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Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées. + + La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures. + + Les mots en gras dans l'original sont entourés de =. + + + + +HISTOIRE DE + +L'IDÉE LAÏQUE EN FRANCE + +AU XIXe SIÈCLE + + + + +LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN + +OUVRAGES DU MÊME AUTEUR + + + =L'École Saint-Simonienne=, 1896. + + =Histoire du parti républicain en France de 1814 à 1870=, 1900 + (_épuisé_). + + =Histoire du catholicisme libéral en France=, 1909. + + =La France sous la monarchie constitutionnelle=, 2e éd., 1912. + + =L'Alsace française de 1789 à 1870=, 3e éd., 1918. + + =Histoire des États-Unis de 1787 à 1917= (collection France-Amérique, + 1919). + + =Histoire du mouvement social en France, 1852-1924=, 3e éd., 1924. + + + =Les théories sur le pouvoir royal en France pendant les guerres de + religion.= Hachette, 1892 (_épuisé_). + + =Un précurseur du socialisme, Saint-Simon et son œuvre.= Perrin, 1894. + + =Histoire de l'enseignement secondaire en France= (1802-1920). Payot, + 1921. + + + + + HISTOIRE + + DE + + L'IDÉE LAÏQUE EN FRANCE + + AU XIXe SIÈCLE + + PAR + + GEORGES WEILL + Professeur à l'Université de Caen. + + + PARIS + LIBRAIRIE FÉLIX ALCAN + 108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108 + + 1925 + + + Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction + réservés pour tous pays. + + + + +AVANT-PROPOS + + +L'idée laïque renferme une conception philosophique, sur l'indépendance +et la capacité de la raison humaine, et une conception politique, sur +les droits de l'Etat et des citoyens vis-à-vis des Eglises. Quoiqu'il +soit impossible de les séparer, c'est la seconde conception surtout +que j'ai cherché à mettre en lumière. Ce livre continue donc la série +d'études où j'ai entrepris de retracer les principaux mouvements +politiques et sociaux de la France contemporaine. Mon exposé commence à +l'époque où la fin des guerres de l'Empire et le retour de la monarchie +légitime réveillent les discussions sur les rapports de l'Eglise et de +l'Etat; il se termine en 1905, lorsqu'est votée la loi qui décide la +séparation des deux puissances. On ne trouvera que de rares indications +sur les faits plus récents. + + + + +INTRODUCTION + + +La France de l'ancien régime fut un Etat confessionnel. L'Eglise +catholique et l'Etat vivaient unis par des liens indissolubles: l'Etat +était partiellement dans l'Eglise et l'Eglise était partiellement +dans l'Etat. Le roi très chrétien possédait un caractère religieux, +conféré par le sacre; le clergé constituait une puissance politique. La +Réforme essaya vainement de rompre cette union: la France catholique +n'accepta point comme roi le vainqueur d'Arques et d'Ivry tant qu'il +n'eut pas abjuré le protestantisme. Tous les Bourbons après lui se sont +considérés comme les protecteurs naturels de l'Eglise. + +Cette union ne supprimait pas les conflits entre les deux puissances; +elle n'empêchait pas le pouvoir royal de tenir tête au pouvoir +ecclésiastique. Jamais le clergé n'a été surveillé avec autant de soin +qu'à l'époque de Louis XIV. Rappelons seulement les conseils que le +grand roi a donnés à son fils: «Ces noms mystérieux de franchises et +de libertés de l'Eglise, dont on prétendra peut-être vous éblouir, +regardent également tous les fidèles, soit laïques, soit tonsurés..., +mais ils n'exemptent ni les uns ni les autres de la sujétion des +souverains, auxquels l'Evangile même leur enjoint précisément d'être +soumis[1]». Les ministres de Louis XIV pensaient comme leur maître: +Colbert ne cessa de lutter contre le développement des congrégations +religieuses. Il serait trop long d'énumérer les conflits analogues +sous Louis XV, par exemple au temps de Machault, ou les actes de la +commission des réguliers qui, sous Louis XVI, réduisit avec tant +d'énergie le nombre des couvents. Mais ces mesures contre le pouvoir +des évêques ou des congrégations étaient l'œuvre de catholiques +pratiquants et croyants. Si vives que fussent leurs discussions +politiques avec les papes et les prélats, jamais ils ne franchissaient +les limites fixées par la religion. + + [1] _Mémoires de Louis XVI_, éd. Dreyss, I, p. 209. + +Il en fut de même des controverses provoquées par le gallicanisme. +On a distingué avec raison le gallicanisme ecclésiastique, défendant +l'épiscopat contre l'ingérence de Rome, le gallicanisme royal, +mettant le clergé sous la main du pouvoir civil, et le gallicanisme +parlementaire, le plus radical de tous, menant âprement la lutte contre +les théories ultramontaines ou les prétentions cléricales. Mais les +plus violents des gallicans étaient des catholiques; les appelants +contre la bulle _Unigenitus_ protestaient avec indignation lorsqu'on +les accusait d'hérésie; la doctrine de Pierre Pithou et de Dupuy, +quoique rejetée par les assemblées de l'Eglise de France, avait pour +adhérents beaucoup d'hommes sincèrement religieux. Aussi la guerre +entre les deux pouvoirs n'était-elle jamais poussée jusqu'au bout: +même après la déclaration de 1682, Louis XIV finit par s'incliner +devant la résistance de Rome; quand Louis XV vit quelles proportions +prenait la bataille du clergé contre Machault, il écarta celui-ci +du contrôle général des finances. La papauté à son tour multipliait +les atermoiements, les compromis, et calmait parfois ses défenseurs +imprudents. Ultramontains et gallicans se retrouvaient d'accord en face +de la libre pensée: lorsqu'il s'agit de flétrir ou de condamner les +livres des philosophes du XVIIIe siècle, les jansénistes du Parlement +de Paris montrèrent autant de zèle que les prélats dévoués aux jésuites. + +Les choses changèrent depuis 1789. Sans doute la plupart des membres de +la Constituante voulaient conserver le catholicisme, un catholicisme +réformé, corrigé dans sa discipline selon les théories jansénistes, +et dans son esprit selon les idées de Rousseau. Mais ils avaient trop +subi l'influence des légistes et des philosophes pour ne pas accepter +le principe de la laïcité de l'Etat; peu à peu, non sans hésitation, +ils l'appliquèrent dans les lois. L'Etat confessionnel fit place à +l'Etat laïque. C'est cette grande nouveauté, contenue implicitement +dans la déclaration des Droits de l'homme, qui allait changer d'une +façon définitive la nature des luttes religieuses. Les querelles du +clergé avec l'Etat confessionnel, quelque violentes qu'elles parussent, +demeuraient des querelles de famille; celles de l'Eglise romaine avec +l'Etat laïque furent les conflits de deux puissances étrangères, +entre lesquelles tout lien fraternel avait disparu. La France et +Rome pouvaient encore s'entendre par des traités, le gouvernement +et le clergé pouvaient s'associer pour des intérêts communs, mais la +confiance mutuelle, la sympathie profonde avaient disparu. Le Concordat +de 1801, conserve, comme un débris de l'ancien régime, cette règle +que le chef de l'Etat français doit faire profession particulière de +la religion catholique; néanmoins il y a un abîme entre ce Concordat +et celui de 1516. Celui-ci a été signé par un roi qui n'admettait en +France qu'une religion, la vraie; l'autre est l'œuvre d'un chef d'Etat +laïque, incertain sur la meilleure doctrine, qui a dit aux protestants: +«Je ne décide point entre Rome et Genève[2]». Les articles organiques +ont beau répéter les formules des juristes royaux, l'esprit n'est plus +le même. + + [2] _Bulletin_ de la Société de l'histoire du protestantisme, 1902, + p. 304. + +Quand une Eglise a été seule reconnue pendant des siècles, quand elle +a dominé le pays, dirigé l'éducation, régenté les consciences et +détruit les hérésies avec l'appui du bras séculier, il est naturel +que ce régime disparu lui inspire des regrets; longtemps elle demeure +disposée à chercher dans le passé l'idéal qui pourrait être offert aux +générations nouvelles. Pendant tout le dix-neuvième siècle, sous tous +les régimes, les catholiques militants se sont efforcés de revenir à +l'alliance de l'Eglise et de l'Etat. Ils ont recouru, selon les temps, +à deux méthodes opposées: quand le gouvernement leur paraissait ami +de l'Eglise, prêt à la servir, ils ont préconisé, selon la formule de +1815, l'union du trône et de l'autel; si le pouvoir devenait hostile ou +simplement indifférent, ils essayaient d'organiser un parti catholique +indépendant, mais toujours avec l'espoir de rendre un jour ce parti +assez fort pour qu'il pût inspirer ou diriger la politique française. +La première méthode fut pratiquée sous Louis XVIII et Charles X, de +1849 à 1859, et aussi, mais avec des hésitations marquées, entre 1871 +et 1877. La seconde a toujours plu avantage aux combatifs, aux exaltés, +que ce fussent les ultramontains qui entouraient Lamennais sous la +Restauration, les catholiques libéraux sous Louis-Philippe ou les +défenseurs du pouvoir temporel de Pie IX depuis 1860. Les catholiques +militants de tous les groupes s'y sont ralliés peu à peu à partir du +triomphe des républicains en 1879. + +Aux idées catholiques s'oppose la conception laïque. D'après elle +l'Etat, indépendant de toute Eglise, de tout symbole confessionnel, +doit admettre tous les citoyens, quelles que soient leurs croyances, +à l'égalité civile; si des inégalités politiques subsistent, elles +doivent être fondées uniquement sur des motifs politiques; le +gouvernement du pays se conduira d'après des raisons purement humaines, +et la loi ne sera ni catholique, ni protestante; Odilon Barrot dira +même que la loi est athée. A l'individu il appartient de choisir +l'Eglise qu'il veut, d'après sa conception de l'au-delà, ou de rester +à l'écart de toutes les Eglises; à l'Etat de poursuivre le bien de la +France et des Français dans ce monde. Cette idée de l'Etat laïque peut +se prêter à des applications diverses. On a vu, sous la Restauration, +le principe d'une religion d'Etat coexister avec celui de l'égalité +de tous les Français devant la loi. On peut admettre aussi un régime +concordataire, une convention conclue entre deux pouvoirs indépendants +qui ont contracté seulement dans l'intérêt de l'ordre public. Enfin +le système de la séparation de l'Eglise et de l'Etat est comme +l'aboutissement logique de la doctrine de laïcité. + +Parmi les hommes qui, pendant le cours du XIXe siècle, ont défendu +le caractère laïque de l'Etat, on peut distinguer quatre tendances +différentes. Les premiers sont des catholiques sincères, ou des +croyants assez tièdes, mais qui reconnaissent la grandeur et la +dignité de l'Eglise: ils prolongent tant qu'ils le peuvent la +tradition gallicane de l'ancienne France; aux progrès de la doctrine +ultramontaine ils opposent, en les rajeunissant un peu, les arguments +de Pithou et des parlementaires du XVIIIe siècle. Leur belle époque +s'étend de 1815 à 1848; sous la Restauration ils prêtèrent aux +Royer-Collard et aux Bourdeau leur fidèle appui; sous Louis-Philippe +ils eurent le pouvoir et tâchèrent de suivre, au milieu des polémiques +relatives à la liberté de l'enseignement, la voie moyenne que leur +traçaient Thiers et Dupin. La conception laïque apparaît aussi chez +certains catholiques plus modernes, détachés du vieux gallicanisme, +les républicains catholiques. Il ne faut pas les confondre avec les +catholiques républicains, parce que ces derniers sont catholiques +d'abord, et ensuite républicains. Les républicains catholiques ne +furent point rares dans les Assemblées nationales de 1848 et de +1871, républicains ardents et voisins du socialisme, comme Arnaud +(de l'Ariège), ou républicains ralliés et d'opinions modérées, comme +Dufaure. On peut réunir tous ces hommes sous le nom de catholiques +anticléricaux. Le système concordataire a trouvé parmi eux ses +défenseurs les plus convaincus. + +Les seconds sont des protestants libéraux ou des hommes inspirés +par l'esprit du protestantisme libéral. Le catholicisme romain leur +déplaît, mais ils sont chrétiens: le vrai nom qui leur convient est +celui d'évangéliques; l'essentiel pour eux est que l'Evangile demeure +la loi religieuse et morale de la France. Parmi eux se recruta vers +1825 la Société de la morale chrétienne, qui fit le plus chaleureux +accueil au mémoire de Vinet sur la liberté des cultes. Leurs idées +reparurent sous le second Empire avec Laboulaye, disciple de Channing, +et avec Prévost-Paradol converti au protestantisme. Ils ont répandu +dans le grand public l'idée de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. + +Dans le troisième groupe nous trouvons les déistes, partisans de la +religion naturelle. Ils apparaissent très nombreux à toutes les époques +du siècle dernier: les uns pleins de sympathie pour les diverses formes +du christianisme, parce qu'il sauvegarde les dogmes de l'existence de +Dieu et de l'immortalité de l'âme; les autres énergiquement hostiles à +l'Eglise catholique, parce qu'elle étouffe les dogmes fondamentaux sous +des croyances parasites et superstitieuses. Les premiers ont souvent +recherché une alliance de la philosophie avec la religion populaire et +préconisé l'entente cordiale des deux sœurs immortelles; c'est l'idée +de Victor Cousin, adoptée par la plupart de ses disciples jusqu'à +Jules Simon, qui la développera éloquemment dans sa lutte contre les +ministres de 1880. Les seconds espèrent substituer à la religion +positive, ébranlée par la critique et la science, une foi qui puisse +rester en accord avec les découvertes de la raison humaine; tout au +moins ils veulent défendre les adeptes de cette foi contre les retours +offensifs de l'ancienne intolérance. Telle fut la conception des +rédacteurs du _Globe_, si pénétrés de la croyance en Dieu; plus tard +le fondateur de la _Liberté de penser_, Amédée Jacques, tout en menant +une ardente campagne contre le catholicisme, parlait de conserver, dans +l'Université de l'avenir, l'enseignement obligatoire des devoirs envers +Dieu. + +La quatrième catégorie est celle des libres penseurs, qui écartent +la religion des philosophes tout comme celles des anciennes Eglises. +Ils sont représentés sous la Restauration par de nombreux disciples +du XVIIIe siècle; car si la majorité des libéraux de 1830 croit au +Dieu rémunérateur et vengeur célébré par Voltaire, une forte minorité +demeure attachée aux idées d'Helvétius et de d'Holbach. Cette école +semble disparue entre 1830 et 1850: la réaction contre l'incrédulité, +contre l'athéisme, a porté ses fruits; à peine trouve-t-on quelques +révolutionnaires isolés, un Blanqui, un Proudhon, pour écarter +résolument l'idée de Dieu. C'est vers 1860 que se produit le réveil +de la libre pensée, favorisée par la critique religieuse de Renan, la +critique philosophique de Taine, le positivisme de Littré; les progrès +des sciences naturelles y contribuent beaucoup. Ce mouvement ira se +fortifiant, se précisant pendant toute la seconde moitié du XIXe +siècle. + +Nous pouvons maintenant définir les deux mots qui seront souvent +employés dans ce livre, ceux de «cléricalisme» et «d'anticléricalisme». +Le cléricalisme est la tendance à établir une étroite union entre +l'Etat français et l'Eglise catholique romaine, celle-ci inspirant +celui-là. Quant à l'anticléricalisme, on a souvent discuté sur le sens +véritable de ce mot: n'est-ce pas la même chose que l'antichristianisme +ou, avec plus de précision, que l'anticatholicisme? La réponse doit +varier selon les hommes et selon les temps. Royer-Collard et Lainé +furent en politique des anticléricaux, bien que le terme n'existât +pas encore; il serait ridicule de prétendre qu'ils combattaient le +catholicisme. Laboulaye ou Dufaure ne peuvent pas être considérés comme +des adversaires de la religion chrétienne. Mais quand les rédacteurs +du _Constitutionnel_ en 1825 ou du _Siècle_ en 1855 unissaient les +protestations de respect envers la religion catholique aux attaques +incessantes contre le clergé, il y avait dans ce langage beaucoup plus +de prudence que de sincérité. Combattre l'union étroite de l'Eglise +et de l'Etat, écarter le pouvoir politique des prêtres, voilà le but +qui a si souvent uni des hommes d'opinions diverses. Pendant tout le +cours du XIXe siècle les questions religieuses se sont le plus souvent +présentées à la France par leur côté politique; voilà pourquoi la +politique a uni des hommes qui différaient beaucoup par les croyances +métaphysiques. + +Dans la guerre entre l'Eglise et l'anticléricalisme, qui a commencé? +Question insoluble et peut-être oiseuse. Notons seulement quelques +faits certains. Nous trouvons au dix-neuvième siècle trois périodes +où l'Eglise a paru s'unir avec un gouvernement considéré comme +réactionnaire: elles vont de 1822 à 1830, de 1849 à 1859, de 1871 +à 1875. La première a préparé la poussée d'anticléricalisme qui +fit la révolution de 1830; la seconde provoqua la grande polémique +antireligieuse de la fin de l'Empire; la troisième a contribué au +vote des lois de Jules Ferry sur l'enseignement laïque. Une nouvelle +tentative du parti catholique pour mettre la main sur le gouvernement +et l'armée pendant l'affaire Dreyfus fut suivie de la campagne +anticléricale menée par Waldeck-Rousseau et Combes. Mais si l'on va au +fond des choses, on retrouve dans tous les temps et dans tous les pays +le conflit entre deux conceptions opposées du but assigné aux individus +et aux sociétés humaines. + + + + +CHAPITRE PREMIER + +La politique religieuse sous la Restauration + +I + + +La Restauration proclama l'union du trône et de l'autel. Louis XVIII, +quoique peu dévot et, semble-t-il, peu croyant, se déclarait le +protecteur de la religion; Charles X était un croyant et un dévot. La +plupart des émigrés rentraient convertis; les souffrances communes +subies en exil avaient uni prêtres et gentilshommes. Les mandements +des évêques répétèrent que la religion est nécessaire au maintien +de l'Etat[3]; beaucoup d'hommes politiques sentaient de même et +voyaient dans l'échec de tous les gouvernements organisés depuis 1789 +la confirmation de cette vérité. On put croire que l'Eglise allait +retrouver son ancien pouvoir en France. Contre ce pouvoir se dressèrent +de nombreux ennemis, venus de tous les points de l'horizon; la +tradition du gallicanisme parlementaire, fortifiée par l'idée nouvelle +de l'Etat laïque, leur donna le moyen de s'unir. Ils engagèrent une +action politique, opposée aux efforts qui tendaient à faire du clergé +un pouvoir politique; porte-drapeau de la contre-révolution, il +devint particulièrement suspect à tous ceux qui se réclamaient de la +Révolution. + + [3] L'évêque de Troyes parle de «cette religion qu'une politique + insensée voudrait toujours séparer de l'Etat, sans songer que l'Etat + est né avec elle, et qu'il mourrait sans elle; cette religion plus + nécessaire encore aux rois que les rois ne lui sont nécessaires.» + (_L'Ami de la religion_, I, p. 101.) + +C'est en suivant les débats de la Chambre des députés que nous pouvons +le mieux saisir la formation et les progrès du parti de l'Etat +laïque. En 1815 les militants du catholicisme dominent à la Chambre +introuvable. Ils étouffent la voix de d'Argenson faisant allusion aux +violences commises contre les protestants du Midi[4]. L'un demande +qu'on restitue au clergé les actes de l'état civil, et prétend mettre, +pour ainsi dire, hors la loi les hommes qui n'ont aucune religion[5]. +L'autre veut confier aux évêques la surveillance exclusive des collèges +de l'Université. La plupart expriment surtout le désir d'assurer au +clergé une dotation permanente affranchie du vote annuel du budget par +les Chambres, et de reconstituer pour lui une propriété corporative; +voilà pourquoi ils s'opposent aux aliénations de forêts et d'autres +domaines de l'Etat, quand ces domaines proviennent des anciens biens +ecclésiastiques. Mais les ultra-royalistes de 1815 étaient des +parlementaires novices, incapables de former une majorité compacte et +de lutter avec persévérance contre les ministres du roi. Or le duc +de Richelieu et ses collègues, quoique bien disposés pour l'Eglise, +étaient résolus à respecter la Charte et à rassurer la nation. Ils +trouvèrent dans la Chambre l'appui d'un petit groupe de catholiques +politiques, soucieux de sauvegarder les droits de l'Etat. Un des plus +actifs, Duvergier de Hauranne, demanda souvent que les prêtres ne +fussent point mêlés aux affaires de ce monde. Le clergé, disait-il, +forme un corps à part, soumis à un souverain étranger; les terreurs +d'une conscience timorée le portent souvent à méconnaître les droits +de la royauté. Donc il faut «renfermer le clergé dans le cercle de +ses devoirs spirituels, et ne point lui confier les magistratures +civiles»[6]. Un philosophe converti à la religion, Maine de Biran, +montra que l'ancienne puissance du clergé avait disparu, et qu'une loi +ne pouvait rétablir des institutions mortes. Le curé ne peut accorder +le baptême, le mariage, la sépulture religieuse, que sous certaines +conditions imposées par l'Eglise; s'il devient officier de l'état +civil, souvent on le verra pris entre deux devoirs[7]. + + [4] Séance du 23 octobre 1815. + + [5] Discours de Lachèze-Murel (18 avril 1816). «Soyez catholique, + non catholique, soyez juif si vous voulez, la Charte vous protège + également tous, et vous accorde protection pour votre culte..., mais + soyez quelque chose; car si vous n'êtes rien, c'est-à-dire si vous ne + professez aucun culte, alors la société ne vous doit rien, puisque + vous êtes hors de son sein.» + + [6] 19 avril 1816. + + [7] Maine de Biran cite avec éloge le mot de Montesquieu: «On ne doit + pas statuer par les lois divines ce qui doit être réglé par les lois + humaines.» (20 avril 1816.) + +Le projet de refaire un clergé propriétaire souleva aussi des +objections. Quand on autorisa les évêques et les curés à recevoir +des donations, Royer-Collard, entre autres, fit décider que les +dons supérieurs à mille francs devraient être confirmés par une +autorisation royale[8]; à la Chambre des pairs, l'abbé de Montesquiou, +l'ancien ministre de 1814, obtint que l'autorisation serait exigible +pour n'importe quel don[9]. De Serre, dans un discours qui fonda sa +réputation d'orateur, niait le droit de propriété de l'Eglise. Ce +droit, dit-il, n'appartient qu'aux établissements ecclésiastiques pris +individuellement. Ces établissements sont fondés par la puissance +spirituelle; «mais ils ne prennent et ne conservent pied dans un Etat, +ils ne sont fondés, au temporel, que par le fait et la force de la +puissance publique temporelle; ils sont, à son égard, dans la même +position que tous les autres établissements d'utilité publique». La +puissance civile peut les supprimer et l'a fait souvent; quand elle l'a +fait, les biens qui n'appartenaient qu'à ces établissements sont tombés +dans le domaine public[10].--En somme, les partisans de la réaction +religieuse en 1815 obtinrent une loi de combat, celle qui supprimait +les pensions des prêtres mariés, et une mesure sociale importante, +l'abolition du divorce. Mais l'Etat laïque avait maintenu ses droits. + + [8] 22 janvier 1816. + + [9] 26 novembre 1816. + + [10] 22 avril 1816. + +Les élections de 1816 firent arriver à la Chambre une majorité +royaliste modérée, qui vit bientôt s'organiser en face d'elle, grossi +à chaque renouvellement partiel, le groupe nouveau de la gauche, +des «indépendants». C'est dans cette Chambre, sous les ministères +de Richelieu et de Decazes, que le petit groupe doctrinaire allait +jouer jusqu'en 1820 un rôle considérable. Le chef de ce groupe, +Royer-Collard, était royaliste et catholique; issu d'une famille +janséniste, il reprochait à la secte sa doctrine de la grâce, une +révolte funeste contre le Saint-Siège, et ne parlait qu'avec dégoût +des convulsionnaires; mais son admiration demeurait grande pour les +solitaires de Port-Royal, qui lui paraissaient réaliser l'alliance +de la philosophie avec la religion. Il désirait aussi l'alliance de +l'Eglise avec l'Etat; dès 1797 le Conseil des Cinq-Cents l'avait +entendu en montrer les avantages[11]; mais cette alliance impliquait +l'indépendance de l'Etat et le devoir pour le prêtre de se borner à sa +mission spirituelle. Président de la commission royale d'instruction +publique, Royer-Collard fut pendant quelques années une sorte de +ministre dirigeant; à ce titre, il défendit l'Université contre +les critiques venues de deux côtés différents. Aux députés de la +droite, qui attaquaient la taxe universitaire et demandaient une +liberté complète pour les écoles religieuses, il opposa les droits +de l'Etat[12]. L'exemption du service militaire pour les membres +des congrégations ne fut admise par lui qu'avec des réserves[13]. +Mais en même temps le grand doctrinaire déclarait que l'Université +doit être monarchique et religieuse[14]. Quand certains députés de +la gauche dénoncèrent les essais pratiqués dans les collèges royaux +pour convertir les élèves protestants, quand une pétition demanda +qu'on ouvrît dans le Sud-Ouest un collège protestant, Royer-Collard +opposa une dénégation formelle aux faits allégués et fit écarter ce +projet[15]. + + [11] Séance du 26 messidor an V. + + [12] «L'instruction et l'éducation publiques appartiennent à l'Etat, + et sont sous la direction supérieure du roi.» (25 février 1817.) + + [13] Il ne l'accepta que pour les Frères contractant l'engagement + de passer dix ans dans l'enseignement public. «Les Frères, dit-il, + ne peuvent être exemptés comme personnes religieuses qui se sont + engagées à certaines pratiques et à l'obéissance envers des + supérieurs que la loi ne connaît pas; ils ne peuvent l'être que comme + personnes vouées à un service public, sous l'autorité des chefs de ce + service.» Il fit d'ailleurs étendre l'exemption du service militaire + aux laïques signant l'engagement de dix ans. (30 janvier 1818.) + + [14] 25 février 1817. + + [15] 15 février 1819. + +Camille Jordan était le confident le plus intime de Royer-Collard; lui +aussi avait combattu depuis longtemps pour la liberté de l'Eglise, +mais il n'apporta pas moins d'ardeur que son grand ami à défendre +les droits de l'Etat. Bonald avait proposé que les biens non vendus +fussent restitués au clergé. Camille Jordan se chargea de la réponse. +Le clergé français, dit-il, renferme, à côté d'une majorité paisible +et vertueuse, «un petit nombre d'hommes trop soumis à de funestes +influences politiques, trop disposés à servir sans le vouloir +d'instruments à des partis»; pour ces hommes, «il convient peut-être +de resserrer plutôt que de relâcher les liens de la dépendance +temporelle». L'orateur montra ensuite que jamais la France n'avait mis +sur le même pied la propriété corporative et la propriété individuelle, +que toujours l'Etat français avait conservé le droit de surveiller la +première. «Voilà notre véritable droit public, Messieurs; voilà ce +qu'eussent professé les Pithou, les d'Aguesseau, les Talon, l'illustre +chancelier L'Hôpital, s'ils avaient pu faire entendre leurs voix dans +cette grande délibération[16]». + + [16] 4 mars 1817. + +Les doctrinaires gallicans ne contribuèrent pas médiocrement, par leurs +conseils et leurs critiques, à faire échouer le Concordat de 1817. Leur +ami de Serre était presque toujours d'accord avec eux sur les questions +religieuses. En 1819, par exemple, quand on discuta son projet de loi +sur la presse, Lainé proposa de faire punir les outrages à la morale +publique, mais aussi à la religion. De Serre combattit l'amendement: +une religion positive, dit-il, ne se sent libre que lorsqu'elle possède +le droit de prédication et de propagande; ce droit implique celui de +critiquer les religions adverses. L'Etat doit respecter cette liberté, +sans intervenir dans ces questions difficiles[17].--On transigea en +votant un article qui punissait les outrages à la morale publique et +religieuse. + + [17] 17 avril 1819. + +Les députés de la gauche n'intervinrent au début qu'assez timidement +dans ces débats: les questions politiques, telles que les lois +électorales ou la liberté de la presse, les intéressaient davantage. +La réaction qui suivit l'assassinat du duc de Berry commença pourtant +à les faire sortir de leur réserve; les missionnaires surtout les +inquiétaient et les irritaient. Mais de 1820 à 1824, jusqu'au triomphe +complet du parti ultra-royaliste, le gouvernement ne présenta pas de +lois proprement cléricales; la question religieuse ne soulevait pas +encore de passions violentes. Les orateurs de gauche s'appliquèrent +seulement à défendre la tradition gallicane, à dénoncer les prétentions +excessives de certaines coteries d'extrême droite; ils protestaient de +leur profond respect pour la religion et s'accordaient à prendre la +défense du bas clergé, à relever les traitements des desservants et des +vicaires, en ajournant les dépenses proposées en faveur du haut clergé. + +Les idées qui dominaient chez les défenseurs de l'esprit laïque +apparaissent dans la longue discussion du mois de mai 1821. Il +s'agissait d'un projet de loi tendant à augmenter les pensions +ecclésiastiques et à créer douze évêchés nouveaux. Le ministère +présidé par Richelieu voulait une loi pour cela; au nom de la +commission, Bonald proposa que la création des nouveaux évêchés fût +remise au roi, sans intervention des Chambres. Les orateurs de la +droite se partagèrent entre les deux systèmes, non sans répéter à +l'envi qu'il fallait fortifier la religion; le comte de Marcellus, +comme d'habitude, se signala par le ton sacerdotal de ses «homélies» +parlementaires[18]. Les adversaires de la loi se déclarèrent tous +persuadés que l'Etat doit protéger et encourager la religion. «Il +ne s'agit pas pour nous, dit Bignon, de savoir si la religion doit +entrer comme élément nécessaire dans notre ordre social, nous sommes +tous d'accord sur ce point». Benjamin Constant expliqua pourquoi un +protestant comme lui pouvait prendre part à ce débat: «Des lumières +chèrement acquises nous apprennent que ce qui décrédite une croyance +est funeste aux autres, et qu'en conséquence il est bon pour le +protestant que le culte catholique soit entouré de vénération, comme +pour le culte catholique que le protestant ne soit pas avili». +L'orateur ajouta qu'il repoussait la suppression du budget des +cultes[19]. Le général Foy, de son côté, disait: «Il est conforme au +mandat que les gouvernements ont à remplir d'honorer les sentiments +religieux et de protéger les religions positives qui rangent ces +sentiments sous des règles communes». + + [18] Voici la fin de son discours: «Que le Gouvernement et les + Chambres secondent à l'envi les intentions des enfants de saint + Louis pour la religion de leur père, et qu'à l'ombre de cet arbre + antique et mystérieux, dont la cime se perd dans le ciel, et dont la + racine frappée en vain par l'impiété reprend toujours sur la terre + une nouvelle vie, la tige auguste des lys qui vient de refleurir + croisse et prospère pour rendre à la France cet éclat, cette gloire, + cette félicité qui ont fait si longtemps l'admiration du monde et qui + embelliront toujours le diadème du roi très chrétien.» + + [19] «Il n'est pas bon, imprimais-je il y a longtemps, de mettre dans + l'homme la religion aux prises avec l'intérêt pécuniaire.» + +Mais les orateurs de la gauche s'accordent à dire qu'avant de créer +des évêchés nouveaux, on doit songer aux paroisses dépourvues de +desservants et à la condition misérable du clergé de campagne. Corcelle +parle des 4.000 vicaires qui reçoivent de l'Etat 250 francs par an. +Benjamin Constant rappelle que ce n'est pas l'opulence de l'épiscopat +qui assure le progrès de la foi[20]. Bien rares sont les députés qui +s'abstiennent de marquer leur sympathie pour la religion: c'est Manuel +qui, avec son énergie provocante, signale dans cette loi un moyen +détourné de mettre en vigueur le Concordat de 1817; c'est Beauséjour, +un radical à peu près isolé, qui raconte les variations des dogmes de +l'Eglise et les usurpations progressives des papes; lui aussi prend +d'ailleurs la défense du bas clergé. + + [20] «Avant la Révolution, sous le clergé riche, la religion s'est + anéantie en France; vous en convenez, car vous ne cessez d'attribuer + cette révolution à l'incrédulité. Depuis la Révolution, sous le + clergé pauvre, la religion s'est relevée. Vous en convenez, car vous + peignez l'ardeur des peuples à demander des pasteurs.» + +Quant à Royer-Collard, selon son habitude, il élargit le débat et +trouve l'occasion d'exposer sa théorie sur les rapports de l'Eglise et +de l'Etat. La religion échappe entièrement au pouvoir de l'Etat[21]; +mais les ministres de la religion sont des hommes, et c'est avec eux +seuls que l'Etat contracte une alliance. «L'alliance dont je parle +consiste en ce que, de la mission divine du prêtre, l'Etat fait une +magistrature sociale, la plus haute de toutes, puisqu'elle a pour +_fonction_ d'enseigner la religion. Le prix de l'alliance, qu'on excuse +cette expression nécessaire, est la protection; la condition, c'est +que le prêtre restera dans le temple, et qu'il n'en sortira point pour +troubler l'Etat». Puisque l'ancien régime est tombé, accommodons-nous +à la situation nouvelle qui résulte de la liberté de conscience et de +l'égalité des cultes. L'expérience apprendra «au siècle que, plus le +clergé est faible dans l'Etat, plus il doit être fort dans la religion; +au clergé que, s'il revendique toute la liberté religieuse à laquelle +il a droit, il se retire du monde extérieur; il cesse de présider à la +vie civile et aux mœurs de la société». + + [21] «La religion, ses dogmes, ses préceptes, sa hiérarchie, en un + mot, tout ce qu'elle a de saint et de divin, ne tombe point, ne peut + jamais tomber sous l'action des pouvoirs politiques... La religion + n'a d'humain que ses ministres... Eux seuls donc, jamais la religion, + sont l'objet des lois qu'on appelle aujourd'hui religieuses.» + +Les insurrections des _carbonari_ et la guerre d'Espagne marquèrent +une crise terminée par le triomphe de la droite. En 1824 la «chambre +retrouvée», assurée d'une longue existence par la loi sur la +septennalité, reprit les projets de la chambre introuvable; bientôt +l'avènement de Charles X obligea Villèle et ses collègues, malgré +leurs hésitations d'hommes pratiques, à réaliser le programme des +ultra-royalistes. Ce programme, religieux autant que politique, est +dénoncé aux électeurs par l'opposition de gauche. Elle compte à la +Chambre des députés quelques membres à peine, mais elle sera bientôt +renforcée par une opposition de droite, composée de catholiques prêts +à défendre le gallicanisme. L'une et l'autre vont montrer à la France +qu'elle est menacée de subir le gouvernement des prêtres. + +Le ministère parut leur donner raison par le projet de loi sur le +sacrilège; après avoir refusé en 1824 de proposer une mesure de ce +genre, il dut s'y résoudre l'année suivante. Ce projet suscita une +émotion générale, dont nous trouvons l'écho dans le célèbre discours +prononcé par Royer-Collard. Cette loi, disait-il, punit le crime de +lèse-majesté divine; elle suppose que le législateur peut régler la +foi. «Voilà le principe que la loi évoque des ténèbres du moyen-âge et +des monuments barbares de la persécution religieuse! Principe absurde +et impie, qui fait descendre la religion au rang des institutions +humaines! Principe sanguinaire, qui arme l'ignorance et les passions du +glaive terrible de l'autorité divine!» La loi n'a point à s'occuper des +croyances religieuses. «Comme la religion n'est pas de ce monde, la loi +humaine n'est pas du monde invisible; ces deux mondes, qui se touchent, +ne sauraient jamais se confondre; le tombeau est leur limite». Si le +gouvernement déclare la foi sur l'ordre de l'Eglise, c'est la confusion +des deux puissances. «J'attaque la confusion, non l'alliance. Je +sais bien que les gouvernements ont un grand intérêt à s'allier à +la religion, parce que, rendant les hommes meilleurs, elle concourt +puissamment à l'ordre, à la paix, et au bonheur des sociétés. Mais +cette alliance ne saurait comprendre de la religion que ce qu'elle a +d'extérieur et de visible, son culte, et la condition de ses ministres +dans l'Etat». Cette alliance prend différentes formes, selon les temps; +jamais elle ne peut aller jusqu'à faire dire par l'Etat quelle est la +vraie religion. M. de La Mennais veut que l'Etat le dise; il exige +qu'on choisisse entre la théocratie et l'athéisme. «Nous n'acceptons +point cette odieuse alternative». La loi est athée quand elle suppose +sciemment que le peuple n'a aucune religion. Or la loi française +déclare que chacun pratique librement sa religion, fait payer par +l'Etat les clergés chrétiens, exige du roi un serment, c'est-à-dire +un acte religieux. La Charte assigne la prééminence à la religion +catholique, mais cette prééminence ne sort pas de l'ordre politique; +la Charte ne déclare point la religion catholique légalement vraie. +Au contraire, la loi nouvelle repose sur le principe théocratique, +aussi dangereux pour la religion que pour la société.--Malgré cette +opposition puissante, la loi du sacrilège fut votée. Dans la pratique, +le résultat était insignifiant, car la condition de publicité qui fut +exigée rendit les châtiments illusoires; mais le principe ainsi adopté +marquait un retour aux conceptions de l'ancien régime[22]. + + [22] Victor de Broglie a montré l'indignation soulevée par cette loi. + (_Souvenirs_, II, p. 460.) + + +II + +Si l'opposition dans la Chambre des députés semblait réduite à +l'impuissance, un grand mouvement commençait dans le pays; à défaut +de la tribune, la presse dénonça le danger d'une réaction religieuse. +Cette campagne avait commencé assez tard après 1815; dans les premiers +jours de la Restauration, la bourgeoisie redoutait seulement le +triomphe de la noblesse. Mais l'union du trône et de l'autel conduisit +bientôt à la lutte contre le clergé. On peut suivre cette évolution +chez l'écrivain raffiné qui prétendit faire entendre la voix des +paysans. Incroyant, mais ami de plusieurs prêtres, satisfait de la +chute de l'Empire, Paul-Louis Courier jusqu'en 1820 réserva ses coups +aux fonctionnaires à poigne, aux nobles, surtout aux courtisans; tout +au plus dirigeait-il en passant une attaque rapide contre les couvents. +Même la _Pétition pour les villageois qu'on empêche de danser_ +distingue encore parmi les prêtres, en opposant l'indulgente bonhomie +des vieux curés au zèle fanatique et hautain des jeunes. Mais ensuite +Courier se jette à corps perdu dans la guerre anticléricale: l'affaire +de Mingrat, le curé assassin condamné à mort en 1822, lui permet de +combattre violemment le célibat ecclésiastique[23]. Bien plus populaire +que Paul-Louis, Béranger a développé un des thèmes traditionnels de +la littérature française, la satire contre les moines; sa colère se +déchaîne contre les cagots, les trappistes, les missionnaires, surtout +les jésuites. Mais le chansonnier national parle avec sympathie des +«bons curés» bénisseurs, joyeux et peu gênants, dignes serviteurs du +«Dieu des bonnes gens»; et il est sincèrement déiste. + + Il est un Dieu, devant lui je m'incline, + Pauvre et content, sans lui demander rien. + + [23] V. Gaschet, _Paul-Louis Courier et la Restauration_, 1913. + +La presse périodique, elle aussi, aborde bientôt les questions +religieuses. Le _Mercure_ et la _Minerve_, très lus vers 1819, étaient +rédigés par des voltairiens, Jouy, Tissot, Jay, auxquels Etienne se +joignait souvent; Aignan, moins antichrétien, combattait l'Eglise +romaine et témoignait quelque sympathie pour le protestantisme. +L'héritage de ces recueils passa aux journaux quotidiens, le +_Constitutionnel_ et le _Courrier français_; le premier fit sa +spécialité de la guerre anticléricale: renseigné par de nombreux +correspondants bénévoles, partout il arrivait à connaître les actes +d'intolérance, les excès de zèle, les abus de pouvoir des prêtres, +et ces détails étaient lus avec passion par la nombreuse clientèle +bourgeoise qui le prenait pour guide. C'étaient les missionnaires +qui, pendant les premières années de Louis XVIII, avaient soulevé les +attaques et les plaintes. Plus tard ils cédèrent le pas aux jésuites. +Ceux-ci dès 1825 devinrent le point de mire de toute la presse de +gauche; leurs collèges, Saint-Acheul, Montrouge, apparurent comme les +asiles mystérieux d'une société secrète qui joignait le pouvoir de +tout faire à l'audace la plus dénuée de scrupules. Le gouvernement +voulut frapper les deux journaux libéraux, mais la Cour royale de +Paris sentit se réveiller chez elle l'esprit des vieux Parlements, et +renvoya les prévenus acquittés par deux arrêts solennels déclarant que +les lois anciennes contre la Compagnie de Jésus demeuraient toujours +en vigueur[24]. Ce fut une grande victoire pour la presse libérale. +Cependant la question cléricale ne passionna toute la France qu'après +l'entrée en scène de Montlosier. + + [24] 3 et 5 décembre 1825. + +C'est en 1826 que le vieil émigré, admirateur du régime féodal, publia +le «Mémoire à consulter sur un système religieux et politique tendant +à renverser la religion, la société et le trône». Je vais, dit-il, +révéler une vaste conspiration; les arrêts de la Cour royale ont +indiqué le mal sans le punir. La souveraineté des prêtres s'établit; +c'est un devoir de le montrer, quelque tristesse qu'éprouve un +catholique à se charger de cette œuvre. + +Montlosier, dans la première partie de son livre, expose les «faits». +C'est un fait que l'existence de la Congrégation: de plus en plus +répandue, elle domine les ministres, compte 105 députés parmi ses +membres, enrégimente les ouvriers par l'association de Saint-Joseph, +s'infiltre dans tout le peuple en gagnant les marchands de vin. Elle +est aidée par le parti jésuitique, le parti ultramontain, et par un +autre encore: «c'est ce qu'on peut appeler le parti _prêtre_. Il est +composé de ceux qui, à tout risque et à tout péril, veulent donner la +société au sacerdoce. Pour ceux-là, la puissance du pape n'est pas en +première ligne: ils ne la considèrent que comme subsidiaire. Ils sont +prêts à abandonner quand on voudra la doctrine de la suprématie de Rome +sur les rois, pourvu que les rois reconnaissent la leur». + +A côté de la Congrégation, les jésuites. Ils progressent chaque jour, +usant de tous les moyens, prenant tous les masques, ultramontains +à Rome, gallicans en France, idolâtres en Chine, semant partout +l'intrigue et le trouble. Enfin l'ultramontanisme, encouragé par le +Concordat, fait des conquêtes continuelles dans le clergé. Mais c'est +un tort de croire le parti prêtre uniquement composé d'ultramontains +ou de jésuites; les prêtres gallicans ne sont pas moins exigeants. +Frayssinous expose les prétentions de ce parti avec prudence, tandis +que La Mennais dédaigne ces ménagements. On réclame pour l'Eglise le +droit de statuer, non seulement sur la foi et les mœurs, mais sur la +discipline; on veut que le clergé fasse les lois. + +Dans une seconde partie, Montlosier décrit les «dangers résultant de +ces faits». Ces dangers sont d'autant plus grands qu'il n'existe plus +de fortes institutions, comme les anciens Parlements, pour contenir les +corps religieux. La Congrégation qui, d'après un recensement récent, +compte 48.000 membres, effraye tout le monde par sa puissance[25]. Les +jésuites n'ont rendu aucun service à la religion; ces hommes qu'on +célèbre comme les ennemis des philosophes ont élevé dans leurs collèges +Raynal, d'Alembert, Helvétius, Voltaire. Beaucoup d'entre eux ont été +condamnés comme rebelles ou régicides. L'histoire nous montre cet ordre +chassé trente-sept fois de divers pays par les rois. L'ultramontanisme +est également en faveur: un Boulogne, un Clermont-Tonnerre sont comblés +d'honneurs; on parle de rétablir la Sorbonne, mais une Sorbonne +ultramontaine. Le prêtre devient chaque jour plus envahissant, et +la haine contre lui augmente, grâce à la maladresse de nos hommes +d'État[26]. L'ancien régime avait le pouvoir absolu pour tenir tête aux +envahissements du clergé; on ne craignait point d'exiler l'archevêque +de Paris. Aujourd'hui les prêtres, quoique le régime de liberté +leur soit odieux, savent très bien s'en servir: «ils vous opposent, +selon leur choix, partiellement ou tout à la fois, le pouvoir de +Dieu et celui de la Charte, l'autorité du pape et celle du régime +constitutionnel.» + + [25] «Je sais que la France entière est imbue de l'opinion qu'elle + est gouvernée aujourd'hui, non par son roi et par ses hommes d'Etat, + mais comme l'Angleterre des Stuarts, par des jésuites et par des + congrégations.» + + [26] Voici leur système, dit Montlosier: «Employer la religion comme + moyen politique, et la politique comme moyen religieux; faire obéir + au roi par l'ordre de Dieu, faire obéir à Dieu par l'ordre du roi... + Je ne crois pas qu'il y ait pour tous les hommes, et surtout pour le + peuple français, rien de plus révoltant.» (p. 156.) + +Dans la troisième partie de son livre, Montlosier discute le «plan de +défense du système». On exalte la vie dévote; mais elle est distincte +de la vie chrétienne et convient seulement à une minorité. Les +missionnaires, en prêchant la vie dévote, ont souvent nui à la vie +chrétienne[27]. Les collèges soumis à l'autorité laïque sont moins +corrompus que les petits séminaires. La religion de Jésus-Christ est +une religion d'amour; ne la compliquons point par un fatras de règles +et d'institutions inutiles. Le prêtre est grand par le célibat, par +la prière, par l'humilité; qu'il ne dénature pas son caractère par la +violence et l'orgueil. Les prêtres, comme les femmes, doivent être +exclus des affaires publiques. «Les femmes sont des fleurs; les mettre +dans les affaires, c'est les faner. Les prêtres sont des vases saints; +les employer aux usages du monde, c'est les profaner.» + + [27] «La morale des rites s'évaporant avec la véritable morale qu'on + a eu l'imprudence de lui associer, rien ne reste.» (p. 191.) + +Les mœurs d'un pays dépendent moins de sa religion que de l'esprit +général de la nation. La France, en abandonnant ses anciennes +institutions, a conservé les nobles sentiments d'autrefois[28]. +Ne voulant pas d'un chef asservi, elle voit avec regret Charles X +circonvenu par le clergé; comment ne pas déplorer «cette immersion du +prêtre dans les choses du monde»? Il faut agir contre ces trames en se +servant des anciennes lois qui ne sont point périmées. Voilà pourquoi +l'auteur dénonce la violation de ces lois à toutes les cours royales de +France. + + [28] «O bienfait de la Providence! En perdant ses lois, elle a + conservé le sentiment de la justice; en perdant ses institutions + honorables, elle a conservé les sentiments d'honneur; en perdant ses + institutions religieuses, elle a conservé le sentiment religieux. + Au retour de l'émigration, ce spectacle singulier d'un peuple qui a + perdu tout son corps, mais qui a conservé son âme, m'a frappé.» + (p. 249.) + +Ce livre eut un retentissement considérable, car il exprimait les +craintes et les passions de toute une partie de la France; écrit +par un royaliste sincère, par un catholique notoire, il rassurait +ces modérés qui répugnent toujours à l'alliance avec les partis +révolutionnaires[29]. Montlosier revint bientôt à la charge: «Dieu, +disait-il en plaisantant, est patient parce qu'il est éternel, mais +moi, je ne le suis pas»[30]. Inutile d'analyser tous ses ouvrages: +ils ne font que répéter et confirmer le premier, mais avec plus +de violence. Villèle surtout devient l'objet de ses invectives: +qu'arriverait-il si le ministre, accusé par la Chambre des députés, +comparaissait devant une Chambre des pairs dont lui, Montlosier, +serait membre? «Je ne pourrais faire autrement que de vous condamner à +mort[31]». + + [29] Le succès du livre fit oublier d'autres ouvrages similaires qui + avaient d'abord attiré l'attention. Celui de Kératry, par exemple, + _Du culte en général_ (1825), avait plu au public par un mélange de + convictions religieuses et d'attaques très vives contre le pouvoir + politique du clergé. + + [30] Dupin, _Mémoires_, III, p. 61. Sur les manies et les bizarreries + de Montlosier nous avons une amusante lettre de Victor Jacquemont + (v. Beauverie dans _Revue d'Auvergne_, 1922). + + [31] _Les Jésuites, les Congrégations et le parti prêtre en 1827_, + 1827, p. 185. L'ouvrage contient plus de détails que le premier + sur l'envahissement des administrations publiques, et surtout de + l'Université, par le clergé. + +Les révélations de Montlosier ne rencontrèrent nulle part un accueil +plus chaleureux qu'au barreau. Le vieil admirateur des légistes plut +aux avocats; leurs consultations vinrent confirmer son avis sur +l'autorité des anciennes lois rendues contre les jésuites. Beaucoup +d'entre eux, tels que Dupin, Mérilhou, Barthe, Berville, s'étaient fait +connaître en défendant les prévenus ou les journaux libéraux contre les +poursuites intentées par le ministère public. L'un des plus ardents, +Odilon Barrot, prenant à son compte une formule indignée de Lamennais, +avait écrit au _Constitutionnel_ que la loi doit être athée. Le mot fit +scandale et faillit attirer une censure à l'imprudent avocat[32]. + + [32] Barrot, _Mémoires_, I, p. 59. Le mot fut critiqué plus tard à la + tribune par Guizot (30 mars 1831) et Lamartine (26 avril 1834); mais + sur le fond ils sont d'accord avec Odilon Barrot. + +La campagne des écrivains contre la Congrégation et les jésuites +eut son écho dans le monde parlementaire. Le ministre des affaires +ecclésiastiques, Frayssinous, confessa devant les Chambres l'existence +de ces associations, jusque là contestée par les défenseurs du +gouvernement. Cette franchise imprudente fut aussitôt mise à profit +par ses adversaires. «La voilà donc reconnue officiellement, s'écria +Casimir Perier, cette congrégation mystérieuse, dont l'existence a +été souvent si formellement niée à cette tribune et par les feuilles +ministérielles»[33]. Ce fut la Chambre des pairs surtout qui prit parti +contre les jésuites. Elle renfermait un petit groupe irréductible +de gallicans teintés de jansénisme: le principal était Lanjuinais, +l'ancien conventionnel, dont la rudesse bretonne étonnait ses +collègues[34]. Dès 1816 il avait protesté contre la loi supprimant les +pensions des prêtres mariés: ne faudrait-il pas bientôt, pour toucher +ses rentes, présenter un billet de confession avec un certificat de +catholicité[35]? En 1823 il signalait, dans la seule ville de Paris, +seize ou dix-sept couvents «des deux cordicolismes», «des jésuites et +des jésuitesses pseudonymes», «des trappistes et des trappistesses +en nom», et «une école pour préparer de loin nos enfants à la vie +trappistique»[36]. A ces opposants vinrent se joindre tous ceux qui +redoutaient une domination cléricale, fussent-ils catholiques ardents +comme Lainé. + + [33] 26 mai 1826. + + [34] _Souvenirs_ de Pontécoulant, 1865, t. IV, p. 49. + + [35] 12 mars 1816. + + [36] 2 avril 1823. + +La Chambre des pairs manifesta ses sentiments en 1827, à propos de +la pétition présentée par l'infatigable Montlosier. Le rapporteur, +Portalis, avec son érudition de juriste scrupuleux, démontra que les +lois faites contre les jésuites depuis 1764 jusqu'à 1804 conservaient +toute leur valeur. En vain le cardinal de La Fare, Fitz-James, Bonald +prirent la défense de la Compagnie de Jésus et glorifièrent les +services qu'elle avait rendus à l'Eglise. Le duc de Choiseul invoqua +les traditions de ses ancêtres, hostiles aux jésuites; Lainé réclama +l'application intégrale des lois à ce groupe de privilégiés; Barante +affirma que l'ordre, depuis sa résurrection, n'avait produit ni un bon +livre, ni un prédicateur de mérite; Pasquier déclara qu'il fallait +dissoudre cette agrégation de sociétés secrètes, à moins que la +Compagnie ne demandât franchement à être autorisée par la loi, ce qui +mériterait d'être examiné au grand jour. 113 voix contre 73 renvoyèrent +au gouvernement la pétition de Montlosier[37]. + + [37] 18 et 19 janvier 1827. + +Un véritable déluge de brochures inonda la France; tous ceux qui +savaient lire ou devant qui on lisait ces petits écrits apprirent à +connaître les jésuites. Le clergé avait contribué à la propagande par +ses attaques incessantes contre les débordements de la presse[38]. +Dès 1825 le _Mémorial catholique_, organe des disciples de Lamennais, +publiait une curieuse statistique: de 1814 à la fin de 1824, on avait +mis en vente 1.598.000 exemplaires des œuvres de Voltaire, 480.500 +de celles de Rousseau, 81.000 d'ouvrages isolés de l'un des deux, +207.900 des autres écrivains du XVIIIe siècle, 128.000 des romans +de Pigault-Lebrun, 179.000 de livres pour la jeunesse faits sous la +Restauration, 67.000 de résumés historiques également postérieurs à +1814. Les années suivantes voient grandir encore cette littérature +anticléricale. En 1826 on enregistra la publication à Paris de 5.323 +brochures de cinq feuilles ou au-dessous, parmi lesquelles les écrits +contre le clergé ou les moines tenaient une grande place[39]. Toute la +France libérale répétait la chanson de Béranger: + + Hommes noirs, d'où sortez-vous? + Nous sortons de dessous terre. + Moitié renards, moitié loups, + Notre règle est un mystère. + + [38] V., par exemple, les mandements de l'archevêque d'Aix et de + l'évêque de Marseille. (_Documents sur l'histoire religieuse de la + France pendant la Restauration_, 1913, pp. 22 et 30.) + + [39] Ce chiffre fut indiqué à la Chambre des députés par Villèle (26 + février 1827). Salaberry donne une liste de brochures irréligieuses + très répandues: il y en a plus de quatre-vingts, dont vingt-cinq sur + les jésuites. (_Souvenirs politiques_, II, p. 132). Cf. Burnichon, + _La Compagnie de Jésus en France_, I, p. 314 sqq. + +La loi sur la presse, la loi «de justice et d'amour», présentée par +le ministère pour mettre fin à cette propagande, aboutit à un échec +retentissant et ne fit que surexciter les colères contre le pouvoir +du clergé, surtout contre les jésuites. On les craignait tellement +qu'un homme tel que Benjamin Constant vint dire à la tribune pourquoi +il les attaquait à son tour: «je profite du dernier moment peut-être +pour marquer ma place parmi les hommes qui ont signalé le danger, et +pour partager avec eux des périls et des haines honorables»[40]. Un +député catholique appartenant à l'opposition de droite parlait de la +même façon[41]. Villèle, qui se sentait affaibli par de pareilles +attaques, affirma que le gouvernement n'était point dominé par le parti +ecclésiastique;[42] mais depuis la loi du sacrilège on ne croyait plus +à ces déclarations. + + [40] 8 mai 1827. + + [41] Discours de Gautier, 9 mai 1827. + + [42] 9 mai 1827. Villèle avait été fâcheusement surpris par les aveux + imprudents de Frayssinous en mai 1826. (Geoffroy de Grandmaison, + _La Congrégation_, p. 317.) Il constatait le mécontentement causé + dans le peuple de Paris par le spectacle du roi suivant à pied une + procession. (_Mémoires_, V, p. 205.) Cussy raconte la démarche qu'un + magistrat légitimiste, Bellart, fit auprès de Charles X pour le + mettre en garde contre la Congrégation. (_Souvenirs_, II, p. 61.) + +Cette explosion d'anticléricalisme prépara l'éclatante victoire des +opposants dans la bataille électorale de 1827. Le ministère Martignac +dut accorder une satisfaction à la nouvelle Chambre par les ordonnances +de 1828. On se plaignait depuis longtemps que le clergé usât des +petits séminaires, affranchis de l'Université, pour mettre la main sur +l'enseignement secondaire. Le général Foy, entre autres, avait dès 1822 +exposé le problème avec une grande netteté. La loi, disait-il, confie à +l'Université l'éducation de la jeunesse; les petits séminaires tournent +la loi, puisque, sur vingt élèves qui en sortent, il n'y en a pas un +qui entre dans le clergé. «Ils auront reçu dans ces établissements +qui ne sont pas nationaux une instruction qui ne sera pas nationale; +et c'est ainsi que ces établissements auront pour effet de diviser +la France en deux jeunesses». Il faut choisir entre le système du +monopole et celui de la liberté complète[43].--L'antipathie contre le +privilège des petits séminaires avait augmenté depuis qu'on savait +sept d'entre eux dirigés par les jésuites. Les ordonnances de 1828 +limitèrent à 20.000 le nombre total des élèves de ces établissements et +défendirent aux membres des congrégations non autorisées d'enseigner +en France. L'avènement du ministère Polignac apparut comme la revanche +des jésuites; l'ardeur avec laquelle l'épiscopat se jeta dans la lutte +électorale de 1830 contribua beaucoup à la victoire des 221, et par +conséquent à la crise où Charles X perdit sa couronne. + + [43] Foy ne repoussait pas _à priori_ le second régime: «C'est un + système comme un autre, disait-il; on peut s'en trouver bien; il + existe dans d'autres pays; il est peut-être plus approprié à l'esprit + du siècle. (27 mars 1822.) + + + + +CHAPITRE II + +La philosophie laïque sous la Restauration + + +En dehors du monde parlementaire, le combat pour l'esprit laïque était +mené par beaucoup d'hommes habitués à s'inspirer de théories générales +et à réfléchir sur les principes philosophiques. Parmi ces hommes, tout +un groupe avait conservé la pure tradition du dix-huitième siècle: +c'étaient les idéologues, dont les plus illustres survivants, Destutt +de Tracy et Daunou, continuaient à disserter et à causer dans quelques +salons, tels que celui de Madame Lebreton. Ces vieillards inspiraient +le respect à tous par leur foi dans le progrès et la liberté, par +cet esprit et ce charme qui demeuraient la marque des disciples de +l'Encyclopédie. Un homme plus jeune, qui repoussait leurs théories, +Charles de Rémusat, conserva toujours une véritable admiration pour +leur noblesse d'âme[44]. D'autres jeunes gens adoptaient complètement +les opinions de ces ancêtres. On remarquait parmi eux deux Méridionaux, +Auguste et Victorin Fabre, les futurs fondateurs de la _Tribune_, le +premier journal républicain. Un jeune Basque brillant et spirituel, +Armand Marrast, s'occupa de philosophie avant de se lancer dans la +politique: chargé d'un cours à l'Athénée, maison d'enseignement +supérieur libre qui avait succédé au Lycée, il y exposa les doctrines +d'Helvétius et de Condillac[45]. C'était aussi un élève du XVIIIe +siècle que Victor Jacquemont, ce jeune voyageur dont les lettres +nous ont fait connaître la vive intelligence et le noble caractère. +«Nous autres, écrivait-il, qui n'avons pas de foi religieuse, il faut +que notre tendresse d'âme s'épuise au profit de l'humanité; ce doit +être là notre religion[46]». Comme lui, beaucoup de jeunes libéraux +affirmaient que la morale est indépendante de la religion: Bazard le +proclama en 1819 dans la déclaration de principes rédigée au nom de la +loge des _Amis de la Vérité_[47]. Garnier-Pagès aîné, le futur député +républicain, admirateur passionné de Bayle, fit adopter par la loge des +Neuf-Sœurs une déclaration inspirée des mêmes idées[48]. + + [44] «Il n'est aucun de nous qui n'ait pu jadis rencontrer dans + le monde quelques-uns de ces hommes d'un autre âge, qui avaient + vu naître la révolution, qui avaient servi sa cause, combattu + ses fautes, lutté contre ses injustices, sans renier jamais ses + principes, conservant au milieu de toutes les épreuves un courage et + une foi inaltérables, supérieurs aux menaces comme aux séductions + de la toute-puissance, prêts à sceller de leur sang les vérités + immortelles qu'avait proclamées leur jeunesse,--et convaincus + d'ailleurs qu'après Voltaire et Rousseau il ne restait rien à faire à + l'esprit humain.» (_Politique libérale_, p. 111.) + + [45] Dejob, _L'Athénée_. (_Revue internationale de l'enseignement_, + 1889.) + + [46] _Correspondance_, I, p. 7. + + [47] «Les idées métaphysiques sont des opinions explicatives des + phénomènes de la nature; aucune n'est sans contradictions. Les + religions sont des idées métaphysiques formulées par des dogmes et un + culte; elles changent par nations. La morale, au contraire, ne tient + ni aux temps, ni aux lieux, ni aux individus.» Elle est la loi des + rapports entre les hommes; or l'homme ne change pas. + + [48] «La morale est la règle des rapports qui existent entre les + hommes: ainsi c'est de la nature même de l'homme qu'il faut déduire + les lois qui fixent ces rapports. La morale est donc indépendante des + religions, qui changent suivant les lieux et les temps.» (Déclaration + de principes citée par Amiable, _Une loge maçonnique_, fin.) + +Les théories du siècle précédent avaient trouvé leur synthèse dans +l'_Esquisse des progrès de l'esprit humain_. Condorcet fut, avec +Saint-Simon, le principal maître d'Auguste Comte. Le jeune philosophe +exposa en 1822 la loi sociologique des trois états, jadis indiquée par +Turgot: reléguant l'âge théologique dans un passé lointain, il jugeait +les sociétés occidentales assez avancées pour réaliser l'âge positif; +les religions anciennes lui apparaissaient donc simplement comme des +reliques du passé. Mais d'autres disciples du dix-huitième siècle +croyaient, comme leur maître Voltaire, ces religions encore utiles +pour maintenir le lien social. Auguste Fabre disait qu'une société +ne peut se passer de religion, et demandait que l'Etat, sans marquer +de préférence pour une Eglise, les protégeât toutes[49]. Un jeune +libéral, d'Herbelot, écrivant à son ami, le catholique Montalembert, +exprimait à la fois son aversion pour le gouvernement des prêtres et sa +sympathie pour la religion, pour toutes les religions[50]. Un légiste +connu pour son ardeur infatigable contre les prétentions cléricales, +Isambert, cherchait à fonder une société prenant pour devise _uni +Deo_, admettant comme membres tous les hommes de bonne volonté qui +croyaient en Dieu. La philosophie sensualiste de Condillac, professée +vers 1815 dans la plupart des lycées, trouvait des adhérents chez +bon nombre d'hommes religieux, et même de catholiques: ainsi le jeune +philosophe Damiron, disciple du spiritualisme nouveau, nommé professeur +au collège de Falaise en 1816, fut surpris d'y trouver un principal +très pieux, l'abbé Hervieu, qui défendait habilement contre lui la +doctrine de Condillac[51]. Le principal disciple de ce dernier à Paris, +Laromiguière, avait un respect profond pour les idées religieuses. + + [49] «Tous les peuples libres ont été religieux... N'attendez rien de + bon d'un cœur qui, dès l'enfance, n'aura battu que pour une existence + de quelques années.» (_La révolution de 1830 et le véritable parti + républicain_, I, p. LXXXVII.) + + [50] _Lettres_ d'Alphonse d'Herbelot. (V. lettres du 20 février, du + 20 mars, du 7 août 1829.) + + [51] Dubois, _Cousin, Jouffroy, Damiron_, p. 178. + +Néanmoins il était incontestable que, dans les premières années du +XIXe siècle, la philosophie des idéologues ne suffisait plus à la +majorité de la jeunesse intelligente. Elle leur reprochait de fuir la +métaphysique, de prêcher la morale utilitaire, et «de mêler aux plus +bienfaisantes doctrines une sorte de platitude systématique»[52]. +Dans le dix-huitième siècle elle admirait exclusivement Jean-Jacques, +et apprenait par cœur la profession de foi du Vicaire savoyard; +de Voltaire elle ne retenait que la pieuse bénédiction donnée au +petit-fils de Franklin. «Toute notre génération, a dit plus tard +Dubois, était élevée et bercée dans ces respectueuses et jusqu'à un +certain point pieuses aspirations qui ne demandaient qu'à devenir une +science, une philosophie à méthode et à démonstration nouvelles. Mais +il fallait un foyer à tous ces rayons dispersés. La Faculté des Lettres +et l'Ecole Normale l'offrirent»[53]. + + [52] Renan, _Essais de morale et de critique_, 3e éd., p. 62. + + [53] Dubois, _Cousin, Jouffroy, Damiron_, p. 14. + +La Faculté des Lettres avait inauguré son enseignement philosophique +en 1811 avec Laromiguière et Royer-Collard. Le premier, disciple des +idéologues détestés par Napoléon, fut contraint au bout d'un an de +renoncer à parler en public; le second, s'inspirant des moralistes +écossais, Reid et Dugald Stewart, professa une philosophie contraire, +mais quitta volontairement sa chaire au bout de peu de temps. Ses +leçons n'avaient agi que sur un petit nombre d'étudiants. Toutefois +sa grande situation politique après 1815, le pouvoir dévolu au +président de la commission d'instruction publique, l'autorité naturelle +qui s'attachait aux paroles sorties de sa bouche, tous ces motifs +contribuèrent à le faire considérer comme le précurseur de l'école +spiritualiste[54]. + + [54] Dubois, _Souvenirs_. (_La Quinzaine_, novembre et décembre 1901.) + +Le chef de cette école fut Victor Cousin. Entré à l'Ecole Normale +dans la première promotion d'élèves, celle de 1810, il fut chargé +en 1812 déjà d'y remplir les fonctions de répétiteur. En décembre +1815 il ouvrit son cours à la Faculté des Lettres, où le public +afflua bientôt: une langueur étudiée qui intéressait les assistants +à ce jeune homme maladif, une parole ardente qui faisait contraste +avec cet air de souffrance, un étonnant talent d'improvisation, un +art magnifique de développer les idées générales, rien ne manquait +pour séduire les auditeurs, aussi jeunes que le maître. Parmi eux se +trouvait son camarade, son ami, le sage Damiron qui fut toute sa vie +le reflet de Cousin; un autre normalien, entré à l'Ecole deux ans +après lui, Jouffroy, subit aussi, mais sans se laisser absorber aussi +complètement, l'action irrésistible du grand professeur. Les cours de +1816 et de 1817 fondèrent la réputation de Cousin au quartier latin. +Son voyage en Allemagne (1817), où il rendit visite aux maîtres de la +philosophie d'outre-Rhin, lui fournit une ample provision d'idées et de +connaissances qui devaient féconder son enseignement. Cousin apprenait +plus par la causerie, par des réflexions cueillies dans les entretiens +avec des hommes intelligents, que par l'étude lente et attentive des +écrits des penseurs. Les discussions des penseurs que Maine de Biran +groupait dans son salon à Paris ne furent pas inutiles au cours de la +Sorbonne. + +A cette époque la politique dominait tout et se mêlait aux études +philosophiques ou historiques. Cousin plut à ses auditeurs comme +libéral. En 1815 il avait fait partie de ces jeunes gens qui, redoutant +le retour du despotisme avec Napoléon, formèrent un bataillon de +volontaires royaux à la veille des Cent-Jours. Mais depuis lors il +s'était fait connaître comme un homme de gauche, lié avec Manuel +et ne craignant pas de dire bien haut, «mon ami Constant». Les +normaliens, libéraux pour la plupart, étaient ravis de le voir, ainsi +que Jouffroy, faire figure d'opposant. Mais les représentants du +pouvoir s'inquiétaient. Le directeur de l'Ecole Normale, le janséniste +Guéneau de Mussy, avertissait parfois Royer-Collard, «qui avait alors +des tempêtes majestueuses[55]»; un jour il fit appeler Jouffroy, le +réprimanda: «je l'ai fait pleurer», disait-il plus tard; une autre fois +on saisit, pour les examiner, les rédactions du cours professé par le +jeune maître. Il fut écarté enfin de l'enseignement[56]. Cousin, à son +tour fut contraint en 1820 à demander un congé, soi-disant pour cause +de maladie. C'était l'époque où l'on pourchassait dans toute l'Europe +les sociétés secrètes; quand Victor Cousin retourna en Allemagne en +1824, accusé de complicité avec elles, il fut arrêté à Dresde, amené +à Berlin, gardé quelque temps en prison et finalement relâché. Cette +persécution acheva de le rendre cher à la jeunesse. + + [55] Dubois, _Cousin, Jouffroy, Damiron_, p. 121. + + [56] Jouffroy, _Correspondance_, p. 281. + +Le ministère Martignac lui rendit sa chaire. Tout le quartier +latin accourut pour l'entendre; il ne se montra pas inférieur à +l'attente générale. C'est alors qu'il exposa sa théorie célèbre sur +la philosophie et la religion. Toutes les deux ont le même fond, +c'est-à-dire les hautes vérités sur les rapports de Dieu, de l'homme +et du monde. Mais elles diffèrent par la forme. Dans la pensée humaine +il y a deux moments successifs, celui de l'inspiration, de l'intuition +spontanée, et celui de la réflexion. La religion, manifestation +spontanée de la raison impersonnelle, gouverne la masse des esprits, +qui ne peut saisir la vérité dégagée du symbole. La philosophie, fruit +de la réflexion, demeure le privilège de quelques-uns. La religion et +la philosophie poursuivent le même but par des voies différentes: ces +deux sœurs immortelles doivent donc rester alliées[57]. + + [57] «Sœur de la religion, la philosophie puise dans un commerce + intime avec elle des inspirations puissantes; elle met à profit ses + saintes images et ses grands enseignements, mais en même temps elle + convertit les vérités qui lui sont offertes par la religion dans sa + propre substance et dans sa propre forme; elle ne détruit pas la foi; + elle l'éclaire et la féconde, et l'élève doucement du demi-jour du + symbole à la grande lumière de la pensée pure.» (_Cours_ de 1828, + 1re leçon.)--«Selon moi, dans le christianisme sont renfermées + toutes les vérités; mais ces vérités éternelles peuvent et doivent + être aujourd'hui abordées, dégagées, illustrées par la philosophie.» + (_Ibid._, 13e leçon.) + +Cette doctrine sauvegardait la dignité de la philosophie, permettant +ainsi aux libéraux de combattre les prétentions du parti prêtre; mais +en même temps elle laissait espérer l'alliance d'une religion tolérante +avec la réflexion libre, ce qui était conforme aux vœux des étudiants +de 1828. Un témoin de ces leçons a raconté plus tard avec quelle joie +ce langage fut accueilli. «S'il fut un sujet de scandale pour les vieux +dévots de l'_Encyclopédie_, il fut un sujet de recueillement et de +méditation pour les jeunes hommes qui se pressaient autour de la chaire +du grand professeur. Nous étions de cette jeunesse, et, dût-on sourire +aujourd'hui de notre admiration, nous avouons avoir cru être initié à +une vérité profonde[58]». + + [58] Vacherot, _La religion_, p. 40. + +Les auditeurs étaient d'autant plus confiants qu'ils entendaient un +langage semblable chez les deux autres membres du célèbre triumvirat +de la Sorbonne. Guizot était, à la différence de Cousin, un chrétien +complet, qui n'hésitait point à proclamer devant ses amis sa volonté +de croire au surnaturel; mais toute politique raisonnable devait +reposer, selon lui, sur la séparation du spirituel et du temporel. +Dans son cours d'histoire, il faisait gloire au christianisme d'avoir +inauguré cette séparation et préparé de cette manière l'indépendance +des deux pouvoirs[59]. Dans ses écrits polémiques, il félicitait les +hommes de 1789 d'avoir achevé cette œuvre et donné ainsi une base +solide au principe de la liberté de conscience: à la Restauration il +appartenait de faire entrer ce principe dans la pratique de chaque +jour[60]. Villemain, tout en abordant peu les questions religieuses, +développait des idées analogues dans son cours sur la littérature du +dix-huitième siècle[61]. Les trois professeurs de la Sorbonne parlaient +de la religion avec sympathie, avec respect, tout en revendiquant +l'indépendance des œuvres de la raison humaine, et en particulier de +l'Etat, vis-à-vis de toutes les Eglises. C'était un esprit semblable, +un sentiment de foi en Dieu et de sympathie, un peu distante, pour le +christianisme qui inspirait à la même date les poètes de la nouvelle +école, surtout Lamartine et Victor Hugo[62]. + + [59] _Civilisation en Europe_, 2e et 5e leçons. + + [60] _Des moyens de gouvernement et d'opposition_, chap. IX. + Sur ses croyances, v. sa lettre du 13 novembre 1826 à Rémusat. + (_Lettres à ses amis_, p. 64): «La parfaite certitude (et je l'ai) + que l'imperfection est en moi, non dans les choses, que ce que je + cherche et n'atteins pas n'en existe pas moins, que mon ignorance + ne retranche rien à la souveraine sagesse, cette certitude, dis-je, + est la source d'une résignation si confiante et si ferme qu'elle + ressemble presque à l'espérance.» + + [61] Une revue catholique demanda la suppression de sa chaire en lui + reprochant «de n'avoir pas rendu dignement hommage à l'influence du + christianisme sur la civilisation moderne, de ne pas connaître les + monuments ecclésiastiques et d'être à la fois coupable d'injustice et + d'ignorance.» (Vauthier, _Villemain_, p. 85.) + + [62] Sur le déisme de Victor Hugo, et sur les différences qui le + séparent du christianisme orthodoxe, v. la thèse de l'abbé Dubuis, + _Victor Hugo, ses idées religieuses de 1802 à 1825_: il montre que le + poète ne fut, selon sa propre expression, qu'un «chrétien littéraire» + (p. 382). C'est vers 1829 que Lamartine perdit ses croyances, + autrefois très profondes (v. Jean des Cognets, _La vie intérieure de + Lamartine_, 1913). + +Nous trouvons des tendances pareilles, avec une hardiesse plus grande, +chez les rédacteurs du _Globe_. Ce recueil fut lancé en 1824 pour +tenir tête au _Mémorial catholique_; Pierre Leroux en eut l'idée, +mais le véritable fondateur fut Dubois. Ce jeune Breton, sorti en +1815 de l'Ecole Normale où il avait connu Cousin, devait garder toute +sa vie une admiration profonde pour l'activité intellectuelle, pour +la _maestria_ oratoire du philosophe, et un ironique dédain pour sa +trop grande habileté, pour son talent de comédien[63]. Au contraire, +une amitié confiante l'unissait à Damiron; mais ce fut surtout dans +Jouffroy qu'il trouva un frère spirituel, un confident sûr, qui +partageait presque toutes ses conceptions politiques et philosophiques. +Admirateurs de l'Evangile, détachés de l'orthodoxie catholique, +ils cherchaient à retrouver dans la religion naturelle les grandes +vérités que le christianisme avait recouvertes de ses dogmes[64]. En +1824, Jouffroy et Dubois étaient victimes de la réaction cléricale +qui avait chassé l'un de sa chaire de lycée, l'autre de l'Ecole +Normale; ils fondèrent le _Globe_ à la fois pour défendre contre cette +réaction la liberté politique, et pour défendre contre la vieille +école pseudo-classique la liberté littéraire que revendiquaient les +nouveaux poètes. Ils voulurent mettre fin au malentendu qui séparait le +libéralisme du romantisme. + + [63] Cousin, dit-il, «reprend à dix, à quinze, à vingt ans de + distance, tout ce que ses disciples ont ajouté à sa doctrine, + et fondant tous ces travaux dans les siens, reportant ces idées + absorbées dans les siennes à la date où il jetait seulement les + premiers principes, il semble ainsi avoir tout conçu, tout engendré, + tout conduit à maturité.» (_Cousin, Jouffroy, Damiron_, p. 11). Dès + 1819 il mettait Damiron en garde contre l'influence exclusive de + Cousin. (_Ibid._, Introduction, p. XVII). + + [64] La pensée fondamentale de Jouffroy comme de sa génération, écrit + Dubois, fut celle-ci: «la philosophie ne trouve rien, ne démontre + rien, qui ne soit le fond même de la religion». (_Cousin, Jouffroy, + Damiron_, p. 132). + +Jouffroy fut le philosophe du _Globe_. Tout le monde connaît la page +fameuse sur cette nuit de désespoir qui lui permit de constater la +ruine de ses croyances religieuses; et l'on a cru que sa vie entière, +jusqu'à la fin, avait été troublée par des tristesses et des regrets du +même genre. Le témoignage de Dubois permet de rectifier cette erreur; +après la crise douloureuse qui se place en 1815 ou 1816, Jouffroy +était revenu au calme, à la confiance dans la raison[65]. Il voulait +s'attaquer à cette religion d'Etat qui prétendait régenter la France. +Le _Globe_ en 1825 publia son article, _Comment les dogmes finissent_. + + [65] On a eu tort, dit Dubois, de présenter ce récit comme un + testament: «cruel et indigne abus de mots et de dates _artistement_ + confondus». (_ibid._, p. 150.) + +Un vieux dogme, dit-il, adopté à l'origine parce qu'on le croyait +vrai, finit par n'être plus compris, et ne se conserve que par la +force de l'habitude. «La foi n'est plus qu'une routine indifférente, +qu'on observe sans savoir pourquoi, et qui ne subsiste que parce qu'on +n'y fait pas attention». Alors apparaît l'esprit d'examen; quelques +hommes étudient ce vieux dogme dénaturé par mille absurdités, par mille +mensonges intéressés; ils crient la vérité avec un zèle d'apôtres +devant le peuple surpris, hésitant. Les gouvernants, ceux qui vivent de +la foi ancienne, incapables de répondre, les font périr. Le sang des +premiers martyrs leur amène des recrues, les forces deviennent égales, +les discussions libres; le nouveau parti, qui a le bon sens pour lui, +rend la vieille doctrine ridicule. Les adhérents du passé paraissent +vaincus, mais coalisent tous les intérêts menacés en invoquant les +beaux noms de morale, de religion, d'ordre, de légitimité. Ils sont +favorisés par les divisions du parti nouveau qui, après avoir détruit +le faux, ne trouve rien à mettre à la place; le peuple, dégoûté par +cette impuissance, laisse faire, ne s'attache plus qu'à l'intérêt. +C'est le moment favorable pour la contre-révolution; le parti du passé +ressaisit le pouvoir, se venge, et tâche de se perpétuer en propageant +des superstitions dégradantes. Mais une nouvelle génération a grandi, +qui voit les fautes commises des deux côtés; s'attachant à découvrir +un idéal nouveau, elle prépare ainsi la chute définitive de l'ancienne +domination. + +Le _Globe_ traite le plus souvent la religion d'Etat et ses défenseurs +avec un paisible dédain[66]; mais il retrouve des accents passionnés +dès que l'intolérance apparaît, dès que la liberté religieuse est +menacée. On le voit en lisant les articles de Dubois. Celui-ci ne +croit pas, comme son ami, à l'avènement prochain d'une nouvelle +doctrine; aucun dogme, en effet, à l'époque où il écrit, n'est assez +fort pour imposer à tous la conviction. Donc il faut laisser à toutes +les religions la liberté; voilà le seul dogme qui s'impose à l'heure +présente, le seul que le _Globe_ veuille défendre. Les querelles entre +gallicans, ultramontains, protestants, ne le regardent point, à moins +que la liberté de conscience ne soit en jeu[67]. Il y a, en effet, +un devoir supérieur à toutes les croyances confessionnelles, c'est +celui de reconnaître les droits de l'humanité: «Nous sommes hommes +avant que d'être chrétiens, juifs ou mahométans[68]». Donc on doit +prendre la défense de toutes les minorités persécutées, qu'il s'agisse +des piétistes de Bischwiller[69] ou des juifs de Nîmes[70] ou des +Louisets de Bretagne[71]. Logique avec lui-même, Dubois se sépare du +_Constitutionnel_ et de tout le parti libéral en désavouant la campagne +contre les jésuites. L'appel de Montlosier aux arrêts des Parlements +ne le séduit guère: «Laissons-les dormir, dit-il, dans les greffes +de nos tribunaux[72]». Les ordonnances de 1828 ne l'enthousiasment +pas davantage, car elles sont inspirées par deux idées mauvaises, le +monopole de l'éducation et la religion d'Etat. «L'affranchissement +n'est pas dans le servage commun de tous[73]». Certes on a le droit +de s'indigner quand on voit aujourd'hui la liberté réclamée contre +ces ordonnances par les hommes qui ont tant persécuté l'enseignement +laïque depuis quatorze ans[74]; et ces mêmes hommes veulent en même +temps empêcher un prêtre de quitter l'Eglise et de se marier[75]. Mais +les libéraux doivent reconnaître ce qu'a de puéril et d'humiliant +l'obligation imposée aux maîtres de déclarer par écrit qu'ils +n'appartiennent point à une congrégation non autorisée[76]. + + [66] «La philosophie est tranquille... Elle se dit avec sécurité: Il + n'y a plus de Vatican; comme jadis les chrétiens, nés de la veille, + répétaient au pied de la statue de la Victoire ébranlée de leurs + cris: Il n'y a plus de Capitole.» (26 janvier 1826.) + + [67] «Aujourd'hui, ce qu'il importe d'enseigner à la France, ce + n'est point un dogme, une forme religieuse quelconque; les esprits + sont assez éclairés pour choisir d'eux-mêmes. C'est de lui apprendre + le respect de tous les dogmes et de toutes les formes; c'est de + constater le droit qu'ont toutes les croyances, négatives ou + positives, de vivre ensemble et égales sous la protection de la même + loi.» (Dubois, _Fragments littéraires_, I, p. 98.) + + [68] _Ibid._, I, p. 99. + + [69] _Ibid._, I, p. 311. + + [70] _Ibid._, I, p. 335. + + [71] _Ibid._, II, p. 192. + + [72] _Ibid._, I, p. 179. + + [73] _Ibid._, I, p. 151 sqq. + + [74] Dubois rappelle «tous les anciens recteurs d'académie + chassés, presque tous remplacés par des prêtres; les trois quarts + des provisorats de collèges royaux, toutes les principautés de + collèges communaux, occupés par des prêtres; tous les professeurs + indépendants, ou non affiliés aux congrégations, chassés de + leurs chaires; l'Ecole normale détruite; ses élèves poursuivis + dans toutes les directions; le haut enseignement de la capitale + éteint; toutes les facultés des lettres et des sciences dans les + provinces, ou fermées ou réduites à des leçons insignifiantes; les + chaires d'histoire supprimées; l'enseignement de la philosophie + ramené à une théologie en latin barbare; les élections du Collège + de France violentées ou foulées aux pieds avec mépris; l'Ecole de + Médecine désorganisée et recomposée selon le vœu de la faction; + enfin l'instruction primaire partout étouffée, ou livrée aux + ignorantins...» (_ibid._, II, p. 157.) + + [75] Il s'agit de l'affaire Dumonteil. (_ibid._, II, p. 49.) + + [76] Le _Globe_ se moque aussi de la manière dont certains hommes de + l'ancienne génération conçoivent le rôle du prêtre: «Si l'on croit + ces vieux philosophes, un curé est un fonctionnaire qui a mission + d'instruire ses ouailles comme l'entend M. le Procureur du roi, + qui est tenu de leur délivrer, sur mandat de M. le Maire, tous les + sacrements qu'ils requièrent, et auquel il est sévèrement interdit + d'avoir sa conscience d'homme ou sa croyance de prêtre.» (2 août 1825) + +La liberté qui est due à toutes les religions, Dubois la réclame +également pour ceux qui n'en suivent aucune. Touquet, un ancien colonel +devenu libraire anticlérical, a publié des extraits de l'Evangile qui +exposent une moralité purement humaine; l'écrivain se plaint qu'on le +poursuive pour ce motif et lui reconnaît le droit de nier les miracles +et les mystères. Prévoyant en quelque sorte l'œuvre de Renan, il +s'irrite à la pensée qu'on poursuivrait un savant consciencieux parce +qu'il aurait écrit une histoire purement humaine de Jésus[77]. Les +enterrements civils lui plaisent parce qu'ils prouvent des convictions +fermes, sans hypocrisie finale. Celui de Talma, célébré librement +à Paris, lui cause une grande joie: «On peut dire que du jour de +l'enterrement de Talma, date la véritable émancipation religieuse +de la France[78]». La liberté pour tous, y compris les catholiques, +voilà donc sa règle. Le clergé catholique ne lui inspire pas +d'antipathie; seulement il reproche à celui de 1826 un goût du bruit, +des choses théâtrales, qui n'existait pas dans celui de la génération +précédente[79]. + + [77] _Fragments_, I, p. 230. La condamnation de Touquet provoque chez + lui une vraie colère: «Dans la fièvre d'intolérance qui agite le + catholicisme, dans la passion de liberté qui saisit par contradiction + tous les esprits généreux, il faut s'attendre à voir successivement + tous les dogmes de la religion de l'Etat examinés, débattus, niés.» + (I, p. 294).--Cf. l'article sur un procès fait au _Courrier français_ + (II, p. 318). + + [78] I, p. 255. Citons encore son article sur l'enterrement civil + de Saint-Simon: «Ses amis et ses disciples n'ont point été demander + à une Eglise qu'il avait abandonnée des pompes et des prières + auxquelles il ne croyait pas. On ne les a point vus provoquer par des + sollicitations hypocrites un refus légitime, et exalter ensuite ce + refus comme un attentat, quand soi-même on s'en rend coupables les + premiers en voulant forcer un prêtre catholique à violer les lois + de son culte.» (C par Eugène Despois, Le Journal _Le Globe_ et M. + Dubois, dans _Revue politique et littéraire_, 1874.) Les enterrements + civils se faisaient d'ailleurs sans difficulté, comme l'a raconté + Littré à propos de celui de son père. (_Conservation, Révolution, + Positivisme_, 2e éd., Remarques.) + + [79] «Elle est bien loin de nous déjà, la religion qui nous fut + enseignée par nos mères et par nos pasteurs revenus de l'exil... + Quelque chose de grave et de sérieux nous est resté dans l'âme; et + même émancipés de sa tutelle, la foi de nos jeunes années est chère à + nos souvenirs. En sera-t-il de même de la génération élevée au bruit + des cantiques et des processions du Sacré-Cœur?» (_Fragments_, I, + p. 154.) + + +II + +L'amour de la liberté religieuse conduisit le _Globe_ à souhaiter la +séparation de l'Eglise et de l'Etat. Cette conception était étrangère +aux philosophes du dix-huitième siècle, et la mise en vigueur de ce +régime entre 1795 et 1802 n'avait pas laissé de souvenirs. C'est une +idée protestante par ses origines; elle fait le caractère essentiel +du protestantisme libéral. Le premier livre français dans lequel un +écrivain de renom l'ait défendue est l'œuvre d'un protestant, Benjamin +Constant. Il a formulé avec talent cette notion de l'individualisme +religieux qui le séparait à la fois des Eglises établies et du +libéralisme voltairien. + +Benjamin Constant, dès le début de son livre, annonce le projet de +défendre le sentiment religieux contre ceux de ses amis qui voient dans +la religion l'ennemie de la liberté[80]. L'erreur de ceux-ci vient +de ce qu'ils ne distinguent pas entre le sentiment religieux et les +formes religieuses. Le sentiment religieux est une loi fondamentale +de la nature humaine; on a voulu expliquer la religion par la peur +ou par l'organisation physique de l'homme ou par l'existence de la +société. Cela ne suffit pas. «L'homme est religieux parce qu'il est +homme... Le sentiment religieux est la réponse à ce cri de l'âme que +nul ne fait taire, à cet élan vers l'inconnu, vers l'infini, que nul +ne parvient à dompter entièrement»[81]. Mais si le sentiment religieux +est immuable, les formes religieuses sont changeantes, progressives +comme la civilisation elle-même. Souvent une Eglise vieillie se défend +violemment contre ceux qui la déclarent insuffisante, et soulève ainsi +contre la religion l'antipathie des meilleurs et des plus généreux +parmi les hommes; voilà pourquoi il importe que le pouvoir politique +n'intervienne pas dans la transformation des croyances. Il ne doit pas +appuyer de sa force le pouvoir sacerdotal, cette puissance intolérante +rétrograde, oppressive, dont l'humanité a tant de fois souffert les +méfaits. + + [80] «Si le sentiment religieux est une folie, parce que la preuve + n'est pas à côté, l'amour est une folie, l'enthousiasme un délire, la + sympathie une faiblesse, le dévouement un acte insensé... La liberté + veut toujours des citoyens, quelquefois des héros. N'éteignez pas + les convictions qui servent de base aux vertus des citoyens, et qui + créent les héros, en leur donnant la force d'être des martyrs.» (_De + la religion_, préface.) + + [81] _Ibid._, I, p. 35. + +Benjamin Constant, avec une timidité d'homme politique observant +la vie réelle, n'osait pas conclure franchement à la séparation de +l'Église et de l'État[82]. Le _Globe_, au contraire, montrait la +société française marchant vers ce régime. «Semble-t-il donc si +éloigné, disait-il, le jour où l'entretien de chaque culte pourrait +être remis à ses prosélytes, et l'administration de ses deniers, comme +la vérité de ses doctrines, abandonnée à ses ministres? Semble-t-il +donc si téméraire, le pacifique projet de séparer à jamais l'État +des religions et de le maintenir immuable et impassible au milieu +des réformes et des passions théologiques?[83]» L'idée que Dubois +soutenait ainsi venait d'être adoptée publiquement pour la première +fois par un groupe d'hommes politiques et de penseurs notoires, la +Société de la Morale chrétienne. Cette société datait de 1821; les +fondateurs se réclamaient de l'Evangile et déclaraient nécessaire +d'exposer les préceptes du christianisme dans toute leur pureté; La +Rochefoucauld-Liancourt, Victor de Broglie, Guizot, Benjamin Constant +se succédèrent à la présidence. La société attira dès 1823 l'attention +de la police: un rapport anonyme affirma qu'elle professait «une espèce +de morale indépendante des dogmes chrétiens», et douze professeurs qui +en faisaient partie furent signalés à Frayssinous par le ministre de +l'intérieur[84]. Le comte Lambrechts avait légué à cette association +une somme destinée à récompenser le meilleur mémoire en faveur de la +liberté des cultes. Le concours provoqua de nombreux travaux et fut +jugé en 1825: il mit en relief le grand moraliste suisse Vinet, qui +obtint le prix pour son mémoire. Celui-ci mérite une analyse un peu +détaillée. + + [82] Il avait un instant proposé dans la _Minerve_ l'octroi d'une + dotation foncière à l'Eglise, pour qu'elle fût indépendante de + l'Etat; les protestations de ses lecteurs l'amenèrent à se rétracter. + (V. Gonnard dans _Revue politique et parlementaire_, juin 1913.) + + [83] Dubois, _Fragments_, II, p. 34. + + [84] Ferdinand-Dreyfus, _La Rochefoucauld-Liancourt_, p. 498 sqq. Sur + l'action très variée de cette société, v. Pouthas, _Guizot pendant la + Restauration_ (1923), p. 342 sqq. + +«La liberté de conscience, dit-il, n'est pas seulement la faculté de se +décider entre une religion et une autre, c'est aussi essentiellement +le droit de n'en adopter aucune, et de rester étranger à toute les +formes et à tous les établissements que le sentiment religieux a pu +créer dans la société». La liberté de conscience est inséparable de +la liberté de culte, car l'homme a besoin de l'association; l'union +de ces deux libertés constitue la liberté religieuse. Toute croyance +religieuse a pour caractère l'_inévidence_; elle ne s'impose pas avec +une claire certitude à l'homme de bonne foi; donc l'État ne doit +imposer ni réprimer aucune croyance. On objecte que les opinions +religieuses entraînent les opinions morales; c'est vrai, mais il y a +une autre source d'idées morales, qui est la société elle-même. C'est +d'elle que dérive la morale sociale, morale étroite, insuffisante, et +quand même utile puisqu'elle assure la sûreté, la propriété, la pudeur. +Cette morale appartient au gouvernement, qui n'est institué que pour la +défendre; il peut sévir contre les actes contraires à cette morale et +même interdire la publication de maximes qui lui seraient directement +opposées; mais il n'a point à s'occuper de la morale intérieure. Notre +droit moderne a justement distingué entre le délit et le péché. L'État +n'a jamais à statuer sur des croyances, fussent-elles déplorables comme +celles de l'athée ou du matérialiste. Pourquoi donner de l'attrait aux +mauvaises doctrines en les honorant d'une persécution? C'est ainsi +qu'elles acquirent du crédit au dix-huitième siècle. On favorisera +mieux la vérité religieuse en la laissant «libre d'entraves et surtout +libre de protection». La discussion devient alors complète, sincère, +et n'entraîne pas de guerre civile. La concurrence des cultes est même +utile aux mœurs, car une religion nouvelle ne gagne le peuple que par +la pureté morale qu'il observe chez ses premiers adhérents. La liberté +religieuse est enfin la base nécessaire de la liberté civile, de la +liberté politique, du régime constitutionnel. Que l'on compare les +maux causés par la persécution à la France de Louis XIV, à l'Italie, à +l'Espagne, et les bons effets de la liberté aux États-Unis. + +Après avoir ainsi fourni les «preuves» de sa théorie, Vinet entreprend +d'exposer le «système» qui en serait l'application. Ce système prend +comme point de départ la coexistence de deux sociétés indépendantes, +la société civile et la société religieuse. Les membres de celle-ci +doivent avoir les mêmes droits politiques et civils que tous les autres +citoyens. La société religieuse peut agir librement sur elle-même, +pourvu qu'elle n'use que de moyens spirituels sans aucun effet civil; +libre à elle, par exemple, d'employer l'excommunication. L'État et +l'Église «ne peuvent avoir en commun aucun acte ni aucune institution;» +le mariage civil comptera seul pour le magistrat. L'État n'est plus +chargé de former, de payer, de surveiller le clergé: la communauté des +croyants choisit son pasteur, et celui-ci ne peut exiger qu'un père lui +confie l'instruction religieuse de ses enfants[85]. Le culte enfin doit +être public, afin que l'État n'ait pas lieu d'y soupçonner des menées +secrètes. La religion ainsi réduite aux subventions de ses fidèles n'a +plus la magnificence de la religion d'État, mais elle ne compte que des +croyants. «Elle est puissante comme l'âme qui est immortelle; l'autre +est forte comme ce monde qui doit passer». + + [85] Les pères la feront donner quand même, car ils connaissent la + bienfaisante influence de l'Evangile: «une religion qui n'offre rien + de tout cela est-elle digne d'être protégée? Une religion qui a tout + cela a-t-elle besoin de protection?» (p. 217).--Vinet admet à la + rigueur que le gouvernement fasse payer par tous une taxe religieuse + et la répartisse d'après le nombre des adhérents inscrits à chaque + groupe. + +Vinet avoue que nulle part en Europe il ne trouve un exemple à l'appui +de sa théorie; partout règnent les religions d'Etat, même en France, +où la Charte renferme à ce sujet deux articles contradictoires. +L'application prochaine de ses vues est donc impossible; du moins +il souhaite qu'on diminue les inconvénients du système actuel en +appliquant deux principes, l'indépendance de l'état civil envers l'état +religieux et la tolérance à l'égard des sectes religieuses. Il ne croit +plus, comme autrefois, que l'Etat doit protéger seulement les cultes +chrétiens, quels qu'ils soient; la liberté sera la même pour les juifs, +et aussi pour ceux qui ne croient à rien[86]. Cette largeur d'esprit +est d'autant plus remarquable que Vinet reste un chrétien convaincu. +La religion naturelle lui paraît insuffisante: «n'étant soutenue par +rien, elle ne peut rien soutenir». L'athéisme lui inspire une véritable +horreur. Protestant, il croit le catholicisme naturellement porté +à l'intolérance[87]; mais il veut la liberté pour les catholiques. +Son livre se termine par une touchante prière au Dieu qui a donné +l'Evangile[88]. + + [86] V. seconde partie, chap. XII et XIII. + + [87] Guizot, dans son rapport au sujet du concours présente sur ce + point les réserves de la Société. A part cela, il approuvait les + théories de Vinet. + + [88] «Inspire au cœur des rois la volonté d'anéantir toutes ces + entraves qui retiennent les cœurs sous le joug de la crainte et en + bannissent l'amour.» Que les hommes disposent à leur gré de leur + conscience, «afin qu'ayant été libres de t'aimer sur la terre, ils + soient libres, Beauté suprême, de te contempler à jamais dans les + cieux!» + +La Société de la Morale chrétienne avait pleinement adhéré aux +principes de Vinet[89]. Bientôt elle voulut préciser les moyens +pratiques de réaliser le nouveau système; elle ouvrit pour cela +un nouveau concours dont le résultat fut connu à la veille de la +révolution de 1830. Le prix de ce concours sur «l'exercice de la +liberté religieuse» fut remporté par Nachet, un avocat de Paris. +Très au courant du droit, il cite et discute les arrêts des cours +royales, de la cour de Cassation, trop souvent inspirés par une pensée +d'intolérance. Le budget des cultes n'a plus de raison d'être: un +homme n'a rien à payer pour l'entretien d'une Église dont il n'est +point membre. Le Concordat est «une monstruosité politique» dans +un pays où règne la liberté des cultes; loin d'assurer la paix, il +provoque des conflits entre le gouvernement et la royauté. «La liberté +religieuse, mise en œuvre, n'est autre chose que la séparation absolue +de l'Eglise et de l'Etat. Cette séparation franchement acceptée, tous +les droits sont garantis, ceux de l'individu, ceux de l'Eglise, ceux de +l'Etat[90]». + + [89] Le travail classé en seconde ligne fut celui d'Auguste Portalis. + Sans aller jusqu'à la séparation, il montre que la liberté des + cultes est un droit naturel: «Toutes les religions, dit-il, doivent + être protégées par l'Etat, mais aucune d'elles ne doit jamais le + protéger... Un culte ne représente que les fidèles d'une croyance, + l'Etat au contraire représente l'universalité des citoyens». + (_Mémoire en faveur de la liberté des cultes_, pp. 30 et 32.) + + [90] Nachet, _De la liberté religieuse en France_, p. 378. Il + condamne l'ordonnance de 1828 contre les jésuites au nom des mêmes + principes. La commission qui décerna le prix à Nachet comptait parmi + ses membres Benjamin Constant, Guizot, Victor de Broglie, Stapfer, + Vivien, et Gaëtan de La Rochefoucauld, le fondateur du nouveau + concours. + +Vinet avait parlé aux libéraux de toutes les croyances; les protestants +furent seuls à lire l'ouvrage de Samuel Vincent, _Vues sur le +protestantisme en France_ (1829). Le pasteur de Nîmes y formulait +avec beaucoup de talent et de vigueur les idées du protestantisme +libéral, en combattant les thèses de l'orthodoxie calviniste. Il étudia +naturellement les rapports de l'Eglise et de l'Etat. D'après lui, le +système établi par le Premier Consul offre des avantages certains, +la sécurité pour les croyants, la dignité pour les pasteurs, mais il +réduit la religion à n'être qu'une administration, et surtout il nuit +à la liberté de penser. La séparation n'est pas près de se faire, mais +elle résultera naturellement des idées modernes, ce sera peut-être +«le travail et le couronnement du XIXe siècle». L'Etat n'y perdrait +rien, car l'appui du clergé ne laisse pas d'être compromettant pour les +gouvernants; la religion n'y perdrait pas davantage, car elle saurait +trouver l'organisation matérielle nécessaire, et l'activité, la vie +lui serait rendue. En attendant, il faut contenir dans les limites les +plus étroites l'influence politique des clergés divers et l'influence +religieuse du pouvoir civil. + +Ces opinions trouvèrent un défenseur à la Chambre des députés. +Corcelles, membre de la gauche, ami de La Fayette, avait montré peu +d'enthousiasme pour les ordonnances de 1828. Il déclara que le clergé +devrait vivre, en France comme aux Etats-Unis, des subsides volontaires +donnés par les fidèles[91]. Mais il était isolé dans son parti. La +plupart des libéraux, allant au plus pressé, combattaient le parti +qui avait fait surgir le ministère Polignac, le parti appuyé par les +mandements audacieux des évêques. La victoire de la révolution de 1830 +apparut comme la défaite du parti prêtre. + + [91] 30 juillet 1828. De même, le 10 juin 1829, il demanda une + réduction du budget des cultes, «jusqu'au temps éloigné sans doute, + quoique inévitable, où chaque religion trouvera toutes ses ressources + dans ses croyants.» Littré père disait aussi, au témoignage de son + fils: «tant cru, tant payé». + + + + +CHAPITRE III + +La politique d'apaisement sous Louis-Philippe + + +I + +Le gouvernement nouveau parut décidé à laïciser définitivement l'Etat. +La Charte de 1830 enleva au catholicisme sa prérogative, et la +«religion de l'Etat» disparut des textes législatifs. On ne vit plus le +roi ou la famille royale suivre les processions; pendant quelques mois +on ne put rencontrer dans les rues de Paris un prêtre en soutane, pas +plus qu'un moine portant le costume de son ordre. L'alliance étroite +qui existait, au su de tous, entre la dynastie déchue et le clergé +catholique faisait rejaillir sur celui-ci une partie de la haine vouée +par le peuple à Charles X. Dans les nombreuses pièces patriotiques +jouées par les théâtres de Paris, tous les rôles de malfaiteurs ou de +traîtres étaient attribués à des jésuites. En 1831, à la suite de la +manifestation légitimiste faite à Saint-Germain l'Auxerrois, l'église +fut mise à sac et l'archevêché détruit; le gouvernement laissa faire +et la garde nationale encouragea presque tous les destructeurs. «Qui +dit Jésuite en France, à Paris du moins, écrivait le provincial de +l'ordre, dit une bête sauvage à laquelle il faut courir sus[92]». +Bientôt l'énergie de Casimir Perier mit fin aux scènes de ce genre, +mais le ministre ne chercha point un rapprochement avec le clergé; +l'antique procession du Vœu de Louis XIII fut interdite; on enleva les +crucifix posés dans les salles de cours d'assises; on obligea un prêtre +à célébrer les funérailles religieuses de Grégoire, l'ancien prélat +constitutionnel qui n'avait jamais abjuré ses idées. L'expédition +d'Ancône, ordonnée par Casimir Perier, n'était pas faite pour améliorer +les rapports de la France avec la papauté. En province, les relations +étaient froides entre les évêques légitimistes et les fonctionnaires de +la monarchie nouvelle; quant aux hostilités entre maires et curés, des +milliers de communes en offraient le spectacle. + + [92] Lettre du 17 octobre 1831, citée par Burnichon, I, p. 516. + +Cependant les choses changèrent bientôt. Le gouvernement de Juillet fit +de son mieux pour s'assurer l'appui de l'Eglise; Louis-Philippe qui +travaillait avec une constance infatigable à se faire accepter comme +un égal par les souverains étrangers, montra aussi des dispositions +conciliantes vis-à-vis du pape, des cardinaux et des évêques. Ses +ministres, partisans de la résistance ou de mouvement, se montrèrent +en face de l'Eglise à la fois indépendants et courtois, prêts à +pratiquer ce qu'on a plus tard nommé la politique d'apaisement. De son +côté le clergé, calmé par les avis de Rome, déçu dans ses espérances +par l'échec retentissant de la duchesse de Berry, se résigna au fait +accompli; les évêques légitimistes, sans manifester de sympathie pour +le roi des Français, entretinrent des rapports corrects avec ses +représentants. + +La bourgeoisie orléaniste approuva ce changement. Dès qu'elle fut +débarrassée de la Congrégation et des jésuites, sa haine contre le +parti prêtre s'apaisa. Elle pensait que, selon la formule vulgaire, +il faut une religion pour le peuple; les revendications sociales, +qui apparaissaient maintenant de plus en plus violentes, allaient la +fortifier dans cette idée. Cette bourgeoisie, maîtresse du pouvoir, +devenait une aristocratie véritable; elle savait que, selon le mot +de Talleyrand à sa nièce, «il n'y a rien de moins aristocratique +que l'incrédulité». Voilà pourquoi les défenseurs de la nouvelle +dynastie abandonnèrent le projet de tenter la séparation de l'Eglise +et de l'Etat. La Société de morale chrétienne, qui avait couronné +les livres de Vinet ou de Nachet, comprenait parmi ses membres, +outre Louis-Philippe lui-même, Guizot, le duc de Broglie et d'autres +ministres du nouveau régime; aucun ne proposa d'appliquer le principe +que tous avaient approuvé quelques années auparavant. C'est un exemple +significatif des changements qui s'accomplissent chez d'anciens +opposants parvenus au pouvoir. Des motifs sérieux pouvaient d'ailleurs +excuser cette palinodie: le gouvernement jugeait sage de garder sous +sa main un clergé prêt à soutenir les tentatives carlistes; la Vendée, +la Bretagne offraient trop de sujets d'alarme pour qu'on les exaspérât +par une réforme qui serait considérée comme une déclaration de guerre +au catholicisme. Un seul, parmi les membres dirigeants de la Société +de morale chrétienne, défendit encore la cause abandonnée par tous. +Lamartine écrivait en 1831 à propos de la séparation: «Heureuse et +incontestable nécessité d'une époque où le pouvoir appartient à tous et +non à quelques-uns; incontestable, car sous un gouvernement universel +et libre, un culte ne peut être exclusif et privilégié; heureuse, car +la religion n'a de force et de vertu que dans la conscience. Elle +n'est belle, elle n'est pure, elle n'est sainte qu'entre l'homme et +son Dieu; il ne faut rien entre la foi et le prêtre, entre le prêtre +et le fidèle; si l'Etat s'interpose entre l'homme et ce rayon divin +qu'il ne doit chercher qu'au ciel, il l'obscurcit ou il l'altère[93]». +Lamartine demeura isolé parmi les hommes politiques. La cause de la +séparation venait de faire, il est vrai, parmi les catholiques une +illustre recrue; Lamennais la défendait énergiquement dans l'_Avenir_. +Mais cette adhésion compromettante acheva d'inquiéter les libéraux, qui +redoutaient un régime laissant liberté complète à des prêtres comme +Lamennais; et la condamnation de celui-ci par Grégoire XVI fut décisive +pour tous les catholiques autrefois tentés d'approuver le nouveau +système. + + [93] _Sur la politique rationnelle_, 1831, p. 70. Lamartine fut + quelque temps président de la Société de la morale chrétienne. + Nachet, publiant après 1830 la seconde édition de son Mémoire, + se plaignit vivement qu'on n'eût rien fait pour en appliquer les + conclusions. + +Ce n'étaient pas seulement les politiques orléanistes qui approuvaient +le retour à des relations courtoises avec le clergé; les jeunes +intellectuels aux tendances républicaines et socialistes réprouvaient +également l'anticléricalisme et l'esprit voltairien. Ils participaient +à cette religiosité qui fut un des caractères du romantisme et de la +nouvelle démocratie. A la veille de 1830 déjà, de jeunes républicains, +parmi lesquels figurait Hippolyte Carnot, suivaient avec intérêt les +tentatives de Ballanche pour concilier la tradition avec les idées +modernes, les obscurs écrits de ce néo-catholique aux allures bizarres +qui s'appelait Coessin, la résurrection de l'ordre des Templiers +sous un grand maître[94]. D'autre part, Saint-Simon avait terminé sa +carrière en parlant un langage profondément religieux dans le _Nouveau +Christianisme_; et ses disciples n'avaient point tardé à transformer +leur école en église. La révolution de 1830 donna brusquement à cette +église une notoriété bruyante; et si les excentricités de la secte, +les étranges théories d'Enfantin provoquaient le rire, beaucoup +d'hommes intelligents et généreux suivaient avec émotion l'audacieuse +entreprise où les disciples du Père dépensaient tant d'enthousiasme +et de dévouement[95]. Après la fin du saint-simonisme, beaucoup de +théoriciens socialistes inspirés par lui ont cherché, avec plus de +prudence et de discrétion, à rajeunir, à moderniser le christianisme. +C'est le rêve de Pierre Leroux et de ce théologien démocrate, Jean +Reynaud, en qui tous ses amis ont vénéré un saint laïque. Buchez +se fait l'apôtre de la démocratie chrétienne; comme Lacordaire, il +salue dans la France le soldat du Christ, mais c'est parce qu'elle +a complété l'œuvre de l'Eglise en formulant les principes de 1789; +Robespierre devient pour lui le prêtre de ce néo-christianisme +révolutionnaire[96]. Louis Blanc est moins religieux; cependant il +considère le voltairianisme comme périlleux et vieilli[97]. Parmi les +républicains politiques, les opinions varient. Armand Carrel demeure +indifférent aux questions religieuses; mais Barbès, condamné à mort +et croyant le jour de l'exécution venue, invoque Jésus en même temps +que Babeuf, et remercie Dieu de l'avoir fait «Français, républicain, +aimé des bons, proscrit par les méchants[98]». Des révolutionnaires +allemands venus à Paris s'étonnent de trouver une religiosité si +générale chez les hommes de progrès[99]. La plupart sont pénétrés de +ce christianisme social auquel Lamennais a donné son évangile dans les +_Paroles d'un croyant_. + + [94] H. Carnot, _Sur le saint-simonisme_, 1887. Sur Coessin, v. + Georges Weill, dans _Revue des études napoléoniennes_, 1919. + + [95] V. Georges Weill, _L'école saint-simonienne_, 1896. + + [96] V. Rastoul, _Histoire de la démocratie catholique en France_, + 1911. + + [97] «Continuer Voltaire aujourd'hui serait dangereux et puéril. + A chaque époque son œuvre! Celle de notre temps est de raviver le + sentiment religieux, de combattre les insolences du scepticisme et de + railler ses railleries.» (_Revue du Progrès_, I, p. 146.) + + [98] Barbès, _Deux jours de condamnation à mort_. V. Georges Weill, + _Histoire du parti républicain_, p. 238 sqq. + + [99] Bouglé, _Chez les prophètes socialistes_, 1918. + +L'apaisement des querelles religieuses apparaît dans les débats +parlementaires à partir de 1833. En 1834, par exemple, la Chambre des +députés examine les pétitions demandant le maintien des évêchés créés +postérieurement au Concordat. Quelques députés, Luneau, Eschassériaux, +Barrot, veulent faire affirmer par l'assemblée son droit d'ajourner +les crédits nécessaires. Mais le gouvernement combat leur thèse; le +gallican Dupin fait de même. Lamartine rappelle ses préférences pour le +régime propre à détruire «le nœud fatal qui unit l'Eglise à l'Etat»; +mais, puisque le moment favorable pour cette réforme n'est pas encore +venu, il demande un vote favorable aux pétitions, et la Chambre lui +donne raison[100]. Un seul député, Isambert, conseiller à la Cour de +cassation, se fit remarquer pendant tout le règne par sa persévérance +à défendre les traditions des légistes, à dénoncer les empiètements +du clergé: tantôt il combattait les crédits votés pour l'installation +des cardinaux, tantôt il se plaignait que le clergé n'envoyât pas +les séminaristes aux facultés de théologie dirigées par l'Etat; les +ménagements des ministres pour l'épiscopat l'amenaient à préférer au +Concordat le régime de la séparation, le régime belge[101]. Mais les +critiques annuellement présentées par lui à la Chambre semblaient +démodées et puériles. + + [100] Séance du 26 avril 1834. + + [101] 8 juin 1835, 18 mai 1837, 17 mai 1838, 17 et 18 janvier + 1839. Dubois, au contraire, trouvait inquiétants les progrès du + catholicisme en Belgique: «Pour mon compte, disait-il, cette + expérience que je vois se faire aux portes de la France m'a fait + profondément réfléchir sur une foule de mesures qui étaient venues + à la pensée de beaucoup d'hommes d'Etat, et que j'ai jusque là + combattues avec vivacité» (17 mai 1838). Il revenait donc aux idées + gallicanes dédaignées par le _Globe_. Quant aux républicains, ils + se prononcent rarement pour la séparation de l'Eglise et de l'Etat. + Cependant on trouve un projet de ce genre, très soigneusement + étudié, dans le livre d'Auguste Billiard, _Essai sur l'organisation + démocratique de la France_ (1837): l'auteur, ancien secrétaire + général du ministère de l'Intérieur, connaît la complexité des + questions à résoudre. + + +II + +Une seule question, celle de l'enseignement, devait amener des chocs +nouveaux entre partisans de l'Eglise et de l'Etat. L'instruction +primaire attira l'attention de tous au lendemain de 1830. Elle avait +été très négligée: les partis politiques s'étaient occupés beaucoup +moins de multiplier les écoles que de choisir entre l'enseignement +simultané, pratiqué par les Frères, et l'enseignement mutuel, préféré +dans les écoles laïques. Personne d'ailleurs à cette époque ne songeait +à demander que les écoles primaires fussent entièrement soustraites +à la surveillance du clergé. Ce qui frappait les observateurs de +bonne foi, c'était le petit nombre de gens sachant lire; aussi vit-on +Guernon-Ranville, membre du ministère Polignac, franc-maçon égaré +parmi ces amis de la Congrégation, préparer une loi sur l'enseignement +primaire. L'idée fut reprise au lendemain de la révolution, alors que +la sympathie pour le peuple animait encore la plupart des vainqueurs; +une enquête poursuivie dans toutes les parties de la France révéla +un état de choses lamentable, une ignorance aggravée par le mépris +des paysans pour l'instruction[102]. Les nombreux projets soumis aux +Chambres aboutirent à la loi de 1833, loi bienfaisante qui eut pendant +quelques années d'excellents résultats. + + [102] Cette enquête est résumée dans le livre de Lorain, _Tableau de + l'instruction primaire en France_, 1837. + +Cette loi fut rédigée de manière à ménager les susceptibilités et +les intérêts de l'Eglise. Elle assura la liberté de l'instruction +primaire, donc la possibilité pour les catholiques de créer des écoles +indépendantes; elle permit aux communes, en gardant un silence complet +sur ce point, de choisir entre les maîtres laïques et congréganistes; +enfin le programme des écoles élémentaires comprit nécessairement +l'instruction morale et religieuse. On reconnaît ici l'œuvre de Guizot. +Ce protestant convaincu n'avait jamais cessé de dire et de penser +qu'une alliance est bonne entre le gouvernement français et l'Eglise +catholique; seulement il avait insisté avant 1830 sur la nécessité +de maintenir la séparation du spirituel et du temporel. Depuis 1830, +arrivé au pouvoir, effrayé par les projets sociaux des républicains, +il sentait le besoin de mettre surtout en lumière l'utilité sociale +des croyances chrétiennes. Sa foi sincère l'empêchait de penser qu'il +faut une religion pour le peuple; c'est dans toutes les classes +qu'elle devait se faire accepter pour que la société fût vraiment +saine. Ces idées apparurent pendant la discussion de la loi de 1833. +Guizot combattit l'amendement d'après lequel le curé ou le pasteur ne +seraient pas membres de droit du comité local chargé de surveiller +l'école. On ne doit pas, disait-il, exclure ainsi le magistrat moral et +religieux de la commune, car l'instruction morale et religieuse doit +accompagner sans cesse l'instruction qui s'adresse à l'intelligence; le +clergé, si l'on veut l'exclure de l'école publique, fondera une école +rivale[103].--La Chambre des députés, où vivait encore l'esprit de +défiance contre les prêtres, donna tort au ministre sur ce point, mais +la Chambre des pairs lui assura gain de cause. + + [103] «L'instruction morale et religieuse s'associe à l'instruction + tout entière, à tous les actes du maître d'école et des enfants... Le + développement intellectuel séparé du développement moral et religieux + devient un principe d'orgueil, d'insubordination, d'égoïsme, et par + conséquent de danger pour la société.» Evitons que le clergé fonde + des écoles: «Il vaut cent fois mieux avoir la lutte en dedans qu'au + dehors». (Séance du 30 avril 1833). + +Quand la loi fut promulguée, Guizot en adressa le texte à tous les +instituteurs avec une circulaire explicative. Cette circulaire, digne +de l'auteur et digne du sujet qu'il traitait, rappela en beaux termes +l'étendue de leurs devoirs et la grandeur de leur mission; mais +elle ajouta que cette besogne monotone, souvent pénible, ne pouvait +obtenir sa récompense que de Dieu. «Aussi voit-on que, partout où +l'enseignement primaire a prospéré, une pensée religieuse s'est unie, +dans ceux qui le répandent, au goût des lumières et de l'instruction. +Puissiez-vous, Monsieur, trouver dans de telles espérances, dans ces +croyances dignes d'un esprit sain et d'un cœur pur, une satisfaction +et une confiance que peut-être la raison seule et le seul patriotisme +ne vous donneraient pas!» Il n'y avait là qu'un souhait; mais le +souhait formulé par le ministre de l'instruction publique dans une +circulaire officielle ressemblait à un ordre. Guizot parlait aussi +des rapports à entretenir avec le curé ou le pasteur. L'instituteur +devait ici éviter l'hypocrisie tout comme l'impiété. «Rien d'ailleurs, +ajoutait le ministre, n'est plus désirable que l'accord du prêtre et +de l'instituteur; tous deux sont revêtus d'une autorité morale; tous +deux peuvent s'entendre pour exercer sur les enfants, par des moyens +divers, une commune influence. Un tel accord vaut bien qu'on fasse, +pour l'obtenir, quelques sacrifices, et j'attends de vos lumières et de +votre sagesse que rien d'honorable ne vous coûtera pour réaliser cette +union, sans laquelle nos efforts pour l'instruction populaire seraient +souvent infructueux[104]». Guizot voulait donc des instituteurs +modestes, dociles, soumis aux notables de la commune et aux curés. +Voilà pourquoi, dans beaucoup de villages, le desservant accueillit +assez bien cet auxiliaire nouveau qui devait faire l'école sous sa +direction[105]. + + [104] Guizot a reproduit cette circulaire du 18 juillet 1833 au tome + III de ses _Mémoires_. + + [105] Brouard, _Essai d'histoire critique de l'instruction primaire_, + p. 73. + +Il serait faux de dire que le gouvernement de Louis-Philippe a jamais +regretté la loi de 1833. Mais à mesure que s'effaçait l'esprit de 1830, +que la politique du pouvoir devenait de plus en plus nettement une +politique de classe, les gens réfléchis de la bourgeoisie orléaniste +commençaient à se méfier des nouveaux éducateurs du peuple. L'Académie +des sciences morales et politiques mit au concours cette question: «Les +réformes à apporter à l'institution des écoles normales et primaires +en vue de l'éducation morale de la jeunesse». Le prix fut remporté en +1840 par Barau, un universitaire, principal de collège, qui se consacra +désormais aux travaux pédagogiques et fut longtemps considéré comme un +des guides les plus sûrs de l'enseignement primaire public. Barau est +un défenseur de l'enseignement laïque; il est d'autant plus curieux de +voir quelle méfiance lui inspirent les écoles normales. Elles forment +des hommes également indépendants de l'Etat et de l'Eglise, du maire +et du curé; voilà un double danger pour le régime censitaire. Il va +presque jusqu'à regretter le régime antérieur à 1833; l'instruction +était alors faible, mais pure; l'instituteur était un villageois humble +et sans fiel. Au contraire, les normaliens, si l'on ne diminue pas +leurs prétentions, deviendront tous des mécontents et des agités. Et +puis ils doivent inspirer confiance au clergé, puisque celui-ci joue un +rôle indispensable dans l'enseignement primaire[106]. Formons donc des +instituteurs modestes, pieux, et les prêtres les accepteront[107]. + + [106] «L'enseignement secondaire et supérieur est profondément + empreint d'un caractère politique; c'est la chose du gouvernement, + ou tout au moins de la cité: il répugne donc à toute influence + sacerdotale... Mais l'enseignement élémentaire est une chose purement + sociale; et puisque la société pour cette œuvre appelle la religion + à son aide, elle doit accepter loyalement les conditions de cette + alliance.» (Barau, _De l'éducation morale de la jeunesse_, p. 39.) + + [107] «S'ils n'ont pas de reproches sérieux à faire aux maîtres + formés par les écoles normales, ils ne les aimeront peut-être jamais + beaucoup, mais ils les accepteront sans répugnance» (p. 44). + +Le rapport sur ce concours fut présenté à l'Académie par Jouffroy. Il +montra l'importance et la gravité de la question qui se posait: le +contraste est formidable entre la grandeur morale de la mission de +l'instituteur et l'humilité de sa condition matérielle. Cet homme, +à qui l'on confie l'âme de l'enfance, doit se résigner à une tâche +pénible dans un pauvre village, avec un salaire qui lui donne à peine +du pain. Nous sommes donc, dit Jouffroy, en présence de ce dilemme: +«ou vous refuserez aux maîtres la lumière, et alors ils pourront avoir +l'humilité de leur condition, mais ils n'auront pas la capacité de +leur tâche; ou vous la leur donnerez, et alors vous aurez créé en eux +du même coup la capacité et la révolte». Entre ces deux solutions, +laquelle va choisir Jouffroy? Le rédacteur du _Globe_ aurait sans +doute préféré la seconde; mais le philosophe devenu député, défenseur +du juste milieu, adopte la première. Il se rallie aux conclusions +de Barau, approuve l'idée de supprimer «tout le luxe matériel et +intellectuel» des écoles normales. De même, tout en repoussant la +pensée de confier l'instruction primaire au clergé, l'académicien +déclare qu'il faut «créer un instituteur qui lui convienne en même +temps qu'il conviendra à l'Etat»[108]. + + [108] V. l'étude faite sur ce rapport de Jouffroy par Félix Pécaut + (_L'éducation publique et la vie nationale_, p. 178 sqq.) Lorain + aussi demandait qu'on assurât l'appui du clergé aux écoles primaires. + (_Tableau de l'instruction primaire_, ch. VIII.) + +Les craintes des partisans du juste milieu n'étaient pas sans +fondement: les instituteurs, sortis du peuple, vivant en contact avec +lui, assez instruits pour sentir les injustices dont il souffrait, +devinrent les partisans naturels de la démocratie. En même temps, +la tutelle des curés, qu'on leur imposait, les rendit hostiles à +l'Eglise. Parmi les élèves des écoles normales, beaucoup n'avaient +pas la foi[109]; plusieurs d'entre eux, arrivant dans les communes où +ils devaient enseigner, se trouvaient en désaccord avec les curés. +Un d'eux, par exemple, personnage au caractère indocile, sortit de +l'école normale de Versailles à la fois athée et spiritualiste; nommé +dans une commune, il y fut invité aussitôt par le curé à jouer dans +des conférences d'apologétique le rôle de l'avocat du diable; sur +son refus, le prêtre l'obligea bientôt à quitter le village[110]. +Bien d'autres parmi les maîtres d'école tenaient tête au clergé; +arrêtons-nous à deux d'entre eux, qui ont exprimé avec vigueur les +sentiments et les aspirations des éducateurs populaires. + + [109] «Alors, comme aujourd'hui, la plupart des instituteurs + n'avaient pas la foi religieuse qu'on les forçait d'enseigner.» + (Chevallier, _Souvenirs d'un vieil instituteur_, p. 23 sqq.) + Chevallier raconte aussi comment les élèves de l'école normale de + Poitiers s'entendirent pour ne pas présenter le billet de confession + réclamé par l'aumônier. Barau dit qu'à l'école normale d'Evreux, en + 1838, vingt élèves refusèrent de se confesser, jusqu'à ce que le + directeur fût intervenu. + + [110] Lefrançais, _Souvenirs d'un révolutionnaire_, p. 19. + +Claude Tillier, qui avait fait dans un collège ses études secondaires, +était un écrivain de valeur; les lettrés n'ignorent point _Mon oncle +Benjamin_, et ses livres sont encore lus, en Allemagne peut-être plus +qu'en France[111]. Fixé dans la Nièvre comme maître d'école, puis +comme journaliste, il dut se mêler aux mesquines querelles des petites +communes; mais toujours il domine son milieu et s'élève aux idées +générales sur la religion et la société. L'anticléricalisme existe chez +lui, mais avec des traits originaux. Il voit dans l'Evangile l'œuvre +de Dieu: «c'est un code de morale écrit de sa main et signé de son nom +qu'il a fait tomber des cieux sur la terre[112]». La religion fait +du bien aux hommes: «bien loin, dit-il, de l'attaquer moi-même, je +regarderais comme un mauvais citoyen celui qui tâcherait d'en détourner +le peuple[113]». Ajoutons que Tillier ne partage pas l'horreur de ses +amis pour les jésuites, et raconte plaisamment les vains efforts qu'il +a faits pour en découvrir un, afin de voir si ce personnage était, +comme le dit Béranger, moitié renard et moitié loup. Chimérique est la +puissance qu'on leur attribue[114]; même leur habileté si vantée ne les +préserve pas de singulières erreurs. N'ont-ils pas laissé passer en +1830 l'occasion de gagner le peuple[115]? + + [111] Sur Claude Tillier, v. les travaux de Marius Gérin, surtout ses + _Etudes sur Claude Tillier_ (1902) et son édition des _Pamphlets_ + (1906). + + [112] _Pamphlets_, p. 320. + + [113] _Ibid._, p. 328. + + [114] «Sur la partie vivante de la Nation, celle qui a une tête + d'homme et un cœur de citoyen, ils n'ont point de prise; elle glisse + sous leur étreinte comme une outre imbibée d'huile.» (_Pamphlets_, + p. 488.) + + [115] «A leur place, j'aurais pris franchement la cocarde du peuple; + cette liberté qu'il venait de baptiser avec son sang, j'aurais + voulu, moi, la baptiser avec mon eau bénite; je l'aurais portée sur + mon autel, et je l'aurais mise sous la protection de ce Christ, + mort non seulement pour la rédemption des pécheurs, mais aussi pour + l'affranchissement du genre humain.» (_ibid._, p. 488.) + +Mais si Tillier se sépare ainsi des libéraux de 1830, il pense comme +eux que le prêtre n'a pas le droit de refuser les sacrements. C'est +une indignité, selon lui, d'avoir fermé les portes de l'église de +Nevers au corps d'une brave femme qui s'est suicidée[116]. Les prêtres +se déconsidèrent en luttant contre le progrès; les Frères ne donnent +qu'une instruction mécanique. Le nouveau clergé répand le culte des +reliques et la croyance aux miracles[117]. Claude Tillier, qui aime +la Révolution, qui glorifie les héros des quatorze armées, qui admire +Napoléon, reproche surtout à l'Église de ne point donner une éducation +nationale et patriotique. Patrie, démocratie, liberté, voilà trois +termes qu'il unit toujours; et cet ennemi des curés aspire au jour où +le prêtre voudra bénir la démocratie française et comprendre le lien +qui unit l'Evangile avec la Déclaration des droits de l'homme[118]. + + [116] «Votre ministère, à vous, prêtres, c'est de prier; vous êtes + payés par l'Etat pour prier, comme le cantonnier est payé pour + entretenir les routes; quand vous ne priez point, vous ne gagnez + point l'argent qu'on vous donne.» (_ibid._, p. 387.) + + [117] «Il lève de l'argent par toute la France; il recrute + publiquement des congrégations; il a ses prédicateurs embrigadés, + des journaux qu'il subventionne, des écrivains qu'il salarie! Avant + de bouleverser la France, il met tout sens dessus dessous dans la + sacristie. Il fait des saints; il fabrique des miracles; en guise + de cocardes il vend des médailles; il promet le ciel à ceux qui le + suivent.» (_ibid._, p. 629.) + + [118] «J'ai quelquefois entendu dire que le christianisme avait fait + son temps. Il l'a à peine commencé... La croix est partout; mais la + liberté et l'égalité doivent être agenouillées au pied de la croix, + et la liberté et l'égalité ne sont nulle part» (p. 330).--«Je ne + connais point, dit-il ailleurs, de rôle plus honorable que celui d'un + pasteur régnant sur sa paroisse par l'ascendant de ses vertus» + (p. 247). + +Arsène Meunier représente mieux que Tillier l'opinion moyenne des +instituteurs français. Maître d'école dès l'âge de quinze ans et demi, +fixé longtemps à Nogent-le-Rotrou (1820-1832), il devint directeur +de l'école normale d'Evreux où il resta dix ans, malgré des conflits +répétés avec le clergé de cette ville. Venu ensuite à Paris comme +instituteur libre, Meunier fonda en 1845 l'_Echo des instituteurs_, +journal destiné à dire avec une entière franchise les vœux et les +doléances de ses collègues. Sa polémique, vive et audacieuse contre le +gouvernement conservateur, est dirigée surtout contre les Frères des +écoles chrétiennes. Ces éducateurs sont inférieurs aux laïques, parce +qu'ils n'ont en réalité ni famille ni patrie, tandis que les autres +sont pères et citoyens[119]. Les Frères sont avant tout des moines, et +s'appliquent à faire revivre «les stupides crédulités et les stupides +terreurs» du passé. La discipline morale qu'on vante chez eux est +gravement compromise quand leurs élèves, sortis de l'école, subissent +l'influence de la famille et du milieu social. + + [119] «Sans cesse stimulé par tous les mobiles qui agissent sur la + volonté de l'homme, ayant la conscience qu'il concourt, pour sa + modeste part, au progrès général de l'humanité, à la fois loi du + monde et loi de Dieu, l'instituteur laïque est plein d'une noble + ardeur et d'un saint enthousiasme.» (_Lutte du principe clérical et + du principe laïque dans l'enseignement_, p. 27.) + +Et pourtant, continue Meunier, cet enseignement néfaste se développe +sans cesse. Le gouvernement protège les Frères contre les conseils +municipaux et leur permet, au mépris de la loi, d'enseigner sans +brevet. Les autorités locales commencent naturellement à suivre +l'exemple venu d'en haut. Et puis les Frères ont la gratuité, +institution excellente, nécessaire dans un pays de petits propriétaires +et de pauvres gens comme la France; la chose leur est possible parce +qu'ils reçoivent quantité de donations. Tantôt créant des écoles +libres, tantôt se chargeant des écoles communales, parfois même +installés dans les écoles normales, ils sont partout. Les instituteurs +laïques leur résistent et refusent de plier devant eux. «Pourriez-vous +citer un seul instituteur jésuite? Non. Pourriez-vous citer un seul +légitimiste? Non. Pourriez-vous enfin en trouver un seul qui partage +les idées, les opinions ou les sentiments du clergé sur quelque sujet +que ce soit? Je vous en défie»[120]. Et pourtant ces instituteurs +sont mal soutenus par les maires, tyrannisés par des inspecteurs +incompétents, méprisés par les bourgeois. Il faudra bien finir par +comprendre que l'école doit appartenir, non à la commune, mais à +l'Etat, que le maître doit être déchargé de l'enseignement religieux; +le prêtre sera libre de le donner à l'église[121]. + + [120] _Ibid._, p. 264. + + [121] «L'Etat est laïque, par conséquent l'instruction donnée en + son nom doit être laïque; et si ce mot ne paraît pas clair, nous + dirons qu'il signifie pour nous que l'enseignement public, sans être + irréligieux, doit faire abstraction de toute religion positive.» + (_Ibid._, p. 387.) + + +III + +C'était à la bourgeoisie, au pays légal, que s'adressait l'enseignement +secondaire. L'Université avait excité sous la Restauration les +défiances des libéraux, qui lui reprochaient de devenir trop cléricale, +et des catholiques militants, qui avaient réussi jusqu'en 1828 à éluder +le monopole en se servant des petits séminaires. La Charte de 1830 +promit une loi sur la liberté d'enseignement. Mais sous Louis-Philippe +les défenseurs de l'Etat laïque cessèrent de tenir l'Université +en suspicion; ils la louèrent comme une des plus belles œuvres de +Napoléon. Parmi les défenseurs du nouveau roi, beaucoup abandonnèrent +la liberté de l'enseignement comme ils abandonnaient la séparation +de l'Eglise et de l'Etat. Les attaques des hommes de l'_Avenir_, les +philippiques de Lacordaire contre le monopole n'eurent pas de résultat +immédiat; la rupture de Lamennais avec Rome fit, au contraire, négliger +pendant quelques années les projets conçus par lui. L'Université +d'ailleurs était remarquable depuis 1830 par la largeur avec laquelle +ses chefs accueillaient les hommes des opinions les plus diverses[122]. +Elle ne se ferma point au clergé; les ecclésiastiques introduits dans +ses cadres par la Restauration y restèrent toutes les fois qu'ils le +voulaient. Le fougueux anticlérical Isambert s'en plaignit en 1831 à +la Chambre des députés; bien qu'on fût alors en pleine lutte contre le +clergé carliste, les hommes du parti du mouvement, Barthe et Odilon +Barrot, lui répondirent qu'on devait accepter les professeurs capables, +prêtres ou laïques[123]. La monarchie de Juillet demeura fidèle à cette +règle. Environ cinquante collèges communaux avaient comme principaux +des prêtres à la veille de 1848. Dans quelques-uns des plus importants +collèges royaux, des lycées d'aujourd'hui, à Caen, à Bordeaux, à +Grenoble, on voit des proviseurs ecclésiastiques. Les professeurs +prêtres étaient plus rares que les administrateurs; cependant le +collège royal de Lyon conserva pendant de longues années un professeur +de philosophie célèbre, l'abbé Noirot. Les aumôniers enfin jouissaient +d'une grande influence. + + [122] «Ne nous lassons pas de répéter qu'aux environs de 1830 + l'Université de France a offert le spectacle réel d'une société + idéale, d'une société où toutes les opinions et tous les cultes se + rencontraient non seulement sans se combattre, mais avec une parfaite + bonne grâce.» (Alfred de Mézières dans le _Temps_, 17 février 1914.) + Cet esprit universitaire existait déjà sous la Restauration, même + dans un collège «bien pensant» comme Sainte-Barbe; un ancien élève + de cette maison, Victor Duruy, l'a rappelé: «Il me serait impossible + de dire si mes professeurs étaient catholiques, protestants ou + libres-penseurs; je ne leur ai connu qu'une religion, celle de + l'honnête et du beau.» (Cité par Hauser dans _Grande Revue_, 25 + octobre 1913.) + + [123] Séance du 21 janvier 1831. + +Il y eut donc, entre 1832 et 1842, une époque d'accalmie où l'Eglise +et l'Etat parurent disposés à vivre en bons termes. Cette alliance +plaisait aux deux hommes qui se trouvaient désignés par leur passé +pour être les représentants de l'Université dans les conseils du +gouvernement: c'étaient Guizot et Cousin. Guizot, pendant son long +séjour au ministère de l'instruction publique, prit toutes les mesures +propres à satisfaire le clergé, tout en conservant l'indépendance +de l'enseignement laïque[124]. Sorti du gouvernement, il reprit sa +plume de publiciste pour célébrer cette alliance. Grande est sa joie +en présence du réveil religieux, devenu si nécessaire pour contenir +les désirs sans bornes que la transformation de la société a fait +naître; ce réveil ne saurait inquiéter personne, car le catholicisme, +le protestantisme et la philosophie peuvent coexister dans la France +actuelle. Le catholicisme a proclamé que le spirituel est distinct +du temporel; aujourd'hui la société moderne affirme que l'Etat est +incompétent sur les rapports de Dieu avec l'homme[125]; donc l'accord +sur ce point est facile. Sans doute le gouvernement de l'Église, qui +a pour caractère l'infaillibilité, considère toute résistance comme +coupable; mais l'Eglise pourra conserver ce principe dans la sphère +religieuse, tandis que l'Etat maintiendra la liberté de conscience +et de pensée dans la sphère sociale. En traitant bien l'Eglise, la +société civile remédiera au mal actuel, qui est l'affaiblissement de +l'autorité: «Le catholicisme est la plus grande, la plus sainte école +de respect qu'ait jamais vue le monde». Le protestantisme, de son côté, +peut se développer librement aujourd'hui, avec ses multiples sectes +qui assurent un refuge à la liberté de conscience. Les deux religions, +loin de se combattre, doivent s'allier et songer uniquement à convertir +les incroyants: «Catholiques ou protestants, prêtres ou simples +fidèles, qui que vous soyez, si vous êtes croyants, ne vous inquiétez +pas les uns des autres, inquiétez-vous de ceux qui ne croient point. +Là est le champ; là est la moisson». Le moment est favorable, car la +philosophie a mené sa victoire assez loin pour être libre de confesser +que la morale humaine a besoin de la religion, «que le plus fier esprit +peut s'humilier devant Dieu, et qu'il y a de la philosophie dans la +foi»[126]. + + [124] Il aida, par exemple, Jean-Marie de la Mennais à développer + la congrégation des Petits Frères, qui donnait un enseignement + rudimentaire dans les villages de l'Ouest. (V. Laveille, _Jean-Marie + de la Mennais_, II, p. 47.) + + [125] «C'est là ce qu'il y a de vrai dans cette déplorable et confuse + parole, tant commentée: _la loi est athée_.» (_Du catholicisme, du + protestantisme et de la philosophie en France_, dans _Méditations et + études morales_.) + + [126] Un écrivain démocrate, Francisque Bouvet, fit à Guizot une + réponse tout inspirée par l'évangélisme républicain. Le catholicisme, + dit-il, empêchait le principe chrétien de produire ses effets + sociaux; le protestantisme a supprimé ces obstacles; la philosophie a + fait passer le christianisme dans la pratique. (_Du catholicisme, du + protestantisme et de la philosophie en France_, 1840.) + +Victor Cousin était devenu depuis 1830 un des administrateurs de +l'enseignement secondaire; dans le Conseil royal de l'instruction +publique, ses collègues le laissaient maître de décider sur tout ce +qui concernait la philosophie. Cette puissance même le rendit prudent, +plus soucieux que jamais de vivre en bons termes avec l'Eglise. Ayant +quitté sa chaire, n'écrivant plus de livres dogmatiques, il se mit à +corriger ses anciens ouvrages, à effacer les formules dangereuses. +Aux professeurs de philosophie, ses anciens élèves, il ne cessait +de recommander la modération, la réserve, tout en les invitant à +maintenir l'indépendance de la raison. Jules Simon, son disciple +irrespectueux, a présenté l'amusant résumé de ces conversations où il +engageait tel futur professeur, si les catholiques lui cherchaient +querelle, à se rendre chez l'évêque pour engager avec lui un débat +théologique[127]. Au clergé, le philosophe prodiguait les attentions, +les paroles flatteuses, les menus services; il voulait que le supérieur +de Saint-Nicolas du Chardonnet fût examinateur à l'agrégation; grâce +à lui, Guéranger fut aidé lorsqu'il restaura l'ordre des Bénédictins, +Lacordaire faillit devenir professeur à la faculté de théologie de +Paris; le Père Girard, le célèbre pédagogue de Fribourg, obtint un +prix et la décoration de la Légion d'Honneur[128]. Par contre, les +professeurs qui soulevaient les critiques du clergé restaient rarement +dans le collège où l'on s'était plaint d'eux. A Caen, le grave et +audacieux Vacherot fut ainsi attaqué, bientôt déplacé, parce que les +élèves du grand séminaire suivaient les cours de philosophie du collège +royal; on eut soin de lui donner pour successeur Jules Simon, qui était +alors connu comme catholique[129]. Lorsque Jouffroy prit au Conseil de +l'instruction publique la place de Cousin, il montra le même souci de +rassurer les catholiques par ses choix[130]. + + [127] Jules Simon, _Victor Cousin_, p. 89. + + [128] Barthélemy Saint-Hilaire, _M. Victor Cousin_, II, pp. 338, 343, + 344, 391. + + [129] V., dans les _Mémoires_ de l'Académie de Caen, les lettres + de Jules Simon (1896) et le récit des tribulations de Vacherot par + Pouthas (1905). + + [130] Il envoya Mourier à Besançon à la place d'un professeur jugé + dangereux. (Mourier, _Notes et souvenirs_, p. 26.) + +Ces avances devaient demeurer sans résultat. Le parti catholique, +libéré de la solidarité compromettante qui l'avait uni à Lamennais, +reparut bientôt énergique, audacieux, invoquant deux principes +nouveaux, l'ultramontanisme et le libéralisme: l'ultramontanisme qui +lui faisait rejeter les compromis gallicans chers à beaucoup d'évêques; +le libéralisme qui lui permit de revendiquer pour l'Église les +libertés formulées par la société moderne. Les catholiques militants +n'étaient pas d'accord sur toutes choses, mais un lien les unissait, +l'antipathie contre l'Université. Ils lui reprochèrent particulièrement +ce dont elle était le plus fière, le mélange des individus d'opinions +et de croyances différentes: mélange des élèves qui discutaient +avec la chaleur de la jeunesse l'existence de Dieu et les dogmes +religieux[131]; mélange des professeurs, dont la plupart, sans être +irréligieux, se montraient des catholiques assez tièdes, et surtout +peu disposés à sacrifier la liberté des non catholiques; mélange des +administrateurs qui étaient ici des prêtres, là des incroyants[132]. + + [131] Montalembert a conté que, dans sa classe, l'existence de + Dieu fut votée par les élèves à la majorité d'une voix. (Lecanuet, + _Montalembert_, I, p. 27.) + + [132] C'était vrai, non seulement pour les proviseurs, mais pour les + recteurs. On trouve parmi eux des prêtres, comme l'abbé Daniel à + Caen; des laïques très fervents, comme Loyson, le père d'Hyacinthe + Loyson; des voltairiens, comme Odilon Ranc, le grand-oncle du + journaliste Ranc (V. Ranc, _Souvenirs_, p. 9); des philosophes + anticatholiques, tels que Patrice Larroque (v. Georges Weill dans + _Revue internationale de l'enseignement_, 1914). + +Le monopole universitaire souleva une opposition furieuse. Il +comportait pour les pensions libres la nécessité de l'autorisation +préalable; en fait, elle ne fut jamais refusée à aucun prêtre offrant +des garanties d'honorabilité. Cousin a pu l'affirmer devant la Chambre +des pairs sans être démenti. Mais le monopole entraînait aussi pour +les établissements privés une charge financière, une contribution +proportionnelle au nombre de leurs élèves. C'était une faute grave +d'avoir confié à l'Université le soin de lever elle-même cet impôt, qui +exaspéra la bourgeoisie catholique[133]. La bataille s'engagea en 1843; +elle a été racontée souvent, et il est inutile d'en refaire le récit. +Bornons-nous à montrer comment l'esprit laïque fut défendu contre les +attaques de l'Église et de ses partisans. + + [133] «Cet impôt, que l'Université percevait elle-même, et auquel on + ne voyait guère d'autre but que celui de rétribuer les places de son + état-major, lui valut dans la bourgeoisie quasi la même impopularité + que le fameux impôt des 45 centimes a valu, chez les paysans, à + la république de 1848.» (Cournot, _Des institutions d'instruction + publique_, p. 279.) + +Le grand conflit fut précédé par quelques escarmouches qui mirent aux +prises, dans certaines villes, catholiques et universitaires. Les plus +ardents parmi ces derniers furent les professeurs de philosophie, +oublieux des conseils de prudence que Victor Cousin leur prodiguait. A +Bordeaux, par exemple, Bersot discuta dans une brochure les conférences +de Lacordaire; attaqué aussitôt par L'_Ami de la Religion_, dénoncé à +Paris par son chef hiérarchique, un recteur tout dévoué à l'Église, +il revendiqua énergiquement les droits de la raison; le gouvernement +le soutint contre le recteur, mais le changea de poste[134]. La +même année, à Lyon, Francisque Bouillier, qui venait de publier un +abrégé des théories de Kant, subissait les critiques répétées du +journal catholique local, le _Réparateur_; un véritable espionnage +fut organisé contre lui[135]. A Caen, Charma luttait énergiquement +contre le clergé[136]; à Toulouse, Gatien-Arnoult tenait tête à +l'archevêque[137]; à Strasbourg, toujours en 1842, le professeur +italien Ferrari était accusé de communisme par le journal catholique +_L'Alsace_[138]. D'autres universitaires, comme Zévort à Rennes, Bonnet +à Mâcon, passaient par des épreuves semblables[139]. Ce fut un prélude +à l'attaque générale que Parisis, Veuillot, Montalembert menèrent +depuis 1843 contre l'Université. + + [134] V. Hémon, _Bersot et ses amis_, p. 34 sqq. Cf. Vauthier dans + _Revue internationale de l'enseignement_, 1911. + + [135] Latreille, _Francisque Bouillier_, p. 49 sqq. + + [136] V. Pouthas, dans _Mémoires_ de l'Académie de Caen, 1906, p. 127 + sqq. + + [137] Celui-ci, d'Astros, publia un mandement spécial contre les + doctrines philosophiques du professeur. + + [138] Dejob dans _Bulletin italien_ de Bordeaux, avril-juin 1913. + Un autre Italien au service de la France, Libri, mena rude campagne + contre le clergé (Dejob, _ibid._, juillet-septembre 1912). + + [139] Barthélemy Saint-Hilaire, _M. Victor Cousin_, I, p. 500. + +Cette même année, Victor Cousin essayait encore de maintenir la paix +et disait à la Chambre des pairs: «à l'heure où nous parlons, il ne +s'enseigne dans aucune classe de philosophie d'aucun collège du royaume +aucune proposition qui directement ou indirectement puisse porter +atteinte à la religion catholique[140]». Mais attaqué sans relâche, +accusé de panthéisme, il se décida en 1844 à combattre les catholiques +militants, à se présenter comme le défenseur de l'Université. L'Etat, +disait-il, s'est toujours, et dans tous les pays, réservé le droit +de surveiller, de diriger l'enseignement; Napoléon a su réaliser +brillamment l'œuvre nationale de la Révolution en créant l'Université. +Va-t-on revenir là-dessus, créer des collèges catholiques, protestants, +juifs? «Dès l'enfance, nous apprendrons à nous fuir les uns les autres, +à nous renfermer dans des camps différents, des prêtres à notre tête; +merveilleux apprentissage de cette charité civile qu'on appelle le +patriotisme!» L'Université, quoi qu'on dise, donne l'éducation[141]. +C'est elle qui assure l'unité de notre pays. «C'est parce qu'elle est +avant tout une grande institution morale et politique, qui imprime à +tous ses établissements un esprit commun et les dirige vers une fin +commune, le service et l'amour de la patrie, telle que nos pères nous +l'ont faite; c'est à ce titre qu'à toutes les époques de réaction elle +a été si violemment attaquée, d'abord en 1815, puis en 1821, enfin +aujourd'hui[142]». + + [140] Discours du 15 mai 1843. + + [141] «Je regarde comme le lieu commun le plus frivole, le plus + contraire à toute expérience et à la nature des choses, cette + séparation, si fort à la mode aujourd'hui dans un certain monde, de + l'instruction et de l'éducation, et je soutiens, avec tout ce qu'il + y a jamais eu d'hommes d'Etat, de moralistes et d'hommes d'école + consommés, que partout où il y a une instruction véritablement saine + et forte, il y a déjà un grand fonds d'éducation.» + + [142] Discours du 21 avril 1844. Ce discours, et tous les autres + prononcés par Cousin sur le même sujet, sont réunis dans _Défense de + l'Université et de la philosophie_. + +L'orateur de l'Université remonta plusieurs fois à la tribune pour +défendre la même cause, pour justifier la neutralité de l'enseignement +philosophique[143]. Il montra que le clergé, pour créer des maisons à +lui, ferait appel forcément à la seule congrégation capable de les +diriger, celle des jésuites. Tous les établissements privés, dit-il, +disparaîtront; la France ne connaîtra plus que «deux éducations +essentiellement contraires, l'une cléricale et au fond jésuitique, +l'autre laïque et séculière. De là deux générations séparées l'une de +l'autre dès l'enfance, imprégnées de bonne heure de principes opposés, +et un jour peut-être ennemies[144]». + + [143] «Toutes les fois que vous entendrez accuser l'enseignement + philosophique d'être vague, vaporeux, sans caractère religieux + déterminé, sachez que ce qu'on vous demande, c'est que le caractère + religieux soit si bien déterminé, que ce soit celui d'une communion + particulière qui repoussera les élèves de toutes les autres + communions» (3 mai 1844). + + [144] 22 mai 1844. + +Cousin pouvait être récusé comme défenseur de l'Université, car +c'était sa propre cause qu'il défendait. L'homme qui exprima le +mieux les sentiments de la bourgeoisie fut Thiers, dans son rapport +de 1844 au nom de la commission chargée d'examiner le projet de loi +sur l'enseignement secondaire[145]. Il faut, dit Thiers, concilier +deux droits également légitimes, celui de l'État et celui du père de +famille. L'État ne saurait imposer sa marque à tous les élèves, mais +il doit maintenir l'unité du pays, ne pas autoriser un enseignement +préparant les jeunes Français à croire que la Révolution fut un long +crime, Napoléon un usurpateur, et la révocation de l'édit de Nantes +une mesure salutaire. On supprimera l'autorisation préalable, mais +à ceux qui veulent ouvrir des collèges on demandera des garanties, +représentées par un brevet de capacité ou des grades, et l'on +continuera d'exiger qu'ils n'appartiennent point aux congrégations +non autorisées. La surveillance des établissements privés revient à +l'Université, qui a les mêmes titres que nos grands corps judiciaires +à représenter l'Etat. Elle ne mérite pas les calomnies dont on la +poursuit. Parmi les professeurs, beaucoup pratiquent, tous respectent +la religion, mais sans vouloir l'imposer; parmi les élèves, la grande +majorité se compose de pratiquants; l'Université forme d'aussi bons +chrétiens que les maisons ecclésiastiques. Quant aux petits séminaires, +le chiffre de 20.000 élèves qui leur est accordé suffit amplement aux +besoins du clergé. Conservons donc les ordonnances de 1828, approuvées +par Charles X. Maintenons notre enseignement d'État: «l'esprit de +notre révolution veut que la jeunesse soit élevée par nos pareils, par +des laïques animés de nos sentiments, animés de l'amour de nos lois». +L'Eglise, qui a triomphé de la persécution, «ne triomphera pas de la +raison calme, respectueuse, mais inflexible». + + [145] Ce rapport a été reproduit dans les _Discours parlementaires_ + de Thiers, t. VI. + +Ce rapport excita un véritable enthousiasme dans tous les partis +dynastiques, même chez les conservateurs qui luttaient contre la +politique de Thiers. Il leur plaisait par le mélange des formules +respectueuses envers la religion et des déclarations d'indépendance +en face du clergé[146]. Il leur plaisait par son attachement au +gallicanisme; cette doctrine, de plus en plus combattue par le +groupe catholique militant, leur apparaissait comme le meilleur +compromis qu'on eût trouvé entre les prétentions contradictoires des +deux puissances. Plusieurs universitaires attachés au catholicisme +s'indignaient des attaques dirigées contre le corps auquel ils +appartenaient. Saint-Marc Girardin avait dès 1843 reproché au clergé +militant d'employer comme armes «l'interprétation poussée jusqu'à +l'absurdité, le talent de tronquer et de falsifier les écrits sous +prétexte de les extraire, la haine de la bonne foi et de la vérité, les +armes enfin des jésuites»[147]. Des hommes politiques libéraux, pleins +de sympathie pour la religion, tenaient le même langage. Tocqueville, +par exemple, avait rapporté des États-Unis cette idée qu'une alliance +est possible, qu'elle est nécessaire, entre la religion et la liberté; +il s'attristait de voir cette cause compromise par des hommes qui +réclamaient la domination[148]. Le successeur et l'admirateur des +légistes français, Dupin, apportait la même ardeur qu'eux à combattre +les jésuites et à défendre les principes du gallicanisme[149]. + + [146] Thiers parla de même dans son interpellation du 2 mai 1845 + sur l'existence illégale des jésuites: «Respect de notre auguste + religion, respect des droits sacrés de l'Etat, telle est la double + inspiration sous laquelle nous devons penser et parler dans cette + question.» + + [147] _Journal des Débats_, 15 mai 1843. C'est Cuvillier-Fleury, + écrivant au duc d'Aumale, qui lui signala cet article écrit par + Saint-Marc, «le plus religieux des hommes». Et le jeune prince + répondait à son maître: «Je suis tout à fait du parti de l'Université + dans sa querelle avec le clergé. Vous le savez, je suis un catholique + sincère et convaincu; j'aime ma religion, je respecte ses ministres. + Mais je crois les prêtres peu aptes à former des hommes pratiques, + et je me défie de leurs habitudes envahissantes. Les jeunes gens + qui sortent des séminaires ne sont pas plus moraux que ceux qui + sortent des collèges; ils sont moins francs, moins énergiques.» + (_Correspondance_, I, 26 mai 1843.) + + [148] «Au lieu de se rattacher au droit commun et de se borner à en + réclamer l'exercice, on a montré la pensée de dominer l'éducation + tout entière, sinon de la diriger.» (_Œuvres et correspondances + inédites_, I, p. 122.) Devant la Chambre, il reprocha au ministère + «d'attirer à lui le catholicisme, de mettre la main sur le clergé», + de chercher à rétablir l'union intime entre l'Eglise et l'Etat, et de + réveiller ainsi contre l'Eglise les antipathies et les défiances de + tous ceux qui aimaient la liberté religieuse (28 avril 1845). + + [149] Le 2 mai 1845, à la Chambre, il appuya l'interpellation de + Thiers. Le clergé, disait-il, est hors de cause: «c'est pour lui que + nous combattons en cherchant à l'isoler, à le séparer de ceux qui + le compromettent.» Parmi les congrégations il déclare n'en vouloir + qu'aux jésuites. + +Le chef du gouvernement, Guizot, partageait les opinions de ses +émules sur le besoin de concilier l'indépendance de l'État et les +droits de l'Église; il avait déclaré accepter les principes formulés +par Thiers. Mais il tendait à faire plus grande qu'eux la part de +l'Église, à la désarmer par ses concessions et ses prévenances. En +1845 un ambassadeur habile, Rossi, parvint à clore le débat sur les +jésuites par un arrangement direct avec Rome. En 1846 Guizot soutint +devant la Chambre des députés que le ministère devait, non pas défendre +l'Université contre le clergé, comme le demandait Thiers, mais, +«s'élever au-dessus de la lutte, la dominer et la pacifier»[150]. +Son collègue au ministère de l'instruction publique, Salvandy, +s'inspira des mêmes idées: bienveillant pour les instituteurs dont il +voulut améliorer la condition matérielle, et pour les professeurs, +qu'il combla de prévenances, il s'attachait néanmoins plus encore +à satisfaire les catholiques, à écarter de l'Université les +fonctionnaires qui leur portaient ombrage[151]. Son attitude souleva +les protestations des professeurs indépendants qui allaient fonder +la _Liberté de penser_[152]. Mais elle était acceptée par le pays +légal. Celui-ci avait manifesté une fois de plus sa répulsion pour les +jésuites; bourgeois et ouvriers dévoraient le _Juif errant_ d'Eugène +Sue et frémissaient devant les méfaits de Rodin[153]. La fermeture +de quelques collèges autorisée par Rome en 1845, le désaveu infligé +par certains catholiques aux violences de Montalembert et de Veuillot +apaisèrent cette hostilité. Plusieurs défenseurs de l'Université +approuvaient le gouvernement de protéger la religion, de poursuivre +les écrits hostiles au christianisme[154]. Les républicains eux-mêmes +évitaient en général d'attaquer le parti catholique et n'objectaient +rien contre le principe de la liberté d'enseignement[155]. Quant aux +défenseurs de la monarchie de Juillet, l'accord entre une Eglise à +tendances gallicanes et un État indépendant, mais amical et courtois, +demeura leur idéal jusqu'en 1848. + + [150] Séance du 31 janvier 1846. + + [151] Patrice Larroque fut ainsi relevé de ses fonctions de recteur + (Georges Weill, art. cité). Un normalien israélite, Eugène Manuel, + fut invité, à cause de sa religion, à ne pas choisir l'enseignement + de la philosophie. (Manuel, _Lettres de jeunesse_, p. 57.) + + [152] Amédée Jacques, dans l'avant-propos de cette Revue (15 + décembre 1847), écrivait: «Ne voyons-nous pas renaître l'intolérance + religieuse au mépris des lois, et une sorte d'hypocrisie officielle + se glisser peu à peu dans nos mœurs, comme pour rivaliser avec + l'esprit réactionnaire de la Restauration?» + + [153] Ballanche, parlant du succès «scandaleusement européen» de ce + livre, disait: «Toute la terre le dévore; il voyage plus rapidement + que le choléra.» (_Correspondance des deux Ampère_, 1875, II, p. 134.) + + [154] Le jury condamna en 1844 un écrit du polémiste antichrétien + Toussaint Michel, _Caducité des religions prétendues révélées_. + Cuvillier-Fleury, en l'annonçant au duc d'Aumale, approuva ce + verdict: «Le clergé mérite la même protection que l'Université.» + (_Correspondance_, I, p. 271.) + + [155] V. Georges Weill, _Les républicains et l'enseignement sous + Louis-Philippe_ (_Revue internationale de l'enseignement_, 1899). + + + + +CHAPITRE IV + +La rupture avec l'Église + + +L'esprit de conciliation qui animait Thiers, Guizot, Cousin lui-même, +déplut à beaucoup de partisans de l'esprit laïque, peu soucieux de +défendre et de conserver la monarchie censitaire. Là où Louis-Philippe +ne voyait, selon le mot qu'on lui a prêté, qu'une querelle entre +cuistres et bedeaux, ils aperçurent un antagonisme redoutable entre une +Église qui passait à l'ultramontanisme et un État qui marchait à grands +pas vers la démocratie. C'est ce qui fut mis en lumière par Michelet et +Quinet. + +Tous les deux appartenaient à l'esprit du dix-huitième siècle par leurs +origines. Le père de Michelet, disciple de Voltaire et d'Helvétius, +était un rationaliste convaincu et prescrivit, quand la mort approcha, +qu'on lui fît des obsèques civiles[156]. Edgar Quinet avait un père +voltairien et républicain, aussi hostile à Napoléon qu'aux Bourbons; +sa mère, d'une famille calviniste, le laissa baptiser comme catholique +parce qu'elle redoutait l'intolérance populaire. Elle lui enseigna Dieu +par des prières improvisées, par des appels au sentiment de l'enfant, +sans jamais lui inculquer les dogmes d'une Église particulière; le +premier nom d'écrivain qu'elle lui apprit fut celui de Voltaire[157]. +Après avoir terminé ses études, Quinet demeura quelque temps hésitant +sur sa véritable vocation jusqu'à ce qu'il fît la connaissance de +Cousin. Ce meneur d'hommes conquit le jeune enthousiaste et ne tarda +pas à deviner en lui un penseur et un écrivain[158]. C'est chez Cousin +qu'Edgar Quinet rencontra Michelet; désormais il avait trouvé le +compagnon, l'ami, le frère qu'il cherchait. Puis l'Allemagne, entrevue +dans le livre de Mme de Staël, l'attira de plus en plus: il passa +plusieurs années sur les bords du Rhin, s'inspira des poètes et des +philosophes germains, tout en sachant deviner les aspirations des +hommes politiques prussiens et les dangers qui en résulteraient plus +tard pour la France. Herder lui avait donné le goût de la philosophie +de l'histoire; ses études, ses réflexions l'amenèrent à penser que la +vie sociale d'un peuple dépend avant tout de sa religion, qu'on ne +saurait comprendre la politique ou la littérature d'une nation avant +d'avoir pénétré ses croyances. «La religion, disait-il en ouvrant +son cours à la Faculté des Lettres de Lyon en 1839, la religion est +la colonne de feu qui précède les peuples dans leur marche à travers +les siècles; elle nous servira de guide[159]». Il essaya d'expliquer +l'origine des sociétés par l'œuvre de ces prophètes religieux qui +s'appelaient Orphée, Hermès, Zoroastre, Manou, Moïse[160]. + + [156] V. Monod, _Le père de Michelet_ (dans _Jules Michelet_). «Sorti + du dix-huitième siècle, a écrit Michelet, je m'en écartais parfois un + moment pour y revenir toujours.» (_ibid._, p. 234.) + + [157] Quinet, _Histoire de mes idées_, pp. 19, 33, 54. + + [158] V. les lettres dithyrambiques de Quinet à sa mère en 1825 sur + Cousin. (_Œuvres_, t. XIX, p. 320 sqq.) + + [159] _Unité morale des peuples modernes_ (_Œuvres_, t. I.) + + [160] _Le génie des religions_ (1841). + +Mais il ne suffisait point à Quinet d'expliquer le passé; il voulait +aussi agir sur le présent, défendre la cause de la démocratie et lui +enseigner la morale religieuse dont elle avait besoin pour remplir sa +mission. Peu après la révolution de 1830 il avait reproché à la royauté +nouvelle sa faiblesse en face de la Sainte Alliance, mais sans lui +demander de rompre avec le catholicisme. Sans doute cet admirateur de +1789 disait déjà que la Révolution avait préparé la ruine des anciennes +Églises, dépourvues désormais de vie spirituelle; une religion nouvelle +naîtrait bientôt, pensait-il, dans un pays nouveau, probablement en +Amérique[161]. Néanmoins Quinet jusqu'à 1842 était resté à l'écart des +polémiques dirigées contre le catholicisme. + + [161] _De l'Avenir de la religion_, juin 1839. (Mélanges, t. VI.) + +Michelet avait appris dans Vico, dont il traduisit le livre, que +«l'homme forge sa propre fortune, il est son propre Prométhée». Dès +1820 il ne voyait en Jésus qu'un homme, un grand homme; depuis 1833 il +se persuada que le christianisme était frappé de mort[162]. Cependant +cet exalté, pénétré de la croyance en Dieu, évita longtemps d'attaquer +les croyances traditionnelles. Ses contemporains l'avaient considéré +pendant quelques années comme un catholique; bientôt ce ne fut plus +possible, mais l'image idéalisée qu'il présentait du moyen âge dans les +premiers volumes de son _Histoire de France_ charma les catholiques +artistes comme Montalembert, Nettement et d'Eckstein[163]. En 1841 +parut l'admirable étude sur Jeanne d'Arc. + + [162] Monod, _Jules Michelet_, p. 90-93. Cf. pour toute la campagne + de Michelet et de Quinet au Collège de France, _La vie et la pensée + de Jules Michelet_, par Monod. + + [163] Les attaques avaient cependant commencé contre lui. Une de ses + conférences fut dénoncée à Cousin par un prêtre. (Hémon, _Bersot et + ses amis_, p. 23). + +Les deux professeurs du Collège de France n'étaient donc pas encore +engagés dans les conflits quotidiens quand ils virent commencer en +1842 la guerre contre l'Université. Les hésitations de Cousin, les +atermoiements des ministres les indignèrent: puisque l'enseignement +public semblait abandonné par ses chefs, ils se chargèrent de le +défendre. Tout les préparait à mener cette campagne ensemble, sympathie +réciproque, études semblables, idéal commun. Sans doute il y avait +entre eux quelques divergences qui se marquèrent plus tard. Quinet +demeura toujours plus chrétien que Michelet; tandis que celui-ci voyait +dans la Révolution de 1789 la rupture complète avec le passé, Quinet +y découvrait le développement naturel des concepts et des symboles +apportés par le christianisme à l'humanité[164]. Mais en 1842 ils +n'apercevaient pas encore ces divergences. Tous les deux voyaient dans +l'histoire de l'humanité le combat de l'esprit contre la matière, la +victoire progressive de la liberté sur la fatalité; tous les deux +considéraient la Révolution comme une des phases décisives de ce +combat, et la France comme le soldat seul capable de remporter cette +victoire; tous les deux reprochaient à l'Église romaine de prendre +parti contre la démocratie et la liberté. + + [164] V. Boberley, _Les idées de Quinet et de Michelet sur la + religion_. (_Revue chrétienne_, 1916-17.) + +C'est en 1843 que Michelet transforma brusquement sa chaire en tribune +et s'attaqua aux jésuites. Il leur reproche surtout le «machinisme +moral»: la Compagnie a voulu établir dans l'Eglise et le monde un +ordre mécanique, et monter une puissante machine de guerre contre +le protestantisme et l'incrédulité. Le moyen âge fut une époque de +liberté, donc une époque féconde; les jésuites ont détruit cette +fécondité. Ils ont l'esprit de mort, opposons-leur l'esprit de +vie.--Désormais l'ardent professeur, excité par les applaudissements +chaleureux des uns et les attaques furieuses des autres, va reprendre +chaque année un thème semblable: qu'il expose en 1844 les rapports de +Rome et de la France au XVIIe siècle, ou dans les années suivantes +les origines de la Révolution, toujours l'Eglise romaine, dégradée par +le jésuitisme, sera dénoncée par lui comme l'ennemie du progrès, comme +l'inspiratrice des persécutions. + +Michelet publiait en même temps des livres de combat, dont le +retentissement fut plus grand encore que celui de ses cours. En 1845 +parut _Le prêtre, la femme et la famille_. C'est une attaque en règle +contre la confession. Les jésuites au XVIIe siècle ont organisé la +direction de conscience et fourni des confesseurs aux innombrables +couvents de femmes qui naquirent alors. La moralité fut sauvée par un +Descartes, un Galilée, un Poussin, par les vertus des jansénistes, +par les satires de l'auteur de _Tartuffe_. Ce fut la contre-partie du +mysticisme maladif que propageaient les jésuites, en inspirant à Marie +Alacoque la dévotion pour le Sacré-Cœur. Cependant la confession +alors était moins dangereuse qu'aujourd'hui; le clergé, composé de +croyants, se mortifiait par le jeûne; il avait une science, une culture +qui le préservaient de la basse concupiscence. Mais le confesseur +du dix-neuvième siècle, moins instruit, d'un niveau moral et social +inférieur, ne mérite pas la confiance qui, pleinement accordée par +sa pénitente, lui permet de diriger les enfants, les domestiques, la +maison tout entière. La famille française est coupée en deux: le père +d'un côté, voltairien ou libre penseur; de l'autre côté, la mère avec +sa fille, car 620.000 jeunes filles sont élevées par les religieuses +sous la direction des prêtres. De là viennent ces querelles intestines +qui ruinent la famille et tuent l'amour. + +Après avoir écrit ces deux livres négatifs, pour combattre le faux, +Michelet voulut, comme il l'a dit lui-même, composer des livres +positifs qui montreraient la vérité[165]. En 1846 parut le _Peuple_, +magnifique apologie de la démocratie, qui célèbre la gloire des +travailleurs et fait un appel chaleureux à l'union des classes. Il +indique la religion destinée à remplacer en France le catholicisme; +c'est la religion de la patrie. «La patrie, c'est bien en effet la +grande amitié qui contient toutes les autres[166]». Cette religion +devra être enseignée à tous les enfants de notre pays. «C'est le +seul qui ait le droit de s'enseigner ainsi lui-même, parce qu'il est +celui qui a le plus confondu son intérêt et sa destinée avec ceux de +l'humanité. C'est le seul qui puisse le faire, parce que sa grande +légende nationale, et pourtant humaine, est la seule complète et la +mieux suivie de toutes, celle qui, par son enchaînement historique, +répond le mieux aux exigences de la raison[167]». Dieu et la patrie, +voilà les croyances que les parents doivent inculquer aux enfants; +voilà celles qu'ils recevront à l'école quand l'école sera délivrée de +la tyrannie du prêtre[168]. Cette religion de la France démocratique, +Michelet l'oppose aux catholiques tout comme aux partisans du +socialisme humanitaire. + + [165] V. _Une année du Collège de France_, conclusion. + + [166] _Le Peuple_, p. 206. + + [167] P. 253. + + [168] «Ce prêtre, ce serf, c'est le tyran du maître d'école. Celui-ci + n'est pas son subordonné légalement, mais il est son valet. Sa femme, + mère de famille, fait sa cour à Madame la gouvernante de Monsieur + le curé, à la pénitente préférée, influente. Elle sent bien, cette + femme qui a des enfants et qui a tant de peine à vivre, qu'un maître + d'école mal avec le curé, c'est un homme perdu!» (p. 104). + +Au _Peuple_ succéda en 1847 l'_Histoire de la Révolution_, qui donnait +le commentaire et la justification de cette religion nouvelle. Michelet +débute en comparant l'Eglise et la Révolution, la foi barbare du +moyen-âge et la foi lumineuse des hommes de 1789[169]. Buchez avait +montré dans la Révolution l'accomplissement du christianisme, et cette +idée enthousiasmait les démocrates heureux d'invoquer, à l'exemple de +Camille Desmoulins, le nom du «sans-culotte Jésus». Michelet affirme +qu'il y a là une illusion: le christianisme soumet le monde à la grâce, +la révolution à la justice. Le christianisme repose sur le péché +originel d'un homme, racheté par le sacrifice d'un Dieu; en retour +de ce sacrifice, il demande aux hommes, non d'accomplir des œuvres +de justice, mais de croire; et l'homme qui croit, c'est celui qui a +reçu le don de la foi, don gratuit venant de la grâce de Dieu. Ceux +qui n'ont pas obtenu ce don sont damnés. Le christianisme proclame +ainsi le système de l'arbitraire, et comme le monde ne peut cependant +vivre sans justice, il tolère les jugements humains et se tire de +cette contradiction par des formules hypocrites[170]. Ce système a +régné pendant des siècles, accumulant massacres et persécutions. Mais +quelques hommes d'élite ont conservé l'idée de la justice; bien humbles +et bien timides furent ces précurseurs, un Rabelais, un Molière, un +Voltaire. Ils se faisaient tout petits, ridicules, pour échapper à la +tyrannie; mais leurs écrits ont préparé la Révolution. «La Révolution +n'est autre chose que la réaction tardive de la Justice contre le +gouvernement de la faveur et la religion de la grâce». + + [169] V. l'introduction du t. I (1847). + + [170] «L'Eglise juge et ne juge pas, tue et ne tue pas. Elle a + horreur de verser le sang; voilà pourquoi elle brûle. Que dis-je? + Elle ne brûle pas. Elle remet le coupable à celui qui brûlera, et + elle ajoute encore une petite prière comme pour intercéder. Comédie + terrible, où la justice, la fausse et cruelle justice, prend le + masque de la grâce» (p. 26). + +Edgar Quinet, lorsqu'il commença en 1843 sa campagne contre les +jésuites, fit avec plus de précision que son ami l'histoire de +l'ordre; il raconta la vie d'Ignace, les premières œuvres, les +missions remarquables par le courage des martyrs, mais si médiocres +comme résultat. Le jésuitisme, dans son désir de dominer, oppose aux +souverains du XVIe siècle la justification de la démocratie, du +régicide; mais bientôt il trouve mieux, il gouverne les despotes en +leur fournissant des confesseurs. «Partout où une dynastie se meurt, +je vois se soulever de terre et se dresser derrière elle, comme un +mauvais génie, une de ces sombres figures de confesseurs jésuites, qui +l'attire doucement, paternellement dans la mort»: c'est Auger pour +Henri III de France, Peters pour Jacques II d'Angleterre, Nithard pour +Charles II d'Espagne. Les jésuites éducateurs ont travaillé, comme les +confesseurs, à étouffer l'énergie et l'initiative de l'homme[171]. + + [171] Voici l'œuvre de leurs collèges: «donner à l'esprit un + mouvement apparent qui lui rende impossible tout mouvement réel, le + consumer dans une gymnastique incessante et sous de faux semblants + d'activité, caresser la curiosité, éteindre dans le principe le génie + de découverte, étouffer le savoir sous la poussière des livres» (6e + leçon). + +L'archevêque de Paris, dans son livre sur la liberté d'enseignement, +censura l'ouvrage de Quinet; celui-ci répondit par une lettre publique. +Il y critique vivement le système, esquissé par le prélat, qui +instituait autant d'enseignements séparés qu'il y a de confessions +religieuses; ce serait la destruction du lien national, maintenu par +l'Université. «Qui enseignera au catholique l'amour du protestant? +Est-ce celui-là même qui inculque l'horreur du dogme protestant?... +Entre des cultes désormais égaux, il faut une intervention spirituelle +qui ramène à la paix ceux que tout pousse à la guerre»[172]. + + [172] _Réponse à M. l'Archevêque de Paris_, août 1843. (_Œuvres_, + t. II.) + +Quinet continua le combat en 1844 dans son cours sur l'ultramontanisme. +Il y exalte la foi nouvelle, qui réalise enfin l'esprit de l'Evangile +en appliquant les principes de 1789[173]. Cette foi eut comme +apôtres les philosophes du XVIIIe siècle; la Révolution, préparée +par leurs écrits, a complété la grandeur de la France en assurant +l'épanouissement de l'idée nationale; au contraire, l'Italie est +demeurée victime du cosmopolitisme romain. + + [173] «Quand la force régnait à la place de l'âme, quand l'épée + décidait de tout, quand l'inquisition, la Saint-Barthélemy, la + torture empruntée du droit païen, le caprice d'un seul homme, + c'est-à-dire quand la société païenne durait, dominait encore, vous + appeliez cela un royaume très chrétien! Et depuis, au contraire, que + la fraternité, l'égalité, inscrites dans la loi, tendent de plus en + plus à descendre dans les faits; depuis que l'esprit est reconnu plus + fort que l'épée et le bourreau, depuis que l'esclavage, le servage + ont cessé ou que l'on travaille à en abolir les restes, depuis + que la liberté individuelle consacrée devient le droit de toute + âme immortelle, depuis que ceux dont les pères se sont massacrés + se tendent désormais la main, c'est-à-dire, depuis que la pensée + chrétienne, sans doute trop faiblement encore, pénètre peu à peu les + institutions et devient comme la substance et l'aliment du droit + moderne, vous appelez cela un royaume athée!» (3e leçon). + +La rude franchise de Quinet, de Michelet, contrastait avec les +transactions prudentes recherchées par la philosophie officielle. +Quinet voulut lui dire son fait, et en 1845, dans un nouveau cours, il +traça un portrait impitoyable de l'éclectisme. Celui-ci, né en 1815, +a toujours capitulé: avec la philosophie écossaise ou allemande, avec +la Charte, il a toujours cherché des compromis, comme aujourd'hui +avec l'Eglise. «Quel spectacle étrange et instructif que celui +d'une philosophie qui a perdu la foi en elle-même! Comme elle se +retire peu à peu de toutes les questions vitales! Comme le mouvement +l'effraye! Quelle appréhension de la lutte! Quelle circonspection, +quel tempérament de vieillard![174]» L'éclectisme veut faire de la +philosophie et de la religion deux puissances officielles, unies +seulement par des rapports diplomatiques; mais la vraie philosophie ne +peut pas négliger ces dogmes, ces mystères, ces cultes qui l'entourent. +Il faut une religion pour le peuple, disent les conservateurs; c'est +vrai, au sens profond du mot; mais si l'on accepte le sens où ils +l'entendent, la France demeurera coupée en deux nations éternellement +séparées. Voilà l'œuvre néfaste de cette école qui eut pourtant ses +jours de grandeur[175]. + + [174] _Le christianisme et la Révolution française_ (_Œuvres_, t. III, + p. 30). + + [175] «Je dois m'éloigner de cette école, de cette pensée qui, dans + mes meilleures années, m'a souvent fait battre le cœur.» (_ibid._, + p. 40.) + +Quant à l'Eglise, elle s'est révélée depuis 1789 comme l'ennemie de +la France nouvelle. En 1815, elle s'est réjouie de l'invasion, de +la défaite. «Qu'est-ce donc que ce prodige d'une Eglise qui se dit +nationale, et qui toujours se glorifie de ce qui nous désespère, et se +désespère de ce qui nous glorifie? Si nous périssons, elle s'élève; +si nous nous élevons, elle périt»[176]. Le catholicisme ne peut plus +être l'âme de la France. La Révolution le remplacera, car elle a un +caractère universel et religieux. Travaillons donc à l'avènement de +la démocratie, mais ne croyons pas le rendre plus facile en abaissant +le niveau moral du peuple. C'est en fortifiant les consciences que +nous accomplirons la révolution religieuse, sans laquelle toutes les +révolutions politiques resteront inutiles. + + [176] _Ibid._, p. 259. + +Les leçons et les ouvrages des deux grands polémistes eurent un +retentissement considérable. Ce n'était pas seulement la jeunesse +du quartier latin qui venait les acclamer au Collège de France et +faire taire l'opposition des catholiques. Les penseurs, les écrivains +d'esprit indépendant les encourageaient dans leur œuvre. Vigny écrivit +à Quinet pour le féliciter de son courage[177]. Quant à George Sand, +elle avait achevé, sous l'influence de Lamennais et de Pierre Leroux, +l'évolution qui la mena des croyances catholiques à la religion de +la démocratie. Lorsqu'elle écrivit à Michelet à propos de son livre, +_Le prêtre, la femme et la famille_, ce fut pour lui reprocher trop +de modération[178]. Les universitaires de gauche saluaient avec +reconnaissance le nom de leurs deux illustres défenseurs, et tâchaient +de leur faire écho dans des pamphlets documentés contre un clergé +asservi aux jésuites. Un professeur de Strasbourg, Génin, emprunta +les colonnes du grand journal républicain, le _National_, pour +énumérer, avec une précision impitoyable, les superstitions répandues +par le clergé dans les campagnes, les calomnies accumulées contre +l'enseignement laïque, les détails inconvenants et malpropres contenus +dans les livres destinés à l'enseignement des séminaires[179]. + + [177] V. Monin dans _Revue d'histoire littéraire de la France_, 1913, + p. 669. + + [178] «Je trouve, lui écrivait-elle, que vous dépensez trop de force + et de génie à frapper sur trop peu de chose. Vous voulez réformer + l'Eglise et changer le prêtre; moi je ne veux ni de ces prêtres, ni + de cette Eglise.» (Monod, _Jules Michelet_, p. 353). Sur les opinions + de la grande romancière, v. Wladimir Karénine, _George Sand_, t. III, + p. 219 sqq. + + [179] Génin, _Les Jésuites et l'Université_, 1844. Il accepte + d'ailleurs la suppression du monopole universitaire, pourvu que + l'Etat conserve la collation des grades, la surveillance des maisons + libres, et chasse les jésuites. + +Quant au gouvernement, il demeura quelque temps déconcerté par +l'audace des deux écrivains. C'était l'enseignement de l'Etat qu'ils +défendaient; pouvait-on leur en faire un grief? D'ailleurs à cette +époque les professeurs de l'enseignement supérieur, suivant la +tradition inaugurée en 1828, traitaient en chaire les questions du +jour. A la Sorbonne, par exemple, Ozanam faisait de ses leçons de +littérature un cours d'apologétique. Mais les catholiques s'irritèrent +de l'ardente campagne menée au Collège de France; une pétition adressée +par eux à la Chambre des pairs provoqua un débat très vif en 1845. +Montalembert flétrit les deux professeurs, tout en ajoutant qu'il ne +réclamait contre eux aucun châtiment. Cousin lui répondit et se donna +un beau rôle en prenant la défense des hommes qui avaient combattu +l'éclectisme; tout en désapprouvant leurs exagérations, il invoqua la +liberté traditionnelle du Collège de France et montra que la cause de +tout ce désordre était dans la réaction catholique, dans l'impunité +laissée aux jésuites[180]. Néanmoins le gouvernement de Guizot et de +Salvandy ne voulut pas laisser le terrain libre aux adversaires de +l'Eglise. Quinet faisait un cours «de littérature et institutions de +l'Europe méridionale»; invité à rayer le mot _institutions_, il refusa +et préféra suspendre son enseignement en 1846. Michelet continua seul, +avec la même ardeur; mais en janvier 1848 un ordre ministériel vint lui +interdire de continuer ses leçons[181]. + + [180] Cette réaction, dit-il, fortifiée, «je ne dirai pas par la + complicité, mais par la complaisance inexplicable du gouvernement, + s'attaque avec une violence inouïe à toutes les institutions où + fleurissent la science et l'enseignement laïques». (14 avril 1845). + + [181] Ce cours de 1847 se trouve dans _Une année du Collège de + France_, avec les leçons préparées et non professées. + +Les deux professeurs démocrates étonnaient par leur audace la société +parisienne. Plus grande encore fut la hardiesse de deux écrivains +contemporains; l'un était un ancien prêtre ultramontain, l'autre avait +grandi sans aucune éducation religieuse; tous deux se rencontrèrent +dans une condamnation sans réserve du catholicisme. C'étaient Lamennais +et Proudhon. + +Lamennais avait écrit dans les _Paroles d'un Croyant_ le manifeste de +la démocratie chrétienne, ou plutôt de la démocratie évangélique. Son +livre avait soulevé l'enthousiasme des foules, de tous ces ouvriers +inquiets et révolutionnaires qui invoquaient Jésus en combattant la +bourgeoisie; le grand pamphlétaire blâmait l'alliance du clergé avec +le despotisme, sans attaquer l'Église, la religion elle-même. Grégoire +XVI, le pape ami de l'autorité, consacra une encyclique spéciale à +condamner ces doctrines démagogiques. Lamennais qui n'avait jamais +redouté les puissances, devint alors plus hardi vis-à-vis de lui-même: +les _Affaires de Rome_, qui racontaient les déceptions éprouvées lors +de son voyage dans la capitale chrétienne, se terminèrent par l'exposé +de sa rupture définitive avec le catholicisme. Les peuples, dit-il, +sauront triompher des rois; comme le christianisme prêche l'amour, la +justice, l'égalité, c'est vers lui qu'ils tourneront de nouveau leurs +regards. Mais «qu'on ne s'imagine pas que le christianisme auquel ils +se rattacheront puisse être jamais celui qu'on leur présente sous le +nom de catholicisme»[182]; ce ne sera pas non plus le protestantisme, +«système bâtard, inconséquent, étroit». Une transformation religieuse +deviendra nécessaire. + + [182] _Affaires de Rome_, p. 302. + +La pensée de Lamennais demeurait encore hésitante sur la nature +de cette transformation. Dans les années suivantes il est de plus +en plus attiré par la politique; pour lui elle signifie surtout +l'éducation morale du peuple; c'est ainsi que le _Livre du peuple_ +est un recueil de conseils pour les prolétaires et leur signale les +devoirs religieux parmi les obligations essentielles de l'homme. Puis +viennent les pamphlets politiques, la guerre contre le pouvoir, la +condamnation de 1841. Pendant le séjour de Lamennais à Sainte-Pélagie +parurent les _Discussions critiques_; elles marquent une nouvelle +étape dans sa carrière: désormais il ne croit plus au surnaturel. +Celui-ci autrefois servait à expliquer toutes choses; il a reculé sans +cesse, ne conservant plus aujourd'hui que le domaine religieux; mais +celui-là aussi lui sera enlevé. Le miracle n'a plus de valeur devant +la raison[183]. «Il faut renoncer à l'hypothèse d'une intervention +surnaturelle de Dieu, hypothèse qui ne saurait soutenir un examen +sérieux»[184]. La doctrine du surnaturel a conduit de Maistre à +glorifier la tyrannie et les supplices, Bonald à ne permettre que la +résistance passive[185]. + + [183] «Il y a des miracles quand on y croit, ils disparaissent quand + on n'y croit plus» (p. 64). + + [184] P. 96. + + [185] «La résistance passive est la résistance du cou à la hache qui + tombe dessus» (p. 181). + +Lamennais s'appliqua désormais à préciser la religion telle qu'il +l'entendait. Dégagée de toute notion surnaturelle, ce n'était pourtant +pas la simple religion naturelle au sens du dix-huitième siècle. Elle +reposera sur la révélation, c'est-à-dire sur la vision directe que +possède la raison humaine; elle aura un dogme et un culte simplifiés; +enfin le clergé disparaîtra. Ces idées, Lamennais y demeura fidèle +jusqu'au bout; malgré toutes les sollicitations, il ne voulut pas +laisser un prêtre approcher de son lit de mort[186]. + + [186] V. Boutard, _Lamennais_, III, p. 361 sqq; Duine, _La Mennais_. + +Proudhon était encore jeune et peu connu quand, après ses premiers +écrits économiques, il publia _De la création de l'ordre dans +l'humanité_. Par un emprunt manifeste à la doctrine d'Auguste Comte, +il distingue trois époques, la Religion, la Philosophie, la Science. +La Religion, ne peut convenir qu'à des peuples encore enfants. «La +Religion est hostile à la science et au progrès: cette proposition, +qu'on pourrait croire dictée par l'impiété et la haine, est presque +un article de foi[187]». Les mythes religieux n'attestent que la +faiblesse de la pensée. La religion ne sert pas non plus au progrès +moral; ce n'est qu'un moyen de maîtriser les volontés. Stérile par +elle-même, elle n'a pu vivre qu'en faisant des emprunts autrefois à la +politique et au droit, aujourd'hui à la science et à la philologie. +«L'homme est destiné à vivre sans religion[188]». Sans doute on use, +on abuse aujourd'hui du style religieux et mystique[189]; on parle +sans cesse de Jésus, mais c'est pour en faire un homme: «le peuple, +qui persiste à se dire chrétien, se trouve tout à coup déiste[190]». +C'est une triste chose que cette agonie du christianisme[191]; elle va +même trop vite; mais ne croyons pas qu'il soit possible de ressusciter +la religion. «Jadis, après avoir béni notre naissance, elle priait sur +notre cercueil; sachons aujourd'hui lui rendre les derniers devoirs». +Oublions les maux qu'elle a causés pour ne nous rappeler que ses +bienfaits passés et présents[192]. + + [187] _Œuvres_, III, p. 10. + + [188] P. 26. + + [189] Proudhon fait une amusante parodie de ce style dans ses + apostrophes à Lamennais, à Genoude, aux abbés fondateurs de cultes, + comme Constant et Châtel, et à l'archevêque de Paris. + + [190] P. 29. + + [191] «Je ne saurais dire quelle triste et douloureuse impression + produisit d'abord, sur mon cœur le spectacle de cette agonie. Je + voyais un peuple irréligieux avant d'être instruit, un gouvernement + que rien d'éternel, rien d'absolu ne soutenait; une société pour + qui l'ordre était une convention, le vice et la vertu des idées + arbitraires, le passé du genre humain un long mensonge: et cette + situation sans exemple, cet avenir sans providence m'effrayaient. + Mais je me rassurai bientôt en démêlant dans les faits les plus + vulgaires, et les causes secrètes des révolutions religieuses, et + les éléments d'un ordre merveilleux, qui se laissait d'autant moins + apercevoir qu'il était plus près de moi. Alors je me dis que le temps + était venu d'aider au travail de la nature, et de procurer, par tous + les moyens que la raison avoue, la dernière crise de la société» + (p. 33). + + [192] «Combien elle embellit nos plaisirs et nos fêtes! quel parfum + de poésie elle répandait sur nos moindres actions! Comme elle sut + ennoblir le travail, rendre la douleur légère, humilier l'orgueil du + riche et relever la dignité du pauvre! Que de courages elle échauffa + de ses flammes! que de vertus elle fit éclore! que de dévouements + elle suscita! quel torrent d'amour elle versa au cœur des Thérèse, + des François de Sales, des Vincent de Paul, des Fénelon; et de quel + lien fraternel elle embrassa les peuples, en confondant dans ses + traditions et ses prières les temps, les langues et les races! Avec + quelle tendresse elle consacra notre berceau, et de quelle grandeur + elle accompagna nos derniers instants! Quelle chasteté délicieuse + elle mit entre les époux!... La Religion a créé des types auxquels + la science n'ajoutera rien: heureux si nous apprenons de celle-ci à + réaliser en nous l'idéal que nous a montré la première» (p. 35). + +L'écrivain qui trouvait un magnifique langage pour exalter ces +bienfaits parle de la religion avec beaucoup plus de dureté quelques +années plus tard. La religiosité des hommes détachés du catholicisme ne +lui plaît pas davantage[193]. C'est à Dieu qu'il faut s'attaquer, dit +Proudhon: pourquoi ne nous a-t-il point avertis? pourquoi nous a-t-il +abandonnés à notre logique imparfaite? pourquoi nous a-t-il soumis à +la torture du doute universel? «Dieu, c'est sottise et lâcheté; Dieu, +c'est hypocrisie et mensonge; Dieu, c'est tyrannie et misère; Dieu, +c'est le mal». L'homme de conscience et de réflexion doit s'imposer +l'athéisme[194], et pourtant il faut reconnaître que nous avons de la +difficulté à nous passer de Dieu, et que notre conscience le suppose +involontairement. + + [193] «C'est la mode aujourd'hui de parler à tout propos de Dieu et + de déclamer contre le pape; d'invoquer la Providence et de bafouer + l'Eglise.» (_Système des contradictions économiques_, I, p. 326). + + [194] Je sais «que l'athéisme pratique doit être désormais la loi de + mon cœur et de ma raison..., que le retour à Dieu par la religion, + la paresse, l'ignorance ou la soumission, est un attentat contre + moi-même.» (_ibid._, I, p. 375.) + +Les hardiesses d'un Michelet ou d'un Lamennais, les audaces plus +grandes encore de Proudhon étonnaient, scandalisaient la plupart de +leurs contemporains. Le monde politique, nous l'avons vu, n'allait pas +plus loin que le gallicanisme de Thiers ou de Dupin. Quand un jeune +pair à tendances révolutionnaires, d'Alton-Shée, vint dire à la haute +Assemblée qu'il n'était ni catholique ni chrétien, c'est à grand'peine +qu'une revue d'avant-garde consentit à publier un article où il +développait ces paroles; et un disciple attardé du dix-huitième siècle, +le vieux Lasteyrie, fut seul à venir le féliciter de sa franchise[195]. +Le monde savant ne voulait pas non plus rompre avec la tradition +religieuse. Les idées de Strauss, malgré les traductions de Boutteville +et de Littré, passaient inaperçues en France; un seul homme en avait +parlé avec détail, pour les réfuter: c'était Edgar Quinet, qui reprocha +au philosophe allemand de méconnaître la puissante individualité de +Jésus[196]. La critique biblique demeurait défendue; un élève de +l'Ecole Normale fut très mal noté pour avoir osé nier l'authenticité +du Pentateuque[197]. La critique des légendes pieuses du moyen âge +demeurait également inconnue; à peine pourrait-on citer un jeune +érudit de cette époque, Alfred Maury, qui l'ait abordée dans un esprit +vraiment scientifique[198]. La bourgeoisie défendait la religion par +mode, par entraînement romantique, par intérêt aussi. Un observateur +intelligent, Rémusat, raille cette société «qui n'adopte des traditions +saintes que comme des garanties de tranquillité, et qui rebâtirait +le temple de Salomon pour y mettre en sûreté le veau d'or[199]». Le +peuple ne songe point à rompre avec la religion: il suffit de lire +l'_Atelier_, le principal des journaux ouvriers, pour voir que ses +rédacteurs sont avec la même passion catholiques et anticléricaux[200]. +L'idée laïque avait à la veille de 1848 des partisans convaincus, +mais presque tous disposés, comme les ministres de Louis-Philippe, à +s'entendre avec l'Eglise. + + [195] D'Alton-Shée, _Mémoires_, II, p. 338. + + [196] Il le rappela dans sa lettre à l'archevêque de Paris, en 1843. + L'année précédente déjà il avait signalé l'indifférence du clergé + français devant la critique nouvelle (_La controverse nouvelle_ dans + _Œuvres_, t. II). + + [197] _Annuaire_ de l'Ecole Normale Supérieure, 1902, notice sur + Perrens. + + [198] V. ses études de 1843 sur les fées et sur les légendes pieuses. + Michel Bréal a montré que Maury fut vraiment un précurseur. (Alfred + Maury, _Croyances et légendes du moyen âge_, 1896, préface.) + + [199] _Passé et présent_, introduction. + + [200] V. Cuvillier, _L'Atelier_, 1914. A Lyon, par contre, les + ouvriers ne pratiquaient plus. (Proudhon, _Correspondance_, II, + p. 134.) + + + + +CHAPITRE V + +L'esprit laïque sous la seconde République + + +La république de 1848, à ses débuts, sembla destinée à réaliser +l'alliance du catholicisme et de la démocratie. Le gouvernement +provisoire avait parmi ses membres Lamartine, le grand poète chrétien. +Le ministre de l'instruction publique, un ancien saint-simonien, +Hippolyte Carnot, déclara que le règne de l'Évangile était arrivé; ses +circulaires invitaient les évêques à seconder les premiers efforts +de la démocratie. Le clergé répondit à cet appel en bénissant les +arbres de la liberté; la plupart des prélats, dans leurs mandements, +proclamèrent l'adhésion de l'Eglise au gouvernement nouveau. Un groupe +de catholiques voulut faire de cette adhésion la base de sa politique; +l'abbé Maret, le célèbre théologien gallican, décida Lacordaire et +Ozanam à fonder avec lui _l'Ère nouvelle_, qui recommandait «une +alliance décidée, hautement avouée avec la démocratie». Mais Dupanloup, +Veuillot, Montalembert s'entendirent pour combattre ces tendances; ils +amenèrent le clergé avec ses amis politiques à soutenir «le grand parti +de l'ordre». Cet appui sans réserve donné aux idées conservatrices +indigna les hommes de gauche; dès 1850 la rupture était accomplie entre +catholiques et républicains. + +Ce résultat était prévu, annoncé depuis deux ans par une revue, la +_Liberté de penser_, qui groupa dans un effort commun la plupart +des défenseurs de l'idéal laïque. Cette revue avait commencé à +paraître à la fin de 1847; les fondateurs, Amédée Jacques et Jules +Simon, appartenaient à la gauche de l'éclectisme. Leurs opinions +philosophiques faisaient d'eux les disciples de Cousin: la grandeur et +la vérité du spiritualisme, la démonstration de Dieu par la raison, la +morale fondée sur la croyance à l'Être suprême et à l'immortalité de +l'âme, autant d'idées qu'ils acceptaient avec une entière conviction. +Mais sa politique leur déplaisait: Jules Simon avec sa finesse habile, +avait réussi à s'accommoder assez bien de l'autorité despotique du +maître, mais il était républicain de vieille date et ne le cachait +pas; Jacques, personnage indépendant et peu docile, en avait assez de +la discipline imposée par le chef de l'éclectisme à ses élèves. Même +la brillante défense de l'Université par Cousin devant la Chambre des +pairs avait laissé chez les philosophes indépendants une impression +fâcheuse. «Ils sentaient que, sur certains points, on les avait trop +défendus. On avait trop complètement établi leur sagesse. Ils étaient à +la fois sauvés et déshonorés»[201]. Jacques et Jules Simon créèrent une +revue pour défendre, comme l'indiquait le titre, la liberté de penser à +la fois contre l'Eglise et contre l'orthodoxie gouvernementale. + + [201] Jules Simon, _Victor Cousin_, p. 151. Rappelons les paroles de + Cousin à la Chambre des pairs en 1843: «Je vous affirme qu'à l'heure + où je parle, il