les rois. L'ultramontanisme
+est également en faveur: un Boulogne, un Clermont-Tonnerre sont comblés
+d'honneurs; on parle de rétablir la Sorbonne, mais une Sorbonne
+ultramontaine. Le prêtre devient chaque jour plus envahissant, et
+la haine contre lui augmente, grâce à la maladresse de nos hommes
+d'État[26]. L'ancien régime avait le pouvoir absolu pour tenir tête aux
+envahissements du clergé; on ne craignait point d'exiler l'archevêque
+de Paris. Aujourd'hui les prêtres, quoique le régime de liberté
+leur soit odieux, savent très bien s'en servir: «ils vous opposent,
+selon leur choix, partiellement ou tout à la fois, le pouvoir de
+Dieu et celui de la Charte, l'autorité du pape et celle du régime
+constitutionnel.»
+
+ [25] «Je sais que la France entière est imbue de l'opinion qu'elle
+ est gouvernée aujourd'hui, non par son roi et par ses hommes d'Etat,
+ mais comme l'Angleterre des Stuarts, par des jésuites et par des
+ congrégations.»
+
+ [26] Voici leur système, dit Montlosier: «Employer la religion comme
+ moyen politique, et la politique comme moyen religieux; faire obéir
+ au roi par l'ordre de Dieu, faire obéir à Dieu par l'ordre du roi...
+ Je ne crois pas qu'il y ait pour tous les hommes, et surtout pour le
+ peuple français, rien de plus révoltant.» (p. 156.)
+
+Dans la troisième partie de son livre, Montlosier discute le «plan de
+défense du système». On exalte la vie dévote; mais elle est distincte
+de la vie chrétienne et convient seulement à une minorité. Les
+missionnaires, en prêchant la vie dévote, ont souvent nui à la vie
+chrétienne[27]. Les collèges soumis à l'autorité laïque sont moins
+corrompus que les petits séminaires. La religion de Jésus-Christ est
+une religion d'amour; ne la compliquons point par un fatras de règles
+et d'institutions inutiles. Le prêtre est grand par le célibat, par
+la prière, par l'humilité; qu'il ne dénature pas son caractère par la
+violence et l'orgueil. Les prêtres, comme les femmes, doivent être
+exclus des affaires publiques. «Les femmes sont des fleurs; les mettre
+dans les affaires, c'est les faner. Les prêtres sont des vases saints;
+les employer aux usages du monde, c'est les profaner.»
+
+ [27] «La morale des rites s'évaporant avec la véritable morale qu'on
+ a eu l'imprudence de lui associer, rien ne reste.» (p. 191.)
+
+Les mœurs d'un pays dépendent moins de sa religion que de l'esprit
+général de la nation. La France, en abandonnant ses anciennes
+institutions, a conservé les nobles sentiments d'autrefois[28].
+Ne voulant pas d'un chef asservi, elle voit avec regret Charles X
+circonvenu par le clergé; comment ne pas déplorer «cette immersion du
+prêtre dans les choses du monde»? Il faut agir contre ces trames en se
+servant des anciennes lois qui ne sont point périmées. Voilà pourquoi
+l'auteur dénonce la violation de ces lois à toutes les cours royales de
+France.
+
+ [28] «O bienfait de la Providence! En perdant ses lois, elle a
+ conservé le sentiment de la justice; en perdant ses institutions
+ honorables, elle a conservé les sentiments d'honneur; en perdant ses
+ institutions religieuses, elle a conservé le sentiment religieux.
+ Au retour de l'émigration, ce spectacle singulier d'un peuple qui a
+ perdu tout son corps, mais qui a conservé son âme, m'a frappé.»
+ (p. 249.)
+
+Ce livre eut un retentissement considérable, car il exprimait les
+craintes et les passions de toute une partie de la France; écrit
+par un royaliste sincère, par un catholique notoire, il rassurait
+ces modérés qui répugnent toujours à l'alliance avec les partis
+révolutionnaires[29]. Montlosier revint bientôt à la charge: «Dieu,
+disait-il en plaisantant, est patient parce qu'il est éternel, mais
+moi, je ne le suis pas»[30]. Inutile d'analyser tous ses ouvrages:
+ils ne font que répéter et confirmer le premier, mais avec plus
+de violence. Villèle surtout devient l'objet de ses invectives:
+qu'arriverait-il si le ministre, accusé par la Chambre des députés,
+comparaissait devant une Chambre des pairs dont lui, Montlosier,
+serait membre? «Je ne pourrais faire autrement que de vous condamner à
+mort[31]».
+
+ [29] Le succès du livre fit oublier d'autres ouvrages similaires qui
+ avaient d'abord attiré l'attention. Celui de Kératry, par exemple,
+ _Du culte en général_ (1825), avait plu au public par un mélange de
+ convictions religieuses et d'attaques très vives contre le pouvoir
+ politique du clergé.
+
+ [30] Dupin, _Mémoires_, III, p. 61. Sur les manies et les bizarreries
+ de Montlosier nous avons une amusante lettre de Victor Jacquemont
+ (v. Beauverie dans _Revue d'Auvergne_, 1922).
+
+ [31] _Les Jésuites, les Congrégations et le parti prêtre en 1827_,
+ 1827, p. 185. L'ouvrage contient plus de détails que le premier
+ sur l'envahissement des administrations publiques, et surtout de
+ l'Université, par le clergé.
+
+Les révélations de Montlosier ne rencontrèrent nulle part un accueil
+plus chaleureux qu'au barreau. Le vieil admirateur des légistes plut
+aux avocats; leurs consultations vinrent confirmer son avis sur
+l'autorité des anciennes lois rendues contre les jésuites. Beaucoup
+d'entre eux, tels que Dupin, Mérilhou, Barthe, Berville, s'étaient fait
+connaître en défendant les prévenus ou les journaux libéraux contre les
+poursuites intentées par le ministère public. L'un des plus ardents,
+Odilon Barrot, prenant à son compte une formule indignée de Lamennais,
+avait écrit au _Constitutionnel_ que la loi doit être athée. Le mot fit
+scandale et faillit attirer une censure à l'imprudent avocat[32].
+
+ [32] Barrot, _Mémoires_, I, p. 59. Le mot fut critiqué plus tard à la
+ tribune par Guizot (30 mars 1831) et Lamartine (26 avril 1834); mais
+ sur le fond ils sont d'accord avec Odilon Barrot.
+
+La campagne des écrivains contre la Congrégation et les jésuites
+eut son écho dans le monde parlementaire. Le ministre des affaires
+ecclésiastiques, Frayssinous, confessa devant les Chambres l'existence
+de ces associations, jusque là contestée par les défenseurs du
+gouvernement. Cette franchise imprudente fut aussitôt mise à profit
+par ses adversaires. «La voilà donc reconnue officiellement, s'écria
+Casimir Perier, cette congrégation mystérieuse, dont l'existence a
+été souvent si formellement niée à cette tribune et par les feuilles
+ministérielles»[33]. Ce fut la Chambre des pairs surtout qui prit parti
+contre les jésuites. Elle renfermait un petit groupe irréductible
+de gallicans teintés de jansénisme: le principal était Lanjuinais,
+l'ancien conventionnel, dont la rudesse bretonne étonnait ses
+collègues[34]. Dès 1816 il avait protesté contre la loi supprimant les
+pensions des prêtres mariés: ne faudrait-il pas bientôt, pour toucher
+ses rentes, présenter un billet de confession avec un certificat de
+catholicité[35]? En 1823 il signalait, dans la seule ville de Paris,
+seize ou dix-sept couvents «des deux cordicolismes», «des jésuites et
+des jésuitesses pseudonymes», «des trappistes et des trappistesses
+en nom», et «une école pour préparer de loin nos enfants à la vie
+trappistique»[36]. A ces opposants vinrent se joindre tous ceux qui
+redoutaient une domination cléricale, fussent-ils catholiques ardents
+comme Lainé.
+
+ [33] 26 mai 1826.
+
+ [34] _Souvenirs_ de Pontécoulant, 1865, t. IV, p. 49.
+
+ [35] 12 mars 1816.
+
+ [36] 2 avril 1823.
+
+La Chambre des pairs manifesta ses sentiments en 1827, à propos de
+la pétition présentée par l'infatigable Montlosier. Le rapporteur,
+Portalis, avec son érudition de juriste scrupuleux, démontra que les
+lois faites contre les jésuites depuis 1764 jusqu'à 1804 conservaient
+toute leur valeur. En vain le cardinal de La Fare, Fitz-James, Bonald
+prirent la défense de la Compagnie de Jésus et glorifièrent les
+services qu'elle avait rendus à l'Eglise. Le duc de Choiseul invoqua
+les traditions de ses ancêtres, hostiles aux jésuites; Lainé réclama
+l'application intégrale des lois à ce groupe de privilégiés; Barante
+affirma que l'ordre, depuis sa résurrection, n'avait produit ni un bon
+livre, ni un prédicateur de mérite; Pasquier déclara qu'il fallait
+dissoudre cette agrégation de sociétés secrètes, à moins que la
+Compagnie ne demandât franchement à être autorisée par la loi, ce qui
+mériterait d'être examiné au grand jour. 113 voix contre 73 renvoyèrent
+au gouvernement la pétition de Montlosier[37].
+
+ [37] 18 et 19 janvier 1827.
+
+Un véritable déluge de brochures inonda la France; tous ceux qui
+savaient lire ou devant qui on lisait ces petits écrits apprirent à
+connaître les jésuites. Le clergé avait contribué à la propagande par
+ses attaques incessantes contre les débordements de la presse[38].
+Dès 1825 le _Mémorial catholique_, organe des disciples de Lamennais,
+publiait une curieuse statistique: de 1814 à la fin de 1824, on avait
+mis en vente 1.598.000 exemplaires des œuvres de Voltaire, 480.500
+de celles de Rousseau, 81.000 d'ouvrages isolés de l'un des deux,
+207.900 des autres écrivains du XVIIIe siècle, 128.000 des romans
+de Pigault-Lebrun, 179.000 de livres pour la jeunesse faits sous la
+Restauration, 67.000 de résumés historiques également postérieurs à
+1814. Les années suivantes voient grandir encore cette littérature
+anticléricale. En 1826 on enregistra la publication à Paris de 5.323
+brochures de cinq feuilles ou au-dessous, parmi lesquelles les écrits
+contre le clergé ou les moines tenaient une grande place[39]. Toute la
+France libérale répétait la chanson de Béranger:
+
+ Hommes noirs, d'où sortez-vous?
+ Nous sortons de dessous terre.
+ Moitié renards, moitié loups,
+ Notre règle est un mystère.
+
+ [38] V., par exemple, les mandements de l'archevêque d'Aix et de
+ l'évêque de Marseille. (_Documents sur l'histoire religieuse de la
+ France pendant la Restauration_, 1913, pp. 22 et 30.)
+
+ [39] Ce chiffre fut indiqué à la Chambre des députés par Villèle (26
+ février 1827). Salaberry donne une liste de brochures irréligieuses
+ très répandues: il y en a plus de quatre-vingts, dont vingt-cinq sur
+ les jésuites. (_Souvenirs politiques_, II, p. 132). Cf. Burnichon,
+ _La Compagnie de Jésus en France_, I, p. 314 sqq.
+
+La loi sur la presse, la loi «de justice et d'amour», présentée par
+le ministère pour mettre fin à cette propagande, aboutit à un échec
+retentissant et ne fit que surexciter les colères contre le pouvoir
+du clergé, surtout contre les jésuites. On les craignait tellement
+qu'un homme tel que Benjamin Constant vint dire à la tribune pourquoi
+il les attaquait à son tour: «je profite du dernier moment peut-être
+pour marquer ma place parmi les hommes qui ont signalé le danger, et
+pour partager avec eux des périls et des haines honorables»[40]. Un
+député catholique appartenant à l'opposition de droite parlait de la
+même façon[41]. Villèle, qui se sentait affaibli par de pareilles
+attaques, affirma que le gouvernement n'était point dominé par le parti
+ecclésiastique;[42] mais depuis la loi du sacrilège on ne croyait plus
+à ces déclarations.
+
+ [40] 8 mai 1827.
+
+ [41] Discours de Gautier, 9 mai 1827.
+
+ [42] 9 mai 1827. Villèle avait été fâcheusement surpris par les aveux
+ imprudents de Frayssinous en mai 1826. (Geoffroy de Grandmaison,
+ _La Congrégation_, p. 317.) Il constatait le mécontentement causé
+ dans le peuple de Paris par le spectacle du roi suivant à pied une
+ procession. (_Mémoires_, V, p. 205.) Cussy raconte la démarche qu'un
+ magistrat légitimiste, Bellart, fit auprès de Charles X pour le
+ mettre en garde contre la Congrégation. (_Souvenirs_, II, p. 61.)
+
+Cette explosion d'anticléricalisme prépara l'éclatante victoire des
+opposants dans la bataille électorale de 1827. Le ministère Martignac
+dut accorder une satisfaction à la nouvelle Chambre par les ordonnances
+de 1828. On se plaignait depuis longtemps que le clergé usât des
+petits séminaires, affranchis de l'Université, pour mettre la main sur
+l'enseignement secondaire. Le général Foy, entre autres, avait dès 1822
+exposé le problème avec une grande netteté. La loi, disait-il, confie à
+l'Université l'éducation de la jeunesse; les petits séminaires tournent
+la loi, puisque, sur vingt élèves qui en sortent, il n'y en a pas un
+qui entre dans le clergé. «Ils auront reçu dans ces établissements
+qui ne sont pas nationaux une instruction qui ne sera pas nationale;
+et c'est ainsi que ces établissements auront pour effet de diviser
+la France en deux jeunesses». Il faut choisir entre le système du
+monopole et celui de la liberté complète[43].--L'antipathie contre le
+privilège des petits séminaires avait augmenté depuis qu'on savait
+sept d'entre eux dirigés par les jésuites. Les ordonnances de 1828
+limitèrent à 20.000 le nombre total des élèves de ces établissements et
+défendirent aux membres des congrégations non autorisées d'enseigner
+en France. L'avènement du ministère Polignac apparut comme la revanche
+des jésuites; l'ardeur avec laquelle l'épiscopat se jeta dans la lutte
+électorale de 1830 contribua beaucoup à la victoire des 221, et par
+conséquent à la crise où Charles X perdit sa couronne.
+
+ [43] Foy ne repoussait pas _à priori_ le second régime: «C'est un
+ système comme un autre, disait-il; on peut s'en trouver bien; il
+ existe dans d'autres pays; il est peut-être plus approprié à l'esprit
+ du siècle. (27 mars 1822.)
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+La philosophie laïque sous la Restauration
+
+
+En dehors du monde parlementaire, le combat pour l'esprit laïque était
+mené par beaucoup d'hommes habitués à s'inspirer de théories générales
+et à réfléchir sur les principes philosophiques. Parmi ces hommes, tout
+un groupe avait conservé la pure tradition du dix-huitième siècle:
+c'étaient les idéologues, dont les plus illustres survivants, Destutt
+de Tracy et Daunou, continuaient à disserter et à causer dans quelques
+salons, tels que celui de Madame Lebreton. Ces vieillards inspiraient
+le respect à tous par leur foi dans le progrès et la liberté, par
+cet esprit et ce charme qui demeuraient la marque des disciples de
+l'Encyclopédie. Un homme plus jeune, qui repoussait leurs théories,
+Charles de Rémusat, conserva toujours une véritable admiration pour
+leur noblesse d'âme[44]. D'autres jeunes gens adoptaient complètement
+les opinions de ces ancêtres. On remarquait parmi eux deux Méridionaux,
+Auguste et Victorin Fabre, les futurs fondateurs de la _Tribune_, le
+premier journal républicain. Un jeune Basque brillant et spirituel,
+Armand Marrast, s'occupa de philosophie avant de se lancer dans la
+politique: chargé d'un cours à l'Athénée, maison d'enseignement
+supérieur libre qui avait succédé au Lycée, il y exposa les doctrines
+d'Helvétius et de Condillac[45]. C'était aussi un élève du XVIIIe
+siècle que Victor Jacquemont, ce jeune voyageur dont les lettres
+nous ont fait connaître la vive intelligence et le noble caractère.
+«Nous autres, écrivait-il, qui n'avons pas de foi religieuse, il faut
+que notre tendresse d'âme s'épuise au profit de l'humanité; ce doit
+être là notre religion[46]». Comme lui, beaucoup de jeunes libéraux
+affirmaient que la morale est indépendante de la religion: Bazard le
+proclama en 1819 dans la déclaration de principes rédigée au nom de la
+loge des _Amis de la Vérité_[47]. Garnier-Pagès aîné, le futur député
+républicain, admirateur passionné de Bayle, fit adopter par la loge des
+Neuf-Sœurs une déclaration inspirée des mêmes idées[48].
+
+ [44] «Il n'est aucun de nous qui n'ait pu jadis rencontrer dans
+ le monde quelques-uns de ces hommes d'un autre âge, qui avaient
+ vu naître la révolution, qui avaient servi sa cause, combattu
+ ses fautes, lutté contre ses injustices, sans renier jamais ses
+ principes, conservant au milieu de toutes les épreuves un courage et
+ une foi inaltérables, supérieurs aux menaces comme aux séductions
+ de la toute-puissance, prêts à sceller de leur sang les vérités
+ immortelles qu'avait proclamées leur jeunesse,--et convaincus
+ d'ailleurs qu'après Voltaire et Rousseau il ne restait rien à faire à
+ l'esprit humain.» (_Politique libérale_, p. 111.)
+
+ [45] Dejob, _L'Athénée_. (_Revue internationale de l'enseignement_,
+ 1889.)
+
+ [46] _Correspondance_, I, p. 7.
+
+ [47] «Les idées métaphysiques sont des opinions explicatives des
+ phénomènes de la nature; aucune n'est sans contradictions. Les
+ religions sont des idées métaphysiques formulées par des dogmes et un
+ culte; elles changent par nations. La morale, au contraire, ne tient
+ ni aux temps, ni aux lieux, ni aux individus.» Elle est la loi des
+ rapports entre les hommes; or l'homme ne change pas.
+
+ [48] «La morale est la règle des rapports qui existent entre les
+ hommes: ainsi c'est de la nature même de l'homme qu'il faut déduire
+ les lois qui fixent ces rapports. La morale est donc indépendante des
+ religions, qui changent suivant les lieux et les temps.» (Déclaration
+ de principes citée par Amiable, _Une loge maçonnique_, fin.)
+
+Les théories du siècle précédent avaient trouvé leur synthèse dans
+l'_Esquisse des progrès de l'esprit humain_. Condorcet fut, avec
+Saint-Simon, le principal maître d'Auguste Comte. Le jeune philosophe
+exposa en 1822 la loi sociologique des trois états, jadis indiquée par
+Turgot: reléguant l'âge théologique dans un passé lointain, il jugeait
+les sociétés occidentales assez avancées pour réaliser l'âge positif;
+les religions anciennes lui apparaissaient donc simplement comme des
+reliques du passé. Mais d'autres disciples du dix-huitième siècle
+croyaient, comme leur maître Voltaire, ces religions encore utiles
+pour maintenir le lien social. Auguste Fabre disait qu'une société
+ne peut se passer de religion, et demandait que l'Etat, sans marquer
+de préférence pour une Eglise, les protégeât toutes[49]. Un jeune
+libéral, d'Herbelot, écrivant à son ami, le catholique Montalembert,
+exprimait à la fois son aversion pour le gouvernement des prêtres et sa
+sympathie pour la religion, pour toutes les religions[50]. Un légiste
+connu pour son ardeur infatigable contre les prétentions cléricales,
+Isambert, cherchait à fonder une société prenant pour devise _uni
+Deo_, admettant comme membres tous les hommes de bonne volonté qui
+croyaient en Dieu. La philosophie sensualiste de Condillac, professée
+vers 1815 dans la plupart des lycées, trouvait des adhérents chez
+bon nombre d'hommes religieux, et même de catholiques: ainsi le jeune
+philosophe Damiron, disciple du spiritualisme nouveau, nommé professeur
+au collège de Falaise en 1816, fut surpris d'y trouver un principal
+très pieux, l'abbé Hervieu, qui défendait habilement contre lui la
+doctrine de Condillac[51]. Le principal disciple de ce dernier à Paris,
+Laromiguière, avait un respect profond pour les idées religieuses.
+
+ [49] «Tous les peuples libres ont été religieux... N'attendez rien de
+ bon d'un cœur qui, dès l'enfance, n'aura battu que pour une existence
+ de quelques années.» (_La révolution de 1830 et le véritable parti
+ républicain_, I, p. LXXXVII.)
+
+ [50] _Lettres_ d'Alphonse d'Herbelot. (V. lettres du 20 février, du
+ 20 mars, du 7 août 1829.)
+
+ [51] Dubois, _Cousin, Jouffroy, Damiron_, p. 178.
+
+Néanmoins il était incontestable que, dans les premières années du
+XIXe siècle, la philosophie des idéologues ne suffisait plus à la
+majorité de la jeunesse intelligente. Elle leur reprochait de fuir la
+métaphysique, de prêcher la morale utilitaire, et «de mêler aux plus
+bienfaisantes doctrines une sorte de platitude systématique»[52].
+Dans le dix-huitième siècle elle admirait exclusivement Jean-Jacques,
+et apprenait par cœur la profession de foi du Vicaire savoyard;
+de Voltaire elle ne retenait que la pieuse bénédiction donnée au
+petit-fils de Franklin. «Toute notre génération, a dit plus tard
+Dubois, était élevée et bercée dans ces respectueuses et jusqu'à un
+certain point pieuses aspirations qui ne demandaient qu'à devenir une
+science, une philosophie à méthode et à démonstration nouvelles. Mais
+il fallait un foyer à tous ces rayons dispersés. La Faculté des Lettres
+et l'Ecole Normale l'offrirent»[53].
+
+ [52] Renan, _Essais de morale et de critique_, 3e éd., p. 62.
+
+ [53] Dubois, _Cousin, Jouffroy, Damiron_, p. 14.
+
+La Faculté des Lettres avait inauguré son enseignement philosophique
+en 1811 avec Laromiguière et Royer-Collard. Le premier, disciple des
+idéologues détestés par Napoléon, fut contraint au bout d'un an de
+renoncer à parler en public; le second, s'inspirant des moralistes
+écossais, Reid et Dugald Stewart, professa une philosophie contraire,
+mais quitta volontairement sa chaire au bout de peu de temps. Ses
+leçons n'avaient agi que sur un petit nombre d'étudiants. Toutefois
+sa grande situation politique après 1815, le pouvoir dévolu au
+président de la commission d'instruction publique, l'autorité naturelle
+qui s'attachait aux paroles sorties de sa bouche, tous ces motifs
+contribuèrent à le faire considérer comme le précurseur de l'école
+spiritualiste[54].
+
+ [54] Dubois, _Souvenirs_. (_La Quinzaine_, novembre et décembre 1901.)
+
+Le chef de cette école fut Victor Cousin. Entré à l'Ecole Normale
+dans la première promotion d'élèves, celle de 1810, il fut chargé
+en 1812 déjà d'y remplir les fonctions de répétiteur. En décembre
+1815 il ouvrit son cours à la Faculté des Lettres, où le public
+afflua bientôt: une langueur étudiée qui intéressait les assistants
+à ce jeune homme maladif, une parole ardente qui faisait contraste
+avec cet air de souffrance, un étonnant talent d'improvisation, un
+art magnifique de développer les idées générales, rien ne manquait
+pour séduire les auditeurs, aussi jeunes que le maître. Parmi eux se
+trouvait son camarade, son ami, le sage Damiron qui fut toute sa vie
+le reflet de Cousin; un autre normalien, entré à l'Ecole deux ans
+après lui, Jouffroy, subit aussi, mais sans se laisser absorber aussi
+complètement, l'action irrésistible du grand professeur. Les cours de
+1816 et de 1817 fondèrent la réputation de Cousin au quartier latin.
+Son voyage en Allemagne (1817), où il rendit visite aux maîtres de la
+philosophie d'outre-Rhin, lui fournit une ample provision d'idées et de
+connaissances qui devaient féconder son enseignement. Cousin apprenait
+plus par la causerie, par des réflexions cueillies dans les entretiens
+avec des hommes intelligents, que par l'étude lente et attentive des
+écrits des penseurs. Les discussions des penseurs que Maine de Biran
+groupait dans son salon à Paris ne furent pas inutiles au cours de la
+Sorbonne.
+
+A cette époque la politique dominait tout et se mêlait aux études
+philosophiques ou historiques. Cousin plut à ses auditeurs comme
+libéral. En 1815 il avait fait partie de ces jeunes gens qui, redoutant
+le retour du despotisme avec Napoléon, formèrent un bataillon de
+volontaires royaux à la veille des Cent-Jours. Mais depuis lors il
+s'était fait connaître comme un homme de gauche, lié avec Manuel
+et ne craignant pas de dire bien haut, «mon ami Constant». Les
+normaliens, libéraux pour la plupart, étaient ravis de le voir, ainsi
+que Jouffroy, faire figure d'opposant. Mais les représentants du
+pouvoir s'inquiétaient. Le directeur de l'Ecole Normale, le janséniste
+Guéneau de Mussy, avertissait parfois Royer-Collard, «qui avait alors
+des tempêtes majestueuses[55]»; un jour il fit appeler Jouffroy, le
+réprimanda: «je l'ai fait pleurer», disait-il plus tard; une autre fois
+on saisit, pour les examiner, les rédactions du cours professé par le
+jeune maître. Il fut écarté enfin de l'enseignement[56]. Cousin, à son
+tour fut contraint en 1820 à demander un congé, soi-disant pour cause
+de maladie. C'était l'époque où l'on pourchassait dans toute l'Europe
+les sociétés secrètes; quand Victor Cousin retourna en Allemagne en
+1824, accusé de complicité avec elles, il fut arrêté à Dresde, amené
+à Berlin, gardé quelque temps en prison et finalement relâché. Cette
+persécution acheva de le rendre cher à la jeunesse.
+
+ [55] Dubois, _Cousin, Jouffroy, Damiron_, p. 121.
+
+ [56] Jouffroy, _Correspondance_, p. 281.
+
+Le ministère Martignac lui rendit sa chaire. Tout le quartier
+latin accourut pour l'entendre; il ne se montra pas inférieur à
+l'attente générale. C'est alors qu'il exposa sa théorie célèbre sur
+la philosophie et la religion. Toutes les deux ont le même fond,
+c'est-à-dire les hautes vérités sur les rapports de Dieu, de l'homme
+et du monde. Mais elles diffèrent par la forme. Dans la pensée humaine
+il y a deux moments successifs, celui de l'inspiration, de l'intuition
+spontanée, et celui de la réflexion. La religion, manifestation
+spontanée de la raison impersonnelle, gouverne la masse des esprits,
+qui ne peut saisir la vérité dégagée du symbole. La philosophie, fruit
+de la réflexion, demeure le privilège de quelques-uns. La religion et
+la philosophie poursuivent le même but par des voies différentes: ces
+deux sœurs immortelles doivent donc rester alliées[57].
+
+ [57] «Sœur de la religion, la philosophie puise dans un commerce
+ intime avec elle des inspirations puissantes; elle met à profit ses
+ saintes images et ses grands enseignements, mais en même temps elle
+ convertit les vérités qui lui sont offertes par la religion dans sa
+ propre substance et dans sa propre forme; elle ne détruit pas la foi;
+ elle l'éclaire et la féconde, et l'élève doucement du demi-jour du
+ symbole à la grande lumière de la pensée pure.» (_Cours_ de 1828,
+ 1re leçon.)--«Selon moi, dans le christianisme sont renfermées
+ toutes les vérités; mais ces vérités éternelles peuvent et doivent
+ être aujourd'hui abordées, dégagées, illustrées par la philosophie.»
+ (_Ibid._, 13e leçon.)
+
+Cette doctrine sauvegardait la dignité de la philosophie, permettant
+ainsi aux libéraux de combattre les prétentions du parti prêtre; mais
+en même temps elle laissait espérer l'alliance d'une religion tolérante
+avec la réflexion libre, ce qui était conforme aux vœux des étudiants
+de 1828. Un témoin de ces leçons a raconté plus tard avec quelle joie
+ce langage fut accueilli. «S'il fut un sujet de scandale pour les vieux
+dévots de l'_Encyclopédie_, il fut un sujet de recueillement et de
+méditation pour les jeunes hommes qui se pressaient autour de la chaire
+du grand professeur. Nous étions de cette jeunesse, et, dût-on sourire
+aujourd'hui de notre admiration, nous avouons avoir cru être initié à
+une vérité profonde[58]».
+
+ [58] Vacherot, _La religion_, p. 40.
+
+Les auditeurs étaient d'autant plus confiants qu'ils entendaient un
+langage semblable chez les deux autres membres du célèbre triumvirat
+de la Sorbonne. Guizot était, à la différence de Cousin, un chrétien
+complet, qui n'hésitait point à proclamer devant ses amis sa volonté
+de croire au surnaturel; mais toute politique raisonnable devait
+reposer, selon lui, sur la séparation du spirituel et du temporel.
+Dans son cours d'histoire, il faisait gloire au christianisme d'avoir
+inauguré cette séparation et préparé de cette manière l'indépendance
+des deux pouvoirs[59]. Dans ses écrits polémiques, il félicitait les
+hommes de 1789 d'avoir achevé cette œuvre et donné ainsi une base
+solide au principe de la liberté de conscience: à la Restauration il
+appartenait de faire entrer ce principe dans la pratique de chaque
+jour[60]. Villemain, tout en abordant peu les questions religieuses,
+développait des idées analogues dans son cours sur la littérature du
+dix-huitième siècle[61]. Les trois professeurs de la Sorbonne parlaient
+de la religion avec sympathie, avec respect, tout en revendiquant
+l'indépendance des œuvres de la raison humaine, et en particulier de
+l'Etat, vis-à-vis de toutes les Eglises. C'était un esprit semblable,
+un sentiment de foi en Dieu et de sympathie, un peu distante, pour le
+christianisme qui inspirait à la même date les poètes de la nouvelle
+école, surtout Lamartine et Victor Hugo[62].
+
+ [59] _Civilisation en Europe_, 2e et 5e leçons.
+
+ [60] _Des moyens de gouvernement et d'opposition_, chap. IX.
+ Sur ses croyances, v. sa lettre du 13 novembre 1826 à Rémusat.
+ (_Lettres à ses amis_, p. 64): «La parfaite certitude (et je l'ai)
+ que l'imperfection est en moi, non dans les choses, que ce que je
+ cherche et n'atteins pas n'en existe pas moins, que mon ignorance
+ ne retranche rien à la souveraine sagesse, cette certitude, dis-je,
+ est la source d'une résignation si confiante et si ferme qu'elle
+ ressemble presque à l'espérance.»
+
+ [61] Une revue catholique demanda la suppression de sa chaire en lui
+ reprochant «de n'avoir pas rendu dignement hommage à l'influence du
+ christianisme sur la civilisation moderne, de ne pas connaître les
+ monuments ecclésiastiques et d'être à la fois coupable d'injustice et
+ d'ignorance.» (Vauthier, _Villemain_, p. 85.)
+
+ [62] Sur le déisme de Victor Hugo, et sur les différences qui le
+ séparent du christianisme orthodoxe, v. la thèse de l'abbé Dubuis,
+ _Victor Hugo, ses idées religieuses de 1802 à 1825_: il montre que le
+ poète ne fut, selon sa propre expression, qu'un «chrétien littéraire»
+ (p. 382). C'est vers 1829 que Lamartine perdit ses croyances,
+ autrefois très profondes (v. Jean des Cognets, _La vie intérieure de
+ Lamartine_, 1913).
+
+Nous trouvons des tendances pareilles, avec une hardiesse plus grande,
+chez les rédacteurs du _Globe_. Ce recueil fut lancé en 1824 pour
+tenir tête au _Mémorial catholique_; Pierre Leroux en eut l'idée,
+mais le véritable fondateur fut Dubois. Ce jeune Breton, sorti en
+1815 de l'Ecole Normale où il avait connu Cousin, devait garder toute
+sa vie une admiration profonde pour l'activité intellectuelle, pour
+la _maestria_ oratoire du philosophe, et un ironique dédain pour sa
+trop grande habileté, pour son talent de comédien[63]. Au contraire,
+une amitié confiante l'unissait à Damiron; mais ce fut surtout dans
+Jouffroy qu'il trouva un frère spirituel, un confident sûr, qui
+partageait presque toutes ses conceptions politiques et philosophiques.
+Admirateurs de l'Evangile, détachés de l'orthodoxie catholique,
+ils cherchaient à retrouver dans la religion naturelle les grandes
+vérités que le christianisme avait recouvertes de ses dogmes[64]. En
+1824, Jouffroy et Dubois étaient victimes de la réaction cléricale
+qui avait chassé l'un de sa chaire de lycée, l'autre de l'Ecole
+Normale; ils fondèrent le _Globe_ à la fois pour défendre contre cette
+réaction la liberté politique, et pour défendre contre la vieille
+école pseudo-classique la liberté littéraire que revendiquaient les
+nouveaux poètes. Ils voulurent mettre fin au malentendu qui séparait le
+libéralisme du romantisme.
+
+ [63] Cousin, dit-il, «reprend à dix, à quinze, à vingt ans de
+ distance, tout ce que ses disciples ont ajouté à sa doctrine,
+ et fondant tous ces travaux dans les siens, reportant ces idées
+ absorbées dans les siennes à la date où il jetait seulement les
+ premiers principes, il semble ainsi avoir tout conçu, tout engendré,
+ tout conduit à maturité.» (_Cousin, Jouffroy, Damiron_, p. 11). Dès
+ 1819 il mettait Damiron en garde contre l'influence exclusive de
+ Cousin. (_Ibid._, Introduction, p. XVII).
+
+ [64] La pensée fondamentale de Jouffroy comme de sa génération, écrit
+ Dubois, fut celle-ci: «la philosophie ne trouve rien, ne démontre
+ rien, qui ne soit le fond même de la religion». (_Cousin, Jouffroy,
+ Damiron_, p. 132).
+
+Jouffroy fut le philosophe du _Globe_. Tout le monde connaît la page
+fameuse sur cette nuit de désespoir qui lui permit de constater la
+ruine de ses croyances religieuses; et l'on a cru que sa vie entière,
+jusqu'à la fin, avait été troublée par des tristesses et des regrets du
+même genre. Le témoignage de Dubois permet de rectifier cette erreur;
+après la crise douloureuse qui se place en 1815 ou 1816, Jouffroy
+était revenu au calme, à la confiance dans la raison[65]. Il voulait
+s'attaquer à cette religion d'Etat qui prétendait régenter la France.
+Le _Globe_ en 1825 publia son article, _Comment les dogmes finissent_.
+
+ [65] On a eu tort, dit Dubois, de présenter ce récit comme un
+ testament: «cruel et indigne abus de mots et de dates _artistement_
+ confondus». (_ibid._, p. 150.)
+
+Un vieux dogme, dit-il, adopté à l'origine parce qu'on le croyait
+vrai, finit par n'être plus compris, et ne se conserve que par la
+force de l'habitude. «La foi n'est plus qu'une routine indifférente,
+qu'on observe sans savoir pourquoi, et qui ne subsiste que parce qu'on
+n'y fait pas attention». Alors apparaît l'esprit d'examen; quelques
+hommes étudient ce vieux dogme dénaturé par mille absurdités, par mille
+mensonges intéressés; ils crient la vérité avec un zèle d'apôtres
+devant le peuple surpris, hésitant. Les gouvernants, ceux qui vivent de
+la foi ancienne, incapables de répondre, les font périr. Le sang des
+premiers martyrs leur amène des recrues, les forces deviennent égales,
+les discussions libres; le nouveau parti, qui a le bon sens pour lui,
+rend la vieille doctrine ridicule. Les adhérents du passé paraissent
+vaincus, mais coalisent tous les intérêts menacés en invoquant les
+beaux noms de morale, de religion, d'ordre, de légitimité. Ils sont
+favorisés par les divisions du parti nouveau qui, après avoir détruit
+le faux, ne trouve rien à mettre à la place; le peuple, dégoûté par
+cette impuissance, laisse faire, ne s'attache plus qu'à l'intérêt.
+C'est le moment favorable pour la contre-révolution; le parti du passé
+ressaisit le pouvoir, se venge, et tâche de se perpétuer en propageant
+des superstitions dégradantes. Mais une nouvelle génération a grandi,
+qui voit les fautes commises des deux côtés; s'attachant à découvrir
+un idéal nouveau, elle prépare ainsi la chute définitive de l'ancienne
+domination.
+
+Le _Globe_ traite le plus souvent la religion d'Etat et ses défenseurs
+avec un paisible dédain[66]; mais il retrouve des accents passionnés
+dès que l'intolérance apparaît, dès que la liberté religieuse est
+menacée. On le voit en lisant les articles de Dubois. Celui-ci ne
+croit pas, comme son ami, à l'avènement prochain d'une nouvelle
+doctrine; aucun dogme, en effet, à l'époque où il écrit, n'est assez
+fort pour imposer à tous la conviction. Donc il faut laisser à toutes
+les religions la liberté; voilà le seul dogme qui s'impose à l'heure
+présente, le seul que le _Globe_ veuille défendre. Les querelles entre
+gallicans, ultramontains, protestants, ne le regardent point, à moins
+que la liberté de conscience ne soit en jeu[67]. Il y a, en effet,
+un devoir supérieur à toutes les croyances confessionnelles, c'est
+celui de reconnaître les droits de l'humanité: «Nous sommes hommes
+avant que d'être chrétiens, juifs ou mahométans[68]». Donc on doit
+prendre la défense de toutes les minorités persécutées, qu'il s'agisse
+des piétistes de Bischwiller[69] ou des juifs de Nîmes[70] ou des
+Louisets de Bretagne[71]. Logique avec lui-même, Dubois se sépare du
+_Constitutionnel_ et de tout le parti libéral en désavouant la campagne
+contre les jésuites. L'appel de Montlosier aux arrêts des Parlements
+ne le séduit guère: «Laissons-les dormir, dit-il, dans les greffes
+de nos tribunaux[72]». Les ordonnances de 1828 ne l'enthousiasment
+pas davantage, car elles sont inspirées par deux idées mauvaises, le
+monopole de l'éducation et la religion d'Etat. «L'affranchissement
+n'est pas dans le servage commun de tous[73]». Certes on a le droit
+de s'indigner quand on voit aujourd'hui la liberté réclamée contre
+ces ordonnances par les hommes qui ont tant persécuté l'enseignement
+laïque depuis quatorze ans[74]; et ces mêmes hommes veulent en même
+temps empêcher un prêtre de quitter l'Eglise et de se marier[75]. Mais
+les libéraux doivent reconnaître ce qu'a de puéril et d'humiliant
+l'obligation imposée aux maîtres de déclarer par écrit qu'ils
+n'appartiennent point à une congrégation non autorisée[76].
+
+ [66] «La philosophie est tranquille... Elle se dit avec sécurité: Il
+ n'y a plus de Vatican; comme jadis les chrétiens, nés de la veille,
+ répétaient au pied de la statue de la Victoire ébranlée de leurs
+ cris: Il n'y a plus de Capitole.» (26 janvier 1826.)
+
+ [67] «Aujourd'hui, ce qu'il importe d'enseigner à la France, ce
+ n'est point un dogme, une forme religieuse quelconque; les esprits
+ sont assez éclairés pour choisir d'eux-mêmes. C'est de lui apprendre
+ le respect de tous les dogmes et de toutes les formes; c'est de
+ constater le droit qu'ont toutes les croyances, négatives ou
+ positives, de vivre ensemble et égales sous la protection de la même
+ loi.» (Dubois, _Fragments littéraires_, I, p. 98.)
+
+ [68] _Ibid._, I, p. 99.
+
+ [69] _Ibid._, I, p. 311.
+
+ [70] _Ibid._, I, p. 335.
+
+ [71] _Ibid._, II, p. 192.
+
+ [72] _Ibid._, I, p. 179.
+
+ [73] _Ibid._, I, p. 151 sqq.
+
+ [74] Dubois rappelle «tous les anciens recteurs d'académie
+ chassés, presque tous remplacés par des prêtres; les trois quarts
+ des provisorats de collèges royaux, toutes les principautés de
+ collèges communaux, occupés par des prêtres; tous les professeurs
+ indépendants, ou non affiliés aux congrégations, chassés de
+ leurs chaires; l'Ecole normale détruite; ses élèves poursuivis
+ dans toutes les directions; le haut enseignement de la capitale
+ éteint; toutes les facultés des lettres et des sciences dans les
+ provinces, ou fermées ou réduites à des leçons insignifiantes; les
+ chaires d'histoire supprimées; l'enseignement de la philosophie
+ ramené à une théologie en latin barbare; les élections du Collège
+ de France violentées ou foulées aux pieds avec mépris; l'Ecole de
+ Médecine désorganisée et recomposée selon le vœu de la faction;
+ enfin l'instruction primaire partout étouffée, ou livrée aux
+ ignorantins...» (_ibid._, II, p. 157.)
+
+ [75] Il s'agit de l'affaire Dumonteil. (_ibid._, II, p. 49.)
+
+ [76] Le _Globe_ se moque aussi de la manière dont certains hommes de
+ l'ancienne génération conçoivent le rôle du prêtre: «Si l'on croit
+ ces vieux philosophes, un curé est un fonctionnaire qui a mission
+ d'instruire ses ouailles comme l'entend M. le Procureur du roi,
+ qui est tenu de leur délivrer, sur mandat de M. le Maire, tous les
+ sacrements qu'ils requièrent, et auquel il est sévèrement interdit
+ d'avoir sa conscience d'homme ou sa croyance de prêtre.» (2 août 1825)
+
+La liberté qui est due à toutes les religions, Dubois la réclame
+également pour ceux qui n'en suivent aucune. Touquet, un ancien colonel
+devenu libraire anticlérical, a publié des extraits de l'Evangile qui
+exposent une moralité purement humaine; l'écrivain se plaint qu'on le
+poursuive pour ce motif et lui reconnaît le droit de nier les miracles
+et les mystères. Prévoyant en quelque sorte l'œuvre de Renan, il
+s'irrite à la pensée qu'on poursuivrait un savant consciencieux parce
+qu'il aurait écrit une histoire purement humaine de Jésus[77]. Les
+enterrements civils lui plaisent parce qu'ils prouvent des convictions
+fermes, sans hypocrisie finale. Celui de Talma, célébré librement
+à Paris, lui cause une grande joie: «On peut dire que du jour de
+l'enterrement de Talma, date la véritable émancipation religieuse
+de la France[78]». La liberté pour tous, y compris les catholiques,
+voilà donc sa règle. Le clergé catholique ne lui inspire pas
+d'antipathie; seulement il reproche à celui de 1826 un goût du bruit,
+des choses théâtrales, qui n'existait pas dans celui de la génération
+précédente[79].
+
+ [77] _Fragments_, I, p. 230. La condamnation de Touquet provoque chez
+ lui une vraie colère: «Dans la fièvre d'intolérance qui agite le
+ catholicisme, dans la passion de liberté qui saisit par contradiction
+ tous les esprits généreux, il faut s'attendre à voir successivement
+ tous les dogmes de la religion de l'Etat examinés, débattus, niés.»
+ (I, p. 294).--Cf. l'article sur un procès fait au _Courrier français_
+ (II, p. 318).
+
+ [78] I, p. 255. Citons encore son article sur l'enterrement civil
+ de Saint-Simon: «Ses amis et ses disciples n'ont point été demander
+ à une Eglise qu'il avait abandonnée des pompes et des prières
+ auxquelles il ne croyait pas. On ne les a point vus provoquer par des
+ sollicitations hypocrites un refus légitime, et exalter ensuite ce
+ refus comme un attentat, quand soi-même on s'en rend coupables les
+ premiers en voulant forcer un prêtre catholique à violer les lois
+ de son culte.» (C par Eugène Despois, Le Journal _Le Globe_ et M.
+ Dubois, dans _Revue politique et littéraire_, 1874.) Les enterrements
+ civils se faisaient d'ailleurs sans difficulté, comme l'a raconté
+ Littré à propos de celui de son père. (_Conservation, Révolution,
+ Positivisme_, 2e éd., Remarques.)
+
+ [79] «Elle est bien loin de nous déjà, la religion qui nous fut
+ enseignée par nos mères et par nos pasteurs revenus de l'exil...
+ Quelque chose de grave et de sérieux nous est resté dans l'âme; et
+ même émancipés de sa tutelle, la foi de nos jeunes années est chère à
+ nos souvenirs. En sera-t-il de même de la génération élevée au bruit
+ des cantiques et des processions du Sacré-Cœur?» (_Fragments_, I,
+ p. 154.)
+
+
+II
+
+L'amour de la liberté religieuse conduisit le _Globe_ à souhaiter la
+séparation de l'Eglise et de l'Etat. Cette conception était étrangère
+aux philosophes du dix-huitième siècle, et la mise en vigueur de ce
+régime entre 1795 et 1802 n'avait pas laissé de souvenirs. C'est une
+idée protestante par ses origines; elle fait le caractère essentiel
+du protestantisme libéral. Le premier livre français dans lequel un
+écrivain de renom l'ait défendue est l'œuvre d'un protestant, Benjamin
+Constant. Il a formulé avec talent cette notion de l'individualisme
+religieux qui le séparait à la fois des Eglises établies et du
+libéralisme voltairien.
+
+Benjamin Constant, dès le début de son livre, annonce le projet de
+défendre le sentiment religieux contre ceux de ses amis qui voient dans
+la religion l'ennemie de la liberté[80]. L'erreur de ceux-ci vient
+de ce qu'ils ne distinguent pas entre le sentiment religieux et les
+formes religieuses. Le sentiment religieux est une loi fondamentale
+de la nature humaine; on a voulu expliquer la religion par la peur
+ou par l'organisation physique de l'homme ou par l'existence de la
+société. Cela ne suffit pas. «L'homme est religieux parce qu'il est
+homme... Le sentiment religieux est la réponse à ce cri de l'âme que
+nul ne fait taire, à cet élan vers l'inconnu, vers l'infini, que nul
+ne parvient à dompter entièrement»[81]. Mais si le sentiment religieux
+est immuable, les formes religieuses sont changeantes, progressives
+comme la civilisation elle-même. Souvent une Eglise vieillie se défend
+violemment contre ceux qui la déclarent insuffisante, et soulève ainsi
+contre la religion l'antipathie des meilleurs et des plus généreux
+parmi les hommes; voilà pourquoi il importe que le pouvoir politique
+n'intervienne pas dans la transformation des croyances. Il ne doit pas
+appuyer de sa force le pouvoir sacerdotal, cette puissance intolérante
+rétrograde, oppressive, dont l'humanité a tant de fois souffert les
+méfaits.
+
+ [80] «Si le sentiment religieux est une folie, parce que la preuve
+ n'est pas à côté, l'amour est une folie, l'enthousiasme un délire, la
+ sympathie une faiblesse, le dévouement un acte insensé... La liberté
+ veut toujours des citoyens, quelquefois des héros. N'éteignez pas
+ les convictions qui servent de base aux vertus des citoyens, et qui
+ créent les héros, en leur donnant la force d'être des martyrs.» (_De
+ la religion_, préface.)
+
+ [81] _Ibid._, I, p. 35.
+
+Benjamin Constant, avec une timidité d'homme politique observant
+la vie réelle, n'osait pas conclure franchement à la séparation de
+l'Église et de l'État[82]. Le _Globe_, au contraire, montrait la
+société française marchant vers ce régime. «Semble-t-il donc si
+éloigné, disait-il, le jour où l'entretien de chaque culte pourrait
+être remis à ses prosélytes, et l'administration de ses deniers, comme
+la vérité de ses doctrines, abandonnée à ses ministres? Semble-t-il
+donc si téméraire, le pacifique projet de séparer à jamais l'État
+des religions et de le maintenir immuable et impassible au milieu
+des réformes et des passions théologiques?[83]» L'idée que Dubois
+soutenait ainsi venait d'être adoptée publiquement pour la première
+fois par un groupe d'hommes politiques et de penseurs notoires, la
+Société de la Morale chrétienne. Cette société datait de 1821; les
+fondateurs se réclamaient de l'Evangile et déclaraient nécessaire
+d'exposer les préceptes du christianisme dans toute leur pureté; La
+Rochefoucauld-Liancourt, Victor de Broglie, Guizot, Benjamin Constant
+se succédèrent à la présidence. La société attira dès 1823 l'attention
+de la police: un rapport anonyme affirma qu'elle professait «une espèce
+de morale indépendante des dogmes chrétiens», et douze professeurs qui
+en faisaient partie furent signalés à Frayssinous par le ministre de
+l'intérieur[84]. Le comte Lambrechts avait légué à cette association
+une somme destinée à récompenser le meilleur mémoire en faveur de la
+liberté des cultes. Le concours provoqua de nombreux travaux et fut
+jugé en 1825: il mit en relief le grand moraliste suisse Vinet, qui
+obtint le prix pour son mémoire. Celui-ci mérite une analyse un peu
+détaillée.
+
+ [82] Il avait un instant proposé dans la _Minerve_ l'octroi d'une
+ dotation foncière à l'Eglise, pour qu'elle fût indépendante de
+ l'Etat; les protestations de ses lecteurs l'amenèrent à se rétracter.
+ (V. Gonnard dans _Revue politique et parlementaire_, juin 1913.)
+
+ [83] Dubois, _Fragments_, II, p. 34.
+
+ [84] Ferdinand-Dreyfus, _La Rochefoucauld-Liancourt_, p. 498 sqq. Sur
+ l'action très variée de cette société, v. Pouthas, _Guizot pendant la
+ Restauration_ (1923), p. 342 sqq.
+
+«La liberté de conscience, dit-il, n'est pas seulement la faculté de se
+décider entre une religion et une autre, c'est aussi essentiellement
+le droit de n'en adopter aucune, et de rester étranger à toute les
+formes et à tous les établissements que le sentiment religieux a pu
+créer dans la société». La liberté de conscience est inséparable de
+la liberté de culte, car l'homme a besoin de l'association; l'union
+de ces deux libertés constitue la liberté religieuse. Toute croyance
+religieuse a pour caractère l'_inévidence_; elle ne s'impose pas avec
+une claire certitude à l'homme de bonne foi; donc l'État ne doit
+imposer ni réprimer aucune croyance. On objecte que les opinions
+religieuses entraînent les opinions morales; c'est vrai, mais il y a
+une autre source d'idées morales, qui est la société elle-même. C'est
+d'elle que dérive la morale sociale, morale étroite, insuffisante, et
+quand même utile puisqu'elle assure la sûreté, la propriété, la pudeur.
+Cette morale appartient au gouvernement, qui n'est institué que pour la
+défendre; il peut sévir contre les actes contraires à cette morale et
+même interdire la publication de maximes qui lui seraient directement
+opposées; mais il n'a point à s'occuper de la morale intérieure. Notre
+droit moderne a justement distingué entre le délit et le péché. L'État
+n'a jamais à statuer sur des croyances, fussent-elles déplorables comme
+celles de l'athée ou du matérialiste. Pourquoi donner de l'attrait aux
+mauvaises doctrines en les honorant d'une persécution? C'est ainsi
+qu'elles acquirent du crédit au dix-huitième siècle. On favorisera
+mieux la vérité religieuse en la laissant «libre d'entraves et surtout
+libre de protection». La discussion devient alors complète, sincère,
+et n'entraîne pas de guerre civile. La concurrence des cultes est même
+utile aux mœurs, car une religion nouvelle ne gagne le peuple que par
+la pureté morale qu'il observe chez ses premiers adhérents. La liberté
+religieuse est enfin la base nécessaire de la liberté civile, de la
+liberté politique, du régime constitutionnel. Que l'on compare les
+maux causés par la persécution à la France de Louis XIV, à l'Italie, à
+l'Espagne, et les bons effets de la liberté aux États-Unis.
+
+Après avoir ainsi fourni les «preuves» de sa théorie, Vinet entreprend
+d'exposer le «système» qui en serait l'application. Ce système prend
+comme point de départ la coexistence de deux sociétés indépendantes,
+la société civile et la société religieuse. Les membres de celle-ci
+doivent avoir les mêmes droits politiques et civils que tous les autres
+citoyens. La société religieuse peut agir librement sur elle-même,
+pourvu qu'elle n'use que de moyens spirituels sans aucun effet civil;
+libre à elle, par exemple, d'employer l'excommunication. L'État et
+l'Église «ne peuvent avoir en commun aucun acte ni aucune institution;»
+le mariage civil comptera seul pour le magistrat. L'État n'est plus
+chargé de former, de payer, de surveiller le clergé: la communauté des
+croyants choisit son pasteur, et celui-ci ne peut exiger qu'un père lui
+confie l'instruction religieuse de ses enfants[85]. Le culte enfin doit
+être public, afin que l'État n'ait pas lieu d'y soupçonner des menées
+secrètes. La religion ainsi réduite aux subventions de ses fidèles n'a
+plus la magnificence de la religion d'État, mais elle ne compte que des
+croyants. «Elle est puissante comme l'âme qui est immortelle; l'autre
+est forte comme ce monde qui doit passer».
+
+ [85] Les pères la feront donner quand même, car ils connaissent la
+ bienfaisante influence de l'Evangile: «une religion qui n'offre rien
+ de tout cela est-elle digne d'être protégée? Une religion qui a tout
+ cela a-t-elle besoin de protection?» (p. 217).--Vinet admet à la
+ rigueur que le gouvernement fasse payer par tous une taxe religieuse
+ et la répartisse d'après le nombre des adhérents inscrits à chaque
+ groupe.
+
+Vinet avoue que nulle part en Europe il ne trouve un exemple à l'appui
+de sa théorie; partout règnent les religions d'Etat, même en France,
+où la Charte renferme à ce sujet deux articles contradictoires.
+L'application prochaine de ses vues est donc impossible; du moins
+il souhaite qu'on diminue les inconvénients du système actuel en
+appliquant deux principes, l'indépendance de l'état civil envers l'état
+religieux et la tolérance à l'égard des sectes religieuses. Il ne croit
+plus, comme autrefois, que l'Etat doit protéger seulement les cultes
+chrétiens, quels qu'ils soient; la liberté sera la même pour les juifs,
+et aussi pour ceux qui ne croient à rien[86]. Cette largeur d'esprit
+est d'autant plus remarquable que Vinet reste un chrétien convaincu.
+La religion naturelle lui paraît insuffisante: «n'étant soutenue par
+rien, elle ne peut rien soutenir». L'athéisme lui inspire une véritable
+horreur. Protestant, il croit le catholicisme naturellement porté
+à l'intolérance[87]; mais il veut la liberté pour les catholiques.
+Son livre se termine par une touchante prière au Dieu qui a donné
+l'Evangile[88].
+
+ [86] V. seconde partie, chap. XII et XIII.
+
+ [87] Guizot, dans son rapport au sujet du concours présente sur ce
+ point les réserves de la Société. A part cela, il approuvait les
+ théories de Vinet.
+
+ [88] «Inspire au cœur des rois la volonté d'anéantir toutes ces
+ entraves qui retiennent les cœurs sous le joug de la crainte et en
+ bannissent l'amour.» Que les hommes disposent à leur gré de leur
+ conscience, «afin qu'ayant été libres de t'aimer sur la terre, ils
+ soient libres, Beauté suprême, de te contempler à jamais dans les
+ cieux!»
+
+La Société de la Morale chrétienne avait pleinement adhéré aux
+principes de Vinet[89]. Bientôt elle voulut préciser les moyens
+pratiques de réaliser le nouveau système; elle ouvrit pour cela
+un nouveau concours dont le résultat fut connu à la veille de la
+révolution de 1830. Le prix de ce concours sur «l'exercice de la
+liberté religieuse» fut remporté par Nachet, un avocat de Paris.
+Très au courant du droit, il cite et discute les arrêts des cours
+royales, de la cour de Cassation, trop souvent inspirés par une pensée
+d'intolérance. Le budget des cultes n'a plus de raison d'être: un
+homme n'a rien à payer pour l'entretien d'une Église dont il n'est
+point membre. Le Concordat est «une monstruosité politique» dans
+un pays où règne la liberté des cultes; loin d'assurer la paix, il
+provoque des conflits entre le gouvernement et la royauté. «La liberté
+religieuse, mise en œuvre, n'est autre chose que la séparation absolue
+de l'Eglise et de l'Etat. Cette séparation franchement acceptée, tous
+les droits sont garantis, ceux de l'individu, ceux de l'Eglise, ceux de
+l'Etat[90]».
+
+ [89] Le travail classé en seconde ligne fut celui d'Auguste Portalis.
+ Sans aller jusqu'à la séparation, il montre que la liberté des
+ cultes est un droit naturel: «Toutes les religions, dit-il, doivent
+ être protégées par l'Etat, mais aucune d'elles ne doit jamais le
+ protéger... Un culte ne représente que les fidèles d'une croyance,
+ l'Etat au contraire représente l'universalité des citoyens».
+ (_Mémoire en faveur de la liberté des cultes_, pp. 30 et 32.)
+
+ [90] Nachet, _De la liberté religieuse en France_, p. 378. Il
+ condamne l'ordonnance de 1828 contre les jésuites au nom des mêmes
+ principes. La commission qui décerna le prix à Nachet comptait parmi
+ ses membres Benjamin Constant, Guizot, Victor de Broglie, Stapfer,
+ Vivien, et Gaëtan de La Rochefoucauld, le fondateur du nouveau
+ concours.
+
+Vinet avait parlé aux libéraux de toutes les croyances; les protestants
+furent seuls à lire l'ouvrage de Samuel Vincent, _Vues sur le
+protestantisme en France_ (1829). Le pasteur de Nîmes y formulait
+avec beaucoup de talent et de vigueur les idées du protestantisme
+libéral, en combattant les thèses de l'orthodoxie calviniste. Il étudia
+naturellement les rapports de l'Eglise et de l'Etat. D'après lui, le
+système établi par le Premier Consul offre des avantages certains,
+la sécurité pour les croyants, la dignité pour les pasteurs, mais il
+réduit la religion à n'être qu'une administration, et surtout il nuit
+à la liberté de penser. La séparation n'est pas près de se faire, mais
+elle résultera naturellement des idées modernes, ce sera peut-être
+«le travail et le couronnement du XIXe siècle». L'Etat n'y perdrait
+rien, car l'appui du clergé ne laisse pas d'être compromettant pour les
+gouvernants; la religion n'y perdrait pas davantage, car elle saurait
+trouver l'organisation matérielle nécessaire, et l'activité, la vie
+lui serait rendue. En attendant, il faut contenir dans les limites les
+plus étroites l'influence politique des clergés divers et l'influence
+religieuse du pouvoir civil.
+
+Ces opinions trouvèrent un défenseur à la Chambre des députés.
+Corcelles, membre de la gauche, ami de La Fayette, avait montré peu
+d'enthousiasme pour les ordonnances de 1828. Il déclara que le clergé
+devrait vivre, en France comme aux Etats-Unis, des subsides volontaires
+donnés par les fidèles[91]. Mais il était isolé dans son parti. La
+plupart des libéraux, allant au plus pressé, combattaient le parti
+qui avait fait surgir le ministère Polignac, le parti appuyé par les
+mandements audacieux des évêques. La victoire de la révolution de 1830
+apparut comme la défaite du parti prêtre.
+
+ [91] 30 juillet 1828. De même, le 10 juin 1829, il demanda une
+ réduction du budget des cultes, «jusqu'au temps éloigné sans doute,
+ quoique inévitable, où chaque religion trouvera toutes ses ressources
+ dans ses croyants.» Littré père disait aussi, au témoignage de son
+ fils: «tant cru, tant payé».
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+La politique d'apaisement sous Louis-Philippe
+
+
+I
+
+Le gouvernement nouveau parut décidé à laïciser définitivement l'Etat.
+La Charte de 1830 enleva au catholicisme sa prérogative, et la
+«religion de l'Etat» disparut des textes législatifs. On ne vit plus le
+roi ou la famille royale suivre les processions; pendant quelques mois
+on ne put rencontrer dans les rues de Paris un prêtre en soutane, pas
+plus qu'un moine portant le costume de son ordre. L'alliance étroite
+qui existait, au su de tous, entre la dynastie déchue et le clergé
+catholique faisait rejaillir sur celui-ci une partie de la haine vouée
+par le peuple à Charles X. Dans les nombreuses pièces patriotiques
+jouées par les théâtres de Paris, tous les rôles de malfaiteurs ou de
+traîtres étaient attribués à des jésuites. En 1831, à la suite de la
+manifestation légitimiste faite à Saint-Germain l'Auxerrois, l'église
+fut mise à sac et l'archevêché détruit; le gouvernement laissa faire
+et la garde nationale encouragea presque tous les destructeurs. «Qui
+dit Jésuite en France, à Paris du moins, écrivait le provincial de
+l'ordre, dit une bête sauvage à laquelle il faut courir sus[92]».
+Bientôt l'énergie de Casimir Perier mit fin aux scènes de ce genre,
+mais le ministre ne chercha point un rapprochement avec le clergé;
+l'antique procession du Vœu de Louis XIII fut interdite; on enleva les
+crucifix posés dans les salles de cours d'assises; on obligea un prêtre
+à célébrer les funérailles religieuses de Grégoire, l'ancien prélat
+constitutionnel qui n'avait jamais abjuré ses idées. L'expédition
+d'Ancône, ordonnée par Casimir Perier, n'était pas faite pour améliorer
+les rapports de la France avec la papauté. En province, les relations
+étaient froides entre les évêques légitimistes et les fonctionnaires de
+la monarchie nouvelle; quant aux hostilités entre maires et curés, des
+milliers de communes en offraient le spectacle.
+
+ [92] Lettre du 17 octobre 1831, citée par Burnichon, I, p. 516.
+
+Cependant les choses changèrent bientôt. Le gouvernement de Juillet fit
+de son mieux pour s'assurer l'appui de l'Eglise; Louis-Philippe qui
+travaillait avec une constance infatigable à se faire accepter comme
+un égal par les souverains étrangers, montra aussi des dispositions
+conciliantes vis-à-vis du pape, des cardinaux et des évêques. Ses
+ministres, partisans de la résistance ou de mouvement, se montrèrent
+en face de l'Eglise à la fois indépendants et courtois, prêts à
+pratiquer ce qu'on a plus tard nommé la politique d'apaisement. De son
+côté le clergé, calmé par les avis de Rome, déçu dans ses espérances
+par l'échec retentissant de la duchesse de Berry, se résigna au fait
+accompli; les évêques légitimistes, sans manifester de sympathie pour
+le roi des Français, entretinrent des rapports corrects avec ses
+représentants.
+
+La bourgeoisie orléaniste approuva ce changement. Dès qu'elle fut
+débarrassée de la Congrégation et des jésuites, sa haine contre le
+parti prêtre s'apaisa. Elle pensait que, selon la formule vulgaire,
+il faut une religion pour le peuple; les revendications sociales,
+qui apparaissaient maintenant de plus en plus violentes, allaient la
+fortifier dans cette idée. Cette bourgeoisie, maîtresse du pouvoir,
+devenait une aristocratie véritable; elle savait que, selon le mot
+de Talleyrand à sa nièce, «il n'y a rien de moins aristocratique
+que l'incrédulité». Voilà pourquoi les défenseurs de la nouvelle
+dynastie abandonnèrent le projet de tenter la séparation de l'Eglise
+et de l'Etat. La Société de morale chrétienne, qui avait couronné
+les livres de Vinet ou de Nachet, comprenait parmi ses membres,
+outre Louis-Philippe lui-même, Guizot, le duc de Broglie et d'autres
+ministres du nouveau régime; aucun ne proposa d'appliquer le principe
+que tous avaient approuvé quelques années auparavant. C'est un exemple
+significatif des changements qui s'accomplissent chez d'anciens
+opposants parvenus au pouvoir. Des motifs sérieux pouvaient d'ailleurs
+excuser cette palinodie: le gouvernement jugeait sage de garder sous
+sa main un clergé prêt à soutenir les tentatives carlistes; la Vendée,
+la Bretagne offraient trop de sujets d'alarme pour qu'on les exaspérât
+par une réforme qui serait considérée comme une déclaration de guerre
+au catholicisme. Un seul, parmi les membres dirigeants de la Société
+de morale chrétienne, défendit encore la cause abandonnée par tous.
+Lamartine écrivait en 1831 à propos de la séparation: «Heureuse et
+incontestable nécessité d'une époque où le pouvoir appartient à tous et
+non à quelques-uns; incontestable, car sous un gouvernement universel
+et libre, un culte ne peut être exclusif et privilégié; heureuse, car
+la religion n'a de force et de vertu que dans la conscience. Elle
+n'est belle, elle n'est pure, elle n'est sainte qu'entre l'homme et
+son Dieu; il ne faut rien entre la foi et le prêtre, entre le prêtre
+et le fidèle; si l'Etat s'interpose entre l'homme et ce rayon divin
+qu'il ne doit chercher qu'au ciel, il l'obscurcit ou il l'altère[93]».
+Lamartine demeura isolé parmi les hommes politiques. La cause de la
+séparation venait de faire, il est vrai, parmi les catholiques une
+illustre recrue; Lamennais la défendait énergiquement dans l'_Avenir_.
+Mais cette adhésion compromettante acheva d'inquiéter les libéraux, qui
+redoutaient un régime laissant liberté complète à des prêtres comme
+Lamennais; et la condamnation de celui-ci par Grégoire XVI fut décisive
+pour tous les catholiques autrefois tentés d'approuver le nouveau
+système.
+
+ [93] _Sur la politique rationnelle_, 1831, p. 70. Lamartine fut
+ quelque temps président de la Société de la morale chrétienne.
+ Nachet, publiant après 1830 la seconde édition de son Mémoire,
+ se plaignit vivement qu'on n'eût rien fait pour en appliquer les
+ conclusions.
+
+Ce n'étaient pas seulement les politiques orléanistes qui approuvaient
+le retour à des relations courtoises avec le clergé; les jeunes
+intellectuels aux tendances républicaines et socialistes réprouvaient
+également l'anticléricalisme et l'esprit voltairien. Ils participaient
+à cette religiosité qui fut un des caractères du romantisme et de la
+nouvelle démocratie. A la veille de 1830 déjà, de jeunes républicains,
+parmi lesquels figurait Hippolyte Carnot, suivaient avec intérêt les
+tentatives de Ballanche pour concilier la tradition avec les idées
+modernes, les obscurs écrits de ce néo-catholique aux allures bizarres
+qui s'appelait Coessin, la résurrection de l'ordre des Templiers
+sous un grand maître[94]. D'autre part, Saint-Simon avait terminé sa
+carrière en parlant un langage profondément religieux dans le _Nouveau
+Christianisme_; et ses disciples n'avaient point tardé à transformer
+leur école en église. La révolution de 1830 donna brusquement à cette
+église une notoriété bruyante; et si les excentricités de la secte,
+les étranges théories d'Enfantin provoquaient le rire, beaucoup
+d'hommes intelligents et généreux suivaient avec émotion l'audacieuse
+entreprise où les disciples du Père dépensaient tant d'enthousiasme
+et de dévouement[95]. Après la fin du saint-simonisme, beaucoup de
+théoriciens socialistes inspirés par lui ont cherché, avec plus de
+prudence et de discrétion, à rajeunir, à moderniser le christianisme.
+C'est le rêve de Pierre Leroux et de ce théologien démocrate, Jean
+Reynaud, en qui tous ses amis ont vénéré un saint laïque. Buchez
+se fait l'apôtre de la démocratie chrétienne; comme Lacordaire, il
+salue dans la France le soldat du Christ, mais c'est parce qu'elle
+a complété l'œuvre de l'Eglise en formulant les principes de 1789;
+Robespierre devient pour lui le prêtre de ce néo-christianisme
+révolutionnaire[96]. Louis Blanc est moins religieux; cependant il
+considère le voltairianisme comme périlleux et vieilli[97]. Parmi les
+républicains politiques, les opinions varient. Armand Carrel demeure
+indifférent aux questions religieuses; mais Barbès, condamné à mort
+et croyant le jour de l'exécution venue, invoque Jésus en même temps
+que Babeuf, et remercie Dieu de l'avoir fait «Français, républicain,
+aimé des bons, proscrit par les méchants[98]». Des révolutionnaires
+allemands venus à Paris s'étonnent de trouver une religiosité si
+générale chez les hommes de progrès[99]. La plupart sont pénétrés de
+ce christianisme social auquel Lamennais a donné son évangile dans les
+_Paroles d'un croyant_.
+
+ [94] H. Carnot, _Sur le saint-simonisme_, 1887. Sur Coessin, v.
+ Georges Weill, dans _Revue des études napoléoniennes_, 1919.
+
+ [95] V. Georges Weill, _L'école saint-simonienne_, 1896.
+
+ [96] V. Rastoul, _Histoire de la démocratie catholique en France_,
+ 1911.
+
+ [97] «Continuer Voltaire aujourd'hui serait dangereux et puéril.
+ A chaque époque son œuvre! Celle de notre temps est de raviver le
+ sentiment religieux, de combattre les insolences du scepticisme et de
+ railler ses railleries.» (_Revue du Progrès_, I, p. 146.)
+
+ [98] Barbès, _Deux jours de condamnation à mort_. V. Georges Weill,
+ _Histoire du parti républicain_, p. 238 sqq.
+
+ [99] Bouglé, _Chez les prophètes socialistes_, 1918.
+
+L'apaisement des querelles religieuses apparaît dans les débats
+parlementaires à partir de 1833. En 1834, par exemple, la Chambre des
+députés examine les pétitions demandant le maintien des évêchés créés
+postérieurement au Concordat. Quelques députés, Luneau, Eschassériaux,
+Barrot, veulent faire affirmer par l'assemblée son droit d'ajourner
+les crédits nécessaires. Mais le gouvernement combat leur thèse; le
+gallican Dupin fait de même. Lamartine rappelle ses préférences pour le
+régime propre à détruire «le nœud fatal qui unit l'Eglise à l'Etat»;
+mais, puisque le moment favorable pour cette réforme n'est pas encore
+venu, il demande un vote favorable aux pétitions, et la Chambre lui
+donne raison[100]. Un seul député, Isambert, conseiller à la Cour de
+cassation, se fit remarquer pendant tout le règne par sa persévérance
+à défendre les traditions des légistes, à dénoncer les empiètements
+du clergé: tantôt il combattait les crédits votés pour l'installation
+des cardinaux, tantôt il se plaignait que le clergé n'envoyât pas
+les séminaristes aux facultés de théologie dirigées par l'Etat; les
+ménagements des ministres pour l'épiscopat l'amenaient à préférer au
+Concordat le régime de la séparation, le régime belge[101]. Mais les
+critiques annuellement présentées par lui à la Chambre semblaient
+démodées et puériles.
+
+ [100] Séance du 26 avril 1834.
+
+ [101] 8 juin 1835, 18 mai 1837, 17 mai 1838, 17 et 18 janvier
+ 1839. Dubois, au contraire, trouvait inquiétants les progrès du
+ catholicisme en Belgique: «Pour mon compte, disait-il, cette
+ expérience que je vois se faire aux portes de la France m'a fait
+ profondément réfléchir sur une foule de mesures qui étaient venues
+ à la pensée de beaucoup d'hommes d'Etat, et que j'ai jusque là
+ combattues avec vivacité» (17 mai 1838). Il revenait donc aux idées
+ gallicanes dédaignées par le _Globe_. Quant aux républicains, ils
+ se prononcent rarement pour la séparation de l'Eglise et de l'Etat.
+ Cependant on trouve un projet de ce genre, très soigneusement
+ étudié, dans le livre d'Auguste Billiard, _Essai sur l'organisation
+ démocratique de la France_ (1837): l'auteur, ancien secrétaire
+ général du ministère de l'Intérieur, connaît la complexité des
+ questions à résoudre.
+
+
+II
+
+Une seule question, celle de l'enseignement, devait amener des chocs
+nouveaux entre partisans de l'Eglise et de l'Etat. L'instruction
+primaire attira l'attention de tous au lendemain de 1830. Elle avait
+été très négligée: les partis politiques s'étaient occupés beaucoup
+moins de multiplier les écoles que de choisir entre l'enseignement
+simultané, pratiqué par les Frères, et l'enseignement mutuel, préféré
+dans les écoles laïques. Personne d'ailleurs à cette époque ne songeait
+à demander que les écoles primaires fussent entièrement soustraites
+à la surveillance du clergé. Ce qui frappait les observateurs de
+bonne foi, c'était le petit nombre de gens sachant lire; aussi vit-on
+Guernon-Ranville, membre du ministère Polignac, franc-maçon égaré
+parmi ces amis de la Congrégation, préparer une loi sur l'enseignement
+primaire. L'idée fut reprise au lendemain de la révolution, alors que
+la sympathie pour le peuple animait encore la plupart des vainqueurs;
+une enquête poursuivie dans toutes les parties de la France révéla
+un état de choses lamentable, une ignorance aggravée par le mépris
+des paysans pour l'instruction[102]. Les nombreux projets soumis aux
+Chambres aboutirent à la loi de 1833, loi bienfaisante qui eut pendant
+quelques années d'excellents résultats.
+
+ [102] Cette enquête est résumée dans le livre de Lorain, _Tableau de
+ l'instruction primaire en France_, 1837.
+
+Cette loi fut rédigée de manière à ménager les susceptibilités et
+les intérêts de l'Eglise. Elle assura la liberté de l'instruction
+primaire, donc la possibilité pour les catholiques de créer des écoles
+indépendantes; elle permit aux communes, en gardant un silence complet
+sur ce point, de choisir entre les maîtres laïques et congréganistes;
+enfin le programme des écoles élémentaires comprit nécessairement
+l'instruction morale et religieuse. On reconnaît ici l'œuvre de Guizot.
+Ce protestant convaincu n'avait jamais cessé de dire et de penser
+qu'une alliance est bonne entre le gouvernement français et l'Eglise
+catholique; seulement il avait insisté avant 1830 sur la nécessité
+de maintenir la séparation du spirituel et du temporel. Depuis 1830,
+arrivé au pouvoir, effrayé par les projets sociaux des républicains,
+il sentait le besoin de mettre surtout en lumière l'utilité sociale
+des croyances chrétiennes. Sa foi sincère l'empêchait de penser qu'il
+faut une religion pour le peuple; c'est dans toutes les classes
+qu'elle devait se faire accepter pour que la société fût vraiment
+saine. Ces idées apparurent pendant la discussion de la loi de 1833.
+Guizot combattit l'amendement d'après lequel le curé ou le pasteur ne
+seraient pas membres de droit du comité local chargé de surveiller
+l'école. On ne doit pas, disait-il, exclure ainsi le magistrat moral et
+religieux de la commune, car l'instruction morale et religieuse doit
+accompagner sans cesse l'instruction qui s'adresse à l'intelligence; le
+clergé, si l'on veut l'exclure de l'école publique, fondera une école
+rivale[103].--La Chambre des députés, où vivait encore l'esprit de
+défiance contre les prêtres, donna tort au ministre sur ce point, mais
+la Chambre des pairs lui assura gain de cause.
+
+ [103] «L'instruction morale et religieuse s'associe à l'instruction
+ tout entière, à tous les actes du maître d'école et des enfants... Le
+ développement intellectuel séparé du développement moral et religieux
+ devient un principe d'orgueil, d'insubordination, d'égoïsme, et par
+ conséquent de danger pour la société.» Evitons que le clergé fonde
+ des écoles: «Il vaut cent fois mieux avoir la lutte en dedans qu'au
+ dehors». (Séance du 30 avril 1833).
+
+Quand la loi fut promulguée, Guizot en adressa le texte à tous les
+instituteurs avec une circulaire explicative. Cette circulaire, digne
+de l'auteur et digne du sujet qu'il traitait, rappela en beaux termes
+l'étendue de leurs devoirs et la grandeur de leur mission; mais
+elle ajouta que cette besogne monotone, souvent pénible, ne pouvait
+obtenir sa récompense que de Dieu. «Aussi voit-on que, partout où
+l'enseignement primaire a prospéré, une pensée religieuse s'est unie,
+dans ceux qui le répandent, au goût des lumières et de l'instruction.
+Puissiez-vous, Monsieur, trouver dans de telles espérances, dans ces
+croyances dignes d'un esprit sain et d'un cœur pur, une satisfaction
+et une confiance que peut-être la raison seule et le seul patriotisme
+ne vous donneraient pas!» Il n'y avait là qu'un souhait; mais le
+souhait formulé par le ministre de l'instruction publique dans une
+circulaire officielle ressemblait à un ordre. Guizot parlait aussi
+des rapports à entretenir avec le curé ou le pasteur. L'instituteur
+devait ici éviter l'hypocrisie tout comme l'impiété. «Rien d'ailleurs,
+ajoutait le ministre, n'est plus désirable que l'accord du prêtre et
+de l'instituteur; tous deux sont revêtus d'une autorité morale; tous
+deux peuvent s'entendre pour exercer sur les enfants, par des moyens
+divers, une commune influence. Un tel accord vaut bien qu'on fasse,
+pour l'obtenir, quelques sacrifices, et j'attends de vos lumières et de
+votre sagesse que rien d'honorable ne vous coûtera pour réaliser cette
+union, sans laquelle nos efforts pour l'instruction populaire seraient
+souvent infructueux[104]». Guizot voulait donc des instituteurs
+modestes, dociles, soumis aux notables de la commune et aux curés.
+Voilà pourquoi, dans beaucoup de villages, le desservant accueillit
+assez bien cet auxiliaire nouveau qui devait faire l'école sous sa
+direction[105].
+
+ [104] Guizot a reproduit cette circulaire du 18 juillet 1833 au tome
+ III de ses _Mémoires_.
+
+ [105] Brouard, _Essai d'histoire critique de l'instruction primaire_,
+ p. 73.
+
+Il serait faux de dire que le gouvernement de Louis-Philippe a jamais
+regretté la loi de 1833. Mais à mesure que s'effaçait l'esprit de 1830,
+que la politique du pouvoir devenait de plus en plus nettement une
+politique de classe, les gens réfléchis de la bourgeoisie orléaniste
+commençaient à se méfier des nouveaux éducateurs du peuple. L'Académie
+des sciences morales et politiques mit au concours cette question: «Les
+réformes à apporter à l'institution des écoles normales et primaires
+en vue de l'éducation morale de la jeunesse». Le prix fut remporté en
+1840 par Barau, un universitaire, principal de collège, qui se consacra
+désormais aux travaux pédagogiques et fut longtemps considéré comme un
+des guides les plus sûrs de l'enseignement primaire public. Barau est
+un défenseur de l'enseignement laïque; il est d'autant plus curieux de
+voir quelle méfiance lui inspirent les écoles normales. Elles forment
+des hommes également indépendants de l'Etat et de l'Eglise, du maire
+et du curé; voilà un double danger pour le régime censitaire. Il va
+presque jusqu'à regretter le régime antérieur à 1833; l'instruction
+était alors faible, mais pure; l'instituteur était un villageois humble
+et sans fiel. Au contraire, les normaliens, si l'on ne diminue pas
+leurs prétentions, deviendront tous des mécontents et des agités. Et
+puis ils doivent inspirer confiance au clergé, puisque celui-ci joue un
+rôle indispensable dans l'enseignement primaire[106]. Formons donc des
+instituteurs modestes, pieux, et les prêtres les accepteront[107].
+
+ [106] «L'enseignement secondaire et supérieur est profondément
+ empreint d'un caractère politique; c'est la chose du gouvernement,
+ ou tout au moins de la cité: il répugne donc à toute influence
+ sacerdotale... Mais l'enseignement élémentaire est une chose purement
+ sociale; et puisque la société pour cette œuvre appelle la religion
+ à son aide, elle doit accepter loyalement les conditions de cette
+ alliance.» (Barau, _De l'éducation morale de la jeunesse_, p. 39.)
+
+ [107] «S'ils n'ont pas de reproches sérieux à faire aux maîtres
+ formés par les écoles normales, ils ne les aimeront peut-être jamais
+ beaucoup, mais ils les accepteront sans répugnance» (p. 44).
+
+Le rapport sur ce concours fut présenté à l'Académie par Jouffroy. Il
+montra l'importance et la gravité de la question qui se posait: le
+contraste est formidable entre la grandeur morale de la mission de
+l'instituteur et l'humilité de sa condition matérielle. Cet homme,
+à qui l'on confie l'âme de l'enfance, doit se résigner à une tâche
+pénible dans un pauvre village, avec un salaire qui lui donne à peine
+du pain. Nous sommes donc, dit Jouffroy, en présence de ce dilemme:
+«ou vous refuserez aux maîtres la lumière, et alors ils pourront avoir
+l'humilité de leur condition, mais ils n'auront pas la capacité de
+leur tâche; ou vous la leur donnerez, et alors vous aurez créé en eux
+du même coup la capacité et la révolte». Entre ces deux solutions,
+laquelle va choisir Jouffroy? Le rédacteur du _Globe_ aurait sans
+doute préféré la seconde; mais le philosophe devenu député, défenseur
+du juste milieu, adopte la première. Il se rallie aux conclusions
+de Barau, approuve l'idée de supprimer «tout le luxe matériel et
+intellectuel» des écoles normales. De même, tout en repoussant la
+pensée de confier l'instruction primaire au clergé, l'académicien
+déclare qu'il faut «créer un instituteur qui lui convienne en même
+temps qu'il conviendra à l'Etat»[108].
+
+ [108] V. l'étude faite sur ce rapport de Jouffroy par Félix Pécaut
+ (_L'éducation publique et la vie nationale_, p. 178 sqq.) Lorain
+ aussi demandait qu'on assurât l'appui du clergé aux écoles primaires.
+ (_Tableau de l'instruction primaire_, ch. VIII.)
+
+Les craintes des partisans du juste milieu n'étaient pas sans
+fondement: les instituteurs, sortis du peuple, vivant en contact avec
+lui, assez instruits pour sentir les injustices dont il souffrait,
+devinrent les partisans naturels de la démocratie. En même temps,
+la tutelle des curés, qu'on leur imposait, les rendit hostiles à
+l'Eglise. Parmi les élèves des écoles normales, beaucoup n'avaient
+pas la foi[109]; plusieurs d'entre eux, arrivant dans les communes où
+ils devaient enseigner, se trouvaient en désaccord avec les curés.
+Un d'eux, par exemple, personnage au caractère indocile, sortit de
+l'école normale de Versailles à la fois athée et spiritualiste; nommé
+dans une commune, il y fut invité aussitôt par le curé à jouer dans
+des conférences d'apologétique le rôle de l'avocat du diable; sur
+son refus, le prêtre l'obligea bientôt à quitter le village[110].
+Bien d'autres parmi les maîtres d'école tenaient tête au clergé;
+arrêtons-nous à deux d'entre eux, qui ont exprimé avec vigueur les
+sentiments et les aspirations des éducateurs populaires.
+
+ [109] «Alors, comme aujourd'hui, la plupart des instituteurs
+ n'avaient pas la foi religieuse qu'on les forçait d'enseigner.»
+ (Chevallier, _Souvenirs d'un vieil instituteur_, p. 23 sqq.)
+ Chevallier raconte aussi comment les élèves de l'école normale de
+ Poitiers s'entendirent pour ne pas présenter le billet de confession
+ réclamé par l'aumônier. Barau dit qu'à l'école normale d'Evreux, en
+ 1838, vingt élèves refusèrent de se confesser, jusqu'à ce que le
+ directeur fût intervenu.
+
+ [110] Lefrançais, _Souvenirs d'un révolutionnaire_, p. 19.
+
+Claude Tillier, qui avait fait dans un collège ses études secondaires,
+était un écrivain de valeur; les lettrés n'ignorent point _Mon oncle
+Benjamin_, et ses livres sont encore lus, en Allemagne peut-être plus
+qu'en France[111]. Fixé dans la Nièvre comme maître d'école, puis
+comme journaliste, il dut se mêler aux mesquines querelles des petites
+communes; mais toujours il domine son milieu et s'élève aux idées
+générales sur la religion et la société. L'anticléricalisme existe chez
+lui, mais avec des traits originaux. Il voit dans l'Evangile l'œuvre
+de Dieu: «c'est un code de morale écrit de sa main et signé de son nom
+qu'il a fait tomber des cieux sur la terre[112]». La religion fait
+du bien aux hommes: «bien loin, dit-il, de l'attaquer moi-même, je
+regarderais comme un mauvais citoyen celui qui tâcherait d'en détourner
+le peuple[113]». Ajoutons que Tillier ne partage pas l'horreur de ses
+amis pour les jésuites, et raconte plaisamment les vains efforts qu'il
+a faits pour en découvrir un, afin de voir si ce personnage était,
+comme le dit Béranger, moitié renard et moitié loup. Chimérique est la
+puissance qu'on leur attribue[114]; même leur habileté si vantée ne les
+préserve pas de singulières erreurs. N'ont-ils pas laissé passer en
+1830 l'occasion de gagner le peuple[115]?
+
+ [111] Sur Claude Tillier, v. les travaux de Marius Gérin, surtout ses
+ _Etudes sur Claude Tillier_ (1902) et son édition des _Pamphlets_
+ (1906).
+
+ [112] _Pamphlets_, p. 320.
+
+ [113] _Ibid._, p. 328.
+
+ [114] «Sur la partie vivante de la Nation, celle qui a une tête
+ d'homme et un cœur de citoyen, ils n'ont point de prise; elle glisse
+ sous leur étreinte comme une outre imbibée d'huile.» (_Pamphlets_,
+ p. 488.)
+
+ [115] «A leur place, j'aurais pris franchement la cocarde du peuple;
+ cette liberté qu'il venait de baptiser avec son sang, j'aurais
+ voulu, moi, la baptiser avec mon eau bénite; je l'aurais portée sur
+ mon autel, et je l'aurais mise sous la protection de ce Christ,
+ mort non seulement pour la rédemption des pécheurs, mais aussi pour
+ l'affranchissement du genre humain.» (_ibid._, p. 488.)
+
+Mais si Tillier se sépare ainsi des libéraux de 1830, il pense comme
+eux que le prêtre n'a pas le droit de refuser les sacrements. C'est
+une indignité, selon lui, d'avoir fermé les portes de l'église de
+Nevers au corps d'une brave femme qui s'est suicidée[116]. Les prêtres
+se déconsidèrent en luttant contre le progrès; les Frères ne donnent
+qu'une instruction mécanique. Le nouveau clergé répand le culte des
+reliques et la croyance aux miracles[117]. Claude Tillier, qui aime
+la Révolution, qui glorifie les héros des quatorze armées, qui admire
+Napoléon, reproche surtout à l'Église de ne point donner une éducation
+nationale et patriotique. Patrie, démocratie, liberté, voilà trois
+termes qu'il unit toujours; et cet ennemi des curés aspire au jour où
+le prêtre voudra bénir la démocratie française et comprendre le lien
+qui unit l'Evangile avec la Déclaration des droits de l'homme[118].
+
+ [116] «Votre ministère, à vous, prêtres, c'est de prier; vous êtes
+ payés par l'Etat pour prier, comme le cantonnier est payé pour
+ entretenir les routes; quand vous ne priez point, vous ne gagnez
+ point l'argent qu'on vous donne.» (_ibid._, p. 387.)
+
+ [117] «Il lève de l'argent par toute la France; il recrute
+ publiquement des congrégations; il a ses prédicateurs embrigadés,
+ des journaux qu'il subventionne, des écrivains qu'il salarie! Avant
+ de bouleverser la France, il met tout sens dessus dessous dans la
+ sacristie. Il fait des saints; il fabrique des miracles; en guise
+ de cocardes il vend des médailles; il promet le ciel à ceux qui le
+ suivent.» (_ibid._, p. 629.)
+
+ [118] «J'ai quelquefois entendu dire que le christianisme avait fait
+ son temps. Il l'a à peine commencé... La croix est partout; mais la
+ liberté et l'égalité doivent être agenouillées au pied de la croix,
+ et la liberté et l'égalité ne sont nulle part» (p. 330).--«Je ne
+ connais point, dit-il ailleurs, de rôle plus honorable que celui d'un
+ pasteur régnant sur sa paroisse par l'ascendant de ses vertus»
+ (p. 247).
+
+Arsène Meunier représente mieux que Tillier l'opinion moyenne des
+instituteurs français. Maître d'école dès l'âge de quinze ans et demi,
+fixé longtemps à Nogent-le-Rotrou (1820-1832), il devint directeur
+de l'école normale d'Evreux où il resta dix ans, malgré des conflits
+répétés avec le clergé de cette ville. Venu ensuite à Paris comme
+instituteur libre, Meunier fonda en 1845 l'_Echo des instituteurs_,
+journal destiné à dire avec une entière franchise les vœux et les
+doléances de ses collègues. Sa polémique, vive et audacieuse contre le
+gouvernement conservateur, est dirigée surtout contre les Frères des
+écoles chrétiennes. Ces éducateurs sont inférieurs aux laïques, parce
+qu'ils n'ont en réalité ni famille ni patrie, tandis que les autres
+sont pères et citoyens[119]. Les Frères sont avant tout des moines, et
+s'appliquent à faire revivre «les stupides crédulités et les stupides
+terreurs» du passé. La discipline morale qu'on vante chez eux est
+gravement compromise quand leurs élèves, sortis de l'école, subissent
+l'influence de la famille et du milieu social.
+
+ [119] «Sans cesse stimulé par tous les mobiles qui agissent sur la
+ volonté de l'homme, ayant la conscience qu'il concourt, pour sa
+ modeste part, au progrès général de l'humanité, à la fois loi du
+ monde et loi de Dieu, l'instituteur laïque est plein d'une noble
+ ardeur et d'un saint enthousiasme.» (_Lutte du principe clérical et
+ du principe laïque dans l'enseignement_, p. 27.)
+
+Et pourtant, continue Meunier, cet enseignement néfaste se développe
+sans cesse. Le gouvernement protège les Frères contre les conseils
+municipaux et leur permet, au mépris de la loi, d'enseigner sans
+brevet. Les autorités locales commencent naturellement à suivre
+l'exemple venu d'en haut. Et puis les Frères ont la gratuité,
+institution excellente, nécessaire dans un pays de petits propriétaires
+et de pauvres gens comme la France; la chose leur est possible parce
+qu'ils reçoivent quantité de donations. Tantôt créant des écoles
+libres, tantôt se chargeant des écoles communales, parfois même
+installés dans les écoles normales, ils sont partout. Les instituteurs
+laïques leur résistent et refusent de plier devant eux. «Pourriez-vous
+citer un seul instituteur jésuite? Non. Pourriez-vous citer un seul
+légitimiste? Non. Pourriez-vous enfin en trouver un seul qui partage
+les idées, les opinions ou les sentiments du clergé sur quelque sujet
+que ce soit? Je vous en défie»[120]. Et pourtant ces instituteurs
+sont mal soutenus par les maires, tyrannisés par des inspecteurs
+incompétents, méprisés par les bourgeois. Il faudra bien finir par
+comprendre que l'école doit appartenir, non à la commune, mais à
+l'Etat, que le maître doit être déchargé de l'enseignement religieux;
+le prêtre sera libre de le donner à l'église[121].
+
+ [120] _Ibid._, p. 264.
+
+ [121] «L'Etat est laïque, par conséquent l'instruction donnée en
+ son nom doit être laïque; et si ce mot ne paraît pas clair, nous
+ dirons qu'il signifie pour nous que l'enseignement public, sans être
+ irréligieux, doit faire abstraction de toute religion positive.»
+ (_Ibid._, p. 387.)
+
+
+III
+
+C'était à la bourgeoisie, au pays légal, que s'adressait l'enseignement
+secondaire. L'Université avait excité sous la Restauration les
+défiances des libéraux, qui lui reprochaient de devenir trop cléricale,
+et des catholiques militants, qui avaient réussi jusqu'en 1828 à éluder
+le monopole en se servant des petits séminaires. La Charte de 1830
+promit une loi sur la liberté d'enseignement. Mais sous Louis-Philippe
+les défenseurs de l'Etat laïque cessèrent de tenir l'Université
+en suspicion; ils la louèrent comme une des plus belles œuvres de
+Napoléon. Parmi les défenseurs du nouveau roi, beaucoup abandonnèrent
+la liberté de l'enseignement comme ils abandonnaient la séparation
+de l'Eglise et de l'Etat. Les attaques des hommes de l'_Avenir_, les
+philippiques de Lacordaire contre le monopole n'eurent pas de résultat
+immédiat; la rupture de Lamennais avec Rome fit, au contraire, négliger
+pendant quelques années les projets conçus par lui. L'Université
+d'ailleurs était remarquable depuis 1830 par la largeur avec laquelle
+ses chefs accueillaient les hommes des opinions les plus diverses[122].
+Elle ne se ferma point au clergé; les ecclésiastiques introduits dans
+ses cadres par la Restauration y restèrent toutes les fois qu'ils le
+voulaient. Le fougueux anticlérical Isambert s'en plaignit en 1831 à
+la Chambre des députés; bien qu'on fût alors en pleine lutte contre le
+clergé carliste, les hommes du parti du mouvement, Barthe et Odilon
+Barrot, lui répondirent qu'on devait accepter les professeurs capables,
+prêtres ou laïques[123]. La monarchie de Juillet demeura fidèle à cette
+règle. Environ cinquante collèges communaux avaient comme principaux
+des prêtres à la veille de 1848. Dans quelques-uns des plus importants
+collèges royaux, des lycées d'aujourd'hui, à Caen, à Bordeaux, à
+Grenoble, on voit des proviseurs ecclésiastiques. Les professeurs
+prêtres étaient plus rares que les administrateurs; cependant le
+collège royal de Lyon conserva pendant de longues années un professeur
+de philosophie célèbre, l'abbé Noirot. Les aumôniers enfin jouissaient
+d'une grande influence.
+
+ [122] «Ne nous lassons pas de répéter qu'aux environs de 1830
+ l'Université de France a offert le spectacle réel d'une société
+ idéale, d'une société où toutes les opinions et tous les cultes se
+ rencontraient non seulement sans se combattre, mais avec une parfaite
+ bonne grâce.» (Alfred de Mézières dans le _Temps_, 17 février 1914.)
+ Cet esprit universitaire existait déjà sous la Restauration, même
+ dans un collège «bien pensant» comme Sainte-Barbe; un ancien élève
+ de cette maison, Victor Duruy, l'a rappelé: «Il me serait impossible
+ de dire si mes professeurs étaient catholiques, protestants ou
+ libres-penseurs; je ne leur ai connu qu'une religion, celle de
+ l'honnête et du beau.» (Cité par Hauser dans _Grande Revue_, 25
+ octobre 1913.)
+
+ [123] Séance du 21 janvier 1831.
+
+Il y eut donc, entre 1832 et 1842, une époque d'accalmie où l'Eglise
+et l'Etat parurent disposés à vivre en bons termes. Cette alliance
+plaisait aux deux hommes qui se trouvaient désignés par leur passé
+pour être les représentants de l'Université dans les conseils du
+gouvernement: c'étaient Guizot et Cousin. Guizot, pendant son long
+séjour au ministère de l'instruction publique, prit toutes les mesures
+propres à satisfaire le clergé, tout en conservant l'indépendance
+de l'enseignement laïque[124]. Sorti du gouvernement, il reprit sa
+plume de publiciste pour célébrer cette alliance. Grande est sa joie
+en présence du réveil religieux, devenu si nécessaire pour contenir
+les désirs sans bornes que la transformation de la société a fait
+naître; ce réveil ne saurait inquiéter personne, car le catholicisme,
+le protestantisme et la philosophie peuvent coexister dans la France
+actuelle. Le catholicisme a proclamé que le spirituel est distinct
+du temporel; aujourd'hui la société moderne affirme que l'Etat est
+incompétent sur les rapports de Dieu avec l'homme[125]; donc l'accord
+sur ce point est facile. Sans doute le gouvernement de l'Église, qui
+a pour caractère l'infaillibilité, considère toute résistance comme
+coupable; mais l'Eglise pourra conserver ce principe dans la sphère
+religieuse, tandis que l'Etat maintiendra la liberté de conscience
+et de pensée dans la sphère sociale. En traitant bien l'Eglise, la
+société civile remédiera au mal actuel, qui est l'affaiblissement de
+l'autorité: «Le catholicisme est la plus grande, la plus sainte école
+de respect qu'ait jamais vue le monde». Le protestantisme, de son côté,
+peut se développer librement aujourd'hui, avec ses multiples sectes
+qui assurent un refuge à la liberté de conscience. Les deux religions,
+loin de se combattre, doivent s'allier et songer uniquement à convertir
+les incroyants: «Catholiques ou protestants, prêtres ou simples
+fidèles, qui que vous soyez, si vous êtes croyants, ne vous inquiétez
+pas les uns des autres, inquiétez-vous de ceux qui ne croient point.
+Là est le champ; là est la moisson». Le moment est favorable, car la
+philosophie a mené sa victoire assez loin pour être libre de confesser
+que la morale humaine a besoin de la religion, «que le plus fier esprit
+peut s'humilier devant Dieu, et qu'il y a de la philosophie dans la
+foi»[126].
+
+ [124] Il aida, par exemple, Jean-Marie de la Mennais à développer
+ la congrégation des Petits Frères, qui donnait un enseignement
+ rudimentaire dans les villages de l'Ouest. (V. Laveille, _Jean-Marie
+ de la Mennais_, II, p. 47.)
+
+ [125] «C'est là ce qu'il y a de vrai dans cette déplorable et confuse
+ parole, tant commentée: _la loi est athée_.» (_Du catholicisme, du
+ protestantisme et de la philosophie en France_, dans _Méditations et
+ études morales_.)
+
+ [126] Un écrivain démocrate, Francisque Bouvet, fit à Guizot une
+ réponse tout inspirée par l'évangélisme républicain. Le catholicisme,
+ dit-il, empêchait le principe chrétien de produire ses effets
+ sociaux; le protestantisme a supprimé ces obstacles; la philosophie a
+ fait passer le christianisme dans la pratique. (_Du catholicisme, du
+ protestantisme et de la philosophie en France_, 1840.)
+
+Victor Cousin était devenu depuis 1830 un des administrateurs de
+l'enseignement secondaire; dans le Conseil royal de l'instruction
+publique, ses collègues le laissaient maître de décider sur tout ce
+qui concernait la philosophie. Cette puissance même le rendit prudent,
+plus soucieux que jamais de vivre en bons termes avec l'Eglise. Ayant
+quitté sa chaire, n'écrivant plus de livres dogmatiques, il se mit à
+corriger ses anciens ouvrages, à effacer les formules dangereuses.
+Aux professeurs de philosophie, ses anciens élèves, il ne cessait
+de recommander la modération, la réserve, tout en les invitant à
+maintenir l'indépendance de la raison. Jules Simon, son disciple
+irrespectueux, a présenté l'amusant résumé de ces conversations où il
+engageait tel futur professeur, si les catholiques lui cherchaient
+querelle, à se rendre chez l'évêque pour engager avec lui un débat
+théologique[127]. Au clergé, le philosophe prodiguait les attentions,
+les paroles flatteuses, les menus services; il voulait que le supérieur
+de Saint-Nicolas du Chardonnet fût examinateur à l'agrégation; grâce
+à lui, Guéranger fut aidé lorsqu'il restaura l'ordre des Bénédictins,
+Lacordaire faillit devenir professeur à la faculté de théologie de
+Paris; le Père Girard, le célèbre pédagogue de Fribourg, obtint un
+prix et la décoration de la Légion d'Honneur[128]. Par contre, les
+professeurs qui soulevaient les critiques du clergé restaient rarement
+dans le collège où l'on s'était plaint d'eux. A Caen, le grave et
+audacieux Vacherot fut ainsi attaqué, bientôt déplacé, parce que les
+élèves du grand séminaire suivaient les cours de philosophie du collège
+royal; on eut soin de lui donner pour successeur Jules Simon, qui était
+alors connu comme catholique[129]. Lorsque Jouffroy prit au Conseil de
+l'instruction publique la place de Cousin, il montra le même souci de
+rassurer les catholiques par ses choix[130].
+
+ [127] Jules Simon, _Victor Cousin_, p. 89.
+
+ [128] Barthélemy Saint-Hilaire, _M. Victor Cousin_, II, pp. 338, 343,
+ 344, 391.
+
+ [129] V., dans les _Mémoires_ de l'Académie de Caen, les lettres
+ de Jules Simon (1896) et le récit des tribulations de Vacherot par
+ Pouthas (1905).
+
+ [130] Il envoya Mourier à Besançon à la place d'un professeur jugé
+ dangereux. (Mourier, _Notes et souvenirs_, p. 26.)
+
+Ces avances devaient demeurer sans résultat. Le parti catholique,
+libéré de la solidarité compromettante qui l'avait uni à Lamennais,
+reparut bientôt énergique, audacieux, invoquant deux principes
+nouveaux, l'ultramontanisme et le libéralisme: l'ultramontanisme qui
+lui faisait rejeter les compromis gallicans chers à beaucoup d'évêques;
+le libéralisme qui lui permit de revendiquer pour l'Église les
+libertés formulées par la société moderne. Les catholiques militants
+n'étaient pas d'accord sur toutes choses, mais un lien les unissait,
+l'antipathie contre l'Université. Ils lui reprochèrent particulièrement
+ce dont elle était le plus fière, le mélange des individus d'opinions
+et de croyances différentes: mélange des élèves qui discutaient
+avec la chaleur de la jeunesse l'existence de Dieu et les dogmes
+religieux[131]; mélange des professeurs, dont la plupart, sans être
+irréligieux, se montraient des catholiques assez tièdes, et surtout
+peu disposés à sacrifier la liberté des non catholiques; mélange des
+administrateurs qui étaient ici des prêtres, là des incroyants[132].
+
+ [131] Montalembert a conté que, dans sa classe, l'existence de
+ Dieu fut votée par les élèves à la majorité d'une voix. (Lecanuet,
+ _Montalembert_, I, p. 27.)
+
+ [132] C'était vrai, non seulement pour les proviseurs, mais pour les
+ recteurs. On trouve parmi eux des prêtres, comme l'abbé Daniel à
+ Caen; des laïques très fervents, comme Loyson, le père d'Hyacinthe
+ Loyson; des voltairiens, comme Odilon Ranc, le grand-oncle du
+ journaliste Ranc (V. Ranc, _Souvenirs_, p. 9); des philosophes
+ anticatholiques, tels que Patrice Larroque (v. Georges Weill dans
+ _Revue internationale de l'enseignement_, 1914).
+
+Le monopole universitaire souleva une opposition furieuse. Il
+comportait pour les pensions libres la nécessité de l'autorisation
+préalable; en fait, elle ne fut jamais refusée à aucun prêtre offrant
+des garanties d'honorabilité. Cousin a pu l'affirmer devant la Chambre
+des pairs sans être démenti. Mais le monopole entraînait aussi pour
+les établissements privés une charge financière, une contribution
+proportionnelle au nombre de leurs élèves. C'était une faute grave
+d'avoir confié à l'Université le soin de lever elle-même cet impôt, qui
+exaspéra la bourgeoisie catholique[133]. La bataille s'engagea en 1843;
+elle a été racontée souvent, et il est inutile d'en refaire le récit.
+Bornons-nous à montrer comment l'esprit laïque fut défendu contre les
+attaques de l'Église et de ses partisans.
+
+ [133] «Cet impôt, que l'Université percevait elle-même, et auquel on
+ ne voyait guère d'autre but que celui de rétribuer les places de son
+ état-major, lui valut dans la bourgeoisie quasi la même impopularité
+ que le fameux impôt des 45 centimes a valu, chez les paysans, à
+ la république de 1848.» (Cournot, _Des institutions d'instruction
+ publique_, p. 279.)
+
+Le grand conflit fut précédé par quelques escarmouches qui mirent aux
+prises, dans certaines villes, catholiques et universitaires. Les plus
+ardents parmi ces derniers furent les professeurs de philosophie,
+oublieux des conseils de prudence que Victor Cousin leur prodiguait. A
+Bordeaux, par exemple, Bersot discuta dans une brochure les conférences
+de Lacordaire; attaqué aussitôt par L'_Ami de la Religion_, dénoncé à
+Paris par son chef hiérarchique, un recteur tout dévoué à l'Église,
+il revendiqua énergiquement les droits de la raison; le gouvernement
+le soutint contre le recteur, mais le changea de poste[134]. La
+même année, à Lyon, Francisque Bouillier, qui venait de publier un
+abrégé des théories de Kant, subissait les critiques répétées du
+journal catholique local, le _Réparateur_; un véritable espionnage
+fut organisé contre lui[135]. A Caen, Charma luttait énergiquement
+contre le clergé[136]; à Toulouse, Gatien-Arnoult tenait tête à
+l'archevêque[137]; à Strasbourg, toujours en 1842, le professeur
+italien Ferrari était accusé de communisme par le journal catholique
+_L'Alsace_[138]. D'autres universitaires, comme Zévort à Rennes, Bonnet
+à Mâcon, passaient par des épreuves semblables[139]. Ce fut un prélude
+à l'attaque générale que Parisis, Veuillot, Montalembert menèrent
+depuis 1843 contre l'Université.
+
+ [134] V. Hémon, _Bersot et ses amis_, p. 34 sqq. Cf. Vauthier dans
+ _Revue internationale de l'enseignement_, 1911.
+
+ [135] Latreille, _Francisque Bouillier_, p. 49 sqq.
+
+ [136] V. Pouthas, dans _Mémoires_ de l'Académie de Caen, 1906, p. 127
+ sqq.
+
+ [137] Celui-ci, d'Astros, publia un mandement spécial contre les
+ doctrines philosophiques du professeur.
+
+ [138] Dejob dans _Bulletin italien_ de Bordeaux, avril-juin 1913.
+ Un autre Italien au service de la France, Libri, mena rude campagne
+ contre le clergé (Dejob, _ibid._, juillet-septembre 1912).
+
+ [139] Barthélemy Saint-Hilaire, _M. Victor Cousin_, I, p. 500.
+
+Cette même année, Victor Cousin essayait encore de maintenir la paix
+et disait à la Chambre des pairs: «à l'heure où nous parlons, il ne
+s'enseigne dans aucune classe de philosophie d'aucun collège du royaume
+aucune proposition qui directement ou indirectement puisse porter
+atteinte à la religion catholique[140]». Mais attaqué sans relâche,
+accusé de panthéisme, il se décida en 1844 à combattre les catholiques
+militants, à se présenter comme le défenseur de l'Université. L'Etat,
+disait-il, s'est toujours, et dans tous les pays, réservé le droit
+de surveiller, de diriger l'enseignement; Napoléon a su réaliser
+brillamment l'œuvre nationale de la Révolution en créant l'Université.
+Va-t-on revenir là-dessus, créer des collèges catholiques, protestants,
+juifs? «Dès l'enfance, nous apprendrons à nous fuir les uns les autres,
+à nous renfermer dans des camps différents, des prêtres à notre tête;
+merveilleux apprentissage de cette charité civile qu'on appelle le
+patriotisme!» L'Université, quoi qu'on dise, donne l'éducation[141].
+C'est elle qui assure l'unité de notre pays. «C'est parce qu'elle est
+avant tout une grande institution morale et politique, qui imprime à
+tous ses établissements un esprit commun et les dirige vers une fin
+commune, le service et l'amour de la patrie, telle que nos pères nous
+l'ont faite; c'est à ce titre qu'à toutes les époques de réaction elle
+a été si violemment attaquée, d'abord en 1815, puis en 1821, enfin
+aujourd'hui[142]».
+
+ [140] Discours du 15 mai 1843.
+
+ [141] «Je regarde comme le lieu commun le plus frivole, le plus
+ contraire à toute expérience et à la nature des choses, cette
+ séparation, si fort à la mode aujourd'hui dans un certain monde, de
+ l'instruction et de l'éducation, et je soutiens, avec tout ce qu'il
+ y a jamais eu d'hommes d'Etat, de moralistes et d'hommes d'école
+ consommés, que partout où il y a une instruction véritablement saine
+ et forte, il y a déjà un grand fonds d'éducation.»
+
+ [142] Discours du 21 avril 1844. Ce discours, et tous les autres
+ prononcés par Cousin sur le même sujet, sont réunis dans _Défense de
+ l'Université et de la philosophie_.
+
+L'orateur de l'Université remonta plusieurs fois à la tribune pour
+défendre la même cause, pour justifier la neutralité de l'enseignement
+philosophique[143]. Il montra que le clergé, pour créer des maisons à
+lui, ferait appel forcément à la seule congrégation capable de les
+diriger, celle des jésuites. Tous les établissements privés, dit-il,
+disparaîtront; la France ne connaîtra plus que «deux éducations
+essentiellement contraires, l'une cléricale et au fond jésuitique,
+l'autre laïque et séculière. De là deux générations séparées l'une de
+l'autre dès l'enfance, imprégnées de bonne heure de principes opposés,
+et un jour peut-être ennemies[144]».
+
+ [143] «Toutes les fois que vous entendrez accuser l'enseignement
+ philosophique d'être vague, vaporeux, sans caractère religieux
+ déterminé, sachez que ce qu'on vous demande, c'est que le caractère
+ religieux soit si bien déterminé, que ce soit celui d'une communion
+ particulière qui repoussera les élèves de toutes les autres
+ communions» (3 mai 1844).
+
+ [144] 22 mai 1844.
+
+Cousin pouvait être récusé comme défenseur de l'Université, car
+c'était sa propre cause qu'il défendait. L'homme qui exprima le
+mieux les sentiments de la bourgeoisie fut Thiers, dans son rapport
+de 1844 au nom de la commission chargée d'examiner le projet de loi
+sur l'enseignement secondaire[145]. Il faut, dit Thiers, concilier
+deux droits également légitimes, celui de l'État et celui du père de
+famille. L'État ne saurait imposer sa marque à tous les élèves, mais
+il doit maintenir l'unité du pays, ne pas autoriser un enseignement
+préparant les jeunes Français à croire que la Révolution fut un long
+crime, Napoléon un usurpateur, et la révocation de l'édit de Nantes
+une mesure salutaire. On supprimera l'autorisation préalable, mais
+à ceux qui veulent ouvrir des collèges on demandera des garanties,
+représentées par un brevet de capacité ou des grades, et l'on
+continuera d'exiger qu'ils n'appartiennent point aux congrégations
+non autorisées. La surveillance des établissements privés revient à
+l'Université, qui a les mêmes titres que nos grands corps judiciaires
+à représenter l'Etat. Elle ne mérite pas les calomnies dont on la
+poursuit. Parmi les professeurs, beaucoup pratiquent, tous respectent
+la religion, mais sans vouloir l'imposer; parmi les élèves, la grande
+majorité se compose de pratiquants; l'Université forme d'aussi bons
+chrétiens que les maisons ecclésiastiques. Quant aux petits séminaires,
+le chiffre de 20.000 élèves qui leur est accordé suffit amplement aux
+besoins du clergé. Conservons donc les ordonnances de 1828, approuvées
+par Charles X. Maintenons notre enseignement d'État: «l'esprit de
+notre révolution veut que la jeunesse soit élevée par nos pareils, par
+des laïques animés de nos sentiments, animés de l'amour de nos lois».
+L'Eglise, qui a triomphé de la persécution, «ne triomphera pas de la
+raison calme, respectueuse, mais inflexible».
+
+ [145] Ce rapport a été reproduit dans les _Discours parlementaires_
+ de Thiers, t. VI.
+
+Ce rapport excita un véritable enthousiasme dans tous les partis
+dynastiques, même chez les conservateurs qui luttaient contre la
+politique de Thiers. Il leur plaisait par le mélange des formules
+respectueuses envers la religion et des déclarations d'indépendance
+en face du clergé[146]. Il leur plaisait par son attachement au
+gallicanisme; cette doctrine, de plus en plus combattue par le
+groupe catholique militant, leur apparaissait comme le meilleur
+compromis qu'on eût trouvé entre les prétentions contradictoires des
+deux puissances. Plusieurs universitaires attachés au catholicisme
+s'indignaient des attaques dirigées contre le corps auquel ils
+appartenaient. Saint-Marc Girardin avait dès 1843 reproché au clergé
+militant d'employer comme armes «l'interprétation poussée jusqu'à
+l'absurdité, le talent de tronquer et de falsifier les écrits sous
+prétexte de les extraire, la haine de la bonne foi et de la vérité, les
+armes enfin des jésuites»[147]. Des hommes politiques libéraux, pleins
+de sympathie pour la religion, tenaient le même langage. Tocqueville,
+par exemple, avait rapporté des États-Unis cette idée qu'une alliance
+est possible, qu'elle est nécessaire, entre la religion et la liberté;
+il s'attristait de voir cette cause compromise par des hommes qui
+réclamaient la domination[148]. Le successeur et l'admirateur des
+légistes français, Dupin, apportait la même ardeur qu'eux à combattre
+les jésuites et à défendre les principes du gallicanisme[149].
+
+ [146] Thiers parla de même dans son interpellation du 2 mai 1845
+ sur l'existence illégale des jésuites: «Respect de notre auguste
+ religion, respect des droits sacrés de l'Etat, telle est la double
+ inspiration sous laquelle nous devons penser et parler dans cette
+ question.»
+
+ [147] _Journal des Débats_, 15 mai 1843. C'est Cuvillier-Fleury,
+ écrivant au duc d'Aumale, qui lui signala cet article écrit par
+ Saint-Marc, «le plus religieux des hommes». Et le jeune prince
+ répondait à son maître: «Je suis tout à fait du parti de l'Université
+ dans sa querelle avec le clergé. Vous le savez, je suis un catholique
+ sincère et convaincu; j'aime ma religion, je respecte ses ministres.
+ Mais je crois les prêtres peu aptes à former des hommes pratiques,
+ et je me défie de leurs habitudes envahissantes. Les jeunes gens
+ qui sortent des séminaires ne sont pas plus moraux que ceux qui
+ sortent des collèges; ils sont moins francs, moins énergiques.»
+ (_Correspondance_, I, 26 mai 1843.)
+
+ [148] «Au lieu de se rattacher au droit commun et de se borner à en
+ réclamer l'exercice, on a montré la pensée de dominer l'éducation
+ tout entière, sinon de la diriger.» (_Œuvres et correspondances
+ inédites_, I, p. 122.) Devant la Chambre, il reprocha au ministère
+ «d'attirer à lui le catholicisme, de mettre la main sur le clergé»,
+ de chercher à rétablir l'union intime entre l'Eglise et l'Etat, et de
+ réveiller ainsi contre l'Eglise les antipathies et les défiances de
+ tous ceux qui aimaient la liberté religieuse (28 avril 1845).
+
+ [149] Le 2 mai 1845, à la Chambre, il appuya l'interpellation de
+ Thiers. Le clergé, disait-il, est hors de cause: «c'est pour lui que
+ nous combattons en cherchant à l'isoler, à le séparer de ceux qui
+ le compromettent.» Parmi les congrégations il déclare n'en vouloir
+ qu'aux jésuites.
+
+Le chef du gouvernement, Guizot, partageait les opinions de ses
+émules sur le besoin de concilier l'indépendance de l'État et les
+droits de l'Église; il avait déclaré accepter les principes formulés
+par Thiers. Mais il tendait à faire plus grande qu'eux la part de
+l'Église, à la désarmer par ses concessions et ses prévenances. En
+1845 un ambassadeur habile, Rossi, parvint à clore le débat sur les
+jésuites par un arrangement direct avec Rome. En 1846 Guizot soutint
+devant la Chambre des députés que le ministère devait, non pas défendre
+l'Université contre le clergé, comme le demandait Thiers, mais,
+«s'élever au-dessus de la lutte, la dominer et la pacifier»[150].
+Son collègue au ministère de l'instruction publique, Salvandy,
+s'inspira des mêmes idées: bienveillant pour les instituteurs dont il
+voulut améliorer la condition matérielle, et pour les professeurs,
+qu'il combla de prévenances, il s'attachait néanmoins plus encore
+à satisfaire les catholiques, à écarter de l'Université les
+fonctionnaires qui leur portaient ombrage[151]. Son attitude souleva
+les protestations des professeurs indépendants qui allaient fonder
+la _Liberté de penser_[152]. Mais elle était acceptée par le pays
+légal. Celui-ci avait manifesté une fois de plus sa répulsion pour les
+jésuites; bourgeois et ouvriers dévoraient le _Juif errant_ d'Eugène
+Sue et frémissaient devant les méfaits de Rodin[153]. La fermeture
+de quelques collèges autorisée par Rome en 1845, le désaveu infligé
+par certains catholiques aux violences de Montalembert et de Veuillot
+apaisèrent cette hostilité. Plusieurs défenseurs de l'Université
+approuvaient le gouvernement de protéger la religion, de poursuivre
+les écrits hostiles au christianisme[154]. Les républicains eux-mêmes
+évitaient en général d'attaquer le parti catholique et n'objectaient
+rien contre le principe de la liberté d'enseignement[155]. Quant aux
+défenseurs de la monarchie de Juillet, l'accord entre une Eglise à
+tendances gallicanes et un État indépendant, mais amical et courtois,
+demeura leur idéal jusqu'en 1848.
+
+ [150] Séance du 31 janvier 1846.
+
+ [151] Patrice Larroque fut ainsi relevé de ses fonctions de recteur
+ (Georges Weill, art. cité). Un normalien israélite, Eugène Manuel,
+ fut invité, à cause de sa religion, à ne pas choisir l'enseignement
+ de la philosophie. (Manuel, _Lettres de jeunesse_, p. 57.)
+
+ [152] Amédée Jacques, dans l'avant-propos de cette Revue (15
+ décembre 1847), écrivait: «Ne voyons-nous pas renaître l'intolérance
+ religieuse au mépris des lois, et une sorte d'hypocrisie officielle
+ se glisser peu à peu dans nos mœurs, comme pour rivaliser avec
+ l'esprit réactionnaire de la Restauration?»
+
+ [153] Ballanche, parlant du succès «scandaleusement européen» de ce
+ livre, disait: «Toute la terre le dévore; il voyage plus rapidement
+ que le choléra.» (_Correspondance des deux Ampère_, 1875, II, p. 134.)
+
+ [154] Le jury condamna en 1844 un écrit du polémiste antichrétien
+ Toussaint Michel, _Caducité des religions prétendues révélées_.
+ Cuvillier-Fleury, en l'annonçant au duc d'Aumale, approuva ce
+ verdict: «Le clergé mérite la même protection que l'Université.»
+ (_Correspondance_, I, p. 271.)
+
+ [155] V. Georges Weill, _Les républicains et l'enseignement sous
+ Louis-Philippe_ (_Revue internationale de l'enseignement_, 1899).
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+La rupture avec l'Église
+
+
+L'esprit de conciliation qui animait Thiers, Guizot, Cousin lui-même,
+déplut à beaucoup de partisans de l'esprit laïque, peu soucieux de
+défendre et de conserver la monarchie censitaire. Là où Louis-Philippe
+ne voyait, selon le mot qu'on lui a prêté, qu'une querelle entre
+cuistres et bedeaux, ils aperçurent un antagonisme redoutable entre une
+Église qui passait à l'ultramontanisme et un État qui marchait à grands
+pas vers la démocratie. C'est ce qui fut mis en lumière par Michelet et
+Quinet.
+
+Tous les deux appartenaient à l'esprit du dix-huitième siècle par leurs
+origines. Le père de Michelet, disciple de Voltaire et d'Helvétius,
+était un rationaliste convaincu et prescrivit, quand la mort approcha,
+qu'on lui fît des obsèques civiles[156]. Edgar Quinet avait un père
+voltairien et républicain, aussi hostile à Napoléon qu'aux Bourbons;
+sa mère, d'une famille calviniste, le laissa baptiser comme catholique
+parce qu'elle redoutait l'intolérance populaire. Elle lui enseigna Dieu
+par des prières improvisées, par des appels au sentiment de l'enfant,
+sans jamais lui inculquer les dogmes d'une Église particulière; le
+premier nom d'écrivain qu'elle lui apprit fut celui de Voltaire[157].
+Après avoir terminé ses études, Quinet demeura quelque temps hésitant
+sur sa véritable vocation jusqu'à ce qu'il fît la connaissance de
+Cousin. Ce meneur d'hommes conquit le jeune enthousiaste et ne tarda
+pas à deviner en lui un penseur et un écrivain[158]. C'est chez Cousin
+qu'Edgar Quinet rencontra Michelet; désormais il avait trouvé le
+compagnon, l'ami, le frère qu'il cherchait. Puis l'Allemagne, entrevue
+dans le livre de Mme de Staël, l'attira de plus en plus: il passa
+plusieurs années sur les bords du Rhin, s'inspira des poètes et des
+philosophes germains, tout en sachant deviner les aspirations des
+hommes politiques prussiens et les dangers qui en résulteraient plus
+tard pour la France. Herder lui avait donné le goût de la philosophie
+de l'histoire; ses études, ses réflexions l'amenèrent à penser que la
+vie sociale d'un peuple dépend avant tout de sa religion, qu'on ne
+saurait comprendre la politique ou la littérature d'une nation avant
+d'avoir pénétré ses croyances. «La religion, disait-il en ouvrant
+son cours à la Faculté des Lettres de Lyon en 1839, la religion est
+la colonne de feu qui précède les peuples dans leur marche à travers
+les siècles; elle nous servira de guide[159]». Il essaya d'expliquer
+l'origine des sociétés par l'œuvre de ces prophètes religieux qui
+s'appelaient Orphée, Hermès, Zoroastre, Manou, Moïse[160].
+
+ [156] V. Monod, _Le père de Michelet_ (dans _Jules Michelet_). «Sorti
+ du dix-huitième siècle, a écrit Michelet, je m'en écartais parfois un
+ moment pour y revenir toujours.» (_ibid._, p. 234.)
+
+ [157] Quinet, _Histoire de mes idées_, pp. 19, 33, 54.
+
+ [158] V. les lettres dithyrambiques de Quinet à sa mère en 1825 sur
+ Cousin. (_Œuvres_, t. XIX, p. 320 sqq.)
+
+ [159] _Unité morale des peuples modernes_ (_Œuvres_, t. I.)
+
+ [160] _Le génie des religions_ (1841).
+
+Mais il ne suffisait point à Quinet d'expliquer le passé; il voulait
+aussi agir sur le présent, défendre la cause de la démocratie et lui
+enseigner la morale religieuse dont elle avait besoin pour remplir sa
+mission. Peu après la révolution de 1830 il avait reproché à la royauté
+nouvelle sa faiblesse en face de la Sainte Alliance, mais sans lui
+demander de rompre avec le catholicisme. Sans doute cet admirateur de
+1789 disait déjà que la Révolution avait préparé la ruine des anciennes
+Églises, dépourvues désormais de vie spirituelle; une religion nouvelle
+naîtrait bientôt, pensait-il, dans un pays nouveau, probablement en
+Amérique[161]. Néanmoins Quinet jusqu'à 1842 était resté à l'écart des
+polémiques dirigées contre le catholicisme.
+
+ [161] _De l'Avenir de la religion_, juin 1839. (Mélanges, t. VI.)
+
+Michelet avait appris dans Vico, dont il traduisit le livre, que
+«l'homme forge sa propre fortune, il est son propre Prométhée». Dès
+1820 il ne voyait en Jésus qu'un homme, un grand homme; depuis 1833 il
+se persuada que le christianisme était frappé de mort[162]. Cependant
+cet exalté, pénétré de la croyance en Dieu, évita longtemps d'attaquer
+les croyances traditionnelles. Ses contemporains l'avaient considéré
+pendant quelques années comme un catholique; bientôt ce ne fut plus
+possible, mais l'image idéalisée qu'il présentait du moyen âge dans les
+premiers volumes de son _Histoire de France_ charma les catholiques
+artistes comme Montalembert, Nettement et d'Eckstein[163]. En 1841
+parut l'admirable étude sur Jeanne d'Arc.
+
+ [162] Monod, _Jules Michelet_, p. 90-93. Cf. pour toute la campagne
+ de Michelet et de Quinet au Collège de France, _La vie et la pensée
+ de Jules Michelet_, par Monod.
+
+ [163] Les attaques avaient cependant commencé contre lui. Une de ses
+ conférences fut dénoncée à Cousin par un prêtre. (Hémon, _Bersot et
+ ses amis_, p. 23).
+
+Les deux professeurs du Collège de France n'étaient donc pas encore
+engagés dans les conflits quotidiens quand ils virent commencer en
+1842 la guerre contre l'Université. Les hésitations de Cousin, les
+atermoiements des ministres les indignèrent: puisque l'enseignement
+public semblait abandonné par ses chefs, ils se chargèrent de le
+défendre. Tout les préparait à mener cette campagne ensemble, sympathie
+réciproque, études semblables, idéal commun. Sans doute il y avait
+entre eux quelques divergences qui se marquèrent plus tard. Quinet
+demeura toujours plus chrétien que Michelet; tandis que celui-ci voyait
+dans la Révolution de 1789 la rupture complète avec le passé, Quinet
+y découvrait le développement naturel des concepts et des symboles
+apportés par le christianisme à l'humanité[164]. Mais en 1842 ils
+n'apercevaient pas encore ces divergences. Tous les deux voyaient dans
+l'histoire de l'humanité le combat de l'esprit contre la matière, la
+victoire progressive de la liberté sur la fatalité; tous les deux
+considéraient la Révolution comme une des phases décisives de ce
+combat, et la France comme le soldat seul capable de remporter cette
+victoire; tous les deux reprochaient à l'Église romaine de prendre
+parti contre la démocratie et la liberté.
+
+ [164] V. Boberley, _Les idées de Quinet et de Michelet sur la
+ religion_. (_Revue chrétienne_, 1916-17.)
+
+C'est en 1843 que Michelet transforma brusquement sa chaire en tribune
+et s'attaqua aux jésuites. Il leur reproche surtout le «machinisme
+moral»: la Compagnie a voulu établir dans l'Eglise et le monde un
+ordre mécanique, et monter une puissante machine de guerre contre
+le protestantisme et l'incrédulité. Le moyen âge fut une époque de
+liberté, donc une époque féconde; les jésuites ont détruit cette
+fécondité. Ils ont l'esprit de mort, opposons-leur l'esprit de
+vie.--Désormais l'ardent professeur, excité par les applaudissements
+chaleureux des uns et les attaques furieuses des autres, va reprendre
+chaque année un thème semblable: qu'il expose en 1844 les rapports de
+Rome et de la France au XVIIe siècle, ou dans les années suivantes
+les origines de la Révolution, toujours l'Eglise romaine, dégradée par
+le jésuitisme, sera dénoncée par lui comme l'ennemie du progrès, comme
+l'inspiratrice des persécutions.
+
+Michelet publiait en même temps des livres de combat, dont le
+retentissement fut plus grand encore que celui de ses cours. En 1845
+parut _Le prêtre, la femme et la famille_. C'est une attaque en règle
+contre la confession. Les jésuites au XVIIe siècle ont organisé la
+direction de conscience et fourni des confesseurs aux innombrables
+couvents de femmes qui naquirent alors. La moralité fut sauvée par un
+Descartes, un Galilée, un Poussin, par les vertus des jansénistes,
+par les satires de l'auteur de _Tartuffe_. Ce fut la contre-partie du
+mysticisme maladif que propageaient les jésuites, en inspirant à Marie
+Alacoque la dévotion pour le Sacré-Cœur. Cependant la confession
+alors était moins dangereuse qu'aujourd'hui; le clergé, composé de
+croyants, se mortifiait par le jeûne; il avait une science, une culture
+qui le préservaient de la basse concupiscence. Mais le confesseur
+du dix-neuvième siècle, moins instruit, d'un niveau moral et social
+inférieur, ne mérite pas la confiance qui, pleinement accordée par
+sa pénitente, lui permet de diriger les enfants, les domestiques, la
+maison tout entière. La famille française est coupée en deux: le père
+d'un côté, voltairien ou libre penseur; de l'autre côté, la mère avec
+sa fille, car 620.000 jeunes filles sont élevées par les religieuses
+sous la direction des prêtres. De là viennent ces querelles intestines
+qui ruinent la famille et tuent l'amour.
+
+Après avoir écrit ces deux livres négatifs, pour combattre le faux,
+Michelet voulut, comme il l'a dit lui-même, composer des livres
+positifs qui montreraient la vérité[165]. En 1846 parut le _Peuple_,
+magnifique apologie de la démocratie, qui célèbre la gloire des
+travailleurs et fait un appel chaleureux à l'union des classes. Il
+indique la religion destinée à remplacer en France le catholicisme;
+c'est la religion de la patrie. «La patrie, c'est bien en effet la
+grande amitié qui contient toutes les autres[166]». Cette religion
+devra être enseignée à tous les enfants de notre pays. «C'est le
+seul qui ait le droit de s'enseigner ainsi lui-même, parce qu'il est
+celui qui a le plus confondu son intérêt et sa destinée avec ceux de
+l'humanité. C'est le seul qui puisse le faire, parce que sa grande
+légende nationale, et pourtant humaine, est la seule complète et la
+mieux suivie de toutes, celle qui, par son enchaînement historique,
+répond le mieux aux exigences de la raison[167]». Dieu et la patrie,
+voilà les croyances que les parents doivent inculquer aux enfants;
+voilà celles qu'ils recevront à l'école quand l'école sera délivrée de
+la tyrannie du prêtre[168]. Cette religion de la France démocratique,
+Michelet l'oppose aux catholiques tout comme aux partisans du
+socialisme humanitaire.
+
+ [165] V. _Une année du Collège de France_, conclusion.
+
+ [166] _Le Peuple_, p. 206.
+
+ [167] P. 253.
+
+ [168] «Ce prêtre, ce serf, c'est le tyran du maître d'école. Celui-ci
+ n'est pas son subordonné légalement, mais il est son valet. Sa femme,
+ mère de famille, fait sa cour à Madame la gouvernante de Monsieur
+ le curé, à la pénitente préférée, influente. Elle sent bien, cette
+ femme qui a des enfants et qui a tant de peine à vivre, qu'un maître
+ d'école mal avec le curé, c'est un homme perdu!» (p. 104).
+
+Au _Peuple_ succéda en 1847 l'_Histoire de la Révolution_, qui donnait
+le commentaire et la justification de cette religion nouvelle. Michelet
+débute en comparant l'Eglise et la Révolution, la foi barbare du
+moyen-âge et la foi lumineuse des hommes de 1789[169]. Buchez avait
+montré dans la Révolution l'accomplissement du christianisme, et cette
+idée enthousiasmait les démocrates heureux d'invoquer, à l'exemple de
+Camille Desmoulins, le nom du «sans-culotte Jésus». Michelet affirme
+qu'il y a là une illusion: le christianisme soumet le monde à la grâce,
+la révolution à la justice. Le christianisme repose sur le péché
+originel d'un homme, racheté par le sacrifice d'un Dieu; en retour
+de ce sacrifice, il demande aux hommes, non d'accomplir des œuvres
+de justice, mais de croire; et l'homme qui croit, c'est celui qui a
+reçu le don de la foi, don gratuit venant de la grâce de Dieu. Ceux
+qui n'ont pas obtenu ce don sont damnés. Le christianisme proclame
+ainsi le système de l'arbitraire, et comme le monde ne peut cependant
+vivre sans justice, il tolère les jugements humains et se tire de
+cette contradiction par des formules hypocrites[170]. Ce système a
+régné pendant des siècles, accumulant massacres et persécutions. Mais
+quelques hommes d'élite ont conservé l'idée de la justice; bien humbles
+et bien timides furent ces précurseurs, un Rabelais, un Molière, un
+Voltaire. Ils se faisaient tout petits, ridicules, pour échapper à la
+tyrannie; mais leurs écrits ont préparé la Révolution. «La Révolution
+n'est autre chose que la réaction tardive de la Justice contre le
+gouvernement de la faveur et la religion de la grâce».
+
+ [169] V. l'introduction du t. I (1847).
+
+ [170] «L'Eglise juge et ne juge pas, tue et ne tue pas. Elle a
+ horreur de verser le sang; voilà pourquoi elle brûle. Que dis-je?
+ Elle ne brûle pas. Elle remet le coupable à celui qui brûlera, et
+ elle ajoute encore une petite prière comme pour intercéder. Comédie
+ terrible, où la justice, la fausse et cruelle justice, prend le
+ masque de la grâce» (p. 26).
+
+Edgar Quinet, lorsqu'il commença en 1843 sa campagne contre les
+jésuites, fit avec plus de précision que son ami l'histoire de
+l'ordre; il raconta la vie d'Ignace, les premières œuvres, les
+missions remarquables par le courage des martyrs, mais si médiocres
+comme résultat. Le jésuitisme, dans son désir de dominer, oppose aux
+souverains du XVIe siècle la justification de la démocratie, du
+régicide; mais bientôt il trouve mieux, il gouverne les despotes en
+leur fournissant des confesseurs. «Partout où une dynastie se meurt,
+je vois se soulever de terre et se dresser derrière elle, comme un
+mauvais génie, une de ces sombres figures de confesseurs jésuites, qui
+l'attire doucement, paternellement dans la mort»: c'est Auger pour
+Henri III de France, Peters pour Jacques II d'Angleterre, Nithard pour
+Charles II d'Espagne. Les jésuites éducateurs ont travaillé, comme les
+confesseurs, à étouffer l'énergie et l'initiative de l'homme[171].
+
+ [171] Voici l'œuvre de leurs collèges: «donner à l'esprit un
+ mouvement apparent qui lui rende impossible tout mouvement réel, le
+ consumer dans une gymnastique incessante et sous de faux semblants
+ d'activité, caresser la curiosité, éteindre dans le principe le génie
+ de découverte, étouffer le savoir sous la poussière des livres» (6e
+ leçon).
+
+L'archevêque de Paris, dans son livre sur la liberté d'enseignement,
+censura l'ouvrage de Quinet; celui-ci répondit par une lettre publique.
+Il y critique vivement le système, esquissé par le prélat, qui
+instituait autant d'enseignements séparés qu'il y a de confessions
+religieuses; ce serait la destruction du lien national, maintenu par
+l'Université. «Qui enseignera au catholique l'amour du protestant?
+Est-ce celui-là même qui inculque l'horreur du dogme protestant?...
+Entre des cultes désormais égaux, il faut une intervention spirituelle
+qui ramène à la paix ceux que tout pousse à la guerre»[172].
+
+ [172] _Réponse à M. l'Archevêque de Paris_, août 1843. (_Œuvres_,
+ t. II.)
+
+Quinet continua le combat en 1844 dans son cours sur l'ultramontanisme.
+Il y exalte la foi nouvelle, qui réalise enfin l'esprit de l'Evangile
+en appliquant les principes de 1789[173]. Cette foi eut comme
+apôtres les philosophes du XVIIIe siècle; la Révolution, préparée
+par leurs écrits, a complété la grandeur de la France en assurant
+l'épanouissement de l'idée nationale; au contraire, l'Italie est
+demeurée victime du cosmopolitisme romain.
+
+ [173] «Quand la force régnait à la place de l'âme, quand l'épée
+ décidait de tout, quand l'inquisition, la Saint-Barthélemy, la
+ torture empruntée du droit païen, le caprice d'un seul homme,
+ c'est-à-dire quand la société païenne durait, dominait encore, vous
+ appeliez cela un royaume très chrétien! Et depuis, au contraire, que
+ la fraternité, l'égalité, inscrites dans la loi, tendent de plus en
+ plus à descendre dans les faits; depuis que l'esprit est reconnu plus
+ fort que l'épée et le bourreau, depuis que l'esclavage, le servage
+ ont cessé ou que l'on travaille à en abolir les restes, depuis
+ que la liberté individuelle consacrée devient le droit de toute
+ âme immortelle, depuis que ceux dont les pères se sont massacrés
+ se tendent désormais la main, c'est-à-dire, depuis que la pensée
+ chrétienne, sans doute trop faiblement encore, pénètre peu à peu les
+ institutions et devient comme la substance et l'aliment du droit
+ moderne, vous appelez cela un royaume athée!» (3e leçon).
+
+La rude franchise de Quinet, de Michelet, contrastait avec les
+transactions prudentes recherchées par la philosophie officielle.
+Quinet voulut lui dire son fait, et en 1845, dans un nouveau cours, il
+traça un portrait impitoyable de l'éclectisme. Celui-ci, né en 1815,
+a toujours capitulé: avec la philosophie écossaise ou allemande, avec
+la Charte, il a toujours cherché des compromis, comme aujourd'hui
+avec l'Eglise. «Quel spectacle étrange et instructif que celui
+d'une philosophie qui a perdu la foi en elle-même! Comme elle se
+retire peu à peu de toutes les questions vitales! Comme le mouvement
+l'effraye! Quelle appréhension de la lutte! Quelle circonspection,
+quel tempérament de vieillard![174]» L'éclectisme veut faire de la
+philosophie et de la religion deux puissances officielles, unies
+seulement par des rapports diplomatiques; mais la vraie philosophie ne
+peut pas négliger ces dogmes, ces mystères, ces cultes qui l'entourent.
+Il faut une religion pour le peuple, disent les conservateurs; c'est
+vrai, au sens profond du mot; mais si l'on accepte le sens où ils
+l'entendent, la France demeurera coupée en deux nations éternellement
+séparées. Voilà l'œuvre néfaste de cette école qui eut pourtant ses
+jours de grandeur[175].
+
+ [174] _Le christianisme et la Révolution française_ (_Œuvres_, t. III,
+ p. 30).
+
+ [175] «Je dois m'éloigner de cette école, de cette pensée qui, dans
+ mes meilleures années, m'a souvent fait battre le cœur.» (_ibid._,
+ p. 40.)
+
+Quant à l'Eglise, elle s'est révélée depuis 1789 comme l'ennemie de
+la France nouvelle. En 1815, elle s'est réjouie de l'invasion, de
+la défaite. «Qu'est-ce donc que ce prodige d'une Eglise qui se dit
+nationale, et qui toujours se glorifie de ce qui nous désespère, et se
+désespère de ce qui nous glorifie? Si nous périssons, elle s'élève;
+si nous nous élevons, elle périt»[176]. Le catholicisme ne peut plus
+être l'âme de la France. La Révolution le remplacera, car elle a un
+caractère universel et religieux. Travaillons donc à l'avènement de
+la démocratie, mais ne croyons pas le rendre plus facile en abaissant
+le niveau moral du peuple. C'est en fortifiant les consciences que
+nous accomplirons la révolution religieuse, sans laquelle toutes les
+révolutions politiques resteront inutiles.
+
+ [176] _Ibid._, p. 259.
+
+Les leçons et les ouvrages des deux grands polémistes eurent un
+retentissement considérable. Ce n'était pas seulement la jeunesse
+du quartier latin qui venait les acclamer au Collège de France et
+faire taire l'opposition des catholiques. Les penseurs, les écrivains
+d'esprit indépendant les encourageaient dans leur œuvre. Vigny écrivit
+à Quinet pour le féliciter de son courage[177]. Quant à George Sand,
+elle avait achevé, sous l'influence de Lamennais et de Pierre Leroux,
+l'évolution qui la mena des croyances catholiques à la religion de
+la démocratie. Lorsqu'elle écrivit à Michelet à propos de son livre,
+_Le prêtre, la femme et la famille_, ce fut pour lui reprocher trop
+de modération[178]. Les universitaires de gauche saluaient avec
+reconnaissance le nom de leurs deux illustres défenseurs, et tâchaient
+de leur faire écho dans des pamphlets documentés contre un clergé
+asservi aux jésuites. Un professeur de Strasbourg, Génin, emprunta
+les colonnes du grand journal républicain, le _National_, pour
+énumérer, avec une précision impitoyable, les superstitions répandues
+par le clergé dans les campagnes, les calomnies accumulées contre
+l'enseignement laïque, les détails inconvenants et malpropres contenus
+dans les livres destinés à l'enseignement des séminaires[179].
+
+ [177] V. Monin dans _Revue d'histoire littéraire de la France_, 1913,
+ p. 669.
+
+ [178] «Je trouve, lui écrivait-elle, que vous dépensez trop de force
+ et de génie à frapper sur trop peu de chose. Vous voulez réformer
+ l'Eglise et changer le prêtre; moi je ne veux ni de ces prêtres, ni
+ de cette Eglise.» (Monod, _Jules Michelet_, p. 353). Sur les opinions
+ de la grande romancière, v. Wladimir Karénine, _George Sand_, t. III,
+ p. 219 sqq.
+
+ [179] Génin, _Les Jésuites et l'Université_, 1844. Il accepte
+ d'ailleurs la suppression du monopole universitaire, pourvu que
+ l'Etat conserve la collation des grades, la surveillance des maisons
+ libres, et chasse les jésuites.
+
+Quant au gouvernement, il demeura quelque temps déconcerté par
+l'audace des deux écrivains. C'était l'enseignement de l'Etat qu'ils
+défendaient; pouvait-on leur en faire un grief? D'ailleurs à cette
+époque les professeurs de l'enseignement supérieur, suivant la
+tradition inaugurée en 1828, traitaient en chaire les questions du
+jour. A la Sorbonne, par exemple, Ozanam faisait de ses leçons de
+littérature un cours d'apologétique. Mais les catholiques s'irritèrent
+de l'ardente campagne menée au Collège de France; une pétition adressée
+par eux à la Chambre des pairs provoqua un débat très vif en 1845.
+Montalembert flétrit les deux professeurs, tout en ajoutant qu'il ne
+réclamait contre eux aucun châtiment. Cousin lui répondit et se donna
+un beau rôle en prenant la défense des hommes qui avaient combattu
+l'éclectisme; tout en désapprouvant leurs exagérations, il invoqua la
+liberté traditionnelle du Collège de France et montra que la cause de
+tout ce désordre était dans la réaction catholique, dans l'impunité
+laissée aux jésuites[180]. Néanmoins le gouvernement de Guizot et de
+Salvandy ne voulut pas laisser le terrain libre aux adversaires de
+l'Eglise. Quinet faisait un cours «de littérature et institutions de
+l'Europe méridionale»; invité à rayer le mot _institutions_, il refusa
+et préféra suspendre son enseignement en 1846. Michelet continua seul,
+avec la même ardeur; mais en janvier 1848 un ordre ministériel vint lui
+interdire de continuer ses leçons[181].
+
+ [180] Cette réaction, dit-il, fortifiée, «je ne dirai pas par la
+ complicité, mais par la complaisance inexplicable du gouvernement,
+ s'attaque avec une violence inouïe à toutes les institutions où
+ fleurissent la science et l'enseignement laïques». (14 avril 1845).
+
+ [181] Ce cours de 1847 se trouve dans _Une année du Collège de
+ France_, avec les leçons préparées et non professées.
+
+Les deux professeurs démocrates étonnaient par leur audace la société
+parisienne. Plus grande encore fut la hardiesse de deux écrivains
+contemporains; l'un était un ancien prêtre ultramontain, l'autre avait
+grandi sans aucune éducation religieuse; tous deux se rencontrèrent
+dans une condamnation sans réserve du catholicisme. C'étaient Lamennais
+et Proudhon.
+
+Lamennais avait écrit dans les _Paroles d'un Croyant_ le manifeste de
+la démocratie chrétienne, ou plutôt de la démocratie évangélique. Son
+livre avait soulevé l'enthousiasme des foules, de tous ces ouvriers
+inquiets et révolutionnaires qui invoquaient Jésus en combattant la
+bourgeoisie; le grand pamphlétaire blâmait l'alliance du clergé avec
+le despotisme, sans attaquer l'Église, la religion elle-même. Grégoire
+XVI, le pape ami de l'autorité, consacra une encyclique spéciale à
+condamner ces doctrines démagogiques. Lamennais qui n'avait jamais
+redouté les puissances, devint alors plus hardi vis-à-vis de lui-même:
+les _Affaires de Rome_, qui racontaient les déceptions éprouvées lors
+de son voyage dans la capitale chrétienne, se terminèrent par l'exposé
+de sa rupture définitive avec le catholicisme. Les peuples, dit-il,
+sauront triompher des rois; comme le christianisme prêche l'amour, la
+justice, l'égalité, c'est vers lui qu'ils tourneront de nouveau leurs
+regards. Mais «qu'on ne s'imagine pas que le christianisme auquel ils
+se rattacheront puisse être jamais celui qu'on leur présente sous le
+nom de catholicisme»[182]; ce ne sera pas non plus le protestantisme,
+«système bâtard, inconséquent, étroit». Une transformation religieuse
+deviendra nécessaire.
+
+ [182] _Affaires de Rome_, p. 302.
+
+La pensée de Lamennais demeurait encore hésitante sur la nature
+de cette transformation. Dans les années suivantes il est de plus
+en plus attiré par la politique; pour lui elle signifie surtout
+l'éducation morale du peuple; c'est ainsi que le _Livre du peuple_
+est un recueil de conseils pour les prolétaires et leur signale les
+devoirs religieux parmi les obligations essentielles de l'homme. Puis
+viennent les pamphlets politiques, la guerre contre le pouvoir, la
+condamnation de 1841. Pendant le séjour de Lamennais à Sainte-Pélagie
+parurent les _Discussions critiques_; elles marquent une nouvelle
+étape dans sa carrière: désormais il ne croit plus au surnaturel.
+Celui-ci autrefois servait à expliquer toutes choses; il a reculé sans
+cesse, ne conservant plus aujourd'hui que le domaine religieux; mais
+celui-là aussi lui sera enlevé. Le miracle n'a plus de valeur devant
+la raison[183]. «Il faut renoncer à l'hypothèse d'une intervention
+surnaturelle de Dieu, hypothèse qui ne saurait soutenir un examen
+sérieux»[184]. La doctrine du surnaturel a conduit de Maistre à
+glorifier la tyrannie et les supplices, Bonald à ne permettre que la
+résistance passive[185].
+
+ [183] «Il y a des miracles quand on y croit, ils disparaissent quand
+ on n'y croit plus» (p. 64).
+
+ [184] P. 96.
+
+ [185] «La résistance passive est la résistance du cou à la hache qui
+ tombe dessus» (p. 181).
+
+Lamennais s'appliqua désormais à préciser la religion telle qu'il
+l'entendait. Dégagée de toute notion surnaturelle, ce n'était pourtant
+pas la simple religion naturelle au sens du dix-huitième siècle. Elle
+reposera sur la révélation, c'est-à-dire sur la vision directe que
+possède la raison humaine; elle aura un dogme et un culte simplifiés;
+enfin le clergé disparaîtra. Ces idées, Lamennais y demeura fidèle
+jusqu'au bout; malgré toutes les sollicitations, il ne voulut pas
+laisser un prêtre approcher de son lit de mort[186].
+
+ [186] V. Boutard, _Lamennais_, III, p. 361 sqq; Duine, _La Mennais_.
+
+Proudhon était encore jeune et peu connu quand, après ses premiers
+écrits économiques, il publia _De la création de l'ordre dans
+l'humanité_. Par un emprunt manifeste à la doctrine d'Auguste Comte,
+il distingue trois époques, la Religion, la Philosophie, la Science.
+La Religion, ne peut convenir qu'à des peuples encore enfants. «La
+Religion est hostile à la science et au progrès: cette proposition,
+qu'on pourrait croire dictée par l'impiété et la haine, est presque
+un article de foi[187]». Les mythes religieux n'attestent que la
+faiblesse de la pensée. La religion ne sert pas non plus au progrès
+moral; ce n'est qu'un moyen de maîtriser les volontés. Stérile par
+elle-même, elle n'a pu vivre qu'en faisant des emprunts autrefois à la
+politique et au droit, aujourd'hui à la science et à la philologie.
+«L'homme est destiné à vivre sans religion[188]». Sans doute on use,
+on abuse aujourd'hui du style religieux et mystique[189]; on parle
+sans cesse de Jésus, mais c'est pour en faire un homme: «le peuple,
+qui persiste à se dire chrétien, se trouve tout à coup déiste[190]».
+C'est une triste chose que cette agonie du christianisme[191]; elle va
+même trop vite; mais ne croyons pas qu'il soit possible de ressusciter
+la religion. «Jadis, après avoir béni notre naissance, elle priait sur
+notre cercueil; sachons aujourd'hui lui rendre les derniers devoirs».
+Oublions les maux qu'elle a causés pour ne nous rappeler que ses
+bienfaits passés et présents[192].
+
+ [187] _Œuvres_, III, p. 10.
+
+ [188] P. 26.
+
+ [189] Proudhon fait une amusante parodie de ce style dans ses
+ apostrophes à Lamennais, à Genoude, aux abbés fondateurs de cultes,
+ comme Constant et Châtel, et à l'archevêque de Paris.
+
+ [190] P. 29.
+
+ [191] «Je ne saurais dire quelle triste et douloureuse impression
+ produisit d'abord, sur mon cœur le spectacle de cette agonie. Je
+ voyais un peuple irréligieux avant d'être instruit, un gouvernement
+ que rien d'éternel, rien d'absolu ne soutenait; une société pour
+ qui l'ordre était une convention, le vice et la vertu des idées
+ arbitraires, le passé du genre humain un long mensonge: et cette
+ situation sans exemple, cet avenir sans providence m'effrayaient.
+ Mais je me rassurai bientôt en démêlant dans les faits les plus
+ vulgaires, et les causes secrètes des révolutions religieuses, et
+ les éléments d'un ordre merveilleux, qui se laissait d'autant moins
+ apercevoir qu'il était plus près de moi. Alors je me dis que le temps
+ était venu d'aider au travail de la nature, et de procurer, par tous
+ les moyens que la raison avoue, la dernière crise de la société»
+ (p. 33).
+
+ [192] «Combien elle embellit nos plaisirs et nos fêtes! quel parfum
+ de poésie elle répandait sur nos moindres actions! Comme elle sut
+ ennoblir le travail, rendre la douleur légère, humilier l'orgueil du
+ riche et relever la dignité du pauvre! Que de courages elle échauffa
+ de ses flammes! que de vertus elle fit éclore! que de dévouements
+ elle suscita! quel torrent d'amour elle versa au cœur des Thérèse,
+ des François de Sales, des Vincent de Paul, des Fénelon; et de quel
+ lien fraternel elle embrassa les peuples, en confondant dans ses
+ traditions et ses prières les temps, les langues et les races! Avec
+ quelle tendresse elle consacra notre berceau, et de quelle grandeur
+ elle accompagna nos derniers instants! Quelle chasteté délicieuse
+ elle mit entre les époux!... La Religion a créé des types auxquels
+ la science n'ajoutera rien: heureux si nous apprenons de celle-ci à
+ réaliser en nous l'idéal que nous a montré la première» (p. 35).
+
+L'écrivain qui trouvait un magnifique langage pour exalter ces
+bienfaits parle de la religion avec beaucoup plus de dureté quelques
+années plus tard. La religiosité des hommes détachés du catholicisme ne
+lui plaît pas davantage[193]. C'est à Dieu qu'il faut s'attaquer, dit
+Proudhon: pourquoi ne nous a-t-il point avertis? pourquoi nous a-t-il
+abandonnés à notre logique imparfaite? pourquoi nous a-t-il soumis à
+la torture du doute universel? «Dieu, c'est sottise et lâcheté; Dieu,
+c'est hypocrisie et mensonge; Dieu, c'est tyrannie et misère; Dieu,
+c'est le mal». L'homme de conscience et de réflexion doit s'imposer
+l'athéisme[194], et pourtant il faut reconnaître que nous avons de la
+difficulté à nous passer de Dieu, et que notre conscience le suppose
+involontairement.
+
+ [193] «C'est la mode aujourd'hui de parler à tout propos de Dieu et
+ de déclamer contre le pape; d'invoquer la Providence et de bafouer
+ l'Eglise.» (_Système des contradictions économiques_, I, p. 326).
+
+ [194] Je sais «que l'athéisme pratique doit être désormais la loi de
+ mon cœur et de ma raison..., que le retour à Dieu par la religion,
+ la paresse, l'ignorance ou la soumission, est un attentat contre
+ moi-même.» (_ibid._, I, p. 375.)
+
+Les hardiesses d'un Michelet ou d'un Lamennais, les audaces plus
+grandes encore de Proudhon étonnaient, scandalisaient la plupart de
+leurs contemporains. Le monde politique, nous l'avons vu, n'allait pas
+plus loin que le gallicanisme de Thiers ou de Dupin. Quand un jeune
+pair à tendances révolutionnaires, d'Alton-Shée, vint dire à la haute
+Assemblée qu'il n'était ni catholique ni chrétien, c'est à grand'peine
+qu'une revue d'avant-garde consentit à publier un article où il
+développait ces paroles; et un disciple attardé du dix-huitième siècle,
+le vieux Lasteyrie, fut seul à venir le féliciter de sa franchise[195].
+Le monde savant ne voulait pas non plus rompre avec la tradition
+religieuse. Les idées de Strauss, malgré les traductions de Boutteville
+et de Littré, passaient inaperçues en France; un seul homme en avait
+parlé avec détail, pour les réfuter: c'était Edgar Quinet, qui reprocha
+au philosophe allemand de méconnaître la puissante individualité de
+Jésus[196]. La critique biblique demeurait défendue; un élève de
+l'Ecole Normale fut très mal noté pour avoir osé nier l'authenticité
+du Pentateuque[197]. La critique des légendes pieuses du moyen âge
+demeurait également inconnue; à peine pourrait-on citer un jeune
+érudit de cette époque, Alfred Maury, qui l'ait abordée dans un esprit
+vraiment scientifique[198]. La bourgeoisie défendait la religion par
+mode, par entraînement romantique, par intérêt aussi. Un observateur
+intelligent, Rémusat, raille cette société «qui n'adopte des traditions
+saintes que comme des garanties de tranquillité, et qui rebâtirait
+le temple de Salomon pour y mettre en sûreté le veau d'or[199]». Le
+peuple ne songe point à rompre avec la religion: il suffit de lire
+l'_Atelier_, le principal des journaux ouvriers, pour voir que ses
+rédacteurs sont avec la même passion catholiques et anticléricaux[200].
+L'idée laïque avait à la veille de 1848 des partisans convaincus,
+mais presque tous disposés, comme les ministres de Louis-Philippe, à
+s'entendre avec l'Eglise.
+
+ [195] D'Alton-Shée, _Mémoires_, II, p. 338.
+
+ [196] Il le rappela dans sa lettre à l'archevêque de Paris, en 1843.
+ L'année précédente déjà il avait signalé l'indifférence du clergé
+ français devant la critique nouvelle (_La controverse nouvelle_ dans
+ _Œuvres_, t. II).
+
+ [197] _Annuaire_ de l'Ecole Normale Supérieure, 1902, notice sur
+ Perrens.
+
+ [198] V. ses études de 1843 sur les fées et sur les légendes pieuses.
+ Michel Bréal a montré que Maury fut vraiment un précurseur. (Alfred
+ Maury, _Croyances et légendes du moyen âge_, 1896, préface.)
+
+ [199] _Passé et présent_, introduction.
+
+ [200] V. Cuvillier, _L'Atelier_, 1914. A Lyon, par contre, les
+ ouvriers ne pratiquaient plus. (Proudhon, _Correspondance_, II,
+ p. 134.)
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+L'esprit laïque sous la seconde République
+
+
+La république de 1848, à ses débuts, sembla destinée à réaliser
+l'alliance du catholicisme et de la démocratie. Le gouvernement
+provisoire avait parmi ses membres Lamartine, le grand poète chrétien.
+Le ministre de l'instruction publique, un ancien saint-simonien,
+Hippolyte Carnot, déclara que le règne de l'Évangile était arrivé; ses
+circulaires invitaient les évêques à seconder les premiers efforts
+de la démocratie. Le clergé répondit à cet appel en bénissant les
+arbres de la liberté; la plupart des prélats, dans leurs mandements,
+proclamèrent l'adhésion de l'Eglise au gouvernement nouveau. Un groupe
+de catholiques voulut faire de cette adhésion la base de sa politique;
+l'abbé Maret, le célèbre théologien gallican, décida Lacordaire et
+Ozanam à fonder avec lui _l'Ère nouvelle_, qui recommandait «une
+alliance décidée, hautement avouée avec la démocratie». Mais Dupanloup,
+Veuillot, Montalembert s'entendirent pour combattre ces tendances; ils
+amenèrent le clergé avec ses amis politiques à soutenir «le grand parti
+de l'ordre». Cet appui sans réserve donné aux idées conservatrices
+indigna les hommes de gauche; dès 1850 la rupture était accomplie entre
+catholiques et républicains.
+
+Ce résultat était prévu, annoncé depuis deux ans par une revue, la
+_Liberté de penser_, qui groupa dans un effort commun la plupart
+des défenseurs de l'idéal laïque. Cette revue avait commencé à
+paraître à la fin de 1847; les fondateurs, Amédée Jacques et Jules
+Simon, appartenaient à la gauche de l'éclectisme. Leurs opinions
+philosophiques faisaient d'eux les disciples de Cousin: la grandeur et
+la vérité du spiritualisme, la démonstration de Dieu par la raison, la
+morale fondée sur la croyance à l'Être suprême et à l'immortalité de
+l'âme, autant d'idées qu'ils acceptaient avec une entière conviction.
+Mais sa politique leur déplaisait: Jules Simon avec sa finesse habile,
+avait réussi à s'accommoder assez bien de l'autorité despotique du
+maître, mais il était républicain de vieille date et ne le cachait
+pas; Jacques, personnage indépendant et peu docile, en avait assez de
+la discipline imposée par le chef de l'éclectisme à ses élèves. Même
+la brillante défense de l'Université par Cousin devant la Chambre des
+pairs avait laissé chez les philosophes indépendants une impression
+fâcheuse. «Ils sentaient que, sur certains points, on les avait trop
+défendus. On avait trop complètement établi leur sagesse. Ils étaient à
+la fois sauvés et déshonorés»[201]. Jacques et Jules Simon créèrent une
+revue pour défendre, comme l'indiquait le titre, la liberté de penser à
+la fois contre l'Eglise et contre l'orthodoxie gouvernementale.
+
+ [201] Jules Simon, _Victor Cousin_, p. 151. Rappelons les paroles de
+ Cousin à la Chambre des pairs en 1843: «Je vous affirme qu'à l'heure
+ où je parle, il ne s'enseigne dans aucun cours du royaume une seule
+ proposition qui puisse porter atteinte directement ou indirectement
+ aux principes de la religion catholique, sur laquelle est fondé
+ l'enseignement non seulement philosophique, mais tout l'enseignement
+ de l'Université.»
+
+Trois numéros du recueil avaient paru quand survint la révolution
+de Février. Les rédacteurs avaient combattu la politique de Guizot,
+préconisé la réforme électorale, demandé la liberté complète; ils se
+rallièrent tout naturellement à la république. La _Liberté de penser_
+allait désormais rester jusqu'à son dernier jour un des plus fermes
+appuis du gouvernement républicain. Ce gouvernement, presque tous ses
+amis dans les premiers jours espéraient le voir fortifié par l'alliance
+avec l'Eglise. La revue se chargea aussitôt de détruire leur illusion;
+elle publia l'article d'un jeune homme inconnu, Ernest Renan, sur le
+«libéralisme clérical»[202].
+
+ [202] Cet article, paru dans le numéro de mai 1848, a été réimprimé
+ dans les _Questions contemporaines_, de Renan.
+
+«Des moines transformés en ardents démocrates, écrit Renan, les anciens
+alliés de la noblesse devenus plus républicains que le tiers état, des
+prêtres bénissant l'arbre qu'ils ont tant de fois maudit, et traitant
+de tyrannie le gouvernement qu'ils avaient d'abord traité d'anarchie,
+voilà les miracles que cette année nous réservait». Certes, l'Eglise
+peut se réjouir d'une révolution qui chasse le roi usurpateur, qui
+facilitera peut-être le retour du roi légitime; quant à s'entendre avec
+la démocratie moderne, elle ne le peut pas. La doctrine catholique
+repousse la souveraineté du peuple et justifie le droit divin des
+rois. La démocratie, qui existait dans l'organisation primitive du
+catholicisme, a été supprimée peu à peu et remplacée par une hiérarchie
+rigoureuse. Quant à la tolérance, l'Eglise ne saurait l'admettre; elle
+affirme que la vraie religion est imposée par l'évidence, que l'erreur
+vient seulement de l'irréflextion ou de la mauvaise foi; donc le
+mécréant est damné. «Or, on est bien près de brûler dans ce monde-ci
+les gens que l'on brûle dans l'autre... Toutes les fois que l'Eglise
+le pourra sans danger, elle persécutera, et sera conséquente en
+persécutant. Rien ne tient devant la seule chose nécessaire, sauver les
+âmes». Les catholiques libéraux, qui ne le comprennent pas, démontrent
+simplement leur ignorance[203].
+
+ [203] «Je conçois les orthodoxes, je conçois les incrédules, mais
+ non les néocatholiques. L'ignorance profonde où l'on est en France,
+ en dehors du clergé, de l'exégèse biblique et de la théologie, a
+ seule pu donner naissance à cette école superficielle et pleine de
+ contradictions.»
+
+La _Liberté de penser_ a contribué à répandre l'expression de «parti
+clérical»; souvent elle l'emploie pour désigner le clergé catholique
+et ceux qui le soutiennent[204]. Ce parti est à ses yeux l'ennemi
+par excellence; il combat la philosophie, et la démocratie a besoin
+de la philosophie pour trouver une base à la morale. Cette morale,
+ce n'est plus le christianisme qui est capable de l'enseigner au
+peuple. Il abêtit l'enfance par les mystères absurdes que renferme le
+catéchisme; il enseigne l'injustice en racontant le péché originel et
+les vengeances divines; il combat la liberté en asservissant la raison,
+l'égalité en distinguant les chrétiens des infidèles, la fraternité en
+disant «hors de l'Eglise, point de salut»[205].
+
+ [204] Un juriste, Serrigny, parle du parti légitimiste ou clérical:
+ «ces mots expriment, chez nous, une seule et même idée, tant est
+ intime le sentiment qui les unit» (15 juillet 1849).
+
+ [205] Jacques, _Essais de philosophie populaire_, introduction.
+ (_Liberté de penser_, 18 décembre 1850.)
+
+Mais il ne suffit pas de dire que l'ancienne religion a fait son temps.
+«Le vide que le christianisme, en se retirant, a laissé dans les âmes,
+qui le remplira?» Il y a là une œuvre nécessaire: toute organisation
+politique repose sur des principes que les citoyens doivent comprendre
+et accepter; l'intelligence des principes, c'est la philosophie. La
+raison humaine, par la collaboration de tous, fera naître la religion
+nouvelle qui est nécessaire à notre peuple. On enseignera dans les
+écoles publiques une philosophie d'Etat; c'est inévitable, puisque
+l'Etat représente et réalise une certaine doctrine. Cette doctrine
+spiritualiste fournira l'enseignement nécessaire à la démocratie[206].
+
+ [206] Jacques (suite), janvier 1851: «Ce sont des hommes que vous
+ voulez gouverner, et c'est au but que leur nature leur assigne que
+ vous prétendez les conduire. Commencez donc par comprendre et cette
+ nature et cette fin, pour y accommoder vos institutions et vos lois.»
+ La religion nouvelle aura-t-elle des symboles et un culte? «Je
+ l'ignore; ce que je sais, c'est que cela ne se fait pas par calcul et
+ ne se règle pas officiellement.» (_ibid._)
+
+Amédée Jacques voulait donc reprendre, pour une république fondée sur
+le suffrage universel, l'essai que Victor Cousin avait réalisé dans une
+monarchie censitaire. Ce n'est pas l'idée d'une philosophie obligatoire
+qu'il reproche au fondateur de l'éclectisme; c'est le manque de
+confiance dans la raison humaine, de dignité devant les adversaires de
+cette raison. C'est ce que la _Liberté de penser_ déclara lorsque le
+philosophe, encore puissant, voulut travailler par de petits écrits
+à prémunir les ouvriers contre le socialisme[207]. C'est ce qu'elle
+répéta lorsque, traité en ennemi par la réaction victorieuse, il perdit
+la présidence du jury d'agrégation de philosophie[208].
+
+ [207] «Vous voulez, dites-vous, faire connaître la philosophie au
+ peuple; c'est un noble dessein, auquel nous applaudissons volontiers.
+ Montrez-la donc non pas humiliée, non pas honteuse d'elle-même, non
+ pas emmaillotée mais libre, au contraire, mais pleine de confiance
+ et d'espoir, et marchant, enseignes déployées, à la conquête de
+ l'avenir.» (15 mars 1849.)
+
+ [208] Cousin était remplacé par un membre de la Cour de Cassation.
+ «Si on humilie la philosophie devant le Code, lui dit Jacques, ne
+ l'avez-vous pas assez humiliée devant l'éclectisme et devant la
+ sacristie?» (août 1851.)
+
+Les idéalistes qui écrivaient dans cette revue n'admettaient plus,
+vis-à-vis de l'Eglise, ni compromis ni transaction. Renan l'avait dit
+une première fois; il le répéta en montrant l'art, la philosophie,
+la littérature dominées depuis quelques mois par la peur. «Oh! les
+étranges chrétiens, s'écriait-il, que les chrétiens de la peur[209]!»
+Un jeune professeur à l'âme stoïque, Eugène Despois, écrit en 1850:
+«Il y a désormais des jésuites et des philosophes, des royalistes et
+des républicains; quant aux intermédiaires, aux hermaphrodites de la
+religion, aux amphibies de la politique, cette variété de l'espèce
+humaine tend à disparaître. Ce n'est pas nous qui le regrettons».
+Mais nul ne poussa l'audace combative aussi loin qu'Emile Deschanel.
+Celui-ci, disciple fidèle du XVIIIe siècle, avait eu maintes fois
+maille à partir avec les catholiques[210]. C'est lui qui releva le
+défi de Montalembert disant à la tribune: «Il n'y a pas de milieu;
+il faut aujourd'hui choisir entre le catholicisme et le socialisme».
+Approuvant cette franche déclaration, le professeur du lycée
+Louis-le-Grand montra le catholicisme en train de mourir, le socialisme
+en train de régénérer le monde[211].
+
+ [209] 15 juillet 1849 (article reproduit dans les _Questions
+ contemporaines_).
+
+ [210] L'_Univers_ l'avait attaqué déjà quand il était simple élève de
+ l'Ecole Normale. Plus tard, professeur à Bourges en 1843, il écrivait
+ des vers exhortant les prêtres à demeurer silencieux près du tombeau
+ de leur Eglise:
+
+ Silence donc, silence! Aimez la paix et l'ombre,
+ Suivez votre Dieu mort dans son sépulcre sombre;
+ Ne vous hasardez plus à la rébellion.
+ Ce peuple est patient; mais craignez sa colère.
+ Ne le réveillez pas! ne sortez pas de terre
+ Entre les griffes du lion!
+
+ (_Liberté de penser_, avril 1851.)
+
+
+ [211] Février, avril et juillet 1850.
+
+Les articles de Deschanel causèrent une grosse émotion. Jules Simon,
+qui depuis deux ans figurait parmi les rédacteurs les plus actifs de
+la revue, ne voulut pas approuver cette conversion au socialisme et
+quitta la _Liberté de penser_. Deschanel fut frappé aussitôt après la
+publication du premier article; sans attendre la suite, le ministre
+le déclara suspendu provisoirement et le traduisit devant le conseil
+académique. Deschanel aggrava son cas en publiant immédiatement dans
+la revue les audacieuses «considérations» exposées par lui devant ses
+juges. Il ne se bornait pas à invoquer ses droits de citoyen, à montrer
+que le professeur, hors du lycée, ne relève que du droit commun; il
+énuméra toutes les calomnies proférées depuis dix ans par les soutiens
+de l'Eglise contre l'enseignement universitaire; il se déclara fier
+d'avoir mérité depuis ses débuts la haine des jésuites[212]. Le conseil
+académique refusa de formuler un avis; mais au conseil de l'Université,
+malgré l'opposition de Dubois, d'Ortolan, de Saint-Marc-Girardin, les
+efforts de Cousin et de Giraud décidèrent la majorité à se prononcer
+contre l'accusé. Celui-ci continua sa carrière de publiciste et, à
+la veille du coup d'Etat, glorifia encore l'œuvre accomplie par
+l'enseignement laïque[213].
+
+ [212] Mars 1850. Cf. Paul Raphael, _L'affaire Emile Deschanel_ (_La
+ Revue_, 1er février 1914).
+
+ [213] «Oui, qu'on le sache ou non, qu'on le veuille ou non, qu'on en
+ fasse un titre d'éloge ou de blâme, l'enseignement laïc et national,
+ malgré mille obstacles et mille entraves, résultant surtout de
+ l'hypocrisie de ses chefs, cet enseignement, animé d'une âme qui
+ n'est pas la leur, animé de l'esprit même du pays, a su faire, sous
+ la Restauration, des libéraux; sous la monarchie de Juillet, des
+ républicains; sous la République, des socialistes.» (_Liberté de
+ penser_, août 1851.)
+
+La _Liberté de penser_ fit une guerre acharnée à Falloux devenu
+ministre. Elle signala tous les dangers, toutes les arrière-pensées
+de la loi sur l'enseignement proposée par lui. Elle dénonça les
+mesures de sévérité contre les professeurs républicains, les abus de
+pouvoir contre les universitaires israélites; elle montra l'esprit
+de réaction faussant jusqu'aux examens[214]. S'intéressant beaucoup
+à l'enseignement primaire, comme à la base nécessaire du régime
+républicain, elle suivit toutes les étapes de la grande persécution
+dirigée contre les instituteurs. Dans tous ces abus de pouvoir, les
+rédacteurs découvrent l'action du clergé; ils commencent, comme on le
+fera tant de fois désormais, à citer les formules hyperboliques de
+Louis Veuillot pour montrer jusqu'où vont les prétentions de l'Eglise.
+Parfois ces graves philosophes se permettent la raillerie, en résumant
+les petits livres de propagande catholique ou en signalant une réclame
+faite pour recommander une pâte aux gens bien pensants[215]. Pendant
+quatre ans la _Liberté de penser_ offrit un organe aux intellectuels
+républicains et fit l'apologie de l'enseignement laïque à tous les
+degrés, semant ainsi des idées qui devaient germer plus tard.
+
+ [214] A propos de l'échec de Taine à l'agrégation, elle disait: «Il
+ est refusé parce qu'il a dédaigné les faciles déclamations sur la
+ providence, sur la morale religieuse et sur la nécessité d'un culte.»
+ (Septembre 1851.) Ces lignes, signées par Amédée Jacques, étaient du
+ jeune Prévost Paradol. (Taine, _Correspondance_, I, p. 127.)
+
+ [215] Janvier 1850.
+
+La guerre entre le catholicisme et la libre pensée agitait aussi
+la jeunesse du quartier latin. L'École Normale reçut en 1848 la
+promotion brillante et fougueuse où figuraient Taine, About, Sarcey:
+les catholiques y étaient dirigés par Barnave, un futur prêtre; les
+républicains, beaucoup plus nombreux, avaient About comme chef. Taine,
+déjà grave et silencieux, prenait part cependant quelquefois à ces
+polémiques, par exemple en faisant une leçon très amère sur Bossuet.
+Cette jeunesse vit avec indignation le directeur aimé de tous, Dubois,
+remplacé par un inconnu qui avait mission de mater et de catholiciser
+les normaliens; puis ce fut le sous-directeur, le sage Vacherot,
+qui fut révoqué à propos d'une polémique avec l'abbé Gratry. La
+surveillance minutieuse qui suivit ces jeunes gens, sortis de l'École
+Normale, dans les collèges où ils débutaient, acheva de les exaspérer
+contre le parti clérical[216].
+
+ [216] Sarcey, _Journal de Jeunesse_, pp. 43, 127, 131-2, 140, 150, et
+ _passim_. Cf. Georges Weill, _Histoire de l'enseignement secondaire_,
+ ch. VI.
+
+En dehors des normaliens, d'autres étudiants du quartier latin, plus
+hardis, plus démocrates, manifestaient bruyamment en faveur de la libre
+pensée. Un de leurs principaux rendez-vous était le cours de Michelet
+au Collège de France. On s'y réunissait longtemps avant l'heure de la
+leçon; de jeunes républicains tels que Ranc et Jules Vallès étaient
+là au premier rang, mêlés à quelques adversaires et à des curieux.
+On entonnait en chœur la chanson de Béranger, _Hommes noirs, d'où
+sortez-vous_, et les couplets socialistes de Pierre Dupont[217].
+Le maître arrivait enfin et continuait son apostolat, interrompu
+souvent par des applaudissements frénétiques. Mais au début de 1851 le
+ministère suspendit son cours.
+
+ [217] Ranc, _Souvenirs_, p. 68.
+
+C'est au quartier latin que demeurait aussi le jeune Renan. Outre les
+deux articles de polémique cités plus haut, il publia dans la _Liberté
+de penser_ une étude sur «Les historiens critiques de Jésus», qui
+renfermait déjà en germe la grande œuvre de sa vie. En même temps
+il composait, dans sa retraite studieuse, une profession de foi
+philosophique: c'était un hymne à la science, et un long cri de guerre
+contre les puissances auxquelles il avait réussi à se dérober, l'Église
+et la théologie[218]. Mais un voyage en Italie éveilla l'artiste qui
+dormait en lui, le calma, le détendit; à son retour il trouva son livre
+«âpre, dogmatique, sectaire et dur»; il renonça donc à le publier, tout
+en se préparant à propager les idées qui l'avaient inspiré[219].
+
+ [218] Ce livre, _L'Avenir de la Science_, finissait par une
+ invocation au Dieu qui avait eu jadis sa foi: «Adieu donc, ô Dieu
+ de ma jeunesse! Peut-être seras-tu celui de mon lit de mort. Adieu;
+ quoique tu m'aies trompé, je t'aime encore!»
+
+ [219] _L'Avenir de la Science_, avant-propos.
+
+Un autre philosophe s'était déjà lancé dans la mêlée politique. Littré,
+fils de jacobin, combattant de 1830, luttait avec la même ardeur pour
+la république et pour la libre pensée; disciple d'Auguste Comte, il
+conciliait l'amour pour la liberté avec l'attachement à la philosophie
+positive. Dès 1849 il décrivit dans le _National_ la décadence du
+catholicisme; la philosophie éclectique ne lui semblait pas valoir
+davantage, si bien que les mesures immédiates à prendre étaient,
+selon lui, la suppression du budget des cultes et la suppression
+de l'Université. En 1851 Littré montra les progrès du socialisme
+vainement combattus par les hommes qui avaient fait l'expédition de
+Rome à l'extérieur, puis à l'intérieur; il réclama une alliance entre
+positivistes, républicains et socialistes, afin de constituer le vrai
+parti de l'ordre, et d'organiser la société nouvelle. Mais l'influence
+de Littré ne devait s'exercer que plus tard sur une partie de la
+jeunesse pensante[220].
+
+ [220] Ces articles sont réunis dans _Conservation, Révolution et
+ Positivisme_.
+
+La propagande républicaine, faite par les professeurs de l'enseignement
+secondaire dans la bourgeoisie, était menée dans le peuple par les
+instituteurs. Le clergé, qui croyait depuis 1848 sa puissance bien
+établie chez les paysans, vit avec surprise dans de nombreux villages
+les instituteurs se dresser en face des curés. Très pauvres, vivant
+au milieu des pauvres, mal vus des propriétaires depuis longtemps,
+ils étaient disposés à réclamer des réformes sociales, à répéter les
+formules de la presse contre la tyrannie des riches; on les accusa donc
+de socialisme, d'autant plus que ce terme au sens alors très vague
+pouvait être appliqué à toutes les théories démocratiques. On dénonça
+les opinions dangereuses de ces «anticurés.» Il était impossible
+pourtant de les soupçonner d'athéisme; à part une exception comme
+Lefrançais, les instituteurs les plus belliqueux sont des déistes
+convaincus. Malardier, le représentant du peuple à la Législative,
+Pierre Vaux, le futur martyr de la réaction, invoquent Dieu en faveur
+de la justice de leur cause; ils se réclament de Jésus, comme tous
+les démocrates en 1848. Mais ils combattent le clergé qui les opprime
+dans les villages, et qui se montre hostile au parti républicain.
+Voyons les plus avancés; pénétrons dans le groupe d'instituteurs
+et d'institutrices socialistes qui s'était formé à Paris, en 1850.
+Pauline Roland, chez qui l'on se réunissait d'ordinaire, était
+animée d'une foi ardente en Dieu; son amie Jeanne Deroin se laissait
+attirer par le panthéisme; M. et Mme Bizet, les parents de l'auteur
+de _Carmen_, étaient à la fois catholiques gallicans et proudhoniens.
+Deux membres du groupe, Lefrançais et Perot, voulaient écarter les
+formules métaphysiques, mais, pour ne pas se séparer des autres
+militants, ils consentirent à signer un manifeste qui débutait en
+affirmant l'existence de Dieu[221]. Cela n'empêcha pas les ministères
+conservateurs de frapper les instituteurs à coups redoublés. La loi
+provisoire que Parieu fit voter au début de 1850 mit les instituteurs
+sous l'autorité des préfets. Ils furent déplacés, suspendus, destitués
+par fournées[222]. L'autorité du clergé sur eux redevint plus forte que
+jamais.
+
+ [221] Lefrançais, _Souvenirs d'un révolutionnaire_, p. 96. Arsène
+ Meunier qui avait fait depuis le 24 février une ardente propagande
+ républicaine, fut frappé, en même temps que Perot et Lefrançais, par
+ un jugement de 1850 qui leur interdit d'enseigner.
+
+ [222] Un préfet arrivant dans un nouveau département s'écria: «Il
+ faut que je révoque une vingtaine de ces misérables instituteurs.»
+ (Brouard, _Essai d'histoire de l'instruction primaire_, p. 80.)
+
+Cette loi fut nommée la «petite loi», par opposition à la grande
+loi sur l'enseignement qui a gardé dans l'histoire le nom de loi
+Falloux: Il est inutile d'en refaire l'exposé[223]; notons seulement
+dans quelles circonstances elle fut votée. Les républicains dès 1848
+avaient accepté le principe de la liberté d'enseignement; mais les
+catholiques à la Législative purent aller plus loin, grâce à l'adhésion
+de Thiers et d'une majorité conservatrice qui voyait dans la religion
+le meilleur appui de la propriété. Le projet rencontra de nombreux
+adversaires. Un catholique universitaire qui appartenait à la majorité,
+Wallon, montra le danger d'accorder aux écoles confessionnelles une
+place qu'elles n'avaient point auparavant; un catholique de gauche,
+Arnaud (de l'Ariège) s'indigna de voir une loi d'enseignement inspirée
+par la peur. Parmi les républicains, le plus ardent fut Victor Hugo;
+un magnifique éloge du sentiment religieux lui permit de flétrir par
+antithèse, le parti clérical: son discours annonça que la nouvelle loi
+couperait en deux l'âme nationale[224]. Mais en général la gauche, tout
+en blâmant les concessions faites à l'Église, ne vit pas l'importance
+de cette loi; elle croyait l'enseignement universitaire trop solidement
+établi pour qu'on pût lui opposer une concurrence dangereuse.
+D'ailleurs, malgré l'aggravation des conflits religieux, beaucoup de
+ses membres estimaient toujours nécessaire de maintenir un lien entre
+l'Église et la République.
+
+ [223] V. Henry Michel, _La loi Falloux_, 1906.
+
+ [224] L'orateur approuve la liberté d'enseignement, mais avec
+ une surveillance exercée par «l'Etat laïque, purement laïque,
+ exclusivement laïque.» Le parti clérical a étouffé l'Italie et
+ l'Espagne; il veut maintenant dominer la France en refoulant le
+ socialisme. «Il s'imagine que la France sera sauvée quand il aura
+ combiné, pour la défendre, les hypocrisies sociales avec les
+ résistances matérielles, et qu'il aura mis un jésuite partout où il
+ n'y aura pas un gendarme.»
+
+Au contraire, les événements survenus depuis le 24 février décidèrent
+Edgar Quinet à demander la séparation de l'Église et de l'État[225].
+Plus mêlé que Michelet à la politique pratique, représentant du peuple
+à l'Assemblée Législative comme à la Constituante, il plaçait toujours
+le problème religieux à la base des autres. Le culte de la France
+démocratique, prêché dans ses cours du Collège de France, était de plus
+en plus méconnu par une bourgeoisie désireuse de revenir aux croyances
+du passé; il chercha donc un système qui permettrait à la démocratie
+de grandir en échappant aux luttes confessionnelles. Son livre sur
+_L'Enseignement du peuple_ est d'une importance capitale, car il a
+donné le programme de l'école laïque.
+
+ [225] Parmi les rares partisans de la séparation à cette époque,
+ citons l'économiste Bastiat. Il la désirait à la fois pour des
+ raisons économiques et pour des raisons religieuses. Il était
+ injuste, à ses yeux, qu'un citoyen fût obligé de salarier, par
+ ses impôts, des cultes auxquels il ne croyait pas. Si chaque
+ religion était abandonnée à la bonne volonté de ses fidèles, la foi
+ renaîtrait, la fusion des sectes chrétiennes s'accomplirait. «Le
+ sacerdoce serait l'instrument de la religion, la religion ne serait
+ pas l'instrument du sacerdoce.» (_Œuvres_, VII, p. 360. Cf. p. 351.)
+
+Les élections de 1849, dit Quinet, ont montré comment un peuple devenu
+libre va au devant de la servitude volontaire; c'est que l'éducation
+manque à notre pays. L'éducation nationale jusqu'ici reposait sur la
+religion; mais puisque l'État reconnaît trois ou quatre religions
+officielles, ce régime ne fournit plus le principe d'unité nécessaire
+à une nation. La question est grave, beaucoup plus qu'on ne le croit.
+La plupart des Français pensent que la vie politique se développe
+indépendamment de la religion, que l'organisation adoptée par celle-ci
+n'intéresse pas tous les citoyens; donc ils trouvent inutile de la
+changer. Les pays où règnent ces idées font des révolutions politiques,
+mais point de révolutions religieuses, parce qu'ils n'ont plus assez
+de foi pour cela. Ils laissent ainsi le champ libre à la réaction, et
+leur œuvre est toujours à recommencer: «une religion morte communique
+infailliblement sa mort à l'État, au peuple qui y reste politiquement
+et organiquement attaché». L'exemple de 1848 est là pour nous
+éclairer: les républicains ont été heureux de voir les arbres de la
+liberté offerts par les dames du Sacré-Cœur, bénis par les prêtres; ils
+ont prodigué au clergé les faveurs et les prévenances. Voilà comment
+l'expédition de Rome a été rendue possible.
+
+Eh! bien, continue l'écrivain, puisque la France ne veut pas faire une
+révolution religieuse, puisqu'elle tente cette entreprise étrangement
+difficile de conserver à la fois le catholicisme et la liberté, une
+seule méthode peut lui permettre d'arriver à un état de choses durable:
+qu'elle accomplisse la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Ce doit
+être une séparation complète, radicale; si le catholicisme demeure mêlé
+à la vie de la république, il la corrompra. Il s'est combiné avec la
+gloire sous l'Empire, avec le droit divin sous la Restauration, avec le
+droit constitutionnel sous Louis-Philippe, avec le droit républicain en
+1849; qui peut jurer qu'il ne se combinera point avec le socialisme?
+Tous les régimes lui seront bons, pourvu qu'il domine. En face de lui,
+c'est une nécessité de maintenir l'État fort et centralisé; chargeons
+l'État d'organiser, à lui seul, l'école laïque. Comment confier
+l'instruction à des clergés qui se combattent réciproquement? «Il y
+aurait en France des sectes et point de nation». Comment aussi charger
+le prêtre de collaborer avec l'instituteur? «L'instituteur laïque,
+en intervenant dans l'Église, y fait entrer l'hérésie. Le prêtre, en
+intervenant dans l'école, y fait entrer la servitude. Que faut-il donc
+faire? Les séparer». La société laïque repose sur l'amour des citoyens
+les uns pour les autres; elle est une «alliance pacifique de toutes
+les croyances, de toutes les opinions, de toutes les sectes dans le
+sein d'une même nation». Voilà le régime que l'instituteur doit faire
+subsister, en disant aux enfants de confessions différentes: «vous
+êtes tous enfants d'un même Dieu et d'une même patrie». L'école laïque
+pourra ainsi ramener la paix en France, mettre fin aux haines qui
+déchirent la génération actuelle[226].
+
+ [226] «Croyez-vous que ce serait un malheur irréparable pour votre
+ enfant de naître ainsi à la vie civile dans un sentiment de concorde,
+ de paix, d'alliance avec tous ses frères?... Nos lèvres ne peuvent
+ plus que maudire; nos paroles ne servent plus qu'à nous percer et à
+ nous repaître de nos propres blessures.» Que l'enfant ignore la haine.
+
+Évitons, dit encore Edgar Quinet, de nous laisser décevoir par les
+formules séduisantes que le clergé interprète à sa façon. La liberté,
+qu'il invoque aujourd'hui, laisse les individus complètement isolés
+en face d'une Église à laquelle l'État donne 40 millions; l'égalité
+place l'instituteur laïque, abandonné par l'État, en présence de
+l'ecclésiastique, protégé par l'Église. Napoléon, qui releva l'Église,
+comprit le besoin de lui opposer l'Université, mais il affaiblit
+celle-ci en la déclarant liée au dogme catholique[227]. Il faut
+aujourd'hui supprimer le budget des cultes, proclamer l'enseignement
+gratuit, séparer l'Église de l'État, faire l'école laïque. «Cette
+idée si simple, je le sais, est encore prématurée; mais que mes amis
+du moins ne la laissent pas retomber dans l'oubli. Quand le moment
+viendra, que d'autres, plus heureux que moi, la popularisent et
+l'appliquent». Jules Ferry devait réaliser le vœu d'Edgar Quinet[228].
+
+ [227] «Que fallait-il pour la mettre à merci? Qu'un évêque seulement
+ retirât son aumônier.»
+
+ [228] Jules Ferry installait en 1882 son successeur au ministère de
+ l'Instruction publique et lui disait en montrant un livre de Quinet,
+ peut-être _L'enseignement du peuple_: «c'est mon bréviaire». (Henry
+ Michel, _Le centenaire d'Edgar Quinet_, dans _Revue pédagogique_,
+ 1903.)
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+La résistance à l'Empire clérical
+
+
+L'alliance du clergé avec le Prince-Président, s'était maintenue,
+malgré quelques froissements, depuis l'élection du 10 décembre 1848;
+le 2 décembre 1851 parut la consacrer d'une manière définitive. Les
+deux grands chefs catholiques, Montalembert et Veuillot, s'entendirent
+pour approuver le coup d'État; ceux de leurs amis, tels que Falloux,
+qui n'allaient pas jusqu'à l'adhésion publique, étaient quand même
+satisfaits. Le clergé apprit bientôt que Rome se félicitait du triomphe
+remporté par Louis-Napoléon; _l'Univers_ cita le mot de Pie IX: «Le
+ciel vient d'acquitter la dette de l'Église envers la France»[229]. Les
+évêques suivirent le pape: si quelques-uns, comme Pie et Dupanloup,
+s'imposaient une certaine réserve dans leur langage, la plupart
+employèrent des formules chaleureuses pour célébrer l'acte qui avait
+sauvé la France. Lacordaire et les quelques amis qui protestaient avec
+lui restèrent isolés. Bientôt, il est vrai, Montalembert se ressaisit,
+regretta sa conduite, et voulut détourner ses coreligionnaires d'un
+entraînement aveugle vers le despotisme; un petit groupe seulement
+le suivit. Un an après le coup d'État, le rétablissement de l'Empire
+excita de nouveau les acclamations de l'épiscopat; Parisis et Salinis
+se distinguèrent par leur enthousiasme. Les fêtes religieuses devinrent
+de grandes cérémonies officielles; les fonctionnaires civils y
+prenaient part, et l'on y célébrait à la fois l'Église et l'empereur.
+
+ [229] _Univers_, 7 janvier 1852.
+
+Cette alliance différait de celle qui avait uni le trône et l'autel
+sous la Restauration. Entre les Bourbons et le clergé catholique
+il y avait affinité naturelle, car tous croyaient au droit divin
+des rois; les prélats gallicans de 1830 voyaient dans le monarque,
+au moins autant que dans le pape, un chef respecté; si la Charte
+leur déplaisait, du moins elle reconnaissait le catholicisme comme
+la religion de l'État. Sous l'Empire il n'en est plus de même. La
+Constitution de 1852 mentionne les principes de 1789; l'empereur tient
+son pouvoir du peuple et n'admet pas de religion d'État. L'Église,
+de son côté, qui a compris quelle puissance lui est donnée par le
+suffrage universel, se trouve assez forte pour indiquer les conditions
+de son concours. Lorsque Napoléon III exprima le désir d'être sacré à
+Notre-Dame, Pie IX exigea préalablement la suppression des articles
+organiques; l'empereur hésita et finalement se déroba. Parmi ses
+conseillers, plusieurs craignaient les empiètements du clergé: un
+légiste gallican, Rouland, surveillait avec soin les progrès de
+l'ultramontanisme; Fortoul, dès qu'il le put, modifia quelques articles
+de la loi de 1850, surtout en rétablissant les recteurs d'académies,
+capables de tenir tête aux évêques. D'ailleurs un sceptique du genre
+de Morny, un napoléonien autoritaire comme Persigny, pouvaient bien
+favoriser l'Église par politique; ils ne lui appartenaient pas.
+
+Pendant longtemps ces difficultés, ces défiances n'apparurent pas au
+dehors; le public ne voyait que l'union intime des deux puissances.
+Napoléon III faisait prêcher le carême à la chapelle des Tuileries; le
+P. Ventura, l'ancien ami de Lamennais et du libéralisme, converti aux
+doctrines ultramontaines et conservatrices, fit à la cour impériale
+des sermons sur la politique, où les demandes les plus audacieuses
+des évêques de l'ancien régime étaient dépassées[230]. L'impératrice
+était une catholique fervente. Les ministres multipliaient les
+manifestations de zèle envers l'Église. Fortoul, par exemple, malgré
+ses réserves secrètes, semblait s'être donné comme but essentiel
+d'humilier les professeurs devant les évêques; les aumôniers exerçaient
+une surveillance véritable sur le corps enseignant et sur les élèves;
+bien que la philosophie eût été découronnée, la classe de _logique_
+demeurait toujours l'objet de leurs suspicions. Les préfets suivirent
+l'exemple venu de haut; la magistrature poursuivait les livres
+irréligieux avec un zèle infatigable[231]. La politique extérieure
+allait dans les mêmes voies: le gouvernement qui, après avoir
+restauré Pie IX à Rome, protégeait les moines latins contre la Russie
+schismatique, apparut comme le chevalier de l'Église; l'occupation
+de la Nouvelle-Calédonie, les guerres de Chine et de Cochinchine
+montrèrent les missionnaires et les soldats français travaillant de
+concert. L'année 1858 marque l'apogée de l'alliance. Elle s'ouvre par
+l'attentat d'Orsini, qui décide l'empereur à donner un coup de barre à
+droite, et qui paraît le brouiller avec les Italiens. Elle se continue
+par le voyage triomphal de Bretagne: l'empereur et l'impératrice
+parcourent la presqu'île en souverains très chrétiens et viennent
+célébrer la fête napoléonienne du 15 août à l'église de Sainte-Anne
+d'Auray; l'évêque de Rennes salue Napoléon III, «de tous les monarques
+français depuis saint Louis, le plus dévoué à l'Église et à son œuvre
+de civilisation et de progrès». L'_Univers_ décrit les étapes de ce
+voyage dans des chroniques enthousiastes.
+
+ [230] Ces conférences de 1857 sont réunies dans _Le pouvoir politique
+ chrétien_, par Ventura (1858). L'impression fut si mauvaise que
+ Napoléon III blâma ouvertement le prédicateur. (Bazin, _Mgr Maret_,
+ II, p. 87.)
+
+ [231] En 1852, le tribunal de commerce de la Seine donna gain de
+ cause à un libraire qui avait retiré de la circulation un livre
+ d'histoire religieuse condamné par l'Index; et les catholiques
+ d'affirmer triomphalement que la juridiction de l'Index était
+ reconnue désormais en France. (_Annales de philosophie chrétienne_,
+ t. XLV, p. 234.)
+
+Les époques d'alliance intime entre l'Église et l'État ont toujours été
+celles où l'anticléricalisme se réveillait avec une force nouvelle; il
+fut d'autant plus ardent cette fois que l'alliance était ouvertement
+conclue contre la liberté, comme Louis Veuillot le montra sans relâche.
+On peut dire sans hyperbole que nul n'a plus contribué que le grand
+polémiste catholique à développer la haine contre le clergé. Il se
+plaisait à faire ressortir dans la doctrine catholique les affirmations
+les plus contraires aux principes modernes, à railler, à humilier
+le libéralisme. On a eu tort, dit-il par exemple, de ne pas brûler
+Luther: celui-ci et ses complices ont détaché de l'Eglise 40 millions
+d'hommes; cela fait depuis le seizième siècle douze générations,
+c'est-à-dire 480 millions d'hommes damnés parce qu'on n'a pas supprimé
+à temps ce prêcheur d'hérésies[232]. Tâchant d'imiter Veuillot, sans
+avoir son talent, les rédacteurs de _l'Univers_, Coquille, Aubineau,
+Guéranger, Dulac, Jules Morel multipliaient les déclarations les mieux
+faites pour étonner, pour exaspérer les hommes du XIXe siècle. Il
+serait facile de choisir à peu près au hasard dans leurs articles,
+mais nous n'avons pas besoin de nous charger de cette recherche;
+Montalembert s'y est appliqué avec un soin minutieux[233]. D'après
+eux, l'édit de Nantes fut un chef-d'œvre d'imprévoyance et d'iniquité;
+la Révocation, y compris les dragonnades, fut digne d'éloges; le duc
+d'Albe a sauvé l'indépendance et la foi de la Belgique; la Révolution
+ne mérite qu'anathèmes. D'après eux également, la liberté politique
+est inutile et nuisible; la liberté de la presse doit être supprimée,
+sauf exception pour _l'Univers_, car «nous sommes un journal qui se
+confesse»; la seule liberté légitime, et qui doit demeurer complète,
+est celle de l'Église.
+
+ [232] Cité par Guéroult, _Etudes de politique et de philosophie
+ religieuse_, p. 208.
+
+ [233] V. Lecanuet, _Montalembert_, III, p. 88.
+
+L'_Univers_ devint très précieux pour les ennemis de l'Eglise, parce
+qu'il leur offrait une mine d'arguments toujours renouvelés. Quand un
+journal libéral, redoutant les rigueurs du gouvernement, hésitait sur
+les sujets à traiter, il avait la ressource de se rabattre sur une
+polémique avec la feuille ultramontaine. Les catholiques libéraux,
+devenus les ennemis acharnés de Veuillot, ne cessèrent de lui reprocher
+d'irriter contre l'Église tous les neutres, tous les modérés: Albert
+de Broglie montra que les polémistes irréligieux citaient sans cesse
+l'_Univers_, qu'ils aimaient affirmer d'après lui l'opposition
+entre la raison et la foi, l'intolérance nécessaire de l'Église,
+l'incompatibilité entre le catholicisme et la société issue de
+1789[234]. Montalembert enveloppait dans ses imprécations le rédacteur
+de l'_Univers_ et les prélats qui le soutenaient. Devenu prophète de
+malheur, il ne cessa de répéter pendant dix-huit ans que l'Église,
+par cette alliance avec le despotisme suivant de si près l'alliance
+avec la république, préparait et justifiait d'avance les représailles
+d'une révolution triomphante. Il le déclara dès 1852, en pleine
+réaction; il le répéta en 1863, au congrès catholique de Malines; ses
+conversations avec les étrangers, ses lettres à des amis reprenaient
+continuellement la même prédiction sinistre sur la victoire inévitable
+de l'anticléricalisme[235].
+
+ [234] V. Georges Weill, _Histoire du catholicisme libéral en France_,
+ p. 123.
+
+ [235] «Ce n'était donc qu'un masque, vous dira-t-on, que cet amour
+ de la liberté dont vous vous targuiez, un masque incommodément porté
+ pendant vingt ans, et que vous avez jeté à la première occasion
+ favorable!» (_Des intérêts catholiques au XIXe siècle_, 1852).
+ «S'il éclatait aujourd'hui une nouvelle révolution, on frémit à la
+ pensée de la rançon qu'aurait à payer le clergé pour la solidarité
+ illusoire qui a semblé régner pendant quelques années entre l'Eglise
+ et l'Empire» (discours de Malines).--Senior, _Conversations with M.
+ Thiers, M. Guizot_, II, p. 137. «L'Eglise sera la première victime
+ de la prochaine révolution, et les catholiques descendront à l'état
+ de _parias_ dont les généreux efforts d' O'Connell, des auteurs
+ de la Constitution belge, et des catholiques libéraux de France
+ les avaient tirés. Ils l'auront _voulu_ et _mérité_, tel est mon
+ pronostic» (lettre du 8 mars 1865 à la comtesse Apponyi, dans _Revue
+ des Deux-Mondes_, 15 novembre 1913).
