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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78843 ***
+
+
+
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+ Au lecteur
+
+ Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
+ originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.
+ Les corrections de l'errata ont été prises en compte.
+
+ La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures.
+
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+
+ MADAME LOUISE D'ALQ
+
+ ANTHOLOGIE
+ FÉMININE
+
+
+ ANTHOLOGIE DES FEMMES ÉCRIVAINS
+ POÈTES ET PROSATEURS
+ DEPUIS L'ORIGINE DE LA LANGUE FRANÇAISE
+ JUSQU'A NOS JOURS
+
+ PRÉFACE
+ SUR L'INSTRUCTION DES FEMMES ET LA CARRIÈRE LITTÉRAIRE
+
+ [Illustration]
+
+ PARIS
+ BUREAUX DES CAUSERIES FAMILIÈRES
+ 4, Rue Lord Byron
+
+ M DCCC XCIII
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+
+L'_Anthologie_ est un genre d'ouvrage extrêmement utile, en cela qu'il
+fournit, sous un format réduit, le meilleur de l'œuvre de chaque auteur
+et le résumé de cette œuvre.
+
+L'idée de celle que nous présentons au public m'a été suggérée par deux
+motifs: l'observation faite que dans toutes les anthologies les femmes
+écrivains, en minorité, sont disséminées et étouffées en quelque sorte
+au milieu de nombreux et illustres auteurs masculins; l'espace qui
+leur est mesuré ne permet d'en nommer que quelques-unes déjà partout
+en vedette.--Ensuite, le désir de montrer l'importance de la carrière
+littéraire pour notre sexe, à l'appui de ce que j'avais écrit à ce
+sujet, et qui est reproduit dans la Préface ci-contre.
+
+J'ai donc pensé intéressant de réunir en un faisceau, en un «bouquet»
+l'œuvre littéraire féminine, depuis la fondation de la langue française
+jusqu'à nos jours, d'une façon aussi complète que possible. Je me suis
+attachée tout particulièrement au choix des citations, les cherchant
+attrayantes, évitant la banalité. J'ai cru devoir professer le plus
+complet éclectisme, me plaisant à réunir sous la bannière littéraire,
+sans égard aux divergences politiques ou religieuses, les noms les
+plus étonnés de se trouver côte à côte, depuis la servante poète
+jusqu'à la plus grande dame.
+
+Je ne crois pas avoir commis beaucoup d'omissions dans les deux
+premières périodes, sauf _Barbe de Verrue_ (XVe siècle), que j'ai
+découverte trop tard. Mais parmi nos contemporaines, j'ai le regret
+d'avoir été impuissante à les nommer toutes, ayant déjà dépassé les
+limites que je m'étais prescrites. Parmi les noms omis faute de
+place, se présentent sous ma plume _Mme Louise Collet_, célèbre par
+son petit volume _Lui_ (Alfred de Musset); _la Vicomtesse de Janzé_,
+auteur des _Souvenirs d'Alfred de Musset_; _Mmes Hippolyte_ et
+_Stanislas Meunier_, romancières; _Mme Louise Figuier_; _Rousselande_
+(baronne d'Uxelles), de la _Revue des Deux-Mondes_; _Rachilde_ (Mme
+Alfred Valette); _Lucien Perrey_ (Mlle Herpin), historien; _Jane
+Herval_, l'auteur de la _Mission de Germaine_; _Mme Flourens_, née
+Michel-Chevalier, traducteur de l'_Anneau d'Amadis_, par Lord Lytton,
+etc.
+
+Disons encore que je ne me suis pas attardée à dévoiler scrupuleusement
+les pseudonymes, pour satisfaire une vaine curiosité; le nom sous
+lequel on sait acquérir quelque gloire n'est-il pas plus vôtre que le
+nom patronymique?
+
+ L. D'ALQ.
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+PRÉFACE
+
+DE L'INSTRUCTION DES FEMMES
+
+ET DE LA CARRIÈRE LITTÉRAIRE POUR ELLES
+
+
+_Il y a quelques années le supplément, publié par_ LE FIGARO _les
+dimanches, sous la direction habile de M. Périvier, posait de temps à
+autre à ses lecteurs des questions sur lesquelles il aimait à avoir
+l'opinion de personnes compétentes; en février_ 1888, _on lisait
+celle-ci:_ Nous dire des charmes que les jeunes filles ont perdus ou
+gagnés, comme esprit ou comme cœur, à la suite des transformations de
+l'enseignement depuis quelques années?
+
+ _De l'avis de M. Gréard, le vice-recteur de l'Académie de Paris:
+ «Passionnées parfois quand il s'agit d'autrui, les femmes sont
+ d'admirables juges, éclairés, discrets et sûrs, lorsqu'elles traitent
+ de leurs intérêts les plus nobles: Mme de Staël ne s'étonnait pas
+ sans raison qu'on se passât de leur suffrage dans une question où
+ l'on ne peut se passer de leur concours.» M. Périvier appela à donner
+ leurs opinions quatre femmes qui lui paraissaient, sans doute, par
+ la divergence même des idées qu'elles devaient professer, offrir un
+ contraste intéressant:_ Mme Alphonse Daudet, _qui est tout sentiment
+ et dont le talent littéraire rappelle de fort près celui de son mari;
+ la sémillante_ Étincelle, _au style gracieux comme un Fragonard ou
+ un Boucher_; Gyp, _l'écrivain de la_ Vie parisienne _par excellence,
+ l'historien des pschutteux du XIXe siècle, et enfin la soussignée_,
+ Mme d'Alq, _sans qu'elles se doutassent qu'on allait les mettre en
+ comparaison._
+
+ _Mme Alphonse Daudet critiqua, principalement et non sans raison,
+ dans l'éducation moderne l'engouement des cours, qui sont prétexte de
+ sortie du matin au soir et font des petites demoiselles Benoiton._
+
+ _Étincelle annonça que «miss Positive» ferait son apparition dans
+ ce monde parisien qui connaissait la jeune fille-ange, la jeune
+ femme-fée, mais qui ne connaissait pas la demoiselle-pionne!_
+
+ _«Elle ne sera ni jolie, ni même propre: la science est
+ exigeante.--Elle aura les ongles en deuil de nos collégiens et
+ les cheveux courts en broussailles.--Elle sera brouillée avec les
+ brosses, les savons, les frais parfums, les romans et l'idéal!--(Pas
+ polie pour les savants, Étincelle)._
+
+ «_Mais elle nommera_ toutes choses par leurs noms!»
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ _Quant à Gyp, «il faut, dit-elle, apprendre aux filles à être
+ honnêtes, bonnes et jolies (cela s'apprend tout comme le reste), et
+ si les hommes, au lieu d'être aussi «forts», étaient un peu plus
+ malins, ils se garderaient de rendre les femmes savantes.»_
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ _Mme d'Alq:_
+
+ _«Du moment que la femme ne perd pas conscience des avantages de
+ son sexe, qu'elle conserve le désir de plaire, si instinctif à la
+ nature féminine, qu'elle s'instruit dans le but de posséder un
+ nouveau charme à l'appui de sa beauté, charme qu'elle conservera plus
+ longtemps que cette beauté fugitive, elle acquiert par l'instruction
+ une chance de plus à son avoir..._
+
+ _«Le tort de l'enseignement actuel qui vise trop à remplir la tête,
+ pendant qu'il isole le cœur, sans mettre dans la main d'instrument
+ pratique pour les luttes de la vie, est d'être pareil pour toutes les
+ situations sociales. Le fruit de l'arbre de la science (qui a été
+ cause des malheurs de notre mère Eve, ne l'oublions pas!) demande
+ à n'être absorbé qu'avec discernement, selon les tempéraments, les
+ positions, les âges._
+
+ _«La tâche naturelle de la femme est d'être épouse docile et dévouée,
+ mère capable et tendre, maîtresse de maison adroite et attrayante;
+ ce qui lui est indispensable à savoir, on songe le moins à le lui
+ enseigner! Un homme préférera une femme intelligente à une savante,
+ car il pourra, toujours inculquer à la première la dose d'instruction
+ qu'il voudra._
+
+ _«Une femme ne doit pas être plus instruite que l'homme à l'alliance
+ duquel elle peut aspirer, sans quoi elle serait la supérieure dans le
+ ménage, ce qui les rendrait tous les deux fort malheureux. Le mari se
+ trouverait humilié; les rôles seraient intervertis._
+
+ _«La femme riche ne peut que gagner aux transformations de
+ l'enseignement, tandis que la femme pauvre y puise les tristesses des
+ déclassées, puisqu'il ne peut lui fournir les moyens de sortir de sa
+ position.»_
+
+ _La femme riche a tout à gagner à être instruite, très instruite,
+ savante même; c'est pour elle le seul moyen d'échapper à la frivolité
+ qui l'enserre, et quelquefois au vice. Sera-t-elle ennuyeuse,
+ comme le craint Gyp? La femme n'est-elle donc bonne qu'à servir
+ d'amusement, de jouet, qu'à divertir l'homme, comme une poupée,
+ jolie, rieuse, mais qu'on jette de côté lorsqu'elle se fane et que le
+ ressort fragile de la gaieté se brise?_
+
+ _Que de bévues une femme qui n'est pas instruite peut commettre! Que
+ de sottises lui échapperont! Comment pourra-t-elle tenir le salon
+ de son mari, qu'il soit habile diplomate, savant de l'Institut,
+ artiste célèbre, écrivain illustre, si elle ne connaît pas à fond les
+ questions que l'on discute devant elle?_
+
+ _L'éducation de la femme est faussée la plupart du temps, mais n'en
+ accusez pas l'instruction. Elle est faussée par l'éducation. La femme
+ réellement instruite et savante n'est pas plus pédante et ennuyeuse
+ qu'elle n'est laide, sale et affublée de lunettes et de bas bleus.
+ Pure fiction! Ce sont les fausses savantes, les «poseuses» qui sont
+ ainsi._
+
+ _Il existe un malentendu et beaucoup d'exagération dans l'idée que
+ l'on se fait des femmes instruites ou savantes que l'on confond avec
+ pédantes. Étincelle se trompe en parlant comme elle le fait de la_
+ demoiselle-pionne. _Pourquoi Étincelle, si jolie femme et si soignée
+ elle-même, suppose-t-elle que ces pauvres sous-maîtresses ne peuvent
+ être ni jolies ni propres? qu'elles auront les ongles en deuil et
+ seront brouillées avec le savon? N'est-il point possible d'écrire
+ sans se barbouiller d'encre? Mme Delphine de Girardin écrivait
+ toujours vêtue de blanc. Devons-nous nous imaginer que la mignonne et
+ spirituelle Gyp, la sémillante Étincelle gardent à leurs doigts des
+ traces de leur plume?_
+
+ _Et si elles n'étaient pas des femmes instruites, aurions-nous le
+ plaisir de les lire?_
+
+ _Parce qu'on a rencontré, une fois en passant, une_ «pédante»
+ _ridicule et laide, on en conclut que la laideur et le ridicule sont
+ le partage de la femme savante: bien des ignorantes sont aussi laides
+ et ridicules; elles le sont même davantage que les autres, et je
+ puis garantir que parmi les femmes d'esprit et les jeunes filles qui
+ passent leurs examens chaque année, il y en a grand nombre de fort
+ jolies et même... ayant recours aux raffinements de la parfumerie!_
+
+ _Être jolie semble être, dans un certain monde, un devoir auquel une
+ femme ne doit jamais faillir. C'est une dette qu'il faut qu'elle
+ paie aux yeux. Si la nature ne l'a point faite belle, tant pis, elle
+ apprendra à l'être, elle se fera une beauté factice. Quand on est
+ jeune c'est encore facile; mais le temps est impitoyable, il arrive
+ implacable, mettant des pochettes sous les yeux, et sous le menton,
+ des creux qui n'ont rien des mignonnes fossettes de l'enfance, des
+ teintes singulières aux cheveux. «Fi! que c'est laid! Éloignez
+ ce portrait; plutôt la mort, mille fois!» entends-je s'écrier la
+ Paulette de_ «Autour du mariage». _Oui, il y en a qui préfèrent
+ la mort! Cependant, si elles étaient plus instruites, si elles
+ savaient trouver dans la lecture, dans l'étude toujours nouvelle et
+ si attrayante des sciences le moyen de se suffire à elles-mêmes et
+ de conserver, par leur conversation, quelque attrait pour des hommes
+ sérieux, elles supporteraient la vieillesse avec plus de sérénité._
+
+ _Malgré les ajustements d'aujourd'hui si rajeunissants, la femme ne
+ peut défier impunément les années: il y a une limite, tant reculée
+ qu'elle puisse la rejeter; de même que l'homme prudent épargne pour
+ ses vieux jours, la femme doit faire provision pour quand elle
+ ne paiera plus de mine. Pour ce moment... désagréable, elle doit
+ réserver un fonds de bonté, de réputation, d'estime et d'érudition
+ qui l'aideront dans ce passage du Rubicon._
+
+ _D'ailleurs combien de jeunes filles sont capables de ces fortes
+ études? Le nombre en est tellement minime qu'il n'a pas lieu
+ d'inquiéter. Les femmes savantes seront toujours en très petit
+ nombre. En moyenne, l'instruction des femmes est peut-être un peu
+ plus élevée qu'il y a quarante ans; cependant, le nombre de jeunes
+ filles trop ignorantes est encore de beaucoup plus fort que le nombre
+ de jeunes filles trop savantes dont on nous menace._
+
+ _Je connais des femmes qui n'ont jamais lu un livre sérieux et ne
+ savent de la politique et des sciences que ce dont leurs maris
+ veulent bien leur faire part; j'affirme qu'elles ne sont ni plus
+ recherchées, ni plus aimées, ni d'un commerce plus intéressant.
+ Leur conversation ne roule que sur les potins de l'office et de la
+ couturière. Il est vrai que leurs maris sont parfaitement libres
+ d'aller au cercle, car elles bâillent aussitôt qu'ils ouvrent la
+ bouche, et la conversation de leurs coiffeurs ou de leurs femmes de
+ chambre les intéresse bien davantage._
+
+ _Savante ou ignorante, une femme peut être affectée et ridicule,
+ si elle manque de tact et de bon sens. Il est évident que la femme
+ instruite a sur l'homme qui ne l'est pas (il y en a) une supériorité
+ qui déplaît à celui-ci. Pour obtenir une égalité parfaite, on
+ pourrait accorder à la femme le droit d'être savante,--et de faire
+ partie de l'Institut et du Parlement si l'on veut--à l'âge où elle
+ perd sa beauté, et auquel ces messieurs arrivent aussi, seulement,
+ à ces postes si recherchés, vers le neuvième lustre, pour cette
+ moitié de la vie que l'étude facilite tant à passer agréablement et
+ utilement, alors qu'on ne peut plus prendre sa part au plaisir._
+
+ _Ah! que M. Gréard ne met-il aussi dans le programme un cours de
+ vertu, de bon sens pratique, de discernement, de philosophie[1]...,
+ mais il faudrait des professeurs! A qui donner de pareilles chaires?_
+
+ [1] La philosophie fait partie maintenant de l'enseignement des
+ jeunes filles; voir le rapport de M. Eugène Manuel sur le Concours
+ de 1891.
+
+ _Pour les filles de classe peu fortunée, une instruction trop
+ complète n'est pas une source de bien-être; il n'est pas possible
+ qu'elles sacrifient assez de temps pour l'acquérir réellement
+ profonde et de façon à y trouver une carrière brillante. Pour la
+ femme riche, un grand savoir est une ressource, si le malheur vient
+ frapper à sa porte. Ne vaudrait-il pas mieux réserver pour celles-là
+ la position si estimable d'institutrice, que de les laisser s'établir
+ lingères ou maîtresses d'hôtel, tandis que la fille née dans le
+ commerce ne souffrira nullement d'y rester?_
+
+ _Précisément, on est à même de fournir à la première dans leurs
+ raffinements les plus extrêmes, les moyens de rester dans sa sphère
+ le cas échéant. Sans s'imposer aucun sacrifice, ses parents peuvent
+ lui payer des professeurs de grand mérite; peu importe qu'elle
+ passe plusieurs années avant d'être capable de produire un tableau
+ digne d'attention ou d'avoir acquis une voix remarquable; elle peut
+ suivre à loisir les cours de philosophie comparée, et aussi avoir un
+ laboratoire. Qui pourra se plaindre que Mlle de Rothschild fasse des
+ expériences de chimie, ou que Mlle Canrobert passe ses journées dans
+ son atelier, le pinceau à la main? Quel mal y aura-t-il à ce que la
+ princesse V... grave des eaux-fortes, et la comtesse de ... compose
+ des vers qu'elle fera imprimer ensuite luxueusement à ses frais, sans
+ avoir besoin d'attendre après un éditeur?_
+
+ _Dans une classe qui, sans être riche, a des horizons aussi élevés,
+ existe une autre difficulté. L'instruction, les fréquentations,
+ l'entourage créent des aspirations matérielles et intellectuelles,
+ s'accordant mal avec ce qu'il est possible de réaliser, et font d'une
+ position aisée, comparée à la pauvreté, une misère dorée qu'il s'agit
+ d'améliorer sans se déclasser, c'est-à-dire sans quitter son salon,
+ sans rien perdre de son élégance, sans renoncer à la vie moderne._
+
+ _La veuve ou fille d'officier supérieur, de nobles ruinés, de
+ magistrats, ne peut pas se faire couturière ni blanchisseuse;
+ il ne lui reste que la position d'institutrice, et, outre que
+ la concurrence est grande, la santé et la jeunesse sont là
+ indispensables._
+
+ _Pour ce cas particulier, s'offrent deux carrières vastes et
+ libérales, praticables par la femme la plus délicate sans rompre avec
+ les habitudes de son rang, et sans cesser de surveiller sa maison._
+
+ _Dans les arts industriels et décoratifs, elle trouvera une foule
+ de ressources. Les dessins à la plume, ceux sur bois, ainsi que la
+ gravure, pour publications illustrées, journaux de modes, livres
+ d'enfants, cartes de chromo, offrent un débouché considérable.
+ L'aquarelle, la peinture sur bois (vernis Martin), sur faïence, sur
+ étoffe, la terre cuite, les broderies d'art (ces dernières d'un
+ rapport peu avantageux), sont autant d'occupations agréables, ne
+ demandant pas des talents hors ligne._
+
+ _A côté, il ne faut pas hésiter à placer la littérature, comme
+ la carrière répondant le mieux aux affinités du sexe féminin. La
+ carrière d'écrivain est la plus appropriée à la femme qui a passé sa
+ jeunesse dans l'opulence, ou même dans une aisance très relative. La
+ femme a tenu de tout temps une place honorable dans la littérature.
+ Il est rare qu'elle se soit abaissée à chercher le succès dans le
+ scandale; on la trouve à la tête des genres les plus nobles, les plus
+ purs, les plus gracieux. Il existe toute une filière de noms aimés,
+ qui forment comme une lignée d'aïeules et de traditions aux femmes
+ écrivains, à commencer par Christine de Pisan._
+
+ _La femme de lettres se recrute dans tous les rangs de la société,
+ en France, comme dans les autres pays. On compte dans le nombre
+ plusieurs têtes couronnées, la reine Impératrice Victoria, la
+ reine de Roumanie qui combat sous le pseudonyme de Carmen Sylva,
+ l'archiduchesse Valérie, Mme Carnot, qui a traduit des ouvrages
+ anglais sous la direction de son père. La presse périodique la plus
+ sérieuse ne sait plus se passer d'un rédacteur féminin; à l'Académie
+ française, le prix d'éloquence et le prix de poésie sont fréquemment
+ accordés à des femmes._
+
+ _Il est donc irréfutable que la femme a une place bien marquée dans
+ les lettres._
+
+ _Sauf par exception, la femme écrivain évitera de s'aventurer sur
+ le terrain de la politique et des finances; rarement elle essaiera
+ d'aborder la haute littérature et le théâtre. Il y a toute une
+ catégorie d'écrits à la portée du talent littéraire féminin où il
+ est facile de réussir: les livres pour l'enfance et la jeunesse,
+ la nouvelle, les ouvrages de pédagogie et de compilation, les
+ traductions de langues étrangères, le roman honnête. Une imagination
+ fertile, l'observation fine et perspicace, un esprit sentimental
+ et, par dessus tout, une loquacité proverbiale, sont accordés à
+ l'unanimité au sexe féminin. La femme, bavarde par nature, aime à
+ écrire; ayant l'opportunité d'épancher le trop plein de son âme sur
+ le papier, elle deviendra, incontestable avantage, plus taciturne
+ dans sa vie privée._
+
+ _A tout âge, la femme peut écrire; infirme, souffrante, elle peut
+ encore écrire dans son lit sans se fatiguer. En soignant ses enfants,
+ sans s'éloigner de son ménage, elle peut s'acquitter de ce travail.
+ La carrière d'écrivain est donc la plus appropriée à la femme
+ instruite[2]..._
+
+
+ L. D'ALQ.
+
+ [2] La dernière partie de cette préface a paru dans le supplément
+ littéraire du _Figaro_ du 22 septembre 1888, sous la rubrique _les
+ Carrières féminines_, par Mme L. d'Alq.
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+PREMIÈRE PÉRIODE
+
+XIIIe-XVIe SIÈCLE
+
+
+NOUS commençons notre _Anthologie_ avec les premiers écrivains féminins
+qui se sont servis de la langue française proprement dite, laissant de
+côté la savante et touchante Héloïse[3], ainsi que d'autres auteurs
+dont les écrits en latin ou en langue romane sortent de notre cadre.
+
+Nous arrêterons cette première période à Mlle de Gournay, qui termine
+la série des femmes écrivains du XVIe siècle. Nous avons pensé qu'il
+serait curieux et intéressant de tirer de l'obscurité quelques noms
+oubliés, et d'étendre dans une certaine mesure l'exposé de cette
+naïve et suave littérature qui va du Moyen âge à la Renaissance et
+ne manque ni de charme ni de richesse, en _cette parleur la plus
+delitable_[4] d'une langue qui sort de l'enfance et marche rapidement à
+la virilité. De par la loi constamment observée dans les développements
+de l'humanité, la prose est toujours précédée par la poésie, aussi les
+poètes abondent-ils, rimant, non sans art ni harmonie, des pensées
+sérieuses et élevées mêlées à la plus exquise sensibilité, dans les
+gracieux rondeaux et virelais, les chevaleresques ballades et les
+récits épiques.
+
+ [3] Lire l'excellente traduction des _Lettres d'Héloïse_, publiée
+ avec le texte latin et précédée d'une introduction sur le _Paris au
+ Moyen âge_, par M. A. Gréard, de l'Académie française.
+
+ [4] Brunelli Latini, _Livre du Trésor_.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+MARIE DE FRANCE
+
+(XIIIe SIÈCLE)
+
+
+LA première femme poète qui écrivit pour le public, quoique peu de ses
+ouvrages soient parvenus jusqu'à nous, _Marie de France_, naquit à
+Compiègne, d'après ce que raconte d'elle un poète, Jehan Dupain. De son
+origine, on connaît seulement ce qu'elle dit elle-même par ce vers:
+
+ _Marie ay nom, ii sui de France._
+
+Elle fit partie du groupe de trouvères attirés par les princes
+anglo-normands à l'époque des troubadours et du _Roman du Renart_.
+
+Un de ses plus beaux poèmes a pour titre _le Purgatoire de
+Saint-Patrice_; elle a publié, sous le pseudonyme d'Ysopet, une
+imitation en langue d'oïl de cent trois fables d'Ésope, de Phèdre et
+d'autres auteurs, que le roi Henri Ier a traduites en anglais. Elle
+puisa souvent ses inspirations à la source féconde des anciennes
+légendes de Bretagne et d'Irlande. On connaît d'elle aussi une
+quinzaine de _lais_, entre autres celui du _Léotic_ ou _Rossignol_,
+dont on trouve une réminiscence dans le conte de Mme d'Aulnoy,
+_l'Oiseau bleu_. _Les Deux Amants_ est un autre petit poème de Marie de
+France plein de gracieux et touchants détails.
+
+
+ LA MORS ET LI BOSQUILLON[5].
+
+ Tant de loin que de prez n'est laide
+ La Mors. La clamait à son ayde
+ Tosjors ung povre bosquillon
+ Que n'ot chevance ne sillon:
+ «Que ne viens, disoit, ô ma mie,
+ Finer ma dolorouse vie!»
+ Tant brama qu'advint; et de voix
+ Terrible: «Que veux-tu?--Ce bois
+ Que m'aydiez à carguer, Madame!»
+ Peur et labeur n'ont mesme game.
+
+ [5] Fable extraite du recueil cité plus haut, et qui a été rimée
+ également par La Fontaine et Boileau sous le titre de _la Mort et le
+ Bûcheron_.
+
+
+
+
+AGNÈS DE NAVARRE CHAMPAGNE
+
+(DAME DE FOIX, NÉE VERS 1330.)