ne s'enseigne dans aucun cours du royaume une seule + proposition qui puisse porter atteinte directement ou indirectement + aux principes de la religion catholique, sur laquelle est fondé + l'enseignement non seulement philosophique, mais tout l'enseignement + de l'Université.» + +Trois numéros du recueil avaient paru quand survint la révolution +de Février. Les rédacteurs avaient combattu la politique de Guizot, +préconisé la réforme électorale, demandé la liberté complète; ils se +rallièrent tout naturellement à la république. La _Liberté de penser_ +allait désormais rester jusqu'à son dernier jour un des plus fermes +appuis du gouvernement républicain. Ce gouvernement, presque tous ses +amis dans les premiers jours espéraient le voir fortifié par l'alliance +avec l'Eglise. La revue se chargea aussitôt de détruire leur illusion; +elle publia l'article d'un jeune homme inconnu, Ernest Renan, sur le +«libéralisme clérical»[202]. + + [202] Cet article, paru dans le numéro de mai 1848, a été réimprimé + dans les _Questions contemporaines_, de Renan. + +«Des moines transformés en ardents démocrates, écrit Renan, les anciens +alliés de la noblesse devenus plus républicains que le tiers état, des +prêtres bénissant l'arbre qu'ils ont tant de fois maudit, et traitant +de tyrannie le gouvernement qu'ils avaient d'abord traité d'anarchie, +voilà les miracles que cette année nous réservait». Certes, l'Eglise +peut se réjouir d'une révolution qui chasse le roi usurpateur, qui +facilitera peut-être le retour du roi légitime; quant à s'entendre avec +la démocratie moderne, elle ne le peut pas. La doctrine catholique +repousse la souveraineté du peuple et justifie le droit divin des +rois. La démocratie, qui existait dans l'organisation primitive du +catholicisme, a été supprimée peu à peu et remplacée par une hiérarchie +rigoureuse. Quant à la tolérance, l'Eglise ne saurait l'admettre; elle +affirme que la vraie religion est imposée par l'évidence, que l'erreur +vient seulement de l'irréflextion ou de la mauvaise foi; donc le +mécréant est damné. «Or, on est bien près de brûler dans ce monde-ci +les gens que l'on brûle dans l'autre... Toutes les fois que l'Eglise +le pourra sans danger, elle persécutera, et sera conséquente en +persécutant. Rien ne tient devant la seule chose nécessaire, sauver les +âmes». Les catholiques libéraux, qui ne le comprennent pas, démontrent +simplement leur ignorance[203]. + + [203] «Je conçois les orthodoxes, je conçois les incrédules, mais + non les néocatholiques. L'ignorance profonde où l'on est en France, + en dehors du clergé, de l'exégèse biblique et de la théologie, a + seule pu donner naissance à cette école superficielle et pleine de + contradictions.» + +La _Liberté de penser_ a contribué à répandre l'expression de «parti +clérical»; souvent elle l'emploie pour désigner le clergé catholique +et ceux qui le soutiennent[204]. Ce parti est à ses yeux l'ennemi +par excellence; il combat la philosophie, et la démocratie a besoin +de la philosophie pour trouver une base à la morale. Cette morale, +ce n'est plus le christianisme qui est capable de l'enseigner au +peuple. Il abêtit l'enfance par les mystères absurdes que renferme le +catéchisme; il enseigne l'injustice en racontant le péché originel et +les vengeances divines; il combat la liberté en asservissant la raison, +l'égalité en distinguant les chrétiens des infidèles, la fraternité en +disant «hors de l'Eglise, point de salut»[205]. + + [204] Un juriste, Serrigny, parle du parti légitimiste ou clérical: + «ces mots expriment, chez nous, une seule et même idée, tant est + intime le sentiment qui les unit» (15 juillet 1849). + + [205] Jacques, _Essais de philosophie populaire_, introduction. + (_Liberté de penser_, 18 décembre 1850.) + +Mais il ne suffit pas de dire que l'ancienne religion a fait son temps. +«Le vide que le christianisme, en se retirant, a laissé dans les âmes, +qui le remplira?» Il y a là une œuvre nécessaire: toute organisation +politique repose sur des principes que les citoyens doivent comprendre +et accepter; l'intelligence des principes, c'est la philosophie. La +raison humaine, par la collaboration de tous, fera naître la religion +nouvelle qui est nécessaire à notre peuple. On enseignera dans les +écoles publiques une philosophie d'Etat; c'est inévitable, puisque +l'Etat représente et réalise une certaine doctrine. Cette doctrine +spiritualiste fournira l'enseignement nécessaire à la démocratie[206]. + + [206] Jacques (suite), janvier 1851: «Ce sont des hommes que vous + voulez gouverner, et c'est au but que leur nature leur assigne que + vous prétendez les conduire. Commencez donc par comprendre et cette + nature et cette fin, pour y accommoder vos institutions et vos lois.» + La religion nouvelle aura-t-elle des symboles et un culte? «Je + l'ignore; ce que je sais, c'est que cela ne se fait pas par calcul et + ne se règle pas officiellement.» (_ibid._) + +Amédée Jacques voulait donc reprendre, pour une république fondée sur +le suffrage universel, l'essai que Victor Cousin avait réalisé dans une +monarchie censitaire. Ce n'est pas l'idée d'une philosophie obligatoire +qu'il reproche au fondateur de l'éclectisme; c'est le manque de +confiance dans la raison humaine, de dignité devant les adversaires de +cette raison. C'est ce que la _Liberté de penser_ déclara lorsque le +philosophe, encore puissant, voulut travailler par de petits écrits +à prémunir les ouvriers contre le socialisme[207]. C'est ce qu'elle +répéta lorsque, traité en ennemi par la réaction victorieuse, il perdit +la présidence du jury d'agrégation de philosophie[208]. + + [207] «Vous voulez, dites-vous, faire connaître la philosophie au + peuple; c'est un noble dessein, auquel nous applaudissons volontiers. + Montrez-la donc non pas humiliée, non pas honteuse d'elle-même, non + pas emmaillotée mais libre, au contraire, mais pleine de confiance + et d'espoir, et marchant, enseignes déployées, à la conquête de + l'avenir.» (15 mars 1849.) + + [208] Cousin était remplacé par un membre de la Cour de Cassation. + «Si on humilie la philosophie devant le Code, lui dit Jacques, ne + l'avez-vous pas assez humiliée devant l'éclectisme et devant la + sacristie?» (août 1851.) + +Les idéalistes qui écrivaient dans cette revue n'admettaient plus, +vis-à-vis de l'Eglise, ni compromis ni transaction. Renan l'avait dit +une première fois; il le répéta en montrant l'art, la philosophie, +la littérature dominées depuis quelques mois par la peur. «Oh! les +étranges chrétiens, s'écriait-il, que les chrétiens de la peur[209]!» +Un jeune professeur à l'âme stoïque, Eugène Despois, écrit en 1850: +«Il y a désormais des jésuites et des philosophes, des royalistes et +des républicains; quant aux intermédiaires, aux hermaphrodites de la +religion, aux amphibies de la politique, cette variété de l'espèce +humaine tend à disparaître. Ce n'est pas nous qui le regrettons». +Mais nul ne poussa l'audace combative aussi loin qu'Emile Deschanel. +Celui-ci, disciple fidèle du XVIIIe siècle, avait eu maintes fois +maille à partir avec les catholiques[210]. C'est lui qui releva le +défi de Montalembert disant à la tribune: «Il n'y a pas de milieu; +il faut aujourd'hui choisir entre le catholicisme et le socialisme». +Approuvant cette franche déclaration, le professeur du lycée +Louis-le-Grand montra le catholicisme en train de mourir, le socialisme +en train de régénérer le monde[211]. + + [209] 15 juillet 1849 (article reproduit dans les _Questions + contemporaines_). + + [210] L'_Univers_ l'avait attaqué déjà quand il était simple élève de + l'Ecole Normale. Plus tard, professeur à Bourges en 1843, il écrivait + des vers exhortant les prêtres à demeurer silencieux près du tombeau + de leur Eglise: + + Silence donc, silence! Aimez la paix et l'ombre, + Suivez votre Dieu mort dans son sépulcre sombre; + Ne vous hasardez plus à la rébellion. + Ce peuple est patient; mais craignez sa colère. + Ne le réveillez pas! ne sortez pas de terre + Entre les griffes du lion! + + (_Liberté de penser_, avril 1851.) + + + [211] Février, avril et juillet 1850. + +Les articles de Deschanel causèrent une grosse émotion. Jules Simon, +qui depuis deux ans figurait parmi les rédacteurs les plus actifs de +la revue, ne voulut pas approuver cette conversion au socialisme et +quitta la _Liberté de penser_. Deschanel fut frappé aussitôt après la +publication du premier article; sans attendre la suite, le ministre +le déclara suspendu provisoirement et le traduisit devant le conseil +académique. Deschanel aggrava son cas en publiant immédiatement dans +la revue les audacieuses «considérations» exposées par lui devant ses +juges. Il ne se bornait pas à invoquer ses droits de citoyen, à montrer +que le professeur, hors du lycée, ne relève que du droit commun; il +énuméra toutes les calomnies proférées depuis dix ans par les soutiens +de l'Eglise contre l'enseignement universitaire; il se déclara fier +d'avoir mérité depuis ses débuts la haine des jésuites[212]. Le conseil +académique refusa de formuler un avis; mais au conseil de l'Université, +malgré l'opposition de Dubois, d'Ortolan, de Saint-Marc-Girardin, les +efforts de Cousin et de Giraud décidèrent la majorité à se prononcer +contre l'accusé. Celui-ci continua sa carrière de publiciste et, à +la veille du coup d'Etat, glorifia encore l'œuvre accomplie par +l'enseignement laïque[213]. + + [212] Mars 1850. Cf. Paul Raphael, _L'affaire Emile Deschanel_ (_La + Revue_, 1er février 1914). + + [213] «Oui, qu'on le sache ou non, qu'on le veuille ou non, qu'on en + fasse un titre d'éloge ou de blâme, l'enseignement laïc et national, + malgré mille obstacles et mille entraves, résultant surtout de + l'hypocrisie de ses chefs, cet enseignement, animé d'une âme qui + n'est pas la leur, animé de l'esprit même du pays, a su faire, sous + la Restauration, des libéraux; sous la monarchie de Juillet, des + républicains; sous la République, des socialistes.» (_Liberté de + penser_, août 1851.) + +La _Liberté de penser_ fit une guerre acharnée à Falloux devenu +ministre. Elle signala tous les dangers, toutes les arrière-pensées +de la loi sur l'enseignement proposée par lui. Elle dénonça les +mesures de sévérité contre les professeurs républicains, les abus de +pouvoir contre les universitaires israélites; elle montra l'esprit +de réaction faussant jusqu'aux examens[214]. S'intéressant beaucoup +à l'enseignement primaire, comme à la base nécessaire du régime +républicain, elle suivit toutes les étapes de la grande persécution +dirigée contre les instituteurs. Dans tous ces abus de pouvoir, les +rédacteurs découvrent l'action du clergé; ils commencent, comme on le +fera tant de fois désormais, à citer les formules hyperboliques de +Louis Veuillot pour montrer jusqu'où vont les prétentions de l'Eglise. +Parfois ces graves philosophes se permettent la raillerie, en résumant +les petits livres de propagande catholique ou en signalant une réclame +faite pour recommander une pâte aux gens bien pensants[215]. Pendant +quatre ans la _Liberté de penser_ offrit un organe aux intellectuels +républicains et fit l'apologie de l'enseignement laïque à tous les +degrés, semant ainsi des idées qui devaient germer plus tard. + + [214] A propos de l'échec de Taine à l'agrégation, elle disait: «Il + est refusé parce qu'il a dédaigné les faciles déclamations sur la + providence, sur la morale religieuse et sur la nécessité d'un culte.» + (Septembre 1851.) Ces lignes, signées par Amédée Jacques, étaient du + jeune Prévost Paradol. (Taine, _Correspondance_, I, p. 127.) + + [215] Janvier 1850. + +La guerre entre le catholicisme et la libre pensée agitait aussi +la jeunesse du quartier latin. L'École Normale reçut en 1848 la +promotion brillante et fougueuse où figuraient Taine, About, Sarcey: +les catholiques y étaient dirigés par Barnave, un futur prêtre; les +républicains, beaucoup plus nombreux, avaient About comme chef. Taine, +déjà grave et silencieux, prenait part cependant quelquefois à ces +polémiques, par exemple en faisant une leçon très amère sur Bossuet. +Cette jeunesse vit avec indignation le directeur aimé de tous, Dubois, +remplacé par un inconnu qui avait mission de mater et de catholiciser +les normaliens; puis ce fut le sous-directeur, le sage Vacherot, +qui fut révoqué à propos d'une polémique avec l'abbé Gratry. La +surveillance minutieuse qui suivit ces jeunes gens, sortis de l'École +Normale, dans les collèges où ils débutaient, acheva de les exaspérer +contre le parti clérical[216]. + + [216] Sarcey, _Journal de Jeunesse_, pp. 43, 127, 131-2, 140, 150, et + _passim_. Cf. Georges Weill, _Histoire de l'enseignement secondaire_, + ch. VI. + +En dehors des normaliens, d'autres étudiants du quartier latin, plus +hardis, plus démocrates, manifestaient bruyamment en faveur de la libre +pensée. Un de leurs principaux rendez-vous était le cours de Michelet +au Collège de France. On s'y réunissait longtemps avant l'heure de la +leçon; de jeunes républicains tels que Ranc et Jules Vallès étaient +là au premier rang, mêlés à quelques adversaires et à des curieux. +On entonnait en chœur la chanson de Béranger, _Hommes noirs, d'où +sortez-vous_, et les couplets socialistes de Pierre Dupont[217]. +Le maître arrivait enfin et continuait son apostolat, interrompu +souvent par des applaudissements frénétiques. Mais au début de 1851 le +ministère suspendit son cours. + + [217] Ranc, _Souvenirs_, p. 68. + +C'est au quartier latin que demeurait aussi le jeune Renan. Outre les +deux articles de polémique cités plus haut, il publia dans la _Liberté +de penser_ une étude sur «Les historiens critiques de Jésus», qui +renfermait déjà en germe la grande œuvre de sa vie. En même temps +il composait, dans sa retraite studieuse, une profession de foi +philosophique: c'était un hymne à la science, et un long cri de guerre +contre les puissances auxquelles il avait réussi à se dérober, l'Église +et la théologie[218]. Mais un voyage en Italie éveilla l'artiste qui +dormait en lui, le calma, le détendit; à son retour il trouva son livre +«âpre, dogmatique, sectaire et dur»; il renonça donc à le publier, tout +en se préparant à propager les idées qui l'avaient inspiré[219]. + + [218] Ce livre, _L'Avenir de la Science_, finissait par une + invocation au Dieu qui avait eu jadis sa foi: «Adieu donc, ô Dieu + de ma jeunesse! Peut-être seras-tu celui de mon lit de mort. Adieu; + quoique tu m'aies trompé, je t'aime encore!» + + [219] _L'Avenir de la Science_, avant-propos. + +Un autre philosophe s'était déjà lancé dans la mêlée politique. Littré, +fils de jacobin, combattant de 1830, luttait avec la même ardeur pour +la république et pour la libre pensée; disciple d'Auguste Comte, il +conciliait l'amour pour la liberté avec l'attachement à la philosophie +positive. Dès 1849 il décrivit dans le _National_ la décadence du +catholicisme; la philosophie éclectique ne lui semblait pas valoir +davantage, si bien que les mesures immédiates à prendre étaient, +selon lui, la suppression du budget des cultes et la suppression +de l'Université. En 1851 Littré montra les progrès du socialisme +vainement combattus par les hommes qui avaient fait l'expédition de +Rome à l'extérieur, puis à l'intérieur; il réclama une alliance entre +positivistes, républicains et socialistes, afin de constituer le vrai +parti de l'ordre, et d'organiser la société nouvelle. Mais l'influence +de Littré ne devait s'exercer que plus tard sur une partie de la +jeunesse pensante[220]. + + [220] Ces articles sont réunis dans _Conservation, Révolution et + Positivisme_. + +La propagande républicaine, faite par les professeurs de l'enseignement +secondaire dans la bourgeoisie, était menée dans le peuple par les +instituteurs. Le clergé, qui croyait depuis 1848 sa puissance bien +établie chez les paysans, vit avec surprise dans de nombreux villages +les instituteurs se dresser en face des curés. Très pauvres, vivant +au milieu des pauvres, mal vus des propriétaires depuis longtemps, +ils étaient disposés à réclamer des réformes sociales, à répéter les +formules de la presse contre la tyrannie des riches; on les accusa donc +de socialisme, d'autant plus que ce terme au sens alors très vague +pouvait être appliqué à toutes les théories démocratiques. On dénonça +les opinions dangereuses de ces «anticurés.» Il était impossible +pourtant de les soupçonner d'athéisme; à part une exception comme +Lefrançais, les instituteurs les plus belliqueux sont des déistes +convaincus. Malardier, le représentant du peuple à la Législative, +Pierre Vaux, le futur martyr de la réaction, invoquent Dieu en faveur +de la justice de leur cause; ils se réclament de Jésus, comme tous +les démocrates en 1848. Mais ils combattent le clergé qui les opprime +dans les villages, et qui se montre hostile au parti républicain. +Voyons les plus avancés; pénétrons dans le groupe d'instituteurs +et d'institutrices socialistes qui s'était formé à Paris, en 1850. +Pauline Roland, chez qui l'on se réunissait d'ordinaire, était +animée d'une foi ardente en Dieu; son amie Jeanne Deroin se laissait +attirer par le panthéisme; M. et Mme Bizet, les parents de l'auteur +de _Carmen_, étaient à la fois catholiques gallicans et proudhoniens. +Deux membres du groupe, Lefrançais et Perot, voulaient écarter les +formules métaphysiques, mais, pour ne pas se séparer des autres +militants, ils consentirent à signer un manifeste qui débutait en +affirmant l'existence de Dieu[221]. Cela n'empêcha pas les ministères +conservateurs de frapper les instituteurs à coups redoublés. La loi +provisoire que Parieu fit voter au début de 1850 mit les instituteurs +sous l'autorité des préfets. Ils furent déplacés, suspendus, destitués +par fournées[222]. L'autorité du clergé sur eux redevint plus forte que +jamais. + + [221] Lefrançais, _Souvenirs d'un révolutionnaire_, p. 96. Arsène + Meunier qui avait fait depuis le 24 février une ardente propagande + républicaine, fut frappé, en même temps que Perot et Lefrançais, par + un jugement de 1850 qui leur interdit d'enseigner. + + [222] Un préfet arrivant dans un nouveau département s'écria: «Il + faut que je révoque une vingtaine de ces misérables instituteurs.» + (Brouard, _Essai d'histoire de l'instruction primaire_, p. 80.) + +Cette loi fut nommée la «petite loi», par opposition à la grande +loi sur l'enseignement qui a gardé dans l'histoire le nom de loi +Falloux: Il est inutile d'en refaire l'exposé[223]; notons seulement +dans quelles circonstances elle fut votée. Les républicains dès 1848 +avaient accepté le principe de la liberté d'enseignement; mais les +catholiques à la Législative purent aller plus loin, grâce à l'adhésion +de Thiers et d'une majorité conservatrice qui voyait dans la religion +le meilleur appui de la propriété. Le projet rencontra de nombreux +adversaires. Un catholique universitaire qui appartenait à la majorité, +Wallon, montra le danger d'accorder aux écoles confessionnelles une +place qu'elles n'avaient point auparavant; un catholique de gauche, +Arnaud (de l'Ariège) s'indigna de voir une loi d'enseignement inspirée +par la peur. Parmi les républicains, le plus ardent fut Victor Hugo; +un magnifique éloge du sentiment religieux lui permit de flétrir par +antithèse, le parti clérical: son discours annonça que la nouvelle loi +couperait en deux l'âme nationale[224]. Mais en général la gauche, tout +en blâmant les concessions faites à l'Église, ne vit pas l'importance +de cette loi; elle croyait l'enseignement universitaire trop solidement +établi pour qu'on pût lui opposer une concurrence dangereuse. +D'ailleurs, malgré l'aggravation des conflits religieux, beaucoup de +ses membres estimaient toujours nécessaire de maintenir un lien entre +l'Église et la République. + + [223] V. Henry Michel, _La loi Falloux_, 1906. + + [224] L'orateur approuve la liberté d'enseignement, mais avec + une surveillance exercée par «l'Etat laïque, purement laïque, + exclusivement laïque.» Le parti clérical a étouffé l'Italie et + l'Espagne; il veut maintenant dominer la France en refoulant le + socialisme. «Il s'imagine que la France sera sauvée quand il aura + combiné, pour la défendre, les hypocrisies sociales avec les + résistances matérielles, et qu'il aura mis un jésuite partout où il + n'y aura pas un gendarme.» + +Au contraire, les événements survenus depuis le 24 février décidèrent +Edgar Quinet à demander la séparation de l'Église et de l'État[225]. +Plus mêlé que Michelet à la politique pratique, représentant du peuple +à l'Assemblée Législative comme à la Constituante, il plaçait toujours +le problème religieux à la base des autres. Le culte de la France +démocratique, prêché dans ses cours du Collège de France, était de plus +en plus méconnu par une bourgeoisie désireuse de revenir aux croyances +du passé; il chercha donc un système qui permettrait à la démocratie +de grandir en échappant aux luttes confessionnelles. Son livre sur +_L'Enseignement du peuple_ est d'une importance capitale, car il a +donné le programme de l'école laïque. + + [225] Parmi les rares partisans de la séparation à cette époque, + citons l'économiste Bastiat. Il la désirait à la fois pour des + raisons économiques et pour des raisons religieuses. Il était + injuste, à ses yeux, qu'un citoyen fût obligé de salarier, par + ses impôts, des cultes auxquels il ne croyait pas. Si chaque + religion était abandonnée à la bonne volonté de ses fidèles, la foi + renaîtrait, la fusion des sectes chrétiennes s'accomplirait. «Le + sacerdoce serait l'instrument de la religion, la religion ne serait + pas l'instrument du sacerdoce.» (_Œuvres_, VII, p. 360. Cf. p. 351.) + +Les élections de 1849, dit Quinet, ont montré comment un peuple devenu +libre va au devant de la servitude volontaire; c'est que l'éducation +manque à notre pays. L'éducation nationale jusqu'ici reposait sur la +religion; mais puisque l'État reconnaît trois ou quatre religions +officielles, ce régime ne fournit plus le principe d'unité nécessaire +à une nation. La question est grave, beaucoup plus qu'on ne le croit. +La plupart des Français pensent que la vie politique se développe +indépendamment de la religion, que l'organisation adoptée par celle-ci +n'intéresse pas tous les citoyens; donc ils trouvent inutile de la +changer. Les pays où règnent ces idées font des révolutions politiques, +mais point de révolutions religieuses, parce qu'ils n'ont plus assez +de foi pour cela. Ils laissent ainsi le champ libre à la réaction, et +leur œuvre est toujours à recommencer: «une religion morte communique +infailliblement sa mort à l'État, au peuple qui y reste politiquement +et organiquement attaché». L'exemple de 1848 est là pour nous +éclairer: les républicains ont été heureux de voir les arbres de la +liberté offerts par les dames du Sacré-Cœur, bénis par les prêtres; ils +ont prodigué au clergé les faveurs et les prévenances. Voilà comment +l'expédition de Rome a été rendue possible. + +Eh! bien, continue l'écrivain, puisque la France ne veut pas faire une +révolution religieuse, puisqu'elle tente cette entreprise étrangement +difficile de conserver à la fois le catholicisme et la liberté, une +seule méthode peut lui permettre d'arriver à un état de choses durable: +qu'elle accomplisse la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Ce doit +être une séparation complète, radicale; si le catholicisme demeure mêlé +à la vie de la république, il la corrompra. Il s'est combiné avec la +gloire sous l'Empire, avec le droit divin sous la Restauration, avec le +droit constitutionnel sous Louis-Philippe, avec le droit républicain en +1849; qui peut jurer qu'il ne se combinera point avec le socialisme? +Tous les régimes lui seront bons, pourvu qu'il domine. En face de lui, +c'est une nécessité de maintenir l'État fort et centralisé; chargeons +l'État d'organiser, à lui seul, l'école laïque. Comment confier +l'instruction à des clergés qui se combattent réciproquement? «Il y +aurait en France des sectes et point de nation». Comment aussi charger +le prêtre de collaborer avec l'instituteur? «L'instituteur laïque, +en intervenant dans l'Église, y fait entrer l'hérésie. Le prêtre, en +intervenant dans l'école, y fait entrer la servitude. Que faut-il donc +faire? Les séparer». La société laïque repose sur l'amour des citoyens +les uns pour les autres; elle est une «alliance pacifique de toutes +les croyances, de toutes les opinions, de toutes les sectes dans le +sein d'une même nation». Voilà le régime que l'instituteur doit faire +subsister, en disant aux enfants de confessions différentes: «vous +êtes tous enfants d'un même Dieu et d'une même patrie». L'école laïque +pourra ainsi ramener la paix en France, mettre fin aux haines qui +déchirent la génération actuelle[226]. + + [226] «Croyez-vous que ce serait un malheur irréparable pour votre + enfant de naître ainsi à la vie civile dans un sentiment de concorde, + de paix, d'alliance avec tous ses frères?... Nos lèvres ne peuvent + plus que maudire; nos paroles ne servent plus qu'à nous percer et à + nous repaître de nos propres blessures.» Que l'enfant ignore la haine. + +Évitons, dit encore Edgar Quinet, de nous laisser décevoir par les +formules séduisantes que le clergé interprète à sa façon. La liberté, +qu'il invoque aujourd'hui, laisse les individus complètement isolés +en face d'une Église à laquelle l'État donne 40 millions; l'égalité +place l'instituteur laïque, abandonné par l'État, en présence de +l'ecclésiastique, protégé par l'Église. Napoléon, qui releva l'Église, +comprit le besoin de lui opposer l'Université, mais il affaiblit +celle-ci en la déclarant liée au dogme catholique[227]. Il faut +aujourd'hui supprimer le budget des cultes, proclamer l'enseignement +gratuit, séparer l'Église de l'État, faire l'école laïque. «Cette +idée si simple, je le sais, est encore prématurée; mais que mes amis +du moins ne la laissent pas retomber dans l'oubli. Quand le moment +viendra, que d'autres, plus heureux que moi, la popularisent et +l'appliquent». Jules Ferry devait réaliser le vœu d'Edgar Quinet[228]. + + [227] «Que fallait-il pour la mettre à merci? Qu'un évêque seulement + retirât son aumônier.» + + [228] Jules Ferry installait en 1882 son successeur au ministère de + l'Instruction publique et lui disait en montrant un livre de Quinet, + peut-être _L'enseignement du peuple_: «c'est mon bréviaire». (Henry + Michel, _Le centenaire d'Edgar Quinet_, dans _Revue pédagogique_, + 1903.) + + + + +CHAPITRE VI + +La résistance à l'Empire clérical + + +L'alliance du clergé avec le Prince-Président, s'était maintenue, +malgré quelques froissements, depuis l'élection du 10 décembre 1848; +le 2 décembre 1851 parut la consacrer d'une manière définitive. Les +deux grands chefs catholiques, Montalembert et Veuillot, s'entendirent +pour approuver le coup d'État; ceux de leurs amis, tels que Falloux, +qui n'allaient pas jusqu'à l'adhésion publique, étaient quand même +satisfaits. Le clergé apprit bientôt que Rome se félicitait du triomphe +remporté par Louis-Napoléon; _l'Univers_ cita le mot de Pie IX: «Le +ciel vient d'acquitter la dette de l'Église envers la France»[229]. Les +évêques suivirent le pape: si quelques-uns, comme Pie et Dupanloup, +s'imposaient une certaine réserve dans leur langage, la plupart +employèrent des formules chaleureuses pour célébrer l'acte qui avait +sauvé la France. Lacordaire et les quelques amis qui protestaient avec +lui restèrent isolés. Bientôt, il est vrai, Montalembert se ressaisit, +regretta sa conduite, et voulut détourner ses coreligionnaires d'un +entraînement aveugle vers le despotisme; un petit groupe seulement +le suivit. Un an après le coup d'État, le rétablissement de l'Empire +excita de nouveau les acclamations de l'épiscopat; Parisis et Salinis +se distinguèrent par leur enthousiasme. Les fêtes religieuses devinrent +de grandes cérémonies officielles; les fonctionnaires civils y +prenaient part, et l'on y célébrait à la fois l'Église et l'empereur. + + [229] _Univers_, 7 janvier 1852. + +Cette alliance différait de celle qui avait uni le trône et l'autel +sous la Restauration. Entre les Bourbons et le clergé catholique +il y avait affinité naturelle, car tous croyaient au droit divin +des rois; les prélats gallicans de 1830 voyaient dans le monarque, +au moins autant que dans le pape, un chef respecté; si la Charte +leur déplaisait, du moins elle reconnaissait le catholicisme comme +la religion de l'État. Sous l'Empire il n'en est plus de même. La +Constitution de 1852 mentionne les principes de 1789; l'empereur tient +son pouvoir du peuple et n'admet pas de religion d'État. L'Église, +de son côté, qui a compris quelle puissance lui est donnée par le +suffrage universel, se trouve assez forte pour indiquer les conditions +de son concours. Lorsque Napoléon III exprima le désir d'être sacré à +Notre-Dame, Pie IX exigea préalablement la suppression des articles +organiques; l'empereur hésita et finalement se déroba. Parmi ses +conseillers, plusieurs craignaient les empiètements du clergé: un +légiste gallican, Rouland, surveillait avec soin les progrès de +l'ultramontanisme; Fortoul, dès qu'il le put, modifia quelques articles +de la loi de 1850, surtout en rétablissant les recteurs d'académies, +capables de tenir tête aux évêques. D'ailleurs un sceptique du genre +de Morny, un napoléonien autoritaire comme Persigny, pouvaient bien +favoriser l'Église par politique; ils ne lui appartenaient pas. + +Pendant longtemps ces difficultés, ces défiances n'apparurent pas au +dehors; le public ne voyait que l'union intime des deux puissances. +Napoléon III faisait prêcher le carême à la chapelle des Tuileries; le +P. Ventura, l'ancien ami de Lamennais et du libéralisme, converti aux +doctrines ultramontaines et conservatrices, fit à la cour impériale +des sermons sur la politique, où les demandes les plus audacieuses +des évêques de l'ancien régime étaient dépassées[230]. L'impératrice +était une catholique fervente. Les ministres multipliaient les +manifestations de zèle envers l'Église. Fortoul, par exemple, malgré +ses réserves secrètes, semblait s'être donné comme but essentiel +d'humilier les professeurs devant les évêques; les aumôniers exerçaient +une surveillance véritable sur le corps enseignant et sur les élèves; +bien que la philosophie eût été découronnée, la classe de _logique_ +demeurait toujours l'objet de leurs suspicions. Les préfets suivirent +l'exemple venu de haut; la magistrature poursuivait les livres +irréligieux avec un zèle infatigable[231]. La politique extérieure +allait dans les mêmes voies: le gouvernement qui, après avoir +restauré Pie IX à Rome, protégeait les moines latins contre la Russie +schismatique, apparut comme le chevalier de l'Église; l'occupation +de la Nouvelle-Calédonie, les guerres de Chine et de Cochinchine +montrèrent les missionnaires et les soldats français travaillant de +concert. L'année 1858 marque l'apogée de l'alliance. Elle s'ouvre par +l'attentat d'Orsini, qui décide l'empereur à donner un coup de barre à +droite, et qui paraît le brouiller avec les Italiens. Elle se continue +par le voyage triomphal de Bretagne: l'empereur et l'impératrice +parcourent la presqu'île en souverains très chrétiens et viennent +célébrer la fête napoléonienne du 15 août à l'église de Sainte-Anne +d'Auray; l'évêque de Rennes salue Napoléon III, «de tous les monarques +français depuis saint Louis, le plus dévoué à l'Église et à son œuvre +de civilisation et de progrès». L'_Univers_ décrit les étapes de ce +voyage dans des chroniques enthousiastes. + + [230] Ces conférences de 1857 sont réunies dans _Le pouvoir politique + chrétien_, par Ventura (1858). L'impression fut si mauvaise que + Napoléon III blâma ouvertement le prédicateur. (Bazin, _Mgr Maret_, + II, p. 87.) + + [231] En 1852, le tribunal de commerce de la Seine donna gain de + cause à un libraire qui avait retiré de la circulation un livre + d'histoire religieuse condamné par l'Index; et les catholiques + d'affirmer triomphalement que la juridiction de l'Index était + reconnue désormais en France. (_Annales de philosophie chrétienne_, + t. XLV, p. 234.) + +Les époques d'alliance intime entre l'Église et l'État ont toujours été +celles où l'anticléricalisme se réveillait avec une force nouvelle; il +fut d'autant plus ardent cette fois que l'alliance était ouvertement +conclue contre la liberté, comme Louis Veuillot le montra sans relâche. +On peut dire sans hyperbole que nul n'a plus contribué que le grand +polémiste catholique à développer la haine contre le clergé. Il se +plaisait à faire ressortir dans la doctrine catholique les affirmations +les plus contraires aux principes modernes, à railler, à humilier +le libéralisme. On a eu tort, dit-il par exemple, de ne pas brûler +Luther: celui-ci et ses complices ont détaché de l'Eglise 40 millions +d'hommes; cela fait depuis le seizième siècle douze générations, +c'est-à-dire 480 millions d'hommes damnés parce qu'on n'a pas supprimé +à temps ce prêcheur d'hérésies[232]. Tâchant d'imiter Veuillot, sans +avoir son talent, les rédacteurs de _l'Univers_, Coquille, Aubineau, +Guéranger, Dulac, Jules Morel multipliaient les déclarations les mieux +faites pour étonner, pour exaspérer les hommes du XIXe siècle. Il +serait facile de choisir à peu près au hasard dans leurs articles, +mais nous n'avons pas besoin de nous charger de cette recherche; +Montalembert s'y est appliqué avec un soin minutieux[233]. D'après +eux, l'édit de Nantes fut un chef-d'œvre d'imprévoyance et d'iniquité; +la Révocation, y compris les dragonnades, fut digne d'éloges; le duc +d'Albe a sauvé l'indépendance et la foi de la Belgique; la Révolution +ne mérite qu'anathèmes. D'après eux également, la liberté politique +est inutile et nuisible; la liberté de la presse doit être supprimée, +sauf exception pour _l'Univers_, car «nous sommes un journal qui se +confesse»; la seule liberté légitime, et qui doit demeurer complète, +est celle de l'Église. + + [232] Cité par Guéroult, _Etudes de politique et de philosophie + religieuse_, p. 208. + + [233] V. Lecanuet, _Montalembert_, III, p. 88. + +L'_Univers_ devint très précieux pour les ennemis de l'Eglise, parce +qu'il leur offrait une mine d'arguments toujours renouvelés. Quand un +journal libéral, redoutant les rigueurs du gouvernement, hésitait sur +les sujets à traiter, il avait la ressource de se rabattre sur une +polémique avec la feuille ultramontaine. Les catholiques libéraux, +devenus les ennemis acharnés de Veuillot, ne cessèrent de lui reprocher +d'irriter contre l'Église tous les neutres, tous les modérés: Albert +de Broglie montra que les polémistes irréligieux citaient sans cesse +l'_Univers_, qu'ils aimaient affirmer d'après lui l'opposition +entre la raison et la foi, l'intolérance nécessaire de l'Église, +l'incompatibilité entre le catholicisme et la société issue de +1789[234]. Montalembert enveloppait dans ses imprécations le rédacteur +de l'_Univers_ et les prélats qui le soutenaient. Devenu prophète de +malheur, il ne cessa de répéter pendant dix-huit ans que l'Église, +par cette alliance avec le despotisme suivant de si près l'alliance +avec la république, préparait et justifiait d'avance les représailles +d'une révolution triomphante. Il le déclara dès 1852, en pleine +réaction; il le répéta en 1863, au congrès catholique de Malines; ses +conversations avec les étrangers, ses lettres à des amis reprenaient +continuellement la même prédiction sinistre sur la victoire inévitable +de l'anticléricalisme[235]. + + [234] V. Georges Weill, _Histoire du catholicisme libéral en France_, + p. 123. + + [235] «Ce n'était donc qu'un masque, vous dira-t-on, que cet amour + de la liberté dont vous vous targuiez, un masque incommodément porté + pendant vingt ans, et que vous avez jeté à la première occasion + favorable!» (_Des intérêts catholiques au XIXe siècle_, 1852). + «S'il éclatait aujourd'hui une nouvelle révolution, on frémit à la + pensée de la rançon qu'aurait à payer le clergé pour la solidarité + illusoire qui a semblé régner pendant quelques années entre l'Eglise + et l'Empire» (discours de Malines).--Senior, _Conversations with M. + Thiers, M. Guizot_, II, p. 137. «L'Eglise sera la première victime + de la prochaine révolution, et les catholiques descendront à l'état + de _parias_ dont les généreux efforts d' O'Connell, des auteurs + de la Constitution belge, et des catholiques libéraux de France + les avaient tirés. Ils l'auront _voulu_ et _mérité_, tel est mon + pronostic» (lettre du 8 mars 1865 à la comtesse Apponyi, dans _Revue + des Deux-Mondes_, 15 novembre 1913). + +Montalembert n'exagérait rien quand il parlait de la colère des +libéraux contre le clergé. Un grand esprit, libéral avant tout, mais +sincèrement attaché à la religion, Tocqueville ne cessait de gémir sur +les méfaits de l'épiscopat[236]. Un autre libéral, très sincèrement +croyant, Léon Faucher tenait le même langage[237]. Mais l'irritation +était beaucoup plus grande et plus générale chez les républicains. Ces +hommes qui avaient accueilli avec tant de joie l'adhésion de l'Eglise +à la République ne trouvaient maintenant que paroles amères au sujet +de la perfidie des prêtres. Ce courroux se manifesta surtout chez les +proscrits. Exaspérés par l'exil, se reprochant mutuellement la défaite +commune, ils n'oubliaient leurs querelles que pour maudire ensemble +la conduite de l'Eglise depuis le 2 décembre[238]. Victor Hugo se fit +l'organe du sentiment général; les _Châtiments_ poursuivirent de leurs +imprécations vengeresses le clergé aussi bien que la magistrature et +l'armée. + + Oui, ces évêques, oui, ces marchands, oui, ces prêtres, + A l'histrion du crime, assouvi, couronné, + A ce Néron repu qui rit parmi les traîtres, + Un pied sur Thraséas, un coude sur Phryné,... + Ils vendent, o martyr, le Dieu pensif et pâle + Qui, debout sur la terre et sous le firmament, + Triste et nous souriant dans notre nuit fatale, + Sur le noir Golgotha saigne éternellement! + + [236] V. Georges Weill, _ibid._, p. 129. + + [237] «Le catholicisme s'expose aux mêmes périls auxquels l'avait + déjà livré Charles X, en mettant l'autel sur le trône. Nous avons en + perspective une réaction semblable à celle qui, en balayant le trône + des Bourbons en 1830, faillit aussi renverser les autels» (lettre du + 14 février 1853, dans Léon Faucher, _Biographie et correspondance_, + I, p. 330). + + [238] Martin Nadaud, _Mémoires_, p. 370. Cette colère apparaît dans + la phrase d'un grand déclamateur, Michel (de Bourges): «Puissé-je + m'endormir de mon dernier sommeil au bruit des temples catholiques + s'écroulant sous les coups du marteau populaire!» (lettre à Quinet, + citée par Maurice Barrès dans _Revue bleue_, 21 février 1914). + +Moins illustre et moins populaire que Victor Hugo, Edgar Quinet +occupait cependant une place honorable dans la proscription. +L'événement avait justifié ses prophéties au sujet du péril que le +catholicisme faisait courir à la liberté. Voilà pourquoi les livres +écrits par lui pendant l'exil ont presque tous pour objet le combat +contre l'Eglise. Si l'Italie n'a pu réaliser son unité, c'est que les +papes l'ont frappée de mort politique; si la Hollande s'est affranchie +de l'Espagne au seizième siècle, c'est parce qu'elle a changé de +religion. Pour sauver la France, la séparation de l'Eglise et de +l'Etat, l'éducation laïque elle-même ne suffisent plus. Détruire le +catholicisme par la force? aujourd'hui cela ne peut plus réussir; +opposer la philosophie à toutes les religions? c'est insuffisant, +car les peuples ne peuvent se passer de cérémonies établissant la +communion des vivants avec les morts. Le seul moyen de vaincre, c'est +de s'attaquer au catholicisme tout seul, mais en liguant contre lui les +autres confessions chrétiennes et la philosophie moderne. Aucune secte +ne sera exclue, pourvu qu'elle soit en dehors de l'Eglise romaine, et +les démocrates donneront le bon exemple, en écartant de leurs enfants +les cérémonies catholiques. Mais à la discussion il faudra joindre la +force et fermer les églises, car jamais une religion n'a disparu sans +l'intervention du pouvoir[239]. + + [239] V. _Lettre sur la situation religieuse et morale de l'Europe + et La Révolution religieuse au XIXe siècle_ (_Œuvres_, t. XI), _Les + Révolutions d'Italie_ (_Œuvres_, IV), _Marnix de Sainte-Aldegonde_ + (_Œuvres_, V). + +En France même, l'opposition contre le clergé se manifesta bientôt +dans la presse. Les journalistes, surveillés de près, ne pouvaient +s'exprimer sur le même ton que les proscrits; force leur était de +s'imposer à eux-mêmes une censure très sévère; toutefois la controverse +religieuse leur fut permise. Aux époques de despotisme politique, on +se tourne volontiers vers les problèmes religieux: ce qui s'était vu +en Angleterre sous Elisabeth, en France au temps de Louis XIV, se +vit également après 1852. Le gouvernement impérial laissa faire, car +il désirait donner au pays l'illusion d'une presse libre et, tout en +favorisant l'Eglise, il ne voulait pas apparaître comme le protégé +des jésuites. Les questions de doctrine devaient séduire les nombreux +universitaires, particulièrement les professeurs de philosophie, qui +avaient refusé le serment ou qui, dégoûtés par la tyrannie de leurs +administrateurs, quittaient l'enseignement et cherchaient un refuge +dans la presse indépendante. + +Le journal qui, sous l'Empire autoritaire, combattit les prétentions +cléricales avec le plus de franchise fut la _Presse_. C'était Emile +de Girardin qui le dirigeait, tantôt sous son nom, tantôt dans la +coulisse, lorsqu'il faisait semblant d'être dégoûté de la polémique. Ce +maître du journalisme, à qui le public demeura toujours fidèle, attira +auprès de lui et forma les hommes qui allaient créer plus tard de +grands organes libéraux, Guéroult, Peyrat, Nefftzer. Or tous ces hommes +se trouvaient être non seulement des philosophes, mais des théologiens. +Guéroult, catholique de naissance et longtemps fidèle à ses croyances, +avait passé au saint-simonisme et resta jusqu'à sa mort le fidèle +disciple d'Enfantin; il avait appris de lui que la religion domine la +politique, et se passionnait pour les problèmes posés par l'Eglise ou +par la libre pensée. Alphonse Peyrat, issu d'une famille de pasteurs +dont plusieurs avaient fait campagne contre l'athéisme, conserva de son +éducation le goût de la controverse théologique[240]. Nefftzer était +allé plus loin, il avait mené ses études jusqu'au bout à la Faculté +de théologie de Strasbourg; mais bientôt le futur pasteur perdit ses +croyances et rompit avec son Église, tout en demeurant imbu de l'esprit +protestant[241]. Ces hommes n'écartaient pas avec une indifférence +dédaigneuse les affirmations dogmatiques de l'_Univers_; ils sentaient +le besoin de les discuter et d'appuyer sur une argumentation solide le +principe de la liberté de conscience. + + [240] V. Joseph Reinach dans _Revue politique et parlementaire_, + févr. 1910. + + [241] V. Maurice Bloch, _Trois éducateurs alsaciens_, 1911. + +Peyrat, au moment où la papauté proclama le dogme de +l'Immaculée-Conception, fit une étude minutieuse sur l'histoire de la +nouvelle croyance en montrant quelles hostilités elle avait rencontrées +parmi les meilleurs des chrétiens, depuis saint Augustin jusqu'aux +membres du Concile de Trente[242]. D'autre part il critiquait les +inconséquences des gallicans, les faiblesses des catholiques libéraux, +l'ambition des jésuites, et surtout l'intolérance de l'Église. +«Comment! disait-il à l'évêque de Poitiers, vous avez l'énergique appui +de la puissance temporelle, une large part au budget, des richesses +considérables, des journaux pour répandre vos moindres paroles, pour +attaquer vos adversaires, pour les outrager, pour les dénoncer; vous +avez le confessionnal, par où vous descendez dans les consciences; la +chaire, où vous battez le rappel et où vous parlez sans contradicteurs; +une milice de prêtres et de laïques, milice nombreuse, disciplinée +et fanatique; vous ne remplissez pas l'Empire, comme au temps de +Tertullien, mais vous l'enveloppez de votre influence; et, dans cette +situation privilégiée entre toutes, vous avez peur de la philosophie +qui ne demande contre vous que la liberté! Vous avez donc bien peu de +confiance en votre doctrine ou en vos talents[243]»? + + [242] _Histoire de l'Immaculée-Conception_, 1855. + + [243] _Histoire et religion_, p. 123. + +Guéroult s'efforça d'attirer l'attention de ses lecteurs sur +l'importance des problèmes philosophiques. Le catholicisme, disait-il, +a seul la parole aujourd'hui: «seul il écrit, seul il dogmatise, et la +défaillance de la philosophie éclectique l'a laissé, sans contestation, +maître du champ de bataille de la polémique[244]». Il est temps que les +libres penseurs montrent plus d'activité intellectuelle. «Nous invitons +la France à profiter du calme profond que la politique lui laisse, +des loisirs que lui ménage l'apaisement de la fièvre industrielle, +pour s'interroger elle-même, pour faire son examen de conscience, +l'inventaire de son bilan intellectuel[245]». La plupart des Français +se contentant de la tolérance de fait que l'église est aujourd'hui +forcée de respecter, demeurent dans une ignorance voulue et quelque peu +hypocrite à l'égard du dogme; c'est une dangereuse paresse d'esprit, +que les publicistes libéraux ont le tort de favoriser. + + [244] _Etudes_, p. 56. + + [245] _Etudes_, p. 239. + +C'est surtout au _Siècle_ que l'écrivain saint-simonien reprochait +le manque de franchise et de courage; et pourtant le _Siècle_, fut +pendant presque toute la durée de l'Empire, le journal quasi-officiel +de l'anticléricalisme[246]. Là aussi l'on trouvait un ami, un disciple +fidèle du Père Enfantin, Louis Jourdan, qui exposait volontiers ses +vues sur la religion de l'avenir, à la fois traditionnelle et moderne, +respectueuse de la liberté de conscience, dépourvue de clergé[247]. +Mais Jourdan avait à compter avec la prudence de son directeur Havin. +Celui-ci conservait les opinions des bourgeois de 1830, la haine des +jésuites, l'horreur du parti prêtre, la sympathie pour un catholicisme +rénové qui serait très tolérant, très conciliant, et soumis à l'Etat. +On l'a comparé à M. Homais[248]. C'était du moins un Homais intelligent +que ce fin Normand, qui sut pendant quinze ans plaire à ses abonnés +républicains sans se brouiller avec l'Empire. Comprenant que la +situation politique ne lui permettait point d'attaquer l'Église en +face, il reprit avec plus de discrétion la polémique menée par le +_Constitutionnel_ sous Charles X: le _Siècle_ dénonça les abus de +pouvoir commis par les prêtres en France et plus encore à l'étranger, +releva les formules tapageuses de Louis Veuillot et les hyperboles de +tous les écrivains ultramontains. C'était le genre de discussion qui +pouvait le mieux convenir au public de 1855, dégoûté de l'idéologie +socialiste, mais peu disposé à voir recommencer le règne des «curés». + + [246] L'évêque de Poitiers, Pie, l'appelle «un des organes les plus + accrédités de l'enfer» (homélie du 22 février 1860). + + [247] Jourdan, _Un philosophe au coin du feu_, ch. XX. + + [248] Claveau, _Souvenirs politiques et parlementaires_, I, p. 41. + Suivant son expression, Jourdan «provoquait Torquemada tous les + matins». (_ibid._, p. 107). + +Les lettrés, les salons orléanistes éprouvaient quelque dédain pour +le _Siècle_ et lisaient le _Journal des Débats_. Celui-ci apporta +dans l'étude des questions métaphysiques ou religieuses un mélange de +modération discrète et de hardiesse presque téméraire; on reconnaissait +ici l'influence du rédacteur en chef, Silvestre de Sacy, catholique et +janséniste, mais tolérant pour les idées les plus audacieuses, pourvu +qu'elles fussent exprimées avec convenance et en bon langage. «Sa +religion était bien plutôt le parfum qui reste d'une croyance évanouie +qu'une adhésion ferme à des dogmes définis... Il voyait fort bien les +difficultés de croire; il ne s'empêchait pas de les voir. Il ne s'y +arrêtait pas; mais il trouvait fort bon qu'on s'y arrêtât[249]». Le +goût de la liberté intellectuelle unissait tous les rédacteurs de ce +journal, quelles que fussent leurs opinions particulières. Un brillant +universitaire, Hippolyte Rigault, parlait des choses religieuses en +catholique libéral, plus libéral que catholique, ennemi de tous les +extrêmes: «Les honnêtes gens, écrivait-il, qui ne veulent entrer ni +dans l'église de l'_Univers_ ni dans le temple de la déesse Raison, +ne savent plus où se mettre à genoux, pour prier Dieu à leur manière +sans être inquiétés[250]». Un juriste, Edouard Laboulaye, glorifiait +avec une sincérité vibrante la beauté de l'Évangile[251]. Mais comment +concilier l'Évangile avec la liberté? Laboulaye trouva la réponse dans +Channing. L'écrivain américain est un rationaliste chrétien; pour lui, +le christianisme est l'achèvement de la philosophie, la révélation +est la perfection de la raison: si les deux sont en désaccord, il +faut interpréter l'Évangile dans le sens naturel et raisonnable. +Acceptant les conclusions auxquelles Bossuet prétendait amener les +églises protestantes, Channing reconnaît que la vérité religieuse +est soumise au jugement de chaque individu et prend place parmi les +vérités humaines; au lieu du dogme, c'est l'amour du prochain qui sert +à maintenir le lien entre les hommes. Voilà les idées que Laboulaye +admire et cherche à propager. L'Église n'est plus l'étroite réunion des +hommes qui acceptent un même symbole, c'est la grande réunion de tous +ceux qui étudient et surtout qui pratiquent l'Évangile. + + [249] Renan, _Feuilles détachées_, p. 129. + + [250] _Œuvres complètes_, II, p. 303. Lui aussi prévoyait une + crise antireligieuse. «On peut s'attendre, écrivait-il en 1854, + à la prochaine résurrection du colonel Touquet, et les éditions + de Voltaire au plus juste prix iront préparer jusqu'au fond des + campagnes une réaction terrible d'impiété» (_ibid._, II, p. 126). + «Il est évident, disait-il l'année suivante, que l'intolérance des + radicaux en religion amasse chaque jour, dans l'âme de la jeunesse + qui pense, des colères et des haines prêtes à éclater» (_ibid._, II, + p.163). + + [251] «Dans les inquiétudes de notre âme, dans ces douleurs qui ne + veulent pas de consolation, trouvons-nous dans l'Evangile, et dans + l'Evangile seul, le calme après lequel nous soupirons, le seul baume + qui adoucisse des plaies saignantes? alors l'Evangile est vrai, et + la sainteté du Christ prouve sa divinité.» (_La liberté religieuse_, + préface). + +Ces journaux peu nombreux, rédigés avec soin, étaient lus attentivement +par des lecteurs moins pressés que ceux d'aujourd'hui, habiles à +deviner ce que les écrivains laissaient entendre. Ils abordaient, par +le côté extérieur au moins, les questions les plus compliquées de la +théologie. Peyrat ne fut pas le seul à discuter la décision pontificale +sur l'Immaculée-Conception. Avant qu'elle fût rendue, le _Journal +des Débats_, par la plume de Laboulaye, supplia l'Église de ne pas +commettre une pareille imprudence, de ne pas accentuer sa rupture avec +le monde. + +L'Église parut prendre plaisir à scandaliser ces conseillers +indiscrets. L'année 1858, qui apparut comme celle de l'alliance +définitive avec l'Empire, fut témoin de deux véritables défis jetés par +les croyants aux partisans du rationalisme: ce furent le miracle de +Lourdes et l'affaire Mortara. Le miracle de la Salette en 1846 n'avait +guère ému jusque-là que la région des Alpes; dans ce pays même il avait +soulevé chez certains catholiques des doutes sérieux et des critiques +passionnées. Le miracle de Lourdes rencontra aussitôt l'adhésion du +peuple du Midi, l'attention favorable de la presse catholique et du +clergé. Les journaux libéraux l'accueillirent avec un ironique dédain, +sans se douter que cette nouvelle amènerait bientôt vers les Pyrénées +des foules considérables[252]. Par contre, l'Europe entière fut remuée +par l'affaire Mortara. Un enfant juif de Bologne avait été baptisé, à +l'insu de ses parents, par la volonté de sa nourrice qui le croyait +en danger de mort; il guérit bientôt, et le gouvernement pontifical +prévenu le fit enlever à sa famille, ne voulant pas qu'un enfant +baptisé fût ramené à la religion israélite. Les journaux français de +toutes nuances protestèrent, s'indignèrent: le _Journal des Débats_, +le _Siècle_ demandaient au gouvernement français, protecteur du +pape, d'intervenir au nom de l'humanité; un prêtre gallican, l'abbé +Delacouture, affirma que le droit naturel exigeait la restitution de +l'enfant à ses parents[253]. Mais l'_Univers_ approuva Pie IX et +justifia sa conduite; Dom Guéranger, avec une implacable netteté, +avertit les catholiques libéraux qu'il fallait choisir: «ou le pape +a bien fait, et alors le surnaturel l'emporte en dépit des idées +modernes; ou ils jugeront que le pape a mal fait, et ils se séparent du +christianisme, dont le Pontife n'a fait qu'appliquer les principes les +plus vulgaires[254]». Le gouvernement de Napoléon III, embarrassé par +cet incident, essaya d'obtenir une concession de Rome; Pie IX répondit +_Non possumus_, et l'enfant demeura catholique, éloigné de sa famille. +Edmond About put écrire: «L'Église catholique romaine, que je respecte +profondément, se compose de 139 millions d'individus, sans compter le +petit Mortara[255]». + + [252] «Partout où l'on croit aux miracles, écrivait Guéroult, il y + a des miracles; partout où l'on n'y croit plus, c'est-à-dire où ils + seraient le plus nécessaires, on n'en voit plus. La Sainte Vierge + fait des apparitions à Lourdes, elle n'en fait pas à Paris; elle + se montre à Bernadette, elle ne se montre pas à l'Académie des + Sciences.» (_Etudes_, p. 139.) + + [253] Delacouture, _Le droit canon et le droit naturel dans l'affaire + Mortara_, 1858. + + [254] _Univers_, 24 octobre 1858. Guéroult constatait tristement + que le moyen âge a le courage de ses convictions, «tandis que + le dix-neuvième siècle est poltron, légèrement hypocrite, qu'il + s'incline jusqu'à terre devant des dogmes qu'il a désertés dans le + fond de son cœur.» (_Etudes_, p. 212). + + [255] _La question romaine_, début. + +A côté des journaux, quelques revues s'étaient fondées, modestes +et peu connues, pour maintenir la tradition de la libre recherche +philosophique; mais leur faible notoriété permit au gouvernement de +frapper sans scrupule les recueils qui s'attaquaient trop franchement +aux croyances religieuses. _L'Avenir_, créé par Eugène Pelletan, compta +parmi ses collaborateurs des philosophes, surtout Vacherot et Jules +Barni; c'était la _Liberté de penser_ qui ressuscitait, mais avec la +prudence et les précautions nécessaires en 1855. Cela n'empêchait pas +Vacherot d'exprimer complètement sa pensée: répondant au gallican Huet, +qui jugeait encore une conciliation possible, il déclara nettement +que la démocratie ne peut s'accorder avec le catholicisme, ni même +avec le simple christianisme évangélique, celui-ci impliquant toujours +«autorité, anathème, excommunication»[256]. _L'Avenir_ fut supprimé +au bout d'un an. Même indépendance dans la _Revue philosophique et +religieuse_, fondée par des saint-simoniens à la recherche d'une +religion, mais ouverte aussi à des philosophes d'esprit différent, +comme Littré ou Renouvier. Le grand public s'intéressa davantage à un +recueil plus littéraire, plus accessible pour lui, la _Revue de Paris_. +Vacherot y termina les articles commencés dans _L'Avenir_. «La Science, +concluait-il, voilà la lumière, l'autorité, la religion du XIXe +siècle».[257] Ces deux recueils furent supprimés par le pouvoir après +l'attentat d'Orsini. + + [256] _L'Avenir_, 11 novembre 1855. + + [257] 1er juin 1856, Barni, Ulbach, Jozeau traitèrent aussi dans ce + recueil les questions religieuses. + +Journaux et revues étaient plus surveillés que les livres. Quand +la tribune et la presse font silence, le livre demeure le plus sûr +moyen de diffusion pour les idées indépendantes. Voulant combattre la +réaction, plusieurs écrivains se remirent à étudier le dix-huitième +siècle et découvrirent des trésors d'esprit et de bon sens chez ces +philosophes si dédaignés par les hommes de 1830. Un disciple de Cousin, +mais disciple indépendant qui avait refusé le serment après le coup +d'Etat, Bersot, parla du temps des encyclopédistes avec un mélange +de défiance et de sympathie; la sympathie l'emportait[258]. Un jeune +publiciste libéral qui débutait à ce moment, Lanfrey, ne fit pas les +mêmes réserves; son livre sur _L'Eglise et les philosophes du XVIIIe +siècle_ retrace avec enthousiasme la longue bataille soutenue contre +le fanatisme. C'était aussi un pur voltairien que le journaliste Erdan +qui, dans la _France mystique_, traça le tableau ironique et vivant des +nombreuses petites sectes religieuses nées à Paris depuis 1830; chemin +faisant, il s'amusait à citer maintes épigrammes de Voltaire contre +le catholicisme. Cette audace fit condamner en 1856 l'auteur à la +prison, le livre au pilon. Mais la crainte de la répression n'empêcha +pas divers théoriciens d'entreprendre l'exposé sincère et sérieux de +leurs opinions: les plus remarquables furent Jules Simon, Vacherot et +Proudhon. + + [258] _Etudes sur le XVIIIe siècle_, 1855. «J'aime le dix-huitième + siècle: il avait deux qualités françaises, les deux qualités de la + jeunesse: il était aimable et généreux.» (I, p. 506.) + +Jules Simon était comme Bersot, un éclectique de gauche. Moins hardi +que lui comme philosophe, il ressemblait à Cousin par son attachement +au spiritualisme, par la façon dont il conciliait le respect de +l'Eglise avec l'indépendance de la raison; sa virtuosité d'écrivain et +d'orateur égalait celle de son maître. Il se distinguait de lui par +ses convictions républicaines et par un intérêt très grand pour les +questions sociales. Sa protestation courageuse contre le coup d'Etat, +en l'éloignant de la Sorbonne, lui avait assuré l'estime de tous les +libéraux. Ils lurent avidement son livre sur _La religion naturelle_ +(1856). Jules Simon expose les trois dogmes de cette religion, +l'existence de Dieu, la Providence, l'immortalité de l'âme; il en +expose le culte, c'est-à-dire des heures déterminées pour la prière, +pour l'examen de conscience: ce culte n'a pas besoin d'être public, +et la prière sera, non pas une requête invitant Dieu à transgresser +les lois de la nature par un miracle, mais une effusion de l'âme, un +remerciement à l'auteur du monde. + +Une société libérale de Belgique invita Jules Simon à venir faire +une série de conférences consacrées à la liberté de conscience; un +nouveau livre sortit de là. Jules Simon y parle avec admiration de +la morale chrétienne[259], mais il montre combien les ultramontains +sont éloignés de l'esprit de l'Evangile. D'abord ils ont invoqué les +doctrines contraires aux leurs, quand ils espéraient en profiter; ce +fut la campagne pour la liberté de l'enseignement. Plus tard, ils +ont dévoilé peu à peu leur véritable pensée. «Par bravade, on en est +venu à glorifier l'inquisition, à justifier la Saint-Barthélemy, à +chercher tout ce qui pouvait offenser la raison publique, à raconter +des miracles absurdes, sur la foi du premier venu, au risque de blesser +la conscience des catholiques et de fournir des armes aux incrédules, +à faire revivre des superstitions qu'on croyait abolies, à nous +remettre sous les yeux, avec une persistance insensée, cette théorie +de l'abêtissement dont Pascal avait livré le secret dans un jour de +désespoir»[260]. Jules Simon est en religion ce qu'il sera toute sa +vie, un libéral et un modéré; l'intolérance religieuse, qui maintient +le dogme et la discipline de l'Eglise, lui paraît acceptable, comme +à Vinet, pourvu qu'elle n'ait d'autre sanction que l'excommunication; +mais il déteste l'intolérance civile, l'appel fait par une Eglise +quelconque à l'appui du pouvoir temporel. + + [259] «Je suis rempli à la fois de respect et d'admiration pour le + christianisme, cette doctrine si simple et si profonde, qui enseigne + si clairement l'unité de Dieu et l'immortalité de l'âme, dont la + morale est si pure, si pleine de charité, dont l'autorité sur les + plus grands esprits et sur les foules est si imposante depuis tant de + siècles.» (_La liberté de conscience_, p. 10.) + + [260] _Ibid._, p. 236. + +Vacherot n'avait pas les ménagements de Jules Simon pour le +catholicisme. Taine a tracé l'inoubliable portrait de ce philosophe +indifférent au bien-être, timide et silencieux devant le public, mais +énergique et indomptable dès qu'il s'agissait de défendre la liberté +de sa pensée, d'exposer les conséquences les plus audacieuses de +ses réflexions[261]. Dès 1850, alors que ses fonctions officielles +semblaient encore devoir lui imposer quelque réserve, il avait écarté +avec dédain les compromis chers à l'éclectisme. «Si la philosophie de +notre temps, écrivait-il, veut être prise au sérieux, il faut qu'à +l'exemple du siècle dernier, elle parle haut et clair sur toutes +choses, avec plus de respect pour les doctrines du passé, mais avec +non moins d'indépendance et de résolution... La science n'a rien de +commun avec la politique; elle n'en connaît ni les ménagements ni +les compromis. Tout autre intérêt que celui de la vérité lui est +indifférent; tout autre joug lui est intolérable»[262]. Ce fier +langage, Vacherot l'a justifié par sa vie entière, et ce fut sa +pensée toute franche sur les grandes questions contemporaines qu'il +exposa dans le livre intitulé la _Démocratie_. Il y réserve une place +importante aux conditions morales du régime démocratique, surtout au +problème de l'éducation. Celle-ci jusqu'à présent, dit-il, s'est faite +par la religion. Mais la religion se déclare infaillible, repose sur +l'autorité, engendre l'intolérance, n'admet pas le changement; c'est +juste le contraire de ce qui convient à la démocratie, fondée sur la +liberté, la tolérance et le progrès. L'éducation religieuse complétait +logiquement l'ancien régime, aujourd'hui elle engendre l'anarchie. Le +protestantisme, à la rigueur, peut se concilier avec la démocratie, +parce qu'il admet seulement l'autorité de la Bible; le catholicisme, +qui reconnaît l'autorité de l'Eglise, ne pourra jamais préparer les +hommes au _self government_. Essayons donc de nous passer de la +religion; nous ne pourrons y arriver qu'en organisant pour toutes les +classes, pour tous les âges, un puissant enseignement moral. «Malheur +à une société où la religion n'aurait d'autre héritière que la morale +naturelle! Il lui faudrait bien vite en revenir au catéchisme de +l'Eglise, sous peine de périr»[263]. + + [261] C'est «Monsieur Paul» dans _Les philosophes classiques du XIXe + siècle_. + + [262] _Histoire critique de l'école d'Alexandrie_, t. III, + avant-propos. + + [263] _La Démocratie_, l. I, chap. III. + +L'opposition entre la démocratie et le catholicisme fait le fond de +l'ouvrage publié à la même date par Proudhon, _De la justice dans la +Révolution et dans l'Eglise_. Après le 2 décembre il avait accueilli +avec résignation le coup d'Etat, en invitant le nouveau maître de +la France à se tenir en garde contre le pouvoir des prêtres[264]. +Depuis lors ce pouvoir n'avait fait que grandir. Aussi la _Justice_ +est-elle destinée à combattre les essais de conciliation, les compromis +hypocrites ou sincères des politiques. Proudhon écarte avec dédain les +polémiques secondaires sur la valeur comparée des divers cultes ou sur +les fautes commises par le clergé; il veut aller au fond des choses. +Toutes les religions sont inspirées par l'idée de la transcendance; +le système de la Révolution est celui de l'immanence. La religion la +plus logique, la plus complète est le catholicisme; aucune autre n'a su +comme lui se servir de tous les moyens pour humilier, pour rabaisser +l'homme. La Révolution est logique aussi, en proclamant que le mal +vient des fautes des hommes, en leur apprenant à le corriger, en +édifiant une morale affranchie de la croyance en Dieu. Les partisans +de la Révolution doivent se délivrer de l'idée de l'Absolu. Cette idée +existe, et l'athéisme vulgaire, en la niant, commet la même sottise +que les utopistes qui, pour détruire l'égoïsme, suppriment la famille +et la propriété, ou qui, pour sauver la liberté, veulent abolir l'Etat +et les lois. La Révolution affirme l'absolu, qui pour elle se nomme la +Justice, mais elle refuse d'en faire une idole; ainsi elle laisse une +place à la métaphysique, sans vouloir s'y asservir[265]. + + [264] _La Révolution sociale démontrée par le coup d'Etat_, 1852. + + [265] 9e étude, p. 23 sqq. + +Les idées seraient claires, continue Proudhon, les discussions +seraient loyales sans les mensonges des conciliateurs, qui ont +envahi la société. L'exégèse biblique emploie toutes les ruses pour +s'accommoder aux découvertes scientifiques: sur le déluge, sur l'âge +des patriarches, sur l'unité de la langue primitive, elle accepte +successivement tous les systèmes. On prétend même adoucir les dogmes; +la casuistique des jésuites excelle à ces accommodements. Les +philosophes sont plus perfides encore avec leurs avances à l'Eglise: +Cousin s'entend avec l'archevêque de Paris, Renan veut conserver +la religion pour le peuple. Les savants justifient les mythes par +la science positive: l'un affirme l'existence du couple adamique, +l'autre fait une géologie approuvée par l'archevêché; un historien +adopte la chronologie biblique pour les temps antérieurs à Cyrus[266]. +Mêmes inconséquences chez les littérateurs, chez les journalistes. +Le brave Eugène Sue nous recommande l'unitarisme de Channing[267]. +Le _Journal des Débats_, si élégamment rédigé, défend d'une manière +singulière le spiritualisme contre l'Eglise, l'Evangile contre le +pape, le gallicanisme contre les ultramontains. Le _Siècle_, «plaidant +à la fois pour la démocratie et pour l'Evangile, affirmant _ex æquo_ +la liberté et la religion, le travail et la charité, Saint-Simon et +le Christ, déblatérant au nom de Dieu contre les prophéties et les +miracles, est à la hauteur de sa clientèle[268].» On a même voulu +rendre la Révolution complice de ces mensonges, la présenter comme +l'achèvement de la Révélation. Laissons là ces tentatives puériles. +«Chrétien ou républicain, voilà le dilemme». Renonçons à parler de +socialisme chrétien, de foi positive, de république féodale, d'empire +démocratique, de mariage libre; autant de mots qui hurlent de se +trouver accouplés. Soyons plus francs, si nous voulons échapper à +l'abêtissement dont l'Eglise menace la France[269]. + + [266] _Ibid._, p. 82 sqq. + + [267] «Après trois cents ans d'ironie, nous renierions la foi + de Rabelais, de Voltaire, de Diderot, de Danton, la vieille, + l'inexpugnable foi gauloise! Et pourquoi, grand Dieu! pour une + logomachie américaine» (_ibid._, p. 90). + + [268] 7e étude, p. 90. + + [269] «Avec un personnel de 82.000 agents, qui dans vingt ans aura + doublé; + + Avec un revenu de 100 millions, qui triplera; + + Avec le privilège de l'enseignement primaire, l'adultération et + la répression de l'enseignement supérieur, le bâillonnement de la + presse, la censure des livres, le triage des bibliothèques, la + corruption du corps enseignant; + + Avec la connivence de la bourgeoisie et l'appui de 400.000 + baïonnettes; + + L'Eglise en vingt ans aura fait de la France émasculée et domptée ce + qu'elle a fait de l'Italie, de l'Espagne, de l'Irlande, ce qu'elle + est en train de faire de la Belgique, une société _abêtie_; société + composée de prolétaires, de privilégiés et de prêtres, qui, ne + produisant plus de citoyens ni penseurs, destituée de sens moral, + armée seulement contre les libertés du monde, finira par soulever + contre elle l'indignation des races dissidentes, et se faire jeter + aux gémonies de l'histoire.» (5e étude, p. 183.) + +L'ouvrage de Proudhon avait paru le 22 avril 1858; cinq jours après, le +parquet le fit saisir, et l'auteur fut condamné à trois ans de prison, +4.000 francs d'amende, et à la suppression du livre. Il protesta dans +un nouvel écrit, pour montrer qu'il avait attaqué l'Eglise, mais non +la morale, qu'il n'avait pas même outragé la religion, puisque la +libre pensée moderne s'assimile tous les éléments bienfaisants du +christianisme[270]. L'ouvrage austère de Vacherot ne fut pas mieux +traité que le fougueux pamphlet de Proudhon; le philosophe, condamné à +la prison, purgea sa peine à Sainte-Pélagie, tandis que Proudhon fuyait +en Belgique. La jeunesse intellectuelle était ainsi préparée à saluer +dans ces adversaires du catholicisme triomphant les victimes de la +persécution. + + [270] «La science des religions a tué de nos jours le libertinage. Le + respect philosophique des cultes, le seul que nous commande la loi + de 1819, commence à Dupuis, l'auteur de _L'origine des cultes_... De + la religion nous reprenons et nous nous assimilons tout, l'idée, le + mythe, le sentiment, l'âme, en un mot: nous ne laissons à l'Eglise + que la lettre morte, la momie». _La Justice poursuivie par l'Eglise._ + _Œuvres_, XX, (p. 218-220). + +La puissance du clergé dans la société politique devait porter ses +adversaires à soutenir la séparation de l'Eglise et de l'Etat. +Cependant l'idée n'est encore formulée que rarement. Si les +révolutionnaires violents de Londres en parlaient comme d'une +nécessité, leur manifeste passait à peu près inaperçu en France[271]. +Jules Simon, avec ses principes libéraux, ne pouvait combattre la +doctrine de la séparation; mais il déclara préférer dans la pratique +le maintien du Concordat complété par les articles organiques[272]. +Les libéraux du _Journal des Débats_ furent moins timides; ce sont +eux qui ont rendu droit de cité en France à l'idée oubliée depuis +un quart de siècle. Laboulaye, résumant le livre de Jules Simon, +affirma, contrairement à l'opinion du philosophe, que l'antipathie +traditionnelle du peuple français pour l'intervention des prêtres dans +la politique le préparait à ce régime nouveau, annoncé par Bunsen +et Vinet[273]. «Puisse l'avenir ne pas nous donner tort! ajoutait +Laboulaye; puisse-t-il éviter au monde le triste spectacle de ces +Eglises qui se jettent dans les bras de l'Etat, pour qu'il fasse à +leur profit la police des consciences[274]!». Prévost-Paradol défendit +la même cause. Converti au protestantisme par amour de la liberté, il +fit l'introduction du livre de Samuel Vincent qu'on voulait rééditer. +Il y parle de la religion en général avec respect, avec sympathie, +car elle sert à élever l'homme au-dessus des basses préoccupations +matérielles[275]; mais elle doit ménager les droits de l'individu. +Pour cela, il faut qu'elle vive séparée de l'Etat. Ce régime, qui a +réussi aux Etats-Unis, peut convenir aussi au peuple français. «Bien +qu'il soit téméraire de faire aucune prédiction en ce qui touche la +conduite d'un peuple si mobile, il n'y a pas une présomption trop +grande à espérer que notre génération ne disparaîtra pas du monde avant +d'avoir vu s'opérer parmi nous la séparation complète et définitive des +cultes et de l'Etat[276]». + + [271] V. la _Lettre au peuple_, manifeste publié en 1852 par le + groupe de la «Commune révolutionnaire», à Londres; c'est l'œuvre de + Félix Pyat. + + [272] Il énumère les difficultés de la séparation: que deviendront + les édifices religieux? Comment pourra s'organiser le paiement du + culte par les fidèles? Ne vaut-il pas mieux conserver le Concordat + qu'émanciper une association formidable, dans un pays où il n'y a pas + d'association, que donner la pleine liberté de son action au «seul + pouvoir en France qui n'émane pas du pouvoir central». Et voici la + conclusion: «Dans un Etat libre, il faut donner la liberté au clergé; + dans un Etat où les libertés fondamentales n'existent pas, la lutte + étant trop inégale, il faut s'en tenir à un concordat, le faire + le meilleur possible..., et tenir la main à ce qu'il soit exécuté + strictement» (_La liberté de conscience_, introduction). + + [273] «Il n'est aucun peuple qui soit aussi bien préparé à la + séparation de l'Eglise et de l'État» (_La liberté religieuse_, p. 71). + + [274] _Ibid._, préface. + + [275] «Tout système religieux, si imparfait qu'il puisse être, qui + élève les regards de l'homme hors de ce monde et qui lui montre + en dehors de ce monde quelque chose à adorer, rend service à la + dignité humaine et diminue d'autant nos chances d'abaissement.» (_Du + protestantisme en France_, introduction, p. XXXIII). + + [276] _Ibid._, p. XXII. + + + + +CHAPITRE VII + +La critique et la science laïque + +I + + +Jusqu'en 1859 l'Empire fut un gouvernement de droite, allié de +l'Église, ennemi des libéraux et des républicains. La guerre d'Italie +parut devoir l'amener à une politique de gauche et le brouiller avec +le parti catholique. Napoléon III fit son possible pour éviter cette +rupture; pendant dix ans sa politique intérieure ou extérieure fut +hésitante, féconde en brusques variations: dans la Péninsule son +gouvernement favorisait tour à tour Victor-Emmanuel et Pie IX, laissait +conquérir la Romagne par Cavour et faisait l'expédition de Mentana; +en France les ministres flattaient l'épiscopat ou luttaient avec lui, +développaient l'éducation laïque et punissaient les attaques aux dogmes +chrétiens. Ces hésitations, si fâcheuses pour le prestige de l'Empire, +donnèrent du moins plus de liberté qu'auparavant à la presse et au +livre. Mais les hommes de science et de pensée n'avaient pas attendu +l'an 1859 pour se mettre à l'œuvre; depuis plusieurs années des études +sérieuses se poursuivaient lentement, dans le silence du cabinet ou du +laboratoire. Les travailleurs qui les avaient entreprises étaient unis +par une foi commune, la foi en la science; aucune tradition ancienne, +aucun souci politique ou religieux ne leur paraissait assez respectable +pour les arrêter dans l'exposé de la vérité. Les sciences philologiques +d'un côté, les sciences naturelles de l'autre, progressèrent en même +temps, s'organisèrent avec une égale confiance, et conduisirent +beaucoup de leurs adeptes à repousser avec une égale sérénité les +affirmations des groupes confessionnels. + +Ce furent les progrès de la philologie qui aidèrent à l'apparition de +la critique biblique. Comprimée en France au dix-septième siècle par +la censure de Bossuet contre Richard Simon, cette science prospérait +en Allemagne depuis la fin du dix-huitième siècle; elle était restée +renfermée dans l'enceinte des Universités jusqu'à ce que le livre de +Strauss, appliquant à la vie de Jésus la théorie hégélienne du mythe, +remuât tout le public intellectuel d'outre-Rhin. L'école de Tubingue, +dirigée par Baur, consacrait aux diverses parties de l'Ancien ou du +Nouveau Testament sa critique patiente et minutieuse. On ne connaissait +pas ces travaux à Paris. La critique religieuse paraissait résumée pour +les Français dans le livre de Dupuis, qui faisait du Christ un mythe +solaire, et ce livre, autrefois très lu, participa au discrédit qui +avait atteint les doctrines et les écrivains du dix-huitième siècle. +La traduction de Strauss par Littré frappa l'attention de quelques +libres penseurs;[277] mais elle passa inaperçue de la plupart des +adversaires de l'Église. Quant au clergé, il s'en inquiéta peu, malgré +les avertissements de Quinet. Le Collège de France, où professaient de +grands savants comme Burnouf, n'abordait pas l'histoire critique des +religions. L'enseignement universitaire la laissa complètement de côté; +si un normalien de 1848, Edmond About, se plongeait dans la lecture +de Strauss, chacun savait dans son entourage que ce n'était point par +amour de la science, mais par désir de faire provision d'arguments +contre ses contradicteurs catholiques[278]. + + [277] Patrice Larroque, par exemple, accusé par l'_Univers_ d'être un + disciple de Strauss, fit dans sa réponse un grand éloge de l'écrivain + allemand (v. Georges Weill, article cité). + + [278] Sarcey, _Journal de jeunesse_, p. 125. Taine écrivait sur lui + un peu plus tard: «Le plaisir de battre les catholiques en ferait + pour six mois un bénédictin». (_Correspondance_, I, p. 154). + +Il y avait pourtant une ville française où l'on étudiait sérieusement +ces questions. Strasbourg était alors l'intermédiaire intellectuel +entre la France et l'Allemagne; à la Faculté de théologie protestante, +un homme de haute valeur, Edouard Reuss, faisait connaître à ses +élèves les travaux de l'école de Tubingue et publiait le résultat +de ses recherches personnelles. Sa calme impartialité laissait aux +étudiants le soin de tirer de ces études critiques des conclusions +actuelles; bientôt ils s'enhardirent, et l'un d'eux, le pasteur Colani, +se mit à la tête du groupe qui fonda en 1850 la «Revue de théologie +et de philosophie chrétienne», appelée dans l'usage courant la Revue +de Strasbourg[279]. Il trouva des collaborateurs de talent: Albert +Réville, pasteur français en Hollande, commença dans ce recueil +ses grands travaux sur l'histoire des religions; Edmond Scherer, un +pasteur de Genève, qui avait d'abord adopté l'orthodoxie rigoureuse +du Réveil, perdit la foi et vint exposer dans la revue les motifs de +cette évolution. Mais Strasbourg était loin de Paris; la _Revue de +Strasbourg_ demeura un organe provincial, à peu près inconnu en dehors +des milieux protestants. + + [279] Colani disait dans le prospectus de la revue: «Nous ne + concevons point de théologie en dehors d'une exégèse sincèrement + désintéressée, d'une parfaite indépendance dans la critique des + textes, des récits et des enseignements de la Bible, en dehors enfin + d'une dogmatique basée, non sur une autorité quelconque, mais sur une + démonstration intrinsèque.» + +L'ignorance parisienne choqua deux publicistes alsaciens qui voulurent +y remédier; c'étaient Charles Dollfus et Auguste Nefftzer. Celui-ci, +nous l'avons vu, possédait une forte culture de théologien; Dollfus, +attiré de bonne heure par la philosophie religieuse, avait, lui aussi, +rompu avec l'orthodoxie. Tous les deux aimaient l'Évangile et se firent +les défenseurs du «christianisme progressif», religion naturelle +reposant sur l'imitation des vertus pratiquées par Jésus; tous les deux +voulaient que la religion fût laissée au libre choix des individus. +Ils fondèrent en 1858 la _Revue germanique_, pour mettre en contact +l'esprit français et l'esprit allemand, pour assurer à deux peuples +très différents un échange profitable d'idées et de connaissances. La +France devait apprendre à connaître la littérature, la philosophie, la +science de l'Allemagne. Mais les fondateurs espéraient en même temps +travailler pour la cause de la libre pensée en ruinant l'apologétique +traditionnelle, asservie à la défense intégrale des textes sacrés. +Dollfus montra la faiblesse des conciliateurs qui, à l'exemple de +Bunsen, voulaient prêter à Jésus les pensées du dix-neuvième siècle. +«Le christianisme, disait-il, est fils du miracle, la doctrine de +Socrate ou de Platon est née de la philosophie, qui est la négation +du miracle». La conciliation pourra se faire seulement quand la noble +figure du Christ aura été «ramenée dans le cadre de l'humanité»[280]. +Nefftzer félicitait l'Allemagne de considérer le christianisme comme +une chose mobile et perfectible: «c'est le seul point de vue qui mette +la science en état d'être à la fois libre et sincèrement religieuse +et chrétienne». La France, au contraire, maintient l'opposition de la +science et de la foi, parce qu'elle confond le christianisme avec une +de ses formes et considère cette forme comme une institution immuable, +qu'on doit subir ou condamner[281]. + + [280] «Ce jour-là, continuait Dollfus, serons-nous encore des + chrétiens? Eh! Qu'importe? Nous serons plus que des chrétiens, nous + serons des hommes... Il y aura dans cette civilisation des éléments + chrétiens qui feront corps à jamais avec elle, mais le christianisme, + en tant que religion stricte et maîtrisant le genre humain au nom + d'une autorité surnaturelle, ce christianisme-là, j'ose le dire, + l'avenir ne le connaîtra plus.» (_Revue germanique_, novembre 1860). + + [281] Nefftzer, _Œuvres_, p. 302. + +Les articles d'histoire religieuse tenaient une grande place dans la +_Revue germanique_. Ils furent écrits généralement par des protestants +libéraux, surtout par Michel Nicolas, professeur à la Faculté de +théologie de Montauban. Les lecteurs apprirent à distinguer dans le +Pentateuque l'œuvre de deux narrateurs différents, l'Elohiste et le +Jéhoviste, dont les récits parfois contradictoires ont été plus tard +combinés et mêlés dans une même trame. Ils furent mis au courant des +contradictions entre les Évangiles et des controverses concernant +l'authenticité de l'Évangile de saint Jean. «Il est des recherches, +écrivait Michel Nicolas, auxquelles l'esprit humain ne peut plus +renoncer une fois qu'elles ont été entamées; la critique biblique +se trouve précisément dans ce cas. Quoi que nous fassions, partisans +ou ennemis, il faut qu'elle marche jusqu'à ce qu'elle trouve une +solution définitive, ou jusqu'à ce que la liberté de l'esprit soit +encore étouffée par une nouvelle barbarie. On ne peut douter que plus +d'un savant appliqué à la critique des livres saints n'ait regretté, +à certaines heures, la candeur de la foi simple et ignorante. Regrets +superflus! il ne lui est pas plus possible de reprendre la foi paisible +du charbonnier, que de ressaisir les brillantes et belles années de sa +jeunesse»[282]. + + [282] Mai 1858. + +La revue, tout en évitant la politique pure, ne craignait pas de +dire son mot sur les questions contemporaines. Elle combattit +l'intolérance chez tous ceux qui s'en rendaient coupables, catholiques +ou protestants. Elle demanda énergiquement la séparation de l'Eglise +et de l'Etat[283]. Un public de choix la suivit, Renan et Taine +l'encouragèrent; mais les abonnés étaient trop peu nombreux pour lui +assurer une existence durable, et Nefftzer fut bientôt si absorbé par +la direction du _Temps_ qu'il dut se décharger de toute autre besogne. +La _Revue germanique_ disparut en 1865, non sans avoir contribué à +l'éducation philosophique et scientifique de l'élite française. + + [283] «L'Etat, disait Dollfus, n'a qu'un rôle, celui de la + non-intervention... La séparation absolue des cultes et de l'Etat est + le seul chemin qui nous conduira hors du labyrinthe.» (15 avril 1861). + +Nefftzer et Dollfus recommandaient à la fois la critique et le respect +du christianisme; mais, comme ils le constataient, le caractère +français est ainsi fait que la critique biblique devait fournir à +plusieurs écrivains une arme de guerre contre la religion fondée sur +l'Ecriture[284]. On put le voir chez Patrice Larroque. Ce philosophe +militant, privé de ses fonctions universitaires par Falloux, se +consacra désormais à l'histoire religieuse; il voulait combattre, +écraser le christianisme, pour appeler ensuite les hommes de bonne +volonté à fonder une religion rationnelle. La _Revue de Paris_ publia +en 1856 un premier extrait de ses travaux; il y montrait, par des +textes soigneusement réunis, que l'Ecriture, les papes, les conciles +n'avaient point travaillé à la destruction de l'esclavage ancien, et +que l'Eglise n'avait point empêché les peuples chrétiens de créer +en Amérique l'esclavage moderne[285]. En 1859 Larroque publia le +grand ouvrage qui l'occupait depuis de longues années, l'_Examen +critique des doctrines de la religion chrétienne_. Parlant avec +mépris du rire voltairien, il abordait le sujet gravement, comme un +homme qui vient accomplir une œuvre nécessaire à la vie morale de +ses contemporains[286]. La première partie étudie un à un les dogmes +fondamentaux du christianisme et prouve que chacun d'eux choque la +raison, parfois de la manière la plus révoltante[287]. La morale +de cette religion ne vaut pas mieux, puisqu'elle contredit l'idée +humaine de la justice. La seconde partie de l'ouvrage est consacrée +à l'examen des Ecritures. Larroque avait appris l'hébreu pour lire +la Bible; partout il y relève des erreurs grossières, comme le récit +de la création et du déluge, ou des immoralités scandaleuses, comme +l'histoire d'Abraham livrant sa femme au Pharaon pour de l'argent, +celle des filles de Loth, et bien d'autres narrations du même genre. +L'Evangile contient moins de grossièretés, mais les idées morales y +sont bizarres, et sans cesse nous sommes arrêtés par les contradictions +entre les quatre évangélistes. L'impitoyable critique arrive à +conclure que des deux Testaments il ne resterait rien si un respect +traditionnel, entretenu par l'éducation et par les efforts des prêtres, +n'empêchait les lecteurs d'y voir ce qui s'y trouve réellement. Le +livre de Larroque nous montre la critique biblique pratiquée par un +Français qui demeure étranger aux études allemandes, qui néglige la +notion du «devenir», et qui juge l'Ecriture avec les lumières de la +raison raisonnante[288]. + + [284] Nefftzer constatait, à propos de Schleiermacher, combien il + est difficile à un Français de comprendre «qu'une entière liberté + philosophique et la hardiesse la moins contenue de l'esprit se + puissent allier naturellement au sentiment religieux le plus profond + et le plus efficace» (_Revue germanique_, mai 1859). + + [285] _Revue de Paris_, décembre 1856 et juin 1857. Ces articles + parurent ensuite en volume. + + [286] Rappelant qu'il avait été élevé par la plus pieuse des mères, + il ajoutait: «Si nous devons, après que nous serons passés de cette + vie à une vie supérieure, savoir quelque chose de ce qui continue + d'avoir lieu sur ce globe, je suis bien sûr que, du séjour actuel de + son immortalité, cette mère vénérée sourit à mes efforts.» (I, p. 26). + + [287] Tel est le dogme de la présence réelle. «Qu'un homme, que des + millions d'hommes puissent à la fois, non seulement manger et boire + tout le corps et tout le sang de Jésus-Christ, mais _manger et boire + Dieu_, qui se trouve ainsi à la fois dans une infinité d'estomacs + différents, et sans être pour cela multiplié! Quand on admet de + pareilles choses, reculera-t-on devant quoi que ce soit, et a-t-on + bonne grâce à rire, par exemple, du Dalaï-Lama et de ses adorateurs?» + (I, p. 241). + + [288] L'ouvrage fut saisi et faillit être poursuivi; mais le moment + où il parut, après la guerre d'Italie, était favorable aux audaces + de l'esprit laïque, et Larroque échappa aux peines qui, l'année + précédente, avaient frappé Vacherot et Proudhon. Le livre fut lu, + puisqu'il arrivait en 1864 à une troisième édition. Il faut le + compléter par de nombreuses lettres polémiques, réunies plus tard + dans le dernier livre de Larroque, _Religion et politique_ (1878). + +C'était Renan qui allait faire connaître à la France entière les +découvertes et les conclusions de la critique religieuse. Le jeune +séminariste avait rompu dès 1845 avec une religion que son intelligence +n'admettait plus comme vraie. Peu après, ses «Cahiers de jeunesse» +nous le montrent plein d'admiration pour la science allemande, plein +d'antipathie pour les théologiens et de mépris pour leur mauvaise foi; +mais en même temps il admire Jésus et garde sa sympathie pour les idées +religieuses, pourvu qu'elles ne soient jamais imposées par la force. +Nous trouvons ainsi dès 1846 les deux caractères qui s'associeront +toujours dans ses œuvres. La révolution de 1848 faillit faire de lui, +on l'a vu, un polémiste énergique et rude, ami de la démocratie comme +de la libre pensée; mais le voyage en Italie apaisa sa violence, et le +2 décembre le dégoûta de la politique. Il devint ce qu'il devait rester +pendant toute sa vie, un historien scrupuleux, érudit, rationaliste, +soucieux de vérité scientifique, et en même temps un artiste épris +de la beauté contenue dans les vieilles légendes et respectueux des +traditions léguées par le passé. Impossible de trouver chez lui la +moindre hypocrisie; on n'a qu'à l'entendre expliquer pourquoi il ne +fait pas de polémique: «La question fondamentale sur laquelle doit +rouler la discussion religieuse, c'est-à-dire la question du fait de +la révélation et du surnaturel, je ne la touche jamais; non que cette +question ne soit résolue pour moi avec une entière certitude, mais +parce que la discussion d'une telle question n'est pas scientifique, +ou pour mieux dire, parce que la science indépendante la suppose +antérieurement résolue». Et l'écrivain ajoute, non sans dédain: «A +cette polémique, dont je suis loin de contester la nécessité, mais qui +n'est ni dans mes goûts ni dans mes aptitudes, Voltaire suffit. On ne +peut être à la fois bon controversiste et bon historien. Voltaire, si +faible comme érudit, Voltaire qui nous semble si dénué du sentiment de +l'antiquité, à nous autres qui sommes initiés à une méthode meilleure, +Voltaire est vingt fois victorieux d'adversaires encore plus dépourvus +de critique qu'il ne l'est lui-même[289].» + + [289] _Etudes d'histoire religieuse_. + +Renan explique ensuite son désir de voir subsister la religion, mais +il entend celle-ci à sa manière: «L'homme qui prend la vie au sérieux +et emploie son activité à la poursuite d'une fin généreuse, voilà +l'homme religieux; l'homme frivole, superficiel, sans haute moralité, +voilà l'impie.» Cependant il y a quelque chose de plus dans ce mot: +l'étude indépendante des religions nous amène à un résultat consolant. +«Ce résultat, c'est que la religion, étant une partie intégrante de +la nature humaine, est vraie dans son essence, et qu'au-dessus des +formes particulières du culte, nécessairement entachées des mêmes +défauts que les temps et les pays auxquels elles appartiennent, il y a +_la religion_, signe évident chez l'homme d'une destinée supérieure.» +Cette constatation nous mène à la foi, à cette foi qui, pour conserver +l'idéal, n'a pas besoin de croire au surnaturel[290]. + + [290] _Ibid._ + +La religion, ainsi entendue, se confond à peu près entièrement avec +la morale. C'est ce que Renan laisse entendre clairement dans la +préface des _Essais de morale et de critique_. «La religion, de nos +jours, dit-il, ne peut plus plus se séparer de la délicatesse de l'âme +et de la culture de l'esprit. J'ai cru la servir en essayant de la +transporter dans la région de l'inattaquable, au delà des dogmes +particuliers et des croyances surnaturelles». Sans doute on peut +craindre de ruiner la moralité en touchant aux symboles religieux; mais +elle est compromise plus sûrement encore par l'absence de l'esprit +scientifique. «L'extinction de l'esprit critique amène nécessairement +le béotisme ou la frivolité, qui marquent la fin de toute moralité +sérieuse, et amènent plus de maux pour une nation que le libre examen +avec ses conséquences légitimes ou supposées». + +La courtoisie des formules n'enlève rien à l'énergie avec laquelle +Renan combattait les théories qui lui semblaient fausses ou +dangereuses. Les républicains s'indignaient en le voyant déclarer +qu'il avait perdu ses préjugés sur la Révolution, que le triomphe des +principes de 1789 serait celui de la faiblesse et de la médiocrité. +Les libéraux épris de Channing s'attristaient en lisant son jugement, +aussi dur que celui de Proudhon pour le philosophe américain. Les +catholiques surtout furent exaspérés de la politesse dédaigneuse avec +laquelle l'audacieux écrivain déclarait la religion utile pour le +peuple[291], ou bien assurait de son estime les polémistes croyants +auxquels il ne voulait pas répondre[292]. Quant aux critiques +indépendants, aux lettrés, ils étaient surpris, troublés, charmés par +ce mélange d'audace et de respect envers la tradition. L'homme qui +lui avait ouvert le _Journal des Débats_, Silvestre de Sacy, était +fier de ce collaborateur si différent d'un disciple de Port-Royal. +Laboulaye admirait les travaux de Renan sur les langues sémitiques et +disait dès 1856: «Par les sujets qu'il traite, non moins que par la +supériorité de ses vues, par l'ardeur de son esprit et la vivacité de +son style, M. Renan me semble un des hommes dont les idées auront le +plus d'influence dans l'avenir». Mais en même temps il l'invitait à +la prudence, et lui rappelait que la critique biblique, touchant à la +foi de millions d'hommes, doit demeurer discrète[293]. Edmond Scherer, +moins timide, saluait l'homme qui, jeune encore, avait pris place parmi +les maîtres[294]. + + [291] «L'élévation intellectuelle sera toujours le fait d'un petit + nombre; pourvu que ce petit nombre puisse se développer librement, + il s'occupera peu de la manière dont le reste proportionne Dieu à sa + hauteur.» (_Etudes d'histoire religieuse_, préface). + + [292] «La religion fait assez de bien dans le monde pour qu'on puisse + lui passer quelques idées étroites et un peu de mauvais style.» + (_Essais de morale et de critique_, préface). + + [293] «Je lui voudrais un peu de la modération, de la réserve, je + dirais presque de la timidité que portait M. Burnouf en de semblables + recherches.» (_La liberté religieuse_, pp. 292 et 305). + + [294] «Philologue instruit, historien plein de sagacité, publiciste + remarquable, M. Renan est, dans la nouvelle génération, dans celle, + j'entends, qui paraît sur la scène vers 1850, l'écrivain qui promet + le plus, et qui, jusqu'ici, a le mieux tenu ses promesses» (article + de 1859 dans _Mélanges de critique religieuse_, p. 522). + +Tout en menant de front ses travaux d'orientaliste et ses articles sur +les questions actuelles, Renan préparait toujours le grand ouvrage +auquel, dès 1848, il avait résolu de vouer son existence. Une mission +en Syrie lui permit de voir le pays où était né le christianisme. Nommé +à la chaire d'hébreu du Collège de France, il fit en 1862 la leçon +d'ouverture qui renfermait cette phrase à propos de Jésus: «Un homme +incomparable, si grand que, bien qu'ici tout doive être jugé au point +de vue de la science positive, je ne voudrais pas contredire ceux qui, +frappés du caractère exceptionnel de son œuvre, l'appellent Dieu». Le +bruit fait par les auditeurs, l'émotion causée par cette franchise +décidèrent le gouvernement à suspendre le cours. Un an plus tard fut +publiée la _Vie de Jésus_. Ce n'est pas le lieu d'analyser ce livre +fameux; il suffit d'en rappeler le caractère. L'auteur s'inspirait des +longues recherches poursuivies par la critique allemande, il utilisait +et recommandait les travaux de Reuss, de Michel Nicolas, de Réville; +mais son livre, préparé par un érudit, était écrit par un artiste. +Suppléant par l'hypothèse aux lacunes des documents, il faisait de +son héros une personnalité vivante; ce livre de science devait avoir +pour les lecteurs vulgaires l'attrait d'un roman. Renan l'avait voulu +ainsi, malgré les conseils de quelques amis qui l'engageaient à faire +une simple étude critique[295]; si l'ouvrage prêtait le flanc aux +objections des spécialistes, il forçait l'attention du public français, +qui ne s'attache qu'aux livres intéressants et bien écrits. + + [295] V. sa conversation avec Taine et Berthelot, dans + _Correspondance_ de Taine, II, p. 242. + +La _Vie de Jésus_ passionna également les croyants et les libres +penseurs. Beaucoup d'écrivains catholiques le réfutèrent, mais ils +ignoraient trop la critique biblique pour être en état de discuter ses +conclusions avec compétence; la plupart aimèrent mieux insister sur la +part de l'hypothèse dans le livre et conclure avec dédain que le nouvel +Arius n'avait écrit qu'un roman puéril[296]. Les critiques protestants, +comme Edmond de Pressensé, lui opposèrent des réfutations plus +sérieuses. Quant aux défenseurs de la libre pensée, ils se partagèrent. +La _Revue germanique_, ravie de voir, conformément à son programme, la +pensée allemande mise à la portée du public français, loua plusieurs +fois l'ouvrage. Albert Réville y publia une étude approfondie qui, +tout en faisant la part de la critique, défendait Renan contre ses +adversaires[297]. Lorsque Patrice Larroque, toujours tranchant et +radical, reprocha au brillant écrivain une sympathie excessive pour les +légendes évangéliques, un emploi trop fréquent du quatrième Evangile, +et surtout des fadeurs inutiles, une «parfumerie asphyxiante», Albert +Réville répondit par une brochure qui justifiait Renan et défendait les +droits de l'artiste[298]. + + [296] Un prêtre au courant des études allemandes, le futur cardinal + Meignan, avait dès 1859 averti ses coreligionnaires des progrès + accomplis par la critique biblique, de la nécessité d'y répondre par + des travaux approfondis (V. Georges Weill, _Histoire du catholicisme + libéral_, p. 157). On trouvera une liste des publications suscitées + par la _Vie de Jésus_ dans un appendice du livre d'Albert Schweitzer, + _Von Reimarus zu Wrede_. + + [297] 1er décembre 1863. Nefftzer avait déjà fait l'éloge du livre + (1er septembre 1863). + + [298] V. Larroque, _Opinion des déistes nationalistes sur la Vie de + Jésus, selon M. Renan_, 1863; Réville, _La Vie de Jésus de M. Renan_, + 1864. + +La bourgeoisie lettrée qui lisait la _Revue des Deux-Mondes_ fut +renseignée par un universitaire détaché des idées religieuses, Ernest +Havet. «L'impossibilité et le néant essentiel du miracle, écrivait-il, +l'indéfectibilité des lois naturelles, la nature toujours pareille à +elle-même dans le monde moral aussi bien que dans le monde physique, +la naissance du christianisme et l'apparition de Jésus purs phénomènes +historiques, magnifiques phénomènes à la bonne heure, mais phénomènes +comme les autres, et dont l'étude doit se faire suivant les mêmes +procédés que toute autre étude, voilà le fond solide sur lequel le +livre est bâti. Mon examen s'appuie sur les mêmes principes, et j'ai +dû les proclamer d'abord, sans effort et tranquillement, comme choses +toutes simples, mais non sans fierté et sans joie, puisqu'on peut en +mesurer le prix à ce qu'il en a coûté pour les conquérir». Après ce cri +de triomphe, Havet montrait les qualités sérieuses du livre, tout en +reprochant à l'auteur de renoncer quelquefois volontairement à suivre +jusqu'au bout sa propre critique[299]. Edmond Scherer se montra plus +enthousiaste encore: Voltaire et Strauss, dit-il, sont encore des +théologiens, absorbés par la polémique; Renan le premier s'est élevé +assez haut pour parvenir à la libre vue historique des choses. Ce livre +n'avait pas encore été fait: «il a fallu deux choses pour qu'il devînt +possible, le dix-neuvième siècle et la France[300]». + + [299] _Revue des Deux-Mondes_, 1er août 1863. L'article fit scandale + parmi les abonnés, au point que la Revue dut adopter une attitude + moins radicale. + + [300] Scherer, _Mélanges d'histoire religieuse_, p. 69. Dans un + autre article, écrit trois mois plus tard, Scherer énumérait les + injures accumulées contre l'auteur, et montrait une fois de plus la + nouveauté de l'œuvre qui «a fait passer la vie de Jésus du domaine de + la controverse à celui de la narration, du terrain de la théologie à + celui de l'histoire.» (_ibid._, p. 131). + +Renan avait laissé passer les attaques, les menaces, les injures sans +y répondre. Deux ans plus tard il continua son histoire par le volume +sur les _Apôtres_. Cette fois l'hypothèse tenait moins de place, le +livre était moins inattendu; aussi, tout en obtenant un grand succès, +provoqua-t-il un moindre scandale. Pourtant la préface maintenait +énergiquement ses opinions sur le miracle et raillait les tenants du +surnaturel: «Quand on a un moyen si simple de se prouver, pourquoi ne +pas s'en servir au grand jour? Un miracle à Paris, devant des savants +compétents, mettrait fin à tant de doutes! Mais, hélas! voilà ce +qui n'arrive jamais. Jamais il ne s'est passé de miracle devant le +public qu'il faudrait convertir, je veux dire devant des incrédules. +La condition du miracle, c'est la crédulité du témoin». Il parlait +avec sa politesse hautaine des violences proférées contre lui[301]. Sa +résolution demeurait ferme d'éviter les polémiques inutiles; rien ne +lui paraissait plus désirable que le maintien de la société actuelle, +où l'orthodoxie, le rationalisme, l'art, la morale ont chacun leur part +et doivent se supporter mutuellement. + + [301] «Souvent, en voyant tant de naïveté, une si pieuse assurance, + une colère partant si franchement de si belles et si bonnes âmes, + j'ai dit comme Jean Huss, à la vue d'une vieille femme qui suait + pour apporter un fagot à son bûcher: _O sancta simplicitas!_» Cf. la + préface de la treizième édition de la _Vie de Jésus_. + +Ce n'était pas seulement l'histoire religieuse qui fournissait +aux critiques l'occasion de reviser les affirmations de l'Eglise. +L'histoire de la pensée grecque, étudiée avec plus de soin +qu'autrefois, permit de retrouver chez les païens les grandes vérités +morales dont l'opinion commune faisait hommage à l'Evangile. Jacques +Denis, un universitaire d'esprit très libre, avait fait un mémoire, +couronné par l'Institut en 1853, sur la morale grecque; de là sortit +un beau livre, l'_Histoire des théories et des idées morales dans +l'antiquité_: «L'homme est un, quoiqu'il change sans cesse, disait +l'auteur dans sa préface; la vie morale de l'humanité est une, +quoiqu'elle soit dans un perpétuel mouvement». Grâce à la philosophie, +ce mouvement devient un progrès continu, justifiant le vers pris comme +épigraphe de l'ouvrage: _Et quasi cursores vitaï lampada tradunt_. +L'ouvrage fut remarqué; plus d'un grand écrivain parisien félicita le +modeste universitaire de province qui avait si bien défendu la morale +des anciens[302]. + + [302] V. la notice de Paul Janet sur lui dans l'_Annuaire de l'Ecole + Normale Supérieure_, 1898. Mal vu du gouvernement, la publication de + son livre le fit envoyer en disgrâce, une fois de plus, du lycée de + Strasbourg à celui de Pau. + +Jacques Denis expliquait en débutant pourquoi il avait laissé de +côté l'influence de la philosophie antique sur la morale chrétienne. +«Quoique je n'espère rien et que je craigne peu de chose, disait-il, +je ne me sens pas dans une position assez libre pour toucher à de +pareils sujets[303]». L'ouvrage qu'il n'avait pu composer fut bientôt +fait par Havet. Admirateur passionné de l'hellénisme, celui-ci montra +la littérature et la morale des Grecs préparant, inspirant tout ce +qu'il y avait de bon dans l'Evangile et dans le christianisme. _Natura +non facit saltus_; cet axiome que Sainte-Beuve lui avait conseillé +de prendre comme épigraphe de son livre en indique l'esprit et la +tendance. Ce livre de science fut accompagné d'une préface belliqueuse +où l'écrivain protestait contre les phrases convenues sur la révolution +morale opérée par Jésus, contre la faiblesse intellectuelle des gens +«comme il faut», et citait à l'appui de sa thèse l'opinion d'un grand +nombre de publicistes indépendants[304]. + + [303] _Histoire des idées morales_, préface. + + [304] _Le christianisme et ses origines_, préface. Cette préface, + écrite avant la guerre de 1870, fut publiée sans changements l'année + suivante. «Le double crime du christianisme, dit Havet, a été de + mettre la guerre, d'une part, dans l'intérieur même de l'homme, + par la violence faite à la nature; d'autre part, dans la société + humaine, entre les élus et les réprouvés. Le premier de ces torts est + aussi celui de la morale platonique et stoïque; le second est plus + particulièrement celui de l'Eglise.» + +Les sciences naturelles n'étaient pas, comme les sciences +philologiques, des importations venues d'Allemagne; la France +avait produit depuis longtemps une série de grands naturalistes. +Mais la génération romantique avait négligé les travaux de Geoffroy +Saint-Hilaire et prêté une attention médiocre aux débuts de la +géologie. Les hommes du second Empire, au contraire, suivirent avec un +intérêt passionné les découvertes de Boucher de Perthes et les théories +de Darwin. + +C'est une intéressante figure que celle de Boucher de Perthes. Ce +provincial, fixé dans sa résidence d'Abbeville, y avait rempli +consciencieusement jusqu'en 1852 les fonctions de directeur des +douanes; il y menait une vie d'amateur riche, intelligent, curieux +de toutes choses, très attentif à la politique française, prônant +la théorie économique du libre échange à une époque où elle faisait +encore scandale. Cet amateur avait un esprit génial, avec une volonté +ferme qui lui permit de lutter pour ses idées sans jamais se laisser +décourager par les réfutations, les railleries ou, ce qui était plus +grave, par le silence des autorités scientifiques. C'est ainsi qu'il +devint le créateur de la science préhistorique. S'intéressant à elle +dès sa jeunesse, il présenta en 1838 aux naturalistes parisiens les +premières haches diluviennes découvertes par lui. Brongniart, puis +Jean-Baptiste Dumas se rallièrent à ses idées, sans oser le dire bien +haut; les autres savants demeurèrent indifférents jusqu'à l'année +glorieuse, l'année 1859. A cette date, les principaux géologues de +l'Angleterre vinrent visiter Abbeville pour vérifier ses affirmations +et se déclarèrent convaincus; ensuite Gaudry, après avoir fait le même +voyage, lut à l'Académie des Sciences, le 3 octobre 1859, un rapport +qui entraîna les indécis. Boucher de Perthes ne se tenait pas encore +pour satisfait: après les instruments de l'homme fossile, c'était +cet homme lui-même qu'il voulait retrouver; en 1863 fut découverte +la mâchoire de Moulin-Quignon, et cette fois l'Académie des Sciences +enregistra aussitôt la nouvelle conquête. + +Boucher de Perthes ne tirait pas de ses travaux des conclusions +irréligieuses. Le rôle politique du clergé lui déplaisait beaucoup, +et les progrès des congrégations catholiques lui paraissaient +inquiétants[305]; mais il n'aimait pas les discussions pouvant ébranler +le culte établi. Lui-même croyait en Dieu, en un Dieu qui n'a point +créé la forme du monde ni les corps qui s'y trouvent; la religion +lui apparaissait comme un bienfait pour la conscience[306]. Ce grand +travailleur aimait la science et fuyait la polémique religieuse[307]. +Mais ses lecteurs furent moins discrets: si l'homme remontait au début +de l'époque quaternaire, si son histoire primitive s'était déroulée +sur la terre pendant de longs siècles, que devenaient les dates fixées +par les théologiens pour la création du monde, 4963 ou 4004 avant +Jésus-Christ? La question allait être souvent posée par tous ceux qui +cherchaient dans la science des armes contre l'Eglise. + + [305] Boucher de Perthes, _Sous dix rois_, VI, 128, 167, 436; VIII, + 436 et _passim_. + + [306] _Id._, _De la création_, 1841. + + [307] V. son discours à la Société impériale d'émulation, le 7 juin + 1860. + +Vers la même époque le transformisme, exposé par Lamarck, défendu +par Geoffroy Saint-Hilaire dans une polémique fameuse contre Cuvier, +reparut en France avec Darwin. Ce fut une femme, Clémence Royer, qui +présenta au public français la traduction de _l'Origine des espèces_. +Née dans une famille bretonne, catholique et royaliste, elle avait +bientôt rompu avec son milieu et rejeté les idées religieuses. Le +système de Darwin lui parut fournir une réfutation décisive du dogme +chrétien; c'est ainsi que l'ouvrage du grave et paisible savant +anglais, adversaire des controverses irritantes, parut précédé par une +fougueuse préface de la traductrice. «Oui, disait-elle en commençant, +je crois à la révélation, mais à une révélation permanente de l'homme +à lui-même et par lui-même, une révélation rationnelle qui n'est +que la résultante des progrès de la science et de la conscience +contemporaines, à une révélation toujours partielle et relative qui +s'effectue par l'acquisition de vérités nouvelles, et plus encore par +l'élimination d'anciennes erreurs». Il y eut ainsi une belle époque +de découvertes et de progrès avant Jésus, qui sut bien exprimer +les préceptes moraux connus depuis longtemps[308]. La doctrine se +transforma bientôt et devint le catholicisme, religion savante qui +allait pendant mille ans figer les principes de la philosophie ancienne +dans ses dogmes immuables. Le réveil date du seizième siècle; enfin est +arrivé l'âge de l'Encyclopédie, le siècle révélateur par excellence. +Le travail scientifique poursuivi depuis lors vient de résoudre la +question de l'origine des espèces. Deux solutions sont en présence: +ou bien les êtres vivants dérivent les uns des autres, ou bien chaque +forme spécifique a été créée par la volonté divine. La seconde +solution est celle de Platon, de la Bible, du réalisme; la première, +celle des nominalistes, est désormais démontrée par Darwin. Or le +système nominaliste justifie l'individualisme et le progrès humain +par la liberté; le système réaliste exige une autorité puissante, +une organisation reposant sur le socialisme et l'immobilité. Voilà +pourquoi l'orthodoxie chrétienne s'est insurgée contre Darwin[309]. La +théorie de celui-ci entraîne de profondes conséquences morales, car +elle condamne à la fois l'égalité absolue et les castes fermées. «La +doctrine de M. Darwin, c'est la révélation rationnelle du progrès, se +posant dans son antagonisme logique avec la révélation irrationnelle +de la chute». Il faut choisir: «pour moi, conclut Clémence Royer, mon +choix est fait: je crois au progrès». + + [308] «Le prophète galiléen vint mêler à beaucoup de rêveries + orientales quelques préceptes moraux que d'autres avaient enseignés + dès longtemps, du moins en ce qu'ils renferment d'incontestablement + vrai, juste et bon, et qu'il eut seulement le mérite d'exprimer + sous une forme originale, symbolique et populaire, à laquelle + son éloquence persuasive donnait une puissance d'entraînement + irrésistible.» + + [309] «En effet, les théologiens le sentent bien et l'ont toujours + senti: pour que l'humanité ait péché en Adam, il faut qu'elle soit + une entité collective; pour être rédimée par les mérites d'un seul, + comme pour avoir été maudite pour la faute d'un seul, il faut qu'elle + ait, outre la vie individuelle de chaque être, une vie spécifique, en + quelque sorte substantielle, bien définie et exactement limitée, sans + lien généalogique avec aucune espèce antécédente.» + +La femme ardente et batailleuse qui présentait ainsi Darwin au public +français rappelait que la nouvelle doctrine avait déjà soulevé en +Angleterre et en Allemagne de sérieuses controverses; elle invita les +amis de la science à la défendre énergiquement contre le clergé de +France[310]. Mais les théologiens protestants, accoutumés à lire et +à commenter la Bible, furent peut-être plus émus que les théologiens +catholiques. Ceux-ci combattirent cependant le darwinisme en voyant que +c'étaient les adversaires de l'Église qui lui faisaient bon accueil; +mais bientôt quelques savants français commencèrent à s'y rallier, +tandis que certains catholiques s'appliquaient à démontrer que les +théories nouvelles comportaient une interprétation conciliable avec les +croyances religieuses. + + [310] «Au siècle dernier, disait-elle, le seul vrai grand siècle, + on guerroyait ainsi bravement, sans ménagements pour l'erreur, sans + pactiser avec les faiblesses humaines» (avant-propos de la 2e + édition). + +Les maîtres de la science évitaient d'ailleurs autant que possible de +se mêler aux polémiques philosophiques ou religieuses. Parfois on les +y entraînait à leur corps défendant. Ainsi le débat sur la génération +spontanée, dans les années 1864 et 1865, se rattachait par un lien très +fragile aux discussions sur la Genèse; Voltaire n'avait-il pas combattu +avec esprit l'hypothèse à laquelle Pasteur opposait ses expériences? +Néanmoins la presse fit si bien que Pouchet apparut comme le défenseur +de la libre pensée, Pasteur comme celui de l'Église, alors que le +grand chimiste recherchait uniquement la vérité scientifique[311]. +Claude Bernard opposa une résistance invincible aux efforts de tous +ceux qui voulaient l'entraîner hors de son domaine: «Les systèmes ne +sont point dans la nature, écrivait-il, mais seulement dans l'esprit +des hommes[312]. Pour l'expérimentateur physiologiste, il ne saurait y +avoir ni spiritualisme ni matérialisme... Les causes premières ne sont +point du domaine scientifique, et elles nous échapperont à jamais[313].» + + [311] V. la campagne menée contre Pasteur par Victor Meunier dans + l'_Opinion nationale_. + + [312] _Introduction à l'étude de la médecine expérimentale_, p. 387. + + [313] _Ibid._ p. 113. + + +II + +L'amour de la science, la confiance dans ses méthodes, l'admiration +pour ses progrès caractérisent les hommes du second Empire, et devaient +agir sur leur philosophie. Mais cette philosophie nouvelle rencontrait +l'opposition de la philosophie classique, maîtresse de l'enseignement, +c'est-à-dire de la philosophie éclectique. Lorsque Duruy remplaça la +classe de «logique» par le programme complet de philosophie tel qu'on +l'enseignait jusqu'en 1851, ce furent la psychologie et la métaphysique +de Victor Cousin qui reprirent leur place dans les leçons des +professeurs. Cousin avait préconisé, à l'époque de sa toute-puissance, +l'accord entre la philosophie et la religion; il poursuivit la même +alliance quand l'Empire lui eut enlevé son autorité universitaire. +Lui-même donnait l'exemple dans les nouvelles éditions de ses ouvrages, +corrigeant, retranchant, adoucissant toujours. En même temps il +entamait des pourparlers compliqués avec Rome, offrant des concessions, +refusant une soumission. Les catholiques intransigeants s'efforcèrent +d'obtenir une condamnation formelle de ses écrits; Pie IX, plus +indulgent, finit par décider l'ajournement indéfini de la sentence de +l'Index[314]. Le philosophe reconnaissant vint s'asseoir à côté de +l'archevêque de Paris au pied de la chaire de Notre-Dame pendant les +conférences du Père Hyacinthe[315]. + + [314] Barthélemy Saint-Hilaire, _M. Victor Cousin_, II, p. 64 sqq. + + [315] Ce mélange de politique et de conviction apparaît dans le + langage que tenait Cousin, peu de temps avant sa mort, à son ami + Dubois: «Oui, mon ami, le Dieu de Socrate et de Platon, Jésus, mais + Jésus seul. On doit bien le savoir, et si je suis ici, on viendra à + mon chevet, l'archevêque de Paris, par exemple, qui me veut du bien; + je lui dirai mon affaire, comme je vous la dis là, et il fera ensuite + comme il l'entendra, et il entendra bien, et en homme de sens, j'en + suis sûr.» (Dubois, _Cousin, Jouffroy, Damiron_, p. 98). Il disait + vers le même temps à son élève Waddington: «Vous savez combien j'ai + toujours eu horreur du radicalisme en politique et en philosophie; + comment ne le condamnerais-je pas dans le domaine de la religion?» + (ibid., p. 242). + +De même que lui, Guizot continuait à dire que la société moderne a +besoin du christianisme. La révolution de 1848, l'avènement de la +démocratie qu'il détestait, une attention plus grande apportée aux +choses religieuses depuis qu'il avait quitté la politique, accentuaient +chez lui une conviction qui remontait aux premiers temps de sa vie. +Mais cet apologiste de la foi chrétienne était un partisan des +principes de 1789. Les droits et la dignité de l'individu, affirmés +par la Révolution, ne sont-ils pas dans l'Évangile? demandait Guizot; +le mot de saint Pierre, «mieux vaut obéir à Dieu qu'aux hommes», +ne justifie-t-il pas la résistance à l'oppression? Quant à la +science, on ne saurait l'opposer à la religion, puisqu'elles ne se +rencontrent pas dans le même domaine. La conciliation avec le présent +demeure évidemment plus facile pour les églises protestantes; mais +le catholicisme a dû apprendre, par l'expérience de ces cinquante +dernières années, combien il gagne à se tenir éloigné de la politique. +Le catholicisme et le protestantisme sont appelés, sinon à fusionner, +du moins à s'allier dans l'intérêt de la société[316]. + + [316] V. _L'Eglise et la société chrétienne_ (1861) et les + _Méditations_ (1866). Le _Syllabus_ l'irrita, sans lui faire perdre + courage. + +Ces idées de conciliation, chères aux deux maîtres de la bourgeoisie +orléaniste, rencontraient l'appui de la plupart de leurs élèves. +Darimon et Saisset les soutinrent avec une conviction sincère dans +leurs leçons de la Sorbonne et témoignèrent une sympathie de plus en +plus marquée pour le christianisme. Jules Simon différait d'eux par ses +opinions politiques, mais nullement par sa foi philosophique. Un autre +philosophe mêlé à la politique, ami intime de Cousin, républicain de +vieille date comme Jules Simon, Barthélemy Saint-Hilaire, insistait sur +la coexistence nécessaire entre la foi et la raison, sur la sympathie +qui doit unir la philosophie spiritualiste et le christianisme[317]. +Même sympathie pour la religion chrétienne chez les spiritualistes +affranchis de l'influence de Cousin, comme Ravaisson et Lachelier. Un +disciple indépendant de l'école éclectique, Rémusat, tenait un langage +semblable; il aimait à citer les catholiques tolérants, un Maret, un +Gratry, et ne cachait pas son goût pour les théories moyennes[318]. +Mais sa franchise lui faisait avouer que l'éclectisme avait trop voulu +concilier les inconciliables: «Elèves des modestes sages de l'Ecosse, +nous sommes tous enclins à faire trop peu de compte des difficultés +et à passer par-dessus certaines contradictions que la pratique peut +tolérer, mais non la science[319].» Cette même liberté d'esprit +permettait à Rémusat de protester contre l'injustice de ses amis +envers les penseurs du siècle précédent[320]. + + [317] V. dans son livre, _Mahomet et le Coran_, la préface intitulée + «Des devoirs mutuels de la philosophie et de la religion.» + + [318] Il applaudit aux efforts de ceux qui, «fuyant les doctrines + exclusives, absolues, travaillent à rendre possible l'harmonie des + principes et des croyances qui ennoblissent ou consolent l'humanité.» + (_Philosophie religieuse_, p. 98). + + [319] _Ibid._, p. 174. + + [320] Au dix-huitième siècle, dit-il, «la philosophie manque souvent + de grandeur, et l'esprit humain ne s'est jamais senti si grand. La + doctrine est sans élévation, et les desseins sont sublimes... La + société formée par ces maîtres si décriés aujourd'hui a produit la + noble génération dont nous avons vu s'éteindre les derniers restes. + Ces disciples d'une école tant outragée, où sont donc leurs pareils + en générosité, en indépendance, en désintéressement, en courage?» + (_Politique libérale_, pp. 80 et 101.) + +Si Rémusat lui-même critiquait la prudence excessive de la philosophie +éclectique, les concessions de Cousin au clergé, les corrections +continuelles faites à ses livres étonnaient et irritaient ceux qui +n'appartenaient point à l'école. Un prélat intransigeant, Pie, les +relevait avec dédain[321]. Un libéral modéré, Laboulaye, se plaignait +que la philosophie n'osât pas aborder les sujets traités par la +religion[322]. Les anticléricaux tels que Guéroult dénonçaient la +reculade honteuse de la philosophie universitaire[323]. Mais ce furent +surtout les apôtres de la science, les maîtres de la jeunesse nouvelle, +Renan et Taine, qui se chargèrent de l'exécution. + + [321] «Il est bien un peu étonnant qu'on ne puisse jamais raisonner + d'après une édition quelconque des œuvres philosophiques de certains + hommes illustres, sans devoir s'enquérir préalablement si depuis + l'année précédente ils n'ont pas changé d'avis, s'ils n'ont pas + énoncé une nouvelle doctrine, ou repris une doctrine plus ancienne + qu'ils avaient abandonnée.» (_Œuvres de Mgr l'évêque de Poitiers_, + III, p. 252). + + [322] «Jamais une conscience délicate n'acceptera cette politique, + dictée sans doute par des motifs honorables, mais qui sent le + mensonge et l'hypocrisie. Si le christianisme est faux, attaquez-le + franchement, c'est un devoir; si le christianisme est vrai, + faites-lui sa place dans la science et dans la vie» (_La liberté + religieuse_, préface). Le sévère et clairvoyant ami de Cousin, + Dubois, écrivait aussi dans ses notes: «M. Cousin efface avec le plus + grand soin toutes ses sévérités contre la philosophie écossaise, + toutes ses aspirations aux grands problèmes ontologiques, communs aux + religions et à la philosophie.» (_Cousin, Jouffroy, Damiron_, p. 93.) + + [323] Guéroult, _Etudes_, p. 54 sqq. + +Renan consacra au philosophe un de ces articles élogieux et courtois +d'où le blâme ressortait d'autant plus sévère. Cousin, dit-il, +est avant tout un grand orateur: «Toutes les doctrines ne sont pas +également éloquentes, et je crois bien que plus d'une fois M. Cousin +a dû se laisser entraîner vers certaines opinions autant par la +considération des beaux développement auxquels elles prêtaient que +par des démonstrations purement scientifiques». Cousin est aussi un +politique, persuadé comme Royer-Collard que chaque gouvernement a sa +philosophie: «est-ce que chaque gouvernement a sa chimie, sa physique +ou son astronomie? est-ce que chaque gouvernement a sa philologie?» +Cette politique est particulièrement dangereuse quand elle veut régler +les rapports de la science avec la religion. «C'est une position +difficile que celle de catholique malgré l'Église»; c'est celle qu'a +prise le chef de l'éclectisme[324]. + + [324] _Essais de morale et de critique._ Renan voit dans Cousin le + représentant de son époque: «L'idée d'une science indépendante, + supérieure ou, si l'on veut, étrangère à la politique, n'est pas le + fait de la génération à laquelle appartient M. Cousin.» + +Taine était entré à l'École Normale en 1848, déjà détaché des idées +religieuses, imbu de spinozisme, plein de respect, de passion pour +cette vérité rationnelle et scientifique dont il parlait à ses jeunes +amis avec l'accent d'un apôtre. Devenu professeur, il eut à subir deux +persécutions, celle du clergé, celle de la philosophie officielle. La +première se dissimula sous des formes polies. A Nevers, l'aumônier +l'avertit de lui signaler ceux de ses élèves qui montreraient de +l'irréligion[325]; le recteur, un prêtre universitaire bienveillant, +lui conseilla la prudence[326]; il se vit contraint d'aller au +sermon[327]. A Poitiers, on lui interdit de laisser lire à un de ses +élèves les _Provinciales_; on lui ordonna de faire à l'entrée en classe +la prière en latin, qu'il abrégea d'ailleurs de moitié[328]. La seconde +persécution fut beaucoup plus pénible pour lui: obligé, pour être admis +au doctorat, de renoncer à ses études sur les sensations et de choisir +pour sa thèse un sujet littéraire inoffensif, il se consolait en lisant +Hegel et en complétant ses études scientifiques. Enfin il quitta +l'Université, résolu à dire son fait à cette philosophie qui opprimait +la pensée. On le vit dans son livre sur _Les philosophes classiques du +dix-neuvième siècle en France_. + + [325] Taine, _Correspondance_, I, p. 138. + + [326] _Ibid._, I, p. 147. + + [327] _Ibid._, p. 203. + + [328] _Ibid._, pp. 237 et 259. + +L'attaque est aussi franche que celle de Renan, mais dépourvue des +formules flatteuses et courtoises dont celui-ci l'enguirlandait. +Royer-Collard, Cousin, Jouffroy sont analysés, disséqués +impitoyablement. L'éclectisme a réussi, parce qu'il répondait au goût +des hommes de la Restauration pour la rêverie métaphysique. Après +1830, il est devenu philosophie d'État en multipliant les avances +au clergé. «La doctrine, telle qu'elle est aujourd'hui, est fort +voisine du christianisme, et recueille naturellement tous ceux qui +en tombent. Nul oreiller n'est plus doux, plus semblable au paisible +lit qu'on vient de quitter, meilleur pour retenir ceux qui n'aiment +pas à courir les aventures de l'esprit». Mais ce système n'a plus +de prise sur la foule: «il n'a plus l'air d'une philosophie, mais +d'un dépôt»[329]. La génération nouvelle reprend goût à l'analyse. +«On relit le dix-huitième siècle; sous les moqueries légères, on +trouve des idées profondes; sous l'ironie perpétuelle, on trouve la +générosité habituelle; sous les ruines visibles, on trouve des bâtisses +inaperçues. Quelques personnes commencent à redouter le sentiment, +à discuter l'enthousiasme, à rechercher les faits, à aimer les +preuves[330]». + + [329] Cette philosophie, dit encore Taine, «est restée dans un coin, + amie de la littérature, divorcée des sciences, au lieu d'être, comme + les philosophies précédentes, la science gouvernante et rénovatrice» + (p. 293). Elle ne ressemble pas à un grand fleuve: «c'est une + baignoire bien propre, bien reposée et bien tiède, où les pères, par + précaution de santé, mettent leurs enfants» (p. 311). + + [330] P. 313. + +Le livre causa une profonde émotion dans le monde universitaire, puis +il pénétra dans le grand public et fonda la renommée de Taine[331]. +Désormais il allait poursuivre sa glorieuse carrière, étendant ses +vues, s'intéressant à l'art autant qu'à la philosophie, mais demeurant +avant tout le défenseur de la science, qui lui inspirait des éloges +enthousiastes. Sa déférence pour Guizot ne l'empêchait pas de réclamer +vivement quand le grand protestant déclarait croire à la création de +l'homme par Dieu[332]. Sa conception du déterminisme scientifique +fut précisée avec plus de force que jamais dans _l'Histoire de la +littérature anglaise_; l'introduction montra dans la race, le milieu et +le moment, les causes générales qui expliquent le développement de la +littérature, de la religion, du régime politique, de tous les grands +phénomènes sociaux. Cette synthèse puissante, cette philosophie de la +science, présentée dans une langue claire et forte, agit profondément +sur la jeunesse pensante vers la fin de l'Empire. Un des représentants +les plus illustres de cette génération l'a montré: «La pensée de ce +puissant esprit, dit Anatole France, nous inspira, vers 1870, un ardent +enthousiasme, une sorte de religion, ce que j'appellerai le culte +dynamique de la vie. Ce qu'il nous apportait, c'était la méthode et +l'observation, c'était le fait et l'idée, c'était la philosophie et +l'histoire, c'était la science enfin. Et ce dont il nous débarrassait, +c'était l'odieux spiritualisme d'école, c'était l'abominable Cousin et +son abominable école; c'était l'ange universitaire montrant d'un geste +académique le ciel de Platon et de Jésus-Christ[333]». + + [331] Sarcey a vivement décrit l'effet causé par ce livre + révolutionnaire: «Vous n'imaginez pas l'émoi que causa dans toute + l'Université ce coup de pied donné au travers de la philosophie + officielle de Cousin par un jeune iconoclaste, audacieux, impertinent + et grave. C'est de là que date l'influence que Taine a prise sur + toute la jeune génération» (cité par Giraud, _Essai sur Taine_, + p. 50). + + [332] Lettre à Cornélis de Witt, gendre de Guizot: «Dire, comme M. + Guizot, que l'homme a été créé tout d'un coup complet, à la vérité + par miracle, c'est, à mon sens, contredire toutes les analogies, + et dans les sciences positives on ne procède que par analogie. Le + corps du premier homme se composait, j'imagine, comme le nôtre, de + carbone, d'oxygène, d'azote, d'hydrogène, de phosphates, etc. Il faut + bien admettre que les éléments se trouvaient dans le milieu ambiant, + à moins de prétendre qu'ils ont été tout d'un coup surajoutés à la + matière ou descendus d'en haut dans une cloche. Représentons-nous + alors l'événement, tel qu'il a dû se passer. Il a donc fallu que + tout d'un coup, comme par un coup de baguette magique, ces divers + éléments se soient rapprochés, combinés, proportionnés, que les + tissus, les organes se soient construits, disposés, balancés, etc.» + (_Correspondance_, II, p. 313). + + [333] Cité par Giraud, p. 187. + +A la doctrine enseignée dans les lycées la jeunesse commençait à +opposer la philosophie positiviste. Auguste Comte, bien qu'il écartât +résolument l'idée de Dieu, avait terminé sa carrière en fondant une +religion nouvelle, et, pour la faire triompher, il avait recherché +l'alliance des jésuites et l'accord avec l'Église. Mais à sa mort le +positivisme demeurait encore inconnu, en dehors du groupe des fidèles; +celui qui le révéla au grand public, ce fut un disciple hérétique. +Littré, dès sa jeunesse, avait écarté le problème de l'au-delà comme +insoluble, et refusé de s'aventurer sur cet océan du mystère pour +lequel le navigateur ne possède ni voile ni gouvernail[334]; admirateur +du _Cours de philosophie positive_, il ne suivit pas le maître dans +sa tentative religieuse. La politique acheva de les séparer; l'ardent +républicain qu'était Littré ne put admettre l'adhésion de Comte au +2 décembre. Néanmoins c'est son livre sur Auguste Comte qui fit +véritablement connaître à la France la nouvelle doctrine; ce fut donc +le positivisme de gauche, le positivisme purement scientifique, sans +mélange de religion, qui s'offrit à l'adhésion d'une jeunesse dégoûtée +de l'éclectisme. D'ailleurs Littré plut à celle-ci par la fermeté +tranquille de ses négations, par la netteté scientifique avec laquelle +il répondait aux partisans du miracle: «Jamais, dans les amphithéâtres +d'anatomie et sous les yeux des médecins, un mort ne s'est relevé et ne +leur a montré, par sa seule apparition, que la vie ne tient pas à cette +intégrité des organes qui, d'après leurs recherches, fait le nœud de +toute existence animale, et qu'elle peut encore se manifester avec un +cerveau détruit, un poumon incapable de respirer, un cœur inhabile à +battre. Jamais, dans les plaines de l'air, aux yeux des physiciens, un +corps pesant ne s'est élevé contre les lois de la pesanteur, prouvant +par là que les propriétés des corps sont susceptibles de suppressions +temporaires, qu'une intervention surnaturelle peut rendre le feu sans +chaleur, la pierre sans pesanteur et le nuage orageux sans électricité. +Jamais, dans les espaces intercosmiques, aux yeux des astronomes, +la terre ne s'est arrêtée dans sa révolution diurne, ni le soleil +n'a reculé vers son lever, ni l'ombre du cadran n'a manqué de suivre +l'astre dont elle marque les pas; et les calculs d'éclipses, toujours +établis longtemps à l'avance et toujours vérifiés, témoignent qu'en +effet rien de pareil ne se passe dans les relations des planètes et de +leur soleil. Ainsi a parlé l'expérience perpétuelle[335]». + + [334] Vers 1835, il disait à Hauréau, qui l'interrogeait sur + l'immortalité de l'âme: «Je ne parle jamais des choses qui me sont + inconnues» (Hauréau, _Notice sur Littré dans Histoire littéraire de + la France_, t. XXIX). + + [335] Préface de la 2e édition de la traduction de Strauss. Le + morceau fut cité avec éloges par Renan (_Questions contemporaines_, + p. 221). + +Littré acquit une grande influence personnelle par la dignité de sa +vie, la hauteur de sa pensée, la variété de ses connaissances. Un grand +savant, son ami Robin, converti comme lui au positivisme, contribuait +aussi à répandre la doctrine. Les attaques de la presse catholique +achevèrent de faire connaître ces hommes peu bruyants: l'ardente +campagne menée par Dupanloup pour empêcher l'élection de Littré à +l'Académie française le rendit populaire comme une victime du parti +clérical. Ainsi, quand Guéroult en 1858 exhortait la France à faire +son bilan intellectuel, il ne se doutait pas que son vœu était déjà +exaucé, qu'une légion de penseurs indépendants s'était formée qui se +lançait avec confiance dans l'arène philosophique. Les hommes de 1830 +avaient célébré la poésie et le sentiment religieux; les hommes de 1860 +célébraient la science et la libre pensée. + + + + +CHAPITRE VIII + +La guerre au cléricalisme + +I + + +La question romaine a dominé depuis 1860 la politique intérieure de la +France. Je dis la politique intérieure: car tous les partis durent s'en +occuper et modifièrent parfois leur attitude envers le gouvernement +selon les variations de sa conduite à l'égard du pape. Chacun chercha +des arguments pour ou contre l'Eglise, et les discussions des savants +et des philosophes trouvèrent ainsi un auditoire beaucoup plus +nombreux et plus attentif que d'habitude. La langue des journaux +et des livres emploie un terme nouveau, qui fera bientôt fortune, +celui de _clérical_: l'adjectif avait déjà été utilisé, avec un sens +défavorable, par les libres penseurs de 1848, comme Deschanel et Victor +Hugo; le substantif apparaît vers 1860, en attendant que Sainte-Beuve, +à la grande colère du cardinal Donnet, l'apporte à la tribune du +Sénat[336]. + + [336] Montalembert souligne le mot, comme un terme nouveau, lorsqu'il + parle, dans son discours de Malines, du despotisme _clérical_ de + Ferdinand VII en Espagne. Sainte-Beuve également, dans un article + de 1863, souligne deux fois lorsqu'il parle du parti _clérical_, et + de la difficulté de l'atteindre, «en respectant, comme il convient, + le religieux en lui et en n'attaquant que le _clérical_» (_Nouveaux + Lundis_, IV, p. 431). La même année l'évêque de Poitiers disait dans + une homélie: «Après tant d'autres appellations outrageuses à l'égard + des hommes de foi, des hommes de bien, la suprême injure aujourd'hui, + c'est de les qualifier du nom de _cléricaux_» (_Œuvres_, V, p. 8). + C'est le 19 mai 1868 que Sainte-Beuve, parlant au Sénat du parti + clérical, fut interrompu par Donnet qui lui dit: «Pourquoi donc, deux + fois à cette tribune, ce mot de _cléricaux_?» + +Vers ce moment naquirent trois grands journaux, fondés par les trois +hommes qu'Emile de Girardin avait pris comme collaborateurs à la +_Presse_, Guéroult, Nefftzer et Peyrat. Guéroult le premier réussit +en 1859 à créer _L'Opinion nationale_, sous le patronage du prince +Napoléon; ce fut l'organe des bonapartistes de gauche, qui offraient +volontiers leur alliance aux républicains pour une campagne commune +contre la domination de l'Église. Tous les incidents de l'histoire de +l'unité italienne furent suivis et notés par ce journal avec un soin +minutieux; il s'occupait également de l'action politique ou religieuse +du clergé français. Dans les premiers temps _l'Opinion nationale_ +déclara qu'on devait attaquer le parti clérical, non le catholicisme, +et fut heureuse d'invoquer l'approbation de prêtres ou d'abonnés +catholiques[337]. Mais bientôt le langage devient plus hardi, et c'est +l'Église elle-même qui est mise en cause. + + [337] 18 et 23 novembre 1859, 15 janvier 1860. + +Le directeur saint-simonien de _l'Opinion nationale_ ne perd pas une +occasion de rappeler à ses lecteurs que la politique et la religion +sont inséparables, que la première dépend de la seconde; il faut donc +en finir avec les silences hypocrites qui, sous apparence d'assurer +l'apaisement, perpétuent sans les résoudre les contradictions les +plus criantes[338]. Son collaborateur Sauvestre est chargé de la +guerre quotidienne contre le clergé. Il montre ce corps dominant la +France provinciale, terrorisant les maires de campagne, assurant une +clientèle aux médecins pieux, faisant révoquer tout employé qui ne +va pas à la messe; les instituteurs laïques surtout rencontrent chez +cet ancien membre de l'enseignement un appui chaleureux[339]. Les +progrès et la richesse des congrégations l'effrayent; il compte 200.000 +prêtres, moines et religieuses en France: «ces 200.000 personnes liées +par un même serment, un même esprit, une même soumission, obéissent +à un prince étranger, qui ne veut pas reconnaître nos institutions. +Ces 200.000 prêtres et religieux tiennent chez nous la jeunesse par +l'éducation, par les sacrements, et l'âge mûr par la peur de la +Révolution en ce monde et du diable en l'autre[340]». Reprenant, lui +aussi, la polémique de l'ancien _Constitutionnel_, Sauvestre expose +les projets et les ambitions de ces jésuites qui instruisent les +fils de la bourgeoisie[341]. Le journal n'oublie point de signaler +tous les scandales qui se produisent dans le monde ecclésiastique; +et justement l'Empire, mécontent de la levée de boucliers du clergé, +laissait la magistrature en 1861 poursuivre une série d'affaires de +mœurs où étaient impliqués des prêtres[342]. Le critique scientifique +de _l'Opinion nationale_, Victor Meunier, montre la lutte engagée entre +l'esprit mythologique et l'esprit scientifique; il se réjouit de voir +la science enfin mise à la portée de tous par de bonnes collections +telles que la _Bibliothèque utile et la Bibliothèque des merveilles_. +Il défend la génération spontanée avec une ardeur digne d'une meilleure +cause; le transformisme lui plaît, car, selon le mot d'un savant, +«autant vaudrait être un singe perfectionné qu'un Adam dégénéré». Le +critique littéraire, Jules Levallois, manifeste sa sympathie pour un +christianisme épuré, qui serait d'accord avec la science moderne. Il +accueille avec enthousiasme la _Vie de Jésus_, qui offre aux hommes +pénétrés du sentiment religieux une heureuse tentative de conciliation; +Renan possède ce qui manquait à Voltaire, «le sentiment de la dette +de respect et de reconnaissance que l'humanité a contractée envers +Jésus[343]». Les livres des protestants libéraux, de Félix Pécaut +surtout, lui paraissent préparer la solution de l'avenir, un théisme +chrétien dégagé des vieux dogmes surannés[344]. + + [338] Guéroult a vigoureusement développé ces idées dans son + introduction aux _Lettres d'un libre penseur_, de Léon Richer. + + [339] Sauvestre. _Lettres de province_, 1862; _Le parti dévot_, 1863. + Le tout a paru d'abord en articles dans l'_Opinion nationale_. + + [340] _Les congrégations religieuses_, p. 20. Cf. Sauvestre, _Sur les + genoux de l'Eglise_, 1868. + + [341] _Instructions secrètes des Jésuites._ En dix-huit mois on + vendit 22.000 exemplaires de cette brochure. + + [342] On trouve la liste et le détail de ces procès scandaleux dans + _Les congrégations religieuses_. Ils provoquèrent une circulaire du + Frère Philippe, supérieur général des Frères des Ecoles chrétiennes + (2 mai 1861), qui fit grand bruit. Ces incidents permettaient à + Michelet d'écrire en 1861, dans la préface d'une nouvelle édition + de son livre, _Le prêtre, la femme et la famille_: «Je remercie la + justice de France qui, dans son beau réveil, a pris à cœur la défense + des mœurs, qui, dans les cent procès commencés à la fois, fait luire + une telle lumière sur la question (du reste peu obscure) du célibat + ecclésiastique». + + [343] Levallois, _La piété au dix-neuvième siècle_, p. 268. + + [344] _Id._, _Déisme et christianisme_, _passim_. + +Aucun rédacteur de l'_Opinion nationale_ ne traita la question +religieuse avec plus de force et d'audace que Léon Richer[345]. Il faut +choisir, dit-il; l'heure n'est plus aux compromis. Le catholicisme +abandonne les principes de justice et de liberté qui présidèrent à +sa naissance; il est devenu absolutiste et rétrograde. L'éducation +française tout entière est pervertie par lui, puisque, non content +de posséder ses écoles particulières, il surveille aussi les écoles +publiques. Les petits séminaires forment des fanatiques à l'esprit +étroit, obsédés par la peur de l'enfer; les couvents féminins dressent +des jeunes filles dociles et insignifiantes. Les prêtres autorisent, +quand ils ne les encouragent pas, les superstitions vulgaires et +la croyance aux miracles[346]. Mais cette puissance cléricale a +comme résultat la baisse de la foi: «le clergé catholique a semé la +superstition, il récolte l'incrédulité». Entre un groupe nombreux +de croyants, de croyantes surtout, et une petite minorité de libres +penseurs, l'immense majorité se laisse aller au scepticisme et à +l'indifférence religieuse. Il est temps de sauver la croyance à +Dieu et à l'immortalité de l'âme, de refaire l'unité morale de la +France. Appelons à nous les groupes révoltés contre l'orthodoxie +confessionnelle, catholiques libéraux, protestants libéraux, israélites +libéraux; unissons-les sur le terrain du rationalisme religieux, +de la religion progressive, sans dogme obligatoire, sans autorité +intolérante[347]. + + [345] _Lettres d'un libre penseur à un curé de campagne_, 1868. Ce + livre, comme la plupart des ouvrages indiqués précédemment, est un + recueil d'articles publiés d'abord dans l'_Opinion nationale_. Léon + Richer s'est fait connaître surtout par sa campagne en faveur du + féminisme. + + [346] «Vous avez fait du catholicisme la religion de la peur... Vous + régnez beaucoup plus par l'enfer que par le ciel.» (1re série, lettre + VII). + + [347] V. la profession de foi de l'auteur (1re série, lettre XVII): + «J'affirme l'infaillibilité de la raison et la puissance de la + science... Je proclame la religion indéfiniment progressive, comme + la science... Chacun de nous porte son temple en soi; chacun est son + propre prêtre». + +Deux années après la naissance de l'_Opinion nationale_, Auguste +Nefftzer fonda le _Temps_, et lui donna comme programme la défense de +la liberté sous toutes ses formes. La liberté religieuse y figurait +en bonne place; Nefftzer déclara toujours qu'un des moyens les plus +sûrs de la garantir était la séparation de l'Église et de l'État, +mais son opportunisme prudent lui faisait comprendre qu'on était loin +d'une pareille solution. Un de ses principaux collaborateurs fut +Edmond Scherer; l'ancien théologien de Strasbourg appela auprès de lui +l'ancien pasteur de Genève. Scherer se révéla bientôt comme un critique +littéraire de premier ordre; il ne cessa de revendiquer les droits de +la raison vis-à-vis de l'autorité religieuse, non sans se demander +parfois avec inquiétude ce que deviendrait la morale quand elle aurait +perdu le support théologique, dont il reconnaissait la faiblesse. +Le _Temps_ fut suivi par _l'Avenir national_, fondé en 1864; Peyrat +soutint dans ce journal une politique plus radicale, plus franchement +novatrice que celle de ses émules. Ainsi, à propos de la séparation, +il ne se contentait pas d'une adhésion de principe; cette réforme +lui paraissait devoir être demandée, justifiée par tous les organes +de l'opinion indépendante. Il trouvait encore le temps de traiter en +dehors de son journal certaines questions religieuses; son _Histoire +élémentaire et critique de Jésus_ n'a rien du charme de Renan; c'est un +livre sec, précis, destiné à montrer combien nous savons peu de choses +exactes et sûres concernant la personne du fondateur du christianisme. +Les trois nouveaux journaux ne parvinrent pas à détrôner le _Siècle_, +qui demeura jusqu'à la mort de Havin le grand organe de gauche; mais +ils apportaient dans l'exposé des questions religieuses un esprit +moins étroit, une critique moins superficielle. Nullement ennemis du +sentiment religieux, presque tous ces anciens théologiens adoptent +l'idéal du christianisme progressif, qui était alors soutenu avec +talent par le protestantisme libéral. + + +II + +L'esprit laïque trouva un terrain favorable dans la franc-maçonnerie. +Cette association avait mené sous la monarchie de Juillet une vie +obscure et languissante. Beaucoup de ses membres ayant participé au +mouvement républicain de 1848, elle courut des risques sérieux après +le 2 décembre; l'alliance du pouvoir avec l'Église paralysa l'activité +de plusieurs loges; les préfets en fermèrent quelques-unes, surtout +parmi celles qui dépendaient du Suprême Conseil Ecossais[348]. Le +Grand Orient, qui groupait en France la majorité des loges, désarma +les défiances de l'Empire en élisant grand maître le prince Lucien +Murat; mais ce choix provoqua bientôt des querelles intestines. Lucien +Murat souleva de vives colères en établissant une censure préalable +sur les écrits maçonniques, et surtout en votant au Sénat pour le +pouvoir temporel du pape. Aussi, quand la date de la réélection du +grand maître approcha en 1861, beaucoup de francs-maçons lui opposèrent +le prince Napoléon. Le gouvernement impérial, attaqué par les amis du +pouvoir temporel, se montrait alors bien disposé pour l'association +anticléricale; Persigny, dans une circulaire ministérielle, opposa +l'activité charitable de la franc-maçonnerie aux intrigues politiques +de la Société de Saint Vincent-de-Paul. Mais cette bienveillance était +singulièrement despotique. Pour éviter un conflit entre deux parents +de l'empereur, on ajourna l'élection à 1862; puis en janvier 1862 +Napoléon III, sans attendre un vote, nomma grand maître le maréchal +Magnan. Celui-ci gagna la sympathie des ateliers par diverses mesures +libérales, mais l'association tenait à recouvrer son droit de vote; +elle l'obtint en 1864, et désormais la situation redevint normale. +Alors commence une époque d'activité d'autant plus grande que les +élections législatives de 1863 avaient secoué la torpeur politique de +la France. Le pays possédait fort peu de libertés; la franc-maçonnerie +était, en dehors des associations charitables, un des seuls groupements +où l'on pût se rencontrer périodiquement sans avoir à craindre une +descente de police. Voilà pourquoi, bien que le grand maître élu après +la mort de Magnan, le général Mellinet, comptât parmi les fidèles +de Napoléon III, les républicains se firent recevoir en nombre dans +quelques ateliers. Une revue fondée en 1858 par deux d'entre eux, Louis +Ulbach et François Favre, le _Monde maçonnique_, était devenue l'organe +des éléments jeunes et audacieux qui voulaient secouer l'inertie de la +fédération. + + [348] V. _Revue des études napoléoniennes_, 1913, t. II, p. 286. + +La gauche maçonnique ouvrit un grand débat religieux. La Constitution +du Grand Orient renfermait un hommage explicite au Grand Architecte +de l'Univers; un groupe demanda, au nom de la liberté de conscience, +la suppression de cette phrase. «On peut dire de l'idée de Dieu, +écrivait François Favre, le contraire de ce qu'un homme d'État célèbre +disait de la république en 1848: c'est l'idée qui nous divise le +plus[349]». Le chef de ce groupe révolutionnaire fut Massol[350]. Fils +d'un républicain de 1793, il avait figuré parmi les fidèles de l'école +saint-simonienne, parmi les quarante de Ménilmontant; plus tard, en +1848, Proudhon l'eut comme collaborateur au _Peuple_. Massol avait +une grande action personnelle, il excellait à répandre ses idées en +causant avec quelques interlocuteurs. En 1863 il remporta un premier +succès dans la franc-maçonnerie, quand le grand maître (c'était encore +Magnan) proposa que l'association demandât la reconnaissance d'utilité +publique. Il combattit vivement ce projet devant l'assemblée annuelle: +l'association, disait-il, perdrait désormais sa liberté, serait obligée +de substituer à son régime fédératif un pouvoir centralisé, pour n'être +plus finalement qu'une banale société de secours mutuels. Le projet +fut rejeté[351]. Encouragé par cette victoire, Massol mena la campagne +contre la formule sur le Grand Architecte de l'Univers; il rencontra +de vives résistances. La franc-maçonnerie, disaient ses adversaires, +laisse de côté les religions positives, mais croit en Dieu; si la +déclaration officielle écarte des loges quelques athées, c'est tant +mieux; on ne peut être bon franc-maçon qu'en admettant ces trois idées, +l'existence d'un Dieu personnel, l'immortalité de l'âme et l'amour +du prochain[352]. Le débat intéressa la grande presse quotidienne: +l'historien Henri Martin, dans le _Siècle_, approuva la fidélité de +l'association au théisme, tandis que Massol, Caubet, Henri Brisson, +lui répondaient en invoquant la liberté de conscience[353]. Finalement +l'assemblée de 1867 donna tort aux novateurs et décida le maintien +obligatoire de la formule qui reconnaissait l'existence de Dieu. Malgré +ces débats, ou plutôt à cause d'eux, l'association grandissait et +prospérait; dans chaque ville de quelque importance, les plus notables +des républicains et des amis de l'esprit laïque se réunissaient dans +un atelier maçonnique. C'est ainsi que les loges fournirent à Jean +Macé les meilleurs de ses adhérents lorsqu'il fonda la Ligue de +l'enseignement. + + [349] _Monde maçonnique_, novembre 1864. «Le surnaturel et + l'hypothèse, continuait-il, étant réservés et abandonnés aux + inspirations de la conscience individuelle, nous reviendrons + naturellement à l'objet spécial de nos études et de nos recherches: + tout ce qui est démontrable et humain». + + [350] V. F. Coignet, _Etude sur Massol_, 1875. Cf. C. Coignet, _De + Kant à Bergson_, 1911. + + [351] Sur la discussion du Conseil d'Etat relative à ce projet, + v. Marbeau dans _Revue des Deux-Mondes_, 15 mars 1901. + + [352] V. une brochure analysée dans _Monde maçonnique_ (décembre + 1864). + + [353] _Monde maçonnique_, mai 1865. Le convent de 1865 maintint la + formule discutée, mais accorda une légère satisfaction aux novateurs + en ajoutant: «Elle regarde la liberté de conscience comme un droit + propre à chaque homme et n'exclut personne pour ses croyances.» + (_ibid_, juin 1865). + +Le déisme demeurait donc vainqueur dans la franc-maçonnerie. La plupart +des libres penseurs, en effet, lui restaient fidèles, surtout les +hommes de l'ancienne génération, celle qui avait servi la république +idéaliste et croyante de 1848. La formule du christianisme progressif, +que nous avons vue employée par un Nefftzer ou un Richer, leur +plaisait parce qu'elle impliquait une religion évangélique affranchie +des dogmes anciens et de l'autorité sacerdotale. Voilà pourquoi ils +s'intéressèrent à l'œuvre du protestantisme libéral. C'était l'époque +où, dans l'Église réformée de France, une lutte ardente mettait aux +prises les libéraux et les orthodoxes. Parmi les premiers un groupe +assez nombreux, admettant les résultats de la critique biblique, +rejetait la foi au surnaturel et ne voyait plus dans le Christ qu'un +grand homme. Clamageran ne voulait plus reconnaître au protestantisme +qu'un rôle de transition, pour préparer la religion du progrès et de +la solidarité; Félix Pécaut montrait quelle serait la grandeur d'une +église chrétienne indifférente à la communauté des dogmes, accueillante +pour tous ceux qui prenaient la vie du Christ comme modèle; Ferdinand +Buisson conservait à la base du christianisme un homme, Jésus, et un +livre, l'Évangile[354]. Ces théories, vivement combattues par Guizot +et ses amis, rencontrèrent dans la grande presse de gauche un appui +chaleureux. + + [354] V. Clamageran, _De l'état actuel du protestantisme_ (_Revue de + Paris_, janvier 1857); Pécaut, _Le Christ et la conscience_ (1859), + _De l'avenir du théisme chrétien_ (1864); Buisson, _Le christianisme + libéral_ (1864). + +D'autres déistes, séparés du christianisme, se préoccupaient de +sauvegarder la religion naturelle, surtout la croyance à Dieu et +à l'immortalité de l'âme. Patrice Larroque, après son livre de +combat, publiait dans _Rénovation religieuse_ la partie positive de +son système: la religion dont il formula les dogmes ne différait +pas, quoiqu'il soutînt le contraire, de celle de Voltaire et de +Rousseau. Il voulait passer à l'action, constituer une société de +«déistes rationalistes» qui servirait de noyau à l'église future, +mais son caractère le condamnait à rester un isolé. On apporta plus +d'attention à la tentative d'Henri Carle. Après avoir commencé dans la +franc-maçonnerie sa propagande en faveur de la religion naturelle, il +fonda l'Alliance religieuse universelle, qui eut comme organe depuis +1865 un bulletin mensuel portant le nom de l'association; devenue plus +forte, celle-ci put fonder en 1866 une revue hebdomadaire, la _Libre +Conscience_. Carle, de même que son ami et collaborateur Léon Richer, +demande leur concours aux libéraux de toutes les religions. Ce sont +des protestants, comme Pâris qui expose en détail les péripéties de la +lutte soutenue contre le parti orthodoxe[355]. Il y a des israélites +novateurs, comme Crémieux, Hippolyte Rodrigues, le philosophe Adolphe +Franck, disposés à débarrasser le judaïsme des croyances vieillies et +des pratiques surannées[356]. L'Alliance religieuse fit appel aussi aux +libres penseurs, en les détournant du matérialisme et de l'athéisme. +Tandis que Larroque voulait fonder une société fermée à tous ceux +qui n'accepteraient point un symbole précis, Carle se proposait «la +conciliation des croyances». L'Alliance religieuse reprenait l'œuvre +des théophilanthropes: Carle retraça leur histoire oubliée de tous, +et publia le catéchisme rédigé par Chemin[357]. D'autres devanciers, +plus récents, avaient publié la _Liberté de penser_: un des survivants, +Eugène Despois, raconta l'histoire de cette revue et glorifia le +caractère d'Amédée Jacques[358]. + + [355] _Alliance religieuse universelle_, 15 avril 1866, sqq. + + [356] _Libre Conscience_, 24 novembre 1866. + + [357] _Ibid._, 2 mars 1867 sqq. + + [358] _Ibid._, 29 décembre 1866 et 5 janvier 1867. + +Devait-on faire aussi appel aux catholiques libéraux? Carle reconnut +qu'ici l'accord devenait impossible. Les prêtres qui se décidèrent à +la rupture avec l'Église trouvèrent à la _Libre Conscience_ un accueil +sympathique[359]; mais les catholiques soumis au pape, tels que +Montalembert, ne songeaient point à prendre place dans cette union de +déistes. Le prélat qu'ils reconnaissaient comme leur chef, Dupanloup, +publia en 1864 une brochure retentissante, _L'athéisme et le péril +social_; les groupes déistes y furent signalés à côté des athées. +Parmi les nombreuses réponses que suscita cet écrit, une des plus +énergiques fut celle de Carle. Il reprochait à l'évêque de toujours +employer l'anathème, de considérer les opinions comme des crimes, +de ne pas distinguer entre le déisme et l'athéisme, de compromettre +l'idée de Dieu par la croyance au miracle, de maintenir des dogmes +reposant sur une conception cosmogonique ruinée par la science[360]. +Si le positivisme et le scepticisme, continuait-il, progressent +particulièrement dans les pays catholiques, c'est parce que l'Église +gêne les sciences morales et combat l'enseignement de la philosophie, +pour conserver le monopole des vérités sur la fin de l'homme et sur +Dieu. + + [359] Elle analysa les livres de prêtres démissionnaires, Esmenjaud + (13 avril 1867) et Munier (21 novembre 1867). + + [360] _Libre Conscience_, 29 décembre 1866 sqq. Un autre + collaborateur, Aigues-Sparses, explique pourquoi les déistes sont + obligés de combattre le catholicisme: «Les catholiques sont nos + adversaires actuellement, non pas tant parce qu'ils sont catholiques + que parce qu'ils sont les ennemis avoués de la liberté et de la + tolérance. Leur défaite certaine et définitive, dans un temps plus ou + moins rapproché, les replongera pour nous dans un oubli qui n'aura + d'égal que notre indifférence.» (_Libre Conscience_, 25 janvier 1868.) + +La _Libre Conscience_ continua sa carrière jusqu'à la guerre de 1870. +Les fondateurs, encouragés par des sympathies nombreuses, organisèrent +le Congrès philosophique international de Paris, qui s'ouvrit le 23 +juin 1870 sous la présidence de l'historien Henri Martin: on y voyait +figurer les libres croyants de nuances diverses, Léon Richer, Larroque, +Wilfrid de Fonvielle, Fauvety, Pompéry, et beaucoup d'étrangers. Les +déistes étaient fiers d'invoquer le témoignage favorable de grands +républicains tels que Jules Favre ou Eugène Pelletan, de démocrates +universellement populaires comme Garibaldi[361]. Le congrès venait de +terminer ses séances quand la guerre commença[362]. + + [361] La _Libre Conscience_ vante la lettre de Jules Favre à Peyrat + sur le matérialisme (4 janvier 1868), et annonce en mai 1870 + l'adhésion de Garibaldi à l'Alliance religieuse universelle. + + [362] Citons encore, parmi les défenseurs du déisme, l'astronome + Camille Flammarion. Son livre, _Dieu dans la nature_ (1867), combat + avec une égale vigueur la religion et l'athéisme au nom de la science. + +Mais beaucoup de libres penseurs avaient abandonné ces tendances +déistes et spiritualistes. La fin du second Empire fut témoin d'une +renaissance matérialiste et de déclarations formelles d'athéisme; une +partie de la jeunesse fut poussée dans cette voie par la politique. +Beaucoup d'étudiants révolutionnaires du quartier latin, exaspérés par +l'alliance de l'Église et de l'Empire, allèrent à l'extrême opposé +des idées qui leur étaient odieuses; de même qu'ils méprisaient le +programme trop modéré de l'Union libérale, le déisme leur sembla un +reste de superstition, une porte ouverte aux dogmes autoritaires. Cette +juvénile intransigeance apparut au congrès des étudiants à Liège en +octobre 1865: les Français y arrivèrent en arborant un drapeau noir, +parce qu'ils portaient le deuil de la liberté morte, et prononcèrent +des déclamations violentes contre la religion et la propriété. A leur +retour, les tribunaux universitaires furent chargés de leur infliger +des peines diverses, mauvais moyen de les ramener au respect de +l'Église. + +Ces jeunes gens avaient, selon leurs goûts, choisi comme maître +Proudhon ou Blanqui. Proudhon cependant venait de surprendre ses +amis par son attitude à propos de la question romaine. Sa sympathie +constante pour le régime fédératif le rendait hostile aux partisans +de l'unité italienne; accoutumé depuis longtemps à exagérer ses +désaccords avec le gros de son parti, allant jusqu'au bout de ses +polémiques, Proudhon finit par prendre la défense du pouvoir temporel. +Le gouvernement de Napoléon III, selon lui, devait protéger le pape +et favoriser le catholicisme, tant que ce dernier serait nécessaire +pour sauvegarder la morale de la nation française[363]. Mais cette +polémique avait été vite oubliée; on ne vit là qu'une des boutades +contradictoires familières à Proudhon. L'écrivain disparu en 1864 +demeura pour la jeunesse l'auteur de la _Justice dans La Révolution et +dans l'Eglise_; cet ouvrage servit de livre de chevet à beaucoup de +républicains, depuis Gambetta jusqu'à Longuet[364]. Ils y apprirent +qu'un rapprochement avec l'Église ou avec un système déiste quelconque +était défendu par la logique à tout démocrate sincère et conscient. + + [363] «Ce qu'il faut, en politique, considérer avant tout, ce + sont les choses de fait; or, quels sont ici les faits? C'est que + la religion tient encore une grande place dans l'âme des peuples; + que là où, sous une influence quelconque, la religion établie + vient à faiblir, il se forme aussitôt des superstitions et des + sectes mystiques de toute sorte; que la transformation de cet état + religieux des âmes en un état purement juridique, moral, esthétique + et philosophique, donnant pleine satisfaction aux consciences et + aux aspirations de l'idéal, ne s'est encore accomplie nulle part; + qu'ainsi les gouvernements sont forcés de vivre, de manœuvrer et de + marcher enveloppés soit de religions autorisées et de sacerdoces + payés, soit de sectes indépendantes, antagoniques, et vis-à-vis d'eux + scissionnaires et hostiles...» (_La Fédération et l'unité en Italie_, + dans _Œuvres_, XVI, p. 192.) + + [364] Deluns-Montaud, _La philosophie de Gambetta_ (_Revue politique + et parlementaire_, février 1897.) + +Quant à Blanqui, ce n'est point par le livre qu'il agissait, mais +par la parole; pendant une longue captivité à Sainte-Pélagie, puis +à l'hôpital Necker, ses entretiens lui assurèrent des adeptes dans +la jeunesse des Ecoles, disciples entièrement soumis, comme Tridon +et Protot, ou gardant une certaine indépendance, comme Ranc et +Georges Clemenceau. Sur la question religieuse, Blanqui n'admettait +aucun compromis. On le vit dans plusieurs feuilles fondées entre +1860 et 1868; ces journaux soi-disant littéraires, qui prenaient ce +qualificatif pour échapper au cautionnement, attaquaient la religion, +côtoyaient la politique jusqu'au jour où une condamnation les obligeait +à disparaître. Un de ces journaux, qui vécut pendant quelque mois +de 1865, _Candide_, eut Blanqui pour rédacteur principal, sous le +pseudonyme de Suzamel[365]. «Guerre au surnaturel! écrivait-il, +c'est l'ennemi. Il veut être l'exagération du bien, il n'en est que +la grimace et la ruine.» La vraie morale, que les hommes peuvent +comprendre, est celle de la justice. Blanqui résuma aussi l'histoire +de saint Jérôme pour dépeindre la décadence du IVe siècle, la +civilisation sombrant «dans la marée montante du christianisme[366]», +et il demanda aux historiens, aux savants, de réhabiliter le +polythéisme grec. Les essais de conciliation entre la science et la +foi, tentés par le P. Gratry, excitaient ses railleries[367]. Les +collaborateurs de Blanqui célébraient l'athéisme, vantaient les +martyrs condamnés par l'Eglise, et refusaient de faire la distinction, +demandée par la plupart des déistes, entre l'Evangile et le +catholicisme[368]. + + [365] _Candide_, 3 mai 1865. «Une trilogie simple et claire, + continuait Suzamel, qui exprime le dévouement, le devoir, le droit, + deviendra l'application de la morale au gouvernement de l'humanité. + Fais à autrui ce que tu voudrais qu'on te fît: c'est l'idéal. Ne fais + à personne ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît: c'est la justice. + Il te sera fait comme tu as fait aux autres: c'est la loi.» + + [366] _Candide_, 6 mai. + + [367] «Osez-vous bien, lui demandait-il, mesurer la puissance à + l'Eternel?» (20 mai). + + [368] Parmi ces rédacteurs se trouvait un voltairien spirituel et + agressif, le baron de Ponnat, qui se défendit dans un plaidoyer + mordant quand on le poursuivit pour ses articles (v. _Procès de + Candide_, 1865). C'est lui qui envoya des lettres de part bordées de + noir à ses amis quand sa fille entra au couvent. + +A _Candide_ succéda la _Libre Pensée_, qui attira l'attention du +public en 1866 et 1867. On y voit combien ces jeunes radicaux sont +pénétrés de la foi en la science, que les Renan et les Taine prêchent +à leurs contemporains; mais au lieu de laisser, comme Renan, un vaste +domaine à l'idéal, au sentiment religieux, tous déclarent qu'on ne +doit pas dépasser les conclusions précises et limitées auxquelles +arrivent les sciences positives. La métaphysique de Spinoza ou de Hegel +n'a pas d'attraits pour eux; le déisme du «charlatan de Kœnigsberg» +leur fait horreur[369]: mais «l'immortel ouvrage» de d'Holbach est +recommandé par eux à l'admiration des matérialistes[370]. Malgré ces +allures tapageuses, la _Libre Pensée_ plut à beaucoup de lecteurs par +la logique de ses raisonnements et la franchise de ses convictions. +Buchner, l'auteur allemand de _Force et matière_, salué par elle comme +un grand maître, lui envoya des lettres d'encouragement. Taine lui +écrivait pour décliner l'épithète de matérialiste, mais affirmait +sa sympathie pour le recueil[371]. Un jeune chimiste alsacien, +Scheurer-Kestner, la félicitait de laisser entièrement à l'écart les +hypothèses _à priori_[372]. Le goût pour la science et la haine contre +l'Eglise amenèrent les rédacteurs à formuler une théorie curieuse, +celle de l'antisémitisme antichrétien. Jésus, disent-ils, est un +Juif, un Sémite; les Sémites sont une race inférieure, un ensemble +de peuples superstitieux qui ont imaginé des religions barbares, +sanguinaires, oppressives, tandis que les Aryens, race vraiment +apte à la civilisation, nous ont donné les belles et souriantes +créations du génie grec[373]. Ces anticléricaux intransigeants aiment +avoir affaire aux catholiques intransigeants. L'un d'eux célèbre +la franchise de Veuillot: «Celui-là, au moins, a le courage de ses +opinions. C'est le seul représentant sérieux du catholicisme... Pas +d'infamie, pas de bassesse, de massacre ou d'auto-da-fé qu'il ne +revendique ou ne glorifie. Ah! comme il vous envoie promener le Dieu +de paix et de miséricorde! Et comme il a raison! sachant bien que +l'ignorance ou l'imbécillité ont pu seules associer des termes aussi +incompatibles[374]». + + [369] _Libre Pensée_, 2 février 1867. + + [370] 28 octobre 1866. + + [371] «Agréez, dit-il, en même temps que cette rectification, + l'assurance de mes sympathies pour le zèle scientifique et la + propagande expérimentale qui vous valent beaucoup d'injures» (6 + janvier 1867). + + [372] «Nous devons avoir le courage de notre ignorance, et consentir + à ne pas savoir ce que nous ne pouvons comprendre sans faire des + hypothèses qui renversent toutes les lois naturelles» (30 décembre + 1866). + + [373] 20 janvier 1867. Tridon surtout a développé ce parallèle dans + son livre, _Du molochisme juif_ (1884). + + [374] 20 janvier 1867. Cet article, et d'autres aussi virulents, sont + de Regnard. + +Quand la _Libre Pensée_ eut disparu, son œuvre fut continuée dans la +_Pensée nouvelle_. Des idées analogues apparaissaient dans les écrits +de Naquet, agrégé de la Faculté de médecine de Paris, et dans ceux +d'Acollas, professeur libre de droit, qui eut une influence réelle sur +les jeunes juristes à la fin de l'Empire[375]. Une telle outrance dans +la négation inquiétait, attristait quelques vieux républicains déistes +et sentimentaux. Mazzini écrivait à Quinet, à propos de la jeune +génération: «Elle n'a pas de foi, elle a des opinions. Elle renie Dieu, +l'immortalité, l'amour, promesse éternelle, l'avenir de ceux qu'elle +aime, la croyance dans une loi providentielle intelligente, tout ce +qu'il y a de bon, de grand, de beau, de saint dans le monde, toute +une héroïque tradition de grands penseurs religieux, depuis Prométhée +jusqu'au Christ, depuis Socrate jusqu'à Képler, pour s'agenouiller +devant Comte, Buchner[376]». George Sand avait conservé son horreur +pour l'Église; elle fit baptiser protestantes ses petites-filles, pour +les soustraire à l'influence du prêtre catholique; certains de ses +romans étaient des livres de combat, comme la _Daniella_, faite contre +le pouvoir temporel des papes[377]. Mais elle aussi, effrayée par +l'intransigeance des athées démocrates, écrivait à Barbès: «Nous sommes +les jeunes fous de cette génération. Ce qui va nous remplacer s'est +chargé d'être vieux, blasé, sceptique à notre place[378]». + + [375] Sur son talent, v. Lyon-Caen, _Souvenirs du jeune âge_, 1912, + p. 110. + + [376] Cité par Mme Edgar Quinet, _Mémoires d'exil_, II, p. 434. + + [377] Sur sa correspondance avec Buloz, qui partageait ses idées, + v. Marie-Louise Pailleron, _François Buloz et les écrivains du second + Empire_, 1923. + + [378] _Correspondance_, V, p. 164. + + +III + +Déistes et athées rencontraient chez les catholiques militants la même +hostilité. A tous le clergé opposait la même et redoutable objection: +vous ruinez la morale, disait-il, car la morale séparée de la religion +n'a plus de base. Cette idée faisait le fond de tous les pamphlets +composés par Dupanloup contre les libres penseurs. Les adversaires de +l'Église entreprirent de ruiner cet argument fondamental. Proudhon +avait énuméré tous les méfaits causés, justifiés ou excusés par le +catholicisme; Larroque avait flétri l'immoralité des récits contenus +dans l'Ancien Testament. La question fut reprise dans un travail +approfondi par Boutteville. Parisien de famille pauvre, élevé au +séminaire, il y puisa les notions qui devaient lui servir tard contre +l'Église; décoré de Juillet, dès 1830 il publia une brochure demandant +un nouveau culte pour la France, et recommença une tentative analogue +sous la république de 1848, pendant laquelle il collabora aux journaux +de Proudhon. Le refus de serment l'obligea de quitter l'Université en +1852 et de vivre comme professeur libre, dans une pauvreté supportée +avec un stoïcisme tranquille[379]. Il approchait de la soixantaine +quand parut en 1866 le livre qui renfermait le résumé de ses longues +études, _La morale de l'Eglise et la morale naturelle_. + + [379] _Notice biographique sur M. L. Boutteville_, 1837. + +La société européenne, dit Boutteville, est troublée, inquiète, +parce qu'elle manque de franchise, parce qu'elle hésite entre la +morale de l'Église et la morale naturelle. Partout ces deux morales +se contredisent. S'agit-il du mal? L'Église l'attribue à Dieu par +le dogme du péché originel; la raison sait que le mal a toujours +existé, qu'il ne faut donc point lui chercher une origine. S'agit-il +de l'homme? L'Église exagère à la fois sa grandeur, en le faisant +distinct des autres animaux, la science montre qu'il est semblable +aux autres animaux, doué seulement d'une vie plus intense, et capable +de s'améliorer grâce à la loi du progrès. L'intolérance, repoussée +par la raison, a toujours été la règle de l'Église; toute sa doctrine +lui impose l'ultramontanisme et repousse les compromis équivoques +des gallicans[380]. L'individu est exhorté par la morale naturelle +à soigner son corps, son esprit et sa moralité; l'Église dédaigne +les soins du corps, jette l'anathème à l'intelligence, et vante une +moralité qui consiste avant tout dans la soumission. La société a pour +bases la famille, la propriété, le règne des lois; l'Église repousse +toutes ces grandes institutions. Enfin la sanction de la morale est +placée par elle dans une éternité de peines ou de récompenses; elle +ignore les joies ou les remords de la conscience, le plaisir de faire +le bien pour le bien. + + [380] «Disons-le ici à la louange du clergé français, à l'honneur de + son intelligence, on compte chez lui bien peu de gallicans.» (p. 172). + +Ecartons donc, dit Boutteville dans sa conclusion, les vaines +espérances de ceux qui prétendent concilier le catholicisme avec la +liberté. La séparation de l'Église et de l'État doit mettre fin à tous +les mensonges, laisser chaque secte à ses fidèles. Formons une société +de la morale universelle, ouverte à ceux qui reconnaissent que la loi +morale procède essentiellement de la nature humaine; elle préparera un +bon enseignement moral pour les écoles de tous les degrés. L'humanité +pourra espérer ainsi un bel avenir: «On le devra, pour une bonne part, +à ce que l'ère révolutionnaire, inaugurée par la France, aura substitué +parmi les hommes à la loi de grâce et de contrainte la loi de justice +et de liberté[381]». + + [381] Ce livre fit perdre à Boutteville sa place de professeur à + Sainte-Barbe. Il écrivit quand même une réponse _à L'athéisme et + le péril social_, de Dupanloup. Il travaillait à fonder une école + secondaire libre, où sa morale serait enseignée, quand la guerre de + 1870 arriva et hâta sa fin. Vacherot prononça une allocution émue sur + sa tombe. + +La morale naturelle que vantait Boutteville avait sa base, d'après +les déistes comme Carle ou Richer, dans la religion naturelle. Mais +une autre école, celle de la «morale indépendante», affirma que la +morale se suffit à elle-même et possède une vérité démonstrative +trop grande pour qu'on l'affaiblisse en la faisant reposer sur +des hypothèses métaphysiques. L'apôtre de cette doctrine, Massol, +commença par l'exposer dans les loges maçonniques, où elle souleva +des contradictions très vives; puis il s'adressa au grand public en +faisant paraître une revue périodique, la _Morale Indépendante_. «Il +est une loi par excellence, dit Massol après Cicéron, conforme à la +raison, inscrite dans les cœurs, dont la voix nous dicte nos droits +et nos devoirs, dont les menaces nous détournent du mal». C'est la +loi morale. Ce n'est pas une loi dérivée, car elle repose sur un fait +avéré, indéniable. «Ce fait, c'est que l'homme est un être libre et +responsable, c'est-à-dire une _personne_, ou du moins qu'il se conçoit +tel. Que comme tel tout être humain se révolte contre toute contrainte, +toute violence, sous quelque forme que ce soit. De là le sentiment de +sa dignité, du respect qu'il se porte à lui-même. Mais ce _respect +de soi_, l'homme en présence de l'homme l'exige pour sa personne. +Par cela même, il sent forcément que ce même respect est exigible +pour les autres, dû aux autres. Telle est l'origine du _droit_ et du +_devoir_, qui n'est que le droit reconnu en autrui»[382]. Si parfois +la loi morale a été méconnue, c'est qu'on avait prétendu la lier aux +hypothèses éphémères des religions. + + [382] Nº 1, 6 août 1865. + +Voilà la théorie que les collaborateurs de la _Morale Indépendante_ +s'appliquèrent à développer avec persévérance. Elle ne laissa point +les contemporains indifférents; les adhésions furent nombreuses, les +critiques aussi. Les déistes, comme Patrice Larroque, affirmèrent qu'on +ne pouvait se passer de la croyance en Dieu; Guéroult soutint une fois +de plus, en bon saint-simonien, que la morale ne se séparait pas de +la religion[383]. Des réfutations courtoises furent entreprises par +le grand orateur catholique de Notre-Dame, le Père Hyacinthe[384], +par l'apologiste protestant, Guizot[385], par le représentant du +spiritualisme universitaire, Caro[386]. La _Morale Indépendante_ +répondit à ses contradicteurs dans un langage également courtois et +modéré; par contre elle s'amusait à citer les violences de certains +mandements dirigés contre elle[387]. Massol n'accepte pas non plus le +dogmatisme antichrétien; il reproche aux matérialistes et aux athées +de la _Libre Pensée_ d'attacher trop d'importance à des affirmations +qu'ils ne peuvent démontrer. Son fidèle disciple Henri Brisson affirme +que «les opinions religieuses et les sciences morales sont placées dans +un état de désintéressement réciproque»[388]. Ils écartent aussi, non +sans dédain, les systèmes de tous ceux qui prétendent apporter au monde +une religion rajeunie, ou qui espèrent encore une conciliation[389]. +Le succès de la _Morale Indépendante_ ne fut pas étranger à +l'accroissement du nombre des enterrements civils, qu'elle citait comme +des témoignages de franchise et de confiance dans la vérité. + + [383] 27 août 1865. + + [384] 10-31 décembre 1865. + + [385] 3 et 17 mai 1868. + + [386] 1er août 1869. + + [387] Elle cita, par exemple, cet extrait d'un mandement de l'évêque + de Nîmes: «Il est évident qu'avec cette morale, qui détruit la notion + du bien et du mal absolu, on est autorisé, chaque fois qu'on le veut, + à égorger les rois. Une conscience absurde pourra considérer cet acte + comme un forfait; mais une conscience _intelligente_ se dira: c'est + bien, et ce sera bien sans que personne ait le droit de prétendre le + contraire.» (15 septembre 1867). + + [388] 6 août 1865. + + [389] Massol dit à propos d'un de ces novateurs, Fauvety: «C'est un + fils de la génération de 1830, de la famille des Jean Reynaud et des + Pierre Leroux, toujours à la recherche de cette pierre philosophale + qu'on appelle religion scientifique, comme si une religion dont on a + le secret et où l'on a mis sa main d'homme pouvait jamais être une + religion.» (19 novembre 1865). + +Il manquait encore aux amis de l'esprit laïque, même après la +_Justice_ de Proudhon, un grand traité dogmatique sur la morale; +il leur fut donné par Charles Renouvier. Le philosophe, tout en +poursuivant depuis vingt années dans la retraite sa grande œuvre de +reconstruction du criticisme, n'avait jamais négligé la morale ni les +moyens de l'enseigner au peuple. Dès 1842 il marquait sa répugnance +pour la morale chrétienne, pour la doctrine du péché originel et des +peines éternelles, mais rappelait aux républicains trop pressés la +nécessité d'organiser l'éducation des masses avant de leur confier +le pouvoir[390]. En 1848 il avait été un de ces écrivains audacieux +qui, répondant à l'appel d'Hippolyte Carnot, rédigèrent des manuels +de morale civique destinés au peuple; son livre, vigoureux et clair, +fut dénoncé à la tribune de l'Assemblée Constituante comme entaché +de socialisme. Renouvier vit avec joie la fondation de la _Morale +indépendante_ et fut heureux d'y collaborer; dès le premier numéro, +il exposa que la sanction religieuse n'est pas nécessaire à la +morale. Ce penseur puissant, que Taine louait en l'appelant un «Kant +républicain[391]», publia en 1869 la _Science de la morale_. Ce livre a +exercé une influence notable sur l'enseignement de la France moderne; +il réalisait l'entreprise déjà tentée par Proudhon, en fondant un +système complet sur l'idée de justice. Comme les individus seuls +existent, les rapports entre eux ont la justice pour règle. La justice +est la base du droit et du devoir; sans elle, point de morale, mais +elle suffit à faire une morale complète. Les religions lui préfèrent +l'amour, comme principe des rapports entre les hommes; l'amour, qui est +toujours capricieux et tyrannique, ainsi qu'on l'a vu au moyen-âge, où +il inspirait le christianisme, ne saurait point remplacer la justice. +Mais celle-ci ne pourra s'établir que le jour où l'état de paix aura +succédé à l'état de guerre qui règne actuellement partout. + + [390] _Manuel de philosophie moderne_, 1842. + + [391] Article cité par Giraud, _Essai sur Taine_, p. 244. + + +IV + +Le débat entre la religion et la science intéressait, remuait +profondément le public intellectuel; mais jusqu'en 1870 il eut peu +d'écho dans le monde politique. Ici l'idée religieuse n'était pas +discutée; le retour au christianisme, qui avait suivi la révolution +de 1848, ne paraissait pas rencontrer d'opposants. Dans les grandes +assemblées de l'Empire, le Corps Législatif et le Sénat, tout le monde +à peu près était chrétien ou du moins se donnait comme tel. Etait-ce +bien sincère? quelques-uns en doutaient: Guéroult demanda un jour au +Corps Législatif combien de ses collègues étaient sincèrement croyants, +mais les huées couvrirent sa voix. La vérité, c'est que presque tous +les députés, quelles que fussent leurs convictions individuelles, +croyaient à l'utilité sociale des religions et jugeaient nécessaire de +protéger l'Eglise. Sans doute la majorité, en approuvant la politique +impériale favorable aux Italiens, se séparait du parti catholique, +mais au fond elle pensait comme lui sur la question romaine. Rien +ne le prouve mieux que la sympathie avec laquelle ces élus de la +candidature officielle écoutaient le chef de l'opposition, Thiers, +défendre le pouvoir temporel du pape et glorifier le rôle historique +du catholicisme. Le groupe républicain du Corps Législatif se montrait +moins bien disposé pour l'Eglise; toutefois il ne l'attaquait guère, +et surtout il s'abstenait de rien dire contre la religion. Jules Favre +défendit sur la question romaine les opinions opposées à celles de +Thiers; néanmoins le Corps Législatif l'écoutait volontiers à cause +de ses effusions religieuses, de ses appels à Dieu qui a créé l'homme +libre; son discours de 1866, dans la discussion de l'Adresse, qui +montrait le christianisme conquérant le monde par la pauvreté, souleva +des acclamations unanimes[392]. Dans une discussion économique, les +deux adversaires, Rouher et Thiers, invoquaient tous les deux la +Providence[393]. L'orateur le plus audacieux de la gauche fut Jules +Simon; il parlait toujours du catholicisme avec le plus grand respect, +mais lui qui en 1856 avait affirmé ses préférences pour le régime +concordataire demanda maintenant la séparation de l'Eglise et de +l'Etat. Son discours du 3 décembre 1867 au Corps Législatif invita les +catholiques à se rallier au nouveau système, à dégager l'Eglise des +liens où l'enveloppait le Concordat[394]. Modifiant un mot dans la +formule célèbre de Montalembert et de Cavour, il demanda les Eglises +libres dans l'Etat libre. Quelques-uns disent, ajoutait l'orateur, +que l'Eglise deviendra ainsi trop faible; c'est manquer de respect +au catholicisme. D'autres disent que l'Eglise sera trop forte; c'est +possible, mais ceux qui ont foi dans la liberté ne s'arrêtent pas +devant ce péril. La proposition de Jules Simon ne trouva aucun écho +dans la majorité; celle-ci partageait la répulsion générale soulevée +en France par le _Syllabus_, mais elle voulait maintenir l'alliance du +catholicisme avec l'Empire. + + [392] Claveau, _Souvenirs_, I, pp. 63 et 104. «Le chrétien, dit + Claveau, sauvait le républicain». + + [393] _Ibid._, p. 105. + + [394] «Il n'y a de choix pour les catholiques qu'entre ces deux + conditions: ou bien répudier toute alliance avec le pouvoir temporel + qui leur impose des concessions si contraires à l'essence de la + religion, ou bien avouer que la religion n'est plus à leurs yeux + qu'un moyen de police». Jules Simon a réimprimé ce discours dans + _La politique radicale_.--Un jeune catholique, Léon Lefebure, avait + présenté en 1864 à la conférence Molé un projet de séparation, mais + sans trouver d'écho parmi ses coreligionnaires (Kannengieser, _Léon + Lefebure_, 1912, p. 311). + +Au Sénat, l'esprit catholique régnait plus complètement encore. Un +membre de cette assemblée, sceptique et athée, Prosper Mérimée, le +constata dès le début de l'Empire; après 1860 surtout, lorsque la +question romaine se posa, l'ami de Jacquemont et de Stendhal fut +surpris de voir la force et l'ardeur du parti dévot[395]. Cependant +l'esprit laïque trouva ses défenseurs au Sénat dans le groupe des +gallicans. Les représentants de la haute magistrature, Dupin, Bonjean, +Delangle, Rouland, conservaient la tradition des Parlements de l'ancien +régime et des cours royales de la Restauration. Les progrès continus +de l'ultramontanisme les inquiétaient; le _Syllabus_ acheva de les +déterminer à la riposte. Rouland se fit l'interprète énergique de leurs +sentiments dans la séance du 11 mars 1865; le discours fit d'autant +plus d'effet que l'orateur avait été pendant six ans ministre des +cultes: «Il faut arracher, dit-il, le voile qui couvre depuis douze +ans les desseins, les menées et les actes du parti ultramontain». Ce +parti jette le trouble dans les diocèses, excite les curés contre les +évêques, sacrifie le clergé séculier, national, au clergé congréganiste +«qui n'a ni volonté ni patrie en dehors de Rome». Les ordres religieux +grandissent chaque jour, s'enrichissent, créent de nouvelles écoles: +«Je crains que l'instruction qu'ils donnent, au point de vue social +et politique, ne perpétue chez nos enfants les dissentiments et les +antagonismes dont nous souffrons tant aujourd'hui, et qu'il faudrait +effacer dans l'intérêt de l'avenir». Et Rouland d'énumérer les coups +portés aux traditions gallicanes, les sentences de l'Index, les +persécutions contre les catholiques libéraux, le tout couronné par le +_Syllabus_. + + [395] _Lettres à M. Panizzi_, I, 53, 78, 109, 156; II, 15, 94, 254, + et _passim_. + +Les gallicans étaient des catholiques et protestaient de leur déférence +envers l'Église; aussi le Sénat les écoutait-il, sinon avec sympathie, +du moins sans hostilité. Au contraire, le prince Napoléon, avec +ses violentes sorties contre le parti catholique, lui fut odieux; +cependant on était forcé de supporter le cousin de l'Empereur. Mais +en 1866 Napoléon III fit Sainte-Beuve sénateur. Sainte-Beuve était +connu pour ses opinions irréligieuses; à peine avait-il un instant, +au début de l'Empire, suivi le courant favorable à la nouvelle union +du trône et de l'autel. Depuis lors le célèbre critique s'était +ressaisi et s'appliquait à vulgariser, dans des articles recherchés +par tout le public lettré, les théories que ses amis Renan, Taine, +Littré, enseignaient dans leurs ouvrages[396]. En même temps il menait +rude guerre contre le parti clérical. Dans un tableau synthétique de +l'histoire religieuse de la France au XIXe siècle, il décrivait la +naissance et le progrès de ce parti, qui «adopte tout ce qui le sert +et tant qu'on le sert, pas au delà»[397]. Tel était l'homme qu'on +envoyait siéger à côté des cardinaux; il fit au Sénat l'effet du loup +entrant dans la bergerie. Et le nouveau sénateur n'entendait pas +rester silencieux à sa place, comme Mérimée; quoique peu fait pour la +tribune, il crut de son devoir de défendre devant la haute assemblée +la liberté de penser et d'écrire. Une première fois il releva très +vivement l'attaque d'un de ses collègues contre Renan, provoquant ainsi +de vives protestations[398]. Quelques mois après, une discussion +s'engagea sur une pétition qui dénonçait les livres figurant dans une +bibliothèque populaire[399]. Sainte-Beuve se plaignit qu'on eût saisi +cette occasion pour flétrir ces ouvrages «et instituer dans notre libre +France une sorte d'Index des livres condamnés, comme à Rome». Et il +reprit la liste des ouvrages réprouvés: le _Dictionnaire philosophique_ +de Voltaire, «qui n'a que le tort de dire bien souvent trop haut et +trop nettement ce que chacun pense tout bas, ce que l'hypocrisie +incrédule de notre époque essaye de se dissimuler encore»; les livres +de Rousseau, de Proudhon, «rude honnête homme mort à la peine», de +Michelet, de Renan, de Balzac, d'autres encore. «Prenez-y garde! ces +calomniés de la veille deviennent les honnêtes gens du lendemain». + + [396] V. _Nouveaux Lundis_, V, article sur Littré: «Le cœur se + révolte à penser que c'est cet homme-là, la droiture et la vertu + même, une âme en qui jamais une idée mauvaise ou douteuse n'a + pénétré, que c'est lui qu'on est allé choisir tout exprès pour + le dénoncer à tous les pères de famille de France comme un type + d'immoralité.» (p. 217). Cf. articles sur Renan (_Nouveaux Lundis_, + VI), sur Taine (_ibid._, VIII). + + [397] _Nouveaux Lundis_, IV, p. 432. + + [398] Séance du 29 mars 1867. + + [399] Séance du 25 juin 1867. Il rappela que l'Empire avait sa + gauche comme sa droite, et pria les sénateurs d'éviter «un accord + aussi surprenant contre cette classe plus ou moins nombreuse qu'on + n'appelle plus qu'en se signant les _libres penseurs_, et dont + tout le crime consiste à chercher à se rendre compte en matière de + doctrines». + +Sainte-Beuve alla plus loin encore l'année suivante. Le parti +catholique avait préparé au Sénat une attaque en règle contre Duruy, +à propos d'une pétition qui dénonçait les idées matérialistes +professées dans l'enseignement supérieur[400]. Le grand critique +répondit à Charles Dupin, qui parlait du mal fait dans plusieurs +diocèses: «Il est aussi un grand diocèse, Messieurs, celui-là sans +circonscription fixe, qui s'étend par toute la France, par tout +le monde, qui a ses ramifications et ses enclaves jusque dans les +diocèses de Messeigneurs les prélats; qui gagne et s'augmente sans +cesse, insensiblement et peu à peu plutôt encore que par violence et +avec éclat; qui comprend dans sa largeur et sa latitude des esprits +émancipés à divers degrés, mais tous d'accord sur ce point qu'il est +besoin avant tout d'être affranchis d'une autorité absolue et d'une +soumission aveugle; un diocèse immense... qui compte par milliers des +déistes, des spiritualistes et disciples de la religion dite naturelle, +des panthéistes, des positivistes, des réalistes, des sceptiques et +chercheurs de toute sorte, des adeptes du sens commun et des sectateurs +de la science pure». La France, continuait l'orateur, a toujours vu se +développer le libre examen depuis 1789; elle a su mettre fin rapidement +aux «reprises de fanatisme ou d'hypocrisie». Aujourd'hui la croyance +au surnaturel va en diminuant, bien que le monde officiel affecte +d'être croyant[401]. Puisque notre droit moderne permet aux citoyens +d'être libres penseurs, il faut leur accorder la vraie tolérance, une +tolérance d'estime et de respect: on peut avoir telle ou telle opinion +sur l'origine des choses, sur l'éternité de l'univers, sur la structure +du corps humain ou les fonctions du cerveau, sans être pour cela ni +moins honnête homme ni moins irréprochable dans la pratique des devoirs +sociaux. Le gouvernement n'a pas à intervenir dans les questions +métaphysiques ou théologiques[402]. + + [400] Séance du 19 mai 1868. + + [401] «Dans le langage officiel, tout le monde fait semblant, fait + profession extérieure de croire, tandis que la grande majorité du + dehors avance pourtant (bien lentement, il est vrai), dans ce qu'on + peut appeler le sens commun... Mais il est d'habitude (je dirai + même de mode) d'injurier cette disposition d'esprit dans toutes les + réunions, les solennités publiques, de la dépeindre comme un malheur, + comme une infériorité morale déplorable». + + [402] «La disposition vraie d'un gouvernement dans ces sortes de + questions devrait être une équitable et suprême indifférence, une + impartialité supérieure et inclinant plutôt à la bienveillance envers + tous, de manière toutefois à maintenir et à réserver les libertés et + les droits de chacun». + +Ensuite Sainte-Beuve, abordant l'objet précis du débat, montrait la +fausseté des assertions formulées par le pétitionnaire, et défendait +la Faculté de médecine contre les attaques du parti clérical. Il +énumérait les succès et les violences de ce parti, Renan chassé du +Collège de France, Littré repoussé par l'Académie française, Duruy +insulté, l'hypocrisie sociale favorisant les audaces des fanatiques. +La franchise agressive du discours de Sainte-Beuve souleva de telles +protestations et lui valut un accueil si hostile que l'écrivain libre +penseur dut renoncer à prendre la parole au Sénat[403]. + + [403] V. Claveau, _Souvenirs_, I, pp. 228 sqq. Cf. Ernest Lavisse, + _Victor Duruy_, p. 119. Le discours de Sainte-Beuve eut un grand + retentissement au quartier latin et lui valut les félicitations + collectives des élèves de l'Ecole Normale. + +De même que l'esprit religieux dominait les assemblées politiques, +l'accord avec le clergé plaisait aux ministres de Napoléon III. +Cependant l'esprit laïque remporta une victoire éclatante le jour où +Victor Duruy devint ministre de l'instruction publique. Nous savons +par ses _Souvenirs_ que la réflexion l'avait depuis longtemps éloigné +des croyances religieuses[404]. Le ministre, loyalement dévoué à +l'empereur, entendait faire respecter le catholicisme et pratiquer +le régime du Concordat; mais il voulait aussi relever l'enseignement +laïque et l'arracher à la domination du clergé; aussi les conflits avec +les prélats commencèrent-ils bientôt. Dans l'enseignement primaire, +il affirma, au grand dépit des autres ministres, la nécessité de +l'instruction gratuite et obligatoire[405]. Un jour il osa dénoncer +devant le Corps législatif les abus de la lettre d'obédience: le pays +du vieux bon sens gaulois ne comprendra jamais, disait-il, «qu'avec +trois aunes de drap noir ou gris un chef de communauté puisse faire +un dispensé militaire»[406]. Dans l'enseignement secondaire, il +restaura la classe de philosophie, que Fortoul et ses conseillers +avaient mutilée. Enfin, ce qui indigna le clergé, on le vit organiser +l'enseignement des jeunes filles, encourager les municipalités à créer +les «cours Duruy», et réaliser ainsi le vœu de Michelet, de tous ceux +qui déploraient la séparation morale existant dans la bourgeoisie entre +l'homme et la femme. Aussi Duruy fut-il, pendant son long ministère, en +butte à l'hostilité des grands corps de l'Etat. Ils ne s'associaient +point aux attaques répétées de Dupanloup contre lui, mais si le Sénat +s'abstint d'un vote de défiance dans le grand débat où Sainte-Beuve +apportait à Duruy un appui compromettant, ce fut seulement pour ne +pas faire acte public d'opposition contre un ministre de l'empereur. +Finalement Duruy fut sacrifié en 1869. + + [404] Duruy, _Notes et souvenirs_, 1901. Taine, dans un article de + 1862, comparait les manuels d'histoire de Duruy aux livres publiés + par la librairie catholique de Mame, et faisait ressortir la + différence des deux systèmes d'éducation (cité par Giraud, _Essai sur + Taine_, p. 230). + + [405] Le _Moniteur_ publia le rapport où il arrivait à cette + conclusion, puis inséra, le lendemain, une note disant que c'était + seulement l'opinion personnelle d'un ministre (6 et 7 mars 1865). + D'ailleurs des anticléricaux déclarés, comme About, furent longtemps + hostiles à l'obligation et même à la gratuité (v. About, _Le + progrès_, p. 375 sqq.). + + [406] Cette parole stupéfia le Corps Législatif. «Une immense clameur + lui répondit, que n'ont pas oubliée ceux qui l'ont entendue». + (Claveau, _Souvenirs_, I, p. 150). + +En somme, on voyait à ce moment-là en France une masse peu disposée +au changement, conservant la religion traditionnelle, avec une foi +d'ailleurs assez tiède, et puis deux minorités actives et bruyantes: +l'une, dévouée à l'Eglise, était heureuse de proclamer le triomphe de +l'ultramontanisme; l'autre, fière de sa culture intellectuelle, de ses +découvertes scientifiques, pensait que les défenseurs d'une théologie +vieillie n'avaient plus d'arguments sérieux à lui opposer. Ces deux +minorités furent également remuées, passionnées par l'apparition du +_Syllabus_. Il ravit les catholiques intransigeants et désespéra les +catholiques libéraux, malgré l'ingénieux essai d'explication tenté par +Dupanloup; il révolta les partisans de l'esprit laïque et multiplia +parmi eux les partisans de la séparation de l'Église et de l'État[407]. +Ce n'est pas que cette réforme rencontrât l'adhésion de tous les +hommes d'extrême gauche. Si Gambetta la réclamait dans le programme de +Belleville en 1869, Blanqui n'y voyait qu'un moyen de sauver le clergé +au lendemain d'une révolution victorieuse[408]. Mais le «Vieux» ne put +faire accepter son opinion par la plupart des radicaux. + + [407] Il y avait un petit groupe de gallicans d'extrême gauche qui, + dirigé par Bordas-Demoulin, avait lutté pendant vingt ans contre + l'ultramontanisme sans vouloir se séparer de l'Eglise. Le principal + écrivain de ce groupe, François Huet, acheva son évolution après le + _Syllabus_ et préféra, comme il le dit, «la pleine indépendance de la + raison, affranchie de tout dogmatisme, de toute attache surnaturelle» + (_La révolution religieuse au dix-neuvième siècle_, préface). V. sur + lui l'introduction de Pidoux à son livre posthume, _La révolution + philosophique au dix-neuvième siècle_. + + [408] Blanqui, _Critique sociale_, I, p. 183: «Le mot d'ordre de la + prochaine trahison sera: Suppression du budget des cultes, séparation + de l'Eglise et de l'Etat». + +Le tableau de l'état religieux de la France à la fin du second Empire +a été tracé avec talent et conscience par Vacherot dans son livre sur +_La religion_. Le philosophe était demeuré l'adversaire de l'Église +catholique, mais l'admirateur du sentiment religieux; il voulut, dans +cette nouvelle étude, mettre la religion à son rang légitime, «en la +replaçant dans son véritable foyer, qui est l'âme humaine, à côté de la +morale, de la métaphysique, de la poésie, de tout ce que l'humanité a +connu de plus excellent»[409]. Vacherot vante l'œuvre utile et sérieuse +accomplie par Renan et ses contemporains. Les théologiens n'ont su +réfuter aucun des arguments de la critique biblique; ils se rejettent +sur les grandes phrases qui peuvent émouvoir les foules, en invoquant +les besoins de l'humanité, les principes de l'ordre social. On ne parle +pas la même langue des deux côtés[410]. Aussi la science des religions +a-t-elle pu se constituer, avec son objet, sa méthode, assurée +désormais de vivre malgré les objections des théologiens. Mais il ne +faut point se faire illusion: la grande masse n'a pas été pénétrée par +l'esprit philosophique ou scientifique. Beaucoup d'incrédules ne se +sont délivrés du joug religieux que pour satisfaire leurs appétits; +d'autres combattent l'Église par esprit de coterie. Ceux-là écartés, +«quelle chose microscopique, imperceptible que la libre pensée, au sein +de cet océan infini des croyances religieuses!»