+
+Montalembert n'exagérait rien quand il parlait de la colère des
+libéraux contre le clergé. Un grand esprit, libéral avant tout, mais
+sincèrement attaché à la religion, Tocqueville ne cessait de gémir sur
+les méfaits de l'épiscopat[236]. Un autre libéral, très sincèrement
+croyant, Léon Faucher tenait le même langage[237]. Mais l'irritation
+était beaucoup plus grande et plus générale chez les républicains. Ces
+hommes qui avaient accueilli avec tant de joie l'adhésion de l'Eglise
+à la République ne trouvaient maintenant que paroles amères au sujet
+de la perfidie des prêtres. Ce courroux se manifesta surtout chez les
+proscrits. Exaspérés par l'exil, se reprochant mutuellement la défaite
+commune, ils n'oubliaient leurs querelles que pour maudire ensemble
+la conduite de l'Eglise depuis le 2 décembre[238]. Victor Hugo se fit
+l'organe du sentiment général; les _Châtiments_ poursuivirent de leurs
+imprécations vengeresses le clergé aussi bien que la magistrature et
+l'armée.
+
+ Oui, ces évêques, oui, ces marchands, oui, ces prêtres,
+ A l'histrion du crime, assouvi, couronné,
+ A ce Néron repu qui rit parmi les traîtres,
+ Un pied sur Thraséas, un coude sur Phryné,...
+ Ils vendent, o martyr, le Dieu pensif et pâle
+ Qui, debout sur la terre et sous le firmament,
+ Triste et nous souriant dans notre nuit fatale,
+ Sur le noir Golgotha saigne éternellement!
+
+ [236] V. Georges Weill, _ibid._, p. 129.
+
+ [237] «Le catholicisme s'expose aux mêmes périls auxquels l'avait
+ déjà livré Charles X, en mettant l'autel sur le trône. Nous avons en
+ perspective une réaction semblable à celle qui, en balayant le trône
+ des Bourbons en 1830, faillit aussi renverser les autels» (lettre du
+ 14 février 1853, dans Léon Faucher, _Biographie et correspondance_,
+ I, p. 330).
+
+ [238] Martin Nadaud, _Mémoires_, p. 370. Cette colère apparaît dans
+ la phrase d'un grand déclamateur, Michel (de Bourges): «Puissé-je
+ m'endormir de mon dernier sommeil au bruit des temples catholiques
+ s'écroulant sous les coups du marteau populaire!» (lettre à Quinet,
+ citée par Maurice Barrès dans _Revue bleue_, 21 février 1914).
+
+Moins illustre et moins populaire que Victor Hugo, Edgar Quinet
+occupait cependant une place honorable dans la proscription.
+L'événement avait justifié ses prophéties au sujet du péril que le
+catholicisme faisait courir à la liberté. Voilà pourquoi les livres
+écrits par lui pendant l'exil ont presque tous pour objet le combat
+contre l'Eglise. Si l'Italie n'a pu réaliser son unité, c'est que les
+papes l'ont frappée de mort politique; si la Hollande s'est affranchie
+de l'Espagne au seizième siècle, c'est parce qu'elle a changé de
+religion. Pour sauver la France, la séparation de l'Eglise et de
+l'Etat, l'éducation laïque elle-même ne suffisent plus. Détruire le
+catholicisme par la force? aujourd'hui cela ne peut plus réussir;
+opposer la philosophie à toutes les religions? c'est insuffisant,
+car les peuples ne peuvent se passer de cérémonies établissant la
+communion des vivants avec les morts. Le seul moyen de vaincre, c'est
+de s'attaquer au catholicisme tout seul, mais en liguant contre lui les
+autres confessions chrétiennes et la philosophie moderne. Aucune secte
+ne sera exclue, pourvu qu'elle soit en dehors de l'Eglise romaine, et
+les démocrates donneront le bon exemple, en écartant de leurs enfants
+les cérémonies catholiques. Mais à la discussion il faudra joindre la
+force et fermer les églises, car jamais une religion n'a disparu sans
+l'intervention du pouvoir[239].
+
+ [239] V. _Lettre sur la situation religieuse et morale de l'Europe
+ et La Révolution religieuse au XIXe siècle_ (_Œuvres_, t. XI), _Les
+ Révolutions d'Italie_ (_Œuvres_, IV), _Marnix de Sainte-Aldegonde_
+ (_Œuvres_, V).
+
+En France même, l'opposition contre le clergé se manifesta bientôt
+dans la presse. Les journalistes, surveillés de près, ne pouvaient
+s'exprimer sur le même ton que les proscrits; force leur était de
+s'imposer à eux-mêmes une censure très sévère; toutefois la controverse
+religieuse leur fut permise. Aux époques de despotisme politique, on
+se tourne volontiers vers les problèmes religieux: ce qui s'était vu
+en Angleterre sous Elisabeth, en France au temps de Louis XIV, se
+vit également après 1852. Le gouvernement impérial laissa faire, car
+il désirait donner au pays l'illusion d'une presse libre et, tout en
+favorisant l'Eglise, il ne voulait pas apparaître comme le protégé
+des jésuites. Les questions de doctrine devaient séduire les nombreux
+universitaires, particulièrement les professeurs de philosophie, qui
+avaient refusé le serment ou qui, dégoûtés par la tyrannie de leurs
+administrateurs, quittaient l'enseignement et cherchaient un refuge
+dans la presse indépendante.
+
+Le journal qui, sous l'Empire autoritaire, combattit les prétentions
+cléricales avec le plus de franchise fut la _Presse_. C'était Emile
+de Girardin qui le dirigeait, tantôt sous son nom, tantôt dans la
+coulisse, lorsqu'il faisait semblant d'être dégoûté de la polémique. Ce
+maître du journalisme, à qui le public demeura toujours fidèle, attira
+auprès de lui et forma les hommes qui allaient créer plus tard de
+grands organes libéraux, Guéroult, Peyrat, Nefftzer. Or tous ces hommes
+se trouvaient être non seulement des philosophes, mais des théologiens.
+Guéroult, catholique de naissance et longtemps fidèle à ses croyances,
+avait passé au saint-simonisme et resta jusqu'à sa mort le fidèle
+disciple d'Enfantin; il avait appris de lui que la religion domine la
+politique, et se passionnait pour les problèmes posés par l'Eglise ou
+par la libre pensée. Alphonse Peyrat, issu d'une famille de pasteurs
+dont plusieurs avaient fait campagne contre l'athéisme, conserva de son
+éducation le goût de la controverse théologique[240]. Nefftzer était
+allé plus loin, il avait mené ses études jusqu'au bout à la Faculté
+de théologie de Strasbourg; mais bientôt le futur pasteur perdit ses
+croyances et rompit avec son Église, tout en demeurant imbu de l'esprit
+protestant[241]. Ces hommes n'écartaient pas avec une indifférence
+dédaigneuse les affirmations dogmatiques de l'_Univers_; ils sentaient
+le besoin de les discuter et d'appuyer sur une argumentation solide le
+principe de la liberté de conscience.
+
+ [240] V. Joseph Reinach dans _Revue politique et parlementaire_,
+ févr. 1910.
+
+ [241] V. Maurice Bloch, _Trois éducateurs alsaciens_, 1911.
+
+Peyrat, au moment où la papauté proclama le dogme de
+l'Immaculée-Conception, fit une étude minutieuse sur l'histoire de la
+nouvelle croyance en montrant quelles hostilités elle avait rencontrées
+parmi les meilleurs des chrétiens, depuis saint Augustin jusqu'aux
+membres du Concile de Trente[242]. D'autre part il critiquait les
+inconséquences des gallicans, les faiblesses des catholiques libéraux,
+l'ambition des jésuites, et surtout l'intolérance de l'Église.
+«Comment! disait-il à l'évêque de Poitiers, vous avez l'énergique appui
+de la puissance temporelle, une large part au budget, des richesses
+considérables, des journaux pour répandre vos moindres paroles, pour
+attaquer vos adversaires, pour les outrager, pour les dénoncer; vous
+avez le confessionnal, par où vous descendez dans les consciences; la
+chaire, où vous battez le rappel et où vous parlez sans contradicteurs;
+une milice de prêtres et de laïques, milice nombreuse, disciplinée
+et fanatique; vous ne remplissez pas l'Empire, comme au temps de
+Tertullien, mais vous l'enveloppez de votre influence; et, dans cette
+situation privilégiée entre toutes, vous avez peur de la philosophie
+qui ne demande contre vous que la liberté! Vous avez donc bien peu de
+confiance en votre doctrine ou en vos talents[243]»?
+
+ [242] _Histoire de l'Immaculée-Conception_, 1855.
+
+ [243] _Histoire et religion_, p. 123.
+
+Guéroult s'efforça d'attirer l'attention de ses lecteurs sur
+l'importance des problèmes philosophiques. Le catholicisme, disait-il,
+a seul la parole aujourd'hui: «seul il écrit, seul il dogmatise, et la
+défaillance de la philosophie éclectique l'a laissé, sans contestation,
+maître du champ de bataille de la polémique[244]». Il est temps que les
+libres penseurs montrent plus d'activité intellectuelle. «Nous invitons
+la France à profiter du calme profond que la politique lui laisse,
+des loisirs que lui ménage l'apaisement de la fièvre industrielle,
+pour s'interroger elle-même, pour faire son examen de conscience,
+l'inventaire de son bilan intellectuel[245]». La plupart des Français
+se contentant de la tolérance de fait que l'église est aujourd'hui
+forcée de respecter, demeurent dans une ignorance voulue et quelque peu
+hypocrite à l'égard du dogme; c'est une dangereuse paresse d'esprit,
+que les publicistes libéraux ont le tort de favoriser.
+
+ [244] _Etudes_, p. 56.
+
+ [245] _Etudes_, p. 239.
+
+C'est surtout au _Siècle_ que l'écrivain saint-simonien reprochait
+le manque de franchise et de courage; et pourtant le _Siècle_, fut
+pendant presque toute la durée de l'Empire, le journal quasi-officiel
+de l'anticléricalisme[246]. Là aussi l'on trouvait un ami, un disciple
+fidèle du Père Enfantin, Louis Jourdan, qui exposait volontiers ses
+vues sur la religion de l'avenir, à la fois traditionnelle et moderne,
+respectueuse de la liberté de conscience, dépourvue de clergé[247].
+Mais Jourdan avait à compter avec la prudence de son directeur Havin.
+Celui-ci conservait les opinions des bourgeois de 1830, la haine des
+jésuites, l'horreur du parti prêtre, la sympathie pour un catholicisme
+rénové qui serait très tolérant, très conciliant, et soumis à l'Etat.
+On l'a comparé à M. Homais[248]. C'était du moins un Homais intelligent
+que ce fin Normand, qui sut pendant quinze ans plaire à ses abonnés
+républicains sans se brouiller avec l'Empire. Comprenant que la
+situation politique ne lui permettait point d'attaquer l'Église en
+face, il reprit avec plus de discrétion la polémique menée par le
+_Constitutionnel_ sous Charles X: le _Siècle_ dénonça les abus de
+pouvoir commis par les prêtres en France et plus encore à l'étranger,
+releva les formules tapageuses de Louis Veuillot et les hyperboles de
+tous les écrivains ultramontains. C'était le genre de discussion qui
+pouvait le mieux convenir au public de 1855, dégoûté de l'idéologie
+socialiste, mais peu disposé à voir recommencer le règne des «curés».
+
+ [246] L'évêque de Poitiers, Pie, l'appelle «un des organes les plus
+ accrédités de l'enfer» (homélie du 22 février 1860).
+
+ [247] Jourdan, _Un philosophe au coin du feu_, ch. XX.
+
+ [248] Claveau, _Souvenirs politiques et parlementaires_, I, p. 41.
+ Suivant son expression, Jourdan «provoquait Torquemada tous les
+ matins». (_ibid._, p. 107).
+
+Les lettrés, les salons orléanistes éprouvaient quelque dédain pour
+le _Siècle_ et lisaient le _Journal des Débats_. Celui-ci apporta
+dans l'étude des questions métaphysiques ou religieuses un mélange de
+modération discrète et de hardiesse presque téméraire; on reconnaissait
+ici l'influence du rédacteur en chef, Silvestre de Sacy, catholique et
+janséniste, mais tolérant pour les idées les plus audacieuses, pourvu
+qu'elles fussent exprimées avec convenance et en bon langage. «Sa
+religion était bien plutôt le parfum qui reste d'une croyance évanouie
+qu'une adhésion ferme à des dogmes définis... Il voyait fort bien les
+difficultés de croire; il ne s'empêchait pas de les voir. Il ne s'y
+arrêtait pas; mais il trouvait fort bon qu'on s'y arrêtât[249]». Le
+goût de la liberté intellectuelle unissait tous les rédacteurs de ce
+journal, quelles que fussent leurs opinions particulières. Un brillant
+universitaire, Hippolyte Rigault, parlait des choses religieuses en
+catholique libéral, plus libéral que catholique, ennemi de tous les
+extrêmes: «Les honnêtes gens, écrivait-il, qui ne veulent entrer ni
+dans l'église de l'_Univers_ ni dans le temple de la déesse Raison,
+ne savent plus où se mettre à genoux, pour prier Dieu à leur manière
+sans être inquiétés[250]». Un juriste, Edouard Laboulaye, glorifiait
+avec une sincérité vibrante la beauté de l'Évangile[251]. Mais comment
+concilier l'Évangile avec la liberté? Laboulaye trouva la réponse dans
+Channing. L'écrivain américain est un rationaliste chrétien; pour lui,
+le christianisme est l'achèvement de la philosophie, la révélation
+est la perfection de la raison: si les deux sont en désaccord, il
+faut interpréter l'Évangile dans le sens naturel et raisonnable.
+Acceptant les conclusions auxquelles Bossuet prétendait amener les
+églises protestantes, Channing reconnaît que la vérité religieuse
+est soumise au jugement de chaque individu et prend place parmi les
+vérités humaines; au lieu du dogme, c'est l'amour du prochain qui sert
+à maintenir le lien entre les hommes. Voilà les idées que Laboulaye
+admire et cherche à propager. L'Église n'est plus l'étroite réunion des
+hommes qui acceptent un même symbole, c'est la grande réunion de tous
+ceux qui étudient et surtout qui pratiquent l'Évangile.
+
+ [249] Renan, _Feuilles détachées_, p. 129.
+
+ [250] _Œuvres complètes_, II, p. 303. Lui aussi prévoyait une
+ crise antireligieuse. «On peut s'attendre, écrivait-il en 1854,
+ à la prochaine résurrection du colonel Touquet, et les éditions
+ de Voltaire au plus juste prix iront préparer jusqu'au fond des
+ campagnes une réaction terrible d'impiété» (_ibid._, II, p. 126).
+ «Il est évident, disait-il l'année suivante, que l'intolérance des
+ radicaux en religion amasse chaque jour, dans l'âme de la jeunesse
+ qui pense, des colères et des haines prêtes à éclater» (_ibid._, II,
+ p.163).
+
+ [251] «Dans les inquiétudes de notre âme, dans ces douleurs qui ne
+ veulent pas de consolation, trouvons-nous dans l'Evangile, et dans
+ l'Evangile seul, le calme après lequel nous soupirons, le seul baume
+ qui adoucisse des plaies saignantes? alors l'Evangile est vrai, et
+ la sainteté du Christ prouve sa divinité.» (_La liberté religieuse_,
+ préface).
+
+Ces journaux peu nombreux, rédigés avec soin, étaient lus attentivement
+par des lecteurs moins pressés que ceux d'aujourd'hui, habiles à
+deviner ce que les écrivains laissaient entendre. Ils abordaient, par
+le côté extérieur au moins, les questions les plus compliquées de la
+théologie. Peyrat ne fut pas le seul à discuter la décision pontificale
+sur l'Immaculée-Conception. Avant qu'elle fût rendue, le _Journal
+des Débats_, par la plume de Laboulaye, supplia l'Église de ne pas
+commettre une pareille imprudence, de ne pas accentuer sa rupture avec
+le monde.
+
+L'Église parut prendre plaisir à scandaliser ces conseillers
+indiscrets. L'année 1858, qui apparut comme celle de l'alliance
+définitive avec l'Empire, fut témoin de deux véritables défis jetés par
+les croyants aux partisans du rationalisme: ce furent le miracle de
+Lourdes et l'affaire Mortara. Le miracle de la Salette en 1846 n'avait
+guère ému jusque-là que la région des Alpes; dans ce pays même il avait
+soulevé chez certains catholiques des doutes sérieux et des critiques
+passionnées. Le miracle de Lourdes rencontra aussitôt l'adhésion du
+peuple du Midi, l'attention favorable de la presse catholique et du
+clergé. Les journaux libéraux l'accueillirent avec un ironique dédain,
+sans se douter que cette nouvelle amènerait bientôt vers les Pyrénées
+des foules considérables[252]. Par contre, l'Europe entière fut remuée
+par l'affaire Mortara. Un enfant juif de Bologne avait été baptisé, à
+l'insu de ses parents, par la volonté de sa nourrice qui le croyait
+en danger de mort; il guérit bientôt, et le gouvernement pontifical
+prévenu le fit enlever à sa famille, ne voulant pas qu'un enfant
+baptisé fût ramené à la religion israélite. Les journaux français de
+toutes nuances protestèrent, s'indignèrent: le _Journal des Débats_,
+le _Siècle_ demandaient au gouvernement français, protecteur du
+pape, d'intervenir au nom de l'humanité; un prêtre gallican, l'abbé
+Delacouture, affirma que le droit naturel exigeait la restitution de
+l'enfant à ses parents[253]. Mais l'_Univers_ approuva Pie IX et
+justifia sa conduite; Dom Guéranger, avec une implacable netteté,
+avertit les catholiques libéraux qu'il fallait choisir: «ou le pape
+a bien fait, et alors le surnaturel l'emporte en dépit des idées
+modernes; ou ils jugeront que le pape a mal fait, et ils se séparent du
+christianisme, dont le Pontife n'a fait qu'appliquer les principes les
+plus vulgaires[254]». Le gouvernement de Napoléon III, embarrassé par
+cet incident, essaya d'obtenir une concession de Rome; Pie IX répondit
+_Non possumus_, et l'enfant demeura catholique, éloigné de sa famille.
+Edmond About put écrire: «L'Église catholique romaine, que je respecte
+profondément, se compose de 139 millions d'individus, sans compter le
+petit Mortara[255]».
+
+ [252] «Partout où l'on croit aux miracles, écrivait Guéroult, il y
+ a des miracles; partout où l'on n'y croit plus, c'est-à-dire où ils
+ seraient le plus nécessaires, on n'en voit plus. La Sainte Vierge
+ fait des apparitions à Lourdes, elle n'en fait pas à Paris; elle
+ se montre à Bernadette, elle ne se montre pas à l'Académie des
+ Sciences.» (_Etudes_, p. 139.)
+
+ [253] Delacouture, _Le droit canon et le droit naturel dans l'affaire
+ Mortara_, 1858.
+
+ [254] _Univers_, 24 octobre 1858. Guéroult constatait tristement
+ que le moyen âge a le courage de ses convictions, «tandis que
+ le dix-neuvième siècle est poltron, légèrement hypocrite, qu'il
+ s'incline jusqu'à terre devant des dogmes qu'il a désertés dans le
+ fond de son cœur.» (_Etudes_, p. 212).
+
+ [255] _La question romaine_, début.
+
+A côté des journaux, quelques revues s'étaient fondées, modestes
+et peu connues, pour maintenir la tradition de la libre recherche
+philosophique; mais leur faible notoriété permit au gouvernement de
+frapper sans scrupule les recueils qui s'attaquaient trop franchement
+aux croyances religieuses. _L'Avenir_, créé par Eugène Pelletan, compta
+parmi ses collaborateurs des philosophes, surtout Vacherot et Jules
+Barni; c'était la _Liberté de penser_ qui ressuscitait, mais avec la
+prudence et les précautions nécessaires en 1855. Cela n'empêchait pas
+Vacherot d'exprimer complètement sa pensée: répondant au gallican Huet,
+qui jugeait encore une conciliation possible, il déclara nettement
+que la démocratie ne peut s'accorder avec le catholicisme, ni même
+avec le simple christianisme évangélique, celui-ci impliquant toujours
+«autorité, anathème, excommunication»[256]. _L'Avenir_ fut supprimé
+au bout d'un an. Même indépendance dans la _Revue philosophique et
+religieuse_, fondée par des saint-simoniens à la recherche d'une
+religion, mais ouverte aussi à des philosophes d'esprit différent,
+comme Littré ou Renouvier. Le grand public s'intéressa davantage à un
+recueil plus littéraire, plus accessible pour lui, la _Revue de Paris_.
+Vacherot y termina les articles commencés dans _L'Avenir_. «La Science,
+concluait-il, voilà la lumière, l'autorité, la religion du XIXe
+siècle».[257] Ces deux recueils furent supprimés par le pouvoir après
+l'attentat d'Orsini.
+
+ [256] _L'Avenir_, 11 novembre 1855.
+
+ [257] 1er juin 1856, Barni, Ulbach, Jozeau traitèrent aussi dans ce
+ recueil les questions religieuses.
+
+Journaux et revues étaient plus surveillés que les livres. Quand
+la tribune et la presse font silence, le livre demeure le plus sûr
+moyen de diffusion pour les idées indépendantes. Voulant combattre la
+réaction, plusieurs écrivains se remirent à étudier le dix-huitième
+siècle et découvrirent des trésors d'esprit et de bon sens chez ces
+philosophes si dédaignés par les hommes de 1830. Un disciple de Cousin,
+mais disciple indépendant qui avait refusé le serment après le coup
+d'Etat, Bersot, parla du temps des encyclopédistes avec un mélange
+de défiance et de sympathie; la sympathie l'emportait[258]. Un jeune
+publiciste libéral qui débutait à ce moment, Lanfrey, ne fit pas les
+mêmes réserves; son livre sur _L'Eglise et les philosophes du XVIIIe
+siècle_ retrace avec enthousiasme la longue bataille soutenue contre
+le fanatisme. C'était aussi un pur voltairien que le journaliste Erdan
+qui, dans la _France mystique_, traça le tableau ironique et vivant des
+nombreuses petites sectes religieuses nées à Paris depuis 1830; chemin
+faisant, il s'amusait à citer maintes épigrammes de Voltaire contre
+le catholicisme. Cette audace fit condamner en 1856 l'auteur à la
+prison, le livre au pilon. Mais la crainte de la répression n'empêcha
+pas divers théoriciens d'entreprendre l'exposé sincère et sérieux de
+leurs opinions: les plus remarquables furent Jules Simon, Vacherot et
+Proudhon.
+
+ [258] _Etudes sur le XVIIIe siècle_, 1855. «J'aime le dix-huitième
+ siècle: il avait deux qualités françaises, les deux qualités de la
+ jeunesse: il était aimable et généreux.» (I, p. 506.)
+
+Jules Simon était comme Bersot, un éclectique de gauche. Moins hardi
+que lui comme philosophe, il ressemblait à Cousin par son attachement
+au spiritualisme, par la façon dont il conciliait le respect de
+l'Eglise avec l'indépendance de la raison; sa virtuosité d'écrivain et
+d'orateur égalait celle de son maître. Il se distinguait de lui par
+ses convictions républicaines et par un intérêt très grand pour les
+questions sociales. Sa protestation courageuse contre le coup d'Etat,
+en l'éloignant de la Sorbonne, lui avait assuré l'estime de tous les
+libéraux. Ils lurent avidement son livre sur _La religion naturelle_
+(1856). Jules Simon expose les trois dogmes de cette religion,
+l'existence de Dieu, la Providence, l'immortalité de l'âme; il en
+expose le culte, c'est-à-dire des heures déterminées pour la prière,
+pour l'examen de conscience: ce culte n'a pas besoin d'être public,
+et la prière sera, non pas une requête invitant Dieu à transgresser
+les lois de la nature par un miracle, mais une effusion de l'âme, un
+remerciement à l'auteur du monde.
+
+Une société libérale de Belgique invita Jules Simon à venir faire
+une série de conférences consacrées à la liberté de conscience; un
+nouveau livre sortit de là. Jules Simon y parle avec admiration de
+la morale chrétienne[259], mais il montre combien les ultramontains
+sont éloignés de l'esprit de l'Evangile. D'abord ils ont invoqué les
+doctrines contraires aux leurs, quand ils espéraient en profiter; ce
+fut la campagne pour la liberté de l'enseignement. Plus tard, ils
+ont dévoilé peu à peu leur véritable pensée. «Par bravade, on en est
+venu à glorifier l'inquisition, à justifier la Saint-Barthélemy, à
+chercher tout ce qui pouvait offenser la raison publique, à raconter
+des miracles absurdes, sur la foi du premier venu, au risque de blesser
+la conscience des catholiques et de fournir des armes aux incrédules,
+à faire revivre des superstitions qu'on croyait abolies, à nous
+remettre sous les yeux, avec une persistance insensée, cette théorie
+de l'abêtissement dont Pascal avait livré le secret dans un jour de
+désespoir»[260]. Jules Simon est en religion ce qu'il sera toute sa
+vie, un libéral et un modéré; l'intolérance religieuse, qui maintient
+le dogme et la discipline de l'Eglise, lui paraît acceptable, comme
+à Vinet, pourvu qu'elle n'ait d'autre sanction que l'excommunication;
+mais il déteste l'intolérance civile, l'appel fait par une Eglise
+quelconque à l'appui du pouvoir temporel.
+
+ [259] «Je suis rempli à la fois de respect et d'admiration pour le
+ christianisme, cette doctrine si simple et si profonde, qui enseigne
+ si clairement l'unité de Dieu et l'immortalité de l'âme, dont la
+ morale est si pure, si pleine de charité, dont l'autorité sur les
+ plus grands esprits et sur les foules est si imposante depuis tant de
+ siècles.» (_La liberté de conscience_, p. 10.)
+
+ [260] _Ibid._, p. 236.
+
+Vacherot n'avait pas les ménagements de Jules Simon pour le
+catholicisme. Taine a tracé l'inoubliable portrait de ce philosophe
+indifférent au bien-être, timide et silencieux devant le public, mais
+énergique et indomptable dès qu'il s'agissait de défendre la liberté
+de sa pensée, d'exposer les conséquences les plus audacieuses de
+ses réflexions[261]. Dès 1850, alors que ses fonctions officielles
+semblaient encore devoir lui imposer quelque réserve, il avait écarté
+avec dédain les compromis chers à l'éclectisme. «Si la philosophie de
+notre temps, écrivait-il, veut être prise au sérieux, il faut qu'à
+l'exemple du siècle dernier, elle parle haut et clair sur toutes
+choses, avec plus de respect pour les doctrines du passé, mais avec
+non moins d'indépendance et de résolution... La science n'a rien de
+commun avec la politique; elle n'en connaît ni les ménagements ni
+les compromis. Tout autre intérêt que celui de la vérité lui est
+indifférent; tout autre joug lui est intolérable»[262]. Ce fier
+langage, Vacherot l'a justifié par sa vie entière, et ce fut sa
+pensée toute franche sur les grandes questions contemporaines qu'il
+exposa dans le livre intitulé la _Démocratie_. Il y réserve une place
+importante aux conditions morales du régime démocratique, surtout au
+problème de l'éducation. Celle-ci jusqu'à présent, dit-il, s'est faite
+par la religion. Mais la religion se déclare infaillible, repose sur
+l'autorité, engendre l'intolérance, n'admet pas le changement; c'est
+juste le contraire de ce qui convient à la démocratie, fondée sur la
+liberté, la tolérance et le progrès. L'éducation religieuse complétait
+logiquement l'ancien régime, aujourd'hui elle engendre l'anarchie. Le
+protestantisme, à la rigueur, peut se concilier avec la démocratie,
+parce qu'il admet seulement l'autorité de la Bible; le catholicisme,
+qui reconnaît l'autorité de l'Eglise, ne pourra jamais préparer les
+hommes au _self government_. Essayons donc de nous passer de la
+religion; nous ne pourrons y arriver qu'en organisant pour toutes les
+classes, pour tous les âges, un puissant enseignement moral. «Malheur
+à une société où la religion n'aurait d'autre héritière que la morale
+naturelle! Il lui faudrait bien vite en revenir au catéchisme de
+l'Eglise, sous peine de périr»[263].
+
+ [261] C'est «Monsieur Paul» dans _Les philosophes classiques du XIXe
+ siècle_.
+
+ [262] _Histoire critique de l'école d'Alexandrie_, t. III,
+ avant-propos.
+
+ [263] _La Démocratie_, l. I, chap. III.
+
+L'opposition entre la démocratie et le catholicisme fait le fond de
+l'ouvrage publié à la même date par Proudhon, _De la justice dans la
+Révolution et dans l'Eglise_. Après le 2 décembre il avait accueilli
+avec résignation le coup d'Etat, en invitant le nouveau maître de
+la France à se tenir en garde contre le pouvoir des prêtres[264].
+Depuis lors ce pouvoir n'avait fait que grandir. Aussi la _Justice_
+est-elle destinée à combattre les essais de conciliation, les compromis
+hypocrites ou sincères des politiques. Proudhon écarte avec dédain les
+polémiques secondaires sur la valeur comparée des divers cultes ou sur
+les fautes commises par le clergé; il veut aller au fond des choses.
+Toutes les religions sont inspirées par l'idée de la transcendance;
+le système de la Révolution est celui de l'immanence. La religion la
+plus logique, la plus complète est le catholicisme; aucune autre n'a su
+comme lui se servir de tous les moyens pour humilier, pour rabaisser
+l'homme. La Révolution est logique aussi, en proclamant que le mal
+vient des fautes des hommes, en leur apprenant à le corriger, en
+édifiant une morale affranchie de la croyance en Dieu. Les partisans
+de la Révolution doivent se délivrer de l'idée de l'Absolu. Cette idée
+existe, et l'athéisme vulgaire, en la niant, commet la même sottise
+que les utopistes qui, pour détruire l'égoïsme, suppriment la famille
+et la propriété, ou qui, pour sauver la liberté, veulent abolir l'Etat
+et les lois. La Révolution affirme l'absolu, qui pour elle se nomme la
+Justice, mais elle refuse d'en faire une idole; ainsi elle laisse une
+place à la métaphysique, sans vouloir s'y asservir[265].
+
+ [264] _La Révolution sociale démontrée par le coup d'Etat_, 1852.
+
+ [265] 9e étude, p. 23 sqq.
+
+Les idées seraient claires, continue Proudhon, les discussions
+seraient loyales sans les mensonges des conciliateurs, qui ont
+envahi la société. L'exégèse biblique emploie toutes les ruses pour
+s'accommoder aux découvertes scientifiques: sur le déluge, sur l'âge
+des patriarches, sur l'unité de la langue primitive, elle accepte
+successivement tous les systèmes. On prétend même adoucir les dogmes;
+la casuistique des jésuites excelle à ces accommodements. Les
+philosophes sont plus perfides encore avec leurs avances à l'Eglise:
+Cousin s'entend avec l'archevêque de Paris, Renan veut conserver
+la religion pour le peuple. Les savants justifient les mythes par
+la science positive: l'un affirme l'existence du couple adamique,
+l'autre fait une géologie approuvée par l'archevêché; un historien
+adopte la chronologie biblique pour les temps antérieurs à Cyrus[266].
+Mêmes inconséquences chez les littérateurs, chez les journalistes.
+Le brave Eugène Sue nous recommande l'unitarisme de Channing[267].
+Le _Journal des Débats_, si élégamment rédigé, défend d'une manière
+singulière le spiritualisme contre l'Eglise, l'Evangile contre le
+pape, le gallicanisme contre les ultramontains. Le _Siècle_, «plaidant
+à la fois pour la démocratie et pour l'Evangile, affirmant _ex æquo_
+la liberté et la religion, le travail et la charité, Saint-Simon et
+le Christ, déblatérant au nom de Dieu contre les prophéties et les
+miracles, est à la hauteur de sa clientèle[268].» On a même voulu
+rendre la Révolution complice de ces mensonges, la présenter comme
+l'achèvement de la Révélation. Laissons là ces tentatives puériles.
+«Chrétien ou républicain, voilà le dilemme». Renonçons à parler de
+socialisme chrétien, de foi positive, de république féodale, d'empire
+démocratique, de mariage libre; autant de mots qui hurlent de se
+trouver accouplés. Soyons plus francs, si nous voulons échapper à
+l'abêtissement dont l'Eglise menace la France[269].
+
+ [266] _Ibid._, p. 82 sqq.
+
+ [267] «Après trois cents ans d'ironie, nous renierions la foi
+ de Rabelais, de Voltaire, de Diderot, de Danton, la vieille,
+ l'inexpugnable foi gauloise! Et pourquoi, grand Dieu! pour une
+ logomachie américaine» (_ibid._, p. 90).
+
+ [268] 7e étude, p. 90.
+
+ [269] «Avec un personnel de 82.000 agents, qui dans vingt ans aura
+ doublé;
+
+ Avec un revenu de 100 millions, qui triplera;
+
+ Avec le privilège de l'enseignement primaire, l'adultération et
+ la répression de l'enseignement supérieur, le bâillonnement de la
+ presse, la censure des livres, le triage des bibliothèques, la
+ corruption du corps enseignant;
+
+ Avec la connivence de la bourgeoisie et l'appui de 400.000
+ baïonnettes;
+
+ L'Eglise en vingt ans aura fait de la France émasculée et domptée ce
+ qu'elle a fait de l'Italie, de l'Espagne, de l'Irlande, ce qu'elle
+ est en train de faire de la Belgique, une société _abêtie_; société
+ composée de prolétaires, de privilégiés et de prêtres, qui, ne
+ produisant plus de citoyens ni penseurs, destituée de sens moral,
+ armée seulement contre les libertés du monde, finira par soulever
+ contre elle l'indignation des races dissidentes, et se faire jeter
+ aux gémonies de l'histoire.» (5e étude, p. 183.)
+
+L'ouvrage de Proudhon avait paru le 22 avril 1858; cinq jours après, le
+parquet le fit saisir, et l'auteur fut condamné à trois ans de prison,
+4.000 francs d'amende, et à la suppression du livre. Il protesta dans
+un nouvel écrit, pour montrer qu'il avait attaqué l'Eglise, mais non
+la morale, qu'il n'avait pas même outragé la religion, puisque la
+libre pensée moderne s'assimile tous les éléments bienfaisants du
+christianisme[270]. L'ouvrage austère de Vacherot ne fut pas mieux
+traité que le fougueux pamphlet de Proudhon; le philosophe, condamné à
+la prison, purgea sa peine à Sainte-Pélagie, tandis que Proudhon fuyait
+en Belgique. La jeunesse intellectuelle était ainsi préparée à saluer
+dans ces adversaires du catholicisme triomphant les victimes de la
+persécution.
+
+ [270] «La science des religions a tué de nos jours le libertinage. Le
+ respect philosophique des cultes, le seul que nous commande la loi
+ de 1819, commence à Dupuis, l'auteur de _L'origine des cultes_... De
+ la religion nous reprenons et nous nous assimilons tout, l'idée, le
+ mythe, le sentiment, l'âme, en un mot: nous ne laissons à l'Eglise
+ que la lettre morte, la momie». _La Justice poursuivie par l'Eglise._
+ _Œuvres_, XX, (p. 218-220).
+
+La puissance du clergé dans la société politique devait porter ses
+adversaires à soutenir la séparation de l'Eglise et de l'Etat.
+Cependant l'idée n'est encore formulée que rarement. Si les
+révolutionnaires violents de Londres en parlaient comme d'une
+nécessité, leur manifeste passait à peu près inaperçu en France[271].
+Jules Simon, avec ses principes libéraux, ne pouvait combattre la
+doctrine de la séparation; mais il déclara préférer dans la pratique
+le maintien du Concordat complété par les articles organiques[272].
+Les libéraux du _Journal des Débats_ furent moins timides; ce sont
+eux qui ont rendu droit de cité en France à l'idée oubliée depuis
+un quart de siècle. Laboulaye, résumant le livre de Jules Simon,
+affirma, contrairement à l'opinion du philosophe, que l'antipathie
+traditionnelle du peuple français pour l'intervention des prêtres dans
+la politique le préparait à ce régime nouveau, annoncé par Bunsen
+et Vinet[273]. «Puisse l'avenir ne pas nous donner tort! ajoutait
+Laboulaye; puisse-t-il éviter au monde le triste spectacle de ces
+Eglises qui se jettent dans les bras de l'Etat, pour qu'il fasse à
+leur profit la police des consciences[274]!». Prévost-Paradol défendit
+la même cause. Converti au protestantisme par amour de la liberté, il
+fit l'introduction du livre de Samuel Vincent qu'on voulait rééditer.
+Il y parle de la religion en général avec respect, avec sympathie,
+car elle sert à élever l'homme au-dessus des basses préoccupations
+matérielles[275]; mais elle doit ménager les droits de l'individu.
+Pour cela, il faut qu'elle vive séparée de l'Etat. Ce régime, qui a
+réussi aux Etats-Unis, peut convenir aussi au peuple français. «Bien
+qu'il soit téméraire de faire aucune prédiction en ce qui touche la
+conduite d'un peuple si mobile, il n'y a pas une présomption trop
+grande à espérer que notre génération ne disparaîtra pas du monde avant
+d'avoir vu s'opérer parmi nous la séparation complète et définitive des
+cultes et de l'Etat[276]».
+
+ [271] V. la _Lettre au peuple_, manifeste publié en 1852 par le
+ groupe de la «Commune révolutionnaire», à Londres; c'est l'œuvre de
+ Félix Pyat.
+
+ [272] Il énumère les difficultés de la séparation: que deviendront
+ les édifices religieux? Comment pourra s'organiser le paiement du
+ culte par les fidèles? Ne vaut-il pas mieux conserver le Concordat
+ qu'émanciper une association formidable, dans un pays où il n'y a pas
+ d'association, que donner la pleine liberté de son action au «seul
+ pouvoir en France qui n'émane pas du pouvoir central». Et voici la
+ conclusion: «Dans un Etat libre, il faut donner la liberté au clergé;
+ dans un Etat où les libertés fondamentales n'existent pas, la lutte
+ étant trop inégale, il faut s'en tenir à un concordat, le faire
+ le meilleur possible..., et tenir la main à ce qu'il soit exécuté
+ strictement» (_La liberté de conscience_, introduction).
+
+ [273] «Il n'est aucun peuple qui soit aussi bien préparé à la
+ séparation de l'Eglise et de l'État» (_La liberté religieuse_, p. 71).
+
+ [274] _Ibid._, préface.
+
+ [275] «Tout système religieux, si imparfait qu'il puisse être, qui
+ élève les regards de l'homme hors de ce monde et qui lui montre
+ en dehors de ce monde quelque chose à adorer, rend service à la
+ dignité humaine et diminue d'autant nos chances d'abaissement.» (_Du
+ protestantisme en France_, introduction, p. XXXIII).
+
+ [276] _Ibid._, p. XXII.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+La critique et la science laïque
+
+I
+
+
+Jusqu'en 1859 l'Empire fut un gouvernement de droite, allié de
+l'Église, ennemi des libéraux et des républicains. La guerre d'Italie
+parut devoir l'amener à une politique de gauche et le brouiller avec
+le parti catholique. Napoléon III fit son possible pour éviter cette
+rupture; pendant dix ans sa politique intérieure ou extérieure fut
+hésitante, féconde en brusques variations: dans la Péninsule son
+gouvernement favorisait tour à tour Victor-Emmanuel et Pie IX, laissait
+conquérir la Romagne par Cavour et faisait l'expédition de Mentana;
+en France les ministres flattaient l'épiscopat ou luttaient avec lui,
+développaient l'éducation laïque et punissaient les attaques aux dogmes
+chrétiens. Ces hésitations, si fâcheuses pour le prestige de l'Empire,
+donnèrent du moins plus de liberté qu'auparavant à la presse et au
+livre. Mais les hommes de science et de pensée n'avaient pas attendu
+l'an 1859 pour se mettre à l'œuvre; depuis plusieurs années des études
+sérieuses se poursuivaient lentement, dans le silence du cabinet ou du
+laboratoire. Les travailleurs qui les avaient entreprises étaient unis
+par une foi commune, la foi en la science; aucune tradition ancienne,
+aucun souci politique ou religieux ne leur paraissait assez respectable
+pour les arrêter dans l'exposé de la vérité. Les sciences philologiques
+d'un côté, les sciences naturelles de l'autre, progressèrent en même
+temps, s'organisèrent avec une égale confiance, et conduisirent
+beaucoup de leurs adeptes à repousser avec une égale sérénité les
+affirmations des groupes confessionnels.
+
+Ce furent les progrès de la philologie qui aidèrent à l'apparition de
+la critique biblique. Comprimée en France au dix-septième siècle par
+la censure de Bossuet contre Richard Simon, cette science prospérait
+en Allemagne depuis la fin du dix-huitième siècle; elle était restée
+renfermée dans l'enceinte des Universités jusqu'à ce que le livre de
+Strauss, appliquant à la vie de Jésus la théorie hégélienne du mythe,
+remuât tout le public intellectuel d'outre-Rhin. L'école de Tubingue,
+dirigée par Baur, consacrait aux diverses parties de l'Ancien ou du
+Nouveau Testament sa critique patiente et minutieuse. On ne connaissait
+pas ces travaux à Paris. La critique religieuse paraissait résumée pour
+les Français dans le livre de Dupuis, qui faisait du Christ un mythe
+solaire, et ce livre, autrefois très lu, participa au discrédit qui
+avait atteint les doctrines et les écrivains du dix-huitième siècle.
+La traduction de Strauss par Littré frappa l'attention de quelques
+libres penseurs;[277] mais elle passa inaperçue de la plupart des
+adversaires de l'Église. Quant au clergé, il s'en inquiéta peu, malgré
+les avertissements de Quinet. Le Collège de France, où professaient de
+grands savants comme Burnouf, n'abordait pas l'histoire critique des
+religions. L'enseignement universitaire la laissa complètement de côté;
+si un normalien de 1848, Edmond About, se plongeait dans la lecture
+de Strauss, chacun savait dans son entourage que ce n'était point par
+amour de la science, mais par désir de faire provision d'arguments
+contre ses contradicteurs catholiques[278].
+
+ [277] Patrice Larroque, par exemple, accusé par l'_Univers_ d'être un
+ disciple de Strauss, fit dans sa réponse un grand éloge de l'écrivain
+ allemand (v. Georges Weill, article cité).
+
+ [278] Sarcey, _Journal de jeunesse_, p. 125. Taine écrivait sur lui
+ un peu plus tard: «Le plaisir de battre les catholiques en ferait
+ pour six mois un bénédictin». (_Correspondance_, I, p. 154).
+
+Il y avait pourtant une ville française où l'on étudiait sérieusement
+ces questions. Strasbourg était alors l'intermédiaire intellectuel
+entre la France et l'Allemagne; à la Faculté de théologie protestante,
+un homme de haute valeur, Edouard Reuss, faisait connaître à ses
+élèves les travaux de l'école de Tubingue et publiait le résultat
+de ses recherches personnelles. Sa calme impartialité laissait aux
+étudiants le soin de tirer de ces études critiques des conclusions
+actuelles; bientôt ils s'enhardirent, et l'un d'eux, le pasteur Colani,
+se mit à la tête du groupe qui fonda en 1850 la «Revue de théologie
+et de philosophie chrétienne», appelée dans l'usage courant la Revue
+de Strasbourg[279]. Il trouva des collaborateurs de talent: Albert
+Réville, pasteur français en Hollande, commença dans ce recueil
+ses grands travaux sur l'histoire des religions; Edmond Scherer, un
+pasteur de Genève, qui avait d'abord adopté l'orthodoxie rigoureuse
+du Réveil, perdit la foi et vint exposer dans la revue les motifs de
+cette évolution. Mais Strasbourg était loin de Paris; la _Revue de
+Strasbourg_ demeura un organe provincial, à peu près inconnu en dehors
+des milieux protestants.
+
+ [279] Colani disait dans le prospectus de la revue: «Nous ne
+ concevons point de théologie en dehors d'une exégèse sincèrement
+ désintéressée, d'une parfaite indépendance dans la critique des
+ textes, des récits et des enseignements de la Bible, en dehors enfin
+ d'une dogmatique basée, non sur une autorité quelconque, mais sur une
+ démonstration intrinsèque.»
+
+L'ignorance parisienne choqua deux publicistes alsaciens qui voulurent
+y remédier; c'étaient Charles Dollfus et Auguste Nefftzer. Celui-ci,
+nous l'avons vu, possédait une forte culture de théologien; Dollfus,
+attiré de bonne heure par la philosophie religieuse, avait, lui aussi,
+rompu avec l'orthodoxie. Tous les deux aimaient l'Évangile et se firent
+les défenseurs du «christianisme progressif», religion naturelle
+reposant sur l'imitation des vertus pratiquées par Jésus; tous les deux
+voulaient que la religion fût laissée au libre choix des individus.
+Ils fondèrent en 1858 la _Revue germanique_, pour mettre en contact
+l'esprit français et l'esprit allemand, pour assurer à deux peuples
+très différents un échange profitable d'idées et de connaissances. La
+France devait apprendre à connaître la littérature, la philosophie, la
+science de l'Allemagne. Mais les fondateurs espéraient en même temps
+travailler pour la cause de la libre pensée en ruinant l'apologétique
+traditionnelle, asservie à la défense intégrale des textes sacrés.
+Dollfus montra la faiblesse des conciliateurs qui, à l'exemple de
+Bunsen, voulaient prêter à Jésus les pensées du dix-neuvième siècle.
+«Le christianisme, disait-il, est fils du miracle, la doctrine de
+Socrate ou de Platon est née de la philosophie, qui est la négation
+du miracle». La conciliation pourra se faire seulement quand la noble
+figure du Christ aura été «ramenée dans le cadre de l'humanité»[280].
+Nefftzer félicitait l'Allemagne de considérer le christianisme comme
+une chose mobile et perfectible: «c'est le seul point de vue qui mette
+la science en état d'être à la fois libre et sincèrement religieuse
+et chrétienne». La France, au contraire, maintient l'opposition de la
+science et de la foi, parce qu'elle confond le christianisme avec une
+de ses formes et considère cette forme comme une institution immuable,
+qu'on doit subir ou condamner[281].
+
+ [280] «Ce jour-là, continuait Dollfus, serons-nous encore des
+ chrétiens? Eh! Qu'importe? Nous serons plus que des chrétiens, nous
+ serons des hommes... Il y aura dans cette civilisation des éléments
+ chrétiens qui feront corps à jamais avec elle, mais le christianisme,
+ en tant que religion stricte et maîtrisant le genre humain au nom
+ d'une autorité surnaturelle, ce christianisme-là, j'ose le dire,
+ l'avenir ne le connaîtra plus.» (_Revue germanique_, novembre 1860).
+
+ [281] Nefftzer, _Œuvres_, p. 302.
+
+Les articles d'histoire religieuse tenaient une grande place dans la
+_Revue germanique_. Ils furent écrits généralement par des protestants
+libéraux, surtout par Michel Nicolas, professeur à la Faculté de
+théologie de Montauban. Les lecteurs apprirent à distinguer dans le
+Pentateuque l'œuvre de deux narrateurs différents, l'Elohiste et le
+Jéhoviste, dont les récits parfois contradictoires ont été plus tard
+combinés et mêlés dans une même trame. Ils furent mis au courant des
+contradictions entre les Évangiles et des controverses concernant
+l'authenticité de l'Évangile de saint Jean. «Il est des recherches,
+écrivait Michel Nicolas, auxquelles l'esprit humain ne peut plus
+renoncer une fois qu'elles ont été entamées; la critique biblique
+se trouve précisément dans ce cas. Quoi que nous fassions, partisans
+ou ennemis, il faut qu'elle marche jusqu'à ce qu'elle trouve une
+solution définitive, ou jusqu'à ce que la liberté de l'esprit soit
+encore étouffée par une nouvelle barbarie. On ne peut douter que plus
+d'un savant appliqué à la critique des livres saints n'ait regretté,
+à certaines heures, la candeur de la foi simple et ignorante. Regrets
+superflus! il ne lui est pas plus possible de reprendre la foi paisible
+du charbonnier, que de ressaisir les brillantes et belles années de sa
+jeunesse»[282].
+
+ [282] Mai 1858.
+
+La revue, tout en évitant la politique pure, ne craignait pas de
+dire son mot sur les questions contemporaines. Elle combattit
+l'intolérance chez tous ceux qui s'en rendaient coupables, catholiques
+ou protestants. Elle demanda énergiquement la séparation de l'Eglise
+et de l'Etat[283]. Un public de choix la suivit, Renan et Taine
+l'encouragèrent; mais les abonnés étaient trop peu nombreux pour lui
+assurer une existence durable, et Nefftzer fut bientôt si absorbé par
+la direction du _Temps_ qu'il dut se décharger de toute autre besogne.
+La _Revue germanique_ disparut en 1865, non sans avoir contribué à
+l'éducation philosophique et scientifique de l'élite française.
+
+ [283] «L'Etat, disait Dollfus, n'a qu'un rôle, celui de la
+ non-intervention... La séparation absolue des cultes et de l'Etat est
+ le seul chemin qui nous conduira hors du labyrinthe.» (15 avril 1861).
+
+Nefftzer et Dollfus recommandaient à la fois la critique et le respect
+du christianisme; mais, comme ils le constataient, le caractère
+français est ainsi fait que la critique biblique devait fournir à
+plusieurs écrivains une arme de guerre contre la religion fondée sur
+l'Ecriture[284]. On put le voir chez Patrice Larroque. Ce philosophe
+militant, privé de ses fonctions universitaires par Falloux, se
+consacra désormais à l'histoire religieuse; il voulait combattre,
+écraser le christianisme, pour appeler ensuite les hommes de bonne
+volonté à fonder une religion rationnelle. La _Revue de Paris_ publia
+en 1856 un premier extrait de ses travaux; il y montrait, par des
+textes soigneusement réunis, que l'Ecriture, les papes, les conciles
+n'avaient point travaillé à la destruction de l'esclavage ancien, et
+que l'Eglise n'avait point empêché les peuples chrétiens de créer
+en Amérique l'esclavage moderne[285]. En 1859 Larroque publia le
+grand ouvrage qui l'occupait depuis de longues années, l'_Examen
+critique des doctrines de la religion chrétienne_. Parlant avec
+mépris du rire voltairien, il abordait le sujet gravement, comme un
+homme qui vient accomplir une œuvre nécessaire à la vie morale de
+ses contemporains[286]. La première partie étudie un à un les dogmes
+fondamentaux du christianisme et prouve que chacun d'eux choque la
+raison, parfois de la manière la plus révoltante[287]. La morale
+de cette religion ne vaut pas mieux, puisqu'elle contredit l'idée
+humaine de la justice. La seconde partie de l'ouvrage est consacrée
+à l'examen des Ecritures. Larroque avait appris l'hébreu pour lire
+la Bible; partout il y relève des erreurs grossières, comme le récit
+de la création et du déluge, ou des immoralités scandaleuses, comme
+l'histoire d'Abraham livrant sa femme au Pharaon pour de l'argent,
+celle des filles de Loth, et bien d'autres narrations du même genre.
+L'Evangile contient moins de grossièretés, mais les idées morales y
+sont bizarres, et sans cesse nous sommes arrêtés par les contradictions
+entre les quatre évangélistes. L'impitoyable critique arrive à
+conclure que des deux Testaments il ne resterait rien si un respect
+traditionnel, entretenu par l'éducation et par les efforts des prêtres,
+n'empêchait les lecteurs d'y voir ce qui s'y trouve réellement. Le
+livre de Larroque nous montre la critique biblique pratiquée par un
+Français qui demeure étranger aux études allemandes, qui néglige la
+notion du «devenir», et qui juge l'Ecriture avec les lumières de la
+raison raisonnante[288].
+
+ [284] Nefftzer constatait, à propos de Schleiermacher, combien il
+ est difficile à un Français de comprendre «qu'une entière liberté
+ philosophique et la hardiesse la moins contenue de l'esprit se
+ puissent allier naturellement au sentiment religieux le plus profond
+ et le plus efficace» (_Revue germanique_, mai 1859).
+
+ [285] _Revue de Paris_, décembre 1856 et juin 1857. Ces articles
+ parurent ensuite en volume.
+
+ [286] Rappelant qu'il avait été élevé par la plus pieuse des mères,
+ il ajoutait: «Si nous devons, après que nous serons passés de cette
+ vie à une vie supérieure, savoir quelque chose de ce qui continue
+ d'avoir lieu sur ce globe, je suis bien sûr que, du séjour actuel de
+ son immortalité, cette mère vénérée sourit à mes efforts.» (I, p. 26).
+
+ [287] Tel est le dogme de la présence réelle. «Qu'un homme, que des
+ millions d'hommes puissent à la fois, non seulement manger et boire
+ tout le corps et tout le sang de Jésus-Christ, mais _manger et boire
+ Dieu_, qui se trouve ainsi à la fois dans une infinité d'estomacs
+ différents, et sans être pour cela multiplié! Quand on admet de
+ pareilles choses, reculera-t-on devant quoi que ce soit, et a-t-on
+ bonne grâce à rire, par exemple, du Dalaï-Lama et de ses adorateurs?»
+ (I, p. 241).
+
+ [288] L'ouvrage fut saisi et faillit être poursuivi; mais le moment
+ où il parut, après la guerre d'Italie, était favorable aux audaces
+ de l'esprit laïque, et Larroque échappa aux peines qui, l'année
+ précédente, avaient frappé Vacherot et Proudhon. Le livre fut lu,
+ puisqu'il arrivait en 1864 à une troisième édition. Il faut le
+ compléter par de nombreuses lettres polémiques, réunies plus tard
+ dans le dernier livre de Larroque, _Religion et politique_ (1878).
+
+C'était Renan qui allait faire connaître à la France entière les
+découvertes et les conclusions de la critique religieuse. Le jeune
+séminariste avait rompu dès 1845 avec une religion que son intelligence
+n'admettait plus comme vraie. Peu après, ses «Cahiers de jeunesse»
+nous le montrent plein d'admiration pour la science allemande, plein
+d'antipathie pour les théologiens et de mépris pour leur mauvaise foi;
+mais en même temps il admire Jésus et garde sa sympathie pour les idées
+religieuses, pourvu qu'elles ne soient jamais imposées par la force.
+Nous trouvons ainsi dès 1846 les deux caractères qui s'associeront
+toujours dans ses œuvres. La révolution de 1848 faillit faire de lui,
+on l'a vu, un polémiste énergique et rude, ami de la démocratie comme
+de la libre pensée; mais le voyage en Italie apaisa sa violence, et le
+2 décembre le dégoûta de la politique. Il devint ce qu'il devait rester
+pendant toute sa vie, un historien scrupuleux, érudit, rationaliste,
+soucieux de vérité scientifique, et en même temps un artiste épris
+de la beauté contenue dans les vieilles légendes et respectueux des
+traditions léguées par le passé. Impossible de trouver chez lui la
+moindre hypocrisie; on n'a qu'à l'entendre expliquer pourquoi il ne
+fait pas de polémique: «La question fondamentale sur laquelle doit
+rouler la discussion religieuse, c'est-à-dire la question du fait de
+la révélation et du surnaturel, je ne la touche jamais; non que cette
+question ne soit résolue pour moi avec une entière certitude, mais
+parce que la discussion d'une telle question n'est pas scientifique,
+ou pour mieux dire, parce que la science indépendante la suppose
+antérieurement résolue». Et l'écrivain ajoute, non sans dédain: «A
+cette polémique, dont je suis loin de contester la nécessité, mais qui
+n'est ni dans mes goûts ni dans mes aptitudes, Voltaire suffit. On ne
+peut être à la fois bon controversiste et bon historien. Voltaire, si
+faible comme érudit, Voltaire qui nous semble si dénué du sentiment de
+l'antiquité, à nous autres qui sommes initiés à une méthode meilleure,
+Voltaire est vingt fois victorieux d'adversaires encore plus dépourvus
+de critique qu'il ne l'est lui-même[289].»
+
+ [289] _Etudes d'histoire religieuse_.
+
+Renan explique ensuite son désir de voir subsister la religion, mais
+il entend celle-ci à sa manière: «L'homme qui prend la vie au sérieux
+et emploie son activité à la poursuite d'une fin généreuse, voilà
+l'homme religieux; l'homme frivole, superficiel, sans haute moralité,
+voilà l'impie.» Cependant il y a quelque chose de plus dans ce mot:
+l'étude indépendante des religions nous amène à un résultat consolant.
+«Ce résultat, c'est que la religion, étant une partie intégrante de
+la nature humaine, est vraie dans son essence, et qu'au-dessus des
+formes particulières du culte, nécessairement entachées des mêmes
+défauts que les temps et les pays auxquels elles appartiennent, il y a
+_la religion_, signe évident chez l'homme d'une destinée supérieure.»
+Cette constatation nous mène à la foi, à cette foi qui, pour conserver
+l'idéal, n'a pas besoin de croire au surnaturel[290].
+
+ [290] _Ibid._
+
+La religion, ainsi entendue, se confond à peu près entièrement avec
+la morale. C'est ce que Renan laisse entendre clairement dans la
+préface des _Essais de morale et de critique_. «La religion, de nos
+jours, dit-il, ne peut plus plus se séparer de la délicatesse de l'âme
+et de la culture de l'esprit. J'ai cru la servir en essayant de la
+transporter dans la région de l'inattaquable, au delà des dogmes
+particuliers et des croyances surnaturelles». Sans doute on peut
+craindre de ruiner la moralité en touchant aux symboles religieux; mais
+elle est compromise plus sûrement encore par l'absence de l'esprit
+scientifique. «L'extinction de l'esprit critique amène nécessairement
+le béotisme ou la frivolité, qui marquent la fin de toute moralité
+sérieuse, et amènent plus de maux pour une nation que le libre examen
+avec ses conséquences légitimes ou supposées».
+
+La courtoisie des formules n'enlève rien à l'énergie avec laquelle
+Renan combattait les théories qui lui semblaient fausses ou
+dangereuses. Les républicains s'indignaient en le voyant déclarer
+qu'il avait perdu ses préjugés sur la Révolution, que le triomphe des
+principes de 1789 serait celui de la faiblesse et de la médiocrité.
+Les libéraux épris de Channing s'attristaient en lisant son jugement,
+aussi dur que celui de Proudhon pour le philosophe américain. Les
+catholiques surtout furent exaspérés de la politesse dédaigneuse avec
+laquelle l'audacieux écrivain déclarait la religion utile pour le
+peuple[291], ou bien assurait de son estime les polémistes croyants
+auxquels il ne voulait pas répondre[292]. Quant aux critiques
+indépendants, aux lettrés, ils étaient surpris, troublés, charmés par
+ce mélange d'audace et de respect envers la tradition. L'homme qui
+lui avait ouvert le _Journal des Débats_, Silvestre de Sacy, était
+fier de ce collaborateur si différent d'un disciple de Port-Royal.
+Laboulaye admirait les travaux de Renan sur les langues sémitiques et
+disait dès 1856: «Par les sujets qu'il traite, non moins que par la
+supériorité de ses vues, par l'ardeur de son esprit et la vivacité de
+son style, M. Renan me semble un des hommes dont les idées auront le
+plus d'influence dans l'avenir». Mais en même temps il l'invitait à
+la prudence, et lui rappelait que la critique biblique, touchant à la
+foi de millions d'hommes, doit demeurer discrète[293]. Edmond Scherer,
+moins timide, saluait l'homme qui, jeune encore, avait pris place parmi
+les maîtres[294].
+
+ [291] «L'élévation intellectuelle sera toujours le fait d'un petit
+ nombre; pourvu que ce petit nombre puisse se développer librement,
+ il s'occupera peu de la manière dont le reste proportionne Dieu à sa
+ hauteur.» (_Etudes d'histoire religieuse_, préface).
+
+ [292] «La religion fait assez de bien dans le monde pour qu'on puisse
+ lui passer quelques idées étroites et un peu de mauvais style.»
+ (_Essais de morale et de critique_, préface).
+
+ [293] «Je lui voudrais un peu de la modération, de la réserve, je
+ dirais presque de la timidité que portait M. Burnouf en de semblables
+ recherches.» (_La liberté religieuse_, pp. 292 et 305).
+
+ [294] «Philologue instruit, historien plein de sagacité, publiciste
+ remarquable, M. Renan est, dans la nouvelle génération, dans celle,
+ j'entends, qui paraît sur la scène vers 1850, l'écrivain qui promet
+ le plus, et qui, jusqu'ici, a le mieux tenu ses promesses» (article
+ de 1859 dans _Mélanges de critique religieuse_, p. 522).
+
+Tout en menant de front ses travaux d'orientaliste et ses articles sur
+les questions actuelles, Renan préparait toujours le grand ouvrage
+auquel, dès 1848, il avait résolu de vouer son existence. Une mission
+en Syrie lui permit de voir le pays où était né le christianisme. Nommé
+à la chaire d'hébreu du Collège de France, il fit en 1862 la leçon
+d'ouverture qui renfermait cette phrase à propos de Jésus: «Un homme
+incomparable, si grand que, bien qu'ici tout doive être jugé au point
+de vue de la science positive, je ne voudrais pas contredire ceux qui,
+frappés du caractère exceptionnel de son œuvre, l'appellent Dieu». Le
+bruit fait par les auditeurs, l'émotion causée par cette franchise
+décidèrent le gouvernement à suspendre le cours. Un an plus tard fut
+publiée la _Vie de Jésus_. Ce n'est pas le lieu d'analyser ce livre
+fameux; il suffit d'en rappeler le caractère. L'auteur s'inspirait des
+longues recherches poursuivies par la critique allemande, il utilisait
+et recommandait les travaux de Reuss, de Michel Nicolas, de Réville;
+mais son livre, préparé par un érudit, était écrit par un artiste.
+Suppléant par l'hypothèse aux lacunes des documents, il faisait de
+son héros une personnalité vivante; ce livre de science devait avoir
+pour les lecteurs vulgaires l'attrait d'un roman. Renan l'avait voulu
+ainsi, malgré les conseils de quelques amis qui l'engageaient à faire
+une simple étude critique[295]; si l'ouvrage prêtait le flanc aux
+objections des spécialistes, il forçait l'attention du public français,
+qui ne s'attache qu'aux livres intéressants et bien écrits.
+
+ [295] V. sa conversation avec Taine et Berthelot, dans
+ _Correspondance_ de Taine, II, p. 242.
+
+La _Vie de Jésus_ passionna également les croyants et les libres
+penseurs. Beaucoup d'écrivains catholiques le réfutèrent, mais ils
+ignoraient trop la critique biblique pour être en état de discuter ses
+conclusions avec compétence; la plupart aimèrent mieux insister sur la
+part de l'hypothèse dans le livre et conclure avec dédain que le nouvel
+Arius n'avait écrit qu'un roman puéril[296]. Les critiques protestants,
+comme Edmond de Pressensé, lui opposèrent des réfutations plus
+sérieuses. Quant aux défenseurs de la libre pensée, ils se partagèrent.
+La _Revue germanique_, ravie de voir, conformément à son programme, la
+pensée allemande mise à la portée du public français, loua plusieurs
+fois l'ouvrage. Albert Réville y publia une étude approfondie qui,
+tout en faisant la part de la critique, défendait Renan contre ses
+adversaires[297]. Lorsque Patrice Larroque, toujours tranchant et
+radical, reprocha au brillant écrivain une sympathie excessive pour les
+légendes évangéliques, un emploi trop fréquent du quatrième Evangile,
+et surtout des fadeurs inutiles, une «parfumerie asphyxiante», Albert
+Réville répondit par une brochure qui justifiait Renan et défendait les
+droits de l'artiste[298].
+
+ [296] Un prêtre au courant des études allemandes, le futur cardinal
+ Meignan, avait dès 1859 averti ses coreligionnaires des progrès
+ accomplis par la critique biblique, de la nécessité d'y répondre par
+ des travaux approfondis (V. Georges Weill, _Histoire du catholicisme
+ libéral_, p. 157). On trouvera une liste des publications suscitées
+ par la _Vie de Jésus_ dans un appendice du livre d'Albert Schweitzer,
+ _Von Reimarus zu Wrede_.
+
+ [297] 1er décembre 1863. Nefftzer avait déjà fait l'éloge du livre
+ (1er septembre 1863).
+
+ [298] V. Larroque, _Opinion des déistes nationalistes sur la Vie de
+ Jésus, selon M. Renan_, 1863; Réville, _La Vie de Jésus de M. Renan_,
+ 1864.
+
+La bourgeoisie lettrée qui lisait la _Revue des Deux-Mondes_ fut
+renseignée par un universitaire détaché des idées religieuses, Ernest
+Havet. «L'impossibilité et le néant essentiel du miracle, écrivait-il,
+l'indéfectibilité des lois naturelles, la nature toujours pareille à
+elle-même dans le monde moral aussi bien que dans le monde physique,
+la naissance du christianisme et l'apparition de Jésus purs phénomènes
+historiques, magnifiques phénomènes à la bonne heure, mais phénomènes
+comme les autres, et dont l'étude doit se faire suivant les mêmes
+procédés que toute autre étude, voilà le fond solide sur lequel le
+livre est bâti. Mon examen s'appuie sur les mêmes principes, et j'ai
+dû les proclamer d'abord, sans effort et tranquillement, comme choses
+toutes simples, mais non sans fierté et sans joie, puisqu'on peut en
+mesurer le prix à ce qu'il en a coûté pour les conquérir». Après ce cri
+de triomphe, Havet montrait les qualités sérieuses du livre, tout en
+reprochant à l'auteur de renoncer quelquefois volontairement à suivre
+jusqu'au bout sa propre critique[299]. Edmond Scherer se montra plus
+enthousiaste encore: Voltaire et Strauss, dit-il, sont encore des
+théologiens, absorbés par la polémique; Renan le premier s'est élevé
+assez haut pour parvenir à la libre vue historique des choses. Ce livre
+n'avait pas encore été fait: «il a fallu deux choses pour qu'il devînt
+possible, le dix-neuvième siècle et la France[300]».
+
+ [299] _Revue des Deux-Mondes_, 1er août 1863. L'article fit scandale
+ parmi les abonnés, au point que la Revue dut adopter une attitude
+ moins radicale.
+
+ [300] Scherer, _Mélanges d'histoire religieuse_, p. 69. Dans un
+ autre article, écrit trois mois plus tard, Scherer énumérait les
+ injures accumulées contre l'auteur, et montrait une fois de plus la
+ nouveauté de l'œuvre qui «a fait passer la vie de Jésus du domaine de
+ la controverse à celui de la narration, du terrain de la théologie à
+ celui de l'histoire.» (_ibid._, p. 131).
+
+Renan avait laissé passer les attaques, les menaces, les injures sans
+y répondre. Deux ans plus tard il continua son histoire par le volume
+sur les _Apôtres_. Cette fois l'hypothèse tenait moins de place, le
+livre était moins inattendu; aussi, tout en obtenant un grand succès,
+provoqua-t-il un moindre scandale. Pourtant la préface maintenait
+énergiquement ses opinions sur le miracle et raillait les tenants du
+surnaturel: «Quand on a un moyen si simple de se prouver, pourquoi ne
+pas s'en servir au grand jour? Un miracle à Paris, devant des savants
+compétents, mettrait fin à tant de doutes! Mais, hélas! voilà ce
+qui n'arrive jamais. Jamais il ne s'est passé de miracle devant le
+public qu'il faudrait convertir, je veux dire devant des incrédules.
+La condition du miracle, c'est la crédulité du témoin». Il parlait
+avec sa politesse hautaine des violences proférées contre lui[301]. Sa
+résolution demeurait ferme d'éviter les polémiques inutiles; rien ne
+lui paraissait plus désirable que le maintien de la société actuelle,
+où l'orthodoxie, le rationalisme, l'art, la morale ont chacun leur part
+et doivent se supporter mutuellement.
+
+ [301] «Souvent, en voyant tant de naïveté, une si pieuse assurance,
+ une colère partant si franchement de si belles et si bonnes âmes,
+ j'ai dit comme Jean Huss, à la vue d'une vieille femme qui suait
+ pour apporter un fagot à son bûcher: _O sancta simplicitas!_» Cf. la
+ préface de la treizième édition de la _Vie de Jésus_.
+
+Ce n'était pas seulement l'histoire religieuse qui fournissait
+aux critiques l'occasion de reviser les affirmations de l'Eglise.
+L'histoire de la pensée grecque, étudiée avec plus de soin
+qu'autrefois, permit de retrouver chez les païens les grandes vérités
+morales dont l'opinion commune faisait hommage à l'Evangile. Jacques
+Denis, un universitaire d'esprit très libre, avait fait un mémoire,
+couronné par l'Institut en 1853, sur la morale grecque; de là sortit
+un beau livre, l'_Histoire des théories et des idées morales dans
+l'antiquité_: «L'homme est un, quoiqu'il change sans cesse, disait
+l'auteur dans sa préface; la vie morale de l'humanité est une,
+quoiqu'elle soit dans un perpétuel mouvement». Grâce à la philosophie,
+ce mouvement devient un progrès continu, justifiant le vers pris comme
+épigraphe de l'ouvrage: _Et quasi cursores vitaï lampada tradunt_.
+L'ouvrage fut remarqué; plus d'un grand écrivain parisien félicita le
+modeste universitaire de province qui avait si bien défendu la morale
+des anciens[302].
+
+ [302] V. la notice de Paul Janet sur lui dans l'_Annuaire de l'Ecole
+ Normale Supérieure_, 1898. Mal vu du gouvernement, la publication de
+ son livre le fit envoyer en disgrâce, une fois de plus, du lycée de
+ Strasbourg à celui de Pau.
+
+Jacques Denis expliquait en débutant pourquoi il avait laissé de
+côté l'influence de la philosophie antique sur la morale chrétienne.
+«Quoique je n'espère rien et que je craigne peu de chose, disait-il,
+je ne me sens pas dans une position assez libre pour toucher à de
+pareils sujets[303]». L'ouvrage qu'il n'avait pu composer fut bientôt
+fait par Havet. Admirateur passionné de l'hellénisme, celui-ci montra
+la littérature et la morale des Grecs préparant, inspirant tout ce
+qu'il y avait de bon dans l'Evangile et dans le christianisme. _Natura
+non facit saltus_; cet axiome que Sainte-Beuve lui avait conseillé
+de prendre comme épigraphe de son livre en indique l'esprit et la
+tendance. Ce livre de science fut accompagné d'une préface belliqueuse
+où l'écrivain protestait contre les phrases convenues sur la révolution
+morale opérée par Jésus, contre la faiblesse intellectuelle des gens
+«comme il faut», et citait à l'appui de sa thèse l'opinion d'un grand
+nombre de publicistes indépendants[304].
+
+ [303] _Histoire des idées morales_, préface.
+
+ [304] _Le christianisme et ses origines_, préface. Cette préface,
+ écrite avant la guerre de 1870, fut publiée sans changements l'année
+ suivante. «Le double crime du christianisme, dit Havet, a été de
+ mettre la guerre, d'une part, dans l'intérieur même de l'homme,
+ par la violence faite à la nature; d'autre part, dans la société
+ humaine, entre les élus et les réprouvés. Le premier de ces torts est
+ aussi celui de la morale platonique et stoïque; le second est plus
+ particulièrement celui de l'Eglise.»
+
+Les sciences naturelles n'étaient pas, comme les sciences
+philologiques, des importations venues d'Allemagne; la France
+avait produit depuis longtemps une série de grands naturalistes.
+Mais la génération romantique avait négligé les travaux de Geoffroy
+Saint-Hilaire et prêté une attention médiocre aux débuts de la
+géologie. Les hommes du second Empire, au contraire, suivirent avec un
+intérêt passionné les découvertes de Boucher de Perthes et les théories
+de Darwin.
+
+C'est une intéressante figure que celle de Boucher de Perthes. Ce
+provincial, fixé dans sa résidence d'Abbeville, y avait rempli
+consciencieusement jusqu'en 1852 les fonctions de directeur des
+douanes; il y menait une vie d'amateur riche, intelligent, curieux
+de toutes choses, très attentif à la politique française, prônant
+la théorie économique du libre échange à une époque où elle faisait
+encore scandale. Cet amateur avait un esprit génial, avec une volonté
+ferme qui lui permit de lutter pour ses idées sans jamais se laisser
+décourager par les réfutations, les railleries ou, ce qui était plus
+grave, par le silence des autorités scientifiques. C'est ainsi qu'il
+devint le créateur de la science préhistorique. S'intéressant à elle
+dès sa jeunesse, il présenta en 1838 aux naturalistes parisiens les
+premières haches diluviennes découvertes par lui. Brongniart, puis
+Jean-Baptiste Dumas se rallièrent à ses idées, sans oser le dire bien
+haut; les autres savants demeurèrent indifférents jusqu'à l'année
+glorieuse, l'année 1859. A cette date, les principaux géologues de
+l'Angleterre vinrent visiter Abbeville pour vérifier ses affirmations
+et se déclarèrent convaincus; ensuite Gaudry, après avoir fait le même
+voyage, lut à l'Académie des Sciences, le 3 octobre 1859, un rapport
+qui entraîna les indécis. Boucher de Perthes ne se tenait pas encore
+pour satisfait: après les instruments de l'homme fossile, c'était
+cet homme lui-même qu'il voulait retrouver; en 1863 fut découverte
+la mâchoire de Moulin-Quignon, et cette fois l'Académie des Sciences
+enregistra aussitôt la nouvelle conquête.
+
+Boucher de Perthes ne tirait pas de ses travaux des conclusions
+irréligieuses. Le rôle politique du clergé lui déplaisait beaucoup,
+et les progrès des congrégations catholiques lui paraissaient
+inquiétants[305]; mais il n'aimait pas les discussions pouvant ébranler
+le culte établi. Lui-même croyait en Dieu, en un Dieu qui n'a point
+créé la forme du monde ni les corps qui s'y trouvent; la religion
+lui apparaissait comme un bienfait pour la conscience[306]. Ce grand
+travailleur aimait la science et fuyait la polémique religieuse[307].
+Mais ses lecteurs furent moins discrets: si l'homme remontait au début
+de l'époque quaternaire, si son histoire primitive s'était déroulée
+sur la terre pendant de longs siècles, que devenaient les dates fixées
+par les théologiens pour la création du monde, 4963 ou 4004 avant
+Jésus-Christ? La question allait être souvent posée par tous ceux qui
+cherchaient dans la science des armes contre l'Eglise.
+
+ [305] Boucher de Perthes, _Sous dix rois_, VI, 128, 167, 436; VIII,
+ 436 et _passim_.
+
+ [306] _Id._, _De la création_, 1841.
+
+ [307] V. son discours à la Société impériale d'émulation, le 7 juin
+ 1860.
+
+Vers la même époque le transformisme, exposé par Lamarck, défendu
+par Geoffroy Saint-Hilaire dans une polémique fameuse contre Cuvier,
+reparut en France avec Darwin. Ce fut une femme, Clémence Royer, qui
+présenta au public français la traduction de _l'Origine des espèces_.
+Née dans une famille bretonne, catholique et royaliste, elle avait
+bientôt rompu avec son milieu et rejeté les idées religieuses. Le
+système de Darwin lui parut fournir une réfutation décisive du dogme
+chrétien; c'est ainsi que l'ouvrage du grave et paisible savant
+anglais, adversaire des controverses irritantes, parut précédé par une
+fougueuse préface de la traductrice. «Oui, disait-elle en commençant,
+je crois à la révélation, mais à une révélation permanente de l'homme
+à lui-même et par lui-même, une révélation rationnelle qui n'est
+que la résultante des progrès de la science et de la conscience
+contemporaines, à une révélation toujours partielle et relative qui
+s'effectue par l'acquisition de vérités nouvelles, et plus encore par
+l'élimination d'anciennes erreurs». Il y eut ainsi une belle époque
+de découvertes et de progrès avant Jésus, qui sut bien exprimer
+les préceptes moraux connus depuis longtemps[308]. La doctrine se
+transforma bientôt et devint le catholicisme, religion savante qui
+allait pendant mille ans figer les principes de la philosophie ancienne
+dans ses dogmes immuables. Le réveil date du seizième siècle; enfin est
+arrivé l'âge de l'Encyclopédie, le siècle révélateur par excellence.
+Le travail scientifique poursuivi depuis lors vient de résoudre la
+question de l'origine des espèces. Deux solutions sont en présence:
+ou bien les êtres vivants dérivent les uns des autres, ou bien chaque
+forme spécifique a été créée par la volonté divine. La seconde
+solution est celle de Platon, de la Bible, du réalisme; la première,
+celle des nominalistes, est désormais démontrée par Darwin. Or le
+système nominaliste justifie l'individualisme et le progrès humain
+par la liberté; le système réaliste exige une autorité puissante,
+une organisation reposant sur le socialisme et l'immobilité. Voilà
+pourquoi l'orthodoxie chrétienne s'est insurgée contre Darwin[309]. La
+théorie de celui-ci entraîne de profondes conséquences morales, car
+elle condamne à la fois l'égalité absolue et les castes fermées. «La
+doctrine de M. Darwin, c'est la révélation rationnelle du progrès, se
+posant dans son antagonisme logique avec la révélation irrationnelle
+de la chute». Il faut choisir: «pour moi, conclut Clémence Royer, mon
+choix est fait: je crois au progrès».
+
+ [308] «Le prophète galiléen vint mêler à beaucoup de rêveries
+ orientales quelques préceptes moraux que d'autres avaient enseignés
+ dès longtemps, du moins en ce qu'ils renferment d'incontestablement
+ vrai, juste et bon, et qu'il eut seulement le mérite d'exprimer
+ sous une forme originale, symbolique et populaire, à laquelle
+ son éloquence persuasive donnait une puissance d'entraînement
+ irrésistible.»
+
+ [309] «En effet, les théologiens le sentent bien et l'ont toujours
+ senti: pour que l'humanité ait péché en Adam, il faut qu'elle soit
+ une entité collective; pour être rédimée par les mérites d'un seul,
+ comme pour avoir été maudite pour la faute d'un seul, il faut qu'elle
+ ait, outre la vie individuelle de chaque être, une vie spécifique, en
+ quelque sorte substantielle, bien définie et exactement limitée, sans
+ lien généalogique avec aucune espèce antécédente.»
+
+La femme ardente et batailleuse qui présentait ainsi Darwin au public
+français rappelait que la nouvelle doctrine avait déjà soulevé en
+Angleterre et en Allemagne de sérieuses controverses; elle invita les
+amis de la science à la défendre énergiquement contre le clergé de
+France[310]. Mais les théologiens protestants, accoutumés à lire et
+à commenter la Bible, furent peut-être plus émus que les théologiens
+catholiques. Ceux-ci combattirent cependant le darwinisme en voyant que
+c'étaient les adversaires de l'Église qui lui faisaient bon accueil;
+mais bientôt quelques savants français commencèrent à s'y rallier,
+tandis que certains catholiques s'appliquaient à démontrer que les
+théories nouvelles comportaient une interprétation conciliable avec les
+croyances religieuses.
+
+ [310] «Au siècle dernier, disait-elle, le seul vrai grand siècle,
+ on guerroyait ainsi bravement, sans ménagements pour l'erreur, sans
+ pactiser avec les faiblesses humaines» (avant-propos de la 2e
+ édition).
+
+Les maîtres de la science évitaient d'ailleurs autant que possible de
+se mêler aux polémiques philosophiques ou religieuses. Parfois on les
+y entraînait à leur corps défendant. Ainsi le débat sur la génération
+spontanée, dans les années 1864 et 1865, se rattachait par un lien très
+fragile aux discussions sur la Genèse; Voltaire n'avait-il pas combattu
+avec esprit l'hypothèse à laquelle Pasteur opposait ses expériences?
+Néanmoins la presse fit si bien que Pouchet apparut comme le défenseur
+de la libre pensée, Pasteur comme celui de l'Église, alors que le
+grand chimiste recherchait uniquement la vérité scientifique[311].
+Claude Bernard opposa une résistance invincible aux efforts de tous
+ceux qui voulaient l'entraîner hors de son domaine: «Les systèmes ne
+sont point dans la nature, écrivait-il, mais seulement dans l'esprit
+des hommes[312]. Pour l'expérimentateur physiologiste, il ne saurait y
+avoir ni spiritualisme ni matérialisme... Les causes premières ne sont
+point du domaine scientifique, et elles nous échapperont à jamais[313].»
+
+ [311] V. la campagne menée contre Pasteur par Victor Meunier dans
+ l'_Opinion nationale_.
+
+ [312] _Introduction à l'étude de la médecine expérimentale_, p. 387.
+
+ [313] _Ibid._ p. 113.
+
+
+II
+
+L'amour de la science, la confiance dans ses méthodes, l'admiration
+pour ses progrès caractérisent les hommes du second Empire, et devaient
+agir sur leur philosophie. Mais cette philosophie nouvelle rencontrait
+l'opposition de la philosophie classique, maîtresse de l'enseignement,
+c'est-à-dire de la philosophie éclectique. Lorsque Duruy remplaça la
+classe de «logique» par le programme complet de philosophie tel qu'on
+l'enseignait jusqu'en 1851, ce furent la psychologie et la métaphysique
+de Victor Cousin qui reprirent leur place dans les leçons des
+professeurs. Cousin avait préconisé, à l'époque de sa toute-puissance,
+l'accord entre la philosophie et la religion; il poursuivit la même
+alliance quand l'Empire lui eut enlevé son autorité universitaire.
+Lui-même donnait l'exemple dans les nouvelles éditions de ses ouvrages,
+corrigeant, retranchant, adoucissant toujours. En même temps il
+entamait des pourparlers compliqués avec Rome, offrant des concessions,
+refusant une soumission. Les catholiques intransigeants s'efforcèrent
+d'obtenir une condamnation formelle de ses écrits; Pie IX, plus
+indulgent, finit par décider l'ajournement indéfini de la sentence de
+l'Index[314]. Le philosophe reconnaissant vint s'asseoir à côté de
+l'archevêque de Paris au pied de la chaire de Notre-Dame pendant les
+conférences du Père Hyacinthe[315].
+
+ [314] Barthélemy Saint-Hilaire, _M. Victor Cousin_, II, p. 64 sqq.
+
+ [315] Ce mélange de politique et de conviction apparaît dans le
+ langage que tenait Cousin, peu de temps avant sa mort, à son ami
+ Dubois: «Oui, mon ami, le Dieu de Socrate et de Platon, Jésus, mais
+ Jésus seul. On doit bien le savoir, et si je suis ici, on viendra à
+ mon chevet, l'archevêque de Paris, par exemple, qui me veut du bien;
+ je lui dirai mon affaire, comme je vous la dis là, et il fera ensuite
+ comme il l'entendra, et il entendra bien, et en homme de sens, j'en
+ suis sûr.» (Dubois, _Cousin, Jouffroy, Damiron_, p. 98). Il disait
+ vers le même temps à son élève Waddington: «Vous savez combien j'ai
+ toujours eu horreur du radicalisme en politique et en philosophie;
+ comment ne le condamnerais-je pas dans le domaine de la religion?»
+ (ibid., p. 242).
+
+De même que lui, Guizot continuait à dire que la société moderne a
+besoin du christianisme. La révolution de 1848, l'avènement de la
+démocratie qu'il détestait, une attention plus grande apportée aux
+choses religieuses depuis qu'il avait quitté la politique, accentuaient
+chez lui une conviction qui remontait aux premiers temps de sa vie.
+Mais cet apologiste de la foi chrétienne était un partisan des
+principes de 1789. Les droits et la dignité de l'individu, affirmés
+par la Révolution, ne sont-ils pas dans l'Évangile? demandait Guizot;
+le mot de saint Pierre, «mieux vaut obéir à Dieu qu'aux hommes»,
+ne justifie-t-il pas la résistance à l'oppression? Quant à la
+science, on ne saurait l'opposer à la religion, puisqu'elles ne se
+rencontrent pas dans le même domaine. La conciliation avec le présent
+demeure évidemment plus facile pour les églises protestantes; mais
+le catholicisme a dû apprendre, par l'expérience de ces cinquante
+dernières années, combien il gagne à se tenir éloigné de la politique.
+Le catholicisme et le protestantisme sont appelés, sinon à fusionner,
+du moins à s'allier dans l'intérêt de la société[316].
+
+ [316] V. _L'Eglise et la société chrétienne_ (1861) et les
+ _Méditations_ (1866). Le _Syllabus_ l'irrita, sans lui faire perdre
+ courage.
+
+Ces idées de conciliation, chères aux deux maîtres de la bourgeoisie
+orléaniste, rencontraient l'appui de la plupart de leurs élèves.
+Darimon et Saisset les soutinrent avec une conviction sincère dans
+leurs leçons de la Sorbonne et témoignèrent une sympathie de plus en
+plus marquée pour le christianisme. Jules Simon différait d'eux par ses
+opinions politiques, mais nullement par sa foi philosophique. Un autre
+philosophe mêlé à la politique, ami intime de Cousin, républicain de
+vieille date comme Jules Simon, Barthélemy Saint-Hilaire, insistait sur
+la coexistence nécessaire entre la foi et la raison, sur la sympathie
+qui doit unir la philosophie spiritualiste et le christianisme[317].
+Même sympathie pour la religion chrétienne chez les spiritualistes
+affranchis de l'influence de Cousin, comme Ravaisson et Lachelier. Un
+disciple indépendant de l'école éclectique, Rémusat, tenait un langage
+semblable; il aimait à citer les catholiques tolérants, un Maret, un
+Gratry, et ne cachait pas son goût pour les théories moyennes[318].
+Mais sa franchise lui faisait avouer que l'éclectisme avait trop voulu
+concilier les inconciliables: «Elèves des modestes sages de l'Ecosse,
+nous sommes tous enclins à faire trop peu de compte des difficultés
+et à passer par-dessus certaines contradictions que la pratique peut
+tolérer, mais non la science[319].» Cette même liberté d'esprit
+permettait à Rémusat de protester contre l'injustice de ses amis
+envers les penseurs du siècle précédent[320].
+
+ [317] V. dans son livre, _Mahomet et le Coran_, la préface intitulée
+ «Des devoirs mutuels de la philosophie et de la religion.»
+
+ [318] Il applaudit aux efforts de ceux qui, «fuyant les doctrines
+ exclusives, absolues, travaillent à rendre possible l'harmonie des
+ principes et des croyances qui ennoblissent ou consolent l'humanité.»
+ (_Philosophie religieuse_, p. 98).
+
+ [319] _Ibid._, p. 174.
+
+ [320] Au dix-huitième siècle, dit-il, «la philosophie manque souvent
+ de grandeur, et l'esprit humain ne s'est jamais senti si grand. La
+ doctrine est sans élévation, et les desseins sont sublimes... La
+ société formée par ces maîtres si décriés aujourd'hui a produit la
+ noble génération dont nous avons vu s'éteindre les derniers restes.
+ Ces disciples d'une école tant outragée, où sont donc leurs pareils
+ en générosité, en indépendance, en désintéressement, en courage?»
+ (_Politique libérale_, pp. 80 et 101.)
+
+Si Rémusat lui-même critiquait la prudence excessive de la philosophie
+éclectique, les concessions de Cousin au clergé, les corrections
+continuelles faites à ses livres étonnaient et irritaient ceux qui
+n'appartenaient point à l'école. Un prélat intransigeant, Pie, les
+relevait avec dédain[321]. Un libéral modéré, Laboulaye, se plaignait
+que la philosophie n'osât pas aborder les sujets traités par la
+religion[322]. Les anticléricaux tels que Guéroult dénonçaient la
+reculade honteuse de la philosophie universitaire[323]. Mais ce furent
+surtout les apôtres de la science, les maîtres de la jeunesse nouvelle,
+Renan et Taine, qui se chargèrent de l'exécution.
+
+ [321] «Il est bien un peu étonnant qu'on ne puisse jamais raisonner
+ d'après une édition quelconque des œuvres philosophiques de certains
+ hommes illustres, sans devoir s'enquérir préalablement si depuis
+ l'année précédente ils n'ont pas changé d'avis, s'ils n'ont pas
+ énoncé une nouvelle doctrine, ou repris une doctrine plus ancienne
+ qu'ils avaient abandonnée.» (_Œuvres de Mgr l'évêque de Poitiers_,
+ III, p. 252).
+
+ [322] «Jamais une conscience délicate n'acceptera cette politique,
+ dictée sans doute par des motifs honorables, mais qui sent le
+ mensonge et l'hypocrisie. Si le christianisme est faux, attaquez-le
+ franchement, c'est un devoir; si le christianisme est vrai,
+ faites-lui sa place dans la science et dans la vie» (_La liberté
+ religieuse_, préface). Le sévère et clairvoyant ami de Cousin,
+ Dubois, écrivait aussi dans ses notes: «M. Cousin efface avec le plus
+ grand soin toutes ses sévérités contre la philosophie écossaise,
+ toutes ses aspirations aux grands problèmes ontologiques, communs aux
+ religions et à la philosophie.» (_Cousin, Jouffroy, Damiron_, p. 93.)
+
+ [323] Guéroult, _Etudes_, p. 54 sqq.
+
+Renan consacra au philosophe un de ces articles élogieux et courtois
+d'où le blâme ressortait d'autant plus sévère. Cousin, dit-il,
+est avant tout un grand orateur: «Toutes les doctrines ne sont pas
+également éloquentes, et je crois bien que plus d'une fois M. Cousin
+a dû se laisser entraîner vers certaines opinions autant par la
+considération des beaux développement auxquels elles prêtaient que
+par des démonstrations purement scientifiques». Cousin est aussi un
+politique, persuadé comme Royer-Collard que chaque gouvernement a sa
+philosophie: «est-ce que chaque gouvernement a sa chimie, sa physique
+ou son astronomie? est-ce que chaque gouvernement a sa philologie?»
+Cette politique est particulièrement dangereuse quand elle veut régler
+les rapports de la science avec la religion. «C'est une position
+difficile que celle de catholique malgré l'Église»; c'est celle qu'a
+prise le chef de l'éclectisme[324].
+
+ [324] _Essais de morale et de critique._ Renan voit dans Cousin le
+ représentant de son époque: «L'idée d'une science indépendante,
+ supérieure ou, si l'on veut, étrangère à la politique, n'est pas le
+ fait de la génération à laquelle appartient M. Cousin.»
+
+Taine était entré à l'École Normale en 1848, déjà détaché des idées
+religieuses, imbu de spinozisme, plein de respect, de passion pour
+cette vérité rationnelle et scientifique dont il parlait à ses jeunes
+amis avec l'accent d'un apôtre. Devenu professeur, il eut à subir deux
+persécutions, celle du clergé, celle de la philosophie officielle. La
+première se dissimula sous des formes polies. A Nevers, l'aumônier
+l'avertit de lui signaler ceux de ses élèves qui montreraient de
+l'irréligion[325]; le recteur, un prêtre universitaire bienveillant,
+lui conseilla la prudence[326]; il se vit contraint d'aller au
+sermon[327]. A Poitiers, on lui interdit de laisser lire à un de ses
+élèves les _Provinciales_; on lui ordonna de faire à l'entrée en classe
+la prière en latin, qu'il abrégea d'ailleurs de moitié[328]. La seconde
+persécution fut beaucoup plus pénible pour lui: obligé, pour être admis
+au doctorat, de renoncer à ses études sur les sensations et de choisir
+pour sa thèse un sujet littéraire inoffensif, il se consolait en lisant
+Hegel et en complétant ses études scientifiques. Enfin il quitta
+l'Université, résolu à dire son fait à cette philosophie qui opprimait
+la pensée. On le vit dans son livre sur _Les philosophes classiques du
+dix-neuvième siècle en France_.
+
+ [325] Taine, _Correspondance_, I, p. 138.
+
+ [326] _Ibid._, I, p. 147.
+
+ [327] _Ibid._, p. 203.
+
+ [328] _Ibid._, pp. 237 et 259.
+
+L'attaque est aussi franche que celle de Renan, mais dépourvue des
+formules flatteuses et courtoises dont celui-ci l'enguirlandait.
+Royer-Collard, Cousin, Jouffroy sont analysés, disséqués
+impitoyablement. L'éclectisme a réussi, parce qu'il répondait au goût
+des hommes de la Restauration pour la rêverie métaphysique. Après
+1830, il est devenu philosophie d'État en multipliant les avances
+au clergé. «La doctrine, telle qu'elle est aujourd'hui, est fort
+voisine du christianisme, et recueille naturellement tous ceux qui
+en tombent. Nul oreiller n'est plus doux, plus semblable au paisible
+lit qu'on vient de quitter, meilleur pour retenir ceux qui n'aiment
+pas à courir les aventures de l'esprit». Mais ce système n'a plus
+de prise sur la foule: «il n'a plus l'air d'une philosophie, mais
+d'un dépôt»[329]. La génération nouvelle reprend goût à l'analyse.
+«On relit le dix-huitième siècle; sous les moqueries légères, on
+trouve des idées profondes; sous l'ironie perpétuelle, on trouve la
+générosité habituelle; sous les ruines visibles, on trouve des bâtisses
+inaperçues. Quelques personnes commencent à redouter le sentiment,
+à discuter l'enthousiasme, à rechercher les faits, à aimer les
+preuves[330]».
+
+ [329] Cette philosophie, dit encore Taine, «est restée dans un coin,
+ amie de la littérature, divorcée des sciences, au lieu d'être, comme
+ les philosophies précédentes, la science gouvernante et rénovatrice»
+ (p. 293). Elle ne ressemble pas à un grand fleuve: «c'est une
+ baignoire bien propre, bien reposée et bien tiède, où les pères, par
+ précaution de santé, mettent leurs enfants» (p. 311).
+
+ [330] P. 313.
+
+Le livre causa une profonde émotion dans le monde universitaire, puis
+il pénétra dans le grand public et fonda la renommée de Taine[331].
+Désormais il allait poursuivre sa glorieuse carrière, étendant ses
+vues, s'intéressant à l'art autant qu'à la philosophie, mais demeurant
+avant tout le défenseur de la science, qui lui inspirait des éloges
+enthousiastes. Sa déférence pour Guizot ne l'empêchait pas de réclamer
+vivement quand le grand protestant déclarait croire à la création de
+l'homme par Dieu[332]. Sa conception du déterminisme scientifique
+fut précisée avec plus de force que jamais dans _l'Histoire de la
+littérature anglaise_; l'introduction montra dans la race, le milieu et
+le moment, les causes générales qui expliquent le développement de la
+littérature, de la religion, du régime politique, de tous les grands
+phénomènes sociaux. Cette synthèse puissante, cette philosophie de la
+science, présentée dans une langue claire et forte, agit profondément
+sur la jeunesse pensante vers la fin de l'Empire. Un des représentants
+les plus illustres de cette génération l'a montré: «La pensée de ce
+puissant esprit, dit Anatole France, nous inspira, vers 1870, un ardent
+enthousiasme, une sorte de religion, ce que j'appellerai le culte
+dynamique de la vie. Ce qu'il nous apportait, c'était la méthode et
+l'observation, c'était le fait et l'idée, c'était la philosophie et
+l'histoire, c'était la science enfin. Et ce dont il nous débarrassait,
+c'était l'odieux spiritualisme d'école, c'était l'abominable Cousin et
+son abominable école; c'était l'ange universitaire montrant d'un geste
+académique le ciel de Platon et de Jésus-Christ[333]».
+
+ [331] Sarcey a vivement décrit l'effet causé par ce livre
+ révolutionnaire: «Vous n'imaginez pas l'émoi que causa dans toute
+ l'Université ce coup de pied donné au travers de la philosophie
+ officielle de Cousin par un jeune iconoclaste, audacieux, impertinent
+ et grave. C'est de là que date l'influence que Taine a prise sur
+ toute la jeune génération» (cité par Giraud, _Essai sur Taine_,
+ p. 50).
+
+ [332] Lettre à Cornélis de Witt, gendre de Guizot: «Dire, comme M.
+ Guizot, que l'homme a été créé tout d'un coup complet, à la vérité
+ par miracle, c'est, à mon sens, contredire toutes les analogies,
+ et dans les sciences positives on ne procède que par analogie. Le
+ corps du premier homme se composait, j'imagine, comme le nôtre, de
+ carbone, d'oxygène, d'azote, d'hydrogène, de phosphates, etc. Il faut
+ bien admettre que les éléments se trouvaient dans le milieu ambiant,
+ à moins de prétendre qu'ils ont été tout d'un coup surajoutés à la
+ matière ou descendus d'en haut dans une cloche. Représentons-nous
+ alors l'événement, tel qu'il a dû se passer. Il a donc fallu que
+ tout d'un coup, comme par un coup de baguette magique, ces divers
+ éléments se soient rapprochés, combinés, proportionnés, que les
+ tissus, les organes se soient construits, disposés, balancés, etc.»
+ (_Correspondance_, II, p. 313).
+
+ [333] Cité par Giraud, p. 187.
+
+A la doctrine enseignée dans les lycées la jeunesse commençait à
+opposer la philosophie positiviste. Auguste Comte, bien qu'il écartât
+résolument l'idée de Dieu, avait terminé sa carrière en fondant une
+religion nouvelle, et, pour la faire triompher, il avait recherché
+l'alliance des jésuites et l'accord avec l'Église. Mais à sa mort le
+positivisme demeurait encore inconnu, en dehors du groupe des fidèles;
+celui qui le révéla au grand public, ce fut un disciple hérétique.
+Littré, dès sa jeunesse, avait écarté le problème de l'au-delà comme
+insoluble, et refusé de s'aventurer sur cet océan du mystère pour
+lequel le navigateur ne possède ni voile ni gouvernail[334]; admirateur
+du _Cours de philosophie positive_, il ne suivit pas le maître dans
+sa tentative religieuse. La politique acheva de les séparer; l'ardent
+républicain qu'était Littré ne put admettre l'adhésion de Comte au
+2 décembre. Néanmoins c'est son livre sur Auguste Comte qui fit
+véritablement connaître à la France la nouvelle doctrine; ce fut donc
+le positivisme de gauche, le positivisme purement scientifique, sans
+mélange de religion, qui s'offrit à l'adhésion d'une jeunesse dégoûtée
+de l'éclectisme. D'ailleurs Littré plut à celle-ci par la fermeté
+tranquille de ses négations, par la netteté scientifique avec laquelle
+il répondait aux partisans du miracle: «Jamais, dans les amphithéâtres
+d'anatomie et sous les yeux des médecins, un mort ne s'est relevé et ne
+leur a montré, par sa seule apparition, que la vie ne tient pas à cette
+intégrité des organes qui, d'après leurs recherches, fait le nœud de
+toute existence animale, et qu'elle peut encore se manifester avec un
+cerveau détruit, un poumon incapable de respirer, un cœur inhabile à
+battre. Jamais, dans les plaines de l'air, aux yeux des physiciens, un
+corps pesant ne s'est élevé contre les lois de la pesanteur, prouvant
+par là que les propriétés des corps sont susceptibles de suppressions
+temporaires, qu'une intervention surnaturelle peut rendre le feu sans
+chaleur, la pierre sans pesanteur et le nuage orageux sans électricité.
+Jamais, dans les espaces intercosmiques, aux yeux des astronomes,
+la terre ne s'est arrêtée dans sa révolution diurne, ni le soleil
+n'a reculé vers son lever, ni l'ombre du cadran n'a manqué de suivre
+l'astre dont elle marque les pas; et les calculs d'éclipses, toujours
+établis longtemps à l'avance et toujours vérifiés, témoignent qu'en
+effet rien de pareil ne se passe dans les relations des planètes et de
+leur soleil. Ainsi a parlé l'expérience perpétuelle[335]».
+
+ [334] Vers 1835, il disait à Hauréau, qui l'interrogeait sur
+ l'immortalité de l'âme: «Je ne parle jamais des choses qui me sont
+ inconnues» (Hauréau, _Notice sur Littré dans Histoire littéraire de
+ la France_, t. XXIX).
+
+ [335] Préface de la 2e édition de la traduction de Strauss. Le
+ morceau fut cité avec éloges par Renan (_Questions contemporaines_,
+ p. 221).
+
+Littré acquit une grande influence personnelle par la dignité de sa
+vie, la hauteur de sa pensée, la variété de ses connaissances. Un grand
+savant, son ami Robin, converti comme lui au positivisme, contribuait
+aussi à répandre la doctrine. Les attaques de la presse catholique
+achevèrent de faire connaître ces hommes peu bruyants: l'ardente
+campagne menée par Dupanloup pour empêcher l'élection de Littré à
+l'Académie française le rendit populaire comme une victime du parti
+clérical. Ainsi, quand Guéroult en 1858 exhortait la France à faire
+son bilan intellectuel, il ne se doutait pas que son vœu était déjà
+exaucé, qu'une légion de penseurs indépendants s'était formée qui se
+lançait avec confiance dans l'arène philosophique. Les hommes de 1830
+avaient célébré la poésie et le sentiment religieux; les hommes de 1860
+célébraient la science et la libre pensée.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+La guerre au cléricalisme
+
+I
+
+
+La question romaine a dominé depuis 1860 la politique intérieure de la
+France. Je dis la politique intérieure: car tous les partis durent s'en
+occuper et modifièrent parfois leur attitude envers le gouvernement
+selon les variations de sa conduite à l'égard du pape. Chacun chercha
+des arguments pour ou contre l'Eglise, et les discussions des savants
+et des philosophes trouvèrent ainsi un auditoire beaucoup plus
+nombreux et plus attentif que d'habitude. La langue des journaux
+et des livres emploie un terme nouveau, qui fera bientôt fortune,
+celui de _clérical_: l'adjectif avait déjà été utilisé, avec un sens
+défavorable, par les libres penseurs de 1848, comme Deschanel et Victor
+Hugo; le substantif apparaît vers 1860, en attendant que Sainte-Beuve,
+à la grande colère du cardinal Donnet, l'apporte à la tribune du
+Sénat[336].
+
+ [336] Montalembert souligne le mot, comme un terme nouveau, lorsqu'il
+ parle, dans son discours de Malines, du despotisme _clérical_ de
+ Ferdinand VII en Espagne. Sainte-Beuve également, dans un article
+ de 1863, souligne deux fois lorsqu'il parle du parti _clérical_, et
+ de la difficulté de l'atteindre, «en respectant, comme il convient,
+ le religieux en lui et en n'attaquant que le _clérical_» (_Nouveaux
+ Lundis_, IV, p. 431). La même année l'évêque de Poitiers disait dans
+ une homélie: «Après tant d'autres appellations outrageuses à l'égard
+ des hommes de foi, des hommes de bien, la suprême injure aujourd'hui,
+ c'est de les qualifier du nom de _cléricaux_» (_Œuvres_, V, p. 8).
+ C'est le 19 mai 1868 que Sainte-Beuve, parlant au Sénat du parti
+ clérical, fut interrompu par Donnet qui lui dit: «Pourquoi donc, deux
+ fois à cette tribune, ce mot de _cléricaux_?»
+
+Vers ce moment naquirent trois grands journaux, fondés par les trois
+hommes qu'Emile de Girardin avait pris comme collaborateurs à la
+_Presse_, Guéroult, Nefftzer et Peyrat. Guéroult le premier réussit
+en 1859 à créer _L'Opinion nationale_, sous le patronage du prince
+Napoléon; ce fut l'organe des bonapartistes de gauche, qui offraient
+volontiers leur alliance aux républicains pour une campagne commune
+contre la domination de l'Église. Tous les incidents de l'histoire de
+l'unité italienne furent suivis et notés par ce journal avec un soin
+minutieux; il s'occupait également de l'action politique ou religieuse
+du clergé français. Dans les premiers temps _l'Opinion nationale_
+déclara qu'on devait attaquer le parti clérical, non le catholicisme,
+et fut heureuse d'invoquer l'approbation de prêtres ou d'abonnés
+catholiques[337]. Mais bientôt le langage devient plus hardi, et c'est
+l'Église elle-même qui est mise en cause.
+
+ [337] 18 et 23 novembre 1859, 15 janvier 1860.
+
+Le directeur saint-simonien de _l'Opinion nationale_ ne perd pas une
+occasion de rappeler à ses lecteurs que la politique et la religion
+sont inséparables, que la première dépend de la seconde; il faut donc
+en finir avec les silences hypocrites qui, sous apparence d'assurer
+l'apaisement, perpétuent sans les résoudre les contradictions les
+plus criantes[338]. Son collaborateur Sauvestre est chargé de la
+guerre quotidienne contre le clergé. Il montre ce corps dominant la
+France provinciale, terrorisant les maires de campagne, assurant une
+clientèle aux médecins pieux, faisant révoquer tout employé qui ne
+va pas à la messe; les instituteurs laïques surtout rencontrent chez
+cet ancien membre de l'enseignement un appui chaleureux[339]. Les
+progrès et la richesse des congrégations l'effrayent; il compte 200.000
+prêtres, moines et religieuses en France: «ces 200.000 personnes liées
+par un même serment, un même esprit, une même soumission, obéissent
+à un prince étranger, qui ne veut pas reconnaître nos institutions.
+Ces 200.000 prêtres et religieux tiennent chez nous la jeunesse par
+l'éducation, par les sacrements, et l'âge mûr par la peur de la
+Révolution en ce monde et du diable en l'autre[340]». Reprenant, lui
+aussi, la polémique de l'ancien _Constitutionnel_, Sauvestre expose
+les projets et les ambitions de ces jésuites qui instruisent les
+fils de la bourgeoisie[341]. Le journal n'oublie point de signaler
+tous les scandales qui se produisent dans le monde ecclésiastique;
+et justement l'Empire, mécontent de la levée de boucliers du clergé,
+laissait la magistrature en 1861 poursuivre une série d'affaires de
+mœurs où étaient impliqués des prêtres[342]. Le critique scientifique
+de _l'Opinion nationale_, Victor Meunier, montre la lutte engagée entre
+l'esprit mythologique et l'esprit scientifique; il se réjouit de voir
+la science enfin mise à la portée de tous par de bonnes collections
+telles que la _Bibliothèque utile et la Bibliothèque des merveilles_.
+Il défend la génération spontanée avec une ardeur digne d'une meilleure
+cause; le transformisme lui plaît, car, selon le mot d'un savant,
+«autant vaudrait être un singe perfectionné qu'un Adam dégénéré». Le
+critique littéraire, Jules Levallois, manifeste sa sympathie pour un
+christianisme épuré, qui serait d'accord avec la science moderne. Il
+accueille avec enthousiasme la _Vie de Jésus_, qui offre aux hommes
+pénétrés du sentiment religieux une heureuse tentative de conciliation;
+Renan possède ce qui manquait à Voltaire, «le sentiment de la dette
+de respect et de reconnaissance que l'humanité a contractée envers
+Jésus[343]». Les livres des protestants libéraux, de Félix Pécaut
+surtout, lui paraissent préparer la solution de l'avenir, un théisme
+chrétien dégagé des vieux dogmes surannés[344].
+
+ [338] Guéroult a vigoureusement développé ces idées dans son
+ introduction aux _Lettres d'un libre penseur_, de Léon Richer.
+
+ [339] Sauvestre. _Lettres de province_, 1862; _Le parti dévot_, 1863.
+ Le tout a paru d'abord en articles dans l'_Opinion nationale_.
+
+ [340] _Les congrégations religieuses_, p. 20. Cf. Sauvestre, _Sur les
+ genoux de l'Eglise_, 1868.
+
+ [341] _Instructions secrètes des Jésuites._ En dix-huit mois on
+ vendit 22.000 exemplaires de cette brochure.
+
+ [342] On trouve la liste et le détail de ces procès scandaleux dans
+ _Les congrégations religieuses_. Ils provoquèrent une circulaire du
+ Frère Philippe, supérieur général des Frères des Ecoles chrétiennes
+ (2 mai 1861), qui fit grand bruit. Ces incidents permettaient à
+ Michelet d'écrire en 1861, dans la préface d'une nouvelle édition
+ de son livre, _Le prêtre, la femme et la famille_: «Je remercie la
+ justice de France qui, dans son beau réveil, a pris à cœur la défense
+ des mœurs, qui, dans les cent procès commencés à la fois, fait luire
+ une telle lumière sur la question (du reste peu obscure) du célibat
+ ecclésiastique».
+
+ [343] Levallois, _La piété au dix-neuvième siècle_, p. 268.
+
+ [344] _Id._, _Déisme et christianisme_, _passim_.
+
+Aucun rédacteur de l'_Opinion nationale_ ne traita la question
+religieuse avec plus de force et d'audace que Léon Richer[345]. Il faut
+choisir, dit-il; l'heure n'est plus aux compromis. Le catholicisme
+abandonne les principes de justice et de liberté qui présidèrent à
+sa naissance; il est devenu absolutiste et rétrograde. L'éducation
+française tout entière est pervertie par lui, puisque, non content
+de posséder ses écoles particulières, il surveille aussi les écoles
+publiques. Les petits séminaires forment des fanatiques à l'esprit
+étroit, obsédés par la peur de l'enfer; les couvents féminins dressent
+des jeunes filles dociles et insignifiantes. Les prêtres autorisent,
+quand ils ne les encouragent pas, les superstitions vulgaires et
+la croyance aux miracles[346]. Mais cette puissance cléricale a
+comme résultat la baisse de la foi: «le clergé catholique a semé la
+superstition, il récolte l'incrédulité». Entre un groupe nombreux
+de croyants, de croyantes surtout, et une petite minorité de libres
+penseurs, l'immense majorité se laisse aller au scepticisme et à
+l'indifférence religieuse. Il est temps de sauver la croyance à
+Dieu et à l'immortalité de l'âme, de refaire l'unité morale de la
+France. Appelons à nous les groupes révoltés contre l'orthodoxie
+confessionnelle, catholiques libéraux, protestants libéraux, israélites
+libéraux; unissons-les sur le terrain du rationalisme religieux,
+de la religion progressive, sans dogme obligatoire, sans autorité
+intolérante[347].
+
+ [345] _Lettres d'un libre penseur à un curé de campagne_, 1868. Ce
+ livre, comme la plupart des ouvrages indiqués précédemment, est un
+ recueil d'articles publiés d'abord dans l'_Opinion nationale_. Léon
+ Richer s'est fait connaître surtout par sa campagne en faveur du
+ féminisme.
+
+ [346] «Vous avez fait du catholicisme la religion de la peur... Vous
+ régnez beaucoup plus par l'enfer que par le ciel.» (1re série, lettre
+ VII).
+
+ [347] V. la profession de foi de l'auteur (1re série, lettre XVII):
+ «J'affirme l'infaillibilité de la raison et la puissance de la
+ science... Je proclame la religion indéfiniment progressive, comme
+ la science... Chacun de nous porte son temple en soi; chacun est son
+ propre prêtre».
+
+Deux années après la naissance de l'_Opinion nationale_, Auguste
+Nefftzer fonda le _Temps_, et lui donna comme programme la défense de
+la liberté sous toutes ses formes. La liberté religieuse y figurait
+en bonne place; Nefftzer déclara toujours qu'un des moyens les plus
+sûrs de la garantir était la séparation de l'Église et de l'État,
+mais son opportunisme prudent lui faisait comprendre qu'on était loin
+d'une pareille solution. Un de ses principaux collaborateurs fut
+Edmond Scherer; l'ancien théologien de Strasbourg appela auprès de lui
+l'ancien pasteur de Genève. Scherer se révéla bientôt comme un critique
+littéraire de premier ordre; il ne cessa de revendiquer les droits de
+la raison vis-à-vis de l'autorité religieuse, non sans se demander
+parfois avec inquiétude ce que deviendrait la morale quand elle aurait
+perdu le support théologique, dont il reconnaissait la faiblesse.
+Le _Temps_ fut suivi par _l'Avenir national_, fondé en 1864; Peyrat
+soutint dans ce journal une politique plus radicale, plus franchement
+novatrice que celle de ses émules. Ainsi, à propos de la séparation,
+il ne se contentait pas d'une adhésion de principe; cette réforme
+lui paraissait devoir être demandée, justifiée par tous les organes
+de l'opinion indépendante. Il trouvait encore le temps de traiter en
+dehors de son journal certaines questions religieuses; son _Histoire
+élémentaire et critique de Jésus_ n'a rien du charme de Renan; c'est un
+livre sec, précis, destiné à montrer combien nous savons peu de choses
+exactes et sûres concernant la personne du fondateur du christianisme.
+Les trois nouveaux journaux ne parvinrent pas à détrôner le _Siècle_,
+qui demeura jusqu'à la mort de Havin le grand organe de gauche; mais
+ils apportaient dans l'exposé des questions religieuses un esprit
+moins étroit, une critique moins superficielle. Nullement ennemis du
+sentiment religieux, presque tous ces anciens théologiens adoptent
+l'idéal du christianisme progressif, qui était alors soutenu avec
+talent par le protestantisme libéral.
+
+
+II
+
+L'esprit laïque trouva un terrain favorable dans la franc-maçonnerie.
+Cette association avait mené sous la monarchie de Juillet une vie
+obscure et languissante. Beaucoup de ses membres ayant participé au
+mouvement républicain de 1848, elle courut des risques sérieux après
+le 2 décembre; l'alliance du pouvoir avec l'Église paralysa l'activité
+de plusieurs loges; les préfets en fermèrent quelques-unes, surtout
+parmi celles qui dépendaient du Suprême Conseil Ecossais[348]. Le
+Grand Orient, qui groupait en France la majorité des loges, désarma
+les défiances de l'Empire en élisant grand maître le prince Lucien
+Murat; mais ce choix provoqua bientôt des querelles intestines. Lucien
+Murat souleva de vives colères en établissant une censure préalable
+sur les écrits maçonniques, et surtout en votant au Sénat pour le
+pouvoir temporel du pape. Aussi, quand la date de la réélection du
+grand maître approcha en 1861, beaucoup de francs-maçons lui opposèrent
+le prince Napoléon. Le gouvernement impérial, attaqué par les amis du
+pouvoir temporel, se montrait alors bien disposé pour l'association
+anticléricale; Persigny, dans une circulaire ministérielle, opposa
+l'activité charitable de la franc-maçonnerie aux intrigues politiques
+de la Société de Saint Vincent-de-Paul. Mais cette bienveillance était
+singulièrement despotique. Pour éviter un conflit entre deux parents
+de l'empereur, on ajourna l'élection à 1862; puis en janvier 1862
+Napoléon III, sans attendre un vote, nomma grand maître le maréchal
+Magnan. Celui-ci gagna la sympathie des ateliers par diverses mesures
+libérales, mais l'association tenait à recouvrer son droit de vote;
+elle l'obtint en 1864, et désormais la situation redevint normale.
+Alors commence une époque d'activité d'autant plus grande que les
+élections législatives de 1863 avaient secoué la torpeur politique de
+la France. Le pays possédait fort peu de libertés; la franc-maçonnerie
+était, en dehors des associations charitables, un des seuls groupements
+où l'on pût se rencontrer périodiquement sans avoir à craindre une
+descente de police. Voilà pourquoi, bien que le grand maître élu après
+la mort de Magnan, le général Mellinet, comptât parmi les fidèles
+de Napoléon III, les républicains se firent recevoir en nombre dans
+quelques ateliers. Une revue fondée en 1858 par deux d'entre eux, Louis
+Ulbach et François Favre, le _Monde maçonnique_, était devenue l'organe
+des éléments jeunes et audacieux qui voulaient secouer l'inertie de la
+fédération.
+
+ [348] V. _Revue des études napoléoniennes_, 1913, t. II, p. 286.
+
+La gauche maçonnique ouvrit un grand débat religieux. La Constitution
+du Grand Orient renfermait un hommage explicite au Grand Architecte
+de l'Univers; un groupe demanda, au nom de la liberté de conscience,
+la suppression de cette phrase. «On peut dire de l'idée de Dieu,
+écrivait François Favre, le contraire de ce qu'un homme d'État célèbre
+disait de la république en 1848: c'est l'idée qui nous divise le
+plus[349]». Le chef de ce groupe révolutionnaire fut Massol[350]. Fils
+d'un républicain de 1793, il avait figuré parmi les fidèles de l'école
+saint-simonienne, parmi les quarante de Ménilmontant; plus tard, en
+1848, Proudhon l'eut comme collaborateur au _Peuple_. Massol avait
+une grande action personnelle, il excellait à répandre ses idées en
+causant avec quelques interlocuteurs. En 1863 il remporta un premier
+succès dans la franc-maçonnerie, quand le grand maître (c'était encore
+Magnan) proposa que l'association demandât la reconnaissance d'utilité
+publique. Il combattit vivement ce projet devant l'assemblée annuelle:
+l'association, disait-il, perdrait désormais sa liberté, serait obligée
+de substituer à son régime fédératif un pouvoir centralisé, pour n'être
+plus finalement qu'une banale société de secours mutuels. Le projet
+fut rejeté[351]. Encouragé par cette victoire, Massol mena la campagne
+contre la formule sur le Grand Architecte de l'Univers; il rencontra
+de vives résistances. La franc-maçonnerie, disaient ses adversaires,
+laisse de côté les religions positives, mais croit en Dieu; si la
+déclaration officielle écarte des loges quelques athées, c'est tant
+mieux; on ne peut être bon franc-maçon qu'en admettant ces trois idées,
+l'existence d'un Dieu personnel, l'immortalité de l'âme et l'amour
+du prochain[352]. Le débat intéressa la grande presse quotidienne:
+l'historien Henri Martin, dans le _Siècle_, approuva la fidélité de
+l'association au théisme, tandis que Massol, Caubet, Henri Brisson,
+lui répondaient en invoquant la liberté de conscience[353]. Finalement
+l'assemblée de 1867 donna tort aux novateurs et décida le maintien
+obligatoire de la formule qui reconnaissait l'existence de Dieu. Malgré
+ces débats, ou plutôt à cause d'eux, l'association grandissait et
+prospérait; dans chaque ville de quelque importance, les plus notables
+des républicains et des amis de l'esprit laïque se réunissaient dans
+un atelier maçonnique. C'est ainsi que les loges fournirent à Jean
+Macé les meilleurs de ses adhérents lorsqu'il fonda la Ligue de
+l'enseignement.
+
+ [349] _Monde maçonnique_, novembre 1864. «Le surnaturel et
+ l'hypothèse, continuait-il, étant réservés et abandonnés aux
+ inspirations de la conscience individuelle, nous reviendrons
+ naturellement à l'objet spécial de nos études et de nos recherches:
+ tout ce qui est démontrable et humain».
+
+ [350] V. F. Coignet, _Etude sur Massol_, 1875. Cf. C. Coignet, _De
+ Kant à Bergson_, 1911.
+
+ [351] Sur la discussion du Conseil d'Etat relative à ce projet,
+ v. Marbeau dans _Revue des Deux-Mondes_, 15 mars 1901.
+
+ [352] V. une brochure analysée dans _Monde maçonnique_ (décembre
+ 1864).
+
+ [353] _Monde maçonnique_, mai 1865. Le convent de 1865 maintint la
+ formule discutée, mais accorda une légère satisfaction aux novateurs
+ en ajoutant: «Elle regarde la liberté de conscience comme un droit
+ propre à chaque homme et n'exclut personne pour ses croyances.»
+ (_ibid_, juin 1865).
+
+Le déisme demeurait donc vainqueur dans la franc-maçonnerie. La plupart
+des libres penseurs, en effet, lui restaient fidèles, surtout les
+hommes de l'ancienne génération, celle qui avait servi la république
+idéaliste et croyante de 1848. La formule du christianisme progressif,
+que nous avons vue employée par un Nefftzer ou un Richer, leur
+plaisait parce qu'elle impliquait une religion évangélique affranchie
+des dogmes anciens et de l'autorité sacerdotale. Voilà pourquoi ils
+s'intéressèrent à l'œuvre du protestantisme libéral. C'était l'époque
+où, dans l'Église réformée de France, une lutte ardente mettait aux
+prises les libéraux et les orthodoxes. Parmi les premiers un groupe
+assez nombreux, admettant les résultats de la critique biblique,
+rejetait la foi au surnaturel et ne voyait plus dans le Christ qu'un
+grand homme. Clamageran ne voulait plus reconnaître au protestantisme
+qu'un rôle de transition, pour préparer la religion du progrès et de
+la solidarité; Félix Pécaut montrait quelle serait la grandeur d'une
+église chrétienne indifférente à la communauté des dogmes, accueillante
+pour tous ceux qui prenaient la vie du Christ comme modèle; Ferdinand
+Buisson conservait à la base du christianisme un homme, Jésus, et un
+livre, l'Évangile[354]. Ces théories, vivement combattues par Guizot
+et ses amis, rencontrèrent dans la grande presse de gauche un appui
+chaleureux.
+
+ [354] V. Clamageran, _De l'état actuel du protestantisme_ (_Revue de
+ Paris_, janvier 1857); Pécaut, _Le Christ et la conscience_ (1859),
+ _De l'avenir du théisme chrétien_ (1864); Buisson, _Le christianisme
+ libéral_ (1864).
+
+D'autres déistes, séparés du christianisme, se préoccupaient de
+sauvegarder la religion naturelle, surtout la croyance à Dieu et
+à l'immortalité de l'âme. Patrice Larroque, après son livre de
+combat, publiait dans _Rénovation religieuse_ la partie positive de
+son système: la religion dont il formula les dogmes ne différait
+pas, quoiqu'il soutînt le contraire, de celle de Voltaire et de
+Rousseau. Il voulait passer à l'action, constituer une société de
+«déistes rationalistes» qui servirait de noyau à l'église future,
+mais son caractère le condamnait à rester un isolé. On apporta plus
+d'attention à la tentative d'Henri Carle. Après avoir commencé dans la
+franc-maçonnerie sa propagande en faveur de la religion naturelle, il
+fonda l'Alliance religieuse universelle, qui eut comme organe depuis
+1865 un bulletin mensuel portant le nom de l'association; devenue plus
+forte, celle-ci put fonder en 1866 une revue hebdomadaire, la _Libre
+Conscience_. Carle, de même que son ami et collaborateur Léon Richer,
+demande leur concours aux libéraux de toutes les religions. Ce sont
+des protestants, comme Pâris qui expose en détail les péripéties de la
+lutte soutenue contre le parti orthodoxe[355]. Il y a des israélites
+novateurs, comme Crémieux, Hippolyte Rodrigues, le philosophe Adolphe
+Franck, disposés à débarrasser le judaïsme des croyances vieillies et
+des pratiques surannées[356]. L'Alliance religieuse fit appel aussi aux
+libres penseurs, en les détournant du matérialisme et de l'athéisme.
+Tandis que Larroque voulait fonder une société fermée à tous ceux
+qui n'accepteraient point un symbole précis, Carle se proposait «la
+conciliation des croyances». L'Alliance religieuse reprenait l'œuvre
+des théophilanthropes: Carle retraça leur histoire oubliée de tous,
+et publia le catéchisme rédigé par Chemin[357]. D'autres devanciers,
+plus récents, avaient publié la _Liberté de penser_: un des survivants,
+Eugène Despois, raconta l'histoire de cette revue et glorifia le
+caractère d'Amédée Jacques[358].
+
+ [355] _Alliance religieuse universelle_, 15 avril 1866, sqq.
+
+ [356] _Libre Conscience_, 24 novembre 1866.
+
+ [357] _Ibid._, 2 mars 1867 sqq.
+
+ [358] _Ibid._, 29 décembre 1866 et 5 janvier 1867.
+
+Devait-on faire aussi appel aux catholiques libéraux? Carle reconnut
+qu'ici l'accord devenait impossible. Les prêtres qui se décidèrent à
+la rupture avec l'Église trouvèrent à la _Libre Conscience_ un accueil
+sympathique[359]; mais les catholiques soumis au pape, tels que
+Montalembert, ne songeaient point à prendre place dans cette union de
+déistes. Le prélat qu'ils reconnaissaient comme leur chef, Dupanloup,
+publia en 1864 une brochure retentissante, _L'athéisme et le péril
+social_; les groupes déistes y furent signalés à côté des athées.
+Parmi les nombreuses réponses que suscita cet écrit, une des plus
+énergiques fut celle de Carle. Il reprochait à l'évêque de toujours
+employer l'anathème, de considérer les opinions comme des crimes,
+de ne pas distinguer entre le déisme et l'athéisme, de compromettre
+l'idée de Dieu par la croyance au miracle, de maintenir des dogmes
+reposant sur une conception cosmogonique ruinée par la science[360].
+Si le positivisme et le scepticisme, continuait-il, progressent
+particulièrement dans les pays catholiques, c'est parce que l'Église
+gêne les sciences morales et combat l'enseignement de la philosophie,
+pour conserver le monopole des vérités sur la fin de l'homme et sur
+Dieu.
+
+ [359] Elle analysa les livres de prêtres démissionnaires, Esmenjaud
+ (13 avril 1867) et Munier (21 novembre 1867).
+
+ [360] _Libre Conscience_, 29 décembre 1866 sqq. Un autre
+ collaborateur, Aigues-Sparses, explique pourquoi les déistes sont
+ obligés de combattre le catholicisme: «Les catholiques sont nos
+ adversaires actuellement, non pas tant parce qu'ils sont catholiques
+ que parce qu'ils sont les ennemis avoués de la liberté et de la
+ tolérance. Leur défaite certaine et définitive, dans un temps plus ou
+ moins rapproché, les replongera pour nous dans un oubli qui n'aura
+ d'égal que notre indifférence.» (_Libre Conscience_, 25 janvier 1868.)
+
+La _Libre Conscience_ continua sa carrière jusqu'à la guerre de 1870.
+Les fondateurs, encouragés par des sympathies nombreuses, organisèrent
+le Congrès philosophique international de Paris, qui s'ouvrit le 23
+juin 1870 sous la présidence de l'historien Henri Martin: on y voyait
+figurer les libres croyants de nuances diverses, Léon Richer, Larroque,
+Wilfrid de Fonvielle, Fauvety, Pompéry, et beaucoup d'étrangers. Les
+déistes étaient fiers d'invoquer le témoignage favorable de grands
+républicains tels que Jules Favre ou Eugène Pelletan, de démocrates
+universellement populaires comme Garibaldi[361]. Le congrès venait de
+terminer ses séances quand la guerre commença[362].
+
+ [361] La _Libre Conscience_ vante la lettre de Jules Favre à Peyrat
+ sur le matérialisme (4 janvier 1868), et annonce en mai 1870
+ l'adhésion de Garibaldi à l'Alliance religieuse universelle.
+
+ [362] Citons encore, parmi les défenseurs du déisme, l'astronome
+ Camille Flammarion. Son livre, _Dieu dans la nature_ (1867), combat
+ avec une égale vigueur la religion et l'athéisme au nom de la science.
+
+Mais beaucoup de libres penseurs avaient abandonné ces tendances
+déistes et spiritualistes. La fin du second Empire fut témoin d'une
+renaissance matérialiste et de déclarations formelles d'athéisme; une
+partie de la jeunesse fut poussée dans cette voie par la politique.
+Beaucoup d'étudiants révolutionnaires du quartier latin, exaspérés par
+l'alliance de l'Église et de l'Empire, allèrent à l'extrême opposé
+des idées qui leur étaient odieuses; de même qu'ils méprisaient le
+programme trop modéré de l'Union libérale, le déisme leur sembla un
+reste de superstition, une porte ouverte aux dogmes autoritaires. Cette
+juvénile intransigeance apparut au congrès des étudiants à Liège en
+octobre 1865: les Français y arrivèrent en arborant un drapeau noir,
+parce qu'ils portaient le deuil de la liberté morte, et prononcèrent
+des déclamations violentes contre la religion et la propriété. A leur
+retour, les tribunaux universitaires furent chargés de leur infliger
+des peines diverses, mauvais moyen de les ramener au respect de
+l'Église.
+
+Ces jeunes gens avaient, selon leurs goûts, choisi comme maître
+Proudhon ou Blanqui. Proudhon cependant venait de surprendre ses
+amis par son attitude à propos de la question romaine. Sa sympathie
+constante pour le régime fédératif le rendait hostile aux partisans
+de l'unité italienne; accoutumé depuis longtemps à exagérer ses
+désaccords avec le gros de son parti, allant jusqu'au bout de ses
+polémiques, Proudhon finit par prendre la défense du pouvoir temporel.
+Le gouvernement de Napoléon III, selon lui, devait protéger le pape
+et favoriser le catholicisme, tant que ce dernier serait nécessaire
+pour sauvegarder la morale de la nation française[363]. Mais cette
+polémique avait été vite oubliée; on ne vit là qu'une des boutades
+contradictoires familières à Proudhon. L'écrivain disparu en 1864
+demeura pour la jeunesse l'auteur de la _Justice dans La Révolution et
+dans l'Eglise_; cet ouvrage servit de livre de chevet à beaucoup de
+républicains, depuis Gambetta jusqu'à Longuet[364]. Ils y apprirent
+qu'un rapprochement avec l'Église ou avec un système déiste quelconque
+était défendu par la logique à tout démocrate sincère et conscient.
+
+ [363] «Ce qu'il faut, en politique, considérer avant tout, ce
+ sont les choses de fait; or, quels sont ici les faits? C'est que
+ la religion tient encore une grande place dans l'âme des peuples;
+ que là où, sous une influence quelconque, la religion établie
+ vient à faiblir, il se forme aussitôt des superstitions et des
+ sectes mystiques de toute sorte; que la transformation de cet état
+ religieux des âmes en un état purement juridique, moral, esthétique
+ et philosophique, donnant pleine satisfaction aux consciences et
+ aux aspirations de l'idéal, ne s'est encore accomplie nulle part;
+ qu'ainsi les gouvernements sont forcés de vivre, de manœuvrer et de
+ marcher enveloppés soit de religions autorisées et de sacerdoces
+ payés, soit de sectes indépendantes, antagoniques, et vis-à-vis d'eux
+ scissionnaires et hostiles...» (_La Fédération et l'unité en Italie_,
+ dans _Œuvres_, XVI, p. 192.)
+
+ [364] Deluns-Montaud, _La philosophie de Gambetta_ (_Revue politique
+ et parlementaire_, février 1897.)
+
+Quant à Blanqui, ce n'est point par le livre qu'il agissait, mais
+par la parole; pendant une longue captivité à Sainte-Pélagie, puis
+à l'hôpital Necker, ses entretiens lui assurèrent des adeptes dans
+la jeunesse des Ecoles, disciples entièrement soumis, comme Tridon
+et Protot, ou gardant une certaine indépendance, comme Ranc et
+Georges Clemenceau. Sur la question religieuse, Blanqui n'admettait
+aucun compromis. On le vit dans plusieurs feuilles fondées entre
+1860 et 1868; ces journaux soi-disant littéraires, qui prenaient ce
+qualificatif pour échapper au cautionnement, attaquaient la religion,
+côtoyaient la politique jusqu'au jour où une condamnation les obligeait
+à disparaître. Un de ces journaux, qui vécut pendant quelque mois
+de 1865, _Candide_, eut Blanqui pour rédacteur principal, sous le
+pseudonyme de Suzamel[365]. «Guerre au surnaturel! écrivait-il,
+c'est l'ennemi. Il veut être l'exagération du bien, il n'en est que
+la grimace et la ruine.» La vraie morale, que les hommes peuvent
+comprendre, est celle de la justice. Blanqui résuma aussi l'histoire
+de saint Jérôme pour dépeindre la décadence du IVe siècle, la
+civilisation sombrant «dans la marée montante du christianisme[366]»,
+et il demanda aux historiens, aux savants, de réhabiliter le
+polythéisme grec. Les essais de conciliation entre la science et la
+foi, tentés par le P. Gratry, excitaient ses railleries[367]. Les
+collaborateurs de Blanqui célébraient l'athéisme, vantaient les
+martyrs condamnés par l'Eglise, et refusaient de faire la distinction,
+demandée par la plupart des déistes, entre l'Evangile et le
+catholicisme[368].
+
+ [365] _Candide_, 3 mai 1865. «Une trilogie simple et claire,
+ continuait Suzamel, qui exprime le dévouement, le devoir, le droit,
+ deviendra l'application de la morale au gouvernement de l'humanité.
+ Fais à autrui ce que tu voudrais qu'on te fît: c'est l'idéal. Ne fais
+ à personne ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît: c'est la justice.
+ Il te sera fait comme tu as fait aux autres: c'est la loi.»
+
+ [366] _Candide_, 6 mai.
+
+ [367] «Osez-vous bien, lui demandait-il, mesurer la puissance à
+ l'Eternel?» (20 mai).
+
+ [368] Parmi ces rédacteurs se trouvait un voltairien spirituel et
+ agressif, le baron de Ponnat, qui se défendit dans un plaidoyer
+ mordant quand on le poursuivit pour ses articles (v. _Procès de
+ Candide_, 1865). C'est lui qui envoya des lettres de part bordées de
+ noir à ses amis quand sa fille entra au couvent.
+
+A _Candide_ succéda la _Libre Pensée_, qui attira l'attention du
+public en 1866 et 1867. On y voit combien ces jeunes radicaux sont
+pénétrés de la foi en la science, que les Renan et les Taine prêchent
+à leurs contemporains; mais au lieu de laisser, comme Renan, un vaste
+domaine à l'idéal, au sentiment religieux, tous déclarent qu'on ne
+doit pas dépasser les conclusions précises et limitées auxquelles
+arrivent les sciences positives. La métaphysique de Spinoza ou de Hegel
+n'a pas d'attraits pour eux; le déisme du «charlatan de Kœnigsberg»
+leur fait horreur[369]: mais «l'immortel ouvrage» de d'Holbach est
+recommandé par eux à l'admiration des matérialistes[370]. Malgré ces
+allures tapageuses, la _Libre Pensée_ plut à beaucoup de lecteurs par
+la logique de ses raisonnements et la franchise de ses convictions.
+Buchner, l'auteur allemand de _Force et matière_, salué par elle comme
+un grand maître, lui envoya des lettres d'encouragement. Taine lui
+écrivait pour décliner l'épithète de matérialiste, mais affirmait
+sa sympathie pour le recueil[371]. Un jeune chimiste alsacien,
+Scheurer-Kestner, la félicitait de laisser entièrement à l'écart les
+hypothèses _à priori_[372]. Le goût pour la science et la haine contre
+l'Eglise amenèrent les rédacteurs à formuler une théorie curieuse,
+celle de l'antisémitisme antichrétien. Jésus, disent-ils, est un
+Juif, un Sémite; les Sémites sont une race inférieure, un ensemble
+de peuples superstitieux qui ont imaginé des religions barbares,
+sanguinaires, oppressives, tandis que les Aryens, race vraiment
+apte à la civilisation, nous ont donné les belles et souriantes
+créations du génie grec[373]. Ces anticléricaux intransigeants aiment
+avoir affaire aux catholiques intransigeants. L'un d'eux célèbre
+la franchise de Veuillot: «Celui-là, au moins, a le courage de ses
+opinions. C'est le seul représentant sérieux du catholicisme... Pas
+d'infamie, pas de bassesse, de massacre ou d'auto-da-fé qu'il ne
+revendique ou ne glorifie. Ah! comme il vous envoie promener le Dieu
+de paix et de miséricorde! Et comme il a raison! sachant bien que
+l'ignorance ou l'imbécillité ont pu seules associer des termes aussi
+incompatibles[374]».
+
+ [369] _Libre Pensée_, 2 février 1867.
+
+ [370] 28 octobre 1866.
+
+ [371] «Agréez, dit-il, en même temps que cette rectification,
+ l'assurance de mes sympathies pour le zèle scientifique et la
+ propagande expérimentale qui vous valent beaucoup d'injures» (6
+ janvier 1867).
+
+ [372] «Nous devons avoir le courage de notre ignorance, et consentir
+ à ne pas savoir ce que nous ne pouvons comprendre sans faire des
+ hypothèses qui renversent toutes les lois naturelles» (30 décembre
+ 1866).
+
+ [373] 20 janvier 1867. Tridon surtout a développé ce parallèle dans
+ son livre, _Du molochisme juif_ (1884).
+
+ [374] 20 janvier 1867. Cet article, et d'autres aussi virulents, sont
+ de Regnard.
+
+Quand la _Libre Pensée_ eut disparu, son œuvre fut continuée dans la
+_Pensée nouvelle_. Des idées analogues apparaissaient dans les écrits
+de Naquet, agrégé de la Faculté de médecine de Paris, et dans ceux
+d'Acollas, professeur libre de droit, qui eut une influence réelle sur
+les jeunes juristes à la fin de l'Empire[375]. Une telle outrance dans
+la négation inquiétait, attristait quelques vieux républicains déistes
+et sentimentaux. Mazzini écrivait à Quinet, à propos de la jeune
+génération: «Elle n'a pas de foi, elle a des opinions. Elle renie Dieu,
+l'immortalité, l'amour, promesse éternelle, l'avenir de ceux qu'elle
+aime, la croyance dans une loi providentielle intelligente, tout ce
+qu'il y a de bon, de grand, de beau, de saint dans le monde, toute
+une héroïque tradition de grands penseurs religieux, depuis Prométhée
+jusqu'au Christ, depuis Socrate jusqu'à Képler, pour s'agenouiller
+devant Comte, Buchner[376]». George Sand avait conservé son horreur
+pour l'Église; elle fit baptiser protestantes ses petites-filles, pour
+les soustraire à l'influence du prêtre catholique; certains de ses
+romans étaient des livres de combat, comme la _Daniella_, faite contre
+le pouvoir temporel des papes[377]. Mais elle aussi, effrayée par
+l'intransigeance des athées démocrates, écrivait à Barbès: «Nous sommes
+les jeunes fous de cette génération. Ce qui va nous remplacer s'est
+chargé d'être vieux, blasé, sceptique à notre place[378]».
+
+ [375] Sur son talent, v. Lyon-Caen, _Souvenirs du jeune âge_, 1912,
+ p. 110.
+
+ [376] Cité par Mme Edgar Quinet, _Mémoires d'exil_, II, p. 434.
+
+ [377] Sur sa correspondance avec Buloz, qui partageait ses idées,
+ v. Marie-Louise Pailleron, _François Buloz et les écrivains du second
+ Empire_, 1923.
+
+ [378] _Correspondance_, V, p. 164.
+
+
+III
+
+Déistes et athées rencontraient chez les catholiques militants la même
+hostilité. A tous le clergé opposait la même et redoutable objection:
+vous ruinez la morale, disait-il, car la morale séparée de la religion
+n'a plus de base. Cette idée faisait le fond de tous les pamphlets
+composés par Dupanloup contre les libres penseurs. Les adversaires de
+l'Église entreprirent de ruiner cet argument fondamental. Proudhon
+avait énuméré tous les méfaits causés, justifiés ou excusés par le
+catholicisme; Larroque avait flétri l'immoralité des récits contenus
+dans l'Ancien Testament. La question fut reprise dans un travail
+approfondi par Boutteville. Parisien de famille pauvre, élevé au
+séminaire, il y puisa les notions qui devaient lui servir tard contre
+l'Église; décoré de Juillet, dès 1830 il publia une brochure demandant
+un nouveau culte pour la France, et recommença une tentative analogue
+sous la république de 1848, pendant laquelle il collabora aux journaux
+de Proudhon. Le refus de serment l'obligea de quitter l'Université en
+1852 et de vivre comme professeur libre, dans une pauvreté supportée
+avec un stoïcisme tranquille[379]. Il approchait de la soixantaine
+quand parut en 1866 le livre qui renfermait le résumé de ses longues
+études, _La morale de l'Eglise et la morale naturelle_.
+
+ [379] _Notice biographique sur M. L. Boutteville_, 1837.
+
+La société européenne, dit Boutteville, est troublée, inquiète,
+parce qu'elle manque de franchise, parce qu'elle hésite entre la
+morale de l'Église et la morale naturelle. Partout ces deux morales
+se contredisent. S'agit-il du mal? L'Église l'attribue à Dieu par
+le dogme du péché originel; la raison sait que le mal a toujours
+existé, qu'il ne faut donc point lui chercher une origine. S'agit-il
+de l'homme? L'Église exagère à la fois sa grandeur, en le faisant
+distinct des autres animaux, la science montre qu'il est semblable
+aux autres animaux, doué seulement d'une vie plus intense, et capable
+de s'améliorer grâce à la loi du progrès. L'intolérance, repoussée
+par la raison, a toujours été la règle de l'Église; toute sa doctrine
+lui impose l'ultramontanisme et repousse les compromis équivoques
+des gallicans[380]. L'individu est exhorté par la morale naturelle
+à soigner son corps, son esprit et sa moralité; l'Église dédaigne
+les soins du corps, jette l'anathème à l'intelligence, et vante une
+moralité qui consiste avant tout dans la soumission. La société a pour
+bases la famille, la propriété, le règne des lois; l'Église repousse
+toutes ces grandes institutions. Enfin la sanction de la morale est
+placée par elle dans une éternité de peines ou de récompenses; elle
+ignore les joies ou les remords de la conscience, le plaisir de faire
+le bien pour le bien.
+
+ [380] «Disons-le ici à la louange du clergé français, à l'honneur de
+ son intelligence, on compte chez lui bien peu de gallicans.» (p. 172).
+
+Ecartons donc, dit Boutteville dans sa conclusion, les vaines
+espérances de ceux qui prétendent concilier le catholicisme avec la
+liberté. La séparation de l'Église et de l'État doit mettre fin à tous
+les mensonges, laisser chaque secte à ses fidèles. Formons une société
+de la morale universelle, ouverte à ceux qui reconnaissent que la loi
+morale procède essentiellement de la nature humaine; elle préparera un
+bon enseignement moral pour les écoles de tous les degrés. L'humanité
+pourra espérer ainsi un bel avenir: «On le devra, pour une bonne part,
+à ce que l'ère révolutionnaire, inaugurée par la France, aura substitué
+parmi les hommes à la loi de grâce et de contrainte la loi de justice
+et de liberté[381]».
+
+ [381] Ce livre fit perdre à Boutteville sa place de professeur à
+ Sainte-Barbe. Il écrivit quand même une réponse _à L'athéisme et
+ le péril social_, de Dupanloup. Il travaillait à fonder une école
+ secondaire libre, où sa morale serait enseignée, quand la guerre de
+ 1870 arriva et hâta sa fin. Vacherot prononça une allocution émue sur
+ sa tombe.
+
+La morale naturelle que vantait Boutteville avait sa base, d'après
+les déistes comme Carle ou Richer, dans la religion naturelle. Mais
+une autre école, celle de la «morale indépendante», affirma que la
+morale se suffit à elle-même et possède une vérité démonstrative
+trop grande pour qu'on l'affaiblisse en la faisant reposer sur
+des hypothèses métaphysiques. L'apôtre de cette doctrine, Massol,
+commença par l'exposer dans les loges maçonniques, où elle souleva
+des contradictions très vives; puis il s'adressa au grand public en
+faisant paraître une revue périodique, la _Morale Indépendante_. «Il
+est une loi par excellence, dit Massol après Cicéron, conforme à la
+raison, inscrite dans les cœurs, dont la voix nous dicte nos droits
+et nos devoirs, dont les menaces nous détournent du mal». C'est la
+loi morale. Ce n'est pas une loi dérivée, car elle repose sur un fait
+avéré, indéniable. «Ce fait, c'est que l'homme est un être libre et
+responsable, c'est-à-dire une _personne_, ou du moins qu'il se conçoit
+tel. Que comme tel tout être humain se révolte contre toute contrainte,
+toute violence, sous quelque forme que ce soit. De là le sentiment de
+sa dignité, du respect qu'il se porte à lui-même. Mais ce _respect
+de soi_, l'homme en présence de l'homme l'exige pour sa personne.
+Par cela même, il sent forcément que ce même respect est exigible
+pour les autres, dû aux autres. Telle est l'origine du _droit_ et du
+_devoir_, qui n'est que le droit reconnu en autrui»[382]. Si parfois
+la loi morale a été méconnue, c'est qu'on avait prétendu la lier aux
+hypothèses éphémères des religions.
+
+ [382] Nº 1, 6 août 1865.
+
+Voilà la théorie que les collaborateurs de la _Morale Indépendante_
+s'appliquèrent à développer avec persévérance. Elle ne laissa point
+les contemporains indifférents; les adhésions furent nombreuses, les
+critiques aussi. Les déistes, comme Patrice Larroque, affirmèrent qu'on
+ne pouvait se passer de la croyance en Dieu; Guéroult soutint une fois
+de plus, en bon saint-simonien, que la morale ne se séparait pas de
+la religion[383]. Des réfutations courtoises furent entreprises par
+le grand orateur catholique de Notre-Dame, le Père Hyacinthe[384],
+par l'apologiste protestant, Guizot[385], par le représentant du
+spiritualisme universitaire, Caro[386]. La _Morale Indépendante_
+répondit à ses contradicteurs dans un langage également courtois et
+modéré; par contre elle s'amusait à citer les violences de certains
+mandements dirigés contre elle[387]. Massol n'accepte pas non plus le
+dogmatisme antichrétien; il reproche aux matérialistes et aux athées
+de la _Libre Pensée_ d'attacher trop d'importance à des affirmations
+qu'ils ne peuvent démontrer. Son fidèle disciple Henri Brisson affirme
+que «les opinions religieuses et les sciences morales sont placées dans
+un état de désintéressement réciproque»[388]. Ils écartent aussi, non
+sans dédain, les systèmes de tous ceux qui prétendent apporter au monde
+une religion rajeunie, ou qui espèrent encore une conciliation[389].
+Le succès de la _Morale Indépendante_ ne fut pas étranger à
+l'accroissement du nombre des enterrements civils, qu'elle citait comme
+des témoignages de franchise et de confiance dans la vérité.
+
+ [383] 27 août 1865.
+
+ [384] 10-31 décembre 1865.
+
+ [385] 3 et 17 mai 1868.
+
+ [386] 1er août 1869.
+
+ [387] Elle cita, par exemple, cet extrait d'un mandement de l'évêque
+ de Nîmes: «Il est évident qu'avec cette morale, qui détruit la notion
+ du bien et du mal absolu, on est autorisé, chaque fois qu'on le veut,
+ à égorger les rois. Une conscience absurde pourra considérer cet acte
+ comme un forfait; mais une conscience _intelligente_ se dira: c'est
+ bien, et ce sera bien sans que personne ait le droit de prétendre le
+ contraire.» (15 septembre 1867).
+
+ [388] 6 août 1865.
+
+ [389] Massol dit à propos d'un de ces novateurs, Fauvety: «C'est un
+ fils de la génération de 1830, de la famille des Jean Reynaud et des
+ Pierre Leroux, toujours à la recherche de cette pierre philosophale
+ qu'on appelle religion scientifique, comme si une religion dont on a
+ le secret et où l'on a mis sa main d'homme pouvait jamais être une
+ religion.» (19 novembre 1865).
+
+Il manquait encore aux amis de l'esprit laïque, même après la
+_Justice_ de Proudhon, un grand traité dogmatique sur la morale;
+il leur fut donné par Charles Renouvier. Le philosophe, tout en
+poursuivant depuis vingt années dans la retraite sa grande œuvre de
+reconstruction du criticisme, n'avait jamais négligé la morale ni les
+moyens de l'enseigner au peuple. Dès 1842 il marquait sa répugnance
+pour la morale chrétienne, pour la doctrine du péché originel et des
+peines éternelles, mais rappelait aux républicains trop pressés la
+nécessité d'organiser l'éducation des masses avant de leur confier
+le pouvoir[390]. En 1848 il avait été un de ces écrivains audacieux
+qui, répondant à l'appel d'Hippolyte Carnot, rédigèrent des manuels
+de morale civique destinés au peuple; son livre, vigoureux et clair,
+fut dénoncé à la tribune de l'Assemblée Constituante comme entaché
+de socialisme. Renouvier vit avec joie la fondation de la _Morale
+indépendante_ et fut heureux d'y collaborer; dès le premier numéro,
+il exposa que la sanction religieuse n'est pas nécessaire à la
+morale. Ce penseur puissant, que Taine louait en l'appelant un «Kant
+républicain[391]», publia en 1869 la _Science de la morale_. Ce livre a
+exercé une influence notable sur l'enseignement de la France moderne;
+il réalisait l'entreprise déjà tentée par Proudhon, en fondant un
+système complet sur l'idée de justice. Comme les individus seuls
+existent, les rapports entre eux ont la justice pour règle. La justice
+est la base du droit et du devoir; sans elle, point de morale, mais
+elle suffit à faire une morale complète. Les religions lui préfèrent
+l'amour, comme principe des rapports entre les hommes; l'amour, qui est
+toujours capricieux et tyrannique, ainsi qu'on l'a vu au moyen-âge, où
+il inspirait le christianisme, ne saurait point remplacer la justice.
+Mais celle-ci ne pourra s'établir que le jour où l'état de paix aura
+succédé à l'état de guerre qui règne actuellement partout.
+
+ [390] _Manuel de philosophie moderne_, 1842.
+
+ [391] Article cité par Giraud, _Essai sur Taine_, p. 244.
+
+
+IV
+
+Le débat entre la religion et la science intéressait, remuait
+profondément le public intellectuel; mais jusqu'en 1870 il eut peu
+d'écho dans le monde politique. Ici l'idée religieuse n'était pas
+discutée; le retour au christianisme, qui avait suivi la révolution
+de 1848, ne paraissait pas rencontrer d'opposants. Dans les grandes
+assemblées de l'Empire, le Corps Législatif et le Sénat, tout le monde
+à peu près était chrétien ou du moins se donnait comme tel. Etait-ce
+bien sincère? quelques-uns en doutaient: Guéroult demanda un jour au
+Corps Législatif combien de ses collègues étaient sincèrement croyants,
+mais les huées couvrirent sa voix. La vérité, c'est que presque tous
+les députés, quelles que fussent leurs convictions individuelles,
+croyaient à l'utilité sociale des religions et jugeaient nécessaire de
+protéger l'Eglise. Sans doute la majorité, en approuvant la politique
+impériale favorable aux Italiens, se séparait du parti catholique,
+mais au fond elle pensait comme lui sur la question romaine. Rien
+ne le prouve mieux que la sympathie avec laquelle ces élus de la
+candidature officielle écoutaient le chef de l'opposition, Thiers,
+défendre le pouvoir temporel du pape et glorifier le rôle historique
+du catholicisme. Le groupe républicain du Corps Législatif se montrait
+moins bien disposé pour l'Eglise; toutefois il ne l'attaquait guère,
+et surtout il s'abstenait de rien dire contre la religion. Jules Favre
+défendit sur la question romaine les opinions opposées à celles de
+Thiers; néanmoins le Corps Législatif l'écoutait volontiers à cause
+de ses effusions religieuses, de ses appels à Dieu qui a créé l'homme
+libre; son discours de 1866, dans la discussion de l'Adresse, qui
+montrait le christianisme conquérant le monde par la pauvreté, souleva
+des acclamations unanimes[392]. Dans une discussion économique, les
+deux adversaires, Rouher et Thiers, invoquaient tous les deux la
+Providence[393]. L'orateur le plus audacieux de la gauche fut Jules
+Simon; il parlait toujours du catholicisme avec le plus grand respect,
+mais lui qui en 1856 avait affirmé ses préférences pour le régime
+concordataire demanda maintenant la séparation de l'Eglise et de
+l'Etat. Son discours du 3 décembre 1867 au Corps Législatif invita les
+catholiques à se rallier au nouveau système, à dégager l'Eglise des
+liens où l'enveloppait le Concordat[394]. Modifiant un mot dans la
+formule célèbre de Montalembert et de Cavour, il demanda les Eglises
+libres dans l'Etat libre. Quelques-uns disent, ajoutait l'orateur,
+que l'Eglise deviendra ainsi trop faible; c'est manquer de respect
+au catholicisme. D'autres disent que l'Eglise sera trop forte; c'est
+possible, mais ceux qui ont foi dans la liberté ne s'arrêtent pas
+devant ce péril. La proposition de Jules Simon ne trouva aucun écho
+dans la majorité; celle-ci partageait la répulsion générale soulevée
+en France par le _Syllabus_, mais elle voulait maintenir l'alliance du
+catholicisme avec l'Empire.
+
+ [392] Claveau, _Souvenirs_, I, pp. 63 et 104. «Le chrétien, dit
+ Claveau, sauvait le républicain».
+
+ [393] _Ibid._, p. 105.
+
+ [394] «Il n'y a de choix pour les catholiques qu'entre ces deux
+ conditions: ou bien répudier toute alliance avec le pouvoir temporel
+ qui leur impose des concessions si contraires à l'essence de la
+ religion, ou bien avouer que la religion n'est plus à leurs yeux
+ qu'un moyen de police». Jules Simon a réimprimé ce discours dans
+ _La politique radicale_.--Un jeune catholique, Léon Lefebure, avait
+ présenté en 1864 à la conférence Molé un projet de séparation, mais
+ sans trouver d'écho parmi ses coreligionnaires (Kannengieser, _Léon
+ Lefebure_, 1912, p. 311).
+
+Au Sénat, l'esprit catholique régnait plus complètement encore. Un
+membre de cette assemblée, sceptique et athée, Prosper Mérimée, le
+constata dès le début de l'Empire; après 1860 surtout, lorsque la
+question romaine se posa, l'ami de Jacquemont et de Stendhal fut
+surpris de voir la force et l'ardeur du parti dévot[395]. Cependant
+l'esprit laïque trouva ses défenseurs au Sénat dans le groupe des
+gallicans. Les représentants de la haute magistrature, Dupin, Bonjean,
+Delangle, Rouland, conservaient la tradition des Parlements de l'ancien
+régime et des cours royales de la Restauration. Les progrès continus
+de l'ultramontanisme les inquiétaient; le _Syllabus_ acheva de les
+déterminer à la riposte. Rouland se fit l'interprète énergique de leurs
+sentiments dans la séance du 11 mars 1865; le discours fit d'autant
+plus d'effet que l'orateur avait été pendant six ans ministre des
+cultes: «Il faut arracher, dit-il, le voile qui couvre depuis douze
+ans les desseins, les menées et les actes du parti ultramontain». Ce
+parti jette le trouble dans les diocèses, excite les curés contre les
+évêques, sacrifie le clergé séculier, national, au clergé congréganiste
+«qui n'a ni volonté ni patrie en dehors de Rome». Les ordres religieux
+grandissent chaque jour, s'enrichissent, créent de nouvelles écoles:
+«Je crains que l'instruction qu'ils donnent, au point de vue social
+et politique, ne perpétue chez nos enfants les dissentiments et les
+antagonismes dont nous souffrons tant aujourd'hui, et qu'il faudrait
+effacer dans l'intérêt de l'avenir». Et Rouland d'énumérer les coups
+portés aux traditions gallicanes, les sentences de l'Index, les
+persécutions contre les catholiques libéraux, le tout couronné par le
+_Syllabus_.
+
+ [395] _Lettres à M. Panizzi_, I, 53, 78, 109, 156; II, 15, 94, 254,
+ et _passim_.
+
+Les gallicans étaient des catholiques et protestaient de leur déférence
+envers l'Église; aussi le Sénat les écoutait-il, sinon avec sympathie,
+du moins sans hostilité. Au contraire, le prince Napoléon, avec
+ses violentes sorties contre le parti catholique, lui fut odieux;
+cependant on était forcé de supporter le cousin de l'Empereur. Mais
+en 1866 Napoléon III fit Sainte-Beuve sénateur. Sainte-Beuve était
+connu pour ses opinions irréligieuses; à peine avait-il un instant,
+au début de l'Empire, suivi le courant favorable à la nouvelle union
+du trône et de l'autel. Depuis lors le célèbre critique s'était
+ressaisi et s'appliquait à vulgariser, dans des articles recherchés
+par tout le public lettré, les théories que ses amis Renan, Taine,
+Littré, enseignaient dans leurs ouvrages[396]. En même temps il menait
+rude guerre contre le parti clérical. Dans un tableau synthétique de
+l'histoire religieuse de la France au XIXe siècle, il décrivait la
+naissance et le progrès de ce parti, qui «adopte tout ce qui le sert
+et tant qu'on le sert, pas au delà»[397]. Tel était l'homme qu'on
+envoyait siéger à côté des cardinaux; il fit au Sénat l'effet du loup
+entrant dans la bergerie. Et le nouveau sénateur n'entendait pas
+rester silencieux à sa place, comme Mérimée; quoique peu fait pour la
+tribune, il crut de son devoir de défendre devant la haute assemblée
+la liberté de penser et d'écrire. Une première fois il releva très
+vivement l'attaque d'un de ses collègues contre Renan, provoquant ainsi
+de vives protestations[398]. Quelques mois après, une discussion
+s'engagea sur une pétition qui dénonçait les livres figurant dans une
+bibliothèque populaire[399]. Sainte-Beuve se plaignit qu'on eût saisi
+cette occasion pour flétrir ces ouvrages «et instituer dans notre libre
+France une sorte d'Index des livres condamnés, comme à Rome». Et il
+reprit la liste des ouvrages réprouvés: le _Dictionnaire philosophique_
+de Voltaire, «qui n'a que le tort de dire bien souvent trop haut et
+trop nettement ce que chacun pense tout bas, ce que l'hypocrisie
+incrédule de notre époque essaye de se dissimuler encore»; les livres
+de Rousseau, de Proudhon, «rude honnête homme mort à la peine», de
+Michelet, de Renan, de Balzac, d'autres encore. «Prenez-y garde! ces
+calomniés de la veille deviennent les honnêtes gens du lendemain».
+
+ [396] V. _Nouveaux Lundis_, V, article sur Littré: «Le cœur se
+ révolte à penser que c'est cet homme-là, la droiture et la vertu
+ même, une âme en qui jamais une idée mauvaise ou douteuse n'a
+ pénétré, que c'est lui qu'on est allé choisir tout exprès pour
+ le dénoncer à tous les pères de famille de France comme un type
+ d'immoralité.» (p. 217). Cf. articles sur Renan (_Nouveaux Lundis_,
+ VI), sur Taine (_ibid._, VIII).
+
+ [397] _Nouveaux Lundis_, IV, p. 432.
+
+ [398] Séance du 29 mars 1867.
+
+ [399] Séance du 25 juin 1867. Il rappela que l'Empire avait sa
+ gauche comme sa droite, et pria les sénateurs d'éviter «un accord
+ aussi surprenant contre cette classe plus ou moins nombreuse qu'on
+ n'appelle plus qu'en se signant les _libres penseurs_, et dont
+ tout le crime consiste à chercher à se rendre compte en matière de
+ doctrines».
+
+Sainte-Beuve alla plus loin encore l'année suivante. Le parti
+catholique avait préparé au Sénat une attaque en règle contre Duruy,
+à propos d'une pétition qui dénonçait les idées matérialistes
+professées dans l'enseignement supérieur[400]. Le grand critique
+répondit à Charles Dupin, qui parlait du mal fait dans plusieurs
+diocèses: «Il est aussi un grand diocèse, Messieurs, celui-là sans
+circonscription fixe, qui s'étend par toute la France, par tout
+le monde, qui a ses ramifications et ses enclaves jusque dans les
+diocèses de Messeigneurs les prélats; qui gagne et s'augmente sans
+cesse, insensiblement et peu à peu plutôt encore que par violence et
+avec éclat; qui comprend dans sa largeur et sa latitude des esprits
+émancipés à divers degrés, mais tous d'accord sur ce point qu'il est
+besoin avant tout d'être affranchis d'une autorité absolue et d'une
+soumission aveugle; un diocèse immense... qui compte par milliers des
+déistes, des spiritualistes et disciples de la religion dite naturelle,
+des panthéistes, des positivistes, des réalistes, des sceptiques et
+chercheurs de toute sorte, des adeptes du sens commun et des sectateurs
+de la science pure». La France, continuait l'orateur, a toujours vu se
+développer le libre examen depuis 1789; elle a su mettre fin rapidement
+aux «reprises de fanatisme ou d'hypocrisie». Aujourd'hui la croyance
+au surnaturel va en diminuant, bien que le monde officiel affecte
+d'être croyant[401]. Puisque notre droit moderne permet aux citoyens
+d'être libres penseurs, il faut leur accorder la vraie tolérance, une
+tolérance d'estime et de respect: on peut avoir telle ou telle opinion
+sur l'origine des choses, sur l'éternité de l'univers, sur la structure
+du corps humain ou les fonctions du cerveau, sans être pour cela ni
+moins honnête homme ni moins irréprochable dans la pratique des devoirs
+sociaux. Le gouvernement n'a pas à intervenir dans les questions
+métaphysiques ou théologiques[402].
+
+ [400] Séance du 19 mai 1868.
+
+ [401] «Dans le langage officiel, tout le monde fait semblant, fait
+ profession extérieure de croire, tandis que la grande majorité du
+ dehors avance pourtant (bien lentement, il est vrai), dans ce qu'on
+ peut appeler le sens commun... Mais il est d'habitude (je dirai
+ même de mode) d'injurier cette disposition d'esprit dans toutes les
+ réunions, les solennités publiques, de la dépeindre comme un malheur,
+ comme une infériorité morale déplorable».
+
+ [402] «La disposition vraie d'un gouvernement dans ces sortes de
+ questions devrait être une équitable et suprême indifférence, une
+ impartialité supérieure et inclinant plutôt à la bienveillance envers
+ tous, de manière toutefois à maintenir et à réserver les libertés et
+ les droits de chacun».
+
+Ensuite Sainte-Beuve, abordant l'objet précis du débat, montrait la
+fausseté des assertions formulées par le pétitionnaire, et défendait
+la Faculté de médecine contre les attaques du parti clérical. Il
+énumérait les succès et les violences de ce parti, Renan chassé du
+Collège de France, Littré repoussé par l'Académie française, Duruy
+insulté, l'hypocrisie sociale favorisant les audaces des fanatiques.
+La franchise agressive du discours de Sainte-Beuve souleva de telles
+protestations et lui valut un accueil si hostile que l'écrivain libre
+penseur dut renoncer à prendre la parole au Sénat[403].
+
+ [403] V. Claveau, _Souvenirs_, I, pp. 228 sqq. Cf. Ernest Lavisse,
+ _Victor Duruy_, p. 119. Le discours de Sainte-Beuve eut un grand
+ retentissement au quartier latin et lui valut les félicitations
+ collectives des élèves de l'Ecole Normale.
+
+De même que l'esprit religieux dominait les assemblées politiques,
+l'accord avec le clergé plaisait aux ministres de Napoléon III.
+Cependant l'esprit laïque remporta une victoire éclatante le jour où
+Victor Duruy devint ministre de l'instruction publique. Nous savons
+par ses _Souvenirs_ que la réflexion l'avait depuis longtemps éloigné
+des croyances religieuses[404]. Le ministre, loyalement dévoué à
+l'empereur, entendait faire respecter le catholicisme et pratiquer
+le régime du Concordat; mais il voulait aussi relever l'enseignement
+laïque et l'arracher à la domination du clergé; aussi les conflits avec
+les prélats commencèrent-ils bientôt. Dans l'enseignement primaire,
+il affirma, au grand dépit des autres ministres, la nécessité de
+l'instruction gratuite et obligatoire[405]. Un jour il osa dénoncer
+devant le Corps législatif les abus de la lettre d'obédience: le pays
+du vieux bon sens gaulois ne comprendra jamais, disait-il, «qu'avec
+trois aunes de drap noir ou gris un chef de communauté puisse faire
+un dispensé militaire»[406]. Dans l'enseignement secondaire, il
+restaura la classe de philosophie, que Fortoul et ses conseillers
+avaient mutilée. Enfin, ce qui indigna le clergé, on le vit organiser
+l'enseignement des jeunes filles, encourager les municipalités à créer
+les «cours Duruy», et réaliser ainsi le vœu de Michelet, de tous ceux
+qui déploraient la séparation morale existant dans la bourgeoisie entre
+l'homme et la femme. Aussi Duruy fut-il, pendant son long ministère, en
+butte à l'hostilité des grands corps de l'Etat. Ils ne s'associaient
+point aux attaques répétées de Dupanloup contre lui, mais si le Sénat
+s'abstint d'un vote de défiance dans le grand débat où Sainte-Beuve
+apportait à Duruy un appui compromettant, ce fut seulement pour ne
+pas faire acte public d'opposition contre un ministre de l'empereur.
+Finalement Duruy fut sacrifié en 1869.
+
+ [404] Duruy, _Notes et souvenirs_, 1901. Taine, dans un article de
+ 1862, comparait les manuels d'histoire de Duruy aux livres publiés
+ par la librairie catholique de Mame, et faisait ressortir la
+ différence des deux systèmes d'éducation (cité par Giraud, _Essai sur
+ Taine_, p. 230).
+
+ [405] Le _Moniteur_ publia le rapport où il arrivait à cette
+ conclusion, puis inséra, le lendemain, une note disant que c'était
+ seulement l'opinion personnelle d'un ministre (6 et 7 mars 1865).
+ D'ailleurs des anticléricaux déclarés, comme About, furent longtemps
+ hostiles à l'obligation et même à la gratuité (v. About, _Le
+ progrès_, p. 375 sqq.).
+
+ [406] Cette parole stupéfia le Corps Législatif. «Une immense clameur
+ lui répondit, que n'ont pas oubliée ceux qui l'ont entendue».
+ (Claveau, _Souvenirs_, I, p. 150).
+
+En somme, on voyait à ce moment-là en France une masse peu disposée
+au changement, conservant la religion traditionnelle, avec une foi
+d'ailleurs assez tiède, et puis deux minorités actives et bruyantes:
+l'une, dévouée à l'Eglise, était heureuse de proclamer le triomphe de
+l'ultramontanisme; l'autre, fière de sa culture intellectuelle, de ses
+découvertes scientifiques, pensait que les défenseurs d'une théologie
+vieillie n'avaient plus d'arguments sérieux à lui opposer. Ces deux
+minorités furent également remuées, passionnées par l'apparition du
+_Syllabus_. Il ravit les catholiques intransigeants et désespéra les
+catholiques libéraux, malgré l'ingénieux essai d'explication tenté par
+Dupanloup; il révolta les partisans de l'esprit laïque et multiplia
+parmi eux les partisans de la séparation de l'Église et de l'État[407].
+Ce n'est pas que cette réforme rencontrât l'adhésion de tous les
+hommes d'extrême gauche. Si Gambetta la réclamait dans le programme de
+Belleville en 1869, Blanqui n'y voyait qu'un moyen de sauver le clergé
+au lendemain d'une révolution victorieuse[408]. Mais le «Vieux» ne put
+faire accepter son opinion par la plupart des radicaux.
+
+ [407] Il y avait un petit groupe de gallicans d'extrême gauche qui,
+ dirigé par Bordas-Demoulin, avait lutté pendant vingt ans contre
+ l'ultramontanisme sans vouloir se séparer de l'Eglise. Le principal
+ écrivain de ce groupe, François Huet, acheva son évolution après le
+ _Syllabus_ et préféra, comme il le dit, «la pleine indépendance de la
+ raison, affranchie de tout dogmatisme, de toute attache surnaturelle»
+ (_La révolution religieuse au dix-neuvième siècle_, préface). V. sur
+ lui l'introduction de Pidoux à son livre posthume, _La révolution
+ philosophique au dix-neuvième siècle_.
+
+ [408] Blanqui, _Critique sociale_, I, p. 183: «Le mot d'ordre de la
+ prochaine trahison sera: Suppression du budget des cultes, séparation
+ de l'Eglise et de l'Etat».
+
+Le tableau de l'état religieux de la France à la fin du second Empire
+a été tracé avec talent et conscience par Vacherot dans son livre sur
+_La religion_. Le philosophe était demeuré l'adversaire de l'Église
+catholique, mais l'admirateur du sentiment religieux; il voulut, dans
+cette nouvelle étude, mettre la religion à son rang légitime, «en la
+replaçant dans son véritable foyer, qui est l'âme humaine, à côté de la
+morale, de la métaphysique, de la poésie, de tout ce que l'humanité a
+connu de plus excellent»[409]. Vacherot vante l'œuvre utile et sérieuse
+accomplie par Renan et ses contemporains. Les théologiens n'ont su
+réfuter aucun des arguments de la critique biblique; ils se rejettent
+sur les grandes phrases qui peuvent émouvoir les foules, en invoquant
+les besoins de l'humanité, les principes de l'ordre social. On ne parle
+pas la même langue des deux côtés[410]. Aussi la science des religions
+a-t-elle pu se constituer, avec son objet, sa méthode, assurée
+désormais de vivre malgré les objections des théologiens. Mais il ne
+faut point se faire illusion: la grande masse n'a pas été pénétrée par
+l'esprit philosophique ou scientifique. Beaucoup d'incrédules ne se
+sont délivrés du joug religieux que pour satisfaire leurs appétits;
+d'autres combattent l'Église par esprit de coterie. Ceux-là écartés,
+«quelle chose microscopique, imperceptible que la libre pensée, au sein
+de cet océan infini des croyances religieuses!»[411].
+
+ [409] _La religion_, avant-propos.
+
+ [410] «Au savant qui demande qu'on lui résolve la contradiction
+ d'un texte, ou qu'on lui en éclaircisse le sens, on répond que tout
+ se tient dans le monument sur lequel repose la foi des peuples, et
+ qu'une pierre qu'on en détache peut faire crouler l'édifice entier.
+ Au philosophe qui ne peut accorder un dogme avec sa raison ou sa
+ conscience, on réplique en montrant les grandes œuvres morales et
+ sociales de la religion. La critique entend tout cela et passe outre,
+ uniquement occupée à combler ses lacunes, à rectifier ses erreurs.»
+ (p. 130).
+
+ [411] P. 245.
+
+Considérons, continue Vacherot, les diverses classes de la
+société[412]. Les hautes classes paraissent reconquises par la
+religion depuis le dix-neuvième siècle: la noblesse y est revenue
+par esprit de tradition, la bourgeoisie riche par instinct de
+conservation. Quant au monde de l'esprit, s'il a retrouvé le respect
+du christianisme, il n'en a pas repris les croyances. Les savants
+«laissent en souriant la théologie accommoder ses dogmes et ses
+textes aux faits et aux théories de la physique, de l'astronomie
+ou de l'histoire naturelle, parce que cette innocente opération
+conserve intactes les vérités de la science»[413]. La bourgeoisie
+«non classique» n'éprouve pas cette sympathie pour les religions qui
+est fréquente chez les savants incroyants. Le renouveau mystique du
+dix-neuvième siècle lui est resté indifférent; elle demeure sous
+l'influence de Voltaire et se laisse guider par le bon sens, par la
+conscience naturelle que donne l'expérience de la vie moderne[414].
+Le même état d'esprit domine dans la partie la plus élevée du
+peuple, celle qui a progressé depuis un demi-siècle. L'incrédulité
+voltairienne, qui n'avait pas atteint la classe ouvrière au temps de
+la Révolution, gagne maintenant dans les ateliers; c'est visible dans
+les métiers où l'on a le temps de méditer, chez les tailleurs, les
+cordonniers. Seul l'ouvrier des métiers grossiers, abruti de fatigue,
+demeure étranger à cette évolution. Quant au paysan, absorbé par
+son travail, isolé du reste du monde, il vit à l'écart des grands
+courants populaires; mais les choses changeront, même chez ces _pagani_
+modernes[415].
+
+ [412] «Il est un signe infaillible auquel on reconnaît qu'une
+ religion est en décadence ou en progrès: ce n'est pas précisément
+ le nombre plus ou moins grand d'adeptes qu'elle gagne ou qu'elle
+ perd, mais bien la qualité intellectuelle et sociale de ceux qui s'y
+ rallient ou s'en détachent.» (p. 354).
+
+ [413] P. 410. Il y a, dit Vacherot, des savants qui sont croyants,
+ mais ceux-là n'hésitent pas, dès que la science est en jeu, à
+ conserver l'indépendance de leur raison.
+
+ [414] «Il faut voir avec quelle simplicité de logique, avec quelle
+ tranquillité de conscience, ces classes tranchent les questions que
+ l'érudition, la critique, la philosophie de nos historiens et de nos
+ savants ont tant de peine à dénouer.» (p. 411).
+
+ [415] On peut rapprocher des observations de Vacherot le tableau
+ tracé par un ancien ouvrier, Corbon (_Le secret du peuple de Paris_,
+ 1863). D'après lui, l'élite des ouvriers parisiens a perdu la foi
+ religieuse et la remplace par un idéal social, par la foi au progrès.
+
+Persuadé que les religions doivent disparaître, Vacherot ne leur
+souhaite pas une fin trop rapide. Les sociétés modernes ont besoin
+de temps pour instituer l'éducation morale qui doit nécessairement
+remplacer l'instruction religieuse[416]. Mais ce qu'il faut réaliser
+aussitôt, c'est la séparation de l'Église et de l'État. Les philosophes
+la désirent; les croyants doivent la demander aussi, car la religion y
+gagnera en dignité. Peut-être même cette réforme donnera-telle d'abord
+au catholicisme une force nouvelle. La philosophie ne peut pas s'en
+inquiéter, car elle possède la vérité scientifique, et les plus nobles
+tendances de l'esprit moderne aideront à sa victoire.
+
+ [416] «Si l'éducation de l'école ne remplace point l'éducation de
+ l'Eglise, qui devient de plus en plus impuissante, c'en est fait
+ du sentiment moral, chez le peuple surtout, qui n'a pour guide de
+ ses impérieux instincts ni les traditions de la famille, ni les
+ convenances du monde; c'en est fait de l'avenir des sociétés modernes
+ qui retourneront à la barbarie, par le chemin d'une civilisation
+ toute matérielle.» (p. 437).
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+L'avènement de la République
+
+
+La guerre de 1870 fit oublier à la France les discussions religieuses.
+La proclamation de l'infaillibilité pontificale et la prise de Rome par
+les Italiens, ces deux grands faits qui marquaient l'apogée du pouvoir
+spirituel et la fin du pouvoir temporel de la papauté, passèrent
+d'abord à peu près inaperçues au milieu des maux causés par l'invasion
+et la défaite. Le parti républicain, en s'emparant du pouvoir après
+le 4 septembre, laissa le clergé tranquille; à peine y eut-il une
+exception à Lyon. Par contre, à Paris après le siège, le triomphe
+de la Commune montra combien l'alliance de l'Église avec l'Empire
+avait développé chez les révolutionnaires la haine du prêtre. La
+Commune elle-même essaya d'appliquer le programme commun à la plupart
+des groupes républicains, lorsqu'elle décréta, le 2 avril 1871, la
+séparation de l'Église et de l'État et la suppression du budget des
+cultes, ou lorsqu'elle approuva les mesures prises par le délégué
+à l'enseignement, Edouard Vaillant, pour ouvrir des écoles laïques.
+Mais à cela les fanatiques ajoutèrent l'installation des clubs dans
+diverses églises, et les arrestations de prêtres et de religieux qui
+devaient préparer les fusillades de la fin de mai, avec le meurtre de
+l'archevêque de Paris.
+
+C'est un esprit contraire qui se développait dans une grande partie
+de la France. Les grands désastres disposent les peuples à demander
+le secours d'en haut, à chercher dans la religion traditionnelle un
+appui ou tout au moins une consolation. La croyance aux apparitions
+surnaturelles avait grandi chez les catholiques depuis vingt ans,
+comme le prouvait la popularité de Lourdes; les malheurs nationaux
+lui donnèrent une impulsion nouvelle. On se précipita vers les lieux
+consacrés, témoins des miracles récents, pour implorer le relèvement
+de la France. Le clergé d'ailleurs sortait de la guerre avec une
+popularité rajeunie. A la différence des prêtres de 1814 et de 1815,
+ceux de 1870 avaient agi en pleine harmonie avec la nation en armes;
+beaucoup avaient servi utilement comme infirmiers volontaires dans les
+ambulances et les hôpitaux; plusieurs prélats, tels que Dupanloup,
+s'étaient signalés par un infatigable dévouement à leurs diocésains.
+
+La politique vint seconder et mettre à profit ce mouvement religieux.
+La révolution de 1848 avait hâté dans la bourgeoisie le ralliement
+qui datait de Louis-Philippe; cette classe voyait désormais dans la
+religion la garantie de l'ordre social, la protectrice des fortunes
+acquises, l'ennemie du socialisme. La Commune vint donner à ce
+mouvement une impulsion nouvelle. Il n'est pas exagéré de dire que
+cette guerre civile excita en France autant d'émotion que la victoire
+des Allemands. Tout «communard» fut considéré comme un brigand et
+un incendiaire; la Commune, pour des millions de Français, ce fut
+la destruction des Tuileries et l'assassinat de l'archevêque. Par
+réaction contre elle, on se retourna vers cette Église qui avait mérité
+la haine des malfaiteurs parisiens. Ces sentiments se firent jour à
+l'Assemblée Nationale. Le suffrage universel avait donné la majorité
+aux partisans de la paix: écartant les bonapartistes, accablés par la
+honte de Sedan, et les républicains, responsables des défaites subies
+depuis le 4 septembre, les électeurs avaient choisi les hommes qui,
+tenus à l'écart du pouvoir, n'étaient pas compromis dans le désastre.
+Légitimistes, orléanistes, libéraux modérés entrèrent ainsi en majorité
+à l'Assemblée. Les paysans, faisant trêve à leurs vieilles défiances
+contre le château, donnèrent leurs voix au châtelain pour qu'il allât
+signer la paix et relever la France. Le châtelain était l'allié du
+curé; mais tandis qu'autrefois c'était le gentilhomme qui protégeait le
+prêtre, maintenant c'était ce dernier, soutenu par toute la puissance
+de l'Église, qui apparaissait comme le protecteur du noble.
+
+Le clergé sentait sa force et voulait en user. Puisque l'Empire avait
+succombé, puisque l'année 1848 avait définitivement brouillé la
+République et l'Église, il comptait mettre sur le trône le monarque
+de droit divin, l'ennemi de la Révolution. Les évêques travaillèrent
+énergiquement à la restauration monarchique: le prudent cardinal
+Donnet vint en parler à Thiers; le cardinal Mathieu invita le comte
+de Chambord à s'emparer immédiatement du trône. Beaucoup de prélats
+tenaient le même langage. Tous les mandements épiscopaux retracèrent
+les violences de la Commune, pour y montrer l'aboutissement naturel
+d'une politique hostile au catholicisme. A la restauration française
+le clergé voulait en joindre une autre: si Henri V devait rentrer
+au Louvre, Pie IX devait retourner au Quirinal; toutes les lettres
+pastorales des évêques renfermaient des invectives passionnées
+contre l'usurpation piémontaise. Ainsi la propagande politique
+et la propagande religieuse s'unirent pour annoncer une nouvelle
+union du trône et de l'autel. La dévotion au Sacré-Cœur devint
+comme l'a dit un légitimiste, «le symbole social et politique de
+l'ultramontanisme»[417]. Un ordre religieux de formation récente, celui
+des Assomptionnistes, travaillait ardemment à cette campagne. Une revue
+fondée par lui entreprit une attaque en règle contre l'Université[418].
+En même temps l'ordre créait le Conseil central des pèlerinages, et
+préparait les grandes manifestations de la Salette et de Lourdes. Ces
+efforts aboutirent à une défaite politique: l'intransigeance du comte
+de Chambord fit échouer la restauration. La majorité conservatrice de
+l'Assemblée Nationale voulut du moins faire œuvre utile à l'Église
+et réussit à voter la réforme la plus instamment réclamée par les
+catholiques militants, la liberté de l'enseignement supérieur.
+
+ [417] _Souvenirs_ de Saint-Valry, cités par Hanotaux, _Histoire de la
+ France contemporaine_, II, p. 75.
+
+ [418] V., par exemple, l'article du fondateur de l'ordre, le
+ P. d'Alzon, dans le premier numéro de la _Revue de l'enseignement
+ chrétien_ (mai 1871). «_Delenda Carthago._ Il est temps de savoir
+ quels sont les vrais auteurs de nos défaites; d'où venait l'enseignement
+ si affaibli de nos officiers en face de la science incontestable des
+ états-majors prussiens; par quelle formation pédagogique avaient passé
+ ces paysans qui refusaient le pain à nos soldats, trouvant habile de
+ le réserver pour l'envahisseur...; quels maîtres ont eus les gens de
+ Belleville et quels maîtres ont eus les marins, les mobiles bretons
+ et les zouaves pontificaux.»
+
+Ce mouvement catholique rencontra une résistance formidable. Ce n'était
+pas en vain que la jeunesse des Écoles avait appris depuis vingt ans à
+respecter la science, à louer l'esprit critique, à repousser le miracle
+et le surnaturel; maintenant elle s'indignait qu'on prétendît favoriser
+la superstition populaire et faire accepter aux hommes éclairés les
+dévotions nouvelles. D'autre part les républicains s'irritèrent en
+voyant le clergé tout entier travailler pour la restauration du roi: si
+beaucoup d'entre eux étaient hostiles à toutes les religions, d'autres,
+qui n'allaient pas jusque-là, qui parfois même étaient chrétiens
+de cœur, se décidèrent à séparer le catholicisme du cléricalisme,
+à repousser les prétentions des évêques, à écarter le clergé de la
+politique. La situation extérieure préoccupait également ceux qui
+redoutaient de voir la campagne en faveur du pouvoir temporel du
+pape aboutir à une rupture diplomatique, peut-être à une guerre avec
+l'Italie; cet état d'esprit contribua beaucoup à faire triompher les
+candidats républicains lors des élections complémentaires de juillet
+1871. Enfin les libres penseurs jugeaient le moment venu de s'adresser
+aux campagnes, d'ébranler dans les villages la domination des curés,
+de gagner cette grande masse paysanne qui, désorientée, dégoûtée de
+l'Empire, incertaine de l'avenir, serait à qui saurait la prendre. La
+défense de la religion figurait sur le programme de tous les groupes
+conservateurs; l'anticléricalisme fut le lien qui unit tous les groupes
+républicains.
+
+La lutte s'engagea dans l'Assemblée Nationale à plusieurs reprises;
+toutefois elle y fut beaucoup moins ardente que dans le pays. Les
+questions politiques à résoudre étaient si nombreuses et si graves
+que les questions religieuses demeurèrent au second plan. Quand on
+les aborda, les deux partis opposés le firent avec modération. Les
+hommes de gauche savaient que l'union leur était nécessaire pour tenir
+tête à la majorité, pour gagner le pays à la république; ils devaient
+ménager leurs amis du centre gauche, tous favorables à l'institution
+religieuse, plusieurs catholiques pratiquants, tels que les Marcère
+et les Étienne Lamy. Les hommes de droite, parmi lesquels beaucoup
+avaient des affinités orléanistes, comprirent le mal que leur faisaient
+devant les électeurs les exagérations du catholicisme intransigeant;
+ils s'inquiétèrent des arguments que Louis Veuillot, selon sa coutume,
+fournissait chaque jour à leurs ennemis. Leurs chefs, surtout le duc de
+Broglie et Dupanloup, appartenaient au groupe des catholiques libéraux,
+toujours en guerre avec celui de l'_Univers_. Le patriotisme les
+obligeait à réfréner la politique italophobe; l'intérêt politique les
+forçait à mettre hors de cause la liberté de conscience et l'égalité
+des cultes. Ils recherchèrent donc l'appui de toutes les religions
+reconnues par l'Etat, en espérant que leur succès commun profiterait
+surtout au catholicisme.
+
+Le premier débat sérieux sur la question cléricale s'engagea devant
+l'Assemblée en janvier 1873, à propos de la réforme du Conseil
+supérieur de l'instruction publique. Il s'agissait de rétablir ce
+conseil tel que l'avait fait la loi de 1850; le rôle qu'on y donnait
+aux évêques souleva les critiques de la gauche. Henri Brisson combattit
+l'argument d'après lequel ce conseil devait représenter les divers
+éléments de la société; c'est l'Assemblée Nationale, disait-il, qui
+représente la société française; au conseil supérieur, ce sont les
+hommes compétents, les universitaires, qui doivent dominer. Les
+ministres des cultes n'ont rien à y faire; notre principe, concluait
+l'orateur, «c'est le caractère exclusivement laïque de l'enseignement
+public, dernier préservateur de la personnalité et de l'unité
+française.» Un savant qui allait devenir célèbre par sa persévérance
+à défendre les droits de l'Etat, Paul Bert, démontra aussi que le
+conseil supérieur devait être une assemblée de spécialistes, capables
+de faire progresser la pédagogie, cette science à peu près inconnue
+en France; on ferait donc bien d'en écarter les ministres du culte,
+qui soulèveraient des questions irritantes et insolubles[419]. Un
+député très éloigné de Brisson et de Paul Bert par ses convictions
+chrétiennes, Edmond de Pressensé, combattit aussi le projet; ardent
+partisan de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, il exhorta ses
+collègues, dans l'intérêt de la religion, à ne plus la mêler aux
+affaires politiques. Montalembert, continua l'orateur, comparait
+l'Université à une douane: «je demande si les inconvénients que
+présente cette douane des intelligences disparaissent quand les évêques
+deviennent les préposés à cette douane». La France a vu reculer ses
+frontières matérielles; il ne faut point faire reculer ses frontières
+morales et lui enlever une des grandes conquêtes de la Révolution,
+«l'Etat laïque se reconnaissant incompétent dans les choses de l'âme,
+l'Etat s'arrêtant devant la conscience».
+
+ [419] «Vous serez obligé de faire de votre conseil supérieur de
+ l'enseignement une sorte de tribunal philosophique et théologique,
+ dans lequel on discutera toujours la question de savoir ce qui est
+ vrai ou faux, dans le domaine de l'indémontrable» (séance du 13
+ janvier).
+
+Ce langage des hommes de gauche fut réfuté, non seulement par les
+_ultras_ du parti catholique, mais par les modérés. Broglie exposa
+qu'on revenait simplement à la politique libérale de 1850. Le ministre
+de l'instruction publique, Jules Simon, affirma que l'Université
+désirait un conseil où «toutes les grandes autorités morales de la
+société» seraient représentées. Un philosophe qui avait jusque là
+combattu au premier rang contre l'Eglise, Vacherot, vint les appuyer de
+sa parole. Les ministres des cultes, dit-il, doivent avoir leur place
+dans le conseil, car «les religions, qui ont été dans le passé les
+institutrices, les nourrices du genre humain, sont encore aujourd'hui
+les plus grandes écoles de morale populaire»[420]. Pendant toute la
+discussion, les adversaires de l'enseignement laïque rappelèrent à
+l'envi les souvenirs de la Commune[421]. Le projet de Broglie fut
+adopté.
+
+ [420] Séance du 10 janvier.
+
+ [421] Dupanloup surtout en parla; si le christianisme disparaissait,
+ dit-il, «la Commune de Paris serait bientôt partout, et vous
+ deviendriez l'effroi du monde civilisé». L'évêque montra aussi que
+ le conseil devrait imposer la philosophie spiritualiste: «Ma pensée
+ formelle est que l'enseignement de la philosophie soit surveillé de
+ très près, par la raison très simple que les pères de famille veulent
+ être rassurés contre cette science d'ignominie qui essaye aujourd'hui
+ de substituer le singe perfectionné au mot sublime par lequel la
+ Bible apprend à l'enfant l'origine divine de l'homme: _Qui fuit Dei_».
+
+Peu de temps après, le 24 mai apparut comme le triomphe du parti
+catholique. Au lendemain de cette journée, un groupe nombreux de
+députés vint participer au pèlerinage de Chartres; le mois suivant, une
+fraction plus importante encore de l'Assemblée Nationale s'associa aux
+fêtes de Paray-le-Monial, où fut exaltée la dévotion au Sacré-Cœur. Un
+député de la gauche avait ordonné qu'on lui fît des obsèques civiles:
+le jour de l'enterrement, voyant qu'on ne portait pas le corps à
+l'église, la délégation de l'Assemblée quitta le cortège, imitée par
+l'escorte militaire; l'opposition protesta contre cette conduite,
+et contre une circulaire où le préfet du Rhône s'appliquait à gêner
+les enterrements civils; la majorité approuva le préfet. La gauche
+lutta vainement ensuite contre la loi qui autorisait la construction
+de l'église du Sacré-Cœur à Montmartre. Le clergé obtint d'autres
+avantages. La loi sur l'aumônerie militaire, combattue par deux
+généraux républicains, Guillemaut et Saussier, critiquée aussi par un
+républicain catholique, Jouin, triompha de tous les obstacles, grâce
+à l'activité infatigable de Dupanloup. Mais on attacha beaucoup plus
+d'importance au vote de la loi sur l'enseignement supérieur. C'est un
+exemple curieux des erreurs que peuvent commettre les contemporains,
+les législateurs eux-mêmes, sur les conséquences et la portée des
+lois nouvelles: la loi de 1850, qui devait avoir des résultats
+considérables, ne suscita, quand elle fut promulguée, qu'une émotion
+assez faible, et rencontra mauvais accueil dans une partie du clergé;
+la loi de 1875 effraya, indigna les républicains, et fit naître chez
+les amis de l'Eglise des espérances que la réalité n'a pas confirmées.
+
+Inutile de suivre et de résumer les trois délibérations qui précédèrent
+le vote de cette loi. Le vrai chef de la majorité pendant ce débat,
+Dupanloup, ne laissa pas échapper l'occasion de signaler une fois de
+plus les dangers du matérialisme et de l'athéisme. Toutefois la même
+habileté qui l'avait déjà bien servi en 1850 l'empêcha d'invoquer, à
+l'exemple des catholiques intransigeants, le droit exclusif de l'Eglise
+en matière d'enseignement[422]; il se réclama de la liberté, du droit
+commun[423]. Cette prudence lui assura l'appui des libéraux du centre
+gauche; leur représentant, Edouard Laboulaye, fut le rapporteur de la
+loi et la défendit avec succès contre les attaques des deux partis
+extrêmes. La plupart des orateurs de la gauche acceptaient la liberté
+de l'enseignement supérieur; Paul Bert déclara qu'elle serait précieuse
+pour les libres penseurs toujours exposés à la persécution, et qu'elle
+serait indispensable à la création de grandes universités prospères
+et vivantes[424]. Mais les républicains voulaient conserver à l'Etat
+la collation des grades. Jules Ferry surtout, favorable au principe
+de la liberté de l'enseignement supérieur, exposa, dans une étude
+précise et savante, qu'il y avait là pour les pouvoirs publics une
+prérogative indispensable, et il accusa les catholiques de vouloir
+parvenir par étapes au monopole de l'Eglise[425]. Un orateur de la
+gauche se distingua de ses amis par la vigueur de ses attaques, par le
+caractère tranchant de ses déclarations: ce fut Challemel-Lacour. Pour
+lui, Paul Bert se faisait illusion sur les bienfaits qu'apporterait
+la liberté du haut enseignement; le but de la nouvelle loi, c'était
+de former des auxiliaires de l'esprit catholique, des apôtres du
+_Syllabus_. On apprendrait à la jeunesse la nécessité «de combattre,
+de miner, de détruire les principes qui sont le fondement de notre
+société actuelle». Une pareille loi, faite à un moment où l'esprit
+laïque triomphait en Europe, affaiblirait la France devenue le champion
+de l'ultramontanisme. L'âpre philippique de Challemel-Lacour étonna
+l'Assemblée, sans recueillir l'adhésion de tous les républicains[426].
+Beaucoup de députés favorables à la république étaient hostiles aux
+tendances irréligieuses. Le centre gauche avait abandonné la gauche
+dans le débat du 24 juin 1873 sur les enterrements civils. Un des
+légistes les plus écoutés de l'opposition, Bertauld, grand ennemi de
+tout privilège accordé aux congrégations, déclarait qu'on ne devrait
+jamais autoriser l'existence de sociétés se proposant de propager
+l'athéisme. Un vieux républicain de 1848, Arnaud de l'Ariège, tout en
+combattant vivement Dupanloup, répéta encore une fois son désir de voir
+le clergé se convertir aux idées républicaines[427].
+
+ [422] Jean Brunet, par exemple, demanda la prohibition de «tout
+ établissement d'enseignement supérieur qui ne s'appuiera pas sur le
+ principe suprême de Dieu, le Créateur et Directeur de l'Univers»
+ (séance du 22 décembre 1874).
+
+ [423] V. ses discours des 4 et 5 décembre 1874, du 7 juin 1875.
+
+ [424] 3 décembre 1874. Il se déclara membre de «ce parti qu'on a
+ désigné et qui se désigne souvent sous le nom de parti de la libre
+ pensée»; c'est un des premiers emplois parlementaires de cette
+ expression.
+
+ [425] Il écarta soigneusement tout débat relatif au surnaturel. «Je
+ crois, dit-il, à l'Etat laïque, laïque dans son essence, laïque dans
+ tous ses organes, et j'affirme qu'il ne peut y avoir de conflit, dans
+ le sein de l'Etat auquel nous appartenons, comme dans le Parlement
+ devant lequel j'ai l'honneur de parler, qu'entre des droits laïques
+ et sur des vérités sensibles.» (11 juin 1875).
+
+ [426] 4 décembre 1874. Jules Simon exagère pourtant lorsqu'il
+ affirme que ce discours «est le début de la lutte ouverte contre le
+ catholicisme, et en même temps l'origine de la séparation qui s'est
+ faite dans le parti républicain, entre les jacobins d'une part, et
+ les libéraux de l'autre.» (_Dieu, patrie, liberté_, p. 177).
+
+ [427] Le clergé, disait-il, «pourrait faire tant de bien en
+ identifiant de tout cœur ses intérêts avec les grands intérêts de la
+ démocratie française, au lieu de s'obstiner dans une situation qui
+ semble le constituer à l'état de caste distincte, si bien qu'on finit
+ par le croire hostile à la société moderne». (14 juin 1875).
+
+Si nous quittons l'Assemblée Nationale pour considérer le pays,
+nous verrons la lutte contre le cléricalisme, assez anodine pendant
+l'année qui suit la guerre, s'activer à partir de 1872, depuis le
+développement des grandes manifestations catholiques, et prendre toute
+sa vigueur après le 24 mai. A cette lutte les penseurs ne demeurèrent
+pas étrangers. Si Renan et Taine, émus par le désastre de la France,
+commençaient à chercher le relèvement dans une politique conservatrice,
+deux philosophes républicains, Littré et Renouvier se mêlèrent aux
+discussions quotidiennes. L'influence du second devait être plus
+étendue, plus durable, parce qu'elle gagna sans cesse davantage
+l'enseignement universitaire; l'influence du premier fut plus marquée
+jusqu'à la fin de l'Assemblée Nationale, à cause de la popularité qui
+entourait sa personne[428]. Littré fut pour les républicains le _sage_,
+qui apporte le résultat de ses réflexions aux politiques absorbés par
+la bataille de tous les jours. Ce sage était un modéré, inflexible sur
+les principes, mais toujours favorable aux transactions qui pouvaient
+fortifier la paix intérieure; c'était aussi un optimiste, si convaincu
+de la force persuasive de la vérité qu'il jugeait inutile d'en hâter le
+triomphe par des moyens coercitifs.
+
+ [428] «Partout où l'on va dans ce moment, on se cogne à une _latrie_
+ bête pour la personne de Littré.» (Goncourt, _Journal_, 2e série,
+ II, p. 75.)
+
+La négation de la théologie, disait Littré, pénètre partout; la
+science ne reconnaît que l'expérience et le relatif, elle se refuse à
+toute spéculation sur l'origine ou la fin des choses. Au contraire,
+le parti catholique a ce défaut d'être grand faiseur de miracles; or
+«les miracles n'apparaissent plus qu'à ceux qui d'avance croient
+aux miracles»[429]. Le parti républicain a pour lui la supériorité
+morale, parce qu'il aime et pratique la tolérance[430]. Il ne doit
+donc jamais céder à la tentation, pourtant bien naturelle, d'appliquer
+aux cléricaux les règles posées par eux: «ce serait du talion, et
+la justice par le talion n'est pas une bonne justice»[431]. On doit
+accorder à l'Église la liberté de l'enseignement supérieur, tout en
+réservant à l'État la collation des grades; ce ne sera pas dangereux,
+car le nombre de ceux qui se détachent de l'ancienne foi augmente
+chaque jour.--Littré demeura fidèle à cette politique tolérante,
+malgré les attaques sans cesse renouvelées contre lui. Tout au plus
+perdit-il quelquefois patience devant les anathèmes de la droite qui
+attribuait à la libre pensée les crimes de la Commune; faudra-t-il
+donc, répondait-il, rappeler au catholicisme la Saint-Barthélemy, les
+dragonnades et la Terreur blanche? «Toutes les doctrines peuvent être
+perverties par le fanatisme, et tous les fanatismes, qu'ils soient
+sacrés ou profanes, sont dangereux et féroces»[432].
+
+ [429] _De l'établissement de la troisième République_, p. 211. (Ce
+ livre est un recueil d'articles publiés, surtout dans la _Philosophie
+ positive_, depuis 1872.)
+
+ [430] «Depuis que notre immortel dix-huitième siècle a conquis
+ le dogme moderne de la tolérance, la société se partage en deux
+ couches: les civilisés qui sont tolérants, et les barbares qui sont
+ intolérants» (_ibid._, p. 187). «L'Eglise seule doit être libre, dit
+ le cléricalisme; tout le monde doit être libre, y compris l'Eglise,
+ dit la société, élevée à ce haut degré d'équité sociale par la
+ philosophie et la science» (_ibid._, p. 284).