+
+
+Fille de Thibaut VII, comte de Champagne, de Navarre par sa grand'mère,
+elle avait hérité de son aïeul, Thibaut VI, d'une nature de poète et
+d'artiste; musicienne, rieuse, expansive, c'est la plus ravissante
+personnalité de l'époque qu'Agnès de Champagne. Son imagination
+ardente, son goût pour les lettres dans ce qu'elles ont de plus exquis,
+l'entraînèrent dans une liaison romanesque avec Guillaume de Machau,
+chansonnier célèbre du XIVe siècle, secrétaire de Jean de Luxembourg,
+contrefait, goutteux, déjà âgé. Elle lui fit savoir mystérieusement
+qu'une jeune princesse admirait ses vers; il n'en fallut pas davantage
+pour exciter l'imagination de Machau: une correspondance littéraire et
+sentimentale s'établit; Agnès devint l'élève et l'émule du spirituel
+et tendre poète. De charmantes lettres pleines d'enjouement et de
+sensibilité, de nombreux rondeaux, ballades et chansons[6], dont Machau
+fit la musique et qu'Agnès chantait à ravir, furent le résultat de ce
+bel enthousiasme, qui, malgré les protestations affectueuses de la
+jeune élève, resta certainement platonique, comme le prouvent les
+insistances réitérées du pauvre maître, qui s'écrie sans cesse:
+
+ Morray-je donc sans avoir votre amour,
+ Dame que j'aime!
+
+ [6] Édités dans la collection des _Poètes champenois_, 1856, Reims,
+ par M. Léon Tarbé.
+
+Elle épousa plus tard le beau Phœbus, comte de Foix, ainsi dénommé
+à cause de sa chevelure dorée, et qui la rendit malheureuse, ainsi
+que son pauvre fils Gaston, mort de faim en prison, accusé d'avoir
+empoisonné son père.
+
+
+ RONDEAUX
+
+ Sans cuer[7] de moi pas ne vous partirez[8]
+ Ainsois arez le cuer de vostre amie,
+ Car en vous yert, partout où vous serez
+ Sans cuer de moy pas ne vous partirez.
+ Certaine suy que bien le garderez,
+ Et li vostre me fera compagnie.
+ Sans cuer de moi pas ne vous partirez
+ Ainsois arez le cuer de vostre amie.
+
+ [Illustration]
+
+ Amis, si Dieu me confort,
+ Vous arez le cuer de mi,
+ Qui sur tout vous aime fort;
+ Amis, si Dieu me confort,
+ Or laissiez tout desconfort,
+ Car vous l'avez sans demi;
+ Amis, si Dieu me confort,
+ Vous arez le cuer de mi.
+
+ [7] _Cuer_, cœur.
+
+ [8] Ces vers gracieux répondent à un rondeau de Guillaume sur ces
+ mêmes rimes.
+
+
+ BALLADE
+
+ Il n'est doleurs, des confors ne tristesse,
+ Amy, gaieté, ni pensée dolente,
+ Fierté, durté, pointure ne ospresse,
+ N'autre meschief d'amour que je ne sente,
+ Et tant plains, souspire et plour,
+ Que mes las cuers est tout noiez en plour;
+ Mais tous les jours me va de mal en pis,
+ Et tout pour vous, biaus, dous, loyaus amis.
+
+ Quar quant je voye que n'ay voye n'adresse
+ A tost veoir vostre maniere gente,
+ Et vo douceur qui de loing mon cuer blesse
+ Qui tandis m'est par pensée présente
+ Je n'ai confort ne recour,
+ Fors à plourer et à haïr le jour
+ Que je vif tant, n'est mes plus grans delits,
+ Et tout pour vous, biaus, dous, loyaus amis.
+
+ Mais si je suis loing de vous sans liesse
+ Ne pensez jà que d'amer me repente,
+ Car loyauté me doctrine et adresse
+ A vous amer en tres loyale entente
+ Si que cuer, penser, amour,
+ Voloir, plaisance et desir, sans retour,
+ Ay-je esloingné de tous et arrier mis,
+ Et tout pour vous, biaus, dous, loyaus amis.
+
+
+ CHANSON
+
+ _Refrain._
+
+ Moult suy de bonne heure née
+ Quand je suis si bien amée
+ De mon doulz ami,
+ Qu'il ha toute amour guerpi
+ Et son cuer à toute vée
+ Pour l'amour de mi.
+
+ Nos cuers en joie norri
+ Sont si, que soussi
+ Ne riens que nous desagrée
+ N'avons, pour ce qu'assevi
+ Sommes de mercy,
+ Qu'est souffisance eppelée.
+ Un delir, une pensée,
+ Un cuer, une ame est entée
+ En nous; et aussi
+ De voloir somes uni
+ Oncques plus douce assemblée
+ Par ma foy ne vi.
+
+ Moult suy, etc.
+
+ Non pour quant je me deffri
+ Seulette et gemi
+ Souvent à face esplourée
+ Quant loingtaine soy de li
+ Qu'ay tant enchieri
+ Que sans li riens ne m'agrée,
+ Mais d'espoir suy confortée
+ Et tres bien asseurée
+ Que mettre en oubli
+ Ne me porrait par nul si;
+ Dont ma joie est si doublée
+ Que tous maulz oubli.
+
+ Moult suy, etc.
+
+
+
+
+CHRISTINE DE PISAN
+
+(NÉE A VENISE EN 1363)[9]
+
+
+Christine de Pisan est la première femme qui écrivit en prose dans
+la langue française et qui fut, dans le sens propre du mot, femme de
+lettres, c'est-à-dire vécut de sa plume. Sa vie, remplie de vertus,
+de devoirs accomplis, de luttes, son mérite intellectuel, en font un
+véritable modèle à citer, et nous ne dissimulons pas le culte que
+nous lui avons voué. Elle a droit à la première place en tête de la
+phalange des femmes écrivains. Néanmoins, si les grandes lignes de son
+existence sont suffisamment connues, et si la mention de son nom figure
+dans les ouvrages pédagogiques, ses écrits ne sont pas vulgarisés
+autant qu'ils le méritent; cela s'explique par l'absence de nouvelles
+éditions. Pour la lire, il faut avoir recours aux manuscrits ou à des
+éditions remontant aux premières années de l'imprimerie[10].
+
+ [9] On ignore la date précise de sa mort.
+
+ [10] Ces difficultés commencent à diminuer. La Société des Vieux
+ Textes réédite les œuvres de Christine de Pisan par les soins de
+ l'érudit M. Maurice Roy. Deux volumes de poésies sont déjà parus,
+ deux autres sont en préparation, puis viendront les ouvrages en
+ prose.
+
+Christine de Pisan eut une enfance heureuse, somptueuse, quoique
+bourgeoise. Fille du Dr Thomas de Pisan, le savant astrologue que
+Charles le Sage avait fait venir de Bologne et attaché à sa personne,
+elle vint avec sa mère, à l'âge de cinq ans, rejoindre son père
+installé au Louvre, et fut présentée au roi, qui, charmé de ses grâces
+enfantines et de son précoce esprit, promit de la faire élever à la
+cour comme la plus noble damoiselle.
+
+A quatorze ans, Christine possédait ses auteurs anciens et écrivait
+correctement des vers en latin et en français, sans se douter qu'un
+jour son savoir deviendrait son gagne-pain et celui des siens. Son
+père, en vrai sage, lui choisit alors pour époux non un des brillants
+seigneurs de la cour qui auraient brigué l'honneur d'épouser la jeune
+protégée du roi, la fille du riche astrologue dont la charge rapportait
+deux cents livres par mois, mais un jeune «escholier», notaire et
+secrétaire du roi, Estienne du Castel, originaire d'une vieille et
+noble famille de Picardie.
+
+Le bonheur de Christine était à son apogée. En vertu des lois qui
+régissent l'humanité, il devait donc décroître. Charles V mourut, le
+crédit de Thomas de Pisan s'évanouit, et le vieil astrologue, accablé
+par les infirmités et les désastres, succomba peu de temps après.
+
+Estienne ne gagnant pas assez pour suffire à sa famille, Christine prit
+la plume et commença à écrire pour le public des essais historiques;
+mais une catastrophe plus terrible encore devait venir briser à tout
+jamais «_sa pauvre âme ensdolosrie_». Son mari, enlevé par la peste, la
+laissa sans fortune avec trois jeunes enfants et sa vieille mère à sa
+charge. Vieille histoire d'aujourd'hui comme d'alors, que l'on retrouve
+de tous les temps. Son malheur est cause de sa gloire. Elle se met
+au travail avec une nouvelle énergie, étudiant ce qu'elle s'aperçoit
+ne pas savoir assez, compulsant, feuilletant les maîtres, peuplant
+sa mémoire, travaillant son style; puis elle lance ses écrits en un
+français très châtié, dédiés aux nobles personnages qui peuvent la
+protéger.
+
+Elle dédia, entre autres, son livre de la _Mutation de Fortune_[11]
+au duc Philippe le Hardi, qui éprouva tant de plaisir à cette lecture
+qu'il la fit appeler au palais du Louvre; elle rentra non sans émotion
+dans cette demeure royale où elle avait passé une si heureuse enfance.
+Philippe lui traça le plan d'un ouvrage, précieux pour Christine à
+exécuter autant avec le cœur qu'avec la plume: ce n'était rien moins
+que la vie du monarque surnommé le Salomon de la France.
+
+ [11] Ouvrage en vers d'un grand intérêt, où Christine de Pisan décrit
+ les changements que la fortune opère dans le monde, et naturellement
+ prend son existence pour modèle.
+
+Les documents du temps nous la représentent à son pupitre de chêne,
+entourée de livres et de manuscrits, vêtue de la longue robe de drap et
+des coiffes multiples à la religieuse, travaillant avec ardeur à son
+livre préféré: _le Chemin de la long estude_, lorsque les envoyés du
+duc se présentèrent.
+
+Elle entreprit alors d'écrire l'histoire de Charles V, de ce roi
+_qui, dans sa jeunesse, l'asvoit nousrie de son pain_. Personne mieux
+qu'elle ne connaissait ce qu'il y avait de grandeur et de sagesse dans
+ce faible corps rendu si débile par le poison de Charles le Mauvais,
+et ne pouvait mieux décrire le faste des fêtes royales et les mœurs
+chevaleresques de cette cour où elle avait été élevée, de ce palais
+dont les détours n'avaient pas de secret pour elle. La première
+partie de son ouvrage était finie avant l'année écoulée. Elle allait
+commencer la seconde, quand une fois de plus la mort vint se mettre
+en travers de sa sécurité en prenant Philippe le Hardi, qui n'eut pas
+la joie de voir achever cet impérissable monument, élevé avec une
+indicible piété à l'inoubliable mémoire de son frère.
+
+Christine de Pisan se ploya avec résignation devant l'implacable
+malheur qui ne se lassait pas de la poursuivre. Sa mère avait été
+rejoindre les aimés déjà partis, et «_son cuer s'espanouissoit de joye
+quand elle songeoit que le iour ne sausroit tarsder bien loing où elle
+si bieng isroit les restrouvez_».
+
+Pendant le règne de Charles VII et l'invasion anglaise, aussi
+profondément ulcérée dans son patriotisme que dans ses affections, elle
+se retira dans un monastère. La France sauvée, elle ressaisit sa lyre
+pour saluer Jeanne d'Arc; ce fut son chant du cygne[12]:
+
+ Chose est bien digne de mémoire
+ Que Dieu par une Vierge tendre
+ Sur France si grant grâce estendre.
+ Tu Johanne, de bonne heure née,
+ Benoist[13] soit Ciel qui te créa.
+ Par miracle fut envoïée
+ Au roy pour sa provision;
+ Son fait n'est pas illusion,
+ Car bien a esté esprouvée...
+ Par conseil en conclusion
+ A l'effect la chose est prouvée,
+ Et sa belle vie, par foy,
+ Par quoy on adjouste plus foy
+ A son fait, quoy qu'elle fasse,
+ Toujours en Dieu devant la face...
+ Hée! quel honneur au féminin
+ Sexe! que Dieu l'ayme, il appert!
+
+ [12] Voir _Christine de Pisan, sa vie et ses œuvres_, par
+ M. Robineau.
+
+ [13] Béni.
+
+Sa fille avait pris le voile et ses deux fils étaient retournés dans
+la patrie de leur grand-père chercher un avenir plus sûr. Elle mourut
+isolée et résignée.
+
+Outre les ouvrages que nous avons nommés, il faut encore citer d'elle
+la _Vision_, la _Cisté des Dames_, _Cent histoires de Troyes_, _Cent
+ballades_, une quantité de _virelays_, de _rondeaux_, de _jeux à
+vendre_.
+
+C'est dans l'édition de 1505 que nous avons pris connaissance de la
+_Cisté des Dames_, la première probablement qui ait été faite d'après
+les manuscrits de l'auteur. C'est une sorte de savoir-vivre et de
+science de la vie de l'époque, donnant une foule de bons conseils et
+de renseignements très curieux. Ce livre, écrit en prose, commence par
+cette phrase:
+
+_Par les troys filles de Dieu, nômées Raison, Droiture et Justice_,
+etc.
+
+L'un des derniers chapitres est ainsi intitulé: _Comment il appartient
+que les dames damoiselles à demeuret sur les manoirs se gousvernent au
+fait de mesnage_.
+
+Ses poésies, moins difficiles à entendre que la prose, sont empreintes
+d'une sensibilité et d'une mélancolie qui vont au cœur. Elles ne
+sont pas dénuées de philosophie. Quelques-unes chantent l'amour
+chevaleresque, parce qu'elles se vendaient mieux que les tristes[14],
+et, pour subvenir aux besoins des siens, elle faisait taire sa douleur
+et s'efforçait d'être gaie, ainsi qu'elle le répète souvent dans ses
+vers.
+
+ [14] Jean de Berry payait 200 écus, en 1413, l'épître sur le Roman
+ de la Rose.
+
+
+ RONDEAU XI
+
+ De triste cuer, chanter joyeusement,
+ Et rire en dueil, c'est chose fort à faire;
+ De son penser monstrer tout le contraire,
+ N'yssir doulz ris de doulent sentement.
+
+ Ainsi me fault faire communement
+ Et me convient, pour celer mon affaire,
+ De triste cuer chanter joyeusement.
+
+ Car en mon cuer porte couvertement
+ Le dueil qui soit qui plus me puet desplaire,
+ Et si me fault, pour les gens faire taire,
+ Rire en plorant, et très amerement
+ De triste cuer chanter joyeusement.
+
+
+ BALLADE XVIII
+
+ Aucunes gens ne me finent de dire
+ Pour quoy je suis si malencolieuse,
+ Et plus chanter ne me voyent ne rire,
+ Mais plus simple qu'une religieuse
+ Qui estre sueil si gaye et si joyeuse;
+ Mais a bon droit se je ne chante mais,
+ Car trop grief dueil est en mon cuer remais.
+
+ Et tant à fait Fortune, Dieu lui mire!
+ Qu'elle a changié en vie doloreuse
+ Mes jeux, mes ris, et ce m'a fait eslire,
+ Dueil pour soulas, et vie trop greveuse;
+ Si ay raison d'estre morne et songeuse,
+ Ne n'ay espoir que j'aye mieulx jamais,
+ Car trop grief dueil est en mon cuer remais.
+
+ Merveilles n'est se ma leesce empire;
+ Car en moy n'a pensée gracieuse,
+ N'autre plaisir qui a joye me tire;
+ Pour ce me tient rude et maugracieuse
+ Le desplaisir de ma vie anuieuse.
+ Et se je suis triste, je n'en puis mais,
+ Car trop grief dueil est en mon cuer remais.
+
+
+ BALLADE XI
+
+ Seulete suy et seulete veuil estre,
+ Seulete m'a mon doulz ami laissiée,
+ Seulete suy sans compagnon ne maistre,
+ Seulete suy dolente et courrouciée,
+ Seulete suy en langueur mesaisiée[15],
+ Seulete suy plus que nulle esgarée,
+ Seulete suy sans amis demourée.
+
+ [15] Mal à l'aise.
+
+
+ VIRELAY XII
+
+ Se pris et los estoit à departir
+ Et à donner, selon mon jugement,
+ J'en sçay aucuns qui bien petitement
+ Y devroient à mon avis partir.
+
+ Et, non obstant qu'ilz cuident bien avoir
+ Assez beauté, gentillece et proece,
+ Et que chascun cuide un prince valoir,
+ A leurs beaulx faix appert leur grant noblece.
+
+ Mais puis qu'on voit, qui qu'il soit, consentir
+ A villains faits et parler laidement,
+ Pas nobles n'est; ains deust on rudement
+ D'entre les bons si faitte gens sortir
+ Se pris et los estoit à departir.
+
+ Ne en leurs dis, il n'a nul mot de voir
+ Grans vanteurs, sonts n'il n'est si grant maistrece
+ Qu'ilz n'osent bien dire que leur vouloir
+ En ont tout fait, hé Dieux! quel gentillece.
+
+ Comme il siet mal à noble homme à mentir
+ Et mesdire de femme et vrayement!
+ Telle gent sont drois villains purement,
+ Et devroit-on leur renom amortir
+ Se pris et los estoit à departir.
+
+
+ JEUX A VENDRE[16]
+
+ Je vous vens la rose de may?
+ Oncques en ma vie n'aimay
+ Autant dame ne damoiselle
+ Que je fais vous, gente femelle,
+ Si me retenez a amy,
+ Car tout avez le cœur de mi.
+
+ Je vous vens l'oiselet en gage?
+ Si vous estes faulx, c'est dommage,
+ Car vous estes et bel et doulx,
+ Si n'ayez telle tache en vous,
+ Et digne serez d'être aimé
+ Bel et bon et bien renommé.
+
+ [16] Ces _jeux_, que l'on trouve au nombre de cent soixante dans
+ les œuvres de Christine de Pisan, lui étaient demandés. Comme
+ aujourd'hui, on faisait en société des _jeux d'esprit_, on posait des
+ questions. Ceux-ci ont évidemment donné naissance à celui bien connu
+ des enfants: Je vous vends mon corbillon.
+
+
+ DICTS MORAUX A SON FILS
+
+ (FRAGMENTS)
+
+ Fils, je n'ai mie grand trésor
+ Pour t'enrichir. Mais au lieu d'or,
+ Aucuns renseignemens montrer
+ Te veuil, si les veuilles noter.
+
+ Dés ta jeunesse pure et monde[17],
+ Apprens à cognoistre le monde,
+ Si que tu puisses par apprendre
+ Garder en tous cas de mesprendre.
+
+ Se as bon maistre, sers-le bien,
+ Dys bien de lui, garde le sien,
+ Son secret scelles; quoi qu'il fasse,
+ Soyes humble devant sa face.
+
+ Se tu es cappitaine de gent,
+ N'ayes renom d'amer argent,
+ Car à peine pourras trouver
+ Bon gens d'armes si en veulx louer.
+
+ Se pays as à gouverner,
+ Et longuement tu veulx régner,
+ Tiens justice et cruel ne soyes,
+ Ni de grever gens ne quiers voyes.
+
+ Se tu as estat ou office,
+ Dont tu te meles de justice,
+ Garde comment tu jugeras,
+ Car devant le grant juge iras.
+
+ Ayes pitié des pauvres gens
+ Que tu voys nuz et indigens,
+ Et leur aydes quand tu porras;
+ Souviengne-toi que tu morras.
+
+ Aymes qui te tient amy
+ Et te gard de ton ennemy;
+ Nul ne peut avoir trop d'amys,
+ Il n'est nulz petits ennemys.
+
+ Ne soyes decepveur de femme,
+ Honore-les, ne les diffame,
+ Soffise-toi d'en amer une,
+ Et ne prens cointance à chacune.
+
+ Se tu prens femme accorte et sage,
+ Croy-la du fait de ton mesnage,
+ Adjoutes foy à sa parolle,
+ Mais ne te confesse à la folle.
+
+ Se tu sçayes qu'on te diffame
+ Sans cause, et que tu ayes blasme,
+ Ne t'en courrouce. Fais toujours bien,
+ Car droit vaincra, je te dys bien.
+
+ D'aucun parle à toy bien prends garde
+ La fin que le parlant regarde,
+ Et, se cest requeste ou semonce,
+ Pense ung petit avant responce.
+
+ Ne laisse pas que Dieu servir
+ Pour au monde trop asservir,
+ Car biens mondains sont à défin
+ Et l'âme durera sans fin.
+
+ [17] Nette.
+
+
+
+
+CLOTILDE DE SURVILLE
+
+(MARGUERITE-ÉLÉONORE-CLOTILDE DE VALLON-CHALYS)
+
+(1405-1494)
+
+
+L'origine des délicates poésies connues de Clotilde de Surville est
+contestée, par le motif qu'on n'en mentionne nulle trace dans les
+ouvrages du temps. On les attribue au marquis de Surville, capitaine
+au premier régiment de France, fusillé en 1798, lequel n'aurait fait
+que pasticher les rondeaux de Charles d'Orléans, en assurant qu'il
+les avait trouvées dans des papiers de son aïeule. La famille Millet,
+descendante des Surville, vivant aujourd'hui, proteste énergiquement,
+avec documents à l'appui; malheureusement elle ne peut produire les
+manuscrits mêmes, qui ont été égarés.
+
+Suivant le précepte «dans le doute abstiens-toi», nous croyons devoir
+soumettre néanmoins ici quelques pièces au jugement du lecteur, et il
+dira comme nous:
+
+ _Se non è vero, è bene trovato._
+
+D'abord, les _Verselets à mon premier-né_[18] mis en musique et tant
+chantés vers 1805:
+
+ O cher enfantelet, vrai pourtraict de ton pere,
+ Dors sur le seyn que ta bousche a pressé!
+ Dors, petiot, cloz, amy, sur le seyn de ta mere,
+ Tien doulx œillet par le somme oppressé.
+
+ Bel amy, cher petiot, que ta pupille tendre
+ Gouste ung sommeil qui plus n'est fait pour moy!
+ Je veille pour te veoir, te nourrir, te défendre;
+ Ainz qu'il m'est doulx ne veiller que pour toi...
+
+Et un triolet extrait de la pastorale héroïque de _Rosalyre_:
+
+ Tant au loing du roy de mon cœur
+ C'est trop, hélaz! languir seulette!
+ N'ay plus ny parler, ny couleur,
+ Tant au loing du roy de mon cœur!
+ N'a donc pitié de ma langueur,
+ Lui qui n'oyoit que sa poulette?
+ Tant au loing du roy de mon cœur
+ C'est trop, hélaz! languir seulette!
+
+ [18] Les _Poésies de Clotilde de Surville_ ont été publiées par M.
+ Ch. de Vanderbourg, membre de l'Académie française, en 1803. Un des
+ motifs faisant croire à une supercherie littéraire, c'est qu'il est
+ parlé dans ces poésies des satellites de Saturne, dont le premier ne
+ fut découvert par Huygens qu'en 1655. Ensuite, on n'alternait pas
+ encore à cette époque les rimes masculines et féminines, quoique
+ M. de Vanderbourg en donne des exemples dans des prédécesseurs de
+ Clotilde, mais que les bibliographes récusent également.
+
+
+
+
+MARIE DE CLÈVES
+
+(1426-1487)
+
+
+Fille du duc de Clèves Adolphe IV, mariée à l'âge de quinze ans au
+duc Charles d'Orléans, qui avait vingt-cinq ans de plus qu'elle, elle
+protégea les arts et les lettres.
+
+Elle tenait au château de Blois une cour très luxueuse, ce qui ne
+l'empêchait pas d'étendre ses prodigalités aux Universités de Paris,
+de Caen et d'Orléans, payant la pension des jeunes clercs, fournissant
+des locaux, et, à la mort de son mari, elle épousa Jean de Rabodange,
+gentilhomme de l'Artois, beaucoup plus jeune qu'elle; en son honneur,
+elle fit fabriquer des tapisseries représentant ses armoiries
+parlantes, des _rabots_ et des _anges_, avec cette devise: _Encore
+n'est-il que Rabot d'Ange._ Elle a laissé quelques poésies.
+
+
+ RONDEL
+
+ En la forest de Longue attente
+ Entrée suis en une sente,
+ Dont oster je ne puis mon cœur.
+ Pourquoi je viz en grant douleur,
+ Par fortune qui me tourmente.
+ . . . . . . . . . . .
+ Ay-je donc tort si me garmente
+ Plus que nulle qui soit vivante?
+ Par Dieu, nenni! Veu mon malheur:
+ Car ainsi m'aist mon Créateur
+ Qu'il n'est peine que je ne sente
+ En la forest de Longue attente.
+
+
+
+
+CLÉMENCE ISAURE
+
+(NÉE A TOULOUSE VERS 1450)
+
+
+ De toi l'on ne sait rien, noble dame...--et qu'importe?
+ Que sait-on de l'étoile en suspens dans l'azur,
+ Hors cet éclat si doux que son rayon apporte,
+ Et qui nous fait rêver de quelque éther plus pur?
+ Sous la mousse des bois n'est-il pas d'humble source
+ Dont les flots transparents couleraient ignorés,
+ Si les myosotis ne trahissaient sa course
+ Au travers des cailloux dorés?
+
+ Et tu fus, en ces temps, la source intarissable
+ Dont un siècle altéré but à longs traits les pleurs,
+ Alors qu'autour de toi, sur la ronce et le sable,
+ L'herbe reverdissait en s'émaillant de fleurs;
+ Tu fus l'étoile d'or, parmi toutes choisie,
+ Qui, sous les cieux obscurs se laissant entrevoir,
+ Vins guider de ses feux l'errante Poésie
+ Vers le berceau du Gai Savoir[19].
+
+ [19] _Le Verger d'Isaure_, par M. Stéphen Liégeard.
+
+Il est vrai qu'on a voulu nous arracher Clémence Isaure, comme on veut
+démolir notre héroïque Jeanne d'Arc, en traitant de légende tout ce
+qui est souvenir! Il y en a qui prétendent que Clémence Isaure n'a
+jamais existé, mais les historiens ont remonté aux sources. M. Stéphen
+Liégeard examine à Toulouse même les documents relatifs à l'existence
+de la noble et poétique dame, et avec la certitude la plus éclairée
+nous renseigne.