[411]. + + [409] _La religion_, avant-propos. + + [410] «Au savant qui demande qu'on lui résolve la contradiction + d'un texte, ou qu'on lui en éclaircisse le sens, on répond que tout + se tient dans le monument sur lequel repose la foi des peuples, et + qu'une pierre qu'on en détache peut faire crouler l'édifice entier. + Au philosophe qui ne peut accorder un dogme avec sa raison ou sa + conscience, on réplique en montrant les grandes œuvres morales et + sociales de la religion. La critique entend tout cela et passe outre, + uniquement occupée à combler ses lacunes, à rectifier ses erreurs.» + (p. 130). + + [411] P. 245. + +Considérons, continue Vacherot, les diverses classes de la +société[412]. Les hautes classes paraissent reconquises par la +religion depuis le dix-neuvième siècle: la noblesse y est revenue +par esprit de tradition, la bourgeoisie riche par instinct de +conservation. Quant au monde de l'esprit, s'il a retrouvé le respect +du christianisme, il n'en a pas repris les croyances. Les savants +«laissent en souriant la théologie accommoder ses dogmes et ses +textes aux faits et aux théories de la physique, de l'astronomie +ou de l'histoire naturelle, parce que cette innocente opération +conserve intactes les vérités de la science»[413]. La bourgeoisie +«non classique» n'éprouve pas cette sympathie pour les religions qui +est fréquente chez les savants incroyants. Le renouveau mystique du +dix-neuvième siècle lui est resté indifférent; elle demeure sous +l'influence de Voltaire et se laisse guider par le bon sens, par la +conscience naturelle que donne l'expérience de la vie moderne[414]. +Le même état d'esprit domine dans la partie la plus élevée du +peuple, celle qui a progressé depuis un demi-siècle. L'incrédulité +voltairienne, qui n'avait pas atteint la classe ouvrière au temps de +la Révolution, gagne maintenant dans les ateliers; c'est visible dans +les métiers où l'on a le temps de méditer, chez les tailleurs, les +cordonniers. Seul l'ouvrier des métiers grossiers, abruti de fatigue, +demeure étranger à cette évolution. Quant au paysan, absorbé par +son travail, isolé du reste du monde, il vit à l'écart des grands +courants populaires; mais les choses changeront, même chez ces _pagani_ +modernes[415]. + + [412] «Il est un signe infaillible auquel on reconnaît qu'une + religion est en décadence ou en progrès: ce n'est pas précisément + le nombre plus ou moins grand d'adeptes qu'elle gagne ou qu'elle + perd, mais bien la qualité intellectuelle et sociale de ceux qui s'y + rallient ou s'en détachent.» (p. 354). + + [413] P. 410. Il y a, dit Vacherot, des savants qui sont croyants, + mais ceux-là n'hésitent pas, dès que la science est en jeu, à + conserver l'indépendance de leur raison. + + [414] «Il faut voir avec quelle simplicité de logique, avec quelle + tranquillité de conscience, ces classes tranchent les questions que + l'érudition, la critique, la philosophie de nos historiens et de nos + savants ont tant de peine à dénouer.» (p. 411). + + [415] On peut rapprocher des observations de Vacherot le tableau + tracé par un ancien ouvrier, Corbon (_Le secret du peuple de Paris_, + 1863). D'après lui, l'élite des ouvriers parisiens a perdu la foi + religieuse et la remplace par un idéal social, par la foi au progrès. + +Persuadé que les religions doivent disparaître, Vacherot ne leur +souhaite pas une fin trop rapide. Les sociétés modernes ont besoin +de temps pour instituer l'éducation morale qui doit nécessairement +remplacer l'instruction religieuse[416]. Mais ce qu'il faut réaliser +aussitôt, c'est la séparation de l'Église et de l'État. Les philosophes +la désirent; les croyants doivent la demander aussi, car la religion y +gagnera en dignité. Peut-être même cette réforme donnera-telle d'abord +au catholicisme une force nouvelle. La philosophie ne peut pas s'en +inquiéter, car elle possède la vérité scientifique, et les plus nobles +tendances de l'esprit moderne aideront à sa victoire. + + [416] «Si l'éducation de l'école ne remplace point l'éducation de + l'Eglise, qui devient de plus en plus impuissante, c'en est fait + du sentiment moral, chez le peuple surtout, qui n'a pour guide de + ses impérieux instincts ni les traditions de la famille, ni les + convenances du monde; c'en est fait de l'avenir des sociétés modernes + qui retourneront à la barbarie, par le chemin d'une civilisation + toute matérielle.» (p. 437). + + + + +CHAPITRE IX + +L'avènement de la République + + +La guerre de 1870 fit oublier à la France les discussions religieuses. +La proclamation de l'infaillibilité pontificale et la prise de Rome par +les Italiens, ces deux grands faits qui marquaient l'apogée du pouvoir +spirituel et la fin du pouvoir temporel de la papauté, passèrent +d'abord à peu près inaperçues au milieu des maux causés par l'invasion +et la défaite. Le parti républicain, en s'emparant du pouvoir après +le 4 septembre, laissa le clergé tranquille; à peine y eut-il une +exception à Lyon. Par contre, à Paris après le siège, le triomphe +de la Commune montra combien l'alliance de l'Église avec l'Empire +avait développé chez les révolutionnaires la haine du prêtre. La +Commune elle-même essaya d'appliquer le programme commun à la plupart +des groupes républicains, lorsqu'elle décréta, le 2 avril 1871, la +séparation de l'Église et de l'État et la suppression du budget des +cultes, ou lorsqu'elle approuva les mesures prises par le délégué +à l'enseignement, Edouard Vaillant, pour ouvrir des écoles laïques. +Mais à cela les fanatiques ajoutèrent l'installation des clubs dans +diverses églises, et les arrestations de prêtres et de religieux qui +devaient préparer les fusillades de la fin de mai, avec le meurtre de +l'archevêque de Paris. + +C'est un esprit contraire qui se développait dans une grande partie +de la France. Les grands désastres disposent les peuples à demander +le secours d'en haut, à chercher dans la religion traditionnelle un +appui ou tout au moins une consolation. La croyance aux apparitions +surnaturelles avait grandi chez les catholiques depuis vingt ans, +comme le prouvait la popularité de Lourdes; les malheurs nationaux +lui donnèrent une impulsion nouvelle. On se précipita vers les lieux +consacrés, témoins des miracles récents, pour implorer le relèvement +de la France. Le clergé d'ailleurs sortait de la guerre avec une +popularité rajeunie. A la différence des prêtres de 1814 et de 1815, +ceux de 1870 avaient agi en pleine harmonie avec la nation en armes; +beaucoup avaient servi utilement comme infirmiers volontaires dans les +ambulances et les hôpitaux; plusieurs prélats, tels que Dupanloup, +s'étaient signalés par un infatigable dévouement à leurs diocésains. + +La politique vint seconder et mettre à profit ce mouvement religieux. +La révolution de 1848 avait hâté dans la bourgeoisie le ralliement +qui datait de Louis-Philippe; cette classe voyait désormais dans la +religion la garantie de l'ordre social, la protectrice des fortunes +acquises, l'ennemie du socialisme. La Commune vint donner à ce +mouvement une impulsion nouvelle. Il n'est pas exagéré de dire que +cette guerre civile excita en France autant d'émotion que la victoire +des Allemands. Tout «communard» fut considéré comme un brigand et +un incendiaire; la Commune, pour des millions de Français, ce fut +la destruction des Tuileries et l'assassinat de l'archevêque. Par +réaction contre elle, on se retourna vers cette Église qui avait mérité +la haine des malfaiteurs parisiens. Ces sentiments se firent jour à +l'Assemblée Nationale. Le suffrage universel avait donné la majorité +aux partisans de la paix: écartant les bonapartistes, accablés par la +honte de Sedan, et les républicains, responsables des défaites subies +depuis le 4 septembre, les électeurs avaient choisi les hommes qui, +tenus à l'écart du pouvoir, n'étaient pas compromis dans le désastre. +Légitimistes, orléanistes, libéraux modérés entrèrent ainsi en majorité +à l'Assemblée. Les paysans, faisant trêve à leurs vieilles défiances +contre le château, donnèrent leurs voix au châtelain pour qu'il allât +signer la paix et relever la France. Le châtelain était l'allié du +curé; mais tandis qu'autrefois c'était le gentilhomme qui protégeait le +prêtre, maintenant c'était ce dernier, soutenu par toute la puissance +de l'Église, qui apparaissait comme le protecteur du noble. + +Le clergé sentait sa force et voulait en user. Puisque l'Empire avait +succombé, puisque l'année 1848 avait définitivement brouillé la +République et l'Église, il comptait mettre sur le trône le monarque +de droit divin, l'ennemi de la Révolution. Les évêques travaillèrent +énergiquement à la restauration monarchique: le prudent cardinal +Donnet vint en parler à Thiers; le cardinal Mathieu invita le comte +de Chambord à s'emparer immédiatement du trône. Beaucoup de prélats +tenaient le même langage. Tous les mandements épiscopaux retracèrent +les violences de la Commune, pour y montrer l'aboutissement naturel +d'une politique hostile au catholicisme. A la restauration française +le clergé voulait en joindre une autre: si Henri V devait rentrer +au Louvre, Pie IX devait retourner au Quirinal; toutes les lettres +pastorales des évêques renfermaient des invectives passionnées +contre l'usurpation piémontaise. Ainsi la propagande politique +et la propagande religieuse s'unirent pour annoncer une nouvelle +union du trône et de l'autel. La dévotion au Sacré-Cœur devint +comme l'a dit un légitimiste, «le symbole social et politique de +l'ultramontanisme»[417]. Un ordre religieux de formation récente, celui +des Assomptionnistes, travaillait ardemment à cette campagne. Une revue +fondée par lui entreprit une attaque en règle contre l'Université[418]. +En même temps l'ordre créait le Conseil central des pèlerinages, et +préparait les grandes manifestations de la Salette et de Lourdes. Ces +efforts aboutirent à une défaite politique: l'intransigeance du comte +de Chambord fit échouer la restauration. La majorité conservatrice de +l'Assemblée Nationale voulut du moins faire œuvre utile à l'Église +et réussit à voter la réforme la plus instamment réclamée par les +catholiques militants, la liberté de l'enseignement supérieur. + + [417] _Souvenirs_ de Saint-Valry, cités par Hanotaux, _Histoire de la + France contemporaine_, II, p. 75. + + [418] V., par exemple, l'article du fondateur de l'ordre, le + P. d'Alzon, dans le premier numéro de la _Revue de l'enseignement + chrétien_ (mai 1871). «_Delenda Carthago._ Il est temps de savoir + quels sont les vrais auteurs de nos défaites; d'où venait l'enseignement + si affaibli de nos officiers en face de la science incontestable des + états-majors prussiens; par quelle formation pédagogique avaient passé + ces paysans qui refusaient le pain à nos soldats, trouvant habile de + le réserver pour l'envahisseur...; quels maîtres ont eus les gens de + Belleville et quels maîtres ont eus les marins, les mobiles bretons + et les zouaves pontificaux.» + +Ce mouvement catholique rencontra une résistance formidable. Ce n'était +pas en vain que la jeunesse des Écoles avait appris depuis vingt ans à +respecter la science, à louer l'esprit critique, à repousser le miracle +et le surnaturel; maintenant elle s'indignait qu'on prétendît favoriser +la superstition populaire et faire accepter aux hommes éclairés les +dévotions nouvelles. D'autre part les républicains s'irritèrent en +voyant le clergé tout entier travailler pour la restauration du roi: si +beaucoup d'entre eux étaient hostiles à toutes les religions, d'autres, +qui n'allaient pas jusque-là, qui parfois même étaient chrétiens +de cœur, se décidèrent à séparer le catholicisme du cléricalisme, +à repousser les prétentions des évêques, à écarter le clergé de la +politique. La situation extérieure préoccupait également ceux qui +redoutaient de voir la campagne en faveur du pouvoir temporel du +pape aboutir à une rupture diplomatique, peut-être à une guerre avec +l'Italie; cet état d'esprit contribua beaucoup à faire triompher les +candidats républicains lors des élections complémentaires de juillet +1871. Enfin les libres penseurs jugeaient le moment venu de s'adresser +aux campagnes, d'ébranler dans les villages la domination des curés, +de gagner cette grande masse paysanne qui, désorientée, dégoûtée de +l'Empire, incertaine de l'avenir, serait à qui saurait la prendre. La +défense de la religion figurait sur le programme de tous les groupes +conservateurs; l'anticléricalisme fut le lien qui unit tous les groupes +républicains. + +La lutte s'engagea dans l'Assemblée Nationale à plusieurs reprises; +toutefois elle y fut beaucoup moins ardente que dans le pays. Les +questions politiques à résoudre étaient si nombreuses et si graves +que les questions religieuses demeurèrent au second plan. Quand on +les aborda, les deux partis opposés le firent avec modération. Les +hommes de gauche savaient que l'union leur était nécessaire pour tenir +tête à la majorité, pour gagner le pays à la république; ils devaient +ménager leurs amis du centre gauche, tous favorables à l'institution +religieuse, plusieurs catholiques pratiquants, tels que les Marcère +et les Étienne Lamy. Les hommes de droite, parmi lesquels beaucoup +avaient des affinités orléanistes, comprirent le mal que leur faisaient +devant les électeurs les exagérations du catholicisme intransigeant; +ils s'inquiétèrent des arguments que Louis Veuillot, selon sa coutume, +fournissait chaque jour à leurs ennemis. Leurs chefs, surtout le duc de +Broglie et Dupanloup, appartenaient au groupe des catholiques libéraux, +toujours en guerre avec celui de l'_Univers_. Le patriotisme les +obligeait à réfréner la politique italophobe; l'intérêt politique les +forçait à mettre hors de cause la liberté de conscience et l'égalité +des cultes. Ils recherchèrent donc l'appui de toutes les religions +reconnues par l'Etat, en espérant que leur succès commun profiterait +surtout au catholicisme. + +Le premier débat sérieux sur la question cléricale s'engagea devant +l'Assemblée en janvier 1873, à propos de la réforme du Conseil +supérieur de l'instruction publique. Il s'agissait de rétablir ce +conseil tel que l'avait fait la loi de 1850; le rôle qu'on y donnait +aux évêques souleva les critiques de la gauche. Henri Brisson combattit +l'argument d'après lequel ce conseil devait représenter les divers +éléments de la société; c'est l'Assemblée Nationale, disait-il, qui +représente la société française; au conseil supérieur, ce sont les +hommes compétents, les universitaires, qui doivent dominer. Les +ministres des cultes n'ont rien à y faire; notre principe, concluait +l'orateur, «c'est le caractère exclusivement laïque de l'enseignement +public, dernier préservateur de la personnalité et de l'unité +française.» Un savant qui allait devenir célèbre par sa persévérance +à défendre les droits de l'Etat, Paul Bert, démontra aussi que le +conseil supérieur devait être une assemblée de spécialistes, capables +de faire progresser la pédagogie, cette science à peu près inconnue +en France; on ferait donc bien d'en écarter les ministres du culte, +qui soulèveraient des questions irritantes et insolubles[419]. Un +député très éloigné de Brisson et de Paul Bert par ses convictions +chrétiennes, Edmond de Pressensé, combattit aussi le projet; ardent +partisan de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, il exhorta ses +collègues, dans l'intérêt de la religion, à ne plus la mêler aux +affaires politiques. Montalembert, continua l'orateur, comparait +l'Université à une douane: «je demande si les inconvénients que +présente cette douane des intelligences disparaissent quand les évêques +deviennent les préposés à cette douane». La France a vu reculer ses +frontières matérielles; il ne faut point faire reculer ses frontières +morales et lui enlever une des grandes conquêtes de la Révolution, +«l'Etat laïque se reconnaissant incompétent dans les choses de l'âme, +l'Etat s'arrêtant devant la conscience». + + [419] «Vous serez obligé de faire de votre conseil supérieur de + l'enseignement une sorte de tribunal philosophique et théologique, + dans lequel on discutera toujours la question de savoir ce qui est + vrai ou faux, dans le domaine de l'indémontrable» (séance du 13 + janvier). + +Ce langage des hommes de gauche fut réfuté, non seulement par les +_ultras_ du parti catholique, mais par les modérés. Broglie exposa +qu'on revenait simplement à la politique libérale de 1850. Le ministre +de l'instruction publique, Jules Simon, affirma que l'Université +désirait un conseil où «toutes les grandes autorités morales de la +société» seraient représentées. Un philosophe qui avait jusque là +combattu au premier rang contre l'Eglise, Vacherot, vint les appuyer de +sa parole. Les ministres des cultes, dit-il, doivent avoir leur place +dans le conseil, car «les religions, qui ont été dans le passé les +institutrices, les nourrices du genre humain, sont encore aujourd'hui +les plus grandes écoles de morale populaire»[420]. Pendant toute la +discussion, les adversaires de l'enseignement laïque rappelèrent à +l'envi les souvenirs de la Commune[421]. Le projet de Broglie fut +adopté. + + [420] Séance du 10 janvier. + + [421] Dupanloup surtout en parla; si le christianisme disparaissait, + dit-il, «la Commune de Paris serait bientôt partout, et vous + deviendriez l'effroi du monde civilisé». L'évêque montra aussi que + le conseil devrait imposer la philosophie spiritualiste: «Ma pensée + formelle est que l'enseignement de la philosophie soit surveillé de + très près, par la raison très simple que les pères de famille veulent + être rassurés contre cette science d'ignominie qui essaye aujourd'hui + de substituer le singe perfectionné au mot sublime par lequel la + Bible apprend à l'enfant l'origine divine de l'homme: _Qui fuit Dei_». + +Peu de temps après, le 24 mai apparut comme le triomphe du parti +catholique. Au lendemain de cette journée, un groupe nombreux de +députés vint participer au pèlerinage de Chartres; le mois suivant, une +fraction plus importante encore de l'Assemblée Nationale s'associa aux +fêtes de Paray-le-Monial, où fut exaltée la dévotion au Sacré-Cœur. Un +député de la gauche avait ordonné qu'on lui fît des obsèques civiles: +le jour de l'enterrement, voyant qu'on ne portait pas le corps à +l'église, la délégation de l'Assemblée quitta le cortège, imitée par +l'escorte militaire; l'opposition protesta contre cette conduite, +et contre une circulaire où le préfet du Rhône s'appliquait à gêner +les enterrements civils; la majorité approuva le préfet. La gauche +lutta vainement ensuite contre la loi qui autorisait la construction +de l'église du Sacré-Cœur à Montmartre. Le clergé obtint d'autres +avantages. La loi sur l'aumônerie militaire, combattue par deux +généraux républicains, Guillemaut et Saussier, critiquée aussi par un +républicain catholique, Jouin, triompha de tous les obstacles, grâce +à l'activité infatigable de Dupanloup. Mais on attacha beaucoup plus +d'importance au vote de la loi sur l'enseignement supérieur. C'est un +exemple curieux des erreurs que peuvent commettre les contemporains, +les législateurs eux-mêmes, sur les conséquences et la portée des +lois nouvelles: la loi de 1850, qui devait avoir des résultats +considérables, ne suscita, quand elle fut promulguée, qu'une émotion +assez faible, et rencontra mauvais accueil dans une partie du clergé; +la loi de 1875 effraya, indigna les républicains, et fit naître chez +les amis de l'Eglise des espérances que la réalité n'a pas confirmées. + +Inutile de suivre et de résumer les trois délibérations qui précédèrent +le vote de cette loi. Le vrai chef de la majorité pendant ce débat, +Dupanloup, ne laissa pas échapper l'occasion de signaler une fois de +plus les dangers du matérialisme et de l'athéisme. Toutefois la même +habileté qui l'avait déjà bien servi en 1850 l'empêcha d'invoquer, à +l'exemple des catholiques intransigeants, le droit exclusif de l'Eglise +en matière d'enseignement[422]; il se réclama de la liberté, du droit +commun[423]. Cette prudence lui assura l'appui des libéraux du centre +gauche; leur représentant, Edouard Laboulaye, fut le rapporteur de la +loi et la défendit avec succès contre les attaques des deux partis +extrêmes. La plupart des orateurs de la gauche acceptaient la liberté +de l'enseignement supérieur; Paul Bert déclara qu'elle serait précieuse +pour les libres penseurs toujours exposés à la persécution, et qu'elle +serait indispensable à la création de grandes universités prospères +et vivantes[424]. Mais les républicains voulaient conserver à l'Etat +la collation des grades. Jules Ferry surtout, favorable au principe +de la liberté de l'enseignement supérieur, exposa, dans une étude +précise et savante, qu'il y avait là pour les pouvoirs publics une +prérogative indispensable, et il accusa les catholiques de vouloir +parvenir par étapes au monopole de l'Eglise[425]. Un orateur de la +gauche se distingua de ses amis par la vigueur de ses attaques, par le +caractère tranchant de ses déclarations: ce fut Challemel-Lacour. Pour +lui, Paul Bert se faisait illusion sur les bienfaits qu'apporterait +la liberté du haut enseignement; le but de la nouvelle loi, c'était +de former des auxiliaires de l'esprit catholique, des apôtres du +_Syllabus_. On apprendrait à la jeunesse la nécessité «de combattre, +de miner, de détruire les principes qui sont le fondement de notre +société actuelle». Une pareille loi, faite à un moment où l'esprit +laïque triomphait en Europe, affaiblirait la France devenue le champion +de l'ultramontanisme. L'âpre philippique de Challemel-Lacour étonna +l'Assemblée, sans recueillir l'adhésion de tous les républicains[426]. +Beaucoup de députés favorables à la république étaient hostiles aux +tendances irréligieuses. Le centre gauche avait abandonné la gauche +dans le débat du 24 juin 1873 sur les enterrements civils. Un des +légistes les plus écoutés de l'opposition, Bertauld, grand ennemi de +tout privilège accordé aux congrégations, déclarait qu'on ne devrait +jamais autoriser l'existence de sociétés se proposant de propager +l'athéisme. Un vieux républicain de 1848, Arnaud de l'Ariège, tout en +combattant vivement Dupanloup, répéta encore une fois son désir de voir +le clergé se convertir aux idées républicaines[427]. + + [422] Jean Brunet, par exemple, demanda la prohibition de «tout + établissement d'enseignement supérieur qui ne s'appuiera pas sur le + principe suprême de Dieu, le Créateur et Directeur de l'Univers» + (séance du 22 décembre 1874). + + [423] V. ses discours des 4 et 5 décembre 1874, du 7 juin 1875. + + [424] 3 décembre 1874. Il se déclara membre de «ce parti qu'on a + désigné et qui se désigne souvent sous le nom de parti de la libre + pensée»; c'est un des premiers emplois parlementaires de cette + expression. + + [425] Il écarta soigneusement tout débat relatif au surnaturel. «Je + crois, dit-il, à l'Etat laïque, laïque dans son essence, laïque dans + tous ses organes, et j'affirme qu'il ne peut y avoir de conflit, dans + le sein de l'Etat auquel nous appartenons, comme dans le Parlement + devant lequel j'ai l'honneur de parler, qu'entre des droits laïques + et sur des vérités sensibles.» (11 juin 1875). + + [426] 4 décembre 1874. Jules Simon exagère pourtant lorsqu'il + affirme que ce discours «est le début de la lutte ouverte contre le + catholicisme, et en même temps l'origine de la séparation qui s'est + faite dans le parti républicain, entre les jacobins d'une part, et + les libéraux de l'autre.» (_Dieu, patrie, liberté_, p. 177). + + [427] Le clergé, disait-il, «pourrait faire tant de bien en + identifiant de tout cœur ses intérêts avec les grands intérêts de la + démocratie française, au lieu de s'obstiner dans une situation qui + semble le constituer à l'état de caste distincte, si bien qu'on finit + par le croire hostile à la société moderne». (14 juin 1875). + +Si nous quittons l'Assemblée Nationale pour considérer le pays, +nous verrons la lutte contre le cléricalisme, assez anodine pendant +l'année qui suit la guerre, s'activer à partir de 1872, depuis le +développement des grandes manifestations catholiques, et prendre toute +sa vigueur après le 24 mai. A cette lutte les penseurs ne demeurèrent +pas étrangers. Si Renan et Taine, émus par le désastre de la France, +commençaient à chercher le relèvement dans une politique conservatrice, +deux philosophes républicains, Littré et Renouvier se mêlèrent aux +discussions quotidiennes. L'influence du second devait être plus +étendue, plus durable, parce qu'elle gagna sans cesse davantage +l'enseignement universitaire; l'influence du premier fut plus marquée +jusqu'à la fin de l'Assemblée Nationale, à cause de la popularité qui +entourait sa personne[428]. Littré fut pour les républicains le _sage_, +qui apporte le résultat de ses réflexions aux politiques absorbés par +la bataille de tous les jours. Ce sage était un modéré, inflexible sur +les principes, mais toujours favorable aux transactions qui pouvaient +fortifier la paix intérieure; c'était aussi un optimiste, si convaincu +de la force persuasive de la vérité qu'il jugeait inutile d'en hâter le +triomphe par des moyens coercitifs. + + [428] «Partout où l'on va dans ce moment, on se cogne à une _latrie_ + bête pour la personne de Littré.» (Goncourt, _Journal_, 2e série, + II, p. 75.) + +La négation de la théologie, disait Littré, pénètre partout; la +science ne reconnaît que l'expérience et le relatif, elle se refuse à +toute spéculation sur l'origine ou la fin des choses. Au contraire, +le parti catholique a ce défaut d'être grand faiseur de miracles; or +«les miracles n'apparaissent plus qu'à ceux qui d'avance croient +aux miracles»[429]. Le parti républicain a pour lui la supériorité +morale, parce qu'il aime et pratique la tolérance[430]. Il ne doit +donc jamais céder à la tentation, pourtant bien naturelle, d'appliquer +aux cléricaux les règles posées par eux: «ce serait du talion, et +la justice par le talion n'est pas une bonne justice»[431]. On doit +accorder à l'Église la liberté de l'enseignement supérieur, tout en +réservant à l'État la collation des grades; ce ne sera pas dangereux, +car le nombre de ceux qui se détachent de l'ancienne foi augmente +chaque jour.--Littré demeura fidèle à cette politique tolérante, +malgré les attaques sans cesse renouvelées contre lui. Tout au plus +perdit-il quelquefois patience devant les anathèmes de la droite qui +attribuait à la libre pensée les crimes de la Commune; faudra-t-il +donc, répondait-il, rappeler au catholicisme la Saint-Barthélemy, les +dragonnades et la Terreur blanche? «Toutes les doctrines peuvent être +perverties par le fanatisme, et tous les fanatismes, qu'ils soient +sacrés ou profanes, sont dangereux et féroces»[432]. + + [429] _De l'établissement de la troisième République_, p. 211. (Ce + livre est un recueil d'articles publiés, surtout dans la _Philosophie + positive_, depuis 1872.) + + [430] «Depuis que notre immortel dix-huitième siècle a conquis + le dogme moderne de la tolérance, la société se partage en deux + couches: les civilisés qui sont tolérants, et les barbares qui sont + intolérants» (_ibid._, p. 187). «L'Eglise seule doit être libre, dit + le cléricalisme; tout le monde doit être libre, y compris l'Eglise, + dit la société, élevée à ce haut degré d'équité sociale par la + philosophie et la science» (_ibid._, p. 284). + + [431] _Ibid._, p. 325. + + [432] _Ibid._, p. 186. + +Renouvier fonda la _Critique philosophique_ en 1872 pour exposer une +doctrine et pour combattre un danger[433]. La doctrine, c'était le +criticisme néo-kantien déjà exposé par lui dans ses grands ouvrages; +c'était en particulier le système d'éthique formulé dans la _Science +de la Morale_. Le danger, c'était le cléricalisme auquel Renouvier +s'attaquait avec une conviction de vieux républicain démocrate et une +ardeur de Méridional. La situation morale de notre pays lui paraît très +grave, car «il y a deux Frances en France, celle des cléricaux et celle +des libéraux... Il n'y a presque plus d'idées ni de sentiments communs +entre ces deux groupes, entre ces deux peuples obligés pourtant de +vivre sous la même loi civile[434]». L'unique solution rationnelle du +problème, c'est la liberté complète des religions avec l'indifférence +religieuse complète de la commune et de l'État, mais aussi avec +l'organisation d'un enseignement moral donné par l'État[435]. + + [433] Sur la fondation et les débuts de la revue v. la + _Correspondance de Renouvier et de Secrétan_ (1911). + + [434] _Critique philosophique_, I, p. 279. + + [435] «Sachons bien que la séparation de l'Eglise et de l'Etat + signifie l'organisation de l'Etat moral et enseignant.» (p. 279). + +Le catholicisme, disent Renouvier et son collaborateur Pillon, +constitue un péril plus grand que jamais, après la transformation +que le Concile du Vatican vient de lui faire subir; depuis 1870, il +n'est plus que le papisme[436]. Ses progrès sont favorisés par les +défaillances des libéraux, qui lui accordent tout ce qu'il demande: en +1830 déjà, ils se laissèrent tromper par ses feintes libérales[437]. +La philosophie éclectique a sans cesse commis cette faute en +développant sa théorie prudente et commode sur l'alliance des deux +sœurs immortelles[438]. Aujourd'hui nous retrouvons les mêmes erreurs +chez Vacherot; il fait partie de cette école contemporaine qui, donnant +toujours la première place à l'histoire, parvient ainsi «à justifier +le passé, quel qu'il soit, à enchaîner le présent, à démoraliser +l'avenir[439]». Littré fait aussi un métier de dupe, en exhortant +sans cesse les républicains à la tolérance[440]. Laboulaye abandonne +l'enseignement supérieur aux cléricaux; il méconnaît, comme beaucoup +des libéraux actuels, la notion morale de l'État, notion d'où résulte +pour celui-ci le droit d'enseigner[441]. Tous oublient trop cette +maxime de Locke: «la tolérance n'est point obligatoire vis-à-vis des +intolérants». + + [436] «Autrefois le catholicisme n'attaquait pas ouvertement les + principes des Etats à l'ombre desquels il consentait à vivre; + aujourd'hui il déclare que les principes civils et politiques + de la vie moderne sont faux et détestables.» (1re année, II, + p. 386).--Cournot, de son côté, montrait la papauté reprenant, + à la suite du concile, ses prétentions du moyen âge. «A quoi + l'Etat catholique ne peut répondre qu'en se décatholicisant...» + (_Considérations sur la marche des idées_, 1872, p. 372). + + [437] «La tactique de la simulation du libéralisme a été la plus + utile de toutes, ou plutôt la seule utile au parti catholique depuis + 1830.» (7e année, II, p. 301). + + [438] 2e année, I, p. 1 sqq. + + [439] 2e année, II, p. 49 sqq. Pillon, comme Renouvier, juge + sévèrement la «palinodie» de Vacherot (1re année, II, p. 368). + + [440] 4e année, II, p. 273. + + [441] 4e année, I, p. 289; 5e année, I, p. 241. + +Pour vaincre le catholicisme il faut le remplacer. Renouvier réclame +donc sans cesse l'organisation d'un enseignement moral. Sur ce point, +la société moderne a tout à faire. Dans l'antiquité, la classe +instruite rencontrait chez les platoniciens, chez les épicuriens, chez +les stoïciens, des milieux intellectuels et moralisateurs; aujourd'hui +rien de pareil, car le catholicisme enseigne mal la morale et n'a +point permis que d'autres l'enseignent. Les collèges ecclésiastiques +sont aussi arriérés en cette matière que les lycées de l'Etat[442]. +Les philosophes français du dix-neuvième siècle n'ont rien fait pour +préparer cet enseignement: seul Proudhon l'a essayé, d'une façon +incomplète, mais avec une haute idée de la justice[443]. Le personnel +des professeurs, des instituteurs, n'est pas non plus à la hauteur de +cette tâche. La _Critique philosophique_ entreprend de l'y aider en +publiant un remarquable petit traité de morale à l'usage des écoles +primaires. + + [442] Dans les premiers on se borne «à inculquer la croyance à + quelques dogmes souvent assez peu vivants, à plier le corps et + l'âme à des momeries, et à répandre la semence de la discipline et + de l'obéissance.» Les élèves des lycées, «sans les exemples et les + enseignements mêlés et suspects des familles et de ce qu'ils voient + du monde, sans l'enseignement naturel et mutuel de ces conversations + de camarades que n'entendent ni parents ni maîtres, sans les lectures + furtives et les connaissances surprises, croupiraient dans un état + d'hébétement pire encore que l'état de démoralisation et de révolte + secrète où nous les savons.» (1re année, I, p. 276). + + [443] «Avant Proudhon, dans cette revue des idées morales de nos + contemporains, avant de rencontrer cette forte individualité de + prolétaire et cette humeur de stoïcien gâtée par de mauvaises + passions, je n'ai pas rencontré un seul auteur qui parût seulement + sentir la Loi morale. Après lui, si je dois continuer mon étude et + passer à d'autres catégories d'écrivains ou de philosophes, je sais + d'avance que je n'en trouverai aucun autre.» (2e année, I, p. 42). + +Mais Renouvier, tout en proclamant l'indépendance de la morale, +estime qu'il ne suffit point de s'adresser à l'intelligence; il faut +parler aussi au sentiment, et pour cela une religion est nécessaire. +Les religions créées de toutes pièces ne sont guère vivantes; voilà +pourquoi l'idée lui vint bientôt de recourir à une religion existante, +à celle qui avait surmonté dans notre pays un siècle de persécutions. +Il formula cette idée en octobre 1873, au moment où le parti clérical +paraissait tout-puissant. «Si l'on regarde, écrit le philosophe, +à l'esprit et à l'idéal du protestantisme, on reconnaîtra bientôt +que, en vertu de sa semence première, qui est l'examen et la foi +libre, il se développe dans le même sens que les libertés civiles et +politiques, et tend à faire de la religion, regardée du point de vue +de la conscience, une œuvre de la personne[444]». Le protestantisme +est en religion ce que le criticisme est en philosophie. Pourquoi ne +pas nous allier avec lui? pourquoi ne pas orienter vers lui la foi +religieuse, rebutée par les excès et les superstitions du catholicisme? +Edgar Quinet, Eugène Sue conseillaient déjà d'adhérer à l'unitarisme +de Channing, mais ce n'étaient que des adhésions individuelles à une +religion adoptée comme pis-aller; ce qui importe, c'est de faire +inscrire les familles sur les registres de l'église protestante +organisée[445]. Cela n'implique point un assentiment individuel et +philosophique au dogme calviniste; cela signifie que le chef de famille +fait entrer les siens dans un groupe religieux affranchi du papisme, +qu'il assure à ses enfants une défense, une protection contre les +entreprises du prêtre catholique. + + [444] 2e année, II, p. 145. + + [445] 4e année, II, p. 305. Cf. 7e année, I, p. 2 sqq. + +Cette idée n'était pas nouvelle. Plus d'un Français, vers la fin +du second Empire, avait adopté ce moyen de soustraire sa famille à +l'Église; George Sand, par exemple, présidait au baptême protestant +de ses petites-filles[446]. Renouvier trouva aussi des alliés dans +le pays voisin auquel il s'intéressait beaucoup, la Belgique; +un théoricien libéral fort connu en France, Emile de Laveleye, +publia en 1875 un parallèle entre les peuples catholiques et les +nations protestantes, qui affirmait l'écrasante supériorité de ces +dernières[447]. Renouvier jugeait la chose si importante qu'il joignit +à la _Critique philosophique_ depuis 1879 un recueil spécial, la +_Critique religieuse_, afin de hâter l'adhésion des républicains au +protestantisme. Mais le résultat de cette propagande ne répondit point +à ses efforts. + + [446] _Correspondance_ de G. Sand, lettres du 3 août 1863 au pasteur + Leblois, du 20 novembre 1868 à Flaubert, du 2 janvier 1869 à Barbès. + + [447] _Le protestantisme et le catholicisme dans leurs rapports + avec la liberté et la prospérité des peuples_ (_Revue de Belgique_, + janvier 1875). Une brochure qui reproduisait cet article fut répandue + en France. + +A côté des philosophes, des publicistes d'une haute culture +intellectuelle s'efforçaient d'attirer l'attention de leurs lecteurs +sur les dangers du cléricalisme. Un professeur devenu journaliste +et bientôt célèbre, Charles Bigot, traça le tableau des classes +dirigeantes, et montra la place prise chez elles par le clergé. +Celui-ci demeure intolérant. Il aime l'argent, non pour le profit +individuel de ses membres, mais pour le denier de Saint-Pierre, pour +les universités catholiques, pour les couvents[448]. Il aime la +domination, se mêle de tout, cherche à mener les électeurs. Mais cette +Église, qui autrefois protégeait le monde, ne songe plus qu'à se faire +protéger. Récemment elle mendiait l'appui de l'Empire, au risque de se +déconsidérer[449]. Aujourd'hui le clergé combat la République, parce +qu'elle veut lui laisser la liberté, mais lui retirer le privilège; il +la combat également parce qu'il déteste la démocratie. «La lutte est +engagée, conclut Charles Bigot, entre le siècle et le catholicisme; +c'est le catholicisme qui l'a voulu. Les idées nouvelles, les +aspirations des classes longtemps opprimées, trouvent aujourd'hui dans +le catholicisme leur plus vigoureux adversaire. Il ne peut plus être +la religion d'une société où la démocratie coule à pleins bords[450]». + + [448] «On va répétant que les jeunes filles destinées à recueillir de + grosses dots sont habilement circonvenues, que les confesseurs, les + médecins, les garde-malades ont souvent aidé les mourants à trouver + pour la disposition de leurs biens des inspirations pieuses dont, à + eux tout seuls, ils ne se fussent point avisés. Il est fâcheux qu'on + puisse dire tout cela avec une apparence de vraisemblance.» (_Les + classes dirigeantes_, p. 53). + + [449] «Personne n'ignorait qu'il (le clergé) méprisait tout bas celui + qu'il prônait tout haut.» (_ibid._, p. 62). + + [450] _Ibid._, p. 73. + +Un autre publiciste, Hector Depasse, constate que le terme tout récent +de «cléricalisme», d'origine probablement belge, est devenu rapidement +populaire, parce qu'il répond à une réalité. «Le cléricalisme est la +ligue des partis d'Etat et d'Église, la confusion de la politique et +du culte, le complot de la police et du dogme pour l'asservissement +de l'esprit humain[451]». Le cléricalisme peut exister dans tous les +pays, dans toutes les religions; en France, il a pour noyau l'Église +catholique. Celle-ci est forcément l'ennemie de la République: il y a +incompatibilité entre le dogme du pape infaillible et le principe de +la souveraineté nationale. L'Église et la République sont toutes les +deux des gouvernements d'opinion, ne subsistant que par l'adhésion +des fidèles; donc elles se disputent les âmes. Le cléricalisme est +redoutable parce qu'il offre sans cesse de nouvelles dévotions aux +natures inquiètes, de nouveaux romans à tous les rêves. Les désastres +de 1870 ont préparé les croyants à s'incliner devant les décrets du +concile du Vatican, tout comme à subir le culte du Sacré-Cœur. + + [451] _Le cléricalisme_, p. 17. + +En dehors de la discussion grave et raisonnée contre les amis de +l'Eglise, il y avait place pour une autre campagne, celle dont Voltaire +a donné le modèle, celle qui livre à la risée les idées ou les hommes +du parti religieux; dans un pays comme la France, le ridicule est +une arme redoutable. Quelques journaux de gauche reprirent cette +tradition. Le _Rappel_, si populaire chez les ouvriers parisiens +vers 1873, était dirigé par Auguste Vacquerie, un ardent ennemi du +catholicisme; Edouard Lockroy, dans des articles pleins de verve, se +chargea de raconter à sa façon les miracles nouveaux. Mais le véritable +représentant de l'ironie voltairienne fut le _Dix-neuvième Siècle_, +sous la direction d'Edmond About. Celui que nous avons vu déployer dès +1848 à l'Ecole Normale son ardeur militante contre les catholiques ne +cessait pas depuis lors de combattre leurs prétentions politiques. +Partisan du bonapartisme libéral en 1859, il avait publié, avec les +encouragements secrets de Napoléon III, cette brochure sur la _Question +romaine_ qui présentait la critique impitoyable du gouvernement +pontifical et finissait par le vœu de voir en France une Eglise +gallicane séparée du pape. Depuis 1871 l'ancien ami du prince Napoléon +s'était converti à la République conservatrice de Thiers. En entrant au +_Dix-neuvième Siècle_ en mai 1872, il y trouva déjà installé Francisque +Sarcey, l'ami de sa jeunesse, qui allait devenir son collaborateur le +plus populaire. Au commencement le journal, absorbé par les questions +politiques, ne parla guère de la religion. Mais le 3 septembre 1872, un +des rédacteurs, Eugène Liébert, dans un véritable manifeste, montra la +force nouvelle du cléricalisme et la nécessité de mener contre lui une +campagne en règle[452]. + + [452] «Nous assistons à un spectacle affligeant et inquiétant. + Il faut bien en parler et surmonter nos répugnances. Nous voyons + renaître, en effet, dans un pays qu'on pouvait croire débarrassé + de cette lèpre, la superstition la plus misérable, savamment + nourrie, entretenue et propagée par un parti--plus qu'un parti, une + conjuration puissante qui, pour régner, cherche à détruire... Quant + à nous, qui ne souhaitions que la tranquillité et la tolérance, nous + devrons bien lutter aussi, puisqu'on nous provoque et puisqu'il + s'agit du salut commun... Nous nous contentions jusqu'ici de + réclamer l'enseignement primaire obligatoire; ce n'est point assez, + nous le demanderons laïque... Nous recommencerons une campagne; + nous discuterons au grand jour; nous combattrons la secte impie, + envahissante, qui prétend disposer de la France avilie comme d'un + héritage. Nous ne sommes les ennemis d'aucune religion, non, certes! + Mais est-ce une religion que nous avons devant les yeux? Ce sont les + héros mêmes du _Juif-Errant_ qui ont pris chair et qui descendent de + la fiction dans la réalité». + +Cette campagne fut confiée à Sarcey. Lui-même a raconté que son passé +de journaliste ne l'y préparait guère et que, sous l'Empire, les +discussions religieuses lui semblaient sans intérêt[453]. D'ailleurs il +n'a jamais aimé à manger du prêtre; mais il a reconnu que la question +cléricale passe aujourd'hui au premier plan[454]. Cette guerre, il +entend la mener à sa façon, à la bonne façon d'autrefois. Renan a mis +à la mode «ce parti pris d'indifférence hautaine, d'aristocratique +dédain que la science contemporaine affecte de témoigner aujourd'hui +pour les erreurs et les mensonges qui touchent à la religion». Au lieu +de cette impartialité compatissante, mieux vaut «la bonne, solide et +vaillante guerre» que l'on faisait jadis, la guerre du bon sens et de +l'esprit[455]. + + [453] «Je me moquais, en ce temps-là, de ceux qui croyaient encore + aux jésuites.» (_Dix-neuvième Siècle_, 9 janvier 1876). + + [454] 29 juin 1873. + + [455] 4 juillet 1873. + +Ce sont les miracles surtout qui l'intéressent, en particulier ceux +des deux grands sanctuaires, la Salette et Lourdes. Sur la Salette, il +est documenté de première main, car il habitait Grenoble au moment du +procès qui mit en scène Mlle de La Merlière[456]. Et le voilà qui, +dans une série d'articles piquants et vivants, raconte l'histoire avec +force détails[457]. Lourdes l'occupe également, avec ses pèlerinages au +but purement politique[458], avec les nouveaux miracles qui éblouissent +les simples[459]. Mais pourquoi les prêtres malades vont-ils à Vichy au +lieu d'aller à Lourdes[460]? Des miracles se produisent ailleurs aussi, +un peu partout: n'a-t-on pas vu dans un village de Normandie une grêle +miraculeuse[461]? Cependant on ne réussit pas toujours: les sœurs, dans +un hôpital, ont essayé vainement de lancer un miracle[462]. Et puis on +chicane trop sur les miracles de premier ou de troisième ordre; tous +se valent[463]. Mais pourquoi certains miracles ne se font-ils jamais? +pourquoi la volonté d'en-haut ne se hasarde-t-elle jamais «à rajuster +un vrai bras à un manchot, ni une bonne jambe à un amputé? Il paraît +que ce sont là des miracles trop difficiles[464]». + + [456] «En ce temps-là, à part un assez petit nombre d'intéressés ou + de fanatiques, personne à Grenoble ne croyait à l'authenticité du + miracle.» (4 septembre 1872). + + [457] 27 août, 17 septembre 1873. + + [458] 22 octobre 1872. + + [459] 7 août 1873. + + [460] 22 juin 1873. + + [461] Sarcey donne l'extrait du _Journal de Fécamp_, disant qu'on + a vu sur les grêlons «des saints-sacrements ou soleils, des cœurs, + quelques-uns percés d'un glaive, des Vierges portant le divin enfant» + (9 juillet 1873). + + [462] 4 février 1875. + + [463] «Que saint Denis, après avoir ramassé sa tête, ait fait deux + pas ou un quart de lieue, le miracle est de même ordre; car en + pareille affaire, ainsi qu'on l'a fort bien dit, il n'y a que le + premier pas qui coûte.» (4 septembre 1872). + + [464] 30 août 1875. + +Les miracles engendrent les pèlerinages. Sarcey parle volontiers de +ces manifestations, pour en montrer les côtés comiques, les épisodes +peu édifiants. Lui-même va observer à Chartres le grand pèlerinage de +mai 1873; il en raconte les principales scènes, et finit en se disant +rassuré par l'indifférence de la population[465]. D'ailleurs on peut, +en payant, faire aller en pèlerinage à sa place un représentant qui +vous gagne des indulgences: bonne profession pour les jeunes gens sans +emploi[466]. Malheureusement ces pèlerinages se font concurrence: +voici un brave curé qui défend le sien contre des rivaux plus heureux, +en rappelant qu'il possède le crâne authentique de la mère de la +Vierge[467]. Sarcey n'apporte pas moins d'attention à lire les écrits +catholiques, les petits livres d'édification faits pour le peuple, +comme la _Vie de Marie Alacoque_, «un chef-d'œuvre du genre», ou les +_Annales de Notre-Dame de Lourdes_, et d'autres publications des +cléricaux. «Savez-vous ce qu'ils ont pour eux et ce qui vous manquera +toujours? Ils ont le courage d'être bêtes... Leurs histoires circulent, +faciles à comprendre, éveillant une curiosité fade, spéculant sur le +penchant des imbéciles au merveilleux, exploitant leur compacte et +brutale crédulité[468]». + + [465] «J'ose même dire qu'il faut avoir la foi chevillée à l'âme pour + qu'elle résiste à de semblables spectacles.» (1er juin 1873). + + [466] 5 juillet 1873. + + [467] 28 juillet 1873. + + [468] 11 juillet 1873. Cf. 1er janvier 1875. + +Le journaliste voit les actes du clergé souvent inspirés par l'amour de +l'argent; il raconte un procès pour captation fait à un ordre religieux +par une famille frustrée de l'héritage du mort[469]; les quêtes en +faveur des petits Chinois lui inspirent des réflexions ironiques[470]. +Beaucoup plus fréquents sont les abus de pouvoir, les persécutions +contre les hommes qui refusent d'affecter des croyances qu'ils +n'ont pas. Les instituteurs sont les plus malheureux. Ceux de Lyon, +pourchassés par les cléricaux de la ville, ont perdu leur cause devant +le conseil supérieur de l'instruction publique[471]. Un instituteur +des environs de Bordeaux, fixé dans sa commune depuis trente-trois +ans, s'attire l'antipathie du curé en fondant une caisse des écoles +laïques et, après diverses péripéties, est envoyé en disgrâce dans un +autre poste[472]. Ailleurs c'est un médecin d'hôpital destitué, par +ordre de l'évêque, pour avoir suivi un enterrement civil[473]. Sarcey +constate avec indignation que beaucoup de ces cléricaux sont des +hypocrites[474]. Parfois il se déclare découragé par l'obligation de +recommencer la campagne contre le parti prêtre[475]. Mais plus souvent +il affirme sa résolution de demeurer fidèle au poste; en terminant +l'histoire du miracle de la Salette, il s'écrie: «Tant qu'il y aura des +esprits faux, des charlatans et des sots pour patronner ces mômeries +soi-disant religieuses, tant qu'il y aura des dupes pour se laisser +prendre à ces mensonges, des farceurs pour les exploiter et des gens +du monde pour avoir l'air de les approuver, non, je ne cesserai pas +de crier contre ces indignes comédies et d'ôter leur masque aux +comédiens[476]». + + [469] 11 février 1874. + + [470] Sa campagne prolongée à ce propos (30 novembre, et tout le mois + de décembre 1874) valut au _Dix-neuvième siècle_ une condamnation (25 + décembre). + + [471] 17 janvier 1874. + + [472] 18 avril et 15, 16, 18 juillet 1875. + + [473] 3 juillet 1874. + + [474] «Je ne suis entouré que de gens ou qui ne croient à rien, ou + qui agissent tout au moins comme s'ils ne croyaient à rien... Eh + bien! ces mêmes hommes, qui font si peu de place au catholicisme dans + les habitudes de leur vie de chaque jour, dans leurs pensées de tous + les instants, ce sont précisément les mêmes qui, par une lâche et + odieuse hypocrisie, professent la nécessité d'une religion pour les + autres, et qui s'imaginent en imposer à la crédulité de la foule par + de ridicules simagrées.» (20 décembre 1873). + + [475] «Et dire que nous allons être obligés de recommencer la + campagne que nos pères ont faite sous la Restauration contre les + niaiseries du faux catholicisme! Vraiment c'est à dégoûter d'écrire!» + (17 mai 1873). + + [476] 17 septembre 1873. + +Edmond About, qui voyait la campagne anticléricale en bonnes mains, +préférait se réserver pour la politique générale. Quelquefois pourtant +il arrive à la rescousse. Les prêtres de paroisses lui paraissent +mériter l'estime et le respect, quand ils sont livrés à eux-mêmes[477]. +Seulement on les oblige à se jeter dans la mêlée politique; le +clergé prépare ainsi les représailles qui suivront la victoire des +républicains[478]. Mais cette victoire, il faut la remporter; il faut +se réveiller de la funeste sécurité où le vieux libéralisme somnole +depuis 1830. Attention, Français! dit About: «Jusqu'au mois d'août +1870, vous avez cru que vous étiez le peuple le plus guerrier de +l'Europe, et vous avez été surpris sans défense par les Allemands. +Jusqu'à la même époque, vous avez cru que vous étiez le peuple le +plus éclairé, le plus libéral, le plus philosophe du monde, et vous +vous êtes laissé surprendre par les cléricaux. Les Allemands vous ont +poussés jusqu'à la Loire, les cléricaux jusqu'à la superstition du +Sacré-Cœur... Il faut redevenir soldats et libéraux[479]». + + [477] «Traités de Turc à More par les évêques, espionnés et affamés + par la légion pullulante des moines, ils suivent en droiture leur + petit bonhomme de chemin, faisant autant de bien qu'ils peuvent, + quêtant dans la maison du riche pour soulager les pauvres, + conseillant les uns, consolant les autres...» (7 avril 1875). + + [478] «Le clergé nous fait peur, non pour nous, mais pour lui». + Comment cette caste, étrangère à la science, à l'esprit moderne, à + la famille, au patriotisme, peut-elle «défier follement 36 millions + d'hommes qui la nourrissent et qui tiennent son sort entre leurs + mains?» (11 octobre 1873). + + [479] 10 août 1875. + +Les autres collaborateurs du _XIXe Siècle_ prenaient aussi part à +la guerre anticléricale. Viollet-le-Duc, par exemple, s'en occupa +souvent, et montra comment des hommes tels que lui s'étaient vus +obligés de défendre leurs idées et leur foi laïque[480]. Bientôt lu +par une partie de la bourgeoisie, gagnant une clientèle chaque jour +plus nombreuse par l'esprit et la verve de ses rédacteurs, le journal +convertissait à l'anticléricalisme des hommes jusque là indifférents. +Sarcey vit venir à son aide une foule de correspondants bénévoles; +de toute la France il recevait des récits de querelles locales, +des documents, des exemplaires de brochures pieuses, d'appels à la +dévotion. Les catholiques, de leur côté, s'efforçaient de lui tendre +des pièges, en lui envoyant des documents forgés de toutes pièces. Mais +à part quelques rares mésaventures, About et Sarcey avaient un flair +qui les protégeait contre les supercheries[481]. + + [480] «Si nous en sommes venus, nous autres, gens modérés et d'âge, + d'étude et de travail, en dehors des brigues des partis, disposés à + tenir compte des difficultés pratiques attachées au gouvernement des + hommes et à la gestion de leurs affaires, à demander la séparation + des Eglises et de l'Etat, et à tout faire légalement pour l'obtenir, + c'est qu'on nous y a contraints, qu'on nous gêne dans notre foi--car + nous aussi avons la nôtre.» (24 janvier 1876). Cf. sa définition du + parti clérical (27 décembre 1874).--Cf. Gout, _Viollet-le-Duc_, 1914, + p. 133 sqq. + + [481] Sarcey, _Mes procès de presse_ (_Revue Bleue_, 1896). + +La satire contre les prêtres et les moines répondait à une tradition +française trop ancienne pour ne pas séduire de nombreux écrivains. Pour +n'en citer qu'un, de talent médiocre, mais supérieur encore à Sarcey +par l'érudition spéciale qu'il avait acquise, Paul Parfait présenta au +public une collection considérable de faits et de documents dans trois +volumes, _L'arsenal de la dévotion_, _Le dossier des pèlerinages_, +_La foire aux reliques_. Je ne m'arrêterai qu'au second de ces +livres. Une première partie expose comment se fonde un sanctuaire +privilégié: c'est la Vierge qui indique l'endroit, non plus par une +statuette miraculeuse, comme c'était l'habitude au moyen âge, mais +par une apparition. Ainsi naquirent la Salette et Lourdes; ainsi ont +essayé récemment de grandir d'autres sanctuaires, les uns avec succès, +comme Pontmain dans la Mayenne, les autres avec de piteux résultats, +comme Saint-Palais dans les Basses-Pyrénées. Puis on obtient du pape +certaines faveurs honorifiques. Le sanctuaire une fois créé, connu, il +s'agit de le faire fonctionner. On organise pour cela une confrérie, +dont le recrutement est confié aux «zélateurs» et «zélatrices»; on +commence une propagande active, dont le modèle nous est donné par +l'activité infatigable et variée des missionnaires d'Issoudun. On +répand des brochures, des litanies, des cantiques, des neuvaines, des +prières, et aussi des médailles, des statuettes. On énumère toutes +les grâces obtenues dans tel sanctuaire, parce que les fidèles y ont +apporté d'abondantes offrandes. On multiplie les miracles négatifs, +tels que la protection accordée contre la maladie à des gens qui, +pour des raisons naturelles, n'ont pas été malades. Il y a des saints +spécialistes, qui ne guérissent qu'une catégorie de maladies. Quant +aux reliques, elles pullulent; les fragments d'os se multiplient +à l'infini. Comme certains pays s'enrichissent par leurs mines de +charbon ou d'étain, Rome a dans ses catacombes des mines de saints où +s'approvisionne la dévotion des deux hémisphères. + +Entre le journal quotidien et le livre sérieux et compact il y avait +place pour la brochure courte à bon marché. Ce fut un des grands +instruments de la propagande politique dans les années qui suivirent +1870, parce que l'état de siège, établi à Paris et dans quelques +grandes villes, gênait les audaces de la presse périodique. Diverses +collections de brochures furent donc fondées par les divers partis; +parmi celles de gauche, les principales étaient la Bibliothèque +démocratique, la Bibliothèque ouvrière, la Bibliothèque de la Société +d'instruction républicaine, l'Education populaire, l'Ecole mutuelle. +C'étaient avant tout des livres de propagande républicaine, destinés +à glorifier la Révolution, la démocratie, le gouvernement du peuple +par lui-même, à rappeler les méfaits de la royauté ou de l'Empire, +à présenter l'esquisse des réformes nécessaires. Mais il y en avait +d'autres consacrés à combattre le parti clérical[482]. Le grave +Schœlcher, par exemple, l'émancipateur des noirs, s'efforça de montrer +que la famille et la propriété, dont les cléricaux se proclamaient +les défenseurs, avaient trouvé leur ennemi le plus dangereux dans le +christianisme: l'affaire Mortara laisse deviner quel compte il tient +de la famille; les essais communistes des premiers chrétiens, les +malédictions contre les riches, les déclamations puériles sur le prêt à +intérêt prouvent comment il entend le respect de la propriété[483]. Un +poète, Leconte de Lisle, prit part également à la lutte: son pamphlet +détaille les discussions soulevées par les hérétiques, de manière à +laisser voir la puérilité de ces controverses[484], ou bien il énumère +avec une froide ironie les mérites des grands saints et des grands +papes[485]. + + [482] Voici quelques titres: Morin, _Séparation de l'Eglise et de + l'Etat, La confession_; Cayla, _La fin du papisme. L'histoire de la + messe_; Andreï, _Les Jésuites_; Sauvestre, _L'éducation cléricale_; + Jules Simon, _L'instruction gratuite et obligatoire_. Cayla et + Morin (sous le pseudonyme de Miron) s'étaient déjà fait connaître + avant 1870 par leurs ouvrages antichrétiens. Sur les collections de + brochures démocratiques v. l'_Univers_, 8, 13 et 18 janvier, 31 mars + 1874. + + [483] Schœlcher, _La famille, la propriété et le christianisme_, 1873. + + [484] «Dans notre impartialité, nous engageons fortement les esprits + libres à n'ajouter aucune foi aux calomnies probables des Pères, et + les catholiques à croire pieusement qu'ils ont dit vrai.» (_Histoire + populaire du christianisme_, 1871, p. 16). + + [485] Saint Antoine «était extrêmement ignorant, ayant toujours + refusé d'apprendre à lire et à écrire. Il avait vécu quinze ans + dans un sépulcre, en Egypte, avant d'aller au désert. On ne saurait + mener une vie plus édifiante» (p. 24).--«Ce grand pape (saint + Grégoire-le-Grand) fit abattre les statues, les arcs de triomphe et + autres monuments de l'ancienne Rome.» (p. 51). + +Ainsi, tandis que l'Assemblée Nationale essayait d'assurer une fois de +plus à l'Eglise l'alliance et la protection de l'Etat, une campagne +ardente, menée à la fois par les politiques et les intellectuels, +s'adressant à la bourgeoisie comme au peuple, fortifiait l'opposition +contre cette alliance désormais flétrie du nom odieux de cléricalisme. + + + + +CHAPITRE X + +La victoire des républicains + + +Le vote des lois de 1875 régla au profit de la République la question +constitutionnelle. Vaincus sur ce terrain, les partis de droite +unirent leurs efforts pour la défense de l'Eglise et menèrent à bien +la loi sur l'enseignement supérieur. Les républicains redoublèrent +d'hostilité contre un clergé qui leur faisait ouvertement la guerre; +ils comprenaient d'ailleurs que le peuple viendrait à eux pour éviter +le gouvernement des curés. «Si nous sommes devenus impopulaires, a +dit plus tard un conservateur, c'est moins en qualité de monarchistes +qu'en qualité de cléricaux»[486]. La question religieuse prit ainsi, à +l'approche des élections législatives de 1876, une importance qu'elle +n'avait plus eue depuis juillet 1830. + + [486] De Meaux, _Souvenirs politiques_, p. 303. + +Les discours de Gambetta montrent comment les chefs du parti +républicain menèrent la lutte contre le cléricalisme. Il commença en +1872 la série de voyages et d'allocutions qui allait contribuer si +puissamment à organiser ce parti, à lui donner un programme et une +discipline. Un de ses premiers discours déjà, prononcé à Saint-Julien +le 2 octobre 1872, prédit que les partis monarchiques iraient se +fondre dans le parti clérical[487]. C'était devancer l'avenir; en +1872 la monarchie était possible, bientôt elle parut probable. Aussi +Gambetta laissa-t-il pendant quelque temps la question cléricale +au second plan. Son journal, la _République française_, traitait +surtout de la politique générale; mais des chroniques sérieuses et +approfondies sur toutes les grandes découvertes de la physique ou de +l'histoire naturelle prouvaient quel intérêt il attachait à l'éducation +scientifique de la France. Après l'échec de la restauration monarchique +et l'achèvement de la Constitution, Gambetta revint à la lutte contre +le cléricalisme[488]; elle tient une place dans tous les discours +prononcés par lui à l'approche des élections. A Lille, par exemple, le +6 février 1876, quinze jours avant le scrutin, il souhaita la formation +d'une majorité «libérale»; un des principaux traits du libéral, c'est +de ne pas tolérer que le clergé se transforme en faction politique, +soufflant la haine et la calomnie. Reprenant l'idée qu'avait exprimée +Challemel-Lacour, l'orateur demanda quelle considération conserverait +la France dans le monde si elle demeurait, seule des grandes nations +européennes, soumise à l'esprit ultramontain[489]. + + [487] Ce parti, disait-il, «est l'ennemi de toute indépendance, de + toute lumière et de toute stabilité»; il n'y aura bientôt plus en + présence que «les démocrates républicains et les cléricaux». + + [488] Le 20 août 1875 il annonçait à Ranc l'intention de faire + dans son journal «une campagne suivie contre les cléricaux» et le + priait de réunir des documents sur leur œuvre en Belgique (Ranc, + _Souvenirs_, p. 273). + + [489] Il faut, disait-il, que la prochaine Chambre «se lève devant le + monde et dise: Me voilà! Je suis toujours la France du libre examen + et de la libre pensée!» + +Tous les candidats républicains tenaient le même langage. Ils +rencontraient un chaleureux accueil dans les masses populaires qui +attendaient avec impatience le moment de chasser du pouvoir la majorité +réactionnaire[490]. Le 20 février, les électeurs se prononcèrent +contre le «gouvernement des curés». En attendant le second tour, +Gambetta, dans son discours de Lyon (28 février), montra les groupes +conservateurs de l'Assemblée Nationale divisés sur toutes les grandes +questions politiques, mais unis par l'esprit clérical; et plus que +jamais il insista sur la nécessité de réagir contre cet esprit. Le +scrutin de ballottage confirma les résultats du premier tour. + + [490] «La pensée d'être associés, par le vote prochain, à la + fondation de la République, suscitait dans l'esprit et dans le cœur + des populations un véritable mouvement très près de l'enthousiasme.» + (De Marcère, _La présidence du maréchal Mac-Mahon_, 1907, p. 259). + +Les élus républicains avaient promis de reviser aussitôt la loi de +1875 et de restituer à l'Etat la collation des grades, réservée par +l'Assemblée Nationale à des jurys mixtes où l'enseignement libre avait +sa part; mais le projet de Waddington, voté par la Chambre, échoua +devant le Sénat. La Chambre avait d'ailleurs d'autres soucis non moins +importants; et Gambetta, devenu président de la commission du budget, +se passionnait pour les questions financières. Prenant conscience +des responsabilités imposées par le pouvoir, il obtint le maintien +de l'ambassade près du Saint-Siège et, à cette occasion, parla des +ménagements dûs à la clientèle catholique de la France au dehors[491]. +Mais les questions irritantes revenaient souvent: un jour c'était +le prince Napoléon qui, à la grande colère de la droite, rejetait +la perte de l'Alsace-Lorraine sur le parti clérical[492]; une autre +fois, c'était la majorité républicaine tout entière qui s'unissait +dans un même élan d'indignation pour protester contre le refus des +honneurs militaires aux chevaliers de la Légion d'Honneur enterrés +civilement[493]. Hors de la Chambre, les républicains s'appliquaient +à préparer par l'initiative privée les organes de l'éducation laïque, +en attendant que la loi vînt à leur aide. On créait des écoles, des +bibliothèques populaires, on formait de nouvelles sociétés affiliées à +la Ligue de l'enseignement. + + [491] Séance du 10 novembre 1876. Il dut répondre, dans cette même + séance, à une attaque violente de Keller contre l'ambassadeur + d'Italie à Paris. + + [492] 24 novembre 1876. + + [493] 2 décembre 1876. + +Cette activité se heurtait à une ardeur égale dans les partis de +droite. Ceux-ci avaient surmonté le découragement causé par les +élections; si la Chambre était contre eux, ils pouvaient compter sur +le Sénat et sur le président de la République. Leur chef religieux, +Dupanloup, essaya de regagner les modérés, les hommes du centre qui +avaient contribué au succès de la gauche. Le journal la _Défense_, +dont les fondateurs suivaient son inspiration, publia, comme il +l'indiquait lui-même, une suite à ses avertissements de 1866, de 1867, +de 1869. Selon sa méthode constante, il montrait le péril religieux +conduisant au péril social; de nombreuses citations empruntées aux +journaux de gauche ou aux petites brochures confirmaient sa thèse[494]. +Adversaire des catholiques intransigeants, l'évêque laissa entendre +qu'il n'approuvait pas les revendications de leurs congrès. Il est +faux, continuait Dupanloup, qu'on s'attaque seulement au cléricalisme; +c'est la religion que les républicains ont visée dans les programmes +électoraux de 1876. «Et à l'aide de ces programmes de haine contre +l'Eglise, ils ont vaincu, et ils sont les maîtres, et ils ont tellement +saturé le peuple de leurs croyances et de leurs passions irréligieuses, +qu'aujourd'hui la chose est faite, et voilà leur république identifiée +avec la haine du christianisme, avec la guerre acharnée contre la +Religion». Il est temps que les modérés se réveillent et cessent d'être +les alliés, les dupes du radicalisme. + + [494] _Où allons-nous?_ (extrait de la _Défense_). Il cite + particulièrement _Science et conscience_ de Viardot et _La famille_ + de Schœlcher. + +La droite se montra plus combative encore lorsque Dufaure, bourgeois +conservateur venu sur le tard à la république, fut remplacé à +la présidence du conseil par Jules Simon, l'ancien membre de +l'Internationale, classé comme démagogue[495]. Avec lui, point de +ménagements à garder; on le vit dans le réveil des manifestations en +faveur du pouvoir temporel des papes. Le Parlement italien discutait +la loi Mancini, contre laquelle Pie IX protesta publiquement; +divers prélats français firent écho à sa protestation par des +mandements virulents, au risque d'amener des difficultés entre la +France et l'Italie. Aussi les quatre groupes de gauche à la Chambre +s'entendirent-ils pour interpeller le ministère. La discussion fut +ouverte le 3 mai 1877 par Leblond, représentant du centre gauche. Nous +ne venons, disait-il, combattre ni la religion, ni le clergé, mais un +groupe politique «qui, sentant le terrain se dérober sous ses pas, +comprenant que ses prérogatives sont menacées par l'esprit moderne, +veut reconquérir de gré ou de force la situation qu'il a compromise et +que, par sa faute, il aura bientôt perdue». Ce groupe dirige le parti +clérical, parti puissant, fortement organisé, qui prend les enfants +dès l'école primaire, et les tient séquestrés dans ses collèges, ses +cercles, afin de les préparer au combat contre le siècle; ce parti est +dangereux pour le pays, comme le prouvent ses manifestations contre +l'Italie. + + [495] «Les hommes de ma génération n'ont qu'à consulter leurs + souvenirs d'enfance pour y retrouver l'impression d'angoisse qui, + en décembre 1876, s'empara de milieux sages par excellence, à la + nouvelle que, dans un cabinet demeurant d'ailleurs à peu près + identique, la présidence passait de M. Dufaure à ce farouche + jacobin qui avait nom Jules Simon.» (Lanzac de Laborie dans le + _Correspondant_, 10 février 1909). + +Jules Simon répondit à Leblond par un discours long, habile, mais +embarrassé: il déplut à la gauche en prodiguant les louanges au clergé; +il déplut à la droite en critiquant les comités catholiques et en +affirmant que le pape n'était pas prisonnier au Vatican[496].--Gambetta +lui répondit le lendemain. Il déclara nécessaire de «signaler et +dénoncer, sous le masque transparent des querelles religieuses, +l'action politique d'une faction politique»; ce sont les mêmes hommes, +en effet, qui mènent la politique réactionnaire et l'agitation +cléricale. Ils ont pu mobiliser en quelques jours tous leurs adhérents +pour soutenir la protestation de Pie IX; ces audaces ne rencontrent pas +de résistance, car le mal clérical s'est profondément infiltré dans les +classes dirigeantes. Le Sénat impérial en 1865 entendait encore les +avertissements de Bonjean et de Rouland, et plus tard le beau langage +de Darboy; aujourd'hui le gallicanisme est défunt, et pas un prélat +n'oserait protester contre le langage que vient de tenir l'évêque de +Nevers. Le Concordat est un contrat bilatéral, dont les obligations +s'imposent à l'Église comme à l'Etat. Le suffrage universel est indigné +contre les cléricaux; «et je ne fais que traduire, concluait l'orateur, +les sentiments intimes du peuple de France en disant du cléricalisme ce +qu'en disait un jour mon ami Peyrat: «Le cléricalisme, voilà l'ennemi». + + [496] Jules Simon protesta particulièrement contre un article de + la _Défense_, où l'on affirmait que Mac-Mahon lui avait imposé des + engagements formels sur la question religieuse. + +L'ordre du jour voté par la Chambre[497] décida l'entourage de +Mac-Mahon à provoquer le renvoi de Jules Simon, et le ministère du duc +de Broglie prit le pouvoir. Il comprit le danger d'apparaître comme le +protégé des évêques et l'ennemi de l'Italie. Dès le 16 mai, une dépêche +fut affichée à la Chambre, annonçant que le nouveau ministère voulait +la paix et qu'il était résolu à réprimer les menées ultramontaines; +comme Gambetta le fit ironiquement remarquer le lendemain, c'était +précisément ce qu'avait demandé l'ordre du jour des gauches[498]. +On put constater aussi pendant quelques semaines que la presse +conservatrice faisait preuve d'une modération inaccoutumée, quand elle +parlait des mesures à prendre en faveur de l'Église. Les républicains +de toutes nuances affirmèrent qu'il y avait là une tactique perfide, +uniquement destinée à tromper les électeurs. Gambetta insista +là-dessus le 16 juin, dans le débat qui eut lieu à la Chambre après la +prorogation, avant la dissolution: il montra Jules Simon congédié pour +avoir osé dire que le pape n'était point prisonnier. Puis il ajouta: +«Un cri a traversé la France, un cri que vous entendrez bientôt, un cri +qui reviendra, qui sera la libération, qui sera le châtiment, le cri: +C'est le gouvernement des prêtres! C'est le ministère des curés, disent +les paysans». + + [497] «La Chambre,--considérant que les manifestations + ultramontaines, dont la recrudescence pourrait compromettre la + sécurité intérieure et extérieure du pays, constituent une violation + flagrante des lois de l'Etat.--Invite le gouvernement, pour réprimer + cette agitation anti-patriotique, à user des moyens légaux dont il + dispose». + + [498] La lettre de Mac-Mahon à Decazes (17 mai), l'invitant à + conserver le ministère des affaires étrangères, disait aussi que la + politique extérieure ne serait point changée. + +Alors s'engagea la grande campagne de presse et de propagande qui +devait durer jusqu'aux élections du 14 octobre. Les républicains +avaient un programme quasi-conservateur: maintien de la Constitution +et du régime parlementaire, lutte contre le pouvoir personnel, +confirmation du vote rendu l'année précédente par le suffrage +universel, voilà ce qui remplissait leurs discours ou leurs +articles. La question religieuse tenait dans les discussions une +place presqu'aussi grande qu'en 1876 et mettait les partisans du +gouvernement dans un embarras visible. Ils affirmèrent que le +ministère ne subissait point la domination du clergé: le dédain que +lui témoignaient Louis Veuillot et ses amis semblait justifier leur +thèse; mais d'un autre côté plusieurs évêques lui apportaient un appui +avoué, compromettant. Un ministre, Fourtou, repoussa publiquement +l'accusation de cléricalisme; le président de la République, dans +son message du 20 septembre, ne parla pas de l'Église, et, dans son +message du 12 octobre, nia qu'elle eût une influence politique[499]. +Mais l'archevêque de Bourges accueillait Mac-Mahon par une allocution +qui put être comparée à celle de Quélen en 1830; l'archevêque de +Bordeaux n'était pas moins ardent. Dans divers diocèses les évêques +recommandèrent aux curés de prendre une part active aux élections[500]. +A la requête du Père Picard, supérieur des Assomptionnistes, un rescrit +de Pie IX ordonna des prières pour demander au ciel un vote favorable +à la religion[501]. Quels meilleurs arguments pouvait-on fournir aux +candidats républicains? Littré, quelques semaines avant le scrutin, +déclara que le 16 mai n'était pas une entreprise royaliste, mais +cléricale[502]. Il ajouta que cette fois les transactions, qui avaient +ordinairement ses préférences, devenaient impossibles: «on nous a +déclaré une guerre d'extermination; et il faut bien que, nous aussi, +nous allions jusqu'au bout». La victoire demeura aux 363. + + [499] V. la _République française_, 27 août, 21 septembre, 2 + et 13 octobre 1877. «Non, disait le message, le gouvernement, + si respectueux qu'il soit envers la religion, n'obéit pas à de + prétendues influences cléricales, et rien ne saurait l'entraîner à + une politique compromettante pour la paix». + + [500] _Ibid._, 30 juillet, 14 septembre, 4, 5 et 10 octobre 1877. + + [501] La _République française_ remercia le pape «au nom de la gaîté + française..., d'entraîner le bon Dieu du côté des candidats de la + réaction» (1er octobre). + + [502] «L'opinion ne s'y est pas trompée, et ce qui se faisait a été + appelé populairement œuvre de curés... Il est vrai que les partis + monarchiques n'ont pas suggéré le 16 mai (ils le disent hautement), + et qu'il a été annoncé par le parti clérical au dehors et au dedans, + avant que l'on soupçonnât seulement qu'un pareil péril menaçait la + situation. Il est vrai encore que le radicalisme noir, qui était si + patent et si bruyant peu auparavant, s'est tu à l'instant même et est + devenu latent.» (_De l'établissement de la troisième République_, + p. 407). + +Le maréchal de Mac-Mahon céda aux volontés du suffrage universel; +l'avènement du ministère Dufaure consacra la victoire du régime +parlementaire. La nouvelle Chambre et le nouveau cabinet eurent fort +à faire pour effacer l'œuvre du 16 mai, pour rendre la direction des +services publics à des fonctionnaires de gauche. Quant au travail +législatif, il fut ajourné; on savait que le Sénat possédait une +majorité de droite, on savait aussi, par les résultats des élections +municipales, que le premier renouvellement triennal en janvier 1879 +ferait passer la majorité de droite à gauche; le parti victorieux +résolut donc d'attendre cette date pour aborder la réalisation de son +programme. On pouvait du moins, en attendant, formuler ce programme, le +préciser, le rendre populaire dans toute la France. Les républicains +s'y appliquèrent pendant l'année 1878, autant que le permettaient les +soucis causés par la question d'Orient et le congrès de Berlin[503]. + + [503] Il y eut pendant cette année une vive polémique provoquée + par la célébration du centenaire de Voltaire, au sujet de laquelle + Dupanloup interpella le gouvernement (21 mai 1878). Gambetta disait + à ce propos: «Je me sens l'esprit assez libre pour être à la fois + le dévot de Jeanne la Lorraine et l'admirateur et le disciple de + Voltaire» (cité par Daniel, _L'année politique 1878_, p. 110). + +Dans cette propagande la première place revint à Gambetta, que le +triomphe électoral de 1877 mettait à l'apogée de sa popularité. +La question cléricale ne tenait plus dans ses discours une place +prépondérante, mais elle y reparaissait très souvent, témoin le +discours prononcé par lui à Romans le 18 septembre 1878. Il insiste sur +le péril causé par «l'accroissement de l'esprit non seulement clérical, +mais vaticanesque, monastique, congréganiste et syllabiste». Les +cléricaux ont profité des crises de la France pendant le XIXe siècle +pour conquérir successivement l'instruction primaire, secondaire +et supérieure: «il y a ceci de particulier dans leur histoire, que +c'est toujours quand la patrie baisse que le jésuitisme monte». Les +républicains respectent les opinions religieuses et philosophiques +de tous, ils respectent le clergé; mais ils pensent que l'État doit +appliquer les lois, toutes les lois, mettre fin aux défaillances qui +se sont multipliées depuis le second Empire, supprimer les faveurs +injustifiées faites aux prêtres, telles que l'exemption du service +militaire. + +Les élections sénatoriales de janvier 1879 eurent le résultat prévu. La +majorité républicaine, maîtresse du Parlement, se sentit assez forte +pour imposer à Mac-Mahon la révocation des grands chefs réactionnaires +qui dirigeaient la magistrature et l'armée. Le ministère Dufaure le +comprit. Une lettre publique de l'évêque d'Angers, protestant contre +l'idée de révoquer certains procureurs généraux, fut connue en même +temps que le refus opposé par Mac-Mahon aux destitutions de commandants +de corps d'armée[504]. L'opinion publique rapprocha les deux faits, +et l'élection de Jules Grévy apparut comme une nouvelle défaite du +cléricalisme. + + [504] Charles Bigot écrivait à ce propos: «Nous le demandons à + tous les vrais catholiques, à tous les honnêtes gens, est-ce de + la religion que cette intrusion du prêtre dans la politique, que + ces agitations naissantes pour troubler le repos public, que ces + prétentions d'un évêque de dicter ces arrêtés au ministre de la + justice?... Le prêtre est sorti de son église; il faut qu'il y soit + ramené et tenu sous bonne garde.» (_Dix-neuvième siècle_, 31 janvier + 1879). + +Les républicains arrivés au pouvoir allaient-ils transformer le régime +légal de l'Église en France? A la fin de l'Empire, nous l'avons +vu, la séparation de l'Église et de l'État rencontrait une faveur +générale chez les hommes de gauche, depuis les libéraux modérés tels +que Prévost-Paradol jusqu'aux révolutionnaires intransigeants qui +firent la Commune. Mais depuis 1871 il n'en fut plus de même. A peine +pourrait-on citer un républicain catholique, Pradié, qui ait osé +présenter à l'Assemblée Nationale un projet de séparation, sans être +soutenu par aucun parti. Les événements de 1870 et de 1871 venaient +de prouver la force de l'Église, l'attachement des populations au +clergé; les républicains, n'attendant leur triomphe que du vote libre +des électeurs, ne songèrent plus à proposer un bouleversement aussi +complet des mœurs et des coutumes traditionnelles. Cette puissance du +clergé leur faisait penser aussi qu'il serait peu sage de renoncer, +en supprimant le Concordat, au moyen d'intervenir dans le choix +des évêques. Comme les libéraux de 1830, les républicains de 1871 +renoncèrent à la séparation, qui laisserait l'État désarmé en présence +du clergé légitimiste. + +On peut remarquer cette prudence chez les deux penseurs que nous +avons déjà vus occupés à seconder, par la discussion philosophique, +l'activité pratique des républicains. Au commencement de 1875 Littré +admet l'utilité de la séparation, mais en ajoutant: «La question n'est +pas venue; elle viendra. Les esprits n'y sont encore préparés ni d'un +côté, ni de l'autre[505].» Après la victoire des républicains en 1876, +le désir passionné d'écarter de leur voie tous les obstacles, toutes +les causes de discorde le rendit plus modéré; la séparation, dit-il, +n'est pas un principe, mais une mesure politique «toujours subordonnée +aux circonstances de temps, et de lieu[506]». Littré prit part à la +bataille contre le 16 mai; après le triomphe définitif de janvier 1879, +le philosophe rappela aux vainqueurs qu'ils pourraient s'aliéner le +suffrage universel par leurs fautes[507]. Parmi ces fautes il comptait +le vote prématuré de la séparation. + + [505] _De l'établissement de la 3e République_, p. 327. + + [506] _Ibid._, p. 394. + + [507] «Le passé entier prouve que cette adhésion est conditionnelle, + qu'il n'est point attaché à la république par une foi comparable à + la foi religieuse ou à la _loyauté_ (c'est le mot) des Anglais pour + leur monarchie et qu'on jouerait gros jeu à croire qu'il pourrait la + vouloir malgré les fautes des républicains» (_ibid._, p. 454). + +Renouvier arriva, pour des motifs différents, aux mêmes conclusions +dans ses articles de la _Critique philosophique_. Il avait paru +favorable au principe de la séparation, tout en insistant sur les +dangers qu'elle présentait[508]. Ses objections devinrent plus +sérieuses en 1875. Maintenant, disait-il, que l'Eglise est devenue +par le concile du Vatican une puissance autocratique, il ne faut +pas que l'Etat se laisse dominer par elle; la séparation absolue +étant impossible, c'est le droit commun des associations qu'on doit +appliquer. «Dans le droit commun, l'Etat est nécessairement juge +par ses organes... L'Etat ne saurait sans abdiquer renoncer au +droit éminent de soumettre à des conditions toutes les associations +possibles qui se forment dans son sein»[509].--Renouvier revint sur +ce problème quelques mois avant le 16 mai. Les démocrates qui veulent +la séparation, dit-il, devraient se demander quels seront ensuite +les rapports réels de l'Eglise et de l'Etat. Si la séparation se fait +comme l'Eglise le demande, elle seule jouira de toutes les libertés et, +ne perdant que les sommes inscrites au budget, subjuguera la société +par les forces dont elle dispose. Si la séparation se fait comme les +républicains le désirent, la liberté de l'Eglise ira de pair avec la +liberté universelle; ce sera un motif de colère chez le clergé qui ne +veut pas la liberté pour autrui; mais il conservera toujours l'avantage +que possède une société fortement organisée en face d'individus isolés. +Saura-t-on lui opposer des fondations laïques, des unions d'action +morale, des instruments d'éducation? L'œuvre est difficile. Donc il +convient de réfléchir avant de se lancer dans une aventure grosse de +conséquences dangereuses[510]. + + [508] Les congrégations, dit-il, deviendront redoutables si elles + reçoivent une pleine liberté financière. «Je suis très loin de + vouloir conclure contre la séparation: je la crois juste, nécessaire, + inévitable et pure question de temps». Mais il faut en discerner les + conséquences (1re année, II, p. 39). + + [509] 4e année, II, p. 23. + + [510] 5e année, II, p. 193. Divers articles de la _Critique + religieuse_ développent la même thèse. L'exemple de la Belgique, si + menacée par l'ultramontanisme, prouve que la formule de l'Eglise + libre dans l'Etat libre est pleine de dangers (II, p. 8 sqq). + Cf. III, p. 209. + +Le langage des philosophes était entendu par les hommes politiques, +comme le montre l'évolution qui se fit chez Gambetta. Pendant plusieurs +années il avait placé la séparation parmi les réformes que réclamait +le parti républicain[511]; elle figure encore dans le discours où +il présente aux électeurs de 1876 le programme du «radicalisme +légal»[512]. Mais sa fougueuse attaque du 4 mai 1877 contre les +menées cléricales renferme une adhésion formelle au maintien du +Concordat[513]. Après la victoire obtenue sur les hommes du 16 mai, +l'élection de Léon XIII, que Gambetta nommait «un opportuniste sacré», +dut fortifier chez lui ces tendances. Tout le parti opportuniste allait +désormais y rester fidèle. Paul Bert surtout en 1883 exposa devant +la Chambre et le pays la politique à suivre[514]. Les partisans de +la séparation, disait-il, ne s'entendent pas sur un projet précis: +l'un veut accorder à l'Eglise une indemnité pour les anciens biens +du clergé, l'autre lui attribue des avantages transitoires; celui-ci +entend qu'elle ne reçoive plus rien de l'Etat, mais laisse les +départements et les communes libres de lui payer des subventions; +celui-là ne concède cette liberté qu'aux particuliers. L'Eglise, +affirment les uns, fera désormais tout ce qu'elle voudra; l'Eglise, +répondent les autres, demeurera toujours soumise à une surveillance +légale. En présence de tant d'opinions contradictoires, il faut +reconnaître que la séparation de l'Église et de l'État est jusqu'ici +une simple formule, dépourvue des études exactes qui pourraient la +faire aboutir. En fait, continue Paul Bert, le Concordat de 1801 ne +contient que des institutions dont la société laïque peut s'accommoder +pendant longtemps encore. Ce sont les gouvernements postérieurs qui, +tous faibles ou complices, ont accordé au clergé quantité d'avantages +nouveaux, financiers et autres, et fait de lui une puissance +redoutable. Il faut revenir sur ces mesures, mettre fin à ces +empiétements, surtout en supprimant les congrégations et en retirant +aux séminaristes l'exemption du service militaire. Il faut, ce qui est +plus important encore, développer en France un état d'esprit nouveau, +par l'enseignement laïque et la liberté de la presse. Quand toutes +ces mesures seront prises et entrées dans les mœurs, «alors il sera +possible, sans danger, de donner satisfaction complète aux principes, +de décider légalement l'indépendance complète du domaine civil et du +domaine religieux». + + [511] V. son discours de Saint-Quentin, le 16 novembre 1871. Dans + ce même discours Gambetta, comme les libéraux de 1820, exprime sa + sympathie pour le curé de village, pour le desservant, et l'invite à + imiter les curés de la Constituante. + + [512] Discours de Bordeaux, 13 février 1876. + + [513] «Quant à moi, qui suis partisan du système qui rattache + l'Eglise à l'Etat.--Oui, j'en suis partisan, parce que je tiens + compte de l'état moral et social de mon pays...» + + [514] Un extrait de son rapport à la Chambre (paru au _Journal + Officiel_ comme annexe du procès-verbal de la séance du 31 mai 1883) + et ses articles du _Voltaire_ sont reproduits dans son livre, _Le + cléricalisme_, p. 150 sqq. + +Le parti radical n'admettait point ces tergiversations et ces lenteurs. +Le vote immédiat de la séparation lui apparaissait comme le seul moyen +de dénouer l'antagonisme formidable qui divisait les Français[515]. +Borner l'effort des républicains vainqueurs à chasser les jésuites lui +semblait une pure duperie. «Le péril clérical, disait M. Clemenceau +à ses électeurs, consiste dans l'union de deux forces absolument +ennemies, l'Eglise et la société civile. Il n'y a qu'une manière +de résoudre définitivement la question cléricale, c'est de séparer +l'Église de l'État, et de proclamer la liberté d'association. Au lieu +d'aboutir sur ce point, nous tournons le dos à la véritable solution. +Le gouvernement prétend séparer certains éléments du clergé, qui +auraient des doctrines incompatibles avec les principes de la société +civile, des autres qui auraient des doctrines compatibles. Mais le +clergé ne veut pas de cette distinction, il s'est élevé comme un seul +homme pour défendre les congrégations[516]». La politique opportuniste +fut longtemps préférée par les électeurs à la politique radicale. + + [515] Hector Depasse montrait, après la défaite du 16 mai, les + difficultés de la situation: «Nous, les vainqueurs du jour, de + quelque côté que nous nous retournions, nous sentons les liens du + cléricalisme si fortement entrelacés autour de tous nos membres, + que nous ne pouvons nous en défaire et qu'en vain nous cherchons + les portes de la liberté.» (_Le cléricalisme_, p. 229). Pour lui, + la séparation, tout en offrant de grands dangers, demeure le + remède nécessaire. «Du jour de la séparation datera le véritable + affranchissement de notre conscience nationale.» (p. 246). + + [516] Discours du 11 avril 1880, cité dans Daniel, _L'année politique + 1880_, p. 166. + +S'il y avait là pour l'avenir une source de luttes intestines, tous les +républicains se mirent d'accord depuis 1879 pour détruire la puissance +politique de l'Eglise en France. Ils étaient encouragés par les +théoriciens, les écrivains qui, allant jusqu'au bout de leur pensée, +attaquaient avec le cléricalisme la religion catholique elle-même. +Victor Hugo, qui apparaissait alors à tous comme le prophète de la +démocratie, opposait continuellement à la religion du Christ, source +d'amour et de bonté, le catholicisme des papes, source de fanatisme et +de cruauté. _L'Année terrible_ avait ainsi présenté, dans un contraste +saisissant, le Dieu des prêtres et celui des libres croyants[517]. +Ces idées reparurent, exprimées avec plus de passion encore, dans +_Religions et Religion_. Mais le déisme des vieux démocrates ne +satisfaisait pas les partisans radicaux de la libre pensée. La +franc-maçonnerie, où se groupaient tant de républicains notables, +retentissait toujours de ces discussions. Ceux qui avaient voulu, avec +Massol, faire écarter la formule impliquant la croyance en Dieu ne +perdaient pas courage. L'association, un peu inerte après la guerre de +1870, avait repris force et vie depuis le désastre des monarchistes. +En 1875 une loge parisienne, la Clémente Amitié, s'illustrait en +accueillant parmi ses membres Littré, puis Jules Ferry. La mort de +Massol n'avait point arrêté ses disciples. Bientôt ils proposèrent, au +nom de la liberté de conscience, d'effacer la phrase qui reconnaissait +le Grand Architecte de l'Univers. Ils rencontrèrent encore une fois une +vive opposition; mais le 16 mai, en inquiétant la franc-maçonnerie, en +fermant plusieurs loges, fortifia le parti des novateurs. L'assemblée +générale du Grand-Orient, ouverte le 10 septembre 1877 au plus fort +de la lutte électorale, décida de supprimer l'ancien texte cher aux +déistes et de le remplacer par ces mots: «Elle a pour principes la +liberté absolue de conscience et la solidarité humaine. Elle n'exclut +personne pour ses croyances». Le Grand-Orient demeura désormais fidèle +à cette déclaration de principes, malgré l'opposition du Suprême +Conseil Ecossais et malgré l'irritation de la franc-maçonnerie anglaise +qui rompit avec lui[518]. + + [517] «A un évêque qui m'appelle athée». + + [518] V. le _Monde maçonnique_, année 1877. + +Si la franc-maçonnerie se mêlait de plus en plus à la vie politique, +on voyait d'autre part des philosophes universitaires, complètement +éloignés de la lutte quotidienne, consacrer de graves et longues +études à dénoncer les erreurs et les prétentions de l'Eglise. Ainsi +Burnouf, ancien directeur de l'Ecole d'Athènes, dans son livre sur _Le +catholicisme contemporain_ (1879), montra comment le clergé s'était +peu à peu séparé du monde par son éducation, par ses doctrines, par +sa politique. La société laïque, émancipée par la science, a dû se +constituer sur des bases nouvelles, tandis que la théocratie romaine +a désormais pour objet inévitable «la lutte contre la civilisation, +c'est-à-dire contre les éléments sociaux qui font qu'un homme est +citoyen et en mérite le nom[519]». + + [519] P. 362. Burnouf avait été précédé par Tissot, professeur + à la Faculté de Dijon, dans son livre sur _Le catholicisme et + l'instruction publique_ (1874). + + + + +CHAPITRE XI + +L'organisation de l'école laïque + + +Si les républicains de gouvernement écartaient la séparation, ce fut +pour consacrer leur force à une tâche qui leur semblait plus pressante, +l'organisation de l'enseignement laïque. Tous avaient promis de reviser +la loi de 1875 sur l'enseignement supérieur, de restituer à l'Etat +la collation des grades; ce que la majorité sénatoriale de droite +avait refusé, la majorité de gauche devait l'accorder sans peine. +Dans l'enseignement secondaire, la plupart voulaient retirer le droit +d'ouvrir des collèges aux congrégations non autorisées, c'est-à-dire +aux jésuites. Enfin l'essentiel, c'était de créer l'enseignement +primaire. Dès la fin de l'Empire tous les républicains, tous les +démocrates avaient demandé qu'il fût gratuit et obligatoire; dès ce +moment aussi, la plupart avaient déclaré qu'il devait être laïque. +Après 1870, on se remit à l'œuvre avec d'autant plus d'ardeur que +chacun répétait la fameuse formule: «c'est le maître d'école allemand +qui a vaincu». Le patriotisme ordonnait d'instruire la nation; la +politique républicaine exigeait que tous les futurs électeurs, que +toutes les femmes aussi apprissent à lire. + +En attendant l'intervention de l'Etat, l'initiative privée avait +commencé déjà sous l'Empire à travailler pour l'école laïque. Le mérite +en revenait principalement à Jean Macé. Il avait trente-trois ans quand +survint la révolution de 1848. «Je n'oublierai jamais, a-t-il dit, +l'impression étrange, mélange de joie folle et de terreur secrète, +que me fit l'apparition subite du suffrage universel[520]». Le sort +de la France était remis aux volontés d'une multitude ignorante: il +fallait avant tout faire l'éducation de ce «maître inculte». Jean Macé +entreprit d'abord l'éducation politique du peuple par la presse: le +2 décembre l'obligea de s'enfuir, d'aller se cacher à Beblenheim en +Alsace, où il devint professeur dans une pension de jeunes filles. +C'est là, dans ce village inconnu, qu'il retrouva bientôt l'occasion +d'agir. Une circulaire ministérielle de 1860 avait recommandé à tous +la création de bibliothèques communales: Jean Macé ouvrit celle de +Beblenheim et provoqua des fondations pareilles dans les communes +du Haut-Rhin. Bientôt il aborda une œuvre plus importante. Il avait +assisté à Liége au congrès de la Ligue de l'enseignement fondée par +les libéraux belges; un article de lui dans l'_Opinion Nationale_, +paru le 25 octobre 1866, demanda pourquoi la France n'aurait point une +Ligue du même genre. Immédiatement arrivèrent trois souscriptions, +envoyées par un conducteur au chemin de fer, un tailleur de pierres +et un sergent de ville; ces adhésions populaires émurent Jean Macé, +qui passa décidément à l'acte. Il apportait à l'œuvre de précieuses +qualités, la foi dans l'instruction, la bonne humeur, une persévérance +qui ne se laissait rebuter par aucun échec, l'art de susciter les +initiatives individuelles. La Ligue devait observer la neutralité +politique et religieuse. La neutralité politique fut réelle: aussi la +Ligue, propagée par les républicains, rencontra-t-elle le patronage +de plusieurs préfets impériaux. Mais le clergé s'attaqua aussitôt à +la Ligue; l'évêque de Metz donna le signal en 1867, bientôt suivi par +Dupanloup, ce qui valut à la Ligue l'appui des loges maçonniques. Elle +se sentait assez forte au commencement de 1870 pour instituer, sur +l'initiative partie de Strasbourg, un pétitionnement national en faveur +de l'instruction primaire obligatoire[521]. + + [520] _La Ligue de l'enseignement à Beblenheim_, p. 5. + + [521] Tous les documents sur l'histoire de la Ligue pendant l'Empire + ont été réunis par Jean Macé dans _La Ligue de l'enseignement à + Beblenheim_. + +La guerre chassa Jean Macé d'Alsace et le força de transporter le siège +de la Ligue à Paris. Le cercle parisien de l'association avait été +fondé par un collaborateur digne de lui, Emmanuel Vauchez, aussi actif +et plus belliqueux: tous les deux étaient républicains et déistes, +Vauchez croyant comme Jean Reynaud à la pluralité des existences +dans des planètes différentes. L'association renonça désormais à la +neutralité politique et se proclama républicaine. Tandis que Jean Macé +parcourait la France et prêchait la lutte contre l'ignorance, Vauchez +renouvela la pétition en faveur de l'instruction primaire gratuite et +obligatoire. Les républicains l'appuyèrent, tandis que les évêques +prenaient l'initiative d'une pétition contraire. Le 19 juin 1872 +la Ligue put présenter à l'Assemblée Nationale 847.000 signatures, +que d'autres suivirent encore. C'était un beau succès dans un pays +qui ne possédait pas la liberté d'association, et qui n'était point +accoutumé aux campagnes de ce genre. La Ligue demanda également l'avis +des conseils municipaux sur l'obligation, la gratuité, la laïcité: +les conseils qui répondirent favorablement représentaient plus de la +moitié de la population française. Malgré l'hostilité du clergé, malgré +les difficultés multipliées par le gouvernement après le 24 mai ou le +16 mai, les fondations locales se multiplièrent aussi. Des cercles, +des «sociétés républicaines d'instruction» propagèrent le «sou des +écoles laïques» ou le «sou contre l'ignorance», fondèrent parfois des +écoles et plus souvent des bibliothèques, bibliothèques bourgeoises où +l'on payait une cotisation assez élevée, ou bibliothèques populaires +destinées surtout aux ouvriers, ou bibliothèques régimentaires bien +accueillies par l'armée[522]. + + [522] V. Dessoye, _Jean Macé et la fondation de la Ligue de + l'enseignement_; Compayré, _Jean Macé et l'instruction obligatoire_. + +Les hommes politiques républicains secondèrent de leur mieux ceux qui +cherchaient l'argent nécessaire à ces fondations. Les chefs du parti +ne dédaignèrent pas d'aider par des conférences l'œuvre du Sou des +écoles laïques. Gambetta, dont la parole faisait recette, alla en 1877, +avant le 16 mai, prononcer des allocutions au profit de plusieurs +bibliothèques ou caisses scolaires; il continua en pleine crise, le +10 juin suivant. Même activité après la victoire, pendant cette année +1878 où les républicains se préparaient à prendre le pouvoir. Nous +voyons le grand orateur, le 27 janvier, recommander à ses électeurs +de Belleville une quête pour l'école; le 16 juin, il fait l'éloge +d'une bibliothèque populaire, car la démocratie «doit se préoccuper +avant tout, par dessus tout, de l'instruction, de l'éducation»; le 20 +octobre il préside une conférence de Martin Nadaud, faite au profit de +la bibliothèque populaire du XXe arrondissement; le 22 décembre, il +accompagne Spuller faisant une conférence au profit des écoles du IIIe +arrondissement[523]. Tous ses grands discours politiques mettaient +au premier rang des réformes à réaliser l'organisation de l'école +primaire; il l'avait dit en 1871[524]; le discours-programme de Romans +en 1878 répéta les mêmes exhortations[525]. Les parlementaires de tous +les groupes républicains tenaient le même langage; les journaux de +gauche les encourageaient à l'action. Le parti républicain se mit à +l'œuvre aussitôt après que Jules Grévy eut remplacé Mac-Mahon[526]. + + [523] V. ces allocutions au tome VIII de ses _Discours_. + + [524] «La plus pressante, la plus urgente de toutes les réformes» + est l'instruction obligatoire, gratuite, «et, permettez-moi le + mot, quoiqu'il ne soit pas fort à la mode, absolument laïque» + (Saint-Quentin, 16 novembre 1871). + + [525] «Il faut que cette question soit la passion de tous les députés + républicains». + + [526] Au lendemain de cette élection, Sarcey disait: «L'école laïque, + purement, sévèrement laïque, c'est la grande question du moment; + c'est la plus importante de toutes celles qui s'agitent à cette + heure.» (_Dix-neuvième Siècle_, 6 février 1879). + +Dans le premier ministère formé sous le nouveau Président, le +portefeuille de l'instruction publique fut confié à Jules Ferry. La +tâche qui lui incombait ne le surprit point, car il s'y préparait +depuis longtemps. De bonne heure il avait proclamé son hostilité +contre l'esprit d'intolérance de l'Église, tout en louant l'œuvre +jadis accomplie par elle[527]. Et d'autre part, il disait en 1870, +avant la guerre, dans une conférence publique: «Quant à moi, +lorsqu'il m'échut ce suprême honneur de représenter une portion de la +population parisienne dans la Chambre des députés, je me suis fait +un serment: entre toutes les nécessités du temps présent, entre tous +les problèmes, j'en choisirai un auquel je consacrerai tout ce que +j'ai d'intelligence, tout ce que j'ai d'âme, de cœur, de puissance +physique et morale, c'est le problème de l'éducation du peuple»[528]. +Depuis lors, tout en intervenant sans cesse dans la politique générale, +Jules Ferry n'avait jamais oublié cet engagement; il possédait ainsi +la compétence nécessaire. La clarté de son esprit, sa puissance de +travail, son caractère énergique faisaient de lui l'homme approprié à +cette grande tâche; gardant le même portefeuille dans cinq cabinets +différents, il put suivre et faire aboutir les réformes conçues et +préparées par lui. Les radicaux, tout en les trouvant incomplètes, +ne portèrent pas leur opposition sur ce point; mais la droite, à la +Chambre comme au Sénat, déploya une ardeur passionnée contre les lois +nouvelles, reprenant à propos de chaque article, de chaque amendement, +la bataille perdue dans la discussion générale. Je ne veux pas analyser +ces débats en détail: il suffira de résumer les discours prononcés par +les deux principaux rédacteurs des lois scolaires, Jules Ferry qui les +proposa, et Paul Bert qui en fut le rapporteur devant la Chambre. + + [527] V. son discours de 1855, à la conférence des avocats, où + il rappelle l'hostilité du clergé contre l'affranchissement des + protestants sous Louis XVI (_Discours_, I, p. 16). Dans sa conférence + de 1870, il affirme avoir pour le christianisme «une admiration + historique très grande et très sincère». + + [528] _Discours_, I, p. 287. Il glorifie Condorcet comme le prophète + du nouveau système d'éducation. Ferry avait adopté la doctrine + d'Auguste Comte, le disciple de Condorcet. + +Ferry a le double souci de réaliser les principes de 1789 et de +défendre l'État. L'État est le représentant de la nation, l'interprète +de la volonté générale: à lui le devoir de surveiller l'enseignement, à +lui le droit de le régler par ses lois. Il ne saurait se désintéresser +entièrement des systèmes. Les partisans intransigeants de la liberté +d'enseignement veulent «un État qui se croise les bras devant toutes +les doctrines». Cependant aucun d'eux n'admettrait un enseignement +tendant à la négation de la patrie; or il y a aussi «une patrie morale, +un ensemble d'idées et d'aspirations que le gouvernement doit défendre +comme le patrimoine des âmes dont il a la charge»[529]. Les principes +de 1789 sont le fondement de la société française moderne; il faut en +assurer l'enseignement. La république doit se défendre contre ceux qui +veulent mettre en péril l'unité française; elle doit remplir cette +mission tout de suite et résolument, car c'est à leur début que les +gouvernements sont le plus forts[530]. + + [529] Discours du 26 juin 1879. + + [530] «Si la République n'agit pas à cette heure où elle est toute + puissante; si elle ne profite pas de ce maximum de force qui + appartient à tout gouvernement nouveau pour se mettre en état de + défense, quand le fera-t-elle?» (discours d'Epinal, 23 avril 1879). + +L'ennemi à combattre, continue Ferry, c'est le cléricalisme. Il a +sa force principale dans les congrégations, et parmi celles-ci la +plus dangereuse est celle des jésuites: c'est là qu'il faut frapper. +La République, en agissant ainsi, ne fera pas une chose nouvelle, +inouïe, elle continuera les traditions de la France d'autrefois[531]. +Dans celle-ci, la société civile était bien armée pour tenir tête à +l'esprit jésuitique; elle avait une royauté absolue, les Parlements +soutenus par la bourgeoisie, une grande partie du clergé. Aujourd'hui +les disciples de Loyola ne trouvent devant eux que des gouvernements +d'opinion, faibles et fragiles, une bourgeoisie atteinte par les +doctrines cléricales, un clergé asservi[532]; l'article 7, qui leur +interdit l'enseignement, apparaît comme une chose monstrueuse inventée +de nos jours, alors que les royalistes de 1830 en ont toujours imposé +l'application[533]. Les jésuites, eux, n'ont pas changé depuis le XVIe +siècle; ils considèrent toujours l'État comme subordonné à l'Église, +et leurs idées sont professées dans les Universités catholiques. Leurs +collèges se servent de livres faits pour inculquer aux enfants la haine +de la France moderne[534]. + + [531] «Il y a des jougs que la vieille France chrétienne n'a jamais + voulu subir, des idoles devant lesquelles elle ne s'est jamais + prosternée: et l'on attend que la France libérale se jette à leurs + pieds, confuse et repentante!» (discours au concours général, 4 août + 1879). + + [532] 27 juin 1879. + + [533] Sénat, 15 novembre 1880. + + [534] Jules Ferry cita de nombreux extraits des livres scolaires + trouvés chez les jésuites par les inspecteurs de l'enseignement, ceux + du P. Gazeau, de l'abbé Courval, de Charles Barthélemy (26 juin 1879). + +Les élèves instruits par de tels maîtres ne seront-ils pas tout +différents de ceux qui ont appris dans les maisons universitaires à +connaître, à aimer la France contemporaine? «La jeunesse qui sort de +là, élevée dans l'ignorance et dans la haine des idées qui nous sont +chères, songez qu'elle va se heurter, dès les premiers pas dans la +vie, contre une autre partie de la jeunesse française, élevée à une +autre école, chauffée à un foyer bien différent, sortant de ces classes +agricoles ou populaires qui révèrent 1789 comme une délivrance et +la société moderne comme un idéal; et voyez-vous, dans un prochain +avenir, ces deux camps opposés l'un à l'autre dans toutes les voies de +l'activité, dans tous les ordres de fonctions, dans l'armée, dans la +magistrature, dans l'industrie, dans toute la vie civile[535]?» + + [535] Discours d'Epinal, 23 avril 1879. + +Combattre le cléricalisme et le jésuitisme, dit encore Ferry, ce +n'est point s'attaquer au catholicisme. La République respecte trop +la volonté du pays pour commettre une faute pareille[536]. Le peuple +a combattu au 16 mai le gouvernement des curés, car il y a chez les +paysans français deux partis pris bien arrêtés: l'un c'est de ne point +souffrir que l'Église mette le pied dans la politique, l'autre, c'est +de laisser l'Église maîtresse chez elle[537]. Les radicaux, lorsqu'ils +proposent d'interdire au clergé l'enseignement à tous les degrés, +ne font qu'une manifestation stérile[538]. De même ils ont tort de +demander la séparation de l'Église et de l'État; mais la droite fera +sagement de ne pas les aider en méconnaissant les obligations du +régime concordataire[539]. Le Concordat s'applique seulement au clergé +séculier, dont la République n'a point à se défier[540]. Au contraire, +elle doit le défendre contre l'invasion du clergé régulier[541]. L'État +doit même aider à la formation du clergé; voilà pourquoi les Facultés +de théologie ont leur raison d'être. On dit que l'État neutre n'a +point à s'en occuper; mais cette apparente inconséquence est bonne et +utile. «Le dogme aux Églises, la science à l'État: c'est une question +de frontière, étant bien entendu que, dans les matières mixtes, l'État, +par cela même qu'il est l'État, détermine en dernier ressort la +frontière qu'il a charge de défendre[542]». + + [536] «Attaquer le catholicisme, se mettre en guerre avec la croyance + du plus grand nombre de nos concitoyens, mais ce serait la dernière + et la plus criminelle des folies» (27 juin 1879). + + [537] 6 juillet 1879. + + [538] _Ibid._ (réponse à Madier de Montjau). + + [539] «Vous n'êtes pas pour la séparation de l'Eglise et de l'Etat: + restez dans le régime concordataire, mais ne vous flattez pas de + cumuler les avantages de l'Eglise d'Etat avec les libertés de la + séparation» (Sénat, 15 novembre 1880). + + [540] «Pourquoi ces 50.000 prêtres, en immense majorité fils de la + charrue et du sillon, enfants de 1789, maudiraient-ils 1789?» (6 + juillet 1879). + + [541] «Il ne faut pas que le clergé se trouve tout à coup submergé, + noyé par l'invasion d'un clergé régulier innombrable, et que l'on + voie passer l'autorité, la richesse, la direction des consciences, + des mains du clergé séculier, du clergé d'Etat lié avec l'Etat par + un contrat, aux mains d'un clergé irresponsable et généralement + étranger» (15 novembre 1880). + + [542] Discours à l'inauguration des bâtiments de la Faculté de + théologie protestante (7 novembre 1879). + +Jules Ferry entreprit de réorganiser l'enseignement public à tous +les degrés. Le Conseil supérieur de l'instruction publique subit +une transformation profonde: composé désormais de professionnels +de l'enseignement ou de membres des corps savants, il comprit, à +côté des membres choisis par le ministre, les délégués élus par +les fonctionnaires eux-mêmes. Au point de vue politique, ce qu'on +remarqua surtout dans cette nouvelle loi, ce fut l'exclusion des +ministres des cultes. Jules Ferry la justifia en demandant qu'on +laissât les questions pédagogiques aux personnes compétentes, et en +montrant que les bons ministres de l'instruction publique, depuis +Guizot et Villemain jusqu'à Duruy et Jules Simon, avaient été des +professeurs[543]. Il obtint assez facilement gain de cause. Les +difficultés furent moindres encore lorsqu'il s'agit de restituer à +l'Etat la collation des grades, comme le réclamaient depuis 1875 tous +les républicains, même les modérés comme Jules Simon. + + [543] Discours du 19 juillet 1879 à la Chambre, du 30 janvier 1880 + au Sénat. Il y présente un résumé sévère de l'œuvre accomplie par le + Conseil supérieur tel que l'avait formé la loi Falloux. + +Pour l'enseignement secondaire, il n'y avait pas de réforme aussi +urgente à réaliser. Jules Ferry était un grand admirateur de +l'Université: il aimait son esprit laïque et cette tradition de large +tolérance qui permettait aux professeurs de toutes les opinions d'y +vivre en bons termes; il vanta la façon dont ces hommes, généralement +pauvres, pratiquaient leur devoir[544]. Mais l'Université, délivrée +d'une tutelle gênante, maîtresse du Conseil supérieur de l'instruction +publique, devait rajeunir ses méthodes, réduire la part faite au latin, +aux exercices purement scolaires. La réforme de 1880 répondait aux +désirs du ministre qui affirma, non sans illusion, qu'elle rendrait +de nouveaux changements inutiles pour longtemps[545]. La création +de l'enseignement secondaire des jeunes filles compléta son œuvre; +elle fut décidée par la loi du 21 décembre 1880, malgré des attaques +violentes, et malgré les craintes de certains hommes de gauche qui ne +prévoyaient pas le succès rapide et général des lycées et des collèges +de jeunes filles. Quant à l'article 7, qui excluait de l'enseignement +secondaire les jésuites, on sait quelles polémiques passionnées il +souleva. Le centre gauche dissident, mené par Dufaure et Jules Simon, +le fit échouer au Sénat; le ministre, sur l'invitation expresse de la +Chambre, appliqua aussitôt les anciennes lois sur les ordres religieux. +Ce fut l'origine des décrets de 1880, qui entraînèrent des exécutions +à main armée; pendant quelques mois on ne parla que de couvents forcés, +de magistrats du parquet démissionnaires, de procès devant toutes les +juridictions. Ce fut une agitation bruyante, mais sans profondeur, +comme l'attestèrent les élections des conseils généraux en 1880 et les +élections législatives de 1881[546]. + + [544] 19 juillet 1879. La société laïque, disait-il, peut se + glorifier de cet exemple: «après avoir sécularisé toutes les + institutions, on peut dire qu'elle a sécularisé la vertu». + + [545] V. ses discours au Conseil supérieur en 1880. + + [546] «L'émotion ne fut pas de longue durée; elle ne s'étendit guère + au-delà des régions où les exécutions avaient eu lieu. La rancune + ne fut durable et profonde que parmi les catholiques ardents et + militants» (Jules Simon, _Dieu, patrie, liberté_, p. 227). + +C'est à l'enseignement primaire que Jules Ferry consacra surtout +ses efforts. Il était ici aidé, porté par l'intérêt ardent que tous +les démocrates manifestaient pour l'école. Chaque jour de nouvelles +communes offraient des terrains, demandaient la subvention promise +par le gouvernement à celles qui bâtiraient les maisons scolaires. Le +ministre signalait avec joie cet élan de la démocratie rurale: «elle a +eu l'ambition de construire des écoles comme, il y a vingt ans, elle +avait celle de construire des églises[547]». On criait contre les +frais des «palais scolaires»; il répondait qu'un vestiaire, un préau +couvert étaient réclamés par l'hygiène, et qu'il était bon de faire +durable et solide cette grande institution nationale. Mais dans ces +maisons nouvelles, quels principes allaient présider à l'enseignement? +C'est ici que le ministre eut à soutenir un combat incessant pour +faire triompher les idées chères au parti républicain. La gratuité +de l'enseignement fut dénoncée comme un trompe-l'œil par l'évêque +d'Angers. Sans doute, répondit Jules Ferry, la gratuité n'est pas +absolue, puisqu'il faut toujours payer l'enseignement; ce n'est pas +non plus un principe nécessaire, car les mœurs et l'état financier de +chaque pays doivent dicter ici la solution. Mais aujourd'hui le pays +veut la fin des abus produits par la distinction entre élèves gratuits +et payants; «il importe à une société comme la nôtre, à la France +d'aujourd'hui, de mêler, sur les bancs de l'école, les enfants qui se +trouveront, un peu plus tard, mêlés sous le drapeau de la patrie[548]». + + [547] 23 décembre 1882. + + [548] 13 juillet 1880. Jules Ferry montra que les ministres de + l'Empire, Duruy et Bourbeau, avaient préparé le régime de la gratuité. + +Pour l'obligation comme pour la gratuité, Jules Ferry eut l'avantage +d'obtenir l'appui des républicains modérés qui suivaient Jules +Simon. Les faits étaient là pour établir la nécessité de combattre +l'analphabétisme. La «Statistique comparée de l'enseignement primaire +de 1827 à 1877» lui permit de montrer que, malgré les progrès accomplis +depuis un demi-siècle, 624.000 enfants au moins demeuraient privés +de tout moyen d'instruction, et que la France comptait au moins 15% +d'illettrés, plus que n'importe quelle nation voisine. L'obligation lui +paraissait destinée surtout à créer des mœurs nouvelles: l'obligation +pour les communes, instituée par la loi de 1833, n'a fait sentir +que peu à peu ses bons effets; l'obligation des familles produira +des résultats semblables. Le parti de l'Eglise a tort de combattre +l'obligation par défiance de l'esprit humain[549]. + + [549] «Votre principe est qu'il vaut mieux ne pas lire que de lire + des livres qui ne sont pas bons, c'est-à-dire qui ne sont pas + conformes aux doctrines que vous défendez. Eh! bien, nous ne sommes + pas ainsi, et nous disons: la première chose est de savoir lire, + et c'est la première chose, quand même on devrait apprendre à lire + dans le Rosaire de Marie ou dans la Bible de Royaumont. Nous disons + cela parce que nous croyons à la rectitude naturelle de l'esprit + humain, au triomphe définitif du bien sur le mal, à la raison et à la + démocratie; et vous, vous n'y croyez pas» (20 décembre 1880). + +Beaucoup plus violentes furent les controverses à propos de la +neutralité scolaire, ou de l'enseignement moral et religieux qu'on +donnerait aux enfants. La neutralité scolaire est impossible, disaient +les uns, car un homme digne de ce nom ne sera jamais neutre, et, +s'il l'est, il ne pourra vraiment accomplir sa tâche d'éducateur. La +neutralité promise, disaient les autres, n'existera point dans la +réalité, ce ne sera qu'un déguisement hypocrite de l'irréligion et +de l'athéisme. La neutralité peut exister, répondit Ferry, puisque +l'Université la pratique depuis longtemps; dans l'enseignement +secondaire, c'est l'aumônier seul qui a charge d'enseigner la religion. +Il en sera de même dans l'enseignement primaire. L'instituteur ne sera +plus obligé de donner l'instruction religieuse; ce sera l'affaire +du curé. La sécularisation de l'école, ainsi accomplie, continuera +l'œuvre commencée depuis 1789. Il y a deux cents ans déjà que Bacon et +Descartes ont sécularisé le savoir humain; la Révolution a sécularisé +le pouvoir civil. Toutes les institutions particulières, le mariage +par exemple, ont subi l'une après l'autre le même changement; +aujourd'hui le moment est venu de séculariser l'école. Les évêques +disent que l'enseignement religieux doit rester obligatoire parce que +la majorité du peuple français est catholique; avec cet argument des +majorités on reviendrait vite à une religion d'Etat. L'enseignement +religieux subsistera, mais donné par le prêtre; l'école restera neutre. +Distinguons d'ailleurs la neutralité confessionnelle de la neutralité +philosophique. C'est la première qu'il s'agit de mettre dans la loi. +La seconde s'impose moins: le maître enseignera la doctrine qu'il +préfère, sans qu'il y ait un intérêt social qui prescrive de lui en +imposer une; le gouvernement évitera l'esprit sectaire, celui qui +interdit les essais de morale indépendante, comme celui qui veut à +tout prix «séparer l'enseignement moral de toute notion dogmatique sur +l'origine et la fin des choses». En fait, la plupart des membres de +l'enseignement public sont spiritualistes[550]. + + [550] Discours du 2 décembre 1880. Il est faux, ajoute Ferry, de + prétendre «que nous voulons faire une école dans laquelle il sera + défendu de prononcer le nom de Dieu». + +Le duc de Broglie affirma qu'on ne pourrait point enseigner à l'école +primaire une morale séparée de la religion. Cette morale existe, +lui répondit Jules Ferry; laissons de côté les hautes conceptions +métaphysiques sur lesquelles théologiens et philosophes discutent +depuis 6.000 ans: «il s'agit de ne montrer aux jeunes intelligences que +cette véritable et pure lumière qui, depuis l'origine du monde, suivant +une grande parole, est la lumière qui éclaire tous les hommes[551]». +Les penseurs ont montré depuis longtemps que, malgré les divergences +concernant l'origine et la fin des choses, il existe une morale, +marchant et progressant avec l'humanité. Les instituteurs sauront +enseigner «la bonne, la vieille, l'antique morale humaine[552]». On +réclame à droite l'enseignement de la «morale religieuse»; cette +expression fut inventée en 1819, à propos d'une loi sur la presse, +malgré de Serre qui déclarait ne pas la comprendre. Jules Simon a +prouvé que cette formule équivalait à «religion positive» et devait +être écartée[553]. Mais quand Jules Simon réclame l'enseignement +des «devoirs envers Dieu», lui aussi propose une formule vague et +dangereuse. Le Dieu des chrétiens n'est pas celui de Descartes et +de Spinoza. L'instituteur chargé d'enseigner ces devoirs deviendra +ainsi un professeur de religion, forcément en conflit avec le vrai +professeur, avec le curé. Laissons à celui-ci les devoirs envers +Dieu, à l'instituteur la morale séculière et laïque. «Il ne s'agit +pas ici de voter pour ou contre Dieu: on ne vote pas Dieu dans les +Assemblées[554]». + + [551] Sénat, 10 décembre 1880. + + [552] 10 juin 1881. + + [553] 2 juillet 1881. + + [554] 4 juillet 1881. + +Ferry écartait donc le prêtre de l'école; il ne voulait même pas l'y +laisser venir faire le catéchisme, pour éviter les conflits entre +l'instituteur et le curé[555]. Mais en retour l'école ne devait jamais +insulter les croyances religieuses; l'instituteur coupable d'une +pareille faute mériterait une punition aussi sévère que celui qui +battrait ses élèves[556]. Le ministre ne manqua pas, dans une lettre +célèbre adressée aux instituteurs, de préciser leur devoir: «Au moment, +dit-il, de proposer aux élèves un précepte, une maxime quelconque, +demandez-vous s'il se trouve à votre connaissance un seul honnête homme +qui puisse être froissé de ce que vous allez dire. Demandez-vous si +un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous +écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu'il +vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire; si non, parlez +hardiment[557]». Le ministre leur conseillait aussi, en termes non +moins pressants, d'éviter la politique, du moins «la politique de +parti, de personnes, de coterie», et d'assurer à la nation, sous un +gouvernement démocratique mobile et changeant, «un corps enseignant +digne, stable, durable[558]». + + [555] Dans cette rencontre, disait-il, l'un apporterait «la raideur + et l'âpreté de ceux qui sont récemment affranchis, et l'autre, + l'amertume des pouvoirs récemment dépossédés» (11 mars 1882). + + [556] 16 mars 1882. + + [557] Lettre du 17 novembre 1883. + + [558] Discours au second congrès pédagogique, 19 avril 1861. + +En organisant ainsi l'enseignement primaire public, Jules Ferry +entendait laisser la liberté à l'enseignement primaire catholique. +Mais il fit supprimer le privilège attribué à la lettre d'obédience, +parce qu'il était juste d'exiger de tout instituteur ou institutrice, +congréganiste ou laïque, le modeste brevet qui suppose le minimum de +connaissances nécessaire pour instruire des élèves. Quant à retirer aux +congrégations autorisées le droit d'enseigner, jamais il n'en exprima +l'idée[559]. + + [559] «J'ai toujours pensé que l'œuvre du gouvernement de la + République n'est point une œuvre de sectaires; que nous n'avons ni le + devoir ni le droit de faire la chasse aux consciences... Oui, nous + avons voulu la lutte anticléricale, mais la lutte antireligieuse, + jamais! jamais!» (Sénat, 10 juin 1881). + +Dans ces longs débats de quatre années, un des principaux auxiliaires +de Jules Ferry à la Chambre fut Paul Bert. Tandis que le ministre +s'appliquait surtout à défendre ses projets de loi, Paul Bert, plus +libre, se plaisait à prendre l'offensive, à dénoncer les prétentions et +les erreurs des cléricaux: avec une précision impitoyable de savant, +le professeur de la Sorbonne résumait leurs écrits, multipliait les +citations, montrait les conséquences pratiques de leurs doctrines[560]. +Cette ardeur belliqueuse n'était pas sans gêner parfois Jules Ferry. +Paul Bert combattit aussi par le livre et, comme Pascal et Montlosier, +s'en prit à la morale des jésuites. Pascal avait puisé dans Escobar +et Sanchez; Paul Bert, étudiant les œuvres du théologien le plus en +faveur dans la Compagnie vers 1880, fit connaître au grand public +les règles formulées par le P. Gury, avec de nombreuses dérogations, +et les cas de conscience bizarres prévus par lui. La préface de ce +livre est un cri de guerre contre le jésuite[561]. Le fougueux savant +évoque l'image de ce que serait le parfait élève de la Compagnie. +Fiancé, il peut rompre ses engagements, abandonner même la jeune fille +qu'il a rendue mère; ami d'un mourant, il peut désobéir aux dernières +volontés de celui-ci; frère, il peut dépouiller son frère d'une part +de succession qui lui revient; joueur, il peut tricher; commerçant, +toutes les ruses malhonnêtes lui sont permises. Toujours il trouve un +docteur de la Compagnie pour autoriser les compensations occultes, pour +déclarer que tel méfait n'est pas une faute théologique[562]. + + [560] V. ses discours et ses conférences dans _Le cléricalisme_ + (1900). + + [561] «Voyez ce qu'il a fait de tous ceux sur qui il a mis la main... + La noblesse française, si vive, si fière, si généreuse malgré sa + légèreté, cherchez-la, tout affadie, sans ressorts, bardée non + plus de fer, mais de scapulaires et de cordons bénits. Et cette + bourgeoisie au robuste et sage esprit, amoureuse de travail, de + progrès et de liberté, voyez-la, impuissante, épeurée, livrée à + toutes les réactions. Et ils allaient saisir la magistrature, ils + étendaient la main vers l'armée, ces deux sauvegardes d'une nation! + Ah! il était temps vraiment qu'on ouvrît les yeux!» (_La morale des + jésuites_, préface). + + [562] _Ibid._, préface. Paul Bert est heureux de constater que + «depuis trois siècles, pas un seul Français ne s'est assez imprégné + de l'esprit jésuitique pour mériter le rang de Général». + +Contre les moines en général, Paul Bert emploie non seulement +l'invective, mais l'ironie. Sa conférence du 28 août 1881 fourmille de +citations puisées dans les _Annales de la Sainte-Enfance_, les écrits +sur le curé d'Ars, les brochures destinées à exalter saint Joseph; elle +constate aussi que le catéchisme laisse de côté l'amour de la patrie, +la morale civique, et ne dit rien sur la liberté, la solidarité, la +tolérance[563]. Manger du saucisson le vendredi est un péché plus grand +qu'avoir commis vingts délits. + + [563] _Le cléricalisme_, p. 59 sqq. + +De nombreux écrivains s'associèrent à cette campagne. Pour n'en citer +qu'un seul, Edmond Scherer présente en un raccourci vigoureux les +défauts du jésuite comme éducateur. Les _Exercices spirituels_ de +saint Ignace l'invitent à considérer l'humanité comme partagée entre +deux chefs, le Christ et Lucifer, avec deux camps, l'un autour de +Jérusalem, l'autre autour de Babylone: singulière pédagogie que celle +qui repose sur une conception pareille! Et les Constitutions renferment +le fameux _perinde ac cadaver_; voilà tout le jésuitisme. «C'est par +la proscription du libre examen qu'il répond à nos besoins de science, +c'est par une prédication ascétique qu'il entend nous préparer à la +lutte pour l'existence, c'est par l'éloge de l'obéissance passive qu'il +s'imagine arrêter l'affranchissement démocratique des sociétés! Et ce +sont ces gens-là qui se proposent pour être les maîtres de nos enfants! +Des eunuques qui se croient capables de former des hommes![564]» + + [564] _Revue politique et littéraire_, 23 août 1879. + +L'hostilité de la droite et du clergé contre les lois de Jules Ferry +eût été moins redoutable si elle n'avait pas rencontré l'appui d'un +groupe de républicains modérés. L'exemple leur fut donné par un +catholique de gauche, Etienne Lamy; il voulut montrer à la Chambre que, +le cléricalisme ayant perdu la bataille du 16 mai, c'était une faute +grave de s'attaquer au catholicisme lui-même. Au Sénat, ces dissidents +formèrent un groupe dangereux pour le ministère, surtout avec un +chef comme Jules Simon. Le philosophe républicain était partisan de +ce libéralisme illimité contre lequel Renouvier avait si souvent mis +ses lecteurs en garde; au nom de la liberté, il repoussait les mesures +contre les jésuites. En même temps il était déiste: ce contemporain +des hommes de 1848 pensait comme eux que l'Etat doit invoquer le +nom de Dieu; cet apôtre de la religion naturelle croyait impossible +d'enseigner la morale sans base religieuse. Il se distinguait de la +droite en approuvant l'instruction gratuite et obligatoire, et se +rencontrait parfois avec Ferry dans sa manière de comprendre l'école +primaire; mais sa lutte contre la neutralité, contre la laïcité, +offrit aux Chesnelong et aux Buffet un appui sérieux. Dans un livre de +combat, il montra la campagne anticléricale imposée au gouvernement par +l'extrême gauche, et acceptée parce que les opportunistes craignaient +de ne plus paraître assez avancés; le ministre de l'instruction +publique, désireux de conserver une modération relative, se trouve +déjà, selon Jules Simon, débordé par une armée de réserve qui va +compromettre son œuvre, car les menaces de ces violents autorisent les +adversaires de l'école publique à lui infliger un surnom redoutable, +«l'école sans Dieu»[565]. + + [565] _Dieu, patrie, liberté_, 1883. + +La défaite électorale du parti opportuniste en 1885 n'empêcha pas +les républicains de continuer son œuvre. Les lois sur l'enseignement +furent complétées par une loi nouvelle, qui imposait définitivement +aux communes, dans un délai déterminé, la laïcisation des écoles +publiques. Pour défendre cette loi, Jules Ferry trouva un continuateur +éloquent et actif dans René Goblet. Celui-ci était, par principe, comme +tous les radicaux, un partisan de la séparation; mais acceptant le +régime préféré par la majorité républicaine, il annonça l'intention +d'appliquer loyalement le Concordat. C'est ainsi que, devant le Sénat, +il affirmait son droit de suspendre le traitement des prêtres qui +avaient agi aux élections contre la République, tout en exprimant le +regret d'être contraint à de pareilles mesures[566]. Goblet soutint +avec talent devant les Chambres la nouvelle loi scolaire et parvint à +la faire adopter par le Sénat, malgré les nouveaux efforts de Jules +Simon. Je me bornerai à résumer la dernière passe d'armes entre les +deux champions, vers la fin de la discussion, dans les séances des 18 +et 20 mars 1886. + + [566] «Il n'est pas vrai que la société civile ne puisse pas + poursuivre son œuvre sans porter atteinte à la religion. Il n'est pas + bon de le dire, il n'est pas bon de le croire, il n'est pas bon de le + faire croire. Il n'est pas vrai qu'il n'y ait pas là deux domaines + distincts, et que la religion et la société civile ne puissent + pas vivre à côté l'une de l'autre, sans empiéter sur leur domaine + respectif» (26 décembre 1885). + +Cette loi, disait Jules Simon, faite pour exclure définitivement les +congréganistes des écoles publiques, est inspirée par trois motifs: +on veut la neutralité religieuse, l'apostolat politique, et surtout +une revanche contre le clergé. Mais la neutralité religieuse est +impossible; l'éducateur ne peut pas enseigner avec dignité s'il cache +toujours ses convictions: «l'école neutre est une école déshonorée». +L'apostolat politique est néfaste pour l'école: sous l'Empire, les +républicains protestaient contre l'obligation imposée aux instituteurs +de glorifier Napoléon III; jouaient-ils donc la comédie? Au lieu de +prétendre faire de l'instituteur le représentant des idées modernes +dans le village, qu'on le laisse être simplement un maître d'école. +Enfin la politique de revanche est indigne d'un parti de gouvernement; +elle ne doit pas conduire à l'oppression des consciences.--Il est faux, +répondit Goblet, que les lois votées depuis quatre ans détruisent la +liberté d'enseignement. La république laisse une liberté complète aux +écoles privées, mais n'admet plus les ordres religieux à enseigner dans +les écoles de l'Etat. Le père de famille est opprimé, dit-on, lorsque, +ne pouvant envoyer son enfant à une école libre, il n'a devant lui +qu'une école publique étrangère à ses idées; faudra-t-il donc faire +entretenir par l'Etat des écoles distinctes pour toutes les variétés +d'opinions politiques ou religieuses? On demande aussi que le choix +appartienne à la commune; mais que l'école reçoive telle ou telle +direction, ce n'est pas là un intérêt communal; c'est une question +qui regarde l'initiative privée ou l'Etat. Celui-ci ne peut créer +qu'un seul type d'écoles; et comme il impose l'obligation, approuvée +par les hommes tels que Jules Simon, il a dû adopter ce correctif +de l'obligation qui s'appelle la neutralité. Or le congréganiste +ne peut pas être neutre; il a deux maîtres, l'Etat et le supérieur +ecclésiastique, et lorsque ces deux maîtres sont en désaccord, c'est au +second qu'il obéit. L'apostolat politique doit rester hors de l'école, +si l'on entend par ce mot l'apologie des gouvernements; mais il y a +place pour un apostolat plus élevé, qui comprend les devoirs envers la +patrie et l'explication de la devise républicaine, «liberté, égalité, +fraternité». L'enseignement moral doit être, comme Jules Simon l'a +si souvent répété dans ses livres, dégagé de toute préoccupation +confessionnelle. La revanche contre le clergé, les républicains n'ont +pas à la poursuivre; mais placés en présence de la loi de 1850, qui +a si profondément aggravé les divisions de la société française, ils +veulent restituer à la société civile ce que cette loi lui a pris à +tort. + +Jules Simon fut soutenu dans sa campagne par ses amis de l'école +éclectique. Ces philosophes, habitués par Victor Cousin à rechercher +l'alliance des «deux sœurs immortelles», ne pouvaient se résigner à +voir l'école séparée de l'Église. Adolphe Franck, rééditant un livre +paru vingt ans auparavant, protesta contre des projets nuisibles à +la religion[567]. Barthélemy Saint-Hilaire, le fidèle ami de Cousin, +s'appliqua également à prêcher la réconciliation: il reconnaissait +les erreurs d'une Eglise qui avait exalté le Sacré-Cœur, fait la loi +de 1875 et défendu des congrégations illégales, mais les républicains +devaient éviter d'y répondre par des fautes semblables; ils devaient +se souvenir que l'accord est possible, facile entre la philosophie et +la religion[568]. Un autre disciple de l'éclectisme, l'ancien recteur +de l'Académie de Paris, Mourier, prenait aussi la plume pour soutenir +Jules Simon, pour montrer combien l'enseignement péricliterait s'il +était séparé de la tradition religieuse[569]. + + [567] «L'Etat fait les frais d'une académie de musique, d'un corps + de ballet, d'une chaire de chinois, d'une autre de sanscrit. + Tous les citoyens qui payent l'impôt contribuent à l'entretien + de ces institutions de luxe, quoique bien peu d'entre eux soient + en situation d'en profiter. Et l'on refuserait à la masse de la + population, aux pauvres, aux humbles, aux ouvriers des villes, aux + habitants de la campagne, ce que leur conscience, leur foi, leurs + traditions héréditaires réclament le plus impérieusement, une église, + un temple où ils puissent se réunir pour prier, un prêtre qui bénisse + leur naissance, leur mariage, l'heure de leur séparation d'avec les + vivants!» (_Des rapports de la religion et de l'Etat_, avant-propos). + + [568] La philosophie vraie, qui est nécessairement spiritualiste, n'a + aucune peine à rendre à la religion la justice qui lui est due... + Le catholicisme, légitime héritier du passé, est l'institution + religieuse et morale la plus féconde que les hommes aient jamais + fondée, parce qu'il sait s'améliorer tout en restant fidèle à la + tradition.» (_La philosophie dans ses rapports avec la science et la + religion_, p. 273). + + [569] «République ou monarchie, le gouvernement, quelles qu'en + soient les formes et la constitution, a besoin de générations + élevées à l'école du respect, et il ne saurait y avoir de respect + là ou la morale est indépendante... Telle était l'antique doctrine, + celle de l'Université que j'ai servie.» (_Notes et souvenirs d'un + universitaire_). + +Ce n'était pas un langage semblable qu'on pouvait attendre de Littré ou +de Renouvier. Mais l'amour de la République, le désir de consolider le +régime nouveau leur faisaient redouter une politique trop agressive à +l'égard du clergé. Littré s'expliqua là-dessus, au début de la campagne +de Jules Ferry contre la Compagnie de Jésus, dans un article qui fit +sensation[570]. Le suffrage universel, disait-il, a manifesté sa +volonté en matière de politique religieuse. «Il se porte indifféremment +sur des catholiques, sur des protestants, sur des juifs, sur des +libres-penseurs, pourvu qu'ils satisfassent à un certain programme qui +varie sans doute selon les circonstances, mais qui pourtant a toujours +un fond identique, celui de respecter les conditions essentielles de +la société moderne telle que l'a faite la Révolution. En revanche, +il exclut presque absolument tout ce qui est clérical, ultramontain, +jésuite, en d'autres termes tout ce qui professe une hostilité +implacable contre l'établissement du régime laïque au sein de l'Etat. +D'où vient ce double courant dans une même masse homogène? c'est que, +tandis qu'elle a un credo religieux dont elle entend bien ne pas se +départir, elle a aussi un credo politique auquel elle tient avec une +non moindre détermination... Quelle contradiction! s'écriera-t-on et +du côté qui assure que le catholicisme est incompatible avec aucune +liberté moderne, et du côté qui soutient qu'il n'est aucune liberté +moderne qui ne soit hétérodoxe! Contradiction, soit; mais elle existe, +elle vit, elle se meut, elle agit et a des résultats très importants». +Littré désapprouvait donc les mesures de combat, les fermetures de +couvents, et préconisait les mesures positives, l'organisation de +l'école primaire, le développement de l'Université[571]. + + [570] _Le catholicisme selon le suffrage universel_, réimprimé dans + son livre _De l'établissement de la troisième république_. + + [571] Littré fait observer à ce propos que, renonçant aux idées + enseignées par Auguste Comte, il ne demande plus la suppression de + l'Université ni de son budget. + +Dans la _Critique philosophique_, Renouvier et Pillon continuaient la +guerre contre le papisme et réclamaient toujours un solide enseignement +laïque. Leur revue loua les rapports de Paul Bert et son livre sur la +morale des jésuites[572]. Mais elle approuva l'article de Littré, en le +félicitant d'avoir abdiqué ses anciens préjugés contre l'Université; +Pillon adopta la distinction, qu'il ne faisait point jusque-là, entre +le catholicisme et le cléricalisme; Renouvier blâma les violences et le +fanatisme des radicaux[573]. Les deux philosophes ajoutaient d'ailleurs +que le maintien du Concordat, tel que l'avait compris Portalis, +impliquait la disparition des ordres religieux non autorisés par +l'Etat; ils acceptaient la formule de Paul Bert, «paix au curé, guerre +au moine!» Les maîtres du criticisme restaient donc plus combatifs +que Littré, tout en se rapprochant de lui. La sympathie croissante +de Renouvier pour le protestantisme devait le rendre de plus en plus +défiant envers les excès de la libre pensée; mais jamais il ne renia +son attachement à l'éducation laïque et ses sympathies pour la lutte +contre la théocratie[574]. + + [572] 9e année, I, pp. 61 et 126. + + [573] 9e année, II, pp. 81, 113, 161, 186, 332. _Ibid._, pp. 65 et + 209. + + [574] A la veille de sa mort, il approuvait la guerre du + ministère Combes contre les congrégations, et parlait d'échapper + au cléricalisme et à l'athéisme par une religion laïque, le + «personnalisme» (_Les derniers entretiens_, recueillis par Prat, + p. 99 sqq.). + +En somme, la partie négative de l'œuvre de Jules Ferry, la lutte contre +les moines, surtout contre les jésuites, ne réussit qu'un moment; la +partie positive, l'organisation de l'école laïque, plus difficile en +apparence, eut des résultats plus durables. Les lois de 1882 et de 1886 +organisèrent l'instruction primaire selon le programme républicain. + + + + +CHAPITRE XII + +La politique de conciliation + + +Il a fallu suivre jusqu'au bout les débats qui aboutirent à la création +de l'école gratuite, obligatoire et laïque. Ces débats contribuèrent +naturellement à envenimer la guerre entre les républicains et le +clergé. On le vit aux élections de 1885: la campagne du parti radical +et surtout les péripéties de la conquête du Tonkin préparèrent la +défaite de la majorité opportuniste, mais ce fut l'action vigoureuse +du clergé, soutenu par les catholiques militants, qui assura +dans de nombreuses circonscriptions le retour offensif du parti +conservateur[575]. Dans une Chambre élue sous de tels auspices les +discussions sur la politique religieuse, quoique moins importantes +que pendant les années antérieures, devaient être souvent d'une +grande âpreté. Quel que fût, en effet, le ministère au pouvoir, la +politique de laïcisation continuait: non seulement la loi scolaire de +1886 produisait peu à peu son effet, mais d'autres lois supprimèrent +les privilèges réservés au clergé ou les mesures dirigées contre la +libre pensée. Les républicains avaient gardé un souvenir amer du +refus des honneurs funèbres aux dépouilles des personnages enterrés +civilement, députés de l'Assemblée Nationale, ou membres de la Légion +d'Honneur comme le compositeur saint-simonien Félicien David; ces +souvenirs contribuèrent à faire voter la loi de 1887 sur la liberté +des funérailles. Les honneurs funèbres prescrits par les règlements +devaient être rendus à tous ceux qui y avaient droit, que les obsèques +fussent religieuses ou civiles; toute personne majeure pouvait régler +d'avance par testament les conditions de ses funérailles, «notamment +en ce qui concerne le caractère civil ou religieux à leur donner et le +mode de sa sépulture[576].» + + [575] V. l'enquête sur les élections faite par le _Temps_ dans les + derniers mois de 1885; tantôt, comme dans l'Ardèche, la question + religieuse a été seule en jeu; tantôt, comme dans la Somme, le clergé + a su exploiter la crise agricole (10 et 22 novembre 1885). + + [576] Au Sénat, le projet fut vivement combattu par l'orateur de la + droite, Chesnelong, qui disait: «la loi ne peut rester indifférente + entre la croyance en Dieu et l'athéisme». Le rapporteur, Emile + Labiche, lui répondit en invoquant les principes modernes, l'égalité + devant la loi et la liberté de conscience. + +Beaucoup plus importante paraissait la question soulevée par la +nouvelle loi militaire, celle du service obligatoire pour les +séminaristes. Dans les deux Chambres les orateurs de la droite, +parmi lesquels l'évêque d'Angers fut le plus véhément, combattirent +cette réforme en invoquant les nécessités du recrutement du clergé. +Les orateurs de la gauche répondirent qu'une loi qui abolissait le +volontariat d'un an, qui faisait disparaître l'immunité accordée +jusque-là aux membres de l'enseignement public, devait supprimer +en même temps celle dont profitaient les futurs prêtres. Tous les +républicains se mirent d'accord sur ce principe, qui était devenu +populaire; «les curés sac au dos!», répétaient volontiers les +paysans. Toutefois il y eut une divergence entre les radicaux et les +opportunistes, ou, pour mieux dire, entre la Chambre et le Sénat; la +première voulait trois ans de caserne pour les séminaristes; le Sénat +pensa que, le clergé concordataire ayant un service public à remplir, +ses futurs membres devaient rentrer dans les catégories autorisées, +moyennant certaines conditions, à ne faire qu'un an. Ce fut le Sénat +qui l'emporta. D'après la loi de 1889, les élèves ecclésiastiques +servaient un an seulement, à condition d'être pourvus, à l'âge de +vingt-six ans, d'un poste concordataire; en temps de guerre, ils ne +figuraient point parmi les combattants, mais prenaient place dans les +ambulances ou dans les hôpitaux militaires. Ceux qui votèrent cette +mesure voulaient-ils entraver le recrutement du clergé catholique? +La droite l'affirma, et c'était vrai pour plusieurs membres de la +majorité, mais les principaux orateurs de la gauche et les ministres +affirmèrent qu'il s'agissait uniquement d'appliquer les principes +fondamentaux de la République. A côté des Chambres, divers conseils +municipaux menaient aussi, avec une violence parfois plus grande, +le combat contre l'Eglise. Le conseil municipal de Paris surtout se +signala par son ardeur à transformer les établissements qui dépendaient +de lui. Dans les écoles communales il favorisa, souvent il devança +l'action du gouvernement; dans les hôpitaux il remplaça peu à peu +les sœurs par des infirmières, conformément aux demandes sans cesse +renouvelées par l'infatigable apôtre de la laïcisation, le docteur +Bourneville[577]. + + [577] V. Bourneville, _Laïcisation de l'assistance publique_, 1880, + dans le _Progrès médical_, qui fut l'organe de cette campagne. + +Cependant le boulangisme avait suivi sa marche ascendante, un grand +parti se formait par la coalition de tous les mécontents; les +catholiques militants lui apportèrent leur appui. Dans la réunion +de Tours (17 mars 1889) l'alliance fut proclamée: Naquet, dans un +discours communiqué d'avance à Freppel, annonça l'abandon de cette +«politique mesquine et tracassière» qui s'était traduite par les +décrets de 1880; Boulanger affirma son dessein d'apporter au pays +la pacification religieuse. Certains républicains, effrayés par les +progrès de l'opposition, conseillaient à leurs amis de regagner le +clergé, d'inaugurer une politique d'apaisement. Challemel-Lacour +exposa au Sénat, le 19 décembre 1888, la nécessité de ménager des +croyances «peut-être attiédies et assoupies sur certains points et dans +quelques régions, mais sujettes à des réveils surprenants, vivaces +encore presque partout, et qui tiennent dans la vie intime, dans la +vie de famille, plus de place que la politique n'en tiendra jamais.» +Jules Ferry, quelques mois plus tard, promit au parti catholique, +s'il voulait désarmer, le maintien scrupuleux de la liberté des +cultes, un régime légal favorable aux associations religieuses, et +même des adoucissements et des tempéraments dans l'application des +lois scolaires; mais il eut soin d'ajouter que ces lois seraient +maintenues, qu'il ne regrettait rien de son œuvre, qu'on n'obtiendrait +du parti républicain sur ce point ni un acte de contrition ni un +retour en arrière[578]. La véhémente réponse d'Albert de Mun prouva +que les catholiques, pleins d'espoir dans les élections législatives, +refusaient nettement ces avances. Beaucoup d'évêques, sans adhérer +expressément au boulangisme, préparèrent la période électorale par des +mandements destinés à rappeler que la cause de la religion était en +jeu. Le vote définitif de la loi militaire, survenu le 9 juillet 1889, +excitait leur colère; aussi la circulaire du ministre des cultes, qui +invitait le clergé à rester en dehors de la lutte, provoqua-t-elle des +réponses indignées que les prélats rendirent publiques[579]. + + [578] Chambre, 6 juin 1889. + + [579] V. Lecanuet, _L'Eglise de France sous la troisième République_, + II, p. 374. + +La défaite électorale du boulangisme fut considérée comme un nouveau +désastre pour le parti clérical. Mais c'étaient les républicains +opportunistes qui, plus que les radicaux, avaient eu l'avantage dans le +scrutin, et la plupart d'entre eux, à l'exemple de Jules Ferry et de +Challemel-Lacour, approuvaient maintenant la politique d'apaisement. +Résolus à maintenir les lois scolaires et la loi militaire, ils +comptaient s'abstenir de mesures nouvelles contre l'Eglise, conserver +le Concordat et l'appliquer d'une façon acceptable pour tous. De même +certains conservateurs, déçus dans l'espoir de renverser la République +comprenaient la nécessité de s'accommoder avec elle. L'année 1890 vit +se multiplier les manifestations conciliantes. Un modéré comme Ribot +ne fut pas le seul à montrer l'accord possible[580]. Jules Ferry se +déclara prêt à l'entente pourvu qu'on ne touchât point aux lois +scolaires[581]; Spuller, dans la _République française_, répéta sans +relâche qu'il convenait d'en finir avec les querelles inutiles[582]. +De son côté Léon XIII jugea le moment opportun pour inaugurer la +politique nouvelle qui depuis longtemps avait ses préférences. Le +toast d'Alger, prononcé par le cardinal Lavigerie, fut le manifeste +éclatant du ralliement. Désormais tous les ministères pendant plusieurs +années, quelle que fût la nuance de chacun d'eux, se conformèrent +à cette politique de conciliation. Elle rencontra deux sortes +d'adversaires. A droite, ce furent les militants du catholicisme. Il +n'y a pas lieu de rappeler ici quelle lutte ils soutinrent contre la +politique de Léon XIII, lutte voilée sous les formules de respect, +mais persévérante et acharnée, où nombre d'évêques aidèrent les hommes +politiques. Monarchistes fougueux comme Paul de Cassagnac, ou cléricaux +intransigeants qui abandonnaient l'_Univers_ pour fonder la _Vérité +française_, tous accusèrent les ralliés de lâcheté, de trahison; +parfois ils se joignirent aux anticléricaux pour signaler dans le +ralliement une simple manœuvre destinée à diviser les républicains. +C'était là, en effet, une des assertions habituelles du parti radical; +celui-ci répétait que les modérés faisaient un jeu de dupes en +acceptant les avances du pape, qu'il n'y a pas de conciliation possible +entre l'Eglise et la République. M. Clemenceau, dans le discours qui +provoqua la chute du ministère Freycinet en 1892, disait au président +du Conseil: «La lutte est possible entre les droits de l'homme et ce +qu'on appelle les droits de Dieu. L'alliance ne l'est pas. En tout +cas, la lutte est engagée, il faut qu'elle se poursuive. L'avenir +dira le vainqueur... Vous pourrez être, vous serez prisonniers de +l'Eglise. L'Eglise ne sera jamais en votre pouvoir[583].» Les attaques +simultanées des intransigeants de droite et de gauche contribuèrent au +grave échec éprouvé par les ralliés aux élections législatives de 1893. + + [580] «Je veux le prêtre libre, respecté dans son Église; mais + je veux aussi maintenir les droits du pouvoir civil, suivre les + traditions de ce pays, me conformer à l'instinct profond, au génie du + peuple français: je veux le curé hors de la politique» (Chambre, 1er + février 1890). + + [581] «Je désire que la paix religieuse existe dans mon pays. Je + crois qu'on l'obtiendra facilement en cessant d'inquiéter le clergé + au sujet du budget des cultes». Mais on nous dit: passez-nous les + lois scolaires et nous vous passerons la République. «C'est trop + cher, Messieurs, et nous ne ferons pas ce marché. Que serait la + République si elle n'était pas la grande éducatrice de la démocratie? + L'école nationale doit rester l'école laïque, neutre et gratuite, + parce qu'elle est l'école nationale. C'est là, vraiment, notre pilier + d'airain» (discours du 21 décembre 1890 aux délégués sénatoriaux des + Vosges). + + [582] Ces articles sont réunis dans _L'évolution politique et sociale + de l'Eglise_. Spuller signale d'ailleurs, dans l'avant-propos du + livre, le danger qui inquiète les libres penseurs: «Ils se demandent + tous les jours si le XXe siècle ne verra pas la plus effroyable + réaction dont nous ayons été menacés depuis la Renaissance, et cela + sous le couvert même des institutions libres et républicaines, + adoptées enfin par l'Eglise». + + [583] Chambre, 18 février 1892. + +L'apaisement fut aussi compromis par les incidents qu'amène chaque jour +la vie politique. En 1891, par exemple, une manifestation de quelques +pèlerins français à Rome en faveur du pouvoir temporel du pape suscita +en Italie un mouvement général de colère. La lettre du ministre des +cultes aux évêques sur ce sujet, la virulente réponse qui lui fut +adressée par Gouthe-Soulard, l'archevêque d'Aix, et le procès intenté +à celui-ci défrayèrent assez longtemps les polémiques. En 1892 les +catéchismes électoraux publiés dans divers diocèses furent déférés au +Conseil d'Etat, et les adversaires de l'apaisement tirèrent grand parti +de cette affaire. Plus grave était le maintien des lois que certains +polémistes catholiques nommaient les «lois scélérates». A chaque +attaque dirigée contre les lois scolaire et militaire, les républicains +des deux Chambres se retrouvaient d'accord pour affirmer la volonté de +n'y rien changer. La laïcisation des écoles, appliquée plus ou moins +rapidement selon les ministères, ne s'arrêtait pas et touchait peu à +peu toutes les écoles communales encore confiées à des congréganistes. + +Des lois nouvelles furent votées qui se rattachaient à la même +politique. On décida en 1892 qu'à partir de l'année suivante les +budgets des fabriques et des consistoires seraient soumis à toutes les +règles de comptabilité que la loi impose aux autres établissements +publics; le Conseil d'Etat prépara le décret qui réglementait +l'application de ces nouvelles mesures. Inutile de consulter les +évêques, disait le ministre des cultes, parce qu'il s'agit d'une +question nationale, réservée à l'Etat; c'est inexact, répondaient les +prélats, il s'agit d'une matière mixte, à propos de laquelle on doit +prendre l'avis du clergé. Le cardinal Coullié, archevêque de Lyon, +prescrivit aux prêtres de son diocèse de considérer la nouvelle loi +comme non avenue. Mais le conflit ne fut pas poussé très loin. Spuller, +devenu ministre des cultes, avait rédigé des instructions conciliantes; +bientôt il prononça le discours fameux qui invitait les républicains +à traiter la politique religieuse avec «un esprit nouveau». Léon XIII +répondit à cette bonne volonté en exhortant les évêques à cesser la +résistance. + +La loi d'abonnement vint exciter de nouvelles colères. On avait imposé +aux congrégations religieuses depuis 1884 le droit d'accroissement, +par analogie avec les sociétés commerciales; comme la mort ou le +départ d'un membre d'une congrégation accroissait quelquefois la +part de ceux qui restaient, on voulut imposer à ceux-ci les droits +levés sur les mutations par décès ou sur les donations entre vifs. +Les ordres religieux recoururent à une résistance passive qui +rendait le recouvrement de ces impôts fort difficile; aussi le droit +d'accroissement fut-il remplacé en 1895 par une taxe d'abonnement; +c'est un ministère modéré, présidé par Ribot, qui fit voter cette +modification. Les prélats protestèrent, mais bientôt on apprit que +l'un d'eux, l'évêque de Beauvais, recommandait aux congrégations de se +soumettre, et l'on ne tarda point à savoir qu'il était approuvé par le +Vatican. Le ministère Méline, quelque bien disposé qu'il fût pour la +droite républicaine, ne changea rien aux «lois scélérates»; il laissa +du moins pleine liberté aux congrégations, qui purent effacer toutes +les traces des décrets de 1880. En même temps les progrès sensibles de +l'antisémitisme autorisaient les espérances des catholiques militants. + +Cette époque vit disparaître les deux hommes dont l'influence avait +été si grande sur la jeunesse intellectuelle depuis vingt ans, Renan +et Taine. Renan s'était laissé aller dans ses dernières années à un +scepticisme croissant au sujet des questions politiques ou morales; +de là vinrent les étranges fantaisies de parole ou de plume qui +étonnèrent ses admirateurs. Ce scepticisme néanmoins laissa toujours +subsister chez lui l'amour de la vérité scientifique, et la conviction +que, si les religions positives devaient succomber, le sentiment +religieux était appelé à subsister. Il avait mené à bonne fin, avec une +conscience et une régularité remarquables, son _Histoire des origines +du christianisme_. Ensuite vint _l'Histoire du peuple d'Israël_: la +part faite à l'hypothèse y était plus grande encore qu'autrefois, +mais l'auteur avait toujours soin de marquer la différence entre +les faits acquis, démontrés par des textes authentiques, et les +simples conjectures. En 1890 parut le livre composé par lui dès 1848, +_l'Avenir de la science_: tout en reconnaissant que maintes illusions +de sa jeunesse étaient évanouies, Renan demeurait fidèle aux idées +dominantes qui avaient inspiré son premier ouvrage: «Ma religion, +écrivait-il, c'est toujours le progrès de la raison, c'est-à-dire de +la science[584].» De même la négation du surnaturel et du miracle +demeurait chez lui aussi sereine, aussi complète qu'autrefois; mais il +souhaitait que l'homme pensât toujours au divin, à l'idéal: «Un immense +abaissement moral, et peut-être intellectuel, suivrait le jour où la +religion disparaîtrait du monde... Il ne faut pas que la ruine, devenue +inévitable, des religions prétendues révélées entraîne la disparition +du sentiment religieux»[585]. Ces lignes parurent en 1892, quelques +mois avant la mort du patriarche de la libre pensée. + + [584] _L'Avenir de la science_, préface. + + [585] _Feuilles détachées_, préface. + +Tandis que Renan abandonnait de plus en plus la politique aux +vaines disputes des hommes, Taine s'appliquait, dans une grande +œuvre historique, à dépeindre et à juger la formation de la France +contemporaine. Son âpre critique signalait successivement les erreurs +et les maux de l'ancien régime, de la Révolution, du despotisme +napoléonien, du régime moderne. Ces études l'amenèrent à exposer la +situation de l'Église en France. Dans des pages saisissantes il montra +le catholicisme ranimé depuis cinquante ans, le clergé réveillé, +concentré autour du pape, et le monde laïque, par contre, de plus en +plus éloigné de la religion, indifférent aux questions métaphysiques, +respectueux de la science qui lui présente le tableau du monde: ce +tableau, de plus en plus exact et complet, diffère par des traits +essentiels de celui que présente la théologie[586]. Voilà l'état de +choses qui effraye le philosophe: son antipathie pour la Révolution +l'a persuadé que le christianisme est nécessaire à la vie morale de +l'humanité, mais sa foi en la science est trop profonde pour lui +permettre de revenir à des croyances que sa raison n'admet plus. Ces +hésitations inspirèrent ses dernières volontés relativement à ses +funérailles: catholique de naissance, il ne voulut pas d'un enterrement +civil qui aurait satisfait l'anticléricalisme démocratique. Appliquant +le conseil de Renouvier, il chargea un pasteur protestant libéral de +montrer que le philosophe incroyant reconnaissait la valeur morale du +christianisme. + + [586] Taine, _Le régime moderne_, t. II, liv. V. + +La littérature d'imagination avait subi l'influence des idées +popularisées par Taine et Renan. C'était la méthode scientifique de +Taine qui, au grand effroi du maître, inspirait les œuvres d'Emile Zola +et toute la psychologie de l'Ecole naturaliste. Mais chaque génération +est disposée à réagir contre celle qui l'a précédée, à critiquer les +vérités qu'on lui a présentées comme définitives, à défendre son +originalité en prenant le contrepied de ce qu'on lui a enseigné. Le +culte de la science ou, comme on l'appelait maintenant en mauvaise +part, le «scientisme» commençait à lui peser; des écrivains de valeur +protestaient contre l'interprétation purement mécaniste du monde. Un +maître de la critique, Ferdinand Brunetière, entama une campagne en +règle contre l'école naturaliste; Emile Faguet prêchait comme lui +le culte des grands classiques chrétiens et, dans son _Dix-huitième +Siècle_, traitait Voltaire et les Encyclopédistes avec la plus grande +sévérité. Un essayiste au style étincelant, Eugène-Melchior de Vogüé, +révélait à la France les grands écrivains russes, tout pénétrés de foi +religieuse, et les proposait comme modèles à ses compatriotes saturés +de négations. Un écrivain jusque-là connu surtout comme romancier +mondain, Paul Bourget, publia le _Disciple_, précédé d'une préface +qui dénonçait la responsabilité des penseurs trop audacieux, qui +revendiquait les droits de la tradition religieuse et patriotique. +Un écrivain suisse dont la réputation commençait en France, Edouard +Rod, montra dans le _Sens de la vie_ un incroyant amené à chercher, +à souhaiter le retour vers la foi. Sans aller jusqu'à la religion +positive, Paul Desjardins, l'auteur du _Devoir présent_, Pierre +Lasserre, Maurice Pujo, Henry Bérenger manifestaient leurs sympathies +pour la religiosité[587]. Ils étaient encouragés par l'accueil de +nombreux catholiques libéraux qui souhaitaient un accord entre +l'Eglise et les idées modernes[588]. + + [587] Le rapprochement des dates est intéressant: _Le roman russe_, + de Vogüé, paraît en 1886; l'article de Brunetière sur la _Banqueroute + du naturalisme_, en 1887, (_Revue des Deux-Mondes_, 1er septembre); + le _Dix-huitième Siècle_, de Faguet, est de 1890; _Le Disciple_, de + 1889; _Le Sens de la vie_, de 1889; _Le Devoir présent_, de 1892; + _L'Ame moderne_, par Henry Bérenger, de 1892. + + [588] V. l'abbé Klein dans le _Correspondant_, 10 février 1892. + Rappelons que l'encyclique _Rerum novarum_ est de 1891, l'encyclique + française sur le ralliement, de 1892. + +Ces tendances, qui répondaient à la nouvelle orientation politique +adoptée par les ralliés, ne tardèrent point à être combattues par les +amis de l'esprit laïque. Beaucoup de jeunes gens admettaient, comme +Renan et Taine, la légitimité du sentiment religieux, mais ne voulaient +pas aller plus loin. Plusieurs s'inspirèrent des livres d'un philosophe +mort depuis peu, à l'âge de trente-trois ans, après une vie consacrée +à la méditation sur les grands problèmes. Guyau, pénétré de l'idée de +l'évolution, avait entrepris de compléter la morale de Darwin et de +Spencer. La religion, pour lui, était un phénomène sociologique, très +légitime comme tel, qui a son origine dans deux besoins de l'homme, +le besoin de comprendre et la sociabilité. Aujourd'hui le besoin de +comprendre est satisfait par la science, qui détruit le mythe; la +sociabilité de l'homme moderne n'a plus besoin, comme autrefois, des +dogmes et des rites: l'humanité marche donc vers «l'irréligion de +l'avenir», qui ne sera point une anti-religion, mais un degré supérieur +de la civilisation. Ainsi Guyau, sans méconnaître l'importance des +réflexions sur l'au-delà, trouvait dans ces réflexions mêmes des motifs +de croire à la fin des religions[589]. A la même époque un grand +écrivain, admirateur de Renan, Anatole France, commençait également à +résister aux efforts des néo-chrétiens[590]. Comme Renan, il réservait +la part de l'inconnu, du rêve, et niait que la science pût complètement +détrôner la religion. Mais ce disciple fidèle du dix-huitième siècle +se méfiait de la religiosité vague et des conversions bruyantes. A +propos du _Disciple_, de Paul Bourget, il soutint vigoureusement contre +Brunetière les droits de la vérité scientifique et de la pensée libre. +Désormais il devait garder sa place parmi les adversaires les plus +déterminés du renouveau catholique. + + [589] Cette fin, Guyau la déclare inévitable au nom de la logique: + «La logique, après tout, écrivait-il, a toujours eu le dernier mot + ici-bas. Les concessions à l'absurde, ou tout au moins au relatif, + peuvent être parfois nécessaires dans les choses humaines;--c'est + ce que les révolutionnaires français ont eu le tort de ne pas + comprendre;--mais elles sont transitoires» (cité par Fouillée, _La + morale, l'art et la religion d'après Guyau_, p. 150). + + [590] Il écrivait au lendemain de la mort de Renan: «Ce que nous + devons dire, nous, ses amis, nous qui eûmes l'honneur inestimable de + l'approcher, c'est qu'il fut le meilleur des hommes, le plus simple, + le plus doux et en même temps le plus ferme cœur qui ait jamais battu + en ce monde... Il était essentiellement moral et religieux; il aimait + cette humanité dont il fut un des plus magnifiques exemplaires» (le + _Temps_, 9 octobre 1892). + +Une partie de la jeunesse, préoccupée surtout par les conséquences +politiques des tendances nouvelles, accusait les inspirateurs du +mouvement néo-chrétien de travailler, consciemment ou non, à rendre la +force et l'audace au parti clérical. Le désir de résister à ce danger +fit naître en 1893 la Ligue démocratique des écoles. Elle demanda une +conférence à M. Aulard, afin de prouver qu'elle revendiquait l'héritage +de la Révolution. L'historien dénonça l'entreprise tentée par quelques +hommes qui prétendaient parler au nom de la jeune génération et +faisaient semblant de prendre son silence pour une adhésion. Il opposa +au goût pour les mystères de la religion la confiance des libres +penseurs dans l'humanité. «Nous croyons, disait-il, que la destinée +des hommes se fait en eux et par eux, qu'ils sont solidaires, qu'ils +progressent; le sentiment de cette solidarité, l'espoir de cette +progression de l'humanité par elle-même, nous semblent, puisque vous +parlez de poésie et de religion, infiniment plus poétiques, infiniment +plus religieux que tout le merveilleux des dogmes extra-humains». +Peu importe que la libre pensée soit de mauvais ton pour les gens +«distingués». Elle est issue des nobles réflexions de la race +hellénique; refoulée au moyen âge par la religion, elle a reparu avec +la Renaissance pour grandir sans cesse; tandis que la religion ne peut +pas évoluer, la libre pensée durera autant que la raison humaine[591]. + + [591] _Science, patrie, religion_, dans la _Revue Bleue_, 22 avril + 1893. Vogüé, spécialement visé par cette conférence, répondit dans la + _Revue des Deux-Mondes_ (1er mai 1893). + +Le conflit entre l'esprit religieux et l'esprit laïque, entre les +défenseurs de la théologie et ceux de la science, apparut surtout +dans la controverse qui mit aux prises Brunetière et Berthelot. Le +célèbre critique, revenu de Rome où il avait été reçu par Léon XIII, +publia dans la _Revue des Deux-Mondes_, le 1er janvier 1895, un +article retentissant; ne se déclarant pas encore catholique lui-même, +il célébrait la grandeur de la religion, la vertu sociologique du +catholicisme, et opposait aux bienfaits de l'Eglise la faillite de la +science. Berthelot lui répondit. Une amitié datant de plus de quarante +ans l'unissait à Renan; mais tandis que celui-ci, découragé par +l'échec des républicains de 1848, avait laissé désormais la politique +de côté, Berthelot demeura toute sa vie un partisan fidèle de la +république et de la démocratie. Le désastre de 1870 le fit entrer dans +la politique militante, et bientôt la lutte contre le cléricalisme lui +apparut comme nécessaire pour la République. En 1882 il écrivait, +à propos de l'œuvre accomplie par la Ville de Paris: «La mairie, +l'école, l'hôpital, le cimetière doivent être séparés de toute attache +religieuse obligatoire, c'est-à-dire qu'ils doivent être purement +laïques». Il affirmait aussi, dès ce moment, qu'une société peut vivre +«sans religion officielle, sans appui surnaturel»[592]. L'article de +Brunetière suscita la réponse de Berthelot[593]. + + [592] Article sur Hérold(1882) dans _Science et philosophie_. + + [593] Cet article de la _Revue de Paris_ (1er février 1895) est + réimprimé dans _Science et morale_. + +La science, dit-il, a tenu toutes les promesses faites par la +philosophie de la nature depuis le dix-septième siècle: «au lieu de se +borner à engourdir les mortels dans le sentiment de leur impuissance +et dans la passivité des résignations, elle les a poussés à réagir +contre la destinée, et elle leur a enseigné par quelle voie sûre ils +peuvent diminuer la somme de ces douleurs et de ces injustices.» +Les anciennes croyances théologiques avaient amené les hommes à +personnifier les lois des phénomènes naturels, à en faire des dieux; la +science fut donc subordonnée à la religion. Les philosophes grecs sont +les premiers qui entreprirent de la débarrasser de cet alliage; mais +c'est dans les temps modernes seulement que la méthode scientifique a +triomphé. Observant les faits, internes ou externes, elle les répète +par l'expérience; puis des faits on passe aux relations générales, aux +lois; enfin l'on s'appuie sur les faits pour construire des hypothèses, +pour élaborer un système coordonné. Ce système, le savant en reconnaît +modestement la fragilité[594]. Cette modestie fait que la science n'a +jamais prétendu résoudre tous les problèmes; ce sont les religions qui +ont affirmé pouvoir répondre à tout, ce sont les religions qui ont +fait banqueroute. Est-ce la science qui a raconté la fabrication du +ciel? est-ce elle qui a prédit la destruction future du monde par le +feu, ou qui a subordonné l'univers au globe microscopique sur lequel +nous vivons? «Jamais les dogmes religieux n'ont apporté aux hommes la +découverte d'aucune vérité utile, ni concouru en rien à améliorer leur +condition». + + [594] «C'est un échafaudage appuyé à la base sur les faits, + mais dont la solidité--je veux dire la certitude ou plutôt la + probabilité--diminue à mesure qu'on monte plus haut... Dans les + réalités, nous ne procédons jamais au nom de principes absolus, + parce que nous avons reconnu que tous nos principes reposent sur + des hypothèses empruntées aux faits d'observation... Qui prétend + s'appuyer sur l'absolu ne s'appuie sur rien». + +On soutient que la morale échappe à la méthode scientifique. Nous +avons deux sources de connaissances: la sensation nous fait connaître +le monde extérieur et nous montre la subordination de l'individu dans +l'humanité, de l'humanité dans l'univers; la conscience nous révèle +l'homme seul. Voilà les deux sources de la morale; elle ne vient pas +des religions, ce sont elles qui l'ont prise comme fondement[595]. +L'histoire de l'humanité prouve qu'entre la morale et le mysticisme +il n'existe aucune relation nécessaire; l'homme trouve en lui-même la +morale, puis l'attribue à la divinité. C'est ce qui a longtemps gêné +le progrès de la morale, figée dans des moules dogmatiques: «de là a +procédé l'esprit d'intolérance, naturel aux gens qui croient posséder +le bien et la vérité absolus et qui, redoutant d'être ébranlés dans +leur foi par la critique, veulent interdire aux autres le droit même de +la discuter.» Un grand progrès heureusement s'est accompli depuis la +Révolution: la morale, comme la science dont elle dérive, est devenue +laïque. C'est la morale des honnêtes gens, celle qui proclame le +devoir, la vertu, l'honneur, le sacrifice, le dévouement au bien et à +la patrie, l'amour des hommes, la solidarité. En outre, de même qu'il y +a une science idéale qui inspire la science positive, il y a une morale +idéale, celle qui préconise la fraternité des peuples et la solidarité +universelle des individus. Cette morale laïque doit pénétrer dans +l'éducation[596]; il faut asseoir nos préceptes sur la connaissance +des lois exactes du monde intérieur et extérieur.--L'article de +Berthelot eut un vif succès parmi les républicains; dans une grande +manifestation, ils le remercièrent d'avoir si bien défendu les droits +de la raison. + + [595] «Mais en vertu de cette même transposition illusoire, née d'un + procédé purement logique que nous rencontrons partout, les religions + ont déduit de la morale certains symboles, certaines idoles divines, + auxquelles elles ont attribué ensuite la vertu d'avoir créé les + notions mêmes, qui avaient au contraire servi à les imaginer». + + [596] «Gardons-nous de penser qu'il s'agisse aujourd'hui, après avoir + éliminé les dogmes formels, de maintenir dans l'éducation, comme ses + principes essentiels, je ne sais quel résidu vaporeux, quel squelette + d'affirmations, dépouillées de la substance dogmatique qui en faisait + autrefois la force et la consistance». + +Tandis que littérateurs et savants dissertaient sur la question +religieuse, un grand fait s'était accompli en France, qui s'imposait à +l'attention des penseurs comme des politiques: c'était la résurrection +du socialisme. Oublié depuis la répression de la Commune, il avait +grandi lentement, obscurément, lorsque les élections législatives de +1893 vinrent apprendre à tous qu'un nouveau parti politique était né. +Ce parti apparut aussitôt comme l'adversaire de l'Eglise. On pouvait +s'y attendre depuis les premières manifestations de ses précurseurs. +Ceux-ci ne ressemblaient point aux socialistes contemporains de +Louis-Philippe, tout empreints de religiosité. Un des plus écoutés +parmi eux, Acollas, n'avait cessé de montrer que l'idée de Dieu ne +repose sur aucun fondement rationnel[597]; aux élections législatives +de 1876 il présenta un programme où la séparation de l'Eglise et de +l'Etat voisinait avec les réformes sociales. La même année, le premier +congrès ouvrier laissait voir chez tous les membres présents un +anticléricalisme passionné. Jules Guesde, lors du procès de 1878 qui le +révéla au public, discuta la formule qui représentait les socialistes +comme les ennemis de la famille, de la propriété, de la religion: nous +voulons, disait-il, conserver la famille, sauvegarder la propriété +en l'universalisant, mais nous combattons la religion qui détourne +les hommes de réaliser la justice dans ce monde, et nous préconisons +l'athéisme. Le programme du parti ouvrier, que Jules Guesde rédigea +d'accord avec Marx en 1880, comportait la suppression du budget des +cultes et la confiscation des biens des ordres religieux[598]. + + [597] V. par exemple, le discours préliminaire de son livre, _Les + droits du peuple_ (1873). + + [598] V. Georges Weill, _Histoire du mouvement social en France_, + 3e éd., p. 205, 223, 234. + +Le parti socialiste formé en 1893, à une époque où la lutte contre le +cléricalisme était apaisée, ne mit point ces questions au premier plan; +cependant il manifesta son éloignement pour les idées religieuses. +Jaurès, présentant au début de la législature la justification du +socialisme, exposa que le triomphe de l'idée laïque avait fait +taire «la vieille chanson» qui charmait jadis les souffrances de +l'humanité; celle-ci réclamait donc un allègement pratique, immédiat, +à ses maux[599]. Jules Guesde, exposant le tableau de la société +collectiviste rêvée par lui, affirma qu'elle se passerait de Dieu, +quand l'homme aurait assez perfectionné l'organisation sociale pour +devenir son propre dieu[600]. Il n'y avait pas de dissidences dans +le parti à ce propos. Sans doute les socialistes reprochaient aux +radicaux d'abuser de l'anticléricalisme, d'y chercher un dérivatif +aux passions populaires afin d'éviter les grandes réformes sociales; +la séparation de l'Eglise et de l'Etat, disaient-ils, marquerait la +fin d'une politique dominée par les questions religieuses. Mais quand +le ministère Méline apparut comme l'allié du parti conservateur, +l'extrême gauche fit partie de la coalition qui signalait sans relâche +ses complaisances envers l'Eglise. Divers symptômes, en effet, +montraient qu'une partie de la bourgeoisie, effrayée par le socialisme +et l'anarchisme, espérait trouver une défense dans la religion[601]. +Rien ne pouvait rendre plus vive l'hostilité des socialistes contre le +parti catholique. Voilà pourquoi l'antisémitisme, qui avait rencontré à +l'origine quelques sympathies chez eux à cause de ses invectives contre +la haute banque, fut désavoué bientôt par les socialistes notables; ils +le dénoncèrent comme l'allié, le serviteur de l'Eglise. Ainsi, même +pendant cette époque d'apaisement qui va de 1890 à 1897, on peut dire +que le conflit entre l'idée laïque et l'Eglise, entre les partis de +gauche et le parti catholique, ne fut jamais absent de la vie politique +ou intellectuelle. + + [599] Chambre, 21 novembre 1893. + + [600] Chambre, juin 1896. + + [601] Sarcey, dont les opinions reflètent bien celles de ses lecteurs + bourgeois, répondait en 1896 à la lettre sympathique d'un curé. Ma + campagne anticléricale, disait-il, je la reprendrais si la religion + voulait redevenir persécutrice, mais ce n'est pas le cas. «L'ennemi, + à cette heure, c'est le collectivisme ou plutôt l'anarchisme; et je + crois, Monsieur le curé, que nous le pouvons combattre côte à côte.» + (_Journal de jeunesse_, p. 391). + + + + +CHAPITRE XIII + +Le réveil de l'anticléricalisme + + +La politique d'apaisement semblait porter ses fruits quand éclata +l'affaire Dreyfus. Il eût été possible, au début, de la considérer +comme un simple litige de droit pénal, comme une erreur judiciaire +à vérifier par l'étude minutieuse des circonstances qui avaient +accompagné la condamnation; mais elle prit aussitôt les proportions +d'une lutte religieuse. Dès que les premiers renseignements furent +publiés sur les projets de Scheurer-Kestner, l'antisémitisme provoqua +d'ardentes manifestations contre toute pensée d'entreprendre la +revision du procès. A la violence déployée par les défenseurs du +jugement de 1894 répondit une passion non moins vigoureuse chez leurs +adversaires. Les premiers se trouvaient surtout dans les partis +de droite, les seconds dans les partis de gauche: si protestants, +israélites et libres penseurs demandaient, chaque jour plus nombreux, +qu'on fît la révision, les catholiques militants et leurs alliés la +repoussaient. Dès le début de 1898, l'Affaire occupa toute la France; +pendant quelques années elle devait dominer la vie publique du pays. +Dreyfusard ou antidreyfusard, anticlérical ou clérical, ce dilemme se +posa partout; les questions religieuses reprirent la première place +dans les polémiques du jour. + +Parmi les défenseurs de l'esprit laïque, ceux dont la parole fit le +plus d'impression furent Emile Zola et Georges Clemenceau. Zola dans +sa jeunesse avait écarté de bonne heure les religions positives, en +demeurant déiste[602]. Il était arrivé depuis lors à l'agnosticisme +complet. Ses articles passionnés stigmatisèrent les méfaits du +cléricalisme et de l'antisémitisme, en adjurant la jeunesse de +combattre pour la liberté. M. Clemenceau, avec une clairvoyance +toujours en éveil, suivait dans ses articles toutes les péripéties, +tous les multiples incidents de l'Affaire. Il montrait la coalition +redoutable constituée pour empêcher qu'on revînt sur une erreur +judiciaire. «Quelle troupe infinie, s'écriait-il, sous la bannière du +Sacré-Cœur!» C'est d'abord le clergé, «le clergé enseignant, le clergé +prêchant, le clergé journaliste, pamphlétaire, le clergé fabricant, +commerçant, exploitant le ciel et la terre, gouvernant les hommes +aux fins de sa domination». Ce sont les deux noblesses, l'ancienne +et la nouvelle, toutes deux «enjuivées, encanaillées de millions +internationaux chrétiennement tondus au nom de l'Evangile sur les +foules épuisées du labeur.». C'est la haute juiverie cléricale; c'est +la bourgeoisie repentie, «revenue des révolutions pour se réfugier +dans les sacristies»; c'est l'armée, dominée par le clergé. «Cependant +l'Église, immuable à travers tout, poursuit sa vie, et renouvelle en ce +siècle qui vit le dernier bûcher les scènes du moyen âge»[603]. + + [602] V. une lettre de lui en 1860 (_Lettres de jeunesse_, p. 130): + il y affirme sa foi en un Dieu créateur et justicier, voit dans Jésus + «un législateur sublime, un divin moraliste». + + [603] _L'iniquité_, p. 152 (article du 21 janvier 1898). + +Aux élections de 1898 les défenseurs de l'esprit laïque dénoncèrent +l'intervention du clergé séculier, plus encore celle du clergé +régulier. M. Clemenceau, par exemple, publia la lettre où l'abbé +Garnier demandait de l'argent à toutes les supérieures des communautés +de France, et la circulaire des Assomptionnistes organisant au grand +jour l'action électorale de l'Église[604]. Tous les adversaires du +ministère Méline signalèrent aux électeurs le danger clérical; les +guesdistes eux-mêmes, tout en se refusant à suivre Jaurès dans sa +campagne pour la révision, montrèrent dans les prétentions du clergé +le signe d'un retour offensif du capitalisme. La plupart des députés +de gauche hésitaient pourtant, à la veille du scrutin, à demander la +révision qui demeurait manifestement impopulaire. Pareille crainte +ne retint pas les groupements de propagande qui s'étaient formés +parmi «les dreyfusards». A leur tête se trouvaient les membres de +l'enseignement, professeurs de Facultés, de lycées ou instituteurs, +habitués à réclamer des preuves et à faire la critique des affirmations +qu'on leur présentait; ils rencontrèrent des adhérents dans la +petite bourgeoisie et surtout parmi les ouvriers militants. C'est +ainsi que se forma cette alliance entre républicains et socialistes, +entre intellectuels et manuels, qui inspira les grandes réunions +publiques tenues de 1898 à 1900. De ce rapprochement naquirent aussi +les Universités populaires: elles eurent quelques années de vie +prospère, grâce à l'enthousiasme des fondateurs, à leur désir passionné +d'inculquer au peuple la foi dans la raison humaine, et l'horreur +du fanatisme religieux. Une association plus étendue, la Ligue des +droits de l'Homme, entreprit de grouper dans la France entière les +partisans de ces idées. Survinrent le procès de Rennes, la grâce du +capitaine Dreyfus, la loi d'amnistie. «L'incident est clos», avait dit +le ministre de la guerre; c'était inexact, mais la détente survenue en +1900, et facilitée par le succès de l'Exposition universelle, permit au +gouvernement d'aborder de nouveaux problèmes. + + [604] _Ibid._, (7 mars 1898). + +Le chef de ce gouvernement, Waldeck-Rousseau, avait depuis longtemps +ses idées arrêtées sur la politique religieuse. Elles ne différaient +point de celles de Gambetta et de Jules Ferry: comme eux il voulait +la laïcité de l'Etat, le maintien du Concordat, le clergé séculier à +l'écart de la politique, les congrégations soigneusement surveillées +et au besoin réprimées. C'étaient les opinions qu'il avait déjà +soutenues en Bretagne avant de devenir député[605]. Ministre en +1883, il combattit devant le Sénat une proposition de Dufaure, en +lui reprochant de confondre les associations et les congrégations, +de vouloir pour celles-ci les mêmes libertés que pour celles-là, de +réduire ainsi beaucoup trop la liberté des associations pour exagérer +celle des congrégations; à ce propos il opposait l'association +qui fortifie l'individu, qui développe sa personnalité, à la +congrégation qui, par les trois vœux imposés à tous ses membres, +détruit cette personnalité[606]. Devenu président du Conseil en +1899, Waldeck-Rousseau conservait les mêmes idées; mais cette fois +le péril causé par les congrégations lui paraissait plus grand, +plus pressant que jamais. Il annonça bientôt à la Chambre qu'il y +avait en France «trop de moines ligueurs et de moines d'affaires», +et que le gouvernement agirait[607]. Le discours prononcé par lui à +Toulouse, le 28 octobre 1900, exposa au pays l'importance de la loi +sur les associations présentée par le ministère. Waldeck-Rousseau +montrait le développement nouveau des ordres religieux, leur richesse +territoriale[608], mais surtout il s'inquiétait de leurs progrès dans +l'enseignement. «Dans ce pays, disait-il, dont l'unité morale a fait, +à travers les siècles, la force et la grandeur, deux jeunesses, +moins séparées encore par leur condition sociale que par l'éducation +qu'elles reçoivent, grandissent sans se connaître, jusqu'au jour où +elles se rencontreront si dissemblables qu'elles risquent de ne plus se +comprendre». + + [605] «Nous voulons un clergé national, plus près encore du pays, + participant à sa vie, partageant toutes ses émotions, et nous voulons + surtout le soustraire à un envahissement progressif, à une influence + politique qui ne tend à rien moins qu'à le détourner de l'apostolat + religieux pour l'enrôler dans l'armée de la contre-révolution. + Les républicains à peine arrivés au pouvoir, nous avons pu voir + s'avançant de toutes parts, nous pressant déjà de ses avant-postes, + une armée internationale, recrutée dans tous les pays, irrégulière, + de tous ordres et de toutes couleurs, se vantant d'avoir l'univers + pour patrie, Rome pour capitale et la France pour campement.» + (_L'Etat et la liberté_, I, discours du 6 septembre 1880). + + [606] «Par l'un de ces vœux, on se détache absolument de ces intérêts + considérés comme vulgaires, qui consistent à être propriétaire, + en d'autres termes, à travailler à la prospérité de son pays. Par + un autre de ces vœux, on se débarrasse de ce que les théologiens + ont appelé un second souci. Ce souci, c'est d'avoir une famille, + d'appartenir à cette famille, et surtout de vivre pour elle.» Puis + vient le vœu d'obéissance. «Or, quand de la personnalité humaine vous + avez retranché ce qui fait qu'on possède, ce qui fait qu'on raisonne, + ce qui fait qu'on se survit, je demande ce qui reste de cette + personnalité» (6 mars 1883). + + [607] 11 avril 1900. Il avait déjà tenu à la Chambre un langage + semblable le 16 novembre 1899. + + [608] D'après lui, la valeur des immeubles possédés par eux dépassait + un milliard; cette richesse augmentait encore aux dépens du clergé + séculier, car on voyait «l'Eglise de plus en plus menacée par la + Chapelle». + +La discussion de la nouvelle loi devant la Chambre fut longue et +animée. Parmi les partisans des mesures proposées, quelques-uns +trouvaient le gouvernement trop timide. M. Viviani déclara qu'on avait +tort de vouloir faire une différence entre le clergé séculier, plus +national, et le clergé régulier, plus romain; les desservants qui +veulent échapper à la tyrannie des évêques, les prélats qui veulent +conserver leur autorité sur le bas clergé, tous ont les yeux tournés +vers Rome. L'orateur affirmait que l'Etat républicain serait obligé +bientôt de renoncer au Concordat, et l'exhortait à opposer son idéal +terrestre à l'idéal religieux du catholicisme[609]. Le rapporteur +de la loi, Trouillot, maintint comme le ministre la distinction +entre le clergé séculier et le clergé régulier; il signala toutes +les ruses employées par les congrégations pour tourner les lois et, +reprenant la tradition de Paul Bert, il cueillit dans un récent traité +de théologie diverses maximes qui prouvaient l'immoralité de la +casuistique[610]. Le président du Conseil prit souvent la parole pour +défendre son projet. Dans une rapide esquisse historique, il montra +les congrégations excitant aux époques les plus diverses l'inquiétude +chez tous les gouvernements par leurs richesses et leurs progrès; +à la fin du XIXe siècle elles ont constitué une véritable armée, +l'armée de la contre-révolution[611]. Quant aux écoles congréganistes, +elles enseignent aux enfants le mépris des lois françaises[612]. +Waldeck-Rousseau avait soin d'invoquer la tradition des bourgeois +gallicans, de citer Lainé, Dupin, car il admirait les formules de ces +légistes consommés. Les mêmes arguments reparurent devant le Sénat, et +la loi fut promulguée en 1901. + + [609] «Si vous trouvez en face de vous, comme M. de Mun vous l'a + promis, cette religion divine qui poétise la souffrance en lui + promettant les réparations futures, opposez-lui la religion de + l'humanité qui, elle aussi, poétise la souffrance, en lui offrant + comme récompense le bonheur des générations». Waldeck-Rousseau blâma + ce discours qui, disait-il, était pour l'opposition «une véritable + bonne fortune» (Sénat, 13 juin 1901). + + [610] Chambre, 17 janvier 1901. + + [611] Chambre, 21 janvier. + + [612] «Qu'apprendra l'enfant dans ces établissements ou aux mains de + ces religieux? Il apprendra qu'il y a des lois qui sont méprisables, + que la société issue de 1789 n'est qu'un pouvoir passager, précaire + et subalterne et qu'il y a, en un mot, une théocratie qui a le droit + de reviser ses arrêts» (Chambre, 25 mars 1901). + +L'importance prise par ce débat était si grande que la question +des «moines» devint la «plateforme» des élections législatives en +1902[613]. Elles assurèrent la victoire du gouvernement et firent +arriver à la Chambre une majorité compacte, exaspérée par les attaques +des catholiques militants, prête à punir les congrégations de l'appui +qu'elles avaient fourni à ces attaques. La retraite volontaire +de Waldeck-Rousseau amena au pouvoir Emile Combes, qui fit de la +lutte contre le cléricalisme l'objet principal de sa politique. La +loi de 1901 fut appliquée de la façon la plus rigoureuse, malgré +Waldeck-Rousseau qui se plaignit qu'on eût transformé une loi de +contrôle en une loi d'exclusion; des lois nouvelles furent dirigées +contre les ordres enseignants; des mesures minutieuses furent adoptées +pour liquider les biens des congrégations dissoutes. Le président du +Conseil apporta le même soin à surveiller le clergé séculier, à tenir +tête au pape. Les autres membres du ministère le secondaient. Le +général André, ministre de la guerre, se distingua spécialement par son +ardeur. Elle le conduisit à faire constituer des dossiers renfermant +des fiches sur les officiers suspects d'opinions réactionnaires et +cléricales. La découverte de ces dossiers provoqua un tel soulèvement +de l'opinion que le ministre de la guerre dut se retirer; sa démission +fut bientôt suivie par celle du cabinet tout entier. + + [613] Ces élections furent préparées par une ardente lutte de presse. + Comme exemples de la polémique anticléricale dans des journaux + départementaux, citons deux livres parus en 1901, _La lutte contre + le cléricalisme_ par Meyrac (recueil d'articles parus dans le _Petit + Ardennais_) et _L'immoralité de la morale cléricale_ par Cadix + (recueil d'articles publiés dans le _Petit Comtois_). + +Pendant que l'œuvre parlementaire se poursuivait ainsi, des groupements +se formaient pour reprendre et développer d'une façon permanente +l'œuvre d'éducation populaire commencée dans ce que le langage courant +nommait les U. P. Les Jeunesses laïques, par exemple, constituées +d'abord isolément dans quelques villes, se groupèrent en une fédération +qui depuis 1902 posséda son organe propre, les _Annales de la jeunesse +laïque_. Les fondateurs, des jeunes gens, annoncèrent l'intention de +travailler à faire des mœurs républicaines. Ils adressèrent un appel +à plusieurs maîtres de l'enseignement supérieur, qui répondirent +volontiers. Lavisse, par exemple, entreprit de définir le mot _laïque_, +de montrer toute la grandeur de l'idéal résumé par ce mot[614]. +Divers écrivains républicains, Georges Clemenceau, Anatole France, +Gustave Geffroy, d'autres encore donnèrent des articles à cette revue. +Les Jeunesses laïques voulurent se réunir et se concerter dans des +congrès périodiques. Le premier, tenu en novembre 1902, formula ses +résolutions sur le droit de l'enfant en matière d'enseignement. Le +second, en 1903, eut un caractère politique beaucoup plus marqué: le +socialisme, brillamment représenté par M. Vandervelde, rencontra des +adhésions chaleureuses; l'antimilitarisme, fruit de l'affaire Dreyfus, +trouva aussi bon accueil. Le congrès s'occupa surtout de définir et de +justifier la morale laïque[615]. + + [614] «Etre laïque, ce n'est pas limiter à l'horizon visible la + pensée humaine, ni interdire à l'homme le rêve, et la perpétuelle + recherche de Dieu: c'est revendiquer pour la vie présente l'effort du + devoir. + + Ce n'est pas vouloir violenter, ce n'est pas mépriser les consciences + encore détenues dans le charme des vieilles croyances; c'est refuser + aux religions qui passent le droit de gouverner l'humanité qui dure. + + Ce n'est point haïr telle ou telle église ou toutes les églises + ensemble; c'est combattre l'esprit de haine qui souffle des + religions, et qui fut cause de tant de violences, de tueries et de + ruines. + + Etre laïque, c'est ne point consentir la soumission de la raison + au dogme immuable, ni l'abdication de l'esprit humain devant + l'incompréhensible; c'est ne prendre son parti d'aucune ignorance. + + C'est croire que la vie vaut la peine d'être vécue, aimer cette vie, + refuser la définition de la terre «vallée de larmes», ne pas admettre + que les larmes soient nécessaires et bienfaisantes, ni que la + souffrance soit providentielle; c'est ne prendre son parti d'aucune + misère... + + Etre laïque, c'est avoir trois vertus: la charité, c'est-à-dire + l'amour des hommes; l'espérance, c'est-à-dire le sentiment + bienfaisant qu'un jour viendra, dans la postérité lointaine, où + se réaliseront les rêves de justice, de paix et de bonheur, que + faisaient, en regardant le ciel, les lointains ancêtres; la foi, + c'est-à-dire la volonté de croire à la victorieuse réalité de + l'effort perpétuel» (_Annales_, nº 1, juin 1902). + + [615] L'ordre du jour suivant fut voté à l'unanimité: «La morale + laïque doit être scientifique, sociale, humaine. Elle s'appuie sur la + raison et sur l'expérience: 1º pour garantir et développer la liberté + individuelle; 2º pour assurer la justice sociale par la solidarité + nationale et internationale des individus et des peuples». + +Rien ne montra mieux l'intensité des passions anticléricales que le +succès obtenu pendant quelques années par le journal la _Raison_. +Fondé en 1901, il trouva de nombreux abonnés quoiqu'il négligeât +volontairement les questions d'actualité; cette prospérité devait être +compromise plus tard par des querelles entre les deux fondateurs, MM. +Victor Charbonnel et Henry Bérenger. La _Raison_ déclara la guerre +au catholicisme, et parfois à toute religion. M. Charbonnel, dans un +feuilleton souvent interrompu et repris sur «l'histoire sanglante de +l'Eglise»[616], raconta les persécutions et les massacres ordonnés par +elle. Des correspondants nombreux flétrirent la tiédeur des préfets +qui tardaient à laïciser les écoles, ou la trahison de quelques +instituteurs et institutrices qui faisaient apprendre la prière aux +enfants des écoles communales; on publia les noms de certains hommes +politiques de gauche qui faisaient faire la première communion à +leurs enfants. Sous le ministère Combes, la _Raison_ signala tous les +républicains, fonctionnaires ou députés, qui paraissaient abandonner +ou négliger la cause de la libre pensée. Les principaux rédacteurs +s'appliquaient à fortifier la doctrine laïque, à justifier par des +arguments solides la campagne contre l'Eglise. M. Henry Bérenger montra +que la Libre Pensée n'est pas uniquement l'anticléricalisme, qu'elle +doit respecter la réflexion sur l'Inconnu qui nous entoure[617]. +M. Albert Bayet affirma que la libre pensée, quelque forme qu'on +veuille lui donner, doit être _d'abord_ «la revendication constante +du droit de penser librement, l'habitude d'exercer soi-même et de +reconnaître aux autres ce droit»[618]. Il invita les libres penseurs +à faire leur propagande sérieusement, sans violence, à respecter des +idées encore chères à beaucoup d'hommes de bonne foi, à n'employer le +rire voltairien qu'avec discrétion[619]. Un maître de l'histoire des +religions, Maurice Vernes, exposa que les conclusions de cette science +nouvelle étaient fatales au christianisme: l'acte religieux, dans le +culte chrétien comme dans tous les autres, consiste à solliciter d'un +dieu une faveur, une mesure d'exception; les religions ont par là +soulevé contre elles le sentiment de la justice égale pour tous. Quant +à la papauté, l'histoire nous apprend qu'elle fonde ses prétentions sur +des documents apocryphes, et que son prétendu créateur, saint Pierre, +n'est peut-être jamais venu à Rome[620]. + + [616] Cf. la conférence de Charbonnel, _L'Eglise et la République_, + 1900. + + [617] Voici comment il définit l'objet de la libre pensée: «Protéger + la liberté de penser contre toutes les religions et tous les + dogmatismes, quels qu'ils soient, et assurer la libre recherche de + la vérité par les seules méthodes de la raison» (_La Raison_, 21 + décembre 1902). + + [618] _Ibid._, 28 août 1904. + + [619] «Trop souvent, nous nous sommes contentés de ridiculiser, de + flétrir des idées qui assurément sont ridicules ou honteuses en + elles-mêmes, mais que nous devions respecter dès l'instant que des + hommes de bonne foi les admettaient... Les idées vieillies et que + la mort guette furent, en leur temps, des idées jeunes auxquelles + se dévoua l'élite des esprits. Et il suffit de s'en souvenir pour + combattre avec fermeté, mais sans violence, pour rester bienveillant + à des doctrines, à des croyances dont le seul tort est d'avoir vécu + trop longtemps» (4 septembre 1904). + + [620] 18 septembre 1904. + +La _Raison_ s'appliqua pendant plusieurs années à faire connaître, à +encourager, à unir toutes les sociétés de Libre Pensée qui existaient +en France. Elle contribua de cette manière à préparer les congrès +internationaux de la Libre Pensée. Celui de Genève, en 1902, eut un +certain retentissement et fut suivi d'un congrès français qui fonda +l'Association Nationale des libres penseurs de France. On parla +bien davantage du congrès international tenu à Rome, dans la ville +des papes, en septembre 1904. L'assemblée fut très bruyante: les +divisions des libres penseurs italiens, troublés par les incidents +tragiques de la grève générale près de Milan; les protestations des +anarchistes contre une adresse destinée à féliciter le ministère +Combes; d'autres épisodes encore empêchèrent les 4.000 membres présents +de discuter avec sang-froid les questions portées au programme. Les +900 congressistes français n'étaient pas les moins agités. On écouta +cependant avec déférence la lettre à la fois énergique et modérée de +Berthelot--Rome, disait le savant, «a été le centre de l'oppression +de la science et de la pensée pendant plus de quinze cents ans»; elle +a brûlé Giordano Bruno et condamné Galilée: nous avons donc raison +d'élever notre drapeau en face du Vatican. Mais nous saurons éviter de +devenir injustes à notre tour. «Quels qu'aient été les crimes de la +théocratie, nous ne saurions méconnaître les bienfaits que la culture +chrétienne a répandus autrefois sur le monde. Elle a représenté une +phase de la civilisation, un stade, aujourd'hui dépassé, au cours +de l'évolution progressive de l'humanité. Il serait contraire à nos +principes d'opprimer à notre tour nos anciens oppresseurs, s'ils se +bornent à demeurer fidèles à des opinions d'autrefois, sans prétendre +les imposer»[621]. + + [621] Cette lettre a été réimprimée dans le livre de Berthelot, + _Science et libre pensée_. Le congrès de Rome vota la déclaration de + principes rédigée par M. Ferdinand Buisson. D'après ce document, la + Libre Pensée est «un engagement général de rechercher la vérité, en + quelque ordre que ce soit, uniquement par les ressources naturelles + de l'esprit humain, par les seules lumières de la raison et de + l'expérience... La Libre Pensée est laïque, démocratique et sociale, + c'est-à-dire qu'elle rejette, au nom de la dignité humaine, ce triple + joug; le pouvoir abusif de l'autorité en matière religieuse, du + privilège en matière politique et du capital en matière économique». + (V. Buisson, _La foi laïque_). + +Anatole France participait avec ardeur à la lutte contre le +cléricalisme. A la veille des élections de 1902 il avait déjà convié +tous les républicains à s'unir contre les moines. En 1904, il reprit +son cri de guerre contre eux, et surtout il convia les ministres de la +République à briser le Concordat: «Vous n'avez pas de pardon à attendre +de l'Eglise, écrivait-il, vous êtes à ses yeux comme si vous n'étiez +pas, puisque vous n'êtes plus catholiques... Gardez-vous de lui céder: +elle ne vous cédera rien... Ces forces qu'elle tourne contre vous, +de qui les tient-elle? De vous. C'est vous qui, par le Concordat, +maintenez son organisation, son unité... Rompez les liens par lesquels +vous l'attachez à l'Etat, brisez les formes par lesquelles vous lui +donnez la contenance et la figure d'un grand corps politique, et vous +la verrez bientôt se dissoudre dans la liberté»[622]. + + [622] _L'Eglise et la République_, p. 118-120. La plus grande partie + de cet écrit a d'abord formé une préface au recueil des discours de + Combes, _Une campagne laïque_ (1904). + +Cette ardeur anticléricale n'était pas approuvée par tous les +républicains. Plusieurs, parmi ceux qui avaient le plus contribué à +défendre les lois scolaires contre l'Eglise, trouvaient qu'on allait +trop loin et qu'on méconnaissait la promesse faite jadis de combattre +le cléricalisme sans toucher au catholicisme. Ces critiques furent +présentées avec force par un homme retiré des luttes politiques, +René Goblet, aux rédacteurs des _Annales de la jeunesse laïque_. Le +tort des républicains et des radicaux, disait-il, est de vouloir +remplacer le programme démocratique et social, qu'ils n'ont pas su +arrêter nettement, par la lutte contre le cléricalisme: qu'ils fassent +la séparation de l'Eglise et de l'Etat, rien de mieux; mais qu'ils +laissent la liberté aux catholiques et n'attaquent jamais le sentiment +religieux.