+
+ [431] _Ibid._, p. 325.
+
+ [432] _Ibid._, p. 186.
+
+Renouvier fonda la _Critique philosophique_ en 1872 pour exposer une
+doctrine et pour combattre un danger[433]. La doctrine, c'était le
+criticisme néo-kantien déjà exposé par lui dans ses grands ouvrages;
+c'était en particulier le système d'éthique formulé dans la _Science
+de la Morale_. Le danger, c'était le cléricalisme auquel Renouvier
+s'attaquait avec une conviction de vieux républicain démocrate et une
+ardeur de Méridional. La situation morale de notre pays lui paraît très
+grave, car «il y a deux Frances en France, celle des cléricaux et celle
+des libéraux... Il n'y a presque plus d'idées ni de sentiments communs
+entre ces deux groupes, entre ces deux peuples obligés pourtant de
+vivre sous la même loi civile[434]». L'unique solution rationnelle du
+problème, c'est la liberté complète des religions avec l'indifférence
+religieuse complète de la commune et de l'État, mais aussi avec
+l'organisation d'un enseignement moral donné par l'État[435].
+
+ [433] Sur la fondation et les débuts de la revue v. la
+ _Correspondance de Renouvier et de Secrétan_ (1911).
+
+ [434] _Critique philosophique_, I, p. 279.
+
+ [435] «Sachons bien que la séparation de l'Eglise et de l'Etat
+ signifie l'organisation de l'Etat moral et enseignant.» (p. 279).
+
+Le catholicisme, disent Renouvier et son collaborateur Pillon,
+constitue un péril plus grand que jamais, après la transformation
+que le Concile du Vatican vient de lui faire subir; depuis 1870, il
+n'est plus que le papisme[436]. Ses progrès sont favorisés par les
+défaillances des libéraux, qui lui accordent tout ce qu'il demande: en
+1830 déjà, ils se laissèrent tromper par ses feintes libérales[437].
+La philosophie éclectique a sans cesse commis cette faute en
+développant sa théorie prudente et commode sur l'alliance des deux
+sœurs immortelles[438]. Aujourd'hui nous retrouvons les mêmes erreurs
+chez Vacherot; il fait partie de cette école contemporaine qui, donnant
+toujours la première place à l'histoire, parvient ainsi «à justifier
+le passé, quel qu'il soit, à enchaîner le présent, à démoraliser
+l'avenir[439]». Littré fait aussi un métier de dupe, en exhortant
+sans cesse les républicains à la tolérance[440]. Laboulaye abandonne
+l'enseignement supérieur aux cléricaux; il méconnaît, comme beaucoup
+des libéraux actuels, la notion morale de l'État, notion d'où résulte
+pour celui-ci le droit d'enseigner[441]. Tous oublient trop cette
+maxime de Locke: «la tolérance n'est point obligatoire vis-à-vis des
+intolérants».
+
+ [436] «Autrefois le catholicisme n'attaquait pas ouvertement les
+ principes des Etats à l'ombre desquels il consentait à vivre;
+ aujourd'hui il déclare que les principes civils et politiques
+ de la vie moderne sont faux et détestables.» (1re année, II,
+ p. 386).--Cournot, de son côté, montrait la papauté reprenant,
+ à la suite du concile, ses prétentions du moyen âge. «A quoi
+ l'Etat catholique ne peut répondre qu'en se décatholicisant...»
+ (_Considérations sur la marche des idées_, 1872, p. 372).
+
+ [437] «La tactique de la simulation du libéralisme a été la plus
+ utile de toutes, ou plutôt la seule utile au parti catholique depuis
+ 1830.» (7e année, II, p. 301).
+
+ [438] 2e année, I, p. 1 sqq.
+
+ [439] 2e année, II, p. 49 sqq. Pillon, comme Renouvier, juge
+ sévèrement la «palinodie» de Vacherot (1re année, II, p. 368).
+
+ [440] 4e année, II, p. 273.
+
+ [441] 4e année, I, p. 289; 5e année, I, p. 241.
+
+Pour vaincre le catholicisme il faut le remplacer. Renouvier réclame
+donc sans cesse l'organisation d'un enseignement moral. Sur ce point,
+la société moderne a tout à faire. Dans l'antiquité, la classe
+instruite rencontrait chez les platoniciens, chez les épicuriens, chez
+les stoïciens, des milieux intellectuels et moralisateurs; aujourd'hui
+rien de pareil, car le catholicisme enseigne mal la morale et n'a
+point permis que d'autres l'enseignent. Les collèges ecclésiastiques
+sont aussi arriérés en cette matière que les lycées de l'Etat[442].
+Les philosophes français du dix-neuvième siècle n'ont rien fait pour
+préparer cet enseignement: seul Proudhon l'a essayé, d'une façon
+incomplète, mais avec une haute idée de la justice[443]. Le personnel
+des professeurs, des instituteurs, n'est pas non plus à la hauteur de
+cette tâche. La _Critique philosophique_ entreprend de l'y aider en
+publiant un remarquable petit traité de morale à l'usage des écoles
+primaires.
+
+ [442] Dans les premiers on se borne «à inculquer la croyance à
+ quelques dogmes souvent assez peu vivants, à plier le corps et
+ l'âme à des momeries, et à répandre la semence de la discipline et
+ de l'obéissance.» Les élèves des lycées, «sans les exemples et les
+ enseignements mêlés et suspects des familles et de ce qu'ils voient
+ du monde, sans l'enseignement naturel et mutuel de ces conversations
+ de camarades que n'entendent ni parents ni maîtres, sans les lectures
+ furtives et les connaissances surprises, croupiraient dans un état
+ d'hébétement pire encore que l'état de démoralisation et de révolte
+ secrète où nous les savons.» (1re année, I, p. 276).
+
+ [443] «Avant Proudhon, dans cette revue des idées morales de nos
+ contemporains, avant de rencontrer cette forte individualité de
+ prolétaire et cette humeur de stoïcien gâtée par de mauvaises
+ passions, je n'ai pas rencontré un seul auteur qui parût seulement
+ sentir la Loi morale. Après lui, si je dois continuer mon étude et
+ passer à d'autres catégories d'écrivains ou de philosophes, je sais
+ d'avance que je n'en trouverai aucun autre.» (2e année, I, p. 42).
+
+Mais Renouvier, tout en proclamant l'indépendance de la morale,
+estime qu'il ne suffit point de s'adresser à l'intelligence; il faut
+parler aussi au sentiment, et pour cela une religion est nécessaire.
+Les religions créées de toutes pièces ne sont guère vivantes; voilà
+pourquoi l'idée lui vint bientôt de recourir à une religion existante,
+à celle qui avait surmonté dans notre pays un siècle de persécutions.
+Il formula cette idée en octobre 1873, au moment où le parti clérical
+paraissait tout-puissant. «Si l'on regarde, écrit le philosophe,
+à l'esprit et à l'idéal du protestantisme, on reconnaîtra bientôt
+que, en vertu de sa semence première, qui est l'examen et la foi
+libre, il se développe dans le même sens que les libertés civiles et
+politiques, et tend à faire de la religion, regardée du point de vue
+de la conscience, une œuvre de la personne[444]». Le protestantisme
+est en religion ce que le criticisme est en philosophie. Pourquoi ne
+pas nous allier avec lui? pourquoi ne pas orienter vers lui la foi
+religieuse, rebutée par les excès et les superstitions du catholicisme?
+Edgar Quinet, Eugène Sue conseillaient déjà d'adhérer à l'unitarisme
+de Channing, mais ce n'étaient que des adhésions individuelles à une
+religion adoptée comme pis-aller; ce qui importe, c'est de faire
+inscrire les familles sur les registres de l'église protestante
+organisée[445]. Cela n'implique point un assentiment individuel et
+philosophique au dogme calviniste; cela signifie que le chef de famille
+fait entrer les siens dans un groupe religieux affranchi du papisme,
+qu'il assure à ses enfants une défense, une protection contre les
+entreprises du prêtre catholique.
+
+ [444] 2e année, II, p. 145.
+
+ [445] 4e année, II, p. 305. Cf. 7e année, I, p. 2 sqq.
+
+Cette idée n'était pas nouvelle. Plus d'un Français, vers la fin
+du second Empire, avait adopté ce moyen de soustraire sa famille à
+l'Église; George Sand, par exemple, présidait au baptême protestant
+de ses petites-filles[446]. Renouvier trouva aussi des alliés dans
+le pays voisin auquel il s'intéressait beaucoup, la Belgique;
+un théoricien libéral fort connu en France, Emile de Laveleye,
+publia en 1875 un parallèle entre les peuples catholiques et les
+nations protestantes, qui affirmait l'écrasante supériorité de ces
+dernières[447]. Renouvier jugeait la chose si importante qu'il joignit
+à la _Critique philosophique_ depuis 1879 un recueil spécial, la
+_Critique religieuse_, afin de hâter l'adhésion des républicains au
+protestantisme. Mais le résultat de cette propagande ne répondit point
+à ses efforts.
+
+ [446] _Correspondance_ de G. Sand, lettres du 3 août 1863 au pasteur
+ Leblois, du 20 novembre 1868 à Flaubert, du 2 janvier 1869 à Barbès.
+
+ [447] _Le protestantisme et le catholicisme dans leurs rapports
+ avec la liberté et la prospérité des peuples_ (_Revue de Belgique_,
+ janvier 1875). Une brochure qui reproduisait cet article fut répandue
+ en France.
+
+A côté des philosophes, des publicistes d'une haute culture
+intellectuelle s'efforçaient d'attirer l'attention de leurs lecteurs
+sur les dangers du cléricalisme. Un professeur devenu journaliste
+et bientôt célèbre, Charles Bigot, traça le tableau des classes
+dirigeantes, et montra la place prise chez elles par le clergé.
+Celui-ci demeure intolérant. Il aime l'argent, non pour le profit
+individuel de ses membres, mais pour le denier de Saint-Pierre, pour
+les universités catholiques, pour les couvents[448]. Il aime la
+domination, se mêle de tout, cherche à mener les électeurs. Mais cette
+Église, qui autrefois protégeait le monde, ne songe plus qu'à se faire
+protéger. Récemment elle mendiait l'appui de l'Empire, au risque de se
+déconsidérer[449]. Aujourd'hui le clergé combat la République, parce
+qu'elle veut lui laisser la liberté, mais lui retirer le privilège; il
+la combat également parce qu'il déteste la démocratie. «La lutte est
+engagée, conclut Charles Bigot, entre le siècle et le catholicisme;
+c'est le catholicisme qui l'a voulu. Les idées nouvelles, les
+aspirations des classes longtemps opprimées, trouvent aujourd'hui dans
+le catholicisme leur plus vigoureux adversaire. Il ne peut plus être
+la religion d'une société où la démocratie coule à pleins bords[450]».
+
+ [448] «On va répétant que les jeunes filles destinées à recueillir de
+ grosses dots sont habilement circonvenues, que les confesseurs, les
+ médecins, les garde-malades ont souvent aidé les mourants à trouver
+ pour la disposition de leurs biens des inspirations pieuses dont, à
+ eux tout seuls, ils ne se fussent point avisés. Il est fâcheux qu'on
+ puisse dire tout cela avec une apparence de vraisemblance.» (_Les
+ classes dirigeantes_, p. 53).
+
+ [449] «Personne n'ignorait qu'il (le clergé) méprisait tout bas celui
+ qu'il prônait tout haut.» (_ibid._, p. 62).
+
+ [450] _Ibid._, p. 73.
+
+Un autre publiciste, Hector Depasse, constate que le terme tout récent
+de «cléricalisme», d'origine probablement belge, est devenu rapidement
+populaire, parce qu'il répond à une réalité. «Le cléricalisme est la
+ligue des partis d'Etat et d'Église, la confusion de la politique et
+du culte, le complot de la police et du dogme pour l'asservissement
+de l'esprit humain[451]». Le cléricalisme peut exister dans tous les
+pays, dans toutes les religions; en France, il a pour noyau l'Église
+catholique. Celle-ci est forcément l'ennemie de la République: il y a
+incompatibilité entre le dogme du pape infaillible et le principe de
+la souveraineté nationale. L'Église et la République sont toutes les
+deux des gouvernements d'opinion, ne subsistant que par l'adhésion
+des fidèles; donc elles se disputent les âmes. Le cléricalisme est
+redoutable parce qu'il offre sans cesse de nouvelles dévotions aux
+natures inquiètes, de nouveaux romans à tous les rêves. Les désastres
+de 1870 ont préparé les croyants à s'incliner devant les décrets du
+concile du Vatican, tout comme à subir le culte du Sacré-Cœur.
+
+ [451] _Le cléricalisme_, p. 17.
+
+En dehors de la discussion grave et raisonnée contre les amis de
+l'Eglise, il y avait place pour une autre campagne, celle dont Voltaire
+a donné le modèle, celle qui livre à la risée les idées ou les hommes
+du parti religieux; dans un pays comme la France, le ridicule est
+une arme redoutable. Quelques journaux de gauche reprirent cette
+tradition. Le _Rappel_, si populaire chez les ouvriers parisiens
+vers 1873, était dirigé par Auguste Vacquerie, un ardent ennemi du
+catholicisme; Edouard Lockroy, dans des articles pleins de verve, se
+chargea de raconter à sa façon les miracles nouveaux. Mais le véritable
+représentant de l'ironie voltairienne fut le _Dix-neuvième Siècle_,
+sous la direction d'Edmond About. Celui que nous avons vu déployer dès
+1848 à l'Ecole Normale son ardeur militante contre les catholiques ne
+cessait pas depuis lors de combattre leurs prétentions politiques.
+Partisan du bonapartisme libéral en 1859, il avait publié, avec les
+encouragements secrets de Napoléon III, cette brochure sur la _Question
+romaine_ qui présentait la critique impitoyable du gouvernement
+pontifical et finissait par le vœu de voir en France une Eglise
+gallicane séparée du pape. Depuis 1871 l'ancien ami du prince Napoléon
+s'était converti à la République conservatrice de Thiers. En entrant au
+_Dix-neuvième Siècle_ en mai 1872, il y trouva déjà installé Francisque
+Sarcey, l'ami de sa jeunesse, qui allait devenir son collaborateur le
+plus populaire. Au commencement le journal, absorbé par les questions
+politiques, ne parla guère de la religion. Mais le 3 septembre 1872, un
+des rédacteurs, Eugène Liébert, dans un véritable manifeste, montra la
+force nouvelle du cléricalisme et la nécessité de mener contre lui une
+campagne en règle[452].
+
+ [452] «Nous assistons à un spectacle affligeant et inquiétant.
+ Il faut bien en parler et surmonter nos répugnances. Nous voyons
+ renaître, en effet, dans un pays qu'on pouvait croire débarrassé
+ de cette lèpre, la superstition la plus misérable, savamment
+ nourrie, entretenue et propagée par un parti--plus qu'un parti, une
+ conjuration puissante qui, pour régner, cherche à détruire... Quant
+ à nous, qui ne souhaitions que la tranquillité et la tolérance, nous
+ devrons bien lutter aussi, puisqu'on nous provoque et puisqu'il
+ s'agit du salut commun... Nous nous contentions jusqu'ici de
+ réclamer l'enseignement primaire obligatoire; ce n'est point assez,
+ nous le demanderons laïque... Nous recommencerons une campagne;
+ nous discuterons au grand jour; nous combattrons la secte impie,
+ envahissante, qui prétend disposer de la France avilie comme d'un
+ héritage. Nous ne sommes les ennemis d'aucune religion, non, certes!
+ Mais est-ce une religion que nous avons devant les yeux? Ce sont les
+ héros mêmes du _Juif-Errant_ qui ont pris chair et qui descendent de
+ la fiction dans la réalité».
+
+Cette campagne fut confiée à Sarcey. Lui-même a raconté que son passé
+de journaliste ne l'y préparait guère et que, sous l'Empire, les
+discussions religieuses lui semblaient sans intérêt[453]. D'ailleurs il
+n'a jamais aimé à manger du prêtre; mais il a reconnu que la question
+cléricale passe aujourd'hui au premier plan[454]. Cette guerre, il
+entend la mener à sa façon, à la bonne façon d'autrefois. Renan a mis
+à la mode «ce parti pris d'indifférence hautaine, d'aristocratique
+dédain que la science contemporaine affecte de témoigner aujourd'hui
+pour les erreurs et les mensonges qui touchent à la religion». Au lieu
+de cette impartialité compatissante, mieux vaut «la bonne, solide et
+vaillante guerre» que l'on faisait jadis, la guerre du bon sens et de
+l'esprit[455].
+
+ [453] «Je me moquais, en ce temps-là, de ceux qui croyaient encore
+ aux jésuites.» (_Dix-neuvième Siècle_, 9 janvier 1876).
+
+ [454] 29 juin 1873.
+
+ [455] 4 juillet 1873.
+
+Ce sont les miracles surtout qui l'intéressent, en particulier ceux
+des deux grands sanctuaires, la Salette et Lourdes. Sur la Salette, il
+est documenté de première main, car il habitait Grenoble au moment du
+procès qui mit en scène Mlle de La Merlière[456]. Et le voilà qui,
+dans une série d'articles piquants et vivants, raconte l'histoire avec
+force détails[457]. Lourdes l'occupe également, avec ses pèlerinages au
+but purement politique[458], avec les nouveaux miracles qui éblouissent
+les simples[459]. Mais pourquoi les prêtres malades vont-ils à Vichy au
+lieu d'aller à Lourdes[460]? Des miracles se produisent ailleurs aussi,
+un peu partout: n'a-t-on pas vu dans un village de Normandie une grêle
+miraculeuse[461]? Cependant on ne réussit pas toujours: les sœurs, dans
+un hôpital, ont essayé vainement de lancer un miracle[462]. Et puis on
+chicane trop sur les miracles de premier ou de troisième ordre; tous
+se valent[463]. Mais pourquoi certains miracles ne se font-ils jamais?
+pourquoi la volonté d'en-haut ne se hasarde-t-elle jamais «à rajuster
+un vrai bras à un manchot, ni une bonne jambe à un amputé? Il paraît
+que ce sont là des miracles trop difficiles[464]».
+
+ [456] «En ce temps-là, à part un assez petit nombre d'intéressés ou
+ de fanatiques, personne à Grenoble ne croyait à l'authenticité du
+ miracle.» (4 septembre 1872).
+
+ [457] 27 août, 17 septembre 1873.
+
+ [458] 22 octobre 1872.
+
+ [459] 7 août 1873.
+
+ [460] 22 juin 1873.
+
+ [461] Sarcey donne l'extrait du _Journal de Fécamp_, disant qu'on
+ a vu sur les grêlons «des saints-sacrements ou soleils, des cœurs,
+ quelques-uns percés d'un glaive, des Vierges portant le divin enfant»
+ (9 juillet 1873).
+
+ [462] 4 février 1875.
+
+ [463] «Que saint Denis, après avoir ramassé sa tête, ait fait deux
+ pas ou un quart de lieue, le miracle est de même ordre; car en
+ pareille affaire, ainsi qu'on l'a fort bien dit, il n'y a que le
+ premier pas qui coûte.» (4 septembre 1872).
+
+ [464] 30 août 1875.
+
+Les miracles engendrent les pèlerinages. Sarcey parle volontiers de
+ces manifestations, pour en montrer les côtés comiques, les épisodes
+peu édifiants. Lui-même va observer à Chartres le grand pèlerinage de
+mai 1873; il en raconte les principales scènes, et finit en se disant
+rassuré par l'indifférence de la population[465]. D'ailleurs on peut,
+en payant, faire aller en pèlerinage à sa place un représentant qui
+vous gagne des indulgences: bonne profession pour les jeunes gens sans
+emploi[466]. Malheureusement ces pèlerinages se font concurrence:
+voici un brave curé qui défend le sien contre des rivaux plus heureux,
+en rappelant qu'il possède le crâne authentique de la mère de la
+Vierge[467]. Sarcey n'apporte pas moins d'attention à lire les écrits
+catholiques, les petits livres d'édification faits pour le peuple,
+comme la _Vie de Marie Alacoque_, «un chef-d'œuvre du genre», ou les
+_Annales de Notre-Dame de Lourdes_, et d'autres publications des
+cléricaux. «Savez-vous ce qu'ils ont pour eux et ce qui vous manquera
+toujours? Ils ont le courage d'être bêtes... Leurs histoires circulent,
+faciles à comprendre, éveillant une curiosité fade, spéculant sur le
+penchant des imbéciles au merveilleux, exploitant leur compacte et
+brutale crédulité[468]».
+
+ [465] «J'ose même dire qu'il faut avoir la foi chevillée à l'âme pour
+ qu'elle résiste à de semblables spectacles.» (1er juin 1873).
+
+ [466] 5 juillet 1873.
+
+ [467] 28 juillet 1873.
+
+ [468] 11 juillet 1873. Cf. 1er janvier 1875.
+
+Le journaliste voit les actes du clergé souvent inspirés par l'amour de
+l'argent; il raconte un procès pour captation fait à un ordre religieux
+par une famille frustrée de l'héritage du mort[469]; les quêtes en
+faveur des petits Chinois lui inspirent des réflexions ironiques[470].
+Beaucoup plus fréquents sont les abus de pouvoir, les persécutions
+contre les hommes qui refusent d'affecter des croyances qu'ils
+n'ont pas. Les instituteurs sont les plus malheureux. Ceux de Lyon,
+pourchassés par les cléricaux de la ville, ont perdu leur cause devant
+le conseil supérieur de l'instruction publique[471]. Un instituteur
+des environs de Bordeaux, fixé dans sa commune depuis trente-trois
+ans, s'attire l'antipathie du curé en fondant une caisse des écoles
+laïques et, après diverses péripéties, est envoyé en disgrâce dans un
+autre poste[472]. Ailleurs c'est un médecin d'hôpital destitué, par
+ordre de l'évêque, pour avoir suivi un enterrement civil[473]. Sarcey
+constate avec indignation que beaucoup de ces cléricaux sont des
+hypocrites[474]. Parfois il se déclare découragé par l'obligation de
+recommencer la campagne contre le parti prêtre[475]. Mais plus souvent
+il affirme sa résolution de demeurer fidèle au poste; en terminant
+l'histoire du miracle de la Salette, il s'écrie: «Tant qu'il y aura des
+esprits faux, des charlatans et des sots pour patronner ces mômeries
+soi-disant religieuses, tant qu'il y aura des dupes pour se laisser
+prendre à ces mensonges, des farceurs pour les exploiter et des gens
+du monde pour avoir l'air de les approuver, non, je ne cesserai pas
+de crier contre ces indignes comédies et d'ôter leur masque aux
+comédiens[476]».
+
+ [469] 11 février 1874.
+
+ [470] Sa campagne prolongée à ce propos (30 novembre, et tout le mois
+ de décembre 1874) valut au _Dix-neuvième siècle_ une condamnation (25
+ décembre).
+
+ [471] 17 janvier 1874.
+
+ [472] 18 avril et 15, 16, 18 juillet 1875.
+
+ [473] 3 juillet 1874.
+
+ [474] «Je ne suis entouré que de gens ou qui ne croient à rien, ou
+ qui agissent tout au moins comme s'ils ne croyaient à rien... Eh
+ bien! ces mêmes hommes, qui font si peu de place au catholicisme dans
+ les habitudes de leur vie de chaque jour, dans leurs pensées de tous
+ les instants, ce sont précisément les mêmes qui, par une lâche et
+ odieuse hypocrisie, professent la nécessité d'une religion pour les
+ autres, et qui s'imaginent en imposer à la crédulité de la foule par
+ de ridicules simagrées.» (20 décembre 1873).
+
+ [475] «Et dire que nous allons être obligés de recommencer la
+ campagne que nos pères ont faite sous la Restauration contre les
+ niaiseries du faux catholicisme! Vraiment c'est à dégoûter d'écrire!»
+ (17 mai 1873).
+
+ [476] 17 septembre 1873.
+
+Edmond About, qui voyait la campagne anticléricale en bonnes mains,
+préférait se réserver pour la politique générale. Quelquefois pourtant
+il arrive à la rescousse. Les prêtres de paroisses lui paraissent
+mériter l'estime et le respect, quand ils sont livrés à eux-mêmes[477].
+Seulement on les oblige à se jeter dans la mêlée politique; le
+clergé prépare ainsi les représailles qui suivront la victoire des
+républicains[478]. Mais cette victoire, il faut la remporter; il faut
+se réveiller de la funeste sécurité où le vieux libéralisme somnole
+depuis 1830. Attention, Français! dit About: «Jusqu'au mois d'août
+1870, vous avez cru que vous étiez le peuple le plus guerrier de
+l'Europe, et vous avez été surpris sans défense par les Allemands.
+Jusqu'à la même époque, vous avez cru que vous étiez le peuple le
+plus éclairé, le plus libéral, le plus philosophe du monde, et vous
+vous êtes laissé surprendre par les cléricaux. Les Allemands vous ont
+poussés jusqu'à la Loire, les cléricaux jusqu'à la superstition du
+Sacré-Cœur... Il faut redevenir soldats et libéraux[479]».
+
+ [477] «Traités de Turc à More par les évêques, espionnés et affamés
+ par la légion pullulante des moines, ils suivent en droiture leur
+ petit bonhomme de chemin, faisant autant de bien qu'ils peuvent,
+ quêtant dans la maison du riche pour soulager les pauvres,
+ conseillant les uns, consolant les autres...» (7 avril 1875).
+
+ [478] «Le clergé nous fait peur, non pour nous, mais pour lui».
+ Comment cette caste, étrangère à la science, à l'esprit moderne, à
+ la famille, au patriotisme, peut-elle «défier follement 36 millions
+ d'hommes qui la nourrissent et qui tiennent son sort entre leurs
+ mains?» (11 octobre 1873).
+
+ [479] 10 août 1875.
+
+Les autres collaborateurs du _XIXe Siècle_ prenaient aussi part à
+la guerre anticléricale. Viollet-le-Duc, par exemple, s'en occupa
+souvent, et montra comment des hommes tels que lui s'étaient vus
+obligés de défendre leurs idées et leur foi laïque[480]. Bientôt lu
+par une partie de la bourgeoisie, gagnant une clientèle chaque jour
+plus nombreuse par l'esprit et la verve de ses rédacteurs, le journal
+convertissait à l'anticléricalisme des hommes jusque là indifférents.
+Sarcey vit venir à son aide une foule de correspondants bénévoles;
+de toute la France il recevait des récits de querelles locales,
+des documents, des exemplaires de brochures pieuses, d'appels à la
+dévotion. Les catholiques, de leur côté, s'efforçaient de lui tendre
+des pièges, en lui envoyant des documents forgés de toutes pièces. Mais
+à part quelques rares mésaventures, About et Sarcey avaient un flair
+qui les protégeait contre les supercheries[481].
+
+ [480] «Si nous en sommes venus, nous autres, gens modérés et d'âge,
+ d'étude et de travail, en dehors des brigues des partis, disposés à
+ tenir compte des difficultés pratiques attachées au gouvernement des
+ hommes et à la gestion de leurs affaires, à demander la séparation
+ des Eglises et de l'Etat, et à tout faire légalement pour l'obtenir,
+ c'est qu'on nous y a contraints, qu'on nous gêne dans notre foi--car
+ nous aussi avons la nôtre.» (24 janvier 1876). Cf. sa définition du
+ parti clérical (27 décembre 1874).--Cf. Gout, _Viollet-le-Duc_, 1914,
+ p. 133 sqq.
+
+ [481] Sarcey, _Mes procès de presse_ (_Revue Bleue_, 1896).
+
+La satire contre les prêtres et les moines répondait à une tradition
+française trop ancienne pour ne pas séduire de nombreux écrivains. Pour
+n'en citer qu'un, de talent médiocre, mais supérieur encore à Sarcey
+par l'érudition spéciale qu'il avait acquise, Paul Parfait présenta au
+public une collection considérable de faits et de documents dans trois
+volumes, _L'arsenal de la dévotion_, _Le dossier des pèlerinages_,
+_La foire aux reliques_. Je ne m'arrêterai qu'au second de ces
+livres. Une première partie expose comment se fonde un sanctuaire
+privilégié: c'est la Vierge qui indique l'endroit, non plus par une
+statuette miraculeuse, comme c'était l'habitude au moyen âge, mais
+par une apparition. Ainsi naquirent la Salette et Lourdes; ainsi ont
+essayé récemment de grandir d'autres sanctuaires, les uns avec succès,
+comme Pontmain dans la Mayenne, les autres avec de piteux résultats,
+comme Saint-Palais dans les Basses-Pyrénées. Puis on obtient du pape
+certaines faveurs honorifiques. Le sanctuaire une fois créé, connu, il
+s'agit de le faire fonctionner. On organise pour cela une confrérie,
+dont le recrutement est confié aux «zélateurs» et «zélatrices»; on
+commence une propagande active, dont le modèle nous est donné par
+l'activité infatigable et variée des missionnaires d'Issoudun. On
+répand des brochures, des litanies, des cantiques, des neuvaines, des
+prières, et aussi des médailles, des statuettes. On énumère toutes
+les grâces obtenues dans tel sanctuaire, parce que les fidèles y ont
+apporté d'abondantes offrandes. On multiplie les miracles négatifs,
+tels que la protection accordée contre la maladie à des gens qui,
+pour des raisons naturelles, n'ont pas été malades. Il y a des saints
+spécialistes, qui ne guérissent qu'une catégorie de maladies. Quant
+aux reliques, elles pullulent; les fragments d'os se multiplient
+à l'infini. Comme certains pays s'enrichissent par leurs mines de
+charbon ou d'étain, Rome a dans ses catacombes des mines de saints où
+s'approvisionne la dévotion des deux hémisphères.
+
+Entre le journal quotidien et le livre sérieux et compact il y avait
+place pour la brochure courte à bon marché. Ce fut un des grands
+instruments de la propagande politique dans les années qui suivirent
+1870, parce que l'état de siège, établi à Paris et dans quelques
+grandes villes, gênait les audaces de la presse périodique. Diverses
+collections de brochures furent donc fondées par les divers partis;
+parmi celles de gauche, les principales étaient la Bibliothèque
+démocratique, la Bibliothèque ouvrière, la Bibliothèque de la Société
+d'instruction républicaine, l'Education populaire, l'Ecole mutuelle.
+C'étaient avant tout des livres de propagande républicaine, destinés
+à glorifier la Révolution, la démocratie, le gouvernement du peuple
+par lui-même, à rappeler les méfaits de la royauté ou de l'Empire,
+à présenter l'esquisse des réformes nécessaires. Mais il y en avait
+d'autres consacrés à combattre le parti clérical[482]. Le grave
+Schœlcher, par exemple, l'émancipateur des noirs, s'efforça de montrer
+que la famille et la propriété, dont les cléricaux se proclamaient
+les défenseurs, avaient trouvé leur ennemi le plus dangereux dans le
+christianisme: l'affaire Mortara laisse deviner quel compte il tient
+de la famille; les essais communistes des premiers chrétiens, les
+malédictions contre les riches, les déclamations puériles sur le prêt à
+intérêt prouvent comment il entend le respect de la propriété[483]. Un
+poète, Leconte de Lisle, prit part également à la lutte: son pamphlet
+détaille les discussions soulevées par les hérétiques, de manière à
+laisser voir la puérilité de ces controverses[484], ou bien il énumère
+avec une froide ironie les mérites des grands saints et des grands
+papes[485].
+
+ [482] Voici quelques titres: Morin, _Séparation de l'Eglise et de
+ l'Etat, La confession_; Cayla, _La fin du papisme. L'histoire de la
+ messe_; Andreï, _Les Jésuites_; Sauvestre, _L'éducation cléricale_;
+ Jules Simon, _L'instruction gratuite et obligatoire_. Cayla et
+ Morin (sous le pseudonyme de Miron) s'étaient déjà fait connaître
+ avant 1870 par leurs ouvrages antichrétiens. Sur les collections de
+ brochures démocratiques v. l'_Univers_, 8, 13 et 18 janvier, 31 mars
+ 1874.
+
+ [483] Schœlcher, _La famille, la propriété et le christianisme_, 1873.
+
+ [484] «Dans notre impartialité, nous engageons fortement les esprits
+ libres à n'ajouter aucune foi aux calomnies probables des Pères, et
+ les catholiques à croire pieusement qu'ils ont dit vrai.» (_Histoire
+ populaire du christianisme_, 1871, p. 16).
+
+ [485] Saint Antoine «était extrêmement ignorant, ayant toujours
+ refusé d'apprendre à lire et à écrire. Il avait vécu quinze ans
+ dans un sépulcre, en Egypte, avant d'aller au désert. On ne saurait
+ mener une vie plus édifiante» (p. 24).--«Ce grand pape (saint
+ Grégoire-le-Grand) fit abattre les statues, les arcs de triomphe et
+ autres monuments de l'ancienne Rome.» (p. 51).
+
+Ainsi, tandis que l'Assemblée Nationale essayait d'assurer une fois de
+plus à l'Eglise l'alliance et la protection de l'Etat, une campagne
+ardente, menée à la fois par les politiques et les intellectuels,
+s'adressant à la bourgeoisie comme au peuple, fortifiait l'opposition
+contre cette alliance désormais flétrie du nom odieux de cléricalisme.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+La victoire des républicains
+
+
+Le vote des lois de 1875 régla au profit de la République la question
+constitutionnelle. Vaincus sur ce terrain, les partis de droite
+unirent leurs efforts pour la défense de l'Eglise et menèrent à bien
+la loi sur l'enseignement supérieur. Les républicains redoublèrent
+d'hostilité contre un clergé qui leur faisait ouvertement la guerre;
+ils comprenaient d'ailleurs que le peuple viendrait à eux pour éviter
+le gouvernement des curés. «Si nous sommes devenus impopulaires, a
+dit plus tard un conservateur, c'est moins en qualité de monarchistes
+qu'en qualité de cléricaux»[486]. La question religieuse prit ainsi, à
+l'approche des élections législatives de 1876, une importance qu'elle
+n'avait plus eue depuis juillet 1830.
+
+ [486] De Meaux, _Souvenirs politiques_, p. 303.
+
+Les discours de Gambetta montrent comment les chefs du parti
+républicain menèrent la lutte contre le cléricalisme. Il commença en
+1872 la série de voyages et d'allocutions qui allait contribuer si
+puissamment à organiser ce parti, à lui donner un programme et une
+discipline. Un de ses premiers discours déjà, prononcé à Saint-Julien
+le 2 octobre 1872, prédit que les partis monarchiques iraient se
+fondre dans le parti clérical[487]. C'était devancer l'avenir; en
+1872 la monarchie était possible, bientôt elle parut probable. Aussi
+Gambetta laissa-t-il pendant quelque temps la question cléricale
+au second plan. Son journal, la _République française_, traitait
+surtout de la politique générale; mais des chroniques sérieuses et
+approfondies sur toutes les grandes découvertes de la physique ou de
+l'histoire naturelle prouvaient quel intérêt il attachait à l'éducation
+scientifique de la France. Après l'échec de la restauration monarchique
+et l'achèvement de la Constitution, Gambetta revint à la lutte contre
+le cléricalisme[488]; elle tient une place dans tous les discours
+prononcés par lui à l'approche des élections. A Lille, par exemple, le
+6 février 1876, quinze jours avant le scrutin, il souhaita la formation
+d'une majorité «libérale»; un des principaux traits du libéral, c'est
+de ne pas tolérer que le clergé se transforme en faction politique,
+soufflant la haine et la calomnie. Reprenant l'idée qu'avait exprimée
+Challemel-Lacour, l'orateur demanda quelle considération conserverait
+la France dans le monde si elle demeurait, seule des grandes nations
+européennes, soumise à l'esprit ultramontain[489].
+
+ [487] Ce parti, disait-il, «est l'ennemi de toute indépendance, de
+ toute lumière et de toute stabilité»; il n'y aura bientôt plus en
+ présence que «les démocrates républicains et les cléricaux».
+
+ [488] Le 20 août 1875 il annonçait à Ranc l'intention de faire
+ dans son journal «une campagne suivie contre les cléricaux» et le
+ priait de réunir des documents sur leur œuvre en Belgique (Ranc,
+ _Souvenirs_, p. 273).
+
+ [489] Il faut, disait-il, que la prochaine Chambre «se lève devant le
+ monde et dise: Me voilà! Je suis toujours la France du libre examen
+ et de la libre pensée!»
+
+Tous les candidats républicains tenaient le même langage. Ils
+rencontraient un chaleureux accueil dans les masses populaires qui
+attendaient avec impatience le moment de chasser du pouvoir la majorité
+réactionnaire[490]. Le 20 février, les électeurs se prononcèrent
+contre le «gouvernement des curés». En attendant le second tour,
+Gambetta, dans son discours de Lyon (28 février), montra les groupes
+conservateurs de l'Assemblée Nationale divisés sur toutes les grandes
+questions politiques, mais unis par l'esprit clérical; et plus que
+jamais il insista sur la nécessité de réagir contre cet esprit. Le
+scrutin de ballottage confirma les résultats du premier tour.
+
+ [490] «La pensée d'être associés, par le vote prochain, à la
+ fondation de la République, suscitait dans l'esprit et dans le cœur
+ des populations un véritable mouvement très près de l'enthousiasme.»
+ (De Marcère, _La présidence du maréchal Mac-Mahon_, 1907, p. 259).
+
+Les élus républicains avaient promis de reviser aussitôt la loi de
+1875 et de restituer à l'Etat la collation des grades, réservée par
+l'Assemblée Nationale à des jurys mixtes où l'enseignement libre avait
+sa part; mais le projet de Waddington, voté par la Chambre, échoua
+devant le Sénat. La Chambre avait d'ailleurs d'autres soucis non moins
+importants; et Gambetta, devenu président de la commission du budget,
+se passionnait pour les questions financières. Prenant conscience
+des responsabilités imposées par le pouvoir, il obtint le maintien
+de l'ambassade près du Saint-Siège et, à cette occasion, parla des
+ménagements dûs à la clientèle catholique de la France au dehors[491].
+Mais les questions irritantes revenaient souvent: un jour c'était
+le prince Napoléon qui, à la grande colère de la droite, rejetait
+la perte de l'Alsace-Lorraine sur le parti clérical[492]; une autre
+fois, c'était la majorité républicaine tout entière qui s'unissait
+dans un même élan d'indignation pour protester contre le refus des
+honneurs militaires aux chevaliers de la Légion d'Honneur enterrés
+civilement[493]. Hors de la Chambre, les républicains s'appliquaient
+à préparer par l'initiative privée les organes de l'éducation laïque,
+en attendant que la loi vînt à leur aide. On créait des écoles, des
+bibliothèques populaires, on formait de nouvelles sociétés affiliées à
+la Ligue de l'enseignement.
+
+ [491] Séance du 10 novembre 1876. Il dut répondre, dans cette même
+ séance, à une attaque violente de Keller contre l'ambassadeur
+ d'Italie à Paris.
+
+ [492] 24 novembre 1876.
+
+ [493] 2 décembre 1876.
+
+Cette activité se heurtait à une ardeur égale dans les partis de
+droite. Ceux-ci avaient surmonté le découragement causé par les
+élections; si la Chambre était contre eux, ils pouvaient compter sur
+le Sénat et sur le président de la République. Leur chef religieux,
+Dupanloup, essaya de regagner les modérés, les hommes du centre qui
+avaient contribué au succès de la gauche. Le journal la _Défense_,
+dont les fondateurs suivaient son inspiration, publia, comme il
+l'indiquait lui-même, une suite à ses avertissements de 1866, de 1867,
+de 1869. Selon sa méthode constante, il montrait le péril religieux
+conduisant au péril social; de nombreuses citations empruntées aux
+journaux de gauche ou aux petites brochures confirmaient sa thèse[494].
+Adversaire des catholiques intransigeants, l'évêque laissa entendre
+qu'il n'approuvait pas les revendications de leurs congrès. Il est
+faux, continuait Dupanloup, qu'on s'attaque seulement au cléricalisme;
+c'est la religion que les républicains ont visée dans les programmes
+électoraux de 1876. «Et à l'aide de ces programmes de haine contre
+l'Eglise, ils ont vaincu, et ils sont les maîtres, et ils ont tellement
+saturé le peuple de leurs croyances et de leurs passions irréligieuses,
+qu'aujourd'hui la chose est faite, et voilà leur république identifiée
+avec la haine du christianisme, avec la guerre acharnée contre la
+Religion». Il est temps que les modérés se réveillent et cessent d'être
+les alliés, les dupes du radicalisme.
+
+ [494] _Où allons-nous?_ (extrait de la _Défense_). Il cite
+ particulièrement _Science et conscience_ de Viardot et _La famille_
+ de Schœlcher.
+
+La droite se montra plus combative encore lorsque Dufaure, bourgeois
+conservateur venu sur le tard à la république, fut remplacé à
+la présidence du conseil par Jules Simon, l'ancien membre de
+l'Internationale, classé comme démagogue[495]. Avec lui, point de
+ménagements à garder; on le vit dans le réveil des manifestations en
+faveur du pouvoir temporel des papes. Le Parlement italien discutait
+la loi Mancini, contre laquelle Pie IX protesta publiquement;
+divers prélats français firent écho à sa protestation par des
+mandements virulents, au risque d'amener des difficultés entre la
+France et l'Italie. Aussi les quatre groupes de gauche à la Chambre
+s'entendirent-ils pour interpeller le ministère. La discussion fut
+ouverte le 3 mai 1877 par Leblond, représentant du centre gauche. Nous
+ne venons, disait-il, combattre ni la religion, ni le clergé, mais un
+groupe politique «qui, sentant le terrain se dérober sous ses pas,
+comprenant que ses prérogatives sont menacées par l'esprit moderne,
+veut reconquérir de gré ou de force la situation qu'il a compromise et
+que, par sa faute, il aura bientôt perdue». Ce groupe dirige le parti
+clérical, parti puissant, fortement organisé, qui prend les enfants
+dès l'école primaire, et les tient séquestrés dans ses collèges, ses
+cercles, afin de les préparer au combat contre le siècle; ce parti est
+dangereux pour le pays, comme le prouvent ses manifestations contre
+l'Italie.
+
+ [495] «Les hommes de ma génération n'ont qu'à consulter leurs
+ souvenirs d'enfance pour y retrouver l'impression d'angoisse qui,
+ en décembre 1876, s'empara de milieux sages par excellence, à la
+ nouvelle que, dans un cabinet demeurant d'ailleurs à peu près
+ identique, la présidence passait de M. Dufaure à ce farouche
+ jacobin qui avait nom Jules Simon.» (Lanzac de Laborie dans le
+ _Correspondant_, 10 février 1909).
+
+Jules Simon répondit à Leblond par un discours long, habile, mais
+embarrassé: il déplut à la gauche en prodiguant les louanges au clergé;
+il déplut à la droite en critiquant les comités catholiques et en
+affirmant que le pape n'était pas prisonnier au Vatican[496].--Gambetta
+lui répondit le lendemain. Il déclara nécessaire de «signaler et
+dénoncer, sous le masque transparent des querelles religieuses,
+l'action politique d'une faction politique»; ce sont les mêmes hommes,
+en effet, qui mènent la politique réactionnaire et l'agitation
+cléricale. Ils ont pu mobiliser en quelques jours tous leurs adhérents
+pour soutenir la protestation de Pie IX; ces audaces ne rencontrent pas
+de résistance, car le mal clérical s'est profondément infiltré dans les
+classes dirigeantes. Le Sénat impérial en 1865 entendait encore les
+avertissements de Bonjean et de Rouland, et plus tard le beau langage
+de Darboy; aujourd'hui le gallicanisme est défunt, et pas un prélat
+n'oserait protester contre le langage que vient de tenir l'évêque de
+Nevers. Le Concordat est un contrat bilatéral, dont les obligations
+s'imposent à l'Église comme à l'Etat. Le suffrage universel est indigné
+contre les cléricaux; «et je ne fais que traduire, concluait l'orateur,
+les sentiments intimes du peuple de France en disant du cléricalisme ce
+qu'en disait un jour mon ami Peyrat: «Le cléricalisme, voilà l'ennemi».
+
+ [496] Jules Simon protesta particulièrement contre un article de
+ la _Défense_, où l'on affirmait que Mac-Mahon lui avait imposé des
+ engagements formels sur la question religieuse.
+
+L'ordre du jour voté par la Chambre[497] décida l'entourage de
+Mac-Mahon à provoquer le renvoi de Jules Simon, et le ministère du duc
+de Broglie prit le pouvoir. Il comprit le danger d'apparaître comme le
+protégé des évêques et l'ennemi de l'Italie. Dès le 16 mai, une dépêche
+fut affichée à la Chambre, annonçant que le nouveau ministère voulait
+la paix et qu'il était résolu à réprimer les menées ultramontaines;
+comme Gambetta le fit ironiquement remarquer le lendemain, c'était
+précisément ce qu'avait demandé l'ordre du jour des gauches[498].
+On put constater aussi pendant quelques semaines que la presse
+conservatrice faisait preuve d'une modération inaccoutumée, quand elle
+parlait des mesures à prendre en faveur de l'Église. Les républicains
+de toutes nuances affirmèrent qu'il y avait là une tactique perfide,
+uniquement destinée à tromper les électeurs. Gambetta insista
+là-dessus le 16 juin, dans le débat qui eut lieu à la Chambre après la
+prorogation, avant la dissolution: il montra Jules Simon congédié pour
+avoir osé dire que le pape n'était point prisonnier. Puis il ajouta:
+«Un cri a traversé la France, un cri que vous entendrez bientôt, un cri
+qui reviendra, qui sera la libération, qui sera le châtiment, le cri:
+C'est le gouvernement des prêtres! C'est le ministère des curés, disent
+les paysans».
+
+ [497] «La Chambre,--considérant que les manifestations
+ ultramontaines, dont la recrudescence pourrait compromettre la
+ sécurité intérieure et extérieure du pays, constituent une violation
+ flagrante des lois de l'Etat.--Invite le gouvernement, pour réprimer
+ cette agitation anti-patriotique, à user des moyens légaux dont il
+ dispose».
+
+ [498] La lettre de Mac-Mahon à Decazes (17 mai), l'invitant à
+ conserver le ministère des affaires étrangères, disait aussi que la
+ politique extérieure ne serait point changée.
+
+Alors s'engagea la grande campagne de presse et de propagande qui
+devait durer jusqu'aux élections du 14 octobre. Les républicains
+avaient un programme quasi-conservateur: maintien de la Constitution
+et du régime parlementaire, lutte contre le pouvoir personnel,
+confirmation du vote rendu l'année précédente par le suffrage
+universel, voilà ce qui remplissait leurs discours ou leurs
+articles. La question religieuse tenait dans les discussions une
+place presqu'aussi grande qu'en 1876 et mettait les partisans du
+gouvernement dans un embarras visible. Ils affirmèrent que le
+ministère ne subissait point la domination du clergé: le dédain que
+lui témoignaient Louis Veuillot et ses amis semblait justifier leur
+thèse; mais d'un autre côté plusieurs évêques lui apportaient un appui
+avoué, compromettant. Un ministre, Fourtou, repoussa publiquement
+l'accusation de cléricalisme; le président de la République, dans
+son message du 20 septembre, ne parla pas de l'Église, et, dans son
+message du 12 octobre, nia qu'elle eût une influence politique[499].
+Mais l'archevêque de Bourges accueillait Mac-Mahon par une allocution
+qui put être comparée à celle de Quélen en 1830; l'archevêque de
+Bordeaux n'était pas moins ardent. Dans divers diocèses les évêques
+recommandèrent aux curés de prendre une part active aux élections[500].
+A la requête du Père Picard, supérieur des Assomptionnistes, un rescrit
+de Pie IX ordonna des prières pour demander au ciel un vote favorable
+à la religion[501]. Quels meilleurs arguments pouvait-on fournir aux
+candidats républicains? Littré, quelques semaines avant le scrutin,
+déclara que le 16 mai n'était pas une entreprise royaliste, mais
+cléricale[502]. Il ajouta que cette fois les transactions, qui avaient
+ordinairement ses préférences, devenaient impossibles: «on nous a
+déclaré une guerre d'extermination; et il faut bien que, nous aussi,
+nous allions jusqu'au bout». La victoire demeura aux 363.
+
+ [499] V. la _République française_, 27 août, 21 septembre, 2
+ et 13 octobre 1877. «Non, disait le message, le gouvernement,
+ si respectueux qu'il soit envers la religion, n'obéit pas à de
+ prétendues influences cléricales, et rien ne saurait l'entraîner à
+ une politique compromettante pour la paix».
+
+ [500] _Ibid._, 30 juillet, 14 septembre, 4, 5 et 10 octobre 1877.
+
+ [501] La _République française_ remercia le pape «au nom de la gaîté
+ française..., d'entraîner le bon Dieu du côté des candidats de la
+ réaction» (1er octobre).
+
+ [502] «L'opinion ne s'y est pas trompée, et ce qui se faisait a été
+ appelé populairement œuvre de curés... Il est vrai que les partis
+ monarchiques n'ont pas suggéré le 16 mai (ils le disent hautement),
+ et qu'il a été annoncé par le parti clérical au dehors et au dedans,
+ avant que l'on soupçonnât seulement qu'un pareil péril menaçait la
+ situation. Il est vrai encore que le radicalisme noir, qui était si
+ patent et si bruyant peu auparavant, s'est tu à l'instant même et est
+ devenu latent.» (_De l'établissement de la troisième République_,
+ p. 407).
+
+Le maréchal de Mac-Mahon céda aux volontés du suffrage universel;
+l'avènement du ministère Dufaure consacra la victoire du régime
+parlementaire. La nouvelle Chambre et le nouveau cabinet eurent fort
+à faire pour effacer l'œuvre du 16 mai, pour rendre la direction des
+services publics à des fonctionnaires de gauche. Quant au travail
+législatif, il fut ajourné; on savait que le Sénat possédait une
+majorité de droite, on savait aussi, par les résultats des élections
+municipales, que le premier renouvellement triennal en janvier 1879
+ferait passer la majorité de droite à gauche; le parti victorieux
+résolut donc d'attendre cette date pour aborder la réalisation de son
+programme. On pouvait du moins, en attendant, formuler ce programme, le
+préciser, le rendre populaire dans toute la France. Les républicains
+s'y appliquèrent pendant l'année 1878, autant que le permettaient les
+soucis causés par la question d'Orient et le congrès de Berlin[503].
+
+ [503] Il y eut pendant cette année une vive polémique provoquée
+ par la célébration du centenaire de Voltaire, au sujet de laquelle
+ Dupanloup interpella le gouvernement (21 mai 1878). Gambetta disait
+ à ce propos: «Je me sens l'esprit assez libre pour être à la fois
+ le dévot de Jeanne la Lorraine et l'admirateur et le disciple de
+ Voltaire» (cité par Daniel, _L'année politique 1878_, p. 110).
+
+Dans cette propagande la première place revint à Gambetta, que le
+triomphe électoral de 1877 mettait à l'apogée de sa popularité.
+La question cléricale ne tenait plus dans ses discours une place
+prépondérante, mais elle y reparaissait très souvent, témoin le
+discours prononcé par lui à Romans le 18 septembre 1878. Il insiste sur
+le péril causé par «l'accroissement de l'esprit non seulement clérical,
+mais vaticanesque, monastique, congréganiste et syllabiste». Les
+cléricaux ont profité des crises de la France pendant le XIXe siècle
+pour conquérir successivement l'instruction primaire, secondaire
+et supérieure: «il y a ceci de particulier dans leur histoire, que
+c'est toujours quand la patrie baisse que le jésuitisme monte». Les
+républicains respectent les opinions religieuses et philosophiques
+de tous, ils respectent le clergé; mais ils pensent que l'État doit
+appliquer les lois, toutes les lois, mettre fin aux défaillances qui
+se sont multipliées depuis le second Empire, supprimer les faveurs
+injustifiées faites aux prêtres, telles que l'exemption du service
+militaire.
+
+Les élections sénatoriales de janvier 1879 eurent le résultat prévu. La
+majorité républicaine, maîtresse du Parlement, se sentit assez forte
+pour imposer à Mac-Mahon la révocation des grands chefs réactionnaires
+qui dirigeaient la magistrature et l'armée. Le ministère Dufaure le
+comprit. Une lettre publique de l'évêque d'Angers, protestant contre
+l'idée de révoquer certains procureurs généraux, fut connue en même
+temps que le refus opposé par Mac-Mahon aux destitutions de commandants
+de corps d'armée[504]. L'opinion publique rapprocha les deux faits,
+et l'élection de Jules Grévy apparut comme une nouvelle défaite du
+cléricalisme.
+
+ [504] Charles Bigot écrivait à ce propos: «Nous le demandons à
+ tous les vrais catholiques, à tous les honnêtes gens, est-ce de
+ la religion que cette intrusion du prêtre dans la politique, que
+ ces agitations naissantes pour troubler le repos public, que ces
+ prétentions d'un évêque de dicter ces arrêtés au ministre de la
+ justice?... Le prêtre est sorti de son église; il faut qu'il y soit
+ ramené et tenu sous bonne garde.» (_Dix-neuvième siècle_, 31 janvier
+ 1879).
+
+Les républicains arrivés au pouvoir allaient-ils transformer le régime
+légal de l'Église en France? A la fin de l'Empire, nous l'avons
+vu, la séparation de l'Église et de l'État rencontrait une faveur
+générale chez les hommes de gauche, depuis les libéraux modérés tels
+que Prévost-Paradol jusqu'aux révolutionnaires intransigeants qui
+firent la Commune. Mais depuis 1871 il n'en fut plus de même. A peine
+pourrait-on citer un républicain catholique, Pradié, qui ait osé
+présenter à l'Assemblée Nationale un projet de séparation, sans être
+soutenu par aucun parti. Les événements de 1870 et de 1871 venaient
+de prouver la force de l'Église, l'attachement des populations au
+clergé; les républicains, n'attendant leur triomphe que du vote libre
+des électeurs, ne songèrent plus à proposer un bouleversement aussi
+complet des mœurs et des coutumes traditionnelles. Cette puissance du
+clergé leur faisait penser aussi qu'il serait peu sage de renoncer,
+en supprimant le Concordat, au moyen d'intervenir dans le choix
+des évêques. Comme les libéraux de 1830, les républicains de 1871
+renoncèrent à la séparation, qui laisserait l'État désarmé en présence
+du clergé légitimiste.
+
+On peut remarquer cette prudence chez les deux penseurs que nous
+avons déjà vus occupés à seconder, par la discussion philosophique,
+l'activité pratique des républicains. Au commencement de 1875 Littré
+admet l'utilité de la séparation, mais en ajoutant: «La question n'est
+pas venue; elle viendra. Les esprits n'y sont encore préparés ni d'un
+côté, ni de l'autre[505].» Après la victoire des républicains en 1876,
+le désir passionné d'écarter de leur voie tous les obstacles, toutes
+les causes de discorde le rendit plus modéré; la séparation, dit-il,
+n'est pas un principe, mais une mesure politique «toujours subordonnée
+aux circonstances de temps, et de lieu[506]». Littré prit part à la
+bataille contre le 16 mai; après le triomphe définitif de janvier 1879,
+le philosophe rappela aux vainqueurs qu'ils pourraient s'aliéner le
+suffrage universel par leurs fautes[507]. Parmi ces fautes il comptait
+le vote prématuré de la séparation.
+
+ [505] _De l'établissement de la 3e République_, p. 327.
+
+ [506] _Ibid._, p. 394.
+
+ [507] «Le passé entier prouve que cette adhésion est conditionnelle,
+ qu'il n'est point attaché à la république par une foi comparable à
+ la foi religieuse ou à la _loyauté_ (c'est le mot) des Anglais pour
+ leur monarchie et qu'on jouerait gros jeu à croire qu'il pourrait la
+ vouloir malgré les fautes des républicains» (_ibid._, p. 454).
+
+Renouvier arriva, pour des motifs différents, aux mêmes conclusions
+dans ses articles de la _Critique philosophique_. Il avait paru
+favorable au principe de la séparation, tout en insistant sur les
+dangers qu'elle présentait[508]. Ses objections devinrent plus
+sérieuses en 1875. Maintenant, disait-il, que l'Eglise est devenue
+par le concile du Vatican une puissance autocratique, il ne faut
+pas que l'Etat se laisse dominer par elle; la séparation absolue
+étant impossible, c'est le droit commun des associations qu'on doit
+appliquer. «Dans le droit commun, l'Etat est nécessairement juge
+par ses organes... L'Etat ne saurait sans abdiquer renoncer au
+droit éminent de soumettre à des conditions toutes les associations
+possibles qui se forment dans son sein»[509].--Renouvier revint sur
+ce problème quelques mois avant le 16 mai. Les démocrates qui veulent
+la séparation, dit-il, devraient se demander quels seront ensuite
+les rapports réels de l'Eglise et de l'Etat. Si la séparation se fait
+comme l'Eglise le demande, elle seule jouira de toutes les libertés et,
+ne perdant que les sommes inscrites au budget, subjuguera la société
+par les forces dont elle dispose. Si la séparation se fait comme les
+républicains le désirent, la liberté de l'Eglise ira de pair avec la
+liberté universelle; ce sera un motif de colère chez le clergé qui ne
+veut pas la liberté pour autrui; mais il conservera toujours l'avantage
+que possède une société fortement organisée en face d'individus isolés.
+Saura-t-on lui opposer des fondations laïques, des unions d'action
+morale, des instruments d'éducation? L'œuvre est difficile. Donc il
+convient de réfléchir avant de se lancer dans une aventure grosse de
+conséquences dangereuses[510].
+
+ [508] Les congrégations, dit-il, deviendront redoutables si elles
+ reçoivent une pleine liberté financière. «Je suis très loin de
+ vouloir conclure contre la séparation: je la crois juste, nécessaire,
+ inévitable et pure question de temps». Mais il faut en discerner les
+ conséquences (1re année, II, p. 39).
+
+ [509] 4e année, II, p. 23.
+
+ [510] 5e année, II, p. 193. Divers articles de la _Critique
+ religieuse_ développent la même thèse. L'exemple de la Belgique, si
+ menacée par l'ultramontanisme, prouve que la formule de l'Eglise
+ libre dans l'Etat libre est pleine de dangers (II, p. 8 sqq).
+ Cf. III, p. 209.
+
+Le langage des philosophes était entendu par les hommes politiques,
+comme le montre l'évolution qui se fit chez Gambetta. Pendant plusieurs
+années il avait placé la séparation parmi les réformes que réclamait
+le parti républicain[511]; elle figure encore dans le discours où
+il présente aux électeurs de 1876 le programme du «radicalisme
+légal»[512]. Mais sa fougueuse attaque du 4 mai 1877 contre les
+menées cléricales renferme une adhésion formelle au maintien du
+Concordat[513]. Après la victoire obtenue sur les hommes du 16 mai,
+l'élection de Léon XIII, que Gambetta nommait «un opportuniste sacré»,
+dut fortifier chez lui ces tendances. Tout le parti opportuniste allait
+désormais y rester fidèle. Paul Bert surtout en 1883 exposa devant
+la Chambre et le pays la politique à suivre[514]. Les partisans de
+la séparation, disait-il, ne s'entendent pas sur un projet précis:
+l'un veut accorder à l'Eglise une indemnité pour les anciens biens
+du clergé, l'autre lui attribue des avantages transitoires; celui-ci
+entend qu'elle ne reçoive plus rien de l'Etat, mais laisse les
+départements et les communes libres de lui payer des subventions;
+celui-là ne concède cette liberté qu'aux particuliers. L'Eglise,
+affirment les uns, fera désormais tout ce qu'elle voudra; l'Eglise,
+répondent les autres, demeurera toujours soumise à une surveillance
+légale. En présence de tant d'opinions contradictoires, il faut
+reconnaître que la séparation de l'Église et de l'État est jusqu'ici
+une simple formule, dépourvue des études exactes qui pourraient la
+faire aboutir. En fait, continue Paul Bert, le Concordat de 1801 ne
+contient que des institutions dont la société laïque peut s'accommoder
+pendant longtemps encore. Ce sont les gouvernements postérieurs qui,
+tous faibles ou complices, ont accordé au clergé quantité d'avantages
+nouveaux, financiers et autres, et fait de lui une puissance
+redoutable. Il faut revenir sur ces mesures, mettre fin à ces
+empiétements, surtout en supprimant les congrégations et en retirant
+aux séminaristes l'exemption du service militaire. Il faut, ce qui est
+plus important encore, développer en France un état d'esprit nouveau,
+par l'enseignement laïque et la liberté de la presse. Quand toutes
+ces mesures seront prises et entrées dans les mœurs, «alors il sera
+possible, sans danger, de donner satisfaction complète aux principes,
+de décider légalement l'indépendance complète du domaine civil et du
+domaine religieux».
+
+ [511] V. son discours de Saint-Quentin, le 16 novembre 1871. Dans
+ ce même discours Gambetta, comme les libéraux de 1820, exprime sa
+ sympathie pour le curé de village, pour le desservant, et l'invite à
+ imiter les curés de la Constituante.
+
+ [512] Discours de Bordeaux, 13 février 1876.
+
+ [513] «Quant à moi, qui suis partisan du système qui rattache
+ l'Eglise à l'Etat.--Oui, j'en suis partisan, parce que je tiens
+ compte de l'état moral et social de mon pays...»
+
+ [514] Un extrait de son rapport à la Chambre (paru au _Journal
+ Officiel_ comme annexe du procès-verbal de la séance du 31 mai 1883)
+ et ses articles du _Voltaire_ sont reproduits dans son livre, _Le
+ cléricalisme_, p. 150 sqq.
+
+Le parti radical n'admettait point ces tergiversations et ces lenteurs.
+Le vote immédiat de la séparation lui apparaissait comme le seul moyen
+de dénouer l'antagonisme formidable qui divisait les Français[515].
+Borner l'effort des républicains vainqueurs à chasser les jésuites lui
+semblait une pure duperie. «Le péril clérical, disait M. Clemenceau
+à ses électeurs, consiste dans l'union de deux forces absolument
+ennemies, l'Eglise et la société civile. Il n'y a qu'une manière
+de résoudre définitivement la question cléricale, c'est de séparer
+l'Église de l'État, et de proclamer la liberté d'association. Au lieu
+d'aboutir sur ce point, nous tournons le dos à la véritable solution.
+Le gouvernement prétend séparer certains éléments du clergé, qui
+auraient des doctrines incompatibles avec les principes de la société
+civile, des autres qui auraient des doctrines compatibles. Mais le
+clergé ne veut pas de cette distinction, il s'est élevé comme un seul
+homme pour défendre les congrégations[516]». La politique opportuniste
+fut longtemps préférée par les électeurs à la politique radicale.
+
+ [515] Hector Depasse montrait, après la défaite du 16 mai, les
+ difficultés de la situation: «Nous, les vainqueurs du jour, de
+ quelque côté que nous nous retournions, nous sentons les liens du
+ cléricalisme si fortement entrelacés autour de tous nos membres,
+ que nous ne pouvons nous en défaire et qu'en vain nous cherchons
+ les portes de la liberté.» (_Le cléricalisme_, p. 229). Pour lui,
+ la séparation, tout en offrant de grands dangers, demeure le
+ remède nécessaire. «Du jour de la séparation datera le véritable
+ affranchissement de notre conscience nationale.» (p. 246).
+
+ [516] Discours du 11 avril 1880, cité dans Daniel, _L'année politique
+ 1880_, p. 166.
+
+S'il y avait là pour l'avenir une source de luttes intestines, tous les
+républicains se mirent d'accord depuis 1879 pour détruire la puissance
+politique de l'Eglise en France. Ils étaient encouragés par les
+théoriciens, les écrivains qui, allant jusqu'au bout de leur pensée,
+attaquaient avec le cléricalisme la religion catholique elle-même.
+Victor Hugo, qui apparaissait alors à tous comme le prophète de la
+démocratie, opposait continuellement à la religion du Christ, source
+d'amour et de bonté, le catholicisme des papes, source de fanatisme et
+de cruauté. _L'Année terrible_ avait ainsi présenté, dans un contraste
+saisissant, le Dieu des prêtres et celui des libres croyants[517].
+Ces idées reparurent, exprimées avec plus de passion encore, dans
+_Religions et Religion_. Mais le déisme des vieux démocrates ne
+satisfaisait pas les partisans radicaux de la libre pensée. La
+franc-maçonnerie, où se groupaient tant de républicains notables,
+retentissait toujours de ces discussions. Ceux qui avaient voulu, avec
+Massol, faire écarter la formule impliquant la croyance en Dieu ne
+perdaient pas courage. L'association, un peu inerte après la guerre de
+1870, avait repris force et vie depuis le désastre des monarchistes.
+En 1875 une loge parisienne, la Clémente Amitié, s'illustrait en
+accueillant parmi ses membres Littré, puis Jules Ferry. La mort de
+Massol n'avait point arrêté ses disciples. Bientôt ils proposèrent, au
+nom de la liberté de conscience, d'effacer la phrase qui reconnaissait
+le Grand Architecte de l'Univers. Ils rencontrèrent encore une fois une
+vive opposition; mais le 16 mai, en inquiétant la franc-maçonnerie, en
+fermant plusieurs loges, fortifia le parti des novateurs. L'assemblée
+générale du Grand-Orient, ouverte le 10 septembre 1877 au plus fort
+de la lutte électorale, décida de supprimer l'ancien texte cher aux
+déistes et de le remplacer par ces mots: «Elle a pour principes la
+liberté absolue de conscience et la solidarité humaine. Elle n'exclut
+personne pour ses croyances». Le Grand-Orient demeura désormais fidèle
+à cette déclaration de principes, malgré l'opposition du Suprême
+Conseil Ecossais et malgré l'irritation de la franc-maçonnerie anglaise
+qui rompit avec lui[518].
+
+ [517] «A un évêque qui m'appelle athée».
+
+ [518] V. le _Monde maçonnique_, année 1877.
+
+Si la franc-maçonnerie se mêlait de plus en plus à la vie politique,
+on voyait d'autre part des philosophes universitaires, complètement
+éloignés de la lutte quotidienne, consacrer de graves et longues
+études à dénoncer les erreurs et les prétentions de l'Eglise. Ainsi
+Burnouf, ancien directeur de l'Ecole d'Athènes, dans son livre sur _Le
+catholicisme contemporain_ (1879), montra comment le clergé s'était
+peu à peu séparé du monde par son éducation, par ses doctrines, par
+sa politique. La société laïque, émancipée par la science, a dû se
+constituer sur des bases nouvelles, tandis que la théocratie romaine
+a désormais pour objet inévitable «la lutte contre la civilisation,
+c'est-à-dire contre les éléments sociaux qui font qu'un homme est
+citoyen et en mérite le nom[519]».
+
+ [519] P. 362. Burnouf avait été précédé par Tissot, professeur
+ à la Faculté de Dijon, dans son livre sur _Le catholicisme et
+ l'instruction publique_ (1874).
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+L'organisation de l'école laïque
+
+
+Si les républicains de gouvernement écartaient la séparation, ce fut
+pour consacrer leur force à une tâche qui leur semblait plus pressante,
+l'organisation de l'enseignement laïque. Tous avaient promis de reviser
+la loi de 1875 sur l'enseignement supérieur, de restituer à l'Etat
+la collation des grades; ce que la majorité sénatoriale de droite
+avait refusé, la majorité de gauche devait l'accorder sans peine.
+Dans l'enseignement secondaire, la plupart voulaient retirer le droit
+d'ouvrir des collèges aux congrégations non autorisées, c'est-à-dire
+aux jésuites. Enfin l'essentiel, c'était de créer l'enseignement
+primaire. Dès la fin de l'Empire tous les républicains, tous les
+démocrates avaient demandé qu'il fût gratuit et obligatoire; dès ce
+moment aussi, la plupart avaient déclaré qu'il devait être laïque.
+Après 1870, on se remit à l'œuvre avec d'autant plus d'ardeur que
+chacun répétait la fameuse formule: «c'est le maître d'école allemand
+qui a vaincu». Le patriotisme ordonnait d'instruire la nation; la
+politique républicaine exigeait que tous les futurs électeurs, que
+toutes les femmes aussi apprissent à lire.
+
+En attendant l'intervention de l'Etat, l'initiative privée avait
+commencé déjà sous l'Empire à travailler pour l'école laïque. Le mérite
+en revenait principalement à Jean Macé. Il avait trente-trois ans quand
+survint la révolution de 1848. «Je n'oublierai jamais, a-t-il dit,
+l'impression étrange, mélange de joie folle et de terreur secrète,
+que me fit l'apparition subite du suffrage universel[520]». Le sort
+de la France était remis aux volontés d'une multitude ignorante: il
+fallait avant tout faire l'éducation de ce «maître inculte». Jean Macé
+entreprit d'abord l'éducation politique du peuple par la presse: le
+2 décembre l'obligea de s'enfuir, d'aller se cacher à Beblenheim en
+Alsace, où il devint professeur dans une pension de jeunes filles.
+C'est là, dans ce village inconnu, qu'il retrouva bientôt l'occasion
+d'agir. Une circulaire ministérielle de 1860 avait recommandé à tous
+la création de bibliothèques communales: Jean Macé ouvrit celle de
+Beblenheim et provoqua des fondations pareilles dans les communes
+du Haut-Rhin. Bientôt il aborda une œuvre plus importante. Il avait
+assisté à Liége au congrès de la Ligue de l'enseignement fondée par
+les libéraux belges; un article de lui dans l'_Opinion Nationale_,
+paru le 25 octobre 1866, demanda pourquoi la France n'aurait point une
+Ligue du même genre. Immédiatement arrivèrent trois souscriptions,
+envoyées par un conducteur au chemin de fer, un tailleur de pierres
+et un sergent de ville; ces adhésions populaires émurent Jean Macé,
+qui passa décidément à l'acte. Il apportait à l'œuvre de précieuses
+qualités, la foi dans l'instruction, la bonne humeur, une persévérance
+qui ne se laissait rebuter par aucun échec, l'art de susciter les
+initiatives individuelles. La Ligue devait observer la neutralité
+politique et religieuse. La neutralité politique fut réelle: aussi la
+Ligue, propagée par les républicains, rencontra-t-elle le patronage
+de plusieurs préfets impériaux. Mais le clergé s'attaqua aussitôt à
+la Ligue; l'évêque de Metz donna le signal en 1867, bientôt suivi par
+Dupanloup, ce qui valut à la Ligue l'appui des loges maçonniques. Elle
+se sentait assez forte au commencement de 1870 pour instituer, sur
+l'initiative partie de Strasbourg, un pétitionnement national en faveur
+de l'instruction primaire obligatoire[521].
+
+ [520] _La Ligue de l'enseignement à Beblenheim_, p. 5.
+
+ [521] Tous les documents sur l'histoire de la Ligue pendant l'Empire
+ ont été réunis par Jean Macé dans _La Ligue de l'enseignement à
+ Beblenheim_.
+
+La guerre chassa Jean Macé d'Alsace et le força de transporter le siège
+de la Ligue à Paris. Le cercle parisien de l'association avait été
+fondé par un collaborateur digne de lui, Emmanuel Vauchez, aussi actif
+et plus belliqueux: tous les deux étaient républicains et déistes,
+Vauchez croyant comme Jean Reynaud à la pluralité des existences
+dans des planètes différentes. L'association renonça désormais à la
+neutralité politique et se proclama républicaine. Tandis que Jean Macé
+parcourait la France et prêchait la lutte contre l'ignorance, Vauchez
+renouvela la pétition en faveur de l'instruction primaire gratuite et
+obligatoire. Les républicains l'appuyèrent, tandis que les évêques
+prenaient l'initiative d'une pétition contraire. Le 19 juin 1872
+la Ligue put présenter à l'Assemblée Nationale 847.000 signatures,
+que d'autres suivirent encore. C'était un beau succès dans un pays
+qui ne possédait pas la liberté d'association, et qui n'était point
+accoutumé aux campagnes de ce genre. La Ligue demanda également l'avis
+des conseils municipaux sur l'obligation, la gratuité, la laïcité:
+les conseils qui répondirent favorablement représentaient plus de la
+moitié de la population française. Malgré l'hostilité du clergé, malgré
+les difficultés multipliées par le gouvernement après le 24 mai ou le
+16 mai, les fondations locales se multiplièrent aussi. Des cercles,
+des «sociétés républicaines d'instruction» propagèrent le «sou des
+écoles laïques» ou le «sou contre l'ignorance», fondèrent parfois des
+écoles et plus souvent des bibliothèques, bibliothèques bourgeoises où
+l'on payait une cotisation assez élevée, ou bibliothèques populaires
+destinées surtout aux ouvriers, ou bibliothèques régimentaires bien
+accueillies par l'armée[522].
+
+ [522] V. Dessoye, _Jean Macé et la fondation de la Ligue de
+ l'enseignement_; Compayré, _Jean Macé et l'instruction obligatoire_.
+
+Les hommes politiques républicains secondèrent de leur mieux ceux qui
+cherchaient l'argent nécessaire à ces fondations. Les chefs du parti
+ne dédaignèrent pas d'aider par des conférences l'œuvre du Sou des
+écoles laïques. Gambetta, dont la parole faisait recette, alla en 1877,
+avant le 16 mai, prononcer des allocutions au profit de plusieurs
+bibliothèques ou caisses scolaires; il continua en pleine crise, le
+10 juin suivant. Même activité après la victoire, pendant cette année
+1878 où les républicains se préparaient à prendre le pouvoir. Nous
+voyons le grand orateur, le 27 janvier, recommander à ses électeurs
+de Belleville une quête pour l'école; le 16 juin, il fait l'éloge
+d'une bibliothèque populaire, car la démocratie «doit se préoccuper
+avant tout, par dessus tout, de l'instruction, de l'éducation»; le 20
+octobre il préside une conférence de Martin Nadaud, faite au profit de
+la bibliothèque populaire du XXe arrondissement; le 22 décembre, il
+accompagne Spuller faisant une conférence au profit des écoles du IIIe
+arrondissement[523]. Tous ses grands discours politiques mettaient
+au premier rang des réformes à réaliser l'organisation de l'école
+primaire; il l'avait dit en 1871[524]; le discours-programme de Romans
+en 1878 répéta les mêmes exhortations[525]. Les parlementaires de tous
+les groupes républicains tenaient le même langage; les journaux de
+gauche les encourageaient à l'action. Le parti républicain se mit à
+l'œuvre aussitôt après que Jules Grévy eut remplacé Mac-Mahon[526].
+
+ [523] V. ces allocutions au tome VIII de ses _Discours_.
+
+ [524] «La plus pressante, la plus urgente de toutes les réformes»
+ est l'instruction obligatoire, gratuite, «et, permettez-moi le
+ mot, quoiqu'il ne soit pas fort à la mode, absolument laïque»
+ (Saint-Quentin, 16 novembre 1871).
+
+ [525] «Il faut que cette question soit la passion de tous les députés
+ républicains».
+
+ [526] Au lendemain de cette élection, Sarcey disait: «L'école laïque,
+ purement, sévèrement laïque, c'est la grande question du moment;
+ c'est la plus importante de toutes celles qui s'agitent à cette
+ heure.» (_Dix-neuvième Siècle_, 6 février 1879).
+
+Dans le premier ministère formé sous le nouveau Président, le
+portefeuille de l'instruction publique fut confié à Jules Ferry. La
+tâche qui lui incombait ne le surprit point, car il s'y préparait
+depuis longtemps. De bonne heure il avait proclamé son hostilité
+contre l'esprit d'intolérance de l'Église, tout en louant l'œuvre
+jadis accomplie par elle[527]. Et d'autre part, il disait en 1870,
+avant la guerre, dans une conférence publique: «Quant à moi,
+lorsqu'il m'échut ce suprême honneur de représenter une portion de la
+population parisienne dans la Chambre des députés, je me suis fait
+un serment: entre toutes les nécessités du temps présent, entre tous
+les problèmes, j'en choisirai un auquel je consacrerai tout ce que
+j'ai d'intelligence, tout ce que j'ai d'âme, de cœur, de puissance
+physique et morale, c'est le problème de l'éducation du peuple»[528].
+Depuis lors, tout en intervenant sans cesse dans la politique générale,
+Jules Ferry n'avait jamais oublié cet engagement; il possédait ainsi
+la compétence nécessaire. La clarté de son esprit, sa puissance de
+travail, son caractère énergique faisaient de lui l'homme approprié à
+cette grande tâche; gardant le même portefeuille dans cinq cabinets
+différents, il put suivre et faire aboutir les réformes conçues et
+préparées par lui. Les radicaux, tout en les trouvant incomplètes,
+ne portèrent pas leur opposition sur ce point; mais la droite, à la
+Chambre comme au Sénat, déploya une ardeur passionnée contre les lois
+nouvelles, reprenant à propos de chaque article, de chaque amendement,
+la bataille perdue dans la discussion générale. Je ne veux pas analyser
+ces débats en détail: il suffira de résumer les discours prononcés par
+les deux principaux rédacteurs des lois scolaires, Jules Ferry qui les
+proposa, et Paul Bert qui en fut le rapporteur devant la Chambre.
+
+ [527] V. son discours de 1855, à la conférence des avocats, où
+ il rappelle l'hostilité du clergé contre l'affranchissement des
+ protestants sous Louis XVI (_Discours_, I, p. 16). Dans sa conférence
+ de 1870, il affirme avoir pour le christianisme «une admiration
+ historique très grande et très sincère».
+
+ [528] _Discours_, I, p. 287. Il glorifie Condorcet comme le prophète
+ du nouveau système d'éducation. Ferry avait adopté la doctrine
+ d'Auguste Comte, le disciple de Condorcet.
+
+Ferry a le double souci de réaliser les principes de 1789 et de
+défendre l'État. L'État est le représentant de la nation, l'interprète
+de la volonté générale: à lui le devoir de surveiller l'enseignement, à
+lui le droit de le régler par ses lois. Il ne saurait se désintéresser
+entièrement des systèmes. Les partisans intransigeants de la liberté
+d'enseignement veulent «un État qui se croise les bras devant toutes
+les doctrines». Cependant aucun d'eux n'admettrait un enseignement
+tendant à la négation de la patrie; or il y a aussi «une patrie morale,
+un ensemble d'idées et d'aspirations que le gouvernement doit défendre
+comme le patrimoine des âmes dont il a la charge»[529]. Les principes
+de 1789 sont le fondement de la société française moderne; il faut en
+assurer l'enseignement. La république doit se défendre contre ceux qui
+veulent mettre en péril l'unité française; elle doit remplir cette
+mission tout de suite et résolument, car c'est à leur début que les
+gouvernements sont le plus forts[530].
+
+ [529] Discours du 26 juin 1879.
+
+ [530] «Si la République n'agit pas à cette heure où elle est toute
+ puissante; si elle ne profite pas de ce maximum de force qui
+ appartient à tout gouvernement nouveau pour se mettre en état de
+ défense, quand le fera-t-elle?» (discours d'Epinal, 23 avril 1879).
+
+L'ennemi à combattre, continue Ferry, c'est le cléricalisme. Il a
+sa force principale dans les congrégations, et parmi celles-ci la
+plus dangereuse est celle des jésuites: c'est là qu'il faut frapper.
+La République, en agissant ainsi, ne fera pas une chose nouvelle,
+inouïe, elle continuera les traditions de la France d'autrefois[531].
+Dans celle-ci, la société civile était bien armée pour tenir tête à
+l'esprit jésuitique; elle avait une royauté absolue, les Parlements
+soutenus par la bourgeoisie, une grande partie du clergé. Aujourd'hui
+les disciples de Loyola ne trouvent devant eux que des gouvernements
+d'opinion, faibles et fragiles, une bourgeoisie atteinte par les
+doctrines cléricales, un clergé asservi[532]; l'article 7, qui leur
+interdit l'enseignement, apparaît comme une chose monstrueuse inventée
+de nos jours, alors que les royalistes de 1830 en ont toujours imposé
+l'application[533]. Les jésuites, eux, n'ont pas changé depuis le XVIe
+siècle; ils considèrent toujours l'État comme subordonné à l'Église,
+et leurs idées sont professées dans les Universités catholiques. Leurs
+collèges se servent de livres faits pour inculquer aux enfants la haine
+de la France moderne[534].
+
+ [531] «Il y a des jougs que la vieille France chrétienne n'a jamais
+ voulu subir, des idoles devant lesquelles elle ne s'est jamais
+ prosternée: et l'on attend que la France libérale se jette à leurs
+ pieds, confuse et repentante!» (discours au concours général, 4 août
+ 1879).
+
+ [532] 27 juin 1879.
+
+ [533] Sénat, 15 novembre 1880.
+
+ [534] Jules Ferry cita de nombreux extraits des livres scolaires
+ trouvés chez les jésuites par les inspecteurs de l'enseignement, ceux
+ du P. Gazeau, de l'abbé Courval, de Charles Barthélemy (26 juin 1879).
+
+Les élèves instruits par de tels maîtres ne seront-ils pas tout
+différents de ceux qui ont appris dans les maisons universitaires à
+connaître, à aimer la France contemporaine? «La jeunesse qui sort de
+là, élevée dans l'ignorance et dans la haine des idées qui nous sont
+chères, songez qu'elle va se heurter, dès les premiers pas dans la
+vie, contre une autre partie de la jeunesse française, élevée à une
+autre école, chauffée à un foyer bien différent, sortant de ces classes
+agricoles ou populaires qui révèrent 1789 comme une délivrance et
+la société moderne comme un idéal; et voyez-vous, dans un prochain
+avenir, ces deux camps opposés l'un à l'autre dans toutes les voies de
+l'activité, dans tous les ordres de fonctions, dans l'armée, dans la
+magistrature, dans l'industrie, dans toute la vie civile[535]?»
+
+ [535] Discours d'Epinal, 23 avril 1879.
+
+Combattre le cléricalisme et le jésuitisme, dit encore Ferry, ce
+n'est point s'attaquer au catholicisme. La République respecte trop
+la volonté du pays pour commettre une faute pareille[536]. Le peuple
+a combattu au 16 mai le gouvernement des curés, car il y a chez les
+paysans français deux partis pris bien arrêtés: l'un c'est de ne point
+souffrir que l'Église mette le pied dans la politique, l'autre, c'est
+de laisser l'Église maîtresse chez elle[537]. Les radicaux, lorsqu'ils
+proposent d'interdire au clergé l'enseignement à tous les degrés,
+ne font qu'une manifestation stérile[538]. De même ils ont tort de
+demander la séparation de l'Église et de l'État; mais la droite fera
+sagement de ne pas les aider en méconnaissant les obligations du
+régime concordataire[539]. Le Concordat s'applique seulement au clergé
+séculier, dont la République n'a point à se défier[540]. Au contraire,
+elle doit le défendre contre l'invasion du clergé régulier[541]. L'État
+doit même aider à la formation du clergé; voilà pourquoi les Facultés
+de théologie ont leur raison d'être. On dit que l'État neutre n'a
+point à s'en occuper; mais cette apparente inconséquence est bonne et
+utile. «Le dogme aux Églises, la science à l'État: c'est une question
+de frontière, étant bien entendu que, dans les matières mixtes, l'État,
+par cela même qu'il est l'État, détermine en dernier ressort la
+frontière qu'il a charge de défendre[542]».
+
+ [536] «Attaquer le catholicisme, se mettre en guerre avec la croyance
+ du plus grand nombre de nos concitoyens, mais ce serait la dernière
+ et la plus criminelle des folies» (27 juin 1879).
+
+ [537] 6 juillet 1879.
+
+ [538] _Ibid._ (réponse à Madier de Montjau).
+
+ [539] «Vous n'êtes pas pour la séparation de l'Eglise et de l'Etat:
+ restez dans le régime concordataire, mais ne vous flattez pas de
+ cumuler les avantages de l'Eglise d'Etat avec les libertés de la
+ séparation» (Sénat, 15 novembre 1880).
+
+ [540] «Pourquoi ces 50.000 prêtres, en immense majorité fils de la
+ charrue et du sillon, enfants de 1789, maudiraient-ils 1789?» (6
+ juillet 1879).
+
+ [541] «Il ne faut pas que le clergé se trouve tout à coup submergé,
+ noyé par l'invasion d'un clergé régulier innombrable, et que l'on
+ voie passer l'autorité, la richesse, la direction des consciences,
+ des mains du clergé séculier, du clergé d'Etat lié avec l'Etat par
+ un contrat, aux mains d'un clergé irresponsable et généralement
+ étranger» (15 novembre 1880).
+
+ [542] Discours à l'inauguration des bâtiments de la Faculté de
+ théologie protestante (7 novembre 1879).
+
+Jules Ferry entreprit de réorganiser l'enseignement public à tous
+les degrés. Le Conseil supérieur de l'instruction publique subit
+une transformation profonde: composé désormais de professionnels
+de l'enseignement ou de membres des corps savants, il comprit, à
+côté des membres choisis par le ministre, les délégués élus par
+les fonctionnaires eux-mêmes. Au point de vue politique, ce qu'on
+remarqua surtout dans cette nouvelle loi, ce fut l'exclusion des
+ministres des cultes. Jules Ferry la justifia en demandant qu'on
+laissât les questions pédagogiques aux personnes compétentes, et en
+montrant que les bons ministres de l'instruction publique, depuis
+Guizot et Villemain jusqu'à Duruy et Jules Simon, avaient été des
+professeurs[543]. Il obtint assez facilement gain de cause. Les
+difficultés furent moindres encore lorsqu'il s'agit de restituer à
+l'Etat la collation des grades, comme le réclamaient depuis 1875 tous
+les républicains, même les modérés comme Jules Simon.
+
+ [543] Discours du 19 juillet 1879 à la Chambre, du 30 janvier 1880
+ au Sénat. Il y présente un résumé sévère de l'œuvre accomplie par le
+ Conseil supérieur tel que l'avait formé la loi Falloux.
+
+Pour l'enseignement secondaire, il n'y avait pas de réforme aussi
+urgente à réaliser. Jules Ferry était un grand admirateur de
+l'Université: il aimait son esprit laïque et cette tradition de large
+tolérance qui permettait aux professeurs de toutes les opinions d'y
+vivre en bons termes; il vanta la façon dont ces hommes, généralement
+pauvres, pratiquaient leur devoir[544]. Mais l'Université, délivrée
+d'une tutelle gênante, maîtresse du Conseil supérieur de l'instruction
+publique, devait rajeunir ses méthodes, réduire la part faite au latin,
+aux exercices purement scolaires. La réforme de 1880 répondait aux
+désirs du ministre qui affirma, non sans illusion, qu'elle rendrait
+de nouveaux changements inutiles pour longtemps[545]. La création
+de l'enseignement secondaire des jeunes filles compléta son œuvre;
+elle fut décidée par la loi du 21 décembre 1880, malgré des attaques
+violentes, et malgré les craintes de certains hommes de gauche qui ne
+prévoyaient pas le succès rapide et général des lycées et des collèges
+de jeunes filles. Quant à l'article 7, qui excluait de l'enseignement
+secondaire les jésuites, on sait quelles polémiques passionnées il
+souleva. Le centre gauche dissident, mené par Dufaure et Jules Simon,
+le fit échouer au Sénat; le ministre, sur l'invitation expresse de la
+Chambre, appliqua aussitôt les anciennes lois sur les ordres religieux.
+Ce fut l'origine des décrets de 1880, qui entraînèrent des exécutions
+à main armée; pendant quelques mois on ne parla que de couvents forcés,
+de magistrats du parquet démissionnaires, de procès devant toutes les
+juridictions. Ce fut une agitation bruyante, mais sans profondeur,
+comme l'attestèrent les élections des conseils généraux en 1880 et les
+élections législatives de 1881[546].
+
+ [544] 19 juillet 1879. La société laïque, disait-il, peut se
+ glorifier de cet exemple: «après avoir sécularisé toutes les
+ institutions, on peut dire qu'elle a sécularisé la vertu».
+
+ [545] V. ses discours au Conseil supérieur en 1880.
+
+ [546] «L'émotion ne fut pas de longue durée; elle ne s'étendit guère
+ au-delà des régions où les exécutions avaient eu lieu. La rancune
+ ne fut durable et profonde que parmi les catholiques ardents et
+ militants» (Jules Simon, _Dieu, patrie, liberté_, p. 227).
+
+C'est à l'enseignement primaire que Jules Ferry consacra surtout
+ses efforts. Il était ici aidé, porté par l'intérêt ardent que tous
+les démocrates manifestaient pour l'école. Chaque jour de nouvelles
+communes offraient des terrains, demandaient la subvention promise
+par le gouvernement à celles qui bâtiraient les maisons scolaires. Le
+ministre signalait avec joie cet élan de la démocratie rurale: «elle a
+eu l'ambition de construire des écoles comme, il y a vingt ans, elle
+avait celle de construire des églises[547]». On criait contre les
+frais des «palais scolaires»; il répondait qu'un vestiaire, un préau
+couvert étaient réclamés par l'hygiène, et qu'il était bon de faire
+durable et solide cette grande institution nationale. Mais dans ces
+maisons nouvelles, quels principes allaient présider à l'enseignement?
+C'est ici que le ministre eut à soutenir un combat incessant pour
+faire triompher les idées chères au parti républicain. La gratuité
+de l'enseignement fut dénoncée comme un trompe-l'œil par l'évêque
+d'Angers. Sans doute, répondit Jules Ferry, la gratuité n'est pas
+absolue, puisqu'il faut toujours payer l'enseignement; ce n'est pas
+non plus un principe nécessaire, car les mœurs et l'état financier de
+chaque pays doivent dicter ici la solution. Mais aujourd'hui le pays
+veut la fin des abus produits par la distinction entre élèves gratuits
+et payants; «il importe à une société comme la nôtre, à la France
+d'aujourd'hui, de mêler, sur les bancs de l'école, les enfants qui se
+trouveront, un peu plus tard, mêlés sous le drapeau de la patrie[548]».
+
+ [547] 23 décembre 1882.
+
+ [548] 13 juillet 1880. Jules Ferry montra que les ministres de
+ l'Empire, Duruy et Bourbeau, avaient préparé le régime de la gratuité.
+
+Pour l'obligation comme pour la gratuité, Jules Ferry eut l'avantage
+d'obtenir l'appui des républicains modérés qui suivaient Jules
+Simon. Les faits étaient là pour établir la nécessité de combattre
+l'analphabétisme. La «Statistique comparée de l'enseignement primaire
+de 1827 à 1877» lui permit de montrer que, malgré les progrès accomplis
+depuis un demi-siècle, 624.000 enfants au moins demeuraient privés
+de tout moyen d'instruction, et que la France comptait au moins 15%
+d'illettrés, plus que n'importe quelle nation voisine. L'obligation lui
+paraissait destinée surtout à créer des mœurs nouvelles: l'obligation
+pour les communes, instituée par la loi de 1833, n'a fait sentir
+que peu à peu ses bons effets; l'obligation des familles produira
+des résultats semblables. Le parti de l'Eglise a tort de combattre
+l'obligation par défiance de l'esprit humain[549].
+
+ [549] «Votre principe est qu'il vaut mieux ne pas lire que de lire
+ des livres qui ne sont pas bons, c'est-à-dire qui ne sont pas
+ conformes aux doctrines que vous défendez. Eh! bien, nous ne sommes
+ pas ainsi, et nous disons: la première chose est de savoir lire,
+ et c'est la première chose, quand même on devrait apprendre à lire
+ dans le Rosaire de Marie ou dans la Bible de Royaumont. Nous disons
+ cela parce que nous croyons à la rectitude naturelle de l'esprit
+ humain, au triomphe définitif du bien sur le mal, à la raison et à la
+ démocratie; et vous, vous n'y croyez pas» (20 décembre 1880).
+
+Beaucoup plus violentes furent les controverses à propos de la
+neutralité scolaire, ou de l'enseignement moral et religieux qu'on
+donnerait aux enfants. La neutralité scolaire est impossible, disaient
+les uns, car un homme digne de ce nom ne sera jamais neutre, et,
+s'il l'est, il ne pourra vraiment accomplir sa tâche d'éducateur. La
+neutralité promise, disaient les autres, n'existera point dans la
+réalité, ce ne sera qu'un déguisement hypocrite de l'irréligion et
+de l'athéisme. La neutralité peut exister, répondit Ferry, puisque
+l'Université la pratique depuis longtemps; dans l'enseignement
+secondaire, c'est l'aumônier seul qui a charge d'enseigner la religion.
+Il en sera de même dans l'enseignement primaire. L'instituteur ne sera
+plus obligé de donner l'instruction religieuse; ce sera l'affaire
+du curé. La sécularisation de l'école, ainsi accomplie, continuera
+l'œuvre commencée depuis 1789. Il y a deux cents ans déjà que Bacon et
+Descartes ont sécularisé le savoir humain; la Révolution a sécularisé
+le pouvoir civil. Toutes les institutions particulières, le mariage
+par exemple, ont subi l'une après l'autre le même changement;
+aujourd'hui le moment est venu de séculariser l'école. Les évêques
+disent que l'enseignement religieux doit rester obligatoire parce que
+la majorité du peuple français est catholique; avec cet argument des
+majorités on reviendrait vite à une religion d'Etat. L'enseignement
+religieux subsistera, mais donné par le prêtre; l'école restera neutre.
+Distinguons d'ailleurs la neutralité confessionnelle de la neutralité
+philosophique. C'est la première qu'il s'agit de mettre dans la loi.
+La seconde s'impose moins: le maître enseignera la doctrine qu'il
+préfère, sans qu'il y ait un intérêt social qui prescrive de lui en
+imposer une; le gouvernement évitera l'esprit sectaire, celui qui
+interdit les essais de morale indépendante, comme celui qui veut à
+tout prix «séparer l'enseignement moral de toute notion dogmatique sur
+l'origine et la fin des choses». En fait, la plupart des membres de
+l'enseignement public sont spiritualistes[550].
+
+ [550] Discours du 2 décembre 1880. Il est faux, ajoute Ferry, de
+ prétendre «que nous voulons faire une école dans laquelle il sera
+ défendu de prononcer le nom de Dieu».
+
+Le duc de Broglie affirma qu'on ne pourrait point enseigner à l'école
+primaire une morale séparée de la religion. Cette morale existe,
+lui répondit Jules Ferry; laissons de côté les hautes conceptions
+métaphysiques sur lesquelles théologiens et philosophes discutent
+depuis 6.000 ans: «il s'agit de ne montrer aux jeunes intelligences que
+cette véritable et pure lumière qui, depuis l'origine du monde, suivant
+une grande parole, est la lumière qui éclaire tous les hommes[551]».
+Les penseurs ont montré depuis longtemps que, malgré les divergences
+concernant l'origine et la fin des choses, il existe une morale,
+marchant et progressant avec l'humanité. Les instituteurs sauront
+enseigner «la bonne, la vieille, l'antique morale humaine[552]». On
+réclame à droite l'enseignement de la «morale religieuse»; cette
+expression fut inventée en 1819, à propos d'une loi sur la presse,
+malgré de Serre qui déclarait ne pas la comprendre. Jules Simon a
+prouvé que cette formule équivalait à «religion positive» et devait
+être écartée[553]. Mais quand Jules Simon réclame l'enseignement
+des «devoirs envers Dieu», lui aussi propose une formule vague et
+dangereuse. Le Dieu des chrétiens n'est pas celui de Descartes et
+de Spinoza. L'instituteur chargé d'enseigner ces devoirs deviendra
+ainsi un professeur de religion, forcément en conflit avec le vrai
+professeur, avec le curé. Laissons à celui-ci les devoirs envers
+Dieu, à l'instituteur la morale séculière et laïque. «Il ne s'agit
+pas ici de voter pour ou contre Dieu: on ne vote pas Dieu dans les
+Assemblées[554]».
+
+ [551] Sénat, 10 décembre 1880.
+
+ [552] 10 juin 1881.
+
+ [553] 2 juillet 1881.
+
+ [554] 4 juillet 1881.
+
+Ferry écartait donc le prêtre de l'école; il ne voulait même pas l'y
+laisser venir faire le catéchisme, pour éviter les conflits entre
+l'instituteur et le curé[555]. Mais en retour l'école ne devait jamais
+insulter les croyances religieuses; l'instituteur coupable d'une
+pareille faute mériterait une punition aussi sévère que celui qui
+battrait ses élèves[556]. Le ministre ne manqua pas, dans une lettre
+célèbre adressée aux instituteurs, de préciser leur devoir: «Au moment,
+dit-il, de proposer aux élèves un précepte, une maxime quelconque,
+demandez-vous s'il se trouve à votre connaissance un seul honnête homme
+qui puisse être froissé de ce que vous allez dire. Demandez-vous si
+un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous
+écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu'il
+vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire; si non, parlez
+hardiment[557]». Le ministre leur conseillait aussi, en termes non
+moins pressants, d'éviter la politique, du moins «la politique de
+parti, de personnes, de coterie», et d'assurer à la nation, sous un
+gouvernement démocratique mobile et changeant, «un corps enseignant
+digne, stable, durable[558]».
+
+ [555] Dans cette rencontre, disait-il, l'un apporterait «la raideur
+ et l'âpreté de ceux qui sont récemment affranchis, et l'autre,
+ l'amertume des pouvoirs récemment dépossédés» (11 mars 1882).
+
+ [556] 16 mars 1882.
+
+ [557] Lettre du 17 novembre 1883.
+
+ [558] Discours au second congrès pédagogique, 19 avril 1861.
+
+En organisant ainsi l'enseignement primaire public, Jules Ferry
+entendait laisser la liberté à l'enseignement primaire catholique.
+Mais il fit supprimer le privilège attribué à la lettre d'obédience,
+parce qu'il était juste d'exiger de tout instituteur ou institutrice,
+congréganiste ou laïque, le modeste brevet qui suppose le minimum de
+connaissances nécessaire pour instruire des élèves. Quant à retirer aux
+congrégations autorisées le droit d'enseigner, jamais il n'en exprima
+l'idée[559].
+
+ [559] «J'ai toujours pensé que l'œuvre du gouvernement de la
+ République n'est point une œuvre de sectaires; que nous n'avons ni le
+ devoir ni le droit de faire la chasse aux consciences... Oui, nous
+ avons voulu la lutte anticléricale, mais la lutte antireligieuse,
+ jamais! jamais!» (Sénat, 10 juin 1881).
+
+Dans ces longs débats de quatre années, un des principaux auxiliaires
+de Jules Ferry à la Chambre fut Paul Bert. Tandis que le ministre
+s'appliquait surtout à défendre ses projets de loi, Paul Bert, plus
+libre, se plaisait à prendre l'offensive, à dénoncer les prétentions et
+les erreurs des cléricaux: avec une précision impitoyable de savant,
+le professeur de la Sorbonne résumait leurs écrits, multipliait les
+citations, montrait les conséquences pratiques de leurs doctrines[560].
+Cette ardeur belliqueuse n'était pas sans gêner parfois Jules Ferry.
+Paul Bert combattit aussi par le livre et, comme Pascal et Montlosier,
+s'en prit à la morale des jésuites. Pascal avait puisé dans Escobar
+et Sanchez; Paul Bert, étudiant les œuvres du théologien le plus en
+faveur dans la Compagnie vers 1880, fit connaître au grand public
+les règles formulées par le P. Gury, avec de nombreuses dérogations,
+et les cas de conscience bizarres prévus par lui. La préface de ce
+livre est un cri de guerre contre le jésuite[561]. Le fougueux savant
+évoque l'image de ce que serait le parfait élève de la Compagnie.
+Fiancé, il peut rompre ses engagements, abandonner même la jeune fille
+qu'il a rendue mère; ami d'un mourant, il peut désobéir aux dernières
+volontés de celui-ci; frère, il peut dépouiller son frère d'une part
+de succession qui lui revient; joueur, il peut tricher; commerçant,
+toutes les ruses malhonnêtes lui sont permises. Toujours il trouve un
+docteur de la Compagnie pour autoriser les compensations occultes, pour
+déclarer que tel méfait n'est pas une faute théologique[562].
+
+ [560] V. ses discours et ses conférences dans _Le cléricalisme_
+ (1900).
+
+ [561] «Voyez ce qu'il a fait de tous ceux sur qui il a mis la main...
+ La noblesse française, si vive, si fière, si généreuse malgré sa
+ légèreté, cherchez-la, tout affadie, sans ressorts, bardée non
+ plus de fer, mais de scapulaires et de cordons bénits. Et cette
+ bourgeoisie au robuste et sage esprit, amoureuse de travail, de
+ progrès et de liberté, voyez-la, impuissante, épeurée, livrée à
+ toutes les réactions. Et ils allaient saisir la magistrature, ils
+ étendaient la main vers l'armée, ces deux sauvegardes d'une nation!
+ Ah! il était temps vraiment qu'on ouvrît les yeux!» (_La morale des
+ jésuites_, préface).
+
+ [562] _Ibid._, préface. Paul Bert est heureux de constater que
+ «depuis trois siècles, pas un seul Français ne s'est assez imprégné
+ de l'esprit jésuitique pour mériter le rang de Général».
+
+Contre les moines en général, Paul Bert emploie non seulement
+l'invective, mais l'ironie. Sa conférence du 28 août 1881 fourmille de
+citations puisées dans les _Annales de la Sainte-Enfance_, les écrits
+sur le curé d'Ars, les brochures destinées à exalter saint Joseph; elle
+constate aussi que le catéchisme laisse de côté l'amour de la patrie,
+la morale civique, et ne dit rien sur la liberté, la solidarité, la
+tolérance[563]. Manger du saucisson le vendredi est un péché plus grand
+qu'avoir commis vingts délits.
+
+ [563] _Le cléricalisme_, p. 59 sqq.
+
+De nombreux écrivains s'associèrent à cette campagne. Pour n'en citer
+qu'un seul, Edmond Scherer présente en un raccourci vigoureux les
+défauts du jésuite comme éducateur. Les _Exercices spirituels_ de
+saint Ignace l'invitent à considérer l'humanité comme partagée entre
+deux chefs, le Christ et Lucifer, avec deux camps, l'un autour de
+Jérusalem, l'autre autour de Babylone: singulière pédagogie que celle
+qui repose sur une conception pareille! Et les Constitutions renferment
+le fameux _perinde ac cadaver_; voilà tout le jésuitisme. «C'est par
+la proscription du libre examen qu'il répond à nos besoins de science,
+c'est par une prédication ascétique qu'il entend nous préparer à la
+lutte pour l'existence, c'est par l'éloge de l'obéissance passive qu'il
+s'imagine arrêter l'affranchissement démocratique des sociétés! Et ce
+sont ces gens-là qui se proposent pour être les maîtres de nos enfants!
+Des eunuques qui se croient capables de former des hommes![564]»
+
+ [564] _Revue politique et littéraire_, 23 août 1879.
+
+L'hostilité de la droite et du clergé contre les lois de Jules Ferry
+eût été moins redoutable si elle n'avait pas rencontré l'appui d'un
+groupe de républicains modérés. L'exemple leur fut donné par un
+catholique de gauche, Etienne Lamy; il voulut montrer à la Chambre que,
+le cléricalisme ayant perdu la bataille du 16 mai, c'était une faute
+grave de s'attaquer au catholicisme lui-même. Au Sénat, ces dissidents
+formèrent un groupe dangereux pour le ministère, surtout avec un
+chef comme Jules Simon. Le philosophe républicain était partisan de
+ce libéralisme illimité contre lequel Renouvier avait si souvent mis
+ses lecteurs en garde; au nom de la liberté, il repoussait les mesures
+contre les jésuites. En même temps il était déiste: ce contemporain
+des hommes de 1848 pensait comme eux que l'Etat doit invoquer le
+nom de Dieu; cet apôtre de la religion naturelle croyait impossible
+d'enseigner la morale sans base religieuse. Il se distinguait de la
+droite en approuvant l'instruction gratuite et obligatoire, et se
+rencontrait parfois avec Ferry dans sa manière de comprendre l'école
+primaire; mais sa lutte contre la neutralité, contre la laïcité,
+offrit aux Chesnelong et aux Buffet un appui sérieux. Dans un livre de
+combat, il montra la campagne anticléricale imposée au gouvernement par
+l'extrême gauche, et acceptée parce que les opportunistes craignaient
+de ne plus paraître assez avancés; le ministre de l'instruction
+publique, désireux de conserver une modération relative, se trouve
+déjà, selon Jules Simon, débordé par une armée de réserve qui va
+compromettre son œuvre, car les menaces de ces violents autorisent les
+adversaires de l'école publique à lui infliger un surnom redoutable,
+«l'école sans Dieu»[565].
+
+ [565] _Dieu, patrie, liberté_, 1883.
+
+La défaite électorale du parti opportuniste en 1885 n'empêcha pas
+les républicains de continuer son œuvre. Les lois sur l'enseignement
+furent complétées par une loi nouvelle, qui imposait définitivement
+aux communes, dans un délai déterminé, la laïcisation des écoles
+publiques. Pour défendre cette loi, Jules Ferry trouva un continuateur
+éloquent et actif dans René Goblet. Celui-ci était, par principe, comme
+tous les radicaux, un partisan de la séparation; mais acceptant le
+régime préféré par la majorité républicaine, il annonça l'intention
+d'appliquer loyalement le Concordat. C'est ainsi que, devant le Sénat,
+il affirmait son droit de suspendre le traitement des prêtres qui
+avaient agi aux élections contre la République, tout en exprimant le
+regret d'être contraint à de pareilles mesures[566]. Goblet soutint
+avec talent devant les Chambres la nouvelle loi scolaire et parvint à
+la faire adopter par le Sénat, malgré les nouveaux efforts de Jules
+Simon. Je me bornerai à résumer la dernière passe d'armes entre les
+deux champions, vers la fin de la discussion, dans les séances des 18
+et 20 mars 1886.
+
+ [566] «Il n'est pas vrai que la société civile ne puisse pas
+ poursuivre son œuvre sans porter atteinte à la religion. Il n'est pas
+ bon de le dire, il n'est pas bon de le croire, il n'est pas bon de le
+ faire croire. Il n'est pas vrai qu'il n'y ait pas là deux domaines
+ distincts, et que la religion et la société civile ne puissent
+ pas vivre à côté l'une de l'autre, sans empiéter sur leur domaine
+ respectif» (26 décembre 1885).
+
+Cette loi, disait Jules Simon, faite pour exclure définitivement les
+congréganistes des écoles publiques, est inspirée par trois motifs:
+on veut la neutralité religieuse, l'apostolat politique, et surtout
+une revanche contre le clergé. Mais la neutralité religieuse est
+impossible; l'éducateur ne peut pas enseigner avec dignité s'il cache
+toujours ses convictions: «l'école neutre est une école déshonorée».
+L'apostolat politique est néfaste pour l'école: sous l'Empire, les
+républicains protestaient contre l'obligation imposée aux instituteurs
+de glorifier Napoléon III; jouaient-ils donc la comédie? Au lieu de
+prétendre faire de l'instituteur le représentant des idées modernes
+dans le village, qu'on le laisse être simplement un maître d'école.
+Enfin la politique de revanche est indigne d'un parti de gouvernement;
+elle ne doit pas conduire à l'oppression des consciences.--Il est faux,
+répondit Goblet, que les lois votées depuis quatre ans détruisent la
+liberté d'enseignement. La république laisse une liberté complète aux
+écoles privées, mais n'admet plus les ordres religieux à enseigner dans
+les écoles de l'Etat. Le père de famille est opprimé, dit-on, lorsque,
+ne pouvant envoyer son enfant à une école libre, il n'a devant lui
+qu'une école publique étrangère à ses idées; faudra-t-il donc faire
+entretenir par l'Etat des écoles distinctes pour toutes les variétés
+d'opinions politiques ou religieuses? On demande aussi que le choix
+appartienne à la commune; mais que l'école reçoive telle ou telle
+direction, ce n'est pas là un intérêt communal; c'est une question
+qui regarde l'initiative privée ou l'Etat. Celui-ci ne peut créer
+qu'un seul type d'écoles; et comme il impose l'obligation, approuvée
+par les hommes tels que Jules Simon, il a dû adopter ce correctif
+de l'obligation qui s'appelle la neutralité. Or le congréganiste
+ne peut pas être neutre; il a deux maîtres, l'Etat et le supérieur
+ecclésiastique, et lorsque ces deux maîtres sont en désaccord, c'est au
+second qu'il obéit. L'apostolat politique doit rester hors de l'école,
+si l'on entend par ce mot l'apologie des gouvernements; mais il y a
+place pour un apostolat plus élevé, qui comprend les devoirs envers la
+patrie et l'explication de la devise républicaine, «liberté, égalité,
+fraternité». L'enseignement moral doit être, comme Jules Simon l'a
+si souvent répété dans ses livres, dégagé de toute préoccupation
+confessionnelle. La revanche contre le clergé, les républicains n'ont
+pas à la poursuivre; mais placés en présence de la loi de 1850, qui
+a si profondément aggravé les divisions de la société française, ils
+veulent restituer à la société civile ce que cette loi lui a pris à
+tort.
+
+Jules Simon fut soutenu dans sa campagne par ses amis de l'école
+éclectique. Ces philosophes, habitués par Victor Cousin à rechercher
+l'alliance des «deux sœurs immortelles», ne pouvaient se résigner à
+voir l'école séparée de l'Église. Adolphe Franck, rééditant un livre
+paru vingt ans auparavant, protesta contre des projets nuisibles à
+la religion[567]. Barthélemy Saint-Hilaire, le fidèle ami de Cousin,
+s'appliqua également à prêcher la réconciliation: il reconnaissait
+les erreurs d'une Eglise qui avait exalté le Sacré-Cœur, fait la loi
+de 1875 et défendu des congrégations illégales, mais les républicains
+devaient éviter d'y répondre par des fautes semblables; ils devaient
+se souvenir que l'accord est possible, facile entre la philosophie et
+la religion[568]. Un autre disciple de l'éclectisme, l'ancien recteur
+de l'Académie de Paris, Mourier, prenait aussi la plume pour soutenir
+Jules Simon, pour montrer combien l'enseignement péricliterait s'il
+était séparé de la tradition religieuse[569].
+
+ [567] «L'Etat fait les frais d'une académie de musique, d'un corps
+ de ballet, d'une chaire de chinois, d'une autre de sanscrit.
+ Tous les citoyens qui payent l'impôt contribuent à l'entretien
+ de ces institutions de luxe, quoique bien peu d'entre eux soient
+ en situation d'en profiter. Et l'on refuserait à la masse de la
+ population, aux pauvres, aux humbles, aux ouvriers des villes, aux
+ habitants de la campagne, ce que leur conscience, leur foi, leurs
+ traditions héréditaires réclament le plus impérieusement, une église,
+ un temple où ils puissent se réunir pour prier, un prêtre qui bénisse
+ leur naissance, leur mariage, l'heure de leur séparation d'avec les
+ vivants!» (_Des rapports de la religion et de l'Etat_, avant-propos).
+
+ [568] La philosophie vraie, qui est nécessairement spiritualiste, n'a
+ aucune peine à rendre à la religion la justice qui lui est due...
+ Le catholicisme, légitime héritier du passé, est l'institution
+ religieuse et morale la plus féconde que les hommes aient jamais
+ fondée, parce qu'il sait s'améliorer tout en restant fidèle à la
+ tradition.» (_La philosophie dans ses rapports avec la science et la
+ religion_, p. 273).
+
+ [569] «République ou monarchie, le gouvernement, quelles qu'en
+ soient les formes et la constitution, a besoin de générations
+ élevées à l'école du respect, et il ne saurait y avoir de respect
+ là ou la morale est indépendante... Telle était l'antique doctrine,
+ celle de l'Université que j'ai servie.» (_Notes et souvenirs d'un
+ universitaire_).
+
+Ce n'était pas un langage semblable qu'on pouvait attendre de Littré ou
+de Renouvier. Mais l'amour de la République, le désir de consolider le
+régime nouveau leur faisaient redouter une politique trop agressive à
+l'égard du clergé. Littré s'expliqua là-dessus, au début de la campagne
+de Jules Ferry contre la Compagnie de Jésus, dans un article qui fit
+sensation[570]. Le suffrage universel, disait-il, a manifesté sa
+volonté en matière de politique religieuse. «Il se porte indifféremment
+sur des catholiques, sur des protestants, sur des juifs, sur des
+libres-penseurs, pourvu qu'ils satisfassent à un certain programme qui
+varie sans doute selon les circonstances, mais qui pourtant a toujours
+un fond identique, celui de respecter les conditions essentielles de
+la société moderne telle que l'a faite la Révolution. En revanche,
+il exclut presque absolument tout ce qui est clérical, ultramontain,
+jésuite, en d'autres termes tout ce qui professe une hostilité
+implacable contre l'établissement du régime laïque au sein de l'Etat.
+D'où vient ce double courant dans une même masse homogène? c'est que,
+tandis qu'elle a un credo religieux dont elle entend bien ne pas se
+départir, elle a aussi un credo politique auquel elle tient avec une
+non moindre détermination... Quelle contradiction! s'écriera-t-on et
+du côté qui assure que le catholicisme est incompatible avec aucune
+liberté moderne, et du côté qui soutient qu'il n'est aucune liberté
+moderne qui ne soit hétérodoxe! Contradiction, soit; mais elle existe,
+elle vit, elle se meut, elle agit et a des résultats très importants».
+Littré désapprouvait donc les mesures de combat, les fermetures de
+couvents, et préconisait les mesures positives, l'organisation de
+l'école primaire, le développement de l'Université[571].
+
+ [570] _Le catholicisme selon le suffrage universel_, réimprimé dans
+ son livre _De l'établissement de la troisième république_.
+
+ [571] Littré fait observer à ce propos que, renonçant aux idées
+ enseignées par Auguste Comte, il ne demande plus la suppression de
+ l'Université ni de son budget.
+
+Dans la _Critique philosophique_, Renouvier et Pillon continuaient la
+guerre contre le papisme et réclamaient toujours un solide enseignement
+laïque. Leur revue loua les rapports de Paul Bert et son livre sur la
+morale des jésuites[572]. Mais elle approuva l'article de Littré, en le
+félicitant d'avoir abdiqué ses anciens préjugés contre l'Université;
+Pillon adopta la distinction, qu'il ne faisait point jusque-là, entre
+le catholicisme et le cléricalisme; Renouvier blâma les violences et le
+fanatisme des radicaux[573]. Les deux philosophes ajoutaient d'ailleurs
+que le maintien du Concordat, tel que l'avait compris Portalis,
+impliquait la disparition des ordres religieux non autorisés par
+l'Etat; ils acceptaient la formule de Paul Bert, «paix au curé, guerre
+au moine!» Les maîtres du criticisme restaient donc plus combatifs
+que Littré, tout en se rapprochant de lui. La sympathie croissante
+de Renouvier pour le protestantisme devait le rendre de plus en plus
+défiant envers les excès de la libre pensée; mais jamais il ne renia
+son attachement à l'éducation laïque et ses sympathies pour la lutte
+contre la théocratie[574].
+
+ [572] 9e année, I, pp. 61 et 126.
+
+ [573] 9e année, II, pp. 81, 113, 161, 186, 332. _Ibid._, pp. 65 et
+ 209.
+
+ [574] A la veille de sa mort, il approuvait la guerre du
+ ministère Combes contre les congrégations, et parlait d'échapper
+ au cléricalisme et à l'athéisme par une religion laïque, le
+ «personnalisme» (_Les derniers entretiens_, recueillis par Prat,
+ p. 99 sqq.).
+
+En somme, la partie négative de l'œuvre de Jules Ferry, la lutte contre
+les moines, surtout contre les jésuites, ne réussit qu'un moment; la
+partie positive, l'organisation de l'école laïque, plus difficile en
+apparence, eut des résultats plus durables. Les lois de 1882 et de 1886
+organisèrent l'instruction primaire selon le programme républicain.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+La politique de conciliation
+
+
+Il a fallu suivre jusqu'au bout les débats qui aboutirent à la création
+de l'école gratuite, obligatoire et laïque. Ces débats contribuèrent
+naturellement à envenimer la guerre entre les républicains et le
+clergé. On le vit aux élections de 1885: la campagne du parti radical
+et surtout les péripéties de la conquête du Tonkin préparèrent la
+défaite de la majorité opportuniste, mais ce fut l'action vigoureuse
+du clergé, soutenu par les catholiques militants, qui assura
+dans de nombreuses circonscriptions le retour offensif du parti
+conservateur[575]. Dans une Chambre élue sous de tels auspices les
+discussions sur la politique religieuse, quoique moins importantes
+que pendant les années antérieures, devaient être souvent d'une
+grande âpreté. Quel que fût, en effet, le ministère au pouvoir, la
+politique de laïcisation continuait: non seulement la loi scolaire de
+1886 produisait peu à peu son effet, mais d'autres lois supprimèrent
+les privilèges réservés au clergé ou les mesures dirigées contre la
+libre pensée. Les républicains avaient gardé un souvenir amer du
+refus des honneurs funèbres aux dépouilles des personnages enterrés
+civilement, députés de l'Assemblée Nationale, ou membres de la Légion
+d'Honneur comme le compositeur saint-simonien Félicien David; ces
+souvenirs contribuèrent à faire voter la loi de 1887 sur la liberté
+des funérailles. Les honneurs funèbres prescrits par les règlements
+devaient être rendus à tous ceux qui y avaient droit, que les obsèques
+fussent religieuses ou civiles; toute personne majeure pouvait régler
+d'avance par testament les conditions de ses funérailles, «notamment
+en ce qui concerne le caractère civil ou religieux à leur donner et le
+mode de sa sépulture[576].»
+
+ [575] V. l'enquête sur les élections faite par le _Temps_ dans les
+ derniers mois de 1885; tantôt, comme dans l'Ardèche, la question
+ religieuse a été seule en jeu; tantôt, comme dans la Somme, le clergé
+ a su exploiter la crise agricole (10 et 22 novembre 1885).
+
+ [576] Au Sénat, le projet fut vivement combattu par l'orateur de la
+ droite, Chesnelong, qui disait: «la loi ne peut rester indifférente
+ entre la croyance en Dieu et l'athéisme». Le rapporteur, Emile
+ Labiche, lui répondit en invoquant les principes modernes, l'égalité
+ devant la loi et la liberté de conscience.
+
+Beaucoup plus importante paraissait la question soulevée par la
+nouvelle loi militaire, celle du service obligatoire pour les
+séminaristes. Dans les deux Chambres les orateurs de la droite,
+parmi lesquels l'évêque d'Angers fut le plus véhément, combattirent
+cette réforme en invoquant les nécessités du recrutement du clergé.
+Les orateurs de la gauche répondirent qu'une loi qui abolissait le
+volontariat d'un an, qui faisait disparaître l'immunité accordée
+jusque-là aux membres de l'enseignement public, devait supprimer
+en même temps celle dont profitaient les futurs prêtres. Tous les
+républicains se mirent d'accord sur ce principe, qui était devenu
+populaire; «les curés sac au dos!», répétaient volontiers les
+paysans. Toutefois il y eut une divergence entre les radicaux et les
+opportunistes, ou, pour mieux dire, entre la Chambre et le Sénat; la
+première voulait trois ans de caserne pour les séminaristes; le Sénat
+pensa que, le clergé concordataire ayant un service public à remplir,
+ses futurs membres devaient rentrer dans les catégories autorisées,
+moyennant certaines conditions, à ne faire qu'un an. Ce fut le Sénat
+qui l'emporta. D'après la loi de 1889, les élèves ecclésiastiques
+servaient un an seulement, à condition d'être pourvus, à l'âge de
+vingt-six ans, d'un poste concordataire; en temps de guerre, ils ne
+figuraient point parmi les combattants, mais prenaient place dans les
+ambulances ou dans les hôpitaux militaires. Ceux qui votèrent cette
+mesure voulaient-ils entraver le recrutement du clergé catholique?
+La droite l'affirma, et c'était vrai pour plusieurs membres de la
+majorité, mais les principaux orateurs de la gauche et les ministres
+affirmèrent qu'il s'agissait uniquement d'appliquer les principes
+fondamentaux de la République. A côté des Chambres, divers conseils
+municipaux menaient aussi, avec une violence parfois plus grande,
+le combat contre l'Eglise. Le conseil municipal de Paris surtout se
+signala par son ardeur à transformer les établissements qui dépendaient
+de lui. Dans les écoles communales il favorisa, souvent il devança
+l'action du gouvernement; dans les hôpitaux il remplaça peu à peu
+les sœurs par des infirmières, conformément aux demandes sans cesse
+renouvelées par l'infatigable apôtre de la laïcisation, le docteur
+Bourneville[577].
+
+ [577] V. Bourneville, _Laïcisation de l'assistance publique_, 1880,
+ dans le _Progrès médical_, qui fut l'organe de cette campagne.
+
+Cependant le boulangisme avait suivi sa marche ascendante, un grand
+parti se formait par la coalition de tous les mécontents; les
+catholiques militants lui apportèrent leur appui. Dans la réunion
+de Tours (17 mars 1889) l'alliance fut proclamée: Naquet, dans un
+discours communiqué d'avance à Freppel, annonça l'abandon de cette
+«politique mesquine et tracassière» qui s'était traduite par les
+décrets de 1880; Boulanger affirma son dessein d'apporter au pays
+la pacification religieuse. Certains républicains, effrayés par les
+progrès de l'opposition, conseillaient à leurs amis de regagner le
+clergé, d'inaugurer une politique d'apaisement. Challemel-Lacour
+exposa au Sénat, le 19 décembre 1888, la nécessité de ménager des
+croyances «peut-être attiédies et assoupies sur certains points et dans
+quelques régions, mais sujettes à des réveils surprenants, vivaces
+encore presque partout, et qui tiennent dans la vie intime, dans la
+vie de famille, plus de place que la politique n'en tiendra jamais.»
+Jules Ferry, quelques mois plus tard, promit au parti catholique,
+s'il voulait désarmer, le maintien scrupuleux de la liberté des
+cultes, un régime légal favorable aux associations religieuses, et
+même des adoucissements et des tempéraments dans l'application des
+lois scolaires; mais il eut soin d'ajouter que ces lois seraient
+maintenues, qu'il ne regrettait rien de son œuvre, qu'on n'obtiendrait
+du parti républicain sur ce point ni un acte de contrition ni un
+retour en arrière[578]. La véhémente réponse d'Albert de Mun prouva
+que les catholiques, pleins d'espoir dans les élections législatives,
+refusaient nettement ces avances. Beaucoup d'évêques, sans adhérer
+expressément au boulangisme, préparèrent la période électorale par des
+mandements destinés à rappeler que la cause de la religion était en
+jeu. Le vote définitif de la loi militaire, survenu le 9 juillet 1889,
+excitait leur colère; aussi la circulaire du ministre des cultes, qui
+invitait le clergé à rester en dehors de la lutte, provoqua-t-elle des
+réponses indignées que les prélats rendirent publiques[579].
+
+ [578] Chambre, 6 juin 1889.
+
+ [579] V. Lecanuet, _L'Eglise de France sous la troisième République_,
+ II, p. 374.
+
+La défaite électorale du boulangisme fut considérée comme un nouveau
+désastre pour le parti clérical. Mais c'étaient les républicains
+opportunistes qui, plus que les radicaux, avaient eu l'avantage dans le
+scrutin, et la plupart d'entre eux, à l'exemple de Jules Ferry et de
+Challemel-Lacour, approuvaient maintenant la politique d'apaisement.
+Résolus à maintenir les lois scolaires et la loi militaire, ils
+comptaient s'abstenir de mesures nouvelles contre l'Eglise, conserver
+le Concordat et l'appliquer d'une façon acceptable pour tous. De même
+certains conservateurs, déçus dans l'espoir de renverser la République
+comprenaient la nécessité de s'accommoder avec elle. L'année 1890 vit
+se multiplier les manifestations conciliantes. Un modéré comme Ribot
+ne fut pas le seul à montrer l'accord possible[580]. Jules Ferry se
+déclara prêt à l'entente pourvu qu'on ne touchât point aux lois
+scolaires[581]; Spuller, dans la _République française_, répéta sans
+relâche qu'il convenait d'en finir avec les querelles inutiles[582].
+De son côté Léon XIII jugea le moment opportun pour inaugurer la
+politique nouvelle qui depuis longtemps avait ses préférences. Le
+toast d'Alger, prononcé par le cardinal Lavigerie, fut le manifeste
+éclatant du ralliement. Désormais tous les ministères pendant plusieurs
+années, quelle que fût la nuance de chacun d'eux, se conformèrent
+à cette politique de conciliation. Elle rencontra deux sortes
+d'adversaires. A droite, ce furent les militants du catholicisme. Il
+n'y a pas lieu de rappeler ici quelle lutte ils soutinrent contre la
+politique de Léon XIII, lutte voilée sous les formules de respect,
+mais persévérante et acharnée, où nombre d'évêques aidèrent les hommes
+politiques. Monarchistes fougueux comme Paul de Cassagnac, ou cléricaux
+intransigeants qui abandonnaient l'_Univers_ pour fonder la _Vérité
+française_, tous accusèrent les ralliés de lâcheté, de trahison;
+parfois ils se joignirent aux anticléricaux pour signaler dans le
+ralliement une simple manœuvre destinée à diviser les républicains.
+C'était là, en effet, une des assertions habituelles du parti radical;
+celui-ci répétait que les modérés faisaient un jeu de dupes en
+acceptant les avances du pape, qu'il n'y a pas de conciliation possible
+entre l'Eglise et la République. M. Clemenceau, dans le discours qui
+provoqua la chute du ministère Freycinet en 1892, disait au président
+du Conseil: «La lutte est possible entre les droits de l'homme et ce
+qu'on appelle les droits de Dieu. L'alliance ne l'est pas. En tout
+cas, la lutte est engagée, il faut qu'elle se poursuive. L'avenir
+dira le vainqueur... Vous pourrez être, vous serez prisonniers de
+l'Eglise. L'Eglise ne sera jamais en votre pouvoir[583].» Les attaques
+simultanées des intransigeants de droite et de gauche contribuèrent au
+grave échec éprouvé par les ralliés aux élections législatives de 1893.
+
+ [580] «Je veux le prêtre libre, respecté dans son Église; mais
+ je veux aussi maintenir les droits du pouvoir civil, suivre les
+ traditions de ce pays, me conformer à l'instinct profond, au génie du
+ peuple français: je veux le curé hors de la politique» (Chambre, 1er
+ février 1890).
+
+ [581] «Je désire que la paix religieuse existe dans mon pays. Je
+ crois qu'on l'obtiendra facilement en cessant d'inquiéter le clergé
+ au sujet du budget des cultes». Mais on nous dit: passez-nous les
+ lois scolaires et nous vous passerons la République. «C'est trop
+ cher, Messieurs, et nous ne ferons pas ce marché. Que serait la
+ République si elle n'était pas la grande éducatrice de la démocratie?
+ L'école nationale doit rester l'école laïque, neutre et gratuite,
+ parce qu'elle est l'école nationale. C'est là, vraiment, notre pilier
+ d'airain» (discours du 21 décembre 1890 aux délégués sénatoriaux des
+ Vosges).
+
+ [582] Ces articles sont réunis dans _L'évolution politique et sociale
+ de l'Eglise_. Spuller signale d'ailleurs, dans l'avant-propos du
+ livre, le danger qui inquiète les libres penseurs: «Ils se demandent
+ tous les jours si le XXe siècle ne verra pas la plus effroyable
+ réaction dont nous ayons été menacés depuis la Renaissance, et cela
+ sous le couvert même des institutions libres et républicaines,
+ adoptées enfin par l'Eglise».
+
+ [583] Chambre, 18 février 1892.
+
+L'apaisement fut aussi compromis par les incidents qu'amène chaque jour
+la vie politique. En 1891, par exemple, une manifestation de quelques
+pèlerins français à Rome en faveur du pouvoir temporel du pape suscita
+en Italie un mouvement général de colère. La lettre du ministre des
+cultes aux évêques sur ce sujet, la virulente réponse qui lui fut
+adressée par Gouthe-Soulard, l'archevêque d'Aix, et le procès intenté
+à celui-ci défrayèrent assez longtemps les polémiques. En 1892 les
+catéchismes électoraux publiés dans divers diocèses furent déférés au
+Conseil d'Etat, et les adversaires de l'apaisement tirèrent grand parti
+de cette affaire. Plus grave était le maintien des lois que certains
+polémistes catholiques nommaient les «lois scélérates». A chaque
+attaque dirigée contre les lois scolaire et militaire, les républicains
+des deux Chambres se retrouvaient d'accord pour affirmer la volonté de
+n'y rien changer. La laïcisation des écoles, appliquée plus ou moins
+rapidement selon les ministères, ne s'arrêtait pas et touchait peu à
+peu toutes les écoles communales encore confiées à des congréganistes.
+
+Des lois nouvelles furent votées qui se rattachaient à la même
+politique. On décida en 1892 qu'à partir de l'année suivante les
+budgets des fabriques et des consistoires seraient soumis à toutes les
+règles de comptabilité que la loi impose aux autres établissements
+publics; le Conseil d'Etat prépara le décret qui réglementait
+l'application de ces nouvelles mesures. Inutile de consulter les
+évêques, disait le ministre des cultes, parce qu'il s'agit d'une
+question nationale, réservée à l'Etat; c'est inexact, répondaient les
+prélats, il s'agit d'une matière mixte, à propos de laquelle on doit
+prendre l'avis du clergé. Le cardinal Coullié, archevêque de Lyon,
+prescrivit aux prêtres de son diocèse de considérer la nouvelle loi
+comme non avenue. Mais le conflit ne fut pas poussé très loin. Spuller,
+devenu ministre des cultes, avait rédigé des instructions conciliantes;
+bientôt il prononça le discours fameux qui invitait les républicains
+à traiter la politique religieuse avec «un esprit nouveau». Léon XIII
+répondit à cette bonne volonté en exhortant les évêques à cesser la
+résistance.
+
+La loi d'abonnement vint exciter de nouvelles colères. On avait imposé
+aux congrégations religieuses depuis 1884 le droit d'accroissement,
+par analogie avec les sociétés commerciales; comme la mort ou le
+départ d'un membre d'une congrégation accroissait quelquefois la
+part de ceux qui restaient, on voulut imposer à ceux-ci les droits
+levés sur les mutations par décès ou sur les donations entre vifs.
+Les ordres religieux recoururent à une résistance passive qui
+rendait le recouvrement de ces impôts fort difficile; aussi le droit
+d'accroissement fut-il remplacé en 1895 par une taxe d'abonnement;
+c'est un ministère modéré, présidé par Ribot, qui fit voter cette
+modification. Les prélats protestèrent, mais bientôt on apprit que
+l'un d'eux, l'évêque de Beauvais, recommandait aux congrégations de se
+soumettre, et l'on ne tarda point à savoir qu'il était approuvé par le
+Vatican. Le ministère Méline, quelque bien disposé qu'il fût pour la
+droite républicaine, ne changea rien aux «lois scélérates»; il laissa
+du moins pleine liberté aux congrégations, qui purent effacer toutes
+les traces des décrets de 1880. En même temps les progrès sensibles de
+l'antisémitisme autorisaient les espérances des catholiques militants.
+
+Cette époque vit disparaître les deux hommes dont l'influence avait
+été si grande sur la jeunesse intellectuelle depuis vingt ans, Renan
+et Taine. Renan s'était laissé aller dans ses dernières années à un
+scepticisme croissant au sujet des questions politiques ou morales;
+de là vinrent les étranges fantaisies de parole ou de plume qui
+étonnèrent ses admirateurs. Ce scepticisme néanmoins laissa toujours
+subsister chez lui l'amour de la vérité scientifique, et la conviction
+que, si les religions positives devaient succomber, le sentiment
+religieux était appelé à subsister. Il avait mené à bonne fin, avec une
+conscience et une régularité remarquables, son _Histoire des origines
+du christianisme_. Ensuite vint _l'Histoire du peuple d'Israël_: la
+part faite à l'hypothèse y était plus grande encore qu'autrefois,
+mais l'auteur avait toujours soin de marquer la différence entre
+les faits acquis, démontrés par des textes authentiques, et les
+simples conjectures. En 1890 parut le livre composé par lui dès 1848,
+_l'Avenir de la science_: tout en reconnaissant que maintes illusions
+de sa jeunesse étaient évanouies, Renan demeurait fidèle aux idées
+dominantes qui avaient inspiré son premier ouvrage: «Ma religion,
+écrivait-il, c'est toujours le progrès de la raison, c'est-à-dire de
+la science[584].» De même la négation du surnaturel et du miracle
+demeurait chez lui aussi sereine, aussi complète qu'autrefois; mais il
+souhaitait que l'homme pensât toujours au divin, à l'idéal: «Un immense
+abaissement moral, et peut-être intellectuel, suivrait le jour où la
+religion disparaîtrait du monde... Il ne faut pas que la ruine, devenue
+inévitable, des religions prétendues révélées entraîne la disparition
+du sentiment religieux»[585]. Ces lignes parurent en 1892, quelques
+mois avant la mort du patriarche de la libre pensée.
+
+ [584] _L'Avenir de la science_, préface.
+
+ [585] _Feuilles détachées_, préface.
+
+Tandis que Renan abandonnait de plus en plus la politique aux
+vaines disputes des hommes, Taine s'appliquait, dans une grande
+œuvre historique, à dépeindre et à juger la formation de la France
+contemporaine. Son âpre critique signalait successivement les erreurs
+et les maux de l'ancien régime, de la Révolution, du despotisme
+napoléonien, du régime moderne. Ces études l'amenèrent à exposer la
+situation de l'Église en France. Dans des pages saisissantes il montra
+le catholicisme ranimé depuis cinquante ans, le clergé réveillé,
+concentré autour du pape, et le monde laïque, par contre, de plus en
+plus éloigné de la religion, indifférent aux questions métaphysiques,
+respectueux de la science qui lui présente le tableau du monde: ce
+tableau, de plus en plus exact et complet, diffère par des traits
+essentiels de celui que présente la théologie[586]. Voilà l'état de
+choses qui effraye le philosophe: son antipathie pour la Révolution
+l'a persuadé que le christianisme est nécessaire à la vie morale de
+l'humanité, mais sa foi en la science est trop profonde pour lui
+permettre de revenir à des croyances que sa raison n'admet plus. Ces
+hésitations inspirèrent ses dernières volontés relativement à ses
+funérailles: catholique de naissance, il ne voulut pas d'un enterrement
+civil qui aurait satisfait l'anticléricalisme démocratique. Appliquant
+le conseil de Renouvier, il chargea un pasteur protestant libéral de
+montrer que le philosophe incroyant reconnaissait la valeur morale du
+christianisme.
+
+ [586] Taine, _Le régime moderne_, t. II, liv. V.
+
+La littérature d'imagination avait subi l'influence des idées
+popularisées par Taine et Renan. C'était la méthode scientifique de
+Taine qui, au grand effroi du maître, inspirait les œuvres d'Emile Zola
+et toute la psychologie de l'Ecole naturaliste. Mais chaque génération
+est disposée à réagir contre celle qui l'a précédée, à critiquer les
+vérités qu'on lui a présentées comme définitives, à défendre son
+originalité en prenant le contrepied de ce qu'on lui a enseigné. Le
+culte de la science ou, comme on l'appelait maintenant en mauvaise
+part, le «scientisme» commençait à lui peser; des écrivains de valeur
+protestaient contre l'interprétation purement mécaniste du monde. Un
+maître de la critique, Ferdinand Brunetière, entama une campagne en
+règle contre l'école naturaliste; Emile Faguet prêchait comme lui
+le culte des grands classiques chrétiens et, dans son _Dix-huitième
+Siècle_, traitait Voltaire et les Encyclopédistes avec la plus grande
+sévérité. Un essayiste au style étincelant, Eugène-Melchior de Vogüé,
+révélait à la France les grands écrivains russes, tout pénétrés de foi
+religieuse, et les proposait comme modèles à ses compatriotes saturés
+de négations. Un écrivain jusque-là connu surtout comme romancier
+mondain, Paul Bourget, publia le _Disciple_, précédé d'une préface
+qui dénonçait la responsabilité des penseurs trop audacieux, qui
+revendiquait les droits de la tradition religieuse et patriotique.
+Un écrivain suisse dont la réputation commençait en France, Edouard
+Rod, montra dans le _Sens de la vie_ un incroyant amené à chercher,
+à souhaiter le retour vers la foi. Sans aller jusqu'à la religion
+positive, Paul Desjardins, l'auteur du _Devoir présent_, Pierre
+Lasserre, Maurice Pujo, Henry Bérenger manifestaient leurs sympathies
+pour la religiosité[587]. Ils étaient encouragés par l'accueil de
+nombreux catholiques libéraux qui souhaitaient un accord entre
+l'Eglise et les idées modernes[588].
+
+ [587] Le rapprochement des dates est intéressant: _Le roman russe_,
+ de Vogüé, paraît en 1886; l'article de Brunetière sur la _Banqueroute
+ du naturalisme_, en 1887, (_Revue des Deux-Mondes_, 1er septembre);
+ le _Dix-huitième Siècle_, de Faguet, est de 1890; _Le Disciple_, de
+ 1889; _Le Sens de la vie_, de 1889; _Le Devoir présent_, de 1892;
+ _L'Ame moderne_, par Henry Bérenger, de 1892.
+
+ [588] V. l'abbé Klein dans le _Correspondant_, 10 février 1892.
+ Rappelons que l'encyclique _Rerum novarum_ est de 1891, l'encyclique
+ française sur le ralliement, de 1892.
+
+Ces tendances, qui répondaient à la nouvelle orientation politique
+adoptée par les ralliés, ne tardèrent point à être combattues par les
+amis de l'esprit laïque. Beaucoup de jeunes gens admettaient, comme
+Renan et Taine, la légitimité du sentiment religieux, mais ne voulaient
+pas aller plus loin. Plusieurs s'inspirèrent des livres d'un philosophe
+mort depuis peu, à l'âge de trente-trois ans, après une vie consacrée
+à la méditation sur les grands problèmes. Guyau, pénétré de l'idée de
+l'évolution, avait entrepris de compléter la morale de Darwin et de
+Spencer. La religion, pour lui, était un phénomène sociologique, très
+légitime comme tel, qui a son origine dans deux besoins de l'homme,
+le besoin de comprendre et la sociabilité. Aujourd'hui le besoin de
+comprendre est satisfait par la science, qui détruit le mythe; la
+sociabilité de l'homme moderne n'a plus besoin, comme autrefois, des
+dogmes et des rites: l'humanité marche donc vers «l'irréligion de
+l'avenir», qui ne sera point une anti-religion, mais un degré supérieur
+de la civilisation. Ainsi Guyau, sans méconnaître l'importance des
+réflexions sur l'au-delà, trouvait dans ces réflexions mêmes des motifs
+de croire à la fin des religions[589]. A la même époque un grand
+écrivain, admirateur de Renan, Anatole France, commençait également à
+résister aux efforts des néo-chrétiens[590]. Comme Renan, il réservait
+la part de l'inconnu, du rêve, et niait que la science pût complètement
+détrôner la religion. Mais ce disciple fidèle du dix-huitième siècle
+se méfiait de la religiosité vague et des conversions bruyantes. A
+propos du _Disciple_, de Paul Bourget, il soutint vigoureusement contre
+Brunetière les droits de la vérité scientifique et de la pensée libre.
+Désormais il devait garder sa place parmi les adversaires les plus
+déterminés du renouveau catholique.
+
+ [589] Cette fin, Guyau la déclare inévitable au nom de la logique:
+ «La logique, après tout, écrivait-il, a toujours eu le dernier mot
+ ici-bas. Les concessions à l'absurde, ou tout au moins au relatif,
+ peuvent être parfois nécessaires dans les choses humaines;--c'est
+ ce que les révolutionnaires français ont eu le tort de ne pas
+ comprendre;--mais elles sont transitoires» (cité par Fouillée, _La
+ morale, l'art et la religion d'après Guyau_, p. 150).
+
+ [590] Il écrivait au lendemain de la mort de Renan: «Ce que nous
+ devons dire, nous, ses amis, nous qui eûmes l'honneur inestimable de
+ l'approcher, c'est qu'il fut le meilleur des hommes, le plus simple,
+ le plus doux et en même temps le plus ferme cœur qui ait jamais battu
+ en ce monde... Il était essentiellement moral et religieux; il aimait
+ cette humanité dont il fut un des plus magnifiques exemplaires» (le
+ _Temps_, 9 octobre 1892).
+
+Une partie de la jeunesse, préoccupée surtout par les conséquences
+politiques des tendances nouvelles, accusait les inspirateurs du
+mouvement néo-chrétien de travailler, consciemment ou non, à rendre la
+force et l'audace au parti clérical. Le désir de résister à ce danger
+fit naître en 1893 la Ligue démocratique des écoles. Elle demanda une
+conférence à M. Aulard, afin de prouver qu'elle revendiquait l'héritage
+de la Révolution. L'historien dénonça l'entreprise tentée par quelques
+hommes qui prétendaient parler au nom de la jeune génération et
+faisaient semblant de prendre son silence pour une adhésion. Il opposa
+au goût pour les mystères de la religion la confiance des libres
+penseurs dans l'humanité. «Nous croyons, disait-il, que la destinée
+des hommes se fait en eux et par eux, qu'ils sont solidaires, qu'ils
+progressent; le sentiment de cette solidarité, l'espoir de cette
+progression de l'humanité par elle-même, nous semblent, puisque vous
+parlez de poésie et de religion, infiniment plus poétiques, infiniment
+plus religieux que tout le merveilleux des dogmes extra-humains».
+Peu importe que la libre pensée soit de mauvais ton pour les gens
+«distingués». Elle est issue des nobles réflexions de la race
+hellénique; refoulée au moyen âge par la religion, elle a reparu avec
+la Renaissance pour grandir sans cesse; tandis que la religion ne peut
+pas évoluer, la libre pensée durera autant que la raison humaine[591].
+
+ [591] _Science, patrie, religion_, dans la _Revue Bleue_, 22 avril
+ 1893. Vogüé, spécialement visé par cette conférence, répondit dans la
+ _Revue des Deux-Mondes_ (1er mai 1893).
+
+Le conflit entre l'esprit religieux et l'esprit laïque, entre les
+défenseurs de la théologie et ceux de la science, apparut surtout
+dans la controverse qui mit aux prises Brunetière et Berthelot. Le
+célèbre critique, revenu de Rome où il avait été reçu par Léon XIII,
+publia dans la _Revue des Deux-Mondes_, le 1er janvier 1895, un
+article retentissant; ne se déclarant pas encore catholique lui-même,
+il célébrait la grandeur de la religion, la vertu sociologique du
+catholicisme, et opposait aux bienfaits de l'Eglise la faillite de la
+science. Berthelot lui répondit. Une amitié datant de plus de quarante
+ans l'unissait à Renan; mais tandis que celui-ci, découragé par
+l'échec des républicains de 1848, avait laissé désormais la politique
+de côté, Berthelot demeura toute sa vie un partisan fidèle de la
+république et de la démocratie. Le désastre de 1870 le fit entrer dans
+la politique militante, et bientôt la lutte contre le cléricalisme lui
+apparut comme nécessaire pour la République. En 1882 il écrivait,
+à propos de l'œuvre accomplie par la Ville de Paris: «La mairie,
+l'école, l'hôpital, le cimetière doivent être séparés de toute attache
+religieuse obligatoire, c'est-à-dire qu'ils doivent être purement
+laïques». Il affirmait aussi, dès ce moment, qu'une société peut vivre
+«sans religion officielle, sans appui surnaturel»[592]. L'article de
+Brunetière suscita la réponse de Berthelot[593].
+
+ [592] Article sur Hérold(1882) dans _Science et philosophie_.
+
+ [593] Cet article de la _Revue de Paris_ (1er février 1895) est
+ réimprimé dans _Science et morale_.
+
+La science, dit-il, a tenu toutes les promesses faites par la
+philosophie de la nature depuis le dix-septième siècle: «au lieu de se
+borner à engourdir les mortels dans le sentiment de leur impuissance
+et dans la passivité des résignations, elle les a poussés à réagir
+contre la destinée, et elle leur a enseigné par quelle voie sûre ils
+peuvent diminuer la somme de ces douleurs et de ces injustices.»
+Les anciennes croyances théologiques avaient amené les hommes à
+personnifier les lois des phénomènes naturels, à en faire des dieux; la
+science fut donc subordonnée à la religion. Les philosophes grecs sont
+les premiers qui entreprirent de la débarrasser de cet alliage; mais
+c'est dans les temps modernes seulement que la méthode scientifique a
+triomphé. Observant les faits, internes ou externes, elle les répète
+par l'expérience; puis des faits on passe aux relations générales, aux
+lois; enfin l'on s'appuie sur les faits pour construire des hypothèses,
+pour élaborer un système coordonné. Ce système, le savant en reconnaît
+modestement la fragilité[594]. Cette modestie fait que la science n'a
+jamais prétendu résoudre tous les problèmes; ce sont les religions qui
+ont affirmé pouvoir répondre à tout, ce sont les religions qui ont
+fait banqueroute. Est-ce la science qui a raconté la fabrication du
+ciel? est-ce elle qui a prédit la destruction future du monde par le
+feu, ou qui a subordonné l'univers au globe microscopique sur lequel
+nous vivons? «Jamais les dogmes religieux n'ont apporté aux hommes la
+découverte d'aucune vérité utile, ni concouru en rien à améliorer leur
+condition».
+
+ [594] «C'est un échafaudage appuyé à la base sur les faits,
+ mais dont la solidité--je veux dire la certitude ou plutôt la
+ probabilité--diminue à mesure qu'on monte plus haut... Dans les
+ réalités, nous ne procédons jamais au nom de principes absolus,
+ parce que nous avons reconnu que tous nos principes reposent sur
+ des hypothèses empruntées aux faits d'observation... Qui prétend
+ s'appuyer sur l'absolu ne s'appuie sur rien».
+
+On soutient que la morale échappe à la méthode scientifique. Nous
+avons deux sources de connaissances: la sensation nous fait connaître
+le monde extérieur et nous montre la subordination de l'individu dans
+l'humanité, de l'humanité dans l'univers; la conscience nous révèle
+l'homme seul. Voilà les deux sources de la morale; elle ne vient pas
+des religions, ce sont elles qui l'ont prise comme fondement[595].
+L'histoire de l'humanité prouve qu'entre la morale et le mysticisme
+il n'existe aucune relation nécessaire; l'homme trouve en lui-même la
+morale, puis l'attribue à la divinité. C'est ce qui a longtemps gêné
+le progrès de la morale, figée dans des moules dogmatiques: «de là a
+procédé l'esprit d'intolérance, naturel aux gens qui croient posséder
+le bien et la vérité absolus et qui, redoutant d'être ébranlés dans
+leur foi par la critique, veulent interdire aux autres le droit même de
+la discuter.» Un grand progrès heureusement s'est accompli depuis la
+Révolution: la morale, comme la science dont elle dérive, est devenue
+laïque. C'est la morale des honnêtes gens, celle qui proclame le
+devoir, la vertu, l'honneur, le sacrifice, le dévouement au bien et à
+la patrie, l'amour des hommes, la solidarité. En outre, de même qu'il y
+a une science idéale qui inspire la science positive, il y a une morale
+idéale, celle qui préconise la fraternité des peuples et la solidarité
+universelle des individus. Cette morale laïque doit pénétrer dans
+l'éducation[596]; il faut asseoir nos préceptes sur la connaissance
+des lois exactes du monde intérieur et extérieur.--L'article de
+Berthelot eut un vif succès parmi les républicains; dans une grande
+manifestation, ils le remercièrent d'avoir si bien défendu les droits
+de la raison.
+
+ [595] «Mais en vertu de cette même transposition illusoire, née d'un
+ procédé purement logique que nous rencontrons partout, les religions
+ ont déduit de la morale certains symboles, certaines idoles divines,
+ auxquelles elles ont attribué ensuite la vertu d'avoir créé les
+ notions mêmes, qui avaient au contraire servi à les imaginer».
+
+ [596] «Gardons-nous de penser qu'il s'agisse aujourd'hui, après avoir
+ éliminé les dogmes formels, de maintenir dans l'éducation, comme ses
+ principes essentiels, je ne sais quel résidu vaporeux, quel squelette
+ d'affirmations, dépouillées de la substance dogmatique qui en faisait
+ autrefois la force et la consistance».
+
+Tandis que littérateurs et savants dissertaient sur la question
+religieuse, un grand fait s'était accompli en France, qui s'imposait à
+l'attention des penseurs comme des politiques: c'était la résurrection
+du socialisme. Oublié depuis la répression de la Commune, il avait
+grandi lentement, obscurément, lorsque les élections législatives de
+1893 vinrent apprendre à tous qu'un nouveau parti politique était né.
+Ce parti apparut aussitôt comme l'adversaire de l'Eglise. On pouvait
+s'y attendre depuis les premières manifestations de ses précurseurs.
+Ceux-ci ne ressemblaient point aux socialistes contemporains de
+Louis-Philippe, tout empreints de religiosité. Un des plus écoutés
+parmi eux, Acollas, n'avait cessé de montrer que l'idée de Dieu ne
+repose sur aucun fondement rationnel[597]; aux élections législatives
+de 1876 il présenta un programme où la séparation de l'Eglise et de
+l'Etat voisinait avec les réformes sociales. La même année, le premier
+congrès ouvrier laissait voir chez tous les membres présents un
+anticléricalisme passionné. Jules Guesde, lors du procès de 1878 qui le
+révéla au public, discuta la formule qui représentait les socialistes
+comme les ennemis de la famille, de la propriété, de la religion: nous
+voulons, disait-il, conserver la famille, sauvegarder la propriété
+en l'universalisant, mais nous combattons la religion qui détourne
+les hommes de réaliser la justice dans ce monde, et nous préconisons
+l'athéisme. Le programme du parti ouvrier, que Jules Guesde rédigea
+d'accord avec Marx en 1880, comportait la suppression du budget des
+cultes et la confiscation des biens des ordres religieux[598].
+
+ [597] V. par exemple, le discours préliminaire de son livre, _Les
+ droits du peuple_ (1873).
+
+ [598] V. Georges Weill, _Histoire du mouvement social en France_,
+ 3e éd., p. 205, 223, 234.
+
+Le parti socialiste formé en 1893, à une époque où la lutte contre le
+cléricalisme était apaisée, ne mit point ces questions au premier plan;
+cependant il manifesta son éloignement pour les idées religieuses.
+Jaurès, présentant au début de la législature la justification du
+socialisme, exposa que le triomphe de l'idée laïque avait fait
+taire «la vieille chanson» qui charmait jadis les souffrances de
+l'humanité; celle-ci réclamait donc un allègement pratique, immédiat,
+à ses maux[599]. Jules Guesde, exposant le tableau de la société
+collectiviste rêvée par lui, affirma qu'elle se passerait de Dieu,
+quand l'homme aurait assez perfectionné l'organisation sociale pour
+devenir son propre dieu[600]. Il n'y avait pas de dissidences dans
+le parti à ce propos. Sans doute les socialistes reprochaient aux
+radicaux d'abuser de l'anticléricalisme, d'y chercher un dérivatif
+aux passions populaires afin d'éviter les grandes réformes sociales;
+la séparation de l'Eglise et de l'Etat, disaient-ils, marquerait la
+fin d'une politique dominée par les questions religieuses. Mais quand
+le ministère Méline apparut comme l'allié du parti conservateur,
+l'extrême gauche fit partie de la coalition qui signalait sans relâche
+ses complaisances envers l'Eglise. Divers symptômes, en effet,
+montraient qu'une partie de la bourgeoisie, effrayée par le socialisme
+et l'anarchisme, espérait trouver une défense dans la religion[601].
+Rien ne pouvait rendre plus vive l'hostilité des socialistes contre le
+parti catholique. Voilà pourquoi l'antisémitisme, qui avait rencontré à
+l'origine quelques sympathies chez eux à cause de ses invectives contre
+la haute banque, fut désavoué bientôt par les socialistes notables; ils
+le dénoncèrent comme l'allié, le serviteur de l'Eglise. Ainsi, même
+pendant cette époque d'apaisement qui va de 1890 à 1897, on peut dire
+que le conflit entre l'idée laïque et l'Eglise, entre les partis de
+gauche et le parti catholique, ne fut jamais absent de la vie politique
+ou intellectuelle.
+
+ [599] Chambre, 21 novembre 1893.
+
+ [600] Chambre, juin 1896.
+
+ [601] Sarcey, dont les opinions reflètent bien celles de ses lecteurs
+ bourgeois, répondait en 1896 à la lettre sympathique d'un curé. Ma
+ campagne anticléricale, disait-il, je la reprendrais si la religion
+ voulait redevenir persécutrice, mais ce n'est pas le cas. «L'ennemi,
+ à cette heure, c'est le collectivisme ou plutôt l'anarchisme; et je
+ crois, Monsieur le curé, que nous le pouvons combattre côte à côte.»
+ (_Journal de jeunesse_, p. 391).
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+Le réveil de l'anticléricalisme
+
+
+La politique d'apaisement semblait porter ses fruits quand éclata
+l'affaire Dreyfus. Il eût été possible, au début, de la considérer
+comme un simple litige de droit pénal, comme une erreur judiciaire
+à vérifier par l'étude minutieuse des circonstances qui avaient
+accompagné la condamnation; mais elle prit aussitôt les proportions
+d'une lutte religieuse. Dès que les premiers renseignements furent
+publiés sur les projets de Scheurer-Kestner, l'antisémitisme provoqua
+d'ardentes manifestations contre toute pensée d'entreprendre la
+revision du procès. A la violence déployée par les défenseurs du
+jugement de 1894 répondit une passion non moins vigoureuse chez leurs
+adversaires. Les premiers se trouvaient surtout dans les partis
+de droite, les seconds dans les partis de gauche: si protestants,
+israélites et libres penseurs demandaient, chaque jour plus nombreux,
+qu'on fît la révision, les catholiques militants et leurs alliés la
+repoussaient. Dès le début de 1898, l'Affaire occupa toute la France;
+pendant quelques années elle devait dominer la vie publique du pays.
+Dreyfusard ou antidreyfusard, anticlérical ou clérical, ce dilemme se
+posa partout; les questions religieuses reprirent la première place
+dans les polémiques du jour.
+
+Parmi les défenseurs de l'esprit laïque, ceux dont la parole fit le
+plus d'impression furent Emile Zola et Georges Clemenceau. Zola dans
+sa jeunesse avait écarté de bonne heure les religions positives, en
+demeurant déiste[602]. Il était arrivé depuis lors à l'agnosticisme
+complet. Ses articles passionnés stigmatisèrent les méfaits du
+cléricalisme et de l'antisémitisme, en adjurant la jeunesse de
+combattre pour la liberté. M. Clemenceau, avec une clairvoyance
+toujours en éveil, suivait dans ses articles toutes les péripéties,
+tous les multiples incidents de l'Affaire. Il montrait la coalition
+redoutable constituée pour empêcher qu'on revînt sur une erreur
+judiciaire. «Quelle troupe infinie, s'écriait-il, sous la bannière du
+Sacré-Cœur!» C'est d'abord le clergé, «le clergé enseignant, le clergé
+prêchant, le clergé journaliste, pamphlétaire, le clergé fabricant,
+commerçant, exploitant le ciel et la terre, gouvernant les hommes
+aux fins de sa domination». Ce sont les deux noblesses, l'ancienne
+et la nouvelle, toutes deux «enjuivées, encanaillées de millions
+internationaux chrétiennement tondus au nom de l'Evangile sur les
+foules épuisées du labeur.». C'est la haute juiverie cléricale; c'est
+la bourgeoisie repentie, «revenue des révolutions pour se réfugier
+dans les sacristies»; c'est l'armée, dominée par le clergé. «Cependant
+l'Église, immuable à travers tout, poursuit sa vie, et renouvelle en ce
+siècle qui vit le dernier bûcher les scènes du moyen âge»[603].
+
+ [602] V. une lettre de lui en 1860 (_Lettres de jeunesse_, p. 130):
+ il y affirme sa foi en un Dieu créateur et justicier, voit dans Jésus
+ «un législateur sublime, un divin moraliste».
+
+ [603] _L'iniquité_, p. 152 (article du 21 janvier 1898).
+
+Aux élections de 1898 les défenseurs de l'esprit laïque dénoncèrent
+l'intervention du clergé séculier, plus encore celle du clergé
+régulier. M. Clemenceau, par exemple, publia la lettre où l'abbé
+Garnier demandait de l'argent à toutes les supérieures des communautés
+de France, et la circulaire des Assomptionnistes organisant au grand
+jour l'action électorale de l'Église[604]. Tous les adversaires du
+ministère Méline signalèrent aux électeurs le danger clérical; les
+guesdistes eux-mêmes, tout en se refusant à suivre Jaurès dans sa
+campagne pour la révision, montrèrent dans les prétentions du clergé
+le signe d'un retour offensif du capitalisme. La plupart des députés
+de gauche hésitaient pourtant, à la veille du scrutin, à demander la
+révision qui demeurait manifestement impopulaire. Pareille crainte
+ne retint pas les groupements de propagande qui s'étaient formés
+parmi «les dreyfusards». A leur tête se trouvaient les membres de
+l'enseignement, professeurs de Facultés, de lycées ou instituteurs,
+habitués à réclamer des preuves et à faire la critique des affirmations
+qu'on leur présentait; ils rencontrèrent des adhérents dans la
+petite bourgeoisie et surtout parmi les ouvriers militants. C'est
+ainsi que se forma cette alliance entre républicains et socialistes,
+entre intellectuels et manuels, qui inspira les grandes réunions
+publiques tenues de 1898 à 1900. De ce rapprochement naquirent aussi
+les Universités populaires: elles eurent quelques années de vie
+prospère, grâce à l'enthousiasme des fondateurs, à leur désir passionné
+d'inculquer au peuple la foi dans la raison humaine, et l'horreur
+du fanatisme religieux. Une association plus étendue, la Ligue des
+droits de l'Homme, entreprit de grouper dans la France entière les
+partisans de ces idées. Survinrent le procès de Rennes, la grâce du
+capitaine Dreyfus, la loi d'amnistie. «L'incident est clos», avait dit
+le ministre de la guerre; c'était inexact, mais la détente survenue en
+1900, et facilitée par le succès de l'Exposition universelle, permit au
+gouvernement d'aborder de nouveaux problèmes.
+
+ [604] _Ibid._, (7 mars 1898).
+
+Le chef de ce gouvernement, Waldeck-Rousseau, avait depuis longtemps
+ses idées arrêtées sur la politique religieuse. Elles ne différaient
+point de celles de Gambetta et de Jules Ferry: comme eux il voulait
+la laïcité de l'Etat, le maintien du Concordat, le clergé séculier à
+l'écart de la politique, les congrégations soigneusement surveillées
+et au besoin réprimées. C'étaient les opinions qu'il avait déjà
+soutenues en Bretagne avant de devenir député[605]. Ministre en
+1883, il combattit devant le Sénat une proposition de Dufaure, en
+lui reprochant de confondre les associations et les congrégations,
+de vouloir pour celles-ci les mêmes libertés que pour celles-là, de
+réduire ainsi beaucoup trop la liberté des associations pour exagérer
+celle des congrégations; à ce propos il opposait l'association
+qui fortifie l'individu, qui développe sa personnalité, à la
+congrégation qui, par les trois vœux imposés à tous ses membres,
+détruit cette personnalité[606]. Devenu président du Conseil en
+1899, Waldeck-Rousseau conservait les mêmes idées; mais cette fois
+le péril causé par les congrégations lui paraissait plus grand,
+plus pressant que jamais. Il annonça bientôt à la Chambre qu'il y
+avait en France «trop de moines ligueurs et de moines d'affaires»,
+et que le gouvernement agirait[607]. Le discours prononcé par lui à
+Toulouse, le 28 octobre 1900, exposa au pays l'importance de la loi
+sur les associations présentée par le ministère. Waldeck-Rousseau
+montrait le développement nouveau des ordres religieux, leur richesse
+territoriale[608], mais surtout il s'inquiétait de leurs progrès dans
+l'enseignement. «Dans ce pays, disait-il, dont l'unité morale a fait,
+à travers les siècles, la force et la grandeur, deux jeunesses,
+moins séparées encore par leur condition sociale que par l'éducation
+qu'elles reçoivent, grandissent sans se connaître, jusqu'au jour où
+elles se rencontreront si dissemblables qu'elles risquent de ne plus se
+comprendre».
+
+ [605] «Nous voulons un clergé national, plus près encore du pays,
+ participant à sa vie, partageant toutes ses émotions, et nous voulons
+ surtout le soustraire à un envahissement progressif, à une influence
+ politique qui ne tend à rien moins qu'à le détourner de l'apostolat
+ religieux pour l'enrôler dans l'armée de la contre-révolution.
+ Les républicains à peine arrivés au pouvoir, nous avons pu voir
+ s'avançant de toutes parts, nous pressant déjà de ses avant-postes,
+ une armée internationale, recrutée dans tous les pays, irrégulière,
+ de tous ordres et de toutes couleurs, se vantant d'avoir l'univers
+ pour patrie, Rome pour capitale et la France pour campement.»
+ (_L'Etat et la liberté_, I, discours du 6 septembre 1880).
+
+ [606] «Par l'un de ces vœux, on se détache absolument de ces intérêts
+ considérés comme vulgaires, qui consistent à être propriétaire,
+ en d'autres termes, à travailler à la prospérité de son pays. Par
+ un autre de ces vœux, on se débarrasse de ce que les théologiens
+ ont appelé un second souci. Ce souci, c'est d'avoir une famille,
+ d'appartenir à cette famille, et surtout de vivre pour elle.» Puis
+ vient le vœu d'obéissance. «Or, quand de la personnalité humaine vous
+ avez retranché ce qui fait qu'on possède, ce qui fait qu'on raisonne,
+ ce qui fait qu'on se survit, je demande ce qui reste de cette
+ personnalité» (6 mars 1883).
+
+ [607] 11 avril 1900. Il avait déjà tenu à la Chambre un langage
+ semblable le 16 novembre 1899.
+
+ [608] D'après lui, la valeur des immeubles possédés par eux dépassait
+ un milliard; cette richesse augmentait encore aux dépens du clergé
+ séculier, car on voyait «l'Eglise de plus en plus menacée par la
+ Chapelle».
+
+La discussion de la nouvelle loi devant la Chambre fut longue et
+animée. Parmi les partisans des mesures proposées, quelques-uns
+trouvaient le gouvernement trop timide. M. Viviani déclara qu'on avait
+tort de vouloir faire une différence entre le clergé séculier, plus
+national, et le clergé régulier, plus romain; les desservants qui
+veulent échapper à la tyrannie des évêques, les prélats qui veulent
+conserver leur autorité sur le bas clergé, tous ont les yeux tournés
+vers Rome. L'orateur affirmait que l'Etat républicain serait obligé
+bientôt de renoncer au Concordat, et l'exhortait à opposer son idéal
+terrestre à l'idéal religieux du catholicisme[609]. Le rapporteur
+de la loi, Trouillot, maintint comme le ministre la distinction
+entre le clergé séculier et le clergé régulier; il signala toutes
+les ruses employées par les congrégations pour tourner les lois et,
+reprenant la tradition de Paul Bert, il cueillit dans un récent traité
+de théologie diverses maximes qui prouvaient l'immoralité de la
+casuistique[610]. Le président du Conseil prit souvent la parole pour
+défendre son projet. Dans une rapide esquisse historique, il montra
+les congrégations excitant aux époques les plus diverses l'inquiétude
+chez tous les gouvernements par leurs richesses et leurs progrès;
+à la fin du XIXe siècle elles ont constitué une véritable armée,
+l'armée de la contre-révolution[611]. Quant aux écoles congréganistes,
+elles enseignent aux enfants le mépris des lois françaises[612].
+Waldeck-Rousseau avait soin d'invoquer la tradition des bourgeois
+gallicans, de citer Lainé, Dupin, car il admirait les formules de ces
+légistes consommés. Les mêmes arguments reparurent devant le Sénat, et
+la loi fut promulguée en 1901.
+
+ [609] «Si vous trouvez en face de vous, comme M. de Mun vous l'a
+ promis, cette religion divine qui poétise la souffrance en lui
+ promettant les réparations futures, opposez-lui la religion de
+ l'humanité qui, elle aussi, poétise la souffrance, en lui offrant
+ comme récompense le bonheur des générations». Waldeck-Rousseau blâma
+ ce discours qui, disait-il, était pour l'opposition «une véritable
+ bonne fortune» (Sénat, 13 juin 1901).
+
+ [610] Chambre, 17 janvier 1901.
+
+ [611] Chambre, 21 janvier.
+
+ [612] «Qu'apprendra l'enfant dans ces établissements ou aux mains de
+ ces religieux? Il apprendra qu'il y a des lois qui sont méprisables,
+ que la société issue de 1789 n'est qu'un pouvoir passager, précaire
+ et subalterne et qu'il y a, en un mot, une théocratie qui a le droit
+ de reviser ses arrêts» (Chambre, 25 mars 1901).
+
+L'importance prise par ce débat était si grande que la question
+des «moines» devint la «plateforme» des élections législatives en
+1902[613]. Elles assurèrent la victoire du gouvernement et firent
+arriver à la Chambre une majorité compacte, exaspérée par les attaques
+des catholiques militants, prête à punir les congrégations de l'appui
+qu'elles avaient fourni à ces attaques. La retraite volontaire
+de Waldeck-Rousseau amena au pouvoir Emile Combes, qui fit de la
+lutte contre le cléricalisme l'objet principal de sa politique. La
+loi de 1901 fut appliquée de la façon la plus rigoureuse, malgré
+Waldeck-Rousseau qui se plaignit qu'on eût transformé une loi de
+contrôle en une loi d'exclusion; des lois nouvelles furent dirigées
+contre les ordres enseignants; des mesures minutieuses furent adoptées
+pour liquider les biens des congrégations dissoutes. Le président du
+Conseil apporta le même soin à surveiller le clergé séculier, à tenir
+tête au pape. Les autres membres du ministère le secondaient. Le
+général André, ministre de la guerre, se distingua spécialement par son
+ardeur. Elle le conduisit à faire constituer des dossiers renfermant
+des fiches sur les officiers suspects d'opinions réactionnaires et
+cléricales. La découverte de ces dossiers provoqua un tel soulèvement
+de l'opinion que le ministre de la guerre dut se retirer; sa démission
+fut bientôt suivie par celle du cabinet tout entier.
+
+ [613] Ces élections furent préparées par une ardente lutte de presse.
+ Comme exemples de la polémique anticléricale dans des journaux
+ départementaux, citons deux livres parus en 1901, _La lutte contre
+ le cléricalisme_ par Meyrac (recueil d'articles parus dans le _Petit
+ Ardennais_) et _L'immoralité de la morale cléricale_ par Cadix
+ (recueil d'articles publiés dans le _Petit Comtois_).
+
+Pendant que l'œuvre parlementaire se poursuivait ainsi, des groupements
+se formaient pour reprendre et développer d'une façon permanente
+l'œuvre d'éducation populaire commencée dans ce que le langage courant
+nommait les U. P. Les Jeunesses laïques, par exemple, constituées
+d'abord isolément dans quelques villes, se groupèrent en une fédération
+qui depuis 1902 posséda son organe propre, les _Annales de la jeunesse
+laïque_. Les fondateurs, des jeunes gens, annoncèrent l'intention de
+travailler à faire des mœurs républicaines. Ils adressèrent un appel
+à plusieurs maîtres de l'enseignement supérieur, qui répondirent
+volontiers. Lavisse, par exemple, entreprit de définir le mot _laïque_,
+de montrer toute la grandeur de l'idéal résumé par ce mot[614].
+Divers écrivains républicains, Georges Clemenceau, Anatole France,
+Gustave Geffroy, d'autres encore donnèrent des articles à cette revue.
+Les Jeunesses laïques voulurent se réunir et se concerter dans des
+congrès périodiques. Le premier, tenu en novembre 1902, formula ses
+résolutions sur le droit de l'enfant en matière d'enseignement. Le
+second, en 1903, eut un caractère politique beaucoup plus marqué: le
+socialisme, brillamment représenté par M. Vandervelde, rencontra des
+adhésions chaleureuses; l'antimilitarisme, fruit de l'affaire Dreyfus,
+trouva aussi bon accueil. Le congrès s'occupa surtout de définir et de
+justifier la morale laïque[615].
+
+ [614] «Etre laïque, ce n'est pas limiter à l'horizon visible la
+ pensée humaine, ni interdire à l'homme le rêve, et la perpétuelle
+ recherche de Dieu: c'est revendiquer pour la vie présente l'effort du
+ devoir.
+
+ Ce n'est pas vouloir violenter, ce n'est pas mépriser les consciences
+ encore détenues dans le charme des vieilles croyances; c'est refuser
+ aux religions qui passent le droit de gouverner l'humanité qui dure.
+
+ Ce n'est point haïr telle ou telle église ou toutes les églises
+ ensemble; c'est combattre l'esprit de haine qui souffle des
+ religions, et qui fut cause de tant de violences, de tueries et de
+ ruines.
+
+ Etre laïque, c'est ne point consentir la soumission de la raison
+ au dogme immuable, ni l'abdication de l'esprit humain devant
+ l'incompréhensible; c'est ne prendre son parti d'aucune ignorance.
+
+ C'est croire que la vie vaut la peine d'être vécue, aimer cette vie,
+ refuser la définition de la terre «vallée de larmes», ne pas admettre
+ que les larmes soient nécessaires et bienfaisantes, ni que la
+ souffrance soit providentielle; c'est ne prendre son parti d'aucune
+ misère...
+
+ Etre laïque, c'est avoir trois vertus: la charité, c'est-à-dire
+ l'amour des hommes; l'espérance, c'est-à-dire le sentiment
+ bienfaisant qu'un jour viendra, dans la postérité lointaine, où
+ se réaliseront les rêves de justice, de paix et de bonheur, que
+ faisaient, en regardant le ciel, les lointains ancêtres; la foi,
+ c'est-à-dire la volonté de croire à la victorieuse réalité de
+ l'effort perpétuel» (_Annales_, nº 1, juin 1902).
+
+ [615] L'ordre du jour suivant fut voté à l'unanimité: «La morale
+ laïque doit être scientifique, sociale, humaine. Elle s'appuie sur la
+ raison et sur l'expérience: 1º pour garantir et développer la liberté
+ individuelle; 2º pour assurer la justice sociale par la solidarité
+ nationale et internationale des individus et des peuples».
+
+Rien ne montra mieux l'intensité des passions anticléricales que le
+succès obtenu pendant quelques années par le journal la _Raison_.
+Fondé en 1901, il trouva de nombreux abonnés quoiqu'il négligeât
+volontairement les questions d'actualité; cette prospérité devait être
+compromise plus tard par des querelles entre les deux fondateurs, MM.
+Victor Charbonnel et Henry Bérenger. La _Raison_ déclara la guerre
+au catholicisme, et parfois à toute religion. M. Charbonnel, dans un
+feuilleton souvent interrompu et repris sur «l'histoire sanglante de
+l'Eglise»[616], raconta les persécutions et les massacres ordonnés par
+elle. Des correspondants nombreux flétrirent la tiédeur des préfets
+qui tardaient à laïciser les écoles, ou la trahison de quelques
+instituteurs et institutrices qui faisaient apprendre la prière aux
+enfants des écoles communales; on publia les noms de certains hommes
+politiques de gauche qui faisaient faire la première communion à
+leurs enfants. Sous le ministère Combes, la _Raison_ signala tous les
+républicains, fonctionnaires ou députés, qui paraissaient abandonner
+ou négliger la cause de la libre pensée. Les principaux rédacteurs
+s'appliquaient à fortifier la doctrine laïque, à justifier par des
+arguments solides la campagne contre l'Eglise. M. Henry Bérenger montra
+que la Libre Pensée n'est pas uniquement l'anticléricalisme, qu'elle
+doit respecter la réflexion sur l'Inconnu qui nous entoure[617].
+M. Albert Bayet affirma que la libre pensée, quelque forme qu'on
+veuille lui donner, doit être _d'abord_ «la revendication constante
+du droit de penser librement, l'habitude d'exercer soi-même et de
+reconnaître aux autres ce droit»[618]. Il invita les libres penseurs
+à faire leur propagande sérieusement, sans violence, à respecter des
+idées encore chères à beaucoup d'hommes de bonne foi, à n'employer le
+rire voltairien qu'avec discrétion[619]. Un maître de l'histoire des
+religions, Maurice Vernes, exposa que les conclusions de cette science
+nouvelle étaient fatales au christianisme: l'acte religieux, dans le
+culte chrétien comme dans tous les autres, consiste à solliciter d'un
+dieu une faveur, une mesure d'exception; les religions ont par là
+soulevé contre elles le sentiment de la justice égale pour tous. Quant
+à la papauté, l'histoire nous apprend qu'elle fonde ses prétentions sur
+des documents apocryphes, et que son prétendu créateur, saint Pierre,
+n'est peut-être jamais venu à Rome[620].
+
+ [616] Cf. la conférence de Charbonnel, _L'Eglise et la République_,
+ 1900.
+
+ [617] Voici comment il définit l'objet de la libre pensée: «Protéger
+ la liberté de penser contre toutes les religions et tous les
+ dogmatismes, quels qu'ils soient, et assurer la libre recherche de
+ la vérité par les seules méthodes de la raison» (_La Raison_, 21
+ décembre 1902).
+
+ [618] _Ibid._, 28 août 1904.
+
+ [619] «Trop souvent, nous nous sommes contentés de ridiculiser, de
+ flétrir des idées qui assurément sont ridicules ou honteuses en
+ elles-mêmes, mais que nous devions respecter dès l'instant que des
+ hommes de bonne foi les admettaient... Les idées vieillies et que
+ la mort guette furent, en leur temps, des idées jeunes auxquelles
+ se dévoua l'élite des esprits. Et il suffit de s'en souvenir pour
+ combattre avec fermeté, mais sans violence, pour rester bienveillant
+ à des doctrines, à des croyances dont le seul tort est d'avoir vécu
+ trop longtemps» (4 septembre 1904).
+
+ [620] 18 septembre 1904.
+
+La _Raison_ s'appliqua pendant plusieurs années à faire connaître, à
+encourager, à unir toutes les sociétés de Libre Pensée qui existaient
+en France. Elle contribua de cette manière à préparer les congrès
+internationaux de la Libre Pensée. Celui de Genève, en 1902, eut un
+certain retentissement et fut suivi d'un congrès français qui fonda
+l'Association Nationale des libres penseurs de France. On parla
+bien davantage du congrès international tenu à Rome, dans la ville
+des papes, en septembre 1904. L'assemblée fut très bruyante: les
+divisions des libres penseurs italiens, troublés par les incidents
+tragiques de la grève générale près de Milan; les protestations des
+anarchistes contre une adresse destinée à féliciter le ministère
+Combes; d'autres épisodes encore empêchèrent les 4.000 membres présents
+de discuter avec sang-froid les questions portées au programme. Les
+900 congressistes français n'étaient pas les moins agités. On écouta
+cependant avec déférence la lettre à la fois énergique et modérée de
+Berthelot--Rome, disait le savant, «a été le centre de l'oppression
+de la science et de la pensée pendant plus de quinze cents ans»; elle
+a brûlé Giordano Bruno et condamné Galilée: nous avons donc raison
+d'élever notre drapeau en face du Vatican. Mais nous saurons éviter de
+devenir injustes à notre tour. «Quels qu'aient été les crimes de la
+théocratie, nous ne saurions méconnaître les bienfaits que la culture
+chrétienne a répandus autrefois sur le monde. Elle a représenté une
+phase de la civilisation, un stade, aujourd'hui dépassé, au cours
+de l'évolution progressive de l'humanité. Il serait contraire à nos
+principes d'opprimer à notre tour nos anciens oppresseurs, s'ils se
+bornent à demeurer fidèles à des opinions d'autrefois, sans prétendre
+les imposer»[621].
+
+ [621] Cette lettre a été réimprimée dans le livre de Berthelot,
+ _Science et libre pensée_. Le congrès de Rome vota la déclaration de
+ principes rédigée par M. Ferdinand Buisson. D'après ce document, la
+ Libre Pensée est «un engagement général de rechercher la vérité, en
+ quelque ordre que ce soit, uniquement par les ressources naturelles
+ de l'esprit humain, par les seules lumières de la raison et de
+ l'expérience... La Libre Pensée est laïque, démocratique et sociale,
+ c'est-à-dire qu'elle rejette, au nom de la dignité humaine, ce triple
+ joug; le pouvoir abusif de l'autorité en matière religieuse, du
+ privilège en matière politique et du capital en matière économique».
+ (V. Buisson, _La foi laïque_).
+
+Anatole France participait avec ardeur à la lutte contre le
+cléricalisme. A la veille des élections de 1902 il avait déjà convié
+tous les républicains à s'unir contre les moines. En 1904, il reprit
+son cri de guerre contre eux, et surtout il convia les ministres de la
+République à briser le Concordat: «Vous n'avez pas de pardon à attendre
+de l'Eglise, écrivait-il, vous êtes à ses yeux comme si vous n'étiez
+pas, puisque vous n'êtes plus catholiques... Gardez-vous de lui céder:
+elle ne vous cédera rien... Ces forces qu'elle tourne contre vous,
+de qui les tient-elle? De vous. C'est vous qui, par le Concordat,
+maintenez son organisation, son unité... Rompez les liens par lesquels
+vous l'attachez à l'Etat, brisez les formes par lesquelles vous lui
+donnez la contenance et la figure d'un grand corps politique, et vous
+la verrez bientôt se dissoudre dans la liberté»[622].
+
+ [622] _L'Eglise et la République_, p. 118-120. La plus grande partie
+ de cet écrit a d'abord formé une préface au recueil des discours de
+ Combes, _Une campagne laïque_ (1904).
+
+Cette ardeur anticléricale n'était pas approuvée par tous les
+républicains. Plusieurs, parmi ceux qui avaient le plus contribué à
+défendre les lois scolaires contre l'Eglise, trouvaient qu'on allait
+trop loin et qu'on méconnaissait la promesse faite jadis de combattre
+le cléricalisme sans toucher au catholicisme. Ces critiques furent
+présentées avec force par un homme retiré des luttes politiques,
+René Goblet, aux rédacteurs des _Annales de la jeunesse laïque_. Le
+tort des républicains et des radicaux, disait-il, est de vouloir
+remplacer le programme démocratique et social, qu'ils n'ont pas su
+arrêter nettement, par la lutte contre le cléricalisme: qu'ils fassent
+la séparation de l'Eglise et de l'Etat, rien de mieux; mais qu'ils
+laissent la liberté aux catholiques et n'attaquent jamais le sentiment
+religieux.--La liberté, lui répondit le fondateur des _Annales_, ne
+doit pas être pour notre parti une nouvelle idole; elle n'est pas la
+base de la société, mais le but auquel celle-ci aspire. La société
+doit réaliser d'abord la justice par les réformes sociales, assurer le
+triomphe de la vérité par l'instruction; elle pourra ensuite organiser
+la liberté[623].
+
+ [623] _Annales_, août et septembre 1902. «Toute religion, ajoutait
+ Georges Etber, est une religion de la lettre; aucune religion ne peut
+ être une religion de l'esprit... Je hais toutes les religions dont
+ on peut lire l'histoire à travers les siècles à la lueur des bûchers
+ qu'elles ont allumés» (octobre 1907).
+
+Goblet revint à la charge en attaquant le projet de loi du ministère
+Combes sur les congrégations. Cette nouvelle atteinte à la liberté
+lui paraissait dangereuse; il constatait que les radicaux, loin
+de rester fidèles à leurs anciennes idées sur la séparation,
+paraissaient désireux de resserrer les liens des deux puissances,
+de fortifier l'autorité de l'Etat sur l'Eglise[624]. Le débat prit
+une grande ampleur à cause de l'intervention de M. Buisson, qui
+étudia la situation de l'anticléricalisme. Celui-ci, dit-il, avec les
+conséquences politiques inévitables qu'il entraîne, est spécial aux
+pays latins demeurés hostiles à la Réforme; il est devenu le lien
+principal de tous les groupes de gauche[625]. La loi de 1901 «est comme
+la déclaration de principes de l'anticléricalisme. C'est le premier
+acte public engageant à fond la République dans cette lutte avec
+l'Eglise, jusque là semée de tant d'armistices, de traités de paix
+et de compromis tacites.» Les élections de 1902 ont fait appliquer
+cette loi dans le sens le plus rigoureux; c'est l'heure du triomphe
+pour l'anticléricalisme, et c'est aussi l'heure de la crise. Quelques
+républicains veulent attaquer la religion elle-même, en disant que
+c'est une maladie mentale de l'humanité, dont le cléricalisme constitue
+l'exploitation politique. Mais l'histoire, la critique, la psychologie
+ne permettent plus de considérer la religion sous ce jour[626]. Elle
+s'explique par le mystère qui nous entoure: il y a des harmonies dans
+l'art, des émotions dans la vie, des partis-pris moraux qui existent
+sans qu'on puisse les démontrer; voilà qui justifie l'instinct
+religieux.
+
+ [624] _Revue politique et parlementaire_ (juin 1903).
+
+ [625] «De même que peu à peu, au cours du XIXe siècle, par la
+ logique des choses, l'Eglise romaine a pris la direction, à leur
+ insu parfois, de tous les éléments _conservateurs_, auxquels seule
+ elle peut donner un lien en leur donnant une âme, de même la guerre
+ à l'Eglise fait l'unité du parti opposé. C'est le véritable nœud
+ de l'alliance, la seule raison d'action commune entre libéraux et
+ républicains sous l'Empire, opportunistes et radicaux, modérés et
+ socialistes sous la République» (_Revue politique et parlementaire_,
+ octobre 1903).
+
+ [626] «Aux yeux de l'historien, la religion n'a jamais été autre
+ chose que l'ensemble des idées, des sentiments et des actes par
+ lesquels l'homme, à un moment donné, traduit sa conception actuelle
+ du monde et de ses relations avec le monde. Prenez sur un point du
+ globe, à une heure quelconque, un peuple quelconque, enquérez-vous de
+ ses dieux, vous connaîtrez tout de suite sa civilisation».
+
+Mais, continue Buisson, l'Eglise catholique possède en France un
+régime d'exception: en matière d'enseignement, par l'existence
+de la loi Falloux; en matière d'association, par l'existence des
+ordres religieux; en matière de culte, par le Concordat. Ce régime
+d'exception doit prendre fin. «Ces trois places fortes enlevées à la
+contre-révolution, le régime d'égalité sous le droit commun se trouve
+rétabli, l'état de guerre a pris fin. Et du coup, il ne reste plus
+de place pour l'anticléricalisme. Il ne sera plus qu'une expression
+historique, un point de vue dépassé: son triomphe aura été de se rendre
+à jamais inutile». Goblet répondit en approuvant les idées de M.
+Buisson sur la dénonciation du Concordat et sur les vrais caractères du
+sentiment religieux; mais il lui reprocha de se contredire en exigeant
+la suppression légale des couvents, alors que la loi ne devait pas les
+distinguer des autres associations[627].
+
+ [627] _Revue politique et parlementaire_, décembre 1903.
+
+Peu de temps après ce débat où les deux contradicteurs s'entendirent
+pour demander la séparation, la loi qui tendait à créer ce nouveau
+régime religieux vint en discussion devant le Parlement. Je ne
+raconterai pas les incidents qui avaient préparé le dépôt de cette
+loi; disons seulement que les deux pouvoirs, dont l'entente plus
+ou moins cordiale était nécessaire au fonctionnement du Concordat,
+se trouvèrent depuis 1903 personnifiés par deux hommes d'une égale
+conviction, d'une égale intransigeance, Pie X et Combes. De là des
+froissements, des chocs de plus en plus violents; le rappel de
+l'ambassadeur de France après la circulaire du Vatican sur la visite
+du président de la République à Rome, le conflit insoluble au sujet
+de la démission de deux évêques, tout cela devait faciliter au parti
+radical, si puissant dans la Chambre de 1902, la réalisation de son
+programme traditionnel. La démission du ministère Combes n'arrêta pas
+le travail législatif commencé avec son assentiment, et la Chambre put
+ouvrir, le 21 mars 1905, la discussion sur le projet de loi. Ce qui
+ressortit de ce long débat, c'est que tous les républicains, partisans
+ou adversaires de la séparation, affirmaient la volonté de maintenir
+le caractère complètement laïque de l'Etat. Paul Deschanel montra
+que la logique de l'histoire conduisait à la séparation: d'abord le
+spirituel et le temporel furent confondus, ensuite vint le temps
+des religions d'Etat, puis des religions reconnues par l'Etat; peu
+à peu les choses de la conscience sont devenues indépendantes de la
+politique. C'est un progrès que la France eût réalisé plus tôt sans
+Bonaparte, car personne, excepté lui, ne songeait en 1800 à un nouveau
+Concordat. Celui-ci a refait l'alliance étroite des deux puissances,
+«l'Etat essayant d'enrégimenter le clergé, l'Eglise s'efforçant de
+faire servir les gouvernements temporels au salut des âmes». Ce régime
+doit finir: on ne saurait prolonger indéfiniment l'existence d'un
+pacte qui ne répond plus aux besoins de la société. M. Barthou insista
+sur les provocations pontificales et soutint que la guerre acharnée
+de l'épiscopat contre la République démontrait le peu d'utilité du
+Concordat pour l'État français. Un protestant, M. Réveillaud, prédit
+que la séparation nuirait au cléricalisme seul et respecterait le
+catholicisme selon le suffrage universel, tel que l'avait défini
+Littré. Le rapporteur, M. Briand, rappela comme M. Barthou que les
+évêques, choisis pourtant avec soin par le gouvernement, s'étaient
+dressés contre la République à toutes les heures de crise; celle-ci
+pouvait donc déchirer un pacte inutile, à condition de rassurer les
+catholiques en faisant une séparation libérale.
+
+Parmi les républicains adversaires de la séparation, M. Charles
+Benoist rappela que, depuis le temps de Machiavel, tout le mouvement
+de l'histoire «emporte constamment, irrésistiblement, l'Etat vers la
+laïcité»; mais il invoquait la tradition des légistes français pour
+demander, au nom de l'intérêt de l'État, qu'on maintînt des relations
+régulières avec l'Église. M. Raiberti exprima la crainte de voir
+naître dans chaque village une association cultuelle qui dominerait la
+commune. Ribot montra que le Concordat n'avait point empêché l'État
+de séculariser les institutions nationales et signala les dangers du
+nouveau régime, liberté illimitée du clergé, renaissance des luttes
+religieuses, menaces pour le protectorat français en Orient. Si les
+orateurs du parti catholique attaquaient la séparation, ce fut moins
+pour elle-même que parce qu'ils y voyaient la préface d'un ensemble
+de mesures visant à déchristianiser la France par la force[628]. La
+majorité républicaine fit de nombreuses concessions aux partisans d'un
+régime libéral et vota la loi qui, après la ratification du Sénat,
+fut promulguée en décembre 1905. Les élections législatives de 1906
+prouvèrent qu'elle était acceptée par le pays; aussi entra-t-elle en
+vigueur[629]. La pensée de Benjamin Constant et de Vinet, de Lamennais
+et de Prévost-Paradol s'est trouvée ainsi réalisée.
+
+ [628] L'abbé Gayraud seul vint exposer à la tribune la doctrine du
+ _Syllabus_.
+
+ [629] Rappelons qu'elle a été acceptée intégralement par les
+ protestants et les israélites. Elle fut condamnée par Pie X, qui
+ interdit de former les associations cultuelles; de là résultèrent
+ les lois du 2 janvier et du 28 mars 1907, du 13 avril 1908. Le
+ rapprochement survenu après la guerre entre la France et le Vatican a
+ fait préparer à Rome le projet de statuts d'associations diocésaines;
+ le Conseil d'Etat, par un avis du 13 décembre 1923, l'a déclaré
+ conforme à la loi de 1905. Le pape, dans sa lettre du 18 janvier
+ 1924, a autorisé les évêques de France à créer des associations.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+La pensée laïque
+
+
+I
+
+Les représentants du haut enseignement philosophique sont tous d'accord
+pour revendiquer les droits de la raison et la libre recherche de
+la vérité. Mais cette unanimité se concilie avec des divergences
+nombreuses dans l'attitude prise par eux vis-à-vis de la religion.
+
+Plusieurs d'entre eux ont estimé nécessaire d'aborder l'étude
+objective des religions; les phénomènes religieux fournissent,
+comme tous les autres phénomènes, des matériaux à l'observation
+réfléchie et désintéressée. Il s'est formé ainsi une psychologie
+religieuse et une sociologie religieuse. Théodule Ribot, par exemple,
+exposant la psychologie des sentiments, ne manque pas de faire une
+place très grande au sentiment religieux. Dans l'évolution de ce
+sentiment il distingue trois périodes: la première est celle de la
+perception et de l'imagination concrète, où dominent la peur et les
+tendances utilitaires; puis c'est l'époque de l'abstraction et de la
+généralisation moyennes, caractérisée par l'adjonction d'éléments
+moraux; enfin apparaissent les plus hauts concepts, quand le sentiment
+religieux, dépouillé de l'élément affectif, tend à se confondre avec
+les sentiments intellectuels[630]. Quant à la sociologie religieuse,
+Durkheim et ses collaborateurs de _l'Année sociologique_ en ont fait
+une véritable science, reposant sur une quantité sans cesse accrue de
+documents historiques, ethnographiques et archéologiques. Elle vient
+rejoindre ainsi l'histoire des religions, qui a fait tant de progrès
+depuis un demi-siècle.
+
+ [630] Voir à ce propos Ribot, _La psychologie des sentiments_. On
+ trouve une méthode semblable dans les _Etudes d'histoire et de
+ psychologie du mysticisme_, par Delacroix (1908). «Nous voudrions,
+ dit-il dans sa préface, avoir exposé les faits comme ferait un
+ théologien informé et critique, parce qu'il n'y a, au fond, qu'une
+ méthode historique. Quant à l'interprétation, les théologiens ne
+ s'étonneront pas de nous trouver en désaccord avec eux. Ils voient
+ les choses du point de vue du surnaturel; nous les voyons du point de
+ vue de la nature».
+
+Certains philosophes ont le désir de concilier la raison et la foi;
+s'ils ne le font pas de la même manière que les théologiens, ils ont
+renoncé au silence prudent que Victor Cousin prétendait imposer à ses
+disciples sur les problèmes difficiles. Emile Boutroux, par exemple,
+reconnaît à la science le droit de porter ses investigations dans les
+domaines qui lui étaient jadis interdits; cela n'empêchera pas l'homme
+de continuer à cultiver le sentiment religieux, source d'énergie et
+de foi. La religion continuera probablement à vivre, mais à condition
+qu'elle reste en contact avec les idées et les vœux de l'humanité,
+qu'elle développe son élément spirituel sans le laisser emprisonné dans
+des formes politiques ou des textes morts[631]. La philosophie de
+M. Bergson a été interprétée par beaucoup de ses adeptes comme la
+doctrine la plus propre à mettre d'accord la pensée libre et la croyance
+religieuse.
+
+ [631] «Ce qui a pu paraître contradictoire avec les idées ou les
+ institutions modernes, c'est telle ou telle forme extérieure,
+ telle ou telle expression dogmatique de la religion, vestige
+ de la vie et de la science des sociétés antérieures; ce n'est
+ pas l'esprit religieux, tel qu'il circule à travers les grandes
+ religions» (_Science et religion_, p. 377).--Un philosophe inconnu
+ du grand public, mais très apprécié de ses pairs et de ses élèves,
+ Hannequin, montrait aussi la conciliation possible avec la religion,
+ pourvu qu'elle abandonnât son projet de dominer la société
+ (v. l'introduction de ses _Etudes d'histoire des sciences et d'histoire
+ de la philosophie_).
+
+Un autre penseur bien connu du public lettré, Alfred Fouillée, sans
+attaquer l'Eglise a revendiqué avec force les droits de l'esprit
+laïque[632]. On ne saurait nier, dit-il, que l'esprit chrétien recule
+devant l'esprit moderne: «resterait à savoir si c'est vraiment la faute
+des sociétés modernes, transformées malgré elles par les progrès de
+la science, de la philosophie, de l'histoire, ou si c'est la faute du
+christianisme romain, qui incarne les croyances d'autrefois en les
+opposant aux connaissances d'aujourd'hui»[633]. L'Église catholique
+opéra autrefois chez les peuples latins une sélection à rebours, en
+chassant ou en frappant les meilleurs des hétérodoxes: aujourd'hui elle
+fait encore une sélection à rebours en condamnant au célibat les hommes
+qui entrent dans le clergé par attachement à l'idéal. La France, quoi
+qu'en disent quelques apologistes, ne représente pas le catholicisme.
+«Ce qu'elle symbolise avant tout dans le monde entier, ce sont certains
+principes de droit universel et de fraternité universelle dont les
+étrangers peuvent bien affecter de sourire, mais dont ils reconnaissent
+au fond la grandeur»[634].
+
+ [632] Sa thèse du doctorat en 1872 lui valut déjà les attaques de la
+ presse catholique.
+
+ [633] _La France au point de vue moral_, p. 61.
+
+ [634] _La France au point de vue moral_, p. 62. Fouillée reproche
+ à l'ascétisme catholique d'avoir produit, «par réaction contre la
+ continence sacerdotale, l'incontinence laïque». Il reproche aussi
+ à l'Eglise de vouloir lier la morale à la religion: «Si, chez les
+ enfants du peuple, l'abandon simultané des règles morales et des
+ croyances religieuses, se produit souvent, c'est parce qu'on n'a pas
+ fait, dès l'école, la légitime distinction de ces deux sphères» (_La
+ démocratie politique et sociale en France_, p. 139). L'Eglise peut
+ d'ailleurs, à côté des éducateurs laïques, faire une œuvre utile:
+ «Rendre aux dogmes leur sens le plus large et aussi le plus profond,
+ accorder une plus grande place à l'enseignement des devoirs moraux et
+ sociaux, tel serait, pour le clergé français, le moyen de s'associer
+ à l'effort commun en vue de la moralisation nationale» (_La France au
+ point de vue moral_, p. 68).
+
+D'autres philosophes se sont montrés plus combatifs que Fouillée. Un
+moraliste breton, Jacob, voulut mettre ses compatriotes en garde contre
+le péril clérical. Ce péril est réel, dit-il, à cause de la puissante
+organisation de l'Eglise, à cause de ses ambitions illimitées. Il faut
+défendre contre ce danger l'école nationale, «la libérale, hospitalière
+et vivante école de France, l'école qui croit passionnément au clair
+génie de nos ancêtres et à l'obligation de le faire prévaloir sur toute
+les forces d'hypocrisie et toutes les puissances de ténèbres, l'école
+où peuvent, au moyen des concessions les plus légères et les plus
+raisonnables, se rencontrer et s'accorder tous les citoyens qui veulent
+que la patrie soit plus qu'une étiquette, une pensée commune et une
+commune volonté»[635].
+
+ [635] _Pour l'école laïque_, p. 92.
+
+Mais le philosophe breton ne craint pas de dire à ses amis de dures
+vérités[636]. Il leur recommande le sérieux de la vie, le souci
+de l'intérêt général, comme les meilleurs moyens de paralyser le
+cléricalisme[637].
+
+ [636] «Dans nos campagnes--et même dans nos villes--je n'ai pas
+ toujours trouvé les libres penseurs parmi les gens les plus
+ rangés, les plus laborieux, les plus sobres, les plus respectueux
+ d'eux-mêmes.» (_ibid._, p. 22).
+
+ [637] «Il n'est fort que par notre faiblesse, il n'est puissant
+ que par nos fautes, et vous pouvez être assurés que nous ne le
+ subirons jamais si, par notre égoïsme, par nos haines, par nos
+ intolérances, nous ne l'avons appelé sur nous comme le châtiment
+ naturel que réserve aux races affaiblies cette justice immanente
+ de l'histoire dont parlait éloquemment Gambetta» (p. 190).--Un
+ philosophe étranger à la politique, Hamelin, ami de Jacob, partageait
+ ses idées; la religion lui semblait inutile pour la morale. «Dans
+ une morale rationnelle, écrit-il, Dieu ne saurait intervenir comme
+ source de l'obligation. Dieu ne saurait se passer de l'obligation,
+ si obligation et rationalité sont la même chose; en revanche rien ne
+ se passe mieux de Dieu que l'obligation.» (_Essai sur les éléments
+ principaux de la représentation_, 1907, p. 416).