+
+Le voyageur allemand Jodocus Sincerus, qui visita la France vers 1610,
+rapporta la copie d'une inscription latine placée dans le Capitole, que
+M. Stéphen Liégeard a également vérifiée, et qui ne laisse aucun doute:
+
+ _Clémence Isaure, fille de Louis Isaure, de l'illustre famille des
+ Isaure, s'étant vouée au célibat, comme l'état le plus parfait, et
+ ayant vécu cinquante ans vierge, établit pour l'usage public de sa
+ patrie les marchés au blé, au vin, au poisson et aux herbes, et les
+ légua aux capitouls, à condition qu'ils célébreraient chaque année
+ les jeux floraux dans l'Hôtel de ville qu'elle avait fait bâtir à ses
+ dépens, qu'ils y donneraient un festin, et qu'ils porteraient des
+ roses sur son tombeau; que, s'ils négligeaient d'exécuter sa volonté,
+ le fisc s'emparerait, sous les mêmes charges, sans autre forme de
+ procès, des biens légués. Elle a voulu qu'on lui érigeât, en ce lieu,
+ un tombeau où elle repose en paix. Elle a fait cette inscription de
+ son vivant._
+
+«La poésie tombait un peu en désuétude quand une jeune et noble vierge
+de Toulouse, Clémence Isaure, qui vivait en ces temps de deuil, vit les
+autels de la patrie désertés, et prête à s'éteindre cette vive flamme
+de l'esprit qui avait projeté tant d'éclat sur sa patrie. Dès lors,
+elle n'eut plus qu'une pensée, remettre en honneur un culte dont elle
+devait être tout ensemble la prêtresse et la muse. Pour ce faire, elle
+rallia autour de sa bannière les débris épars du vénérable Collège...
+
+«Tous ceux qui tenaient encore un luth, tous ceux qui n'avaient point
+désappris le rythme harmonieux de la «sirvente» et du «tenson», furent
+convoqués, chaque année, le 3 mai. C'était la date anniversaire de la
+fête de 1324, où Vidal, le premier, avait cueilli _la Violette_. A
+cette tige, unique récompense d'alors, Isaure, sous le nom de _Fleurs
+nouvelles_, en ajouta deux autres, _le Souci_ et _l'Églantine_...
+
+«Peu de temps suffit à grouper les poètes dispersés au vent de l'orage.
+Bientôt, Bertrand de Roaix, par des vers pleins de grâce et de mélodie,
+conquiert la moderne Églantine, tandis que la dame de Villeneuve fait
+applaudir sa _canso_ adressée à Clémence Isaure. Elle-même, la patronne
+de ces solennités littéraires, ne dédaignait point de prendre parfois
+en main le luth d'ivoire. Alors, pareille à la jeune fille du conte des
+fées, elle laissait tomber de ses lèvres des roses et des diamants, des
+perles ou des saphirs.
+
+«Les trois strophes qui suivent, en langue d'oc, donneront une idée de
+ses poésies; elles remontent à l'an 1499. Elles ont été retrouvées par
+le savant M. Dumège, dans un manuscrit de l'abbaye de Saint-Savin. Ce
+sont des larmes plutôt que des vers; c'est comme un chant du cygne,
+harmonieux et plaintif:
+
+ Ciutat de mos aujols, ô tan genta Tholosa!
+ Al fis aymans uffris senhal d'onor;
+ Sios a james digna de son lausor,
+ Nobla coma totjorn, et totjorn poderosa!
+
+ Soèn à tort l'ergulhos en el pensa
+ Qu'on drad sera tostems del aymadors;
+ Mes io say ben que les joëns Trobadors
+ Oblidaran la fama de Clamensa.
+
+ Tal en los cams la rosa primavera
+ Floris gentil quan torna lo gay tems;
+ Mes del vent de la nueg brancejado rabems,
+ Moris, et per totjorn s'oblida de la terra[20].
+
+ [20] M. Stéphen Liégeard nous les traduit sur sa lyre d'or dans
+ l'_Éloge de Clémence Isaure_, pièce de vers lue au Capitole en 1867:
+
+ _... Et, lorsque s'approchait l'heure mélancolique
+ De quitter tes amis pour t'élancer vers Dieu,
+ On entendit l'écho d'une harpe éolique
+ Répéter ton dernier adieu:
+ «Cité de mes aïeux,--disait-il,--ô Toulouse,
+ «Que la gloire à jamais étincelle à ton front!
+ «De l'hommage des preux reste toujours jalouse:
+ «Quant à mon nom, hélas! je sais qu'ils l'oublieront.
+ «Telle sourit la rose aux baisers de l'aurore;
+ «Mais si, noir messager, le vent des nuits survient,
+ «Il en est de la fleur comme il sera d'Isaure:
+ «Elle meurt... et qui s'en souvient?»_
+
+«Nous voilà bien loin de la ballade de Florian:
+
+ A Toulouse il fut une belle,
+ Clémence Isaure était son nom;
+ Le beau Lautrec brûla pour elle,
+ Et de sa foi reçut le don...
+ . . . . . . . . . . .
+
+«Ni par le fond, ni par la forme, cette fiction de l'auteur d'_Estelle_
+n'est digne de la noble Toulousaine.
+
+«Cependant, l'ère des temps modernes était ouverte: l'institution
+durait toujours. Le prince à l'œil duquel aucune gloire n'échappait,
+Louis XIV, voulut l'ériger en Académie; c'est ce qu'il fit par lettres
+patentes datées de Fontainebleau, 1694. Du même trait de plume, il
+créait une quatrième fleur, _l'Amarante d'or_, prix de l'ode; ce fut
+désormais la plus haute récompense à laquelle put prétendre le chantre
+inspiré. Le commencement du siècle dernier vit fleurir _le Lis_, dédié
+à la Vierge. Enfin, sous une date beaucoup moins reculée, se place
+l'éclosion de _la Primevère_ et de _l'Œillet_, qui vinrent grossir la
+gerbe et compléter le bouquet.»
+
+Depuis que cette éloquente étude, empruntée au livre déjà cité du
+poète des _Grands Cœurs_ et de l'auteur de _la Côte d'azur_, et dont
+nous regrettons de ne pouvoir donner qu'une partie, a été écrite, Mme
+la marquise de Blocqueville a fondé _le Jasmin_, une de ses fleurs
+préférées. (Voir sa biographie dans la troisième période, écrivains du
+XIXe siècle.)
+
+
+
+
+MARGUERITE D'ANGOULÊME
+
+(1492-1549)
+
+
+Fille du duc d'Angoulême et sœur de François Ier, Marguerite naquit
+à Angoulême; elle épousa en premières noces le duc d'Alençon, et
+en secondes noces Henri d'Albret, roi de Navarre; sa fille, Jeanne
+d'Albret, eut pour fils Henri IV. Dès l'âge de sept ans, elle composait
+des vers latins et entendait le grec et l'hébreu; à cette époque, la
+langue latine était encore employée dans les lettres, et surtout à la
+cour. Elle tenait un salon de beaux esprits, dont firent partie Calvin,
+Clément Marot, son poète en titre, et Dolet. Elle protégea Amyot et
+fonda huit chaires à la Sorbonne. Elle écrivait dans un excellent
+style. Son principal ouvrage est l'_Heptaméron_, recueil de contes
+libres, imité du _Décaméron_ de Boccace; elle a laissé en plus des
+_Lettres_ et des _Poésies_, les _Marguerites de la Marguerite_, dont
+nous donnons ci-après quelques fragments, après avoir terminé cette
+courte biographie par le jugement de Littré sur cette savante princesse.
+
+«Il faut, à côté de la conteuse spirituelle moitié gaie, moitié
+sérieuse des _Nouvelles_, voir en elle la femme pleine de cœur et
+de sens qui se montre dans les lettres la protectrice éclairée des
+savants, la princesse tolérante en matière de religion en un temps où
+il n'y avait pas de tolérance, enfin celle qui, entourée de toutes
+grandeurs, a dit d'elle-même qu'_elle avoit porté plus que son faix de
+l'ennui commun à toute créature bien née_.»
+
+
+ PORTRAIT DE FRANÇOIS Ier, SON FRÈRE
+
+ De sa beaulté il est blanc et vermeil,
+ Les cheveulx bruns, de grande et belle taille;
+ En terre il est comme au ciel le soleil,
+ Hardi, vaillant, sage et preux en bataille,
+ Fort et puissant, qui ne peut avoir peur.
+ Que prince nul, tant soit-il grand l'assaille,
+ Il est bégnin, doux, humble en sa grandeur,
+ Fort et constant et plein de patience,
+ Soit en prison, en tristesse ou malheur.
+ Il a de Dieu la parfaicte science
+ Que doit avoir ung roy tout plein de foy,
+ Bon jugement et bonne conscience.
+
+
+ SATYRES ET NYMPHES DE LA REINE DE NAVARRE
+
+ Un jour très clair que le soleil luisait,
+ Et moins ardent un chacun induisait
+ Chercher au loin les campagnes fleuries,
+ Sombres forêts et riantes prairies...
+ . . . . . . . . . . . . .
+ Ainsi parlant, pensant toute seule être,
+ Je vois de loin trois dames apparaître,
+ Saillant d'un bois, haut, feuillé et épais,
+ Dont un ruisseau très clair pour mettre frais
+ Entre le bois et le pré se mettait,
+ Portant le noir, et l'une et l'autre était...
+ . . . . . . . . . . . . .
+
+
+ MARGUERITE DE NAVARRE A FRANÇOIS Ier
+
+ (Tolède, 1525.)
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ _Monseigneur, suis contraincte d'attendre encore samedy, mais je
+ vous envoye quelqu'un qui bien au long vous contera ce que demain
+ et tous ces jours aura esté faict, afin que ayant passé plus avant
+ il vous plaise entendre les bons tours qu'ils vous font, et si sçay
+ bien qu'ils ont grand peur que je m'en ennuye, car je leur donne à
+ entendre que, s'ils ne font mieux, je m'en veux retourner..._
+
+
+
+
+PAULE DE VIGUIER
+
+(BARONNE DE FONTENILLE)
+
+(1519-1605)
+
+
+Née à Toulouse, issue par sa mère de la très illustre famille de
+Lancefoc, surnommée la Belle Paule par François Ier, en 1533, lors
+du passage de ce roi à Toulouse, où elle fut chargée de lui lire des
+stances charmantes qu'elle avait composées pour cette occasion, et qui
+malheureusement n'ont pas été conservées.
+
+Le roi lui répondit: «Vous serez, gente demoiselle, connue et renommée
+parmi dames tant de Languedoc que de France et autres pays fort
+lointains comme la plus belle et la mieux versée en tous arts et
+poésie; et moi je garderai bonne souvenance de notre _Belle Paule_ que
+telle on surnommera.--Et vous, Messieurs, merci! ajouta le roi en se
+tournant vers les capitouls; j'aurai garde d'oublier votre bonne et
+fidèle ville de Tolose.»
+
+Le chevalier Minut, son cousin et son admirateur malheureux, qui a
+fait un livre tout consacré aux beautés de Paule, _la Paulographie_,
+s'est complu longuement dans la description de sa chevelure, qu'elle
+portait tressée et entremêlée de perles, rejetée en arrière. Elle
+n'était pas précisément cendrée, mais elle avait des reflets argentins
+qui prêtaient à ses ondulations un soyeux d'une inexprimable mollesse.
+C'est ce ton particulier dans les beaux cheveux blonds qu'un artiste
+italien désignait par le mot _morbidezza_. Elle s'en couvrait tout
+entière quand elle les dénouait. Dans ses traits, dans sa taille
+légère, dans son port de reine ou de déesse, rien ne rompait le charme
+exquis de la perfection.
+
+Elle reçut aussi un autre surnom aussi mérité: _la Vénus chrétienne_;
+à quinze ans ses parents la marièrent contre son gré à Bénaquet, que,
+malgré les tristesses de son âme, elle rendit parfaitement heureux
+pendant dix ans. Quand il mourut, la laissant veuve à vingt-cinq ans,
+elle put choisir alors l'élu de son cœur, le baron de Fontenille, qui
+lui était resté fidèle.
+
+Paule ne connut pas l'existence sereine que tout semblait lui présager.
+La perte de son unique enfant, à un âge où il se montrait déjà sous
+les traits charmants de sa mère et doué de toutes ses qualités, la
+plongea dans une tristesse que rien ne devait plus enlever. Pleine de
+sa douleur et se complaisant dans son amertume, elle se retira du monde
+d'une manière si absolue qu'elle ne sortait plus de chez elle et se
+rendait même invisible aux amis de sa maison.
+
+Il ne suffit pas à Paule d'avoir le don de la beauté parfaite, sa
+beauté se couronnait et s'illuminait de toutes les vertus et de
+tous les talents. Dans son isolement, elle avait demandé à la poésie
+un adoucissement à ses maux. L'Académie des Jeux floraux voulut, à
+son tour, forcer sa retraite en l'invitant à venir recevoir dans ses
+concours un _Souci funèbre_ offert à l'harmonieuse expression de sa
+douleur. Paule ne résista pas à ce touchant témoignage des regrets
+publics; elle se rendit au milieu d'une de ces fêtes brillantes,
+couverte de vêtements noirs et le crêpe au front. D'une voix pleine de
+sanglots, elle consentit à divulguer ses regrets. Elle chanta l'amour
+maternel dans ses joies et dans ses tristesses.
+
+Le dernier soupir de cette élégie se trouve entre nos mains, nous le
+donnons ici. Elle peut rivaliser avec _l'Enfantelet_ de Clotilde de
+Surville:
+
+ Le tendre corps de mon fils moult chéry
+ Gist maintenant dessoubs la froide lame;
+ Dans les cieuls clairs doit triompher son âme,
+ Car en vertu tousjours il fut nourry.
+ Las! j'ai perdu mon beau rosier fleury,
+ De mon vieux temps l'orgueil et l'espérance;
+ La seule mort peut donner allégeance
+ Au mal cruel qui mon cœur a meurtry.
+ Or, adieu donc, mon enfant moult chéry,
+ De toi mon cœur gardera souvenance!
+
+En 1564, âgée de quarante-cinq ans, elle fut encore proclamée la plus
+belle dame de France par Charles IX et Catherine de Médicis, qui
+voulurent la voir à leur passage à Toulouse.
+
+Malgré ses chagrins, et après avoir perdu son mari bien-aimé, elle
+resta belle, nous assure Brantôme, alors qu'elle fût octogénaire; elle
+mourut à quatre-vingt-sept ans, ayant conservé toute la grâce du plus
+aimable esprit[21].
+
+ [21] Nous avons emprunté ces détails à une notice de M. Jules Toussy.
+
+
+
+
+LOUISE LABÉ
+
+(1526-1566)
+
+
+Née à Lyon, Louise Charley, ou Charlin, ou encore Charlieu, a écrit
+sous le pseudonyme de Louise Labé, et fut surnommée _la Belle
+Cordière_ parce que son père était marchand cordier et que son mari,
+Ennemond Perrin, avait la même profession. Ses vers respirent la
+grâce, la facilité et le sentiment par-dessus tout, le sentiment si
+fin, si délicat de la passion tendre et féminine que l'on retrouve
+dans notre siècle chez Mme Desbordes-Valmore. Il a été conservé d'elle
+vingt-quatre sonnets, trois élégies, une épître et un dialogue en
+prose. Il ne fallait pas alors un bagage littéraire plus complet pour
+appartenir aux lettres. Un seul sonnet ne suffit-il pas à une gloire
+poétique?
+
+Déjà à cette époque se tenaient des salons de beaux esprits, et chez
+_la Belle Cordière_ de Lyon se réunissaient les amateurs de littérature
+et de beaux-arts de la ville. Sainte-Beuve estime très haut la prose de
+Louise Labé, et un de ses contemporains, Paradin, le doyen de Beaujeu,
+nous la dépeint ainsi dans ses _Mémoires de l'histoire de Lyon_,
+publiés en 1573:
+
+«Elle avoit la face plus angélique qu'humaine, mais ce n'estoit rien à
+la comparaison de son esprit tant chaste, tant vertueux, tant poétique,
+tant rare en savoir, qu'il sembloit qu'il eust esté créé de Dieu pour
+estre admiré comme un grand prodige entre les humains.»
+
+
+ SONNETS
+
+ I
+
+ Je vis, je meurs, je me brusle et me noye,
+ J'ai chaut extresme en endurant froidure,
+ La vie m'est et trop molle et trop dure;
+ J'ai grans ennuis entremeslez de joye.
+
+ Tout à un coup je ris et me larmoye,
+ Et en plaisir maint grief tourment j'endure;
+ Mon bien s'en va, et à jamais il dure;
+ Tout en un coup je seiche et je verdoye.
+
+ Ainsi amour inconstamment me meine;
+ Et quand je pense avoir plus de douleur,
+ Sans y penser je me treuve hors de peine.
+
+ Puis, quand je croy ma joye estre certaine
+ Et estre en haut de mon désiré heur,
+ Il me remet en mon premier malheur.
+
+ II
+
+ Tant que mes yeux pourront larmes espandre
+ A l'heur passé avec toy regretter,
+ Et qu'aux sanglots et soupirs résister
+ Pourra ma voix, et un peu faire entendre;
+
+ Tant que ma main pourra les cordes tendre
+ Du mignart luth pour tes grâces chanter,
+ Tant que l'esprit se voudra contenter
+ De ne vouloir rien fors que toy comprendre,
+
+ Je ne souhaitte encore point mourir;
+ Mais quand mes yeus je sentiray tarir,
+ Ma voix cassée et ma main impuissante,
+
+ Et mon esprit, en ce mortel séjour,
+ Ne pouvant plus monstrer signe d'amante,
+ Priray la mort noircir mon plus cler jour.
+
+
+ ÉLÉGIE
+
+ Vous qui lisez, ô dames lionnoises...
+ . . . . . . . . . . . . . .
+ Ne veuillez point condamner ma simplesse
+ Et jeune erreur de ma folle jeunesse,
+ Si c'est erreur; mais qui, dessous les cieus,
+ Se peut vanter de n'estre vicieus?
+ L'un n'est content de sa sorte de vie,
+ Et tousjours porte à ses voisins envie;
+ L'un, forcenant de voir la paix en terre,
+ Par tous moyens tasche y mettre la guerre;
+ L'autre, croyant povreté estre vice,
+ A autre Dieu qu'Or ne fait sacrifice;
+ L'autre sa foy parjure il emploira
+ A decevoir quelcun qui le croira;
+ L'un, en mentant de sa langue lézarde,
+ Mile brocars sur l'un et l'autre darde.
+ Je ne suis point sous ces planetes née
+ Qui m'ussent pu tant faire infortunée.
+ Oncques ne fut mon œil marri de voir
+ Chez mon voisin mieux que chez moi pleuvoir.
+ Oncq ne mis noise ou discord entre amis;
+ A faire gain jamais ne me soumis;
+ Mentir, tromper et abuser autrui,
+ Tant m'a desplu que mesdire de lui.
+ . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+ A Mlle CLÉMENCE DE BOURGES[22], LYONNAISE
+
+ (SUR L'INSTRUCTION DES FEMMES)
+
+ _Estant le temps venu, Mademoiselle, que les severes lois des hommes
+ n'empeschent plus les femmes de s'appliquer
+ aux sciences et disciplines, il me semble que celles qui en ont la
+ commodité doivent employer cette honneste liberté, que nostre sexe
+ a autrefois tant desirée, a icelles apprendre et montrer aux hommes
+ le tort qu'ils nous fesoient en nous privant du bien et de l'honneur
+ qui nous en pouvoit venir; et si quelcune parvient en tel degré que
+ de pouvoir mettre ses concepcions par escrit, le faire songneusement,
+ et non desdaigner la gloire, et s'en parer plustot que de chaisnes,
+ anneaux et somptueux habits..._
+
+ _Je ne puis faire autre chose que prier les vertueuses dames
+ d'eslever un peu leurs esprits par-dessus leurs quenoilles et fuseaux
+ et s'employer à faire entendre au monde que, si nous ne sommes faites
+ pour commander, si ne devons-nous estre desdaignées pour compagnes,
+ tant es affaires domestiques que publiques, de ceux qui gouvernent
+ et se font obéir. En outre la reputacion que notre sexe en recevra,
+ nous aurons valu au public que les hommes mettront plus de peine
+ et d'estude aux sciences vertueuses, de peur qu'ils n'ayent honte
+ de voir precéder celles desquelles ils ont prétendu estre toujours
+ supérieurs quasi en tout. S'il y a quelque chose recommandable
+ apres la gloire et l'honneur, le plaisir que l'estude des lettres a
+ accoutumé donner nous y doit chacune inciter; qui est autre que les
+ autres recréations, desquelles quand on en a pris tant que l'on veut
+ on ne se peut vanter d'autre chose que d'avoir passé le temps. Mais
+ celle de l'estude laisse un contentement de soy qui nous demeure plus
+ longuement. Car le passé nous réjouit et sert plus que le présent..._
+
+ De Lyon, ce 24 juillet 1555.
+
+ [22] _Clémence de Bourges_, amie de _la Belle Cordière_, qui lui
+ dédia le _Débat de folie et amour_, dialogue en vers, n'a pas eu ses
+ œuvres éditées ni conservées.
+
+
+
+
+PERNETTE DU QUILLET
+
+(MORTE A LYON EN 1546)
+
+
+A fait partie de la pléiade de dames lyonnaises littéraires, de la
+société de Louise Labé et de Clémence de Bourges, avec Anne de
+Marquets, Anne Séguier, dame de Vergnes, etc.
+
+
+ POÉSIES IMPRIMÉES EN 1545
+
+ Sans cognoissance aucune en mon printemps j'estois
+ Libre sans liberté, car rien ne regrettois
+ En ma vague pensée,
+ De mols et vains desirs follement dispensée.
+
+ Las! amour, tout jaloux du commun bien des dieux,
+ Me vint escarmoucher par faux allarmes d'yeux;
+ Mais je vis sa fallace,
+ Par quoi me retirai et lui quittai la place.
+
+
+
+
+DAMES DES ROCHES MÈRE ET FILLE
+
+DE LYON (1550 ENVIRON)
+
+
+Ont laissé un grand nombre de lettres charmantes et très sages, ainsi
+que des poésies, mais dont il n'a pas été beaucoup parlé.
+
+ Si mes escrits n'ont gravé sur la face
+ Le sacré nom de l'immortalité,
+ Je ne l'ai quis non plus que merité,
+ Si je ne l'ai de faveur ou de grace.
+ . . . . . . . . . . . . .
+
+ [Illustration]
+
+ . . . . . . . . . . . . . . .
+ Quenouille, mon souci, je vous promets et jure
+ De vous aimer toujours, et jamais ne changer
+ Votre honneur domestic pour un bien étranger
+ Qui seme inconstamment et fort peu de temps dure.
+
+
+
+
+ÉLISÈNE DE CRENNE
+
+SURNOMMÉE LA BELLE HÉLISENNE
+
+
+A eu des ouvrages en prose imprimés en 1538, d'après M. de Juvigny; ils
+n'ont pas laissé d'autre trace.
+
+
+
+
+MARSEILLE D'ALTOUVINS
+
+(NÉE A MARSEILLE EN 1550)
+
+
+A joui en Provence d'une grande réputation; on a d'elle de fort jolis
+vers, malheureusement bien oubliés.
+
+ Nul n'aura dans le ciel partage
+ S'il n'a chanté par l'univers
+ Le rare phœnix de notre âge,
+ Paul et Belcand unis en vers[23].
+
+ [23] Louis Belcand de la Belcandière, né à Grasse, et Pierre-Paul, né
+ à Marseille, restaurateurs de la poésie provençale.
+
+
+
+
+CATHERINE LARCHEVÊQUE DE PARTHENAY
+
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Elle épousa en 1568 le baron de Pont; ce mariage fut annulé et elle se
+remaria en 1575 à René, vicomte de Rohan, mort en 1586. Elle cultivait
+les belles-lettres avec succès et fit imprimer en 1572 des _Poésies_;
+elle écrivit aussi une tragédie d'_Holopherne_ non imprimée; puis
+une _Apologie pour le roi Henri IV envers ceux qui le blâment de ce
+qu'il gratifie plus ses ennemis que ses serviteurs_. Mme de Rohan,
+calviniste, s'enferma pendant le siège de La Rochelle, et vécut avec
+sa fille trois mois de viande de cheval et de quatre onces de pain;
+elle sut élever son fils, le célèbre Henri de Rohan, dans ce courage
+indomptable qui le distingua, et aussi sa fille Anne, mariée au duc de
+Deux-Ponts. C'est elle qui répondit à Henri IV: «J'ai trop peu de bien
+pour être votre femme, et je suis de trop bonne maison pour être votre
+maîtresse[24].»
+
+ [24] Michaud.
+
+
+
+
+MARIE DE ROMIEU
+
+(1550 ENVIRON A 1600)
+
+
+Les dates de sa naissance et de sa mort ne sont pas connues avec
+précision. On sait seulement qu'elle est née à Viviers, dans le
+Vivarais, et que ses _Premières œuvres poétiques_ furent éditées en
+1580.