--La liberté, lui répondit le fondateur des _Annales_, ne +doit pas être pour notre parti une nouvelle idole; elle n'est pas la +base de la société, mais le but auquel celle-ci aspire. La société +doit réaliser d'abord la justice par les réformes sociales, assurer le +triomphe de la vérité par l'instruction; elle pourra ensuite organiser +la liberté[623]. + + [623] _Annales_, août et septembre 1902. «Toute religion, ajoutait + Georges Etber, est une religion de la lettre; aucune religion ne peut + être une religion de l'esprit... Je hais toutes les religions dont + on peut lire l'histoire à travers les siècles à la lueur des bûchers + qu'elles ont allumés» (octobre 1907). + +Goblet revint à la charge en attaquant le projet de loi du ministère +Combes sur les congrégations. Cette nouvelle atteinte à la liberté +lui paraissait dangereuse; il constatait que les radicaux, loin +de rester fidèles à leurs anciennes idées sur la séparation, +paraissaient désireux de resserrer les liens des deux puissances, +de fortifier l'autorité de l'Etat sur l'Eglise[624]. Le débat prit +une grande ampleur à cause de l'intervention de M. Buisson, qui +étudia la situation de l'anticléricalisme. Celui-ci, dit-il, avec les +conséquences politiques inévitables qu'il entraîne, est spécial aux +pays latins demeurés hostiles à la Réforme; il est devenu le lien +principal de tous les groupes de gauche[625]. La loi de 1901 «est comme +la déclaration de principes de l'anticléricalisme. C'est le premier +acte public engageant à fond la République dans cette lutte avec +l'Eglise, jusque là semée de tant d'armistices, de traités de paix +et de compromis tacites.» Les élections de 1902 ont fait appliquer +cette loi dans le sens le plus rigoureux; c'est l'heure du triomphe +pour l'anticléricalisme, et c'est aussi l'heure de la crise. Quelques +républicains veulent attaquer la religion elle-même, en disant que +c'est une maladie mentale de l'humanité, dont le cléricalisme constitue +l'exploitation politique. Mais l'histoire, la critique, la psychologie +ne permettent plus de considérer la religion sous ce jour[626]. Elle +s'explique par le mystère qui nous entoure: il y a des harmonies dans +l'art, des émotions dans la vie, des partis-pris moraux qui existent +sans qu'on puisse les démontrer; voilà qui justifie l'instinct +religieux. + + [624] _Revue politique et parlementaire_ (juin 1903). + + [625] «De même que peu à peu, au cours du XIXe siècle, par la + logique des choses, l'Eglise romaine a pris la direction, à leur + insu parfois, de tous les éléments _conservateurs_, auxquels seule + elle peut donner un lien en leur donnant une âme, de même la guerre + à l'Eglise fait l'unité du parti opposé. C'est le véritable nœud + de l'alliance, la seule raison d'action commune entre libéraux et + républicains sous l'Empire, opportunistes et radicaux, modérés et + socialistes sous la République» (_Revue politique et parlementaire_, + octobre 1903). + + [626] «Aux yeux de l'historien, la religion n'a jamais été autre + chose que l'ensemble des idées, des sentiments et des actes par + lesquels l'homme, à un moment donné, traduit sa conception actuelle + du monde et de ses relations avec le monde. Prenez sur un point du + globe, à une heure quelconque, un peuple quelconque, enquérez-vous de + ses dieux, vous connaîtrez tout de suite sa civilisation». + +Mais, continue Buisson, l'Eglise catholique possède en France un +régime d'exception: en matière d'enseignement, par l'existence +de la loi Falloux; en matière d'association, par l'existence des +ordres religieux; en matière de culte, par le Concordat. Ce régime +d'exception doit prendre fin. «Ces trois places fortes enlevées à la +contre-révolution, le régime d'égalité sous le droit commun se trouve +rétabli, l'état de guerre a pris fin. Et du coup, il ne reste plus +de place pour l'anticléricalisme. Il ne sera plus qu'une expression +historique, un point de vue dépassé: son triomphe aura été de se rendre +à jamais inutile». Goblet répondit en approuvant les idées de M. +Buisson sur la dénonciation du Concordat et sur les vrais caractères du +sentiment religieux; mais il lui reprocha de se contredire en exigeant +la suppression légale des couvents, alors que la loi ne devait pas les +distinguer des autres associations[627]. + + [627] _Revue politique et parlementaire_, décembre 1903. + +Peu de temps après ce débat où les deux contradicteurs s'entendirent +pour demander la séparation, la loi qui tendait à créer ce nouveau +régime religieux vint en discussion devant le Parlement. Je ne +raconterai pas les incidents qui avaient préparé le dépôt de cette +loi; disons seulement que les deux pouvoirs, dont l'entente plus +ou moins cordiale était nécessaire au fonctionnement du Concordat, +se trouvèrent depuis 1903 personnifiés par deux hommes d'une égale +conviction, d'une égale intransigeance, Pie X et Combes. De là des +froissements, des chocs de plus en plus violents; le rappel de +l'ambassadeur de France après la circulaire du Vatican sur la visite +du président de la République à Rome, le conflit insoluble au sujet +de la démission de deux évêques, tout cela devait faciliter au parti +radical, si puissant dans la Chambre de 1902, la réalisation de son +programme traditionnel. La démission du ministère Combes n'arrêta pas +le travail législatif commencé avec son assentiment, et la Chambre put +ouvrir, le 21 mars 1905, la discussion sur le projet de loi. Ce qui +ressortit de ce long débat, c'est que tous les républicains, partisans +ou adversaires de la séparation, affirmaient la volonté de maintenir +le caractère complètement laïque de l'Etat. Paul Deschanel montra +que la logique de l'histoire conduisait à la séparation: d'abord le +spirituel et le temporel furent confondus, ensuite vint le temps +des religions d'Etat, puis des religions reconnues par l'Etat; peu +à peu les choses de la conscience sont devenues indépendantes de la +politique. C'est un progrès que la France eût réalisé plus tôt sans +Bonaparte, car personne, excepté lui, ne songeait en 1800 à un nouveau +Concordat. Celui-ci a refait l'alliance étroite des deux puissances, +«l'Etat essayant d'enrégimenter le clergé, l'Eglise s'efforçant de +faire servir les gouvernements temporels au salut des âmes». Ce régime +doit finir: on ne saurait prolonger indéfiniment l'existence d'un +pacte qui ne répond plus aux besoins de la société. M. Barthou insista +sur les provocations pontificales et soutint que la guerre acharnée +de l'épiscopat contre la République démontrait le peu d'utilité du +Concordat pour l'État français. Un protestant, M. Réveillaud, prédit +que la séparation nuirait au cléricalisme seul et respecterait le +catholicisme selon le suffrage universel, tel que l'avait défini +Littré. Le rapporteur, M. Briand, rappela comme M. Barthou que les +évêques, choisis pourtant avec soin par le gouvernement, s'étaient +dressés contre la République à toutes les heures de crise; celle-ci +pouvait donc déchirer un pacte inutile, à condition de rassurer les +catholiques en faisant une séparation libérale. + +Parmi les républicains adversaires de la séparation, M. Charles +Benoist rappela que, depuis le temps de Machiavel, tout le mouvement +de l'histoire «emporte constamment, irrésistiblement, l'Etat vers la +laïcité»; mais il invoquait la tradition des légistes français pour +demander, au nom de l'intérêt de l'État, qu'on maintînt des relations +régulières avec l'Église. M. Raiberti exprima la crainte de voir +naître dans chaque village une association cultuelle qui dominerait la +commune. Ribot montra que le Concordat n'avait point empêché l'État +de séculariser les institutions nationales et signala les dangers du +nouveau régime, liberté illimitée du clergé, renaissance des luttes +religieuses, menaces pour le protectorat français en Orient. Si les +orateurs du parti catholique attaquaient la séparation, ce fut moins +pour elle-même que parce qu'ils y voyaient la préface d'un ensemble +de mesures visant à déchristianiser la France par la force[628]. La +majorité républicaine fit de nombreuses concessions aux partisans d'un +régime libéral et vota la loi qui, après la ratification du Sénat, +fut promulguée en décembre 1905. Les élections législatives de 1906 +prouvèrent qu'elle était acceptée par le pays; aussi entra-t-elle en +vigueur[629]. La pensée de Benjamin Constant et de Vinet, de Lamennais +et de Prévost-Paradol s'est trouvée ainsi réalisée. + + [628] L'abbé Gayraud seul vint exposer à la tribune la doctrine du + _Syllabus_. + + [629] Rappelons qu'elle a été acceptée intégralement par les + protestants et les israélites. Elle fut condamnée par Pie X, qui + interdit de former les associations cultuelles; de là résultèrent + les lois du 2 janvier et du 28 mars 1907, du 13 avril 1908. Le + rapprochement survenu après la guerre entre la France et le Vatican a + fait préparer à Rome le projet de statuts d'associations diocésaines; + le Conseil d'Etat, par un avis du 13 décembre 1923, l'a déclaré + conforme à la loi de 1905. Le pape, dans sa lettre du 18 janvier + 1924, a autorisé les évêques de France à créer des associations. + + + + +CHAPITRE XIV + +La pensée laïque + + +I + +Les représentants du haut enseignement philosophique sont tous d'accord +pour revendiquer les droits de la raison et la libre recherche de +la vérité. Mais cette unanimité se concilie avec des divergences +nombreuses dans l'attitude prise par eux vis-à-vis de la religion. + +Plusieurs d'entre eux ont estimé nécessaire d'aborder l'étude +objective des religions; les phénomènes religieux fournissent, +comme tous les autres phénomènes, des matériaux à l'observation +réfléchie et désintéressée. Il s'est formé ainsi une psychologie +religieuse et une sociologie religieuse. Théodule Ribot, par exemple, +exposant la psychologie des sentiments, ne manque pas de faire une +place très grande au sentiment religieux. Dans l'évolution de ce +sentiment il distingue trois périodes: la première est celle de la +perception et de l'imagination concrète, où dominent la peur et les +tendances utilitaires; puis c'est l'époque de l'abstraction et de la +généralisation moyennes, caractérisée par l'adjonction d'éléments +moraux; enfin apparaissent les plus hauts concepts, quand le sentiment +religieux, dépouillé de l'élément affectif, tend à se confondre avec +les sentiments intellectuels[630]. Quant à la sociologie religieuse, +Durkheim et ses collaborateurs de _l'Année sociologique_ en ont fait +une véritable science, reposant sur une quantité sans cesse accrue de +documents historiques, ethnographiques et archéologiques. Elle vient +rejoindre ainsi l'histoire des religions, qui a fait tant de progrès +depuis un demi-siècle. + + [630] Voir à ce propos Ribot, _La psychologie des sentiments_. On + trouve une méthode semblable dans les _Etudes d'histoire et de + psychologie du mysticisme_, par Delacroix (1908). «Nous voudrions, + dit-il dans sa préface, avoir exposé les faits comme ferait un + théologien informé et critique, parce qu'il n'y a, au fond, qu'une + méthode historique. Quant à l'interprétation, les théologiens ne + s'étonneront pas de nous trouver en désaccord avec eux. Ils voient + les choses du point de vue du surnaturel; nous les voyons du point de + vue de la nature». + +Certains philosophes ont le désir de concilier la raison et la foi; +s'ils ne le font pas de la même manière que les théologiens, ils ont +renoncé au silence prudent que Victor Cousin prétendait imposer à ses +disciples sur les problèmes difficiles. Emile Boutroux, par exemple, +reconnaît à la science le droit de porter ses investigations dans les +domaines qui lui étaient jadis interdits; cela n'empêchera pas l'homme +de continuer à cultiver le sentiment religieux, source d'énergie et +de foi. La religion continuera probablement à vivre, mais à condition +qu'elle reste en contact avec les idées et les vœux de l'humanité, +qu'elle développe son élément spirituel sans le laisser emprisonné dans +des formes politiques ou des textes morts[631]. La philosophie de +M. Bergson a été interprétée par beaucoup de ses adeptes comme la +doctrine la plus propre à mettre d'accord la pensée libre et la croyance +religieuse. + + [631] «Ce qui a pu paraître contradictoire avec les idées ou les + institutions modernes, c'est telle ou telle forme extérieure, + telle ou telle expression dogmatique de la religion, vestige + de la vie et de la science des sociétés antérieures; ce n'est + pas l'esprit religieux, tel qu'il circule à travers les grandes + religions» (_Science et religion_, p. 377).--Un philosophe inconnu + du grand public, mais très apprécié de ses pairs et de ses élèves, + Hannequin, montrait aussi la conciliation possible avec la religion, + pourvu qu'elle abandonnât son projet de dominer la société + (v. l'introduction de ses _Etudes d'histoire des sciences et d'histoire + de la philosophie_). + +Un autre penseur bien connu du public lettré, Alfred Fouillée, sans +attaquer l'Eglise a revendiqué avec force les droits de l'esprit +laïque[632]. On ne saurait nier, dit-il, que l'esprit chrétien recule +devant l'esprit moderne: «resterait à savoir si c'est vraiment la faute +des sociétés modernes, transformées malgré elles par les progrès de +la science, de la philosophie, de l'histoire, ou si c'est la faute du +christianisme romain, qui incarne les croyances d'autrefois en les +opposant aux connaissances d'aujourd'hui»[633]. L'Église catholique +opéra autrefois chez les peuples latins une sélection à rebours, en +chassant ou en frappant les meilleurs des hétérodoxes: aujourd'hui elle +fait encore une sélection à rebours en condamnant au célibat les hommes +qui entrent dans le clergé par attachement à l'idéal. La France, quoi +qu'en disent quelques apologistes, ne représente pas le catholicisme. +«Ce qu'elle symbolise avant tout dans le monde entier, ce sont certains +principes de droit universel et de fraternité universelle dont les +étrangers peuvent bien affecter de sourire, mais dont ils reconnaissent +au fond la grandeur»[634]. + + [632] Sa thèse du doctorat en 1872 lui valut déjà les attaques de la + presse catholique. + + [633] _La France au point de vue moral_, p. 61. + + [634] _La France au point de vue moral_, p. 62. Fouillée reproche + à l'ascétisme catholique d'avoir produit, «par réaction contre la + continence sacerdotale, l'incontinence laïque». Il reproche aussi + à l'Eglise de vouloir lier la morale à la religion: «Si, chez les + enfants du peuple, l'abandon simultané des règles morales et des + croyances religieuses, se produit souvent, c'est parce qu'on n'a pas + fait, dès l'école, la légitime distinction de ces deux sphères» (_La + démocratie politique et sociale en France_, p. 139). L'Eglise peut + d'ailleurs, à côté des éducateurs laïques, faire une œuvre utile: + «Rendre aux dogmes leur sens le plus large et aussi le plus profond, + accorder une plus grande place à l'enseignement des devoirs moraux et + sociaux, tel serait, pour le clergé français, le moyen de s'associer + à l'effort commun en vue de la moralisation nationale» (_La France au + point de vue moral_, p. 68). + +D'autres philosophes se sont montrés plus combatifs que Fouillée. Un +moraliste breton, Jacob, voulut mettre ses compatriotes en garde contre +le péril clérical. Ce péril est réel, dit-il, à cause de la puissante +organisation de l'Eglise, à cause de ses ambitions illimitées. Il faut +défendre contre ce danger l'école nationale, «la libérale, hospitalière +et vivante école de France, l'école qui croit passionnément au clair +génie de nos ancêtres et à l'obligation de le faire prévaloir sur toute +les forces d'hypocrisie et toutes les puissances de ténèbres, l'école +où peuvent, au moyen des concessions les plus légères et les plus +raisonnables, se rencontrer et s'accorder tous les citoyens qui veulent +que la patrie soit plus qu'une étiquette, une pensée commune et une +commune volonté»[635]. + + [635] _Pour l'école laïque_, p. 92. + +Mais le philosophe breton ne craint pas de dire à ses amis de dures +vérités[636]. Il leur recommande le sérieux de la vie, le souci +de l'intérêt général, comme les meilleurs moyens de paralyser le +cléricalisme[637]. + + [636] «Dans nos campagnes--et même dans nos villes--je n'ai pas + toujours trouvé les libres penseurs parmi les gens les plus + rangés, les plus laborieux, les plus sobres, les plus respectueux + d'eux-mêmes.» (_ibid._, p. 22). + + [637] «Il n'est fort que par notre faiblesse, il n'est puissant + que par nos fautes, et vous pouvez être assurés que nous ne le + subirons jamais si, par notre égoïsme, par nos haines, par nos + intolérances, nous ne l'avons appelé sur nous comme le châtiment + naturel que réserve aux races affaiblies cette justice immanente + de l'histoire dont parlait éloquemment Gambetta» (p. 190).--Un + philosophe étranger à la politique, Hamelin, ami de Jacob, partageait + ses idées; la religion lui semblait inutile pour la morale. «Dans + une morale rationnelle, écrit-il, Dieu ne saurait intervenir comme + source de l'obligation. Dieu ne saurait se passer de l'obligation, + si obligation et rationalité sont la même chose; en revanche rien ne + se passe mieux de Dieu que l'obligation.» (_Essai sur les éléments + principaux de la représentation_, 1907, p. 416). + +Nul n'a lutté pour l'esprit laïque avec autant d'ardeur et de +persévérance que Gabriel Séailles. D'après lui, les dogmes chrétiens +sont morts, détruits par la démonstration de vérités qui ne peuvent +se concilier avec eux. Nous savons qu'il n'y a pas un monde unique, +ayant la terre comme centre, mais des milliers de mondes, et la terre +dans l'un d'eux, réduite au rôle d'un astre subalterne. L'histoire de +l'humanité n'est plus réduite à celle de quelques peuples, dominés +par l'apparition de la Bible et de l'Evangile; la Chine et l'Inde +nous ont révélé des sociétés formées en dehors de la nôtre, et qui +maintenant seulement commencent à entrer en rapports avec elle. Le +miracle, qui autrefois prouvait la religion, devient pour nous un +motif de douter; qu'est-ce d'ailleurs que l'action surnaturelle du +Dieu guérissant quelques pèlerins, si on la compare à la découverte +du savant apportant la santé à des milliers de malades par un sérum +nouveau?--Soit, diront quelques chrétiens, nous acceptons la science +moderne, mais nous conservons la morale chrétienne.--Vaine tentative, +répond Séailles; l'esprit humain recherche l'harmonie entre ses +diverses conceptions. La morale chrétienne se préoccupe surtout de la +vie future; l'homme d'aujourd'hui songe à bien accomplir sa tâche sur +terre. Elle recommande la fraternité, l'amour, mais elle méconnaît le +droit, la justice, favorisant ainsi les persécutions et les privilèges. +Elle s'attache aux individus, alors que notre morale devient sociale. +Celle-ci, nous dit-on, manque d'autorité; mais elle a l'autorité du +vrai, plus solide que celle de dogmes naïfs comme le péché originel ou +la rédemption par le sacrifice[638]. + + [638] _Pourquoi les dogmes ne renaissent pas_, dans _Les affirmations + de la conscience moderne_. + +Tous ces penseurs indépendants se réclament de la science. Les +antinomies entre les conclusions de la science et les affirmations +de la foi ont aussi détaché de l'Église plusieurs prêtres longtemps +soucieux de la défendre ou de la rajeunir. M. Loisy, sommé de se +rétracter, finit par écrire au pape: «Il n'est pas en mon pouvoir de +détruire en moi-même le résultat de mes travaux»[639]. Un historien, +M. Houtin, constata les artifices employés par les orthodoxes pour +cacher les découvertes de la critique biblique ou pour concilier les +récits de la Genèse avec les résultats des sciences naturelles[640]. +Un philosophe, Marcel Hébert, après avoir essayé une interprétation +nouvelle du dogme, a demandé que l'homme substitue à la croyance en +Dieu la religion de la justice et de la solidarité[641]. + + [639] Lettre à Pie X, 28 février 1904. V. le récit contenu dans + _Choses passées_. + + [640] V. par exemple, _La question biblique chez les catholiques de + France au XIXe siècle_, 2e éd., p. 204 sqq. + + [641] V. _L'évolution de la foi catholique_, p. 210. Marcel Hébert, + mort en 1916, avait demandé que M. Wilfred Monod ou tout autre libre + croyant parlât sur sa tombe, afin d'attester que «je n'ai pas voulu + d'une inhumation matérialiste, et que je meurs croyant et espérant» + (v. _Revue chrétienne_, 1916). + + +II + +Tandis que les philosophes et les savants exposaient leurs doctrines, +l'école laïque s'établissait peu à peu en France. La loi scolaire de +1886 avait prescrit la laïcisation progressive de toutes les écoles +communales; à mesure qu'elles échappaient aux congrégations, les +catholiques s'appliquèrent à leur opposer des écoles confessionnelles, +avec un succès variable selon les régions[642]. Mais la loi fut +appliquée, si bien que vers le début du XXe siècle chaque village +possédait une école ouverte aux enfants de toutes les confessions et +surveillée par l'Etat. + + [642] Jean Macé, qui redoutait ces écoles rivales, avait proposé + au Sénat (mars 1886) de laisser au ministre le droit d'ajourner la + laïcisation dans les communes disposées à les créer; le ministre, + Goblet, fit repousser l'amendement. Sur le succès des écoles libres + dans les pays où les châtelains les ont imposées, v. André Siegfried, + _Tableau politique de la France de l'Ouest_, _passim_. + +Dans quel esprit s'est poursuivie la transformation de l'enseignement +populaire? Quelles pensées animaient les hommes qui l'ont inspirée, +dirigée? Le mieux est d'interroger les plus notables d'entre eux, +Félix Pécaut et M. Ferdinand Buisson. Le premier, directeur des +études à l'Ecole normale supérieure de Fontenay, souvent chargé +d'inspections générales, fut le grand pédagogue de l'école nouvelle; +le second remplit pendant quinze ans les fonctions de directeur de +l'enseignement primaire au ministère de l'instruction publique avant +de devenir professeur à la Sorbonne, puis député. Il y avait entre +eux plusieurs traits de ressemblance: nés de familles protestantes et +devenus pasteurs, tous les deux avaient perdu la foi et rompu avec les +groupements confessionnels, mais en conservant le respect du divin; +tous deux s'étaient associés à l'œuvre de Jules Ferry avec l'espoir de +travailler à l'éducation morale du peuple. Pécaut a dit quel esprit +animait les fondateurs de l'école laïque. Leur but fut de fortifier +la patrie française en organisant la démocratie, en élevant l'âme du +peuple: car c'est le peuple qu'il fallait former, comme l'ont compris +les gouvernants républicains[643]. Dans l'instruction populaire, une +place d'honneur appartenait sans conteste à l'enseignement de la +morale; celui-ci devait convenir aux enfants de toutes les origines, +de toutes les confessions; il ne pouvait donc être que laïque[644]. +Pour le donner il fallait des maîtres laïques, mêlés au siècle et +libres d'engagements confessionnels. Quant à l'enseignement religieux, +c'est au prêtre qu'il revient; si l'Eglise catholique avait été moins +intolérante, moins hostile à nos institutions, il eût été possible de +laisser le prêtre venir donner ses leçons dans l'école; mais l'Etat +aurait quand même eu le devoir d'enseigner la morale à tous. Cette +morale laïque est-elle dépourvue, comme on le prétend, d'idées qui +puissent parler à l'âme et diriger la conduite des hommes? C'est une +erreur. Elle renferme l'idée du droit et celle du devoir social, la +dignité de la personne humaine, l'intelligence des lois naturelles; +elle affirme que l'homme est appelé à construire sa destinée librement, +puis à réaliser l'idéal qu'il a conçu. Le principe de responsabilité +personnelle tient la place d'honneur dans notre éducation; la notion de +solidarité vient le compléter. + + [643] «Ils n'ont pas seulement voulu--ce qui serait déjà un vœu sage + et légitime entre tous--mettre chaque électeur en mesure de lire les + professions de foi de ses députés et d'écrire avec discernement son + bulletin de vote; mais ils ont entrepris de transformer la multitude + obscure, anonyme, inconsciente, instinctive, en un peuple capable + d'examiner et de réfléchir; capable de raison et de justice; capable + par conséquent de se gouverner» (_L'éducation publique et la vie + nationale_, introduction). + + [644] «On affecte de confondre l'esprit laïque et l'esprit sectaire, + comme si l'esprit laïque, c'est-à-dire l'esprit de raison, l'esprit + de _tout le monde_, celui de la société générale, celui des + traditions historiques de tout ordre, bref le libre esprit humain + ou national, et non pas celui d'une église ou d'une école fermée, + n'était pas, en son principe essentiel, l'opposé même de l'esprit de + secte et de système...» (_ibid._). + +L'enseignement moral, dit Pécaut, est le plus difficile de tous pour +le maître, parce qu'il traite, non de choses extérieures à nous, +mais de nous-mêmes, parce qu'il y faut donner de son âme et pénétrer +jusqu'à l'âme de l'enfant[645]. Le directeur de Fontenay, après une +tournée d'inspection générale faite en 1880, nous apprend ce que +devient cet enseignement dans la réalité. L'instituteur se borne +à enseigner au lieu d'éduquer: «son action s'arrête à la surface +de l'âme». La tâche est d'ailleurs difficile, car l'école primaire +s'adresse à la masse et trouve devant elle tous les obstacles, +pauvreté, ignorance héréditaire, éducation familiale défectueuse. +Mais il faut continuer quand même, car une grande partie du peuple ne +peut aujourd'hui attendre que des écoles primaires le viatique moral +indispensable à ses enfants[646].--Quatorze ans plus tard, après une +nouvelle inspection générale, le moraliste, peu disposé à l'optimisme +trop confiant, s'interroge encore sur les résultats de l'école[647]. +Ce qui fait défaut à beaucoup de maîtres, c'est un idéal, c'est la +passion patriotique, le désir d'améliorer les élèves pour l'amour de +la France. Néanmoins l'enseignement moral a une grande valeur, parce +qu'il est libre et sincère, parce qu'il signale la beauté de la vie +intérieure, surtout parce qu'il apprend aux enfants à se reconnaître +comme responsables de leurs actes: «le sentiment de la responsabilité +personnelle apparaît, on peut le dire, au commencement, au milieu, à la +fin des programmes»[648]. + + [645] La difficulté pour l'ecclésiastique est la même que pour le + laïque. «D'un côté comme de l'autre, les formules peuvent être + irréprochables... Elles ne prendront vie et vertu que par le + commentaire familier du maître, si ce commentaire, à son tour, est + autre chose qu'une définition abstraite ou une simple amplification + verbale, vide de sens comme de souffle» (_ibid._, p. 76). + + [646] _Ibid._, p. 3 sqq. + + [647] «Je me demande avec inquiétude pour qui et pour quoi nous + travaillons, pour qui et pour quoi nous exerçons ces enfants du + peuple à lire, à comprendre, à se rendre compte, à prendre possession + des choses et d'eux-mêmes» (_ibid._, p. 39). + + [648] P. 44. + +En présence des difficultés, des tâtonnements de l'éducation laïque, +faut-il regretter la disparition de l'enseignement religieux? Pécaut +ne le pense pas. L'enseignement du catéchisme, donné autrefois par +l'instituteur, était purement mécanique[649]. D'ailleurs, dans l'état +de nos mœurs et de nos croyances, l'idée religieuse ne possède +aujourd'hui qu'une efficacité médiocre. Le désarroi moral est +universel, mais plus grand peut-être en France qu'ailleurs[650]. Le +pire des remèdes serait de vouloir imposer aux maîtres un _Credo_ +confessionnel ou dogmatique. Le mieux est de continuer dans la voie où +nous nous sommes heureusement engagés, avec «un haut et net dessein de +pédagogie morale et nationale». + + [649] «Les textes du catéchisme, déjà si peu accessibles ou + assimilables à l'intelligence en maintes de leurs parties, étaient + l'objet d'une simple récitation _selon la lettre_, sans explication + du _fond_, par conséquent aussi disparates que possibles avec + l'esprit général de l'enseignement, le maître étant réduit au rôle + de répétiteur mécanique, et à ce seul titre, d'auxiliaire du curé» + (_ibid._, introduction). + + [650] «La longue séparation du spirituel et du temporel, du prêtre + unique dispensateur des choses saintes, et des laïques tenus en cette + matière pour incompétents, a contribué pour une grande part à rendre + notre nation, du moins la classe la plus instruite et avec elle le + peuple industriel, étrangère ou indifférente à la fois aux traditions + chrétiennes, qu'elle ignore de plus en plus, et à la religion même» + (p. 79). + +Les idées exprimées par Félix Pécaut avec une noble franchise ne +diffèrent pas de celles qui avaient, dès l'origine, préoccupé M. +Buisson. En 1878, dans une conférence faite aux instituteurs à +Paris pendant l'Exposition universelle, il expliquait la valeur de +l'intuition morale et montrait en beaux termes comment ils pouvaient +éveiller l'idée de Dieu chez les plus sérieux de leurs élèves en les +mettant un soir en présence du ciel étoilé, en leur parlant avec +l'émotion que devait inspirer un pareil spectacle. Dans toutes les +grandes notions, continuait-il, qui confinent à la religion et à la +politique, il y a deux parties: l'une, sujette aux controverses et +aux passions, ne regarde pas l'école; l'autre, «innée à tous les +cœurs, ancrée dans toutes les consciences, inséparable de la nature +humaine, et par là même claire et ardente à tout homme», appartient à +l'instituteur[651]. La modération, la prudence constituent le premier +devoir professionnel de l'instituteur, mais il doit aussi empêcher que +l'enseignement populaire ne se matérialise et ne s'abaisse. + + [651] «Qu'on ne vienne pas nous demander de faire de l'instituteur + une machine à enseigner, un cœur neutre, un esprit fuyant et timoré, + un être nul par état, qui craindrait de laisser surprendre une larme + dans ses yeux lorsqu'il parle de sa foi religieuse, ou un tremblement + d'émotion dans sa voix lorsqu'il parle de la patrie ou de la + République.» (_L'intuition morale_, août 1878, dans _La foi laïque_). + +Devenu directeur de l'enseignement primaire, M. Buisson fut un des +hommes chargés d'appliquer les lois Ferry. En même temps il exposait +devant différentes assemblées l'objet de ces lois, destinées à +fonder une instruction nationale, donc une instruction gratuite, +obligatoire, laïque. Pourquoi laïque? «Parce que, si nous voulons que +tout enfant acquière les connaissances que la Convention appelait +déjà les connaissances nécessaires à tout homme, nous n'avons pas le +droit de toucher à cette chose sacrée qui s'appelle la conscience +de l'enfant». Or la liberté de conscience ne sera respectée que si +l'école est séparée de l'église[652]. L'éducation ainsi donnée sera +une éducation libérale, une éducation complète, employant les années +où l'enfant n'est heureusement bon à rien, pour le préparer à la +vie. Les congrégations enseignantes eurent jadis un rôle honorable +et utile[653]. Mais aujourd'hui la France ne veut plus leur laisser +accomplir sa propre tâche; elle a tiré 100.000 instituteurs et +institutrices de son sein, et préfère ces maîtres qui vivent de la +vie de tous[654]. L'œuvre qu'ils doivent réaliser, c'est l'union +patriotique de tous les Français. «Il n'est pas vrai qu'il y ait deux +Frances, qu'il y ait deux peuples en ce peuple. Il n'est pas vrai +que la patrie, notre mère, ait enfanté deux races irréconciliables. +L'école fera la lumière: dès que la lumière aura lieu, les fantômes +disparaîtront, nous nous apercevrons qu'il n'y a en France que des +Français, aujourd'hui tous égaux, et demain, quoi qu'on fasse, tous +frères»[655]. + + [652] _La foi laïque_, p. 15 sqq. + + [653] «Nous n'oublierons pas, filles de saint Vincent de Paul ou + frères de Saint-Jean-Baptiste de la Salle, religieux et religieuses + de toute robe et de tout nom, nous n'oublierons pas que pendant deux + ou trois siècles vous avez été presque seuls à vous occuper des + enfants du peuple, et nous ne nous étonnons pas que le peuple s'en + souvienne et vous aime» (_ibid._, p. 43). + + [654] Les laïques «n'ont pas fait vœu de renoncer aux ambitions + légitimes du travail, de renoncer à la famille, à ses joies, à + ses douleurs, à ses inquiétudes, à ses angoisses, de renoncer à + leurs intérêts, à leur indépendance d'homme et de citoyen: c'est + précisément pour cela qu'ils ont nos préférences» (p. 47). + + [655] P. 49. + +Pécaut et M. Buisson avaient eu comme devancier, dans l'organisation +de l'enseignement primaire, l'administrateur habile et infatigable +que Jules Ferry appela un jour le premier instituteur de France. +Octave Gréard continua ensuite, comme recteur de l'Académie de Paris, +à collaborer avec eux. Détaché des croyances de sa jeunesse, il +conservait le respect de l'idéal religieux et caressait parfois le +rêve, un peu chimérique, d'une église chrétienne affranchie de l'Etat +par la séparation, affranchie de Rome par le réveil du gallicanisme. +L'enseignement religieux lui paraissait bon à garder, parce qu'il +cultive le sentiment pendant que l'instruction scolaire cultive la +raison; c'est à l'homme fait d'abandonner plus tard, s'il le juge +bon, les croyances qu'on lui a inculquées[656]. Mais cet enseignement +religieux devait être donné hors de l'école publique. Moins séduit que +Pécaut par les idées modernes, qui l'effrayaient un peu, Gréard était +persuadé cependant qu'elles seules convenaient à la société de nos +jours. + + [656] V. Bourgain, _Gréard_, p. 252 et 363. Il fut disgracié après le + 24 mai; il a raconté lui-même qu'on l'accusait d'être allé avec Mme + Jules Simon briser des crucifix (_ibid._, p. 126). + +Depuis 1897 M. Buisson, ayant quitté ses fonctions administratives, +put librement participer aux polémiques suscitées par la lutte +scolaire. Nous l'avons vu nettement hostile au maintien des +congrégations enseignantes; mais il ne croyait pas que la loi dût +abolir l'enseignement confessionnel. L'école laïque, d'après lui, ne +peut vivre et prospérer sans le dévouement actif de tous ceux qui +s'y intéressent. Le catholicisme, en effet, n'est pas seulement une +théocratie sacerdotale; il a pour lui le sentiment religieux, ce +sentiment humain et naturel, avec sa sève toujours renaissante. Cela +lui donne une puissance considérable[657]. Donc il faut que les amis de +l'école laïque la défendent par une activité pareille, qu'ils ne s'en +remettent point à l'Etat, qu'ils aident les instituteurs à développer +et à faire vivre les cours d'adultes, les patronages, les associations +d'anciens élèves, les mutualités scolaires et post-scolaires. +«C'est à coups de dévouements que l'on se battra désormais».--Tout +en reconnaissant les qualités des défenseurs de l'Eglise, M. +Buisson répondit avec indignation à leurs attaques répétées contre +l'enseignement moral de l'école laïque. Un polémiste habile, M. Georges +Goyau, avait critiqué cet enseignement en rapprochant les affirmations +contradictoires des maîtres ou en exposant les résultats sociaux de +leurs leçons.[658] M. Buisson, dans sa réponse, montra qu'une fois +de plus les avocats de l'Eglise faisaient appel à l'égoïsme, à la +peur, afin de soulever les possédants contre l'école «rouge»; en même +temps il rendit justice à l'œuvre si difficile poursuivie par les +instituteurs[659]. La question morale n'a pas cessé de le préoccuper. +Il a répété souvent que l'enseignement laïque, en laissant tomber +l'enveloppe grossière mise par les religions autour des grandes +vérités, des grands sentiments humains, doit conserver ces nobles +sentiments, ces raffinements qui font la beauté des âmes croyantes. Que +les clergés gardent leurs dogmes et leurs prétendues révélations. «Mais +nous ne nous résignons pas à leur laisser par surcroît tout ce qui, +dans l'existence de l'homme, de l'enfant, de la femme, de la famille, +du peuple, de l'humanité enfin, représente la vie intime de l'âme, +la poésie, l'élan du cœur, l'amour, la foi, le sentiment du sublime, +la vision de l'invisible, l'effort pour sortir de soi, le dégoût du +mesquin et du commun, le besoin d'harmonie et de grandeur, la joie de +l'esprit enivré de beauté, de vérité, de lumière et de justice, la +soif du dévouement, le rêve de la perfection, en un mot tout ce que +la langue populaire rattache au mot Dieu». M. Buisson arrive ainsi à +se rencontrer avec Pécaut; mais tandis que celui-ci, causant avec ses +élèves, leur parlait de Dieu pour désigner l'idéal, son collaborateur +conseille aux maîtres de ne pas employer ce terme, sous peine de créer +des équivoques et des confusions fâcheuses[660]. + + [657] «Une Eglise peut enseigner des dogmes obscurs, autoriser des + pratiques peu raisonnables, exercer une centralisation abusive, faire + peser sur les siens un joug de fer. Si, à côté de ces défauts, elle + offre à des milliers d'âmes pieuses l'aliment d'une vie spirituelle + même imparfaite, si elle console les faibles, si elle secourt tous + ceux qui demandent à être secourus corps et âme (et ils sont légion + dans notre pauvre humanité)..., c'en est assez: cette Eglise n'est + pas près de mourir.» (_La foi laïque_, p. 71). + + [658] Ces articles anonymes de la _Revue des Deux-Mondes_ (juin 1898 + et février 1899) reparurent, complétés et refaits, dans _L'école + d'aujourd'hui_ par Georges Goyau. + + [659] «Il y a des milliers d'instituteurs jeunes et vieux qui, à + l'heure même où la _Revue_ les traite de si haut, sont parvenus, + à force de patience et de droiture, de méfiance d'eux-mêmes et de + confiance en la vérité, à être, de l'aveu de tous ceux qui les voient + à l'œuvre, d'excellents, d'admirables maîtres de morale; privés + au début de tout secours (car Rome a mis à l'Index les premiers + manuels faits pour eux par Paul Bert, Steeg, Compayré), ils n'ont + pas renoncé à la lutte, ils se sont passés de livres, ils ont créé + eux-mêmes pièce à pièce, leçon par leçon, exemple après exemple, leur + enseignement familier de la morale aux petits enfants; ils se sont + fait peu à peu de petits _carnets de morale_, simples cahiers écrits + au jour le jour, et d'où sont sortis, à la longue, de nouveaux et + nombreux manuels, sans prétention littéraire et philosophique, mais + riches d'enseignements pratiques, pleins de sève, marqués au coin du + bon sens, et néanmoins d'une véritable élévation morale, nourris en + somme du plus pur de la tradition française» (_La foi laïque_, p. 86). + + [660] _ibid._, p. 148 sqq. Au congrès international d'éducation + morale tenu à La Haye en 1912, Buisson et Séailles affirmèrent la + possibilité d'un enseignement moral sans base religieuse. + +Les écoles laïques ont été secondées, souvent créées à l'origine, +comme nous l'avons vu, par la Ligue de l'enseignement. L'homme qui +avait fondé cette grande association, Jean Macé, demeura jusqu'au bout +l'inspirateur et l'âme de tous ses travaux. Soucieux de lui assurer +une organisation solide, gage de durée, il décida en 1879 de fédérer +toutes les sociétés que ses efforts avaient aidées à naître. Le premier +congrès national de la Ligue, tenu à Paris en 1881, et dans lequel +Gambetta vint prendre la parole, établit ce régime nouveau. La Ligue de +l'enseignement appuya de ses actives démarches le vote des lois Ferry, +puis de la loi de 1886. Cette grande victoire, qui semblait réaliser +tous les vœux des amis de l'enseignement laïque, endormit quelque peu +leur activité; la Ligue ne tarda pas à languir, malgré les appels de +son président qui, soutenu par quelques fidèles, montrait le danger +de se laisser aller à une béate paresse et de croire que les lois +favorables dispensaient d'agir et de se dévouer. Le Comité dirigeant, +de son côté, signala des enseignements nouveaux à fonder: en 1890 et +1891, la Ligue entreprit d'inaugurer l'éducation civique et militaire +de la jeunesse; en 1892, elle s'occupa de l'enseignement professionnel, +agricole et commercial; elle donna en 1893 une adhésion chaleureuse à +la mutualité scolaire. Plus important fut, en 1894, le dernier appel +signé par Jean Macé; maintenant que le régime scolaire fonctionnait +d'une manière satisfaisante, il fallait songer au lendemain de l'école, +aux années de l'adolescence, afin de combler cette grave lacune qui +existait entre l'école primaire et le régiment[661]. + + [661] Voici l'appel qui fut lancé en avril 1894: «La Ligue + voudrait, de l'école jusqu'à l'entrée au régiment, assurer à + l'adulte les connaissances acquises pendant l'enfance, diriger leur + perfectionnement dans le sens professionnel, enfin munir le jeune + homme, trop tôt livré à lui-même, des solides principes qui sont + indispensables aux citoyens d'une démocratie». + +Après la mort de Jean Macé, la présidence fut donnée à son disciple +préféré, M. Léon Bourgeois, qui la conserva pendant quatre ans. Le +réveil de la Ligue se produisit grâce aux congrès annuels qui furent +désormais tenus en province, choisissant chaque année une région +nouvelle pour stimuler et unir les associations qui s'y trouvaient +et pour en créer de nouvelles. Ces congrès, où l'on n'admettait à +l'origine que les délégués officiels des sociétés, furent bientôt +ouverts à tous les amis de l'école laïque, et devinrent des assemblées +nombreuses et vivantes. C'est ainsi que les congrès de Nantes (1894), +de Bordeaux (1895), de Reims (1896), de Rouen (1897) suscitèrent les +activités locales en Bretagne, en Guyenne, en Champagne, en Normandie. +Le lendemain de l'école devint le but essentiel de leurs études: +les œuvres post-scolaires sous toutes les formes, cours d'adultes, +mutualités scolaires, associations d'anciens élèves (petites A), se +multiplièrent à la suite de ces grandes enquêtes collectives. + +Quand l'affaire Dreyfus eut rendu aux luttes religieuses toute leur +acuité, le contre-coup s'en fit sentir dans les préoccupations de la +Ligue. Les congrès tenus de 1898 à 1901 signalèrent sans relâche le +danger qu'offraient pour l'unité nationale le maintien et les progrès +de l'enseignement congréganiste[662]. Le dernier de ces congrès, +celui de Caen, put saluer de ses éloges le vote de la loi sur les +associations. C'est lui également qui décida, par un vote unanime, de +demander la suppression, dans les programmes scolaires, du chapitre +sur les devoirs envers Dieu. Certains voulaient aussi que la Ligue se +prononçât pour le retour au monopole de l'enseignement. Ce fut l'objet +d'une discussion ardente au congrès de Lyon (1902): les uns invoquaient +les droits de la famille, les autres le devoir de la société envers les +enfants. Les deux partis opposés se mirent finalement d'accord sur un +texte transactionnel, qui fut adopté à l'unanimité: le congrès demanda +que la loi Falloux fût abrogée, que l'Etat se chargeât d'assurer à +tous un enseignement rationnel et gratuit, et qu'il pût déléguer à des +particuliers l'autorisation d'ouvrir des établissements auxiliaires +soumis aux règles suivantes: personnel entièrement laïque et pourvu +des mêmes grades que celui de l'Etat, surveillance de l'autorité +universitaire sur les livres scolaires et sur l'enseignement lui-même, +droit pour le recteur de fermer un établissement, sauf appel devant le +Conseil supérieur de l'instruction publique[663].--Les années suivantes +virent apparaître dans les congrès des problèmes nouveaux, la lutte +contre la guerre et les questions sociales. En somme, la Ligue de +l'enseignement, groupant dans son faisceau fédératif un nombre tous les +jours plus grand d'associations variées, a fourni un centre à tous les +groupes républicains, progressistes, radicaux ou socialistes, séparés +sur les questions politiques, unis par le désir de conserver et de +fortifier l'enseignement national. + + [662] Voici le vœu adopté au congrès de Rennes (1898) et renouvelé + l'année suivante: «Le Congrès fait appel à l'activité de propagande + des sociétés fédérées pour parer aux graves atteintes portées + à l'union morale et sociale de la France par l'enseignement + congréganiste à tous ses degrés, et signale à l'attention du + gouvernement le danger de recruter ses fonctionnaires parmi les + jeunes gens qui ne sortent pas des établissements de l'Etat». + + [663] Voici les considérants de ce vœu: «Le Congrès, + + Estimant que le premier devoir de l'enseignement républicain est + d'affirmer et d'appliquer sans restriction tous les principes + inscrits dans la Déclaration des droits de l'homme, et tout d'abord + le principe de la liberté individuelle; + + Considérant que la liberté d'enseigner n'y est pas et ne pouvait + pas y être inscrite; qu'en effet la fonction éducative est un + devoir des parents envers l'enfant et envers la société; que, dans + une démocratie, l'enseignement doit s'appliquer essentiellement à + garantir dès l'enfance la liberté future des citoyens, et que c'est + l'office de l'Etat de la garantir effectivement; + + Considérant que, sous le nom trompeur de liberté de l'enseignement, + la loi du 15 mars 1850 a organisé, en France, la liberté illimitée + de l'enseignement ecclésiastique et congréganiste en conférant aux + congrégations et au clergé un ensemble de privilèges collectifs qui + ont permis d'opposer en fait le monopole de l'Eglise au monopole de + l'Etat. + + Considérant qu'il y a lieu d'instituer un régime scolaire qui assure + la véritable liberté de l'enseignement...» + + + + +CONCLUSION + + +J'ai distingué au début de ce livre les quatre groupes différents dont +l'accord a détruit la prépondérance de l'Eglise et favorisé les progrès +de l'esprit laïque. Il est bon de rappeler le rôle de chacun d'eux et +de voir s'ils ont subsisté jusqu'au début du vingtième siècle. + +Le groupe catholique gallican n'eut de force véritable que sous la +Restauration, quand les fidèles voyaient dans le roi, tout aussi bien +que dans le pape, un chef et un guide. Depuis 1830 les gouvernements +ont tous écarté le principe du droit divin. Aussi le gallicanisme +d'Eglise a-t-il sans cesse décliné; les archevêques de Paris, Sibour +et Darboy, en furent les derniers défenseurs, avant que le concile +du Vatican assurât le triomphe des doctrines ultramontaines. Le +gallicanisme d'Etat se défendit longtemps; des hommes tels que Dupin +sous Louis-Philippe et Rouland sous Napoléon III voulurent sincèrement +concilier le respect envers l'Eglise avec le maintien des droits +de l'Etat; mais ensuite la difficulté apparut plus grande chaque +jour de conserver un régime à la pratique duquel aucun des deux +contractants n'apportait l'esprit de conciliation et de bonne volonté. +Néanmoins l'esprit gallican a subsisté en France. On le vit même dans +cette première génération des catholiques libéraux, qui avait si +chaleureusement défendu l'ultramontanisme: leur chef, Montalembert, +finit par avouer les avantages de la tradition gallicane[664]. Il +termina sa vie en protestant contre les adulations prodiguées par +les ultramontains «à l'idole qu'ils se sont érigée au Vatican». Plus +tard, quand Léon XIII prescrivit le ralliement à la République, les +monarchistes irréductibles refusèrent d'obéir à ces directions et +revendiquèrent pour les Français le droit de pratiquer la politique +française comme ils l'entendaient. L'esprit gallican a reparu ensuite +chez les catholiques libéraux du XXe siècle, maltraités par Pie X. +Après avoir essayé vainement de faire accepter par Rome en 1906 les +associations cultuelles, ils se sont plaints que le souverain pontife +profitât de la séparation pour nommer directement les évêques, sans +consulter les désirs ou l'expérience du clergé français. De même que +certains d'entre eux, lors de l'affaire Dreyfus, avaient pris parti +pour la révision, d'autres ont affirmé leur droit d'être républicains +et démocrates sans consulter Rome. Héritant aussi de l'aversion +des anciens gallicans pour les faux miracles, pour les pratiques +superstitieuses, ils ont blâmé l'abus des reliques apocryphes, le +mercantilisme grossier qui exploite la piété des simples[665]. + + [664] Je comprends maintenant, écrivit-il en 1869, «les réserves + salutaires, les garanties, quoique mêlées d'exagérations blâmables, + que nos ancêtres avaient toujours su maintenir, depuis Hincmar, + contre les abus de la puissance ecclésiastique» (cité par Lecanuet, + _Montalembert_, III, p. 430). + + [665] V. _Abus dans la dévotion_, brochure publiée par le Comité + catholique pour la défense du droit (1903); Léon Chaine, _Les + catholiques français et leurs difficultés actuelles_, 1903. + +Le groupe des évangéliques a le premier formulé, justifié devant le +public français l'idée de la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Vinet +en 1825, Laboulaye trente ans plus tard ont ainsi préparé l'avenir. En +même temps apparut chez les protestants libéraux cette école radicale +qui n'hésitait point à sacrifier complètement le surnaturel, pourvu que +l'humanité conservât le culte de Jésus considéré comme le modèle des +vertus humaines; les Pécaut et les Buisson présentèrent avec talent +la nouvelle théorie. Des protestants animés du même esprit, comme +Nefftzer et Dollfus, des libres penseurs imprégnés de religiosité +saint-simonienne, comme Guéroult et Jourdan, appelèrent de leurs vœux +le «christianisme progressif», une religion laïque, raisonnable, +émancipée de tout dogme oppresseur. Les protestants libéraux jouèrent +un grand rôle dans la fondation de l'école laïque, puisque Jules Ferry +choisit parmi eux quelques-uns de ses principaux collaborateurs, +Félix Pécaut, Steeg et M. Buisson. La Restauration, voulant conserver +l'Université napoléonienne et lui infuser son esprit, s'était adressée +au groupe janséniste, qui lui donna Royer-Collard, Guéneau de Mussy et +quelques-uns de leurs amis; de même la République, voulant organiser +l'école primaire, fit appel à ces hommes qui étaient dégagés de +l'orthodoxie protestante, mais qui avaient conservé de leur passé +religieux un intérêt passionné pour l'éducation morale. + +Les partisans du christianisme progressif sont demeurés nombreux +jusqu'à nos jours. Les uns, voulant conserver la notion traditionnelle +de Dieu et l'adoration pour Jésus considéré comme le plus parfait des +hommes, ont tâché de s'entendre avec les modernistes, avec les libéraux +de toutes les religions. M. Paul Sabatier, par exemple, a combattu +avec une égale ardeur le catholicisme romain et le matérialisme athée. +D'autres ont poussé plus loin la rupture avec la tradition. M. Wilfred +Monod, par exemple, déclare que l'athéisme consciencieux est plus +religieux que l'orthodoxie aveugle, et fait de Dieu le symbole du +progrès futur souhaité par les hommes[666]. Les évangéliques de toutes +les nuances ont organisé dans ces dernières années plusieurs congrès; +ces réunions, appelées congrès du «christianisme progressif», ont eu +lieu à Londres en 1905, puis à Amsterdam, Genève, Boston, Berlin, +enfin à Paris en 1913. Le président de cette dernière assemblée, +Boutroux, a présenté la philosophie comme destinée à servir de pont +entre la science et la religion. Les chrétiens progressifs repoussent +le laïcisme entendu comme la négation de l'idée religieuse; ils +sont partisans du laïcisme considéré comme le régime qui assure +l'indépendance des Etats et des peuples à l'égard de toute orthodoxie +imposée[667]. + + [666] «En définitive, si j'osais m'exprimer ainsi, je dirais qu'on se + trompe en plaçant la toute-puissance de Dieu au début des choses, au + lieu de la placer à la fin. Il y a un Dieu qui _sera_ et qui n'est + pas encore manifesté, il y a un Dieu _qui vient_, selon la formule + de l'Apocalypse.» (W. Monod, cité par Paul Stupfer, _L'inquiétude + religieuse du temps présent_, p. 142). + + [667] On peut rapprocher du christianisme progressif le judaïsme + progressif, tel que l'a exposé le fondateur de l'Union israélite + libérale, le rabbin Louis-Germain Lévy, dans son livre, _Une religion + rationnelle et laïque_ (1904). + +Le troisième groupe est celui des déistes. La plupart sont adeptes +de la religion naturelle, pénétrés de la croyance à l'Etre Suprême +et à l'immortalité de l'âme. L'esprit de Voltaire et de Rousseau les +anime, et la profession de foi du Vicaire savoyard fut longtemps leur +_credo_. Michelet et Quinet, les ennemis infatigables de l'Eglise; +Jean Macé, le fondateur de l'école laïque; Renouvier, le redoutable +adversaire du «papisme»; voilà quelques-uns des plus notoires. +C'est dans l'Université surtout que le déisme a dominé l'éducation +philosophique: l'influence de Cousin y régna sans partage pendant +un demi-siècle; celle de Renouvier l'a remplacée plus tard, sans +être aussi exclusive. Ce sont des philosophes déistes, comme Paul +Janet, qui ont rédigé en 1882 le programme de morale pour les écoles +primaires. Les déistes virent deux dangers à combattre, l'athéisme +et le cléricalisme. Certains d'entre eux, redoutant les progrès de +l'athéisme, ont fait taire leurs défiances et recherché l'appui des +religions traditionnelles pour sauvegarder les dogmes de la religion +naturelle. Victor Cousin voulut réaliser cette alliance dans l'intérêt +de la société; Jules Simon a combattu Ferry et Goblet en invoquant +l'intérêt de la morale. Nombreux sont les universitaires qui ont +suivi la même voie. Pour n'en citer qu'un, l'inspecteur général +Vessiot, grand ami de l'école laïque, chaleureux défenseur de l'idéal +républicain, a fait campagne pendant de longues années pour combattre +l'athéisme pédagogique et démontrer les bienfaits d'un accord avec +la religion[668]. D'autres déistes, plus confiants dans la force de +la philosophie et dans son aptitude à organiser l'éducation morale, +ont poursuivi d'une antipathie constante l'Eglise qui pratiquait +l'intolérance et qui prêchait le fanatisme. Cet esprit inspira jusqu'à +la fin les grands écrivains qui avaient survécu à l'âge romantique, +George Sand et Victor Hugo[669]. + + [668] V. ses livres, _De l'éducation à l'école_ (1885), _Chemin + faisant_ (1891), et la revue fondée par lui, _L'Instituteur_. + + [669] Quelques déistes ont essayé de ressusciter la théophilanthropie + qui, vers 1885, paraît avoir compté jusqu'à 100.000 adhérents + (v. Mathiez, dans les _Annales révolutionnaires_, 1914). + +Reste enfin le groupe des libres penseurs proprement dits, qui +rejettent la religion naturelle comme les religions chrétiennes, et +qui affirment l'athéisme ou s'en tiennent à l'agnosticisme. A propos +d'eux une question se pose. Ce groupe n'est-il pas le véritable, le +seul auteur de la campagne menée contre la tradition religieuse et +pour l'idée laïque? Evangéliques et déistes n'ont-ils pas été les +instruments et les dupes des athées? Voilà une idée qui a souvent +reparu chez les catholiques pendant le XIXe siècle. L'abbé Barruel +un des premiers, dans ses _Mémoires pour servir à l'histoire du +jacobinisme_, expliqua la Révolution par le travail des sociétés +secrètes; plus tard Crétineau-Joly reprit la même thèse, en invoquant +les documents secrets qui lui auraient été confiés par Metternich et +par le Vatican. L'exposé le plus complet de la théorie se trouve dans +le livre du P. Deschamps, _Les Sociétés secrètes et la société_. Ce +jésuite d'Avignon avait composé en 1843 le _Monopole universitaire_, +attribué longtemps au chanoine Desgarets, un des plus violents +pamphlets qui aient été composés contre l'enseignement laïque: il y +parlait du complot préparé par les Guizot, les Cousin, les Villemain, +les Michelet[670]. Il mourut au moment d'achever le grand ouvrage qui +devait fournir les preuves de la «conjuration antichrétienne»[671]. Ce +recueil de citations et de faits a produit une grande impression sur +un certain nombre de lecteurs; il les a persuadés que le combat contre +l'Eglise au XIXe siècle est l'œuvre des sociétés secrètes unies par +la franc-maçonnerie: toute l'histoire contemporaine se ramènerait à +l'histoire de la guerre entre la franc-maçonnerie et le catholicisme. +Voilà l'idée qui inspire les publications antimaçonniques abondamment +répandues en France depuis vingt-cinq ans. Mais les affirmations +contenues dans ces livres sont trop souvent dépourvues de valeur devant +la critique scientifique. Deschamps, par exemple, invoque maintes +fois des documents d'origine mystérieuse, de façon à rendre toute +vérification impossible. Voici deux exemples de ses assertions. Il +affirme, d'après un renseignement digne de foi venu de Berlin, que peu +de temps avant la révolution de 1848 un convent se réunit à Strasbourg: +on y voyait Lamartine, Cavaignac, Ledru-Rollin, Proudhon, Louis Blanc, +d'autres Français encore avec des Allemands comme Henri de Gagern, +Herwegh, Arnold Ruge, Feuerbach; l'assemblée résolut de commencer +par la ruine du Sonderbund le grand mouvement révolutionnaire[672]. +Qui peut prendre au sérieux un pareil conte? L'autre récit a trait +à l'année 1851: une réunion des chefs des sociétés secrètes, malgré +l'avis de Mazzini, résolut de favoriser la dictature de Louis-Napoléon +et rendit ainsi le coup d'Etat possible. On ne se douterait point, +d'après cette fable, que le 2 décembre fut approuvé par tout +l'épiscopat et loué par la papauté[673].--En réalité, la légende +ainsi répandue vaut celle qui attribue toute l'activité des partis +conservateurs aux jésuites: sous des apparences plus scientifiques, le +livre de Deschamps est la contre-partie du _Juif-Errant_ d'Eugène Sue. +Néanmoins il y a dans ces fantaisies une âme de vérité: des sociétés +régulières, fortement constituées, ont toujours l'avantage que donnent +l'organisation et la discipline sur les masses amorphes; elles peuvent +présenter au grand public un programme élaboré d'avance. C'est ce que +font les comités de tous les partis politiques. Les loges maçonniques +ont ainsi contribué à propager l'idée laïque; les convents maçonniques +ont discuté, préparé bien des projets qui ont été formulés plus tard +en textes législatifs devant les Chambres. Mais le rôle des sociétés +fermées va en diminuant à mesure que se développent la liberté de la +presse, la publicité, l'éducation générale. + + [670] «Plus on étudie l'esprit et les hommes qui dirigent + l'enseignement universitaire, plus attentivement on en suit la + marche lente ou hardie, les entreprises cachées ou sacrilègement + audacieuses; plus on approfondit les horribles abîmes de cet + enseignement impie; plus aussi apparaissent nombreux et effrayants + les indices d'un complot contre Dieu et son Christ, complot qui ne + tendrait à rien moins qu'à la destruction complète, universelle de la + foi en France...» (p. 406). + + [671] Deschamps mourut en 1873. L'ouvrage parut après sa mort; le + tome III, élaboré par Claudio Jannet, révèle le nom de l'auteur et + contient une notice biographique sur lui. + + [672] T. II, p. 352. + + [673] T. I, p. 580. L'auteur nous apprend aussi que Palmerston fut + «maître suprême de tous les orients maçonniques de l'univers» (I, + p. 581). Les disciples de Deschamps ont insisté sur la domination + qu'exerce l'Angleterre dans la franc-maçonnerie: affirmation bizarre + pour qui connaît l'attitude prise par les loges anglaises vis-à-vis + du Grand-Orient de France depuis 1877. + +Cette légende écartée, nous pouvons reconnaître la grande place prise +par la libre pensée au XIXe siècle. Pendant longtemps ce furent surtout +les disciples de Diderot et de l'Encyclopédie qui firent la guerre à +toute conception métaphysique. Plus tard la critique religieuse, le +développement des sciences, la philosophie matérialiste ont contribué +à détruire non seulement la foi au miracle ou à la Providence, +mais la croyance en Dieu. Quelques-uns des plus notables parmi les +libres penseurs ont accepté la doctrine d'Auguste Comte, exposée +dans le _Cours de philosophie positive_, c'est-à-dire le positivisme +exclusivement scientifique tel que l'enseignait Littré: ce fut le cas +de Gambetta et de Jules Ferry. La plupart s'en sont tenus à la négation +du surnaturel ou à l'agnosticisme pur et simple. Comme l'a remarqué +Taine, les Français abandonnant le catholicisme vont le plus souvent à +la libre pensée complète, sans s'arrêter à des stations intermédiaires. + +Plusieurs penseurs ont tenu à justifier cette rupture radicale avec +les anciens concepts. Un professeur de philosophie a montré pourquoi, +dans le programme de morale destiné aux écoles primaires, on devait +supprimer le chapitre des devoirs envers Dieu. La religion naturelle, +selon lui, a, comme les autres, les inconvénients d'une religion d'Etat +enseignant comme dogmes officiels des doctrines discutables. Il est +dangereux pour la morale d'être fondée sur la religion. Tout jeune +homme passe par une crise inévitable entre quinze et vingt ans, quand +les passions s'éveillent, quand il veut se débarrasser de croyances +gênantes; un enseignement moral rationnel lui fera comprendre que, +sa foi rejetée, sa conscience demeure, qu'elle est inhérente à sa +nature, et qu'il ne peut s'en affranchir, pas plus qu'il ne saurait +se dépouiller de sa raison. En supprimant le chapitre des devoirs +envers Dieu, on ne perdra aucune notion intéressante ou précieuse, +et l'on évitera d'introduire dans l'école des controverses inutiles +et irritantes[674]. Quelques années plus tard un autre philosophe +universitaire proposa d'écarter non seulement de l'enseignement, mais +de la philosophie elle-même l'idée de Dieu, en montrant combien elle +est obscure, imprécise, composée d'éléments contradictoires[675]. +Déjà un poète philosophe, Guyau, avait répondu à ceux qui redoutaient +l'ébranlement moral causé par la disparition de cette idée: + + Supprimer Dieu, serait-ce amoindrir l'univers? + Les cieux sont-ils moins doux pour qui les croit déserts?... + Je me dis: Nul ne sait, nul n'a voulu mes maux, + S'il est des malheureux, il n'est pas de bourreaux...[676] + + [674] V. le discours de Goblot, professeur de philosophie à + l'Université de Caen, au Congrès de la Ligue de l'enseignement tenu + en 1901 à Caen. + + [675] V. Belot, _Note sur la triple origine de l'idée de Dieu_ + (_Revue de métaphysique et de morale_, 1908); _L'idée de Dieu et + l'athéisme_ (_ibid._, 1913). + + [676] Guyau, _Vers d'un philosophe_, 1881. + +Malgré leurs divergences, les partisans de l'esprit laïque sont +unis par un programme négatif et par un idéal positif. Le programme +négatif, c'est l'anticléricalisme. Celui-ci a surtout un caractère +politique: c'est l'antipathie qui a reparu chaque fois que le pouvoir +civil semblait favoriser le «gouvernement des curés[677]». C'est +ainsi que l'Eglise a soulevé contre elle tant d'hommes politiques +peu disposés à la persécuter[678]; voilà pourquoi l'un d'eux, +Waldeck-Rousseau, a déclaré que l'anticléricalisme est «une manière +d'être constante, persévérante et nécessaire aux Etats[679]». Ces +tendances ont rencontré bon accueil dans toutes les classes. La +bourgeoisie, malgré son retour si marqué aux idées conservatrices +depuis 1848, a gardé de son passé gallican un vieux fond d'hostilité +envers les prétentions ultramontaines; les polémistes vigoureux qui ont +revendiqué pour l'Eglise la maîtrise complète de la société, Félicité +de La Mennais (celui de 1820), Louis Veuillot, Edouard Drumont, n'ont +pas médiocrement contribué à fortifier cet esprit anticlérical. De +leur côté, les intellectuels ont détesté dans l'Eglise un pouvoir +toujours prêt à profiter d'une défaillance de la société civile pour +étouffer la liberté de penser et d'écrire. Enfin les adversaires de +Rome ont répandu dans le peuple l'anticléricalisme brutal, celui qui +recherche, qui étale complaisamment les scandales survenus dans telle +ou telle ville, qui triomphe des méfaits commis par un confesseur ou +par un éducateur de la jeunesse; cette guerre au prêtre, que Paul-Louis +Courier comme Michelet jugeait nécessaire, a été popularisée par de +nombreux journaux. Mais ces crises violentes d'irréligion populaire +n'ont jamais été longues: si l'alliance entre le pouvoir civil et +l'Eglise se trouve rompue, si le clergé cesse de sembler redoutable, +aussitôt les inimitiés s'apaisent. On l'a vu en 1833, en 1848, en +1890, puis après la fin de l'explosion d'anticléricalisme causée par +l'affaire Dreyfus. Littré avait bien compris le «catholicisme selon le +suffrage universel». + + [677] «Les électeurs de France, même les plus favorables à l'idée + religieuse, par on ne sait quelle aberration historique, se défient + du gouvernement des curés» (Tissier, évêque de Châlons, dans _La vie + catholique de la France contemporaine_, 1918, p. 9). + + [678] D'après un témoin compétent, ni Jules Ferry ni M. Clemenceau + n'étaient guidés par une pensée d'intolérance (Freycinet, + _Souvenirs_, II, p. 482). + + [679] Lettre à M. Millerand, du 19 mars 1904. + +L'idéal positif qui unit les partisans de la société laïque est +facile à indiquer. Ils croient à l'existence d'une morale naturelle, +accessible à tous les hommes puisque tous sont doués de raison. Cette +morale enseigne le respect de la personne humaine, de la nôtre aussi +bien que des personnes étrangères. Elle enseigne le respect de la +science, l'admiration pour les conquêtes accomplies par elle, l'espoir +qu'elle en fera de plus grandes encore. Elle enseigne enfin l'amour de +l'humanité, la confiance dans ses progrès, le désir d'y contribuer. Cet +amour de l'humanité fortifiera l'amour de la patrie, car la France, le +pays de la Révolution et de la démocratie, travaille pour le bien de +tous. + +Cette «foi laïque» diffère beaucoup de la foi chrétienne. Aussi a-t-on +répété qu'il y a deux Frances; le mot a été dit par des étrangers +comme par des Français[680]. Parler de cette manière, c'est être dupe +des apparences, de la rigueur logique avec laquelle les écrivains +français, théoriciens ou polémistes, aiment déduire les conséquences +des principes défendus par eux. En réalité, les groupes intermédiaires +abondent: hommes de croyances tièdes, qui jugent la religion nécessaire +pour la morale et bienfaisante pour l'ordre social; catholiques +sincères, qui choisissent l'enseignement laïque pour lui confier leurs +enfants, parce qu'ils le trouvent plus moderne et plus vivant que +l'autre; intellectuels séparant soigneusement les deux domaines de +manière à unir la foi traditionnelle avec l'esprit scientifique[681]. +D'ailleurs la grande majorité de la nation conserve un scepticisme +latent vis-à-vis des systèmes, une tendance à considérer surtout +les œuvres et la pratique des hommes. Une évolution s'est produite, +favorable au rapprochement. L'esprit scientifique, s'imposant partout, +a fait appliquer par tous, croyants et incroyants, les mêmes méthodes; +les découvertes qui soulevèrent jadis des clameurs indignées, celles +des sciences préhistoriques, celles des sciences naturelles, celles +de l'histoire des religions, sont admises aujourd'hui sans difficulté +par les savants catholiques[682]. Et puis cette idée s'est répandue +tous les jours davantage, que les opinions religieuses appartiennent +au libre choix de chaque famille ou de chaque individu: le socialisme +a vulgarisé cette pensée dans le peuple; le corps universitaire, +où des professeurs de toutes les croyances--et de toutes les +incroyances--travaillent dans un esprit confraternel à une tâche +commune, a contribué à la propager dans les classes élevées. Un pareil +état d'esprit choque ceux qui ont conservé l'ancien idéal de «l'unité +morale» de la France; mais cette unité reposant sur l'identité des +croyances métaphysiques et sociales n'existe plus dans aucune des +nations modernes. Des événements récents, comme la guerre de 1914, +ont prouvé que les grands dangers concentrent autour de l'Etat laïque +toutes les forces françaises, et que l'unité nationale est compatible +avec la variété des opinions et des croyances. + + [680] V. le livre de l'écrivain suisse Paul Seippel, _Les deux + Frances_, 1905. On a lu plus haut le mot de Renouvier (p. 229). + Un catholique, Dom Besse, déclarait aussi qu'il y a deux Frances, + «la France royaliste et catholique, et la France révolutionnaire + et athée. La grande masse des citoyens qui flottent entre ces deux + extrémités ne compte pas; elle appartiendra à celle des deux qui + finira par triompher». Ces deux Frances, ajoute-t-il, «se vouent + une haine implacable. Ce sentiment est dans la nature des choses.» + (_Veillons sur notre histoire_, 1907, p. 10 et 12). + + [681] Parmi les groupes qui ont essayé d'organiser le rapprochement, + un des plus intéressants est l'Union des libres penseurs et des + libres croyants pour la culture morale. Ses conférences et ses + discussions, poursuivies de 1908 à 1914, ont repris en 1923. + + [682] V. Teilhard de Chardin, _La préhistoire et ses progrès_, dans + les _Etudes_ (revue publiée par les jésuites), 1913. Des naturalistes + chrétiens collaborent à l'étude du _pithecanthropus erectus_. Pour + l'histoire des religions, si l'on compare un manuel anticlérical, + l'_Orpheus_ de Salomon Reinach, avec celui de l'abbé Bricout (_Où en + est l'histoire des religions?_ 1911), il est facile de voir l'accord + sur la majorité des faits et des documents. + + + + +BIBLIOGRAPHIE + + +Il n'existe pas d'ouvrages d'ensemble sur le sujet traité ici. Les +livres consacrés aux rapports de l'Eglise et de l'Etat par Debidour +(_Histoire des rapports de l'Eglise et de l'Etat en France de 1789 +à 1870_, 1898; _L'Eglise catholique et l'Etat sous la troisième +République_, 2 vol., 1906-9), Lecanuet (_L'Eglise de France sous +la troisième République_, 2 vol., 1907-10), Desdevises du Dézert +(_L'Eglise et l'Etat en France_, t. II, 1908), Barbier (_Histoire +du catholicisme libéral_, 5 vol., 1923), renferment diverses +indications. Il faut citer aussi les rapides esquisses de Faguet +(_L'anticléricalisme_, 1906) et de Dufeuille (_L'anticléricalisme avant +et pendant notre République_, 1910). Je n'indique ci-après que les +principaux ouvrages consultés; beaucoup d'autres ont été signalés dans +les notes du livre[683]. + + [683] Je donne les éditions dont je me suis servi. + + +PÉRIODE DE 1815 A 1848. + +Barthélemy Saint-Hilaire, _M. Victor Cousin_. _Sa vie et sa +correspondance_, 1895, 3 vol. + +Boutard, _Lamennais_, 1905-13, 3 vol. + +Chassin, _Edgar Quinet_, 1859. + +Constant (Benjamin), _De la religion_, 1824-31, 5 vol. + +Courier (Paul-Louis), _Œuvres complètes_, 1834, 4 vol. + +Cournot, _Souvenirs_, 1913. + +Cousin (Victor), _Défense de l'Université et de la philosophie_, 4e +éd., 1845. + +Cuvillier-Fleury, _Correspondance_ (avec le duc d'Aumale), t. I, 1910. + +Dejob, _Trois Italiens professeurs en France_ (Rossi, Libri, Ferrari), +dans le _Bulletin italien_ de la Faculté des Lettres de Bordeaux, +1912-13. + +Dubois, _Souvenirs_ (dans la _Quinzaine_, 1901); _Cousin, Jouffroy, +Damiron_, 1902; _Fragments littéraires_, 1879, 2 vol. + +Duine, _La Mennais_, 1922; _Essai d'une bibliographie de La Mennais_, +1923. + +Ferdinand-Dreyfus, _La Rochefoucauld-Liancourt_, 1903. + +Gaschet, _Paul-Louis Courier et la Restauration_, 1913. + +Génin, _Les Jésuites et l'Université_, 2e éd., 1844; _Ou l'Eglise ou +l'Etat_, 1847. + +Jouffroy, _Mélanges philosophiques_, 4e éd., 1866; _Correspondance_, +1901. + +Lamartine, _Sur la politique rationnelle_, 1831. + +Lamennais, _Discussions critiques et pensées diverses_, 1841. + +Latreille, _Francisque Bouillier_, 1907. + +Meunier (Arsène), _Lutte du principe clérical et du principe laïque +dans l'enseignement_, 1861. + +Michelet, _Œuvres complètes_, éd. Flammarion, 40 vol. + +Monod, _Jules Michelet_, 1905; _La vie et la pensée de Jules Michelet_, +1923, 2 vol. (Bibliothèque de l'École des Hautes-Études). + +Montlosier, _Mémoire à consulter sur un système religieux et politique +tendant à renverser la religion, la société et le trône_, 7e éd., +1826; _Les Jésuites, la Congrégation et le parti prêtre en 1827_, 1827. + +Quinet (Edgar), _Œuvres complètes_, 1857-79, 28 vol. + +Tillier (Claude), _Pamphlets_, 1906. + +Vinet, _Mémoire en faveur de la liberté des cultes_, 1826. + +Parmi les périodiques, il faut citer surtout _L'Ami de la religion_ +(depuis 1814), le _Constitutionnel_ (depuis 1819), le _Globe_ (de 1824 +à 1830), l'_Echo des instituteurs_ (de 1845 à 1850). + + +PÉRIODE DE 1848 A 1870. + +About (Edmond), _La question romaine_, 1859. + +Boutteville, _La morale de l'Eglise et la morale naturelle_, 1866. + +Claveau, _Souvenirs politiques et parlementaires d'un témoin_, I, 1913. + +Cournot, _Des institutions d'instruction publique en France_, 1864. + +Deschamps, _Les Sociétés secrètes et la Société, par l'auteur du +Monopole universitaire_, 1874-76, 3 vol. + +Dessoye, _Jean Macé et la fondation de la Ligue de l'enseignement_ +(1883). + +Dupanloup, _L'athéisme et le péril social_, 1866. + +Guéroult, _Etudes de politique et de philosophie religieuse_, 1863. + +Havet, _Le christianisme et ses origines_, t. I, 1873, 2e éd. + +Huet, _La Révolution religieuse au XIXe siècle_, 1868. + +Laboulaye, _La liberté religieuse_, 1858; _Le parti libéral_, 1863. + +Lanfrey, _L'Eglise et les philosophes au XVIIIe siècle_, 1855; +_Histoire politique des papes_, 1860. + +Larroque (Patrice), _Examen critique des doctrines de la religion +chrétienne_, 3e éd., 1864, 2 vol. + +Lecanuet, _Les pères du laïcisme en France_ (_Correspondant_, 1919). + +Levallois (Jules), _La piété au XIXe siècle_, 1864; _Déisme et +christianisme_, 1866. + +Macé (Jean), _La Ligue de l'enseignement à Beblenheim_, 1890. + +Mérimée, _Lettres à M. Panizzi_, 1881, 2 vol. + +Miron (Morin), _Examen du christianisme_, 1862, 3 vol. + +Pécaut (Félix), _Le Christ et la conscience_, 1859; _De l'avenir du +théisme chrétien considéré comme religion_, 1864. + +Peyrat, _Histoire et religion_, 1858. + +Pommier, _Renan_, 1923. + +Proudhon, _Œuvres complètes_, éd. Lacroix et Marpon, 37 vol., 1868-76. + +Rémusat (Charles de), _Philosophie religieuse_, 1864. + +Renan, _Essais de morale et de critique_, 2e éd., 1860; _Etudes +d'histoire religieuse_, 7e éd., 1895; _Questions contemporaines_, +3e éd., 1883; _Vie de Jésus_, 18e éd. (Cf. Girard et Moncel, +_Bibliographie des œuvres d'Ernest Renan_, 1923). + +Renouvier, _Science de la morale_, 1869, 2 vol. + +Richer (Léon), _Lettres d'un libre penseur à un curé de campagne_, +1868-69, 2 vol. + +Sainte-Beuve, _Nouveaux Lundis_, 1870, 13 vol. + +Sarcey, _Journal de jeunesse_, 20e éd. (1903). + +Sauvestre, _Lettres de province_, 1862; _Les congrégations +religieuses_, 1867. + +Scherer (Edmond), _Mélanges d'histoire religieuse_, 1865. + +Simon (Jules), _La liberté de conscience_, 1857; _La politique +radicale_, 1868. + +Taine, _Les philosophes classiques du XIXe siècle en France_, 6e +éd., 1888. + +Vacherot, _La démocratie_, 1860; _La religion_, 1869. + +Principaux périodiques à citer: La _Liberté de penser_ (1847-51); le +_Journal des Débats_; le _Monde maçonnique_ (depuis 1858); l'_Opinion_ +_nationale_ (depuis 1859); la _Morale indépendante_ (depuis 1865); la +_Libre Conscience_ (depuis 1866); la _Revue germanique_ (1858-65). + + +PÉRIODE POSTÉRIEURE A 1870. + +Bert (Paul), _La morale des Jésuites_, 3e éd., 1880; _Le +cléricalisme_, 1900. + +Berthelot, _Science et philosophie_, 1886; _Science et morale_, 1897; +_Science et libre pensée_ (1905). + +Besse (Dom), _Les religions laïques_, 1913. + +Bigot (Charles), _Les classes dirigeantes_, 1875. + +Bourgeois (Léon), _L'éducation de la démocratie française_, 1897. + +Boutroux, _Science et religion_, 1908. + +Brisson (Henri), _La Congrégation_, 1902. + +Buisson, _La foi laïque_, 1912. + +Chaine (Léon), _Les catholiques français et leurs difficultés +actuelles_, 1903. + +Cochin (Aug.), _La mystique de la libre pensée_ (_Revue de Paris_, +1920). + +Combes, _Une campagne laïque_, 1904; _Une deuxième campagne laïque_, +1906. + +Dépasse (Hector), _Le cléricalisme_, 2e éd., 1880. + +Ferry (Jules), _Discours et opinions_, 1893-98, 7 vol. + +Fouillée (Alfred), _La morale, l'art et la religion d'après M. Guyau_, +2e éd., 1892; _La France au point de vue moral_, 2e éd., 1900; _La +démocratie politique et sociale en France_, 2e éd., 1910. + +France (Anatole), _L'Eglise et la République_, 1904. + +Freycinet (Charles de), _Souvenirs_, 1878-1893, 1913. + +Gambetta, _Discours_, 1881-85, 11 vol. + +Hébert (Marcel), _L'évolution de la foi catholique_, 1905. + +Houtin, _La question biblique chez les catholiques de France au XIXe +siècle_, 2e éd., 1902; _La question biblique au XXe siècle_, 2e +éd., 1906. + +Jacob, _Pour l'école laïque_, 3e éd., 1899. + +Littré, _De l'établissement de la troisième République_, 1880. + +Loisy, _Choses passées_, 1914. + +Nourrisson, _Le club des Jacobins sous la troisième République_, 1900; +_Les Jacobins au Pouvoir_, 1904. + +Parfait (Paul), _L'arsenal de la dévotion_, 1876; _Le dossier des +pèlerinages_, 1877. + +Payot, _Les idées de M. Bourru_, 3e éd., 1908. + +Pécaut, _L'éducation publique et la vie nationale_, 3e éd., 1907. + +Ribot (Th.), _La psychologie des sentiments_, 2e éd., 1897. + +Sabatier (Paul), _A propos de la séparation de l'Eglise et de l'Etat_, +1905. + +Séailles, _Education ou Révolution_, 1904; _Les affirmations de la +conscience moderne_, 3e éd., 1906. + +Taine, _Le régime moderne_, 1890-93, 2 vol. + +Tavernier, _La morale et l'esprit laïque_, 1903; _Cinquante ans de +République_ (_Correspondant_, 1920). + +Waldeck-Rousseau, _Associations et congrégations_, 1902; _L'Etat et la +liberté_, 1906, 2 vol. + + +PÉRIODIQUES. + +_L'année politique_, de Daniel (1874-1905); Le _Dix-neuvième Siècle_ +(surtout pour la période de 1871 à 1880); la _Critique philosophique_ +(1872-1889); la _Raison_ (1900-1914); les _Annales de la jeunesse +laïque_ (depuis 1902); le _Bulletin_ de l'Union pour l'action morale +(1892-1905), continué par la _Correspondance_ de l'Union pour la vérité +(depuis 1905); le _Bulletin_ de la Ligue de l'enseignement (depuis +1881), et surtout les comptes rendus de ses congrès annuels. + +Les études locales sont rares. Citons comme exemple celle qui a paru +dans l'Encyclopédie des Bouches-du-Rhône: Estier et Busquet, _La libre +pensée et la franc-maçonnerie dans les Bouches-du-Rhône de 1790 au +XXe siècle_. Marseille, 1923. + + + + +INDEX + + + A + + About, 113, 136, 149, 211, 235, 240, 241. + + Acollas, 196, 308. + + Aguesseau (d'), 16. + + Aignan, 23. + + Aigues-Sparses, 191. + + Alacoque (Marie), 90. + + Alembert (d'), 26. + + Alton-Shée (d'), 102. + + Alzon (d'), 219. + + Amiable, 36. + + André, 318. + + Andreï, 243. + + Argenson (d'), 12. + + Arnaud (de l'Ariège), 6, 117, 226. + + Astros (d'), 79. + + Aubineau, 125. + + Auger, 93. + + Aulard, 303. + + Aumale (duc d'), 83, 85. + + + B + + Babeuf, 61. + + Bacon, 277. + + Ballanche, 60, 84. + + Balzac, 208. + + Barante, 30. + + Barau, 66, 67, 68. + + Barbès, 61, 197. + + Barnave, 113. + + Barni, 136, 137. + + Barrès, 128. + + Barrot (Odilon), 5, 29, 61, 73. + + Barruel, 353. + + Barthe, 29, 73. + + Barthélemy, 271. + + Barthélemy Saint-Hilaire 76, 79, 169, 171, 286. + + Barthou, 327. + + Bastiat, 117. + + Baur, 148. + + Bayet, 320. + + Bayle, 35. + + Bazard, 35. + + Bazin, 123. + + Beauséjour, 19. + + Beauverie, 28. + + Bellart 32. + + Belot, 357. + + Benoist (Charles), 327. + + Béranger, 23, 31, 69, 113. + + Bérenger (Henry), 301, 320. + + Bergson, 331. + + Bernard (Claude), 168. + + Berry (duc de), 17. + + Bersot, 78, 137, 138. + + Bert (Paul), 222, 225, 226, 259, 270, 280-81, 288, 316. + + Bertauld, 226. + + Berthelot, 159, 304-7, 322. + + Berville, 29. + + Besse (Dom), 359. + + Bignon, 18. + + Bigot (Charles), 233, 255. + + Billiard, 62. + + Bizet, 116. + + Blanc (Louis), 61, 354. + + Blanqui, 8, 192, 193-4, 212. + + Bloch, 130. + + Boberley, 89. + + Bonald, 16, 18, 30, 100. + + Bonaparte, 327. + + Bonjean, 206, 251. + + Bonnet, 79. + + Bordas-Demoulin, 212. + + Bossuet, 123, 134, 148. + + Boucher de Perthes, 164-5. + + Bouglé, 61. + + Bouillier, 79. + + Boulanger, 293. + + Boulogne, 26. + + Bourbeau, 276. + + Bourdeau, 6. + + Bourgain, 341. + + Bourgeois, 345. + + Bourget, 301. + + Bourneville, 293. + + Boutard, 100. + + Boutroux, 330, 351. + + Boutteville, 103, 198-200. + + Bouvet, 75. + + Bréal, 103. + + Briand, 327. + + Bricout, 360. + + Brisson (H.), 188, 202, 221, 222. + + Broglie (Albert de), 126, 221, 223, 251, 278. + + Broglie (Victor de), 22, 50, 54, 58. + + Brongniart, 164. + + Brouard, 66, 116. + + Brunet, 225. + + Brunetière, 301, 303, 304, 305. + + Bruno (G.), 322. + + Buchez, 60, 92. + + Buchner, 195, 197. + + Buffet, 283. + + Buisson, 189, 322, 324, 325, 326, 335, 339-41, 342-4, 350. + + Buloz, 197. + + Bunsen, 145. + + Burnichon, 31, 57. + + Burnouf, 149, 158, 262. + + + C + + Cadix, 317. + + Carle, 189-90, 191, 200. + + Carnot (H.), 60, 105, 202. + + Caro, 201. + + Carrel, 61. + + Casimir-Perier, 29, 57. + + Cassagnac, 295. + + Caubet, 188. + + Cavaignac, 354. + + Cavour, 147, 205. + + Cayla, 243. + + Chaine (Léon), 350. + + Challemel-Lacour, 226, 246, 293, 294. + + Chambord (comte de), 218, 219. + + Channing, 7, 134, 143, 157, 232. + + Charbonnel, 320. + + Charles II, 93. + + Charles X, 5, 11, 20, 27, 32, 33, 56, 82. + + Charma, 79. + + Châtel, 101. + + Chemin, 190. + + Chesnelong, 283, 291. + + Chevallier, 68. + + Choiseul, 30. + + Cicéron, 200. + + Clamageran, 189. + + Claveau, 132, 204, 210, 211. + + Clemenceau, 194, 260, 296, 312, 313, 319, 357. + + Clermont-Tonnerre, 26. + + Coessin, 60. + + Coignet (C.), 187. + + Coignet (F.), 187. + + Colani, 149. + + Colbert, 2. + + Combes, 10, 317, 323, 326. + + Compayré, 267. + + Comte (Aug.), 36, 100, 114, 176, 177, 197, 269, 288, 356. + + Condillac, 35, 36, 37. + + Condorcet, 36, 269. + + Constant, 101. + + Constant (Benjamin), 18, 19, 32, 39, 48-49, 50, 54, 328. + + Coquille, 125. + + Corbon, 215. + + Corcelles, 19, 55. + + Coullié, 297. + + Courier (P.-L.), 23, 358. + + Cournot, 78. + + Courval, 271. + + Cousin (Victor), 7, 38, 39, 40, 42, 43, 74, 75-6, 78, 79, 80, 86, 87, + 89, 97, 106, 109, 110, 111, 137, 138, 142, 169-70, 171, 172, 173, + 174, 176, 286, 330, 352, 353. + + Crémieux, 190. + + Crétineau-Joly, 353. + + Cussy, 32. + + Cuvier, 165. + + Cuvillier, 104. + + Cuvillier-Fleury, 83, 85. + + + D + + Damiron, 37, 38, 43, 171. + + Daniel, 77, 254. + + Danton, 143. + + Darboy, 251, 348. + + Darwin, 164, 165-7, 302. + + Daunou, 34. + + David (Félicien), 291. + + Decazes, 14, 251. + + Dejob, 35, 79. + + Delacouture, 135. + + Delacroix, 330. + + Delangle, 206. + + Deluns-Montaud, 193. + + Denis, 162-3. + + Depasse, 234, 260. + + Deroin (J.), 116. + + Descartes, 90, 277, 279. + + Deschamps, 353, 354, 355. + + Deschanel, 110, 111, 179. + + Deschanel (Paul), 326. + + Des Cognets, 42. + + Desgarets, 353. + + Desjardins, 301. + + Desmoulins (Camille), 92. + + Despois, 47, 110, 190. + + Dessoye, 267. + + Destutt de Tracy, 34. + + Diderot, 143, 355. + + Dollfus, 150, 151-2, 350. + + Donnet, 179, 180, 218. + + Dreyfus, 314. + + Drumont, 358. + + Dubois, 37, 42, 43, 45-47, 50, 62, 111, 113, 170, 172. + + Dufaure, 6, 9, 249, 274, 314. + + Duine, 100. + + Dulac, 125. + + Dumas (J.-B.), 164. + + Dupanloup, 105, 121, 178, 191, 198, 200, 211, 212, 217, 221, 223, + 224, 226, 248, 249, 254, 266. + + Dupin, 6, 28, 29, 61, 83, 102, 206, 317, 348. + + Dupin (Charles), 208. + + Dupont (Pierre), 113. + + Dupuis, 144, 148. + + Dupuy, 2. + + Durkheim, 330. + + Duruy, 73, 169, 208, 210-11, 273, 276. + + Duvergier de Hauranne, 13. + + + E + + Eckstein (d'), 89. + + Elisabeth, 129. + + Enfantin, 60, 132. + + Erdan, 138. + + Eschassériaux, 61. + + Escobar, 280. + + Esmenjaud, 190. + + Etber, 324. + + Etienne, 23. + + + F + + Fabre, 35, 36. + + Fabre (V.), 35. + + Faguet, 301. + + Falloux, 112, 153. + + Faucher (Léon), 127. + + Fauvety, 191, 202. + + Favre (Fr.), 186. + + Favre (Jules), 192, 204. + + Ferdinand-Dreyfus, 50. + + Ferrari, 79. + + Ferry, 10, 120, 225, 262, 268-80, 283, 284, 289, 293, 294, 314, 336, + 341, 350, 352, 356, 357. + + Feuerbach, 354. + + Fitz-James, 30. + + Flammarion, 192. + + Fonvielle, 191. + + Fortoul, 123, 211. + + Fouillée, 302, 331, 332. + + Fourtou, 252. + + Foy, 18, 32, 33. + + France (Anatole), 176, 302, 319, 322. + + Franck, 190, 286. + + Franklin, 37. + + Frayssinous, 29, 32, 50. + + Freppel, 293. + + Freycinet, 357. + + + G + + Gagern, 354. + + Galilée, 90, 322. + + Gambetta, 193, 212, 245-7, 250, 252, 254, 258, 267, 314, 333, 344, + 356. + + Garibaldi, 192. + + Garnier, 313. + + Garnier-Pagès, 35. + + Gaschet, 23. + + Gatien-Arnoult, 79. + + Gaudry, 164. + + Gautier, 32. + + Gayraud, 328. + + Gazeau, 271. + + Geffroy (Gust.), 319. + + Génin, 97. + + Genoude, 101. + + Geoffroy Saint-Hilaire, 164, 165. + + Gérin, 69. + + Girard, 76. + + Girardin, 129, 180. + + Giraud, 111, 175, 203. + + Goblet, 284, 285, 323, 324, 325, 335, 352. + + Goblot, 357. + + Goncourt, 227. + + Gonnard, 49. + + Gout, 241. + + Gouthe-Soulard, 296. + + Goyau, 342. + + Grandmaison (Geoffroy de), 32. + + Gratry, 113, 171, 194. + + Gréard, 341. + + Grégoire, 57. + + Grégoire XVI, 59, 98. + + Grévy, 255, 268. + + Gueneau de Mussy, 39, 350. + + Guéranger, 76, 125, 136. + + Guernon-Ranville, 63. + + Guéroult, 125, 129, 131, 135, 136, 172, 178, 180, 181, 201, 204, 350. + + Guesde, 308, 309. + + Guillemaut, 224. + + Guizot, 29, 41, 50, 53, 58, 63-5, 74, 83, 84, 86, 98, 107, 170, 175, + 189, 201, 273, 353. + + Gury, 281. + + Guyau, 302, 357. + + + H + + Hamelin, 333. + + Hannequin, 331. + + Hanotaux, 219. + + Hauréau, 177. + + Hauser, 73. + + Havet, 160-1, 163. + + Havin, 132, 184. + + Hébert, 334. + + Hegel, 174, 195. + + Helvétius, 8, 26, 35, 86. + + Hémon, 78, 89. + + Henri III, 93. + + Herbelot (d'), 36. + + Herder, 87. + + Hérold, 305. + + Hervieu, 37. + + Herwegh, 354. + + Hincmar, 349. + + Holbach (d'), 8, 195. + + Houtin, 334. + + Huet, 136, 212. + + Hugo (V.), 42, 117, 127, 179, 261, 353. + + Huss (Jean), 162. + + + I + + Isambert, 36, 62, 73. + + + J + + Jacob, 332-3. + + Jacquemont, 28, 35, 205. + + Jacques (Am.), 8, 84, 106, 107, 109, 110, 112, 190. + + Jacques II, 93. + + Janet, 163, 352. + + Jannet (Claudio), 354. + + Jaurès, 313. + + Jay, 23. + + Jeanne d'Arc, 89, 254. + + Jordan (Cam.), 16. + + Jouffroy, 38, 39, 43, 67, 76, 174. + + Jouin, 224. + + Jourdan, 132, 350. + + Jouy, 23. + + Jozeau, 137. + + + K + + Kannengieser, 205. + + Kant, 79. + + Karénine (Wlad.), 96. + + Keller, 248. + + Képler, 197. + + Kératry, 28. + + Klein, 302. + + + L + + Labiche, 291. + + Laboulaye, 7, 9, 133, 134, 145, 158, 172, 225, 230, 328, 350. + + Lachelier, 171. + + Lachèze-Muret, 12. + + Lacordaire, 60, 73, 76, 78, 105, 122. + + La Fare, 30. + + Lainé, 9, 16, 30, 317. + + Lamarck, 165. + + Lamartine, 29, 42, 59, 61, 354. + + Lambrechts, 50. + + Lamennais, 5, 21, 25, 29, 31, 59, 61, 73, 77, 96, 98-100, 101, 102, + 123, 358. + + La Mennais (J.-M. de), 74. + + La Merlière (Mlle de), 236. + + Lamy, 221, 282. + + Lanfrey, 138. + + Lanjuinais, 29. + + Lanzac de Laborie, 249. + + La Rochefoucauld (G. de), 54. + + La Rochefoucauld-Liancourt, 50. + + Laromiguière, 37. + + Larroque (Patrice), 77, 84, 148, 153, 154, 160, 189, 190, 191, 198, + 201. + + Lasserre, 301. + + Lasteyrie, 103. + + Latreille, 79. + + Laveille, 74. + + Laveleye, 232. + + Lavigerie, 295. + + Lavisse, 210, 318. + + Leblond, 250. + + Lebreton (Mme), 34. + + Lecanuet, 77, 125, 294, 349. + + Leconte de Lisle, 243. + + Ledru-Rollin, 354. + + Lefébure, 205. + + Lefrançais, 68, 115, 116. + + Léon XIII, 259, 295, 297, 349. + + Leroux (Pierre), 42, 60, 96, 202. + + Levallois, 182. + + Lévy, 351. + + L'Hôpital, 16. + + Libri, 79. + + Liébert, 235. + + Littré, 8, 47, 54, 103, 114, 137, 148, 177-8, 207, 210, 227-8, 230, + 253, 256, 257, 262, 287, 288, 327, 356, 358. + + Locke, 230. + + Lockroy, 235. + + Loisy, 334. + + Longuet, 193. + + Lorain, 63, 68. + + Louis XIV, 1, 3, 129. + + Louis XV, 2, 3. + + Louis XVIII, 5, 11. + + Louis-Philippe, 5, 57, 58. + + Loyola, 271. + + Loyson, 77. + + Loyson (H.), 77, 170, 201. + + Luneau, 61. + + Luther, 125. + + Lyon-Caen, 196. + + + M + + Macé (Jean), 188, 265-7, 335, 344, 345, 352. + + Machault, 2, 3. + + Mac-Mahon, 250, 251, 253, 255, 268. + + Madier de Montjau, 272. + + Magnan, 186, 187. + + Maine de Biran, 13, 39. + + Maistre (J. de), 100. + + Malardier, 115. + + Manuel, 19, 39. + + Manuel (Eug.), 84. + + Marbeau, 187. + + Marcellus, 18. + + Marcère, 221, 247. + + Maret, 105, 171. + + Marrast (A.), 35. + + Martin (Henri), 188, 191. + + Marx (Karl), 308. + + Massol, 187-8, 200-2, 261, 262. + + Mathieu, 218. + + Mathiez, 353. + + Maury, 103. + + Mazzini, 197, 355. + + Meaux (de), 245. + + Meignan, 159. + + Mellinet, 186. + + Mérilhou, 29. + + Mérimée, 205, 207. + + Meunier (Arsène), 70-2, 116. + + Meunier (Victor), 168, 182. + + Meyrac, 317. + + Mézières, 73. + + Michel (H.), 116, 120. + + Michel (Toussaint), 85. + + Michel (de Bourges), 127. + + Michelet, 86, 87, 88, 89-92, 95, 96, 98, 102, 113, 117, 182, 208, + 211, 352, 353, 358. + + Millerand, 358. + + Mingrat, 23. + + Moïse, 88. + + Molière, 93. + + Monin, 96. + + Monod, 86, 88. + + Monod (Wilfred), 334, 351. + + Montalembert, 36, 77, 79, 85, 89, 97, 105, 111, 121, 122, 125, 126, + 127, 179, 205, 222, 349. + + Montesquieu, 13. + + Montesquiou, 13. + + Montlosier, 24-28, 30, 46, 280. + + Morel, 125. + + Morin, 243. + + Morny, 123. + + Mortara, 136. + + Mourier, 77, 287. + + Mun (de), 294, 316. + + Munier, 190. + + Murat (L.), 185. + + + N + + Nachet, 54, 58, 59. + + Nadaud, 127, 268. + + Napoléon, 38, 39, 70, 80, 81, 87, 120. + + Napoléon (prince), 180, 185, 207, 235, 248. + + Napoléon III, 122, 123, 124, 136, 147, 186, 193, 207, 235, 284. + + Naquet, 196, 293. + + Nefftzer, 129, 130, 150, 151-2, 153, 160, 180, 183-4, 188, 350. + + Nettement, 89. + + Nicolas (Michel), 151, 159. + + Nithard, 93. + + Noirot, 74. + + + O + + O'Connell, 126. + + Orsini, 124, 137. + + Ortolan, 111. + + Ozanam, 97, 105. + + + P + + Pailleron, (M.-Louise), 197. + + Palmerston, 355. + + Parfait, 241. + + Parieu, 116. + + Paris, 190. + + Parisis, 79, 122. + + Pascal, 139, 280. + + Pasquier, 30. + + Pasteur, 168. + + Pécaut, 67, 182, 189, 335-9, 341, 350. + + Pelletan, 136, 192. + + Perot, 116. + + Perrens, 103. + + Persigny, 123, 185. + + Peters, 93. + + Peyrat, 129, 130, 134, 180, 184, 251. + + Philippe (frère), 181. + + Picard (P.), 253. + + Pidoux, 212. + + Pie, 121, 132, 172. + + Pie IX, 5, 121, 122, 124, 136, 147, 169, 219, 249, 251, 253. + + Pie X, 326, 328, 349. + + Pigault-Lebrun, 31. + + Pillon, 229, 230, 288. + + Pithou, 2, 6, 16. + + Platon, 150, 170, 176. + + Pompéry, 191. + + Ponnat, 195. + + Pontécoulant, 29. + + Portalis, 30, 53, 288. + + Pouchet, 168. + + Poussin, 90. + + Pouthas, 76, 79. + + Pouthas, 50. + + Pradié, 256. + + Prat, 289. + + Pressensé, 160, 222. + + Prévost-Paradol, 7, 112, 145, 256, 328. + + Protot, 194. + + Proudhon, 8, 98, 100-102, 104, 138, 141-4, 154, 157, 187, 192-3, 198, + 202, 203, 208, 231, 354. + + Pujo, 301. + + Pyat (Félix), 145. + + + Q-R + + Quélen, 253. + + Quinet (Edgar), 86, 87, 88, 89, 93-6, 98, 103, 117-20, 128, 149, 197, + 232. + + Rabelais, 93, 143. + + Raiberti, 328. + + Ranc, 77, 113, 194, 246. + + Raphaël, 111. + + Rastoul, 61. + + Ravaisson, 171. + + Raynal, 26. + + Regnard, 196. + + Reid, 38. + + Reinach (J.), 130. + + Reinach (S.), 360. + + Rémusat, 34, 103, 171, 172. + + Renan, 8, 37, 47, 107, 110, 114, 133, 142, 152, 154-62, 172, 174, + 178, 182, 184, 195, 207, 208, 210, 213, 227, 236, 298-9, 303. + + Renouvier, 137, 202-3, 228-32, 257, 283, 288, 289, 300, 352, 359. + + Reuss, 149, 159. + + Réveillaud, 327. + + Réville, 149, 159, 160. + + Reynaud (Jean), 60, 202, 266. + + Ribot, 298, 328, 329. + + Richelieu, 13, 14, 18. + + Richer (L.), 181, 182, 188, 190, 191, 200. + + Rigault, 133. + + Robespierre, 60. + + Robin, 178. + + Rod, 301. + + Rodrigues, 190. + + Roland (Pauline), 116. + + Rossi, 84. + + Rouher, 204. + + Rouland, 122, 206, 251, 348. + + Rousseau, 31, 35, 189, 208, 352. + + Royer (Clémence), 165-7. + + Royer-Collard, 6, 9, 13, 14-15, 19, 21, 37, 39, 173, 174, 350. + + Ruge, 354. + + + S + + Sabatier, 351. + + Sacy, 133, 158. + + Saint-Marc-Girardin, 83, 111. + + Saint-Simon, 36, 47, 60, 143. + + Saint-Valry, 229. + + Sainte-Beuve, 163, 179, 180, 207-10. + + Saisset, 171. + + Salaberry, 31. + + Salinis, 122. + + Salvandy, 84, 98. + + Sanchez, 280. + + Sand (George), 96, 197, 232, 353. + + Sarcey, 113, 149, 175, 235, 236-9, 241, 268, 309. + + Saussier, 224. + + Sauvestre, 181, 243. + + Scheurer-Kestner, 195, 311. + + Schleiermacher, 153. + + Schœlcher, 243, 249. + + Schweitzer, 159. + + Séailles, 333, 344. + + Seippel, 359. + + Senior, 126. + + Serre (de), 14, 16, 278. + + Serrigny, 108. + + Sibour, 348. + + Siegfried, 335. + + Simon (Jules), 7, 76, 106, 107, 111, 138-9, 145, 171, 205, 223, 226, + 243, 249, 250, 251, 252, 273, 274, 275, 276, 278, 283, 284, 286, 287, + 352. + + Simon (Richard), 148. + + Socrate, 150, 170, 197. + + Spencer, 302. + + Spinoza, 195, 279. + + Spuller, 268, 295, 297. + + Staël (Mme de), 87. + + Stapfer, 54, 351. + + Steeg, 350. + + Stendhal, 205. + + Stewart (Dugald), 38. + + Strauss, 103, 148, 149, 161. + + Sue (Eug.), 84, 143, 232, 355. + + + T + + Taine, 8, 112, 113, 140, 149, 152, 159, 172-6, 195, 203, 207, 210, + 227, 299, 300, 356. + + Talleyrand, 58. + + Talma, 47. + + Talon, 16. + + Teilhard de Chardin, 360. + + Tertullien, 131. + + Thiers, 6, 81, 82, 83, 84, 86, 102, 204, 218, 235. + + Tillier (Claude), 68-70. + + Tissier, 357. + + Tissot, 23, 263. + + Tocqueville, 83, 127. + + Touquet, 47, 133. + + Tridon, 194, 196. + + Trouillot, 316. + + Turgot, 36. + + + U-V + + Ulbach, 137, 186. + + Vacherot, 41, 76, 113, 136, 137, 138, 140, 144, 154, 200, 212-5, 223, + 230. + + Vacquerie, 235. + + Vaillant, 217. + + Vallès, 113. + + Vandervelde, 319. + + Vauchez, 266. + + Vauthier, 42, 78. + + Vaux (Pierre), 115. + + Ventura, 123. + + Vernes, 321. + + Vessiot, 352. + + Veuillot, 79, 85, 105, 112, 121, 124-6, 132, 196, 221, 252, 358. + + Viardot, 249. + + Vico, 88. + + Victor-Emmanuel, 147. + + Vigny, 96. + + Villèle, 20, 28, 31, 32. + + Villemain, 41, 42, 273, 353. + + Vincent (Sam.), 54, 145. + + Vincent de Paul (St.), 340. + + Vinet, 7, 50-53, 58, 145, 328, 350. + + Viollet-le-Duc, 240. + + Viviani, 316. + + Vivien, 54. + + Vogüé, 301. + + Voltaire, 8, 26, 31, 35, 36, 37, 61, 86, 87, 93, 133, 138, 143, 156, + 161, 168, 182, 189, 208, 214, 234, 254, 301, 352. + + + W-Z + + Waddington, 170, 247. + + Waldeck-Rousseau, 10, 314-16, 317, 357. + + Wallon, 117. + + Weill (G.), 60, 61, 77, 85, 113, 126, 159, 308. + + Witt (de), 175. + + Zévort, 79. + + Zola, 300, 312. + + Zoroastre, 88. + + + + + TABLE DES CHAPITRES + + + Avant-propos. I + + Introduction. 1 + + La politique religieuse sous la Restauration. 11 + + La philosophie laïque sous la Restauration. 34 + + La politique d'apaisement sous Louis-Philippe. 56 + + La rupture avec l'Église. 86 + + L'esprit laïque sous la seconde République. 105 + + La résistance à l'Empire clérical. 121 + + La critique et la science laïque. 147 + + La guerre au cléricalisme. 179 + + L'avènement de la République. 216 + + La victoire des républicains. 245 + + L'organisation de l'école laïque. 264 + + La politique de conciliation. 290 + + Le réveil de l'anticléricalisme. 311 + + La pensée laïque. 329 + + Conclusion. 348 + + Bibliographie. 362 + + Index. 367 + + Tables des chapitres. 376 + + +Imp. E. Durand, 18, rue Séguier, Paris + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78903 *** diff --git a/78903-h/78903-h.htm b/78903-h/78903-h.htm new file mode 100644 index 0000000..5b18aa9 --- /dev/null +++ b/78903-h/78903-h.htm @@ -0,0 +1,13218 @@ +<!DOCTYPE html> + <html lang="fr"> + <head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Histoire de l’idée laïque en France au XIXᵉ siècle | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +/* Typographie */ +body {margin-left: 20%; margin-right: 10%; min-width: 33em; max-width: 40em;} +.x-ebookmaker body {width: 100%;} + +p {text-align: justify; text-indent: 1.5em; margin-top: 0.75em; margin-bottom: 0.75em;} + +/* headings centered */ +h1, h2 {text-align: center;} + +h1 { font-weight: lighter; line-height: 1.2em; margin-top: 0.5em; margin-bottom: 0;} + +.h1line1 {font-size: 0.7em;} +.h1line2 {font-size: 0.8em; line-height: 1.2em; word-spacing: 0.2em;} +.h1line3 {font-size: 0.6em; word-spacing: 0.1em;} + +h2 {font-weight: lighter; 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Quoiqu’il +soit impossible de les séparer, c’est la seconde conception surtout +que j’ai cherché à mettre en lumière. Ce livre continue donc la série +d’études où j’ai entrepris de retracer les principaux mouvements +politiques et sociaux de la France contemporaine. Mon exposé commence à +l’époque où la fin des guerres de l’Empire et le retour de la monarchie +légitime réveillent les discussions sur les rapports de l’Eglise et de +l’Etat; il se termine en 1905, lorsqu’est votée la loi qui décide la +séparation des deux puissances. On ne trouvera que de rares indications +sur les faits plus récents.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum hidden" id="Page_1">1</span></p> + <h2 class="h2chap" id="ch_b"><span class="big120">INTRODUCTION</span></h2> + <p class="center2"><b>____</b></p> +</div> + +<p>La France de l’ancien régime fut un Etat confessionnel. L’Eglise +catholique et l’Etat vivaient unis par des liens indissolubles: l’Etat +était partiellement dans l’Eglise et l’Eglise était partiellement +dans l’Etat. Le roi très chrétien possédait un caractère religieux, +conféré par le sacre; le clergé constituait une puissance politique. La +Réforme essaya vainement de rompre cette union: la France catholique +n’accepta point comme roi le vainqueur d’Arques et d’Ivry tant qu’il +n’eut pas abjuré le protestantisme. Tous les Bourbons après lui se sont +considérés comme les protecteurs naturels de l’Eglise.</p> + +<p>Cette union ne supprimait pas les conflits entre les deux puissances; +elle n’empêchait pas le pouvoir royal de tenir tête au pouvoir +ecclésiastique. Jamais le clergé n’a été surveillé avec autant de soin +qu’à l’époque de Louis XIV. Rappelons seulement les conseils que le +grand roi a donnés à son fils: «Ces noms mystérieux de franchises et de +libertés de l’Eglise, dont on prétendra <span class="pagenum" id="Page_2">2</span> peut-être vous éblouir, +regardent également tous les fidèles, soit laïques, soit tonsurés..., +mais ils n’exemptent ni les uns ni les autres de la sujétion des +souverains, auxquels l’Evangile même leur enjoint précisément d’être +soumis<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>». Les ministres de Louis XIV pensaient comme leur maître: +Colbert ne cessa de lutter contre le développement des congrégations +religieuses. Il serait trop long d’énumérer les conflits analogues +sous Louis XV, par exemple au temps de Machault, ou les actes de la +commission des réguliers qui, sous Louis XVI, réduisit avec tant +d’énergie le nombre des couvents. Mais ces mesures contre le pouvoir +des évêques ou des congrégations étaient l’œuvre de catholiques +pratiquants et croyants. Si vives que fussent leurs discussions +politiques avec les papes et les prélats, jamais ils ne franchissaient +les limites fixées par la religion.</p> + +<p>Il en fut de même des controverses provoquées par le gallicanisme. +On a distingué avec raison le gallicanisme ecclésiastique, défendant +l’épiscopat contre l’ingérence de Rome, le gallicanisme royal, +mettant le clergé sous la main du pouvoir civil, et le gallicanisme +parlementaire, le plus radical de tous, menant âprement la lutte contre +les théories ultramontaines ou les prétentions cléricales. Mais les +plus violents des gallicans étaient des catholiques; les appelants +contre la bulle <i lang="la">Unigenitus</i> protestaient avec indignation +lorsqu’on les accusait d’hérésie; la doctrine de Pierre Pithou et de +Dupuy, quoique rejetée par les assemblées de l’Eglise de France, avait +pour adhérents beaucoup <span class="pagenum" id="Page_3">3</span> d’hommes sincèrement religieux. Aussi la +guerre entre les deux pouvoirs n’était-elle jamais poussée jusqu’au +bout: même après la déclaration de 1682, Louis XIV finit par s’incliner +devant la résistance de Rome; quand Louis XV vit quelles proportions +prenait la bataille du clergé contre Machault, il écarta celui-ci +du contrôle général des finances. La papauté à son tour multipliait +les atermoiements, les compromis, et calmait parfois ses défenseurs +imprudents. Ultramontains et gallicans se retrouvaient d’accord en face +de la libre pensée: lorsqu’il s’agit de flétrir ou de condamner les +livres des philosophes du <span class="smcap80">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, les jansénistes du +Parlement de Paris montrèrent autant de zèle que les prélats dévoués +aux jésuites.</p> + +<p>Les choses changèrent depuis 1789. Sans doute la plupart des membres de +la Constituante voulaient conserver le catholicisme, un catholicisme +réformé, corrigé dans sa discipline selon les théories jansénistes, +et dans son esprit selon les idées de Rousseau. Mais ils avaient trop +subi l’influence des légistes et des philosophes pour ne pas accepter +le principe de la laïcité de l’Etat; peu à peu, non sans hésitation, +ils l’appliquèrent dans les lois. L’Etat confessionnel fit place à +l’Etat laïque. C’est cette grande nouveauté, contenue implicitement +dans la déclaration des Droits de l’homme, qui allait changer d’une +façon définitive la nature des luttes religieuses. Les querelles du +clergé avec l’Etat confessionnel, quelque violentes qu’elles parussent, +demeuraient des querelles de famille; celles de l’Eglise romaine avec +l’Etat laïque furent les conflits de deux puissances étrangères, +entre lesquelles tout lien fraternel avait disparu. La France et Rome +pouvaient <span class="pagenum" id="Page_4">4</span> encore s’entendre par des traités, le gouvernement et +le clergé pouvaient s’associer pour des intérêts communs, mais la +confiance mutuelle, la sympathie profonde avaient disparu. Le Concordat +de 1801, conserve, comme un débris de l’ancien régime, cette règle +que le chef de l’Etat français doit faire profession particulière de +la religion catholique; néanmoins il y a un abîme entre ce Concordat +et celui de 1516. Celui-ci a été signé par un roi qui n’admettait en +France qu’une religion, la vraie; l’autre est l’œuvre d’un chef d’Etat +laïque, incertain sur la meilleure doctrine, qui a dit aux protestants: +«Je ne décide point entre Rome et Genève<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>». Les articles organiques +ont beau répéter les formules des juristes royaux, l’esprit n’est plus +le même.</p> + +<p>Quand une Eglise a été seule reconnue pendant des siècles, quand elle +a dominé le pays, dirigé l’éducation, régenté les consciences et +détruit les hérésies avec l’appui du bras séculier, il est naturel +que ce régime disparu lui inspire des regrets; longtemps elle demeure +disposée à chercher dans le passé l’idéal qui pourrait être offert aux +générations nouvelles. Pendant tout le dix-neuvième siècle, sous tous +les régimes, les catholiques militants se sont efforcés de revenir à +l’alliance de l’Eglise et de l’Etat. Ils ont recouru, selon les temps, +à deux méthodes opposées: quand le gouvernement leur paraissait ami +de l’Eglise, prêt à la servir, ils ont préconisé, selon la formule de +1815, l’union du trône et de l’autel; si le pouvoir devenait hostile +ou simplement indifférent, ils essayaient d’organiser <span class="pagenum" id="Page_5">5</span> un parti +catholique indépendant, mais toujours avec l’espoir de rendre un jour +ce parti assez fort pour qu’il pût inspirer ou diriger la politique +française. La première méthode fut pratiquée sous Louis XVIII et +Charles X, de 1849 à 1859, et aussi, mais avec des hésitations +marquées, entre 1871 et 1877. La seconde a toujours plu avantage +aux combatifs, aux exaltés, que ce fussent les ultramontains qui +entouraient Lamennais sous la Restauration, les catholiques libéraux +sous Louis-Philippe ou les défenseurs du pouvoir temporel de Pie IX +depuis 1860. Les catholiques militants de tous les groupes s’y sont +ralliés peu à peu à partir du triomphe des républicains en 1879.</p> + +<p>Aux idées catholiques s’oppose la conception laïque. D’après elle +l’Etat, indépendant de toute Eglise, de tout symbole confessionnel, +doit admettre tous les citoyens, quelles que soient leurs croyances, +à l’égalité civile; si des inégalités politiques subsistent, elles +doivent être fondées uniquement sur des motifs politiques; le +gouvernement du pays se conduira d’après des raisons purement humaines, +et la loi ne sera ni catholique, ni protestante; Odilon Barrot dira +même que la loi est athée. A l’individu il appartient de choisir +l’Eglise qu’il veut, d’après sa conception de l’au-delà, ou de rester +à l’écart de toutes les Eglises; à l’Etat de poursuivre le bien de la +France et des Français dans ce monde. Cette idée de l’Etat laïque peut +se prêter à des applications diverses. On a vu, sous la Restauration, +le principe d’une religion d’Etat coexister avec celui de l’égalité +de tous les Français devant la loi. On peut admettre aussi un régime +concordataire, <span class="pagenum" id="Page_6">6</span> une convention conclue entre deux pouvoirs +indépendants qui ont contracté seulement dans l’intérêt de l’ordre +public. Enfin le système de la séparation de l’Eglise et de l’Etat est +comme l’aboutissement logique de la doctrine de laïcité.</p> + +<p>Parmi les hommes qui, pendant le cours du <span class="smcap80">XIX</span><sup>e</sup> siècle, ont +défendu le caractère laïque de l’Etat, on peut distinguer quatre +tendances différentes. Les premiers sont des catholiques sincères, +ou des croyants assez tièdes, mais qui reconnaissent la grandeur et +la dignité de l’Eglise: ils prolongent tant qu’ils le peuvent la +tradition gallicane de l’ancienne France; aux progrès de la doctrine +ultramontaine ils opposent, en les rajeunissant un peu, les arguments +de Pithou et des parlementaires du <span class="smcap80">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. Leur belle +époque s’étend de 1815 à 1848; sous la Restauration ils prêtèrent aux +Royer-Collard et aux Bourdeau leur fidèle appui; sous Louis-Philippe +ils eurent le pouvoir et tâchèrent de suivre, au milieu des polémiques +relatives à la liberté de l’enseignement, la voie moyenne que leur +traçaient Thiers et Dupin. La conception laïque apparaît aussi chez +certains catholiques plus modernes, détachés du vieux gallicanisme, +les républicains catholiques. Il ne faut pas les confondre avec les +catholiques républicains, parce que ces derniers sont catholiques +d’abord, et ensuite républicains. Les républicains catholiques ne +furent point rares dans les Assemblées nationales de 1848 et de +1871, républicains ardents et voisins du socialisme, comme Arnaud +(de l’Ariège), ou républicains ralliés et d’opinions modérées, comme +Dufaure. On peut réunir tous ces hommes sous le nom de catholiques +anticléricaux. Le système <span class="pagenum" id="Page_7">7</span> concordataire a trouvé parmi eux ses +défenseurs les plus convaincus.</p> + +<p>Les seconds sont des protestants libéraux ou des hommes inspirés +par l’esprit du protestantisme libéral. Le catholicisme romain leur +déplaît, mais ils sont chrétiens: le vrai nom qui leur convient est +celui d’évangéliques; l’essentiel pour eux est que l’Evangile demeure +la loi religieuse et morale de la France. Parmi eux se recruta vers +1825 la Société de la morale chrétienne, qui fit le plus chaleureux +accueil au mémoire de Vinet sur la liberté des cultes. Leurs idées +reparurent sous le second Empire avec Laboulaye, disciple de Channing, +et avec Prévost-Paradol converti au protestantisme. Ils ont répandu +dans le grand public l’idée de la séparation de l’Eglise et de l’Etat.</p> + +<p>Dans le troisième groupe nous trouvons les déistes, partisans de la +religion naturelle. Ils apparaissent très nombreux à toutes les époques +du siècle dernier: les uns pleins de sympathie pour les diverses formes +du christianisme, parce qu’il sauvegarde les dogmes de l’existence de +Dieu et de l’immortalité de l’âme; les autres énergiquement hostiles +à l’Eglise catholique, parce qu’elle étouffe les dogmes fondamentaux +sous des croyances parasites et superstitieuses. Les premiers ont +souvent recherché une alliance de la philosophie avec la religion +populaire et préconisé l’entente cordiale des deux sœurs immortelles; +c’est l’idée de Victor Cousin, adoptée par la plupart de ses disciples +jusqu’à Jules Simon, qui la développera éloquemment dans sa lutte +contre les ministres de 1880. Les seconds espèrent substituer à la +religion positive, ébranlée par <span class="pagenum" id="Page_8">8</span> la critique et la science, une foi +qui puisse rester en accord avec les découvertes de la raison humaine; +tout au moins ils veulent défendre les adeptes de cette foi contre les +retours offensifs de l’ancienne intolérance. Telle fut la conception +des rédacteurs du <i>Globe</i>, si pénétrés de la croyance en Dieu; +plus tard le fondateur de la <i>Liberté de penser</i>, Amédée Jacques, +tout en menant une ardente campagne contre le catholicisme, parlait de +conserver, dans l’Université de l’avenir, l’enseignement obligatoire +des devoirs envers Dieu.</p> + +<p>La quatrième catégorie est celle des libres penseurs, qui écartent +la religion des philosophes tout comme celles des anciennes Eglises. +Ils sont représentés sous la Restauration par de nombreux disciples +du <span class="smcap80">XVIII</span><sup>e</sup> siècle; car si la majorité des libéraux de 1830 +croit au Dieu rémunérateur et vengeur célébré par Voltaire, une forte +minorité demeure attachée aux idées d’Helvétius et de d’Holbach. +Cette école semble disparue entre 1830 et 1850: la réaction contre +l’incrédulité, contre l’athéisme, a porté ses fruits; à peine +trouve-t-on quelques révolutionnaires isolés, un Blanqui, un Proudhon, +pour écarter résolument l’idée de Dieu. C’est vers 1860 que se produit +le réveil de la libre pensée, favorisée par la critique religieuse +de Renan, la critique philosophique de Taine, le positivisme de +Littré; les progrès des sciences naturelles y contribuent beaucoup. +Ce mouvement ira se fortifiant, se précisant pendant toute la seconde +moitié du <span class="smcap80">XIX</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>Nous pouvons maintenant définir les deux mots qui seront souvent +employés dans ce livre, ceux de «cléricalisme» et «d’anticléricalisme». +Le cléricalisme est la tendance à établir une étroite union entre +l’Etat <span class="pagenum" id="Page_9">9</span> français et l’Eglise catholique romaine, celle-ci inspirant +celui-là. Quant à l’anticléricalisme, on a souvent discuté sur le sens +véritable de ce mot: n’est-ce pas la même chose que l’antichristianisme +ou, avec plus de précision, que l’anticatholicisme? La réponse doit +varier selon les hommes et selon les temps. Royer-Collard et Lainé +furent en politique des anticléricaux, bien que le terme n’existât +pas encore; il serait ridicule de prétendre qu’ils combattaient le +catholicisme. Laboulaye ou Dufaure ne peuvent pas être considérés comme +des adversaires de la religion chrétienne. Mais quand les rédacteurs du +<i>Constitutionnel</i> en 1825 ou du <i>Siècle</i> en 1855 unissaient +les protestations de respect envers la religion catholique aux attaques +incessantes contre le clergé, il y avait dans ce langage beaucoup plus +de prudence que de sincérité. Combattre l’union étroite de l’Eglise et +de l’Etat, écarter le pouvoir politique des prêtres, voilà le but qui a +si souvent uni des hommes d’opinions diverses. Pendant tout le cours du +<span class="smcap80">XIX</span><sup>e</sup> siècle les questions religieuses se sont le plus souvent +présentées à la France par leur côté politique; voilà pourquoi la +politique a uni des hommes qui différaient beaucoup par les croyances +métaphysiques.</p> + +<p>Dans la guerre entre l’Eglise et l’anticléricalisme, qui a commencé? +Question insoluble et peut-être oiseuse. Notons seulement quelques +faits certains. Nous trouvons au dix-neuvième siècle trois périodes +où l’Eglise a paru s’unir avec un gouvernement considéré comme +réactionnaire: elles vont de 1822 à 1830, de 1849 à 1859, de 1871 +à 1875. La première a préparé la poussée d’anticléricalisme qui +fit la révolution de 1830; la seconde provoqua la grande polémique +antireligieuse de la fin <span class="pagenum" id="Page_10">10</span> de l’Empire; la troisième a contribué au +vote des lois de Jules Ferry sur l’enseignement laïque. Une nouvelle +tentative du parti catholique pour mettre la main sur le gouvernement +et l’armée pendant l’affaire Dreyfus fut suivie de la campagne +anticléricale menée par Waldeck-Rousseau et Combes. Mais si l’on va au +fond des choses, on retrouve dans tous les temps et dans tous les pays +le conflit entre deux conceptions opposées du but assigné aux individus +et aux sociétés humaines.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum hidden" id="Page_11">11</span></p> + <h2 class="h2chap" id="ch_1"><span class="big120">CHAPITRE PREMIER</span><br> + <span class="h2line1">La politique religieuse sous la Restauration</span></h2> + <p class="souschapitre">I</p> +</div> + +<p>La Restauration proclama l’union du trône et de l’autel. Louis XVIII, +quoique peu dévot et, semble-t-il, peu croyant, se déclarait le +protecteur de la religion; Charles X était un croyant et un dévot. La +plupart des émigrés rentraient convertis; les souffrances communes +subies en exil avaient uni prêtres et gentilshommes. Les mandements +des évêques répétèrent que la religion est nécessaire au maintien +de l’Etat<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>; beaucoup d’hommes politiques sentaient de même et +voyaient dans l’échec de tous les gouvernements organisés depuis 1789 +la confirmation de cette vérité. On put croire que l’Eglise allait +retrouver son ancien pouvoir en France. Contre ce pouvoir se dressèrent +de nombreux ennemis, venus de tous les <span class="pagenum" id="Page_12">12</span> points de l’horizon; la +tradition du gallicanisme parlementaire, fortifiée par l’idée nouvelle +de l’Etat laïque, leur donna le moyen de s’unir. Ils engagèrent une +action politique, opposée aux efforts qui tendaient à faire du clergé +un pouvoir politique; porte-drapeau de la contre-révolution, il +devint particulièrement suspect à tous ceux qui se réclamaient de la +Révolution.</p> + +<p>C’est en suivant les débats de la Chambre des députés que nous +pouvons le mieux saisir la formation et les progrès du parti de +l’Etat laïque. En 1815 les militants du catholicisme dominent à la +Chambre introuvable. Ils étouffent la voix de d’Argenson faisant +allusion aux violences commises contre les protestants du Midi<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. +L’un demande qu’on restitue au clergé les actes de l’état civil, et +prétend mettre, pour ainsi dire, hors la loi les hommes qui n’ont +aucune religion<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. L’autre veut confier aux évêques la surveillance +exclusive des collèges de l’Université. La plupart expriment surtout le +désir d’assurer au clergé une dotation permanente affranchie du vote +annuel du budget par les Chambres, et de reconstituer pour lui une +propriété corporative; voilà pourquoi ils s’opposent aux aliénations de +forêts et d’autres domaines de l’Etat, quand ces domaines proviennent +des anciens biens ecclésiastiques. Mais les ultra-royalistes de 1815 +étaient des parlementaires novices, incapables de former une majorité +compacte et <span class="pagenum" id="Page_13">13</span> de lutter avec persévérance contre les ministres du +roi. Or le duc de Richelieu et ses collègues, quoique bien disposés +pour l’Eglise, étaient résolus à respecter la Charte et à rassurer la +nation. Ils trouvèrent dans la Chambre l’appui d’un petit groupe de +catholiques politiques, soucieux de sauvegarder les droits de l’Etat. +Un des plus actifs, Duvergier de Hauranne, demanda souvent que les +prêtres ne fussent point mêlés aux affaires de ce monde. Le clergé, +disait-il, forme un corps à part, soumis à un souverain étranger; les +terreurs d’une conscience timorée le portent souvent à méconnaître les +droits de la royauté. Donc il faut «renfermer le clergé dans le cercle +de ses devoirs spirituels, et ne point lui confier les magistratures +civiles»<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. Un philosophe converti à la religion, Maine de Biran, +montra que l’ancienne puissance du clergé avait disparu, et qu’une loi +ne pouvait rétablir des institutions mortes. Le curé ne peut accorder +le baptême, le mariage, la sépulture religieuse, que sous certaines +conditions imposées par l’Eglise; s’il devient officier de l’état +civil, souvent on le verra pris entre deux devoirs<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p> + +<p>Le projet de refaire un clergé propriétaire souleva aussi des +objections. Quand on autorisa les évêques et les curés à recevoir +des donations, Royer-Collard, entre autres, fit décider que les dons +supérieurs à mille francs devraient être confirmés par une autorisation +royale<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>; à la Chambre des pairs, l’abbé de Montesquiou, l’ancien +ministre de 1814, obtint que l’autorisation <span class="pagenum" id="Page_14">14</span> serait exigible +pour n’importe quel don<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>. De Serre, dans un discours qui fonda sa +réputation d’orateur, niait le droit de propriété de l’Eglise. Ce +droit, dit-il, n’appartient qu’aux établissements ecclésiastiques pris +individuellement. Ces établissements sont fondés par la puissance +spirituelle; «mais ils ne prennent et ne conservent pied dans un Etat, +ils ne sont fondés, au temporel, que par le fait et la force de la +puissance publique temporelle; ils sont, à son égard, dans la même +position que tous les autres établissements d’utilité publique». La +puissance civile peut les supprimer et l’a fait souvent; quand elle l’a +fait, les biens qui n’appartenaient qu’à ces établissements sont tombés +dans le domaine public<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.—En somme, les partisans de la réaction +religieuse en 1815 obtinrent une loi de combat, celle qui supprimait +les pensions des prêtres mariés, et une mesure sociale importante, +l’abolition du divorce. Mais l’Etat laïque avait maintenu ses droits.</p> + +<p>Les élections de 1816 firent arriver à la Chambre une majorité +royaliste modérée, qui vit bientôt s’organiser en face d’elle, grossi +à chaque renouvellement partiel, le groupe nouveau de la gauche, +des «indépendants». C’est dans cette Chambre, sous les ministères +de Richelieu et de Decazes, que le petit groupe doctrinaire allait +jouer jusqu’en 1820 un rôle considérable. Le chef de ce groupe, +Royer-Collard, était royaliste et catholique; issu d’une famille +janséniste, il reprochait à la secte sa doctrine de la grâce, une +révolte funeste contre le Saint-Siège, et ne parlait qu’avec dégoût +des convulsionnaires; mais son admiration demeurait <span class="pagenum" id="Page_15">15</span> grande +pour les solitaires de Port-Royal, qui lui paraissaient réaliser +l’alliance de la philosophie avec la religion. Il désirait aussi +l’alliance de l’Eglise avec l’Etat; dès 1797 le Conseil des Cinq-Cents +l’avait entendu en montrer les avantages<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>; mais cette alliance +impliquait l’indépendance de l’Etat et le devoir pour le prêtre de se +borner à sa mission spirituelle. Président de la commission royale +d’instruction publique, Royer-Collard fut pendant quelques années une +sorte de ministre dirigeant; à ce titre, il défendit l’Université +contre les critiques venues de deux côtés différents. Aux députés de +la droite, qui attaquaient la taxe universitaire et demandaient une +liberté complète pour les écoles religieuses, il opposa les droits +de l’Etat<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>. L’exemption du service militaire pour les membres des +congrégations ne fut admise par lui qu’avec des réserves<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. Mais +en même temps le grand doctrinaire déclarait que l’Université doit +être monarchique et religieuse<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>. Quand certains députés de la +gauche dénoncèrent les essais pratiqués dans les collèges royaux pour +convertir les élèves protestants, quand une pétition demanda qu’on +ouvrît dans le Sud-Ouest un collège protestant, Royer-Collard opposa +une dénégation formelle <span class="pagenum" id="Page_16">16</span> aux faits allégués et fit écarter ce +projet<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>.</p> + +<p>Camille Jordan était le confident le plus intime de Royer-Collard; lui +aussi avait combattu depuis longtemps pour la liberté de l’Eglise, +mais il n’apporta pas moins d’ardeur que son grand ami à défendre +les droits de l’Etat. Bonald avait proposé que les biens non vendus +fussent restitués au clergé. Camille Jordan se chargea de la réponse. +Le clergé français, dit-il, renferme, à côté d’une majorité paisible +et vertueuse, «un petit nombre d’hommes trop soumis à de funestes +influences politiques, trop disposés à servir sans le vouloir +d’instruments à des partis»; pour ces hommes, «il convient peut-être +de resserrer plutôt que de relâcher les liens de la dépendance +temporelle». L’orateur montra ensuite que jamais la France n’avait mis +sur le même pied la propriété corporative et la propriété individuelle, +que toujours l’Etat français avait conservé le droit de surveiller la +première. «Voilà notre véritable droit public, Messieurs; voilà ce +qu’eussent professé les Pithou, les d’Aguesseau, les Talon, l’illustre +chancelier L’Hôpital, s’ils avaient pu faire entendre leurs voix dans +cette grande délibération<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>».</p> + +<p>Les doctrinaires gallicans ne contribuèrent pas médiocrement, par leurs +conseils et leurs critiques, à faire échouer le Concordat de 1817. Leur +ami de Serre était presque toujours d’accord avec eux sur les questions +religieuses. En 1819, par exemple, quand on discuta son projet de loi +sur la presse, Lainé proposa de faire punir les outrages à la morale +publique, mais aussi à la religion. De Serre combattit l’amendement: +<span class="pagenum" id="Page_17">17</span> une religion positive, dit-il, ne se sent libre que lorsqu’elle +possède le droit de prédication et de propagande; ce droit implique +celui de critiquer les religions adverses. L’Etat doit respecter +cette liberté, sans intervenir dans ces questions difficiles<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.—On +transigea en votant un article qui punissait les outrages à la morale +publique et religieuse.</p> + +<p>Les députés de la gauche n’intervinrent au début qu’assez timidement +dans ces débats: les questions politiques, telles que les lois +électorales ou la liberté de la presse, les intéressaient davantage. +La réaction qui suivit l’assassinat du duc de Berry commença pourtant +à les faire sortir de leur réserve; les missionnaires surtout les +inquiétaient et les irritaient. Mais de 1820 à 1824, jusqu’au triomphe +complet du parti ultra-royaliste, le gouvernement ne présenta pas de +lois proprement cléricales; la question religieuse ne soulevait pas +encore de passions violentes. Les orateurs de gauche s’appliquèrent +seulement à défendre la tradition gallicane, à dénoncer les prétentions +excessives de certaines coteries d’extrême droite; ils protestaient de +leur profond respect pour la religion et s’accordaient à prendre la +défense du bas clergé, à relever les traitements des desservants et des +vicaires, en ajournant les dépenses proposées en faveur du haut clergé.</p> + +<p>Les idées qui dominaient chez les défenseurs de l’esprit laïque +apparaissent dans la longue discussion du mois de mai 1821. Il +s’agissait d’un projet de loi tendant à augmenter les pensions +ecclésiastiques et à créer douze évêchés nouveaux. Le ministère présidé +<span class="pagenum" id="Page_18">18</span> par Richelieu voulait une loi pour cela; au nom de la commission, +Bonald proposa que la création des nouveaux évêchés fût remise au +roi, sans intervention des Chambres. Les orateurs de la droite se +partagèrent entre les deux systèmes, non sans répéter à l’envi qu’il +fallait fortifier la religion; le comte de Marcellus, comme d’habitude, +se signala par le ton sacerdotal de ses «homélies» parlementaires<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>. +Les adversaires de la loi se déclarèrent tous persuadés que l’Etat +doit protéger et encourager la religion. «Il ne s’agit pas pour +nous, dit Bignon, de savoir si la religion doit entrer comme élément +nécessaire dans notre ordre social, nous sommes tous d’accord sur ce +point». Benjamin Constant expliqua pourquoi un protestant comme lui +pouvait prendre part à ce débat: «Des lumières chèrement acquises nous +apprennent que ce qui décrédite une croyance est funeste aux autres, et +qu’en conséquence il est bon pour le protestant que le culte catholique +soit entouré de vénération, comme pour le culte catholique que le +protestant ne soit pas avili». L’orateur ajouta qu’il repoussait la +suppression du budget des cultes<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>. Le général Foy, de son côté, +disait: «Il est conforme au mandat que les gouvernements ont à remplir +d’honorer les sentiments religieux et de <span class="pagenum" id="Page_19">19</span> protéger les religions +positives qui rangent ces sentiments sous des règles communes».</p> + +<p>Mais les orateurs de la gauche s’accordent à dire qu’avant de créer +des évêchés nouveaux, on doit songer aux paroisses dépourvues de +desservants et à la condition misérable du clergé de campagne. Corcelle +parle des 4.000 vicaires qui reçoivent de l’Etat 250 francs par an. +Benjamin Constant rappelle que ce n’est pas l’opulence de l’épiscopat +qui assure le progrès de la foi<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>. Bien rares sont les députés qui +s’abstiennent de marquer leur sympathie pour la religion: c’est Manuel +qui, avec son énergie provocante, signale dans cette loi un moyen +détourné de mettre en vigueur le Concordat de 1817; c’est Beauséjour, +un radical à peu près isolé, qui raconte les variations des dogmes de +l’Eglise et les usurpations progressives des papes; lui aussi prend +d’ailleurs la défense du bas clergé.</p> + +<p>Quant à Royer-Collard, selon son habitude, il élargit le débat et +trouve l’occasion d’exposer sa théorie sur les rapports de l’Eglise et +de l’Etat. La religion échappe entièrement au pouvoir de l’Etat<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>; +mais les ministres de la religion sont des hommes, et c’est avec eux +seuls que l’Etat contracte une alliance. «L’alliance dont je parle +consiste en ce que, de la mission divine du prêtre, l’Etat fait une +magistrature sociale, la plus haute de <span class="pagenum" id="Page_20">20</span> toutes, puisqu’elle a pour +<i>fonction</i> d’enseigner la religion. Le prix de l’alliance, qu’on +excuse cette expression nécessaire, est la protection; la condition, +c’est que le prêtre restera dans le temple, et qu’il n’en sortira +point pour troubler l’Etat». Puisque l’ancien régime est tombé, +accommodons-nous à la situation nouvelle qui résulte de la liberté +de conscience et de l’égalité des cultes. L’expérience apprendra «au +siècle que, plus le clergé est faible dans l’Etat, plus il doit être +fort dans la religion; au clergé que, s’il revendique toute la liberté +religieuse à laquelle il a droit, il se retire du monde extérieur; il +cesse de présider à la vie civile et aux mœurs de la société».</p> + +<p>Les insurrections des <i>carbonari</i> et la guerre d’Espagne +marquèrent une crise terminée par le triomphe de la droite. En 1824 +la «chambre retrouvée», assurée d’une longue existence par la loi +sur la septennalité, reprit les projets de la chambre introuvable; +bientôt l’avènement de Charles X obligea Villèle et ses collègues, +malgré leurs hésitations d’hommes pratiques, à réaliser le programme +des ultra-royalistes. Ce programme, religieux autant que politique, +est dénoncé aux électeurs par l’opposition de gauche. Elle compte à la +Chambre des députés quelques membres à peine, mais elle sera bientôt +renforcée par une opposition de droite, composée de catholiques prêts +à défendre le gallicanisme. L’une et l’autre vont montrer à la France +qu’elle est menacée de subir le gouvernement des prêtres.</p> + +<p>Le ministère parut leur donner raison par le projet de loi sur le +sacrilège; après avoir refusé en 1824 de proposer une mesure de ce +genre, il dut s’y résoudre l’année suivante. Ce projet suscita une +émotion générale, <span class="pagenum" id="Page_21">21</span> dont nous trouvons l’écho dans le célèbre +discours prononcé par Royer-Collard. Cette loi, disait-il, punit le +crime de lèse-majesté divine; elle suppose que le législateur peut +régler la foi. «Voilà le principe que la loi évoque des ténèbres du +moyen-âge et des monuments barbares de la persécution religieuse! +Principe absurde et impie, qui fait descendre la religion au rang des +institutions humaines! Principe sanguinaire, qui arme l’ignorance +et les passions du glaive terrible de l’autorité divine!» La loi +n’a point à s’occuper des croyances religieuses. «Comme la religion +n’est pas de ce monde, la loi humaine n’est pas du monde invisible; +ces deux mondes, qui se touchent, ne sauraient jamais se confondre; +le tombeau est leur limite». Si le gouvernement déclare la foi sur +l’ordre de l’Eglise, c’est la confusion des deux puissances. «J’attaque +la confusion, non l’alliance. Je sais bien que les gouvernements ont +un grand intérêt à s’allier à la religion, parce que, rendant les +hommes meilleurs, elle concourt puissamment à l’ordre, à la paix, et +au bonheur des sociétés. Mais cette alliance ne saurait comprendre de +la religion que ce qu’elle a d’extérieur et de visible, son culte, +et la condition de ses ministres dans l’Etat». Cette alliance prend +différentes formes, selon les temps; jamais elle ne peut aller jusqu’à +faire dire par l’Etat quelle est la vraie religion. M. de La Mennais +veut que l’Etat le dise; il exige qu’on choisisse entre la théocratie +et l’athéisme. «Nous n’acceptons point cette odieuse alternative». La +loi est athée quand elle suppose sciemment que le peuple n’a aucune +religion. Or la loi française déclare que chacun pratique librement +sa religion, <span class="pagenum" id="Page_22">22</span> fait payer par l’Etat les clergés chrétiens, exige +du roi un serment, c’est-à-dire un acte religieux. La Charte assigne +la prééminence à la religion catholique, mais cette prééminence ne +sort pas de l’ordre politique; la Charte ne déclare point la religion +catholique légalement vraie. Au contraire, la loi nouvelle repose sur +le principe théocratique, aussi dangereux pour la religion que pour +la société.—Malgré cette opposition puissante, la loi du sacrilège +fut votée. Dans la pratique, le résultat était insignifiant, car la +condition de publicité qui fut exigée rendit les châtiments illusoires; +mais le principe ainsi adopté marquait un retour aux conceptions de +l’ancien régime<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p> + +<p class="souschapitre">II</p> + +<p>Si l’opposition dans la Chambre des députés semblait réduite à +l’impuissance, un grand mouvement commençait dans le pays; à défaut +de la tribune, la presse dénonça le danger d’une réaction religieuse. +Cette campagne avait commencé assez tard après 1815; dans les premiers +jours de la Restauration, la bourgeoisie redoutait seulement le +triomphe de la noblesse. Mais l’union du trône et de l’autel conduisit +bientôt à la lutte contre le clergé. On peut suivre cette évolution +chez l’écrivain raffiné qui prétendit faire entendre la voix des +paysans. Incroyant, mais ami de plusieurs prêtres, satisfait de la +chute de l’Empire, Paul-Louis <span class="pagenum" id="Page_23">23</span> Courier jusqu’en 1820 réserva ses +coups aux fonctionnaires à poigne, aux nobles, surtout aux courtisans; +tout au plus dirigeait-il en passant une attaque rapide contre les +couvents. Même la <i>Pétition pour les villageois qu’on empêche de +danser</i> distingue encore parmi les prêtres, en opposant l’indulgente +bonhomie des vieux curés au zèle fanatique et hautain des jeunes. Mais +ensuite Courier se jette à corps perdu dans la guerre anticléricale: +l’affaire de Mingrat, le curé assassin condamné à mort en 1822, lui +permet de combattre violemment le célibat ecclésiastique<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>. Bien +plus populaire que Paul-Louis, Béranger a développé un des thèmes +traditionnels de la littérature française, la satire contre les +moines; sa colère se déchaîne contre les cagots, les trappistes, les +missionnaires, surtout les jésuites. Mais le chansonnier national parle +avec sympathie des «bons curés» bénisseurs, joyeux et peu gênants, +dignes serviteurs du «Dieu des bonnes gens»; et il est sincèrement +déiste.</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent">Il est un Dieu, devant lui je m’incline,<br> + Pauvre et content, sans lui demander rien.</p> + </div> +</div> + +<p>La presse périodique, elle aussi, aborde bientôt les questions +religieuses. Le <i>Mercure</i> et la <i>Minerve</i>, très lus vers +1819, étaient rédigés par des voltairiens, Jouy, Tissot, Jay, +auxquels Etienne se joignait souvent; Aignan, moins antichrétien, +combattait l’Eglise romaine et témoignait quelque sympathie pour +le protestantisme. L’héritage de ces recueils passa aux journaux +quotidiens, le <i>Constitutionnel</i> et le <i>Courrier français</i>; +le premier <span class="pagenum" id="Page_24">24</span> fit sa spécialité de la guerre anticléricale: renseigné +par de nombreux correspondants bénévoles, partout il arrivait à +connaître les actes d’intolérance, les excès de zèle, les abus de +pouvoir des prêtres, et ces détails étaient lus avec passion par la +nombreuse clientèle bourgeoise qui le prenait pour guide. C’étaient +les missionnaires qui, pendant les premières années de Louis XVIII, +avaient soulevé les attaques et les plaintes. Plus tard ils cédèrent +le pas aux jésuites. Ceux-ci dès 1825 devinrent le point de mire de +toute la presse de gauche; leurs collèges, Saint-Acheul, Montrouge, +apparurent comme les asiles mystérieux d’une société secrète qui +joignait le pouvoir de tout faire à l’audace la plus dénuée de +scrupules. Le gouvernement voulut frapper les deux journaux libéraux, +mais la Cour royale de Paris sentit se réveiller chez elle l’esprit des +vieux Parlements, et renvoya les prévenus acquittés par deux arrêts +solennels déclarant que les lois anciennes contre la Compagnie de Jésus +demeuraient toujours en vigueur<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>. Ce fut une grande victoire pour la +presse libérale. Cependant la question cléricale ne passionna toute la +France qu’après l’entrée en scène de Montlosier.</p> + +<p>C’est en 1826 que le vieil émigré, admirateur du régime féodal, publia +le «Mémoire à consulter sur un système religieux et politique tendant +à renverser la religion, la société et le trône». Je vais, dit-il, +révéler une vaste conspiration; les arrêts de la Cour royale ont +indiqué le mal sans le punir. La souveraineté des prêtres s’établit; +c’est un devoir de le montrer, quelque <span class="pagenum" id="Page_25">25</span> tristesse qu’éprouve un +catholique à se charger de cette œuvre.</p> + +<p>Montlosier, dans la première partie de son livre, expose les «faits». +C’est un fait que l’existence de la Congrégation: de plus en plus +répandue, elle domine les ministres, compte 105 députés parmi ses +membres, enrégimente les ouvriers par l’association de Saint-Joseph, +s’infiltre dans tout le peuple en gagnant les marchands de vin. Elle +est aidée par le parti jésuitique, le parti ultramontain, et par un +autre encore: «c’est ce qu’on peut appeler le parti <i>prêtre</i>. Il +est composé de ceux qui, à tout risque et à tout péril, veulent donner +la société au sacerdoce. Pour ceux-là, la puissance du pape n’est pas +en première ligne: ils ne la considèrent que comme subsidiaire. Ils +sont prêts à abandonner quand on voudra la doctrine de la suprématie de +Rome sur les rois, pourvu que les rois reconnaissent la leur».</p> + +<p>A côté de la Congrégation, les jésuites. Ils progressent chaque jour, +usant de tous les moyens, prenant tous les masques, ultramontains +à Rome, gallicans en France, idolâtres en Chine, semant partout +l’intrigue et le trouble. Enfin l’ultramontanisme, encouragé par le +Concordat, fait des conquêtes continuelles dans le clergé. Mais c’est +un tort de croire le parti prêtre uniquement composé d’ultramontains +ou de jésuites; les prêtres gallicans ne sont pas moins exigeants. +Frayssinous expose les prétentions de ce parti avec prudence, tandis +que La Mennais dédaigne ces ménagements. On réclame pour l’Eglise le +droit de statuer, non seulement sur la foi et les mœurs, mais sur la +discipline; on veut que le clergé fasse les lois.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_26">26</span></p> + +<p>Dans une seconde partie, Montlosier décrit les «dangers résultant de +ces faits». Ces dangers sont d’autant plus grands qu’il n’existe plus +de fortes institutions, comme les anciens Parlements, pour contenir les +corps religieux. La Congrégation qui, d’après un recensement récent, +compte 48.000 membres, effraye tout le monde par sa puissance<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>. Les +jésuites n’ont rendu aucun service à la religion; ces hommes qu’on +célèbre comme les ennemis des philosophes ont élevé dans leurs collèges +Raynal, d’Alembert, Helvétius, Voltaire. Beaucoup d’entre eux ont été +condamnés comme rebelles ou régicides. L’histoire nous montre cet ordre +chassé trente-sept fois de divers pays par les rois. L’ultramontanisme +est également en faveur: un Boulogne, un Clermont-Tonnerre sont comblés +d’honneurs; on parle de rétablir la Sorbonne, mais une Sorbonne +ultramontaine. Le prêtre devient chaque jour plus envahissant, et +la haine contre lui augmente, grâce à la maladresse de nos hommes +d’État<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>. L’ancien régime avait le pouvoir absolu pour tenir tête aux +envahissements du clergé; on ne craignait point d’exiler l’archevêque +de Paris. Aujourd’hui les prêtres, quoique le régime de liberté leur +soit odieux, savent très bien s’en servir: «ils vous opposent, selon +leur choix, partiellement ou tout à la fois, le pouvoir de Dieu +et celui de la <span class="pagenum" id="Page_27">27</span> Charte, l’autorité du pape et celle du régime +constitutionnel.»</p> + +<p>Dans la troisième partie de son livre, Montlosier discute le «plan de +défense du système». On exalte la vie dévote; mais elle est distincte +de la vie chrétienne et convient seulement à une minorité. Les +missionnaires, en prêchant la vie dévote, ont souvent nui à la vie +chrétienne<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>. Les collèges soumis à l’autorité laïque sont moins +corrompus que les petits séminaires. La religion de Jésus-Christ est +une religion d’amour; ne la compliquons point par un fatras de règles +et d’institutions inutiles. Le prêtre est grand par le célibat, par +la prière, par l’humilité; qu’il ne dénature pas son caractère par la +violence et l’orgueil. Les prêtres, comme les femmes, doivent être +exclus des affaires publiques. «Les femmes sont des fleurs; les mettre +dans les affaires, c’est les faner. Les prêtres sont des vases saints; +les employer aux usages du monde, c’est les profaner.»</p> + +<p>Les mœurs d’un pays dépendent moins de sa religion que de l’esprit +général de la nation. La France, en abandonnant ses anciennes +institutions, a conservé les nobles sentiments d’autrefois<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>. +Ne voulant pas d’un chef asservi, elle voit avec regret Charles X +circonvenu par le clergé; comment ne pas déplorer «cette immersion du +prêtre dans les choses du monde»? Il faut <span class="pagenum" id="Page_28">28</span> agir contre ces trames +en se servant des anciennes lois qui ne sont point périmées. Voilà +pourquoi l’auteur dénonce la violation de ces lois à toutes les cours +royales de France.</p> + +<p>Ce livre eut un retentissement considérable, car il exprimait les +craintes et les passions de toute une partie de la France; écrit +par un royaliste sincère, par un catholique notoire, il rassurait +ces modérés qui répugnent toujours à l’alliance avec les partis +révolutionnaires<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>. Montlosier revint bientôt à la charge: «Dieu, +disait-il en plaisantant, est patient parce qu’il est éternel, mais +moi, je ne le suis pas»<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>. Inutile d’analyser tous ses ouvrages: +ils ne font que répéter et confirmer le premier, mais avec plus +de violence. Villèle surtout devient l’objet de ses invectives: +qu’arriverait-il si le ministre, accusé par la Chambre des députés, +comparaissait devant une Chambre des pairs dont lui, Montlosier, +serait membre? «Je ne pourrais faire autrement que de vous condamner à +mort<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>».</p> + +<p>Les révélations de Montlosier ne rencontrèrent nulle part un accueil +plus chaleureux qu’au barreau. Le vieil admirateur des légistes plut +aux avocats; leurs consultations vinrent confirmer son avis sur +l’autorité des anciennes lois rendues contre les jésuites. Beaucoup +<span class="pagenum" id="Page_29">29</span> d’entre eux, tels que Dupin, Mérilhou, Barthe, Berville, s’étaient +fait connaître en défendant les prévenus ou les journaux libéraux +contre les poursuites intentées par le ministère public. L’un des plus +ardents, Odilon Barrot, prenant à son compte une formule indignée de +Lamennais, avait écrit au <i>Constitutionnel</i> que la loi doit être +athée. Le mot fit scandale et faillit attirer une censure à l’imprudent +avocat<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>.</p> + +<p>La campagne des écrivains contre la Congrégation et les jésuites +eut son écho dans le monde parlementaire. Le ministre des affaires +ecclésiastiques, Frayssinous, confessa devant les Chambres l’existence +de ces associations, jusque là contestée par les défenseurs du +gouvernement. Cette franchise imprudente fut aussitôt mise à profit +par ses adversaires. «La voilà donc reconnue officiellement, s’écria +Casimir Perier, cette congrégation mystérieuse, dont l’existence a +été souvent si formellement niée à cette tribune et par les feuilles +ministérielles»<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>. Ce fut la Chambre des pairs surtout qui prit parti +contre les jésuites. Elle renfermait un petit groupe irréductible +de gallicans teintés de jansénisme: le principal était Lanjuinais, +l’ancien conventionnel, dont la rudesse bretonne étonnait ses +collègues<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>. Dès 1816 il avait protesté contre la loi supprimant les +pensions des prêtres mariés: ne faudrait-il pas bientôt, pour toucher +ses rentes, présenter un billet de confession avec un certificat de +catholicité<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>? <span class="pagenum" id="Page_30">30</span> En 1823 il signalait, dans la seule ville de +Paris, seize ou dix-sept couvents «des deux cordicolismes», «des +jésuites et des jésuitesses pseudonymes», «des trappistes et des +trappistesses en nom», et «une école pour préparer de loin nos enfants +à la vie trappistique»<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>. A ces opposants vinrent se joindre tous +ceux qui redoutaient une domination cléricale, fussent-ils catholiques +ardents comme Lainé.</p> + +<p>La Chambre des pairs manifesta ses sentiments en 1827, à propos de +la pétition présentée par l’infatigable Montlosier. Le rapporteur, +Portalis, avec son érudition de juriste scrupuleux, démontra que les +lois faites contre les jésuites depuis 1764 jusqu’à 1804 conservaient +toute leur valeur. En vain le cardinal de La Fare, Fitz-James, Bonald +prirent la défense de la Compagnie de Jésus et glorifièrent les +services qu’elle avait rendus à l’Eglise. Le duc de Choiseul invoqua +les traditions de ses ancêtres, hostiles aux jésuites; Lainé réclama +l’application intégrale des lois à ce groupe de privilégiés; Barante +affirma que l’ordre, depuis sa résurrection, n’avait produit ni un bon +livre, ni un prédicateur de mérite; Pasquier déclara qu’il fallait +dissoudre cette agrégation de sociétés secrètes, à moins que la +Compagnie ne demandât franchement à être autorisée par la loi, ce qui +mériterait d’être examiné au grand jour. 113 voix contre 73 renvoyèrent +au gouvernement la pétition de Montlosier<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p> + +<p>Un véritable déluge de brochures inonda la France; tous ceux qui +savaient lire ou devant qui on lisait ces petits écrits apprirent à +connaître les jésuites. Le <span class="pagenum" id="Page_31">31</span> clergé avait contribué à la propagande +par ses attaques incessantes contre les débordements de la presse<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>. +Dès 1825 le <i>Mémorial catholique</i>, organe des disciples de +Lamennais, publiait une curieuse statistique: de 1814 à la fin de 1824, +on avait mis en vente 1.598.000 exemplaires des œuvres de Voltaire, +480.500 de celles de Rousseau, 81.000 d’ouvrages isolés de l’un des +deux, 207.900 des autres écrivains du <span class="smcap80">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, 128.000 +des romans de Pigault-Lebrun, 179.000 de livres pour la jeunesse +faits sous la Restauration, 67.000 de résumés historiques également +postérieurs à 1814. Les années suivantes voient grandir encore cette +littérature anticléricale. En 1826 on enregistra la publication à Paris +de 5.323 brochures de cinq feuilles ou au-dessous, parmi lesquelles les +écrits contre le clergé ou les moines tenaient une grande place<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>. +Toute la France libérale répétait la chanson de Béranger:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent">Hommes noirs, d’où sortez-vous?<br> + Nous sortons de dessous terre.<br> + Moitié renards, moitié loups,<br> + Notre règle est un mystère.</p> + </div> +</div> + +<p>La loi sur la presse, la loi «de justice et d’amour», présentée par +le ministère pour mettre fin à cette propagande, aboutit à un échec +retentissant et ne fit que surexciter les colères contre le pouvoir du +clergé, surtout <span class="pagenum" id="Page_32">32</span> contre les jésuites. On les craignait tellement +qu’un homme tel que Benjamin Constant vint dire à la tribune pourquoi +il les attaquait à son tour: «je profite du dernier moment peut-être +pour marquer ma place parmi les hommes qui ont signalé le danger, et +pour partager avec eux des périls et des haines honorables»<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>. Un +député catholique appartenant à l’opposition de droite parlait de la +même façon<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>. Villèle, qui se sentait affaibli par de pareilles +attaques, affirma que le gouvernement n’était point dominé par le parti +ecclésiastique;<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a> mais depuis la loi du sacrilège on ne croyait plus +à ces déclarations.</p> + +<p>Cette explosion d’anticléricalisme prépara l’éclatante victoire des +opposants dans la bataille électorale de 1827. Le ministère Martignac +dut accorder une satisfaction à la nouvelle Chambre par les ordonnances +de 1828. On se plaignait depuis longtemps que le clergé usât des +petits séminaires, affranchis de l’Université, pour mettre la main sur +l’enseignement secondaire. Le général Foy, entre autres, avait dès 1822 +exposé le problème avec une grande netteté. La loi, disait-il, confie à +l’Université l’éducation de la jeunesse; les petits séminaires tournent +la loi, puisque, sur vingt élèves qui en sortent, il n’y en a pas un +qui entre dans le clergé. «Ils auront reçu dans ces établissements <span class="pagenum" id="Page_33">33</span> +qui ne sont pas nationaux une instruction qui ne sera pas nationale; +et c’est ainsi que ces établissements auront pour effet de diviser +la France en deux jeunesses». Il faut choisir entre le système du +monopole et celui de la liberté complète<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>.—L’antipathie contre le +privilège des petits séminaires avait augmenté depuis qu’on savait +sept d’entre eux dirigés par les jésuites. Les ordonnances de 1828 +limitèrent à 20.000 le nombre total des élèves de ces établissements et +défendirent aux membres des congrégations non autorisées d’enseigner +en France. L’avènement du ministère Polignac apparut comme la revanche +des jésuites; l’ardeur avec laquelle l’épiscopat se jeta dans la lutte +électorale de 1830 contribua beaucoup à la victoire des 221, et par +conséquent à la crise où Charles X perdit sa couronne.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum hidden" id="Page_34">34</span></p> + <h2 class="h2chap" id="ch_2"><span class="big120">CHAPITRE II</span><br> + <span class="h2line1">La philosophie laïque sous la Restauration</span></h2> + <p class="souschapitre">I</p> +</div> + +<p>En dehors du monde parlementaire, le combat pour l’esprit laïque était +mené par beaucoup d’hommes habitués à s’inspirer de théories générales +et à réfléchir sur les principes philosophiques. Parmi ces hommes, tout +un groupe avait conservé la pure tradition du dix-huitième siècle: +c’étaient les idéologues, dont les plus illustres survivants, Destutt +de Tracy et Daunou, continuaient à disserter et à causer dans quelques +salons, tels que celui de Madame Lebreton. Ces vieillards inspiraient +le respect à tous par leur foi dans le progrès et la liberté, par +cet esprit et ce charme qui demeuraient la marque des disciples de +l’Encyclopédie. Un homme plus jeune, qui repoussait leurs théories, +Charles de Rémusat, conserva toujours une véritable admiration +pour leur noblesse d’âme<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>. D’autres jeunes gens adoptaient <span class="pagenum" id="Page_35">35</span> +complètement les opinions de ces ancêtres. On remarquait parmi eux +deux Méridionaux, Auguste et Victorin Fabre, les futurs fondateurs de +la <i>Tribune</i>, le premier journal républicain. Un jeune Basque +brillant et spirituel, Armand Marrast, s’occupa de philosophie avant +de se lancer dans la politique: chargé d’un cours à l’Athénée, maison +d’enseignement supérieur libre qui avait succédé au Lycée, il y exposa +les doctrines d’Helvétius et de Condillac<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>. C’était aussi un élève +du <span class="smcap80">XVIII</span><sup>e</sup> siècle que Victor Jacquemont, ce jeune voyageur +dont les lettres nous ont fait connaître la vive intelligence et le +noble caractère. «Nous autres, écrivait-il, qui n’avons pas de foi +religieuse, il faut que notre tendresse d’âme s’épuise au profit de +l’humanité; ce doit être là notre religion<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>». Comme lui, beaucoup +de jeunes libéraux affirmaient que la morale est indépendante de +la religion: Bazard le proclama en 1819 dans la déclaration de +principes rédigée au nom de la loge des <i>Amis de la Vérité</i><a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>. +Garnier-Pagès aîné, le futur député républicain, admirateur passionné +de Bayle, fit adopter par la loge des Neuf-Sœurs une déclaration +inspirée des mêmes idées<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_36">36</span></p> + +<p>Les théories du siècle précédent avaient trouvé leur synthèse dans +l’<i>Esquisse des progrès de l’esprit humain</i>. Condorcet fut, avec +Saint-Simon, le principal maître d’Auguste Comte. Le jeune philosophe +exposa en 1822 la loi sociologique des trois états, jadis indiquée par +Turgot: reléguant l’âge théologique dans un passé lointain, il jugeait +les sociétés occidentales assez avancées pour réaliser l’âge positif; +les religions anciennes lui apparaissaient donc simplement comme des +reliques du passé. Mais d’autres disciples du dix-huitième siècle +croyaient, comme leur maître Voltaire, ces religions encore utiles +pour maintenir le lien social. Auguste Fabre disait qu’une société +ne peut se passer de religion, et demandait que l’Etat, sans marquer +de préférence pour une Eglise, les protégeât toutes<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>. Un jeune +libéral, d’Herbelot, écrivant à son ami, le catholique Montalembert, +exprimait à la fois son aversion pour le gouvernement des prêtres et sa +sympathie pour la religion, pour toutes les religions<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>. Un légiste +connu pour son ardeur infatigable contre les prétentions cléricales, +Isambert, cherchait à fonder une société prenant pour devise <i lang="la">uni +Deo</i>, admettant comme membres tous les hommes de bonne volonté qui +croyaient en Dieu. La philosophie sensualiste de Condillac, professée +vers 1815 dans la plupart des <span class="pagenum" id="Page_37">37</span> lycées, trouvait des adhérents chez +bon nombre d’hommes religieux, et même de catholiques: ainsi le jeune +philosophe Damiron, disciple du spiritualisme nouveau, nommé professeur +au collège de Falaise en 1816, fut surpris d’y trouver un principal +très pieux, l’abbé Hervieu, qui défendait habilement contre lui la +doctrine de Condillac<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>. Le principal disciple de ce dernier à Paris, +Laromiguière, avait un respect profond pour les idées religieuses.</p> + +<p>Néanmoins il était incontestable que, dans les premières années du +<span class="smcap80">XIX</span><sup>e</sup> siècle, la philosophie des idéologues ne suffisait plus +à la majorité de la jeunesse intelligente. Elle leur reprochait de fuir +la métaphysique, de prêcher la morale utilitaire, et «de mêler aux +plus bienfaisantes doctrines une sorte de platitude systématique»<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>. +Dans le dix-huitième siècle elle admirait exclusivement Jean-Jacques, +et apprenait par cœur la profession de foi du Vicaire savoyard; +de Voltaire elle ne retenait que la pieuse bénédiction donnée au +petit-fils de Franklin. «Toute notre génération, a dit plus tard +Dubois, était élevée et bercée dans ces respectueuses et jusqu’à un +certain point pieuses aspirations qui ne demandaient qu’à devenir une +science, une philosophie à méthode et à démonstration nouvelles. Mais +il fallait un foyer à tous ces rayons dispersés. La Faculté des Lettres +et l’Ecole Normale l’offrirent»<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>.</p> + +<p>La Faculté des Lettres avait inauguré son enseignement philosophique +en 1811 avec Laromiguière et Royer-Collard. Le premier, disciple des +idéologues <span class="pagenum" id="Page_38">38</span> détestés par Napoléon, fut contraint au bout d’un an +de renoncer à parler en public; le second, s’inspirant des moralistes +écossais, Reid et Dugald Stewart, professa une philosophie contraire, +mais quitta volontairement sa chaire au bout de peu de temps. Ses +leçons n’avaient agi que sur un petit nombre d’étudiants. Toutefois +sa grande situation politique après 1815, le pouvoir dévolu au +président de la commission d’instruction publique, l’autorité naturelle +qui s’attachait aux paroles sorties de sa bouche, tous ces motifs +contribuèrent à le faire considérer comme le précurseur de l’école +spiritualiste<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>.</p> + +<p>Le chef de cette école fut Victor Cousin. Entré à l’Ecole Normale +dans la première promotion d’élèves, celle de 1810, il fut chargé +en 1812 déjà d’y remplir les fonctions de répétiteur. En décembre +1815 il ouvrit son cours à la Faculté des Lettres, où le public +afflua bientôt: une langueur étudiée qui intéressait les assistants +à ce jeune homme maladif, une parole ardente qui faisait contraste +avec cet air de souffrance, un étonnant talent d’improvisation, un +art magnifique de développer les idées générales, rien ne manquait +pour séduire les auditeurs, aussi jeunes que le maître. Parmi eux se +trouvait son camarade, son ami, le sage Damiron qui fut toute sa vie +le reflet de Cousin; un autre normalien, entré à l’Ecole deux ans +après lui, Jouffroy, subit aussi, mais sans se laisser absorber aussi +complètement, l’action irrésistible du grand professeur. Les cours de +1816 et de 1817 fondèrent la réputation de Cousin au quartier latin. +Son voyage en <span class="pagenum" id="Page_39">39</span> Allemagne (1817), où il rendit visite aux maîtres de +la philosophie d’outre-Rhin, lui fournit une ample provision d’idées +et de connaissances qui devaient féconder son enseignement. Cousin +apprenait plus par la causerie, par des réflexions cueillies dans les +entretiens avec des hommes intelligents, que par l’étude lente et +attentive des écrits des penseurs. Les discussions des penseurs que +Maine de Biran groupait dans son salon à Paris ne furent pas inutiles +au cours de la Sorbonne.</p> + +<p>A cette époque la politique dominait tout et se mêlait aux études +philosophiques ou historiques. Cousin plut à ses auditeurs comme +libéral. En 1815 il avait fait partie de ces jeunes gens qui, redoutant +le retour du despotisme avec Napoléon, formèrent un bataillon de +volontaires royaux à la veille des Cent-Jours. Mais depuis lors il +s’était fait connaître comme un homme de gauche, lié avec Manuel +et ne craignant pas de dire bien haut, «mon ami Constant». Les +normaliens, libéraux pour la plupart, étaient ravis de le voir, ainsi +que Jouffroy, faire figure d’opposant. Mais les représentants du +pouvoir s’inquiétaient. Le directeur de l’Ecole Normale, le janséniste +Guéneau de Mussy, avertissait parfois Royer-Collard, «qui avait alors +des tempêtes majestueuses<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>»; un jour il fit appeler Jouffroy, le +réprimanda: «je l’ai fait pleurer», disait-il plus tard; une autre fois +on saisit, pour les examiner, les rédactions du cours professé par le +jeune maître. Il fut écarté enfin de l’enseignement<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>. Cousin, à +son tour fut contraint en 1820 à demander un congé, soi-disant pour +cause de maladie. C’était l’époque où l’on <span class="pagenum" id="Page_40">40</span> pourchassait dans +toute l’Europe les sociétés secrètes; quand Victor Cousin retourna en +Allemagne en 1824, accusé de complicité avec elles, il fut arrêté à +Dresde, amené à Berlin, gardé quelque temps en prison et finalement +relâché. Cette persécution acheva de le rendre cher à la jeunesse.</p> + +<p>Le ministère Martignac lui rendit sa chaire. Tout le quartier +latin accourut pour l’entendre; il ne se montra pas inférieur à +l’attente générale. C’est alors qu’il exposa sa théorie célèbre sur +la philosophie et la religion. Toutes les deux ont le même fond, +c’est-à-dire les hautes vérités sur les rapports de Dieu, de l’homme +et du monde. Mais elles diffèrent par la forme. Dans la pensée humaine +il y a deux moments successifs, celui de l’inspiration, de l’intuition +spontanée, et celui de la réflexion. La religion, manifestation +spontanée de la raison impersonnelle, gouverne la masse des esprits, +qui ne peut saisir la vérité dégagée du symbole. La philosophie, fruit +de la réflexion, demeure le privilège de quelques-uns. La religion et +la philosophie poursuivent le même but par des voies différentes: ces +deux sœurs immortelles doivent donc rester alliées<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>.</p> + +<p>Cette doctrine sauvegardait la dignité de la philosophie, permettant +ainsi aux libéraux de combattre les <span class="pagenum" id="Page_41">41</span> prétentions du parti prêtre; +mais en même temps elle laissait espérer l’alliance d’une religion +tolérante avec la réflexion libre, ce qui était conforme aux vœux des +étudiants de 1828. Un témoin de ces leçons a raconté plus tard avec +quelle joie ce langage fut accueilli. «S’il fut un sujet de scandale +pour les vieux dévots de l’<i>Encyclopédie</i>, il fut un sujet de +recueillement et de méditation pour les jeunes hommes qui se pressaient +autour de la chaire du grand professeur. Nous étions de cette jeunesse, +et, dût-on sourire aujourd’hui de notre admiration, nous avouons avoir +cru être initié à une vérité profonde<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>».</p> + +<p>Les auditeurs étaient d’autant plus confiants qu’ils entendaient un +langage semblable chez les deux autres membres du célèbre triumvirat +de la Sorbonne. Guizot était, à la différence de Cousin, un chrétien +complet, qui n’hésitait point à proclamer devant ses amis sa volonté de +croire au surnaturel; mais toute politique raisonnable devait reposer, +selon lui, sur la séparation du spirituel et du temporel. Dans son +cours d’histoire, il faisait gloire au christianisme d’avoir inauguré +cette séparation et préparé de cette manière l’indépendance des deux +pouvoirs<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>. Dans ses écrits polémiques, il félicitait les hommes +de 1789 d’avoir achevé cette œuvre et donné ainsi une base solide au +principe de la liberté de conscience: à la Restauration il appartenait +de faire entrer ce principe dans la pratique de chaque jour<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>. +Villemain, tout en abordant peu les questions <span class="pagenum" id="Page_42">42</span> religieuses, +développait des idées analogues dans son cours sur la littérature du +dix-huitième siècle<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>. Les trois professeurs de la Sorbonne parlaient +de la religion avec sympathie, avec respect, tout en revendiquant +l’indépendance des œuvres de la raison humaine, et en particulier de +l’Etat, vis-à-vis de toutes les Eglises. C’était un esprit semblable, +un sentiment de foi en Dieu et de sympathie, un peu distante, pour le +christianisme qui inspirait à la même date les poètes de la nouvelle +école, surtout Lamartine et Victor Hugo<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>.</p> + +<p>Nous trouvons des tendances pareilles, avec une hardiesse plus grande, +chez les rédacteurs du <i>Globe</i>. Ce recueil fut lancé en 1824 +pour tenir tête au <i>Mémorial catholique</i>; Pierre Leroux en eut +l’idée, mais le véritable fondateur fut Dubois. Ce jeune Breton, sorti +en 1815 de l’Ecole Normale où il avait connu Cousin, devait garder +toute sa vie une admiration profonde pour l’activité intellectuelle, +pour la <i>maestria</i> oratoire du philosophe, et un ironique dédain +pour sa trop grande habileté, pour son talent de comédien<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>. Au <span class="pagenum" id="Page_43">43</span> +contraire, une amitié confiante l’unissait à Damiron; mais ce fut +surtout dans Jouffroy qu’il trouva un frère spirituel, un confident +sûr, qui partageait presque toutes ses conceptions politiques et +philosophiques. Admirateurs de l’Evangile, détachés de l’orthodoxie +catholique, ils cherchaient à retrouver dans la religion naturelle +les grandes vérités que le christianisme avait recouvertes de ses +dogmes<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>. En 1824, Jouffroy et Dubois étaient victimes de la réaction +cléricale qui avait chassé l’un de sa chaire de lycée, l’autre de +l’Ecole Normale; ils fondèrent le <i>Globe</i> à la fois pour défendre +contre cette réaction la liberté politique, et pour défendre contre la +vieille école pseudo-classique la liberté littéraire que revendiquaient +les nouveaux poètes. Ils voulurent mettre fin au malentendu qui +séparait le libéralisme du romantisme.</p> + +<p>Jouffroy fut le philosophe du <i>Globe</i>. Tout le monde connaît la +page fameuse sur cette nuit de désespoir qui lui permit de constater la +ruine de ses croyances religieuses; et l’on a cru que sa vie entière, +jusqu’à la fin, avait été troublée par des tristesses et des regrets du +même genre. Le témoignage de Dubois permet de rectifier cette erreur; +après la crise douloureuse qui se place en 1815 ou 1816, Jouffroy +était revenu au calme, à la confiance dans la raison<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>. Il voulait +s’attaquer à <span class="pagenum" id="Page_44">44</span> cette religion d’Etat qui prétendait régenter la +France. Le <i>Globe</i> en 1825 publia son article, <i>Comment les +dogmes finissent</i>.</p> + +<p>Un vieux dogme, dit-il, adopté à l’origine parce qu’on le croyait +vrai, finit par n’être plus compris, et ne se conserve que par la +force de l’habitude. «La foi n’est plus qu’une routine indifférente, +qu’on observe sans savoir pourquoi, et qui ne subsiste que parce qu’on +n’y fait pas attention». Alors apparaît l’esprit d’examen; quelques +hommes étudient ce vieux dogme dénaturé par mille absurdités, par mille +mensonges intéressés; ils crient la vérité avec un zèle d’apôtres +devant le peuple surpris, hésitant. Les gouvernants, ceux qui vivent de +la foi ancienne, incapables de répondre, les font périr. Le sang des +premiers martyrs leur amène des recrues, les forces deviennent égales, +les discussions libres; le nouveau parti, qui a le bon sens pour lui, +rend la vieille doctrine ridicule. Les adhérents du passé paraissent +vaincus, mais coalisent tous les intérêts menacés en invoquant les +beaux noms de morale, de religion, d’ordre, de légitimité. Ils sont +favorisés par les divisions du parti nouveau qui, après avoir détruit +le faux, ne trouve rien à mettre à la place; le peuple, dégoûté par +cette impuissance, laisse faire, ne s’attache plus qu’à l’intérêt. +C’est le moment favorable pour la contre-révolution; le parti du passé +ressaisit le pouvoir, se venge, et tâche de se perpétuer en propageant +des superstitions dégradantes. Mais une nouvelle génération a grandi, +qui voit les fautes commises des deux côtés; s’attachant à découvrir +un idéal nouveau, elle prépare ainsi la chute définitive de l’ancienne +domination.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_45">45</span></p> + +<p>Le <i>Globe</i> traite le plus souvent la religion d’Etat et ses +défenseurs avec un paisible dédain<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>; mais il retrouve des accents +passionnés dès que l’intolérance apparaît, dès que la liberté +religieuse est menacée. On le voit en lisant les articles de Dubois. +Celui-ci ne croit pas, comme son ami, à l’avènement prochain d’une +nouvelle doctrine; aucun dogme, en effet, à l’époque où il écrit, n’est +assez fort pour imposer à tous la conviction. Donc il faut laisser à +toutes les religions la liberté; voilà le seul dogme qui s’impose à +l’heure présente, le seul que le <i>Globe</i> veuille défendre. Les +querelles entre gallicans, ultramontains, protestants, ne le regardent +point, à moins que la liberté de conscience ne soit en jeu<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>. Il y a, +en effet, un devoir supérieur à toutes les croyances confessionnelles, +c’est celui de reconnaître les droits de l’humanité: «Nous sommes +hommes avant que d’être chrétiens, juifs ou mahométans<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>». Donc on +doit prendre la défense de toutes les minorités persécutées, qu’il +s’agisse des piétistes de Bischwiller<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a> ou des juifs de Nîmes<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a> +ou des Louisets de Bretagne<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>. Logique avec lui-même, Dubois se +sépare <span class="pagenum" id="Page_46">46</span> du <i>Constitutionnel</i> et de tout le parti libéral en +désavouant la campagne contre les jésuites. L’appel de Montlosier +aux arrêts des Parlements ne le séduit guère: «Laissons-les dormir, +dit-il, dans les greffes de nos tribunaux<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>». Les ordonnances de 1828 +ne l’enthousiasment pas davantage, car elles sont inspirées par deux +idées mauvaises, le monopole de l’éducation et la religion d’Etat. +«L’affranchissement n’est pas dans le servage commun de tous<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>». +Certes on a le droit de s’indigner quand on voit aujourd’hui la liberté +réclamée contre ces ordonnances par les hommes qui ont tant persécuté +l’enseignement laïque depuis quatorze ans<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>; et ces mêmes hommes +veulent en même temps empêcher un prêtre de quitter l’Eglise et de se +marier<a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>. Mais les libéraux doivent reconnaître ce qu’a de puéril +et d’humiliant l’obligation imposée aux maîtres de déclarer par écrit +qu’ils n’appartiennent point à une congrégation non autorisée<a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_47">47</span></p> + +<p>La liberté qui est due à toutes les religions, Dubois la réclame +également pour ceux qui n’en suivent aucune. Touquet, un ancien colonel +devenu libraire anticlérical, a publié des extraits de l’Evangile qui +exposent une moralité purement humaine; l’écrivain se plaint qu’on le +poursuive pour ce motif et lui reconnaît le droit de nier les miracles +et les mystères. Prévoyant en quelque sorte l’œuvre de Renan, il +s’irrite à la pensée qu’on poursuivrait un savant consciencieux parce +qu’il aurait écrit une histoire purement humaine de Jésus<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>. Les +enterrements civils lui plaisent parce qu’ils prouvent des convictions +fermes, sans hypocrisie finale. Celui de Talma, célébré librement +à Paris, lui cause une grande joie: «On peut dire que du jour de +l’enterrement de Talma, date la véritable émancipation religieuse de +la France<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>». La liberté pour tous, y compris les catholiques, voilà +donc sa règle. Le clergé catholique ne lui inspire pas d’antipathie; +<span class="pagenum" id="Page_48">48</span> seulement il reproche à celui de 1826 un goût du bruit, des +choses théâtrales, qui n’existait pas dans celui de la génération +précédente<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>.</p> + +<p class="souschapitre">II</p> + +<p>L’amour de la liberté religieuse conduisit le <i>Globe</i> à souhaiter +la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Cette conception était +étrangère aux philosophes du dix-huitième siècle, et la mise en vigueur +de ce régime entre 1795 et 1802 n’avait pas laissé de souvenirs. C’est +une idée protestante par ses origines; elle fait le caractère essentiel +du protestantisme libéral. Le premier livre français dans lequel un +écrivain de renom l’ait défendue est l’œuvre d’un protestant, Benjamin +Constant. Il a formulé avec talent cette notion de l’individualisme +religieux qui le séparait à la fois des Eglises établies et du +libéralisme voltairien.</p> + +<p>Benjamin Constant, dès le début de son livre, annonce le projet de +défendre le sentiment religieux contre ceux de ses amis qui voient dans +la religion l’ennemie de la liberté<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>. L’erreur de ceux-ci vient de +ce qu’ils <span class="pagenum" id="Page_49">49</span> ne distinguent pas entre le sentiment religieux et les +formes religieuses. Le sentiment religieux est une loi fondamentale +de la nature humaine; on a voulu expliquer la religion par la peur +ou par l’organisation physique de l’homme ou par l’existence de la +société. Cela ne suffit pas. «L’homme est religieux parce qu’il est +homme... Le sentiment religieux est la réponse à ce cri de l’âme que +nul ne fait taire, à cet élan vers l’inconnu, vers l’infini, que nul +ne parvient à dompter entièrement»<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>. Mais si le sentiment religieux +est immuable, les formes religieuses sont changeantes, progressives +comme la civilisation elle-même. Souvent une Eglise vieillie se défend +violemment contre ceux qui la déclarent insuffisante, et soulève ainsi +contre la religion l’antipathie des meilleurs et des plus généreux +parmi les hommes; voilà pourquoi il importe que le pouvoir politique +n’intervienne pas dans la transformation des croyances. Il ne doit pas +appuyer de sa force le pouvoir sacerdotal, cette puissance intolérante +rétrograde, oppressive, dont l’humanité a tant de fois souffert les +méfaits.</p> + +<p>Benjamin Constant, avec une timidité d’homme politique observant la vie +réelle, n’osait pas conclure franchement à la séparation de l’Église +et de l’État<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>. Le <i>Globe</i>, au contraire, montrait la société +française marchant vers ce régime. «Semble-t-il donc si éloigné, +disait-il, le jour où l’entretien de chaque culte pourrait être remis +à ses prosélytes, et l’administration de ses deniers, comme la <span class="pagenum" id="Page_50">50</span> +vérité de ses doctrines, abandonnée à ses ministres? Semble-t-il +donc si téméraire, le pacifique projet de séparer à jamais l’État +des religions et de le maintenir immuable et impassible au milieu +des réformes et des passions théologiques?<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>» L’idée que Dubois +soutenait ainsi venait d’être adoptée publiquement pour la première +fois par un groupe d’hommes politiques et de penseurs notoires, la +Société de la Morale chrétienne. Cette société datait de 1821; les +fondateurs se réclamaient de l’Evangile et déclaraient nécessaire +d’exposer les préceptes du christianisme dans toute leur pureté; La +Rochefoucauld-Liancourt, Victor de Broglie, Guizot, Benjamin Constant +se succédèrent à la présidence. La société attira dès 1823 l’attention +de la police: un rapport anonyme affirma qu’elle professait «une espèce +de morale indépendante des dogmes chrétiens», et douze professeurs qui +en faisaient partie furent signalés à Frayssinous par le ministre de +l’intérieur<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>. Le comte Lambrechts avait légué à cette association +une somme destinée à récompenser le meilleur mémoire en faveur de la +liberté des cultes. Le concours provoqua de nombreux travaux et fut +jugé en 1825: il mit en relief le grand moraliste suisse Vinet, qui +obtint le prix pour son mémoire. Celui-ci mérite une analyse un peu +détaillée.</p> + +<p>«La liberté de conscience, dit-il, n’est pas seulement la faculté de se +décider entre une religion et une autre, c’est aussi essentiellement +le droit de n’en adopter <span class="pagenum" id="Page_51">51</span> aucune, et de rester étranger à toute +les formes et à tous les établissements que le sentiment religieux a +pu créer dans la société». La liberté de conscience est inséparable de +la liberté de culte, car l’homme a besoin de l’association; l’union +de ces deux libertés constitue la liberté religieuse. Toute croyance +religieuse a pour caractère l’<i>inévidence</i>; elle ne s’impose +pas avec une claire certitude à l’homme de bonne foi; donc l’État ne +doit imposer ni réprimer aucune croyance. On objecte que les opinions +religieuses entraînent les opinions morales; c’est vrai, mais il y a +une autre source d’idées morales, qui est la société elle-même. C’est +d’elle que dérive la morale sociale, morale étroite, insuffisante, et +quand même utile puisqu’elle assure la sûreté, la propriété, la pudeur. +Cette morale appartient au gouvernement, qui n’est institué que pour la +défendre; il peut sévir contre les actes contraires à cette morale et +même interdire la publication de maximes qui lui seraient directement +opposées; mais il n’a point à s’occuper de la morale intérieure. Notre +droit moderne a justement distingué entre le délit et le péché. L’État +n’a jamais à statuer sur des croyances, fussent-elles déplorables comme +celles de l’athée ou du matérialiste. Pourquoi donner de l’attrait aux +mauvaises doctrines en les honorant d’une persécution? C’est ainsi +qu’elles acquirent du crédit au dix-huitième siècle. On favorisera +mieux la vérité religieuse en la laissant «libre d’entraves et surtout +libre de protection». La discussion devient alors complète, sincère, +et n’entraîne pas de guerre civile. La concurrence des cultes est même +utile aux mœurs, car une religion nouvelle ne gagne le peuple que +par la pureté morale qu’il observe chez ses <span class="pagenum" id="Page_52">52</span> premiers adhérents. +La liberté religieuse est enfin la base nécessaire de la liberté +civile, de la liberté politique, du régime constitutionnel. Que l’on +compare les maux causés par la persécution à la France de Louis XIV, à +l’Italie, à l’Espagne, et les bons effets de la liberté aux États-Unis.</p> + +<p>Après avoir ainsi fourni les «preuves» de sa théorie, Vinet entreprend +d’exposer le «système» qui en serait l’application. Ce système prend +comme point de départ la coexistence de deux sociétés indépendantes, +la société civile et la société religieuse. Les membres de celle-ci +doivent avoir les mêmes droits politiques et civils que tous les autres +citoyens. La société religieuse peut agir librement sur elle-même, +pourvu qu’elle n’use que de moyens spirituels sans aucun effet civil; +libre à elle, par exemple, d’employer l’excommunication. L’État et +l’Église «ne peuvent avoir en commun aucun acte ni aucune institution;» +le mariage civil comptera seul pour le magistrat. L’État n’est plus +chargé de former, de payer, de surveiller le clergé: la communauté des +croyants choisit son pasteur, et celui-ci ne peut exiger qu’un père lui +confie l’instruction religieuse de ses enfants<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>. Le culte enfin doit +être public, afin que l’État n’ait pas lieu d’y soupçonner des menées +secrètes. La religion ainsi réduite aux subventions de ses fidèles n’a +plus la magnificence de la religion d’État, mais elle ne compte que +des croyants. «Elle est puissante <span class="pagenum" id="Page_53">53</span> comme l’âme qui est immortelle; +l’autre est forte comme ce monde qui doit passer».</p> + +<p>Vinet avoue que nulle part en Europe il ne trouve un exemple à l’appui +de sa théorie; partout règnent les religions d’Etat, même en France, +où la Charte renferme à ce sujet deux articles contradictoires. +L’application prochaine de ses vues est donc impossible; du moins +il souhaite qu’on diminue les inconvénients du système actuel en +appliquant deux principes, l’indépendance de l’état civil envers l’état +religieux et la tolérance à l’égard des sectes religieuses. Il ne croit +plus, comme autrefois, que l’Etat doit protéger seulement les cultes +chrétiens, quels qu’ils soient; la liberté sera la même pour les juifs, +et aussi pour ceux qui ne croient à rien<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>. Cette largeur d’esprit +est d’autant plus remarquable que Vinet reste un chrétien convaincu. +La religion naturelle lui paraît insuffisante: «n’étant soutenue par +rien, elle ne peut rien soutenir». L’athéisme lui inspire une véritable +horreur. Protestant, il croit le catholicisme naturellement porté +à l’intolérance<a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>; mais il veut la liberté pour les catholiques. +Son livre se termine par une touchante prière au Dieu qui a donné +l’Evangile<a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>.