+
+Nul n'a lutté pour l'esprit laïque avec autant d'ardeur et de
+persévérance que Gabriel Séailles. D'après lui, les dogmes chrétiens
+sont morts, détruits par la démonstration de vérités qui ne peuvent
+se concilier avec eux. Nous savons qu'il n'y a pas un monde unique,
+ayant la terre comme centre, mais des milliers de mondes, et la terre
+dans l'un d'eux, réduite au rôle d'un astre subalterne. L'histoire de
+l'humanité n'est plus réduite à celle de quelques peuples, dominés
+par l'apparition de la Bible et de l'Evangile; la Chine et l'Inde
+nous ont révélé des sociétés formées en dehors de la nôtre, et qui
+maintenant seulement commencent à entrer en rapports avec elle. Le
+miracle, qui autrefois prouvait la religion, devient pour nous un
+motif de douter; qu'est-ce d'ailleurs que l'action surnaturelle du
+Dieu guérissant quelques pèlerins, si on la compare à la découverte
+du savant apportant la santé à des milliers de malades par un sérum
+nouveau?--Soit, diront quelques chrétiens, nous acceptons la science
+moderne, mais nous conservons la morale chrétienne.--Vaine tentative,
+répond Séailles; l'esprit humain recherche l'harmonie entre ses
+diverses conceptions. La morale chrétienne se préoccupe surtout de la
+vie future; l'homme d'aujourd'hui songe à bien accomplir sa tâche sur
+terre. Elle recommande la fraternité, l'amour, mais elle méconnaît le
+droit, la justice, favorisant ainsi les persécutions et les privilèges.
+Elle s'attache aux individus, alors que notre morale devient sociale.
+Celle-ci, nous dit-on, manque d'autorité; mais elle a l'autorité du
+vrai, plus solide que celle de dogmes naïfs comme le péché originel ou
+la rédemption par le sacrifice[638].
+
+ [638] _Pourquoi les dogmes ne renaissent pas_, dans _Les affirmations
+ de la conscience moderne_.
+
+Tous ces penseurs indépendants se réclament de la science. Les
+antinomies entre les conclusions de la science et les affirmations
+de la foi ont aussi détaché de l'Église plusieurs prêtres longtemps
+soucieux de la défendre ou de la rajeunir. M. Loisy, sommé de se
+rétracter, finit par écrire au pape: «Il n'est pas en mon pouvoir de
+détruire en moi-même le résultat de mes travaux»[639]. Un historien,
+M. Houtin, constata les artifices employés par les orthodoxes pour
+cacher les découvertes de la critique biblique ou pour concilier les
+récits de la Genèse avec les résultats des sciences naturelles[640].
+Un philosophe, Marcel Hébert, après avoir essayé une interprétation
+nouvelle du dogme, a demandé que l'homme substitue à la croyance en
+Dieu la religion de la justice et de la solidarité[641].
+
+ [639] Lettre à Pie X, 28 février 1904. V. le récit contenu dans
+ _Choses passées_.
+
+ [640] V. par exemple, _La question biblique chez les catholiques de
+ France au XIXe siècle_, 2e éd., p. 204 sqq.
+
+ [641] V. _L'évolution de la foi catholique_, p. 210. Marcel Hébert,
+ mort en 1916, avait demandé que M. Wilfred Monod ou tout autre libre
+ croyant parlât sur sa tombe, afin d'attester que «je n'ai pas voulu
+ d'une inhumation matérialiste, et que je meurs croyant et espérant»
+ (v. _Revue chrétienne_, 1916).
+
+
+II
+
+Tandis que les philosophes et les savants exposaient leurs doctrines,
+l'école laïque s'établissait peu à peu en France. La loi scolaire de
+1886 avait prescrit la laïcisation progressive de toutes les écoles
+communales; à mesure qu'elles échappaient aux congrégations, les
+catholiques s'appliquèrent à leur opposer des écoles confessionnelles,
+avec un succès variable selon les régions[642]. Mais la loi fut
+appliquée, si bien que vers le début du XXe siècle chaque village
+possédait une école ouverte aux enfants de toutes les confessions et
+surveillée par l'Etat.
+
+ [642] Jean Macé, qui redoutait ces écoles rivales, avait proposé
+ au Sénat (mars 1886) de laisser au ministre le droit d'ajourner la
+ laïcisation dans les communes disposées à les créer; le ministre,
+ Goblet, fit repousser l'amendement. Sur le succès des écoles libres
+ dans les pays où les châtelains les ont imposées, v. André Siegfried,
+ _Tableau politique de la France de l'Ouest_, _passim_.
+
+Dans quel esprit s'est poursuivie la transformation de l'enseignement
+populaire? Quelles pensées animaient les hommes qui l'ont inspirée,
+dirigée? Le mieux est d'interroger les plus notables d'entre eux,
+Félix Pécaut et M. Ferdinand Buisson. Le premier, directeur des
+études à l'Ecole normale supérieure de Fontenay, souvent chargé
+d'inspections générales, fut le grand pédagogue de l'école nouvelle;
+le second remplit pendant quinze ans les fonctions de directeur de
+l'enseignement primaire au ministère de l'instruction publique avant
+de devenir professeur à la Sorbonne, puis député. Il y avait entre
+eux plusieurs traits de ressemblance: nés de familles protestantes et
+devenus pasteurs, tous les deux avaient perdu la foi et rompu avec les
+groupements confessionnels, mais en conservant le respect du divin;
+tous deux s'étaient associés à l'œuvre de Jules Ferry avec l'espoir de
+travailler à l'éducation morale du peuple. Pécaut a dit quel esprit
+animait les fondateurs de l'école laïque. Leur but fut de fortifier
+la patrie française en organisant la démocratie, en élevant l'âme du
+peuple: car c'est le peuple qu'il fallait former, comme l'ont compris
+les gouvernants républicains[643]. Dans l'instruction populaire, une
+place d'honneur appartenait sans conteste à l'enseignement de la
+morale; celui-ci devait convenir aux enfants de toutes les origines,
+de toutes les confessions; il ne pouvait donc être que laïque[644].
+Pour le donner il fallait des maîtres laïques, mêlés au siècle et
+libres d'engagements confessionnels. Quant à l'enseignement religieux,
+c'est au prêtre qu'il revient; si l'Eglise catholique avait été moins
+intolérante, moins hostile à nos institutions, il eût été possible de
+laisser le prêtre venir donner ses leçons dans l'école; mais l'Etat
+aurait quand même eu le devoir d'enseigner la morale à tous. Cette
+morale laïque est-elle dépourvue, comme on le prétend, d'idées qui
+puissent parler à l'âme et diriger la conduite des hommes? C'est une
+erreur. Elle renferme l'idée du droit et celle du devoir social, la
+dignité de la personne humaine, l'intelligence des lois naturelles;
+elle affirme que l'homme est appelé à construire sa destinée librement,
+puis à réaliser l'idéal qu'il a conçu. Le principe de responsabilité
+personnelle tient la place d'honneur dans notre éducation; la notion de
+solidarité vient le compléter.
+
+ [643] «Ils n'ont pas seulement voulu--ce qui serait déjà un vœu sage
+ et légitime entre tous--mettre chaque électeur en mesure de lire les
+ professions de foi de ses députés et d'écrire avec discernement son
+ bulletin de vote; mais ils ont entrepris de transformer la multitude
+ obscure, anonyme, inconsciente, instinctive, en un peuple capable
+ d'examiner et de réfléchir; capable de raison et de justice; capable
+ par conséquent de se gouverner» (_L'éducation publique et la vie
+ nationale_, introduction).
+
+ [644] «On affecte de confondre l'esprit laïque et l'esprit sectaire,
+ comme si l'esprit laïque, c'est-à-dire l'esprit de raison, l'esprit
+ de _tout le monde_, celui de la société générale, celui des
+ traditions historiques de tout ordre, bref le libre esprit humain
+ ou national, et non pas celui d'une église ou d'une école fermée,
+ n'était pas, en son principe essentiel, l'opposé même de l'esprit de
+ secte et de système...» (_ibid._).
+
+L'enseignement moral, dit Pécaut, est le plus difficile de tous pour
+le maître, parce qu'il traite, non de choses extérieures à nous,
+mais de nous-mêmes, parce qu'il y faut donner de son âme et pénétrer
+jusqu'à l'âme de l'enfant[645]. Le directeur de Fontenay, après une
+tournée d'inspection générale faite en 1880, nous apprend ce que
+devient cet enseignement dans la réalité. L'instituteur se borne
+à enseigner au lieu d'éduquer: «son action s'arrête à la surface
+de l'âme». La tâche est d'ailleurs difficile, car l'école primaire
+s'adresse à la masse et trouve devant elle tous les obstacles,
+pauvreté, ignorance héréditaire, éducation familiale défectueuse.
+Mais il faut continuer quand même, car une grande partie du peuple ne
+peut aujourd'hui attendre que des écoles primaires le viatique moral
+indispensable à ses enfants[646].--Quatorze ans plus tard, après une
+nouvelle inspection générale, le moraliste, peu disposé à l'optimisme
+trop confiant, s'interroge encore sur les résultats de l'école[647].
+Ce qui fait défaut à beaucoup de maîtres, c'est un idéal, c'est la
+passion patriotique, le désir d'améliorer les élèves pour l'amour de
+la France. Néanmoins l'enseignement moral a une grande valeur, parce
+qu'il est libre et sincère, parce qu'il signale la beauté de la vie
+intérieure, surtout parce qu'il apprend aux enfants à se reconnaître
+comme responsables de leurs actes: «le sentiment de la responsabilité
+personnelle apparaît, on peut le dire, au commencement, au milieu, à la
+fin des programmes»[648].
+
+ [645] La difficulté pour l'ecclésiastique est la même que pour le
+ laïque. «D'un côté comme de l'autre, les formules peuvent être
+ irréprochables... Elles ne prendront vie et vertu que par le
+ commentaire familier du maître, si ce commentaire, à son tour, est
+ autre chose qu'une définition abstraite ou une simple amplification
+ verbale, vide de sens comme de souffle» (_ibid._, p. 76).
+
+ [646] _Ibid._, p. 3 sqq.
+
+ [647] «Je me demande avec inquiétude pour qui et pour quoi nous
+ travaillons, pour qui et pour quoi nous exerçons ces enfants du
+ peuple à lire, à comprendre, à se rendre compte, à prendre possession
+ des choses et d'eux-mêmes» (_ibid._, p. 39).
+
+ [648] P. 44.
+
+En présence des difficultés, des tâtonnements de l'éducation laïque,
+faut-il regretter la disparition de l'enseignement religieux? Pécaut
+ne le pense pas. L'enseignement du catéchisme, donné autrefois par
+l'instituteur, était purement mécanique[649]. D'ailleurs, dans l'état
+de nos mœurs et de nos croyances, l'idée religieuse ne possède
+aujourd'hui qu'une efficacité médiocre. Le désarroi moral est
+universel, mais plus grand peut-être en France qu'ailleurs[650]. Le
+pire des remèdes serait de vouloir imposer aux maîtres un _Credo_
+confessionnel ou dogmatique. Le mieux est de continuer dans la voie où
+nous nous sommes heureusement engagés, avec «un haut et net dessein de
+pédagogie morale et nationale».
+
+ [649] «Les textes du catéchisme, déjà si peu accessibles ou
+ assimilables à l'intelligence en maintes de leurs parties, étaient
+ l'objet d'une simple récitation _selon la lettre_, sans explication
+ du _fond_, par conséquent aussi disparates que possibles avec
+ l'esprit général de l'enseignement, le maître étant réduit au rôle
+ de répétiteur mécanique, et à ce seul titre, d'auxiliaire du curé»
+ (_ibid._, introduction).
+
+ [650] «La longue séparation du spirituel et du temporel, du prêtre
+ unique dispensateur des choses saintes, et des laïques tenus en cette
+ matière pour incompétents, a contribué pour une grande part à rendre
+ notre nation, du moins la classe la plus instruite et avec elle le
+ peuple industriel, étrangère ou indifférente à la fois aux traditions
+ chrétiennes, qu'elle ignore de plus en plus, et à la religion même»
+ (p. 79).
+
+Les idées exprimées par Félix Pécaut avec une noble franchise ne
+diffèrent pas de celles qui avaient, dès l'origine, préoccupé M.
+Buisson. En 1878, dans une conférence faite aux instituteurs à
+Paris pendant l'Exposition universelle, il expliquait la valeur de
+l'intuition morale et montrait en beaux termes comment ils pouvaient
+éveiller l'idée de Dieu chez les plus sérieux de leurs élèves en les
+mettant un soir en présence du ciel étoilé, en leur parlant avec
+l'émotion que devait inspirer un pareil spectacle. Dans toutes les
+grandes notions, continuait-il, qui confinent à la religion et à la
+politique, il y a deux parties: l'une, sujette aux controverses et
+aux passions, ne regarde pas l'école; l'autre, «innée à tous les
+cœurs, ancrée dans toutes les consciences, inséparable de la nature
+humaine, et par là même claire et ardente à tout homme», appartient à
+l'instituteur[651]. La modération, la prudence constituent le premier
+devoir professionnel de l'instituteur, mais il doit aussi empêcher que
+l'enseignement populaire ne se matérialise et ne s'abaisse.
+
+ [651] «Qu'on ne vienne pas nous demander de faire de l'instituteur
+ une machine à enseigner, un cœur neutre, un esprit fuyant et timoré,
+ un être nul par état, qui craindrait de laisser surprendre une larme
+ dans ses yeux lorsqu'il parle de sa foi religieuse, ou un tremblement
+ d'émotion dans sa voix lorsqu'il parle de la patrie ou de la
+ République.» (_L'intuition morale_, août 1878, dans _La foi laïque_).
+
+Devenu directeur de l'enseignement primaire, M. Buisson fut un des
+hommes chargés d'appliquer les lois Ferry. En même temps il exposait
+devant différentes assemblées l'objet de ces lois, destinées à
+fonder une instruction nationale, donc une instruction gratuite,
+obligatoire, laïque. Pourquoi laïque? «Parce que, si nous voulons que
+tout enfant acquière les connaissances que la Convention appelait
+déjà les connaissances nécessaires à tout homme, nous n'avons pas le
+droit de toucher à cette chose sacrée qui s'appelle la conscience
+de l'enfant». Or la liberté de conscience ne sera respectée que si
+l'école est séparée de l'église[652]. L'éducation ainsi donnée sera
+une éducation libérale, une éducation complète, employant les années
+où l'enfant n'est heureusement bon à rien, pour le préparer à la
+vie. Les congrégations enseignantes eurent jadis un rôle honorable
+et utile[653]. Mais aujourd'hui la France ne veut plus leur laisser
+accomplir sa propre tâche; elle a tiré 100.000 instituteurs et
+institutrices de son sein, et préfère ces maîtres qui vivent de la
+vie de tous[654]. L'œuvre qu'ils doivent réaliser, c'est l'union
+patriotique de tous les Français. «Il n'est pas vrai qu'il y ait deux
+Frances, qu'il y ait deux peuples en ce peuple. Il n'est pas vrai
+que la patrie, notre mère, ait enfanté deux races irréconciliables.
+L'école fera la lumière: dès que la lumière aura lieu, les fantômes
+disparaîtront, nous nous apercevrons qu'il n'y a en France que des
+Français, aujourd'hui tous égaux, et demain, quoi qu'on fasse, tous
+frères»[655].
+
+ [652] _La foi laïque_, p. 15 sqq.
+
+ [653] «Nous n'oublierons pas, filles de saint Vincent de Paul ou
+ frères de Saint-Jean-Baptiste de la Salle, religieux et religieuses
+ de toute robe et de tout nom, nous n'oublierons pas que pendant deux
+ ou trois siècles vous avez été presque seuls à vous occuper des
+ enfants du peuple, et nous ne nous étonnons pas que le peuple s'en
+ souvienne et vous aime» (_ibid._, p. 43).
+
+ [654] Les laïques «n'ont pas fait vœu de renoncer aux ambitions
+ légitimes du travail, de renoncer à la famille, à ses joies, à
+ ses douleurs, à ses inquiétudes, à ses angoisses, de renoncer à
+ leurs intérêts, à leur indépendance d'homme et de citoyen: c'est
+ précisément pour cela qu'ils ont nos préférences» (p. 47).
+
+ [655] P. 49.
+
+Pécaut et M. Buisson avaient eu comme devancier, dans l'organisation
+de l'enseignement primaire, l'administrateur habile et infatigable
+que Jules Ferry appela un jour le premier instituteur de France.
+Octave Gréard continua ensuite, comme recteur de l'Académie de Paris,
+à collaborer avec eux. Détaché des croyances de sa jeunesse, il
+conservait le respect de l'idéal religieux et caressait parfois le
+rêve, un peu chimérique, d'une église chrétienne affranchie de l'Etat
+par la séparation, affranchie de Rome par le réveil du gallicanisme.
+L'enseignement religieux lui paraissait bon à garder, parce qu'il
+cultive le sentiment pendant que l'instruction scolaire cultive la
+raison; c'est à l'homme fait d'abandonner plus tard, s'il le juge
+bon, les croyances qu'on lui a inculquées[656]. Mais cet enseignement
+religieux devait être donné hors de l'école publique. Moins séduit que
+Pécaut par les idées modernes, qui l'effrayaient un peu, Gréard était
+persuadé cependant qu'elles seules convenaient à la société de nos
+jours.
+
+ [656] V. Bourgain, _Gréard_, p. 252 et 363. Il fut disgracié après le
+ 24 mai; il a raconté lui-même qu'on l'accusait d'être allé avec Mme
+ Jules Simon briser des crucifix (_ibid._, p. 126).
+
+Depuis 1897 M. Buisson, ayant quitté ses fonctions administratives,
+put librement participer aux polémiques suscitées par la lutte
+scolaire. Nous l'avons vu nettement hostile au maintien des
+congrégations enseignantes; mais il ne croyait pas que la loi dût
+abolir l'enseignement confessionnel. L'école laïque, d'après lui, ne
+peut vivre et prospérer sans le dévouement actif de tous ceux qui
+s'y intéressent. Le catholicisme, en effet, n'est pas seulement une
+théocratie sacerdotale; il a pour lui le sentiment religieux, ce
+sentiment humain et naturel, avec sa sève toujours renaissante. Cela
+lui donne une puissance considérable[657]. Donc il faut que les amis de
+l'école laïque la défendent par une activité pareille, qu'ils ne s'en
+remettent point à l'Etat, qu'ils aident les instituteurs à développer
+et à faire vivre les cours d'adultes, les patronages, les associations
+d'anciens élèves, les mutualités scolaires et post-scolaires.
+«C'est à coups de dévouements que l'on se battra désormais».--Tout
+en reconnaissant les qualités des défenseurs de l'Eglise, M.
+Buisson répondit avec indignation à leurs attaques répétées contre
+l'enseignement moral de l'école laïque. Un polémiste habile, M. Georges
+Goyau, avait critiqué cet enseignement en rapprochant les affirmations
+contradictoires des maîtres ou en exposant les résultats sociaux de
+leurs leçons.[658] M. Buisson, dans sa réponse, montra qu'une fois
+de plus les avocats de l'Eglise faisaient appel à l'égoïsme, à la
+peur, afin de soulever les possédants contre l'école «rouge»; en même
+temps il rendit justice à l'œuvre si difficile poursuivie par les
+instituteurs[659]. La question morale n'a pas cessé de le préoccuper.
+Il a répété souvent que l'enseignement laïque, en laissant tomber
+l'enveloppe grossière mise par les religions autour des grandes
+vérités, des grands sentiments humains, doit conserver ces nobles
+sentiments, ces raffinements qui font la beauté des âmes croyantes. Que
+les clergés gardent leurs dogmes et leurs prétendues révélations. «Mais
+nous ne nous résignons pas à leur laisser par surcroît tout ce qui,
+dans l'existence de l'homme, de l'enfant, de la femme, de la famille,
+du peuple, de l'humanité enfin, représente la vie intime de l'âme,
+la poésie, l'élan du cœur, l'amour, la foi, le sentiment du sublime,
+la vision de l'invisible, l'effort pour sortir de soi, le dégoût du
+mesquin et du commun, le besoin d'harmonie et de grandeur, la joie de
+l'esprit enivré de beauté, de vérité, de lumière et de justice, la
+soif du dévouement, le rêve de la perfection, en un mot tout ce que
+la langue populaire rattache au mot Dieu». M. Buisson arrive ainsi à
+se rencontrer avec Pécaut; mais tandis que celui-ci, causant avec ses
+élèves, leur parlait de Dieu pour désigner l'idéal, son collaborateur
+conseille aux maîtres de ne pas employer ce terme, sous peine de créer
+des équivoques et des confusions fâcheuses[660].
+
+ [657] «Une Eglise peut enseigner des dogmes obscurs, autoriser des
+ pratiques peu raisonnables, exercer une centralisation abusive, faire
+ peser sur les siens un joug de fer. Si, à côté de ces défauts, elle
+ offre à des milliers d'âmes pieuses l'aliment d'une vie spirituelle
+ même imparfaite, si elle console les faibles, si elle secourt tous
+ ceux qui demandent à être secourus corps et âme (et ils sont légion
+ dans notre pauvre humanité)..., c'en est assez: cette Eglise n'est
+ pas près de mourir.» (_La foi laïque_, p. 71).
+
+ [658] Ces articles anonymes de la _Revue des Deux-Mondes_ (juin 1898
+ et février 1899) reparurent, complétés et refaits, dans _L'école
+ d'aujourd'hui_ par Georges Goyau.
+
+ [659] «Il y a des milliers d'instituteurs jeunes et vieux qui, à
+ l'heure même où la _Revue_ les traite de si haut, sont parvenus,
+ à force de patience et de droiture, de méfiance d'eux-mêmes et de
+ confiance en la vérité, à être, de l'aveu de tous ceux qui les voient
+ à l'œuvre, d'excellents, d'admirables maîtres de morale; privés
+ au début de tout secours (car Rome a mis à l'Index les premiers
+ manuels faits pour eux par Paul Bert, Steeg, Compayré), ils n'ont
+ pas renoncé à la lutte, ils se sont passés de livres, ils ont créé
+ eux-mêmes pièce à pièce, leçon par leçon, exemple après exemple, leur
+ enseignement familier de la morale aux petits enfants; ils se sont
+ fait peu à peu de petits _carnets de morale_, simples cahiers écrits
+ au jour le jour, et d'où sont sortis, à la longue, de nouveaux et
+ nombreux manuels, sans prétention littéraire et philosophique, mais
+ riches d'enseignements pratiques, pleins de sève, marqués au coin du
+ bon sens, et néanmoins d'une véritable élévation morale, nourris en
+ somme du plus pur de la tradition française» (_La foi laïque_, p. 86).
+
+ [660] _ibid._, p. 148 sqq. Au congrès international d'éducation
+ morale tenu à La Haye en 1912, Buisson et Séailles affirmèrent la
+ possibilité d'un enseignement moral sans base religieuse.
+
+Les écoles laïques ont été secondées, souvent créées à l'origine,
+comme nous l'avons vu, par la Ligue de l'enseignement. L'homme qui
+avait fondé cette grande association, Jean Macé, demeura jusqu'au bout
+l'inspirateur et l'âme de tous ses travaux. Soucieux de lui assurer
+une organisation solide, gage de durée, il décida en 1879 de fédérer
+toutes les sociétés que ses efforts avaient aidées à naître. Le premier
+congrès national de la Ligue, tenu à Paris en 1881, et dans lequel
+Gambetta vint prendre la parole, établit ce régime nouveau. La Ligue de
+l'enseignement appuya de ses actives démarches le vote des lois Ferry,
+puis de la loi de 1886. Cette grande victoire, qui semblait réaliser
+tous les vœux des amis de l'enseignement laïque, endormit quelque peu
+leur activité; la Ligue ne tarda pas à languir, malgré les appels de
+son président qui, soutenu par quelques fidèles, montrait le danger
+de se laisser aller à une béate paresse et de croire que les lois
+favorables dispensaient d'agir et de se dévouer. Le Comité dirigeant,
+de son côté, signala des enseignements nouveaux à fonder: en 1890 et
+1891, la Ligue entreprit d'inaugurer l'éducation civique et militaire
+de la jeunesse; en 1892, elle s'occupa de l'enseignement professionnel,
+agricole et commercial; elle donna en 1893 une adhésion chaleureuse à
+la mutualité scolaire. Plus important fut, en 1894, le dernier appel
+signé par Jean Macé; maintenant que le régime scolaire fonctionnait
+d'une manière satisfaisante, il fallait songer au lendemain de l'école,
+aux années de l'adolescence, afin de combler cette grave lacune qui
+existait entre l'école primaire et le régiment[661].
+
+ [661] Voici l'appel qui fut lancé en avril 1894: «La Ligue
+ voudrait, de l'école jusqu'à l'entrée au régiment, assurer à
+ l'adulte les connaissances acquises pendant l'enfance, diriger leur
+ perfectionnement dans le sens professionnel, enfin munir le jeune
+ homme, trop tôt livré à lui-même, des solides principes qui sont
+ indispensables aux citoyens d'une démocratie».
+
+Après la mort de Jean Macé, la présidence fut donnée à son disciple
+préféré, M. Léon Bourgeois, qui la conserva pendant quatre ans. Le
+réveil de la Ligue se produisit grâce aux congrès annuels qui furent
+désormais tenus en province, choisissant chaque année une région
+nouvelle pour stimuler et unir les associations qui s'y trouvaient
+et pour en créer de nouvelles. Ces congrès, où l'on n'admettait à
+l'origine que les délégués officiels des sociétés, furent bientôt
+ouverts à tous les amis de l'école laïque, et devinrent des assemblées
+nombreuses et vivantes. C'est ainsi que les congrès de Nantes (1894),
+de Bordeaux (1895), de Reims (1896), de Rouen (1897) suscitèrent les
+activités locales en Bretagne, en Guyenne, en Champagne, en Normandie.
+Le lendemain de l'école devint le but essentiel de leurs études:
+les œuvres post-scolaires sous toutes les formes, cours d'adultes,
+mutualités scolaires, associations d'anciens élèves (petites A), se
+multiplièrent à la suite de ces grandes enquêtes collectives.
+
+Quand l'affaire Dreyfus eut rendu aux luttes religieuses toute leur
+acuité, le contre-coup s'en fit sentir dans les préoccupations de la
+Ligue. Les congrès tenus de 1898 à 1901 signalèrent sans relâche le
+danger qu'offraient pour l'unité nationale le maintien et les progrès
+de l'enseignement congréganiste[662]. Le dernier de ces congrès,
+celui de Caen, put saluer de ses éloges le vote de la loi sur les
+associations. C'est lui également qui décida, par un vote unanime, de
+demander la suppression, dans les programmes scolaires, du chapitre
+sur les devoirs envers Dieu. Certains voulaient aussi que la Ligue se
+prononçât pour le retour au monopole de l'enseignement. Ce fut l'objet
+d'une discussion ardente au congrès de Lyon (1902): les uns invoquaient
+les droits de la famille, les autres le devoir de la société envers les
+enfants. Les deux partis opposés se mirent finalement d'accord sur un
+texte transactionnel, qui fut adopté à l'unanimité: le congrès demanda
+que la loi Falloux fût abrogée, que l'Etat se chargeât d'assurer à
+tous un enseignement rationnel et gratuit, et qu'il pût déléguer à des
+particuliers l'autorisation d'ouvrir des établissements auxiliaires
+soumis aux règles suivantes: personnel entièrement laïque et pourvu
+des mêmes grades que celui de l'Etat, surveillance de l'autorité
+universitaire sur les livres scolaires et sur l'enseignement lui-même,
+droit pour le recteur de fermer un établissement, sauf appel devant le
+Conseil supérieur de l'instruction publique[663].--Les années suivantes
+virent apparaître dans les congrès des problèmes nouveaux, la lutte
+contre la guerre et les questions sociales. En somme, la Ligue de
+l'enseignement, groupant dans son faisceau fédératif un nombre tous les
+jours plus grand d'associations variées, a fourni un centre à tous les
+groupes républicains, progressistes, radicaux ou socialistes, séparés
+sur les questions politiques, unis par le désir de conserver et de
+fortifier l'enseignement national.
+
+ [662] Voici le vœu adopté au congrès de Rennes (1898) et renouvelé
+ l'année suivante: «Le Congrès fait appel à l'activité de propagande
+ des sociétés fédérées pour parer aux graves atteintes portées
+ à l'union morale et sociale de la France par l'enseignement
+ congréganiste à tous ses degrés, et signale à l'attention du
+ gouvernement le danger de recruter ses fonctionnaires parmi les
+ jeunes gens qui ne sortent pas des établissements de l'Etat».
+
+ [663] Voici les considérants de ce vœu: «Le Congrès,
+
+ Estimant que le premier devoir de l'enseignement républicain est
+ d'affirmer et d'appliquer sans restriction tous les principes
+ inscrits dans la Déclaration des droits de l'homme, et tout d'abord
+ le principe de la liberté individuelle;
+
+ Considérant que la liberté d'enseigner n'y est pas et ne pouvait
+ pas y être inscrite; qu'en effet la fonction éducative est un
+ devoir des parents envers l'enfant et envers la société; que, dans
+ une démocratie, l'enseignement doit s'appliquer essentiellement à
+ garantir dès l'enfance la liberté future des citoyens, et que c'est
+ l'office de l'Etat de la garantir effectivement;
+
+ Considérant que, sous le nom trompeur de liberté de l'enseignement,
+ la loi du 15 mars 1850 a organisé, en France, la liberté illimitée
+ de l'enseignement ecclésiastique et congréganiste en conférant aux
+ congrégations et au clergé un ensemble de privilèges collectifs qui
+ ont permis d'opposer en fait le monopole de l'Eglise au monopole de
+ l'Etat.
+
+ Considérant qu'il y a lieu d'instituer un régime scolaire qui assure
+ la véritable liberté de l'enseignement...»
+
+
+
+
+CONCLUSION
+
+
+J'ai distingué au début de ce livre les quatre groupes différents dont
+l'accord a détruit la prépondérance de l'Eglise et favorisé les progrès
+de l'esprit laïque. Il est bon de rappeler le rôle de chacun d'eux et
+de voir s'ils ont subsisté jusqu'au début du vingtième siècle.
+
+Le groupe catholique gallican n'eut de force véritable que sous la
+Restauration, quand les fidèles voyaient dans le roi, tout aussi bien
+que dans le pape, un chef et un guide. Depuis 1830 les gouvernements
+ont tous écarté le principe du droit divin. Aussi le gallicanisme
+d'Eglise a-t-il sans cesse décliné; les archevêques de Paris, Sibour
+et Darboy, en furent les derniers défenseurs, avant que le concile
+du Vatican assurât le triomphe des doctrines ultramontaines. Le
+gallicanisme d'Etat se défendit longtemps; des hommes tels que Dupin
+sous Louis-Philippe et Rouland sous Napoléon III voulurent sincèrement
+concilier le respect envers l'Eglise avec le maintien des droits
+de l'Etat; mais ensuite la difficulté apparut plus grande chaque
+jour de conserver un régime à la pratique duquel aucun des deux
+contractants n'apportait l'esprit de conciliation et de bonne volonté.
+Néanmoins l'esprit gallican a subsisté en France. On le vit même dans
+cette première génération des catholiques libéraux, qui avait si
+chaleureusement défendu l'ultramontanisme: leur chef, Montalembert,
+finit par avouer les avantages de la tradition gallicane[664]. Il
+termina sa vie en protestant contre les adulations prodiguées par
+les ultramontains «à l'idole qu'ils se sont érigée au Vatican». Plus
+tard, quand Léon XIII prescrivit le ralliement à la République, les
+monarchistes irréductibles refusèrent d'obéir à ces directions et
+revendiquèrent pour les Français le droit de pratiquer la politique
+française comme ils l'entendaient. L'esprit gallican a reparu ensuite
+chez les catholiques libéraux du XXe siècle, maltraités par Pie X.
+Après avoir essayé vainement de faire accepter par Rome en 1906 les
+associations cultuelles, ils se sont plaints que le souverain pontife
+profitât de la séparation pour nommer directement les évêques, sans
+consulter les désirs ou l'expérience du clergé français. De même que
+certains d'entre eux, lors de l'affaire Dreyfus, avaient pris parti
+pour la révision, d'autres ont affirmé leur droit d'être républicains
+et démocrates sans consulter Rome. Héritant aussi de l'aversion
+des anciens gallicans pour les faux miracles, pour les pratiques
+superstitieuses, ils ont blâmé l'abus des reliques apocryphes, le
+mercantilisme grossier qui exploite la piété des simples[665].
+
+ [664] Je comprends maintenant, écrivit-il en 1869, «les réserves
+ salutaires, les garanties, quoique mêlées d'exagérations blâmables,
+ que nos ancêtres avaient toujours su maintenir, depuis Hincmar,
+ contre les abus de la puissance ecclésiastique» (cité par Lecanuet,
+ _Montalembert_, III, p. 430).
+
+ [665] V. _Abus dans la dévotion_, brochure publiée par le Comité
+ catholique pour la défense du droit (1903); Léon Chaine, _Les
+ catholiques français et leurs difficultés actuelles_, 1903.
+
+Le groupe des évangéliques a le premier formulé, justifié devant le
+public français l'idée de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Vinet
+en 1825, Laboulaye trente ans plus tard ont ainsi préparé l'avenir. En
+même temps apparut chez les protestants libéraux cette école radicale
+qui n'hésitait point à sacrifier complètement le surnaturel, pourvu que
+l'humanité conservât le culte de Jésus considéré comme le modèle des
+vertus humaines; les Pécaut et les Buisson présentèrent avec talent
+la nouvelle théorie. Des protestants animés du même esprit, comme
+Nefftzer et Dollfus, des libres penseurs imprégnés de religiosité
+saint-simonienne, comme Guéroult et Jourdan, appelèrent de leurs vœux
+le «christianisme progressif», une religion laïque, raisonnable,
+émancipée de tout dogme oppresseur. Les protestants libéraux jouèrent
+un grand rôle dans la fondation de l'école laïque, puisque Jules Ferry
+choisit parmi eux quelques-uns de ses principaux collaborateurs,
+Félix Pécaut, Steeg et M. Buisson. La Restauration, voulant conserver
+l'Université napoléonienne et lui infuser son esprit, s'était adressée
+au groupe janséniste, qui lui donna Royer-Collard, Guéneau de Mussy et
+quelques-uns de leurs amis; de même la République, voulant organiser
+l'école primaire, fit appel à ces hommes qui étaient dégagés de
+l'orthodoxie protestante, mais qui avaient conservé de leur passé
+religieux un intérêt passionné pour l'éducation morale.
+
+Les partisans du christianisme progressif sont demeurés nombreux
+jusqu'à nos jours. Les uns, voulant conserver la notion traditionnelle
+de Dieu et l'adoration pour Jésus considéré comme le plus parfait des
+hommes, ont tâché de s'entendre avec les modernistes, avec les libéraux
+de toutes les religions. M. Paul Sabatier, par exemple, a combattu
+avec une égale ardeur le catholicisme romain et le matérialisme athée.
+D'autres ont poussé plus loin la rupture avec la tradition. M. Wilfred
+Monod, par exemple, déclare que l'athéisme consciencieux est plus
+religieux que l'orthodoxie aveugle, et fait de Dieu le symbole du
+progrès futur souhaité par les hommes[666]. Les évangéliques de toutes
+les nuances ont organisé dans ces dernières années plusieurs congrès;
+ces réunions, appelées congrès du «christianisme progressif», ont eu
+lieu à Londres en 1905, puis à Amsterdam, Genève, Boston, Berlin,
+enfin à Paris en 1913. Le président de cette dernière assemblée,
+Boutroux, a présenté la philosophie comme destinée à servir de pont
+entre la science et la religion. Les chrétiens progressifs repoussent
+le laïcisme entendu comme la négation de l'idée religieuse; ils
+sont partisans du laïcisme considéré comme le régime qui assure
+l'indépendance des Etats et des peuples à l'égard de toute orthodoxie
+imposée[667].
+
+ [666] «En définitive, si j'osais m'exprimer ainsi, je dirais qu'on se
+ trompe en plaçant la toute-puissance de Dieu au début des choses, au
+ lieu de la placer à la fin. Il y a un Dieu qui _sera_ et qui n'est
+ pas encore manifesté, il y a un Dieu _qui vient_, selon la formule
+ de l'Apocalypse.» (W. Monod, cité par Paul Stupfer, _L'inquiétude
+ religieuse du temps présent_, p. 142).
+
+ [667] On peut rapprocher du christianisme progressif le judaïsme
+ progressif, tel que l'a exposé le fondateur de l'Union israélite
+ libérale, le rabbin Louis-Germain Lévy, dans son livre, _Une religion
+ rationnelle et laïque_ (1904).
+
+Le troisième groupe est celui des déistes. La plupart sont adeptes
+de la religion naturelle, pénétrés de la croyance à l'Etre Suprême
+et à l'immortalité de l'âme. L'esprit de Voltaire et de Rousseau les
+anime, et la profession de foi du Vicaire savoyard fut longtemps leur
+_credo_. Michelet et Quinet, les ennemis infatigables de l'Eglise;
+Jean Macé, le fondateur de l'école laïque; Renouvier, le redoutable
+adversaire du «papisme»; voilà quelques-uns des plus notoires.
+C'est dans l'Université surtout que le déisme a dominé l'éducation
+philosophique: l'influence de Cousin y régna sans partage pendant
+un demi-siècle; celle de Renouvier l'a remplacée plus tard, sans
+être aussi exclusive. Ce sont des philosophes déistes, comme Paul
+Janet, qui ont rédigé en 1882 le programme de morale pour les écoles
+primaires. Les déistes virent deux dangers à combattre, l'athéisme
+et le cléricalisme. Certains d'entre eux, redoutant les progrès de
+l'athéisme, ont fait taire leurs défiances et recherché l'appui des
+religions traditionnelles pour sauvegarder les dogmes de la religion
+naturelle. Victor Cousin voulut réaliser cette alliance dans l'intérêt
+de la société; Jules Simon a combattu Ferry et Goblet en invoquant
+l'intérêt de la morale. Nombreux sont les universitaires qui ont
+suivi la même voie. Pour n'en citer qu'un, l'inspecteur général
+Vessiot, grand ami de l'école laïque, chaleureux défenseur de l'idéal
+républicain, a fait campagne pendant de longues années pour combattre
+l'athéisme pédagogique et démontrer les bienfaits d'un accord avec
+la religion[668]. D'autres déistes, plus confiants dans la force de
+la philosophie et dans son aptitude à organiser l'éducation morale,
+ont poursuivi d'une antipathie constante l'Eglise qui pratiquait
+l'intolérance et qui prêchait le fanatisme. Cet esprit inspira jusqu'à
+la fin les grands écrivains qui avaient survécu à l'âge romantique,
+George Sand et Victor Hugo[669].
+
+ [668] V. ses livres, _De l'éducation à l'école_ (1885), _Chemin
+ faisant_ (1891), et la revue fondée par lui, _L'Instituteur_.
+
+ [669] Quelques déistes ont essayé de ressusciter la théophilanthropie
+ qui, vers 1885, paraît avoir compté jusqu'à 100.000 adhérents
+ (v. Mathiez, dans les _Annales révolutionnaires_, 1914).
+
+Reste enfin le groupe des libres penseurs proprement dits, qui
+rejettent la religion naturelle comme les religions chrétiennes, et
+qui affirment l'athéisme ou s'en tiennent à l'agnosticisme. A propos
+d'eux une question se pose. Ce groupe n'est-il pas le véritable, le
+seul auteur de la campagne menée contre la tradition religieuse et
+pour l'idée laïque? Evangéliques et déistes n'ont-ils pas été les
+instruments et les dupes des athées? Voilà une idée qui a souvent
+reparu chez les catholiques pendant le XIXe siècle. L'abbé Barruel
+un des premiers, dans ses _Mémoires pour servir à l'histoire du
+jacobinisme_, expliqua la Révolution par le travail des sociétés
+secrètes; plus tard Crétineau-Joly reprit la même thèse, en invoquant
+les documents secrets qui lui auraient été confiés par Metternich et
+par le Vatican. L'exposé le plus complet de la théorie se trouve dans
+le livre du P. Deschamps, _Les Sociétés secrètes et la société_. Ce
+jésuite d'Avignon avait composé en 1843 le _Monopole universitaire_,
+attribué longtemps au chanoine Desgarets, un des plus violents
+pamphlets qui aient été composés contre l'enseignement laïque: il y
+parlait du complot préparé par les Guizot, les Cousin, les Villemain,
+les Michelet[670]. Il mourut au moment d'achever le grand ouvrage qui
+devait fournir les preuves de la «conjuration antichrétienne»[671]. Ce
+recueil de citations et de faits a produit une grande impression sur
+un certain nombre de lecteurs; il les a persuadés que le combat contre
+l'Eglise au XIXe siècle est l'œuvre des sociétés secrètes unies par
+la franc-maçonnerie: toute l'histoire contemporaine se ramènerait à
+l'histoire de la guerre entre la franc-maçonnerie et le catholicisme.
+Voilà l'idée qui inspire les publications antimaçonniques abondamment
+répandues en France depuis vingt-cinq ans. Mais les affirmations
+contenues dans ces livres sont trop souvent dépourvues de valeur devant
+la critique scientifique. Deschamps, par exemple, invoque maintes
+fois des documents d'origine mystérieuse, de façon à rendre toute
+vérification impossible. Voici deux exemples de ses assertions. Il
+affirme, d'après un renseignement digne de foi venu de Berlin, que peu
+de temps avant la révolution de 1848 un convent se réunit à Strasbourg:
+on y voyait Lamartine, Cavaignac, Ledru-Rollin, Proudhon, Louis Blanc,
+d'autres Français encore avec des Allemands comme Henri de Gagern,
+Herwegh, Arnold Ruge, Feuerbach; l'assemblée résolut de commencer
+par la ruine du Sonderbund le grand mouvement révolutionnaire[672].
+Qui peut prendre au sérieux un pareil conte? L'autre récit a trait
+à l'année 1851: une réunion des chefs des sociétés secrètes, malgré
+l'avis de Mazzini, résolut de favoriser la dictature de Louis-Napoléon
+et rendit ainsi le coup d'Etat possible. On ne se douterait point,
+d'après cette fable, que le 2 décembre fut approuvé par tout
+l'épiscopat et loué par la papauté[673].--En réalité, la légende
+ainsi répandue vaut celle qui attribue toute l'activité des partis
+conservateurs aux jésuites: sous des apparences plus scientifiques, le
+livre de Deschamps est la contre-partie du _Juif-Errant_ d'Eugène Sue.
+Néanmoins il y a dans ces fantaisies une âme de vérité: des sociétés
+régulières, fortement constituées, ont toujours l'avantage que donnent
+l'organisation et la discipline sur les masses amorphes; elles peuvent
+présenter au grand public un programme élaboré d'avance. C'est ce que
+font les comités de tous les partis politiques. Les loges maçonniques
+ont ainsi contribué à propager l'idée laïque; les convents maçonniques
+ont discuté, préparé bien des projets qui ont été formulés plus tard
+en textes législatifs devant les Chambres. Mais le rôle des sociétés
+fermées va en diminuant à mesure que se développent la liberté de la
+presse, la publicité, l'éducation générale.
+
+ [670] «Plus on étudie l'esprit et les hommes qui dirigent
+ l'enseignement universitaire, plus attentivement on en suit la
+ marche lente ou hardie, les entreprises cachées ou sacrilègement
+ audacieuses; plus on approfondit les horribles abîmes de cet
+ enseignement impie; plus aussi apparaissent nombreux et effrayants
+ les indices d'un complot contre Dieu et son Christ, complot qui ne
+ tendrait à rien moins qu'à la destruction complète, universelle de la
+ foi en France...» (p. 406).
+
+ [671] Deschamps mourut en 1873. L'ouvrage parut après sa mort; le
+ tome III, élaboré par Claudio Jannet, révèle le nom de l'auteur et
+ contient une notice biographique sur lui.
+
+ [672] T. II, p. 352.
+
+ [673] T. I, p. 580. L'auteur nous apprend aussi que Palmerston fut
+ «maître suprême de tous les orients maçonniques de l'univers» (I,
+ p. 581). Les disciples de Deschamps ont insisté sur la domination
+ qu'exerce l'Angleterre dans la franc-maçonnerie: affirmation bizarre
+ pour qui connaît l'attitude prise par les loges anglaises vis-à-vis
+ du Grand-Orient de France depuis 1877.
+
+Cette légende écartée, nous pouvons reconnaître la grande place prise
+par la libre pensée au XIXe siècle. Pendant longtemps ce furent surtout
+les disciples de Diderot et de l'Encyclopédie qui firent la guerre à
+toute conception métaphysique. Plus tard la critique religieuse, le
+développement des sciences, la philosophie matérialiste ont contribué
+à détruire non seulement la foi au miracle ou à la Providence,
+mais la croyance en Dieu. Quelques-uns des plus notables parmi les
+libres penseurs ont accepté la doctrine d'Auguste Comte, exposée
+dans le _Cours de philosophie positive_, c'est-à-dire le positivisme
+exclusivement scientifique tel que l'enseignait Littré: ce fut le cas
+de Gambetta et de Jules Ferry. La plupart s'en sont tenus à la négation
+du surnaturel ou à l'agnosticisme pur et simple. Comme l'a remarqué
+Taine, les Français abandonnant le catholicisme vont le plus souvent à
+la libre pensée complète, sans s'arrêter à des stations intermédiaires.
+
+Plusieurs penseurs ont tenu à justifier cette rupture radicale avec
+les anciens concepts. Un professeur de philosophie a montré pourquoi,
+dans le programme de morale destiné aux écoles primaires, on devait
+supprimer le chapitre des devoirs envers Dieu. La religion naturelle,
+selon lui, a, comme les autres, les inconvénients d'une religion d'Etat
+enseignant comme dogmes officiels des doctrines discutables. Il est
+dangereux pour la morale d'être fondée sur la religion. Tout jeune
+homme passe par une crise inévitable entre quinze et vingt ans, quand
+les passions s'éveillent, quand il veut se débarrasser de croyances
+gênantes; un enseignement moral rationnel lui fera comprendre que,
+sa foi rejetée, sa conscience demeure, qu'elle est inhérente à sa
+nature, et qu'il ne peut s'en affranchir, pas plus qu'il ne saurait
+se dépouiller de sa raison. En supprimant le chapitre des devoirs
+envers Dieu, on ne perdra aucune notion intéressante ou précieuse,
+et l'on évitera d'introduire dans l'école des controverses inutiles
+et irritantes[674]. Quelques années plus tard un autre philosophe
+universitaire proposa d'écarter non seulement de l'enseignement, mais
+de la philosophie elle-même l'idée de Dieu, en montrant combien elle
+est obscure, imprécise, composée d'éléments contradictoires[675].
+Déjà un poète philosophe, Guyau, avait répondu à ceux qui redoutaient
+l'ébranlement moral causé par la disparition de cette idée:
+
+ Supprimer Dieu, serait-ce amoindrir l'univers?
+ Les cieux sont-ils moins doux pour qui les croit déserts?...
+ Je me dis: Nul ne sait, nul n'a voulu mes maux,
+ S'il est des malheureux, il n'est pas de bourreaux...[676]
+
+ [674] V. le discours de Goblot, professeur de philosophie à
+ l'Université de Caen, au Congrès de la Ligue de l'enseignement tenu
+ en 1901 à Caen.
+
+ [675] V. Belot, _Note sur la triple origine de l'idée de Dieu_
+ (_Revue de métaphysique et de morale_, 1908); _L'idée de Dieu et
+ l'athéisme_ (_ibid._, 1913).
+
+ [676] Guyau, _Vers d'un philosophe_, 1881.
+
+Malgré leurs divergences, les partisans de l'esprit laïque sont
+unis par un programme négatif et par un idéal positif. Le programme
+négatif, c'est l'anticléricalisme. Celui-ci a surtout un caractère
+politique: c'est l'antipathie qui a reparu chaque fois que le pouvoir
+civil semblait favoriser le «gouvernement des curés[677]». C'est
+ainsi que l'Eglise a soulevé contre elle tant d'hommes politiques
+peu disposés à la persécuter[678]; voilà pourquoi l'un d'eux,
+Waldeck-Rousseau, a déclaré que l'anticléricalisme est «une manière
+d'être constante, persévérante et nécessaire aux Etats[679]». Ces
+tendances ont rencontré bon accueil dans toutes les classes. La
+bourgeoisie, malgré son retour si marqué aux idées conservatrices
+depuis 1848, a gardé de son passé gallican un vieux fond d'hostilité
+envers les prétentions ultramontaines; les polémistes vigoureux qui ont
+revendiqué pour l'Eglise la maîtrise complète de la société, Félicité
+de La Mennais (celui de 1820), Louis Veuillot, Edouard Drumont, n'ont
+pas médiocrement contribué à fortifier cet esprit anticlérical. De
+leur côté, les intellectuels ont détesté dans l'Eglise un pouvoir
+toujours prêt à profiter d'une défaillance de la société civile pour
+étouffer la liberté de penser et d'écrire. Enfin les adversaires de
+Rome ont répandu dans le peuple l'anticléricalisme brutal, celui qui
+recherche, qui étale complaisamment les scandales survenus dans telle
+ou telle ville, qui triomphe des méfaits commis par un confesseur ou
+par un éducateur de la jeunesse; cette guerre au prêtre, que Paul-Louis
+Courier comme Michelet jugeait nécessaire, a été popularisée par de
+nombreux journaux. Mais ces crises violentes d'irréligion populaire
+n'ont jamais été longues: si l'alliance entre le pouvoir civil et
+l'Eglise se trouve rompue, si le clergé cesse de sembler redoutable,
+aussitôt les inimitiés s'apaisent. On l'a vu en 1833, en 1848, en
+1890, puis après la fin de l'explosion d'anticléricalisme causée par
+l'affaire Dreyfus. Littré avait bien compris le «catholicisme selon le
+suffrage universel».
+
+ [677] «Les électeurs de France, même les plus favorables à l'idée
+ religieuse, par on ne sait quelle aberration historique, se défient
+ du gouvernement des curés» (Tissier, évêque de Châlons, dans _La vie
+ catholique de la France contemporaine_, 1918, p. 9).
+
+ [678] D'après un témoin compétent, ni Jules Ferry ni M. Clemenceau
+ n'étaient guidés par une pensée d'intolérance (Freycinet,
+ _Souvenirs_, II, p. 482).
+
+ [679] Lettre à M. Millerand, du 19 mars 1904.
+
+L'idéal positif qui unit les partisans de la société laïque est
+facile à indiquer. Ils croient à l'existence d'une morale naturelle,
+accessible à tous les hommes puisque tous sont doués de raison. Cette
+morale enseigne le respect de la personne humaine, de la nôtre aussi
+bien que des personnes étrangères. Elle enseigne le respect de la
+science, l'admiration pour les conquêtes accomplies par elle, l'espoir
+qu'elle en fera de plus grandes encore. Elle enseigne enfin l'amour de
+l'humanité, la confiance dans ses progrès, le désir d'y contribuer. Cet
+amour de l'humanité fortifiera l'amour de la patrie, car la France, le
+pays de la Révolution et de la démocratie, travaille pour le bien de
+tous.
+
+Cette «foi laïque» diffère beaucoup de la foi chrétienne. Aussi a-t-on
+répété qu'il y a deux Frances; le mot a été dit par des étrangers
+comme par des Français[680]. Parler de cette manière, c'est être dupe
+des apparences, de la rigueur logique avec laquelle les écrivains
+français, théoriciens ou polémistes, aiment déduire les conséquences
+des principes défendus par eux. En réalité, les groupes intermédiaires
+abondent: hommes de croyances tièdes, qui jugent la religion nécessaire
+pour la morale et bienfaisante pour l'ordre social; catholiques
+sincères, qui choisissent l'enseignement laïque pour lui confier leurs
+enfants, parce qu'ils le trouvent plus moderne et plus vivant que
+l'autre; intellectuels séparant soigneusement les deux domaines de
+manière à unir la foi traditionnelle avec l'esprit scientifique[681].
+D'ailleurs la grande majorité de la nation conserve un scepticisme
+latent vis-à-vis des systèmes, une tendance à considérer surtout
+les œuvres et la pratique des hommes. Une évolution s'est produite,
+favorable au rapprochement. L'esprit scientifique, s'imposant partout,
+a fait appliquer par tous, croyants et incroyants, les mêmes méthodes;
+les découvertes qui soulevèrent jadis des clameurs indignées, celles
+des sciences préhistoriques, celles des sciences naturelles, celles
+de l'histoire des religions, sont admises aujourd'hui sans difficulté
+par les savants catholiques[682]. Et puis cette idée s'est répandue
+tous les jours davantage, que les opinions religieuses appartiennent
+au libre choix de chaque famille ou de chaque individu: le socialisme
+a vulgarisé cette pensée dans le peuple; le corps universitaire,
+où des professeurs de toutes les croyances--et de toutes les
+incroyances--travaillent dans un esprit confraternel à une tâche
+commune, a contribué à la propager dans les classes élevées. Un pareil
+état d'esprit choque ceux qui ont conservé l'ancien idéal de «l'unité
+morale» de la France; mais cette unité reposant sur l'identité des
+croyances métaphysiques et sociales n'existe plus dans aucune des
+nations modernes. Des événements récents, comme la guerre de 1914,
+ont prouvé que les grands dangers concentrent autour de l'Etat laïque
+toutes les forces françaises, et que l'unité nationale est compatible
+avec la variété des opinions et des croyances.
+
+ [680] V. le livre de l'écrivain suisse Paul Seippel, _Les deux
+ Frances_, 1905. On a lu plus haut le mot de Renouvier (p. 229).
+ Un catholique, Dom Besse, déclarait aussi qu'il y a deux Frances,
+ «la France royaliste et catholique, et la France révolutionnaire
+ et athée. La grande masse des citoyens qui flottent entre ces deux
+ extrémités ne compte pas; elle appartiendra à celle des deux qui
+ finira par triompher». Ces deux Frances, ajoute-t-il, «se vouent
+ une haine implacable. Ce sentiment est dans la nature des choses.»
+ (_Veillons sur notre histoire_, 1907, p. 10 et 12).
+
+ [681] Parmi les groupes qui ont essayé d'organiser le rapprochement,
+ un des plus intéressants est l'Union des libres penseurs et des
+ libres croyants pour la culture morale. Ses conférences et ses
+ discussions, poursuivies de 1908 à 1914, ont repris en 1923.
+
+ [682] V. Teilhard de Chardin, _La préhistoire et ses progrès_, dans
+ les _Etudes_ (revue publiée par les jésuites), 1913. Des naturalistes
+ chrétiens collaborent à l'étude du _pithecanthropus erectus_. Pour
+ l'histoire des religions, si l'on compare un manuel anticlérical,
+ l'_Orpheus_ de Salomon Reinach, avec celui de l'abbé Bricout (_Où en
+ est l'histoire des religions?_ 1911), il est facile de voir l'accord
+ sur la majorité des faits et des documents.
+
+
+
+
+BIBLIOGRAPHIE
+
+
+Il n'existe pas d'ouvrages d'ensemble sur le sujet traité ici. Les
+livres consacrés aux rapports de l'Eglise et de l'Etat par Debidour
+(_Histoire des rapports de l'Eglise et de l'Etat en France de 1789
+à 1870_, 1898; _L'Eglise catholique et l'Etat sous la troisième
+République_, 2 vol., 1906-9), Lecanuet (_L'Eglise de France sous
+la troisième République_, 2 vol., 1907-10), Desdevises du Dézert
+(_L'Eglise et l'Etat en France_, t. II, 1908), Barbier (_Histoire
+du catholicisme libéral_, 5 vol., 1923), renferment diverses
+indications. Il faut citer aussi les rapides esquisses de Faguet
+(_L'anticléricalisme_, 1906) et de Dufeuille (_L'anticléricalisme avant
+et pendant notre République_, 1910). Je n'indique ci-après que les
+principaux ouvrages consultés; beaucoup d'autres ont été signalés dans
+les notes du livre[683].
+
+ [683] Je donne les éditions dont je me suis servi.
+
+
+PÉRIODE DE 1815 A 1848.
+
+Barthélemy Saint-Hilaire, _M. Victor Cousin_. _Sa vie et sa
+correspondance_, 1895, 3 vol.
+
+Boutard, _Lamennais_, 1905-13, 3 vol.
+
+Chassin, _Edgar Quinet_, 1859.
+
+Constant (Benjamin), _De la religion_, 1824-31, 5 vol.
+
+Courier (Paul-Louis), _Œuvres complètes_, 1834, 4 vol.
+
+Cournot, _Souvenirs_, 1913.
+
+Cousin (Victor), _Défense de l'Université et de la philosophie_, 4e
+éd., 1845.
+
+Cuvillier-Fleury, _Correspondance_ (avec le duc d'Aumale), t. I, 1910.
+
+Dejob, _Trois Italiens professeurs en France_ (Rossi, Libri, Ferrari),
+dans le _Bulletin italien_ de la Faculté des Lettres de Bordeaux,
+1912-13.
+
+Dubois, _Souvenirs_ (dans la _Quinzaine_, 1901); _Cousin, Jouffroy,
+Damiron_, 1902; _Fragments littéraires_, 1879, 2 vol.
+
+Duine, _La Mennais_, 1922; _Essai d'une bibliographie de La Mennais_,
+1923.
+
+Ferdinand-Dreyfus, _La Rochefoucauld-Liancourt_, 1903.
+
+Gaschet, _Paul-Louis Courier et la Restauration_, 1913.
+
+Génin, _Les Jésuites et l'Université_, 2e éd., 1844; _Ou l'Eglise ou
+l'Etat_, 1847.
+
+Jouffroy, _Mélanges philosophiques_, 4e éd., 1866; _Correspondance_,
+1901.
+
+Lamartine, _Sur la politique rationnelle_, 1831.
+
+Lamennais, _Discussions critiques et pensées diverses_, 1841.
+
+Latreille, _Francisque Bouillier_, 1907.
+
+Meunier (Arsène), _Lutte du principe clérical et du principe laïque
+dans l'enseignement_, 1861.
+
+Michelet, _Œuvres complètes_, éd. Flammarion, 40 vol.
+
+Monod, _Jules Michelet_, 1905; _La vie et la pensée de Jules Michelet_,
+1923, 2 vol. (Bibliothèque de l'École des Hautes-Études).
+
+Montlosier, _Mémoire à consulter sur un système religieux et politique
+tendant à renverser la religion, la société et le trône_, 7e éd.,
+1826; _Les Jésuites, la Congrégation et le parti prêtre en 1827_, 1827.
+
+Quinet (Edgar), _Œuvres complètes_, 1857-79, 28 vol.
+
+Tillier (Claude), _Pamphlets_, 1906.
+
+Vinet, _Mémoire en faveur de la liberté des cultes_, 1826.
+
+Parmi les périodiques, il faut citer surtout _L'Ami de la religion_
+(depuis 1814), le _Constitutionnel_ (depuis 1819), le _Globe_ (de 1824
+à 1830), l'_Echo des instituteurs_ (de 1845 à 1850).
+
+
+PÉRIODE DE 1848 A 1870.
+
+About (Edmond), _La question romaine_, 1859.
+
+Boutteville, _La morale de l'Eglise et la morale naturelle_, 1866.
+
+Claveau, _Souvenirs politiques et parlementaires d'un témoin_, I, 1913.
+
+Cournot, _Des institutions d'instruction publique en France_, 1864.
+
+Deschamps, _Les Sociétés secrètes et la Société, par l'auteur du
+Monopole universitaire_, 1874-76, 3 vol.
+
+Dessoye, _Jean Macé et la fondation de la Ligue de l'enseignement_
+(1883).
+
+Dupanloup, _L'athéisme et le péril social_, 1866.
+
+Guéroult, _Etudes de politique et de philosophie religieuse_, 1863.
+
+Havet, _Le christianisme et ses origines_, t. I, 1873, 2e éd.
+
+Huet, _La Révolution religieuse au XIXe siècle_, 1868.
+
+Laboulaye, _La liberté religieuse_, 1858; _Le parti libéral_, 1863.
+
+Lanfrey, _L'Eglise et les philosophes au XVIIIe siècle_, 1855;
+_Histoire politique des papes_, 1860.
+
+Larroque (Patrice), _Examen critique des doctrines de la religion
+chrétienne_, 3e éd., 1864, 2 vol.
+
+Lecanuet, _Les pères du laïcisme en France_ (_Correspondant_, 1919).
+
+Levallois (Jules), _La piété au XIXe siècle_, 1864; _Déisme et
+christianisme_, 1866.
+
+Macé (Jean), _La Ligue de l'enseignement à Beblenheim_, 1890.
+
+Mérimée, _Lettres à M. Panizzi_, 1881, 2 vol.
+
+Miron (Morin), _Examen du christianisme_, 1862, 3 vol.
+
+Pécaut (Félix), _Le Christ et la conscience_, 1859; _De l'avenir du
+théisme chrétien considéré comme religion_, 1864.
+
+Peyrat, _Histoire et religion_, 1858.
+
+Pommier, _Renan_, 1923.
+
+Proudhon, _Œuvres complètes_, éd. Lacroix et Marpon, 37 vol., 1868-76.
+
+Rémusat (Charles de), _Philosophie religieuse_, 1864.
+
+Renan, _Essais de morale et de critique_, 2e éd., 1860; _Etudes
+d'histoire religieuse_, 7e éd., 1895; _Questions contemporaines_,
+3e éd., 1883; _Vie de Jésus_, 18e éd. (Cf. Girard et Moncel,
+_Bibliographie des œuvres d'Ernest Renan_, 1923).
+
+Renouvier, _Science de la morale_, 1869, 2 vol.
+
+Richer (Léon), _Lettres d'un libre penseur à un curé de campagne_,
+1868-69, 2 vol.
+
+Sainte-Beuve, _Nouveaux Lundis_, 1870, 13 vol.
+
+Sarcey, _Journal de jeunesse_, 20e éd. (1903).
+
+Sauvestre, _Lettres de province_, 1862; _Les congrégations
+religieuses_, 1867.
+
+Scherer (Edmond), _Mélanges d'histoire religieuse_, 1865.
+
+Simon (Jules), _La liberté de conscience_, 1857; _La politique
+radicale_, 1868.
+
+Taine, _Les philosophes classiques du XIXe siècle en France_, 6e
+éd., 1888.
+
+Vacherot, _La démocratie_, 1860; _La religion_, 1869.
+
+Principaux périodiques à citer: La _Liberté de penser_ (1847-51); le
+_Journal des Débats_; le _Monde maçonnique_ (depuis 1858); l'_Opinion_
+_nationale_ (depuis 1859); la _Morale indépendante_ (depuis 1865); la
+_Libre Conscience_ (depuis 1866); la _Revue germanique_ (1858-65).
+
+
+PÉRIODE POSTÉRIEURE A 1870.
+
+Bert (Paul), _La morale des Jésuites_, 3e éd., 1880; _Le
+cléricalisme_, 1900.
+
+Berthelot, _Science et philosophie_, 1886; _Science et morale_, 1897;
+_Science et libre pensée_ (1905).
+
+Besse (Dom), _Les religions laïques_, 1913.
+
+Bigot (Charles), _Les classes dirigeantes_, 1875.
+
+Bourgeois (Léon), _L'éducation de la démocratie française_, 1897.
+
+Boutroux, _Science et religion_, 1908.
+
+Brisson (Henri), _La Congrégation_, 1902.
+
+Buisson, _La foi laïque_, 1912.
+
+Chaine (Léon), _Les catholiques français et leurs difficultés
+actuelles_, 1903.
+
+Cochin (Aug.), _La mystique de la libre pensée_ (_Revue de Paris_,
+1920).
+
+Combes, _Une campagne laïque_, 1904; _Une deuxième campagne laïque_,
+1906.
+
+Dépasse (Hector), _Le cléricalisme_, 2e éd., 1880.
+
+Ferry (Jules), _Discours et opinions_, 1893-98, 7 vol.
+
+Fouillée (Alfred), _La morale, l'art et la religion d'après M. Guyau_,
+2e éd., 1892; _La France au point de vue moral_, 2e éd., 1900; _La
+démocratie politique et sociale en France_, 2e éd., 1910.
+
+France (Anatole), _L'Eglise et la République_, 1904.
+
+Freycinet (Charles de), _Souvenirs_, 1878-1893, 1913.
+
+Gambetta, _Discours_, 1881-85, 11 vol.
+
+Hébert (Marcel), _L'évolution de la foi catholique_, 1905.
+
+Houtin, _La question biblique chez les catholiques de France au XIXe
+siècle_, 2e éd., 1902; _La question biblique au XXe siècle_, 2e
+éd., 1906.
+
+Jacob, _Pour l'école laïque_, 3e éd., 1899.
+
+Littré, _De l'établissement de la troisième République_, 1880.
+
+Loisy, _Choses passées_, 1914.
+
+Nourrisson, _Le club des Jacobins sous la troisième République_, 1900;
+_Les Jacobins au Pouvoir_, 1904.
+
+Parfait (Paul), _L'arsenal de la dévotion_, 1876; _Le dossier des
+pèlerinages_, 1877.
+
+Payot, _Les idées de M. Bourru_, 3e éd., 1908.
+
+Pécaut, _L'éducation publique et la vie nationale_, 3e éd., 1907.
+
+Ribot (Th.), _La psychologie des sentiments_, 2e éd., 1897.
+
+Sabatier (Paul), _A propos de la séparation de l'Eglise et de l'Etat_,
+1905.
+
+Séailles, _Education ou Révolution_, 1904; _Les affirmations de la
+conscience moderne_, 3e éd., 1906.
+
+Taine, _Le régime moderne_, 1890-93, 2 vol.
+
+Tavernier, _La morale et l'esprit laïque_, 1903; _Cinquante ans de
+République_ (_Correspondant_, 1920).
+
+Waldeck-Rousseau, _Associations et congrégations_, 1902; _L'Etat et la
+liberté_, 1906, 2 vol.
+
+
+PÉRIODIQUES.
+
+_L'année politique_, de Daniel (1874-1905); Le _Dix-neuvième Siècle_
+(surtout pour la période de 1871 à 1880); la _Critique philosophique_
+(1872-1889); la _Raison_ (1900-1914); les _Annales de la jeunesse
+laïque_ (depuis 1902); le _Bulletin_ de l'Union pour l'action morale
+(1892-1905), continué par la _Correspondance_ de l'Union pour la vérité
+(depuis 1905); le _Bulletin_ de la Ligue de l'enseignement (depuis
+1881), et surtout les comptes rendus de ses congrès annuels.
+
+Les études locales sont rares. Citons comme exemple celle qui a paru
+dans l'Encyclopédie des Bouches-du-Rhône: Estier et Busquet, _La libre
+pensée et la franc-maçonnerie dans les Bouches-du-Rhône de 1790 au
+XXe siècle_. Marseille, 1923.
+
+
+
+
+INDEX
+
+
+ A
+
+ About, 113, 136, 149, 211, 235, 240, 241.
+
+ Acollas, 196, 308.
+
+ Aguesseau (d'), 16.
+
+ Aignan, 23.
+
+ Aigues-Sparses, 191.
+
+ Alacoque (Marie), 90.
+
+ Alembert (d'), 26.
+
+ Alton-Shée (d'), 102.
+
+ Alzon (d'), 219.
+
+ Amiable, 36.
+
+ André, 318.
+
+ Andreï, 243.
+
+ Argenson (d'), 12.
+
+ Arnaud (de l'Ariège), 6, 117, 226.
+
+ Astros (d'), 79.
+
+ Aubineau, 125.
+
+ Auger, 93.
+
+ Aulard, 303.
+
+ Aumale (duc d'), 83, 85.
+
+
+ B
+
+ Babeuf, 61.
+
+ Bacon, 277.
+
+ Ballanche, 60, 84.
+
+ Balzac, 208.
+
+ Barante, 30.
+
+ Barau, 66, 67, 68.
+
+ Barbès, 61, 197.
+
+ Barnave, 113.
+
+ Barni, 136, 137.
+
+ Barrès, 128.
+
+ Barrot (Odilon), 5, 29, 61, 73.
+
+ Barruel, 353.
+
+ Barthe, 29, 73.
+
+ Barthélemy, 271.
+
+ Barthélemy Saint-Hilaire 76, 79, 169, 171, 286.
+
+ Barthou, 327.
+
+ Bastiat, 117.
+
+ Baur, 148.
+
+ Bayet, 320.
+
+ Bayle, 35.
+
+ Bazard, 35.
+
+ Bazin, 123.
+
+ Beauséjour, 19.
+
+ Beauverie, 28.
+
+ Bellart 32.
+
+ Belot, 357.
+
+ Benoist (Charles), 327.
+
+ Béranger, 23, 31, 69, 113.
+
+ Bérenger (Henry), 301, 320.
+
+ Bergson, 331.
+
+ Bernard (Claude), 168.
+
+ Berry (duc de), 17.
+
+ Bersot, 78, 137, 138.
+
+ Bert (Paul), 222, 225, 226, 259, 270, 280-81, 288, 316.
+
+ Bertauld, 226.
+
+ Berthelot, 159, 304-7, 322.
+
+ Berville, 29.
+
+ Besse (Dom), 359.
+
+ Bignon, 18.
+
+ Bigot (Charles), 233, 255.
+
+ Billiard, 62.
+
+ Bizet, 116.
+
+ Blanc (Louis), 61, 354.
+
+ Blanqui, 8, 192, 193-4, 212.
+
+ Bloch, 130.
+
+ Boberley, 89.
+
+ Bonald, 16, 18, 30, 100.
+
+ Bonaparte, 327.
+
+ Bonjean, 206, 251.
+
+ Bonnet, 79.
+
+ Bordas-Demoulin, 212.
+
+ Bossuet, 123, 134, 148.
+
+ Boucher de Perthes, 164-5.
+
+ Bouglé, 61.
+
+ Bouillier, 79.
+
+ Boulanger, 293.
+
+ Boulogne, 26.
+
+ Bourbeau, 276.
+
+ Bourdeau, 6.
+
+ Bourgain, 341.
+
+ Bourgeois, 345.
+
+ Bourget, 301.
+
+ Bourneville, 293.
+
+ Boutard, 100.
+
+ Boutroux, 330, 351.
+
+ Boutteville, 103, 198-200.
+
+ Bouvet, 75.
+
+ Bréal, 103.
+
+ Briand, 327.
+
+ Bricout, 360.
+
+ Brisson (H.), 188, 202, 221, 222.
+
+ Broglie (Albert de), 126, 221, 223, 251, 278.
+
+ Broglie (Victor de), 22, 50, 54, 58.
+
+ Brongniart, 164.
+
+ Brouard, 66, 116.
+
+ Brunet, 225.
+
+ Brunetière, 301, 303, 304, 305.
+
+ Bruno (G.), 322.
+
+ Buchez, 60, 92.
+
+ Buchner, 195, 197.
+
+ Buffet, 283.
+
+ Buisson, 189, 322, 324, 325, 326, 335, 339-41, 342-4, 350.
+
+ Buloz, 197.
+
+ Bunsen, 145.
+
+ Burnichon, 31, 57.
+
+ Burnouf, 149, 158, 262.
+
+
+ C
+
+ Cadix, 317.
+
+ Carle, 189-90, 191, 200.
+
+ Carnot (H.), 60, 105, 202.
+
+ Caro, 201.
+
+ Carrel, 61.
+
+ Casimir-Perier, 29, 57.
+
+ Cassagnac, 295.
+
+ Caubet, 188.
+
+ Cavaignac, 354.
+
+ Cavour, 147, 205.
+
+ Cayla, 243.
+
+ Chaine (Léon), 350.
+
+ Challemel-Lacour, 226, 246, 293, 294.
+
+ Chambord (comte de), 218, 219.
+
+ Channing, 7, 134, 143, 157, 232.
+
+ Charbonnel, 320.
+
+ Charles II, 93.
+
+ Charles X, 5, 11, 20, 27, 32, 33, 56, 82.
+
+ Charma, 79.
+
+ Châtel, 101.
+
+ Chemin, 190.
+
+ Chesnelong, 283, 291.
+
+ Chevallier, 68.
+
+ Choiseul, 30.
+
+ Cicéron, 200.
+
+ Clamageran, 189.
+
+ Claveau, 132, 204, 210, 211.
+
+ Clemenceau, 194, 260, 296, 312, 313, 319, 357.
+
+ Clermont-Tonnerre, 26.
+
+ Coessin, 60.
+
+ Coignet (C.), 187.
+
+ Coignet (F.), 187.
+
+ Colani, 149.
+
+ Colbert, 2.
+
+ Combes, 10, 317, 323, 326.
+
+ Compayré, 267.
+
+ Comte (Aug.), 36, 100, 114, 176, 177, 197, 269, 288, 356.
+
+ Condillac, 35, 36, 37.
+
+ Condorcet, 36, 269.
+
+ Constant, 101.
+
+ Constant (Benjamin), 18, 19, 32, 39, 48-49, 50, 54, 328.
+
+ Coquille, 125.
+
+ Corbon, 215.
+
+ Corcelles, 19, 55.
+
+ Coullié, 297.
+
+ Courier (P.-L.), 23, 358.
+
+ Cournot, 78.
+
+ Courval, 271.
+
+ Cousin (Victor), 7, 38, 39, 40, 42, 43, 74, 75-6, 78, 79, 80, 86, 87,
+ 89, 97, 106, 109, 110, 111, 137, 138, 142, 169-70, 171, 172, 173,
+ 174, 176, 286, 330, 352, 353.
+
+ Crémieux, 190.
+
+ Crétineau-Joly, 353.
+
+ Cussy, 32.
+
+ Cuvier, 165.
+
+ Cuvillier, 104.
+
+ Cuvillier-Fleury, 83, 85.
+
+
+ D
+
+ Damiron, 37, 38, 43, 171.
+
+ Daniel, 77, 254.
+
+ Danton, 143.
+
+ Darboy, 251, 348.
+
+ Darwin, 164, 165-7, 302.
+
+ Daunou, 34.
+
+ David (Félicien), 291.
+
+ Decazes, 14, 251.
+
+ Dejob, 35, 79.
+
+ Delacouture, 135.
+
+ Delacroix, 330.
+
+ Delangle, 206.
+
+ Deluns-Montaud, 193.
+
+ Denis, 162-3.
+
+ Depasse, 234, 260.
+
+ Deroin (J.), 116.
+
+ Descartes, 90, 277, 279.
+
+ Deschamps, 353, 354, 355.
+
+ Deschanel, 110, 111, 179.
+
+ Deschanel (Paul), 326.
+
+ Des Cognets, 42.
+
+ Desgarets, 353.
+
+ Desjardins, 301.
+
+ Desmoulins (Camille), 92.
+
+ Despois, 47, 110, 190.
+
+ Dessoye, 267.
+
+ Destutt de Tracy, 34.
+
+ Diderot, 143, 355.
+
+ Dollfus, 150, 151-2, 350.
+
+ Donnet, 179, 180, 218.
+
+ Dreyfus, 314.
+
+ Drumont, 358.
+
+ Dubois, 37, 42, 43, 45-47, 50, 62, 111, 113, 170, 172.
+
+ Dufaure, 6, 9, 249, 274, 314.
+
+ Duine, 100.
+
+ Dulac, 125.
+
+ Dumas (J.-B.), 164.
+
+ Dupanloup, 105, 121, 178, 191, 198, 200, 211, 212, 217, 221, 223,
+ 224, 226, 248, 249, 254, 266.
+
+ Dupin, 6, 28, 29, 61, 83, 102, 206, 317, 348.
+
+ Dupin (Charles), 208.
+
+ Dupont (Pierre), 113.
+
+ Dupuis, 144, 148.
+
+ Dupuy, 2.
+
+ Durkheim, 330.
+
+ Duruy, 73, 169, 208, 210-11, 273, 276.
+
+ Duvergier de Hauranne, 13.
+
+
+ E
+
+ Eckstein (d'), 89.
+
+ Elisabeth, 129.
+
+ Enfantin, 60, 132.
+
+ Erdan, 138.
+
+ Eschassériaux, 61.
+
+ Escobar, 280.
+
+ Esmenjaud, 190.
+
+ Etber, 324.
+
+ Etienne, 23.
+
+
+ F
+
+ Fabre, 35, 36.
+
+ Fabre (V.), 35.
+
+ Faguet, 301.
+
+ Falloux, 112, 153.
+
+ Faucher (Léon), 127.
+
+ Fauvety, 191, 202.
+
+ Favre (Fr.), 186.
+
+ Favre (Jules), 192, 204.
+
+ Ferdinand-Dreyfus, 50.
+
+ Ferrari, 79.
+
+ Ferry, 10, 120, 225, 262, 268-80, 283, 284, 289, 293, 294, 314, 336,
+ 341, 350, 352, 356, 357.
+
+ Feuerbach, 354.
+
+ Fitz-James, 30.
+
+ Flammarion, 192.
+
+ Fonvielle, 191.
+
+ Fortoul, 123, 211.
+
+ Fouillée, 302, 331, 332.
+
+ Fourtou, 252.
+
+ Foy, 18, 32, 33.
+
+ France (Anatole), 176, 302, 319, 322.
+
+ Franck, 190, 286.
+
+ Franklin, 37.
+
+ Frayssinous, 29, 32, 50.
+
+ Freppel, 293.
+
+ Freycinet, 357.
+
+
+ G
+
+ Gagern, 354.
+
+ Galilée, 90, 322.
+
+ Gambetta, 193, 212, 245-7, 250, 252, 254, 258, 267, 314, 333, 344,
+ 356.
+
+ Garibaldi, 192.
+
+ Garnier, 313.
+
+ Garnier-Pagès, 35.
+
+ Gaschet, 23.
+
+ Gatien-Arnoult, 79.
+
+ Gaudry, 164.
+
+ Gautier, 32.
+
+ Gayraud, 328.
+
+ Gazeau, 271.
+
+ Geffroy (Gust.), 319.
+
+ Génin, 97.
+
+ Genoude, 101.
+
+ Geoffroy Saint-Hilaire, 164, 165.
+
+ Gérin, 69.
+
+ Girard, 76.
+
+ Girardin, 129, 180.
+
+ Giraud, 111, 175, 203.
+
+ Goblet, 284, 285, 323, 324, 325, 335, 352.
+
+ Goblot, 357.
+
+ Goncourt, 227.
+
+ Gonnard, 49.
+
+ Gout, 241.
+
+ Gouthe-Soulard, 296.
+
+ Goyau, 342.
+
+ Grandmaison (Geoffroy de), 32.
+
+ Gratry, 113, 171, 194.
+
+ Gréard, 341.
+
+ Grégoire, 57.
+
+ Grégoire XVI, 59, 98.
+
+ Grévy, 255, 268.
+
+ Gueneau de Mussy, 39, 350.
+
+ Guéranger, 76, 125, 136.
+
+ Guernon-Ranville, 63.
+
+ Guéroult, 125, 129, 131, 135, 136, 172, 178, 180, 181, 201, 204, 350.
+
+ Guesde, 308, 309.
+
+ Guillemaut, 224.
+
+ Guizot, 29, 41, 50, 53, 58, 63-5, 74, 83, 84, 86, 98, 107, 170, 175,
+ 189, 201, 273, 353.
+
+ Gury, 281.
+
+ Guyau, 302, 357.
+
+
+ H
+
+ Hamelin, 333.
+
+ Hannequin, 331.
+
+ Hanotaux, 219.
+
+ Hauréau, 177.
+
+ Hauser, 73.
+
+ Havet, 160-1, 163.
+
+ Havin, 132, 184.
+
+ Hébert, 334.
+
+ Hegel, 174, 195.
+
+ Helvétius, 8, 26, 35, 86.
+
+ Hémon, 78, 89.
+
+ Henri III, 93.
+
+ Herbelot (d'), 36.
+
+ Herder, 87.
+
+ Hérold, 305.
+
+ Hervieu, 37.
+
+ Herwegh, 354.
+
+ Hincmar, 349.
+
+ Holbach (d'), 8, 195.
+
+ Houtin, 334.
+
+ Huet, 136, 212.
+
+ Hugo (V.), 42, 117, 127, 179, 261, 353.
+
+ Huss (Jean), 162.
+
+
+ I
+
+ Isambert, 36, 62, 73.
+
+
+ J
+
+ Jacob, 332-3.
+
+ Jacquemont, 28, 35, 205.
+
+ Jacques (Am.), 8, 84, 106, 107, 109, 110, 112, 190.
+
+ Jacques II, 93.
+
+ Janet, 163, 352.
+
+ Jannet (Claudio), 354.
+
+ Jaurès, 313.
+
+ Jay, 23.
+
+ Jeanne d'Arc, 89, 254.
+
+ Jordan (Cam.), 16.
+
+ Jouffroy, 38, 39, 43, 67, 76, 174.
+
+ Jouin, 224.
+
+ Jourdan, 132, 350.
+
+ Jouy, 23.
+
+ Jozeau, 137.
+
+
+ K
+
+ Kannengieser, 205.
+
+ Kant, 79.
+
+ Karénine (Wlad.), 96.
+
+ Keller, 248.
+
+ Képler, 197.
+
+ Kératry, 28.
+
+ Klein, 302.
+
+
+ L
+
+ Labiche, 291.
+
+ Laboulaye, 7, 9, 133, 134, 145, 158, 172, 225, 230, 328, 350.
+
+ Lachelier, 171.
+
+ Lachèze-Muret, 12.
+
+ Lacordaire, 60, 73, 76, 78, 105, 122.
+
+ La Fare, 30.
+
+ Lainé, 9, 16, 30, 317.
+
+ Lamarck, 165.
+
+ Lamartine, 29, 42, 59, 61, 354.
+
+ Lambrechts, 50.
+
+ Lamennais, 5, 21, 25, 29, 31, 59, 61, 73, 77, 96, 98-100, 101, 102,
+ 123, 358.
+
+ La Mennais (J.-M. de), 74.
+
+ La Merlière (Mlle de), 236.
+
+ Lamy, 221, 282.
+
+ Lanfrey, 138.
+
+ Lanjuinais, 29.
+
+ Lanzac de Laborie, 249.
+
+ La Rochefoucauld (G. de), 54.
+
+ La Rochefoucauld-Liancourt, 50.
+
+ Laromiguière, 37.
+
+ Larroque (Patrice), 77, 84, 148, 153, 154, 160, 189, 190, 191, 198,
+ 201.
+
+ Lasserre, 301.
+
+ Lasteyrie, 103.
+
+ Latreille, 79.
+
+ Laveille, 74.
+
+ Laveleye, 232.
+
+ Lavigerie, 295.
+
+ Lavisse, 210, 318.
+
+ Leblond, 250.
+
+ Lebreton (Mme), 34.
+
+ Lecanuet, 77, 125, 294, 349.
+
+ Leconte de Lisle, 243.
+
+ Ledru-Rollin, 354.
+
+ Lefébure, 205.
+
+ Lefrançais, 68, 115, 116.
+
+ Léon XIII, 259, 295, 297, 349.
+
+ Leroux (Pierre), 42, 60, 96, 202.
+
+ Levallois, 182.
+
+ Lévy, 351.
+
+ L'Hôpital, 16.
+
+ Libri, 79.
+
+ Liébert, 235.
+
+ Littré, 8, 47, 54, 103, 114, 137, 148, 177-8, 207, 210, 227-8, 230,
+ 253, 256, 257, 262, 287, 288, 327, 356, 358.
+
+ Locke, 230.
+
+ Lockroy, 235.
+
+ Loisy, 334.
+
+ Longuet, 193.
+
+ Lorain, 63, 68.
+
+ Louis XIV, 1, 3, 129.
+
+ Louis XV, 2, 3.
+
+ Louis XVIII, 5, 11.
+
+ Louis-Philippe, 5, 57, 58.
+
+ Loyola, 271.
+
+ Loyson, 77.
+
+ Loyson (H.), 77, 170, 201.
+
+ Luneau, 61.
+
+ Luther, 125.
+
+ Lyon-Caen, 196.
+
+
+ M
+
+ Macé (Jean), 188, 265-7, 335, 344, 345, 352.
+
+ Machault, 2, 3.
+
+ Mac-Mahon, 250, 251, 253, 255, 268.
+
+ Madier de Montjau, 272.
+
+ Magnan, 186, 187.
+
+ Maine de Biran, 13, 39.
+
+ Maistre (J. de), 100.
+
+ Malardier, 115.
+
+ Manuel, 19, 39.
+
+ Manuel (Eug.), 84.
+
+ Marbeau, 187.
+
+ Marcellus, 18.
+
+ Marcère, 221, 247.
+
+ Maret, 105, 171.
+
+ Marrast (A.), 35.
+
+ Martin (Henri), 188, 191.
+
+ Marx (Karl), 308.
+
+ Massol, 187-8, 200-2, 261, 262.
+
+ Mathieu, 218.
+
+ Mathiez, 353.
+
+ Maury, 103.
+
+ Mazzini, 197, 355.
+
+ Meaux (de), 245.
+
+ Meignan, 159.
+
+ Mellinet, 186.
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+ Mérilhou, 29.
+
+ Mérimée, 205, 207.
+
+ Meunier (Arsène), 70-2, 116.
+
+ Meunier (Victor), 168, 182.
+
+ Meyrac, 317.
+
+ Mézières, 73.
+
+ Michel (H.), 116, 120.
+
+ Michel (Toussaint), 85.
+
+ Michel (de Bourges), 127.
+
+ Michelet, 86, 87, 88, 89-92, 95, 96, 98, 102, 113, 117, 182, 208,
+ 211, 352, 353, 358.
+
+ Millerand, 358.
+
+ Mingrat, 23.
+
+ Moïse, 88.
+
+ Molière, 93.
+
+ Monin, 96.
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+ Monod, 86, 88.
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+ Monod (Wilfred), 334, 351.
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+ Montalembert, 36, 77, 79, 85, 89, 97, 105, 111, 121, 122, 125, 126,
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+
+ Montesquieu, 13.
+
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+ Montlosier, 24-28, 30, 46, 280.
+
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+
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+
+ Morny, 123.
+
+ Mortara, 136.
+
+ Mourier, 77, 287.
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+
+
+ N
+
+ Nachet, 54, 58, 59.
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+
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+ Prévost-Paradol, 7, 112, 145, 256, 328.
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+
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+
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+
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+ Schweitzer, 159.
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+ Senior, 126.
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+ Simon (Jules), 7, 76, 106, 107, 111, 138-9, 145, 171, 205, 223, 226,
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+ 352.
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+ Simon (Richard), 148.
+
+ Socrate, 150, 170, 197.
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+ Spencer, 302.
+
+ Spinoza, 195, 279.
+
+ Spuller, 268, 295, 297.
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+ Staël (Mme de), 87.
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+ Steeg, 350.
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+ Stendhal, 205.
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+
+ T
+
+ Taine, 8, 112, 113, 140, 149, 152, 159, 172-6, 195, 203, 207, 210,
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+ Thiers, 6, 81, 82, 83, 84, 86, 102, 204, 218, 235.
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+ Tillier (Claude), 68-70.
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+ Tissier, 357.
+
+ Tissot, 23, 263.
+
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+
+ U-V
+
+ Ulbach, 137, 186.
+
+ Vacherot, 41, 76, 113, 136, 137, 138, 140, 144, 154, 200, 212-5, 223,
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+ Vaux (Pierre), 115.
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+ Ventura, 123.
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+ Veuillot, 79, 85, 105, 112, 121, 124-6, 132, 196, 221, 252, 358.
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+ Viardot, 249.
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+ Vico, 88.
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+ Victor-Emmanuel, 147.
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+ Vigny, 96.
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+ Villèle, 20, 28, 31, 32.
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+ Villemain, 41, 42, 273, 353.
+
+ Vincent (Sam.), 54, 145.
+
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+ Vinet, 7, 50-53, 58, 145, 328, 350.
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+ Viollet-le-Duc, 240.
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+ Vogüé, 301.
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+
+ W-Z
+
+ Waddington, 170, 247.
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+ Waldeck-Rousseau, 10, 314-16, 317, 357.
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+ Wallon, 117.
+
+ Weill (G.), 60, 61, 77, 85, 113, 126, 159, 308.
+
+ Witt (de), 175.
+
+ Zévort, 79.
+
+ Zola, 300, 312.
+
+ Zoroastre, 88.
+
+
+
+
+ TABLE DES CHAPITRES
+
+
+ Avant-propos. I
+
+ Introduction. 1
+
+ La politique religieuse sous la Restauration. 11
+
+ La philosophie laïque sous la Restauration. 34
+
+ La politique d'apaisement sous Louis-Philippe. 56
+
+ La rupture avec l'Église. 86
+
+ L'esprit laïque sous la seconde République. 105
+
+ La résistance à l'Empire clérical. 121
+
+ La critique et la science laïque. 147
+
+ La guerre au cléricalisme. 179
+
+ L'avènement de la République. 216
+
+ La victoire des républicains. 245
+
+ L'organisation de l'école laïque. 264
+
+ La politique de conciliation. 290
+
+ Le réveil de l'anticléricalisme. 311
+
+ La pensée laïque. 329
+
+ Conclusion. 348
+
+ Bibliographie. 362
+
+ Index. 367
+
+ Tables des chapitres. 376
+
+
+Imp. E. Durand, 18, rue Séguier, Paris
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78903 ***
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+/* note au lecteur */
+.tnote {padding: 5px 5px 5px 5px; font-family: sans-serif; font-size: 80%; border: solid 1px #ccc;
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+
+ </style>
+</head>
+
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78903 ***</div>
+
+
+<hr class="full">
+
+<p><a href="#note_au_lecteur">Au lecteur</a></p>
+
+<p><a href="#notes">Notes</a></p>
+
+<p><a href="#table_des_matieres">Table</a></p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="section">
+ <h1><span class="h1line1">HISTOIRE DE</span><br>
+ <span class="h1line2">L’IDÉE LAÏQUE EN FRANCE</span><br>
+ <span class="h1line3">AU XIX<span class="sup2">e</span> SIÈCLE</span><br></h1>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="section">
+ <p><span class="pagenum2 hidden" id="Page_I">I</span></p>
+
+ <div class="titlepage">
+ <p class="auteur1">LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN</p>
+
+ <p class="auteur2">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</p>
+
+ <p class="center3"><b>____</b></p>
+
+ <p class="hang"><b>L’École Saint-Simonienne</b>, 1896.</p>
+
+ <p class="hang"><b>Histoire du parti républicain en France de 1814 à 1870</b>, 1900
+ (<i>épuisé</i>).</p>
+
+ <p class="hang"><b>Histoire du catholicisme libéral en France</b>, 1909.</p>
+
+ <p class="hang"><b>La France sous la monarchie constitutionnelle</b>, 2<sup>e</sup> éd., 1912.</p>
+
+ <p class="hang"><b>L’Alsace française de 1789 à 1870</b>, 3<sup>e</sup> éd., 1918.</p>
+
+ <p class="hang"><b>Histoire des États-Unis de 1787 à 1917</b> (collection
+ France-Amérique, 1919).</p>
+
+ <p class="hang"><b>Histoire du mouvement social en France, 1852-1924</b>, 3<sup>e</sup> éd.,
+ 1924.</p>
+
+ <p class="center3"><b>____</b></p>
+
+ <p class="hang"><b>Les théories sur le pouvoir royal en France pendant les guerres de
+ religion.</b> Hachette, 1892 (<i>épuisé</i>).</p>
+
+ <p class="hang"><b>Un précurseur du socialisme, Saint-Simon et son œuvre.</b> Perrin,
+ 1894.</p>
+
+ <p class="hang"><b>Histoire de l’enseignement secondaire en France</b> (1802-1920).
+ Payot, 1921.</p>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+ <p><span class="pagenum2 hidden" id="Page_II">II</span></p>
+
+<div class="section">
+ <div class="titlepage">
+ <p class="title1">HISTOIRE</p>
+
+ <p class="center small80">DE</p>
+
+ <p class="title2">L’IDÉE LAÏQUE EN FRANCE</p>
+
+ <p class="title3">AU XIX<sup>e</sup> SIÈCLE</p>
+
+ <p class="center">PAR</p>
+
+ <p class="title4">GEORGES WEILL</p>
+
+ <p class="center">Professeur à l’Université de Caen.</p>
+
+ <p class="title5">PARIS</p>
+
+ <p class="title6">LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN</p>
+
+ <p class="title7">108, <span class="small90">BOULEVARD SAINT-GERMAIN</span>, 108</p>
+
+ <p class="center"><b>__</b></p>
+
+ <p class="center">1925</p>
+
+ <p class="center small90">Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction<br>
+ réservés pour tous pays.</p>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum2 hidden" id="Page_IV">IV</span></p>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_a"><span class="big120">AVANT-PROPOS</span><br></h2>
+ <p class="center2"><b>____</b></p>
+</div>
+
+<p>L’idée laïque renferme une conception philosophique, sur l’indépendance
+et la capacité de la raison humaine, et une conception politique, sur
+les droits de l’Etat et des citoyens vis-à-vis des Eglises. Quoiqu’il
+soit impossible de les séparer, c’est la seconde conception surtout
+que j’ai cherché à mettre en lumière. Ce livre continue donc la série
+d’études où j’ai entrepris de retracer les principaux mouvements
+politiques et sociaux de la France contemporaine. Mon exposé commence à
+l’époque où la fin des guerres de l’Empire et le retour de la monarchie
+légitime réveillent les discussions sur les rapports de l’Eglise et de
+l’Etat; il se termine en 1905, lorsqu’est votée la loi qui décide la
+séparation des deux puissances. On ne trouvera que de rares indications
+sur les faits plus récents.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_1">1</span></p>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_b"><span class="big120">INTRODUCTION</span></h2>
+ <p class="center2"><b>____</b></p>
+</div>
+
+<p>La France de l’ancien régime fut un Etat confessionnel. L’Eglise
+catholique et l’Etat vivaient unis par des liens indissolubles: l’Etat
+était partiellement dans l’Eglise et l’Eglise était partiellement
+dans l’Etat. Le roi très chrétien possédait un caractère religieux,
+conféré par le sacre; le clergé constituait une puissance politique. La
+Réforme essaya vainement de rompre cette union: la France catholique
+n’accepta point comme roi le vainqueur d’Arques et d’Ivry tant qu’il
+n’eut pas abjuré le protestantisme. Tous les Bourbons après lui se sont
+considérés comme les protecteurs naturels de l’Eglise.</p>
+
+<p>Cette union ne supprimait pas les conflits entre les deux puissances;
+elle n’empêchait pas le pouvoir royal de tenir tête au pouvoir
+ecclésiastique. Jamais le clergé n’a été surveillé avec autant de soin
+qu’à l’époque de Louis XIV. Rappelons seulement les conseils que le
+grand roi a donnés à son fils: «Ces noms mystérieux de franchises et de
+libertés de l’Eglise, dont on prétendra <span class="pagenum" id="Page_2">2</span> peut-être vous éblouir,
+regardent également tous les fidèles, soit laïques, soit tonsurés...,
+mais ils n’exemptent ni les uns ni les autres de la sujétion des
+souverains, auxquels l’Evangile même leur enjoint précisément d’être
+soumis<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>». Les ministres de Louis XIV pensaient comme leur maître:
+Colbert ne cessa de lutter contre le développement des congrégations
+religieuses. Il serait trop long d’énumérer les conflits analogues
+sous Louis XV, par exemple au temps de Machault, ou les actes de la
+commission des réguliers qui, sous Louis XVI, réduisit avec tant
+d’énergie le nombre des couvents. Mais ces mesures contre le pouvoir
+des évêques ou des congrégations étaient l’œuvre de catholiques
+pratiquants et croyants. Si vives que fussent leurs discussions
+politiques avec les papes et les prélats, jamais ils ne franchissaient
+les limites fixées par la religion.</p>
+
+<p>Il en fut de même des controverses provoquées par le gallicanisme.
+On a distingué avec raison le gallicanisme ecclésiastique, défendant
+l’épiscopat contre l’ingérence de Rome, le gallicanisme royal,
+mettant le clergé sous la main du pouvoir civil, et le gallicanisme
+parlementaire, le plus radical de tous, menant âprement la lutte contre
+les théories ultramontaines ou les prétentions cléricales. Mais les
+plus violents des gallicans étaient des catholiques; les appelants
+contre la bulle <i lang="la">Unigenitus</i> protestaient avec indignation
+lorsqu’on les accusait d’hérésie; la doctrine de Pierre Pithou et de
+Dupuy, quoique rejetée par les assemblées de l’Eglise de France, avait
+pour adhérents beaucoup <span class="pagenum" id="Page_3">3</span> d’hommes sincèrement religieux. Aussi la
+guerre entre les deux pouvoirs n’était-elle jamais poussée jusqu’au
+bout: même après la déclaration de 1682, Louis XIV finit par s’incliner
+devant la résistance de Rome; quand Louis XV vit quelles proportions
+prenait la bataille du clergé contre Machault, il écarta celui-ci
+du contrôle général des finances. La papauté à son tour multipliait
+les atermoiements, les compromis, et calmait parfois ses défenseurs
+imprudents. Ultramontains et gallicans se retrouvaient d’accord en face
+de la libre pensée: lorsqu’il s’agit de flétrir ou de condamner les
+livres des philosophes du <span class="smcap80">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, les jansénistes du
+Parlement de Paris montrèrent autant de zèle que les prélats dévoués
+aux jésuites.</p>
+
+<p>Les choses changèrent depuis 1789. Sans doute la plupart des membres de
+la Constituante voulaient conserver le catholicisme, un catholicisme
+réformé, corrigé dans sa discipline selon les théories jansénistes,
+et dans son esprit selon les idées de Rousseau. Mais ils avaient trop
+subi l’influence des légistes et des philosophes pour ne pas accepter
+le principe de la laïcité de l’Etat; peu à peu, non sans hésitation,
+ils l’appliquèrent dans les lois. L’Etat confessionnel fit place à
+l’Etat laïque. C’est cette grande nouveauté, contenue implicitement
+dans la déclaration des Droits de l’homme, qui allait changer d’une
+façon définitive la nature des luttes religieuses. Les querelles du
+clergé avec l’Etat confessionnel, quelque violentes qu’elles parussent,
+demeuraient des querelles de famille; celles de l’Eglise romaine avec
+l’Etat laïque furent les conflits de deux puissances étrangères,
+entre lesquelles tout lien fraternel avait disparu. La France et Rome
+pouvaient <span class="pagenum" id="Page_4">4</span> encore s’entendre par des traités, le gouvernement et
+le clergé pouvaient s’associer pour des intérêts communs, mais la
+confiance mutuelle, la sympathie profonde avaient disparu. Le Concordat
+de 1801, conserve, comme un débris de l’ancien régime, cette règle
+que le chef de l’Etat français doit faire profession particulière de
+la religion catholique; néanmoins il y a un abîme entre ce Concordat
+et celui de 1516. Celui-ci a été signé par un roi qui n’admettait en
+France qu’une religion, la vraie; l’autre est l’œuvre d’un chef d’Etat
+laïque, incertain sur la meilleure doctrine, qui a dit aux protestants:
+«Je ne décide point entre Rome et Genève<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>». Les articles organiques
+ont beau répéter les formules des juristes royaux, l’esprit n’est plus
+le même.</p>
+
+<p>Quand une Eglise a été seule reconnue pendant des siècles, quand elle
+a dominé le pays, dirigé l’éducation, régenté les consciences et
+détruit les hérésies avec l’appui du bras séculier, il est naturel
+que ce régime disparu lui inspire des regrets; longtemps elle demeure
+disposée à chercher dans le passé l’idéal qui pourrait être offert aux
+générations nouvelles. Pendant tout le dix-neuvième siècle, sous tous
+les régimes, les catholiques militants se sont efforcés de revenir à
+l’alliance de l’Eglise et de l’Etat. Ils ont recouru, selon les temps,
+à deux méthodes opposées: quand le gouvernement leur paraissait ami
+de l’Eglise, prêt à la servir, ils ont préconisé, selon la formule de
+1815, l’union du trône et de l’autel; si le pouvoir devenait hostile
+ou simplement indifférent, ils essayaient d’organiser <span class="pagenum" id="Page_5">5</span> un parti
+catholique indépendant, mais toujours avec l’espoir de rendre un jour
+ce parti assez fort pour qu’il pût inspirer ou diriger la politique
+française. La première méthode fut pratiquée sous Louis XVIII et
+Charles X, de 1849 à 1859, et aussi, mais avec des hésitations
+marquées, entre 1871 et 1877. La seconde a toujours plu avantage
+aux combatifs, aux exaltés, que ce fussent les ultramontains qui
+entouraient Lamennais sous la Restauration, les catholiques libéraux
+sous Louis-Philippe ou les défenseurs du pouvoir temporel de Pie IX
+depuis 1860. Les catholiques militants de tous les groupes s’y sont
+ralliés peu à peu à partir du triomphe des républicains en 1879.</p>
+
+<p>Aux idées catholiques s’oppose la conception laïque. D’après elle
+l’Etat, indépendant de toute Eglise, de tout symbole confessionnel,
+doit admettre tous les citoyens, quelles que soient leurs croyances,
+à l’égalité civile; si des inégalités politiques subsistent, elles
+doivent être fondées uniquement sur des motifs politiques; le
+gouvernement du pays se conduira d’après des raisons purement humaines,
+et la loi ne sera ni catholique, ni protestante; Odilon Barrot dira
+même que la loi est athée. A l’individu il appartient de choisir
+l’Eglise qu’il veut, d’après sa conception de l’au-delà, ou de rester
+à l’écart de toutes les Eglises; à l’Etat de poursuivre le bien de la
+France et des Français dans ce monde. Cette idée de l’Etat laïque peut
+se prêter à des applications diverses. On a vu, sous la Restauration,
+le principe d’une religion d’Etat coexister avec celui de l’égalité
+de tous les Français devant la loi. On peut admettre aussi un régime
+concordataire, <span class="pagenum" id="Page_6">6</span> une convention conclue entre deux pouvoirs
+indépendants qui ont contracté seulement dans l’intérêt de l’ordre
+public. Enfin le système de la séparation de l’Eglise et de l’Etat est
+comme l’aboutissement logique de la doctrine de laïcité.</p>
+
+<p>Parmi les hommes qui, pendant le cours du <span class="smcap80">XIX</span><sup>e</sup> siècle, ont
+défendu le caractère laïque de l’Etat, on peut distinguer quatre
+tendances différentes. Les premiers sont des catholiques sincères,
+ou des croyants assez tièdes, mais qui reconnaissent la grandeur et
+la dignité de l’Eglise: ils prolongent tant qu’ils le peuvent la
+tradition gallicane de l’ancienne France; aux progrès de la doctrine
+ultramontaine ils opposent, en les rajeunissant un peu, les arguments
+de Pithou et des parlementaires du <span class="smcap80">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. Leur belle
+époque s’étend de 1815 à 1848; sous la Restauration ils prêtèrent aux
+Royer-Collard et aux Bourdeau leur fidèle appui; sous Louis-Philippe
+ils eurent le pouvoir et tâchèrent de suivre, au milieu des polémiques
+relatives à la liberté de l’enseignement, la voie moyenne que leur
+traçaient Thiers et Dupin. La conception laïque apparaît aussi chez
+certains catholiques plus modernes, détachés du vieux gallicanisme,
+les républicains catholiques. Il ne faut pas les confondre avec les
+catholiques républicains, parce que ces derniers sont catholiques
+d’abord, et ensuite républicains. Les républicains catholiques ne
+furent point rares dans les Assemblées nationales de 1848 et de
+1871, républicains ardents et voisins du socialisme, comme Arnaud
+(de l’Ariège), ou républicains ralliés et d’opinions modérées, comme
+Dufaure. On peut réunir tous ces hommes sous le nom de catholiques
+anticléricaux. Le système <span class="pagenum" id="Page_7">7</span> concordataire a trouvé parmi eux ses
+défenseurs les plus convaincus.</p>
+
+<p>Les seconds sont des protestants libéraux ou des hommes inspirés
+par l’esprit du protestantisme libéral. Le catholicisme romain leur
+déplaît, mais ils sont chrétiens: le vrai nom qui leur convient est
+celui d’évangéliques; l’essentiel pour eux est que l’Evangile demeure
+la loi religieuse et morale de la France. Parmi eux se recruta vers
+1825 la Société de la morale chrétienne, qui fit le plus chaleureux
+accueil au mémoire de Vinet sur la liberté des cultes. Leurs idées
+reparurent sous le second Empire avec Laboulaye, disciple de Channing,
+et avec Prévost-Paradol converti au protestantisme. Ils ont répandu
+dans le grand public l’idée de la séparation de l’Eglise et de l’Etat.</p>
+
+<p>Dans le troisième groupe nous trouvons les déistes, partisans de la
+religion naturelle. Ils apparaissent très nombreux à toutes les époques
+du siècle dernier: les uns pleins de sympathie pour les diverses formes
+du christianisme, parce qu’il sauvegarde les dogmes de l’existence de
+Dieu et de l’immortalité de l’âme; les autres énergiquement hostiles
+à l’Eglise catholique, parce qu’elle étouffe les dogmes fondamentaux
+sous des croyances parasites et superstitieuses. Les premiers ont
+souvent recherché une alliance de la philosophie avec la religion
+populaire et préconisé l’entente cordiale des deux sœurs immortelles;
+c’est l’idée de Victor Cousin, adoptée par la plupart de ses disciples
+jusqu’à Jules Simon, qui la développera éloquemment dans sa lutte
+contre les ministres de 1880. Les seconds espèrent substituer à la
+religion positive, ébranlée par <span class="pagenum" id="Page_8">8</span> la critique et la science, une foi
+qui puisse rester en accord avec les découvertes de la raison humaine;
+tout au moins ils veulent défendre les adeptes de cette foi contre les
+retours offensifs de l’ancienne intolérance. Telle fut la conception
+des rédacteurs du <i>Globe</i>, si pénétrés de la croyance en Dieu;
+plus tard le fondateur de la <i>Liberté de penser</i>, Amédée Jacques,
+tout en menant une ardente campagne contre le catholicisme, parlait de
+conserver, dans l’Université de l’avenir, l’enseignement obligatoire
+des devoirs envers Dieu.</p>
+
+<p>La quatrième catégorie est celle des libres penseurs, qui écartent
+la religion des philosophes tout comme celles des anciennes Eglises.
+Ils sont représentés sous la Restauration par de nombreux disciples
+du <span class="smcap80">XVIII</span><sup>e</sup> siècle; car si la majorité des libéraux de 1830
+croit au Dieu rémunérateur et vengeur célébré par Voltaire, une forte
+minorité demeure attachée aux idées d’Helvétius et de d’Holbach.
+Cette école semble disparue entre 1830 et 1850: la réaction contre
+l’incrédulité, contre l’athéisme, a porté ses fruits; à peine
+trouve-t-on quelques révolutionnaires isolés, un Blanqui, un Proudhon,
+pour écarter résolument l’idée de Dieu. C’est vers 1860 que se produit
+le réveil de la libre pensée, favorisée par la critique religieuse
+de Renan, la critique philosophique de Taine, le positivisme de
+Littré; les progrès des sciences naturelles y contribuent beaucoup.
+Ce mouvement ira se fortifiant, se précisant pendant toute la seconde
+moitié du <span class="smcap80">XIX</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p>Nous pouvons maintenant définir les deux mots qui seront souvent
+employés dans ce livre, ceux de «cléricalisme» et «d’anticléricalisme».
+Le cléricalisme est la tendance à établir une étroite union entre
+l’Etat <span class="pagenum" id="Page_9">9</span> français et l’Eglise catholique romaine, celle-ci inspirant
+celui-là. Quant à l’anticléricalisme, on a souvent discuté sur le sens
+véritable de ce mot: n’est-ce pas la même chose que l’antichristianisme
+ou, avec plus de précision, que l’anticatholicisme? La réponse doit
+varier selon les hommes et selon les temps. Royer-Collard et Lainé
+furent en politique des anticléricaux, bien que le terme n’existât
+pas encore; il serait ridicule de prétendre qu’ils combattaient le
+catholicisme. Laboulaye ou Dufaure ne peuvent pas être considérés comme
+des adversaires de la religion chrétienne. Mais quand les rédacteurs du
+<i>Constitutionnel</i> en 1825 ou du <i>Siècle</i> en 1855 unissaient
+les protestations de respect envers la religion catholique aux attaques
+incessantes contre le clergé, il y avait dans ce langage beaucoup plus
+de prudence que de sincérité. Combattre l’union étroite de l’Eglise et
+de l’Etat, écarter le pouvoir politique des prêtres, voilà le but qui a
+si souvent uni des hommes d’opinions diverses. Pendant tout le cours du
+<span class="smcap80">XIX</span><sup>e</sup> siècle les questions religieuses se sont le plus souvent
+présentées à la France par leur côté politique; voilà pourquoi la
+politique a uni des hommes qui différaient beaucoup par les croyances
+métaphysiques.</p>
+
+<p>Dans la guerre entre l’Eglise et l’anticléricalisme, qui a commencé?
+Question insoluble et peut-être oiseuse. Notons seulement quelques
+faits certains. Nous trouvons au dix-neuvième siècle trois périodes
+où l’Eglise a paru s’unir avec un gouvernement considéré comme
+réactionnaire: elles vont de 1822 à 1830, de 1849 à 1859, de 1871
+à 1875. La première a préparé la poussée d’anticléricalisme qui
+fit la révolution de 1830; la seconde provoqua la grande polémique
+antireligieuse de la fin <span class="pagenum" id="Page_10">10</span> de l’Empire; la troisième a contribué au
+vote des lois de Jules Ferry sur l’enseignement laïque. Une nouvelle
+tentative du parti catholique pour mettre la main sur le gouvernement
+et l’armée pendant l’affaire Dreyfus fut suivie de la campagne
+anticléricale menée par Waldeck-Rousseau et Combes. Mais si l’on va au
+fond des choses, on retrouve dans tous les temps et dans tous les pays
+le conflit entre deux conceptions opposées du but assigné aux individus
+et aux sociétés humaines.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_11">11</span></p>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_1"><span class="big120">CHAPITRE PREMIER</span><br>
+ <span class="h2line1">La politique religieuse sous la Restauration</span></h2>
+ <p class="souschapitre">I</p>
+</div>
+
+<p>La Restauration proclama l’union du trône et de l’autel. Louis XVIII,
+quoique peu dévot et, semble-t-il, peu croyant, se déclarait le
+protecteur de la religion; Charles X était un croyant et un dévot. La
+plupart des émigrés rentraient convertis; les souffrances communes
+subies en exil avaient uni prêtres et gentilshommes. Les mandements
+des évêques répétèrent que la religion est nécessaire au maintien
+de l’Etat<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>; beaucoup d’hommes politiques sentaient de même et
+voyaient dans l’échec de tous les gouvernements organisés depuis 1789
+la confirmation de cette vérité. On put croire que l’Eglise allait
+retrouver son ancien pouvoir en France. Contre ce pouvoir se dressèrent
+de nombreux ennemis, venus de tous les <span class="pagenum" id="Page_12">12</span> points de l’horizon; la
+tradition du gallicanisme parlementaire, fortifiée par l’idée nouvelle
+de l’Etat laïque, leur donna le moyen de s’unir. Ils engagèrent une
+action politique, opposée aux efforts qui tendaient à faire du clergé
+un pouvoir politique; porte-drapeau de la contre-révolution, il
+devint particulièrement suspect à tous ceux qui se réclamaient de la
+Révolution.</p>
+
+<p>C’est en suivant les débats de la Chambre des députés que nous
+pouvons le mieux saisir la formation et les progrès du parti de
+l’Etat laïque. En 1815 les militants du catholicisme dominent à la
+Chambre introuvable. Ils étouffent la voix de d’Argenson faisant
+allusion aux violences commises contre les protestants du Midi<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.
+L’un demande qu’on restitue au clergé les actes de l’état civil, et
+prétend mettre, pour ainsi dire, hors la loi les hommes qui n’ont
+aucune religion<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. L’autre veut confier aux évêques la surveillance
+exclusive des collèges de l’Université. La plupart expriment surtout le
+désir d’assurer au clergé une dotation permanente affranchie du vote
+annuel du budget par les Chambres, et de reconstituer pour lui une
+propriété corporative; voilà pourquoi ils s’opposent aux aliénations de
+forêts et d’autres domaines de l’Etat, quand ces domaines proviennent
+des anciens biens ecclésiastiques. Mais les ultra-royalistes de 1815
+étaient des parlementaires novices, incapables de former une majorité
+compacte et <span class="pagenum" id="Page_13">13</span> de lutter avec persévérance contre les ministres du
+roi. Or le duc de Richelieu et ses collègues, quoique bien disposés
+pour l’Eglise, étaient résolus à respecter la Charte et à rassurer la
+nation. Ils trouvèrent dans la Chambre l’appui d’un petit groupe de
+catholiques politiques, soucieux de sauvegarder les droits de l’Etat.
+Un des plus actifs, Duvergier de Hauranne, demanda souvent que les
+prêtres ne fussent point mêlés aux affaires de ce monde. Le clergé,
+disait-il, forme un corps à part, soumis à un souverain étranger; les
+terreurs d’une conscience timorée le portent souvent à méconnaître les
+droits de la royauté. Donc il faut «renfermer le clergé dans le cercle
+de ses devoirs spirituels, et ne point lui confier les magistratures
+civiles»<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. Un philosophe converti à la religion, Maine de Biran,
+montra que l’ancienne puissance du clergé avait disparu, et qu’une loi
+ne pouvait rétablir des institutions mortes. Le curé ne peut accorder
+le baptême, le mariage, la sépulture religieuse, que sous certaines
+conditions imposées par l’Eglise; s’il devient officier de l’état
+civil, souvent on le verra pris entre deux devoirs<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
+
+<p>Le projet de refaire un clergé propriétaire souleva aussi des
+objections. Quand on autorisa les évêques et les curés à recevoir
+des donations, Royer-Collard, entre autres, fit décider que les dons
+supérieurs à mille francs devraient être confirmés par une autorisation
+royale<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>; à la Chambre des pairs, l’abbé de Montesquiou, l’ancien
+ministre de 1814, obtint que l’autorisation <span class="pagenum" id="Page_14">14</span> serait exigible
+pour n’importe quel don<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. De Serre, dans un discours qui fonda sa
+réputation d’orateur, niait le droit de propriété de l’Eglise. Ce
+droit, dit-il, n’appartient qu’aux établissements ecclésiastiques pris
+individuellement. Ces établissements sont fondés par la puissance
+spirituelle; «mais ils ne prennent et ne conservent pied dans un Etat,
+ils ne sont fondés, au temporel, que par le fait et la force de la
+puissance publique temporelle; ils sont, à son égard, dans la même
+position que tous les autres établissements d’utilité publique». La
+puissance civile peut les supprimer et l’a fait souvent; quand elle l’a
+fait, les biens qui n’appartenaient qu’à ces établissements sont tombés
+dans le domaine public<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.—En somme, les partisans de la réaction
+religieuse en 1815 obtinrent une loi de combat, celle qui supprimait
+les pensions des prêtres mariés, et une mesure sociale importante,
+l’abolition du divorce. Mais l’Etat laïque avait maintenu ses droits.</p>
+
+<p>Les élections de 1816 firent arriver à la Chambre une majorité
+royaliste modérée, qui vit bientôt s’organiser en face d’elle, grossi
+à chaque renouvellement partiel, le groupe nouveau de la gauche,
+des «indépendants». C’est dans cette Chambre, sous les ministères
+de Richelieu et de Decazes, que le petit groupe doctrinaire allait
+jouer jusqu’en 1820 un rôle considérable. Le chef de ce groupe,
+Royer-Collard, était royaliste et catholique; issu d’une famille
+janséniste, il reprochait à la secte sa doctrine de la grâce, une
+révolte funeste contre le Saint-Siège, et ne parlait qu’avec dégoût
+des convulsionnaires; mais son admiration demeurait <span class="pagenum" id="Page_15">15</span> grande
+pour les solitaires de Port-Royal, qui lui paraissaient réaliser
+l’alliance de la philosophie avec la religion. Il désirait aussi
+l’alliance de l’Eglise avec l’Etat; dès 1797 le Conseil des Cinq-Cents
+l’avait entendu en montrer les avantages<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>; mais cette alliance
+impliquait l’indépendance de l’Etat et le devoir pour le prêtre de se
+borner à sa mission spirituelle. Président de la commission royale
+d’instruction publique, Royer-Collard fut pendant quelques années une
+sorte de ministre dirigeant; à ce titre, il défendit l’Université
+contre les critiques venues de deux côtés différents. Aux députés de
+la droite, qui attaquaient la taxe universitaire et demandaient une
+liberté complète pour les écoles religieuses, il opposa les droits
+de l’Etat<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>. L’exemption du service militaire pour les membres des
+congrégations ne fut admise par lui qu’avec des réserves<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. Mais
+en même temps le grand doctrinaire déclarait que l’Université doit
+être monarchique et religieuse<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>. Quand certains députés de la
+gauche dénoncèrent les essais pratiqués dans les collèges royaux pour
+convertir les élèves protestants, quand une pétition demanda qu’on
+ouvrît dans le Sud-Ouest un collège protestant, Royer-Collard opposa
+une dénégation formelle <span class="pagenum" id="Page_16">16</span> aux faits allégués et fit écarter ce
+projet<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>.</p>
+
+<p>Camille Jordan était le confident le plus intime de Royer-Collard; lui
+aussi avait combattu depuis longtemps pour la liberté de l’Eglise,
+mais il n’apporta pas moins d’ardeur que son grand ami à défendre
+les droits de l’Etat. Bonald avait proposé que les biens non vendus
+fussent restitués au clergé. Camille Jordan se chargea de la réponse.
+Le clergé français, dit-il, renferme, à côté d’une majorité paisible
+et vertueuse, «un petit nombre d’hommes trop soumis à de funestes
+influences politiques, trop disposés à servir sans le vouloir
+d’instruments à des partis»; pour ces hommes, «il convient peut-être
+de resserrer plutôt que de relâcher les liens de la dépendance
+temporelle». L’orateur montra ensuite que jamais la France n’avait mis
+sur le même pied la propriété corporative et la propriété individuelle,
+que toujours l’Etat français avait conservé le droit de surveiller la
+première. «Voilà notre véritable droit public, Messieurs; voilà ce
+qu’eussent professé les Pithou, les d’Aguesseau, les Talon, l’illustre
+chancelier L’Hôpital, s’ils avaient pu faire entendre leurs voix dans
+cette grande délibération<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>».</p>
+
+<p>Les doctrinaires gallicans ne contribuèrent pas médiocrement, par leurs
+conseils et leurs critiques, à faire échouer le Concordat de 1817. Leur
+ami de Serre était presque toujours d’accord avec eux sur les questions
+religieuses. En 1819, par exemple, quand on discuta son projet de loi
+sur la presse, Lainé proposa de faire punir les outrages à la morale
+publique, mais aussi à la religion. De Serre combattit l’amendement:
+<span class="pagenum" id="Page_17">17</span> une religion positive, dit-il, ne se sent libre que lorsqu’elle
+possède le droit de prédication et de propagande; ce droit implique
+celui de critiquer les religions adverses. L’Etat doit respecter
+cette liberté, sans intervenir dans ces questions difficiles<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.—On
+transigea en votant un article qui punissait les outrages à la morale
+publique et religieuse.</p>
+
+<p>Les députés de la gauche n’intervinrent au début qu’assez timidement
+dans ces débats: les questions politiques, telles que les lois
+électorales ou la liberté de la presse, les intéressaient davantage.
+La réaction qui suivit l’assassinat du duc de Berry commença pourtant
+à les faire sortir de leur réserve; les missionnaires surtout les
+inquiétaient et les irritaient. Mais de 1820 à 1824, jusqu’au triomphe
+complet du parti ultra-royaliste, le gouvernement ne présenta pas de
+lois proprement cléricales; la question religieuse ne soulevait pas
+encore de passions violentes. Les orateurs de gauche s’appliquèrent
+seulement à défendre la tradition gallicane, à dénoncer les prétentions
+excessives de certaines coteries d’extrême droite; ils protestaient de
+leur profond respect pour la religion et s’accordaient à prendre la
+défense du bas clergé, à relever les traitements des desservants et des
+vicaires, en ajournant les dépenses proposées en faveur du haut clergé.</p>
+
+<p>Les idées qui dominaient chez les défenseurs de l’esprit laïque
+apparaissent dans la longue discussion du mois de mai 1821. Il
+s’agissait d’un projet de loi tendant à augmenter les pensions
+ecclésiastiques et à créer douze évêchés nouveaux. Le ministère présidé
+<span class="pagenum" id="Page_18">18</span> par Richelieu voulait une loi pour cela; au nom de la commission,
+Bonald proposa que la création des nouveaux évêchés fût remise au
+roi, sans intervention des Chambres. Les orateurs de la droite se
+partagèrent entre les deux systèmes, non sans répéter à l’envi qu’il
+fallait fortifier la religion; le comte de Marcellus, comme d’habitude,
+se signala par le ton sacerdotal de ses «homélies» parlementaires<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>.
+Les adversaires de la loi se déclarèrent tous persuadés que l’Etat
+doit protéger et encourager la religion. «Il ne s’agit pas pour
+nous, dit Bignon, de savoir si la religion doit entrer comme élément
+nécessaire dans notre ordre social, nous sommes tous d’accord sur ce
+point». Benjamin Constant expliqua pourquoi un protestant comme lui
+pouvait prendre part à ce débat: «Des lumières chèrement acquises nous
+apprennent que ce qui décrédite une croyance est funeste aux autres, et
+qu’en conséquence il est bon pour le protestant que le culte catholique
+soit entouré de vénération, comme pour le culte catholique que le
+protestant ne soit pas avili». L’orateur ajouta qu’il repoussait la
+suppression du budget des cultes<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>. Le général Foy, de son côté,
+disait: «Il est conforme au mandat que les gouvernements ont à remplir
+d’honorer les sentiments religieux et de <span class="pagenum" id="Page_19">19</span> protéger les religions
+positives qui rangent ces sentiments sous des règles communes».</p>
+
+<p>Mais les orateurs de la gauche s’accordent à dire qu’avant de créer
+des évêchés nouveaux, on doit songer aux paroisses dépourvues de
+desservants et à la condition misérable du clergé de campagne. Corcelle
+parle des 4.000 vicaires qui reçoivent de l’Etat 250 francs par an.
+Benjamin Constant rappelle que ce n’est pas l’opulence de l’épiscopat
+qui assure le progrès de la foi<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>. Bien rares sont les députés qui
+s’abstiennent de marquer leur sympathie pour la religion: c’est Manuel
+qui, avec son énergie provocante, signale dans cette loi un moyen
+détourné de mettre en vigueur le Concordat de 1817; c’est Beauséjour,
+un radical à peu près isolé, qui raconte les variations des dogmes de
+l’Eglise et les usurpations progressives des papes; lui aussi prend
+d’ailleurs la défense du bas clergé.</p>
+
+<p>Quant à Royer-Collard, selon son habitude, il élargit le débat et
+trouve l’occasion d’exposer sa théorie sur les rapports de l’Eglise et
+de l’Etat. La religion échappe entièrement au pouvoir de l’Etat<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>;
+mais les ministres de la religion sont des hommes, et c’est avec eux
+seuls que l’Etat contracte une alliance. «L’alliance dont je parle
+consiste en ce que, de la mission divine du prêtre, l’Etat fait une
+magistrature sociale, la plus haute de <span class="pagenum" id="Page_20">20</span> toutes, puisqu’elle a pour
+<i>fonction</i> d’enseigner la religion. Le prix de l’alliance, qu’on
+excuse cette expression nécessaire, est la protection; la condition,
+c’est que le prêtre restera dans le temple, et qu’il n’en sortira
+point pour troubler l’Etat». Puisque l’ancien régime est tombé,
+accommodons-nous à la situation nouvelle qui résulte de la liberté
+de conscience et de l’égalité des cultes. L’expérience apprendra «au
+siècle que, plus le clergé est faible dans l’Etat, plus il doit être
+fort dans la religion; au clergé que, s’il revendique toute la liberté
+religieuse à laquelle il a droit, il se retire du monde extérieur; il
+cesse de présider à la vie civile et aux mœurs de la société».</p>
+
+<p>Les insurrections des <i>carbonari</i> et la guerre d’Espagne
+marquèrent une crise terminée par le triomphe de la droite. En 1824
+la «chambre retrouvée», assurée d’une longue existence par la loi
+sur la septennalité, reprit les projets de la chambre introuvable;
+bientôt l’avènement de Charles X obligea Villèle et ses collègues,
+malgré leurs hésitations d’hommes pratiques, à réaliser le programme
+des ultra-royalistes. Ce programme, religieux autant que politique,
+est dénoncé aux électeurs par l’opposition de gauche. Elle compte à la
+Chambre des députés quelques membres à peine, mais elle sera bientôt
+renforcée par une opposition de droite, composée de catholiques prêts
+à défendre le gallicanisme. L’une et l’autre vont montrer à la France
+qu’elle est menacée de subir le gouvernement des prêtres.</p>
+
+<p>Le ministère parut leur donner raison par le projet de loi sur le
+sacrilège; après avoir refusé en 1824 de proposer une mesure de ce
+genre, il dut s’y résoudre l’année suivante. Ce projet suscita une
+émotion générale, <span class="pagenum" id="Page_21">21</span> dont nous trouvons l’écho dans le célèbre
+discours prononcé par Royer-Collard. Cette loi, disait-il, punit le
+crime de lèse-majesté divine; elle suppose que le législateur peut
+régler la foi. «Voilà le principe que la loi évoque des ténèbres du
+moyen-âge et des monuments barbares de la persécution religieuse!
+Principe absurde et impie, qui fait descendre la religion au rang des
+institutions humaines! Principe sanguinaire, qui arme l’ignorance
+et les passions du glaive terrible de l’autorité divine!» La loi
+n’a point à s’occuper des croyances religieuses. «Comme la religion
+n’est pas de ce monde, la loi humaine n’est pas du monde invisible;
+ces deux mondes, qui se touchent, ne sauraient jamais se confondre;
+le tombeau est leur limite». Si le gouvernement déclare la foi sur
+l’ordre de l’Eglise, c’est la confusion des deux puissances. «J’attaque
+la confusion, non l’alliance. Je sais bien que les gouvernements ont
+un grand intérêt à s’allier à la religion, parce que, rendant les
+hommes meilleurs, elle concourt puissamment à l’ordre, à la paix, et
+au bonheur des sociétés. Mais cette alliance ne saurait comprendre de
+la religion que ce qu’elle a d’extérieur et de visible, son culte,
+et la condition de ses ministres dans l’Etat». Cette alliance prend
+différentes formes, selon les temps; jamais elle ne peut aller jusqu’à
+faire dire par l’Etat quelle est la vraie religion. M. de La Mennais
+veut que l’Etat le dise; il exige qu’on choisisse entre la théocratie
+et l’athéisme. «Nous n’acceptons point cette odieuse alternative». La
+loi est athée quand elle suppose sciemment que le peuple n’a aucune
+religion. Or la loi française déclare que chacun pratique librement
+sa religion, <span class="pagenum" id="Page_22">22</span> fait payer par l’Etat les clergés chrétiens, exige
+du roi un serment, c’est-à-dire un acte religieux. La Charte assigne
+la prééminence à la religion catholique, mais cette prééminence ne
+sort pas de l’ordre politique; la Charte ne déclare point la religion
+catholique légalement vraie. Au contraire, la loi nouvelle repose sur
+le principe théocratique, aussi dangereux pour la religion que pour
+la société.—Malgré cette opposition puissante, la loi du sacrilège
+fut votée. Dans la pratique, le résultat était insignifiant, car la
+condition de publicité qui fut exigée rendit les châtiments illusoires;
+mais le principe ainsi adopté marquait un retour aux conceptions de
+l’ancien régime<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p>
+
+<p class="souschapitre">II</p>
+
+<p>Si l’opposition dans la Chambre des députés semblait réduite à
+l’impuissance, un grand mouvement commençait dans le pays; à défaut
+de la tribune, la presse dénonça le danger d’une réaction religieuse.
+Cette campagne avait commencé assez tard après 1815; dans les premiers
+jours de la Restauration, la bourgeoisie redoutait seulement le
+triomphe de la noblesse. Mais l’union du trône et de l’autel conduisit
+bientôt à la lutte contre le clergé. On peut suivre cette évolution
+chez l’écrivain raffiné qui prétendit faire entendre la voix des
+paysans. Incroyant, mais ami de plusieurs prêtres, satisfait de la
+chute de l’Empire, Paul-Louis <span class="pagenum" id="Page_23">23</span> Courier jusqu’en 1820 réserva ses
+coups aux fonctionnaires à poigne, aux nobles, surtout aux courtisans;
+tout au plus dirigeait-il en passant une attaque rapide contre les
+couvents. Même la <i>Pétition pour les villageois qu’on empêche de
+danser</i> distingue encore parmi les prêtres, en opposant l’indulgente
+bonhomie des vieux curés au zèle fanatique et hautain des jeunes. Mais
+ensuite Courier se jette à corps perdu dans la guerre anticléricale:
+l’affaire de Mingrat, le curé assassin condamné à mort en 1822, lui
+permet de combattre violemment le célibat ecclésiastique<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>. Bien
+plus populaire que Paul-Louis, Béranger a développé un des thèmes
+traditionnels de la littérature française, la satire contre les
+moines; sa colère se déchaîne contre les cagots, les trappistes, les
+missionnaires, surtout les jésuites. Mais le chansonnier national parle
+avec sympathie des «bons curés» bénisseurs, joyeux et peu gênants,
+dignes serviteurs du «Dieu des bonnes gens»; et il est sincèrement
+déiste.</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">Il est un Dieu, devant lui je m’incline,<br>
+ Pauvre et content, sans lui demander rien.</p>
+ </div>
+</div>
+
+<p>La presse périodique, elle aussi, aborde bientôt les questions
+religieuses. Le <i>Mercure</i> et la <i>Minerve</i>, très lus vers
+1819, étaient rédigés par des voltairiens, Jouy, Tissot, Jay,
+auxquels Etienne se joignait souvent; Aignan, moins antichrétien,
+combattait l’Eglise romaine et témoignait quelque sympathie pour
+le protestantisme. L’héritage de ces recueils passa aux journaux
+quotidiens, le <i>Constitutionnel</i> et le <i>Courrier français</i>;
+le premier <span class="pagenum" id="Page_24">24</span> fit sa spécialité de la guerre anticléricale: renseigné
+par de nombreux correspondants bénévoles, partout il arrivait à
+connaître les actes d’intolérance, les excès de zèle, les abus de
+pouvoir des prêtres, et ces détails étaient lus avec passion par la
+nombreuse clientèle bourgeoise qui le prenait pour guide. C’étaient
+les missionnaires qui, pendant les premières années de Louis XVIII,
+avaient soulevé les attaques et les plaintes. Plus tard ils cédèrent
+le pas aux jésuites. Ceux-ci dès 1825 devinrent le point de mire de
+toute la presse de gauche; leurs collèges, Saint-Acheul, Montrouge,
+apparurent comme les asiles mystérieux d’une société secrète qui
+joignait le pouvoir de tout faire à l’audace la plus dénuée de
+scrupules. Le gouvernement voulut frapper les deux journaux libéraux,
+mais la Cour royale de Paris sentit se réveiller chez elle l’esprit des
+vieux Parlements, et renvoya les prévenus acquittés par deux arrêts
+solennels déclarant que les lois anciennes contre la Compagnie de Jésus
+demeuraient toujours en vigueur<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>. Ce fut une grande victoire pour la
+presse libérale. Cependant la question cléricale ne passionna toute la
+France qu’après l’entrée en scène de Montlosier.</p>
+
+<p>C’est en 1826 que le vieil émigré, admirateur du régime féodal, publia
+le «Mémoire à consulter sur un système religieux et politique tendant
+à renverser la religion, la société et le trône». Je vais, dit-il,
+révéler une vaste conspiration; les arrêts de la Cour royale ont
+indiqué le mal sans le punir. La souveraineté des prêtres s’établit;
+c’est un devoir de le montrer, quelque <span class="pagenum" id="Page_25">25</span> tristesse qu’éprouve un
+catholique à se charger de cette œuvre.</p>
+
+<p>Montlosier, dans la première partie de son livre, expose les «faits».
+C’est un fait que l’existence de la Congrégation: de plus en plus
+répandue, elle domine les ministres, compte 105 députés parmi ses
+membres, enrégimente les ouvriers par l’association de Saint-Joseph,
+s’infiltre dans tout le peuple en gagnant les marchands de vin. Elle
+est aidée par le parti jésuitique, le parti ultramontain, et par un
+autre encore: «c’est ce qu’on peut appeler le parti <i>prêtre</i>. Il
+est composé de ceux qui, à tout risque et à tout péril, veulent donner
+la société au sacerdoce. Pour ceux-là, la puissance du pape n’est pas
+en première ligne: ils ne la considèrent que comme subsidiaire. Ils
+sont prêts à abandonner quand on voudra la doctrine de la suprématie de
+Rome sur les rois, pourvu que les rois reconnaissent la leur».</p>
+
+<p>A côté de la Congrégation, les jésuites. Ils progressent chaque jour,
+usant de tous les moyens, prenant tous les masques, ultramontains
+à Rome, gallicans en France, idolâtres en Chine, semant partout
+l’intrigue et le trouble. Enfin l’ultramontanisme, encouragé par le
+Concordat, fait des conquêtes continuelles dans le clergé. Mais c’est
+un tort de croire le parti prêtre uniquement composé d’ultramontains
+ou de jésuites; les prêtres gallicans ne sont pas moins exigeants.
+Frayssinous expose les prétentions de ce parti avec prudence, tandis
+que La Mennais dédaigne ces ménagements. On réclame pour l’Eglise le
+droit de statuer, non seulement sur la foi et les mœurs, mais sur la
+discipline; on veut que le clergé fasse les lois.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_26">26</span></p>
+
+<p>Dans une seconde partie, Montlosier décrit les «dangers résultant de
+ces faits». Ces dangers sont d’autant plus grands qu’il n’existe plus
+de fortes institutions, comme les anciens Parlements, pour contenir les
+corps religieux. La Congrégation qui, d’après un recensement récent,
+compte 48.000 membres, effraye tout le monde par sa puissance<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>. Les
+jésuites n’ont rendu aucun service à la religion; ces hommes qu’on
+célèbre comme les ennemis des philosophes ont élevé dans leurs collèges
+Raynal, d’Alembert, Helvétius, Voltaire. Beaucoup d’entre eux ont été
+condamnés comme rebelles ou régicides. L’histoire nous montre cet ordre
+chassé trente-sept fois de divers pays par les rois. L’ultramontanisme
+est également en faveur: un Boulogne, un Clermont-Tonnerre sont comblés
+d’honneurs; on parle de rétablir la Sorbonne, mais une Sorbonne
+ultramontaine. Le prêtre devient chaque jour plus envahissant, et
+la haine contre lui augmente, grâce à la maladresse de nos hommes
+d’État<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>. L’ancien régime avait le pouvoir absolu pour tenir tête aux
+envahissements du clergé; on ne craignait point d’exiler l’archevêque
+de Paris. Aujourd’hui les prêtres, quoique le régime de liberté leur
+soit odieux, savent très bien s’en servir: «ils vous opposent, selon
+leur choix, partiellement ou tout à la fois, le pouvoir de Dieu
+et celui de la <span class="pagenum" id="Page_27">27</span> Charte, l’autorité du pape et celle du régime
+constitutionnel.»</p>
+
+<p>Dans la troisième partie de son livre, Montlosier discute le «plan de
+défense du système». On exalte la vie dévote; mais elle est distincte
+de la vie chrétienne et convient seulement à une minorité. Les
+missionnaires, en prêchant la vie dévote, ont souvent nui à la vie
+chrétienne<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>. Les collèges soumis à l’autorité laïque sont moins
+corrompus que les petits séminaires. La religion de Jésus-Christ est
+une religion d’amour; ne la compliquons point par un fatras de règles
+et d’institutions inutiles. Le prêtre est grand par le célibat, par
+la prière, par l’humilité; qu’il ne dénature pas son caractère par la
+violence et l’orgueil. Les prêtres, comme les femmes, doivent être
+exclus des affaires publiques. «Les femmes sont des fleurs; les mettre
+dans les affaires, c’est les faner. Les prêtres sont des vases saints;
+les employer aux usages du monde, c’est les profaner.»</p>
+
+<p>Les mœurs d’un pays dépendent moins de sa religion que de l’esprit
+général de la nation. La France, en abandonnant ses anciennes
+institutions, a conservé les nobles sentiments d’autrefois<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>.
+Ne voulant pas d’un chef asservi, elle voit avec regret Charles X
+circonvenu par le clergé; comment ne pas déplorer «cette immersion du
+prêtre dans les choses du monde»? Il faut <span class="pagenum" id="Page_28">28</span> agir contre ces trames
+en se servant des anciennes lois qui ne sont point périmées. Voilà
+pourquoi l’auteur dénonce la violation de ces lois à toutes les cours
+royales de France.</p>
+
+<p>Ce livre eut un retentissement considérable, car il exprimait les
+craintes et les passions de toute une partie de la France; écrit
+par un royaliste sincère, par un catholique notoire, il rassurait
+ces modérés qui répugnent toujours à l’alliance avec les partis
+révolutionnaires<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>. Montlosier revint bientôt à la charge: «Dieu,
+disait-il en plaisantant, est patient parce qu’il est éternel, mais
+moi, je ne le suis pas»<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>. Inutile d’analyser tous ses ouvrages:
+ils ne font que répéter et confirmer le premier, mais avec plus
+de violence. Villèle surtout devient l’objet de ses invectives:
+qu’arriverait-il si le ministre, accusé par la Chambre des députés,
+comparaissait devant une Chambre des pairs dont lui, Montlosier,
+serait membre? «Je ne pourrais faire autrement que de vous condamner à
+mort<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>».</p>
+
+<p>Les révélations de Montlosier ne rencontrèrent nulle part un accueil
+plus chaleureux qu’au barreau. Le vieil admirateur des légistes plut
+aux avocats; leurs consultations vinrent confirmer son avis sur
+l’autorité des anciennes lois rendues contre les jésuites. Beaucoup
+<span class="pagenum" id="Page_29">29</span> d’entre eux, tels que Dupin, Mérilhou, Barthe, Berville, s’étaient
+fait connaître en défendant les prévenus ou les journaux libéraux
+contre les poursuites intentées par le ministère public. L’un des plus
+ardents, Odilon Barrot, prenant à son compte une formule indignée de
+Lamennais, avait écrit au <i>Constitutionnel</i> que la loi doit être
+athée. Le mot fit scandale et faillit attirer une censure à l’imprudent
+avocat<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>.</p>
+
+<p>La campagne des écrivains contre la Congrégation et les jésuites
+eut son écho dans le monde parlementaire. Le ministre des affaires
+ecclésiastiques, Frayssinous, confessa devant les Chambres l’existence
+de ces associations, jusque là contestée par les défenseurs du
+gouvernement. Cette franchise imprudente fut aussitôt mise à profit
+par ses adversaires. «La voilà donc reconnue officiellement, s’écria
+Casimir Perier, cette congrégation mystérieuse, dont l’existence a
+été souvent si formellement niée à cette tribune et par les feuilles
+ministérielles»<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>. Ce fut la Chambre des pairs surtout qui prit parti
+contre les jésuites. Elle renfermait un petit groupe irréductible
+de gallicans teintés de jansénisme: le principal était Lanjuinais,
+l’ancien conventionnel, dont la rudesse bretonne étonnait ses
+collègues<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>. Dès 1816 il avait protesté contre la loi supprimant les
+pensions des prêtres mariés: ne faudrait-il pas bientôt, pour toucher
+ses rentes, présenter un billet de confession avec un certificat de
+catholicité<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>? <span class="pagenum" id="Page_30">30</span> En 1823 il signalait, dans la seule ville de
+Paris, seize ou dix-sept couvents «des deux cordicolismes», «des
+jésuites et des jésuitesses pseudonymes», «des trappistes et des
+trappistesses en nom», et «une école pour préparer de loin nos enfants
+à la vie trappistique»<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>. A ces opposants vinrent se joindre tous
+ceux qui redoutaient une domination cléricale, fussent-ils catholiques
+ardents comme Lainé.</p>
+
+<p>La Chambre des pairs manifesta ses sentiments en 1827, à propos de
+la pétition présentée par l’infatigable Montlosier. Le rapporteur,
+Portalis, avec son érudition de juriste scrupuleux, démontra que les
+lois faites contre les jésuites depuis 1764 jusqu’à 1804 conservaient
+toute leur valeur. En vain le cardinal de La Fare, Fitz-James, Bonald
+prirent la défense de la Compagnie de Jésus et glorifièrent les
+services qu’elle avait rendus à l’Eglise. Le duc de Choiseul invoqua
+les traditions de ses ancêtres, hostiles aux jésuites; Lainé réclama
+l’application intégrale des lois à ce groupe de privilégiés; Barante
+affirma que l’ordre, depuis sa résurrection, n’avait produit ni un bon
+livre, ni un prédicateur de mérite; Pasquier déclara qu’il fallait
+dissoudre cette agrégation de sociétés secrètes, à moins que la
+Compagnie ne demandât franchement à être autorisée par la loi, ce qui
+mériterait d’être examiné au grand jour. 113 voix contre 73 renvoyèrent
+au gouvernement la pétition de Montlosier<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p>
+
+<p>Un véritable déluge de brochures inonda la France; tous ceux qui
+savaient lire ou devant qui on lisait ces petits écrits apprirent à
+connaître les jésuites. Le <span class="pagenum" id="Page_31">31</span> clergé avait contribué à la propagande
+par ses attaques incessantes contre les débordements de la presse<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>.
+Dès 1825 le <i>Mémorial catholique</i>, organe des disciples de
+Lamennais, publiait une curieuse statistique: de 1814 à la fin de 1824,
+on avait mis en vente 1.598.000 exemplaires des œuvres de Voltaire,
+480.500 de celles de Rousseau, 81.000 d’ouvrages isolés de l’un des
+deux, 207.900 des autres écrivains du <span class="smcap80">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, 128.000
+des romans de Pigault-Lebrun, 179.000 de livres pour la jeunesse
+faits sous la Restauration, 67.000 de résumés historiques également
+postérieurs à 1814. Les années suivantes voient grandir encore cette
+littérature anticléricale. En 1826 on enregistra la publication à Paris
+de 5.323 brochures de cinq feuilles ou au-dessous, parmi lesquelles les
+écrits contre le clergé ou les moines tenaient une grande place<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>.
+Toute la France libérale répétait la chanson de Béranger:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">Hommes noirs, d’où sortez-vous?<br>
+ Nous sortons de dessous terre.<br>
+ Moitié renards, moitié loups,<br>
+ Notre règle est un mystère.</p>
+ </div>
+</div>
+
+<p>La loi sur la presse, la loi «de justice et d’amour», présentée par
+le ministère pour mettre fin à cette propagande, aboutit à un échec
+retentissant et ne fit que surexciter les colères contre le pouvoir du
+clergé, surtout <span class="pagenum" id="Page_32">32</span> contre les jésuites. On les craignait tellement
+qu’un homme tel que Benjamin Constant vint dire à la tribune pourquoi
+il les attaquait à son tour: «je profite du dernier moment peut-être
+pour marquer ma place parmi les hommes qui ont signalé le danger, et
+pour partager avec eux des périls et des haines honorables»<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>. Un
+député catholique appartenant à l’opposition de droite parlait de la
+même façon<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>. Villèle, qui se sentait affaibli par de pareilles
+attaques, affirma que le gouvernement n’était point dominé par le parti
+ecclésiastique;<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a> mais depuis la loi du sacrilège on ne croyait plus
+à ces déclarations.</p>
+
+<p>Cette explosion d’anticléricalisme prépara l’éclatante victoire des
+opposants dans la bataille électorale de 1827. Le ministère Martignac
+dut accorder une satisfaction à la nouvelle Chambre par les ordonnances
+de 1828. On se plaignait depuis longtemps que le clergé usât des
+petits séminaires, affranchis de l’Université, pour mettre la main sur
+l’enseignement secondaire. Le général Foy, entre autres, avait dès 1822
+exposé le problème avec une grande netteté. La loi, disait-il, confie à
+l’Université l’éducation de la jeunesse; les petits séminaires tournent
+la loi, puisque, sur vingt élèves qui en sortent, il n’y en a pas un
+qui entre dans le clergé. «Ils auront reçu dans ces établissements <span class="pagenum" id="Page_33">33</span>
+qui ne sont pas nationaux une instruction qui ne sera pas nationale;
+et c’est ainsi que ces établissements auront pour effet de diviser
+la France en deux jeunesses». Il faut choisir entre le système du
+monopole et celui de la liberté complète<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>.—L’antipathie contre le
+privilège des petits séminaires avait augmenté depuis qu’on savait
+sept d’entre eux dirigés par les jésuites. Les ordonnances de 1828
+limitèrent à 20.000 le nombre total des élèves de ces établissements et
+défendirent aux membres des congrégations non autorisées d’enseigner
+en France. L’avènement du ministère Polignac apparut comme la revanche
+des jésuites; l’ardeur avec laquelle l’épiscopat se jeta dans la lutte
+électorale de 1830 contribua beaucoup à la victoire des 221, et par
+conséquent à la crise où Charles X perdit sa couronne.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_34">34</span></p>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_2"><span class="big120">CHAPITRE II</span><br>
+ <span class="h2line1">La philosophie laïque sous la Restauration</span></h2>
+ <p class="souschapitre">I</p>
+</div>
+
+<p>En dehors du monde parlementaire, le combat pour l’esprit laïque était
+mené par beaucoup d’hommes habitués à s’inspirer de théories générales
+et à réfléchir sur les principes philosophiques. Parmi ces hommes, tout
+un groupe avait conservé la pure tradition du dix-huitième siècle:
+c’étaient les idéologues, dont les plus illustres survivants, Destutt
+de Tracy et Daunou, continuaient à disserter et à causer dans quelques
+salons, tels que celui de Madame Lebreton. Ces vieillards inspiraient
+le respect à tous par leur foi dans le progrès et la liberté, par
+cet esprit et ce charme qui demeuraient la marque des disciples de
+l’Encyclopédie. Un homme plus jeune, qui repoussait leurs théories,
+Charles de Rémusat, conserva toujours une véritable admiration
+pour leur noblesse d’âme<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>. D’autres jeunes gens adoptaient <span class="pagenum" id="Page_35">35</span>
+complètement les opinions de ces ancêtres. On remarquait parmi eux
+deux Méridionaux, Auguste et Victorin Fabre, les futurs fondateurs de
+la <i>Tribune</i>, le premier journal républicain. Un jeune Basque
+brillant et spirituel, Armand Marrast, s’occupa de philosophie avant
+de se lancer dans la politique: chargé d’un cours à l’Athénée, maison
+d’enseignement supérieur libre qui avait succédé au Lycée, il y exposa
+les doctrines d’Helvétius et de Condillac<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>. C’était aussi un élève
+du <span class="smcap80">XVIII</span><sup>e</sup> siècle que Victor Jacquemont, ce jeune voyageur
+dont les lettres nous ont fait connaître la vive intelligence et le
+noble caractère. «Nous autres, écrivait-il, qui n’avons pas de foi
+religieuse, il faut que notre tendresse d’âme s’épuise au profit de
+l’humanité; ce doit être là notre religion<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>». Comme lui, beaucoup
+de jeunes libéraux affirmaient que la morale est indépendante de
+la religion: Bazard le proclama en 1819 dans la déclaration de
+principes rédigée au nom de la loge des <i>Amis de la Vérité</i><a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>.
+Garnier-Pagès aîné, le futur député républicain, admirateur passionné
+de Bayle, fit adopter par la loge des Neuf-Sœurs une déclaration
+inspirée des mêmes idées<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_36">36</span></p>
+
+<p>Les théories du siècle précédent avaient trouvé leur synthèse dans
+l’<i>Esquisse des progrès de l’esprit humain</i>. Condorcet fut, avec
+Saint-Simon, le principal maître d’Auguste Comte. Le jeune philosophe
+exposa en 1822 la loi sociologique des trois états, jadis indiquée par
+Turgot: reléguant l’âge théologique dans un passé lointain, il jugeait
+les sociétés occidentales assez avancées pour réaliser l’âge positif;
+les religions anciennes lui apparaissaient donc simplement comme des
+reliques du passé. Mais d’autres disciples du dix-huitième siècle
+croyaient, comme leur maître Voltaire, ces religions encore utiles
+pour maintenir le lien social. Auguste Fabre disait qu’une société
+ne peut se passer de religion, et demandait que l’Etat, sans marquer
+de préférence pour une Eglise, les protégeât toutes<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>. Un jeune
+libéral, d’Herbelot, écrivant à son ami, le catholique Montalembert,
+exprimait à la fois son aversion pour le gouvernement des prêtres et sa
+sympathie pour la religion, pour toutes les religions<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>. Un légiste
+connu pour son ardeur infatigable contre les prétentions cléricales,
+Isambert, cherchait à fonder une société prenant pour devise <i lang="la">uni
+Deo</i>, admettant comme membres tous les hommes de bonne volonté qui
+croyaient en Dieu. La philosophie sensualiste de Condillac, professée
+vers 1815 dans la plupart des <span class="pagenum" id="Page_37">37</span> lycées, trouvait des adhérents chez
+bon nombre d’hommes religieux, et même de catholiques: ainsi le jeune
+philosophe Damiron, disciple du spiritualisme nouveau, nommé professeur
+au collège de Falaise en 1816, fut surpris d’y trouver un principal
+très pieux, l’abbé Hervieu, qui défendait habilement contre lui la
+doctrine de Condillac<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>. Le principal disciple de ce dernier à Paris,
+Laromiguière, avait un respect profond pour les idées religieuses.</p>
+
+<p>Néanmoins il était incontestable que, dans les premières années du
+<span class="smcap80">XIX</span><sup>e</sup> siècle, la philosophie des idéologues ne suffisait plus
+à la majorité de la jeunesse intelligente. Elle leur reprochait de fuir
+la métaphysique, de prêcher la morale utilitaire, et «de mêler aux
+plus bienfaisantes doctrines une sorte de platitude systématique»<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>.
+Dans le dix-huitième siècle elle admirait exclusivement Jean-Jacques,
+et apprenait par cœur la profession de foi du Vicaire savoyard;
+de Voltaire elle ne retenait que la pieuse bénédiction donnée au
+petit-fils de Franklin. «Toute notre génération, a dit plus tard
+Dubois, était élevée et bercée dans ces respectueuses et jusqu’à un
+certain point pieuses aspirations qui ne demandaient qu’à devenir une
+science, une philosophie à méthode et à démonstration nouvelles. Mais
+il fallait un foyer à tous ces rayons dispersés. La Faculté des Lettres
+et l’Ecole Normale l’offrirent»<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>.</p>
+
+<p>La Faculté des Lettres avait inauguré son enseignement philosophique
+en 1811 avec Laromiguière et Royer-Collard. Le premier, disciple des
+idéologues <span class="pagenum" id="Page_38">38</span> détestés par Napoléon, fut contraint au bout d’un an
+de renoncer à parler en public; le second, s’inspirant des moralistes
+écossais, Reid et Dugald Stewart, professa une philosophie contraire,
+mais quitta volontairement sa chaire au bout de peu de temps. Ses
+leçons n’avaient agi que sur un petit nombre d’étudiants. Toutefois
+sa grande situation politique après 1815, le pouvoir dévolu au
+président de la commission d’instruction publique, l’autorité naturelle
+qui s’attachait aux paroles sorties de sa bouche, tous ces motifs
+contribuèrent à le faire considérer comme le précurseur de l’école
+spiritualiste<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>.</p>
+
+<p>Le chef de cette école fut Victor Cousin. Entré à l’Ecole Normale
+dans la première promotion d’élèves, celle de 1810, il fut chargé
+en 1812 déjà d’y remplir les fonctions de répétiteur. En décembre
+1815 il ouvrit son cours à la Faculté des Lettres, où le public
+afflua bientôt: une langueur étudiée qui intéressait les assistants
+à ce jeune homme maladif, une parole ardente qui faisait contraste
+avec cet air de souffrance, un étonnant talent d’improvisation, un
+art magnifique de développer les idées générales, rien ne manquait
+pour séduire les auditeurs, aussi jeunes que le maître. Parmi eux se
+trouvait son camarade, son ami, le sage Damiron qui fut toute sa vie
+le reflet de Cousin; un autre normalien, entré à l’Ecole deux ans
+après lui, Jouffroy, subit aussi, mais sans se laisser absorber aussi
+complètement, l’action irrésistible du grand professeur. Les cours de
+1816 et de 1817 fondèrent la réputation de Cousin au quartier latin.
+Son voyage en <span class="pagenum" id="Page_39">39</span> Allemagne (1817), où il rendit visite aux maîtres de
+la philosophie d’outre-Rhin, lui fournit une ample provision d’idées
+et de connaissances qui devaient féconder son enseignement. Cousin
+apprenait plus par la causerie, par des réflexions cueillies dans les
+entretiens avec des hommes intelligents, que par l’étude lente et
+attentive des écrits des penseurs. Les discussions des penseurs que
+Maine de Biran groupait dans son salon à Paris ne furent pas inutiles
+au cours de la Sorbonne.</p>
+
+<p>A cette époque la politique dominait tout et se mêlait aux études
+philosophiques ou historiques. Cousin plut à ses auditeurs comme
+libéral. En 1815 il avait fait partie de ces jeunes gens qui, redoutant
+le retour du despotisme avec Napoléon, formèrent un bataillon de
+volontaires royaux à la veille des Cent-Jours. Mais depuis lors il
+s’était fait connaître comme un homme de gauche, lié avec Manuel
+et ne craignant pas de dire bien haut, «mon ami Constant». Les
+normaliens, libéraux pour la plupart, étaient ravis de le voir, ainsi
+que Jouffroy, faire figure d’opposant. Mais les représentants du
+pouvoir s’inquiétaient. Le directeur de l’Ecole Normale, le janséniste
+Guéneau de Mussy, avertissait parfois Royer-Collard, «qui avait alors
+des tempêtes majestueuses<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>»; un jour il fit appeler Jouffroy, le
+réprimanda: «je l’ai fait pleurer», disait-il plus tard; une autre fois
+on saisit, pour les examiner, les rédactions du cours professé par le
+jeune maître. Il fut écarté enfin de l’enseignement<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>. Cousin, à
+son tour fut contraint en 1820 à demander un congé, soi-disant pour
+cause de maladie. C’était l’époque où l’on <span class="pagenum" id="Page_40">40</span> pourchassait dans
+toute l’Europe les sociétés secrètes; quand Victor Cousin retourna en
+Allemagne en 1824, accusé de complicité avec elles, il fut arrêté à
+Dresde, amené à Berlin, gardé quelque temps en prison et finalement
+relâché. Cette persécution acheva de le rendre cher à la jeunesse.</p>
+
+<p>Le ministère Martignac lui rendit sa chaire. Tout le quartier
+latin accourut pour l’entendre; il ne se montra pas inférieur à
+l’attente générale. C’est alors qu’il exposa sa théorie célèbre sur
+la philosophie et la religion. Toutes les deux ont le même fond,
+c’est-à-dire les hautes vérités sur les rapports de Dieu, de l’homme
+et du monde. Mais elles diffèrent par la forme. Dans la pensée humaine
+il y a deux moments successifs, celui de l’inspiration, de l’intuition
+spontanée, et celui de la réflexion. La religion, manifestation
+spontanée de la raison impersonnelle, gouverne la masse des esprits,
+qui ne peut saisir la vérité dégagée du symbole. La philosophie, fruit
+de la réflexion, demeure le privilège de quelques-uns. La religion et
+la philosophie poursuivent le même but par des voies différentes: ces
+deux sœurs immortelles doivent donc rester alliées<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>.</p>
+
+<p>Cette doctrine sauvegardait la dignité de la philosophie, permettant
+ainsi aux libéraux de combattre les <span class="pagenum" id="Page_41">41</span> prétentions du parti prêtre;
+mais en même temps elle laissait espérer l’alliance d’une religion
+tolérante avec la réflexion libre, ce qui était conforme aux vœux des
+étudiants de 1828. Un témoin de ces leçons a raconté plus tard avec
+quelle joie ce langage fut accueilli. «S’il fut un sujet de scandale
+pour les vieux dévots de l’<i>Encyclopédie</i>, il fut un sujet de
+recueillement et de méditation pour les jeunes hommes qui se pressaient
+autour de la chaire du grand professeur. Nous étions de cette jeunesse,
+et, dût-on sourire aujourd’hui de notre admiration, nous avouons avoir
+cru être initié à une vérité profonde<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>».</p>
+
+<p>Les auditeurs étaient d’autant plus confiants qu’ils entendaient un
+langage semblable chez les deux autres membres du célèbre triumvirat
+de la Sorbonne. Guizot était, à la différence de Cousin, un chrétien
+complet, qui n’hésitait point à proclamer devant ses amis sa volonté de
+croire au surnaturel; mais toute politique raisonnable devait reposer,
+selon lui, sur la séparation du spirituel et du temporel. Dans son
+cours d’histoire, il faisait gloire au christianisme d’avoir inauguré
+cette séparation et préparé de cette manière l’indépendance des deux
+pouvoirs<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>. Dans ses écrits polémiques, il félicitait les hommes
+de 1789 d’avoir achevé cette œuvre et donné ainsi une base solide au
+principe de la liberté de conscience: à la Restauration il appartenait
+de faire entrer ce principe dans la pratique de chaque jour<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>.
+Villemain, tout en abordant peu les questions <span class="pagenum" id="Page_42">42</span> religieuses,
+développait des idées analogues dans son cours sur la littérature du
+dix-huitième siècle<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>. Les trois professeurs de la Sorbonne parlaient
+de la religion avec sympathie, avec respect, tout en revendiquant
+l’indépendance des œuvres de la raison humaine, et en particulier de
+l’Etat, vis-à-vis de toutes les Eglises. C’était un esprit semblable,
+un sentiment de foi en Dieu et de sympathie, un peu distante, pour le
+christianisme qui inspirait à la même date les poètes de la nouvelle
+école, surtout Lamartine et Victor Hugo<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>.</p>
+
+<p>Nous trouvons des tendances pareilles, avec une hardiesse plus grande,
+chez les rédacteurs du <i>Globe</i>. Ce recueil fut lancé en 1824
+pour tenir tête au <i>Mémorial catholique</i>; Pierre Leroux en eut
+l’idée, mais le véritable fondateur fut Dubois. Ce jeune Breton, sorti
+en 1815 de l’Ecole Normale où il avait connu Cousin, devait garder
+toute sa vie une admiration profonde pour l’activité intellectuelle,
+pour la <i>maestria</i> oratoire du philosophe, et un ironique dédain
+pour sa trop grande habileté, pour son talent de comédien<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>. Au <span class="pagenum" id="Page_43">43</span>
+contraire, une amitié confiante l’unissait à Damiron; mais ce fut
+surtout dans Jouffroy qu’il trouva un frère spirituel, un confident
+sûr, qui partageait presque toutes ses conceptions politiques et
+philosophiques. Admirateurs de l’Evangile, détachés de l’orthodoxie
+catholique, ils cherchaient à retrouver dans la religion naturelle
+les grandes vérités que le christianisme avait recouvertes de ses
+dogmes<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>. En 1824, Jouffroy et Dubois étaient victimes de la réaction
+cléricale qui avait chassé l’un de sa chaire de lycée, l’autre de
+l’Ecole Normale; ils fondèrent le <i>Globe</i> à la fois pour défendre
+contre cette réaction la liberté politique, et pour défendre contre la
+vieille école pseudo-classique la liberté littéraire que revendiquaient
+les nouveaux poètes. Ils voulurent mettre fin au malentendu qui
+séparait le libéralisme du romantisme.</p>
+
+<p>Jouffroy fut le philosophe du <i>Globe</i>. Tout le monde connaît la
+page fameuse sur cette nuit de désespoir qui lui permit de constater la
+ruine de ses croyances religieuses; et l’on a cru que sa vie entière,
+jusqu’à la fin, avait été troublée par des tristesses et des regrets du
+même genre. Le témoignage de Dubois permet de rectifier cette erreur;
+après la crise douloureuse qui se place en 1815 ou 1816, Jouffroy
+était revenu au calme, à la confiance dans la raison<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>. Il voulait
+s’attaquer à <span class="pagenum" id="Page_44">44</span> cette religion d’Etat qui prétendait régenter la
+France. Le <i>Globe</i> en 1825 publia son article, <i>Comment les
+dogmes finissent</i>.</p>
+
+<p>Un vieux dogme, dit-il, adopté à l’origine parce qu’on le croyait
+vrai, finit par n’être plus compris, et ne se conserve que par la
+force de l’habitude. «La foi n’est plus qu’une routine indifférente,
+qu’on observe sans savoir pourquoi, et qui ne subsiste que parce qu’on
+n’y fait pas attention». Alors apparaît l’esprit d’examen; quelques
+hommes étudient ce vieux dogme dénaturé par mille absurdités, par mille
+mensonges intéressés; ils crient la vérité avec un zèle d’apôtres
+devant le peuple surpris, hésitant. Les gouvernants, ceux qui vivent de
+la foi ancienne, incapables de répondre, les font périr. Le sang des
+premiers martyrs leur amène des recrues, les forces deviennent égales,
+les discussions libres; le nouveau parti, qui a le bon sens pour lui,
+rend la vieille doctrine ridicule. Les adhérents du passé paraissent
+vaincus, mais coalisent tous les intérêts menacés en invoquant les
+beaux noms de morale, de religion, d’ordre, de légitimité. Ils sont
+favorisés par les divisions du parti nouveau qui, après avoir détruit
+le faux, ne trouve rien à mettre à la place; le peuple, dégoûté par
+cette impuissance, laisse faire, ne s’attache plus qu’à l’intérêt.
+C’est le moment favorable pour la contre-révolution; le parti du passé
+ressaisit le pouvoir, se venge, et tâche de se perpétuer en propageant
+des superstitions dégradantes. Mais une nouvelle génération a grandi,
+qui voit les fautes commises des deux côtés; s’attachant à découvrir
+un idéal nouveau, elle prépare ainsi la chute définitive de l’ancienne
+domination.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_45">45</span></p>
+
+<p>Le <i>Globe</i> traite le plus souvent la religion d’Etat et ses
+défenseurs avec un paisible dédain<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>; mais il retrouve des accents
+passionnés dès que l’intolérance apparaît, dès que la liberté
+religieuse est menacée. On le voit en lisant les articles de Dubois.
+Celui-ci ne croit pas, comme son ami, à l’avènement prochain d’une
+nouvelle doctrine; aucun dogme, en effet, à l’époque où il écrit, n’est
+assez fort pour imposer à tous la conviction. Donc il faut laisser à
+toutes les religions la liberté; voilà le seul dogme qui s’impose à
+l’heure présente, le seul que le <i>Globe</i> veuille défendre. Les
+querelles entre gallicans, ultramontains, protestants, ne le regardent
+point, à moins que la liberté de conscience ne soit en jeu<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>. Il y a,
+en effet, un devoir supérieur à toutes les croyances confessionnelles,
+c’est celui de reconnaître les droits de l’humanité: «Nous sommes
+hommes avant que d’être chrétiens, juifs ou mahométans<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>». Donc on
+doit prendre la défense de toutes les minorités persécutées, qu’il
+s’agisse des piétistes de Bischwiller<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a> ou des juifs de Nîmes<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>
+ou des Louisets de Bretagne<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>. Logique avec lui-même, Dubois se
+sépare <span class="pagenum" id="Page_46">46</span> du <i>Constitutionnel</i> et de tout le parti libéral en
+désavouant la campagne contre les jésuites. L’appel de Montlosier
+aux arrêts des Parlements ne le séduit guère: «Laissons-les dormir,
+dit-il, dans les greffes de nos tribunaux<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>». Les ordonnances de 1828
+ne l’enthousiasment pas davantage, car elles sont inspirées par deux
+idées mauvaises, le monopole de l’éducation et la religion d’Etat.
+«L’affranchissement n’est pas dans le servage commun de tous<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>».
+Certes on a le droit de s’indigner quand on voit aujourd’hui la liberté
+réclamée contre ces ordonnances par les hommes qui ont tant persécuté
+l’enseignement laïque depuis quatorze ans<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>; et ces mêmes hommes
+veulent en même temps empêcher un prêtre de quitter l’Eglise et de se
+marier<a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>. Mais les libéraux doivent reconnaître ce qu’a de puéril
+et d’humiliant l’obligation imposée aux maîtres de déclarer par écrit
+qu’ils n’appartiennent point à une congrégation non autorisée<a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_47">47</span></p>
+
+<p>La liberté qui est due à toutes les religions, Dubois la réclame
+également pour ceux qui n’en suivent aucune. Touquet, un ancien colonel
+devenu libraire anticlérical, a publié des extraits de l’Evangile qui
+exposent une moralité purement humaine; l’écrivain se plaint qu’on le
+poursuive pour ce motif et lui reconnaît le droit de nier les miracles
+et les mystères. Prévoyant en quelque sorte l’œuvre de Renan, il
+s’irrite à la pensée qu’on poursuivrait un savant consciencieux parce
+qu’il aurait écrit une histoire purement humaine de Jésus<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>. Les
+enterrements civils lui plaisent parce qu’ils prouvent des convictions
+fermes, sans hypocrisie finale. Celui de Talma, célébré librement
+à Paris, lui cause une grande joie: «On peut dire que du jour de
+l’enterrement de Talma, date la véritable émancipation religieuse de
+la France<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>». La liberté pour tous, y compris les catholiques, voilà
+donc sa règle. Le clergé catholique ne lui inspire pas d’antipathie;
+<span class="pagenum" id="Page_48">48</span> seulement il reproche à celui de 1826 un goût du bruit, des
+choses théâtrales, qui n’existait pas dans celui de la génération
+précédente<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>.</p>
+
+<p class="souschapitre">II</p>
+
+<p>L’amour de la liberté religieuse conduisit le <i>Globe</i> à souhaiter
+la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Cette conception était
+étrangère aux philosophes du dix-huitième siècle, et la mise en vigueur
+de ce régime entre 1795 et 1802 n’avait pas laissé de souvenirs. C’est
+une idée protestante par ses origines; elle fait le caractère essentiel
+du protestantisme libéral. Le premier livre français dans lequel un
+écrivain de renom l’ait défendue est l’œuvre d’un protestant, Benjamin
+Constant. Il a formulé avec talent cette notion de l’individualisme
+religieux qui le séparait à la fois des Eglises établies et du
+libéralisme voltairien.</p>
+
+<p>Benjamin Constant, dès le début de son livre, annonce le projet de
+défendre le sentiment religieux contre ceux de ses amis qui voient dans
+la religion l’ennemie de la liberté<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>. L’erreur de ceux-ci vient de
+ce qu’ils <span class="pagenum" id="Page_49">49</span> ne distinguent pas entre le sentiment religieux et les
+formes religieuses. Le sentiment religieux est une loi fondamentale
+de la nature humaine; on a voulu expliquer la religion par la peur
+ou par l’organisation physique de l’homme ou par l’existence de la
+société. Cela ne suffit pas. «L’homme est religieux parce qu’il est
+homme... Le sentiment religieux est la réponse à ce cri de l’âme que
+nul ne fait taire, à cet élan vers l’inconnu, vers l’infini, que nul
+ne parvient à dompter entièrement»<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>. Mais si le sentiment religieux
+est immuable, les formes religieuses sont changeantes, progressives
+comme la civilisation elle-même. Souvent une Eglise vieillie se défend
+violemment contre ceux qui la déclarent insuffisante, et soulève ainsi
+contre la religion l’antipathie des meilleurs et des plus généreux
+parmi les hommes; voilà pourquoi il importe que le pouvoir politique
+n’intervienne pas dans la transformation des croyances. Il ne doit pas
+appuyer de sa force le pouvoir sacerdotal, cette puissance intolérante
+rétrograde, oppressive, dont l’humanité a tant de fois souffert les
+méfaits.</p>
+
+<p>Benjamin Constant, avec une timidité d’homme politique observant la vie
+réelle, n’osait pas conclure franchement à la séparation de l’Église
+et de l’État<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>. Le <i>Globe</i>, au contraire, montrait la société
+française marchant vers ce régime. «Semble-t-il donc si éloigné,
+disait-il, le jour où l’entretien de chaque culte pourrait être remis
+à ses prosélytes, et l’administration de ses deniers, comme la <span class="pagenum" id="Page_50">50</span>
+vérité de ses doctrines, abandonnée à ses ministres? Semble-t-il
+donc si téméraire, le pacifique projet de séparer à jamais l’État
+des religions et de le maintenir immuable et impassible au milieu
+des réformes et des passions théologiques?<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>» L’idée que Dubois
+soutenait ainsi venait d’être adoptée publiquement pour la première
+fois par un groupe d’hommes politiques et de penseurs notoires, la
+Société de la Morale chrétienne. Cette société datait de 1821; les
+fondateurs se réclamaient de l’Evangile et déclaraient nécessaire
+d’exposer les préceptes du christianisme dans toute leur pureté; La
+Rochefoucauld-Liancourt, Victor de Broglie, Guizot, Benjamin Constant
+se succédèrent à la présidence. La société attira dès 1823 l’attention
+de la police: un rapport anonyme affirma qu’elle professait «une espèce
+de morale indépendante des dogmes chrétiens», et douze professeurs qui
+en faisaient partie furent signalés à Frayssinous par le ministre de
+l’intérieur<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>. Le comte Lambrechts avait légué à cette association
+une somme destinée à récompenser le meilleur mémoire en faveur de la
+liberté des cultes. Le concours provoqua de nombreux travaux et fut
+jugé en 1825: il mit en relief le grand moraliste suisse Vinet, qui
+obtint le prix pour son mémoire. Celui-ci mérite une analyse un peu
+détaillée.</p>
+
+<p>«La liberté de conscience, dit-il, n’est pas seulement la faculté de se
+décider entre une religion et une autre, c’est aussi essentiellement
+le droit de n’en adopter <span class="pagenum" id="Page_51">51</span> aucune, et de rester étranger à toute
+les formes et à tous les établissements que le sentiment religieux a
+pu créer dans la société». La liberté de conscience est inséparable de
+la liberté de culte, car l’homme a besoin de l’association; l’union
+de ces deux libertés constitue la liberté religieuse. Toute croyance
+religieuse a pour caractère l’<i>inévidence</i>; elle ne s’impose
+pas avec une claire certitude à l’homme de bonne foi; donc l’État ne
+doit imposer ni réprimer aucune croyance. On objecte que les opinions
+religieuses entraînent les opinions morales; c’est vrai, mais il y a
+une autre source d’idées morales, qui est la société elle-même. C’est
+d’elle que dérive la morale sociale, morale étroite, insuffisante, et
+quand même utile puisqu’elle assure la sûreté, la propriété, la pudeur.
+Cette morale appartient au gouvernement, qui n’est institué que pour la
+défendre; il peut sévir contre les actes contraires à cette morale et
+même interdire la publication de maximes qui lui seraient directement
+opposées; mais il n’a point à s’occuper de la morale intérieure. Notre
+droit moderne a justement distingué entre le délit et le péché. L’État
+n’a jamais à statuer sur des croyances, fussent-elles déplorables comme
+celles de l’athée ou du matérialiste. Pourquoi donner de l’attrait aux
+mauvaises doctrines en les honorant d’une persécution? C’est ainsi
+qu’elles acquirent du crédit au dix-huitième siècle. On favorisera
+mieux la vérité religieuse en la laissant «libre d’entraves et surtout
+libre de protection». La discussion devient alors complète, sincère,
+et n’entraîne pas de guerre civile. La concurrence des cultes est même
+utile aux mœurs, car une religion nouvelle ne gagne le peuple que
+par la pureté morale qu’il observe chez ses <span class="pagenum" id="Page_52">52</span> premiers adhérents.
+La liberté religieuse est enfin la base nécessaire de la liberté
+civile, de la liberté politique, du régime constitutionnel. Que l’on
+compare les maux causés par la persécution à la France de Louis XIV, à
+l’Italie, à l’Espagne, et les bons effets de la liberté aux États-Unis.</p>
+
+<p>Après avoir ainsi fourni les «preuves» de sa théorie, Vinet entreprend
+d’exposer le «système» qui en serait l’application. Ce système prend
+comme point de départ la coexistence de deux sociétés indépendantes,
+la société civile et la société religieuse. Les membres de celle-ci
+doivent avoir les mêmes droits politiques et civils que tous les autres
+citoyens. La société religieuse peut agir librement sur elle-même,
+pourvu qu’elle n’use que de moyens spirituels sans aucun effet civil;
+libre à elle, par exemple, d’employer l’excommunication. L’État et
+l’Église «ne peuvent avoir en commun aucun acte ni aucune institution;»
+le mariage civil comptera seul pour le magistrat. L’État n’est plus
+chargé de former, de payer, de surveiller le clergé: la communauté des
+croyants choisit son pasteur, et celui-ci ne peut exiger qu’un père lui
+confie l’instruction religieuse de ses enfants<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>. Le culte enfin doit
+être public, afin que l’État n’ait pas lieu d’y soupçonner des menées
+secrètes. La religion ainsi réduite aux subventions de ses fidèles n’a
+plus la magnificence de la religion d’État, mais elle ne compte que
+des croyants. «Elle est puissante <span class="pagenum" id="Page_53">53</span> comme l’âme qui est immortelle;
+l’autre est forte comme ce monde qui doit passer».</p>
+
+<p>Vinet avoue que nulle part en Europe il ne trouve un exemple à l’appui
+de sa théorie; partout règnent les religions d’Etat, même en France,
+où la Charte renferme à ce sujet deux articles contradictoires.
+L’application prochaine de ses vues est donc impossible; du moins
+il souhaite qu’on diminue les inconvénients du système actuel en
+appliquant deux principes, l’indépendance de l’état civil envers l’état
+religieux et la tolérance à l’égard des sectes religieuses. Il ne croit
+plus, comme autrefois, que l’Etat doit protéger seulement les cultes
+chrétiens, quels qu’ils soient; la liberté sera la même pour les juifs,
+et aussi pour ceux qui ne croient à rien<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>. Cette largeur d’esprit
+est d’autant plus remarquable que Vinet reste un chrétien convaincu.
+La religion naturelle lui paraît insuffisante: «n’étant soutenue par
+rien, elle ne peut rien soutenir». L’athéisme lui inspire une véritable
+horreur. Protestant, il croit le catholicisme naturellement porté
+à l’intolérance<a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>; mais il veut la liberté pour les catholiques.
+Son livre se termine par une touchante prière au Dieu qui a donné
+l’Evangile<a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>.</p>
+
+<p>La Société de la Morale chrétienne avait pleinement adhéré aux
+principes de Vinet<a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>. Bientôt elle voulut <span class="pagenum" id="Page_54">54</span> préciser les moyens
+pratiques de réaliser le nouveau système; elle ouvrit pour cela
+un nouveau concours dont le résultat fut connu à la veille de la
+révolution de 1830. Le prix de ce concours sur «l’exercice de la
+liberté religieuse» fut remporté par Nachet, un avocat de Paris.
+Très au courant du droit, il cite et discute les arrêts des cours
+royales, de la cour de Cassation, trop souvent inspirés par une pensée
+d’intolérance. Le budget des cultes n’a plus de raison d’être: un
+homme n’a rien à payer pour l’entretien d’une Église dont il n’est
+point membre. Le Concordat est «une monstruosité politique» dans
+un pays où règne la liberté des cultes; loin d’assurer la paix, il
+provoque des conflits entre le gouvernement et la royauté. «La liberté
+religieuse, mise en œuvre, n’est autre chose que la séparation absolue
+de l’Eglise et de l’Etat. Cette séparation franchement acceptée, tous
+les droits sont garantis, ceux de l’individu, ceux de l’Eglise, ceux de
+l’Etat<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>».</p>
+
+<p>Vinet avait parlé aux libéraux de toutes les croyances; les protestants
+furent seuls à lire l’ouvrage de Samuel Vincent, <i>Vues sur le
+protestantisme en France</i> (1829). Le pasteur de Nîmes y formulait
+avec beaucoup de talent et de vigueur les idées du protestantisme <span class="pagenum" id="Page_55">55</span>
+libéral, en combattant les thèses de l’orthodoxie calviniste. Il étudia
+naturellement les rapports de l’Eglise et de l’Etat. D’après lui, le
+système établi par le Premier Consul offre des avantages certains,
+la sécurité pour les croyants, la dignité pour les pasteurs, mais il
+réduit la religion à n’être qu’une administration, et surtout il nuit
+à la liberté de penser. La séparation n’est pas près de se faire, mais
+elle résultera naturellement des idées modernes, ce sera peut-être
+«le travail et le couronnement du <span class="smcap80">XIX</span><sup>e</sup> siècle». L’Etat n’y
+perdrait rien, car l’appui du clergé ne laisse pas d’être compromettant
+pour les gouvernants; la religion n’y perdrait pas davantage, car elle
+saurait trouver l’organisation matérielle nécessaire, et l’activité,
+la vie lui serait rendue. En attendant, il faut contenir dans les
+limites les plus étroites l’influence politique des clergés divers et
+l’influence religieuse du pouvoir civil.</p>
+
+<p>Ces opinions trouvèrent un défenseur à la Chambre des députés.
+Corcelles, membre de la gauche, ami de La Fayette, avait montré peu
+d’enthousiasme pour les ordonnances de 1828. Il déclara que le clergé
+devrait vivre, en France comme aux Etats-Unis, des subsides volontaires
+donnés par les fidèles<a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>. Mais il était isolé dans son parti. La
+plupart des libéraux, allant au plus pressé, combattaient le parti
+qui avait fait surgir le ministère Polignac, le parti appuyé par les
+mandements audacieux des évêques. La victoire de la révolution de 1830
+apparut comme la défaite du parti prêtre.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_56">56</span></p>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_3"><span class="big120">CHAPITRE III</span><br>
+ <span class="h2line1">La politique d’apaisement sous Louis-Philippe</span></h2>
+ <p class="souschapitre">I</p>
+</div>
+
+<p>Le gouvernement nouveau parut décidé à laïciser définitivement l’Etat.
+La Charte de 1830 enleva au catholicisme sa prérogative, et la
+«religion de l’Etat» disparut des textes législatifs. On ne vit plus le
+roi ou la famille royale suivre les processions; pendant quelques mois
+on ne put rencontrer dans les rues de Paris un prêtre en soutane, pas
+plus qu’un moine portant le costume de son ordre. L’alliance étroite
+qui existait, au su de tous, entre la dynastie déchue et le clergé
+catholique faisait rejaillir sur celui-ci une partie de la haine vouée
+par le peuple à Charles X. Dans les nombreuses pièces patriotiques
+jouées par les théâtres de Paris, tous les rôles de malfaiteurs ou de
+traîtres étaient attribués à des jésuites. En 1831, à la suite de la
+manifestation légitimiste faite à Saint-Germain l’Auxerrois, l’église
+fut mise à sac et l’archevêché détruit; le gouvernement <span class="pagenum" id="Page_57">57</span> laissa
+faire et la garde nationale encouragea presque tous les destructeurs.
+«Qui dit Jésuite en France, à Paris du moins, écrivait le provincial
+de l’ordre, dit une bête sauvage à laquelle il faut courir sus<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>».
+Bientôt l’énergie de Casimir Perier mit fin aux scènes de ce genre,
+mais le ministre ne chercha point un rapprochement avec le clergé;
+l’antique procession du Vœu de Louis XIII fut interdite; on enleva les
+crucifix posés dans les salles de cours d’assises; on obligea un prêtre
+à célébrer les funérailles religieuses de Grégoire, l’ancien prélat
+constitutionnel qui n’avait jamais abjuré ses idées. L’expédition
+d’Ancône, ordonnée par Casimir Perier, n’était pas faite pour améliorer
+les rapports de la France avec la papauté. En province, les relations
+étaient froides entre les évêques légitimistes et les fonctionnaires de
+la monarchie nouvelle; quant aux hostilités entre maires et curés, des
+milliers de communes en offraient le spectacle.</p>
+
+<p>Cependant les choses changèrent bientôt. Le gouvernement de Juillet fit
+de son mieux pour s’assurer l’appui de l’Eglise; Louis-Philippe qui
+travaillait avec une constance infatigable à se faire accepter comme
+un égal par les souverains étrangers, montra aussi des dispositions
+conciliantes vis-à-vis du pape, des cardinaux et des évêques. Ses
+ministres, partisans de la résistance ou de mouvement, se montrèrent
+en face de l’Eglise à la fois indépendants et courtois, prêts à
+pratiquer ce qu’on a plus tard nommé la politique d’apaisement. De son
+côté le clergé, calmé par les avis de Rome, déçu dans ses espérances
+par l’échec retentissant <span class="pagenum" id="Page_58">58</span> de la duchesse de Berry, se résigna au
+fait accompli; les évêques légitimistes, sans manifester de sympathie
+pour le roi des Français, entretinrent des rapports corrects avec ses
+représentants.</p>
+
+<p>La bourgeoisie orléaniste approuva ce changement. Dès qu’elle fut
+débarrassée de la Congrégation et des jésuites, sa haine contre le
+parti prêtre s’apaisa. Elle pensait que, selon la formule vulgaire,
+il faut une religion pour le peuple; les revendications sociales,
+qui apparaissaient maintenant de plus en plus violentes, allaient la
+fortifier dans cette idée. Cette bourgeoisie, maîtresse du pouvoir,
+devenait une aristocratie véritable; elle savait que, selon le mot
+de Talleyrand à sa nièce, «il n’y a rien de moins aristocratique
+que l’incrédulité». Voilà pourquoi les défenseurs de la nouvelle
+dynastie abandonnèrent le projet de tenter la séparation de l’Eglise
+et de l’Etat. La Société de morale chrétienne, qui avait couronné
+les livres de Vinet ou de Nachet, comprenait parmi ses membres,
+outre Louis-Philippe lui-même, Guizot, le duc de Broglie et d’autres
+ministres du nouveau régime; aucun ne proposa d’appliquer le principe
+que tous avaient approuvé quelques années auparavant. C’est un exemple
+significatif des changements qui s’accomplissent chez d’anciens
+opposants parvenus au pouvoir. Des motifs sérieux pouvaient d’ailleurs
+excuser cette palinodie: le gouvernement jugeait sage de garder sous sa
+main un clergé prêt à soutenir les tentatives carlistes; la Vendée, la
+Bretagne offraient trop de sujets d’alarme pour qu’on les exaspérât par
+une réforme qui serait considérée comme une déclaration de guerre au
+catholicisme. Un seul, parmi les membres dirigeants <span class="pagenum" id="Page_59">59</span> de la Société
+de morale chrétienne, défendit encore la cause abandonnée par tous.
+Lamartine écrivait en 1831 à propos de la séparation: «Heureuse et
+incontestable nécessité d’une époque où le pouvoir appartient à tous et
+non à quelques-uns; incontestable, car sous un gouvernement universel
+et libre, un culte ne peut être exclusif et privilégié; heureuse, car
+la religion n’a de force et de vertu que dans la conscience. Elle n’est
+belle, elle n’est pure, elle n’est sainte qu’entre l’homme et son
+Dieu; il ne faut rien entre la foi et le prêtre, entre le prêtre et le
+fidèle; si l’Etat s’interpose entre l’homme et ce rayon divin qu’il ne
+doit chercher qu’au ciel, il l’obscurcit ou il l’altère<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>». Lamartine
+demeura isolé parmi les hommes politiques. La cause de la séparation
+venait de faire, il est vrai, parmi les catholiques une illustre
+recrue; Lamennais la défendait énergiquement dans l’<i>Avenir</i>. Mais
+cette adhésion compromettante acheva d’inquiéter les libéraux, qui
+redoutaient un régime laissant liberté complète à des prêtres comme
+Lamennais; et la condamnation de celui-ci par Grégoire XVI fut décisive
+pour tous les catholiques autrefois tentés d’approuver le nouveau
+système.</p>
+
+<p>Ce n’étaient pas seulement les politiques orléanistes qui approuvaient
+le retour à des relations courtoises avec le clergé; les jeunes
+intellectuels aux tendances républicaines et socialistes réprouvaient
+également l’anticléricalisme et l’esprit voltairien. Ils participaient
+<span class="pagenum" id="Page_60">60</span> à cette religiosité qui fut un des caractères du romantisme
+et de la nouvelle démocratie. A la veille de 1830 déjà, de jeunes
+républicains, parmi lesquels figurait Hippolyte Carnot, suivaient
+avec intérêt les tentatives de Ballanche pour concilier la tradition
+avec les idées modernes, les obscurs écrits de ce néo-catholique aux
+allures bizarres qui s’appelait Coessin, la résurrection de l’ordre
+des Templiers sous un grand maître<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>. D’autre part, Saint-Simon
+avait terminé sa carrière en parlant un langage profondément religieux
+dans le <i>Nouveau Christianisme</i>; et ses disciples n’avaient
+point tardé à transformer leur école en église. La révolution de
+1830 donna brusquement à cette église une notoriété bruyante; et
+si les excentricités de la secte, les étranges théories d’Enfantin
+provoquaient le rire, beaucoup d’hommes intelligents et généreux
+suivaient avec émotion l’audacieuse entreprise où les disciples du Père
+dépensaient tant d’enthousiasme et de dévouement<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>. Après la fin du
+saint-simonisme, beaucoup de théoriciens socialistes inspirés par lui
+ont cherché, avec plus de prudence et de discrétion, à rajeunir, à
+moderniser le christianisme. C’est le rêve de Pierre Leroux et de ce
+théologien démocrate, Jean Reynaud, en qui tous ses amis ont vénéré
+un saint laïque. Buchez se fait l’apôtre de la démocratie chrétienne;
+comme Lacordaire, il salue dans la France le soldat du Christ, mais
+c’est parce qu’elle a complété l’œuvre de l’Eglise en formulant les
+principes de 1789; Robespierre devient pour lui le prêtre de ce
+néo-christianisme <span class="pagenum" id="Page_61">61</span> révolutionnaire<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>. Louis Blanc est moins
+religieux; cependant il considère le voltairianisme comme périlleux
+et vieilli<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>. Parmi les républicains politiques, les opinions
+varient. Armand Carrel demeure indifférent aux questions religieuses;
+mais Barbès, condamné à mort et croyant le jour de l’exécution
+venue, invoque Jésus en même temps que Babeuf, et remercie Dieu de
+l’avoir fait «Français, républicain, aimé des bons, proscrit par les
+méchants<a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>». Des révolutionnaires allemands venus à Paris s’étonnent
+de trouver une religiosité si générale chez les hommes de progrès<a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>.
+La plupart sont pénétrés de ce christianisme social auquel Lamennais a
+donné son évangile dans les <i>Paroles d’un croyant</i>.</p>
+
+<p>L’apaisement des querelles religieuses apparaît dans les débats
+parlementaires à partir de 1833. En 1834, par exemple, la Chambre des
+députés examine les pétitions demandant le maintien des évêchés créés
+postérieurement au Concordat. Quelques députés, Luneau, Eschassériaux,
+Barrot, veulent faire affirmer par l’assemblée son droit d’ajourner
+les crédits nécessaires. Mais le gouvernement combat leur thèse;
+le gallican Dupin fait de même. Lamartine rappelle ses préférences
+pour le régime propre à détruire «le nœud fatal qui unit l’Eglise à
+l’Etat»; mais, puisque le moment favorable pour cette réforme n’est
+pas encore <span class="pagenum" id="Page_62">62</span> venu, il demande un vote favorable aux pétitions, et
+la Chambre lui donne raison<a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>. Un seul député, Isambert, conseiller
+à la Cour de cassation, se fit remarquer pendant tout le règne par sa
+persévérance à défendre les traditions des légistes, à dénoncer les
+empiètements du clergé: tantôt il combattait les crédits votés pour
+l’installation des cardinaux, tantôt il se plaignait que le clergé
+n’envoyât pas les séminaristes aux facultés de théologie dirigées par
+l’Etat; les ménagements des ministres pour l’épiscopat l’amenaient à
+préférer au Concordat le régime de la séparation, le régime belge<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>.
+Mais les critiques annuellement présentées par lui à la Chambre
+semblaient démodées et puériles.</p>
+
+<p class="souschapitre">II</p>
+
+<p>Une seule question, celle de l’enseignement, devait amener des chocs
+nouveaux entre partisans de l’Eglise et de l’Etat. L’instruction
+primaire attira l’attention de tous au lendemain de 1830. Elle
+avait été très négligée: <span class="pagenum" id="Page_63">63</span> les partis politiques s’étaient
+occupés beaucoup moins de multiplier les écoles que de choisir entre
+l’enseignement simultané, pratiqué par les Frères, et l’enseignement
+mutuel, préféré dans les écoles laïques. Personne d’ailleurs à cette
+époque ne songeait à demander que les écoles primaires fussent
+entièrement soustraites à la surveillance du clergé. Ce qui frappait
+les observateurs de bonne foi, c’était le petit nombre de gens sachant
+lire; aussi vit-on Guernon-Ranville, membre du ministère Polignac,
+franc-maçon égaré parmi ces amis de la Congrégation, préparer une
+loi sur l’enseignement primaire. L’idée fut reprise au lendemain de
+la révolution, alors que la sympathie pour le peuple animait encore
+la plupart des vainqueurs; une enquête poursuivie dans toutes les
+parties de la France révéla un état de choses lamentable, une ignorance
+aggravée par le mépris des paysans pour l’instruction<a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>. Les
+nombreux projets soumis aux Chambres aboutirent à la loi de 1833, loi
+bienfaisante qui eut pendant quelques années d’excellents résultats.</p>
+
+<p>Cette loi fut rédigée de manière à ménager les susceptibilités et
+les intérêts de l’Eglise. Elle assura la liberté de l’instruction
+primaire, donc la possibilité pour les catholiques de créer des écoles
+indépendantes; elle permit aux communes, en gardant un silence complet
+sur ce point, de choisir entre les maîtres laïques et congréganistes;
+enfin le programme des écoles élémentaires comprit nécessairement
+l’instruction morale et religieuse. On reconnaît ici l’œuvre de Guizot.
+Ce protestant convaincu n’avait jamais cessé de dire et de <span class="pagenum" id="Page_64">64</span> penser
+qu’une alliance est bonne entre le gouvernement français et l’Eglise
+catholique; seulement il avait insisté avant 1830 sur la nécessité
+de maintenir la séparation du spirituel et du temporel. Depuis 1830,
+arrivé au pouvoir, effrayé par les projets sociaux des républicains,
+il sentait le besoin de mettre surtout en lumière l’utilité sociale
+des croyances chrétiennes. Sa foi sincère l’empêchait de penser qu’il
+faut une religion pour le peuple; c’est dans toutes les classes
+qu’elle devait se faire accepter pour que la société fût vraiment
+saine. Ces idées apparurent pendant la discussion de la loi de 1833.
+Guizot combattit l’amendement d’après lequel le curé ou le pasteur ne
+seraient pas membres de droit du comité local chargé de surveiller
+l’école. On ne doit pas, disait-il, exclure ainsi le magistrat moral et
+religieux de la commune, car l’instruction morale et religieuse doit
+accompagner sans cesse l’instruction qui s’adresse à l’intelligence; le
+clergé, si l’on veut l’exclure de l’école publique, fondera une école
+rivale<a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>.—La Chambre des députés, où vivait encore l’esprit de
+défiance contre les prêtres, donna tort au ministre sur ce point, mais
+la Chambre des pairs lui assura gain de cause.</p>
+
+<p>Quand la loi fut promulguée, Guizot en adressa le texte à tous les
+instituteurs avec une circulaire explicative. Cette circulaire, digne
+de l’auteur et digne du <span class="pagenum" id="Page_65">65</span> sujet qu’il traitait, rappela en beaux
+termes l’étendue de leurs devoirs et la grandeur de leur mission; mais
+elle ajouta que cette besogne monotone, souvent pénible, ne pouvait
+obtenir sa récompense que de Dieu. «Aussi voit-on que, partout où
+l’enseignement primaire a prospéré, une pensée religieuse s’est unie,
+dans ceux qui le répandent, au goût des lumières et de l’instruction.
+Puissiez-vous, Monsieur, trouver dans de telles espérances, dans ces
+croyances dignes d’un esprit sain et d’un cœur pur, une satisfaction
+et une confiance que peut-être la raison seule et le seul patriotisme
+ne vous donneraient pas!» Il n’y avait là qu’un souhait; mais le
+souhait formulé par le ministre de l’instruction publique dans une
+circulaire officielle ressemblait à un ordre. Guizot parlait aussi
+des rapports à entretenir avec le curé ou le pasteur. L’instituteur
+devait ici éviter l’hypocrisie tout comme l’impiété. «Rien d’ailleurs,
+ajoutait le ministre, n’est plus désirable que l’accord du prêtre et
+de l’instituteur; tous deux sont revêtus d’une autorité morale; tous
+deux peuvent s’entendre pour exercer sur les enfants, par des moyens
+divers, une commune influence. Un tel accord vaut bien qu’on fasse,
+pour l’obtenir, quelques sacrifices, et j’attends de vos lumières et de
+votre sagesse que rien d’honorable ne vous coûtera pour réaliser cette
+union, sans laquelle nos efforts pour l’instruction populaire seraient
+souvent infructueux<a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a>». Guizot voulait donc des instituteurs
+modestes, dociles, soumis aux notables de la commune et aux curés.
+Voilà pourquoi, dans beaucoup de villages, le desservant <span class="pagenum" id="Page_66">66</span>
+accueillit assez bien cet auxiliaire nouveau qui devait faire l’école
+sous sa direction<a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>.</p>
+
+<p>Il serait faux de dire que le gouvernement de Louis-Philippe a jamais
+regretté la loi de 1833. Mais à mesure que s’effaçait l’esprit de 1830,
+que la politique du pouvoir devenait de plus en plus nettement une
+politique de classe, les gens réfléchis de la bourgeoisie orléaniste
+commençaient à se méfier des nouveaux éducateurs du peuple. L’Académie
+des sciences morales et politiques mit au concours cette question: «Les
+réformes à apporter à l’institution des écoles normales et primaires
+en vue de l’éducation morale de la jeunesse». Le prix fut remporté en
+1840 par Barau, un universitaire, principal de collège, qui se consacra
+désormais aux travaux pédagogiques et fut longtemps considéré comme un
+des guides les plus sûrs de l’enseignement primaire public. Barau est
+un défenseur de l’enseignement laïque; il est d’autant plus curieux de
+voir quelle méfiance lui inspirent les écoles normales. Elles forment
+des hommes également indépendants de l’Etat et de l’Eglise, du maire
+et du curé; voilà un double danger pour le régime censitaire. Il va
+presque jusqu’à regretter le régime antérieur à 1833; l’instruction
+était alors faible, mais pure; l’instituteur était un villageois humble
+et sans fiel. Au contraire, les normaliens, si l’on ne diminue pas
+leurs prétentions, deviendront tous des mécontents et des agités. Et
+puis ils doivent inspirer confiance au clergé, puisque celui-ci joue un
+rôle indispensable dans l’enseignement primaire<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>. <span class="pagenum" id="Page_67">67</span> Formons donc
+des instituteurs modestes, pieux, et les prêtres les accepteront<a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>.</p>
+
+<p>Le rapport sur ce concours fut présenté à l’Académie par Jouffroy. Il
+montra l’importance et la gravité de la question qui se posait: le
+contraste est formidable entre la grandeur morale de la mission de
+l’instituteur et l’humilité de sa condition matérielle. Cet homme,
+à qui l’on confie l’âme de l’enfance, doit se résigner à une tâche
+pénible dans un pauvre village, avec un salaire qui lui donne à peine
+du pain. Nous sommes donc, dit Jouffroy, en présence de ce dilemme:
+«ou vous refuserez aux maîtres la lumière, et alors ils pourront avoir
+l’humilité de leur condition, mais ils n’auront pas la capacité de
+leur tâche; ou vous la leur donnerez, et alors vous aurez créé en eux
+du même coup la capacité et la révolte». Entre ces deux solutions,
+laquelle va choisir Jouffroy? Le rédacteur du <i>Globe</i> aurait sans
+doute préféré la seconde; mais le philosophe devenu député, défenseur
+du juste milieu, adopte la première. Il se rallie aux conclusions
+de Barau, approuve l’idée de supprimer «tout le luxe matériel et
+intellectuel» des écoles normales. De même, tout en repoussant la
+pensée de confier l’instruction primaire au clergé, l’académicien
+déclare qu’il faut «créer un instituteur qui lui convienne en même
+temps qu’il conviendra à l’Etat»<a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_68">68</span></p>
+
+<p>Les craintes des partisans du juste milieu n’étaient pas sans
+fondement: les instituteurs, sortis du peuple, vivant en contact avec
+lui, assez instruits pour sentir les injustices dont il souffrait,
+devinrent les partisans naturels de la démocratie. En même temps,
+la tutelle des curés, qu’on leur imposait, les rendit hostiles à
+l’Eglise. Parmi les élèves des écoles normales, beaucoup n’avaient
+pas la foi<a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>; plusieurs d’entre eux, arrivant dans les communes où
+ils devaient enseigner, se trouvaient en désaccord avec les curés.