+
+Son œuvre principale, et qui mériterait, autant par l'excellente langue
+dans laquelle elle est écrite que pour les idées qu'elle agite, d'être
+connue _in extenso_, est son _Discours_ pour la défense des femmes, qui
+lui valut maintes félicitations de plusieurs poètes du temps, entre
+autres celles de Jan Édouard de Morin, qui débutent avec entrain:
+
+ Ce mâle vers en fat de ta verve femelle
+ Me faict prodigieus sonner en la poictrine
+ Un vœu de m'enfemmer . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Ces poésies en son honneur sont réunies aux siennes dans un tout petit
+volume que nous avons eu entre les mains à la Bibliothèque nationale,
+et qui est intitulé ainsi qu'il suit:
+
+_Œuvres poétiques de Mme Marie Romieu, contenant un brief Discours, que
+l'excellence de la femme surpasse celle de l'homme, non moins recréatif
+que plein de beaux exemples. Le tout à trés haute et trés illustre
+princesse ma dame Marguerite de Lorraine, duchesse de Joyeuse. A
+Paris,_ 1581, _pour Lucas Breger, tenant sa boutique au second pillier
+de la grand'salle du Palais._
+
+
+ DISCOURS
+
+ Nous avons bien souvent à mespris une chose,
+ Ignorans la vertu qui est en elle enclose,
+ Faute de rechercher diligemment le pris
+ Qui pouvoit estonner en après nos esprits:
+ Car, comme un coq qui treuve une perle perdue,
+ Ne sçachant la valeur de la chose incognue,
+ Ainsi, ne peu s'en faut, l'homme ignare ne sçait
+ Quel est entre les deux sexes le plus parfait.
+ Il me plais bien de voir des hommes le courage,
+ Des hommes le sçavoir, le pouvoir, l'avantage,
+ Il me plais bien de voir des hommes la grandeur;
+ Mais, puis si nous venons à priser la valleur,
+ Le courage, l'esprit et la magnificence,
+ L'honneur et la vertu et toute l'excellence
+ Qu'on voit luire toujours au sexe feminin,
+ A bon droit nous dirons que c'est le plus divin.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Allons donc plus avant, venons à la douceur
+ Et sainte humanité dont est remply leur cueur.
+ S'est-il treuvé quelqu'un qui n'eut l'âme saisie
+ De semblable bonté, faveur et courtoisie?
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Pleurez, mes yeux, pleurez, et ores de vos pleurs
+ Faites sortir un ruisseau de douleur,
+ Et toy, mon cœur, fend toy d'une douleur profonde,
+ Fay que mon mort se suive en l'autre monde.
+
+
+ HYMNE A LA ROSE
+ POUVANT SERVIR D'ÉPITAPHE
+
+ . . . . . . . . . . . . . . .
+ Celle qui gist ici sous cette froide cendre,
+ Toute sa vie aima la rose fraische et tendre,
+ Et l'aima tellement qu'après que le trespas
+ L'eut poussée à son gré aux ondes de là-bas
+ Voulut que son cercueil fût entouré de roses,
+ Comme ce qu'elle aimoit par-dessus toutes choses.
+
+
+
+
+MARGUERITE DE FRANCE[25]
+
+(1553-1615)
+
+
+Fille de Henri II et de Catherine de Médicis, sœur de Charles IX et de
+Henri III, première femme de Henri IV, répudiée en 1599, Marguerite de
+Valois eut une vie privée aussi irrégulière et aussi joyeuse que celle
+de son mari.
+
+Elle écrivit pendant son exil au château d'Usson des _Poésies_ et
+des _Mémoires_ comprenant, de 1569 à 1582, une période de pas moins
+de treize années, qu'elle comparait dans la préface de cet ouvrage
+adressée à Brantôme «à de petits oursons qui vont vers l'historien, en
+masse lourde et difforme pour y recevoir leur formation».
+
+Ces mémoires furent écrits par elle dans le but de justifier sa
+conduite. Ils sont aussi peu possibles à lire par tous les yeux que les
+_Contes_ de la reine de Navarre, sa grand'belle-mère.
+
+Son style clair, précis, délicat, sympathique et naïf en même temps,
+lui vaut cet éloge de Bacon dans son _Histoire de la littérature
+française jusqu'au XVIe siècle_, «qu'elle sert de transition entre
+Christine de Pisan et Mme de Sévigné». De goût élégant, elle supprima
+le hennin et imagina de se coiffer avec ses cheveux.
+
+
+ MÉMOIRES[26]
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ J'allois en une lictiere faicte à pilliers doublez de velours
+ incarnadin d'Espagne, en broderie d'or et de serge
+ nuée, à devise; cette lictiere toute vitrée, et les vitres toutes
+ faictes à devises, y ayant ou à la doublure ou aux vitres quarante
+ devises toutes différentes, avec les mots en espaignol et italien,
+ sur le soleil et ses effects. Laquelle estoit suivie de la lictiere
+ de Mme de la Roche-sur-Yon et de celle de Mme de Tournon, ma dame
+ d'honneur, et dix filles à cheval avec leur gouvernante, et de
+ six carrosses ou chariots où alloit le reste des dames et filles
+ d'elles et de moy. Je passay par la Picardie, où les villes avoient
+ commandement du roy de me recepvoir selon que j'avois cet honneur de
+ lui estre, qui, en passant, me firent tout l'honneur que j'eusse peu
+ desirer.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Partant[27] de Cambray, j'allay coucher à Valenciennes, terre de
+ Flandre, où M. le comte de Lalain, M. de Montigny, sa femme et sa
+ belle-sœur, Mme d'Aurec, et toutes les plus apparentes et galantes
+ dames de ce pays-là, m'attendoient pour me recepvoir.....
+
+ Le comte de Lalain, se disant estre parent du roy mon mary, ne
+ pouvoit assez faire de démonstration de l'aise qu'il avoit de me
+ voir là, et quand son prince naturel y eust esté, il ne l'eust pu
+ recepvoir avec plus d'honneur, de bien veuillance et d'affection.
+ Arrivant à nous, à la maison du comte de Lalain, où il me fist loger,
+ je trouvay à la cour la comtesse de Lalain, sa femme (Marguerite de
+ Ligne), avec bien quatre-vingts ou cent dames du païs ou de la ville,
+ de qui je fus reçeue non comme princesse estrangere, mais comme si
+ j'eusse esté leur naturelle dame, le naturel des Flamandes estant
+ d'estre privées, familieres et joyeuses.
+
+ La comtesse de Lalain tenant de ce naturel, mais ayant davantage
+ un esprit grand et eslevé, de quoy elle ne ressembloit moins à
+ vostre cousine que du visage et de la façon, cela me donna soudain
+ asseurance qu'il me seroit aisé de faire amitié estroite avec elle,
+ ce qui pourroit apporter de l'utilité à l'avancement du dessein de
+ mon frere...
+
+ L'heure du soupper venue, nous allons au festin et au bal, que le
+ comte de Lalain continua tant que je fus à Mons, qui fut plus que
+ je ne pensois estimant debvoir partir dés le lendemain. Mais cette
+ honneste femme me contraingnist de passer une sepmaine avec eux,
+ ce que je ne voulois faire, craingnant de les incommoder. Mais il
+ ne me feust jamais possible de le persuader à son mary ni à elle,
+ qu'encore à toute force me laisserent partir au bout de huict jours.
+ Vivant avec une telle privauté avec elle, elle demeura à mon coucher
+ fort tard, et y eust demeuré davantage; mais elle faisoit chose peu
+ commune à personne de telle qualité, qui toutes fois tesmoingne une
+ nature accompagnée d'une grande bonté. Elle nourrissoit son petit
+ fils de son lait, de sorte qu'estant le lendemain au festin, assise
+ tout auprès de moy à la table qui est le lieu où ceux de ce païs-là
+ se communiquent avec le plus de franchise, n'ayant l'esprit bandé
+ qu'à mon but, qui n'estoit que d'advancer le dessein de mon frere,
+ elle parée et toute couverte de pierreries et de broderies, avec
+ une robille à l'espagnole de toille d'or noire, avec des bandes de
+ broderie de canetille d'or et d'argent, et un pourpoint de toille
+ d'argent blanche en broderie d'or avec des gros boutons de diamant
+ (habit approprié à l'office de nourrice), l'on luy apporta à la
+ table son petit fils emmaillotté aussi richement qu'estoit vestue la
+ nourrice, pour lui donner à taicter.
+
+ Elle le met entre nous deux sur la table, et librement se
+ desboutonne, baillant son tétin à son petit, ce qui eust esté tenu à
+ incivilité à quelque autre; mais elle le faisoit avec tant de grâce
+ et de naifveté, comme toutes ses actions en estoient accompaignées,
+ qu'elle en reçeust autant de louange que la compagnie de plaisir.....
+
+ Les tables levées, le bal commença en la salle mesme où nous estions,
+ qui estoit grande et belle.....
+
+ [25] On confond quelquefois Marguerite de Valois, dont il est
+ question en ce moment, avec Marguerite d'Angoulême, sœur de François
+ Ier, grand'belle-mère de celle-ci. Nous avons publié la biographie
+ de Marguerite d'Angoulême de Navarre, ainsi que des extraits de ses
+ poésies (p. 29). Marguerite de Valois est appelée aussi Marguerite
+ de Navarre par quelques chroniqueurs, parce que Henri IV était de
+ Navarre avant d'être roi de France. Le nom Marguerite de France fut
+ déjà porté par la fille de Marguerite de Castille, comtesse de Vexin,
+ morte en 1158, et par la fille de saint Louis, mariée en 1270 à Jean
+ le Victorieux.
+
+ [26] _Mémoires de la royne Marguerite_, publiés à l'_Image de sainte
+ Barbe_, chez _Charles Chapelain, en_ 1628.
+
+ [27] Il fut décidé qu'elle irait aux eaux de Spa avec la princesse
+ de la Roche-sur-Yon, à l'occasion des intérêts de son frère, le duc
+ d'Alençon, que l'on voulait voir régner dans les Pays-Bas. Cette
+ narration de son voyage, dont nous élaguons les réflexions politiques
+ fastidieuses, nous a paru intéressante au point de vue des mœurs de
+ l'époque et du pays.
+
+
+
+
+ANNE DE ROHAN
+
+(1580-1646)
+
+
+Fille de René de Rohan et de Catherine de Parthenay[28], Anne de Rohan
+était d'un esprit très supérieur, comme celui de sa mère. Elle lisait
+couramment l'hébreu et écrivait de fort beaux vers. On lui attribue
+même une grande influence sur le poète Malherbe, au sujet de règles de
+la versification qu'elle le décida à adopter.
+
+
+ SONNET
+
+ Nature avoit encore un beau chef-d'œuvre à faire
+ Quand elle fist au jour naistre tes blonds cheveux,
+ Et dont la splendeur rend tous les cœurs furieux;
+ De celuy qui son trait allonge pour y voir,
+
+ En vain viendroit Cérès au combat de ta gloire,
+ Pour emporter le prix entre tes blonds cheveux,
+ Car sa divinité n'a rien plus précieux
+ Pour imprimer dessus le tableau de mémoire.
+
+ Plustôt desmêlerait l'antre dédalien,
+ Mon cœur banny de soy, qu'il rompe le lien
+ Qui le tient enserré dans cette tresse blonde,
+
+ N'ayant rien de plus beau ny de plus lumineux
+ Aux flambeaux allumés sur le lambris des cieux,
+ Au point que leur clarté éclaire tout le monde.
+
+ [28] Voir page 42.
+
+
+
+
+Mlle DE GOURNAY (MARIE DE JARS)
+
+(1566-1645)
+
+
+On l'appelait la _fille d'alliance_ de Montaigne, dont elle a édité les
+œuvres en 1595, avec une «extrême superstition», selon ses propres
+paroles; il semble que la piété légendaire qu'elle avait pour son
+père adoptif soit son principal titre à passer à la postérité. Les
+biographies donnent peu de détails sur elle, et si l'on interroge
+Staaf sur son livre intitulé _l'Ombre_, il vous répond: «Un livre de
+poésies.» Eh bien! non, il y a confusion. Désireuse de lire ces poésies
+en vieux langage, j'ai demandé à la Bibliothèque nationale ce volume de
+Mlle de Gournay, et ce ne sont nullement des poésies, mais bel et bien
+de la prose et des conseils moraux, excellents à lire.
+
+Ce volume, édité par _Libert, rue Saint-Jean-de-Latran_, en MDCXXVI, a
+pour épigraphe, et comme pour justifier son nom:
+
+ _L'homme est l'ombre d'un songe
+ Et son œuvre est son ombre._
+
+Voici quelques titres de chapitres que j'ai relevés.
+
+--_Si la vengeance est licite..._
+
+--_Antipathie des âmes basses et hautes..._
+
+--_Abrégé d'institution pour le prince souverain_, où je copie ces
+lignes bien dignes d'être méditées:
+
+ Tu ne te peux rendre trop souple et soubmis à ceux qui te seront
+ donnez, pour t'apprendre à soubmettre après toy-mesme et les choses
+ à toy; et ne crois pas y soubmettre jamais les choses à ton poinct
+ qu'en travaillant à te rendre aimable et desirable partout où tu te
+ voudras rendre puissant.....
+
+ Nos esprits hument les esprits qui leur sont familiers ny plus ny
+ moins que nos corps hument l'air un instant et s'en nourrissent. Des
+ maux faicts avec plaisir, le plaisir passe et le mal demeure, et des
+ biens faicts avec peine, le bien demeure et le mal passe...
+
+[Illustration]
+
+
+DE LA MÉDISANCE
+
+_A Madame la marquise de Guercheville_
+
+Dame d'honneur de la reyne-mère du roy.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+Lorsque Momus reprocha la faute de Prométhée de n'avoir pas fait
+une fenestre au sein de l'homme afin que l'œil penétrast ce que son
+cœur donneroit de contraire à sa parole, je m'esbahis comme il ne le
+reprit aussi pour avoir manqué d'apposer quelque ferme arrest
+
+ Et plusieurs freins avec plusieurs timons
+
+à sa langue et à son oreille, parties si glissantes à l'abus, et
+dont l'abus est si coulpable. Il arrive que nous exposons tous les
+jours les biens pour la vie, la vie pour une parcelle de l'honneur,
+qu'Aristote appelle aussi le plus grand des biens externes, comme il
+qualifie la honte le plus grand des maux de cette condition...
+
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PÉRIODE
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+DEUXIÈME PÉRIODE
+
+XVIIe-XVIIIe SIÈCLE
+
+
+UNE cinquantaine d'années s'est écoulée. La Renaissance a fait son
+œuvre. Malherbe a épuré le vieux langage. Le français est arrivé à
+son apogée. Nul ne peut se flatter de dépasser comme clarté et comme
+syntaxe Corneille, La Bruyère, Voltaire et Diderot. Avec Mlle de
+Scudéry commence cette célèbre pléiade, unique au monde, de femmes
+françaises écrivains. Dans le XVIIe siècle nous trouvons de fertiles
+romancières, de plus rares poètes, quelques moralistes et savantes. Le
+XVIIIe siècle est celui des Correspondances et Mémoires. Toute femme
+spirituelle, mondaine, enjouée, est facilement maîtresse dans le style
+épistolaire, qui doit rester familier et antipédantesque. Nous avons
+hésité à considérer les correspondantes comme auteurs. Aux Mémoires,
+infiniment utiles au point de vue de l'histoire et des mœurs, il ne
+faut demander non plus des conceptions de haut vol ni le souffle
+littéraire indispensable aux œuvres d'imagination. Il est difficile de
+déployer une grande science de rhétorique pour répéter dix fois dans
+la même feuille: «Je suis entrée chez la reine, etc.» Aussi avons-nous
+choisi comme citations, quand nous l'avons pu, des réflexions et
+commentaires appartenant en propre à l'auteur ou à un de ses ouvrages
+littéraires, plutôt que des fragments de mémoires ou de lettres.
+
+La Révolution ayant mis un point d'arrêt dans la vie sociale, et étant
+en même temps un point de départ d'autres mœurs et d'autres idées, nous
+avons arrêté cette seconde période à Mme d'Antremont, qui a correspondu
+avec Voltaire âgé et nous conduit jusqu'à 1789.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+MADELEINE DE SCUDÉRY
+
+(1607-1701)
+
+
+MADELEINE de Scudéry est sans contredit une des plus grandes figures de
+femmes littéraires; notre époque l'a qualifiée bien à tort de pédante,
+se rapportant à la satire de Boileau, mais la postérité lui rendra
+justice, comme on la rend à ces colossales statues qui, vues de près,
+choquent le vulgaire appréciateur, mais que l'éloignement remet à leur
+point.
+
+Madeleine de Scudéry, dès sa première jeunesse, fut l'orgueil et
+l'oracle de sa ville natale, le _Havre-de-Grâce_; elle vint à Paris,
+à l'âge de quinze ans, se présenter dans cet hôtel de Rambouillet,
+rendez-vous des illustrations du siècle.
+
+Mlle de Scudéry a embrassé la carrière de femme de lettres par besoin,
+pour subvenir à la vie quotidienne de sa famille et d'elle-même. Ce fut
+en dissimulant son nom et sous la signature de son frère qu'elle publia
+ses premiers ouvrages: _Les Aventures de Baisa_, _Harangues de femmes
+illustres_, _Cyrus_, et les premiers volumes de _Clélie_. Pendant la
+publication de cet ouvrage son secret fut divulgué. Elle écrivit alors
+sans signer _Célinte_, _Mathilde_, la _Promenade de Versailles_, deux
+volumes de _Conversations_, des vers et des lettres.
+
+On lui reproche, défaut propre à bien des écrivains qui sont obligés
+de produire trop vite, de ne pas assez soigner ses écrits. Cependant,
+elle n'en remporta pas moins le prix d'éloquence à l'Académie, sur le
+sujet de _la Gloire_. La sienne était alors à son apogée. Le roi Louis
+XIV assistait à la réunion, où elle fut acclamée par la cour et par le
+public. Dès lors, ses ouvrages furent traduits dans toutes les langues
+et aucun genre de célébrité ne lui fit défaut, car elle était aussi
+charitable et vertueuse que spirituelle.
+
+Elle mourut à quatre-vingt-quatorze ans, après avoir continué jusqu'au
+dernier moment, quoique valétudinaire, à être l'âme et l'esprit de
+l'hôtel de Rambouillet, et après avoir, hélas! vu mourir tous ses
+amis, y compris Pellisson, si renommé par sa laideur, et qui l'était
+à peine autant qu'elle: Mlle de Scudéry n'était point belle et ne
+connut pas la puissance du charme féminin dont elle parlait dans ses
+romans, d'ailleurs tous très moraux, d'après l'avis des hommes les plus
+austères.
+
+«L'occupation de mon automne, écrivait Mascaron, est la lecture de
+_Cyrus_, de _Clélie_ et d'_Ibrahim_; je ne fais point de difficultés
+à vous avouer que, dans les sermons que je prépare pour l'avenir, ils
+seront souvent cités à côté de saint Augustin et de saint Bernard.»
+
+Le savant Fléchier, «après avoir lu les dix volumes de _Conversations_,
+veut distribuer ce livre aux fidèles de son diocèse pour leur apprendre
+la morale et leur donner de bons modèles»;--et le Père Lacroix parle
+de l'auteur en ces termes: «Elle sut si bien mêler la simplicité de
+l'histoire et la richesse des inventions, l'élégance et la facilité
+du style, la légèreté des conversations, la bienséance des mœurs, la
+noblesse et la variété des caractères, la grandeur et la pureté des
+sentiments, qu'on peut dire que c'est une école ouverte pour former les
+jeunes gens, et où le cœur et l'esprit, loin d'être en danger de se
+corrompre, n'ont d'autres risques à courir que de ne pouvoir atteindre
+à la hauteur et à la perfection des modèles que l'on y prépare.»
+
+Les _Portraits_ de Mlle de Scudéry sont recommandés comme les meilleurs
+morceaux de ses ouvrages.
+
+Elle maniait aussi bien le vers, quoiqu'elle ait plus particulièrement
+écrit en prose.
+
+
+ PORTRAIT DE PHÉRÉCYDE[29]
+
+ ... Il faut que vous sachiez qu'il étoit non seulement d'une taille
+ avantageuse, mais encore extrêmement beau; mais d'une beauté de son
+ sexe, qui n'avoit rien que de grand et de noble. Il avoit pourtant le
+ teint délicat, les yeux bleus et fins, le tour du visage agréable;
+ mais avec tout cela il n'avoit rien qui ressemblast à la beauté
+ des femmes. Au contraire, sa mine étoit haute; et quoy qu'il eust
+ une douceur inconcevable dans l'air du visage, il y avoit pourtant
+ je ne sçay quelle fierté douce qui lui donnoit une espèce d'audace
+ respectueuse qui le rendoit plus aimable. Au reste, il avoit la
+ plus belle teste du monde: car ses cheveux faisoient mille anneaux
+ sans artifice, et estoient du plus beau brun possible qu'il estoit
+ possible de voir. Phérécyde estant donc tel que je viens de vous
+ le représenter, c'est-à-dire ayant tout l'agrément de la beauté
+ et tout l'enjouement de la jeunesse, n'en avoit pourtant ny le
+ décontenancement, ny l'inconsidération: et l'on eust dit qu'il
+ estoit venu au monde en sçachant le monde, tant il agissoit sagement
+ et galamment tout ensemble. Le son de sa voix estoit infiniment
+ aimable; et il avoit cet avantage d'avoir en toutes ses actions un
+ agrément inexpliquable, que la seule nature peut donner. Au reste, il
+ avoit l'âme si noble, les inclinations si belles, le cœur si tendre
+ pour ses amis, et si remply de zèle et de chaleur pour eux, qu'il
+ en méritoit beaucoup de loüange. De plus, il avoit naturellement
+ l'esprit fort éclairé; et il faisoit des vers si beaux, si touchans
+ et si passionnez, qu'il estoit aisé de voir qu'il n'avoit pas l'âme
+ différente; et ceux du grand Therpandre, son oncle[30], qui a tant eu
+ de réputation, n'estoient pas plus beaux que les siens. Aussi suis-je
+ persuadé que jamais personne n'a eu le cœur si tendre à l'amitié,
+ ny si ardent à l'amour que Phérécyde: car, pour l'ordinaire, ceux
+ qui ont cette passion fort vive ont une amitié plus modérée; et, au
+ contraire, ceux qui sont capables d'une amitié fort ardente ne le
+ sont pas si souvent d'un fort violent amour. Mais, pour Phérécyde, il
+ aimoit ses amies et ses amis avec des ardeurs démesurées, qui ne se
+ destruisoient point les unes et les autres dans son cœur. Au reste,
+ il avoit un talent particulier, dans les heures de son enjouement,
+ qui estoit de contrefaire si admirablement et si plaisamment tout
+ ensemble tous ceux qu'il vouloit représenter, qu'il devenoit presque
+ ce qu'estoient ceux qu'il imitoit. Mais pour avoir ce plaisir-là, il
+ faloit estre au palais de Cléomire ou chez Élise, et y estre mesme
+ en petite compagnie. De plus, jamais homme n'a esté si propre que
+ Phérécyde à une véritable galanterie, et mesme à une feinte passion,
+ ny n'a sçeu soupirer plus à propos ny d'une manière plus propre à
+ faire écouter ses soupirs sans colère: car il avoit si bien sçeu
+ trouver l'art de faire un mélange de respect et de hardiesse, en sa
+ façon d'agir avec celles qu'il aimoit effectivement ou qu'il feignoit
+ d'aimer, qu'il n'estoit pas aisé qu'il fust maltraité. Enfin,
+ Madame, je pense pouvoir dire qu'il n'estoit pas possible de trouver
+ un plus aimable galand que celui-là, ny un plus agréable amy; et je
+ pense pouvoir assurer que, s'il eust vécu plus longtemps, il eust été
+ un aussi honneste homme qu'il y en ait jamais eu en Phénicie. Mais la
+ mort le ravit à tous ses amis à l'âge que je vous ai dit: ayant eu
+ la gloire d'estre pleuré par les plus beaux yeux du monde et par les
+ plus illustres personnes de toute nostre cour.
+
+
+ PORTRAIT DE SAPHO[31]
+
+ Sapho a eu l'avantage que son père et sa mère avoient tous deux
+ beaucoup d'esprit et beaucoup de vertu, mais elle eust le malheur
+ de les perdre de si bonne heure qu'elle ne put recevoir d'eux que
+ les premières inclinations au bien, car elle n'avoit que six ans
+ lorsqu'ils moururent... Elle n'avoit que douze ans quand on commença
+ de parler d'elle comme d'une personne dont la beauté, l'esprit et le
+ jugement estoient déjà formez et donnoient de l'admiration à tout le
+ monde. Je vous dirai seulement qu'on n'a jamais remarqué en qui que
+ ce soit des inclinations plus nobles, ny une facilité plus grande à
+ apprendre tout ce qu'elle a voulu savoir. Encore que vous m'entendiez
+ parler de Sapho comme de la plus merveilleuse et de la plus charmante
+ personne de toute la Grèce, il ne faut pourtant pas vous imaginer
+ que sa beauté soit une de ces grandes beautés en qui l'envie même ne
+ sauroit trouver aucun défaut... Elle est pourtant capable d'inspirer
+ de plus grandes passions que les plus grandes beautés de la terre...