</p> + +<p>La Société de la Morale chrétienne avait pleinement adhéré aux +principes de Vinet<a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>. Bientôt elle voulut <span class="pagenum" id="Page_54">54</span> préciser les moyens +pratiques de réaliser le nouveau système; elle ouvrit pour cela +un nouveau concours dont le résultat fut connu à la veille de la +révolution de 1830. Le prix de ce concours sur «l’exercice de la +liberté religieuse» fut remporté par Nachet, un avocat de Paris. +Très au courant du droit, il cite et discute les arrêts des cours +royales, de la cour de Cassation, trop souvent inspirés par une pensée +d’intolérance. Le budget des cultes n’a plus de raison d’être: un +homme n’a rien à payer pour l’entretien d’une Église dont il n’est +point membre. Le Concordat est «une monstruosité politique» dans +un pays où règne la liberté des cultes; loin d’assurer la paix, il +provoque des conflits entre le gouvernement et la royauté. «La liberté +religieuse, mise en œuvre, n’est autre chose que la séparation absolue +de l’Eglise et de l’Etat. Cette séparation franchement acceptée, tous +les droits sont garantis, ceux de l’individu, ceux de l’Eglise, ceux de +l’Etat<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>».</p> + +<p>Vinet avait parlé aux libéraux de toutes les croyances; les protestants +furent seuls à lire l’ouvrage de Samuel Vincent, <i>Vues sur le +protestantisme en France</i> (1829). Le pasteur de Nîmes y formulait +avec beaucoup de talent et de vigueur les idées du protestantisme <span class="pagenum" id="Page_55">55</span> +libéral, en combattant les thèses de l’orthodoxie calviniste. Il étudia +naturellement les rapports de l’Eglise et de l’Etat. D’après lui, le +système établi par le Premier Consul offre des avantages certains, +la sécurité pour les croyants, la dignité pour les pasteurs, mais il +réduit la religion à n’être qu’une administration, et surtout il nuit +à la liberté de penser. La séparation n’est pas près de se faire, mais +elle résultera naturellement des idées modernes, ce sera peut-être +«le travail et le couronnement du <span class="smcap80">XIX</span><sup>e</sup> siècle». L’Etat n’y +perdrait rien, car l’appui du clergé ne laisse pas d’être compromettant +pour les gouvernants; la religion n’y perdrait pas davantage, car elle +saurait trouver l’organisation matérielle nécessaire, et l’activité, +la vie lui serait rendue. En attendant, il faut contenir dans les +limites les plus étroites l’influence politique des clergés divers et +l’influence religieuse du pouvoir civil.</p> + +<p>Ces opinions trouvèrent un défenseur à la Chambre des députés. +Corcelles, membre de la gauche, ami de La Fayette, avait montré peu +d’enthousiasme pour les ordonnances de 1828. Il déclara que le clergé +devrait vivre, en France comme aux Etats-Unis, des subsides volontaires +donnés par les fidèles<a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>. Mais il était isolé dans son parti. La +plupart des libéraux, allant au plus pressé, combattaient le parti +qui avait fait surgir le ministère Polignac, le parti appuyé par les +mandements audacieux des évêques. La victoire de la révolution de 1830 +apparut comme la défaite du parti prêtre.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum hidden" id="Page_56">56</span></p> + <h2 class="h2chap" id="ch_3"><span class="big120">CHAPITRE III</span><br> + <span class="h2line1">La politique d’apaisement sous Louis-Philippe</span></h2> + <p class="souschapitre">I</p> +</div> + +<p>Le gouvernement nouveau parut décidé à laïciser définitivement l’Etat. +La Charte de 1830 enleva au catholicisme sa prérogative, et la +«religion de l’Etat» disparut des textes législatifs. On ne vit plus le +roi ou la famille royale suivre les processions; pendant quelques mois +on ne put rencontrer dans les rues de Paris un prêtre en soutane, pas +plus qu’un moine portant le costume de son ordre. L’alliance étroite +qui existait, au su de tous, entre la dynastie déchue et le clergé +catholique faisait rejaillir sur celui-ci une partie de la haine vouée +par le peuple à Charles X. Dans les nombreuses pièces patriotiques +jouées par les théâtres de Paris, tous les rôles de malfaiteurs ou de +traîtres étaient attribués à des jésuites. En 1831, à la suite de la +manifestation légitimiste faite à Saint-Germain l’Auxerrois, l’église +fut mise à sac et l’archevêché détruit; le gouvernement <span class="pagenum" id="Page_57">57</span> laissa +faire et la garde nationale encouragea presque tous les destructeurs. +«Qui dit Jésuite en France, à Paris du moins, écrivait le provincial +de l’ordre, dit une bête sauvage à laquelle il faut courir sus<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>». +Bientôt l’énergie de Casimir Perier mit fin aux scènes de ce genre, +mais le ministre ne chercha point un rapprochement avec le clergé; +l’antique procession du Vœu de Louis XIII fut interdite; on enleva les +crucifix posés dans les salles de cours d’assises; on obligea un prêtre +à célébrer les funérailles religieuses de Grégoire, l’ancien prélat +constitutionnel qui n’avait jamais abjuré ses idées. L’expédition +d’Ancône, ordonnée par Casimir Perier, n’était pas faite pour améliorer +les rapports de la France avec la papauté. En province, les relations +étaient froides entre les évêques légitimistes et les fonctionnaires de +la monarchie nouvelle; quant aux hostilités entre maires et curés, des +milliers de communes en offraient le spectacle.</p> + +<p>Cependant les choses changèrent bientôt. Le gouvernement de Juillet fit +de son mieux pour s’assurer l’appui de l’Eglise; Louis-Philippe qui +travaillait avec une constance infatigable à se faire accepter comme +un égal par les souverains étrangers, montra aussi des dispositions +conciliantes vis-à-vis du pape, des cardinaux et des évêques. Ses +ministres, partisans de la résistance ou de mouvement, se montrèrent +en face de l’Eglise à la fois indépendants et courtois, prêts à +pratiquer ce qu’on a plus tard nommé la politique d’apaisement. De son +côté le clergé, calmé par les avis de Rome, déçu dans ses espérances +par l’échec retentissant <span class="pagenum" id="Page_58">58</span> de la duchesse de Berry, se résigna au +fait accompli; les évêques légitimistes, sans manifester de sympathie +pour le roi des Français, entretinrent des rapports corrects avec ses +représentants.</p> + +<p>La bourgeoisie orléaniste approuva ce changement. Dès qu’elle fut +débarrassée de la Congrégation et des jésuites, sa haine contre le +parti prêtre s’apaisa. Elle pensait que, selon la formule vulgaire, +il faut une religion pour le peuple; les revendications sociales, +qui apparaissaient maintenant de plus en plus violentes, allaient la +fortifier dans cette idée. Cette bourgeoisie, maîtresse du pouvoir, +devenait une aristocratie véritable; elle savait que, selon le mot +de Talleyrand à sa nièce, «il n’y a rien de moins aristocratique +que l’incrédulité». Voilà pourquoi les défenseurs de la nouvelle +dynastie abandonnèrent le projet de tenter la séparation de l’Eglise +et de l’Etat. La Société de morale chrétienne, qui avait couronné +les livres de Vinet ou de Nachet, comprenait parmi ses membres, +outre Louis-Philippe lui-même, Guizot, le duc de Broglie et d’autres +ministres du nouveau régime; aucun ne proposa d’appliquer le principe +que tous avaient approuvé quelques années auparavant. C’est un exemple +significatif des changements qui s’accomplissent chez d’anciens +opposants parvenus au pouvoir. Des motifs sérieux pouvaient d’ailleurs +excuser cette palinodie: le gouvernement jugeait sage de garder sous sa +main un clergé prêt à soutenir les tentatives carlistes; la Vendée, la +Bretagne offraient trop de sujets d’alarme pour qu’on les exaspérât par +une réforme qui serait considérée comme une déclaration de guerre au +catholicisme. Un seul, parmi les membres dirigeants <span class="pagenum" id="Page_59">59</span> de la Société +de morale chrétienne, défendit encore la cause abandonnée par tous. +Lamartine écrivait en 1831 à propos de la séparation: «Heureuse et +incontestable nécessité d’une époque où le pouvoir appartient à tous et +non à quelques-uns; incontestable, car sous un gouvernement universel +et libre, un culte ne peut être exclusif et privilégié; heureuse, car +la religion n’a de force et de vertu que dans la conscience. Elle n’est +belle, elle n’est pure, elle n’est sainte qu’entre l’homme et son +Dieu; il ne faut rien entre la foi et le prêtre, entre le prêtre et le +fidèle; si l’Etat s’interpose entre l’homme et ce rayon divin qu’il ne +doit chercher qu’au ciel, il l’obscurcit ou il l’altère<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>». Lamartine +demeura isolé parmi les hommes politiques. La cause de la séparation +venait de faire, il est vrai, parmi les catholiques une illustre +recrue; Lamennais la défendait énergiquement dans l’<i>Avenir</i>. Mais +cette adhésion compromettante acheva d’inquiéter les libéraux, qui +redoutaient un régime laissant liberté complète à des prêtres comme +Lamennais; et la condamnation de celui-ci par Grégoire XVI fut décisive +pour tous les catholiques autrefois tentés d’approuver le nouveau +système.</p> + +<p>Ce n’étaient pas seulement les politiques orléanistes qui approuvaient +le retour à des relations courtoises avec le clergé; les jeunes +intellectuels aux tendances républicaines et socialistes réprouvaient +également l’anticléricalisme et l’esprit voltairien. Ils participaient +<span class="pagenum" id="Page_60">60</span> à cette religiosité qui fut un des caractères du romantisme +et de la nouvelle démocratie. A la veille de 1830 déjà, de jeunes +républicains, parmi lesquels figurait Hippolyte Carnot, suivaient +avec intérêt les tentatives de Ballanche pour concilier la tradition +avec les idées modernes, les obscurs écrits de ce néo-catholique aux +allures bizarres qui s’appelait Coessin, la résurrection de l’ordre +des Templiers sous un grand maître<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>. D’autre part, Saint-Simon +avait terminé sa carrière en parlant un langage profondément religieux +dans le <i>Nouveau Christianisme</i>; et ses disciples n’avaient +point tardé à transformer leur école en église. La révolution de +1830 donna brusquement à cette église une notoriété bruyante; et +si les excentricités de la secte, les étranges théories d’Enfantin +provoquaient le rire, beaucoup d’hommes intelligents et généreux +suivaient avec émotion l’audacieuse entreprise où les disciples du Père +dépensaient tant d’enthousiasme et de dévouement<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>. Après la fin du +saint-simonisme, beaucoup de théoriciens socialistes inspirés par lui +ont cherché, avec plus de prudence et de discrétion, à rajeunir, à +moderniser le christianisme. C’est le rêve de Pierre Leroux et de ce +théologien démocrate, Jean Reynaud, en qui tous ses amis ont vénéré +un saint laïque. Buchez se fait l’apôtre de la démocratie chrétienne; +comme Lacordaire, il salue dans la France le soldat du Christ, mais +c’est parce qu’elle a complété l’œuvre de l’Eglise en formulant les +principes de 1789; Robespierre devient pour lui le prêtre de ce +néo-christianisme <span class="pagenum" id="Page_61">61</span> révolutionnaire<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>. Louis Blanc est moins +religieux; cependant il considère le voltairianisme comme périlleux +et vieilli<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>. Parmi les républicains politiques, les opinions +varient. Armand Carrel demeure indifférent aux questions religieuses; +mais Barbès, condamné à mort et croyant le jour de l’exécution +venue, invoque Jésus en même temps que Babeuf, et remercie Dieu de +l’avoir fait «Français, républicain, aimé des bons, proscrit par les +méchants<a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>». Des révolutionnaires allemands venus à Paris s’étonnent +de trouver une religiosité si générale chez les hommes de progrès<a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>. +La plupart sont pénétrés de ce christianisme social auquel Lamennais a +donné son évangile dans les <i>Paroles d’un croyant</i>.</p> + +<p>L’apaisement des querelles religieuses apparaît dans les débats +parlementaires à partir de 1833. En 1834, par exemple, la Chambre des +députés examine les pétitions demandant le maintien des évêchés créés +postérieurement au Concordat. Quelques députés, Luneau, Eschassériaux, +Barrot, veulent faire affirmer par l’assemblée son droit d’ajourner +les crédits nécessaires. Mais le gouvernement combat leur thèse; +le gallican Dupin fait de même. Lamartine rappelle ses préférences +pour le régime propre à détruire «le nœud fatal qui unit l’Eglise à +l’Etat»; mais, puisque le moment favorable pour cette réforme n’est +pas encore <span class="pagenum" id="Page_62">62</span> venu, il demande un vote favorable aux pétitions, et +la Chambre lui donne raison<a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>. Un seul député, Isambert, conseiller +à la Cour de cassation, se fit remarquer pendant tout le règne par sa +persévérance à défendre les traditions des légistes, à dénoncer les +empiètements du clergé: tantôt il combattait les crédits votés pour +l’installation des cardinaux, tantôt il se plaignait que le clergé +n’envoyât pas les séminaristes aux facultés de théologie dirigées par +l’Etat; les ménagements des ministres pour l’épiscopat l’amenaient à +préférer au Concordat le régime de la séparation, le régime belge<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>. +Mais les critiques annuellement présentées par lui à la Chambre +semblaient démodées et puériles.</p> + +<p class="souschapitre">II</p> + +<p>Une seule question, celle de l’enseignement, devait amener des chocs +nouveaux entre partisans de l’Eglise et de l’Etat. L’instruction +primaire attira l’attention de tous au lendemain de 1830. Elle +avait été très négligée: <span class="pagenum" id="Page_63">63</span> les partis politiques s’étaient +occupés beaucoup moins de multiplier les écoles que de choisir entre +l’enseignement simultané, pratiqué par les Frères, et l’enseignement +mutuel, préféré dans les écoles laïques. Personne d’ailleurs à cette +époque ne songeait à demander que les écoles primaires fussent +entièrement soustraites à la surveillance du clergé. Ce qui frappait +les observateurs de bonne foi, c’était le petit nombre de gens sachant +lire; aussi vit-on Guernon-Ranville, membre du ministère Polignac, +franc-maçon égaré parmi ces amis de la Congrégation, préparer une +loi sur l’enseignement primaire. L’idée fut reprise au lendemain de +la révolution, alors que la sympathie pour le peuple animait encore +la plupart des vainqueurs; une enquête poursuivie dans toutes les +parties de la France révéla un état de choses lamentable, une ignorance +aggravée par le mépris des paysans pour l’instruction<a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>. Les +nombreux projets soumis aux Chambres aboutirent à la loi de 1833, loi +bienfaisante qui eut pendant quelques années d’excellents résultats.</p> + +<p>Cette loi fut rédigée de manière à ménager les susceptibilités et +les intérêts de l’Eglise. Elle assura la liberté de l’instruction +primaire, donc la possibilité pour les catholiques de créer des écoles +indépendantes; elle permit aux communes, en gardant un silence complet +sur ce point, de choisir entre les maîtres laïques et congréganistes; +enfin le programme des écoles élémentaires comprit nécessairement +l’instruction morale et religieuse. On reconnaît ici l’œuvre de Guizot. +Ce protestant convaincu n’avait jamais cessé de dire et de <span class="pagenum" id="Page_64">64</span> penser +qu’une alliance est bonne entre le gouvernement français et l’Eglise +catholique; seulement il avait insisté avant 1830 sur la nécessité +de maintenir la séparation du spirituel et du temporel. Depuis 1830, +arrivé au pouvoir, effrayé par les projets sociaux des républicains, +il sentait le besoin de mettre surtout en lumière l’utilité sociale +des croyances chrétiennes. Sa foi sincère l’empêchait de penser qu’il +faut une religion pour le peuple; c’est dans toutes les classes +qu’elle devait se faire accepter pour que la société fût vraiment +saine. Ces idées apparurent pendant la discussion de la loi de 1833. +Guizot combattit l’amendement d’après lequel le curé ou le pasteur ne +seraient pas membres de droit du comité local chargé de surveiller +l’école. On ne doit pas, disait-il, exclure ainsi le magistrat moral et +religieux de la commune, car l’instruction morale et religieuse doit +accompagner sans cesse l’instruction qui s’adresse à l’intelligence; le +clergé, si l’on veut l’exclure de l’école publique, fondera une école +rivale<a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>.—La Chambre des députés, où vivait encore l’esprit de +défiance contre les prêtres, donna tort au ministre sur ce point, mais +la Chambre des pairs lui assura gain de cause.</p> + +<p>Quand la loi fut promulguée, Guizot en adressa le texte à tous les +instituteurs avec une circulaire explicative. Cette circulaire, digne +de l’auteur et digne du <span class="pagenum" id="Page_65">65</span> sujet qu’il traitait, rappela en beaux +termes l’étendue de leurs devoirs et la grandeur de leur mission; mais +elle ajouta que cette besogne monotone, souvent pénible, ne pouvait +obtenir sa récompense que de Dieu. «Aussi voit-on que, partout où +l’enseignement primaire a prospéré, une pensée religieuse s’est unie, +dans ceux qui le répandent, au goût des lumières et de l’instruction. +Puissiez-vous, Monsieur, trouver dans de telles espérances, dans ces +croyances dignes d’un esprit sain et d’un cœur pur, une satisfaction +et une confiance que peut-être la raison seule et le seul patriotisme +ne vous donneraient pas!» Il n’y avait là qu’un souhait; mais le +souhait formulé par le ministre de l’instruction publique dans une +circulaire officielle ressemblait à un ordre. Guizot parlait aussi +des rapports à entretenir avec le curé ou le pasteur. L’instituteur +devait ici éviter l’hypocrisie tout comme l’impiété. «Rien d’ailleurs, +ajoutait le ministre, n’est plus désirable que l’accord du prêtre et +de l’instituteur; tous deux sont revêtus d’une autorité morale; tous +deux peuvent s’entendre pour exercer sur les enfants, par des moyens +divers, une commune influence. Un tel accord vaut bien qu’on fasse, +pour l’obtenir, quelques sacrifices, et j’attends de vos lumières et de +votre sagesse que rien d’honorable ne vous coûtera pour réaliser cette +union, sans laquelle nos efforts pour l’instruction populaire seraient +souvent infructueux<a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a>». Guizot voulait donc des instituteurs +modestes, dociles, soumis aux notables de la commune et aux curés. +Voilà pourquoi, dans beaucoup de villages, le desservant <span class="pagenum" id="Page_66">66</span> +accueillit assez bien cet auxiliaire nouveau qui devait faire l’école +sous sa direction<a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>.</p> + +<p>Il serait faux de dire que le gouvernement de Louis-Philippe a jamais +regretté la loi de 1833. Mais à mesure que s’effaçait l’esprit de 1830, +que la politique du pouvoir devenait de plus en plus nettement une +politique de classe, les gens réfléchis de la bourgeoisie orléaniste +commençaient à se méfier des nouveaux éducateurs du peuple. L’Académie +des sciences morales et politiques mit au concours cette question: «Les +réformes à apporter à l’institution des écoles normales et primaires +en vue de l’éducation morale de la jeunesse». Le prix fut remporté en +1840 par Barau, un universitaire, principal de collège, qui se consacra +désormais aux travaux pédagogiques et fut longtemps considéré comme un +des guides les plus sûrs de l’enseignement primaire public. Barau est +un défenseur de l’enseignement laïque; il est d’autant plus curieux de +voir quelle méfiance lui inspirent les écoles normales. Elles forment +des hommes également indépendants de l’Etat et de l’Eglise, du maire +et du curé; voilà un double danger pour le régime censitaire. Il va +presque jusqu’à regretter le régime antérieur à 1833; l’instruction +était alors faible, mais pure; l’instituteur était un villageois humble +et sans fiel. Au contraire, les normaliens, si l’on ne diminue pas +leurs prétentions, deviendront tous des mécontents et des agités. Et +puis ils doivent inspirer confiance au clergé, puisque celui-ci joue un +rôle indispensable dans l’enseignement primaire<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>. <span class="pagenum" id="Page_67">67</span> Formons donc +des instituteurs modestes, pieux, et les prêtres les accepteront<a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>.</p> + +<p>Le rapport sur ce concours fut présenté à l’Académie par Jouffroy. Il +montra l’importance et la gravité de la question qui se posait: le +contraste est formidable entre la grandeur morale de la mission de +l’instituteur et l’humilité de sa condition matérielle. Cet homme, +à qui l’on confie l’âme de l’enfance, doit se résigner à une tâche +pénible dans un pauvre village, avec un salaire qui lui donne à peine +du pain. Nous sommes donc, dit Jouffroy, en présence de ce dilemme: +«ou vous refuserez aux maîtres la lumière, et alors ils pourront avoir +l’humilité de leur condition, mais ils n’auront pas la capacité de +leur tâche; ou vous la leur donnerez, et alors vous aurez créé en eux +du même coup la capacité et la révolte». Entre ces deux solutions, +laquelle va choisir Jouffroy? Le rédacteur du <i>Globe</i> aurait sans +doute préféré la seconde; mais le philosophe devenu député, défenseur +du juste milieu, adopte la première. Il se rallie aux conclusions +de Barau, approuve l’idée de supprimer «tout le luxe matériel et +intellectuel» des écoles normales. De même, tout en repoussant la +pensée de confier l’instruction primaire au clergé, l’académicien +déclare qu’il faut «créer un instituteur qui lui convienne en même +temps qu’il conviendra à l’Etat»<a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_68">68</span></p> + +<p>Les craintes des partisans du juste milieu n’étaient pas sans +fondement: les instituteurs, sortis du peuple, vivant en contact avec +lui, assez instruits pour sentir les injustices dont il souffrait, +devinrent les partisans naturels de la démocratie. En même temps, +la tutelle des curés, qu’on leur imposait, les rendit hostiles à +l’Eglise. Parmi les élèves des écoles normales, beaucoup n’avaient +pas la foi<a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>; plusieurs d’entre eux, arrivant dans les communes où +ils devaient enseigner, se trouvaient en désaccord avec les curés. +Un d’eux, par exemple, personnage au caractère indocile, sortit de +l’école normale de Versailles à la fois athée et spiritualiste; nommé +dans une commune, il y fut invité aussitôt par le curé à jouer dans +des conférences d’apologétique le rôle de l’avocat du diable; sur +son refus, le prêtre l’obligea bientôt à quitter le village<a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>. +Bien d’autres parmi les maîtres d’école tenaient tête au clergé; +arrêtons-nous à deux d’entre eux, qui ont exprimé avec vigueur les +sentiments et les aspirations des éducateurs populaires.</p> + +<p>Claude Tillier, qui avait fait dans un collège ses études secondaires, +était un écrivain de valeur; les lettrés n’ignorent point <i>Mon oncle +Benjamin</i>, et ses livres sont encore lus, en Allemagne peut-être +plus <span class="pagenum" id="Page_69">69</span> qu’en France<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a>. Fixé dans la Nièvre comme maître d’école, +puis comme journaliste, il dut se mêler aux mesquines querelles des +petites communes; mais toujours il domine son milieu et s’élève aux +idées générales sur la religion et la société. L’anticléricalisme +existe chez lui, mais avec des traits originaux. Il voit dans +l’Evangile l’œuvre de Dieu: «c’est un code de morale écrit de sa main +et signé de son nom qu’il a fait tomber des cieux sur la terre<a id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a>». +La religion fait du bien aux hommes: «bien loin, dit-il, de l’attaquer +moi-même, je regarderais comme un mauvais citoyen celui qui tâcherait +d’en détourner le peuple<a id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>». Ajoutons que Tillier ne partage pas +l’horreur de ses amis pour les jésuites, et raconte plaisamment les +vains efforts qu’il a faits pour en découvrir un, afin de voir si +ce personnage était, comme le dit Béranger, moitié renard et moitié +loup. Chimérique est la puissance qu’on leur attribue<a id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>; même +leur habileté si vantée ne les préserve pas de singulières erreurs. +N’ont-ils pas laissé passer en 1830 l’occasion de gagner le peuple<a id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a>?</p> + +<p>Mais si Tillier se sépare ainsi des libéraux de 1830, il pense comme +eux que le prêtre n’a pas le droit de refuser les sacrements. C’est +une indignité, selon lui, <span class="pagenum" id="Page_70">70</span> d’avoir fermé les portes de l’église de +Nevers au corps d’une brave femme qui s’est suicidée<a id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>. Les prêtres +se déconsidèrent en luttant contre le progrès; les Frères ne donnent +qu’une instruction mécanique. Le nouveau clergé répand le culte des +reliques et la croyance aux miracles<a id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>. Claude Tillier, qui aime +la Révolution, qui glorifie les héros des quatorze armées, qui admire +Napoléon, reproche surtout à l’Église de ne point donner une éducation +nationale et patriotique. Patrie, démocratie, liberté, voilà trois +termes qu’il unit toujours; et cet ennemi des curés aspire au jour où +le prêtre voudra bénir la démocratie française et comprendre le lien +qui unit l’Evangile avec la Déclaration des droits de l’homme<a id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>.</p> + +<p>Arsène Meunier représente mieux que Tillier l’opinion moyenne des +instituteurs français. Maître d’école dès l’âge de quinze ans et +demi, fixé longtemps à Nogent-le-Rotrou (1820-1832), il devint +directeur de l’école normale d’Evreux où il resta dix ans, malgré +des conflits répétés avec le clergé de cette ville. Venu ensuite à +Paris comme instituteur libre, Meunier fonda <span class="pagenum" id="Page_71">71</span> en 1845 l’<i>Echo +des instituteurs</i>, journal destiné à dire avec une entière +franchise les vœux et les doléances de ses collègues. Sa polémique, +vive et audacieuse contre le gouvernement conservateur, est dirigée +surtout contre les Frères des écoles chrétiennes. Ces éducateurs sont +inférieurs aux laïques, parce qu’ils n’ont en réalité ni famille ni +patrie, tandis que les autres sont pères et citoyens<a id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a>. Les Frères +sont avant tout des moines, et s’appliquent à faire revivre «les +stupides crédulités et les stupides terreurs» du passé. La discipline +morale qu’on vante chez eux est gravement compromise quand leurs +élèves, sortis de l’école, subissent l’influence de la famille et du +milieu social.</p> + +<p>Et pourtant, continue Meunier, cet enseignement néfaste se développe +sans cesse. Le gouvernement protège les Frères contre les conseils +municipaux et leur permet, au mépris de la loi, d’enseigner sans +brevet. Les autorités locales commencent naturellement à suivre +l’exemple venu d’en haut. Et puis les Frères ont la gratuité, +institution excellente, nécessaire dans un pays de petits propriétaires +et de pauvres gens comme la France; la chose leur est possible parce +qu’ils reçoivent quantité de donations. Tantôt créant des écoles +libres, tantôt se chargeant des écoles communales, parfois même +installés dans les écoles normales, ils sont partout. Les instituteurs +laïques leur résistent et refusent de plier devant eux. «Pourriez-vous +citer un seul <span class="pagenum" id="Page_72">72</span> instituteur jésuite? Non. Pourriez-vous citer un +seul légitimiste? Non. Pourriez-vous enfin en trouver un seul qui +partage les idées, les opinions ou les sentiments du clergé sur quelque +sujet que ce soit? Je vous en défie»<a id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>. Et pourtant ces instituteurs +sont mal soutenus par les maires, tyrannisés par des inspecteurs +incompétents, méprisés par les bourgeois. Il faudra bien finir par +comprendre que l’école doit appartenir, non à la commune, mais à +l’Etat, que le maître doit être déchargé de l’enseignement religieux; +le prêtre sera libre de le donner à l’église<a id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a>.</p> + +<p class="souschapitre">III</p> + +<p>C’était à la bourgeoisie, au pays légal, que s’adressait l’enseignement +secondaire. L’Université avait excité sous la Restauration les +défiances des libéraux, qui lui reprochaient de devenir trop cléricale, +et des catholiques militants, qui avaient réussi jusqu’en 1828 à +éluder le monopole en se servant des petits séminaires. La Charte +de 1830 promit une loi sur la liberté d’enseignement. Mais sous +Louis-Philippe les défenseurs de l’Etat laïque cessèrent de tenir +l’Université en suspicion; ils la louèrent comme une des plus belles +œuvres de Napoléon. Parmi les défenseurs du nouveau roi, beaucoup +abandonnèrent la liberté de l’enseignement <span class="pagenum" id="Page_73">73</span> comme ils abandonnaient +la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Les attaques des hommes de +l’<i>Avenir</i>, les philippiques de Lacordaire contre le monopole +n’eurent pas de résultat immédiat; la rupture de Lamennais avec Rome +fit, au contraire, négliger pendant quelques années les projets +conçus par lui. L’Université d’ailleurs était remarquable depuis 1830 +par la largeur avec laquelle ses chefs accueillaient les hommes des +opinions les plus diverses<a id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a>. Elle ne se ferma point au clergé; +les ecclésiastiques introduits dans ses cadres par la Restauration y +restèrent toutes les fois qu’ils le voulaient. Le fougueux anticlérical +Isambert s’en plaignit en 1831 à la Chambre des députés; bien qu’on +fût alors en pleine lutte contre le clergé carliste, les hommes du +parti du mouvement, Barthe et Odilon Barrot, lui répondirent qu’on +devait accepter les professeurs capables, prêtres ou laïques<a id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a>. La +monarchie de Juillet demeura fidèle à cette règle. Environ cinquante +collèges communaux avaient comme principaux des prêtres à la veille de +1848. Dans quelques-uns des plus importants collèges royaux, des lycées +d’aujourd’hui, à Caen, à Bordeaux, à Grenoble, on voit des proviseurs +ecclésiastiques. Les professeurs prêtres étaient plus rares <span class="pagenum" id="Page_74">74</span> que +les administrateurs; cependant le collège royal de Lyon conserva +pendant de longues années un professeur de philosophie célèbre, l’abbé +Noirot. Les aumôniers enfin jouissaient d’une grande influence.</p> + +<p>Il y eut donc, entre 1832 et 1842, une époque d’accalmie où l’Eglise +et l’Etat parurent disposés à vivre en bons termes. Cette alliance +plaisait aux deux hommes qui se trouvaient désignés par leur passé +pour être les représentants de l’Université dans les conseils du +gouvernement: c’étaient Guizot et Cousin. Guizot, pendant son long +séjour au ministère de l’instruction publique, prit toutes les mesures +propres à satisfaire le clergé, tout en conservant l’indépendance +de l’enseignement laïque<a id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a>. Sorti du gouvernement, il reprit sa +plume de publiciste pour célébrer cette alliance. Grande est sa joie +en présence du réveil religieux, devenu si nécessaire pour contenir +les désirs sans bornes que la transformation de la société a fait +naître; ce réveil ne saurait inquiéter personne, car le catholicisme, +le protestantisme et la philosophie peuvent coexister dans la France +actuelle. Le catholicisme a proclamé que le spirituel est distinct +du temporel; aujourd’hui la société moderne affirme que l’Etat est +incompétent sur les rapports de Dieu avec l’homme<a id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a>; donc l’accord +sur ce point est facile. Sans doute le gouvernement de l’Église, qui a +pour caractère l’infaillibilité, considère toute résistance <span class="pagenum" id="Page_75">75</span> comme +coupable; mais l’Eglise pourra conserver ce principe dans la sphère +religieuse, tandis que l’Etat maintiendra la liberté de conscience +et de pensée dans la sphère sociale. En traitant bien l’Eglise, la +société civile remédiera au mal actuel, qui est l’affaiblissement de +l’autorité: «Le catholicisme est la plus grande, la plus sainte école +de respect qu’ait jamais vue le monde». Le protestantisme, de son côté, +peut se développer librement aujourd’hui, avec ses multiples sectes +qui assurent un refuge à la liberté de conscience. Les deux religions, +loin de se combattre, doivent s’allier et songer uniquement à convertir +les incroyants: «Catholiques ou protestants, prêtres ou simples +fidèles, qui que vous soyez, si vous êtes croyants, ne vous inquiétez +pas les uns des autres, inquiétez-vous de ceux qui ne croient point. +Là est le champ; là est la moisson». Le moment est favorable, car la +philosophie a mené sa victoire assez loin pour être libre de confesser +que la morale humaine a besoin de la religion, «que le plus fier esprit +peut s’humilier devant Dieu, et qu’il y a de la philosophie dans la +foi»<a id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>.</p> + +<p>Victor Cousin était devenu depuis 1830 un des administrateurs de +l’enseignement secondaire; dans le Conseil royal de l’instruction +publique, ses collègues le laissaient maître de décider sur tout ce +qui concernait la philosophie. Cette puissance même le rendit prudent, +plus soucieux que jamais de vivre en bons <span class="pagenum" id="Page_76">76</span> termes avec l’Eglise. +Ayant quitté sa chaire, n’écrivant plus de livres dogmatiques, il +se mit à corriger ses anciens ouvrages, à effacer les formules +dangereuses. Aux professeurs de philosophie, ses anciens élèves, il ne +cessait de recommander la modération, la réserve, tout en les invitant +à maintenir l’indépendance de la raison. Jules Simon, son disciple +irrespectueux, a présenté l’amusant résumé de ces conversations où il +engageait tel futur professeur, si les catholiques lui cherchaient +querelle, à se rendre chez l’évêque pour engager avec lui un débat +théologique<a id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a>. Au clergé, le philosophe prodiguait les attentions, +les paroles flatteuses, les menus services; il voulait que le supérieur +de Saint-Nicolas du Chardonnet fût examinateur à l’agrégation; grâce +à lui, Guéranger fut aidé lorsqu’il restaura l’ordre des Bénédictins, +Lacordaire faillit devenir professeur à la faculté de théologie de +Paris; le Père Girard, le célèbre pédagogue de Fribourg, obtint un +prix et la décoration de la Légion d’Honneur<a id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>. Par contre, les +professeurs qui soulevaient les critiques du clergé restaient rarement +dans le collège où l’on s’était plaint d’eux. A Caen, le grave et +audacieux Vacherot fut ainsi attaqué, bientôt déplacé, parce que les +élèves du grand séminaire suivaient les cours de philosophie du collège +royal; on eut soin de lui donner pour successeur Jules Simon, qui était +alors connu comme catholique<a id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a>. Lorsque Jouffroy prit au Conseil de +l’instruction publique la place de Cousin, il <span class="pagenum" id="Page_77">77</span> montra le même souci +de rassurer les catholiques par ses choix<a id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a>.</p> + +<p>Ces avances devaient demeurer sans résultat. Le parti catholique, +libéré de la solidarité compromettante qui l’avait uni à Lamennais, +reparut bientôt énergique, audacieux, invoquant deux principes +nouveaux, l’ultramontanisme et le libéralisme: l’ultramontanisme qui +lui faisait rejeter les compromis gallicans chers à beaucoup d’évêques; +le libéralisme qui lui permit de revendiquer pour l’Église les +libertés formulées par la société moderne. Les catholiques militants +n’étaient pas d’accord sur toutes choses, mais un lien les unissait, +l’antipathie contre l’Université. Ils lui reprochèrent particulièrement +ce dont elle était le plus fière, le mélange des individus d’opinions +et de croyances différentes: mélange des élèves qui discutaient +avec la chaleur de la jeunesse l’existence de Dieu et les dogmes +religieux<a id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a>; mélange des professeurs, dont la plupart, sans être +irréligieux, se montraient des catholiques assez tièdes, et surtout +peu disposés à sacrifier la liberté des non catholiques; mélange des +administrateurs qui étaient ici des prêtres, là des incroyants<a id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a>.</p> + +<p>Le monopole universitaire souleva une opposition <span class="pagenum" id="Page_78">78</span> furieuse. Il +comportait pour les pensions libres la nécessité de l’autorisation +préalable; en fait, elle ne fut jamais refusée à aucun prêtre offrant +des garanties d’honorabilité. Cousin a pu l’affirmer devant la Chambre +des pairs sans être démenti. Mais le monopole entraînait aussi pour +les établissements privés une charge financière, une contribution +proportionnelle au nombre de leurs élèves. C’était une faute grave +d’avoir confié à l’Université le soin de lever elle-même cet impôt, qui +exaspéra la bourgeoisie catholique<a id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a>. La bataille s’engagea en 1843; +elle a été racontée souvent, et il est inutile d’en refaire le récit. +Bornons-nous à montrer comment l’esprit laïque fut défendu contre les +attaques de l’Église et de ses partisans.</p> + +<p>Le grand conflit fut précédé par quelques escarmouches qui mirent +aux prises, dans certaines villes, catholiques et universitaires. +Les plus ardents parmi ces derniers furent les professeurs de +philosophie, oublieux des conseils de prudence que Victor Cousin leur +prodiguait. A Bordeaux, par exemple, Bersot discuta dans une brochure +les conférences de Lacordaire; attaqué aussitôt par L’<i>Ami de la +Religion</i>, dénoncé à Paris par son chef hiérarchique, un recteur +tout dévoué à l’Église, il revendiqua énergiquement les droits de la +raison; le gouvernement le soutint contre le recteur, mais le changea +de poste<a id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a>. La même <span class="pagenum" id="Page_79">79</span> année, à Lyon, Francisque Bouillier, +qui venait de publier un abrégé des théories de Kant, subissait les +critiques répétées du journal catholique local, le <i>Réparateur</i>; +un véritable espionnage fut organisé contre lui<a id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a>. A Caen, Charma +luttait énergiquement contre le clergé<a id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a>; à Toulouse, Gatien-Arnoult +tenait tête à l’archevêque<a id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a>; à Strasbourg, toujours en 1842, le +professeur italien Ferrari était accusé de communisme par le journal +catholique <i>L’Alsace</i><a id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a>. D’autres universitaires, comme Zévort +à Rennes, Bonnet à Mâcon, passaient par des épreuves semblables<a id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a>. +Ce fut un prélude à l’attaque générale que Parisis, Veuillot, +Montalembert menèrent depuis 1843 contre l’Université.</p> + +<p>Cette même année, Victor Cousin essayait encore de maintenir la paix +et disait à la Chambre des pairs: «à l’heure où nous parlons, il ne +s’enseigne dans aucune classe de philosophie d’aucun collège du royaume +aucune proposition qui directement ou indirectement puisse porter +atteinte à la religion catholique<a id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a>». Mais attaqué sans relâche, +accusé de panthéisme, il se décida en 1844 à combattre les catholiques +militants, à se présenter comme le défenseur de l’Université. L’Etat, +disait-il, s’est toujours, et dans tous les pays, réservé le droit de +surveiller, de diriger l’enseignement; <span class="pagenum" id="Page_80">80</span> Napoléon a su réaliser +brillamment l’œuvre nationale de la Révolution en créant l’Université. +Va-t-on revenir là-dessus, créer des collèges catholiques, protestants, +juifs? «Dès l’enfance, nous apprendrons à nous fuir les uns les autres, +à nous renfermer dans des camps différents, des prêtres à notre tête; +merveilleux apprentissage de cette charité civile qu’on appelle le +patriotisme!» L’Université, quoi qu’on dise, donne l’éducation<a id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a>. +C’est elle qui assure l’unité de notre pays. «C’est parce qu’elle est +avant tout une grande institution morale et politique, qui imprime à +tous ses établissements un esprit commun et les dirige vers une fin +commune, le service et l’amour de la patrie, telle que nos pères nous +l’ont faite; c’est à ce titre qu’à toutes les époques de réaction elle +a été si violemment attaquée, d’abord en 1815, puis en 1821, enfin +aujourd’hui<a id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a>».</p> + +<p>L’orateur de l’Université remonta plusieurs fois à la tribune pour +défendre la même cause, pour justifier la neutralité de l’enseignement +philosophique<a id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a>. Il montra que le clergé, pour créer des maisons +à lui, <span class="pagenum" id="Page_81">81</span> ferait appel forcément à la seule congrégation capable +de les diriger, celle des jésuites. Tous les établissements privés, +dit-il, disparaîtront; la France ne connaîtra plus que «deux éducations +essentiellement contraires, l’une cléricale et au fond jésuitique, +l’autre laïque et séculière. De là deux générations séparées l’une de +l’autre dès l’enfance, imprégnées de bonne heure de principes opposés, +et un jour peut-être ennemies<a id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a>».</p> + +<p>Cousin pouvait être récusé comme défenseur de l’Université, car +c’était sa propre cause qu’il défendait. L’homme qui exprima le +mieux les sentiments de la bourgeoisie fut Thiers, dans son rapport +de 1844 au nom de la commission chargée d’examiner le projet de loi +sur l’enseignement secondaire<a id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a>. Il faut, dit Thiers, concilier +deux droits également légitimes, celui de l’État et celui du père de +famille. L’État ne saurait imposer sa marque à tous les élèves, mais +il doit maintenir l’unité du pays, ne pas autoriser un enseignement +préparant les jeunes Français à croire que la Révolution fut un long +crime, Napoléon un usurpateur, et la révocation de l’édit de Nantes +une mesure salutaire. On supprimera l’autorisation préalable, mais +à ceux qui veulent ouvrir des collèges on demandera des garanties, +représentées par un brevet de capacité ou des grades, et l’on +continuera d’exiger qu’ils n’appartiennent point aux congrégations +non autorisées. La surveillance des établissements privés revient +à l’Université, qui a les mêmes titres <span class="pagenum" id="Page_82">82</span> que nos grands corps +judiciaires à représenter l’Etat. Elle ne mérite pas les calomnies +dont on la poursuit. Parmi les professeurs, beaucoup pratiquent, tous +respectent la religion, mais sans vouloir l’imposer; parmi les élèves, +la grande majorité se compose de pratiquants; l’Université forme +d’aussi bons chrétiens que les maisons ecclésiastiques. Quant aux +petits séminaires, le chiffre de 20.000 élèves qui leur est accordé +suffit amplement aux besoins du clergé. Conservons donc les ordonnances +de 1828, approuvées par Charles X. Maintenons notre enseignement +d’État: «l’esprit de notre révolution veut que la jeunesse soit élevée +par nos pareils, par des laïques animés de nos sentiments, animés de +l’amour de nos lois». L’Eglise, qui a triomphé de la persécution, «ne +triomphera pas de la raison calme, respectueuse, mais inflexible».</p> + +<p>Ce rapport excita un véritable enthousiasme dans tous les partis +dynastiques, même chez les conservateurs qui luttaient contre la +politique de Thiers. Il leur plaisait par le mélange des formules +respectueuses envers la religion et des déclarations d’indépendance +en face du clergé<a id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a>. Il leur plaisait par son attachement au +gallicanisme; cette doctrine, de plus en plus combattue par le +groupe catholique militant, leur apparaissait comme le meilleur +compromis qu’on eût trouvé entre les prétentions contradictoires des +deux puissances. Plusieurs universitaires attachés au catholicisme +s’indignaient des attaques dirigées <span class="pagenum" id="Page_83">83</span> contre le corps auquel ils +appartenaient. Saint-Marc Girardin avait dès 1843 reproché au clergé +militant d’employer comme armes «l’interprétation poussée jusqu’à +l’absurdité, le talent de tronquer et de falsifier les écrits sous +prétexte de les extraire, la haine de la bonne foi et de la vérité, les +armes enfin des jésuites»<a id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a>. Des hommes politiques libéraux, pleins +de sympathie pour la religion, tenaient le même langage. Tocqueville, +par exemple, avait rapporté des États-Unis cette idée qu’une alliance +est possible, qu’elle est nécessaire, entre la religion et la liberté; +il s’attristait de voir cette cause compromise par des hommes qui +réclamaient la domination<a id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a>. Le successeur et l’admirateur des +légistes français, Dupin, apportait la même ardeur qu’eux à combattre +les jésuites et à défendre les principes du gallicanisme<a id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a>.</p> + +<p>Le chef du gouvernement, Guizot, partageait les opinions <span class="pagenum" id="Page_84">84</span> de +ses émules sur le besoin de concilier l’indépendance de l’État et +les droits de l’Église; il avait déclaré accepter les principes +formulés par Thiers. Mais il tendait à faire plus grande qu’eux +la part de l’Église, à la désarmer par ses concessions et ses +prévenances. En 1845 un ambassadeur habile, Rossi, parvint à clore +le débat sur les jésuites par un arrangement direct avec Rome. En +1846 Guizot soutint devant la Chambre des députés que le ministère +devait, non pas défendre l’Université contre le clergé, comme le +demandait Thiers, mais, «s’élever au-dessus de la lutte, la dominer +et la pacifier»<a id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a>. Son collègue au ministère de l’instruction +publique, Salvandy, s’inspira des mêmes idées: bienveillant pour les +instituteurs dont il voulut améliorer la condition matérielle, et +pour les professeurs, qu’il combla de prévenances, il s’attachait +néanmoins plus encore à satisfaire les catholiques, à écarter de +l’Université les fonctionnaires qui leur portaient ombrage<a id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a>. Son +attitude souleva les protestations des professeurs indépendants qui +allaient fonder la <i>Liberté de penser</i><a id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a>. Mais elle était +acceptée par le pays légal. Celui-ci avait manifesté une fois de plus +sa répulsion pour les jésuites; bourgeois et ouvriers dévoraient le +<i>Juif errant</i> d’Eugène Sue et frémissaient devant les méfaits de +Rodin<a id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a>. La fermeture <span class="pagenum" id="Page_85">85</span> de quelques collèges autorisée par Rome +en 1845, le désaveu infligé par certains catholiques aux violences +de Montalembert et de Veuillot apaisèrent cette hostilité. Plusieurs +défenseurs de l’Université approuvaient le gouvernement de protéger +la religion, de poursuivre les écrits hostiles au christianisme<a id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a>. +Les républicains eux-mêmes évitaient en général d’attaquer le parti +catholique et n’objectaient rien contre le principe de la liberté +d’enseignement<a id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a>. Quant aux défenseurs de la monarchie de +Juillet, l’accord entre une Eglise à tendances gallicanes et un État +indépendant, mais amical et courtois, demeura leur idéal jusqu’en 1848.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum hidden">86</span></p> + <h2 class="h2chap" id="ch_4"><span class="big120">CHAPITRE IV</span><br> + <span class="h2line1">La rupture avec l’Église</span></h2> +</div> + +<p>L’esprit de conciliation qui animait Thiers, Guizot, Cousin lui-même, +déplut à beaucoup de partisans de l’esprit laïque, peu soucieux de +défendre et de conserver la monarchie censitaire. Là où Louis-Philippe +ne voyait, selon le mot qu’on lui a prêté, qu’une querelle entre +cuistres et bedeaux, ils aperçurent un antagonisme redoutable entre une +Église qui passait à l’ultramontanisme et un État qui marchait à grands +pas vers la démocratie. C’est ce qui fut mis en lumière par Michelet et +Quinet.</p> + +<p>Tous les deux appartenaient à l’esprit du dix-huitième siècle par leurs +origines. Le père de Michelet, disciple de Voltaire et d’Helvétius, +était un rationaliste convaincu et prescrivit, quand la mort approcha, +qu’on lui fît des obsèques civiles<a id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a>. Edgar Quinet avait un père +<span class="pagenum" id="Page_87">87</span> voltairien et républicain, aussi hostile à Napoléon qu’aux +Bourbons; sa mère, d’une famille calviniste, le laissa baptiser +comme catholique parce qu’elle redoutait l’intolérance populaire. +Elle lui enseigna Dieu par des prières improvisées, par des appels +au sentiment de l’enfant, sans jamais lui inculquer les dogmes d’une +Église particulière; le premier nom d’écrivain qu’elle lui apprit +fut celui de Voltaire<a id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a>. Après avoir terminé ses études, Quinet +demeura quelque temps hésitant sur sa véritable vocation jusqu’à +ce qu’il fît la connaissance de Cousin. Ce meneur d’hommes conquit +le jeune enthousiaste et ne tarda pas à deviner en lui un penseur +et un écrivain<a id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a>. C’est chez Cousin qu’Edgar Quinet rencontra +Michelet; désormais il avait trouvé le compagnon, l’ami, le frère +qu’il cherchait. Puis l’Allemagne, entrevue dans le livre de M<sup>me</sup> +de Staël, l’attira de plus en plus: il passa plusieurs années sur les +bords du Rhin, s’inspira des poètes et des philosophes germains, tout +en sachant deviner les aspirations des hommes politiques prussiens et +les dangers qui en résulteraient plus tard pour la France. Herder lui +avait donné le goût de la philosophie de l’histoire; ses études, ses +réflexions l’amenèrent à penser que la vie sociale d’un peuple dépend +avant tout de sa religion, qu’on ne saurait comprendre la politique ou +la littérature d’une nation avant d’avoir pénétré ses croyances. «La +religion, disait-il en ouvrant son cours à la Faculté des Lettres de +Lyon en 1839, la religion est la colonne de feu qui précède les peuples +dans leur marche à travers les siècles; elle <span class="pagenum" id="Page_88">88</span> nous servira de +guide<a id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">[159]</a>». Il essaya d’expliquer l’origine des sociétés par l’œuvre +de ces prophètes religieux qui s’appelaient Orphée, Hermès, Zoroastre, +Manou, Moïse<a id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a>.</p> + +<p>Mais il ne suffisait point à Quinet d’expliquer le passé; il voulait +aussi agir sur le présent, défendre la cause de la démocratie et lui +enseigner la morale religieuse dont elle avait besoin pour remplir sa +mission. Peu après la révolution de 1830 il avait reproché à la royauté +nouvelle sa faiblesse en face de la Sainte Alliance, mais sans lui +demander de rompre avec le catholicisme. Sans doute cet admirateur de +1789 disait déjà que la Révolution avait préparé la ruine des anciennes +Églises, dépourvues désormais de vie spirituelle; une religion nouvelle +naîtrait bientôt, pensait-il, dans un pays nouveau, probablement en +Amérique<a id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a>. Néanmoins Quinet jusqu’à 1842 était resté à l’écart des +polémiques dirigées contre le catholicisme.</p> + +<p>Michelet avait appris dans Vico, dont il traduisit le livre, que +«l’homme forge sa propre fortune, il est son propre Prométhée». Dès +1820 il ne voyait en Jésus qu’un homme, un grand homme; depuis 1833 il +se persuada que le christianisme était frappé de mort<a id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">[162]</a>. Cependant +cet exalté, pénétré de la croyance en Dieu, évita longtemps d’attaquer +les croyances traditionnelles. Ses contemporains l’avaient considéré +pendant quelques <span class="pagenum" id="Page_89">89</span> années comme un catholique; bientôt ce ne fut +plus possible, mais l’image idéalisée qu’il présentait du moyen âge +dans les premiers volumes de son <i>Histoire de France</i> charma les +catholiques artistes comme Montalembert, Nettement et d’Eckstein<a id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">[163]</a>. +En 1841 parut l’admirable étude sur Jeanne d’Arc.</p> + +<p>Les deux professeurs du Collège de France n’étaient donc pas encore +engagés dans les conflits quotidiens quand ils virent commencer en +1842 la guerre contre l’Université. Les hésitations de Cousin, les +atermoiements des ministres les indignèrent: puisque l’enseignement +public semblait abandonné par ses chefs, ils se chargèrent de le +défendre. Tout les préparait à mener cette campagne ensemble, sympathie +réciproque, études semblables, idéal commun. Sans doute il y avait +entre eux quelques divergences qui se marquèrent plus tard. Quinet +demeura toujours plus chrétien que Michelet; tandis que celui-ci voyait +dans la Révolution de 1789 la rupture complète avec le passé, Quinet +y découvrait le développement naturel des concepts et des symboles +apportés par le christianisme à l’humanité<a id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">[164]</a>. Mais en 1842 ils +n’apercevaient pas encore ces divergences. Tous les deux voyaient dans +l’histoire de l’humanité le combat de l’esprit contre la matière, la +victoire progressive de la liberté sur la fatalité; tous les deux +considéraient la Révolution comme une des phases décisives de ce +combat, et la France comme le soldat seul capable de remporter cette +victoire; tous les deux <span class="pagenum" id="Page_90">90</span> reprochaient à l’Église romaine de prendre +parti contre la démocratie et la liberté.</p> + +<p>C’est en 1843 que Michelet transforma brusquement sa chaire en tribune +et s’attaqua aux jésuites. Il leur reproche surtout le «machinisme +moral»: la Compagnie a voulu établir dans l’Eglise et le monde un +ordre mécanique, et monter une puissante machine de guerre contre +le protestantisme et l’incrédulité. Le moyen âge fut une époque de +liberté, donc une époque féconde; les jésuites ont détruit cette +fécondité. Ils ont l’esprit de mort, opposons-leur l’esprit de +vie.—Désormais l’ardent professeur, excité par les applaudissements +chaleureux des uns et les attaques furieuses des autres, va reprendre +chaque année un thème semblable: qu’il expose en 1844 les rapports de +Rome et de la France au <span class="smcap80">XVII</span><sup>e</sup> siècle, ou dans les années +suivantes les origines de la Révolution, toujours l’Eglise romaine, +dégradée par le jésuitisme, sera dénoncée par lui comme l’ennemie du +progrès, comme l’inspiratrice des persécutions.</p> + +<p>Michelet publiait en même temps des livres de combat, dont le +retentissement fut plus grand encore que celui de ses cours. En 1845 +parut <i>Le prêtre, la femme et la famille</i>. C’est une attaque en +règle contre la confession. Les jésuites au <span class="smcap80">XVII</span><sup>e</sup> siècle +ont organisé la direction de conscience et fourni des confesseurs aux +innombrables couvents de femmes qui naquirent alors. La moralité fut +sauvée par un Descartes, un Galilée, un Poussin, par les vertus des +jansénistes, par les satires de l’auteur de <i>Tartuffe</i>. Ce fut la +contre-partie du mysticisme maladif que propageaient les jésuites, +en inspirant à Marie Alacoque la dévotion pour le Sacré-Cœur. <span class="pagenum" id="Page_91">91</span> +Cependant la confession alors était moins dangereuse qu’aujourd’hui; +le clergé, composé de croyants, se mortifiait par le jeûne; il avait +une science, une culture qui le préservaient de la basse concupiscence. +Mais le confesseur du dix-neuvième siècle, moins instruit, d’un niveau +moral et social inférieur, ne mérite pas la confiance qui, pleinement +accordée par sa pénitente, lui permet de diriger les enfants, les +domestiques, la maison tout entière. La famille française est coupée en +deux: le père d’un côté, voltairien ou libre penseur; de l’autre côté, +la mère avec sa fille, car 620.000 jeunes filles sont élevées par les +religieuses sous la direction des prêtres. De là viennent ces querelles +intestines qui ruinent la famille et tuent l’amour.</p> + +<p>Après avoir écrit ces deux livres négatifs, pour combattre le +faux, Michelet voulut, comme il l’a dit lui-même, composer des +livres positifs qui montreraient la vérité<a id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a>. En 1846 parut le +<i>Peuple</i>, magnifique apologie de la démocratie, qui célèbre la +gloire des travailleurs et fait un appel chaleureux à l’union des +classes. Il indique la religion destinée à remplacer en France le +catholicisme; c’est la religion de la patrie. «La patrie, c’est bien +en effet la grande amitié qui contient toutes les autres<a id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a>». Cette +religion devra être enseignée à tous les enfants de notre pays. «C’est +le seul qui ait le droit de s’enseigner ainsi lui-même, parce qu’il +est celui qui a le plus confondu son intérêt et sa destinée avec +ceux de l’humanité. C’est le seul qui puisse le faire, parce que sa +grande légende nationale, et pourtant humaine, est la seule complète +et la mieux suivie de toutes, celle <span class="pagenum" id="Page_92">92</span> qui, par son enchaînement +historique, répond le mieux aux exigences de la raison<a id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a>». Dieu +et la patrie, voilà les croyances que les parents doivent inculquer +aux enfants; voilà celles qu’ils recevront à l’école quand l’école +sera délivrée de la tyrannie du prêtre<a id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">[168]</a>. Cette religion de la +France démocratique, Michelet l’oppose aux catholiques tout comme aux +partisans du socialisme humanitaire.</p> + +<p>Au <i>Peuple</i> succéda en 1847 l’<i>Histoire de la Révolution</i>, +qui donnait le commentaire et la justification de cette religion +nouvelle. Michelet débute en comparant l’Eglise et la Révolution, +la foi barbare du moyen-âge et la foi lumineuse des hommes de +1789<a id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">[169]</a>. Buchez avait montré dans la Révolution l’accomplissement +du christianisme, et cette idée enthousiasmait les démocrates +heureux d’invoquer, à l’exemple de Camille Desmoulins, le nom du +«sans-culotte Jésus». Michelet affirme qu’il y a là une illusion: le +christianisme soumet le monde à la grâce, la révolution à la justice. +Le christianisme repose sur le péché originel d’un homme, racheté +par le sacrifice d’un Dieu; en retour de ce sacrifice, il demande +aux hommes, non d’accomplir des œuvres de justice, mais de croire; +et l’homme qui croit, c’est celui qui a reçu le don de la foi, don +gratuit venant de la grâce de Dieu. Ceux qui n’ont pas obtenu ce +don sont damnés. Le christianisme proclame ainsi le système de <span class="pagenum" id="Page_93">93</span> +l’arbitraire, et comme le monde ne peut cependant vivre sans justice, +il tolère les jugements humains et se tire de cette contradiction par +des formules hypocrites<a id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">[170]</a>. Ce système a régné pendant des siècles, +accumulant massacres et persécutions. Mais quelques hommes d’élite ont +conservé l’idée de la justice; bien humbles et bien timides furent ces +précurseurs, un Rabelais, un Molière, un Voltaire. Ils se faisaient +tout petits, ridicules, pour échapper à la tyrannie; mais leurs écrits +ont préparé la Révolution. «La Révolution n’est autre chose que la +réaction tardive de la Justice contre le gouvernement de la faveur et +la religion de la grâce».</p> + +<p>Edgar Quinet, lorsqu’il commença en 1843 sa campagne contre les +jésuites, fit avec plus de précision que son ami l’histoire de +l’ordre; il raconta la vie d’Ignace, les premières œuvres, les +missions remarquables par le courage des martyrs, mais si médiocres +comme résultat. Le jésuitisme, dans son désir de dominer, oppose aux +souverains du <span class="smcap80">XVI</span><sup>e</sup> siècle la justification de la démocratie, +du régicide; mais bientôt il trouve mieux, il gouverne les despotes en +leur fournissant des confesseurs. «Partout où une dynastie se meurt, je +vois se soulever de terre et se dresser derrière elle, comme un mauvais +génie, une de ces sombres figures de confesseurs jésuites, qui l’attire +doucement, paternellement dans la mort»: c’est Auger pour Henri III +de France, Peters pour Jacques II d’Angleterre, Nithard pour Charles +II d’Espagne. Les jésuites éducateurs ont travaillé, <span class="pagenum" id="Page_94">94</span> comme les +confesseurs, à étouffer l’énergie et l’initiative de l’homme<a id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">[171]</a>.</p> + +<p>L’archevêque de Paris, dans son livre sur la liberté d’enseignement, +censura l’ouvrage de Quinet; celui-ci répondit par une lettre publique. +Il y critique vivement le système, esquissé par le prélat, qui +instituait autant d’enseignements séparés qu’il y a de confessions +religieuses; ce serait la destruction du lien national, maintenu par +l’Université. «Qui enseignera au catholique l’amour du protestant? +Est-ce celui-là même qui inculque l’horreur du dogme protestant?... +Entre des cultes désormais égaux, il faut une intervention spirituelle +qui ramène à la paix ceux que tout pousse à la guerre»<a id="FNanchor_172" href="#Footnote_172" class="fnanchor">[172]</a>.</p> + +<p>Quinet continua le combat en 1844 dans son cours sur l’ultramontanisme. +Il y exalte la foi nouvelle, qui réalise enfin l’esprit de l’Evangile +en appliquant les principes de 1789<a id="FNanchor_173" href="#Footnote_173" class="fnanchor">[173]</a>. Cette foi eut comme apôtres +les philosophes du <span class="smcap80">XVIII</span><sup>e</sup> siècle; la Révolution, préparée +par <span class="pagenum" id="Page_95">95</span> leurs écrits, a complété la grandeur de la France en assurant +l’épanouissement de l’idée nationale; au contraire, l’Italie est +demeurée victime du cosmopolitisme romain.</p> + +<p>La rude franchise de Quinet, de Michelet, contrastait avec les +transactions prudentes recherchées par la philosophie officielle. +Quinet voulut lui dire son fait, et en 1845, dans un nouveau cours, il +traça un portrait impitoyable de l’éclectisme. Celui-ci, né en 1815, +a toujours capitulé: avec la philosophie écossaise ou allemande, avec +la Charte, il a toujours cherché des compromis, comme aujourd’hui +avec l’Eglise. «Quel spectacle étrange et instructif que celui +d’une philosophie qui a perdu la foi en elle-même! Comme elle se +retire peu à peu de toutes les questions vitales! Comme le mouvement +l’effraye! Quelle appréhension de la lutte! Quelle circonspection, +quel tempérament de vieillard!<a id="FNanchor_174" href="#Footnote_174" class="fnanchor">[174]</a>» L’éclectisme veut faire de la +philosophie et de la religion deux puissances officielles, unies +seulement par des rapports diplomatiques; mais la vraie philosophie ne +peut pas négliger ces dogmes, ces mystères, ces cultes qui l’entourent. +Il faut une religion pour le peuple, disent les conservateurs; c’est +vrai, au sens profond du mot; mais si l’on accepte le sens où ils +l’entendent, la France demeurera coupée en deux nations éternellement +séparées. Voilà l’œuvre néfaste de cette école qui eut pourtant ses +jours de grandeur<a id="FNanchor_175" href="#Footnote_175" class="fnanchor">[175]</a>.</p> + +<p>Quant à l’Eglise, elle s’est révélée depuis 1789 comme l’ennemie de +la France nouvelle. En 1815, elle s’est <span class="pagenum" id="Page_96">96</span> réjouie de l’invasion, +de la défaite. «Qu’est-ce donc que ce prodige d’une Eglise qui se dit +nationale, et qui toujours se glorifie de ce qui nous désespère, et se +désespère de ce qui nous glorifie? Si nous périssons, elle s’élève; +si nous nous élevons, elle périt»<a id="FNanchor_176" href="#Footnote_176" class="fnanchor">[176]</a>. Le catholicisme ne peut plus +être l’âme de la France. La Révolution le remplacera, car elle a un +caractère universel et religieux. Travaillons donc à l’avènement de +la démocratie, mais ne croyons pas le rendre plus facile en abaissant +le niveau moral du peuple. C’est en fortifiant les consciences que +nous accomplirons la révolution religieuse, sans laquelle toutes les +révolutions politiques resteront inutiles.</p> + +<p>Les leçons et les ouvrages des deux grands polémistes eurent un +retentissement considérable. Ce n’était pas seulement la jeunesse +du quartier latin qui venait les acclamer au Collège de France et +faire taire l’opposition des catholiques. Les penseurs, les écrivains +d’esprit indépendant les encourageaient dans leur œuvre. Vigny écrivit +à Quinet pour le féliciter de son courage<a id="FNanchor_177" href="#Footnote_177" class="fnanchor">[177]</a>. Quant à George Sand, +elle avait achevé, sous l’influence de Lamennais et de Pierre Leroux, +l’évolution qui la mena des croyances catholiques à la religion de la +démocratie. Lorsqu’elle écrivit à Michelet à propos de son livre, <i>Le +prêtre, la femme et la famille</i>, ce fut pour lui reprocher trop +de modération<a id="FNanchor_178" href="#Footnote_178" class="fnanchor">[178]</a>. Les <span class="pagenum" id="Page_97">97</span> universitaires de gauche saluaient avec +reconnaissance le nom de leurs deux illustres défenseurs, et tâchaient +de leur faire écho dans des pamphlets documentés contre un clergé +asservi aux jésuites. Un professeur de Strasbourg, Génin, emprunta +les colonnes du grand journal républicain, le <i>National</i>, pour +énumérer, avec une précision impitoyable, les superstitions répandues +par le clergé dans les campagnes, les calomnies accumulées contre +l’enseignement laïque, les détails inconvenants et malpropres contenus +dans les livres destinés à l’enseignement des séminaires<a id="FNanchor_179" href="#Footnote_179" class="fnanchor">[179]</a>.</p> + +<p>Quant au gouvernement, il demeura quelque temps déconcerté par +l’audace des deux écrivains. C’était l’enseignement de l’Etat qu’ils +défendaient; pouvait-on leur en faire un grief? D’ailleurs à cette +époque les professeurs de l’enseignement supérieur, suivant la +tradition inaugurée en 1828, traitaient en chaire les questions du +jour. A la Sorbonne, par exemple, Ozanam faisait de ses leçons de +littérature un cours d’apologétique. Mais les catholiques s’irritèrent +de l’ardente campagne menée au Collège de France; une pétition +adressée par eux à la Chambre des pairs provoqua un débat très vif +en 1845. Montalembert flétrit les deux professeurs, tout en ajoutant +qu’il ne réclamait contre eux aucun châtiment. Cousin lui répondit et +se donna un beau rôle en prenant la défense des hommes qui avaient +combattu l’éclectisme; tout en désapprouvant leurs exagérations, il +invoqua la liberté traditionnelle du Collège de France et montra que +la cause de tout ce <span class="pagenum" id="Page_98">98</span> désordre était dans la réaction catholique, +dans l’impunité laissée aux jésuites<a id="FNanchor_180" href="#Footnote_180" class="fnanchor">[180]</a>. Néanmoins le gouvernement +de Guizot et de Salvandy ne voulut pas laisser le terrain libre aux +adversaires de l’Eglise. Quinet faisait un cours «de littérature +et institutions de l’Europe méridionale»; invité à rayer le mot +<i>institutions</i>, il refusa et préféra suspendre son enseignement en +1846. Michelet continua seul, avec la même ardeur; mais en janvier 1848 +un ordre ministériel vint lui interdire de continuer ses leçons<a id="FNanchor_181" href="#Footnote_181" class="fnanchor">[181]</a>.</p> + +<p>Les deux professeurs démocrates étonnaient par leur audace la société +parisienne. Plus grande encore fut la hardiesse de deux écrivains +contemporains; l’un était un ancien prêtre ultramontain, l’autre avait +grandi sans aucune éducation religieuse; tous deux se rencontrèrent +dans une condamnation sans réserve du catholicisme. C’étaient Lamennais +et Proudhon.</p> + +<p>Lamennais avait écrit dans les <i>Paroles d’un Croyant</i> le manifeste +de la démocratie chrétienne, ou plutôt de la démocratie évangélique. +Son livre avait soulevé l’enthousiasme des foules, de tous ces ouvriers +inquiets et révolutionnaires qui invoquaient Jésus en combattant la +bourgeoisie; le grand pamphlétaire blâmait l’alliance du clergé avec +le despotisme, sans attaquer l’Église, la religion elle-même. Grégoire +XVI, le pape ami de l’autorité, consacra une encyclique spéciale à +condamner ces doctrines démagogiques. Lamennais qui <span class="pagenum" id="Page_99">99</span> n’avait jamais +redouté les puissances, devint alors plus hardi vis-à-vis de lui-même: +les <i>Affaires de Rome</i>, qui racontaient les déceptions éprouvées +lors de son voyage dans la capitale chrétienne, se terminèrent par +l’exposé de sa rupture définitive avec le catholicisme. Les peuples, +dit-il, sauront triompher des rois; comme le christianisme prêche +l’amour, la justice, l’égalité, c’est vers lui qu’ils tourneront +de nouveau leurs regards. Mais «qu’on ne s’imagine pas que le +christianisme auquel ils se rattacheront puisse être jamais celui qu’on +leur présente sous le nom de catholicisme»<a id="FNanchor_182" href="#Footnote_182" class="fnanchor">[182]</a>; ce ne sera pas non +plus le protestantisme, «système bâtard, inconséquent, étroit». Une +transformation religieuse deviendra nécessaire.</p> + +<p>La pensée de Lamennais demeurait encore hésitante sur la nature de +cette transformation. Dans les années suivantes il est de plus en plus +attiré par la politique; pour lui elle signifie surtout l’éducation +morale du peuple; c’est ainsi que le <i>Livre du peuple</i> est un +recueil de conseils pour les prolétaires et leur signale les devoirs +religieux parmi les obligations essentielles de l’homme. Puis viennent +les pamphlets politiques, la guerre contre le pouvoir, la condamnation +de 1841. Pendant le séjour de Lamennais à Sainte-Pélagie parurent +les <i>Discussions critiques</i>; elles marquent une nouvelle étape +dans sa carrière: désormais il ne croit plus au surnaturel. Celui-ci +autrefois servait à expliquer toutes choses; il a reculé sans cesse, +ne conservant plus aujourd’hui que le domaine religieux; mais celui-là +aussi lui sera enlevé. Le miracle n’a plus de valeur <span class="pagenum" id="Page_100">100</span> devant +la raison<a id="FNanchor_183" href="#Footnote_183" class="fnanchor">[183]</a>. «Il faut renoncer à l’hypothèse d’une intervention +surnaturelle de Dieu, hypothèse qui ne saurait soutenir un examen +sérieux»<a id="FNanchor_184" href="#Footnote_184" class="fnanchor">[184]</a>. La doctrine du surnaturel a conduit de Maistre à +glorifier la tyrannie et les supplices, Bonald à ne permettre que la +résistance passive<a id="FNanchor_185" href="#Footnote_185" class="fnanchor">[185]</a>.</p> + +<p>Lamennais s’appliqua désormais à préciser la religion telle qu’il +l’entendait. Dégagée de toute notion surnaturelle, ce n’était pourtant +pas la simple religion naturelle au sens du dix-huitième siècle. Elle +reposera sur la révélation, c’est-à-dire sur la vision directe que +possède la raison humaine; elle aura un dogme et un culte simplifiés; +enfin le clergé disparaîtra. Ces idées, Lamennais y demeura fidèle +jusqu’au bout; malgré toutes les sollicitations, il ne voulut pas +laisser un prêtre approcher de son lit de mort<a id="FNanchor_186" href="#Footnote_186" class="fnanchor">[186]</a>.</p> + +<p>Proudhon était encore jeune et peu connu quand, après ses premiers +écrits économiques, il publia <i>De la création de l’ordre dans +l’humanité</i>. Par un emprunt manifeste à la doctrine d’Auguste Comte, +il distingue trois époques, la Religion, la Philosophie, la Science. +La Religion, ne peut convenir qu’à des peuples encore enfants. «La +Religion est hostile à la science et au progrès: cette proposition, +qu’on pourrait croire dictée par l’impiété et la haine, est presque +un article de foi<a id="FNanchor_187" href="#Footnote_187" class="fnanchor">[187]</a>». Les mythes religieux n’attestent <span class="pagenum" id="Page_101">101</span> que la +faiblesse de la pensée. La religion ne sert pas non plus au progrès +moral; ce n’est qu’un moyen de maîtriser les volontés. Stérile par +elle-même, elle n’a pu vivre qu’en faisant des emprunts autrefois à la +politique et au droit, aujourd’hui à la science et à la philologie. +«L’homme est destiné à vivre sans religion<a id="FNanchor_188" href="#Footnote_188" class="fnanchor">[188]</a>». Sans doute on use, +on abuse aujourd’hui du style religieux et mystique<a id="FNanchor_189" href="#Footnote_189" class="fnanchor">[189]</a>; on parle +sans cesse de Jésus, mais c’est pour en faire un homme: «le peuple, +qui persiste à se dire chrétien, se trouve tout à coup déiste<a id="FNanchor_190" href="#Footnote_190" class="fnanchor">[190]</a>». +C’est une triste chose que cette agonie du christianisme<a id="FNanchor_191" href="#Footnote_191" class="fnanchor">[191]</a>; elle va +même trop vite; mais ne croyons pas qu’il soit possible de ressusciter +la religion. «Jadis, après avoir béni notre naissance, elle priait sur +notre cercueil; sachons aujourd’hui lui rendre les derniers devoirs». +Oublions les maux qu’elle a causés pour ne nous rappeler que ses +bienfaits passés et présents<a id="FNanchor_192" href="#Footnote_192" class="fnanchor">[192]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_102">102</span></p> + +<p>L’écrivain qui trouvait un magnifique langage pour exalter ces +bienfaits parle de la religion avec beaucoup plus de dureté quelques +années plus tard. La religiosité des hommes détachés du catholicisme ne +lui plaît pas davantage<a id="FNanchor_193" href="#Footnote_193" class="fnanchor">[193]</a>. C’est à Dieu qu’il faut s’attaquer, dit +Proudhon: pourquoi ne nous a-t-il point avertis? pourquoi nous a-t-il +abandonnés à notre logique imparfaite? pourquoi nous a-t-il soumis à +la torture du doute universel? «Dieu, c’est sottise et lâcheté; Dieu, +c’est hypocrisie et mensonge; Dieu, c’est tyrannie et misère; Dieu, +c’est le mal». L’homme de conscience et de réflexion doit s’imposer +l’athéisme<a id="FNanchor_194" href="#Footnote_194" class="fnanchor">[194]</a>, et pourtant il faut reconnaître que nous avons de la +difficulté à nous passer de Dieu, et que notre conscience le suppose +involontairement.</p> + +<p>Les hardiesses d’un Michelet ou d’un Lamennais, les audaces plus +grandes encore de Proudhon étonnaient, scandalisaient la plupart de +leurs contemporains. Le monde politique, nous l’avons vu, n’allait pas +plus loin que le gallicanisme de Thiers ou de Dupin. Quand un jeune +pair à tendances révolutionnaires, d’Alton-Shée, <span class="pagenum" id="Page_103">103</span> vint dire à +la haute Assemblée qu’il n’était ni catholique ni chrétien, c’est à +grand’peine qu’une revue d’avant-garde consentit à publier un article +où il développait ces paroles; et un disciple attardé du dix-huitième +siècle, le vieux Lasteyrie, fut seul à venir le féliciter de sa +franchise<a id="FNanchor_195" href="#Footnote_195" class="fnanchor">[195]</a>. Le monde savant ne voulait pas non plus rompre avec +la tradition religieuse. Les idées de Strauss, malgré les traductions +de Boutteville et de Littré, passaient inaperçues en France; un seul +homme en avait parlé avec détail, pour les réfuter: c’était Edgar +Quinet, qui reprocha au philosophe allemand de méconnaître la puissante +individualité de Jésus<a id="FNanchor_196" href="#Footnote_196" class="fnanchor">[196]</a>. La critique biblique demeurait défendue; +un élève de l’Ecole Normale fut très mal noté pour avoir osé nier +l’authenticité du Pentateuque<a id="FNanchor_197" href="#Footnote_197" class="fnanchor">[197]</a>. La critique des légendes pieuses +du moyen âge demeurait également inconnue; à peine pourrait-on citer +un jeune érudit de cette époque, Alfred Maury, qui l’ait abordée dans +un esprit vraiment scientifique<a id="FNanchor_198" href="#Footnote_198" class="fnanchor">[198]</a>. La bourgeoisie défendait la +religion par mode, par entraînement romantique, par intérêt aussi. Un +observateur intelligent, Rémusat, raille cette société «qui n’adopte +des traditions saintes que comme des garanties de tranquillité, et +qui rebâtirait le temple de Salomon pour y mettre en sûreté le veau +d’or<a id="FNanchor_199" href="#Footnote_199" class="fnanchor">[199]</a>». Le peuple ne songe point à rompre avec <span class="pagenum" id="Page_104">104</span> la religion: il +suffit de lire l’<i>Atelier</i>, le principal des journaux ouvriers, +pour voir que ses rédacteurs sont avec la même passion catholiques +et anticléricaux<a id="FNanchor_200" href="#Footnote_200" class="fnanchor">[200]</a>. L’idée laïque avait à la veille de 1848 des +partisans convaincus, mais presque tous disposés, comme les ministres +de Louis-Philippe, à s’entendre avec l’Eglise.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum hidden" id="Page_105">105</span></p> + <h2 class="h2chap" id="ch_5"><span class="big120">CHAPITRE V</span><br> + <span class="h2line1">L’esprit laïque sous la seconde République</span></h2> +</div> + +<p>La république de 1848, à ses débuts, sembla destinée à réaliser +l’alliance du catholicisme et de la démocratie. Le gouvernement +provisoire avait parmi ses membres Lamartine, le grand poète chrétien. +Le ministre de l’instruction publique, un ancien saint-simonien, +Hippolyte Carnot, déclara que le règne de l’Évangile était arrivé; ses +circulaires invitaient les évêques à seconder les premiers efforts +de la démocratie. Le clergé répondit à cet appel en bénissant les +arbres de la liberté; la plupart des prélats, dans leurs mandements, +proclamèrent l’adhésion de l’Eglise au gouvernement nouveau. Un groupe +de catholiques voulut faire de cette adhésion la base de sa politique; +l’abbé Maret, le célèbre théologien gallican, décida Lacordaire et +Ozanam à fonder avec lui <i>l’Ère nouvelle</i>, qui recommandait +«une alliance décidée, hautement avouée avec la démocratie». Mais +Dupanloup, Veuillot, Montalembert s’entendirent pour combattre <span class="pagenum" id="Page_106">106</span> ces +tendances; ils amenèrent le clergé avec ses amis politiques à soutenir +«le grand parti de l’ordre». Cet appui sans réserve donné aux idées +conservatrices indigna les hommes de gauche; dès 1850 la rupture était +accomplie entre catholiques et républicains.</p> + +<p>Ce résultat était prévu, annoncé depuis deux ans par une revue, +la <i>Liberté de penser</i>, qui groupa dans un effort commun la +plupart des défenseurs de l’idéal laïque. Cette revue avait commencé +à paraître à la fin de 1847; les fondateurs, Amédée Jacques et Jules +Simon, appartenaient à la gauche de l’éclectisme. Leurs opinions +philosophiques faisaient d’eux les disciples de Cousin: la grandeur et +la vérité du spiritualisme, la démonstration de Dieu par la raison, la +morale fondée sur la croyance à l’Être suprême et à l’immortalité de +l’âme, autant d’idées qu’ils acceptaient avec une entière conviction. +Mais sa politique leur déplaisait: Jules Simon avec sa finesse habile, +avait réussi à s’accommoder assez bien de l’autorité despotique du +maître, mais il était républicain de vieille date et ne le cachait +pas; Jacques, personnage indépendant et peu docile, en avait assez de +la discipline imposée par le chef de l’éclectisme à ses élèves. Même +la brillante défense de l’Université par Cousin devant la Chambre des +pairs avait laissé chez les philosophes indépendants une impression +fâcheuse. «Ils sentaient que, sur certains points, on les avait trop +défendus. On avait trop complètement établi leur sagesse. Ils étaient +à la fois sauvés et déshonorés»<a id="FNanchor_201" href="#Footnote_201" class="fnanchor">[201]</a>. <span class="pagenum" id="Page_107">107</span> Jacques et Jules Simon +créèrent une revue pour défendre, comme l’indiquait le titre, la +liberté de penser à la fois contre l’Eglise et contre l’orthodoxie +gouvernementale.</p> + +<p>Trois numéros du recueil avaient paru quand survint la révolution +de Février. Les rédacteurs avaient combattu la politique de Guizot, +préconisé la réforme électorale, demandé la liberté complète; ils +se rallièrent tout naturellement à la république. La <i>Liberté de +penser</i> allait désormais rester jusqu’à son dernier jour un des plus +fermes appuis du gouvernement républicain. Ce gouvernement, presque +tous ses amis dans les premiers jours espéraient le voir fortifié par +l’alliance avec l’Eglise. La revue se chargea aussitôt de détruire leur +illusion; elle publia l’article d’un jeune homme inconnu, Ernest Renan, +sur le «libéralisme clérical»<a id="FNanchor_202" href="#Footnote_202" class="fnanchor">[202]</a>.</p> + +<p>«Des moines transformés en ardents démocrates, écrit Renan, les anciens +alliés de la noblesse devenus plus républicains que le tiers état, des +prêtres bénissant l’arbre qu’ils ont tant de fois maudit, et traitant +de tyrannie le gouvernement qu’ils avaient d’abord traité d’anarchie, +voilà les miracles que cette année nous réservait». Certes, l’Eglise +peut se réjouir d’une révolution qui chasse le roi usurpateur, qui +facilitera peut-être le retour du roi légitime; quant à s’entendre avec +la démocratie moderne, elle ne le peut pas. La doctrine catholique +repousse la souveraineté du peuple et justifie le droit divin des rois. +La démocratie, <span class="pagenum" id="Page_108">108</span> qui existait dans l’organisation primitive du +catholicisme, a été supprimée peu à peu et remplacée par une hiérarchie +rigoureuse. Quant à la tolérance, l’Eglise ne saurait l’admettre; elle +affirme que la vraie religion est imposée par l’évidence, que l’erreur +vient seulement de l’irréflextion ou de la mauvaise foi; donc le +mécréant est damné. «Or, on est bien près de brûler dans ce monde-ci +les gens que l’on brûle dans l’autre... Toutes les fois que l’Eglise +le pourra sans danger, elle persécutera, et sera conséquente en +persécutant. Rien ne tient devant la seule chose nécessaire, sauver les +âmes». Les catholiques libéraux, qui ne le comprennent pas, démontrent +simplement leur ignorance<a id="FNanchor_203" href="#Footnote_203" class="fnanchor">[203]</a>.</p> + +<p>La <i>Liberté de penser</i> a contribué à répandre l’expression de +«parti clérical»; souvent elle l’emploie pour désigner le clergé +catholique et ceux qui le soutiennent<a id="FNanchor_204" href="#Footnote_204" class="fnanchor">[204]</a>. Ce parti est à ses yeux +l’ennemi par excellence; il combat la philosophie, et la démocratie +a besoin de la philosophie pour trouver une base à la morale. Cette +morale, ce n’est plus le christianisme qui est capable de l’enseigner +au peuple. Il abêtit l’enfance par les mystères absurdes que renferme +le catéchisme; il enseigne l’injustice en racontant le péché originel +et les vengeances divines; il combat la liberté en asservissant la +raison, l’égalité en distinguant les chrétiens <span class="pagenum" id="Page_109">109</span> des infidèles, la +fraternité en disant «hors de l’Eglise, point de salut»<a id="FNanchor_205" href="#Footnote_205" class="fnanchor">[205]</a>.</p> + +<p>Mais il ne suffit pas de dire que l’ancienne religion a fait son temps. +«Le vide que le christianisme, en se retirant, a laissé dans les âmes, +qui le remplira?» Il y a là une œuvre nécessaire: toute organisation +politique repose sur des principes que les citoyens doivent comprendre +et accepter; l’intelligence des principes, c’est la philosophie. La +raison humaine, par la collaboration de tous, fera naître la religion +nouvelle qui est nécessaire à notre peuple. On enseignera dans les +écoles publiques une philosophie d’Etat; c’est inévitable, puisque +l’Etat représente et réalise une certaine doctrine. Cette doctrine +spiritualiste fournira l’enseignement nécessaire à la démocratie<a id="FNanchor_206" href="#Footnote_206" class="fnanchor">[206]</a>.</p> + +<p>Amédée Jacques voulait donc reprendre, pour une république fondée sur +le suffrage universel, l’essai que Victor Cousin avait réalisé dans une +monarchie censitaire. Ce n’est pas l’idée d’une philosophie obligatoire +qu’il reproche au fondateur de l’éclectisme; c’est le manque de +confiance dans la raison humaine, de dignité devant les adversaires de +cette raison. C’est ce que la <i>Liberté de penser</i> déclara lorsque +le philosophe, encore puissant, voulut travailler par de petits écrits +à prémunir les ouvriers contre le socialisme<a id="FNanchor_207" href="#Footnote_207" class="fnanchor">[207]</a>. C’est ce <span class="pagenum" id="Page_110">110</span> +qu’elle répéta lorsque, traité en ennemi par la réaction victorieuse, +il perdit la présidence du jury d’agrégation de philosophie<a id="FNanchor_208" href="#Footnote_208" class="fnanchor">[208]</a>.</p> + +<p>Les idéalistes qui écrivaient dans cette revue n’admettaient plus, +vis-à-vis de l’Eglise, ni compromis ni transaction. Renan l’avait dit +une première fois; il le répéta en montrant l’art, la philosophie, +la littérature dominées depuis quelques mois par la peur. «Oh! les +étranges chrétiens, s’écriait-il, que les chrétiens de la peur<a id="FNanchor_209" href="#Footnote_209" class="fnanchor">[209]</a>!» +Un jeune professeur à l’âme stoïque, Eugène Despois, écrit en 1850: +«Il y a désormais des jésuites et des philosophes, des royalistes et +des républicains; quant aux intermédiaires, aux hermaphrodites de la +religion, aux amphibies de la politique, cette variété de l’espèce +humaine tend à disparaître. Ce n’est pas nous qui le regrettons». +Mais nul ne poussa l’audace combative aussi loin qu’Emile Deschanel. +Celui-ci, disciple fidèle du <span class="smcap80">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, avait eu maintes +fois maille à partir avec les catholiques<a id="FNanchor_210" href="#Footnote_210" class="fnanchor">[210]</a>. C’est lui qui releva le +défi <span class="pagenum" id="Page_111">111</span> de Montalembert disant à la tribune: «Il n’y a pas de milieu; +il faut aujourd’hui choisir entre le catholicisme et le socialisme». +Approuvant cette franche déclaration, le professeur du lycée +Louis-le-Grand montra le catholicisme en train de mourir, le socialisme +en train de régénérer le monde<a id="FNanchor_211" href="#Footnote_211" class="fnanchor">[211]</a>.</p> + +<p>Les articles de Deschanel causèrent une grosse émotion. Jules Simon, +qui depuis deux ans figurait parmi les rédacteurs les plus actifs de +la revue, ne voulut pas approuver cette conversion au socialisme et +quitta la <i>Liberté de penser</i>. Deschanel fut frappé aussitôt après +la publication du premier article; sans attendre la suite, le ministre +le déclara suspendu provisoirement et le traduisit devant le conseil +académique. Deschanel aggrava son cas en publiant immédiatement dans +la revue les audacieuses «considérations» exposées par lui devant ses +juges. Il ne se bornait pas à invoquer ses droits de citoyen, à montrer +que le professeur, hors du lycée, ne relève que du droit commun; il +énuméra toutes les calomnies proférées depuis dix ans par les soutiens +de l’Eglise contre l’enseignement universitaire; il se déclara fier +d’avoir mérité depuis ses débuts la haine des jésuites<a id="FNanchor_212" href="#Footnote_212" class="fnanchor">[212]</a>. Le conseil +académique refusa de formuler un avis; mais au conseil de l’Université, +malgré l’opposition de Dubois, d’Ortolan, de Saint-Marc-Girardin, les +efforts de Cousin et de Giraud décidèrent la majorité à se prononcer +contre l’accusé. Celui-ci continua sa carrière de publiciste et, à +la veille du coup <span class="pagenum" id="Page_112">112</span> d’Etat, glorifia encore l’œuvre accomplie par +l’enseignement laïque<a id="FNanchor_213" href="#Footnote_213" class="fnanchor">[213]</a>.</p> + +<p>La <i>Liberté de penser</i> fit une guerre acharnée à Falloux devenu +ministre. Elle signala tous les dangers, toutes les arrière-pensées +de la loi sur l’enseignement proposée par lui. Elle dénonça les +mesures de sévérité contre les professeurs républicains, les abus de +pouvoir contre les universitaires israélites; elle montra l’esprit +de réaction faussant jusqu’aux examens<a id="FNanchor_214" href="#Footnote_214" class="fnanchor">[214]</a>. S’intéressant beaucoup +à l’enseignement primaire, comme à la base nécessaire du régime +républicain, elle suivit toutes les étapes de la grande persécution +dirigée contre les instituteurs. Dans tous ces abus de pouvoir, les +rédacteurs découvrent l’action du clergé; ils commencent, comme on le +fera tant de fois désormais, à citer les formules hyperboliques de +Louis Veuillot pour montrer jusqu’où vont les prétentions de l’Eglise. +Parfois ces graves philosophes se permettent la raillerie, en résumant +les petits livres de propagande catholique ou en signalant une +réclame faite pour recommander une pâte aux gens bien pensants<a id="FNanchor_215" href="#Footnote_215" class="fnanchor">[215]</a>. +Pendant quatre ans la <i>Liberté de penser</i> offrit un organe aux +intellectuels républicains et fit l’apologie de l’enseignement laïque à +tous <span class="pagenum" id="Page_113">113</span> les degrés, semant ainsi des idées qui devaient germer plus +tard.</p> + +<p>La guerre entre le catholicisme et la libre pensée agitait aussi +la jeunesse du quartier latin. L’École Normale reçut en 1848 la +promotion brillante et fougueuse où figuraient Taine, About, Sarcey: +les catholiques y étaient dirigés par Barnave, un futur prêtre; les +républicains, beaucoup plus nombreux, avaient About comme chef. Taine, +déjà grave et silencieux, prenait part cependant quelquefois à ces +polémiques, par exemple en faisant une leçon très amère sur Bossuet. +Cette jeunesse vit avec indignation le directeur aimé de tous, Dubois, +remplacé par un inconnu qui avait mission de mater et de catholiciser +les normaliens; puis ce fut le sous-directeur, le sage Vacherot, +qui fut révoqué à propos d’une polémique avec l’abbé Gratry. La +surveillance minutieuse qui suivit ces jeunes gens, sortis de l’École +Normale, dans les collèges où ils débutaient, acheva de les exaspérer +contre le parti clérical<a id="FNanchor_216" href="#Footnote_216" class="fnanchor">[216]</a>.</p> + +<p>En dehors des normaliens, d’autres étudiants du quartier latin, plus +hardis, plus démocrates, manifestaient bruyamment en faveur de la libre +pensée. Un de leurs principaux rendez-vous était le cours de Michelet +au Collège de France. On s’y réunissait longtemps avant l’heure de la +leçon; de jeunes républicains tels que Ranc et Jules Vallès étaient +là au premier rang, mêlés à quelques adversaires et à des curieux. +On entonnait en chœur la chanson de Béranger, <i>Hommes noirs, d’où +sortez-vous</i>, et les couplets socialistes de Pierre Dupont<a id="FNanchor_217" href="#Footnote_217" class="fnanchor">[217]</a>. +Le <span class="pagenum" id="Page_114">114</span> maître arrivait enfin et continuait son apostolat, interrompu +souvent par des applaudissements frénétiques. Mais au début de 1851 le +ministère suspendit son cours.</p> + +<p>C’est au quartier latin que demeurait aussi le jeune Renan. Outre +les deux articles de polémique cités plus haut, il publia dans la +<i>Liberté de penser</i> une étude sur «Les historiens critiques de +Jésus», qui renfermait déjà en germe la grande œuvre de sa vie. En même +temps il composait, dans sa retraite studieuse, une profession de foi +philosophique: c’était un hymne à la science, et un long cri de guerre +contre les puissances auxquelles il avait réussi à se dérober, l’Église +et la théologie<a id="FNanchor_218" href="#Footnote_218" class="fnanchor">[218]</a>. Mais un voyage en Italie éveilla l’artiste qui +dormait en lui, le calma, le détendit; à son retour il trouva son livre +«âpre, dogmatique, sectaire et dur»; il renonça donc à le publier, tout +en se préparant à propager les idées qui l’avaient inspiré<a id="FNanchor_219" href="#Footnote_219" class="fnanchor">[219]</a>.</p> + +<p>Un autre philosophe s’était déjà lancé dans la mêlée politique. Littré, +fils de jacobin, combattant de 1830, luttait avec la même ardeur pour +la république et pour la libre pensée; disciple d’Auguste Comte, il +conciliait l’amour pour la liberté avec l’attachement à la philosophie +positive. Dès 1849 il décrivit dans le <i>National</i> la décadence +du catholicisme; la philosophie éclectique ne lui semblait pas valoir +davantage, si bien que les mesures immédiates à prendre étaient, +selon lui, la suppression du budget des cultes et la suppression de +<span class="pagenum" id="Page_115">115</span> l’Université. En 1851 Littré montra les progrès du socialisme +vainement combattus par les hommes qui avaient fait l’expédition de +Rome à l’extérieur, puis à l’intérieur; il réclama une alliance entre +positivistes, républicains et socialistes, afin de constituer le vrai +parti de l’ordre, et d’organiser la société nouvelle. Mais l’influence +de Littré ne devait s’exercer que plus tard sur une partie de la +jeunesse pensante<a id="FNanchor_220" href="#Footnote_220" class="fnanchor">[220]</a>.</p> + +<p>La propagande républicaine, faite par les professeurs de l’enseignement +secondaire dans la bourgeoisie, était menée dans le peuple par les +instituteurs. Le clergé, qui croyait depuis 1848 sa puissance bien +établie chez les paysans, vit avec surprise dans de nombreux villages +les instituteurs se dresser en face des curés. Très pauvres, vivant +au milieu des pauvres, mal vus des propriétaires depuis longtemps, +ils étaient disposés à réclamer des réformes sociales, à répéter les +formules de la presse contre la tyrannie des riches; on les accusa donc +de socialisme, d’autant plus que ce terme au sens alors très vague +pouvait être appliqué à toutes les théories démocratiques. On dénonça +les opinions dangereuses de ces «anticurés.» Il était impossible +pourtant de les soupçonner d’athéisme; à part une exception comme +Lefrançais, les instituteurs les plus belliqueux sont des déistes +convaincus. Malardier, le représentant du peuple à la Législative, +Pierre Vaux, le futur martyr de la réaction, invoquent Dieu en faveur +de la justice de leur cause; ils se réclament de Jésus, comme tous +les démocrates en 1848. Mais ils combattent le clergé qui les opprime +dans les villages, et qui <span class="pagenum" id="Page_116">116</span> se montre hostile au parti républicain. +Voyons les plus avancés; pénétrons dans le groupe d’instituteurs +et d’institutrices socialistes qui s’était formé à Paris, en 1850. +Pauline Roland, chez qui l’on se réunissait d’ordinaire, était animée +d’une foi ardente en Dieu; son amie Jeanne Deroin se laissait attirer +par le panthéisme; M. et M<sup>me</sup> Bizet, les parents de l’auteur de +<i>Carmen</i>, étaient à la fois catholiques gallicans et proudhoniens. +Deux membres du groupe, Lefrançais et Perot, voulaient écarter les +formules métaphysiques, mais, pour ne pas se séparer des autres +militants, ils consentirent à signer un manifeste qui débutait en +affirmant l’existence de Dieu<a id="FNanchor_221" href="#Footnote_221" class="fnanchor">[221]</a>. Cela n’empêcha pas les ministères +conservateurs de frapper les instituteurs à coups redoublés. La loi +provisoire que Parieu fit voter au début de 1850 mit les instituteurs +sous l’autorité des préfets. Ils furent déplacés, suspendus, destitués +par fournées<a id="FNanchor_222" href="#Footnote_222" class="fnanchor">[222]</a>. L’autorité du clergé sur eux redevint plus forte que +jamais.</p> + +<p>Cette loi fut nommée la «petite loi», par opposition à la grande loi +sur l’enseignement qui a gardé dans l’histoire le nom de loi Falloux: +Il est inutile d’en refaire l’exposé<a id="FNanchor_223" href="#Footnote_223" class="fnanchor">[223]</a>; notons seulement dans +quelles circonstances elle fut votée. Les républicains dès 1848 avaient +accepté le principe de la liberté d’enseignement; mais les catholiques +à la Législative purent aller plus loin, grâce à l’adhésion de Thiers +et d’une majorité conservatrice <span class="pagenum" id="Page_117">117</span> qui voyait dans la religion +le meilleur appui de la propriété. Le projet rencontra de nombreux +adversaires. Un catholique universitaire qui appartenait à la majorité, +Wallon, montra le danger d’accorder aux écoles confessionnelles une +place qu’elles n’avaient point auparavant; un catholique de gauche, +Arnaud (de l’Ariège) s’indigna de voir une loi d’enseignement inspirée +par la peur. Parmi les républicains, le plus ardent fut Victor Hugo; +un magnifique éloge du sentiment religieux lui permit de flétrir par +antithèse, le parti clérical: son discours annonça que la nouvelle loi +couperait en deux l’âme nationale<a id="FNanchor_224" href="#Footnote_224" class="fnanchor">[224]</a>. Mais en général la gauche, tout +en blâmant les concessions faites à l’Église, ne vit pas l’importance +de cette loi; elle croyait l’enseignement universitaire trop solidement +établi pour qu’on pût lui opposer une concurrence dangereuse. +D’ailleurs, malgré l’aggravation des conflits religieux, beaucoup de +ses membres estimaient toujours nécessaire de maintenir un lien entre +l’Église et la République.</p> + +<p>Au contraire, les événements survenus depuis le 24 février décidèrent +Edgar Quinet à demander la séparation de l’Église et de l’État<a id="FNanchor_225" href="#Footnote_225" class="fnanchor">[225]</a>. +Plus mêlé que Michelet à la politique pratique, représentant du peuple +à l’Assemblée Législative comme à la Constituante, il plaçait toujours +le problème religieux à la base <span class="pagenum" id="Page_118">118</span> des autres. Le culte de la France +démocratique, prêché dans ses cours du Collège de France, était de plus +en plus méconnu par une bourgeoisie désireuse de revenir aux croyances +du passé; il chercha donc un système qui permettrait à la démocratie +de grandir en échappant aux luttes confessionnelles. Son livre sur +<i>L’Enseignement du peuple</i> est d’une importance capitale, car il a +donné le programme de l’école laïque.</p> + +<p>Les élections de 1849, dit Quinet, ont montré comment un peuple devenu +libre va au devant de la servitude volontaire; c’est que l’éducation +manque à notre pays. L’éducation nationale jusqu’ici reposait sur la +religion; mais puisque l’État reconnaît trois ou quatre religions +officielles, ce régime ne fournit plus le principe d’unité nécessaire +à une nation. La question est grave, beaucoup plus qu’on ne le croit. +La plupart des Français pensent que la vie politique se développe +indépendamment de la religion, que l’organisation adoptée par celle-ci +n’intéresse pas tous les citoyens; donc ils trouvent inutile de la +changer. Les pays où règnent ces idées font des révolutions politiques, +mais point de révolutions religieuses, parce qu’ils n’ont plus assez +de foi pour cela. Ils laissent ainsi le champ libre à la réaction, et +leur œuvre est toujours à recommencer: «une religion morte communique +infailliblement sa mort à l’État, au peuple qui y reste politiquement +et organiquement attaché». L’exemple de 1848 est là pour <span class="pagenum" id="Page_119">119</span> nous +éclairer: les républicains ont été heureux de voir les arbres de la +liberté offerts par les dames du Sacré-Cœur, bénis par les prêtres; ils +ont prodigué au clergé les faveurs et les prévenances. Voilà comment +l’expédition de Rome a été rendue possible.</p> + +<p>Eh! bien, continue l’écrivain, puisque la France ne veut pas faire une +révolution religieuse, puisqu’elle tente cette entreprise étrangement +difficile de conserver à la fois le catholicisme et la liberté, une +seule méthode peut lui permettre d’arriver à un état de choses durable: +qu’elle accomplisse la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Ce doit +être une séparation complète, radicale; si le catholicisme demeure mêlé +à la vie de la république, il la corrompra. Il s’est combiné avec la +gloire sous l’Empire, avec le droit divin sous la Restauration, avec le +droit constitutionnel sous Louis-Philippe, avec le droit républicain en +1849; qui peut jurer qu’il ne se combinera point avec le socialisme? +Tous les régimes lui seront bons, pourvu qu’il domine. En face de lui, +c’est une nécessité de maintenir l’État fort et centralisé; chargeons +l’État d’organiser, à lui seul, l’école laïque. Comment confier +l’instruction à des clergés qui se combattent réciproquement? «Il y +aurait en France des sectes et point de nation». Comment aussi charger +le prêtre de collaborer avec l’instituteur? «L’instituteur laïque, +en intervenant dans l’Église, y fait entrer l’hérésie. Le prêtre, en +intervenant dans l’école, y fait entrer la servitude. Que faut-il donc +faire? Les séparer». La société laïque repose sur l’amour des citoyens +les uns pour les autres; elle est une «alliance pacifique de toutes les +croyances, de toutes les opinions, de toutes <span class="pagenum" id="Page_120">120</span> les sectes dans le +sein d’une même nation». Voilà le régime que l’instituteur doit faire +subsister, en disant aux enfants de confessions différentes: «vous +êtes tous enfants d’un même Dieu et d’une même patrie». L’école laïque +pourra ainsi ramener la paix en France, mettre fin aux haines qui +déchirent la génération actuelle<a id="FNanchor_226" href="#Footnote_226" class="fnanchor">[226]</a>.</p> + +<p>Évitons, dit encore Edgar Quinet, de nous laisser décevoir par les +formules séduisantes que le clergé interprète à sa façon. La liberté, +qu’il invoque aujourd’hui, laisse les individus complètement isolés +en face d’une Église à laquelle l’État donne 40 millions; l’égalité +place l’instituteur laïque, abandonné par l’État, en présence de +l’ecclésiastique, protégé par l’Église. Napoléon, qui releva l’Église, +comprit le besoin de lui opposer l’Université, mais il affaiblit +celle-ci en la déclarant liée au dogme catholique<a id="FNanchor_227" href="#Footnote_227" class="fnanchor">[227]</a>. Il faut +aujourd’hui supprimer le budget des cultes, proclamer l’enseignement +gratuit, séparer l’Église de l’État, faire l’école laïque. «Cette +idée si simple, je le sais, est encore prématurée; mais que mes amis +du moins ne la laissent pas retomber dans l’oubli. Quand le moment +viendra, que d’autres, plus heureux que moi, la popularisent et +l’appliquent». Jules Ferry devait réaliser le vœu d’Edgar Quinet<a id="FNanchor_228" href="#Footnote_228" class="fnanchor">[228]</a>.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum hidden" id="Page_121">121</span></p> + <h2 class="h2chap" id="ch_6"><span class="big120">CHAPITRE VI</span><br> + <span class="h2line1">La résistance à l’Empire clérical</span></h2> +</div> + +<p>L’alliance du clergé avec le Prince-Président, s’était maintenue, +malgré quelques froissements, depuis l’élection du 10 décembre 1848; +le 2 décembre 1851 parut la consacrer d’une manière définitive. Les +deux grands chefs catholiques, Montalembert et Veuillot, s’entendirent +pour approuver le coup d’État; ceux de leurs amis, tels que Falloux, +qui n’allaient pas jusqu’à l’adhésion publique, étaient quand même +satisfaits. Le clergé apprit bientôt que Rome se félicitait du +triomphe remporté par Louis-Napoléon; <i>l’Univers</i> cita le mot +de Pie IX: «Le ciel vient d’acquitter la dette de l’Église envers la +France»<a id="FNanchor_229" href="#Footnote_229" class="fnanchor">[229]</a>. Les évêques suivirent le pape: si quelques-uns, comme +Pie et Dupanloup, s’imposaient une certaine réserve dans leur langage, +la plupart employèrent des formules chaleureuses pour célébrer l’acte +qui <span class="pagenum" id="Page_122">122</span> avait sauvé la France. Lacordaire et les quelques amis +qui protestaient avec lui restèrent isolés. Bientôt, il est vrai, +Montalembert se ressaisit, regretta sa conduite, et voulut détourner +ses coreligionnaires d’un entraînement aveugle vers le despotisme; +un petit groupe seulement le suivit. Un an après le coup d’État, le +rétablissement de l’Empire excita de nouveau les acclamations de +l’épiscopat; Parisis et Salinis se distinguèrent par leur enthousiasme. +Les fêtes religieuses devinrent de grandes cérémonies officielles; les +fonctionnaires civils y prenaient part, et l’on y célébrait à la fois +l’Église et l’empereur.</p> + +<p>Cette alliance différait de celle qui avait uni le trône et l’autel +sous la Restauration. Entre les Bourbons et le clergé catholique +il y avait affinité naturelle, car tous croyaient au droit divin +des rois; les prélats gallicans de 1830 voyaient dans le monarque, +au moins autant que dans le pape, un chef respecté; si la Charte +leur déplaisait, du moins elle reconnaissait le catholicisme comme +la religion de l’État. Sous l’Empire il n’en est plus de même. La +Constitution de 1852 mentionne les principes de 1789; l’empereur tient +son pouvoir du peuple et n’admet pas de religion d’État. L’Église, +de son côté, qui a compris quelle puissance lui est donnée par le +suffrage universel, se trouve assez forte pour indiquer les conditions +de son concours. Lorsque Napoléon III exprima le désir d’être sacré à +Notre-Dame, Pie IX exigea préalablement la suppression des articles +organiques; l’empereur hésita et finalement se déroba. Parmi ses +conseillers, plusieurs craignaient les empiètements du clergé: un +légiste gallican, Rouland, surveillait avec <span class="pagenum" id="Page_123">123</span> soin les progrès de +l’ultramontanisme; Fortoul, dès qu’il le put, modifia quelques articles +de la loi de 1850, surtout en rétablissant les recteurs d’académies, +capables de tenir tête aux évêques. D’ailleurs un sceptique du genre +de Morny, un napoléonien autoritaire comme Persigny, pouvaient bien +favoriser l’Église par politique; ils ne lui appartenaient pas.</p> + +<p>Pendant longtemps ces difficultés, ces défiances n’apparurent pas au +dehors; le public ne voyait que l’union intime des deux puissances. +Napoléon III faisait prêcher le carême à la chapelle des Tuileries; le +P. Ventura, l’ancien ami de Lamennais et du libéralisme, converti aux +doctrines ultramontaines et conservatrices, fit à la cour impériale +des sermons sur la politique, où les demandes les plus audacieuses des +évêques de l’ancien régime étaient dépassées<a id="FNanchor_230" href="#Footnote_230" class="fnanchor">[230]</a>. L’impératrice était +une catholique fervente. Les ministres multipliaient les manifestations +de zèle envers l’Église. Fortoul, par exemple, malgré ses réserves +secrètes, semblait s’être donné comme but essentiel d’humilier +les professeurs devant les évêques; les aumôniers exerçaient une +surveillance véritable sur le corps enseignant et sur les élèves; bien +que la philosophie eût été découronnée, la classe de <i>logique</i> +demeurait toujours l’objet de leurs suspicions. Les préfets suivirent +l’exemple venu de haut; la magistrature poursuivait les livres +irréligieux avec un zèle infatigable<a id="FNanchor_231" href="#Footnote_231" class="fnanchor">[231]</a>. <span class="pagenum" id="Page_124">124</span> La politique extérieure +allait dans les mêmes voies: le gouvernement qui, après avoir +restauré Pie IX à Rome, protégeait les moines latins contre la Russie +schismatique, apparut comme le chevalier de l’Église; l’occupation +de la Nouvelle-Calédonie, les guerres de Chine et de Cochinchine +montrèrent les missionnaires et les soldats français travaillant de +concert. L’année 1858 marque l’apogée de l’alliance. Elle s’ouvre par +l’attentat d’Orsini, qui décide l’empereur à donner un coup de barre à +droite, et qui paraît le brouiller avec les Italiens. Elle se continue +par le voyage triomphal de Bretagne: l’empereur et l’impératrice +parcourent la presqu’île en souverains très chrétiens et viennent +célébrer la fête napoléonienne du 15 août à l’église de Sainte-Anne +d’Auray; l’évêque de Rennes salue Napoléon III, «de tous les monarques +français depuis saint Louis, le plus dévoué à l’Église et à son œuvre +de civilisation et de progrès». L’<i>Univers</i> décrit les étapes de +ce voyage dans des chroniques enthousiastes.</p> + +<p>Les époques d’alliance intime entre l’Église et l’État ont toujours été +celles où l’anticléricalisme se réveillait avec une force nouvelle; il +fut d’autant plus ardent cette fois que l’alliance était ouvertement +conclue contre la liberté, comme Louis Veuillot le montra sans relâche. +On peut dire sans hyperbole que nul n’a plus contribué que le grand +polémiste catholique à développer la haine contre le clergé. Il se +plaisait à faire ressortir dans la doctrine catholique les affirmations +les <span class="pagenum" id="Page_125">125</span> plus contraires aux principes modernes, à railler, à +humilier le libéralisme. On a eu tort, dit-il par exemple, de ne pas +brûler Luther: celui-ci et ses complices ont détaché de l’Eglise +40 millions d’hommes; cela fait depuis le seizième siècle douze +générations, c’est-à-dire 480 millions d’hommes damnés parce qu’on n’a +pas supprimé à temps ce prêcheur d’hérésies<a id="FNanchor_232" href="#Footnote_232" class="fnanchor">[232]</a>. Tâchant d’imiter +Veuillot, sans avoir son talent, les rédacteurs de <i>l’Univers</i>, +Coquille, Aubineau, Guéranger, Dulac, Jules Morel multipliaient les +déclarations les mieux faites pour étonner, pour exaspérer les hommes +du <span class="smcap80">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Il serait facile de choisir à peu près au +hasard dans leurs articles, mais nous n’avons pas besoin de nous +charger de cette recherche; Montalembert s’y est appliqué avec un +soin minutieux<a id="FNanchor_233" href="#Footnote_233" class="fnanchor">[233]</a>. D’après eux, l’édit de Nantes fut un chef-d’œvre +d’imprévoyance et d’iniquité; la Révocation, y compris les dragonnades, +fut digne d’éloges; le duc d’Albe a sauvé l’indépendance et la foi +de la Belgique; la Révolution ne mérite qu’anathèmes. D’après eux +également, la liberté politique est inutile et nuisible; la liberté de +la presse doit être supprimée, sauf exception pour <i>l’Univers</i>, +car «nous sommes un journal qui se confesse»; la seule liberté +légitime, et qui doit demeurer complète, est celle de l’Église.</p> + +<p>L’<i>Univers</i> devint très précieux pour les ennemis de l’Eglise, +parce qu’il leur offrait une mine d’arguments toujours renouvelés. +Quand un journal libéral, redoutant les rigueurs du gouvernement, +hésitait sur les <span class="pagenum" id="Page_126">126</span> sujets à traiter, il avait la ressource de +se rabattre sur une polémique avec la feuille ultramontaine. Les +catholiques libéraux, devenus les ennemis acharnés de Veuillot, +ne cessèrent de lui reprocher d’irriter contre l’Église tous +les neutres, tous les modérés: Albert de Broglie montra que les +polémistes irréligieux citaient sans cesse l’<i>Univers</i>, qu’ils +aimaient affirmer d’après lui l’opposition entre la raison et la foi, +l’intolérance nécessaire de l’Église, l’incompatibilité entre le +catholicisme et la société issue de 1789<a id="FNanchor_234" href="#Footnote_234" class="fnanchor">[234]</a>. Montalembert enveloppait +dans ses imprécations le rédacteur de l’<i>Univers</i> et les prélats +qui le soutenaient. Devenu prophète de malheur, il ne cessa de +répéter pendant dix-huit ans que l’Église, par cette alliance avec le +despotisme suivant de si près l’alliance avec la république, préparait +et justifiait d’avance les représailles d’une révolution triomphante. +Il le déclara dès 1852, en pleine réaction; il le répéta en 1863, au +congrès catholique de Malines; ses conversations avec les étrangers, +ses lettres à des amis reprenaient continuellement la même prédiction +sinistre sur la victoire inévitable de l’anticléricalisme<a id="FNanchor_235" href="#Footnote_235" class="fnanchor">[235]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_127">127</span></p> + +<p>Montalembert n’exagérait rien quand il parlait de la colère des +libéraux contre le clergé. Un grand esprit, libéral avant tout, mais +sincèrement attaché à la religion, Tocqueville ne cessait de gémir sur +les méfaits de l’épiscopat<a id="FNanchor_236" href="#Footnote_236" class="fnanchor">[236]</a>. Un autre libéral, très sincèrement +croyant, Léon Faucher tenait le même langage<a id="FNanchor_237" href="#Footnote_237" class="fnanchor">[237]</a>. Mais l’irritation +était beaucoup plus grande et plus générale chez les républicains. Ces +hommes qui avaient accueilli avec tant de joie l’adhésion de l’Eglise +à la République ne trouvaient maintenant que paroles amères au sujet +de la perfidie des prêtres. Ce courroux se manifesta surtout chez les +proscrits. Exaspérés par l’exil, se reprochant mutuellement la défaite +commune, ils n’oubliaient leurs querelles que pour maudire ensemble +la conduite de l’Eglise depuis le 2 décembre<a id="FNanchor_238" href="#Footnote_238" class="fnanchor">[238]</a>. Victor Hugo se fit +l’organe du sentiment général; les <i>Châtiments</i> poursuivirent de +leurs imprécations vengeresses le clergé aussi bien que la magistrature +et l’armée.</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent">Oui, ces évêques, oui, ces marchands, oui, ces prêtres,<br> + A l’histrion du crime, assouvi, couronné,<br> + A ce Néron repu qui rit parmi les traîtres,<br> + Un pied sur Thraséas, un coude sur Phryné,...<br> + Ils vendent, o martyr, le Dieu pensif et pâle<br> + Qui, debout sur la terre et sous le firmament,<br> + Triste et nous souriant dans notre nuit fatale,<br> + Sur le noir Golgotha saigne éternellement!</p> + </div> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_128">128</span></p> + +<p>Moins illustre et moins populaire que Victor Hugo, Edgar Quinet +occupait cependant une place honorable dans la proscription. +L’événement avait justifié ses prophéties au sujet du péril que le +catholicisme faisait courir à la liberté. Voilà pourquoi les livres +écrits par lui pendant l’exil ont presque tous pour objet le combat +contre l’Eglise. Si l’Italie n’a pu réaliser son unité, c’est que les +papes l’ont frappée de mort politique; si la Hollande s’est affranchie +de l’Espagne au seizième siècle, c’est parce qu’elle a changé de +religion. Pour sauver la France, la séparation de l’Eglise et de +l’Etat, l’éducation laïque elle-même ne suffisent plus. Détruire le +catholicisme par la force? aujourd’hui cela ne peut plus réussir; +opposer la philosophie à toutes les religions? c’est insuffisant, +car les peuples ne peuvent se passer de cérémonies établissant la +communion des vivants avec les morts. Le seul moyen de vaincre, c’est +de s’attaquer au catholicisme tout seul, mais en liguant contre lui les +autres confessions chrétiennes et la philosophie moderne. Aucune secte +ne sera exclue, pourvu qu’elle soit en dehors de l’Eglise romaine, et +les démocrates donneront le bon exemple, en écartant de leurs enfants +les cérémonies catholiques. Mais à la discussion il faudra joindre la +force et fermer les églises, car jamais une religion n’a disparu sans +l’intervention du pouvoir<a id="FNanchor_239" href="#Footnote_239" class="fnanchor">[239]</a>.</p> + +<p>En France même, l’opposition contre le clergé se <span class="pagenum" id="Page_129">129</span> manifesta bientôt +dans la presse. Les journalistes, surveillés de près, ne pouvaient +s’exprimer sur le même ton que les proscrits; force leur était de +s’imposer à eux-mêmes une censure très sévère; toutefois la controverse +religieuse leur fut permise. Aux époques de despotisme politique, on +se tourne volontiers vers les problèmes religieux: ce qui s’était vu +en Angleterre sous Elisabeth, en France au temps de Louis XIV, se +vit également après 1852. Le gouvernement impérial laissa faire, car +il désirait donner au pays l’illusion d’une presse libre et, tout en +favorisant l’Eglise, il ne voulait pas apparaître comme le protégé +des jésuites. Les questions de doctrine devaient séduire les nombreux +universitaires, particulièrement les professeurs de philosophie, qui +avaient refusé le serment ou qui, dégoûtés par la tyrannie de leurs +administrateurs, quittaient l’enseignement et cherchaient un refuge +dans la presse indépendante.</p> + +<p>Le journal qui, sous l’Empire autoritaire, combattit les prétentions +cléricales avec le plus de franchise fut la <i>Presse</i>. C’était +Emile de Girardin qui le dirigeait, tantôt sous son nom, tantôt dans la +coulisse, lorsqu’il faisait semblant d’être dégoûté de la polémique. Ce +maître du journalisme, à qui le public demeura toujours fidèle, attira +auprès de lui et forma les hommes qui allaient créer plus tard de +grands organes libéraux, Guéroult, Peyrat, Nefftzer. Or tous ces hommes +se trouvaient être non seulement des philosophes, mais des théologiens. +Guéroult, catholique de naissance et longtemps fidèle à ses croyances, +avait passé au saint-simonisme et resta jusqu’à sa mort le fidèle +disciple d’Enfantin; il avait appris de lui que la religion <span class="pagenum" id="Page_130">130</span> domine +la politique, et se passionnait pour les problèmes posés par l’Eglise +ou par la libre pensée. Alphonse Peyrat, issu d’une famille de pasteurs +dont plusieurs avaient fait campagne contre l’athéisme, conserva de son +éducation le goût de la controverse théologique<a id="FNanchor_240" href="#Footnote_240" class="fnanchor">[240]</a>. Nefftzer était +allé plus loin, il avait mené ses études jusqu’au bout à la Faculté +de théologie de Strasbourg; mais bientôt le futur pasteur perdit ses +croyances et rompit avec son Église, tout en demeurant imbu de l’esprit +protestant<a id="FNanchor_241" href="#Footnote_241" class="fnanchor">[241]</a>. Ces hommes n’écartaient pas avec une indifférence +dédaigneuse les affirmations dogmatiques de l’<i>Univers</i>; ils +sentaient le besoin de les discuter et d’appuyer sur une argumentation +solide le principe de la liberté de conscience.</p> + +<p>Peyrat, au moment où la papauté proclama le dogme de +l’Immaculée-Conception, fit une étude minutieuse sur l’histoire de la +nouvelle croyance en montrant quelles hostilités elle avait rencontrées +parmi les meilleurs des chrétiens, depuis saint Augustin jusqu’aux +membres du Concile de Trente<a id="FNanchor_242" href="#Footnote_242" class="fnanchor">[242]</a>. D’autre part il critiquait les +inconséquences des gallicans, les faiblesses des catholiques libéraux, +l’ambition des jésuites, et surtout l’intolérance de l’Église. +«Comment! disait-il à l’évêque de Poitiers, vous avez l’énergique appui +de la puissance temporelle, une large part au budget, des richesses +considérables, des journaux pour répandre vos moindres paroles, pour +attaquer vos adversaires, pour les outrager, pour les dénoncer; +vous avez le confessionnal, par où vous <span class="pagenum" id="Page_131">131</span> descendez dans les +consciences; la chaire, où vous battez le rappel et où vous parlez sans +contradicteurs; une milice de prêtres et de laïques, milice nombreuse, +disciplinée et fanatique; vous ne remplissez pas l’Empire, comme au +temps de Tertullien, mais vous l’enveloppez de votre influence; et, +dans cette situation privilégiée entre toutes, vous avez peur de la +philosophie qui ne demande contre vous que la liberté! Vous avez donc +bien peu de confiance en votre doctrine ou en vos talents<a id="FNanchor_243" href="#Footnote_243" class="fnanchor">[243]</a>»?</p> + +<p>Guéroult s’efforça d’attirer l’attention de ses lecteurs sur +l’importance des problèmes philosophiques. Le catholicisme, disait-il, +a seul la parole aujourd’hui: «seul il écrit, seul il dogmatise, et la +défaillance de la philosophie éclectique l’a laissé, sans contestation, +maître du champ de bataille de la polémique<a id="FNanchor_244" href="#Footnote_244" class="fnanchor">[244]</a>». Il est temps que les +libres penseurs montrent plus d’activité intellectuelle. «Nous invitons +la France à profiter du calme profond que la politique lui laisse, +des loisirs que lui ménage l’apaisement de la fièvre industrielle, +pour s’interroger elle-même, pour faire son examen de conscience, +l’inventaire de son bilan intellectuel<a id="FNanchor_245" href="#Footnote_245" class="fnanchor">[245]</a>». La plupart des Français +se contentant de la tolérance de fait que l’église est aujourd’hui +forcée de respecter, demeurent dans une ignorance voulue et quelque peu +hypocrite à l’égard du dogme; c’est une dangereuse paresse d’esprit, +que les publicistes libéraux ont le tort de favoriser.</p> + +<p>C’est surtout au <i>Siècle</i> que l’écrivain saint-simonien <span class="pagenum" id="Page_132">132</span> +reprochait le manque de franchise et de courage; et pourtant le +<i>Siècle</i>, fut pendant presque toute la durée de l’Empire, le +journal quasi-officiel de l’anticléricalisme<a id="FNanchor_246" href="#Footnote_246" class="fnanchor">[246]</a>. Là aussi l’on +trouvait un ami, un disciple fidèle du Père Enfantin, Louis Jourdan, +qui exposait volontiers ses vues sur la religion de l’avenir, à la fois +traditionnelle et moderne, respectueuse de la liberté de conscience, +dépourvue de clergé<a id="FNanchor_247" href="#Footnote_247" class="fnanchor">[247]</a>. Mais Jourdan avait à compter avec la +prudence de son directeur Havin. Celui-ci conservait les opinions des +bourgeois de 1830, la haine des jésuites, l’horreur du parti prêtre, +la sympathie pour un catholicisme rénové qui serait très tolérant, +très conciliant, et soumis à l’Etat. On l’a comparé à M. Homais<a id="FNanchor_248" href="#Footnote_248" class="fnanchor">[248]</a>. +C’était du moins un Homais intelligent que ce fin Normand, qui sut +pendant quinze ans plaire à ses abonnés républicains sans se brouiller +avec l’Empire. Comprenant que la situation politique ne lui permettait +point d’attaquer l’Église en face, il reprit avec plus de discrétion +la polémique menée par le <i>Constitutionnel</i> sous Charles X: le +<i>Siècle</i> dénonça les abus de pouvoir commis par les prêtres en +France et plus encore à l’étranger, releva les formules tapageuses de +Louis Veuillot et les hyperboles de tous les écrivains ultramontains. +C’était le genre de discussion qui pouvait le mieux convenir au public +de 1855, dégoûté de l’idéologie socialiste, mais peu disposé à voir +recommencer le règne des «curés».</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_133">133</span></p> + +<p>Les lettrés, les salons orléanistes éprouvaient quelque dédain pour +le <i>Siècle</i> et lisaient le <i>Journal des Débats</i>. Celui-ci +apporta dans l’étude des questions métaphysiques ou religieuses un +mélange de modération discrète et de hardiesse presque téméraire; +on reconnaissait ici l’influence du rédacteur en chef, Silvestre de +Sacy, catholique et janséniste, mais tolérant pour les idées les plus +audacieuses, pourvu qu’elles fussent exprimées avec convenance et +en bon langage. «Sa religion était bien plutôt le parfum qui reste +d’une croyance évanouie qu’une adhésion ferme à des dogmes définis... +Il voyait fort bien les difficultés de croire; il ne s’empêchait +pas de les voir. Il ne s’y arrêtait pas; mais il trouvait fort +bon qu’on s’y arrêtât<a id="FNanchor_249" href="#Footnote_249" class="fnanchor">[249]</a>». Le goût de la liberté intellectuelle +unissait tous les rédacteurs de ce journal, quelles que fussent leurs +opinions particulières. Un brillant universitaire, Hippolyte Rigault, +parlait des choses religieuses en catholique libéral, plus libéral +que catholique, ennemi de tous les extrêmes: «Les honnêtes gens, +écrivait-il, qui ne veulent entrer ni dans l’église de l’<i>Univers</i> +ni dans le temple de la déesse Raison, ne savent plus où se mettre à +genoux, pour prier Dieu à leur manière sans être inquiétés<a id="FNanchor_250" href="#Footnote_250" class="fnanchor">[250]</a>». Un +juriste, Edouard Laboulaye, glorifiait avec une sincérité vibrante +la beauté de l’Évangile<a id="FNanchor_251" href="#Footnote_251" class="fnanchor">[251]</a>. <span class="pagenum" id="Page_134">134</span> Mais comment concilier l’Évangile +avec la liberté? Laboulaye trouva la réponse dans Channing. L’écrivain +américain est un rationaliste chrétien; pour lui, le christianisme est +l’achèvement de la philosophie, la révélation est la perfection de la +raison: si les deux sont en désaccord, il faut interpréter l’Évangile +dans le sens naturel et raisonnable. Acceptant les conclusions +auxquelles Bossuet prétendait amener les églises protestantes, Channing +reconnaît que la vérité religieuse est soumise au jugement de chaque +individu et prend place parmi les vérités humaines; au lieu du dogme, +c’est l’amour du prochain qui sert à maintenir le lien entre les +hommes. Voilà les idées que Laboulaye admire et cherche à propager. +L’Église n’est plus l’étroite réunion des hommes qui acceptent un même +symbole, c’est la grande réunion de tous ceux qui étudient et surtout +qui pratiquent l’Évangile.</p> + +<p>Ces journaux peu nombreux, rédigés avec soin, étaient lus attentivement +par des lecteurs moins pressés que ceux d’aujourd’hui, habiles à +deviner ce que les écrivains laissaient entendre. Ils abordaient, par +le côté extérieur au moins, les questions les plus compliquées de la +théologie. Peyrat ne fut pas le seul à discuter la décision pontificale +sur l’Immaculée-Conception. Avant qu’elle fût rendue, le <i>Journal +des Débats</i>, par la plume de Laboulaye, supplia l’Église de ne pas +commettre une pareille imprudence, de ne pas accentuer sa rupture avec +le monde.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_135">135</span></p> + +<p>L’Église parut prendre plaisir à scandaliser ces conseillers +indiscrets. L’année 1858, qui apparut comme celle de l’alliance +définitive avec l’Empire, fut témoin de deux véritables défis jetés par +les croyants aux partisans du rationalisme: ce furent le miracle de +Lourdes et l’affaire Mortara. Le miracle de la Salette en 1846 n’avait +guère ému jusque-là que la région des Alpes; dans ce pays même il avait +soulevé chez certains catholiques des doutes sérieux et des critiques +passionnées. Le miracle de Lourdes rencontra aussitôt l’adhésion du +peuple du Midi, l’attention favorable de la presse catholique et du +clergé. Les journaux libéraux l’accueillirent avec un ironique dédain, +sans se douter que cette nouvelle amènerait bientôt vers les Pyrénées +des foules considérables<a id="FNanchor_252" href="#Footnote_252" class="fnanchor">[252]</a>. Par contre, l’Europe entière fut remuée +par l’affaire Mortara. Un enfant juif de Bologne avait été baptisé, à +l’insu de ses parents, par la volonté de sa nourrice qui le croyait +en danger de mort; il guérit bientôt, et le gouvernement pontifical +prévenu le fit enlever à sa famille, ne voulant pas qu’un enfant +baptisé fût ramené à la religion israélite. Les journaux français +de toutes nuances protestèrent, s’indignèrent: le <i>Journal des +Débats</i>, le <i>Siècle</i> demandaient au gouvernement français, +protecteur du pape, d’intervenir au nom de l’humanité; un prêtre +gallican, l’abbé Delacouture, affirma que le droit naturel exigeait la +restitution de l’enfant <span class="pagenum" id="Page_136">136</span> à ses parents<a id="FNanchor_253" href="#Footnote_253" class="fnanchor">[253]</a>. Mais l’<i>Univers</i> +approuva Pie IX et justifia sa conduite; Dom Guéranger, avec une +implacable netteté, avertit les catholiques libéraux qu’il fallait +choisir: «ou le pape a bien fait, et alors le surnaturel l’emporte en +dépit des idées modernes; ou ils jugeront que le pape a mal fait, et +ils se séparent du christianisme, dont le Pontife n’a fait qu’appliquer +les principes les plus vulgaires<a id="FNanchor_254" href="#Footnote_254" class="fnanchor">[254]</a>». Le gouvernement de Napoléon +III, embarrassé par cet incident, essaya d’obtenir une concession +de Rome; Pie IX répondit <i>Non possumus</i>, et l’enfant demeura +catholique, éloigné de sa famille. Edmond About put écrire: «L’Église +catholique romaine, que je respecte profondément, se compose de 139 +millions d’individus, sans compter le petit Mortara<a id="FNanchor_255" href="#Footnote_255" class="fnanchor">[255]</a>».</p> + +<p>A côté des journaux, quelques revues s’étaient fondées, modestes +et peu connues, pour maintenir la tradition de la libre recherche +philosophique; mais leur faible notoriété permit au gouvernement de +frapper sans scrupule les recueils qui s’attaquaient trop franchement +aux croyances religieuses. <i>L’Avenir</i>, créé par Eugène +Pelletan, compta parmi ses collaborateurs des philosophes, surtout +Vacherot et Jules Barni; c’était la <i>Liberté de penser</i> qui +ressuscitait, mais avec la prudence et les précautions nécessaires +en 1855. Cela n’empêchait pas Vacherot d’exprimer complètement sa +pensée: répondant au gallican Huet, qui jugeait <span class="pagenum" id="Page_137">137</span> encore une +conciliation possible, il déclara nettement que la démocratie ne peut +s’accorder avec le catholicisme, ni même avec le simple christianisme +évangélique, celui-ci impliquant toujours «autorité, anathème, +excommunication»<a id="FNanchor_256" href="#Footnote_256" class="fnanchor">[256]</a>. <i>L’Avenir</i> fut supprimé au bout d’un an. +Même indépendance dans la <i>Revue philosophique et religieuse</i>, +fondée par des saint-simoniens à la recherche d’une religion, mais +ouverte aussi à des philosophes d’esprit différent, comme Littré ou +Renouvier. Le grand public s’intéressa davantage à un recueil plus +littéraire, plus accessible pour lui, la <i>Revue de Paris</i>. +Vacherot y termina les articles commencés dans <i>L’Avenir</i>. «La +Science, concluait-il, voilà la lumière, l’autorité, la religion du +<span class="smcap80">XIX</span><sup>e</sup> siècle».<a id="FNanchor_257" href="#Footnote_257" class="fnanchor">[257]</a> Ces deux recueils furent supprimés par le +pouvoir après l’attentat d’Orsini.</p> + +<p>Journaux et revues étaient plus surveillés que les livres. Quand +la tribune et la presse font silence, le livre demeure le plus sûr +moyen de diffusion pour les idées indépendantes. Voulant combattre la +réaction, plusieurs écrivains se remirent à étudier le dix-huitième +siècle et découvrirent des trésors d’esprit et de bon sens chez ces +philosophes si dédaignés par les hommes de 1830. Un disciple de Cousin, +mais disciple indépendant qui avait refusé le serment après le coup +d’Etat, Bersot, parla du temps des encyclopédistes avec un mélange +de défiance et de sympathie; la sympathie l’emportait<a id="FNanchor_258" href="#Footnote_258" class="fnanchor">[258]</a>. Un jeune +publiciste libéral qui <span class="pagenum" id="Page_138">138</span> débutait à ce moment, Lanfrey, ne fit +pas les mêmes réserves; son livre sur <i>L’Eglise et les philosophes +du XVIII<sup>e</sup> siècle</i> retrace avec enthousiasme la longue bataille +soutenue contre le fanatisme. C’était aussi un pur voltairien que +le journaliste Erdan qui, dans la <i>France mystique</i>, traça le +tableau ironique et vivant des nombreuses petites sectes religieuses +nées à Paris depuis 1830; chemin faisant, il s’amusait à citer +maintes épigrammes de Voltaire contre le catholicisme. Cette audace +fit condamner en 1856 l’auteur à la prison, le livre au pilon. +Mais la crainte de la répression n’empêcha pas divers théoriciens +d’entreprendre l’exposé sincère et sérieux de leurs opinions: les plus +remarquables furent Jules Simon, Vacherot et Proudhon.</p> + +<p>Jules Simon était comme Bersot, un éclectique de gauche. Moins hardi +que lui comme philosophe, il ressemblait à Cousin par son attachement +au spiritualisme, par la façon dont il conciliait le respect de +l’Eglise avec l’indépendance de la raison; sa virtuosité d’écrivain +et d’orateur égalait celle de son maître. Il se distinguait de lui +par ses convictions républicaines et par un intérêt très grand pour +les questions sociales. Sa protestation courageuse contre le coup +d’Etat, en l’éloignant de la Sorbonne, lui avait assuré l’estime de +tous les libéraux. Ils lurent avidement son livre sur <i>La religion +naturelle</i> (1856). Jules Simon expose les trois dogmes de cette +religion, l’existence de Dieu, la Providence, l’immortalité de l’âme; +il en expose le culte, c’est-à-dire des heures déterminées pour la +prière, pour l’examen de conscience: ce culte n’a pas besoin d’être +<span class="pagenum" id="Page_139">139</span> public, et la prière sera, non pas une requête invitant Dieu à +transgresser les lois de la nature par un miracle, mais une effusion de +l’âme, un remerciement à l’auteur du monde.</p> + +<p>Une société libérale de Belgique invita Jules Simon à venir faire +une série de conférences consacrées à la liberté de conscience; un +nouveau livre sortit de là. Jules Simon y parle avec admiration de +la morale chrétienne<a id="FNanchor_259" href="#Footnote_259" class="fnanchor">[259]</a>, mais il montre combien les ultramontains +sont éloignés de l’esprit de l’Evangile. D’abord ils ont invoqué les +doctrines contraires aux leurs, quand ils espéraient en profiter; ce +fut la campagne pour la liberté de l’enseignement. Plus tard, ils +ont dévoilé peu à peu leur véritable pensée. «Par bravade, on en est +venu à glorifier l’inquisition, à justifier la Saint-Barthélemy, à +chercher tout ce qui pouvait offenser la raison publique, à raconter +des miracles absurdes, sur la foi du premier venu, au risque de +blesser la conscience des catholiques et de fournir des armes aux +incrédules, à faire revivre des superstitions qu’on croyait abolies, +à nous remettre sous les yeux, avec une persistance insensée, cette +théorie de l’abêtissement dont Pascal avait livré le secret dans un +jour de désespoir»<a id="FNanchor_260" href="#Footnote_260" class="fnanchor">[260]</a>. Jules Simon est en religion ce qu’il sera +toute sa vie, un libéral et un modéré; l’intolérance religieuse, qui +maintient le dogme et la discipline <span class="pagenum" id="Page_140">140</span> de l’Eglise, lui paraît +acceptable, comme à Vinet, pourvu qu’elle n’ait d’autre sanction que +l’excommunication; mais il déteste l’intolérance civile, l’appel fait +par une Eglise quelconque à l’appui du pouvoir temporel.</p> + +<p>Vacherot n’avait pas les ménagements de Jules Simon pour le +catholicisme. Taine a tracé l’inoubliable portrait de ce philosophe +indifférent au bien-être, timide et silencieux devant le public, mais +énergique et indomptable dès qu’il s’agissait de défendre la liberté +de sa pensée, d’exposer les conséquences les plus audacieuses de +ses réflexions<a id="FNanchor_261" href="#Footnote_261" class="fnanchor">[261]</a>. Dès 1850, alors que ses fonctions officielles +semblaient encore devoir lui imposer quelque réserve, il avait écarté +avec dédain les compromis chers à l’éclectisme. «Si la philosophie de +notre temps, écrivait-il, veut être prise au sérieux, il faut qu’à +l’exemple du siècle dernier, elle parle haut et clair sur toutes +choses, avec plus de respect pour les doctrines du passé, mais avec +non moins d’indépendance et de résolution... La science n’a rien de +commun avec la politique; elle n’en connaît ni les ménagements ni +les compromis. Tout autre intérêt que celui de la vérité lui est +indifférent; tout autre joug lui est intolérable»<a id="FNanchor_262" href="#Footnote_262" class="fnanchor">[262]</a>. Ce fier +langage, Vacherot l’a justifié par sa vie entière, et ce fut sa pensée +toute franche sur les grandes questions contemporaines qu’il exposa +dans le livre intitulé la <i>Démocratie</i>. Il y réserve une place +importante aux conditions morales du régime démocratique, surtout au +problème de l’éducation. <span class="pagenum" id="Page_141">141</span> Celle-ci jusqu’à présent, dit-il, s’est +faite par la religion. Mais la religion se déclare infaillible, repose +sur l’autorité, engendre l’intolérance, n’admet pas le changement; +c’est juste le contraire de ce qui convient à la démocratie, fondée +sur la liberté, la tolérance et le progrès. L’éducation religieuse +complétait logiquement l’ancien régime, aujourd’hui elle engendre +l’anarchie. Le protestantisme, à la rigueur, peut se concilier avec +la démocratie, parce qu’il admet seulement l’autorité de la Bible; le +catholicisme, qui reconnaît l’autorité de l’Eglise, ne pourra jamais +préparer les hommes au <i lang="en">self government</i>. Essayons donc de nous +passer de la religion; nous ne pourrons y arriver qu’en organisant pour +toutes les classes, pour tous les âges, un puissant enseignement moral. +«Malheur à une société où la religion n’aurait d’autre héritière que la +morale naturelle! Il lui faudrait bien vite en revenir au catéchisme de +l’Eglise, sous peine de périr»<a id="FNanchor_263" href="#Footnote_263" class="fnanchor">[263]</a>.</p> + +<p>L’opposition entre la démocratie et le catholicisme fait le fond de +l’ouvrage publié à la même date par Proudhon, <i>De la justice dans la +Révolution et dans l’Eglise</i>. Après le 2 décembre il avait accueilli +avec résignation le coup d’Etat, en invitant le nouveau maître de la +France à se tenir en garde contre le pouvoir des prêtres<a id="FNanchor_264" href="#Footnote_264" class="fnanchor">[264]</a>. Depuis +lors ce pouvoir n’avait fait que grandir. Aussi la <i>Justice</i> +est-elle destinée à combattre les essais de conciliation, les compromis +hypocrites ou sincères des politiques. Proudhon écarte avec dédain +les polémiques secondaires sur la valeur comparée des divers cultes +ou sur les fautes commises par le clergé; il veut aller <span class="pagenum" id="Page_142">142</span> au fond +des choses. Toutes les religions sont inspirées par l’idée de la +transcendance; le système de la Révolution est celui de l’immanence. La +religion la plus logique, la plus complète est le catholicisme; aucune +autre n’a su comme lui se servir de tous les moyens pour humilier, pour +rabaisser l’homme. La Révolution est logique aussi, en proclamant que +le mal vient des fautes des hommes, en leur apprenant à le corriger, en +édifiant une morale affranchie de la croyance en Dieu. Les partisans +de la Révolution doivent se délivrer de l’idée de l’Absolu. Cette idée +existe, et l’athéisme vulgaire, en la niant, commet la même sottise +que les utopistes qui, pour détruire l’égoïsme, suppriment la famille +et la propriété, ou qui, pour sauver la liberté, veulent abolir l’Etat +et les lois. La Révolution affirme l’absolu, qui pour elle se nomme la +Justice, mais elle refuse d’en faire une idole; ainsi elle laisse une +place à la métaphysique, sans vouloir s’y asservir<a id="FNanchor_265" href="#Footnote_265" class="fnanchor">[265]</a>.</p> + +<p>Les idées seraient claires, continue Proudhon, les discussions +seraient loyales sans les mensonges des conciliateurs, qui ont +envahi la société. L’exégèse biblique emploie toutes les ruses pour +s’accommoder aux découvertes scientifiques: sur le déluge, sur l’âge +des patriarches, sur l’unité de la langue primitive, elle accepte +successivement tous les systèmes. On prétend même adoucir les dogmes; +la casuistique des jésuites excelle à ces accommodements. Les +philosophes sont plus perfides encore avec leurs avances à l’Eglise: +Cousin s’entend avec l’archevêque de Paris, Renan <span class="pagenum" id="Page_143">143</span> veut conserver +la religion pour le peuple. Les savants justifient les mythes par la +science positive: l’un affirme l’existence du couple adamique, l’autre +fait une géologie approuvée par l’archevêché; un historien adopte la +chronologie biblique pour les temps antérieurs à Cyrus<a id="FNanchor_266" href="#Footnote_266" class="fnanchor">[266]</a>. Mêmes +inconséquences chez les littérateurs, chez les journalistes. Le brave +Eugène Sue nous recommande l’unitarisme de Channing<a id="FNanchor_267" href="#Footnote_267" class="fnanchor">[267]</a>. Le <i>Journal +des Débats</i>, si élégamment rédigé, défend d’une manière singulière +le spiritualisme contre l’Eglise, l’Evangile contre le pape, le +gallicanisme contre les ultramontains. Le <i>Siècle</i>, «plaidant à la +fois pour la démocratie et pour l’Evangile, affirmant <i>ex æquo</i> +la liberté et la religion, le travail et la charité, Saint-Simon et +le Christ, déblatérant au nom de Dieu contre les prophéties et les +miracles, est à la hauteur de sa clientèle<a id="FNanchor_268" href="#Footnote_268" class="fnanchor">[268]</a>.» On a même voulu +rendre la Révolution complice de ces mensonges, la présenter comme +l’achèvement de la Révélation. Laissons là ces tentatives puériles. +«Chrétien ou républicain, voilà le dilemme». Renonçons à parler de +socialisme chrétien, de foi positive, de république féodale, d’empire +démocratique, de mariage libre; autant de mots qui hurlent de se +trouver accouplés. Soyons plus francs, si nous voulons échapper à +l’abêtissement dont l’Eglise menace la France<a id="FNanchor_269" href="#Footnote_269" class="fnanchor">[269]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_144">144</span></p> + +<p>L’ouvrage de Proudhon avait paru le 22 avril 1858; cinq jours après, le +parquet le fit saisir, et l’auteur fut condamné à trois ans de prison, +4.000 francs d’amende, et à la suppression du livre. Il protesta dans +un nouvel écrit, pour montrer qu’il avait attaqué l’Eglise, mais non +la morale, qu’il n’avait pas même outragé la religion, puisque la +libre pensée moderne s’assimile tous les éléments bienfaisants du +christianisme<a id="FNanchor_270" href="#Footnote_270" class="fnanchor">[270]</a>. L’ouvrage austère de Vacherot ne fut pas mieux +traité que le fougueux pamphlet de Proudhon; le philosophe, condamné à +la prison, purgea sa peine à Sainte-Pélagie, tandis que Proudhon fuyait +en Belgique. La jeunesse intellectuelle était ainsi préparée à saluer +dans ces adversaires du catholicisme triomphant les victimes de la +persécution.</p> + +<p>La puissance du clergé dans la société politique devait porter ses +adversaires à soutenir la séparation de l’Eglise et de l’Etat. +Cependant l’idée n’est encore formulée que rarement. Si les +révolutionnaires violents de Londres en parlaient comme d’une +nécessité, leur <span class="pagenum" id="Page_145">145</span> manifeste passait à peu près inaperçu en +France<a id="FNanchor_271" href="#Footnote_271" class="fnanchor">[271]</a>. Jules Simon, avec ses principes libéraux, ne pouvait +combattre la doctrine de la séparation; mais il déclara préférer +dans la pratique le maintien du Concordat complété par les articles +organiques<a id="FNanchor_272" href="#Footnote_272" class="fnanchor">[272]</a>. Les libéraux du <i>Journal des Débats</i> furent moins +timides; ce sont eux qui ont rendu droit de cité en France à l’idée +oubliée depuis un quart de siècle. Laboulaye, résumant le livre de +Jules Simon, affirma, contrairement à l’opinion du philosophe, que +l’antipathie traditionnelle du peuple français pour l’intervention des +prêtres dans la politique le préparait à ce régime nouveau, annoncé +par Bunsen et Vinet<a id="FNanchor_273" href="#Footnote_273" class="fnanchor">[273]</a>. «Puisse l’avenir ne pas nous donner tort! +ajoutait Laboulaye; puisse-t-il éviter au monde le triste spectacle de +ces Eglises qui se jettent dans les bras de l’Etat, pour qu’il fasse à +leur profit la police des consciences<a id="FNanchor_274" href="#Footnote_274" class="fnanchor">[274]</a>!». Prévost-Paradol défendit +la même cause. Converti au protestantisme par amour de la liberté, il +fit l’introduction du livre de Samuel Vincent qu’on voulait rééditer. +Il y parle de la religion en général avec respect, avec sympathie, +car elle sert à élever l’homme au-dessus des basses préoccupations +matérielles<a id="FNanchor_275" href="#Footnote_275" class="fnanchor">[275]</a>; <span class="pagenum" id="Page_146">146</span> mais elle doit ménager les droits de l’individu. +Pour cela, il faut qu’elle vive séparée de l’Etat. Ce régime, qui a +réussi aux Etats-Unis, peut convenir aussi au peuple français. «Bien +qu’il soit téméraire de faire aucune prédiction en ce qui touche la +conduite d’un peuple si mobile, il n’y a pas une présomption trop +grande à espérer que notre génération ne disparaîtra pas du monde avant +d’avoir vu s’opérer parmi nous la séparation complète et définitive des +cultes et de l’Etat<a id="FNanchor_276" href="#Footnote_276" class="fnanchor">[276]</a>».</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum hidden" id="Page_147">147</span></p> + <h2 class="h2chap" id="ch_7"><span class="big120">CHAPITRE VII</span><br> + <span class="h2line1">La critique et la science laïque</span></h2> + <p class="souschapitre">I</p> +</div> + +<p>Jusqu’en 1859 l’Empire fut un gouvernement de droite, allié de +l’Église, ennemi des libéraux et des républicains. La guerre d’Italie +parut devoir l’amener à une politique de gauche et le brouiller avec +le parti catholique. Napoléon III fit son possible pour éviter cette +rupture; pendant dix ans sa politique intérieure ou extérieure fut +hésitante, féconde en brusques variations: dans la Péninsule son +gouvernement favorisait tour à tour Victor-Emmanuel et Pie IX, laissait +conquérir la Romagne par Cavour et faisait l’expédition de Mentana; +en France les ministres flattaient l’épiscopat ou luttaient avec lui, +développaient l’éducation laïque et punissaient les attaques aux dogmes +chrétiens. Ces hésitations, si fâcheuses pour le prestige de l’Empire, +donnèrent du moins plus de liberté qu’auparavant à la presse et au +livre. Mais les hommes de science et de pensée n’avaient pas attendu +l’an 1859 pour se mettre à l’œuvre; depuis plusieurs années des études +sérieuses se poursuivaient lentement, dans le silence du cabinet ou du +laboratoire. <span class="pagenum" id="Page_148">148</span> Les travailleurs qui les avaient entreprises étaient +unis par une foi commune, la foi en la science; aucune tradition +ancienne, aucun souci politique ou religieux ne leur paraissait +assez respectable pour les arrêter dans l’exposé de la vérité. Les +sciences philologiques d’un côté, les sciences naturelles de l’autre, +progressèrent en même temps, s’organisèrent avec une égale confiance, +et conduisirent beaucoup de leurs adeptes à repousser avec une égale +sérénité les affirmations des groupes confessionnels.</p> + +<p>Ce furent les progrès de la philologie qui aidèrent à l’apparition de +la critique biblique. Comprimée en France au dix-septième siècle par +la censure de Bossuet contre Richard Simon, cette science prospérait +en Allemagne depuis la fin du dix-huitième siècle; elle était restée +renfermée dans l’enceinte des Universités jusqu’à ce que le livre de +Strauss, appliquant à la vie de Jésus la théorie hégélienne du mythe, +remuât tout le public intellectuel d’outre-Rhin. L’école de Tubingue, +dirigée par Baur, consacrait aux diverses parties de l’Ancien ou du +Nouveau Testament sa critique patiente et minutieuse. On ne connaissait +pas ces travaux à Paris. La critique religieuse paraissait résumée pour +les Français dans le livre de Dupuis, qui faisait du Christ un mythe +solaire, et ce livre, autrefois très lu, participa au discrédit qui +avait atteint les doctrines et les écrivains du dix-huitième siècle. +La traduction de Strauss par Littré frappa l’attention de quelques +libres penseurs;<a id="FNanchor_277" href="#Footnote_277" class="fnanchor">[277]</a> mais elle <span class="pagenum" id="Page_149">149</span> passa inaperçue de la plupart des +adversaires de l’Église. Quant au clergé, il s’en inquiéta peu, malgré +les avertissements de Quinet. Le Collège de France, où professaient de +grands savants comme Burnouf, n’abordait pas l’histoire critique des +religions. L’enseignement universitaire la laissa complètement de côté; +si un normalien de 1848, Edmond About, se plongeait dans la lecture +de Strauss, chacun savait dans son entourage que ce n’était point par +amour de la science, mais par désir de faire provision d’arguments +contre ses contradicteurs catholiques<a id="FNanchor_278" href="#Footnote_278" class="fnanchor">[278]</a>.</p> + +<p>Il y avait pourtant une ville française où l’on étudiait sérieusement +ces questions. Strasbourg était alors l’intermédiaire intellectuel +entre la France et l’Allemagne; à la Faculté de théologie protestante, +un homme de haute valeur, Edouard Reuss, faisait connaître à ses +élèves les travaux de l’école de Tubingue et publiait le résultat +de ses recherches personnelles. Sa calme impartialité laissait aux +étudiants le soin de tirer de ces études critiques des conclusions +actuelles; bientôt ils s’enhardirent, et l’un d’eux, le pasteur Colani, +se mit à la tête du groupe qui fonda en 1850 la «Revue de théologie +et de philosophie chrétienne», appelée dans l’usage courant la Revue +de Strasbourg<a id="FNanchor_279" href="#Footnote_279" class="fnanchor">[279]</a>. Il trouva des collaborateurs de talent: Albert +Réville, pasteur français en Hollande, commença <span class="pagenum" id="Page_150">150</span> dans ce recueil +ses grands travaux sur l’histoire des religions; Edmond Scherer, un +pasteur de Genève, qui avait d’abord adopté l’orthodoxie rigoureuse +du Réveil, perdit la foi et vint exposer dans la revue les motifs de +cette évolution. Mais Strasbourg était loin de Paris; la <i>Revue de +Strasbourg</i> demeura un organe provincial, à peu près inconnu en +dehors des milieux protestants.</p> + +<p>L’ignorance parisienne choqua deux publicistes alsaciens qui voulurent +y remédier; c’étaient Charles Dollfus et Auguste Nefftzer. Celui-ci, +nous l’avons vu, possédait une forte culture de théologien; Dollfus, +attiré de bonne heure par la philosophie religieuse, avait, lui +aussi, rompu avec l’orthodoxie. Tous les deux aimaient l’Évangile +et se firent les défenseurs du «christianisme progressif», religion +naturelle reposant sur l’imitation des vertus pratiquées par Jésus; +tous les deux voulaient que la religion fût laissée au libre choix +des individus. Ils fondèrent en 1858 la <i>Revue germanique</i>, +pour mettre en contact l’esprit français et l’esprit allemand, +pour assurer à deux peuples très différents un échange profitable +d’idées et de connaissances. La France devait apprendre à connaître +la littérature, la philosophie, la science de l’Allemagne. Mais les +fondateurs espéraient en même temps travailler pour la cause de la +libre pensée en ruinant l’apologétique traditionnelle, asservie à la +défense intégrale des textes sacrés. Dollfus montra la faiblesse des +conciliateurs qui, à l’exemple de Bunsen, voulaient prêter à Jésus les +pensées du dix-neuvième siècle. «Le christianisme, disait-il, est fils +du miracle, la doctrine de Socrate ou de Platon <span class="pagenum" id="Page_151">151</span> est née de la +philosophie, qui est la négation du miracle». La conciliation pourra +se faire seulement quand la noble figure du Christ aura été «ramenée +dans le cadre de l’humanité»<a id="FNanchor_280" href="#Footnote_280" class="fnanchor">[280]</a>. Nefftzer félicitait l’Allemagne de +considérer le christianisme comme une chose mobile et perfectible: +«c’est le seul point de vue qui mette la science en état d’être à la +fois libre et sincèrement religieuse et chrétienne». La France, au +contraire, maintient l’opposition de la science et de la foi, parce +qu’elle confond le christianisme avec une de ses formes et considère +cette forme comme une institution immuable, qu’on doit subir ou +condamner<a id="FNanchor_281" href="#Footnote_281" class="fnanchor">[281]</a>.</p> + +<p>Les articles d’histoire religieuse tenaient une grande place dans +la <i>Revue germanique</i>. Ils furent écrits généralement par des +protestants libéraux, surtout par Michel Nicolas, professeur à la +Faculté de théologie de Montauban. Les lecteurs apprirent à distinguer +dans le Pentateuque l’œuvre de deux narrateurs différents, l’Elohiste +et le Jéhoviste, dont les récits parfois contradictoires ont été plus +tard combinés et mêlés dans une même trame. Ils furent mis au courant +des contradictions entre les Évangiles et des controverses concernant +l’authenticité de l’Évangile de saint Jean. «Il est des recherches, +écrivait Michel Nicolas, auxquelles l’esprit humain ne peut plus +renoncer une <span class="pagenum" id="Page_152">152</span> fois qu’elles ont été entamées; la critique biblique +se trouve précisément dans ce cas. Quoi que nous fassions, partisans +ou ennemis, il faut qu’elle marche jusqu’à ce qu’elle trouve une +solution définitive, ou jusqu’à ce que la liberté de l’esprit soit +encore étouffée par une nouvelle barbarie. On ne peut douter que plus +d’un savant appliqué à la critique des livres saints n’ait regretté, +à certaines heures, la candeur de la foi simple et ignorante. Regrets +superflus! il ne lui est pas plus possible de reprendre la foi paisible +du charbonnier, que de ressaisir les brillantes et belles années de sa +jeunesse»<a id="FNanchor_282" href="#Footnote_282" class="fnanchor">[282]</a>.</p> + +<p>La revue, tout en évitant la politique pure, ne craignait pas de +dire son mot sur les questions contemporaines. Elle combattit +l’intolérance chez tous ceux qui s’en rendaient coupables, catholiques +ou protestants. Elle demanda énergiquement la séparation de l’Eglise +et de l’Etat<a id="FNanchor_283" href="#Footnote_283" class="fnanchor">[283]</a>. Un public de choix la suivit, Renan et Taine +l’encouragèrent; mais les abonnés étaient trop peu nombreux pour lui +assurer une existence durable, et Nefftzer fut bientôt si absorbé par +la direction du <i>Temps</i> qu’il dut se décharger de toute autre +besogne. La <i>Revue germanique</i> disparut en 1865, non sans avoir +contribué à l’éducation philosophique et scientifique de l’élite +française.</p> + +<p>Nefftzer et Dollfus recommandaient à la fois la critique et le respect +du christianisme; mais, comme ils le constataient, le caractère +français est ainsi fait que <span class="pagenum" id="Page_153">153</span> la critique biblique devait fournir à +plusieurs écrivains une arme de guerre contre la religion fondée sur +l’Ecriture<a id="FNanchor_284" href="#Footnote_284" class="fnanchor">[284]</a>. On put le voir chez Patrice Larroque. Ce philosophe +militant, privé de ses fonctions universitaires par Falloux, se +consacra désormais à l’histoire religieuse; il voulait combattre, +écraser le christianisme, pour appeler ensuite les hommes de bonne +volonté à fonder une religion rationnelle. La <i>Revue de Paris</i> +publia en 1856 un premier extrait de ses travaux; il y montrait, +par des textes soigneusement réunis, que l’Ecriture, les papes, les +conciles n’avaient point travaillé à la destruction de l’esclavage +ancien, et que l’Eglise n’avait point empêché les peuples chrétiens de +créer en Amérique l’esclavage moderne<a id="FNanchor_285" href="#Footnote_285" class="fnanchor">[285]</a>. En 1859 Larroque publia +le grand ouvrage qui l’occupait depuis de longues années, l’<i>Examen +critique des doctrines de la religion chrétienne</i>. Parlant avec +mépris du rire voltairien, il abordait le sujet gravement, comme un +homme qui vient accomplir une œuvre nécessaire à la vie morale de +ses contemporains<a id="FNanchor_286" href="#Footnote_286" class="fnanchor">[286]</a>. La première partie étudie un à un les dogmes +fondamentaux du christianisme et prouve que chacun d’eux choque la +raison, parfois de la manière la plus révoltante<a id="FNanchor_287" href="#Footnote_287" class="fnanchor">[287]</a>. La morale de +<span class="pagenum" id="Page_154">154</span> cette religion ne vaut pas mieux, puisqu’elle contredit l’idée +humaine de la justice. La seconde partie de l’ouvrage est consacrée +à l’examen des Ecritures. Larroque avait appris l’hébreu pour lire +la Bible; partout il y relève des erreurs grossières, comme le récit +de la création et du déluge, ou des immoralités scandaleuses, comme +l’histoire d’Abraham livrant sa femme au Pharaon pour de l’argent, +celle des filles de Loth, et bien d’autres narrations du même genre. +L’Evangile contient moins de grossièretés, mais les idées morales y +sont bizarres, et sans cesse nous sommes arrêtés par les contradictions +entre les quatre évangélistes. L’impitoyable critique arrive à +conclure que des deux Testaments il ne resterait rien si un respect +traditionnel, entretenu par l’éducation et par les efforts des prêtres, +n’empêchait les lecteurs d’y voir ce qui s’y trouve réellement. Le +livre de Larroque nous montre la critique biblique pratiquée par un +Français qui demeure étranger aux études allemandes, qui néglige la +notion du «devenir», et qui juge l’Ecriture avec les lumières de la +raison raisonnante<a id="FNanchor_288" href="#Footnote_288" class="fnanchor">[288]</a>.</p> + +<p>C’était Renan qui allait faire connaître à la France entière les +découvertes et les conclusions de la critique <span class="pagenum" id="Page_155">155</span> religieuse. Le jeune +séminariste avait rompu dès 1845 avec une religion que son intelligence +n’admettait plus comme vraie. Peu après, ses «Cahiers de jeunesse» +nous le montrent plein d’admiration pour la science allemande, plein +d’antipathie pour les théologiens et de mépris pour leur mauvaise foi; +mais en même temps il admire Jésus et garde sa sympathie pour les idées +religieuses, pourvu qu’elles ne soient jamais imposées par la force. +Nous trouvons ainsi dès 1846 les deux caractères qui s’associeront +toujours dans ses œuvres. La révolution de 1848 faillit faire de lui, +on l’a vu, un polémiste énergique et rude, ami de la démocratie comme +de la libre pensée; mais le voyage en Italie apaisa sa violence, et le +2 décembre le dégoûta de la politique. Il devint ce qu’il devait rester +pendant toute sa vie, un historien scrupuleux, érudit, rationaliste, +soucieux de vérité scientifique, et en même temps un artiste épris +de la beauté contenue dans les vieilles légendes et respectueux des +traditions léguées par le passé. Impossible de trouver chez lui la +moindre hypocrisie; on n’a qu’à l’entendre expliquer pourquoi il ne +fait pas de polémique: «La question fondamentale sur laquelle doit +rouler la discussion religieuse, c’est-à-dire la question du fait de +la révélation et du surnaturel, je ne la touche jamais; non que cette +question ne soit résolue pour moi avec une entière certitude, mais +parce que la discussion d’une telle question n’est pas scientifique, +ou pour mieux dire, parce que la science indépendante la suppose +antérieurement résolue». Et l’écrivain ajoute, non sans dédain: «A +cette polémique, dont je suis loin de contester la nécessité, mais qui +n’est ni dans mes goûts ni dans mes aptitudes, <span class="pagenum" id="Page_156">156</span> Voltaire suffit. On +ne peut être à la fois bon controversiste et bon historien. Voltaire, +si faible comme érudit, Voltaire qui nous semble si dénué du sentiment +de l’antiquité, à nous autres qui sommes initiés à une méthode +meilleure, Voltaire est vingt fois victorieux d’adversaires encore plus +dépourvus de critique qu’il ne l’est lui-même<a id="FNanchor_289" href="#Footnote_289" class="fnanchor">[289]</a>.»</p> + +<p>Renan explique ensuite son désir de voir subsister la religion, mais +il entend celle-ci à sa manière: «L’homme qui prend la vie au sérieux +et emploie son activité à la poursuite d’une fin généreuse, voilà +l’homme religieux; l’homme frivole, superficiel, sans haute moralité, +voilà l’impie.» Cependant il y a quelque chose de plus dans ce mot: +l’étude indépendante des religions nous amène à un résultat consolant. +«Ce résultat, c’est que la religion, étant une partie intégrante de la +nature humaine, est vraie dans son essence, et qu’au-dessus des formes +particulières du culte, nécessairement entachées des mêmes défauts +que les temps et les pays auxquels elles appartiennent, il y a <i>la +religion</i>, signe évident chez l’homme d’une destinée supérieure.» +Cette constatation nous mène à la foi, à cette foi qui, pour conserver +l’idéal, n’a pas besoin de croire au surnaturel<a id="FNanchor_290" href="#Footnote_290" class="fnanchor">[290]</a>.</p> + +<p>La religion, ainsi entendue, se confond à peu près entièrement avec +la morale. C’est ce que Renan laisse entendre clairement dans la +préface des <i>Essais de morale et de critique</i>. «La religion, de +nos jours, dit-il, ne peut plus plus se séparer de la délicatesse de +l’âme et de la culture de l’esprit. J’ai cru la servir en essayant +<span class="pagenum" id="Page_157">157</span> de la transporter dans la région de l’inattaquable, au delà des +dogmes particuliers et des croyances surnaturelles». Sans doute on peut +craindre de ruiner la moralité en touchant aux symboles religieux; mais +elle est compromise plus sûrement encore par l’absence de l’esprit +scientifique. «L’extinction de l’esprit critique amène nécessairement +le béotisme ou la frivolité, qui marquent la fin de toute moralité +sérieuse, et amènent plus de maux pour une nation que le libre examen +avec ses conséquences légitimes ou supposées».</p> + +<p>La courtoisie des formules n’enlève rien à l’énergie avec laquelle +Renan combattait les théories qui lui semblaient fausses ou +dangereuses. Les républicains s’indignaient en le voyant déclarer +qu’il avait perdu ses préjugés sur la Révolution, que le triomphe des +principes de 1789 serait celui de la faiblesse et de la médiocrité. Les +libéraux épris de Channing s’attristaient en lisant son jugement, aussi +dur que celui de Proudhon pour le philosophe américain. Les catholiques +surtout furent exaspérés de la politesse dédaigneuse avec laquelle +l’audacieux écrivain déclarait la religion utile pour le peuple<a id="FNanchor_291" href="#Footnote_291" class="fnanchor">[291]</a>, +ou bien assurait de son estime les polémistes croyants auxquels il +ne voulait pas répondre<a id="FNanchor_292" href="#Footnote_292" class="fnanchor">[292]</a>. Quant aux critiques indépendants, +aux lettrés, ils étaient surpris, troublés, charmés par ce mélange +d’audace et de respect envers la tradition. <span class="pagenum" id="Page_158">158</span> L’homme qui lui +avait ouvert le <i>Journal des Débats</i>, Silvestre de Sacy, était +fier de ce collaborateur si différent d’un disciple de Port-Royal. +Laboulaye admirait les travaux de Renan sur les langues sémitiques et +disait dès 1856: «Par les sujets qu’il traite, non moins que par la +supériorité de ses vues, par l’ardeur de son esprit et la vivacité de +son style, M. Renan me semble un des hommes dont les idées auront le +plus d’influence dans l’avenir». Mais en même temps il l’invitait à +la prudence, et lui rappelait que la critique biblique, touchant à la +foi de millions d’hommes, doit demeurer discrète<a id="FNanchor_293" href="#Footnote_293" class="fnanchor">[293]</a>. Edmond Scherer, +moins timide, saluait l’homme qui, jeune encore, avait pris place parmi +les maîtres<a id="FNanchor_294" href="#Footnote_294" class="fnanchor">[294]</a>.</p> + +<p>Tout en menant de front ses travaux d’orientaliste et ses articles sur +les questions actuelles, Renan préparait toujours le grand ouvrage +auquel, dès 1848, il avait résolu de vouer son existence. Une mission +en Syrie lui permit de voir le pays où était né le christianisme. +Nommé à la chaire d’hébreu du Collège de France, il fit en 1862 la +leçon d’ouverture qui renfermait cette phrase à propos de Jésus: +«Un homme incomparable, si grand que, bien qu’ici tout doive être +jugé au point de vue de la science positive, je ne voudrais pas +contredire ceux qui, frappés du caractère exceptionnel de son œuvre, +l’appellent Dieu». Le bruit <span class="pagenum" id="Page_159">159</span> fait par les auditeurs, l’émotion +causée par cette franchise décidèrent le gouvernement à suspendre le +cours. Un an plus tard fut publiée la <i>Vie de Jésus</i>. Ce n’est +pas le lieu d’analyser ce livre fameux; il suffit d’en rappeler le +caractère. L’auteur s’inspirait des longues recherches poursuivies +par la critique allemande, il utilisait et recommandait les travaux +de Reuss, de Michel Nicolas, de Réville; mais son livre, préparé par +un érudit, était écrit par un artiste. Suppléant par l’hypothèse +aux lacunes des documents, il faisait de son héros une personnalité +vivante; ce livre de science devait avoir pour les lecteurs vulgaires +l’attrait d’un roman. Renan l’avait voulu ainsi, malgré les conseils de +quelques amis qui l’engageaient à faire une simple étude critique<a id="FNanchor_295" href="#Footnote_295" class="fnanchor">[295]</a>; +si l’ouvrage prêtait le flanc aux objections des spécialistes, il +forçait l’attention du public français, qui ne s’attache qu’aux livres +intéressants et bien écrits.</p> + +<p>La <i>Vie de Jésus</i> passionna également les croyants et les libres +penseurs. Beaucoup d’écrivains catholiques le réfutèrent, mais ils +ignoraient trop la critique biblique pour être en état de discuter ses +conclusions avec compétence; la plupart aimèrent mieux insister sur la +part de l’hypothèse dans le livre et conclure avec dédain que le nouvel +Arius n’avait écrit qu’un roman puéril<a id="FNanchor_296" href="#Footnote_296" class="fnanchor">[296]</a>. Les critiques protestants, +comme <span class="pagenum" id="Page_160">160</span> Edmond de Pressensé, lui opposèrent des réfutations plus +sérieuses. Quant aux défenseurs de la libre pensée, ils se partagèrent. +La <i>Revue germanique</i>, ravie de voir, conformément à son +programme, la pensée allemande mise à la portée du public français, +loua plusieurs fois l’ouvrage. Albert Réville y publia une étude +approfondie qui, tout en faisant la part de la critique, défendait +Renan contre ses adversaires<a id="FNanchor_297" href="#Footnote_297" class="fnanchor">[297]</a>. Lorsque Patrice Larroque, toujours +tranchant et radical, reprocha au brillant écrivain une sympathie +excessive pour les légendes évangéliques, un emploi trop fréquent du +quatrième Evangile, et surtout des fadeurs inutiles, une «parfumerie +asphyxiante», Albert Réville répondit par une brochure qui justifiait +Renan et défendait les droits de l’artiste<a id="FNanchor_298" href="#Footnote_298" class="fnanchor">[298]</a>.</p> + +<p>La bourgeoisie lettrée qui lisait la <i>Revue des Deux-Mondes</i> fut +renseignée par un universitaire détaché des idées religieuses, Ernest +Havet. «L’impossibilité et le néant essentiel du miracle, écrivait-il, +l’indéfectibilité des lois naturelles, la nature toujours pareille à +elle-même dans le monde moral aussi bien que dans le monde physique, +la naissance du christianisme et l’apparition de Jésus purs phénomènes +historiques, magnifiques phénomènes à la bonne heure, mais phénomènes +comme les autres, et dont l’étude doit se faire suivant les mêmes +procédés que toute autre étude, voilà le fond solide sur lequel le +livre est bâti. Mon examen s’appuie sur les mêmes principes, et j’ai dû +les proclamer <span class="pagenum" id="Page_161">161</span> d’abord, sans effort et tranquillement, comme choses +toutes simples, mais non sans fierté et sans joie, puisqu’on peut en +mesurer le prix à ce qu’il en a coûté pour les conquérir». Après ce cri +de triomphe, Havet montrait les qualités sérieuses du livre, tout en +reprochant à l’auteur de renoncer quelquefois volontairement à suivre +jusqu’au bout sa propre critique<a id="FNanchor_299" href="#Footnote_299" class="fnanchor">[299]</a>. Edmond Scherer se montra plus +enthousiaste encore: Voltaire et Strauss, dit-il, sont encore des +théologiens, absorbés par la polémique; Renan le premier s’est élevé +assez haut pour parvenir à la libre vue historique des choses. Ce livre +n’avait pas encore été fait: «il a fallu deux choses pour qu’il devînt +possible, le dix-neuvième siècle et la France<a id="FNanchor_300" href="#Footnote_300" class="fnanchor">[300]</a>».</p> + +<p>Renan avait laissé passer les attaques, les menaces, les injures sans y +répondre. Deux ans plus tard il continua son histoire par le volume sur +les <i>Apôtres</i>. Cette fois l’hypothèse tenait moins de place, le +livre était moins inattendu; aussi, tout en obtenant un grand succès, +provoqua-t-il un moindre scandale. Pourtant la préface maintenait +énergiquement ses opinions sur le miracle et raillait les tenants du +surnaturel: «Quand on a un moyen si simple de se prouver, pourquoi ne +pas s’en servir au grand jour? Un miracle à Paris, devant des savants +compétents, mettrait fin à tant de doutes! Mais, hélas! voilà ce qui +n’arrive jamais. <span class="pagenum" id="Page_162">162</span> Jamais il ne s’est passé de miracle devant le +public qu’il faudrait convertir, je veux dire devant des incrédules. +La condition du miracle, c’est la crédulité du témoin». Il parlait +avec sa politesse hautaine des violences proférées contre lui<a id="FNanchor_301" href="#Footnote_301" class="fnanchor">[301]</a>. Sa +résolution demeurait ferme d’éviter les polémiques inutiles; rien ne +lui paraissait plus désirable que le maintien de la société actuelle, +où l’orthodoxie, le rationalisme, l’art, la morale ont chacun leur part +et doivent se supporter mutuellement.</p> + +<p>Ce n’était pas seulement l’histoire religieuse qui fournissait +aux critiques l’occasion de reviser les affirmations de l’Eglise. +L’histoire de la pensée grecque, étudiée avec plus de soin +qu’autrefois, permit de retrouver chez les païens les grandes vérités +morales dont l’opinion commune faisait hommage à l’Evangile. Jacques +Denis, un universitaire d’esprit très libre, avait fait un mémoire, +couronné par l’Institut en 1853, sur la morale grecque; de là sortit +un beau livre, l’<i>Histoire des théories et des idées morales dans +l’antiquité</i>: «L’homme est un, quoiqu’il change sans cesse, disait +l’auteur dans sa préface; la vie morale de l’humanité est une, +quoiqu’elle soit dans un perpétuel mouvement». Grâce à la philosophie, +ce mouvement devient un progrès continu, justifiant le vers pris comme +épigraphe de l’ouvrage: <i lang="la">Et quasi cursores vitaï lampada tradunt</i>. +L’ouvrage fut remarqué; plus d’un grand écrivain parisien félicita le +modeste universitaire de <span class="pagenum" id="Page_163">163</span> province qui avait si bien défendu la +morale des anciens<a id="FNanchor_302" href="#Footnote_302" class="fnanchor">[302]</a>.</p> + +<p>Jacques Denis expliquait en débutant pourquoi il avait laissé de +côté l’influence de la philosophie antique sur la morale chrétienne. +«Quoique je n’espère rien et que je craigne peu de chose, disait-il, je +ne me sens pas dans une position assez libre pour toucher à de pareils +sujets<a id="FNanchor_303" href="#Footnote_303" class="fnanchor">[303]</a>». L’ouvrage qu’il n’avait pu composer fut bientôt fait +par Havet. Admirateur passionné de l’hellénisme, celui-ci montra la +littérature et la morale des Grecs préparant, inspirant tout ce qu’il +y avait de bon dans l’Evangile et dans le christianisme. <i lang="la">Natura +non facit saltus</i>; cet axiome que Sainte-Beuve lui avait conseillé +de prendre comme épigraphe de son livre en indique l’esprit et la +tendance. Ce livre de science fut accompagné d’une préface belliqueuse +où l’écrivain protestait contre les phrases convenues sur la révolution +morale opérée par Jésus, contre la faiblesse intellectuelle des gens +«comme il faut», et citait à l’appui de sa thèse l’opinion d’un grand +nombre de publicistes indépendants<a id="FNanchor_304" href="#Footnote_304" class="fnanchor">[304]</a>.</p> + +<p>Les sciences naturelles n’étaient pas, comme les sciences +philologiques, des importations venues d’Allemagne; <span class="pagenum" id="Page_164">164</span> la France +avait produit depuis longtemps une série de grands naturalistes. +Mais la génération romantique avait négligé les travaux de Geoffroy +Saint-Hilaire et prêté une attention médiocre aux débuts de la +géologie. Les hommes du second Empire, au contraire, suivirent avec un +intérêt passionné les découvertes de Boucher de Perthes et les théories +de Darwin.</p> + +<p>C’est une intéressante figure que celle de Boucher de Perthes. Ce +provincial, fixé dans sa résidence d’Abbeville, y avait rempli +consciencieusement jusqu’en 1852 les fonctions de directeur des +douanes; il y menait une vie d’amateur riche, intelligent, curieux +de toutes choses, très attentif à la politique française, prônant +la théorie économique du libre échange à une époque où elle faisait +encore scandale. Cet amateur avait un esprit génial, avec une volonté +ferme qui lui permit de lutter pour ses idées sans jamais se laisser +décourager par les réfutations, les railleries ou, ce qui était plus +grave, par le silence des autorités scientifiques. C’est ainsi qu’il +devint le créateur de la science préhistorique. S’intéressant à elle +dès sa jeunesse, il présenta en 1838 aux naturalistes parisiens les +premières haches diluviennes découvertes par lui. Brongniart, puis +Jean-Baptiste Dumas se rallièrent à ses idées, sans oser le dire bien +haut; les autres savants demeurèrent indifférents jusqu’à l’année +glorieuse, l’année 1859. A cette date, les principaux géologues de +l’Angleterre vinrent visiter Abbeville pour vérifier ses affirmations +et se déclarèrent convaincus; ensuite Gaudry, après avoir fait le même +voyage, lut à l’Académie des Sciences, le 3 octobre 1859, un rapport +qui entraîna les indécis. Boucher de Perthes ne se tenait pas encore +pour satisfait: après <span class="pagenum" id="Page_165">165</span> les instruments de l’homme fossile, c’était +cet homme lui-même qu’il voulait retrouver; en 1863 fut découverte +la mâchoire de Moulin-Quignon, et cette fois l’Académie des Sciences +enregistra aussitôt la nouvelle conquête.</p> + +<p>Boucher de Perthes ne tirait pas de ses travaux des conclusions +irréligieuses. Le rôle politique du clergé lui déplaisait beaucoup, +et les progrès des congrégations catholiques lui paraissaient +inquiétants<a id="FNanchor_305" href="#Footnote_305" class="fnanchor">[305]</a>; mais il n’aimait pas les discussions pouvant ébranler +le culte établi. Lui-même croyait en Dieu, en un Dieu qui n’a point +créé la forme du monde ni les corps qui s’y trouvent; la religion +lui apparaissait comme un bienfait pour la conscience<a id="FNanchor_306" href="#Footnote_306" class="fnanchor">[306]</a>. Ce grand +travailleur aimait la science et fuyait la polémique religieuse<a id="FNanchor_307" href="#Footnote_307" class="fnanchor">[307]</a>. +Mais ses lecteurs furent moins discrets: si l’homme remontait au début +de l’époque quaternaire, si son histoire primitive s’était déroulée +sur la terre pendant de longs siècles, que devenaient les dates fixées +par les théologiens pour la création du monde, 4963 ou 4004 avant +Jésus-Christ? La question allait être souvent posée par tous ceux qui +cherchaient dans la science des armes contre l’Eglise.</p> + +<p>Vers la même époque le transformisme, exposé par Lamarck, défendu +par Geoffroy Saint-Hilaire dans une polémique fameuse contre Cuvier, +reparut en France avec Darwin. Ce fut une femme, Clémence Royer, +qui présenta au public français la traduction de <i>l’Origine des +espèces</i>. Née dans une famille bretonne, catholique <span class="pagenum" id="Page_166">166</span> et +royaliste, elle avait bientôt rompu avec son milieu et rejeté les idées +religieuses. Le système de Darwin lui parut fournir une réfutation +décisive du dogme chrétien; c’est ainsi que l’ouvrage du grave et +paisible savant anglais, adversaire des controverses irritantes, parut +précédé par une fougueuse préface de la traductrice. «Oui, disait-elle +en commençant, je crois à la révélation, mais à une révélation +permanente de l’homme à lui-même et par lui-même, une révélation +rationnelle qui n’est que la résultante des progrès de la science et +de la conscience contemporaines, à une révélation toujours partielle +et relative qui s’effectue par l’acquisition de vérités nouvelles, et +plus encore par l’élimination d’anciennes erreurs». Il y eut ainsi une +belle époque de découvertes et de progrès avant Jésus, qui sut bien +exprimer les préceptes moraux connus depuis longtemps<a id="FNanchor_308" href="#Footnote_308" class="fnanchor">[308]</a>. La doctrine +se transforma bientôt et devint le catholicisme, religion savante qui +allait pendant mille ans figer les principes de la philosophie ancienne +dans ses dogmes immuables. Le réveil date du seizième siècle; enfin est +arrivé l’âge de l’Encyclopédie, le siècle révélateur par excellence. +Le travail scientifique poursuivi depuis lors vient de résoudre la +question de l’origine des espèces. Deux solutions sont en présence: +ou bien les êtres vivants dérivent les uns des autres, ou bien chaque +forme spécifique a été créée par la volonté divine. La seconde solution +est celle de <span class="pagenum" id="Page_167">167</span> Platon, de la Bible, du réalisme; la première, +celle des nominalistes, est désormais démontrée par Darwin. Or le +système nominaliste justifie l’individualisme et le progrès humain +par la liberté; le système réaliste exige une autorité puissante, +une organisation reposant sur le socialisme et l’immobilité. Voilà +pourquoi l’orthodoxie chrétienne s’est insurgée contre Darwin<a id="FNanchor_309" href="#Footnote_309" class="fnanchor">[309]</a>. La +théorie de celui-ci entraîne de profondes conséquences morales, car +elle condamne à la fois l’égalité absolue et les castes fermées. «La +doctrine de M. Darwin, c’est la révélation rationnelle du progrès, se +posant dans son antagonisme logique avec la révélation irrationnelle +de la chute». Il faut choisir: «pour moi, conclut Clémence Royer, mon +choix est fait: je crois au progrès».</p> + +<p>La femme ardente et batailleuse qui présentait ainsi Darwin au public +français rappelait que la nouvelle doctrine avait déjà soulevé en +Angleterre et en Allemagne de sérieuses controverses; elle invita les +amis de la science à la défendre énergiquement contre le clergé de +France<a id="FNanchor_310" href="#Footnote_310" class="fnanchor">[310]</a>. Mais les théologiens protestants, accoutumés à lire et +à commenter la Bible, furent peut-être plus émus que les théologiens +catholiques. Ceux-ci combattirent cependant le darwinisme en voyant +que c’étaient les adversaires de l’Église qui lui faisaient <span class="pagenum" id="Page_168">168</span> bon +accueil; mais bientôt quelques savants français commencèrent à s’y +rallier, tandis que certains catholiques s’appliquaient à démontrer que +les théories nouvelles comportaient une interprétation conciliable avec +les croyances religieuses.</p> + +<p>Les maîtres de la science évitaient d’ailleurs autant que possible de +se mêler aux polémiques philosophiques ou religieuses. Parfois on les +y entraînait à leur corps défendant. Ainsi le débat sur la génération +spontanée, dans les années 1864 et 1865, se rattachait par un lien très +fragile aux discussions sur la Genèse; Voltaire n’avait-il pas combattu +avec esprit l’hypothèse à laquelle Pasteur opposait ses expériences? +Néanmoins la presse fit si bien que Pouchet apparut comme le défenseur +de la libre pensée, Pasteur comme celui de l’Église, alors que le +grand chimiste recherchait uniquement la vérité scientifique<a id="FNanchor_311" href="#Footnote_311" class="fnanchor">[311]</a>. +Claude Bernard opposa une résistance invincible aux efforts de tous +ceux qui voulaient l’entraîner hors de son domaine: «Les systèmes ne +sont point dans la nature, écrivait-il, mais seulement dans l’esprit +des hommes<a id="FNanchor_312" href="#Footnote_312" class="fnanchor">[312]</a>. Pour l’expérimentateur physiologiste, il ne saurait +y avoir ni spiritualisme ni matérialisme... Les causes premières +ne sont point du domaine scientifique, et elles nous échapperont à +jamais<a id="FNanchor_313" href="#Footnote_313" class="fnanchor">[313]</a>.»</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_169">169</span></p> + +<p class="souschapitre">II</p> + +<p>L’amour de la science, la confiance dans ses méthodes, l’admiration +pour ses progrès caractérisent les hommes du second Empire, et devaient +agir sur leur philosophie. Mais cette philosophie nouvelle rencontrait +l’opposition de la philosophie classique, maîtresse de l’enseignement, +c’est-à-dire de la philosophie éclectique. Lorsque Duruy remplaça la +classe de «logique» par le programme complet de philosophie tel qu’on +l’enseignait jusqu’en 1851, ce furent la psychologie et la métaphysique +de Victor Cousin qui reprirent leur place dans les leçons des +professeurs. Cousin avait préconisé, à l’époque de sa toute-puissance, +l’accord entre la philosophie et la religion; il poursuivit la même +alliance quand l’Empire lui eut enlevé son autorité universitaire. +Lui-même donnait l’exemple dans les nouvelles éditions de ses ouvrages, +corrigeant, retranchant, adoucissant toujours. En même temps il +entamait des pourparlers compliqués avec Rome, offrant des concessions, +refusant une soumission. Les catholiques intransigeants s’efforcèrent +d’obtenir une condamnation formelle de ses écrits; Pie IX, plus +indulgent, finit par décider l’ajournement indéfini de la sentence de +l’Index<a id="FNanchor_314" href="#Footnote_314" class="fnanchor">[314]</a>. Le philosophe reconnaissant vint s’asseoir à côté de +l’archevêque de <span class="pagenum" id="Page_170">170</span> Paris au pied de la chaire de Notre-Dame pendant +les conférences du Père Hyacinthe<a id="FNanchor_315" href="#Footnote_315" class="fnanchor">[315]</a>.</p> + +<p>De même que lui, Guizot continuait à dire que la société moderne a +besoin du christianisme. La révolution de 1848, l’avènement de la +démocratie qu’il détestait, une attention plus grande apportée aux +choses religieuses depuis qu’il avait quitté la politique, accentuaient +chez lui une conviction qui remontait aux premiers temps de sa vie. +Mais cet apologiste de la foi chrétienne était un partisan des +principes de 1789. Les droits et la dignité de l’individu, affirmés +par la Révolution, ne sont-ils pas dans l’Évangile? demandait Guizot; +le mot de saint Pierre, «mieux vaut obéir à Dieu qu’aux hommes», +ne justifie-t-il pas la résistance à l’oppression? Quant à la +science, on ne saurait l’opposer à la religion, puisqu’elles ne se +rencontrent pas dans le même domaine. La conciliation avec le présent +demeure évidemment plus facile pour les églises protestantes; mais +le catholicisme a dû apprendre, par l’expérience de ces cinquante +dernières années, combien il gagne à se tenir éloigné de la politique. +Le catholicisme et le protestantisme sont appelés, sinon à fusionner, +du moins à s’allier dans l’intérêt de la société<a id="FNanchor_316" href="#Footnote_316" class="fnanchor">[316]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_171">171</span></p> + +<p>Ces idées de conciliation, chères aux deux maîtres de la bourgeoisie +orléaniste, rencontraient l’appui de la plupart de leurs élèves. +Darimon et Saisset les soutinrent avec une conviction sincère dans +leurs leçons de la Sorbonne et témoignèrent une sympathie de plus en +plus marquée pour le christianisme. Jules Simon différait d’eux par ses +opinions politiques, mais nullement par sa foi philosophique. Un autre +philosophe mêlé à la politique, ami intime de Cousin, républicain de +vieille date comme Jules Simon, Barthélemy Saint-Hilaire, insistait sur +la coexistence nécessaire entre la foi et la raison, sur la sympathie +qui doit unir la philosophie spiritualiste et le christianisme<a id="FNanchor_317" href="#Footnote_317" class="fnanchor">[317]</a>. +Même sympathie pour la religion chrétienne chez les spiritualistes +affranchis de l’influence de Cousin, comme Ravaisson et Lachelier. Un +disciple indépendant de l’école éclectique, Rémusat, tenait un langage +semblable; il aimait à citer les catholiques tolérants, un Maret, un +Gratry, et ne cachait pas son goût pour les théories moyennes<a id="FNanchor_318" href="#Footnote_318" class="fnanchor">[318]</a>. +Mais sa franchise lui faisait avouer que l’éclectisme avait trop voulu +concilier les inconciliables: «Elèves des modestes sages de l’Ecosse, +nous sommes tous enclins à faire trop peu de compte des difficultés +et à passer par-dessus certaines contradictions que la pratique peut +tolérer, mais non la science<a id="FNanchor_319" href="#Footnote_319" class="fnanchor">[319]</a>.» Cette même liberté d’esprit +permettait à Rémusat de protester contre l’injustice <span class="pagenum" id="Page_172">172</span> de ses amis +envers les penseurs du siècle précédent<a id="FNanchor_320" href="#Footnote_320" class="fnanchor">[320]</a>.</p> + +<p>Si Rémusat lui-même critiquait la prudence excessive de la philosophie +éclectique, les concessions de Cousin au clergé, les corrections +continuelles faites à ses livres étonnaient et irritaient ceux qui +n’appartenaient point à l’école. Un prélat intransigeant, Pie, les +relevait avec dédain<a id="FNanchor_321" href="#Footnote_321" class="fnanchor">[321]</a>. Un libéral modéré, Laboulaye, se plaignait +que la philosophie n’osât pas aborder les sujets traités par la +religion<a id="FNanchor_322" href="#Footnote_322" class="fnanchor">[322]</a>. Les anticléricaux tels que Guéroult dénonçaient la +reculade honteuse de la philosophie universitaire<a id="FNanchor_323" href="#Footnote_323" class="fnanchor">[323]</a>. Mais ce furent +surtout les apôtres de la science, les maîtres de la jeunesse nouvelle, +Renan et Taine, qui se chargèrent de l’exécution.</p> + +<p>Renan consacra au philosophe un de ces articles élogieux et courtois +d’où le blâme ressortait d’autant plus <span class="pagenum" id="Page_173">173</span> sévère. Cousin, dit-il, +est avant tout un grand orateur: «Toutes les doctrines ne sont pas +également éloquentes, et je crois bien que plus d’une fois M. Cousin +a dû se laisser entraîner vers certaines opinions autant par la +considération des beaux développement auxquels elles prêtaient que +par des démonstrations purement scientifiques». Cousin est aussi un +politique, persuadé comme Royer-Collard que chaque gouvernement a sa +philosophie: «est-ce que chaque gouvernement a sa chimie, sa physique +ou son astronomie? est-ce que chaque gouvernement a sa philologie?» +Cette politique est particulièrement dangereuse quand elle veut régler +les rapports de la science avec la religion. «C’est une position +difficile que celle de catholique malgré l’Église»; c’est celle qu’a +prise le chef de l’éclectisme<a id="FNanchor_324" href="#Footnote_324" class="fnanchor">[324]</a>.</p> + +<p>Taine était entré à l’École Normale en 1848, déjà détaché des idées +religieuses, imbu de spinozisme, plein de respect, de passion pour +cette vérité rationnelle et scientifique dont il parlait à ses jeunes +amis avec l’accent d’un apôtre. Devenu professeur, il eut à subir deux +persécutions, celle du clergé, celle de la philosophie officielle. La +première se dissimula sous des formes polies. A Nevers, l’aumônier +l’avertit de lui signaler ceux de ses élèves qui montreraient de +l’irréligion<a id="FNanchor_325" href="#Footnote_325" class="fnanchor">[325]</a>; le recteur, un prêtre universitaire bienveillant, +lui conseilla la prudence<a id="FNanchor_326" href="#Footnote_326" class="fnanchor">[326]</a>; il se vit contraint <span class="pagenum" id="Page_174">174</span> d’aller +au sermon<a id="FNanchor_327" href="#Footnote_327" class="fnanchor">[327]</a>. A Poitiers, on lui interdit de laisser lire à un +de ses élèves les <i>Provinciales</i>; on lui ordonna de faire à +l’entrée en classe la prière en latin, qu’il abrégea d’ailleurs de +moitié<a id="FNanchor_328" href="#Footnote_328" class="fnanchor">[328]</a>. La seconde persécution fut beaucoup plus pénible pour +lui: obligé, pour être admis au doctorat, de renoncer à ses études +sur les sensations et de choisir pour sa thèse un sujet littéraire +inoffensif, il se consolait en lisant Hegel et en complétant ses études +scientifiques. Enfin il quitta l’Université, résolu à dire son fait à +cette philosophie qui opprimait la pensée. On le vit dans son livre sur +<i>Les philosophes classiques du dix-neuvième siècle en France</i>.</p> + +<p>L’attaque est aussi franche que celle de Renan, mais dépourvue des +formules flatteuses et courtoises dont celui-ci l’enguirlandait. +Royer-Collard, Cousin, Jouffroy sont analysés, disséqués +impitoyablement. L’éclectisme a réussi, parce qu’il répondait au goût +des hommes de la Restauration pour la rêverie métaphysique. Après +1830, il est devenu philosophie d’État en multipliant les avances +au clergé. «La doctrine, telle qu’elle est aujourd’hui, est fort +voisine du christianisme, et recueille naturellement tous ceux qui +en tombent. Nul oreiller n’est plus doux, plus semblable au paisible +lit qu’on vient de quitter, meilleur pour retenir ceux qui n’aiment +pas à courir les aventures de l’esprit». Mais ce système n’a plus de +prise sur la foule: «il n’a plus l’air d’une philosophie, mais d’un +dépôt»<a id="FNanchor_329" href="#Footnote_329" class="fnanchor">[329]</a>. La génération nouvelle reprend <span class="pagenum" id="Page_175">175</span> goût à l’analyse. +«On relit le dix-huitième siècle; sous les moqueries légères, on +trouve des idées profondes; sous l’ironie perpétuelle, on trouve la +générosité habituelle; sous les ruines visibles, on trouve des bâtisses +inaperçues. Quelques personnes commencent à redouter le sentiment, +à discuter l’enthousiasme, à rechercher les faits, à aimer les +preuves<a id="FNanchor_330" href="#Footnote_330" class="fnanchor">[330]</a>».