+Un d’eux, par exemple, personnage au caractère indocile, sortit de
+l’école normale de Versailles à la fois athée et spiritualiste; nommé
+dans une commune, il y fut invité aussitôt par le curé à jouer dans
+des conférences d’apologétique le rôle de l’avocat du diable; sur
+son refus, le prêtre l’obligea bientôt à quitter le village<a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>.
+Bien d’autres parmi les maîtres d’école tenaient tête au clergé;
+arrêtons-nous à deux d’entre eux, qui ont exprimé avec vigueur les
+sentiments et les aspirations des éducateurs populaires.</p>
+
+<p>Claude Tillier, qui avait fait dans un collège ses études secondaires,
+était un écrivain de valeur; les lettrés n’ignorent point <i>Mon oncle
+Benjamin</i>, et ses livres sont encore lus, en Allemagne peut-être
+plus <span class="pagenum" id="Page_69">69</span> qu’en France<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>. Fixé dans la Nièvre comme maître d’école,
+puis comme journaliste, il dut se mêler aux mesquines querelles des
+petites communes; mais toujours il domine son milieu et s’élève aux
+idées générales sur la religion et la société. L’anticléricalisme
+existe chez lui, mais avec des traits originaux. Il voit dans
+l’Evangile l’œuvre de Dieu: «c’est un code de morale écrit de sa main
+et signé de son nom qu’il a fait tomber des cieux sur la terre<a id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a>».
+La religion fait du bien aux hommes: «bien loin, dit-il, de l’attaquer
+moi-même, je regarderais comme un mauvais citoyen celui qui tâcherait
+d’en détourner le peuple<a id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>». Ajoutons que Tillier ne partage pas
+l’horreur de ses amis pour les jésuites, et raconte plaisamment les
+vains efforts qu’il a faits pour en découvrir un, afin de voir si
+ce personnage était, comme le dit Béranger, moitié renard et moitié
+loup. Chimérique est la puissance qu’on leur attribue<a id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>; même
+leur habileté si vantée ne les préserve pas de singulières erreurs.
+N’ont-ils pas laissé passer en 1830 l’occasion de gagner le peuple<a id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a>?</p>
+
+<p>Mais si Tillier se sépare ainsi des libéraux de 1830, il pense comme
+eux que le prêtre n’a pas le droit de refuser les sacrements. C’est
+une indignité, selon lui, <span class="pagenum" id="Page_70">70</span> d’avoir fermé les portes de l’église de
+Nevers au corps d’une brave femme qui s’est suicidée<a id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>. Les prêtres
+se déconsidèrent en luttant contre le progrès; les Frères ne donnent
+qu’une instruction mécanique. Le nouveau clergé répand le culte des
+reliques et la croyance aux miracles<a id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>. Claude Tillier, qui aime
+la Révolution, qui glorifie les héros des quatorze armées, qui admire
+Napoléon, reproche surtout à l’Église de ne point donner une éducation
+nationale et patriotique. Patrie, démocratie, liberté, voilà trois
+termes qu’il unit toujours; et cet ennemi des curés aspire au jour où
+le prêtre voudra bénir la démocratie française et comprendre le lien
+qui unit l’Evangile avec la Déclaration des droits de l’homme<a id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>.</p>
+
+<p>Arsène Meunier représente mieux que Tillier l’opinion moyenne des
+instituteurs français. Maître d’école dès l’âge de quinze ans et
+demi, fixé longtemps à Nogent-le-Rotrou (1820-1832), il devint
+directeur de l’école normale d’Evreux où il resta dix ans, malgré
+des conflits répétés avec le clergé de cette ville. Venu ensuite à
+Paris comme instituteur libre, Meunier fonda <span class="pagenum" id="Page_71">71</span> en 1845 l’<i>Echo
+des instituteurs</i>, journal destiné à dire avec une entière
+franchise les vœux et les doléances de ses collègues. Sa polémique,
+vive et audacieuse contre le gouvernement conservateur, est dirigée
+surtout contre les Frères des écoles chrétiennes. Ces éducateurs sont
+inférieurs aux laïques, parce qu’ils n’ont en réalité ni famille ni
+patrie, tandis que les autres sont pères et citoyens<a id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a>. Les Frères
+sont avant tout des moines, et s’appliquent à faire revivre «les
+stupides crédulités et les stupides terreurs» du passé. La discipline
+morale qu’on vante chez eux est gravement compromise quand leurs
+élèves, sortis de l’école, subissent l’influence de la famille et du
+milieu social.</p>
+
+<p>Et pourtant, continue Meunier, cet enseignement néfaste se développe
+sans cesse. Le gouvernement protège les Frères contre les conseils
+municipaux et leur permet, au mépris de la loi, d’enseigner sans
+brevet. Les autorités locales commencent naturellement à suivre
+l’exemple venu d’en haut. Et puis les Frères ont la gratuité,
+institution excellente, nécessaire dans un pays de petits propriétaires
+et de pauvres gens comme la France; la chose leur est possible parce
+qu’ils reçoivent quantité de donations. Tantôt créant des écoles
+libres, tantôt se chargeant des écoles communales, parfois même
+installés dans les écoles normales, ils sont partout. Les instituteurs
+laïques leur résistent et refusent de plier devant eux. «Pourriez-vous
+citer un seul <span class="pagenum" id="Page_72">72</span> instituteur jésuite? Non. Pourriez-vous citer un
+seul légitimiste? Non. Pourriez-vous enfin en trouver un seul qui
+partage les idées, les opinions ou les sentiments du clergé sur quelque
+sujet que ce soit? Je vous en défie»<a id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>. Et pourtant ces instituteurs
+sont mal soutenus par les maires, tyrannisés par des inspecteurs
+incompétents, méprisés par les bourgeois. Il faudra bien finir par
+comprendre que l’école doit appartenir, non à la commune, mais à
+l’Etat, que le maître doit être déchargé de l’enseignement religieux;
+le prêtre sera libre de le donner à l’église<a id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a>.</p>
+
+<p class="souschapitre">III</p>
+
+<p>C’était à la bourgeoisie, au pays légal, que s’adressait l’enseignement
+secondaire. L’Université avait excité sous la Restauration les
+défiances des libéraux, qui lui reprochaient de devenir trop cléricale,
+et des catholiques militants, qui avaient réussi jusqu’en 1828 à
+éluder le monopole en se servant des petits séminaires. La Charte
+de 1830 promit une loi sur la liberté d’enseignement. Mais sous
+Louis-Philippe les défenseurs de l’Etat laïque cessèrent de tenir
+l’Université en suspicion; ils la louèrent comme une des plus belles
+œuvres de Napoléon. Parmi les défenseurs du nouveau roi, beaucoup
+abandonnèrent la liberté de l’enseignement <span class="pagenum" id="Page_73">73</span> comme ils abandonnaient
+la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Les attaques des hommes de
+l’<i>Avenir</i>, les philippiques de Lacordaire contre le monopole
+n’eurent pas de résultat immédiat; la rupture de Lamennais avec Rome
+fit, au contraire, négliger pendant quelques années les projets
+conçus par lui. L’Université d’ailleurs était remarquable depuis 1830
+par la largeur avec laquelle ses chefs accueillaient les hommes des
+opinions les plus diverses<a id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a>. Elle ne se ferma point au clergé;
+les ecclésiastiques introduits dans ses cadres par la Restauration y
+restèrent toutes les fois qu’ils le voulaient. Le fougueux anticlérical
+Isambert s’en plaignit en 1831 à la Chambre des députés; bien qu’on
+fût alors en pleine lutte contre le clergé carliste, les hommes du
+parti du mouvement, Barthe et Odilon Barrot, lui répondirent qu’on
+devait accepter les professeurs capables, prêtres ou laïques<a id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a>. La
+monarchie de Juillet demeura fidèle à cette règle. Environ cinquante
+collèges communaux avaient comme principaux des prêtres à la veille de
+1848. Dans quelques-uns des plus importants collèges royaux, des lycées
+d’aujourd’hui, à Caen, à Bordeaux, à Grenoble, on voit des proviseurs
+ecclésiastiques. Les professeurs prêtres étaient plus rares <span class="pagenum" id="Page_74">74</span> que
+les administrateurs; cependant le collège royal de Lyon conserva
+pendant de longues années un professeur de philosophie célèbre, l’abbé
+Noirot. Les aumôniers enfin jouissaient d’une grande influence.</p>
+
+<p>Il y eut donc, entre 1832 et 1842, une époque d’accalmie où l’Eglise
+et l’Etat parurent disposés à vivre en bons termes. Cette alliance
+plaisait aux deux hommes qui se trouvaient désignés par leur passé
+pour être les représentants de l’Université dans les conseils du
+gouvernement: c’étaient Guizot et Cousin. Guizot, pendant son long
+séjour au ministère de l’instruction publique, prit toutes les mesures
+propres à satisfaire le clergé, tout en conservant l’indépendance
+de l’enseignement laïque<a id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a>. Sorti du gouvernement, il reprit sa
+plume de publiciste pour célébrer cette alliance. Grande est sa joie
+en présence du réveil religieux, devenu si nécessaire pour contenir
+les désirs sans bornes que la transformation de la société a fait
+naître; ce réveil ne saurait inquiéter personne, car le catholicisme,
+le protestantisme et la philosophie peuvent coexister dans la France
+actuelle. Le catholicisme a proclamé que le spirituel est distinct
+du temporel; aujourd’hui la société moderne affirme que l’Etat est
+incompétent sur les rapports de Dieu avec l’homme<a id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a>; donc l’accord
+sur ce point est facile. Sans doute le gouvernement de l’Église, qui a
+pour caractère l’infaillibilité, considère toute résistance <span class="pagenum" id="Page_75">75</span> comme
+coupable; mais l’Eglise pourra conserver ce principe dans la sphère
+religieuse, tandis que l’Etat maintiendra la liberté de conscience
+et de pensée dans la sphère sociale. En traitant bien l’Eglise, la
+société civile remédiera au mal actuel, qui est l’affaiblissement de
+l’autorité: «Le catholicisme est la plus grande, la plus sainte école
+de respect qu’ait jamais vue le monde». Le protestantisme, de son côté,
+peut se développer librement aujourd’hui, avec ses multiples sectes
+qui assurent un refuge à la liberté de conscience. Les deux religions,
+loin de se combattre, doivent s’allier et songer uniquement à convertir
+les incroyants: «Catholiques ou protestants, prêtres ou simples
+fidèles, qui que vous soyez, si vous êtes croyants, ne vous inquiétez
+pas les uns des autres, inquiétez-vous de ceux qui ne croient point.
+Là est le champ; là est la moisson». Le moment est favorable, car la
+philosophie a mené sa victoire assez loin pour être libre de confesser
+que la morale humaine a besoin de la religion, «que le plus fier esprit
+peut s’humilier devant Dieu, et qu’il y a de la philosophie dans la
+foi»<a id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>.</p>
+
+<p>Victor Cousin était devenu depuis 1830 un des administrateurs de
+l’enseignement secondaire; dans le Conseil royal de l’instruction
+publique, ses collègues le laissaient maître de décider sur tout ce
+qui concernait la philosophie. Cette puissance même le rendit prudent,
+plus soucieux que jamais de vivre en bons <span class="pagenum" id="Page_76">76</span> termes avec l’Eglise.
+Ayant quitté sa chaire, n’écrivant plus de livres dogmatiques, il
+se mit à corriger ses anciens ouvrages, à effacer les formules
+dangereuses. Aux professeurs de philosophie, ses anciens élèves, il ne
+cessait de recommander la modération, la réserve, tout en les invitant
+à maintenir l’indépendance de la raison. Jules Simon, son disciple
+irrespectueux, a présenté l’amusant résumé de ces conversations où il
+engageait tel futur professeur, si les catholiques lui cherchaient
+querelle, à se rendre chez l’évêque pour engager avec lui un débat
+théologique<a id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a>. Au clergé, le philosophe prodiguait les attentions,
+les paroles flatteuses, les menus services; il voulait que le supérieur
+de Saint-Nicolas du Chardonnet fût examinateur à l’agrégation; grâce
+à lui, Guéranger fut aidé lorsqu’il restaura l’ordre des Bénédictins,
+Lacordaire faillit devenir professeur à la faculté de théologie de
+Paris; le Père Girard, le célèbre pédagogue de Fribourg, obtint un
+prix et la décoration de la Légion d’Honneur<a id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>. Par contre, les
+professeurs qui soulevaient les critiques du clergé restaient rarement
+dans le collège où l’on s’était plaint d’eux. A Caen, le grave et
+audacieux Vacherot fut ainsi attaqué, bientôt déplacé, parce que les
+élèves du grand séminaire suivaient les cours de philosophie du collège
+royal; on eut soin de lui donner pour successeur Jules Simon, qui était
+alors connu comme catholique<a id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a>. Lorsque Jouffroy prit au Conseil de
+l’instruction publique la place de Cousin, il <span class="pagenum" id="Page_77">77</span> montra le même souci
+de rassurer les catholiques par ses choix<a id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a>.</p>
+
+<p>Ces avances devaient demeurer sans résultat. Le parti catholique,
+libéré de la solidarité compromettante qui l’avait uni à Lamennais,
+reparut bientôt énergique, audacieux, invoquant deux principes
+nouveaux, l’ultramontanisme et le libéralisme: l’ultramontanisme qui
+lui faisait rejeter les compromis gallicans chers à beaucoup d’évêques;
+le libéralisme qui lui permit de revendiquer pour l’Église les
+libertés formulées par la société moderne. Les catholiques militants
+n’étaient pas d’accord sur toutes choses, mais un lien les unissait,
+l’antipathie contre l’Université. Ils lui reprochèrent particulièrement
+ce dont elle était le plus fière, le mélange des individus d’opinions
+et de croyances différentes: mélange des élèves qui discutaient
+avec la chaleur de la jeunesse l’existence de Dieu et les dogmes
+religieux<a id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a>; mélange des professeurs, dont la plupart, sans être
+irréligieux, se montraient des catholiques assez tièdes, et surtout
+peu disposés à sacrifier la liberté des non catholiques; mélange des
+administrateurs qui étaient ici des prêtres, là des incroyants<a id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a>.</p>
+
+<p>Le monopole universitaire souleva une opposition <span class="pagenum" id="Page_78">78</span> furieuse. Il
+comportait pour les pensions libres la nécessité de l’autorisation
+préalable; en fait, elle ne fut jamais refusée à aucun prêtre offrant
+des garanties d’honorabilité. Cousin a pu l’affirmer devant la Chambre
+des pairs sans être démenti. Mais le monopole entraînait aussi pour
+les établissements privés une charge financière, une contribution
+proportionnelle au nombre de leurs élèves. C’était une faute grave
+d’avoir confié à l’Université le soin de lever elle-même cet impôt, qui
+exaspéra la bourgeoisie catholique<a id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a>. La bataille s’engagea en 1843;
+elle a été racontée souvent, et il est inutile d’en refaire le récit.
+Bornons-nous à montrer comment l’esprit laïque fut défendu contre les
+attaques de l’Église et de ses partisans.</p>
+
+<p>Le grand conflit fut précédé par quelques escarmouches qui mirent
+aux prises, dans certaines villes, catholiques et universitaires.
+Les plus ardents parmi ces derniers furent les professeurs de
+philosophie, oublieux des conseils de prudence que Victor Cousin leur
+prodiguait. A Bordeaux, par exemple, Bersot discuta dans une brochure
+les conférences de Lacordaire; attaqué aussitôt par L’<i>Ami de la
+Religion</i>, dénoncé à Paris par son chef hiérarchique, un recteur
+tout dévoué à l’Église, il revendiqua énergiquement les droits de la
+raison; le gouvernement le soutint contre le recteur, mais le changea
+de poste<a id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a>. La même <span class="pagenum" id="Page_79">79</span> année, à Lyon, Francisque Bouillier,
+qui venait de publier un abrégé des théories de Kant, subissait les
+critiques répétées du journal catholique local, le <i>Réparateur</i>;
+un véritable espionnage fut organisé contre lui<a id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a>. A Caen, Charma
+luttait énergiquement contre le clergé<a id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a>; à Toulouse, Gatien-Arnoult
+tenait tête à l’archevêque<a id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a>; à Strasbourg, toujours en 1842, le
+professeur italien Ferrari était accusé de communisme par le journal
+catholique <i>L’Alsace</i><a id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a>. D’autres universitaires, comme Zévort
+à Rennes, Bonnet à Mâcon, passaient par des épreuves semblables<a id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a>.
+Ce fut un prélude à l’attaque générale que Parisis, Veuillot,
+Montalembert menèrent depuis 1843 contre l’Université.</p>
+
+<p>Cette même année, Victor Cousin essayait encore de maintenir la paix
+et disait à la Chambre des pairs: «à l’heure où nous parlons, il ne
+s’enseigne dans aucune classe de philosophie d’aucun collège du royaume
+aucune proposition qui directement ou indirectement puisse porter
+atteinte à la religion catholique<a id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a>». Mais attaqué sans relâche,
+accusé de panthéisme, il se décida en 1844 à combattre les catholiques
+militants, à se présenter comme le défenseur de l’Université. L’Etat,
+disait-il, s’est toujours, et dans tous les pays, réservé le droit de
+surveiller, de diriger l’enseignement; <span class="pagenum" id="Page_80">80</span> Napoléon a su réaliser
+brillamment l’œuvre nationale de la Révolution en créant l’Université.
+Va-t-on revenir là-dessus, créer des collèges catholiques, protestants,
+juifs? «Dès l’enfance, nous apprendrons à nous fuir les uns les autres,
+à nous renfermer dans des camps différents, des prêtres à notre tête;
+merveilleux apprentissage de cette charité civile qu’on appelle le
+patriotisme!» L’Université, quoi qu’on dise, donne l’éducation<a id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a>.
+C’est elle qui assure l’unité de notre pays. «C’est parce qu’elle est
+avant tout une grande institution morale et politique, qui imprime à
+tous ses établissements un esprit commun et les dirige vers une fin
+commune, le service et l’amour de la patrie, telle que nos pères nous
+l’ont faite; c’est à ce titre qu’à toutes les époques de réaction elle
+a été si violemment attaquée, d’abord en 1815, puis en 1821, enfin
+aujourd’hui<a id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a>».</p>
+
+<p>L’orateur de l’Université remonta plusieurs fois à la tribune pour
+défendre la même cause, pour justifier la neutralité de l’enseignement
+philosophique<a id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a>. Il montra que le clergé, pour créer des maisons
+à lui, <span class="pagenum" id="Page_81">81</span> ferait appel forcément à la seule congrégation capable
+de les diriger, celle des jésuites. Tous les établissements privés,
+dit-il, disparaîtront; la France ne connaîtra plus que «deux éducations
+essentiellement contraires, l’une cléricale et au fond jésuitique,
+l’autre laïque et séculière. De là deux générations séparées l’une de
+l’autre dès l’enfance, imprégnées de bonne heure de principes opposés,
+et un jour peut-être ennemies<a id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a>».</p>
+
+<p>Cousin pouvait être récusé comme défenseur de l’Université, car
+c’était sa propre cause qu’il défendait. L’homme qui exprima le
+mieux les sentiments de la bourgeoisie fut Thiers, dans son rapport
+de 1844 au nom de la commission chargée d’examiner le projet de loi
+sur l’enseignement secondaire<a id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a>. Il faut, dit Thiers, concilier
+deux droits également légitimes, celui de l’État et celui du père de
+famille. L’État ne saurait imposer sa marque à tous les élèves, mais
+il doit maintenir l’unité du pays, ne pas autoriser un enseignement
+préparant les jeunes Français à croire que la Révolution fut un long
+crime, Napoléon un usurpateur, et la révocation de l’édit de Nantes
+une mesure salutaire. On supprimera l’autorisation préalable, mais
+à ceux qui veulent ouvrir des collèges on demandera des garanties,
+représentées par un brevet de capacité ou des grades, et l’on
+continuera d’exiger qu’ils n’appartiennent point aux congrégations
+non autorisées. La surveillance des établissements privés revient
+à l’Université, qui a les mêmes titres <span class="pagenum" id="Page_82">82</span> que nos grands corps
+judiciaires à représenter l’Etat. Elle ne mérite pas les calomnies
+dont on la poursuit. Parmi les professeurs, beaucoup pratiquent, tous
+respectent la religion, mais sans vouloir l’imposer; parmi les élèves,
+la grande majorité se compose de pratiquants; l’Université forme
+d’aussi bons chrétiens que les maisons ecclésiastiques. Quant aux
+petits séminaires, le chiffre de 20.000 élèves qui leur est accordé
+suffit amplement aux besoins du clergé. Conservons donc les ordonnances
+de 1828, approuvées par Charles X. Maintenons notre enseignement
+d’État: «l’esprit de notre révolution veut que la jeunesse soit élevée
+par nos pareils, par des laïques animés de nos sentiments, animés de
+l’amour de nos lois». L’Eglise, qui a triomphé de la persécution, «ne
+triomphera pas de la raison calme, respectueuse, mais inflexible».</p>
+
+<p>Ce rapport excita un véritable enthousiasme dans tous les partis
+dynastiques, même chez les conservateurs qui luttaient contre la
+politique de Thiers. Il leur plaisait par le mélange des formules
+respectueuses envers la religion et des déclarations d’indépendance
+en face du clergé<a id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a>. Il leur plaisait par son attachement au
+gallicanisme; cette doctrine, de plus en plus combattue par le
+groupe catholique militant, leur apparaissait comme le meilleur
+compromis qu’on eût trouvé entre les prétentions contradictoires des
+deux puissances. Plusieurs universitaires attachés au catholicisme
+s’indignaient des attaques dirigées <span class="pagenum" id="Page_83">83</span> contre le corps auquel ils
+appartenaient. Saint-Marc Girardin avait dès 1843 reproché au clergé
+militant d’employer comme armes «l’interprétation poussée jusqu’à
+l’absurdité, le talent de tronquer et de falsifier les écrits sous
+prétexte de les extraire, la haine de la bonne foi et de la vérité, les
+armes enfin des jésuites»<a id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a>. Des hommes politiques libéraux, pleins
+de sympathie pour la religion, tenaient le même langage. Tocqueville,
+par exemple, avait rapporté des États-Unis cette idée qu’une alliance
+est possible, qu’elle est nécessaire, entre la religion et la liberté;
+il s’attristait de voir cette cause compromise par des hommes qui
+réclamaient la domination<a id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a>. Le successeur et l’admirateur des
+légistes français, Dupin, apportait la même ardeur qu’eux à combattre
+les jésuites et à défendre les principes du gallicanisme<a id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a>.</p>
+
+<p>Le chef du gouvernement, Guizot, partageait les opinions <span class="pagenum" id="Page_84">84</span> de
+ses émules sur le besoin de concilier l’indépendance de l’État et
+les droits de l’Église; il avait déclaré accepter les principes
+formulés par Thiers. Mais il tendait à faire plus grande qu’eux
+la part de l’Église, à la désarmer par ses concessions et ses
+prévenances. En 1845 un ambassadeur habile, Rossi, parvint à clore
+le débat sur les jésuites par un arrangement direct avec Rome. En
+1846 Guizot soutint devant la Chambre des députés que le ministère
+devait, non pas défendre l’Université contre le clergé, comme le
+demandait Thiers, mais, «s’élever au-dessus de la lutte, la dominer
+et la pacifier»<a id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a>. Son collègue au ministère de l’instruction
+publique, Salvandy, s’inspira des mêmes idées: bienveillant pour les
+instituteurs dont il voulut améliorer la condition matérielle, et
+pour les professeurs, qu’il combla de prévenances, il s’attachait
+néanmoins plus encore à satisfaire les catholiques, à écarter de
+l’Université les fonctionnaires qui leur portaient ombrage<a id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a>. Son
+attitude souleva les protestations des professeurs indépendants qui
+allaient fonder la <i>Liberté de penser</i><a id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a>. Mais elle était
+acceptée par le pays légal. Celui-ci avait manifesté une fois de plus
+sa répulsion pour les jésuites; bourgeois et ouvriers dévoraient le
+<i>Juif errant</i> d’Eugène Sue et frémissaient devant les méfaits de
+Rodin<a id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a>. La fermeture <span class="pagenum" id="Page_85">85</span> de quelques collèges autorisée par Rome
+en 1845, le désaveu infligé par certains catholiques aux violences
+de Montalembert et de Veuillot apaisèrent cette hostilité. Plusieurs
+défenseurs de l’Université approuvaient le gouvernement de protéger
+la religion, de poursuivre les écrits hostiles au christianisme<a id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a>.
+Les républicains eux-mêmes évitaient en général d’attaquer le parti
+catholique et n’objectaient rien contre le principe de la liberté
+d’enseignement<a id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a>. Quant aux défenseurs de la monarchie de
+Juillet, l’accord entre une Eglise à tendances gallicanes et un État
+indépendant, mais amical et courtois, demeura leur idéal jusqu’en 1848.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum hidden">86</span></p>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_4"><span class="big120">CHAPITRE IV</span><br>
+ <span class="h2line1">La rupture avec l’Église</span></h2>
+</div>
+
+<p>L’esprit de conciliation qui animait Thiers, Guizot, Cousin lui-même,
+déplut à beaucoup de partisans de l’esprit laïque, peu soucieux de
+défendre et de conserver la monarchie censitaire. Là où Louis-Philippe
+ne voyait, selon le mot qu’on lui a prêté, qu’une querelle entre
+cuistres et bedeaux, ils aperçurent un antagonisme redoutable entre une
+Église qui passait à l’ultramontanisme et un État qui marchait à grands
+pas vers la démocratie. C’est ce qui fut mis en lumière par Michelet et
+Quinet.</p>
+
+<p>Tous les deux appartenaient à l’esprit du dix-huitième siècle par leurs
+origines. Le père de Michelet, disciple de Voltaire et d’Helvétius,
+était un rationaliste convaincu et prescrivit, quand la mort approcha,
+qu’on lui fît des obsèques civiles<a id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a>. Edgar Quinet avait un père
+<span class="pagenum" id="Page_87">87</span> voltairien et républicain, aussi hostile à Napoléon qu’aux
+Bourbons; sa mère, d’une famille calviniste, le laissa baptiser
+comme catholique parce qu’elle redoutait l’intolérance populaire.
+Elle lui enseigna Dieu par des prières improvisées, par des appels
+au sentiment de l’enfant, sans jamais lui inculquer les dogmes d’une
+Église particulière; le premier nom d’écrivain qu’elle lui apprit
+fut celui de Voltaire<a id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a>. Après avoir terminé ses études, Quinet
+demeura quelque temps hésitant sur sa véritable vocation jusqu’à
+ce qu’il fît la connaissance de Cousin. Ce meneur d’hommes conquit
+le jeune enthousiaste et ne tarda pas à deviner en lui un penseur
+et un écrivain<a id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a>. C’est chez Cousin qu’Edgar Quinet rencontra
+Michelet; désormais il avait trouvé le compagnon, l’ami, le frère
+qu’il cherchait. Puis l’Allemagne, entrevue dans le livre de M<sup>me</sup>
+de Staël, l’attira de plus en plus: il passa plusieurs années sur les
+bords du Rhin, s’inspira des poètes et des philosophes germains, tout
+en sachant deviner les aspirations des hommes politiques prussiens et
+les dangers qui en résulteraient plus tard pour la France. Herder lui
+avait donné le goût de la philosophie de l’histoire; ses études, ses
+réflexions l’amenèrent à penser que la vie sociale d’un peuple dépend
+avant tout de sa religion, qu’on ne saurait comprendre la politique ou
+la littérature d’une nation avant d’avoir pénétré ses croyances. «La
+religion, disait-il en ouvrant son cours à la Faculté des Lettres de
+Lyon en 1839, la religion est la colonne de feu qui précède les peuples
+dans leur marche à travers les siècles; elle <span class="pagenum" id="Page_88">88</span> nous servira de
+guide<a id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">[159]</a>». Il essaya d’expliquer l’origine des sociétés par l’œuvre
+de ces prophètes religieux qui s’appelaient Orphée, Hermès, Zoroastre,
+Manou, Moïse<a id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a>.</p>
+
+<p>Mais il ne suffisait point à Quinet d’expliquer le passé; il voulait
+aussi agir sur le présent, défendre la cause de la démocratie et lui
+enseigner la morale religieuse dont elle avait besoin pour remplir sa
+mission. Peu après la révolution de 1830 il avait reproché à la royauté
+nouvelle sa faiblesse en face de la Sainte Alliance, mais sans lui
+demander de rompre avec le catholicisme. Sans doute cet admirateur de
+1789 disait déjà que la Révolution avait préparé la ruine des anciennes
+Églises, dépourvues désormais de vie spirituelle; une religion nouvelle
+naîtrait bientôt, pensait-il, dans un pays nouveau, probablement en
+Amérique<a id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a>. Néanmoins Quinet jusqu’à 1842 était resté à l’écart des
+polémiques dirigées contre le catholicisme.</p>
+
+<p>Michelet avait appris dans Vico, dont il traduisit le livre, que
+«l’homme forge sa propre fortune, il est son propre Prométhée». Dès
+1820 il ne voyait en Jésus qu’un homme, un grand homme; depuis 1833 il
+se persuada que le christianisme était frappé de mort<a id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">[162]</a>. Cependant
+cet exalté, pénétré de la croyance en Dieu, évita longtemps d’attaquer
+les croyances traditionnelles. Ses contemporains l’avaient considéré
+pendant quelques <span class="pagenum" id="Page_89">89</span> années comme un catholique; bientôt ce ne fut
+plus possible, mais l’image idéalisée qu’il présentait du moyen âge
+dans les premiers volumes de son <i>Histoire de France</i> charma les
+catholiques artistes comme Montalembert, Nettement et d’Eckstein<a id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">[163]</a>.
+En 1841 parut l’admirable étude sur Jeanne d’Arc.</p>
+
+<p>Les deux professeurs du Collège de France n’étaient donc pas encore
+engagés dans les conflits quotidiens quand ils virent commencer en
+1842 la guerre contre l’Université. Les hésitations de Cousin, les
+atermoiements des ministres les indignèrent: puisque l’enseignement
+public semblait abandonné par ses chefs, ils se chargèrent de le
+défendre. Tout les préparait à mener cette campagne ensemble, sympathie
+réciproque, études semblables, idéal commun. Sans doute il y avait
+entre eux quelques divergences qui se marquèrent plus tard. Quinet
+demeura toujours plus chrétien que Michelet; tandis que celui-ci voyait
+dans la Révolution de 1789 la rupture complète avec le passé, Quinet
+y découvrait le développement naturel des concepts et des symboles
+apportés par le christianisme à l’humanité<a id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">[164]</a>. Mais en 1842 ils
+n’apercevaient pas encore ces divergences. Tous les deux voyaient dans
+l’histoire de l’humanité le combat de l’esprit contre la matière, la
+victoire progressive de la liberté sur la fatalité; tous les deux
+considéraient la Révolution comme une des phases décisives de ce
+combat, et la France comme le soldat seul capable de remporter cette
+victoire; tous les deux <span class="pagenum" id="Page_90">90</span> reprochaient à l’Église romaine de prendre
+parti contre la démocratie et la liberté.</p>
+
+<p>C’est en 1843 que Michelet transforma brusquement sa chaire en tribune
+et s’attaqua aux jésuites. Il leur reproche surtout le «machinisme
+moral»: la Compagnie a voulu établir dans l’Eglise et le monde un
+ordre mécanique, et monter une puissante machine de guerre contre
+le protestantisme et l’incrédulité. Le moyen âge fut une époque de
+liberté, donc une époque féconde; les jésuites ont détruit cette
+fécondité. Ils ont l’esprit de mort, opposons-leur l’esprit de
+vie.—Désormais l’ardent professeur, excité par les applaudissements
+chaleureux des uns et les attaques furieuses des autres, va reprendre
+chaque année un thème semblable: qu’il expose en 1844 les rapports de
+Rome et de la France au <span class="smcap80">XVII</span><sup>e</sup> siècle, ou dans les années
+suivantes les origines de la Révolution, toujours l’Eglise romaine,
+dégradée par le jésuitisme, sera dénoncée par lui comme l’ennemie du
+progrès, comme l’inspiratrice des persécutions.</p>
+
+<p>Michelet publiait en même temps des livres de combat, dont le
+retentissement fut plus grand encore que celui de ses cours. En 1845
+parut <i>Le prêtre, la femme et la famille</i>. C’est une attaque en
+règle contre la confession. Les jésuites au <span class="smcap80">XVII</span><sup>e</sup> siècle
+ont organisé la direction de conscience et fourni des confesseurs aux
+innombrables couvents de femmes qui naquirent alors. La moralité fut
+sauvée par un Descartes, un Galilée, un Poussin, par les vertus des
+jansénistes, par les satires de l’auteur de <i>Tartuffe</i>. Ce fut la
+contre-partie du mysticisme maladif que propageaient les jésuites,
+en inspirant à Marie Alacoque la dévotion pour le Sacré-Cœur. <span class="pagenum" id="Page_91">91</span>
+Cependant la confession alors était moins dangereuse qu’aujourd’hui;
+le clergé, composé de croyants, se mortifiait par le jeûne; il avait
+une science, une culture qui le préservaient de la basse concupiscence.
+Mais le confesseur du dix-neuvième siècle, moins instruit, d’un niveau
+moral et social inférieur, ne mérite pas la confiance qui, pleinement
+accordée par sa pénitente, lui permet de diriger les enfants, les
+domestiques, la maison tout entière. La famille française est coupée en
+deux: le père d’un côté, voltairien ou libre penseur; de l’autre côté,
+la mère avec sa fille, car 620.000 jeunes filles sont élevées par les
+religieuses sous la direction des prêtres. De là viennent ces querelles
+intestines qui ruinent la famille et tuent l’amour.</p>
+
+<p>Après avoir écrit ces deux livres négatifs, pour combattre le
+faux, Michelet voulut, comme il l’a dit lui-même, composer des
+livres positifs qui montreraient la vérité<a id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a>. En 1846 parut le
+<i>Peuple</i>, magnifique apologie de la démocratie, qui célèbre la
+gloire des travailleurs et fait un appel chaleureux à l’union des
+classes. Il indique la religion destinée à remplacer en France le
+catholicisme; c’est la religion de la patrie. «La patrie, c’est bien
+en effet la grande amitié qui contient toutes les autres<a id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a>». Cette
+religion devra être enseignée à tous les enfants de notre pays. «C’est
+le seul qui ait le droit de s’enseigner ainsi lui-même, parce qu’il
+est celui qui a le plus confondu son intérêt et sa destinée avec
+ceux de l’humanité. C’est le seul qui puisse le faire, parce que sa
+grande légende nationale, et pourtant humaine, est la seule complète
+et la mieux suivie de toutes, celle <span class="pagenum" id="Page_92">92</span> qui, par son enchaînement
+historique, répond le mieux aux exigences de la raison<a id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a>». Dieu
+et la patrie, voilà les croyances que les parents doivent inculquer
+aux enfants; voilà celles qu’ils recevront à l’école quand l’école
+sera délivrée de la tyrannie du prêtre<a id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">[168]</a>. Cette religion de la
+France démocratique, Michelet l’oppose aux catholiques tout comme aux
+partisans du socialisme humanitaire.</p>
+
+<p>Au <i>Peuple</i> succéda en 1847 l’<i>Histoire de la Révolution</i>,
+qui donnait le commentaire et la justification de cette religion
+nouvelle. Michelet débute en comparant l’Eglise et la Révolution,
+la foi barbare du moyen-âge et la foi lumineuse des hommes de
+1789<a id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">[169]</a>. Buchez avait montré dans la Révolution l’accomplissement
+du christianisme, et cette idée enthousiasmait les démocrates
+heureux d’invoquer, à l’exemple de Camille Desmoulins, le nom du
+«sans-culotte Jésus». Michelet affirme qu’il y a là une illusion: le
+christianisme soumet le monde à la grâce, la révolution à la justice.
+Le christianisme repose sur le péché originel d’un homme, racheté
+par le sacrifice d’un Dieu; en retour de ce sacrifice, il demande
+aux hommes, non d’accomplir des œuvres de justice, mais de croire;
+et l’homme qui croit, c’est celui qui a reçu le don de la foi, don
+gratuit venant de la grâce de Dieu. Ceux qui n’ont pas obtenu ce
+don sont damnés. Le christianisme proclame ainsi le système de <span class="pagenum" id="Page_93">93</span>
+l’arbitraire, et comme le monde ne peut cependant vivre sans justice,
+il tolère les jugements humains et se tire de cette contradiction par
+des formules hypocrites<a id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">[170]</a>. Ce système a régné pendant des siècles,
+accumulant massacres et persécutions. Mais quelques hommes d’élite ont
+conservé l’idée de la justice; bien humbles et bien timides furent ces
+précurseurs, un Rabelais, un Molière, un Voltaire. Ils se faisaient
+tout petits, ridicules, pour échapper à la tyrannie; mais leurs écrits
+ont préparé la Révolution. «La Révolution n’est autre chose que la
+réaction tardive de la Justice contre le gouvernement de la faveur et
+la religion de la grâce».</p>
+
+<p>Edgar Quinet, lorsqu’il commença en 1843 sa campagne contre les
+jésuites, fit avec plus de précision que son ami l’histoire de
+l’ordre; il raconta la vie d’Ignace, les premières œuvres, les
+missions remarquables par le courage des martyrs, mais si médiocres
+comme résultat. Le jésuitisme, dans son désir de dominer, oppose aux
+souverains du <span class="smcap80">XVI</span><sup>e</sup> siècle la justification de la démocratie,
+du régicide; mais bientôt il trouve mieux, il gouverne les despotes en
+leur fournissant des confesseurs. «Partout où une dynastie se meurt, je
+vois se soulever de terre et se dresser derrière elle, comme un mauvais
+génie, une de ces sombres figures de confesseurs jésuites, qui l’attire
+doucement, paternellement dans la mort»: c’est Auger pour Henri III
+de France, Peters pour Jacques II d’Angleterre, Nithard pour Charles
+II d’Espagne. Les jésuites éducateurs ont travaillé, <span class="pagenum" id="Page_94">94</span> comme les
+confesseurs, à étouffer l’énergie et l’initiative de l’homme<a id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">[171]</a>.</p>
+
+<p>L’archevêque de Paris, dans son livre sur la liberté d’enseignement,
+censura l’ouvrage de Quinet; celui-ci répondit par une lettre publique.
+Il y critique vivement le système, esquissé par le prélat, qui
+instituait autant d’enseignements séparés qu’il y a de confessions
+religieuses; ce serait la destruction du lien national, maintenu par
+l’Université. «Qui enseignera au catholique l’amour du protestant?
+Est-ce celui-là même qui inculque l’horreur du dogme protestant?...
+Entre des cultes désormais égaux, il faut une intervention spirituelle
+qui ramène à la paix ceux que tout pousse à la guerre»<a id="FNanchor_172" href="#Footnote_172" class="fnanchor">[172]</a>.</p>
+
+<p>Quinet continua le combat en 1844 dans son cours sur l’ultramontanisme.
+Il y exalte la foi nouvelle, qui réalise enfin l’esprit de l’Evangile
+en appliquant les principes de 1789<a id="FNanchor_173" href="#Footnote_173" class="fnanchor">[173]</a>. Cette foi eut comme apôtres
+les philosophes du <span class="smcap80">XVIII</span><sup>e</sup> siècle; la Révolution, préparée
+par <span class="pagenum" id="Page_95">95</span> leurs écrits, a complété la grandeur de la France en assurant
+l’épanouissement de l’idée nationale; au contraire, l’Italie est
+demeurée victime du cosmopolitisme romain.</p>
+
+<p>La rude franchise de Quinet, de Michelet, contrastait avec les
+transactions prudentes recherchées par la philosophie officielle.
+Quinet voulut lui dire son fait, et en 1845, dans un nouveau cours, il
+traça un portrait impitoyable de l’éclectisme. Celui-ci, né en 1815,
+a toujours capitulé: avec la philosophie écossaise ou allemande, avec
+la Charte, il a toujours cherché des compromis, comme aujourd’hui
+avec l’Eglise. «Quel spectacle étrange et instructif que celui
+d’une philosophie qui a perdu la foi en elle-même! Comme elle se
+retire peu à peu de toutes les questions vitales! Comme le mouvement
+l’effraye! Quelle appréhension de la lutte! Quelle circonspection,
+quel tempérament de vieillard!<a id="FNanchor_174" href="#Footnote_174" class="fnanchor">[174]</a>» L’éclectisme veut faire de la
+philosophie et de la religion deux puissances officielles, unies
+seulement par des rapports diplomatiques; mais la vraie philosophie ne
+peut pas négliger ces dogmes, ces mystères, ces cultes qui l’entourent.
+Il faut une religion pour le peuple, disent les conservateurs; c’est
+vrai, au sens profond du mot; mais si l’on accepte le sens où ils
+l’entendent, la France demeurera coupée en deux nations éternellement
+séparées. Voilà l’œuvre néfaste de cette école qui eut pourtant ses
+jours de grandeur<a id="FNanchor_175" href="#Footnote_175" class="fnanchor">[175]</a>.</p>
+
+<p>Quant à l’Eglise, elle s’est révélée depuis 1789 comme l’ennemie de
+la France nouvelle. En 1815, elle s’est <span class="pagenum" id="Page_96">96</span> réjouie de l’invasion,
+de la défaite. «Qu’est-ce donc que ce prodige d’une Eglise qui se dit
+nationale, et qui toujours se glorifie de ce qui nous désespère, et se
+désespère de ce qui nous glorifie? Si nous périssons, elle s’élève;
+si nous nous élevons, elle périt»<a id="FNanchor_176" href="#Footnote_176" class="fnanchor">[176]</a>. Le catholicisme ne peut plus
+être l’âme de la France. La Révolution le remplacera, car elle a un
+caractère universel et religieux. Travaillons donc à l’avènement de
+la démocratie, mais ne croyons pas le rendre plus facile en abaissant
+le niveau moral du peuple. C’est en fortifiant les consciences que
+nous accomplirons la révolution religieuse, sans laquelle toutes les
+révolutions politiques resteront inutiles.</p>
+
+<p>Les leçons et les ouvrages des deux grands polémistes eurent un
+retentissement considérable. Ce n’était pas seulement la jeunesse
+du quartier latin qui venait les acclamer au Collège de France et
+faire taire l’opposition des catholiques. Les penseurs, les écrivains
+d’esprit indépendant les encourageaient dans leur œuvre. Vigny écrivit
+à Quinet pour le féliciter de son courage<a id="FNanchor_177" href="#Footnote_177" class="fnanchor">[177]</a>. Quant à George Sand,
+elle avait achevé, sous l’influence de Lamennais et de Pierre Leroux,
+l’évolution qui la mena des croyances catholiques à la religion de la
+démocratie. Lorsqu’elle écrivit à Michelet à propos de son livre, <i>Le
+prêtre, la femme et la famille</i>, ce fut pour lui reprocher trop
+de modération<a id="FNanchor_178" href="#Footnote_178" class="fnanchor">[178]</a>. Les <span class="pagenum" id="Page_97">97</span> universitaires de gauche saluaient avec
+reconnaissance le nom de leurs deux illustres défenseurs, et tâchaient
+de leur faire écho dans des pamphlets documentés contre un clergé
+asservi aux jésuites. Un professeur de Strasbourg, Génin, emprunta
+les colonnes du grand journal républicain, le <i>National</i>, pour
+énumérer, avec une précision impitoyable, les superstitions répandues
+par le clergé dans les campagnes, les calomnies accumulées contre
+l’enseignement laïque, les détails inconvenants et malpropres contenus
+dans les livres destinés à l’enseignement des séminaires<a id="FNanchor_179" href="#Footnote_179" class="fnanchor">[179]</a>.</p>
+
+<p>Quant au gouvernement, il demeura quelque temps déconcerté par
+l’audace des deux écrivains. C’était l’enseignement de l’Etat qu’ils
+défendaient; pouvait-on leur en faire un grief? D’ailleurs à cette
+époque les professeurs de l’enseignement supérieur, suivant la
+tradition inaugurée en 1828, traitaient en chaire les questions du
+jour. A la Sorbonne, par exemple, Ozanam faisait de ses leçons de
+littérature un cours d’apologétique. Mais les catholiques s’irritèrent
+de l’ardente campagne menée au Collège de France; une pétition
+adressée par eux à la Chambre des pairs provoqua un débat très vif
+en 1845. Montalembert flétrit les deux professeurs, tout en ajoutant
+qu’il ne réclamait contre eux aucun châtiment. Cousin lui répondit et
+se donna un beau rôle en prenant la défense des hommes qui avaient
+combattu l’éclectisme; tout en désapprouvant leurs exagérations, il
+invoqua la liberté traditionnelle du Collège de France et montra que
+la cause de tout ce <span class="pagenum" id="Page_98">98</span> désordre était dans la réaction catholique,
+dans l’impunité laissée aux jésuites<a id="FNanchor_180" href="#Footnote_180" class="fnanchor">[180]</a>. Néanmoins le gouvernement
+de Guizot et de Salvandy ne voulut pas laisser le terrain libre aux
+adversaires de l’Eglise. Quinet faisait un cours «de littérature
+et institutions de l’Europe méridionale»; invité à rayer le mot
+<i>institutions</i>, il refusa et préféra suspendre son enseignement en
+1846. Michelet continua seul, avec la même ardeur; mais en janvier 1848
+un ordre ministériel vint lui interdire de continuer ses leçons<a id="FNanchor_181" href="#Footnote_181" class="fnanchor">[181]</a>.</p>
+
+<p>Les deux professeurs démocrates étonnaient par leur audace la société
+parisienne. Plus grande encore fut la hardiesse de deux écrivains
+contemporains; l’un était un ancien prêtre ultramontain, l’autre avait
+grandi sans aucune éducation religieuse; tous deux se rencontrèrent
+dans une condamnation sans réserve du catholicisme. C’étaient Lamennais
+et Proudhon.</p>
+
+<p>Lamennais avait écrit dans les <i>Paroles d’un Croyant</i> le manifeste
+de la démocratie chrétienne, ou plutôt de la démocratie évangélique.
+Son livre avait soulevé l’enthousiasme des foules, de tous ces ouvriers
+inquiets et révolutionnaires qui invoquaient Jésus en combattant la
+bourgeoisie; le grand pamphlétaire blâmait l’alliance du clergé avec
+le despotisme, sans attaquer l’Église, la religion elle-même. Grégoire
+XVI, le pape ami de l’autorité, consacra une encyclique spéciale à
+condamner ces doctrines démagogiques. Lamennais qui <span class="pagenum" id="Page_99">99</span> n’avait jamais
+redouté les puissances, devint alors plus hardi vis-à-vis de lui-même:
+les <i>Affaires de Rome</i>, qui racontaient les déceptions éprouvées
+lors de son voyage dans la capitale chrétienne, se terminèrent par
+l’exposé de sa rupture définitive avec le catholicisme. Les peuples,
+dit-il, sauront triompher des rois; comme le christianisme prêche
+l’amour, la justice, l’égalité, c’est vers lui qu’ils tourneront
+de nouveau leurs regards. Mais «qu’on ne s’imagine pas que le
+christianisme auquel ils se rattacheront puisse être jamais celui qu’on
+leur présente sous le nom de catholicisme»<a id="FNanchor_182" href="#Footnote_182" class="fnanchor">[182]</a>; ce ne sera pas non
+plus le protestantisme, «système bâtard, inconséquent, étroit». Une
+transformation religieuse deviendra nécessaire.</p>
+
+<p>La pensée de Lamennais demeurait encore hésitante sur la nature de
+cette transformation. Dans les années suivantes il est de plus en plus
+attiré par la politique; pour lui elle signifie surtout l’éducation
+morale du peuple; c’est ainsi que le <i>Livre du peuple</i> est un
+recueil de conseils pour les prolétaires et leur signale les devoirs
+religieux parmi les obligations essentielles de l’homme. Puis viennent
+les pamphlets politiques, la guerre contre le pouvoir, la condamnation
+de 1841. Pendant le séjour de Lamennais à Sainte-Pélagie parurent
+les <i>Discussions critiques</i>; elles marquent une nouvelle étape
+dans sa carrière: désormais il ne croit plus au surnaturel. Celui-ci
+autrefois servait à expliquer toutes choses; il a reculé sans cesse,
+ne conservant plus aujourd’hui que le domaine religieux; mais celui-là
+aussi lui sera enlevé. Le miracle n’a plus de valeur <span class="pagenum" id="Page_100">100</span> devant
+la raison<a id="FNanchor_183" href="#Footnote_183" class="fnanchor">[183]</a>. «Il faut renoncer à l’hypothèse d’une intervention
+surnaturelle de Dieu, hypothèse qui ne saurait soutenir un examen
+sérieux»<a id="FNanchor_184" href="#Footnote_184" class="fnanchor">[184]</a>. La doctrine du surnaturel a conduit de Maistre à
+glorifier la tyrannie et les supplices, Bonald à ne permettre que la
+résistance passive<a id="FNanchor_185" href="#Footnote_185" class="fnanchor">[185]</a>.</p>
+
+<p>Lamennais s’appliqua désormais à préciser la religion telle qu’il
+l’entendait. Dégagée de toute notion surnaturelle, ce n’était pourtant
+pas la simple religion naturelle au sens du dix-huitième siècle. Elle
+reposera sur la révélation, c’est-à-dire sur la vision directe que
+possède la raison humaine; elle aura un dogme et un culte simplifiés;
+enfin le clergé disparaîtra. Ces idées, Lamennais y demeura fidèle
+jusqu’au bout; malgré toutes les sollicitations, il ne voulut pas
+laisser un prêtre approcher de son lit de mort<a id="FNanchor_186" href="#Footnote_186" class="fnanchor">[186]</a>.</p>
+
+<p>Proudhon était encore jeune et peu connu quand, après ses premiers
+écrits économiques, il publia <i>De la création de l’ordre dans
+l’humanité</i>. Par un emprunt manifeste à la doctrine d’Auguste Comte,
+il distingue trois époques, la Religion, la Philosophie, la Science.
+La Religion, ne peut convenir qu’à des peuples encore enfants. «La
+Religion est hostile à la science et au progrès: cette proposition,
+qu’on pourrait croire dictée par l’impiété et la haine, est presque
+un article de foi<a id="FNanchor_187" href="#Footnote_187" class="fnanchor">[187]</a>». Les mythes religieux n’attestent <span class="pagenum" id="Page_101">101</span> que la
+faiblesse de la pensée. La religion ne sert pas non plus au progrès
+moral; ce n’est qu’un moyen de maîtriser les volontés. Stérile par
+elle-même, elle n’a pu vivre qu’en faisant des emprunts autrefois à la
+politique et au droit, aujourd’hui à la science et à la philologie.
+«L’homme est destiné à vivre sans religion<a id="FNanchor_188" href="#Footnote_188" class="fnanchor">[188]</a>». Sans doute on use,
+on abuse aujourd’hui du style religieux et mystique<a id="FNanchor_189" href="#Footnote_189" class="fnanchor">[189]</a>; on parle
+sans cesse de Jésus, mais c’est pour en faire un homme: «le peuple,
+qui persiste à se dire chrétien, se trouve tout à coup déiste<a id="FNanchor_190" href="#Footnote_190" class="fnanchor">[190]</a>».
+C’est une triste chose que cette agonie du christianisme<a id="FNanchor_191" href="#Footnote_191" class="fnanchor">[191]</a>; elle va
+même trop vite; mais ne croyons pas qu’il soit possible de ressusciter
+la religion. «Jadis, après avoir béni notre naissance, elle priait sur
+notre cercueil; sachons aujourd’hui lui rendre les derniers devoirs».
+Oublions les maux qu’elle a causés pour ne nous rappeler que ses
+bienfaits passés et présents<a id="FNanchor_192" href="#Footnote_192" class="fnanchor">[192]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_102">102</span></p>
+
+<p>L’écrivain qui trouvait un magnifique langage pour exalter ces
+bienfaits parle de la religion avec beaucoup plus de dureté quelques
+années plus tard. La religiosité des hommes détachés du catholicisme ne
+lui plaît pas davantage<a id="FNanchor_193" href="#Footnote_193" class="fnanchor">[193]</a>. C’est à Dieu qu’il faut s’attaquer, dit
+Proudhon: pourquoi ne nous a-t-il point avertis? pourquoi nous a-t-il
+abandonnés à notre logique imparfaite? pourquoi nous a-t-il soumis à
+la torture du doute universel? «Dieu, c’est sottise et lâcheté; Dieu,
+c’est hypocrisie et mensonge; Dieu, c’est tyrannie et misère; Dieu,
+c’est le mal». L’homme de conscience et de réflexion doit s’imposer
+l’athéisme<a id="FNanchor_194" href="#Footnote_194" class="fnanchor">[194]</a>, et pourtant il faut reconnaître que nous avons de la
+difficulté à nous passer de Dieu, et que notre conscience le suppose
+involontairement.</p>
+
+<p>Les hardiesses d’un Michelet ou d’un Lamennais, les audaces plus
+grandes encore de Proudhon étonnaient, scandalisaient la plupart de
+leurs contemporains. Le monde politique, nous l’avons vu, n’allait pas
+plus loin que le gallicanisme de Thiers ou de Dupin. Quand un jeune
+pair à tendances révolutionnaires, d’Alton-Shée, <span class="pagenum" id="Page_103">103</span> vint dire à
+la haute Assemblée qu’il n’était ni catholique ni chrétien, c’est à
+grand’peine qu’une revue d’avant-garde consentit à publier un article
+où il développait ces paroles; et un disciple attardé du dix-huitième
+siècle, le vieux Lasteyrie, fut seul à venir le féliciter de sa
+franchise<a id="FNanchor_195" href="#Footnote_195" class="fnanchor">[195]</a>. Le monde savant ne voulait pas non plus rompre avec
+la tradition religieuse. Les idées de Strauss, malgré les traductions
+de Boutteville et de Littré, passaient inaperçues en France; un seul
+homme en avait parlé avec détail, pour les réfuter: c’était Edgar
+Quinet, qui reprocha au philosophe allemand de méconnaître la puissante
+individualité de Jésus<a id="FNanchor_196" href="#Footnote_196" class="fnanchor">[196]</a>. La critique biblique demeurait défendue;
+un élève de l’Ecole Normale fut très mal noté pour avoir osé nier
+l’authenticité du Pentateuque<a id="FNanchor_197" href="#Footnote_197" class="fnanchor">[197]</a>. La critique des légendes pieuses
+du moyen âge demeurait également inconnue; à peine pourrait-on citer
+un jeune érudit de cette époque, Alfred Maury, qui l’ait abordée dans
+un esprit vraiment scientifique<a id="FNanchor_198" href="#Footnote_198" class="fnanchor">[198]</a>. La bourgeoisie défendait la
+religion par mode, par entraînement romantique, par intérêt aussi. Un
+observateur intelligent, Rémusat, raille cette société «qui n’adopte
+des traditions saintes que comme des garanties de tranquillité, et
+qui rebâtirait le temple de Salomon pour y mettre en sûreté le veau
+d’or<a id="FNanchor_199" href="#Footnote_199" class="fnanchor">[199]</a>». Le peuple ne songe point à rompre avec <span class="pagenum" id="Page_104">104</span> la religion: il
+suffit de lire l’<i>Atelier</i>, le principal des journaux ouvriers,
+pour voir que ses rédacteurs sont avec la même passion catholiques
+et anticléricaux<a id="FNanchor_200" href="#Footnote_200" class="fnanchor">[200]</a>. L’idée laïque avait à la veille de 1848 des
+partisans convaincus, mais presque tous disposés, comme les ministres
+de Louis-Philippe, à s’entendre avec l’Eglise.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_105">105</span></p>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_5"><span class="big120">CHAPITRE V</span><br>
+ <span class="h2line1">L’esprit laïque sous la seconde République</span></h2>
+</div>
+
+<p>La république de 1848, à ses débuts, sembla destinée à réaliser
+l’alliance du catholicisme et de la démocratie. Le gouvernement
+provisoire avait parmi ses membres Lamartine, le grand poète chrétien.
+Le ministre de l’instruction publique, un ancien saint-simonien,
+Hippolyte Carnot, déclara que le règne de l’Évangile était arrivé; ses
+circulaires invitaient les évêques à seconder les premiers efforts
+de la démocratie. Le clergé répondit à cet appel en bénissant les
+arbres de la liberté; la plupart des prélats, dans leurs mandements,
+proclamèrent l’adhésion de l’Eglise au gouvernement nouveau. Un groupe
+de catholiques voulut faire de cette adhésion la base de sa politique;
+l’abbé Maret, le célèbre théologien gallican, décida Lacordaire et
+Ozanam à fonder avec lui <i>l’Ère nouvelle</i>, qui recommandait
+«une alliance décidée, hautement avouée avec la démocratie». Mais
+Dupanloup, Veuillot, Montalembert s’entendirent pour combattre <span class="pagenum" id="Page_106">106</span> ces
+tendances; ils amenèrent le clergé avec ses amis politiques à soutenir
+«le grand parti de l’ordre». Cet appui sans réserve donné aux idées
+conservatrices indigna les hommes de gauche; dès 1850 la rupture était
+accomplie entre catholiques et républicains.</p>
+
+<p>Ce résultat était prévu, annoncé depuis deux ans par une revue,
+la <i>Liberté de penser</i>, qui groupa dans un effort commun la
+plupart des défenseurs de l’idéal laïque. Cette revue avait commencé
+à paraître à la fin de 1847; les fondateurs, Amédée Jacques et Jules
+Simon, appartenaient à la gauche de l’éclectisme. Leurs opinions
+philosophiques faisaient d’eux les disciples de Cousin: la grandeur et
+la vérité du spiritualisme, la démonstration de Dieu par la raison, la
+morale fondée sur la croyance à l’Être suprême et à l’immortalité de
+l’âme, autant d’idées qu’ils acceptaient avec une entière conviction.
+Mais sa politique leur déplaisait: Jules Simon avec sa finesse habile,
+avait réussi à s’accommoder assez bien de l’autorité despotique du
+maître, mais il était républicain de vieille date et ne le cachait
+pas; Jacques, personnage indépendant et peu docile, en avait assez de
+la discipline imposée par le chef de l’éclectisme à ses élèves. Même
+la brillante défense de l’Université par Cousin devant la Chambre des
+pairs avait laissé chez les philosophes indépendants une impression
+fâcheuse. «Ils sentaient que, sur certains points, on les avait trop
+défendus. On avait trop complètement établi leur sagesse. Ils étaient
+à la fois sauvés et déshonorés»<a id="FNanchor_201" href="#Footnote_201" class="fnanchor">[201]</a>. <span class="pagenum" id="Page_107">107</span> Jacques et Jules Simon
+créèrent une revue pour défendre, comme l’indiquait le titre, la
+liberté de penser à la fois contre l’Eglise et contre l’orthodoxie
+gouvernementale.</p>
+
+<p>Trois numéros du recueil avaient paru quand survint la révolution
+de Février. Les rédacteurs avaient combattu la politique de Guizot,
+préconisé la réforme électorale, demandé la liberté complète; ils
+se rallièrent tout naturellement à la république. La <i>Liberté de
+penser</i> allait désormais rester jusqu’à son dernier jour un des plus
+fermes appuis du gouvernement républicain. Ce gouvernement, presque
+tous ses amis dans les premiers jours espéraient le voir fortifié par
+l’alliance avec l’Eglise. La revue se chargea aussitôt de détruire leur
+illusion; elle publia l’article d’un jeune homme inconnu, Ernest Renan,
+sur le «libéralisme clérical»<a id="FNanchor_202" href="#Footnote_202" class="fnanchor">[202]</a>.</p>
+
+<p>«Des moines transformés en ardents démocrates, écrit Renan, les anciens
+alliés de la noblesse devenus plus républicains que le tiers état, des
+prêtres bénissant l’arbre qu’ils ont tant de fois maudit, et traitant
+de tyrannie le gouvernement qu’ils avaient d’abord traité d’anarchie,
+voilà les miracles que cette année nous réservait». Certes, l’Eglise
+peut se réjouir d’une révolution qui chasse le roi usurpateur, qui
+facilitera peut-être le retour du roi légitime; quant à s’entendre avec
+la démocratie moderne, elle ne le peut pas. La doctrine catholique
+repousse la souveraineté du peuple et justifie le droit divin des rois.
+La démocratie, <span class="pagenum" id="Page_108">108</span> qui existait dans l’organisation primitive du
+catholicisme, a été supprimée peu à peu et remplacée par une hiérarchie
+rigoureuse. Quant à la tolérance, l’Eglise ne saurait l’admettre; elle
+affirme que la vraie religion est imposée par l’évidence, que l’erreur
+vient seulement de l’irréflextion ou de la mauvaise foi; donc le
+mécréant est damné. «Or, on est bien près de brûler dans ce monde-ci
+les gens que l’on brûle dans l’autre... Toutes les fois que l’Eglise
+le pourra sans danger, elle persécutera, et sera conséquente en
+persécutant. Rien ne tient devant la seule chose nécessaire, sauver les
+âmes». Les catholiques libéraux, qui ne le comprennent pas, démontrent
+simplement leur ignorance<a id="FNanchor_203" href="#Footnote_203" class="fnanchor">[203]</a>.</p>
+
+<p>La <i>Liberté de penser</i> a contribué à répandre l’expression de
+«parti clérical»; souvent elle l’emploie pour désigner le clergé
+catholique et ceux qui le soutiennent<a id="FNanchor_204" href="#Footnote_204" class="fnanchor">[204]</a>. Ce parti est à ses yeux
+l’ennemi par excellence; il combat la philosophie, et la démocratie
+a besoin de la philosophie pour trouver une base à la morale. Cette
+morale, ce n’est plus le christianisme qui est capable de l’enseigner
+au peuple. Il abêtit l’enfance par les mystères absurdes que renferme
+le catéchisme; il enseigne l’injustice en racontant le péché originel
+et les vengeances divines; il combat la liberté en asservissant la
+raison, l’égalité en distinguant les chrétiens <span class="pagenum" id="Page_109">109</span> des infidèles, la
+fraternité en disant «hors de l’Eglise, point de salut»<a id="FNanchor_205" href="#Footnote_205" class="fnanchor">[205]</a>.</p>
+
+<p>Mais il ne suffit pas de dire que l’ancienne religion a fait son temps.
+«Le vide que le christianisme, en se retirant, a laissé dans les âmes,
+qui le remplira?» Il y a là une œuvre nécessaire: toute organisation
+politique repose sur des principes que les citoyens doivent comprendre
+et accepter; l’intelligence des principes, c’est la philosophie. La
+raison humaine, par la collaboration de tous, fera naître la religion
+nouvelle qui est nécessaire à notre peuple. On enseignera dans les
+écoles publiques une philosophie d’Etat; c’est inévitable, puisque
+l’Etat représente et réalise une certaine doctrine. Cette doctrine
+spiritualiste fournira l’enseignement nécessaire à la démocratie<a id="FNanchor_206" href="#Footnote_206" class="fnanchor">[206]</a>.</p>
+
+<p>Amédée Jacques voulait donc reprendre, pour une république fondée sur
+le suffrage universel, l’essai que Victor Cousin avait réalisé dans une
+monarchie censitaire. Ce n’est pas l’idée d’une philosophie obligatoire
+qu’il reproche au fondateur de l’éclectisme; c’est le manque de
+confiance dans la raison humaine, de dignité devant les adversaires de
+cette raison. C’est ce que la <i>Liberté de penser</i> déclara lorsque
+le philosophe, encore puissant, voulut travailler par de petits écrits
+à prémunir les ouvriers contre le socialisme<a id="FNanchor_207" href="#Footnote_207" class="fnanchor">[207]</a>. C’est ce <span class="pagenum" id="Page_110">110</span>
+qu’elle répéta lorsque, traité en ennemi par la réaction victorieuse,
+il perdit la présidence du jury d’agrégation de philosophie<a id="FNanchor_208" href="#Footnote_208" class="fnanchor">[208]</a>.</p>
+
+<p>Les idéalistes qui écrivaient dans cette revue n’admettaient plus,
+vis-à-vis de l’Eglise, ni compromis ni transaction. Renan l’avait dit
+une première fois; il le répéta en montrant l’art, la philosophie,
+la littérature dominées depuis quelques mois par la peur. «Oh! les
+étranges chrétiens, s’écriait-il, que les chrétiens de la peur<a id="FNanchor_209" href="#Footnote_209" class="fnanchor">[209]</a>!»
+Un jeune professeur à l’âme stoïque, Eugène Despois, écrit en 1850:
+«Il y a désormais des jésuites et des philosophes, des royalistes et
+des républicains; quant aux intermédiaires, aux hermaphrodites de la
+religion, aux amphibies de la politique, cette variété de l’espèce
+humaine tend à disparaître. Ce n’est pas nous qui le regrettons».
+Mais nul ne poussa l’audace combative aussi loin qu’Emile Deschanel.
+Celui-ci, disciple fidèle du <span class="smcap80">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, avait eu maintes
+fois maille à partir avec les catholiques<a id="FNanchor_210" href="#Footnote_210" class="fnanchor">[210]</a>. C’est lui qui releva le
+défi <span class="pagenum" id="Page_111">111</span> de Montalembert disant à la tribune: «Il n’y a pas de milieu;
+il faut aujourd’hui choisir entre le catholicisme et le socialisme».
+Approuvant cette franche déclaration, le professeur du lycée
+Louis-le-Grand montra le catholicisme en train de mourir, le socialisme
+en train de régénérer le monde<a id="FNanchor_211" href="#Footnote_211" class="fnanchor">[211]</a>.</p>
+
+<p>Les articles de Deschanel causèrent une grosse émotion. Jules Simon,
+qui depuis deux ans figurait parmi les rédacteurs les plus actifs de
+la revue, ne voulut pas approuver cette conversion au socialisme et
+quitta la <i>Liberté de penser</i>. Deschanel fut frappé aussitôt après
+la publication du premier article; sans attendre la suite, le ministre
+le déclara suspendu provisoirement et le traduisit devant le conseil
+académique. Deschanel aggrava son cas en publiant immédiatement dans
+la revue les audacieuses «considérations» exposées par lui devant ses
+juges. Il ne se bornait pas à invoquer ses droits de citoyen, à montrer
+que le professeur, hors du lycée, ne relève que du droit commun; il
+énuméra toutes les calomnies proférées depuis dix ans par les soutiens
+de l’Eglise contre l’enseignement universitaire; il se déclara fier
+d’avoir mérité depuis ses débuts la haine des jésuites<a id="FNanchor_212" href="#Footnote_212" class="fnanchor">[212]</a>. Le conseil
+académique refusa de formuler un avis; mais au conseil de l’Université,
+malgré l’opposition de Dubois, d’Ortolan, de Saint-Marc-Girardin, les
+efforts de Cousin et de Giraud décidèrent la majorité à se prononcer
+contre l’accusé. Celui-ci continua sa carrière de publiciste et, à
+la veille du coup <span class="pagenum" id="Page_112">112</span> d’Etat, glorifia encore l’œuvre accomplie par
+l’enseignement laïque<a id="FNanchor_213" href="#Footnote_213" class="fnanchor">[213]</a>.</p>
+
+<p>La <i>Liberté de penser</i> fit une guerre acharnée à Falloux devenu
+ministre. Elle signala tous les dangers, toutes les arrière-pensées
+de la loi sur l’enseignement proposée par lui. Elle dénonça les
+mesures de sévérité contre les professeurs républicains, les abus de
+pouvoir contre les universitaires israélites; elle montra l’esprit
+de réaction faussant jusqu’aux examens<a id="FNanchor_214" href="#Footnote_214" class="fnanchor">[214]</a>. S’intéressant beaucoup
+à l’enseignement primaire, comme à la base nécessaire du régime
+républicain, elle suivit toutes les étapes de la grande persécution
+dirigée contre les instituteurs. Dans tous ces abus de pouvoir, les
+rédacteurs découvrent l’action du clergé; ils commencent, comme on le
+fera tant de fois désormais, à citer les formules hyperboliques de
+Louis Veuillot pour montrer jusqu’où vont les prétentions de l’Eglise.
+Parfois ces graves philosophes se permettent la raillerie, en résumant
+les petits livres de propagande catholique ou en signalant une
+réclame faite pour recommander une pâte aux gens bien pensants<a id="FNanchor_215" href="#Footnote_215" class="fnanchor">[215]</a>.
+Pendant quatre ans la <i>Liberté de penser</i> offrit un organe aux
+intellectuels républicains et fit l’apologie de l’enseignement laïque à
+tous <span class="pagenum" id="Page_113">113</span> les degrés, semant ainsi des idées qui devaient germer plus
+tard.</p>
+
+<p>La guerre entre le catholicisme et la libre pensée agitait aussi
+la jeunesse du quartier latin. L’École Normale reçut en 1848 la
+promotion brillante et fougueuse où figuraient Taine, About, Sarcey:
+les catholiques y étaient dirigés par Barnave, un futur prêtre; les
+républicains, beaucoup plus nombreux, avaient About comme chef. Taine,
+déjà grave et silencieux, prenait part cependant quelquefois à ces
+polémiques, par exemple en faisant une leçon très amère sur Bossuet.
+Cette jeunesse vit avec indignation le directeur aimé de tous, Dubois,
+remplacé par un inconnu qui avait mission de mater et de catholiciser
+les normaliens; puis ce fut le sous-directeur, le sage Vacherot,
+qui fut révoqué à propos d’une polémique avec l’abbé Gratry. La
+surveillance minutieuse qui suivit ces jeunes gens, sortis de l’École
+Normale, dans les collèges où ils débutaient, acheva de les exaspérer
+contre le parti clérical<a id="FNanchor_216" href="#Footnote_216" class="fnanchor">[216]</a>.</p>
+
+<p>En dehors des normaliens, d’autres étudiants du quartier latin, plus
+hardis, plus démocrates, manifestaient bruyamment en faveur de la libre
+pensée. Un de leurs principaux rendez-vous était le cours de Michelet
+au Collège de France. On s’y réunissait longtemps avant l’heure de la
+leçon; de jeunes républicains tels que Ranc et Jules Vallès étaient
+là au premier rang, mêlés à quelques adversaires et à des curieux.
+On entonnait en chœur la chanson de Béranger, <i>Hommes noirs, d’où
+sortez-vous</i>, et les couplets socialistes de Pierre Dupont<a id="FNanchor_217" href="#Footnote_217" class="fnanchor">[217]</a>.
+Le <span class="pagenum" id="Page_114">114</span> maître arrivait enfin et continuait son apostolat, interrompu
+souvent par des applaudissements frénétiques. Mais au début de 1851 le
+ministère suspendit son cours.</p>
+
+<p>C’est au quartier latin que demeurait aussi le jeune Renan. Outre
+les deux articles de polémique cités plus haut, il publia dans la
+<i>Liberté de penser</i> une étude sur «Les historiens critiques de
+Jésus», qui renfermait déjà en germe la grande œuvre de sa vie. En même
+temps il composait, dans sa retraite studieuse, une profession de foi
+philosophique: c’était un hymne à la science, et un long cri de guerre
+contre les puissances auxquelles il avait réussi à se dérober, l’Église
+et la théologie<a id="FNanchor_218" href="#Footnote_218" class="fnanchor">[218]</a>. Mais un voyage en Italie éveilla l’artiste qui
+dormait en lui, le calma, le détendit; à son retour il trouva son livre
+«âpre, dogmatique, sectaire et dur»; il renonça donc à le publier, tout
+en se préparant à propager les idées qui l’avaient inspiré<a id="FNanchor_219" href="#Footnote_219" class="fnanchor">[219]</a>.</p>
+
+<p>Un autre philosophe s’était déjà lancé dans la mêlée politique. Littré,
+fils de jacobin, combattant de 1830, luttait avec la même ardeur pour
+la république et pour la libre pensée; disciple d’Auguste Comte, il
+conciliait l’amour pour la liberté avec l’attachement à la philosophie
+positive. Dès 1849 il décrivit dans le <i>National</i> la décadence
+du catholicisme; la philosophie éclectique ne lui semblait pas valoir
+davantage, si bien que les mesures immédiates à prendre étaient,
+selon lui, la suppression du budget des cultes et la suppression de
+<span class="pagenum" id="Page_115">115</span> l’Université. En 1851 Littré montra les progrès du socialisme
+vainement combattus par les hommes qui avaient fait l’expédition de
+Rome à l’extérieur, puis à l’intérieur; il réclama une alliance entre
+positivistes, républicains et socialistes, afin de constituer le vrai
+parti de l’ordre, et d’organiser la société nouvelle. Mais l’influence
+de Littré ne devait s’exercer que plus tard sur une partie de la
+jeunesse pensante<a id="FNanchor_220" href="#Footnote_220" class="fnanchor">[220]</a>.</p>
+
+<p>La propagande républicaine, faite par les professeurs de l’enseignement
+secondaire dans la bourgeoisie, était menée dans le peuple par les
+instituteurs. Le clergé, qui croyait depuis 1848 sa puissance bien
+établie chez les paysans, vit avec surprise dans de nombreux villages
+les instituteurs se dresser en face des curés. Très pauvres, vivant
+au milieu des pauvres, mal vus des propriétaires depuis longtemps,
+ils étaient disposés à réclamer des réformes sociales, à répéter les
+formules de la presse contre la tyrannie des riches; on les accusa donc
+de socialisme, d’autant plus que ce terme au sens alors très vague
+pouvait être appliqué à toutes les théories démocratiques. On dénonça
+les opinions dangereuses de ces «anticurés.» Il était impossible
+pourtant de les soupçonner d’athéisme; à part une exception comme
+Lefrançais, les instituteurs les plus belliqueux sont des déistes
+convaincus. Malardier, le représentant du peuple à la Législative,
+Pierre Vaux, le futur martyr de la réaction, invoquent Dieu en faveur
+de la justice de leur cause; ils se réclament de Jésus, comme tous
+les démocrates en 1848. Mais ils combattent le clergé qui les opprime
+dans les villages, et qui <span class="pagenum" id="Page_116">116</span> se montre hostile au parti républicain.
+Voyons les plus avancés; pénétrons dans le groupe d’instituteurs
+et d’institutrices socialistes qui s’était formé à Paris, en 1850.
+Pauline Roland, chez qui l’on se réunissait d’ordinaire, était animée
+d’une foi ardente en Dieu; son amie Jeanne Deroin se laissait attirer
+par le panthéisme; M. et M<sup>me</sup> Bizet, les parents de l’auteur de
+<i>Carmen</i>, étaient à la fois catholiques gallicans et proudhoniens.
+Deux membres du groupe, Lefrançais et Perot, voulaient écarter les
+formules métaphysiques, mais, pour ne pas se séparer des autres
+militants, ils consentirent à signer un manifeste qui débutait en
+affirmant l’existence de Dieu<a id="FNanchor_221" href="#Footnote_221" class="fnanchor">[221]</a>. Cela n’empêcha pas les ministères
+conservateurs de frapper les instituteurs à coups redoublés. La loi
+provisoire que Parieu fit voter au début de 1850 mit les instituteurs
+sous l’autorité des préfets. Ils furent déplacés, suspendus, destitués
+par fournées<a id="FNanchor_222" href="#Footnote_222" class="fnanchor">[222]</a>. L’autorité du clergé sur eux redevint plus forte que
+jamais.</p>
+
+<p>Cette loi fut nommée la «petite loi», par opposition à la grande loi
+sur l’enseignement qui a gardé dans l’histoire le nom de loi Falloux:
+Il est inutile d’en refaire l’exposé<a id="FNanchor_223" href="#Footnote_223" class="fnanchor">[223]</a>; notons seulement dans
+quelles circonstances elle fut votée. Les républicains dès 1848 avaient
+accepté le principe de la liberté d’enseignement; mais les catholiques
+à la Législative purent aller plus loin, grâce à l’adhésion de Thiers
+et d’une majorité conservatrice <span class="pagenum" id="Page_117">117</span> qui voyait dans la religion
+le meilleur appui de la propriété. Le projet rencontra de nombreux
+adversaires. Un catholique universitaire qui appartenait à la majorité,
+Wallon, montra le danger d’accorder aux écoles confessionnelles une
+place qu’elles n’avaient point auparavant; un catholique de gauche,
+Arnaud (de l’Ariège) s’indigna de voir une loi d’enseignement inspirée
+par la peur. Parmi les républicains, le plus ardent fut Victor Hugo;
+un magnifique éloge du sentiment religieux lui permit de flétrir par
+antithèse, le parti clérical: son discours annonça que la nouvelle loi
+couperait en deux l’âme nationale<a id="FNanchor_224" href="#Footnote_224" class="fnanchor">[224]</a>. Mais en général la gauche, tout
+en blâmant les concessions faites à l’Église, ne vit pas l’importance
+de cette loi; elle croyait l’enseignement universitaire trop solidement
+établi pour qu’on pût lui opposer une concurrence dangereuse.
+D’ailleurs, malgré l’aggravation des conflits religieux, beaucoup de
+ses membres estimaient toujours nécessaire de maintenir un lien entre
+l’Église et la République.</p>
+
+<p>Au contraire, les événements survenus depuis le 24 février décidèrent
+Edgar Quinet à demander la séparation de l’Église et de l’État<a id="FNanchor_225" href="#Footnote_225" class="fnanchor">[225]</a>.
+Plus mêlé que Michelet à la politique pratique, représentant du peuple
+à l’Assemblée Législative comme à la Constituante, il plaçait toujours
+le problème religieux à la base <span class="pagenum" id="Page_118">118</span> des autres. Le culte de la France
+démocratique, prêché dans ses cours du Collège de France, était de plus
+en plus méconnu par une bourgeoisie désireuse de revenir aux croyances
+du passé; il chercha donc un système qui permettrait à la démocratie
+de grandir en échappant aux luttes confessionnelles. Son livre sur
+<i>L’Enseignement du peuple</i> est d’une importance capitale, car il a
+donné le programme de l’école laïque.</p>
+
+<p>Les élections de 1849, dit Quinet, ont montré comment un peuple devenu
+libre va au devant de la servitude volontaire; c’est que l’éducation
+manque à notre pays. L’éducation nationale jusqu’ici reposait sur la
+religion; mais puisque l’État reconnaît trois ou quatre religions
+officielles, ce régime ne fournit plus le principe d’unité nécessaire
+à une nation. La question est grave, beaucoup plus qu’on ne le croit.
+La plupart des Français pensent que la vie politique se développe
+indépendamment de la religion, que l’organisation adoptée par celle-ci
+n’intéresse pas tous les citoyens; donc ils trouvent inutile de la
+changer. Les pays où règnent ces idées font des révolutions politiques,
+mais point de révolutions religieuses, parce qu’ils n’ont plus assez
+de foi pour cela. Ils laissent ainsi le champ libre à la réaction, et
+leur œuvre est toujours à recommencer: «une religion morte communique
+infailliblement sa mort à l’État, au peuple qui y reste politiquement
+et organiquement attaché». L’exemple de 1848 est là pour <span class="pagenum" id="Page_119">119</span> nous
+éclairer: les républicains ont été heureux de voir les arbres de la
+liberté offerts par les dames du Sacré-Cœur, bénis par les prêtres; ils
+ont prodigué au clergé les faveurs et les prévenances. Voilà comment
+l’expédition de Rome a été rendue possible.</p>
+
+<p>Eh! bien, continue l’écrivain, puisque la France ne veut pas faire une
+révolution religieuse, puisqu’elle tente cette entreprise étrangement
+difficile de conserver à la fois le catholicisme et la liberté, une
+seule méthode peut lui permettre d’arriver à un état de choses durable:
+qu’elle accomplisse la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Ce doit
+être une séparation complète, radicale; si le catholicisme demeure mêlé
+à la vie de la république, il la corrompra. Il s’est combiné avec la
+gloire sous l’Empire, avec le droit divin sous la Restauration, avec le
+droit constitutionnel sous Louis-Philippe, avec le droit républicain en
+1849; qui peut jurer qu’il ne se combinera point avec le socialisme?
+Tous les régimes lui seront bons, pourvu qu’il domine. En face de lui,
+c’est une nécessité de maintenir l’État fort et centralisé; chargeons
+l’État d’organiser, à lui seul, l’école laïque. Comment confier
+l’instruction à des clergés qui se combattent réciproquement? «Il y
+aurait en France des sectes et point de nation». Comment aussi charger
+le prêtre de collaborer avec l’instituteur? «L’instituteur laïque,
+en intervenant dans l’Église, y fait entrer l’hérésie. Le prêtre, en
+intervenant dans l’école, y fait entrer la servitude. Que faut-il donc
+faire? Les séparer». La société laïque repose sur l’amour des citoyens
+les uns pour les autres; elle est une «alliance pacifique de toutes les
+croyances, de toutes les opinions, de toutes <span class="pagenum" id="Page_120">120</span> les sectes dans le
+sein d’une même nation». Voilà le régime que l’instituteur doit faire
+subsister, en disant aux enfants de confessions différentes: «vous
+êtes tous enfants d’un même Dieu et d’une même patrie». L’école laïque
+pourra ainsi ramener la paix en France, mettre fin aux haines qui
+déchirent la génération actuelle<a id="FNanchor_226" href="#Footnote_226" class="fnanchor">[226]</a>.</p>
+
+<p>Évitons, dit encore Edgar Quinet, de nous laisser décevoir par les
+formules séduisantes que le clergé interprète à sa façon. La liberté,
+qu’il invoque aujourd’hui, laisse les individus complètement isolés
+en face d’une Église à laquelle l’État donne 40 millions; l’égalité
+place l’instituteur laïque, abandonné par l’État, en présence de
+l’ecclésiastique, protégé par l’Église. Napoléon, qui releva l’Église,
+comprit le besoin de lui opposer l’Université, mais il affaiblit
+celle-ci en la déclarant liée au dogme catholique<a id="FNanchor_227" href="#Footnote_227" class="fnanchor">[227]</a>. Il faut
+aujourd’hui supprimer le budget des cultes, proclamer l’enseignement
+gratuit, séparer l’Église de l’État, faire l’école laïque. «Cette
+idée si simple, je le sais, est encore prématurée; mais que mes amis
+du moins ne la laissent pas retomber dans l’oubli. Quand le moment
+viendra, que d’autres, plus heureux que moi, la popularisent et
+l’appliquent». Jules Ferry devait réaliser le vœu d’Edgar Quinet<a id="FNanchor_228" href="#Footnote_228" class="fnanchor">[228]</a>.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_121">121</span></p>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_6"><span class="big120">CHAPITRE VI</span><br>
+ <span class="h2line1">La résistance à l’Empire clérical</span></h2>
+</div>
+
+<p>L’alliance du clergé avec le Prince-Président, s’était maintenue,
+malgré quelques froissements, depuis l’élection du 10 décembre 1848;
+le 2 décembre 1851 parut la consacrer d’une manière définitive. Les
+deux grands chefs catholiques, Montalembert et Veuillot, s’entendirent
+pour approuver le coup d’État; ceux de leurs amis, tels que Falloux,
+qui n’allaient pas jusqu’à l’adhésion publique, étaient quand même
+satisfaits. Le clergé apprit bientôt que Rome se félicitait du
+triomphe remporté par Louis-Napoléon; <i>l’Univers</i> cita le mot
+de Pie IX: «Le ciel vient d’acquitter la dette de l’Église envers la
+France»<a id="FNanchor_229" href="#Footnote_229" class="fnanchor">[229]</a>. Les évêques suivirent le pape: si quelques-uns, comme
+Pie et Dupanloup, s’imposaient une certaine réserve dans leur langage,
+la plupart employèrent des formules chaleureuses pour célébrer l’acte
+qui <span class="pagenum" id="Page_122">122</span> avait sauvé la France. Lacordaire et les quelques amis
+qui protestaient avec lui restèrent isolés. Bientôt, il est vrai,
+Montalembert se ressaisit, regretta sa conduite, et voulut détourner
+ses coreligionnaires d’un entraînement aveugle vers le despotisme;
+un petit groupe seulement le suivit. Un an après le coup d’État, le
+rétablissement de l’Empire excita de nouveau les acclamations de
+l’épiscopat; Parisis et Salinis se distinguèrent par leur enthousiasme.
+Les fêtes religieuses devinrent de grandes cérémonies officielles; les
+fonctionnaires civils y prenaient part, et l’on y célébrait à la fois
+l’Église et l’empereur.</p>
+
+<p>Cette alliance différait de celle qui avait uni le trône et l’autel
+sous la Restauration. Entre les Bourbons et le clergé catholique
+il y avait affinité naturelle, car tous croyaient au droit divin
+des rois; les prélats gallicans de 1830 voyaient dans le monarque,
+au moins autant que dans le pape, un chef respecté; si la Charte
+leur déplaisait, du moins elle reconnaissait le catholicisme comme
+la religion de l’État. Sous l’Empire il n’en est plus de même. La
+Constitution de 1852 mentionne les principes de 1789; l’empereur tient
+son pouvoir du peuple et n’admet pas de religion d’État. L’Église,
+de son côté, qui a compris quelle puissance lui est donnée par le
+suffrage universel, se trouve assez forte pour indiquer les conditions
+de son concours. Lorsque Napoléon III exprima le désir d’être sacré à
+Notre-Dame, Pie IX exigea préalablement la suppression des articles
+organiques; l’empereur hésita et finalement se déroba. Parmi ses
+conseillers, plusieurs craignaient les empiètements du clergé: un
+légiste gallican, Rouland, surveillait avec <span class="pagenum" id="Page_123">123</span> soin les progrès de
+l’ultramontanisme; Fortoul, dès qu’il le put, modifia quelques articles
+de la loi de 1850, surtout en rétablissant les recteurs d’académies,
+capables de tenir tête aux évêques. D’ailleurs un sceptique du genre
+de Morny, un napoléonien autoritaire comme Persigny, pouvaient bien
+favoriser l’Église par politique; ils ne lui appartenaient pas.</p>
+
+<p>Pendant longtemps ces difficultés, ces défiances n’apparurent pas au
+dehors; le public ne voyait que l’union intime des deux puissances.
+Napoléon III faisait prêcher le carême à la chapelle des Tuileries; le
+P. Ventura, l’ancien ami de Lamennais et du libéralisme, converti aux
+doctrines ultramontaines et conservatrices, fit à la cour impériale
+des sermons sur la politique, où les demandes les plus audacieuses des
+évêques de l’ancien régime étaient dépassées<a id="FNanchor_230" href="#Footnote_230" class="fnanchor">[230]</a>. L’impératrice était
+une catholique fervente. Les ministres multipliaient les manifestations
+de zèle envers l’Église. Fortoul, par exemple, malgré ses réserves
+secrètes, semblait s’être donné comme but essentiel d’humilier
+les professeurs devant les évêques; les aumôniers exerçaient une
+surveillance véritable sur le corps enseignant et sur les élèves; bien
+que la philosophie eût été découronnée, la classe de <i>logique</i>
+demeurait toujours l’objet de leurs suspicions. Les préfets suivirent
+l’exemple venu de haut; la magistrature poursuivait les livres
+irréligieux avec un zèle infatigable<a id="FNanchor_231" href="#Footnote_231" class="fnanchor">[231]</a>. <span class="pagenum" id="Page_124">124</span> La politique extérieure
+allait dans les mêmes voies: le gouvernement qui, après avoir
+restauré Pie IX à Rome, protégeait les moines latins contre la Russie
+schismatique, apparut comme le chevalier de l’Église; l’occupation
+de la Nouvelle-Calédonie, les guerres de Chine et de Cochinchine
+montrèrent les missionnaires et les soldats français travaillant de
+concert. L’année 1858 marque l’apogée de l’alliance. Elle s’ouvre par
+l’attentat d’Orsini, qui décide l’empereur à donner un coup de barre à
+droite, et qui paraît le brouiller avec les Italiens. Elle se continue
+par le voyage triomphal de Bretagne: l’empereur et l’impératrice
+parcourent la presqu’île en souverains très chrétiens et viennent
+célébrer la fête napoléonienne du 15 août à l’église de Sainte-Anne
+d’Auray; l’évêque de Rennes salue Napoléon III, «de tous les monarques
+français depuis saint Louis, le plus dévoué à l’Église et à son œuvre
+de civilisation et de progrès». L’<i>Univers</i> décrit les étapes de
+ce voyage dans des chroniques enthousiastes.</p>
+
+<p>Les époques d’alliance intime entre l’Église et l’État ont toujours été
+celles où l’anticléricalisme se réveillait avec une force nouvelle; il
+fut d’autant plus ardent cette fois que l’alliance était ouvertement
+conclue contre la liberté, comme Louis Veuillot le montra sans relâche.
+On peut dire sans hyperbole que nul n’a plus contribué que le grand
+polémiste catholique à développer la haine contre le clergé. Il se
+plaisait à faire ressortir dans la doctrine catholique les affirmations
+les <span class="pagenum" id="Page_125">125</span> plus contraires aux principes modernes, à railler, à
+humilier le libéralisme. On a eu tort, dit-il par exemple, de ne pas
+brûler Luther: celui-ci et ses complices ont détaché de l’Eglise
+40 millions d’hommes; cela fait depuis le seizième siècle douze
+générations, c’est-à-dire 480 millions d’hommes damnés parce qu’on n’a
+pas supprimé à temps ce prêcheur d’hérésies<a id="FNanchor_232" href="#Footnote_232" class="fnanchor">[232]</a>. Tâchant d’imiter
+Veuillot, sans avoir son talent, les rédacteurs de <i>l’Univers</i>,
+Coquille, Aubineau, Guéranger, Dulac, Jules Morel multipliaient les
+déclarations les mieux faites pour étonner, pour exaspérer les hommes
+du <span class="smcap80">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Il serait facile de choisir à peu près au
+hasard dans leurs articles, mais nous n’avons pas besoin de nous
+charger de cette recherche; Montalembert s’y est appliqué avec un
+soin minutieux<a id="FNanchor_233" href="#Footnote_233" class="fnanchor">[233]</a>. D’après eux, l’édit de Nantes fut un chef-d’œvre
+d’imprévoyance et d’iniquité; la Révocation, y compris les dragonnades,
+fut digne d’éloges; le duc d’Albe a sauvé l’indépendance et la foi
+de la Belgique; la Révolution ne mérite qu’anathèmes. D’après eux
+également, la liberté politique est inutile et nuisible; la liberté de
+la presse doit être supprimée, sauf exception pour <i>l’Univers</i>,
+car «nous sommes un journal qui se confesse»; la seule liberté
+légitime, et qui doit demeurer complète, est celle de l’Église.</p>
+
+<p>L’<i>Univers</i> devint très précieux pour les ennemis de l’Eglise,
+parce qu’il leur offrait une mine d’arguments toujours renouvelés.
+Quand un journal libéral, redoutant les rigueurs du gouvernement,
+hésitait sur les <span class="pagenum" id="Page_126">126</span> sujets à traiter, il avait la ressource de
+se rabattre sur une polémique avec la feuille ultramontaine. Les
+catholiques libéraux, devenus les ennemis acharnés de Veuillot,
+ne cessèrent de lui reprocher d’irriter contre l’Église tous
+les neutres, tous les modérés: Albert de Broglie montra que les
+polémistes irréligieux citaient sans cesse l’<i>Univers</i>, qu’ils
+aimaient affirmer d’après lui l’opposition entre la raison et la foi,
+l’intolérance nécessaire de l’Église, l’incompatibilité entre le
+catholicisme et la société issue de 1789<a id="FNanchor_234" href="#Footnote_234" class="fnanchor">[234]</a>. Montalembert enveloppait
+dans ses imprécations le rédacteur de l’<i>Univers</i> et les prélats
+qui le soutenaient. Devenu prophète de malheur, il ne cessa de
+répéter pendant dix-huit ans que l’Église, par cette alliance avec le
+despotisme suivant de si près l’alliance avec la république, préparait
+et justifiait d’avance les représailles d’une révolution triomphante.
+Il le déclara dès 1852, en pleine réaction; il le répéta en 1863, au
+congrès catholique de Malines; ses conversations avec les étrangers,
+ses lettres à des amis reprenaient continuellement la même prédiction
+sinistre sur la victoire inévitable de l’anticléricalisme<a id="FNanchor_235" href="#Footnote_235" class="fnanchor">[235]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_127">127</span></p>
+
+<p>Montalembert n’exagérait rien quand il parlait de la colère des
+libéraux contre le clergé. Un grand esprit, libéral avant tout, mais
+sincèrement attaché à la religion, Tocqueville ne cessait de gémir sur
+les méfaits de l’épiscopat<a id="FNanchor_236" href="#Footnote_236" class="fnanchor">[236]</a>. Un autre libéral, très sincèrement
+croyant, Léon Faucher tenait le même langage<a id="FNanchor_237" href="#Footnote_237" class="fnanchor">[237]</a>. Mais l’irritation
+était beaucoup plus grande et plus générale chez les républicains. Ces
+hommes qui avaient accueilli avec tant de joie l’adhésion de l’Eglise
+à la République ne trouvaient maintenant que paroles amères au sujet
+de la perfidie des prêtres. Ce courroux se manifesta surtout chez les
+proscrits. Exaspérés par l’exil, se reprochant mutuellement la défaite
+commune, ils n’oubliaient leurs querelles que pour maudire ensemble
+la conduite de l’Eglise depuis le 2 décembre<a id="FNanchor_238" href="#Footnote_238" class="fnanchor">[238]</a>. Victor Hugo se fit
+l’organe du sentiment général; les <i>Châtiments</i> poursuivirent de
+leurs imprécations vengeresses le clergé aussi bien que la magistrature
+et l’armée.</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">Oui, ces évêques, oui, ces marchands, oui, ces prêtres,<br>
+ A l’histrion du crime, assouvi, couronné,<br>
+ A ce Néron repu qui rit parmi les traîtres,<br>
+ Un pied sur Thraséas, un coude sur Phryné,...<br>
+ Ils vendent, o martyr, le Dieu pensif et pâle<br>
+ Qui, debout sur la terre et sous le firmament,<br>
+ Triste et nous souriant dans notre nuit fatale,<br>
+ Sur le noir Golgotha saigne éternellement!</p>
+ </div>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_128">128</span></p>
+
+<p>Moins illustre et moins populaire que Victor Hugo, Edgar Quinet
+occupait cependant une place honorable dans la proscription.
+L’événement avait justifié ses prophéties au sujet du péril que le
+catholicisme faisait courir à la liberté. Voilà pourquoi les livres
+écrits par lui pendant l’exil ont presque tous pour objet le combat
+contre l’Eglise. Si l’Italie n’a pu réaliser son unité, c’est que les
+papes l’ont frappée de mort politique; si la Hollande s’est affranchie
+de l’Espagne au seizième siècle, c’est parce qu’elle a changé de
+religion. Pour sauver la France, la séparation de l’Eglise et de
+l’Etat, l’éducation laïque elle-même ne suffisent plus. Détruire le
+catholicisme par la force? aujourd’hui cela ne peut plus réussir;
+opposer la philosophie à toutes les religions? c’est insuffisant,
+car les peuples ne peuvent se passer de cérémonies établissant la
+communion des vivants avec les morts. Le seul moyen de vaincre, c’est
+de s’attaquer au catholicisme tout seul, mais en liguant contre lui les
+autres confessions chrétiennes et la philosophie moderne. Aucune secte
+ne sera exclue, pourvu qu’elle soit en dehors de l’Eglise romaine, et
+les démocrates donneront le bon exemple, en écartant de leurs enfants
+les cérémonies catholiques. Mais à la discussion il faudra joindre la
+force et fermer les églises, car jamais une religion n’a disparu sans
+l’intervention du pouvoir<a id="FNanchor_239" href="#Footnote_239" class="fnanchor">[239]</a>.</p>
+
+<p>En France même, l’opposition contre le clergé se <span class="pagenum" id="Page_129">129</span> manifesta bientôt
+dans la presse. Les journalistes, surveillés de près, ne pouvaient
+s’exprimer sur le même ton que les proscrits; force leur était de
+s’imposer à eux-mêmes une censure très sévère; toutefois la controverse
+religieuse leur fut permise. Aux époques de despotisme politique, on
+se tourne volontiers vers les problèmes religieux: ce qui s’était vu
+en Angleterre sous Elisabeth, en France au temps de Louis XIV, se
+vit également après 1852. Le gouvernement impérial laissa faire, car
+il désirait donner au pays l’illusion d’une presse libre et, tout en
+favorisant l’Eglise, il ne voulait pas apparaître comme le protégé
+des jésuites. Les questions de doctrine devaient séduire les nombreux
+universitaires, particulièrement les professeurs de philosophie, qui
+avaient refusé le serment ou qui, dégoûtés par la tyrannie de leurs
+administrateurs, quittaient l’enseignement et cherchaient un refuge
+dans la presse indépendante.</p>
+
+<p>Le journal qui, sous l’Empire autoritaire, combattit les prétentions
+cléricales avec le plus de franchise fut la <i>Presse</i>. C’était
+Emile de Girardin qui le dirigeait, tantôt sous son nom, tantôt dans la
+coulisse, lorsqu’il faisait semblant d’être dégoûté de la polémique. Ce
+maître du journalisme, à qui le public demeura toujours fidèle, attira
+auprès de lui et forma les hommes qui allaient créer plus tard de
+grands organes libéraux, Guéroult, Peyrat, Nefftzer. Or tous ces hommes
+se trouvaient être non seulement des philosophes, mais des théologiens.
+Guéroult, catholique de naissance et longtemps fidèle à ses croyances,
+avait passé au saint-simonisme et resta jusqu’à sa mort le fidèle
+disciple d’Enfantin; il avait appris de lui que la religion <span class="pagenum" id="Page_130">130</span> domine
+la politique, et se passionnait pour les problèmes posés par l’Eglise
+ou par la libre pensée. Alphonse Peyrat, issu d’une famille de pasteurs
+dont plusieurs avaient fait campagne contre l’athéisme, conserva de son
+éducation le goût de la controverse théologique<a id="FNanchor_240" href="#Footnote_240" class="fnanchor">[240]</a>. Nefftzer était
+allé plus loin, il avait mené ses études jusqu’au bout à la Faculté
+de théologie de Strasbourg; mais bientôt le futur pasteur perdit ses
+croyances et rompit avec son Église, tout en demeurant imbu de l’esprit
+protestant<a id="FNanchor_241" href="#Footnote_241" class="fnanchor">[241]</a>. Ces hommes n’écartaient pas avec une indifférence
+dédaigneuse les affirmations dogmatiques de l’<i>Univers</i>; ils
+sentaient le besoin de les discuter et d’appuyer sur une argumentation
+solide le principe de la liberté de conscience.</p>
+
+<p>Peyrat, au moment où la papauté proclama le dogme de
+l’Immaculée-Conception, fit une étude minutieuse sur l’histoire de la
+nouvelle croyance en montrant quelles hostilités elle avait rencontrées
+parmi les meilleurs des chrétiens, depuis saint Augustin jusqu’aux
+membres du Concile de Trente<a id="FNanchor_242" href="#Footnote_242" class="fnanchor">[242]</a>. D’autre part il critiquait les
+inconséquences des gallicans, les faiblesses des catholiques libéraux,
+l’ambition des jésuites, et surtout l’intolérance de l’Église.
+«Comment! disait-il à l’évêque de Poitiers, vous avez l’énergique appui
+de la puissance temporelle, une large part au budget, des richesses
+considérables, des journaux pour répandre vos moindres paroles, pour
+attaquer vos adversaires, pour les outrager, pour les dénoncer;
+vous avez le confessionnal, par où vous <span class="pagenum" id="Page_131">131</span> descendez dans les
+consciences; la chaire, où vous battez le rappel et où vous parlez sans
+contradicteurs; une milice de prêtres et de laïques, milice nombreuse,
+disciplinée et fanatique; vous ne remplissez pas l’Empire, comme au
+temps de Tertullien, mais vous l’enveloppez de votre influence; et,
+dans cette situation privilégiée entre toutes, vous avez peur de la
+philosophie qui ne demande contre vous que la liberté! Vous avez donc
+bien peu de confiance en votre doctrine ou en vos talents<a id="FNanchor_243" href="#Footnote_243" class="fnanchor">[243]</a>»?</p>
+
+<p>Guéroult s’efforça d’attirer l’attention de ses lecteurs sur
+l’importance des problèmes philosophiques. Le catholicisme, disait-il,
+a seul la parole aujourd’hui: «seul il écrit, seul il dogmatise, et la
+défaillance de la philosophie éclectique l’a laissé, sans contestation,
+maître du champ de bataille de la polémique<a id="FNanchor_244" href="#Footnote_244" class="fnanchor">[244]</a>». Il est temps que les
+libres penseurs montrent plus d’activité intellectuelle. «Nous invitons
+la France à profiter du calme profond que la politique lui laisse,
+des loisirs que lui ménage l’apaisement de la fièvre industrielle,
+pour s’interroger elle-même, pour faire son examen de conscience,
+l’inventaire de son bilan intellectuel<a id="FNanchor_245" href="#Footnote_245" class="fnanchor">[245]</a>». La plupart des Français
+se contentant de la tolérance de fait que l’église est aujourd’hui
+forcée de respecter, demeurent dans une ignorance voulue et quelque peu
+hypocrite à l’égard du dogme; c’est une dangereuse paresse d’esprit,
+que les publicistes libéraux ont le tort de favoriser.</p>
+
+<p>C’est surtout au <i>Siècle</i> que l’écrivain saint-simonien <span class="pagenum" id="Page_132">132</span>
+reprochait le manque de franchise et de courage; et pourtant le
+<i>Siècle</i>, fut pendant presque toute la durée de l’Empire, le
+journal quasi-officiel de l’anticléricalisme<a id="FNanchor_246" href="#Footnote_246" class="fnanchor">[246]</a>. Là aussi l’on
+trouvait un ami, un disciple fidèle du Père Enfantin, Louis Jourdan,
+qui exposait volontiers ses vues sur la religion de l’avenir, à la fois
+traditionnelle et moderne, respectueuse de la liberté de conscience,
+dépourvue de clergé<a id="FNanchor_247" href="#Footnote_247" class="fnanchor">[247]</a>. Mais Jourdan avait à compter avec la
+prudence de son directeur Havin. Celui-ci conservait les opinions des
+bourgeois de 1830, la haine des jésuites, l’horreur du parti prêtre,
+la sympathie pour un catholicisme rénové qui serait très tolérant,
+très conciliant, et soumis à l’Etat. On l’a comparé à M. Homais<a id="FNanchor_248" href="#Footnote_248" class="fnanchor">[248]</a>.
+C’était du moins un Homais intelligent que ce fin Normand, qui sut
+pendant quinze ans plaire à ses abonnés républicains sans se brouiller
+avec l’Empire. Comprenant que la situation politique ne lui permettait
+point d’attaquer l’Église en face, il reprit avec plus de discrétion
+la polémique menée par le <i>Constitutionnel</i> sous Charles X: le
+<i>Siècle</i> dénonça les abus de pouvoir commis par les prêtres en
+France et plus encore à l’étranger, releva les formules tapageuses de
+Louis Veuillot et les hyperboles de tous les écrivains ultramontains.
+C’était le genre de discussion qui pouvait le mieux convenir au public
+de 1855, dégoûté de l’idéologie socialiste, mais peu disposé à voir
+recommencer le règne des «curés».</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_133">133</span></p>
+
+<p>Les lettrés, les salons orléanistes éprouvaient quelque dédain pour
+le <i>Siècle</i> et lisaient le <i>Journal des Débats</i>. Celui-ci
+apporta dans l’étude des questions métaphysiques ou religieuses un
+mélange de modération discrète et de hardiesse presque téméraire;
+on reconnaissait ici l’influence du rédacteur en chef, Silvestre de
+Sacy, catholique et janséniste, mais tolérant pour les idées les plus
+audacieuses, pourvu qu’elles fussent exprimées avec convenance et
+en bon langage. «Sa religion était bien plutôt le parfum qui reste
+d’une croyance évanouie qu’une adhésion ferme à des dogmes définis...
+Il voyait fort bien les difficultés de croire; il ne s’empêchait
+pas de les voir. Il ne s’y arrêtait pas; mais il trouvait fort
+bon qu’on s’y arrêtât<a id="FNanchor_249" href="#Footnote_249" class="fnanchor">[249]</a>». Le goût de la liberté intellectuelle
+unissait tous les rédacteurs de ce journal, quelles que fussent leurs
+opinions particulières. Un brillant universitaire, Hippolyte Rigault,
+parlait des choses religieuses en catholique libéral, plus libéral
+que catholique, ennemi de tous les extrêmes: «Les honnêtes gens,
+écrivait-il, qui ne veulent entrer ni dans l’église de l’<i>Univers</i>
+ni dans le temple de la déesse Raison, ne savent plus où se mettre à
+genoux, pour prier Dieu à leur manière sans être inquiétés<a id="FNanchor_250" href="#Footnote_250" class="fnanchor">[250]</a>». Un
+juriste, Edouard Laboulaye, glorifiait avec une sincérité vibrante
+la beauté de l’Évangile<a id="FNanchor_251" href="#Footnote_251" class="fnanchor">[251]</a>. <span class="pagenum" id="Page_134">134</span> Mais comment concilier l’Évangile
+avec la liberté? Laboulaye trouva la réponse dans Channing. L’écrivain
+américain est un rationaliste chrétien; pour lui, le christianisme est
+l’achèvement de la philosophie, la révélation est la perfection de la
+raison: si les deux sont en désaccord, il faut interpréter l’Évangile
+dans le sens naturel et raisonnable. Acceptant les conclusions
+auxquelles Bossuet prétendait amener les églises protestantes, Channing
+reconnaît que la vérité religieuse est soumise au jugement de chaque
+individu et prend place parmi les vérités humaines; au lieu du dogme,
+c’est l’amour du prochain qui sert à maintenir le lien entre les
+hommes. Voilà les idées que Laboulaye admire et cherche à propager.
+L’Église n’est plus l’étroite réunion des hommes qui acceptent un même
+symbole, c’est la grande réunion de tous ceux qui étudient et surtout
+qui pratiquent l’Évangile.</p>
+
+<p>Ces journaux peu nombreux, rédigés avec soin, étaient lus attentivement
+par des lecteurs moins pressés que ceux d’aujourd’hui, habiles à
+deviner ce que les écrivains laissaient entendre. Ils abordaient, par
+le côté extérieur au moins, les questions les plus compliquées de la
+théologie. Peyrat ne fut pas le seul à discuter la décision pontificale
+sur l’Immaculée-Conception. Avant qu’elle fût rendue, le <i>Journal
+des Débats</i>, par la plume de Laboulaye, supplia l’Église de ne pas
+commettre une pareille imprudence, de ne pas accentuer sa rupture avec
+le monde.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_135">135</span></p>
+
+<p>L’Église parut prendre plaisir à scandaliser ces conseillers
+indiscrets. L’année 1858, qui apparut comme celle de l’alliance
+définitive avec l’Empire, fut témoin de deux véritables défis jetés par
+les croyants aux partisans du rationalisme: ce furent le miracle de
+Lourdes et l’affaire Mortara. Le miracle de la Salette en 1846 n’avait
+guère ému jusque-là que la région des Alpes; dans ce pays même il avait
+soulevé chez certains catholiques des doutes sérieux et des critiques
+passionnées. Le miracle de Lourdes rencontra aussitôt l’adhésion du
+peuple du Midi, l’attention favorable de la presse catholique et du
+clergé. Les journaux libéraux l’accueillirent avec un ironique dédain,
+sans se douter que cette nouvelle amènerait bientôt vers les Pyrénées
+des foules considérables<a id="FNanchor_252" href="#Footnote_252" class="fnanchor">[252]</a>. Par contre, l’Europe entière fut remuée
+par l’affaire Mortara. Un enfant juif de Bologne avait été baptisé, à
+l’insu de ses parents, par la volonté de sa nourrice qui le croyait
+en danger de mort; il guérit bientôt, et le gouvernement pontifical
+prévenu le fit enlever à sa famille, ne voulant pas qu’un enfant
+baptisé fût ramené à la religion israélite. Les journaux français
+de toutes nuances protestèrent, s’indignèrent: le <i>Journal des
+Débats</i>, le <i>Siècle</i> demandaient au gouvernement français,
+protecteur du pape, d’intervenir au nom de l’humanité; un prêtre
+gallican, l’abbé Delacouture, affirma que le droit naturel exigeait la
+restitution de l’enfant <span class="pagenum" id="Page_136">136</span> à ses parents<a id="FNanchor_253" href="#Footnote_253" class="fnanchor">[253]</a>. Mais l’<i>Univers</i>
+approuva Pie IX et justifia sa conduite; Dom Guéranger, avec une
+implacable netteté, avertit les catholiques libéraux qu’il fallait
+choisir: «ou le pape a bien fait, et alors le surnaturel l’emporte en
+dépit des idées modernes; ou ils jugeront que le pape a mal fait, et
+ils se séparent du christianisme, dont le Pontife n’a fait qu’appliquer
+les principes les plus vulgaires<a id="FNanchor_254" href="#Footnote_254" class="fnanchor">[254]</a>». Le gouvernement de Napoléon
+III, embarrassé par cet incident, essaya d’obtenir une concession
+de Rome; Pie IX répondit <i>Non possumus</i>, et l’enfant demeura
+catholique, éloigné de sa famille. Edmond About put écrire: «L’Église
+catholique romaine, que je respecte profondément, se compose de 139
+millions d’individus, sans compter le petit Mortara<a id="FNanchor_255" href="#Footnote_255" class="fnanchor">[255]</a>».</p>
+
+<p>A côté des journaux, quelques revues s’étaient fondées, modestes
+et peu connues, pour maintenir la tradition de la libre recherche
+philosophique; mais leur faible notoriété permit au gouvernement de
+frapper sans scrupule les recueils qui s’attaquaient trop franchement
+aux croyances religieuses. <i>L’Avenir</i>, créé par Eugène
+Pelletan, compta parmi ses collaborateurs des philosophes, surtout
+Vacherot et Jules Barni; c’était la <i>Liberté de penser</i> qui
+ressuscitait, mais avec la prudence et les précautions nécessaires
+en 1855. Cela n’empêchait pas Vacherot d’exprimer complètement sa
+pensée: répondant au gallican Huet, qui jugeait <span class="pagenum" id="Page_137">137</span> encore une
+conciliation possible, il déclara nettement que la démocratie ne peut
+s’accorder avec le catholicisme, ni même avec le simple christianisme
+évangélique, celui-ci impliquant toujours «autorité, anathème,
+excommunication»<a id="FNanchor_256" href="#Footnote_256" class="fnanchor">[256]</a>. <i>L’Avenir</i> fut supprimé au bout d’un an.
+Même indépendance dans la <i>Revue philosophique et religieuse</i>,
+fondée par des saint-simoniens à la recherche d’une religion, mais
+ouverte aussi à des philosophes d’esprit différent, comme Littré ou
+Renouvier. Le grand public s’intéressa davantage à un recueil plus
+littéraire, plus accessible pour lui, la <i>Revue de Paris</i>.
+Vacherot y termina les articles commencés dans <i>L’Avenir</i>. «La
+Science, concluait-il, voilà la lumière, l’autorité, la religion du
+<span class="smcap80">XIX</span><sup>e</sup> siècle».<a id="FNanchor_257" href="#Footnote_257" class="fnanchor">[257]</a> Ces deux recueils furent supprimés par le
+pouvoir après l’attentat d’Orsini.</p>
+
+<p>Journaux et revues étaient plus surveillés que les livres. Quand
+la tribune et la presse font silence, le livre demeure le plus sûr
+moyen de diffusion pour les idées indépendantes. Voulant combattre la
+réaction, plusieurs écrivains se remirent à étudier le dix-huitième
+siècle et découvrirent des trésors d’esprit et de bon sens chez ces
+philosophes si dédaignés par les hommes de 1830. Un disciple de Cousin,
+mais disciple indépendant qui avait refusé le serment après le coup
+d’Etat, Bersot, parla du temps des encyclopédistes avec un mélange
+de défiance et de sympathie; la sympathie l’emportait<a id="FNanchor_258" href="#Footnote_258" class="fnanchor">[258]</a>. Un jeune
+publiciste libéral qui <span class="pagenum" id="Page_138">138</span> débutait à ce moment, Lanfrey, ne fit
+pas les mêmes réserves; son livre sur <i>L’Eglise et les philosophes
+du XVIII<sup>e</sup> siècle</i> retrace avec enthousiasme la longue bataille
+soutenue contre le fanatisme. C’était aussi un pur voltairien que
+le journaliste Erdan qui, dans la <i>France mystique</i>, traça le
+tableau ironique et vivant des nombreuses petites sectes religieuses
+nées à Paris depuis 1830; chemin faisant, il s’amusait à citer
+maintes épigrammes de Voltaire contre le catholicisme. Cette audace
+fit condamner en 1856 l’auteur à la prison, le livre au pilon.
+Mais la crainte de la répression n’empêcha pas divers théoriciens
+d’entreprendre l’exposé sincère et sérieux de leurs opinions: les plus
+remarquables furent Jules Simon, Vacherot et Proudhon.</p>
+
+<p>Jules Simon était comme Bersot, un éclectique de gauche. Moins hardi
+que lui comme philosophe, il ressemblait à Cousin par son attachement
+au spiritualisme, par la façon dont il conciliait le respect de
+l’Eglise avec l’indépendance de la raison; sa virtuosité d’écrivain
+et d’orateur égalait celle de son maître. Il se distinguait de lui
+par ses convictions républicaines et par un intérêt très grand pour
+les questions sociales. Sa protestation courageuse contre le coup
+d’Etat, en l’éloignant de la Sorbonne, lui avait assuré l’estime de
+tous les libéraux. Ils lurent avidement son livre sur <i>La religion
+naturelle</i> (1856). Jules Simon expose les trois dogmes de cette
+religion, l’existence de Dieu, la Providence, l’immortalité de l’âme;
+il en expose le culte, c’est-à-dire des heures déterminées pour la
+prière, pour l’examen de conscience: ce culte n’a pas besoin d’être
+<span class="pagenum" id="Page_139">139</span> public, et la prière sera, non pas une requête invitant Dieu à
+transgresser les lois de la nature par un miracle, mais une effusion de
+l’âme, un remerciement à l’auteur du monde.</p>
+
+<p>Une société libérale de Belgique invita Jules Simon à venir faire
+une série de conférences consacrées à la liberté de conscience; un
+nouveau livre sortit de là. Jules Simon y parle avec admiration de
+la morale chrétienne<a id="FNanchor_259" href="#Footnote_259" class="fnanchor">[259]</a>, mais il montre combien les ultramontains
+sont éloignés de l’esprit de l’Evangile. D’abord ils ont invoqué les
+doctrines contraires aux leurs, quand ils espéraient en profiter; ce
+fut la campagne pour la liberté de l’enseignement. Plus tard, ils
+ont dévoilé peu à peu leur véritable pensée. «Par bravade, on en est
+venu à glorifier l’inquisition, à justifier la Saint-Barthélemy, à
+chercher tout ce qui pouvait offenser la raison publique, à raconter
+des miracles absurdes, sur la foi du premier venu, au risque de
+blesser la conscience des catholiques et de fournir des armes aux
+incrédules, à faire revivre des superstitions qu’on croyait abolies,
+à nous remettre sous les yeux, avec une persistance insensée, cette
+théorie de l’abêtissement dont Pascal avait livré le secret dans un
+jour de désespoir»<a id="FNanchor_260" href="#Footnote_260" class="fnanchor">[260]</a>. Jules Simon est en religion ce qu’il sera
+toute sa vie, un libéral et un modéré; l’intolérance religieuse, qui
+maintient le dogme et la discipline <span class="pagenum" id="Page_140">140</span> de l’Eglise, lui paraît
+acceptable, comme à Vinet, pourvu qu’elle n’ait d’autre sanction que
+l’excommunication; mais il déteste l’intolérance civile, l’appel fait
+par une Eglise quelconque à l’appui du pouvoir temporel.</p>
+
+<p>Vacherot n’avait pas les ménagements de Jules Simon pour le
+catholicisme. Taine a tracé l’inoubliable portrait de ce philosophe
+indifférent au bien-être, timide et silencieux devant le public, mais
+énergique et indomptable dès qu’il s’agissait de défendre la liberté
+de sa pensée, d’exposer les conséquences les plus audacieuses de
+ses réflexions<a id="FNanchor_261" href="#Footnote_261" class="fnanchor">[261]</a>. Dès 1850, alors que ses fonctions officielles
+semblaient encore devoir lui imposer quelque réserve, il avait écarté
+avec dédain les compromis chers à l’éclectisme. «Si la philosophie de
+notre temps, écrivait-il, veut être prise au sérieux, il faut qu’à
+l’exemple du siècle dernier, elle parle haut et clair sur toutes
+choses, avec plus de respect pour les doctrines du passé, mais avec
+non moins d’indépendance et de résolution... La science n’a rien de
+commun avec la politique; elle n’en connaît ni les ménagements ni
+les compromis. Tout autre intérêt que celui de la vérité lui est
+indifférent; tout autre joug lui est intolérable»<a id="FNanchor_262" href="#Footnote_262" class="fnanchor">[262]</a>. Ce fier
+langage, Vacherot l’a justifié par sa vie entière, et ce fut sa pensée
+toute franche sur les grandes questions contemporaines qu’il exposa
+dans le livre intitulé la <i>Démocratie</i>. Il y réserve une place
+importante aux conditions morales du régime démocratique, surtout au
+problème de l’éducation. <span class="pagenum" id="Page_141">141</span> Celle-ci jusqu’à présent, dit-il, s’est
+faite par la religion. Mais la religion se déclare infaillible, repose
+sur l’autorité, engendre l’intolérance, n’admet pas le changement;
+c’est juste le contraire de ce qui convient à la démocratie, fondée
+sur la liberté, la tolérance et le progrès. L’éducation religieuse
+complétait logiquement l’ancien régime, aujourd’hui elle engendre
+l’anarchie. Le protestantisme, à la rigueur, peut se concilier avec
+la démocratie, parce qu’il admet seulement l’autorité de la Bible; le
+catholicisme, qui reconnaît l’autorité de l’Eglise, ne pourra jamais
+préparer les hommes au <i lang="en">self government</i>. Essayons donc de nous
+passer de la religion; nous ne pourrons y arriver qu’en organisant pour
+toutes les classes, pour tous les âges, un puissant enseignement moral.
+«Malheur à une société où la religion n’aurait d’autre héritière que la
+morale naturelle! Il lui faudrait bien vite en revenir au catéchisme de
+l’Eglise, sous peine de périr»<a id="FNanchor_263" href="#Footnote_263" class="fnanchor">[263]</a>.</p>
+
+<p>L’opposition entre la démocratie et le catholicisme fait le fond de
+l’ouvrage publié à la même date par Proudhon, <i>De la justice dans la
+Révolution et dans l’Eglise</i>. Après le 2 décembre il avait accueilli
+avec résignation le coup d’Etat, en invitant le nouveau maître de la
+France à se tenir en garde contre le pouvoir des prêtres<a id="FNanchor_264" href="#Footnote_264" class="fnanchor">[264]</a>. Depuis
+lors ce pouvoir n’avait fait que grandir. Aussi la <i>Justice</i>
+est-elle destinée à combattre les essais de conciliation, les compromis
+hypocrites ou sincères des politiques. Proudhon écarte avec dédain
+les polémiques secondaires sur la valeur comparée des divers cultes
+ou sur les fautes commises par le clergé; il veut aller <span class="pagenum" id="Page_142">142</span> au fond
+des choses. Toutes les religions sont inspirées par l’idée de la
+transcendance; le système de la Révolution est celui de l’immanence. La
+religion la plus logique, la plus complète est le catholicisme; aucune
+autre n’a su comme lui se servir de tous les moyens pour humilier, pour
+rabaisser l’homme. La Révolution est logique aussi, en proclamant que
+le mal vient des fautes des hommes, en leur apprenant à le corriger, en
+édifiant une morale affranchie de la croyance en Dieu. Les partisans
+de la Révolution doivent se délivrer de l’idée de l’Absolu. Cette idée
+existe, et l’athéisme vulgaire, en la niant, commet la même sottise
+que les utopistes qui, pour détruire l’égoïsme, suppriment la famille
+et la propriété, ou qui, pour sauver la liberté, veulent abolir l’Etat
+et les lois. La Révolution affirme l’absolu, qui pour elle se nomme la
+Justice, mais elle refuse d’en faire une idole; ainsi elle laisse une
+place à la métaphysique, sans vouloir s’y asservir<a id="FNanchor_265" href="#Footnote_265" class="fnanchor">[265]</a>.</p>
+
+<p>Les idées seraient claires, continue Proudhon, les discussions
+seraient loyales sans les mensonges des conciliateurs, qui ont
+envahi la société. L’exégèse biblique emploie toutes les ruses pour
+s’accommoder aux découvertes scientifiques: sur le déluge, sur l’âge
+des patriarches, sur l’unité de la langue primitive, elle accepte
+successivement tous les systèmes. On prétend même adoucir les dogmes;
+la casuistique des jésuites excelle à ces accommodements. Les
+philosophes sont plus perfides encore avec leurs avances à l’Eglise:
+Cousin s’entend avec l’archevêque de Paris, Renan <span class="pagenum" id="Page_143">143</span> veut conserver
+la religion pour le peuple. Les savants justifient les mythes par la
+science positive: l’un affirme l’existence du couple adamique, l’autre
+fait une géologie approuvée par l’archevêché; un historien adopte la
+chronologie biblique pour les temps antérieurs à Cyrus<a id="FNanchor_266" href="#Footnote_266" class="fnanchor">[266]</a>. Mêmes
+inconséquences chez les littérateurs, chez les journalistes. Le brave
+Eugène Sue nous recommande l’unitarisme de Channing<a id="FNanchor_267" href="#Footnote_267" class="fnanchor">[267]</a>. Le <i>Journal
+des Débats</i>, si élégamment rédigé, défend d’une manière singulière
+le spiritualisme contre l’Eglise, l’Evangile contre le pape, le
+gallicanisme contre les ultramontains. Le <i>Siècle</i>, «plaidant à la
+fois pour la démocratie et pour l’Evangile, affirmant <i>ex æquo</i>
+la liberté et la religion, le travail et la charité, Saint-Simon et
+le Christ, déblatérant au nom de Dieu contre les prophéties et les
+miracles, est à la hauteur de sa clientèle<a id="FNanchor_268" href="#Footnote_268" class="fnanchor">[268]</a>.» On a même voulu
+rendre la Révolution complice de ces mensonges, la présenter comme
+l’achèvement de la Révélation. Laissons là ces tentatives puériles.
+«Chrétien ou républicain, voilà le dilemme». Renonçons à parler de
+socialisme chrétien, de foi positive, de république féodale, d’empire
+démocratique, de mariage libre; autant de mots qui hurlent de se
+trouver accouplés. Soyons plus francs, si nous voulons échapper à
+l’abêtissement dont l’Eglise menace la France<a id="FNanchor_269" href="#Footnote_269" class="fnanchor">[269]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_144">144</span></p>
+
+<p>L’ouvrage de Proudhon avait paru le 22 avril 1858; cinq jours après, le
+parquet le fit saisir, et l’auteur fut condamné à trois ans de prison,
+4.000 francs d’amende, et à la suppression du livre. Il protesta dans
+un nouvel écrit, pour montrer qu’il avait attaqué l’Eglise, mais non
+la morale, qu’il n’avait pas même outragé la religion, puisque la
+libre pensée moderne s’assimile tous les éléments bienfaisants du
+christianisme<a id="FNanchor_270" href="#Footnote_270" class="fnanchor">[270]</a>. L’ouvrage austère de Vacherot ne fut pas mieux
+traité que le fougueux pamphlet de Proudhon; le philosophe, condamné à
+la prison, purgea sa peine à Sainte-Pélagie, tandis que Proudhon fuyait
+en Belgique. La jeunesse intellectuelle était ainsi préparée à saluer
+dans ces adversaires du catholicisme triomphant les victimes de la
+persécution.</p>
+
+<p>La puissance du clergé dans la société politique devait porter ses
+adversaires à soutenir la séparation de l’Eglise et de l’Etat.
+Cependant l’idée n’est encore formulée que rarement. Si les
+révolutionnaires violents de Londres en parlaient comme d’une
+nécessité, leur <span class="pagenum" id="Page_145">145</span> manifeste passait à peu près inaperçu en
+France<a id="FNanchor_271" href="#Footnote_271" class="fnanchor">[271]</a>. Jules Simon, avec ses principes libéraux, ne pouvait
+combattre la doctrine de la séparation; mais il déclara préférer
+dans la pratique le maintien du Concordat complété par les articles
+organiques<a id="FNanchor_272" href="#Footnote_272" class="fnanchor">[272]</a>. Les libéraux du <i>Journal des Débats</i> furent moins
+timides; ce sont eux qui ont rendu droit de cité en France à l’idée
+oubliée depuis un quart de siècle. Laboulaye, résumant le livre de
+Jules Simon, affirma, contrairement à l’opinion du philosophe, que
+l’antipathie traditionnelle du peuple français pour l’intervention des
+prêtres dans la politique le préparait à ce régime nouveau, annoncé
+par Bunsen et Vinet<a id="FNanchor_273" href="#Footnote_273" class="fnanchor">[273]</a>. «Puisse l’avenir ne pas nous donner tort!
+ajoutait Laboulaye; puisse-t-il éviter au monde le triste spectacle de
+ces Eglises qui se jettent dans les bras de l’Etat, pour qu’il fasse à
+leur profit la police des consciences<a id="FNanchor_274" href="#Footnote_274" class="fnanchor">[274]</a>!». Prévost-Paradol défendit
+la même cause. Converti au protestantisme par amour de la liberté, il
+fit l’introduction du livre de Samuel Vincent qu’on voulait rééditer.
+Il y parle de la religion en général avec respect, avec sympathie,
+car elle sert à élever l’homme au-dessus des basses préoccupations
+matérielles<a id="FNanchor_275" href="#Footnote_275" class="fnanchor">[275]</a>; <span class="pagenum" id="Page_146">146</span> mais elle doit ménager les droits de l’individu.
+Pour cela, il faut qu’elle vive séparée de l’Etat. Ce régime, qui a
+réussi aux Etats-Unis, peut convenir aussi au peuple français. «Bien
+qu’il soit téméraire de faire aucune prédiction en ce qui touche la
+conduite d’un peuple si mobile, il n’y a pas une présomption trop
+grande à espérer que notre génération ne disparaîtra pas du monde avant
+d’avoir vu s’opérer parmi nous la séparation complète et définitive des
+cultes et de l’Etat<a id="FNanchor_276" href="#Footnote_276" class="fnanchor">[276]</a>».</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_147">147</span></p>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_7"><span class="big120">CHAPITRE VII</span><br>
+ <span class="h2line1">La critique et la science laïque</span></h2>
+ <p class="souschapitre">I</p>
+</div>
+
+<p>Jusqu’en 1859 l’Empire fut un gouvernement de droite, allié de
+l’Église, ennemi des libéraux et des républicains. La guerre d’Italie
+parut devoir l’amener à une politique de gauche et le brouiller avec
+le parti catholique. Napoléon III fit son possible pour éviter cette
+rupture; pendant dix ans sa politique intérieure ou extérieure fut
+hésitante, féconde en brusques variations: dans la Péninsule son
+gouvernement favorisait tour à tour Victor-Emmanuel et Pie IX, laissait
+conquérir la Romagne par Cavour et faisait l’expédition de Mentana;
+en France les ministres flattaient l’épiscopat ou luttaient avec lui,
+développaient l’éducation laïque et punissaient les attaques aux dogmes
+chrétiens. Ces hésitations, si fâcheuses pour le prestige de l’Empire,
+donnèrent du moins plus de liberté qu’auparavant à la presse et au
+livre. Mais les hommes de science et de pensée n’avaient pas attendu
+l’an 1859 pour se mettre à l’œuvre; depuis plusieurs années des études
+sérieuses se poursuivaient lentement, dans le silence du cabinet ou du
+laboratoire. <span class="pagenum" id="Page_148">148</span> Les travailleurs qui les avaient entreprises étaient
+unis par une foi commune, la foi en la science; aucune tradition
+ancienne, aucun souci politique ou religieux ne leur paraissait
+assez respectable pour les arrêter dans l’exposé de la vérité. Les
+sciences philologiques d’un côté, les sciences naturelles de l’autre,
+progressèrent en même temps, s’organisèrent avec une égale confiance,
+et conduisirent beaucoup de leurs adeptes à repousser avec une égale
+sérénité les affirmations des groupes confessionnels.</p>
+
+<p>Ce furent les progrès de la philologie qui aidèrent à l’apparition de
+la critique biblique. Comprimée en France au dix-septième siècle par
+la censure de Bossuet contre Richard Simon, cette science prospérait
+en Allemagne depuis la fin du dix-huitième siècle; elle était restée
+renfermée dans l’enceinte des Universités jusqu’à ce que le livre de
+Strauss, appliquant à la vie de Jésus la théorie hégélienne du mythe,
+remuât tout le public intellectuel d’outre-Rhin. L’école de Tubingue,
+dirigée par Baur, consacrait aux diverses parties de l’Ancien ou du
+Nouveau Testament sa critique patiente et minutieuse. On ne connaissait
+pas ces travaux à Paris. La critique religieuse paraissait résumée pour
+les Français dans le livre de Dupuis, qui faisait du Christ un mythe
+solaire, et ce livre, autrefois très lu, participa au discrédit qui
+avait atteint les doctrines et les écrivains du dix-huitième siècle.
+La traduction de Strauss par Littré frappa l’attention de quelques
+libres penseurs;<a id="FNanchor_277" href="#Footnote_277" class="fnanchor">[277]</a> mais elle <span class="pagenum" id="Page_149">149</span> passa inaperçue de la plupart des
+adversaires de l’Église. Quant au clergé, il s’en inquiéta peu, malgré
+les avertissements de Quinet. Le Collège de France, où professaient de
+grands savants comme Burnouf, n’abordait pas l’histoire critique des
+religions. L’enseignement universitaire la laissa complètement de côté;
+si un normalien de 1848, Edmond About, se plongeait dans la lecture
+de Strauss, chacun savait dans son entourage que ce n’était point par
+amour de la science, mais par désir de faire provision d’arguments
+contre ses contradicteurs catholiques<a id="FNanchor_278" href="#Footnote_278" class="fnanchor">[278]</a>.</p>
+
+<p>Il y avait pourtant une ville française où l’on étudiait sérieusement
+ces questions. Strasbourg était alors l’intermédiaire intellectuel
+entre la France et l’Allemagne; à la Faculté de théologie protestante,
+un homme de haute valeur, Edouard Reuss, faisait connaître à ses
+élèves les travaux de l’école de Tubingue et publiait le résultat
+de ses recherches personnelles. Sa calme impartialité laissait aux
+étudiants le soin de tirer de ces études critiques des conclusions
+actuelles; bientôt ils s’enhardirent, et l’un d’eux, le pasteur Colani,
+se mit à la tête du groupe qui fonda en 1850 la «Revue de théologie
+et de philosophie chrétienne», appelée dans l’usage courant la Revue
+de Strasbourg<a id="FNanchor_279" href="#Footnote_279" class="fnanchor">[279]</a>. Il trouva des collaborateurs de talent: Albert
+Réville, pasteur français en Hollande, commença <span class="pagenum" id="Page_150">150</span> dans ce recueil
+ses grands travaux sur l’histoire des religions; Edmond Scherer, un
+pasteur de Genève, qui avait d’abord adopté l’orthodoxie rigoureuse
+du Réveil, perdit la foi et vint exposer dans la revue les motifs de
+cette évolution. Mais Strasbourg était loin de Paris; la <i>Revue de
+Strasbourg</i> demeura un organe provincial, à peu près inconnu en
+dehors des milieux protestants.</p>
+
+<p>L’ignorance parisienne choqua deux publicistes alsaciens qui voulurent
+y remédier; c’étaient Charles Dollfus et Auguste Nefftzer. Celui-ci,
+nous l’avons vu, possédait une forte culture de théologien; Dollfus,
+attiré de bonne heure par la philosophie religieuse, avait, lui
+aussi, rompu avec l’orthodoxie. Tous les deux aimaient l’Évangile
+et se firent les défenseurs du «christianisme progressif», religion
+naturelle reposant sur l’imitation des vertus pratiquées par Jésus;
+tous les deux voulaient que la religion fût laissée au libre choix
+des individus. Ils fondèrent en 1858 la <i>Revue germanique</i>,
+pour mettre en contact l’esprit français et l’esprit allemand,
+pour assurer à deux peuples très différents un échange profitable
+d’idées et de connaissances. La France devait apprendre à connaître
+la littérature, la philosophie, la science de l’Allemagne. Mais les
+fondateurs espéraient en même temps travailler pour la cause de la
+libre pensée en ruinant l’apologétique traditionnelle, asservie à la
+défense intégrale des textes sacrés. Dollfus montra la faiblesse des
+conciliateurs qui, à l’exemple de Bunsen, voulaient prêter à Jésus les
+pensées du dix-neuvième siècle. «Le christianisme, disait-il, est fils
+du miracle, la doctrine de Socrate ou de Platon <span class="pagenum" id="Page_151">151</span> est née de la
+philosophie, qui est la négation du miracle». La conciliation pourra
+se faire seulement quand la noble figure du Christ aura été «ramenée
+dans le cadre de l’humanité»<a id="FNanchor_280" href="#Footnote_280" class="fnanchor">[280]</a>. Nefftzer félicitait l’Allemagne de
+considérer le christianisme comme une chose mobile et perfectible:
+«c’est le seul point de vue qui mette la science en état d’être à la
+fois libre et sincèrement religieuse et chrétienne». La France, au
+contraire, maintient l’opposition de la science et de la foi, parce
+qu’elle confond le christianisme avec une de ses formes et considère
+cette forme comme une institution immuable, qu’on doit subir ou
+condamner<a id="FNanchor_281" href="#Footnote_281" class="fnanchor">[281]</a>.</p>
+
+<p>Les articles d’histoire religieuse tenaient une grande place dans
+la <i>Revue germanique</i>. Ils furent écrits généralement par des
+protestants libéraux, surtout par Michel Nicolas, professeur à la
+Faculté de théologie de Montauban. Les lecteurs apprirent à distinguer
+dans le Pentateuque l’œuvre de deux narrateurs différents, l’Elohiste
+et le Jéhoviste, dont les récits parfois contradictoires ont été plus
+tard combinés et mêlés dans une même trame. Ils furent mis au courant
+des contradictions entre les Évangiles et des controverses concernant
+l’authenticité de l’Évangile de saint Jean. «Il est des recherches,
+écrivait Michel Nicolas, auxquelles l’esprit humain ne peut plus
+renoncer une <span class="pagenum" id="Page_152">152</span> fois qu’elles ont été entamées; la critique biblique
+se trouve précisément dans ce cas. Quoi que nous fassions, partisans
+ou ennemis, il faut qu’elle marche jusqu’à ce qu’elle trouve une
+solution définitive, ou jusqu’à ce que la liberté de l’esprit soit
+encore étouffée par une nouvelle barbarie. On ne peut douter que plus
+d’un savant appliqué à la critique des livres saints n’ait regretté,
+à certaines heures, la candeur de la foi simple et ignorante. Regrets
+superflus! il ne lui est pas plus possible de reprendre la foi paisible
+du charbonnier, que de ressaisir les brillantes et belles années de sa
+jeunesse»<a id="FNanchor_282" href="#Footnote_282" class="fnanchor">[282]</a>.</p>
+
+<p>La revue, tout en évitant la politique pure, ne craignait pas de
+dire son mot sur les questions contemporaines. Elle combattit
+l’intolérance chez tous ceux qui s’en rendaient coupables, catholiques
+ou protestants. Elle demanda énergiquement la séparation de l’Eglise
+et de l’Etat<a id="FNanchor_283" href="#Footnote_283" class="fnanchor">[283]</a>. Un public de choix la suivit, Renan et Taine
+l’encouragèrent; mais les abonnés étaient trop peu nombreux pour lui
+assurer une existence durable, et Nefftzer fut bientôt si absorbé par
+la direction du <i>Temps</i> qu’il dut se décharger de toute autre
+besogne. La <i>Revue germanique</i> disparut en 1865, non sans avoir
+contribué à l’éducation philosophique et scientifique de l’élite
+française.</p>
+
+<p>Nefftzer et Dollfus recommandaient à la fois la critique et le respect
+du christianisme; mais, comme ils le constataient, le caractère
+français est ainsi fait que <span class="pagenum" id="Page_153">153</span> la critique biblique devait fournir à
+plusieurs écrivains une arme de guerre contre la religion fondée sur
+l’Ecriture<a id="FNanchor_284" href="#Footnote_284" class="fnanchor">[284]</a>. On put le voir chez Patrice Larroque. Ce philosophe
+militant, privé de ses fonctions universitaires par Falloux, se
+consacra désormais à l’histoire religieuse; il voulait combattre,
+écraser le christianisme, pour appeler ensuite les hommes de bonne
+volonté à fonder une religion rationnelle. La <i>Revue de Paris</i>
+publia en 1856 un premier extrait de ses travaux; il y montrait,
+par des textes soigneusement réunis, que l’Ecriture, les papes, les
+conciles n’avaient point travaillé à la destruction de l’esclavage
+ancien, et que l’Eglise n’avait point empêché les peuples chrétiens de
+créer en Amérique l’esclavage moderne<a id="FNanchor_285" href="#Footnote_285" class="fnanchor">[285]</a>. En 1859 Larroque publia
+le grand ouvrage qui l’occupait depuis de longues années, l’<i>Examen
+critique des doctrines de la religion chrétienne</i>. Parlant avec
+mépris du rire voltairien, il abordait le sujet gravement, comme un
+homme qui vient accomplir une œuvre nécessaire à la vie morale de
+ses contemporains<a id="FNanchor_286" href="#Footnote_286" class="fnanchor">[286]</a>. La première partie étudie un à un les dogmes
+fondamentaux du christianisme et prouve que chacun d’eux choque la
+raison, parfois de la manière la plus révoltante<a id="FNanchor_287" href="#Footnote_287" class="fnanchor">[287]</a>. La morale de
+<span class="pagenum" id="Page_154">154</span> cette religion ne vaut pas mieux, puisqu’elle contredit l’idée
+humaine de la justice. La seconde partie de l’ouvrage est consacrée
+à l’examen des Ecritures. Larroque avait appris l’hébreu pour lire
+la Bible; partout il y relève des erreurs grossières, comme le récit
+de la création et du déluge, ou des immoralités scandaleuses, comme
+l’histoire d’Abraham livrant sa femme au Pharaon pour de l’argent,
+celle des filles de Loth, et bien d’autres narrations du même genre.
+L’Evangile contient moins de grossièretés, mais les idées morales y
+sont bizarres, et sans cesse nous sommes arrêtés par les contradictions
+entre les quatre évangélistes. L’impitoyable critique arrive à
+conclure que des deux Testaments il ne resterait rien si un respect
+traditionnel, entretenu par l’éducation et par les efforts des prêtres,
+n’empêchait les lecteurs d’y voir ce qui s’y trouve réellement. Le
+livre de Larroque nous montre la critique biblique pratiquée par un
+Français qui demeure étranger aux études allemandes, qui néglige la
+notion du «devenir», et qui juge l’Ecriture avec les lumières de la
+raison raisonnante<a id="FNanchor_288" href="#Footnote_288" class="fnanchor">[288]</a>.</p>
+
+<p>C’était Renan qui allait faire connaître à la France entière les
+découvertes et les conclusions de la critique <span class="pagenum" id="Page_155">155</span> religieuse. Le jeune
+séminariste avait rompu dès 1845 avec une religion que son intelligence
+n’admettait plus comme vraie. Peu après, ses «Cahiers de jeunesse»
+nous le montrent plein d’admiration pour la science allemande, plein
+d’antipathie pour les théologiens et de mépris pour leur mauvaise foi;
+mais en même temps il admire Jésus et garde sa sympathie pour les idées
+religieuses, pourvu qu’elles ne soient jamais imposées par la force.
+Nous trouvons ainsi dès 1846 les deux caractères qui s’associeront
+toujours dans ses œuvres. La révolution de 1848 faillit faire de lui,
+on l’a vu, un polémiste énergique et rude, ami de la démocratie comme
+de la libre pensée; mais le voyage en Italie apaisa sa violence, et le
+2 décembre le dégoûta de la politique. Il devint ce qu’il devait rester
+pendant toute sa vie, un historien scrupuleux, érudit, rationaliste,
+soucieux de vérité scientifique, et en même temps un artiste épris
+de la beauté contenue dans les vieilles légendes et respectueux des
+traditions léguées par le passé. Impossible de trouver chez lui la
+moindre hypocrisie; on n’a qu’à l’entendre expliquer pourquoi il ne
+fait pas de polémique: «La question fondamentale sur laquelle doit
+rouler la discussion religieuse, c’est-à-dire la question du fait de
+la révélation et du surnaturel, je ne la touche jamais; non que cette
+question ne soit résolue pour moi avec une entière certitude, mais
+parce que la discussion d’une telle question n’est pas scientifique,
+ou pour mieux dire, parce que la science indépendante la suppose
+antérieurement résolue». Et l’écrivain ajoute, non sans dédain: «A
+cette polémique, dont je suis loin de contester la nécessité, mais qui
+n’est ni dans mes goûts ni dans mes aptitudes, <span class="pagenum" id="Page_156">156</span> Voltaire suffit. On
+ne peut être à la fois bon controversiste et bon historien. Voltaire,
+si faible comme érudit, Voltaire qui nous semble si dénué du sentiment
+de l’antiquité, à nous autres qui sommes initiés à une méthode
+meilleure, Voltaire est vingt fois victorieux d’adversaires encore plus
+dépourvus de critique qu’il ne l’est lui-même<a id="FNanchor_289" href="#Footnote_289" class="fnanchor">[289]</a>.»</p>
+
+<p>Renan explique ensuite son désir de voir subsister la religion, mais
+il entend celle-ci à sa manière: «L’homme qui prend la vie au sérieux
+et emploie son activité à la poursuite d’une fin généreuse, voilà
+l’homme religieux; l’homme frivole, superficiel, sans haute moralité,
+voilà l’impie.» Cependant il y a quelque chose de plus dans ce mot:
+l’étude indépendante des religions nous amène à un résultat consolant.
+«Ce résultat, c’est que la religion, étant une partie intégrante de la
+nature humaine, est vraie dans son essence, et qu’au-dessus des formes
+particulières du culte, nécessairement entachées des mêmes défauts
+que les temps et les pays auxquels elles appartiennent, il y a <i>la
+religion</i>, signe évident chez l’homme d’une destinée supérieure.»
+Cette constatation nous mène à la foi, à cette foi qui, pour conserver
+l’idéal, n’a pas besoin de croire au surnaturel<a id="FNanchor_290" href="#Footnote_290" class="fnanchor">[290]</a>.</p>
+
+<p>La religion, ainsi entendue, se confond à peu près entièrement avec
+la morale. C’est ce que Renan laisse entendre clairement dans la
+préface des <i>Essais de morale et de critique</i>. «La religion, de
+nos jours, dit-il, ne peut plus plus se séparer de la délicatesse de
+l’âme et de la culture de l’esprit. J’ai cru la servir en essayant
+<span class="pagenum" id="Page_157">157</span> de la transporter dans la région de l’inattaquable, au delà des
+dogmes particuliers et des croyances surnaturelles». Sans doute on peut
+craindre de ruiner la moralité en touchant aux symboles religieux; mais
+elle est compromise plus sûrement encore par l’absence de l’esprit
+scientifique. «L’extinction de l’esprit critique amène nécessairement
+le béotisme ou la frivolité, qui marquent la fin de toute moralité
+sérieuse, et amènent plus de maux pour une nation que le libre examen
+avec ses conséquences légitimes ou supposées».</p>
+
+<p>La courtoisie des formules n’enlève rien à l’énergie avec laquelle
+Renan combattait les théories qui lui semblaient fausses ou
+dangereuses. Les républicains s’indignaient en le voyant déclarer
+qu’il avait perdu ses préjugés sur la Révolution, que le triomphe des
+principes de 1789 serait celui de la faiblesse et de la médiocrité. Les
+libéraux épris de Channing s’attristaient en lisant son jugement, aussi
+dur que celui de Proudhon pour le philosophe américain. Les catholiques
+surtout furent exaspérés de la politesse dédaigneuse avec laquelle
+l’audacieux écrivain déclarait la religion utile pour le peuple<a id="FNanchor_291" href="#Footnote_291" class="fnanchor">[291]</a>,
+ou bien assurait de son estime les polémistes croyants auxquels il
+ne voulait pas répondre<a id="FNanchor_292" href="#Footnote_292" class="fnanchor">[292]</a>. Quant aux critiques indépendants,
+aux lettrés, ils étaient surpris, troublés, charmés par ce mélange
+d’audace et de respect envers la tradition. <span class="pagenum" id="Page_158">158</span> L’homme qui lui
+avait ouvert le <i>Journal des Débats</i>, Silvestre de Sacy, était
+fier de ce collaborateur si différent d’un disciple de Port-Royal.
+Laboulaye admirait les travaux de Renan sur les langues sémitiques et
+disait dès 1856: «Par les sujets qu’il traite, non moins que par la
+supériorité de ses vues, par l’ardeur de son esprit et la vivacité de
+son style, M. Renan me semble un des hommes dont les idées auront le
+plus d’influence dans l’avenir». Mais en même temps il l’invitait à
+la prudence, et lui rappelait que la critique biblique, touchant à la
+foi de millions d’hommes, doit demeurer discrète<a id="FNanchor_293" href="#Footnote_293" class="fnanchor">[293]</a>. Edmond Scherer,
+moins timide, saluait l’homme qui, jeune encore, avait pris place parmi
+les maîtres<a id="FNanchor_294" href="#Footnote_294" class="fnanchor">[294]</a>.</p>
+
+<p>Tout en menant de front ses travaux d’orientaliste et ses articles sur
+les questions actuelles, Renan préparait toujours le grand ouvrage
+auquel, dès 1848, il avait résolu de vouer son existence. Une mission
+en Syrie lui permit de voir le pays où était né le christianisme.
+Nommé à la chaire d’hébreu du Collège de France, il fit en 1862 la
+leçon d’ouverture qui renfermait cette phrase à propos de Jésus:
+«Un homme incomparable, si grand que, bien qu’ici tout doive être
+jugé au point de vue de la science positive, je ne voudrais pas
+contredire ceux qui, frappés du caractère exceptionnel de son œuvre,
+l’appellent Dieu». Le bruit <span class="pagenum" id="Page_159">159</span> fait par les auditeurs, l’émotion
+causée par cette franchise décidèrent le gouvernement à suspendre le
+cours. Un an plus tard fut publiée la <i>Vie de Jésus</i>. Ce n’est
+pas le lieu d’analyser ce livre fameux; il suffit d’en rappeler le
+caractère. L’auteur s’inspirait des longues recherches poursuivies
+par la critique allemande, il utilisait et recommandait les travaux
+de Reuss, de Michel Nicolas, de Réville; mais son livre, préparé par
+un érudit, était écrit par un artiste. Suppléant par l’hypothèse
+aux lacunes des documents, il faisait de son héros une personnalité
+vivante; ce livre de science devait avoir pour les lecteurs vulgaires
+l’attrait d’un roman. Renan l’avait voulu ainsi, malgré les conseils de
+quelques amis qui l’engageaient à faire une simple étude critique<a id="FNanchor_295" href="#Footnote_295" class="fnanchor">[295]</a>;
+si l’ouvrage prêtait le flanc aux objections des spécialistes, il
+forçait l’attention du public français, qui ne s’attache qu’aux livres
+intéressants et bien écrits.</p>
+
+<p>La <i>Vie de Jésus</i> passionna également les croyants et les libres
+penseurs. Beaucoup d’écrivains catholiques le réfutèrent, mais ils
+ignoraient trop la critique biblique pour être en état de discuter ses
+conclusions avec compétence; la plupart aimèrent mieux insister sur la
+part de l’hypothèse dans le livre et conclure avec dédain que le nouvel
+Arius n’avait écrit qu’un roman puéril<a id="FNanchor_296" href="#Footnote_296" class="fnanchor">[296]</a>. Les critiques protestants,
+comme <span class="pagenum" id="Page_160">160</span> Edmond de Pressensé, lui opposèrent des réfutations plus
+sérieuses. Quant aux défenseurs de la libre pensée, ils se partagèrent.
+La <i>Revue germanique</i>, ravie de voir, conformément à son
+programme, la pensée allemande mise à la portée du public français,
+loua plusieurs fois l’ouvrage. Albert Réville y publia une étude
+approfondie qui, tout en faisant la part de la critique, défendait
+Renan contre ses adversaires<a id="FNanchor_297" href="#Footnote_297" class="fnanchor">[297]</a>. Lorsque Patrice Larroque, toujours
+tranchant et radical, reprocha au brillant écrivain une sympathie
+excessive pour les légendes évangéliques, un emploi trop fréquent du
+quatrième Evangile, et surtout des fadeurs inutiles, une «parfumerie
+asphyxiante», Albert Réville répondit par une brochure qui justifiait
+Renan et défendait les droits de l’artiste<a id="FNanchor_298" href="#Footnote_298" class="fnanchor">[298]</a>.</p>
+
+<p>La bourgeoisie lettrée qui lisait la <i>Revue des Deux-Mondes</i> fut
+renseignée par un universitaire détaché des idées religieuses, Ernest
+Havet. «L’impossibilité et le néant essentiel du miracle, écrivait-il,
+l’indéfectibilité des lois naturelles, la nature toujours pareille à
+elle-même dans le monde moral aussi bien que dans le monde physique,
+la naissance du christianisme et l’apparition de Jésus purs phénomènes
+historiques, magnifiques phénomènes à la bonne heure, mais phénomènes
+comme les autres, et dont l’étude doit se faire suivant les mêmes
+procédés que toute autre étude, voilà le fond solide sur lequel le
+livre est bâti. Mon examen s’appuie sur les mêmes principes, et j’ai dû
+les proclamer <span class="pagenum" id="Page_161">161</span> d’abord, sans effort et tranquillement, comme choses
+toutes simples, mais non sans fierté et sans joie, puisqu’on peut en
+mesurer le prix à ce qu’il en a coûté pour les conquérir». Après ce cri
+de triomphe, Havet montrait les qualités sérieuses du livre, tout en
+reprochant à l’auteur de renoncer quelquefois volontairement à suivre
+jusqu’au bout sa propre critique<a id="FNanchor_299" href="#Footnote_299" class="fnanchor">[299]</a>. Edmond Scherer se montra plus
+enthousiaste encore: Voltaire et Strauss, dit-il, sont encore des
+théologiens, absorbés par la polémique; Renan le premier s’est élevé
+assez haut pour parvenir à la libre vue historique des choses. Ce livre
+n’avait pas encore été fait: «il a fallu deux choses pour qu’il devînt
+possible, le dix-neuvième siècle et la France<a id="FNanchor_300" href="#Footnote_300" class="fnanchor">[300]</a>».</p>
+
+<p>Renan avait laissé passer les attaques, les menaces, les injures sans y
+répondre. Deux ans plus tard il continua son histoire par le volume sur
+les <i>Apôtres</i>. Cette fois l’hypothèse tenait moins de place, le
+livre était moins inattendu; aussi, tout en obtenant un grand succès,
+provoqua-t-il un moindre scandale. Pourtant la préface maintenait
+énergiquement ses opinions sur le miracle et raillait les tenants du
+surnaturel: «Quand on a un moyen si simple de se prouver, pourquoi ne
+pas s’en servir au grand jour? Un miracle à Paris, devant des savants
+compétents, mettrait fin à tant de doutes! Mais, hélas! voilà ce qui
+n’arrive jamais. <span class="pagenum" id="Page_162">162</span> Jamais il ne s’est passé de miracle devant le
+public qu’il faudrait convertir, je veux dire devant des incrédules.
+La condition du miracle, c’est la crédulité du témoin». Il parlait
+avec sa politesse hautaine des violences proférées contre lui<a id="FNanchor_301" href="#Footnote_301" class="fnanchor">[301]</a>. Sa
+résolution demeurait ferme d’éviter les polémiques inutiles; rien ne
+lui paraissait plus désirable que le maintien de la société actuelle,
+où l’orthodoxie, le rationalisme, l’art, la morale ont chacun leur part
+et doivent se supporter mutuellement.</p>
+
+<p>Ce n’était pas seulement l’histoire religieuse qui fournissait
+aux critiques l’occasion de reviser les affirmations de l’Eglise.
+L’histoire de la pensée grecque, étudiée avec plus de soin
+qu’autrefois, permit de retrouver chez les païens les grandes vérités
+morales dont l’opinion commune faisait hommage à l’Evangile. Jacques
+Denis, un universitaire d’esprit très libre, avait fait un mémoire,
+couronné par l’Institut en 1853, sur la morale grecque; de là sortit
+un beau livre, l’<i>Histoire des théories et des idées morales dans
+l’antiquité</i>: «L’homme est un, quoiqu’il change sans cesse, disait
+l’auteur dans sa préface; la vie morale de l’humanité est une,
+quoiqu’elle soit dans un perpétuel mouvement». Grâce à la philosophie,
+ce mouvement devient un progrès continu, justifiant le vers pris comme
+épigraphe de l’ouvrage: <i lang="la">Et quasi cursores vitaï lampada tradunt</i>.
+L’ouvrage fut remarqué; plus d’un grand écrivain parisien félicita le
+modeste universitaire de <span class="pagenum" id="Page_163">163</span> province qui avait si bien défendu la
+morale des anciens<a id="FNanchor_302" href="#Footnote_302" class="fnanchor">[302]</a>.</p>
+
+<p>Jacques Denis expliquait en débutant pourquoi il avait laissé de
+côté l’influence de la philosophie antique sur la morale chrétienne.
+«Quoique je n’espère rien et que je craigne peu de chose, disait-il, je
+ne me sens pas dans une position assez libre pour toucher à de pareils
+sujets<a id="FNanchor_303" href="#Footnote_303" class="fnanchor">[303]</a>». L’ouvrage qu’il n’avait pu composer fut bientôt fait
+par Havet. Admirateur passionné de l’hellénisme, celui-ci montra la
+littérature et la morale des Grecs préparant, inspirant tout ce qu’il
+y avait de bon dans l’Evangile et dans le christianisme. <i lang="la">Natura
+non facit saltus</i>; cet axiome que Sainte-Beuve lui avait conseillé
+de prendre comme épigraphe de son livre en indique l’esprit et la
+tendance. Ce livre de science fut accompagné d’une préface belliqueuse
+où l’écrivain protestait contre les phrases convenues sur la révolution
+morale opérée par Jésus, contre la faiblesse intellectuelle des gens
+«comme il faut», et citait à l’appui de sa thèse l’opinion d’un grand
+nombre de publicistes indépendants<a id="FNanchor_304" href="#Footnote_304" class="fnanchor">[304]</a>.</p>
+
+<p>Les sciences naturelles n’étaient pas, comme les sciences
+philologiques, des importations venues d’Allemagne; <span class="pagenum" id="Page_164">164</span> la France
+avait produit depuis longtemps une série de grands naturalistes.
+Mais la génération romantique avait négligé les travaux de Geoffroy
+Saint-Hilaire et prêté une attention médiocre aux débuts de la
+géologie. Les hommes du second Empire, au contraire, suivirent avec un
+intérêt passionné les découvertes de Boucher de Perthes et les théories
+de Darwin.</p>
+
+<p>C’est une intéressante figure que celle de Boucher de Perthes. Ce
+provincial, fixé dans sa résidence d’Abbeville, y avait rempli
+consciencieusement jusqu’en 1852 les fonctions de directeur des
+douanes; il y menait une vie d’amateur riche, intelligent, curieux
+de toutes choses, très attentif à la politique française, prônant
+la théorie économique du libre échange à une époque où elle faisait
+encore scandale. Cet amateur avait un esprit génial, avec une volonté
+ferme qui lui permit de lutter pour ses idées sans jamais se laisser
+décourager par les réfutations, les railleries ou, ce qui était plus
+grave, par le silence des autorités scientifiques. C’est ainsi qu’il
+devint le créateur de la science préhistorique. S’intéressant à elle
+dès sa jeunesse, il présenta en 1838 aux naturalistes parisiens les
+premières haches diluviennes découvertes par lui. Brongniart, puis
+Jean-Baptiste Dumas se rallièrent à ses idées, sans oser le dire bien
+haut; les autres savants demeurèrent indifférents jusqu’à l’année
+glorieuse, l’année 1859. A cette date, les principaux géologues de
+l’Angleterre vinrent visiter Abbeville pour vérifier ses affirmations
+et se déclarèrent convaincus; ensuite Gaudry, après avoir fait le même
+voyage, lut à l’Académie des Sciences, le 3 octobre 1859, un rapport
+qui entraîna les indécis. Boucher de Perthes ne se tenait pas encore
+pour satisfait: après <span class="pagenum" id="Page_165">165</span> les instruments de l’homme fossile, c’était
+cet homme lui-même qu’il voulait retrouver; en 1863 fut découverte
+la mâchoire de Moulin-Quignon, et cette fois l’Académie des Sciences
+enregistra aussitôt la nouvelle conquête.</p>
+
+<p>Boucher de Perthes ne tirait pas de ses travaux des conclusions
+irréligieuses. Le rôle politique du clergé lui déplaisait beaucoup,
+et les progrès des congrégations catholiques lui paraissaient
+inquiétants<a id="FNanchor_305" href="#Footnote_305" class="fnanchor">[305]</a>; mais il n’aimait pas les discussions pouvant ébranler
+le culte établi. Lui-même croyait en Dieu, en un Dieu qui n’a point
+créé la forme du monde ni les corps qui s’y trouvent; la religion
+lui apparaissait comme un bienfait pour la conscience<a id="FNanchor_306" href="#Footnote_306" class="fnanchor">[306]</a>. Ce grand
+travailleur aimait la science et fuyait la polémique religieuse<a id="FNanchor_307" href="#Footnote_307" class="fnanchor">[307]</a>.
+Mais ses lecteurs furent moins discrets: si l’homme remontait au début
+de l’époque quaternaire, si son histoire primitive s’était déroulée
+sur la terre pendant de longs siècles, que devenaient les dates fixées
+par les théologiens pour la création du monde, 4963 ou 4004 avant
+Jésus-Christ? La question allait être souvent posée par tous ceux qui
+cherchaient dans la science des armes contre l’Eglise.</p>
+
+<p>Vers la même époque le transformisme, exposé par Lamarck, défendu
+par Geoffroy Saint-Hilaire dans une polémique fameuse contre Cuvier,
+reparut en France avec Darwin. Ce fut une femme, Clémence Royer,
+qui présenta au public français la traduction de <i>l’Origine des
+espèces</i>. Née dans une famille bretonne, catholique <span class="pagenum" id="Page_166">166</span> et
+royaliste, elle avait bientôt rompu avec son milieu et rejeté les idées
+religieuses. Le système de Darwin lui parut fournir une réfutation
+décisive du dogme chrétien; c’est ainsi que l’ouvrage du grave et
+paisible savant anglais, adversaire des controverses irritantes, parut
+précédé par une fougueuse préface de la traductrice. «Oui, disait-elle
+en commençant, je crois à la révélation, mais à une révélation
+permanente de l’homme à lui-même et par lui-même, une révélation
+rationnelle qui n’est que la résultante des progrès de la science et
+de la conscience contemporaines, à une révélation toujours partielle
+et relative qui s’effectue par l’acquisition de vérités nouvelles, et
+plus encore par l’élimination d’anciennes erreurs». Il y eut ainsi une
+belle époque de découvertes et de progrès avant Jésus, qui sut bien
+exprimer les préceptes moraux connus depuis longtemps<a id="FNanchor_308" href="#Footnote_308" class="fnanchor">[308]</a>. La doctrine
+se transforma bientôt et devint le catholicisme, religion savante qui
+allait pendant mille ans figer les principes de la philosophie ancienne
+dans ses dogmes immuables. Le réveil date du seizième siècle; enfin est
+arrivé l’âge de l’Encyclopédie, le siècle révélateur par excellence.
+Le travail scientifique poursuivi depuis lors vient de résoudre la
+question de l’origine des espèces. Deux solutions sont en présence:
+ou bien les êtres vivants dérivent les uns des autres, ou bien chaque
+forme spécifique a été créée par la volonté divine. La seconde solution
+est celle de <span class="pagenum" id="Page_167">167</span> Platon, de la Bible, du réalisme; la première,
+celle des nominalistes, est désormais démontrée par Darwin. Or le
+système nominaliste justifie l’individualisme et le progrès humain
+par la liberté; le système réaliste exige une autorité puissante,
+une organisation reposant sur le socialisme et l’immobilité. Voilà
+pourquoi l’orthodoxie chrétienne s’est insurgée contre Darwin<a id="FNanchor_309" href="#Footnote_309" class="fnanchor">[309]</a>. La
+théorie de celui-ci entraîne de profondes conséquences morales, car
+elle condamne à la fois l’égalité absolue et les castes fermées. «La
+doctrine de M. Darwin, c’est la révélation rationnelle du progrès, se
+posant dans son antagonisme logique avec la révélation irrationnelle
+de la chute». Il faut choisir: «pour moi, conclut Clémence Royer, mon
+choix est fait: je crois au progrès».</p>
+
+<p>La femme ardente et batailleuse qui présentait ainsi Darwin au public
+français rappelait que la nouvelle doctrine avait déjà soulevé en
+Angleterre et en Allemagne de sérieuses controverses; elle invita les
+amis de la science à la défendre énergiquement contre le clergé de
+France<a id="FNanchor_310" href="#Footnote_310" class="fnanchor">[310]</a>. Mais les théologiens protestants, accoutumés à lire et
+à commenter la Bible, furent peut-être plus émus que les théologiens
+catholiques. Ceux-ci combattirent cependant le darwinisme en voyant
+que c’étaient les adversaires de l’Église qui lui faisaient <span class="pagenum" id="Page_168">168</span> bon
+accueil; mais bientôt quelques savants français commencèrent à s’y
+rallier, tandis que certains catholiques s’appliquaient à démontrer que
+les théories nouvelles comportaient une interprétation conciliable avec
+les croyances religieuses.</p>
+
+<p>Les maîtres de la science évitaient d’ailleurs autant que possible de
+se mêler aux polémiques philosophiques ou religieuses. Parfois on les
+y entraînait à leur corps défendant. Ainsi le débat sur la génération
+spontanée, dans les années 1864 et 1865, se rattachait par un lien très
+fragile aux discussions sur la Genèse; Voltaire n’avait-il pas combattu
+avec esprit l’hypothèse à laquelle Pasteur opposait ses expériences?
+Néanmoins la presse fit si bien que Pouchet apparut comme le défenseur
+de la libre pensée, Pasteur comme celui de l’Église, alors que le
+grand chimiste recherchait uniquement la vérité scientifique<a id="FNanchor_311" href="#Footnote_311" class="fnanchor">[311]</a>.
+Claude Bernard opposa une résistance invincible aux efforts de tous
+ceux qui voulaient l’entraîner hors de son domaine: «Les systèmes ne
+sont point dans la nature, écrivait-il, mais seulement dans l’esprit
+des hommes<a id="FNanchor_312" href="#Footnote_312" class="fnanchor">[312]</a>. Pour l’expérimentateur physiologiste, il ne saurait
+y avoir ni spiritualisme ni matérialisme... Les causes premières
+ne sont point du domaine scientifique, et elles nous échapperont à
+jamais<a id="FNanchor_313" href="#Footnote_313" class="fnanchor">[313]</a>.»</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_169">169</span></p>
+
+<p class="souschapitre">II</p>
+
+<p>L’amour de la science, la confiance dans ses méthodes, l’admiration
+pour ses progrès caractérisent les hommes du second Empire, et devaient
+agir sur leur philosophie. Mais cette philosophie nouvelle rencontrait
+l’opposition de la philosophie classique, maîtresse de l’enseignement,
+c’est-à-dire de la philosophie éclectique. Lorsque Duruy remplaça la
+classe de «logique» par le programme complet de philosophie tel qu’on
+l’enseignait jusqu’en 1851, ce furent la psychologie et la métaphysique
+de Victor Cousin qui reprirent leur place dans les leçons des
+professeurs. Cousin avait préconisé, à l’époque de sa toute-puissance,
+l’accord entre la philosophie et la religion; il poursuivit la même
+alliance quand l’Empire lui eut enlevé son autorité universitaire.
+Lui-même donnait l’exemple dans les nouvelles éditions de ses ouvrages,
+corrigeant, retranchant, adoucissant toujours. En même temps il
+entamait des pourparlers compliqués avec Rome, offrant des concessions,
+refusant une soumission. Les catholiques intransigeants s’efforcèrent
+d’obtenir une condamnation formelle de ses écrits; Pie IX, plus
+indulgent, finit par décider l’ajournement indéfini de la sentence de
+l’Index<a id="FNanchor_314" href="#Footnote_314" class="fnanchor">[314]</a>. Le philosophe reconnaissant vint s’asseoir à côté de
+l’archevêque de <span class="pagenum" id="Page_170">170</span> Paris au pied de la chaire de Notre-Dame pendant
+les conférences du Père Hyacinthe<a id="FNanchor_315" href="#Footnote_315" class="fnanchor">[315]</a>.</p>
+
+<p>De même que lui, Guizot continuait à dire que la société moderne a
+besoin du christianisme. La révolution de 1848, l’avènement de la
+démocratie qu’il détestait, une attention plus grande apportée aux
+choses religieuses depuis qu’il avait quitté la politique, accentuaient
+chez lui une conviction qui remontait aux premiers temps de sa vie.
+Mais cet apologiste de la foi chrétienne était un partisan des
+principes de 1789. Les droits et la dignité de l’individu, affirmés
+par la Révolution, ne sont-ils pas dans l’Évangile? demandait Guizot;
+le mot de saint Pierre, «mieux vaut obéir à Dieu qu’aux hommes»,
+ne justifie-t-il pas la résistance à l’oppression? Quant à la
+science, on ne saurait l’opposer à la religion, puisqu’elles ne se
+rencontrent pas dans le même domaine. La conciliation avec le présent
+demeure évidemment plus facile pour les églises protestantes; mais
+le catholicisme a dû apprendre, par l’expérience de ces cinquante
+dernières années, combien il gagne à se tenir éloigné de la politique.
+Le catholicisme et le protestantisme sont appelés, sinon à fusionner,
+du moins à s’allier dans l’intérêt de la société<a id="FNanchor_316" href="#Footnote_316" class="fnanchor">[316]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_171">171</span></p>
+
+<p>Ces idées de conciliation, chères aux deux maîtres de la bourgeoisie
+orléaniste, rencontraient l’appui de la plupart de leurs élèves.
+Darimon et Saisset les soutinrent avec une conviction sincère dans
+leurs leçons de la Sorbonne et témoignèrent une sympathie de plus en
+plus marquée pour le christianisme. Jules Simon différait d’eux par ses
+opinions politiques, mais nullement par sa foi philosophique. Un autre
+philosophe mêlé à la politique, ami intime de Cousin, républicain de
+vieille date comme Jules Simon, Barthélemy Saint-Hilaire, insistait sur
+la coexistence nécessaire entre la foi et la raison, sur la sympathie
+qui doit unir la philosophie spiritualiste et le christianisme<a id="FNanchor_317" href="#Footnote_317" class="fnanchor">[317]</a>.
+Même sympathie pour la religion chrétienne chez les spiritualistes
+affranchis de l’influence de Cousin, comme Ravaisson et Lachelier. Un
+disciple indépendant de l’école éclectique, Rémusat, tenait un langage
+semblable; il aimait à citer les catholiques tolérants, un Maret, un
+Gratry, et ne cachait pas son goût pour les théories moyennes<a id="FNanchor_318" href="#Footnote_318" class="fnanchor">[318]</a>.
+Mais sa franchise lui faisait avouer que l’éclectisme avait trop voulu
+concilier les inconciliables: «Elèves des modestes sages de l’Ecosse,
+nous sommes tous enclins à faire trop peu de compte des difficultés
+et à passer par-dessus certaines contradictions que la pratique peut
+tolérer, mais non la science<a id="FNanchor_319" href="#Footnote_319" class="fnanchor">[319]</a>.» Cette même liberté d’esprit
+permettait à Rémusat de protester contre l’injustice <span class="pagenum" id="Page_172">172</span> de ses amis
+envers les penseurs du siècle précédent<a id="FNanchor_320" href="#Footnote_320" class="fnanchor">[320]</a>.</p>
+
+<p>Si Rémusat lui-même critiquait la prudence excessive de la philosophie
+éclectique, les concessions de Cousin au clergé, les corrections
+continuelles faites à ses livres étonnaient et irritaient ceux qui
+n’appartenaient point à l’école. Un prélat intransigeant, Pie, les
+relevait avec dédain<a id="FNanchor_321" href="#Footnote_321" class="fnanchor">[321]</a>. Un libéral modéré, Laboulaye, se plaignait
+que la philosophie n’osât pas aborder les sujets traités par la
+religion<a id="FNanchor_322" href="#Footnote_322" class="fnanchor">[322]</a>. Les anticléricaux tels que Guéroult dénonçaient la
+reculade honteuse de la philosophie universitaire<a id="FNanchor_323" href="#Footnote_323" class="fnanchor">[323]</a>. Mais ce furent
+surtout les apôtres de la science, les maîtres de la jeunesse nouvelle,
+Renan et Taine, qui se chargèrent de l’exécution.</p>
+
+<p>Renan consacra au philosophe un de ces articles élogieux et courtois
+d’où le blâme ressortait d’autant plus <span class="pagenum" id="Page_173">173</span> sévère. Cousin, dit-il,
+est avant tout un grand orateur: «Toutes les doctrines ne sont pas
+également éloquentes, et je crois bien que plus d’une fois M. Cousin
+a dû se laisser entraîner vers certaines opinions autant par la
+considération des beaux développement auxquels elles prêtaient que
+par des démonstrations purement scientifiques». Cousin est aussi un
+politique, persuadé comme Royer-Collard que chaque gouvernement a sa
+philosophie: «est-ce que chaque gouvernement a sa chimie, sa physique
+ou son astronomie? est-ce que chaque gouvernement a sa philologie?»
+Cette politique est particulièrement dangereuse quand elle veut régler
+les rapports de la science avec la religion. «C’est une position
+difficile que celle de catholique malgré l’Église»; c’est celle qu’a
+prise le chef de l’éclectisme<a id="FNanchor_324" href="#Footnote_324" class="fnanchor">[324]</a>.</p>
+
+<p>Taine était entré à l’École Normale en 1848, déjà détaché des idées
+religieuses, imbu de spinozisme, plein de respect, de passion pour
+cette vérité rationnelle et scientifique dont il parlait à ses jeunes
+amis avec l’accent d’un apôtre. Devenu professeur, il eut à subir deux
+persécutions, celle du clergé, celle de la philosophie officielle. La
+première se dissimula sous des formes polies. A Nevers, l’aumônier
+l’avertit de lui signaler ceux de ses élèves qui montreraient de
+l’irréligion<a id="FNanchor_325" href="#Footnote_325" class="fnanchor">[325]</a>; le recteur, un prêtre universitaire bienveillant,
+lui conseilla la prudence<a id="FNanchor_326" href="#Footnote_326" class="fnanchor">[326]</a>; il se vit contraint <span class="pagenum" id="Page_174">174</span> d’aller
+au sermon<a id="FNanchor_327" href="#Footnote_327" class="fnanchor">[327]</a>. A Poitiers, on lui interdit de laisser lire à un
+de ses élèves les <i>Provinciales</i>; on lui ordonna de faire à
+l’entrée en classe la prière en latin, qu’il abrégea d’ailleurs de
+moitié<a id="FNanchor_328" href="#Footnote_328" class="fnanchor">[328]</a>. La seconde persécution fut beaucoup plus pénible pour
+lui: obligé, pour être admis au doctorat, de renoncer à ses études
+sur les sensations et de choisir pour sa thèse un sujet littéraire
+inoffensif, il se consolait en lisant Hegel et en complétant ses études
+scientifiques. Enfin il quitta l’Université, résolu à dire son fait à
+cette philosophie qui opprimait la pensée. On le vit dans son livre sur
+<i>Les philosophes classiques du dix-neuvième siècle en France</i>.</p>
+
+<p>L’attaque est aussi franche que celle de Renan, mais dépourvue des
+formules flatteuses et courtoises dont celui-ci l’enguirlandait.
+Royer-Collard, Cousin, Jouffroy sont analysés, disséqués
+impitoyablement. L’éclectisme a réussi, parce qu’il répondait au goût
+des hommes de la Restauration pour la rêverie métaphysique. Après
+1830, il est devenu philosophie d’État en multipliant les avances
+au clergé. «La doctrine, telle qu’elle est aujourd’hui, est fort
+voisine du christianisme, et recueille naturellement tous ceux qui
+en tombent. Nul oreiller n’est plus doux, plus semblable au paisible
+lit qu’on vient de quitter, meilleur pour retenir ceux qui n’aiment
+pas à courir les aventures de l’esprit». Mais ce système n’a plus de
+prise sur la foule: «il n’a plus l’air d’une philosophie, mais d’un
+dépôt»<a id="FNanchor_329" href="#Footnote_329" class="fnanchor">[329]</a>. La génération nouvelle reprend <span class="pagenum" id="Page_175">175</span> goût à l’analyse.
+«On relit le dix-huitième siècle; sous les moqueries légères, on
+trouve des idées profondes; sous l’ironie perpétuelle, on trouve la
+générosité habituelle; sous les ruines visibles, on trouve des bâtisses
+inaperçues. Quelques personnes commencent à redouter le sentiment,
+à discuter l’enthousiasme, à rechercher les faits, à aimer les
+preuves<a id="FNanchor_330" href="#Footnote_330" class="fnanchor">[330]</a>».</p>
+
+<p>Le livre causa une profonde émotion dans le monde universitaire, puis
+il pénétra dans le grand public et fonda la renommée de Taine<a id="FNanchor_331" href="#Footnote_331" class="fnanchor">[331]</a>.
+Désormais il allait poursuivre sa glorieuse carrière, étendant ses
+vues, s’intéressant à l’art autant qu’à la philosophie, mais demeurant
+avant tout le défenseur de la science, qui lui inspirait des éloges
+enthousiastes. Sa déférence pour Guizot ne l’empêchait pas de réclamer
+vivement quand le grand protestant déclarait croire à la création de
+l’homme par Dieu<a id="FNanchor_332" href="#Footnote_332" class="fnanchor">[332]</a>. Sa conception du déterminisme scientifique
+fut précisée avec plus de force que jamais dans <i>l’Histoire de la
+littérature anglaise</i>; l’introduction montra dans la race, le
+milieu et le moment, les causes <span class="pagenum" id="Page_176">176</span> générales qui expliquent le
+développement de la littérature, de la religion, du régime politique,
+de tous les grands phénomènes sociaux. Cette synthèse puissante, cette
+philosophie de la science, présentée dans une langue claire et forte,
+agit profondément sur la jeunesse pensante vers la fin de l’Empire. Un
+des représentants les plus illustres de cette génération l’a montré:
+«La pensée de ce puissant esprit, dit Anatole France, nous inspira,
+vers 1870, un ardent enthousiasme, une sorte de religion, ce que
+j’appellerai le culte dynamique de la vie. Ce qu’il nous apportait,
+c’était la méthode et l’observation, c’était le fait et l’idée,
+c’était la philosophie et l’histoire, c’était la science enfin. Et ce
+dont il nous débarrassait, c’était l’odieux spiritualisme d’école,
+c’était l’abominable Cousin et son abominable école; c’était l’ange
+universitaire montrant d’un geste académique le ciel de Platon et de
+Jésus-Christ<a id="FNanchor_333" href="#Footnote_333" class="fnanchor">[333]</a>».</p>
+
+<p>A la doctrine enseignée dans les lycées la jeunesse commençait à
+opposer la philosophie positiviste. Auguste Comte, bien qu’il écartât
+résolument l’idée de Dieu, avait terminé sa carrière en fondant une
+religion nouvelle, et, pour la faire triompher, il avait recherché
+l’alliance des jésuites et l’accord avec l’Église. Mais à sa mort le
+positivisme demeurait encore inconnu, en dehors du groupe des fidèles;
+<span class="pagenum" id="Page_177">177</span> celui qui le révéla au grand public, ce fut un disciple hérétique.
+Littré, dès sa jeunesse, avait écarté le problème de l’au-delà comme
+insoluble, et refusé de s’aventurer sur cet océan du mystère pour
+lequel le navigateur ne possède ni voile ni gouvernail<a id="FNanchor_334" href="#Footnote_334" class="fnanchor">[334]</a>; admirateur
+du <i>Cours de philosophie positive</i>, il ne suivit pas le maître
+dans sa tentative religieuse. La politique acheva de les séparer;
+l’ardent républicain qu’était Littré ne put admettre l’adhésion de
+Comte au 2 décembre. Néanmoins c’est son livre sur Auguste Comte qui
+fit véritablement connaître à la France la nouvelle doctrine; ce fut
+donc le positivisme de gauche, le positivisme purement scientifique,
+sans mélange de religion, qui s’offrit à l’adhésion d’une jeunesse
+dégoûtée de l’éclectisme. D’ailleurs Littré plut à celle-ci par la
+fermeté tranquille de ses négations, par la netteté scientifique
+avec laquelle il répondait aux partisans du miracle: «Jamais, dans
+les amphithéâtres d’anatomie et sous les yeux des médecins, un mort
+ne s’est relevé et ne leur a montré, par sa seule apparition, que la
+vie ne tient pas à cette intégrité des organes qui, d’après leurs
+recherches, fait le nœud de toute existence animale, et qu’elle peut
+encore se manifester avec un cerveau détruit, un poumon incapable
+de respirer, un cœur inhabile à battre. Jamais, dans les plaines de
+l’air, aux yeux des physiciens, un corps pesant ne s’est élevé contre
+les lois de la pesanteur, prouvant par là que les propriétés des corps
+sont susceptibles de suppressions <span class="pagenum" id="Page_178">178</span> temporaires, qu’une intervention
+surnaturelle peut rendre le feu sans chaleur, la pierre sans pesanteur
+et le nuage orageux sans électricité. Jamais, dans les espaces
+intercosmiques, aux yeux des astronomes, la terre ne s’est arrêtée
+dans sa révolution diurne, ni le soleil n’a reculé vers son lever, ni
+l’ombre du cadran n’a manqué de suivre l’astre dont elle marque les
+pas; et les calculs d’éclipses, toujours établis longtemps à l’avance
+et toujours vérifiés, témoignent qu’en effet rien de pareil ne se
+passe dans les relations des planètes et de leur soleil. Ainsi a parlé
+l’expérience perpétuelle<a id="FNanchor_335" href="#Footnote_335" class="fnanchor">[335]</a>».</p>
+
+<p>Littré acquit une grande influence personnelle par la dignité de sa
+vie, la hauteur de sa pensée, la variété de ses connaissances. Un grand
+savant, son ami Robin, converti comme lui au positivisme, contribuait
+aussi à répandre la doctrine. Les attaques de la presse catholique
+achevèrent de faire connaître ces hommes peu bruyants: l’ardente
+campagne menée par Dupanloup pour empêcher l’élection de Littré à
+l’Académie française le rendit populaire comme une victime du parti
+clérical. Ainsi, quand Guéroult en 1858 exhortait la France à faire
+son bilan intellectuel, il ne se doutait pas que son vœu était déjà
+exaucé, qu’une légion de penseurs indépendants s’était formée qui se
+lançait avec confiance dans l’arène philosophique. Les hommes de 1830
+avaient célébré la poésie et le sentiment religieux; les hommes de 1860
+célébraient la science et la libre pensée.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_179">179</span></p>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_8"><span class="big120">CHAPITRE VIII</span><br>
+ <span class="h2line1">La guerre au cléricalisme</span></h2>
+ <p class="souschapitre">I</p>
+</div>
+
+<p>La question romaine a dominé depuis 1860 la politique intérieure de la
+France. Je dis la politique intérieure: car tous les partis durent s’en
+occuper et modifièrent parfois leur attitude envers le gouvernement
+selon les variations de sa conduite à l’égard du pape. Chacun chercha
+des arguments pour ou contre l’Eglise, et les discussions des savants
+et des philosophes trouvèrent ainsi un auditoire beaucoup plus
+nombreux et plus attentif que d’habitude. La langue des journaux et
+des livres emploie un terme nouveau, qui fera bientôt fortune, celui
+de <i>clérical</i>: l’adjectif avait déjà été utilisé, avec un sens
+défavorable, par les libres penseurs de 1848, comme Deschanel et Victor
+Hugo; le substantif apparaît vers 1860, en attendant que Sainte-Beuve,
+à la grande colère du cardinal Donnet, l’apporte à la tribune du
+Sénat<a id="FNanchor_336" href="#Footnote_336" class="fnanchor">[336]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_180">180</span></p>
+
+<p>Vers ce moment naquirent trois grands journaux, fondés par les trois
+hommes qu’Emile de Girardin avait pris comme collaborateurs à la
+<i>Presse</i>, Guéroult, Nefftzer et Peyrat. Guéroult le premier
+réussit en 1859 à créer <i>L’Opinion nationale</i>, sous le patronage
+du prince Napoléon; ce fut l’organe des bonapartistes de gauche, qui
+offraient volontiers leur alliance aux républicains pour une campagne
+commune contre la domination de l’Église. Tous les incidents de
+l’histoire de l’unité italienne furent suivis et notés par ce journal
+avec un soin minutieux; il s’occupait également de l’action politique
+ou religieuse du clergé français. Dans les premiers temps <i>l’Opinion
+nationale</i> déclara qu’on devait attaquer le parti clérical, non le
+catholicisme, et fut heureuse d’invoquer l’approbation de prêtres ou
+d’abonnés catholiques<a id="FNanchor_337" href="#Footnote_337" class="fnanchor">[337]</a>. Mais bientôt le langage devient plus hardi,
+et c’est l’Église elle-même qui est mise en cause.</p>
+
+<p>Le directeur saint-simonien de <i>l’Opinion nationale</i> ne perd pas
+une occasion de rappeler à ses lecteurs que la politique et la religion
+sont inséparables, que la première dépend de la seconde; il faut donc
+en finir avec les silences hypocrites qui, sous apparence d’assurer
+l’apaisement, perpétuent sans les résoudre les <span class="pagenum" id="Page_181">181</span> contradictions
+les plus criantes<a id="FNanchor_338" href="#Footnote_338" class="fnanchor">[338]</a>. Son collaborateur Sauvestre est chargé de la
+guerre quotidienne contre le clergé. Il montre ce corps dominant la
+France provinciale, terrorisant les maires de campagne, assurant une
+clientèle aux médecins pieux, faisant révoquer tout employé qui ne
+va pas à la messe; les instituteurs laïques surtout rencontrent chez
+cet ancien membre de l’enseignement un appui chaleureux<a id="FNanchor_339" href="#Footnote_339" class="fnanchor">[339]</a>. Les
+progrès et la richesse des congrégations l’effrayent; il compte 200.000
+prêtres, moines et religieuses en France: «ces 200.000 personnes liées
+par un même serment, un même esprit, une même soumission, obéissent
+à un prince étranger, qui ne veut pas reconnaître nos institutions.
+Ces 200.000 prêtres et religieux tiennent chez nous la jeunesse par
+l’éducation, par les sacrements, et l’âge mûr par la peur de la
+Révolution en ce monde et du diable en l’autre<a id="FNanchor_340" href="#Footnote_340" class="fnanchor">[340]</a>». Reprenant, lui
+aussi, la polémique de l’ancien <i>Constitutionnel</i>, Sauvestre
+expose les projets et les ambitions de ces jésuites qui instruisent
+les fils de la bourgeoisie<a id="FNanchor_341" href="#Footnote_341" class="fnanchor">[341]</a>. Le journal n’oublie point de signaler
+tous les scandales qui se produisent dans le monde ecclésiastique;
+et justement l’Empire, mécontent de la levée de boucliers du clergé,
+laissait la magistrature en 1861 poursuivre une série d’affaires
+de mœurs où étaient impliqués des prêtres<a id="FNanchor_342" href="#Footnote_342" class="fnanchor">[342]</a>. Le critique <span class="pagenum" id="Page_182">182</span>
+scientifique de <i>l’Opinion nationale</i>, Victor Meunier, montre la
+lutte engagée entre l’esprit mythologique et l’esprit scientifique;
+il se réjouit de voir la science enfin mise à la portée de tous par
+de bonnes collections telles que la <i>Bibliothèque utile et la
+Bibliothèque des merveilles</i>. Il défend la génération spontanée
+avec une ardeur digne d’une meilleure cause; le transformisme lui
+plaît, car, selon le mot d’un savant, «autant vaudrait être un singe
+perfectionné qu’un Adam dégénéré». Le critique littéraire, Jules
+Levallois, manifeste sa sympathie pour un christianisme épuré, qui
+serait d’accord avec la science moderne. Il accueille avec enthousiasme
+la <i>Vie de Jésus</i>, qui offre aux hommes pénétrés du sentiment
+religieux une heureuse tentative de conciliation; Renan possède ce
+qui manquait à Voltaire, «le sentiment de la dette de respect et
+de reconnaissance que l’humanité a contractée envers Jésus<a id="FNanchor_343" href="#Footnote_343" class="fnanchor">[343]</a>».
+Les livres des protestants libéraux, de Félix Pécaut surtout, lui
+paraissent préparer la solution de l’avenir, un théisme chrétien dégagé
+des vieux dogmes surannés<a id="FNanchor_344" href="#Footnote_344" class="fnanchor">[344]</a>.</p>
+
+<p>Aucun rédacteur de l’<i>Opinion nationale</i> ne traita la question
+religieuse avec plus de force et d’audace que Léon Richer<a id="FNanchor_345" href="#Footnote_345" class="fnanchor">[345]</a>. Il
+faut choisir, dit-il; l’heure n’est plus <span class="pagenum" id="Page_183">183</span> aux compromis. Le
+catholicisme abandonne les principes de justice et de liberté qui
+présidèrent à sa naissance; il est devenu absolutiste et rétrograde.
+L’éducation française tout entière est pervertie par lui, puisque,
+non content de posséder ses écoles particulières, il surveille aussi
+les écoles publiques. Les petits séminaires forment des fanatiques à
+l’esprit étroit, obsédés par la peur de l’enfer; les couvents féminins
+dressent des jeunes filles dociles et insignifiantes. Les prêtres
+autorisent, quand ils ne les encouragent pas, les superstitions
+vulgaires et la croyance aux miracles<a id="FNanchor_346" href="#Footnote_346" class="fnanchor">[346]</a>. Mais cette puissance
+cléricale a comme résultat la baisse de la foi: «le clergé catholique
+a semé la superstition, il récolte l’incrédulité». Entre un groupe
+nombreux de croyants, de croyantes surtout, et une petite minorité de
+libres penseurs, l’immense majorité se laisse aller au scepticisme
+et à l’indifférence religieuse. Il est temps de sauver la croyance
+à Dieu et à l’immortalité de l’âme, de refaire l’unité morale de la
+France. Appelons à nous les groupes révoltés contre l’orthodoxie
+confessionnelle, catholiques libéraux, protestants libéraux, israélites
+libéraux; unissons-les sur le terrain du rationalisme religieux,
+de la religion progressive, sans dogme obligatoire, sans autorité
+intolérante<a id="FNanchor_347" href="#Footnote_347" class="fnanchor">[347]</a>.</p>
+
+<p>Deux années après la naissance de l’<i>Opinion nationale</i>, Auguste
+Nefftzer fonda le <i>Temps</i>, et lui donna comme programme la défense
+de la liberté sous <span class="pagenum" id="Page_184">184</span> toutes ses formes. La liberté religieuse y
+figurait en bonne place; Nefftzer déclara toujours qu’un des moyens
+les plus sûrs de la garantir était la séparation de l’Église et de
+l’État, mais son opportunisme prudent lui faisait comprendre qu’on
+était loin d’une pareille solution. Un de ses principaux collaborateurs
+fut Edmond Scherer; l’ancien théologien de Strasbourg appela auprès
+de lui l’ancien pasteur de Genève. Scherer se révéla bientôt comme un
+critique littéraire de premier ordre; il ne cessa de revendiquer les
+droits de la raison vis-à-vis de l’autorité religieuse, non sans se
+demander parfois avec inquiétude ce que deviendrait la morale quand
+elle aurait perdu le support théologique, dont il reconnaissait la
+faiblesse. Le <i>Temps</i> fut suivi par <i>l’Avenir national</i>,
+fondé en 1864; Peyrat soutint dans ce journal une politique plus
+radicale, plus franchement novatrice que celle de ses émules. Ainsi,
+à propos de la séparation, il ne se contentait pas d’une adhésion de
+principe; cette réforme lui paraissait devoir être demandée, justifiée
+par tous les organes de l’opinion indépendante. Il trouvait encore
+le temps de traiter en dehors de son journal certaines questions
+religieuses; son <i>Histoire élémentaire et critique de Jésus</i>
+n’a rien du charme de Renan; c’est un livre sec, précis, destiné à
+montrer combien nous savons peu de choses exactes et sûres concernant
+la personne du fondateur du christianisme. Les trois nouveaux journaux
+ne parvinrent pas à détrôner le <i>Siècle</i>, qui demeura jusqu’à la
+mort de Havin le grand organe de gauche; mais ils apportaient dans
+l’exposé des questions religieuses un esprit moins étroit, une critique
+moins superficielle. Nullement ennemis du sentiment religieux, <span class="pagenum" id="Page_185">185</span>
+presque tous ces anciens théologiens adoptent l’idéal du christianisme
+progressif, qui était alors soutenu avec talent par le protestantisme
+libéral.</p>
+
+<p class="souschapitre">II</p>
+
+<p>L’esprit laïque trouva un terrain favorable dans la franc-maçonnerie.
+Cette association avait mené sous la monarchie de Juillet une vie
+obscure et languissante. Beaucoup de ses membres ayant participé au
+mouvement républicain de 1848, elle courut des risques sérieux après
+le 2 décembre; l’alliance du pouvoir avec l’Église paralysa l’activité
+de plusieurs loges; les préfets en fermèrent quelques-unes, surtout
+parmi celles qui dépendaient du Suprême Conseil Ecossais<a id="FNanchor_348" href="#Footnote_348" class="fnanchor">[348]</a>. Le
+Grand Orient, qui groupait en France la majorité des loges, désarma
+les défiances de l’Empire en élisant grand maître le prince Lucien
+Murat; mais ce choix provoqua bientôt des querelles intestines. Lucien
+Murat souleva de vives colères en établissant une censure préalable
+sur les écrits maçonniques, et surtout en votant au Sénat pour le
+pouvoir temporel du pape. Aussi, quand la date de la réélection du
+grand maître approcha en 1861, beaucoup de francs-maçons lui opposèrent
+le prince Napoléon. Le gouvernement impérial, attaqué par les amis du
+pouvoir temporel, se montrait alors bien disposé pour l’association
+anticléricale; Persigny, dans une circulaire ministérielle, opposa
+l’activité charitable <span class="pagenum" id="Page_186">186</span> de la franc-maçonnerie aux intrigues
+politiques de la Société de Saint Vincent-de-Paul. Mais cette
+bienveillance était singulièrement despotique. Pour éviter un conflit
+entre deux parents de l’empereur, on ajourna l’élection à 1862; puis
+en janvier 1862 Napoléon III, sans attendre un vote, nomma grand
+maître le maréchal Magnan. Celui-ci gagna la sympathie des ateliers
+par diverses mesures libérales, mais l’association tenait à recouvrer
+son droit de vote; elle l’obtint en 1864, et désormais la situation
+redevint normale. Alors commence une époque d’activité d’autant plus
+grande que les élections législatives de 1863 avaient secoué la torpeur
+politique de la France. Le pays possédait fort peu de libertés; la
+franc-maçonnerie était, en dehors des associations charitables, un
+des seuls groupements où l’on pût se rencontrer périodiquement sans
+avoir à craindre une descente de police. Voilà pourquoi, bien que
+le grand maître élu après la mort de Magnan, le général Mellinet,
+comptât parmi les fidèles de Napoléon III, les républicains se firent
+recevoir en nombre dans quelques ateliers. Une revue fondée en 1858
+par deux d’entre eux, Louis Ulbach et François Favre, le <i>Monde
+maçonnique</i>, était devenue l’organe des éléments jeunes et audacieux
+qui voulaient secouer l’inertie de la fédération.</p>
+
+<p>La gauche maçonnique ouvrit un grand débat religieux. La Constitution
+du Grand Orient renfermait un hommage explicite au Grand Architecte
+de l’Univers; un groupe demanda, au nom de la liberté de conscience,
+la suppression de cette phrase. «On peut dire de l’idée de Dieu,
+écrivait François Favre, le contraire de ce qu’un homme d’État célèbre
+disait de la <span class="pagenum" id="Page_187">187</span> république en 1848: c’est l’idée qui nous divise le
+plus<a id="FNanchor_349" href="#Footnote_349" class="fnanchor">[349]</a>». Le chef de ce groupe révolutionnaire fut Massol<a id="FNanchor_350" href="#Footnote_350" class="fnanchor">[350]</a>. Fils
+d’un républicain de 1793, il avait figuré parmi les fidèles de l’école
+saint-simonienne, parmi les quarante de Ménilmontant; plus tard, en
+1848, Proudhon l’eut comme collaborateur au <i>Peuple</i>. Massol avait
+une grande action personnelle, il excellait à répandre ses idées en
+causant avec quelques interlocuteurs. En 1863 il remporta un premier
+succès dans la franc-maçonnerie, quand le grand maître (c’était encore
+Magnan) proposa que l’association demandât la reconnaissance d’utilité
+publique. Il combattit vivement ce projet devant l’assemblée annuelle:
+l’association, disait-il, perdrait désormais sa liberté, serait obligée
+de substituer à son régime fédératif un pouvoir centralisé, pour n’être
+plus finalement qu’une banale société de secours mutuels. Le projet
+fut rejeté<a id="FNanchor_351" href="#Footnote_351" class="fnanchor">[351]</a>. Encouragé par cette victoire, Massol mena la campagne
+contre la formule sur le Grand Architecte de l’Univers; il rencontra
+de vives résistances. La franc-maçonnerie, disaient ses adversaires,
+laisse de côté les religions positives, mais croit en Dieu; si la
+déclaration officielle écarte des loges quelques athées, c’est tant
+mieux; on ne peut être bon franc-maçon qu’en admettant ces trois idées,
+l’existence d’un Dieu personnel, l’immortalité de <span class="pagenum" id="Page_188">188</span> l’âme et l’amour
+du prochain<a id="FNanchor_352" href="#Footnote_352" class="fnanchor">[352]</a>. Le débat intéressa la grande presse quotidienne:
+l’historien Henri Martin, dans le <i>Siècle</i>, approuva la fidélité
+de l’association au théisme, tandis que Massol, Caubet, Henri Brisson,
+lui répondaient en invoquant la liberté de conscience<a id="FNanchor_353" href="#Footnote_353" class="fnanchor">[353]</a>. Finalement
+l’assemblée de 1867 donna tort aux novateurs et décida le maintien
+obligatoire de la formule qui reconnaissait l’existence de Dieu. Malgré
+ces débats, ou plutôt à cause d’eux, l’association grandissait et
+prospérait; dans chaque ville de quelque importance, les plus notables
+des républicains et des amis de l’esprit laïque se réunissaient dans
+un atelier maçonnique. C’est ainsi que les loges fournirent à Jean
+Macé les meilleurs de ses adhérents lorsqu’il fonda la Ligue de
+l’enseignement.</p>
+
+<p>Le déisme demeurait donc vainqueur dans la franc-maçonnerie. La plupart
+des libres penseurs, en effet, lui restaient fidèles, surtout les
+hommes de l’ancienne génération, celle qui avait servi la république
+idéaliste et croyante de 1848. La formule du christianisme progressif,
+que nous avons vue employée par un Nefftzer ou un Richer, leur
+plaisait parce qu’elle impliquait une religion évangélique affranchie
+des dogmes anciens et de l’autorité sacerdotale. Voilà pourquoi ils
+s’intéressèrent à l’œuvre du protestantisme libéral. C’était l’époque
+où, dans l’Église réformée de France, une lutte ardente mettait aux
+prises les libéraux et les orthodoxes. Parmi les premiers un groupe
+<span class="pagenum" id="Page_189">189</span> assez nombreux, admettant les résultats de la critique biblique,
+rejetait la foi au surnaturel et ne voyait plus dans le Christ qu’un
+grand homme. Clamageran ne voulait plus reconnaître au protestantisme
+qu’un rôle de transition, pour préparer la religion du progrès et de
+la solidarité; Félix Pécaut montrait quelle serait la grandeur d’une
+église chrétienne indifférente à la communauté des dogmes, accueillante
+pour tous ceux qui prenaient la vie du Christ comme modèle; Ferdinand
+Buisson conservait à la base du christianisme un homme, Jésus, et un
+livre, l’Évangile<a id="FNanchor_354" href="#Footnote_354" class="fnanchor">[354]</a>. Ces théories, vivement combattues par Guizot
+et ses amis, rencontrèrent dans la grande presse de gauche un appui
+chaleureux.</p>
+
+<p>D’autres déistes, séparés du christianisme, se préoccupaient de
+sauvegarder la religion naturelle, surtout la croyance à Dieu et à
+l’immortalité de l’âme. Patrice Larroque, après son livre de combat,
+publiait dans <i>Rénovation religieuse</i> la partie positive de
+son système: la religion dont il formula les dogmes ne différait
+pas, quoiqu’il soutînt le contraire, de celle de Voltaire et de
+Rousseau. Il voulait passer à l’action, constituer une société de
+«déistes rationalistes» qui servirait de noyau à l’église future,
+mais son caractère le condamnait à rester un isolé. On apporta plus
+d’attention à la tentative d’Henri Carle. Après avoir commencé dans la
+franc-maçonnerie sa propagande en faveur de la religion naturelle, il
+fonda l’Alliance religieuse universelle, qui eut comme organe depuis
+1865 un bulletin mensuel portant le nom de l’association; devenue plus
+<span class="pagenum" id="Page_190">190</span> forte, celle-ci put fonder en 1866 une revue hebdomadaire, la
+<i>Libre Conscience</i>. Carle, de même que son ami et collaborateur
+Léon Richer, demande leur concours aux libéraux de toutes les
+religions. Ce sont des protestants, comme Pâris qui expose en détail
+les péripéties de la lutte soutenue contre le parti orthodoxe<a id="FNanchor_355" href="#Footnote_355" class="fnanchor">[355]</a>.