+ Pour le teint, elle ne l'a pas de la dernière blancheur, il a
+ toutefois un si bel éclat qu'on peut dire qu'elle l'a beau; mais ce
+ que Sapho a de souverainement agréable, c'est qu'elle a les yeux si
+ beaux, si vifs, si amoureux et si pleins d'esprit, qu'on ne peut ni
+ en soutenir l'éclat, ni en détacher ses regards... Les charmes de son
+ esprit surpassent de beaucoup ceux de sa beauté. Elle a une telle
+ disposition à apprendre que, sans que l'on ait presque jamais ouï
+ dire que Sapho ait rien appris, elle sçait pourtant toutes choses...
+ mais elle songe tellement à demeurer dans la bienséance de son sexe
+ qu'elle ne parle que des choses que les femmes doivent parler.
+
+
+ A PROPOS DE L'INSTRUCTION DES FEMMES
+
+ Encore que je sois ennemie déclarée de toutes les femmes qui font
+ les savans, je ne laisse pas de trouver l'autre extrémité fort
+ condamnable, et d'estre souvent épouvantée de voir tant de femmes
+ de qualité avec une ignorance si grossière que, selon moi, elles
+ déshonorent notre sexe. En effet, la difficulté de sçavoir quelque
+ chose avec bienséance ne vient pas tant à une femme de ce qu'elle
+ sçait que de ce que les autres ne sçavent pas, et c'est sans doute la
+ singularité qui fait qu'il est très difficile d'être comme les autres
+ ne sont point, sans s'exposer à estre blasmée... Je ne sçache rien
+ de plus injurieux à notre sexe que de dire qu'une femme n'est point
+ obligée de rien apprendre...
+
+
+ LA TUBÉREUSE
+
+ . . . . . . . . . . . . . .
+ Des bords de l'Orient je suis originaire;
+ Le soleil proprement peut se dire mon père;
+ Le printemps ne m'est rien, je ne le connois pas,
+ Et ce n'est point à lui que je dois mes appas.
+ Je l'appelle en raillant le père des fleurettes,
+ Du fragile muguet, des simples violettes,
+ Et de cent autres fleurs qui naissent tour à tour,
+ Mais de qui les beautés durent à peine un jour.
+ Voyez-moi seulement, je suis la plus parfaite:
+ J'ai le teint fort uni, la taille haute et droite,
+ Des roses et du lis j'ai le brillant éclat.
+ Et du plus beau jasmin le lustre délicat.
+ Je surpasse en odeur et la jonquille et l'ambre,
+ Et les plus grands des rois me souffrent dans leur chambre.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+ LA BEAUTÉ, L'ESPRIT ET LA VERTU
+
+ La fleur que vous avez vu naistre,
+ Et qui va bientôt disparoistre,
+ C'est la beauté qu'on vante tant;
+ L'une brille quelques journées,
+ L'autre dure quelques années,
+ Et diminue à chaque instant.
+
+ L'esprit dure un peu davantage,
+ Mais à la fin il s'affoiblit;
+ Et s'il se forme d'âge en âge,
+ Il brille moins plus il vieillit.
+
+ La vertu, seul bien véritable,
+ Nous suit au delà du trépas;
+ Mais ce bien solide et durable,
+ Hélas! on ne le cherche pas.
+
+ [29] L'original du portrait de Phérécyde est Éléazar de Chandeville,
+ neveu de Malherbe.
+
+ [30] Malherbe.
+
+ [31] On prétend que Mlle de Scudéry s'est dépeint elle-même.
+
+
+
+
+SABLÉ (MADELEINE-ROUVRE, MARQUISE DE)
+
+(1598-1678)
+
+
+Mme de Sablé était une des assidues de l'hôtel de Rambouillet. M.
+Cousin, dans ses études sur les femmes du XVIIe siècle, en a parlé
+comme une des femmes les plus distinguées de son siècle.
+
+Un portrait finement tracé nous en est resté, écrit par Mlle de
+Montpensier, parlant en même temps de la comtesse de Maure, sous les
+noms de princesse Parthénie et de reine de Misnie; elle dit:
+
+ ..... C'étoient des personnes par les mains desquelles le secret de
+ tout le monde avait à passer. La princesse de Penthièvre (Mme de
+ Sablé) avait le goût aussi délicat que l'esprit; rien n'égaloit la
+ magnificence des festins qu'elle faisoit, tous les mets en étoient
+ exquis, et sa propreté a été au delà de tout ce que l'on peut
+ imaginer. C'est de leur temps que l'écriture a été mise en usage;
+ auparavant on n'écrivoit que les contrats de mariage, et des lettres
+ on n'en entendoit pas parler.
+
+Son salon était un des plus spirituels; très liée avec le duc de La
+Rochefoucauld, ses Maximes furent imprimées en 1708, à la fin du livre
+des _Maximes_ de l'illustre moraliste.
+
+
+ MAXIMES
+
+ -- Être trop mécontent de soi est une faiblesse; être trop content de
+ soi est une sottise.
+
+ -- Il y a un certain empire dans la manière de parler et dans les
+ actions qui se fait faire place partout et qui gagne par avance la
+ considération et le respect.
+
+ -- Une méchante manière gâte tout, même la justice et la raison. Le
+ _comment_ fait la meilleure partie des choses, et l'air qu'on leur
+ donne dore, accommode et adoucit les plus fâcheuses.
+
+ -- Dans la connaissance des choses humaines, notre esprit ne doit
+ jamais se rendre esclave en s'assujettissant aux fantaisies d'autrui.
+ Il faut étendre la liberté de son jugement et ne rien mettre dans sa
+ tête par aucune autorité purement humaine. Quand on nous propose la
+ diversité des opinions, il faut choisir, s'il y a lieu; sinon, il
+ faut rester dans le doute.
+
+ -- Il n'y a rien qui n'ait quelque perfection: c'est le bonheur du
+ bon goût de le trouver en chaque chose; mais la malignité naturelle
+ fait découvrir un vice entre plusieurs vertus pour le relever et
+ le publier, ce qui est plutôt une marque du mauvais naturel qu'un
+ avantage du discernement; et c'est bien mal passer sa vie que de se
+ nourrir toujours des imperfections d'autrui.
+
+
+
+
+Mlle DE CALAGES
+
+(1610 A 1658 ENVIRON)
+
+
+Marie Pech de Calages, contemporaine de Corneille, est surtout connue
+par un ouvrage important, le poème de _Judith, ou la Délivrance de
+Béthulie_, composé de huit livres, édité après la mort de l'auteur,
+en 1660, à Toulouse, par Mlle L'Héritier de Villandon, et dédié à la
+reine. Ce poème était terminé avant que _le Cid_ eût paru, alors que
+la langue poétique n'avait pas encore subi le perfectionnement que
+Corneille devait lui donner. Cependant il contient des morceaux de
+premier ordre. Mlle de Calages a remporté plusieurs fois des prix à
+l'Académie des Jeux floraux.
+
+
+ JUDITH, OU LA DÉLIVRANCE DE BÉTHULIE.
+
+ . . . . . . . . . . . . . . .
+ Son courage redouble, un feu divin l'embrase.
+ Ce n'est plus cet objet dont le charme vainqueur
+ Du farouche Holopherne avoit séduit le cœur,
+ Sa démarche et ses traits n'ont rien d'une mortelle.
+ Une sombre fureur en ses yeux étincelle,
+ Ses cheveux sur son front semblent se hérisser,
+ Un pouvoir inconnu la force d'avancer.
+ Elle voit sur le lit la redoutable épée
+ Qui dans le sang hébreu devoit être trempée;
+ Elle hâte ses pas et prend entre ses mains
+ Le fer victorieux, la terreur des humains,
+ Observe avec horreur ce conquérant du monde,
+ S'applaudit en voyant son ivresse profonde,
+ Puis soulève le fer, l'arrache du fourreau,
+ Et, le cœur enflammé par un transport nouveau,
+ Croit entendre la voix du Ciel qui l'encourage:
+ «Tu le veux, Dieu puissant, achève ton ouvrage!»
+ Elle dit, et d'un bras par Dieu même affermi
+ Frappe d'un fer tranchant son superbe ennemi.
+ . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+DE LA SUZE (HENRIETTE DE COLIGNY, Ctesse)
+
+(1618-1673)
+
+
+Petite-fille de l'amiral de Coligny, elle épousa Thomas Hamilton, comte
+de Hadington. Devenue veuve, se remaria à Gaspard de Champagne, comte
+de la Suze; ne fut pas heureuse en ménage: le comte de la Suze, fort
+jaloux, l'emmena dans ses terres. Ne pouvant souffrir ni son mari ni la
+solitude, elle se sépara du comte, et de protestante se fit catholique,
+«afin, dit Christine de Suède, de ne rencontrer son mari ni dans ce
+monde ni dans l'autre».
+
+Mme de la Suze était d'une grande beauté et possédait une physionomie
+charmante.
+
+Ses poésies sont presque toutes rimées par Pellisson. Elles sont
+d'une douceur que l'on pourrait appeler fade; le monde littéraire qui
+constituait sa petite cour les admirait aveuglément.
+
+
+ CHANSON
+
+ J'ai juré mille fois de ne jamais aimer,
+ Et je ne croyais pas que rien pût me charmer;
+ Mais alors que je fis ce dessein téméraire,
+ Tircis, vous n'aviez pas entrepris de me plaire.
+ Ma raison contre vous ne fait plus son devoir,
+ Et de l'amour enfin je connais le pouvoir.
+
+ Hélas de mon erreur trop tard je m'aperçois;
+ Je pensais que ce dieu ne rangeait sous ses lois
+ Que ceux qui de ses traits savent mal se défendre,
+ Mais je sens que mon cœur malgré moi va se rendre.
+ Ma raison contre vous ne fait plus son devoir,
+ Et de l'amour enfin je connais le pouvoir.
+
+
+
+
+DE BRÉGY (CHARLOTTE SAUMAISE DE CHAZAN)
+
+(1619-1693)
+
+
+Charlotte de Chazan fut élevée par son oncle, le célèbre Saumaize;
+elle avait tant d'esprit et d'agréments qu'elle sut charmer à quatorze
+ans le comte de Brégy, qui devint ambassadeur en Pologne et en Suède.
+Ce mariage ne fut pas très heureux; elle ne paraît pas avoir eu une
+sincère affection pour son mari. Très jolie, très séduisante, elle
+eut beaucoup de succès à la cour. On a d'elle un volume de _Lettres et
+Poésies_ édité à Leyde en 1666.
+
+
+ ÉPIGRAMME
+
+ Ci-dessous gît un grand seigneur
+ Qui tout couramment nous apprit
+ Qu'un homme peut vivre sans cœur
+ Et mourir sans rendre l'esprit.
+
+
+ SONNET SUR LES ANTIQUITEZ DE ROME
+
+ Vous que l'on vit jadis de splendeurs éclatans,
+ Termes, cirques, palais, que partout on renomme,
+ Si vous montrez encore la puissance de Rome,
+ Vous montrez bien aussi la puissance du temps.
+
+ Autrefois l'on a vu loger des empereurs
+ Où logent maintenant tous les oyseaux funestes;
+ De ce que vous étiez vous n'êtes que le reste,
+ Et la guerre a sur vous déployé ses fureurs.
+
+ Rome, qui sous ses lois rangea toute la terre,
+ Ayant régné longtemps reperdit par la guerre
+ Tout ce que sa puissance avait pu conquérir.
+
+ Sa ruine a du sort témoigné l'inconstance,
+ L'autheur de son trépas le fut de sa naissance,
+ Mars luy donna la vie et Mars la fit périr.
+
+
+
+
+ANNE DE BOURBON
+
+(1619-1677)
+
+
+Fille de Henri II, prince de Condé, et de Marguerite de Montmorency,
+femme de Henri d'Orléans, duc de Longueville, Anne de Bourbon s'occupa
+de politique: sœur des princes de Conti et de Condé, elle usa de toute
+son influence pour les pousser dans le parti de la Fronde; on a d'elle
+un choix de lettres qui ne manquent pas d'originalité. Elle mourut aux
+Carmélites.
+
+
+ PENSÉE
+
+ Les beaux jours que donne le soleil ne sont que pour le peuple, la
+ présence de ce que l'on aime fait les beaux jours des honnêtes gens.
+
+
+ LETTRE
+
+ A Mme LA PRINCESSE LOUISE-MARIE DE GONZAGUE
+
+ Le 27 août 1645.
+
+ _Je vous suis très redevable de la bonté que vous avez eue de
+ prendre part à la joie que le bonheur de Monsieur mon frère m'a
+ donnée. C'est une marque très obligeante de l'honneur que vous me
+ faites de m'aimer, que je n'ai point de paroles pour vous exprimer
+ le ressentiment que j'en ai. Je crois que vous ne doutez pas de ma
+ reconnaissance là-dessus; c'est pourquoi j'en quitterai le discours
+ pour vous donner des nouvelles de M. le maréchal de Grammont, comme
+ vous me l'ordonnez. Je vous dirai donc qu'il est prisonnier, mais pas
+ blessé, à ce que l'on m'a assuré. On espère que sa prison ne sera
+ pas longue. Car nous avons pris le général Glen, contre lequel on
+ croit qu'on l'échangera promptement, les ennemis ayant grand besoin
+ d'un homme de commandement parmi eux, et ayant perdu, par la mort
+ de Mercy et par la prison de celui-ci, tous les plus considérables
+ qu'ils eussent; ce qui fait croire qu'ils ne feront nulle difficulté
+ de rendre M. le maréchal de Grammont contre Glen, qu'on leur devait
+ offrir tout à l'heure. Voilà tout ce que j'en ai appris. La pauvre
+ Mme de Montausier est fort affligée de Pisany, à ce qu'on m'a dit. Je
+ suis ravie que Trie vous soit agréable et que le séjour ne vous en
+ soit pas incommode. Je souhaite pourtant de tout mon cœur que vous le
+ quittiez bientôt, afin qu'en vous voyant souvent on puisse profiter
+ du temps qui reste à vous avoir encore ici..._
+
+
+
+
+Mme DE MOTTEVILLE (FRANÇOISE BERTAUT)
+
+(1621-1689)
+
+
+Nièce de l'évêque de Séez, fille d'un gentilhomme de la chambre du roi;
+sa mère, d'origine espagnole, servant d'intermédiaire à la reine pour
+correspondre secrètement avec sa famille, Françoise Bertaut, dès l'âge
+de sept ans, fut attachée à la personne de la reine Anne d'Autriche;
+mais Richelieu, craignant déjà son influence, l'éloigna. Vers sa
+vingtième année, sa mère, qui l'avait conduite en Normandie, la maria
+à M. Langlois de Motteville, qui en avait quatre-vingts. Après la
+mort de Richelieu, elle revint près d'Anne d'Autriche, et fut pendant
+vingt-deux ans plutôt une amie de la reine qu'une femme de chambre,
+dont elle avait le titre. Mazarin la craignait aussi, mais ne fut point
+aussi rigoureux que son prédécesseur. Elle n'a laissé que des _Mémoires
+pour servir à l'histoire de la reine Anne d'Autriche_, écrits dans une
+langue simple et spirituelle. On y rencontre quelques observations
+assez véridiques:
+
+ Les rois ne voient jamais leurs maux qu'au travers de mille nuages.
+ La Vérité, que les poètes et les peintres représentent toute nue, est
+ toujours, devant eux, habillée de mille façons, et jamais mondaine
+ n'a si souvent changé de mode que celle-là en change quand elle va
+ dans les palais de roi.
+
+
+ JOURNÉE DES BARRICADES
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Sur le soir, le coadjuteur revint trouver la reine de la part du
+ peuple, forcé de prendre cette commission pour lui demander encore
+ une fois leur prisonnier, résolus, à ce qu'ils disaient, si on
+ le leur refusait, à le ravoir par la force. Comme le cœur de la
+ reine n'était pas susceptible de faiblesse, qu'il paraissait en
+ elle un courage qui aurait pu faire honte aux plus vaillants, et
+ que d'ailleurs le cardinal ne trouvait pas son avantage à être
+ toujours battu, elle se moqua de cette harangue, et le coadjuteur
+ s'en retourna sans réponse. Un de ses amis et un peu des miens qui,
+ peut-être, aussi bien que lui, n'était pas dans son âme au désespoir
+ des mauvaises aventures de la cour, et qui ne l'avait pas quitté de
+ toute la journée, me dit à l'oreille que tout était perdu; qu'on
+ ne s'amusât point à croire que ce n'était rien; que tout était à
+ craindre de l'insolence du peuple; que déjà les rues étaient pleines
+ de voix qui criaient contre la reine, et qu'il ne croyait pas que
+ cela se pût apaiser aisément.
+
+ La nuit qui survint là-dessus les sépara tous, et confirma la
+ reine dans sa créance que l'aventure du jour n'était nullement à
+ craindre. Elle tourna la chose en raillerie, et me demanda au sortir
+ du conseil, comme elle vint se déshabiller, si je n'avais pas eu
+ grand'peur. Cette princesse me faisait une continuelle guerre de ma
+ poltronnerie, si bien qu'elle me fit l'honneur de me dire gaiement
+ qu'à midi, quand on était venu lui dire le bruit que le peuple
+ commençait à faire, elle avait aussitôt pensé à moi et à la frayeur
+ que j'aurais au moment que j'entendrais cette nouvelle si terrible,
+ et ces grands mots de _chaînes tendues_ et de _barricades_.
+
+ Elle avait bien deviné, car j'avais pensé mourir d'étonnement quand
+ on me vint dire que Paris était en armes, ne croyant pas que jamais
+ dans ce Paris, le séjour des délices et des douceurs, on pût voir la
+ guerre ni des barricades que dans l'histoire et la vie d'Henri III.
+ Enfin
+ cette plaisanterie dura tout le soir; et comme j'étais la moins
+ vaillante de la compagnie, toute la honte de cette journée tomba sur
+ moi. Je me moquai en moi-même, non seulement de ma frayeur, mais
+ encore des avis que, deux heures auparavant, Laigues m'avait donnés
+ si charitablement. Ce ne fut pas sans admirer comme les choses sont
+ prises si diversement selon les différentes passions des hommes...
+
+
+
+
+MARIE D'ORLÉANS LONGUEVILLE
+
+DUCHESSE DE NEMOURS
+
+(1625-1707)
+
+
+Femme de beaucoup d'esprit et d'une haute vertu, elle passa la majeure
+partie de son existence dans une espèce de retraite. Belle-fille de la
+bruyante duchesse de Longueville, elle avait en haine toute la famille
+des Condé et ne leur pardonna qu'à son lit de mort.
+
+Elle a laissé un volume de _Mémoires_ spirituels et agréablement
+écrits, mais dont il faut mettre en doute l'impartialité.
+
+
+ RETOUR DES PRINCES A PARIS
+ APRÈS LEUR DÉLIVRANCE PAR MAZARIN
+
+ Le jeudy gras que les trois princes arrivèrent à Paris, on y fit des
+ feux de joye de leur élargissement, comme
+ on en avoit fait auparavant de leur prison. Mais à dire la vérité,
+ les derniers ne se firent ni d'un si bon cœur, ni avec tant de gayté
+ que les premiers: car le peuple est bien étrange dans ces divers
+ mouvements, et il en avoit donné plusieurs marques au sujet des trois
+ princes.
+
+ Monsieur le duc d'Orléans alla au-devant d'eux dans son carrosse, où
+ le duc de Beaufort et le coadjuteur eurent l'honneur de l'accompagner.
+
+ Ce furent de grands embrassements et de grands compliments de part et
+ d'autre. Mais voilà à quoi se borna entre eux toute la reconnoissance
+ aussi bien que toute l'amitié.
+
+ Monsieur, qui n'avoit point vu la reine depuis leur brouillerie,
+ vint lui présenter les trois princes, et de là il les mena souper au
+ palais d'Orléans. Cette visite fut assez froide et le repas ne fut
+ guère plus échauffé, et comme il n'y arriva rien de plus remarquable,
+ on commença dès lors à se remettre de ce qu'on avoit tant appréhendé
+ de ce retour de Monsieur le Prince. On jugea facilement, par cette
+ retenue qu'on n'attendoit point de lui, qu'il n'avait ni de si grands
+ ni de si violents desseins qu'on se les étoit figurez, et par un
+ commencement si modéré et si peu prévu on jugea même encore de toute
+ la suite de ses démarches...
+
+
+
+
+MARQUISE DE SÉVIGNÉ
+
+(MARIE DE RABUTIN)
+
+(1626-1696)
+
+
+La vie de Mme de Sévigné est tellement sue qu'il semble superflu de
+répéter ce qui a été dit et redit partout. Elle n'a pas été une femme
+de lettres qui ait vécu de sa plume, ou nous ait laissé de nombreuses
+et savantes œuvres d'imagination ou de morale; c'était une aimable et
+spirituelle femme, ni précieuse, ni pédante, qui écrivit à sa famille
+et à ses amis des lettres pleines d'enjouement et de naturel. Ces amis
+les ont jugées dignes d'être publiées pour rester des modèles du genre.
+A cette époque, le style épistolaire n'était pas encore développé,
+et la marquise de Sévigné contribua probablement à encourager ses
+descendantes dans cette voie.
+
+Aujourd'hui, les femmes qui écrivent de charmantes lettres ne sont plus
+rares; la «spirituelle marquise», ainsi qu'on l'appelle, est légèrement
+démodée.
+
+Les méchantes langues assurent que les lettres de Mme de Sévigné ont
+été corrigées; on en donne pour preuve qu'il est avéré qu'elle écrivait
+sans orthographe, ce qui avait lieu assez souvent encore chez les gens
+de qualité; son mérite est néanmoins indiscutable, mais pas aussi
+exceptionnel aujourd'hui qu'alors.
+
+Il est bon de remarquer que si des lettres comme celles de Mme de
+Sévigné demandent de l'expansion, de l'humour, de l'entrain, une
+certaine inclination à bavarder, il est autrement difficile et exige un
+tout autre genre de talent de mener à bien un long roman ou une étude
+philosophique.
+
+Nous ne croyons pas devoir citer un trop grand nombre de ses lettres
+si connues, et surtout celle, si universellement répandue, à M. de
+Coulanges, surnommée _la Nouvelle incroyable_. On la trouve dans tous
+les recueils; elle commence ainsi:
+
+ _Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus
+ surprenante, la plus merveilleuse, la plus triomphante, la plus
+ étourdissante, la plus inouïe, etc..._
+
+Et elle continue pendant une demi-page avant de dire que M. de Lauzun
+épouse Mademoiselle.
+
+Nous l'aimons mieux dans son amour maternel. Presque toutes ses lettres
+sont adressées à Mme de Grignan, sa fille. C'est à elle qu'elle dit
+cette phrase mémorable et sublime: «_Je souffre à votre poitrine._»
+
+Celle de la séparation d'avec sa fille exprime bien ce que plus d'une
+mère pense à cette occasion.
+
+C'est plutôt la lettre d'une amie que d'une mère; on pourrait critiquer
+dans sa bouche cette dernière phrase: «_Aimez-moi toujours._» Une mère
+ne dit pas cela à sa fille[32].
+
+ Montélimar, le 5 octobre 1673.
+
+ _Voici un terrible jour, ma chère enfant, je vous avoue que je n'en
+ puis plus. Je vous ai quittée dans un état qui augmente ma douleur.
+ Je songe à tous les pas que vous faites et à tous ceux que je fais,
+ et combien il s'en faut qu'en marchant toujours de cette sorte nous
+ puissions jamais nous rencontrer! Mon cœur est en repos quand il
+ est auprès de vous; c'est son état naturel, et le seul qui peut lui
+ plaire. Ce qui s'est passé ce matin me donne une douleur sensible et
+ me fait un déchirement dont votre philosophie sait les raisons: je
+ les ai senties et les sentirai longtemps._
+
+ _J'ai le cœur et l'imagination tout remplis de vous; je n'y puis
+ penser sans pleurer, et j'y pense toujours; de sorte que l'état où je
+ suis n'est pas une chose soutenable: comme il est extrême, j'espère
+ qu'il ne durera pas dans cette violence. Je vous cherche toujours, et
+ je trouve que tout me manque, parce que vous me manquez. Mes yeux,
+ qui vous ont tant rencontrée depuis quatorze mois, ne vous trouvent
+ plus: le temps agréable qui est passé rend celui-ci douloureux,
+ jusqu'à ce que j'y sois un peu accoutumée; mais ce ne sera jamais
+ assez pour ne pas souhaiter ardemment de vous revoir et de vous
+ embrasser. Je ne dois pas espérer mieux de l'avenir que du passé; je
+ sais ce que votre absence m'a fait souffrir;
+ je serai encore plus à plaindre, parce que je me suis fait
+ imprudemment une habitude de vous voir. Il me semble que je ne vous
+ ai point assez embrassée en partant; qu'avais-je à ménager? Je ne
+ vous ai point assez dit combien je suis contente de votre tendresse;
+ je ne vous ai point assez recommandée à M. de Grignan; je ne l'ai
+ point assez remercié de toutes ses politesses et de toute l'amitié
+ qu'il a pour moi; j'en attendrai les effets sur tous les chapitres:
+ il y en a où il a plus d'intérêt que moi, quoique j'en sois plus
+ touchée que lui. Je suis déjà dévorée de curiosité; je n'espère de
+ consolation que de vos lettres, qui me feront encore bien soupirer.