</p> + +<p>Le livre causa une profonde émotion dans le monde universitaire, puis +il pénétra dans le grand public et fonda la renommée de Taine<a id="FNanchor_331" href="#Footnote_331" class="fnanchor">[331]</a>. +Désormais il allait poursuivre sa glorieuse carrière, étendant ses +vues, s’intéressant à l’art autant qu’à la philosophie, mais demeurant +avant tout le défenseur de la science, qui lui inspirait des éloges +enthousiastes. Sa déférence pour Guizot ne l’empêchait pas de réclamer +vivement quand le grand protestant déclarait croire à la création de +l’homme par Dieu<a id="FNanchor_332" href="#Footnote_332" class="fnanchor">[332]</a>. Sa conception du déterminisme scientifique +fut précisée avec plus de force que jamais dans <i>l’Histoire de la +littérature anglaise</i>; l’introduction montra dans la race, le +milieu et le moment, les causes <span class="pagenum" id="Page_176">176</span> générales qui expliquent le +développement de la littérature, de la religion, du régime politique, +de tous les grands phénomènes sociaux. Cette synthèse puissante, cette +philosophie de la science, présentée dans une langue claire et forte, +agit profondément sur la jeunesse pensante vers la fin de l’Empire. Un +des représentants les plus illustres de cette génération l’a montré: +«La pensée de ce puissant esprit, dit Anatole France, nous inspira, +vers 1870, un ardent enthousiasme, une sorte de religion, ce que +j’appellerai le culte dynamique de la vie. Ce qu’il nous apportait, +c’était la méthode et l’observation, c’était le fait et l’idée, +c’était la philosophie et l’histoire, c’était la science enfin. Et ce +dont il nous débarrassait, c’était l’odieux spiritualisme d’école, +c’était l’abominable Cousin et son abominable école; c’était l’ange +universitaire montrant d’un geste académique le ciel de Platon et de +Jésus-Christ<a id="FNanchor_333" href="#Footnote_333" class="fnanchor">[333]</a>».</p> + +<p>A la doctrine enseignée dans les lycées la jeunesse commençait à +opposer la philosophie positiviste. Auguste Comte, bien qu’il écartât +résolument l’idée de Dieu, avait terminé sa carrière en fondant une +religion nouvelle, et, pour la faire triompher, il avait recherché +l’alliance des jésuites et l’accord avec l’Église. Mais à sa mort le +positivisme demeurait encore inconnu, en dehors du groupe des fidèles; +<span class="pagenum" id="Page_177">177</span> celui qui le révéla au grand public, ce fut un disciple hérétique. +Littré, dès sa jeunesse, avait écarté le problème de l’au-delà comme +insoluble, et refusé de s’aventurer sur cet océan du mystère pour +lequel le navigateur ne possède ni voile ni gouvernail<a id="FNanchor_334" href="#Footnote_334" class="fnanchor">[334]</a>; admirateur +du <i>Cours de philosophie positive</i>, il ne suivit pas le maître +dans sa tentative religieuse. La politique acheva de les séparer; +l’ardent républicain qu’était Littré ne put admettre l’adhésion de +Comte au 2 décembre. Néanmoins c’est son livre sur Auguste Comte qui +fit véritablement connaître à la France la nouvelle doctrine; ce fut +donc le positivisme de gauche, le positivisme purement scientifique, +sans mélange de religion, qui s’offrit à l’adhésion d’une jeunesse +dégoûtée de l’éclectisme. D’ailleurs Littré plut à celle-ci par la +fermeté tranquille de ses négations, par la netteté scientifique +avec laquelle il répondait aux partisans du miracle: «Jamais, dans +les amphithéâtres d’anatomie et sous les yeux des médecins, un mort +ne s’est relevé et ne leur a montré, par sa seule apparition, que la +vie ne tient pas à cette intégrité des organes qui, d’après leurs +recherches, fait le nœud de toute existence animale, et qu’elle peut +encore se manifester avec un cerveau détruit, un poumon incapable +de respirer, un cœur inhabile à battre. Jamais, dans les plaines de +l’air, aux yeux des physiciens, un corps pesant ne s’est élevé contre +les lois de la pesanteur, prouvant par là que les propriétés des corps +sont susceptibles de suppressions <span class="pagenum" id="Page_178">178</span> temporaires, qu’une intervention +surnaturelle peut rendre le feu sans chaleur, la pierre sans pesanteur +et le nuage orageux sans électricité. Jamais, dans les espaces +intercosmiques, aux yeux des astronomes, la terre ne s’est arrêtée +dans sa révolution diurne, ni le soleil n’a reculé vers son lever, ni +l’ombre du cadran n’a manqué de suivre l’astre dont elle marque les +pas; et les calculs d’éclipses, toujours établis longtemps à l’avance +et toujours vérifiés, témoignent qu’en effet rien de pareil ne se +passe dans les relations des planètes et de leur soleil. Ainsi a parlé +l’expérience perpétuelle<a id="FNanchor_335" href="#Footnote_335" class="fnanchor">[335]</a>».</p> + +<p>Littré acquit une grande influence personnelle par la dignité de sa +vie, la hauteur de sa pensée, la variété de ses connaissances. Un grand +savant, son ami Robin, converti comme lui au positivisme, contribuait +aussi à répandre la doctrine. Les attaques de la presse catholique +achevèrent de faire connaître ces hommes peu bruyants: l’ardente +campagne menée par Dupanloup pour empêcher l’élection de Littré à +l’Académie française le rendit populaire comme une victime du parti +clérical. Ainsi, quand Guéroult en 1858 exhortait la France à faire +son bilan intellectuel, il ne se doutait pas que son vœu était déjà +exaucé, qu’une légion de penseurs indépendants s’était formée qui se +lançait avec confiance dans l’arène philosophique. Les hommes de 1830 +avaient célébré la poésie et le sentiment religieux; les hommes de 1860 +célébraient la science et la libre pensée.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum hidden" id="Page_179">179</span></p> + <h2 class="h2chap" id="ch_8"><span class="big120">CHAPITRE VIII</span><br> + <span class="h2line1">La guerre au cléricalisme</span></h2> + <p class="souschapitre">I</p> +</div> + +<p>La question romaine a dominé depuis 1860 la politique intérieure de la +France. Je dis la politique intérieure: car tous les partis durent s’en +occuper et modifièrent parfois leur attitude envers le gouvernement +selon les variations de sa conduite à l’égard du pape. Chacun chercha +des arguments pour ou contre l’Eglise, et les discussions des savants +et des philosophes trouvèrent ainsi un auditoire beaucoup plus +nombreux et plus attentif que d’habitude. La langue des journaux et +des livres emploie un terme nouveau, qui fera bientôt fortune, celui +de <i>clérical</i>: l’adjectif avait déjà été utilisé, avec un sens +défavorable, par les libres penseurs de 1848, comme Deschanel et Victor +Hugo; le substantif apparaît vers 1860, en attendant que Sainte-Beuve, +à la grande colère du cardinal Donnet, l’apporte à la tribune du +Sénat<a id="FNanchor_336" href="#Footnote_336" class="fnanchor">[336]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_180">180</span></p> + +<p>Vers ce moment naquirent trois grands journaux, fondés par les trois +hommes qu’Emile de Girardin avait pris comme collaborateurs à la +<i>Presse</i>, Guéroult, Nefftzer et Peyrat. Guéroult le premier +réussit en 1859 à créer <i>L’Opinion nationale</i>, sous le patronage +du prince Napoléon; ce fut l’organe des bonapartistes de gauche, qui +offraient volontiers leur alliance aux républicains pour une campagne +commune contre la domination de l’Église. Tous les incidents de +l’histoire de l’unité italienne furent suivis et notés par ce journal +avec un soin minutieux; il s’occupait également de l’action politique +ou religieuse du clergé français. Dans les premiers temps <i>l’Opinion +nationale</i> déclara qu’on devait attaquer le parti clérical, non le +catholicisme, et fut heureuse d’invoquer l’approbation de prêtres ou +d’abonnés catholiques<a id="FNanchor_337" href="#Footnote_337" class="fnanchor">[337]</a>. Mais bientôt le langage devient plus hardi, +et c’est l’Église elle-même qui est mise en cause.</p> + +<p>Le directeur saint-simonien de <i>l’Opinion nationale</i> ne perd pas +une occasion de rappeler à ses lecteurs que la politique et la religion +sont inséparables, que la première dépend de la seconde; il faut donc +en finir avec les silences hypocrites qui, sous apparence d’assurer +l’apaisement, perpétuent sans les résoudre les <span class="pagenum" id="Page_181">181</span> contradictions +les plus criantes<a id="FNanchor_338" href="#Footnote_338" class="fnanchor">[338]</a>. Son collaborateur Sauvestre est chargé de la +guerre quotidienne contre le clergé. Il montre ce corps dominant la +France provinciale, terrorisant les maires de campagne, assurant une +clientèle aux médecins pieux, faisant révoquer tout employé qui ne +va pas à la messe; les instituteurs laïques surtout rencontrent chez +cet ancien membre de l’enseignement un appui chaleureux<a id="FNanchor_339" href="#Footnote_339" class="fnanchor">[339]</a>. Les +progrès et la richesse des congrégations l’effrayent; il compte 200.000 +prêtres, moines et religieuses en France: «ces 200.000 personnes liées +par un même serment, un même esprit, une même soumission, obéissent +à un prince étranger, qui ne veut pas reconnaître nos institutions. +Ces 200.000 prêtres et religieux tiennent chez nous la jeunesse par +l’éducation, par les sacrements, et l’âge mûr par la peur de la +Révolution en ce monde et du diable en l’autre<a id="FNanchor_340" href="#Footnote_340" class="fnanchor">[340]</a>». Reprenant, lui +aussi, la polémique de l’ancien <i>Constitutionnel</i>, Sauvestre +expose les projets et les ambitions de ces jésuites qui instruisent +les fils de la bourgeoisie<a id="FNanchor_341" href="#Footnote_341" class="fnanchor">[341]</a>. Le journal n’oublie point de signaler +tous les scandales qui se produisent dans le monde ecclésiastique; +et justement l’Empire, mécontent de la levée de boucliers du clergé, +laissait la magistrature en 1861 poursuivre une série d’affaires +de mœurs où étaient impliqués des prêtres<a id="FNanchor_342" href="#Footnote_342" class="fnanchor">[342]</a>. Le critique <span class="pagenum" id="Page_182">182</span> +scientifique de <i>l’Opinion nationale</i>, Victor Meunier, montre la +lutte engagée entre l’esprit mythologique et l’esprit scientifique; +il se réjouit de voir la science enfin mise à la portée de tous par +de bonnes collections telles que la <i>Bibliothèque utile et la +Bibliothèque des merveilles</i>. Il défend la génération spontanée +avec une ardeur digne d’une meilleure cause; le transformisme lui +plaît, car, selon le mot d’un savant, «autant vaudrait être un singe +perfectionné qu’un Adam dégénéré». Le critique littéraire, Jules +Levallois, manifeste sa sympathie pour un christianisme épuré, qui +serait d’accord avec la science moderne. Il accueille avec enthousiasme +la <i>Vie de Jésus</i>, qui offre aux hommes pénétrés du sentiment +religieux une heureuse tentative de conciliation; Renan possède ce +qui manquait à Voltaire, «le sentiment de la dette de respect et +de reconnaissance que l’humanité a contractée envers Jésus<a id="FNanchor_343" href="#Footnote_343" class="fnanchor">[343]</a>». +Les livres des protestants libéraux, de Félix Pécaut surtout, lui +paraissent préparer la solution de l’avenir, un théisme chrétien dégagé +des vieux dogmes surannés<a id="FNanchor_344" href="#Footnote_344" class="fnanchor">[344]</a>.</p> + +<p>Aucun rédacteur de l’<i>Opinion nationale</i> ne traita la question +religieuse avec plus de force et d’audace que Léon Richer<a id="FNanchor_345" href="#Footnote_345" class="fnanchor">[345]</a>. Il +faut choisir, dit-il; l’heure n’est plus <span class="pagenum" id="Page_183">183</span> aux compromis. Le +catholicisme abandonne les principes de justice et de liberté qui +présidèrent à sa naissance; il est devenu absolutiste et rétrograde. +L’éducation française tout entière est pervertie par lui, puisque, +non content de posséder ses écoles particulières, il surveille aussi +les écoles publiques. Les petits séminaires forment des fanatiques à +l’esprit étroit, obsédés par la peur de l’enfer; les couvents féminins +dressent des jeunes filles dociles et insignifiantes. Les prêtres +autorisent, quand ils ne les encouragent pas, les superstitions +vulgaires et la croyance aux miracles<a id="FNanchor_346" href="#Footnote_346" class="fnanchor">[346]</a>. Mais cette puissance +cléricale a comme résultat la baisse de la foi: «le clergé catholique +a semé la superstition, il récolte l’incrédulité». Entre un groupe +nombreux de croyants, de croyantes surtout, et une petite minorité de +libres penseurs, l’immense majorité se laisse aller au scepticisme +et à l’indifférence religieuse. Il est temps de sauver la croyance +à Dieu et à l’immortalité de l’âme, de refaire l’unité morale de la +France. Appelons à nous les groupes révoltés contre l’orthodoxie +confessionnelle, catholiques libéraux, protestants libéraux, israélites +libéraux; unissons-les sur le terrain du rationalisme religieux, +de la religion progressive, sans dogme obligatoire, sans autorité +intolérante<a id="FNanchor_347" href="#Footnote_347" class="fnanchor">[347]</a>.</p> + +<p>Deux années après la naissance de l’<i>Opinion nationale</i>, Auguste +Nefftzer fonda le <i>Temps</i>, et lui donna comme programme la défense +de la liberté sous <span class="pagenum" id="Page_184">184</span> toutes ses formes. La liberté religieuse y +figurait en bonne place; Nefftzer déclara toujours qu’un des moyens +les plus sûrs de la garantir était la séparation de l’Église et de +l’État, mais son opportunisme prudent lui faisait comprendre qu’on +était loin d’une pareille solution. Un de ses principaux collaborateurs +fut Edmond Scherer; l’ancien théologien de Strasbourg appela auprès +de lui l’ancien pasteur de Genève. Scherer se révéla bientôt comme un +critique littéraire de premier ordre; il ne cessa de revendiquer les +droits de la raison vis-à-vis de l’autorité religieuse, non sans se +demander parfois avec inquiétude ce que deviendrait la morale quand +elle aurait perdu le support théologique, dont il reconnaissait la +faiblesse. Le <i>Temps</i> fut suivi par <i>l’Avenir national</i>, +fondé en 1864; Peyrat soutint dans ce journal une politique plus +radicale, plus franchement novatrice que celle de ses émules. Ainsi, +à propos de la séparation, il ne se contentait pas d’une adhésion de +principe; cette réforme lui paraissait devoir être demandée, justifiée +par tous les organes de l’opinion indépendante. Il trouvait encore +le temps de traiter en dehors de son journal certaines questions +religieuses; son <i>Histoire élémentaire et critique de Jésus</i> +n’a rien du charme de Renan; c’est un livre sec, précis, destiné à +montrer combien nous savons peu de choses exactes et sûres concernant +la personne du fondateur du christianisme. Les trois nouveaux journaux +ne parvinrent pas à détrôner le <i>Siècle</i>, qui demeura jusqu’à la +mort de Havin le grand organe de gauche; mais ils apportaient dans +l’exposé des questions religieuses un esprit moins étroit, une critique +moins superficielle. Nullement ennemis du sentiment religieux, <span class="pagenum" id="Page_185">185</span> +presque tous ces anciens théologiens adoptent l’idéal du christianisme +progressif, qui était alors soutenu avec talent par le protestantisme +libéral.</p> + +<p class="souschapitre">II</p> + +<p>L’esprit laïque trouva un terrain favorable dans la franc-maçonnerie. +Cette association avait mené sous la monarchie de Juillet une vie +obscure et languissante. Beaucoup de ses membres ayant participé au +mouvement républicain de 1848, elle courut des risques sérieux après +le 2 décembre; l’alliance du pouvoir avec l’Église paralysa l’activité +de plusieurs loges; les préfets en fermèrent quelques-unes, surtout +parmi celles qui dépendaient du Suprême Conseil Ecossais<a id="FNanchor_348" href="#Footnote_348" class="fnanchor">[348]</a>. Le +Grand Orient, qui groupait en France la majorité des loges, désarma +les défiances de l’Empire en élisant grand maître le prince Lucien +Murat; mais ce choix provoqua bientôt des querelles intestines. Lucien +Murat souleva de vives colères en établissant une censure préalable +sur les écrits maçonniques, et surtout en votant au Sénat pour le +pouvoir temporel du pape. Aussi, quand la date de la réélection du +grand maître approcha en 1861, beaucoup de francs-maçons lui opposèrent +le prince Napoléon. Le gouvernement impérial, attaqué par les amis du +pouvoir temporel, se montrait alors bien disposé pour l’association +anticléricale; Persigny, dans une circulaire ministérielle, opposa +l’activité charitable <span class="pagenum" id="Page_186">186</span> de la franc-maçonnerie aux intrigues +politiques de la Société de Saint Vincent-de-Paul. Mais cette +bienveillance était singulièrement despotique. Pour éviter un conflit +entre deux parents de l’empereur, on ajourna l’élection à 1862; puis +en janvier 1862 Napoléon III, sans attendre un vote, nomma grand +maître le maréchal Magnan. Celui-ci gagna la sympathie des ateliers +par diverses mesures libérales, mais l’association tenait à recouvrer +son droit de vote; elle l’obtint en 1864, et désormais la situation +redevint normale. Alors commence une époque d’activité d’autant plus +grande que les élections législatives de 1863 avaient secoué la torpeur +politique de la France. Le pays possédait fort peu de libertés; la +franc-maçonnerie était, en dehors des associations charitables, un +des seuls groupements où l’on pût se rencontrer périodiquement sans +avoir à craindre une descente de police. Voilà pourquoi, bien que +le grand maître élu après la mort de Magnan, le général Mellinet, +comptât parmi les fidèles de Napoléon III, les républicains se firent +recevoir en nombre dans quelques ateliers. Une revue fondée en 1858 +par deux d’entre eux, Louis Ulbach et François Favre, le <i>Monde +maçonnique</i>, était devenue l’organe des éléments jeunes et audacieux +qui voulaient secouer l’inertie de la fédération.</p> + +<p>La gauche maçonnique ouvrit un grand débat religieux. La Constitution +du Grand Orient renfermait un hommage explicite au Grand Architecte +de l’Univers; un groupe demanda, au nom de la liberté de conscience, +la suppression de cette phrase. «On peut dire de l’idée de Dieu, +écrivait François Favre, le contraire de ce qu’un homme d’État célèbre +disait de la <span class="pagenum" id="Page_187">187</span> république en 1848: c’est l’idée qui nous divise le +plus<a id="FNanchor_349" href="#Footnote_349" class="fnanchor">[349]</a>». Le chef de ce groupe révolutionnaire fut Massol<a id="FNanchor_350" href="#Footnote_350" class="fnanchor">[350]</a>. Fils +d’un républicain de 1793, il avait figuré parmi les fidèles de l’école +saint-simonienne, parmi les quarante de Ménilmontant; plus tard, en +1848, Proudhon l’eut comme collaborateur au <i>Peuple</i>. Massol avait +une grande action personnelle, il excellait à répandre ses idées en +causant avec quelques interlocuteurs. En 1863 il remporta un premier +succès dans la franc-maçonnerie, quand le grand maître (c’était encore +Magnan) proposa que l’association demandât la reconnaissance d’utilité +publique. Il combattit vivement ce projet devant l’assemblée annuelle: +l’association, disait-il, perdrait désormais sa liberté, serait obligée +de substituer à son régime fédératif un pouvoir centralisé, pour n’être +plus finalement qu’une banale société de secours mutuels. Le projet +fut rejeté<a id="FNanchor_351" href="#Footnote_351" class="fnanchor">[351]</a>. Encouragé par cette victoire, Massol mena la campagne +contre la formule sur le Grand Architecte de l’Univers; il rencontra +de vives résistances. La franc-maçonnerie, disaient ses adversaires, +laisse de côté les religions positives, mais croit en Dieu; si la +déclaration officielle écarte des loges quelques athées, c’est tant +mieux; on ne peut être bon franc-maçon qu’en admettant ces trois idées, +l’existence d’un Dieu personnel, l’immortalité de <span class="pagenum" id="Page_188">188</span> l’âme et l’amour +du prochain<a id="FNanchor_352" href="#Footnote_352" class="fnanchor">[352]</a>. Le débat intéressa la grande presse quotidienne: +l’historien Henri Martin, dans le <i>Siècle</i>, approuva la fidélité +de l’association au théisme, tandis que Massol, Caubet, Henri Brisson, +lui répondaient en invoquant la liberté de conscience<a id="FNanchor_353" href="#Footnote_353" class="fnanchor">[353]</a>. Finalement +l’assemblée de 1867 donna tort aux novateurs et décida le maintien +obligatoire de la formule qui reconnaissait l’existence de Dieu. Malgré +ces débats, ou plutôt à cause d’eux, l’association grandissait et +prospérait; dans chaque ville de quelque importance, les plus notables +des républicains et des amis de l’esprit laïque se réunissaient dans +un atelier maçonnique. C’est ainsi que les loges fournirent à Jean +Macé les meilleurs de ses adhérents lorsqu’il fonda la Ligue de +l’enseignement.</p> + +<p>Le déisme demeurait donc vainqueur dans la franc-maçonnerie. La plupart +des libres penseurs, en effet, lui restaient fidèles, surtout les +hommes de l’ancienne génération, celle qui avait servi la république +idéaliste et croyante de 1848. La formule du christianisme progressif, +que nous avons vue employée par un Nefftzer ou un Richer, leur +plaisait parce qu’elle impliquait une religion évangélique affranchie +des dogmes anciens et de l’autorité sacerdotale. Voilà pourquoi ils +s’intéressèrent à l’œuvre du protestantisme libéral. C’était l’époque +où, dans l’Église réformée de France, une lutte ardente mettait aux +prises les libéraux et les orthodoxes. Parmi les premiers un groupe +<span class="pagenum" id="Page_189">189</span> assez nombreux, admettant les résultats de la critique biblique, +rejetait la foi au surnaturel et ne voyait plus dans le Christ qu’un +grand homme. Clamageran ne voulait plus reconnaître au protestantisme +qu’un rôle de transition, pour préparer la religion du progrès et de +la solidarité; Félix Pécaut montrait quelle serait la grandeur d’une +église chrétienne indifférente à la communauté des dogmes, accueillante +pour tous ceux qui prenaient la vie du Christ comme modèle; Ferdinand +Buisson conservait à la base du christianisme un homme, Jésus, et un +livre, l’Évangile<a id="FNanchor_354" href="#Footnote_354" class="fnanchor">[354]</a>. Ces théories, vivement combattues par Guizot +et ses amis, rencontrèrent dans la grande presse de gauche un appui +chaleureux.</p> + +<p>D’autres déistes, séparés du christianisme, se préoccupaient de +sauvegarder la religion naturelle, surtout la croyance à Dieu et à +l’immortalité de l’âme. Patrice Larroque, après son livre de combat, +publiait dans <i>Rénovation religieuse</i> la partie positive de +son système: la religion dont il formula les dogmes ne différait +pas, quoiqu’il soutînt le contraire, de celle de Voltaire et de +Rousseau. Il voulait passer à l’action, constituer une société de +«déistes rationalistes» qui servirait de noyau à l’église future, +mais son caractère le condamnait à rester un isolé. On apporta plus +d’attention à la tentative d’Henri Carle. Après avoir commencé dans la +franc-maçonnerie sa propagande en faveur de la religion naturelle, il +fonda l’Alliance religieuse universelle, qui eut comme organe depuis +1865 un bulletin mensuel portant le nom de l’association; devenue plus +<span class="pagenum" id="Page_190">190</span> forte, celle-ci put fonder en 1866 une revue hebdomadaire, la +<i>Libre Conscience</i>. Carle, de même que son ami et collaborateur +Léon Richer, demande leur concours aux libéraux de toutes les +religions. Ce sont des protestants, comme Pâris qui expose en détail +les péripéties de la lutte soutenue contre le parti orthodoxe<a id="FNanchor_355" href="#Footnote_355" class="fnanchor">[355]</a>. +Il y a des israélites novateurs, comme Crémieux, Hippolyte Rodrigues, +le philosophe Adolphe Franck, disposés à débarrasser le judaïsme +des croyances vieillies et des pratiques surannées<a id="FNanchor_356" href="#Footnote_356" class="fnanchor">[356]</a>. L’Alliance +religieuse fit appel aussi aux libres penseurs, en les détournant du +matérialisme et de l’athéisme. Tandis que Larroque voulait fonder +une société fermée à tous ceux qui n’accepteraient point un symbole +précis, Carle se proposait «la conciliation des croyances». L’Alliance +religieuse reprenait l’œuvre des théophilanthropes: Carle retraça +leur histoire oubliée de tous, et publia le catéchisme rédigé par +Chemin<a id="FNanchor_357" href="#Footnote_357" class="fnanchor">[357]</a>. D’autres devanciers, plus récents, avaient publié +la <i>Liberté de penser</i>: un des survivants, Eugène Despois, +raconta l’histoire de cette revue et glorifia le caractère d’Amédée +Jacques<a id="FNanchor_358" href="#Footnote_358" class="fnanchor">[358]</a>.</p> + +<p>Devait-on faire aussi appel aux catholiques libéraux? Carle reconnut +qu’ici l’accord devenait impossible. Les prêtres qui se décidèrent à +la rupture avec l’Église trouvèrent à la <i>Libre Conscience</i> un +accueil sympathique<a id="FNanchor_359" href="#Footnote_359" class="fnanchor">[359]</a>; mais les catholiques soumis au pape, tels +que Montalembert, <span class="pagenum" id="Page_191">191</span> ne songeaient point à prendre place dans cette +union de déistes. Le prélat qu’ils reconnaissaient comme leur chef, +Dupanloup, publia en 1864 une brochure retentissante, <i>L’athéisme +et le péril social</i>; les groupes déistes y furent signalés à côté +des athées. Parmi les nombreuses réponses que suscita cet écrit, une +des plus énergiques fut celle de Carle. Il reprochait à l’évêque +de toujours employer l’anathème, de considérer les opinions comme +des crimes, de ne pas distinguer entre le déisme et l’athéisme, de +compromettre l’idée de Dieu par la croyance au miracle, de maintenir +des dogmes reposant sur une conception cosmogonique ruinée par la +science<a id="FNanchor_360" href="#Footnote_360" class="fnanchor">[360]</a>. Si le positivisme et le scepticisme, continuait-il, +progressent particulièrement dans les pays catholiques, c’est parce +que l’Église gêne les sciences morales et combat l’enseignement de +la philosophie, pour conserver le monopole des vérités sur la fin de +l’homme et sur Dieu.</p> + +<p>La <i>Libre Conscience</i> continua sa carrière jusqu’à la guerre +de 1870. Les fondateurs, encouragés par des sympathies nombreuses, +organisèrent le Congrès philosophique international de Paris, qui +s’ouvrit le 23 juin 1870 sous la présidence de l’historien Henri +Martin: on y voyait figurer les libres croyants de nuances diverses, +Léon Richer, Larroque, Wilfrid de Fonvielle, Fauvety, Pompéry, et +beaucoup d’étrangers. Les déistes étaient <span class="pagenum" id="Page_192">192</span> fiers d’invoquer le +témoignage favorable de grands républicains tels que Jules Favre +ou Eugène Pelletan, de démocrates universellement populaires comme +Garibaldi<a id="FNanchor_361" href="#Footnote_361" class="fnanchor">[361]</a>. Le congrès venait de terminer ses séances quand la +guerre commença<a id="FNanchor_362" href="#Footnote_362" class="fnanchor">[362]</a>.</p> + +<p>Mais beaucoup de libres penseurs avaient abandonné ces tendances +déistes et spiritualistes. La fin du second Empire fut témoin d’une +renaissance matérialiste et de déclarations formelles d’athéisme; une +partie de la jeunesse fut poussée dans cette voie par la politique. +Beaucoup d’étudiants révolutionnaires du quartier latin, exaspérés par +l’alliance de l’Église et de l’Empire, allèrent à l’extrême opposé +des idées qui leur étaient odieuses; de même qu’ils méprisaient le +programme trop modéré de l’Union libérale, le déisme leur sembla un +reste de superstition, une porte ouverte aux dogmes autoritaires. Cette +juvénile intransigeance apparut au congrès des étudiants à Liège en +octobre 1865: les Français y arrivèrent en arborant un drapeau noir, +parce qu’ils portaient le deuil de la liberté morte, et prononcèrent +des déclamations violentes contre la religion et la propriété. A leur +retour, les tribunaux universitaires furent chargés de leur infliger +des peines diverses, mauvais moyen de les ramener au respect de +l’Église.</p> + +<p>Ces jeunes gens avaient, selon leurs goûts, choisi comme maître +Proudhon ou Blanqui. Proudhon cependant venait de surprendre ses amis +par son attitude à <span class="pagenum" id="Page_193">193</span> propos de la question romaine. Sa sympathie +constante pour le régime fédératif le rendait hostile aux partisans +de l’unité italienne; accoutumé depuis longtemps à exagérer ses +désaccords avec le gros de son parti, allant jusqu’au bout de ses +polémiques, Proudhon finit par prendre la défense du pouvoir temporel. +Le gouvernement de Napoléon III, selon lui, devait protéger le pape +et favoriser le catholicisme, tant que ce dernier serait nécessaire +pour sauvegarder la morale de la nation française<a id="FNanchor_363" href="#Footnote_363" class="fnanchor">[363]</a>. Mais cette +polémique avait été vite oubliée; on ne vit là qu’une des boutades +contradictoires familières à Proudhon. L’écrivain disparu en 1864 +demeura pour la jeunesse l’auteur de la <i>Justice dans La Révolution +et dans l’Eglise</i>; cet ouvrage servit de livre de chevet à beaucoup +de républicains, depuis Gambetta jusqu’à Longuet<a id="FNanchor_364" href="#Footnote_364" class="fnanchor">[364]</a>. Ils y apprirent +qu’un rapprochement avec l’Église ou avec un système déiste quelconque +était défendu par la logique à tout démocrate sincère et conscient.</p> + +<p>Quant à Blanqui, ce n’est point par le livre qu’il agissait, mais +par la parole; pendant une longue <span class="pagenum" id="Page_194">194</span> captivité à Sainte-Pélagie, +puis à l’hôpital Necker, ses entretiens lui assurèrent des adeptes +dans la jeunesse des Ecoles, disciples entièrement soumis, comme +Tridon et Protot, ou gardant une certaine indépendance, comme Ranc et +Georges Clemenceau. Sur la question religieuse, Blanqui n’admettait +aucun compromis. On le vit dans plusieurs feuilles fondées entre +1860 et 1868; ces journaux soi-disant littéraires, qui prenaient ce +qualificatif pour échapper au cautionnement, attaquaient la religion, +côtoyaient la politique jusqu’au jour où une condamnation les obligeait +à disparaître. Un de ces journaux, qui vécut pendant quelque mois +de 1865, <i>Candide</i>, eut Blanqui pour rédacteur principal, sous +le pseudonyme de Suzamel<a id="FNanchor_365" href="#Footnote_365" class="fnanchor">[365]</a>. «Guerre au surnaturel! écrivait-il, +c’est l’ennemi. Il veut être l’exagération du bien, il n’en est que +la grimace et la ruine.» La vraie morale, que les hommes peuvent +comprendre, est celle de la justice. Blanqui résuma aussi l’histoire de +saint Jérôme pour dépeindre la décadence du <span class="smcap80">IV</span><sup>e</sup> siècle, la +civilisation sombrant «dans la marée montante du christianisme<a id="FNanchor_366" href="#Footnote_366" class="fnanchor">[366]</a>», +et il demanda aux historiens, aux savants, de réhabiliter le +polythéisme grec. Les essais de conciliation entre la science et +la foi, tentés par le P. Gratry, excitaient ses railleries<a id="FNanchor_367" href="#Footnote_367" class="fnanchor">[367]</a>. +Les collaborateurs de Blanqui célébraient l’athéisme, vantaient +les <span class="pagenum" id="Page_195">195</span> martyrs condamnés par l’Eglise, et refusaient de faire la +distinction, demandée par la plupart des déistes, entre l’Evangile et +le catholicisme<a id="FNanchor_368" href="#Footnote_368" class="fnanchor">[368]</a>.</p> + +<p>A <i>Candide</i> succéda la <i>Libre Pensée</i>, qui attira l’attention +du public en 1866 et 1867. On y voit combien ces jeunes radicaux sont +pénétrés de la foi en la science, que les Renan et les Taine prêchent +à leurs contemporains; mais au lieu de laisser, comme Renan, un vaste +domaine à l’idéal, au sentiment religieux, tous déclarent qu’on ne doit +pas dépasser les conclusions précises et limitées auxquelles arrivent +les sciences positives. La métaphysique de Spinoza ou de Hegel n’a pas +d’attraits pour eux; le déisme du «charlatan de Kœnigsberg» leur fait +horreur<a id="FNanchor_369" href="#Footnote_369" class="fnanchor">[369]</a>: mais «l’immortel ouvrage» de d’Holbach est recommandé +par eux à l’admiration des matérialistes<a id="FNanchor_370" href="#Footnote_370" class="fnanchor">[370]</a>. Malgré ces allures +tapageuses, la <i>Libre Pensée</i> plut à beaucoup de lecteurs par +la logique de ses raisonnements et la franchise de ses convictions. +Buchner, l’auteur allemand de <i>Force et matière</i>, salué par elle +comme un grand maître, lui envoya des lettres d’encouragement. Taine +lui écrivait pour décliner l’épithète de matérialiste, mais affirmait +sa sympathie pour le recueil<a id="FNanchor_371" href="#Footnote_371" class="fnanchor">[371]</a>. Un jeune chimiste alsacien, +Scheurer-Kestner, la félicitait de laisser entièrement à l’écart les +<span class="pagenum" id="Page_196">196</span> hypothèses <i>à priori</i><a id="FNanchor_372" href="#Footnote_372" class="fnanchor">[372]</a>. Le goût pour la science et la +haine contre l’Eglise amenèrent les rédacteurs à formuler une théorie +curieuse, celle de l’antisémitisme antichrétien. Jésus, disent-ils, est +un Juif, un Sémite; les Sémites sont une race inférieure, un ensemble +de peuples superstitieux qui ont imaginé des religions barbares, +sanguinaires, oppressives, tandis que les Aryens, race vraiment +apte à la civilisation, nous ont donné les belles et souriantes +créations du génie grec<a id="FNanchor_373" href="#Footnote_373" class="fnanchor">[373]</a>. Ces anticléricaux intransigeants aiment +avoir affaire aux catholiques intransigeants. L’un d’eux célèbre +la franchise de Veuillot: «Celui-là, au moins, a le courage de ses +opinions. C’est le seul représentant sérieux du catholicisme... Pas +d’infamie, pas de bassesse, de massacre ou d’auto-da-fé qu’il ne +revendique ou ne glorifie. Ah! comme il vous envoie promener le Dieu +de paix et de miséricorde! Et comme il a raison! sachant bien que +l’ignorance ou l’imbécillité ont pu seules associer des termes aussi +incompatibles<a id="FNanchor_374" href="#Footnote_374" class="fnanchor">[374]</a>».</p> + +<p>Quand la <i>Libre Pensée</i> eut disparu, son œuvre fut continuée +dans la <i>Pensée nouvelle</i>. Des idées analogues apparaissaient +dans les écrits de Naquet, agrégé de la Faculté de médecine de Paris, +et dans ceux d’Acollas, professeur libre de droit, qui eut une +influence réelle sur les jeunes juristes à la fin de l’Empire<a id="FNanchor_375" href="#Footnote_375" class="fnanchor">[375]</a>. +Une telle outrance dans la négation inquiétait, attristait quelques +<span class="pagenum" id="Page_197">197</span> vieux républicains déistes et sentimentaux. Mazzini écrivait à +Quinet, à propos de la jeune génération: «Elle n’a pas de foi, elle +a des opinions. Elle renie Dieu, l’immortalité, l’amour, promesse +éternelle, l’avenir de ceux qu’elle aime, la croyance dans une loi +providentielle intelligente, tout ce qu’il y a de bon, de grand, de +beau, de saint dans le monde, toute une héroïque tradition de grands +penseurs religieux, depuis Prométhée jusqu’au Christ, depuis Socrate +jusqu’à Képler, pour s’agenouiller devant Comte, Buchner<a id="FNanchor_376" href="#Footnote_376" class="fnanchor">[376]</a>». George +Sand avait conservé son horreur pour l’Église; elle fit baptiser +protestantes ses petites-filles, pour les soustraire à l’influence +du prêtre catholique; certains de ses romans étaient des livres de +combat, comme la <i>Daniella</i>, faite contre le pouvoir temporel des +papes<a id="FNanchor_377" href="#Footnote_377" class="fnanchor">[377]</a>. Mais elle aussi, effrayée par l’intransigeance des athées +démocrates, écrivait à Barbès: «Nous sommes les jeunes fous de cette +génération. Ce qui va nous remplacer s’est chargé d’être vieux, blasé, +sceptique à notre place<a id="FNanchor_378" href="#Footnote_378" class="fnanchor">[378]</a>».</p> + +<p class="souschapitre">III</p> + +<p>Déistes et athées rencontraient chez les catholiques militants la même +hostilité. A tous le clergé opposait la même et redoutable objection: +vous ruinez la morale, disait-il, car la morale séparée de la religion +n’a plus <span class="pagenum" id="Page_198">198</span> de base. Cette idée faisait le fond de tous les pamphlets +composés par Dupanloup contre les libres penseurs. Les adversaires de +l’Église entreprirent de ruiner cet argument fondamental. Proudhon +avait énuméré tous les méfaits causés, justifiés ou excusés par le +catholicisme; Larroque avait flétri l’immoralité des récits contenus +dans l’Ancien Testament. La question fut reprise dans un travail +approfondi par Boutteville. Parisien de famille pauvre, élevé au +séminaire, il y puisa les notions qui devaient lui servir tard contre +l’Église; décoré de Juillet, dès 1830 il publia une brochure demandant +un nouveau culte pour la France, et recommença une tentative analogue +sous la république de 1848, pendant laquelle il collabora aux journaux +de Proudhon. Le refus de serment l’obligea de quitter l’Université en +1852 et de vivre comme professeur libre, dans une pauvreté supportée +avec un stoïcisme tranquille<a id="FNanchor_379" href="#Footnote_379" class="fnanchor">[379]</a>. Il approchait de la soixantaine +quand parut en 1866 le livre qui renfermait le résumé de ses longues +études, <i>La morale de l’Eglise et la morale naturelle</i>.</p> + +<p>La société européenne, dit Boutteville, est troublée, inquiète, +parce qu’elle manque de franchise, parce qu’elle hésite entre la +morale de l’Église et la morale naturelle. Partout ces deux morales +se contredisent. S’agit-il du mal? L’Église l’attribue à Dieu par le +dogme du péché originel; la raison sait que le mal a toujours existé, +qu’il ne faut donc point lui chercher une origine. S’agit-il de +l’homme? L’Église exagère à la fois sa grandeur, en le faisant distinct +des autres animaux, <span class="pagenum" id="Page_199">199</span> la science montre qu’il est semblable aux +autres animaux, doué seulement d’une vie plus intense, et capable de +s’améliorer grâce à la loi du progrès. L’intolérance, repoussée par +la raison, a toujours été la règle de l’Église; toute sa doctrine +lui impose l’ultramontanisme et repousse les compromis équivoques +des gallicans<a id="FNanchor_380" href="#Footnote_380" class="fnanchor">[380]</a>. L’individu est exhorté par la morale naturelle +à soigner son corps, son esprit et sa moralité; l’Église dédaigne +les soins du corps, jette l’anathème à l’intelligence, et vante une +moralité qui consiste avant tout dans la soumission. La société a pour +bases la famille, la propriété, le règne des lois; l’Église repousse +toutes ces grandes institutions. Enfin la sanction de la morale est +placée par elle dans une éternité de peines ou de récompenses; elle +ignore les joies ou les remords de la conscience, le plaisir de faire +le bien pour le bien.</p> + +<p>Ecartons donc, dit Boutteville dans sa conclusion, les vaines +espérances de ceux qui prétendent concilier le catholicisme avec la +liberté. La séparation de l’Église et de l’État doit mettre fin à tous +les mensonges, laisser chaque secte à ses fidèles. Formons une société +de la morale universelle, ouverte à ceux qui reconnaissent que la loi +morale procède essentiellement de la nature humaine; elle préparera un +bon enseignement moral pour les écoles de tous les degrés. L’humanité +pourra espérer ainsi un bel avenir: «On le devra, pour une bonne part, +à ce que l’ère révolutionnaire, inaugurée par la France, aura substitué +parmi les hommes à la <span class="pagenum" id="Page_200">200</span> loi de grâce et de contrainte la loi de +justice et de liberté<a id="FNanchor_381" href="#Footnote_381" class="fnanchor">[381]</a>».</p> + +<p>La morale naturelle que vantait Boutteville avait sa base, d’après +les déistes comme Carle ou Richer, dans la religion naturelle. Mais +une autre école, celle de la «morale indépendante», affirma que la +morale se suffit à elle-même et possède une vérité démonstrative +trop grande pour qu’on l’affaiblisse en la faisant reposer sur +des hypothèses métaphysiques. L’apôtre de cette doctrine, Massol, +commença par l’exposer dans les loges maçonniques, où elle souleva +des contradictions très vives; puis il s’adressa au grand public en +faisant paraître une revue périodique, la <i>Morale Indépendante</i>. +«Il est une loi par excellence, dit Massol après Cicéron, conforme à +la raison, inscrite dans les cœurs, dont la voix nous dicte nos droits +et nos devoirs, dont les menaces nous détournent du mal». C’est la +loi morale. Ce n’est pas une loi dérivée, car elle repose sur un fait +avéré, indéniable. «Ce fait, c’est que l’homme est un être libre et +responsable, c’est-à-dire une <i>personne</i>, ou du moins qu’il se +conçoit tel. Que comme tel tout être humain se révolte contre toute +contrainte, toute violence, sous quelque forme que ce soit. De là le +sentiment de sa dignité, du respect qu’il se porte à lui-même. Mais +ce <i>respect de soi</i>, l’homme en présence de l’homme l’exige pour +sa personne. Par cela même, il sent forcément que ce même respect +est exigible pour les autres, dû aux autres. Telle est l’origine du +<i>droit</i> et <span class="pagenum" id="Page_201">201</span> du <i>devoir</i>, qui n’est que le droit reconnu +en autrui»<a id="FNanchor_382" href="#Footnote_382" class="fnanchor">[382]</a>. Si parfois la loi morale a été méconnue, c’est qu’on +avait prétendu la lier aux hypothèses éphémères des religions.</p> + +<p>Voilà la théorie que les collaborateurs de la <i>Morale +Indépendante</i> s’appliquèrent à développer avec persévérance. Elle +ne laissa point les contemporains indifférents; les adhésions furent +nombreuses, les critiques aussi. Les déistes, comme Patrice Larroque, +affirmèrent qu’on ne pouvait se passer de la croyance en Dieu; Guéroult +soutint une fois de plus, en bon saint-simonien, que la morale ne se +séparait pas de la religion<a id="FNanchor_383" href="#Footnote_383" class="fnanchor">[383]</a>. Des réfutations courtoises furent +entreprises par le grand orateur catholique de Notre-Dame, le Père +Hyacinthe<a id="FNanchor_384" href="#Footnote_384" class="fnanchor">[384]</a>, par l’apologiste protestant, Guizot<a id="FNanchor_385" href="#Footnote_385" class="fnanchor">[385]</a>, par le +représentant du spiritualisme universitaire, Caro<a id="FNanchor_386" href="#Footnote_386" class="fnanchor">[386]</a>. La <i>Morale +Indépendante</i> répondit à ses contradicteurs dans un langage +également courtois et modéré; par contre elle s’amusait à citer les +violences de certains mandements dirigés contre elle<a id="FNanchor_387" href="#Footnote_387" class="fnanchor">[387]</a>. Massol +n’accepte pas non plus le dogmatisme antichrétien; il reproche aux +matérialistes et aux athées de la <i>Libre Pensée</i> d’attacher trop +d’importance à des affirmations qu’ils ne peuvent <span class="pagenum" id="Page_202">202</span> démontrer. Son +fidèle disciple Henri Brisson affirme que «les opinions religieuses +et les sciences morales sont placées dans un état de désintéressement +réciproque»<a id="FNanchor_388" href="#Footnote_388" class="fnanchor">[388]</a>. Ils écartent aussi, non sans dédain, les systèmes de +tous ceux qui prétendent apporter au monde une religion rajeunie, ou +qui espèrent encore une conciliation<a id="FNanchor_389" href="#Footnote_389" class="fnanchor">[389]</a>. Le succès de la <i>Morale +Indépendante</i> ne fut pas étranger à l’accroissement du nombre des +enterrements civils, qu’elle citait comme des témoignages de franchise +et de confiance dans la vérité.</p> + +<p>Il manquait encore aux amis de l’esprit laïque, même après la +<i>Justice</i> de Proudhon, un grand traité dogmatique sur la morale; +il leur fut donné par Charles Renouvier. Le philosophe, tout en +poursuivant depuis vingt années dans la retraite sa grande œuvre de +reconstruction du criticisme, n’avait jamais négligé la morale ni les +moyens de l’enseigner au peuple. Dès 1842 il marquait sa répugnance +pour la morale chrétienne, pour la doctrine du péché originel et des +peines éternelles, mais rappelait aux républicains trop pressés la +nécessité d’organiser l’éducation des masses avant de leur confier +le pouvoir<a id="FNanchor_390" href="#Footnote_390" class="fnanchor">[390]</a>. En 1848 il avait été un de ces écrivains audacieux +qui, répondant à l’appel d’Hippolyte Carnot, rédigèrent des manuels de +morale civique destinés au peuple; son livre, vigoureux et clair, fut +dénoncé à la tribune de l’Assemblée Constituante <span class="pagenum" id="Page_203">203</span> comme entaché +de socialisme. Renouvier vit avec joie la fondation de la <i>Morale +indépendante</i> et fut heureux d’y collaborer; dès le premier numéro, +il exposa que la sanction religieuse n’est pas nécessaire à la +morale. Ce penseur puissant, que Taine louait en l’appelant un «Kant +républicain<a id="FNanchor_391" href="#Footnote_391" class="fnanchor">[391]</a>», publia en 1869 la <i>Science de la morale</i>. Ce +livre a exercé une influence notable sur l’enseignement de la France +moderne; il réalisait l’entreprise déjà tentée par Proudhon, en fondant +un système complet sur l’idée de justice. Comme les individus seuls +existent, les rapports entre eux ont la justice pour règle. La justice +est la base du droit et du devoir; sans elle, point de morale, mais +elle suffit à faire une morale complète. Les religions lui préfèrent +l’amour, comme principe des rapports entre les hommes; l’amour, qui est +toujours capricieux et tyrannique, ainsi qu’on l’a vu au moyen-âge, où +il inspirait le christianisme, ne saurait point remplacer la justice. +Mais celle-ci ne pourra s’établir que le jour où l’état de paix aura +succédé à l’état de guerre qui règne actuellement partout.</p> + +<p class="souschapitre">IV</p> + +<p>Le débat entre la religion et la science intéressait, remuait +profondément le public intellectuel; mais jusqu’en 1870 il eut peu +d’écho dans le monde politique. Ici l’idée religieuse n’était pas +discutée; le retour au christianisme, qui avait suivi la révolution de +1848, ne <span class="pagenum" id="Page_204">204</span> paraissait pas rencontrer d’opposants. Dans les grandes +assemblées de l’Empire, le Corps Législatif et le Sénat, tout le monde +à peu près était chrétien ou du moins se donnait comme tel. Etait-ce +bien sincère? quelques-uns en doutaient: Guéroult demanda un jour au +Corps Législatif combien de ses collègues étaient sincèrement croyants, +mais les huées couvrirent sa voix. La vérité, c’est que presque tous +les députés, quelles que fussent leurs convictions individuelles, +croyaient à l’utilité sociale des religions et jugeaient nécessaire de +protéger l’Eglise. Sans doute la majorité, en approuvant la politique +impériale favorable aux Italiens, se séparait du parti catholique, +mais au fond elle pensait comme lui sur la question romaine. Rien +ne le prouve mieux que la sympathie avec laquelle ces élus de la +candidature officielle écoutaient le chef de l’opposition, Thiers, +défendre le pouvoir temporel du pape et glorifier le rôle historique +du catholicisme. Le groupe républicain du Corps Législatif se montrait +moins bien disposé pour l’Eglise; toutefois il ne l’attaquait guère, +et surtout il s’abstenait de rien dire contre la religion. Jules Favre +défendit sur la question romaine les opinions opposées à celles de +Thiers; néanmoins le Corps Législatif l’écoutait volontiers à cause +de ses effusions religieuses, de ses appels à Dieu qui a créé l’homme +libre; son discours de 1866, dans la discussion de l’Adresse, qui +montrait le christianisme conquérant le monde par la pauvreté, souleva +des acclamations unanimes<a id="FNanchor_392" href="#Footnote_392" class="fnanchor">[392]</a>. Dans une discussion économique, les +deux adversaires, Rouher et Thiers, invoquaient tous les <span class="pagenum" id="Page_205">205</span> deux +la Providence<a id="FNanchor_393" href="#Footnote_393" class="fnanchor">[393]</a>. L’orateur le plus audacieux de la gauche fut +Jules Simon; il parlait toujours du catholicisme avec le plus grand +respect, mais lui qui en 1856 avait affirmé ses préférences pour le +régime concordataire demanda maintenant la séparation de l’Eglise et +de l’Etat. Son discours du 3 décembre 1867 au Corps Législatif invita +les catholiques à se rallier au nouveau système, à dégager l’Eglise +des liens où l’enveloppait le Concordat<a id="FNanchor_394" href="#Footnote_394" class="fnanchor">[394]</a>. Modifiant un mot dans la +formule célèbre de Montalembert et de Cavour, il demanda les Eglises +libres dans l’Etat libre. Quelques-uns disent, ajoutait l’orateur, +que l’Eglise deviendra ainsi trop faible; c’est manquer de respect +au catholicisme. D’autres disent que l’Eglise sera trop forte; c’est +possible, mais ceux qui ont foi dans la liberté ne s’arrêtent pas +devant ce péril. La proposition de Jules Simon ne trouva aucun écho +dans la majorité; celle-ci partageait la répulsion générale soulevée en +France par le <i>Syllabus</i>, mais elle voulait maintenir l’alliance +du catholicisme avec l’Empire.</p> + +<p>Au Sénat, l’esprit catholique régnait plus complètement encore. Un +membre de cette assemblée, sceptique et athée, Prosper Mérimée, le +constata dès le début de l’Empire; après 1860 surtout, lorsque la +question romaine se posa, l’ami de Jacquemont et de Stendhal <span class="pagenum" id="Page_206">206</span> fut +surpris de voir la force et l’ardeur du parti dévot<a id="FNanchor_395" href="#Footnote_395" class="fnanchor">[395]</a>. Cependant +l’esprit laïque trouva ses défenseurs au Sénat dans le groupe des +gallicans. Les représentants de la haute magistrature, Dupin, Bonjean, +Delangle, Rouland, conservaient la tradition des Parlements de l’ancien +régime et des cours royales de la Restauration. Les progrès continus +de l’ultramontanisme les inquiétaient; le <i>Syllabus</i> acheva de +les déterminer à la riposte. Rouland se fit l’interprète énergique +de leurs sentiments dans la séance du 11 mars 1865; le discours fit +d’autant plus d’effet que l’orateur avait été pendant six ans ministre +des cultes: «Il faut arracher, dit-il, le voile qui couvre depuis douze +ans les desseins, les menées et les actes du parti ultramontain». Ce +parti jette le trouble dans les diocèses, excite les curés contre les +évêques, sacrifie le clergé séculier, national, au clergé congréganiste +«qui n’a ni volonté ni patrie en dehors de Rome». Les ordres religieux +grandissent chaque jour, s’enrichissent, créent de nouvelles écoles: +«Je crains que l’instruction qu’ils donnent, au point de vue social +et politique, ne perpétue chez nos enfants les dissentiments et les +antagonismes dont nous souffrons tant aujourd’hui, et qu’il faudrait +effacer dans l’intérêt de l’avenir». Et Rouland d’énumérer les coups +portés aux traditions gallicanes, les sentences de l’Index, les +persécutions contre les catholiques libéraux, le tout couronné par le +<i>Syllabus</i>.</p> + +<p>Les gallicans étaient des catholiques et protestaient de leur déférence +envers l’Église; aussi le Sénat les <span class="pagenum" id="Page_207">207</span> écoutait-il, sinon avec +sympathie, du moins sans hostilité. Au contraire, le prince Napoléon, +avec ses violentes sorties contre le parti catholique, lui fut odieux; +cependant on était forcé de supporter le cousin de l’Empereur. Mais +en 1866 Napoléon III fit Sainte-Beuve sénateur. Sainte-Beuve était +connu pour ses opinions irréligieuses; à peine avait-il un instant, +au début de l’Empire, suivi le courant favorable à la nouvelle union +du trône et de l’autel. Depuis lors le célèbre critique s’était +ressaisi et s’appliquait à vulgariser, dans des articles recherchés +par tout le public lettré, les théories que ses amis Renan, Taine, +Littré, enseignaient dans leurs ouvrages<a id="FNanchor_396" href="#Footnote_396" class="fnanchor">[396]</a>. En même temps il menait +rude guerre contre le parti clérical. Dans un tableau synthétique +de l’histoire religieuse de la France au <span class="smcap80">XIX</span><sup>e</sup> siècle, il +décrivait la naissance et le progrès de ce parti, qui «adopte tout ce +qui le sert et tant qu’on le sert, pas au delà»<a id="FNanchor_397" href="#Footnote_397" class="fnanchor">[397]</a>. Tel était l’homme +qu’on envoyait siéger à côté des cardinaux; il fit au Sénat l’effet du +loup entrant dans la bergerie. Et le nouveau sénateur n’entendait pas +rester silencieux à sa place, comme Mérimée; quoique peu fait pour la +tribune, il crut de son devoir de défendre devant la haute assemblée +la liberté de penser et d’écrire. Une première fois il releva très +vivement l’attaque d’un de ses collègues contre Renan, provoquant ainsi +de vives <span class="pagenum" id="Page_208">208</span> protestations<a id="FNanchor_398" href="#Footnote_398" class="fnanchor">[398]</a>. Quelques mois après, une discussion +s’engagea sur une pétition qui dénonçait les livres figurant dans une +bibliothèque populaire<a id="FNanchor_399" href="#Footnote_399" class="fnanchor">[399]</a>. Sainte-Beuve se plaignit qu’on eût saisi +cette occasion pour flétrir ces ouvrages «et instituer dans notre +libre France une sorte d’Index des livres condamnés, comme à Rome». +Et il reprit la liste des ouvrages réprouvés: le <i>Dictionnaire +philosophique</i> de Voltaire, «qui n’a que le tort de dire bien +souvent trop haut et trop nettement ce que chacun pense tout bas, ce +que l’hypocrisie incrédule de notre époque essaye de se dissimuler +encore»; les livres de Rousseau, de Proudhon, «rude honnête homme +mort à la peine», de Michelet, de Renan, de Balzac, d’autres encore. +«Prenez-y garde! ces calomniés de la veille deviennent les honnêtes +gens du lendemain».</p> + +<p>Sainte-Beuve alla plus loin encore l’année suivante. Le parti +catholique avait préparé au Sénat une attaque en règle contre Duruy, à +propos d’une pétition qui dénonçait les idées matérialistes professées +dans l’enseignement supérieur<a id="FNanchor_400" href="#Footnote_400" class="fnanchor">[400]</a>. Le grand critique répondit à +Charles Dupin, qui parlait du mal fait dans plusieurs diocèses: «Il +est aussi un grand diocèse, Messieurs, celui-là sans circonscription +fixe, qui s’étend par toute la France, par tout le monde, qui a ses +ramifications et ses enclaves jusque dans les diocèses de Messeigneurs +<span class="pagenum" id="Page_209">209</span> les prélats; qui gagne et s’augmente sans cesse, insensiblement +et peu à peu plutôt encore que par violence et avec éclat; qui +comprend dans sa largeur et sa latitude des esprits émancipés à +divers degrés, mais tous d’accord sur ce point qu’il est besoin avant +tout d’être affranchis d’une autorité absolue et d’une soumission +aveugle; un diocèse immense... qui compte par milliers des déistes, +des spiritualistes et disciples de la religion dite naturelle, des +panthéistes, des positivistes, des réalistes, des sceptiques et +chercheurs de toute sorte, des adeptes du sens commun et des sectateurs +de la science pure». La France, continuait l’orateur, a toujours vu se +développer le libre examen depuis 1789; elle a su mettre fin rapidement +aux «reprises de fanatisme ou d’hypocrisie». Aujourd’hui la croyance +au surnaturel va en diminuant, bien que le monde officiel affecte +d’être croyant<a id="FNanchor_401" href="#Footnote_401" class="fnanchor">[401]</a>. Puisque notre droit moderne permet aux citoyens +d’être libres penseurs, il faut leur accorder la vraie tolérance, une +tolérance d’estime et de respect: on peut avoir telle ou telle opinion +sur l’origine des choses, sur l’éternité de l’univers, sur la structure +du corps humain ou les fonctions du cerveau, sans être pour cela ni +moins honnête homme ni moins irréprochable dans la pratique des devoirs +sociaux. Le gouvernement n’a pas à intervenir dans les questions +métaphysiques ou théologiques<a id="FNanchor_402" href="#Footnote_402" class="fnanchor">[402]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_210">210</span></p> + +<p>Ensuite Sainte-Beuve, abordant l’objet précis du débat, montrait la +fausseté des assertions formulées par le pétitionnaire, et défendait +la Faculté de médecine contre les attaques du parti clérical. Il +énumérait les succès et les violences de ce parti, Renan chassé du +Collège de France, Littré repoussé par l’Académie française, Duruy +insulté, l’hypocrisie sociale favorisant les audaces des fanatiques. +La franchise agressive du discours de Sainte-Beuve souleva de telles +protestations et lui valut un accueil si hostile que l’écrivain libre +penseur dut renoncer à prendre la parole au Sénat<a id="FNanchor_403" href="#Footnote_403" class="fnanchor">[403]</a>.</p> + +<p>De même que l’esprit religieux dominait les assemblées politiques, +l’accord avec le clergé plaisait aux ministres de Napoléon III. +Cependant l’esprit laïque remporta une victoire éclatante le jour où +Victor Duruy devint ministre de l’instruction publique. Nous savons +par ses <i>Souvenirs</i> que la réflexion l’avait depuis longtemps +éloigné des croyances religieuses<a id="FNanchor_404" href="#Footnote_404" class="fnanchor">[404]</a>. Le ministre, loyalement dévoué +à l’empereur, entendait faire respecter le catholicisme et pratiquer +le régime du Concordat; mais il voulait aussi relever l’enseignement +laïque et l’arracher à la domination du clergé; aussi les conflits avec +les prélats commencèrent-ils bientôt. Dans l’enseignement primaire, +il affirma, au <span class="pagenum" id="Page_211">211</span> grand dépit des autres ministres, la nécessité de +l’instruction gratuite et obligatoire<a id="FNanchor_405" href="#Footnote_405" class="fnanchor">[405]</a>. Un jour il osa dénoncer +devant le Corps législatif les abus de la lettre d’obédience: le pays +du vieux bon sens gaulois ne comprendra jamais, disait-il, «qu’avec +trois aunes de drap noir ou gris un chef de communauté puisse faire +un dispensé militaire»<a id="FNanchor_406" href="#Footnote_406" class="fnanchor">[406]</a>. Dans l’enseignement secondaire, il +restaura la classe de philosophie, que Fortoul et ses conseillers +avaient mutilée. Enfin, ce qui indigna le clergé, on le vit organiser +l’enseignement des jeunes filles, encourager les municipalités à créer +les «cours Duruy», et réaliser ainsi le vœu de Michelet, de tous ceux +qui déploraient la séparation morale existant dans la bourgeoisie entre +l’homme et la femme. Aussi Duruy fut-il, pendant son long ministère, en +butte à l’hostilité des grands corps de l’Etat. Ils ne s’associaient +point aux attaques répétées de Dupanloup contre lui, mais si le Sénat +s’abstint d’un vote de défiance dans le grand débat où Sainte-Beuve +apportait à Duruy un appui compromettant, ce fut seulement pour ne +pas faire acte public d’opposition contre un ministre de l’empereur. +Finalement Duruy fut sacrifié en 1869.</p> + +<p>En somme, on voyait à ce moment-là en France une masse peu disposée +au changement, conservant la religion traditionnelle, avec une foi +d’ailleurs assez <span class="pagenum" id="Page_212">212</span> tiède, et puis deux minorités actives et +bruyantes: l’une, dévouée à l’Eglise, était heureuse de proclamer +le triomphe de l’ultramontanisme; l’autre, fière de sa culture +intellectuelle, de ses découvertes scientifiques, pensait que les +défenseurs d’une théologie vieillie n’avaient plus d’arguments +sérieux à lui opposer. Ces deux minorités furent également remuées, +passionnées par l’apparition du <i>Syllabus</i>. Il ravit les +catholiques intransigeants et désespéra les catholiques libéraux, +malgré l’ingénieux essai d’explication tenté par Dupanloup; il révolta +les partisans de l’esprit laïque et multiplia parmi eux les partisans +de la séparation de l’Église et de l’État<a id="FNanchor_407" href="#Footnote_407" class="fnanchor">[407]</a>. Ce n’est pas que cette +réforme rencontrât l’adhésion de tous les hommes d’extrême gauche. +Si Gambetta la réclamait dans le programme de Belleville en 1869, +Blanqui n’y voyait qu’un moyen de sauver le clergé au lendemain d’une +révolution victorieuse<a id="FNanchor_408" href="#Footnote_408" class="fnanchor">[408]</a>. Mais le «Vieux» ne put faire accepter son +opinion par la plupart des radicaux.</p> + +<p>Le tableau de l’état religieux de la France à la fin du second Empire +a été tracé avec talent et conscience par Vacherot dans son livre +sur <i>La religion</i>. Le philosophe était demeuré l’adversaire de +l’Église catholique, mais l’admirateur du sentiment religieux; il +voulut, <span class="pagenum" id="Page_213">213</span> dans cette nouvelle étude, mettre la religion à son rang +légitime, «en la replaçant dans son véritable foyer, qui est l’âme +humaine, à côté de la morale, de la métaphysique, de la poésie, de +tout ce que l’humanité a connu de plus excellent»<a id="FNanchor_409" href="#Footnote_409" class="fnanchor">[409]</a>. Vacherot vante +l’œuvre utile et sérieuse accomplie par Renan et ses contemporains. +Les théologiens n’ont su réfuter aucun des arguments de la critique +biblique; ils se rejettent sur les grandes phrases qui peuvent émouvoir +les foules, en invoquant les besoins de l’humanité, les principes de +l’ordre social. On ne parle pas la même langue des deux côtés<a id="FNanchor_410" href="#Footnote_410" class="fnanchor">[410]</a>. +Aussi la science des religions a-t-elle pu se constituer, avec son +objet, sa méthode, assurée désormais de vivre malgré les objections +des théologiens. Mais il ne faut point se faire illusion: la grande +masse n’a pas été pénétrée par l’esprit philosophique ou scientifique. +Beaucoup d’incrédules ne se sont délivrés du joug religieux que pour +satisfaire leurs appétits; d’autres combattent l’Église par esprit de +coterie. Ceux-là écartés, «quelle chose microscopique, imperceptible +que la libre pensée, au sein de cet océan infini des croyances +religieuses!»<a id="FNanchor_411" href="#Footnote_411" class="fnanchor">[411]</a>.</p> + +<p>Considérons, continue Vacherot, les diverses classes de la +société<a id="FNanchor_412" href="#Footnote_412" class="fnanchor">[412]</a>. Les hautes classes paraissent reconquises <span class="pagenum" id="Page_214">214</span> par la +religion depuis le dix-neuvième siècle: la noblesse y est revenue +par esprit de tradition, la bourgeoisie riche par instinct de +conservation. Quant au monde de l’esprit, s’il a retrouvé le respect +du christianisme, il n’en a pas repris les croyances. Les savants +«laissent en souriant la théologie accommoder ses dogmes et ses +textes aux faits et aux théories de la physique, de l’astronomie +ou de l’histoire naturelle, parce que cette innocente opération +conserve intactes les vérités de la science»<a id="FNanchor_413" href="#Footnote_413" class="fnanchor">[413]</a>. La bourgeoisie +«non classique» n’éprouve pas cette sympathie pour les religions qui +est fréquente chez les savants incroyants. Le renouveau mystique du +dix-neuvième siècle lui est resté indifférent; elle demeure sous +l’influence de Voltaire et se laisse guider par le bon sens, par la +conscience naturelle que donne l’expérience de la vie moderne<a id="FNanchor_414" href="#Footnote_414" class="fnanchor">[414]</a>. +Le même état d’esprit domine dans la partie la plus élevée du +peuple, celle qui a progressé depuis un demi-siècle. L’incrédulité +voltairienne, qui n’avait pas atteint la classe ouvrière au temps +de la Révolution, gagne maintenant dans les ateliers; c’est visible +dans les métiers où l’on a le temps de méditer, chez les tailleurs, +les cordonniers. Seul l’ouvrier des métiers grossiers, abruti de +fatigue, demeure étranger <span class="pagenum" id="Page_215">215</span> à cette évolution. Quant au paysan, +absorbé par son travail, isolé du reste du monde, il vit à l’écart des +grands courants populaires; mais les choses changeront, même chez ces +<i>pagani</i> modernes<a id="FNanchor_415" href="#Footnote_415" class="fnanchor">[415]</a>.</p> + +<p>Persuadé que les religions doivent disparaître, Vacherot ne leur +souhaite pas une fin trop rapide. Les sociétés modernes ont besoin +de temps pour instituer l’éducation morale qui doit nécessairement +remplacer l’instruction religieuse<a id="FNanchor_416" href="#Footnote_416" class="fnanchor">[416]</a>. Mais ce qu’il faut réaliser +aussitôt, c’est la séparation de l’Église et de l’État. Les philosophes +la désirent; les croyants doivent la demander aussi, car la religion y +gagnera en dignité. Peut-être même cette réforme donnera-telle d’abord +au catholicisme une force nouvelle. La philosophie ne peut pas s’en +inquiéter, car elle possède la vérité scientifique, et les plus nobles +tendances de l’esprit moderne aideront à sa victoire.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum hidden" id="Page_216">216</span></p> + <h2 class="h2chap" id="ch_9"><span class="big120">CHAPITRE IX</span><br> + <span class="h2line1">L’avènement de la République</span></h2> +</div> + +<p>La guerre de 1870 fit oublier à la France les discussions religieuses. +La proclamation de l’infaillibilité pontificale et la prise de Rome par +les Italiens, ces deux grands faits qui marquaient l’apogée du pouvoir +spirituel et la fin du pouvoir temporel de la papauté, passèrent +d’abord à peu près inaperçues au milieu des maux causés par l’invasion +et la défaite. Le parti républicain, en s’emparant du pouvoir après +le 4 septembre, laissa le clergé tranquille; à peine y eut-il une +exception à Lyon. Par contre, à Paris après le siège, le triomphe +de la Commune montra combien l’alliance de l’Église avec l’Empire +avait développé chez les révolutionnaires la haine du prêtre. La +Commune elle-même essaya d’appliquer le programme commun à la plupart +des groupes républicains, lorsqu’elle décréta, le 2 avril 1871, la +séparation de l’Église et de l’État et la suppression du budget des +cultes, ou lorsqu’elle approuva les mesures prises par <span class="pagenum" id="Page_217">217</span> le délégué +à l’enseignement, Edouard Vaillant, pour ouvrir des écoles laïques. +Mais à cela les fanatiques ajoutèrent l’installation des clubs dans +diverses églises, et les arrestations de prêtres et de religieux qui +devaient préparer les fusillades de la fin de mai, avec le meurtre de +l’archevêque de Paris.</p> + +<p>C’est un esprit contraire qui se développait dans une grande partie +de la France. Les grands désastres disposent les peuples à demander +le secours d’en haut, à chercher dans la religion traditionnelle un +appui ou tout au moins une consolation. La croyance aux apparitions +surnaturelles avait grandi chez les catholiques depuis vingt ans, +comme le prouvait la popularité de Lourdes; les malheurs nationaux +lui donnèrent une impulsion nouvelle. On se précipita vers les lieux +consacrés, témoins des miracles récents, pour implorer le relèvement +de la France. Le clergé d’ailleurs sortait de la guerre avec une +popularité rajeunie. A la différence des prêtres de 1814 et de 1815, +ceux de 1870 avaient agi en pleine harmonie avec la nation en armes; +beaucoup avaient servi utilement comme infirmiers volontaires dans les +ambulances et les hôpitaux; plusieurs prélats, tels que Dupanloup, +s’étaient signalés par un infatigable dévouement à leurs diocésains.</p> + +<p>La politique vint seconder et mettre à profit ce mouvement religieux. +La révolution de 1848 avait hâté dans la bourgeoisie le ralliement +qui datait de Louis-Philippe; cette classe voyait désormais dans la +religion la garantie de l’ordre social, la protectrice des fortunes +acquises, l’ennemie du socialisme. La Commune vint donner à ce +mouvement une impulsion nouvelle. Il n’est pas exagéré de dire que +cette guerre civile excita en <span class="pagenum" id="Page_218">218</span> France autant d’émotion que la +victoire des Allemands. Tout «communard» fut considéré comme un brigand +et un incendiaire; la Commune, pour des millions de Français, ce fut +la destruction des Tuileries et l’assassinat de l’archevêque. Par +réaction contre elle, on se retourna vers cette Église qui avait mérité +la haine des malfaiteurs parisiens. Ces sentiments se firent jour à +l’Assemblée Nationale. Le suffrage universel avait donné la majorité +aux partisans de la paix: écartant les bonapartistes, accablés par la +honte de Sedan, et les républicains, responsables des défaites subies +depuis le 4 septembre, les électeurs avaient choisi les hommes qui, +tenus à l’écart du pouvoir, n’étaient pas compromis dans le désastre. +Légitimistes, orléanistes, libéraux modérés entrèrent ainsi en majorité +à l’Assemblée. Les paysans, faisant trêve à leurs vieilles défiances +contre le château, donnèrent leurs voix au châtelain pour qu’il allât +signer la paix et relever la France. Le châtelain était l’allié du +curé; mais tandis qu’autrefois c’était le gentilhomme qui protégeait le +prêtre, maintenant c’était ce dernier, soutenu par toute la puissance +de l’Église, qui apparaissait comme le protecteur du noble.</p> + +<p>Le clergé sentait sa force et voulait en user. Puisque l’Empire avait +succombé, puisque l’année 1848 avait définitivement brouillé la +République et l’Église, il comptait mettre sur le trône le monarque +de droit divin, l’ennemi de la Révolution. Les évêques travaillèrent +énergiquement à la restauration monarchique: le prudent cardinal +Donnet vint en parler à Thiers; le cardinal Mathieu invita le comte +de Chambord à s’emparer immédiatement du trône. Beaucoup de prélats +tenaient <span class="pagenum" id="Page_219">219</span> le même langage. Tous les mandements épiscopaux +retracèrent les violences de la Commune, pour y montrer l’aboutissement +naturel d’une politique hostile au catholicisme. A la restauration +française le clergé voulait en joindre une autre: si Henri V devait +rentrer au Louvre, Pie IX devait retourner au Quirinal; toutes les +lettres pastorales des évêques renfermaient des invectives passionnées +contre l’usurpation piémontaise. Ainsi la propagande politique +et la propagande religieuse s’unirent pour annoncer une nouvelle +union du trône et de l’autel. La dévotion au Sacré-Cœur devint +comme l’a dit un légitimiste, «le symbole social et politique de +l’ultramontanisme»<a id="FNanchor_417" href="#Footnote_417" class="fnanchor">[417]</a>. Un ordre religieux de formation récente, celui +des Assomptionnistes, travaillait ardemment à cette campagne. Une revue +fondée par lui entreprit une attaque en règle contre l’Université<a id="FNanchor_418" href="#Footnote_418" class="fnanchor">[418]</a>. +En même temps l’ordre créait le Conseil central des pèlerinages, et +préparait les grandes manifestations de la Salette et de Lourdes. Ces +efforts aboutirent à une défaite politique: l’intransigeance du comte +de Chambord fit échouer la restauration. La majorité conservatrice de +l’Assemblée Nationale voulut du moins faire œuvre utile à l’Église +et réussit à voter la réforme la plus instamment réclamée par les +catholiques <span class="pagenum" id="Page_220">220</span> militants, la liberté de l’enseignement supérieur.</p> + +<p>Ce mouvement catholique rencontra une résistance formidable. Ce n’était +pas en vain que la jeunesse des Écoles avait appris depuis vingt ans à +respecter la science, à louer l’esprit critique, à repousser le miracle +et le surnaturel; maintenant elle s’indignait qu’on prétendît favoriser +la superstition populaire et faire accepter aux hommes éclairés les +dévotions nouvelles. D’autre part les républicains s’irritèrent en +voyant le clergé tout entier travailler pour la restauration du roi: si +beaucoup d’entre eux étaient hostiles à toutes les religions, d’autres, +qui n’allaient pas jusque-là, qui parfois même étaient chrétiens +de cœur, se décidèrent à séparer le catholicisme du cléricalisme, +à repousser les prétentions des évêques, à écarter le clergé de la +politique. La situation extérieure préoccupait également ceux qui +redoutaient de voir la campagne en faveur du pouvoir temporel du +pape aboutir à une rupture diplomatique, peut-être à une guerre avec +l’Italie; cet état d’esprit contribua beaucoup à faire triompher les +candidats républicains lors des élections complémentaires de juillet +1871. Enfin les libres penseurs jugeaient le moment venu de s’adresser +aux campagnes, d’ébranler dans les villages la domination des curés, +de gagner cette grande masse paysanne qui, désorientée, dégoûtée de +l’Empire, incertaine de l’avenir, serait à qui saurait la prendre. La +défense de la religion figurait sur le programme de tous les groupes +conservateurs; l’anticléricalisme fut le lien qui unit tous les groupes +républicains.</p> + +<p>La lutte s’engagea dans l’Assemblée Nationale à plusieurs reprises; +toutefois elle y fut beaucoup moins <span class="pagenum" id="Page_221">221</span> ardente que dans le pays. Les +questions politiques à résoudre étaient si nombreuses et si graves +que les questions religieuses demeurèrent au second plan. Quand on +les aborda, les deux partis opposés le firent avec modération. Les +hommes de gauche savaient que l’union leur était nécessaire pour tenir +tête à la majorité, pour gagner le pays à la république; ils devaient +ménager leurs amis du centre gauche, tous favorables à l’institution +religieuse, plusieurs catholiques pratiquants, tels que les Marcère +et les Étienne Lamy. Les hommes de droite, parmi lesquels beaucoup +avaient des affinités orléanistes, comprirent le mal que leur faisaient +devant les électeurs les exagérations du catholicisme intransigeant; +ils s’inquiétèrent des arguments que Louis Veuillot, selon sa coutume, +fournissait chaque jour à leurs ennemis. Leurs chefs, surtout le duc de +Broglie et Dupanloup, appartenaient au groupe des catholiques libéraux, +toujours en guerre avec celui de l’<i>Univers</i>. Le patriotisme les +obligeait à réfréner la politique italophobe; l’intérêt politique les +forçait à mettre hors de cause la liberté de conscience et l’égalité +des cultes. Ils recherchèrent donc l’appui de toutes les religions +reconnues par l’Etat, en espérant que leur succès commun profiterait +surtout au catholicisme.</p> + +<p>Le premier débat sérieux sur la question cléricale s’engagea devant +l’Assemblée en janvier 1873, à propos de la réforme du Conseil +supérieur de l’instruction publique. Il s’agissait de rétablir ce +conseil tel que l’avait fait la loi de 1850; le rôle qu’on y donnait +aux évêques souleva les critiques de la gauche. Henri Brisson combattit +l’argument d’après lequel ce <span class="pagenum" id="Page_222">222</span> conseil devait représenter les +divers éléments de la société; c’est l’Assemblée Nationale, disait-il, +qui représente la société française; au conseil supérieur, ce sont +les hommes compétents, les universitaires, qui doivent dominer. Les +ministres des cultes n’ont rien à y faire; notre principe, concluait +l’orateur, «c’est le caractère exclusivement laïque de l’enseignement +public, dernier préservateur de la personnalité et de l’unité +française.» Un savant qui allait devenir célèbre par sa persévérance +à défendre les droits de l’Etat, Paul Bert, démontra aussi que le +conseil supérieur devait être une assemblée de spécialistes, capables +de faire progresser la pédagogie, cette science à peu près inconnue +en France; on ferait donc bien d’en écarter les ministres du culte, +qui soulèveraient des questions irritantes et insolubles<a id="FNanchor_419" href="#Footnote_419" class="fnanchor">[419]</a>. Un +député très éloigné de Brisson et de Paul Bert par ses convictions +chrétiennes, Edmond de Pressensé, combattit aussi le projet; ardent +partisan de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, il exhorta ses +collègues, dans l’intérêt de la religion, à ne plus la mêler aux +affaires politiques. Montalembert, continua l’orateur, comparait +l’Université à une douane: «je demande si les inconvénients que +présente cette douane des intelligences disparaissent quand les évêques +deviennent les préposés à cette douane». La France a vu reculer ses +frontières matérielles; il ne faut point faire reculer ses frontières +morales et lui enlever une des <span class="pagenum" id="Page_223">223</span> grandes conquêtes de la Révolution, +«l’Etat laïque se reconnaissant incompétent dans les choses de l’âme, +l’Etat s’arrêtant devant la conscience».</p> + +<p>Ce langage des hommes de gauche fut réfuté, non seulement par les +<i>ultras</i> du parti catholique, mais par les modérés. Broglie exposa +qu’on revenait simplement à la politique libérale de 1850. Le ministre +de l’instruction publique, Jules Simon, affirma que l’Université +désirait un conseil où «toutes les grandes autorités morales de la +société» seraient représentées. Un philosophe qui avait jusque là +combattu au premier rang contre l’Eglise, Vacherot, vint les appuyer de +sa parole. Les ministres des cultes, dit-il, doivent avoir leur place +dans le conseil, car «les religions, qui ont été dans le passé les +institutrices, les nourrices du genre humain, sont encore aujourd’hui +les plus grandes écoles de morale populaire»<a id="FNanchor_420" href="#Footnote_420" class="fnanchor">[420]</a>. Pendant toute la +discussion, les adversaires de l’enseignement laïque rappelèrent à +l’envi les souvenirs de la Commune<a id="FNanchor_421" href="#Footnote_421" class="fnanchor">[421]</a>. Le projet de Broglie fut +adopté.</p> + +<p>Peu de temps après, le 24 mai apparut comme le triomphe du parti +catholique. Au lendemain de cette journée, un groupe nombreux de +députés vint participer au pèlerinage de Chartres; le mois suivant, +une fraction <span class="pagenum" id="Page_224">224</span> plus importante encore de l’Assemblée Nationale +s’associa aux fêtes de Paray-le-Monial, où fut exaltée la dévotion au +Sacré-Cœur. Un député de la gauche avait ordonné qu’on lui fît des +obsèques civiles: le jour de l’enterrement, voyant qu’on ne portait pas +le corps à l’église, la délégation de l’Assemblée quitta le cortège, +imitée par l’escorte militaire; l’opposition protesta contre cette +conduite, et contre une circulaire où le préfet du Rhône s’appliquait +à gêner les enterrements civils; la majorité approuva le préfet. +La gauche lutta vainement ensuite contre la loi qui autorisait la +construction de l’église du Sacré-Cœur à Montmartre. Le clergé obtint +d’autres avantages. La loi sur l’aumônerie militaire, combattue par +deux généraux républicains, Guillemaut et Saussier, critiquée aussi par +un républicain catholique, Jouin, triompha de tous les obstacles, grâce +à l’activité infatigable de Dupanloup. Mais on attacha beaucoup plus +d’importance au vote de la loi sur l’enseignement supérieur. C’est un +exemple curieux des erreurs que peuvent commettre les contemporains, +les législateurs eux-mêmes, sur les conséquences et la portée des +lois nouvelles: la loi de 1850, qui devait avoir des résultats +considérables, ne suscita, quand elle fut promulguée, qu’une émotion +assez faible, et rencontra mauvais accueil dans une partie du clergé; +la loi de 1875 effraya, indigna les républicains, et fit naître chez +les amis de l’Eglise des espérances que la réalité n’a pas confirmées.</p> + +<p>Inutile de suivre et de résumer les trois délibérations qui précédèrent +le vote de cette loi. Le vrai chef de la majorité pendant ce débat, +Dupanloup, ne laissa pas échapper l’occasion de signaler une fois de +<span class="pagenum" id="Page_225">225</span> plus les dangers du matérialisme et de l’athéisme. Toutefois la +même habileté qui l’avait déjà bien servi en 1850 l’empêcha d’invoquer, +à l’exemple des catholiques intransigeants, le droit exclusif de +l’Eglise en matière d’enseignement<a id="FNanchor_422" href="#Footnote_422" class="fnanchor">[422]</a>; il se réclama de la liberté, +du droit commun<a id="FNanchor_423" href="#Footnote_423" class="fnanchor">[423]</a>. Cette prudence lui assura l’appui des libéraux du +centre gauche; leur représentant, Edouard Laboulaye, fut le rapporteur +de la loi et la défendit avec succès contre les attaques des deux +partis extrêmes. La plupart des orateurs de la gauche acceptaient la +liberté de l’enseignement supérieur; Paul Bert déclara qu’elle serait +précieuse pour les libres penseurs toujours exposés à la persécution, +et qu’elle serait indispensable à la création de grandes universités +prospères et vivantes<a id="FNanchor_424" href="#Footnote_424" class="fnanchor">[424]</a>. Mais les républicains voulaient conserver +à l’Etat la collation des grades. Jules Ferry surtout, favorable au +principe de la liberté de l’enseignement supérieur, exposa, dans +une étude précise et savante, qu’il y avait là pour les pouvoirs +publics une prérogative indispensable, et il accusa les catholiques +de vouloir parvenir par étapes au monopole de l’Eglise<a id="FNanchor_425" href="#Footnote_425" class="fnanchor">[425]</a>. Un +orateur de la gauche se distingua de ses <span class="pagenum" id="Page_226">226</span> amis par la vigueur de +ses attaques, par le caractère tranchant de ses déclarations: ce fut +Challemel-Lacour. Pour lui, Paul Bert se faisait illusion sur les +bienfaits qu’apporterait la liberté du haut enseignement; le but de la +nouvelle loi, c’était de former des auxiliaires de l’esprit catholique, +des apôtres du <i>Syllabus</i>. On apprendrait à la jeunesse la +nécessité «de combattre, de miner, de détruire les principes qui sont +le fondement de notre société actuelle». Une pareille loi, faite à +un moment où l’esprit laïque triomphait en Europe, affaiblirait la +France devenue le champion de l’ultramontanisme. L’âpre philippique de +Challemel-Lacour étonna l’Assemblée, sans recueillir l’adhésion de tous +les républicains<a id="FNanchor_426" href="#Footnote_426" class="fnanchor">[426]</a>. Beaucoup de députés favorables à la république +étaient hostiles aux tendances irréligieuses. Le centre gauche avait +abandonné la gauche dans le débat du 24 juin 1873 sur les enterrements +civils. Un des légistes les plus écoutés de l’opposition, Bertauld, +grand ennemi de tout privilège accordé aux congrégations, déclarait +qu’on ne devrait jamais autoriser l’existence de sociétés se proposant +de propager l’athéisme. Un vieux républicain de 1848, Arnaud de +l’Ariège, tout en combattant vivement Dupanloup, répéta encore une fois +son désir de voir le clergé se convertir aux idées républicaines<a id="FNanchor_427" href="#Footnote_427" class="fnanchor">[427]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_227">227</span></p> + +<p>Si nous quittons l’Assemblée Nationale pour considérer le pays, +nous verrons la lutte contre le cléricalisme, assez anodine pendant +l’année qui suit la guerre, s’activer à partir de 1872, depuis le +développement des grandes manifestations catholiques, et prendre toute +sa vigueur après le 24 mai. A cette lutte les penseurs ne demeurèrent +pas étrangers. Si Renan et Taine, émus par le désastre de la France, +commençaient à chercher le relèvement dans une politique conservatrice, +deux philosophes républicains, Littré et Renouvier se mêlèrent aux +discussions quotidiennes. L’influence du second devait être plus +étendue, plus durable, parce qu’elle gagna sans cesse davantage +l’enseignement universitaire; l’influence du premier fut plus marquée +jusqu’à la fin de l’Assemblée Nationale, à cause de la popularité +qui entourait sa personne<a id="FNanchor_428" href="#Footnote_428" class="fnanchor">[428]</a>. Littré fut pour les républicains le +<i>sage</i>, qui apporte le résultat de ses réflexions aux politiques +absorbés par la bataille de tous les jours. Ce sage était un modéré, +inflexible sur les principes, mais toujours favorable aux transactions +qui pouvaient fortifier la paix intérieure; c’était aussi un optimiste, +si convaincu de la force persuasive de la vérité qu’il jugeait inutile +d’en hâter le triomphe par des moyens coercitifs.</p> + +<p>La négation de la théologie, disait Littré, pénètre partout; la +science ne reconnaît que l’expérience et le relatif, elle se refuse à +toute spéculation sur l’origine ou la fin des choses. Au contraire, +le parti catholique a ce défaut d’être grand faiseur de miracles; or +«les miracles n’apparaissent plus qu’à ceux qui d’avance <span class="pagenum" id="Page_228">228</span> croient +aux miracles»<a id="FNanchor_429" href="#Footnote_429" class="fnanchor">[429]</a>. Le parti républicain a pour lui la supériorité +morale, parce qu’il aime et pratique la tolérance<a id="FNanchor_430" href="#Footnote_430" class="fnanchor">[430]</a>. Il ne doit +donc jamais céder à la tentation, pourtant bien naturelle, d’appliquer +aux cléricaux les règles posées par eux: «ce serait du talion, et +la justice par le talion n’est pas une bonne justice»<a id="FNanchor_431" href="#Footnote_431" class="fnanchor">[431]</a>. On doit +accorder à l’Église la liberté de l’enseignement supérieur, tout en +réservant à l’État la collation des grades; ce ne sera pas dangereux, +car le nombre de ceux qui se détachent de l’ancienne foi augmente +chaque jour.—Littré demeura fidèle à cette politique tolérante, +malgré les attaques sans cesse renouvelées contre lui. Tout au plus +perdit-il quelquefois patience devant les anathèmes de la droite qui +attribuait à la libre pensée les crimes de la Commune; faudra-t-il +donc, répondait-il, rappeler au catholicisme la Saint-Barthélemy, les +dragonnades et la Terreur blanche? «Toutes les doctrines peuvent être +perverties par le fanatisme, et tous les fanatismes, qu’ils soient +sacrés ou profanes, sont dangereux et féroces»<a id="FNanchor_432" href="#Footnote_432" class="fnanchor">[432]</a>.</p> + +<p>Renouvier fonda la <i>Critique philosophique</i> en 1872 pour exposer +une doctrine et pour combattre un danger<a id="FNanchor_433" href="#Footnote_433" class="fnanchor">[433]</a>. La doctrine, c’était +le criticisme néo-kantien déjà exposé <span class="pagenum" id="Page_229">229</span> par lui dans ses grands +ouvrages; c’était en particulier le système d’éthique formulé dans +la <i>Science de la Morale</i>. Le danger, c’était le cléricalisme +auquel Renouvier s’attaquait avec une conviction de vieux républicain +démocrate et une ardeur de Méridional. La situation morale de notre +pays lui paraît très grave, car «il y a deux Frances en France, celle +des cléricaux et celle des libéraux... Il n’y a presque plus d’idées ni +de sentiments communs entre ces deux groupes, entre ces deux peuples +obligés pourtant de vivre sous la même loi civile<a id="FNanchor_434" href="#Footnote_434" class="fnanchor">[434]</a>». L’unique +solution rationnelle du problème, c’est la liberté complète des +religions avec l’indifférence religieuse complète de la commune et de +l’État, mais aussi avec l’organisation d’un enseignement moral donné +par l’État<a id="FNanchor_435" href="#Footnote_435" class="fnanchor">[435]</a>.</p> + +<p>Le catholicisme, disent Renouvier et son collaborateur Pillon, +constitue un péril plus grand que jamais, après la transformation +que le Concile du Vatican vient de lui faire subir; depuis 1870, il +n’est plus que le papisme<a id="FNanchor_436" href="#Footnote_436" class="fnanchor">[436]</a>. Ses progrès sont favorisés par les +défaillances des libéraux, qui lui accordent tout ce qu’il demande: en +1830 déjà, ils se laissèrent tromper par ses feintes libérales<a id="FNanchor_437" href="#Footnote_437" class="fnanchor">[437]</a>. +La philosophie éclectique a sans cesse <span class="pagenum" id="Page_230">230</span> commis cette faute en +développant sa théorie prudente et commode sur l’alliance des deux +sœurs immortelles<a id="FNanchor_438" href="#Footnote_438" class="fnanchor">[438]</a>. Aujourd’hui nous retrouvons les mêmes erreurs +chez Vacherot; il fait partie de cette école contemporaine qui, donnant +toujours la première place à l’histoire, parvient ainsi «à justifier +le passé, quel qu’il soit, à enchaîner le présent, à démoraliser +l’avenir<a id="FNanchor_439" href="#Footnote_439" class="fnanchor">[439]</a>». Littré fait aussi un métier de dupe, en exhortant +sans cesse les républicains à la tolérance<a id="FNanchor_440" href="#Footnote_440" class="fnanchor">[440]</a>. Laboulaye abandonne +l’enseignement supérieur aux cléricaux; il méconnaît, comme beaucoup +des libéraux actuels, la notion morale de l’État, notion d’où résulte +pour celui-ci le droit d’enseigner<a id="FNanchor_441" href="#Footnote_441" class="fnanchor">[441]</a>. Tous oublient trop cette +maxime de Locke: «la tolérance n’est point obligatoire vis-à-vis des +intolérants».</p> + +<p>Pour vaincre le catholicisme il faut le remplacer. Renouvier réclame +donc sans cesse l’organisation d’un enseignement moral. Sur ce point, +la société moderne a tout à faire. Dans l’antiquité, la classe +instruite rencontrait chez les platoniciens, chez les épicuriens, chez +les stoïciens, des milieux intellectuels et moralisateurs; aujourd’hui +rien de pareil, car le catholicisme enseigne mal la morale et n’a +point permis que d’autres l’enseignent. Les collèges ecclésiastiques +sont aussi arriérés en cette matière que les lycées de l’Etat<a id="FNanchor_442" href="#Footnote_442" class="fnanchor">[442]</a>. +Les philosophes <span class="pagenum" id="Page_231">231</span> français du dix-neuvième siècle n’ont rien fait +pour préparer cet enseignement: seul Proudhon l’a essayé, d’une façon +incomplète, mais avec une haute idée de la justice<a id="FNanchor_443" href="#Footnote_443" class="fnanchor">[443]</a>. Le personnel +des professeurs, des instituteurs, n’est pas non plus à la hauteur de +cette tâche. La <i>Critique philosophique</i> entreprend de l’y aider +en publiant un remarquable petit traité de morale à l’usage des écoles +primaires.</p> + +<p>Mais Renouvier, tout en proclamant l’indépendance de la morale, +estime qu’il ne suffit point de s’adresser à l’intelligence; il faut +parler aussi au sentiment, et pour cela une religion est nécessaire. +Les religions créées de toutes pièces ne sont guère vivantes; voilà +pourquoi l’idée lui vint bientôt de recourir à une religion existante, +à celle qui avait surmonté dans notre pays un siècle de persécutions. +Il formula cette idée en octobre 1873, au moment où le parti clérical +paraissait tout-puissant. «Si l’on regarde, écrit le philosophe, à +l’esprit et à l’idéal du protestantisme, on reconnaîtra bientôt que, +en vertu de sa semence première, qui est l’examen et la foi libre, il +se développe dans le même sens que les libertés civiles et politiques, +et tend à faire de la religion, regardée du point de vue de la <span class="pagenum" id="Page_232">232</span> +conscience, une œuvre de la personne<a id="FNanchor_444" href="#Footnote_444" class="fnanchor">[444]</a>». Le protestantisme est en +religion ce que le criticisme est en philosophie. Pourquoi ne pas nous +allier avec lui? pourquoi ne pas orienter vers lui la foi religieuse, +rebutée par les excès et les superstitions du catholicisme? Edgar +Quinet, Eugène Sue conseillaient déjà d’adhérer à l’unitarisme de +Channing, mais ce n’étaient que des adhésions individuelles à une +religion adoptée comme pis-aller; ce qui importe, c’est de faire +inscrire les familles sur les registres de l’église protestante +organisée<a id="FNanchor_445" href="#Footnote_445" class="fnanchor">[445]</a>. Cela n’implique point un assentiment individuel et +philosophique au dogme calviniste; cela signifie que le chef de famille +fait entrer les siens dans un groupe religieux affranchi du papisme, +qu’il assure à ses enfants une défense, une protection contre les +entreprises du prêtre catholique.</p> + +<p>Cette idée n’était pas nouvelle. Plus d’un Français, vers la fin +du second Empire, avait adopté ce moyen de soustraire sa famille à +l’Église; George Sand, par exemple, présidait au baptême protestant de +ses petites-filles<a id="FNanchor_446" href="#Footnote_446" class="fnanchor">[446]</a>. Renouvier trouva aussi des alliés dans le pays +voisin auquel il s’intéressait beaucoup, la Belgique; un théoricien +libéral fort connu en France, Emile de Laveleye, publia en 1875 un +parallèle entre les peuples catholiques et les nations protestantes, +qui affirmait l’écrasante supériorité de ces dernières<a id="FNanchor_447" href="#Footnote_447" class="fnanchor">[447]</a>. Renouvier +<span class="pagenum" id="Page_233">233</span> jugeait la chose si importante qu’il joignit à la <i>Critique +philosophique</i> depuis 1879 un recueil spécial, la <i>Critique +religieuse</i>, afin de hâter l’adhésion des républicains au +protestantisme. Mais le résultat de cette propagande ne répondit point +à ses efforts.</p> + +<p>A côté des philosophes, des publicistes d’une haute culture +intellectuelle s’efforçaient d’attirer l’attention de leurs lecteurs +sur les dangers du cléricalisme. Un professeur devenu journaliste +et bientôt célèbre, Charles Bigot, traça le tableau des classes +dirigeantes, et montra la place prise chez elles par le clergé. +Celui-ci demeure intolérant. Il aime l’argent, non pour le profit +individuel de ses membres, mais pour le denier de Saint-Pierre, pour +les universités catholiques, pour les couvents<a id="FNanchor_448" href="#Footnote_448" class="fnanchor">[448]</a>. Il aime la +domination, se mêle de tout, cherche à mener les électeurs. Mais cette +Église, qui autrefois protégeait le monde, ne songe plus qu’à se faire +protéger. Récemment elle mendiait l’appui de l’Empire, au risque de +se déconsidérer<a id="FNanchor_449" href="#Footnote_449" class="fnanchor">[449]</a>. Aujourd’hui le clergé combat la République, +parce qu’elle veut lui laisser la liberté, mais lui retirer le +privilège; il la combat également parce qu’il déteste la démocratie. +«La lutte est engagée, conclut Charles Bigot, entre le siècle et le +catholicisme; c’est le catholicisme qui l’a voulu. Les idées nouvelles, +les aspirations des classes longtemps opprimées, trouvent aujourd’hui +dans le <span class="pagenum" id="Page_234">234</span> catholicisme leur plus vigoureux adversaire. Il ne peut +plus être la religion d’une société où la démocratie coule à pleins +bords<a id="FNanchor_450" href="#Footnote_450" class="fnanchor">[450]</a>».</p> + +<p>Un autre publiciste, Hector Depasse, constate que le terme tout récent +de «cléricalisme», d’origine probablement belge, est devenu rapidement +populaire, parce qu’il répond à une réalité. «Le cléricalisme est la +ligue des partis d’Etat et d’Église, la confusion de la politique et +du culte, le complot de la police et du dogme pour l’asservissement +de l’esprit humain<a id="FNanchor_451" href="#Footnote_451" class="fnanchor">[451]</a>». Le cléricalisme peut exister dans tous les +pays, dans toutes les religions; en France, il a pour noyau l’Église +catholique. Celle-ci est forcément l’ennemie de la République: il y a +incompatibilité entre le dogme du pape infaillible et le principe de +la souveraineté nationale. L’Église et la République sont toutes les +deux des gouvernements d’opinion, ne subsistant que par l’adhésion +des fidèles; donc elles se disputent les âmes. Le cléricalisme est +redoutable parce qu’il offre sans cesse de nouvelles dévotions aux +natures inquiètes, de nouveaux romans à tous les rêves. Les désastres +de 1870 ont préparé les croyants à s’incliner devant les décrets du +concile du Vatican, tout comme à subir le culte du Sacré-Cœur.</p> + +<p>En dehors de la discussion grave et raisonnée contre les amis de +l’Eglise, il y avait place pour une autre campagne, celle dont Voltaire +a donné le modèle, celle qui livre à la risée les idées ou les hommes +du parti religieux; dans un pays comme la France, le ridicule est une +arme redoutable. Quelques journaux de gauche <span class="pagenum" id="Page_235">235</span> reprirent cette +tradition. Le <i>Rappel</i>, si populaire chez les ouvriers parisiens +vers 1873, était dirigé par Auguste Vacquerie, un ardent ennemi du +catholicisme; Edouard Lockroy, dans des articles pleins de verve, +se chargea de raconter à sa façon les miracles nouveaux. Mais le +véritable représentant de l’ironie voltairienne fut le <i>Dix-neuvième +Siècle</i>, sous la direction d’Edmond About. Celui que nous avons vu +déployer dès 1848 à l’Ecole Normale son ardeur militante contre les +catholiques ne cessait pas depuis lors de combattre leurs prétentions +politiques. Partisan du bonapartisme libéral en 1859, il avait publié, +avec les encouragements secrets de Napoléon III, cette brochure sur +la <i>Question romaine</i> qui présentait la critique impitoyable du +gouvernement pontifical et finissait par le vœu de voir en France une +Eglise gallicane séparée du pape. Depuis 1871 l’ancien ami du prince +Napoléon s’était converti à la République conservatrice de Thiers. En +entrant au <i>Dix-neuvième Siècle</i> en mai 1872, il y trouva déjà +installé Francisque Sarcey, l’ami de sa jeunesse, qui allait devenir +son collaborateur le plus populaire. Au commencement le journal, +absorbé par les questions politiques, ne parla guère de la religion. +Mais le 3 septembre 1872, un des rédacteurs, Eugène Liébert, dans un +véritable manifeste, montra la force nouvelle du cléricalisme et la +nécessité de mener contre lui une campagne en règle<a id="FNanchor_452" href="#Footnote_452" class="fnanchor">[452]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_236">236</span></p> + +<p>Cette campagne fut confiée à Sarcey. Lui-même a raconté que son passé +de journaliste ne l’y préparait guère et que, sous l’Empire, les +discussions religieuses lui semblaient sans intérêt<a id="FNanchor_453" href="#Footnote_453" class="fnanchor">[453]</a>. D’ailleurs il +n’a jamais aimé à manger du prêtre; mais il a reconnu que la question +cléricale passe aujourd’hui au premier plan<a id="FNanchor_454" href="#Footnote_454" class="fnanchor">[454]</a>. Cette guerre, il +entend la mener à sa façon, à la bonne façon d’autrefois. Renan a mis +à la mode «ce parti pris d’indifférence hautaine, d’aristocratique +dédain que la science contemporaine affecte de témoigner aujourd’hui +pour les erreurs et les mensonges qui touchent à la religion». Au lieu +de cette impartialité compatissante, mieux vaut «la bonne, solide et +vaillante guerre» que l’on faisait jadis, la guerre du bon sens et de +l’esprit<a id="FNanchor_455" href="#Footnote_455" class="fnanchor">[455]</a>.</p> + +<p>Ce sont les miracles surtout qui l’intéressent, en particulier ceux +des deux grands sanctuaires, la Salette et Lourdes. Sur la Salette, +il est documenté de première main, car il habitait Grenoble au moment +du procès qui mit en scène M<sup>lle</sup> de La Merlière<a id="FNanchor_456" href="#Footnote_456" class="fnanchor">[456]</a>. Et le <span class="pagenum" id="Page_237">237</span> +voilà qui, dans une série d’articles piquants et vivants, raconte +l’histoire avec force détails<a id="FNanchor_457" href="#Footnote_457" class="fnanchor">[457]</a>. Lourdes l’occupe également, avec +ses pèlerinages au but purement politique<a id="FNanchor_458" href="#Footnote_458" class="fnanchor">[458]</a>, avec les nouveaux +miracles qui éblouissent les simples<a id="FNanchor_459" href="#Footnote_459" class="fnanchor">[459]</a>. Mais pourquoi les prêtres +malades vont-ils à Vichy au lieu d’aller à Lourdes<a id="FNanchor_460" href="#Footnote_460" class="fnanchor">[460]</a>? Des miracles +se produisent ailleurs aussi, un peu partout: n’a-t-on pas vu dans +un village de Normandie une grêle miraculeuse<a id="FNanchor_461" href="#Footnote_461" class="fnanchor">[461]</a>? Cependant on ne +réussit pas toujours: les sœurs, dans un hôpital, ont essayé vainement +de lancer un miracle<a id="FNanchor_462" href="#Footnote_462" class="fnanchor">[462]</a>. Et puis on chicane trop sur les miracles +de premier ou de troisième ordre; tous se valent<a id="FNanchor_463" href="#Footnote_463" class="fnanchor">[463]</a>. Mais pourquoi +certains miracles ne se font-ils jamais? pourquoi la volonté d’en-haut +ne se hasarde-t-elle jamais «à rajuster un vrai bras à un manchot, ni +une bonne jambe à un amputé? Il paraît que ce sont là des miracles trop +difficiles<a id="FNanchor_464" href="#Footnote_464" class="fnanchor">[464]</a>».</p> + +<p>Les miracles engendrent les pèlerinages. Sarcey parle volontiers de +ces manifestations, pour en montrer les côtés comiques, les épisodes +peu édifiants. Lui-même va observer à Chartres le grand pèlerinage de +mai 1873; il en raconte les principales scènes, et finit en se disant +rassuré par l’indifférence de la population<a id="FNanchor_465" href="#Footnote_465" class="fnanchor">[465]</a>. <span class="pagenum" id="Page_238">238</span> D’ailleurs on +peut, en payant, faire aller en pèlerinage à sa place un représentant +qui vous gagne des indulgences: bonne profession pour les jeunes gens +sans emploi<a id="FNanchor_466" href="#Footnote_466" class="fnanchor">[466]</a>. Malheureusement ces pèlerinages se font concurrence: +voici un brave curé qui défend le sien contre des rivaux plus heureux, +en rappelant qu’il possède le crâne authentique de la mère de la +Vierge<a id="FNanchor_467" href="#Footnote_467" class="fnanchor">[467]</a>. Sarcey n’apporte pas moins d’attention à lire les écrits +catholiques, les petits livres d’édification faits pour le peuple, +comme la <i>Vie de Marie Alacoque</i>, «un chef-d’œuvre du genre», ou +les <i>Annales de Notre-Dame de Lourdes</i>, et d’autres publications +des cléricaux. «Savez-vous ce qu’ils ont pour eux et ce qui vous +manquera toujours? Ils ont le courage d’être bêtes... Leurs histoires +circulent, faciles à comprendre, éveillant une curiosité fade, +spéculant sur le penchant des imbéciles au merveilleux, exploitant leur +compacte et brutale crédulité<a id="FNanchor_468" href="#Footnote_468" class="fnanchor">[468]</a>».</p> + +<p>Le journaliste voit les actes du clergé souvent inspirés par l’amour de +l’argent; il raconte un procès pour captation fait à un ordre religieux +par une famille frustrée de l’héritage du mort<a id="FNanchor_469" href="#Footnote_469" class="fnanchor">[469]</a>; les quêtes en +faveur des petits Chinois lui inspirent des réflexions ironiques<a id="FNanchor_470" href="#Footnote_470" class="fnanchor">[470]</a>. +Beaucoup plus fréquents sont les abus de pouvoir, les persécutions +contre les hommes qui refusent <span class="pagenum" id="Page_239">239</span> d’affecter des croyances qu’ils +n’ont pas. Les instituteurs sont les plus malheureux. Ceux de Lyon, +pourchassés par les cléricaux de la ville, ont perdu leur cause devant +le conseil supérieur de l’instruction publique<a id="FNanchor_471" href="#Footnote_471" class="fnanchor">[471]</a>. Un instituteur +des environs de Bordeaux, fixé dans sa commune depuis trente-trois +ans, s’attire l’antipathie du curé en fondant une caisse des écoles +laïques et, après diverses péripéties, est envoyé en disgrâce dans un +autre poste<a id="FNanchor_472" href="#Footnote_472" class="fnanchor">[472]</a>. Ailleurs c’est un médecin d’hôpital destitué, par +ordre de l’évêque, pour avoir suivi un enterrement civil<a id="FNanchor_473" href="#Footnote_473" class="fnanchor">[473]</a>. Sarcey +constate avec indignation que beaucoup de ces cléricaux sont des +hypocrites<a id="FNanchor_474" href="#Footnote_474" class="fnanchor">[474]</a>. Parfois il se déclare découragé par l’obligation de +recommencer la campagne contre le parti prêtre<a id="FNanchor_475" href="#Footnote_475" class="fnanchor">[475]</a>. Mais plus souvent +il affirme sa résolution de demeurer fidèle au poste; en terminant +l’histoire du miracle de la Salette, il s’écrie: «Tant qu’il y aura des +esprits faux, des charlatans et des sots pour patronner ces mômeries +soi-disant religieuses, tant qu’il y aura des dupes pour se laisser +prendre à ces mensonges, des farceurs pour les exploiter et des gens +du monde pour avoir l’air de les approuver, non, je ne cesserai pas +de <span class="pagenum" id="Page_240">240</span> crier contre ces indignes comédies et d’ôter leur masque aux +comédiens<a id="FNanchor_476" href="#Footnote_476" class="fnanchor">[476]</a>».</p> + +<p>Edmond About, qui voyait la campagne anticléricale en bonnes mains, +préférait se réserver pour la politique générale. Quelquefois pourtant +il arrive à la rescousse. Les prêtres de paroisses lui paraissent +mériter l’estime et le respect, quand ils sont livrés à eux-mêmes<a id="FNanchor_477" href="#Footnote_477" class="fnanchor">[477]</a>. +Seulement on les oblige à se jeter dans la mêlée politique; le +clergé prépare ainsi les représailles qui suivront la victoire des +républicains<a id="FNanchor_478" href="#Footnote_478" class="fnanchor">[478]</a>. Mais cette victoire, il faut la remporter; il faut +se réveiller de la funeste sécurité où le vieux libéralisme somnole +depuis 1830. Attention, Français! dit About: «Jusqu’au mois d’août +1870, vous avez cru que vous étiez le peuple le plus guerrier de +l’Europe, et vous avez été surpris sans défense par les Allemands. +Jusqu’à la même époque, vous avez cru que vous étiez le peuple le +plus éclairé, le plus libéral, le plus philosophe du monde, et vous +vous êtes laissé surprendre par les cléricaux. Les Allemands vous ont +poussés jusqu’à la Loire, les cléricaux jusqu’à la superstition du +Sacré-Cœur... Il faut redevenir soldats et libéraux<a id="FNanchor_479" href="#Footnote_479" class="fnanchor">[479]</a>».</p> + +<p>Les autres collaborateurs du <i>XIX</i><sup>e</sup> <i>Siècle</i> prenaient aussi +part à la guerre anticléricale. Viollet-le-Duc, par <span class="pagenum" id="Page_241">241</span> exemple, s’en +occupa souvent, et montra comment des hommes tels que lui s’étaient +vus obligés de défendre leurs idées et leur foi laïque<a id="FNanchor_480" href="#Footnote_480" class="fnanchor">[480]</a>. Bientôt +lu par une partie de la bourgeoisie, gagnant une clientèle chaque jour +plus nombreuse par l’esprit et la verve de ses rédacteurs, le journal +convertissait à l’anticléricalisme des hommes jusque là indifférents. +Sarcey vit venir à son aide une foule de correspondants bénévoles; +de toute la France il recevait des récits de querelles locales, +des documents, des exemplaires de brochures pieuses, d’appels à la +dévotion. Les catholiques, de leur côté, s’efforçaient de lui tendre +des pièges, en lui envoyant des documents forgés de toutes pièces. Mais +à part quelques rares mésaventures, About et Sarcey avaient un flair +qui les protégeait contre les supercheries<a id="FNanchor_481" href="#Footnote_481" class="fnanchor">[481]</a>.</p> + +<p>La satire contre les prêtres et les moines répondait à une tradition +française trop ancienne pour ne pas séduire de nombreux écrivains. Pour +n’en citer qu’un, de talent médiocre, mais supérieur encore à Sarcey +par l’érudition spéciale qu’il avait acquise, Paul Parfait présenta +au public une collection considérable de faits et de documents dans +trois volumes, <i>L’arsenal de la dévotion</i>, <i>Le dossier des +pèlerinages</i>, <i>La foire aux reliques</i>. Je ne m’arrêterai qu’au +second de ces livres. Une première partie expose comment se fonde un +<span class="pagenum" id="Page_242">242</span> sanctuaire privilégié: c’est la Vierge qui indique l’endroit, +non plus par une statuette miraculeuse, comme c’était l’habitude au +moyen âge, mais par une apparition. Ainsi naquirent la Salette et +Lourdes; ainsi ont essayé récemment de grandir d’autres sanctuaires, +les uns avec succès, comme Pontmain dans la Mayenne, les autres avec +de piteux résultats, comme Saint-Palais dans les Basses-Pyrénées. Puis +on obtient du pape certaines faveurs honorifiques. Le sanctuaire une +fois créé, connu, il s’agit de le faire fonctionner. On organise pour +cela une confrérie, dont le recrutement est confié aux «zélateurs» +et «zélatrices»; on commence une propagande active, dont le modèle +nous est donné par l’activité infatigable et variée des missionnaires +d’Issoudun. On répand des brochures, des litanies, des cantiques, des +neuvaines, des prières, et aussi des médailles, des statuettes. On +énumère toutes les grâces obtenues dans tel sanctuaire, parce que les +fidèles y ont apporté d’abondantes offrandes. On multiplie les miracles +négatifs, tels que la protection accordée contre la maladie à des gens +qui, pour des raisons naturelles, n’ont pas été malades. Il y a des +saints spécialistes, qui ne guérissent qu’une catégorie de maladies. +Quant aux reliques, elles pullulent; les fragments d’os se multiplient +à l’infini. Comme certains pays s’enrichissent par leurs mines de +charbon ou d’étain, Rome a dans ses catacombes des mines de saints où +s’approvisionne la dévotion des deux hémisphères.</p> + +<p>Entre le journal quotidien et le livre sérieux et compact il y avait +place pour la brochure courte à bon marché. Ce fut un des grands +instruments de la propagande <span class="pagenum" id="Page_243">243</span> politique dans les années qui +suivirent 1870, parce que l’état de siège, établi à Paris et dans +quelques grandes villes, gênait les audaces de la presse périodique. +Diverses collections de brochures furent donc fondées par les divers +partis; parmi celles de gauche, les principales étaient la Bibliothèque +démocratique, la Bibliothèque ouvrière, la Bibliothèque de la Société +d’instruction républicaine, l’Education populaire, l’Ecole mutuelle. +C’étaient avant tout des livres de propagande républicaine, destinés +à glorifier la Révolution, la démocratie, le gouvernement du peuple +par lui-même, à rappeler les méfaits de la royauté ou de l’Empire, +à présenter l’esquisse des réformes nécessaires. Mais il y en avait +d’autres consacrés à combattre le parti clérical<a id="FNanchor_482" href="#Footnote_482" class="fnanchor">[482]</a>. Le grave +Schœlcher, par exemple, l’émancipateur des noirs, s’efforça de montrer +que la famille et la propriété, dont les cléricaux se proclamaient +les défenseurs, avaient trouvé leur ennemi le plus dangereux dans le +christianisme: l’affaire Mortara laisse deviner quel compte il tient +de la famille; les essais communistes des premiers chrétiens, les +malédictions contre les riches, les déclamations puériles sur le prêt à +intérêt prouvent comment il entend le respect de la propriété<a id="FNanchor_483" href="#Footnote_483" class="fnanchor">[483]</a>. Un +poète, Leconte de Lisle, prit part également à la lutte: son pamphlet +détaille les discussions soulevées par les hérétiques, de manière à +laisser <span class="pagenum" id="Page_244">244</span> voir la puérilité de ces controverses<a id="FNanchor_484" href="#Footnote_484" class="fnanchor">[484]</a>, ou bien il +énumère avec une froide ironie les mérites des grands saints et des +grands papes<a id="FNanchor_485" href="#Footnote_485" class="fnanchor">[485]</a>.</p> + +<p>Ainsi, tandis que l’Assemblée Nationale essayait d’assurer une fois de +plus à l’Eglise l’alliance et la protection de l’Etat, une campagne +ardente, menée à la fois par les politiques et les intellectuels, +s’adressant à la bourgeoisie comme au peuple, fortifiait l’opposition +contre cette alliance désormais flétrie du nom odieux de cléricalisme.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum hidden" id="Page_245">245</span></p> + <h2 class="h2chap" id="ch_10"><span class="big120">CHAPITRE X</span><br> + <span class="h2line1">La victoire des républicains</span></h2> +</div> + +<p>Le vote des lois de 1875 régla au profit de la République la question +constitutionnelle. Vaincus sur ce terrain, les partis de droite +unirent leurs efforts pour la défense de l’Eglise et menèrent à bien +la loi sur l’enseignement supérieur. Les républicains redoublèrent +d’hostilité contre un clergé qui leur faisait ouvertement la guerre; +ils comprenaient d’ailleurs que le peuple viendrait à eux pour éviter +le gouvernement des curés. «Si nous sommes devenus impopulaires, a +dit plus tard un conservateur, c’est moins en qualité de monarchistes +qu’en qualité de cléricaux»<a id="FNanchor_486" href="#Footnote_486" class="fnanchor">[486]</a>. La question religieuse prit ainsi, à +l’approche des élections législatives de 1876, une importance qu’elle +n’avait plus eue depuis juillet 1830.</p> + +<p>Les discours de Gambetta montrent comment les chefs du parti +républicain menèrent la lutte contre le <span class="pagenum" id="Page_246">246</span> cléricalisme. Il commença +en 1872 la série de voyages et d’allocutions qui allait contribuer si +puissamment à organiser ce parti, à lui donner un programme et une +discipline. Un de ses premiers discours déjà, prononcé à Saint-Julien +le 2 octobre 1872, prédit que les partis monarchiques iraient se +fondre dans le parti clérical<a id="FNanchor_487" href="#Footnote_487" class="fnanchor">[487]</a>. C’était devancer l’avenir; en +1872 la monarchie était possible, bientôt elle parut probable. Aussi +Gambetta laissa-t-il pendant quelque temps la question cléricale au +second plan. Son journal, la <i>République française</i>, traitait +surtout de la politique générale; mais des chroniques sérieuses et +approfondies sur toutes les grandes découvertes de la physique ou de +l’histoire naturelle prouvaient quel intérêt il attachait à l’éducation +scientifique de la France. Après l’échec de la restauration monarchique +et l’achèvement de la Constitution, Gambetta revint à la lutte contre +le cléricalisme<a id="FNanchor_488" href="#Footnote_488" class="fnanchor">[488]</a>; elle tient une place dans tous les discours +prononcés par lui à l’approche des élections. A Lille, par exemple, le +6 février 1876, quinze jours avant le scrutin, il souhaita la formation +d’une majorité «libérale»; un des principaux traits du libéral, c’est +de ne pas tolérer que le clergé se transforme en faction politique, +soufflant la haine et la calomnie. Reprenant l’idée qu’avait exprimée +Challemel-Lacour, l’orateur demanda quelle considération conserverait +la France dans le monde si elle demeurait, seule des <span class="pagenum" id="Page_247">247</span> grandes +nations européennes, soumise à l’esprit ultramontain<a id="FNanchor_489" href="#Footnote_489" class="fnanchor">[489]</a>.</p> + +<p>Tous les candidats républicains tenaient le même langage. Ils +rencontraient un chaleureux accueil dans les masses populaires qui +attendaient avec impatience le moment de chasser du pouvoir la majorité +réactionnaire<a id="FNanchor_490" href="#Footnote_490" class="fnanchor">[490]</a>. Le 20 février, les électeurs se prononcèrent +contre le «gouvernement des curés». En attendant le second tour, +Gambetta, dans son discours de Lyon (28 février), montra les groupes +conservateurs de l’Assemblée Nationale divisés sur toutes les grandes +questions politiques, mais unis par l’esprit clérical; et plus que +jamais il insista sur la nécessité de réagir contre cet esprit. Le +scrutin de ballottage confirma les résultats du premier tour.</p> + +<p>Les élus républicains avaient promis de reviser aussitôt la loi de +1875 et de restituer à l’Etat la collation des grades, réservée par +l’Assemblée Nationale à des jurys mixtes où l’enseignement libre avait +sa part; mais le projet de Waddington, voté par la Chambre, échoua +devant le Sénat. La Chambre avait d’ailleurs d’autres soucis non moins +importants; et Gambetta, devenu président de la commission du budget, +se passionnait pour les questions financières. Prenant conscience des +responsabilités imposées par le pouvoir, il obtint le maintien de +l’ambassade près du <span class="pagenum" id="Page_248">248</span> Saint-Siège et, à cette occasion, parla des +ménagements dûs à la clientèle catholique de la France au dehors<a id="FNanchor_491" href="#Footnote_491" class="fnanchor">[491]</a>. +Mais les questions irritantes revenaient souvent: un jour c’était +le prince Napoléon qui, à la grande colère de la droite, rejetait +la perte de l’Alsace-Lorraine sur le parti clérical<a id="FNanchor_492" href="#Footnote_492" class="fnanchor">[492]</a>; une autre +fois, c’était la majorité républicaine tout entière qui s’unissait +dans un même élan d’indignation pour protester contre le refus des +honneurs militaires aux chevaliers de la Légion d’Honneur enterrés +civilement<a id="FNanchor_493" href="#Footnote_493" class="fnanchor">[493]</a>. Hors de la Chambre, les républicains s’appliquaient +à préparer par l’initiative privée les organes de l’éducation laïque, +en attendant que la loi vînt à leur aide. On créait des écoles, des +bibliothèques populaires, on formait de nouvelles sociétés affiliées à +la Ligue de l’enseignement.</p> + +<p>Cette activité se heurtait à une ardeur égale dans les partis de +droite. Ceux-ci avaient surmonté le découragement causé par les +élections; si la Chambre était contre eux, ils pouvaient compter sur +le Sénat et sur le président de la République. Leur chef religieux, +Dupanloup, essaya de regagner les modérés, les hommes du centre qui +avaient contribué au succès de la gauche. Le journal la <i>Défense</i>, +dont les fondateurs suivaient son inspiration, publia, comme il +l’indiquait lui-même, une suite à ses avertissements de 1866, de 1867, +de 1869. Selon sa méthode constante, il montrait le péril religieux +conduisant au péril social; <span class="pagenum" id="Page_249">249</span> de nombreuses citations empruntées aux +journaux de gauche ou aux petites brochures confirmaient sa thèse<a id="FNanchor_494" href="#Footnote_494" class="fnanchor">[494]</a>. +Adversaire des catholiques intransigeants, l’évêque laissa entendre +qu’il n’approuvait pas les revendications de leurs congrès. Il est +faux, continuait Dupanloup, qu’on s’attaque seulement au cléricalisme; +c’est la religion que les républicains ont visée dans les programmes +électoraux de 1876. «Et à l’aide de ces programmes de haine contre +l’Eglise, ils ont vaincu, et ils sont les maîtres, et ils ont tellement +saturé le peuple de leurs croyances et de leurs passions irréligieuses, +qu’aujourd’hui la chose est faite, et voilà leur république identifiée +avec la haine du christianisme, avec la guerre acharnée contre la +Religion». Il est temps que les modérés se réveillent et cessent d’être +les alliés, les dupes du radicalisme.</p> + +<p>La droite se montra plus combative encore lorsque Dufaure, bourgeois +conservateur venu sur le tard à la république, fut remplacé à +la présidence du conseil par Jules Simon, l’ancien membre de +l’Internationale, classé comme démagogue<a id="FNanchor_495" href="#Footnote_495" class="fnanchor">[495]</a>. Avec lui, point de +ménagements à garder; on le vit dans le réveil des manifestations en +faveur du pouvoir temporel des papes. Le Parlement italien discutait +la loi Mancini, contre laquelle Pie IX protesta publiquement; divers +prélats français firent écho à sa protestation par des mandements +<span class="pagenum" id="Page_250">250</span> virulents, au risque d’amener des difficultés entre la France +et l’Italie. Aussi les quatre groupes de gauche à la Chambre +s’entendirent-ils pour interpeller le ministère. La discussion fut +ouverte le 3 mai 1877 par Leblond, représentant du centre gauche. Nous +ne venons, disait-il, combattre ni la religion, ni le clergé, mais un +groupe politique «qui, sentant le terrain se dérober sous ses pas, +comprenant que ses prérogatives sont menacées par l’esprit moderne, +veut reconquérir de gré ou de force la situation qu’il a compromise et +que, par sa faute, il aura bientôt perdue». Ce groupe dirige le parti +clérical, parti puissant, fortement organisé, qui prend les enfants +dès l’école primaire, et les tient séquestrés dans ses collèges, ses +cercles, afin de les préparer au combat contre le siècle; ce parti est +dangereux pour le pays, comme le prouvent ses manifestations contre +l’Italie.</p> + +<p>Jules Simon répondit à Leblond par un discours long, habile, mais +embarrassé: il déplut à la gauche en prodiguant les louanges au clergé; +il déplut à la droite en critiquant les comités catholiques et en +affirmant que le pape n’était pas prisonnier au Vatican<a id="FNanchor_496" href="#Footnote_496" class="fnanchor">[496]</a>.—Gambetta +lui répondit le lendemain. Il déclara nécessaire de «signaler et +dénoncer, sous le masque transparent des querelles religieuses, +l’action politique d’une faction politique»; ce sont les mêmes hommes, +en effet, qui mènent la politique réactionnaire et l’agitation +cléricale. Ils ont pu mobiliser en quelques jours tous leurs <span class="pagenum" id="Page_251">251</span> +adhérents pour soutenir la protestation de Pie IX; ces audaces ne +rencontrent pas de résistance, car le mal clérical s’est profondément +infiltré dans les classes dirigeantes. Le Sénat impérial en 1865 +entendait encore les avertissements de Bonjean et de Rouland, et +plus tard le beau langage de Darboy; aujourd’hui le gallicanisme +est défunt, et pas un prélat n’oserait protester contre le langage +que vient de tenir l’évêque de Nevers. Le Concordat est un contrat +bilatéral, dont les obligations s’imposent à l’Église comme à l’Etat. +Le suffrage universel est indigné contre les cléricaux; «et je ne fais +que traduire, concluait l’orateur, les sentiments intimes du peuple +de France en disant du cléricalisme ce qu’en disait un jour mon ami +Peyrat: «Le cléricalisme, voilà l’ennemi».</p> + +<p>L’ordre du jour voté par la Chambre<a id="FNanchor_497" href="#Footnote_497" class="fnanchor">[497]</a> décida l’entourage de +Mac-Mahon à provoquer le renvoi de Jules Simon, et le ministère du duc +de Broglie prit le pouvoir. Il comprit le danger d’apparaître comme le +protégé des évêques et l’ennemi de l’Italie. Dès le 16 mai, une dépêche +fut affichée à la Chambre, annonçant que le nouveau ministère voulait +la paix et qu’il était résolu à réprimer les menées ultramontaines; +comme Gambetta le fit ironiquement remarquer le lendemain, c’était +précisément ce qu’avait demandé l’ordre du jour des gauches<a id="FNanchor_498" href="#Footnote_498" class="fnanchor">[498]</a>. +On put constater aussi pendant <span class="pagenum" id="Page_252">252</span> quelques semaines que la presse +conservatrice faisait preuve d’une modération inaccoutumée, quand elle +parlait des mesures à prendre en faveur de l’Église. Les républicains +de toutes nuances affirmèrent qu’il y avait là une tactique perfide, +uniquement destinée à tromper les électeurs. Gambetta insista +là-dessus le 16 juin, dans le débat qui eut lieu à la Chambre après la +prorogation, avant la dissolution: il montra Jules Simon congédié pour +avoir osé dire que le pape n’était point prisonnier. Puis il ajouta: +«Un cri a traversé la France, un cri que vous entendrez bientôt, un cri +qui reviendra, qui sera la libération, qui sera le châtiment, le cri: +C’est le gouvernement des prêtres! C’est le ministère des curés, disent +les paysans».</p> + +<p>Alors s’engagea la grande campagne de presse et de propagande qui +devait durer jusqu’aux élections du 14 octobre. Les républicains +avaient un programme quasi-conservateur: maintien de la Constitution +et du régime parlementaire, lutte contre le pouvoir personnel, +confirmation du vote rendu l’année précédente par le suffrage +universel, voilà ce qui remplissait leurs discours ou leurs +articles. La question religieuse tenait dans les discussions une +place presqu’aussi grande qu’en 1876 et mettait les partisans du +gouvernement dans un embarras visible. Ils affirmèrent que le +ministère ne subissait point la domination du clergé: le dédain que +lui témoignaient Louis Veuillot et ses amis semblait justifier leur +thèse; mais d’un autre côté plusieurs évêques lui apportaient un appui +avoué, compromettant. Un ministre, Fourtou, repoussa publiquement +l’accusation de cléricalisme; le président de la République, dans son +message du 20 septembre, ne <span class="pagenum" id="Page_253">253</span> parla pas de l’Église, et, dans son +message du 12 octobre, nia qu’elle eût une influence politique<a id="FNanchor_499" href="#Footnote_499" class="fnanchor">[499]</a>. +Mais l’archevêque de Bourges accueillait Mac-Mahon par une allocution +qui put être comparée à celle de Quélen en 1830; l’archevêque de +Bordeaux n’était pas moins ardent. Dans divers diocèses les évêques +recommandèrent aux curés de prendre une part active aux élections<a id="FNanchor_500" href="#Footnote_500" class="fnanchor">[500]</a>. +A la requête du Père Picard, supérieur des Assomptionnistes, un rescrit +de Pie IX ordonna des prières pour demander au ciel un vote favorable +à la religion<a id="FNanchor_501" href="#Footnote_501" class="fnanchor">[501]</a>. Quels meilleurs arguments pouvait-on fournir aux +candidats républicains? Littré, quelques semaines avant le scrutin, +déclara que le 16 mai n’était pas une entreprise royaliste, mais +cléricale<a id="FNanchor_502" href="#Footnote_502" class="fnanchor">[502]</a>. Il ajouta que cette fois les transactions, qui avaient +ordinairement ses préférences, devenaient impossibles: «on nous a +déclaré une guerre d’extermination; et il faut bien que, nous aussi, +nous allions jusqu’au bout». La victoire demeura aux 363.</p> + +<p>Le maréchal de Mac-Mahon céda aux volontés du suffrage universel; +l’avènement du ministère Dufaure <span class="pagenum" id="Page_254">254</span> consacra la victoire du régime +parlementaire. La nouvelle Chambre et le nouveau cabinet eurent fort +à faire pour effacer l’œuvre du 16 mai, pour rendre la direction des +services publics à des fonctionnaires de gauche. Quant au travail +législatif, il fut ajourné; on savait que le Sénat possédait une +majorité de droite, on savait aussi, par les résultats des élections +municipales, que le premier renouvellement triennal en janvier 1879 +ferait passer la majorité de droite à gauche; le parti victorieux +résolut donc d’attendre cette date pour aborder la réalisation de son +programme. On pouvait du moins, en attendant, formuler ce programme, le +préciser, le rendre populaire dans toute la France. Les républicains +s’y appliquèrent pendant l’année 1878, autant que le permettaient les +soucis causés par la question d’Orient et le congrès de Berlin<a id="FNanchor_503" href="#Footnote_503" class="fnanchor">[503]</a>.</p> + +<p>Dans cette propagande la première place revint à Gambetta, que le +triomphe électoral de 1877 mettait à l’apogée de sa popularité. +La question cléricale ne tenait plus dans ses discours une place +prépondérante, mais elle y reparaissait très souvent, témoin le +discours prononcé par lui à Romans le 18 septembre 1878. Il insiste +sur le péril causé par «l’accroissement de l’esprit non seulement +clérical, mais vaticanesque, monastique, congréganiste et syllabiste». +Les cléricaux ont profité des crises de la France pendant le +<span class="smcap80">XIX</span><sup>e</sup> siècle pour conquérir successivement l’instruction +<span class="pagenum" id="Page_255">255</span> primaire, secondaire et supérieure: «il y a ceci de particulier +dans leur histoire, que c’est toujours quand la patrie baisse que le +jésuitisme monte». Les républicains respectent les opinions religieuses +et philosophiques de tous, ils respectent le clergé; mais ils pensent +que l’État doit appliquer les lois, toutes les lois, mettre fin aux +défaillances qui se sont multipliées depuis le second Empire, supprimer +les faveurs injustifiées faites aux prêtres, telles que l’exemption du +service militaire.</p> + +<p>Les élections sénatoriales de janvier 1879 eurent le résultat prévu. La +majorité républicaine, maîtresse du Parlement, se sentit assez forte +pour imposer à Mac-Mahon la révocation des grands chefs réactionnaires +qui dirigeaient la magistrature et l’armée. Le ministère Dufaure le +comprit. Une lettre publique de l’évêque d’Angers, protestant contre +l’idée de révoquer certains procureurs généraux, fut connue en même +temps que le refus opposé par Mac-Mahon aux destitutions de commandants +de corps d’armée<a id="FNanchor_504" href="#Footnote_504" class="fnanchor">[504]</a>. L’opinion publique rapprocha les deux faits, +et l’élection de Jules Grévy apparut comme une nouvelle défaite du +cléricalisme.</p> + +<p>Les républicains arrivés au pouvoir allaient-ils transformer le régime +légal de l’Église en France? A la fin de l’Empire, nous l’avons vu, +la séparation de <span class="pagenum" id="Page_256">256</span> l’Église et de l’État rencontrait une faveur +générale chez les hommes de gauche, depuis les libéraux modérés tels +que Prévost-Paradol jusqu’aux révolutionnaires intransigeants qui +firent la Commune. Mais depuis 1871 il n’en fut plus de même. A peine +pourrait-on citer un républicain catholique, Pradié, qui ait osé +présenter à l’Assemblée Nationale un projet de séparation, sans être +soutenu par aucun parti. Les événements de 1870 et de 1871 venaient +de prouver la force de l’Église, l’attachement des populations au +clergé; les républicains, n’attendant leur triomphe que du vote libre +des électeurs, ne songèrent plus à proposer un bouleversement aussi +complet des mœurs et des coutumes traditionnelles. Cette puissance du +clergé leur faisait penser aussi qu’il serait peu sage de renoncer, +en supprimant le Concordat, au moyen d’intervenir dans le choix +des évêques. Comme les libéraux de 1830, les républicains de 1871 +renoncèrent à la séparation, qui laisserait l’État désarmé en présence +du clergé légitimiste.</p> + +<p>On peut remarquer cette prudence chez les deux penseurs que nous +avons déjà vus occupés à seconder, par la discussion philosophique, +l’activité pratique des républicains. Au commencement de 1875 Littré +admet l’utilité de la séparation, mais en ajoutant: «La question n’est +pas venue; elle viendra. Les esprits n’y sont encore préparés ni d’un +côté, ni de l’autre<a id="FNanchor_505" href="#Footnote_505" class="fnanchor">[505]</a>.» Après la victoire des républicains en +1876, le désir passionné d’écarter de leur voie tous les obstacles, +toutes les causes de discorde le rendit plus modéré; la séparation, +dit-il, n’est pas un principe, mais une mesure politique <span class="pagenum" id="Page_257">257</span> «toujours +subordonnée aux circonstances de temps, et de lieu<a id="FNanchor_506" href="#Footnote_506" class="fnanchor">[506]</a>». Littré prit +part à la bataille contre le 16 mai; après le triomphe définitif de +janvier 1879, le philosophe rappela aux vainqueurs qu’ils pourraient +s’aliéner le suffrage universel par leurs fautes<a id="FNanchor_507" href="#Footnote_507" class="fnanchor">[507]</a>. Parmi ces fautes +il comptait le vote prématuré de la séparation.</p> + +<p>Renouvier arriva, pour des motifs différents, aux mêmes conclusions +dans ses articles de la <i>Critique philosophique</i>. Il avait +paru favorable au principe de la séparation, tout en insistant sur +les dangers qu’elle présentait<a id="FNanchor_508" href="#Footnote_508" class="fnanchor">[508]</a>. Ses objections devinrent plus +sérieuses en 1875. Maintenant, disait-il, que l’Eglise est devenue +par le concile du Vatican une puissance autocratique, il ne faut +pas que l’Etat se laisse dominer par elle; la séparation absolue +étant impossible, c’est le droit commun des associations qu’on doit +appliquer. «Dans le droit commun, l’Etat est nécessairement juge +par ses organes... L’Etat ne saurait sans abdiquer renoncer au +droit éminent de soumettre à des conditions toutes les associations +possibles qui se forment dans son sein»<a id="FNanchor_509" href="#Footnote_509" class="fnanchor">[509]</a>.—Renouvier revint sur ce +problème quelques mois avant le 16 mai. Les démocrates qui veulent la +séparation, <span class="pagenum" id="Page_258">258</span> dit-il, devraient se demander quels seront ensuite +les rapports réels de l’Eglise et de l’Etat. Si la séparation se fait +comme l’Eglise le demande, elle seule jouira de toutes les libertés et, +ne perdant que les sommes inscrites au budget, subjuguera la société +par les forces dont elle dispose. Si la séparation se fait comme les +républicains le désirent, la liberté de l’Eglise ira de pair avec la +liberté universelle; ce sera un motif de colère chez le clergé qui ne +veut pas la liberté pour autrui; mais il conservera toujours l’avantage +que possède une société fortement organisée en face d’individus isolés. +Saura-t-on lui opposer des fondations laïques, des unions d’action +morale, des instruments d’éducation? L’œuvre est difficile. Donc il +convient de réfléchir avant de se lancer dans une aventure grosse de +conséquences dangereuses<a id="FNanchor_510" href="#Footnote_510" class="fnanchor">[510]</a>.</p> + +<p>Le langage des philosophes était entendu par les hommes politiques, +comme le montre l’évolution qui se fit chez Gambetta. Pendant +plusieurs années il avait placé la séparation parmi les réformes +que réclamait le parti républicain<a id="FNanchor_511" href="#Footnote_511" class="fnanchor">[511]</a>; elle figure encore dans +le discours où il présente aux électeurs de 1876 le programme du +«radicalisme légal»<a id="FNanchor_512" href="#Footnote_512" class="fnanchor">[512]</a>. Mais sa fougueuse attaque du 4 mai 1877 +contre les menées cléricales renferme une adhésion formelle au +maintien du Concordat<a id="FNanchor_513" href="#Footnote_513" class="fnanchor">[513]</a>. <span class="pagenum" id="Page_259">259</span> Après la victoire obtenue sur les +hommes du 16 mai, l’élection de Léon XIII, que Gambetta nommait «un +opportuniste sacré», dut fortifier chez lui ces tendances. Tout +le parti opportuniste allait désormais y rester fidèle. Paul Bert +surtout en 1883 exposa devant la Chambre et le pays la politique à +suivre<a id="FNanchor_514" href="#Footnote_514" class="fnanchor">[514]</a>. Les partisans de la séparation, disait-il, ne s’entendent +pas sur un projet précis: l’un veut accorder à l’Eglise une indemnité +pour les anciens biens du clergé, l’autre lui attribue des avantages +transitoires; celui-ci entend qu’elle ne reçoive plus rien de l’Etat, +mais laisse les départements et les communes libres de lui payer des +subventions; celui-là ne concède cette liberté qu’aux particuliers. +L’Eglise, affirment les uns, fera désormais tout ce qu’elle voudra; +l’Eglise, répondent les autres, demeurera toujours soumise à une +surveillance légale. En présence de tant d’opinions contradictoires, +il faut reconnaître que la séparation de l’Église et de l’État est +jusqu’ici une simple formule, dépourvue des études exactes qui +pourraient la faire aboutir. En fait, continue Paul Bert, le Concordat +de 1801 ne contient que des institutions dont la société laïque peut +s’accommoder pendant longtemps encore. Ce sont les gouvernements +postérieurs qui, tous faibles ou complices, ont accordé au clergé +quantité d’avantages nouveaux, financiers et autres, et fait de lui +une puissance redoutable. Il faut revenir sur ces mesures, <span class="pagenum" id="Page_260">260</span> mettre +fin à ces empiétements, surtout en supprimant les congrégations et en +retirant aux séminaristes l’exemption du service militaire. Il faut, ce +qui est plus important encore, développer en France un état d’esprit +nouveau, par l’enseignement laïque et la liberté de la presse. Quand +toutes ces mesures seront prises et entrées dans les mœurs, «alors +il sera possible, sans danger, de donner satisfaction complète aux +principes, de décider légalement l’indépendance complète du domaine +civil et du domaine religieux».</p> + +<p>Le parti radical n’admettait point ces tergiversations et ces lenteurs. +Le vote immédiat de la séparation lui apparaissait comme le seul moyen +de dénouer l’antagonisme formidable qui divisait les Français<a id="FNanchor_515" href="#Footnote_515" class="fnanchor">[515]</a>. +Borner l’effort des républicains vainqueurs à chasser les jésuites lui +semblait une pure duperie. «Le péril clérical, disait M. Clemenceau +à ses électeurs, consiste dans l’union de deux forces absolument +ennemies, l’Eglise et la société civile. Il n’y a qu’une manière +de résoudre définitivement la question cléricale, c’est de séparer +l’Église de l’État, et de proclamer la liberté d’association. Au lieu +d’aboutir sur ce point, nous tournons le dos à la véritable solution. +Le gouvernement prétend séparer certains éléments du clergé, qui <span class="pagenum" id="Page_261">261</span> +auraient des doctrines incompatibles avec les principes de la société +civile, des autres qui auraient des doctrines compatibles. Mais le +clergé ne veut pas de cette distinction, il s’est élevé comme un seul +homme pour défendre les congrégations<a id="FNanchor_516" href="#Footnote_516" class="fnanchor">[516]</a>». La politique opportuniste +fut longtemps préférée par les électeurs à la politique radicale.</p> + +<p>S’il y avait là pour l’avenir une source de luttes intestines, tous les +républicains se mirent d’accord depuis 1879 pour détruire la puissance +politique de l’Eglise en France. Ils étaient encouragés par les +théoriciens, les écrivains qui, allant jusqu’au bout de leur pensée, +attaquaient avec le cléricalisme la religion catholique elle-même. +Victor Hugo, qui apparaissait alors à tous comme le prophète de la +démocratie, opposait continuellement à la religion du Christ, source +d’amour et de bonté, le catholicisme des papes, source de fanatisme +et de cruauté. <i>L’Année terrible</i> avait ainsi présenté, dans +un contraste saisissant, le Dieu des prêtres et celui des libres +croyants<a id="FNanchor_517" href="#Footnote_517" class="fnanchor">[517]</a>. Ces idées reparurent, exprimées avec plus de passion +encore, dans <i>Religions et Religion</i>. Mais le déisme des vieux +démocrates ne satisfaisait pas les partisans radicaux de la libre +pensée. La franc-maçonnerie, où se groupaient tant de républicains +notables, retentissait toujours de ces discussions. Ceux qui avaient +voulu, avec Massol, faire écarter la formule impliquant la croyance +en Dieu ne perdaient pas courage. L’association, un peu inerte après +la guerre de 1870, avait repris force et vie depuis <span class="pagenum" id="Page_262">262</span> le désastre +des monarchistes. En 1875 une loge parisienne, la Clémente Amitié, +s’illustrait en accueillant parmi ses membres Littré, puis Jules Ferry. +La mort de Massol n’avait point arrêté ses disciples. Bientôt ils +proposèrent, au nom de la liberté de conscience, d’effacer la phrase +qui reconnaissait le Grand Architecte de l’Univers. Ils rencontrèrent +encore une fois une vive opposition; mais le 16 mai, en inquiétant +la franc-maçonnerie, en fermant plusieurs loges, fortifia le parti +des novateurs. L’assemblée générale du Grand-Orient, ouverte le 10 +septembre 1877 au plus fort de la lutte électorale, décida de supprimer +l’ancien texte cher aux déistes et de le remplacer par ces mots: «Elle +a pour principes la liberté absolue de conscience et la solidarité +humaine. Elle n’exclut personne pour ses croyances». Le Grand-Orient +demeura désormais fidèle à cette déclaration de principes, malgré +l’opposition du Suprême Conseil Ecossais et malgré l’irritation de la +franc-maçonnerie anglaise qui rompit avec lui<a id="FNanchor_518" href="#Footnote_518" class="fnanchor">[518]</a>.</p> + +<p>Si la franc-maçonnerie se mêlait de plus en plus à la vie politique, +on voyait d’autre part des philosophes universitaires, complètement +éloignés de la lutte quotidienne, consacrer de graves et longues +études à dénoncer les erreurs et les prétentions de l’Eglise. Ainsi +Burnouf, ancien directeur de l’Ecole d’Athènes, dans son livre sur +<i>Le catholicisme contemporain</i> (1879), montra comment le clergé +s’était peu à peu séparé du monde par son éducation, par ses doctrines, +par sa politique. La société laïque, émancipée par la science, a dû +se constituer sur des bases nouvelles, tandis que <span class="pagenum" id="Page_263">263</span> la théocratie +romaine a désormais pour objet inévitable «la lutte contre la +civilisation, c’est-à-dire contre les éléments sociaux qui font qu’un +homme est citoyen et en mérite le nom<a id="FNanchor_519" href="#Footnote_519" class="fnanchor">[519]</a>».</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum hidden" id="Page_264">264</span></p> + <h2 class="h2chap" id="ch_11"><span class="big120">CHAPITRE XI</span><br> + <span class="h2line1">L’organisation de l’école laïque</span></h2> +</div> + +<p>Si les républicains de gouvernement écartaient la séparation, ce fut +pour consacrer leur force à une tâche qui leur semblait plus pressante, +l’organisation de l’enseignement laïque. Tous avaient promis de reviser +la loi de 1875 sur l’enseignement supérieur, de restituer à l’Etat +la collation des grades; ce que la majorité sénatoriale de droite +avait refusé, la majorité de gauche devait l’accorder sans peine. +Dans l’enseignement secondaire, la plupart voulaient retirer le droit +d’ouvrir des collèges aux congrégations non autorisées, c’est-à-dire +aux jésuites. Enfin l’essentiel, c’était de créer l’enseignement +primaire. Dès la fin de l’Empire tous les républicains, tous les +démocrates avaient demandé qu’il fût gratuit et obligatoire; dès ce +moment aussi, la plupart avaient déclaré qu’il devait être laïque. +Après 1870, on se remit à l’œuvre avec d’autant plus d’ardeur que +chacun répétait la fameuse formule: «c’est le maître d’école allemand +qui a <span class="pagenum" id="Page_265">265</span> vaincu». Le patriotisme ordonnait d’instruire la nation; +la politique républicaine exigeait que tous les futurs électeurs, que +toutes les femmes aussi apprissent à lire.</p> + +<p>En attendant l’intervention de l’Etat, l’initiative privée avait +commencé déjà sous l’Empire à travailler pour l’école laïque. Le mérite +en revenait principalement à Jean Macé. Il avait trente-trois ans quand +survint la révolution de 1848. «Je n’oublierai jamais, a-t-il dit, +l’impression étrange, mélange de joie folle et de terreur secrète, +que me fit l’apparition subite du suffrage universel<a id="FNanchor_520" href="#Footnote_520" class="fnanchor">[520]</a>». Le sort +de la France était remis aux volontés d’une multitude ignorante: il +fallait avant tout faire l’éducation de ce «maître inculte». Jean Macé +entreprit d’abord l’éducation politique du peuple par la presse: le +2 décembre l’obligea de s’enfuir, d’aller se cacher à Beblenheim en +Alsace, où il devint professeur dans une pension de jeunes filles. +C’est là, dans ce village inconnu, qu’il retrouva bientôt l’occasion +d’agir. Une circulaire ministérielle de 1860 avait recommandé à tous +la création de bibliothèques communales: Jean Macé ouvrit celle de +Beblenheim et provoqua des fondations pareilles dans les communes +du Haut-Rhin. Bientôt il aborda une œuvre plus importante. Il avait +assisté à Liége au congrès de la Ligue de l’enseignement fondée par les +libéraux belges; un article de lui dans l’<i>Opinion Nationale</i>, +paru le 25 octobre 1866, demanda pourquoi la France n’aurait point une +Ligue du même genre. Immédiatement arrivèrent trois souscriptions, +envoyées par un conducteur <span class="pagenum" id="Page_266">266</span> au chemin de fer, un tailleur de +pierres et un sergent de ville; ces adhésions populaires émurent +Jean Macé, qui passa décidément à l’acte. Il apportait à l’œuvre de +précieuses qualités, la foi dans l’instruction, la bonne humeur, une +persévérance qui ne se laissait rebuter par aucun échec, l’art de +susciter les initiatives individuelles. La Ligue devait observer la +neutralité politique et religieuse. La neutralité politique fut réelle: +aussi la Ligue, propagée par les républicains, rencontra-t-elle le +patronage de plusieurs préfets impériaux. Mais le clergé s’attaqua +aussitôt à la Ligue; l’évêque de Metz donna le signal en 1867, bientôt +suivi par Dupanloup, ce qui valut à la Ligue l’appui des loges +maçonniques. Elle se sentait assez forte au commencement de 1870 pour +instituer, sur l’initiative partie de Strasbourg, un pétitionnement +national en faveur de l’instruction primaire obligatoire<a id="FNanchor_521" href="#Footnote_521" class="fnanchor">[521]</a>.</p> + +<p>La guerre chassa Jean Macé d’Alsace et le força de transporter le siège +de la Ligue à Paris. Le cercle parisien de l’association avait été +fondé par un collaborateur digne de lui, Emmanuel Vauchez, aussi actif +et plus belliqueux: tous les deux étaient républicains et déistes, +Vauchez croyant comme Jean Reynaud à la pluralité des existences +dans des planètes différentes. L’association renonça désormais à la +neutralité politique et se proclama républicaine. Tandis que Jean Macé +parcourait la France et prêchait la lutte contre l’ignorance, Vauchez +renouvela la pétition en faveur de l’instruction primaire gratuite et +obligatoire. Les républicains l’appuyèrent, tandis que les évêques +prenaient <span class="pagenum" id="Page_267">267</span> l’initiative d’une pétition contraire. Le 19 juin 1872 +la Ligue put présenter à l’Assemblée Nationale 847.000 signatures, +que d’autres suivirent encore. C’était un beau succès dans un pays +qui ne possédait pas la liberté d’association, et qui n’était point +accoutumé aux campagnes de ce genre. La Ligue demanda également l’avis +des conseils municipaux sur l’obligation, la gratuité, la laïcité: +les conseils qui répondirent favorablement représentaient plus de la +moitié de la population française. Malgré l’hostilité du clergé, malgré +les difficultés multipliées par le gouvernement après le 24 mai ou le +16 mai, les fondations locales se multiplièrent aussi. Des cercles, +des «sociétés républicaines d’instruction» propagèrent le «sou des +écoles laïques» ou le «sou contre l’ignorance», fondèrent parfois des +écoles et plus souvent des bibliothèques, bibliothèques bourgeoises où +l’on payait une cotisation assez élevée, ou bibliothèques populaires +destinées surtout aux ouvriers, ou bibliothèques régimentaires bien +accueillies par l’armée<a id="FNanchor_522" href="#Footnote_522" class="fnanchor">[522]</a>.</p> + +<p>Les hommes politiques républicains secondèrent de leur mieux ceux qui +cherchaient l’argent nécessaire à ces fondations. Les chefs du parti +ne dédaignèrent pas d’aider par des conférences l’œuvre du Sou des +écoles laïques. Gambetta, dont la parole faisait recette, alla en 1877, +avant le 16 mai, prononcer des allocutions au profit de plusieurs +bibliothèques ou caisses scolaires; il continua en pleine crise, le +10 juin suivant. Même activité après la victoire, pendant cette année +1878 où les républicains se préparaient à prendre le pouvoir. <span class="pagenum" id="Page_268">268</span> Nous +voyons le grand orateur, le 27 janvier, recommander à ses électeurs +de Belleville une quête pour l’école; le 16 juin, il fait l’éloge +d’une bibliothèque populaire, car la démocratie «doit se préoccuper +avant tout, par dessus tout, de l’instruction, de l’éducation»; le 20 +octobre il préside une conférence de Martin Nadaud, faite au profit de +la bibliothèque populaire du XX<sup>e</sup> arrondissement; le 22 décembre, il +accompagne Spuller faisant une conférence au profit des écoles du III<sup>e</sup> +arrondissement<a id="FNanchor_523" href="#Footnote_523" class="fnanchor">[523]</a>. Tous ses grands discours politiques mettaient +au premier rang des réformes à réaliser l’organisation de l’école +primaire; il l’avait dit en 1871<a id="FNanchor_524" href="#Footnote_524" class="fnanchor">[524]</a>; le discours-programme de Romans +en 1878 répéta les mêmes exhortations<a id="FNanchor_525" href="#Footnote_525" class="fnanchor">[525]</a>. Les parlementaires de tous +les groupes républicains tenaient le même langage; les journaux de +gauche les encourageaient à l’action. Le parti républicain se mit à +l’œuvre aussitôt après que Jules Grévy eut remplacé Mac-Mahon<a id="FNanchor_526" href="#Footnote_526" class="fnanchor">[526]</a>.</p> + +<p>Dans le premier ministère formé sous le nouveau Président, le +portefeuille de l’instruction publique fut confié à Jules Ferry. La +tâche qui lui incombait ne le surprit point, car il s’y préparait +depuis longtemps. De bonne heure il avait proclamé son hostilité +contre l’esprit d’intolérance de l’Église, tout en louant l’œuvre +<span class="pagenum" id="Page_269">269</span> jadis accomplie par elle<a id="FNanchor_527" href="#Footnote_527" class="fnanchor">[527]</a>. Et d’autre part, il disait en +1870, avant la guerre, dans une conférence publique: «Quant à moi, +lorsqu’il m’échut ce suprême honneur de représenter une portion de la +population parisienne dans la Chambre des députés, je me suis fait +un serment: entre toutes les nécessités du temps présent, entre tous +les problèmes, j’en choisirai un auquel je consacrerai tout ce que +j’ai d’intelligence, tout ce que j’ai d’âme, de cœur, de puissance +physique et morale, c’est le problème de l’éducation du peuple»<a id="FNanchor_528" href="#Footnote_528" class="fnanchor">[528]</a>. +Depuis lors, tout en intervenant sans cesse dans la politique générale, +Jules Ferry n’avait jamais oublié cet engagement; il possédait ainsi +la compétence nécessaire. La clarté de son esprit, sa puissance de +travail, son caractère énergique faisaient de lui l’homme approprié à +cette grande tâche; gardant le même portefeuille dans cinq cabinets +différents, il put suivre et faire aboutir les réformes conçues et +préparées par lui. Les radicaux, tout en les trouvant incomplètes, +ne portèrent pas leur opposition sur ce point; mais la droite, à la +Chambre comme au Sénat, déploya une ardeur passionnée contre les lois +nouvelles, reprenant à propos de chaque article, de chaque amendement, +la bataille perdue dans la discussion générale. Je ne veux pas analyser +ces débats en détail: il suffira de résumer les discours prononcés par +les deux principaux rédacteurs des lois scolaires, <span class="pagenum" id="Page_270">270</span> Jules Ferry qui +les proposa, et Paul Bert qui en fut le rapporteur devant la Chambre.</p> + +<p>Ferry a le double souci de réaliser les principes de 1789 et de +défendre l’État. L’État est le représentant de la nation, l’interprète +de la volonté générale: à lui le devoir de surveiller l’enseignement, à +lui le droit de le régler par ses lois. Il ne saurait se désintéresser +entièrement des systèmes. Les partisans intransigeants de la liberté +d’enseignement veulent «un État qui se croise les bras devant toutes +les doctrines». Cependant aucun d’eux n’admettrait un enseignement +tendant à la négation de la patrie; or il y a aussi «une patrie morale, +un ensemble d’idées et d’aspirations que le gouvernement doit défendre +comme le patrimoine des âmes dont il a la charge»<a id="FNanchor_529" href="#Footnote_529" class="fnanchor">[529]</a>. Les principes +de 1789 sont le fondement de la société française moderne; il faut en +assurer l’enseignement. La république doit se défendre contre ceux qui +veulent mettre en péril l’unité française; elle doit remplir cette +mission tout de suite et résolument, car c’est à leur début que les +gouvernements sont le plus forts<a id="FNanchor_530" href="#Footnote_530" class="fnanchor">[530]</a>.</p> + +<p>L’ennemi à combattre, continue Ferry, c’est le cléricalisme. Il a sa +force principale dans les congrégations, et parmi celles-ci la plus +dangereuse est celle des jésuites: c’est là qu’il faut frapper. La +République, en agissant ainsi, ne fera pas une chose nouvelle, inouïe, +elle continuera les traditions de la France d’autrefois<a id="FNanchor_531" href="#Footnote_531" class="fnanchor">[531]</a>. <span class="pagenum" id="Page_271">271</span> +Dans celle-ci, la société civile était bien armée pour tenir tête à +l’esprit jésuitique; elle avait une royauté absolue, les Parlements +soutenus par la bourgeoisie, une grande partie du clergé. Aujourd’hui +les disciples de Loyola ne trouvent devant eux que des gouvernements +d’opinion, faibles et fragiles, une bourgeoisie atteinte par les +doctrines cléricales, un clergé asservi<a id="FNanchor_532" href="#Footnote_532" class="fnanchor">[532]</a>; l’article 7, qui leur +interdit l’enseignement, apparaît comme une chose monstrueuse inventée +de nos jours, alors que les royalistes de 1830 en ont toujours imposé +l’application<a id="FNanchor_533" href="#Footnote_533" class="fnanchor">[533]</a>. Les jésuites, eux, n’ont pas changé depuis le +<span class="smcap80">XVI</span><sup>e</sup> siècle; ils considèrent toujours l’État comme subordonné +à l’Église, et leurs idées sont professées dans les Universités +catholiques. Leurs collèges se servent de livres faits pour inculquer +aux enfants la haine de la France moderne<a id="FNanchor_534" href="#Footnote_534" class="fnanchor">[534]</a>.</p> + +<p>Les élèves instruits par de tels maîtres ne seront-ils pas tout +différents de ceux qui ont appris dans les maisons universitaires à +connaître, à aimer la France contemporaine? «La jeunesse qui sort de +là, élevée dans l’ignorance et dans la haine des idées qui nous sont +chères, songez qu’elle va se heurter, dès les premiers pas dans la +vie, contre une autre partie de la jeunesse française, élevée à une +autre école, chauffée à un foyer bien différent, sortant de ces classes +agricoles ou populaires qui révèrent 1789 comme une délivrance et la +<span class="pagenum" id="Page_272">272</span> société moderne comme un idéal; et voyez-vous, dans un prochain +avenir, ces deux camps opposés l’un à l’autre dans toutes les voies de +l’activité, dans tous les ordres de fonctions, dans l’armée, dans la +magistrature, dans l’industrie, dans toute la vie civile<a id="FNanchor_535" href="#Footnote_535" class="fnanchor">[535]</a>?»</p> + +<p>Combattre le cléricalisme et le jésuitisme, dit encore Ferry, ce +n’est point s’attaquer au catholicisme. La République respecte trop +la volonté du pays pour commettre une faute pareille<a id="FNanchor_536" href="#Footnote_536" class="fnanchor">[536]</a>. Le peuple +a combattu au 16 mai le gouvernement des curés, car il y a chez les +paysans français deux partis pris bien arrêtés: l’un c’est de ne point +souffrir que l’Église mette le pied dans la politique, l’autre, c’est +de laisser l’Église maîtresse chez elle<a id="FNanchor_537" href="#Footnote_537" class="fnanchor">[537]</a>. Les radicaux, lorsqu’ils +proposent d’interdire au clergé l’enseignement à tous les degrés, +ne font qu’une manifestation stérile<a id="FNanchor_538" href="#Footnote_538" class="fnanchor">[538]</a>. De même ils ont tort de +demander la séparation de l’Église et de l’État; mais la droite fera +sagement de ne pas les aider en méconnaissant les obligations du +régime concordataire<a id="FNanchor_539" href="#Footnote_539" class="fnanchor">[539]</a>. Le Concordat s’applique seulement au clergé +séculier, dont la République n’a point à se défier<a id="FNanchor_540" href="#Footnote_540" class="fnanchor">[540]</a>. Au contraire, +elle doit le défendre contre l’invasion du clergé régulier<a id="FNanchor_541" href="#Footnote_541" class="fnanchor">[541]</a>. +L’État doit même aider à la formation <span class="pagenum" id="Page_273">273</span> du clergé; voilà pourquoi +les Facultés de théologie ont leur raison d’être. On dit que l’État +neutre n’a point à s’en occuper; mais cette apparente inconséquence +est bonne et utile. «Le dogme aux Églises, la science à l’État: c’est +une question de frontière, étant bien entendu que, dans les matières +mixtes, l’État, par cela même qu’il est l’État, détermine en dernier +ressort la frontière qu’il a charge de défendre<a id="FNanchor_542" href="#Footnote_542" class="fnanchor">[542]</a>».</p> + +<p>Jules Ferry entreprit de réorganiser l’enseignement public à tous +les degrés. Le Conseil supérieur de l’instruction publique subit +une transformation profonde: composé désormais de professionnels +de l’enseignement ou de membres des corps savants, il comprit, à +côté des membres choisis par le ministre, les délégués élus par +les fonctionnaires eux-mêmes. Au point de vue politique, ce qu’on +remarqua surtout dans cette nouvelle loi, ce fut l’exclusion des +ministres des cultes. Jules Ferry la justifia en demandant qu’on +laissât les questions pédagogiques aux personnes compétentes, et en +montrant que les bons ministres de l’instruction publique, depuis +Guizot et Villemain jusqu’à Duruy et Jules Simon, avaient été des +professeurs<a id="FNanchor_543" href="#Footnote_543" class="fnanchor">[543]</a>. Il obtint assez facilement gain de cause. Les +difficultés furent moindres encore lorsqu’il s’agit de restituer à +l’Etat la collation des grades, comme le réclamaient depuis <span class="pagenum" id="Page_274">274</span> 1875 +tous les républicains, même les modérés comme Jules Simon.</p> + +<p>Pour l’enseignement secondaire, il n’y avait pas de réforme aussi +urgente à réaliser. Jules Ferry était un grand admirateur de +l’Université: il aimait son esprit laïque et cette tradition de large +tolérance qui permettait aux professeurs de toutes les opinions d’y +vivre en bons termes; il vanta la façon dont ces hommes, généralement +pauvres, pratiquaient leur devoir<a id="FNanchor_544" href="#Footnote_544" class="fnanchor">[544]</a>. Mais l’Université, délivrée +d’une tutelle gênante, maîtresse du Conseil supérieur de l’instruction +publique, devait rajeunir ses méthodes, réduire la part faite au latin, +aux exercices purement scolaires. La réforme de 1880 répondait aux +désirs du ministre qui affirma, non sans illusion, qu’elle rendrait +de nouveaux changements inutiles pour longtemps<a id="FNanchor_545" href="#Footnote_545" class="fnanchor">[545]</a>. La création +de l’enseignement secondaire des jeunes filles compléta son œuvre; +elle fut décidée par la loi du 21 décembre 1880, malgré des attaques +violentes, et malgré les craintes de certains hommes de gauche qui ne +prévoyaient pas le succès rapide et général des lycées et des collèges +de jeunes filles. Quant à l’article 7, qui excluait de l’enseignement +secondaire les jésuites, on sait quelles polémiques passionnées il +souleva. Le centre gauche dissident, mené par Dufaure et Jules Simon, +le fit échouer au Sénat; le ministre, sur l’invitation expresse de +la Chambre, appliqua aussitôt les anciennes lois sur les ordres +religieux. Ce fut l’origine des décrets de 1880, <span class="pagenum" id="Page_275">275</span> qui entraînèrent +des exécutions à main armée; pendant quelques mois on ne parla que +de couvents forcés, de magistrats du parquet démissionnaires, de +procès devant toutes les juridictions. Ce fut une agitation bruyante, +mais sans profondeur, comme l’attestèrent les élections des conseils +généraux en 1880 et les élections législatives de 1881<a id="FNanchor_546" href="#Footnote_546" class="fnanchor">[546]</a>.</p> + +<p>C’est à l’enseignement primaire que Jules Ferry consacra surtout +ses efforts. Il était ici aidé, porté par l’intérêt ardent que tous +les démocrates manifestaient pour l’école. Chaque jour de nouvelles +communes offraient des terrains, demandaient la subvention promise +par le gouvernement à celles qui bâtiraient les maisons scolaires. Le +ministre signalait avec joie cet élan de la démocratie rurale: «elle a +eu l’ambition de construire des écoles comme, il y a vingt ans, elle +avait celle de construire des églises<a id="FNanchor_547" href="#Footnote_547" class="fnanchor">[547]</a>». On criait contre les +frais des «palais scolaires»; il répondait qu’un vestiaire, un préau +couvert étaient réclamés par l’hygiène, et qu’il était bon de faire +durable et solide cette grande institution nationale. Mais dans ces +maisons nouvelles, quels principes allaient présider à l’enseignement? +C’est ici que le ministre eut à soutenir un combat incessant pour +faire triompher les idées chères au parti républicain. La gratuité +de l’enseignement fut dénoncée comme un trompe-l’œil par l’évêque +d’Angers. Sans doute, répondit Jules Ferry, la gratuité n’est pas +absolue, puisqu’il faut toujours payer l’enseignement; <span class="pagenum" id="Page_276">276</span> ce n’est +pas non plus un principe nécessaire, car les mœurs et l’état financier +de chaque pays doivent dicter ici la solution. Mais aujourd’hui le pays +veut la fin des abus produits par la distinction entre élèves gratuits +et payants; «il importe à une société comme la nôtre, à la France +d’aujourd’hui, de mêler, sur les bancs de l’école, les enfants qui se +trouveront, un peu plus tard, mêlés sous le drapeau de la patrie<a id="FNanchor_548" href="#Footnote_548" class="fnanchor">[548]</a>».</p> + +<p>Pour l’obligation comme pour la gratuité, Jules Ferry eut l’avantage +d’obtenir l’appui des républicains modérés qui suivaient Jules +Simon. Les faits étaient là pour établir la nécessité de combattre +l’analphabétisme. La «Statistique comparée de l’enseignement primaire +de 1827 à 1877» lui permit de montrer que, malgré les progrès accomplis +depuis un demi-siècle, 624.000 enfants au moins demeuraient privés +de tout moyen d’instruction, et que la France comptait au moins 15% +d’illettrés, plus que n’importe quelle nation voisine. L’obligation lui +paraissait destinée surtout à créer des mœurs nouvelles: l’obligation +pour les communes, instituée par la loi de 1833, n’a fait sentir +que peu à peu ses bons effets; l’obligation des familles produira +des résultats semblables. Le parti de l’Eglise a tort de combattre +l’obligation par défiance de l’esprit humain<a id="FNanchor_549" href="#Footnote_549" class="fnanchor">[549]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_277">277</span></p> + +<p>Beaucoup plus violentes furent les controverses à propos de la +neutralité scolaire, ou de l’enseignement moral et religieux qu’on +donnerait aux enfants. La neutralité scolaire est impossible, disaient +les uns, car un homme digne de ce nom ne sera jamais neutre, et, +s’il l’est, il ne pourra vraiment accomplir sa tâche d’éducateur. La +neutralité promise, disaient les autres, n’existera point dans la +réalité, ce ne sera qu’un déguisement hypocrite de l’irréligion et +de l’athéisme. La neutralité peut exister, répondit Ferry, puisque +l’Université la pratique depuis longtemps; dans l’enseignement +secondaire, c’est l’aumônier seul qui a charge d’enseigner la religion. +Il en sera de même dans l’enseignement primaire. L’instituteur ne sera +plus obligé de donner l’instruction religieuse; ce sera l’affaire +du curé. La sécularisation de l’école, ainsi accomplie, continuera +l’œuvre commencée depuis 1789. Il y a deux cents ans déjà que Bacon et +Descartes ont sécularisé le savoir humain; la Révolution a sécularisé +le pouvoir civil. Toutes les institutions particulières, le mariage +par exemple, ont subi l’une après l’autre le même changement; +aujourd’hui le moment est venu de séculariser l’école. Les évêques +disent que l’enseignement religieux doit rester obligatoire parce que +la majorité du peuple français est catholique; avec cet argument des +majorités on reviendrait vite à une religion d’Etat. L’enseignement +religieux subsistera, mais donné par le prêtre; l’école restera neutre. +Distinguons d’ailleurs la neutralité confessionnelle de la neutralité +philosophique. C’est la première qu’il s’agit de mettre dans la loi. +La seconde s’impose moins: le maître enseignera la doctrine qu’il +préfère, sans qu’il y ait un intérêt <span class="pagenum" id="Page_278">278</span> social qui prescrive de lui +en imposer une; le gouvernement évitera l’esprit sectaire, celui qui +interdit les essais de morale indépendante, comme celui qui veut à +tout prix «séparer l’enseignement moral de toute notion dogmatique sur +l’origine et la fin des choses». En fait, la plupart des membres de +l’enseignement public sont spiritualistes<a id="FNanchor_550" href="#Footnote_550" class="fnanchor">[550]</a>.</p> + +<p>Le duc de Broglie affirma qu’on ne pourrait point enseigner à l’école +primaire une morale séparée de la religion. Cette morale existe, +lui répondit Jules Ferry; laissons de côté les hautes conceptions +métaphysiques sur lesquelles théologiens et philosophes discutent +depuis 6.000 ans: «il s’agit de ne montrer aux jeunes intelligences que +cette véritable et pure lumière qui, depuis l’origine du monde, suivant +une grande parole, est la lumière qui éclaire tous les hommes<a id="FNanchor_551" href="#Footnote_551" class="fnanchor">[551]</a>». +Les penseurs ont montré depuis longtemps que, malgré les divergences +concernant l’origine et la fin des choses, il existe une morale, +marchant et progressant avec l’humanité. Les instituteurs sauront +enseigner «la bonne, la vieille, l’antique morale humaine<a id="FNanchor_552" href="#Footnote_552" class="fnanchor">[552]</a>». On +réclame à droite l’enseignement de la «morale religieuse»; cette +expression fut inventée en 1819, à propos d’une loi sur la presse, +malgré de Serre qui déclarait ne pas la comprendre. Jules Simon a +prouvé que cette formule équivalait à «religion positive» et devait +être écartée<a id="FNanchor_553" href="#Footnote_553" class="fnanchor">[553]</a>. Mais quand Jules Simon réclame l’enseignement des +<span class="pagenum" id="Page_279">279</span> «devoirs envers Dieu», lui aussi propose une formule vague et +dangereuse. Le Dieu des chrétiens n’est pas celui de Descartes et +de Spinoza. L’instituteur chargé d’enseigner ces devoirs deviendra +ainsi un professeur de religion, forcément en conflit avec le vrai +professeur, avec le curé. Laissons à celui-ci les devoirs envers +Dieu, à l’instituteur la morale séculière et laïque. «Il ne s’agit +pas ici de voter pour ou contre Dieu: on ne vote pas Dieu dans les +Assemblées<a id="FNanchor_554" href="#Footnote_554" class="fnanchor">[554]</a>».</p> + +<p>Ferry écartait donc le prêtre de l’école; il ne voulait même pas l’y +laisser venir faire le catéchisme, pour éviter les conflits entre +l’instituteur et le curé<a id="FNanchor_555" href="#Footnote_555" class="fnanchor">[555]</a>. Mais en retour l’école ne devait jamais +insulter les croyances religieuses; l’instituteur coupable d’une +pareille faute mériterait une punition aussi sévère que celui qui +battrait ses élèves<a id="FNanchor_556" href="#Footnote_556" class="fnanchor">[556]</a>. Le ministre ne manqua pas, dans une lettre +célèbre adressée aux instituteurs, de préciser leur devoir: «Au moment, +dit-il, de proposer aux élèves un précepte, une maxime quelconque, +demandez-vous s’il se trouve à votre connaissance un seul honnête homme +qui puisse être froissé de ce que vous allez dire. Demandez-vous si +un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous +écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu’il +vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire; si non, parlez +hardiment<a id="FNanchor_557" href="#Footnote_557" class="fnanchor">[557]</a>». Le ministre leur conseillait aussi, en termes non +moins pressants, d’éviter <span class="pagenum" id="Page_280">280</span> la politique, du moins «la politique de +parti, de personnes, de coterie», et d’assurer à la nation, sous un +gouvernement démocratique mobile et changeant, «un corps enseignant +digne, stable, durable<a id="FNanchor_558" href="#Footnote_558" class="fnanchor">[558]</a>».</p> + +<p>En organisant ainsi l’enseignement primaire public, Jules Ferry +entendait laisser la liberté à l’enseignement primaire catholique. +Mais il fit supprimer le privilège attribué à la lettre d’obédience, +parce qu’il était juste d’exiger de tout instituteur ou institutrice, +congréganiste ou laïque, le modeste brevet qui suppose le minimum de +connaissances nécessaire pour instruire des élèves. Quant à retirer aux +congrégations autorisées le droit d’enseigner, jamais il n’en exprima +l’idée<a id="FNanchor_559" href="#Footnote_559" class="fnanchor">[559]</a>.</p> + +<p>Dans ces longs débats de quatre années, un des principaux auxiliaires +de Jules Ferry à la Chambre fut Paul Bert. Tandis que le ministre +s’appliquait surtout à défendre ses projets de loi, Paul Bert, plus +libre, se plaisait à prendre l’offensive, à dénoncer les prétentions et +les erreurs des cléricaux: avec une précision impitoyable de savant, +le professeur de la Sorbonne résumait leurs écrits, multipliait les +citations, montrait les conséquences pratiques de leurs doctrines<a id="FNanchor_560" href="#Footnote_560" class="fnanchor">[560]</a>. +Cette ardeur belliqueuse n’était pas sans gêner parfois Jules Ferry. +Paul Bert combattit aussi par le livre et, comme Pascal et Montlosier, +s’en prit à la morale des jésuites. Pascal avait puisé dans Escobar +et Sanchez; Paul <span class="pagenum" id="Page_281">281</span> Bert, étudiant les œuvres du théologien le plus +en faveur dans la Compagnie vers 1880, fit connaître au grand public +les règles formulées par le P. Gury, avec de nombreuses dérogations, +et les cas de conscience bizarres prévus par lui. La préface de ce +livre est un cri de guerre contre le jésuite<a id="FNanchor_561" href="#Footnote_561" class="fnanchor">[561]</a>. Le fougueux savant +évoque l’image de ce que serait le parfait élève de la Compagnie. +Fiancé, il peut rompre ses engagements, abandonner même la jeune fille +qu’il a rendue mère; ami d’un mourant, il peut désobéir aux dernières +volontés de celui-ci; frère, il peut dépouiller son frère d’une part +de succession qui lui revient; joueur, il peut tricher; commerçant, +toutes les ruses malhonnêtes lui sont permises. Toujours il trouve un +docteur de la Compagnie pour autoriser les compensations occultes, pour +déclarer que tel méfait n’est pas une faute théologique<a id="FNanchor_562" href="#Footnote_562" class="fnanchor">[562]</a>.</p> + +<p>Contre les moines en général, Paul Bert emploie non seulement +l’invective, mais l’ironie. Sa conférence du 28 août 1881 fourmille +de citations puisées dans les <i>Annales de la Sainte-Enfance</i>, +les écrits sur le curé d’Ars, les brochures destinées à exalter saint +Joseph; elle constate aussi que le catéchisme laisse de côté l’amour +<span class="pagenum" id="Page_282">282</span> de la patrie, la morale civique, et ne dit rien sur la liberté, la +solidarité, la tolérance<a id="FNanchor_563" href="#Footnote_563" class="fnanchor">[563]</a>. Manger du saucisson le vendredi est un +péché plus grand qu’avoir commis vingts délits.</p> + +<p>De nombreux écrivains s’associèrent à cette campagne. Pour n’en citer +qu’un seul, Edmond Scherer présente en un raccourci vigoureux les +défauts du jésuite comme éducateur. Les <i>Exercices spirituels</i> de +saint Ignace l’invitent à considérer l’humanité comme partagée entre +deux chefs, le Christ et Lucifer, avec deux camps, l’un autour de +Jérusalem, l’autre autour de Babylone: singulière pédagogie que celle +qui repose sur une conception pareille! Et les Constitutions renferment +le fameux <i lang="la">perinde ac cadaver</i>; voilà tout le jésuitisme. «C’est +par la proscription du libre examen qu’il répond à nos besoins de +science, c’est par une prédication ascétique qu’il entend nous préparer +à la lutte pour l’existence, c’est par l’éloge de l’obéissance passive +qu’il s’imagine arrêter l’affranchissement démocratique des sociétés! +Et ce sont ces gens-là qui se proposent pour être les maîtres de +nos enfants! Des eunuques qui se croient capables de former des +hommes!<a id="FNanchor_564" href="#Footnote_564" class="fnanchor">[564]</a>»</p> + +<p>L’hostilité de la droite et du clergé contre les lois de Jules Ferry +eût été moins redoutable si elle n’avait pas rencontré l’appui d’un +groupe de républicains modérés. L’exemple leur fut donné par un +catholique de gauche, Etienne Lamy; il voulut montrer à la Chambre que, +le cléricalisme ayant perdu la bataille du 16 mai, c’était une faute +grave de s’attaquer au catholicisme lui-même. Au Sénat, ces dissidents +formèrent un groupe dangereux <span class="pagenum" id="Page_283">283</span> pour le ministère, surtout avec un +chef comme Jules Simon. Le philosophe républicain était partisan de +ce libéralisme illimité contre lequel Renouvier avait si souvent mis +ses lecteurs en garde; au nom de la liberté, il repoussait les mesures +contre les jésuites. En même temps il était déiste: ce contemporain +des hommes de 1848 pensait comme eux que l’Etat doit invoquer le +nom de Dieu; cet apôtre de la religion naturelle croyait impossible +d’enseigner la morale sans base religieuse. Il se distinguait de la +droite en approuvant l’instruction gratuite et obligatoire, et se +rencontrait parfois avec Ferry dans sa manière de comprendre l’école +primaire; mais sa lutte contre la neutralité, contre la laïcité, +offrit aux Chesnelong et aux Buffet un appui sérieux. Dans un livre de +combat, il montra la campagne anticléricale imposée au gouvernement par +l’extrême gauche, et acceptée parce que les opportunistes craignaient +de ne plus paraître assez avancés; le ministre de l’instruction +publique, désireux de conserver une modération relative, se trouve +déjà, selon Jules Simon, débordé par une armée de réserve qui va +compromettre son œuvre, car les menaces de ces violents autorisent les +adversaires de l’école publique à lui infliger un surnom redoutable, +«l’école sans Dieu»<a id="FNanchor_565" href="#Footnote_565" class="fnanchor">[565]</a>.</p> + +<p>La défaite électorale du parti opportuniste en 1885 n’empêcha pas +les républicains de continuer son œuvre. Les lois sur l’enseignement +furent complétées par une loi nouvelle, qui imposait définitivement +aux communes, dans un délai déterminé, la laïcisation des écoles <span class="pagenum" id="Page_284">284</span> +publiques. Pour défendre cette loi, Jules Ferry trouva un continuateur +éloquent et actif dans René Goblet. Celui-ci était, par principe, comme +tous les radicaux, un partisan de la séparation; mais acceptant le +régime préféré par la majorité républicaine, il annonça l’intention +d’appliquer loyalement le Concordat. C’est ainsi que, devant le Sénat, +il affirmait son droit de suspendre le traitement des prêtres qui +avaient agi aux élections contre la République, tout en exprimant le +regret d’être contraint à de pareilles mesures<a id="FNanchor_566" href="#Footnote_566" class="fnanchor">[566]</a>. Goblet soutint +avec talent devant les Chambres la nouvelle loi scolaire et parvint à +la faire adopter par le Sénat, malgré les nouveaux efforts de Jules +Simon. Je me bornerai à résumer la dernière passe d’armes entre les +deux champions, vers la fin de la discussion, dans les séances des 18 +et 20 mars 1886.</p> + +<p>Cette loi, disait Jules Simon, faite pour exclure définitivement les +congréganistes des écoles publiques, est inspirée par trois motifs: +on veut la neutralité religieuse, l’apostolat politique, et surtout +une revanche contre le clergé. Mais la neutralité religieuse est +impossible; l’éducateur ne peut pas enseigner avec dignité s’il cache +toujours ses convictions: «l’école neutre est une école déshonorée». +L’apostolat politique est néfaste pour l’école: sous l’Empire, les +républicains protestaient contre l’obligation imposée aux instituteurs +de glorifier Napoléon III; jouaient-ils donc la <span class="pagenum" id="Page_285">285</span> comédie? Au lieu +de prétendre faire de l’instituteur le représentant des idées modernes +dans le village, qu’on le laisse être simplement un maître d’école. +Enfin la politique de revanche est indigne d’un parti de gouvernement; +elle ne doit pas conduire à l’oppression des consciences.—Il est faux, +répondit Goblet, que les lois votées depuis quatre ans détruisent la +liberté d’enseignement. La république laisse une liberté complète aux +écoles privées, mais n’admet plus les ordres religieux à enseigner dans +les écoles de l’Etat. Le père de famille est opprimé, dit-on, lorsque, +ne pouvant envoyer son enfant à une école libre, il n’a devant lui +qu’une école publique étrangère à ses idées; faudra-t-il donc faire +entretenir par l’Etat des écoles distinctes pour toutes les variétés +d’opinions politiques ou religieuses? On demande aussi que le choix +appartienne à la commune; mais que l’école reçoive telle ou telle +direction, ce n’est pas là un intérêt communal; c’est une question +qui regarde l’initiative privée ou l’Etat. Celui-ci ne peut créer +qu’un seul type d’écoles; et comme il impose l’obligation, approuvée +par les hommes tels que Jules Simon, il a dû adopter ce correctif +de l’obligation qui s’appelle la neutralité. Or le congréganiste +ne peut pas être neutre; il a deux maîtres, l’Etat et le supérieur +ecclésiastique, et lorsque ces deux maîtres sont en désaccord, c’est au +second qu’il obéit. L’apostolat politique doit rester hors de l’école, +si l’on entend par ce mot l’apologie des gouvernements; mais il y a +place pour un apostolat plus élevé, qui comprend les devoirs envers la +patrie et l’explication de la devise républicaine, «liberté, égalité, +fraternité». L’enseignement moral doit être, <span class="pagenum" id="Page_286">286</span> comme Jules Simon +l’a si souvent répété dans ses livres, dégagé de toute préoccupation +confessionnelle. La revanche contre le clergé, les républicains n’ont +pas à la poursuivre; mais placés en présence de la loi de 1850, qui +a si profondément aggravé les divisions de la société française, ils +veulent restituer à la société civile ce que cette loi lui a pris à +tort.</p> + +<p>Jules Simon fut soutenu dans sa campagne par ses amis de l’école +éclectique. Ces philosophes, habitués par Victor Cousin à rechercher +l’alliance des «deux sœurs immortelles», ne pouvaient se résigner à +voir l’école séparée de l’Église. Adolphe Franck, rééditant un livre +paru vingt ans auparavant, protesta contre des projets nuisibles à +la religion<a id="FNanchor_567" href="#Footnote_567" class="fnanchor">[567]</a>. Barthélemy Saint-Hilaire, le fidèle ami de Cousin, +s’appliqua également à prêcher la réconciliation: il reconnaissait +les erreurs d’une Eglise qui avait exalté le Sacré-Cœur, fait la loi +de 1875 et défendu des congrégations illégales, mais les républicains +devaient éviter d’y répondre par des fautes semblables; ils devaient se +souvenir que l’accord est possible, facile entre la philosophie et la +religion<a id="FNanchor_568" href="#Footnote_568" class="fnanchor">[568]</a>. Un <span class="pagenum" id="Page_287">287</span> autre disciple de l’éclectisme, l’ancien recteur +de l’Académie de Paris, Mourier, prenait aussi la plume pour soutenir +Jules Simon, pour montrer combien l’enseignement péricliterait s’il +était séparé de la tradition religieuse<a id="FNanchor_569" href="#Footnote_569" class="fnanchor">[569]</a>.</p> + +<p>Ce n’était pas un langage semblable qu’on pouvait attendre de Littré ou +de Renouvier. Mais l’amour de la République, le désir de consolider le +régime nouveau leur faisaient redouter une politique trop agressive à +l’égard du clergé. Littré s’expliqua là-dessus, au début de la campagne +de Jules Ferry contre la Compagnie de Jésus, dans un article qui fit +sensation<a id="FNanchor_570" href="#Footnote_570" class="fnanchor">[570]</a>. Le suffrage universel, disait-il, a manifesté sa +volonté en matière de politique religieuse. «Il se porte indifféremment +sur des catholiques, sur des protestants, sur des juifs, sur des +libres-penseurs, pourvu qu’ils satisfassent à un certain programme qui +varie sans doute selon les circonstances, mais qui pourtant a toujours +un fond identique, celui de respecter les conditions essentielles de +la société moderne telle que l’a faite la Révolution. En revanche, +il exclut presque absolument tout ce qui est clérical, ultramontain, +jésuite, en d’autres termes tout ce qui professe une hostilité +implacable contre l’établissement du régime laïque au sein de l’Etat. +D’où vient ce double courant dans une même masse homogène? c’est que, +tandis qu’elle a un credo religieux <span class="pagenum" id="Page_288">288</span> dont elle entend bien ne pas +se départir, elle a aussi un credo politique auquel elle tient avec +une non moindre détermination... Quelle contradiction! s’écriera-t-on +et du côté qui assure que le catholicisme est incompatible avec aucune +liberté moderne, et du côté qui soutient qu’il n’est aucune liberté +moderne qui ne soit hétérodoxe! Contradiction, soit; mais elle existe, +elle vit, elle se meut, elle agit et a des résultats très importants». +Littré désapprouvait donc les mesures de combat, les fermetures de +couvents, et préconisait les mesures positives, l’organisation de +l’école primaire, le développement de l’Université<a id="FNanchor_571" href="#Footnote_571" class="fnanchor">[571]</a>.</p> + +<p>Dans la <i>Critique philosophique</i>, Renouvier et Pillon continuaient +la guerre contre le papisme et réclamaient toujours un solide +enseignement laïque. Leur revue loua les rapports de Paul Bert et son +livre sur la morale des jésuites<a id="FNanchor_572" href="#Footnote_572" class="fnanchor">[572]</a>. Mais elle approuva l’article de +Littré, en le félicitant d’avoir abdiqué ses anciens préjugés contre +l’Université; Pillon adopta la distinction, qu’il ne faisait point +jusque-là, entre le catholicisme et le cléricalisme; Renouvier blâma +les violences et le fanatisme des radicaux<a id="FNanchor_573" href="#Footnote_573" class="fnanchor">[573]</a>. Les deux philosophes +ajoutaient d’ailleurs que le maintien du Concordat, tel que l’avait +compris Portalis, impliquait la disparition des ordres religieux non +autorisés par l’Etat; ils acceptaient la formule de Paul Bert, «paix au +curé, guerre au moine!» Les maîtres du criticisme restaient donc plus +combatifs que Littré, tout en se rapprochant de lui. La sympathie <span class="pagenum" id="Page_289">289</span> +croissante de Renouvier pour le protestantisme devait le rendre de plus +en plus défiant envers les excès de la libre pensée; mais jamais il ne +renia son attachement à l’éducation laïque et ses sympathies pour la +lutte contre la théocratie<a id="FNanchor_574" href="#Footnote_574" class="fnanchor">[574]</a>.</p> + +<p>En somme, la partie négative de l’œuvre de Jules Ferry, la lutte contre +les moines, surtout contre les jésuites, ne réussit qu’un moment; la +partie positive, l’organisation de l’école laïque, plus difficile en +apparence, eut des résultats plus durables. Les lois de 1882 et de 1886 +organisèrent l’instruction primaire selon le programme républicain.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum hidden" id="Page_290">290</span></p> + <h2 class="h2chap" id="ch_12"><span class="big120">CHAPITRE XII</span><br> + <span class="h2line1">La politique de conciliation</span></h2> +</div> + +<p>Il a fallu suivre jusqu’au bout les débats qui aboutirent à la création +de l’école gratuite, obligatoire et laïque. Ces débats contribuèrent +naturellement à envenimer la guerre entre les républicains et le +clergé. On le vit aux élections de 1885: la campagne du parti radical +et surtout les péripéties de la conquête du Tonkin préparèrent la +défaite de la majorité opportuniste, mais ce fut l’action vigoureuse +du clergé, soutenu par les catholiques militants, qui assura +dans de nombreuses circonscriptions le retour offensif du parti +conservateur<a id="FNanchor_575" href="#Footnote_575" class="fnanchor">[575]</a>. Dans une Chambre élue sous de tels auspices les +discussions sur la politique religieuse, quoique moins importantes que +pendant les années antérieures, devaient être souvent d’une grande +âpreté. Quel que <span class="pagenum" id="Page_291">291</span> fût, en effet, le ministère au pouvoir, la +politique de laïcisation continuait: non seulement la loi scolaire de +1886 produisait peu à peu son effet, mais d’autres lois supprimèrent +les privilèges réservés au clergé ou les mesures dirigées contre la +libre pensée. Les républicains avaient gardé un souvenir amer du +refus des honneurs funèbres aux dépouilles des personnages enterrés +civilement, députés de l’Assemblée Nationale, ou membres de la Légion +d’Honneur comme le compositeur saint-simonien Félicien David; ces +souvenirs contribuèrent à faire voter la loi de 1887 sur la liberté +des funérailles. Les honneurs funèbres prescrits par les règlements +devaient être rendus à tous ceux qui y avaient droit, que les obsèques +fussent religieuses ou civiles; toute personne majeure pouvait régler +d’avance par testament les conditions de ses funérailles, «notamment +en ce qui concerne le caractère civil ou religieux à leur donner et le +mode de sa sépulture<a id="FNanchor_576" href="#Footnote_576" class="fnanchor">[576]</a>.»</p> + +<p>Beaucoup plus importante paraissait la question soulevée par la +nouvelle loi militaire, celle du service obligatoire pour les +séminaristes. Dans les deux Chambres les orateurs de la droite, +parmi lesquels l’évêque d’Angers fut le plus véhément, combattirent +cette réforme en invoquant les nécessités du recrutement du clergé. +Les orateurs de la gauche répondirent qu’une loi qui abolissait le +volontariat d’un an, qui faisait disparaître l’immunité accordée +jusque-là aux membres de l’enseignement public, devait supprimer +<span class="pagenum" id="Page_292">292</span> en même temps celle dont profitaient les futurs prêtres. Tous +les républicains se mirent d’accord sur ce principe, qui était +devenu populaire; «les curés sac au dos!», répétaient volontiers les +paysans. Toutefois il y eut une divergence entre les radicaux et les +opportunistes, ou, pour mieux dire, entre la Chambre et le Sénat; la +première voulait trois ans de caserne pour les séminaristes; le Sénat +pensa que, le clergé concordataire ayant un service public à remplir, +ses futurs membres devaient rentrer dans les catégories autorisées, +moyennant certaines conditions, à ne faire qu’un an. Ce fut le Sénat +qui l’emporta. D’après la loi de 1889, les élèves ecclésiastiques +servaient un an seulement, à condition d’être pourvus, à l’âge de +vingt-six ans, d’un poste concordataire; en temps de guerre, ils ne +figuraient point parmi les combattants, mais prenaient place dans les +ambulances ou dans les hôpitaux militaires. Ceux qui votèrent cette +mesure voulaient-ils entraver le recrutement du clergé catholique? +La droite l’affirma, et c’était vrai pour plusieurs membres de la +majorité, mais les principaux orateurs de la gauche et les ministres +affirmèrent qu’il s’agissait uniquement d’appliquer les principes +fondamentaux de la République. A côté des Chambres, divers conseils +municipaux menaient aussi, avec une violence parfois plus grande, +le combat contre l’Eglise. Le conseil municipal de Paris surtout se +signala par son ardeur à transformer les établissements qui dépendaient +de lui. Dans les écoles communales il favorisa, souvent il devança +l’action du gouvernement; dans les hôpitaux il remplaça peu à peu +les sœurs par des infirmières, conformément aux demandes sans cesse +renouvelées par l’infatigable <span class="pagenum" id="Page_293">293</span> apôtre de la laïcisation, le docteur +Bourneville<a id="FNanchor_577" href="#Footnote_577" class="fnanchor">[577]</a>.</p> + +<p>Cependant le boulangisme avait suivi sa marche ascendante, un grand +parti se formait par la coalition de tous les mécontents; les +catholiques militants lui apportèrent leur appui. Dans la réunion +de Tours (17 mars 1889) l’alliance fut proclamée: Naquet, dans un +discours communiqué d’avance à Freppel, annonça l’abandon de cette +«politique mesquine et tracassière» qui s’était traduite par les +décrets de 1880; Boulanger affirma son dessein d’apporter au pays +la pacification religieuse. Certains républicains, effrayés par les +progrès de l’opposition, conseillaient à leurs amis de regagner le +clergé, d’inaugurer une politique d’apaisement. Challemel-Lacour +exposa au Sénat, le 19 décembre 1888, la nécessité de ménager des +croyances «peut-être attiédies et assoupies sur certains points et dans +quelques régions, mais sujettes à des réveils surprenants, vivaces +encore presque partout, et qui tiennent dans la vie intime, dans la +vie de famille, plus de place que la politique n’en tiendra jamais.» +Jules Ferry, quelques mois plus tard, promit au parti catholique, s’il +voulait désarmer, le maintien scrupuleux de la liberté des cultes, +un régime légal favorable aux associations religieuses, et même +des adoucissements et des tempéraments dans l’application des lois +scolaires; mais il eut soin d’ajouter que ces lois seraient maintenues, +qu’il ne regrettait rien de son œuvre, qu’on n’obtiendrait du parti +républicain sur ce point ni un acte de contrition ni un retour en +arrière<a id="FNanchor_578" href="#Footnote_578" class="fnanchor">[578]</a>. <span class="pagenum" id="Page_294">294</span> La véhémente réponse d’Albert de Mun prouva que +les catholiques, pleins d’espoir dans les élections législatives, +refusaient nettement ces avances. Beaucoup d’évêques, sans adhérer +expressément au boulangisme, préparèrent la période électorale par des +mandements destinés à rappeler que la cause de la religion était en +jeu. Le vote définitif de la loi militaire, survenu le 9 juillet 1889, +excitait leur colère; aussi la circulaire du ministre des cultes, qui +invitait le clergé à rester en dehors de la lutte, provoqua-t-elle des +réponses indignées que les prélats rendirent publiques<a id="FNanchor_579" href="#Footnote_579" class="fnanchor">[579]</a>.</p> + +<p>La défaite électorale du boulangisme fut considérée comme un nouveau +désastre pour le parti clérical. Mais c’étaient les républicains +opportunistes qui, plus que les radicaux, avaient eu l’avantage +dans le scrutin, et la plupart d’entre eux, à l’exemple de Jules +Ferry et de Challemel-Lacour, approuvaient maintenant la politique +d’apaisement. Résolus à maintenir les lois scolaires et la loi +militaire, ils comptaient s’abstenir de mesures nouvelles contre +l’Eglise, conserver le Concordat et l’appliquer d’une façon acceptable +pour tous. De même certains conservateurs, déçus dans l’espoir de +renverser la République comprenaient la nécessité de s’accommoder +avec elle. L’année 1890 vit se multiplier les manifestations +conciliantes. Un modéré comme Ribot ne fut pas le seul à montrer +l’accord possible<a id="FNanchor_580" href="#Footnote_580" class="fnanchor">[580]</a>. Jules Ferry se déclara prêt à <span class="pagenum" id="Page_295">295</span> l’entente +pourvu qu’on ne touchât point aux lois scolaires<a id="FNanchor_581" href="#Footnote_581" class="fnanchor">[581]</a>; Spuller, dans +la <i>République française</i>, répéta sans relâche qu’il convenait +d’en finir avec les querelles inutiles<a id="FNanchor_582" href="#Footnote_582" class="fnanchor">[582]</a>. De son côté Léon XIII +jugea le moment opportun pour inaugurer la politique nouvelle qui +depuis longtemps avait ses préférences. Le toast d’Alger, prononcé +par le cardinal Lavigerie, fut le manifeste éclatant du ralliement. +Désormais tous les ministères pendant plusieurs années, quelle que +fût la nuance de chacun d’eux, se conformèrent à cette politique de +conciliation. Elle rencontra deux sortes d’adversaires. A droite, ce +furent les militants du catholicisme. Il n’y a pas lieu de rappeler ici +quelle lutte ils soutinrent contre la politique de Léon XIII, lutte +voilée sous les formules de respect, mais persévérante et acharnée, +où nombre d’évêques aidèrent les hommes politiques. Monarchistes +fougueux comme Paul de Cassagnac, ou cléricaux intransigeants qui +abandonnaient l’<i>Univers</i> pour fonder la <i>Vérité française</i>, +tous accusèrent les ralliés de lâcheté, de trahison; parfois ils se +joignirent aux anticléricaux pour signaler dans le ralliement une +simple <span class="pagenum" id="Page_296">296</span> manœuvre destinée à diviser les républicains. C’était là, +en effet, une des assertions habituelles du parti radical; celui-ci +répétait que les modérés faisaient un jeu de dupes en acceptant les +avances du pape, qu’il n’y a pas de conciliation possible entre +l’Eglise et la République. M. Clemenceau, dans le discours qui +provoqua la chute du ministère Freycinet en 1892, disait au président +du Conseil: «La lutte est possible entre les droits de l’homme et ce +qu’on appelle les droits de Dieu. L’alliance ne l’est pas. En tout +cas, la lutte est engagée, il faut qu’elle se poursuive. L’avenir +dira le vainqueur... Vous pourrez être, vous serez prisonniers de +l’Eglise. L’Eglise ne sera jamais en votre pouvoir<a id="FNanchor_583" href="#Footnote_583" class="fnanchor">[583]</a>.» Les attaques +simultanées des intransigeants de droite et de gauche contribuèrent au +grave échec éprouvé par les ralliés aux élections législatives de 1893.