+Il y a des israélites novateurs, comme Crémieux, Hippolyte Rodrigues,
+le philosophe Adolphe Franck, disposés à débarrasser le judaïsme
+des croyances vieillies et des pratiques surannées<a id="FNanchor_356" href="#Footnote_356" class="fnanchor">[356]</a>. L’Alliance
+religieuse fit appel aussi aux libres penseurs, en les détournant du
+matérialisme et de l’athéisme. Tandis que Larroque voulait fonder
+une société fermée à tous ceux qui n’accepteraient point un symbole
+précis, Carle se proposait «la conciliation des croyances». L’Alliance
+religieuse reprenait l’œuvre des théophilanthropes: Carle retraça
+leur histoire oubliée de tous, et publia le catéchisme rédigé par
+Chemin<a id="FNanchor_357" href="#Footnote_357" class="fnanchor">[357]</a>. D’autres devanciers, plus récents, avaient publié
+la <i>Liberté de penser</i>: un des survivants, Eugène Despois,
+raconta l’histoire de cette revue et glorifia le caractère d’Amédée
+Jacques<a id="FNanchor_358" href="#Footnote_358" class="fnanchor">[358]</a>.</p>
+
+<p>Devait-on faire aussi appel aux catholiques libéraux? Carle reconnut
+qu’ici l’accord devenait impossible. Les prêtres qui se décidèrent à
+la rupture avec l’Église trouvèrent à la <i>Libre Conscience</i> un
+accueil sympathique<a id="FNanchor_359" href="#Footnote_359" class="fnanchor">[359]</a>; mais les catholiques soumis au pape, tels
+que Montalembert, <span class="pagenum" id="Page_191">191</span> ne songeaient point à prendre place dans cette
+union de déistes. Le prélat qu’ils reconnaissaient comme leur chef,
+Dupanloup, publia en 1864 une brochure retentissante, <i>L’athéisme
+et le péril social</i>; les groupes déistes y furent signalés à côté
+des athées. Parmi les nombreuses réponses que suscita cet écrit, une
+des plus énergiques fut celle de Carle. Il reprochait à l’évêque
+de toujours employer l’anathème, de considérer les opinions comme
+des crimes, de ne pas distinguer entre le déisme et l’athéisme, de
+compromettre l’idée de Dieu par la croyance au miracle, de maintenir
+des dogmes reposant sur une conception cosmogonique ruinée par la
+science<a id="FNanchor_360" href="#Footnote_360" class="fnanchor">[360]</a>. Si le positivisme et le scepticisme, continuait-il,
+progressent particulièrement dans les pays catholiques, c’est parce
+que l’Église gêne les sciences morales et combat l’enseignement de
+la philosophie, pour conserver le monopole des vérités sur la fin de
+l’homme et sur Dieu.</p>
+
+<p>La <i>Libre Conscience</i> continua sa carrière jusqu’à la guerre
+de 1870. Les fondateurs, encouragés par des sympathies nombreuses,
+organisèrent le Congrès philosophique international de Paris, qui
+s’ouvrit le 23 juin 1870 sous la présidence de l’historien Henri
+Martin: on y voyait figurer les libres croyants de nuances diverses,
+Léon Richer, Larroque, Wilfrid de Fonvielle, Fauvety, Pompéry, et
+beaucoup d’étrangers. Les déistes étaient <span class="pagenum" id="Page_192">192</span> fiers d’invoquer le
+témoignage favorable de grands républicains tels que Jules Favre
+ou Eugène Pelletan, de démocrates universellement populaires comme
+Garibaldi<a id="FNanchor_361" href="#Footnote_361" class="fnanchor">[361]</a>. Le congrès venait de terminer ses séances quand la
+guerre commença<a id="FNanchor_362" href="#Footnote_362" class="fnanchor">[362]</a>.</p>
+
+<p>Mais beaucoup de libres penseurs avaient abandonné ces tendances
+déistes et spiritualistes. La fin du second Empire fut témoin d’une
+renaissance matérialiste et de déclarations formelles d’athéisme; une
+partie de la jeunesse fut poussée dans cette voie par la politique.
+Beaucoup d’étudiants révolutionnaires du quartier latin, exaspérés par
+l’alliance de l’Église et de l’Empire, allèrent à l’extrême opposé
+des idées qui leur étaient odieuses; de même qu’ils méprisaient le
+programme trop modéré de l’Union libérale, le déisme leur sembla un
+reste de superstition, une porte ouverte aux dogmes autoritaires. Cette
+juvénile intransigeance apparut au congrès des étudiants à Liège en
+octobre 1865: les Français y arrivèrent en arborant un drapeau noir,
+parce qu’ils portaient le deuil de la liberté morte, et prononcèrent
+des déclamations violentes contre la religion et la propriété. A leur
+retour, les tribunaux universitaires furent chargés de leur infliger
+des peines diverses, mauvais moyen de les ramener au respect de
+l’Église.</p>
+
+<p>Ces jeunes gens avaient, selon leurs goûts, choisi comme maître
+Proudhon ou Blanqui. Proudhon cependant venait de surprendre ses amis
+par son attitude à <span class="pagenum" id="Page_193">193</span> propos de la question romaine. Sa sympathie
+constante pour le régime fédératif le rendait hostile aux partisans
+de l’unité italienne; accoutumé depuis longtemps à exagérer ses
+désaccords avec le gros de son parti, allant jusqu’au bout de ses
+polémiques, Proudhon finit par prendre la défense du pouvoir temporel.
+Le gouvernement de Napoléon III, selon lui, devait protéger le pape
+et favoriser le catholicisme, tant que ce dernier serait nécessaire
+pour sauvegarder la morale de la nation française<a id="FNanchor_363" href="#Footnote_363" class="fnanchor">[363]</a>. Mais cette
+polémique avait été vite oubliée; on ne vit là qu’une des boutades
+contradictoires familières à Proudhon. L’écrivain disparu en 1864
+demeura pour la jeunesse l’auteur de la <i>Justice dans La Révolution
+et dans l’Eglise</i>; cet ouvrage servit de livre de chevet à beaucoup
+de républicains, depuis Gambetta jusqu’à Longuet<a id="FNanchor_364" href="#Footnote_364" class="fnanchor">[364]</a>. Ils y apprirent
+qu’un rapprochement avec l’Église ou avec un système déiste quelconque
+était défendu par la logique à tout démocrate sincère et conscient.</p>
+
+<p>Quant à Blanqui, ce n’est point par le livre qu’il agissait, mais
+par la parole; pendant une longue <span class="pagenum" id="Page_194">194</span> captivité à Sainte-Pélagie,
+puis à l’hôpital Necker, ses entretiens lui assurèrent des adeptes
+dans la jeunesse des Ecoles, disciples entièrement soumis, comme
+Tridon et Protot, ou gardant une certaine indépendance, comme Ranc et
+Georges Clemenceau. Sur la question religieuse, Blanqui n’admettait
+aucun compromis. On le vit dans plusieurs feuilles fondées entre
+1860 et 1868; ces journaux soi-disant littéraires, qui prenaient ce
+qualificatif pour échapper au cautionnement, attaquaient la religion,
+côtoyaient la politique jusqu’au jour où une condamnation les obligeait
+à disparaître. Un de ces journaux, qui vécut pendant quelque mois
+de 1865, <i>Candide</i>, eut Blanqui pour rédacteur principal, sous
+le pseudonyme de Suzamel<a id="FNanchor_365" href="#Footnote_365" class="fnanchor">[365]</a>. «Guerre au surnaturel! écrivait-il,
+c’est l’ennemi. Il veut être l’exagération du bien, il n’en est que
+la grimace et la ruine.» La vraie morale, que les hommes peuvent
+comprendre, est celle de la justice. Blanqui résuma aussi l’histoire de
+saint Jérôme pour dépeindre la décadence du <span class="smcap80">IV</span><sup>e</sup> siècle, la
+civilisation sombrant «dans la marée montante du christianisme<a id="FNanchor_366" href="#Footnote_366" class="fnanchor">[366]</a>»,
+et il demanda aux historiens, aux savants, de réhabiliter le
+polythéisme grec. Les essais de conciliation entre la science et
+la foi, tentés par le P. Gratry, excitaient ses railleries<a id="FNanchor_367" href="#Footnote_367" class="fnanchor">[367]</a>.
+Les collaborateurs de Blanqui célébraient l’athéisme, vantaient
+les <span class="pagenum" id="Page_195">195</span> martyrs condamnés par l’Eglise, et refusaient de faire la
+distinction, demandée par la plupart des déistes, entre l’Evangile et
+le catholicisme<a id="FNanchor_368" href="#Footnote_368" class="fnanchor">[368]</a>.</p>
+
+<p>A <i>Candide</i> succéda la <i>Libre Pensée</i>, qui attira l’attention
+du public en 1866 et 1867. On y voit combien ces jeunes radicaux sont
+pénétrés de la foi en la science, que les Renan et les Taine prêchent
+à leurs contemporains; mais au lieu de laisser, comme Renan, un vaste
+domaine à l’idéal, au sentiment religieux, tous déclarent qu’on ne doit
+pas dépasser les conclusions précises et limitées auxquelles arrivent
+les sciences positives. La métaphysique de Spinoza ou de Hegel n’a pas
+d’attraits pour eux; le déisme du «charlatan de Kœnigsberg» leur fait
+horreur<a id="FNanchor_369" href="#Footnote_369" class="fnanchor">[369]</a>: mais «l’immortel ouvrage» de d’Holbach est recommandé
+par eux à l’admiration des matérialistes<a id="FNanchor_370" href="#Footnote_370" class="fnanchor">[370]</a>. Malgré ces allures
+tapageuses, la <i>Libre Pensée</i> plut à beaucoup de lecteurs par
+la logique de ses raisonnements et la franchise de ses convictions.
+Buchner, l’auteur allemand de <i>Force et matière</i>, salué par elle
+comme un grand maître, lui envoya des lettres d’encouragement. Taine
+lui écrivait pour décliner l’épithète de matérialiste, mais affirmait
+sa sympathie pour le recueil<a id="FNanchor_371" href="#Footnote_371" class="fnanchor">[371]</a>. Un jeune chimiste alsacien,
+Scheurer-Kestner, la félicitait de laisser entièrement à l’écart les
+<span class="pagenum" id="Page_196">196</span> hypothèses <i>à priori</i><a id="FNanchor_372" href="#Footnote_372" class="fnanchor">[372]</a>. Le goût pour la science et la
+haine contre l’Eglise amenèrent les rédacteurs à formuler une théorie
+curieuse, celle de l’antisémitisme antichrétien. Jésus, disent-ils, est
+un Juif, un Sémite; les Sémites sont une race inférieure, un ensemble
+de peuples superstitieux qui ont imaginé des religions barbares,
+sanguinaires, oppressives, tandis que les Aryens, race vraiment
+apte à la civilisation, nous ont donné les belles et souriantes
+créations du génie grec<a id="FNanchor_373" href="#Footnote_373" class="fnanchor">[373]</a>. Ces anticléricaux intransigeants aiment
+avoir affaire aux catholiques intransigeants. L’un d’eux célèbre
+la franchise de Veuillot: «Celui-là, au moins, a le courage de ses
+opinions. C’est le seul représentant sérieux du catholicisme... Pas
+d’infamie, pas de bassesse, de massacre ou d’auto-da-fé qu’il ne
+revendique ou ne glorifie. Ah! comme il vous envoie promener le Dieu
+de paix et de miséricorde! Et comme il a raison! sachant bien que
+l’ignorance ou l’imbécillité ont pu seules associer des termes aussi
+incompatibles<a id="FNanchor_374" href="#Footnote_374" class="fnanchor">[374]</a>».</p>
+
+<p>Quand la <i>Libre Pensée</i> eut disparu, son œuvre fut continuée
+dans la <i>Pensée nouvelle</i>. Des idées analogues apparaissaient
+dans les écrits de Naquet, agrégé de la Faculté de médecine de Paris,
+et dans ceux d’Acollas, professeur libre de droit, qui eut une
+influence réelle sur les jeunes juristes à la fin de l’Empire<a id="FNanchor_375" href="#Footnote_375" class="fnanchor">[375]</a>.
+Une telle outrance dans la négation inquiétait, attristait quelques
+<span class="pagenum" id="Page_197">197</span> vieux républicains déistes et sentimentaux. Mazzini écrivait à
+Quinet, à propos de la jeune génération: «Elle n’a pas de foi, elle
+a des opinions. Elle renie Dieu, l’immortalité, l’amour, promesse
+éternelle, l’avenir de ceux qu’elle aime, la croyance dans une loi
+providentielle intelligente, tout ce qu’il y a de bon, de grand, de
+beau, de saint dans le monde, toute une héroïque tradition de grands
+penseurs religieux, depuis Prométhée jusqu’au Christ, depuis Socrate
+jusqu’à Képler, pour s’agenouiller devant Comte, Buchner<a id="FNanchor_376" href="#Footnote_376" class="fnanchor">[376]</a>». George
+Sand avait conservé son horreur pour l’Église; elle fit baptiser
+protestantes ses petites-filles, pour les soustraire à l’influence
+du prêtre catholique; certains de ses romans étaient des livres de
+combat, comme la <i>Daniella</i>, faite contre le pouvoir temporel des
+papes<a id="FNanchor_377" href="#Footnote_377" class="fnanchor">[377]</a>. Mais elle aussi, effrayée par l’intransigeance des athées
+démocrates, écrivait à Barbès: «Nous sommes les jeunes fous de cette
+génération. Ce qui va nous remplacer s’est chargé d’être vieux, blasé,
+sceptique à notre place<a id="FNanchor_378" href="#Footnote_378" class="fnanchor">[378]</a>».</p>
+
+<p class="souschapitre">III</p>
+
+<p>Déistes et athées rencontraient chez les catholiques militants la même
+hostilité. A tous le clergé opposait la même et redoutable objection:
+vous ruinez la morale, disait-il, car la morale séparée de la religion
+n’a plus <span class="pagenum" id="Page_198">198</span> de base. Cette idée faisait le fond de tous les pamphlets
+composés par Dupanloup contre les libres penseurs. Les adversaires de
+l’Église entreprirent de ruiner cet argument fondamental. Proudhon
+avait énuméré tous les méfaits causés, justifiés ou excusés par le
+catholicisme; Larroque avait flétri l’immoralité des récits contenus
+dans l’Ancien Testament. La question fut reprise dans un travail
+approfondi par Boutteville. Parisien de famille pauvre, élevé au
+séminaire, il y puisa les notions qui devaient lui servir tard contre
+l’Église; décoré de Juillet, dès 1830 il publia une brochure demandant
+un nouveau culte pour la France, et recommença une tentative analogue
+sous la république de 1848, pendant laquelle il collabora aux journaux
+de Proudhon. Le refus de serment l’obligea de quitter l’Université en
+1852 et de vivre comme professeur libre, dans une pauvreté supportée
+avec un stoïcisme tranquille<a id="FNanchor_379" href="#Footnote_379" class="fnanchor">[379]</a>. Il approchait de la soixantaine
+quand parut en 1866 le livre qui renfermait le résumé de ses longues
+études, <i>La morale de l’Eglise et la morale naturelle</i>.</p>
+
+<p>La société européenne, dit Boutteville, est troublée, inquiète,
+parce qu’elle manque de franchise, parce qu’elle hésite entre la
+morale de l’Église et la morale naturelle. Partout ces deux morales
+se contredisent. S’agit-il du mal? L’Église l’attribue à Dieu par le
+dogme du péché originel; la raison sait que le mal a toujours existé,
+qu’il ne faut donc point lui chercher une origine. S’agit-il de
+l’homme? L’Église exagère à la fois sa grandeur, en le faisant distinct
+des autres animaux, <span class="pagenum" id="Page_199">199</span> la science montre qu’il est semblable aux
+autres animaux, doué seulement d’une vie plus intense, et capable de
+s’améliorer grâce à la loi du progrès. L’intolérance, repoussée par
+la raison, a toujours été la règle de l’Église; toute sa doctrine
+lui impose l’ultramontanisme et repousse les compromis équivoques
+des gallicans<a id="FNanchor_380" href="#Footnote_380" class="fnanchor">[380]</a>. L’individu est exhorté par la morale naturelle
+à soigner son corps, son esprit et sa moralité; l’Église dédaigne
+les soins du corps, jette l’anathème à l’intelligence, et vante une
+moralité qui consiste avant tout dans la soumission. La société a pour
+bases la famille, la propriété, le règne des lois; l’Église repousse
+toutes ces grandes institutions. Enfin la sanction de la morale est
+placée par elle dans une éternité de peines ou de récompenses; elle
+ignore les joies ou les remords de la conscience, le plaisir de faire
+le bien pour le bien.</p>
+
+<p>Ecartons donc, dit Boutteville dans sa conclusion, les vaines
+espérances de ceux qui prétendent concilier le catholicisme avec la
+liberté. La séparation de l’Église et de l’État doit mettre fin à tous
+les mensonges, laisser chaque secte à ses fidèles. Formons une société
+de la morale universelle, ouverte à ceux qui reconnaissent que la loi
+morale procède essentiellement de la nature humaine; elle préparera un
+bon enseignement moral pour les écoles de tous les degrés. L’humanité
+pourra espérer ainsi un bel avenir: «On le devra, pour une bonne part,
+à ce que l’ère révolutionnaire, inaugurée par la France, aura substitué
+parmi les hommes à la <span class="pagenum" id="Page_200">200</span> loi de grâce et de contrainte la loi de
+justice et de liberté<a id="FNanchor_381" href="#Footnote_381" class="fnanchor">[381]</a>».</p>
+
+<p>La morale naturelle que vantait Boutteville avait sa base, d’après
+les déistes comme Carle ou Richer, dans la religion naturelle. Mais
+une autre école, celle de la «morale indépendante», affirma que la
+morale se suffit à elle-même et possède une vérité démonstrative
+trop grande pour qu’on l’affaiblisse en la faisant reposer sur
+des hypothèses métaphysiques. L’apôtre de cette doctrine, Massol,
+commença par l’exposer dans les loges maçonniques, où elle souleva
+des contradictions très vives; puis il s’adressa au grand public en
+faisant paraître une revue périodique, la <i>Morale Indépendante</i>.
+«Il est une loi par excellence, dit Massol après Cicéron, conforme à
+la raison, inscrite dans les cœurs, dont la voix nous dicte nos droits
+et nos devoirs, dont les menaces nous détournent du mal». C’est la
+loi morale. Ce n’est pas une loi dérivée, car elle repose sur un fait
+avéré, indéniable. «Ce fait, c’est que l’homme est un être libre et
+responsable, c’est-à-dire une <i>personne</i>, ou du moins qu’il se
+conçoit tel. Que comme tel tout être humain se révolte contre toute
+contrainte, toute violence, sous quelque forme que ce soit. De là le
+sentiment de sa dignité, du respect qu’il se porte à lui-même. Mais
+ce <i>respect de soi</i>, l’homme en présence de l’homme l’exige pour
+sa personne. Par cela même, il sent forcément que ce même respect
+est exigible pour les autres, dû aux autres. Telle est l’origine du
+<i>droit</i> et <span class="pagenum" id="Page_201">201</span> du <i>devoir</i>, qui n’est que le droit reconnu
+en autrui»<a id="FNanchor_382" href="#Footnote_382" class="fnanchor">[382]</a>. Si parfois la loi morale a été méconnue, c’est qu’on
+avait prétendu la lier aux hypothèses éphémères des religions.</p>
+
+<p>Voilà la théorie que les collaborateurs de la <i>Morale
+Indépendante</i> s’appliquèrent à développer avec persévérance. Elle
+ne laissa point les contemporains indifférents; les adhésions furent
+nombreuses, les critiques aussi. Les déistes, comme Patrice Larroque,
+affirmèrent qu’on ne pouvait se passer de la croyance en Dieu; Guéroult
+soutint une fois de plus, en bon saint-simonien, que la morale ne se
+séparait pas de la religion<a id="FNanchor_383" href="#Footnote_383" class="fnanchor">[383]</a>. Des réfutations courtoises furent
+entreprises par le grand orateur catholique de Notre-Dame, le Père
+Hyacinthe<a id="FNanchor_384" href="#Footnote_384" class="fnanchor">[384]</a>, par l’apologiste protestant, Guizot<a id="FNanchor_385" href="#Footnote_385" class="fnanchor">[385]</a>, par le
+représentant du spiritualisme universitaire, Caro<a id="FNanchor_386" href="#Footnote_386" class="fnanchor">[386]</a>. La <i>Morale
+Indépendante</i> répondit à ses contradicteurs dans un langage
+également courtois et modéré; par contre elle s’amusait à citer les
+violences de certains mandements dirigés contre elle<a id="FNanchor_387" href="#Footnote_387" class="fnanchor">[387]</a>. Massol
+n’accepte pas non plus le dogmatisme antichrétien; il reproche aux
+matérialistes et aux athées de la <i>Libre Pensée</i> d’attacher trop
+d’importance à des affirmations qu’ils ne peuvent <span class="pagenum" id="Page_202">202</span> démontrer. Son
+fidèle disciple Henri Brisson affirme que «les opinions religieuses
+et les sciences morales sont placées dans un état de désintéressement
+réciproque»<a id="FNanchor_388" href="#Footnote_388" class="fnanchor">[388]</a>. Ils écartent aussi, non sans dédain, les systèmes de
+tous ceux qui prétendent apporter au monde une religion rajeunie, ou
+qui espèrent encore une conciliation<a id="FNanchor_389" href="#Footnote_389" class="fnanchor">[389]</a>. Le succès de la <i>Morale
+Indépendante</i> ne fut pas étranger à l’accroissement du nombre des
+enterrements civils, qu’elle citait comme des témoignages de franchise
+et de confiance dans la vérité.</p>
+
+<p>Il manquait encore aux amis de l’esprit laïque, même après la
+<i>Justice</i> de Proudhon, un grand traité dogmatique sur la morale;
+il leur fut donné par Charles Renouvier. Le philosophe, tout en
+poursuivant depuis vingt années dans la retraite sa grande œuvre de
+reconstruction du criticisme, n’avait jamais négligé la morale ni les
+moyens de l’enseigner au peuple. Dès 1842 il marquait sa répugnance
+pour la morale chrétienne, pour la doctrine du péché originel et des
+peines éternelles, mais rappelait aux républicains trop pressés la
+nécessité d’organiser l’éducation des masses avant de leur confier
+le pouvoir<a id="FNanchor_390" href="#Footnote_390" class="fnanchor">[390]</a>. En 1848 il avait été un de ces écrivains audacieux
+qui, répondant à l’appel d’Hippolyte Carnot, rédigèrent des manuels de
+morale civique destinés au peuple; son livre, vigoureux et clair, fut
+dénoncé à la tribune de l’Assemblée Constituante <span class="pagenum" id="Page_203">203</span> comme entaché
+de socialisme. Renouvier vit avec joie la fondation de la <i>Morale
+indépendante</i> et fut heureux d’y collaborer; dès le premier numéro,
+il exposa que la sanction religieuse n’est pas nécessaire à la
+morale. Ce penseur puissant, que Taine louait en l’appelant un «Kant
+républicain<a id="FNanchor_391" href="#Footnote_391" class="fnanchor">[391]</a>», publia en 1869 la <i>Science de la morale</i>. Ce
+livre a exercé une influence notable sur l’enseignement de la France
+moderne; il réalisait l’entreprise déjà tentée par Proudhon, en fondant
+un système complet sur l’idée de justice. Comme les individus seuls
+existent, les rapports entre eux ont la justice pour règle. La justice
+est la base du droit et du devoir; sans elle, point de morale, mais
+elle suffit à faire une morale complète. Les religions lui préfèrent
+l’amour, comme principe des rapports entre les hommes; l’amour, qui est
+toujours capricieux et tyrannique, ainsi qu’on l’a vu au moyen-âge, où
+il inspirait le christianisme, ne saurait point remplacer la justice.
+Mais celle-ci ne pourra s’établir que le jour où l’état de paix aura
+succédé à l’état de guerre qui règne actuellement partout.</p>
+
+<p class="souschapitre">IV</p>
+
+<p>Le débat entre la religion et la science intéressait, remuait
+profondément le public intellectuel; mais jusqu’en 1870 il eut peu
+d’écho dans le monde politique. Ici l’idée religieuse n’était pas
+discutée; le retour au christianisme, qui avait suivi la révolution de
+1848, ne <span class="pagenum" id="Page_204">204</span> paraissait pas rencontrer d’opposants. Dans les grandes
+assemblées de l’Empire, le Corps Législatif et le Sénat, tout le monde
+à peu près était chrétien ou du moins se donnait comme tel. Etait-ce
+bien sincère? quelques-uns en doutaient: Guéroult demanda un jour au
+Corps Législatif combien de ses collègues étaient sincèrement croyants,
+mais les huées couvrirent sa voix. La vérité, c’est que presque tous
+les députés, quelles que fussent leurs convictions individuelles,
+croyaient à l’utilité sociale des religions et jugeaient nécessaire de
+protéger l’Eglise. Sans doute la majorité, en approuvant la politique
+impériale favorable aux Italiens, se séparait du parti catholique,
+mais au fond elle pensait comme lui sur la question romaine. Rien
+ne le prouve mieux que la sympathie avec laquelle ces élus de la
+candidature officielle écoutaient le chef de l’opposition, Thiers,
+défendre le pouvoir temporel du pape et glorifier le rôle historique
+du catholicisme. Le groupe républicain du Corps Législatif se montrait
+moins bien disposé pour l’Eglise; toutefois il ne l’attaquait guère,
+et surtout il s’abstenait de rien dire contre la religion. Jules Favre
+défendit sur la question romaine les opinions opposées à celles de
+Thiers; néanmoins le Corps Législatif l’écoutait volontiers à cause
+de ses effusions religieuses, de ses appels à Dieu qui a créé l’homme
+libre; son discours de 1866, dans la discussion de l’Adresse, qui
+montrait le christianisme conquérant le monde par la pauvreté, souleva
+des acclamations unanimes<a id="FNanchor_392" href="#Footnote_392" class="fnanchor">[392]</a>. Dans une discussion économique, les
+deux adversaires, Rouher et Thiers, invoquaient tous les <span class="pagenum" id="Page_205">205</span> deux
+la Providence<a id="FNanchor_393" href="#Footnote_393" class="fnanchor">[393]</a>. L’orateur le plus audacieux de la gauche fut
+Jules Simon; il parlait toujours du catholicisme avec le plus grand
+respect, mais lui qui en 1856 avait affirmé ses préférences pour le
+régime concordataire demanda maintenant la séparation de l’Eglise et
+de l’Etat. Son discours du 3 décembre 1867 au Corps Législatif invita
+les catholiques à se rallier au nouveau système, à dégager l’Eglise
+des liens où l’enveloppait le Concordat<a id="FNanchor_394" href="#Footnote_394" class="fnanchor">[394]</a>. Modifiant un mot dans la
+formule célèbre de Montalembert et de Cavour, il demanda les Eglises
+libres dans l’Etat libre. Quelques-uns disent, ajoutait l’orateur,
+que l’Eglise deviendra ainsi trop faible; c’est manquer de respect
+au catholicisme. D’autres disent que l’Eglise sera trop forte; c’est
+possible, mais ceux qui ont foi dans la liberté ne s’arrêtent pas
+devant ce péril. La proposition de Jules Simon ne trouva aucun écho
+dans la majorité; celle-ci partageait la répulsion générale soulevée en
+France par le <i>Syllabus</i>, mais elle voulait maintenir l’alliance
+du catholicisme avec l’Empire.</p>
+
+<p>Au Sénat, l’esprit catholique régnait plus complètement encore. Un
+membre de cette assemblée, sceptique et athée, Prosper Mérimée, le
+constata dès le début de l’Empire; après 1860 surtout, lorsque la
+question romaine se posa, l’ami de Jacquemont et de Stendhal <span class="pagenum" id="Page_206">206</span> fut
+surpris de voir la force et l’ardeur du parti dévot<a id="FNanchor_395" href="#Footnote_395" class="fnanchor">[395]</a>. Cependant
+l’esprit laïque trouva ses défenseurs au Sénat dans le groupe des
+gallicans. Les représentants de la haute magistrature, Dupin, Bonjean,
+Delangle, Rouland, conservaient la tradition des Parlements de l’ancien
+régime et des cours royales de la Restauration. Les progrès continus
+de l’ultramontanisme les inquiétaient; le <i>Syllabus</i> acheva de
+les déterminer à la riposte. Rouland se fit l’interprète énergique
+de leurs sentiments dans la séance du 11 mars 1865; le discours fit
+d’autant plus d’effet que l’orateur avait été pendant six ans ministre
+des cultes: «Il faut arracher, dit-il, le voile qui couvre depuis douze
+ans les desseins, les menées et les actes du parti ultramontain». Ce
+parti jette le trouble dans les diocèses, excite les curés contre les
+évêques, sacrifie le clergé séculier, national, au clergé congréganiste
+«qui n’a ni volonté ni patrie en dehors de Rome». Les ordres religieux
+grandissent chaque jour, s’enrichissent, créent de nouvelles écoles:
+«Je crains que l’instruction qu’ils donnent, au point de vue social
+et politique, ne perpétue chez nos enfants les dissentiments et les
+antagonismes dont nous souffrons tant aujourd’hui, et qu’il faudrait
+effacer dans l’intérêt de l’avenir». Et Rouland d’énumérer les coups
+portés aux traditions gallicanes, les sentences de l’Index, les
+persécutions contre les catholiques libéraux, le tout couronné par le
+<i>Syllabus</i>.</p>
+
+<p>Les gallicans étaient des catholiques et protestaient de leur déférence
+envers l’Église; aussi le Sénat les <span class="pagenum" id="Page_207">207</span> écoutait-il, sinon avec
+sympathie, du moins sans hostilité. Au contraire, le prince Napoléon,
+avec ses violentes sorties contre le parti catholique, lui fut odieux;
+cependant on était forcé de supporter le cousin de l’Empereur. Mais
+en 1866 Napoléon III fit Sainte-Beuve sénateur. Sainte-Beuve était
+connu pour ses opinions irréligieuses; à peine avait-il un instant,
+au début de l’Empire, suivi le courant favorable à la nouvelle union
+du trône et de l’autel. Depuis lors le célèbre critique s’était
+ressaisi et s’appliquait à vulgariser, dans des articles recherchés
+par tout le public lettré, les théories que ses amis Renan, Taine,
+Littré, enseignaient dans leurs ouvrages<a id="FNanchor_396" href="#Footnote_396" class="fnanchor">[396]</a>. En même temps il menait
+rude guerre contre le parti clérical. Dans un tableau synthétique
+de l’histoire religieuse de la France au <span class="smcap80">XIX</span><sup>e</sup> siècle, il
+décrivait la naissance et le progrès de ce parti, qui «adopte tout ce
+qui le sert et tant qu’on le sert, pas au delà»<a id="FNanchor_397" href="#Footnote_397" class="fnanchor">[397]</a>. Tel était l’homme
+qu’on envoyait siéger à côté des cardinaux; il fit au Sénat l’effet du
+loup entrant dans la bergerie. Et le nouveau sénateur n’entendait pas
+rester silencieux à sa place, comme Mérimée; quoique peu fait pour la
+tribune, il crut de son devoir de défendre devant la haute assemblée
+la liberté de penser et d’écrire. Une première fois il releva très
+vivement l’attaque d’un de ses collègues contre Renan, provoquant ainsi
+de vives <span class="pagenum" id="Page_208">208</span> protestations<a id="FNanchor_398" href="#Footnote_398" class="fnanchor">[398]</a>. Quelques mois après, une discussion
+s’engagea sur une pétition qui dénonçait les livres figurant dans une
+bibliothèque populaire<a id="FNanchor_399" href="#Footnote_399" class="fnanchor">[399]</a>. Sainte-Beuve se plaignit qu’on eût saisi
+cette occasion pour flétrir ces ouvrages «et instituer dans notre
+libre France une sorte d’Index des livres condamnés, comme à Rome».
+Et il reprit la liste des ouvrages réprouvés: le <i>Dictionnaire
+philosophique</i> de Voltaire, «qui n’a que le tort de dire bien
+souvent trop haut et trop nettement ce que chacun pense tout bas, ce
+que l’hypocrisie incrédule de notre époque essaye de se dissimuler
+encore»; les livres de Rousseau, de Proudhon, «rude honnête homme
+mort à la peine», de Michelet, de Renan, de Balzac, d’autres encore.
+«Prenez-y garde! ces calomniés de la veille deviennent les honnêtes
+gens du lendemain».</p>
+
+<p>Sainte-Beuve alla plus loin encore l’année suivante. Le parti
+catholique avait préparé au Sénat une attaque en règle contre Duruy, à
+propos d’une pétition qui dénonçait les idées matérialistes professées
+dans l’enseignement supérieur<a id="FNanchor_400" href="#Footnote_400" class="fnanchor">[400]</a>. Le grand critique répondit à
+Charles Dupin, qui parlait du mal fait dans plusieurs diocèses: «Il
+est aussi un grand diocèse, Messieurs, celui-là sans circonscription
+fixe, qui s’étend par toute la France, par tout le monde, qui a ses
+ramifications et ses enclaves jusque dans les diocèses de Messeigneurs
+<span class="pagenum" id="Page_209">209</span> les prélats; qui gagne et s’augmente sans cesse, insensiblement
+et peu à peu plutôt encore que par violence et avec éclat; qui
+comprend dans sa largeur et sa latitude des esprits émancipés à
+divers degrés, mais tous d’accord sur ce point qu’il est besoin avant
+tout d’être affranchis d’une autorité absolue et d’une soumission
+aveugle; un diocèse immense... qui compte par milliers des déistes,
+des spiritualistes et disciples de la religion dite naturelle, des
+panthéistes, des positivistes, des réalistes, des sceptiques et
+chercheurs de toute sorte, des adeptes du sens commun et des sectateurs
+de la science pure». La France, continuait l’orateur, a toujours vu se
+développer le libre examen depuis 1789; elle a su mettre fin rapidement
+aux «reprises de fanatisme ou d’hypocrisie». Aujourd’hui la croyance
+au surnaturel va en diminuant, bien que le monde officiel affecte
+d’être croyant<a id="FNanchor_401" href="#Footnote_401" class="fnanchor">[401]</a>. Puisque notre droit moderne permet aux citoyens
+d’être libres penseurs, il faut leur accorder la vraie tolérance, une
+tolérance d’estime et de respect: on peut avoir telle ou telle opinion
+sur l’origine des choses, sur l’éternité de l’univers, sur la structure
+du corps humain ou les fonctions du cerveau, sans être pour cela ni
+moins honnête homme ni moins irréprochable dans la pratique des devoirs
+sociaux. Le gouvernement n’a pas à intervenir dans les questions
+métaphysiques ou théologiques<a id="FNanchor_402" href="#Footnote_402" class="fnanchor">[402]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_210">210</span></p>
+
+<p>Ensuite Sainte-Beuve, abordant l’objet précis du débat, montrait la
+fausseté des assertions formulées par le pétitionnaire, et défendait
+la Faculté de médecine contre les attaques du parti clérical. Il
+énumérait les succès et les violences de ce parti, Renan chassé du
+Collège de France, Littré repoussé par l’Académie française, Duruy
+insulté, l’hypocrisie sociale favorisant les audaces des fanatiques.
+La franchise agressive du discours de Sainte-Beuve souleva de telles
+protestations et lui valut un accueil si hostile que l’écrivain libre
+penseur dut renoncer à prendre la parole au Sénat<a id="FNanchor_403" href="#Footnote_403" class="fnanchor">[403]</a>.</p>
+
+<p>De même que l’esprit religieux dominait les assemblées politiques,
+l’accord avec le clergé plaisait aux ministres de Napoléon III.
+Cependant l’esprit laïque remporta une victoire éclatante le jour où
+Victor Duruy devint ministre de l’instruction publique. Nous savons
+par ses <i>Souvenirs</i> que la réflexion l’avait depuis longtemps
+éloigné des croyances religieuses<a id="FNanchor_404" href="#Footnote_404" class="fnanchor">[404]</a>. Le ministre, loyalement dévoué
+à l’empereur, entendait faire respecter le catholicisme et pratiquer
+le régime du Concordat; mais il voulait aussi relever l’enseignement
+laïque et l’arracher à la domination du clergé; aussi les conflits avec
+les prélats commencèrent-ils bientôt. Dans l’enseignement primaire,
+il affirma, au <span class="pagenum" id="Page_211">211</span> grand dépit des autres ministres, la nécessité de
+l’instruction gratuite et obligatoire<a id="FNanchor_405" href="#Footnote_405" class="fnanchor">[405]</a>. Un jour il osa dénoncer
+devant le Corps législatif les abus de la lettre d’obédience: le pays
+du vieux bon sens gaulois ne comprendra jamais, disait-il, «qu’avec
+trois aunes de drap noir ou gris un chef de communauté puisse faire
+un dispensé militaire»<a id="FNanchor_406" href="#Footnote_406" class="fnanchor">[406]</a>. Dans l’enseignement secondaire, il
+restaura la classe de philosophie, que Fortoul et ses conseillers
+avaient mutilée. Enfin, ce qui indigna le clergé, on le vit organiser
+l’enseignement des jeunes filles, encourager les municipalités à créer
+les «cours Duruy», et réaliser ainsi le vœu de Michelet, de tous ceux
+qui déploraient la séparation morale existant dans la bourgeoisie entre
+l’homme et la femme. Aussi Duruy fut-il, pendant son long ministère, en
+butte à l’hostilité des grands corps de l’Etat. Ils ne s’associaient
+point aux attaques répétées de Dupanloup contre lui, mais si le Sénat
+s’abstint d’un vote de défiance dans le grand débat où Sainte-Beuve
+apportait à Duruy un appui compromettant, ce fut seulement pour ne
+pas faire acte public d’opposition contre un ministre de l’empereur.
+Finalement Duruy fut sacrifié en 1869.</p>
+
+<p>En somme, on voyait à ce moment-là en France une masse peu disposée
+au changement, conservant la religion traditionnelle, avec une foi
+d’ailleurs assez <span class="pagenum" id="Page_212">212</span> tiède, et puis deux minorités actives et
+bruyantes: l’une, dévouée à l’Eglise, était heureuse de proclamer
+le triomphe de l’ultramontanisme; l’autre, fière de sa culture
+intellectuelle, de ses découvertes scientifiques, pensait que les
+défenseurs d’une théologie vieillie n’avaient plus d’arguments
+sérieux à lui opposer. Ces deux minorités furent également remuées,
+passionnées par l’apparition du <i>Syllabus</i>. Il ravit les
+catholiques intransigeants et désespéra les catholiques libéraux,
+malgré l’ingénieux essai d’explication tenté par Dupanloup; il révolta
+les partisans de l’esprit laïque et multiplia parmi eux les partisans
+de la séparation de l’Église et de l’État<a id="FNanchor_407" href="#Footnote_407" class="fnanchor">[407]</a>. Ce n’est pas que cette
+réforme rencontrât l’adhésion de tous les hommes d’extrême gauche.
+Si Gambetta la réclamait dans le programme de Belleville en 1869,
+Blanqui n’y voyait qu’un moyen de sauver le clergé au lendemain d’une
+révolution victorieuse<a id="FNanchor_408" href="#Footnote_408" class="fnanchor">[408]</a>. Mais le «Vieux» ne put faire accepter son
+opinion par la plupart des radicaux.</p>
+
+<p>Le tableau de l’état religieux de la France à la fin du second Empire
+a été tracé avec talent et conscience par Vacherot dans son livre
+sur <i>La religion</i>. Le philosophe était demeuré l’adversaire de
+l’Église catholique, mais l’admirateur du sentiment religieux; il
+voulut, <span class="pagenum" id="Page_213">213</span> dans cette nouvelle étude, mettre la religion à son rang
+légitime, «en la replaçant dans son véritable foyer, qui est l’âme
+humaine, à côté de la morale, de la métaphysique, de la poésie, de
+tout ce que l’humanité a connu de plus excellent»<a id="FNanchor_409" href="#Footnote_409" class="fnanchor">[409]</a>. Vacherot vante
+l’œuvre utile et sérieuse accomplie par Renan et ses contemporains.
+Les théologiens n’ont su réfuter aucun des arguments de la critique
+biblique; ils se rejettent sur les grandes phrases qui peuvent émouvoir
+les foules, en invoquant les besoins de l’humanité, les principes de
+l’ordre social. On ne parle pas la même langue des deux côtés<a id="FNanchor_410" href="#Footnote_410" class="fnanchor">[410]</a>.
+Aussi la science des religions a-t-elle pu se constituer, avec son
+objet, sa méthode, assurée désormais de vivre malgré les objections
+des théologiens. Mais il ne faut point se faire illusion: la grande
+masse n’a pas été pénétrée par l’esprit philosophique ou scientifique.
+Beaucoup d’incrédules ne se sont délivrés du joug religieux que pour
+satisfaire leurs appétits; d’autres combattent l’Église par esprit de
+coterie. Ceux-là écartés, «quelle chose microscopique, imperceptible
+que la libre pensée, au sein de cet océan infini des croyances
+religieuses!»<a id="FNanchor_411" href="#Footnote_411" class="fnanchor">[411]</a>.</p>
+
+<p>Considérons, continue Vacherot, les diverses classes de la
+société<a id="FNanchor_412" href="#Footnote_412" class="fnanchor">[412]</a>. Les hautes classes paraissent reconquises <span class="pagenum" id="Page_214">214</span> par la
+religion depuis le dix-neuvième siècle: la noblesse y est revenue
+par esprit de tradition, la bourgeoisie riche par instinct de
+conservation. Quant au monde de l’esprit, s’il a retrouvé le respect
+du christianisme, il n’en a pas repris les croyances. Les savants
+«laissent en souriant la théologie accommoder ses dogmes et ses
+textes aux faits et aux théories de la physique, de l’astronomie
+ou de l’histoire naturelle, parce que cette innocente opération
+conserve intactes les vérités de la science»<a id="FNanchor_413" href="#Footnote_413" class="fnanchor">[413]</a>. La bourgeoisie
+«non classique» n’éprouve pas cette sympathie pour les religions qui
+est fréquente chez les savants incroyants. Le renouveau mystique du
+dix-neuvième siècle lui est resté indifférent; elle demeure sous
+l’influence de Voltaire et se laisse guider par le bon sens, par la
+conscience naturelle que donne l’expérience de la vie moderne<a id="FNanchor_414" href="#Footnote_414" class="fnanchor">[414]</a>.
+Le même état d’esprit domine dans la partie la plus élevée du
+peuple, celle qui a progressé depuis un demi-siècle. L’incrédulité
+voltairienne, qui n’avait pas atteint la classe ouvrière au temps
+de la Révolution, gagne maintenant dans les ateliers; c’est visible
+dans les métiers où l’on a le temps de méditer, chez les tailleurs,
+les cordonniers. Seul l’ouvrier des métiers grossiers, abruti de
+fatigue, demeure étranger <span class="pagenum" id="Page_215">215</span> à cette évolution. Quant au paysan,
+absorbé par son travail, isolé du reste du monde, il vit à l’écart des
+grands courants populaires; mais les choses changeront, même chez ces
+<i>pagani</i> modernes<a id="FNanchor_415" href="#Footnote_415" class="fnanchor">[415]</a>.</p>
+
+<p>Persuadé que les religions doivent disparaître, Vacherot ne leur
+souhaite pas une fin trop rapide. Les sociétés modernes ont besoin
+de temps pour instituer l’éducation morale qui doit nécessairement
+remplacer l’instruction religieuse<a id="FNanchor_416" href="#Footnote_416" class="fnanchor">[416]</a>. Mais ce qu’il faut réaliser
+aussitôt, c’est la séparation de l’Église et de l’État. Les philosophes
+la désirent; les croyants doivent la demander aussi, car la religion y
+gagnera en dignité. Peut-être même cette réforme donnera-telle d’abord
+au catholicisme une force nouvelle. La philosophie ne peut pas s’en
+inquiéter, car elle possède la vérité scientifique, et les plus nobles
+tendances de l’esprit moderne aideront à sa victoire.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_216">216</span></p>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_9"><span class="big120">CHAPITRE IX</span><br>
+ <span class="h2line1">L’avènement de la République</span></h2>
+</div>
+
+<p>La guerre de 1870 fit oublier à la France les discussions religieuses.
+La proclamation de l’infaillibilité pontificale et la prise de Rome par
+les Italiens, ces deux grands faits qui marquaient l’apogée du pouvoir
+spirituel et la fin du pouvoir temporel de la papauté, passèrent
+d’abord à peu près inaperçues au milieu des maux causés par l’invasion
+et la défaite. Le parti républicain, en s’emparant du pouvoir après
+le 4 septembre, laissa le clergé tranquille; à peine y eut-il une
+exception à Lyon. Par contre, à Paris après le siège, le triomphe
+de la Commune montra combien l’alliance de l’Église avec l’Empire
+avait développé chez les révolutionnaires la haine du prêtre. La
+Commune elle-même essaya d’appliquer le programme commun à la plupart
+des groupes républicains, lorsqu’elle décréta, le 2 avril 1871, la
+séparation de l’Église et de l’État et la suppression du budget des
+cultes, ou lorsqu’elle approuva les mesures prises par <span class="pagenum" id="Page_217">217</span> le délégué
+à l’enseignement, Edouard Vaillant, pour ouvrir des écoles laïques.
+Mais à cela les fanatiques ajoutèrent l’installation des clubs dans
+diverses églises, et les arrestations de prêtres et de religieux qui
+devaient préparer les fusillades de la fin de mai, avec le meurtre de
+l’archevêque de Paris.</p>
+
+<p>C’est un esprit contraire qui se développait dans une grande partie
+de la France. Les grands désastres disposent les peuples à demander
+le secours d’en haut, à chercher dans la religion traditionnelle un
+appui ou tout au moins une consolation. La croyance aux apparitions
+surnaturelles avait grandi chez les catholiques depuis vingt ans,
+comme le prouvait la popularité de Lourdes; les malheurs nationaux
+lui donnèrent une impulsion nouvelle. On se précipita vers les lieux
+consacrés, témoins des miracles récents, pour implorer le relèvement
+de la France. Le clergé d’ailleurs sortait de la guerre avec une
+popularité rajeunie. A la différence des prêtres de 1814 et de 1815,
+ceux de 1870 avaient agi en pleine harmonie avec la nation en armes;
+beaucoup avaient servi utilement comme infirmiers volontaires dans les
+ambulances et les hôpitaux; plusieurs prélats, tels que Dupanloup,
+s’étaient signalés par un infatigable dévouement à leurs diocésains.</p>
+
+<p>La politique vint seconder et mettre à profit ce mouvement religieux.
+La révolution de 1848 avait hâté dans la bourgeoisie le ralliement
+qui datait de Louis-Philippe; cette classe voyait désormais dans la
+religion la garantie de l’ordre social, la protectrice des fortunes
+acquises, l’ennemie du socialisme. La Commune vint donner à ce
+mouvement une impulsion nouvelle. Il n’est pas exagéré de dire que
+cette guerre civile excita en <span class="pagenum" id="Page_218">218</span> France autant d’émotion que la
+victoire des Allemands. Tout «communard» fut considéré comme un brigand
+et un incendiaire; la Commune, pour des millions de Français, ce fut
+la destruction des Tuileries et l’assassinat de l’archevêque. Par
+réaction contre elle, on se retourna vers cette Église qui avait mérité
+la haine des malfaiteurs parisiens. Ces sentiments se firent jour à
+l’Assemblée Nationale. Le suffrage universel avait donné la majorité
+aux partisans de la paix: écartant les bonapartistes, accablés par la
+honte de Sedan, et les républicains, responsables des défaites subies
+depuis le 4 septembre, les électeurs avaient choisi les hommes qui,
+tenus à l’écart du pouvoir, n’étaient pas compromis dans le désastre.
+Légitimistes, orléanistes, libéraux modérés entrèrent ainsi en majorité
+à l’Assemblée. Les paysans, faisant trêve à leurs vieilles défiances
+contre le château, donnèrent leurs voix au châtelain pour qu’il allât
+signer la paix et relever la France. Le châtelain était l’allié du
+curé; mais tandis qu’autrefois c’était le gentilhomme qui protégeait le
+prêtre, maintenant c’était ce dernier, soutenu par toute la puissance
+de l’Église, qui apparaissait comme le protecteur du noble.</p>
+
+<p>Le clergé sentait sa force et voulait en user. Puisque l’Empire avait
+succombé, puisque l’année 1848 avait définitivement brouillé la
+République et l’Église, il comptait mettre sur le trône le monarque
+de droit divin, l’ennemi de la Révolution. Les évêques travaillèrent
+énergiquement à la restauration monarchique: le prudent cardinal
+Donnet vint en parler à Thiers; le cardinal Mathieu invita le comte
+de Chambord à s’emparer immédiatement du trône. Beaucoup de prélats
+tenaient <span class="pagenum" id="Page_219">219</span> le même langage. Tous les mandements épiscopaux
+retracèrent les violences de la Commune, pour y montrer l’aboutissement
+naturel d’une politique hostile au catholicisme. A la restauration
+française le clergé voulait en joindre une autre: si Henri V devait
+rentrer au Louvre, Pie IX devait retourner au Quirinal; toutes les
+lettres pastorales des évêques renfermaient des invectives passionnées
+contre l’usurpation piémontaise. Ainsi la propagande politique
+et la propagande religieuse s’unirent pour annoncer une nouvelle
+union du trône et de l’autel. La dévotion au Sacré-Cœur devint
+comme l’a dit un légitimiste, «le symbole social et politique de
+l’ultramontanisme»<a id="FNanchor_417" href="#Footnote_417" class="fnanchor">[417]</a>. Un ordre religieux de formation récente, celui
+des Assomptionnistes, travaillait ardemment à cette campagne. Une revue
+fondée par lui entreprit une attaque en règle contre l’Université<a id="FNanchor_418" href="#Footnote_418" class="fnanchor">[418]</a>.
+En même temps l’ordre créait le Conseil central des pèlerinages, et
+préparait les grandes manifestations de la Salette et de Lourdes. Ces
+efforts aboutirent à une défaite politique: l’intransigeance du comte
+de Chambord fit échouer la restauration. La majorité conservatrice de
+l’Assemblée Nationale voulut du moins faire œuvre utile à l’Église
+et réussit à voter la réforme la plus instamment réclamée par les
+catholiques <span class="pagenum" id="Page_220">220</span> militants, la liberté de l’enseignement supérieur.</p>
+
+<p>Ce mouvement catholique rencontra une résistance formidable. Ce n’était
+pas en vain que la jeunesse des Écoles avait appris depuis vingt ans à
+respecter la science, à louer l’esprit critique, à repousser le miracle
+et le surnaturel; maintenant elle s’indignait qu’on prétendît favoriser
+la superstition populaire et faire accepter aux hommes éclairés les
+dévotions nouvelles. D’autre part les républicains s’irritèrent en
+voyant le clergé tout entier travailler pour la restauration du roi: si
+beaucoup d’entre eux étaient hostiles à toutes les religions, d’autres,
+qui n’allaient pas jusque-là, qui parfois même étaient chrétiens
+de cœur, se décidèrent à séparer le catholicisme du cléricalisme,
+à repousser les prétentions des évêques, à écarter le clergé de la
+politique. La situation extérieure préoccupait également ceux qui
+redoutaient de voir la campagne en faveur du pouvoir temporel du
+pape aboutir à une rupture diplomatique, peut-être à une guerre avec
+l’Italie; cet état d’esprit contribua beaucoup à faire triompher les
+candidats républicains lors des élections complémentaires de juillet
+1871. Enfin les libres penseurs jugeaient le moment venu de s’adresser
+aux campagnes, d’ébranler dans les villages la domination des curés,
+de gagner cette grande masse paysanne qui, désorientée, dégoûtée de
+l’Empire, incertaine de l’avenir, serait à qui saurait la prendre. La
+défense de la religion figurait sur le programme de tous les groupes
+conservateurs; l’anticléricalisme fut le lien qui unit tous les groupes
+républicains.</p>
+
+<p>La lutte s’engagea dans l’Assemblée Nationale à plusieurs reprises;
+toutefois elle y fut beaucoup moins <span class="pagenum" id="Page_221">221</span> ardente que dans le pays. Les
+questions politiques à résoudre étaient si nombreuses et si graves
+que les questions religieuses demeurèrent au second plan. Quand on
+les aborda, les deux partis opposés le firent avec modération. Les
+hommes de gauche savaient que l’union leur était nécessaire pour tenir
+tête à la majorité, pour gagner le pays à la république; ils devaient
+ménager leurs amis du centre gauche, tous favorables à l’institution
+religieuse, plusieurs catholiques pratiquants, tels que les Marcère
+et les Étienne Lamy. Les hommes de droite, parmi lesquels beaucoup
+avaient des affinités orléanistes, comprirent le mal que leur faisaient
+devant les électeurs les exagérations du catholicisme intransigeant;
+ils s’inquiétèrent des arguments que Louis Veuillot, selon sa coutume,
+fournissait chaque jour à leurs ennemis. Leurs chefs, surtout le duc de
+Broglie et Dupanloup, appartenaient au groupe des catholiques libéraux,
+toujours en guerre avec celui de l’<i>Univers</i>. Le patriotisme les
+obligeait à réfréner la politique italophobe; l’intérêt politique les
+forçait à mettre hors de cause la liberté de conscience et l’égalité
+des cultes. Ils recherchèrent donc l’appui de toutes les religions
+reconnues par l’Etat, en espérant que leur succès commun profiterait
+surtout au catholicisme.</p>
+
+<p>Le premier débat sérieux sur la question cléricale s’engagea devant
+l’Assemblée en janvier 1873, à propos de la réforme du Conseil
+supérieur de l’instruction publique. Il s’agissait de rétablir ce
+conseil tel que l’avait fait la loi de 1850; le rôle qu’on y donnait
+aux évêques souleva les critiques de la gauche. Henri Brisson combattit
+l’argument d’après lequel ce <span class="pagenum" id="Page_222">222</span> conseil devait représenter les
+divers éléments de la société; c’est l’Assemblée Nationale, disait-il,
+qui représente la société française; au conseil supérieur, ce sont
+les hommes compétents, les universitaires, qui doivent dominer. Les
+ministres des cultes n’ont rien à y faire; notre principe, concluait
+l’orateur, «c’est le caractère exclusivement laïque de l’enseignement
+public, dernier préservateur de la personnalité et de l’unité
+française.» Un savant qui allait devenir célèbre par sa persévérance
+à défendre les droits de l’Etat, Paul Bert, démontra aussi que le
+conseil supérieur devait être une assemblée de spécialistes, capables
+de faire progresser la pédagogie, cette science à peu près inconnue
+en France; on ferait donc bien d’en écarter les ministres du culte,
+qui soulèveraient des questions irritantes et insolubles<a id="FNanchor_419" href="#Footnote_419" class="fnanchor">[419]</a>. Un
+député très éloigné de Brisson et de Paul Bert par ses convictions
+chrétiennes, Edmond de Pressensé, combattit aussi le projet; ardent
+partisan de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, il exhorta ses
+collègues, dans l’intérêt de la religion, à ne plus la mêler aux
+affaires politiques. Montalembert, continua l’orateur, comparait
+l’Université à une douane: «je demande si les inconvénients que
+présente cette douane des intelligences disparaissent quand les évêques
+deviennent les préposés à cette douane». La France a vu reculer ses
+frontières matérielles; il ne faut point faire reculer ses frontières
+morales et lui enlever une des <span class="pagenum" id="Page_223">223</span> grandes conquêtes de la Révolution,
+«l’Etat laïque se reconnaissant incompétent dans les choses de l’âme,
+l’Etat s’arrêtant devant la conscience».</p>
+
+<p>Ce langage des hommes de gauche fut réfuté, non seulement par les
+<i>ultras</i> du parti catholique, mais par les modérés. Broglie exposa
+qu’on revenait simplement à la politique libérale de 1850. Le ministre
+de l’instruction publique, Jules Simon, affirma que l’Université
+désirait un conseil où «toutes les grandes autorités morales de la
+société» seraient représentées. Un philosophe qui avait jusque là
+combattu au premier rang contre l’Eglise, Vacherot, vint les appuyer de
+sa parole. Les ministres des cultes, dit-il, doivent avoir leur place
+dans le conseil, car «les religions, qui ont été dans le passé les
+institutrices, les nourrices du genre humain, sont encore aujourd’hui
+les plus grandes écoles de morale populaire»<a id="FNanchor_420" href="#Footnote_420" class="fnanchor">[420]</a>. Pendant toute la
+discussion, les adversaires de l’enseignement laïque rappelèrent à
+l’envi les souvenirs de la Commune<a id="FNanchor_421" href="#Footnote_421" class="fnanchor">[421]</a>. Le projet de Broglie fut
+adopté.</p>
+
+<p>Peu de temps après, le 24 mai apparut comme le triomphe du parti
+catholique. Au lendemain de cette journée, un groupe nombreux de
+députés vint participer au pèlerinage de Chartres; le mois suivant,
+une fraction <span class="pagenum" id="Page_224">224</span> plus importante encore de l’Assemblée Nationale
+s’associa aux fêtes de Paray-le-Monial, où fut exaltée la dévotion au
+Sacré-Cœur. Un député de la gauche avait ordonné qu’on lui fît des
+obsèques civiles: le jour de l’enterrement, voyant qu’on ne portait pas
+le corps à l’église, la délégation de l’Assemblée quitta le cortège,
+imitée par l’escorte militaire; l’opposition protesta contre cette
+conduite, et contre une circulaire où le préfet du Rhône s’appliquait
+à gêner les enterrements civils; la majorité approuva le préfet.
+La gauche lutta vainement ensuite contre la loi qui autorisait la
+construction de l’église du Sacré-Cœur à Montmartre. Le clergé obtint
+d’autres avantages. La loi sur l’aumônerie militaire, combattue par
+deux généraux républicains, Guillemaut et Saussier, critiquée aussi par
+un républicain catholique, Jouin, triompha de tous les obstacles, grâce
+à l’activité infatigable de Dupanloup. Mais on attacha beaucoup plus
+d’importance au vote de la loi sur l’enseignement supérieur. C’est un
+exemple curieux des erreurs que peuvent commettre les contemporains,
+les législateurs eux-mêmes, sur les conséquences et la portée des
+lois nouvelles: la loi de 1850, qui devait avoir des résultats
+considérables, ne suscita, quand elle fut promulguée, qu’une émotion
+assez faible, et rencontra mauvais accueil dans une partie du clergé;
+la loi de 1875 effraya, indigna les républicains, et fit naître chez
+les amis de l’Eglise des espérances que la réalité n’a pas confirmées.</p>
+
+<p>Inutile de suivre et de résumer les trois délibérations qui précédèrent
+le vote de cette loi. Le vrai chef de la majorité pendant ce débat,
+Dupanloup, ne laissa pas échapper l’occasion de signaler une fois de
+<span class="pagenum" id="Page_225">225</span> plus les dangers du matérialisme et de l’athéisme. Toutefois la
+même habileté qui l’avait déjà bien servi en 1850 l’empêcha d’invoquer,
+à l’exemple des catholiques intransigeants, le droit exclusif de
+l’Eglise en matière d’enseignement<a id="FNanchor_422" href="#Footnote_422" class="fnanchor">[422]</a>; il se réclama de la liberté,
+du droit commun<a id="FNanchor_423" href="#Footnote_423" class="fnanchor">[423]</a>. Cette prudence lui assura l’appui des libéraux du
+centre gauche; leur représentant, Edouard Laboulaye, fut le rapporteur
+de la loi et la défendit avec succès contre les attaques des deux
+partis extrêmes. La plupart des orateurs de la gauche acceptaient la
+liberté de l’enseignement supérieur; Paul Bert déclara qu’elle serait
+précieuse pour les libres penseurs toujours exposés à la persécution,
+et qu’elle serait indispensable à la création de grandes universités
+prospères et vivantes<a id="FNanchor_424" href="#Footnote_424" class="fnanchor">[424]</a>. Mais les républicains voulaient conserver
+à l’Etat la collation des grades. Jules Ferry surtout, favorable au
+principe de la liberté de l’enseignement supérieur, exposa, dans
+une étude précise et savante, qu’il y avait là pour les pouvoirs
+publics une prérogative indispensable, et il accusa les catholiques
+de vouloir parvenir par étapes au monopole de l’Eglise<a id="FNanchor_425" href="#Footnote_425" class="fnanchor">[425]</a>. Un
+orateur de la gauche se distingua de ses <span class="pagenum" id="Page_226">226</span> amis par la vigueur de
+ses attaques, par le caractère tranchant de ses déclarations: ce fut
+Challemel-Lacour. Pour lui, Paul Bert se faisait illusion sur les
+bienfaits qu’apporterait la liberté du haut enseignement; le but de la
+nouvelle loi, c’était de former des auxiliaires de l’esprit catholique,
+des apôtres du <i>Syllabus</i>. On apprendrait à la jeunesse la
+nécessité «de combattre, de miner, de détruire les principes qui sont
+le fondement de notre société actuelle». Une pareille loi, faite à
+un moment où l’esprit laïque triomphait en Europe, affaiblirait la
+France devenue le champion de l’ultramontanisme. L’âpre philippique de
+Challemel-Lacour étonna l’Assemblée, sans recueillir l’adhésion de tous
+les républicains<a id="FNanchor_426" href="#Footnote_426" class="fnanchor">[426]</a>. Beaucoup de députés favorables à la république
+étaient hostiles aux tendances irréligieuses. Le centre gauche avait
+abandonné la gauche dans le débat du 24 juin 1873 sur les enterrements
+civils. Un des légistes les plus écoutés de l’opposition, Bertauld,
+grand ennemi de tout privilège accordé aux congrégations, déclarait
+qu’on ne devrait jamais autoriser l’existence de sociétés se proposant
+de propager l’athéisme. Un vieux républicain de 1848, Arnaud de
+l’Ariège, tout en combattant vivement Dupanloup, répéta encore une fois
+son désir de voir le clergé se convertir aux idées républicaines<a id="FNanchor_427" href="#Footnote_427" class="fnanchor">[427]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_227">227</span></p>
+
+<p>Si nous quittons l’Assemblée Nationale pour considérer le pays,
+nous verrons la lutte contre le cléricalisme, assez anodine pendant
+l’année qui suit la guerre, s’activer à partir de 1872, depuis le
+développement des grandes manifestations catholiques, et prendre toute
+sa vigueur après le 24 mai. A cette lutte les penseurs ne demeurèrent
+pas étrangers. Si Renan et Taine, émus par le désastre de la France,
+commençaient à chercher le relèvement dans une politique conservatrice,
+deux philosophes républicains, Littré et Renouvier se mêlèrent aux
+discussions quotidiennes. L’influence du second devait être plus
+étendue, plus durable, parce qu’elle gagna sans cesse davantage
+l’enseignement universitaire; l’influence du premier fut plus marquée
+jusqu’à la fin de l’Assemblée Nationale, à cause de la popularité
+qui entourait sa personne<a id="FNanchor_428" href="#Footnote_428" class="fnanchor">[428]</a>. Littré fut pour les républicains le
+<i>sage</i>, qui apporte le résultat de ses réflexions aux politiques
+absorbés par la bataille de tous les jours. Ce sage était un modéré,
+inflexible sur les principes, mais toujours favorable aux transactions
+qui pouvaient fortifier la paix intérieure; c’était aussi un optimiste,
+si convaincu de la force persuasive de la vérité qu’il jugeait inutile
+d’en hâter le triomphe par des moyens coercitifs.</p>
+
+<p>La négation de la théologie, disait Littré, pénètre partout; la
+science ne reconnaît que l’expérience et le relatif, elle se refuse à
+toute spéculation sur l’origine ou la fin des choses. Au contraire,
+le parti catholique a ce défaut d’être grand faiseur de miracles; or
+«les miracles n’apparaissent plus qu’à ceux qui d’avance <span class="pagenum" id="Page_228">228</span> croient
+aux miracles»<a id="FNanchor_429" href="#Footnote_429" class="fnanchor">[429]</a>. Le parti républicain a pour lui la supériorité
+morale, parce qu’il aime et pratique la tolérance<a id="FNanchor_430" href="#Footnote_430" class="fnanchor">[430]</a>. Il ne doit
+donc jamais céder à la tentation, pourtant bien naturelle, d’appliquer
+aux cléricaux les règles posées par eux: «ce serait du talion, et
+la justice par le talion n’est pas une bonne justice»<a id="FNanchor_431" href="#Footnote_431" class="fnanchor">[431]</a>. On doit
+accorder à l’Église la liberté de l’enseignement supérieur, tout en
+réservant à l’État la collation des grades; ce ne sera pas dangereux,
+car le nombre de ceux qui se détachent de l’ancienne foi augmente
+chaque jour.—Littré demeura fidèle à cette politique tolérante,
+malgré les attaques sans cesse renouvelées contre lui. Tout au plus
+perdit-il quelquefois patience devant les anathèmes de la droite qui
+attribuait à la libre pensée les crimes de la Commune; faudra-t-il
+donc, répondait-il, rappeler au catholicisme la Saint-Barthélemy, les
+dragonnades et la Terreur blanche? «Toutes les doctrines peuvent être
+perverties par le fanatisme, et tous les fanatismes, qu’ils soient
+sacrés ou profanes, sont dangereux et féroces»<a id="FNanchor_432" href="#Footnote_432" class="fnanchor">[432]</a>.</p>
+
+<p>Renouvier fonda la <i>Critique philosophique</i> en 1872 pour exposer
+une doctrine et pour combattre un danger<a id="FNanchor_433" href="#Footnote_433" class="fnanchor">[433]</a>. La doctrine, c’était
+le criticisme néo-kantien déjà exposé <span class="pagenum" id="Page_229">229</span> par lui dans ses grands
+ouvrages; c’était en particulier le système d’éthique formulé dans
+la <i>Science de la Morale</i>. Le danger, c’était le cléricalisme
+auquel Renouvier s’attaquait avec une conviction de vieux républicain
+démocrate et une ardeur de Méridional. La situation morale de notre
+pays lui paraît très grave, car «il y a deux Frances en France, celle
+des cléricaux et celle des libéraux... Il n’y a presque plus d’idées ni
+de sentiments communs entre ces deux groupes, entre ces deux peuples
+obligés pourtant de vivre sous la même loi civile<a id="FNanchor_434" href="#Footnote_434" class="fnanchor">[434]</a>». L’unique
+solution rationnelle du problème, c’est la liberté complète des
+religions avec l’indifférence religieuse complète de la commune et de
+l’État, mais aussi avec l’organisation d’un enseignement moral donné
+par l’État<a id="FNanchor_435" href="#Footnote_435" class="fnanchor">[435]</a>.</p>
+
+<p>Le catholicisme, disent Renouvier et son collaborateur Pillon,
+constitue un péril plus grand que jamais, après la transformation
+que le Concile du Vatican vient de lui faire subir; depuis 1870, il
+n’est plus que le papisme<a id="FNanchor_436" href="#Footnote_436" class="fnanchor">[436]</a>. Ses progrès sont favorisés par les
+défaillances des libéraux, qui lui accordent tout ce qu’il demande: en
+1830 déjà, ils se laissèrent tromper par ses feintes libérales<a id="FNanchor_437" href="#Footnote_437" class="fnanchor">[437]</a>.
+La philosophie éclectique a sans cesse <span class="pagenum" id="Page_230">230</span> commis cette faute en
+développant sa théorie prudente et commode sur l’alliance des deux
+sœurs immortelles<a id="FNanchor_438" href="#Footnote_438" class="fnanchor">[438]</a>. Aujourd’hui nous retrouvons les mêmes erreurs
+chez Vacherot; il fait partie de cette école contemporaine qui, donnant
+toujours la première place à l’histoire, parvient ainsi «à justifier
+le passé, quel qu’il soit, à enchaîner le présent, à démoraliser
+l’avenir<a id="FNanchor_439" href="#Footnote_439" class="fnanchor">[439]</a>». Littré fait aussi un métier de dupe, en exhortant
+sans cesse les républicains à la tolérance<a id="FNanchor_440" href="#Footnote_440" class="fnanchor">[440]</a>. Laboulaye abandonne
+l’enseignement supérieur aux cléricaux; il méconnaît, comme beaucoup
+des libéraux actuels, la notion morale de l’État, notion d’où résulte
+pour celui-ci le droit d’enseigner<a id="FNanchor_441" href="#Footnote_441" class="fnanchor">[441]</a>. Tous oublient trop cette
+maxime de Locke: «la tolérance n’est point obligatoire vis-à-vis des
+intolérants».</p>
+
+<p>Pour vaincre le catholicisme il faut le remplacer. Renouvier réclame
+donc sans cesse l’organisation d’un enseignement moral. Sur ce point,
+la société moderne a tout à faire. Dans l’antiquité, la classe
+instruite rencontrait chez les platoniciens, chez les épicuriens, chez
+les stoïciens, des milieux intellectuels et moralisateurs; aujourd’hui
+rien de pareil, car le catholicisme enseigne mal la morale et n’a
+point permis que d’autres l’enseignent. Les collèges ecclésiastiques
+sont aussi arriérés en cette matière que les lycées de l’Etat<a id="FNanchor_442" href="#Footnote_442" class="fnanchor">[442]</a>.
+Les philosophes <span class="pagenum" id="Page_231">231</span> français du dix-neuvième siècle n’ont rien fait
+pour préparer cet enseignement: seul Proudhon l’a essayé, d’une façon
+incomplète, mais avec une haute idée de la justice<a id="FNanchor_443" href="#Footnote_443" class="fnanchor">[443]</a>. Le personnel
+des professeurs, des instituteurs, n’est pas non plus à la hauteur de
+cette tâche. La <i>Critique philosophique</i> entreprend de l’y aider
+en publiant un remarquable petit traité de morale à l’usage des écoles
+primaires.</p>
+
+<p>Mais Renouvier, tout en proclamant l’indépendance de la morale,
+estime qu’il ne suffit point de s’adresser à l’intelligence; il faut
+parler aussi au sentiment, et pour cela une religion est nécessaire.
+Les religions créées de toutes pièces ne sont guère vivantes; voilà
+pourquoi l’idée lui vint bientôt de recourir à une religion existante,
+à celle qui avait surmonté dans notre pays un siècle de persécutions.
+Il formula cette idée en octobre 1873, au moment où le parti clérical
+paraissait tout-puissant. «Si l’on regarde, écrit le philosophe, à
+l’esprit et à l’idéal du protestantisme, on reconnaîtra bientôt que,
+en vertu de sa semence première, qui est l’examen et la foi libre, il
+se développe dans le même sens que les libertés civiles et politiques,
+et tend à faire de la religion, regardée du point de vue de la <span class="pagenum" id="Page_232">232</span>
+conscience, une œuvre de la personne<a id="FNanchor_444" href="#Footnote_444" class="fnanchor">[444]</a>». Le protestantisme est en
+religion ce que le criticisme est en philosophie. Pourquoi ne pas nous
+allier avec lui? pourquoi ne pas orienter vers lui la foi religieuse,
+rebutée par les excès et les superstitions du catholicisme? Edgar
+Quinet, Eugène Sue conseillaient déjà d’adhérer à l’unitarisme de
+Channing, mais ce n’étaient que des adhésions individuelles à une
+religion adoptée comme pis-aller; ce qui importe, c’est de faire
+inscrire les familles sur les registres de l’église protestante
+organisée<a id="FNanchor_445" href="#Footnote_445" class="fnanchor">[445]</a>. Cela n’implique point un assentiment individuel et
+philosophique au dogme calviniste; cela signifie que le chef de famille
+fait entrer les siens dans un groupe religieux affranchi du papisme,
+qu’il assure à ses enfants une défense, une protection contre les
+entreprises du prêtre catholique.</p>
+
+<p>Cette idée n’était pas nouvelle. Plus d’un Français, vers la fin
+du second Empire, avait adopté ce moyen de soustraire sa famille à
+l’Église; George Sand, par exemple, présidait au baptême protestant de
+ses petites-filles<a id="FNanchor_446" href="#Footnote_446" class="fnanchor">[446]</a>. Renouvier trouva aussi des alliés dans le pays
+voisin auquel il s’intéressait beaucoup, la Belgique; un théoricien
+libéral fort connu en France, Emile de Laveleye, publia en 1875 un
+parallèle entre les peuples catholiques et les nations protestantes,
+qui affirmait l’écrasante supériorité de ces dernières<a id="FNanchor_447" href="#Footnote_447" class="fnanchor">[447]</a>. Renouvier
+<span class="pagenum" id="Page_233">233</span> jugeait la chose si importante qu’il joignit à la <i>Critique
+philosophique</i> depuis 1879 un recueil spécial, la <i>Critique
+religieuse</i>, afin de hâter l’adhésion des républicains au
+protestantisme. Mais le résultat de cette propagande ne répondit point
+à ses efforts.</p>
+
+<p>A côté des philosophes, des publicistes d’une haute culture
+intellectuelle s’efforçaient d’attirer l’attention de leurs lecteurs
+sur les dangers du cléricalisme. Un professeur devenu journaliste
+et bientôt célèbre, Charles Bigot, traça le tableau des classes
+dirigeantes, et montra la place prise chez elles par le clergé.
+Celui-ci demeure intolérant. Il aime l’argent, non pour le profit
+individuel de ses membres, mais pour le denier de Saint-Pierre, pour
+les universités catholiques, pour les couvents<a id="FNanchor_448" href="#Footnote_448" class="fnanchor">[448]</a>. Il aime la
+domination, se mêle de tout, cherche à mener les électeurs. Mais cette
+Église, qui autrefois protégeait le monde, ne songe plus qu’à se faire
+protéger. Récemment elle mendiait l’appui de l’Empire, au risque de
+se déconsidérer<a id="FNanchor_449" href="#Footnote_449" class="fnanchor">[449]</a>. Aujourd’hui le clergé combat la République,
+parce qu’elle veut lui laisser la liberté, mais lui retirer le
+privilège; il la combat également parce qu’il déteste la démocratie.
+«La lutte est engagée, conclut Charles Bigot, entre le siècle et le
+catholicisme; c’est le catholicisme qui l’a voulu. Les idées nouvelles,
+les aspirations des classes longtemps opprimées, trouvent aujourd’hui
+dans le <span class="pagenum" id="Page_234">234</span> catholicisme leur plus vigoureux adversaire. Il ne peut
+plus être la religion d’une société où la démocratie coule à pleins
+bords<a id="FNanchor_450" href="#Footnote_450" class="fnanchor">[450]</a>».</p>
+
+<p>Un autre publiciste, Hector Depasse, constate que le terme tout récent
+de «cléricalisme», d’origine probablement belge, est devenu rapidement
+populaire, parce qu’il répond à une réalité. «Le cléricalisme est la
+ligue des partis d’Etat et d’Église, la confusion de la politique et
+du culte, le complot de la police et du dogme pour l’asservissement
+de l’esprit humain<a id="FNanchor_451" href="#Footnote_451" class="fnanchor">[451]</a>». Le cléricalisme peut exister dans tous les
+pays, dans toutes les religions; en France, il a pour noyau l’Église
+catholique. Celle-ci est forcément l’ennemie de la République: il y a
+incompatibilité entre le dogme du pape infaillible et le principe de
+la souveraineté nationale. L’Église et la République sont toutes les
+deux des gouvernements d’opinion, ne subsistant que par l’adhésion
+des fidèles; donc elles se disputent les âmes. Le cléricalisme est
+redoutable parce qu’il offre sans cesse de nouvelles dévotions aux
+natures inquiètes, de nouveaux romans à tous les rêves. Les désastres
+de 1870 ont préparé les croyants à s’incliner devant les décrets du
+concile du Vatican, tout comme à subir le culte du Sacré-Cœur.</p>
+
+<p>En dehors de la discussion grave et raisonnée contre les amis de
+l’Eglise, il y avait place pour une autre campagne, celle dont Voltaire
+a donné le modèle, celle qui livre à la risée les idées ou les hommes
+du parti religieux; dans un pays comme la France, le ridicule est une
+arme redoutable. Quelques journaux de gauche <span class="pagenum" id="Page_235">235</span> reprirent cette
+tradition. Le <i>Rappel</i>, si populaire chez les ouvriers parisiens
+vers 1873, était dirigé par Auguste Vacquerie, un ardent ennemi du
+catholicisme; Edouard Lockroy, dans des articles pleins de verve,
+se chargea de raconter à sa façon les miracles nouveaux. Mais le
+véritable représentant de l’ironie voltairienne fut le <i>Dix-neuvième
+Siècle</i>, sous la direction d’Edmond About. Celui que nous avons vu
+déployer dès 1848 à l’Ecole Normale son ardeur militante contre les
+catholiques ne cessait pas depuis lors de combattre leurs prétentions
+politiques. Partisan du bonapartisme libéral en 1859, il avait publié,
+avec les encouragements secrets de Napoléon III, cette brochure sur
+la <i>Question romaine</i> qui présentait la critique impitoyable du
+gouvernement pontifical et finissait par le vœu de voir en France une
+Eglise gallicane séparée du pape. Depuis 1871 l’ancien ami du prince
+Napoléon s’était converti à la République conservatrice de Thiers. En
+entrant au <i>Dix-neuvième Siècle</i> en mai 1872, il y trouva déjà
+installé Francisque Sarcey, l’ami de sa jeunesse, qui allait devenir
+son collaborateur le plus populaire. Au commencement le journal,
+absorbé par les questions politiques, ne parla guère de la religion.
+Mais le 3 septembre 1872, un des rédacteurs, Eugène Liébert, dans un
+véritable manifeste, montra la force nouvelle du cléricalisme et la
+nécessité de mener contre lui une campagne en règle<a id="FNanchor_452" href="#Footnote_452" class="fnanchor">[452]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_236">236</span></p>
+
+<p>Cette campagne fut confiée à Sarcey. Lui-même a raconté que son passé
+de journaliste ne l’y préparait guère et que, sous l’Empire, les
+discussions religieuses lui semblaient sans intérêt<a id="FNanchor_453" href="#Footnote_453" class="fnanchor">[453]</a>. D’ailleurs il
+n’a jamais aimé à manger du prêtre; mais il a reconnu que la question
+cléricale passe aujourd’hui au premier plan<a id="FNanchor_454" href="#Footnote_454" class="fnanchor">[454]</a>. Cette guerre, il
+entend la mener à sa façon, à la bonne façon d’autrefois. Renan a mis
+à la mode «ce parti pris d’indifférence hautaine, d’aristocratique
+dédain que la science contemporaine affecte de témoigner aujourd’hui
+pour les erreurs et les mensonges qui touchent à la religion». Au lieu
+de cette impartialité compatissante, mieux vaut «la bonne, solide et
+vaillante guerre» que l’on faisait jadis, la guerre du bon sens et de
+l’esprit<a id="FNanchor_455" href="#Footnote_455" class="fnanchor">[455]</a>.</p>
+
+<p>Ce sont les miracles surtout qui l’intéressent, en particulier ceux
+des deux grands sanctuaires, la Salette et Lourdes. Sur la Salette,
+il est documenté de première main, car il habitait Grenoble au moment
+du procès qui mit en scène M<sup>lle</sup> de La Merlière<a id="FNanchor_456" href="#Footnote_456" class="fnanchor">[456]</a>. Et le <span class="pagenum" id="Page_237">237</span>
+voilà qui, dans une série d’articles piquants et vivants, raconte
+l’histoire avec force détails<a id="FNanchor_457" href="#Footnote_457" class="fnanchor">[457]</a>. Lourdes l’occupe également, avec
+ses pèlerinages au but purement politique<a id="FNanchor_458" href="#Footnote_458" class="fnanchor">[458]</a>, avec les nouveaux
+miracles qui éblouissent les simples<a id="FNanchor_459" href="#Footnote_459" class="fnanchor">[459]</a>. Mais pourquoi les prêtres
+malades vont-ils à Vichy au lieu d’aller à Lourdes<a id="FNanchor_460" href="#Footnote_460" class="fnanchor">[460]</a>? Des miracles
+se produisent ailleurs aussi, un peu partout: n’a-t-on pas vu dans
+un village de Normandie une grêle miraculeuse<a id="FNanchor_461" href="#Footnote_461" class="fnanchor">[461]</a>? Cependant on ne
+réussit pas toujours: les sœurs, dans un hôpital, ont essayé vainement
+de lancer un miracle<a id="FNanchor_462" href="#Footnote_462" class="fnanchor">[462]</a>. Et puis on chicane trop sur les miracles
+de premier ou de troisième ordre; tous se valent<a id="FNanchor_463" href="#Footnote_463" class="fnanchor">[463]</a>. Mais pourquoi
+certains miracles ne se font-ils jamais? pourquoi la volonté d’en-haut
+ne se hasarde-t-elle jamais «à rajuster un vrai bras à un manchot, ni
+une bonne jambe à un amputé? Il paraît que ce sont là des miracles trop
+difficiles<a id="FNanchor_464" href="#Footnote_464" class="fnanchor">[464]</a>».</p>
+
+<p>Les miracles engendrent les pèlerinages. Sarcey parle volontiers de
+ces manifestations, pour en montrer les côtés comiques, les épisodes
+peu édifiants. Lui-même va observer à Chartres le grand pèlerinage de
+mai 1873; il en raconte les principales scènes, et finit en se disant
+rassuré par l’indifférence de la population<a id="FNanchor_465" href="#Footnote_465" class="fnanchor">[465]</a>. <span class="pagenum" id="Page_238">238</span> D’ailleurs on
+peut, en payant, faire aller en pèlerinage à sa place un représentant
+qui vous gagne des indulgences: bonne profession pour les jeunes gens
+sans emploi<a id="FNanchor_466" href="#Footnote_466" class="fnanchor">[466]</a>. Malheureusement ces pèlerinages se font concurrence:
+voici un brave curé qui défend le sien contre des rivaux plus heureux,
+en rappelant qu’il possède le crâne authentique de la mère de la
+Vierge<a id="FNanchor_467" href="#Footnote_467" class="fnanchor">[467]</a>. Sarcey n’apporte pas moins d’attention à lire les écrits
+catholiques, les petits livres d’édification faits pour le peuple,
+comme la <i>Vie de Marie Alacoque</i>, «un chef-d’œuvre du genre», ou
+les <i>Annales de Notre-Dame de Lourdes</i>, et d’autres publications
+des cléricaux. «Savez-vous ce qu’ils ont pour eux et ce qui vous
+manquera toujours? Ils ont le courage d’être bêtes... Leurs histoires
+circulent, faciles à comprendre, éveillant une curiosité fade,
+spéculant sur le penchant des imbéciles au merveilleux, exploitant leur
+compacte et brutale crédulité<a id="FNanchor_468" href="#Footnote_468" class="fnanchor">[468]</a>».</p>
+
+<p>Le journaliste voit les actes du clergé souvent inspirés par l’amour de
+l’argent; il raconte un procès pour captation fait à un ordre religieux
+par une famille frustrée de l’héritage du mort<a id="FNanchor_469" href="#Footnote_469" class="fnanchor">[469]</a>; les quêtes en
+faveur des petits Chinois lui inspirent des réflexions ironiques<a id="FNanchor_470" href="#Footnote_470" class="fnanchor">[470]</a>.
+Beaucoup plus fréquents sont les abus de pouvoir, les persécutions
+contre les hommes qui refusent <span class="pagenum" id="Page_239">239</span> d’affecter des croyances qu’ils
+n’ont pas. Les instituteurs sont les plus malheureux. Ceux de Lyon,
+pourchassés par les cléricaux de la ville, ont perdu leur cause devant
+le conseil supérieur de l’instruction publique<a id="FNanchor_471" href="#Footnote_471" class="fnanchor">[471]</a>. Un instituteur
+des environs de Bordeaux, fixé dans sa commune depuis trente-trois
+ans, s’attire l’antipathie du curé en fondant une caisse des écoles
+laïques et, après diverses péripéties, est envoyé en disgrâce dans un
+autre poste<a id="FNanchor_472" href="#Footnote_472" class="fnanchor">[472]</a>. Ailleurs c’est un médecin d’hôpital destitué, par
+ordre de l’évêque, pour avoir suivi un enterrement civil<a id="FNanchor_473" href="#Footnote_473" class="fnanchor">[473]</a>. Sarcey
+constate avec indignation que beaucoup de ces cléricaux sont des
+hypocrites<a id="FNanchor_474" href="#Footnote_474" class="fnanchor">[474]</a>. Parfois il se déclare découragé par l’obligation de
+recommencer la campagne contre le parti prêtre<a id="FNanchor_475" href="#Footnote_475" class="fnanchor">[475]</a>. Mais plus souvent
+il affirme sa résolution de demeurer fidèle au poste; en terminant
+l’histoire du miracle de la Salette, il s’écrie: «Tant qu’il y aura des
+esprits faux, des charlatans et des sots pour patronner ces mômeries
+soi-disant religieuses, tant qu’il y aura des dupes pour se laisser
+prendre à ces mensonges, des farceurs pour les exploiter et des gens
+du monde pour avoir l’air de les approuver, non, je ne cesserai pas
+de <span class="pagenum" id="Page_240">240</span> crier contre ces indignes comédies et d’ôter leur masque aux
+comédiens<a id="FNanchor_476" href="#Footnote_476" class="fnanchor">[476]</a>».</p>
+
+<p>Edmond About, qui voyait la campagne anticléricale en bonnes mains,
+préférait se réserver pour la politique générale. Quelquefois pourtant
+il arrive à la rescousse. Les prêtres de paroisses lui paraissent
+mériter l’estime et le respect, quand ils sont livrés à eux-mêmes<a id="FNanchor_477" href="#Footnote_477" class="fnanchor">[477]</a>.
+Seulement on les oblige à se jeter dans la mêlée politique; le
+clergé prépare ainsi les représailles qui suivront la victoire des
+républicains<a id="FNanchor_478" href="#Footnote_478" class="fnanchor">[478]</a>. Mais cette victoire, il faut la remporter; il faut
+se réveiller de la funeste sécurité où le vieux libéralisme somnole
+depuis 1830. Attention, Français! dit About: «Jusqu’au mois d’août
+1870, vous avez cru que vous étiez le peuple le plus guerrier de
+l’Europe, et vous avez été surpris sans défense par les Allemands.
+Jusqu’à la même époque, vous avez cru que vous étiez le peuple le
+plus éclairé, le plus libéral, le plus philosophe du monde, et vous
+vous êtes laissé surprendre par les cléricaux. Les Allemands vous ont
+poussés jusqu’à la Loire, les cléricaux jusqu’à la superstition du
+Sacré-Cœur... Il faut redevenir soldats et libéraux<a id="FNanchor_479" href="#Footnote_479" class="fnanchor">[479]</a>».</p>
+
+<p>Les autres collaborateurs du <i>XIX</i><sup>e</sup> <i>Siècle</i> prenaient aussi
+part à la guerre anticléricale. Viollet-le-Duc, par <span class="pagenum" id="Page_241">241</span> exemple, s’en
+occupa souvent, et montra comment des hommes tels que lui s’étaient
+vus obligés de défendre leurs idées et leur foi laïque<a id="FNanchor_480" href="#Footnote_480" class="fnanchor">[480]</a>. Bientôt
+lu par une partie de la bourgeoisie, gagnant une clientèle chaque jour
+plus nombreuse par l’esprit et la verve de ses rédacteurs, le journal
+convertissait à l’anticléricalisme des hommes jusque là indifférents.
+Sarcey vit venir à son aide une foule de correspondants bénévoles;
+de toute la France il recevait des récits de querelles locales,
+des documents, des exemplaires de brochures pieuses, d’appels à la
+dévotion. Les catholiques, de leur côté, s’efforçaient de lui tendre
+des pièges, en lui envoyant des documents forgés de toutes pièces. Mais
+à part quelques rares mésaventures, About et Sarcey avaient un flair
+qui les protégeait contre les supercheries<a id="FNanchor_481" href="#Footnote_481" class="fnanchor">[481]</a>.</p>
+
+<p>La satire contre les prêtres et les moines répondait à une tradition
+française trop ancienne pour ne pas séduire de nombreux écrivains. Pour
+n’en citer qu’un, de talent médiocre, mais supérieur encore à Sarcey
+par l’érudition spéciale qu’il avait acquise, Paul Parfait présenta
+au public une collection considérable de faits et de documents dans
+trois volumes, <i>L’arsenal de la dévotion</i>, <i>Le dossier des
+pèlerinages</i>, <i>La foire aux reliques</i>. Je ne m’arrêterai qu’au
+second de ces livres. Une première partie expose comment se fonde un
+<span class="pagenum" id="Page_242">242</span> sanctuaire privilégié: c’est la Vierge qui indique l’endroit,
+non plus par une statuette miraculeuse, comme c’était l’habitude au
+moyen âge, mais par une apparition. Ainsi naquirent la Salette et
+Lourdes; ainsi ont essayé récemment de grandir d’autres sanctuaires,
+les uns avec succès, comme Pontmain dans la Mayenne, les autres avec
+de piteux résultats, comme Saint-Palais dans les Basses-Pyrénées. Puis
+on obtient du pape certaines faveurs honorifiques. Le sanctuaire une
+fois créé, connu, il s’agit de le faire fonctionner. On organise pour
+cela une confrérie, dont le recrutement est confié aux «zélateurs»
+et «zélatrices»; on commence une propagande active, dont le modèle
+nous est donné par l’activité infatigable et variée des missionnaires
+d’Issoudun. On répand des brochures, des litanies, des cantiques, des
+neuvaines, des prières, et aussi des médailles, des statuettes. On
+énumère toutes les grâces obtenues dans tel sanctuaire, parce que les
+fidèles y ont apporté d’abondantes offrandes. On multiplie les miracles
+négatifs, tels que la protection accordée contre la maladie à des gens
+qui, pour des raisons naturelles, n’ont pas été malades. Il y a des
+saints spécialistes, qui ne guérissent qu’une catégorie de maladies.
+Quant aux reliques, elles pullulent; les fragments d’os se multiplient
+à l’infini. Comme certains pays s’enrichissent par leurs mines de
+charbon ou d’étain, Rome a dans ses catacombes des mines de saints où
+s’approvisionne la dévotion des deux hémisphères.</p>
+
+<p>Entre le journal quotidien et le livre sérieux et compact il y avait
+place pour la brochure courte à bon marché. Ce fut un des grands
+instruments de la propagande <span class="pagenum" id="Page_243">243</span> politique dans les années qui
+suivirent 1870, parce que l’état de siège, établi à Paris et dans
+quelques grandes villes, gênait les audaces de la presse périodique.
+Diverses collections de brochures furent donc fondées par les divers
+partis; parmi celles de gauche, les principales étaient la Bibliothèque
+démocratique, la Bibliothèque ouvrière, la Bibliothèque de la Société
+d’instruction républicaine, l’Education populaire, l’Ecole mutuelle.
+C’étaient avant tout des livres de propagande républicaine, destinés
+à glorifier la Révolution, la démocratie, le gouvernement du peuple
+par lui-même, à rappeler les méfaits de la royauté ou de l’Empire,
+à présenter l’esquisse des réformes nécessaires. Mais il y en avait
+d’autres consacrés à combattre le parti clérical<a id="FNanchor_482" href="#Footnote_482" class="fnanchor">[482]</a>. Le grave
+Schœlcher, par exemple, l’émancipateur des noirs, s’efforça de montrer
+que la famille et la propriété, dont les cléricaux se proclamaient
+les défenseurs, avaient trouvé leur ennemi le plus dangereux dans le
+christianisme: l’affaire Mortara laisse deviner quel compte il tient
+de la famille; les essais communistes des premiers chrétiens, les
+malédictions contre les riches, les déclamations puériles sur le prêt à
+intérêt prouvent comment il entend le respect de la propriété<a id="FNanchor_483" href="#Footnote_483" class="fnanchor">[483]</a>. Un
+poète, Leconte de Lisle, prit part également à la lutte: son pamphlet
+détaille les discussions soulevées par les hérétiques, de manière à
+laisser <span class="pagenum" id="Page_244">244</span> voir la puérilité de ces controverses<a id="FNanchor_484" href="#Footnote_484" class="fnanchor">[484]</a>, ou bien il
+énumère avec une froide ironie les mérites des grands saints et des
+grands papes<a id="FNanchor_485" href="#Footnote_485" class="fnanchor">[485]</a>.</p>
+
+<p>Ainsi, tandis que l’Assemblée Nationale essayait d’assurer une fois de
+plus à l’Eglise l’alliance et la protection de l’Etat, une campagne
+ardente, menée à la fois par les politiques et les intellectuels,
+s’adressant à la bourgeoisie comme au peuple, fortifiait l’opposition
+contre cette alliance désormais flétrie du nom odieux de cléricalisme.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_245">245</span></p>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_10"><span class="big120">CHAPITRE X</span><br>
+ <span class="h2line1">La victoire des républicains</span></h2>
+</div>
+
+<p>Le vote des lois de 1875 régla au profit de la République la question
+constitutionnelle. Vaincus sur ce terrain, les partis de droite
+unirent leurs efforts pour la défense de l’Eglise et menèrent à bien
+la loi sur l’enseignement supérieur. Les républicains redoublèrent
+d’hostilité contre un clergé qui leur faisait ouvertement la guerre;
+ils comprenaient d’ailleurs que le peuple viendrait à eux pour éviter
+le gouvernement des curés. «Si nous sommes devenus impopulaires, a
+dit plus tard un conservateur, c’est moins en qualité de monarchistes
+qu’en qualité de cléricaux»<a id="FNanchor_486" href="#Footnote_486" class="fnanchor">[486]</a>. La question religieuse prit ainsi, à
+l’approche des élections législatives de 1876, une importance qu’elle
+n’avait plus eue depuis juillet 1830.</p>
+
+<p>Les discours de Gambetta montrent comment les chefs du parti
+républicain menèrent la lutte contre le <span class="pagenum" id="Page_246">246</span> cléricalisme. Il commença
+en 1872 la série de voyages et d’allocutions qui allait contribuer si
+puissamment à organiser ce parti, à lui donner un programme et une
+discipline. Un de ses premiers discours déjà, prononcé à Saint-Julien
+le 2 octobre 1872, prédit que les partis monarchiques iraient se
+fondre dans le parti clérical<a id="FNanchor_487" href="#Footnote_487" class="fnanchor">[487]</a>. C’était devancer l’avenir; en
+1872 la monarchie était possible, bientôt elle parut probable. Aussi
+Gambetta laissa-t-il pendant quelque temps la question cléricale au
+second plan. Son journal, la <i>République française</i>, traitait
+surtout de la politique générale; mais des chroniques sérieuses et
+approfondies sur toutes les grandes découvertes de la physique ou de
+l’histoire naturelle prouvaient quel intérêt il attachait à l’éducation
+scientifique de la France. Après l’échec de la restauration monarchique
+et l’achèvement de la Constitution, Gambetta revint à la lutte contre
+le cléricalisme<a id="FNanchor_488" href="#Footnote_488" class="fnanchor">[488]</a>; elle tient une place dans tous les discours
+prononcés par lui à l’approche des élections. A Lille, par exemple, le
+6 février 1876, quinze jours avant le scrutin, il souhaita la formation
+d’une majorité «libérale»; un des principaux traits du libéral, c’est
+de ne pas tolérer que le clergé se transforme en faction politique,
+soufflant la haine et la calomnie. Reprenant l’idée qu’avait exprimée
+Challemel-Lacour, l’orateur demanda quelle considération conserverait
+la France dans le monde si elle demeurait, seule des <span class="pagenum" id="Page_247">247</span> grandes
+nations européennes, soumise à l’esprit ultramontain<a id="FNanchor_489" href="#Footnote_489" class="fnanchor">[489]</a>.</p>
+
+<p>Tous les candidats républicains tenaient le même langage. Ils
+rencontraient un chaleureux accueil dans les masses populaires qui
+attendaient avec impatience le moment de chasser du pouvoir la majorité
+réactionnaire<a id="FNanchor_490" href="#Footnote_490" class="fnanchor">[490]</a>. Le 20 février, les électeurs se prononcèrent
+contre le «gouvernement des curés». En attendant le second tour,
+Gambetta, dans son discours de Lyon (28 février), montra les groupes
+conservateurs de l’Assemblée Nationale divisés sur toutes les grandes
+questions politiques, mais unis par l’esprit clérical; et plus que
+jamais il insista sur la nécessité de réagir contre cet esprit. Le
+scrutin de ballottage confirma les résultats du premier tour.</p>
+
+<p>Les élus républicains avaient promis de reviser aussitôt la loi de
+1875 et de restituer à l’Etat la collation des grades, réservée par
+l’Assemblée Nationale à des jurys mixtes où l’enseignement libre avait
+sa part; mais le projet de Waddington, voté par la Chambre, échoua
+devant le Sénat. La Chambre avait d’ailleurs d’autres soucis non moins
+importants; et Gambetta, devenu président de la commission du budget,
+se passionnait pour les questions financières. Prenant conscience des
+responsabilités imposées par le pouvoir, il obtint le maintien de
+l’ambassade près du <span class="pagenum" id="Page_248">248</span> Saint-Siège et, à cette occasion, parla des
+ménagements dûs à la clientèle catholique de la France au dehors<a id="FNanchor_491" href="#Footnote_491" class="fnanchor">[491]</a>.
+Mais les questions irritantes revenaient souvent: un jour c’était
+le prince Napoléon qui, à la grande colère de la droite, rejetait
+la perte de l’Alsace-Lorraine sur le parti clérical<a id="FNanchor_492" href="#Footnote_492" class="fnanchor">[492]</a>; une autre
+fois, c’était la majorité républicaine tout entière qui s’unissait
+dans un même élan d’indignation pour protester contre le refus des
+honneurs militaires aux chevaliers de la Légion d’Honneur enterrés
+civilement<a id="FNanchor_493" href="#Footnote_493" class="fnanchor">[493]</a>. Hors de la Chambre, les républicains s’appliquaient
+à préparer par l’initiative privée les organes de l’éducation laïque,
+en attendant que la loi vînt à leur aide. On créait des écoles, des
+bibliothèques populaires, on formait de nouvelles sociétés affiliées à
+la Ligue de l’enseignement.</p>
+
+<p>Cette activité se heurtait à une ardeur égale dans les partis de
+droite. Ceux-ci avaient surmonté le découragement causé par les
+élections; si la Chambre était contre eux, ils pouvaient compter sur
+le Sénat et sur le président de la République. Leur chef religieux,
+Dupanloup, essaya de regagner les modérés, les hommes du centre qui
+avaient contribué au succès de la gauche. Le journal la <i>Défense</i>,
+dont les fondateurs suivaient son inspiration, publia, comme il
+l’indiquait lui-même, une suite à ses avertissements de 1866, de 1867,
+de 1869. Selon sa méthode constante, il montrait le péril religieux
+conduisant au péril social; <span class="pagenum" id="Page_249">249</span> de nombreuses citations empruntées aux
+journaux de gauche ou aux petites brochures confirmaient sa thèse<a id="FNanchor_494" href="#Footnote_494" class="fnanchor">[494]</a>.
+Adversaire des catholiques intransigeants, l’évêque laissa entendre
+qu’il n’approuvait pas les revendications de leurs congrès. Il est
+faux, continuait Dupanloup, qu’on s’attaque seulement au cléricalisme;
+c’est la religion que les républicains ont visée dans les programmes
+électoraux de 1876. «Et à l’aide de ces programmes de haine contre
+l’Eglise, ils ont vaincu, et ils sont les maîtres, et ils ont tellement
+saturé le peuple de leurs croyances et de leurs passions irréligieuses,
+qu’aujourd’hui la chose est faite, et voilà leur république identifiée
+avec la haine du christianisme, avec la guerre acharnée contre la
+Religion». Il est temps que les modérés se réveillent et cessent d’être
+les alliés, les dupes du radicalisme.</p>
+
+<p>La droite se montra plus combative encore lorsque Dufaure, bourgeois
+conservateur venu sur le tard à la république, fut remplacé à
+la présidence du conseil par Jules Simon, l’ancien membre de
+l’Internationale, classé comme démagogue<a id="FNanchor_495" href="#Footnote_495" class="fnanchor">[495]</a>. Avec lui, point de
+ménagements à garder; on le vit dans le réveil des manifestations en
+faveur du pouvoir temporel des papes. Le Parlement italien discutait
+la loi Mancini, contre laquelle Pie IX protesta publiquement; divers
+prélats français firent écho à sa protestation par des mandements
+<span class="pagenum" id="Page_250">250</span> virulents, au risque d’amener des difficultés entre la France
+et l’Italie. Aussi les quatre groupes de gauche à la Chambre
+s’entendirent-ils pour interpeller le ministère. La discussion fut
+ouverte le 3 mai 1877 par Leblond, représentant du centre gauche. Nous
+ne venons, disait-il, combattre ni la religion, ni le clergé, mais un
+groupe politique «qui, sentant le terrain se dérober sous ses pas,
+comprenant que ses prérogatives sont menacées par l’esprit moderne,
+veut reconquérir de gré ou de force la situation qu’il a compromise et
+que, par sa faute, il aura bientôt perdue». Ce groupe dirige le parti
+clérical, parti puissant, fortement organisé, qui prend les enfants
+dès l’école primaire, et les tient séquestrés dans ses collèges, ses
+cercles, afin de les préparer au combat contre le siècle; ce parti est
+dangereux pour le pays, comme le prouvent ses manifestations contre
+l’Italie.</p>
+
+<p>Jules Simon répondit à Leblond par un discours long, habile, mais
+embarrassé: il déplut à la gauche en prodiguant les louanges au clergé;
+il déplut à la droite en critiquant les comités catholiques et en
+affirmant que le pape n’était pas prisonnier au Vatican<a id="FNanchor_496" href="#Footnote_496" class="fnanchor">[496]</a>.—Gambetta
+lui répondit le lendemain. Il déclara nécessaire de «signaler et
+dénoncer, sous le masque transparent des querelles religieuses,
+l’action politique d’une faction politique»; ce sont les mêmes hommes,
+en effet, qui mènent la politique réactionnaire et l’agitation
+cléricale. Ils ont pu mobiliser en quelques jours tous leurs <span class="pagenum" id="Page_251">251</span>
+adhérents pour soutenir la protestation de Pie IX; ces audaces ne
+rencontrent pas de résistance, car le mal clérical s’est profondément
+infiltré dans les classes dirigeantes. Le Sénat impérial en 1865
+entendait encore les avertissements de Bonjean et de Rouland, et
+plus tard le beau langage de Darboy; aujourd’hui le gallicanisme
+est défunt, et pas un prélat n’oserait protester contre le langage
+que vient de tenir l’évêque de Nevers. Le Concordat est un contrat
+bilatéral, dont les obligations s’imposent à l’Église comme à l’Etat.
+Le suffrage universel est indigné contre les cléricaux; «et je ne fais
+que traduire, concluait l’orateur, les sentiments intimes du peuple
+de France en disant du cléricalisme ce qu’en disait un jour mon ami
+Peyrat: «Le cléricalisme, voilà l’ennemi».</p>
+
+<p>L’ordre du jour voté par la Chambre<a id="FNanchor_497" href="#Footnote_497" class="fnanchor">[497]</a> décida l’entourage de
+Mac-Mahon à provoquer le renvoi de Jules Simon, et le ministère du duc
+de Broglie prit le pouvoir. Il comprit le danger d’apparaître comme le
+protégé des évêques et l’ennemi de l’Italie. Dès le 16 mai, une dépêche
+fut affichée à la Chambre, annonçant que le nouveau ministère voulait
+la paix et qu’il était résolu à réprimer les menées ultramontaines;
+comme Gambetta le fit ironiquement remarquer le lendemain, c’était
+précisément ce qu’avait demandé l’ordre du jour des gauches<a id="FNanchor_498" href="#Footnote_498" class="fnanchor">[498]</a>.
+On put constater aussi pendant <span class="pagenum" id="Page_252">252</span> quelques semaines que la presse
+conservatrice faisait preuve d’une modération inaccoutumée, quand elle
+parlait des mesures à prendre en faveur de l’Église. Les républicains
+de toutes nuances affirmèrent qu’il y avait là une tactique perfide,
+uniquement destinée à tromper les électeurs. Gambetta insista
+là-dessus le 16 juin, dans le débat qui eut lieu à la Chambre après la
+prorogation, avant la dissolution: il montra Jules Simon congédié pour
+avoir osé dire que le pape n’était point prisonnier. Puis il ajouta:
+«Un cri a traversé la France, un cri que vous entendrez bientôt, un cri
+qui reviendra, qui sera la libération, qui sera le châtiment, le cri:
+C’est le gouvernement des prêtres! C’est le ministère des curés, disent
+les paysans».</p>
+
+<p>Alors s’engagea la grande campagne de presse et de propagande qui
+devait durer jusqu’aux élections du 14 octobre. Les républicains
+avaient un programme quasi-conservateur: maintien de la Constitution
+et du régime parlementaire, lutte contre le pouvoir personnel,
+confirmation du vote rendu l’année précédente par le suffrage
+universel, voilà ce qui remplissait leurs discours ou leurs
+articles. La question religieuse tenait dans les discussions une
+place presqu’aussi grande qu’en 1876 et mettait les partisans du
+gouvernement dans un embarras visible. Ils affirmèrent que le
+ministère ne subissait point la domination du clergé: le dédain que
+lui témoignaient Louis Veuillot et ses amis semblait justifier leur
+thèse; mais d’un autre côté plusieurs évêques lui apportaient un appui
+avoué, compromettant. Un ministre, Fourtou, repoussa publiquement
+l’accusation de cléricalisme; le président de la République, dans son
+message du 20 septembre, ne <span class="pagenum" id="Page_253">253</span> parla pas de l’Église, et, dans son
+message du 12 octobre, nia qu’elle eût une influence politique<a id="FNanchor_499" href="#Footnote_499" class="fnanchor">[499]</a>.
+Mais l’archevêque de Bourges accueillait Mac-Mahon par une allocution
+qui put être comparée à celle de Quélen en 1830; l’archevêque de
+Bordeaux n’était pas moins ardent. Dans divers diocèses les évêques
+recommandèrent aux curés de prendre une part active aux élections<a id="FNanchor_500" href="#Footnote_500" class="fnanchor">[500]</a>.
+A la requête du Père Picard, supérieur des Assomptionnistes, un rescrit
+de Pie IX ordonna des prières pour demander au ciel un vote favorable
+à la religion<a id="FNanchor_501" href="#Footnote_501" class="fnanchor">[501]</a>. Quels meilleurs arguments pouvait-on fournir aux
+candidats républicains? Littré, quelques semaines avant le scrutin,
+déclara que le 16 mai n’était pas une entreprise royaliste, mais
+cléricale<a id="FNanchor_502" href="#Footnote_502" class="fnanchor">[502]</a>. Il ajouta que cette fois les transactions, qui avaient
+ordinairement ses préférences, devenaient impossibles: «on nous a
+déclaré une guerre d’extermination; et il faut bien que, nous aussi,
+nous allions jusqu’au bout». La victoire demeura aux 363.</p>
+
+<p>Le maréchal de Mac-Mahon céda aux volontés du suffrage universel;
+l’avènement du ministère Dufaure <span class="pagenum" id="Page_254">254</span> consacra la victoire du régime
+parlementaire. La nouvelle Chambre et le nouveau cabinet eurent fort
+à faire pour effacer l’œuvre du 16 mai, pour rendre la direction des
+services publics à des fonctionnaires de gauche. Quant au travail
+législatif, il fut ajourné; on savait que le Sénat possédait une
+majorité de droite, on savait aussi, par les résultats des élections
+municipales, que le premier renouvellement triennal en janvier 1879
+ferait passer la majorité de droite à gauche; le parti victorieux
+résolut donc d’attendre cette date pour aborder la réalisation de son
+programme. On pouvait du moins, en attendant, formuler ce programme, le
+préciser, le rendre populaire dans toute la France. Les républicains
+s’y appliquèrent pendant l’année 1878, autant que le permettaient les
+soucis causés par la question d’Orient et le congrès de Berlin<a id="FNanchor_503" href="#Footnote_503" class="fnanchor">[503]</a>.</p>
+
+<p>Dans cette propagande la première place revint à Gambetta, que le
+triomphe électoral de 1877 mettait à l’apogée de sa popularité.
+La question cléricale ne tenait plus dans ses discours une place
+prépondérante, mais elle y reparaissait très souvent, témoin le
+discours prononcé par lui à Romans le 18 septembre 1878. Il insiste
+sur le péril causé par «l’accroissement de l’esprit non seulement
+clérical, mais vaticanesque, monastique, congréganiste et syllabiste».
+Les cléricaux ont profité des crises de la France pendant le
+<span class="smcap80">XIX</span><sup>e</sup> siècle pour conquérir successivement l’instruction
+<span class="pagenum" id="Page_255">255</span> primaire, secondaire et supérieure: «il y a ceci de particulier
+dans leur histoire, que c’est toujours quand la patrie baisse que le
+jésuitisme monte». Les républicains respectent les opinions religieuses
+et philosophiques de tous, ils respectent le clergé; mais ils pensent
+que l’État doit appliquer les lois, toutes les lois, mettre fin aux
+défaillances qui se sont multipliées depuis le second Empire, supprimer
+les faveurs injustifiées faites aux prêtres, telles que l’exemption du
+service militaire.</p>
+
+<p>Les élections sénatoriales de janvier 1879 eurent le résultat prévu. La
+majorité républicaine, maîtresse du Parlement, se sentit assez forte
+pour imposer à Mac-Mahon la révocation des grands chefs réactionnaires
+qui dirigeaient la magistrature et l’armée. Le ministère Dufaure le
+comprit. Une lettre publique de l’évêque d’Angers, protestant contre
+l’idée de révoquer certains procureurs généraux, fut connue en même
+temps que le refus opposé par Mac-Mahon aux destitutions de commandants
+de corps d’armée<a id="FNanchor_504" href="#Footnote_504" class="fnanchor">[504]</a>. L’opinion publique rapprocha les deux faits,
+et l’élection de Jules Grévy apparut comme une nouvelle défaite du
+cléricalisme.</p>
+
+<p>Les républicains arrivés au pouvoir allaient-ils transformer le régime
+légal de l’Église en France? A la fin de l’Empire, nous l’avons vu,
+la séparation de <span class="pagenum" id="Page_256">256</span> l’Église et de l’État rencontrait une faveur
+générale chez les hommes de gauche, depuis les libéraux modérés tels
+que Prévost-Paradol jusqu’aux révolutionnaires intransigeants qui
+firent la Commune. Mais depuis 1871 il n’en fut plus de même. A peine
+pourrait-on citer un républicain catholique, Pradié, qui ait osé
+présenter à l’Assemblée Nationale un projet de séparation, sans être
+soutenu par aucun parti. Les événements de 1870 et de 1871 venaient
+de prouver la force de l’Église, l’attachement des populations au
+clergé; les républicains, n’attendant leur triomphe que du vote libre
+des électeurs, ne songèrent plus à proposer un bouleversement aussi
+complet des mœurs et des coutumes traditionnelles. Cette puissance du
+clergé leur faisait penser aussi qu’il serait peu sage de renoncer,
+en supprimant le Concordat, au moyen d’intervenir dans le choix
+des évêques. Comme les libéraux de 1830, les républicains de 1871
+renoncèrent à la séparation, qui laisserait l’État désarmé en présence
+du clergé légitimiste.</p>
+
+<p>On peut remarquer cette prudence chez les deux penseurs que nous
+avons déjà vus occupés à seconder, par la discussion philosophique,
+l’activité pratique des républicains. Au commencement de 1875 Littré
+admet l’utilité de la séparation, mais en ajoutant: «La question n’est
+pas venue; elle viendra. Les esprits n’y sont encore préparés ni d’un
+côté, ni de l’autre<a id="FNanchor_505" href="#Footnote_505" class="fnanchor">[505]</a>.» Après la victoire des républicains en
+1876, le désir passionné d’écarter de leur voie tous les obstacles,
+toutes les causes de discorde le rendit plus modéré; la séparation,
+dit-il, n’est pas un principe, mais une mesure politique <span class="pagenum" id="Page_257">257</span> «toujours
+subordonnée aux circonstances de temps, et de lieu<a id="FNanchor_506" href="#Footnote_506" class="fnanchor">[506]</a>». Littré prit
+part à la bataille contre le 16 mai; après le triomphe définitif de
+janvier 1879, le philosophe rappela aux vainqueurs qu’ils pourraient
+s’aliéner le suffrage universel par leurs fautes<a id="FNanchor_507" href="#Footnote_507" class="fnanchor">[507]</a>. Parmi ces fautes
+il comptait le vote prématuré de la séparation.</p>
+
+<p>Renouvier arriva, pour des motifs différents, aux mêmes conclusions
+dans ses articles de la <i>Critique philosophique</i>. Il avait
+paru favorable au principe de la séparation, tout en insistant sur
+les dangers qu’elle présentait<a id="FNanchor_508" href="#Footnote_508" class="fnanchor">[508]</a>. Ses objections devinrent plus
+sérieuses en 1875. Maintenant, disait-il, que l’Eglise est devenue
+par le concile du Vatican une puissance autocratique, il ne faut
+pas que l’Etat se laisse dominer par elle; la séparation absolue
+étant impossible, c’est le droit commun des associations qu’on doit
+appliquer. «Dans le droit commun, l’Etat est nécessairement juge
+par ses organes... L’Etat ne saurait sans abdiquer renoncer au
+droit éminent de soumettre à des conditions toutes les associations
+possibles qui se forment dans son sein»<a id="FNanchor_509" href="#Footnote_509" class="fnanchor">[509]</a>.—Renouvier revint sur ce
+problème quelques mois avant le 16 mai. Les démocrates qui veulent la
+séparation, <span class="pagenum" id="Page_258">258</span> dit-il, devraient se demander quels seront ensuite
+les rapports réels de l’Eglise et de l’Etat. Si la séparation se fait
+comme l’Eglise le demande, elle seule jouira de toutes les libertés et,
+ne perdant que les sommes inscrites au budget, subjuguera la société
+par les forces dont elle dispose. Si la séparation se fait comme les
+républicains le désirent, la liberté de l’Eglise ira de pair avec la
+liberté universelle; ce sera un motif de colère chez le clergé qui ne
+veut pas la liberté pour autrui; mais il conservera toujours l’avantage
+que possède une société fortement organisée en face d’individus isolés.
+Saura-t-on lui opposer des fondations laïques, des unions d’action
+morale, des instruments d’éducation? L’œuvre est difficile. Donc il
+convient de réfléchir avant de se lancer dans une aventure grosse de
+conséquences dangereuses<a id="FNanchor_510" href="#Footnote_510" class="fnanchor">[510]</a>.</p>
+
+<p>Le langage des philosophes était entendu par les hommes politiques,
+comme le montre l’évolution qui se fit chez Gambetta. Pendant
+plusieurs années il avait placé la séparation parmi les réformes
+que réclamait le parti républicain<a id="FNanchor_511" href="#Footnote_511" class="fnanchor">[511]</a>; elle figure encore dans
+le discours où il présente aux électeurs de 1876 le programme du
+«radicalisme légal»<a id="FNanchor_512" href="#Footnote_512" class="fnanchor">[512]</a>. Mais sa fougueuse attaque du 4 mai 1877
+contre les menées cléricales renferme une adhésion formelle au
+maintien du Concordat<a id="FNanchor_513" href="#Footnote_513" class="fnanchor">[513]</a>. <span class="pagenum" id="Page_259">259</span> Après la victoire obtenue sur les
+hommes du 16 mai, l’élection de Léon XIII, que Gambetta nommait «un
+opportuniste sacré», dut fortifier chez lui ces tendances. Tout
+le parti opportuniste allait désormais y rester fidèle. Paul Bert
+surtout en 1883 exposa devant la Chambre et le pays la politique à
+suivre<a id="FNanchor_514" href="#Footnote_514" class="fnanchor">[514]</a>. Les partisans de la séparation, disait-il, ne s’entendent
+pas sur un projet précis: l’un veut accorder à l’Eglise une indemnité
+pour les anciens biens du clergé, l’autre lui attribue des avantages
+transitoires; celui-ci entend qu’elle ne reçoive plus rien de l’Etat,
+mais laisse les départements et les communes libres de lui payer des
+subventions; celui-là ne concède cette liberté qu’aux particuliers.
+L’Eglise, affirment les uns, fera désormais tout ce qu’elle voudra;
+l’Eglise, répondent les autres, demeurera toujours soumise à une
+surveillance légale. En présence de tant d’opinions contradictoires,
+il faut reconnaître que la séparation de l’Église et de l’État est
+jusqu’ici une simple formule, dépourvue des études exactes qui
+pourraient la faire aboutir. En fait, continue Paul Bert, le Concordat
+de 1801 ne contient que des institutions dont la société laïque peut
+s’accommoder pendant longtemps encore. Ce sont les gouvernements
+postérieurs qui, tous faibles ou complices, ont accordé au clergé
+quantité d’avantages nouveaux, financiers et autres, et fait de lui
+une puissance redoutable. Il faut revenir sur ces mesures, <span class="pagenum" id="Page_260">260</span> mettre
+fin à ces empiétements, surtout en supprimant les congrégations et en
+retirant aux séminaristes l’exemption du service militaire. Il faut, ce
+qui est plus important encore, développer en France un état d’esprit
+nouveau, par l’enseignement laïque et la liberté de la presse. Quand
+toutes ces mesures seront prises et entrées dans les mœurs, «alors
+il sera possible, sans danger, de donner satisfaction complète aux
+principes, de décider légalement l’indépendance complète du domaine
+civil et du domaine religieux».</p>
+
+<p>Le parti radical n’admettait point ces tergiversations et ces lenteurs.
+Le vote immédiat de la séparation lui apparaissait comme le seul moyen
+de dénouer l’antagonisme formidable qui divisait les Français<a id="FNanchor_515" href="#Footnote_515" class="fnanchor">[515]</a>.
+Borner l’effort des républicains vainqueurs à chasser les jésuites lui
+semblait une pure duperie. «Le péril clérical, disait M. Clemenceau
+à ses électeurs, consiste dans l’union de deux forces absolument
+ennemies, l’Eglise et la société civile. Il n’y a qu’une manière
+de résoudre définitivement la question cléricale, c’est de séparer
+l’Église de l’État, et de proclamer la liberté d’association. Au lieu
+d’aboutir sur ce point, nous tournons le dos à la véritable solution.
+Le gouvernement prétend séparer certains éléments du clergé, qui <span class="pagenum" id="Page_261">261</span>
+auraient des doctrines incompatibles avec les principes de la société
+civile, des autres qui auraient des doctrines compatibles. Mais le
+clergé ne veut pas de cette distinction, il s’est élevé comme un seul
+homme pour défendre les congrégations<a id="FNanchor_516" href="#Footnote_516" class="fnanchor">[516]</a>». La politique opportuniste
+fut longtemps préférée par les électeurs à la politique radicale.</p>
+
+<p>S’il y avait là pour l’avenir une source de luttes intestines, tous les
+républicains se mirent d’accord depuis 1879 pour détruire la puissance
+politique de l’Eglise en France. Ils étaient encouragés par les
+théoriciens, les écrivains qui, allant jusqu’au bout de leur pensée,
+attaquaient avec le cléricalisme la religion catholique elle-même.
+Victor Hugo, qui apparaissait alors à tous comme le prophète de la
+démocratie, opposait continuellement à la religion du Christ, source
+d’amour et de bonté, le catholicisme des papes, source de fanatisme
+et de cruauté. <i>L’Année terrible</i> avait ainsi présenté, dans
+un contraste saisissant, le Dieu des prêtres et celui des libres
+croyants<a id="FNanchor_517" href="#Footnote_517" class="fnanchor">[517]</a>. Ces idées reparurent, exprimées avec plus de passion
+encore, dans <i>Religions et Religion</i>. Mais le déisme des vieux
+démocrates ne satisfaisait pas les partisans radicaux de la libre
+pensée. La franc-maçonnerie, où se groupaient tant de républicains
+notables, retentissait toujours de ces discussions. Ceux qui avaient
+voulu, avec Massol, faire écarter la formule impliquant la croyance
+en Dieu ne perdaient pas courage. L’association, un peu inerte après
+la guerre de 1870, avait repris force et vie depuis <span class="pagenum" id="Page_262">262</span> le désastre
+des monarchistes. En 1875 une loge parisienne, la Clémente Amitié,
+s’illustrait en accueillant parmi ses membres Littré, puis Jules Ferry.
+La mort de Massol n’avait point arrêté ses disciples. Bientôt ils
+proposèrent, au nom de la liberté de conscience, d’effacer la phrase
+qui reconnaissait le Grand Architecte de l’Univers. Ils rencontrèrent
+encore une fois une vive opposition; mais le 16 mai, en inquiétant
+la franc-maçonnerie, en fermant plusieurs loges, fortifia le parti
+des novateurs. L’assemblée générale du Grand-Orient, ouverte le 10
+septembre 1877 au plus fort de la lutte électorale, décida de supprimer
+l’ancien texte cher aux déistes et de le remplacer par ces mots: «Elle
+a pour principes la liberté absolue de conscience et la solidarité
+humaine. Elle n’exclut personne pour ses croyances». Le Grand-Orient
+demeura désormais fidèle à cette déclaration de principes, malgré
+l’opposition du Suprême Conseil Ecossais et malgré l’irritation de la
+franc-maçonnerie anglaise qui rompit avec lui<a id="FNanchor_518" href="#Footnote_518" class="fnanchor">[518]</a>.</p>
+
+<p>Si la franc-maçonnerie se mêlait de plus en plus à la vie politique,
+on voyait d’autre part des philosophes universitaires, complètement
+éloignés de la lutte quotidienne, consacrer de graves et longues
+études à dénoncer les erreurs et les prétentions de l’Eglise. Ainsi
+Burnouf, ancien directeur de l’Ecole d’Athènes, dans son livre sur
+<i>Le catholicisme contemporain</i> (1879), montra comment le clergé
+s’était peu à peu séparé du monde par son éducation, par ses doctrines,
+par sa politique. La société laïque, émancipée par la science, a dû
+se constituer sur des bases nouvelles, tandis que <span class="pagenum" id="Page_263">263</span> la théocratie
+romaine a désormais pour objet inévitable «la lutte contre la
+civilisation, c’est-à-dire contre les éléments sociaux qui font qu’un
+homme est citoyen et en mérite le nom<a id="FNanchor_519" href="#Footnote_519" class="fnanchor">[519]</a>».</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_264">264</span></p>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_11"><span class="big120">CHAPITRE XI</span><br>
+ <span class="h2line1">L’organisation de l’école laïque</span></h2>
+</div>
+
+<p>Si les républicains de gouvernement écartaient la séparation, ce fut
+pour consacrer leur force à une tâche qui leur semblait plus pressante,
+l’organisation de l’enseignement laïque. Tous avaient promis de reviser
+la loi de 1875 sur l’enseignement supérieur, de restituer à l’Etat
+la collation des grades; ce que la majorité sénatoriale de droite
+avait refusé, la majorité de gauche devait l’accorder sans peine.
+Dans l’enseignement secondaire, la plupart voulaient retirer le droit
+d’ouvrir des collèges aux congrégations non autorisées, c’est-à-dire
+aux jésuites. Enfin l’essentiel, c’était de créer l’enseignement
+primaire. Dès la fin de l’Empire tous les républicains, tous les
+démocrates avaient demandé qu’il fût gratuit et obligatoire; dès ce
+moment aussi, la plupart avaient déclaré qu’il devait être laïque.
+Après 1870, on se remit à l’œuvre avec d’autant plus d’ardeur que
+chacun répétait la fameuse formule: «c’est le maître d’école allemand
+qui a <span class="pagenum" id="Page_265">265</span> vaincu». Le patriotisme ordonnait d’instruire la nation;
+la politique républicaine exigeait que tous les futurs électeurs, que
+toutes les femmes aussi apprissent à lire.</p>
+
+<p>En attendant l’intervention de l’Etat, l’initiative privée avait
+commencé déjà sous l’Empire à travailler pour l’école laïque. Le mérite
+en revenait principalement à Jean Macé. Il avait trente-trois ans quand
+survint la révolution de 1848. «Je n’oublierai jamais, a-t-il dit,
+l’impression étrange, mélange de joie folle et de terreur secrète,
+que me fit l’apparition subite du suffrage universel<a id="FNanchor_520" href="#Footnote_520" class="fnanchor">[520]</a>». Le sort
+de la France était remis aux volontés d’une multitude ignorante: il
+fallait avant tout faire l’éducation de ce «maître inculte». Jean Macé
+entreprit d’abord l’éducation politique du peuple par la presse: le
+2 décembre l’obligea de s’enfuir, d’aller se cacher à Beblenheim en
+Alsace, où il devint professeur dans une pension de jeunes filles.
+C’est là, dans ce village inconnu, qu’il retrouva bientôt l’occasion
+d’agir. Une circulaire ministérielle de 1860 avait recommandé à tous
+la création de bibliothèques communales: Jean Macé ouvrit celle de
+Beblenheim et provoqua des fondations pareilles dans les communes
+du Haut-Rhin. Bientôt il aborda une œuvre plus importante. Il avait
+assisté à Liége au congrès de la Ligue de l’enseignement fondée par les
+libéraux belges; un article de lui dans l’<i>Opinion Nationale</i>,
+paru le 25 octobre 1866, demanda pourquoi la France n’aurait point une
+Ligue du même genre. Immédiatement arrivèrent trois souscriptions,
+envoyées par un conducteur <span class="pagenum" id="Page_266">266</span> au chemin de fer, un tailleur de
+pierres et un sergent de ville; ces adhésions populaires émurent
+Jean Macé, qui passa décidément à l’acte. Il apportait à l’œuvre de
+précieuses qualités, la foi dans l’instruction, la bonne humeur, une
+persévérance qui ne se laissait rebuter par aucun échec, l’art de
+susciter les initiatives individuelles. La Ligue devait observer la
+neutralité politique et religieuse. La neutralité politique fut réelle:
+aussi la Ligue, propagée par les républicains, rencontra-t-elle le
+patronage de plusieurs préfets impériaux. Mais le clergé s’attaqua
+aussitôt à la Ligue; l’évêque de Metz donna le signal en 1867, bientôt
+suivi par Dupanloup, ce qui valut à la Ligue l’appui des loges
+maçonniques. Elle se sentait assez forte au commencement de 1870 pour
+instituer, sur l’initiative partie de Strasbourg, un pétitionnement
+national en faveur de l’instruction primaire obligatoire<a id="FNanchor_521" href="#Footnote_521" class="fnanchor">[521]</a>.</p>
+
+<p>La guerre chassa Jean Macé d’Alsace et le força de transporter le siège
+de la Ligue à Paris. Le cercle parisien de l’association avait été
+fondé par un collaborateur digne de lui, Emmanuel Vauchez, aussi actif
+et plus belliqueux: tous les deux étaient républicains et déistes,
+Vauchez croyant comme Jean Reynaud à la pluralité des existences
+dans des planètes différentes. L’association renonça désormais à la
+neutralité politique et se proclama républicaine. Tandis que Jean Macé
+parcourait la France et prêchait la lutte contre l’ignorance, Vauchez
+renouvela la pétition en faveur de l’instruction primaire gratuite et
+obligatoire. Les républicains l’appuyèrent, tandis que les évêques
+prenaient <span class="pagenum" id="Page_267">267</span> l’initiative d’une pétition contraire. Le 19 juin 1872
+la Ligue put présenter à l’Assemblée Nationale 847.000 signatures,
+que d’autres suivirent encore. C’était un beau succès dans un pays
+qui ne possédait pas la liberté d’association, et qui n’était point
+accoutumé aux campagnes de ce genre. La Ligue demanda également l’avis
+des conseils municipaux sur l’obligation, la gratuité, la laïcité:
+les conseils qui répondirent favorablement représentaient plus de la
+moitié de la population française. Malgré l’hostilité du clergé, malgré
+les difficultés multipliées par le gouvernement après le 24 mai ou le
+16 mai, les fondations locales se multiplièrent aussi. Des cercles,
+des «sociétés républicaines d’instruction» propagèrent le «sou des
+écoles laïques» ou le «sou contre l’ignorance», fondèrent parfois des
+écoles et plus souvent des bibliothèques, bibliothèques bourgeoises où
+l’on payait une cotisation assez élevée, ou bibliothèques populaires
+destinées surtout aux ouvriers, ou bibliothèques régimentaires bien
+accueillies par l’armée<a id="FNanchor_522" href="#Footnote_522" class="fnanchor">[522]</a>.</p>
+
+<p>Les hommes politiques républicains secondèrent de leur mieux ceux qui
+cherchaient l’argent nécessaire à ces fondations. Les chefs du parti
+ne dédaignèrent pas d’aider par des conférences l’œuvre du Sou des
+écoles laïques. Gambetta, dont la parole faisait recette, alla en 1877,
+avant le 16 mai, prononcer des allocutions au profit de plusieurs
+bibliothèques ou caisses scolaires; il continua en pleine crise, le
+10 juin suivant. Même activité après la victoire, pendant cette année
+1878 où les républicains se préparaient à prendre le pouvoir. <span class="pagenum" id="Page_268">268</span> Nous
+voyons le grand orateur, le 27 janvier, recommander à ses électeurs
+de Belleville une quête pour l’école; le 16 juin, il fait l’éloge
+d’une bibliothèque populaire, car la démocratie «doit se préoccuper
+avant tout, par dessus tout, de l’instruction, de l’éducation»; le 20
+octobre il préside une conférence de Martin Nadaud, faite au profit de
+la bibliothèque populaire du XX<sup>e</sup> arrondissement; le 22 décembre, il
+accompagne Spuller faisant une conférence au profit des écoles du III<sup>e</sup>
+arrondissement<a id="FNanchor_523" href="#Footnote_523" class="fnanchor">[523]</a>. Tous ses grands discours politiques mettaient
+au premier rang des réformes à réaliser l’organisation de l’école
+primaire; il l’avait dit en 1871<a id="FNanchor_524" href="#Footnote_524" class="fnanchor">[524]</a>; le discours-programme de Romans
+en 1878 répéta les mêmes exhortations<a id="FNanchor_525" href="#Footnote_525" class="fnanchor">[525]</a>. Les parlementaires de tous
+les groupes républicains tenaient le même langage; les journaux de
+gauche les encourageaient à l’action. Le parti républicain se mit à
+l’œuvre aussitôt après que Jules Grévy eut remplacé Mac-Mahon<a id="FNanchor_526" href="#Footnote_526" class="fnanchor">[526]</a>.</p>
+
+<p>Dans le premier ministère formé sous le nouveau Président, le
+portefeuille de l’instruction publique fut confié à Jules Ferry. La
+tâche qui lui incombait ne le surprit point, car il s’y préparait
+depuis longtemps. De bonne heure il avait proclamé son hostilité
+contre l’esprit d’intolérance de l’Église, tout en louant l’œuvre
+<span class="pagenum" id="Page_269">269</span> jadis accomplie par elle<a id="FNanchor_527" href="#Footnote_527" class="fnanchor">[527]</a>. Et d’autre part, il disait en
+1870, avant la guerre, dans une conférence publique: «Quant à moi,
+lorsqu’il m’échut ce suprême honneur de représenter une portion de la
+population parisienne dans la Chambre des députés, je me suis fait
+un serment: entre toutes les nécessités du temps présent, entre tous
+les problèmes, j’en choisirai un auquel je consacrerai tout ce que
+j’ai d’intelligence, tout ce que j’ai d’âme, de cœur, de puissance
+physique et morale, c’est le problème de l’éducation du peuple»<a id="FNanchor_528" href="#Footnote_528" class="fnanchor">[528]</a>.
+Depuis lors, tout en intervenant sans cesse dans la politique générale,
+Jules Ferry n’avait jamais oublié cet engagement; il possédait ainsi
+la compétence nécessaire. La clarté de son esprit, sa puissance de
+travail, son caractère énergique faisaient de lui l’homme approprié à
+cette grande tâche; gardant le même portefeuille dans cinq cabinets
+différents, il put suivre et faire aboutir les réformes conçues et
+préparées par lui. Les radicaux, tout en les trouvant incomplètes,
+ne portèrent pas leur opposition sur ce point; mais la droite, à la
+Chambre comme au Sénat, déploya une ardeur passionnée contre les lois
+nouvelles, reprenant à propos de chaque article, de chaque amendement,
+la bataille perdue dans la discussion générale. Je ne veux pas analyser
+ces débats en détail: il suffira de résumer les discours prononcés par
+les deux principaux rédacteurs des lois scolaires, <span class="pagenum" id="Page_270">270</span> Jules Ferry qui
+les proposa, et Paul Bert qui en fut le rapporteur devant la Chambre.</p>
+
+<p>Ferry a le double souci de réaliser les principes de 1789 et de
+défendre l’État. L’État est le représentant de la nation, l’interprète
+de la volonté générale: à lui le devoir de surveiller l’enseignement, à
+lui le droit de le régler par ses lois. Il ne saurait se désintéresser
+entièrement des systèmes. Les partisans intransigeants de la liberté
+d’enseignement veulent «un État qui se croise les bras devant toutes
+les doctrines». Cependant aucun d’eux n’admettrait un enseignement
+tendant à la négation de la patrie; or il y a aussi «une patrie morale,
+un ensemble d’idées et d’aspirations que le gouvernement doit défendre
+comme le patrimoine des âmes dont il a la charge»<a id="FNanchor_529" href="#Footnote_529" class="fnanchor">[529]</a>. Les principes
+de 1789 sont le fondement de la société française moderne; il faut en
+assurer l’enseignement. La république doit se défendre contre ceux qui
+veulent mettre en péril l’unité française; elle doit remplir cette
+mission tout de suite et résolument, car c’est à leur début que les
+gouvernements sont le plus forts<a id="FNanchor_530" href="#Footnote_530" class="fnanchor">[530]</a>.</p>
+
+<p>L’ennemi à combattre, continue Ferry, c’est le cléricalisme. Il a sa
+force principale dans les congrégations, et parmi celles-ci la plus
+dangereuse est celle des jésuites: c’est là qu’il faut frapper. La
+République, en agissant ainsi, ne fera pas une chose nouvelle, inouïe,
+elle continuera les traditions de la France d’autrefois<a id="FNanchor_531" href="#Footnote_531" class="fnanchor">[531]</a>. <span class="pagenum" id="Page_271">271</span>
+Dans celle-ci, la société civile était bien armée pour tenir tête à
+l’esprit jésuitique; elle avait une royauté absolue, les Parlements
+soutenus par la bourgeoisie, une grande partie du clergé. Aujourd’hui
+les disciples de Loyola ne trouvent devant eux que des gouvernements
+d’opinion, faibles et fragiles, une bourgeoisie atteinte par les
+doctrines cléricales, un clergé asservi<a id="FNanchor_532" href="#Footnote_532" class="fnanchor">[532]</a>; l’article 7, qui leur
+interdit l’enseignement, apparaît comme une chose monstrueuse inventée
+de nos jours, alors que les royalistes de 1830 en ont toujours imposé
+l’application<a id="FNanchor_533" href="#Footnote_533" class="fnanchor">[533]</a>. Les jésuites, eux, n’ont pas changé depuis le
+<span class="smcap80">XVI</span><sup>e</sup> siècle; ils considèrent toujours l’État comme subordonné
+à l’Église, et leurs idées sont professées dans les Universités
+catholiques. Leurs collèges se servent de livres faits pour inculquer
+aux enfants la haine de la France moderne<a id="FNanchor_534" href="#Footnote_534" class="fnanchor">[534]</a>.</p>
+
+<p>Les élèves instruits par de tels maîtres ne seront-ils pas tout
+différents de ceux qui ont appris dans les maisons universitaires à
+connaître, à aimer la France contemporaine? «La jeunesse qui sort de
+là, élevée dans l’ignorance et dans la haine des idées qui nous sont
+chères, songez qu’elle va se heurter, dès les premiers pas dans la
+vie, contre une autre partie de la jeunesse française, élevée à une
+autre école, chauffée à un foyer bien différent, sortant de ces classes
+agricoles ou populaires qui révèrent 1789 comme une délivrance et la
+<span class="pagenum" id="Page_272">272</span> société moderne comme un idéal; et voyez-vous, dans un prochain
+avenir, ces deux camps opposés l’un à l’autre dans toutes les voies de
+l’activité, dans tous les ordres de fonctions, dans l’armée, dans la
+magistrature, dans l’industrie, dans toute la vie civile<a id="FNanchor_535" href="#Footnote_535" class="fnanchor">[535]</a>?»</p>
+
+<p>Combattre le cléricalisme et le jésuitisme, dit encore Ferry, ce
+n’est point s’attaquer au catholicisme. La République respecte trop
+la volonté du pays pour commettre une faute pareille<a id="FNanchor_536" href="#Footnote_536" class="fnanchor">[536]</a>. Le peuple
+a combattu au 16 mai le gouvernement des curés, car il y a chez les
+paysans français deux partis pris bien arrêtés: l’un c’est de ne point
+souffrir que l’Église mette le pied dans la politique, l’autre, c’est
+de laisser l’Église maîtresse chez elle<a id="FNanchor_537" href="#Footnote_537" class="fnanchor">[537]</a>. Les radicaux, lorsqu’ils
+proposent d’interdire au clergé l’enseignement à tous les degrés,
+ne font qu’une manifestation stérile<a id="FNanchor_538" href="#Footnote_538" class="fnanchor">[538]</a>. De même ils ont tort de
+demander la séparation de l’Église et de l’État; mais la droite fera
+sagement de ne pas les aider en méconnaissant les obligations du
+régime concordataire<a id="FNanchor_539" href="#Footnote_539" class="fnanchor">[539]</a>. Le Concordat s’applique seulement au clergé
+séculier, dont la République n’a point à se défier<a id="FNanchor_540" href="#Footnote_540" class="fnanchor">[540]</a>. Au contraire,
+elle doit le défendre contre l’invasion du clergé régulier<a id="FNanchor_541" href="#Footnote_541" class="fnanchor">[541]</a>.
+L’État doit même aider à la formation <span class="pagenum" id="Page_273">273</span> du clergé; voilà pourquoi
+les Facultés de théologie ont leur raison d’être. On dit que l’État
+neutre n’a point à s’en occuper; mais cette apparente inconséquence
+est bonne et utile. «Le dogme aux Églises, la science à l’État: c’est
+une question de frontière, étant bien entendu que, dans les matières
+mixtes, l’État, par cela même qu’il est l’État, détermine en dernier
+ressort la frontière qu’il a charge de défendre<a id="FNanchor_542" href="#Footnote_542" class="fnanchor">[542]</a>».</p>
+
+<p>Jules Ferry entreprit de réorganiser l’enseignement public à tous
+les degrés. Le Conseil supérieur de l’instruction publique subit
+une transformation profonde: composé désormais de professionnels
+de l’enseignement ou de membres des corps savants, il comprit, à
+côté des membres choisis par le ministre, les délégués élus par
+les fonctionnaires eux-mêmes. Au point de vue politique, ce qu’on
+remarqua surtout dans cette nouvelle loi, ce fut l’exclusion des
+ministres des cultes. Jules Ferry la justifia en demandant qu’on
+laissât les questions pédagogiques aux personnes compétentes, et en
+montrant que les bons ministres de l’instruction publique, depuis
+Guizot et Villemain jusqu’à Duruy et Jules Simon, avaient été des
+professeurs<a id="FNanchor_543" href="#Footnote_543" class="fnanchor">[543]</a>. Il obtint assez facilement gain de cause. Les
+difficultés furent moindres encore lorsqu’il s’agit de restituer à
+l’Etat la collation des grades, comme le réclamaient depuis <span class="pagenum" id="Page_274">274</span> 1875
+tous les républicains, même les modérés comme Jules Simon.</p>
+
+<p>Pour l’enseignement secondaire, il n’y avait pas de réforme aussi
+urgente à réaliser. Jules Ferry était un grand admirateur de
+l’Université: il aimait son esprit laïque et cette tradition de large
+tolérance qui permettait aux professeurs de toutes les opinions d’y
+vivre en bons termes; il vanta la façon dont ces hommes, généralement
+pauvres, pratiquaient leur devoir<a id="FNanchor_544" href="#Footnote_544" class="fnanchor">[544]</a>. Mais l’Université, délivrée
+d’une tutelle gênante, maîtresse du Conseil supérieur de l’instruction
+publique, devait rajeunir ses méthodes, réduire la part faite au latin,
+aux exercices purement scolaires. La réforme de 1880 répondait aux
+désirs du ministre qui affirma, non sans illusion, qu’elle rendrait
+de nouveaux changements inutiles pour longtemps<a id="FNanchor_545" href="#Footnote_545" class="fnanchor">[545]</a>. La création
+de l’enseignement secondaire des jeunes filles compléta son œuvre;
+elle fut décidée par la loi du 21 décembre 1880, malgré des attaques
+violentes, et malgré les craintes de certains hommes de gauche qui ne
+prévoyaient pas le succès rapide et général des lycées et des collèges
+de jeunes filles. Quant à l’article 7, qui excluait de l’enseignement
+secondaire les jésuites, on sait quelles polémiques passionnées il
+souleva. Le centre gauche dissident, mené par Dufaure et Jules Simon,
+le fit échouer au Sénat; le ministre, sur l’invitation expresse de
+la Chambre, appliqua aussitôt les anciennes lois sur les ordres
+religieux. Ce fut l’origine des décrets de 1880, <span class="pagenum" id="Page_275">275</span> qui entraînèrent
+des exécutions à main armée; pendant quelques mois on ne parla que
+de couvents forcés, de magistrats du parquet démissionnaires, de
+procès devant toutes les juridictions. Ce fut une agitation bruyante,
+mais sans profondeur, comme l’attestèrent les élections des conseils
+généraux en 1880 et les élections législatives de 1881<a id="FNanchor_546" href="#Footnote_546" class="fnanchor">[546]</a>.</p>
+
+<p>C’est à l’enseignement primaire que Jules Ferry consacra surtout
+ses efforts. Il était ici aidé, porté par l’intérêt ardent que tous
+les démocrates manifestaient pour l’école. Chaque jour de nouvelles
+communes offraient des terrains, demandaient la subvention promise
+par le gouvernement à celles qui bâtiraient les maisons scolaires. Le
+ministre signalait avec joie cet élan de la démocratie rurale: «elle a
+eu l’ambition de construire des écoles comme, il y a vingt ans, elle
+avait celle de construire des églises<a id="FNanchor_547" href="#Footnote_547" class="fnanchor">[547]</a>». On criait contre les
+frais des «palais scolaires»; il répondait qu’un vestiaire, un préau
+couvert étaient réclamés par l’hygiène, et qu’il était bon de faire
+durable et solide cette grande institution nationale. Mais dans ces
+maisons nouvelles, quels principes allaient présider à l’enseignement?
+C’est ici que le ministre eut à soutenir un combat incessant pour
+faire triompher les idées chères au parti républicain. La gratuité
+de l’enseignement fut dénoncée comme un trompe-l’œil par l’évêque
+d’Angers. Sans doute, répondit Jules Ferry, la gratuité n’est pas
+absolue, puisqu’il faut toujours payer l’enseignement; <span class="pagenum" id="Page_276">276</span> ce n’est
+pas non plus un principe nécessaire, car les mœurs et l’état financier
+de chaque pays doivent dicter ici la solution. Mais aujourd’hui le pays
+veut la fin des abus produits par la distinction entre élèves gratuits
+et payants; «il importe à une société comme la nôtre, à la France
+d’aujourd’hui, de mêler, sur les bancs de l’école, les enfants qui se
+trouveront, un peu plus tard, mêlés sous le drapeau de la patrie<a id="FNanchor_548" href="#Footnote_548" class="fnanchor">[548]</a>».</p>
+
+<p>Pour l’obligation comme pour la gratuité, Jules Ferry eut l’avantage
+d’obtenir l’appui des républicains modérés qui suivaient Jules
+Simon. Les faits étaient là pour établir la nécessité de combattre
+l’analphabétisme. La «Statistique comparée de l’enseignement primaire
+de 1827 à 1877» lui permit de montrer que, malgré les progrès accomplis
+depuis un demi-siècle, 624.000 enfants au moins demeuraient privés
+de tout moyen d’instruction, et que la France comptait au moins 15%
+d’illettrés, plus que n’importe quelle nation voisine. L’obligation lui
+paraissait destinée surtout à créer des mœurs nouvelles: l’obligation
+pour les communes, instituée par la loi de 1833, n’a fait sentir
+que peu à peu ses bons effets; l’obligation des familles produira
+des résultats semblables. Le parti de l’Eglise a tort de combattre
+l’obligation par défiance de l’esprit humain<a id="FNanchor_549" href="#Footnote_549" class="fnanchor">[549]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_277">277</span></p>
+
+<p>Beaucoup plus violentes furent les controverses à propos de la
+neutralité scolaire, ou de l’enseignement moral et religieux qu’on
+donnerait aux enfants. La neutralité scolaire est impossible, disaient
+les uns, car un homme digne de ce nom ne sera jamais neutre, et,
+s’il l’est, il ne pourra vraiment accomplir sa tâche d’éducateur. La
+neutralité promise, disaient les autres, n’existera point dans la
+réalité, ce ne sera qu’un déguisement hypocrite de l’irréligion et
+de l’athéisme. La neutralité peut exister, répondit Ferry, puisque
+l’Université la pratique depuis longtemps; dans l’enseignement
+secondaire, c’est l’aumônier seul qui a charge d’enseigner la religion.
+Il en sera de même dans l’enseignement primaire. L’instituteur ne sera
+plus obligé de donner l’instruction religieuse; ce sera l’affaire
+du curé. La sécularisation de l’école, ainsi accomplie, continuera
+l’œuvre commencée depuis 1789. Il y a deux cents ans déjà que Bacon et
+Descartes ont sécularisé le savoir humain; la Révolution a sécularisé
+le pouvoir civil. Toutes les institutions particulières, le mariage
+par exemple, ont subi l’une après l’autre le même changement;
+aujourd’hui le moment est venu de séculariser l’école. Les évêques
+disent que l’enseignement religieux doit rester obligatoire parce que
+la majorité du peuple français est catholique; avec cet argument des
+majorités on reviendrait vite à une religion d’Etat. L’enseignement
+religieux subsistera, mais donné par le prêtre; l’école restera neutre.
+Distinguons d’ailleurs la neutralité confessionnelle de la neutralité
+philosophique. C’est la première qu’il s’agit de mettre dans la loi.
+La seconde s’impose moins: le maître enseignera la doctrine qu’il
+préfère, sans qu’il y ait un intérêt <span class="pagenum" id="Page_278">278</span> social qui prescrive de lui
+en imposer une; le gouvernement évitera l’esprit sectaire, celui qui
+interdit les essais de morale indépendante, comme celui qui veut à
+tout prix «séparer l’enseignement moral de toute notion dogmatique sur
+l’origine et la fin des choses». En fait, la plupart des membres de
+l’enseignement public sont spiritualistes<a id="FNanchor_550" href="#Footnote_550" class="fnanchor">[550]</a>.</p>
+
+<p>Le duc de Broglie affirma qu’on ne pourrait point enseigner à l’école
+primaire une morale séparée de la religion. Cette morale existe,
+lui répondit Jules Ferry; laissons de côté les hautes conceptions
+métaphysiques sur lesquelles théologiens et philosophes discutent
+depuis 6.000 ans: «il s’agit de ne montrer aux jeunes intelligences que
+cette véritable et pure lumière qui, depuis l’origine du monde, suivant
+une grande parole, est la lumière qui éclaire tous les hommes<a id="FNanchor_551" href="#Footnote_551" class="fnanchor">[551]</a>».
+Les penseurs ont montré depuis longtemps que, malgré les divergences
+concernant l’origine et la fin des choses, il existe une morale,
+marchant et progressant avec l’humanité. Les instituteurs sauront
+enseigner «la bonne, la vieille, l’antique morale humaine<a id="FNanchor_552" href="#Footnote_552" class="fnanchor">[552]</a>». On
+réclame à droite l’enseignement de la «morale religieuse»; cette
+expression fut inventée en 1819, à propos d’une loi sur la presse,
+malgré de Serre qui déclarait ne pas la comprendre. Jules Simon a
+prouvé que cette formule équivalait à «religion positive» et devait
+être écartée<a id="FNanchor_553" href="#Footnote_553" class="fnanchor">[553]</a>. Mais quand Jules Simon réclame l’enseignement des
+<span class="pagenum" id="Page_279">279</span> «devoirs envers Dieu», lui aussi propose une formule vague et
+dangereuse. Le Dieu des chrétiens n’est pas celui de Descartes et
+de Spinoza. L’instituteur chargé d’enseigner ces devoirs deviendra
+ainsi un professeur de religion, forcément en conflit avec le vrai
+professeur, avec le curé. Laissons à celui-ci les devoirs envers
+Dieu, à l’instituteur la morale séculière et laïque. «Il ne s’agit
+pas ici de voter pour ou contre Dieu: on ne vote pas Dieu dans les
+Assemblées<a id="FNanchor_554" href="#Footnote_554" class="fnanchor">[554]</a>».</p>
+
+<p>Ferry écartait donc le prêtre de l’école; il ne voulait même pas l’y
+laisser venir faire le catéchisme, pour éviter les conflits entre
+l’instituteur et le curé<a id="FNanchor_555" href="#Footnote_555" class="fnanchor">[555]</a>. Mais en retour l’école ne devait jamais
+insulter les croyances religieuses; l’instituteur coupable d’une
+pareille faute mériterait une punition aussi sévère que celui qui
+battrait ses élèves<a id="FNanchor_556" href="#Footnote_556" class="fnanchor">[556]</a>. Le ministre ne manqua pas, dans une lettre
+célèbre adressée aux instituteurs, de préciser leur devoir: «Au moment,
+dit-il, de proposer aux élèves un précepte, une maxime quelconque,
+demandez-vous s’il se trouve à votre connaissance un seul honnête homme
+qui puisse être froissé de ce que vous allez dire. Demandez-vous si
+un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous
+écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu’il
+vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire; si non, parlez
+hardiment<a id="FNanchor_557" href="#Footnote_557" class="fnanchor">[557]</a>». Le ministre leur conseillait aussi, en termes non
+moins pressants, d’éviter <span class="pagenum" id="Page_280">280</span> la politique, du moins «la politique de
+parti, de personnes, de coterie», et d’assurer à la nation, sous un
+gouvernement démocratique mobile et changeant, «un corps enseignant
+digne, stable, durable<a id="FNanchor_558" href="#Footnote_558" class="fnanchor">[558]</a>».</p>
+
+<p>En organisant ainsi l’enseignement primaire public, Jules Ferry
+entendait laisser la liberté à l’enseignement primaire catholique.
+Mais il fit supprimer le privilège attribué à la lettre d’obédience,
+parce qu’il était juste d’exiger de tout instituteur ou institutrice,
+congréganiste ou laïque, le modeste brevet qui suppose le minimum de
+connaissances nécessaire pour instruire des élèves. Quant à retirer aux
+congrégations autorisées le droit d’enseigner, jamais il n’en exprima
+l’idée<a id="FNanchor_559" href="#Footnote_559" class="fnanchor">[559]</a>.</p>
+
+<p>Dans ces longs débats de quatre années, un des principaux auxiliaires
+de Jules Ferry à la Chambre fut Paul Bert. Tandis que le ministre
+s’appliquait surtout à défendre ses projets de loi, Paul Bert, plus
+libre, se plaisait à prendre l’offensive, à dénoncer les prétentions et
+les erreurs des cléricaux: avec une précision impitoyable de savant,
+le professeur de la Sorbonne résumait leurs écrits, multipliait les
+citations, montrait les conséquences pratiques de leurs doctrines<a id="FNanchor_560" href="#Footnote_560" class="fnanchor">[560]</a>.
+Cette ardeur belliqueuse n’était pas sans gêner parfois Jules Ferry.
+Paul Bert combattit aussi par le livre et, comme Pascal et Montlosier,
+s’en prit à la morale des jésuites. Pascal avait puisé dans Escobar
+et Sanchez; Paul <span class="pagenum" id="Page_281">281</span> Bert, étudiant les œuvres du théologien le plus
+en faveur dans la Compagnie vers 1880, fit connaître au grand public
+les règles formulées par le P. Gury, avec de nombreuses dérogations,
+et les cas de conscience bizarres prévus par lui. La préface de ce
+livre est un cri de guerre contre le jésuite<a id="FNanchor_561" href="#Footnote_561" class="fnanchor">[561]</a>. Le fougueux savant
+évoque l’image de ce que serait le parfait élève de la Compagnie.
+Fiancé, il peut rompre ses engagements, abandonner même la jeune fille
+qu’il a rendue mère; ami d’un mourant, il peut désobéir aux dernières
+volontés de celui-ci; frère, il peut dépouiller son frère d’une part
+de succession qui lui revient; joueur, il peut tricher; commerçant,
+toutes les ruses malhonnêtes lui sont permises. Toujours il trouve un
+docteur de la Compagnie pour autoriser les compensations occultes, pour
+déclarer que tel méfait n’est pas une faute théologique<a id="FNanchor_562" href="#Footnote_562" class="fnanchor">[562]</a>.</p>
+
+<p>Contre les moines en général, Paul Bert emploie non seulement
+l’invective, mais l’ironie. Sa conférence du 28 août 1881 fourmille
+de citations puisées dans les <i>Annales de la Sainte-Enfance</i>,
+les écrits sur le curé d’Ars, les brochures destinées à exalter saint
+Joseph; elle constate aussi que le catéchisme laisse de côté l’amour
+<span class="pagenum" id="Page_282">282</span> de la patrie, la morale civique, et ne dit rien sur la liberté, la
+solidarité, la tolérance<a id="FNanchor_563" href="#Footnote_563" class="fnanchor">[563]</a>. Manger du saucisson le vendredi est un
+péché plus grand qu’avoir commis vingts délits.</p>
+
+<p>De nombreux écrivains s’associèrent à cette campagne. Pour n’en citer
+qu’un seul, Edmond Scherer présente en un raccourci vigoureux les
+défauts du jésuite comme éducateur. Les <i>Exercices spirituels</i> de
+saint Ignace l’invitent à considérer l’humanité comme partagée entre
+deux chefs, le Christ et Lucifer, avec deux camps, l’un autour de
+Jérusalem, l’autre autour de Babylone: singulière pédagogie que celle
+qui repose sur une conception pareille! Et les Constitutions renferment
+le fameux <i lang="la">perinde ac cadaver</i>; voilà tout le jésuitisme. «C’est
+par la proscription du libre examen qu’il répond à nos besoins de
+science, c’est par une prédication ascétique qu’il entend nous préparer
+à la lutte pour l’existence, c’est par l’éloge de l’obéissance passive
+qu’il s’imagine arrêter l’affranchissement démocratique des sociétés!
+Et ce sont ces gens-là qui se proposent pour être les maîtres de
+nos enfants! Des eunuques qui se croient capables de former des
+hommes!<a id="FNanchor_564" href="#Footnote_564" class="fnanchor">[564]</a>»</p>
+
+<p>L’hostilité de la droite et du clergé contre les lois de Jules Ferry
+eût été moins redoutable si elle n’avait pas rencontré l’appui d’un
+groupe de républicains modérés. L’exemple leur fut donné par un
+catholique de gauche, Etienne Lamy; il voulut montrer à la Chambre que,
+le cléricalisme ayant perdu la bataille du 16 mai, c’était une faute
+grave de s’attaquer au catholicisme lui-même. Au Sénat, ces dissidents
+formèrent un groupe dangereux <span class="pagenum" id="Page_283">283</span> pour le ministère, surtout avec un
+chef comme Jules Simon. Le philosophe républicain était partisan de
+ce libéralisme illimité contre lequel Renouvier avait si souvent mis
+ses lecteurs en garde; au nom de la liberté, il repoussait les mesures
+contre les jésuites. En même temps il était déiste: ce contemporain
+des hommes de 1848 pensait comme eux que l’Etat doit invoquer le
+nom de Dieu; cet apôtre de la religion naturelle croyait impossible
+d’enseigner la morale sans base religieuse. Il se distinguait de la
+droite en approuvant l’instruction gratuite et obligatoire, et se
+rencontrait parfois avec Ferry dans sa manière de comprendre l’école
+primaire; mais sa lutte contre la neutralité, contre la laïcité,
+offrit aux Chesnelong et aux Buffet un appui sérieux. Dans un livre de
+combat, il montra la campagne anticléricale imposée au gouvernement par
+l’extrême gauche, et acceptée parce que les opportunistes craignaient
+de ne plus paraître assez avancés; le ministre de l’instruction
+publique, désireux de conserver une modération relative, se trouve
+déjà, selon Jules Simon, débordé par une armée de réserve qui va
+compromettre son œuvre, car les menaces de ces violents autorisent les
+adversaires de l’école publique à lui infliger un surnom redoutable,
+«l’école sans Dieu»<a id="FNanchor_565" href="#Footnote_565" class="fnanchor">[565]</a>.</p>
+
+<p>La défaite électorale du parti opportuniste en 1885 n’empêcha pas
+les républicains de continuer son œuvre. Les lois sur l’enseignement
+furent complétées par une loi nouvelle, qui imposait définitivement
+aux communes, dans un délai déterminé, la laïcisation des écoles <span class="pagenum" id="Page_284">284</span>
+publiques. Pour défendre cette loi, Jules Ferry trouva un continuateur
+éloquent et actif dans René Goblet. Celui-ci était, par principe, comme
+tous les radicaux, un partisan de la séparation; mais acceptant le
+régime préféré par la majorité républicaine, il annonça l’intention
+d’appliquer loyalement le Concordat. C’est ainsi que, devant le Sénat,
+il affirmait son droit de suspendre le traitement des prêtres qui
+avaient agi aux élections contre la République, tout en exprimant le
+regret d’être contraint à de pareilles mesures<a id="FNanchor_566" href="#Footnote_566" class="fnanchor">[566]</a>. Goblet soutint
+avec talent devant les Chambres la nouvelle loi scolaire et parvint à
+la faire adopter par le Sénat, malgré les nouveaux efforts de Jules
+Simon. Je me bornerai à résumer la dernière passe d’armes entre les
+deux champions, vers la fin de la discussion, dans les séances des 18
+et 20 mars 1886.</p>
+
+<p>Cette loi, disait Jules Simon, faite pour exclure définitivement les
+congréganistes des écoles publiques, est inspirée par trois motifs:
+on veut la neutralité religieuse, l’apostolat politique, et surtout
+une revanche contre le clergé. Mais la neutralité religieuse est
+impossible; l’éducateur ne peut pas enseigner avec dignité s’il cache
+toujours ses convictions: «l’école neutre est une école déshonorée».
+L’apostolat politique est néfaste pour l’école: sous l’Empire, les
+républicains protestaient contre l’obligation imposée aux instituteurs
+de glorifier Napoléon III; jouaient-ils donc la <span class="pagenum" id="Page_285">285</span> comédie? Au lieu
+de prétendre faire de l’instituteur le représentant des idées modernes
+dans le village, qu’on le laisse être simplement un maître d’école.
+Enfin la politique de revanche est indigne d’un parti de gouvernement;
+elle ne doit pas conduire à l’oppression des consciences.—Il est faux,
+répondit Goblet, que les lois votées depuis quatre ans détruisent la
+liberté d’enseignement. La république laisse une liberté complète aux
+écoles privées, mais n’admet plus les ordres religieux à enseigner dans
+les écoles de l’Etat. Le père de famille est opprimé, dit-on, lorsque,
+ne pouvant envoyer son enfant à une école libre, il n’a devant lui
+qu’une école publique étrangère à ses idées; faudra-t-il donc faire
+entretenir par l’Etat des écoles distinctes pour toutes les variétés
+d’opinions politiques ou religieuses? On demande aussi que le choix
+appartienne à la commune; mais que l’école reçoive telle ou telle
+direction, ce n’est pas là un intérêt communal; c’est une question
+qui regarde l’initiative privée ou l’Etat. Celui-ci ne peut créer
+qu’un seul type d’écoles; et comme il impose l’obligation, approuvée
+par les hommes tels que Jules Simon, il a dû adopter ce correctif
+de l’obligation qui s’appelle la neutralité. Or le congréganiste
+ne peut pas être neutre; il a deux maîtres, l’Etat et le supérieur
+ecclésiastique, et lorsque ces deux maîtres sont en désaccord, c’est au
+second qu’il obéit. L’apostolat politique doit rester hors de l’école,
+si l’on entend par ce mot l’apologie des gouvernements; mais il y a
+place pour un apostolat plus élevé, qui comprend les devoirs envers la
+patrie et l’explication de la devise républicaine, «liberté, égalité,
+fraternité». L’enseignement moral doit être, <span class="pagenum" id="Page_286">286</span> comme Jules Simon
+l’a si souvent répété dans ses livres, dégagé de toute préoccupation
+confessionnelle. La revanche contre le clergé, les républicains n’ont
+pas à la poursuivre; mais placés en présence de la loi de 1850, qui
+a si profondément aggravé les divisions de la société française, ils
+veulent restituer à la société civile ce que cette loi lui a pris à
+tort.</p>
+
+<p>Jules Simon fut soutenu dans sa campagne par ses amis de l’école
+éclectique. Ces philosophes, habitués par Victor Cousin à rechercher
+l’alliance des «deux sœurs immortelles», ne pouvaient se résigner à
+voir l’école séparée de l’Église. Adolphe Franck, rééditant un livre
+paru vingt ans auparavant, protesta contre des projets nuisibles à
+la religion<a id="FNanchor_567" href="#Footnote_567" class="fnanchor">[567]</a>. Barthélemy Saint-Hilaire, le fidèle ami de Cousin,
+s’appliqua également à prêcher la réconciliation: il reconnaissait
+les erreurs d’une Eglise qui avait exalté le Sacré-Cœur, fait la loi
+de 1875 et défendu des congrégations illégales, mais les républicains
+devaient éviter d’y répondre par des fautes semblables; ils devaient se
+souvenir que l’accord est possible, facile entre la philosophie et la
+religion<a id="FNanchor_568" href="#Footnote_568" class="fnanchor">[568]</a>. Un <span class="pagenum" id="Page_287">287</span> autre disciple de l’éclectisme, l’ancien recteur
+de l’Académie de Paris, Mourier, prenait aussi la plume pour soutenir
+Jules Simon, pour montrer combien l’enseignement péricliterait s’il
+était séparé de la tradition religieuse<a id="FNanchor_569" href="#Footnote_569" class="fnanchor">[569]</a>.</p>
+
+<p>Ce n’était pas un langage semblable qu’on pouvait attendre de Littré ou
+de Renouvier. Mais l’amour de la République, le désir de consolider le
+régime nouveau leur faisaient redouter une politique trop agressive à
+l’égard du clergé. Littré s’expliqua là-dessus, au début de la campagne
+de Jules Ferry contre la Compagnie de Jésus, dans un article qui fit
+sensation<a id="FNanchor_570" href="#Footnote_570" class="fnanchor">[570]</a>. Le suffrage universel, disait-il, a manifesté sa
+volonté en matière de politique religieuse. «Il se porte indifféremment
+sur des catholiques, sur des protestants, sur des juifs, sur des
+libres-penseurs, pourvu qu’ils satisfassent à un certain programme qui
+varie sans doute selon les circonstances, mais qui pourtant a toujours
+un fond identique, celui de respecter les conditions essentielles de
+la société moderne telle que l’a faite la Révolution. En revanche,
+il exclut presque absolument tout ce qui est clérical, ultramontain,
+jésuite, en d’autres termes tout ce qui professe une hostilité
+implacable contre l’établissement du régime laïque au sein de l’Etat.
+D’où vient ce double courant dans une même masse homogène? c’est que,
+tandis qu’elle a un credo religieux <span class="pagenum" id="Page_288">288</span> dont elle entend bien ne pas
+se départir, elle a aussi un credo politique auquel elle tient avec
+une non moindre détermination... Quelle contradiction! s’écriera-t-on
+et du côté qui assure que le catholicisme est incompatible avec aucune
+liberté moderne, et du côté qui soutient qu’il n’est aucune liberté
+moderne qui ne soit hétérodoxe! Contradiction, soit; mais elle existe,
+elle vit, elle se meut, elle agit et a des résultats très importants».
+Littré désapprouvait donc les mesures de combat, les fermetures de
+couvents, et préconisait les mesures positives, l’organisation de
+l’école primaire, le développement de l’Université<a id="FNanchor_571" href="#Footnote_571" class="fnanchor">[571]</a>.</p>
+
+<p>Dans la <i>Critique philosophique</i>, Renouvier et Pillon continuaient
+la guerre contre le papisme et réclamaient toujours un solide
+enseignement laïque. Leur revue loua les rapports de Paul Bert et son
+livre sur la morale des jésuites<a id="FNanchor_572" href="#Footnote_572" class="fnanchor">[572]</a>. Mais elle approuva l’article de
+Littré, en le félicitant d’avoir abdiqué ses anciens préjugés contre
+l’Université; Pillon adopta la distinction, qu’il ne faisait point
+jusque-là, entre le catholicisme et le cléricalisme; Renouvier blâma
+les violences et le fanatisme des radicaux<a id="FNanchor_573" href="#Footnote_573" class="fnanchor">[573]</a>. Les deux philosophes
+ajoutaient d’ailleurs que le maintien du Concordat, tel que l’avait
+compris Portalis, impliquait la disparition des ordres religieux non
+autorisés par l’Etat; ils acceptaient la formule de Paul Bert, «paix au
+curé, guerre au moine!» Les maîtres du criticisme restaient donc plus
+combatifs que Littré, tout en se rapprochant de lui. La sympathie <span class="pagenum" id="Page_289">289</span>
+croissante de Renouvier pour le protestantisme devait le rendre de plus
+en plus défiant envers les excès de la libre pensée; mais jamais il ne
+renia son attachement à l’éducation laïque et ses sympathies pour la
+lutte contre la théocratie<a id="FNanchor_574" href="#Footnote_574" class="fnanchor">[574]</a>.</p>
+
+<p>En somme, la partie négative de l’œuvre de Jules Ferry, la lutte contre
+les moines, surtout contre les jésuites, ne réussit qu’un moment; la
+partie positive, l’organisation de l’école laïque, plus difficile en
+apparence, eut des résultats plus durables. Les lois de 1882 et de 1886
+organisèrent l’instruction primaire selon le programme républicain.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_290">290</span></p>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_12"><span class="big120">CHAPITRE XII</span><br>
+ <span class="h2line1">La politique de conciliation</span></h2>
+</div>
+
+<p>Il a fallu suivre jusqu’au bout les débats qui aboutirent à la création
+de l’école gratuite, obligatoire et laïque. Ces débats contribuèrent
+naturellement à envenimer la guerre entre les républicains et le
+clergé. On le vit aux élections de 1885: la campagne du parti radical
+et surtout les péripéties de la conquête du Tonkin préparèrent la
+défaite de la majorité opportuniste, mais ce fut l’action vigoureuse
+du clergé, soutenu par les catholiques militants, qui assura
+dans de nombreuses circonscriptions le retour offensif du parti
+conservateur<a id="FNanchor_575" href="#Footnote_575" class="fnanchor">[575]</a>. Dans une Chambre élue sous de tels auspices les
+discussions sur la politique religieuse, quoique moins importantes que
+pendant les années antérieures, devaient être souvent d’une grande
+âpreté. Quel que <span class="pagenum" id="Page_291">291</span> fût, en effet, le ministère au pouvoir, la
+politique de laïcisation continuait: non seulement la loi scolaire de
+1886 produisait peu à peu son effet, mais d’autres lois supprimèrent
+les privilèges réservés au clergé ou les mesures dirigées contre la
+libre pensée. Les républicains avaient gardé un souvenir amer du
+refus des honneurs funèbres aux dépouilles des personnages enterrés
+civilement, députés de l’Assemblée Nationale, ou membres de la Légion
+d’Honneur comme le compositeur saint-simonien Félicien David; ces
+souvenirs contribuèrent à faire voter la loi de 1887 sur la liberté
+des funérailles. Les honneurs funèbres prescrits par les règlements
+devaient être rendus à tous ceux qui y avaient droit, que les obsèques
+fussent religieuses ou civiles; toute personne majeure pouvait régler
+d’avance par testament les conditions de ses funérailles, «notamment
+en ce qui concerne le caractère civil ou religieux à leur donner et le
+mode de sa sépulture<a id="FNanchor_576" href="#Footnote_576" class="fnanchor">[576]</a>.»</p>
+
+<p>Beaucoup plus importante paraissait la question soulevée par la
+nouvelle loi militaire, celle du service obligatoire pour les
+séminaristes. Dans les deux Chambres les orateurs de la droite,
+parmi lesquels l’évêque d’Angers fut le plus véhément, combattirent
+cette réforme en invoquant les nécessités du recrutement du clergé.
+Les orateurs de la gauche répondirent qu’une loi qui abolissait le
+volontariat d’un an, qui faisait disparaître l’immunité accordée
+jusque-là aux membres de l’enseignement public, devait supprimer
+<span class="pagenum" id="Page_292">292</span> en même temps celle dont profitaient les futurs prêtres. Tous
+les républicains se mirent d’accord sur ce principe, qui était
+devenu populaire; «les curés sac au dos!», répétaient volontiers les
+paysans. Toutefois il y eut une divergence entre les radicaux et les
+opportunistes, ou, pour mieux dire, entre la Chambre et le Sénat; la
+première voulait trois ans de caserne pour les séminaristes; le Sénat
+pensa que, le clergé concordataire ayant un service public à remplir,
+ses futurs membres devaient rentrer dans les catégories autorisées,
+moyennant certaines conditions, à ne faire qu’un an. Ce fut le Sénat
+qui l’emporta. D’après la loi de 1889, les élèves ecclésiastiques
+servaient un an seulement, à condition d’être pourvus, à l’âge de
+vingt-six ans, d’un poste concordataire; en temps de guerre, ils ne
+figuraient point parmi les combattants, mais prenaient place dans les
+ambulances ou dans les hôpitaux militaires. Ceux qui votèrent cette
+mesure voulaient-ils entraver le recrutement du clergé catholique?
+La droite l’affirma, et c’était vrai pour plusieurs membres de la
+majorité, mais les principaux orateurs de la gauche et les ministres
+affirmèrent qu’il s’agissait uniquement d’appliquer les principes
+fondamentaux de la République. A côté des Chambres, divers conseils
+municipaux menaient aussi, avec une violence parfois plus grande,
+le combat contre l’Eglise. Le conseil municipal de Paris surtout se
+signala par son ardeur à transformer les établissements qui dépendaient
+de lui. Dans les écoles communales il favorisa, souvent il devança
+l’action du gouvernement; dans les hôpitaux il remplaça peu à peu
+les sœurs par des infirmières, conformément aux demandes sans cesse
+renouvelées par l’infatigable <span class="pagenum" id="Page_293">293</span> apôtre de la laïcisation, le docteur
+Bourneville<a id="FNanchor_577" href="#Footnote_577" class="fnanchor">[577]</a>.</p>
+
+<p>Cependant le boulangisme avait suivi sa marche ascendante, un grand
+parti se formait par la coalition de tous les mécontents; les
+catholiques militants lui apportèrent leur appui. Dans la réunion
+de Tours (17 mars 1889) l’alliance fut proclamée: Naquet, dans un
+discours communiqué d’avance à Freppel, annonça l’abandon de cette
+«politique mesquine et tracassière» qui s’était traduite par les
+décrets de 1880; Boulanger affirma son dessein d’apporter au pays
+la pacification religieuse. Certains républicains, effrayés par les
+progrès de l’opposition, conseillaient à leurs amis de regagner le
+clergé, d’inaugurer une politique d’apaisement. Challemel-Lacour
+exposa au Sénat, le 19 décembre 1888, la nécessité de ménager des
+croyances «peut-être attiédies et assoupies sur certains points et dans
+quelques régions, mais sujettes à des réveils surprenants, vivaces
+encore presque partout, et qui tiennent dans la vie intime, dans la
+vie de famille, plus de place que la politique n’en tiendra jamais.»
+Jules Ferry, quelques mois plus tard, promit au parti catholique, s’il
+voulait désarmer, le maintien scrupuleux de la liberté des cultes,
+un régime légal favorable aux associations religieuses, et même
+des adoucissements et des tempéraments dans l’application des lois
+scolaires; mais il eut soin d’ajouter que ces lois seraient maintenues,
+qu’il ne regrettait rien de son œuvre, qu’on n’obtiendrait du parti
+républicain sur ce point ni un acte de contrition ni un retour en
+arrière<a id="FNanchor_578" href="#Footnote_578" class="fnanchor">[578]</a>. <span class="pagenum" id="Page_294">294</span> La véhémente réponse d’Albert de Mun prouva que
+les catholiques, pleins d’espoir dans les élections législatives,
+refusaient nettement ces avances. Beaucoup d’évêques, sans adhérer
+expressément au boulangisme, préparèrent la période électorale par des
+mandements destinés à rappeler que la cause de la religion était en
+jeu. Le vote définitif de la loi militaire, survenu le 9 juillet 1889,
+excitait leur colère; aussi la circulaire du ministre des cultes, qui
+invitait le clergé à rester en dehors de la lutte, provoqua-t-elle des
+réponses indignées que les prélats rendirent publiques<a id="FNanchor_579" href="#Footnote_579" class="fnanchor">[579]</a>.</p>
+
+<p>La défaite électorale du boulangisme fut considérée comme un nouveau
+désastre pour le parti clérical. Mais c’étaient les républicains
+opportunistes qui, plus que les radicaux, avaient eu l’avantage
+dans le scrutin, et la plupart d’entre eux, à l’exemple de Jules
+Ferry et de Challemel-Lacour, approuvaient maintenant la politique
+d’apaisement. Résolus à maintenir les lois scolaires et la loi
+militaire, ils comptaient s’abstenir de mesures nouvelles contre
+l’Eglise, conserver le Concordat et l’appliquer d’une façon acceptable
+pour tous. De même certains conservateurs, déçus dans l’espoir de
+renverser la République comprenaient la nécessité de s’accommoder
+avec elle. L’année 1890 vit se multiplier les manifestations
+conciliantes. Un modéré comme Ribot ne fut pas le seul à montrer
+l’accord possible<a id="FNanchor_580" href="#Footnote_580" class="fnanchor">[580]</a>. Jules Ferry se déclara prêt à <span class="pagenum" id="Page_295">295</span> l’entente
+pourvu qu’on ne touchât point aux lois scolaires<a id="FNanchor_581" href="#Footnote_581" class="fnanchor">[581]</a>; Spuller, dans
+la <i>République française</i>, répéta sans relâche qu’il convenait
+d’en finir avec les querelles inutiles<a id="FNanchor_582" href="#Footnote_582" class="fnanchor">[582]</a>. De son côté Léon XIII
+jugea le moment opportun pour inaugurer la politique nouvelle qui
+depuis longtemps avait ses préférences. Le toast d’Alger, prononcé
+par le cardinal Lavigerie, fut le manifeste éclatant du ralliement.
+Désormais tous les ministères pendant plusieurs années, quelle que
+fût la nuance de chacun d’eux, se conformèrent à cette politique de
+conciliation. Elle rencontra deux sortes d’adversaires. A droite, ce
+furent les militants du catholicisme. Il n’y a pas lieu de rappeler ici
+quelle lutte ils soutinrent contre la politique de Léon XIII, lutte
+voilée sous les formules de respect, mais persévérante et acharnée,
+où nombre d’évêques aidèrent les hommes politiques. Monarchistes
+fougueux comme Paul de Cassagnac, ou cléricaux intransigeants qui
+abandonnaient l’<i>Univers</i> pour fonder la <i>Vérité française</i>,
+tous accusèrent les ralliés de lâcheté, de trahison; parfois ils se
+joignirent aux anticléricaux pour signaler dans le ralliement une
+simple <span class="pagenum" id="Page_296">296</span> manœuvre destinée à diviser les républicains. C’était là,
+en effet, une des assertions habituelles du parti radical; celui-ci
+répétait que les modérés faisaient un jeu de dupes en acceptant les
+avances du pape, qu’il n’y a pas de conciliation possible entre
+l’Eglise et la République. M. Clemenceau, dans le discours qui
+provoqua la chute du ministère Freycinet en 1892, disait au président
+du Conseil: «La lutte est possible entre les droits de l’homme et ce
+qu’on appelle les droits de Dieu. L’alliance ne l’est pas. En tout
+cas, la lutte est engagée, il faut qu’elle se poursuive. L’avenir
+dira le vainqueur... Vous pourrez être, vous serez prisonniers de
+l’Eglise. L’Eglise ne sera jamais en votre pouvoir<a id="FNanchor_583" href="#Footnote_583" class="fnanchor">[583]</a>.» Les attaques
+simultanées des intransigeants de droite et de gauche contribuèrent au
+grave échec éprouvé par les ralliés aux élections législatives de 1893.</p>
+
+<p>L’apaisement fut aussi compromis par les incidents qu’amène chaque jour
+la vie politique. En 1891, par exemple, une manifestation de quelques
+pèlerins français à Rome en faveur du pouvoir temporel du pape suscita
+en Italie un mouvement général de colère. La lettre du ministre des
+cultes aux évêques sur ce sujet, la virulente réponse qui lui fut
+adressée par Gouthe-Soulard, l’archevêque d’Aix, et le procès intenté
+à celui-ci défrayèrent assez longtemps les polémiques. En 1892 les
+catéchismes électoraux publiés dans divers diocèses furent déférés au
+Conseil d’Etat, et les adversaires de l’apaisement tirèrent grand parti
+de cette affaire. Plus grave était le maintien des lois que certains
+<span class="pagenum" id="Page_297">297</span> polémistes catholiques nommaient les «lois scélérates». A chaque
+attaque dirigée contre les lois scolaire et militaire, les républicains
+des deux Chambres se retrouvaient d’accord pour affirmer la volonté de
+n’y rien changer. La laïcisation des écoles, appliquée plus ou moins
+rapidement selon les ministères, ne s’arrêtait pas et touchait peu à
+peu toutes les écoles communales encore confiées à des congréganistes.</p>
+
+<p>Des lois nouvelles furent votées qui se rattachaient à la même
+politique. On décida en 1892 qu’à partir de l’année suivante les
+budgets des fabriques et des consistoires seraient soumis à toutes les
+règles de comptabilité que la loi impose aux autres établissements
+publics; le Conseil d’Etat prépara le décret qui réglementait
+l’application de ces nouvelles mesures. Inutile de consulter les
+évêques, disait le ministre des cultes, parce qu’il s’agit d’une
+question nationale, réservée à l’Etat; c’est inexact, répondaient les
+prélats, il s’agit d’une matière mixte, à propos de laquelle on doit
+prendre l’avis du clergé. Le cardinal Coullié, archevêque de Lyon,
+prescrivit aux prêtres de son diocèse de considérer la nouvelle loi
+comme non avenue. Mais le conflit ne fut pas poussé très loin. Spuller,
+devenu ministre des cultes, avait rédigé des instructions conciliantes;
+bientôt il prononça le discours fameux qui invitait les républicains
+à traiter la politique religieuse avec «un esprit nouveau». Léon XIII
+répondit à cette bonne volonté en exhortant les évêques à cesser la
+résistance.</p>
+
+<p>La loi d’abonnement vint exciter de nouvelles colères. On avait imposé
+aux congrégations religieuses depuis 1884 le droit d’accroissement,
+par analogie <span class="pagenum" id="Page_298">298</span> avec les sociétés commerciales; comme la mort ou
+le départ d’un membre d’une congrégation accroissait quelquefois
+la part de ceux qui restaient, on voulut imposer à ceux-ci les
+droits levés sur les mutations par décès ou sur les donations entre
+vifs. Les ordres religieux recoururent à une résistance passive qui
+rendait le recouvrement de ces impôts fort difficile; aussi le droit
+d’accroissement fut-il remplacé en 1895 par une taxe d’abonnement;
+c’est un ministère modéré, présidé par Ribot, qui fit voter cette
+modification. Les prélats protestèrent, mais bientôt on apprit que
+l’un d’eux, l’évêque de Beauvais, recommandait aux congrégations de se
+soumettre, et l’on ne tarda point à savoir qu’il était approuvé par le
+Vatican. Le ministère Méline, quelque bien disposé qu’il fût pour la
+droite républicaine, ne changea rien aux «lois scélérates»; il laissa
+du moins pleine liberté aux congrégations, qui purent effacer toutes
+les traces des décrets de 1880. En même temps les progrès sensibles de
+l’antisémitisme autorisaient les espérances des catholiques militants.</p>
+
+<p>Cette époque vit disparaître les deux hommes dont l’influence avait
+été si grande sur la jeunesse intellectuelle depuis vingt ans, Renan
+et Taine. Renan s’était laissé aller dans ses dernières années
+à un scepticisme croissant au sujet des questions politiques ou
+morales; de là vinrent les étranges fantaisies de parole ou de plume
+qui étonnèrent ses admirateurs. Ce scepticisme néanmoins laissa
+toujours subsister chez lui l’amour de la vérité scientifique, et
+la conviction que, si les religions positives devaient succomber,
+le sentiment religieux était appelé à subsister. Il avait mené à
+bonne fin, avec une conscience et une régularité remarquables, <span class="pagenum" id="Page_299">299</span>
+son <i>Histoire des origines du christianisme</i>. Ensuite vint
+<i>l’Histoire du peuple d’Israël</i>: la part faite à l’hypothèse y
+était plus grande encore qu’autrefois, mais l’auteur avait toujours
+soin de marquer la différence entre les faits acquis, démontrés par
+des textes authentiques, et les simples conjectures. En 1890 parut
+le livre composé par lui dès 1848, <i>l’Avenir de la science</i>:
+tout en reconnaissant que maintes illusions de sa jeunesse étaient
+évanouies, Renan demeurait fidèle aux idées dominantes qui avaient
+inspiré son premier ouvrage: «Ma religion, écrivait-il, c’est toujours
+le progrès de la raison, c’est-à-dire de la science<a id="FNanchor_584" href="#Footnote_584" class="fnanchor">[584]</a>.» De même
+la négation du surnaturel et du miracle demeurait chez lui aussi
+sereine, aussi complète qu’autrefois; mais il souhaitait que l’homme
+pensât toujours au divin, à l’idéal: «Un immense abaissement moral, et
+peut-être intellectuel, suivrait le jour où la religion disparaîtrait
+du monde... Il ne faut pas que la ruine, devenue inévitable, des
+religions prétendues révélées entraîne la disparition du sentiment
+religieux»<a id="FNanchor_585" href="#Footnote_585" class="fnanchor">[585]</a>. Ces lignes parurent en 1892, quelques mois avant la
+mort du patriarche de la libre pensée.</p>
+
+<p>Tandis que Renan abandonnait de plus en plus la politique aux
+vaines disputes des hommes, Taine s’appliquait, dans une grande
+œuvre historique, à dépeindre et à juger la formation de la France
+contemporaine. Son âpre critique signalait successivement les erreurs
+et les maux de l’ancien régime, de la Révolution, du despotisme
+napoléonien, du régime moderne. Ces études l’amenèrent à exposer la
+situation <span class="pagenum" id="Page_300">300</span> de l’Église en France. Dans des pages saisissantes
+il montra le catholicisme ranimé depuis cinquante ans, le clergé
+réveillé, concentré autour du pape, et le monde laïque, par contre,
+de plus en plus éloigné de la religion, indifférent aux questions
+métaphysiques, respectueux de la science qui lui présente le tableau
+du monde: ce tableau, de plus en plus exact et complet, diffère par
+des traits essentiels de celui que présente la théologie<a id="FNanchor_586" href="#Footnote_586" class="fnanchor">[586]</a>. Voilà
+l’état de choses qui effraye le philosophe: son antipathie pour la
+Révolution l’a persuadé que le christianisme est nécessaire à la vie
+morale de l’humanité, mais sa foi en la science est trop profonde pour
+lui permettre de revenir à des croyances que sa raison n’admet plus.
+Ces hésitations inspirèrent ses dernières volontés relativement à ses
+funérailles: catholique de naissance, il ne voulut pas d’un enterrement
+civil qui aurait satisfait l’anticléricalisme démocratique. Appliquant
+le conseil de Renouvier, il chargea un pasteur protestant libéral de
+montrer que le philosophe incroyant reconnaissait la valeur morale du
+christianisme.</p>
+
+<p>La littérature d’imagination avait subi l’influence des idées
+popularisées par Taine et Renan. C’était la méthode scientifique de
+Taine qui, au grand effroi du maître, inspirait les œuvres d’Emile
+Zola et toute la psychologie de l’Ecole naturaliste. Mais chaque
+génération est disposée à réagir contre celle qui l’a précédée, à
+critiquer les vérités qu’on lui a présentées comme définitives, à
+défendre son originalité en prenant le contrepied de ce qu’on lui
+a enseigné. Le <span class="pagenum" id="Page_301">301</span> culte de la science ou, comme on l’appelait
+maintenant en mauvaise part, le «scientisme» commençait à lui peser;
+des écrivains de valeur protestaient contre l’interprétation purement
+mécaniste du monde. Un maître de la critique, Ferdinand Brunetière,
+entama une campagne en règle contre l’école naturaliste; Emile
+Faguet prêchait comme lui le culte des grands classiques chrétiens
+et, dans son <i>Dix-huitième Siècle</i>, traitait Voltaire et les
+Encyclopédistes avec la plus grande sévérité. Un essayiste au style
+étincelant, Eugène-Melchior de Vogüé, révélait à la France les grands
+écrivains russes, tout pénétrés de foi religieuse, et les proposait
+comme modèles à ses compatriotes saturés de négations. Un écrivain
+jusque-là connu surtout comme romancier mondain, Paul Bourget,
+publia le <i>Disciple</i>, précédé d’une préface qui dénonçait la
+responsabilité des penseurs trop audacieux, qui revendiquait les droits
+de la tradition religieuse et patriotique. Un écrivain suisse dont la
+réputation commençait en France, Edouard Rod, montra dans le <i>Sens
+de la vie</i> un incroyant amené à chercher, à souhaiter le retour
+vers la foi. Sans aller jusqu’à la religion positive, Paul Desjardins,
+l’auteur du <i>Devoir présent</i>, Pierre Lasserre, Maurice Pujo, Henry
+Bérenger manifestaient leurs sympathies pour la religiosité<a id="FNanchor_587" href="#Footnote_587" class="fnanchor">[587]</a>. Ils
+étaient encouragés par l’accueil de nombreux catholiques libéraux qui
+souhaitaient un <span class="pagenum" id="Page_302">302</span> accord entre l’Eglise et les idées modernes<a id="FNanchor_588" href="#Footnote_588" class="fnanchor">[588]</a>.</p>
+
+<p>Ces tendances, qui répondaient à la nouvelle orientation politique
+adoptée par les ralliés, ne tardèrent point à être combattues par les
+amis de l’esprit laïque. Beaucoup de jeunes gens admettaient, comme
+Renan et Taine, la légitimité du sentiment religieux, mais ne voulaient
+pas aller plus loin. Plusieurs s’inspirèrent des livres d’un philosophe
+mort depuis peu, à l’âge de trente-trois ans, après une vie consacrée
+à la méditation sur les grands problèmes. Guyau, pénétré de l’idée de
+l’évolution, avait entrepris de compléter la morale de Darwin et de
+Spencer. La religion, pour lui, était un phénomène sociologique, très
+légitime comme tel, qui a son origine dans deux besoins de l’homme,
+le besoin de comprendre et la sociabilité. Aujourd’hui le besoin de
+comprendre est satisfait par la science, qui détruit le mythe; la
+sociabilité de l’homme moderne n’a plus besoin, comme autrefois, des
+dogmes et des rites: l’humanité marche donc vers «l’irréligion de
+l’avenir», qui ne sera point une anti-religion, mais un degré supérieur
+de la civilisation. Ainsi Guyau, sans méconnaître l’importance des
+réflexions sur l’au-delà, trouvait dans ces réflexions mêmes des
+motifs de croire à la fin des religions<a id="FNanchor_589" href="#Footnote_589" class="fnanchor">[589]</a>. A la même époque un
+grand écrivain, admirateur de Renan, Anatole France, commençait
+<span class="pagenum" id="Page_303">303</span> également à résister aux efforts des néo-chrétiens<a id="FNanchor_590" href="#Footnote_590" class="fnanchor">[590]</a>. Comme
+Renan, il réservait la part de l’inconnu, du rêve, et niait que la
+science pût complètement détrôner la religion. Mais ce disciple fidèle
+du dix-huitième siècle se méfiait de la religiosité vague et des
+conversions bruyantes. A propos du <i>Disciple</i>, de Paul Bourget,
+il soutint vigoureusement contre Brunetière les droits de la vérité
+scientifique et de la pensée libre. Désormais il devait garder sa place
+parmi les adversaires les plus déterminés du renouveau catholique.</p>
+
+<p>Une partie de la jeunesse, préoccupée surtout par les conséquences
+politiques des tendances nouvelles, accusait les inspirateurs du
+mouvement néo-chrétien de travailler, consciemment ou non, à rendre la
+force et l’audace au parti clérical. Le désir de résister à ce danger
+fit naître en 1893 la Ligue démocratique des écoles. Elle demanda une
+conférence à M. Aulard, afin de prouver qu’elle revendiquait l’héritage
+de la Révolution. L’historien dénonça l’entreprise tentée par quelques
+hommes qui prétendaient parler au nom de la jeune génération et
+faisaient semblant de prendre son silence pour une adhésion. Il opposa
+au goût pour les mystères de la religion la confiance des libres
+penseurs dans l’humanité. «Nous croyons, disait-il, que la destinée
+des hommes se fait en eux et par eux, qu’ils sont solidaires, qu’ils
+progressent; le sentiment de cette solidarité, <span class="pagenum" id="Page_304">304</span> l’espoir de cette
+progression de l’humanité par elle-même, nous semblent, puisque vous
+parlez de poésie et de religion, infiniment plus poétiques, infiniment
+plus religieux que tout le merveilleux des dogmes extra-humains».
+Peu importe que la libre pensée soit de mauvais ton pour les gens
+«distingués». Elle est issue des nobles réflexions de la race
+hellénique; refoulée au moyen âge par la religion, elle a reparu avec
+la Renaissance pour grandir sans cesse; tandis que la religion ne peut
+pas évoluer, la libre pensée durera autant que la raison humaine<a id="FNanchor_591" href="#Footnote_591" class="fnanchor">[591]</a>.</p>
+
+<p>Le conflit entre l’esprit religieux et l’esprit laïque, entre les
+défenseurs de la théologie et ceux de la science, apparut surtout dans
+la controverse qui mit aux prises Brunetière et Berthelot. Le célèbre
+critique, revenu de Rome où il avait été reçu par Léon XIII, publia
+dans la <i>Revue des Deux-Mondes</i>, le 1<sup>er</sup> janvier 1895, un
+article retentissant; ne se déclarant pas encore catholique lui-même,
+il célébrait la grandeur de la religion, la vertu sociologique du
+catholicisme, et opposait aux bienfaits de l’Eglise la faillite de la
+science. Berthelot lui répondit. Une amitié datant de plus de quarante
+ans l’unissait à Renan; mais tandis que celui-ci, découragé par
+l’échec des républicains de 1848, avait laissé désormais la politique
+de côté, Berthelot demeura toute sa vie un partisan fidèle de la
+république et de la démocratie. Le désastre de 1870 le fit entrer dans
+la politique militante, et bientôt la lutte contre le cléricalisme lui
+apparut comme nécessaire pour la <span class="pagenum" id="Page_305">305</span> République. En 1882 il écrivait,
+à propos de l’œuvre accomplie par la Ville de Paris: «La mairie,
+l’école, l’hôpital, le cimetière doivent être séparés de toute attache
+religieuse obligatoire, c’est-à-dire qu’ils doivent être purement
+laïques». Il affirmait aussi, dès ce moment, qu’une société peut vivre
+«sans religion officielle, sans appui surnaturel»<a id="FNanchor_592" href="#Footnote_592" class="fnanchor">[592]</a>. L’article de
+Brunetière suscita la réponse de Berthelot<a id="FNanchor_593" href="#Footnote_593" class="fnanchor">[593]</a>.</p>
+
+<p>La science, dit-il, a tenu toutes les promesses faites par la
+philosophie de la nature depuis le dix-septième siècle: «au lieu de se
+borner à engourdir les mortels dans le sentiment de leur impuissance
+et dans la passivité des résignations, elle les a poussés à réagir
+contre la destinée, et elle leur a enseigné par quelle voie sûre ils
+peuvent diminuer la somme de ces douleurs et de ces injustices.»
+Les anciennes croyances théologiques avaient amené les hommes à
+personnifier les lois des phénomènes naturels, à en faire des dieux; la
+science fut donc subordonnée à la religion. Les philosophes grecs sont
+les premiers qui entreprirent de la débarrasser de cet alliage; mais
+c’est dans les temps modernes seulement que la méthode scientifique a
+triomphé. Observant les faits, internes ou externes, elle les répète
+par l’expérience; puis des faits on passe aux relations générales, aux
+lois; enfin l’on s’appuie sur les faits pour construire des hypothèses,
+pour élaborer un système coordonné. Ce système, le savant en reconnaît
+modestement la fragilité<a id="FNanchor_594" href="#Footnote_594" class="fnanchor">[594]</a>. Cette modestie <span class="pagenum" id="Page_306">306</span> fait que la science
+n’a jamais prétendu résoudre tous les problèmes; ce sont les religions
+qui ont affirmé pouvoir répondre à tout, ce sont les religions qui ont
+fait banqueroute. Est-ce la science qui a raconté la fabrication du
+ciel? est-ce elle qui a prédit la destruction future du monde par le
+feu, ou qui a subordonné l’univers au globe microscopique sur lequel
+nous vivons? «Jamais les dogmes religieux n’ont apporté aux hommes la
+découverte d’aucune vérité utile, ni concouru en rien à améliorer leur
+condition».</p>
+
+<p>On soutient que la morale échappe à la méthode scientifique. Nous
+avons deux sources de connaissances: la sensation nous fait connaître
+le monde extérieur et nous montre la subordination de l’individu dans
+l’humanité, de l’humanité dans l’univers; la conscience nous révèle
+l’homme seul. Voilà les deux sources de la morale; elle ne vient pas
+des religions, ce sont elles qui l’ont prise comme fondement<a id="FNanchor_595" href="#Footnote_595" class="fnanchor">[595]</a>.
+L’histoire de l’humanité prouve qu’entre la morale et le mysticisme
+il n’existe aucune relation nécessaire; l’homme trouve en lui-même
+la morale, puis l’attribue à la divinité. C’est ce qui a longtemps
+gêné le progrès de la morale, figée dans des moules dogmatiques: «de
+là a procédé l’esprit d’intolérance, naturel aux gens qui croient
+posséder le bien et la vérité <span class="pagenum" id="Page_307">307</span> absolus et qui, redoutant d’être
+ébranlés dans leur foi par la critique, veulent interdire aux autres
+le droit même de la discuter.» Un grand progrès heureusement s’est
+accompli depuis la Révolution: la morale, comme la science dont
+elle dérive, est devenue laïque. C’est la morale des honnêtes gens,
+celle qui proclame le devoir, la vertu, l’honneur, le sacrifice, le
+dévouement au bien et à la patrie, l’amour des hommes, la solidarité.