+ En un mot, ma fille, je ne vis que pour vous: Dieu me fasse la grâce
+ de l'aimer quelque jour comme je vous aime! Je songe aux Pichons; je
+ suis toute pétrie des Grignan; je tiens partout. Jamais un voyage
+ n'a été si triste que le nôtre; nous ne disons pas un mot. Adieu, ma
+ chère enfant, aimez-moi toujours; nous revoilà dans les lettres._
+
+[Illustration]
+
+ Je viens de recevoir le livre de l'abbé Nicole; je voudrais en faire
+ un bouillon et l'avaler. Il est écrit pour bien du monde; mais je
+ crois qu'il n'a eu véritablement que moi en vue. Ce qu'il dit de
+ l'orgueil et de l'amour-propre qui se trouve dans toutes les disputes
+ et que l'on recouvre du beau nom de vérité, c'est une chose qui me
+ ravit. Vous savez que je ne puis souffrir que les vieilles gens
+ disent: «Je suis trop vieux pour me corriger.» Je pardonnerais plutôt
+ aux jeunes gens de dire: «Je suis trop jeune.» La jeunesse est si
+ aimable qu'il faudrait
+ l'adorer, si l'âme et l'esprit étaient aussi parfaits que le
+ corps. Mais quand on n'est plus jeune, c'est alors qu'il faut se
+ perfectionner et tâcher de regagner par les bonnes qualités ce
+ qu'on perd du côté des agréables. Il y a longtemps que je fais ces
+ réflexions, et, par cette raison, _je veux tous les jours travailler
+ à mon esprit, à mon âme, à mon cœur et à mes sentiments_; voilà de
+ quoi je suis pleine.
+
+Comme émules de Mme de Sévigné, on a publié les _Lettres de Mme de
+Grignan_, sa fille, et celles de Mme de Simiane, sa petite-fille, dont
+elle avait dit dans une lettre à sa fille: «_Je suis contente qu'elle
+ne soit pas parfaite, afin d'avoir le plaisir de la repétrir._» Mais
+il n'y a rien d'extraordinairement remarquable dans ces lettres comme
+littérature. De même de:
+
+MARIE DUGUÉ-BAGNOLS, fille de l'intendant de Lyon, qui épousa M. Fustel
+de Coulanges, cousin germain de Mme de Sévigné. Quoique femme de
+beaucoup d'esprit, elle a dû surtout sa réputation à Mme de Sévigné,
+qui ne cesse de parler de «l'esprit de Mme de Coulanges, qui est une
+dignité à la cour».
+
+On a recueilli les lettres de Mme de Coulanges à sa cousine; elles sont
+charmantes, mais sans éclat: un style aimable et beaucoup de grâce en
+font le principal charme; tout porte à croire qu'elle brillait surtout
+dans la conversation lorsqu'elle était excitée.
+
+ [32] Nous ne sommes pas les premiers à critiquer l'admiration un
+ peu de convention décernée à Mme de Sévigné. Voir à ce sujet la
+ biographie de Mlle du Sommery, page 163.
+
+
+
+
+Mlle DE MONTPENSIER
+
+(JEANNE-MARIE-LOUISE D'ORLÉANS)
+
+(1627-1693)
+
+
+La personnalité historique de la Grande Mademoiselle est trop connue
+pour qu'il soit besoin d'esquisser ici sa biographie. Destinée d'abord
+à épouser son cousin, Louis XIV, quoiqu'elle eût onze ans de plus que
+lui, elle se maria, malgré les entraves à surmonter, avec le vicomte
+de Lauzun. On se figure difficilement l'illustre frondeuse la plume à
+la main pour écrire. C'est pendant son exil à Saint-Fargeau, de 1652
+à 1657, qu'elle eut le temps de nous donner, outre ses Mémoires, un
+opuscule, _la Relation de l'Ile invisible, la Princesse de Paphagonie_,
+un roman et _Divers Portraits_. Néanmoins, elle n'est pas à ranger dans
+la catégorie des femmes de lettres proprement dites; on lui reproche
+des négligences de style.
+
+Le portrait qu'elle a écrit de _Christine, reine de Suède_, est
+cependant bien amusant, et nous pensons que c'est un des plus
+intéressants extraits à donner de ses écrits:
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ J'avais tant ouï parler de la manière bizarre de son habillement
+ que je mourais de peur de rire en la voyant... Elle avait une jupe
+ d'étoffe de soie grise avec de la dentelle d'or et d'argent, un
+ justaucorps de camelot couleur
+ de feu avec de la dentelle de même, et une petite tresse or, argent
+ et noir; de même il y avait sur la jupe aussi un mouchoir noué de
+ point de Gênes, avec un ruban couleur de feu; une perruque blonde,
+ et derrière un rond comme les femmes en portent, un chapeau avec des
+ plumes noires qu'elle tenait.
+
+ Elle est blanche, les yeux bleus; des moments elle les a doux,
+ d'autres fort rudes; la bouche assez agréable, quoique grande,
+ les dents belles, le nez assez grand et aquilin; fort petite, son
+ justaucorps cache sa mauvaise taille. Enfin, à tout prendre, elle me
+ parut un joli petit garçon...
+
+ Après le ballet, nous fûmes à la comédie. Là, elle me surprit, car,
+ en louant les endroits qui lui plaisaient, elle jurait Dieu, elle se
+ couchait dans sa chaise, jetait ses jambes d'un côté, les passait sur
+ les bras, enfin elle faisait des postures que je n'avais vu faire
+ qu'à Trioelet et à Dodelet, qui sont deux bouffons, l'un Italien,
+ l'autre Français... Il lui prend des rêveries profondes, fait de
+ grands soupirs, puis tout à coup elle revient comme une personne qui
+ s'éveille en sursaut...
+
+
+
+
+Mme DE LA FAYETTE
+
+(MARIE-MADELEINE PIOCHE DE LA VERGNE)
+
+(1634-1693)
+
+
+Mme de La Fayette est une des figures les plus intéressantes des femmes
+écrivains et bel esprit des XVIIe et XVIIIe siècles. Très jeune, elle
+fut présentée à l'hôtel de Rambouillet, où Mlle de Scudéry et Mme de
+Montausier la proclamèrent une «vraie merveille». Ses premiers maîtres
+avaient été Ménage et le Père Rapin. A l'hôtel de Rambouillet elle
+trouvait, en pleine jeunesse et à l'aurore de son talent, celui que
+l'on devait surnommer plus tard «l'aigle de Meaux». Modeste, belle à
+ravir, douce, vertueuse, elle ne tirait aucune vanité de ses fortes
+études classiques, où Virgile avait le premier pas. A vingt-deux
+ans, elle distingua le comte de La Fayette, qu'elle épousa; mariage
+tranquille et de raison. Le goût d'écrire et de produire ses écrits
+lui vint de son intimité avec Segrais, qu'elle accueillit dans sa
+maison quand Mlle de Montpensier le chassa par caprice, et plus encore
+de sa grande amitié avec le duc de La Rochefoucauld, qui eut une
+importante influence sur sa vie entière et dont elle disait: «M. de
+La Rochefoucauld m'a donné de l'esprit, mais j'ai reformé son cœur»,
+pendant que lui créait pour elle cette éloquente et simple épithète de
+«vraie».
+
+Segrais signa ses premiers ouvrages, _Mademoiselle de Montpensier_ et
+_Zaïde_. Peu après parut _la Princesse de Clèves_, que Taine définit
+avec tant de justesse dans une comparaison avec les _Mémoires de
+Saint-Simon_:
+
+ «Le petit livre de Mme de La Fayette est un écrin d'or où luisent les
+ purs diamants dont se paraît l'aristocratie polie. Les _Mémoires de
+ Saint-Simon_ sont un grand cabinet secret où gisent entassés sous une
+ lumière vengeresse les défroques salies et menteuses dont s'affublait
+ l'aristocratie servile. Après avoir ouvert le cabinet, il est à propos
+ d'ouvrir l'écrin.
+
+ «Elle parle, mais en grande dame, avec le sentiment secret de sa
+ dignité et de la dignité de ceux qui l'écoutent. Son style imite sa
+ parole... Ce style est aussi mesuré que noble. Mme de La Fayette
+ n'élève jamais la voix.
+
+ «D'un bout à l'autre de son livre brille une sérénité charmante, ses
+ personnages semblent glisser au milieu d'un air limpide et lumineux...
+
+ «Elle se contient comme une grande dame et une femme du monde. Les
+ sentiments sont d'accord avec le style; ses sensations sont aussi
+ délicates que la manière de les dire... On sent une âme qui a été
+ élevée par les plus nobles conseils et les plus grands exemples,
+ qui respecte l'honneur non seulement comme une loi inviolable, mais
+ aussi comme la plus chère et la plus précieuse partie de son trésor
+ intérieur.»
+
+Mme de La Fayette fut grande amie de Mme Scarron et de la marquise
+de Sévigné. Elle avait quarante-quatre ans quand elle écrivit _la
+Princesse de Clèves_, où l'on trouve le style épuré et délicat, ainsi
+que les sentiments élevés qu'elle possédait au suprême degré.
+
+La vie fut pour elle sans attrait après la mort de son ami, le duc
+de La Rochefoucauld, l'auteur des _Maximes_. Elle lui survécut dix
+ans et mourut à l'âge de soixante ans. On a aussi d'elle _la Comtesse
+de Tende_, des _Mémoires de la cour de France_ pour 1688 et 1689, de
+nombreuses _Lettres_ et l'_Histoire_ de cette Henriette d'Angleterre,
+qu'elle avait tant aimée alors qu'elle était attachée à sa personne, et
+qu'elle regretta si sincèrement.
+
+
+ LA PRINCESSE DE CLÈVES
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Mme de Chartres empira si considérablement que l'on commença à
+ désespérer de sa vie; elle reçut ce que les médecins lui dirent du
+ péril où elle était avec un courage digne de sa vertu et de sa piété.
+ Après qu'ils furent sortis, elle fit retirer tout le monde et appeler
+ Mme de Clèves.
+
+ «Il faut nous quitter, ma fille, lui dit-elle en lui tendant la
+ main; le péril où je vous laisse et le besoin que vous avez de
+ moi augmentent le déplaisir que j'ai de vous quitter. Vous avez
+ de l'inclination pour M. de Nemours; je ne vous demande pas de me
+ l'avouer: je ne suis plus en état de me servir de votre sincérité
+ pour vous conduire. Il y a déjà longtemps que je me suis aperçue de
+ cette inclination; mais je ne vous en ai pas voulu parler d'abord, de
+ peur de vous en faire apercevoir vous-même. Vous ne la connaissez que
+ trop présentement; vous êtes sur le bord du précipice; il vous faut
+ de grands efforts et
+ de grandes violences pour vous retenir. Songez ce que vous devez à
+ votre mari, songez ce que vous devez à vous-même, et pensez que vous
+ allez perdre cette réputation que vous vous êtes acquise, et que je
+ vous ai tant souhaitée. Ayez de la force et du courage, ma fille;
+ retirez-vous de la cour; obligez votre mari de vous emmener; ne
+ craignez point de prendre des partis trop rudes et trop difficiles;
+ quelque affreux qu'ils vous paraissent d'abord, ils seront plus
+ doux dans les suites que les malheurs d'une galanterie. Si d'autres
+ raisons que celles de la vertu et de votre devoir vous pouvaient
+ obliger à ce que je souhaite, je vous dirais que, si quelque chose
+ était capable de troubler le bonheur que j'espère en sortant de ce
+ monde, ce serait de vous voir tomber comme les autres femmes; mais si
+ ce malheur vous doit arriver, je reçois la mort avec joie, pour n'en
+ pas être le témoin.»
+
+ Mme de Clèves fondait en larmes sur la main de sa mère, qu'elle
+ tenait serrée contre les siennes; et Mme de Chartres se sentant
+ touchée elle-même:
+
+ «Adieu, ma fille, lui dit-elle, finissons une conversation qui nous
+ attendrit trop l'une et l'autre, et souvenez-vous, si vous pouvez, de
+ tout ce que je viens de vous dire.»
+
+ Elle se tourna de l'autre côté en achevant ces paroles et commanda
+ à sa fille d'appeler ses femmes, sans vouloir l'écouter ni parler
+ davantage. Mme de Clèves sortit de la chambre de sa mère en l'état
+ qu'on peut s'imaginer, et Mme de Chartres ne songea plus qu'à se
+ préparer à la mort. Elle vécut encore deux jours, pendant lesquels
+ elle
+ ne voulut plus revoir sa fille, qui était la seule chose à quoi elle
+ se sentait attachée.
+
+ Mme de Clèves était dans une affliction extrême. Son mari ne la
+ quittait point, et, sitôt que Mme de Chartres fut expirée, il
+ l'emmena à la campagne pour l'éloigner d'un lieu qui ne faisait
+ qu'aigrir sa douleur. On n'en a jamais vu de pareille. Quoique la
+ tendresse et la reconnaissance y eussent la plus grande part, le
+ besoin qu'elle sentait qu'elle avait de sa mère pour se défendre
+ contre M. de Nemours ne laissait pas d'y en avoir beaucoup. Elle se
+ trouvait malheureuse d'être abandonnée à elle-même dans un temps où
+ elle était si peu maîtresse de ses sentiments, et où elle eût tant
+ souhaité d'avoir quelqu'un qui pût la plaindre et lui donner de la
+ force. La manière dont M. de Clèves en usait pour elle lui faisait
+ souhaiter plus fortement que jamais de ne manquer à rien de ce
+ qu'elle lui devait. Elle lui témoignait aussi plus d'amitié et plus
+ de tendresse qu'elle n'avait encore fait; elle ne voulait point qu'il
+ la quittât, et il lui semblait qu'à force de s'attacher à lui il la
+ défendrait contre M. de Nemours.
+
+ Ce prince vint voir M. de Clèves à la campagne; il fit ce qu'il put
+ pour rendre aussi une visite à Mme de Clèves, mais elle ne le voulut
+ point recevoir; et, sentant bien qu'elle ne pouvait s'empêcher de le
+ trouver aimable, elle avait fait une forte résolution de s'empêcher
+ de le voir et d'en éviter toutes les occasions qui dépendraient
+ d'elle.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+MARQUISE DE MAINTENON
+
+(FRANÇOISE D'AUBIGNÉ)
+
+(1635-1719)
+
+
+Petite-fille du célèbre Agrippa d'Aubigné, Mme de Maintenon, que le
+roi Louis XIV surnomma la Raison, eut une existence pénible dans ses
+commencements, et non dénuée d'épines dans sa dernière période, malgré
+son côté brillant.
+
+Venue au monde dans la prison de Niort, où sa mère partageait la
+captivité de son mari, Constant d'Aubigné; emportée aussitôt née par
+sa tante, Mme de Villette, elle fut bientôt ramenée à la prison de
+Château-Trompette, dans le préau de laquelle elle fit ses premiers pas.
+De la Martinique, où son père fut envoyé (nous dirions aujourd'hui
+exporté) par suite de sa mauvaise conduite, après avoir été près d'être
+jetée à la mer comme morte pendant la traversée; ballottée en France
+et de nouveau à la Martinique; laissée, après la mort de son père, en
+otage à un créancier, qui finit par la mettre à la porte; rapatriée par
+le consul à l'âge de douze ans, toute seule; ballottée de nouveau entre
+sa grand'tante maternelle, qui faisait retomber sur elle l'animosité
+que la famille de Condillac avait vouée à sa mère pour son mariage
+contre leur gré; sa bonne tante de Villette, qui lui faisait embrasser
+le protestantisme; son autre parente, l'altière Mme de Neuillant,
+qui la contraignait à se convertir au catholicisme en lui faisant
+panser les chevaux et garder les dindons; enfin, revenue auprès de sa
+mère, obligée d'aller, s'enveloppant d'une mante, chercher la soupe
+distribuée à la porte d'un presbytère... sa mère morte, reprenant sa
+vie d'humiliations chez Mme de Neuillant, et, pour échapper à cette
+tutelle tyrannique, épousant, sans dot, le cul-de-jatte Scarron...
+Telle fut la première partie de l'existence de la future Mme de
+Maintenon. Le philosophe poète se dit qu'avec une telle femme il
+pourrait conjurer la pauvreté.
+
+C'est à cette époque qu'en donnant à dîner chez son mari il lui
+arrivait de faire oublier à ses convives, par l'attrait de sa
+conversation, les plats qui manquaient. Après la mort du pauvre
+poète, envers lequel elle se conduisit avec dévouement, elle obtint
+une place de gouvernante des enfants du duc du Maine; Louis XIV put
+apprécier son bon sens et son tact parfait. Ici encore, sa vertu et
+son esprit la servirent; elle avait plus de cinquante ans quand le roi
+l'épousa secrètement. Elle utilisa le temps de son influence à de sages
+institutions. Elle fonda l'établissement d'éducation des demoiselles
+de Saint-Cyr, écrivit des _Lettres et Entretiens sur l'éducation_ qui
+sont fréquemment consultés dans les cours pédagogiques. C'est à ce
+titre qu'elle appartient à la littérature. «Elle avait fait, nous dit
+M. Gréard, membre de l'Académie française et vice-recteur de la
+Sorbonne, son _bréviaire_ de l'_Éducation des filles_, de Fénelon; elle
+fut la première à s'emparer de ce livre, qui devait être d'abord une
+consultation privée.»
+
+Elle fut une moraliste. Obligée d'amuser un roi inamusable, il paraît
+qu'elle s'ennuyait fort elle-même, ce qui peut paraître surprenant
+chez une personne aussi raisonnable et qui avait tant d'occupations
+sérieuses.
+
+
+ LETTRE A Mme DE LA MAISON-FORT
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ _Que ne puis-je vous donner toute mon expérience! Que ne puis-je vous
+ faire voir l'ennui qui dévore les grands et la peine qu'ils ont à
+ remplir leurs journées! Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse
+ dans une fortune qu'on aurait eu peine à imaginer, et qu'il n'y a
+ que le secours de Dieu qui m'empêche d'y succomber? J'ai été jeune
+ et jolie; j'ai goûté des plaisirs; j'ai été aimée partout dans un
+ âge un peu plus avancé; j'ai passé des années dans le commerce de
+ l'esprit; je suis venue à la faveur, et je vous proteste, ma chère
+ fille, que tous les états laissent un vide affreux, une inquiétude,
+ une lassitude, une envie de connaître autre chose, parce qu'en tout
+ cela rien ne satisfait entièrement. On n'est en repos que lorsqu'on
+ s'est donné à Dieu, mais avec cette volonté déterminée dont je vous
+ parle quelquefois; alors on sent qu'il n'y a rien à chercher et qu'on
+ est arrivé
+ à ce qui est bon sur la terre: on a des chagrins, mais on a aussi une
+ solide consolation, et la paix au fond du cœur au milieu des plus
+ grandes peines._
+
+
+ LETTRE A CHARLES D'AUBIGNÉ, SON FRÈRE
+
+ 1676.
+
+ On n'est malheureux que par sa faute.--_Ce sera toujours mon texte
+ et ma réponse à vos lamentations... Il y a dix ans, nous étions bien
+ éloignés l'un et l'autre du point où nous en sommes aujourd'hui.
+ Nos espérances étaient si peu de chose que nous bornions nos vœux
+ à trois mille livres de rente: nous en avons quatre fois plus, et
+ nos souhaits ne seraient pas encore remplis... Si les biens nous
+ viennent, recevons-les de la main de Dieu, mais n'ayons pas de vues
+ trop vastes. Nous avons le nécessaire et le commode, tout le reste
+ n'est que cupidité. Tous ces désirs de grandeur partent du vide d'un
+ cœur inquiet._
+
+
+ PENSÉE
+
+ L'économie nous met en état de faire l'aumône, et c'est là le motif
+ qui nous la doit faire aimer.
+
+
+ L'INDISCRÉTION[33]
+
+ Une personne indiscrète fait tout mal à propos, elle entre à
+ contre-temps, elle sort de même. Entrer mal à
+ propos, c'est rendre visite à une personne quand elle est en affaire
+ ou qu'elle est avec une autre qui lui est assez intime pour être
+ bien aise de se trouver seule avec elle; on sort à contre-temps
+ quand, après avoir fait cette indiscrétion, on fait sentir à la
+ personne qu'on s'aperçoit qu'elle serait bien aise de se trouver
+ seule avec son amie et qu'on sort sur-le-champ: c'est l'embarrasser
+ et l'obliger à se défendre, car il n'y a personne qui ose convenir
+ tout franchement qu'elle est de trop dans la conversation. Quand on a
+ tant fait de faire une visite mal à propos, il faut faire comme si on
+ ne s'apercevait pas de l'embarras qu'on cause, rendre sa visite très
+ courte et chercher un prétexte pour en sortir honnêtement et le plus
+ tôt qu'on peut, sans faire sentir que c'est parce qu'on s'aperçoit
+ qu'on interrompt la conversation commencée avec l'autre personne, à
+ moins que celle qu'on va voir ne fût en affaire: car, pour lors, il
+ serait de la prudence de ne pas passer outre et de remettre la visite
+ à un autre jour.
+
+ Une personne indiscrète n'entend point ce qu'on veut qu'elle sache
+ et elle écoute ce qu'on ne veut pas qu'elle entende, parce que, dans
+ le premier cas, au lieu d'écouter ceux qui parlent et d'entrer dans
+ le sujet de la conversation, elle l'interrompt pour dire ce qui lui
+ vient dans l'esprit; elle écoute ce qu'on ne veut pas qu'elle entende
+ dans une conversation dont elle ne devait pas être, au lieu de se
+ retirer prudemment. Rien ne rend si indiscrète que de n'être occupé
+ que de soi, ne parlant que de soi, de ses maux, de ses affaires.
+
+ Pour éviter les indiscrétions, il faut être occupé des
+ autres plus que de soi; penser, avant que de parler, si ce qu'on va
+ dire ne fera de mal à personne, s'il n'aura pas de mauvaises suites.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Révéler un secret, cela passe l'indiscrétion: c'est une perfidie,
+ c'est une infamie dont une personne d'honneur n'est pas capable.
+
+ Encore sont des indiscrétions qu'il faut tâcher d'éviter avec soin,
+ si l'on ne veut pas être fort désagréable en société: choisir la
+ place la plus commode, prendre ce qu'il y a de meilleur sur la table,
+ interrompre ceux qui parlent, parler trop haut, etc.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ [33] _Conversations et entretiens de Madame de Maintenon avec les
+ demoiselles de Saint-Cyr, rédigés par les maîtresses de classe et
+ revus et corrigés par Madame de Maintenon_ (1716). Mme de Maintenon
+ ayant demandé aux demoiselles de la classe jaune de Saint-Cyr sur
+ quel sujet elles désiraient qu'elle leur fît l'instruction, Mlle de
+ Chardon proposa l'_indiscrétion_.
+
+
+
+
+PRINCESSE DES URSINS
+
+(1635-1722)
+
+
+Anne-Marie de La Trémoïlle, fille du duc de Noirmoutier, épousa, en
+1659, Adrien-Blaise de Talleyrand, prince de Chalais, qu'elle suivit
+dans son exil en Espagne et en Italie; il mourut en 1673; elle épousa
+alors le duc de Bracciano, prince des Ursins, et de là date son
+existence politique.
+
+La princesse nourrissait une de ces ambitions vastes, fort au-dessus
+de son sexe et de l'ambition ordinaire des hommes[34]. Adroite,
+prudente, hardie, gracieuse de manières, d'un charme indéfinissable,
+fière, bienveillante, elle jouit d'une grande influence à raison d'une
+éloquence irrésistible; elle joua un grand rôle politique à la cour
+d'Espagne de Philippe V.
+
+Quoique septuagénaire, on prétendit qu'elle aurait voulu, le roi étant
+devenu veuf, s'en faire épouser pour monter sur le trône, mais il
+n'avait que trente ans. Elle se décida à le remarier; sur un léger
+conseil d'étiquette qu'elle voulut donner, dès son arrivée, à la
+jeune reine (princesse Elisabeth Farnèse), probablement stylée en
+conséquence, la reine s'emporta (1714, décembre) et la fit jeter, en
+robe de gala, sans vêtement de dessus ni quoi que ce soit, en voiture
+et conduire à la frontière, après douze ans de pouvoir absolu. Mme de
+Maintenon et le roi lui battirent froid quand elle arriva à Paris. On a
+d'elle ses lettres au maréchal de Villeroi, et surtout celles à Mme de
+Maintenon et à la maréchale de Noailles.
+
+Elle fut une femme politique célèbre plutôt qu'une femme écrivain de
+talent.
+
+
+ LETTRE A LA MARÉCHALE DE NOAILLES
+
+ Rome, 12 décembre 1699.
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ _Je me donne l'honneur d'écrire à Mme de Maintenon sur la mort de Mme
+ de Montchevreuil[35], et je vous adresse ma
+ lettre, Madame, parce qu'elle vaudra quelque chose en passant par
+ vos mains. Ce n'est qu'un simple compliment. J'ai eu besoin de votre
+ conseil pour le hasarder, car je ne sais que trop le peu de temps que
+ cette admirable personne a à donner à des choses aussi inutiles. Vous
+ me donnez bien de la vanité quand vous m'assurez, Madame, qu'elle
+ prendrait bien du plaisir à avoir un commerce réglé avec moi si elle
+ en avait le loisir. C'est me dire proprement qu'elle m'estime et
+ qu'elle m'honore de son amitié. Il suffirait que l'on sût en ce pays
+ qu'elle me trouve digne de cette grâce pour que le Sacré Collège
+ me regardât avec admiration. Jugez, Madame, de ce qui arriverait
+ si, effectivement, j'étais en possession de cet avantage. Mme de
+ Maintenon écrit d'une manière si noble, si spirituelle, que je ne
+ sais si ses lettres ne me feraient pas encore plus de plaisir que
+ d'honneur..._
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ [34] Saint-Simon.