</p> + +<p>L’apaisement fut aussi compromis par les incidents qu’amène chaque jour +la vie politique. En 1891, par exemple, une manifestation de quelques +pèlerins français à Rome en faveur du pouvoir temporel du pape suscita +en Italie un mouvement général de colère. La lettre du ministre des +cultes aux évêques sur ce sujet, la virulente réponse qui lui fut +adressée par Gouthe-Soulard, l’archevêque d’Aix, et le procès intenté +à celui-ci défrayèrent assez longtemps les polémiques. En 1892 les +catéchismes électoraux publiés dans divers diocèses furent déférés au +Conseil d’Etat, et les adversaires de l’apaisement tirèrent grand parti +de cette affaire. Plus grave était le maintien des lois que certains +<span class="pagenum" id="Page_297">297</span> polémistes catholiques nommaient les «lois scélérates». A chaque +attaque dirigée contre les lois scolaire et militaire, les républicains +des deux Chambres se retrouvaient d’accord pour affirmer la volonté de +n’y rien changer. La laïcisation des écoles, appliquée plus ou moins +rapidement selon les ministères, ne s’arrêtait pas et touchait peu à +peu toutes les écoles communales encore confiées à des congréganistes.</p> + +<p>Des lois nouvelles furent votées qui se rattachaient à la même +politique. On décida en 1892 qu’à partir de l’année suivante les +budgets des fabriques et des consistoires seraient soumis à toutes les +règles de comptabilité que la loi impose aux autres établissements +publics; le Conseil d’Etat prépara le décret qui réglementait +l’application de ces nouvelles mesures. Inutile de consulter les +évêques, disait le ministre des cultes, parce qu’il s’agit d’une +question nationale, réservée à l’Etat; c’est inexact, répondaient les +prélats, il s’agit d’une matière mixte, à propos de laquelle on doit +prendre l’avis du clergé. Le cardinal Coullié, archevêque de Lyon, +prescrivit aux prêtres de son diocèse de considérer la nouvelle loi +comme non avenue. Mais le conflit ne fut pas poussé très loin. Spuller, +devenu ministre des cultes, avait rédigé des instructions conciliantes; +bientôt il prononça le discours fameux qui invitait les républicains +à traiter la politique religieuse avec «un esprit nouveau». Léon XIII +répondit à cette bonne volonté en exhortant les évêques à cesser la +résistance.</p> + +<p>La loi d’abonnement vint exciter de nouvelles colères. On avait imposé +aux congrégations religieuses depuis 1884 le droit d’accroissement, +par analogie <span class="pagenum" id="Page_298">298</span> avec les sociétés commerciales; comme la mort ou +le départ d’un membre d’une congrégation accroissait quelquefois +la part de ceux qui restaient, on voulut imposer à ceux-ci les +droits levés sur les mutations par décès ou sur les donations entre +vifs. Les ordres religieux recoururent à une résistance passive qui +rendait le recouvrement de ces impôts fort difficile; aussi le droit +d’accroissement fut-il remplacé en 1895 par une taxe d’abonnement; +c’est un ministère modéré, présidé par Ribot, qui fit voter cette +modification. Les prélats protestèrent, mais bientôt on apprit que +l’un d’eux, l’évêque de Beauvais, recommandait aux congrégations de se +soumettre, et l’on ne tarda point à savoir qu’il était approuvé par le +Vatican. Le ministère Méline, quelque bien disposé qu’il fût pour la +droite républicaine, ne changea rien aux «lois scélérates»; il laissa +du moins pleine liberté aux congrégations, qui purent effacer toutes +les traces des décrets de 1880. En même temps les progrès sensibles de +l’antisémitisme autorisaient les espérances des catholiques militants.</p> + +<p>Cette époque vit disparaître les deux hommes dont l’influence avait +été si grande sur la jeunesse intellectuelle depuis vingt ans, Renan +et Taine. Renan s’était laissé aller dans ses dernières années +à un scepticisme croissant au sujet des questions politiques ou +morales; de là vinrent les étranges fantaisies de parole ou de plume +qui étonnèrent ses admirateurs. Ce scepticisme néanmoins laissa +toujours subsister chez lui l’amour de la vérité scientifique, et +la conviction que, si les religions positives devaient succomber, +le sentiment religieux était appelé à subsister. Il avait mené à +bonne fin, avec une conscience et une régularité remarquables, <span class="pagenum" id="Page_299">299</span> +son <i>Histoire des origines du christianisme</i>. Ensuite vint +<i>l’Histoire du peuple d’Israël</i>: la part faite à l’hypothèse y +était plus grande encore qu’autrefois, mais l’auteur avait toujours +soin de marquer la différence entre les faits acquis, démontrés par +des textes authentiques, et les simples conjectures. En 1890 parut +le livre composé par lui dès 1848, <i>l’Avenir de la science</i>: +tout en reconnaissant que maintes illusions de sa jeunesse étaient +évanouies, Renan demeurait fidèle aux idées dominantes qui avaient +inspiré son premier ouvrage: «Ma religion, écrivait-il, c’est toujours +le progrès de la raison, c’est-à-dire de la science<a id="FNanchor_584" href="#Footnote_584" class="fnanchor">[584]</a>.» De même +la négation du surnaturel et du miracle demeurait chez lui aussi +sereine, aussi complète qu’autrefois; mais il souhaitait que l’homme +pensât toujours au divin, à l’idéal: «Un immense abaissement moral, et +peut-être intellectuel, suivrait le jour où la religion disparaîtrait +du monde... Il ne faut pas que la ruine, devenue inévitable, des +religions prétendues révélées entraîne la disparition du sentiment +religieux»<a id="FNanchor_585" href="#Footnote_585" class="fnanchor">[585]</a>. Ces lignes parurent en 1892, quelques mois avant la +mort du patriarche de la libre pensée.</p> + +<p>Tandis que Renan abandonnait de plus en plus la politique aux +vaines disputes des hommes, Taine s’appliquait, dans une grande +œuvre historique, à dépeindre et à juger la formation de la France +contemporaine. Son âpre critique signalait successivement les erreurs +et les maux de l’ancien régime, de la Révolution, du despotisme +napoléonien, du régime moderne. Ces études l’amenèrent à exposer la +situation <span class="pagenum" id="Page_300">300</span> de l’Église en France. Dans des pages saisissantes +il montra le catholicisme ranimé depuis cinquante ans, le clergé +réveillé, concentré autour du pape, et le monde laïque, par contre, +de plus en plus éloigné de la religion, indifférent aux questions +métaphysiques, respectueux de la science qui lui présente le tableau +du monde: ce tableau, de plus en plus exact et complet, diffère par +des traits essentiels de celui que présente la théologie<a id="FNanchor_586" href="#Footnote_586" class="fnanchor">[586]</a>. Voilà +l’état de choses qui effraye le philosophe: son antipathie pour la +Révolution l’a persuadé que le christianisme est nécessaire à la vie +morale de l’humanité, mais sa foi en la science est trop profonde pour +lui permettre de revenir à des croyances que sa raison n’admet plus. +Ces hésitations inspirèrent ses dernières volontés relativement à ses +funérailles: catholique de naissance, il ne voulut pas d’un enterrement +civil qui aurait satisfait l’anticléricalisme démocratique. Appliquant +le conseil de Renouvier, il chargea un pasteur protestant libéral de +montrer que le philosophe incroyant reconnaissait la valeur morale du +christianisme.</p> + +<p>La littérature d’imagination avait subi l’influence des idées +popularisées par Taine et Renan. C’était la méthode scientifique de +Taine qui, au grand effroi du maître, inspirait les œuvres d’Emile +Zola et toute la psychologie de l’Ecole naturaliste. Mais chaque +génération est disposée à réagir contre celle qui l’a précédée, à +critiquer les vérités qu’on lui a présentées comme définitives, à +défendre son originalité en prenant le contrepied de ce qu’on lui +a enseigné. Le <span class="pagenum" id="Page_301">301</span> culte de la science ou, comme on l’appelait +maintenant en mauvaise part, le «scientisme» commençait à lui peser; +des écrivains de valeur protestaient contre l’interprétation purement +mécaniste du monde. Un maître de la critique, Ferdinand Brunetière, +entama une campagne en règle contre l’école naturaliste; Emile +Faguet prêchait comme lui le culte des grands classiques chrétiens +et, dans son <i>Dix-huitième Siècle</i>, traitait Voltaire et les +Encyclopédistes avec la plus grande sévérité. Un essayiste au style +étincelant, Eugène-Melchior de Vogüé, révélait à la France les grands +écrivains russes, tout pénétrés de foi religieuse, et les proposait +comme modèles à ses compatriotes saturés de négations. Un écrivain +jusque-là connu surtout comme romancier mondain, Paul Bourget, +publia le <i>Disciple</i>, précédé d’une préface qui dénonçait la +responsabilité des penseurs trop audacieux, qui revendiquait les droits +de la tradition religieuse et patriotique. Un écrivain suisse dont la +réputation commençait en France, Edouard Rod, montra dans le <i>Sens +de la vie</i> un incroyant amené à chercher, à souhaiter le retour +vers la foi. Sans aller jusqu’à la religion positive, Paul Desjardins, +l’auteur du <i>Devoir présent</i>, Pierre Lasserre, Maurice Pujo, Henry +Bérenger manifestaient leurs sympathies pour la religiosité<a id="FNanchor_587" href="#Footnote_587" class="fnanchor">[587]</a>. Ils +étaient encouragés par l’accueil de nombreux catholiques libéraux qui +souhaitaient un <span class="pagenum" id="Page_302">302</span> accord entre l’Eglise et les idées modernes<a id="FNanchor_588" href="#Footnote_588" class="fnanchor">[588]</a>.</p> + +<p>Ces tendances, qui répondaient à la nouvelle orientation politique +adoptée par les ralliés, ne tardèrent point à être combattues par les +amis de l’esprit laïque. Beaucoup de jeunes gens admettaient, comme +Renan et Taine, la légitimité du sentiment religieux, mais ne voulaient +pas aller plus loin. Plusieurs s’inspirèrent des livres d’un philosophe +mort depuis peu, à l’âge de trente-trois ans, après une vie consacrée +à la méditation sur les grands problèmes. Guyau, pénétré de l’idée de +l’évolution, avait entrepris de compléter la morale de Darwin et de +Spencer. La religion, pour lui, était un phénomène sociologique, très +légitime comme tel, qui a son origine dans deux besoins de l’homme, +le besoin de comprendre et la sociabilité. Aujourd’hui le besoin de +comprendre est satisfait par la science, qui détruit le mythe; la +sociabilité de l’homme moderne n’a plus besoin, comme autrefois, des +dogmes et des rites: l’humanité marche donc vers «l’irréligion de +l’avenir», qui ne sera point une anti-religion, mais un degré supérieur +de la civilisation. Ainsi Guyau, sans méconnaître l’importance des +réflexions sur l’au-delà, trouvait dans ces réflexions mêmes des +motifs de croire à la fin des religions<a id="FNanchor_589" href="#Footnote_589" class="fnanchor">[589]</a>. A la même époque un +grand écrivain, admirateur de Renan, Anatole France, commençait +<span class="pagenum" id="Page_303">303</span> également à résister aux efforts des néo-chrétiens<a id="FNanchor_590" href="#Footnote_590" class="fnanchor">[590]</a>. Comme +Renan, il réservait la part de l’inconnu, du rêve, et niait que la +science pût complètement détrôner la religion. Mais ce disciple fidèle +du dix-huitième siècle se méfiait de la religiosité vague et des +conversions bruyantes. A propos du <i>Disciple</i>, de Paul Bourget, +il soutint vigoureusement contre Brunetière les droits de la vérité +scientifique et de la pensée libre. Désormais il devait garder sa place +parmi les adversaires les plus déterminés du renouveau catholique.</p> + +<p>Une partie de la jeunesse, préoccupée surtout par les conséquences +politiques des tendances nouvelles, accusait les inspirateurs du +mouvement néo-chrétien de travailler, consciemment ou non, à rendre la +force et l’audace au parti clérical. Le désir de résister à ce danger +fit naître en 1893 la Ligue démocratique des écoles. Elle demanda une +conférence à M. Aulard, afin de prouver qu’elle revendiquait l’héritage +de la Révolution. L’historien dénonça l’entreprise tentée par quelques +hommes qui prétendaient parler au nom de la jeune génération et +faisaient semblant de prendre son silence pour une adhésion. Il opposa +au goût pour les mystères de la religion la confiance des libres +penseurs dans l’humanité. «Nous croyons, disait-il, que la destinée +des hommes se fait en eux et par eux, qu’ils sont solidaires, qu’ils +progressent; le sentiment de cette solidarité, <span class="pagenum" id="Page_304">304</span> l’espoir de cette +progression de l’humanité par elle-même, nous semblent, puisque vous +parlez de poésie et de religion, infiniment plus poétiques, infiniment +plus religieux que tout le merveilleux des dogmes extra-humains». +Peu importe que la libre pensée soit de mauvais ton pour les gens +«distingués». Elle est issue des nobles réflexions de la race +hellénique; refoulée au moyen âge par la religion, elle a reparu avec +la Renaissance pour grandir sans cesse; tandis que la religion ne peut +pas évoluer, la libre pensée durera autant que la raison humaine<a id="FNanchor_591" href="#Footnote_591" class="fnanchor">[591]</a>.</p> + +<p>Le conflit entre l’esprit religieux et l’esprit laïque, entre les +défenseurs de la théologie et ceux de la science, apparut surtout dans +la controverse qui mit aux prises Brunetière et Berthelot. Le célèbre +critique, revenu de Rome où il avait été reçu par Léon XIII, publia +dans la <i>Revue des Deux-Mondes</i>, le 1<sup>er</sup> janvier 1895, un +article retentissant; ne se déclarant pas encore catholique lui-même, +il célébrait la grandeur de la religion, la vertu sociologique du +catholicisme, et opposait aux bienfaits de l’Eglise la faillite de la +science. Berthelot lui répondit. Une amitié datant de plus de quarante +ans l’unissait à Renan; mais tandis que celui-ci, découragé par +l’échec des républicains de 1848, avait laissé désormais la politique +de côté, Berthelot demeura toute sa vie un partisan fidèle de la +république et de la démocratie. Le désastre de 1870 le fit entrer dans +la politique militante, et bientôt la lutte contre le cléricalisme lui +apparut comme nécessaire pour la <span class="pagenum" id="Page_305">305</span> République. En 1882 il écrivait, +à propos de l’œuvre accomplie par la Ville de Paris: «La mairie, +l’école, l’hôpital, le cimetière doivent être séparés de toute attache +religieuse obligatoire, c’est-à-dire qu’ils doivent être purement +laïques». Il affirmait aussi, dès ce moment, qu’une société peut vivre +«sans religion officielle, sans appui surnaturel»<a id="FNanchor_592" href="#Footnote_592" class="fnanchor">[592]</a>. L’article de +Brunetière suscita la réponse de Berthelot<a id="FNanchor_593" href="#Footnote_593" class="fnanchor">[593]</a>.</p> + +<p>La science, dit-il, a tenu toutes les promesses faites par la +philosophie de la nature depuis le dix-septième siècle: «au lieu de se +borner à engourdir les mortels dans le sentiment de leur impuissance +et dans la passivité des résignations, elle les a poussés à réagir +contre la destinée, et elle leur a enseigné par quelle voie sûre ils +peuvent diminuer la somme de ces douleurs et de ces injustices.» +Les anciennes croyances théologiques avaient amené les hommes à +personnifier les lois des phénomènes naturels, à en faire des dieux; la +science fut donc subordonnée à la religion. Les philosophes grecs sont +les premiers qui entreprirent de la débarrasser de cet alliage; mais +c’est dans les temps modernes seulement que la méthode scientifique a +triomphé. Observant les faits, internes ou externes, elle les répète +par l’expérience; puis des faits on passe aux relations générales, aux +lois; enfin l’on s’appuie sur les faits pour construire des hypothèses, +pour élaborer un système coordonné. Ce système, le savant en reconnaît +modestement la fragilité<a id="FNanchor_594" href="#Footnote_594" class="fnanchor">[594]</a>. Cette modestie <span class="pagenum" id="Page_306">306</span> fait que la science +n’a jamais prétendu résoudre tous les problèmes; ce sont les religions +qui ont affirmé pouvoir répondre à tout, ce sont les religions qui ont +fait banqueroute. Est-ce la science qui a raconté la fabrication du +ciel? est-ce elle qui a prédit la destruction future du monde par le +feu, ou qui a subordonné l’univers au globe microscopique sur lequel +nous vivons? «Jamais les dogmes religieux n’ont apporté aux hommes la +découverte d’aucune vérité utile, ni concouru en rien à améliorer leur +condition».</p> + +<p>On soutient que la morale échappe à la méthode scientifique. Nous +avons deux sources de connaissances: la sensation nous fait connaître +le monde extérieur et nous montre la subordination de l’individu dans +l’humanité, de l’humanité dans l’univers; la conscience nous révèle +l’homme seul. Voilà les deux sources de la morale; elle ne vient pas +des religions, ce sont elles qui l’ont prise comme fondement<a id="FNanchor_595" href="#Footnote_595" class="fnanchor">[595]</a>. +L’histoire de l’humanité prouve qu’entre la morale et le mysticisme +il n’existe aucune relation nécessaire; l’homme trouve en lui-même +la morale, puis l’attribue à la divinité. C’est ce qui a longtemps +gêné le progrès de la morale, figée dans des moules dogmatiques: «de +là a procédé l’esprit d’intolérance, naturel aux gens qui croient +posséder le bien et la vérité <span class="pagenum" id="Page_307">307</span> absolus et qui, redoutant d’être +ébranlés dans leur foi par la critique, veulent interdire aux autres +le droit même de la discuter.» Un grand progrès heureusement s’est +accompli depuis la Révolution: la morale, comme la science dont +elle dérive, est devenue laïque. C’est la morale des honnêtes gens, +celle qui proclame le devoir, la vertu, l’honneur, le sacrifice, le +dévouement au bien et à la patrie, l’amour des hommes, la solidarité. +En outre, de même qu’il y a une science idéale qui inspire la science +positive, il y a une morale idéale, celle qui préconise la fraternité +des peuples et la solidarité universelle des individus. Cette morale +laïque doit pénétrer dans l’éducation<a id="FNanchor_596" href="#Footnote_596" class="fnanchor">[596]</a>; il faut asseoir nos +préceptes sur la connaissance des lois exactes du monde intérieur +et extérieur.—L’article de Berthelot eut un vif succès parmi les +républicains; dans une grande manifestation, ils le remercièrent +d’avoir si bien défendu les droits de la raison.</p> + +<p>Tandis que littérateurs et savants dissertaient sur la question +religieuse, un grand fait s’était accompli en France, qui s’imposait à +l’attention des penseurs comme des politiques: c’était la résurrection +du socialisme. Oublié depuis la répression de la Commune, il avait +grandi lentement, obscurément, lorsque les élections législatives de +1893 vinrent apprendre à tous qu’un nouveau parti politique était +né. Ce parti apparut aussitôt comme l’adversaire de l’Eglise. On +pouvait s’y attendre depuis les premières manifestations <span class="pagenum" id="Page_308">308</span> de +ses précurseurs. Ceux-ci ne ressemblaient point aux socialistes +contemporains de Louis-Philippe, tout empreints de religiosité. Un des +plus écoutés parmi eux, Acollas, n’avait cessé de montrer que l’idée +de Dieu ne repose sur aucun fondement rationnel<a id="FNanchor_597" href="#Footnote_597" class="fnanchor">[597]</a>; aux élections +législatives de 1876 il présenta un programme où la séparation de +l’Eglise et de l’Etat voisinait avec les réformes sociales. La même +année, le premier congrès ouvrier laissait voir chez tous les membres +présents un anticléricalisme passionné. Jules Guesde, lors du procès +de 1878 qui le révéla au public, discuta la formule qui représentait +les socialistes comme les ennemis de la famille, de la propriété, de la +religion: nous voulons, disait-il, conserver la famille, sauvegarder +la propriété en l’universalisant, mais nous combattons la religion +qui détourne les hommes de réaliser la justice dans ce monde, et nous +préconisons l’athéisme. Le programme du parti ouvrier, que Jules Guesde +rédigea d’accord avec Marx en 1880, comportait la suppression du budget +des cultes et la confiscation des biens des ordres religieux<a id="FNanchor_598" href="#Footnote_598" class="fnanchor">[598]</a>.</p> + +<p>Le parti socialiste formé en 1893, à une époque où la lutte contre le +cléricalisme était apaisée, ne mit point ces questions au premier plan; +cependant il manifesta son éloignement pour les idées religieuses. +Jaurès, présentant au début de la législature la justification du +socialisme, exposa que le triomphe de l’idée laïque avait fait taire +«la vieille chanson» qui charmait <span class="pagenum" id="Page_309">309</span> jadis les souffrances de +l’humanité; celle-ci réclamait donc un allègement pratique, immédiat, +à ses maux<a id="FNanchor_599" href="#Footnote_599" class="fnanchor">[599]</a>. Jules Guesde, exposant le tableau de la société +collectiviste rêvée par lui, affirma qu’elle se passerait de Dieu, +quand l’homme aurait assez perfectionné l’organisation sociale pour +devenir son propre dieu<a id="FNanchor_600" href="#Footnote_600" class="fnanchor">[600]</a>. Il n’y avait pas de dissidences dans +le parti à ce propos. Sans doute les socialistes reprochaient aux +radicaux d’abuser de l’anticléricalisme, d’y chercher un dérivatif +aux passions populaires afin d’éviter les grandes réformes sociales; +la séparation de l’Eglise et de l’Etat, disaient-ils, marquerait la +fin d’une politique dominée par les questions religieuses. Mais quand +le ministère Méline apparut comme l’allié du parti conservateur, +l’extrême gauche fit partie de la coalition qui signalait sans relâche +ses complaisances envers l’Eglise. Divers symptômes, en effet, +montraient qu’une partie de la bourgeoisie, effrayée par le socialisme +et l’anarchisme, espérait trouver une défense dans la religion<a id="FNanchor_601" href="#Footnote_601" class="fnanchor">[601]</a>. +Rien ne pouvait rendre plus vive l’hostilité des socialistes contre le +parti catholique. Voilà pourquoi l’antisémitisme, qui avait rencontré à +l’origine quelques sympathies chez eux à cause de ses invectives contre +la haute banque, fut désavoué bientôt par les socialistes notables; +ils le dénoncèrent comme l’allié, le serviteur de l’Eglise. Ainsi, +même pendant cette époque <span class="pagenum" id="Page_310">310</span> d’apaisement qui va de 1890 à 1897, on +peut dire que le conflit entre l’idée laïque et l’Eglise, entre les +partis de gauche et le parti catholique, ne fut jamais absent de la vie +politique ou intellectuelle.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum hidden" id="Page_311">311</span></p> + <h2 class="h2chap" id="ch_13"><span class="big120">CHAPITRE XIII</span><br> + <span class="h2line1">Le réveil de l’anticléricalisme</span></h2> +</div> + +<p>La politique d’apaisement semblait porter ses fruits quand éclata +l’affaire Dreyfus. Il eût été possible, au début, de la considérer +comme un simple litige de droit pénal, comme une erreur judiciaire +à vérifier par l’étude minutieuse des circonstances qui avaient +accompagné la condamnation; mais elle prit aussitôt les proportions +d’une lutte religieuse. Dès que les premiers renseignements furent +publiés sur les projets de Scheurer-Kestner, l’antisémitisme provoqua +d’ardentes manifestations contre toute pensée d’entreprendre la +revision du procès. A la violence déployée par les défenseurs du +jugement de 1894 répondit une passion non moins vigoureuse chez leurs +adversaires. Les premiers se trouvaient surtout dans les partis +de droite, les seconds dans les partis de gauche: si protestants, +israélites et libres penseurs demandaient, chaque jour plus nombreux, +qu’on fît la révision, les catholiques militants et leurs alliés la +repoussaient. <span class="pagenum" id="Page_312">312</span> Dès le début de 1898, l’Affaire occupa toute la +France; pendant quelques années elle devait dominer la vie publique +du pays. Dreyfusard ou antidreyfusard, anticlérical ou clérical, +ce dilemme se posa partout; les questions religieuses reprirent la +première place dans les polémiques du jour.</p> + +<p>Parmi les défenseurs de l’esprit laïque, ceux dont la parole fit le +plus d’impression furent Emile Zola et Georges Clemenceau. Zola dans +sa jeunesse avait écarté de bonne heure les religions positives, en +demeurant déiste<a id="FNanchor_602" href="#Footnote_602" class="fnanchor">[602]</a>. Il était arrivé depuis lors à l’agnosticisme +complet. Ses articles passionnés stigmatisèrent les méfaits du +cléricalisme et de l’antisémitisme, en adjurant la jeunesse de +combattre pour la liberté. M. Clemenceau, avec une clairvoyance +toujours en éveil, suivait dans ses articles toutes les péripéties, +tous les multiples incidents de l’Affaire. Il montrait la coalition +redoutable constituée pour empêcher qu’on revînt sur une erreur +judiciaire. «Quelle troupe infinie, s’écriait-il, sous la bannière du +Sacré-Cœur!» C’est d’abord le clergé, «le clergé enseignant, le clergé +prêchant, le clergé journaliste, pamphlétaire, le clergé fabricant, +commerçant, exploitant le ciel et la terre, gouvernant les hommes +aux fins de sa domination». Ce sont les deux noblesses, l’ancienne +et la nouvelle, toutes deux «enjuivées, encanaillées de millions +internationaux chrétiennement tondus au nom de l’Evangile sur les +foules épuisées du labeur.». C’est la haute juiverie cléricale; c’est +la bourgeoisie repentie, «revenue des <span class="pagenum" id="Page_313">313</span> révolutions pour se réfugier +dans les sacristies»; c’est l’armée, dominée par le clergé. «Cependant +l’Église, immuable à travers tout, poursuit sa vie, et renouvelle en ce +siècle qui vit le dernier bûcher les scènes du moyen âge»<a id="FNanchor_603" href="#Footnote_603" class="fnanchor">[603]</a>.</p> + +<p>Aux élections de 1898 les défenseurs de l’esprit laïque dénoncèrent +l’intervention du clergé séculier, plus encore celle du clergé +régulier. M. Clemenceau, par exemple, publia la lettre où l’abbé +Garnier demandait de l’argent à toutes les supérieures des communautés +de France, et la circulaire des Assomptionnistes organisant au grand +jour l’action électorale de l’Église<a id="FNanchor_604" href="#Footnote_604" class="fnanchor">[604]</a>. Tous les adversaires du +ministère Méline signalèrent aux électeurs le danger clérical; les +guesdistes eux-mêmes, tout en se refusant à suivre Jaurès dans sa +campagne pour la révision, montrèrent dans les prétentions du clergé +le signe d’un retour offensif du capitalisme. La plupart des députés +de gauche hésitaient pourtant, à la veille du scrutin, à demander la +révision qui demeurait manifestement impopulaire. Pareille crainte +ne retint pas les groupements de propagande qui s’étaient formés +parmi «les dreyfusards». A leur tête se trouvaient les membres de +l’enseignement, professeurs de Facultés, de lycées ou instituteurs, +habitués à réclamer des preuves et à faire la critique des affirmations +qu’on leur présentait; ils rencontrèrent des adhérents dans la petite +bourgeoisie et surtout parmi les ouvriers militants. C’est ainsi que +se forma cette alliance entre républicains et socialistes, entre +intellectuels et manuels, qui inspira les grandes <span class="pagenum" id="Page_314">314</span> réunions +publiques tenues de 1898 à 1900. De ce rapprochement naquirent aussi +les Universités populaires: elles eurent quelques années de vie +prospère, grâce à l’enthousiasme des fondateurs, à leur désir passionné +d’inculquer au peuple la foi dans la raison humaine, et l’horreur +du fanatisme religieux. Une association plus étendue, la Ligue des +droits de l’Homme, entreprit de grouper dans la France entière les +partisans de ces idées. Survinrent le procès de Rennes, la grâce du +capitaine Dreyfus, la loi d’amnistie. «L’incident est clos», avait dit +le ministre de la guerre; c’était inexact, mais la détente survenue en +1900, et facilitée par le succès de l’Exposition universelle, permit au +gouvernement d’aborder de nouveaux problèmes.</p> + +<p>Le chef de ce gouvernement, Waldeck-Rousseau, avait depuis longtemps +ses idées arrêtées sur la politique religieuse. Elles ne différaient +point de celles de Gambetta et de Jules Ferry: comme eux il voulait +la laïcité de l’Etat, le maintien du Concordat, le clergé séculier à +l’écart de la politique, les congrégations soigneusement surveillées +et au besoin réprimées. C’étaient les opinions qu’il avait déjà +soutenues en Bretagne avant de devenir député<a id="FNanchor_605" href="#Footnote_605" class="fnanchor">[605]</a>. Ministre en 1883, +il combattit devant le Sénat une proposition de Dufaure, <span class="pagenum" id="Page_315">315</span> en +lui reprochant de confondre les associations et les congrégations, +de vouloir pour celles-ci les mêmes libertés que pour celles-là, de +réduire ainsi beaucoup trop la liberté des associations pour exagérer +celle des congrégations; à ce propos il opposait l’association +qui fortifie l’individu, qui développe sa personnalité, à la +congrégation qui, par les trois vœux imposés à tous ses membres, +détruit cette personnalité<a id="FNanchor_606" href="#Footnote_606" class="fnanchor">[606]</a>. Devenu président du Conseil en +1899, Waldeck-Rousseau conservait les mêmes idées; mais cette fois +le péril causé par les congrégations lui paraissait plus grand, +plus pressant que jamais. Il annonça bientôt à la Chambre qu’il y +avait en France «trop de moines ligueurs et de moines d’affaires», +et que le gouvernement agirait<a id="FNanchor_607" href="#Footnote_607" class="fnanchor">[607]</a>. Le discours prononcé par lui à +Toulouse, le 28 octobre 1900, exposa au pays l’importance de la loi +sur les associations présentée par le ministère. Waldeck-Rousseau +montrait le développement nouveau des ordres religieux, leur richesse +territoriale<a id="FNanchor_608" href="#Footnote_608" class="fnanchor">[608]</a>, mais surtout il s’inquiétait de leurs progrès dans +l’enseignement. «Dans ce pays, disait-il, dont l’unité morale a fait, +à travers les siècles, la force et la grandeur, deux <span class="pagenum" id="Page_316">316</span> jeunesses, +moins séparées encore par leur condition sociale que par l’éducation +qu’elles reçoivent, grandissent sans se connaître, jusqu’au jour où +elles se rencontreront si dissemblables qu’elles risquent de ne plus se +comprendre».</p> + +<p>La discussion de la nouvelle loi devant la Chambre fut longue et +animée. Parmi les partisans des mesures proposées, quelques-uns +trouvaient le gouvernement trop timide. M. Viviani déclara qu’on avait +tort de vouloir faire une différence entre le clergé séculier, plus +national, et le clergé régulier, plus romain; les desservants qui +veulent échapper à la tyrannie des évêques, les prélats qui veulent +conserver leur autorité sur le bas clergé, tous ont les yeux tournés +vers Rome. L’orateur affirmait que l’Etat républicain serait obligé +bientôt de renoncer au Concordat, et l’exhortait à opposer son idéal +terrestre à l’idéal religieux du catholicisme<a id="FNanchor_609" href="#Footnote_609" class="fnanchor">[609]</a>. Le rapporteur de +la loi, Trouillot, maintint comme le ministre la distinction entre le +clergé séculier et le clergé régulier; il signala toutes les ruses +employées par les congrégations pour tourner les lois et, reprenant la +tradition de Paul Bert, il cueillit dans un récent traité de théologie +diverses maximes qui prouvaient l’immoralité de la casuistique<a id="FNanchor_610" href="#Footnote_610" class="fnanchor">[610]</a>. +Le président du Conseil prit souvent la parole pour défendre son +projet. Dans une rapide esquisse historique, il <span class="pagenum" id="Page_317">317</span> montra les +congrégations excitant aux époques les plus diverses l’inquiétude chez +tous les gouvernements par leurs richesses et leurs progrès; à la fin +du <span class="smcap80">XIX</span><sup>e</sup> siècle elles ont constitué une véritable armée, +l’armée de la contre-révolution<a id="FNanchor_611" href="#Footnote_611" class="fnanchor">[611]</a>. Quant aux écoles congréganistes, +elles enseignent aux enfants le mépris des lois françaises<a id="FNanchor_612" href="#Footnote_612" class="fnanchor">[612]</a>. +Waldeck-Rousseau avait soin d’invoquer la tradition des bourgeois +gallicans, de citer Lainé, Dupin, car il admirait les formules de ces +légistes consommés. Les mêmes arguments reparurent devant le Sénat, et +la loi fut promulguée en 1901.</p> + +<p>L’importance prise par ce débat était si grande que la question +des «moines» devint la «plateforme» des élections législatives en +1902<a id="FNanchor_613" href="#Footnote_613" class="fnanchor">[613]</a>. Elles assurèrent la victoire du gouvernement et firent +arriver à la Chambre une majorité compacte, exaspérée par les attaques +des catholiques militants, prête à punir les congrégations de l’appui +qu’elles avaient fourni à ces attaques. La retraite volontaire +de Waldeck-Rousseau amena au pouvoir Emile Combes, qui fit de la +lutte contre le cléricalisme l’objet principal de sa politique. La +loi de 1901 fut appliquée de la façon la plus rigoureuse, malgré +Waldeck-Rousseau qui se plaignit <span class="pagenum" id="Page_318">318</span> qu’on eût transformé une loi de +contrôle en une loi d’exclusion; des lois nouvelles furent dirigées +contre les ordres enseignants; des mesures minutieuses furent adoptées +pour liquider les biens des congrégations dissoutes. Le président du +Conseil apporta le même soin à surveiller le clergé séculier, à tenir +tête au pape. Les autres membres du ministère le secondaient. Le +général André, ministre de la guerre, se distingua spécialement par son +ardeur. Elle le conduisit à faire constituer des dossiers renfermant +des fiches sur les officiers suspects d’opinions réactionnaires et +cléricales. La découverte de ces dossiers provoqua un tel soulèvement +de l’opinion que le ministre de la guerre dut se retirer; sa démission +fut bientôt suivie par celle du cabinet tout entier.</p> + +<p>Pendant que l’œuvre parlementaire se poursuivait ainsi, des groupements +se formaient pour reprendre et développer d’une façon permanente +l’œuvre d’éducation populaire commencée dans ce que le langage courant +nommait les U. P. Les Jeunesses laïques, par exemple, constituées +d’abord isolément dans quelques villes, se groupèrent en une fédération +qui depuis 1902 posséda son organe propre, les <i>Annales de la +jeunesse laïque</i>. Les fondateurs, des jeunes gens, annoncèrent +l’intention de travailler à faire des mœurs républicaines. Ils +adressèrent un appel à plusieurs maîtres de l’enseignement supérieur, +qui répondirent volontiers. Lavisse, par exemple, entreprit de +définir le mot <i>laïque</i>, de montrer toute la grandeur de l’idéal +résumé par ce mot<a id="FNanchor_614" href="#Footnote_614" class="fnanchor">[614]</a>. Divers écrivains républicains, <span class="pagenum" id="Page_319">319</span> Georges +Clemenceau, Anatole France, Gustave Geffroy, d’autres encore donnèrent +des articles à cette revue. Les Jeunesses laïques voulurent se réunir +et se concerter dans des congrès périodiques. Le premier, tenu en +novembre 1902, formula ses résolutions sur le droit de l’enfant en +matière d’enseignement. Le second, en 1903, eut un caractère politique +beaucoup plus marqué: le socialisme, brillamment représenté par M. +Vandervelde, rencontra des adhésions chaleureuses; l’antimilitarisme, +fruit de l’affaire Dreyfus, trouva aussi bon accueil. Le congrès +s’occupa surtout de définir et de justifier la morale laïque<a id="FNanchor_615" href="#Footnote_615" class="fnanchor">[615]</a>.</p> + +<p>Rien ne montra mieux l’intensité des passions anticléricales que le +succès obtenu pendant quelques années par le journal la <i>Raison</i>. +Fondé en 1901, il <span class="pagenum" id="Page_320">320</span> trouva de nombreux abonnés quoiqu’il négligeât +volontairement les questions d’actualité; cette prospérité devait être +compromise plus tard par des querelles entre les deux fondateurs, MM. +Victor Charbonnel et Henry Bérenger. La <i>Raison</i> déclara la guerre +au catholicisme, et parfois à toute religion. M. Charbonnel, dans un +feuilleton souvent interrompu et repris sur «l’histoire sanglante de +l’Eglise»<a id="FNanchor_616" href="#Footnote_616" class="fnanchor">[616]</a>, raconta les persécutions et les massacres ordonnés par +elle. Des correspondants nombreux flétrirent la tiédeur des préfets +qui tardaient à laïciser les écoles, ou la trahison de quelques +instituteurs et institutrices qui faisaient apprendre la prière aux +enfants des écoles communales; on publia les noms de certains hommes +politiques de gauche qui faisaient faire la première communion à leurs +enfants. Sous le ministère Combes, la <i>Raison</i> signala tous les +républicains, fonctionnaires ou députés, qui paraissaient abandonner +ou négliger la cause de la libre pensée. Les principaux rédacteurs +s’appliquaient à fortifier la doctrine laïque, à justifier par des +arguments solides la campagne contre l’Eglise. M. Henry Bérenger montra +que la Libre Pensée n’est pas uniquement l’anticléricalisme, qu’elle +doit respecter la réflexion sur l’Inconnu qui nous entoure<a id="FNanchor_617" href="#Footnote_617" class="fnanchor">[617]</a>. M. +Albert Bayet affirma que la libre pensée, quelque forme qu’on veuille +lui donner, doit être <i>d’abord</i> «la revendication constante du +droit de penser librement, l’habitude d’exercer soi-même et de <span class="pagenum" id="Page_321">321</span> +reconnaître aux autres ce droit»<a id="FNanchor_618" href="#Footnote_618" class="fnanchor">[618]</a>. Il invita les libres penseurs +à faire leur propagande sérieusement, sans violence, à respecter des +idées encore chères à beaucoup d’hommes de bonne foi, à n’employer le +rire voltairien qu’avec discrétion<a id="FNanchor_619" href="#Footnote_619" class="fnanchor">[619]</a>. Un maître de l’histoire des +religions, Maurice Vernes, exposa que les conclusions de cette science +nouvelle étaient fatales au christianisme: l’acte religieux, dans le +culte chrétien comme dans tous les autres, consiste à solliciter d’un +dieu une faveur, une mesure d’exception; les religions ont par là +soulevé contre elles le sentiment de la justice égale pour tous. Quant +à la papauté, l’histoire nous apprend qu’elle fonde ses prétentions sur +des documents apocryphes, et que son prétendu créateur, saint Pierre, +n’est peut-être jamais venu à Rome<a id="FNanchor_620" href="#Footnote_620" class="fnanchor">[620]</a>.</p> + +<p>La <i>Raison</i> s’appliqua pendant plusieurs années à faire connaître, +à encourager, à unir toutes les sociétés de Libre Pensée qui existaient +en France. Elle contribua de cette manière à préparer les congrès +internationaux de la Libre Pensée. Celui de Genève, en 1902, eut un +certain retentissement et fut suivi d’un congrès français qui fonda +l’Association Nationale des libres penseurs de France. On parla bien +davantage du congrès international tenu à Rome, dans la ville des +papes, en septembre 1904. L’assemblée fut très bruyante: les <span class="pagenum" id="Page_322">322</span> +divisions des libres penseurs italiens, troublés par les incidents +tragiques de la grève générale près de Milan; les protestations des +anarchistes contre une adresse destinée à féliciter le ministère +Combes; d’autres épisodes encore empêchèrent les 4.000 membres présents +de discuter avec sang-froid les questions portées au programme. Les +900 congressistes français n’étaient pas les moins agités. On écouta +cependant avec déférence la lettre à la fois énergique et modérée de +Berthelot—Rome, disait le savant, «a été le centre de l’oppression +de la science et de la pensée pendant plus de quinze cents ans»; elle +a brûlé Giordano Bruno et condamné Galilée: nous avons donc raison +d’élever notre drapeau en face du Vatican. Mais nous saurons éviter de +devenir injustes à notre tour. «Quels qu’aient été les crimes de la +théocratie, nous ne saurions méconnaître les bienfaits que la culture +chrétienne a répandus autrefois sur le monde. Elle a représenté une +phase de la civilisation, un stade, aujourd’hui dépassé, au cours +de l’évolution progressive de l’humanité. Il serait contraire à nos +principes d’opprimer à notre tour nos anciens oppresseurs, s’ils se +bornent à demeurer fidèles à des opinions d’autrefois, sans prétendre +les imposer»<a id="FNanchor_621" href="#Footnote_621" class="fnanchor">[621]</a>.</p> + +<p>Anatole France participait avec ardeur à la lutte <span class="pagenum" id="Page_323">323</span> contre le +cléricalisme. A la veille des élections de 1902 il avait déjà convié +tous les républicains à s’unir contre les moines. En 1904, il reprit +son cri de guerre contre eux, et surtout il convia les ministres de la +République à briser le Concordat: «Vous n’avez pas de pardon à attendre +de l’Eglise, écrivait-il, vous êtes à ses yeux comme si vous n’étiez +pas, puisque vous n’êtes plus catholiques... Gardez-vous de lui céder: +elle ne vous cédera rien... Ces forces qu’elle tourne contre vous, +de qui les tient-elle? De vous. C’est vous qui, par le Concordat, +maintenez son organisation, son unité... Rompez les liens par lesquels +vous l’attachez à l’Etat, brisez les formes par lesquelles vous lui +donnez la contenance et la figure d’un grand corps politique, et vous +la verrez bientôt se dissoudre dans la liberté»<a id="FNanchor_622" href="#Footnote_622" class="fnanchor">[622]</a>.</p> + +<p>Cette ardeur anticléricale n’était pas approuvée par tous les +républicains. Plusieurs, parmi ceux qui avaient le plus contribué à +défendre les lois scolaires contre l’Eglise, trouvaient qu’on allait +trop loin et qu’on méconnaissait la promesse faite jadis de combattre +le cléricalisme sans toucher au catholicisme. Ces critiques furent +présentées avec force par un homme retiré des luttes politiques, René +Goblet, aux rédacteurs des <i>Annales de la jeunesse laïque</i>. Le +tort des républicains et des radicaux, disait-il, est de vouloir +remplacer le programme démocratique et social, qu’ils n’ont pas +su arrêter nettement, par la lutte contre le cléricalisme: qu’ils +fassent la séparation de l’Eglise et de l’Etat, rien de mieux; mais +qu’ils laissent la liberté aux catholiques <span class="pagenum" id="Page_324">324</span> et n’attaquent jamais +le sentiment religieux.—La liberté, lui répondit le fondateur des +<i>Annales</i>, ne doit pas être pour notre parti une nouvelle idole; +elle n’est pas la base de la société, mais le but auquel celle-ci +aspire. La société doit réaliser d’abord la justice par les réformes +sociales, assurer le triomphe de la vérité par l’instruction; elle +pourra ensuite organiser la liberté<a id="FNanchor_623" href="#Footnote_623" class="fnanchor">[623]</a>.</p> + +<p>Goblet revint à la charge en attaquant le projet de loi du ministère +Combes sur les congrégations. Cette nouvelle atteinte à la liberté +lui paraissait dangereuse; il constatait que les radicaux, loin +de rester fidèles à leurs anciennes idées sur la séparation, +paraissaient désireux de resserrer les liens des deux puissances, +de fortifier l’autorité de l’Etat sur l’Eglise<a id="FNanchor_624" href="#Footnote_624" class="fnanchor">[624]</a>. Le débat prit +une grande ampleur à cause de l’intervention de M. Buisson, qui +étudia la situation de l’anticléricalisme. Celui-ci, dit-il, avec les +conséquences politiques inévitables qu’il entraîne, est spécial aux +pays latins demeurés hostiles à la Réforme; il est devenu le lien +principal de tous les groupes de gauche<a id="FNanchor_625" href="#Footnote_625" class="fnanchor">[625]</a>. La loi de 1901 «est comme +la déclaration de principes de l’anticléricalisme. C’est le premier +acte public engageant à fond la République <span class="pagenum" id="Page_325">325</span> dans cette lutte avec +l’Eglise, jusque là semée de tant d’armistices, de traités de paix +et de compromis tacites.» Les élections de 1902 ont fait appliquer +cette loi dans le sens le plus rigoureux; c’est l’heure du triomphe +pour l’anticléricalisme, et c’est aussi l’heure de la crise. Quelques +républicains veulent attaquer la religion elle-même, en disant que +c’est une maladie mentale de l’humanité, dont le cléricalisme constitue +l’exploitation politique. Mais l’histoire, la critique, la psychologie +ne permettent plus de considérer la religion sous ce jour<a id="FNanchor_626" href="#Footnote_626" class="fnanchor">[626]</a>. Elle +s’explique par le mystère qui nous entoure: il y a des harmonies dans +l’art, des émotions dans la vie, des partis-pris moraux qui existent +sans qu’on puisse les démontrer; voilà qui justifie l’instinct +religieux.</p> + +<p>Mais, continue Buisson, l’Eglise catholique possède en France un +régime d’exception: en matière d’enseignement, par l’existence +de la loi Falloux; en matière d’association, par l’existence des +ordres religieux; en matière de culte, par le Concordat. Ce régime +d’exception doit prendre fin. «Ces trois places fortes enlevées à la +contre-révolution, le régime d’égalité sous le droit commun se trouve +rétabli, l’état de guerre a pris fin. Et du coup, il ne reste plus +de place pour l’anticléricalisme. Il ne sera plus qu’une expression +historique, un point de vue dépassé: son triomphe aura été de se rendre +à jamais inutile». Goblet répondit en approuvant <span class="pagenum" id="Page_326">326</span> les idées de M. +Buisson sur la dénonciation du Concordat et sur les vrais caractères du +sentiment religieux; mais il lui reprocha de se contredire en exigeant +la suppression légale des couvents, alors que la loi ne devait pas les +distinguer des autres associations<a id="FNanchor_627" href="#Footnote_627" class="fnanchor">[627]</a>.</p> + +<p>Peu de temps après ce débat où les deux contradicteurs s’entendirent +pour demander la séparation, la loi qui tendait à créer ce nouveau +régime religieux vint en discussion devant le Parlement. Je ne +raconterai pas les incidents qui avaient préparé le dépôt de cette +loi; disons seulement que les deux pouvoirs, dont l’entente plus +ou moins cordiale était nécessaire au fonctionnement du Concordat, +se trouvèrent depuis 1903 personnifiés par deux hommes d’une égale +conviction, d’une égale intransigeance, Pie X et Combes. De là des +froissements, des chocs de plus en plus violents; le rappel de +l’ambassadeur de France après la circulaire du Vatican sur la visite +du président de la République à Rome, le conflit insoluble au sujet +de la démission de deux évêques, tout cela devait faciliter au parti +radical, si puissant dans la Chambre de 1902, la réalisation de son +programme traditionnel. La démission du ministère Combes n’arrêta pas +le travail législatif commencé avec son assentiment, et la Chambre +put ouvrir, le 21 mars 1905, la discussion sur le projet de loi. Ce +qui ressortit de ce long débat, c’est que tous les républicains, +partisans ou adversaires de la séparation, affirmaient la volonté de +maintenir le caractère complètement laïque de l’Etat. Paul Deschanel +<span class="pagenum" id="Page_327">327</span> montra que la logique de l’histoire conduisait à la séparation: +d’abord le spirituel et le temporel furent confondus, ensuite vint le +temps des religions d’Etat, puis des religions reconnues par l’Etat; +peu à peu les choses de la conscience sont devenues indépendantes de +la politique. C’est un progrès que la France eût réalisé plus tôt sans +Bonaparte, car personne, excepté lui, ne songeait en 1800 à un nouveau +Concordat. Celui-ci a refait l’alliance étroite des deux puissances, +«l’Etat essayant d’enrégimenter le clergé, l’Eglise s’efforçant de +faire servir les gouvernements temporels au salut des âmes». Ce régime +doit finir: on ne saurait prolonger indéfiniment l’existence d’un +pacte qui ne répond plus aux besoins de la société. M. Barthou insista +sur les provocations pontificales et soutint que la guerre acharnée +de l’épiscopat contre la République démontrait le peu d’utilité du +Concordat pour l’État français. Un protestant, M. Réveillaud, prédit +que la séparation nuirait au cléricalisme seul et respecterait le +catholicisme selon le suffrage universel, tel que l’avait défini +Littré. Le rapporteur, M. Briand, rappela comme M. Barthou que les +évêques, choisis pourtant avec soin par le gouvernement, s’étaient +dressés contre la République à toutes les heures de crise; celle-ci +pouvait donc déchirer un pacte inutile, à condition de rassurer les +catholiques en faisant une séparation libérale.</p> + +<p>Parmi les républicains adversaires de la séparation, M. Charles +Benoist rappela que, depuis le temps de Machiavel, tout le mouvement +de l’histoire «emporte constamment, irrésistiblement, l’Etat vers la +laïcité»; mais il invoquait la tradition des légistes français pour +<span class="pagenum" id="Page_328">328</span> demander, au nom de l’intérêt de l’État, qu’on maintînt des +relations régulières avec l’Église. M. Raiberti exprima la crainte +de voir naître dans chaque village une association cultuelle qui +dominerait la commune. Ribot montra que le Concordat n’avait point +empêché l’État de séculariser les institutions nationales et signala +les dangers du nouveau régime, liberté illimitée du clergé, renaissance +des luttes religieuses, menaces pour le protectorat français en +Orient. Si les orateurs du parti catholique attaquaient la séparation, +ce fut moins pour elle-même que parce qu’ils y voyaient la préface +d’un ensemble de mesures visant à déchristianiser la France par la +force<a id="FNanchor_628" href="#Footnote_628" class="fnanchor">[628]</a>. La majorité républicaine fit de nombreuses concessions aux +partisans d’un régime libéral et vota la loi qui, après la ratification +du Sénat, fut promulguée en décembre 1905. Les élections législatives +de 1906 prouvèrent qu’elle était acceptée par le pays; aussi +entra-t-elle en vigueur<a id="FNanchor_629" href="#Footnote_629" class="fnanchor">[629]</a>. La pensée de Benjamin Constant et de +Vinet, de Lamennais et de Prévost-Paradol s’est trouvée ainsi réalisée.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum hidden" id="Page_329">329</span></p> + <h2 class="h2chap" id="ch_14"><span class="big120">CHAPITRE XIV</span><br> + <span class="h2line1">La pensée laïque</span></h2> + <p class="souschapitre">I</p> +</div> + +<p>Les représentants du haut enseignement philosophique sont tous d’accord +pour revendiquer les droits de la raison et la libre recherche de +la vérité. Mais cette unanimité se concilie avec des divergences +nombreuses dans l’attitude prise par eux vis-à-vis de la religion.</p> + +<p>Plusieurs d’entre eux ont estimé nécessaire d’aborder l’étude +objective des religions; les phénomènes religieux fournissent, comme +tous les autres phénomènes, des matériaux à l’observation réfléchie +et désintéressée. Il s’est formé ainsi une psychologie religieuse et +une sociologie religieuse. Théodule Ribot, par exemple, exposant la +psychologie des sentiments, ne manque pas de faire une place très +grande au sentiment religieux. Dans l’évolution de ce sentiment il +distingue trois périodes: la première est celle de la perception +et de l’imagination concrète, où <span class="pagenum" id="Page_330">330</span> dominent la peur et les +tendances utilitaires; puis c’est l’époque de l’abstraction et de la +généralisation moyennes, caractérisée par l’adjonction d’éléments +moraux; enfin apparaissent les plus hauts concepts, quand le sentiment +religieux, dépouillé de l’élément affectif, tend à se confondre avec +les sentiments intellectuels<a id="FNanchor_630" href="#Footnote_630" class="fnanchor">[630]</a>. Quant à la sociologie religieuse, +Durkheim et ses collaborateurs de <i>l’Année sociologique</i> en ont +fait une véritable science, reposant sur une quantité sans cesse accrue +de documents historiques, ethnographiques et archéologiques. Elle vient +rejoindre ainsi l’histoire des religions, qui a fait tant de progrès +depuis un demi-siècle.</p> + +<p>Certains philosophes ont le désir de concilier la raison et la foi; +s’ils ne le font pas de la même manière que les théologiens, ils ont +renoncé au silence prudent que Victor Cousin prétendait imposer à ses +disciples sur les problèmes difficiles. Emile Boutroux, par exemple, +reconnaît à la science le droit de porter ses investigations dans les +domaines qui lui étaient jadis interdits; cela n’empêchera pas l’homme +de continuer à cultiver le sentiment religieux, source d’énergie et +de foi. La religion continuera probablement à vivre, mais à condition +qu’elle reste en contact avec les idées et les vœux de l’humanité, +qu’elle développe son élément spirituel sans le laisser emprisonné dans +des <span class="pagenum" id="Page_331">331</span> formes politiques ou des textes morts<a id="FNanchor_631" href="#Footnote_631" class="fnanchor">[631]</a>. La philosophie +de M. Bergson a été interprétée par beaucoup de ses adeptes comme +la doctrine la plus propre à mettre d’accord la pensée libre et la +croyance religieuse.</p> + +<p>Un autre penseur bien connu du public lettré, Alfred Fouillée, sans +attaquer l’Eglise a revendiqué avec force les droits de l’esprit +laïque<a id="FNanchor_632" href="#Footnote_632" class="fnanchor">[632]</a>. On ne saurait nier, dit-il, que l’esprit chrétien recule +devant l’esprit moderne: «resterait à savoir si c’est vraiment la faute +des sociétés modernes, transformées malgré elles par les progrès de +la science, de la philosophie, de l’histoire, ou si c’est la faute du +christianisme romain, qui incarne les croyances d’autrefois en les +opposant aux connaissances d’aujourd’hui»<a id="FNanchor_633" href="#Footnote_633" class="fnanchor">[633]</a>. L’Église catholique +opéra autrefois chez les peuples latins une sélection à rebours, en +chassant ou en frappant les meilleurs des hétérodoxes: aujourd’hui elle +fait encore une sélection à rebours en condamnant au célibat les hommes +qui entrent dans le clergé par attachement à l’idéal. La France, quoi +qu’en disent quelques apologistes, ne représente pas le catholicisme. +«Ce qu’elle symbolise avant tout dans le monde entier, ce sont certains +principes de droit universel et de fraternité universelle <span class="pagenum" id="Page_332">332</span> dont les +étrangers peuvent bien affecter de sourire, mais dont ils reconnaissent +au fond la grandeur»<a id="FNanchor_634" href="#Footnote_634" class="fnanchor">[634]</a>.</p> + +<p>D’autres philosophes se sont montrés plus combatifs que Fouillée. Un +moraliste breton, Jacob, voulut mettre ses compatriotes en garde contre +le péril clérical. Ce péril est réel, dit-il, à cause de la puissante +organisation de l’Eglise, à cause de ses ambitions illimitées. Il faut +défendre contre ce danger l’école nationale, «la libérale, hospitalière +et vivante école de France, l’école qui croit passionnément au clair +génie de nos ancêtres et à l’obligation de le faire prévaloir sur toute +les forces d’hypocrisie et toutes les puissances de ténèbres, l’école +où peuvent, au moyen des concessions les plus légères et les plus +raisonnables, se rencontrer et s’accorder tous les citoyens qui veulent +que la patrie soit plus qu’une étiquette, une pensée commune et une +commune volonté»<a id="FNanchor_635" href="#Footnote_635" class="fnanchor">[635]</a>.</p> + +<p>Mais le philosophe breton ne craint pas de dire à ses amis de dures +vérités<a id="FNanchor_636" href="#Footnote_636" class="fnanchor">[636]</a>. Il leur recommande le sérieux de la vie, le souci de +l’intérêt général, comme les <span class="pagenum" id="Page_333">333</span> meilleurs moyens de paralyser le +cléricalisme<a id="FNanchor_637" href="#Footnote_637" class="fnanchor">[637]</a>.</p> + +<p>Nul n’a lutté pour l’esprit laïque avec autant d’ardeur et de +persévérance que Gabriel Séailles. D’après lui, les dogmes chrétiens +sont morts, détruits par la démonstration de vérités qui ne peuvent +se concilier avec eux. Nous savons qu’il n’y a pas un monde unique, +ayant la terre comme centre, mais des milliers de mondes, et la terre +dans l’un d’eux, réduite au rôle d’un astre subalterne. L’histoire de +l’humanité n’est plus réduite à celle de quelques peuples, dominés par +l’apparition de la Bible et de l’Evangile; la Chine et l’Inde nous ont +révélé des sociétés formées en dehors de la nôtre, et qui maintenant +seulement commencent à entrer en rapports avec elle. Le miracle, qui +autrefois prouvait la religion, devient pour nous un motif de douter; +qu’est-ce d’ailleurs que l’action surnaturelle du Dieu guérissant +quelques pèlerins, si on la compare à la découverte du savant apportant +la santé à des milliers de malades par un sérum nouveau?—Soit, diront +quelques chrétiens, nous acceptons la science moderne, mais nous +conservons la morale chrétienne.—Vaine tentative, répond Séailles; +l’esprit humain recherche l’harmonie entre ses diverses conceptions. +La morale <span class="pagenum" id="Page_334">334</span> chrétienne se préoccupe surtout de la vie future; +l’homme d’aujourd’hui songe à bien accomplir sa tâche sur terre. Elle +recommande la fraternité, l’amour, mais elle méconnaît le droit, la +justice, favorisant ainsi les persécutions et les privilèges. Elle +s’attache aux individus, alors que notre morale devient sociale. +Celle-ci, nous dit-on, manque d’autorité; mais elle a l’autorité du +vrai, plus solide que celle de dogmes naïfs comme le péché originel ou +la rédemption par le sacrifice<a id="FNanchor_638" href="#Footnote_638" class="fnanchor">[638]</a>.</p> + +<p>Tous ces penseurs indépendants se réclament de la science. Les +antinomies entre les conclusions de la science et les affirmations +de la foi ont aussi détaché de l’Église plusieurs prêtres longtemps +soucieux de la défendre ou de la rajeunir. M. Loisy, sommé de se +rétracter, finit par écrire au pape: «Il n’est pas en mon pouvoir de +détruire en moi-même le résultat de mes travaux»<a id="FNanchor_639" href="#Footnote_639" class="fnanchor">[639]</a>. Un historien, +M. Houtin, constata les artifices employés par les orthodoxes pour +cacher les découvertes de la critique biblique ou pour concilier les +récits de la Genèse avec les résultats des sciences naturelles<a id="FNanchor_640" href="#Footnote_640" class="fnanchor">[640]</a>. +Un philosophe, Marcel Hébert, après avoir essayé une interprétation +nouvelle du dogme, a demandé que l’homme substitue à la croyance en +Dieu la religion de la justice et de la solidarité<a id="FNanchor_641" href="#Footnote_641" class="fnanchor">[641]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_335">335</span></p> + +<p class="souschapitre">II</p> + +<p>Tandis que les philosophes et les savants exposaient leurs doctrines, +l’école laïque s’établissait peu à peu en France. La loi scolaire de +1886 avait prescrit la laïcisation progressive de toutes les écoles +communales; à mesure qu’elles échappaient aux congrégations, les +catholiques s’appliquèrent à leur opposer des écoles confessionnelles, +avec un succès variable selon les régions<a id="FNanchor_642" href="#Footnote_642" class="fnanchor">[642]</a>. Mais la loi fut +appliquée, si bien que vers le début du <span class="smcap80">XX</span><sup>e</sup> siècle chaque +village possédait une école ouverte aux enfants de toutes les +confessions et surveillée par l’Etat.</p> + +<p>Dans quel esprit s’est poursuivie la transformation de l’enseignement +populaire? Quelles pensées animaient les hommes qui l’ont inspirée, +dirigée? Le mieux est d’interroger les plus notables d’entre eux, Félix +Pécaut et M. Ferdinand Buisson. Le premier, directeur des études à +l’Ecole normale supérieure de Fontenay, souvent chargé d’inspections +générales, fut le grand pédagogue de l’école nouvelle; le second +remplit pendant quinze ans les fonctions de directeur de l’enseignement +primaire au ministère de l’instruction <span class="pagenum" id="Page_336">336</span> publique avant de devenir +professeur à la Sorbonne, puis député. Il y avait entre eux plusieurs +traits de ressemblance: nés de familles protestantes et devenus +pasteurs, tous les deux avaient perdu la foi et rompu avec les +groupements confessionnels, mais en conservant le respect du divin; +tous deux s’étaient associés à l’œuvre de Jules Ferry avec l’espoir de +travailler à l’éducation morale du peuple. Pécaut a dit quel esprit +animait les fondateurs de l’école laïque. Leur but fut de fortifier +la patrie française en organisant la démocratie, en élevant l’âme du +peuple: car c’est le peuple qu’il fallait former, comme l’ont compris +les gouvernants républicains<a id="FNanchor_643" href="#Footnote_643" class="fnanchor">[643]</a>. Dans l’instruction populaire, une +place d’honneur appartenait sans conteste à l’enseignement de la +morale; celui-ci devait convenir aux enfants de toutes les origines, +de toutes les confessions; il ne pouvait donc être que laïque<a id="FNanchor_644" href="#Footnote_644" class="fnanchor">[644]</a>. +Pour le donner il fallait des maîtres laïques, mêlés au siècle et +libres d’engagements confessionnels. Quant à l’enseignement religieux, +c’est au prêtre qu’il revient; si l’Eglise catholique avait été moins +intolérante, moins hostile à nos institutions, il eût été possible +de laisser le prêtre venir donner <span class="pagenum" id="Page_337">337</span> ses leçons dans l’école; mais +l’Etat aurait quand même eu le devoir d’enseigner la morale à tous. +Cette morale laïque est-elle dépourvue, comme on le prétend, d’idées +qui puissent parler à l’âme et diriger la conduite des hommes? C’est +une erreur. Elle renferme l’idée du droit et celle du devoir social, +la dignité de la personne humaine, l’intelligence des lois naturelles; +elle affirme que l’homme est appelé à construire sa destinée librement, +puis à réaliser l’idéal qu’il a conçu. Le principe de responsabilité +personnelle tient la place d’honneur dans notre éducation; la notion de +solidarité vient le compléter.</p> + +<p>L’enseignement moral, dit Pécaut, est le plus difficile de tous pour +le maître, parce qu’il traite, non de choses extérieures à nous, +mais de nous-mêmes, parce qu’il y faut donner de son âme et pénétrer +jusqu’à l’âme de l’enfant<a id="FNanchor_645" href="#Footnote_645" class="fnanchor">[645]</a>. Le directeur de Fontenay, après une +tournée d’inspection générale faite en 1880, nous apprend ce que +devient cet enseignement dans la réalité. L’instituteur se borne +à enseigner au lieu d’éduquer: «son action s’arrête à la surface +de l’âme». La tâche est d’ailleurs difficile, car l’école primaire +s’adresse à la masse et trouve devant elle tous les obstacles, +pauvreté, ignorance héréditaire, éducation familiale défectueuse. Mais +il faut continuer quand même, car une grande partie du peuple ne peut +aujourd’hui attendre que des écoles primaires le viatique <span class="pagenum" id="Page_338">338</span> moral +indispensable à ses enfants<a id="FNanchor_646" href="#Footnote_646" class="fnanchor">[646]</a>.—Quatorze ans plus tard, après une +nouvelle inspection générale, le moraliste, peu disposé à l’optimisme +trop confiant, s’interroge encore sur les résultats de l’école<a id="FNanchor_647" href="#Footnote_647" class="fnanchor">[647]</a>. +Ce qui fait défaut à beaucoup de maîtres, c’est un idéal, c’est la +passion patriotique, le désir d’améliorer les élèves pour l’amour de +la France. Néanmoins l’enseignement moral a une grande valeur, parce +qu’il est libre et sincère, parce qu’il signale la beauté de la vie +intérieure, surtout parce qu’il apprend aux enfants à se reconnaître +comme responsables de leurs actes: «le sentiment de la responsabilité +personnelle apparaît, on peut le dire, au commencement, au milieu, à la +fin des programmes»<a id="FNanchor_648" href="#Footnote_648" class="fnanchor">[648]</a>.</p> + +<p>En présence des difficultés, des tâtonnements de l’éducation laïque, +faut-il regretter la disparition de l’enseignement religieux? Pécaut +ne le pense pas. L’enseignement du catéchisme, donné autrefois par +l’instituteur, était purement mécanique<a id="FNanchor_649" href="#Footnote_649" class="fnanchor">[649]</a>. D’ailleurs, dans +l’état de nos mœurs et de nos croyances, l’idée religieuse ne +possède aujourd’hui qu’une efficacité médiocre. Le désarroi moral +est universel, mais plus grand peut-être en France qu’ailleurs<a id="FNanchor_650" href="#Footnote_650" class="fnanchor">[650]</a>. +Le pire des <span class="pagenum" id="Page_339">339</span> remèdes serait de vouloir imposer aux maîtres un +<i>Credo</i> confessionnel ou dogmatique. Le mieux est de continuer +dans la voie où nous nous sommes heureusement engagés, avec «un haut et +net dessein de pédagogie morale et nationale».</p> + +<p>Les idées exprimées par Félix Pécaut avec une noble franchise ne +diffèrent pas de celles qui avaient, dès l’origine, préoccupé M. +Buisson. En 1878, dans une conférence faite aux instituteurs à +Paris pendant l’Exposition universelle, il expliquait la valeur de +l’intuition morale et montrait en beaux termes comment ils pouvaient +éveiller l’idée de Dieu chez les plus sérieux de leurs élèves en les +mettant un soir en présence du ciel étoilé, en leur parlant avec +l’émotion que devait inspirer un pareil spectacle. Dans toutes les +grandes notions, continuait-il, qui confinent à la religion et à la +politique, il y a deux parties: l’une, sujette aux controverses et +aux passions, ne regarde pas l’école; l’autre, «innée à tous les +cœurs, ancrée dans toutes les consciences, inséparable de la nature +humaine, et par là même claire et ardente à tout homme», appartient à +l’instituteur<a id="FNanchor_651" href="#Footnote_651" class="fnanchor">[651]</a>. La modération, la prudence constituent le premier +devoir professionnel de l’instituteur, mais il doit aussi empêcher que +<span class="pagenum" id="Page_340">340</span> l’enseignement populaire ne se matérialise et ne s’abaisse.</p> + +<p>Devenu directeur de l’enseignement primaire, M. Buisson fut un des +hommes chargés d’appliquer les lois Ferry. En même temps il exposait +devant différentes assemblées l’objet de ces lois, destinées à +fonder une instruction nationale, donc une instruction gratuite, +obligatoire, laïque. Pourquoi laïque? «Parce que, si nous voulons que +tout enfant acquière les connaissances que la Convention appelait +déjà les connaissances nécessaires à tout homme, nous n’avons pas le +droit de toucher à cette chose sacrée qui s’appelle la conscience +de l’enfant». Or la liberté de conscience ne sera respectée que si +l’école est séparée de l’église<a id="FNanchor_652" href="#Footnote_652" class="fnanchor">[652]</a>. L’éducation ainsi donnée sera +une éducation libérale, une éducation complète, employant les années +où l’enfant n’est heureusement bon à rien, pour le préparer à la +vie. Les congrégations enseignantes eurent jadis un rôle honorable +et utile<a id="FNanchor_653" href="#Footnote_653" class="fnanchor">[653]</a>. Mais aujourd’hui la France ne veut plus leur laisser +accomplir sa propre tâche; elle a tiré 100.000 instituteurs et +institutrices de son sein, et préfère ces maîtres qui vivent de la +vie de tous<a id="FNanchor_654" href="#Footnote_654" class="fnanchor">[654]</a>. L’œuvre qu’ils doivent réaliser, c’est l’union +patriotique <span class="pagenum" id="Page_341">341</span> de tous les Français. «Il n’est pas vrai qu’il y ait +deux Frances, qu’il y ait deux peuples en ce peuple. Il n’est pas vrai +que la patrie, notre mère, ait enfanté deux races irréconciliables. +L’école fera la lumière: dès que la lumière aura lieu, les fantômes +disparaîtront, nous nous apercevrons qu’il n’y a en France que des +Français, aujourd’hui tous égaux, et demain, quoi qu’on fasse, tous +frères»<a id="FNanchor_655" href="#Footnote_655" class="fnanchor">[655]</a>.</p> + +<p>Pécaut et M. Buisson avaient eu comme devancier, dans l’organisation +de l’enseignement primaire, l’administrateur habile et infatigable +que Jules Ferry appela un jour le premier instituteur de France. +Octave Gréard continua ensuite, comme recteur de l’Académie de Paris, +à collaborer avec eux. Détaché des croyances de sa jeunesse, il +conservait le respect de l’idéal religieux et caressait parfois le +rêve, un peu chimérique, d’une église chrétienne affranchie de l’Etat +par la séparation, affranchie de Rome par le réveil du gallicanisme. +L’enseignement religieux lui paraissait bon à garder, parce qu’il +cultive le sentiment pendant que l’instruction scolaire cultive la +raison; c’est à l’homme fait d’abandonner plus tard, s’il le juge +bon, les croyances qu’on lui a inculquées<a id="FNanchor_656" href="#Footnote_656" class="fnanchor">[656]</a>. Mais cet enseignement +religieux devait être donné hors de l’école publique. Moins séduit que +Pécaut par les idées modernes, qui l’effrayaient un peu, Gréard était +persuadé cependant qu’elles seules convenaient à la société de nos +jours.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_342">342</span></p> + +<p>Depuis 1897 M. Buisson, ayant quitté ses fonctions administratives, +put librement participer aux polémiques suscitées par la lutte +scolaire. Nous l’avons vu nettement hostile au maintien des +congrégations enseignantes; mais il ne croyait pas que la loi dût +abolir l’enseignement confessionnel. L’école laïque, d’après lui, ne +peut vivre et prospérer sans le dévouement actif de tous ceux qui +s’y intéressent. Le catholicisme, en effet, n’est pas seulement une +théocratie sacerdotale; il a pour lui le sentiment religieux, ce +sentiment humain et naturel, avec sa sève toujours renaissante. Cela +lui donne une puissance considérable<a id="FNanchor_657" href="#Footnote_657" class="fnanchor">[657]</a>. Donc il faut que les amis de +l’école laïque la défendent par une activité pareille, qu’ils ne s’en +remettent point à l’Etat, qu’ils aident les instituteurs à développer +et à faire vivre les cours d’adultes, les patronages, les associations +d’anciens élèves, les mutualités scolaires et post-scolaires. +«C’est à coups de dévouements que l’on se battra désormais».—Tout +en reconnaissant les qualités des défenseurs de l’Eglise, M. +Buisson répondit avec indignation à leurs attaques répétées contre +l’enseignement moral de l’école laïque. Un polémiste habile, M. Georges +Goyau, avait critiqué cet enseignement en rapprochant les affirmations +contradictoires des maîtres ou en exposant les résultats sociaux de +leurs leçons.<a id="FNanchor_658" href="#Footnote_658" class="fnanchor">[658]</a> M. Buisson, dans <span class="pagenum" id="Page_343">343</span> sa réponse, montra qu’une +fois de plus les avocats de l’Eglise faisaient appel à l’égoïsme, +à la peur, afin de soulever les possédants contre l’école «rouge»; +en même temps il rendit justice à l’œuvre si difficile poursuivie +par les instituteurs<a id="FNanchor_659" href="#Footnote_659" class="fnanchor">[659]</a>. La question morale n’a pas cessé de le +préoccuper. Il a répété souvent que l’enseignement laïque, en laissant +tomber l’enveloppe grossière mise par les religions autour des grandes +vérités, des grands sentiments humains, doit conserver ces nobles +sentiments, ces raffinements qui font la beauté des âmes croyantes. Que +les clergés gardent leurs dogmes et leurs prétendues révélations. «Mais +nous ne nous résignons pas à leur laisser par surcroît tout ce qui, +dans l’existence de l’homme, de l’enfant, de la femme, de la famille, +du peuple, de l’humanité enfin, représente la vie intime de l’âme, +la poésie, l’élan du cœur, l’amour, la foi, le sentiment du sublime, +la vision de l’invisible, l’effort pour sortir de soi, le dégoût du +mesquin et du commun, le besoin d’harmonie et de grandeur, la joie de +l’esprit enivré de beauté, <span class="pagenum" id="Page_344">344</span> de vérité, de lumière et de justice, +la soif du dévouement, le rêve de la perfection, en un mot tout ce que +la langue populaire rattache au mot Dieu». M. Buisson arrive ainsi à +se rencontrer avec Pécaut; mais tandis que celui-ci, causant avec ses +élèves, leur parlait de Dieu pour désigner l’idéal, son collaborateur +conseille aux maîtres de ne pas employer ce terme, sous peine de créer +des équivoques et des confusions fâcheuses<a id="FNanchor_660" href="#Footnote_660" class="fnanchor">[660]</a>.</p> + +<p>Les écoles laïques ont été secondées, souvent créées à l’origine, +comme nous l’avons vu, par la Ligue de l’enseignement. L’homme qui +avait fondé cette grande association, Jean Macé, demeura jusqu’au bout +l’inspirateur et l’âme de tous ses travaux. Soucieux de lui assurer +une organisation solide, gage de durée, il décida en 1879 de fédérer +toutes les sociétés que ses efforts avaient aidées à naître. Le premier +congrès national de la Ligue, tenu à Paris en 1881, et dans lequel +Gambetta vint prendre la parole, établit ce régime nouveau. La Ligue +de l’enseignement appuya de ses actives démarches le vote des lois +Ferry, puis de la loi de 1886. Cette grande victoire, qui semblait +réaliser tous les vœux des amis de l’enseignement laïque, endormit +quelque peu leur activité; la Ligue ne tarda pas à languir, malgré les +appels de son président qui, soutenu par quelques fidèles, montrait +le danger de se laisser aller à une béate paresse et de croire que +les lois favorables dispensaient d’agir et de se dévouer. Le Comité +dirigeant, de son côté, signala des enseignements nouveaux à fonder: +en 1890 et 1891, la Ligue <span class="pagenum" id="Page_345">345</span> entreprit d’inaugurer l’éducation +civique et militaire de la jeunesse; en 1892, elle s’occupa de +l’enseignement professionnel, agricole et commercial; elle donna en +1893 une adhésion chaleureuse à la mutualité scolaire. Plus important +fut, en 1894, le dernier appel signé par Jean Macé; maintenant que le +régime scolaire fonctionnait d’une manière satisfaisante, il fallait +songer au lendemain de l’école, aux années de l’adolescence, afin de +combler cette grave lacune qui existait entre l’école primaire et le +régiment<a id="FNanchor_661" href="#Footnote_661" class="fnanchor">[661]</a>.</p> + +<p>Après la mort de Jean Macé, la présidence fut donnée à son disciple +préféré, M. Léon Bourgeois, qui la conserva pendant quatre ans. Le +réveil de la Ligue se produisit grâce aux congrès annuels qui furent +désormais tenus en province, choisissant chaque année une région +nouvelle pour stimuler et unir les associations qui s’y trouvaient +et pour en créer de nouvelles. Ces congrès, où l’on n’admettait à +l’origine que les délégués officiels des sociétés, furent bientôt +ouverts à tous les amis de l’école laïque, et devinrent des assemblées +nombreuses et vivantes. C’est ainsi que les congrès de Nantes (1894), +de Bordeaux (1895), de Reims (1896), de Rouen (1897) suscitèrent les +activités locales en Bretagne, en Guyenne, en Champagne, en Normandie. +Le lendemain de l’école devint le but essentiel de leurs études: +les œuvres post-scolaires sous toutes les formes, cours d’adultes, +mutualités scolaires, associations d’anciens élèves (petites A), se +multiplièrent à <span class="pagenum" id="Page_346">346</span> la suite de ces grandes enquêtes collectives.</p> + +<p>Quand l’affaire Dreyfus eut rendu aux luttes religieuses toute leur +acuité, le contre-coup s’en fit sentir dans les préoccupations de la +Ligue. Les congrès tenus de 1898 à 1901 signalèrent sans relâche le +danger qu’offraient pour l’unité nationale le maintien et les progrès +de l’enseignement congréganiste<a id="FNanchor_662" href="#Footnote_662" class="fnanchor">[662]</a>. Le dernier de ces congrès, +celui de Caen, put saluer de ses éloges le vote de la loi sur les +associations. C’est lui également qui décida, par un vote unanime, de +demander la suppression, dans les programmes scolaires, du chapitre +sur les devoirs envers Dieu. Certains voulaient aussi que la Ligue se +prononçât pour le retour au monopole de l’enseignement. Ce fut l’objet +d’une discussion ardente au congrès de Lyon (1902): les uns invoquaient +les droits de la famille, les autres le devoir de la société envers les +enfants. Les deux partis opposés se mirent finalement d’accord sur un +texte transactionnel, qui fut adopté à l’unanimité: le congrès demanda +que la loi Falloux fût abrogée, que l’Etat se chargeât d’assurer à +tous un enseignement rationnel et gratuit, et qu’il pût déléguer à des +particuliers l’autorisation d’ouvrir des établissements auxiliaires +soumis aux règles suivantes: personnel entièrement laïque et pourvu +des mêmes grades que celui de l’Etat, surveillance de l’autorité +universitaire sur les livres <span class="pagenum" id="Page_347">347</span> scolaires et sur l’enseignement +lui-même, droit pour le recteur de fermer un établissement, sauf appel +devant le Conseil supérieur de l’instruction publique<a id="FNanchor_663" href="#Footnote_663" class="fnanchor">[663]</a>.—Les années +suivantes virent apparaître dans les congrès des problèmes nouveaux, la +lutte contre la guerre et les questions sociales. En somme, la Ligue de +l’enseignement, groupant dans son faisceau fédératif un nombre tous les +jours plus grand d’associations variées, a fourni un centre à tous les +groupes républicains, progressistes, radicaux ou socialistes, séparés +sur les questions politiques, unis par le désir de conserver et de +fortifier l’enseignement national.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum hidden" id="Page_348">348</span></p> + <h2 class="h2chap" id="ch_15"><span class="big120">CONCLUSION</span></h2> + <p class="center2"><b>____</b></p> +</div> + +<p>J’ai distingué au début de ce livre les quatre groupes différents dont +l’accord a détruit la prépondérance de l’Eglise et favorisé les progrès +de l’esprit laïque. Il est bon de rappeler le rôle de chacun d’eux et +de voir s’ils ont subsisté jusqu’au début du vingtième siècle.</p> + +<p>Le groupe catholique gallican n’eut de force véritable que sous la +Restauration, quand les fidèles voyaient dans le roi, tout aussi bien +que dans le pape, un chef et un guide. Depuis 1830 les gouvernements +ont tous écarté le principe du droit divin. Aussi le gallicanisme +d’Eglise a-t-il sans cesse décliné; les archevêques de Paris, Sibour +et Darboy, en furent les derniers défenseurs, avant que le concile +du Vatican assurât le triomphe des doctrines ultramontaines. Le +gallicanisme d’Etat se défendit longtemps; des hommes tels que Dupin +sous Louis-Philippe et Rouland sous Napoléon III voulurent sincèrement +concilier le respect envers l’Eglise avec le maintien des droits de +l’Etat; mais ensuite la difficulté apparut plus grande chaque jour +de conserver un régime à la pratique duquel aucun <span class="pagenum" id="Page_349">349</span> des deux +contractants n’apportait l’esprit de conciliation et de bonne volonté. +Néanmoins l’esprit gallican a subsisté en France. On le vit même dans +cette première génération des catholiques libéraux, qui avait si +chaleureusement défendu l’ultramontanisme: leur chef, Montalembert, +finit par avouer les avantages de la tradition gallicane<a id="FNanchor_664" href="#Footnote_664" class="fnanchor">[664]</a>. Il +termina sa vie en protestant contre les adulations prodiguées par +les ultramontains «à l’idole qu’ils se sont érigée au Vatican». Plus +tard, quand Léon XIII prescrivit le ralliement à la République, les +monarchistes irréductibles refusèrent d’obéir à ces directions et +revendiquèrent pour les Français le droit de pratiquer la politique +française comme ils l’entendaient. L’esprit gallican a reparu ensuite +chez les catholiques libéraux du <span class="smcap80">XX</span><sup>e</sup> siècle, maltraités par +Pie X. Après avoir essayé vainement de faire accepter par Rome en 1906 +les associations cultuelles, ils se sont plaints que le souverain +pontife profitât de la séparation pour nommer directement les évêques, +sans consulter les désirs ou l’expérience du clergé français. De même +que certains d’entre eux, lors de l’affaire Dreyfus, avaient pris parti +pour la révision, d’autres ont affirmé leur droit d’être républicains +et démocrates sans consulter Rome. Héritant aussi de l’aversion +des anciens gallicans pour les faux miracles, pour les pratiques +superstitieuses, ils ont blâmé l’abus des reliques apocryphes, le +mercantilisme grossier qui exploite la piété des simples<a id="FNanchor_665" href="#Footnote_665" class="fnanchor">[665]</a>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_350">350</span></p> + +<p>Le groupe des évangéliques a le premier formulé, justifié devant le +public français l’idée de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Vinet +en 1825, Laboulaye trente ans plus tard ont ainsi préparé l’avenir. En +même temps apparut chez les protestants libéraux cette école radicale +qui n’hésitait point à sacrifier complètement le surnaturel, pourvu que +l’humanité conservât le culte de Jésus considéré comme le modèle des +vertus humaines; les Pécaut et les Buisson présentèrent avec talent +la nouvelle théorie. Des protestants animés du même esprit, comme +Nefftzer et Dollfus, des libres penseurs imprégnés de religiosité +saint-simonienne, comme Guéroult et Jourdan, appelèrent de leurs vœux +le «christianisme progressif», une religion laïque, raisonnable, +émancipée de tout dogme oppresseur. Les protestants libéraux jouèrent +un grand rôle dans la fondation de l’école laïque, puisque Jules Ferry +choisit parmi eux quelques-uns de ses principaux collaborateurs, +Félix Pécaut, Steeg et M. Buisson. La Restauration, voulant conserver +l’Université napoléonienne et lui infuser son esprit, s’était adressée +au groupe janséniste, qui lui donna Royer-Collard, Guéneau de Mussy et +quelques-uns de leurs amis; de même la République, voulant organiser +l’école primaire, fit appel à ces hommes qui étaient dégagés de +l’orthodoxie protestante, mais qui avaient conservé de leur passé +religieux un intérêt passionné pour l’éducation morale.</p> + +<p>Les partisans du christianisme progressif sont demeurés nombreux +jusqu’à nos jours. Les uns, voulant <span class="pagenum" id="Page_351">351</span> conserver la notion +traditionnelle de Dieu et l’adoration pour Jésus considéré comme le +plus parfait des hommes, ont tâché de s’entendre avec les modernistes, +avec les libéraux de toutes les religions. M. Paul Sabatier, par +exemple, a combattu avec une égale ardeur le catholicisme romain et +le matérialisme athée. D’autres ont poussé plus loin la rupture avec +la tradition. M. Wilfred Monod, par exemple, déclare que l’athéisme +consciencieux est plus religieux que l’orthodoxie aveugle, et fait +de Dieu le symbole du progrès futur souhaité par les hommes<a id="FNanchor_666" href="#Footnote_666" class="fnanchor">[666]</a>. +Les évangéliques de toutes les nuances ont organisé dans ces +dernières années plusieurs congrès; ces réunions, appelées congrès +du «christianisme progressif», ont eu lieu à Londres en 1905, puis à +Amsterdam, Genève, Boston, Berlin, enfin à Paris en 1913. Le président +de cette dernière assemblée, Boutroux, a présenté la philosophie +comme destinée à servir de pont entre la science et la religion. Les +chrétiens progressifs repoussent le laïcisme entendu comme la négation +de l’idée religieuse; ils sont partisans du laïcisme considéré comme le +régime qui assure l’indépendance des Etats et des peuples à l’égard de +toute orthodoxie imposée<a id="FNanchor_667" href="#Footnote_667" class="fnanchor">[667]</a>.</p> + +<p>Le troisième groupe est celui des déistes. La plupart <span class="pagenum" id="Page_352">352</span> sont +adeptes de la religion naturelle, pénétrés de la croyance à l’Etre +Suprême et à l’immortalité de l’âme. L’esprit de Voltaire et de +Rousseau les anime, et la profession de foi du Vicaire savoyard +fut longtemps leur <i>credo</i>. Michelet et Quinet, les ennemis +infatigables de l’Eglise; Jean Macé, le fondateur de l’école laïque; +Renouvier, le redoutable adversaire du «papisme»; voilà quelques-uns +des plus notoires. C’est dans l’Université surtout que le déisme a +dominé l’éducation philosophique: l’influence de Cousin y régna sans +partage pendant un demi-siècle; celle de Renouvier l’a remplacée plus +tard, sans être aussi exclusive. Ce sont des philosophes déistes, +comme Paul Janet, qui ont rédigé en 1882 le programme de morale pour +les écoles primaires. Les déistes virent deux dangers à combattre, +l’athéisme et le cléricalisme. Certains d’entre eux, redoutant les +progrès de l’athéisme, ont fait taire leurs défiances et recherché +l’appui des religions traditionnelles pour sauvegarder les dogmes de +la religion naturelle. Victor Cousin voulut réaliser cette alliance +dans l’intérêt de la société; Jules Simon a combattu Ferry et Goblet +en invoquant l’intérêt de la morale. Nombreux sont les universitaires +qui ont suivi la même voie. Pour n’en citer qu’un, l’inspecteur général +Vessiot, grand ami de l’école laïque, chaleureux défenseur de l’idéal +républicain, a fait campagne pendant de longues années pour combattre +l’athéisme pédagogique et démontrer les bienfaits d’un accord avec la +religion<a id="FNanchor_668" href="#Footnote_668" class="fnanchor">[668]</a>. D’autres déistes, plus confiants dans la force de la +philosophie <span class="pagenum" id="Page_353">353</span> et dans son aptitude à organiser l’éducation morale, +ont poursuivi d’une antipathie constante l’Eglise qui pratiquait +l’intolérance et qui prêchait le fanatisme. Cet esprit inspira jusqu’à +la fin les grands écrivains qui avaient survécu à l’âge romantique, +George Sand et Victor Hugo<a id="FNanchor_669" href="#Footnote_669" class="fnanchor">[669]</a>.</p> + +<p>Reste enfin le groupe des libres penseurs proprement dits, qui +rejettent la religion naturelle comme les religions chrétiennes, et +qui affirment l’athéisme ou s’en tiennent à l’agnosticisme. A propos +d’eux une question se pose. Ce groupe n’est-il pas le véritable, le +seul auteur de la campagne menée contre la tradition religieuse et +pour l’idée laïque? Evangéliques et déistes n’ont-ils pas été les +instruments et les dupes des athées? Voilà une idée qui a souvent +reparu chez les catholiques pendant le <span class="smcap80">XIX</span><sup>e</sup> siècle. +L’abbé Barruel un des premiers, dans ses <i>Mémoires pour servir à +l’histoire du jacobinisme</i>, expliqua la Révolution par le travail +des sociétés secrètes; plus tard Crétineau-Joly reprit la même thèse, +en invoquant les documents secrets qui lui auraient été confiés par +Metternich et par le Vatican. L’exposé le plus complet de la théorie se +trouve dans le livre du P. Deschamps, <i>Les Sociétés secrètes et la +société</i>. Ce jésuite d’Avignon avait composé en 1843 le <i>Monopole +universitaire</i>, attribué longtemps au chanoine Desgarets, un des +plus violents pamphlets qui aient été composés contre l’enseignement +laïque: il y parlait du complot préparé par les Guizot, les Cousin, +les Villemain, les Michelet<a id="FNanchor_670" href="#Footnote_670" class="fnanchor">[670]</a>. Il mourut au <span class="pagenum" id="Page_354">354</span> moment d’achever +le grand ouvrage qui devait fournir les preuves de la «conjuration +antichrétienne»<a id="FNanchor_671" href="#Footnote_671" class="fnanchor">[671]</a>. Ce recueil de citations et de faits a produit +une grande impression sur un certain nombre de lecteurs; il les a +persuadés que le combat contre l’Eglise au <span class="smcap80">XIX</span><sup>e</sup> siècle est +l’œuvre des sociétés secrètes unies par la franc-maçonnerie: toute +l’histoire contemporaine se ramènerait à l’histoire de la guerre entre +la franc-maçonnerie et le catholicisme. Voilà l’idée qui inspire les +publications antimaçonniques abondamment répandues en France depuis +vingt-cinq ans. Mais les affirmations contenues dans ces livres sont +trop souvent dépourvues de valeur devant la critique scientifique. +Deschamps, par exemple, invoque maintes fois des documents d’origine +mystérieuse, de façon à rendre toute vérification impossible. Voici +deux exemples de ses assertions. Il affirme, d’après un renseignement +digne de foi venu de Berlin, que peu de temps avant la révolution +de 1848 un convent se réunit à Strasbourg: on y voyait Lamartine, +Cavaignac, Ledru-Rollin, Proudhon, Louis Blanc, d’autres Français +encore avec des Allemands comme Henri de Gagern, Herwegh, Arnold +Ruge, Feuerbach; l’assemblée résolut de commencer par la ruine du +Sonderbund le grand mouvement révolutionnaire<a id="FNanchor_672" href="#Footnote_672" class="fnanchor">[672]</a>. Qui peut prendre +au sérieux un pareil conte? <span class="pagenum" id="Page_355">355</span> L’autre récit a trait à l’année 1851: +une réunion des chefs des sociétés secrètes, malgré l’avis de Mazzini, +résolut de favoriser la dictature de Louis-Napoléon et rendit ainsi le +coup d’Etat possible. On ne se douterait point, d’après cette fable, +que le 2 décembre fut approuvé par tout l’épiscopat et loué par la +papauté<a id="FNanchor_673" href="#Footnote_673" class="fnanchor">[673]</a>.—En réalité, la légende ainsi répandue vaut celle qui +attribue toute l’activité des partis conservateurs aux jésuites: +sous des apparences plus scientifiques, le livre de Deschamps est la +contre-partie du <i>Juif-Errant</i> d’Eugène Sue. Néanmoins il y a dans +ces fantaisies une âme de vérité: des sociétés régulières, fortement +constituées, ont toujours l’avantage que donnent l’organisation et la +discipline sur les masses amorphes; elles peuvent présenter au grand +public un programme élaboré d’avance. C’est ce que font les comités de +tous les partis politiques. Les loges maçonniques ont ainsi contribué à +propager l’idée laïque; les convents maçonniques ont discuté, préparé +bien des projets qui ont été formulés plus tard en textes législatifs +devant les Chambres. Mais le rôle des sociétés fermées va en diminuant +à mesure que se développent la liberté de la presse, la publicité, +l’éducation générale.</p> + +<p>Cette légende écartée, nous pouvons reconnaître la grande place prise +par la libre pensée au <span class="smcap80">XIX</span><sup>e</sup> siècle. Pendant longtemps ce +furent surtout les disciples de Diderot et de l’Encyclopédie qui firent +la guerre à toute conception <span class="pagenum" id="Page_356">356</span> métaphysique. Plus tard la critique +religieuse, le développement des sciences, la philosophie matérialiste +ont contribué à détruire non seulement la foi au miracle ou à la +Providence, mais la croyance en Dieu. Quelques-uns des plus notables +parmi les libres penseurs ont accepté la doctrine d’Auguste Comte, +exposée dans le <i>Cours de philosophie positive</i>, c’est-à-dire le +positivisme exclusivement scientifique tel que l’enseignait Littré: ce +fut le cas de Gambetta et de Jules Ferry. La plupart s’en sont tenus +à la négation du surnaturel ou à l’agnosticisme pur et simple. Comme +l’a remarqué Taine, les Français abandonnant le catholicisme vont le +plus souvent à la libre pensée complète, sans s’arrêter à des stations +intermédiaires.</p> + +<p>Plusieurs penseurs ont tenu à justifier cette rupture radicale avec +les anciens concepts. Un professeur de philosophie a montré pourquoi, +dans le programme de morale destiné aux écoles primaires, on devait +supprimer le chapitre des devoirs envers Dieu. La religion naturelle, +selon lui, a, comme les autres, les inconvénients d’une religion d’Etat +enseignant comme dogmes officiels des doctrines discutables. Il est +dangereux pour la morale d’être fondée sur la religion. Tout jeune +homme passe par une crise inévitable entre quinze et vingt ans, quand +les passions s’éveillent, quand il veut se débarrasser de croyances +gênantes; un enseignement moral rationnel lui fera comprendre que, +sa foi rejetée, sa conscience demeure, qu’elle est inhérente à sa +nature, et qu’il ne peut s’en affranchir, pas plus qu’il ne saurait +se dépouiller de sa raison. En supprimant le chapitre des devoirs +envers Dieu, on ne perdra aucune notion intéressante ou précieuse, et +<span class="pagenum" id="Page_357">357</span> l’on évitera d’introduire dans l’école des controverses inutiles +et irritantes<a id="FNanchor_674" href="#Footnote_674" class="fnanchor">[674]</a>. Quelques années plus tard un autre philosophe +universitaire proposa d’écarter non seulement de l’enseignement, mais +de la philosophie elle-même l’idée de Dieu, en montrant combien elle +est obscure, imprécise, composée d’éléments contradictoires<a id="FNanchor_675" href="#Footnote_675" class="fnanchor">[675]</a>. +Déjà un poète philosophe, Guyau, avait répondu à ceux qui redoutaient +l’ébranlement moral causé par la disparition de cette idée:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent">Supprimer Dieu, serait-ce amoindrir l’univers?<br> + Les cieux sont-ils moins doux pour qui les croit déserts?...<br> + Je me dis: Nul ne sait, nul n’a voulu mes maux,<br> + S’il est des malheureux, il n’est pas de bourreaux...<a id="FNanchor_676" href="#Footnote_676" class="fnanchor">[676]</a></p> + </div> +</div> + +<p>Malgré leurs divergences, les partisans de l’esprit laïque sont unis +par un programme négatif et par un idéal positif. Le programme négatif, +c’est l’anticléricalisme. Celui-ci a surtout un caractère politique: +c’est l’antipathie qui a reparu chaque fois que le pouvoir civil +semblait favoriser le «gouvernement des curés<a id="FNanchor_677" href="#Footnote_677" class="fnanchor">[677]</a>». C’est ainsi que +l’Eglise a soulevé contre elle tant d’hommes politiques peu disposés +à la persécuter<a id="FNanchor_678" href="#Footnote_678" class="fnanchor">[678]</a>; voilà pourquoi l’un d’eux, Waldeck-Rousseau, +a déclaré que l’anticléricalisme est «une manière d’être <span class="pagenum" id="Page_358">358</span> +constante, persévérante et nécessaire aux Etats<a id="FNanchor_679" href="#Footnote_679" class="fnanchor">[679]</a>». Ces tendances +ont rencontré bon accueil dans toutes les classes. La bourgeoisie, +malgré son retour si marqué aux idées conservatrices depuis 1848, +a gardé de son passé gallican un vieux fond d’hostilité envers les +prétentions ultramontaines; les polémistes vigoureux qui ont revendiqué +pour l’Eglise la maîtrise complète de la société, Félicité de La +Mennais (celui de 1820), Louis Veuillot, Edouard Drumont, n’ont pas +médiocrement contribué à fortifier cet esprit anticlérical. De leur +côté, les intellectuels ont détesté dans l’Eglise un pouvoir toujours +prêt à profiter d’une défaillance de la société civile pour étouffer +la liberté de penser et d’écrire. Enfin les adversaires de Rome ont +répandu dans le peuple l’anticléricalisme brutal, celui qui recherche, +qui étale complaisamment les scandales survenus dans telle ou telle +ville, qui triomphe des méfaits commis par un confesseur ou par un +éducateur de la jeunesse; cette guerre au prêtre, que Paul-Louis +Courier comme Michelet jugeait nécessaire, a été popularisée par de +nombreux journaux. Mais ces crises violentes d’irréligion populaire +n’ont jamais été longues: si l’alliance entre le pouvoir civil et +l’Eglise se trouve rompue, si le clergé cesse de sembler redoutable, +aussitôt les inimitiés s’apaisent. On l’a vu en 1833, en 1848, en +1890, puis après la fin de l’explosion d’anticléricalisme causée par +l’affaire Dreyfus. Littré avait bien compris le «catholicisme selon le +suffrage universel».</p> + +<p>L’idéal positif qui unit les partisans de la société <span class="pagenum" id="Page_359">359</span> laïque est +facile à indiquer. Ils croient à l’existence d’une morale naturelle, +accessible à tous les hommes puisque tous sont doués de raison. Cette +morale enseigne le respect de la personne humaine, de la nôtre aussi +bien que des personnes étrangères. Elle enseigne le respect de la +science, l’admiration pour les conquêtes accomplies par elle, l’espoir +qu’elle en fera de plus grandes encore. Elle enseigne enfin l’amour de +l’humanité, la confiance dans ses progrès, le désir d’y contribuer. Cet +amour de l’humanité fortifiera l’amour de la patrie, car la France, le +pays de la Révolution et de la démocratie, travaille pour le bien de +tous.</p> + +<p>Cette «foi laïque» diffère beaucoup de la foi chrétienne. Aussi a-t-on +répété qu’il y a deux Frances; le mot a été dit par des étrangers +comme par des Français<a id="FNanchor_680" href="#Footnote_680" class="fnanchor">[680]</a>. Parler de cette manière, c’est être dupe +des apparences, de la rigueur logique avec laquelle les écrivains +français, théoriciens ou polémistes, aiment déduire les conséquences +des principes défendus par eux. En réalité, les groupes intermédiaires +abondent: hommes de croyances tièdes, qui jugent la religion nécessaire +pour la morale et bienfaisante pour l’ordre social; catholiques +sincères, qui choisissent l’enseignement laïque pour lui confier leurs +enfants, parce qu’ils le trouvent plus moderne et plus vivant que <span class="pagenum" id="Page_360">360</span> +l’autre; intellectuels séparant soigneusement les deux domaines de +manière à unir la foi traditionnelle avec l’esprit scientifique<a id="FNanchor_681" href="#Footnote_681" class="fnanchor">[681]</a>. +D’ailleurs la grande majorité de la nation conserve un scepticisme +latent vis-à-vis des systèmes, une tendance à considérer surtout +les œuvres et la pratique des hommes. Une évolution s’est produite, +favorable au rapprochement. L’esprit scientifique, s’imposant partout, +a fait appliquer par tous, croyants et incroyants, les mêmes méthodes; +les découvertes qui soulevèrent jadis des clameurs indignées, celles +des sciences préhistoriques, celles des sciences naturelles, celles +de l’histoire des religions, sont admises aujourd’hui sans difficulté +par les savants catholiques<a id="FNanchor_682" href="#Footnote_682" class="fnanchor">[682]</a>. Et puis cette idée s’est répandue +tous les jours davantage, que les opinions religieuses appartiennent +au libre choix de chaque famille ou de chaque individu: le socialisme +a vulgarisé cette pensée dans le peuple; le corps universitaire, +où des professeurs de toutes les croyances—et de toutes les +incroyances—travaillent dans un esprit confraternel à une tâche +commune, a contribué à la propager dans les classes élevées. Un pareil +état d’esprit choque ceux qui ont conservé l’ancien idéal de «l’unité +morale» de la France; mais cette unité reposant sur l’identité des +croyances métaphysiques et sociales n’existe plus <span class="pagenum" id="Page_361">361</span> dans aucune des +nations modernes. Des événements récents, comme la guerre de 1914, +ont prouvé que les grands dangers concentrent autour de l’Etat laïque +toutes les forces françaises, et que l’unité nationale est compatible +avec la variété des opinions et des croyances.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum hidden" id="Page_362">362</span></p> + <h2 class="h2chap" id="ch_16"><span class="big120">BIBLIOGRAPHIE</span></h2> + <p class="center2"><b>____</b></p> +</div> + +<p>Il n’existe pas d’ouvrages d’ensemble sur le sujet traité ici. Les +livres consacrés aux rapports de l’Eglise et de l’Etat par Debidour +(<i>Histoire des rapports de l’Eglise et de l’Etat en France de 1789 +à 1870</i>, 1898; <i>L’Eglise catholique et l’Etat sous la troisième +République</i>, 2 vol., 1906-9), Lecanuet (<i>L’Eglise de France +sous la troisième République</i>, 2 vol., 1907-10), Desdevises +du Dézert (<i>L’Eglise et l’Etat en France</i>, t. II, 1908), +Barbier (<i>Histoire du catholicisme libéral</i>, 5 vol., 1923), +renferment diverses indications. Il faut citer aussi les rapides +esquisses de Faguet (<i>L’anticléricalisme</i>, 1906) et de Dufeuille +(<i>L’anticléricalisme avant et pendant notre République</i>, 1910). +Je n’indique ci-après que les principaux ouvrages consultés; beaucoup +d’autres ont été signalés dans les notes du livre<a id="FNanchor_683" href="#Footnote_683" class="fnanchor">[683]</a>.</p> + +<p class="souschapitre2"><span class="smcap80">Période de 1815 a 1848.</span></p> + +<p>Barthélemy Saint-Hilaire, <i>M. Victor Cousin</i>. <i>Sa vie et sa +correspondance</i>, 1895, 3 vol.</p> + +<p>Boutard, <i>Lamennais</i>, 1905-13, 3 vol.</p> + +<p>Chassin, <i>Edgar Quinet</i>, 1859.</p> + +<p>Constant (Benjamin), <i>De la religion</i>, 1824-31, 5 vol.</p> + +<p>Courier (Paul-Louis), <i>Œuvres complètes</i>, 1834, 4 vol.</p> + +<p>Cournot, <i>Souvenirs</i>, 1913.</p> + +<p>Cousin (Victor), <i>Défense de l’Université et de la philosophie</i>, +4<sup>e</sup> éd., 1845.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_363">363</span></p> + +<p>Cuvillier-Fleury, <i>Correspondance</i> (avec le duc d’Aumale), t. I, +1910.</p> + +<p>Dejob, <i>Trois Italiens professeurs en France</i> (Rossi, Libri, +Ferrari), dans le <i>Bulletin italien</i> de la Faculté des Lettres de +Bordeaux, 1912-13.</p> + +<p>Dubois, <i>Souvenirs</i> (dans la <i>Quinzaine</i>, 1901); <i>Cousin, +Jouffroy, Damiron</i>, 1902; <i>Fragments littéraires</i>, 1879, 2 vol.</p> + +<p>Duine, <i>La Mennais</i>, 1922; <i>Essai d’une bibliographie de La +Mennais</i>, 1923.</p> + +<p>Ferdinand-Dreyfus, <i>La Rochefoucauld-Liancourt</i>, 1903.</p> + +<p>Gaschet, <i>Paul-Louis Courier et la Restauration</i>, 1913.</p> + +<p>Génin, <i>Les Jésuites et l’Université</i>, 2<sup>e</sup> éd., 1844; <i>Ou +l’Eglise ou l’Etat</i>, 1847.</p> + +<p>Jouffroy, <i>Mélanges philosophiques</i>, 4<sup>e</sup> éd., 1866; +<i>Correspondance</i>, 1901.</p> + +<p>Lamartine, <i>Sur la politique rationnelle</i>, 1831.</p> + +<p>Lamennais, <i>Discussions critiques et pensées diverses</i>, 1841.</p> + +<p>Latreille, <i>Francisque Bouillier</i>, 1907.</p> + +<p>Meunier (Arsène), <i>Lutte du principe clérical et du principe laïque +dans l’enseignement</i>, 1861.</p> + +<p>Michelet, <i>Œuvres complètes</i>, éd. Flammarion, 40 vol.</p> + +<p>Monod, <i>Jules Michelet</i>, 1905; <i>La vie et la pensée de Jules +Michelet</i>, 1923, 2 vol. (Bibliothèque de l’École des Hautes-Études).</p> + +<p>Montlosier, <i>Mémoire à consulter sur un système religieux et +politique tendant à renverser la religion, la société et le trône</i>, +7<sup>e</sup> éd., 1826; <i>Les Jésuites, la Congrégation et le parti prêtre en +1827</i>, 1827.</p> + +<p>Quinet (Edgar), <i>Œuvres complètes</i>, 1857-79, 28 vol.</p> + +<p>Tillier (Claude), <i>Pamphlets</i>, 1906.</p> + +<p>Vinet, <i>Mémoire en faveur de la liberté des cultes</i>, 1826.</p> + +<p>Parmi les périodiques, il faut citer surtout <i>L’Ami de la +religion</i> (depuis 1814), le <i>Constitutionnel</i> (depuis 1819), le +<i>Globe</i> (de 1824 à 1830), l’<i>Echo des instituteurs</i> (de 1845 +à 1850).</p> + +<p class="souschapitre2"><span class="smcap80">Période de 1848 a 1870.</span></p> + +<p>About (Edmond), <i>La question romaine</i>, 1859.</p> + +<p>Boutteville, <i>La morale de l’Eglise et la morale naturelle</i>, 1866.</p> + +<p>Claveau, <i>Souvenirs politiques et parlementaires d’un témoin</i>, I, +1913.</p> + +<p>Cournot, <i>Des institutions d’instruction publique en France</i>, 1864.</p> + +<p>Deschamps, <i>Les Sociétés secrètes et la Société, par l’auteur du +Monopole universitaire</i>, 1874-76, 3 vol.</p> + +<p>Dessoye, <i>Jean Macé et la fondation de la Ligue de l’enseignement</i> +(1883).</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_364">364</span></p> + +<p>Dupanloup, <i>L’athéisme et le péril social</i>, 1866.</p> + +<p>Guéroult, <i>Etudes de politique et de philosophie religieuse</i>, 1863.</p> + +<p>Havet, <i>Le christianisme et ses origines</i>, t. I, 1873, 2<sup>e</sup> éd.</p> + +<p>Huet, <i>La Révolution religieuse au XIX</i><sup>e</sup> <i>siècle</i>, 1868.</p> + +<p>Laboulaye, <i>La liberté religieuse</i>, 1858; <i>Le parti libéral</i>, +1863.</p> + +<p>Lanfrey, <i>L’Eglise et les philosophes au XVIII</i><sup>e</sup> <i>siècle</i>, +1855; <i>Histoire politique des papes</i>, 1860.</p> + +<p>Larroque (Patrice), <i>Examen critique des doctrines de la religion +chrétienne</i>, 3<sup>e</sup> éd., 1864, 2 vol.</p> + +<p>Lecanuet, <i>Les pères du laïcisme en France</i> (<i>Correspondant</i>, +1919).</p> + +<p>Levallois (Jules), <i>La piété au XIX</i><sup>e</sup> <i>siècle</i>, 1864; +<i>Déisme et christianisme</i>, 1866.</p> + +<p>Macé (Jean), <i>La Ligue de l’enseignement à Beblenheim</i>, 1890.</p> + +<p>Mérimée, <i>Lettres à M. Panizzi</i>, 1881, 2 vol.</p> + +<p>Miron (Morin), <i>Examen du christianisme</i>, 1862, 3 vol.</p> + +<p>Pécaut (Félix), <i>Le Christ et la conscience</i>, 1859; <i>De l’avenir +du théisme chrétien considéré comme religion</i>, 1864.</p> + +<p>Peyrat, <i>Histoire et religion</i>, 1858.</p> + +<p>Pommier, <i>Renan</i>, 1923.</p> + +<p>Proudhon, <i>Œuvres complètes</i>, éd. Lacroix et Marpon, 37 vol., +1868-76.</p> + +<p>Rémusat (Charles de), <i>Philosophie religieuse</i>, 1864.</p> + +<p>Renan, <i>Essais de morale et de critique</i>, 2<sup>e</sup> éd., 1860; +<i>Etudes d’histoire religieuse</i>, 7<sup>e</sup> éd., 1895; <i>Questions +contemporaines</i>, 3<sup>e</sup> éd., 1883; <i>Vie de Jésus</i>, 18<sup>e</sup> éd. (Cf. +Girard et Moncel, <i>Bibliographie des œuvres d’Ernest Renan</i>, 1923).</p> + +<p>Renouvier, <i>Science de la morale</i>, 1869, 2 vol.</p> + +<p>Richer (Léon), <i>Lettres d’un libre penseur à un curé de campagne</i>, +1868-69, 2 vol.</p> + +<p>Sainte-Beuve, <i>Nouveaux Lundis</i>, 1870, 13 vol.</p> + +<p>Sarcey, <i>Journal de jeunesse</i>, 20<sup>e</sup> éd. (1903).</p> + +<p>Sauvestre, <i>Lettres de province</i>, 1862; <i>Les congrégations +religieuses</i>, 1867.</p> + +<p>Scherer (Edmond), <i>Mélanges d’histoire religieuse</i>, 1865.</p> + +<p>Simon (Jules), <i>La liberté de conscience</i>, 1857; <i>La politique +radicale</i>, 1868.</p> + +<p>Taine, <i>Les philosophes classiques du XIX</i><sup>e</sup> <i>siècle en +France</i>, 6<sup>e</sup> éd., 1888.</p> + +<p>Vacherot, <i>La démocratie</i>, 1860; <i>La religion</i>, 1869.</p> + +<p>Principaux périodiques à citer: La <i>Liberté de penser</i> (1847-51); +le <i>Journal des Débats</i>; le <i>Monde maçonnique</i> (depuis +1858); l’<i>Opinion <span class="pagenum" id="Page_365">365</span> nationale</i> (depuis 1859); la <i>Morale +indépendante</i> (depuis 1865); la <i>Libre Conscience</i> (depuis +1866); la <i>Revue germanique</i> (1858-65).</p> + +<p class="souschapitre2"><span class="smcap80">Période postérieure a 1870.</span></p> + +<p>Bert (Paul), <i>La morale des Jésuites</i>, 3<sup>e</sup> éd., 1880; <i>Le +cléricalisme</i>, 1900.</p> + +<p>Berthelot, <i>Science et philosophie</i>, 1886; <i>Science et +morale</i>, 1897; <i>Science et libre pensée</i> (1905).</p> + +<p>Besse (Dom), <i>Les religions laïques</i>, 1913.</p> + +<p>Bigot (Charles), <i>Les classes dirigeantes</i>, 1875.</p> + +<p>Bourgeois (Léon), <i>L’éducation de la démocratie française</i>, 1897.</p> + +<p>Boutroux, <i>Science et religion</i>, 1908.</p> + +<p>Brisson (Henri), <i>La Congrégation</i>, 1902.</p> + +<p>Buisson, <i>La foi laïque</i>, 1912.</p> + +<p>Chaine (Léon), <i>Les catholiques français et leurs difficultés +actuelles</i>, 1903.</p> + +<p>Cochin (Aug.), <i>La mystique de la libre pensée</i> (<i>Revue de +Paris</i>, 1920).</p> + +<p>Combes, <i>Une campagne laïque</i>, 1904; <i>Une deuxième campagne +laïque</i>, 1906.</p> + +<p>Dépasse (Hector), <i>Le cléricalisme</i>, 2<sup>e</sup> éd., 1880.</p> + +<p>Ferry (Jules), <i>Discours et opinions</i>, 1893-98, 7 vol.</p> + +<p>Fouillée (Alfred), <i>La morale, l’art et la religion d’après M. +Guyau</i>, 2<sup>e</sup> éd., 1892; <i>La France au point de vue moral</i>, 2<sup>e</sup> +éd., 1900; <i>La démocratie politique et sociale en France</i>, 2<sup>e</sup> +éd., 1910.</p> + +<p>France (Anatole), <i>L’Eglise et la République</i>, 1904.</p> + +<p>Freycinet (Charles de), <i>Souvenirs</i>, 1878-1893, 1913.</p> + +<p>Gambetta, <i>Discours</i>, 1881-85, 11 vol.</p> + +<p>Hébert (Marcel), <i>L’évolution de la foi catholique</i>, 1905.</p> + +<p>Houtin, <i>La question biblique chez les catholiques de France au +XIX</i><sup>e</sup> <i>siècle</i>, 2<sup>e</sup> éd., 1902; <i>La question biblique au +XX</i><sup>e</sup> <i>siècle</i>, 2<sup>e</sup> éd., 1906.</p> + +<p>Jacob, <i>Pour l’école laïque</i>, 3<sup>e</sup> éd., 1899.</p> + +<p>Littré, <i>De l’établissement de la troisième République</i>, 1880.</p> + +<p>Loisy, <i>Choses passées</i>, 1914.</p> + +<p>Nourrisson, <i>Le club des Jacobins sous la troisième République</i>, +1900; <i>Les Jacobins au Pouvoir</i>, 1904.</p> + +<p>Parfait (Paul), <i>L’arsenal de la dévotion</i>, 1876; <i>Le dossier +des pèlerinages</i>, 1877.</p> + +<p>Payot, <i>Les idées de M. Bourru</i>, 3<sup>e</sup> éd., 1908.</p> + +<p>Pécaut, <i>L’éducation publique et la vie nationale</i>, 3<sup>e</sup> éd., 1907.</p> + +<p>Ribot (Th.), <i>La psychologie des sentiments</i>, 2<sup>e</sup> éd., 1897.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_366">366</span></p> + +<p>Sabatier (Paul), <i>A propos de la séparation de l’Eglise et de +l’Etat</i>, 1905.</p> + +<p>Séailles, <i>Education ou Révolution</i>, 1904; <i>Les affirmations de +la conscience moderne</i>, 3<sup>e</sup> éd., 1906.</p> + +<p>Taine, <i>Le régime moderne</i>, 1890-93, 2 vol.</p> + +<p>Tavernier, <i>La morale et l’esprit laïque</i>, 1903; <i>Cinquante ans +de République</i> (<i>Correspondant</i>, 1920).</p> + +<p>Waldeck-Rousseau, <i>Associations et congrégations</i>, 1902; <i>L’Etat +et la liberté</i>, 1906, 2 vol.</p> + +<p class="souschapitre2"><span class="smcap80">Périodiques.</span></p> + +<p><i>L’année politique</i>, de Daniel (1874-1905); Le <i>Dix-neuvième +Siècle</i> (surtout pour la période de 1871 à 1880); la <i>Critique +philosophique</i> (1872-1889); la <i>Raison</i> (1900-1914); les +<i>Annales de la jeunesse laïque</i> (depuis 1902); le <i>Bulletin</i> +de l’Union pour l’action morale (1892-1905), continué par la +<i>Correspondance</i> de l’Union pour la vérité (depuis 1905); le +<i>Bulletin</i> de la Ligue de l’enseignement (depuis 1881), et surtout +les comptes rendus de ses congrès annuels.</p> + +<p>Les études locales sont rares. Citons comme exemple celle qui a paru +dans l’Encyclopédie des Bouches-du-Rhône: Estier et Busquet, <i>La +libre pensée et la franc-maçonnerie dans les Bouches-du-Rhône de 1790 +au XX</i><sup>e</sup> <i>siècle</i>. Marseille, 1923.</p> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum hidden" id="Page_367">367</span></p> +</div> + +<div class="footnotes"> + <h2 class="h2notes" id="notes">NOTES</h2> + <p class="center2"><b>____</b></p> + + <p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i>Mémoires + de Louis XVI</i>, éd. Dreyss, I, p. 209.</p> + + <p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Bulletin</i> de + la Société de l’histoire du protestantisme, 1902, p. 304.</p> + + <p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> L’évêque de Troyes parle de «cette religion qu’une + politique insensée voudrait toujours séparer de l’Etat, sans songer que + l’Etat est né avec elle, et qu’il mourrait sans elle; cette religion + plus nécessaire encore aux rois que les rois ne lui sont nécessaires.» + (<i>L’Ami de la religion</i>, I, p. 101.)</p> + + <p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Séance du 23 octobre 1815.</p> + + <p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Discours de Lachèze-Murel (18 avril 1816). «Soyez + catholique, non catholique, soyez juif si vous voulez, la Charte vous + protège également tous, et vous accorde protection pour votre culte..., + mais soyez quelque chose; car si vous n’êtes rien, c’est-à-dire si vous + ne professez aucun culte, alors la société ne vous doit rien, puisque + vous êtes hors de son sein.»</p> + + <p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> 19 avril 1816.</p> + + <p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Maine de Biran cite avec éloge le mot de Montesquieu: «On + ne doit pas statuer par les lois divines ce qui doit être réglé par les + lois humaines.» (20 avril 1816.)</p> + + <p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> 22 janvier 1816.</p> + + <p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> 26 novembre 1816.</p> + + <p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> 22 avril 1816.</p> + + <p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Séance du 26 messidor an V.</p> + + <p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> «L’instruction et l’éducation publiques appartiennent + à l’Etat, et sont sous la direction supérieure du roi.» (25 février + 1817.)</p> + + <p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Il ne l’accepta que pour les Frères contractant + l’engagement de passer dix ans dans l’enseignement public. «Les Frères, + dit-il, ne peuvent être exemptés comme personnes religieuses qui se + sont engagées à certaines pratiques et à l’obéissance envers des + supérieurs que la loi ne connaît pas; ils ne peuvent l’être que comme + personnes vouées à un service public, sous l’autorité des chefs de ce + service.» Il fit d’ailleurs étendre l’exemption du service militaire + aux laïques signant l’engagement de dix ans. (30 janvier 1818.)</p> + + <p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> 25 février 1817.</p> + + <p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> 15 février 1819.</p> + + <p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> 4 mars 1817.</p> + + <p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> 17 avril 1819.</p> + + <p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Voici la fin de son discours: «Que le Gouvernement et + les Chambres secondent à l’envi les intentions des enfants de saint + Louis pour la religion de leur père, et qu’à l’ombre de cet arbre + antique et mystérieux, dont la cime se perd dans le ciel, et dont la + racine frappée en vain par l’impiété reprend toujours sur la terre + une nouvelle vie, la tige auguste des lys qui vient de refleurir + croisse et prospère pour rendre à la France cet éclat, cette gloire, + cette félicité qui ont fait si longtemps l’admiration du monde et qui + embelliront toujours le diadème du roi très chrétien.»</p> + + <p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> «Il n’est pas bon, imprimais-je il y a longtemps, de + mettre dans l’homme la religion aux prises avec l’intérêt pécuniaire.»</p> + + <p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> «Avant la Révolution, sous le clergé riche, la religion + s’est anéantie en France; vous en convenez, car vous ne cessez + d’attribuer cette révolution à l’incrédulité. Depuis la Révolution, + sous le clergé pauvre, la religion s’est relevée. Vous en convenez, car + vous peignez l’ardeur des peuples à demander des pasteurs.»</p> + + <p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> «La religion, ses dogmes, ses préceptes, sa hiérarchie, + en un mot, tout ce qu’elle a de saint et de divin, ne tombe point, ne + peut jamais tomber sous l’action des pouvoirs politiques... La religion + n’a d’humain que ses ministres... Eux seuls donc, jamais la religion, + sont l’objet des lois qu’on appelle aujourd’hui religieuses.»</p> + + <p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Victor de Broglie a montré l’indignation soulevée par + cette loi. (<i>Souvenirs</i>, II, p. 460.)</p> + + <p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> V. Gaschet, <i>Paul-Louis Courier et la Restauration</i>, + 1913.</p> + + <p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> 3 et 5 décembre 1825.</p> + + <p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> «Je sais que la France entière est imbue de l’opinion + qu’elle est gouvernée aujourd’hui, non par son roi et par ses hommes + d’Etat, mais comme l’Angleterre des Stuarts, par des jésuites et par + des congrégations.»</p> + + <p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> Voici leur système, dit Montlosier: «Employer la religion + comme moyen politique, et la politique comme moyen religieux; faire + obéir au roi par l’ordre de Dieu, faire obéir à Dieu par l’ordre du + roi... Je ne crois pas qu’il y ait pour tous les hommes, et surtout + pour le peuple français, rien de plus révoltant.» (p. 156.)</p> + + <p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> «La morale des rites s’évaporant avec la véritable morale + qu’on a eu l’imprudence de lui associer, rien ne reste.» (p. 191.)</p> + + <p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> «O bienfait de la Providence! En perdant ses lois, elle + a conservé le sentiment de la justice; en perdant ses institutions + honorables, elle a conservé les sentiments d’honneur; en perdant ses + institutions religieuses, elle a conservé le sentiment religieux. Au + retour de l’émigration, ce spectacle singulier d’un peuple qui a perdu + tout son corps, mais qui a conservé son âme, m’a frappé.» (p. 249.)</p> + + <p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> Le succès du livre fit oublier d’autres ouvrages + similaires qui avaient d’abord attiré l’attention. Celui de Kératry, + par exemple, <i>Du culte en général</i> (1825), avait plu au public par + un mélange de convictions religieuses et d’attaques très vives contre + le pouvoir politique du clergé.</p> + + <p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Dupin, <i>Mémoires</i>, III, p. 61. Sur les manies et + les bizarreries de Montlosier nous avons une amusante lettre de Victor + Jacquemont (v. Beauverie dans <i>Revue d’Auvergne</i>, 1922).</p> + + <p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> <i>Les Jésuites, les Congrégations et le parti prêtre + en 1827</i>, 1827, p. 185. L’ouvrage contient plus de détails que le + premier sur l’envahissement des administrations publiques, et surtout + de l’Université, par le clergé.</p> + + <p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Barrot, <i>Mémoires</i>, I, p. 59. Le mot fut critiqué + plus tard à la tribune par Guizot (30 mars 1831) et Lamartine (26 avril + 1834); mais sur le fond ils sont d’accord avec Odilon Barrot.</p> + + <p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> 26 mai 1826.</p> + + <p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> <i>Souvenirs</i> de Pontécoulant, 1865, t. IV, p. 49.</p> + + <p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> 12 mars 1816.</p> + + <p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> 2 avril 1823.</p> + + <p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> 18 et 19 janvier 1827.</p> + + <p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> V., par exemple, les mandements de l’archevêque d’Aix et + de l’évêque de Marseille. (<i>Documents sur l’histoire religieuse de la + France pendant la Restauration</i>, 1913, pp. 22 et 30.)</p> + + <p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Ce chiffre fut indiqué à la Chambre des députés par + Villèle (26 février 1827). Salaberry donne une liste de brochures + irréligieuses très répandues: il y en a plus de quatre-vingts, dont + vingt-cinq sur les jésuites. (<i>Souvenirs politiques</i>, II, p. 132). + Cf. Burnichon, <i>La Compagnie de Jésus en France</i>, I, p. 314 sqq.</p> + + <p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> 8 mai 1827.</p> + + <p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> Discours de Gautier, 9 mai 1827.</p> + + <p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> 9 mai 1827. Villèle avait été fâcheusement surpris + par les aveux imprudents de Frayssinous en mai 1826. (Geoffroy de + Grandmaison, <i>La Congrégation</i>, p. 317.) Il constatait le + mécontentement causé dans le peuple de Paris par le spectacle du + roi suivant à pied une procession. (<i>Mémoires</i>, V, p. 205.) + Cussy raconte la démarche qu’un magistrat légitimiste, Bellart, fit + auprès de Charles X pour le mettre en garde contre la Congrégation. + (<i>Souvenirs</i>, II, p. 61.)</p> + + <p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> Foy ne repoussait pas <i>à priori</i> le second régime: + «C’est un système comme un autre, disait-il; on peut s’en trouver + bien; il existe dans d’autres pays; il est peut-être plus approprié à + l’esprit du siècle. (27 mars 1822.)</p> + + <p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> «Il n’est aucun de nous qui n’ait pu jadis rencontrer + dans le monde quelques-uns de ces hommes d’un autre âge, qui avaient + vu naître la révolution, qui avaient servi sa cause, combattu ses + fautes, lutté contre ses injustices, sans renier jamais ses principes, + conservant au milieu de toutes les épreuves un courage et une foi + inaltérables, supérieurs aux menaces comme aux séductions de la + toute-puissance, prêts à sceller de leur sang les vérités immortelles + qu’avait proclamées leur jeunesse,—et convaincus d’ailleurs qu’après + Voltaire et Rousseau il ne restait rien à faire à l’esprit humain.» + (<i>Politique libérale</i>, p. 111.)</p> + + <p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> Dejob, <i>L’Athénée</i>. (<i>Revue internationale de + l’enseignement</i>, 1889.)</p> + + <p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> <i>Correspondance</i>, I, p. 7.</p> + + <p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> «Les idées métaphysiques sont des opinions explicatives + des phénomènes de la nature; aucune n’est sans contradictions. Les + religions sont des idées métaphysiques formulées par des dogmes et un + culte; elles changent par nations. La morale, au contraire, ne tient + ni aux temps, ni aux lieux, ni aux individus.» Elle est la loi des + rapports entre les hommes; or l’homme ne change pas.</p> + + <p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> «La morale est la règle des rapports qui existent entre + les hommes: ainsi c’est de la nature même de l’homme qu’il faut déduire + les lois qui fixent ces rapports. La morale est donc indépendante des + religions, qui changent suivant les lieux et les temps.» (Déclaration + de principes citée par Amiable, <i>Une loge maçonnique</i>, fin.)</p> + + <p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> «Tous les peuples libres ont été religieux... N’attendez + rien de bon d’un cœur qui, dès l’enfance, n’aura battu que pour + une existence de quelques années.» (<i>La révolution de 1830 et le + véritable parti républicain</i>, I, p. <span class="smcap80">LXXXVII</span>.)</p> + + <p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> <i>Lettres</i> d’Alphonse d’Herbelot. (V. lettres du 20 + février, du 20 mars, du 7 août 1829.)</p> + + <p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Dubois, <i>Cousin, Jouffroy, Damiron</i>, p. 178.</p> + + <p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> Renan, <i>Essais de morale et de critique</i>, 3<sup>e</sup> éd., + p. 62.</p> + + <p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> Dubois, <i>Cousin, Jouffroy, Damiron</i>, p. 14.</p> + + <p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> Dubois, <i>Souvenirs</i>. (<i>La Quinzaine</i>, novembre + et décembre 1901.)</p> + + <p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> Dubois, <i>Cousin, Jouffroy, Damiron</i>, p. 121.</p> + + <p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> Jouffroy, <i>Correspondance</i>, p. 281.</p> + + <p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> «Sœur de la religion, la philosophie puise dans un + commerce intime avec elle des inspirations puissantes; elle met à + profit ses saintes images et ses grands enseignements, mais en même + temps elle convertit les vérités qui lui sont offertes par la religion + dans sa propre substance et dans sa propre forme; elle ne détruit pas + la foi; elle l’éclaire et la féconde, et l’élève doucement du demi-jour + du symbole à la grande lumière de la pensée pure.» (<i>Cours</i> de + 1828, 1<sup>re</sup> leçon.)—«Selon moi, dans le christianisme sont renfermées + toutes les vérités; mais ces vérités éternelles peuvent et doivent + être aujourd’hui abordées, dégagées, illustrées par la philosophie.» + (<i>Ibid.</i>, 13<sup>e</sup> leçon.)</p> + + <p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> Vacherot, <i>La religion</i>, p. 40.</p> + + <p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> <i>Civilisation en Europe</i>, 2<sup>e</sup> et 5<sup>e</sup> leçons.</p> + + <p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> <i>Des moyens de gouvernement et d’opposition</i>, chap. + IX. Sur ses croyances, v. sa lettre du 13 novembre 1826 à Rémusat. + (<i>Lettres à ses amis</i>, p. 64): «La parfaite certitude (et je l’ai) + que l’imperfection est en moi, non dans les choses, que ce que je + cherche et n’atteins pas n’en existe pas moins, que mon ignorance ne + retranche rien à la souveraine sagesse, cette certitude, dis-je, est + la source d’une résignation si confiante et si ferme qu’elle ressemble + presque à l’espérance.»</p> + + <p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> Une revue catholique demanda la suppression de sa chaire + en lui reprochant «de n’avoir pas rendu dignement hommage à l’influence + du christianisme sur la civilisation moderne, de ne pas connaître les + monuments ecclésiastiques et d’être à la fois coupable d’injustice et + d’ignorance.» (Vauthier, <i>Villemain</i>, p. 85.)</p> + + <p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> Sur le déisme de Victor Hugo, et sur les différences + qui le séparent du christianisme orthodoxe, v. la thèse de l’abbé + Dubuis, <i>Victor Hugo, ses idées religieuses de 1802 à 1825</i>: + il montre que le poète ne fut, selon sa propre expression, qu’un + «chrétien littéraire» (p. 382). C’est vers 1829 que Lamartine perdit + ses croyances, autrefois très profondes (v. Jean des Cognets, <i>La vie + intérieure de Lamartine</i>, 1913).</p> + + <p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> Cousin, dit-il, «reprend à dix, à quinze, à vingt ans + de distance, tout ce que ses disciples ont ajouté à sa doctrine, + et fondant tous ces travaux dans les siens, reportant ces idées + absorbées dans les siennes à la date où il jetait seulement les + premiers principes, il semble ainsi avoir tout conçu, tout engendré, + tout conduit à maturité.» (<i>Cousin, Jouffroy, Damiron</i>, p. 11). + Dès 1819 il mettait Damiron en garde contre l’influence exclusive de + Cousin. (<i>Ibid.</i>, Introduction, p. <span class="smcap80">XVII</span>).</p> + + <p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> La pensée fondamentale de Jouffroy comme de sa + génération, écrit Dubois, fut celle-ci: «la philosophie ne trouve rien, + ne démontre rien, qui ne soit le fond même de la religion». (<i>Cousin, + Jouffroy, Damiron</i>, p. 132).</p> + + <p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> On a eu tort, dit Dubois, de présenter ce récit + comme un testament: «cruel et indigne abus de mots et de dates + <i>artistement</i> confondus». (<i>ibid.</i>, p. 150.)</p> + + <p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> «La philosophie est tranquille... Elle se dit avec + sécurité: Il n’y a plus de Vatican; comme jadis les chrétiens, nés de + la veille, répétaient au pied de la statue de la Victoire ébranlée de + leurs cris: Il n’y a plus de Capitole.» (26 janvier 1826.)</p> + + <p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> «Aujourd’hui, ce qu’il importe d’enseigner à la France, + ce n’est point un dogme, une forme religieuse quelconque; les esprits + sont assez éclairés pour choisir d’eux-mêmes. C’est de lui apprendre le + respect de tous les dogmes et de toutes les formes; c’est de constater + le droit qu’ont toutes les croyances, négatives ou positives, de + vivre ensemble et égales sous la protection de la même loi.» (Dubois, + <i>Fragments littéraires</i>, I, p. 98.)</p> + + <p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, p. 99.</p> + + <p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, p. 311.</p> + + <p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, p. 335.</p> + + <p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a> <i>Ibid.</i>, II, p. 192.</p> + + <p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, p. 179.</p> + + <p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, p. 151 sqq.</p> + + <p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a> Dubois rappelle «tous les anciens recteurs d’académie + chassés, presque tous remplacés par des prêtres; les trois quarts des + provisorats de collèges royaux, toutes les principautés de collèges + communaux, occupés par des prêtres; tous les professeurs indépendants, + ou non affiliés aux congrégations, chassés de leurs chaires; l’Ecole + normale détruite; ses élèves poursuivis dans toutes les directions; + le haut enseignement de la capitale éteint; toutes les facultés des + lettres et des sciences dans les provinces, ou fermées ou réduites + à des leçons insignifiantes; les chaires d’histoire supprimées; + l’enseignement de la philosophie ramené à une théologie en latin + barbare; les élections du Collège de France violentées ou foulées aux + pieds avec mépris; l’Ecole de Médecine désorganisée et recomposée selon + le vœu de la faction; enfin l’instruction primaire partout étouffée, ou + livrée aux ignorantins...» (<i>ibid.</i>, II, p. 157.)</p> + + <p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a> Il s’agit de l’affaire Dumonteil. (<i>ibid.</i>, II, p. + 49.)</p> + + <p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a> Le <i>Globe</i> se moque aussi de la manière dont + certains hommes de l’ancienne génération conçoivent le rôle du prêtre: + «Si l’on croit ces vieux philosophes, un curé est un fonctionnaire qui + a mission d’instruire ses ouailles comme l’entend M. le Procureur du + roi, qui est tenu de leur délivrer, sur mandat de M. le Maire, tous + les sacrements qu’ils requièrent, et auquel il est sévèrement interdit + d’avoir sa conscience d’homme ou sa croyance de prêtre.» (2 août 1825)</p> + + <p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a> <i>Fragments</i>, I, p. 230. La condamnation de Touquet + provoque chez lui une vraie colère: «Dans la fièvre d’intolérance + qui agite le catholicisme, dans la passion de liberté qui saisit par + contradiction tous les esprits généreux, il faut s’attendre à voir + successivement tous les dogmes de la religion de l’Etat examinés, + débattus, niés.» (I, p. 294).—Cf. l’article sur un procès fait au + <i>Courrier français</i> (II, p. 318).</p> + + <p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a> I, p. 255. Citons encore son article sur l’enterrement + civil de Saint-Simon: «Ses amis et ses disciples n’ont point été + demander à une Eglise qu’il avait abandonnée des pompes et des prières + auxquelles il ne croyait pas. On ne les a point vus provoquer par des + sollicitations hypocrites un refus légitime, et exalter ensuite ce + refus comme un attentat, quand soi-même on s’en rend coupables les + premiers en voulant forcer un prêtre catholique à violer les lois + de son culte.» (C par Eugène Despois, Le Journal <i>Le Globe</i> et + M. Dubois, dans <i>Revue politique et littéraire</i>, 1874.) Les + enterrements civils se faisaient d’ailleurs sans difficulté, comme + l’a raconté Littré à propos de celui de son père. (<i>Conservation, + Révolution, Positivisme</i>, 2<sup>e</sup> éd., Remarques.)</p> + + <p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a> «Elle est bien loin de nous déjà, la religion qui nous + fut enseignée par nos mères et par nos pasteurs revenus de l’exil... + Quelque chose de grave et de sérieux nous est resté dans l’âme; et même + émancipés de sa tutelle, la foi de nos jeunes années est chère à nos + souvenirs. En sera-t-il de même de la génération élevée au bruit des + cantiques et des processions du Sacré-Cœur?» (<i>Fragments</i>, I, p. + 154.)</p> + + <p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a> «Si le sentiment religieux est une folie, parce que la + preuve n’est pas à côté, l’amour est une folie, l’enthousiasme un + délire, la sympathie une faiblesse, le dévouement un acte insensé... La + liberté veut toujours des citoyens, quelquefois des héros. N’éteignez + pas les convictions qui servent de base aux vertus des citoyens, et qui + créent les héros, en leur donnant la force d’être des martyrs.» (<i>De + la religion</i>, préface.)</p> + + <p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, p. 35.</p> + + <p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a> Il avait un instant proposé dans la <i>Minerve</i> + l’octroi d’une dotation foncière à l’Eglise, pour qu’elle fût + indépendante de l’Etat; les protestations de ses lecteurs l’amenèrent à + se rétracter. (V. Gonnard dans <i>Revue politique et parlementaire</i>, + juin 1913.)</p> + + <p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a> Dubois, <i>Fragments</i>, II, p. 34.</p> + + <p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a> Ferdinand-Dreyfus, <i>La Rochefoucauld-Liancourt</i>, + p. 498 sqq. Sur l’action très variée de cette société, v. Pouthas, + <i>Guizot pendant la Restauration</i> (1923), p. 342 sqq.</p> + + <p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a> Les pères la feront donner quand même, car ils + connaissent la bienfaisante influence de l’Evangile: «une religion qui + n’offre rien de tout cela est-elle digne d’être protégée? Une religion + qui a tout cela a-t-elle besoin de protection?» (p. 217).—Vinet + admet à la rigueur que le gouvernement fasse payer par tous une taxe + religieuse et la répartisse d’après le nombre des adhérents inscrits à + chaque groupe.</p> + + <p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a> V. seconde partie, chap. XII et XIII.</p> + + <p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a> Guizot, dans son rapport au sujet du concours présente + sur ce point les réserves de la Société. A part cela, il approuvait les + théories de Vinet.</p> + + <p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a> «Inspire au cœur des rois la volonté d’anéantir toutes + ces entraves qui retiennent les cœurs sous le joug de la crainte et + en bannissent l’amour.» Que les hommes disposent à leur gré de leur + conscience, «afin qu’ayant été libres de t’aimer sur la terre, ils + soient libres, Beauté suprême, de te contempler à jamais dans les + cieux!»</p> + + <p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a> Le travail classé en seconde ligne fut celui d’Auguste + Portalis. Sans aller jusqu’à la séparation, il montre que la liberté + des cultes est un droit naturel: «Toutes les religions, dit-il, + doivent être protégées par l’Etat, mais aucune d’elles ne doit + jamais le protéger... Un culte ne représente que les fidèles d’une + croyance, l’Etat au contraire représente l’universalité des citoyens». + (<i>Mémoire en faveur de la liberté des cultes</i>, pp. 30 et 32.)</p> + + <p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a> Nachet, <i>De la liberté religieuse en France</i>, p. + 378. Il condamne l’ordonnance de 1828 contre les jésuites au nom des + mêmes principes. La commission qui décerna le prix à Nachet comptait + parmi ses membres Benjamin Constant, Guizot, Victor de Broglie, + Stapfer, Vivien, et Gaëtan de La Rochefoucauld, le fondateur du nouveau + concours.</p> + + <p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a> 30 juillet 1828. De même, le 10 juin 1829, il demanda une + réduction du budget des cultes, «jusqu’au temps éloigné sans doute, + quoique inévitable, où chaque religion trouvera toutes ses ressources + dans ses croyants.» Littré père disait aussi, au témoignage de son + fils: «tant cru, tant payé».</p> + + <p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a> Lettre du 17 octobre 1831, citée par Burnichon, I, p. + 516.</p> + + <p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a> <i>Sur la politique rationnelle</i>, 1831, p. 70. + Lamartine fut quelque temps président de la Société de la morale + chrétienne. Nachet, publiant après 1830 la seconde édition de son + Mémoire, se plaignit vivement qu’on n’eût rien fait pour en appliquer + les conclusions.</p> + + <p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a> H. Carnot, <i>Sur le saint-simonisme</i>, 1887. Sur + Coessin, v. Georges Weill, dans <i>Revue des études napoléoniennes</i>, + 1919.</p> + + <p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a> V. Georges Weill, <i>L’école saint-simonienne</i>, 1896.</p> + + <p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a> V. Rastoul, <i>Histoire de la démocratie catholique en + France</i>, 1911.</p> + + <p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a> «Continuer Voltaire aujourd’hui serait dangereux et + puéril. A chaque époque son œuvre! Celle de notre temps est de raviver + le sentiment religieux, de combattre les insolences du scepticisme et + de railler ses railleries.» (<i>Revue du Progrès</i>, I, p. 146.)</p> + + <p><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a> Barbès, <i>Deux jours de condamnation à mort</i>. V. + Georges Weill, <i>Histoire du parti républicain</i>, p. 238 sqq.</p> + + <p><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a> Bouglé, <i>Chez les prophètes socialistes</i>, 1918.</p> + + <p><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a> Séance du 26 avril 1834.</p> + + <p><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a> 8 juin 1835, 18 mai 1837, 17 mai 1838, 17 et 18 + janvier 1839. Dubois, au contraire, trouvait inquiétants les progrès + du catholicisme en Belgique: «Pour mon compte, disait-il, cette + expérience que je vois se faire aux portes de la France m’a fait + profondément réfléchir sur une foule de mesures qui étaient venues + à la pensée de beaucoup d’hommes d’Etat, et que j’ai jusque là + combattues avec vivacité» (17 mai 1838). Il revenait donc aux idées + gallicanes dédaignées par le <i>Globe</i>. Quant aux républicains, + ils se prononcent rarement pour la séparation de l’Eglise et de + l’Etat. Cependant on trouve un projet de ce genre, très soigneusement + étudié, dans le livre d’Auguste Billiard, <i>Essai sur l’organisation + démocratique de la France</i> (1837): l’auteur, ancien secrétaire + général du ministère de l’Intérieur, connaît la complexité des + questions à résoudre.</p> + + <p><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a> Cette enquête est résumée dans le livre de Lorain, + <i>Tableau de l’instruction primaire en France</i>, 1837.</p> + + <p><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a> «L’instruction morale et religieuse s’associe à + l’instruction tout entière, à tous les actes du maître d’école et + des enfants... Le développement intellectuel séparé du développement + moral et religieux devient un principe d’orgueil, d’insubordination, + d’égoïsme, et par conséquent de danger pour la société.» Evitons que + le clergé fonde des écoles: «Il vaut cent fois mieux avoir la lutte en + dedans qu’au dehors». (Séance du 30 avril 1833).</p> + + <p><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a> Guizot a reproduit cette circulaire du 18 juillet 1833 + au tome III de ses <i>Mémoires</i>.</p> + + <p><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a> Brouard, <i>Essai d’histoire critique de l’instruction + primaire</i>, p. 73.</p> + + <p><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a> «L’enseignement secondaire et supérieur est profondément + empreint d’un caractère politique; c’est la chose du gouvernement, + ou tout au moins de la cité: il répugne donc à toute influence + sacerdotale... Mais l’enseignement élémentaire est une chose purement + sociale; et puisque la société pour cette œuvre appelle la religion + à son aide, elle doit accepter loyalement les conditions de cette + alliance.» (Barau, <i>De l’éducation morale de la jeunesse</i>, p. 39.)</p> + + <p><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a> «S’ils n’ont pas de reproches sérieux à faire aux + maîtres formés par les écoles normales, ils ne les aimeront peut-être + jamais beaucoup, mais ils les accepteront sans répugnance» (p. 44).</p> + + <p><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a> V. l’étude faite sur ce rapport de Jouffroy par Félix + Pécaut (<i>L’éducation publique et la vie nationale</i>, p. 178 + sqq.) Lorain aussi demandait qu’on assurât l’appui du clergé aux + écoles primaires. (<i>Tableau de l’instruction primaire</i>, ch. + <span class="smcap80">VIII</span>.)</p> + + <p><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a> «Alors, comme aujourd’hui, la plupart des instituteurs + n’avaient pas la foi religieuse qu’on les forçait d’enseigner.» + (Chevallier, <i>Souvenirs d’un vieil instituteur</i>, p. 23 sqq.) + Chevallier raconte aussi comment les élèves de l’école normale de + Poitiers s’entendirent pour ne pas présenter le billet de confession + réclamé par l’aumônier. Barau dit qu’à l’école normale d’Evreux, en + 1838, vingt élèves refusèrent de se confesser, jusqu’à ce que le + directeur fût intervenu.</p> + + <p><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a> Lefrançais, <i>Souvenirs d’un révolutionnaire</i>, p. + 19.</p> + + <p><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a> Sur Claude Tillier, v. les travaux de Marius Gérin, + surtout ses <i>Etudes sur Claude Tillier</i> (1902) et son édition des + <i>Pamphlets</i> (1906).</p> + + <p><a id="Footnote_112" href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a> <i>Pamphlets</i>, p. 320.</p> + + <p><a id="Footnote_113" href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 328.</p> + + <p><a id="Footnote_114" href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a> «Sur la partie vivante de la Nation, celle qui a + une tête d’homme et un cœur de citoyen, ils n’ont point de prise; + elle glisse sous leur étreinte comme une outre imbibée d’huile.» + (<i>Pamphlets</i>, p. 488.)</p> + + <p><a id="Footnote_115" href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a> «A leur place, j’aurais pris franchement la cocarde du + peuple; cette liberté qu’il venait de baptiser avec son sang, j’aurais + voulu, moi, la baptiser avec mon eau bénite; je l’aurais portée sur + mon autel, et je l’aurais mise sous la protection de ce Christ, + mort non seulement pour la rédemption des pécheurs, mais aussi pour + l’affranchissement du genre humain.» (<i>ibid.</i>, p. 488.)</p> + + <p><a id="Footnote_116" href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a> «Votre ministère, à vous, prêtres, c’est de prier; vous + êtes payés par l’Etat pour prier, comme le cantonnier est payé pour + entretenir les routes; quand vous ne priez point, vous ne gagnez point + l’argent qu’on vous donne.» (<i>ibid.</i>, p. 387.)</p> + + <p><a id="Footnote_117" href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a> «Il lève de l’argent par toute la France; il recrute + publiquement des congrégations; il a ses prédicateurs embrigadés, + des journaux qu’il subventionne, des écrivains qu’il salarie! Avant + de bouleverser la France, il met tout sens dessus dessous dans la + sacristie. Il fait des saints; il fabrique des miracles; en guise + de cocardes il vend des médailles; il promet le ciel à ceux qui le + suivent.» (<i>ibid.</i>, p. 629.)</p> + + <p><a id="Footnote_118" href="#FNanchor_118"><span class="label">[118]</span></a> «J’ai quelquefois entendu dire que le christianisme + avait fait son temps. Il l’a à peine commencé... La croix est partout; + mais la liberté et l’égalité doivent être agenouillées au pied de la + croix, et la liberté et l’égalité ne sont nulle part» (p. 330).—«Je + ne connais point, dit-il ailleurs, de rôle plus honorable que celui + d’un pasteur régnant sur sa paroisse par l’ascendant de ses vertus» (p. + 247).</p> + + <p><a id="Footnote_119" href="#FNanchor_119"><span class="label">[119]</span></a> «Sans cesse stimulé par tous les mobiles qui agissent + sur la volonté de l’homme, ayant la conscience qu’il concourt, pour sa + modeste part, au progrès général de l’humanité, à la fois loi du monde + et loi de Dieu, l’instituteur laïque est plein d’une noble ardeur et + d’un saint enthousiasme.» (<i>Lutte du principe clérical et du principe + laïque dans l’enseignement</i>, p. 27.)</p> + + <p><a id="Footnote_120" href="#FNanchor_120"><span class="label">[120]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 264.</p> + + <p><a id="Footnote_121" href="#FNanchor_121"><span class="label">[121]</span></a> «L’Etat est laïque, par conséquent l’instruction donnée + en son nom doit être laïque; et si ce mot ne paraît pas clair, nous + dirons qu’il signifie pour nous que l’enseignement public, sans être + irréligieux, doit faire abstraction de toute religion positive.» + (<i>Ibid.</i>, p. 387.)</p> + + <p><a id="Footnote_122" href="#FNanchor_122"><span class="label">[122]</span></a> «Ne nous lassons pas de répéter qu’aux environs de + 1830 l’Université de France a offert le spectacle réel d’une société + idéale, d’une société où toutes les opinions et tous les cultes se + rencontraient non seulement sans se combattre, mais avec une parfaite + bonne grâce.» (Alfred de Mézières dans le <i>Temps</i>, 17 février + 1914.) Cet esprit universitaire existait déjà sous la Restauration, + même dans un collège «bien pensant» comme Sainte-Barbe; un ancien + élève de cette maison, Victor Duruy, l’a rappelé: «Il me serait + impossible de dire si mes professeurs étaient catholiques, protestants + ou libres-penseurs; je ne leur ai connu qu’une religion, celle de + l’honnête et du beau.» (Cité par Hauser dans <i>Grande Revue</i>, 25 + octobre 1913.)</p> + + <p><a id="Footnote_123" href="#FNanchor_123"><span class="label">[123]</span></a> Séance du 21 janvier 1831.</p> + + <p><a id="Footnote_124" href="#FNanchor_124"><span class="label">[124]</span></a> Il aida, par exemple, Jean-Marie de la Mennais + à développer la congrégation des Petits Frères, qui donnait un + enseignement rudimentaire dans les villages de l’Ouest. (V. Laveille, + <i>Jean-Marie de la Mennais</i>, II, p. 47.)</p> + + <p><a id="Footnote_125" href="#FNanchor_125"><span class="label">[125]</span></a> «C’est là ce qu’il y a de vrai dans cette déplorable + et confuse parole, tant commentée: <i>la loi est athée</i>.» (<i>Du + catholicisme, du protestantisme et de la philosophie en France</i>, + dans <i>Méditations et études morales</i>.)</p> + + <p><a id="Footnote_126" href="#FNanchor_126"><span class="label">[126]</span></a> Un écrivain démocrate, Francisque Bouvet, fit à + Guizot une réponse tout inspirée par l’évangélisme républicain. Le + catholicisme, dit-il, empêchait le principe chrétien de produire + ses effets sociaux; le protestantisme a supprimé ces obstacles; la + philosophie a fait passer le christianisme dans la pratique. (<i>Du + catholicisme, du protestantisme et de la philosophie en France</i>, + 1840.)</p> + + <p><a id="Footnote_127" href="#FNanchor_127"><span class="label">[127]</span></a> Jules Simon, <i>Victor Cousin</i>, p. 89.</p> + + <p><a id="Footnote_128" href="#FNanchor_128"><span class="label">[128]</span></a> Barthélemy Saint-Hilaire, <i>M. Victor Cousin</i>, II, + pp. 338, 343, 344, 391.</p> + + <p><a id="Footnote_129" href="#FNanchor_129"><span class="label">[129]</span></a> V., dans les <i>Mémoires</i> de l’Académie de Caen, les + lettres de Jules Simon (1896) et le récit des tribulations de Vacherot + par Pouthas (1905).</p> + + <p><a id="Footnote_130" href="#FNanchor_130"><span class="label">[130]</span></a> Il envoya Mourier à Besançon à la place d’un professeur + jugé dangereux. (Mourier, <i>Notes et souvenirs</i>, p. 26.)</p> + + <p><a id="Footnote_131" href="#FNanchor_131"><span class="label">[131]</span></a> Montalembert a conté que, dans sa classe, l’existence + de Dieu fut votée par les élèves à la majorité d’une voix. (Lecanuet, + <i>Montalembert</i>, I, p. 27.)</p> + + <p><a id="Footnote_132" href="#FNanchor_132"><span class="label">[132]</span></a> C’était vrai, non seulement pour les proviseurs, mais + pour les recteurs. On trouve parmi eux des prêtres, comme l’abbé + Daniel à Caen; des laïques très fervents, comme Loyson, le père + d’Hyacinthe Loyson; des voltairiens, comme Odilon Ranc, le grand-oncle + du journaliste Ranc (V. Ranc, <i>Souvenirs</i>, p. 9); des philosophes + anticatholiques, tels que Patrice Larroque (v. Georges Weill dans + <i>Revue internationale de l’enseignement</i>, 1914).</p> + + <p><a id="Footnote_133" href="#FNanchor_133"><span class="label">[133]</span></a> «Cet impôt, que l’Université percevait elle-même, et + auquel on ne voyait guère d’autre but que celui de rétribuer les + places de son état-major, lui valut dans la bourgeoisie quasi la + même impopularité que le fameux impôt des 45 centimes a valu, chez + les paysans, à la république de 1848.» (Cournot, <i>Des institutions + d’instruction publique</i>, p. 279.)</p> + + <p><a id="Footnote_134" href="#FNanchor_134"><span class="label">[134]</span></a> V. Hémon, <i>Bersot et ses amis</i>, p. 34 sqq. Cf. + Vauthier dans <i>Revue internationale de l’enseignement</i>, 1911.</p> + + <p><a id="Footnote_135" href="#FNanchor_135"><span class="label">[135]</span></a> Latreille, <i>Francisque Bouillier</i>, p. 49 sqq.</p> + + <p><a id="Footnote_136" href="#FNanchor_136"><span class="label">[136]</span></a> V. Pouthas, dans <i>Mémoires</i> de l’Académie de Caen, + 1906, p. 127 sqq.</p> + + <p><a id="Footnote_137" href="#FNanchor_137"><span class="label">[137]</span></a> Celui-ci, d’Astros, publia un mandement spécial contre + les doctrines philosophiques du professeur.</p> + + <p><a id="Footnote_138" href="#FNanchor_138"><span class="label">[138]</span></a> Dejob dans <i>Bulletin italien</i> de Bordeaux, + avril-juin 1913. Un autre Italien au service de la France, Libri, mena + rude campagne contre le clergé (Dejob, <i>ibid.</i>, juillet-septembre + 1912).</p> + + <p><a id="Footnote_139" href="#FNanchor_139"><span class="label">[139]</span></a> Barthélemy Saint-Hilaire, <i>M. Victor Cousin</i>, I, p. + 500.</p> + + <p><a id="Footnote_140" href="#FNanchor_140"><span class="label">[140]</span></a> Discours du 15 mai 1843.</p> + + <p><a id="Footnote_141" href="#FNanchor_141"><span class="label">[141]</span></a> «Je regarde comme le lieu commun le plus frivole, le + plus contraire à toute expérience et à la nature des choses, cette + séparation, si fort à la mode aujourd’hui dans un certain monde, de + l’instruction et de l’éducation, et je soutiens, avec tout ce qu’il y a + jamais eu d’hommes d’Etat, de moralistes et d’hommes d’école consommés, + que partout où il y a une instruction véritablement saine et forte, il + y a déjà un grand fonds d’éducation.»</p> + + <p><a id="Footnote_142" href="#FNanchor_142"><span class="label">[142]</span></a> Discours du 21 avril 1844. Ce discours, et tous les + autres prononcés par Cousin sur le même sujet, sont réunis dans + <i>Défense de l’Université et de la philosophie</i>.</p> + + <p><a id="Footnote_143" href="#FNanchor_143"><span class="label">[143]</span></a> «Toutes les fois que vous entendrez accuser + l’enseignement philosophique d’être vague, vaporeux, sans caractère + religieux déterminé, sachez que ce qu’on vous demande, c’est que le + caractère religieux soit si bien déterminé, que ce soit celui d’une + communion particulière qui repoussera les élèves de toutes les autres + communions» (3 mai 1844).</p> + + <p><a id="Footnote_144" href="#FNanchor_144"><span class="label">[144]</span></a> 22 mai 1844.</p> + + <p><a id="Footnote_145" href="#FNanchor_145"><span class="label">[145]</span></a> Ce rapport a été reproduit dans les <i>Discours + parlementaires</i> de Thiers, t. VI.</p> + + <p><a id="Footnote_146" href="#FNanchor_146"><span class="label">[146]</span></a> Thiers parla de même dans son interpellation du 2 mai + 1845 sur l’existence illégale des jésuites: «Respect de notre auguste + religion, respect des droits sacrés de l’Etat, telle est la double + inspiration sous laquelle nous devons penser et parler dans cette + question.»</p> + + <p><a id="Footnote_147" href="#FNanchor_147"><span class="label">[147]</span></a> <i>Journal des Débats</i>, 15 mai 1843. C’est + Cuvillier-Fleury, écrivant au duc d’Aumale, qui lui signala cet + article écrit par Saint-Marc, «le plus religieux des hommes». Et le + jeune prince répondait à son maître: «Je suis tout à fait du parti de + l’Université dans sa querelle avec le clergé. Vous le savez, je suis + un catholique sincère et convaincu; j’aime ma religion, je respecte + ses ministres. Mais je crois les prêtres peu aptes à former des hommes + pratiques, et je me défie de leurs habitudes envahissantes. Les jeunes + gens qui sortent des séminaires ne sont pas plus moraux que ceux + qui sortent des collèges; ils sont moins francs, moins énergiques.» + (<i>Correspondance</i>, I, 26 mai 1843.)</p> + + <p><a id="Footnote_148" href="#FNanchor_148"><span class="label">[148]</span></a> «Au lieu de se rattacher au droit commun et de se borner + à en réclamer l’exercice, on a montré la pensée de dominer l’éducation + tout entière, sinon de la diriger.» (<i>Œuvres et correspondances + inédites</i>, I, p. 122.) Devant la Chambre, il reprocha au ministère + «d’attirer à lui le catholicisme, de mettre la main sur le clergé», + de chercher à rétablir l’union intime entre l’Eglise et l’Etat, et de + réveiller ainsi contre l’Eglise les antipathies et les défiances de + tous ceux qui aimaient la liberté religieuse (28 avril 1845).</p> + + <p><a id="Footnote_149" href="#FNanchor_149"><span class="label">[149]</span></a> Le 2 mai 1845, à la Chambre, il appuya l’interpellation + de Thiers. Le clergé, disait-il, est hors de cause: «c’est pour lui que + nous combattons en cherchant à l’isoler, à le séparer de ceux qui le + compromettent.» Parmi les congrégations il déclare n’en vouloir qu’aux + jésuites.</p> + + <p><a id="Footnote_150" href="#FNanchor_150"><span class="label">[150]</span></a> Séance du 31 janvier 1846.</p> + + <p><a id="Footnote_151" href="#FNanchor_151"><span class="label">[151]</span></a> Patrice Larroque fut ainsi relevé de ses fonctions + de recteur (Georges Weill, art. cité). Un normalien israélite, + Eugène Manuel, fut invité, à cause de sa religion, à ne pas choisir + l’enseignement de la philosophie. (Manuel, <i>Lettres de jeunesse</i>, + p. 57.)</p> + + <p><a id="Footnote_152" href="#FNanchor_152"><span class="label">[152]</span></a> Amédée Jacques, dans l’avant-propos de cette Revue (15 + décembre 1847), écrivait: «Ne voyons-nous pas renaître l’intolérance + religieuse au mépris des lois, et une sorte d’hypocrisie officielle se + glisser peu à peu dans nos mœurs, comme pour rivaliser avec l’esprit + réactionnaire de la Restauration?»</p> + + <p><a id="Footnote_153" href="#FNanchor_153"><span class="label">[153]</span></a> Ballanche, parlant du succès «scandaleusement européen» + de ce livre, disait: «Toute la terre le dévore; il voyage plus + rapidement que le choléra.» (<i>Correspondance des deux Ampère</i>, + 1875, II, p. 134.)</p> + + <p><a id="Footnote_154" href="#FNanchor_154"><span class="label">[154]</span></a> Le jury condamna en 1844 un écrit du polémiste + antichrétien Toussaint Michel, <i>Caducité des religions prétendues + révélées</i>. Cuvillier-Fleury, en l’annonçant au duc d’Aumale, + approuva ce verdict: «Le clergé mérite la même protection que + l’Université.» (<i>Correspondance</i>, I, p. 271.)</p> + + <p><a id="Footnote_155" href="#FNanchor_155"><span class="label">[155]</span></a> V. Georges Weill, <i>Les républicains et l’enseignement + sous Louis-Philippe</i> (<i>Revue internationale de l’enseignement</i>, + 1899).</p> + + <p><a id="Footnote_156" href="#FNanchor_156"><span class="label">[156]</span></a> V. Monod, <i>Le père de Michelet</i> (dans <i>Jules + Michelet</i>). «Sorti du dix-huitième siècle, a écrit Michelet, je m’en + écartais parfois un moment pour y revenir toujours.» (<i>ibid.</i>, p. + 234.)</p> + + <p><a id="Footnote_157" href="#FNanchor_157"><span class="label">[157]</span></a> Quinet, <i>Histoire de mes idées</i>, pp. 19, 33, 54.</p> + + <p><a id="Footnote_158" href="#FNanchor_158"><span class="label">[158]</span></a> V. les lettres dithyrambiques de Quinet à sa mère en + 1825 sur Cousin. (<i>Œuvres</i>, t. XIX, p. 320 sqq.)</p> + + <p><a id="Footnote_159" href="#FNanchor_159"><span class="label">[159]</span></a> <i>Unité morale des peuples modernes</i> (<i>Œuvres</i>, + t. I.)</p> + + <p><a id="Footnote_160" href="#FNanchor_160"><span class="label">[160]</span></a> <i>Le génie des religions</i> (1841).</p> + + <p><a id="Footnote_161" href="#FNanchor_161"><span class="label">[161]</span></a> <i>De l’Avenir de la religion</i>, juin 1839. (Mélanges, + t. VI.)</p> + + <p><a id="Footnote_162" href="#FNanchor_162"><span class="label">[162]</span></a> Monod, <i>Jules Michelet</i>, p. 90-93. Cf. pour toute + la campagne de Michelet et de Quinet au Collège de France, <i>La vie et + la pensée de Jules Michelet</i>, par Monod.</p> + + <p><a id="Footnote_163" href="#FNanchor_163"><span class="label">[163]</span></a> Les attaques avaient cependant commencé contre lui. + Une de ses conférences fut dénoncée à Cousin par un prêtre. (Hémon, + <i>Bersot et ses amis</i>, p. 23).</p> + + <p><a id="Footnote_164" href="#FNanchor_164"><span class="label">[164]</span></a> V. Boberley, <i>Les idées de Quinet et de Michelet sur + la religion</i>. (<i>Revue chrétienne</i>, 1916-17.)</p> + + <p><a id="Footnote_165" href="#FNanchor_165"><span class="label">[165]</span></a> V. <i>Une année du Collège de France</i>, conclusion.</p> + + <p><a id="Footnote_166" href="#FNanchor_166"><span class="label">[166]</span></a> <i>Le Peuple</i>, p. 206.</p> + + <p><a id="Footnote_167" href="#FNanchor_167"><span class="label">[167]</span></a> P. 253.</p> + + <p><a id="Footnote_168" href="#FNanchor_168"><span class="label">[168]</span></a> «Ce prêtre, ce serf, c’est le tyran du maître d’école. + Celui-ci n’est pas son subordonné légalement, mais il est son valet. + Sa femme, mère de famille, fait sa cour à Madame la gouvernante de + Monsieur le curé, à la pénitente préférée, influente. Elle sent bien, + cette femme qui a des enfants et qui a tant de peine à vivre, qu’un + maître d’école mal avec le curé, c’est un homme perdu!» (p. 104).</p> + + <p><a id="Footnote_169" href="#FNanchor_169"><span class="label">[169]</span></a> V. l’introduction du t. I (1847).</p> + + <p><a id="Footnote_170" href="#FNanchor_170"><span class="label">[170]</span></a> «L’Eglise juge et ne juge pas, tue et ne tue pas. Elle + a horreur de verser le sang; voilà pourquoi elle brûle. Que dis-je? + Elle ne brûle pas. Elle remet le coupable à celui qui brûlera, et + elle ajoute encore une petite prière comme pour intercéder. Comédie + terrible, où la justice, la fausse et cruelle justice, prend le masque + de la grâce» (p. 26).</p> + + <p><a id="Footnote_171" href="#FNanchor_171"><span class="label">[171]</span></a> Voici l’œuvre de leurs collèges: «donner à l’esprit un + mouvement apparent qui lui rende impossible tout mouvement réel, le + consumer dans une gymnastique incessante et sous de faux semblants + d’activité, caresser la curiosité, éteindre dans le principe le génie + de découverte, étouffer le savoir sous la poussière des livres» (6<sup>e</sup> + leçon).</p> + + <p><a id="Footnote_172" href="#FNanchor_172"><span class="label">[172]</span></a> <i>Réponse à M. l’Archevêque de Paris</i>, août 1843. + (<i>Œuvres</i>, t. II.)</p> + + <p><a id="Footnote_173" href="#FNanchor_173"><span class="label">[173]</span></a> «Quand la force régnait à la place de l’âme, quand + l’épée décidait de tout, quand l’inquisition, la Saint-Barthélemy, + la torture empruntée du droit païen, le caprice d’un seul homme, + c’est-à-dire quand la société païenne durait, dominait encore, vous + appeliez cela un royaume très chrétien! Et depuis, au contraire, que la + fraternité, l’égalité, inscrites dans la loi, tendent de plus en plus + à descendre dans les faits; depuis que l’esprit est reconnu plus fort + que l’épée et le bourreau, depuis que l’esclavage, le servage ont cessé + ou que l’on travaille à en abolir les restes, depuis que la liberté + individuelle consacrée devient le droit de toute âme immortelle, + depuis que ceux dont les pères se sont massacrés se tendent désormais + la main, c’est-à-dire, depuis que la pensée chrétienne, sans doute + trop faiblement encore, pénètre peu à peu les institutions et devient + comme la substance et l’aliment du droit moderne, vous appelez cela un + royaume athée!» (3<sup>e</sup> leçon).</p> + + <p><a id="Footnote_174" href="#FNanchor_174"><span class="label">[174]</span></a> <i>Le christianisme et la Révolution française</i> + (<i>Œuvres</i>, t. III, p. 30).</p> + + <p><a id="Footnote_175" href="#FNanchor_175"><span class="label">[175]</span></a> «Je dois m’éloigner de cette école, de cette pensée + qui, dans mes meilleures années, m’a souvent fait battre le cœur.» + (<i>ibid.</i>, p. 40.)</p> + + <p><a id="Footnote_176" href="#FNanchor_176"><span class="label">[176]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 259.</p> + + <p><a id="Footnote_177" href="#FNanchor_177"><span class="label">[177]</span></a> V. Monin dans <i>Revue d’histoire littéraire de la + France</i>, 1913, p. 669.</p> + + <p><a id="Footnote_178" href="#FNanchor_178"><span class="label">[178]</span></a> «Je trouve, lui écrivait-elle, que vous dépensez trop de + force et de génie à frapper sur trop peu de chose. Vous voulez réformer + l’Eglise et changer le prêtre; moi je ne veux ni de ces prêtres, ni de + cette Eglise.» (Monod, <i>Jules Michelet</i>, p. 353). Sur les opinions + de la grande romancière, v. Wladimir Karénine, <i>George Sand</i>, t. + III, p. 219 sqq.</p> + + <p><a id="Footnote_179" href="#FNanchor_179"><span class="label">[179]</span></a> Génin, <i>Les Jésuites et l’Université</i>, 1844. Il + accepte d’ailleurs la suppression du monopole universitaire, pourvu que + l’Etat conserve la collation des grades, la surveillance des maisons + libres, et chasse les jésuites.</p> + + <p><a id="Footnote_180" href="#FNanchor_180"><span class="label">[180]</span></a> Cette réaction, dit-il, fortifiée, «je ne dirai pas par + la complicité, mais par la complaisance inexplicable du gouvernement, + s’attaque avec une violence inouïe à toutes les institutions où + fleurissent la science et l’enseignement laïques». (14 avril 1845).</p> + + <p><a id="Footnote_181" href="#FNanchor_181"><span class="label">[181]</span></a> Ce cours de 1847 se trouve dans <i>Une année du Collège + de France</i>, avec les leçons préparées et non professées.</p> + + <p><a id="Footnote_182" href="#FNanchor_182"><span class="label">[182]</span></a> <i>Affaires de Rome</i>, p. 302.</p> + + <p><a id="Footnote_183" href="#FNanchor_183"><span class="label">[183]</span></a> «Il y a des miracles quand on y croit, ils disparaissent + quand on n’y croit plus» (p. 64).</p> + + <p><a id="Footnote_184" href="#FNanchor_184"><span class="label">[184]</span></a> P. 96.</p> + + <p><a id="Footnote_185" href="#FNanchor_185"><span class="label">[185]</span></a> «La résistance passive est la résistance du cou à la + hache qui tombe dessus» (p. 181).</p> + + <p><a id="Footnote_186" href="#FNanchor_186"><span class="label">[186]</span></a> V. Boutard, <i>Lamennais</i>, III, p. 361 sqq; Duine, + <i>La Mennais</i>.</p> + + <p><a id="Footnote_187" href="#FNanchor_187"><span class="label">[187]</span></a> <i>Œuvres</i>, III, p. 10.</p> + + <p><a id="Footnote_188" href="#FNanchor_188"><span class="label">[188]</span></a> P. 26.</p> + + <p><a id="Footnote_189" href="#FNanchor_189"><span class="label">[189]</span></a> Proudhon fait une amusante parodie de ce style dans ses + apostrophes à Lamennais, à Genoude, aux abbés fondateurs de cultes, + comme Constant et Châtel, et à l’archevêque de Paris.</p> + + <p><a id="Footnote_190" href="#FNanchor_190"><span class="label">[190]</span></a> P. 29.</p> + + <p><a id="Footnote_191" href="#FNanchor_191"><span class="label">[191]</span></a> «Je ne saurais dire quelle triste et douloureuse + impression produisit d’abord, sur mon cœur le spectacle de cette + agonie. Je voyais un peuple irréligieux avant d’être instruit, un + gouvernement que rien d’éternel, rien d’absolu ne soutenait; une + société pour qui l’ordre était une convention, le vice et la vertu des + idées arbitraires, le passé du genre humain un long mensonge: et cette + situation sans exemple, cet avenir sans providence m’effrayaient. Mais + je me rassurai bientôt en démêlant dans les faits les plus vulgaires, + et les causes secrètes des révolutions religieuses, et les éléments + d’un ordre merveilleux, qui se laissait d’autant moins apercevoir qu’il + était plus près de moi. Alors je me dis que le temps était venu d’aider + au travail de la nature, et de procurer, par tous les moyens que la + raison avoue, la dernière crise de la société» (p. 33).</p> + + <p><a id="Footnote_192" href="#FNanchor_192"><span class="label">[192]</span></a> «Combien elle embellit nos plaisirs et nos fêtes! quel + parfum de poésie elle répandait sur nos moindres actions! Comme elle + sut ennoblir le travail, rendre la douleur légère, humilier l’orgueil + du riche et relever la dignité du pauvre! Que de courages elle échauffa + de ses flammes! que de vertus elle fit éclore! que de dévouements elle + suscita! quel torrent d’amour elle versa au cœur des Thérèse, des + François de Sales, des Vincent de Paul, des Fénelon; et de quel lien + fraternel elle embrassa les peuples, en confondant dans ses traditions + et ses prières les temps, les langues et les races! Avec quelle + tendresse elle consacra notre berceau, et de quelle grandeur elle + accompagna nos derniers instants! Quelle chasteté délicieuse elle mit + entre les époux!... La Religion a créé des types auxquels la science + n’ajoutera rien: heureux si nous apprenons de celle-ci à réaliser en + nous l’idéal que nous a montré la première» (p. 35).</p> + + <p><a id="Footnote_193" href="#FNanchor_193"><span class="label">[193]</span></a> «C’est la mode aujourd’hui de parler à tout propos de + Dieu et de déclamer contre le pape; d’invoquer la Providence et de + bafouer l’Eglise.» (<i>Système des contradictions économiques</i>, I, + p. 326).</p> + + <p><a id="Footnote_194" href="#FNanchor_194"><span class="label">[194]</span></a> Je sais «que l’athéisme pratique doit être désormais + la loi de mon cœur et de ma raison..., que le retour à Dieu par la + religion, la paresse, l’ignorance ou la soumission, est un attentat + contre moi-même.» (<i>ibid.</i>, I, p. 375.)</p> + + <p><a id="Footnote_195" href="#FNanchor_195"><span class="label">[195]</span></a> D’Alton-Shée, <i>Mémoires</i>, II, p. 338.</p> + + <p><a id="Footnote_196" href="#FNanchor_196"><span class="label">[196]</span></a> Il le rappela dans sa lettre à l’archevêque de Paris, en + 1843. L’année précédente déjà il avait signalé l’indifférence du clergé + français devant la critique nouvelle (<i>La controverse nouvelle</i> + dans <i>Œuvres</i>, t. II).</p> + + <p><a id="Footnote_197" href="#FNanchor_197"><span class="label">[197]</span></a> <i>Annuaire</i> de l’Ecole Normale Supérieure, 1902, + notice sur Perrens.</p> + + <p><a id="Footnote_198" href="#FNanchor_198"><span class="label">[198]</span></a> V. ses études de 1843 sur les fées et sur les légendes + pieuses. Michel Bréal a montré que Maury fut vraiment un précurseur. + (Alfred Maury, <i>Croyances et légendes du moyen âge</i>, 1896, + préface.)</p> + + <p><a id="Footnote_199" href="#FNanchor_199"><span class="label">[199]</span></a> <i>Passé et présent</i>, introduction.</p> + + <p><a id="Footnote_200" href="#FNanchor_200"><span class="label">[200]</span></a> V. Cuvillier, <i>L’Atelier</i>, 1914. A Lyon, + par contre, les ouvriers ne pratiquaient plus. (Proudhon, + <i>Correspondance</i>, II, p. 134.)</p> + + <p><a id="Footnote_201" href="#FNanchor_201"><span class="label">[201]</span></a> Jules Simon, <i>Victor Cousin</i>, p. 151. Rappelons + les paroles de Cousin à la Chambre des pairs en 1843: «Je vous affirme + qu’à l’heure où je parle, il ne s’enseigne dans aucun cours du royaume + une seule proposition qui puisse porter atteinte directement ou + indirectement aux principes de la religion catholique, sur laquelle + est fondé l’enseignement non seulement philosophique, mais tout + l’enseignement de l’Université.»</p> + + <p><a id="Footnote_202" href="#FNanchor_202"><span class="label">[202]</span></a> Cet article, paru dans le numéro de mai 1848, a été + réimprimé dans les <i>Questions contemporaines</i>, de Renan.</p> + + <p><a id="Footnote_203" href="#FNanchor_203"><span class="label">[203]</span></a> «Je conçois les orthodoxes, je conçois les incrédules, + mais non les néocatholiques. L’ignorance profonde où l’on est en + France, en dehors du clergé, de l’exégèse biblique et de la théologie, + a seule pu donner naissance à cette école superficielle et pleine de + contradictions.»</p> + + <p><a id="Footnote_204" href="#FNanchor_204"><span class="label">[204]</span></a> Un juriste, Serrigny, parle du parti légitimiste ou + clérical: «ces mots expriment, chez nous, une seule et même idée, tant + est intime le sentiment qui les unit» (15 juillet 1849).</p> + + <p><a id="Footnote_205" href="#FNanchor_205"><span class="label">[205]</span></a> Jacques, <i>Essais de philosophie populaire</i>, + introduction. (<i>Liberté de penser</i>, 18 décembre 1850.)</p> + + <p><a id="Footnote_206" href="#FNanchor_206"><span class="label">[206]</span></a> Jacques (suite), janvier 1851: «Ce sont des hommes que + vous voulez gouverner, et c’est au but que leur nature leur assigne + que vous prétendez les conduire. Commencez donc par comprendre et + cette nature et cette fin, pour y accommoder vos institutions et vos + lois.» La religion nouvelle aura-t-elle des symboles et un culte? «Je + l’ignore; ce que je sais, c’est que cela ne se fait pas par calcul et + ne se règle pas officiellement.» (<i>ibid.</i>)</p> + + <p><a id="Footnote_207" href="#FNanchor_207"><span class="label">[207]</span></a> «Vous voulez, dites-vous, faire connaître la philosophie + au peuple; c’est un noble dessein, auquel nous applaudissons + volontiers. Montrez-la donc non pas humiliée, non pas honteuse + d’elle-même, non pas emmaillotée mais libre, au contraire, mais pleine + de confiance et d’espoir, et marchant, enseignes déployées, à la + conquête de l’avenir.» (15 mars 1849.)</p> + + <p><a id="Footnote_208" href="#FNanchor_208"><span class="label">[208]</span></a> Cousin était remplacé par un membre de la Cour de + Cassation. «Si on humilie la philosophie devant le Code, lui dit + Jacques, ne l’avez-vous pas assez humiliée devant l’éclectisme et + devant la sacristie?» (août 1851.)</p> + + <p><a id="Footnote_209" href="#FNanchor_209"><span class="label">[209]</span></a> 15 juillet 1849 (article reproduit dans les <i>Questions + contemporaines</i>).</p> + + <p><a id="Footnote_210" href="#FNanchor_210"><span class="label">[210]</span></a> L’<i>Univers</i> l’avait attaqué déjà quand il était + simple élève de l’Ecole Normale. Plus tard, professeur à Bourges en + 1843, il écrivait des vers exhortant les prêtres à demeurer silencieux + près du tombeau de leur Eglise:</p> + + <div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent">Silence donc, silence! Aimez la paix et l’ombre,<br> + Suivez votre Dieu mort dans son sépulcre sombre;<br> + Ne vous hasardez plus à la rébellion.<br> + Ce peuple est patient; mais craignez sa colère.<br> + Ne le réveillez pas! ne sortez pas de terre<br> + Entre les griffes du lion!</p> + <p class="right">(<i>Liberté de penser</i>, avril 1851.)</p> + </div> + </div> + + <p><a id="Footnote_211" href="#FNanchor_211"><span class="label">[211]</span></a> Février, avril et juillet 1850.</p> + + <p><a id="Footnote_212" href="#FNanchor_212"><span class="label">[212]</span></a> Mars 1850. Cf. Paul Raphael, <i>L’affaire Emile + Deschanel</i> (<i>La Revue</i>, 1<sup>er</sup> février 1914).</p> + + <p><a id="Footnote_213" href="#FNanchor_213"><span class="label">[213]</span></a> «Oui, qu’on le sache ou non, qu’on le veuille ou non, + qu’on en fasse un titre d’éloge ou de blâme, l’enseignement laïc et + national, malgré mille obstacles et mille entraves, résultant surtout + de l’hypocrisie de ses chefs, cet enseignement, animé d’une âme qui + n’est pas la leur, animé de l’esprit même du pays, a su faire, sous + la Restauration, des libéraux; sous la monarchie de Juillet, des + républicains; sous la République, des socialistes.» (<i>Liberté de + penser</i>, août 1851.)</p> + + <p><a id="Footnote_214" href="#FNanchor_214"><span class="label">[214]</span></a> A propos de l’échec de Taine à l’agrégation, elle + disait: «Il est refusé parce qu’il a dédaigné les faciles déclamations + sur la providence, sur la morale religieuse et sur la nécessité d’un + culte.» (Septembre 1851.) Ces lignes, signées par Amédée Jacques, + étaient du jeune Prévost Paradol. (Taine, <i>Correspondance</i>, I, p. + 127.)</p> + + <p><a id="Footnote_215" href="#FNanchor_215"><span class="label">[215]</span></a> Janvier 1850.</p> + + <p><a id="Footnote_216" href="#FNanchor_216"><span class="label">[216]</span></a> Sarcey, <i>Journal de Jeunesse</i>, pp. 43, 127, + 131-2, 140, 150, et <i>passim</i>. Cf. Georges Weill, <i>Histoire de + l’enseignement secondaire</i>, ch. VI.</p> + + <p><a id="Footnote_217" href="#FNanchor_217"><span class="label">[217]</span></a> Ranc, <i>Souvenirs</i>, p. 68.</p> + + <p><a id="Footnote_218" href="#FNanchor_218"><span class="label">[218]</span></a> Ce livre, <i>L’Avenir de la Science</i>, finissait par + une invocation au Dieu qui avait eu jadis sa foi: «Adieu donc, ô Dieu + de ma jeunesse! Peut-être seras-tu celui de mon lit de mort. Adieu; + quoique tu m’aies trompé, je t’aime encore!»</p> + + <p><a id="Footnote_219" href="#FNanchor_219"><span class="label">[219]</span></a> <i>L’Avenir de la Science</i>, avant-propos.</p> + + <p><a id="Footnote_220" href="#FNanchor_220"><span class="label">[220]</span></a> Ces articles sont réunis dans <i>Conservation, + Révolution et Positivisme</i>.</p> + + <p><a id="Footnote_221" href="#FNanchor_221"><span class="label">[221]</span></a> Lefrançais, <i>Souvenirs d’un révolutionnaire</i>, p. + 96. Arsène Meunier qui avait fait depuis le 24 février une ardente + propagande républicaine, fut frappé, en même temps que Perot et + Lefrançais, par un jugement de 1850 qui leur interdit d’enseigner.</p> + + <p><a id="Footnote_222" href="#FNanchor_222"><span class="label">[222]</span></a> Un préfet arrivant dans un nouveau département s’écria: + «Il faut que je révoque une vingtaine de ces misérables instituteurs.» + (Brouard, <i>Essai d’histoire de l’instruction primaire</i>, p. 80.)</p> + + <p><a id="Footnote_223" href="#FNanchor_223"><span class="label">[223]</span></a> V. Henry Michel, <i>La loi Falloux</i>, 1906.</p> + + <p><a id="Footnote_224" href="#FNanchor_224"><span class="label">[224]</span></a> L’orateur approuve la liberté d’enseignement, mais + avec une surveillance exercée par «l’Etat laïque, purement laïque, + exclusivement laïque.» Le parti clérical a étouffé l’Italie et + l’Espagne; il veut maintenant dominer la France en refoulant le + socialisme. «Il s’imagine que la France sera sauvée quand il aura + combiné, pour la défendre, les hypocrisies sociales avec les + résistances matérielles, et qu’il aura mis un jésuite partout où il n’y + aura pas un gendarme.»</p> + + <p><a id="Footnote_225" href="#FNanchor_225"><span class="label">[225]</span></a> Parmi les rares partisans de la séparation à cette + époque, citons l’économiste Bastiat. Il la désirait à la fois pour des + raisons économiques et pour des raisons religieuses. Il était injuste, + à ses yeux, qu’un citoyen fût obligé de salarier, par ses impôts, des + cultes auxquels il ne croyait pas. Si chaque religion était abandonnée + à la bonne volonté de ses fidèles, la foi renaîtrait, la fusion des + sectes chrétiennes s’accomplirait. «Le sacerdoce serait l’instrument + de la religion, la religion ne serait pas l’instrument du sacerdoce.» + (<i>Œuvres</i>, VII, p. 360. Cf. p. 351.)</p> + + <p><a id="Footnote_226" href="#FNanchor_226"><span class="label">[226]</span></a> «Croyez-vous que ce serait un malheur irréparable pour + votre enfant de naître ainsi à la vie civile dans un sentiment de + concorde, de paix, d’alliance avec tous ses frères?... Nos lèvres ne + peuvent plus que maudire; nos paroles ne servent plus qu’à nous percer + et à nous repaître de nos propres blessures.» Que l’enfant ignore la + haine.</p> + + <p><a id="Footnote_227" href="#FNanchor_227"><span class="label">[227]</span></a> «Que fallait-il pour la mettre à merci? Qu’un évêque + seulement retirât son aumônier.»</p> + + <p><a id="Footnote_228" href="#FNanchor_228"><span class="label">[228]</span></a> Jules Ferry installait en 1882 son successeur au + ministère de l’Instruction publique et lui disait en montrant un livre + de Quinet, peut-être <i>L’enseignement du peuple</i>: «c’est mon + bréviaire». (Henry Michel, <i>Le centenaire d’Edgar Quinet</i>, dans + <i>Revue pédagogique</i>, 1903.)</p> + + <p><a id="Footnote_229" href="#FNanchor_229"><span class="label">[229]</span></a> <i>Univers</i>, 7 janvier 1852.</p> + + <p><a id="Footnote_230" href="#FNanchor_230"><span class="label">[230]</span></a> Ces conférences de 1857 sont réunies dans <i>Le pouvoir + politique chrétien</i>, par Ventura (1858). L’impression fut si + mauvaise que Napoléon III blâma ouvertement le prédicateur. (Bazin, + <i>Mgr Maret</i>, II, p. 87.)</p> + + <p><a id="Footnote_231" href="#FNanchor_231"><span class="label">[231]</span></a> En 1852, le tribunal de commerce de la Seine donna + gain de cause à un libraire qui avait retiré de la circulation un + livre d’histoire religieuse condamné par l’Index; et les catholiques + d’affirmer triomphalement que la juridiction de l’Index était reconnue + désormais en France. (<i>Annales de philosophie chrétienne</i>, t. XLV, + p. 234.)</p> + + <p><a id="Footnote_232" href="#FNanchor_232"><span class="label">[232]</span></a> Cité par Guéroult, <i>Etudes de politique et de + philosophie religieuse</i>, p. 208.</p> + + <p><a id="Footnote_233" href="#FNanchor_233"><span class="label">[233]</span></a> V. Lecanuet, <i>Montalembert</i>, III, p. 88.</p> + + <p><a id="Footnote_234" href="#FNanchor_234"><span class="label">[234]</span></a> V. Georges Weill, <i>Histoire du catholicisme libéral en + France</i>, p. 123.</p> + + <p><a id="Footnote_235" href="#FNanchor_235"><span class="label">[235]</span></a> «Ce n’était donc qu’un masque, vous dira-t-on, que cet + amour de la liberté dont vous vous targuiez, un masque incommodément + porté pendant vingt ans, et que vous avez jeté à la première occasion + favorable!» (<i>Des intérêts catholiques au XIX<sup>e</sup> siècle</i>, 1852). + «S’il éclatait aujourd’hui une nouvelle révolution, on frémit à la + pensée de la rançon qu’aurait à payer le clergé pour la solidarité + illusoire qui a semblé régner pendant quelques années entre l’Eglise + et l’Empire» (discours de Malines).—Senior, <i>Conversations with M. + Thiers, M. Guizot</i>, II, p. 137. «L’Eglise sera la première victime + de la prochaine révolution, et les catholiques descendront à l’état + de <i>parias</i> dont les généreux efforts d’ O’Connell, des auteurs + de la Constitution belge, et des catholiques libéraux de France les + avaient tirés. Ils l’auront <i>voulu</i> et <i>mérité</i>, tel est mon + pronostic» (lettre du 8 mars 1865 à la comtesse Apponyi, dans <i>Revue + des Deux-Mondes</i>, 15 novembre 1913).</p> + + <p><a id="Footnote_236" href="#FNanchor_236"><span class="label">[236]</span></a> V. Georges Weill, <i>ibid.</i>, p. 129.</p> + + <p><a id="Footnote_237" href="#FNanchor_237"><span class="label">[237]</span></a> «Le catholicisme s’expose aux mêmes périls auxquels + l’avait déjà livré Charles X, en mettant l’autel sur le trône. Nous + avons en perspective une réaction semblable à celle qui, en balayant + le trône des Bourbons en 1830, faillit aussi renverser les autels» + (lettre du 14 février 1853, dans Léon Faucher, <i>Biographie et + correspondance</i>, I, p. 330).</p> + + <p><a id="Footnote_238" href="#FNanchor_238"><span class="label">[238]</span></a> Martin Nadaud, <i>Mémoires</i>, p. 370. Cette colère + apparaît dans la phrase d’un grand déclamateur, Michel (de Bourges): + «Puissé-je m’endormir de mon dernier sommeil au bruit des temples + catholiques s’écroulant sous les coups du marteau populaire!» (lettre + à Quinet, citée par Maurice Barrès dans <i>Revue bleue</i>, 21 février + 1914).</p> + + <p><a id="Footnote_239" href="#FNanchor_239"><span class="label">[239]</span></a> V. <i>Lettre sur la situation religieuse et morale + de l’Europe et La Révolution religieuse au XIX<sup>e</sup> siècle</i> + (<i>Œuvres</i>, t. XI), <i>Les Révolutions d’Italie</i> (<i>Œuvres</i>, + IV), <i>Marnix de Sainte-Aldegonde</i> (<i>Œuvres</i>, V).</p> + + <p><a id="Footnote_240" href="#FNanchor_240"><span class="label">[240]</span></a> V. Joseph Reinach dans <i>Revue politique et + parlementaire</i>, févr. 1910.</p> + + <p><a id="Footnote_241" href="#FNanchor_241"><span class="label">[241]</span></a> V. Maurice Bloch, <i>Trois éducateurs alsaciens</i>, + 1911.</p> + + <p><a id="Footnote_242" href="#FNanchor_242"><span class="label">[242]</span></a> <i>Histoire de l’Immaculée-Conception</i>, 1855.</p> + + <p><a id="Footnote_243" href="#FNanchor_243"><span class="label">[243]</span></a> <i>Histoire et religion</i>, p. 123.</p> + + <p><a id="Footnote_244" href="#FNanchor_244"><span class="label">[244]</span></a> <i>Etudes</i>, p. 56.</p> + + <p><a id="Footnote_245" href="#FNanchor_245"><span class="label">[245]</span></a> <i>Etudes</i>, p. 239.</p> + + <p><a id="Footnote_246" href="#FNanchor_246"><span class="label">[246]</span></a> L’évêque de Poitiers, Pie, l’appelle «un des organes les + plus accrédités de l’enfer» (homélie du 22 février 1860).</p> + + <p><a id="Footnote_247" href="#FNanchor_247"><span class="label">[247]</span></a> Jourdan, <i>Un philosophe au coin du feu</i>, ch. XX.</p> + + <p><a id="Footnote_248" href="#FNanchor_248"><span class="label">[248]</span></a> Claveau, <i>Souvenirs politiques et parlementaires</i>, + I, p. 41. Suivant son expression, Jourdan «provoquait Torquemada tous + les matins». (<i>ibid.</i>, p. 107).</p> + + <p><a id="Footnote_249" href="#FNanchor_249"><span class="label">[249]</span></a> Renan, <i>Feuilles détachées</i>, p. 129.</p> + + <p><a id="Footnote_250" href="#FNanchor_250"><span class="label">[250]</span></a> <i>Œuvres complètes</i>, II, p. 303. Lui aussi prévoyait + une crise antireligieuse. «On peut s’attendre, écrivait-il en 1854, + à la prochaine résurrection du colonel Touquet, et les éditions de + Voltaire au plus juste prix iront préparer jusqu’au fond des campagnes + une réaction terrible d’impiété» (<i>ibid.</i>, II, p. 126). «Il est + évident, disait-il l’année suivante, que l’intolérance des radicaux en + religion amasse chaque jour, dans l’âme de la jeunesse qui pense, des + colères et des haines prêtes à éclater» (<i>ibid.</i>, II, p.163).</p> + + <p><a id="Footnote_251" href="#FNanchor_251"><span class="label">[251]</span></a> «Dans les inquiétudes de notre âme, dans ces douleurs + qui ne veulent pas de consolation, trouvons-nous dans l’Evangile, + et dans l’Evangile seul, le calme après lequel nous soupirons, le + seul baume qui adoucisse des plaies saignantes? alors l’Evangile est + vrai, et la sainteté du Christ prouve sa divinité.» (<i>La liberté + religieuse</i>, préface).</p> + + <p><a id="Footnote_252" href="#FNanchor_252"><span class="label">[252]</span></a> «Partout où l’on croit aux miracles, écrivait Guéroult, + il y a des miracles; partout où l’on n’y croit plus, c’est-à-dire où + ils seraient le plus nécessaires, on n’en voit plus. La Sainte Vierge + fait des apparitions à Lourdes, elle n’en fait pas à Paris; elle se + montre à Bernadette, elle ne se montre pas à l’Académie des Sciences.» + (<i>Etudes</i>, p. 139.)</p> + + <p><a id="Footnote_253" href="#FNanchor_253"><span class="label">[253]</span></a> Delacouture, <i>Le droit canon et le droit naturel dans + l’affaire Mortara</i>, 1858.</p> + + <p><a id="Footnote_254" href="#FNanchor_254"><span class="label">[254]</span></a> <i>Univers</i>, 24 octobre 1858. Guéroult constatait + tristement que le moyen âge a le courage de ses convictions, «tandis + que le dix-neuvième siècle est poltron, légèrement hypocrite, qu’il + s’incline jusqu’à terre devant des dogmes qu’il a désertés dans le fond + de son cœur.» (<i>Etudes</i>, p. 212).</p> + + <p><a id="Footnote_255" href="#FNanchor_255"><span class="label">[255]</span></a> <i>La question romaine</i>, début.</p> + + <p><a id="Footnote_256" href="#FNanchor_256"><span class="label">[256]</span></a> <i>L’Avenir</i>, 11 novembre 1855.</p> + + <p><a id="Footnote_257" href="#FNanchor_257"><span class="label">[257]</span></a> 1<sup>er</sup> juin 1856, Barni, Ulbach, Jozeau traitèrent aussi + dans ce recueil les questions religieuses.</p> + + <p><a id="Footnote_258" href="#FNanchor_258"><span class="label">[258]</span></a> <i>Etudes sur le XVIII<sup>e</sup> siècle</i>, 1855. «J’aime + le dix-huitième siècle: il avait deux qualités françaises, les deux + qualités de la jeunesse: il était aimable et généreux.» (I, p. 506.)</p> + + <p><a id="Footnote_259" href="#FNanchor_259"><span class="label">[259]</span></a> «Je suis rempli à la fois de respect et d’admiration + pour le christianisme, cette doctrine si simple et si profonde, qui + enseigne si clairement l’unité de Dieu et l’immortalité de l’âme, dont + la morale est si pure, si pleine de charité, dont l’autorité sur les + plus grands esprits et sur les foules est si imposante depuis tant de + siècles.» (<i>La liberté de conscience</i>, p. 10.)</p> + + <p><a id="Footnote_260" href="#FNanchor_260"><span class="label">[260]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 236.</p> + + <p><a id="Footnote_261" href="#FNanchor_261"><span class="label">[261]</span></a> C’est «Monsieur Paul» dans <i>Les philosophes classiques + du XIX<sup>e</sup> siècle</i>.</p> + + <p><a id="Footnote_262" href="#FNanchor_262"><span class="label">[262]</span></a> <i>Histoire critique de l’école d’Alexandrie</i>, t. + III, avant-propos.</p> + + <p><a id="Footnote_263" href="#FNanchor_263"><span class="label">[263]</span></a> <i>La Démocratie</i>, l. I, chap. III.</p> + + <p><a id="Footnote_264" href="#FNanchor_264"><span class="label">[264]</span></a> <i>La Révolution sociale démontrée par le coup + d’Etat</i>, 1852.</p> + + <p><a id="Footnote_265" href="#FNanchor_265"><span class="label">[265]</span></a> 9<sup>e</sup> étude, p. 23 sqq.</p> + + <p><a id="Footnote_266" href="#FNanchor_266"><span class="label">[266]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 82 sqq.</p> + + <p><a id="Footnote_267" href="#FNanchor_267"><span class="label">[267]</span></a> «Après trois cents ans d’ironie, nous renierions la + foi de Rabelais, de Voltaire, de Diderot, de Danton, la vieille, + l’inexpugnable foi gauloise! Et pourquoi, grand Dieu! pour une + logomachie américaine» (<i>ibid.</i>, p. 90).</p> + + <p><a id="Footnote_268" href="#FNanchor_268"><span class="label">[268]</span></a> 7<sup>e</sup> étude, p. 90.</p> + + <p><a id="Footnote_269" href="#FNanchor_269"><span class="label">[269]</span></a> «Avec un personnel de 82.000 agents, qui dans vingt ans + aura doublé;</p> + + <p>Avec un revenu de 100 millions, qui triplera;</p> + + <p>Avec le privilège de l’enseignement primaire, l’adultération et la + répression de l’enseignement supérieur, le bâillonnement de la presse, + la censure des livres, le triage des bibliothèques, la corruption du + corps enseignant;</p> + + <p>Avec la connivence de la bourgeoisie et l’appui de 400.000 baïonnettes;</p> + + <p>L’Eglise en vingt ans aura fait de la France émasculée et domptée ce + qu’elle a fait de l’Italie, de l’Espagne, de l’Irlande, ce qu’elle + est en train de faire de la Belgique, une société <i>abêtie</i>; + société composée de prolétaires, de privilégiés et de prêtres, qui, ne + produisant plus de citoyens ni penseurs, destituée de sens moral, armée + seulement contre les libertés du monde, finira par soulever contre elle + l’indignation des races dissidentes, et se faire jeter aux gémonies de + l’histoire.» (5<sup>e</sup> étude, p. 183.)</p> + + <p><a id="Footnote_270" href="#FNanchor_270"><span class="label">[270]</span></a> «La science des religions a tué de nos jours le + libertinage. Le respect philosophique des cultes, le seul que nous + commande la loi de 1819, commence à Dupuis, l’auteur de <i>L’origine + des cultes</i>... De la religion nous reprenons et nous nous assimilons + tout, l’idée, le mythe, le sentiment, l’âme, en un mot: nous ne + laissons à l’Eglise que la lettre morte, la momie». <i>La Justice + poursuivie par l’Eglise.</i> <i>Œuvres</i>, XX, (p. 218-220).</p> + + <p><a id="Footnote_271" href="#FNanchor_271"><span class="label">[271]</span></a> V. la <i>Lettre au peuple</i>, manifeste publié en 1852 + par le groupe de la «Commune révolutionnaire», à Londres; c’est l’œuvre + de Félix Pyat.</p> + + <p><a id="Footnote_272" href="#FNanchor_272"><span class="label">[272]</span></a> Il énumère les difficultés de la séparation: que + deviendront les édifices religieux? Comment pourra s’organiser le + paiement du culte par les fidèles? Ne vaut-il pas mieux conserver le + Concordat qu’émanciper une association formidable, dans un pays où il + n’y a pas d’association, que donner la pleine liberté de son action + au «seul pouvoir en France qui n’émane pas du pouvoir central». Et + voici la conclusion: «Dans un Etat libre, il faut donner la liberté au + clergé; dans un Etat où les libertés fondamentales n’existent pas, la + lutte étant trop inégale, il faut s’en tenir à un concordat, le faire + le meilleur possible..., et tenir la main à ce qu’il soit exécuté + strictement» (<i>La liberté de conscience</i>, introduction).</p> + + <p><a id="Footnote_273" href="#FNanchor_273"><span class="label">[273]</span></a> «Il n’est aucun peuple qui soit aussi bien préparé à la + séparation de l’Eglise et de l’État» (<i>La liberté religieuse</i>, p. + 71).</p> + + <p><a id="Footnote_274" href="#FNanchor_274"><span class="label">[274]</span></a> <i>Ibid.</i>, préface.</p> + + <p><a id="Footnote_275" href="#FNanchor_275"><span class="label">[275]</span></a> «Tout système religieux, si imparfait qu’il puisse + être, qui élève les regards de l’homme hors de ce monde et qui lui + montre en dehors de ce monde quelque chose à adorer, rend service à la + dignité humaine et diminue d’autant nos chances d’abaissement.» (<i>Du + protestantisme en France</i>, introduction, p. <span class="smcap80">XXXIII</span>).</p> + + <p><a id="Footnote_276" href="#FNanchor_276"><span class="label">[276]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. <span class="smcap80">XXII</span>.