+En outre, de même qu’il y a une science idéale qui inspire la science
+positive, il y a une morale idéale, celle qui préconise la fraternité
+des peuples et la solidarité universelle des individus. Cette morale
+laïque doit pénétrer dans l’éducation<a id="FNanchor_596" href="#Footnote_596" class="fnanchor">[596]</a>; il faut asseoir nos
+préceptes sur la connaissance des lois exactes du monde intérieur
+et extérieur.—L’article de Berthelot eut un vif succès parmi les
+républicains; dans une grande manifestation, ils le remercièrent
+d’avoir si bien défendu les droits de la raison.</p>
+
+<p>Tandis que littérateurs et savants dissertaient sur la question
+religieuse, un grand fait s’était accompli en France, qui s’imposait à
+l’attention des penseurs comme des politiques: c’était la résurrection
+du socialisme. Oublié depuis la répression de la Commune, il avait
+grandi lentement, obscurément, lorsque les élections législatives de
+1893 vinrent apprendre à tous qu’un nouveau parti politique était
+né. Ce parti apparut aussitôt comme l’adversaire de l’Eglise. On
+pouvait s’y attendre depuis les premières manifestations <span class="pagenum" id="Page_308">308</span> de
+ses précurseurs. Ceux-ci ne ressemblaient point aux socialistes
+contemporains de Louis-Philippe, tout empreints de religiosité. Un des
+plus écoutés parmi eux, Acollas, n’avait cessé de montrer que l’idée
+de Dieu ne repose sur aucun fondement rationnel<a id="FNanchor_597" href="#Footnote_597" class="fnanchor">[597]</a>; aux élections
+législatives de 1876 il présenta un programme où la séparation de
+l’Eglise et de l’Etat voisinait avec les réformes sociales. La même
+année, le premier congrès ouvrier laissait voir chez tous les membres
+présents un anticléricalisme passionné. Jules Guesde, lors du procès
+de 1878 qui le révéla au public, discuta la formule qui représentait
+les socialistes comme les ennemis de la famille, de la propriété, de la
+religion: nous voulons, disait-il, conserver la famille, sauvegarder
+la propriété en l’universalisant, mais nous combattons la religion
+qui détourne les hommes de réaliser la justice dans ce monde, et nous
+préconisons l’athéisme. Le programme du parti ouvrier, que Jules Guesde
+rédigea d’accord avec Marx en 1880, comportait la suppression du budget
+des cultes et la confiscation des biens des ordres religieux<a id="FNanchor_598" href="#Footnote_598" class="fnanchor">[598]</a>.</p>
+
+<p>Le parti socialiste formé en 1893, à une époque où la lutte contre le
+cléricalisme était apaisée, ne mit point ces questions au premier plan;
+cependant il manifesta son éloignement pour les idées religieuses.
+Jaurès, présentant au début de la législature la justification du
+socialisme, exposa que le triomphe de l’idée laïque avait fait taire
+«la vieille chanson» qui charmait <span class="pagenum" id="Page_309">309</span> jadis les souffrances de
+l’humanité; celle-ci réclamait donc un allègement pratique, immédiat,
+à ses maux<a id="FNanchor_599" href="#Footnote_599" class="fnanchor">[599]</a>. Jules Guesde, exposant le tableau de la société
+collectiviste rêvée par lui, affirma qu’elle se passerait de Dieu,
+quand l’homme aurait assez perfectionné l’organisation sociale pour
+devenir son propre dieu<a id="FNanchor_600" href="#Footnote_600" class="fnanchor">[600]</a>. Il n’y avait pas de dissidences dans
+le parti à ce propos. Sans doute les socialistes reprochaient aux
+radicaux d’abuser de l’anticléricalisme, d’y chercher un dérivatif
+aux passions populaires afin d’éviter les grandes réformes sociales;
+la séparation de l’Eglise et de l’Etat, disaient-ils, marquerait la
+fin d’une politique dominée par les questions religieuses. Mais quand
+le ministère Méline apparut comme l’allié du parti conservateur,
+l’extrême gauche fit partie de la coalition qui signalait sans relâche
+ses complaisances envers l’Eglise. Divers symptômes, en effet,
+montraient qu’une partie de la bourgeoisie, effrayée par le socialisme
+et l’anarchisme, espérait trouver une défense dans la religion<a id="FNanchor_601" href="#Footnote_601" class="fnanchor">[601]</a>.
+Rien ne pouvait rendre plus vive l’hostilité des socialistes contre le
+parti catholique. Voilà pourquoi l’antisémitisme, qui avait rencontré à
+l’origine quelques sympathies chez eux à cause de ses invectives contre
+la haute banque, fut désavoué bientôt par les socialistes notables;
+ils le dénoncèrent comme l’allié, le serviteur de l’Eglise. Ainsi,
+même pendant cette époque <span class="pagenum" id="Page_310">310</span> d’apaisement qui va de 1890 à 1897, on
+peut dire que le conflit entre l’idée laïque et l’Eglise, entre les
+partis de gauche et le parti catholique, ne fut jamais absent de la vie
+politique ou intellectuelle.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_311">311</span></p>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_13"><span class="big120">CHAPITRE XIII</span><br>
+ <span class="h2line1">Le réveil de l’anticléricalisme</span></h2>
+</div>
+
+<p>La politique d’apaisement semblait porter ses fruits quand éclata
+l’affaire Dreyfus. Il eût été possible, au début, de la considérer
+comme un simple litige de droit pénal, comme une erreur judiciaire
+à vérifier par l’étude minutieuse des circonstances qui avaient
+accompagné la condamnation; mais elle prit aussitôt les proportions
+d’une lutte religieuse. Dès que les premiers renseignements furent
+publiés sur les projets de Scheurer-Kestner, l’antisémitisme provoqua
+d’ardentes manifestations contre toute pensée d’entreprendre la
+revision du procès. A la violence déployée par les défenseurs du
+jugement de 1894 répondit une passion non moins vigoureuse chez leurs
+adversaires. Les premiers se trouvaient surtout dans les partis
+de droite, les seconds dans les partis de gauche: si protestants,
+israélites et libres penseurs demandaient, chaque jour plus nombreux,
+qu’on fît la révision, les catholiques militants et leurs alliés la
+repoussaient. <span class="pagenum" id="Page_312">312</span> Dès le début de 1898, l’Affaire occupa toute la
+France; pendant quelques années elle devait dominer la vie publique
+du pays. Dreyfusard ou antidreyfusard, anticlérical ou clérical,
+ce dilemme se posa partout; les questions religieuses reprirent la
+première place dans les polémiques du jour.</p>
+
+<p>Parmi les défenseurs de l’esprit laïque, ceux dont la parole fit le
+plus d’impression furent Emile Zola et Georges Clemenceau. Zola dans
+sa jeunesse avait écarté de bonne heure les religions positives, en
+demeurant déiste<a id="FNanchor_602" href="#Footnote_602" class="fnanchor">[602]</a>. Il était arrivé depuis lors à l’agnosticisme
+complet. Ses articles passionnés stigmatisèrent les méfaits du
+cléricalisme et de l’antisémitisme, en adjurant la jeunesse de
+combattre pour la liberté. M. Clemenceau, avec une clairvoyance
+toujours en éveil, suivait dans ses articles toutes les péripéties,
+tous les multiples incidents de l’Affaire. Il montrait la coalition
+redoutable constituée pour empêcher qu’on revînt sur une erreur
+judiciaire. «Quelle troupe infinie, s’écriait-il, sous la bannière du
+Sacré-Cœur!» C’est d’abord le clergé, «le clergé enseignant, le clergé
+prêchant, le clergé journaliste, pamphlétaire, le clergé fabricant,
+commerçant, exploitant le ciel et la terre, gouvernant les hommes
+aux fins de sa domination». Ce sont les deux noblesses, l’ancienne
+et la nouvelle, toutes deux «enjuivées, encanaillées de millions
+internationaux chrétiennement tondus au nom de l’Evangile sur les
+foules épuisées du labeur.». C’est la haute juiverie cléricale; c’est
+la bourgeoisie repentie, «revenue des <span class="pagenum" id="Page_313">313</span> révolutions pour se réfugier
+dans les sacristies»; c’est l’armée, dominée par le clergé. «Cependant
+l’Église, immuable à travers tout, poursuit sa vie, et renouvelle en ce
+siècle qui vit le dernier bûcher les scènes du moyen âge»<a id="FNanchor_603" href="#Footnote_603" class="fnanchor">[603]</a>.</p>
+
+<p>Aux élections de 1898 les défenseurs de l’esprit laïque dénoncèrent
+l’intervention du clergé séculier, plus encore celle du clergé
+régulier. M. Clemenceau, par exemple, publia la lettre où l’abbé
+Garnier demandait de l’argent à toutes les supérieures des communautés
+de France, et la circulaire des Assomptionnistes organisant au grand
+jour l’action électorale de l’Église<a id="FNanchor_604" href="#Footnote_604" class="fnanchor">[604]</a>. Tous les adversaires du
+ministère Méline signalèrent aux électeurs le danger clérical; les
+guesdistes eux-mêmes, tout en se refusant à suivre Jaurès dans sa
+campagne pour la révision, montrèrent dans les prétentions du clergé
+le signe d’un retour offensif du capitalisme. La plupart des députés
+de gauche hésitaient pourtant, à la veille du scrutin, à demander la
+révision qui demeurait manifestement impopulaire. Pareille crainte
+ne retint pas les groupements de propagande qui s’étaient formés
+parmi «les dreyfusards». A leur tête se trouvaient les membres de
+l’enseignement, professeurs de Facultés, de lycées ou instituteurs,
+habitués à réclamer des preuves et à faire la critique des affirmations
+qu’on leur présentait; ils rencontrèrent des adhérents dans la petite
+bourgeoisie et surtout parmi les ouvriers militants. C’est ainsi que
+se forma cette alliance entre républicains et socialistes, entre
+intellectuels et manuels, qui inspira les grandes <span class="pagenum" id="Page_314">314</span> réunions
+publiques tenues de 1898 à 1900. De ce rapprochement naquirent aussi
+les Universités populaires: elles eurent quelques années de vie
+prospère, grâce à l’enthousiasme des fondateurs, à leur désir passionné
+d’inculquer au peuple la foi dans la raison humaine, et l’horreur
+du fanatisme religieux. Une association plus étendue, la Ligue des
+droits de l’Homme, entreprit de grouper dans la France entière les
+partisans de ces idées. Survinrent le procès de Rennes, la grâce du
+capitaine Dreyfus, la loi d’amnistie. «L’incident est clos», avait dit
+le ministre de la guerre; c’était inexact, mais la détente survenue en
+1900, et facilitée par le succès de l’Exposition universelle, permit au
+gouvernement d’aborder de nouveaux problèmes.</p>
+
+<p>Le chef de ce gouvernement, Waldeck-Rousseau, avait depuis longtemps
+ses idées arrêtées sur la politique religieuse. Elles ne différaient
+point de celles de Gambetta et de Jules Ferry: comme eux il voulait
+la laïcité de l’Etat, le maintien du Concordat, le clergé séculier à
+l’écart de la politique, les congrégations soigneusement surveillées
+et au besoin réprimées. C’étaient les opinions qu’il avait déjà
+soutenues en Bretagne avant de devenir député<a id="FNanchor_605" href="#Footnote_605" class="fnanchor">[605]</a>. Ministre en 1883,
+il combattit devant le Sénat une proposition de Dufaure, <span class="pagenum" id="Page_315">315</span> en
+lui reprochant de confondre les associations et les congrégations,
+de vouloir pour celles-ci les mêmes libertés que pour celles-là, de
+réduire ainsi beaucoup trop la liberté des associations pour exagérer
+celle des congrégations; à ce propos il opposait l’association
+qui fortifie l’individu, qui développe sa personnalité, à la
+congrégation qui, par les trois vœux imposés à tous ses membres,
+détruit cette personnalité<a id="FNanchor_606" href="#Footnote_606" class="fnanchor">[606]</a>. Devenu président du Conseil en
+1899, Waldeck-Rousseau conservait les mêmes idées; mais cette fois
+le péril causé par les congrégations lui paraissait plus grand,
+plus pressant que jamais. Il annonça bientôt à la Chambre qu’il y
+avait en France «trop de moines ligueurs et de moines d’affaires»,
+et que le gouvernement agirait<a id="FNanchor_607" href="#Footnote_607" class="fnanchor">[607]</a>. Le discours prononcé par lui à
+Toulouse, le 28 octobre 1900, exposa au pays l’importance de la loi
+sur les associations présentée par le ministère. Waldeck-Rousseau
+montrait le développement nouveau des ordres religieux, leur richesse
+territoriale<a id="FNanchor_608" href="#Footnote_608" class="fnanchor">[608]</a>, mais surtout il s’inquiétait de leurs progrès dans
+l’enseignement. «Dans ce pays, disait-il, dont l’unité morale a fait,
+à travers les siècles, la force et la grandeur, deux <span class="pagenum" id="Page_316">316</span> jeunesses,
+moins séparées encore par leur condition sociale que par l’éducation
+qu’elles reçoivent, grandissent sans se connaître, jusqu’au jour où
+elles se rencontreront si dissemblables qu’elles risquent de ne plus se
+comprendre».</p>
+
+<p>La discussion de la nouvelle loi devant la Chambre fut longue et
+animée. Parmi les partisans des mesures proposées, quelques-uns
+trouvaient le gouvernement trop timide. M. Viviani déclara qu’on avait
+tort de vouloir faire une différence entre le clergé séculier, plus
+national, et le clergé régulier, plus romain; les desservants qui
+veulent échapper à la tyrannie des évêques, les prélats qui veulent
+conserver leur autorité sur le bas clergé, tous ont les yeux tournés
+vers Rome. L’orateur affirmait que l’Etat républicain serait obligé
+bientôt de renoncer au Concordat, et l’exhortait à opposer son idéal
+terrestre à l’idéal religieux du catholicisme<a id="FNanchor_609" href="#Footnote_609" class="fnanchor">[609]</a>. Le rapporteur de
+la loi, Trouillot, maintint comme le ministre la distinction entre le
+clergé séculier et le clergé régulier; il signala toutes les ruses
+employées par les congrégations pour tourner les lois et, reprenant la
+tradition de Paul Bert, il cueillit dans un récent traité de théologie
+diverses maximes qui prouvaient l’immoralité de la casuistique<a id="FNanchor_610" href="#Footnote_610" class="fnanchor">[610]</a>.
+Le président du Conseil prit souvent la parole pour défendre son
+projet. Dans une rapide esquisse historique, il <span class="pagenum" id="Page_317">317</span> montra les
+congrégations excitant aux époques les plus diverses l’inquiétude chez
+tous les gouvernements par leurs richesses et leurs progrès; à la fin
+du <span class="smcap80">XIX</span><sup>e</sup> siècle elles ont constitué une véritable armée,
+l’armée de la contre-révolution<a id="FNanchor_611" href="#Footnote_611" class="fnanchor">[611]</a>. Quant aux écoles congréganistes,
+elles enseignent aux enfants le mépris des lois françaises<a id="FNanchor_612" href="#Footnote_612" class="fnanchor">[612]</a>.
+Waldeck-Rousseau avait soin d’invoquer la tradition des bourgeois
+gallicans, de citer Lainé, Dupin, car il admirait les formules de ces
+légistes consommés. Les mêmes arguments reparurent devant le Sénat, et
+la loi fut promulguée en 1901.</p>
+
+<p>L’importance prise par ce débat était si grande que la question
+des «moines» devint la «plateforme» des élections législatives en
+1902<a id="FNanchor_613" href="#Footnote_613" class="fnanchor">[613]</a>. Elles assurèrent la victoire du gouvernement et firent
+arriver à la Chambre une majorité compacte, exaspérée par les attaques
+des catholiques militants, prête à punir les congrégations de l’appui
+qu’elles avaient fourni à ces attaques. La retraite volontaire
+de Waldeck-Rousseau amena au pouvoir Emile Combes, qui fit de la
+lutte contre le cléricalisme l’objet principal de sa politique. La
+loi de 1901 fut appliquée de la façon la plus rigoureuse, malgré
+Waldeck-Rousseau qui se plaignit <span class="pagenum" id="Page_318">318</span> qu’on eût transformé une loi de
+contrôle en une loi d’exclusion; des lois nouvelles furent dirigées
+contre les ordres enseignants; des mesures minutieuses furent adoptées
+pour liquider les biens des congrégations dissoutes. Le président du
+Conseil apporta le même soin à surveiller le clergé séculier, à tenir
+tête au pape. Les autres membres du ministère le secondaient. Le
+général André, ministre de la guerre, se distingua spécialement par son
+ardeur. Elle le conduisit à faire constituer des dossiers renfermant
+des fiches sur les officiers suspects d’opinions réactionnaires et
+cléricales. La découverte de ces dossiers provoqua un tel soulèvement
+de l’opinion que le ministre de la guerre dut se retirer; sa démission
+fut bientôt suivie par celle du cabinet tout entier.</p>
+
+<p>Pendant que l’œuvre parlementaire se poursuivait ainsi, des groupements
+se formaient pour reprendre et développer d’une façon permanente
+l’œuvre d’éducation populaire commencée dans ce que le langage courant
+nommait les U. P. Les Jeunesses laïques, par exemple, constituées
+d’abord isolément dans quelques villes, se groupèrent en une fédération
+qui depuis 1902 posséda son organe propre, les <i>Annales de la
+jeunesse laïque</i>. Les fondateurs, des jeunes gens, annoncèrent
+l’intention de travailler à faire des mœurs républicaines. Ils
+adressèrent un appel à plusieurs maîtres de l’enseignement supérieur,
+qui répondirent volontiers. Lavisse, par exemple, entreprit de
+définir le mot <i>laïque</i>, de montrer toute la grandeur de l’idéal
+résumé par ce mot<a id="FNanchor_614" href="#Footnote_614" class="fnanchor">[614]</a>. Divers écrivains républicains, <span class="pagenum" id="Page_319">319</span> Georges
+Clemenceau, Anatole France, Gustave Geffroy, d’autres encore donnèrent
+des articles à cette revue. Les Jeunesses laïques voulurent se réunir
+et se concerter dans des congrès périodiques. Le premier, tenu en
+novembre 1902, formula ses résolutions sur le droit de l’enfant en
+matière d’enseignement. Le second, en 1903, eut un caractère politique
+beaucoup plus marqué: le socialisme, brillamment représenté par M.
+Vandervelde, rencontra des adhésions chaleureuses; l’antimilitarisme,
+fruit de l’affaire Dreyfus, trouva aussi bon accueil. Le congrès
+s’occupa surtout de définir et de justifier la morale laïque<a id="FNanchor_615" href="#Footnote_615" class="fnanchor">[615]</a>.</p>
+
+<p>Rien ne montra mieux l’intensité des passions anticléricales que le
+succès obtenu pendant quelques années par le journal la <i>Raison</i>.
+Fondé en 1901, il <span class="pagenum" id="Page_320">320</span> trouva de nombreux abonnés quoiqu’il négligeât
+volontairement les questions d’actualité; cette prospérité devait être
+compromise plus tard par des querelles entre les deux fondateurs, MM.
+Victor Charbonnel et Henry Bérenger. La <i>Raison</i> déclara la guerre
+au catholicisme, et parfois à toute religion. M. Charbonnel, dans un
+feuilleton souvent interrompu et repris sur «l’histoire sanglante de
+l’Eglise»<a id="FNanchor_616" href="#Footnote_616" class="fnanchor">[616]</a>, raconta les persécutions et les massacres ordonnés par
+elle. Des correspondants nombreux flétrirent la tiédeur des préfets
+qui tardaient à laïciser les écoles, ou la trahison de quelques
+instituteurs et institutrices qui faisaient apprendre la prière aux
+enfants des écoles communales; on publia les noms de certains hommes
+politiques de gauche qui faisaient faire la première communion à leurs
+enfants. Sous le ministère Combes, la <i>Raison</i> signala tous les
+républicains, fonctionnaires ou députés, qui paraissaient abandonner
+ou négliger la cause de la libre pensée. Les principaux rédacteurs
+s’appliquaient à fortifier la doctrine laïque, à justifier par des
+arguments solides la campagne contre l’Eglise. M. Henry Bérenger montra
+que la Libre Pensée n’est pas uniquement l’anticléricalisme, qu’elle
+doit respecter la réflexion sur l’Inconnu qui nous entoure<a id="FNanchor_617" href="#Footnote_617" class="fnanchor">[617]</a>. M.
+Albert Bayet affirma que la libre pensée, quelque forme qu’on veuille
+lui donner, doit être <i>d’abord</i> «la revendication constante du
+droit de penser librement, l’habitude d’exercer soi-même et de <span class="pagenum" id="Page_321">321</span>
+reconnaître aux autres ce droit»<a id="FNanchor_618" href="#Footnote_618" class="fnanchor">[618]</a>. Il invita les libres penseurs
+à faire leur propagande sérieusement, sans violence, à respecter des
+idées encore chères à beaucoup d’hommes de bonne foi, à n’employer le
+rire voltairien qu’avec discrétion<a id="FNanchor_619" href="#Footnote_619" class="fnanchor">[619]</a>. Un maître de l’histoire des
+religions, Maurice Vernes, exposa que les conclusions de cette science
+nouvelle étaient fatales au christianisme: l’acte religieux, dans le
+culte chrétien comme dans tous les autres, consiste à solliciter d’un
+dieu une faveur, une mesure d’exception; les religions ont par là
+soulevé contre elles le sentiment de la justice égale pour tous. Quant
+à la papauté, l’histoire nous apprend qu’elle fonde ses prétentions sur
+des documents apocryphes, et que son prétendu créateur, saint Pierre,
+n’est peut-être jamais venu à Rome<a id="FNanchor_620" href="#Footnote_620" class="fnanchor">[620]</a>.</p>
+
+<p>La <i>Raison</i> s’appliqua pendant plusieurs années à faire connaître,
+à encourager, à unir toutes les sociétés de Libre Pensée qui existaient
+en France. Elle contribua de cette manière à préparer les congrès
+internationaux de la Libre Pensée. Celui de Genève, en 1902, eut un
+certain retentissement et fut suivi d’un congrès français qui fonda
+l’Association Nationale des libres penseurs de France. On parla bien
+davantage du congrès international tenu à Rome, dans la ville des
+papes, en septembre 1904. L’assemblée fut très bruyante: les <span class="pagenum" id="Page_322">322</span>
+divisions des libres penseurs italiens, troublés par les incidents
+tragiques de la grève générale près de Milan; les protestations des
+anarchistes contre une adresse destinée à féliciter le ministère
+Combes; d’autres épisodes encore empêchèrent les 4.000 membres présents
+de discuter avec sang-froid les questions portées au programme. Les
+900 congressistes français n’étaient pas les moins agités. On écouta
+cependant avec déférence la lettre à la fois énergique et modérée de
+Berthelot—Rome, disait le savant, «a été le centre de l’oppression
+de la science et de la pensée pendant plus de quinze cents ans»; elle
+a brûlé Giordano Bruno et condamné Galilée: nous avons donc raison
+d’élever notre drapeau en face du Vatican. Mais nous saurons éviter de
+devenir injustes à notre tour. «Quels qu’aient été les crimes de la
+théocratie, nous ne saurions méconnaître les bienfaits que la culture
+chrétienne a répandus autrefois sur le monde. Elle a représenté une
+phase de la civilisation, un stade, aujourd’hui dépassé, au cours
+de l’évolution progressive de l’humanité. Il serait contraire à nos
+principes d’opprimer à notre tour nos anciens oppresseurs, s’ils se
+bornent à demeurer fidèles à des opinions d’autrefois, sans prétendre
+les imposer»<a id="FNanchor_621" href="#Footnote_621" class="fnanchor">[621]</a>.</p>
+
+<p>Anatole France participait avec ardeur à la lutte <span class="pagenum" id="Page_323">323</span> contre le
+cléricalisme. A la veille des élections de 1902 il avait déjà convié
+tous les républicains à s’unir contre les moines. En 1904, il reprit
+son cri de guerre contre eux, et surtout il convia les ministres de la
+République à briser le Concordat: «Vous n’avez pas de pardon à attendre
+de l’Eglise, écrivait-il, vous êtes à ses yeux comme si vous n’étiez
+pas, puisque vous n’êtes plus catholiques... Gardez-vous de lui céder:
+elle ne vous cédera rien... Ces forces qu’elle tourne contre vous,
+de qui les tient-elle? De vous. C’est vous qui, par le Concordat,
+maintenez son organisation, son unité... Rompez les liens par lesquels
+vous l’attachez à l’Etat, brisez les formes par lesquelles vous lui
+donnez la contenance et la figure d’un grand corps politique, et vous
+la verrez bientôt se dissoudre dans la liberté»<a id="FNanchor_622" href="#Footnote_622" class="fnanchor">[622]</a>.</p>
+
+<p>Cette ardeur anticléricale n’était pas approuvée par tous les
+républicains. Plusieurs, parmi ceux qui avaient le plus contribué à
+défendre les lois scolaires contre l’Eglise, trouvaient qu’on allait
+trop loin et qu’on méconnaissait la promesse faite jadis de combattre
+le cléricalisme sans toucher au catholicisme. Ces critiques furent
+présentées avec force par un homme retiré des luttes politiques, René
+Goblet, aux rédacteurs des <i>Annales de la jeunesse laïque</i>. Le
+tort des républicains et des radicaux, disait-il, est de vouloir
+remplacer le programme démocratique et social, qu’ils n’ont pas
+su arrêter nettement, par la lutte contre le cléricalisme: qu’ils
+fassent la séparation de l’Eglise et de l’Etat, rien de mieux; mais
+qu’ils laissent la liberté aux catholiques <span class="pagenum" id="Page_324">324</span> et n’attaquent jamais
+le sentiment religieux.—La liberté, lui répondit le fondateur des
+<i>Annales</i>, ne doit pas être pour notre parti une nouvelle idole;
+elle n’est pas la base de la société, mais le but auquel celle-ci
+aspire. La société doit réaliser d’abord la justice par les réformes
+sociales, assurer le triomphe de la vérité par l’instruction; elle
+pourra ensuite organiser la liberté<a id="FNanchor_623" href="#Footnote_623" class="fnanchor">[623]</a>.</p>
+
+<p>Goblet revint à la charge en attaquant le projet de loi du ministère
+Combes sur les congrégations. Cette nouvelle atteinte à la liberté
+lui paraissait dangereuse; il constatait que les radicaux, loin
+de rester fidèles à leurs anciennes idées sur la séparation,
+paraissaient désireux de resserrer les liens des deux puissances,
+de fortifier l’autorité de l’Etat sur l’Eglise<a id="FNanchor_624" href="#Footnote_624" class="fnanchor">[624]</a>. Le débat prit
+une grande ampleur à cause de l’intervention de M. Buisson, qui
+étudia la situation de l’anticléricalisme. Celui-ci, dit-il, avec les
+conséquences politiques inévitables qu’il entraîne, est spécial aux
+pays latins demeurés hostiles à la Réforme; il est devenu le lien
+principal de tous les groupes de gauche<a id="FNanchor_625" href="#Footnote_625" class="fnanchor">[625]</a>. La loi de 1901 «est comme
+la déclaration de principes de l’anticléricalisme. C’est le premier
+acte public engageant à fond la République <span class="pagenum" id="Page_325">325</span> dans cette lutte avec
+l’Eglise, jusque là semée de tant d’armistices, de traités de paix
+et de compromis tacites.» Les élections de 1902 ont fait appliquer
+cette loi dans le sens le plus rigoureux; c’est l’heure du triomphe
+pour l’anticléricalisme, et c’est aussi l’heure de la crise. Quelques
+républicains veulent attaquer la religion elle-même, en disant que
+c’est une maladie mentale de l’humanité, dont le cléricalisme constitue
+l’exploitation politique. Mais l’histoire, la critique, la psychologie
+ne permettent plus de considérer la religion sous ce jour<a id="FNanchor_626" href="#Footnote_626" class="fnanchor">[626]</a>. Elle
+s’explique par le mystère qui nous entoure: il y a des harmonies dans
+l’art, des émotions dans la vie, des partis-pris moraux qui existent
+sans qu’on puisse les démontrer; voilà qui justifie l’instinct
+religieux.</p>
+
+<p>Mais, continue Buisson, l’Eglise catholique possède en France un
+régime d’exception: en matière d’enseignement, par l’existence
+de la loi Falloux; en matière d’association, par l’existence des
+ordres religieux; en matière de culte, par le Concordat. Ce régime
+d’exception doit prendre fin. «Ces trois places fortes enlevées à la
+contre-révolution, le régime d’égalité sous le droit commun se trouve
+rétabli, l’état de guerre a pris fin. Et du coup, il ne reste plus
+de place pour l’anticléricalisme. Il ne sera plus qu’une expression
+historique, un point de vue dépassé: son triomphe aura été de se rendre
+à jamais inutile». Goblet répondit en approuvant <span class="pagenum" id="Page_326">326</span> les idées de M.
+Buisson sur la dénonciation du Concordat et sur les vrais caractères du
+sentiment religieux; mais il lui reprocha de se contredire en exigeant
+la suppression légale des couvents, alors que la loi ne devait pas les
+distinguer des autres associations<a id="FNanchor_627" href="#Footnote_627" class="fnanchor">[627]</a>.</p>
+
+<p>Peu de temps après ce débat où les deux contradicteurs s’entendirent
+pour demander la séparation, la loi qui tendait à créer ce nouveau
+régime religieux vint en discussion devant le Parlement. Je ne
+raconterai pas les incidents qui avaient préparé le dépôt de cette
+loi; disons seulement que les deux pouvoirs, dont l’entente plus
+ou moins cordiale était nécessaire au fonctionnement du Concordat,
+se trouvèrent depuis 1903 personnifiés par deux hommes d’une égale
+conviction, d’une égale intransigeance, Pie X et Combes. De là des
+froissements, des chocs de plus en plus violents; le rappel de
+l’ambassadeur de France après la circulaire du Vatican sur la visite
+du président de la République à Rome, le conflit insoluble au sujet
+de la démission de deux évêques, tout cela devait faciliter au parti
+radical, si puissant dans la Chambre de 1902, la réalisation de son
+programme traditionnel. La démission du ministère Combes n’arrêta pas
+le travail législatif commencé avec son assentiment, et la Chambre
+put ouvrir, le 21 mars 1905, la discussion sur le projet de loi. Ce
+qui ressortit de ce long débat, c’est que tous les républicains,
+partisans ou adversaires de la séparation, affirmaient la volonté de
+maintenir le caractère complètement laïque de l’Etat. Paul Deschanel
+<span class="pagenum" id="Page_327">327</span> montra que la logique de l’histoire conduisait à la séparation:
+d’abord le spirituel et le temporel furent confondus, ensuite vint le
+temps des religions d’Etat, puis des religions reconnues par l’Etat;
+peu à peu les choses de la conscience sont devenues indépendantes de
+la politique. C’est un progrès que la France eût réalisé plus tôt sans
+Bonaparte, car personne, excepté lui, ne songeait en 1800 à un nouveau
+Concordat. Celui-ci a refait l’alliance étroite des deux puissances,
+«l’Etat essayant d’enrégimenter le clergé, l’Eglise s’efforçant de
+faire servir les gouvernements temporels au salut des âmes». Ce régime
+doit finir: on ne saurait prolonger indéfiniment l’existence d’un
+pacte qui ne répond plus aux besoins de la société. M. Barthou insista
+sur les provocations pontificales et soutint que la guerre acharnée
+de l’épiscopat contre la République démontrait le peu d’utilité du
+Concordat pour l’État français. Un protestant, M. Réveillaud, prédit
+que la séparation nuirait au cléricalisme seul et respecterait le
+catholicisme selon le suffrage universel, tel que l’avait défini
+Littré. Le rapporteur, M. Briand, rappela comme M. Barthou que les
+évêques, choisis pourtant avec soin par le gouvernement, s’étaient
+dressés contre la République à toutes les heures de crise; celle-ci
+pouvait donc déchirer un pacte inutile, à condition de rassurer les
+catholiques en faisant une séparation libérale.</p>
+
+<p>Parmi les républicains adversaires de la séparation, M. Charles
+Benoist rappela que, depuis le temps de Machiavel, tout le mouvement
+de l’histoire «emporte constamment, irrésistiblement, l’Etat vers la
+laïcité»; mais il invoquait la tradition des légistes français pour
+<span class="pagenum" id="Page_328">328</span> demander, au nom de l’intérêt de l’État, qu’on maintînt des
+relations régulières avec l’Église. M. Raiberti exprima la crainte
+de voir naître dans chaque village une association cultuelle qui
+dominerait la commune. Ribot montra que le Concordat n’avait point
+empêché l’État de séculariser les institutions nationales et signala
+les dangers du nouveau régime, liberté illimitée du clergé, renaissance
+des luttes religieuses, menaces pour le protectorat français en
+Orient. Si les orateurs du parti catholique attaquaient la séparation,
+ce fut moins pour elle-même que parce qu’ils y voyaient la préface
+d’un ensemble de mesures visant à déchristianiser la France par la
+force<a id="FNanchor_628" href="#Footnote_628" class="fnanchor">[628]</a>. La majorité républicaine fit de nombreuses concessions aux
+partisans d’un régime libéral et vota la loi qui, après la ratification
+du Sénat, fut promulguée en décembre 1905. Les élections législatives
+de 1906 prouvèrent qu’elle était acceptée par le pays; aussi
+entra-t-elle en vigueur<a id="FNanchor_629" href="#Footnote_629" class="fnanchor">[629]</a>. La pensée de Benjamin Constant et de
+Vinet, de Lamennais et de Prévost-Paradol s’est trouvée ainsi réalisée.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_329">329</span></p>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_14"><span class="big120">CHAPITRE XIV</span><br>
+ <span class="h2line1">La pensée laïque</span></h2>
+ <p class="souschapitre">I</p>
+</div>
+
+<p>Les représentants du haut enseignement philosophique sont tous d’accord
+pour revendiquer les droits de la raison et la libre recherche de
+la vérité. Mais cette unanimité se concilie avec des divergences
+nombreuses dans l’attitude prise par eux vis-à-vis de la religion.</p>
+
+<p>Plusieurs d’entre eux ont estimé nécessaire d’aborder l’étude
+objective des religions; les phénomènes religieux fournissent, comme
+tous les autres phénomènes, des matériaux à l’observation réfléchie
+et désintéressée. Il s’est formé ainsi une psychologie religieuse et
+une sociologie religieuse. Théodule Ribot, par exemple, exposant la
+psychologie des sentiments, ne manque pas de faire une place très
+grande au sentiment religieux. Dans l’évolution de ce sentiment il
+distingue trois périodes: la première est celle de la perception
+et de l’imagination concrète, où <span class="pagenum" id="Page_330">330</span> dominent la peur et les
+tendances utilitaires; puis c’est l’époque de l’abstraction et de la
+généralisation moyennes, caractérisée par l’adjonction d’éléments
+moraux; enfin apparaissent les plus hauts concepts, quand le sentiment
+religieux, dépouillé de l’élément affectif, tend à se confondre avec
+les sentiments intellectuels<a id="FNanchor_630" href="#Footnote_630" class="fnanchor">[630]</a>. Quant à la sociologie religieuse,
+Durkheim et ses collaborateurs de <i>l’Année sociologique</i> en ont
+fait une véritable science, reposant sur une quantité sans cesse accrue
+de documents historiques, ethnographiques et archéologiques. Elle vient
+rejoindre ainsi l’histoire des religions, qui a fait tant de progrès
+depuis un demi-siècle.</p>
+
+<p>Certains philosophes ont le désir de concilier la raison et la foi;
+s’ils ne le font pas de la même manière que les théologiens, ils ont
+renoncé au silence prudent que Victor Cousin prétendait imposer à ses
+disciples sur les problèmes difficiles. Emile Boutroux, par exemple,
+reconnaît à la science le droit de porter ses investigations dans les
+domaines qui lui étaient jadis interdits; cela n’empêchera pas l’homme
+de continuer à cultiver le sentiment religieux, source d’énergie et
+de foi. La religion continuera probablement à vivre, mais à condition
+qu’elle reste en contact avec les idées et les vœux de l’humanité,
+qu’elle développe son élément spirituel sans le laisser emprisonné dans
+des <span class="pagenum" id="Page_331">331</span> formes politiques ou des textes morts<a id="FNanchor_631" href="#Footnote_631" class="fnanchor">[631]</a>. La philosophie
+de M. Bergson a été interprétée par beaucoup de ses adeptes comme
+la doctrine la plus propre à mettre d’accord la pensée libre et la
+croyance religieuse.</p>
+
+<p>Un autre penseur bien connu du public lettré, Alfred Fouillée, sans
+attaquer l’Eglise a revendiqué avec force les droits de l’esprit
+laïque<a id="FNanchor_632" href="#Footnote_632" class="fnanchor">[632]</a>. On ne saurait nier, dit-il, que l’esprit chrétien recule
+devant l’esprit moderne: «resterait à savoir si c’est vraiment la faute
+des sociétés modernes, transformées malgré elles par les progrès de
+la science, de la philosophie, de l’histoire, ou si c’est la faute du
+christianisme romain, qui incarne les croyances d’autrefois en les
+opposant aux connaissances d’aujourd’hui»<a id="FNanchor_633" href="#Footnote_633" class="fnanchor">[633]</a>. L’Église catholique
+opéra autrefois chez les peuples latins une sélection à rebours, en
+chassant ou en frappant les meilleurs des hétérodoxes: aujourd’hui elle
+fait encore une sélection à rebours en condamnant au célibat les hommes
+qui entrent dans le clergé par attachement à l’idéal. La France, quoi
+qu’en disent quelques apologistes, ne représente pas le catholicisme.
+«Ce qu’elle symbolise avant tout dans le monde entier, ce sont certains
+principes de droit universel et de fraternité universelle <span class="pagenum" id="Page_332">332</span> dont les
+étrangers peuvent bien affecter de sourire, mais dont ils reconnaissent
+au fond la grandeur»<a id="FNanchor_634" href="#Footnote_634" class="fnanchor">[634]</a>.</p>
+
+<p>D’autres philosophes se sont montrés plus combatifs que Fouillée. Un
+moraliste breton, Jacob, voulut mettre ses compatriotes en garde contre
+le péril clérical. Ce péril est réel, dit-il, à cause de la puissante
+organisation de l’Eglise, à cause de ses ambitions illimitées. Il faut
+défendre contre ce danger l’école nationale, «la libérale, hospitalière
+et vivante école de France, l’école qui croit passionnément au clair
+génie de nos ancêtres et à l’obligation de le faire prévaloir sur toute
+les forces d’hypocrisie et toutes les puissances de ténèbres, l’école
+où peuvent, au moyen des concessions les plus légères et les plus
+raisonnables, se rencontrer et s’accorder tous les citoyens qui veulent
+que la patrie soit plus qu’une étiquette, une pensée commune et une
+commune volonté»<a id="FNanchor_635" href="#Footnote_635" class="fnanchor">[635]</a>.</p>
+
+<p>Mais le philosophe breton ne craint pas de dire à ses amis de dures
+vérités<a id="FNanchor_636" href="#Footnote_636" class="fnanchor">[636]</a>. Il leur recommande le sérieux de la vie, le souci de
+l’intérêt général, comme les <span class="pagenum" id="Page_333">333</span> meilleurs moyens de paralyser le
+cléricalisme<a id="FNanchor_637" href="#Footnote_637" class="fnanchor">[637]</a>.</p>
+
+<p>Nul n’a lutté pour l’esprit laïque avec autant d’ardeur et de
+persévérance que Gabriel Séailles. D’après lui, les dogmes chrétiens
+sont morts, détruits par la démonstration de vérités qui ne peuvent
+se concilier avec eux. Nous savons qu’il n’y a pas un monde unique,
+ayant la terre comme centre, mais des milliers de mondes, et la terre
+dans l’un d’eux, réduite au rôle d’un astre subalterne. L’histoire de
+l’humanité n’est plus réduite à celle de quelques peuples, dominés par
+l’apparition de la Bible et de l’Evangile; la Chine et l’Inde nous ont
+révélé des sociétés formées en dehors de la nôtre, et qui maintenant
+seulement commencent à entrer en rapports avec elle. Le miracle, qui
+autrefois prouvait la religion, devient pour nous un motif de douter;
+qu’est-ce d’ailleurs que l’action surnaturelle du Dieu guérissant
+quelques pèlerins, si on la compare à la découverte du savant apportant
+la santé à des milliers de malades par un sérum nouveau?—Soit, diront
+quelques chrétiens, nous acceptons la science moderne, mais nous
+conservons la morale chrétienne.—Vaine tentative, répond Séailles;
+l’esprit humain recherche l’harmonie entre ses diverses conceptions.
+La morale <span class="pagenum" id="Page_334">334</span> chrétienne se préoccupe surtout de la vie future;
+l’homme d’aujourd’hui songe à bien accomplir sa tâche sur terre. Elle
+recommande la fraternité, l’amour, mais elle méconnaît le droit, la
+justice, favorisant ainsi les persécutions et les privilèges. Elle
+s’attache aux individus, alors que notre morale devient sociale.
+Celle-ci, nous dit-on, manque d’autorité; mais elle a l’autorité du
+vrai, plus solide que celle de dogmes naïfs comme le péché originel ou
+la rédemption par le sacrifice<a id="FNanchor_638" href="#Footnote_638" class="fnanchor">[638]</a>.</p>
+
+<p>Tous ces penseurs indépendants se réclament de la science. Les
+antinomies entre les conclusions de la science et les affirmations
+de la foi ont aussi détaché de l’Église plusieurs prêtres longtemps
+soucieux de la défendre ou de la rajeunir. M. Loisy, sommé de se
+rétracter, finit par écrire au pape: «Il n’est pas en mon pouvoir de
+détruire en moi-même le résultat de mes travaux»<a id="FNanchor_639" href="#Footnote_639" class="fnanchor">[639]</a>. Un historien,
+M. Houtin, constata les artifices employés par les orthodoxes pour
+cacher les découvertes de la critique biblique ou pour concilier les
+récits de la Genèse avec les résultats des sciences naturelles<a id="FNanchor_640" href="#Footnote_640" class="fnanchor">[640]</a>.
+Un philosophe, Marcel Hébert, après avoir essayé une interprétation
+nouvelle du dogme, a demandé que l’homme substitue à la croyance en
+Dieu la religion de la justice et de la solidarité<a id="FNanchor_641" href="#Footnote_641" class="fnanchor">[641]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_335">335</span></p>
+
+<p class="souschapitre">II</p>
+
+<p>Tandis que les philosophes et les savants exposaient leurs doctrines,
+l’école laïque s’établissait peu à peu en France. La loi scolaire de
+1886 avait prescrit la laïcisation progressive de toutes les écoles
+communales; à mesure qu’elles échappaient aux congrégations, les
+catholiques s’appliquèrent à leur opposer des écoles confessionnelles,
+avec un succès variable selon les régions<a id="FNanchor_642" href="#Footnote_642" class="fnanchor">[642]</a>. Mais la loi fut
+appliquée, si bien que vers le début du <span class="smcap80">XX</span><sup>e</sup> siècle chaque
+village possédait une école ouverte aux enfants de toutes les
+confessions et surveillée par l’Etat.</p>
+
+<p>Dans quel esprit s’est poursuivie la transformation de l’enseignement
+populaire? Quelles pensées animaient les hommes qui l’ont inspirée,
+dirigée? Le mieux est d’interroger les plus notables d’entre eux, Félix
+Pécaut et M. Ferdinand Buisson. Le premier, directeur des études à
+l’Ecole normale supérieure de Fontenay, souvent chargé d’inspections
+générales, fut le grand pédagogue de l’école nouvelle; le second
+remplit pendant quinze ans les fonctions de directeur de l’enseignement
+primaire au ministère de l’instruction <span class="pagenum" id="Page_336">336</span> publique avant de devenir
+professeur à la Sorbonne, puis député. Il y avait entre eux plusieurs
+traits de ressemblance: nés de familles protestantes et devenus
+pasteurs, tous les deux avaient perdu la foi et rompu avec les
+groupements confessionnels, mais en conservant le respect du divin;
+tous deux s’étaient associés à l’œuvre de Jules Ferry avec l’espoir de
+travailler à l’éducation morale du peuple. Pécaut a dit quel esprit
+animait les fondateurs de l’école laïque. Leur but fut de fortifier
+la patrie française en organisant la démocratie, en élevant l’âme du
+peuple: car c’est le peuple qu’il fallait former, comme l’ont compris
+les gouvernants républicains<a id="FNanchor_643" href="#Footnote_643" class="fnanchor">[643]</a>. Dans l’instruction populaire, une
+place d’honneur appartenait sans conteste à l’enseignement de la
+morale; celui-ci devait convenir aux enfants de toutes les origines,
+de toutes les confessions; il ne pouvait donc être que laïque<a id="FNanchor_644" href="#Footnote_644" class="fnanchor">[644]</a>.
+Pour le donner il fallait des maîtres laïques, mêlés au siècle et
+libres d’engagements confessionnels. Quant à l’enseignement religieux,
+c’est au prêtre qu’il revient; si l’Eglise catholique avait été moins
+intolérante, moins hostile à nos institutions, il eût été possible
+de laisser le prêtre venir donner <span class="pagenum" id="Page_337">337</span> ses leçons dans l’école; mais
+l’Etat aurait quand même eu le devoir d’enseigner la morale à tous.
+Cette morale laïque est-elle dépourvue, comme on le prétend, d’idées
+qui puissent parler à l’âme et diriger la conduite des hommes? C’est
+une erreur. Elle renferme l’idée du droit et celle du devoir social,
+la dignité de la personne humaine, l’intelligence des lois naturelles;
+elle affirme que l’homme est appelé à construire sa destinée librement,
+puis à réaliser l’idéal qu’il a conçu. Le principe de responsabilité
+personnelle tient la place d’honneur dans notre éducation; la notion de
+solidarité vient le compléter.</p>
+
+<p>L’enseignement moral, dit Pécaut, est le plus difficile de tous pour
+le maître, parce qu’il traite, non de choses extérieures à nous,
+mais de nous-mêmes, parce qu’il y faut donner de son âme et pénétrer
+jusqu’à l’âme de l’enfant<a id="FNanchor_645" href="#Footnote_645" class="fnanchor">[645]</a>. Le directeur de Fontenay, après une
+tournée d’inspection générale faite en 1880, nous apprend ce que
+devient cet enseignement dans la réalité. L’instituteur se borne
+à enseigner au lieu d’éduquer: «son action s’arrête à la surface
+de l’âme». La tâche est d’ailleurs difficile, car l’école primaire
+s’adresse à la masse et trouve devant elle tous les obstacles,
+pauvreté, ignorance héréditaire, éducation familiale défectueuse. Mais
+il faut continuer quand même, car une grande partie du peuple ne peut
+aujourd’hui attendre que des écoles primaires le viatique <span class="pagenum" id="Page_338">338</span> moral
+indispensable à ses enfants<a id="FNanchor_646" href="#Footnote_646" class="fnanchor">[646]</a>.—Quatorze ans plus tard, après une
+nouvelle inspection générale, le moraliste, peu disposé à l’optimisme
+trop confiant, s’interroge encore sur les résultats de l’école<a id="FNanchor_647" href="#Footnote_647" class="fnanchor">[647]</a>.
+Ce qui fait défaut à beaucoup de maîtres, c’est un idéal, c’est la
+passion patriotique, le désir d’améliorer les élèves pour l’amour de
+la France. Néanmoins l’enseignement moral a une grande valeur, parce
+qu’il est libre et sincère, parce qu’il signale la beauté de la vie
+intérieure, surtout parce qu’il apprend aux enfants à se reconnaître
+comme responsables de leurs actes: «le sentiment de la responsabilité
+personnelle apparaît, on peut le dire, au commencement, au milieu, à la
+fin des programmes»<a id="FNanchor_648" href="#Footnote_648" class="fnanchor">[648]</a>.</p>
+
+<p>En présence des difficultés, des tâtonnements de l’éducation laïque,
+faut-il regretter la disparition de l’enseignement religieux? Pécaut
+ne le pense pas. L’enseignement du catéchisme, donné autrefois par
+l’instituteur, était purement mécanique<a id="FNanchor_649" href="#Footnote_649" class="fnanchor">[649]</a>. D’ailleurs, dans
+l’état de nos mœurs et de nos croyances, l’idée religieuse ne
+possède aujourd’hui qu’une efficacité médiocre. Le désarroi moral
+est universel, mais plus grand peut-être en France qu’ailleurs<a id="FNanchor_650" href="#Footnote_650" class="fnanchor">[650]</a>.
+Le pire des <span class="pagenum" id="Page_339">339</span> remèdes serait de vouloir imposer aux maîtres un
+<i>Credo</i> confessionnel ou dogmatique. Le mieux est de continuer
+dans la voie où nous nous sommes heureusement engagés, avec «un haut et
+net dessein de pédagogie morale et nationale».</p>
+
+<p>Les idées exprimées par Félix Pécaut avec une noble franchise ne
+diffèrent pas de celles qui avaient, dès l’origine, préoccupé M.
+Buisson. En 1878, dans une conférence faite aux instituteurs à
+Paris pendant l’Exposition universelle, il expliquait la valeur de
+l’intuition morale et montrait en beaux termes comment ils pouvaient
+éveiller l’idée de Dieu chez les plus sérieux de leurs élèves en les
+mettant un soir en présence du ciel étoilé, en leur parlant avec
+l’émotion que devait inspirer un pareil spectacle. Dans toutes les
+grandes notions, continuait-il, qui confinent à la religion et à la
+politique, il y a deux parties: l’une, sujette aux controverses et
+aux passions, ne regarde pas l’école; l’autre, «innée à tous les
+cœurs, ancrée dans toutes les consciences, inséparable de la nature
+humaine, et par là même claire et ardente à tout homme», appartient à
+l’instituteur<a id="FNanchor_651" href="#Footnote_651" class="fnanchor">[651]</a>. La modération, la prudence constituent le premier
+devoir professionnel de l’instituteur, mais il doit aussi empêcher que
+<span class="pagenum" id="Page_340">340</span> l’enseignement populaire ne se matérialise et ne s’abaisse.</p>
+
+<p>Devenu directeur de l’enseignement primaire, M. Buisson fut un des
+hommes chargés d’appliquer les lois Ferry. En même temps il exposait
+devant différentes assemblées l’objet de ces lois, destinées à
+fonder une instruction nationale, donc une instruction gratuite,
+obligatoire, laïque. Pourquoi laïque? «Parce que, si nous voulons que
+tout enfant acquière les connaissances que la Convention appelait
+déjà les connaissances nécessaires à tout homme, nous n’avons pas le
+droit de toucher à cette chose sacrée qui s’appelle la conscience
+de l’enfant». Or la liberté de conscience ne sera respectée que si
+l’école est séparée de l’église<a id="FNanchor_652" href="#Footnote_652" class="fnanchor">[652]</a>. L’éducation ainsi donnée sera
+une éducation libérale, une éducation complète, employant les années
+où l’enfant n’est heureusement bon à rien, pour le préparer à la
+vie. Les congrégations enseignantes eurent jadis un rôle honorable
+et utile<a id="FNanchor_653" href="#Footnote_653" class="fnanchor">[653]</a>. Mais aujourd’hui la France ne veut plus leur laisser
+accomplir sa propre tâche; elle a tiré 100.000 instituteurs et
+institutrices de son sein, et préfère ces maîtres qui vivent de la
+vie de tous<a id="FNanchor_654" href="#Footnote_654" class="fnanchor">[654]</a>. L’œuvre qu’ils doivent réaliser, c’est l’union
+patriotique <span class="pagenum" id="Page_341">341</span> de tous les Français. «Il n’est pas vrai qu’il y ait
+deux Frances, qu’il y ait deux peuples en ce peuple. Il n’est pas vrai
+que la patrie, notre mère, ait enfanté deux races irréconciliables.
+L’école fera la lumière: dès que la lumière aura lieu, les fantômes
+disparaîtront, nous nous apercevrons qu’il n’y a en France que des
+Français, aujourd’hui tous égaux, et demain, quoi qu’on fasse, tous
+frères»<a id="FNanchor_655" href="#Footnote_655" class="fnanchor">[655]</a>.</p>
+
+<p>Pécaut et M. Buisson avaient eu comme devancier, dans l’organisation
+de l’enseignement primaire, l’administrateur habile et infatigable
+que Jules Ferry appela un jour le premier instituteur de France.
+Octave Gréard continua ensuite, comme recteur de l’Académie de Paris,
+à collaborer avec eux. Détaché des croyances de sa jeunesse, il
+conservait le respect de l’idéal religieux et caressait parfois le
+rêve, un peu chimérique, d’une église chrétienne affranchie de l’Etat
+par la séparation, affranchie de Rome par le réveil du gallicanisme.
+L’enseignement religieux lui paraissait bon à garder, parce qu’il
+cultive le sentiment pendant que l’instruction scolaire cultive la
+raison; c’est à l’homme fait d’abandonner plus tard, s’il le juge
+bon, les croyances qu’on lui a inculquées<a id="FNanchor_656" href="#Footnote_656" class="fnanchor">[656]</a>. Mais cet enseignement
+religieux devait être donné hors de l’école publique. Moins séduit que
+Pécaut par les idées modernes, qui l’effrayaient un peu, Gréard était
+persuadé cependant qu’elles seules convenaient à la société de nos
+jours.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_342">342</span></p>
+
+<p>Depuis 1897 M. Buisson, ayant quitté ses fonctions administratives,
+put librement participer aux polémiques suscitées par la lutte
+scolaire. Nous l’avons vu nettement hostile au maintien des
+congrégations enseignantes; mais il ne croyait pas que la loi dût
+abolir l’enseignement confessionnel. L’école laïque, d’après lui, ne
+peut vivre et prospérer sans le dévouement actif de tous ceux qui
+s’y intéressent. Le catholicisme, en effet, n’est pas seulement une
+théocratie sacerdotale; il a pour lui le sentiment religieux, ce
+sentiment humain et naturel, avec sa sève toujours renaissante. Cela
+lui donne une puissance considérable<a id="FNanchor_657" href="#Footnote_657" class="fnanchor">[657]</a>. Donc il faut que les amis de
+l’école laïque la défendent par une activité pareille, qu’ils ne s’en
+remettent point à l’Etat, qu’ils aident les instituteurs à développer
+et à faire vivre les cours d’adultes, les patronages, les associations
+d’anciens élèves, les mutualités scolaires et post-scolaires.
+«C’est à coups de dévouements que l’on se battra désormais».—Tout
+en reconnaissant les qualités des défenseurs de l’Eglise, M.
+Buisson répondit avec indignation à leurs attaques répétées contre
+l’enseignement moral de l’école laïque. Un polémiste habile, M. Georges
+Goyau, avait critiqué cet enseignement en rapprochant les affirmations
+contradictoires des maîtres ou en exposant les résultats sociaux de
+leurs leçons.<a id="FNanchor_658" href="#Footnote_658" class="fnanchor">[658]</a> M. Buisson, dans <span class="pagenum" id="Page_343">343</span> sa réponse, montra qu’une
+fois de plus les avocats de l’Eglise faisaient appel à l’égoïsme,
+à la peur, afin de soulever les possédants contre l’école «rouge»;
+en même temps il rendit justice à l’œuvre si difficile poursuivie
+par les instituteurs<a id="FNanchor_659" href="#Footnote_659" class="fnanchor">[659]</a>. La question morale n’a pas cessé de le
+préoccuper. Il a répété souvent que l’enseignement laïque, en laissant
+tomber l’enveloppe grossière mise par les religions autour des grandes
+vérités, des grands sentiments humains, doit conserver ces nobles
+sentiments, ces raffinements qui font la beauté des âmes croyantes. Que
+les clergés gardent leurs dogmes et leurs prétendues révélations. «Mais
+nous ne nous résignons pas à leur laisser par surcroît tout ce qui,
+dans l’existence de l’homme, de l’enfant, de la femme, de la famille,
+du peuple, de l’humanité enfin, représente la vie intime de l’âme,
+la poésie, l’élan du cœur, l’amour, la foi, le sentiment du sublime,
+la vision de l’invisible, l’effort pour sortir de soi, le dégoût du
+mesquin et du commun, le besoin d’harmonie et de grandeur, la joie de
+l’esprit enivré de beauté, <span class="pagenum" id="Page_344">344</span> de vérité, de lumière et de justice,
+la soif du dévouement, le rêve de la perfection, en un mot tout ce que
+la langue populaire rattache au mot Dieu». M. Buisson arrive ainsi à
+se rencontrer avec Pécaut; mais tandis que celui-ci, causant avec ses
+élèves, leur parlait de Dieu pour désigner l’idéal, son collaborateur
+conseille aux maîtres de ne pas employer ce terme, sous peine de créer
+des équivoques et des confusions fâcheuses<a id="FNanchor_660" href="#Footnote_660" class="fnanchor">[660]</a>.</p>
+
+<p>Les écoles laïques ont été secondées, souvent créées à l’origine,
+comme nous l’avons vu, par la Ligue de l’enseignement. L’homme qui
+avait fondé cette grande association, Jean Macé, demeura jusqu’au bout
+l’inspirateur et l’âme de tous ses travaux. Soucieux de lui assurer
+une organisation solide, gage de durée, il décida en 1879 de fédérer
+toutes les sociétés que ses efforts avaient aidées à naître. Le premier
+congrès national de la Ligue, tenu à Paris en 1881, et dans lequel
+Gambetta vint prendre la parole, établit ce régime nouveau. La Ligue
+de l’enseignement appuya de ses actives démarches le vote des lois
+Ferry, puis de la loi de 1886. Cette grande victoire, qui semblait
+réaliser tous les vœux des amis de l’enseignement laïque, endormit
+quelque peu leur activité; la Ligue ne tarda pas à languir, malgré les
+appels de son président qui, soutenu par quelques fidèles, montrait
+le danger de se laisser aller à une béate paresse et de croire que
+les lois favorables dispensaient d’agir et de se dévouer. Le Comité
+dirigeant, de son côté, signala des enseignements nouveaux à fonder:
+en 1890 et 1891, la Ligue <span class="pagenum" id="Page_345">345</span> entreprit d’inaugurer l’éducation
+civique et militaire de la jeunesse; en 1892, elle s’occupa de
+l’enseignement professionnel, agricole et commercial; elle donna en
+1893 une adhésion chaleureuse à la mutualité scolaire. Plus important
+fut, en 1894, le dernier appel signé par Jean Macé; maintenant que le
+régime scolaire fonctionnait d’une manière satisfaisante, il fallait
+songer au lendemain de l’école, aux années de l’adolescence, afin de
+combler cette grave lacune qui existait entre l’école primaire et le
+régiment<a id="FNanchor_661" href="#Footnote_661" class="fnanchor">[661]</a>.</p>
+
+<p>Après la mort de Jean Macé, la présidence fut donnée à son disciple
+préféré, M. Léon Bourgeois, qui la conserva pendant quatre ans. Le
+réveil de la Ligue se produisit grâce aux congrès annuels qui furent
+désormais tenus en province, choisissant chaque année une région
+nouvelle pour stimuler et unir les associations qui s’y trouvaient
+et pour en créer de nouvelles. Ces congrès, où l’on n’admettait à
+l’origine que les délégués officiels des sociétés, furent bientôt
+ouverts à tous les amis de l’école laïque, et devinrent des assemblées
+nombreuses et vivantes. C’est ainsi que les congrès de Nantes (1894),
+de Bordeaux (1895), de Reims (1896), de Rouen (1897) suscitèrent les
+activités locales en Bretagne, en Guyenne, en Champagne, en Normandie.
+Le lendemain de l’école devint le but essentiel de leurs études:
+les œuvres post-scolaires sous toutes les formes, cours d’adultes,
+mutualités scolaires, associations d’anciens élèves (petites A), se
+multiplièrent à <span class="pagenum" id="Page_346">346</span> la suite de ces grandes enquêtes collectives.</p>
+
+<p>Quand l’affaire Dreyfus eut rendu aux luttes religieuses toute leur
+acuité, le contre-coup s’en fit sentir dans les préoccupations de la
+Ligue. Les congrès tenus de 1898 à 1901 signalèrent sans relâche le
+danger qu’offraient pour l’unité nationale le maintien et les progrès
+de l’enseignement congréganiste<a id="FNanchor_662" href="#Footnote_662" class="fnanchor">[662]</a>. Le dernier de ces congrès,
+celui de Caen, put saluer de ses éloges le vote de la loi sur les
+associations. C’est lui également qui décida, par un vote unanime, de
+demander la suppression, dans les programmes scolaires, du chapitre
+sur les devoirs envers Dieu. Certains voulaient aussi que la Ligue se
+prononçât pour le retour au monopole de l’enseignement. Ce fut l’objet
+d’une discussion ardente au congrès de Lyon (1902): les uns invoquaient
+les droits de la famille, les autres le devoir de la société envers les
+enfants. Les deux partis opposés se mirent finalement d’accord sur un
+texte transactionnel, qui fut adopté à l’unanimité: le congrès demanda
+que la loi Falloux fût abrogée, que l’Etat se chargeât d’assurer à
+tous un enseignement rationnel et gratuit, et qu’il pût déléguer à des
+particuliers l’autorisation d’ouvrir des établissements auxiliaires
+soumis aux règles suivantes: personnel entièrement laïque et pourvu
+des mêmes grades que celui de l’Etat, surveillance de l’autorité
+universitaire sur les livres <span class="pagenum" id="Page_347">347</span> scolaires et sur l’enseignement
+lui-même, droit pour le recteur de fermer un établissement, sauf appel
+devant le Conseil supérieur de l’instruction publique<a id="FNanchor_663" href="#Footnote_663" class="fnanchor">[663]</a>.—Les années
+suivantes virent apparaître dans les congrès des problèmes nouveaux, la
+lutte contre la guerre et les questions sociales. En somme, la Ligue de
+l’enseignement, groupant dans son faisceau fédératif un nombre tous les
+jours plus grand d’associations variées, a fourni un centre à tous les
+groupes républicains, progressistes, radicaux ou socialistes, séparés
+sur les questions politiques, unis par le désir de conserver et de
+fortifier l’enseignement national.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_348">348</span></p>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_15"><span class="big120">CONCLUSION</span></h2>
+ <p class="center2"><b>____</b></p>
+</div>
+
+<p>J’ai distingué au début de ce livre les quatre groupes différents dont
+l’accord a détruit la prépondérance de l’Eglise et favorisé les progrès
+de l’esprit laïque. Il est bon de rappeler le rôle de chacun d’eux et
+de voir s’ils ont subsisté jusqu’au début du vingtième siècle.</p>
+
+<p>Le groupe catholique gallican n’eut de force véritable que sous la
+Restauration, quand les fidèles voyaient dans le roi, tout aussi bien
+que dans le pape, un chef et un guide. Depuis 1830 les gouvernements
+ont tous écarté le principe du droit divin. Aussi le gallicanisme
+d’Eglise a-t-il sans cesse décliné; les archevêques de Paris, Sibour
+et Darboy, en furent les derniers défenseurs, avant que le concile
+du Vatican assurât le triomphe des doctrines ultramontaines. Le
+gallicanisme d’Etat se défendit longtemps; des hommes tels que Dupin
+sous Louis-Philippe et Rouland sous Napoléon III voulurent sincèrement
+concilier le respect envers l’Eglise avec le maintien des droits de
+l’Etat; mais ensuite la difficulté apparut plus grande chaque jour
+de conserver un régime à la pratique duquel aucun <span class="pagenum" id="Page_349">349</span> des deux
+contractants n’apportait l’esprit de conciliation et de bonne volonté.
+Néanmoins l’esprit gallican a subsisté en France. On le vit même dans
+cette première génération des catholiques libéraux, qui avait si
+chaleureusement défendu l’ultramontanisme: leur chef, Montalembert,
+finit par avouer les avantages de la tradition gallicane<a id="FNanchor_664" href="#Footnote_664" class="fnanchor">[664]</a>. Il
+termina sa vie en protestant contre les adulations prodiguées par
+les ultramontains «à l’idole qu’ils se sont érigée au Vatican». Plus
+tard, quand Léon XIII prescrivit le ralliement à la République, les
+monarchistes irréductibles refusèrent d’obéir à ces directions et
+revendiquèrent pour les Français le droit de pratiquer la politique
+française comme ils l’entendaient. L’esprit gallican a reparu ensuite
+chez les catholiques libéraux du <span class="smcap80">XX</span><sup>e</sup> siècle, maltraités par
+Pie X. Après avoir essayé vainement de faire accepter par Rome en 1906
+les associations cultuelles, ils se sont plaints que le souverain
+pontife profitât de la séparation pour nommer directement les évêques,
+sans consulter les désirs ou l’expérience du clergé français. De même
+que certains d’entre eux, lors de l’affaire Dreyfus, avaient pris parti
+pour la révision, d’autres ont affirmé leur droit d’être républicains
+et démocrates sans consulter Rome. Héritant aussi de l’aversion
+des anciens gallicans pour les faux miracles, pour les pratiques
+superstitieuses, ils ont blâmé l’abus des reliques apocryphes, le
+mercantilisme grossier qui exploite la piété des simples<a id="FNanchor_665" href="#Footnote_665" class="fnanchor">[665]</a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_350">350</span></p>
+
+<p>Le groupe des évangéliques a le premier formulé, justifié devant le
+public français l’idée de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Vinet
+en 1825, Laboulaye trente ans plus tard ont ainsi préparé l’avenir. En
+même temps apparut chez les protestants libéraux cette école radicale
+qui n’hésitait point à sacrifier complètement le surnaturel, pourvu que
+l’humanité conservât le culte de Jésus considéré comme le modèle des
+vertus humaines; les Pécaut et les Buisson présentèrent avec talent
+la nouvelle théorie. Des protestants animés du même esprit, comme
+Nefftzer et Dollfus, des libres penseurs imprégnés de religiosité
+saint-simonienne, comme Guéroult et Jourdan, appelèrent de leurs vœux
+le «christianisme progressif», une religion laïque, raisonnable,
+émancipée de tout dogme oppresseur. Les protestants libéraux jouèrent
+un grand rôle dans la fondation de l’école laïque, puisque Jules Ferry
+choisit parmi eux quelques-uns de ses principaux collaborateurs,
+Félix Pécaut, Steeg et M. Buisson. La Restauration, voulant conserver
+l’Université napoléonienne et lui infuser son esprit, s’était adressée
+au groupe janséniste, qui lui donna Royer-Collard, Guéneau de Mussy et
+quelques-uns de leurs amis; de même la République, voulant organiser
+l’école primaire, fit appel à ces hommes qui étaient dégagés de
+l’orthodoxie protestante, mais qui avaient conservé de leur passé
+religieux un intérêt passionné pour l’éducation morale.</p>
+
+<p>Les partisans du christianisme progressif sont demeurés nombreux
+jusqu’à nos jours. Les uns, voulant <span class="pagenum" id="Page_351">351</span> conserver la notion
+traditionnelle de Dieu et l’adoration pour Jésus considéré comme le
+plus parfait des hommes, ont tâché de s’entendre avec les modernistes,
+avec les libéraux de toutes les religions. M. Paul Sabatier, par
+exemple, a combattu avec une égale ardeur le catholicisme romain et
+le matérialisme athée. D’autres ont poussé plus loin la rupture avec
+la tradition. M. Wilfred Monod, par exemple, déclare que l’athéisme
+consciencieux est plus religieux que l’orthodoxie aveugle, et fait
+de Dieu le symbole du progrès futur souhaité par les hommes<a id="FNanchor_666" href="#Footnote_666" class="fnanchor">[666]</a>.
+Les évangéliques de toutes les nuances ont organisé dans ces
+dernières années plusieurs congrès; ces réunions, appelées congrès
+du «christianisme progressif», ont eu lieu à Londres en 1905, puis à
+Amsterdam, Genève, Boston, Berlin, enfin à Paris en 1913. Le président
+de cette dernière assemblée, Boutroux, a présenté la philosophie
+comme destinée à servir de pont entre la science et la religion. Les
+chrétiens progressifs repoussent le laïcisme entendu comme la négation
+de l’idée religieuse; ils sont partisans du laïcisme considéré comme le
+régime qui assure l’indépendance des Etats et des peuples à l’égard de
+toute orthodoxie imposée<a id="FNanchor_667" href="#Footnote_667" class="fnanchor">[667]</a>.</p>
+
+<p>Le troisième groupe est celui des déistes. La plupart <span class="pagenum" id="Page_352">352</span> sont
+adeptes de la religion naturelle, pénétrés de la croyance à l’Etre
+Suprême et à l’immortalité de l’âme. L’esprit de Voltaire et de
+Rousseau les anime, et la profession de foi du Vicaire savoyard
+fut longtemps leur <i>credo</i>. Michelet et Quinet, les ennemis
+infatigables de l’Eglise; Jean Macé, le fondateur de l’école laïque;
+Renouvier, le redoutable adversaire du «papisme»; voilà quelques-uns
+des plus notoires. C’est dans l’Université surtout que le déisme a
+dominé l’éducation philosophique: l’influence de Cousin y régna sans
+partage pendant un demi-siècle; celle de Renouvier l’a remplacée plus
+tard, sans être aussi exclusive. Ce sont des philosophes déistes,
+comme Paul Janet, qui ont rédigé en 1882 le programme de morale pour
+les écoles primaires. Les déistes virent deux dangers à combattre,
+l’athéisme et le cléricalisme. Certains d’entre eux, redoutant les
+progrès de l’athéisme, ont fait taire leurs défiances et recherché
+l’appui des religions traditionnelles pour sauvegarder les dogmes de
+la religion naturelle. Victor Cousin voulut réaliser cette alliance
+dans l’intérêt de la société; Jules Simon a combattu Ferry et Goblet
+en invoquant l’intérêt de la morale. Nombreux sont les universitaires
+qui ont suivi la même voie. Pour n’en citer qu’un, l’inspecteur général
+Vessiot, grand ami de l’école laïque, chaleureux défenseur de l’idéal
+républicain, a fait campagne pendant de longues années pour combattre
+l’athéisme pédagogique et démontrer les bienfaits d’un accord avec la
+religion<a id="FNanchor_668" href="#Footnote_668" class="fnanchor">[668]</a>. D’autres déistes, plus confiants dans la force de la
+philosophie <span class="pagenum" id="Page_353">353</span> et dans son aptitude à organiser l’éducation morale,
+ont poursuivi d’une antipathie constante l’Eglise qui pratiquait
+l’intolérance et qui prêchait le fanatisme. Cet esprit inspira jusqu’à
+la fin les grands écrivains qui avaient survécu à l’âge romantique,
+George Sand et Victor Hugo<a id="FNanchor_669" href="#Footnote_669" class="fnanchor">[669]</a>.</p>
+
+<p>Reste enfin le groupe des libres penseurs proprement dits, qui
+rejettent la religion naturelle comme les religions chrétiennes, et
+qui affirment l’athéisme ou s’en tiennent à l’agnosticisme. A propos
+d’eux une question se pose. Ce groupe n’est-il pas le véritable, le
+seul auteur de la campagne menée contre la tradition religieuse et
+pour l’idée laïque? Evangéliques et déistes n’ont-ils pas été les
+instruments et les dupes des athées? Voilà une idée qui a souvent
+reparu chez les catholiques pendant le <span class="smcap80">XIX</span><sup>e</sup> siècle.
+L’abbé Barruel un des premiers, dans ses <i>Mémoires pour servir à
+l’histoire du jacobinisme</i>, expliqua la Révolution par le travail
+des sociétés secrètes; plus tard Crétineau-Joly reprit la même thèse,
+en invoquant les documents secrets qui lui auraient été confiés par
+Metternich et par le Vatican. L’exposé le plus complet de la théorie se
+trouve dans le livre du P. Deschamps, <i>Les Sociétés secrètes et la
+société</i>. Ce jésuite d’Avignon avait composé en 1843 le <i>Monopole
+universitaire</i>, attribué longtemps au chanoine Desgarets, un des
+plus violents pamphlets qui aient été composés contre l’enseignement
+laïque: il y parlait du complot préparé par les Guizot, les Cousin,
+les Villemain, les Michelet<a id="FNanchor_670" href="#Footnote_670" class="fnanchor">[670]</a>. Il mourut au <span class="pagenum" id="Page_354">354</span> moment d’achever
+le grand ouvrage qui devait fournir les preuves de la «conjuration
+antichrétienne»<a id="FNanchor_671" href="#Footnote_671" class="fnanchor">[671]</a>. Ce recueil de citations et de faits a produit
+une grande impression sur un certain nombre de lecteurs; il les a
+persuadés que le combat contre l’Eglise au <span class="smcap80">XIX</span><sup>e</sup> siècle est
+l’œuvre des sociétés secrètes unies par la franc-maçonnerie: toute
+l’histoire contemporaine se ramènerait à l’histoire de la guerre entre
+la franc-maçonnerie et le catholicisme. Voilà l’idée qui inspire les
+publications antimaçonniques abondamment répandues en France depuis
+vingt-cinq ans. Mais les affirmations contenues dans ces livres sont
+trop souvent dépourvues de valeur devant la critique scientifique.
+Deschamps, par exemple, invoque maintes fois des documents d’origine
+mystérieuse, de façon à rendre toute vérification impossible. Voici
+deux exemples de ses assertions. Il affirme, d’après un renseignement
+digne de foi venu de Berlin, que peu de temps avant la révolution
+de 1848 un convent se réunit à Strasbourg: on y voyait Lamartine,
+Cavaignac, Ledru-Rollin, Proudhon, Louis Blanc, d’autres Français
+encore avec des Allemands comme Henri de Gagern, Herwegh, Arnold
+Ruge, Feuerbach; l’assemblée résolut de commencer par la ruine du
+Sonderbund le grand mouvement révolutionnaire<a id="FNanchor_672" href="#Footnote_672" class="fnanchor">[672]</a>. Qui peut prendre
+au sérieux un pareil conte? <span class="pagenum" id="Page_355">355</span> L’autre récit a trait à l’année 1851:
+une réunion des chefs des sociétés secrètes, malgré l’avis de Mazzini,
+résolut de favoriser la dictature de Louis-Napoléon et rendit ainsi le
+coup d’Etat possible. On ne se douterait point, d’après cette fable,
+que le 2 décembre fut approuvé par tout l’épiscopat et loué par la
+papauté<a id="FNanchor_673" href="#Footnote_673" class="fnanchor">[673]</a>.—En réalité, la légende ainsi répandue vaut celle qui
+attribue toute l’activité des partis conservateurs aux jésuites:
+sous des apparences plus scientifiques, le livre de Deschamps est la
+contre-partie du <i>Juif-Errant</i> d’Eugène Sue. Néanmoins il y a dans
+ces fantaisies une âme de vérité: des sociétés régulières, fortement
+constituées, ont toujours l’avantage que donnent l’organisation et la
+discipline sur les masses amorphes; elles peuvent présenter au grand
+public un programme élaboré d’avance. C’est ce que font les comités de
+tous les partis politiques. Les loges maçonniques ont ainsi contribué à
+propager l’idée laïque; les convents maçonniques ont discuté, préparé
+bien des projets qui ont été formulés plus tard en textes législatifs
+devant les Chambres. Mais le rôle des sociétés fermées va en diminuant
+à mesure que se développent la liberté de la presse, la publicité,
+l’éducation générale.</p>
+
+<p>Cette légende écartée, nous pouvons reconnaître la grande place prise
+par la libre pensée au <span class="smcap80">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Pendant longtemps ce
+furent surtout les disciples de Diderot et de l’Encyclopédie qui firent
+la guerre à toute conception <span class="pagenum" id="Page_356">356</span> métaphysique. Plus tard la critique
+religieuse, le développement des sciences, la philosophie matérialiste
+ont contribué à détruire non seulement la foi au miracle ou à la
+Providence, mais la croyance en Dieu. Quelques-uns des plus notables
+parmi les libres penseurs ont accepté la doctrine d’Auguste Comte,
+exposée dans le <i>Cours de philosophie positive</i>, c’est-à-dire le
+positivisme exclusivement scientifique tel que l’enseignait Littré: ce
+fut le cas de Gambetta et de Jules Ferry. La plupart s’en sont tenus
+à la négation du surnaturel ou à l’agnosticisme pur et simple. Comme
+l’a remarqué Taine, les Français abandonnant le catholicisme vont le
+plus souvent à la libre pensée complète, sans s’arrêter à des stations
+intermédiaires.</p>
+
+<p>Plusieurs penseurs ont tenu à justifier cette rupture radicale avec
+les anciens concepts. Un professeur de philosophie a montré pourquoi,
+dans le programme de morale destiné aux écoles primaires, on devait
+supprimer le chapitre des devoirs envers Dieu. La religion naturelle,
+selon lui, a, comme les autres, les inconvénients d’une religion d’Etat
+enseignant comme dogmes officiels des doctrines discutables. Il est
+dangereux pour la morale d’être fondée sur la religion. Tout jeune
+homme passe par une crise inévitable entre quinze et vingt ans, quand
+les passions s’éveillent, quand il veut se débarrasser de croyances
+gênantes; un enseignement moral rationnel lui fera comprendre que,
+sa foi rejetée, sa conscience demeure, qu’elle est inhérente à sa
+nature, et qu’il ne peut s’en affranchir, pas plus qu’il ne saurait
+se dépouiller de sa raison. En supprimant le chapitre des devoirs
+envers Dieu, on ne perdra aucune notion intéressante ou précieuse, et
+<span class="pagenum" id="Page_357">357</span> l’on évitera d’introduire dans l’école des controverses inutiles
+et irritantes<a id="FNanchor_674" href="#Footnote_674" class="fnanchor">[674]</a>. Quelques années plus tard un autre philosophe
+universitaire proposa d’écarter non seulement de l’enseignement, mais
+de la philosophie elle-même l’idée de Dieu, en montrant combien elle
+est obscure, imprécise, composée d’éléments contradictoires<a id="FNanchor_675" href="#Footnote_675" class="fnanchor">[675]</a>.
+Déjà un poète philosophe, Guyau, avait répondu à ceux qui redoutaient
+l’ébranlement moral causé par la disparition de cette idée:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">Supprimer Dieu, serait-ce amoindrir l’univers?<br>
+ Les cieux sont-ils moins doux pour qui les croit déserts?...<br>
+ Je me dis: Nul ne sait, nul n’a voulu mes maux,<br>
+ S’il est des malheureux, il n’est pas de bourreaux...<a id="FNanchor_676" href="#Footnote_676" class="fnanchor">[676]</a></p>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Malgré leurs divergences, les partisans de l’esprit laïque sont unis
+par un programme négatif et par un idéal positif. Le programme négatif,
+c’est l’anticléricalisme. Celui-ci a surtout un caractère politique:
+c’est l’antipathie qui a reparu chaque fois que le pouvoir civil
+semblait favoriser le «gouvernement des curés<a id="FNanchor_677" href="#Footnote_677" class="fnanchor">[677]</a>». C’est ainsi que
+l’Eglise a soulevé contre elle tant d’hommes politiques peu disposés
+à la persécuter<a id="FNanchor_678" href="#Footnote_678" class="fnanchor">[678]</a>; voilà pourquoi l’un d’eux, Waldeck-Rousseau,
+a déclaré que l’anticléricalisme est «une manière d’être <span class="pagenum" id="Page_358">358</span>
+constante, persévérante et nécessaire aux Etats<a id="FNanchor_679" href="#Footnote_679" class="fnanchor">[679]</a>». Ces tendances
+ont rencontré bon accueil dans toutes les classes. La bourgeoisie,
+malgré son retour si marqué aux idées conservatrices depuis 1848,
+a gardé de son passé gallican un vieux fond d’hostilité envers les
+prétentions ultramontaines; les polémistes vigoureux qui ont revendiqué
+pour l’Eglise la maîtrise complète de la société, Félicité de La
+Mennais (celui de 1820), Louis Veuillot, Edouard Drumont, n’ont pas
+médiocrement contribué à fortifier cet esprit anticlérical. De leur
+côté, les intellectuels ont détesté dans l’Eglise un pouvoir toujours
+prêt à profiter d’une défaillance de la société civile pour étouffer
+la liberté de penser et d’écrire. Enfin les adversaires de Rome ont
+répandu dans le peuple l’anticléricalisme brutal, celui qui recherche,
+qui étale complaisamment les scandales survenus dans telle ou telle
+ville, qui triomphe des méfaits commis par un confesseur ou par un
+éducateur de la jeunesse; cette guerre au prêtre, que Paul-Louis
+Courier comme Michelet jugeait nécessaire, a été popularisée par de
+nombreux journaux. Mais ces crises violentes d’irréligion populaire
+n’ont jamais été longues: si l’alliance entre le pouvoir civil et
+l’Eglise se trouve rompue, si le clergé cesse de sembler redoutable,
+aussitôt les inimitiés s’apaisent. On l’a vu en 1833, en 1848, en
+1890, puis après la fin de l’explosion d’anticléricalisme causée par
+l’affaire Dreyfus. Littré avait bien compris le «catholicisme selon le
+suffrage universel».</p>
+
+<p>L’idéal positif qui unit les partisans de la société <span class="pagenum" id="Page_359">359</span> laïque est
+facile à indiquer. Ils croient à l’existence d’une morale naturelle,
+accessible à tous les hommes puisque tous sont doués de raison. Cette
+morale enseigne le respect de la personne humaine, de la nôtre aussi
+bien que des personnes étrangères. Elle enseigne le respect de la
+science, l’admiration pour les conquêtes accomplies par elle, l’espoir
+qu’elle en fera de plus grandes encore. Elle enseigne enfin l’amour de
+l’humanité, la confiance dans ses progrès, le désir d’y contribuer. Cet
+amour de l’humanité fortifiera l’amour de la patrie, car la France, le
+pays de la Révolution et de la démocratie, travaille pour le bien de
+tous.</p>
+
+<p>Cette «foi laïque» diffère beaucoup de la foi chrétienne. Aussi a-t-on
+répété qu’il y a deux Frances; le mot a été dit par des étrangers
+comme par des Français<a id="FNanchor_680" href="#Footnote_680" class="fnanchor">[680]</a>. Parler de cette manière, c’est être dupe
+des apparences, de la rigueur logique avec laquelle les écrivains
+français, théoriciens ou polémistes, aiment déduire les conséquences
+des principes défendus par eux. En réalité, les groupes intermédiaires
+abondent: hommes de croyances tièdes, qui jugent la religion nécessaire
+pour la morale et bienfaisante pour l’ordre social; catholiques
+sincères, qui choisissent l’enseignement laïque pour lui confier leurs
+enfants, parce qu’ils le trouvent plus moderne et plus vivant que <span class="pagenum" id="Page_360">360</span>
+l’autre; intellectuels séparant soigneusement les deux domaines de
+manière à unir la foi traditionnelle avec l’esprit scientifique<a id="FNanchor_681" href="#Footnote_681" class="fnanchor">[681]</a>.
+D’ailleurs la grande majorité de la nation conserve un scepticisme
+latent vis-à-vis des systèmes, une tendance à considérer surtout
+les œuvres et la pratique des hommes. Une évolution s’est produite,
+favorable au rapprochement. L’esprit scientifique, s’imposant partout,
+a fait appliquer par tous, croyants et incroyants, les mêmes méthodes;
+les découvertes qui soulevèrent jadis des clameurs indignées, celles
+des sciences préhistoriques, celles des sciences naturelles, celles
+de l’histoire des religions, sont admises aujourd’hui sans difficulté
+par les savants catholiques<a id="FNanchor_682" href="#Footnote_682" class="fnanchor">[682]</a>. Et puis cette idée s’est répandue
+tous les jours davantage, que les opinions religieuses appartiennent
+au libre choix de chaque famille ou de chaque individu: le socialisme
+a vulgarisé cette pensée dans le peuple; le corps universitaire,
+où des professeurs de toutes les croyances—et de toutes les
+incroyances—travaillent dans un esprit confraternel à une tâche
+commune, a contribué à la propager dans les classes élevées. Un pareil
+état d’esprit choque ceux qui ont conservé l’ancien idéal de «l’unité
+morale» de la France; mais cette unité reposant sur l’identité des
+croyances métaphysiques et sociales n’existe plus <span class="pagenum" id="Page_361">361</span> dans aucune des
+nations modernes. Des événements récents, comme la guerre de 1914,
+ont prouvé que les grands dangers concentrent autour de l’Etat laïque
+toutes les forces françaises, et que l’unité nationale est compatible
+avec la variété des opinions et des croyances.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_362">362</span></p>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_16"><span class="big120">BIBLIOGRAPHIE</span></h2>
+ <p class="center2"><b>____</b></p>
+</div>
+
+<p>Il n’existe pas d’ouvrages d’ensemble sur le sujet traité ici. Les
+livres consacrés aux rapports de l’Eglise et de l’Etat par Debidour
+(<i>Histoire des rapports de l’Eglise et de l’Etat en France de 1789
+à 1870</i>, 1898; <i>L’Eglise catholique et l’Etat sous la troisième
+République</i>, 2 vol., 1906-9), Lecanuet (<i>L’Eglise de France
+sous la troisième République</i>, 2 vol., 1907-10), Desdevises
+du Dézert (<i>L’Eglise et l’Etat en France</i>, t. II, 1908),
+Barbier (<i>Histoire du catholicisme libéral</i>, 5 vol., 1923),
+renferment diverses indications. Il faut citer aussi les rapides
+esquisses de Faguet (<i>L’anticléricalisme</i>, 1906) et de Dufeuille
+(<i>L’anticléricalisme avant et pendant notre République</i>, 1910).
+Je n’indique ci-après que les principaux ouvrages consultés; beaucoup
+d’autres ont été signalés dans les notes du livre<a id="FNanchor_683" href="#Footnote_683" class="fnanchor">[683]</a>.</p>
+
+<p class="souschapitre2"><span class="smcap80">Période de 1815 a 1848.</span></p>
+
+<p>Barthélemy Saint-Hilaire, <i>M. Victor Cousin</i>. <i>Sa vie et sa
+correspondance</i>, 1895, 3 vol.</p>
+
+<p>Boutard, <i>Lamennais</i>, 1905-13, 3 vol.</p>
+
+<p>Chassin, <i>Edgar Quinet</i>, 1859.</p>
+
+<p>Constant (Benjamin), <i>De la religion</i>, 1824-31, 5 vol.</p>
+
+<p>Courier (Paul-Louis), <i>Œuvres complètes</i>, 1834, 4 vol.</p>
+
+<p>Cournot, <i>Souvenirs</i>, 1913.</p>
+
+<p>Cousin (Victor), <i>Défense de l’Université et de la philosophie</i>,
+4<sup>e</sup> éd., 1845.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_363">363</span></p>
+
+<p>Cuvillier-Fleury, <i>Correspondance</i> (avec le duc d’Aumale), t. I,
+1910.</p>
+
+<p>Dejob, <i>Trois Italiens professeurs en France</i> (Rossi, Libri,
+Ferrari), dans le <i>Bulletin italien</i> de la Faculté des Lettres de
+Bordeaux, 1912-13.</p>
+
+<p>Dubois, <i>Souvenirs</i> (dans la <i>Quinzaine</i>, 1901); <i>Cousin,
+Jouffroy, Damiron</i>, 1902; <i>Fragments littéraires</i>, 1879, 2 vol.</p>
+
+<p>Duine, <i>La Mennais</i>, 1922; <i>Essai d’une bibliographie de La
+Mennais</i>, 1923.</p>
+
+<p>Ferdinand-Dreyfus, <i>La Rochefoucauld-Liancourt</i>, 1903.</p>
+
+<p>Gaschet, <i>Paul-Louis Courier et la Restauration</i>, 1913.</p>
+
+<p>Génin, <i>Les Jésuites et l’Université</i>, 2<sup>e</sup> éd., 1844; <i>Ou
+l’Eglise ou l’Etat</i>, 1847.</p>
+
+<p>Jouffroy, <i>Mélanges philosophiques</i>, 4<sup>e</sup> éd., 1866;
+<i>Correspondance</i>, 1901.</p>
+
+<p>Lamartine, <i>Sur la politique rationnelle</i>, 1831.</p>
+
+<p>Lamennais, <i>Discussions critiques et pensées diverses</i>, 1841.</p>
+
+<p>Latreille, <i>Francisque Bouillier</i>, 1907.</p>
+
+<p>Meunier (Arsène), <i>Lutte du principe clérical et du principe laïque
+dans l’enseignement</i>, 1861.</p>
+
+<p>Michelet, <i>Œuvres complètes</i>, éd. Flammarion, 40 vol.</p>
+
+<p>Monod, <i>Jules Michelet</i>, 1905; <i>La vie et la pensée de Jules
+Michelet</i>, 1923, 2 vol. (Bibliothèque de l’École des Hautes-Études).</p>
+
+<p>Montlosier, <i>Mémoire à consulter sur un système religieux et
+politique tendant à renverser la religion, la société et le trône</i>,
+7<sup>e</sup> éd., 1826; <i>Les Jésuites, la Congrégation et le parti prêtre en
+1827</i>, 1827.</p>
+
+<p>Quinet (Edgar), <i>Œuvres complètes</i>, 1857-79, 28 vol.</p>
+
+<p>Tillier (Claude), <i>Pamphlets</i>, 1906.</p>
+
+<p>Vinet, <i>Mémoire en faveur de la liberté des cultes</i>, 1826.</p>
+
+<p>Parmi les périodiques, il faut citer surtout <i>L’Ami de la
+religion</i> (depuis 1814), le <i>Constitutionnel</i> (depuis 1819), le
+<i>Globe</i> (de 1824 à 1830), l’<i>Echo des instituteurs</i> (de 1845
+à 1850).</p>
+
+<p class="souschapitre2"><span class="smcap80">Période de 1848 a 1870.</span></p>
+
+<p>About (Edmond), <i>La question romaine</i>, 1859.</p>
+
+<p>Boutteville, <i>La morale de l’Eglise et la morale naturelle</i>, 1866.</p>
+
+<p>Claveau, <i>Souvenirs politiques et parlementaires d’un témoin</i>, I,
+1913.</p>
+
+<p>Cournot, <i>Des institutions d’instruction publique en France</i>, 1864.</p>
+
+<p>Deschamps, <i>Les Sociétés secrètes et la Société, par l’auteur du
+Monopole universitaire</i>, 1874-76, 3 vol.</p>
+
+<p>Dessoye, <i>Jean Macé et la fondation de la Ligue de l’enseignement</i>
+(1883).</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_364">364</span></p>
+
+<p>Dupanloup, <i>L’athéisme et le péril social</i>, 1866.</p>
+
+<p>Guéroult, <i>Etudes de politique et de philosophie religieuse</i>, 1863.</p>
+
+<p>Havet, <i>Le christianisme et ses origines</i>, t. I, 1873, 2<sup>e</sup> éd.</p>
+
+<p>Huet, <i>La Révolution religieuse au XIX</i><sup>e</sup> <i>siècle</i>, 1868.</p>
+
+<p>Laboulaye, <i>La liberté religieuse</i>, 1858; <i>Le parti libéral</i>,
+1863.</p>
+
+<p>Lanfrey, <i>L’Eglise et les philosophes au XVIII</i><sup>e</sup> <i>siècle</i>,
+1855; <i>Histoire politique des papes</i>, 1860.</p>
+
+<p>Larroque (Patrice), <i>Examen critique des doctrines de la religion
+chrétienne</i>, 3<sup>e</sup> éd., 1864, 2 vol.</p>
+
+<p>Lecanuet, <i>Les pères du laïcisme en France</i> (<i>Correspondant</i>,
+1919).</p>
+
+<p>Levallois (Jules), <i>La piété au XIX</i><sup>e</sup> <i>siècle</i>, 1864;
+<i>Déisme et christianisme</i>, 1866.</p>
+
+<p>Macé (Jean), <i>La Ligue de l’enseignement à Beblenheim</i>, 1890.</p>
+
+<p>Mérimée, <i>Lettres à M. Panizzi</i>, 1881, 2 vol.</p>
+
+<p>Miron (Morin), <i>Examen du christianisme</i>, 1862, 3 vol.</p>
+
+<p>Pécaut (Félix), <i>Le Christ et la conscience</i>, 1859; <i>De l’avenir
+du théisme chrétien considéré comme religion</i>, 1864.</p>
+
+<p>Peyrat, <i>Histoire et religion</i>, 1858.</p>
+
+<p>Pommier, <i>Renan</i>, 1923.</p>
+
+<p>Proudhon, <i>Œuvres complètes</i>, éd. Lacroix et Marpon, 37 vol.,
+1868-76.</p>
+
+<p>Rémusat (Charles de), <i>Philosophie religieuse</i>, 1864.</p>
+
+<p>Renan, <i>Essais de morale et de critique</i>, 2<sup>e</sup> éd., 1860;
+<i>Etudes d’histoire religieuse</i>, 7<sup>e</sup> éd., 1895; <i>Questions
+contemporaines</i>, 3<sup>e</sup> éd., 1883; <i>Vie de Jésus</i>, 18<sup>e</sup> éd. (Cf.
+Girard et Moncel, <i>Bibliographie des œuvres d’Ernest Renan</i>, 1923).</p>
+
+<p>Renouvier, <i>Science de la morale</i>, 1869, 2 vol.</p>
+
+<p>Richer (Léon), <i>Lettres d’un libre penseur à un curé de campagne</i>,
+1868-69, 2 vol.</p>
+
+<p>Sainte-Beuve, <i>Nouveaux Lundis</i>, 1870, 13 vol.</p>
+
+<p>Sarcey, <i>Journal de jeunesse</i>, 20<sup>e</sup> éd. (1903).</p>
+
+<p>Sauvestre, <i>Lettres de province</i>, 1862; <i>Les congrégations
+religieuses</i>, 1867.</p>
+
+<p>Scherer (Edmond), <i>Mélanges d’histoire religieuse</i>, 1865.</p>
+
+<p>Simon (Jules), <i>La liberté de conscience</i>, 1857; <i>La politique
+radicale</i>, 1868.</p>
+
+<p>Taine, <i>Les philosophes classiques du XIX</i><sup>e</sup> <i>siècle en
+France</i>, 6<sup>e</sup> éd., 1888.</p>
+
+<p>Vacherot, <i>La démocratie</i>, 1860; <i>La religion</i>, 1869.</p>
+
+<p>Principaux périodiques à citer: La <i>Liberté de penser</i> (1847-51);
+le <i>Journal des Débats</i>; le <i>Monde maçonnique</i> (depuis
+1858); l’<i>Opinion <span class="pagenum" id="Page_365">365</span> nationale</i> (depuis 1859); la <i>Morale
+indépendante</i> (depuis 1865); la <i>Libre Conscience</i> (depuis
+1866); la <i>Revue germanique</i> (1858-65).</p>
+
+<p class="souschapitre2"><span class="smcap80">Période postérieure a 1870.</span></p>
+
+<p>Bert (Paul), <i>La morale des Jésuites</i>, 3<sup>e</sup> éd., 1880; <i>Le
+cléricalisme</i>, 1900.</p>
+
+<p>Berthelot, <i>Science et philosophie</i>, 1886; <i>Science et
+morale</i>, 1897; <i>Science et libre pensée</i> (1905).</p>
+
+<p>Besse (Dom), <i>Les religions laïques</i>, 1913.</p>
+
+<p>Bigot (Charles), <i>Les classes dirigeantes</i>, 1875.</p>
+
+<p>Bourgeois (Léon), <i>L’éducation de la démocratie française</i>, 1897.</p>
+
+<p>Boutroux, <i>Science et religion</i>, 1908.</p>
+
+<p>Brisson (Henri), <i>La Congrégation</i>, 1902.</p>
+
+<p>Buisson, <i>La foi laïque</i>, 1912.</p>
+
+<p>Chaine (Léon), <i>Les catholiques français et leurs difficultés
+actuelles</i>, 1903.</p>
+
+<p>Cochin (Aug.), <i>La mystique de la libre pensée</i> (<i>Revue de
+Paris</i>, 1920).</p>
+
+<p>Combes, <i>Une campagne laïque</i>, 1904; <i>Une deuxième campagne
+laïque</i>, 1906.</p>
+
+<p>Dépasse (Hector), <i>Le cléricalisme</i>, 2<sup>e</sup> éd., 1880.</p>
+
+<p>Ferry (Jules), <i>Discours et opinions</i>, 1893-98, 7 vol.</p>
+
+<p>Fouillée (Alfred), <i>La morale, l’art et la religion d’après M.
+Guyau</i>, 2<sup>e</sup> éd., 1892; <i>La France au point de vue moral</i>, 2<sup>e</sup>
+éd., 1900; <i>La démocratie politique et sociale en France</i>, 2<sup>e</sup>
+éd., 1910.</p>
+
+<p>France (Anatole), <i>L’Eglise et la République</i>, 1904.</p>
+
+<p>Freycinet (Charles de), <i>Souvenirs</i>, 1878-1893, 1913.</p>
+
+<p>Gambetta, <i>Discours</i>, 1881-85, 11 vol.</p>
+
+<p>Hébert (Marcel), <i>L’évolution de la foi catholique</i>, 1905.</p>
+
+<p>Houtin, <i>La question biblique chez les catholiques de France au
+XIX</i><sup>e</sup> <i>siècle</i>, 2<sup>e</sup> éd., 1902; <i>La question biblique au
+XX</i><sup>e</sup> <i>siècle</i>, 2<sup>e</sup> éd., 1906.</p>
+
+<p>Jacob, <i>Pour l’école laïque</i>, 3<sup>e</sup> éd., 1899.</p>
+
+<p>Littré, <i>De l’établissement de la troisième République</i>, 1880.</p>
+
+<p>Loisy, <i>Choses passées</i>, 1914.</p>
+
+<p>Nourrisson, <i>Le club des Jacobins sous la troisième République</i>,
+1900; <i>Les Jacobins au Pouvoir</i>, 1904.</p>
+
+<p>Parfait (Paul), <i>L’arsenal de la dévotion</i>, 1876; <i>Le dossier
+des pèlerinages</i>, 1877.</p>
+
+<p>Payot, <i>Les idées de M. Bourru</i>, 3<sup>e</sup> éd., 1908.</p>
+
+<p>Pécaut, <i>L’éducation publique et la vie nationale</i>, 3<sup>e</sup> éd., 1907.</p>
+
+<p>Ribot (Th.), <i>La psychologie des sentiments</i>, 2<sup>e</sup> éd., 1897.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_366">366</span></p>
+
+<p>Sabatier (Paul), <i>A propos de la séparation de l’Eglise et de
+l’Etat</i>, 1905.</p>
+
+<p>Séailles, <i>Education ou Révolution</i>, 1904; <i>Les affirmations de
+la conscience moderne</i>, 3<sup>e</sup> éd., 1906.</p>
+
+<p>Taine, <i>Le régime moderne</i>, 1890-93, 2 vol.</p>
+
+<p>Tavernier, <i>La morale et l’esprit laïque</i>, 1903; <i>Cinquante ans
+de République</i> (<i>Correspondant</i>, 1920).</p>
+
+<p>Waldeck-Rousseau, <i>Associations et congrégations</i>, 1902; <i>L’Etat
+et la liberté</i>, 1906, 2 vol.</p>
+
+<p class="souschapitre2"><span class="smcap80">Périodiques.</span></p>
+
+<p><i>L’année politique</i>, de Daniel (1874-1905); Le <i>Dix-neuvième
+Siècle</i> (surtout pour la période de 1871 à 1880); la <i>Critique
+philosophique</i> (1872-1889); la <i>Raison</i> (1900-1914); les
+<i>Annales de la jeunesse laïque</i> (depuis 1902); le <i>Bulletin</i>
+de l’Union pour l’action morale (1892-1905), continué par la
+<i>Correspondance</i> de l’Union pour la vérité (depuis 1905); le
+<i>Bulletin</i> de la Ligue de l’enseignement (depuis 1881), et surtout
+les comptes rendus de ses congrès annuels.</p>
+
+<p>Les études locales sont rares. Citons comme exemple celle qui a paru
+dans l’Encyclopédie des Bouches-du-Rhône: Estier et Busquet, <i>La
+libre pensée et la franc-maçonnerie dans les Bouches-du-Rhône de 1790
+au XX</i><sup>e</sup> <i>siècle</i>. Marseille, 1923.</p>
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_367">367</span></p>
+</div>
+
+<div class="footnotes">
+ <h2 class="h2notes" id="notes">NOTES</h2>
+ <p class="center2"><b>____</b></p>
+
+ <p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Mémoires
+ de Louis XVI</i>, éd. Dreyss, I, p. 209.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Bulletin</i> de
+ la Société de l’histoire du protestantisme, 1902, p. 304.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> L’évêque de Troyes parle de «cette religion qu’une
+ politique insensée voudrait toujours séparer de l’Etat, sans songer que
+ l’Etat est né avec elle, et qu’il mourrait sans elle; cette religion
+ plus nécessaire encore aux rois que les rois ne lui sont nécessaires.»
+ (<i>L’Ami de la religion</i>, I, p. 101.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Séance du 23 octobre 1815.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Discours de Lachèze-Murel (18 avril 1816). «Soyez
+ catholique, non catholique, soyez juif si vous voulez, la Charte vous
+ protège également tous, et vous accorde protection pour votre culte...,
+ mais soyez quelque chose; car si vous n’êtes rien, c’est-à-dire si vous
+ ne professez aucun culte, alors la société ne vous doit rien, puisque
+ vous êtes hors de son sein.»</p>
+
+ <p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> 19 avril 1816.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Maine de Biran cite avec éloge le mot de Montesquieu: «On
+ ne doit pas statuer par les lois divines ce qui doit être réglé par les
+ lois humaines.» (20 avril 1816.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> 22 janvier 1816.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> 26 novembre 1816.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> 22 avril 1816.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Séance du 26 messidor an V.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> «L’instruction et l’éducation publiques appartiennent
+ à l’Etat, et sont sous la direction supérieure du roi.» (25 février
+ 1817.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Il ne l’accepta que pour les Frères contractant
+ l’engagement de passer dix ans dans l’enseignement public. «Les Frères,
+ dit-il, ne peuvent être exemptés comme personnes religieuses qui se
+ sont engagées à certaines pratiques et à l’obéissance envers des
+ supérieurs que la loi ne connaît pas; ils ne peuvent l’être que comme
+ personnes vouées à un service public, sous l’autorité des chefs de ce
+ service.» Il fit d’ailleurs étendre l’exemption du service militaire
+ aux laïques signant l’engagement de dix ans. (30 janvier 1818.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> 25 février 1817.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> 15 février 1819.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> 4 mars 1817.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> 17 avril 1819.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Voici la fin de son discours: «Que le Gouvernement et
+ les Chambres secondent à l’envi les intentions des enfants de saint
+ Louis pour la religion de leur père, et qu’à l’ombre de cet arbre
+ antique et mystérieux, dont la cime se perd dans le ciel, et dont la
+ racine frappée en vain par l’impiété reprend toujours sur la terre
+ une nouvelle vie, la tige auguste des lys qui vient de refleurir
+ croisse et prospère pour rendre à la France cet éclat, cette gloire,
+ cette félicité qui ont fait si longtemps l’admiration du monde et qui
+ embelliront toujours le diadème du roi très chrétien.»</p>
+
+ <p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> «Il n’est pas bon, imprimais-je il y a longtemps, de
+ mettre dans l’homme la religion aux prises avec l’intérêt pécuniaire.»</p>
+
+ <p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> «Avant la Révolution, sous le clergé riche, la religion
+ s’est anéantie en France; vous en convenez, car vous ne cessez
+ d’attribuer cette révolution à l’incrédulité. Depuis la Révolution,
+ sous le clergé pauvre, la religion s’est relevée. Vous en convenez, car
+ vous peignez l’ardeur des peuples à demander des pasteurs.»</p>
+
+ <p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> «La religion, ses dogmes, ses préceptes, sa hiérarchie,
+ en un mot, tout ce qu’elle a de saint et de divin, ne tombe point, ne
+ peut jamais tomber sous l’action des pouvoirs politiques... La religion
+ n’a d’humain que ses ministres... Eux seuls donc, jamais la religion,
+ sont l’objet des lois qu’on appelle aujourd’hui religieuses.»</p>
+
+ <p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Victor de Broglie a montré l’indignation soulevée par
+ cette loi. (<i>Souvenirs</i>, II, p. 460.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> V. Gaschet, <i>Paul-Louis Courier et la Restauration</i>,
+ 1913.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> 3 et 5 décembre 1825.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> «Je sais que la France entière est imbue de l’opinion
+ qu’elle est gouvernée aujourd’hui, non par son roi et par ses hommes
+ d’Etat, mais comme l’Angleterre des Stuarts, par des jésuites et par
+ des congrégations.»</p>
+
+ <p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Voici leur système, dit Montlosier: «Employer la religion
+ comme moyen politique, et la politique comme moyen religieux; faire
+ obéir au roi par l’ordre de Dieu, faire obéir à Dieu par l’ordre du
+ roi... Je ne crois pas qu’il y ait pour tous les hommes, et surtout
+ pour le peuple français, rien de plus révoltant.» (p. 156.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> «La morale des rites s’évaporant avec la véritable morale
+ qu’on a eu l’imprudence de lui associer, rien ne reste.» (p. 191.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> «O bienfait de la Providence! En perdant ses lois, elle
+ a conservé le sentiment de la justice; en perdant ses institutions
+ honorables, elle a conservé les sentiments d’honneur; en perdant ses
+ institutions religieuses, elle a conservé le sentiment religieux. Au
+ retour de l’émigration, ce spectacle singulier d’un peuple qui a perdu
+ tout son corps, mais qui a conservé son âme, m’a frappé.» (p. 249.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Le succès du livre fit oublier d’autres ouvrages
+ similaires qui avaient d’abord attiré l’attention. Celui de Kératry,
+ par exemple, <i>Du culte en général</i> (1825), avait plu au public par
+ un mélange de convictions religieuses et d’attaques très vives contre
+ le pouvoir politique du clergé.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Dupin, <i>Mémoires</i>, III, p. 61. Sur les manies et
+ les bizarreries de Montlosier nous avons une amusante lettre de Victor
+ Jacquemont (v. Beauverie dans <i>Revue d’Auvergne</i>, 1922).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> <i>Les Jésuites, les Congrégations et le parti prêtre
+ en 1827</i>, 1827, p. 185. L’ouvrage contient plus de détails que le
+ premier sur l’envahissement des administrations publiques, et surtout
+ de l’Université, par le clergé.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Barrot, <i>Mémoires</i>, I, p. 59. Le mot fut critiqué
+ plus tard à la tribune par Guizot (30 mars 1831) et Lamartine (26 avril
+ 1834); mais sur le fond ils sont d’accord avec Odilon Barrot.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> 26 mai 1826.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> <i>Souvenirs</i> de Pontécoulant, 1865, t. IV, p. 49.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> 12 mars 1816.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> 2 avril 1823.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> 18 et 19 janvier 1827.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> V., par exemple, les mandements de l’archevêque d’Aix et
+ de l’évêque de Marseille. (<i>Documents sur l’histoire religieuse de la
+ France pendant la Restauration</i>, 1913, pp. 22 et 30.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Ce chiffre fut indiqué à la Chambre des députés par
+ Villèle (26 février 1827). Salaberry donne une liste de brochures
+ irréligieuses très répandues: il y en a plus de quatre-vingts, dont
+ vingt-cinq sur les jésuites. (<i>Souvenirs politiques</i>, II, p. 132).
+ Cf. Burnichon, <i>La Compagnie de Jésus en France</i>, I, p. 314 sqq.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> 8 mai 1827.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Discours de Gautier, 9 mai 1827.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> 9 mai 1827. Villèle avait été fâcheusement surpris
+ par les aveux imprudents de Frayssinous en mai 1826. (Geoffroy de
+ Grandmaison, <i>La Congrégation</i>, p. 317.) Il constatait le
+ mécontentement causé dans le peuple de Paris par le spectacle du
+ roi suivant à pied une procession. (<i>Mémoires</i>, V, p. 205.)
+ Cussy raconte la démarche qu’un magistrat légitimiste, Bellart, fit
+ auprès de Charles X pour le mettre en garde contre la Congrégation.
+ (<i>Souvenirs</i>, II, p. 61.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Foy ne repoussait pas <i>à priori</i> le second régime:
+ «C’est un système comme un autre, disait-il; on peut s’en trouver
+ bien; il existe dans d’autres pays; il est peut-être plus approprié à
+ l’esprit du siècle. (27 mars 1822.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> «Il n’est aucun de nous qui n’ait pu jadis rencontrer
+ dans le monde quelques-uns de ces hommes d’un autre âge, qui avaient
+ vu naître la révolution, qui avaient servi sa cause, combattu ses
+ fautes, lutté contre ses injustices, sans renier jamais ses principes,
+ conservant au milieu de toutes les épreuves un courage et une foi
+ inaltérables, supérieurs aux menaces comme aux séductions de la
+ toute-puissance, prêts à sceller de leur sang les vérités immortelles
+ qu’avait proclamées leur jeunesse,—et convaincus d’ailleurs qu’après
+ Voltaire et Rousseau il ne restait rien à faire à l’esprit humain.»
+ (<i>Politique libérale</i>, p. 111.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> Dejob, <i>L’Athénée</i>. (<i>Revue internationale de
+ l’enseignement</i>, 1889.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> <i>Correspondance</i>, I, p. 7.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> «Les idées métaphysiques sont des opinions explicatives
+ des phénomènes de la nature; aucune n’est sans contradictions. Les
+ religions sont des idées métaphysiques formulées par des dogmes et un
+ culte; elles changent par nations. La morale, au contraire, ne tient
+ ni aux temps, ni aux lieux, ni aux individus.» Elle est la loi des
+ rapports entre les hommes; or l’homme ne change pas.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> «La morale est la règle des rapports qui existent entre
+ les hommes: ainsi c’est de la nature même de l’homme qu’il faut déduire
+ les lois qui fixent ces rapports. La morale est donc indépendante des
+ religions, qui changent suivant les lieux et les temps.» (Déclaration
+ de principes citée par Amiable, <i>Une loge maçonnique</i>, fin.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> «Tous les peuples libres ont été religieux... N’attendez
+ rien de bon d’un cœur qui, dès l’enfance, n’aura battu que pour
+ une existence de quelques années.» (<i>La révolution de 1830 et le
+ véritable parti républicain</i>, I, p. <span class="smcap80">LXXXVII</span>.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> <i>Lettres</i> d’Alphonse d’Herbelot. (V. lettres du 20
+ février, du 20 mars, du 7 août 1829.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Dubois, <i>Cousin, Jouffroy, Damiron</i>, p. 178.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> Renan, <i>Essais de morale et de critique</i>, 3<sup>e</sup> éd.,
+ p. 62.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Dubois, <i>Cousin, Jouffroy, Damiron</i>, p. 14.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> Dubois, <i>Souvenirs</i>. (<i>La Quinzaine</i>, novembre
+ et décembre 1901.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> Dubois, <i>Cousin, Jouffroy, Damiron</i>, p. 121.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> Jouffroy, <i>Correspondance</i>, p. 281.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> «Sœur de la religion, la philosophie puise dans un
+ commerce intime avec elle des inspirations puissantes; elle met à
+ profit ses saintes images et ses grands enseignements, mais en même
+ temps elle convertit les vérités qui lui sont offertes par la religion
+ dans sa propre substance et dans sa propre forme; elle ne détruit pas
+ la foi; elle l’éclaire et la féconde, et l’élève doucement du demi-jour
+ du symbole à la grande lumière de la pensée pure.» (<i>Cours</i> de
+ 1828, 1<sup>re</sup> leçon.)—«Selon moi, dans le christianisme sont renfermées
+ toutes les vérités; mais ces vérités éternelles peuvent et doivent
+ être aujourd’hui abordées, dégagées, illustrées par la philosophie.»
+ (<i>Ibid.</i>, 13<sup>e</sup> leçon.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> Vacherot, <i>La religion</i>, p. 40.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> <i>Civilisation en Europe</i>, 2<sup>e</sup> et 5<sup>e</sup> leçons.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> <i>Des moyens de gouvernement et d’opposition</i>, chap.
+ IX. Sur ses croyances, v. sa lettre du 13 novembre 1826 à Rémusat.
+ (<i>Lettres à ses amis</i>, p. 64): «La parfaite certitude (et je l’ai)
+ que l’imperfection est en moi, non dans les choses, que ce que je
+ cherche et n’atteins pas n’en existe pas moins, que mon ignorance ne
+ retranche rien à la souveraine sagesse, cette certitude, dis-je, est
+ la source d’une résignation si confiante et si ferme qu’elle ressemble
+ presque à l’espérance.»</p>
+
+ <p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> Une revue catholique demanda la suppression de sa chaire
+ en lui reprochant «de n’avoir pas rendu dignement hommage à l’influence
+ du christianisme sur la civilisation moderne, de ne pas connaître les
+ monuments ecclésiastiques et d’être à la fois coupable d’injustice et
+ d’ignorance.» (Vauthier, <i>Villemain</i>, p. 85.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> Sur le déisme de Victor Hugo, et sur les différences
+ qui le séparent du christianisme orthodoxe, v. la thèse de l’abbé
+ Dubuis, <i>Victor Hugo, ses idées religieuses de 1802 à 1825</i>:
+ il montre que le poète ne fut, selon sa propre expression, qu’un
+ «chrétien littéraire» (p. 382). C’est vers 1829 que Lamartine perdit
+ ses croyances, autrefois très profondes (v. Jean des Cognets, <i>La vie
+ intérieure de Lamartine</i>, 1913).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> Cousin, dit-il, «reprend à dix, à quinze, à vingt ans
+ de distance, tout ce que ses disciples ont ajouté à sa doctrine,
+ et fondant tous ces travaux dans les siens, reportant ces idées
+ absorbées dans les siennes à la date où il jetait seulement les
+ premiers principes, il semble ainsi avoir tout conçu, tout engendré,
+ tout conduit à maturité.» (<i>Cousin, Jouffroy, Damiron</i>, p. 11).
+ Dès 1819 il mettait Damiron en garde contre l’influence exclusive de
+ Cousin. (<i>Ibid.</i>, Introduction, p. <span class="smcap80">XVII</span>).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> La pensée fondamentale de Jouffroy comme de sa
+ génération, écrit Dubois, fut celle-ci: «la philosophie ne trouve rien,
+ ne démontre rien, qui ne soit le fond même de la religion». (<i>Cousin,
+ Jouffroy, Damiron</i>, p. 132).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> On a eu tort, dit Dubois, de présenter ce récit
+ comme un testament: «cruel et indigne abus de mots et de dates
+ <i>artistement</i> confondus». (<i>ibid.</i>, p. 150.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> «La philosophie est tranquille... Elle se dit avec
+ sécurité: Il n’y a plus de Vatican; comme jadis les chrétiens, nés de
+ la veille, répétaient au pied de la statue de la Victoire ébranlée de
+ leurs cris: Il n’y a plus de Capitole.» (26 janvier 1826.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> «Aujourd’hui, ce qu’il importe d’enseigner à la France,
+ ce n’est point un dogme, une forme religieuse quelconque; les esprits
+ sont assez éclairés pour choisir d’eux-mêmes. C’est de lui apprendre le
+ respect de tous les dogmes et de toutes les formes; c’est de constater
+ le droit qu’ont toutes les croyances, négatives ou positives, de
+ vivre ensemble et égales sous la protection de la même loi.» (Dubois,
+ <i>Fragments littéraires</i>, I, p. 98.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, p. 99.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, p. 311.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, p. 335.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> <i>Ibid.</i>, II, p. 192.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, p. 179.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, p. 151 sqq.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> Dubois rappelle «tous les anciens recteurs d’académie
+ chassés, presque tous remplacés par des prêtres; les trois quarts des
+ provisorats de collèges royaux, toutes les principautés de collèges
+ communaux, occupés par des prêtres; tous les professeurs indépendants,
+ ou non affiliés aux congrégations, chassés de leurs chaires; l’Ecole
+ normale détruite; ses élèves poursuivis dans toutes les directions;
+ le haut enseignement de la capitale éteint; toutes les facultés des
+ lettres et des sciences dans les provinces, ou fermées ou réduites
+ à des leçons insignifiantes; les chaires d’histoire supprimées;
+ l’enseignement de la philosophie ramené à une théologie en latin
+ barbare; les élections du Collège de France violentées ou foulées aux
+ pieds avec mépris; l’Ecole de Médecine désorganisée et recomposée selon
+ le vœu de la faction; enfin l’instruction primaire partout étouffée, ou
+ livrée aux ignorantins...» (<i>ibid.</i>, II, p. 157.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> Il s’agit de l’affaire Dumonteil. (<i>ibid.</i>, II, p.
+ 49.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> Le <i>Globe</i> se moque aussi de la manière dont
+ certains hommes de l’ancienne génération conçoivent le rôle du prêtre:
+ «Si l’on croit ces vieux philosophes, un curé est un fonctionnaire qui
+ a mission d’instruire ses ouailles comme l’entend M. le Procureur du
+ roi, qui est tenu de leur délivrer, sur mandat de M. le Maire, tous
+ les sacrements qu’ils requièrent, et auquel il est sévèrement interdit
+ d’avoir sa conscience d’homme ou sa croyance de prêtre.» (2 août 1825)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> <i>Fragments</i>, I, p. 230. La condamnation de Touquet
+ provoque chez lui une vraie colère: «Dans la fièvre d’intolérance
+ qui agite le catholicisme, dans la passion de liberté qui saisit par
+ contradiction tous les esprits généreux, il faut s’attendre à voir
+ successivement tous les dogmes de la religion de l’Etat examinés,
+ débattus, niés.» (I, p. 294).—Cf. l’article sur un procès fait au
+ <i>Courrier français</i> (II, p. 318).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> I, p. 255. Citons encore son article sur l’enterrement
+ civil de Saint-Simon: «Ses amis et ses disciples n’ont point été
+ demander à une Eglise qu’il avait abandonnée des pompes et des prières
+ auxquelles il ne croyait pas. On ne les a point vus provoquer par des
+ sollicitations hypocrites un refus légitime, et exalter ensuite ce
+ refus comme un attentat, quand soi-même on s’en rend coupables les
+ premiers en voulant forcer un prêtre catholique à violer les lois
+ de son culte.» (C par Eugène Despois, Le Journal <i>Le Globe</i> et
+ M. Dubois, dans <i>Revue politique et littéraire</i>, 1874.) Les
+ enterrements civils se faisaient d’ailleurs sans difficulté, comme
+ l’a raconté Littré à propos de celui de son père. (<i>Conservation,
+ Révolution, Positivisme</i>, 2<sup>e</sup> éd., Remarques.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> «Elle est bien loin de nous déjà, la religion qui nous
+ fut enseignée par nos mères et par nos pasteurs revenus de l’exil...
+ Quelque chose de grave et de sérieux nous est resté dans l’âme; et même
+ émancipés de sa tutelle, la foi de nos jeunes années est chère à nos
+ souvenirs. En sera-t-il de même de la génération élevée au bruit des
+ cantiques et des processions du Sacré-Cœur?» (<i>Fragments</i>, I, p.
+ 154.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> «Si le sentiment religieux est une folie, parce que la
+ preuve n’est pas à côté, l’amour est une folie, l’enthousiasme un
+ délire, la sympathie une faiblesse, le dévouement un acte insensé... La
+ liberté veut toujours des citoyens, quelquefois des héros. N’éteignez
+ pas les convictions qui servent de base aux vertus des citoyens, et qui
+ créent les héros, en leur donnant la force d’être des martyrs.» (<i>De
+ la religion</i>, préface.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, p. 35.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> Il avait un instant proposé dans la <i>Minerve</i>
+ l’octroi d’une dotation foncière à l’Eglise, pour qu’elle fût
+ indépendante de l’Etat; les protestations de ses lecteurs l’amenèrent à
+ se rétracter. (V. Gonnard dans <i>Revue politique et parlementaire</i>,
+ juin 1913.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> Dubois, <i>Fragments</i>, II, p. 34.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> Ferdinand-Dreyfus, <i>La Rochefoucauld-Liancourt</i>,
+ p. 498 sqq. Sur l’action très variée de cette société, v. Pouthas,
+ <i>Guizot pendant la Restauration</i> (1923), p. 342 sqq.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> Les pères la feront donner quand même, car ils
+ connaissent la bienfaisante influence de l’Evangile: «une religion qui
+ n’offre rien de tout cela est-elle digne d’être protégée? Une religion
+ qui a tout cela a-t-elle besoin de protection?» (p. 217).—Vinet
+ admet à la rigueur que le gouvernement fasse payer par tous une taxe
+ religieuse et la répartisse d’après le nombre des adhérents inscrits à
+ chaque groupe.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> V. seconde partie, chap. XII et XIII.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> Guizot, dans son rapport au sujet du concours présente
+ sur ce point les réserves de la Société. A part cela, il approuvait les
+ théories de Vinet.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> «Inspire au cœur des rois la volonté d’anéantir toutes
+ ces entraves qui retiennent les cœurs sous le joug de la crainte et
+ en bannissent l’amour.» Que les hommes disposent à leur gré de leur
+ conscience, «afin qu’ayant été libres de t’aimer sur la terre, ils
+ soient libres, Beauté suprême, de te contempler à jamais dans les
+ cieux!»</p>
+
+ <p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> Le travail classé en seconde ligne fut celui d’Auguste
+ Portalis. Sans aller jusqu’à la séparation, il montre que la liberté
+ des cultes est un droit naturel: «Toutes les religions, dit-il,
+ doivent être protégées par l’Etat, mais aucune d’elles ne doit
+ jamais le protéger... Un culte ne représente que les fidèles d’une
+ croyance, l’Etat au contraire représente l’universalité des citoyens».
+ (<i>Mémoire en faveur de la liberté des cultes</i>, pp. 30 et 32.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> Nachet, <i>De la liberté religieuse en France</i>, p.
+ 378. Il condamne l’ordonnance de 1828 contre les jésuites au nom des
+ mêmes principes. La commission qui décerna le prix à Nachet comptait
+ parmi ses membres Benjamin Constant, Guizot, Victor de Broglie,
+ Stapfer, Vivien, et Gaëtan de La Rochefoucauld, le fondateur du nouveau
+ concours.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> 30 juillet 1828. De même, le 10 juin 1829, il demanda une
+ réduction du budget des cultes, «jusqu’au temps éloigné sans doute,
+ quoique inévitable, où chaque religion trouvera toutes ses ressources
+ dans ses croyants.» Littré père disait aussi, au témoignage de son
+ fils: «tant cru, tant payé».</p>
+
+ <p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> Lettre du 17 octobre 1831, citée par Burnichon, I, p.
+ 516.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> <i>Sur la politique rationnelle</i>, 1831, p. 70.
+ Lamartine fut quelque temps président de la Société de la morale
+ chrétienne. Nachet, publiant après 1830 la seconde édition de son
+ Mémoire, se plaignit vivement qu’on n’eût rien fait pour en appliquer
+ les conclusions.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> H. Carnot, <i>Sur le saint-simonisme</i>, 1887. Sur
+ Coessin, v. Georges Weill, dans <i>Revue des études napoléoniennes</i>,
+ 1919.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> V. Georges Weill, <i>L’école saint-simonienne</i>, 1896.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> V. Rastoul, <i>Histoire de la démocratie catholique en
+ France</i>, 1911.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> «Continuer Voltaire aujourd’hui serait dangereux et
+ puéril. A chaque époque son œuvre! Celle de notre temps est de raviver
+ le sentiment religieux, de combattre les insolences du scepticisme et
+ de railler ses railleries.» (<i>Revue du Progrès</i>, I, p. 146.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> Barbès, <i>Deux jours de condamnation à mort</i>. V.
+ Georges Weill, <i>Histoire du parti républicain</i>, p. 238 sqq.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> Bouglé, <i>Chez les prophètes socialistes</i>, 1918.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> Séance du 26 avril 1834.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> 8 juin 1835, 18 mai 1837, 17 mai 1838, 17 et 18
+ janvier 1839. Dubois, au contraire, trouvait inquiétants les progrès
+ du catholicisme en Belgique: «Pour mon compte, disait-il, cette
+ expérience que je vois se faire aux portes de la France m’a fait
+ profondément réfléchir sur une foule de mesures qui étaient venues
+ à la pensée de beaucoup d’hommes d’Etat, et que j’ai jusque là
+ combattues avec vivacité» (17 mai 1838). Il revenait donc aux idées
+ gallicanes dédaignées par le <i>Globe</i>. Quant aux républicains,
+ ils se prononcent rarement pour la séparation de l’Eglise et de
+ l’Etat. Cependant on trouve un projet de ce genre, très soigneusement
+ étudié, dans le livre d’Auguste Billiard, <i>Essai sur l’organisation
+ démocratique de la France</i> (1837): l’auteur, ancien secrétaire
+ général du ministère de l’Intérieur, connaît la complexité des
+ questions à résoudre.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> Cette enquête est résumée dans le livre de Lorain,
+ <i>Tableau de l’instruction primaire en France</i>, 1837.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> «L’instruction morale et religieuse s’associe à
+ l’instruction tout entière, à tous les actes du maître d’école et
+ des enfants... Le développement intellectuel séparé du développement
+ moral et religieux devient un principe d’orgueil, d’insubordination,
+ d’égoïsme, et par conséquent de danger pour la société.» Evitons que
+ le clergé fonde des écoles: «Il vaut cent fois mieux avoir la lutte en
+ dedans qu’au dehors». (Séance du 30 avril 1833).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> Guizot a reproduit cette circulaire du 18 juillet 1833
+ au tome III de ses <i>Mémoires</i>.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> Brouard, <i>Essai d’histoire critique de l’instruction
+ primaire</i>, p. 73.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> «L’enseignement secondaire et supérieur est profondément
+ empreint d’un caractère politique; c’est la chose du gouvernement,
+ ou tout au moins de la cité: il répugne donc à toute influence
+ sacerdotale... Mais l’enseignement élémentaire est une chose purement
+ sociale; et puisque la société pour cette œuvre appelle la religion
+ à son aide, elle doit accepter loyalement les conditions de cette
+ alliance.» (Barau, <i>De l’éducation morale de la jeunesse</i>, p. 39.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> «S’ils n’ont pas de reproches sérieux à faire aux
+ maîtres formés par les écoles normales, ils ne les aimeront peut-être
+ jamais beaucoup, mais ils les accepteront sans répugnance» (p. 44).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> V. l’étude faite sur ce rapport de Jouffroy par Félix
+ Pécaut (<i>L’éducation publique et la vie nationale</i>, p. 178
+ sqq.) Lorain aussi demandait qu’on assurât l’appui du clergé aux
+ écoles primaires. (<i>Tableau de l’instruction primaire</i>, ch.
+ <span class="smcap80">VIII</span>.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> «Alors, comme aujourd’hui, la plupart des instituteurs
+ n’avaient pas la foi religieuse qu’on les forçait d’enseigner.»
+ (Chevallier, <i>Souvenirs d’un vieil instituteur</i>, p. 23 sqq.)
+ Chevallier raconte aussi comment les élèves de l’école normale de
+ Poitiers s’entendirent pour ne pas présenter le billet de confession
+ réclamé par l’aumônier. Barau dit qu’à l’école normale d’Evreux, en
+ 1838, vingt élèves refusèrent de se confesser, jusqu’à ce que le
+ directeur fût intervenu.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> Lefrançais, <i>Souvenirs d’un révolutionnaire</i>, p.
+ 19.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> Sur Claude Tillier, v. les travaux de Marius Gérin,
+ surtout ses <i>Etudes sur Claude Tillier</i> (1902) et son édition des
+ <i>Pamphlets</i> (1906).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_112" href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> <i>Pamphlets</i>, p. 320.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_113" href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 328.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_114" href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> «Sur la partie vivante de la Nation, celle qui a
+ une tête d’homme et un cœur de citoyen, ils n’ont point de prise;
+ elle glisse sous leur étreinte comme une outre imbibée d’huile.»
+ (<i>Pamphlets</i>, p. 488.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_115" href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> «A leur place, j’aurais pris franchement la cocarde du
+ peuple; cette liberté qu’il venait de baptiser avec son sang, j’aurais
+ voulu, moi, la baptiser avec mon eau bénite; je l’aurais portée sur
+ mon autel, et je l’aurais mise sous la protection de ce Christ,
+ mort non seulement pour la rédemption des pécheurs, mais aussi pour
+ l’affranchissement du genre humain.» (<i>ibid.</i>, p. 488.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_116" href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a> «Votre ministère, à vous, prêtres, c’est de prier; vous
+ êtes payés par l’Etat pour prier, comme le cantonnier est payé pour
+ entretenir les routes; quand vous ne priez point, vous ne gagnez point
+ l’argent qu’on vous donne.» (<i>ibid.</i>, p. 387.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_117" href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a> «Il lève de l’argent par toute la France; il recrute
+ publiquement des congrégations; il a ses prédicateurs embrigadés,
+ des journaux qu’il subventionne, des écrivains qu’il salarie! Avant
+ de bouleverser la France, il met tout sens dessus dessous dans la
+ sacristie. Il fait des saints; il fabrique des miracles; en guise
+ de cocardes il vend des médailles; il promet le ciel à ceux qui le
+ suivent.» (<i>ibid.</i>, p. 629.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_118" href="#FNanchor_118"><span class="label">[118]</span></a> «J’ai quelquefois entendu dire que le christianisme
+ avait fait son temps. Il l’a à peine commencé... La croix est partout;
+ mais la liberté et l’égalité doivent être agenouillées au pied de la
+ croix, et la liberté et l’égalité ne sont nulle part» (p. 330).—«Je
+ ne connais point, dit-il ailleurs, de rôle plus honorable que celui
+ d’un pasteur régnant sur sa paroisse par l’ascendant de ses vertus» (p.
+ 247).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_119" href="#FNanchor_119"><span class="label">[119]</span></a> «Sans cesse stimulé par tous les mobiles qui agissent
+ sur la volonté de l’homme, ayant la conscience qu’il concourt, pour sa
+ modeste part, au progrès général de l’humanité, à la fois loi du monde
+ et loi de Dieu, l’instituteur laïque est plein d’une noble ardeur et
+ d’un saint enthousiasme.» (<i>Lutte du principe clérical et du principe
+ laïque dans l’enseignement</i>, p. 27.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_120" href="#FNanchor_120"><span class="label">[120]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 264.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_121" href="#FNanchor_121"><span class="label">[121]</span></a> «L’Etat est laïque, par conséquent l’instruction donnée
+ en son nom doit être laïque; et si ce mot ne paraît pas clair, nous
+ dirons qu’il signifie pour nous que l’enseignement public, sans être
+ irréligieux, doit faire abstraction de toute religion positive.»
+ (<i>Ibid.</i>, p. 387.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_122" href="#FNanchor_122"><span class="label">[122]</span></a> «Ne nous lassons pas de répéter qu’aux environs de
+ 1830 l’Université de France a offert le spectacle réel d’une société
+ idéale, d’une société où toutes les opinions et tous les cultes se
+ rencontraient non seulement sans se combattre, mais avec une parfaite
+ bonne grâce.» (Alfred de Mézières dans le <i>Temps</i>, 17 février
+ 1914.) Cet esprit universitaire existait déjà sous la Restauration,
+ même dans un collège «bien pensant» comme Sainte-Barbe; un ancien
+ élève de cette maison, Victor Duruy, l’a rappelé: «Il me serait
+ impossible de dire si mes professeurs étaient catholiques, protestants
+ ou libres-penseurs; je ne leur ai connu qu’une religion, celle de
+ l’honnête et du beau.» (Cité par Hauser dans <i>Grande Revue</i>, 25
+ octobre 1913.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_123" href="#FNanchor_123"><span class="label">[123]</span></a> Séance du 21 janvier 1831.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_124" href="#FNanchor_124"><span class="label">[124]</span></a> Il aida, par exemple, Jean-Marie de la Mennais
+ à développer la congrégation des Petits Frères, qui donnait un
+ enseignement rudimentaire dans les villages de l’Ouest. (V. Laveille,
+ <i>Jean-Marie de la Mennais</i>, II, p. 47.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_125" href="#FNanchor_125"><span class="label">[125]</span></a> «C’est là ce qu’il y a de vrai dans cette déplorable
+ et confuse parole, tant commentée: <i>la loi est athée</i>.» (<i>Du
+ catholicisme, du protestantisme et de la philosophie en France</i>,
+ dans <i>Méditations et études morales</i>.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_126" href="#FNanchor_126"><span class="label">[126]</span></a> Un écrivain démocrate, Francisque Bouvet, fit à
+ Guizot une réponse tout inspirée par l’évangélisme républicain. Le
+ catholicisme, dit-il, empêchait le principe chrétien de produire
+ ses effets sociaux; le protestantisme a supprimé ces obstacles; la
+ philosophie a fait passer le christianisme dans la pratique. (<i>Du
+ catholicisme, du protestantisme et de la philosophie en France</i>,
+ 1840.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_127" href="#FNanchor_127"><span class="label">[127]</span></a> Jules Simon, <i>Victor Cousin</i>, p. 89.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_128" href="#FNanchor_128"><span class="label">[128]</span></a> Barthélemy Saint-Hilaire, <i>M. Victor Cousin</i>, II,
+ pp. 338, 343, 344, 391.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_129" href="#FNanchor_129"><span class="label">[129]</span></a> V., dans les <i>Mémoires</i> de l’Académie de Caen, les
+ lettres de Jules Simon (1896) et le récit des tribulations de Vacherot
+ par Pouthas (1905).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_130" href="#FNanchor_130"><span class="label">[130]</span></a> Il envoya Mourier à Besançon à la place d’un professeur
+ jugé dangereux. (Mourier, <i>Notes et souvenirs</i>, p. 26.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_131" href="#FNanchor_131"><span class="label">[131]</span></a> Montalembert a conté que, dans sa classe, l’existence
+ de Dieu fut votée par les élèves à la majorité d’une voix. (Lecanuet,
+ <i>Montalembert</i>, I, p. 27.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_132" href="#FNanchor_132"><span class="label">[132]</span></a> C’était vrai, non seulement pour les proviseurs, mais
+ pour les recteurs. On trouve parmi eux des prêtres, comme l’abbé
+ Daniel à Caen; des laïques très fervents, comme Loyson, le père
+ d’Hyacinthe Loyson; des voltairiens, comme Odilon Ranc, le grand-oncle
+ du journaliste Ranc (V. Ranc, <i>Souvenirs</i>, p. 9); des philosophes
+ anticatholiques, tels que Patrice Larroque (v. Georges Weill dans
+ <i>Revue internationale de l’enseignement</i>, 1914).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_133" href="#FNanchor_133"><span class="label">[133]</span></a> «Cet impôt, que l’Université percevait elle-même, et
+ auquel on ne voyait guère d’autre but que celui de rétribuer les
+ places de son état-major, lui valut dans la bourgeoisie quasi la
+ même impopularité que le fameux impôt des 45 centimes a valu, chez
+ les paysans, à la république de 1848.» (Cournot, <i>Des institutions
+ d’instruction publique</i>, p. 279.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_134" href="#FNanchor_134"><span class="label">[134]</span></a> V. Hémon, <i>Bersot et ses amis</i>, p. 34 sqq. Cf.
+ Vauthier dans <i>Revue internationale de l’enseignement</i>, 1911.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_135" href="#FNanchor_135"><span class="label">[135]</span></a> Latreille, <i>Francisque Bouillier</i>, p. 49 sqq.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_136" href="#FNanchor_136"><span class="label">[136]</span></a> V. Pouthas, dans <i>Mémoires</i> de l’Académie de Caen,
+ 1906, p. 127 sqq.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_137" href="#FNanchor_137"><span class="label">[137]</span></a> Celui-ci, d’Astros, publia un mandement spécial contre
+ les doctrines philosophiques du professeur.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_138" href="#FNanchor_138"><span class="label">[138]</span></a> Dejob dans <i>Bulletin italien</i> de Bordeaux,
+ avril-juin 1913. Un autre Italien au service de la France, Libri, mena
+ rude campagne contre le clergé (Dejob, <i>ibid.</i>, juillet-septembre
+ 1912).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_139" href="#FNanchor_139"><span class="label">[139]</span></a> Barthélemy Saint-Hilaire, <i>M. Victor Cousin</i>, I, p.
+ 500.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_140" href="#FNanchor_140"><span class="label">[140]</span></a> Discours du 15 mai 1843.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_141" href="#FNanchor_141"><span class="label">[141]</span></a> «Je regarde comme le lieu commun le plus frivole, le
+ plus contraire à toute expérience et à la nature des choses, cette
+ séparation, si fort à la mode aujourd’hui dans un certain monde, de
+ l’instruction et de l’éducation, et je soutiens, avec tout ce qu’il y a
+ jamais eu d’hommes d’Etat, de moralistes et d’hommes d’école consommés,
+ que partout où il y a une instruction véritablement saine et forte, il
+ y a déjà un grand fonds d’éducation.»</p>
+
+ <p><a id="Footnote_142" href="#FNanchor_142"><span class="label">[142]</span></a> Discours du 21 avril 1844. Ce discours, et tous les
+ autres prononcés par Cousin sur le même sujet, sont réunis dans
+ <i>Défense de l’Université et de la philosophie</i>.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_143" href="#FNanchor_143"><span class="label">[143]</span></a> «Toutes les fois que vous entendrez accuser
+ l’enseignement philosophique d’être vague, vaporeux, sans caractère
+ religieux déterminé, sachez que ce qu’on vous demande, c’est que le
+ caractère religieux soit si bien déterminé, que ce soit celui d’une
+ communion particulière qui repoussera les élèves de toutes les autres
+ communions» (3 mai 1844).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_144" href="#FNanchor_144"><span class="label">[144]</span></a> 22 mai 1844.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_145" href="#FNanchor_145"><span class="label">[145]</span></a> Ce rapport a été reproduit dans les <i>Discours
+ parlementaires</i> de Thiers, t. VI.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_146" href="#FNanchor_146"><span class="label">[146]</span></a> Thiers parla de même dans son interpellation du 2 mai
+ 1845 sur l’existence illégale des jésuites: «Respect de notre auguste
+ religion, respect des droits sacrés de l’Etat, telle est la double
+ inspiration sous laquelle nous devons penser et parler dans cette
+ question.»</p>
+
+ <p><a id="Footnote_147" href="#FNanchor_147"><span class="label">[147]</span></a> <i>Journal des Débats</i>, 15 mai 1843. C’est
+ Cuvillier-Fleury, écrivant au duc d’Aumale, qui lui signala cet
+ article écrit par Saint-Marc, «le plus religieux des hommes». Et le
+ jeune prince répondait à son maître: «Je suis tout à fait du parti de
+ l’Université dans sa querelle avec le clergé. Vous le savez, je suis
+ un catholique sincère et convaincu; j’aime ma religion, je respecte
+ ses ministres. Mais je crois les prêtres peu aptes à former des hommes
+ pratiques, et je me défie de leurs habitudes envahissantes. Les jeunes
+ gens qui sortent des séminaires ne sont pas plus moraux que ceux
+ qui sortent des collèges; ils sont moins francs, moins énergiques.»
+ (<i>Correspondance</i>, I, 26 mai 1843.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_148" href="#FNanchor_148"><span class="label">[148]</span></a> «Au lieu de se rattacher au droit commun et de se borner
+ à en réclamer l’exercice, on a montré la pensée de dominer l’éducation
+ tout entière, sinon de la diriger.» (<i>Œuvres et correspondances
+ inédites</i>, I, p. 122.) Devant la Chambre, il reprocha au ministère
+ «d’attirer à lui le catholicisme, de mettre la main sur le clergé»,
+ de chercher à rétablir l’union intime entre l’Eglise et l’Etat, et de
+ réveiller ainsi contre l’Eglise les antipathies et les défiances de
+ tous ceux qui aimaient la liberté religieuse (28 avril 1845).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_149" href="#FNanchor_149"><span class="label">[149]</span></a> Le 2 mai 1845, à la Chambre, il appuya l’interpellation
+ de Thiers. Le clergé, disait-il, est hors de cause: «c’est pour lui que
+ nous combattons en cherchant à l’isoler, à le séparer de ceux qui le
+ compromettent.» Parmi les congrégations il déclare n’en vouloir qu’aux
+ jésuites.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_150" href="#FNanchor_150"><span class="label">[150]</span></a> Séance du 31 janvier 1846.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_151" href="#FNanchor_151"><span class="label">[151]</span></a> Patrice Larroque fut ainsi relevé de ses fonctions
+ de recteur (Georges Weill, art. cité). Un normalien israélite,
+ Eugène Manuel, fut invité, à cause de sa religion, à ne pas choisir
+ l’enseignement de la philosophie. (Manuel, <i>Lettres de jeunesse</i>,
+ p. 57.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_152" href="#FNanchor_152"><span class="label">[152]</span></a> Amédée Jacques, dans l’avant-propos de cette Revue (15
+ décembre 1847), écrivait: «Ne voyons-nous pas renaître l’intolérance
+ religieuse au mépris des lois, et une sorte d’hypocrisie officielle se
+ glisser peu à peu dans nos mœurs, comme pour rivaliser avec l’esprit
+ réactionnaire de la Restauration?»</p>
+
+ <p><a id="Footnote_153" href="#FNanchor_153"><span class="label">[153]</span></a> Ballanche, parlant du succès «scandaleusement européen»
+ de ce livre, disait: «Toute la terre le dévore; il voyage plus
+ rapidement que le choléra.» (<i>Correspondance des deux Ampère</i>,
+ 1875, II, p. 134.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_154" href="#FNanchor_154"><span class="label">[154]</span></a> Le jury condamna en 1844 un écrit du polémiste
+ antichrétien Toussaint Michel, <i>Caducité des religions prétendues
+ révélées</i>. Cuvillier-Fleury, en l’annonçant au duc d’Aumale,
+ approuva ce verdict: «Le clergé mérite la même protection que
+ l’Université.» (<i>Correspondance</i>, I, p. 271.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_155" href="#FNanchor_155"><span class="label">[155]</span></a> V. Georges Weill, <i>Les républicains et l’enseignement
+ sous Louis-Philippe</i> (<i>Revue internationale de l’enseignement</i>,
+ 1899).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_156" href="#FNanchor_156"><span class="label">[156]</span></a> V. Monod, <i>Le père de Michelet</i> (dans <i>Jules
+ Michelet</i>). «Sorti du dix-huitième siècle, a écrit Michelet, je m’en
+ écartais parfois un moment pour y revenir toujours.» (<i>ibid.</i>, p.
+ 234.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_157" href="#FNanchor_157"><span class="label">[157]</span></a> Quinet, <i>Histoire de mes idées</i>, pp. 19, 33, 54.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_158" href="#FNanchor_158"><span class="label">[158]</span></a> V. les lettres dithyrambiques de Quinet à sa mère en
+ 1825 sur Cousin. (<i>Œuvres</i>, t. XIX, p. 320 sqq.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_159" href="#FNanchor_159"><span class="label">[159]</span></a> <i>Unité morale des peuples modernes</i> (<i>Œuvres</i>,
+ t. I.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_160" href="#FNanchor_160"><span class="label">[160]</span></a> <i>Le génie des religions</i> (1841).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_161" href="#FNanchor_161"><span class="label">[161]</span></a> <i>De l’Avenir de la religion</i>, juin 1839. (Mélanges,
+ t. VI.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_162" href="#FNanchor_162"><span class="label">[162]</span></a> Monod, <i>Jules Michelet</i>, p. 90-93. Cf. pour toute
+ la campagne de Michelet et de Quinet au Collège de France, <i>La vie et
+ la pensée de Jules Michelet</i>, par Monod.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_163" href="#FNanchor_163"><span class="label">[163]</span></a> Les attaques avaient cependant commencé contre lui.
+ Une de ses conférences fut dénoncée à Cousin par un prêtre. (Hémon,
+ <i>Bersot et ses amis</i>, p. 23).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_164" href="#FNanchor_164"><span class="label">[164]</span></a> V. Boberley, <i>Les idées de Quinet et de Michelet sur
+ la religion</i>. (<i>Revue chrétienne</i>, 1916-17.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_165" href="#FNanchor_165"><span class="label">[165]</span></a> V. <i>Une année du Collège de France</i>, conclusion.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_166" href="#FNanchor_166"><span class="label">[166]</span></a> <i>Le Peuple</i>, p. 206.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_167" href="#FNanchor_167"><span class="label">[167]</span></a> P. 253.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_168" href="#FNanchor_168"><span class="label">[168]</span></a> «Ce prêtre, ce serf, c’est le tyran du maître d’école.
+ Celui-ci n’est pas son subordonné légalement, mais il est son valet.
+ Sa femme, mère de famille, fait sa cour à Madame la gouvernante de
+ Monsieur le curé, à la pénitente préférée, influente. Elle sent bien,
+ cette femme qui a des enfants et qui a tant de peine à vivre, qu’un
+ maître d’école mal avec le curé, c’est un homme perdu!» (p. 104).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_169" href="#FNanchor_169"><span class="label">[169]</span></a> V. l’introduction du t. I (1847).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_170" href="#FNanchor_170"><span class="label">[170]</span></a> «L’Eglise juge et ne juge pas, tue et ne tue pas. Elle
+ a horreur de verser le sang; voilà pourquoi elle brûle. Que dis-je?
+ Elle ne brûle pas. Elle remet le coupable à celui qui brûlera, et
+ elle ajoute encore une petite prière comme pour intercéder. Comédie
+ terrible, où la justice, la fausse et cruelle justice, prend le masque
+ de la grâce» (p. 26).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_171" href="#FNanchor_171"><span class="label">[171]</span></a> Voici l’œuvre de leurs collèges: «donner à l’esprit un
+ mouvement apparent qui lui rende impossible tout mouvement réel, le
+ consumer dans une gymnastique incessante et sous de faux semblants
+ d’activité, caresser la curiosité, éteindre dans le principe le génie
+ de découverte, étouffer le savoir sous la poussière des livres» (6<sup>e</sup>
+ leçon).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_172" href="#FNanchor_172"><span class="label">[172]</span></a> <i>Réponse à M. l’Archevêque de Paris</i>, août 1843.
+ (<i>Œuvres</i>, t. II.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_173" href="#FNanchor_173"><span class="label">[173]</span></a> «Quand la force régnait à la place de l’âme, quand
+ l’épée décidait de tout, quand l’inquisition, la Saint-Barthélemy,
+ la torture empruntée du droit païen, le caprice d’un seul homme,
+ c’est-à-dire quand la société païenne durait, dominait encore, vous
+ appeliez cela un royaume très chrétien! Et depuis, au contraire, que la
+ fraternité, l’égalité, inscrites dans la loi, tendent de plus en plus
+ à descendre dans les faits; depuis que l’esprit est reconnu plus fort
+ que l’épée et le bourreau, depuis que l’esclavage, le servage ont cessé
+ ou que l’on travaille à en abolir les restes, depuis que la liberté
+ individuelle consacrée devient le droit de toute âme immortelle,
+ depuis que ceux dont les pères se sont massacrés se tendent désormais
+ la main, c’est-à-dire, depuis que la pensée chrétienne, sans doute
+ trop faiblement encore, pénètre peu à peu les institutions et devient
+ comme la substance et l’aliment du droit moderne, vous appelez cela un
+ royaume athée!» (3<sup>e</sup> leçon).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_174" href="#FNanchor_174"><span class="label">[174]</span></a> <i>Le christianisme et la Révolution française</i>
+ (<i>Œuvres</i>, t. III, p. 30).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_175" href="#FNanchor_175"><span class="label">[175]</span></a> «Je dois m’éloigner de cette école, de cette pensée
+ qui, dans mes meilleures années, m’a souvent fait battre le cœur.»
+ (<i>ibid.</i>, p. 40.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_176" href="#FNanchor_176"><span class="label">[176]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 259.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_177" href="#FNanchor_177"><span class="label">[177]</span></a> V. Monin dans <i>Revue d’histoire littéraire de la
+ France</i>, 1913, p. 669.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_178" href="#FNanchor_178"><span class="label">[178]</span></a> «Je trouve, lui écrivait-elle, que vous dépensez trop de
+ force et de génie à frapper sur trop peu de chose. Vous voulez réformer
+ l’Eglise et changer le prêtre; moi je ne veux ni de ces prêtres, ni de
+ cette Eglise.» (Monod, <i>Jules Michelet</i>, p. 353). Sur les opinions
+ de la grande romancière, v. Wladimir Karénine, <i>George Sand</i>, t.
+ III, p. 219 sqq.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_179" href="#FNanchor_179"><span class="label">[179]</span></a> Génin, <i>Les Jésuites et l’Université</i>, 1844. Il
+ accepte d’ailleurs la suppression du monopole universitaire, pourvu que
+ l’Etat conserve la collation des grades, la surveillance des maisons
+ libres, et chasse les jésuites.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_180" href="#FNanchor_180"><span class="label">[180]</span></a> Cette réaction, dit-il, fortifiée, «je ne dirai pas par
+ la complicité, mais par la complaisance inexplicable du gouvernement,
+ s’attaque avec une violence inouïe à toutes les institutions où
+ fleurissent la science et l’enseignement laïques». (14 avril 1845).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_181" href="#FNanchor_181"><span class="label">[181]</span></a> Ce cours de 1847 se trouve dans <i>Une année du Collège
+ de France</i>, avec les leçons préparées et non professées.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_182" href="#FNanchor_182"><span class="label">[182]</span></a> <i>Affaires de Rome</i>, p. 302.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_183" href="#FNanchor_183"><span class="label">[183]</span></a> «Il y a des miracles quand on y croit, ils disparaissent
+ quand on n’y croit plus» (p. 64).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_184" href="#FNanchor_184"><span class="label">[184]</span></a> P. 96.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_185" href="#FNanchor_185"><span class="label">[185]</span></a> «La résistance passive est la résistance du cou à la
+ hache qui tombe dessus» (p. 181).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_186" href="#FNanchor_186"><span class="label">[186]</span></a> V. Boutard, <i>Lamennais</i>, III, p. 361 sqq; Duine,
+ <i>La Mennais</i>.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_187" href="#FNanchor_187"><span class="label">[187]</span></a> <i>Œuvres</i>, III, p. 10.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_188" href="#FNanchor_188"><span class="label">[188]</span></a> P. 26.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_189" href="#FNanchor_189"><span class="label">[189]</span></a> Proudhon fait une amusante parodie de ce style dans ses
+ apostrophes à Lamennais, à Genoude, aux abbés fondateurs de cultes,
+ comme Constant et Châtel, et à l’archevêque de Paris.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_190" href="#FNanchor_190"><span class="label">[190]</span></a> P. 29.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_191" href="#FNanchor_191"><span class="label">[191]</span></a> «Je ne saurais dire quelle triste et douloureuse
+ impression produisit d’abord, sur mon cœur le spectacle de cette
+ agonie. Je voyais un peuple irréligieux avant d’être instruit, un
+ gouvernement que rien d’éternel, rien d’absolu ne soutenait; une
+ société pour qui l’ordre était une convention, le vice et la vertu des
+ idées arbitraires, le passé du genre humain un long mensonge: et cette
+ situation sans exemple, cet avenir sans providence m’effrayaient. Mais
+ je me rassurai bientôt en démêlant dans les faits les plus vulgaires,
+ et les causes secrètes des révolutions religieuses, et les éléments
+ d’un ordre merveilleux, qui se laissait d’autant moins apercevoir qu’il
+ était plus près de moi. Alors je me dis que le temps était venu d’aider
+ au travail de la nature, et de procurer, par tous les moyens que la
+ raison avoue, la dernière crise de la société» (p. 33).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_192" href="#FNanchor_192"><span class="label">[192]</span></a> «Combien elle embellit nos plaisirs et nos fêtes! quel
+ parfum de poésie elle répandait sur nos moindres actions! Comme elle
+ sut ennoblir le travail, rendre la douleur légère, humilier l’orgueil
+ du riche et relever la dignité du pauvre! Que de courages elle échauffa
+ de ses flammes! que de vertus elle fit éclore! que de dévouements elle
+ suscita! quel torrent d’amour elle versa au cœur des Thérèse, des
+ François de Sales, des Vincent de Paul, des Fénelon; et de quel lien
+ fraternel elle embrassa les peuples, en confondant dans ses traditions
+ et ses prières les temps, les langues et les races! Avec quelle
+ tendresse elle consacra notre berceau, et de quelle grandeur elle
+ accompagna nos derniers instants! Quelle chasteté délicieuse elle mit
+ entre les époux!... La Religion a créé des types auxquels la science
+ n’ajoutera rien: heureux si nous apprenons de celle-ci à réaliser en
+ nous l’idéal que nous a montré la première» (p. 35).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_193" href="#FNanchor_193"><span class="label">[193]</span></a> «C’est la mode aujourd’hui de parler à tout propos de
+ Dieu et de déclamer contre le pape; d’invoquer la Providence et de
+ bafouer l’Eglise.» (<i>Système des contradictions économiques</i>, I,
+ p. 326).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_194" href="#FNanchor_194"><span class="label">[194]</span></a> Je sais «que l’athéisme pratique doit être désormais
+ la loi de mon cœur et de ma raison..., que le retour à Dieu par la
+ religion, la paresse, l’ignorance ou la soumission, est un attentat
+ contre moi-même.» (<i>ibid.</i>, I, p. 375.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_195" href="#FNanchor_195"><span class="label">[195]</span></a> D’Alton-Shée, <i>Mémoires</i>, II, p. 338.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_196" href="#FNanchor_196"><span class="label">[196]</span></a> Il le rappela dans sa lettre à l’archevêque de Paris, en
+ 1843. L’année précédente déjà il avait signalé l’indifférence du clergé
+ français devant la critique nouvelle (<i>La controverse nouvelle</i>
+ dans <i>Œuvres</i>, t. II).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_197" href="#FNanchor_197"><span class="label">[197]</span></a> <i>Annuaire</i> de l’Ecole Normale Supérieure, 1902,
+ notice sur Perrens.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_198" href="#FNanchor_198"><span class="label">[198]</span></a> V. ses études de 1843 sur les fées et sur les légendes
+ pieuses. Michel Bréal a montré que Maury fut vraiment un précurseur.
+ (Alfred Maury, <i>Croyances et légendes du moyen âge</i>, 1896,
+ préface.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_199" href="#FNanchor_199"><span class="label">[199]</span></a> <i>Passé et présent</i>, introduction.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_200" href="#FNanchor_200"><span class="label">[200]</span></a> V. Cuvillier, <i>L’Atelier</i>, 1914. A Lyon,
+ par contre, les ouvriers ne pratiquaient plus. (Proudhon,
+ <i>Correspondance</i>, II, p. 134.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_201" href="#FNanchor_201"><span class="label">[201]</span></a> Jules Simon, <i>Victor Cousin</i>, p. 151. Rappelons
+ les paroles de Cousin à la Chambre des pairs en 1843: «Je vous affirme
+ qu’à l’heure où je parle, il ne s’enseigne dans aucun cours du royaume
+ une seule proposition qui puisse porter atteinte directement ou
+ indirectement aux principes de la religion catholique, sur laquelle
+ est fondé l’enseignement non seulement philosophique, mais tout
+ l’enseignement de l’Université.»</p>
+
+ <p><a id="Footnote_202" href="#FNanchor_202"><span class="label">[202]</span></a> Cet article, paru dans le numéro de mai 1848, a été
+ réimprimé dans les <i>Questions contemporaines</i>, de Renan.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_203" href="#FNanchor_203"><span class="label">[203]</span></a> «Je conçois les orthodoxes, je conçois les incrédules,
+ mais non les néocatholiques. L’ignorance profonde où l’on est en
+ France, en dehors du clergé, de l’exégèse biblique et de la théologie,
+ a seule pu donner naissance à cette école superficielle et pleine de
+ contradictions.»</p>
+
+ <p><a id="Footnote_204" href="#FNanchor_204"><span class="label">[204]</span></a> Un juriste, Serrigny, parle du parti légitimiste ou
+ clérical: «ces mots expriment, chez nous, une seule et même idée, tant
+ est intime le sentiment qui les unit» (15 juillet 1849).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_205" href="#FNanchor_205"><span class="label">[205]</span></a> Jacques, <i>Essais de philosophie populaire</i>,
+ introduction. (<i>Liberté de penser</i>, 18 décembre 1850.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_206" href="#FNanchor_206"><span class="label">[206]</span></a> Jacques (suite), janvier 1851: «Ce sont des hommes que
+ vous voulez gouverner, et c’est au but que leur nature leur assigne
+ que vous prétendez les conduire. Commencez donc par comprendre et
+ cette nature et cette fin, pour y accommoder vos institutions et vos
+ lois.» La religion nouvelle aura-t-elle des symboles et un culte? «Je
+ l’ignore; ce que je sais, c’est que cela ne se fait pas par calcul et
+ ne se règle pas officiellement.» (<i>ibid.</i>)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_207" href="#FNanchor_207"><span class="label">[207]</span></a> «Vous voulez, dites-vous, faire connaître la philosophie
+ au peuple; c’est un noble dessein, auquel nous applaudissons
+ volontiers. Montrez-la donc non pas humiliée, non pas honteuse
+ d’elle-même, non pas emmaillotée mais libre, au contraire, mais pleine
+ de confiance et d’espoir, et marchant, enseignes déployées, à la
+ conquête de l’avenir.» (15 mars 1849.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_208" href="#FNanchor_208"><span class="label">[208]</span></a> Cousin était remplacé par un membre de la Cour de
+ Cassation. «Si on humilie la philosophie devant le Code, lui dit
+ Jacques, ne l’avez-vous pas assez humiliée devant l’éclectisme et
+ devant la sacristie?» (août 1851.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_209" href="#FNanchor_209"><span class="label">[209]</span></a> 15 juillet 1849 (article reproduit dans les <i>Questions
+ contemporaines</i>).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_210" href="#FNanchor_210"><span class="label">[210]</span></a> L’<i>Univers</i> l’avait attaqué déjà quand il était
+ simple élève de l’Ecole Normale. Plus tard, professeur à Bourges en
+ 1843, il écrivait des vers exhortant les prêtres à demeurer silencieux
+ près du tombeau de leur Eglise:</p>
+
+ <div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">Silence donc, silence! Aimez la paix et l’ombre,<br>
+ Suivez votre Dieu mort dans son sépulcre sombre;<br>
+ Ne vous hasardez plus à la rébellion.<br>
+ Ce peuple est patient; mais craignez sa colère.<br>
+ Ne le réveillez pas! ne sortez pas de terre<br>
+ Entre les griffes du lion!</p>
+ <p class="right">(<i>Liberté de penser</i>, avril 1851.)</p>
+ </div>
+ </div>
+
+ <p><a id="Footnote_211" href="#FNanchor_211"><span class="label">[211]</span></a> Février, avril et juillet 1850.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_212" href="#FNanchor_212"><span class="label">[212]</span></a> Mars 1850. Cf. Paul Raphael, <i>L’affaire Emile
+ Deschanel</i> (<i>La Revue</i>, 1<sup>er</sup> février 1914).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_213" href="#FNanchor_213"><span class="label">[213]</span></a> «Oui, qu’on le sache ou non, qu’on le veuille ou non,
+ qu’on en fasse un titre d’éloge ou de blâme, l’enseignement laïc et
+ national, malgré mille obstacles et mille entraves, résultant surtout
+ de l’hypocrisie de ses chefs, cet enseignement, animé d’une âme qui
+ n’est pas la leur, animé de l’esprit même du pays, a su faire, sous
+ la Restauration, des libéraux; sous la monarchie de Juillet, des
+ républicains; sous la République, des socialistes.» (<i>Liberté de
+ penser</i>, août 1851.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_214" href="#FNanchor_214"><span class="label">[214]</span></a> A propos de l’échec de Taine à l’agrégation, elle
+ disait: «Il est refusé parce qu’il a dédaigné les faciles déclamations
+ sur la providence, sur la morale religieuse et sur la nécessité d’un
+ culte.» (Septembre 1851.) Ces lignes, signées par Amédée Jacques,
+ étaient du jeune Prévost Paradol. (Taine, <i>Correspondance</i>, I, p.
+ 127.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_215" href="#FNanchor_215"><span class="label">[215]</span></a> Janvier 1850.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_216" href="#FNanchor_216"><span class="label">[216]</span></a> Sarcey, <i>Journal de Jeunesse</i>, pp. 43, 127,
+ 131-2, 140, 150, et <i>passim</i>. Cf. Georges Weill, <i>Histoire de
+ l’enseignement secondaire</i>, ch. VI.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_217" href="#FNanchor_217"><span class="label">[217]</span></a> Ranc, <i>Souvenirs</i>, p. 68.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_218" href="#FNanchor_218"><span class="label">[218]</span></a> Ce livre, <i>L’Avenir de la Science</i>, finissait par
+ une invocation au Dieu qui avait eu jadis sa foi: «Adieu donc, ô Dieu
+ de ma jeunesse! Peut-être seras-tu celui de mon lit de mort. Adieu;
+ quoique tu m’aies trompé, je t’aime encore!»</p>
+
+ <p><a id="Footnote_219" href="#FNanchor_219"><span class="label">[219]</span></a> <i>L’Avenir de la Science</i>, avant-propos.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_220" href="#FNanchor_220"><span class="label">[220]</span></a> Ces articles sont réunis dans <i>Conservation,
+ Révolution et Positivisme</i>.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_221" href="#FNanchor_221"><span class="label">[221]</span></a> Lefrançais, <i>Souvenirs d’un révolutionnaire</i>, p.
+ 96. Arsène Meunier qui avait fait depuis le 24 février une ardente
+ propagande républicaine, fut frappé, en même temps que Perot et
+ Lefrançais, par un jugement de 1850 qui leur interdit d’enseigner.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_222" href="#FNanchor_222"><span class="label">[222]</span></a> Un préfet arrivant dans un nouveau département s’écria:
+ «Il faut que je révoque une vingtaine de ces misérables instituteurs.»
+ (Brouard, <i>Essai d’histoire de l’instruction primaire</i>, p. 80.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_223" href="#FNanchor_223"><span class="label">[223]</span></a> V. Henry Michel, <i>La loi Falloux</i>, 1906.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_224" href="#FNanchor_224"><span class="label">[224]</span></a> L’orateur approuve la liberté d’enseignement, mais
+ avec une surveillance exercée par «l’Etat laïque, purement laïque,
+ exclusivement laïque.» Le parti clérical a étouffé l’Italie et
+ l’Espagne; il veut maintenant dominer la France en refoulant le
+ socialisme. «Il s’imagine que la France sera sauvée quand il aura
+ combiné, pour la défendre, les hypocrisies sociales avec les
+ résistances matérielles, et qu’il aura mis un jésuite partout où il n’y
+ aura pas un gendarme.»</p>
+
+ <p><a id="Footnote_225" href="#FNanchor_225"><span class="label">[225]</span></a> Parmi les rares partisans de la séparation à cette
+ époque, citons l’économiste Bastiat. Il la désirait à la fois pour des
+ raisons économiques et pour des raisons religieuses. Il était injuste,
+ à ses yeux, qu’un citoyen fût obligé de salarier, par ses impôts, des
+ cultes auxquels il ne croyait pas. Si chaque religion était abandonnée
+ à la bonne volonté de ses fidèles, la foi renaîtrait, la fusion des
+ sectes chrétiennes s’accomplirait. «Le sacerdoce serait l’instrument
+ de la religion, la religion ne serait pas l’instrument du sacerdoce.»
+ (<i>Œuvres</i>, VII, p. 360. Cf. p. 351.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_226" href="#FNanchor_226"><span class="label">[226]</span></a> «Croyez-vous que ce serait un malheur irréparable pour
+ votre enfant de naître ainsi à la vie civile dans un sentiment de
+ concorde, de paix, d’alliance avec tous ses frères?... Nos lèvres ne
+ peuvent plus que maudire; nos paroles ne servent plus qu’à nous percer
+ et à nous repaître de nos propres blessures.» Que l’enfant ignore la
+ haine.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_227" href="#FNanchor_227"><span class="label">[227]</span></a> «Que fallait-il pour la mettre à merci? Qu’un évêque
+ seulement retirât son aumônier.»</p>
+
+ <p><a id="Footnote_228" href="#FNanchor_228"><span class="label">[228]</span></a> Jules Ferry installait en 1882 son successeur au
+ ministère de l’Instruction publique et lui disait en montrant un livre
+ de Quinet, peut-être <i>L’enseignement du peuple</i>: «c’est mon
+ bréviaire». (Henry Michel, <i>Le centenaire d’Edgar Quinet</i>, dans
+ <i>Revue pédagogique</i>, 1903.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_229" href="#FNanchor_229"><span class="label">[229]</span></a> <i>Univers</i>, 7 janvier 1852.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_230" href="#FNanchor_230"><span class="label">[230]</span></a> Ces conférences de 1857 sont réunies dans <i>Le pouvoir
+ politique chrétien</i>, par Ventura (1858). L’impression fut si
+ mauvaise que Napoléon III blâma ouvertement le prédicateur. (Bazin,
+ <i>Mgr Maret</i>, II, p. 87.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_231" href="#FNanchor_231"><span class="label">[231]</span></a> En 1852, le tribunal de commerce de la Seine donna
+ gain de cause à un libraire qui avait retiré de la circulation un
+ livre d’histoire religieuse condamné par l’Index; et les catholiques
+ d’affirmer triomphalement que la juridiction de l’Index était reconnue
+ désormais en France. (<i>Annales de philosophie chrétienne</i>, t. XLV,
+ p. 234.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_232" href="#FNanchor_232"><span class="label">[232]</span></a> Cité par Guéroult, <i>Etudes de politique et de
+ philosophie religieuse</i>, p. 208.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_233" href="#FNanchor_233"><span class="label">[233]</span></a> V. Lecanuet, <i>Montalembert</i>, III, p. 88.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_234" href="#FNanchor_234"><span class="label">[234]</span></a> V. Georges Weill, <i>Histoire du catholicisme libéral en
+ France</i>, p. 123.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_235" href="#FNanchor_235"><span class="label">[235]</span></a> «Ce n’était donc qu’un masque, vous dira-t-on, que cet
+ amour de la liberté dont vous vous targuiez, un masque incommodément
+ porté pendant vingt ans, et que vous avez jeté à la première occasion
+ favorable!» (<i>Des intérêts catholiques au XIX<sup>e</sup> siècle</i>, 1852).
+ «S’il éclatait aujourd’hui une nouvelle révolution, on frémit à la
+ pensée de la rançon qu’aurait à payer le clergé pour la solidarité
+ illusoire qui a semblé régner pendant quelques années entre l’Eglise
+ et l’Empire» (discours de Malines).—Senior, <i>Conversations with M.
+ Thiers, M. Guizot</i>, II, p. 137. «L’Eglise sera la première victime
+ de la prochaine révolution, et les catholiques descendront à l’état
+ de <i>parias</i> dont les généreux efforts d’ O’Connell, des auteurs
+ de la Constitution belge, et des catholiques libéraux de France les
+ avaient tirés. Ils l’auront <i>voulu</i> et <i>mérité</i>, tel est mon
+ pronostic» (lettre du 8 mars 1865 à la comtesse Apponyi, dans <i>Revue
+ des Deux-Mondes</i>, 15 novembre 1913).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_236" href="#FNanchor_236"><span class="label">[236]</span></a> V. Georges Weill, <i>ibid.</i>, p. 129.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_237" href="#FNanchor_237"><span class="label">[237]</span></a> «Le catholicisme s’expose aux mêmes périls auxquels
+ l’avait déjà livré Charles X, en mettant l’autel sur le trône. Nous
+ avons en perspective une réaction semblable à celle qui, en balayant
+ le trône des Bourbons en 1830, faillit aussi renverser les autels»
+ (lettre du 14 février 1853, dans Léon Faucher, <i>Biographie et
+ correspondance</i>, I, p. 330).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_238" href="#FNanchor_238"><span class="label">[238]</span></a> Martin Nadaud, <i>Mémoires</i>, p. 370. Cette colère
+ apparaît dans la phrase d’un grand déclamateur, Michel (de Bourges):
+ «Puissé-je m’endormir de mon dernier sommeil au bruit des temples
+ catholiques s’écroulant sous les coups du marteau populaire!» (lettre
+ à Quinet, citée par Maurice Barrès dans <i>Revue bleue</i>, 21 février
+ 1914).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_239" href="#FNanchor_239"><span class="label">[239]</span></a> V. <i>Lettre sur la situation religieuse et morale
+ de l’Europe et La Révolution religieuse au XIX<sup>e</sup> siècle</i>
+ (<i>Œuvres</i>, t. XI), <i>Les Révolutions d’Italie</i> (<i>Œuvres</i>,
+ IV), <i>Marnix de Sainte-Aldegonde</i> (<i>Œuvres</i>, V).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_240" href="#FNanchor_240"><span class="label">[240]</span></a> V. Joseph Reinach dans <i>Revue politique et
+ parlementaire</i>, févr. 1910.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_241" href="#FNanchor_241"><span class="label">[241]</span></a> V. Maurice Bloch, <i>Trois éducateurs alsaciens</i>,
+ 1911.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_242" href="#FNanchor_242"><span class="label">[242]</span></a> <i>Histoire de l’Immaculée-Conception</i>, 1855.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_243" href="#FNanchor_243"><span class="label">[243]</span></a> <i>Histoire et religion</i>, p. 123.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_244" href="#FNanchor_244"><span class="label">[244]</span></a> <i>Etudes</i>, p. 56.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_245" href="#FNanchor_245"><span class="label">[245]</span></a> <i>Etudes</i>, p. 239.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_246" href="#FNanchor_246"><span class="label">[246]</span></a> L’évêque de Poitiers, Pie, l’appelle «un des organes les
+ plus accrédités de l’enfer» (homélie du 22 février 1860).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_247" href="#FNanchor_247"><span class="label">[247]</span></a> Jourdan, <i>Un philosophe au coin du feu</i>, ch. XX.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_248" href="#FNanchor_248"><span class="label">[248]</span></a> Claveau, <i>Souvenirs politiques et parlementaires</i>,
+ I, p. 41. Suivant son expression, Jourdan «provoquait Torquemada tous
+ les matins». (<i>ibid.</i>, p. 107).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_249" href="#FNanchor_249"><span class="label">[249]</span></a> Renan, <i>Feuilles détachées</i>, p. 129.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_250" href="#FNanchor_250"><span class="label">[250]</span></a> <i>Œuvres complètes</i>, II, p. 303. Lui aussi prévoyait
+ une crise antireligieuse. «On peut s’attendre, écrivait-il en 1854,
+ à la prochaine résurrection du colonel Touquet, et les éditions de
+ Voltaire au plus juste prix iront préparer jusqu’au fond des campagnes
+ une réaction terrible d’impiété» (<i>ibid.</i>, II, p. 126). «Il est
+ évident, disait-il l’année suivante, que l’intolérance des radicaux en
+ religion amasse chaque jour, dans l’âme de la jeunesse qui pense, des
+ colères et des haines prêtes à éclater» (<i>ibid.</i>, II, p.163).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_251" href="#FNanchor_251"><span class="label">[251]</span></a> «Dans les inquiétudes de notre âme, dans ces douleurs
+ qui ne veulent pas de consolation, trouvons-nous dans l’Evangile,
+ et dans l’Evangile seul, le calme après lequel nous soupirons, le
+ seul baume qui adoucisse des plaies saignantes? alors l’Evangile est
+ vrai, et la sainteté du Christ prouve sa divinité.» (<i>La liberté
+ religieuse</i>, préface).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_252" href="#FNanchor_252"><span class="label">[252]</span></a> «Partout où l’on croit aux miracles, écrivait Guéroult,
+ il y a des miracles; partout où l’on n’y croit plus, c’est-à-dire où
+ ils seraient le plus nécessaires, on n’en voit plus. La Sainte Vierge
+ fait des apparitions à Lourdes, elle n’en fait pas à Paris; elle se
+ montre à Bernadette, elle ne se montre pas à l’Académie des Sciences.»
+ (<i>Etudes</i>, p. 139.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_253" href="#FNanchor_253"><span class="label">[253]</span></a> Delacouture, <i>Le droit canon et le droit naturel dans
+ l’affaire Mortara</i>, 1858.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_254" href="#FNanchor_254"><span class="label">[254]</span></a> <i>Univers</i>, 24 octobre 1858. Guéroult constatait
+ tristement que le moyen âge a le courage de ses convictions, «tandis
+ que le dix-neuvième siècle est poltron, légèrement hypocrite, qu’il
+ s’incline jusqu’à terre devant des dogmes qu’il a désertés dans le fond
+ de son cœur.» (<i>Etudes</i>, p. 212).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_255" href="#FNanchor_255"><span class="label">[255]</span></a> <i>La question romaine</i>, début.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_256" href="#FNanchor_256"><span class="label">[256]</span></a> <i>L’Avenir</i>, 11 novembre 1855.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_257" href="#FNanchor_257"><span class="label">[257]</span></a> 1<sup>er</sup> juin 1856, Barni, Ulbach, Jozeau traitèrent aussi
+ dans ce recueil les questions religieuses.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_258" href="#FNanchor_258"><span class="label">[258]</span></a> <i>Etudes sur le XVIII<sup>e</sup> siècle</i>, 1855. «J’aime
+ le dix-huitième siècle: il avait deux qualités françaises, les deux
+ qualités de la jeunesse: il était aimable et généreux.» (I, p. 506.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_259" href="#FNanchor_259"><span class="label">[259]</span></a> «Je suis rempli à la fois de respect et d’admiration
+ pour le christianisme, cette doctrine si simple et si profonde, qui
+ enseigne si clairement l’unité de Dieu et l’immortalité de l’âme, dont
+ la morale est si pure, si pleine de charité, dont l’autorité sur les
+ plus grands esprits et sur les foules est si imposante depuis tant de
+ siècles.» (<i>La liberté de conscience</i>, p. 10.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_260" href="#FNanchor_260"><span class="label">[260]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 236.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_261" href="#FNanchor_261"><span class="label">[261]</span></a> C’est «Monsieur Paul» dans <i>Les philosophes classiques
+ du XIX<sup>e</sup> siècle</i>.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_262" href="#FNanchor_262"><span class="label">[262]</span></a> <i>Histoire critique de l’école d’Alexandrie</i>, t.
+ III, avant-propos.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_263" href="#FNanchor_263"><span class="label">[263]</span></a> <i>La Démocratie</i>, l. I, chap. III.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_264" href="#FNanchor_264"><span class="label">[264]</span></a> <i>La Révolution sociale démontrée par le coup
+ d’Etat</i>, 1852.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_265" href="#FNanchor_265"><span class="label">[265]</span></a> 9<sup>e</sup> étude, p. 23 sqq.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_266" href="#FNanchor_266"><span class="label">[266]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 82 sqq.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_267" href="#FNanchor_267"><span class="label">[267]</span></a> «Après trois cents ans d’ironie, nous renierions la
+ foi de Rabelais, de Voltaire, de Diderot, de Danton, la vieille,
+ l’inexpugnable foi gauloise! Et pourquoi, grand Dieu! pour une
+ logomachie américaine» (<i>ibid.</i>, p. 90).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_268" href="#FNanchor_268"><span class="label">[268]</span></a> 7<sup>e</sup> étude, p. 90.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_269" href="#FNanchor_269"><span class="label">[269]</span></a> «Avec un personnel de 82.000 agents, qui dans vingt ans
+ aura doublé;</p>
+
+ <p>Avec un revenu de 100 millions, qui triplera;</p>
+
+ <p>Avec le privilège de l’enseignement primaire, l’adultération et la
+ répression de l’enseignement supérieur, le bâillonnement de la presse,
+ la censure des livres, le triage des bibliothèques, la corruption du
+ corps enseignant;</p>
+
+ <p>Avec la connivence de la bourgeoisie et l’appui de 400.000 baïonnettes;</p>
+
+ <p>L’Eglise en vingt ans aura fait de la France émasculée et domptée ce
+ qu’elle a fait de l’Italie, de l’Espagne, de l’Irlande, ce qu’elle
+ est en train de faire de la Belgique, une société <i>abêtie</i>;
+ société composée de prolétaires, de privilégiés et de prêtres, qui, ne
+ produisant plus de citoyens ni penseurs, destituée de sens moral, armée
+ seulement contre les libertés du monde, finira par soulever contre elle
+ l’indignation des races dissidentes, et se faire jeter aux gémonies de
+ l’histoire.» (5<sup>e</sup> étude, p. 183.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_270" href="#FNanchor_270"><span class="label">[270]</span></a> «La science des religions a tué de nos jours le
+ libertinage. Le respect philosophique des cultes, le seul que nous
+ commande la loi de 1819, commence à Dupuis, l’auteur de <i>L’origine
+ des cultes</i>... De la religion nous reprenons et nous nous assimilons
+ tout, l’idée, le mythe, le sentiment, l’âme, en un mot: nous ne
+ laissons à l’Eglise que la lettre morte, la momie». <i>La Justice
+ poursuivie par l’Eglise.</i> <i>Œuvres</i>, XX, (p. 218-220).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_271" href="#FNanchor_271"><span class="label">[271]</span></a> V. la <i>Lettre au peuple</i>, manifeste publié en 1852
+ par le groupe de la «Commune révolutionnaire», à Londres; c’est l’œuvre
+ de Félix Pyat.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_272" href="#FNanchor_272"><span class="label">[272]</span></a> Il énumère les difficultés de la séparation: que
+ deviendront les édifices religieux? Comment pourra s’organiser le
+ paiement du culte par les fidèles? Ne vaut-il pas mieux conserver le
+ Concordat qu’émanciper une association formidable, dans un pays où il
+ n’y a pas d’association, que donner la pleine liberté de son action
+ au «seul pouvoir en France qui n’émane pas du pouvoir central». Et
+ voici la conclusion: «Dans un Etat libre, il faut donner la liberté au
+ clergé; dans un Etat où les libertés fondamentales n’existent pas, la
+ lutte étant trop inégale, il faut s’en tenir à un concordat, le faire
+ le meilleur possible..., et tenir la main à ce qu’il soit exécuté
+ strictement» (<i>La liberté de conscience</i>, introduction).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_273" href="#FNanchor_273"><span class="label">[273]</span></a> «Il n’est aucun peuple qui soit aussi bien préparé à la
+ séparation de l’Eglise et de l’État» (<i>La liberté religieuse</i>, p.
+ 71).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_274" href="#FNanchor_274"><span class="label">[274]</span></a> <i>Ibid.</i>, préface.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_275" href="#FNanchor_275"><span class="label">[275]</span></a> «Tout système religieux, si imparfait qu’il puisse
+ être, qui élève les regards de l’homme hors de ce monde et qui lui
+ montre en dehors de ce monde quelque chose à adorer, rend service à la
+ dignité humaine et diminue d’autant nos chances d’abaissement.» (<i>Du
+ protestantisme en France</i>, introduction, p. <span class="smcap80">XXXIII</span>).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_276" href="#FNanchor_276"><span class="label">[276]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. <span class="smcap80">XXII</span>.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_277" href="#FNanchor_277"><span class="label">[277]</span></a> Patrice Larroque, par exemple, accusé par
+ l’<i>Univers</i> d’être un disciple de Strauss, fit dans sa réponse un
+ grand éloge de l’écrivain allemand (v. Georges Weill, article cité).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_278" href="#FNanchor_278"><span class="label">[278]</span></a> Sarcey, <i>Journal de jeunesse</i>, p. 125.
+ Taine écrivait sur lui un peu plus tard: «Le plaisir de battre
+ les catholiques en ferait pour six mois un bénédictin».
+ (<i>Correspondance</i>, I, p. 154).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_279" href="#FNanchor_279"><span class="label">[279]</span></a> Colani disait dans le prospectus de la revue: «Nous
+ ne concevons point de théologie en dehors d’une exégèse sincèrement
+ désintéressée, d’une parfaite indépendance dans la critique des
+ textes, des récits et des enseignements de la Bible, en dehors enfin
+ d’une dogmatique basée, non sur une autorité quelconque, mais sur une
+ démonstration intrinsèque.»</p>
+
+ <p><a id="Footnote_280" href="#FNanchor_280"><span class="label">[280]</span></a> «Ce jour-là, continuait Dollfus, serons-nous encore des
+ chrétiens? Eh! Qu’importe? Nous serons plus que des chrétiens, nous
+ serons des hommes... Il y aura dans cette civilisation des éléments
+ chrétiens qui feront corps à jamais avec elle, mais le christianisme,
+ en tant que religion stricte et maîtrisant le genre humain au nom d’une
+ autorité surnaturelle, ce christianisme-là, j’ose le dire, l’avenir ne
+ le connaîtra plus.» (<i>Revue germanique</i>, novembre 1860).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_281" href="#FNanchor_281"><span class="label">[281]</span></a> Nefftzer, <i>Œuvres</i>, p. 302.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_282" href="#FNanchor_282"><span class="label">[282]</span></a> Mai 1858.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_283" href="#FNanchor_283"><span class="label">[283]</span></a> «L’Etat, disait Dollfus, n’a qu’un rôle, celui de la
+ non-intervention... La séparation absolue des cultes et de l’Etat est
+ le seul chemin qui nous conduira hors du labyrinthe.» (15 avril 1861).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_284" href="#FNanchor_284"><span class="label">[284]</span></a> Nefftzer constatait, à propos de Schleiermacher, combien
+ il est difficile à un Français de comprendre «qu’une entière liberté
+ philosophique et la hardiesse la moins contenue de l’esprit se puissent
+ allier naturellement au sentiment religieux le plus profond et le plus
+ efficace» (<i>Revue germanique</i>, mai 1859).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_285" href="#FNanchor_285"><span class="label">[285]</span></a> <i>Revue de Paris</i>, décembre 1856 et juin 1857. Ces
+ articles parurent ensuite en volume.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_286" href="#FNanchor_286"><span class="label">[286]</span></a> Rappelant qu’il avait été élevé par la plus pieuse des
+ mères, il ajoutait: «Si nous devons, après que nous serons passés de
+ cette vie à une vie supérieure, savoir quelque chose de ce qui continue
+ d’avoir lieu sur ce globe, je suis bien sûr que, du séjour actuel de
+ son immortalité, cette mère vénérée sourit à mes efforts.» (I, p. 26).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_287" href="#FNanchor_287"><span class="label">[287]</span></a> Tel est le dogme de la présence réelle. «Qu’un homme,
+ que des millions d’hommes puissent à la fois, non seulement manger et
+ boire tout le corps et tout le sang de Jésus-Christ, mais <i>manger
+ et boire Dieu</i>, qui se trouve ainsi à la fois dans une infinité
+ d’estomacs différents, et sans être pour cela multiplié! Quand on admet
+ de pareilles choses, reculera-t-on devant quoi que ce soit, et a-t-on
+ bonne grâce à rire, par exemple, du Dalaï-Lama et de ses adorateurs?»
+ (I, p. 241).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_288" href="#FNanchor_288"><span class="label">[288]</span></a> L’ouvrage fut saisi et faillit être poursuivi; mais
+ le moment où il parut, après la guerre d’Italie, était favorable
+ aux audaces de l’esprit laïque, et Larroque échappa aux peines qui,
+ l’année précédente, avaient frappé Vacherot et Proudhon. Le livre fut
+ lu, puisqu’il arrivait en 1864 à une troisième édition. Il faut le
+ compléter par de nombreuses lettres polémiques, réunies plus tard dans
+ le dernier livre de Larroque, <i>Religion et politique</i> (1878).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_289" href="#FNanchor_289"><span class="label">[289]</span></a> <i>Etudes d’histoire religieuse</i>.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_290" href="#FNanchor_290"><span class="label">[290]</span></a> <i>Ibid.</i></p>
+
+ <p><a id="Footnote_291" href="#FNanchor_291"><span class="label">[291]</span></a> «L’élévation intellectuelle sera toujours le fait
+ d’un petit nombre; pourvu que ce petit nombre puisse se développer
+ librement, il s’occupera peu de la manière dont le reste proportionne
+ Dieu à sa hauteur.» (<i>Etudes d’histoire religieuse</i>, préface).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_292" href="#FNanchor_292"><span class="label">[292]</span></a> «La religion fait assez de bien dans le monde pour qu’on
+ puisse lui passer quelques idées étroites et un peu de mauvais style.»
+ (<i>Essais de morale et de critique</i>, préface).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_293" href="#FNanchor_293"><span class="label">[293]</span></a> «Je lui voudrais un peu de la modération, de la
+ réserve, je dirais presque de la timidité que portait M. Burnouf en de
+ semblables recherches.» (<i>La liberté religieuse</i>, pp. 292 et 305).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_294" href="#FNanchor_294"><span class="label">[294]</span></a> «Philologue instruit, historien plein de sagacité,
+ publiciste remarquable, M. Renan est, dans la nouvelle génération,
+ dans celle, j’entends, qui paraît sur la scène vers 1850, l’écrivain
+ qui promet le plus, et qui, jusqu’ici, a le mieux tenu ses promesses»
+ (article de 1859 dans <i>Mélanges de critique religieuse</i>, p. 522).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_295" href="#FNanchor_295"><span class="label">[295]</span></a> V. sa conversation avec Taine et Berthelot, dans
+ <i>Correspondance</i> de Taine, II, p. 242.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_296" href="#FNanchor_296"><span class="label">[296]</span></a> Un prêtre au courant des études allemandes, le futur
+ cardinal Meignan, avait dès 1859 averti ses coreligionnaires des
+ progrès accomplis par la critique biblique, de la nécessité d’y
+ répondre par des travaux approfondis (V. Georges Weill, <i>Histoire
+ du catholicisme libéral</i>, p. 157). On trouvera une liste des
+ publications suscitées par la <i>Vie de Jésus</i> dans un appendice du
+ livre d’Albert Schweitzer, <i>Von Reimarus zu Wrede</i>.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_297" href="#FNanchor_297"><span class="label">[297]</span></a> 1<sup>er</sup> décembre 1863. Nefftzer avait déjà fait l’éloge
+ du livre (1<sup>er</sup> septembre 1863).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_298" href="#FNanchor_298"><span class="label">[298]</span></a> V. Larroque, <i>Opinion des déistes nationalistes sur la
+ Vie de Jésus, selon M. Renan</i>, 1863; Réville, <i>La Vie de Jésus de
+ M. Renan</i>, 1864.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_299" href="#FNanchor_299"><span class="label">[299]</span></a> <i>Revue des Deux-Mondes</i>, 1<sup>er</sup> août 1863.
+ L’article fit scandale parmi les abonnés, au point que la Revue dut
+ adopter une attitude moins radicale.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_300" href="#FNanchor_300"><span class="label">[300]</span></a> Scherer, <i>Mélanges d’histoire religieuse</i>, p. 69.
+ Dans un autre article, écrit trois mois plus tard, Scherer énumérait
+ les injures accumulées contre l’auteur, et montrait une fois de plus la
+ nouveauté de l’œuvre qui «a fait passer la vie de Jésus du domaine de
+ la controverse à celui de la narration, du terrain de la théologie à
+ celui de l’histoire.» (<i>ibid.</i>, p. 131).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_301" href="#FNanchor_301"><span class="label">[301]</span></a> «Souvent, en voyant tant de naïveté, une si pieuse
+ assurance, une colère partant si franchement de si belles et si bonnes
+ âmes, j’ai dit comme Jean Huss, à la vue d’une vieille femme qui suait
+ pour apporter un fagot à son bûcher: <i lang="la">O sancta simplicitas!</i>» Cf.
+ la préface de la treizième édition de la <i>Vie de Jésus</i>.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_302" href="#FNanchor_302"><span class="label">[302]</span></a> V. la notice de Paul Janet sur lui dans l’<i>Annuaire
+ de l’Ecole Normale Supérieure</i>, 1898. Mal vu du gouvernement, la
+ publication de son livre le fit envoyer en disgrâce, une fois de plus,
+ du lycée de Strasbourg à celui de Pau.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_303" href="#FNanchor_303"><span class="label">[303]</span></a> <i>Histoire des idées morales</i>, préface.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_304" href="#FNanchor_304"><span class="label">[304]</span></a> <i>Le christianisme et ses origines</i>, préface. Cette
+ préface, écrite avant la guerre de 1870, fut publiée sans changements
+ l’année suivante. «Le double crime du christianisme, dit Havet, a été
+ de mettre la guerre, d’une part, dans l’intérieur même de l’homme,
+ par la violence faite à la nature; d’autre part, dans la société
+ humaine, entre les élus et les réprouvés. Le premier de ces torts est
+ aussi celui de la morale platonique et stoïque; le second est plus
+ particulièrement celui de l’Eglise.»</p>
+
+ <p><a id="Footnote_305" href="#FNanchor_305"><span class="label">[305]</span></a> Boucher de Perthes, <i>Sous dix rois</i>, VI, 128, 167,
+ 436; VIII, 436 et <i>passim</i>.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_306" href="#FNanchor_306"><span class="label">[306]</span></a> <i>Id.</i>, <i>De la création</i>, 1841.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_307" href="#FNanchor_307"><span class="label">[307]</span></a> V. son discours à la Société impériale d’émulation, le 7
+ juin 1860.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_308" href="#FNanchor_308"><span class="label">[308]</span></a> «Le prophète galiléen vint mêler à beaucoup de rêveries
+ orientales quelques préceptes moraux que d’autres avaient enseignés
+ dès longtemps, du moins en ce qu’ils renferment d’incontestablement
+ vrai, juste et bon, et qu’il eut seulement le mérite d’exprimer sous
+ une forme originale, symbolique et populaire, à laquelle son éloquence
+ persuasive donnait une puissance d’entraînement irrésistible.»</p>
+
+ <p><a id="Footnote_309" href="#FNanchor_309"><span class="label">[309]</span></a> «En effet, les théologiens le sentent bien et l’ont
+ toujours senti: pour que l’humanité ait péché en Adam, il faut
+ qu’elle soit une entité collective; pour être rédimée par les mérites
+ d’un seul, comme pour avoir été maudite pour la faute d’un seul, il
+ faut qu’elle ait, outre la vie individuelle de chaque être, une vie
+ spécifique, en quelque sorte substantielle, bien définie et exactement
+ limitée, sans lien généalogique avec aucune espèce antécédente.»</p>
+
+ <p><a id="Footnote_310" href="#FNanchor_310"><span class="label">[310]</span></a> «Au siècle dernier, disait-elle, le seul vrai grand
+ siècle, on guerroyait ainsi bravement, sans ménagements pour l’erreur,
+ sans pactiser avec les faiblesses humaines» (avant-propos de la 2<sup>e</sup>
+ édition).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_311" href="#FNanchor_311"><span class="label">[311]</span></a> V. la campagne menée contre Pasteur par Victor Meunier
+ dans l’<i>Opinion nationale</i>.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_312" href="#FNanchor_312"><span class="label">[312]</span></a> <i>Introduction à l’étude de la médecine
+ expérimentale</i>, p. 387.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_313" href="#FNanchor_313"><span class="label">[313]</span></a> <i>Ibid.</i> p. 113.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_314" href="#FNanchor_314"><span class="label">[314]</span></a> Barthélemy Saint-Hilaire, <i>M. Victor Cousin</i>, II,
+ p. 64 sqq.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_315" href="#FNanchor_315"><span class="label">[315]</span></a> Ce mélange de politique et de conviction apparaît dans
+ le langage que tenait Cousin, peu de temps avant sa mort, à son ami
+ Dubois: «Oui, mon ami, le Dieu de Socrate et de Platon, Jésus, mais
+ Jésus seul. On doit bien le savoir, et si je suis ici, on viendra à mon
+ chevet, l’archevêque de Paris, par exemple, qui me veut du bien; je lui
+ dirai mon affaire, comme je vous la dis là, et il fera ensuite comme il
+ l’entendra, et il entendra bien, et en homme de sens, j’en suis sûr.»
+ (Dubois, <i>Cousin, Jouffroy, Damiron</i>, p. 98). Il disait vers le
+ même temps à son élève Waddington: «Vous savez combien j’ai toujours eu
+ horreur du radicalisme en politique et en philosophie; comment ne le
+ condamnerais-je pas dans le domaine de la religion?» (ibid., p. 242).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_316" href="#FNanchor_316"><span class="label">[316]</span></a> V. <i>L’Eglise et la société chrétienne</i> (1861) et
+ les <i>Méditations</i> (1866). Le <i>Syllabus</i> l’irrita, sans lui
+ faire perdre courage.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_317" href="#FNanchor_317"><span class="label">[317]</span></a> V. dans son livre, <i>Mahomet et le Coran</i>, la
+ préface intitulée «Des devoirs mutuels de la philosophie et de la
+ religion.»</p>
+
+ <p><a id="Footnote_318" href="#FNanchor_318"><span class="label">[318]</span></a> Il applaudit aux efforts de ceux qui, «fuyant les
+ doctrines exclusives, absolues, travaillent à rendre possible
+ l’harmonie des principes et des croyances qui ennoblissent ou consolent
+ l’humanité.» (<i>Philosophie religieuse</i>, p. 98).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_319" href="#FNanchor_319"><span class="label">[319]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 174.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_320" href="#FNanchor_320"><span class="label">[320]</span></a> Au dix-huitième siècle, dit-il, «la philosophie manque
+ souvent de grandeur, et l’esprit humain ne s’est jamais senti si grand.
+ La doctrine est sans élévation, et les desseins sont sublimes... La
+ société formée par ces maîtres si décriés aujourd’hui a produit la
+ noble génération dont nous avons vu s’éteindre les derniers restes.
+ Ces disciples d’une école tant outragée, où sont donc leurs pareils
+ en générosité, en indépendance, en désintéressement, en courage?»
+ (<i>Politique libérale</i>, pp. 80 et 101.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_321" href="#FNanchor_321"><span class="label">[321]</span></a> «Il est bien un peu étonnant qu’on ne puisse jamais
+ raisonner d’après une édition quelconque des œuvres philosophiques de
+ certains hommes illustres, sans devoir s’enquérir préalablement si
+ depuis l’année précédente ils n’ont pas changé d’avis, s’ils n’ont pas
+ énoncé une nouvelle doctrine, ou repris une doctrine plus ancienne
+ qu’ils avaient abandonnée.» (<i>Œuvres de Mgr l’évêque de Poitiers</i>,
+ III, p. 252).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_322" href="#FNanchor_322"><span class="label">[322]</span></a> «Jamais une conscience délicate n’acceptera cette
+ politique, dictée sans doute par des motifs honorables, mais qui sent
+ le mensonge et l’hypocrisie. Si le christianisme est faux, attaquez-le
+ franchement, c’est un devoir; si le christianisme est vrai, faites-lui
+ sa place dans la science et dans la vie» (<i>La liberté religieuse</i>,
+ préface). Le sévère et clairvoyant ami de Cousin, Dubois, écrivait
+ aussi dans ses notes: «M. Cousin efface avec le plus grand soin toutes
+ ses sévérités contre la philosophie écossaise, toutes ses aspirations
+ aux grands problèmes ontologiques, communs aux religions et à la
+ philosophie.» (<i>Cousin, Jouffroy, Damiron</i>, p. 93.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_323" href="#FNanchor_323"><span class="label">[323]</span></a> Guéroult, <i>Etudes</i>, p. 54 sqq.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_324" href="#FNanchor_324"><span class="label">[324]</span></a> <i>Essais de morale et de critique.</i> Renan voit
+ dans Cousin le représentant de son époque: «L’idée d’une science
+ indépendante, supérieure ou, si l’on veut, étrangère à la politique,
+ n’est pas le fait de la génération à laquelle appartient M. Cousin.»</p>
+
+ <p><a id="Footnote_325" href="#FNanchor_325"><span class="label">[325]</span></a> Taine, <i>Correspondance</i>, I, p. 138.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_326" href="#FNanchor_326"><span class="label">[326]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, p. 147.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_327" href="#FNanchor_327"><span class="label">[327]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 203.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_328" href="#FNanchor_328"><span class="label">[328]</span></a> <i>Ibid.</i>, pp. 237 et 259.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_329" href="#FNanchor_329"><span class="label">[329]</span></a> Cette philosophie, dit encore Taine, «est restée dans
+ un coin, amie de la littérature, divorcée des sciences, au lieu
+ d’être, comme les philosophies précédentes, la science gouvernante et
+ rénovatrice» (p. 293). Elle ne ressemble pas à un grand fleuve: «c’est
+ une baignoire bien propre, bien reposée et bien tiède, où les pères,
+ par précaution de santé, mettent leurs enfants» (p. 311).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_330" href="#FNanchor_330"><span class="label">[330]</span></a> P. 313.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_331" href="#FNanchor_331"><span class="label">[331]</span></a> Sarcey a vivement décrit l’effet causé par ce livre
+ révolutionnaire: «Vous n’imaginez pas l’émoi que causa dans toute
+ l’Université ce coup de pied donné au travers de la philosophie
+ officielle de Cousin par un jeune iconoclaste, audacieux, impertinent
+ et grave. C’est de là que date l’influence que Taine a prise sur toute
+ la jeune génération» (cité par Giraud, <i>Essai sur Taine</i>, p. 50).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_332" href="#FNanchor_332"><span class="label">[332]</span></a> Lettre à Cornélis de Witt, gendre de Guizot: «Dire,
+ comme M. Guizot, que l’homme a été créé tout d’un coup complet, à la
+ vérité par miracle, c’est, à mon sens, contredire toutes les analogies,
+ et dans les sciences positives on ne procède que par analogie. Le
+ corps du premier homme se composait, j’imagine, comme le nôtre, de
+ carbone, d’oxygène, d’azote, d’hydrogène, de phosphates, etc. Il faut
+ bien admettre que les éléments se trouvaient dans le milieu ambiant,
+ à moins de prétendre qu’ils ont été tout d’un coup surajoutés à la
+ matière ou descendus d’en haut dans une cloche. Représentons-nous alors
+ l’événement, tel qu’il a dû se passer. Il a donc fallu que tout d’un
+ coup, comme par un coup de baguette magique, ces divers éléments se
+ soient rapprochés, combinés, proportionnés, que les tissus, les organes
+ se soient construits, disposés, balancés, etc.» (<i>Correspondance</i>,
+ II, p. 313).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_333" href="#FNanchor_333"><span class="label">[333]</span></a> Cité par Giraud, p. 187.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_334" href="#FNanchor_334"><span class="label">[334]</span></a> Vers 1835, il disait à Hauréau, qui l’interrogeait sur
+ l’immortalité de l’âme: «Je ne parle jamais des choses qui me sont
+ inconnues» (Hauréau, <i>Notice sur Littré dans Histoire littéraire de
+ la France</i>, t. XXIX).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_335" href="#FNanchor_335"><span class="label">[335]</span></a> Préface de la 2<sup>e</sup> édition de la traduction de
+ Strauss. Le morceau fut cité avec éloges par Renan (<i>Questions
+ contemporaines</i>, p. 221).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_336" href="#FNanchor_336"><span class="label">[336]</span></a> Montalembert souligne le mot, comme un terme nouveau,
+ lorsqu’il parle, dans son discours de Malines, du despotisme
+ <i>clérical</i> de Ferdinand VII en Espagne. Sainte-Beuve également,
+ dans un article de 1863, souligne deux fois lorsqu’il parle du parti
+ <i>clérical</i>, et de la difficulté de l’atteindre, «en respectant,
+ comme il convient, le religieux en lui et en n’attaquant que le
+ <i>clérical</i>» (<i>Nouveaux Lundis</i>, IV, p. 431). La même année
+ l’évêque de Poitiers disait dans une homélie: «Après tant d’autres
+ appellations outrageuses à l’égard des hommes de foi, des hommes de
+ bien, la suprême injure aujourd’hui, c’est de les qualifier du nom de
+ <i>cléricaux</i>» (<i>Œuvres</i>, V, p. 8). C’est le 19 mai 1868 que
+ Sainte-Beuve, parlant au Sénat du parti clérical, fut interrompu par
+ Donnet qui lui dit: «Pourquoi donc, deux fois à cette tribune, ce mot
+ de <i>cléricaux</i>?»</p>
+
+ <p><a id="Footnote_337" href="#FNanchor_337"><span class="label">[337]</span></a> 18 et 23 novembre 1859, 15 janvier 1860.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_338" href="#FNanchor_338"><span class="label">[338]</span></a> Guéroult a vigoureusement développé ces idées dans son
+ introduction aux <i>Lettres d’un libre penseur</i>, de Léon Richer.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_339" href="#FNanchor_339"><span class="label">[339]</span></a> Sauvestre. <i>Lettres de province</i>, 1862; <i>Le parti
+ dévot</i>, 1863. Le tout a paru d’abord en articles dans l’<i>Opinion
+ nationale</i>.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_340" href="#FNanchor_340"><span class="label">[340]</span></a> <i>Les congrégations religieuses</i>, p. 20. Cf.