+
+ [35] Très vieille amie de Mme de Maintenon d'avant son temps de
+ grandeur.
+
+
+
+
+MARQUISE DE CAYLUS
+
+(MARTHE-MARGUERITE DE VILLETTE)
+
+(1673-1729)
+
+
+Elle était protestante, parente de Mme d'Aubigné, et raconte, dans ses
+_Souvenirs_, sa conversion dans les termes suivants:
+
+ Mme de Maintenon vint me chercher et m'emmena seule à Saint-Germain.
+ Je pleurai d'abord beaucoup, mais je trouvai, le lendemain, la messe
+ du roi si belle,
+ que je consentis à me faire catholique à condition que je
+ l'entendrais tous les jours.
+
+Mme de Caylus traite spécialement dans ses _Mémoires_ de la cour de
+Louis XIV; nièce de Mme de Maintenon, elle y parle beaucoup de sa
+tante, de Mmes de Thianges et de Montespan. La belle duchesse n'est
+pas une moraliste dans l'acception du mot. Dans cet ouvrage, il n'y
+a pas à chercher des conseils de grande édification, mais plutôt des
+renseignements sur l'entourage du grand roi.
+
+
+ MÉMOIRES
+
+ LA COMÉDIE A SAINT-CYR
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Mme de Brinon avait de l'esprit et une facilité incroyable d'écrire
+ et de parler, car elle faisait aussi des espèces de sermons fort
+ éloquents, et tous les dimanches, après la messe, elle expliquait
+ l'Évangile comme aurait pu le faire M. Le Tourneur.
+
+ Mme de Maintenon voulut voir une des pièces de Mme de Brinon; elle
+ la trouva telle qu'elle était, c'est-à-dire si mauvaise qu'elle la
+ pria de n'en plus faire jouer de semblables, et de prendre plutôt
+ quelques belles pièces de Corneille ou de Racine. Les petites filles
+ représentèrent _Cinna_ assez passablement pour des enfants qui
+ n'avaient été formées au théâtre que par une vieille religieuse.
+ Elles jouèrent ensuite _Andromaque_, et, soit que les actrices en
+ fussent mieux choisies, ou qu'elles commençassent à prendre des airs
+ de la cour, cette pièce ne fut que trop bien représentée au gré
+ de Mme de Maintenon, et lui fit appréhender que cet amusement ne
+ leur insinuât des sentiments contraires à ceux qu'elle voulait leur
+ inspirer.
+
+
+
+
+Mme DESHOULIÈRES
+
+(ANTOINETTE DU LIGIER DE LA GARDE)
+
+(1638-1694)
+
+
+Mme Deshoulières eut une grande réputation, une grande influence, un
+grand crédit, qu'elle ne dut qu'à son talent, à ses qualités, aux
+agréments de son esprit, car elle était pauvre, et, quoique belle, elle
+se piqua de rester toujours honnête femme. Voltaire, qui n'avait pas
+connu la femme, goûtait fort le poète, et, dans la _liste des écrivains
+du règne de Louis XIV_, il a formulé ce jugement: «De toutes les dames
+françaises qui ont cultivé la poésie, c'est celle qui a le mieux
+réussi.» Lemontey a renchéri sur cet éloge en ne trouvant que Voltaire
+lui-même, dans le genre léger, supérieur à Mme Deshoulières.
+
+Sa vie fut accidentée dans sa première partie, avant d'être dans la
+seconde tranquille, d'apparence au moins, sinon de réalité, vouée aux
+devoirs de la famille et consolée de plus d'un chagrin, dont l'amertume
+a mis un pli à son sourire, même dans ses rêveries les plus idylliques.
+
+Elle épousa, à quatorze ans, un mari de trente ans. Elle avait reçu
+une éducation brillante et raffinée sous le rapport littéraire; elle
+avait appris non seulement l'espagnol et l'italien, mais encore le
+latin. Partie de la France pour fuir la pauvreté, car la disgrâce des
+proscrits les atteignait dans leurs biens, la jeune femme retrouvait la
+pauvreté en Belgique, mais compensée par les succès les plus brillants
+de beauté et d'esprit.
+
+Après avoir été gardée huit mois prisonnière, en Belgique, par les
+Espagnols, pour avoir exprimé trop franchement sa manière de penser,
+et délivrée par son mari, cette courageuse et spirituelle femme,
+revenue à Paris, savoura la récompense de son dévouement en éloges
+et en succès de salon qui purent beaucoup contribuer à sa gloire et
+à son plaisir, mais peu à sa fortune et à son repos. Elle eut des
+amis illustres, qui applaudirent à ses vers et firent honneur à son
+salon. Sa vie, désormais sans aventure, s'écoula dans une médiocrité
+non dorée, sans autre plaisir que des plaisirs d'esprit, empoisonnés
+par des soucis domestiques et de précoces souffrances; elle mourut,
+âgée de cinquante-six ans seulement, après avoir langui onze ans dans
+les cruelles douleurs d'un cancer au sein. Les déceptions d'une vie
+longtemps agitée avaient laissé dans sa douceur un fond d'amertume
+et mis sur son enjouement comme un voile habituel de mélancolie.
+Cette femme, qui a composé tant d'idylles, de rondeaux, de chansons,
+de madrigaux, a su tirer de la même veine des réflexions morales
+d'une âpre éloquence de désabusement, des épîtres d'un ton sévère et
+satirique. Voilà en résumé ce que nous apprend la préface de M. de
+Lescure à une édition de ses œuvres publiées par Jouaust.
+
+Sauf sa gracieuse bergerie allégorique adressée à ses enfants:
+
+ Dans ces prés fleuris
+ Qu'arrose la Seine,
+
+où elle recommande en forme de poétique requête à la protection du dieu
+Pan (Louis XIV) son troupeau, c'est-à-dire sa famille, on ne connaît
+guère ses poésies, cependant d'une importance plus sérieuse que la
+jolie idylle ne le ferait soupçonner.
+
+
+ ÉPITRE CHAGRINE
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Quel espoir vous séduit? quel gloire vous tente?
+ Quel caprice? à quoi pensez-vous?
+ Vous voulez devenir savante:
+ Hélas! du bel esprit savez-vous les dégoûts?
+ Ce nom, jadis si beau, si révéré de tous,
+ N'a plus rien, aimable Amarante,
+ Ni d'honorable ni de doux,
+ Sitôt que, par la voix commune,
+ De ce titre odieux on se trouve chargé.
+ De toutes les vertus n'en manquât-il pas une,
+ Suffit qu'un bel esprit en nous ait érigé,
+ Pour ne pouvoir prétendre à la moindre fortune.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Pourrez-vous toujours voir votre cabinet plein
+ Et de pédants et de poètes,
+ Qui vous fatigueront avec un front serein
+ Des sottises qu'ils auront faites?
+ Pourrez-vous supporter qu'un fat de qualité,
+ Qui sait à peine lire et qu'un caprice guide,
+ De tout vos ouvrages décide?
+ Un esprit de malignité
+ Dans le monde a su se répandre;
+ On achète un bon livre afin de s'en moquer:
+ C'est des plus longs travaux le fruit qu'il faut attendre,
+ Personne ne lit pour apprendre,
+ On ne lit que pour critiquer.
+ Vous riez, vous croyez ma colère chimérique,
+ L'amour-propre vous dit tout bas
+ Que je vous fais grand tort, que vous ne devez pas
+ Du plus rude censeur redouter la critique.
+ Eh bien! considérez que dans chaque maison
+ Où vous aura conduit un importun usage,
+ Dès qu'un laquais aura prononcé votre nom:
+ «C'est un bel esprit, dira-t-on,
+ Changeons de voix et de langage.»
+ Alors sur un précieux ton,
+ Des plus grands mots faisant un assemblage,
+ On ne vous parlera que d'ouvrages nouveaux,
+ On vous demandera ce qu'il faut qu'on en pense.
+ En face, on vous dira que les vôtres sont beaux,
+ Et l'on poussera l'impudence
+ Jusques à vous presser d'en dire des morceaux.
+ Si tout votre discours n'est obscur, emphatique,
+ On se dira tout bas: «C'est là ce bel esprit?
+ Tout comme un autre elle s'explique,
+ On entend tout ce qu'elle dit.»
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Dès que la renommée aura semé le bruit
+ Que vous savez toucher la lyre,
+ Hommes, femmes, tout vous craindra,
+ Hommes, femmes, tout vous fuira,
+ Parce qu'ils ne sauront en mille ans que vous dire.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Ce que prête la fable à la haute éloquence,
+ Ce que l'histoire a consacré,
+ Ne vaut jamais rien à leur gré:
+ _Ce qu'on sait plus qu'eux les offense._
+ On dirait, à les voir, de l'air présomptueux
+ Dont ils s'empressent pour entendre
+ Des vers qu'on ne lit point pour eux,
+ Qu'à décider de tout ils ont droit de prétendre;
+ Sur ce dehors trompeur, on ne doit pas compter.
+ Bien souvent sans les écouter,
+ Plus souvent sans y rien comprendre,
+ On les voit les blâmer, on les voit les défendre.
+ Quelques faux brillants bien placés:
+ Toute la pièce est admirable;
+ Un mot leur déplaît, c'est assez:
+ Toute la pièce est détestable.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Ne cherchez plus une frivole gloire
+ Qui cause tant de peine et si peu de plaisir.
+ Je la connois, et vous pouvez m'en croire:
+ Jamais dans Hippocrène on ne m'auroit vu boire
+ Si le Ciel m'eût laissée en pouvoir de choisir.
+ Mais, hélas! de son sort personne n'est le maître,
+ Le penchant de nos cœurs est toujours violent;
+ J'ai su faire des vers avant que de connoître
+ Les chagrins attachés à ce maudit talent!
+ Vous que le Ciel n'a point fait naître
+ Avec ce talent que je hais,
+ Croyez-en mes conseils, ne l'acquérez jamais.
+
+
+ SOLITUDE
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Charmante et paisible retraite,
+ Que de votre douceur je connois bien le prix,
+ Et que je conçois de mépris
+ Pour les vains embarras dont je me suis défaite!
+ Que sous ces chênes verts je passe d'heureux jours!
+ Dans ces lieux écartés que la nature est belle!
+ Rien ne la défigure, elle y garde toujours
+ La même autorité qu'avant qu'on eût contre elle
+ Imaginé des lois l'inutile secours.
+ Ici le cerf, l'agneau, le paon, la tourterelle,
+ Pour la possession d'un champ ou d'un verger
+ N'ont point ensemble de querelle;
+ Nul bien ne leur est étranger;
+ Nul n'exerce sur l'autre un pouvoir tyrannique,
+ Et d'aïeux éclatants pas un d'eux ne se pique.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Avec étonnement j'y vois
+ Que le plus petit des reptiles,
+ Cent fois plus habile que moi,
+ Trouve pour tous ses maux des remèdes utiles.
+ Qui de nous, dans le temps de sa prospérité,
+ A l'active fourmi ressemble?
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Quels états sont mieux policés
+ Que l'est une ruche d'abeilles?
+ C'est là que les abus ne se sont point glissés
+ Et que les volontés en tout temps sont pareilles.
+ De leur roi qui les aime elles sont le soutien;
+ On sent leur aiguillon dès qu'on cherche à leur nuire;
+ Pour les châtier il n'a rien:
+ Il n'est roi que pour les conduire
+ Et que pour leur faire du bien.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Ah! n'avons-nous pas dû nous dire mille fois,
+ En les voyant être heureux sans richesse,
+ Habiles sans étude, équitables sans lois,
+ Qu'ils possèdent seuls la sagesse?
+ Il n'en est presque point dont l'homme n'ait reçu
+ Des leçons qui l'ont fait rougir de sa faiblesse,
+ Et, quoiqu'il s'applaudisse, il doit à leur adresse
+ Plus d'un art que, sans eux, il n'aurait jamais su.
+
+
+ LE BEL ESPRIT
+
+ Le bel esprit, au siècle de Marot,
+ Des dons du Ciel passoit pour le gros lot;
+ Des grands seigneurs il donnoit accointance,
+ Menoit parfois à noble jouissance,
+ Et, qui plus est, faisoit bouillir le pot.
+
+ Or, est passé ce temps où d'un bon mot,
+ Stance ou dizain, on payoit son écot:
+ Plus n'en voyons qui prennent pour finance
+ Le bel esprit.
+
+ A prix d'argent, l'auteur, comme le sot,
+ Boit sa chopine et mange son gigot;
+ Heureux encor d'en avoir suffisance!
+ Maints ont le chef plus rempli que la panse.
+ Dame Ignorance a fait enfin capot
+ Le bel esprit.
+
+[Illustration]
+
+
+ RÉFLEXIONS DIVERSES
+
+ I
+
+ Homme, contre la mort quoi que l'art te promette,
+ Il ne sauroit te secourir.
+ Prépares-y ton cœur; dis-toi: «C'est une dette
+ Qu'en recevant le jour j'ai faite.»
+ Nous ne naissons que pour mourir.
+
+ II
+
+ Esclaves que rien ne rebute,
+ Vous qui, pour arriver au comble des honneurs,
+ Aux caprices des grands êtes toujours en butte;
+ Vous, de tous leurs défauts lâches adorateurs,
+ Savez-vous le succès de tant de sacrifices?
+ Quand, par les grands emplois, on aura satisfait
+ A vos soins, à vos longs services,
+ Hélas! pour vous qu'aura-t-on fait
+ Que vous ouvrir des précipices?
+
+ III
+
+ Est-ce vivre? et peut-on, sans que l'esprit murmure,
+ Se donner tout entière au soin de sa parure?
+ Se peut-il qu'on arrive à cet instant fatal
+ Qui termine les jours que le destin nous prête
+ Sans avoir jamais eu d'autres soucis en tête
+ Que de ce qui sied bien ou mal?
+ Faire de sa beauté sa principale affaire
+ Est le plus indigne des soins;
+ Le dessein général de plaire
+ Fait que nous plaisons beaucoup moins.
+
+ IV
+
+ Lorsque la mort moissonne, à la fleur de son âge,
+ L'homme pleinement convaincu
+ Que la foiblesse est son partage,
+ Et qui contre les sens a mille fois vaincu,
+ On ne doit point gémir du coup qui le délivre.
+ Quelque jeune qu'on soit, quand on a su bien vivre,
+ On a toujours assez vécu.
+
+
+
+
+MARQUISE DE LAMBERT
+
+(ANNE-THÉRÈSE DE MARQUENAT DE COURCELLES)
+
+(1667-1733)
+
+
+Les détails biographiques sur la marquise de Lambert ne font pas
+défaut, et nous n'avons qu'à puiser à bonne source: dans une réédition
+de ses œuvres par Jouaust.
+
+M. de Lescure, dans une étude critique des plus intéressantes, fait
+ressortir toute la sagesse et toute la vigueur mordante qui éclatent
+dans ses ouvrages, dont les principales divisions: _Conseils à mon
+fils, Conseils à ma fille, De l'Amitié, Réflexions sur la femme_,
+forment un traité de morale et d'éducation des plus complets.
+
+«La marquise de Lambert eut la première un salon dans ce XVIIIe siècle
+où les femmes régnèrent par les salons. La première elle fut une
+puissance sociale, littéraire, académique, dirigea la mode, régenta le
+goût, imposa le ton, fit de l'éventail le sceptre de la conversation,
+donna de ces dîners dont le billet d'invitation était un brevet de
+réputation et d'influence. Hâtons-nous de le dire: si Mme de Lambert
+fut une puissance, elle mérita de l'être. Son talent est resté pur
+comme sa vie, son influence fut noble comme son cœur. Elle exerça sur
+les mœurs de son temps un empire salutaire.
+
+«Son histoire, qui est celle d'une femme sage et heureuse par la
+sagesse, est courte, comme celle des gens heureux et sages, et peut
+tenir en quelques lignes. Le drame de sa vie est tout intérieur.
+
+«Enfant, elle se dérobait souvent aux plaisirs de son âge pour aller
+lire en son particulier, et elle s'accoutuma dès lors de son propre
+mouvement à faire de petits extraits de ce qui la frappait le plus.
+
+«Sa mère s'était remariée à Bachaumont, qui fit l'éducation de la
+petite fille.
+
+«Fontenelle, qui fut un de ses meilleurs amis, dit que «sa maison était
+la seule où l'on se trouvât pour se parler raisonnablement les uns aux
+autres, et même avec esprit selon l'occasion»...
+
+«Le duc de Nevers lui avait cédé à titre viager une aile du palais
+Mazarin. Elle occupait l'extrémité de la galerie qui s'avance, vers la
+rue Colbert, sur la rue de Richelieu, au nº 12. Elle recevait le mardi
+et le mercredi de chaque semaine tous ceux qui avaient de l'esprit,
+sans regarder à la fortune et à la noblesse, quoiqu'elle réunissait les
+grands seigneurs aux beaux esprits.
+
+Elle mourut à quatre-vingt-six ans.
+
+
+ AVIS D'UNE MÈRE A SON FILS
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Voici, mon fils, quelques préceptes qui regardent les mœurs,
+ lisez-les sans peine. Ce ne sont pas des leçons sèches, qui sentent
+ l'autorité d'une mère: ce sont des avis que vous donne une amie, et
+ qui parlent du cœur.
+
+ Quelques soins que l'on prenne de l'éducation des enfans, elle est
+ toujours très imparfaite. Il faudroit, pour la rendre utile, avoir
+ d'excellens gouverneurs, et où les prendre? A peine les princes
+ peuvent-ils en avoir et se les conserver. Où trouve-t-on des hommes
+ assez au-dessus des autres pour être dignes de les conduire?
+ Cependant les premières années sont précieuses, puisqu'elles assurent
+ le mérite des autres.
+
+ Il n'y a que deux temps dans la vie où la vérité se
+ montre utilement à tous: dans la jeunesse pour nous instruire, dans
+ la vieillesse pour nous consoler.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ On peut beaucoup déplaire avec beaucoup d'esprit, lorsqu'on ne
+ s'applique qu'à chercher les défauts d'autrui et à les exposer au
+ grand jour. Pour ces sortes de gens, qui n'ont d'esprit qu'aux dépens
+ des autres, ils doivent penser qu'il n'y a point de vie assez pure
+ pour avoir droit de censurer celle d'autrui.
+
+ Il faut, s'il est possible, mon fils, être content de son état. Rien
+ de plus rare et de plus estimable que de trouver des personnes qui en
+ soient satisfaites; c'est notre faute. Il n'y a point de condition
+ si mauvaise qui n'ait un bon côté: chaque état a son point de vue,
+ il faut savoir s'y mettre; ce n'est pas la faute des situations,
+ c'est la nôtre. Nous avons bien plus à nous plaindre de notre humeur
+ que de la fortune. Nous imputons aux événemens les défauts qui ne
+ viennent que de notre chagrin. Le mal est en nous, ne le cherchons
+ pas ailleurs. En adoucissant notre humeur, souvent nous changeons
+ notre fortune. Il nous est bien plus aisé de nous ajuster aux choses
+ que d'ajuster les choses à nous. Souvent l'application à chercher
+ le remède irrite le mal; et l'imagination, d'intelligence avec la
+ douleur, l'accroît et la fortifie. L'attention aux malheurs les
+ rapproche en les tenant présents à l'âme. Une résistance inutile
+ retarde l'habitude qu'elle contracteroit avec son état. Il faut céder
+ aux malheurs. Renvoyez-les à la patience, c'est à elle seule à les
+ adoucir.
+
+ Il faut compter qu'il n'y a aucune condition qui n'ait ses peines;
+ c'est l'état de la vie humaine: rien de pur, tout est mêlé. C'est
+ vouloir s'affranchir de la loi commune que de prétendre à un bonheur
+ constant. Les personnes qui vous paroissent les plus heureuses, si
+ vous aviez compté avec leur fortune ou avec leur cœur, ne vous le
+ paroîtroient guère. Les plus élevés sont souvent les plus malheureux.
+ Avec de grands emplois et des maximes vulgaires, on est toujours
+ agité. C'est la raison qui ôte les soucis de l'âme, et non pas
+ les places. Si vous êtes sage, la fortune ne peut ni augmenter ni
+ diminuer votre bonheur.
+
+ Jugez par vous-même, et non par l'opinion d'autrui. Les malheurs et
+ les déréglemens viennent des faux jugemens; les faux jugemens, des
+ sentimens, et les sentimens, du commerce que l'on a avec les hommes;
+ vous en revenez toujours plus imparfait. Pour affoiblir l'impression
+ qu'ils font sur vous, et pour modérer vos désirs et vos chagrins,
+ songez que le temps emporte et vos peines et vos plaisirs; que chaque
+ instant, quelque jeune que vous soyez, vous enlève une partie de
+ vous-même.
+
+
+ AVIS D'UNE MÈRE A SA FILLE
+
+ ... Les vertus des femmes sont difficiles, parce que la gloire n'aide
+ pas à les pratiquer. Vivre chez soi, ne régler que soi et sa famille,
+ être simple, juste et modeste, vertus pénibles, parce qu'elles sont
+ obscures... Que votre première parure soit donc la modestie, elle
+ augmente la beauté et sert de voile à la laideur; la modestie est le
+ supplément de la beauté. Le grand malheur de la laideur, c'est
+ qu'elle éteint et qu'elle ensevelit le mérite des femmes... C'est une
+ grande affaire quand il faut que le mérite se fasse jour au travers
+ d'un extérieur désagréable.
+
+ Vous n'êtes pas née sans agrémens, mais vous n'êtes pas une beauté;
+ cela vous oblige à faire provision de mérite; on ne vous fera grâce
+ de rien. La beauté inspire un sentiment de douceur qui prévient. Si
+ vous n'avez point ces avances, on vous jugera à la rigueur. Qu'il
+ n'y ait donc rien dans vos manières qui fasse sentir que vous vous
+ ignorez. L'air de confiance révolte dans une figure médiocre.
+
+ Rien n'est plus court d'ailleurs que le règne de la beauté, rien
+ n'est plus triste que la suite de la vie des femmes qui n'ont
+ su qu'être belles. Si l'on a commencé à s'attacher à vous par
+ l'agrément, faites qu'on y demeure par le mérite... Les grâces sans
+ mérite ne plaisent pas longtemps, et le mérite sans grâces peut se
+ faire estimer sans tomber. Il faut donc que les femmes aient le
+ mérite aimable...
+
+ La beauté trompe la personne qui la possède, elle enivre l'âme.
+ Cependant faites attention qu'il n'y a qu'un fort petit nombre
+ d'années de différence entre une belle femme et une qui ne l'est
+ plus... Les véritables grâces ne dépendent pas d'une parure trop
+ recherchée. Il faut satisfaire à la mode comme à une servitude
+ fâcheuse et ne lui donner que ce qu'on ne peut lui refuser.
+
+ Que ne doit-on pas aux agrémens de l'imagination? C'est elle qui fait
+ les poètes et les orateurs; rien ne plaît
+ tant que ces imaginations vives, délicates, remplies d'idées riantes.
+ Si vous joignez la force à l'agrément, elle domine, elle force l'âme
+ et l'entraîne: car nous cédons plus certainement à l'agrément qu'à la
+ vérité. L'imagination est la source et la gardienne de nos plaisirs.
+ Ce n'est qu'à elle qu'on doit l'agréable illusion des passions.
+ Toujours d'intelligence avec le cœur, elle sait lui fournir toutes
+ les erreurs dont il a besoin; elle a droit aussi sur le temps; elle
+ sait rappeler les plaisirs passés, et nous fait jouir par avance de
+ tous ceux que l'avenir nous promet; elle nous donne de ces joies
+ sérieuses qui ne font rire que l'esprit: toute l'âme est en elle; et,
+ dès qu'elle se refroidit, tous les charmes de la vie disparoissent.
+
+ Parmi les avantages qu'on accorde aux femmes, on prétend qu'elles ont
+ un goût fin pour juger des choses d'agrément. Beaucoup de personnes
+ ont défini le goût. Une dame d'une profonde érudition (Mme Dacier)
+ a prétendu que c'est «une harmonie, un accord de l'esprit et de
+ la raison», et qu'on en a plus ou moins, selon que cette harmonie
+ est plus ou moins juste. Une autre personne a prétendu que le goût
+ est une union du sentiment et de l'esprit, et que l'un et l'autre,
+ d'intelligence, forment ce qu'on appelle le _jugement_. Ce qui fait
+ croire que le goût tient plus au sentiment qu'à l'esprit, c'est qu'on
+ ne peut rendre raison de ses goûts, parce que l'action de l'esprit
+ qui consiste à considérer un objet était bien moins parfaite dans les
+ femmes, parce que le sentiment qui les domine les distrait et les
+ entraîne. L'attention est nécessaire; elle fait naître la lumière,
+ pour ainsi dire approche
+ les idées de l'esprit, et les met à sa portée. Mais, chez les
+ femmes, les idées s'offrent d'elles-mêmes, et s'arrangent plutôt par
+ sentiment que par réflexion: la nature raisonne pour elles et leur en
+ épargne tous les frais. Je ne crois donc pas que le sentiment nuise à
+ l'entendement...
+
+
+
+
+Mme D'AULNOY
+
+(NÉE MARIE-CATHERINE LE JUMEL) DE BARNEVILLE
+
+(1650-1705)
+
+
+Nous ne nous occuperons pas de la vie privée de Mme d'Aulnoy; mariée,
+à l'âge de quinze ans, à un homme beaucoup plus âgé qu'elle, débauché
+et qui mangea tout son bien, elle ne fut pas la seule coupable dans le
+ménage. Elle eut cinq enfants, dont quatre filles.