</p> + + <p><a id="Footnote_277" href="#FNanchor_277"><span class="label">[277]</span></a> Patrice Larroque, par exemple, accusé par + l’<i>Univers</i> d’être un disciple de Strauss, fit dans sa réponse un + grand éloge de l’écrivain allemand (v. Georges Weill, article cité).</p> + + <p><a id="Footnote_278" href="#FNanchor_278"><span class="label">[278]</span></a> Sarcey, <i>Journal de jeunesse</i>, p. 125. + Taine écrivait sur lui un peu plus tard: «Le plaisir de battre + les catholiques en ferait pour six mois un bénédictin». + (<i>Correspondance</i>, I, p. 154).</p> + + <p><a id="Footnote_279" href="#FNanchor_279"><span class="label">[279]</span></a> Colani disait dans le prospectus de la revue: «Nous + ne concevons point de théologie en dehors d’une exégèse sincèrement + désintéressée, d’une parfaite indépendance dans la critique des + textes, des récits et des enseignements de la Bible, en dehors enfin + d’une dogmatique basée, non sur une autorité quelconque, mais sur une + démonstration intrinsèque.»</p> + + <p><a id="Footnote_280" href="#FNanchor_280"><span class="label">[280]</span></a> «Ce jour-là, continuait Dollfus, serons-nous encore des + chrétiens? Eh! Qu’importe? Nous serons plus que des chrétiens, nous + serons des hommes... Il y aura dans cette civilisation des éléments + chrétiens qui feront corps à jamais avec elle, mais le christianisme, + en tant que religion stricte et maîtrisant le genre humain au nom d’une + autorité surnaturelle, ce christianisme-là, j’ose le dire, l’avenir ne + le connaîtra plus.» (<i>Revue germanique</i>, novembre 1860).</p> + + <p><a id="Footnote_281" href="#FNanchor_281"><span class="label">[281]</span></a> Nefftzer, <i>Œuvres</i>, p. 302.</p> + + <p><a id="Footnote_282" href="#FNanchor_282"><span class="label">[282]</span></a> Mai 1858.</p> + + <p><a id="Footnote_283" href="#FNanchor_283"><span class="label">[283]</span></a> «L’Etat, disait Dollfus, n’a qu’un rôle, celui de la + non-intervention... La séparation absolue des cultes et de l’Etat est + le seul chemin qui nous conduira hors du labyrinthe.» (15 avril 1861).</p> + + <p><a id="Footnote_284" href="#FNanchor_284"><span class="label">[284]</span></a> Nefftzer constatait, à propos de Schleiermacher, combien + il est difficile à un Français de comprendre «qu’une entière liberté + philosophique et la hardiesse la moins contenue de l’esprit se puissent + allier naturellement au sentiment religieux le plus profond et le plus + efficace» (<i>Revue germanique</i>, mai 1859).</p> + + <p><a id="Footnote_285" href="#FNanchor_285"><span class="label">[285]</span></a> <i>Revue de Paris</i>, décembre 1856 et juin 1857. Ces + articles parurent ensuite en volume.</p> + + <p><a id="Footnote_286" href="#FNanchor_286"><span class="label">[286]</span></a> Rappelant qu’il avait été élevé par la plus pieuse des + mères, il ajoutait: «Si nous devons, après que nous serons passés de + cette vie à une vie supérieure, savoir quelque chose de ce qui continue + d’avoir lieu sur ce globe, je suis bien sûr que, du séjour actuel de + son immortalité, cette mère vénérée sourit à mes efforts.» (I, p. 26).</p> + + <p><a id="Footnote_287" href="#FNanchor_287"><span class="label">[287]</span></a> Tel est le dogme de la présence réelle. «Qu’un homme, + que des millions d’hommes puissent à la fois, non seulement manger et + boire tout le corps et tout le sang de Jésus-Christ, mais <i>manger + et boire Dieu</i>, qui se trouve ainsi à la fois dans une infinité + d’estomacs différents, et sans être pour cela multiplié! Quand on admet + de pareilles choses, reculera-t-on devant quoi que ce soit, et a-t-on + bonne grâce à rire, par exemple, du Dalaï-Lama et de ses adorateurs?» + (I, p. 241).</p> + + <p><a id="Footnote_288" href="#FNanchor_288"><span class="label">[288]</span></a> L’ouvrage fut saisi et faillit être poursuivi; mais + le moment où il parut, après la guerre d’Italie, était favorable + aux audaces de l’esprit laïque, et Larroque échappa aux peines qui, + l’année précédente, avaient frappé Vacherot et Proudhon. Le livre fut + lu, puisqu’il arrivait en 1864 à une troisième édition. Il faut le + compléter par de nombreuses lettres polémiques, réunies plus tard dans + le dernier livre de Larroque, <i>Religion et politique</i> (1878).</p> + + <p><a id="Footnote_289" href="#FNanchor_289"><span class="label">[289]</span></a> <i>Etudes d’histoire religieuse</i>.</p> + + <p><a id="Footnote_290" href="#FNanchor_290"><span class="label">[290]</span></a> <i>Ibid.</i></p> + + <p><a id="Footnote_291" href="#FNanchor_291"><span class="label">[291]</span></a> «L’élévation intellectuelle sera toujours le fait + d’un petit nombre; pourvu que ce petit nombre puisse se développer + librement, il s’occupera peu de la manière dont le reste proportionne + Dieu à sa hauteur.» (<i>Etudes d’histoire religieuse</i>, préface).</p> + + <p><a id="Footnote_292" href="#FNanchor_292"><span class="label">[292]</span></a> «La religion fait assez de bien dans le monde pour qu’on + puisse lui passer quelques idées étroites et un peu de mauvais style.» + (<i>Essais de morale et de critique</i>, préface).</p> + + <p><a id="Footnote_293" href="#FNanchor_293"><span class="label">[293]</span></a> «Je lui voudrais un peu de la modération, de la + réserve, je dirais presque de la timidité que portait M. Burnouf en de + semblables recherches.» (<i>La liberté religieuse</i>, pp. 292 et 305).</p> + + <p><a id="Footnote_294" href="#FNanchor_294"><span class="label">[294]</span></a> «Philologue instruit, historien plein de sagacité, + publiciste remarquable, M. Renan est, dans la nouvelle génération, + dans celle, j’entends, qui paraît sur la scène vers 1850, l’écrivain + qui promet le plus, et qui, jusqu’ici, a le mieux tenu ses promesses» + (article de 1859 dans <i>Mélanges de critique religieuse</i>, p. 522).</p> + + <p><a id="Footnote_295" href="#FNanchor_295"><span class="label">[295]</span></a> V. sa conversation avec Taine et Berthelot, dans + <i>Correspondance</i> de Taine, II, p. 242.</p> + + <p><a id="Footnote_296" href="#FNanchor_296"><span class="label">[296]</span></a> Un prêtre au courant des études allemandes, le futur + cardinal Meignan, avait dès 1859 averti ses coreligionnaires des + progrès accomplis par la critique biblique, de la nécessité d’y + répondre par des travaux approfondis (V. Georges Weill, <i>Histoire + du catholicisme libéral</i>, p. 157). On trouvera une liste des + publications suscitées par la <i>Vie de Jésus</i> dans un appendice du + livre d’Albert Schweitzer, <i>Von Reimarus zu Wrede</i>.</p> + + <p><a id="Footnote_297" href="#FNanchor_297"><span class="label">[297]</span></a> 1<sup>er</sup> décembre 1863. Nefftzer avait déjà fait l’éloge + du livre (1<sup>er</sup> septembre 1863).</p> + + <p><a id="Footnote_298" href="#FNanchor_298"><span class="label">[298]</span></a> V. Larroque, <i>Opinion des déistes nationalistes sur la + Vie de Jésus, selon M. Renan</i>, 1863; Réville, <i>La Vie de Jésus de + M. Renan</i>, 1864.</p> + + <p><a id="Footnote_299" href="#FNanchor_299"><span class="label">[299]</span></a> <i>Revue des Deux-Mondes</i>, 1<sup>er</sup> août 1863. + L’article fit scandale parmi les abonnés, au point que la Revue dut + adopter une attitude moins radicale.</p> + + <p><a id="Footnote_300" href="#FNanchor_300"><span class="label">[300]</span></a> Scherer, <i>Mélanges d’histoire religieuse</i>, p. 69. + Dans un autre article, écrit trois mois plus tard, Scherer énumérait + les injures accumulées contre l’auteur, et montrait une fois de plus la + nouveauté de l’œuvre qui «a fait passer la vie de Jésus du domaine de + la controverse à celui de la narration, du terrain de la théologie à + celui de l’histoire.» (<i>ibid.</i>, p. 131).</p> + + <p><a id="Footnote_301" href="#FNanchor_301"><span class="label">[301]</span></a> «Souvent, en voyant tant de naïveté, une si pieuse + assurance, une colère partant si franchement de si belles et si bonnes + âmes, j’ai dit comme Jean Huss, à la vue d’une vieille femme qui suait + pour apporter un fagot à son bûcher: <i lang="la">O sancta simplicitas!</i>» Cf. + la préface de la treizième édition de la <i>Vie de Jésus</i>.</p> + + <p><a id="Footnote_302" href="#FNanchor_302"><span class="label">[302]</span></a> V. la notice de Paul Janet sur lui dans l’<i>Annuaire + de l’Ecole Normale Supérieure</i>, 1898. Mal vu du gouvernement, la + publication de son livre le fit envoyer en disgrâce, une fois de plus, + du lycée de Strasbourg à celui de Pau.</p> + + <p><a id="Footnote_303" href="#FNanchor_303"><span class="label">[303]</span></a> <i>Histoire des idées morales</i>, préface.</p> + + <p><a id="Footnote_304" href="#FNanchor_304"><span class="label">[304]</span></a> <i>Le christianisme et ses origines</i>, préface. Cette + préface, écrite avant la guerre de 1870, fut publiée sans changements + l’année suivante. «Le double crime du christianisme, dit Havet, a été + de mettre la guerre, d’une part, dans l’intérieur même de l’homme, + par la violence faite à la nature; d’autre part, dans la société + humaine, entre les élus et les réprouvés. Le premier de ces torts est + aussi celui de la morale platonique et stoïque; le second est plus + particulièrement celui de l’Eglise.»</p> + + <p><a id="Footnote_305" href="#FNanchor_305"><span class="label">[305]</span></a> Boucher de Perthes, <i>Sous dix rois</i>, VI, 128, 167, + 436; VIII, 436 et <i>passim</i>.</p> + + <p><a id="Footnote_306" href="#FNanchor_306"><span class="label">[306]</span></a> <i>Id.</i>, <i>De la création</i>, 1841.</p> + + <p><a id="Footnote_307" href="#FNanchor_307"><span class="label">[307]</span></a> V. son discours à la Société impériale d’émulation, le 7 + juin 1860.</p> + + <p><a id="Footnote_308" href="#FNanchor_308"><span class="label">[308]</span></a> «Le prophète galiléen vint mêler à beaucoup de rêveries + orientales quelques préceptes moraux que d’autres avaient enseignés + dès longtemps, du moins en ce qu’ils renferment d’incontestablement + vrai, juste et bon, et qu’il eut seulement le mérite d’exprimer sous + une forme originale, symbolique et populaire, à laquelle son éloquence + persuasive donnait une puissance d’entraînement irrésistible.»</p> + + <p><a id="Footnote_309" href="#FNanchor_309"><span class="label">[309]</span></a> «En effet, les théologiens le sentent bien et l’ont + toujours senti: pour que l’humanité ait péché en Adam, il faut + qu’elle soit une entité collective; pour être rédimée par les mérites + d’un seul, comme pour avoir été maudite pour la faute d’un seul, il + faut qu’elle ait, outre la vie individuelle de chaque être, une vie + spécifique, en quelque sorte substantielle, bien définie et exactement + limitée, sans lien généalogique avec aucune espèce antécédente.»</p> + + <p><a id="Footnote_310" href="#FNanchor_310"><span class="label">[310]</span></a> «Au siècle dernier, disait-elle, le seul vrai grand + siècle, on guerroyait ainsi bravement, sans ménagements pour l’erreur, + sans pactiser avec les faiblesses humaines» (avant-propos de la 2<sup>e</sup> + édition).</p> + + <p><a id="Footnote_311" href="#FNanchor_311"><span class="label">[311]</span></a> V. la campagne menée contre Pasteur par Victor Meunier + dans l’<i>Opinion nationale</i>.</p> + + <p><a id="Footnote_312" href="#FNanchor_312"><span class="label">[312]</span></a> <i>Introduction à l’étude de la médecine + expérimentale</i>, p. 387.</p> + + <p><a id="Footnote_313" href="#FNanchor_313"><span class="label">[313]</span></a> <i>Ibid.</i> p. 113.</p> + + <p><a id="Footnote_314" href="#FNanchor_314"><span class="label">[314]</span></a> Barthélemy Saint-Hilaire, <i>M. Victor Cousin</i>, II, + p. 64 sqq.</p> + + <p><a id="Footnote_315" href="#FNanchor_315"><span class="label">[315]</span></a> Ce mélange de politique et de conviction apparaît dans + le langage que tenait Cousin, peu de temps avant sa mort, à son ami + Dubois: «Oui, mon ami, le Dieu de Socrate et de Platon, Jésus, mais + Jésus seul. On doit bien le savoir, et si je suis ici, on viendra à mon + chevet, l’archevêque de Paris, par exemple, qui me veut du bien; je lui + dirai mon affaire, comme je vous la dis là, et il fera ensuite comme il + l’entendra, et il entendra bien, et en homme de sens, j’en suis sûr.» + (Dubois, <i>Cousin, Jouffroy, Damiron</i>, p. 98). Il disait vers le + même temps à son élève Waddington: «Vous savez combien j’ai toujours eu + horreur du radicalisme en politique et en philosophie; comment ne le + condamnerais-je pas dans le domaine de la religion?» (ibid., p. 242).</p> + + <p><a id="Footnote_316" href="#FNanchor_316"><span class="label">[316]</span></a> V. <i>L’Eglise et la société chrétienne</i> (1861) et + les <i>Méditations</i> (1866). Le <i>Syllabus</i> l’irrita, sans lui + faire perdre courage.</p> + + <p><a id="Footnote_317" href="#FNanchor_317"><span class="label">[317]</span></a> V. dans son livre, <i>Mahomet et le Coran</i>, la + préface intitulée «Des devoirs mutuels de la philosophie et de la + religion.»</p> + + <p><a id="Footnote_318" href="#FNanchor_318"><span class="label">[318]</span></a> Il applaudit aux efforts de ceux qui, «fuyant les + doctrines exclusives, absolues, travaillent à rendre possible + l’harmonie des principes et des croyances qui ennoblissent ou consolent + l’humanité.» (<i>Philosophie religieuse</i>, p. 98).</p> + + <p><a id="Footnote_319" href="#FNanchor_319"><span class="label">[319]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 174.</p> + + <p><a id="Footnote_320" href="#FNanchor_320"><span class="label">[320]</span></a> Au dix-huitième siècle, dit-il, «la philosophie manque + souvent de grandeur, et l’esprit humain ne s’est jamais senti si grand. + La doctrine est sans élévation, et les desseins sont sublimes... La + société formée par ces maîtres si décriés aujourd’hui a produit la + noble génération dont nous avons vu s’éteindre les derniers restes. + Ces disciples d’une école tant outragée, où sont donc leurs pareils + en générosité, en indépendance, en désintéressement, en courage?» + (<i>Politique libérale</i>, pp. 80 et 101.)</p> + + <p><a id="Footnote_321" href="#FNanchor_321"><span class="label">[321]</span></a> «Il est bien un peu étonnant qu’on ne puisse jamais + raisonner d’après une édition quelconque des œuvres philosophiques de + certains hommes illustres, sans devoir s’enquérir préalablement si + depuis l’année précédente ils n’ont pas changé d’avis, s’ils n’ont pas + énoncé une nouvelle doctrine, ou repris une doctrine plus ancienne + qu’ils avaient abandonnée.» (<i>Œuvres de Mgr l’évêque de Poitiers</i>, + III, p. 252).</p> + + <p><a id="Footnote_322" href="#FNanchor_322"><span class="label">[322]</span></a> «Jamais une conscience délicate n’acceptera cette + politique, dictée sans doute par des motifs honorables, mais qui sent + le mensonge et l’hypocrisie. Si le christianisme est faux, attaquez-le + franchement, c’est un devoir; si le christianisme est vrai, faites-lui + sa place dans la science et dans la vie» (<i>La liberté religieuse</i>, + préface). Le sévère et clairvoyant ami de Cousin, Dubois, écrivait + aussi dans ses notes: «M. Cousin efface avec le plus grand soin toutes + ses sévérités contre la philosophie écossaise, toutes ses aspirations + aux grands problèmes ontologiques, communs aux religions et à la + philosophie.» (<i>Cousin, Jouffroy, Damiron</i>, p. 93.)</p> + + <p><a id="Footnote_323" href="#FNanchor_323"><span class="label">[323]</span></a> Guéroult, <i>Etudes</i>, p. 54 sqq.</p> + + <p><a id="Footnote_324" href="#FNanchor_324"><span class="label">[324]</span></a> <i>Essais de morale et de critique.</i> Renan voit + dans Cousin le représentant de son époque: «L’idée d’une science + indépendante, supérieure ou, si l’on veut, étrangère à la politique, + n’est pas le fait de la génération à laquelle appartient M. Cousin.»</p> + + <p><a id="Footnote_325" href="#FNanchor_325"><span class="label">[325]</span></a> Taine, <i>Correspondance</i>, I, p. 138.</p> + + <p><a id="Footnote_326" href="#FNanchor_326"><span class="label">[326]</span></a> <i>Ibid.</i>, I, p. 147.</p> + + <p><a id="Footnote_327" href="#FNanchor_327"><span class="label">[327]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 203.</p> + + <p><a id="Footnote_328" href="#FNanchor_328"><span class="label">[328]</span></a> <i>Ibid.</i>, pp. 237 et 259.</p> + + <p><a id="Footnote_329" href="#FNanchor_329"><span class="label">[329]</span></a> Cette philosophie, dit encore Taine, «est restée dans + un coin, amie de la littérature, divorcée des sciences, au lieu + d’être, comme les philosophies précédentes, la science gouvernante et + rénovatrice» (p. 293). Elle ne ressemble pas à un grand fleuve: «c’est + une baignoire bien propre, bien reposée et bien tiède, où les pères, + par précaution de santé, mettent leurs enfants» (p. 311).</p> + + <p><a id="Footnote_330" href="#FNanchor_330"><span class="label">[330]</span></a> P. 313.</p> + + <p><a id="Footnote_331" href="#FNanchor_331"><span class="label">[331]</span></a> Sarcey a vivement décrit l’effet causé par ce livre + révolutionnaire: «Vous n’imaginez pas l’émoi que causa dans toute + l’Université ce coup de pied donné au travers de la philosophie + officielle de Cousin par un jeune iconoclaste, audacieux, impertinent + et grave. C’est de là que date l’influence que Taine a prise sur toute + la jeune génération» (cité par Giraud, <i>Essai sur Taine</i>, p. 50).</p> + + <p><a id="Footnote_332" href="#FNanchor_332"><span class="label">[332]</span></a> Lettre à Cornélis de Witt, gendre de Guizot: «Dire, + comme M. Guizot, que l’homme a été créé tout d’un coup complet, à la + vérité par miracle, c’est, à mon sens, contredire toutes les analogies, + et dans les sciences positives on ne procède que par analogie. Le + corps du premier homme se composait, j’imagine, comme le nôtre, de + carbone, d’oxygène, d’azote, d’hydrogène, de phosphates, etc. Il faut + bien admettre que les éléments se trouvaient dans le milieu ambiant, + à moins de prétendre qu’ils ont été tout d’un coup surajoutés à la + matière ou descendus d’en haut dans une cloche. Représentons-nous alors + l’événement, tel qu’il a dû se passer. Il a donc fallu que tout d’un + coup, comme par un coup de baguette magique, ces divers éléments se + soient rapprochés, combinés, proportionnés, que les tissus, les organes + se soient construits, disposés, balancés, etc.» (<i>Correspondance</i>, + II, p. 313).</p> + + <p><a id="Footnote_333" href="#FNanchor_333"><span class="label">[333]</span></a> Cité par Giraud, p. 187.</p> + + <p><a id="Footnote_334" href="#FNanchor_334"><span class="label">[334]</span></a> Vers 1835, il disait à Hauréau, qui l’interrogeait sur + l’immortalité de l’âme: «Je ne parle jamais des choses qui me sont + inconnues» (Hauréau, <i>Notice sur Littré dans Histoire littéraire de + la France</i>, t. XXIX).</p> + + <p><a id="Footnote_335" href="#FNanchor_335"><span class="label">[335]</span></a> Préface de la 2<sup>e</sup> édition de la traduction de + Strauss. Le morceau fut cité avec éloges par Renan (<i>Questions + contemporaines</i>, p. 221).</p> + + <p><a id="Footnote_336" href="#FNanchor_336"><span class="label">[336]</span></a> Montalembert souligne le mot, comme un terme nouveau, + lorsqu’il parle, dans son discours de Malines, du despotisme + <i>clérical</i> de Ferdinand VII en Espagne. Sainte-Beuve également, + dans un article de 1863, souligne deux fois lorsqu’il parle du parti + <i>clérical</i>, et de la difficulté de l’atteindre, «en respectant, + comme il convient, le religieux en lui et en n’attaquant que le + <i>clérical</i>» (<i>Nouveaux Lundis</i>, IV, p. 431). La même année + l’évêque de Poitiers disait dans une homélie: «Après tant d’autres + appellations outrageuses à l’égard des hommes de foi, des hommes de + bien, la suprême injure aujourd’hui, c’est de les qualifier du nom de + <i>cléricaux</i>» (<i>Œuvres</i>, V, p. 8). C’est le 19 mai 1868 que + Sainte-Beuve, parlant au Sénat du parti clérical, fut interrompu par + Donnet qui lui dit: «Pourquoi donc, deux fois à cette tribune, ce mot + de <i>cléricaux</i>?»</p> + + <p><a id="Footnote_337" href="#FNanchor_337"><span class="label">[337]</span></a> 18 et 23 novembre 1859, 15 janvier 1860.</p> + + <p><a id="Footnote_338" href="#FNanchor_338"><span class="label">[338]</span></a> Guéroult a vigoureusement développé ces idées dans son + introduction aux <i>Lettres d’un libre penseur</i>, de Léon Richer.</p> + + <p><a id="Footnote_339" href="#FNanchor_339"><span class="label">[339]</span></a> Sauvestre. <i>Lettres de province</i>, 1862; <i>Le parti + dévot</i>, 1863. Le tout a paru d’abord en articles dans l’<i>Opinion + nationale</i>.</p> + + <p><a id="Footnote_340" href="#FNanchor_340"><span class="label">[340]</span></a> <i>Les congrégations religieuses</i>, p. 20. Cf. + Sauvestre, <i>Sur les genoux de l’Eglise</i>, 1868.</p> + + <p><a id="Footnote_341" href="#FNanchor_341"><span class="label">[341]</span></a> <i>Instructions secrètes des Jésuites.</i> En dix-huit + mois on vendit 22.000 exemplaires de cette brochure.</p> + + <p><a id="Footnote_342" href="#FNanchor_342"><span class="label">[342]</span></a> On trouve la liste et le détail de ces procès + scandaleux dans <i>Les congrégations religieuses</i>. Ils provoquèrent + une circulaire du Frère Philippe, supérieur général des Frères + des Ecoles chrétiennes (2 mai 1861), qui fit grand bruit. Ces + incidents permettaient à Michelet d’écrire en 1861, dans la préface + d’une nouvelle édition de son livre, <i>Le prêtre, la femme et la + famille</i>: «Je remercie la justice de France qui, dans son beau + réveil, a pris à cœur la défense des mœurs, qui, dans les cent procès + commencés à la fois, fait luire une telle lumière sur la question (du + reste peu obscure) du célibat ecclésiastique».</p> + + <p><a id="Footnote_343" href="#FNanchor_343"><span class="label">[343]</span></a> Levallois, <i>La piété au dix-neuvième siècle</i>, p. + 268.</p> + + <p><a id="Footnote_344" href="#FNanchor_344"><span class="label">[344]</span></a> <i>Id.</i>, <i>Déisme et christianisme</i>, + <i>passim</i>.</p> + + <p><a id="Footnote_345" href="#FNanchor_345"><span class="label">[345]</span></a> <i>Lettres d’un libre penseur à un curé de campagne</i>, + 1868. Ce livre, comme la plupart des ouvrages indiqués précédemment, + est un recueil d’articles publiés d’abord dans l’<i>Opinion + nationale</i>. Léon Richer s’est fait connaître surtout par sa campagne + en faveur du féminisme.</p> + + <p><a id="Footnote_346" href="#FNanchor_346"><span class="label">[346]</span></a> «Vous avez fait du catholicisme la religion de la + peur... Vous régnez beaucoup plus par l’enfer que par le ciel.» (1<sup>re</sup> + série, lettre VII).</p> + + <p><a id="Footnote_347" href="#FNanchor_347"><span class="label">[347]</span></a> V. la profession de foi de l’auteur (1<sup>re</sup> série, + lettre XVII): «J’affirme l’infaillibilité de la raison et la puissance + de la science... Je proclame la religion indéfiniment progressive, + comme la science... Chacun de nous porte son temple en soi; chacun est + son propre prêtre».</p> + + <p><a id="Footnote_348" href="#FNanchor_348"><span class="label">[348]</span></a> V. <i>Revue des études napoléoniennes</i>, 1913, t. II, + p. 286.</p> + + <p><a id="Footnote_349" href="#FNanchor_349"><span class="label">[349]</span></a> <i>Monde maçonnique</i>, novembre 1864. «Le surnaturel + et l’hypothèse, continuait-il, étant réservés et abandonnés aux + inspirations de la conscience individuelle, nous reviendrons + naturellement à l’objet spécial de nos études et de nos recherches: + tout ce qui est démontrable et humain».</p> + + <p><a id="Footnote_350" href="#FNanchor_350"><span class="label">[350]</span></a> V. F. Coignet, <i>Etude sur Massol</i>, 1875. Cf. C. + Coignet, <i>De Kant à Bergson</i>, 1911.</p> + + <p><a id="Footnote_351" href="#FNanchor_351"><span class="label">[351]</span></a> Sur la discussion du Conseil d’Etat relative à ce + projet, v. Marbeau dans <i>Revue des Deux-Mondes</i>, 15 mars 1901.</p> + + <p><a id="Footnote_352" href="#FNanchor_352"><span class="label">[352]</span></a> V. une brochure analysée dans <i>Monde maçonnique</i> + (décembre 1864).</p> + + <p><a id="Footnote_353" href="#FNanchor_353"><span class="label">[353]</span></a> <i>Monde maçonnique</i>, mai 1865. Le convent de 1865 + maintint la formule discutée, mais accorda une légère satisfaction aux + novateurs en ajoutant: «Elle regarde la liberté de conscience comme un + droit propre à chaque homme et n’exclut personne pour ses croyances.» + (<i>ibid</i>, juin 1865).</p> + + <p><a id="Footnote_354" href="#FNanchor_354"><span class="label">[354]</span></a> V. Clamageran, <i>De l’état actuel du protestantisme</i> + (<i>Revue de Paris</i>, janvier 1857); Pécaut, <i>Le Christ et la + conscience</i> (1859), <i>De l’avenir du théisme chrétien</i> (1864); + Buisson, <i>Le christianisme libéral</i> (1864).</p> + + <p><a id="Footnote_355" href="#FNanchor_355"><span class="label">[355]</span></a> <i>Alliance religieuse universelle</i>, 15 avril 1866, + sqq.</p> + + <p><a id="Footnote_356" href="#FNanchor_356"><span class="label">[356]</span></a> <i>Libre Conscience</i>, 24 novembre 1866.</p> + + <p><a id="Footnote_357" href="#FNanchor_357"><span class="label">[357]</span></a> <i>Ibid.</i>, 2 mars 1867 sqq.</p> + + <p><a id="Footnote_358" href="#FNanchor_358"><span class="label">[358]</span></a> <i>Ibid.</i>, 29 décembre 1866 et 5 janvier 1867.</p> + + <p><a id="Footnote_359" href="#FNanchor_359"><span class="label">[359]</span></a> Elle analysa les livres de prêtres démissionnaires, + Esmenjaud (13 avril 1867) et Munier (21 novembre 1867).</p> + + <p><a id="Footnote_360" href="#FNanchor_360"><span class="label">[360]</span></a> <i>Libre Conscience</i>, 29 décembre 1866 sqq. Un + autre collaborateur, Aigues-Sparses, explique pourquoi les déistes + sont obligés de combattre le catholicisme: «Les catholiques sont nos + adversaires actuellement, non pas tant parce qu’ils sont catholiques + que parce qu’ils sont les ennemis avoués de la liberté et de la + tolérance. Leur défaite certaine et définitive, dans un temps plus ou + moins rapproché, les replongera pour nous dans un oubli qui n’aura + d’égal que notre indifférence.» (<i>Libre Conscience</i>, 25 janvier + 1868.)</p> + + <p><a id="Footnote_361" href="#FNanchor_361"><span class="label">[361]</span></a> La <i>Libre Conscience</i> vante la lettre de Jules + Favre à Peyrat sur le matérialisme (4 janvier 1868), et annonce en mai + 1870 l’adhésion de Garibaldi à l’Alliance religieuse universelle.</p> + + <p><a id="Footnote_362" href="#FNanchor_362"><span class="label">[362]</span></a> Citons encore, parmi les défenseurs du déisme, + l’astronome Camille Flammarion. Son livre, <i>Dieu dans la nature</i> + (1867), combat avec une égale vigueur la religion et l’athéisme au nom + de la science.</p> + + <p><a id="Footnote_363" href="#FNanchor_363"><span class="label">[363]</span></a> «Ce qu’il faut, en politique, considérer avant tout, ce + sont les choses de fait; or, quels sont ici les faits? C’est que la + religion tient encore une grande place dans l’âme des peuples; que là + où, sous une influence quelconque, la religion établie vient à faiblir, + il se forme aussitôt des superstitions et des sectes mystiques de toute + sorte; que la transformation de cet état religieux des âmes en un état + purement juridique, moral, esthétique et philosophique, donnant pleine + satisfaction aux consciences et aux aspirations de l’idéal, ne s’est + encore accomplie nulle part; qu’ainsi les gouvernements sont forcés + de vivre, de manœuvrer et de marcher enveloppés soit de religions + autorisées et de sacerdoces payés, soit de sectes indépendantes, + antagoniques, et vis-à-vis d’eux scissionnaires et hostiles...» (<i>La + Fédération et l’unité en Italie</i>, dans <i>Œuvres</i>, XVI, p. 192.)</p> + + <p><a id="Footnote_364" href="#FNanchor_364"><span class="label">[364]</span></a> Deluns-Montaud, <i>La philosophie de Gambetta</i> + (<i>Revue politique et parlementaire</i>, février 1897.)</p> + + <p><a id="Footnote_365" href="#FNanchor_365"><span class="label">[365]</span></a> <i>Candide</i>, 3 mai 1865. «Une trilogie simple et + claire, continuait Suzamel, qui exprime le dévouement, le devoir, + le droit, deviendra l’application de la morale au gouvernement de + l’humanité. Fais à autrui ce que tu voudrais qu’on te fît: c’est + l’idéal. Ne fais à personne ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît: + c’est la justice. Il te sera fait comme tu as fait aux autres: c’est la + loi.»</p> + + <p><a id="Footnote_366" href="#FNanchor_366"><span class="label">[366]</span></a> <i>Candide</i>, 6 mai.</p> + + <p><a id="Footnote_367" href="#FNanchor_367"><span class="label">[367]</span></a> «Osez-vous bien, lui demandait-il, mesurer la puissance + à l’Eternel?» (20 mai).</p> + + <p><a id="Footnote_368" href="#FNanchor_368"><span class="label">[368]</span></a> Parmi ces rédacteurs se trouvait un voltairien spirituel + et agressif, le baron de Ponnat, qui se défendit dans un plaidoyer + mordant quand on le poursuivit pour ses articles (v. <i>Procès de + Candide</i>, 1865). C’est lui qui envoya des lettres de part bordées de + noir à ses amis quand sa fille entra au couvent.</p> + + <p><a id="Footnote_369" href="#FNanchor_369"><span class="label">[369]</span></a> <i>Libre Pensée</i>, 2 février 1867.</p> + + <p><a id="Footnote_370" href="#FNanchor_370"><span class="label">[370]</span></a> 28 octobre 1866.</p> + + <p><a id="Footnote_371" href="#FNanchor_371"><span class="label">[371]</span></a> «Agréez, dit-il, en même temps que cette rectification, + l’assurance de mes sympathies pour le zèle scientifique et la + propagande expérimentale qui vous valent beaucoup d’injures» (6 janvier + 1867).</p> + + <p><a id="Footnote_372" href="#FNanchor_372"><span class="label">[372]</span></a> «Nous devons avoir le courage de notre ignorance, et + consentir à ne pas savoir ce que nous ne pouvons comprendre sans faire + des hypothèses qui renversent toutes les lois naturelles» (30 décembre + 1866).</p> + + <p><a id="Footnote_373" href="#FNanchor_373"><span class="label">[373]</span></a> 20 janvier 1867. Tridon surtout a développé ce parallèle + dans son livre, <i>Du molochisme juif</i> (1884).</p> + + <p><a id="Footnote_374" href="#FNanchor_374"><span class="label">[374]</span></a> 20 janvier 1867. Cet article, et d’autres aussi + virulents, sont de Regnard.</p> + + <p><a id="Footnote_375" href="#FNanchor_375"><span class="label">[375]</span></a> Sur son talent, v. Lyon-Caen, <i>Souvenirs du jeune + âge</i>, 1912, p. 110.</p> + + <p><a id="Footnote_376" href="#FNanchor_376"><span class="label">[376]</span></a> Cité par M<sup>me</sup> Edgar Quinet, <i>Mémoires d’exil</i>, + II, p. 434.</p> + + <p><a id="Footnote_377" href="#FNanchor_377"><span class="label">[377]</span></a> Sur sa correspondance avec Buloz, qui partageait ses + idées, v. Marie-Louise Pailleron, <i>François Buloz et les écrivains du + second Empire</i>, 1923.</p> + + <p><a id="Footnote_378" href="#FNanchor_378"><span class="label">[378]</span></a> <i>Correspondance</i>, V, p. 164.</p> + + <p><a id="Footnote_379" href="#FNanchor_379"><span class="label">[379]</span></a> <i>Notice biographique sur M. L. Boutteville</i>, 1837.</p> + + <p><a id="Footnote_380" href="#FNanchor_380"><span class="label">[380]</span></a> «Disons-le ici à la louange du clergé français, + à l’honneur de son intelligence, on compte chez lui bien peu de + gallicans.» (p. 172).</p> + + <p><a id="Footnote_381" href="#FNanchor_381"><span class="label">[381]</span></a> Ce livre fit perdre à Boutteville sa place de professeur + à Sainte-Barbe. Il écrivit quand même une réponse <i>à L’athéisme et + le péril social</i>, de Dupanloup. Il travaillait à fonder une école + secondaire libre, où sa morale serait enseignée, quand la guerre de + 1870 arriva et hâta sa fin. Vacherot prononça une allocution émue sur + sa tombe.</p> + + <p><a id="Footnote_382" href="#FNanchor_382"><span class="label">[382]</span></a> N<sup>o</sup> 1, 6 août 1865.</p> + + <p><a id="Footnote_383" href="#FNanchor_383"><span class="label">[383]</span></a> 27 août 1865.</p> + + <p><a id="Footnote_384" href="#FNanchor_384"><span class="label">[384]</span></a> 10-31 décembre 1865.</p> + + <p><a id="Footnote_385" href="#FNanchor_385"><span class="label">[385]</span></a> 3 et 17 mai 1868.</p> + + <p><a id="Footnote_386" href="#FNanchor_386"><span class="label">[386]</span></a> 1<sup>er</sup> août 1869.</p> + + <p><a id="Footnote_387" href="#FNanchor_387"><span class="label">[387]</span></a> Elle cita, par exemple, cet extrait d’un mandement de + l’évêque de Nîmes: «Il est évident qu’avec cette morale, qui détruit la + notion du bien et du mal absolu, on est autorisé, chaque fois qu’on le + veut, à égorger les rois. Une conscience absurde pourra considérer cet + acte comme un forfait; mais une conscience <i>intelligente</i> se dira: + c’est bien, et ce sera bien sans que personne ait le droit de prétendre + le contraire.» (15 septembre 1867).</p> + + <p><a id="Footnote_388" href="#FNanchor_388"><span class="label">[388]</span></a> 6 août 1865.</p> + + <p><a id="Footnote_389" href="#FNanchor_389"><span class="label">[389]</span></a> Massol dit à propos d’un de ces novateurs, Fauvety: + «C’est un fils de la génération de 1830, de la famille des Jean + Reynaud et des Pierre Leroux, toujours à la recherche de cette pierre + philosophale qu’on appelle religion scientifique, comme si une religion + dont on a le secret et où l’on a mis sa main d’homme pouvait jamais + être une religion.» (19 novembre 1865).</p> + + <p><a id="Footnote_390" href="#FNanchor_390"><span class="label">[390]</span></a> <i>Manuel de philosophie moderne</i>, 1842.</p> + + <p><a id="Footnote_391" href="#FNanchor_391"><span class="label">[391]</span></a> Article cité par Giraud, <i>Essai sur Taine</i>, p. 244.</p> + + <p><a id="Footnote_392" href="#FNanchor_392"><span class="label">[392]</span></a> Claveau, <i>Souvenirs</i>, I, pp. 63 et 104. «Le + chrétien, dit Claveau, sauvait le républicain».</p> + + <p><a id="Footnote_393" href="#FNanchor_393"><span class="label">[393]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 105.</p> + + <p><a id="Footnote_394" href="#FNanchor_394"><span class="label">[394]</span></a> «Il n’y a de choix pour les catholiques qu’entre ces + deux conditions: ou bien répudier toute alliance avec le pouvoir + temporel qui leur impose des concessions si contraires à l’essence de + la religion, ou bien avouer que la religion n’est plus à leurs yeux + qu’un moyen de police». Jules Simon a réimprimé ce discours dans <i>La + politique radicale</i>.—Un jeune catholique, Léon Lefebure, avait + présenté en 1864 à la conférence Molé un projet de séparation, mais + sans trouver d’écho parmi ses coreligionnaires (Kannengieser, <i>Léon + Lefebure</i>, 1912, p. 311).</p> + + <p><a id="Footnote_395" href="#FNanchor_395"><span class="label">[395]</span></a> <i>Lettres à M. Panizzi</i>, I, 53, 78, 109, 156; II, + 15, 94, 254, et <i>passim</i>.</p> + + <p><a id="Footnote_396" href="#FNanchor_396"><span class="label">[396]</span></a> V. <i>Nouveaux Lundis</i>, V, article sur Littré: + «Le cœur se révolte à penser que c’est cet homme-là, la droiture et + la vertu même, une âme en qui jamais une idée mauvaise ou douteuse + n’a pénétré, que c’est lui qu’on est allé choisir tout exprès + pour le dénoncer à tous les pères de famille de France comme un + type d’immoralité.» (p. 217). Cf. articles sur Renan (<i>Nouveaux + Lundis</i>, VI), sur Taine (<i>ibid.</i>, VIII).</p> + + <p><a id="Footnote_397" href="#FNanchor_397"><span class="label">[397]</span></a> <i>Nouveaux Lundis</i>, IV, p. 432.</p> + + <p><a id="Footnote_398" href="#FNanchor_398"><span class="label">[398]</span></a> Séance du 29 mars 1867.</p> + + <p><a id="Footnote_399" href="#FNanchor_399"><span class="label">[399]</span></a> Séance du 25 juin 1867. Il rappela que l’Empire avait sa + gauche comme sa droite, et pria les sénateurs d’éviter «un accord aussi + surprenant contre cette classe plus ou moins nombreuse qu’on n’appelle + plus qu’en se signant les <i>libres penseurs</i>, et dont tout le crime + consiste à chercher à se rendre compte en matière de doctrines».</p> + + <p><a id="Footnote_400" href="#FNanchor_400"><span class="label">[400]</span></a> Séance du 19 mai 1868.</p> + + <p><a id="Footnote_401" href="#FNanchor_401"><span class="label">[401]</span></a> «Dans le langage officiel, tout le monde fait semblant, + fait profession extérieure de croire, tandis que la grande majorité du + dehors avance pourtant (bien lentement, il est vrai), dans ce qu’on + peut appeler le sens commun... Mais il est d’habitude (je dirai même de + mode) d’injurier cette disposition d’esprit dans toutes les réunions, + les solennités publiques, de la dépeindre comme un malheur, comme une + infériorité morale déplorable».</p> + + <p><a id="Footnote_402" href="#FNanchor_402"><span class="label">[402]</span></a> «La disposition vraie d’un gouvernement dans ces sortes + de questions devrait être une équitable et suprême indifférence, une + impartialité supérieure et inclinant plutôt à la bienveillance envers + tous, de manière toutefois à maintenir et à réserver les libertés et + les droits de chacun».</p> + + <p><a id="Footnote_403" href="#FNanchor_403"><span class="label">[403]</span></a> V. Claveau, <i>Souvenirs</i>, I, pp. 228 sqq. Cf. Ernest + Lavisse, <i>Victor Duruy</i>, p. 119. Le discours de Sainte-Beuve + eut un grand retentissement au quartier latin et lui valut les + félicitations collectives des élèves de l’Ecole Normale.</p> + + <p><a id="Footnote_404" href="#FNanchor_404"><span class="label">[404]</span></a> Duruy, <i>Notes et souvenirs</i>, 1901. Taine, dans un + article de 1862, comparait les manuels d’histoire de Duruy aux livres + publiés par la librairie catholique de Mame, et faisait ressortir la + différence des deux systèmes d’éducation (cité par Giraud, <i>Essai sur + Taine</i>, p. 230).</p> + + <p><a id="Footnote_405" href="#FNanchor_405"><span class="label">[405]</span></a> Le <i>Moniteur</i> publia le rapport où il arrivait + à cette conclusion, puis inséra, le lendemain, une note disant que + c’était seulement l’opinion personnelle d’un ministre (6 et 7 mars + 1865). D’ailleurs des anticléricaux déclarés, comme About, furent + longtemps hostiles à l’obligation et même à la gratuité (v. About, + <i>Le progrès</i>, p. 375 sqq.).</p> + + <p><a id="Footnote_406" href="#FNanchor_406"><span class="label">[406]</span></a> Cette parole stupéfia le Corps Législatif. «Une immense + clameur lui répondit, que n’ont pas oubliée ceux qui l’ont entendue». + (Claveau, <i>Souvenirs</i>, I, p. 150).</p> + + <p><a id="Footnote_407" href="#FNanchor_407"><span class="label">[407]</span></a> Il y avait un petit groupe de gallicans d’extrême gauche + qui, dirigé par Bordas-Demoulin, avait lutté pendant vingt ans contre + l’ultramontanisme sans vouloir se séparer de l’Eglise. Le principal + écrivain de ce groupe, François Huet, acheva son évolution après le + <i>Syllabus</i> et préféra, comme il le dit, «la pleine indépendance + de la raison, affranchie de tout dogmatisme, de toute attache + surnaturelle» (<i>La révolution religieuse au dix-neuvième siècle</i>, + préface). V. sur lui l’introduction de Pidoux à son livre posthume, + <i>La révolution philosophique au dix-neuvième siècle</i>.</p> + + <p><a id="Footnote_408" href="#FNanchor_408"><span class="label">[408]</span></a> Blanqui, <i>Critique sociale</i>, I, p. 183: «Le mot + d’ordre de la prochaine trahison sera: Suppression du budget des + cultes, séparation de l’Eglise et de l’Etat».</p> + + <p><a id="Footnote_409" href="#FNanchor_409"><span class="label">[409]</span></a> <i>La religion</i>, avant-propos.</p> + + <p><a id="Footnote_410" href="#FNanchor_410"><span class="label">[410]</span></a> «Au savant qui demande qu’on lui résolve la + contradiction d’un texte, ou qu’on lui en éclaircisse le sens, on + répond que tout se tient dans le monument sur lequel repose la foi des + peuples, et qu’une pierre qu’on en détache peut faire crouler l’édifice + entier. Au philosophe qui ne peut accorder un dogme avec sa raison ou + sa conscience, on réplique en montrant les grandes œuvres morales et + sociales de la religion. La critique entend tout cela et passe outre, + uniquement occupée à combler ses lacunes, à rectifier ses erreurs.» (p. + 130).</p> + + <p><a id="Footnote_411" href="#FNanchor_411"><span class="label">[411]</span></a> P. 245.</p> + + <p><a id="Footnote_412" href="#FNanchor_412"><span class="label">[412]</span></a> «Il est un signe infaillible auquel on reconnaît qu’une + religion est en décadence ou en progrès: ce n’est pas précisément le + nombre plus ou moins grand d’adeptes qu’elle gagne ou qu’elle perd, + mais bien la qualité intellectuelle et sociale de ceux qui s’y rallient + ou s’en détachent.» (p. 354).</p> + + <p><a id="Footnote_413" href="#FNanchor_413"><span class="label">[413]</span></a> P. 410. Il y a, dit Vacherot, des savants qui sont + croyants, mais ceux-là n’hésitent pas, dès que la science est en jeu, à + conserver l’indépendance de leur raison.</p> + + <p><a id="Footnote_414" href="#FNanchor_414"><span class="label">[414]</span></a> «Il faut voir avec quelle simplicité de logique, avec + quelle tranquillité de conscience, ces classes tranchent les questions + que l’érudition, la critique, la philosophie de nos historiens et de + nos savants ont tant de peine à dénouer.» (p. 411).</p> + + <p><a id="Footnote_415" href="#FNanchor_415"><span class="label">[415]</span></a> On peut rapprocher des observations de Vacherot le + tableau tracé par un ancien ouvrier, Corbon (<i>Le secret du peuple de + Paris</i>, 1863). D’après lui, l’élite des ouvriers parisiens a perdu + la foi religieuse et la remplace par un idéal social, par la foi au + progrès.</p> + + <p><a id="Footnote_416" href="#FNanchor_416"><span class="label">[416]</span></a> «Si l’éducation de l’école ne remplace point l’éducation + de l’Eglise, qui devient de plus en plus impuissante, c’en est fait + du sentiment moral, chez le peuple surtout, qui n’a pour guide de + ses impérieux instincts ni les traditions de la famille, ni les + convenances du monde; c’en est fait de l’avenir des sociétés modernes + qui retourneront à la barbarie, par le chemin d’une civilisation toute + matérielle.» (p. 437).</p> + + <p><a id="Footnote_417" href="#FNanchor_417"><span class="label">[417]</span></a> <i>Souvenirs</i> de Saint-Valry, cités par Hanotaux, + <i>Histoire de la France contemporaine</i>, II, p. 75.</p> + + <p><a id="Footnote_418" href="#FNanchor_418"><span class="label">[418]</span></a> V., par exemple, l’article du fondateur de l’ordre, le + P. d’Alzon, dans le premier numéro de la <i>Revue de l’enseignement + chrétien</i> (mai 1871). «<i lang="la">Delenda Carthago.</i> Il est temps de + savoir quels sont les vrais auteurs de nos défaites; d’où venait + l’enseignement si affaibli de nos officiers en face de la science + incontestable des états-majors prussiens; par quelle formation + pédagogique avaient passé ces paysans qui refusaient le pain à nos + soldats, trouvant habile de le réserver pour l’envahisseur...; quels + maîtres ont eus les gens de Belleville et quels maîtres ont eus les + marins, les mobiles bretons et les zouaves pontificaux.»</p> + + <p><a id="Footnote_419" href="#FNanchor_419"><span class="label">[419]</span></a> «Vous serez obligé de faire de votre conseil supérieur + de l’enseignement une sorte de tribunal philosophique et théologique, + dans lequel on discutera toujours la question de savoir ce qui est vrai + ou faux, dans le domaine de l’indémontrable» (séance du 13 janvier).</p> + + <p><a id="Footnote_420" href="#FNanchor_420"><span class="label">[420]</span></a> Séance du 10 janvier.</p> + + <p><a id="Footnote_421" href="#FNanchor_421"><span class="label">[421]</span></a> Dupanloup surtout en parla; si le christianisme + disparaissait, dit-il, «la Commune de Paris serait bientôt partout, et + vous deviendriez l’effroi du monde civilisé». L’évêque montra aussi que + le conseil devrait imposer la philosophie spiritualiste: «Ma pensée + formelle est que l’enseignement de la philosophie soit surveillé de + très près, par la raison très simple que les pères de famille veulent + être rassurés contre cette science d’ignominie qui essaye aujourd’hui + de substituer le singe perfectionné au mot sublime par lequel la Bible + apprend à l’enfant l’origine divine de l’homme: <i>Qui fuit Dei</i>».</p> + + <p><a id="Footnote_422" href="#FNanchor_422"><span class="label">[422]</span></a> Jean Brunet, par exemple, demanda la prohibition de + «tout établissement d’enseignement supérieur qui ne s’appuiera pas sur + le principe suprême de Dieu, le Créateur et Directeur de l’Univers» + (séance du 22 décembre 1874).</p> + + <p><a id="Footnote_423" href="#FNanchor_423"><span class="label">[423]</span></a> V. ses discours des 4 et 5 décembre 1874, du 7 juin + 1875.</p> + + <p><a id="Footnote_424" href="#FNanchor_424"><span class="label">[424]</span></a> 3 décembre 1874. Il se déclara membre de «ce parti + qu’on a désigné et qui se désigne souvent sous le nom de parti de la + libre pensée»; c’est un des premiers emplois parlementaires de cette + expression.</p> + + <p><a id="Footnote_425" href="#FNanchor_425"><span class="label">[425]</span></a> Il écarta soigneusement tout débat relatif au + surnaturel. «Je crois, dit-il, à l’Etat laïque, laïque dans son + essence, laïque dans tous ses organes, et j’affirme qu’il ne peut y + avoir de conflit, dans le sein de l’Etat auquel nous appartenons, comme + dans le Parlement devant lequel j’ai l’honneur de parler, qu’entre des + droits laïques et sur des vérités sensibles.» (11 juin 1875).</p> + + <p><a id="Footnote_426" href="#FNanchor_426"><span class="label">[426]</span></a> 4 décembre 1874. Jules Simon exagère pourtant lorsqu’il + affirme que ce discours «est le début de la lutte ouverte contre le + catholicisme, et en même temps l’origine de la séparation qui s’est + faite dans le parti républicain, entre les jacobins d’une part, et les + libéraux de l’autre.» (<i>Dieu, patrie, liberté</i>, p. 177).</p> + + <p><a id="Footnote_427" href="#FNanchor_427"><span class="label">[427]</span></a> Le clergé, disait-il, «pourrait faire tant de bien en + identifiant de tout cœur ses intérêts avec les grands intérêts de la + démocratie française, au lieu de s’obstiner dans une situation qui + semble le constituer à l’état de caste distincte, si bien qu’on finit + par le croire hostile à la société moderne». (14 juin 1875).</p> + + <p><a id="Footnote_428" href="#FNanchor_428"><span class="label">[428]</span></a> «Partout où l’on va dans ce moment, on se cogne à + une <i>latrie</i> bête pour la personne de Littré.» (Goncourt, + <i>Journal</i>, 2<sup>e</sup> série, II, p. 75.)</p> + + <p><a id="Footnote_429" href="#FNanchor_429"><span class="label">[429]</span></a> <i>De l’établissement de la troisième République</i>, + p. 211. (Ce livre est un recueil d’articles publiés, surtout dans la + <i>Philosophie positive</i>, depuis 1872.)</p> + + <p><a id="Footnote_430" href="#FNanchor_430"><span class="label">[430]</span></a> «Depuis que notre immortel dix-huitième siècle a + conquis le dogme moderne de la tolérance, la société se partage en + deux couches: les civilisés qui sont tolérants, et les barbares qui + sont intolérants» (<i>ibid.</i>, p. 187). «L’Eglise seule doit être + libre, dit le cléricalisme; tout le monde doit être libre, y compris + l’Eglise, dit la société, élevée à ce haut degré d’équité sociale par + la philosophie et la science» (<i>ibid.</i>, p. 284).</p> + + <p><a id="Footnote_431" href="#FNanchor_431"><span class="label">[431]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 325.</p> + + <p><a id="Footnote_432" href="#FNanchor_432"><span class="label">[432]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 186.</p> + + <p><a id="Footnote_433" href="#FNanchor_433"><span class="label">[433]</span></a> Sur la fondation et les débuts de la revue v. la + <i>Correspondance de Renouvier et de Secrétan</i> (1911).</p> + + <p><a id="Footnote_434" href="#FNanchor_434"><span class="label">[434]</span></a> <i>Critique philosophique</i>, I, p. 279.</p> + + <p><a id="Footnote_435" href="#FNanchor_435"><span class="label">[435]</span></a> «Sachons bien que la séparation de l’Eglise et de l’Etat + signifie l’organisation de l’Etat moral et enseignant.» (p. 279).</p> + + <p><a id="Footnote_436" href="#FNanchor_436"><span class="label">[436]</span></a> «Autrefois le catholicisme n’attaquait pas ouvertement + les principes des Etats à l’ombre desquels il consentait à vivre; + aujourd’hui il déclare que les principes civils et politiques de + la vie moderne sont faux et détestables.» (1<sup>re</sup> année, II, p. + 386).—Cournot, de son côté, montrait la papauté reprenant, à la suite + du concile, ses prétentions du moyen âge. «A quoi l’Etat catholique ne + peut répondre qu’en se décatholicisant...» (<i>Considérations sur la + marche des idées</i>, 1872, p. 372).</p> + + <p><a id="Footnote_437" href="#FNanchor_437"><span class="label">[437]</span></a> «La tactique de la simulation du libéralisme a été la + plus utile de toutes, ou plutôt la seule utile au parti catholique + depuis 1830.» (7<sup>e</sup> année, II, p. 301).</p> + + <p><a id="Footnote_438" href="#FNanchor_438"><span class="label">[438]</span></a> 2<sup>e</sup> année, I, p. 1 sqq.</p> + + <p><a id="Footnote_439" href="#FNanchor_439"><span class="label">[439]</span></a> 2<sup>e</sup> année, II, p. 49 sqq. Pillon, comme Renouvier, juge + sévèrement la «palinodie» de Vacherot (1<sup>re</sup> année, II, p. 368).</p> + + <p><a id="Footnote_440" href="#FNanchor_440"><span class="label">[440]</span></a> 4<sup>e</sup> année, II, p. 273.</p> + + <p><a id="Footnote_441" href="#FNanchor_441"><span class="label">[441]</span></a> 4<sup>e</sup> année, I, p. 289; 5<sup>e</sup> année, I, p. 241.</p> + + <p><a id="Footnote_442" href="#FNanchor_442"><span class="label">[442]</span></a> Dans les premiers on se borne «à inculquer la croyance + à quelques dogmes souvent assez peu vivants, à plier le corps et + l’âme à des momeries, et à répandre la semence de la discipline et + de l’obéissance.» Les élèves des lycées, «sans les exemples et les + enseignements mêlés et suspects des familles et de ce qu’ils voient + du monde, sans l’enseignement naturel et mutuel de ces conversations + de camarades que n’entendent ni parents ni maîtres, sans les lectures + furtives et les connaissances surprises, croupiraient dans un état + d’hébétement pire encore que l’état de démoralisation et de révolte + secrète où nous les savons.» (1<sup>re</sup> année, I, p. 276).</p> + + <p><a id="Footnote_443" href="#FNanchor_443"><span class="label">[443]</span></a> «Avant Proudhon, dans cette revue des idées morales de + nos contemporains, avant de rencontrer cette forte individualité de + prolétaire et cette humeur de stoïcien gâtée par de mauvaises passions, + je n’ai pas rencontré un seul auteur qui parût seulement sentir la Loi + morale. Après lui, si je dois continuer mon étude et passer à d’autres + catégories d’écrivains ou de philosophes, je sais d’avance que je n’en + trouverai aucun autre.» (2<sup>e</sup> année, I, p. 42).</p> + + <p><a id="Footnote_444" href="#FNanchor_444"><span class="label">[444]</span></a> 2<sup>e</sup> année, II, p. 145.</p> + + <p><a id="Footnote_445" href="#FNanchor_445"><span class="label">[445]</span></a> 4<sup>e</sup> année, II, p. 305. Cf. 7<sup>e</sup> année, I, p. 2 sqq.</p> + + <p><a id="Footnote_446" href="#FNanchor_446"><span class="label">[446]</span></a> <i>Correspondance</i> de G. Sand, lettres du 3 août 1863 + au pasteur Leblois, du 20 novembre 1868 à Flaubert, du 2 janvier 1869 à + Barbès.</p> + + <p><a id="Footnote_447" href="#FNanchor_447"><span class="label">[447]</span></a> <i>Le protestantisme et le catholicisme dans leurs + rapports avec la liberté et la prospérité des peuples</i> (<i>Revue de + Belgique</i>, janvier 1875). Une brochure qui reproduisait cet article + fut répandue en France.</p> + + <p><a id="Footnote_448" href="#FNanchor_448"><span class="label">[448]</span></a> «On va répétant que les jeunes filles destinées à + recueillir de grosses dots sont habilement circonvenues, que les + confesseurs, les médecins, les garde-malades ont souvent aidé les + mourants à trouver pour la disposition de leurs biens des inspirations + pieuses dont, à eux tout seuls, ils ne se fussent point avisés. + Il est fâcheux qu’on puisse dire tout cela avec une apparence de + vraisemblance.» (<i>Les classes dirigeantes</i>, p. 53).</p> + + <p><a id="Footnote_449" href="#FNanchor_449"><span class="label">[449]</span></a> «Personne n’ignorait qu’il (le clergé) méprisait tout + bas celui qu’il prônait tout haut.» (<i>ibid.</i>, p. 62).</p> + + <p><a id="Footnote_450" href="#FNanchor_450"><span class="label">[450]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 73.</p> + + <p><a id="Footnote_451" href="#FNanchor_451"><span class="label">[451]</span></a> <i>Le cléricalisme</i>, p. 17.</p> + + <p><a id="Footnote_452" href="#FNanchor_452"><span class="label">[452]</span></a> «Nous assistons à un spectacle affligeant et inquiétant. + Il faut bien en parler et surmonter nos répugnances. Nous voyons + renaître, en effet, dans un pays qu’on pouvait croire débarrassé de + cette lèpre, la superstition la plus misérable, savamment nourrie, + entretenue et propagée par un parti—plus qu’un parti, une conjuration + puissante qui, pour régner, cherche à détruire... Quant à nous, qui + ne souhaitions que la tranquillité et la tolérance, nous devrons bien + lutter aussi, puisqu’on nous provoque et puisqu’il s’agit du salut + commun... Nous nous contentions jusqu’ici de réclamer l’enseignement + primaire obligatoire; ce n’est point assez, nous le demanderons + laïque... Nous recommencerons une campagne; nous discuterons au + grand jour; nous combattrons la secte impie, envahissante, qui + prétend disposer de la France avilie comme d’un héritage. Nous ne + sommes les ennemis d’aucune religion, non, certes! Mais est-ce une + religion que nous avons devant les yeux? Ce sont les héros mêmes du + <i>Juif-Errant</i> qui ont pris chair et qui descendent de la fiction + dans la réalité».</p> + + <p><a id="Footnote_453" href="#FNanchor_453"><span class="label">[453]</span></a> «Je me moquais, en ce temps-là, de ceux qui croyaient + encore aux jésuites.» (<i>Dix-neuvième Siècle</i>, 9 janvier 1876).</p> + + <p><a id="Footnote_454" href="#FNanchor_454"><span class="label">[454]</span></a> 29 juin 1873.</p> + + <p><a id="Footnote_455" href="#FNanchor_455"><span class="label">[455]</span></a> 4 juillet 1873.</p> + + <p><a id="Footnote_456" href="#FNanchor_456"><span class="label">[456]</span></a> «En ce temps-là, à part un assez petit nombre + d’intéressés ou de fanatiques, personne à Grenoble ne croyait à + l’authenticité du miracle.» (4 septembre 1872).</p> + + <p><a id="Footnote_457" href="#FNanchor_457"><span class="label">[457]</span></a> 27 août, 17 septembre 1873.</p> + + <p><a id="Footnote_458" href="#FNanchor_458"><span class="label">[458]</span></a> 22 octobre 1872.</p> + + <p><a id="Footnote_459" href="#FNanchor_459"><span class="label">[459]</span></a> 7 août 1873.</p> + + <p><a id="Footnote_460" href="#FNanchor_460"><span class="label">[460]</span></a> 22 juin 1873.</p> + + <p><a id="Footnote_461" href="#FNanchor_461"><span class="label">[461]</span></a> Sarcey donne l’extrait du <i>Journal de Fécamp</i>, + disant qu’on a vu sur les grêlons «des saints-sacrements ou soleils, + des cœurs, quelques-uns percés d’un glaive, des Vierges portant le + divin enfant» (9 juillet 1873).</p> + + <p><a id="Footnote_462" href="#FNanchor_462"><span class="label">[462]</span></a> 4 février 1875.</p> + + <p><a id="Footnote_463" href="#FNanchor_463"><span class="label">[463]</span></a> «Que saint Denis, après avoir ramassé sa tête, ait + fait deux pas ou un quart de lieue, le miracle est de même ordre; car + en pareille affaire, ainsi qu’on l’a fort bien dit, il n’y a que le + premier pas qui coûte.» (4 septembre 1872).</p> + + <p><a id="Footnote_464" href="#FNanchor_464"><span class="label">[464]</span></a> 30 août 1875.</p> + + <p><a id="Footnote_465" href="#FNanchor_465"><span class="label">[465]</span></a> «J’ose même dire qu’il faut avoir la foi chevillée à + l’âme pour qu’elle résiste à de semblables spectacles.» (1<sup>er</sup> juin + 1873).</p> + + <p><a id="Footnote_466" href="#FNanchor_466"><span class="label">[466]</span></a> 5 juillet 1873.</p> + + <p><a id="Footnote_467" href="#FNanchor_467"><span class="label">[467]</span></a> 28 juillet 1873.</p> + + <p><a id="Footnote_468" href="#FNanchor_468"><span class="label">[468]</span></a> 11 juillet 1873. Cf. 1<sup>er</sup> janvier 1875.</p> + + <p><a id="Footnote_469" href="#FNanchor_469"><span class="label">[469]</span></a> 11 février 1874.</p> + + <p><a id="Footnote_470" href="#FNanchor_470"><span class="label">[470]</span></a> Sa campagne prolongée à ce propos (30 novembre, et tout + le mois de décembre 1874) valut au <i>Dix-neuvième siècle</i> une + condamnation (25 décembre).</p> + + <p><a id="Footnote_471" href="#FNanchor_471"><span class="label">[471]</span></a> 17 janvier 1874.</p> + + <p><a id="Footnote_472" href="#FNanchor_472"><span class="label">[472]</span></a> 18 avril et 15, 16, 18 juillet 1875.</p> + + <p><a id="Footnote_473" href="#FNanchor_473"><span class="label">[473]</span></a> 3 juillet 1874.</p> + + <p><a id="Footnote_474" href="#FNanchor_474"><span class="label">[474]</span></a> «Je ne suis entouré que de gens ou qui ne croient à + rien, ou qui agissent tout au moins comme s’ils ne croyaient à rien... + Eh bien! ces mêmes hommes, qui font si peu de place au catholicisme + dans les habitudes de leur vie de chaque jour, dans leurs pensées de + tous les instants, ce sont précisément les mêmes qui, par une lâche et + odieuse hypocrisie, professent la nécessité d’une religion pour les + autres, et qui s’imaginent en imposer à la crédulité de la foule par de + ridicules simagrées.» (20 décembre 1873).</p> + + <p><a id="Footnote_475" href="#FNanchor_475"><span class="label">[475]</span></a> «Et dire que nous allons être obligés de recommencer + la campagne que nos pères ont faite sous la Restauration contre les + niaiseries du faux catholicisme! Vraiment c’est à dégoûter d’écrire!» + (17 mai 1873).</p> + + <p><a id="Footnote_476" href="#FNanchor_476"><span class="label">[476]</span></a> 17 septembre 1873.</p> + + <p><a id="Footnote_477" href="#FNanchor_477"><span class="label">[477]</span></a> «Traités de Turc à More par les évêques, espionnés et + affamés par la légion pullulante des moines, ils suivent en droiture + leur petit bonhomme de chemin, faisant autant de bien qu’ils peuvent, + quêtant dans la maison du riche pour soulager les pauvres, conseillant + les uns, consolant les autres...» (7 avril 1875).</p> + + <p><a id="Footnote_478" href="#FNanchor_478"><span class="label">[478]</span></a> «Le clergé nous fait peur, non pour nous, mais pour + lui». Comment cette caste, étrangère à la science, à l’esprit moderne, + à la famille, au patriotisme, peut-elle «défier follement 36 millions + d’hommes qui la nourrissent et qui tiennent son sort entre leurs + mains?» (11 octobre 1873).</p> + + <p><a id="Footnote_479" href="#FNanchor_479"><span class="label">[479]</span></a> 10 août 1875.</p> + + <p><a id="Footnote_480" href="#FNanchor_480"><span class="label">[480]</span></a> «Si nous en sommes venus, nous autres, gens modérés + et d’âge, d’étude et de travail, en dehors des brigues des partis, + disposés à tenir compte des difficultés pratiques attachées au + gouvernement des hommes et à la gestion de leurs affaires, à demander + la séparation des Eglises et de l’Etat, et à tout faire légalement + pour l’obtenir, c’est qu’on nous y a contraints, qu’on nous gêne + dans notre foi—car nous aussi avons la nôtre.» (24 janvier 1876). + Cf. sa définition du parti clérical (27 décembre 1874).—Cf. Gout, + <i>Viollet-le-Duc</i>, 1914, p. 133 sqq.</p> + + <p><a id="Footnote_481" href="#FNanchor_481"><span class="label">[481]</span></a> Sarcey, <i>Mes procès de presse</i> (<i>Revue Bleue</i>, + 1896).</p> + + <p><a id="Footnote_482" href="#FNanchor_482"><span class="label">[482]</span></a> Voici quelques titres: Morin, <i>Séparation de l’Eglise + et de l’Etat, La confession</i>; Cayla, <i>La fin du papisme. + L’histoire de la messe</i>; Andreï, <i>Les Jésuites</i>; Sauvestre, + <i>L’éducation cléricale</i>; Jules Simon, <i>L’instruction gratuite et + obligatoire</i>. Cayla et Morin (sous le pseudonyme de Miron) s’étaient + déjà fait connaître avant 1870 par leurs ouvrages antichrétiens. Sur + les collections de brochures démocratiques v. l’<i>Univers</i>, 8, 13 + et 18 janvier, 31 mars 1874.</p> + + <p><a id="Footnote_483" href="#FNanchor_483"><span class="label">[483]</span></a> Schœlcher, <i>La famille, la propriété et le + christianisme</i>, 1873.</p> + + <p><a id="Footnote_484" href="#FNanchor_484"><span class="label">[484]</span></a> «Dans notre impartialité, nous engageons fortement les + esprits libres à n’ajouter aucune foi aux calomnies probables des + Pères, et les catholiques à croire pieusement qu’ils ont dit vrai.» + (<i>Histoire populaire du christianisme</i>, 1871, p. 16).</p> + + <p><a id="Footnote_485" href="#FNanchor_485"><span class="label">[485]</span></a> Saint Antoine «était extrêmement ignorant, ayant + toujours refusé d’apprendre à lire et à écrire. Il avait vécu quinze + ans dans un sépulcre, en Egypte, avant d’aller au désert. On ne + saurait mener une vie plus édifiante» (p. 24).—«Ce grand pape (saint + Grégoire-le-Grand) fit abattre les statues, les arcs de triomphe et + autres monuments de l’ancienne Rome.» (p. 51).</p> + + <p><a id="Footnote_486" href="#FNanchor_486"><span class="label">[486]</span></a> De Meaux, <i>Souvenirs politiques</i>, p. 303.</p> + + <p><a id="Footnote_487" href="#FNanchor_487"><span class="label">[487]</span></a> Ce parti, disait-il, «est l’ennemi de toute + indépendance, de toute lumière et de toute stabilité»; il n’y aura + bientôt plus en présence que «les démocrates républicains et les + cléricaux».</p> + + <p><a id="Footnote_488" href="#FNanchor_488"><span class="label">[488]</span></a> Le 20 août 1875 il annonçait à Ranc l’intention de + faire dans son journal «une campagne suivie contre les cléricaux» et + le priait de réunir des documents sur leur œuvre en Belgique (Ranc, + <i>Souvenirs</i>, p. 273).</p> + + <p><a id="Footnote_489" href="#FNanchor_489"><span class="label">[489]</span></a> Il faut, disait-il, que la prochaine Chambre «se lève + devant le monde et dise: Me voilà! Je suis toujours la France du libre + examen et de la libre pensée!»</p> + + <p><a id="Footnote_490" href="#FNanchor_490"><span class="label">[490]</span></a> «La pensée d’être associés, par le vote prochain, à la + fondation de la République, suscitait dans l’esprit et dans le cœur des + populations un véritable mouvement très près de l’enthousiasme.» (De + Marcère, <i>La présidence du maréchal Mac-Mahon</i>, 1907, p. 259).</p> + + <p><a id="Footnote_491" href="#FNanchor_491"><span class="label">[491]</span></a> Séance du 10 novembre 1876. Il dut répondre, dans cette + même séance, à une attaque violente de Keller contre l’ambassadeur + d’Italie à Paris.</p> + + <p><a id="Footnote_492" href="#FNanchor_492"><span class="label">[492]</span></a> 24 novembre 1876.</p> + + <p><a id="Footnote_493" href="#FNanchor_493"><span class="label">[493]</span></a> 2 décembre 1876.</p> + + <p><a id="Footnote_494" href="#FNanchor_494"><span class="label">[494]</span></a> <i>Où allons-nous?</i> (extrait de la <i>Défense</i>). + Il cite particulièrement <i>Science et conscience</i> de Viardot et + <i>La famille</i> de Schœlcher.</p> + + <p><a id="Footnote_495" href="#FNanchor_495"><span class="label">[495]</span></a> «Les hommes de ma génération n’ont qu’à consulter leurs + souvenirs d’enfance pour y retrouver l’impression d’angoisse qui, en + décembre 1876, s’empara de milieux sages par excellence, à la nouvelle + que, dans un cabinet demeurant d’ailleurs à peu près identique, la + présidence passait de M. Dufaure à ce farouche jacobin qui avait nom + Jules Simon.» (Lanzac de Laborie dans le <i>Correspondant</i>, 10 + février 1909).</p> + + <p><a id="Footnote_496" href="#FNanchor_496"><span class="label">[496]</span></a> Jules Simon protesta particulièrement contre un article + de la <i>Défense</i>, où l’on affirmait que Mac-Mahon lui avait imposé + des engagements formels sur la question religieuse.</p> + + <p><a id="Footnote_497" href="#FNanchor_497"><span class="label">[497]</span></a> «La Chambre,—considérant que les manifestations + ultramontaines, dont la recrudescence pourrait compromettre la sécurité + intérieure et extérieure du pays, constituent une violation flagrante + des lois de l’Etat.—Invite le gouvernement, pour réprimer cette + agitation anti-patriotique, à user des moyens légaux dont il dispose».</p> + + <p><a id="Footnote_498" href="#FNanchor_498"><span class="label">[498]</span></a> La lettre de Mac-Mahon à Decazes (17 mai), l’invitant + à conserver le ministère des affaires étrangères, disait aussi que la + politique extérieure ne serait point changée.</p> + + <p><a id="Footnote_499" href="#FNanchor_499"><span class="label">[499]</span></a> V. la <i>République française</i>, 27 août, 21 + septembre, 2 et 13 octobre 1877. «Non, disait le message, le + gouvernement, si respectueux qu’il soit envers la religion, n’obéit pas + à de prétendues influences cléricales, et rien ne saurait l’entraîner à + une politique compromettante pour la paix».</p> + + <p><a id="Footnote_500" href="#FNanchor_500"><span class="label">[500]</span></a> <i>Ibid.</i>, 30 juillet, 14 septembre, 4, 5 et 10 + octobre 1877.</p> + + <p><a id="Footnote_501" href="#FNanchor_501"><span class="label">[501]</span></a> La <i>République française</i> remercia le pape «au nom + de la gaîté française..., d’entraîner le bon Dieu du côté des candidats + de la réaction» (1<sup>er</sup> octobre).</p> + + <p><a id="Footnote_502" href="#FNanchor_502"><span class="label">[502]</span></a> «L’opinion ne s’y est pas trompée, et ce qui se faisait + a été appelé populairement œuvre de curés... Il est vrai que les partis + monarchiques n’ont pas suggéré le 16 mai (ils le disent hautement), + et qu’il a été annoncé par le parti clérical au dehors et au dedans, + avant que l’on soupçonnât seulement qu’un pareil péril menaçait la + situation. Il est vrai encore que le radicalisme noir, qui était si + patent et si bruyant peu auparavant, s’est tu à l’instant même et est + devenu latent.» (<i>De l’établissement de la troisième République</i>, + p. 407).</p> + + <p><a id="Footnote_503" href="#FNanchor_503"><span class="label">[503]</span></a> Il y eut pendant cette année une vive polémique + provoquée par la célébration du centenaire de Voltaire, au sujet de + laquelle Dupanloup interpella le gouvernement (21 mai 1878). Gambetta + disait à ce propos: «Je me sens l’esprit assez libre pour être à la + fois le dévot de Jeanne la Lorraine et l’admirateur et le disciple de + Voltaire» (cité par Daniel, <i>L’année politique 1878</i>, p. 110).</p> + + <p><a id="Footnote_504" href="#FNanchor_504"><span class="label">[504]</span></a> Charles Bigot écrivait à ce propos: «Nous le demandons + à tous les vrais catholiques, à tous les honnêtes gens, est-ce de + la religion que cette intrusion du prêtre dans la politique, que + ces agitations naissantes pour troubler le repos public, que ces + prétentions d’un évêque de dicter ces arrêtés au ministre de la + justice?... Le prêtre est sorti de son église; il faut qu’il y soit + ramené et tenu sous bonne garde.» (<i>Dix-neuvième siècle</i>, 31 + janvier 1879).</p> + + <p><a id="Footnote_505" href="#FNanchor_505"><span class="label">[505]</span></a> <i>De l’établissement de la 3</i><sup>e</sup> <i>République</i>, + p. 327.</p> + + <p><a id="Footnote_506" href="#FNanchor_506"><span class="label">[506]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 394.</p> + + <p><a id="Footnote_507" href="#FNanchor_507"><span class="label">[507]</span></a> «Le passé entier prouve que cette adhésion est + conditionnelle, qu’il n’est point attaché à la république par une + foi comparable à la foi religieuse ou à la <i>loyauté</i> (c’est le + mot) des Anglais pour leur monarchie et qu’on jouerait gros jeu à + croire qu’il pourrait la vouloir malgré les fautes des républicains» + (<i>ibid.</i>, p. 454).</p> + + <p><a id="Footnote_508" href="#FNanchor_508"><span class="label">[508]</span></a> Les congrégations, dit-il, deviendront redoutables si + elles reçoivent une pleine liberté financière. «Je suis très loin de + vouloir conclure contre la séparation: je la crois juste, nécessaire, + inévitable et pure question de temps». Mais il faut en discerner les + conséquences (1<sup>re</sup> année, II, p. 39).</p> + + <p><a id="Footnote_509" href="#FNanchor_509"><span class="label">[509]</span></a> 4<sup>e</sup> année, II, p. 23.</p> + + <p><a id="Footnote_510" href="#FNanchor_510"><span class="label">[510]</span></a> 5<sup>e</sup> année, II, p. 193. Divers articles de la <i>Critique + religieuse</i> développent la même thèse. L’exemple de la Belgique, si + menacée par l’ultramontanisme, prouve que la formule de l’Eglise libre + dans l’Etat libre est pleine de dangers (II, p. 8 sqq). Cf. III, p. + 209.</p> + + <p><a id="Footnote_511" href="#FNanchor_511"><span class="label">[511]</span></a> V. son discours de Saint-Quentin, le 16 novembre 1871. + Dans ce même discours Gambetta, comme les libéraux de 1820, exprime sa + sympathie pour le curé de village, pour le desservant, et l’invite à + imiter les curés de la Constituante.</p> + + <p><a id="Footnote_512" href="#FNanchor_512"><span class="label">[512]</span></a> Discours de Bordeaux, 13 février 1876.</p> + + <p><a id="Footnote_513" href="#FNanchor_513"><span class="label">[513]</span></a> «Quant à moi, qui suis partisan du système qui rattache + l’Eglise à l’Etat.—Oui, j’en suis partisan, parce que je tiens compte + de l’état moral et social de mon pays...»</p> + + <p><a id="Footnote_514" href="#FNanchor_514"><span class="label">[514]</span></a> Un extrait de son rapport à la Chambre (paru au + <i>Journal Officiel</i> comme annexe du procès-verbal de la séance du + 31 mai 1883) et ses articles du <i>Voltaire</i> sont reproduits dans + son livre, <i>Le cléricalisme</i>, p. 150 sqq.</p> + + <p><a id="Footnote_515" href="#FNanchor_515"><span class="label">[515]</span></a> Hector Depasse montrait, après la défaite du 16 mai, les + difficultés de la situation: «Nous, les vainqueurs du jour, de quelque + côté que nous nous retournions, nous sentons les liens du cléricalisme + si fortement entrelacés autour de tous nos membres, que nous ne pouvons + nous en défaire et qu’en vain nous cherchons les portes de la liberté.» + (<i>Le cléricalisme</i>, p. 229). Pour lui, la séparation, tout en + offrant de grands dangers, demeure le remède nécessaire. «Du jour de + la séparation datera le véritable affranchissement de notre conscience + nationale.» (p. 246).</p> + + <p><a id="Footnote_516" href="#FNanchor_516"><span class="label">[516]</span></a> Discours du 11 avril 1880, cité dans Daniel, <i>L’année + politique 1880</i>, p. 166.</p> + + <p><a id="Footnote_517" href="#FNanchor_517"><span class="label">[517]</span></a> «A un évêque qui m’appelle athée».</p> + + <p><a id="Footnote_518" href="#FNanchor_518"><span class="label">[518]</span></a> V. le <i>Monde maçonnique</i>, année 1877.</p> + + <p><a id="Footnote_519" href="#FNanchor_519"><span class="label">[519]</span></a> P. 362. Burnouf avait été précédé par Tissot, professeur + à la Faculté de Dijon, dans son livre sur <i>Le catholicisme et + l’instruction publique</i> (1874).</p> + + <p><a id="Footnote_520" href="#FNanchor_520"><span class="label">[520]</span></a> <i>La Ligue de l’enseignement à Beblenheim</i>, p. 5.</p> + + <p><a id="Footnote_521" href="#FNanchor_521"><span class="label">[521]</span></a> Tous les documents sur l’histoire de la Ligue + pendant l’Empire ont été réunis par Jean Macé dans <i>La Ligue de + l’enseignement à Beblenheim</i>.</p> + + <p><a id="Footnote_522" href="#FNanchor_522"><span class="label">[522]</span></a> V. Dessoye, <i>Jean Macé et la fondation de la Ligue + de l’enseignement</i>; Compayré, <i>Jean Macé et l’instruction + obligatoire</i>.</p> + + <p><a id="Footnote_523" href="#FNanchor_523"><span class="label">[523]</span></a> V. ces allocutions au tome VIII de ses <i>Discours</i>.</p> + + <p><a id="Footnote_524" href="#FNanchor_524"><span class="label">[524]</span></a> «La plus pressante, la plus urgente de toutes les + réformes» est l’instruction obligatoire, gratuite, «et, permettez-moi + le mot, quoiqu’il ne soit pas fort à la mode, absolument laïque» + (Saint-Quentin, 16 novembre 1871).</p> + + <p><a id="Footnote_525" href="#FNanchor_525"><span class="label">[525]</span></a> «Il faut que cette question soit la passion de tous les + députés républicains».</p> + + <p><a id="Footnote_526" href="#FNanchor_526"><span class="label">[526]</span></a> Au lendemain de cette élection, Sarcey disait: «L’école + laïque, purement, sévèrement laïque, c’est la grande question du + moment; c’est la plus importante de toutes celles qui s’agitent à cette + heure.» (<i>Dix-neuvième Siècle</i>, 6 février 1879).</p> + + <p><a id="Footnote_527" href="#FNanchor_527"><span class="label">[527]</span></a> V. son discours de 1855, à la conférence des avocats, + où il rappelle l’hostilité du clergé contre l’affranchissement des + protestants sous Louis XVI (<i>Discours</i>, I, p. 16). Dans sa + conférence de 1870, il affirme avoir pour le christianisme «une + admiration historique très grande et très sincère».</p> + + <p><a id="Footnote_528" href="#FNanchor_528"><span class="label">[528]</span></a> <i>Discours</i>, I, p. 287. Il glorifie Condorcet comme + le prophète du nouveau système d’éducation. Ferry avait adopté la + doctrine d’Auguste Comte, le disciple de Condorcet.</p> + + <p><a id="Footnote_529" href="#FNanchor_529"><span class="label">[529]</span></a> Discours du 26 juin 1879.</p> + + <p><a id="Footnote_530" href="#FNanchor_530"><span class="label">[530]</span></a> «Si la République n’agit pas à cette heure où elle + est toute puissante; si elle ne profite pas de ce maximum de force + qui appartient à tout gouvernement nouveau pour se mettre en état de + défense, quand le fera-t-elle?» (discours d’Epinal, 23 avril 1879).</p> + + <p><a id="Footnote_531" href="#FNanchor_531"><span class="label">[531]</span></a> «Il y a des jougs que la vieille France chrétienne n’a + jamais voulu subir, des idoles devant lesquelles elle ne s’est jamais + prosternée: et l’on attend que la France libérale se jette à leurs + pieds, confuse et repentante!» (discours au concours général, 4 août + 1879).</p> + + <p><a id="Footnote_532" href="#FNanchor_532"><span class="label">[532]</span></a> 27 juin 1879.</p> + + <p><a id="Footnote_533" href="#FNanchor_533"><span class="label">[533]</span></a> Sénat, 15 novembre 1880.</p> + + <p><a id="Footnote_534" href="#FNanchor_534"><span class="label">[534]</span></a> Jules Ferry cita de nombreux extraits des livres + scolaires trouvés chez les jésuites par les inspecteurs de + l’enseignement, ceux du P. Gazeau, de l’abbé Courval, de Charles + Barthélemy (26 juin 1879).</p> + + <p><a id="Footnote_535" href="#FNanchor_535"><span class="label">[535]</span></a> Discours d’Epinal, 23 avril 1879.</p> + + <p><a id="Footnote_536" href="#FNanchor_536"><span class="label">[536]</span></a> «Attaquer le catholicisme, se mettre en guerre avec la + croyance du plus grand nombre de nos concitoyens, mais ce serait la + dernière et la plus criminelle des folies» (27 juin 1879).</p> + + <p><a id="Footnote_537" href="#FNanchor_537"><span class="label">[537]</span></a> 6 juillet 1879.</p> + + <p><a id="Footnote_538" href="#FNanchor_538"><span class="label">[538]</span></a> <i>Ibid.</i> (réponse à Madier de Montjau).</p> + + <p><a id="Footnote_539" href="#FNanchor_539"><span class="label">[539]</span></a> «Vous n’êtes pas pour la séparation de l’Eglise et de + l’Etat: restez dans le régime concordataire, mais ne vous flattez pas + de cumuler les avantages de l’Eglise d’Etat avec les libertés de la + séparation» (Sénat, 15 novembre 1880).</p> + + <p><a id="Footnote_540" href="#FNanchor_540"><span class="label">[540]</span></a> «Pourquoi ces 50.000 prêtres, en immense majorité fils + de la charrue et du sillon, enfants de 1789, maudiraient-ils 1789?» (6 + juillet 1879).</p> + + <p><a id="Footnote_541" href="#FNanchor_541"><span class="label">[541]</span></a> «Il ne faut pas que le clergé se trouve tout à coup + submergé, noyé par l’invasion d’un clergé régulier innombrable, et que + l’on voie passer l’autorité, la richesse, la direction des consciences, + des mains du clergé séculier, du clergé d’Etat lié avec l’Etat par un + contrat, aux mains d’un clergé irresponsable et généralement étranger» + (15 novembre 1880).</p> + + <p><a id="Footnote_542" href="#FNanchor_542"><span class="label">[542]</span></a> Discours à l’inauguration des bâtiments de la Faculté de + théologie protestante (7 novembre 1879).</p> + + <p><a id="Footnote_543" href="#FNanchor_543"><span class="label">[543]</span></a> Discours du 19 juillet 1879 à la Chambre, du 30 janvier + 1880 au Sénat. Il y présente un résumé sévère de l’œuvre accomplie par + le Conseil supérieur tel que l’avait formé la loi Falloux.</p> + + <p><a id="Footnote_544" href="#FNanchor_544"><span class="label">[544]</span></a> 19 juillet 1879. La société laïque, disait-il, peut + se glorifier de cet exemple: «après avoir sécularisé toutes les + institutions, on peut dire qu’elle a sécularisé la vertu».</p> + + <p><a id="Footnote_545" href="#FNanchor_545"><span class="label">[545]</span></a> V. ses discours au Conseil supérieur en 1880.</p> + + <p><a id="Footnote_546" href="#FNanchor_546"><span class="label">[546]</span></a> «L’émotion ne fut pas de longue durée; elle ne s’étendit + guère au-delà des régions où les exécutions avaient eu lieu. La rancune + ne fut durable et profonde que parmi les catholiques ardents et + militants» (Jules Simon, <i>Dieu, patrie, liberté</i>, p. 227).</p> + + <p><a id="Footnote_547" href="#FNanchor_547"><span class="label">[547]</span></a> 23 décembre 1882.</p> + + <p><a id="Footnote_548" href="#FNanchor_548"><span class="label">[548]</span></a> 13 juillet 1880. Jules Ferry montra que les ministres de + l’Empire, Duruy et Bourbeau, avaient préparé le régime de la gratuité.</p> + + <p><a id="Footnote_549" href="#FNanchor_549"><span class="label">[549]</span></a> «Votre principe est qu’il vaut mieux ne pas lire que + de lire des livres qui ne sont pas bons, c’est-à-dire qui ne sont pas + conformes aux doctrines que vous défendez. Eh! bien, nous ne sommes + pas ainsi, et nous disons: la première chose est de savoir lire, et + c’est la première chose, quand même on devrait apprendre à lire dans + le Rosaire de Marie ou dans la Bible de Royaumont. Nous disons cela + parce que nous croyons à la rectitude naturelle de l’esprit humain, au + triomphe définitif du bien sur le mal, à la raison et à la démocratie; + et vous, vous n’y croyez pas» (20 décembre 1880).</p> + + <p><a id="Footnote_550" href="#FNanchor_550"><span class="label">[550]</span></a> Discours du 2 décembre 1880. Il est faux, ajoute Ferry, + de prétendre «que nous voulons faire une école dans laquelle il sera + défendu de prononcer le nom de Dieu».</p> + + <p><a id="Footnote_551" href="#FNanchor_551"><span class="label">[551]</span></a> Sénat, 10 décembre 1880.</p> + + <p><a id="Footnote_552" href="#FNanchor_552"><span class="label">[552]</span></a> 10 juin 1881.</p> + + <p><a id="Footnote_553" href="#FNanchor_553"><span class="label">[553]</span></a> 2 juillet 1881.</p> + + <p><a id="Footnote_554" href="#FNanchor_554"><span class="label">[554]</span></a> 4 juillet 1881.</p> + + <p><a id="Footnote_555" href="#FNanchor_555"><span class="label">[555]</span></a> Dans cette rencontre, disait-il, l’un apporterait «la + raideur et l’âpreté de ceux qui sont récemment affranchis, et l’autre, + l’amertume des pouvoirs récemment dépossédés» (11 mars 1882).</p> + + <p><a id="Footnote_556" href="#FNanchor_556"><span class="label">[556]</span></a> 16 mars 1882.</p> + + <p><a id="Footnote_557" href="#FNanchor_557"><span class="label">[557]</span></a> Lettre du 17 novembre 1883.</p> + + <p><a id="Footnote_558" href="#FNanchor_558"><span class="label">[558]</span></a> Discours au second congrès pédagogique, 19 avril 1861.</p> + + <p><a id="Footnote_559" href="#FNanchor_559"><span class="label">[559]</span></a> «J’ai toujours pensé que l’œuvre du gouvernement de + la République n’est point une œuvre de sectaires; que nous n’avons + ni le devoir ni le droit de faire la chasse aux consciences... Oui, + nous avons voulu la lutte anticléricale, mais la lutte antireligieuse, + jamais! jamais!» (Sénat, 10 juin 1881).</p> + + <p><a id="Footnote_560" href="#FNanchor_560"><span class="label">[560]</span></a> V. ses discours et ses conférences dans <i>Le + cléricalisme</i> (1900).</p> + + <p><a id="Footnote_561" href="#FNanchor_561"><span class="label">[561]</span></a> «Voyez ce qu’il a fait de tous ceux sur qui il a mis la + main... La noblesse française, si vive, si fière, si généreuse malgré + sa légèreté, cherchez-la, tout affadie, sans ressorts, bardée non plus + de fer, mais de scapulaires et de cordons bénits. Et cette bourgeoisie + au robuste et sage esprit, amoureuse de travail, de progrès et de + liberté, voyez-la, impuissante, épeurée, livrée à toutes les réactions. + Et ils allaient saisir la magistrature, ils étendaient la main vers + l’armée, ces deux sauvegardes d’une nation! Ah! il était temps vraiment + qu’on ouvrît les yeux!» (<i>La morale des jésuites</i>, préface).</p> + + <p><a id="Footnote_562" href="#FNanchor_562"><span class="label">[562]</span></a> <i>Ibid.</i>, préface. Paul Bert est heureux de + constater que «depuis trois siècles, pas un seul Français ne s’est + assez imprégné de l’esprit jésuitique pour mériter le rang de Général».</p> + + <p><a id="Footnote_563" href="#FNanchor_563"><span class="label">[563]</span></a> <i>Le cléricalisme</i>, p. 59 sqq.</p> + + <p><a id="Footnote_564" href="#FNanchor_564"><span class="label">[564]</span></a> <i>Revue politique et littéraire</i>, 23 août 1879.</p> + + <p><a id="Footnote_565" href="#FNanchor_565"><span class="label">[565]</span></a> <i>Dieu, patrie, liberté</i>, 1883.</p> + + <p><a id="Footnote_566" href="#FNanchor_566"><span class="label">[566]</span></a> «Il n’est pas vrai que la société civile ne puisse pas + poursuivre son œuvre sans porter atteinte à la religion. Il n’est pas + bon de le dire, il n’est pas bon de le croire, il n’est pas bon de le + faire croire. Il n’est pas vrai qu’il n’y ait pas là deux domaines + distincts, et que la religion et la société civile ne puissent + pas vivre à côté l’une de l’autre, sans empiéter sur leur domaine + respectif» (26 décembre 1885).</p> + + <p><a id="Footnote_567" href="#FNanchor_567"><span class="label">[567]</span></a> «L’Etat fait les frais d’une académie de musique, d’un + corps de ballet, d’une chaire de chinois, d’une autre de sanscrit. + Tous les citoyens qui payent l’impôt contribuent à l’entretien + de ces institutions de luxe, quoique bien peu d’entre eux soient + en situation d’en profiter. Et l’on refuserait à la masse de la + population, aux pauvres, aux humbles, aux ouvriers des villes, aux + habitants de la campagne, ce que leur conscience, leur foi, leurs + traditions héréditaires réclament le plus impérieusement, une église, + un temple où ils puissent se réunir pour prier, un prêtre qui bénisse + leur naissance, leur mariage, l’heure de leur séparation d’avec + les vivants!» (<i>Des rapports de la religion et de l’Etat</i>, + avant-propos).</p> + + <p><a id="Footnote_568" href="#FNanchor_568"><span class="label">[568]</span></a> La philosophie vraie, qui est nécessairement + spiritualiste, n’a aucune peine à rendre à la religion la justice + qui lui est due... Le catholicisme, légitime héritier du passé, est + l’institution religieuse et morale la plus féconde que les hommes aient + jamais fondée, parce qu’il sait s’améliorer tout en restant fidèle à la + tradition.» (<i>La philosophie dans ses rapports avec la science et la + religion</i>, p. 273).</p> + + <p><a id="Footnote_569" href="#FNanchor_569"><span class="label">[569]</span></a> «République ou monarchie, le gouvernement, quelles + qu’en soient les formes et la constitution, a besoin de générations + élevées à l’école du respect, et il ne saurait y avoir de respect + là ou la morale est indépendante... Telle était l’antique doctrine, + celle de l’Université que j’ai servie.» (<i>Notes et souvenirs d’un + universitaire</i>).</p> + + <p><a id="Footnote_570" href="#FNanchor_570"><span class="label">[570]</span></a> <i>Le catholicisme selon le suffrage universel</i>, + réimprimé dans son livre <i>De l’établissement de la troisième + république</i>.</p> + + <p><a id="Footnote_571" href="#FNanchor_571"><span class="label">[571]</span></a> Littré fait observer à ce propos que, renonçant aux + idées enseignées par Auguste Comte, il ne demande plus la suppression + de l’Université ni de son budget.</p> + + <p><a id="Footnote_572" href="#FNanchor_572"><span class="label">[572]</span></a> 9<sup>e</sup> année, I, pp. 61 et 126.</p> + + <p><a id="Footnote_573" href="#FNanchor_573"><span class="label">[573]</span></a> 9<sup>e</sup> année, II, pp. 81, 113, 161, 186, 332. <i>Ibid.</i>, + pp. 65 et 209.</p> + + <p><a id="Footnote_574" href="#FNanchor_574"><span class="label">[574]</span></a> A la veille de sa mort, il approuvait la guerre du + ministère Combes contre les congrégations, et parlait d’échapper + au cléricalisme et à l’athéisme par une religion laïque, le + «personnalisme» (<i>Les derniers entretiens</i>, recueillis par Prat, + p. 99 sqq.).</p> + + <p><a id="Footnote_575" href="#FNanchor_575"><span class="label">[575]</span></a> V. l’enquête sur les élections faite par le <i>Temps</i> + dans les derniers mois de 1885; tantôt, comme dans l’Ardèche, la + question religieuse a été seule en jeu; tantôt, comme dans la Somme, le + clergé a su exploiter la crise agricole (10 et 22 novembre 1885).</p> + + <p><a id="Footnote_576" href="#FNanchor_576"><span class="label">[576]</span></a> Au Sénat, le projet fut vivement combattu par l’orateur + de la droite, Chesnelong, qui disait: «la loi ne peut rester + indifférente entre la croyance en Dieu et l’athéisme». Le rapporteur, + Emile Labiche, lui répondit en invoquant les principes modernes, + l’égalité devant la loi et la liberté de conscience.</p> + + <p><a id="Footnote_577" href="#FNanchor_577"><span class="label">[577]</span></a> V. Bourneville, <i>Laïcisation de l’assistance + publique</i>, 1880, dans le <i>Progrès médical</i>, qui fut l’organe de + cette campagne.</p> + + <p><a id="Footnote_578" href="#FNanchor_578"><span class="label">[578]</span></a> Chambre, 6 juin 1889.</p> + + <p><a id="Footnote_579" href="#FNanchor_579"><span class="label">[579]</span></a> V. Lecanuet, <i>L’Eglise de France sous la troisième + République</i>, II, p. 374.</p> + + <p><a id="Footnote_580" href="#FNanchor_580"><span class="label">[580]</span></a> «Je veux le prêtre libre, respecté dans son Église; + mais je veux aussi maintenir les droits du pouvoir civil, suivre les + traditions de ce pays, me conformer à l’instinct profond, au génie du + peuple français: je veux le curé hors de la politique» (Chambre, 1<sup>er</sup> + février 1890).</p> + + <p><a id="Footnote_581" href="#FNanchor_581"><span class="label">[581]</span></a> «Je désire que la paix religieuse existe dans mon pays. + Je crois qu’on l’obtiendra facilement en cessant d’inquiéter le clergé + au sujet du budget des cultes». Mais on nous dit: passez-nous les lois + scolaires et nous vous passerons la République. «C’est trop cher, + Messieurs, et nous ne ferons pas ce marché. Que serait la République + si elle n’était pas la grande éducatrice de la démocratie? L’école + nationale doit rester l’école laïque, neutre et gratuite, parce qu’elle + est l’école nationale. C’est là, vraiment, notre pilier d’airain» + (discours du 21 décembre 1890 aux délégués sénatoriaux des Vosges).</p> + + <p><a id="Footnote_582" href="#FNanchor_582"><span class="label">[582]</span></a> Ces articles sont réunis dans <i>L’évolution politique + et sociale de l’Eglise</i>. Spuller signale d’ailleurs, dans + l’avant-propos du livre, le danger qui inquiète les libres penseurs: + «Ils se demandent tous les jours si le <span class="smcap80">XX</span><sup>e</sup> siècle ne verra + pas la plus effroyable réaction dont nous ayons été menacés depuis la + Renaissance, et cela sous le couvert même des institutions libres et + républicaines, adoptées enfin par l’Eglise».</p> + + <p><a id="Footnote_583" href="#FNanchor_583"><span class="label">[583]</span></a> Chambre, 18 février 1892.</p> + + <p><a id="Footnote_584" href="#FNanchor_584"><span class="label">[584]</span></a> <i>L’Avenir de la science</i>, préface.</p> + + <p><a id="Footnote_585" href="#FNanchor_585"><span class="label">[585]</span></a> <i>Feuilles détachées</i>, préface.</p> + + <p><a id="Footnote_586" href="#FNanchor_586"><span class="label">[586]</span></a> Taine, <i>Le régime moderne</i>, t. II, liv. V.</p> + + <p><a id="Footnote_587" href="#FNanchor_587"><span class="label">[587]</span></a> Le rapprochement des dates est intéressant: <i>Le + roman russe</i>, de Vogüé, paraît en 1886; l’article de Brunetière + sur la <i>Banqueroute du naturalisme</i>, en 1887, (<i>Revue des + Deux-Mondes</i>, 1<sup>er</sup> septembre); le <i>Dix-huitième Siècle</i>, + de Faguet, est de 1890; <i>Le Disciple</i>, de 1889; <i>Le Sens de + la vie</i>, de 1889; <i>Le Devoir présent</i>, de 1892; <i>L’Ame + moderne</i>, par Henry Bérenger, de 1892.</p> + + <p><a id="Footnote_588" href="#FNanchor_588"><span class="label">[588]</span></a> V. l’abbé Klein dans le <i>Correspondant</i>, 10 février + 1892. Rappelons que l’encyclique <i lang="la">Rerum novarum</i> est de 1891, + l’encyclique française sur le ralliement, de 1892.</p> + + <p><a id="Footnote_589" href="#FNanchor_589"><span class="label">[589]</span></a> Cette fin, Guyau la déclare inévitable au nom de la + logique: «La logique, après tout, écrivait-il, a toujours eu le dernier + mot ici-bas. Les concessions à l’absurde, ou tout au moins au relatif, + peuvent être parfois nécessaires dans les choses humaines;—c’est + ce que les révolutionnaires français ont eu le tort de ne pas + comprendre;—mais elles sont transitoires» (cité par Fouillée, <i>La + morale, l’art et la religion d’après Guyau</i>, p. 150).</p> + + <p><a id="Footnote_590" href="#FNanchor_590"><span class="label">[590]</span></a> Il écrivait au lendemain de la mort de Renan: «Ce que + nous devons dire, nous, ses amis, nous qui eûmes l’honneur inestimable + de l’approcher, c’est qu’il fut le meilleur des hommes, le plus simple, + le plus doux et en même temps le plus ferme cœur qui ait jamais battu + en ce monde... Il était essentiellement moral et religieux; il aimait + cette humanité dont il fut un des plus magnifiques exemplaires» (le + <i>Temps</i>, 9 octobre 1892).</p> + + <p><a id="Footnote_591" href="#FNanchor_591"><span class="label">[591]</span></a> <i>Science, patrie, religion</i>, dans la <i>Revue + Bleue</i>, 22 avril 1893. Vogüé, spécialement visé par cette + conférence, répondit dans la <i>Revue des Deux-Mondes</i> (1<sup>er</sup> mai + 1893).</p> + + <p><a id="Footnote_592" href="#FNanchor_592"><span class="label">[592]</span></a> Article sur Hérold(1882) dans <i>Science et + philosophie</i>.</p> + + <p><a id="Footnote_593" href="#FNanchor_593"><span class="label">[593]</span></a> Cet article de la <i>Revue de Paris</i> (1<sup>er</sup> février + 1895) est réimprimé dans <i>Science et morale</i>.</p> + + <p><a id="Footnote_594" href="#FNanchor_594"><span class="label">[594]</span></a> «C’est un échafaudage appuyé à la base sur les + faits, mais dont la solidité—je veux dire la certitude ou plutôt + la probabilité—diminue à mesure qu’on monte plus haut... Dans les + réalités, nous ne procédons jamais au nom de principes absolus, + parce que nous avons reconnu que tous nos principes reposent sur des + hypothèses empruntées aux faits d’observation... Qui prétend s’appuyer + sur l’absolu ne s’appuie sur rien».</p> + + <p><a id="Footnote_595" href="#FNanchor_595"><span class="label">[595]</span></a> «Mais en vertu de cette même transposition illusoire, + née d’un procédé purement logique que nous rencontrons partout, les + religions ont déduit de la morale certains symboles, certaines idoles + divines, auxquelles elles ont attribué ensuite la vertu d’avoir créé + les notions mêmes, qui avaient au contraire servi à les imaginer».</p> + + <p><a id="Footnote_596" href="#FNanchor_596"><span class="label">[596]</span></a> «Gardons-nous de penser qu’il s’agisse aujourd’hui, + après avoir éliminé les dogmes formels, de maintenir dans l’éducation, + comme ses principes essentiels, je ne sais quel résidu vaporeux, quel + squelette d’affirmations, dépouillées de la substance dogmatique qui en + faisait autrefois la force et la consistance».</p> + + <p><a id="Footnote_597" href="#FNanchor_597"><span class="label">[597]</span></a> V. par exemple, le discours préliminaire de son livre, + <i>Les droits du peuple</i> (1873).</p> + + <p><a id="Footnote_598" href="#FNanchor_598"><span class="label">[598]</span></a> V. Georges Weill, <i>Histoire du mouvement social en + France</i>, 3<sup>e</sup> éd., p. 205, 223, 234.</p> + + <p><a id="Footnote_599" href="#FNanchor_599"><span class="label">[599]</span></a> Chambre, 21 novembre 1893.</p> + + <p><a id="Footnote_600" href="#FNanchor_600"><span class="label">[600]</span></a> Chambre, juin 1896.</p> + + <p><a id="Footnote_601" href="#FNanchor_601"><span class="label">[601]</span></a> Sarcey, dont les opinions reflètent bien celles de + ses lecteurs bourgeois, répondait en 1896 à la lettre sympathique + d’un curé. Ma campagne anticléricale, disait-il, je la reprendrais + si la religion voulait redevenir persécutrice, mais ce n’est pas + le cas. «L’ennemi, à cette heure, c’est le collectivisme ou plutôt + l’anarchisme; et je crois, Monsieur le curé, que nous le pouvons + combattre côte à côte.» (<i>Journal de jeunesse</i>, p. 391).</p> + + <p><a id="Footnote_602" href="#FNanchor_602"><span class="label">[602]</span></a> V. une lettre de lui en 1860 (<i>Lettres de + jeunesse</i>, p. 130): il y affirme sa foi en un Dieu créateur + et justicier, voit dans Jésus «un législateur sublime, un divin + moraliste».</p> + + <p><a id="Footnote_603" href="#FNanchor_603"><span class="label">[603]</span></a> <i>L’iniquité</i>, p. 152 (article du 21 janvier 1898).</p> + + <p><a id="Footnote_604" href="#FNanchor_604"><span class="label">[604]</span></a> <i>Ibid.</i>, (7 mars 1898).</p> + + <p><a id="Footnote_605" href="#FNanchor_605"><span class="label">[605]</span></a> «Nous voulons un clergé national, plus près encore + du pays, participant à sa vie, partageant toutes ses émotions, et + nous voulons surtout le soustraire à un envahissement progressif, à + une influence politique qui ne tend à rien moins qu’à le détourner + de l’apostolat religieux pour l’enrôler dans l’armée de la + contre-révolution. Les républicains à peine arrivés au pouvoir, nous + avons pu voir s’avançant de toutes parts, nous pressant déjà de ses + avant-postes, une armée internationale, recrutée dans tous les pays, + irrégulière, de tous ordres et de toutes couleurs, se vantant d’avoir + l’univers pour patrie, Rome pour capitale et la France pour campement.» + (<i>L’Etat et la liberté</i>, I, discours du 6 septembre 1880).</p> + + <p><a id="Footnote_606" href="#FNanchor_606"><span class="label">[606]</span></a> «Par l’un de ces vœux, on se détache absolument de + ces intérêts considérés comme vulgaires, qui consistent à être + propriétaire, en d’autres termes, à travailler à la prospérité de + son pays. Par un autre de ces vœux, on se débarrasse de ce que les + théologiens ont appelé un second souci. Ce souci, c’est d’avoir une + famille, d’appartenir à cette famille, et surtout de vivre pour elle.» + Puis vient le vœu d’obéissance. «Or, quand de la personnalité humaine + vous avez retranché ce qui fait qu’on possède, ce qui fait qu’on + raisonne, ce qui fait qu’on se survit, je demande ce qui reste de cette + personnalité» (6 mars 1883).</p> + + <p><a id="Footnote_607" href="#FNanchor_607"><span class="label">[607]</span></a> 11 avril 1900. Il avait déjà tenu à la Chambre un + langage semblable le 16 novembre 1899.</p> + + <p><a id="Footnote_608" href="#FNanchor_608"><span class="label">[608]</span></a> D’après lui, la valeur des immeubles possédés par eux + dépassait un milliard; cette richesse augmentait encore aux dépens du + clergé séculier, car on voyait «l’Eglise de plus en plus menacée par la + Chapelle».</p> + + <p><a id="Footnote_609" href="#FNanchor_609"><span class="label">[609]</span></a> «Si vous trouvez en face de vous, comme M. de Mun + vous l’a promis, cette religion divine qui poétise la souffrance en + lui promettant les réparations futures, opposez-lui la religion de + l’humanité qui, elle aussi, poétise la souffrance, en lui offrant comme + récompense le bonheur des générations». Waldeck-Rousseau blâma ce + discours qui, disait-il, était pour l’opposition «une véritable bonne + fortune» (Sénat, 13 juin 1901).</p> + + <p><a id="Footnote_610" href="#FNanchor_610"><span class="label">[610]</span></a> Chambre, 17 janvier 1901.</p> + + <p><a id="Footnote_611" href="#FNanchor_611"><span class="label">[611]</span></a> Chambre, 21 janvier.</p> + + <p><a id="Footnote_612" href="#FNanchor_612"><span class="label">[612]</span></a> «Qu’apprendra l’enfant dans ces établissements ou aux + mains de ces religieux? Il apprendra qu’il y a des lois qui sont + méprisables, que la société issue de 1789 n’est qu’un pouvoir passager, + précaire et subalterne et qu’il y a, en un mot, une théocratie qui a le + droit de reviser ses arrêts» (Chambre, 25 mars 1901).</p> + + <p><a id="Footnote_613" href="#FNanchor_613"><span class="label">[613]</span></a> Ces élections furent préparées par une ardente lutte de + presse. Comme exemples de la polémique anticléricale dans des journaux + départementaux, citons deux livres parus en 1901, <i>La lutte contre le + cléricalisme</i> par Meyrac (recueil d’articles parus dans le <i>Petit + Ardennais</i>) et <i>L’immoralité de la morale cléricale</i> par Cadix + (recueil d’articles publiés dans le <i>Petit Comtois</i>).</p> + + <p><a id="Footnote_614" href="#FNanchor_614"><span class="label">[614]</span></a> «Etre laïque, ce n’est pas limiter à l’horizon visible + la pensée humaine, ni interdire à l’homme le rêve, et la perpétuelle + recherche de Dieu: c’est revendiquer pour la vie présente l’effort du + devoir.</p> + + <p>Ce n’est pas vouloir violenter, ce n’est pas mépriser les consciences + encore détenues dans le charme des vieilles croyances; c’est refuser + aux religions qui passent le droit de gouverner l’humanité qui dure.</p> + + <p>Ce n’est point haïr telle ou telle église ou toutes les églises + ensemble; c’est combattre l’esprit de haine qui souffle des religions, + et qui fut cause de tant de violences, de tueries et de ruines.</p> + + <p>Etre laïque, c’est ne point consentir la soumission de la raison + au dogme immuable, ni l’abdication de l’esprit humain devant + l’incompréhensible; c’est ne prendre son parti d’aucune ignorance.</p> + + <p>C’est croire que la vie vaut la peine d’être vécue, aimer cette + vie, refuser la définition de la terre «vallée de larmes», ne pas + admettre que les larmes soient nécessaires et bienfaisantes, ni que la + souffrance soit providentielle; c’est ne prendre son parti d’aucune + misère...</p> + + <p>Etre laïque, c’est avoir trois vertus: la charité, c’est-à-dire l’amour + des hommes; l’espérance, c’est-à-dire le sentiment bienfaisant qu’un + jour viendra, dans la postérité lointaine, où se réaliseront les rêves + de justice, de paix et de bonheur, que faisaient, en regardant le ciel, + les lointains ancêtres; la foi, c’est-à-dire la volonté de croire à la + victorieuse réalité de l’effort perpétuel» (<i>Annales</i>, n<sup>o</sup> 1, juin + 1902).</p> + + <p><a id="Footnote_615" href="#FNanchor_615"><span class="label">[615]</span></a> L’ordre du jour suivant fut voté à l’unanimité: «La + morale laïque doit être scientifique, sociale, humaine. Elle s’appuie + sur la raison et sur l’expérience: 1<sup>o</sup> pour garantir et développer + la liberté individuelle; 2<sup>o</sup> pour assurer la justice sociale par la + solidarité nationale et internationale des individus et des peuples».</p> + + <p><a id="Footnote_616" href="#FNanchor_616"><span class="label">[616]</span></a> Cf. la conférence de Charbonnel, <i>L’Eglise et la + République</i>, 1900.</p> + + <p><a id="Footnote_617" href="#FNanchor_617"><span class="label">[617]</span></a> Voici comment il définit l’objet de la libre pensée: + «Protéger la liberté de penser contre toutes les religions et tous les + dogmatismes, quels qu’ils soient, et assurer la libre recherche de la + vérité par les seules méthodes de la raison» (<i>La Raison</i>, 21 + décembre 1902).</p> + + <p><a id="Footnote_618" href="#FNanchor_618"><span class="label">[618]</span></a> <i>Ibid.</i>, 28 août 1904.</p> + + <p><a id="Footnote_619" href="#FNanchor_619"><span class="label">[619]</span></a> «Trop souvent, nous nous sommes contentés de + ridiculiser, de flétrir des idées qui assurément sont ridicules ou + honteuses en elles-mêmes, mais que nous devions respecter dès l’instant + que des hommes de bonne foi les admettaient... Les idées vieillies et + que la mort guette furent, en leur temps, des idées jeunes auxquelles + se dévoua l’élite des esprits. Et il suffit de s’en souvenir pour + combattre avec fermeté, mais sans violence, pour rester bienveillant à + des doctrines, à des croyances dont le seul tort est d’avoir vécu trop + longtemps» (4 septembre 1904).</p> + + <p><a id="Footnote_620" href="#FNanchor_620"><span class="label">[620]</span></a> 18 septembre 1904.</p> + + <p><a id="Footnote_621" href="#FNanchor_621"><span class="label">[621]</span></a> Cette lettre a été réimprimée dans le livre de + Berthelot, <i>Science et libre pensée</i>. Le congrès de Rome vota la + déclaration de principes rédigée par M. Ferdinand Buisson. D’après ce + document, la Libre Pensée est «un engagement général de rechercher la + vérité, en quelque ordre que ce soit, uniquement par les ressources + naturelles de l’esprit humain, par les seules lumières de la raison + et de l’expérience... La Libre Pensée est laïque, démocratique et + sociale, c’est-à-dire qu’elle rejette, au nom de la dignité humaine, ce + triple joug; le pouvoir abusif de l’autorité en matière religieuse, du + privilège en matière politique et du capital en matière économique». + (V. Buisson, <i>La foi laïque</i>).</p> + + <p><a id="Footnote_622" href="#FNanchor_622"><span class="label">[622]</span></a> <i>L’Eglise et la République</i>, p. 118-120. La plus + grande partie de cet écrit a d’abord formé une préface au recueil des + discours de Combes, <i>Une campagne laïque</i> (1904).</p> + + <p><a id="Footnote_623" href="#FNanchor_623"><span class="label">[623]</span></a> <i>Annales</i>, août et septembre 1902. «Toute religion, + ajoutait Georges Etber, est une religion de la lettre; aucune religion + ne peut être une religion de l’esprit... Je hais toutes les religions + dont on peut lire l’histoire à travers les siècles à la lueur des + bûchers qu’elles ont allumés» (octobre 1907).</p> + + <p><a id="Footnote_624" href="#FNanchor_624"><span class="label">[624]</span></a> <i>Revue politique et parlementaire</i> (juin 1903).</p> + + <p><a id="Footnote_625" href="#FNanchor_625"><span class="label">[625]</span></a> «De même que peu à peu, au cours du <span class="smcap80">XIX</span><sup>e</sup> + siècle, par la logique des choses, l’Eglise romaine a pris + la direction, à leur insu parfois, de tous les éléments + <i>conservateurs</i>, auxquels seule elle peut donner un lien en leur + donnant une âme, de même la guerre à l’Eglise fait l’unité du parti + opposé. C’est le véritable nœud de l’alliance, la seule raison d’action + commune entre libéraux et républicains sous l’Empire, opportunistes + et radicaux, modérés et socialistes sous la République» (<i>Revue + politique et parlementaire</i>, octobre 1903).</p> + + <p><a id="Footnote_626" href="#FNanchor_626"><span class="label">[626]</span></a> «Aux yeux de l’historien, la religion n’a jamais été + autre chose que l’ensemble des idées, des sentiments et des actes par + lesquels l’homme, à un moment donné, traduit sa conception actuelle du + monde et de ses relations avec le monde. Prenez sur un point du globe, + à une heure quelconque, un peuple quelconque, enquérez-vous de ses + dieux, vous connaîtrez tout de suite sa civilisation».</p> + + <p><a id="Footnote_627" href="#FNanchor_627"><span class="label">[627]</span></a> <i>Revue politique et parlementaire</i>, décembre 1903.</p> + + <p><a id="Footnote_628" href="#FNanchor_628"><span class="label">[628]</span></a> L’abbé Gayraud seul vint exposer à la tribune la + doctrine du <i>Syllabus</i>.</p> + + <p><a id="Footnote_629" href="#FNanchor_629"><span class="label">[629]</span></a> Rappelons qu’elle a été acceptée intégralement par + les protestants et les israélites. Elle fut condamnée par Pie X, qui + interdit de former les associations cultuelles; de là résultèrent + les lois du 2 janvier et du 28 mars 1907, du 13 avril 1908. Le + rapprochement survenu après la guerre entre la France et le Vatican a + fait préparer à Rome le projet de statuts d’associations diocésaines; + le Conseil d’Etat, par un avis du 13 décembre 1923, l’a déclaré + conforme à la loi de 1905. Le pape, dans sa lettre du 18 janvier 1924, + a autorisé les évêques de France à créer des associations.</p> + + <p><a id="Footnote_630" href="#FNanchor_630"><span class="label">[630]</span></a> Voir à ce propos Ribot, <i>La psychologie des + sentiments</i>. On trouve une méthode semblable dans les <i>Etudes + d’histoire et de psychologie du mysticisme</i>, par Delacroix (1908). + «Nous voudrions, dit-il dans sa préface, avoir exposé les faits comme + ferait un théologien informé et critique, parce qu’il n’y a, au fond, + qu’une méthode historique. Quant à l’interprétation, les théologiens ne + s’étonneront pas de nous trouver en désaccord avec eux. Ils voient les + choses du point de vue du surnaturel; nous les voyons du point de vue + de la nature».</p> + + <p><a id="Footnote_631" href="#FNanchor_631"><span class="label">[631]</span></a> «Ce qui a pu paraître contradictoire avec les idées ou + les institutions modernes, c’est telle ou telle forme extérieure, telle + ou telle expression dogmatique de la religion, vestige de la vie et de + la science des sociétés antérieures; ce n’est pas l’esprit religieux, + tel qu’il circule à travers les grandes religions» (<i>Science et + religion</i>, p. 377).—Un philosophe inconnu du grand public, mais + très apprécié de ses pairs et de ses élèves, Hannequin, montrait aussi + la conciliation possible avec la religion, pourvu qu’elle abandonnât + son projet de dominer la société (v. l’introduction de ses <i>Etudes + d’histoire des sciences et d’histoire de la philosophie</i>).</p> + + <p><a id="Footnote_632" href="#FNanchor_632"><span class="label">[632]</span></a> Sa thèse du doctorat en 1872 lui valut déjà les attaques + de la presse catholique.</p> + + <p><a id="Footnote_633" href="#FNanchor_633"><span class="label">[633]</span></a> <i>La France au point de vue moral</i>, p. 61.</p> + + <p><a id="Footnote_634" href="#FNanchor_634"><span class="label">[634]</span></a> <i>La France au point de vue moral</i>, p. 62. Fouillée + reproche à l’ascétisme catholique d’avoir produit, «par réaction contre + la continence sacerdotale, l’incontinence laïque». Il reproche aussi à + l’Eglise de vouloir lier la morale à la religion: «Si, chez les enfants + du peuple, l’abandon simultané des règles morales et des croyances + religieuses, se produit souvent, c’est parce qu’on n’a pas fait, dès + l’école, la légitime distinction de ces deux sphères» (<i>La démocratie + politique et sociale en France</i>, p. 139). L’Eglise peut d’ailleurs, + à côté des éducateurs laïques, faire une œuvre utile: «Rendre aux + dogmes leur sens le plus large et aussi le plus profond, accorder une + plus grande place à l’enseignement des devoirs moraux et sociaux, tel + serait, pour le clergé français, le moyen de s’associer à l’effort + commun en vue de la moralisation nationale» (<i>La France au point de + vue moral</i>, p. 68).</p> + + <p><a id="Footnote_635" href="#FNanchor_635"><span class="label">[635]</span></a> <i>Pour l’école laïque</i>, p. 92.</p> + + <p><a id="Footnote_636" href="#FNanchor_636"><span class="label">[636]</span></a> «Dans nos campagnes—et même dans nos villes—je n’ai + pas toujours trouvé les libres penseurs parmi les gens les plus rangés, + les plus laborieux, les plus sobres, les plus respectueux d’eux-mêmes.» + (<i>ibid.</i>, p. 22).</p> + + <p><a id="Footnote_637" href="#FNanchor_637"><span class="label">[637]</span></a> «Il n’est fort que par notre faiblesse, il n’est + puissant que par nos fautes, et vous pouvez être assurés que nous ne + le subirons jamais si, par notre égoïsme, par nos haines, par nos + intolérances, nous ne l’avons appelé sur nous comme le châtiment + naturel que réserve aux races affaiblies cette justice immanente de + l’histoire dont parlait éloquemment Gambetta» (p. 190).—Un philosophe + étranger à la politique, Hamelin, ami de Jacob, partageait ses idées; + la religion lui semblait inutile pour la morale. «Dans une morale + rationnelle, écrit-il, Dieu ne saurait intervenir comme source de + l’obligation. Dieu ne saurait se passer de l’obligation, si obligation + et rationalité sont la même chose; en revanche rien ne se passe mieux + de Dieu que l’obligation.» (<i>Essai sur les éléments principaux de la + représentation</i>, 1907, p. 416).</p> + + <p><a id="Footnote_638" href="#FNanchor_638"><span class="label">[638]</span></a> <i>Pourquoi les dogmes ne renaissent pas</i>, dans + <i>Les affirmations de la conscience moderne</i>.</p> + + <p><a id="Footnote_639" href="#FNanchor_639"><span class="label">[639]</span></a> Lettre à Pie X, 28 février 1904. V. le récit contenu + dans <i>Choses passées</i>.</p> + + <p><a id="Footnote_640" href="#FNanchor_640"><span class="label">[640]</span></a> V. par exemple, <i>La question biblique chez les + catholiques de France au XIX</i><sup>e</sup> <i>siècle</i>, 2<sup>e</sup> éd., p. 204 sqq.</p> + + <p><a id="Footnote_641" href="#FNanchor_641"><span class="label">[641]</span></a> V. <i>L’évolution de la foi catholique</i>, p. 210. + Marcel Hébert, mort en 1916, avait demandé que M. Wilfred Monod ou tout + autre libre croyant parlât sur sa tombe, afin d’attester que «je n’ai + pas voulu d’une inhumation matérialiste, et que je meurs croyant et + espérant» (v. <i>Revue chrétienne</i>, 1916).</p> + + <p><a id="Footnote_642" href="#FNanchor_642"><span class="label">[642]</span></a> Jean Macé, qui redoutait ces écoles rivales, avait + proposé au Sénat (mars 1886) de laisser au ministre le droit d’ajourner + la laïcisation dans les communes disposées à les créer; le ministre, + Goblet, fit repousser l’amendement. Sur le succès des écoles libres + dans les pays où les châtelains les ont imposées, v. André Siegfried, + <i>Tableau politique de la France de l’Ouest</i>, <i>passim</i>.</p> + + <p><a id="Footnote_643" href="#FNanchor_643"><span class="label">[643]</span></a> «Ils n’ont pas seulement voulu—ce qui serait déjà + un vœu sage et légitime entre tous—mettre chaque électeur en + mesure de lire les professions de foi de ses députés et d’écrire + avec discernement son bulletin de vote; mais ils ont entrepris de + transformer la multitude obscure, anonyme, inconsciente, instinctive, + en un peuple capable d’examiner et de réfléchir; capable de raison et + de justice; capable par conséquent de se gouverner» (<i>L’éducation + publique et la vie nationale</i>, introduction).</p> + + <p><a id="Footnote_644" href="#FNanchor_644"><span class="label">[644]</span></a> «On affecte de confondre l’esprit laïque et l’esprit + sectaire, comme si l’esprit laïque, c’est-à-dire l’esprit de raison, + l’esprit de <i>tout le monde</i>, celui de la société générale, celui + des traditions historiques de tout ordre, bref le libre esprit humain + ou national, et non pas celui d’une église ou d’une école fermée, + n’était pas, en son principe essentiel, l’opposé même de l’esprit de + secte et de système...» (<i>ibid.</i>).</p> + + <p><a id="Footnote_645" href="#FNanchor_645"><span class="label">[645]</span></a> La difficulté pour l’ecclésiastique est la même que + pour le laïque. «D’un côté comme de l’autre, les formules peuvent + être irréprochables... Elles ne prendront vie et vertu que par le + commentaire familier du maître, si ce commentaire, à son tour, est + autre chose qu’une définition abstraite ou une simple amplification + verbale, vide de sens comme de souffle» (<i>ibid.</i>, p. 76).</p> + + <p><a id="Footnote_646" href="#FNanchor_646"><span class="label">[646]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 3 sqq.</p> + + <p><a id="Footnote_647" href="#FNanchor_647"><span class="label">[647]</span></a> «Je me demande avec inquiétude pour qui et pour quoi + nous travaillons, pour qui et pour quoi nous exerçons ces enfants du + peuple à lire, à comprendre, à se rendre compte, à prendre possession + des choses et d’eux-mêmes» (<i>ibid.</i>, p. 39).</p> + + <p><a id="Footnote_648" href="#FNanchor_648"><span class="label">[648]</span></a> P. 44.</p> + + <p><a id="Footnote_649" href="#FNanchor_649"><span class="label">[649]</span></a> «Les textes du catéchisme, déjà si peu accessibles + ou assimilables à l’intelligence en maintes de leurs parties, + étaient l’objet d’une simple récitation <i>selon la lettre</i>, + sans explication du <i>fond</i>, par conséquent aussi disparates + que possibles avec l’esprit général de l’enseignement, le maître + étant réduit au rôle de répétiteur mécanique, et à ce seul titre, + d’auxiliaire du curé» (<i>ibid.</i>, introduction).</p> + + <p><a id="Footnote_650" href="#FNanchor_650"><span class="label">[650]</span></a> «La longue séparation du spirituel et du temporel, du + prêtre unique dispensateur des choses saintes, et des laïques tenus + en cette matière pour incompétents, a contribué pour une grande + part à rendre notre nation, du moins la classe la plus instruite et + avec elle le peuple industriel, étrangère ou indifférente à la fois + aux traditions chrétiennes, qu’elle ignore de plus en plus, et à la + religion même» (p. 79).</p> + + <p><a id="Footnote_651" href="#FNanchor_651"><span class="label">[651]</span></a> «Qu’on ne vienne pas nous demander de faire de + l’instituteur une machine à enseigner, un cœur neutre, un esprit fuyant + et timoré, un être nul par état, qui craindrait de laisser surprendre + une larme dans ses yeux lorsqu’il parle de sa foi religieuse, ou un + tremblement d’émotion dans sa voix lorsqu’il parle de la patrie ou de + la République.» (<i>L’intuition morale</i>, août 1878, dans <i>La foi + laïque</i>).</p> + + <p><a id="Footnote_652" href="#FNanchor_652"><span class="label">[652]</span></a> <i>La foi laïque</i>, p. 15 sqq.</p> + + <p><a id="Footnote_653" href="#FNanchor_653"><span class="label">[653]</span></a> «Nous n’oublierons pas, filles de saint Vincent de Paul + ou frères de Saint-Jean-Baptiste de la Salle, religieux et religieuses + de toute robe et de tout nom, nous n’oublierons pas que pendant deux ou + trois siècles vous avez été presque seuls à vous occuper des enfants du + peuple, et nous ne nous étonnons pas que le peuple s’en souvienne et + vous aime» (<i>ibid.</i>, p. 43).</p> + + <p><a id="Footnote_654" href="#FNanchor_654"><span class="label">[654]</span></a> Les laïques «n’ont pas fait vœu de renoncer aux + ambitions légitimes du travail, de renoncer à la famille, à ses joies, + à ses douleurs, à ses inquiétudes, à ses angoisses, de renoncer à leurs + intérêts, à leur indépendance d’homme et de citoyen: c’est précisément + pour cela qu’ils ont nos préférences» (p. 47).</p> + + <p><a id="Footnote_655" href="#FNanchor_655"><span class="label">[655]</span></a> P. 49.</p> + + <p><a id="Footnote_656" href="#FNanchor_656"><span class="label">[656]</span></a> V. Bourgain, <i>Gréard</i>, p. 252 et 363. Il fut + disgracié après le 24 mai; il a raconté lui-même qu’on l’accusait + d’être allé avec M<sup>me</sup> Jules Simon briser des crucifix (<i>ibid.</i>, + p. 126).</p> + + <p><a id="Footnote_657" href="#FNanchor_657"><span class="label">[657]</span></a> «Une Eglise peut enseigner des dogmes obscurs, + autoriser des pratiques peu raisonnables, exercer une centralisation + abusive, faire peser sur les siens un joug de fer. Si, à côté de ces + défauts, elle offre à des milliers d’âmes pieuses l’aliment d’une vie + spirituelle même imparfaite, si elle console les faibles, si elle + secourt tous ceux qui demandent à être secourus corps et âme (et ils + sont légion dans notre pauvre humanité)..., c’en est assez: cette + Eglise n’est pas près de mourir.» (<i>La foi laïque</i>, p. 71).</p> + + <p><a id="Footnote_658" href="#FNanchor_658"><span class="label">[658]</span></a> Ces articles anonymes de la <i>Revue des Deux-Mondes</i> + (juin 1898 et février 1899) reparurent, complétés et refaits, dans + <i>L’école d’aujourd’hui</i> par Georges Goyau.</p> + + <p><a id="Footnote_659" href="#FNanchor_659"><span class="label">[659]</span></a> «Il y a des milliers d’instituteurs jeunes et vieux + qui, à l’heure même où la <i>Revue</i> les traite de si haut, sont + parvenus, à force de patience et de droiture, de méfiance d’eux-mêmes + et de confiance en la vérité, à être, de l’aveu de tous ceux qui les + voient à l’œuvre, d’excellents, d’admirables maîtres de morale; privés + au début de tout secours (car Rome a mis à l’Index les premiers manuels + faits pour eux par Paul Bert, Steeg, Compayré), ils n’ont pas renoncé + à la lutte, ils se sont passés de livres, ils ont créé eux-mêmes pièce + à pièce, leçon par leçon, exemple après exemple, leur enseignement + familier de la morale aux petits enfants; ils se sont fait peu à peu + de petits <i>carnets de morale</i>, simples cahiers écrits au jour + le jour, et d’où sont sortis, à la longue, de nouveaux et nombreux + manuels, sans prétention littéraire et philosophique, mais riches + d’enseignements pratiques, pleins de sève, marqués au coin du bon sens, + et néanmoins d’une véritable élévation morale, nourris en somme du plus + pur de la tradition française» (<i>La foi laïque</i>, p. 86).</p> + + <p><a id="Footnote_660" href="#FNanchor_660"><span class="label">[660]</span></a> <i>ibid.</i>, p. 148 sqq. Au congrès international + d’éducation morale tenu à La Haye en 1912, Buisson et Séailles + affirmèrent la possibilité d’un enseignement moral sans base + religieuse.</p> + + <p><a id="Footnote_661" href="#FNanchor_661"><span class="label">[661]</span></a> Voici l’appel qui fut lancé en avril 1894: «La + Ligue voudrait, de l’école jusqu’à l’entrée au régiment, assurer à + l’adulte les connaissances acquises pendant l’enfance, diriger leur + perfectionnement dans le sens professionnel, enfin munir le jeune + homme, trop tôt livré à lui-même, des solides principes qui sont + indispensables aux citoyens d’une démocratie».</p> + + <p><a id="Footnote_662" href="#FNanchor_662"><span class="label">[662]</span></a> Voici le vœu adopté au congrès de Rennes (1898) et + renouvelé l’année suivante: «Le Congrès fait appel à l’activité de + propagande des sociétés fédérées pour parer aux graves atteintes + portées à l’union morale et sociale de la France par l’enseignement + congréganiste à tous ses degrés, et signale à l’attention du + gouvernement le danger de recruter ses fonctionnaires parmi les jeunes + gens qui ne sortent pas des établissements de l’Etat».</p> + + <p><a id="Footnote_663" href="#FNanchor_663"><span class="label">[663]</span></a> Voici les considérants de ce vœu: «Le Congrès,</p> + + <p>Estimant que le premier devoir de l’enseignement républicain est + d’affirmer et d’appliquer sans restriction tous les principes inscrits + dans la Déclaration des droits de l’homme, et tout d’abord le principe + de la liberté individuelle;</p> + + <p>Considérant que la liberté d’enseigner n’y est pas et ne pouvait pas + y être inscrite; qu’en effet la fonction éducative est un devoir des + parents envers l’enfant et envers la société; que, dans une démocratie, + l’enseignement doit s’appliquer essentiellement à garantir dès + l’enfance la liberté future des citoyens, et que c’est l’office de + l’Etat de la garantir effectivement;</p> + + <p>Considérant que, sous le nom trompeur de liberté de l’enseignement, + la loi du 15 mars 1850 a organisé, en France, la liberté illimitée + de l’enseignement ecclésiastique et congréganiste en conférant aux + congrégations et au clergé un ensemble de privilèges collectifs qui ont + permis d’opposer en fait le monopole de l’Eglise au monopole de l’Etat.</p> + + <p>Considérant qu’il y a lieu d’instituer un régime scolaire qui assure la + véritable liberté de l’enseignement...»</p> + + <p><a id="Footnote_664" href="#FNanchor_664"><span class="label">[664]</span></a> Je comprends maintenant, écrivit-il en 1869, «les + réserves salutaires, les garanties, quoique mêlées d’exagérations + blâmables, que nos ancêtres avaient toujours su maintenir, depuis + Hincmar, contre les abus de la puissance ecclésiastique» (cité par + Lecanuet, <i>Montalembert</i>, III, p. 430).</p> + + <p><a id="Footnote_665" href="#FNanchor_665"><span class="label">[665]</span></a> V. <i>Abus dans la dévotion</i>, brochure publiée par le + Comité catholique pour la défense du droit (1903); Léon Chaine, <i>Les + catholiques français et leurs difficultés actuelles</i>, 1903.</p> + + <p><a id="Footnote_666" href="#FNanchor_666"><span class="label">[666]</span></a> «En définitive, si j’osais m’exprimer ainsi, je dirais + qu’on se trompe en plaçant la toute-puissance de Dieu au début des + choses, au lieu de la placer à la fin. Il y a un Dieu qui <i>sera</i> + et qui n’est pas encore manifesté, il y a un Dieu <i>qui vient</i>, + selon la formule de l’Apocalypse.» (W. Monod, cité par Paul Stupfer, + <i>L’inquiétude religieuse du temps présent</i>, p. 142).</p> + + <p><a id="Footnote_667" href="#FNanchor_667"><span class="label">[667]</span></a> On peut rapprocher du christianisme progressif le + judaïsme progressif, tel que l’a exposé le fondateur de l’Union + israélite libérale, le rabbin Louis-Germain Lévy, dans son livre, + <i>Une religion rationnelle et laïque</i> (1904).</p> + + <p><a id="Footnote_668" href="#FNanchor_668"><span class="label">[668]</span></a> V. ses livres, <i>De l’éducation à l’école</i> + (1885), <i>Chemin faisant</i> (1891), et la revue fondée par lui, + <i>L’Instituteur</i>.</p> + + <p><a id="Footnote_669" href="#FNanchor_669"><span class="label">[669]</span></a> Quelques déistes ont essayé de ressusciter la + théophilanthropie qui, vers 1885, paraît avoir compté jusqu’à 100.000 + adhérents (v. Mathiez, dans les <i>Annales révolutionnaires</i>, 1914).</p> + + <p><a id="Footnote_670" href="#FNanchor_670"><span class="label">[670]</span></a> «Plus on étudie l’esprit et les hommes qui dirigent + l’enseignement universitaire, plus attentivement on en suit la marche + lente ou hardie, les entreprises cachées ou sacrilègement audacieuses; + plus on approfondit les horribles abîmes de cet enseignement impie; + plus aussi apparaissent nombreux et effrayants les indices d’un complot + contre Dieu et son Christ, complot qui ne tendrait à rien moins qu’à la + destruction complète, universelle de la foi en France...» (p. 406).</p> + + <p><a id="Footnote_671" href="#FNanchor_671"><span class="label">[671]</span></a> Deschamps mourut en 1873. L’ouvrage parut après sa mort; + le tome III, élaboré par Claudio Jannet, révèle le nom de l’auteur et + contient une notice biographique sur lui.</p> + + <p><a id="Footnote_672" href="#FNanchor_672"><span class="label">[672]</span></a> T. II, p. 352.</p> + + <p><a id="Footnote_673" href="#FNanchor_673"><span class="label">[673]</span></a> T. I, p. 580. L’auteur nous apprend aussi que Palmerston + fut «maître suprême de tous les orients maçonniques de l’univers» (I, + p. 581). Les disciples de Deschamps ont insisté sur la domination + qu’exerce l’Angleterre dans la franc-maçonnerie: affirmation bizarre + pour qui connaît l’attitude prise par les loges anglaises vis-à-vis du + Grand-Orient de France depuis 1877.</p> + + <p><a id="Footnote_674" href="#FNanchor_674"><span class="label">[674]</span></a> V. le discours de Goblot, professeur de philosophie à + l’Université de Caen, au Congrès de la Ligue de l’enseignement tenu en + 1901 à Caen.</p> + + <p><a id="Footnote_675" href="#FNanchor_675"><span class="label">[675]</span></a> V. Belot, <i>Note sur la triple origine de l’idée de + Dieu</i> (<i>Revue de métaphysique et de morale</i>, 1908); <i>L’idée + de Dieu et l’athéisme</i> (<i>ibid.</i>, 1913).</p> + + <p><a id="Footnote_676" href="#FNanchor_676"><span class="label">[676]</span></a> Guyau, <i>Vers d’un philosophe</i>, 1881.</p> + + <p><a id="Footnote_677" href="#FNanchor_677"><span class="label">[677]</span></a> «Les électeurs de France, même les plus favorables à + l’idée religieuse, par on ne sait quelle aberration historique, se + défient du gouvernement des curés» (Tissier, évêque de Châlons, dans + <i>La vie catholique de la France contemporaine</i>, 1918, p. 9).</p> + + <p><a id="Footnote_678" href="#FNanchor_678"><span class="label">[678]</span></a> D’après un témoin compétent, ni Jules Ferry ni M. + Clemenceau n’étaient guidés par une pensée d’intolérance (Freycinet, + <i>Souvenirs</i>, II, p. 482).</p> + + <p><a id="Footnote_679" href="#FNanchor_679"><span class="label">[679]</span></a> Lettre à M. Millerand, du 19 mars 1904.</p> + + <p><a id="Footnote_680" href="#FNanchor_680"><span class="label">[680]</span></a> V. le livre de l’écrivain suisse Paul Seippel, <i>Les + deux Frances</i>, 1905. On a lu plus haut le mot de Renouvier (p. 229). + Un catholique, Dom Besse, déclarait aussi qu’il y a deux Frances, + «la France royaliste et catholique, et la France révolutionnaire + et athée. La grande masse des citoyens qui flottent entre ces deux + extrémités ne compte pas; elle appartiendra à celle des deux qui finira + par triompher». Ces deux Frances, ajoute-t-il, «se vouent une haine + implacable. Ce sentiment est dans la nature des choses.» (<i>Veillons + sur notre histoire</i>, 1907, p. 10 et 12).</p> + + <p><a id="Footnote_681" href="#FNanchor_681"><span class="label">[681]</span></a> Parmi les groupes qui ont essayé d’organiser le + rapprochement, un des plus intéressants est l’Union des libres penseurs + et des libres croyants pour la culture morale. Ses conférences et ses + discussions, poursuivies de 1908 à 1914, ont repris en 1923.</p> + + <p><a id="Footnote_682" href="#FNanchor_682"><span class="label">[682]</span></a> V. Teilhard + de Chardin, <i>La préhistoire et + ses progrès</i>, dans les <i>Etudes</i> (revue publiée par les + jésuites), 1913. Des naturalistes chrétiens collaborent à l’étude + du <i lang="la">pithecanthropus erectus</i>. Pour l’histoire des religions, + si l’on compare un manuel anticlérical, l’<i>Orpheus</i> de Salomon + Reinach, avec celui de l’abbé Bricout (<i>Où en est l’histoire des + religions?</i> 1911), il est facile de voir l’accord sur la majorité + des faits et des documents.</p> + + <p><a id="Footnote_683" href="#FNanchor_683"><span class="label">[683]</span></a> Je donne + les éditions dont je me suis servi.</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum hidden" id="Page_367bis">367bis</span></p> + <h2 class="h2chap" id="index"><span class="big120">INDEX</span></h2> + <p class="center2"><b>____</b></p> +</div> + +<ul> + <li class="listletter">A</li> + + <li>About, <a href="#Page_113">113</a>, <a href="#Page_136">136</a>, <a href="#Page_149">149</a>, <a href="#Page_211">211</a>, <a href="#Page_235">235</a>, <a href="#Page_240">240</a>, <a href="#Page_241">241</a>.</li> + + <li>Acollas, <a href="#Page_196">196</a>, <a href="#Page_308">308</a>.</li> + + <li>Aguesseau (d’), <a href="#Page_16">16</a>.</li> + + <li>Aignan, <a href="#Page_23">23</a>.</li> + + <li>Aigues-Sparses, <a href="#Page_191">191</a>.</li> + + <li>Alacoque (Marie), <a href="#Page_90">90</a>.</li> + + <li>Alembert (d’), <a href="#Page_26">26</a>.</li> + + <li>Alton-Shée (d’), <a href="#Page_102">102</a>.</li> + + <li>Alzon (d’), <a href="#Page_219">219</a>.</li> + + <li>Amiable, <a href="#Page_36">36</a>.</li> + + <li>André, <a href="#Page_318">318</a>.</li> + + <li>Andreï, <a href="#Page_243">243</a>.</li> + + <li>Argenson (d’), <a href="#Page_12">12</a>.</li> + + <li>Arnaud (de l’Ariège), <a href="#Page_6">6</a>, <a href="#Page_117">117</a>, <a href="#Page_226">226</a>.</li> + + <li>Astros (d’), <a href="#Page_79">79</a>.</li> + + <li>Aubineau, <a href="#Page_125">125</a>.</li> + + <li>Auger, <a href="#Page_93">93</a>.</li> + + <li>Aulard, <a href="#Page_303">303</a>.</li> + + <li>Aumale (duc d’), <a href="#Page_83">83</a>, <a href="#Page_85">85</a>.</li> + + <li class="listletter">B</li> + + <li>Babeuf, <a href="#Page_61">61</a>.</li> + + <li>Bacon, <a href="#Page_277">277</a>.</li> + + <li>Ballanche, <a href="#Page_60">60</a>, <a href="#Page_84">84</a>.</li> + + <li>Balzac, <a href="#Page_208">208</a>.</li> + + <li>Barante, <a href="#Page_30">30</a>.</li> + + <li>Barau, <a href="#Page_66">66</a>, <a href="#Page_67">67</a>, <a href="#Page_68">68</a>.</li> + + <li>Barbès, <a href="#Page_61">61</a>, <a href="#Page_197">197</a>.</li> + + <li>Barnave, <a href="#Page_113">113</a>.</li> + + <li>Barni, <a href="#Page_136">136</a>, <a href="#Page_137">137</a>.</li> + + <li>Barrès, <a href="#Page_128">128</a>.</li> + + <li>Barrot (Odilon), <a href="#Page_5">5</a>, <a href="#Page_29">29</a>, <a href="#Page_61">61</a>, <a href="#Page_73">73</a>.</li> + + <li>Barruel, <a href="#Page_353">353</a>.</li> + + <li>Barthe, <a href="#Page_29">29</a>, <a href="#Page_73">73</a>.</li> + + <li>Barthélemy, <a href="#Page_271">271</a>.</li> + + <li>Barthélemy Saint-Hilaire <a href="#Page_76">76</a>, <a href="#Page_79">79</a>, <a href="#Page_169">169</a>, <a href="#Page_171">171</a>, <a href="#Page_286">286</a>.</li> + + <li>Barthou, <a href="#Page_327">327</a>.</li> + + <li>Bastiat, <a href="#Page_117">117</a>.</li> + + <li>Baur, <a href="#Page_148">148</a>.</li> + + <li>Bayet, <a href="#Page_320">320</a>.</li> + + <li>Bayle, <a href="#Page_35">35</a>.</li> + + <li>Bazard, <a href="#Page_35">35</a>.</li> + + <li>Bazin, <a href="#Page_123">123</a>.</li> + + <li>Beauséjour, <a href="#Page_19">19</a>.</li> + + <li>Beauverie, <a href="#Page_28">28</a>.</li> + + <li>Bellart <a href="#Page_32">32</a>.</li> + + <li>Belot, <a href="#Page_357">357</a>.</li> + + <li>Benoist (Charles), <a href="#Page_327">327</a>.</li> + + <li>Béranger, <a href="#Page_23">23</a>, <a href="#Page_31">31</a>, <a href="#Page_69">69</a>, <a href="#Page_113">113</a>.</li> + + <li>Bérenger (Henry), <a href="#Page_301">301</a>, <a href="#Page_320">320</a>.</li> + + <li>Bergson, <a href="#Page_331">331</a>.</li> + + <li>Bernard (Claude), <a href="#Page_168">168</a>.</li> + + <li>Berry (duc de), <a href="#Page_17">17</a>.</li> + + <li>Bersot, <a href="#Page_78">78</a>, <a href="#Page_137">137</a>, <a href="#Page_138">138</a>.</li> + + <li>Bert (Paul), <a href="#Page_222">222</a>, <a href="#Page_225">225</a>, <a href="#Page_226">226</a>, <a href="#Page_259">259</a>, <a href="#Page_270">270</a>, <a href="#Page_280">280</a>-<a href="#Page_81">81</a>, <a href="#Page_288">288</a>, <a href="#Page_316">316</a>.</li> + + <li>Bertauld, <a href="#Page_226">226</a>.</li> + + <li>Berthelot, <a href="#Page_159">159</a>, <a href="#Page_304">304</a>-<a href="#Page_7">7</a>, <a href="#Page_322">322</a>.</li> + + <li><span class="pagenum hidden" id="Page_368">368</span>Berville, <a href="#Page_29">29</a>.</li> + + <li>Besse (Dom), <a href="#Page_359">359</a>.</li> + + <li>Bignon, <a href="#Page_18">18</a>.</li> + + <li>Bigot (Charles), <a href="#Page_233">233</a>, <a href="#Page_255">255</a>.</li> + + <li>Billiard, <a href="#Page_62">62</a>.</li> + + <li>Bizet, <a href="#Page_116">116</a>.</li> + + <li>Blanc (Louis), <a href="#Page_61">61</a>, 354.</li> + + <li>Blanqui, <a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_192">192</a>, <a href="#Page_193">193</a>-<a href="#Page_4">4</a>, <a href="#Page_212">212</a>.</li> + + <li>Bloch, <a href="#Page_130">130</a>.</li> + + <li>Boberley, <a href="#Page_89">89</a>.</li> + + <li>Bonald, <a href="#Page_16">16</a>, <a href="#Page_18">18</a>, <a href="#Page_30">30</a>, <a href="#Page_100">100</a>.</li> + + <li>Bonaparte, <a href="#Page_327">327</a>.</li> + + <li>Bonjean, <a href="#Page_206">206</a>, <a href="#Page_251">251</a>.</li> + + <li>Bonnet, <a href="#Page_79">79</a>.</li> + + <li>Bordas-Demoulin, <a href="#Page_212">212</a>.</li> + + <li>Bossuet, <a href="#Page_123">123</a>, <a href="#Page_134">134</a>, <a href="#Page_148">148</a>.</li> + + <li>Boucher de Perthes, <a href="#Page_164">164</a>-<a href="#Page_5">5</a>.</li> + + <li>Bouglé, <a href="#Page_61">61</a>.</li> + + <li>Bouillier, <a href="#Page_79">79</a>.</li> + + <li>Boulanger, <a href="#Page_293">293</a>.</li> + + <li>Boulogne, <a href="#Page_26">26</a>.</li> + + <li>Bourbeau, <a href="#Page_276">276</a>.</li> + + <li>Bourdeau, <a href="#Page_6">6</a>.</li> + + <li>Bourgain, <a href="#Page_341">341</a>.</li> + + <li>Bourgeois, <a href="#Page_345">345</a>.</li> + + <li>Bourget, <a href="#Page_301">301</a>.</li> + + <li>Bourneville, <a href="#Page_293">293</a>.</li> + + <li>Boutard, <a href="#Page_100">100</a>.</li> + + <li>Boutroux, <a href="#Page_330">330</a>, <a href="#Page_351">351</a>.</li> + + <li>Boutteville, <a href="#Page_103">103</a>, <a href="#Page_198">198</a>-<a href="#Page_200">200</a>.</li> + + <li>Bouvet, <a href="#Page_75">75</a>.</li> + + <li>Bréal, <a href="#Page_103">103</a>.</li> + + <li>Briand, <a href="#Page_327">327</a>.</li> + + <li>Bricout, <a href="#Page_360">360</a>.</li> + + <li>Brisson (H.), <a href="#Page_188">188</a>, <a href="#Page_202">202</a>, <a href="#Page_221">221</a>, <a href="#Page_222">222</a>.</li> + + <li>Broglie (Albert de), <a href="#Page_126">126</a>, <a href="#Page_221">221</a>, <a href="#Page_223">223</a>, <a href="#Page_251">251</a>, <a href="#Page_278">278</a>.</li> + + <li>Broglie (Victor de), <a href="#Page_22">22</a>, <a href="#Page_50">50</a>, <a href="#Page_54">54</a>, <a href="#Page_58">58</a>.</li> + + <li>Brongniart, <a href="#Page_164">164</a>.</li> + + <li>Brouard, <a href="#Page_66">66</a>, <a href="#Page_116">116</a>.</li> + + <li>Brunet, <a href="#Page_225">225</a>.</li> + + <li>Brunetière, <a href="#Page_301">301</a>, <a href="#Page_303">303</a>, <a href="#Page_304">304</a>, <a href="#Page_305">305</a>.</li> + + <li>Bruno (G.), <a href="#Page_322">322</a>.</li> + + <li>Buchez, <a href="#Page_60">60</a>, <a href="#Page_92">92</a>.</li> + + <li>Buchner, <a href="#Page_195">195</a>, <a href="#Page_197">197</a>.</li> + + <li>Buffet, <a href="#Page_283">283</a>.</li> + + <li>Buisson, <a href="#Page_189">189</a>, <a href="#Page_322">322</a>, <a href="#Page_324">324</a>, <a href="#Page_325">325</a>, <a href="#Page_326">326</a>, <a href="#Page_335">335</a>, <a href="#Page_339">339</a>-<a href="#Page_41">41</a>, <a href="#Page_342">342</a>-<a href="#Page_4">4</a>, <a href="#Page_350">350</a>.</li> + + <li>Buloz, <a href="#Page_197">197</a>.</li> + + <li>Bunsen, <a href="#Page_145">145</a>.</li> + + <li>Burnichon, <a href="#Page_31">31</a>, <a href="#Page_57">57</a>.</li> + + <li>Burnouf, <a href="#Page_149">149</a>, <a href="#Page_158">158</a>, <a href="#Page_262">262</a>.</li> + + <li class="listletter">C</li> + + <li>Cadix, <a href="#Page_317">317</a>.</li> + + <li>Carle, <a href="#Page_189">189</a>-<a href="#Page_90">90</a>, <a href="#Page_191">191</a>, <a href="#Page_200">200</a>.</li> + + <li>Carnot (H.), <a href="#Page_60">60</a>, <a href="#Page_105">105</a>, <a href="#Page_202">202</a>.</li> + + <li>Caro, <a href="#Page_201">201</a>.</li> + + <li>Carrel, <a href="#Page_61">61</a>.</li> + + <li>Casimir-Perier, <a href="#Page_29">29</a>, <a href="#Page_57">57</a>.</li> + + <li>Cassagnac, <a href="#Page_295">295</a>.</li> + + <li>Caubet, <a href="#Page_188">188</a>.</li> + + <li>Cavaignac, <a href="#Page_354">354</a>.</li> + + <li>Cavour, <a href="#Page_147">147</a>, <a href="#Page_205">205</a>.</li> + + <li>Cayla, <a href="#Page_243">243</a>.</li> + + <li>Chaine (Léon), <a href="#Page_350">350</a>.</li> + + <li>Challemel-Lacour, <a href="#Page_226">226</a>, <a href="#Page_246">246</a>, <a href="#Page_293">293</a>, <a href="#Page_294">294</a>.</li> + + <li>Chambord (comte de), <a href="#Page_218">218</a>, <a href="#Page_219">219</a>.</li> + + <li>Channing, <a href="#Page_7">7</a>, <a href="#Page_134">134</a>, <a href="#Page_143">143</a>, <a href="#Page_157">157</a>, <a href="#Page_232">232</a>.</li> + + <li>Charbonnel, <a href="#Page_320">320</a>.</li> + + <li>Charles II, <a href="#Page_93">93</a>.</li> + + <li>Charles X, <a href="#Page_5">5</a>, <a href="#Page_11">11</a>, <a href="#Page_20">20</a>, <a href="#Page_27">27</a>, <a href="#Page_32">32</a>, <a href="#Page_33">33</a>, <a href="#Page_56">56</a>, <a href="#Page_82">82</a>.</li> + + <li>Charma, <a href="#Page_79">79</a>.</li> + + <li>Châtel, <a href="#Page_101">101</a>.</li> + + <li>Chemin, <a href="#Page_190">190</a>.</li> + + <li>Chesnelong, <a href="#Page_283">283</a>, <a href="#Page_291">291</a>.</li> + + <li>Chevallier, <a href="#Page_68">68</a>.</li> + + <li>Choiseul, <a href="#Page_30">30</a>.</li> + + <li>Cicéron, <a href="#Page_200">200</a>.</li> + + <li>Clamageran, <a href="#Page_189">189</a>.</li> + + <li>Claveau, <a href="#Page_132">132</a>, <a href="#Page_204">204</a>, <a href="#Page_210">210</a>, <a href="#Page_211">211</a>.</li> + + <li>Clemenceau, <a href="#Page_194">194</a>, <a href="#Page_260">260</a>, <a href="#Page_296">296</a>, <a href="#Page_312">312</a>, <a href="#Page_313">313</a>, <a href="#Page_319">319</a>, <a href="#Page_357">357</a>.</li> + + <li>Clermont-Tonnerre, <a href="#Page_26">26</a>.</li> + + <li>Coessin, <a href="#Page_60">60</a>.</li> + + <li>Coignet (C.), <a href="#Page_187">187</a>.</li> + + <li>Coignet (F.), <a href="#Page_187">187</a>.</li> + + <li>Colani, <a href="#Page_149">149</a>.</li> + + <li>Colbert, <a href="#Page_2">2</a>.</li> + + <li>Combes, <a href="#Page_10">10</a>, <a href="#Page_317">317</a>, <a href="#Page_323">323</a>, <a href="#Page_326">326</a>.</li> + + <li>Compayré, <a href="#Page_267">267</a>.</li> + + <li>Comte (Aug.), <a href="#Page_36">36</a>, <a href="#Page_100">100</a>, <a href="#Page_114">114</a>, <a href="#Page_176">176</a>, <a href="#Page_177">177</a>, <a href="#Page_197">197</a>, <a href="#Page_269">269</a>, <a href="#Page_288">288</a>, <a href="#Page_356">356</a>.</li> + + <li>Condillac, <a href="#Page_35">35</a>, <a href="#Page_36">36</a>, <a href="#Page_37">37</a>.</li> + + <li>Condorcet, <a href="#Page_36">36</a>, <a href="#Page_269">269</a>.</li> + + <li>Constant, <a href="#Page_101">101</a>.</li> + + <li>Constant (Benjamin), <a href="#Page_18">18</a>, <a href="#Page_19">19</a>, <a href="#Page_32">32</a>, <a href="#Page_39">39</a>, <a href="#Page_48">48</a>-<a href="#Page_49">49</a>, <a href="#Page_50">50</a>, <a href="#Page_54">54</a>, <a href="#Page_328">328</a>.</li> + + <li>Coquille, <a href="#Page_125">125</a>.</li> + + <li>Corbon, <a href="#Page_215">215</a>.</li> + + <li>Corcelles, <a href="#Page_19">19</a>, <a href="#Page_55">55</a>.</li> + + <li><span class="pagenum hidden" id="Page_369">369</span>Coullié, <a href="#Page_297">297</a>.</li> + + <li>Courier (P.-L.), <a href="#Page_23">23</a>, <a href="#Page_358">358</a>.</li> + + <li>Cournot, <a href="#Page_78">78</a>.</li> + + <li>Courval, <a href="#Page_271">271</a>.</li> + + <li>Cousin (Victor), <a href="#Page_7">7</a>, <a href="#Page_38">38</a>, <a href="#Page_39">39</a>, <a href="#Page_40">40</a>, <a href="#Page_42">42</a>, <a href="#Page_43">43</a>, <a href="#Page_74">74</a>, <a href="#Page_75">75</a>-<a href="#Page_6">6</a>, <a href="#Page_78">78</a>, <a href="#Page_79">79</a>, <a href="#Page_80">80</a>, <a href="#ch_4">86</a>, <a href="#Page_87">87</a>, <a href="#Page_89">89</a>, <a href="#Page_97">97</a>, <a href="#Page_106">106</a>, <a href="#Page_109">109</a>, <a href="#Page_110">110</a>, <a href="#Page_111">111</a>, <a href="#Page_137">137</a>, <a href="#Page_138">138</a>, <a href="#Page_142">142</a>, <a href="#Page_169">169</a>-<a href="#Page_70">70</a>, <a href="#Page_171">171</a>, <a href="#Page_172">172</a>, <a href="#Page_173">173</a>, <a href="#Page_174">174</a>, <a href="#Page_176">176</a>, <a href="#Page_286">286</a>, <a href="#Page_330">330</a>, <a href="#Page_352">352</a>, <a href="#Page_353">353</a>.</li> + + <li>Crémieux, <a href="#Page_190">190</a>.</li> + + <li>Crétineau-Joly, <a href="#Page_353">353</a>.</li> + + <li>Cussy, <a href="#Page_32">32</a>.</li> + + <li>Cuvier, <a href="#Page_165">165</a>.</li> + + <li>Cuvillier, <a href="#Page_104">104</a>.</li> + + <li>Cuvillier-Fleury, <a href="#Page_83">83</a>, <a href="#Page_85">85</a>.</li> + + <li class="listletter">D</li> + + <li>Damiron, <a href="#Page_37">37</a>, <a href="#Page_38">38</a>, <a href="#Page_43">43</a>, <a href="#Page_171">171</a>.</li> + + <li>Daniel, <a href="#Page_77">77</a>, <a href="#Page_254">254</a>.</li> + + <li>Danton, <a href="#Page_143">143</a>.</li> + + <li>Darboy, <a href="#Page_251">251</a>, <a href="#Page_348">348</a>.</li> + + <li>Darwin, <a href="#Page_164">164</a>, <a href="#Page_165">165</a>-<a href="#Page_7">7</a>, <a href="#Page_302">302</a>.</li> + + <li>Daunou, <a href="#Page_34">34</a>.</li> + + <li>David (Félicien), <a href="#Page_291">291</a>.</li> + + <li>Decazes, <a href="#Page_14">14</a>, <a href="#Page_251">251</a>.</li> + + <li>Dejob, <a href="#Page_35">35</a>, <a href="#Page_79">79</a>.</li> + + <li>Delacouture, <a href="#Page_135">135</a>.</li> + + <li>Delacroix, <a href="#Page_330">330</a>.</li> + + <li>Delangle, <a href="#Page_206">206</a>.</li> + + <li>Deluns-Montaud, <a href="#Page_193">193</a>.</li> + + <li>Denis, <a href="#Page_162">162</a>-<a href="#Page_3">3</a>.</li> + + <li>Depasse, <a href="#Page_234">234</a>, <a href="#Page_260">260</a>.</li> + + <li>Deroin (J.), <a href="#Page_116">116</a>.</li> + + <li>Descartes, <a href="#Page_90">90</a>, <a href="#Page_277">277</a>, <a href="#Page_279">279</a>.</li> + + <li>Deschamps, <a href="#Page_353">353</a>, <a href="#Page_354">354</a>, <a href="#Page_355">355</a>.</li> + + <li>Deschanel, <a href="#Page_110">110</a>, <a href="#Page_111">111</a>, <a href="#Page_179">179</a>.</li> + + <li>Deschanel (Paul), <a href="#Page_326">326</a>.</li> + + <li>Des Cognets, <a href="#Page_42">42</a>.</li> + + <li>Desgarets, <a href="#Page_353">353</a>.</li> + + <li>Desjardins, <a href="#Page_301">301</a>.</li> + + <li>Desmoulins (Camille), <a href="#Page_92">92</a>.</li> + + <li>Despois, <a href="#Page_47">47</a>, <a href="#Page_110">110</a>, <a href="#Page_190">190</a>.</li> + + <li>Dessoye, <a href="#Page_267">267</a>.</li> + + <li>Destutt de Tracy, <a href="#Page_34">34</a>.</li> + + <li>Diderot, <a href="#Page_143">143</a>, <a href="#Page_355">355</a>.</li> + + <li>Dollfus, <a href="#Page_150">150</a>, <a href="#Page_151">151</a>-<a href="#Page_2">2</a>, <a href="#Page_350">350</a>.</li> + + <li>Donnet, <a href="#Page_179">179</a>, <a href="#Page_180">180</a>, <a href="#Page_218">218</a>.</li> + + <li>Dreyfus, <a href="#Page_314">314</a>.</li> + + <li>Drumont, <a href="#Page_358">358</a>.</li> + + <li>Dubois, <a href="#Page_37">37</a>, <a href="#Page_42">42</a>, <a href="#Page_43">43</a>, <a href="#Page_45">45</a>-<a href="#Page_47">47</a>, <a href="#Page_50">50</a>, <a href="#Page_62">62</a>, <a href="#Page_111">111</a>, <a href="#Page_113">113</a>, <a href="#Page_170">170</a>, <a href="#Page_172">172</a>.</li> + + <li>Dufaure, <a href="#Page_6">6</a>, <a href="#Page_9">9</a>, <a href="#Page_249">249</a>, <a href="#Page_274">274</a>, <a href="#Page_314">314</a>.</li> + + <li>Duine, <a href="#Page_100">100</a>.</li> + + <li>Dulac, <a href="#Page_125">125</a>.</li> + + <li>Dumas (J.-B.), <a href="#Page_164">164</a>.</li> + + <li>Dupanloup, <a href="#Page_105">105</a>, <a href="#Page_121">121</a>, <a href="#Page_178">178</a>, <a href="#Page_191">191</a>, <a href="#Page_198">198</a>, <a href="#Page_200">200</a>, <a href="#Page_211">211</a>, <a href="#Page_212">212</a>, <a href="#Page_217">217</a>, <a href="#Page_221">221</a>, <a href="#Page_223">223</a>, <a href="#Page_224">224</a>, <a href="#Page_226">226</a>, <a href="#Page_248">248</a>, <a href="#Page_249">249</a>, <a href="#Page_254">254</a>, <a href="#Page_266">266</a>.</li> + + <li>Dupin, <a href="#Page_6">6</a>, <a href="#Page_28">28</a>, <a href="#Page_29">29</a>, <a href="#Page_61">61</a>, <a href="#Page_83">83</a>, <a href="#Page_102">102</a>, <a href="#Page_206">206</a>, <a href="#Page_317">317</a>, <a href="#Page_348">348</a>.</li> + + <li>Dupin (Charles), <a href="#Page_208">208</a>.</li> + + <li>Dupont (Pierre), <a href="#Page_113">113</a>.</li> + + <li>Dupuis, <a href="#Page_144">144</a>, <a href="#Page_148">148</a>.</li> + + <li>Dupuy, <a href="#Page_2">2</a>.</li> + + <li>Durkheim, <a href="#Page_330">330</a>.</li> + + <li>Duruy, <a href="#Page_73">73</a>, <a href="#Page_169">169</a>, <a href="#Page_208">208</a>, <a href="#Page_210">210</a>-<a href="#Page_11">11</a>, <a href="#Page_273">273</a>, <a href="#Page_276">276</a>.</li> + + <li>Duvergier de Hauranne, <a href="#Page_13">13</a>.</li> + + <li class="listletter">E</li> + + <li>Eckstein (d’), <a href="#Page_89">89</a>.</li> + + <li>Elisabeth, <a href="#Page_129">129</a>.</li> + + <li>Enfantin, <a href="#Page_60">60</a>, <a href="#Page_132">132</a>.</li> + + <li>Erdan, <a href="#Page_138">138</a>.</li> + + <li>Eschassériaux, <a href="#Page_61">61</a>.</li> + + <li>Escobar, <a href="#Page_280">280</a>.</li> + + <li>Esmenjaud, <a href="#Page_190">190</a>.</li> + + <li>Etber, <a href="#Page_324">324</a>.</li> + + <li>Etienne, <a href="#Page_23">23</a>.</li> + + <li class="listletter">F</li> + + <li>Fabre, <a href="#Page_35">35</a>, <a href="#Page_36">36</a>.</li> + + <li>Fabre (V.), <a href="#Page_35">35</a>.</li> + + <li>Faguet, <a href="#Page_301">301</a>.</li> + + <li>Falloux, <a href="#Page_112">112</a>, <a href="#Page_153">153</a>.</li> + + <li>Faucher (Léon), <a href="#Page_127">127</a>.</li> + + <li>Fauvety, <a href="#Page_191">191</a>, <a href="#Page_202">202</a>.</li> + + <li>Favre (Fr.), <a href="#Page_186">186</a>.</li> + + <li>Favre (Jules), <a href="#Page_192">192</a>, <a href="#Page_204">204</a>.</li> + + <li>Ferdinand-Dreyfus, <a href="#Page_50">50</a>.</li> + + <li>Ferrari, <a href="#Page_79">79</a>.</li> + + <li><span class="pagenum hidden" id="Page_370">370</span>Ferry, <a href="#Page_10">10</a>, <a href="#Page_120">120</a>, <a href="#Page_225">225</a>, <a href="#Page_262">262</a>, <a href="#Page_268">268</a>-<a href="#Page_80">80</a>, <a href="#Page_283">283</a>, <a href="#Page_284">284</a>, <a href="#Page_289">289</a>, <a href="#Page_293">293</a>, <a href="#Page_294">294</a>, <a href="#Page_314">314</a>, <a href="#Page_336">336</a>, <a href="#Page_341">341</a>, <a href="#Page_350">350</a>, <a href="#Page_352">352</a>, <a href="#Page_356">356</a>, <a href="#Page_357">357</a>.</li> + + <li>Feuerbach, <a href="#Page_354">354</a>.</li> + + <li>Fitz-James, <a href="#Page_30">30</a>.</li> + + <li>Flammarion, <a href="#Page_192">192</a>.</li> + + <li>Fonvielle, <a href="#Page_191">191</a>.</li> + + <li>Fortoul, <a href="#Page_123">123</a>, <a href="#Page_211">211</a>.</li> + + <li>Fouillée, <a href="#Page_302">302</a>, <a href="#Page_331">331</a>, <a href="#Page_332">332</a>.</li> + + <li>Fourtou, <a href="#Page_252">252</a>.</li> + + <li>Foy, <a href="#Page_18">18</a>, <a href="#Page_32">32</a>, <a href="#Page_33">33</a>.</li> + + <li>France (Anatole), <a href="#Page_176">176</a>, <a href="#Page_302">302</a>, <a href="#Page_319">319</a>, <a href="#Page_322">322</a>.</li> + + <li>Franck, <a href="#Page_190">190</a>, <a href="#Page_286">286</a>.</li> + + <li>Franklin, <a href="#Page_37">37</a>.</li> + + <li>Frayssinous, <a href="#Page_29">29</a>, <a href="#Page_32">32</a>, <a href="#Page_50">50</a>.</li> + + <li>Freppel, <a href="#Page_293">293</a>.</li> + + <li>Freycinet, <a href="#Page_357">357</a>.</li> + + <li class="listletter">G</li> + + <li>Gagern, <a href="#Page_354">354</a>.</li> + + <li>Galilée, <a href="#Page_90">90</a>, <a href="#Page_322">322</a>.</li> + + <li>Gambetta, <a href="#Page_193">193</a>, <a href="#Page_212">212</a>, <a href="#Page_245">245</a>-<a href="#Page_7">7</a>, <a href="#Page_250">250</a>, <a href="#Page_252">252</a>, <a href="#Page_254">254</a>, <a href="#Page_258">258</a>, <a href="#Page_267">267</a>, <a href="#Page_314">314</a>, <a href="#Page_333">333</a>, <a href="#Page_344">344</a>, <a href="#Page_356">356</a>.</li> + + <li>Garibaldi, <a href="#Page_192">192</a>.</li> + + <li>Garnier, <a href="#Page_313">313</a>.</li> + + <li>Garnier-Pagès, <a href="#Page_35">35</a>.</li> + + <li>Gaschet, <a href="#Page_23">23</a>.</li> + + <li>Gatien-Arnoult, <a href="#Page_79">79</a>.</li> + + <li>Gaudry, <a href="#Page_164">164</a>.</li> + + <li>Gautier, <a href="#Page_32">32</a>.</li> + + <li>Gayraud, <a href="#Page_328">328</a>.</li> + + <li>Gazeau, <a href="#Page_271">271</a>.</li> + + <li>Geffroy (Gust.), <a href="#Page_319">319</a>.</li> + + <li>Génin, <a href="#Page_97">97</a>.</li> + + <li>Genoude, <a href="#Page_101">101</a>.</li> + + <li>Geoffroy Saint-Hilaire, <a href="#Page_164">164</a>, <a href="#Page_165">165</a>.</li> + + <li>Gérin, <a href="#Page_69">69</a>.</li> + + <li>Girard, <a href="#Page_76">76</a>.</li> + + <li>Girardin, <a href="#Page_129">129</a>, <a href="#Page_180">180</a>.</li> + + <li>Giraud, <a href="#Page_111">111</a>, <a href="#Page_175">175</a>, <a href="#Page_203">203</a>.</li> + + <li>Goblet, <a href="#Page_284">284</a>, <a href="#Page_285">285</a>, <a href="#Page_323">323</a>, <a href="#Page_324">324</a>, <a href="#Page_325">325</a>, <a href="#Page_335">335</a>, <a href="#Page_352">352</a>.</li> + + <li>Goblot, <a href="#Page_357">357</a>.</li> + + <li>Goncourt, <a href="#Page_227">227</a>.</li> + + <li>Gonnard, <a href="#Page_49">49</a>.</li> + + <li>Gout, <a href="#Page_241">241</a>.</li> + + <li>Gouthe-Soulard, <a href="#Page_296">296</a>.</li> + + <li>Goyau, <a href="#Page_342">342</a>.</li> + + <li>Grandmaison (Geoffroy de), <a href="#Page_32">32</a>.</li> + + <li>Gratry, <a href="#Page_113">113</a>, <a href="#Page_171">171</a>, <a href="#Page_194">194</a>.</li> + + <li>Gréard, <a href="#Page_341">341</a>.</li> + + <li>Grégoire, <a href="#Page_57">57</a>.</li> + + <li>Grégoire XVI, <a href="#Page_59">59</a>, <a href="#Page_98">98</a>.</li> + + <li>Grévy, <a href="#Page_255">255</a>, <a href="#Page_268">268</a>.</li> + + <li>Gueneau de Mussy, <a href="#Page_39">39</a>, <a href="#Page_350">350</a>.</li> + + <li>Guéranger, <a href="#Page_76">76</a>, <a href="#Page_125">125</a>, <a href="#Page_136">136</a>.</li> + + <li>Guernon-Ranville, <a href="#Page_63">63</a>.</li> + + <li>Guéroult, <a href="#Page_125">125</a>, <a href="#Page_129">129</a>, <a href="#Page_131">131</a>, <a href="#Page_135">135</a>, <a href="#Page_136">136</a>, <a href="#Page_172">172</a>, <a href="#Page_178">178</a>, <a href="#Page_180">180</a>, <a href="#Page_181">181</a>, <a href="#Page_201">201</a>, <a href="#Page_204">204</a>, <a href="#Page_350">350</a>.</li> + + <li>Guesde, <a href="#Page_308">308</a>, <a href="#Page_309">309</a>.</li> + + <li>Guillemaut, <a href="#Page_224">224</a>.</li> + + <li>Guizot, <a href="#Page_29">29</a>, <a href="#Page_41">41</a>, <a href="#Page_50">50</a>, <a href="#Page_53">53</a>, <a href="#Page_58">58</a>, <a href="#Page_63">63</a>-<a href="#Page_5">5</a>, <a href="#Page_74">74</a>, <a href="#Page_83">83</a>, <a href="#Page_84">84</a>, <a href="#ch_4">86</a>, <a href="#Page_98">98</a>, <a href="#Page_107">107</a>, <a href="#Page_170">170</a>, <a href="#Page_175">175</a>, <a href="#Page_189">189</a>, <a href="#Page_201">201</a>, <a href="#Page_273">273</a>, <a href="#Page_353">353</a>.</li> + + <li>Gury, <a href="#Page_281">281</a>.</li> + + <li>Guyau, <a href="#Page_302">302</a>, <a href="#Page_357">357</a>.</li> + + <li class="listletter">H</li> + + <li>Hamelin, <a href="#Page_333">333</a>.</li> + + <li>Hannequin, <a href="#Page_331">331</a>.</li> + + <li>Hanotaux, <a href="#Page_219">219</a>.</li> + + <li>Hauréau, <a href="#Page_177">177</a>.</li> + + <li>Hauser, <a href="#Page_73">73</a>.</li> + + <li>Havet, <a href="#Page_160">160</a>-<a href="#Page_1">1</a>, <a href="#Page_163">163</a>.</li> + + <li>Havin, <a href="#Page_132">132</a>, <a href="#Page_184">184</a>.</li> + + <li>Hébert, <a href="#Page_334">334</a>.</li> + + <li>Hegel, <a href="#Page_174">174</a>, <a href="#Page_195">195</a>.</li> + + <li>Helvétius, <a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_26">26</a>, <a href="#Page_35">35</a>, <a href="#ch_4">86</a>.</li> + + <li>Hémon, <a href="#Page_78">78</a>, <a href="#Page_89">89</a>.</li> + + <li>Henri III, <a href="#Page_93">93</a>.</li> + + <li>Herbelot (d’), <a href="#Page_36">36</a>.</li> + + <li>Herder, <a href="#Page_87">87</a>.</li> + + <li>Hérold, <a href="#Page_305">305</a>.</li> + + <li>Hervieu, <a href="#Page_37">37</a>.</li> + + <li>Herwegh, <a href="#Page_354">354</a>.</li> + + <li>Hincmar, <a href="#Page_349">349</a>.</li> + + <li>Holbach (d’), <a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_195">195</a>.</li> + + <li>Houtin, <a href="#Page_334">334</a>.</li> + + <li>Huet, <a href="#Page_136">136</a>, <a href="#Page_212">212</a>.</li> + + <li>Hugo (V.), <a href="#Page_42">42</a>, <a href="#Page_117">117</a>, <a href="#Page_127">127</a>, <a href="#Page_179">179</a>, <a href="#Page_261">261</a>, <a href="#Page_353">353</a>.</li> + + <li>Huss (Jean), <a href="#Page_162">162</a>.</li> + + <li class="listletter">I</li> + + <li><span class="pagenum hidden" id="Page_371">371</span>Isambert, <a href="#Page_36">36</a>, <a href="#Page_62">62</a>, <a href="#Page_73">73</a>.</li> + + <li class="listletter">J</li> + + <li>Jacob, <a href="#Page_332">332</a>-<a href="#Page_3">3</a>.</li> + + <li>Jacquemont, <a href="#Page_28">28</a>, <a href="#Page_35">35</a>, <a href="#Page_205">205</a>.</li> + + <li>Jacques (Am.), <a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_84">84</a>, <a href="#Page_106">106</a>, <a href="#Page_107">107</a>, <a href="#Page_109">109</a>, <a href="#Page_110">110</a>, <a href="#Page_112">112</a>, <a href="#Page_190">190</a>.</li> + + <li>Jacques II, <a href="#Page_93">93</a>.</li> + + <li>Janet, <a href="#Page_163">163</a>, <a href="#Page_352">352</a>.</li> + + <li>Jannet (Claudio), <a href="#Page_354">354</a>.</li> + + <li>Jaurès, <a href="#Page_313">313</a>.</li> + + <li>Jay, <a href="#Page_23">23</a>.</li> + + <li>Jeanne d’Arc, <a href="#Page_89">89</a>, <a href="#Page_254">254</a>.</li> + + <li>Jordan (Cam.), <a href="#Page_16">16</a>.</li> + + <li>Jouffroy, <a href="#Page_38">38</a>, <a href="#Page_39">39</a>, <a href="#Page_43">43</a>, <a href="#Page_67">67</a>, <a href="#Page_76">76</a>, <a href="#Page_174">174</a>.</li> + + <li>Jouin, <a href="#Page_224">224</a>.</li> + + <li>Jourdan, <a href="#Page_132">132</a>, <a href="#Page_350">350</a>.</li> + + <li>Jouy, <a href="#Page_23">23</a>.</li> + + <li>Jozeau, <a href="#Page_137">137</a>.</li> + + <li class="listletter">K</li> + + <li>Kannengieser, <a href="#Page_205">205</a>.</li> + + <li>Kant, <a href="#Page_79">79</a>.</li> + + <li>Karénine (Wlad.), <a href="#Page_96">96</a>.</li> + + <li>Keller, <a href="#Page_248">248</a>.</li> + + <li>Képler, <a href="#Page_197">197</a>.</li> + + <li>Kératry, <a href="#Page_28">28</a>.</li> + + <li>Klein, <a href="#Page_302">302</a>.</li> + + <li class="listletter">L</li> + + <li>Labiche, <a href="#Page_291">291</a>.</li> + + <li>Laboulaye, <a href="#Page_7">7</a>, <a href="#Page_9">9</a>, <a href="#Page_133">133</a>, <a href="#Page_134">134</a>, <a href="#Page_145">145</a>, <a href="#Page_158">158</a>, <a href="#Page_172">172</a>, <a href="#Page_225">225</a>, <a href="#Page_230">230</a>, <a href="#Page_328">328</a>, <a href="#Page_350">350</a>.</li> + + <li>Lachelier, <a href="#Page_171">171</a>.</li> + + <li>Lachèze-Muret, <a href="#Page_12">12</a>.</li> + + <li>Lacordaire, <a href="#Page_60">60</a>, <a href="#Page_73">73</a>, <a href="#Page_76">76</a>, <a href="#Page_78">78</a>, <a href="#Page_105">105</a>, <a href="#Page_122">122</a>.</li> + + <li>La Fare, <a href="#Page_30">30</a>.</li> + + <li>Lainé, <a href="#Page_9">9</a>, <a href="#Page_16">16</a>, <a href="#Page_30">30</a>, <a href="#Page_317">317</a>.</li> + + <li>Lamarck, <a href="#Page_165">165</a>.</li> + + <li>Lamartine, <a href="#Page_29">29</a>, <a href="#Page_42">42</a>, <a href="#Page_59">59</a>, <a href="#Page_61">61</a>, <a href="#Page_354">354</a>.</li> + + <li>Lambrechts, <a href="#Page_50">50</a>.</li> + + <li>Lamennais, <a href="#Page_5">5</a>, <a href="#Page_21">21</a>, <a href="#Page_25">25</a>, <a href="#Page_29">29</a>, <a href="#Page_31">31</a>, <a href="#Page_59">59</a>, <a href="#Page_61">61</a>, <a href="#Page_73">73</a>, <a href="#Page_77">77</a>, <a href="#Page_96">96</a>, <a href="#Page_98">98</a>-<a href="#Page_100">100</a>, <a href="#Page_101">101</a>, <a href="#Page_102">102</a>, <a href="#Page_123">123</a>, <a href="#Page_358">358</a>.</li> + + <li>La Mennais (J.-M. de), <a href="#Page_74">74</a>.</li> + + <li>La Merlière (M<sup>lle</sup> de), <a href="#Page_236">236</a>.</li> + + <li>Lamy, <a href="#Page_221">221</a>, <a href="#Page_282">282</a>.</li> + + <li>Lanfrey, <a href="#Page_138">138</a>.</li> + + <li>Lanjuinais, <a href="#Page_29">29</a>.</li> + + <li>Lanzac de Laborie, <a href="#Page_249">249</a>.</li> + + <li>La Rochefoucauld (G. de), <a href="#Page_54">54</a>.</li> + + <li>La Rochefoucauld-Liancourt, <a href="#Page_50">50</a>.</li> + + <li>Laromiguière, <a href="#Page_37">37</a>.</li> + + <li>Larroque (Patrice), <a href="#Page_77">77</a>, <a href="#Page_84">84</a>, <a href="#Page_148">148</a>, <a href="#Page_153">153</a>, <a href="#Page_154">154</a>, <a href="#Page_160">160</a>, <a href="#Page_189">189</a>, <a href="#Page_190">190</a>, <a href="#Page_191">191</a>, <a href="#Page_198">198</a>, <a href="#Page_201">201</a>.</li> + + <li>Lasserre, <a href="#Page_301">301</a>.</li> + + <li>Lasteyrie, <a href="#Page_103">103</a>.</li> + + <li>Latreille, <a href="#Page_79">79</a>.</li> + + <li>Laveille, <a href="#Page_74">74</a>.</li> + + <li>Laveleye, <a href="#Page_232">232</a>.</li> + + <li>Lavigerie, <a href="#Page_295">295</a>.</li> + + <li>Lavisse, <a href="#Page_210">210</a>, <a href="#Page_318">318</a>.</li> + + <li>Leblond, <a href="#Page_250">250</a>.</li> + + <li>Lebreton (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_34">34</a>.</li> + + <li>Lecanuet, <a href="#Page_77">77</a>, <a href="#Page_125">125</a>, <a href="#Page_294">294</a>, <a href="#Page_349">349</a>.</li> + + <li>Leconte de Lisle, <a href="#Page_243">243</a>.</li> + + <li>Ledru-Rollin, <a href="#Page_354">354</a>.</li> + + <li>Lefébure, <a href="#Page_205">205</a>.</li> + + <li>Lefrançais, <a href="#Page_68">68</a>, <a href="#Page_115">115</a>, <a href="#Page_116">116</a>.</li> + + <li>Léon XIII, <a href="#Page_259">259</a>, <a href="#Page_295">295</a>, <a href="#Page_297">297</a>, <a href="#Page_349">349</a>.</li> + + <li>Leroux (Pierre), <a href="#Page_42">42</a>, <a href="#Page_60">60</a>, <a href="#Page_96">96</a>, <a href="#Page_202">202</a>.</li> + + <li>Levallois, <a href="#Page_182">182</a>.</li> + + <li>Lévy, <a href="#Page_351">351</a>.</li> + + <li>L’Hôpital, <a href="#Page_16">16</a>.</li> + + <li>Libri, <a href="#Page_79">79</a>.</li> + + <li>Liébert, <a href="#Page_235">235</a>.</li> + + <li>Littré, <a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_47">47</a>, <a href="#Page_54">54</a>, <a href="#Page_103">103</a>, <a href="#Page_114">114</a>, <a href="#Page_137">137</a>, <a href="#Page_148">148</a>, <a href="#Page_177">177</a>-<a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_207">207</a>, <a href="#Page_210">210</a>, <a href="#Page_227">227</a>-<a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_230">230</a>, <a href="#Page_253">253</a>, <a href="#Page_256">256</a>, <a href="#Page_257">257</a>, <a href="#Page_262">262</a>, <a href="#Page_287">287</a>, <a href="#Page_288">288</a>, <a href="#Page_327">327</a>, <a href="#Page_356">356</a>, <a href="#Page_358">358</a>.</li> + + <li>Locke, <a href="#Page_230">230</a>.</li> + + <li>Lockroy, <a href="#Page_235">235</a>.</li> + + <li>Loisy, <a href="#Page_334">334</a>.</li> + + <li>Longuet, <a href="#Page_193">193</a>.</li> + + <li>Lorain, <a href="#Page_63">63</a>, <a href="#Page_68">68</a>.</li> + + <li>Louis XIV, <a href="#Page_1">1</a>, <a href="#Page_3">3</a>, <a href="#Page_129">129</a>.</li> + + <li>Louis XV, <a href="#Page_2">2</a>, <a href="#Page_3">3</a>.</li> + + <li>Louis XVIII, <a href="#Page_5">5</a>, <a href="#Page_11">11</a>.</li> + + <li>Louis-Philippe, <a href="#Page_5">5</a>, <a href="#Page_57">57</a>, <a href="#Page_58">58</a>.</li> + + <li>Loyola, <a href="#Page_271">271</a>.</li> + + <li>Loyson, <a href="#Page_77">77</a>.</li> + + <li>Loyson (H.), <a href="#Page_77">77</a>, <a href="#Page_170">170</a>, <a href="#Page_201">201</a>.</li> + + <li>Luneau, <a href="#Page_61">61</a>.</li> + + <li>Luther, <a href="#Page_125">125</a>.</li> + + <li>Lyon-Caen, <a href="#Page_196">196</a>.</li> + + <li class="listletter">M</li> + + <li><span class="pagenum hidden" id="Page_372">372</span>Macé (Jean), <a href="#Page_188">188</a>, <a href="#Page_265">265</a>-<a href="#Page_7">7</a>, <a href="#Page_335">335</a>, <a href="#Page_344">344</a>, <a href="#Page_345">345</a>, <a href="#Page_352">352</a>.</li> + + <li>Machault, <a href="#Page_2">2</a>, <a href="#Page_3">3</a>.</li> + + <li>Mac-Mahon, <a href="#Page_250">250</a>, <a href="#Page_251">251</a>, <a href="#Page_253">253</a>, <a href="#Page_255">255</a>, <a href="#Page_268">268</a>.</li> + + <li>Madier de Montjau, <a href="#Page_272">272</a>.</li> + + <li>Magnan, <a href="#Page_186">186</a>, <a href="#Page_187">187</a>.</li> + + <li>Maine de Biran, <a href="#Page_13">13</a>, <a href="#Page_39">39</a>.</li> + + <li>Maistre (J. de), <a href="#Page_100">100</a>.</li> + + <li>Malardier, <a href="#Page_115">115</a>.</li> + + <li>Manuel, <a href="#Page_19">19</a>, <a href="#Page_39">39</a>.</li> + + <li>Manuel (Eug.), <a href="#Page_84">84</a>.</li> + + <li>Marbeau, <a href="#Page_187">187</a>.</li> + + <li>Marcellus, <a href="#Page_18">18</a>.</li> + + <li>Marcère, <a href="#Page_221">221</a>, <a href="#Page_247">247</a>.</li> + + <li>Maret, <a href="#Page_105">105</a>, <a href="#Page_171">171</a>.</li> + + <li>Marrast (A.), <a href="#Page_35">35</a>.</li> + + <li>Martin (Henri), <a href="#Page_188">188</a>, <a href="#Page_191">191</a>.</li> + + <li>Marx (Karl), <a href="#Page_308">308</a>.</li> + + <li>Massol, <a href="#Page_187">187</a>-<a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_200">200</a>-<a href="#Page_2">2</a>, <a href="#Page_261">261</a>, <a href="#Page_262">262</a>.</li> + + <li>Mathieu, <a href="#Page_218">218</a>.</li> + + <li>Mathiez, <a href="#Page_353">353</a>.</li> + + <li>Maury, <a href="#Page_103">103</a>.</li> + + <li>Mazzini, <a href="#Page_197">197</a>, <a href="#Page_355">355</a>.</li> + + <li>Meaux (de), <a href="#Page_245">245</a>.</li> + + <li>Meignan, <a href="#Page_159">159</a>.</li> + + <li>Mellinet, <a href="#Page_186">186</a>.</li> + + <li>Mérilhou, <a href="#Page_29">29</a>.</li> + + <li>Mérimée, <a href="#Page_205">205</a>, <a href="#Page_207">207</a>.</li> + + <li>Meunier (Arsène), <a href="#Page_70">70</a>-<a href="#Page_2">2</a>, <a href="#Page_116">116</a>.</li> + + <li>Meunier (Victor), <a href="#Page_168">168</a>, <a href="#Page_182">182</a>.</li> + + <li>Meyrac, <a href="#Page_317">317</a>.</li> + + <li>Mézières, <a href="#Page_73">73</a>.</li> + + <li>Michel (H.), <a href="#Page_116">116</a>, <a href="#Page_120">120</a>.</li> + + <li>Michel (Toussaint), <a href="#Page_85">85</a>.</li> + + <li>Michel (de Bourges), <a href="#Page_127">127</a>.</li> + + <li>Michelet, <a href="#ch_4">86</a>, <a href="#Page_87">87</a>, <a href="#Page_88">88</a>, <a href="#Page_89">89</a>-<a href="#Page_92">92</a>, <a href="#Page_95">95</a>, <a href="#Page_96">96</a>, <a href="#Page_98">98</a>, <a href="#Page_102">102</a>, <a href="#Page_113">113</a>, <a href="#Page_117">117</a>, <a href="#Page_182">182</a>, <a href="#Page_208">208</a>, <a href="#Page_211">211</a>, <a href="#Page_352">352</a>, <a href="#Page_353">353</a>, <a href="#Page_358">358</a>.</li> + + <li>Millerand, <a href="#Page_358">358</a>.</li> + + <li>Mingrat, <a href="#Page_23">23</a>.</li> + + <li>Moïse, <a href="#Page_88">88</a>.</li> + + <li>Molière, <a href="#Page_93">93</a>.</li> + + <li>Monin, <a href="#Page_96">96</a>.</li> + + <li>Monod, <a href="#ch_4">86</a>, <a href="#Page_88">88</a>.</li> + + <li>Monod (Wilfred), <a href="#Page_334">334</a>, <a href="#Page_351">351</a>.</li> + + <li>Montalembert, <a href="#Page_36">36</a>, <a href="#Page_77">77</a>, <a href="#Page_79">79</a>, <a href="#Page_85">85</a>, <a href="#Page_89">89</a>, <a href="#Page_97">97</a>, <a href="#Page_105">105</a>, <a href="#Page_111">111</a>, <a href="#Page_121">121</a>, <a href="#Page_122">122</a>, <a href="#Page_125">125</a>, <a href="#Page_126">126</a>, <a href="#Page_127">127</a>, <a href="#Page_179">179</a>, <a href="#Page_205">205</a>, <a href="#Page_222">222</a>, <a href="#Page_349">349</a>.</li> + + <li>Montesquieu, <a href="#Page_13">13</a>.</li> + + <li>Montesquiou, <a href="#Page_13">13</a>.</li> + + <li>Montlosier, <a href="#Page_24">24</a>-<a href="#Page_28">28</a>, <a href="#Page_30">30</a>, <a href="#Page_46">46</a>, <a href="#Page_280">280</a>.</li> + + <li>Morel, <a href="#Page_125">125</a>.</li> + + <li>Morin, <a href="#Page_243">243</a>.</li> + + <li>Morny, <a href="#Page_123">123</a>.</li> + + <li>Mortara, <a href="#Page_136">136</a>.</li> + + <li>Mourier, <a href="#Page_77">77</a>, <a href="#Page_287">287</a>.</li> + + <li>Mun (de), <a href="#Page_294">294</a>, <a href="#Page_316">316</a>.</li> + + <li>Munier, <a href="#Page_190">190</a>.</li> + + <li>Murat (L.), <a href="#Page_185">185</a>.</li> + + <li class="listletter">N</li> + + <li>Nachet, <a href="#Page_54">54</a>, <a href="#Page_58">58</a>, <a href="#Page_59">59</a>.</li> + + <li>Nadaud, <a href="#Page_127">127</a>, <a href="#Page_268">268</a>.</li> + + <li>Napoléon, <a href="#Page_38">38</a>, <a href="#Page_39">39</a>, <a href="#Page_70">70</a>, <a href="#Page_80">80</a>, <a href="#Page_81">81</a>, <a href="#Page_87">87</a>, <a href="#Page_120">120</a>.</li> + + <li>Napoléon (prince), <a href="#Page_180">180</a>, <a href="#Page_185">185</a>, <a href="#Page_207">207</a>, <a href="#Page_235">235</a>, <a href="#Page_248">248</a>.</li> + + <li>Napoléon III, <a href="#Page_122">122</a>, <a href="#Page_123">123</a>, <a href="#Page_124">124</a>, <a href="#Page_136">136</a>, <a href="#Page_147">147</a>, <a href="#Page_186">186</a>, <a href="#Page_193">193</a>, <a href="#Page_207">207</a>, <a href="#Page_235">235</a>, <a href="#Page_284">284</a>.</li> + + <li>Naquet, <a href="#Page_196">196</a>, <a href="#Page_293">293</a>.</li> + + <li>Nefftzer, <a href="#Page_129">129</a>, <a href="#Page_130">130</a>, <a href="#Page_150">150</a>, <a href="#Page_151">151</a>-<a href="#Page_2">2</a>, <a href="#Page_153">153</a>, <a href="#Page_160">160</a>, <a href="#Page_180">180</a>, <a href="#Page_183">183</a>-<a href="#Page_4">4</a>, <a href="#Page_188">188</a>, <a href="#Page_350">350</a>.</li> + + <li>Nettement, <a href="#Page_89">89</a>.</li> + + <li>Nicolas (Michel), <a href="#Page_151">151</a>, <a href="#Page_159">159</a>.</li> + + <li>Nithard, <a href="#Page_93">93</a>.</li> + + <li>Noirot, <a href="#Page_74">74</a>.</li> + + <li class="listletter">O</li> + + <li>O’Connell, <a href="#Page_126">126</a>.</li> + + <li>Orsini, <a href="#Page_124">124</a>, <a href="#Page_137">137</a>.</li> + + <li>Ortolan, <a href="#Page_111">111</a>.</li> + + <li>Ozanam, <a href="#Page_97">97</a>, <a href="#Page_105">105</a>.</li> + + <li class="listletter">P</li> + + <li>Pailleron, (M.-Louise), <a href="#Page_197">197</a>.</li> + + <li>Palmerston, <a href="#Page_355">355</a>.</li> + + <li>Parfait, <a href="#Page_241">241</a>.</li> + + <li>Parieu, <a href="#Page_116">116</a>.</li> + + <li>Paris, <a href="#Page_190">190</a>.</li> + + <li>Parisis, <a href="#Page_79">79</a>, <a href="#Page_122">122</a>.</li> + + <li>Pascal, <a href="#Page_139">139</a>, <a href="#Page_280">280</a>.</li> + + <li>Pasquier, <a href="#Page_30">30</a>.</li> + + <li>Pasteur, <a href="#Page_168">168</a>.</li> + + <li>Pécaut, <a href="#Page_67">67</a>, <a href="#Page_182">182</a>, <a href="#Page_189">189</a>, <a href="#Page_335">335</a>-<a href="#Page_9">9</a>, <a href="#Page_341">341</a>, <a href="#Page_350">350</a>.</li> + + <li>Pelletan, <a href="#Page_136">136</a>, <a href="#Page_192">192</a>.</li> + + <li>Perot, <a href="#Page_116">116</a>.</li> + + <li>Perrens, <a href="#Page_103">103</a>.</li> + + <li><span class="pagenum hidden" id="Page_373">373</span>Persigny, <a href="#Page_123">123</a>, <a href="#Page_185">185</a>.</li> + + <li>Peters, <a href="#Page_93">93</a>.</li> + + <li>Peyrat, <a href="#Page_129">129</a>, <a href="#Page_130">130</a>, <a href="#Page_134">134</a>, <a href="#Page_180">180</a>, <a href="#Page_184">184</a>, <a href="#Page_251">251</a>.</li> + + <li>Philippe (frère), <a href="#Page_181">181</a>.</li> + + <li>Picard (P.), <a href="#Page_253">253</a>.</li> + + <li>Pidoux, <a href="#Page_212">212</a>.</li> + + <li>Pie, <a href="#Page_121">121</a>, <a href="#Page_132">132</a>, <a href="#Page_172">172</a>.</li> + + <li>Pie IX, <a href="#Page_5">5</a>, <a href="#Page_121">121</a>, <a href="#Page_122">122</a>, <a href="#Page_124">124</a>, <a href="#Page_136">136</a>, <a href="#Page_147">147</a>, <a href="#Page_169">169</a>, <a href="#Page_219">219</a>, <a href="#Page_249">249</a>, <a href="#Page_251">251</a>, <a href="#Page_253">253</a>.</li> + + <li>Pie X, <a href="#Page_326">326</a>, <a href="#Page_328">328</a>, <a href="#Page_349">349</a>.</li> + + <li>Pigault-Lebrun, <a href="#Page_31">31</a>.</li> + + <li>Pillon, <a href="#Page_229">229</a>, <a href="#Page_230">230</a>, <a href="#Page_288">288</a>.</li> + + <li>Pithou, <a href="#Page_2">2</a>, <a href="#Page_6">6</a>, <a href="#Page_16">16</a>.</li> + + <li>Platon, <a href="#Page_150">150</a>, <a href="#Page_170">170</a>, <a href="#Page_176">176</a>.</li> + + <li>Pompéry, <a href="#Page_191">191</a>.</li> + + <li>Ponnat, <a href="#Page_195">195</a>.</li> + + <li>Pontécoulant, <a href="#Page_29">29</a>.</li> + + <li>Portalis, <a href="#Page_30">30</a>, <a href="#Page_53">53</a>, <a href="#Page_288">288</a>.</li> + + <li>Pouchet, <a href="#Page_168">168</a>.</li> + + <li>Poussin, <a href="#Page_90">90</a>.</li> + + <li>Pouthas, <a href="#Page_76">76</a>, <a href="#Page_79">79</a>.</li> + + <li>Pouthas, <a href="#Page_50">50</a>.</li> + + <li>Pradié, <a href="#Page_256">256</a>.</li> + + <li>Prat, <a href="#Page_289">289</a>.</li> + + <li>Pressensé, <a href="#Page_160">160</a>, <a href="#Page_222">222</a>.</li> + + <li>Prévost-Paradol, <a href="#Page_7">7</a>, <a href="#Page_112">112</a>, <a href="#Page_145">145</a>, <a href="#Page_256">256</a>, <a href="#Page_328">328</a>.</li> + + <li>Protot, <a href="#Page_194">194</a>.</li> + + <li>Proudhon, <a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_98">98</a>, <a href="#Page_100">100</a>-<a href="#Page_102">102</a>, <a href="#Page_104">104</a>, <a href="#Page_138">138</a>, <a href="#Page_141">141</a>-<a href="#Page_4">4</a>, <a href="#Page_154">154</a>, <a href="#Page_157">157</a>, <a href="#Page_187">187</a>, <a href="#Page_192">192</a>-<a href="#Page_3">3</a>, <a href="#Page_198">198</a>, <a href="#Page_202">202</a>, <a href="#Page_203">203</a>, <a href="#Page_208">208</a>, <a href="#Page_231">231</a>, <a href="#Page_354">354</a>.</li> + + <li>Pujo, <a href="#Page_301">301</a>.</li> + + <li>Pyat (Félix), <a href="#Page_145">145</a>.</li> + + <li class="listletter">Q-R</li> + + <li>Quélen, <a href="#Page_253">253</a>.</li> + + <li>Quinet (Edgar), <a href="#ch_4">86</a>, <a href="#Page_87">87</a>, <a href="#Page_88">88</a>, <a href="#Page_89">89</a>, <a href="#Page_93">93</a>-<a href="#Page_6">6</a>, <a href="#Page_98">98</a>, <a href="#Page_103">103</a>, <a href="#Page_117">117</a>-<a href="#Page_20">20</a>, <a href="#Page_128">128</a>, <a href="#Page_149">149</a>, <a href="#Page_197">197</a>, <a href="#Page_232">232</a>.</li> + + <li>Rabelais, <a href="#Page_93">93</a>, <a href="#Page_143">143</a>.</li> + + <li>Raiberti, <a href="#Page_328">328</a>.</li> + + <li>Ranc, <a href="#Page_77">77</a>, <a href="#Page_113">113</a>, <a href="#Page_194">194</a>, <a href="#Page_246">246</a>.</li> + + <li>Raphaël, <a href="#Page_111">111</a>.</li> + + <li>Rastoul, <a href="#Page_61">61</a>.</li> + + <li>Ravaisson, <a href="#Page_171">171</a>.</li> + + <li>Raynal, <a href="#Page_26">26</a>.</li> + + <li>Regnard, <a href="#Page_196">196</a>.</li> + + <li>Reid, <a href="#Page_38">38</a>.</li> + + <li>Reinach (J.), <a href="#Page_130">130</a>.</li> + + <li>Reinach (S.), <a href="#Page_360">360</a>.</li> + + <li>Rémusat, <a href="#Page_34">34</a>, <a href="#Page_103">103</a>, <a href="#Page_171">171</a>, <a href="#Page_172">172</a>.</li> + + <li>Renan, <a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_37">37</a>, <a href="#Page_47">47</a>, <a href="#Page_107">107</a>, <a href="#Page_110">110</a>, <a href="#Page_114">114</a>, <a href="#Page_133">133</a>, <a href="#Page_142">142</a>, <a href="#Page_152">152</a>, <a href="#Page_154">154</a>-<a href="#Page_62">62</a>, <a href="#Page_172">172</a>, <a href="#Page_174">174</a>, <a href="#Page_178">178</a>, <a href="#Page_182">182</a>, <a href="#Page_184">184</a>, <a href="#Page_195">195</a>, <a href="#Page_207">207</a>, <a href="#Page_208">208</a>, <a href="#Page_210">210</a>, <a href="#Page_213">213</a>, <a href="#Page_227">227</a>, <a href="#Page_236">236</a>, <a href="#Page_298">298</a>-<a href="#Page_9">9</a>, <a href="#Page_303">303</a>.</li> + + <li>Renouvier, <a href="#Page_137">137</a>, <a href="#Page_202">202</a>-<a href="#Page_3">3</a>, <a href="#Page_228">228</a>-<a href="#Page_32">32</a>, <a href="#Page_257">257</a>, <a href="#Page_283">283</a>, <a href="#Page_288">288</a>, <a href="#Page_289">289</a>, <a href="#Page_300">300</a>, <a href="#Page_352">352</a>, <a href="#Page_359">359</a>.</li> + + <li>Reuss, <a href="#Page_149">149</a>, <a href="#Page_159">159</a>.</li> + + <li>Réveillaud, <a href="#Page_327">327</a>.</li> + + <li>Réville, <a href="#Page_149">149</a>, <a href="#Page_159">159</a>, <a href="#Page_160">160</a>.</li> + + <li>Reynaud (Jean), <a href="#Page_60">60</a>, <a href="#Page_202">202</a>, <a href="#Page_266">266</a>.</li> + + <li>Ribot, <a href="#Page_298">298</a>, <a href="#Page_328">328</a>, <a href="#Page_329">329</a>.</li> + + <li>Richelieu, <a href="#Page_13">13</a>, <a href="#Page_14">14</a>, <a href="#Page_18">18</a>.</li> + + <li>Richer (L.), <a href="#Page_181">181</a>, <a href="#Page_182">182</a>, <a href="#Page_188">188</a>, <a href="#Page_190">190</a>, <a href="#Page_191">191</a>, <a href="#Page_200">200</a>.</li> + + <li>Rigault, <a href="#Page_133">133</a>.</li> + + <li>Robespierre, <a href="#Page_60">60</a>.</li> + + <li>Robin, <a href="#Page_178">178</a>.</li> + + <li>Rod, <a href="#Page_301">301</a>.</li> + + <li>Rodrigues, <a href="#Page_190">190</a>.</li> + + <li>Roland (Pauline), <a href="#Page_116">116</a>.</li> + + <li>Rossi, <a href="#Page_84">84</a>.</li> + + <li>Rouher, <a href="#Page_204">204</a>.</li> + + <li>Rouland, <a href="#Page_122">122</a>, <a href="#Page_206">206</a>, <a href="#Page_251">251</a>, <a href="#Page_348">348</a>.</li> + + <li>Rousseau, <a href="#Page_31">31</a>, <a href="#Page_35">35</a>, <a href="#Page_189">189</a>, <a href="#Page_208">208</a>, <a href="#Page_352">352</a>.</li> + + <li>Royer (Clémence), <a href="#Page_165">165</a>-<a href="#Page_7">7</a>.</li> + + <li>Royer-Collard, <a href="#Page_6">6</a>, <a href="#Page_9">9</a>, <a href="#Page_13">13</a>, <a href="#Page_14">14</a>-<a href="#Page_15">15</a>, <a href="#Page_19">19</a>, <a href="#Page_21">21</a>, <a href="#Page_37">37</a>, <a href="#Page_39">39</a>, <a href="#Page_173">173</a>, <a href="#Page_174">174</a>, <a href="#Page_350">350</a>.</li> + + <li>Ruge, <a href="#Page_354">354</a>.</li> + + <li class="listletter">S</li> + + <li>Sabatier, <a href="#Page_351">351</a>.</li> + + <li>Sacy, <a href="#Page_133">133</a>, <a href="#Page_158">158</a>.</li> + + <li>Saint-Marc-Girardin, <a href="#Page_83">83</a>, <a href="#Page_111">111</a>.</li> + + <li>Saint-Simon, <a href="#Page_36">36</a>, <a href="#Page_47">47</a>, <a href="#Page_60">60</a>, <a href="#Page_143">143</a>.</li> + + <li>Saint-Valry, <a href="#Page_229">229</a>.</li> + + <li>Sainte-Beuve, <a href="#Page_163">163</a>, <a href="#Page_179">179</a>, <a href="#Page_180">180</a>, <a href="#Page_207">207</a>-<a href="#Page_10">10</a>.</li> + + <li>Saisset, <a href="#Page_171">171</a>.</li> + + <li>Salaberry, <a href="#Page_31">31</a>.</li> + + <li>Salinis, <a href="#Page_122">122</a>.</li> + + <li>Salvandy, <a href="#Page_84">84</a>, <a href="#Page_98">98</a>.</li> + + <li>Sanchez, <a href="#Page_280">280</a>.</li> + + <li>Sand (George), <a href="#Page_96">96</a>, <a href="#Page_197">197</a>, <a href="#Page_232">232</a>, <a href="#Page_353">353</a>.</li> + + <li><span class="pagenum hidden" id="Page_374">374</span>Sarcey, <a href="#Page_113">113</a>, <a href="#Page_149">149</a>, <a href="#Page_175">175</a>, <a href="#Page_235">235</a>, <a href="#Page_236">236</a>-<a href="#Page_9">9</a>, <a href="#Page_241">241</a>, <a href="#Page_268">268</a>, <a href="#Page_309">309</a>.</li> + + <li>Saussier, <a href="#Page_224">224</a>.</li> + + <li>Sauvestre, <a href="#Page_181">181</a>, <a href="#Page_243">243</a>.</li> + + <li>Scheurer-Kestner, <a href="#Page_195">195</a>, <a href="#Page_311">311</a>.</li> + + <li>Schleiermacher, <a href="#Page_153">153</a>.</li> + + <li>Schœlcher, <a href="#Page_243">243</a>, <a href="#Page_249">249</a>.</li> + + <li>Schweitzer, <a href="#Page_159">159</a>.</li> + + <li>Séailles, <a href="#Page_333">333</a>, <a href="#Page_344">344</a>.</li> + + <li>Seippel, <a href="#Page_359">359</a>.</li> + + <li>Senior, <a href="#Page_126">126</a>.</li> + + <li>Serre (de), <a href="#Page_14">14</a>, <a href="#Page_16">16</a>, <a href="#Page_278">278</a>.</li> + + <li>Serrigny, <a href="#Page_108">108</a>.</li> + + <li>Sibour, <a href="#Page_348">348</a>.</li> + + <li>Siegfried, <a href="#Page_335">335</a>.</li> + + <li>Simon (Jules), <a href="#Page_7">7</a>, <a href="#Page_76">76</a>, <a href="#Page_106">106</a>, <a href="#Page_107">107</a>, <a href="#Page_111">111</a>, <a href="#Page_138">138</a>-<a href="#Page_9">9</a>, <a href="#Page_145">145</a>, <a href="#Page_171">171</a>, <a href="#Page_205">205</a>, <a href="#Page_223">223</a>, <a href="#Page_226">226</a>, <a href="#Page_243">243</a>, <a href="#Page_249">249</a>, <a href="#Page_250">250</a>, <a href="#Page_251">251</a>, <a href="#Page_252">252</a>, <a href="#Page_273">273</a>, <a href="#Page_274">274</a>, <a href="#Page_275">275</a>, <a href="#Page_276">276</a>, <a href="#Page_278">278</a>, <a href="#Page_283">283</a>, <a href="#Page_284">284</a>, <a href="#Page_286">286</a>, <a href="#Page_287">287</a>, <a href="#Page_352">352</a>.</li> + + <li>Simon (Richard), <a href="#Page_148">148</a>.</li> + + <li>Socrate, <a href="#Page_150">150</a>, <a href="#Page_170">170</a>, <a href="#Page_197">197</a>.</li> + + <li>Spencer, <a href="#Page_302">302</a>.</li> + + <li>Spinoza, <a href="#Page_195">195</a>, <a href="#Page_279">279</a>.</li> + + <li>Spuller, <a href="#Page_268">268</a>, <a href="#Page_295">295</a>, <a href="#Page_297">297</a>.</li> + + <li>Staël (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_87">87</a>.</li> + + <li>Stapfer, <a href="#Page_54">54</a>, <a href="#Page_351">351</a>.</li> + + <li>Steeg, <a href="#Page_350">350</a>.</li> + + <li>Stendhal, <a href="#Page_205">205</a>.</li> + + <li>Stewart (Dugald), <a href="#Page_38">38</a>.</li> + + <li>Strauss, <a href="#Page_103">103</a>, <a href="#Page_148">148</a>, <a href="#Page_149">149</a>, <a href="#Page_161">161</a>.</li> + + <li>Sue (Eug.), <a href="#Page_84">84</a>, <a href="#Page_143">143</a>, <a href="#Page_232">232</a>, <a href="#Page_355">355</a>.</li> + + <li class="listletter">T</li> + + <li>Taine, <a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_112">112</a>, <a href="#Page_113">113</a>, <a href="#Page_140">140</a>, <a href="#Page_149">149</a>, <a href="#Page_152">152</a>, <a href="#Page_159">159</a>, <a href="#Page_172">172</a>-<a href="#Page_6">6</a>, <a href="#Page_195">195</a>, <a href="#Page_203">203</a>, <a href="#Page_207">207</a>, <a href="#Page_210">210</a>, <a href="#Page_227">227</a>, <a href="#Page_299">299</a>, <a href="#Page_300">300</a>, <a href="#Page_356">356</a>.</li> + + <li>Talleyrand, <a href="#Page_58">58</a>.</li> + + <li>Talma, <a href="#Page_47">47</a>.</li> + + <li>Talon, <a href="#Page_16">16</a>.</li> + + <li>Teilhard de Chardin, <a href="#Page_360">360</a>.</li> + + <li>Tertullien, <a href="#Page_131">131</a>.</li> + + <li>Thiers, <a href="#Page_6">6</a>, <a href="#Page_81">81</a>, <a href="#Page_82">82</a>, <a href="#Page_83">83</a>, <a href="#Page_84">84</a>, <a href="#ch_4">86</a>, <a href="#Page_102">102</a>, <a href="#Page_204">204</a>, <a href="#Page_218">218</a>, <a href="#Page_235">235</a>.</li> + + <li>Tillier (Claude), <a href="#Page_68">68</a>-<a href="#Page_70">70</a>.</li> + + <li>Tissier, <a href="#Page_357">357</a>.</li> + + <li>Tissot, <a href="#Page_23">23</a>, <a href="#Page_263">263</a>.</li> + + <li>Tocqueville, <a href="#Page_83">83</a>, <a href="#Page_127">127</a>.</li> + + <li>Touquet, <a href="#Page_47">47</a>, <a href="#Page_133">133</a>.</li> + + <li>Tridon, <a href="#Page_194">194</a>, <a href="#Page_196">196</a>.</li> + + <li>Trouillot, <a href="#Page_316">316</a>.</li> + + <li>Turgot, <a href="#Page_36">36</a>.</li> + + <li class="listletter">U-V</li> + + <li>Ulbach, <a href="#Page_137">137</a>, <a href="#Page_186">186</a>.</li> + + <li>Vacherot, <a href="#Page_41">41</a>, <a href="#Page_76">76</a>, <a href="#Page_113">113</a>, <a href="#Page_136">136</a>, <a href="#Page_137">137</a>, <a href="#Page_138">138</a>, <a href="#Page_140">140</a>, <a href="#Page_144">144</a>, <a href="#Page_154">154</a>, <a href="#Page_200">200</a>, <a href="#Page_212">212</a>-<a href="#Page_5">5</a>, <a href="#Page_223">223</a>, <a href="#Page_230">230</a>.</li> + + <li>Vacquerie, <a href="#Page_235">235</a>.</li> + + <li>Vaillant, <a href="#Page_217">217</a>.</li> + + <li>Vallès, <a href="#Page_113">113</a>.</li> + + <li>Vandervelde, <a href="#Page_319">319</a>.</li> + + <li>Vauchez, <a href="#Page_266">266</a>.</li> + + <li>Vauthier, <a href="#Page_42">42</a>, <a href="#Page_78">78</a>.</li> + + <li>Vaux (Pierre), <a href="#Page_115">115</a>.</li> + + <li>Ventura, <a href="#Page_123">123</a>.</li> + + <li>Vernes, <a href="#Page_321">321</a>.</li> + + <li>Vessiot, <a href="#Page_352">352</a>.</li> + + <li>Veuillot, <a href="#Page_79">79</a>, <a href="#Page_85">85</a>, <a href="#Page_105">105</a>, <a href="#Page_112">112</a>, <a href="#Page_121">121</a>, <a href="#Page_124">124</a>-<a 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href="#Page_350">350</a>.</li> + + <li>Viollet-le-Duc, <a href="#Page_240">240</a>.</li> + + <li>Viviani, <a href="#Page_316">316</a>.</li> + + <li>Vivien, <a href="#Page_54">54</a>.</li> + + <li>Vogüé, <a href="#Page_301">301</a>.</li> + + <li>Voltaire, <a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_26">26</a>, <a href="#Page_31">31</a>, <a href="#Page_35">35</a>, <a href="#Page_36">36</a>, <a href="#Page_37">37</a>, <a href="#Page_61">61</a>, <a href="#ch_4">86</a>, <a href="#Page_87">87</a>, <a href="#Page_93">93</a>, <a href="#Page_133">133</a>, <a href="#Page_138">138</a>, <a href="#Page_143">143</a>, <a href="#Page_156">156</a>, <a href="#Page_161">161</a>, <a href="#Page_168">168</a>, <a href="#Page_182">182</a>, <a href="#Page_189">189</a>, <a href="#Page_208">208</a>, <a href="#Page_214">214</a>, <a href="#Page_234">234</a>, <a href="#Page_254">254</a>, <a href="#Page_301">301</a>, <a href="#Page_352">352</a>.</li> + + <li class="listletter">W-Z</li> + + <li>Waddington, <a href="#Page_170">170</a>, <a href="#Page_247">247</a>.</li> + + <li>Waldeck-Rousseau, <a href="#Page_10">10</a>, <a href="#Page_314">314</a>-<a href="#Page_16">16</a>, <a href="#Page_317">317</a>, <a href="#Page_357">357</a>.</li> + + <li>Wallon, <a href="#Page_117">117</a>.</li> + + <li>Weill (G.), <a href="#Page_60">60</a>, <a href="#Page_61">61</a>, <a href="#Page_77">77</a>, <a href="#Page_85">85</a>, <a href="#Page_113">113</a>, <a href="#Page_126">126</a>, <a href="#Page_159">159</a>, <a href="#Page_308">308</a>.</li> + + <li>Witt (de), <a href="#Page_175">175</a>.</li> + + <li>Zévort, <a href="#Page_79">79</a>.</li> + + <li>Zola, <a href="#Page_300">300</a>, <a href="#Page_312">312</a>.</li> + + <li>Zoroastre, <a href="#Page_88">88</a>.</li> +</ul> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_376">376</span></p> +</div> + +<table class="tablematieres" id="table_des_matieres"> + <colgroup> + <col style="width: 90%;"> + <col style="width: 10%;"> + </colgroup> + <tbody> + <tr> + <td colspan="2" class="tdctop"><h2>TABLE DES CHAPITRES</h2></td> + </tr> + <tr> + <td colspan="2" class="tdctop"><hr class="small3t"></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Avant-propos.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_a">I</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Introduction.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_b">1</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">La politique religieuse sous la Restauration.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_1">11</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">La philosophie laïque sous la Restauration.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_2">34</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">La politique d’apaisement sous Louis-Philippe..</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_3">56</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">La rupture avec l’Église.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_4">86</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">L’esprit laïque sous la seconde République.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_5">105</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">La résistance à l’Empire clérical.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_6">121</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">La critique et la science laïque.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_7">147</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">La guerre au cléricalisme.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_8">179</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">L’avènement de la République.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_9">216</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">La victoire des républicains.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_10">245</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">L’organisation de l’école laïque.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_11">264</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">La politique de conciliation.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_12">290</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Le réveil de l’anticléricalisme.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_13">311</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">La pensée laïque.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_14">329</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Conclusion.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_15">348</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Bibliographie.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_16">362</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Index.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#index">367</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Tables des matières.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#table_des_matieres">376</a></td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p class="center3">Imp. E. Durand, 18, rue Séguier, Paris</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <div class="tnote"> + <h2 class="h2note" id="note_au_lecteur">Au lecteur</h2> + + <p class="fontnote">Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version + originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.</p> + + <p class="fontnote">La ponctuation n’a pas été modifiée, hormis quelques corrections + mineures.</p> + + <p class="fontnote">La couverture est illustrée par un tableau de Jean Geoffroy + (1853-1924), intitulé: <i>L’arrivée à l’école</i>.</p> + + <p class="fontnote">Nous remercions le <b>Musée d’art et d’industrie de Roubaix</b>, connu + aussi comme «<b>La Piscine</b>», qui permet la reproduction de cette œuvre. La couverture + appartient au domaine public.</p> + </div> +</div> + +<hr class="full"> +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78903 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78903-h/images/cover.jpg b/78903-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..59e2aba --- /dev/null +++ b/78903-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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