+ Sauvestre, <i>Sur les genoux de l’Eglise</i>, 1868.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_341" href="#FNanchor_341"><span class="label">[341]</span></a> <i>Instructions secrètes des Jésuites.</i> En dix-huit
+ mois on vendit 22.000 exemplaires de cette brochure.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_342" href="#FNanchor_342"><span class="label">[342]</span></a> On trouve la liste et le détail de ces procès
+ scandaleux dans <i>Les congrégations religieuses</i>. Ils provoquèrent
+ une circulaire du Frère Philippe, supérieur général des Frères
+ des Ecoles chrétiennes (2 mai 1861), qui fit grand bruit. Ces
+ incidents permettaient à Michelet d’écrire en 1861, dans la préface
+ d’une nouvelle édition de son livre, <i>Le prêtre, la femme et la
+ famille</i>: «Je remercie la justice de France qui, dans son beau
+ réveil, a pris à cœur la défense des mœurs, qui, dans les cent procès
+ commencés à la fois, fait luire une telle lumière sur la question (du
+ reste peu obscure) du célibat ecclésiastique».</p>
+
+ <p><a id="Footnote_343" href="#FNanchor_343"><span class="label">[343]</span></a> Levallois, <i>La piété au dix-neuvième siècle</i>, p.
+ 268.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_344" href="#FNanchor_344"><span class="label">[344]</span></a> <i>Id.</i>, <i>Déisme et christianisme</i>,
+ <i>passim</i>.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_345" href="#FNanchor_345"><span class="label">[345]</span></a> <i>Lettres d’un libre penseur à un curé de campagne</i>,
+ 1868. Ce livre, comme la plupart des ouvrages indiqués précédemment,
+ est un recueil d’articles publiés d’abord dans l’<i>Opinion
+ nationale</i>. Léon Richer s’est fait connaître surtout par sa campagne
+ en faveur du féminisme.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_346" href="#FNanchor_346"><span class="label">[346]</span></a> «Vous avez fait du catholicisme la religion de la
+ peur... Vous régnez beaucoup plus par l’enfer que par le ciel.» (1<sup>re</sup>
+ série, lettre VII).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_347" href="#FNanchor_347"><span class="label">[347]</span></a> V. la profession de foi de l’auteur (1<sup>re</sup> série,
+ lettre XVII): «J’affirme l’infaillibilité de la raison et la puissance
+ de la science... Je proclame la religion indéfiniment progressive,
+ comme la science... Chacun de nous porte son temple en soi; chacun est
+ son propre prêtre».</p>
+
+ <p><a id="Footnote_348" href="#FNanchor_348"><span class="label">[348]</span></a> V. <i>Revue des études napoléoniennes</i>, 1913, t. II,
+ p. 286.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_349" href="#FNanchor_349"><span class="label">[349]</span></a> <i>Monde maçonnique</i>, novembre 1864. «Le surnaturel
+ et l’hypothèse, continuait-il, étant réservés et abandonnés aux
+ inspirations de la conscience individuelle, nous reviendrons
+ naturellement à l’objet spécial de nos études et de nos recherches:
+ tout ce qui est démontrable et humain».</p>
+
+ <p><a id="Footnote_350" href="#FNanchor_350"><span class="label">[350]</span></a> V. F. Coignet, <i>Etude sur Massol</i>, 1875. Cf. C.
+ Coignet, <i>De Kant à Bergson</i>, 1911.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_351" href="#FNanchor_351"><span class="label">[351]</span></a> Sur la discussion du Conseil d’Etat relative à ce
+ projet, v. Marbeau dans <i>Revue des Deux-Mondes</i>, 15 mars 1901.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_352" href="#FNanchor_352"><span class="label">[352]</span></a> V. une brochure analysée dans <i>Monde maçonnique</i>
+ (décembre 1864).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_353" href="#FNanchor_353"><span class="label">[353]</span></a> <i>Monde maçonnique</i>, mai 1865. Le convent de 1865
+ maintint la formule discutée, mais accorda une légère satisfaction aux
+ novateurs en ajoutant: «Elle regarde la liberté de conscience comme un
+ droit propre à chaque homme et n’exclut personne pour ses croyances.»
+ (<i>ibid</i>, juin 1865).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_354" href="#FNanchor_354"><span class="label">[354]</span></a> V. Clamageran, <i>De l’état actuel du protestantisme</i>
+ (<i>Revue de Paris</i>, janvier 1857); Pécaut, <i>Le Christ et la
+ conscience</i> (1859), <i>De l’avenir du théisme chrétien</i> (1864);
+ Buisson, <i>Le christianisme libéral</i> (1864).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_355" href="#FNanchor_355"><span class="label">[355]</span></a> <i>Alliance religieuse universelle</i>, 15 avril 1866,
+ sqq.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_356" href="#FNanchor_356"><span class="label">[356]</span></a> <i>Libre Conscience</i>, 24 novembre 1866.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_357" href="#FNanchor_357"><span class="label">[357]</span></a> <i>Ibid.</i>, 2 mars 1867 sqq.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_358" href="#FNanchor_358"><span class="label">[358]</span></a> <i>Ibid.</i>, 29 décembre 1866 et 5 janvier 1867.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_359" href="#FNanchor_359"><span class="label">[359]</span></a> Elle analysa les livres de prêtres démissionnaires,
+ Esmenjaud (13 avril 1867) et Munier (21 novembre 1867).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_360" href="#FNanchor_360"><span class="label">[360]</span></a> <i>Libre Conscience</i>, 29 décembre 1866 sqq. Un
+ autre collaborateur, Aigues-Sparses, explique pourquoi les déistes
+ sont obligés de combattre le catholicisme: «Les catholiques sont nos
+ adversaires actuellement, non pas tant parce qu’ils sont catholiques
+ que parce qu’ils sont les ennemis avoués de la liberté et de la
+ tolérance. Leur défaite certaine et définitive, dans un temps plus ou
+ moins rapproché, les replongera pour nous dans un oubli qui n’aura
+ d’égal que notre indifférence.» (<i>Libre Conscience</i>, 25 janvier
+ 1868.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_361" href="#FNanchor_361"><span class="label">[361]</span></a> La <i>Libre Conscience</i> vante la lettre de Jules
+ Favre à Peyrat sur le matérialisme (4 janvier 1868), et annonce en mai
+ 1870 l’adhésion de Garibaldi à l’Alliance religieuse universelle.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_362" href="#FNanchor_362"><span class="label">[362]</span></a> Citons encore, parmi les défenseurs du déisme,
+ l’astronome Camille Flammarion. Son livre, <i>Dieu dans la nature</i>
+ (1867), combat avec une égale vigueur la religion et l’athéisme au nom
+ de la science.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_363" href="#FNanchor_363"><span class="label">[363]</span></a> «Ce qu’il faut, en politique, considérer avant tout, ce
+ sont les choses de fait; or, quels sont ici les faits? C’est que la
+ religion tient encore une grande place dans l’âme des peuples; que là
+ où, sous une influence quelconque, la religion établie vient à faiblir,
+ il se forme aussitôt des superstitions et des sectes mystiques de toute
+ sorte; que la transformation de cet état religieux des âmes en un état
+ purement juridique, moral, esthétique et philosophique, donnant pleine
+ satisfaction aux consciences et aux aspirations de l’idéal, ne s’est
+ encore accomplie nulle part; qu’ainsi les gouvernements sont forcés
+ de vivre, de manœuvrer et de marcher enveloppés soit de religions
+ autorisées et de sacerdoces payés, soit de sectes indépendantes,
+ antagoniques, et vis-à-vis d’eux scissionnaires et hostiles...» (<i>La
+ Fédération et l’unité en Italie</i>, dans <i>Œuvres</i>, XVI, p. 192.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_364" href="#FNanchor_364"><span class="label">[364]</span></a> Deluns-Montaud, <i>La philosophie de Gambetta</i>
+ (<i>Revue politique et parlementaire</i>, février 1897.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_365" href="#FNanchor_365"><span class="label">[365]</span></a> <i>Candide</i>, 3 mai 1865. «Une trilogie simple et
+ claire, continuait Suzamel, qui exprime le dévouement, le devoir,
+ le droit, deviendra l’application de la morale au gouvernement de
+ l’humanité. Fais à autrui ce que tu voudrais qu’on te fît: c’est
+ l’idéal. Ne fais à personne ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît:
+ c’est la justice. Il te sera fait comme tu as fait aux autres: c’est la
+ loi.»</p>
+
+ <p><a id="Footnote_366" href="#FNanchor_366"><span class="label">[366]</span></a> <i>Candide</i>, 6 mai.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_367" href="#FNanchor_367"><span class="label">[367]</span></a> «Osez-vous bien, lui demandait-il, mesurer la puissance
+ à l’Eternel?» (20 mai).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_368" href="#FNanchor_368"><span class="label">[368]</span></a> Parmi ces rédacteurs se trouvait un voltairien spirituel
+ et agressif, le baron de Ponnat, qui se défendit dans un plaidoyer
+ mordant quand on le poursuivit pour ses articles (v. <i>Procès de
+ Candide</i>, 1865). C’est lui qui envoya des lettres de part bordées de
+ noir à ses amis quand sa fille entra au couvent.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_369" href="#FNanchor_369"><span class="label">[369]</span></a> <i>Libre Pensée</i>, 2 février 1867.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_370" href="#FNanchor_370"><span class="label">[370]</span></a> 28 octobre 1866.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_371" href="#FNanchor_371"><span class="label">[371]</span></a> «Agréez, dit-il, en même temps que cette rectification,
+ l’assurance de mes sympathies pour le zèle scientifique et la
+ propagande expérimentale qui vous valent beaucoup d’injures» (6 janvier
+ 1867).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_372" href="#FNanchor_372"><span class="label">[372]</span></a> «Nous devons avoir le courage de notre ignorance, et
+ consentir à ne pas savoir ce que nous ne pouvons comprendre sans faire
+ des hypothèses qui renversent toutes les lois naturelles» (30 décembre
+ 1866).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_373" href="#FNanchor_373"><span class="label">[373]</span></a> 20 janvier 1867. Tridon surtout a développé ce parallèle
+ dans son livre, <i>Du molochisme juif</i> (1884).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_374" href="#FNanchor_374"><span class="label">[374]</span></a> 20 janvier 1867. Cet article, et d’autres aussi
+ virulents, sont de Regnard.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_375" href="#FNanchor_375"><span class="label">[375]</span></a> Sur son talent, v. Lyon-Caen, <i>Souvenirs du jeune
+ âge</i>, 1912, p. 110.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_376" href="#FNanchor_376"><span class="label">[376]</span></a> Cité par M<sup>me</sup> Edgar Quinet, <i>Mémoires d’exil</i>,
+ II, p. 434.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_377" href="#FNanchor_377"><span class="label">[377]</span></a> Sur sa correspondance avec Buloz, qui partageait ses
+ idées, v. Marie-Louise Pailleron, <i>François Buloz et les écrivains du
+ second Empire</i>, 1923.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_378" href="#FNanchor_378"><span class="label">[378]</span></a> <i>Correspondance</i>, V, p. 164.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_379" href="#FNanchor_379"><span class="label">[379]</span></a> <i>Notice biographique sur M. L. Boutteville</i>, 1837.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_380" href="#FNanchor_380"><span class="label">[380]</span></a> «Disons-le ici à la louange du clergé français,
+ à l’honneur de son intelligence, on compte chez lui bien peu de
+ gallicans.» (p. 172).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_381" href="#FNanchor_381"><span class="label">[381]</span></a> Ce livre fit perdre à Boutteville sa place de professeur
+ à Sainte-Barbe. Il écrivit quand même une réponse <i>à L’athéisme et
+ le péril social</i>, de Dupanloup. Il travaillait à fonder une école
+ secondaire libre, où sa morale serait enseignée, quand la guerre de
+ 1870 arriva et hâta sa fin. Vacherot prononça une allocution émue sur
+ sa tombe.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_382" href="#FNanchor_382"><span class="label">[382]</span></a> N<sup>o</sup> 1, 6 août 1865.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_383" href="#FNanchor_383"><span class="label">[383]</span></a> 27 août 1865.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_384" href="#FNanchor_384"><span class="label">[384]</span></a> 10-31 décembre 1865.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_385" href="#FNanchor_385"><span class="label">[385]</span></a> 3 et 17 mai 1868.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_386" href="#FNanchor_386"><span class="label">[386]</span></a> 1<sup>er</sup> août 1869.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_387" href="#FNanchor_387"><span class="label">[387]</span></a> Elle cita, par exemple, cet extrait d’un mandement de
+ l’évêque de Nîmes: «Il est évident qu’avec cette morale, qui détruit la
+ notion du bien et du mal absolu, on est autorisé, chaque fois qu’on le
+ veut, à égorger les rois. Une conscience absurde pourra considérer cet
+ acte comme un forfait; mais une conscience <i>intelligente</i> se dira:
+ c’est bien, et ce sera bien sans que personne ait le droit de prétendre
+ le contraire.» (15 septembre 1867).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_388" href="#FNanchor_388"><span class="label">[388]</span></a> 6 août 1865.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_389" href="#FNanchor_389"><span class="label">[389]</span></a> Massol dit à propos d’un de ces novateurs, Fauvety:
+ «C’est un fils de la génération de 1830, de la famille des Jean
+ Reynaud et des Pierre Leroux, toujours à la recherche de cette pierre
+ philosophale qu’on appelle religion scientifique, comme si une religion
+ dont on a le secret et où l’on a mis sa main d’homme pouvait jamais
+ être une religion.» (19 novembre 1865).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_390" href="#FNanchor_390"><span class="label">[390]</span></a> <i>Manuel de philosophie moderne</i>, 1842.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_391" href="#FNanchor_391"><span class="label">[391]</span></a> Article cité par Giraud, <i>Essai sur Taine</i>, p. 244.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_392" href="#FNanchor_392"><span class="label">[392]</span></a> Claveau, <i>Souvenirs</i>, I, pp. 63 et 104. «Le
+ chrétien, dit Claveau, sauvait le républicain».</p>
+
+ <p><a id="Footnote_393" href="#FNanchor_393"><span class="label">[393]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 105.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_394" href="#FNanchor_394"><span class="label">[394]</span></a> «Il n’y a de choix pour les catholiques qu’entre ces
+ deux conditions: ou bien répudier toute alliance avec le pouvoir
+ temporel qui leur impose des concessions si contraires à l’essence de
+ la religion, ou bien avouer que la religion n’est plus à leurs yeux
+ qu’un moyen de police». Jules Simon a réimprimé ce discours dans <i>La
+ politique radicale</i>.—Un jeune catholique, Léon Lefebure, avait
+ présenté en 1864 à la conférence Molé un projet de séparation, mais
+ sans trouver d’écho parmi ses coreligionnaires (Kannengieser, <i>Léon
+ Lefebure</i>, 1912, p. 311).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_395" href="#FNanchor_395"><span class="label">[395]</span></a> <i>Lettres à M. Panizzi</i>, I, 53, 78, 109, 156; II,
+ 15, 94, 254, et <i>passim</i>.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_396" href="#FNanchor_396"><span class="label">[396]</span></a> V. <i>Nouveaux Lundis</i>, V, article sur Littré:
+ «Le cœur se révolte à penser que c’est cet homme-là, la droiture et
+ la vertu même, une âme en qui jamais une idée mauvaise ou douteuse
+ n’a pénétré, que c’est lui qu’on est allé choisir tout exprès
+ pour le dénoncer à tous les pères de famille de France comme un
+ type d’immoralité.» (p. 217). Cf. articles sur Renan (<i>Nouveaux
+ Lundis</i>, VI), sur Taine (<i>ibid.</i>, VIII).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_397" href="#FNanchor_397"><span class="label">[397]</span></a> <i>Nouveaux Lundis</i>, IV, p. 432.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_398" href="#FNanchor_398"><span class="label">[398]</span></a> Séance du 29 mars 1867.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_399" href="#FNanchor_399"><span class="label">[399]</span></a> Séance du 25 juin 1867. Il rappela que l’Empire avait sa
+ gauche comme sa droite, et pria les sénateurs d’éviter «un accord aussi
+ surprenant contre cette classe plus ou moins nombreuse qu’on n’appelle
+ plus qu’en se signant les <i>libres penseurs</i>, et dont tout le crime
+ consiste à chercher à se rendre compte en matière de doctrines».</p>
+
+ <p><a id="Footnote_400" href="#FNanchor_400"><span class="label">[400]</span></a> Séance du 19 mai 1868.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_401" href="#FNanchor_401"><span class="label">[401]</span></a> «Dans le langage officiel, tout le monde fait semblant,
+ fait profession extérieure de croire, tandis que la grande majorité du
+ dehors avance pourtant (bien lentement, il est vrai), dans ce qu’on
+ peut appeler le sens commun... Mais il est d’habitude (je dirai même de
+ mode) d’injurier cette disposition d’esprit dans toutes les réunions,
+ les solennités publiques, de la dépeindre comme un malheur, comme une
+ infériorité morale déplorable».</p>
+
+ <p><a id="Footnote_402" href="#FNanchor_402"><span class="label">[402]</span></a> «La disposition vraie d’un gouvernement dans ces sortes
+ de questions devrait être une équitable et suprême indifférence, une
+ impartialité supérieure et inclinant plutôt à la bienveillance envers
+ tous, de manière toutefois à maintenir et à réserver les libertés et
+ les droits de chacun».</p>
+
+ <p><a id="Footnote_403" href="#FNanchor_403"><span class="label">[403]</span></a> V. Claveau, <i>Souvenirs</i>, I, pp. 228 sqq. Cf. Ernest
+ Lavisse, <i>Victor Duruy</i>, p. 119. Le discours de Sainte-Beuve
+ eut un grand retentissement au quartier latin et lui valut les
+ félicitations collectives des élèves de l’Ecole Normale.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_404" href="#FNanchor_404"><span class="label">[404]</span></a> Duruy, <i>Notes et souvenirs</i>, 1901. Taine, dans un
+ article de 1862, comparait les manuels d’histoire de Duruy aux livres
+ publiés par la librairie catholique de Mame, et faisait ressortir la
+ différence des deux systèmes d’éducation (cité par Giraud, <i>Essai sur
+ Taine</i>, p. 230).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_405" href="#FNanchor_405"><span class="label">[405]</span></a> Le <i>Moniteur</i> publia le rapport où il arrivait
+ à cette conclusion, puis inséra, le lendemain, une note disant que
+ c’était seulement l’opinion personnelle d’un ministre (6 et 7 mars
+ 1865). D’ailleurs des anticléricaux déclarés, comme About, furent
+ longtemps hostiles à l’obligation et même à la gratuité (v. About,
+ <i>Le progrès</i>, p. 375 sqq.).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_406" href="#FNanchor_406"><span class="label">[406]</span></a> Cette parole stupéfia le Corps Législatif. «Une immense
+ clameur lui répondit, que n’ont pas oubliée ceux qui l’ont entendue».
+ (Claveau, <i>Souvenirs</i>, I, p. 150).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_407" href="#FNanchor_407"><span class="label">[407]</span></a> Il y avait un petit groupe de gallicans d’extrême gauche
+ qui, dirigé par Bordas-Demoulin, avait lutté pendant vingt ans contre
+ l’ultramontanisme sans vouloir se séparer de l’Eglise. Le principal
+ écrivain de ce groupe, François Huet, acheva son évolution après le
+ <i>Syllabus</i> et préféra, comme il le dit, «la pleine indépendance
+ de la raison, affranchie de tout dogmatisme, de toute attache
+ surnaturelle» (<i>La révolution religieuse au dix-neuvième siècle</i>,
+ préface). V. sur lui l’introduction de Pidoux à son livre posthume,
+ <i>La révolution philosophique au dix-neuvième siècle</i>.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_408" href="#FNanchor_408"><span class="label">[408]</span></a> Blanqui, <i>Critique sociale</i>, I, p. 183: «Le mot
+ d’ordre de la prochaine trahison sera: Suppression du budget des
+ cultes, séparation de l’Eglise et de l’Etat».</p>
+
+ <p><a id="Footnote_409" href="#FNanchor_409"><span class="label">[409]</span></a> <i>La religion</i>, avant-propos.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_410" href="#FNanchor_410"><span class="label">[410]</span></a> «Au savant qui demande qu’on lui résolve la
+ contradiction d’un texte, ou qu’on lui en éclaircisse le sens, on
+ répond que tout se tient dans le monument sur lequel repose la foi des
+ peuples, et qu’une pierre qu’on en détache peut faire crouler l’édifice
+ entier. Au philosophe qui ne peut accorder un dogme avec sa raison ou
+ sa conscience, on réplique en montrant les grandes œuvres morales et
+ sociales de la religion. La critique entend tout cela et passe outre,
+ uniquement occupée à combler ses lacunes, à rectifier ses erreurs.» (p.
+ 130).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_411" href="#FNanchor_411"><span class="label">[411]</span></a> P. 245.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_412" href="#FNanchor_412"><span class="label">[412]</span></a> «Il est un signe infaillible auquel on reconnaît qu’une
+ religion est en décadence ou en progrès: ce n’est pas précisément le
+ nombre plus ou moins grand d’adeptes qu’elle gagne ou qu’elle perd,
+ mais bien la qualité intellectuelle et sociale de ceux qui s’y rallient
+ ou s’en détachent.» (p. 354).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_413" href="#FNanchor_413"><span class="label">[413]</span></a> P. 410. Il y a, dit Vacherot, des savants qui sont
+ croyants, mais ceux-là n’hésitent pas, dès que la science est en jeu, à
+ conserver l’indépendance de leur raison.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_414" href="#FNanchor_414"><span class="label">[414]</span></a> «Il faut voir avec quelle simplicité de logique, avec
+ quelle tranquillité de conscience, ces classes tranchent les questions
+ que l’érudition, la critique, la philosophie de nos historiens et de
+ nos savants ont tant de peine à dénouer.» (p. 411).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_415" href="#FNanchor_415"><span class="label">[415]</span></a> On peut rapprocher des observations de Vacherot le
+ tableau tracé par un ancien ouvrier, Corbon (<i>Le secret du peuple de
+ Paris</i>, 1863). D’après lui, l’élite des ouvriers parisiens a perdu
+ la foi religieuse et la remplace par un idéal social, par la foi au
+ progrès.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_416" href="#FNanchor_416"><span class="label">[416]</span></a> «Si l’éducation de l’école ne remplace point l’éducation
+ de l’Eglise, qui devient de plus en plus impuissante, c’en est fait
+ du sentiment moral, chez le peuple surtout, qui n’a pour guide de
+ ses impérieux instincts ni les traditions de la famille, ni les
+ convenances du monde; c’en est fait de l’avenir des sociétés modernes
+ qui retourneront à la barbarie, par le chemin d’une civilisation toute
+ matérielle.» (p. 437).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_417" href="#FNanchor_417"><span class="label">[417]</span></a> <i>Souvenirs</i> de Saint-Valry, cités par Hanotaux,
+ <i>Histoire de la France contemporaine</i>, II, p. 75.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_418" href="#FNanchor_418"><span class="label">[418]</span></a> V., par exemple, l’article du fondateur de l’ordre, le
+ P. d’Alzon, dans le premier numéro de la <i>Revue de l’enseignement
+ chrétien</i> (mai 1871). «<i lang="la">Delenda Carthago.</i> Il est temps de
+ savoir quels sont les vrais auteurs de nos défaites; d’où venait
+ l’enseignement si affaibli de nos officiers en face de la science
+ incontestable des états-majors prussiens; par quelle formation
+ pédagogique avaient passé ces paysans qui refusaient le pain à nos
+ soldats, trouvant habile de le réserver pour l’envahisseur...; quels
+ maîtres ont eus les gens de Belleville et quels maîtres ont eus les
+ marins, les mobiles bretons et les zouaves pontificaux.»</p>
+
+ <p><a id="Footnote_419" href="#FNanchor_419"><span class="label">[419]</span></a> «Vous serez obligé de faire de votre conseil supérieur
+ de l’enseignement une sorte de tribunal philosophique et théologique,
+ dans lequel on discutera toujours la question de savoir ce qui est vrai
+ ou faux, dans le domaine de l’indémontrable» (séance du 13 janvier).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_420" href="#FNanchor_420"><span class="label">[420]</span></a> Séance du 10 janvier.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_421" href="#FNanchor_421"><span class="label">[421]</span></a> Dupanloup surtout en parla; si le christianisme
+ disparaissait, dit-il, «la Commune de Paris serait bientôt partout, et
+ vous deviendriez l’effroi du monde civilisé». L’évêque montra aussi que
+ le conseil devrait imposer la philosophie spiritualiste: «Ma pensée
+ formelle est que l’enseignement de la philosophie soit surveillé de
+ très près, par la raison très simple que les pères de famille veulent
+ être rassurés contre cette science d’ignominie qui essaye aujourd’hui
+ de substituer le singe perfectionné au mot sublime par lequel la Bible
+ apprend à l’enfant l’origine divine de l’homme: <i>Qui fuit Dei</i>».</p>
+
+ <p><a id="Footnote_422" href="#FNanchor_422"><span class="label">[422]</span></a> Jean Brunet, par exemple, demanda la prohibition de
+ «tout établissement d’enseignement supérieur qui ne s’appuiera pas sur
+ le principe suprême de Dieu, le Créateur et Directeur de l’Univers»
+ (séance du 22 décembre 1874).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_423" href="#FNanchor_423"><span class="label">[423]</span></a> V. ses discours des 4 et 5 décembre 1874, du 7 juin
+ 1875.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_424" href="#FNanchor_424"><span class="label">[424]</span></a> 3 décembre 1874. Il se déclara membre de «ce parti
+ qu’on a désigné et qui se désigne souvent sous le nom de parti de la
+ libre pensée»; c’est un des premiers emplois parlementaires de cette
+ expression.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_425" href="#FNanchor_425"><span class="label">[425]</span></a> Il écarta soigneusement tout débat relatif au
+ surnaturel. «Je crois, dit-il, à l’Etat laïque, laïque dans son
+ essence, laïque dans tous ses organes, et j’affirme qu’il ne peut y
+ avoir de conflit, dans le sein de l’Etat auquel nous appartenons, comme
+ dans le Parlement devant lequel j’ai l’honneur de parler, qu’entre des
+ droits laïques et sur des vérités sensibles.» (11 juin 1875).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_426" href="#FNanchor_426"><span class="label">[426]</span></a> 4 décembre 1874. Jules Simon exagère pourtant lorsqu’il
+ affirme que ce discours «est le début de la lutte ouverte contre le
+ catholicisme, et en même temps l’origine de la séparation qui s’est
+ faite dans le parti républicain, entre les jacobins d’une part, et les
+ libéraux de l’autre.» (<i>Dieu, patrie, liberté</i>, p. 177).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_427" href="#FNanchor_427"><span class="label">[427]</span></a> Le clergé, disait-il, «pourrait faire tant de bien en
+ identifiant de tout cœur ses intérêts avec les grands intérêts de la
+ démocratie française, au lieu de s’obstiner dans une situation qui
+ semble le constituer à l’état de caste distincte, si bien qu’on finit
+ par le croire hostile à la société moderne». (14 juin 1875).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_428" href="#FNanchor_428"><span class="label">[428]</span></a> «Partout où l’on va dans ce moment, on se cogne à
+ une <i>latrie</i> bête pour la personne de Littré.» (Goncourt,
+ <i>Journal</i>, 2<sup>e</sup> série, II, p. 75.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_429" href="#FNanchor_429"><span class="label">[429]</span></a> <i>De l’établissement de la troisième République</i>,
+ p. 211. (Ce livre est un recueil d’articles publiés, surtout dans la
+ <i>Philosophie positive</i>, depuis 1872.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_430" href="#FNanchor_430"><span class="label">[430]</span></a> «Depuis que notre immortel dix-huitième siècle a
+ conquis le dogme moderne de la tolérance, la société se partage en
+ deux couches: les civilisés qui sont tolérants, et les barbares qui
+ sont intolérants» (<i>ibid.</i>, p. 187). «L’Eglise seule doit être
+ libre, dit le cléricalisme; tout le monde doit être libre, y compris
+ l’Eglise, dit la société, élevée à ce haut degré d’équité sociale par
+ la philosophie et la science» (<i>ibid.</i>, p. 284).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_431" href="#FNanchor_431"><span class="label">[431]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 325.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_432" href="#FNanchor_432"><span class="label">[432]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 186.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_433" href="#FNanchor_433"><span class="label">[433]</span></a> Sur la fondation et les débuts de la revue v. la
+ <i>Correspondance de Renouvier et de Secrétan</i> (1911).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_434" href="#FNanchor_434"><span class="label">[434]</span></a> <i>Critique philosophique</i>, I, p. 279.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_435" href="#FNanchor_435"><span class="label">[435]</span></a> «Sachons bien que la séparation de l’Eglise et de l’Etat
+ signifie l’organisation de l’Etat moral et enseignant.» (p. 279).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_436" href="#FNanchor_436"><span class="label">[436]</span></a> «Autrefois le catholicisme n’attaquait pas ouvertement
+ les principes des Etats à l’ombre desquels il consentait à vivre;
+ aujourd’hui il déclare que les principes civils et politiques de
+ la vie moderne sont faux et détestables.» (1<sup>re</sup> année, II, p.
+ 386).—Cournot, de son côté, montrait la papauté reprenant, à la suite
+ du concile, ses prétentions du moyen âge. «A quoi l’Etat catholique ne
+ peut répondre qu’en se décatholicisant...» (<i>Considérations sur la
+ marche des idées</i>, 1872, p. 372).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_437" href="#FNanchor_437"><span class="label">[437]</span></a> «La tactique de la simulation du libéralisme a été la
+ plus utile de toutes, ou plutôt la seule utile au parti catholique
+ depuis 1830.» (7<sup>e</sup> année, II, p. 301).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_438" href="#FNanchor_438"><span class="label">[438]</span></a> 2<sup>e</sup> année, I, p. 1 sqq.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_439" href="#FNanchor_439"><span class="label">[439]</span></a> 2<sup>e</sup> année, II, p. 49 sqq. Pillon, comme Renouvier, juge
+ sévèrement la «palinodie» de Vacherot (1<sup>re</sup> année, II, p. 368).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_440" href="#FNanchor_440"><span class="label">[440]</span></a> 4<sup>e</sup> année, II, p. 273.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_441" href="#FNanchor_441"><span class="label">[441]</span></a> 4<sup>e</sup> année, I, p. 289; 5<sup>e</sup> année, I, p. 241.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_442" href="#FNanchor_442"><span class="label">[442]</span></a> Dans les premiers on se borne «à inculquer la croyance
+ à quelques dogmes souvent assez peu vivants, à plier le corps et
+ l’âme à des momeries, et à répandre la semence de la discipline et
+ de l’obéissance.» Les élèves des lycées, «sans les exemples et les
+ enseignements mêlés et suspects des familles et de ce qu’ils voient
+ du monde, sans l’enseignement naturel et mutuel de ces conversations
+ de camarades que n’entendent ni parents ni maîtres, sans les lectures
+ furtives et les connaissances surprises, croupiraient dans un état
+ d’hébétement pire encore que l’état de démoralisation et de révolte
+ secrète où nous les savons.» (1<sup>re</sup> année, I, p. 276).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_443" href="#FNanchor_443"><span class="label">[443]</span></a> «Avant Proudhon, dans cette revue des idées morales de
+ nos contemporains, avant de rencontrer cette forte individualité de
+ prolétaire et cette humeur de stoïcien gâtée par de mauvaises passions,
+ je n’ai pas rencontré un seul auteur qui parût seulement sentir la Loi
+ morale. Après lui, si je dois continuer mon étude et passer à d’autres
+ catégories d’écrivains ou de philosophes, je sais d’avance que je n’en
+ trouverai aucun autre.» (2<sup>e</sup> année, I, p. 42).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_444" href="#FNanchor_444"><span class="label">[444]</span></a> 2<sup>e</sup> année, II, p. 145.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_445" href="#FNanchor_445"><span class="label">[445]</span></a> 4<sup>e</sup> année, II, p. 305. Cf. 7<sup>e</sup> année, I, p. 2 sqq.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_446" href="#FNanchor_446"><span class="label">[446]</span></a> <i>Correspondance</i> de G. Sand, lettres du 3 août 1863
+ au pasteur Leblois, du 20 novembre 1868 à Flaubert, du 2 janvier 1869 à
+ Barbès.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_447" href="#FNanchor_447"><span class="label">[447]</span></a> <i>Le protestantisme et le catholicisme dans leurs
+ rapports avec la liberté et la prospérité des peuples</i> (<i>Revue de
+ Belgique</i>, janvier 1875). Une brochure qui reproduisait cet article
+ fut répandue en France.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_448" href="#FNanchor_448"><span class="label">[448]</span></a> «On va répétant que les jeunes filles destinées à
+ recueillir de grosses dots sont habilement circonvenues, que les
+ confesseurs, les médecins, les garde-malades ont souvent aidé les
+ mourants à trouver pour la disposition de leurs biens des inspirations
+ pieuses dont, à eux tout seuls, ils ne se fussent point avisés.
+ Il est fâcheux qu’on puisse dire tout cela avec une apparence de
+ vraisemblance.» (<i>Les classes dirigeantes</i>, p. 53).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_449" href="#FNanchor_449"><span class="label">[449]</span></a> «Personne n’ignorait qu’il (le clergé) méprisait tout
+ bas celui qu’il prônait tout haut.» (<i>ibid.</i>, p. 62).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_450" href="#FNanchor_450"><span class="label">[450]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 73.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_451" href="#FNanchor_451"><span class="label">[451]</span></a> <i>Le cléricalisme</i>, p. 17.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_452" href="#FNanchor_452"><span class="label">[452]</span></a> «Nous assistons à un spectacle affligeant et inquiétant.
+ Il faut bien en parler et surmonter nos répugnances. Nous voyons
+ renaître, en effet, dans un pays qu’on pouvait croire débarrassé de
+ cette lèpre, la superstition la plus misérable, savamment nourrie,
+ entretenue et propagée par un parti—plus qu’un parti, une conjuration
+ puissante qui, pour régner, cherche à détruire... Quant à nous, qui
+ ne souhaitions que la tranquillité et la tolérance, nous devrons bien
+ lutter aussi, puisqu’on nous provoque et puisqu’il s’agit du salut
+ commun... Nous nous contentions jusqu’ici de réclamer l’enseignement
+ primaire obligatoire; ce n’est point assez, nous le demanderons
+ laïque... Nous recommencerons une campagne; nous discuterons au
+ grand jour; nous combattrons la secte impie, envahissante, qui
+ prétend disposer de la France avilie comme d’un héritage. Nous ne
+ sommes les ennemis d’aucune religion, non, certes! Mais est-ce une
+ religion que nous avons devant les yeux? Ce sont les héros mêmes du
+ <i>Juif-Errant</i> qui ont pris chair et qui descendent de la fiction
+ dans la réalité».</p>
+
+ <p><a id="Footnote_453" href="#FNanchor_453"><span class="label">[453]</span></a> «Je me moquais, en ce temps-là, de ceux qui croyaient
+ encore aux jésuites.» (<i>Dix-neuvième Siècle</i>, 9 janvier 1876).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_454" href="#FNanchor_454"><span class="label">[454]</span></a> 29 juin 1873.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_455" href="#FNanchor_455"><span class="label">[455]</span></a> 4 juillet 1873.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_456" href="#FNanchor_456"><span class="label">[456]</span></a> «En ce temps-là, à part un assez petit nombre
+ d’intéressés ou de fanatiques, personne à Grenoble ne croyait à
+ l’authenticité du miracle.» (4 septembre 1872).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_457" href="#FNanchor_457"><span class="label">[457]</span></a> 27 août, 17 septembre 1873.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_458" href="#FNanchor_458"><span class="label">[458]</span></a> 22 octobre 1872.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_459" href="#FNanchor_459"><span class="label">[459]</span></a> 7 août 1873.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_460" href="#FNanchor_460"><span class="label">[460]</span></a> 22 juin 1873.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_461" href="#FNanchor_461"><span class="label">[461]</span></a> Sarcey donne l’extrait du <i>Journal de Fécamp</i>,
+ disant qu’on a vu sur les grêlons «des saints-sacrements ou soleils,
+ des cœurs, quelques-uns percés d’un glaive, des Vierges portant le
+ divin enfant» (9 juillet 1873).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_462" href="#FNanchor_462"><span class="label">[462]</span></a> 4 février 1875.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_463" href="#FNanchor_463"><span class="label">[463]</span></a> «Que saint Denis, après avoir ramassé sa tête, ait
+ fait deux pas ou un quart de lieue, le miracle est de même ordre; car
+ en pareille affaire, ainsi qu’on l’a fort bien dit, il n’y a que le
+ premier pas qui coûte.» (4 septembre 1872).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_464" href="#FNanchor_464"><span class="label">[464]</span></a> 30 août 1875.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_465" href="#FNanchor_465"><span class="label">[465]</span></a> «J’ose même dire qu’il faut avoir la foi chevillée à
+ l’âme pour qu’elle résiste à de semblables spectacles.» (1<sup>er</sup> juin
+ 1873).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_466" href="#FNanchor_466"><span class="label">[466]</span></a> 5 juillet 1873.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_467" href="#FNanchor_467"><span class="label">[467]</span></a> 28 juillet 1873.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_468" href="#FNanchor_468"><span class="label">[468]</span></a> 11 juillet 1873. Cf. 1<sup>er</sup> janvier 1875.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_469" href="#FNanchor_469"><span class="label">[469]</span></a> 11 février 1874.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_470" href="#FNanchor_470"><span class="label">[470]</span></a> Sa campagne prolongée à ce propos (30 novembre, et tout
+ le mois de décembre 1874) valut au <i>Dix-neuvième siècle</i> une
+ condamnation (25 décembre).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_471" href="#FNanchor_471"><span class="label">[471]</span></a> 17 janvier 1874.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_472" href="#FNanchor_472"><span class="label">[472]</span></a> 18 avril et 15, 16, 18 juillet 1875.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_473" href="#FNanchor_473"><span class="label">[473]</span></a> 3 juillet 1874.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_474" href="#FNanchor_474"><span class="label">[474]</span></a> «Je ne suis entouré que de gens ou qui ne croient à
+ rien, ou qui agissent tout au moins comme s’ils ne croyaient à rien...
+ Eh bien! ces mêmes hommes, qui font si peu de place au catholicisme
+ dans les habitudes de leur vie de chaque jour, dans leurs pensées de
+ tous les instants, ce sont précisément les mêmes qui, par une lâche et
+ odieuse hypocrisie, professent la nécessité d’une religion pour les
+ autres, et qui s’imaginent en imposer à la crédulité de la foule par de
+ ridicules simagrées.» (20 décembre 1873).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_475" href="#FNanchor_475"><span class="label">[475]</span></a> «Et dire que nous allons être obligés de recommencer
+ la campagne que nos pères ont faite sous la Restauration contre les
+ niaiseries du faux catholicisme! Vraiment c’est à dégoûter d’écrire!»
+ (17 mai 1873).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_476" href="#FNanchor_476"><span class="label">[476]</span></a> 17 septembre 1873.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_477" href="#FNanchor_477"><span class="label">[477]</span></a> «Traités de Turc à More par les évêques, espionnés et
+ affamés par la légion pullulante des moines, ils suivent en droiture
+ leur petit bonhomme de chemin, faisant autant de bien qu’ils peuvent,
+ quêtant dans la maison du riche pour soulager les pauvres, conseillant
+ les uns, consolant les autres...» (7 avril 1875).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_478" href="#FNanchor_478"><span class="label">[478]</span></a> «Le clergé nous fait peur, non pour nous, mais pour
+ lui». Comment cette caste, étrangère à la science, à l’esprit moderne,
+ à la famille, au patriotisme, peut-elle «défier follement 36 millions
+ d’hommes qui la nourrissent et qui tiennent son sort entre leurs
+ mains?» (11 octobre 1873).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_479" href="#FNanchor_479"><span class="label">[479]</span></a> 10 août 1875.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_480" href="#FNanchor_480"><span class="label">[480]</span></a> «Si nous en sommes venus, nous autres, gens modérés
+ et d’âge, d’étude et de travail, en dehors des brigues des partis,
+ disposés à tenir compte des difficultés pratiques attachées au
+ gouvernement des hommes et à la gestion de leurs affaires, à demander
+ la séparation des Eglises et de l’Etat, et à tout faire légalement
+ pour l’obtenir, c’est qu’on nous y a contraints, qu’on nous gêne
+ dans notre foi—car nous aussi avons la nôtre.» (24 janvier 1876).
+ Cf. sa définition du parti clérical (27 décembre 1874).—Cf. Gout,
+ <i>Viollet-le-Duc</i>, 1914, p. 133 sqq.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_481" href="#FNanchor_481"><span class="label">[481]</span></a> Sarcey, <i>Mes procès de presse</i> (<i>Revue Bleue</i>,
+ 1896).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_482" href="#FNanchor_482"><span class="label">[482]</span></a> Voici quelques titres: Morin, <i>Séparation de l’Eglise
+ et de l’Etat, La confession</i>; Cayla, <i>La fin du papisme.
+ L’histoire de la messe</i>; Andreï, <i>Les Jésuites</i>; Sauvestre,
+ <i>L’éducation cléricale</i>; Jules Simon, <i>L’instruction gratuite et
+ obligatoire</i>. Cayla et Morin (sous le pseudonyme de Miron) s’étaient
+ déjà fait connaître avant 1870 par leurs ouvrages antichrétiens. Sur
+ les collections de brochures démocratiques v. l’<i>Univers</i>, 8, 13
+ et 18 janvier, 31 mars 1874.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_483" href="#FNanchor_483"><span class="label">[483]</span></a> Schœlcher, <i>La famille, la propriété et le
+ christianisme</i>, 1873.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_484" href="#FNanchor_484"><span class="label">[484]</span></a> «Dans notre impartialité, nous engageons fortement les
+ esprits libres à n’ajouter aucune foi aux calomnies probables des
+ Pères, et les catholiques à croire pieusement qu’ils ont dit vrai.»
+ (<i>Histoire populaire du christianisme</i>, 1871, p. 16).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_485" href="#FNanchor_485"><span class="label">[485]</span></a> Saint Antoine «était extrêmement ignorant, ayant
+ toujours refusé d’apprendre à lire et à écrire. Il avait vécu quinze
+ ans dans un sépulcre, en Egypte, avant d’aller au désert. On ne
+ saurait mener une vie plus édifiante» (p. 24).—«Ce grand pape (saint
+ Grégoire-le-Grand) fit abattre les statues, les arcs de triomphe et
+ autres monuments de l’ancienne Rome.» (p. 51).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_486" href="#FNanchor_486"><span class="label">[486]</span></a> De Meaux, <i>Souvenirs politiques</i>, p. 303.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_487" href="#FNanchor_487"><span class="label">[487]</span></a> Ce parti, disait-il, «est l’ennemi de toute
+ indépendance, de toute lumière et de toute stabilité»; il n’y aura
+ bientôt plus en présence que «les démocrates républicains et les
+ cléricaux».</p>
+
+ <p><a id="Footnote_488" href="#FNanchor_488"><span class="label">[488]</span></a> Le 20 août 1875 il annonçait à Ranc l’intention de
+ faire dans son journal «une campagne suivie contre les cléricaux» et
+ le priait de réunir des documents sur leur œuvre en Belgique (Ranc,
+ <i>Souvenirs</i>, p. 273).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_489" href="#FNanchor_489"><span class="label">[489]</span></a> Il faut, disait-il, que la prochaine Chambre «se lève
+ devant le monde et dise: Me voilà! Je suis toujours la France du libre
+ examen et de la libre pensée!»</p>
+
+ <p><a id="Footnote_490" href="#FNanchor_490"><span class="label">[490]</span></a> «La pensée d’être associés, par le vote prochain, à la
+ fondation de la République, suscitait dans l’esprit et dans le cœur des
+ populations un véritable mouvement très près de l’enthousiasme.» (De
+ Marcère, <i>La présidence du maréchal Mac-Mahon</i>, 1907, p. 259).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_491" href="#FNanchor_491"><span class="label">[491]</span></a> Séance du 10 novembre 1876. Il dut répondre, dans cette
+ même séance, à une attaque violente de Keller contre l’ambassadeur
+ d’Italie à Paris.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_492" href="#FNanchor_492"><span class="label">[492]</span></a> 24 novembre 1876.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_493" href="#FNanchor_493"><span class="label">[493]</span></a> 2 décembre 1876.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_494" href="#FNanchor_494"><span class="label">[494]</span></a> <i>Où allons-nous?</i> (extrait de la <i>Défense</i>).
+ Il cite particulièrement <i>Science et conscience</i> de Viardot et
+ <i>La famille</i> de Schœlcher.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_495" href="#FNanchor_495"><span class="label">[495]</span></a> «Les hommes de ma génération n’ont qu’à consulter leurs
+ souvenirs d’enfance pour y retrouver l’impression d’angoisse qui, en
+ décembre 1876, s’empara de milieux sages par excellence, à la nouvelle
+ que, dans un cabinet demeurant d’ailleurs à peu près identique, la
+ présidence passait de M. Dufaure à ce farouche jacobin qui avait nom
+ Jules Simon.» (Lanzac de Laborie dans le <i>Correspondant</i>, 10
+ février 1909).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_496" href="#FNanchor_496"><span class="label">[496]</span></a> Jules Simon protesta particulièrement contre un article
+ de la <i>Défense</i>, où l’on affirmait que Mac-Mahon lui avait imposé
+ des engagements formels sur la question religieuse.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_497" href="#FNanchor_497"><span class="label">[497]</span></a> «La Chambre,—considérant que les manifestations
+ ultramontaines, dont la recrudescence pourrait compromettre la sécurité
+ intérieure et extérieure du pays, constituent une violation flagrante
+ des lois de l’Etat.—Invite le gouvernement, pour réprimer cette
+ agitation anti-patriotique, à user des moyens légaux dont il dispose».</p>
+
+ <p><a id="Footnote_498" href="#FNanchor_498"><span class="label">[498]</span></a> La lettre de Mac-Mahon à Decazes (17 mai), l’invitant
+ à conserver le ministère des affaires étrangères, disait aussi que la
+ politique extérieure ne serait point changée.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_499" href="#FNanchor_499"><span class="label">[499]</span></a> V. la <i>République française</i>, 27 août, 21
+ septembre, 2 et 13 octobre 1877. «Non, disait le message, le
+ gouvernement, si respectueux qu’il soit envers la religion, n’obéit pas
+ à de prétendues influences cléricales, et rien ne saurait l’entraîner à
+ une politique compromettante pour la paix».</p>
+
+ <p><a id="Footnote_500" href="#FNanchor_500"><span class="label">[500]</span></a> <i>Ibid.</i>, 30 juillet, 14 septembre, 4, 5 et 10
+ octobre 1877.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_501" href="#FNanchor_501"><span class="label">[501]</span></a> La <i>République française</i> remercia le pape «au nom
+ de la gaîté française..., d’entraîner le bon Dieu du côté des candidats
+ de la réaction» (1<sup>er</sup> octobre).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_502" href="#FNanchor_502"><span class="label">[502]</span></a> «L’opinion ne s’y est pas trompée, et ce qui se faisait
+ a été appelé populairement œuvre de curés... Il est vrai que les partis
+ monarchiques n’ont pas suggéré le 16 mai (ils le disent hautement),
+ et qu’il a été annoncé par le parti clérical au dehors et au dedans,
+ avant que l’on soupçonnât seulement qu’un pareil péril menaçait la
+ situation. Il est vrai encore que le radicalisme noir, qui était si
+ patent et si bruyant peu auparavant, s’est tu à l’instant même et est
+ devenu latent.» (<i>De l’établissement de la troisième République</i>,
+ p. 407).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_503" href="#FNanchor_503"><span class="label">[503]</span></a> Il y eut pendant cette année une vive polémique
+ provoquée par la célébration du centenaire de Voltaire, au sujet de
+ laquelle Dupanloup interpella le gouvernement (21 mai 1878). Gambetta
+ disait à ce propos: «Je me sens l’esprit assez libre pour être à la
+ fois le dévot de Jeanne la Lorraine et l’admirateur et le disciple de
+ Voltaire» (cité par Daniel, <i>L’année politique 1878</i>, p. 110).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_504" href="#FNanchor_504"><span class="label">[504]</span></a> Charles Bigot écrivait à ce propos: «Nous le demandons
+ à tous les vrais catholiques, à tous les honnêtes gens, est-ce de
+ la religion que cette intrusion du prêtre dans la politique, que
+ ces agitations naissantes pour troubler le repos public, que ces
+ prétentions d’un évêque de dicter ces arrêtés au ministre de la
+ justice?... Le prêtre est sorti de son église; il faut qu’il y soit
+ ramené et tenu sous bonne garde.» (<i>Dix-neuvième siècle</i>, 31
+ janvier 1879).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_505" href="#FNanchor_505"><span class="label">[505]</span></a> <i>De l’établissement de la 3</i><sup>e</sup> <i>République</i>,
+ p. 327.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_506" href="#FNanchor_506"><span class="label">[506]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 394.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_507" href="#FNanchor_507"><span class="label">[507]</span></a> «Le passé entier prouve que cette adhésion est
+ conditionnelle, qu’il n’est point attaché à la république par une
+ foi comparable à la foi religieuse ou à la <i>loyauté</i> (c’est le
+ mot) des Anglais pour leur monarchie et qu’on jouerait gros jeu à
+ croire qu’il pourrait la vouloir malgré les fautes des républicains»
+ (<i>ibid.</i>, p. 454).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_508" href="#FNanchor_508"><span class="label">[508]</span></a> Les congrégations, dit-il, deviendront redoutables si
+ elles reçoivent une pleine liberté financière. «Je suis très loin de
+ vouloir conclure contre la séparation: je la crois juste, nécessaire,
+ inévitable et pure question de temps». Mais il faut en discerner les
+ conséquences (1<sup>re</sup> année, II, p. 39).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_509" href="#FNanchor_509"><span class="label">[509]</span></a> 4<sup>e</sup> année, II, p. 23.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_510" href="#FNanchor_510"><span class="label">[510]</span></a> 5<sup>e</sup> année, II, p. 193. Divers articles de la <i>Critique
+ religieuse</i> développent la même thèse. L’exemple de la Belgique, si
+ menacée par l’ultramontanisme, prouve que la formule de l’Eglise libre
+ dans l’Etat libre est pleine de dangers (II, p. 8 sqq). Cf. III, p.
+ 209.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_511" href="#FNanchor_511"><span class="label">[511]</span></a> V. son discours de Saint-Quentin, le 16 novembre 1871.
+ Dans ce même discours Gambetta, comme les libéraux de 1820, exprime sa
+ sympathie pour le curé de village, pour le desservant, et l’invite à
+ imiter les curés de la Constituante.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_512" href="#FNanchor_512"><span class="label">[512]</span></a> Discours de Bordeaux, 13 février 1876.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_513" href="#FNanchor_513"><span class="label">[513]</span></a> «Quant à moi, qui suis partisan du système qui rattache
+ l’Eglise à l’Etat.—Oui, j’en suis partisan, parce que je tiens compte
+ de l’état moral et social de mon pays...»</p>
+
+ <p><a id="Footnote_514" href="#FNanchor_514"><span class="label">[514]</span></a> Un extrait de son rapport à la Chambre (paru au
+ <i>Journal Officiel</i> comme annexe du procès-verbal de la séance du
+ 31 mai 1883) et ses articles du <i>Voltaire</i> sont reproduits dans
+ son livre, <i>Le cléricalisme</i>, p. 150 sqq.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_515" href="#FNanchor_515"><span class="label">[515]</span></a> Hector Depasse montrait, après la défaite du 16 mai, les
+ difficultés de la situation: «Nous, les vainqueurs du jour, de quelque
+ côté que nous nous retournions, nous sentons les liens du cléricalisme
+ si fortement entrelacés autour de tous nos membres, que nous ne pouvons
+ nous en défaire et qu’en vain nous cherchons les portes de la liberté.»
+ (<i>Le cléricalisme</i>, p. 229). Pour lui, la séparation, tout en
+ offrant de grands dangers, demeure le remède nécessaire. «Du jour de
+ la séparation datera le véritable affranchissement de notre conscience
+ nationale.» (p. 246).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_516" href="#FNanchor_516"><span class="label">[516]</span></a> Discours du 11 avril 1880, cité dans Daniel, <i>L’année
+ politique 1880</i>, p. 166.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_517" href="#FNanchor_517"><span class="label">[517]</span></a> «A un évêque qui m’appelle athée».</p>
+
+ <p><a id="Footnote_518" href="#FNanchor_518"><span class="label">[518]</span></a> V. le <i>Monde maçonnique</i>, année 1877.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_519" href="#FNanchor_519"><span class="label">[519]</span></a> P. 362. Burnouf avait été précédé par Tissot, professeur
+ à la Faculté de Dijon, dans son livre sur <i>Le catholicisme et
+ l’instruction publique</i> (1874).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_520" href="#FNanchor_520"><span class="label">[520]</span></a> <i>La Ligue de l’enseignement à Beblenheim</i>, p. 5.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_521" href="#FNanchor_521"><span class="label">[521]</span></a> Tous les documents sur l’histoire de la Ligue
+ pendant l’Empire ont été réunis par Jean Macé dans <i>La Ligue de
+ l’enseignement à Beblenheim</i>.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_522" href="#FNanchor_522"><span class="label">[522]</span></a> V. Dessoye, <i>Jean Macé et la fondation de la Ligue
+ de l’enseignement</i>; Compayré, <i>Jean Macé et l’instruction
+ obligatoire</i>.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_523" href="#FNanchor_523"><span class="label">[523]</span></a> V. ces allocutions au tome VIII de ses <i>Discours</i>.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_524" href="#FNanchor_524"><span class="label">[524]</span></a> «La plus pressante, la plus urgente de toutes les
+ réformes» est l’instruction obligatoire, gratuite, «et, permettez-moi
+ le mot, quoiqu’il ne soit pas fort à la mode, absolument laïque»
+ (Saint-Quentin, 16 novembre 1871).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_525" href="#FNanchor_525"><span class="label">[525]</span></a> «Il faut que cette question soit la passion de tous les
+ députés républicains».</p>
+
+ <p><a id="Footnote_526" href="#FNanchor_526"><span class="label">[526]</span></a> Au lendemain de cette élection, Sarcey disait: «L’école
+ laïque, purement, sévèrement laïque, c’est la grande question du
+ moment; c’est la plus importante de toutes celles qui s’agitent à cette
+ heure.» (<i>Dix-neuvième Siècle</i>, 6 février 1879).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_527" href="#FNanchor_527"><span class="label">[527]</span></a> V. son discours de 1855, à la conférence des avocats,
+ où il rappelle l’hostilité du clergé contre l’affranchissement des
+ protestants sous Louis XVI (<i>Discours</i>, I, p. 16). Dans sa
+ conférence de 1870, il affirme avoir pour le christianisme «une
+ admiration historique très grande et très sincère».</p>
+
+ <p><a id="Footnote_528" href="#FNanchor_528"><span class="label">[528]</span></a> <i>Discours</i>, I, p. 287. Il glorifie Condorcet comme
+ le prophète du nouveau système d’éducation. Ferry avait adopté la
+ doctrine d’Auguste Comte, le disciple de Condorcet.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_529" href="#FNanchor_529"><span class="label">[529]</span></a> Discours du 26 juin 1879.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_530" href="#FNanchor_530"><span class="label">[530]</span></a> «Si la République n’agit pas à cette heure où elle
+ est toute puissante; si elle ne profite pas de ce maximum de force
+ qui appartient à tout gouvernement nouveau pour se mettre en état de
+ défense, quand le fera-t-elle?» (discours d’Epinal, 23 avril 1879).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_531" href="#FNanchor_531"><span class="label">[531]</span></a> «Il y a des jougs que la vieille France chrétienne n’a
+ jamais voulu subir, des idoles devant lesquelles elle ne s’est jamais
+ prosternée: et l’on attend que la France libérale se jette à leurs
+ pieds, confuse et repentante!» (discours au concours général, 4 août
+ 1879).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_532" href="#FNanchor_532"><span class="label">[532]</span></a> 27 juin 1879.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_533" href="#FNanchor_533"><span class="label">[533]</span></a> Sénat, 15 novembre 1880.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_534" href="#FNanchor_534"><span class="label">[534]</span></a> Jules Ferry cita de nombreux extraits des livres
+ scolaires trouvés chez les jésuites par les inspecteurs de
+ l’enseignement, ceux du P. Gazeau, de l’abbé Courval, de Charles
+ Barthélemy (26 juin 1879).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_535" href="#FNanchor_535"><span class="label">[535]</span></a> Discours d’Epinal, 23 avril 1879.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_536" href="#FNanchor_536"><span class="label">[536]</span></a> «Attaquer le catholicisme, se mettre en guerre avec la
+ croyance du plus grand nombre de nos concitoyens, mais ce serait la
+ dernière et la plus criminelle des folies» (27 juin 1879).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_537" href="#FNanchor_537"><span class="label">[537]</span></a> 6 juillet 1879.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_538" href="#FNanchor_538"><span class="label">[538]</span></a> <i>Ibid.</i> (réponse à Madier de Montjau).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_539" href="#FNanchor_539"><span class="label">[539]</span></a> «Vous n’êtes pas pour la séparation de l’Eglise et de
+ l’Etat: restez dans le régime concordataire, mais ne vous flattez pas
+ de cumuler les avantages de l’Eglise d’Etat avec les libertés de la
+ séparation» (Sénat, 15 novembre 1880).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_540" href="#FNanchor_540"><span class="label">[540]</span></a> «Pourquoi ces 50.000 prêtres, en immense majorité fils
+ de la charrue et du sillon, enfants de 1789, maudiraient-ils 1789?» (6
+ juillet 1879).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_541" href="#FNanchor_541"><span class="label">[541]</span></a> «Il ne faut pas que le clergé se trouve tout à coup
+ submergé, noyé par l’invasion d’un clergé régulier innombrable, et que
+ l’on voie passer l’autorité, la richesse, la direction des consciences,
+ des mains du clergé séculier, du clergé d’Etat lié avec l’Etat par un
+ contrat, aux mains d’un clergé irresponsable et généralement étranger»
+ (15 novembre 1880).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_542" href="#FNanchor_542"><span class="label">[542]</span></a> Discours à l’inauguration des bâtiments de la Faculté de
+ théologie protestante (7 novembre 1879).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_543" href="#FNanchor_543"><span class="label">[543]</span></a> Discours du 19 juillet 1879 à la Chambre, du 30 janvier
+ 1880 au Sénat. Il y présente un résumé sévère de l’œuvre accomplie par
+ le Conseil supérieur tel que l’avait formé la loi Falloux.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_544" href="#FNanchor_544"><span class="label">[544]</span></a> 19 juillet 1879. La société laïque, disait-il, peut
+ se glorifier de cet exemple: «après avoir sécularisé toutes les
+ institutions, on peut dire qu’elle a sécularisé la vertu».</p>
+
+ <p><a id="Footnote_545" href="#FNanchor_545"><span class="label">[545]</span></a> V. ses discours au Conseil supérieur en 1880.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_546" href="#FNanchor_546"><span class="label">[546]</span></a> «L’émotion ne fut pas de longue durée; elle ne s’étendit
+ guère au-delà des régions où les exécutions avaient eu lieu. La rancune
+ ne fut durable et profonde que parmi les catholiques ardents et
+ militants» (Jules Simon, <i>Dieu, patrie, liberté</i>, p. 227).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_547" href="#FNanchor_547"><span class="label">[547]</span></a> 23 décembre 1882.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_548" href="#FNanchor_548"><span class="label">[548]</span></a> 13 juillet 1880. Jules Ferry montra que les ministres de
+ l’Empire, Duruy et Bourbeau, avaient préparé le régime de la gratuité.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_549" href="#FNanchor_549"><span class="label">[549]</span></a> «Votre principe est qu’il vaut mieux ne pas lire que
+ de lire des livres qui ne sont pas bons, c’est-à-dire qui ne sont pas
+ conformes aux doctrines que vous défendez. Eh! bien, nous ne sommes
+ pas ainsi, et nous disons: la première chose est de savoir lire, et
+ c’est la première chose, quand même on devrait apprendre à lire dans
+ le Rosaire de Marie ou dans la Bible de Royaumont. Nous disons cela
+ parce que nous croyons à la rectitude naturelle de l’esprit humain, au
+ triomphe définitif du bien sur le mal, à la raison et à la démocratie;
+ et vous, vous n’y croyez pas» (20 décembre 1880).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_550" href="#FNanchor_550"><span class="label">[550]</span></a> Discours du 2 décembre 1880. Il est faux, ajoute Ferry,
+ de prétendre «que nous voulons faire une école dans laquelle il sera
+ défendu de prononcer le nom de Dieu».</p>
+
+ <p><a id="Footnote_551" href="#FNanchor_551"><span class="label">[551]</span></a> Sénat, 10 décembre 1880.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_552" href="#FNanchor_552"><span class="label">[552]</span></a> 10 juin 1881.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_553" href="#FNanchor_553"><span class="label">[553]</span></a> 2 juillet 1881.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_554" href="#FNanchor_554"><span class="label">[554]</span></a> 4 juillet 1881.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_555" href="#FNanchor_555"><span class="label">[555]</span></a> Dans cette rencontre, disait-il, l’un apporterait «la
+ raideur et l’âpreté de ceux qui sont récemment affranchis, et l’autre,
+ l’amertume des pouvoirs récemment dépossédés» (11 mars 1882).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_556" href="#FNanchor_556"><span class="label">[556]</span></a> 16 mars 1882.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_557" href="#FNanchor_557"><span class="label">[557]</span></a> Lettre du 17 novembre 1883.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_558" href="#FNanchor_558"><span class="label">[558]</span></a> Discours au second congrès pédagogique, 19 avril 1861.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_559" href="#FNanchor_559"><span class="label">[559]</span></a> «J’ai toujours pensé que l’œuvre du gouvernement de
+ la République n’est point une œuvre de sectaires; que nous n’avons
+ ni le devoir ni le droit de faire la chasse aux consciences... Oui,
+ nous avons voulu la lutte anticléricale, mais la lutte antireligieuse,
+ jamais! jamais!» (Sénat, 10 juin 1881).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_560" href="#FNanchor_560"><span class="label">[560]</span></a> V. ses discours et ses conférences dans <i>Le
+ cléricalisme</i> (1900).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_561" href="#FNanchor_561"><span class="label">[561]</span></a> «Voyez ce qu’il a fait de tous ceux sur qui il a mis la
+ main... La noblesse française, si vive, si fière, si généreuse malgré
+ sa légèreté, cherchez-la, tout affadie, sans ressorts, bardée non plus
+ de fer, mais de scapulaires et de cordons bénits. Et cette bourgeoisie
+ au robuste et sage esprit, amoureuse de travail, de progrès et de
+ liberté, voyez-la, impuissante, épeurée, livrée à toutes les réactions.
+ Et ils allaient saisir la magistrature, ils étendaient la main vers
+ l’armée, ces deux sauvegardes d’une nation! Ah! il était temps vraiment
+ qu’on ouvrît les yeux!» (<i>La morale des jésuites</i>, préface).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_562" href="#FNanchor_562"><span class="label">[562]</span></a> <i>Ibid.</i>, préface. Paul Bert est heureux de
+ constater que «depuis trois siècles, pas un seul Français ne s’est
+ assez imprégné de l’esprit jésuitique pour mériter le rang de Général».</p>
+
+ <p><a id="Footnote_563" href="#FNanchor_563"><span class="label">[563]</span></a> <i>Le cléricalisme</i>, p. 59 sqq.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_564" href="#FNanchor_564"><span class="label">[564]</span></a> <i>Revue politique et littéraire</i>, 23 août 1879.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_565" href="#FNanchor_565"><span class="label">[565]</span></a> <i>Dieu, patrie, liberté</i>, 1883.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_566" href="#FNanchor_566"><span class="label">[566]</span></a> «Il n’est pas vrai que la société civile ne puisse pas
+ poursuivre son œuvre sans porter atteinte à la religion. Il n’est pas
+ bon de le dire, il n’est pas bon de le croire, il n’est pas bon de le
+ faire croire. Il n’est pas vrai qu’il n’y ait pas là deux domaines
+ distincts, et que la religion et la société civile ne puissent
+ pas vivre à côté l’une de l’autre, sans empiéter sur leur domaine
+ respectif» (26 décembre 1885).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_567" href="#FNanchor_567"><span class="label">[567]</span></a> «L’Etat fait les frais d’une académie de musique, d’un
+ corps de ballet, d’une chaire de chinois, d’une autre de sanscrit.
+ Tous les citoyens qui payent l’impôt contribuent à l’entretien
+ de ces institutions de luxe, quoique bien peu d’entre eux soient
+ en situation d’en profiter. Et l’on refuserait à la masse de la
+ population, aux pauvres, aux humbles, aux ouvriers des villes, aux
+ habitants de la campagne, ce que leur conscience, leur foi, leurs
+ traditions héréditaires réclament le plus impérieusement, une église,
+ un temple où ils puissent se réunir pour prier, un prêtre qui bénisse
+ leur naissance, leur mariage, l’heure de leur séparation d’avec
+ les vivants!» (<i>Des rapports de la religion et de l’Etat</i>,
+ avant-propos).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_568" href="#FNanchor_568"><span class="label">[568]</span></a> La philosophie vraie, qui est nécessairement
+ spiritualiste, n’a aucune peine à rendre à la religion la justice
+ qui lui est due... Le catholicisme, légitime héritier du passé, est
+ l’institution religieuse et morale la plus féconde que les hommes aient
+ jamais fondée, parce qu’il sait s’améliorer tout en restant fidèle à la
+ tradition.» (<i>La philosophie dans ses rapports avec la science et la
+ religion</i>, p. 273).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_569" href="#FNanchor_569"><span class="label">[569]</span></a> «République ou monarchie, le gouvernement, quelles
+ qu’en soient les formes et la constitution, a besoin de générations
+ élevées à l’école du respect, et il ne saurait y avoir de respect
+ là ou la morale est indépendante... Telle était l’antique doctrine,
+ celle de l’Université que j’ai servie.» (<i>Notes et souvenirs d’un
+ universitaire</i>).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_570" href="#FNanchor_570"><span class="label">[570]</span></a> <i>Le catholicisme selon le suffrage universel</i>,
+ réimprimé dans son livre <i>De l’établissement de la troisième
+ république</i>.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_571" href="#FNanchor_571"><span class="label">[571]</span></a> Littré fait observer à ce propos que, renonçant aux
+ idées enseignées par Auguste Comte, il ne demande plus la suppression
+ de l’Université ni de son budget.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_572" href="#FNanchor_572"><span class="label">[572]</span></a> 9<sup>e</sup> année, I, pp. 61 et 126.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_573" href="#FNanchor_573"><span class="label">[573]</span></a> 9<sup>e</sup> année, II, pp. 81, 113, 161, 186, 332. <i>Ibid.</i>,
+ pp. 65 et 209.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_574" href="#FNanchor_574"><span class="label">[574]</span></a> A la veille de sa mort, il approuvait la guerre du
+ ministère Combes contre les congrégations, et parlait d’échapper
+ au cléricalisme et à l’athéisme par une religion laïque, le
+ «personnalisme» (<i>Les derniers entretiens</i>, recueillis par Prat,
+ p. 99 sqq.).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_575" href="#FNanchor_575"><span class="label">[575]</span></a> V. l’enquête sur les élections faite par le <i>Temps</i>
+ dans les derniers mois de 1885; tantôt, comme dans l’Ardèche, la
+ question religieuse a été seule en jeu; tantôt, comme dans la Somme, le
+ clergé a su exploiter la crise agricole (10 et 22 novembre 1885).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_576" href="#FNanchor_576"><span class="label">[576]</span></a> Au Sénat, le projet fut vivement combattu par l’orateur
+ de la droite, Chesnelong, qui disait: «la loi ne peut rester
+ indifférente entre la croyance en Dieu et l’athéisme». Le rapporteur,
+ Emile Labiche, lui répondit en invoquant les principes modernes,
+ l’égalité devant la loi et la liberté de conscience.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_577" href="#FNanchor_577"><span class="label">[577]</span></a> V. Bourneville, <i>Laïcisation de l’assistance
+ publique</i>, 1880, dans le <i>Progrès médical</i>, qui fut l’organe de
+ cette campagne.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_578" href="#FNanchor_578"><span class="label">[578]</span></a> Chambre, 6 juin 1889.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_579" href="#FNanchor_579"><span class="label">[579]</span></a> V. Lecanuet, <i>L’Eglise de France sous la troisième
+ République</i>, II, p. 374.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_580" href="#FNanchor_580"><span class="label">[580]</span></a> «Je veux le prêtre libre, respecté dans son Église;
+ mais je veux aussi maintenir les droits du pouvoir civil, suivre les
+ traditions de ce pays, me conformer à l’instinct profond, au génie du
+ peuple français: je veux le curé hors de la politique» (Chambre, 1<sup>er</sup>
+ février 1890).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_581" href="#FNanchor_581"><span class="label">[581]</span></a> «Je désire que la paix religieuse existe dans mon pays.
+ Je crois qu’on l’obtiendra facilement en cessant d’inquiéter le clergé
+ au sujet du budget des cultes». Mais on nous dit: passez-nous les lois
+ scolaires et nous vous passerons la République. «C’est trop cher,
+ Messieurs, et nous ne ferons pas ce marché. Que serait la République
+ si elle n’était pas la grande éducatrice de la démocratie? L’école
+ nationale doit rester l’école laïque, neutre et gratuite, parce qu’elle
+ est l’école nationale. C’est là, vraiment, notre pilier d’airain»
+ (discours du 21 décembre 1890 aux délégués sénatoriaux des Vosges).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_582" href="#FNanchor_582"><span class="label">[582]</span></a> Ces articles sont réunis dans <i>L’évolution politique
+ et sociale de l’Eglise</i>. Spuller signale d’ailleurs, dans
+ l’avant-propos du livre, le danger qui inquiète les libres penseurs:
+ «Ils se demandent tous les jours si le <span class="smcap80">XX</span><sup>e</sup> siècle ne verra
+ pas la plus effroyable réaction dont nous ayons été menacés depuis la
+ Renaissance, et cela sous le couvert même des institutions libres et
+ républicaines, adoptées enfin par l’Eglise».</p>
+
+ <p><a id="Footnote_583" href="#FNanchor_583"><span class="label">[583]</span></a> Chambre, 18 février 1892.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_584" href="#FNanchor_584"><span class="label">[584]</span></a> <i>L’Avenir de la science</i>, préface.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_585" href="#FNanchor_585"><span class="label">[585]</span></a> <i>Feuilles détachées</i>, préface.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_586" href="#FNanchor_586"><span class="label">[586]</span></a> Taine, <i>Le régime moderne</i>, t. II, liv. V.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_587" href="#FNanchor_587"><span class="label">[587]</span></a> Le rapprochement des dates est intéressant: <i>Le
+ roman russe</i>, de Vogüé, paraît en 1886; l’article de Brunetière
+ sur la <i>Banqueroute du naturalisme</i>, en 1887, (<i>Revue des
+ Deux-Mondes</i>, 1<sup>er</sup> septembre); le <i>Dix-huitième Siècle</i>,
+ de Faguet, est de 1890; <i>Le Disciple</i>, de 1889; <i>Le Sens de
+ la vie</i>, de 1889; <i>Le Devoir présent</i>, de 1892; <i>L’Ame
+ moderne</i>, par Henry Bérenger, de 1892.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_588" href="#FNanchor_588"><span class="label">[588]</span></a> V. l’abbé Klein dans le <i>Correspondant</i>, 10 février
+ 1892. Rappelons que l’encyclique <i lang="la">Rerum novarum</i> est de 1891,
+ l’encyclique française sur le ralliement, de 1892.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_589" href="#FNanchor_589"><span class="label">[589]</span></a> Cette fin, Guyau la déclare inévitable au nom de la
+ logique: «La logique, après tout, écrivait-il, a toujours eu le dernier
+ mot ici-bas. Les concessions à l’absurde, ou tout au moins au relatif,
+ peuvent être parfois nécessaires dans les choses humaines;—c’est
+ ce que les révolutionnaires français ont eu le tort de ne pas
+ comprendre;—mais elles sont transitoires» (cité par Fouillée, <i>La
+ morale, l’art et la religion d’après Guyau</i>, p. 150).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_590" href="#FNanchor_590"><span class="label">[590]</span></a> Il écrivait au lendemain de la mort de Renan: «Ce que
+ nous devons dire, nous, ses amis, nous qui eûmes l’honneur inestimable
+ de l’approcher, c’est qu’il fut le meilleur des hommes, le plus simple,
+ le plus doux et en même temps le plus ferme cœur qui ait jamais battu
+ en ce monde... Il était essentiellement moral et religieux; il aimait
+ cette humanité dont il fut un des plus magnifiques exemplaires» (le
+ <i>Temps</i>, 9 octobre 1892).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_591" href="#FNanchor_591"><span class="label">[591]</span></a> <i>Science, patrie, religion</i>, dans la <i>Revue
+ Bleue</i>, 22 avril 1893. Vogüé, spécialement visé par cette
+ conférence, répondit dans la <i>Revue des Deux-Mondes</i> (1<sup>er</sup> mai
+ 1893).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_592" href="#FNanchor_592"><span class="label">[592]</span></a> Article sur Hérold(1882) dans <i>Science et
+ philosophie</i>.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_593" href="#FNanchor_593"><span class="label">[593]</span></a> Cet article de la <i>Revue de Paris</i> (1<sup>er</sup> février
+ 1895) est réimprimé dans <i>Science et morale</i>.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_594" href="#FNanchor_594"><span class="label">[594]</span></a> «C’est un échafaudage appuyé à la base sur les
+ faits, mais dont la solidité—je veux dire la certitude ou plutôt
+ la probabilité—diminue à mesure qu’on monte plus haut... Dans les
+ réalités, nous ne procédons jamais au nom de principes absolus,
+ parce que nous avons reconnu que tous nos principes reposent sur des
+ hypothèses empruntées aux faits d’observation... Qui prétend s’appuyer
+ sur l’absolu ne s’appuie sur rien».</p>
+
+ <p><a id="Footnote_595" href="#FNanchor_595"><span class="label">[595]</span></a> «Mais en vertu de cette même transposition illusoire,
+ née d’un procédé purement logique que nous rencontrons partout, les
+ religions ont déduit de la morale certains symboles, certaines idoles
+ divines, auxquelles elles ont attribué ensuite la vertu d’avoir créé
+ les notions mêmes, qui avaient au contraire servi à les imaginer».</p>
+
+ <p><a id="Footnote_596" href="#FNanchor_596"><span class="label">[596]</span></a> «Gardons-nous de penser qu’il s’agisse aujourd’hui,
+ après avoir éliminé les dogmes formels, de maintenir dans l’éducation,
+ comme ses principes essentiels, je ne sais quel résidu vaporeux, quel
+ squelette d’affirmations, dépouillées de la substance dogmatique qui en
+ faisait autrefois la force et la consistance».</p>
+
+ <p><a id="Footnote_597" href="#FNanchor_597"><span class="label">[597]</span></a> V. par exemple, le discours préliminaire de son livre,
+ <i>Les droits du peuple</i> (1873).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_598" href="#FNanchor_598"><span class="label">[598]</span></a> V. Georges Weill, <i>Histoire du mouvement social en
+ France</i>, 3<sup>e</sup> éd., p. 205, 223, 234.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_599" href="#FNanchor_599"><span class="label">[599]</span></a> Chambre, 21 novembre 1893.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_600" href="#FNanchor_600"><span class="label">[600]</span></a> Chambre, juin 1896.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_601" href="#FNanchor_601"><span class="label">[601]</span></a> Sarcey, dont les opinions reflètent bien celles de
+ ses lecteurs bourgeois, répondait en 1896 à la lettre sympathique
+ d’un curé. Ma campagne anticléricale, disait-il, je la reprendrais
+ si la religion voulait redevenir persécutrice, mais ce n’est pas
+ le cas. «L’ennemi, à cette heure, c’est le collectivisme ou plutôt
+ l’anarchisme; et je crois, Monsieur le curé, que nous le pouvons
+ combattre côte à côte.» (<i>Journal de jeunesse</i>, p. 391).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_602" href="#FNanchor_602"><span class="label">[602]</span></a> V. une lettre de lui en 1860 (<i>Lettres de
+ jeunesse</i>, p. 130): il y affirme sa foi en un Dieu créateur
+ et justicier, voit dans Jésus «un législateur sublime, un divin
+ moraliste».</p>
+
+ <p><a id="Footnote_603" href="#FNanchor_603"><span class="label">[603]</span></a> <i>L’iniquité</i>, p. 152 (article du 21 janvier 1898).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_604" href="#FNanchor_604"><span class="label">[604]</span></a> <i>Ibid.</i>, (7 mars 1898).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_605" href="#FNanchor_605"><span class="label">[605]</span></a> «Nous voulons un clergé national, plus près encore
+ du pays, participant à sa vie, partageant toutes ses émotions, et
+ nous voulons surtout le soustraire à un envahissement progressif, à
+ une influence politique qui ne tend à rien moins qu’à le détourner
+ de l’apostolat religieux pour l’enrôler dans l’armée de la
+ contre-révolution. Les républicains à peine arrivés au pouvoir, nous
+ avons pu voir s’avançant de toutes parts, nous pressant déjà de ses
+ avant-postes, une armée internationale, recrutée dans tous les pays,
+ irrégulière, de tous ordres et de toutes couleurs, se vantant d’avoir
+ l’univers pour patrie, Rome pour capitale et la France pour campement.»
+ (<i>L’Etat et la liberté</i>, I, discours du 6 septembre 1880).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_606" href="#FNanchor_606"><span class="label">[606]</span></a> «Par l’un de ces vœux, on se détache absolument de
+ ces intérêts considérés comme vulgaires, qui consistent à être
+ propriétaire, en d’autres termes, à travailler à la prospérité de
+ son pays. Par un autre de ces vœux, on se débarrasse de ce que les
+ théologiens ont appelé un second souci. Ce souci, c’est d’avoir une
+ famille, d’appartenir à cette famille, et surtout de vivre pour elle.»
+ Puis vient le vœu d’obéissance. «Or, quand de la personnalité humaine
+ vous avez retranché ce qui fait qu’on possède, ce qui fait qu’on
+ raisonne, ce qui fait qu’on se survit, je demande ce qui reste de cette
+ personnalité» (6 mars 1883).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_607" href="#FNanchor_607"><span class="label">[607]</span></a> 11 avril 1900. Il avait déjà tenu à la Chambre un
+ langage semblable le 16 novembre 1899.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_608" href="#FNanchor_608"><span class="label">[608]</span></a> D’après lui, la valeur des immeubles possédés par eux
+ dépassait un milliard; cette richesse augmentait encore aux dépens du
+ clergé séculier, car on voyait «l’Eglise de plus en plus menacée par la
+ Chapelle».</p>
+
+ <p><a id="Footnote_609" href="#FNanchor_609"><span class="label">[609]</span></a> «Si vous trouvez en face de vous, comme M. de Mun
+ vous l’a promis, cette religion divine qui poétise la souffrance en
+ lui promettant les réparations futures, opposez-lui la religion de
+ l’humanité qui, elle aussi, poétise la souffrance, en lui offrant comme
+ récompense le bonheur des générations». Waldeck-Rousseau blâma ce
+ discours qui, disait-il, était pour l’opposition «une véritable bonne
+ fortune» (Sénat, 13 juin 1901).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_610" href="#FNanchor_610"><span class="label">[610]</span></a> Chambre, 17 janvier 1901.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_611" href="#FNanchor_611"><span class="label">[611]</span></a> Chambre, 21 janvier.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_612" href="#FNanchor_612"><span class="label">[612]</span></a> «Qu’apprendra l’enfant dans ces établissements ou aux
+ mains de ces religieux? Il apprendra qu’il y a des lois qui sont
+ méprisables, que la société issue de 1789 n’est qu’un pouvoir passager,
+ précaire et subalterne et qu’il y a, en un mot, une théocratie qui a le
+ droit de reviser ses arrêts» (Chambre, 25 mars 1901).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_613" href="#FNanchor_613"><span class="label">[613]</span></a> Ces élections furent préparées par une ardente lutte de
+ presse. Comme exemples de la polémique anticléricale dans des journaux
+ départementaux, citons deux livres parus en 1901, <i>La lutte contre le
+ cléricalisme</i> par Meyrac (recueil d’articles parus dans le <i>Petit
+ Ardennais</i>) et <i>L’immoralité de la morale cléricale</i> par Cadix
+ (recueil d’articles publiés dans le <i>Petit Comtois</i>).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_614" href="#FNanchor_614"><span class="label">[614]</span></a> «Etre laïque, ce n’est pas limiter à l’horizon visible
+ la pensée humaine, ni interdire à l’homme le rêve, et la perpétuelle
+ recherche de Dieu: c’est revendiquer pour la vie présente l’effort du
+ devoir.</p>
+
+ <p>Ce n’est pas vouloir violenter, ce n’est pas mépriser les consciences
+ encore détenues dans le charme des vieilles croyances; c’est refuser
+ aux religions qui passent le droit de gouverner l’humanité qui dure.</p>
+
+ <p>Ce n’est point haïr telle ou telle église ou toutes les églises
+ ensemble; c’est combattre l’esprit de haine qui souffle des religions,
+ et qui fut cause de tant de violences, de tueries et de ruines.</p>
+
+ <p>Etre laïque, c’est ne point consentir la soumission de la raison
+ au dogme immuable, ni l’abdication de l’esprit humain devant
+ l’incompréhensible; c’est ne prendre son parti d’aucune ignorance.</p>
+
+ <p>C’est croire que la vie vaut la peine d’être vécue, aimer cette
+ vie, refuser la définition de la terre «vallée de larmes», ne pas
+ admettre que les larmes soient nécessaires et bienfaisantes, ni que la
+ souffrance soit providentielle; c’est ne prendre son parti d’aucune
+ misère...</p>
+
+ <p>Etre laïque, c’est avoir trois vertus: la charité, c’est-à-dire l’amour
+ des hommes; l’espérance, c’est-à-dire le sentiment bienfaisant qu’un
+ jour viendra, dans la postérité lointaine, où se réaliseront les rêves
+ de justice, de paix et de bonheur, que faisaient, en regardant le ciel,
+ les lointains ancêtres; la foi, c’est-à-dire la volonté de croire à la
+ victorieuse réalité de l’effort perpétuel» (<i>Annales</i>, n<sup>o</sup> 1, juin
+ 1902).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_615" href="#FNanchor_615"><span class="label">[615]</span></a> L’ordre du jour suivant fut voté à l’unanimité: «La
+ morale laïque doit être scientifique, sociale, humaine. Elle s’appuie
+ sur la raison et sur l’expérience: 1<sup>o</sup> pour garantir et développer
+ la liberté individuelle; 2<sup>o</sup> pour assurer la justice sociale par la
+ solidarité nationale et internationale des individus et des peuples».</p>
+
+ <p><a id="Footnote_616" href="#FNanchor_616"><span class="label">[616]</span></a> Cf. la conférence de Charbonnel, <i>L’Eglise et la
+ République</i>, 1900.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_617" href="#FNanchor_617"><span class="label">[617]</span></a> Voici comment il définit l’objet de la libre pensée:
+ «Protéger la liberté de penser contre toutes les religions et tous les
+ dogmatismes, quels qu’ils soient, et assurer la libre recherche de la
+ vérité par les seules méthodes de la raison» (<i>La Raison</i>, 21
+ décembre 1902).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_618" href="#FNanchor_618"><span class="label">[618]</span></a> <i>Ibid.</i>, 28 août 1904.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_619" href="#FNanchor_619"><span class="label">[619]</span></a> «Trop souvent, nous nous sommes contentés de
+ ridiculiser, de flétrir des idées qui assurément sont ridicules ou
+ honteuses en elles-mêmes, mais que nous devions respecter dès l’instant
+ que des hommes de bonne foi les admettaient... Les idées vieillies et
+ que la mort guette furent, en leur temps, des idées jeunes auxquelles
+ se dévoua l’élite des esprits. Et il suffit de s’en souvenir pour
+ combattre avec fermeté, mais sans violence, pour rester bienveillant à
+ des doctrines, à des croyances dont le seul tort est d’avoir vécu trop
+ longtemps» (4 septembre 1904).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_620" href="#FNanchor_620"><span class="label">[620]</span></a> 18 septembre 1904.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_621" href="#FNanchor_621"><span class="label">[621]</span></a> Cette lettre a été réimprimée dans le livre de
+ Berthelot, <i>Science et libre pensée</i>. Le congrès de Rome vota la
+ déclaration de principes rédigée par M. Ferdinand Buisson. D’après ce
+ document, la Libre Pensée est «un engagement général de rechercher la
+ vérité, en quelque ordre que ce soit, uniquement par les ressources
+ naturelles de l’esprit humain, par les seules lumières de la raison
+ et de l’expérience... La Libre Pensée est laïque, démocratique et
+ sociale, c’est-à-dire qu’elle rejette, au nom de la dignité humaine, ce
+ triple joug; le pouvoir abusif de l’autorité en matière religieuse, du
+ privilège en matière politique et du capital en matière économique».
+ (V. Buisson, <i>La foi laïque</i>).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_622" href="#FNanchor_622"><span class="label">[622]</span></a> <i>L’Eglise et la République</i>, p. 118-120. La plus
+ grande partie de cet écrit a d’abord formé une préface au recueil des
+ discours de Combes, <i>Une campagne laïque</i> (1904).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_623" href="#FNanchor_623"><span class="label">[623]</span></a> <i>Annales</i>, août et septembre 1902. «Toute religion,
+ ajoutait Georges Etber, est une religion de la lettre; aucune religion
+ ne peut être une religion de l’esprit... Je hais toutes les religions
+ dont on peut lire l’histoire à travers les siècles à la lueur des
+ bûchers qu’elles ont allumés» (octobre 1907).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_624" href="#FNanchor_624"><span class="label">[624]</span></a> <i>Revue politique et parlementaire</i> (juin 1903).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_625" href="#FNanchor_625"><span class="label">[625]</span></a> «De même que peu à peu, au cours du <span class="smcap80">XIX</span><sup>e</sup>
+ siècle, par la logique des choses, l’Eglise romaine a pris
+ la direction, à leur insu parfois, de tous les éléments
+ <i>conservateurs</i>, auxquels seule elle peut donner un lien en leur
+ donnant une âme, de même la guerre à l’Eglise fait l’unité du parti
+ opposé. C’est le véritable nœud de l’alliance, la seule raison d’action
+ commune entre libéraux et républicains sous l’Empire, opportunistes
+ et radicaux, modérés et socialistes sous la République» (<i>Revue
+ politique et parlementaire</i>, octobre 1903).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_626" href="#FNanchor_626"><span class="label">[626]</span></a> «Aux yeux de l’historien, la religion n’a jamais été
+ autre chose que l’ensemble des idées, des sentiments et des actes par
+ lesquels l’homme, à un moment donné, traduit sa conception actuelle du
+ monde et de ses relations avec le monde. Prenez sur un point du globe,
+ à une heure quelconque, un peuple quelconque, enquérez-vous de ses
+ dieux, vous connaîtrez tout de suite sa civilisation».</p>
+
+ <p><a id="Footnote_627" href="#FNanchor_627"><span class="label">[627]</span></a> <i>Revue politique et parlementaire</i>, décembre 1903.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_628" href="#FNanchor_628"><span class="label">[628]</span></a> L’abbé Gayraud seul vint exposer à la tribune la
+ doctrine du <i>Syllabus</i>.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_629" href="#FNanchor_629"><span class="label">[629]</span></a> Rappelons qu’elle a été acceptée intégralement par
+ les protestants et les israélites. Elle fut condamnée par Pie X, qui
+ interdit de former les associations cultuelles; de là résultèrent
+ les lois du 2 janvier et du 28 mars 1907, du 13 avril 1908. Le
+ rapprochement survenu après la guerre entre la France et le Vatican a
+ fait préparer à Rome le projet de statuts d’associations diocésaines;
+ le Conseil d’Etat, par un avis du 13 décembre 1923, l’a déclaré
+ conforme à la loi de 1905. Le pape, dans sa lettre du 18 janvier 1924,
+ a autorisé les évêques de France à créer des associations.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_630" href="#FNanchor_630"><span class="label">[630]</span></a> Voir à ce propos Ribot, <i>La psychologie des
+ sentiments</i>. On trouve une méthode semblable dans les <i>Etudes
+ d’histoire et de psychologie du mysticisme</i>, par Delacroix (1908).
+ «Nous voudrions, dit-il dans sa préface, avoir exposé les faits comme
+ ferait un théologien informé et critique, parce qu’il n’y a, au fond,
+ qu’une méthode historique. Quant à l’interprétation, les théologiens ne
+ s’étonneront pas de nous trouver en désaccord avec eux. Ils voient les
+ choses du point de vue du surnaturel; nous les voyons du point de vue
+ de la nature».</p>
+
+ <p><a id="Footnote_631" href="#FNanchor_631"><span class="label">[631]</span></a> «Ce qui a pu paraître contradictoire avec les idées ou
+ les institutions modernes, c’est telle ou telle forme extérieure, telle
+ ou telle expression dogmatique de la religion, vestige de la vie et de
+ la science des sociétés antérieures; ce n’est pas l’esprit religieux,
+ tel qu’il circule à travers les grandes religions» (<i>Science et
+ religion</i>, p. 377).—Un philosophe inconnu du grand public, mais
+ très apprécié de ses pairs et de ses élèves, Hannequin, montrait aussi
+ la conciliation possible avec la religion, pourvu qu’elle abandonnât
+ son projet de dominer la société (v. l’introduction de ses <i>Etudes
+ d’histoire des sciences et d’histoire de la philosophie</i>).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_632" href="#FNanchor_632"><span class="label">[632]</span></a> Sa thèse du doctorat en 1872 lui valut déjà les attaques
+ de la presse catholique.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_633" href="#FNanchor_633"><span class="label">[633]</span></a> <i>La France au point de vue moral</i>, p. 61.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_634" href="#FNanchor_634"><span class="label">[634]</span></a> <i>La France au point de vue moral</i>, p. 62. Fouillée
+ reproche à l’ascétisme catholique d’avoir produit, «par réaction contre
+ la continence sacerdotale, l’incontinence laïque». Il reproche aussi à
+ l’Eglise de vouloir lier la morale à la religion: «Si, chez les enfants
+ du peuple, l’abandon simultané des règles morales et des croyances
+ religieuses, se produit souvent, c’est parce qu’on n’a pas fait, dès
+ l’école, la légitime distinction de ces deux sphères» (<i>La démocratie
+ politique et sociale en France</i>, p. 139). L’Eglise peut d’ailleurs,
+ à côté des éducateurs laïques, faire une œuvre utile: «Rendre aux
+ dogmes leur sens le plus large et aussi le plus profond, accorder une
+ plus grande place à l’enseignement des devoirs moraux et sociaux, tel
+ serait, pour le clergé français, le moyen de s’associer à l’effort
+ commun en vue de la moralisation nationale» (<i>La France au point de
+ vue moral</i>, p. 68).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_635" href="#FNanchor_635"><span class="label">[635]</span></a> <i>Pour l’école laïque</i>, p. 92.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_636" href="#FNanchor_636"><span class="label">[636]</span></a> «Dans nos campagnes—et même dans nos villes—je n’ai
+ pas toujours trouvé les libres penseurs parmi les gens les plus rangés,
+ les plus laborieux, les plus sobres, les plus respectueux d’eux-mêmes.»
+ (<i>ibid.</i>, p. 22).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_637" href="#FNanchor_637"><span class="label">[637]</span></a> «Il n’est fort que par notre faiblesse, il n’est
+ puissant que par nos fautes, et vous pouvez être assurés que nous ne
+ le subirons jamais si, par notre égoïsme, par nos haines, par nos
+ intolérances, nous ne l’avons appelé sur nous comme le châtiment
+ naturel que réserve aux races affaiblies cette justice immanente de
+ l’histoire dont parlait éloquemment Gambetta» (p. 190).—Un philosophe
+ étranger à la politique, Hamelin, ami de Jacob, partageait ses idées;
+ la religion lui semblait inutile pour la morale. «Dans une morale
+ rationnelle, écrit-il, Dieu ne saurait intervenir comme source de
+ l’obligation. Dieu ne saurait se passer de l’obligation, si obligation
+ et rationalité sont la même chose; en revanche rien ne se passe mieux
+ de Dieu que l’obligation.» (<i>Essai sur les éléments principaux de la
+ représentation</i>, 1907, p. 416).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_638" href="#FNanchor_638"><span class="label">[638]</span></a> <i>Pourquoi les dogmes ne renaissent pas</i>, dans
+ <i>Les affirmations de la conscience moderne</i>.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_639" href="#FNanchor_639"><span class="label">[639]</span></a> Lettre à Pie X, 28 février 1904. V. le récit contenu
+ dans <i>Choses passées</i>.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_640" href="#FNanchor_640"><span class="label">[640]</span></a> V. par exemple, <i>La question biblique chez les
+ catholiques de France au XIX</i><sup>e</sup> <i>siècle</i>, 2<sup>e</sup> éd., p. 204 sqq.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_641" href="#FNanchor_641"><span class="label">[641]</span></a> V. <i>L’évolution de la foi catholique</i>, p. 210.
+ Marcel Hébert, mort en 1916, avait demandé que M. Wilfred Monod ou tout
+ autre libre croyant parlât sur sa tombe, afin d’attester que «je n’ai
+ pas voulu d’une inhumation matérialiste, et que je meurs croyant et
+ espérant» (v. <i>Revue chrétienne</i>, 1916).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_642" href="#FNanchor_642"><span class="label">[642]</span></a> Jean Macé, qui redoutait ces écoles rivales, avait
+ proposé au Sénat (mars 1886) de laisser au ministre le droit d’ajourner
+ la laïcisation dans les communes disposées à les créer; le ministre,
+ Goblet, fit repousser l’amendement. Sur le succès des écoles libres
+ dans les pays où les châtelains les ont imposées, v. André Siegfried,
+ <i>Tableau politique de la France de l’Ouest</i>, <i>passim</i>.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_643" href="#FNanchor_643"><span class="label">[643]</span></a> «Ils n’ont pas seulement voulu—ce qui serait déjà
+ un vœu sage et légitime entre tous—mettre chaque électeur en
+ mesure de lire les professions de foi de ses députés et d’écrire
+ avec discernement son bulletin de vote; mais ils ont entrepris de
+ transformer la multitude obscure, anonyme, inconsciente, instinctive,
+ en un peuple capable d’examiner et de réfléchir; capable de raison et
+ de justice; capable par conséquent de se gouverner» (<i>L’éducation
+ publique et la vie nationale</i>, introduction).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_644" href="#FNanchor_644"><span class="label">[644]</span></a> «On affecte de confondre l’esprit laïque et l’esprit
+ sectaire, comme si l’esprit laïque, c’est-à-dire l’esprit de raison,
+ l’esprit de <i>tout le monde</i>, celui de la société générale, celui
+ des traditions historiques de tout ordre, bref le libre esprit humain
+ ou national, et non pas celui d’une église ou d’une école fermée,
+ n’était pas, en son principe essentiel, l’opposé même de l’esprit de
+ secte et de système...» (<i>ibid.</i>).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_645" href="#FNanchor_645"><span class="label">[645]</span></a> La difficulté pour l’ecclésiastique est la même que
+ pour le laïque. «D’un côté comme de l’autre, les formules peuvent
+ être irréprochables... Elles ne prendront vie et vertu que par le
+ commentaire familier du maître, si ce commentaire, à son tour, est
+ autre chose qu’une définition abstraite ou une simple amplification
+ verbale, vide de sens comme de souffle» (<i>ibid.</i>, p. 76).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_646" href="#FNanchor_646"><span class="label">[646]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 3 sqq.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_647" href="#FNanchor_647"><span class="label">[647]</span></a> «Je me demande avec inquiétude pour qui et pour quoi
+ nous travaillons, pour qui et pour quoi nous exerçons ces enfants du
+ peuple à lire, à comprendre, à se rendre compte, à prendre possession
+ des choses et d’eux-mêmes» (<i>ibid.</i>, p. 39).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_648" href="#FNanchor_648"><span class="label">[648]</span></a> P. 44.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_649" href="#FNanchor_649"><span class="label">[649]</span></a> «Les textes du catéchisme, déjà si peu accessibles
+ ou assimilables à l’intelligence en maintes de leurs parties,
+ étaient l’objet d’une simple récitation <i>selon la lettre</i>,
+ sans explication du <i>fond</i>, par conséquent aussi disparates
+ que possibles avec l’esprit général de l’enseignement, le maître
+ étant réduit au rôle de répétiteur mécanique, et à ce seul titre,
+ d’auxiliaire du curé» (<i>ibid.</i>, introduction).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_650" href="#FNanchor_650"><span class="label">[650]</span></a> «La longue séparation du spirituel et du temporel, du
+ prêtre unique dispensateur des choses saintes, et des laïques tenus
+ en cette matière pour incompétents, a contribué pour une grande
+ part à rendre notre nation, du moins la classe la plus instruite et
+ avec elle le peuple industriel, étrangère ou indifférente à la fois
+ aux traditions chrétiennes, qu’elle ignore de plus en plus, et à la
+ religion même» (p. 79).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_651" href="#FNanchor_651"><span class="label">[651]</span></a> «Qu’on ne vienne pas nous demander de faire de
+ l’instituteur une machine à enseigner, un cœur neutre, un esprit fuyant
+ et timoré, un être nul par état, qui craindrait de laisser surprendre
+ une larme dans ses yeux lorsqu’il parle de sa foi religieuse, ou un
+ tremblement d’émotion dans sa voix lorsqu’il parle de la patrie ou de
+ la République.» (<i>L’intuition morale</i>, août 1878, dans <i>La foi
+ laïque</i>).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_652" href="#FNanchor_652"><span class="label">[652]</span></a> <i>La foi laïque</i>, p. 15 sqq.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_653" href="#FNanchor_653"><span class="label">[653]</span></a> «Nous n’oublierons pas, filles de saint Vincent de Paul
+ ou frères de Saint-Jean-Baptiste de la Salle, religieux et religieuses
+ de toute robe et de tout nom, nous n’oublierons pas que pendant deux ou
+ trois siècles vous avez été presque seuls à vous occuper des enfants du
+ peuple, et nous ne nous étonnons pas que le peuple s’en souvienne et
+ vous aime» (<i>ibid.</i>, p. 43).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_654" href="#FNanchor_654"><span class="label">[654]</span></a> Les laïques «n’ont pas fait vœu de renoncer aux
+ ambitions légitimes du travail, de renoncer à la famille, à ses joies,
+ à ses douleurs, à ses inquiétudes, à ses angoisses, de renoncer à leurs
+ intérêts, à leur indépendance d’homme et de citoyen: c’est précisément
+ pour cela qu’ils ont nos préférences» (p. 47).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_655" href="#FNanchor_655"><span class="label">[655]</span></a> P. 49.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_656" href="#FNanchor_656"><span class="label">[656]</span></a> V. Bourgain, <i>Gréard</i>, p. 252 et 363. Il fut
+ disgracié après le 24 mai; il a raconté lui-même qu’on l’accusait
+ d’être allé avec M<sup>me</sup> Jules Simon briser des crucifix (<i>ibid.</i>,
+ p. 126).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_657" href="#FNanchor_657"><span class="label">[657]</span></a> «Une Eglise peut enseigner des dogmes obscurs,
+ autoriser des pratiques peu raisonnables, exercer une centralisation
+ abusive, faire peser sur les siens un joug de fer. Si, à côté de ces
+ défauts, elle offre à des milliers d’âmes pieuses l’aliment d’une vie
+ spirituelle même imparfaite, si elle console les faibles, si elle
+ secourt tous ceux qui demandent à être secourus corps et âme (et ils
+ sont légion dans notre pauvre humanité)..., c’en est assez: cette
+ Eglise n’est pas près de mourir.» (<i>La foi laïque</i>, p. 71).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_658" href="#FNanchor_658"><span class="label">[658]</span></a> Ces articles anonymes de la <i>Revue des Deux-Mondes</i>
+ (juin 1898 et février 1899) reparurent, complétés et refaits, dans
+ <i>L’école d’aujourd’hui</i> par Georges Goyau.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_659" href="#FNanchor_659"><span class="label">[659]</span></a> «Il y a des milliers d’instituteurs jeunes et vieux
+ qui, à l’heure même où la <i>Revue</i> les traite de si haut, sont
+ parvenus, à force de patience et de droiture, de méfiance d’eux-mêmes
+ et de confiance en la vérité, à être, de l’aveu de tous ceux qui les
+ voient à l’œuvre, d’excellents, d’admirables maîtres de morale; privés
+ au début de tout secours (car Rome a mis à l’Index les premiers manuels
+ faits pour eux par Paul Bert, Steeg, Compayré), ils n’ont pas renoncé
+ à la lutte, ils se sont passés de livres, ils ont créé eux-mêmes pièce
+ à pièce, leçon par leçon, exemple après exemple, leur enseignement
+ familier de la morale aux petits enfants; ils se sont fait peu à peu
+ de petits <i>carnets de morale</i>, simples cahiers écrits au jour
+ le jour, et d’où sont sortis, à la longue, de nouveaux et nombreux
+ manuels, sans prétention littéraire et philosophique, mais riches
+ d’enseignements pratiques, pleins de sève, marqués au coin du bon sens,
+ et néanmoins d’une véritable élévation morale, nourris en somme du plus
+ pur de la tradition française» (<i>La foi laïque</i>, p. 86).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_660" href="#FNanchor_660"><span class="label">[660]</span></a> <i>ibid.</i>, p. 148 sqq. Au congrès international
+ d’éducation morale tenu à La Haye en 1912, Buisson et Séailles
+ affirmèrent la possibilité d’un enseignement moral sans base
+ religieuse.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_661" href="#FNanchor_661"><span class="label">[661]</span></a> Voici l’appel qui fut lancé en avril 1894: «La
+ Ligue voudrait, de l’école jusqu’à l’entrée au régiment, assurer à
+ l’adulte les connaissances acquises pendant l’enfance, diriger leur
+ perfectionnement dans le sens professionnel, enfin munir le jeune
+ homme, trop tôt livré à lui-même, des solides principes qui sont
+ indispensables aux citoyens d’une démocratie».</p>
+
+ <p><a id="Footnote_662" href="#FNanchor_662"><span class="label">[662]</span></a> Voici le vœu adopté au congrès de Rennes (1898) et
+ renouvelé l’année suivante: «Le Congrès fait appel à l’activité de
+ propagande des sociétés fédérées pour parer aux graves atteintes
+ portées à l’union morale et sociale de la France par l’enseignement
+ congréganiste à tous ses degrés, et signale à l’attention du
+ gouvernement le danger de recruter ses fonctionnaires parmi les jeunes
+ gens qui ne sortent pas des établissements de l’Etat».</p>
+
+ <p><a id="Footnote_663" href="#FNanchor_663"><span class="label">[663]</span></a> Voici les considérants de ce vœu: «Le Congrès,</p>
+
+ <p>Estimant que le premier devoir de l’enseignement républicain est
+ d’affirmer et d’appliquer sans restriction tous les principes inscrits
+ dans la Déclaration des droits de l’homme, et tout d’abord le principe
+ de la liberté individuelle;</p>
+
+ <p>Considérant que la liberté d’enseigner n’y est pas et ne pouvait pas
+ y être inscrite; qu’en effet la fonction éducative est un devoir des
+ parents envers l’enfant et envers la société; que, dans une démocratie,
+ l’enseignement doit s’appliquer essentiellement à garantir dès
+ l’enfance la liberté future des citoyens, et que c’est l’office de
+ l’Etat de la garantir effectivement;</p>
+
+ <p>Considérant que, sous le nom trompeur de liberté de l’enseignement,
+ la loi du 15 mars 1850 a organisé, en France, la liberté illimitée
+ de l’enseignement ecclésiastique et congréganiste en conférant aux
+ congrégations et au clergé un ensemble de privilèges collectifs qui ont
+ permis d’opposer en fait le monopole de l’Eglise au monopole de l’Etat.</p>
+
+ <p>Considérant qu’il y a lieu d’instituer un régime scolaire qui assure la
+ véritable liberté de l’enseignement...»</p>
+
+ <p><a id="Footnote_664" href="#FNanchor_664"><span class="label">[664]</span></a> Je comprends maintenant, écrivit-il en 1869, «les
+ réserves salutaires, les garanties, quoique mêlées d’exagérations
+ blâmables, que nos ancêtres avaient toujours su maintenir, depuis
+ Hincmar, contre les abus de la puissance ecclésiastique» (cité par
+ Lecanuet, <i>Montalembert</i>, III, p. 430).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_665" href="#FNanchor_665"><span class="label">[665]</span></a> V. <i>Abus dans la dévotion</i>, brochure publiée par le
+ Comité catholique pour la défense du droit (1903); Léon Chaine, <i>Les
+ catholiques français et leurs difficultés actuelles</i>, 1903.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_666" href="#FNanchor_666"><span class="label">[666]</span></a> «En définitive, si j’osais m’exprimer ainsi, je dirais
+ qu’on se trompe en plaçant la toute-puissance de Dieu au début des
+ choses, au lieu de la placer à la fin. Il y a un Dieu qui <i>sera</i>
+ et qui n’est pas encore manifesté, il y a un Dieu <i>qui vient</i>,
+ selon la formule de l’Apocalypse.» (W. Monod, cité par Paul Stupfer,
+ <i>L’inquiétude religieuse du temps présent</i>, p. 142).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_667" href="#FNanchor_667"><span class="label">[667]</span></a> On peut rapprocher du christianisme progressif le
+ judaïsme progressif, tel que l’a exposé le fondateur de l’Union
+ israélite libérale, le rabbin Louis-Germain Lévy, dans son livre,
+ <i>Une religion rationnelle et laïque</i> (1904).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_668" href="#FNanchor_668"><span class="label">[668]</span></a> V. ses livres, <i>De l’éducation à l’école</i>
+ (1885), <i>Chemin faisant</i> (1891), et la revue fondée par lui,
+ <i>L’Instituteur</i>.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_669" href="#FNanchor_669"><span class="label">[669]</span></a> Quelques déistes ont essayé de ressusciter la
+ théophilanthropie qui, vers 1885, paraît avoir compté jusqu’à 100.000
+ adhérents (v. Mathiez, dans les <i>Annales révolutionnaires</i>, 1914).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_670" href="#FNanchor_670"><span class="label">[670]</span></a> «Plus on étudie l’esprit et les hommes qui dirigent
+ l’enseignement universitaire, plus attentivement on en suit la marche
+ lente ou hardie, les entreprises cachées ou sacrilègement audacieuses;
+ plus on approfondit les horribles abîmes de cet enseignement impie;
+ plus aussi apparaissent nombreux et effrayants les indices d’un complot
+ contre Dieu et son Christ, complot qui ne tendrait à rien moins qu’à la
+ destruction complète, universelle de la foi en France...» (p. 406).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_671" href="#FNanchor_671"><span class="label">[671]</span></a> Deschamps mourut en 1873. L’ouvrage parut après sa mort;
+ le tome III, élaboré par Claudio Jannet, révèle le nom de l’auteur et
+ contient une notice biographique sur lui.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_672" href="#FNanchor_672"><span class="label">[672]</span></a> T. II, p. 352.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_673" href="#FNanchor_673"><span class="label">[673]</span></a> T. I, p. 580. L’auteur nous apprend aussi que Palmerston
+ fut «maître suprême de tous les orients maçonniques de l’univers» (I,
+ p. 581). Les disciples de Deschamps ont insisté sur la domination
+ qu’exerce l’Angleterre dans la franc-maçonnerie: affirmation bizarre
+ pour qui connaît l’attitude prise par les loges anglaises vis-à-vis du
+ Grand-Orient de France depuis 1877.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_674" href="#FNanchor_674"><span class="label">[674]</span></a> V. le discours de Goblot, professeur de philosophie à
+ l’Université de Caen, au Congrès de la Ligue de l’enseignement tenu en
+ 1901 à Caen.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_675" href="#FNanchor_675"><span class="label">[675]</span></a> V. Belot, <i>Note sur la triple origine de l’idée de
+ Dieu</i> (<i>Revue de métaphysique et de morale</i>, 1908); <i>L’idée
+ de Dieu et l’athéisme</i> (<i>ibid.</i>, 1913).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_676" href="#FNanchor_676"><span class="label">[676]</span></a> Guyau, <i>Vers d’un philosophe</i>, 1881.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_677" href="#FNanchor_677"><span class="label">[677]</span></a> «Les électeurs de France, même les plus favorables à
+ l’idée religieuse, par on ne sait quelle aberration historique, se
+ défient du gouvernement des curés» (Tissier, évêque de Châlons, dans
+ <i>La vie catholique de la France contemporaine</i>, 1918, p. 9).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_678" href="#FNanchor_678"><span class="label">[678]</span></a> D’après un témoin compétent, ni Jules Ferry ni M.
+ Clemenceau n’étaient guidés par une pensée d’intolérance (Freycinet,
+ <i>Souvenirs</i>, II, p. 482).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_679" href="#FNanchor_679"><span class="label">[679]</span></a> Lettre à M. Millerand, du 19 mars 1904.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_680" href="#FNanchor_680"><span class="label">[680]</span></a> V. le livre de l’écrivain suisse Paul Seippel, <i>Les
+ deux Frances</i>, 1905. On a lu plus haut le mot de Renouvier (p. 229).
+ Un catholique, Dom Besse, déclarait aussi qu’il y a deux Frances,
+ «la France royaliste et catholique, et la France révolutionnaire
+ et athée. La grande masse des citoyens qui flottent entre ces deux
+ extrémités ne compte pas; elle appartiendra à celle des deux qui finira
+ par triompher». Ces deux Frances, ajoute-t-il, «se vouent une haine
+ implacable. Ce sentiment est dans la nature des choses.» (<i>Veillons
+ sur notre histoire</i>, 1907, p. 10 et 12).</p>
+
+ <p><a id="Footnote_681" href="#FNanchor_681"><span class="label">[681]</span></a> Parmi les groupes qui ont essayé d’organiser le
+ rapprochement, un des plus intéressants est l’Union des libres penseurs
+ et des libres croyants pour la culture morale. Ses conférences et ses
+ discussions, poursuivies de 1908 à 1914, ont repris en 1923.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_682" href="#FNanchor_682"><span class="label">[682]</span></a> V. Teilhard
+ de Chardin, <i>La préhistoire et
+ ses progrès</i>, dans les <i>Etudes</i> (revue publiée par les
+ jésuites), 1913. Des naturalistes chrétiens collaborent à l’étude
+ du <i lang="la">pithecanthropus erectus</i>. Pour l’histoire des religions,
+ si l’on compare un manuel anticlérical, l’<i>Orpheus</i> de Salomon
+ Reinach, avec celui de l’abbé Bricout (<i>Où en est l’histoire des
+ religions?</i> 1911), il est facile de voir l’accord sur la majorité
+ des faits et des documents.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_683" href="#FNanchor_683"><span class="label">[683]</span></a> Je donne
+ les éditions dont je me suis servi.</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_367bis">367bis</span></p>
+ <h2 class="h2chap" id="index"><span class="big120">INDEX</span></h2>
+ <p class="center2"><b>____</b></p>
+</div>
+
+<ul>
+ <li class="listletter">A</li>
+
+ <li>About, <a href="#Page_113">113</a>, <a href="#Page_136">136</a>, <a href="#Page_149">149</a>, <a href="#Page_211">211</a>, <a href="#Page_235">235</a>, <a href="#Page_240">240</a>, <a href="#Page_241">241</a>.</li>
+
+ <li>Acollas, <a href="#Page_196">196</a>, <a href="#Page_308">308</a>.</li>
+
+ <li>Aguesseau (d’), <a href="#Page_16">16</a>.</li>
+
+ <li>Aignan, <a href="#Page_23">23</a>.</li>
+
+ <li>Aigues-Sparses, <a href="#Page_191">191</a>.</li>
+
+ <li>Alacoque (Marie), <a href="#Page_90">90</a>.</li>
+
+ <li>Alembert (d’), <a href="#Page_26">26</a>.</li>
+
+ <li>Alton-Shée (d’), <a href="#Page_102">102</a>.</li>
+
+ <li>Alzon (d’), <a href="#Page_219">219</a>.</li>
+
+ <li>Amiable, <a href="#Page_36">36</a>.</li>
+
+ <li>André, <a href="#Page_318">318</a>.</li>
+
+ <li>Andreï, <a href="#Page_243">243</a>.</li>
+
+ <li>Argenson (d’), <a href="#Page_12">12</a>.</li>
+
+ <li>Arnaud (de l’Ariège), <a href="#Page_6">6</a>, <a href="#Page_117">117</a>, <a href="#Page_226">226</a>.</li>
+
+ <li>Astros (d’), <a href="#Page_79">79</a>.</li>
+
+ <li>Aubineau, <a href="#Page_125">125</a>.</li>
+
+ <li>Auger, <a href="#Page_93">93</a>.</li>
+
+ <li>Aulard, <a href="#Page_303">303</a>.</li>
+
+ <li>Aumale (duc d’), <a href="#Page_83">83</a>, <a href="#Page_85">85</a>.</li>
+
+ <li class="listletter">B</li>
+
+ <li>Babeuf, <a href="#Page_61">61</a>.</li>
+
+ <li>Bacon, <a href="#Page_277">277</a>.</li>
+
+ <li>Ballanche, <a href="#Page_60">60</a>, <a href="#Page_84">84</a>.</li>
+
+ <li>Balzac, <a href="#Page_208">208</a>.</li>
+
+ <li>Barante, <a href="#Page_30">30</a>.</li>
+
+ <li>Barau, <a href="#Page_66">66</a>, <a href="#Page_67">67</a>, <a href="#Page_68">68</a>.</li>
+
+ <li>Barbès, <a href="#Page_61">61</a>, <a href="#Page_197">197</a>.</li>
+
+ <li>Barnave, <a href="#Page_113">113</a>.</li>
+
+ <li>Barni, <a href="#Page_136">136</a>, <a href="#Page_137">137</a>.</li>
+
+ <li>Barrès, <a href="#Page_128">128</a>.</li>
+
+ <li>Barrot (Odilon), <a href="#Page_5">5</a>, <a href="#Page_29">29</a>, <a href="#Page_61">61</a>, <a href="#Page_73">73</a>.</li>
+
+ <li>Barruel, <a href="#Page_353">353</a>.</li>
+
+ <li>Barthe, <a href="#Page_29">29</a>, <a href="#Page_73">73</a>.</li>
+
+ <li>Barthélemy, <a href="#Page_271">271</a>.</li>
+
+ <li>Barthélemy Saint-Hilaire <a href="#Page_76">76</a>, <a href="#Page_79">79</a>, <a href="#Page_169">169</a>, <a href="#Page_171">171</a>, <a href="#Page_286">286</a>.</li>
+
+ <li>Barthou, <a href="#Page_327">327</a>.</li>
+
+ <li>Bastiat, <a href="#Page_117">117</a>.</li>
+
+ <li>Baur, <a href="#Page_148">148</a>.</li>
+
+ <li>Bayet, <a href="#Page_320">320</a>.</li>
+
+ <li>Bayle, <a href="#Page_35">35</a>.</li>
+
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+
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+
+ <li>Beauverie, <a href="#Page_28">28</a>.</li>
+
+ <li>Bellart <a href="#Page_32">32</a>.</li>
+
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+
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+
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+
+ <li>Bernard (Claude), <a href="#Page_168">168</a>.</li>
+
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+
+ <li>Bersot, <a href="#Page_78">78</a>, <a href="#Page_137">137</a>, <a href="#Page_138">138</a>.</li>
+
+ <li>Bert (Paul), <a href="#Page_222">222</a>, <a href="#Page_225">225</a>, <a href="#Page_226">226</a>, <a href="#Page_259">259</a>, <a href="#Page_270">270</a>, <a href="#Page_280">280</a>-<a href="#Page_81">81</a>, <a href="#Page_288">288</a>, <a href="#Page_316">316</a>.</li>
+
+ <li>Bertauld, <a href="#Page_226">226</a>.</li>
+
+ <li>Berthelot, <a href="#Page_159">159</a>, <a href="#Page_304">304</a>-<a href="#Page_7">7</a>, <a href="#Page_322">322</a>.</li>
+
+ <li><span class="pagenum hidden" id="Page_368">368</span>Berville, <a href="#Page_29">29</a>.</li>
+
+ <li>Besse (Dom), <a href="#Page_359">359</a>.</li>
+
+ <li>Bignon, <a href="#Page_18">18</a>.</li>
+
+ <li>Bigot (Charles), <a href="#Page_233">233</a>, <a href="#Page_255">255</a>.</li>
+
+ <li>Billiard, <a href="#Page_62">62</a>.</li>
+
+ <li>Bizet, <a href="#Page_116">116</a>.</li>
+
+ <li>Blanc (Louis), <a href="#Page_61">61</a>, 354.</li>
+
+ <li>Blanqui, <a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_192">192</a>, <a href="#Page_193">193</a>-<a href="#Page_4">4</a>, <a href="#Page_212">212</a>.</li>
+
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+
+ <li>Boberley, <a href="#Page_89">89</a>.</li>
+
+ <li>Bonald, <a href="#Page_16">16</a>, <a href="#Page_18">18</a>, <a href="#Page_30">30</a>, <a href="#Page_100">100</a>.</li>
+
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+
+ <li>Bonjean, <a href="#Page_206">206</a>, <a href="#Page_251">251</a>.</li>
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+
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+
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+
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+
+ <li>Bouglé, <a href="#Page_61">61</a>.</li>
+
+ <li>Bouillier, <a href="#Page_79">79</a>.</li>
+
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+
+ <li>Boulogne, <a href="#Page_26">26</a>.</li>
+
+ <li>Bourbeau, <a href="#Page_276">276</a>.</li>
+
+ <li>Bourdeau, <a href="#Page_6">6</a>.</li>
+
+ <li>Bourgain, <a href="#Page_341">341</a>.</li>
+
+ <li>Bourgeois, <a href="#Page_345">345</a>.</li>
+
+ <li>Bourget, <a href="#Page_301">301</a>.</li>
+
+ <li>Bourneville, <a href="#Page_293">293</a>.</li>
+
+ <li>Boutard, <a href="#Page_100">100</a>.</li>
+
+ <li>Boutroux, <a href="#Page_330">330</a>, <a href="#Page_351">351</a>.</li>
+
+ <li>Boutteville, <a href="#Page_103">103</a>, <a href="#Page_198">198</a>-<a href="#Page_200">200</a>.</li>
+
+ <li>Bouvet, <a href="#Page_75">75</a>.</li>
+
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+
+ <li>Briand, <a href="#Page_327">327</a>.</li>
+
+ <li>Bricout, <a href="#Page_360">360</a>.</li>
+
+ <li>Brisson (H.), <a href="#Page_188">188</a>, <a href="#Page_202">202</a>, <a href="#Page_221">221</a>, <a href="#Page_222">222</a>.</li>
+
+ <li>Broglie (Albert de), <a href="#Page_126">126</a>, <a href="#Page_221">221</a>, <a href="#Page_223">223</a>, <a href="#Page_251">251</a>, <a href="#Page_278">278</a>.</li>
+
+ <li>Broglie (Victor de), <a href="#Page_22">22</a>, <a href="#Page_50">50</a>, <a href="#Page_54">54</a>, <a href="#Page_58">58</a>.</li>
+
+ <li>Brongniart, <a href="#Page_164">164</a>.</li>
+
+ <li>Brouard, <a href="#Page_66">66</a>, <a href="#Page_116">116</a>.</li>
+
+ <li>Brunet, <a href="#Page_225">225</a>.</li>
+
+ <li>Brunetière, <a href="#Page_301">301</a>, <a href="#Page_303">303</a>, <a href="#Page_304">304</a>, <a href="#Page_305">305</a>.</li>
+
+ <li>Bruno (G.), <a href="#Page_322">322</a>.</li>
+
+ <li>Buchez, <a href="#Page_60">60</a>, <a href="#Page_92">92</a>.</li>
+
+ <li>Buchner, <a href="#Page_195">195</a>, <a href="#Page_197">197</a>.</li>
+
+ <li>Buffet, <a href="#Page_283">283</a>.</li>
+
+ <li>Buisson, <a href="#Page_189">189</a>, <a href="#Page_322">322</a>, <a href="#Page_324">324</a>, <a href="#Page_325">325</a>, <a href="#Page_326">326</a>, <a href="#Page_335">335</a>, <a href="#Page_339">339</a>-<a href="#Page_41">41</a>, <a href="#Page_342">342</a>-<a href="#Page_4">4</a>, <a href="#Page_350">350</a>.</li>
+
+ <li>Buloz, <a href="#Page_197">197</a>.</li>
+
+ <li>Bunsen, <a href="#Page_145">145</a>.</li>
+
+ <li>Burnichon, <a href="#Page_31">31</a>, <a href="#Page_57">57</a>.</li>
+
+ <li>Burnouf, <a href="#Page_149">149</a>, <a href="#Page_158">158</a>, <a href="#Page_262">262</a>.</li>
+
+ <li class="listletter">C</li>
+
+ <li>Cadix, <a href="#Page_317">317</a>.</li>
+
+ <li>Carle, <a href="#Page_189">189</a>-<a href="#Page_90">90</a>, <a href="#Page_191">191</a>, <a href="#Page_200">200</a>.</li>
+
+ <li>Carnot (H.), <a href="#Page_60">60</a>, <a href="#Page_105">105</a>, <a href="#Page_202">202</a>.</li>
+
+ <li>Caro, <a href="#Page_201">201</a>.</li>
+
+ <li>Carrel, <a href="#Page_61">61</a>.</li>
+
+ <li>Casimir-Perier, <a href="#Page_29">29</a>, <a href="#Page_57">57</a>.</li>
+
+ <li>Cassagnac, <a href="#Page_295">295</a>.</li>
+
+ <li>Caubet, <a href="#Page_188">188</a>.</li>
+
+ <li>Cavaignac, <a href="#Page_354">354</a>.</li>
+
+ <li>Cavour, <a href="#Page_147">147</a>, <a href="#Page_205">205</a>.</li>
+
+ <li>Cayla, <a href="#Page_243">243</a>.</li>
+
+ <li>Chaine (Léon), <a href="#Page_350">350</a>.</li>
+
+ <li>Challemel-Lacour, <a href="#Page_226">226</a>, <a href="#Page_246">246</a>, <a href="#Page_293">293</a>, <a href="#Page_294">294</a>.</li>
+
+ <li>Chambord (comte de), <a href="#Page_218">218</a>, <a href="#Page_219">219</a>.</li>
+
+ <li>Channing, <a href="#Page_7">7</a>, <a href="#Page_134">134</a>, <a href="#Page_143">143</a>, <a href="#Page_157">157</a>, <a href="#Page_232">232</a>.</li>
+
+ <li>Charbonnel, <a href="#Page_320">320</a>.</li>
+
+ <li>Charles II, <a href="#Page_93">93</a>.</li>
+
+ <li>Charles X, <a href="#Page_5">5</a>, <a href="#Page_11">11</a>, <a href="#Page_20">20</a>, <a href="#Page_27">27</a>, <a href="#Page_32">32</a>, <a href="#Page_33">33</a>, <a href="#Page_56">56</a>, <a href="#Page_82">82</a>.</li>
+
+ <li>Charma, <a href="#Page_79">79</a>.</li>
+
+ <li>Châtel, <a href="#Page_101">101</a>.</li>
+
+ <li>Chemin, <a href="#Page_190">190</a>.</li>
+
+ <li>Chesnelong, <a href="#Page_283">283</a>, <a href="#Page_291">291</a>.</li>
+
+ <li>Chevallier, <a href="#Page_68">68</a>.</li>
+
+ <li>Choiseul, <a href="#Page_30">30</a>.</li>
+
+ <li>Cicéron, <a href="#Page_200">200</a>.</li>
+
+ <li>Clamageran, <a href="#Page_189">189</a>.</li>
+
+ <li>Claveau, <a href="#Page_132">132</a>, <a href="#Page_204">204</a>, <a href="#Page_210">210</a>, <a href="#Page_211">211</a>.</li>
+
+ <li>Clemenceau, <a href="#Page_194">194</a>, <a href="#Page_260">260</a>, <a href="#Page_296">296</a>, <a href="#Page_312">312</a>, <a href="#Page_313">313</a>, <a href="#Page_319">319</a>, <a href="#Page_357">357</a>.</li>
+
+ <li>Clermont-Tonnerre, <a href="#Page_26">26</a>.</li>
+
+ <li>Coessin, <a href="#Page_60">60</a>.</li>
+
+ <li>Coignet (C.), <a href="#Page_187">187</a>.</li>
+
+ <li>Coignet (F.), <a href="#Page_187">187</a>.</li>
+
+ <li>Colani, <a href="#Page_149">149</a>.</li>
+
+ <li>Colbert, <a href="#Page_2">2</a>.</li>
+
+ <li>Combes, <a href="#Page_10">10</a>, <a href="#Page_317">317</a>, <a href="#Page_323">323</a>, <a href="#Page_326">326</a>.</li>
+
+ <li>Compayré, <a href="#Page_267">267</a>.</li>
+
+ <li>Comte (Aug.), <a href="#Page_36">36</a>, <a href="#Page_100">100</a>, <a href="#Page_114">114</a>, <a href="#Page_176">176</a>, <a href="#Page_177">177</a>, <a href="#Page_197">197</a>, <a href="#Page_269">269</a>, <a href="#Page_288">288</a>, <a href="#Page_356">356</a>.</li>
+
+ <li>Condillac, <a href="#Page_35">35</a>, <a href="#Page_36">36</a>, <a href="#Page_37">37</a>.</li>
+
+ <li>Condorcet, <a href="#Page_36">36</a>, <a href="#Page_269">269</a>.</li>
+
+ <li>Constant, <a href="#Page_101">101</a>.</li>
+
+ <li>Constant (Benjamin), <a href="#Page_18">18</a>, <a href="#Page_19">19</a>, <a href="#Page_32">32</a>, <a href="#Page_39">39</a>, <a href="#Page_48">48</a>-<a href="#Page_49">49</a>, <a href="#Page_50">50</a>, <a href="#Page_54">54</a>, <a href="#Page_328">328</a>.</li>
+
+ <li>Coquille, <a href="#Page_125">125</a>.</li>
+
+ <li>Corbon, <a href="#Page_215">215</a>.</li>
+
+ <li>Corcelles, <a href="#Page_19">19</a>, <a href="#Page_55">55</a>.</li>
+
+ <li><span class="pagenum hidden" id="Page_369">369</span>Coullié, <a href="#Page_297">297</a>.</li>
+
+ <li>Courier (P.-L.), <a href="#Page_23">23</a>, <a href="#Page_358">358</a>.</li>
+
+ <li>Cournot, <a href="#Page_78">78</a>.</li>
+
+ <li>Courval, <a href="#Page_271">271</a>.</li>
+
+ <li>Cousin (Victor), <a href="#Page_7">7</a>, <a href="#Page_38">38</a>, <a href="#Page_39">39</a>, <a href="#Page_40">40</a>, <a href="#Page_42">42</a>, <a href="#Page_43">43</a>, <a href="#Page_74">74</a>, <a href="#Page_75">75</a>-<a href="#Page_6">6</a>, <a href="#Page_78">78</a>, <a href="#Page_79">79</a>, <a href="#Page_80">80</a>, <a href="#ch_4">86</a>, <a href="#Page_87">87</a>, <a href="#Page_89">89</a>, <a href="#Page_97">97</a>, <a href="#Page_106">106</a>, <a href="#Page_109">109</a>, <a href="#Page_110">110</a>, <a href="#Page_111">111</a>, <a href="#Page_137">137</a>, <a href="#Page_138">138</a>, <a href="#Page_142">142</a>, <a href="#Page_169">169</a>-<a href="#Page_70">70</a>, <a href="#Page_171">171</a>, <a href="#Page_172">172</a>, <a href="#Page_173">173</a>, <a href="#Page_174">174</a>, <a href="#Page_176">176</a>, <a href="#Page_286">286</a>, <a href="#Page_330">330</a>, <a href="#Page_352">352</a>, <a href="#Page_353">353</a>.</li>
+
+ <li>Crémieux, <a href="#Page_190">190</a>.</li>
+
+ <li>Crétineau-Joly, <a href="#Page_353">353</a>.</li>
+
+ <li>Cussy, <a href="#Page_32">32</a>.</li>
+
+ <li>Cuvier, <a href="#Page_165">165</a>.</li>
+
+ <li>Cuvillier, <a href="#Page_104">104</a>.</li>
+
+ <li>Cuvillier-Fleury, <a href="#Page_83">83</a>, <a href="#Page_85">85</a>.</li>
+
+ <li class="listletter">D</li>
+
+ <li>Damiron, <a href="#Page_37">37</a>, <a href="#Page_38">38</a>, <a href="#Page_43">43</a>, <a href="#Page_171">171</a>.</li>
+
+ <li>Daniel, <a href="#Page_77">77</a>, <a href="#Page_254">254</a>.</li>
+
+ <li>Danton, <a href="#Page_143">143</a>.</li>
+
+ <li>Darboy, <a href="#Page_251">251</a>, <a href="#Page_348">348</a>.</li>
+
+ <li>Darwin, <a href="#Page_164">164</a>, <a href="#Page_165">165</a>-<a href="#Page_7">7</a>, <a href="#Page_302">302</a>.</li>
+
+ <li>Daunou, <a href="#Page_34">34</a>.</li>
+
+ <li>David (Félicien), <a href="#Page_291">291</a>.</li>
+
+ <li>Decazes, <a href="#Page_14">14</a>, <a href="#Page_251">251</a>.</li>
+
+ <li>Dejob, <a href="#Page_35">35</a>, <a href="#Page_79">79</a>.</li>
+
+ <li>Delacouture, <a href="#Page_135">135</a>.</li>
+
+ <li>Delacroix, <a href="#Page_330">330</a>.</li>
+
+ <li>Delangle, <a href="#Page_206">206</a>.</li>
+
+ <li>Deluns-Montaud, <a href="#Page_193">193</a>.</li>
+
+ <li>Denis, <a href="#Page_162">162</a>-<a href="#Page_3">3</a>.</li>
+
+ <li>Depasse, <a href="#Page_234">234</a>, <a href="#Page_260">260</a>.</li>
+
+ <li>Deroin (J.), <a href="#Page_116">116</a>.</li>
+
+ <li>Descartes, <a href="#Page_90">90</a>, <a href="#Page_277">277</a>, <a href="#Page_279">279</a>.</li>
+
+ <li>Deschamps, <a href="#Page_353">353</a>, <a href="#Page_354">354</a>, <a href="#Page_355">355</a>.</li>
+
+ <li>Deschanel, <a href="#Page_110">110</a>, <a href="#Page_111">111</a>, <a href="#Page_179">179</a>.</li>
+
+ <li>Deschanel (Paul), <a href="#Page_326">326</a>.</li>
+
+ <li>Des Cognets, <a href="#Page_42">42</a>.</li>
+
+ <li>Desgarets, <a href="#Page_353">353</a>.</li>
+
+ <li>Desjardins, <a href="#Page_301">301</a>.</li>
+
+ <li>Desmoulins (Camille), <a href="#Page_92">92</a>.</li>
+
+ <li>Despois, <a href="#Page_47">47</a>, <a href="#Page_110">110</a>, <a href="#Page_190">190</a>.</li>
+
+ <li>Dessoye, <a href="#Page_267">267</a>.</li>
+
+ <li>Destutt de Tracy, <a href="#Page_34">34</a>.</li>
+
+ <li>Diderot, <a href="#Page_143">143</a>, <a href="#Page_355">355</a>.</li>
+
+ <li>Dollfus, <a href="#Page_150">150</a>, <a href="#Page_151">151</a>-<a href="#Page_2">2</a>, <a href="#Page_350">350</a>.</li>
+
+ <li>Donnet, <a href="#Page_179">179</a>, <a href="#Page_180">180</a>, <a href="#Page_218">218</a>.</li>
+
+ <li>Dreyfus, <a href="#Page_314">314</a>.</li>
+
+ <li>Drumont, <a href="#Page_358">358</a>.</li>
+
+ <li>Dubois, <a href="#Page_37">37</a>, <a href="#Page_42">42</a>, <a href="#Page_43">43</a>, <a href="#Page_45">45</a>-<a href="#Page_47">47</a>, <a href="#Page_50">50</a>, <a href="#Page_62">62</a>, <a href="#Page_111">111</a>, <a href="#Page_113">113</a>, <a href="#Page_170">170</a>, <a href="#Page_172">172</a>.</li>
+
+ <li>Dufaure, <a href="#Page_6">6</a>, <a href="#Page_9">9</a>, <a href="#Page_249">249</a>, <a href="#Page_274">274</a>, <a href="#Page_314">314</a>.</li>
+
+ <li>Duine, <a href="#Page_100">100</a>.</li>
+
+ <li>Dulac, <a href="#Page_125">125</a>.</li>
+
+ <li>Dumas (J.-B.), <a href="#Page_164">164</a>.</li>
+
+ <li>Dupanloup, <a href="#Page_105">105</a>, <a href="#Page_121">121</a>, <a href="#Page_178">178</a>, <a href="#Page_191">191</a>, <a href="#Page_198">198</a>, <a href="#Page_200">200</a>, <a href="#Page_211">211</a>, <a href="#Page_212">212</a>, <a href="#Page_217">217</a>, <a href="#Page_221">221</a>, <a href="#Page_223">223</a>, <a href="#Page_224">224</a>, <a href="#Page_226">226</a>, <a href="#Page_248">248</a>, <a href="#Page_249">249</a>, <a href="#Page_254">254</a>, <a href="#Page_266">266</a>.</li>
+
+ <li>Dupin, <a href="#Page_6">6</a>, <a href="#Page_28">28</a>, <a href="#Page_29">29</a>, <a href="#Page_61">61</a>, <a href="#Page_83">83</a>, <a href="#Page_102">102</a>, <a href="#Page_206">206</a>, <a href="#Page_317">317</a>, <a href="#Page_348">348</a>.</li>
+
+ <li>Dupin (Charles), <a href="#Page_208">208</a>.</li>
+
+ <li>Dupont (Pierre), <a href="#Page_113">113</a>.</li>
+
+ <li>Dupuis, <a href="#Page_144">144</a>, <a href="#Page_148">148</a>.</li>
+
+ <li>Dupuy, <a href="#Page_2">2</a>.</li>
+
+ <li>Durkheim, <a href="#Page_330">330</a>.</li>
+
+ <li>Duruy, <a href="#Page_73">73</a>, <a href="#Page_169">169</a>, <a href="#Page_208">208</a>, <a href="#Page_210">210</a>-<a href="#Page_11">11</a>, <a href="#Page_273">273</a>, <a href="#Page_276">276</a>.</li>
+
+ <li>Duvergier de Hauranne, <a href="#Page_13">13</a>.</li>
+
+ <li class="listletter">E</li>
+
+ <li>Eckstein (d’), <a href="#Page_89">89</a>.</li>
+
+ <li>Elisabeth, <a href="#Page_129">129</a>.</li>
+
+ <li>Enfantin, <a href="#Page_60">60</a>, <a href="#Page_132">132</a>.</li>
+
+ <li>Erdan, <a href="#Page_138">138</a>.</li>
+
+ <li>Eschassériaux, <a href="#Page_61">61</a>.</li>
+
+ <li>Escobar, <a href="#Page_280">280</a>.</li>
+
+ <li>Esmenjaud, <a href="#Page_190">190</a>.</li>
+
+ <li>Etber, <a href="#Page_324">324</a>.</li>
+
+ <li>Etienne, <a href="#Page_23">23</a>.</li>
+
+ <li class="listletter">F</li>
+
+ <li>Fabre, <a href="#Page_35">35</a>, <a href="#Page_36">36</a>.</li>
+
+ <li>Fabre (V.), <a href="#Page_35">35</a>.</li>
+
+ <li>Faguet, <a href="#Page_301">301</a>.</li>
+
+ <li>Falloux, <a href="#Page_112">112</a>, <a href="#Page_153">153</a>.</li>
+
+ <li>Faucher (Léon), <a href="#Page_127">127</a>.</li>
+
+ <li>Fauvety, <a href="#Page_191">191</a>, <a href="#Page_202">202</a>.</li>
+
+ <li>Favre (Fr.), <a href="#Page_186">186</a>.</li>
+
+ <li>Favre (Jules), <a href="#Page_192">192</a>, <a href="#Page_204">204</a>.</li>
+
+ <li>Ferdinand-Dreyfus, <a href="#Page_50">50</a>.</li>
+
+ <li>Ferrari, <a href="#Page_79">79</a>.</li>
+
+ <li><span class="pagenum hidden" id="Page_370">370</span>Ferry, <a href="#Page_10">10</a>, <a href="#Page_120">120</a>, <a href="#Page_225">225</a>, <a href="#Page_262">262</a>, <a href="#Page_268">268</a>-<a href="#Page_80">80</a>, <a href="#Page_283">283</a>, <a href="#Page_284">284</a>, <a href="#Page_289">289</a>, <a href="#Page_293">293</a>, <a href="#Page_294">294</a>, <a href="#Page_314">314</a>, <a href="#Page_336">336</a>, <a href="#Page_341">341</a>, <a href="#Page_350">350</a>, <a href="#Page_352">352</a>, <a href="#Page_356">356</a>, <a href="#Page_357">357</a>.</li>
+
+ <li>Feuerbach, <a href="#Page_354">354</a>.</li>
+
+ <li>Fitz-James, <a href="#Page_30">30</a>.</li>
+
+ <li>Flammarion, <a href="#Page_192">192</a>.</li>
+
+ <li>Fonvielle, <a href="#Page_191">191</a>.</li>
+
+ <li>Fortoul, <a href="#Page_123">123</a>, <a href="#Page_211">211</a>.</li>
+
+ <li>Fouillée, <a href="#Page_302">302</a>, <a href="#Page_331">331</a>, <a href="#Page_332">332</a>.</li>
+
+ <li>Fourtou, <a href="#Page_252">252</a>.</li>
+
+ <li>Foy, <a href="#Page_18">18</a>, <a href="#Page_32">32</a>, <a href="#Page_33">33</a>.</li>
+
+ <li>France (Anatole), <a href="#Page_176">176</a>, <a href="#Page_302">302</a>, <a href="#Page_319">319</a>, <a href="#Page_322">322</a>.</li>
+
+ <li>Franck, <a href="#Page_190">190</a>, <a href="#Page_286">286</a>.</li>
+
+ <li>Franklin, <a href="#Page_37">37</a>.</li>
+
+ <li>Frayssinous, <a href="#Page_29">29</a>, <a href="#Page_32">32</a>, <a href="#Page_50">50</a>.</li>
+
+ <li>Freppel, <a href="#Page_293">293</a>.</li>
+
+ <li>Freycinet, <a href="#Page_357">357</a>.</li>
+
+ <li class="listletter">G</li>
+
+ <li>Gagern, <a href="#Page_354">354</a>.</li>
+
+ <li>Galilée, <a href="#Page_90">90</a>, <a href="#Page_322">322</a>.</li>
+
+ <li>Gambetta, <a href="#Page_193">193</a>, <a href="#Page_212">212</a>, <a href="#Page_245">245</a>-<a href="#Page_7">7</a>, <a href="#Page_250">250</a>, <a href="#Page_252">252</a>, <a href="#Page_254">254</a>, <a href="#Page_258">258</a>, <a href="#Page_267">267</a>, <a href="#Page_314">314</a>, <a href="#Page_333">333</a>, <a href="#Page_344">344</a>, <a href="#Page_356">356</a>.</li>
+
+ <li>Garibaldi, <a href="#Page_192">192</a>.</li>
+
+ <li>Garnier, <a href="#Page_313">313</a>.</li>
+
+ <li>Garnier-Pagès, <a href="#Page_35">35</a>.</li>
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+ <li>Gaschet, <a href="#Page_23">23</a>.</li>
+
+ <li>Gatien-Arnoult, <a href="#Page_79">79</a>.</li>
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+ <li>Gaudry, <a href="#Page_164">164</a>.</li>
+
+ <li>Gautier, <a href="#Page_32">32</a>.</li>
+
+ <li>Gayraud, <a href="#Page_328">328</a>.</li>
+
+ <li>Gazeau, <a href="#Page_271">271</a>.</li>
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+ <li>Geffroy (Gust.), <a href="#Page_319">319</a>.</li>
+
+ <li>Génin, <a href="#Page_97">97</a>.</li>
+
+ <li>Genoude, <a href="#Page_101">101</a>.</li>
+
+ <li>Geoffroy Saint-Hilaire, <a href="#Page_164">164</a>, <a href="#Page_165">165</a>.</li>
+
+ <li>Gérin, <a href="#Page_69">69</a>.</li>
+
+ <li>Girard, <a href="#Page_76">76</a>.</li>
+
+ <li>Girardin, <a href="#Page_129">129</a>, <a href="#Page_180">180</a>.</li>
+
+ <li>Giraud, <a href="#Page_111">111</a>, <a href="#Page_175">175</a>, <a href="#Page_203">203</a>.</li>
+
+ <li>Goblet, <a href="#Page_284">284</a>, <a href="#Page_285">285</a>, <a href="#Page_323">323</a>, <a href="#Page_324">324</a>, <a href="#Page_325">325</a>, <a href="#Page_335">335</a>, <a href="#Page_352">352</a>.</li>
+
+ <li>Goblot, <a href="#Page_357">357</a>.</li>
+
+ <li>Goncourt, <a href="#Page_227">227</a>.</li>
+
+ <li>Gonnard, <a href="#Page_49">49</a>.</li>
+
+ <li>Gout, <a href="#Page_241">241</a>.</li>
+
+ <li>Gouthe-Soulard, <a href="#Page_296">296</a>.</li>
+
+ <li>Goyau, <a href="#Page_342">342</a>.</li>
+
+ <li>Grandmaison (Geoffroy de), <a href="#Page_32">32</a>.</li>
+
+ <li>Gratry, <a href="#Page_113">113</a>, <a href="#Page_171">171</a>, <a href="#Page_194">194</a>.</li>
+
+ <li>Gréard, <a href="#Page_341">341</a>.</li>
+
+ <li>Grégoire, <a href="#Page_57">57</a>.</li>
+
+ <li>Grégoire XVI, <a href="#Page_59">59</a>, <a href="#Page_98">98</a>.</li>
+
+ <li>Grévy, <a href="#Page_255">255</a>, <a href="#Page_268">268</a>.</li>
+
+ <li>Gueneau de Mussy, <a href="#Page_39">39</a>, <a href="#Page_350">350</a>.</li>
+
+ <li>Guéranger, <a href="#Page_76">76</a>, <a href="#Page_125">125</a>, <a href="#Page_136">136</a>.</li>
+
+ <li>Guernon-Ranville, <a href="#Page_63">63</a>.</li>
+
+ <li>Guéroult, <a href="#Page_125">125</a>, <a href="#Page_129">129</a>, <a href="#Page_131">131</a>, <a href="#Page_135">135</a>, <a href="#Page_136">136</a>, <a href="#Page_172">172</a>, <a href="#Page_178">178</a>, <a href="#Page_180">180</a>, <a href="#Page_181">181</a>, <a href="#Page_201">201</a>, <a href="#Page_204">204</a>, <a href="#Page_350">350</a>.</li>
+
+ <li>Guesde, <a href="#Page_308">308</a>, <a href="#Page_309">309</a>.</li>
+
+ <li>Guillemaut, <a href="#Page_224">224</a>.</li>
+
+ <li>Guizot, <a href="#Page_29">29</a>, <a href="#Page_41">41</a>, <a href="#Page_50">50</a>, <a href="#Page_53">53</a>, <a href="#Page_58">58</a>, <a href="#Page_63">63</a>-<a href="#Page_5">5</a>, <a href="#Page_74">74</a>, <a href="#Page_83">83</a>, <a href="#Page_84">84</a>, <a href="#ch_4">86</a>, <a href="#Page_98">98</a>, <a href="#Page_107">107</a>, <a href="#Page_170">170</a>, <a href="#Page_175">175</a>, <a href="#Page_189">189</a>, <a href="#Page_201">201</a>, <a href="#Page_273">273</a>, <a href="#Page_353">353</a>.</li>
+
+ <li>Gury, <a href="#Page_281">281</a>.</li>
+
+ <li>Guyau, <a href="#Page_302">302</a>, <a href="#Page_357">357</a>.</li>
+
+ <li class="listletter">H</li>
+
+ <li>Hamelin, <a href="#Page_333">333</a>.</li>
+
+ <li>Hannequin, <a href="#Page_331">331</a>.</li>
+
+ <li>Hanotaux, <a href="#Page_219">219</a>.</li>
+
+ <li>Hauréau, <a href="#Page_177">177</a>.</li>
+
+ <li>Hauser, <a href="#Page_73">73</a>.</li>
+
+ <li>Havet, <a href="#Page_160">160</a>-<a href="#Page_1">1</a>, <a href="#Page_163">163</a>.</li>
+
+ <li>Havin, <a href="#Page_132">132</a>, <a href="#Page_184">184</a>.</li>
+
+ <li>Hébert, <a href="#Page_334">334</a>.</li>
+
+ <li>Hegel, <a href="#Page_174">174</a>, <a href="#Page_195">195</a>.</li>
+
+ <li>Helvétius, <a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_26">26</a>, <a href="#Page_35">35</a>, <a href="#ch_4">86</a>.</li>
+
+ <li>Hémon, <a href="#Page_78">78</a>, <a href="#Page_89">89</a>.</li>
+
+ <li>Henri III, <a href="#Page_93">93</a>.</li>
+
+ <li>Herbelot (d’), <a href="#Page_36">36</a>.</li>
+
+ <li>Herder, <a href="#Page_87">87</a>.</li>
+
+ <li>Hérold, <a href="#Page_305">305</a>.</li>
+
+ <li>Hervieu, <a href="#Page_37">37</a>.</li>
+
+ <li>Herwegh, <a href="#Page_354">354</a>.</li>
+
+ <li>Hincmar, <a href="#Page_349">349</a>.</li>
+
+ <li>Holbach (d’), <a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_195">195</a>.</li>
+
+ <li>Houtin, <a href="#Page_334">334</a>.</li>
+
+ <li>Huet, <a href="#Page_136">136</a>, <a href="#Page_212">212</a>.</li>
+
+ <li>Hugo (V.), <a href="#Page_42">42</a>, <a href="#Page_117">117</a>, <a href="#Page_127">127</a>, <a href="#Page_179">179</a>, <a href="#Page_261">261</a>, <a href="#Page_353">353</a>.</li>
+
+ <li>Huss (Jean), <a href="#Page_162">162</a>.</li>
+
+ <li class="listletter">I</li>
+
+ <li><span class="pagenum hidden" id="Page_371">371</span>Isambert, <a href="#Page_36">36</a>, <a href="#Page_62">62</a>, <a href="#Page_73">73</a>.</li>
+
+ <li class="listletter">J</li>
+
+ <li>Jacob, <a href="#Page_332">332</a>-<a href="#Page_3">3</a>.</li>
+
+ <li>Jacquemont, <a href="#Page_28">28</a>, <a href="#Page_35">35</a>, <a href="#Page_205">205</a>.</li>
+
+ <li>Jacques (Am.), <a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_84">84</a>, <a href="#Page_106">106</a>, <a href="#Page_107">107</a>, <a href="#Page_109">109</a>, <a href="#Page_110">110</a>, <a href="#Page_112">112</a>, <a href="#Page_190">190</a>.</li>
+
+ <li>Jacques II, <a href="#Page_93">93</a>.</li>
+
+ <li>Janet, <a href="#Page_163">163</a>, <a href="#Page_352">352</a>.</li>
+
+ <li>Jannet (Claudio), <a href="#Page_354">354</a>.</li>
+
+ <li>Jaurès, <a href="#Page_313">313</a>.</li>
+
+ <li>Jay, <a href="#Page_23">23</a>.</li>
+
+ <li>Jeanne d’Arc, <a href="#Page_89">89</a>, <a href="#Page_254">254</a>.</li>
+
+ <li>Jordan (Cam.), <a href="#Page_16">16</a>.</li>
+
+ <li>Jouffroy, <a href="#Page_38">38</a>, <a href="#Page_39">39</a>, <a href="#Page_43">43</a>, <a href="#Page_67">67</a>, <a href="#Page_76">76</a>, <a href="#Page_174">174</a>.</li>
+
+ <li>Jouin, <a href="#Page_224">224</a>.</li>
+
+ <li>Jourdan, <a href="#Page_132">132</a>, <a href="#Page_350">350</a>.</li>
+
+ <li>Jouy, <a href="#Page_23">23</a>.</li>
+
+ <li>Jozeau, <a href="#Page_137">137</a>.</li>
+
+ <li class="listletter">K</li>
+
+ <li>Kannengieser, <a href="#Page_205">205</a>.</li>
+
+ <li>Kant, <a href="#Page_79">79</a>.</li>
+
+ <li>Karénine (Wlad.), <a href="#Page_96">96</a>.</li>
+
+ <li>Keller, <a href="#Page_248">248</a>.</li>
+
+ <li>Képler, <a href="#Page_197">197</a>.</li>
+
+ <li>Kératry, <a href="#Page_28">28</a>.</li>
+
+ <li>Klein, <a href="#Page_302">302</a>.</li>
+
+ <li class="listletter">L</li>
+
+ <li>Labiche, <a href="#Page_291">291</a>.</li>
+
+ <li>Laboulaye, <a href="#Page_7">7</a>, <a href="#Page_9">9</a>, <a href="#Page_133">133</a>, <a href="#Page_134">134</a>, <a href="#Page_145">145</a>, <a href="#Page_158">158</a>, <a href="#Page_172">172</a>, <a href="#Page_225">225</a>, <a href="#Page_230">230</a>, <a href="#Page_328">328</a>, <a href="#Page_350">350</a>.</li>
+
+ <li>Lachelier, <a href="#Page_171">171</a>.</li>
+
+ <li>Lachèze-Muret, <a href="#Page_12">12</a>.</li>
+
+ <li>Lacordaire, <a href="#Page_60">60</a>, <a href="#Page_73">73</a>, <a href="#Page_76">76</a>, <a href="#Page_78">78</a>, <a href="#Page_105">105</a>, <a href="#Page_122">122</a>.</li>
+
+ <li>La Fare, <a href="#Page_30">30</a>.</li>
+
+ <li>Lainé, <a href="#Page_9">9</a>, <a href="#Page_16">16</a>, <a href="#Page_30">30</a>, <a href="#Page_317">317</a>.</li>
+
+ <li>Lamarck, <a href="#Page_165">165</a>.</li>
+
+ <li>Lamartine, <a href="#Page_29">29</a>, <a href="#Page_42">42</a>, <a href="#Page_59">59</a>, <a href="#Page_61">61</a>, <a href="#Page_354">354</a>.</li>
+
+ <li>Lambrechts, <a href="#Page_50">50</a>.</li>
+
+ <li>Lamennais, <a href="#Page_5">5</a>, <a href="#Page_21">21</a>, <a href="#Page_25">25</a>, <a href="#Page_29">29</a>, <a href="#Page_31">31</a>, <a href="#Page_59">59</a>, <a href="#Page_61">61</a>, <a href="#Page_73">73</a>, <a href="#Page_77">77</a>, <a href="#Page_96">96</a>, <a href="#Page_98">98</a>-<a href="#Page_100">100</a>, <a href="#Page_101">101</a>, <a href="#Page_102">102</a>, <a href="#Page_123">123</a>, <a href="#Page_358">358</a>.</li>
+
+ <li>La Mennais (J.-M. de), <a href="#Page_74">74</a>.</li>
+
+ <li>La Merlière (M<sup>lle</sup> de), <a href="#Page_236">236</a>.</li>
+
+ <li>Lamy, <a href="#Page_221">221</a>, <a href="#Page_282">282</a>.</li>
+
+ <li>Lanfrey, <a href="#Page_138">138</a>.</li>
+
+ <li>Lanjuinais, <a href="#Page_29">29</a>.</li>
+
+ <li>Lanzac de Laborie, <a href="#Page_249">249</a>.</li>
+
+ <li>La Rochefoucauld (G. de), <a href="#Page_54">54</a>.</li>
+
+ <li>La Rochefoucauld-Liancourt, <a href="#Page_50">50</a>.</li>
+
+ <li>Laromiguière, <a href="#Page_37">37</a>.</li>
+
+ <li>Larroque (Patrice), <a href="#Page_77">77</a>, <a href="#Page_84">84</a>, <a href="#Page_148">148</a>, <a href="#Page_153">153</a>, <a href="#Page_154">154</a>, <a href="#Page_160">160</a>, <a href="#Page_189">189</a>, <a href="#Page_190">190</a>, <a href="#Page_191">191</a>, <a href="#Page_198">198</a>, <a href="#Page_201">201</a>.</li>
+
+ <li>Lasserre, <a href="#Page_301">301</a>.</li>
+
+ <li>Lasteyrie, <a href="#Page_103">103</a>.</li>
+
+ <li>Latreille, <a href="#Page_79">79</a>.</li>
+
+ <li>Laveille, <a href="#Page_74">74</a>.</li>
+
+ <li>Laveleye, <a href="#Page_232">232</a>.</li>
+
+ <li>Lavigerie, <a href="#Page_295">295</a>.</li>
+
+ <li>Lavisse, <a href="#Page_210">210</a>, <a href="#Page_318">318</a>.</li>
+
+ <li>Leblond, <a href="#Page_250">250</a>.</li>
+
+ <li>Lebreton (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_34">34</a>.</li>
+
+ <li>Lecanuet, <a href="#Page_77">77</a>, <a href="#Page_125">125</a>, <a href="#Page_294">294</a>, <a href="#Page_349">349</a>.</li>
+
+ <li>Leconte de Lisle, <a href="#Page_243">243</a>.</li>
+
+ <li>Ledru-Rollin, <a href="#Page_354">354</a>.</li>
+
+ <li>Lefébure, <a href="#Page_205">205</a>.</li>
+
+ <li>Lefrançais, <a href="#Page_68">68</a>, <a href="#Page_115">115</a>, <a href="#Page_116">116</a>.</li>
+
+ <li>Léon XIII, <a href="#Page_259">259</a>, <a href="#Page_295">295</a>, <a href="#Page_297">297</a>, <a href="#Page_349">349</a>.</li>
+
+ <li>Leroux (Pierre), <a href="#Page_42">42</a>, <a href="#Page_60">60</a>, <a href="#Page_96">96</a>, <a href="#Page_202">202</a>.</li>
+
+ <li>Levallois, <a href="#Page_182">182</a>.</li>
+
+ <li>Lévy, <a href="#Page_351">351</a>.</li>
+
+ <li>L’Hôpital, <a href="#Page_16">16</a>.</li>
+
+ <li>Libri, <a href="#Page_79">79</a>.</li>
+
+ <li>Liébert, <a href="#Page_235">235</a>.</li>
+
+ <li>Littré, <a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_47">47</a>, <a href="#Page_54">54</a>, <a href="#Page_103">103</a>, <a href="#Page_114">114</a>, <a href="#Page_137">137</a>, <a href="#Page_148">148</a>, <a href="#Page_177">177</a>-<a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_207">207</a>, <a href="#Page_210">210</a>, <a href="#Page_227">227</a>-<a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_230">230</a>, <a href="#Page_253">253</a>, <a href="#Page_256">256</a>, <a href="#Page_257">257</a>, <a href="#Page_262">262</a>, <a href="#Page_287">287</a>, <a href="#Page_288">288</a>, <a href="#Page_327">327</a>, <a href="#Page_356">356</a>, <a href="#Page_358">358</a>.</li>
+
+ <li>Locke, <a href="#Page_230">230</a>.</li>
+
+ <li>Lockroy, <a href="#Page_235">235</a>.</li>
+
+ <li>Loisy, <a href="#Page_334">334</a>.</li>
+
+ <li>Longuet, <a href="#Page_193">193</a>.</li>
+
+ <li>Lorain, <a href="#Page_63">63</a>, <a href="#Page_68">68</a>.</li>
+
+ <li>Louis XIV, <a href="#Page_1">1</a>, <a href="#Page_3">3</a>, <a href="#Page_129">129</a>.</li>
+
+ <li>Louis XV, <a href="#Page_2">2</a>, <a href="#Page_3">3</a>.</li>
+
+ <li>Louis XVIII, <a href="#Page_5">5</a>, <a href="#Page_11">11</a>.</li>
+
+ <li>Louis-Philippe, <a href="#Page_5">5</a>, <a href="#Page_57">57</a>, <a href="#Page_58">58</a>.</li>
+
+ <li>Loyola, <a href="#Page_271">271</a>.</li>
+
+ <li>Loyson, <a href="#Page_77">77</a>.</li>
+
+ <li>Loyson (H.), <a href="#Page_77">77</a>, <a href="#Page_170">170</a>, <a href="#Page_201">201</a>.</li>
+
+ <li>Luneau, <a href="#Page_61">61</a>.</li>
+
+ <li>Luther, <a href="#Page_125">125</a>.</li>
+
+ <li>Lyon-Caen, <a href="#Page_196">196</a>.</li>
+
+ <li class="listletter">M</li>
+
+ <li><span class="pagenum hidden" id="Page_372">372</span>Macé (Jean), <a href="#Page_188">188</a>, <a href="#Page_265">265</a>-<a href="#Page_7">7</a>, <a href="#Page_335">335</a>, <a href="#Page_344">344</a>, <a href="#Page_345">345</a>, <a href="#Page_352">352</a>.</li>
+
+ <li>Machault, <a href="#Page_2">2</a>, <a href="#Page_3">3</a>.</li>
+
+ <li>Mac-Mahon, <a href="#Page_250">250</a>, <a href="#Page_251">251</a>, <a href="#Page_253">253</a>, <a href="#Page_255">255</a>, <a href="#Page_268">268</a>.</li>
+
+ <li>Madier de Montjau, <a href="#Page_272">272</a>.</li>
+
+ <li>Magnan, <a href="#Page_186">186</a>, <a href="#Page_187">187</a>.</li>
+
+ <li>Maine de Biran, <a href="#Page_13">13</a>, <a href="#Page_39">39</a>.</li>
+
+ <li>Maistre (J. de), <a href="#Page_100">100</a>.</li>
+
+ <li>Malardier, <a href="#Page_115">115</a>.</li>
+
+ <li>Manuel, <a href="#Page_19">19</a>, <a href="#Page_39">39</a>.</li>
+
+ <li>Manuel (Eug.), <a href="#Page_84">84</a>.</li>
+
+ <li>Marbeau, <a href="#Page_187">187</a>.</li>
+
+ <li>Marcellus, <a href="#Page_18">18</a>.</li>
+
+ <li>Marcère, <a href="#Page_221">221</a>, <a href="#Page_247">247</a>.</li>
+
+ <li>Maret, <a href="#Page_105">105</a>, <a href="#Page_171">171</a>.</li>
+
+ <li>Marrast (A.), <a href="#Page_35">35</a>.</li>
+
+ <li>Martin (Henri), <a href="#Page_188">188</a>, <a href="#Page_191">191</a>.</li>
+
+ <li>Marx (Karl), <a href="#Page_308">308</a>.</li>
+
+ <li>Massol, <a href="#Page_187">187</a>-<a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_200">200</a>-<a href="#Page_2">2</a>, <a href="#Page_261">261</a>, <a href="#Page_262">262</a>.</li>
+
+ <li>Mathieu, <a href="#Page_218">218</a>.</li>
+
+ <li>Mathiez, <a href="#Page_353">353</a>.</li>
+
+ <li>Maury, <a href="#Page_103">103</a>.</li>
+
+ <li>Mazzini, <a href="#Page_197">197</a>, <a href="#Page_355">355</a>.</li>
+
+ <li>Meaux (de), <a href="#Page_245">245</a>.</li>
+
+ <li>Meignan, <a href="#Page_159">159</a>.</li>
+
+ <li>Mellinet, <a href="#Page_186">186</a>.</li>
+
+ <li>Mérilhou, <a href="#Page_29">29</a>.</li>
+
+ <li>Mérimée, <a href="#Page_205">205</a>, <a href="#Page_207">207</a>.</li>
+
+ <li>Meunier (Arsène), <a href="#Page_70">70</a>-<a href="#Page_2">2</a>, <a href="#Page_116">116</a>.</li>
+
+ <li>Meunier (Victor), <a href="#Page_168">168</a>, <a href="#Page_182">182</a>.</li>
+
+ <li>Meyrac, <a href="#Page_317">317</a>.</li>
+
+ <li>Mézières, <a href="#Page_73">73</a>.</li>
+
+ <li>Michel (H.), <a href="#Page_116">116</a>, <a href="#Page_120">120</a>.</li>
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+ <li>Michel (Toussaint), <a href="#Page_85">85</a>.</li>
+
+ <li>Michel (de Bourges), <a href="#Page_127">127</a>.</li>
+
+ <li>Michelet, <a href="#ch_4">86</a>, <a href="#Page_87">87</a>, <a href="#Page_88">88</a>, <a href="#Page_89">89</a>-<a href="#Page_92">92</a>, <a href="#Page_95">95</a>, <a href="#Page_96">96</a>, <a href="#Page_98">98</a>, <a href="#Page_102">102</a>, <a href="#Page_113">113</a>, <a href="#Page_117">117</a>, <a href="#Page_182">182</a>, <a href="#Page_208">208</a>, <a href="#Page_211">211</a>, <a href="#Page_352">352</a>, <a href="#Page_353">353</a>, <a href="#Page_358">358</a>.</li>
+
+ <li>Millerand, <a href="#Page_358">358</a>.</li>
+
+ <li>Mingrat, <a href="#Page_23">23</a>.</li>
+
+ <li>Moïse, <a href="#Page_88">88</a>.</li>
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+ <li>Molière, <a href="#Page_93">93</a>.</li>
+
+ <li>Monin, <a href="#Page_96">96</a>.</li>
+
+ <li>Monod, <a href="#ch_4">86</a>, <a href="#Page_88">88</a>.</li>
+
+ <li>Monod (Wilfred), <a href="#Page_334">334</a>, <a href="#Page_351">351</a>.</li>
+
+ <li>Montalembert, <a href="#Page_36">36</a>, <a href="#Page_77">77</a>, <a href="#Page_79">79</a>, <a href="#Page_85">85</a>, <a href="#Page_89">89</a>, <a href="#Page_97">97</a>, <a href="#Page_105">105</a>, <a href="#Page_111">111</a>, <a href="#Page_121">121</a>, <a href="#Page_122">122</a>, <a href="#Page_125">125</a>, <a href="#Page_126">126</a>, <a href="#Page_127">127</a>, <a href="#Page_179">179</a>, <a href="#Page_205">205</a>, <a href="#Page_222">222</a>, <a href="#Page_349">349</a>.</li>
+
+ <li>Montesquieu, <a href="#Page_13">13</a>.</li>
+
+ <li>Montesquiou, <a href="#Page_13">13</a>.</li>
+
+ <li>Montlosier, <a href="#Page_24">24</a>-<a href="#Page_28">28</a>, <a href="#Page_30">30</a>, <a href="#Page_46">46</a>, <a href="#Page_280">280</a>.</li>
+
+ <li>Morel, <a href="#Page_125">125</a>.</li>
+
+ <li>Morin, <a href="#Page_243">243</a>.</li>
+
+ <li>Morny, <a href="#Page_123">123</a>.</li>
+
+ <li>Mortara, <a href="#Page_136">136</a>.</li>
+
+ <li>Mourier, <a href="#Page_77">77</a>, <a href="#Page_287">287</a>.</li>
+
+ <li>Mun (de), <a href="#Page_294">294</a>, <a href="#Page_316">316</a>.</li>
+
+ <li>Munier, <a href="#Page_190">190</a>.</li>
+
+ <li>Murat (L.), <a href="#Page_185">185</a>.</li>
+
+ <li class="listletter">N</li>
+
+ <li>Nachet, <a href="#Page_54">54</a>, <a href="#Page_58">58</a>, <a href="#Page_59">59</a>.</li>
+
+ <li>Nadaud, <a href="#Page_127">127</a>, <a href="#Page_268">268</a>.</li>
+
+ <li>Napoléon, <a href="#Page_38">38</a>, <a href="#Page_39">39</a>, <a href="#Page_70">70</a>, <a href="#Page_80">80</a>, <a href="#Page_81">81</a>, <a href="#Page_87">87</a>, <a href="#Page_120">120</a>.</li>
+
+ <li>Napoléon (prince), <a href="#Page_180">180</a>, <a href="#Page_185">185</a>, <a href="#Page_207">207</a>, <a href="#Page_235">235</a>, <a href="#Page_248">248</a>.</li>
+
+ <li>Napoléon III, <a href="#Page_122">122</a>, <a href="#Page_123">123</a>, <a href="#Page_124">124</a>, <a href="#Page_136">136</a>, <a href="#Page_147">147</a>, <a href="#Page_186">186</a>, <a href="#Page_193">193</a>, <a href="#Page_207">207</a>, <a href="#Page_235">235</a>, <a href="#Page_284">284</a>.</li>
+
+ <li>Naquet, <a href="#Page_196">196</a>, <a href="#Page_293">293</a>.</li>
+
+ <li>Nefftzer, <a href="#Page_129">129</a>, <a href="#Page_130">130</a>, <a href="#Page_150">150</a>, <a href="#Page_151">151</a>-<a href="#Page_2">2</a>, <a href="#Page_153">153</a>, <a href="#Page_160">160</a>, <a href="#Page_180">180</a>, <a href="#Page_183">183</a>-<a href="#Page_4">4</a>, <a href="#Page_188">188</a>, <a href="#Page_350">350</a>.</li>
+
+ <li>Nettement, <a href="#Page_89">89</a>.</li>
+
+ <li>Nicolas (Michel), <a href="#Page_151">151</a>, <a href="#Page_159">159</a>.</li>
+
+ <li>Nithard, <a href="#Page_93">93</a>.</li>
+
+ <li>Noirot, <a href="#Page_74">74</a>.</li>
+
+ <li class="listletter">O</li>
+
+ <li>O’Connell, <a href="#Page_126">126</a>.</li>
+
+ <li>Orsini, <a href="#Page_124">124</a>, <a href="#Page_137">137</a>.</li>
+
+ <li>Ortolan, <a href="#Page_111">111</a>.</li>
+
+ <li>Ozanam, <a href="#Page_97">97</a>, <a href="#Page_105">105</a>.</li>
+
+ <li class="listletter">P</li>
+
+ <li>Pailleron, (M.-Louise), <a href="#Page_197">197</a>.</li>
+
+ <li>Palmerston, <a href="#Page_355">355</a>.</li>
+
+ <li>Parfait, <a href="#Page_241">241</a>.</li>
+
+ <li>Parieu, <a href="#Page_116">116</a>.</li>
+
+ <li>Paris, <a href="#Page_190">190</a>.</li>
+
+ <li>Parisis, <a href="#Page_79">79</a>, <a href="#Page_122">122</a>.</li>
+
+ <li>Pascal, <a href="#Page_139">139</a>, <a href="#Page_280">280</a>.</li>
+
+ <li>Pasquier, <a href="#Page_30">30</a>.</li>
+
+ <li>Pasteur, <a href="#Page_168">168</a>.</li>
+
+ <li>Pécaut, <a href="#Page_67">67</a>, <a href="#Page_182">182</a>, <a href="#Page_189">189</a>, <a href="#Page_335">335</a>-<a href="#Page_9">9</a>, <a href="#Page_341">341</a>, <a href="#Page_350">350</a>.</li>
+
+ <li>Pelletan, <a href="#Page_136">136</a>, <a href="#Page_192">192</a>.</li>
+
+ <li>Perot, <a href="#Page_116">116</a>.</li>
+
+ <li>Perrens, <a href="#Page_103">103</a>.</li>
+
+ <li><span class="pagenum hidden" id="Page_373">373</span>Persigny, <a href="#Page_123">123</a>, <a href="#Page_185">185</a>.</li>
+
+ <li>Peters, <a href="#Page_93">93</a>.</li>
+
+ <li>Peyrat, <a href="#Page_129">129</a>, <a href="#Page_130">130</a>, <a href="#Page_134">134</a>, <a href="#Page_180">180</a>, <a href="#Page_184">184</a>, <a href="#Page_251">251</a>.</li>
+
+ <li>Philippe (frère), <a href="#Page_181">181</a>.</li>
+
+ <li>Picard (P.), <a href="#Page_253">253</a>.</li>
+
+ <li>Pidoux, <a href="#Page_212">212</a>.</li>
+
+ <li>Pie, <a href="#Page_121">121</a>, <a href="#Page_132">132</a>, <a href="#Page_172">172</a>.</li>
+
+ <li>Pie IX, <a href="#Page_5">5</a>, <a href="#Page_121">121</a>, <a href="#Page_122">122</a>, <a href="#Page_124">124</a>, <a href="#Page_136">136</a>, <a href="#Page_147">147</a>, <a href="#Page_169">169</a>, <a href="#Page_219">219</a>, <a href="#Page_249">249</a>, <a href="#Page_251">251</a>, <a href="#Page_253">253</a>.</li>
+
+ <li>Pie X, <a href="#Page_326">326</a>, <a href="#Page_328">328</a>, <a href="#Page_349">349</a>.</li>
+
+ <li>Pigault-Lebrun, <a href="#Page_31">31</a>.</li>
+
+ <li>Pillon, <a href="#Page_229">229</a>, <a href="#Page_230">230</a>, <a href="#Page_288">288</a>.</li>
+
+ <li>Pithou, <a href="#Page_2">2</a>, <a href="#Page_6">6</a>, <a href="#Page_16">16</a>.</li>
+
+ <li>Platon, <a href="#Page_150">150</a>, <a href="#Page_170">170</a>, <a href="#Page_176">176</a>.</li>
+
+ <li>Pompéry, <a href="#Page_191">191</a>.</li>
+
+ <li>Ponnat, <a href="#Page_195">195</a>.</li>
+
+ <li>Pontécoulant, <a href="#Page_29">29</a>.</li>
+
+ <li>Portalis, <a href="#Page_30">30</a>, <a href="#Page_53">53</a>, <a href="#Page_288">288</a>.</li>
+
+ <li>Pouchet, <a href="#Page_168">168</a>.</li>
+
+ <li>Poussin, <a href="#Page_90">90</a>.</li>
+
+ <li>Pouthas, <a href="#Page_76">76</a>, <a href="#Page_79">79</a>.</li>
+
+ <li>Pouthas, <a href="#Page_50">50</a>.</li>
+
+ <li>Pradié, <a href="#Page_256">256</a>.</li>
+
+ <li>Prat, <a href="#Page_289">289</a>.</li>
+
+ <li>Pressensé, <a href="#Page_160">160</a>, <a href="#Page_222">222</a>.</li>
+
+ <li>Prévost-Paradol, <a href="#Page_7">7</a>, <a href="#Page_112">112</a>, <a href="#Page_145">145</a>, <a href="#Page_256">256</a>, <a href="#Page_328">328</a>.</li>
+
+ <li>Protot, <a href="#Page_194">194</a>.</li>
+
+ <li>Proudhon, <a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_98">98</a>, <a href="#Page_100">100</a>-<a href="#Page_102">102</a>, <a href="#Page_104">104</a>, <a href="#Page_138">138</a>, <a href="#Page_141">141</a>-<a href="#Page_4">4</a>, <a href="#Page_154">154</a>, <a href="#Page_157">157</a>, <a href="#Page_187">187</a>, <a href="#Page_192">192</a>-<a href="#Page_3">3</a>, <a href="#Page_198">198</a>, <a href="#Page_202">202</a>, <a href="#Page_203">203</a>, <a href="#Page_208">208</a>, <a href="#Page_231">231</a>, <a href="#Page_354">354</a>.</li>
+
+ <li>Pujo, <a href="#Page_301">301</a>.</li>
+
+ <li>Pyat (Félix), <a href="#Page_145">145</a>.</li>
+
+ <li class="listletter">Q-R</li>
+
+ <li>Quélen, <a href="#Page_253">253</a>.</li>
+
+ <li>Quinet (Edgar), <a href="#ch_4">86</a>, <a href="#Page_87">87</a>, <a href="#Page_88">88</a>, <a href="#Page_89">89</a>, <a href="#Page_93">93</a>-<a href="#Page_6">6</a>, <a href="#Page_98">98</a>, <a href="#Page_103">103</a>, <a href="#Page_117">117</a>-<a href="#Page_20">20</a>, <a href="#Page_128">128</a>, <a href="#Page_149">149</a>, <a href="#Page_197">197</a>, <a href="#Page_232">232</a>.</li>
+
+ <li>Rabelais, <a href="#Page_93">93</a>, <a href="#Page_143">143</a>.</li>
+
+ <li>Raiberti, <a href="#Page_328">328</a>.</li>
+
+ <li>Ranc, <a href="#Page_77">77</a>, <a href="#Page_113">113</a>, <a href="#Page_194">194</a>, <a href="#Page_246">246</a>.</li>
+
+ <li>Raphaël, <a href="#Page_111">111</a>.</li>
+
+ <li>Rastoul, <a href="#Page_61">61</a>.</li>
+
+ <li>Ravaisson, <a href="#Page_171">171</a>.</li>
+
+ <li>Raynal, <a href="#Page_26">26</a>.</li>
+
+ <li>Regnard, <a href="#Page_196">196</a>.</li>
+
+ <li>Reid, <a href="#Page_38">38</a>.</li>
+
+ <li>Reinach (J.), <a href="#Page_130">130</a>.</li>
+
+ <li>Reinach (S.), <a href="#Page_360">360</a>.</li>
+
+ <li>Rémusat, <a href="#Page_34">34</a>, <a href="#Page_103">103</a>, <a href="#Page_171">171</a>, <a href="#Page_172">172</a>.</li>
+
+ <li>Renan, <a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_37">37</a>, <a href="#Page_47">47</a>, <a href="#Page_107">107</a>, <a href="#Page_110">110</a>, <a href="#Page_114">114</a>, <a href="#Page_133">133</a>, <a href="#Page_142">142</a>, <a href="#Page_152">152</a>, <a href="#Page_154">154</a>-<a href="#Page_62">62</a>, <a href="#Page_172">172</a>, <a href="#Page_174">174</a>, <a href="#Page_178">178</a>, <a href="#Page_182">182</a>, <a href="#Page_184">184</a>, <a href="#Page_195">195</a>, <a href="#Page_207">207</a>, <a href="#Page_208">208</a>, <a href="#Page_210">210</a>, <a href="#Page_213">213</a>, <a href="#Page_227">227</a>, <a href="#Page_236">236</a>, <a href="#Page_298">298</a>-<a href="#Page_9">9</a>, <a href="#Page_303">303</a>.</li>
+
+ <li>Renouvier, <a href="#Page_137">137</a>, <a href="#Page_202">202</a>-<a href="#Page_3">3</a>, <a href="#Page_228">228</a>-<a href="#Page_32">32</a>, <a href="#Page_257">257</a>, <a href="#Page_283">283</a>, <a href="#Page_288">288</a>, <a href="#Page_289">289</a>, <a href="#Page_300">300</a>, <a href="#Page_352">352</a>, <a href="#Page_359">359</a>.</li>
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+ <li>Reuss, <a href="#Page_149">149</a>, <a href="#Page_159">159</a>.</li>
+
+ <li>Réveillaud, <a href="#Page_327">327</a>.</li>
+
+ <li>Réville, <a href="#Page_149">149</a>, <a href="#Page_159">159</a>, <a href="#Page_160">160</a>.</li>
+
+ <li>Reynaud (Jean), <a href="#Page_60">60</a>, <a href="#Page_202">202</a>, <a href="#Page_266">266</a>.</li>
+
+ <li>Ribot, <a href="#Page_298">298</a>, <a href="#Page_328">328</a>, <a href="#Page_329">329</a>.</li>
+
+ <li>Richelieu, <a href="#Page_13">13</a>, <a href="#Page_14">14</a>, <a href="#Page_18">18</a>.</li>
+
+ <li>Richer (L.), <a href="#Page_181">181</a>, <a href="#Page_182">182</a>, <a href="#Page_188">188</a>, <a href="#Page_190">190</a>, <a href="#Page_191">191</a>, <a href="#Page_200">200</a>.</li>
+
+ <li>Rigault, <a href="#Page_133">133</a>.</li>
+
+ <li>Robespierre, <a href="#Page_60">60</a>.</li>
+
+ <li>Robin, <a href="#Page_178">178</a>.</li>
+
+ <li>Rod, <a href="#Page_301">301</a>.</li>
+
+ <li>Rodrigues, <a href="#Page_190">190</a>.</li>
+
+ <li>Roland (Pauline), <a href="#Page_116">116</a>.</li>
+
+ <li>Rossi, <a href="#Page_84">84</a>.</li>
+
+ <li>Rouher, <a href="#Page_204">204</a>.</li>
+
+ <li>Rouland, <a href="#Page_122">122</a>, <a href="#Page_206">206</a>, <a href="#Page_251">251</a>, <a href="#Page_348">348</a>.</li>
+
+ <li>Rousseau, <a href="#Page_31">31</a>, <a href="#Page_35">35</a>, <a href="#Page_189">189</a>, <a href="#Page_208">208</a>, <a href="#Page_352">352</a>.</li>
+
+ <li>Royer (Clémence), <a href="#Page_165">165</a>-<a href="#Page_7">7</a>.</li>
+
+ <li>Royer-Collard, <a href="#Page_6">6</a>, <a href="#Page_9">9</a>, <a href="#Page_13">13</a>, <a href="#Page_14">14</a>-<a href="#Page_15">15</a>, <a href="#Page_19">19</a>, <a href="#Page_21">21</a>, <a href="#Page_37">37</a>, <a href="#Page_39">39</a>, <a href="#Page_173">173</a>, <a href="#Page_174">174</a>, <a href="#Page_350">350</a>.</li>
+
+ <li>Ruge, <a href="#Page_354">354</a>.</li>
+
+ <li class="listletter">S</li>
+
+ <li>Sabatier, <a href="#Page_351">351</a>.</li>
+
+ <li>Sacy, <a href="#Page_133">133</a>, <a href="#Page_158">158</a>.</li>
+
+ <li>Saint-Marc-Girardin, <a href="#Page_83">83</a>, <a href="#Page_111">111</a>.</li>
+
+ <li>Saint-Simon, <a href="#Page_36">36</a>, <a href="#Page_47">47</a>, <a href="#Page_60">60</a>, <a href="#Page_143">143</a>.</li>
+
+ <li>Saint-Valry, <a href="#Page_229">229</a>.</li>
+
+ <li>Sainte-Beuve, <a href="#Page_163">163</a>, <a href="#Page_179">179</a>, <a href="#Page_180">180</a>, <a href="#Page_207">207</a>-<a href="#Page_10">10</a>.</li>
+
+ <li>Saisset, <a href="#Page_171">171</a>.</li>
+
+ <li>Salaberry, <a href="#Page_31">31</a>.</li>
+
+ <li>Salinis, <a href="#Page_122">122</a>.</li>
+
+ <li>Salvandy, <a href="#Page_84">84</a>, <a href="#Page_98">98</a>.</li>
+
+ <li>Sanchez, <a href="#Page_280">280</a>.</li>
+
+ <li>Sand (George), <a href="#Page_96">96</a>, <a href="#Page_197">197</a>, <a href="#Page_232">232</a>, <a href="#Page_353">353</a>.</li>
+
+ <li><span class="pagenum hidden" id="Page_374">374</span>Sarcey, <a href="#Page_113">113</a>, <a href="#Page_149">149</a>, <a href="#Page_175">175</a>, <a href="#Page_235">235</a>, <a href="#Page_236">236</a>-<a href="#Page_9">9</a>, <a href="#Page_241">241</a>, <a href="#Page_268">268</a>, <a href="#Page_309">309</a>.</li>
+
+ <li>Saussier, <a href="#Page_224">224</a>.</li>
+
+ <li>Sauvestre, <a href="#Page_181">181</a>, <a href="#Page_243">243</a>.</li>
+
+ <li>Scheurer-Kestner, <a href="#Page_195">195</a>, <a href="#Page_311">311</a>.</li>
+
+ <li>Schleiermacher, <a href="#Page_153">153</a>.</li>
+
+ <li>Schœlcher, <a href="#Page_243">243</a>, <a href="#Page_249">249</a>.</li>
+
+ <li>Schweitzer, <a href="#Page_159">159</a>.</li>
+
+ <li>Séailles, <a href="#Page_333">333</a>, <a href="#Page_344">344</a>.</li>
+
+ <li>Seippel, <a href="#Page_359">359</a>.</li>
+
+ <li>Senior, <a href="#Page_126">126</a>.</li>
+
+ <li>Serre (de), <a href="#Page_14">14</a>, <a href="#Page_16">16</a>, <a href="#Page_278">278</a>.</li>
+
+ <li>Serrigny, <a href="#Page_108">108</a>.</li>
+
+ <li>Sibour, <a href="#Page_348">348</a>.</li>
+
+ <li>Siegfried, <a href="#Page_335">335</a>.</li>
+
+ <li>Simon (Jules), <a href="#Page_7">7</a>, <a href="#Page_76">76</a>, <a href="#Page_106">106</a>, <a href="#Page_107">107</a>, <a href="#Page_111">111</a>, <a href="#Page_138">138</a>-<a href="#Page_9">9</a>, <a href="#Page_145">145</a>, <a href="#Page_171">171</a>, <a href="#Page_205">205</a>, <a href="#Page_223">223</a>, <a href="#Page_226">226</a>, <a href="#Page_243">243</a>, <a href="#Page_249">249</a>, <a href="#Page_250">250</a>, <a href="#Page_251">251</a>, <a href="#Page_252">252</a>, <a href="#Page_273">273</a>, <a href="#Page_274">274</a>, <a href="#Page_275">275</a>, <a href="#Page_276">276</a>, <a href="#Page_278">278</a>, <a href="#Page_283">283</a>, <a href="#Page_284">284</a>, <a href="#Page_286">286</a>, <a href="#Page_287">287</a>, <a href="#Page_352">352</a>.</li>
+
+ <li>Simon (Richard), <a href="#Page_148">148</a>.</li>
+
+ <li>Socrate, <a href="#Page_150">150</a>, <a href="#Page_170">170</a>, <a href="#Page_197">197</a>.</li>
+
+ <li>Spencer, <a href="#Page_302">302</a>.</li>
+
+ <li>Spinoza, <a href="#Page_195">195</a>, <a href="#Page_279">279</a>.</li>
+
+ <li>Spuller, <a href="#Page_268">268</a>, <a href="#Page_295">295</a>, <a href="#Page_297">297</a>.</li>
+
+ <li>Staël (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_87">87</a>.</li>
+
+ <li>Stapfer, <a href="#Page_54">54</a>, <a href="#Page_351">351</a>.</li>
+
+ <li>Steeg, <a href="#Page_350">350</a>.</li>
+
+ <li>Stendhal, <a href="#Page_205">205</a>.</li>
+
+ <li>Stewart (Dugald), <a href="#Page_38">38</a>.</li>
+
+ <li>Strauss, <a href="#Page_103">103</a>, <a href="#Page_148">148</a>, <a href="#Page_149">149</a>, <a href="#Page_161">161</a>.</li>
+
+ <li>Sue (Eug.), <a href="#Page_84">84</a>, <a href="#Page_143">143</a>, <a href="#Page_232">232</a>, <a href="#Page_355">355</a>.</li>
+
+ <li class="listletter">T</li>
+
+ <li>Taine, <a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_112">112</a>, <a href="#Page_113">113</a>, <a href="#Page_140">140</a>, <a href="#Page_149">149</a>, <a href="#Page_152">152</a>, <a href="#Page_159">159</a>, <a href="#Page_172">172</a>-<a href="#Page_6">6</a>, <a href="#Page_195">195</a>, <a href="#Page_203">203</a>, <a href="#Page_207">207</a>, <a href="#Page_210">210</a>, <a href="#Page_227">227</a>, <a href="#Page_299">299</a>, <a href="#Page_300">300</a>, <a href="#Page_356">356</a>.</li>
+
+ <li>Talleyrand, <a href="#Page_58">58</a>.</li>
+
+ <li>Talma, <a href="#Page_47">47</a>.</li>
+
+ <li>Talon, <a href="#Page_16">16</a>.</li>
+
+ <li>Teilhard de Chardin, <a href="#Page_360">360</a>.</li>
+
+ <li>Tertullien, <a href="#Page_131">131</a>.</li>
+
+ <li>Thiers, <a href="#Page_6">6</a>, <a href="#Page_81">81</a>, <a href="#Page_82">82</a>, <a href="#Page_83">83</a>, <a href="#Page_84">84</a>, <a href="#ch_4">86</a>, <a href="#Page_102">102</a>, <a href="#Page_204">204</a>, <a href="#Page_218">218</a>, <a href="#Page_235">235</a>.</li>
+
+ <li>Tillier (Claude), <a href="#Page_68">68</a>-<a href="#Page_70">70</a>.</li>
+
+ <li>Tissier, <a href="#Page_357">357</a>.</li>
+
+ <li>Tissot, <a href="#Page_23">23</a>, <a href="#Page_263">263</a>.</li>
+
+ <li>Tocqueville, <a href="#Page_83">83</a>, <a href="#Page_127">127</a>.</li>
+
+ <li>Touquet, <a href="#Page_47">47</a>, <a href="#Page_133">133</a>.</li>
+
+ <li>Tridon, <a href="#Page_194">194</a>, <a href="#Page_196">196</a>.</li>
+
+ <li>Trouillot, <a href="#Page_316">316</a>.</li>
+
+ <li>Turgot, <a href="#Page_36">36</a>.</li>
+
+ <li class="listletter">U-V</li>
+
+ <li>Ulbach, <a href="#Page_137">137</a>, <a href="#Page_186">186</a>.</li>
+
+ <li>Vacherot, <a href="#Page_41">41</a>, <a href="#Page_76">76</a>, <a href="#Page_113">113</a>, <a href="#Page_136">136</a>, <a href="#Page_137">137</a>, <a href="#Page_138">138</a>, <a href="#Page_140">140</a>, <a href="#Page_144">144</a>, <a href="#Page_154">154</a>, <a href="#Page_200">200</a>, <a href="#Page_212">212</a>-<a href="#Page_5">5</a>, <a href="#Page_223">223</a>, <a href="#Page_230">230</a>.</li>
+
+ <li>Vacquerie, <a href="#Page_235">235</a>.</li>
+
+ <li>Vaillant, <a href="#Page_217">217</a>.</li>
+
+ <li>Vallès, <a href="#Page_113">113</a>.</li>
+
+ <li>Vandervelde, <a href="#Page_319">319</a>.</li>
+
+ <li>Vauchez, <a href="#Page_266">266</a>.</li>
+
+ <li>Vauthier, <a href="#Page_42">42</a>, <a href="#Page_78">78</a>.</li>
+
+ <li>Vaux (Pierre), <a href="#Page_115">115</a>.</li>
+
+ <li>Ventura, <a href="#Page_123">123</a>.</li>
+
+ <li>Vernes, <a href="#Page_321">321</a>.</li>
+
+ <li>Vessiot, <a href="#Page_352">352</a>.</li>
+
+ <li>Veuillot, <a href="#Page_79">79</a>, <a href="#Page_85">85</a>, <a href="#Page_105">105</a>, <a href="#Page_112">112</a>, <a href="#Page_121">121</a>, <a href="#Page_124">124</a>-<a href="#Page_6">6</a>, <a href="#Page_132">132</a>, <a href="#Page_196">196</a>, <a href="#Page_221">221</a>, <a href="#Page_252">252</a>, <a href="#Page_358">358</a>.</li>
+
+ <li>Viardot, <a href="#Page_249">249</a>.</li>
+
+ <li>Vico, <a href="#Page_88">88</a>.</li>
+
+ <li>Victor-Emmanuel, <a href="#Page_147">147</a>.</li>
+
+ <li>Vigny, <a href="#Page_96">96</a>.</li>
+
+ <li>Villèle, <a href="#Page_20">20</a>, <a href="#Page_28">28</a>, <a href="#Page_31">31</a>, <a href="#Page_32">32</a>.</li>
+
+ <li>Villemain, <a href="#Page_41">41</a>, <a href="#Page_42">42</a>, <a href="#Page_273">273</a>, <a href="#Page_353">353</a>.</li>
+
+ <li>Vincent (Sam.), <a href="#Page_54">54</a>, <a href="#Page_145">145</a>.</li>
+
+ <li>Vincent de Paul (St.), <a href="#Page_340">340</a>.</li>
+
+ <li>Vinet, <a href="#Page_7">7</a>, <a href="#Page_50">50</a>-<a href="#Page_53">53</a>, <a href="#Page_58">58</a>, <a href="#Page_145">145</a>, <a href="#Page_328">328</a>, <a href="#Page_350">350</a>.</li>
+
+ <li>Viollet-le-Duc, <a href="#Page_240">240</a>.</li>
+
+ <li>Viviani, <a href="#Page_316">316</a>.</li>
+
+ <li>Vivien, <a href="#Page_54">54</a>.</li>
+
+ <li>Vogüé, <a href="#Page_301">301</a>.</li>
+
+ <li>Voltaire, <a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_26">26</a>, <a href="#Page_31">31</a>, <a href="#Page_35">35</a>, <a href="#Page_36">36</a>, <a href="#Page_37">37</a>, <a href="#Page_61">61</a>, <a href="#ch_4">86</a>, <a href="#Page_87">87</a>, <a href="#Page_93">93</a>, <a href="#Page_133">133</a>, <a href="#Page_138">138</a>, <a href="#Page_143">143</a>, <a href="#Page_156">156</a>, <a href="#Page_161">161</a>, <a href="#Page_168">168</a>, <a href="#Page_182">182</a>, <a href="#Page_189">189</a>, <a href="#Page_208">208</a>, <a href="#Page_214">214</a>, <a href="#Page_234">234</a>, <a href="#Page_254">254</a>, <a href="#Page_301">301</a>, <a href="#Page_352">352</a>.</li>
+
+ <li class="listletter">W-Z</li>
+
+ <li>Waddington, <a href="#Page_170">170</a>, <a href="#Page_247">247</a>.</li>
+
+ <li>Waldeck-Rousseau, <a href="#Page_10">10</a>, <a href="#Page_314">314</a>-<a href="#Page_16">16</a>, <a href="#Page_317">317</a>, <a href="#Page_357">357</a>.</li>
+
+ <li>Wallon, <a href="#Page_117">117</a>.</li>
+
+ <li>Weill (G.), <a href="#Page_60">60</a>, <a href="#Page_61">61</a>, <a href="#Page_77">77</a>, <a href="#Page_85">85</a>, <a href="#Page_113">113</a>, <a href="#Page_126">126</a>, <a href="#Page_159">159</a>, <a href="#Page_308">308</a>.</li>
+
+ <li>Witt (de), <a href="#Page_175">175</a>.</li>
+
+ <li>Zévort, <a href="#Page_79">79</a>.</li>
+
+ <li>Zola, <a href="#Page_300">300</a>, <a href="#Page_312">312</a>.</li>
+
+ <li>Zoroastre, <a href="#Page_88">88</a>.</li>
+</ul>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_376">376</span></p>
+</div>
+
+<table class="tablematieres" id="table_des_matieres">
+ <colgroup>
+ <col style="width: 90%;">
+ <col style="width: 10%;">
+ </colgroup>
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td colspan="2" class="tdctop"><h2>TABLE DES CHAPITRES</h2></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="2" class="tdctop"><hr class="small3t"></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Avant-propos.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_a">I</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Introduction.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_b">1</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">La politique religieuse sous la Restauration.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_1">11</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">La philosophie laïque sous la Restauration.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_2">34</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">La politique d’apaisement sous Louis-Philippe..</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_3">56</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">La rupture avec l’Église.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_4">86</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">L’esprit laïque sous la seconde République.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_5">105</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">La résistance à l’Empire clérical.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_6">121</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">La critique et la science laïque.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_7">147</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">La guerre au cléricalisme.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_8">179</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">L’avènement de la République.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_9">216</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">La victoire des républicains.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_10">245</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">L’organisation de l’école laïque.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_11">264</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">La politique de conciliation.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_12">290</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Le réveil de l’anticléricalisme.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_13">311</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">La pensée laïque.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_14">329</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Conclusion.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_15">348</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Bibliographie.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_16">362</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Index.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#index">367</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Tables des matières.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#table_des_matieres">376</a></td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p class="center3">Imp. E. Durand, 18, rue Séguier, Paris</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <div class="tnote">
+ <h2 class="h2note" id="note_au_lecteur">Au lecteur</h2>
+
+ <p class="fontnote">Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
+ originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.</p>
+
+ <p class="fontnote">La ponctuation n’a pas été modifiée, hormis quelques corrections
+ mineures.</p>
+
+ <p class="fontnote">La couverture est illustrée par un tableau de Jean Geoffroy
+ (1853-1924), intitulé: <i>L’arrivée à l’école</i>.</p>
+
+ <p class="fontnote">Nous remercions le <b>Musée d’art et d’industrie de Roubaix</b>, connu
+ aussi comme «<b>La Piscine</b>», qui permet la reproduction de cette œuvre. La couverture
+ appartient au domaine public.</p>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="full">
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78903 ***</div>
+</body>
+</html>
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