+
+Son premier ouvrage fut la _Relation d'un voyage en Espagne_, publiée
+en 1690, qui fut pour elle un heureux début littéraire. Elle continua
+par les _Mémoires sur la cour d'Espagne_, puis les _Mémoires sur la
+cour de France_ (1692), et _sur la cour d'Angleterre_ (1695).
+
+Succédèrent les _Mémoires secrets de plusieurs grands princes de
+la cour, Konieski la Gonzieure_, l'_Histoire d'Hippolyte, comte de
+Douglas_, roman qui fut goûté à l'époque; mais l'œuvre qui fit
+principalement sa réputation dans le public fut ses _Contes nouveaux,
+ou les Fées à la mode_, qu'elle augmenta successivement de trois à huit
+tomes, encouragée par son succès. Elle obtint la suprématie sur tous
+les conteurs de l'époque, et La Harpe a dit: «que leur auteur savait
+mettre de l'art et du goût jusque dans les frivolités et conserver la
+vraisemblance dans le merveilleux».
+
+_L'Oiseau bleu_, _la Belle aux cheveux d'or_, _Finette Cendron_, _la
+Chatte blanche_, _la Biche au bois_, ne seront jamais oubliés et
+vivront à côté des contes de Perrault.
+
+Ils sont moins bonhomme, moins naïfs, moins enfantins, plus travaillés,
+en un mot; on y sent la touche délicate de la jolie femme. Ils sont au
+nombre de vingt-quatre.
+
+Dans _Finette Cendron_, Mme d'Aulnoy a emprunté à l'histoire de
+_Cendrillon_ et à celle du _Petit Poucet_: car la trame des contes
+de fées provient d'un fond traditionnel intitulé _Il Pentamerone_,
+qui est l'ouvrage type où Perrault et Mme d'Aulnoy ont vivifié et
+fécondé leur inspiration. Ses contes, écrits en prose, sont suivis
+d'une morale en vers libres.
+
+
+ LA BELLE AUX CHEVEUX D'OR
+
+ (Fin.)
+
+ ... Cabriolle se glissa doucement dans la presse, car il y avoit
+ grand bruit à la cour pour la mort du roi. Il dit à
+ la reine: «Madame, n'oubliez pas le pauvre Avenant.» Elle se souvint
+ aussitôt des peines qu'il avoit souffertes à cause d'elle, et de sa
+ grande fidélité: elle sortit sans parler à personne, et fut droit
+ à la tour, où elle ôta elle-même les fers des pieds et des mains
+ d'Avenant, et, lui mettant une couronne d'or sur la tête et le
+ manteau royal sur les épaules, elle lui dit: «Venez, aimable Avenant,
+ je vous fais roi, et vous prends pour mon époux.» Il se jeta à ses
+ pieds et la remercia. Chacun fut ravi de l'avoir pour maître, il se
+ fit la plus belle noce du monde, et la Belle aux cheveux d'or vécut
+ longtemps avec le bel Avenant, tous deux heureux et satisfaits.
+
+ Si par hasard un malheureux
+ Te demande ton assistance,
+ Ne lui refuse point un secours généreux:
+ Un bienfait tôt ou tard reçoit sa récompense.
+ Quand Avenant, avec tant de bonté,
+ Servoit carpe et corbeau; quand, jusqu'au hibou même,
+ Sans être rebuté de sa laideur extrême,
+ Il conservoit la liberté,
+ Auroit-on pu jamais le croire
+ Que ces animaux quelque jour
+ Le conduiroient au comble de la gloire,
+ Lorsqu'il voudroit du roi servir le tendre amour?
+ Malgré tous les attraits d'une beauté charmante,
+ Qui commençoit pour lui de sentir des désirs,
+ Il conserve à son maître, étouffant ses soupirs,
+ Une fidélité constante.
+ Toutefois sans raison il se voit accusé;
+ Mais quand à son bonheur il paroît plus d'obstacle,
+ Le Ciel lui devoit un miracle,
+ Qu'à la vertu jamais le Ciel n'a refusé.
+
+
+
+
+Mme DACIER (ANNE LEFEBVRE)
+
+(1651-1720)
+
+
+Mme Dacier est au XVIIe siècle ce que fut Christine de Pisan au XIVe:
+femme de lettres dans le sens propre du mot, sérieuse, instruite, plus
+même, savante, ce qui ne l'empêcha pas d'être, comme sa devancière, une
+vertueuse épouse, une tendre et excellente mère de famille.
+
+«Aucune voix savante ne s'est encore levée pour prononcer son éloge;
+nulle ville n'a songé à lui élever un monument triomphal ou funèbre;
+seule une petite inscription, gravée sur le fronton d'une vieille et
+sombre maison de Saumur, rappelle que c'est là qu'elle est née[36].»
+
+C'est que, comme Christine de Pisan, elle vécut retirée et modeste, se
+consacrant aux siens et à l'étude; elle ne chercha pas à briller à la
+cour. Cependant la lutte pour la vie de sa devancière lui fut épargnée.
+Son père, Tanneguy-Lefebvre, était un savant. Il consacrait ses
+loisirs à l'éducation de son fils, qui résumait probablement pour lui
+l'espoir de la famille. Mais l'écolier aimait davantage les exercices
+de corps que l'étude; il pensait à ses courses à travers les champs
+après les papillons, pendant que le père lui expliquait les racines
+grecques. Anne, timide fillette de onze ans, assistait, sa tapisserie
+à la main, aux leçons données dans la pièce où se tenait la famille.
+Un jour, voyant son frère embarrassé pour répondre, elle se hasarda à
+lui souffler sa leçon. Son père l'entendit et resta stupéfait. Il la
+questionna et découvrit avec un tressaillement d'orgueil que sa fille
+tenait de lui le goût de l'étude et des langues mortes.
+
+Désormais, il s'occupa de son instruction et il trouva en elle plus
+qu'un disciple, un émule et un compagnon d'étude. Elle avait la passion
+des auteurs anciens; elle lut bientôt les grecs à livre ouvert.
+Parmi les élèves de son père était un jeune orphelin, André Dacier,
+originaire de Castres, âgé de dix-huit ans, aussi studieux qu'Anne.
+Tanneguy-Lefebvre, ayant remarqué ses capacités, le fit travailler chez
+lui; le jeune homme et la jeune fille compulsaient ensemble les auteurs
+classiques, luttant ensemble pour les découvertes littéraires et
+scientifiques, à l'âge où d'autres ne pensent qu'au plaisir. André dut
+quitter son professeur. Quelque temps après, Tanneguy mourut et Anne
+vint demander à la capitale le moyen de compléter encore ses études.
+
+A l'âge de dix-sept ans, en 1668, elle avait déjà traduit, commenté
+et publié, les _Comédies de Térence_, cinq ouvrages en latin et les
+_Poésies d'Anacréon et de Sapho_, traduites du grec en français,
+avec remarques. L'édition de 1680 est signée: Anne Lefebvre. Cette
+traduction est tellement belle que Boileau a dit _qu'elle devrait faire
+tomber la plume des mains de tous ceux qui entreprendraient de traduire
+ces poésies en vers_.
+
+A Paris, elle retrouva André Dacier et l'épousa, continuant avec lui
+l'existence studieuse de leur adolescence, sans se laisser éblouir
+par l'accueil que la cour et la ville faisaient à la jeune savante.
+Son mari fut élu membre de l'Académie française en 1695 et secrétaire
+perpétuel en 1713.
+
+Chargée par le duc de Montausier de concourir à la collection des
+Anciens qu'il faisait faire pour le Dauphin, elle traduisit, commenta
+et fit imprimer successivement, avant qu'aucun de ses collaborateurs
+eût encore rien produit, _Florus_, _Aurelius Victor_, _Eutrope_ et
+_Dictys de Crète_, ce qui lui valut de Bayle ce public hommage:
+
+ «Ainsi voilà notre siècle hautement vaincu par cette illustre savante,
+ puisque, dans le temps que plusieurs hommes n'ont pas produit un seul
+ auteur, Mme Dacier en a déjà produit quatre.»
+
+Les plus difficiles lui rendaient justice, et Saint-Simon lui-même, si
+dédaigneux des gens de lettres, la juge en ces termes:
+
+ «Elle n'était savante que dans son cabinet et avec des savants; partout
+ ailleurs, simple, unie, avec de l'esprit agréable dans la conversation,
+ on ne se serait pas douté qu'elle fût rien de plus que les femmes les
+ plus ordinaires.»
+
+Elle ne recherchait ni l'admiration, ni les hommages, et semblait avoir
+choisi pour sa devise et la règle de sa conduite ce vers de Sophocle
+qu'elle écrivit un jour, au-dessus de son nom, sur un album qu'on lui
+présentait:
+
+ Le silence est la parure des femmes.
+
+Homère était son poète de prédilection. La Mothe eut la prétention de
+traduire l'_Iliade_ sans connaître un mot de grec, en l'arrangeant
+et la raccourcissant, sous le prétexte d'en rendre la lecture plus
+agréable, ce qui lui attira la risée des savants, tout en lui valant
+une pension de huit cents livres; outrée de ce crime littéraire, Mme
+Dacier, avec une indignation toute virile, écrivit comme réfutation son
+très célèbre ouvrage: _les Causes de la corruption du goût_, auquel La
+Mothe riposta par quelques réflexions spirituelles sur la critique; ce
+qui fit dire aux témoins de cette lutte littéraire que La Mothe avait
+discuté en «femme spirituelle» et Mme Dacier en «homme savant».
+
+Outre les ouvrages que nous avons déjà nommés, on a encore d'elle:
+
+--L'_Amphitryon_, l'_Éprédien_ et le _Ruden_, 3 vol., comédies de
+Plaute, traduites en français avec remarques, édités en 1683.
+
+--_Plutus_ et _Nuées_, d'Aristophane (1684); la première traduction que
+l'on ait hasardée du fameux comique.
+
+--Deux _Vies des hommes illustres_, de Plutarque.
+
+--L'_Iliade_, d'Homère, 4 vol. (1711).
+
+--_Homère défendu contre l'apologie du Père Hardouin._
+
+--L'_Odyssée_, d'Homère (1708).
+
+--L'_Iliade_ et l'_Odyssée_, 8 vol. (1716).
+
+A ce dernier ouvrage si important elle a écrit une préface pleine de
+tendresse et d'émotion sur la mort de sa fille, qui avait été la cause
+de l'interruption de ses travaux; Sainte-Beuve dit qu'il est impossible
+de parler de Mme Dacier sans citer cette préface. On la trouve, en
+effet, partout où il est question d'elle. Pour ce motif, nous jugeons
+inutile de la répéter ici. Qu'y a-t-il d'étonnant, d'ailleurs, à
+ce qu'une mère se laisse aller à exprimer une douleur intense dans
+cette circonstance, et que, éloquente comme Mme Dacier, elle le fasse
+dans les termes les plus touchants et les mieux appropriés? Ce n'est
+qu'une preuve que la science ne dessèche pas le cœur. La perte de deux
+charmants enfants, un fils et une fille, vint assombrir la fin de sa
+vie. Elle mourut à soixante-neuf ans, accablée d'infirmités.
+
+
+ ODE II[37]
+
+ SUR LA BEAUTÉ
+
+ La nature ayant donné les cornes aux taureaux pour leur défense,
+ aux chevaux les pieds, aux lièvres la vitesse, aux poissons les
+ nageoires, les ailes aux oiseaux et aux hommes la prudence, elle
+ n'eut plus rien dont elle pût faire présent aux femmes. Que leur
+ donna-t-elle donc? La beauté, qui leur tient lieu de dards et de
+ boucliers, car il n'y a rien qui puisse résister à une belle.
+
+
+ ODE XXXVII
+
+ SUR LE PRINTEMPS
+
+ Voyez comme au retour du Printemps toutes les grâces sont chargées
+ de roses; voyez comme le calme règne sur la mer; voyez comme les
+ plongeurs se jouent dans l'eau et comme les grues s'en retournent.
+
+ Le soleil brille d'une lumière pure et les nuées obscures sont
+ dissipées. Voyez comme le travail du laboureur est éclatant. Les
+ oliviers poussent déjà, et la vigne est couronnée de ses feuilles.
+ Enfin, tout semble nous assurer de l'abondance de cette année.
+
+
+ ODE XL
+
+ Un jour, Cupidon n'ayant pas pris garde à une abeille qui dormait
+ dans des roses, fut piqué à un doigt; aussitôt il se mit à pleurer,
+ et, courant de toute sa force à la belle Cythérie: «Je suis perdu,
+ maman, s'écria-t-il, je suis perdu et je me meurs: un petit serpent
+ ailé, que les laboureurs nomment abeille, vient de me piquer.» Cette
+ déesse lui répondit: «Si l'aiguillon d'une abeille te fait tant de
+ mal, combien penses-tu, mon fils, que souffrent ceux que tu blesses
+ de tes flèches?»
+
+
+ DE L'ART DE TRADUIRE[38]
+
+ Quand je parle d'une traduction en prose, je ne veux pas parler d'une
+ traduction servile, je parle d'une traduction généreuse et noble,
+ qui, en s'attachant fortement aux idées de son original, cherche les
+ beautés de sa langue, et rend ses images sans compter les mots. La
+ première, par une fidélité trop scrupuleuse, devient très infidèle:
+ car, pour conserver la lettre, elle ruine l'esprit, ce qui est
+ l'ouvrage d'un froid et stérile génie, au lieu que l'autre, en ne
+ s'attachant principalement qu'à conserver l'esprit, ne laisse pas,
+ dans ses plus grandes libertés, de conserver aussi la lettre; et, par
+ ses traits hardis, mais toujours vrais, elle devient non seulement la
+ fidèle copie de son original, mais un second original même: ce qui ne
+ peut être exécuté que par un génie solide, noble et
+ fécond... Il n'en est pas de la traduction comme de la copie d'un
+ tableau, où le copiste s'assujettit à suivre les traits, les
+ couleurs, les proportions, les contours, les attitudes de l'original
+ qu'il imite. Cela est tout différent. Un bon traducteur n'est point
+ si contraint... Dans cette imitation comme dans toutes les autres,
+ il faut que l'âme, pleine des beautés qu'elle veut imiter et enivrée
+ des heureuses vapeurs qui s'élèvent de ces sources fécondes, se
+ laisse ravir et transporter par cet enthousiasme étranger, et qu'elle
+ produise ainsi des expressions et des images très différentes,
+ quoique semblables.
+
+
+ PRÉFACE DE LA TRADUCTION DE L'_ILIADE_
+
+ ..... Plus un original est parfait dans le grand et dans le sublime,
+ plus il perd dans les copies, cela est certain. Il n'y a donc point
+ de poète qui perde tant qu'Homère dans une traduction où il n'est
+ pas possible de faire passer la force, l'harmonie, la noblesse, la
+ majesté de ses expressions, et de conserver l'âme qui est répandue
+ dans sa poésie et qui fait de tout son poème comme un corps vivant et
+ animé.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ On a dit: «Il faut traduire les poètes en vers pour conserver tout
+ le feu de la poésie.» Il n'y aurait assurément rien de mieux si on
+ le pouvait, mais de le croire possible, c'est une erreur, et qui, à
+ mon avis, peut être démontrée. J'ai osé l'avancer autrefois dans ma
+ Préface sur Anacréon, et depuis ce temps-là je me suis entièrement
+ confirmée dans mon sentiment...
+
+ Un traducteur peut dire en prose tout ce qu'Homère a dit; c'est ce
+ qu'il ne peut jamais faire en vers, surtout en notre langue, où il
+ faut nécessairement qu'il change, qu'il retranche, qu'il ajoute. Or,
+ ce qu'Homère a pensé et dit, quoique rendu plus simplement et moins
+ poétiquement qu'il ne l'a dit, vaut certainement mieux que tout ce
+ qu'on est forcé de lui prêter en le traduisant en vers.
+
+ Voilà une première raison; il y en a une autre: notre poésie n'est
+ pas capable de rendre toutes les beautés d'Homère et d'atteindre à
+ son élévation.
+
+ Elle pourra le suivre en quelques endroits choisis, elle attrapera
+ heureusement deux vers, quatre vers, six vers, comme M. Despréaux
+ l'a fait dans son _Longin_, et M. Racine dans quelques-unes de ses
+ tragédies, mais à la longue le tissu sera si faible qu'il n'y aura
+ rien de plus languissant...
+
+ Virgile disait «qu'il aurait été plus aisé d'arracher à Hercule sa
+ massue que de dérober un vers à Homère par l'imitation»; si Virgile
+ trouvait cela si difficile en sa langue, nous devons le trouver
+ impossible dans la nôtre.
+
+
+ TRAITÉ DES CAUSES DE LA CORRUPTION DU GOUST
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Mais nous avons encore deux choses qui nous sont particulières et
+ qui contribuent autant que tout le reste à la corruption du goust.
+ L'une, ce sont les spectacles licencieux qui combattent directement
+ les mœurs, et dont la poésie et la musique, également molles et
+ efféminées,
+ communiquent tout leur poison à l'âme et relâchent tous les nerfs de
+ l'esprit, de sorte que presque toute notre poésie d'aujourd'hui porte
+ ce caractère; l'autre, ce sont ces ouvrages fades et frivoles dont
+ j'ai parlé dans la Préface sur l'_Iliade_, ces faux poèmes épiques,
+ ces romans mêmes que l'_ignorance_ et l'_amour_ ont produit, et qui,
+ _métamorphosant les plus grands héros_ de l'antiquité en bourgeois
+ et damoiseaux[39], accoutument tellement les jeunes gens à ces faux
+ caractères qu'ils ne peuvent plus souffrir les vrais héros, s'ils ne
+ ressemblent à ces personnages bizarres et extravagants...
+
+ Notre poésie s'est aussi garantie de cette contagion; et n'est-elle
+ pas devenue la rivale de cette poésie grecque entre les mains des
+ grands poètes qui ont honoré le dernier siècle?
+
+ A signaler encore dans les causes de la corruption du goust la
+ mauvaise éducation, l'ignorance du maître, la paresse et la
+ négligence des jeunes gens...
+
+ [36] Ouvrage sur _les Femmes illustres_, de Mme la comtesse
+ Drohojowska, 1832.
+
+
+ [37] _Poésies d'Anacréon et de Sapho_, 1668. «En traduisant Anacréon
+ en notre langue, j'ai voulu donner aux dames le plaisir de lire le
+ plus joly et le plus galant poète grec que nous ayons», dit-elle dans
+ sa préface.
+
+ [38] Fragment de la Préface sur Horace.
+
+ [39] Qu'aurait dit Mme Dacier s'il lui avait été donné de voir nos
+ opérettes?
+
+
+
+
+LENONCOURT (MARIE-SIDONIE DE)
+
+MARQUISE DE COURCELLES
+
+(1651-1685)
+
+
+Auteur de spirituels _Mémoires_ publiés en 1808 et 1863. Comme
+échantillon de son style, nous donnons le portrait qu'elle a écrit
+d'elle-même; on jugera qu'elle n'avait pas une médiocre idée de sa
+personne:
+
+ Je suis grande, j'ai la taille admirable et le meilleur air que l'on
+ puisse avoir; j'ai de beaux cheveux bruns, faits comme ils doivent
+ être pour parer mon visage et relever le plus beau teint du monde.
+ J'ai les yeux assez grands; je ne les ai ni bleus, ni bruns, mais
+ entre ces deux couleurs ils en ont une agréable et particulière; je
+ ne les ouvre jamais tout entiers... J'ai le nez d'une régularité
+ parfaite... Je chante bien, sans beaucoup de méthode; j'ai même assez
+ de musique pour me tirer d'affaire avec des connaisseurs... Pour
+ de l'esprit, j'en ai plus que personne; je l'ai naturel, plaisant,
+ badin, capable aussi de grandes choses, si je voulais m'y appliquer.
+ J'ai des lumières, et connais mieux que personne ce que je devrais
+ faire, quoique je ne le fasse quasi jamais.
+
+
+
+
+JEANNE DUMÉE
+
+(1660 ENVIRON)
+
+
+Veuve à dix-sept ans, elle s'adonna à l'étude des sciences. Elle a
+écrit un ouvrage très savant intitulé: _Entretien sur l'opinion de
+Copernic._ Il n'a jamais été imprimé. Il existe en manuscrit à la
+Bibliothèque nationale[40]. C'est un in-4º en maroquin rouge marqué 50
+Y. Saint-Germain.
+
+Elle fut une savante, par conséquent s'occupa peu de briller et d'avoir
+une cour; elle appartenait d'ailleurs à la bourgeoisie; elle n'avait
+pas de «salon» ou d'hôtel pour jouer à la marquise du Châtelet, aussi
+son histoire est-elle restée obscure.
+
+
+ PRÉFACE
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ On dira peut-être que c'est ouvrage trop délicat aux personnes de mon
+ sexe. Je demeure d'accord que je me suis laissée toucher à l'ambition
+ de travailler sur des matières auxquelles les dames de mon temps
+ n'ont point encore pensé, et même enfin de leur faire connaître
+ qu'elles ne sont point incapables de l'étude, _si elles voulaient
+ s'en donner la peine_, puisque entre le cerveau d'une femme et celui
+ d'un homme il n'y a aucune différence.
+
+ [40] Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale, publié par
+ M. Léopold Delisle, membre de l'Institut.
+
+
+
+
+CATHERINE BERNARD
+
+(1662-1712)
+
+
+Parente des deux Corneille et de Fontenelle, écrivit une tragédie
+intitulée _Brutus_, que Voltaire, dit-on, n'a pas craint d'imiter.
+
+On a d'elle plusieurs poésies, entre autres ce madrigal bien connu:
+
+ Vous n'écrivez que pour écrire,
+ C'est pour vous un amusement;
+ Moi, qui vous aime tendrement,
+ Je n'écris que pour vous le dire.
+
+
+
+
+COMTESSE DE MURAT
+
+(HENRIETTE-JULIE CASTELNAU)
+
+(1670-1716)
+
+
+Morte à quarante-six ans, elle ne put laisser des œuvres bien
+importantes. Elle avait le vers facile, la pensée fine et morale.
+
+Voici les conseils charmants qu'elle adresse aux jeunes filles sur le
+moyen de plaire en restant naturelles:
+
+ Muse de tous nos jeux, objets de nos hommages,
+ Songez que le dépit se mêle à nos suffrages,
+ Lorsque vous empruntez les travestissements
+ Trop peu dignes de vous, malgré leurs agréments.
+ D'un naturel heureux l'ascendant est extrême;
+ Pour nous plaire toujours soyez toujours la même.
+ Sous les myrtes fleuris, dans les palais charmants,
+ Devenez-vous princesse, ou compagne de Flore,
+ Vous causez dans les cœurs de doux ravissements,
+ Un murmure s'élève, éclate, augmente encore,
+ Vous entendez partout les applaudissements.
+ Eh bien! croyez-les donc, ces cœurs que vous touchez
+ Sous les vrais ornements que votre art vous présente:
+ Vous n'êtes jamais plus charmante
+ Que lorsque vous vous ressemblez.
+ . . . . . . . . . . . .
+ Faut-il être tant volage?
+ Ai-je dit au doux plaisir,
+ Tu nous fuis, las! quel dommage!
+ Dès qu'on a pu te saisir.
+ Ce plaisir tant regrettable
+ Me répond: «Rends grâce aux dieux;
+ S'ils m'avaient fait plus durable,
+ Ils m'auraient gardé pour eux.»
+
+
+
+
+Mme DE TENCIN
+
+(CLAUDINE-ALEXANDRINE GUÉRIN)
+
+(1681-1749)
+
+
+Fut d'abord chanoinesse de Neuville. A Paris, son salon réunissait
+l'élite des écrivains et des savants[41].
+
+Elle a écrit plusieurs romans: _le Comte de Comminges_, _le Siège de
+Calais_, _les Malheurs de l'amour_ et un grand nombre de lettres.
+
+Elle disait un jour à Marmontel:
+
+ Malheur à qui attend tout de sa plume; rien de plus casuel. L'homme
+ qui fait des souliers est sûr de son salaire, l'homme qui fait un
+ livre ou une tragédie n'est jamais sûr de rien.
+
+Sa conduite fut des plus légères; nous ne nous occuperons pas de sa vie
+privée. Elle s'est avouée la mère de d'Alembert, que l'on avait trouvé
+abandonné sur les marches de l'église Saint-Roch peu de jours après sa
+naissance. Alors qu'il fut arrivé à une réputation universelle, elle
+essaya de revendiquer ses droits maternels qu'elle avait méconnus si
+longtemps; mais il lui répondit en lui montrant la paysanne qui l'avait
+élevé: «Ma mère, la voici, je ne connais qu'elle qui a pris soin de
+moi.» Cet épisode a été reproduit sur la toile par Jean Gigoux.
+
+ [41] La Harpe et Villemain en ont fait le plus grand éloge.
+
+
+
+
+Mme DE STAAL (NÉE DELAUNAY)
+
+(1693-1757)
+
+
+Mlle Delaunay fut lectrice de la duchesse du Maine; c'est elle qui
+ourdit la fameuse conspiration qui la fit enfermer à la Bastille avec
+ses maîtres. Elle n'est connue que par ses _Mémoires_ sur la cour, dont
+le style est aussi bon que peut l'être celui de mémoires de détails
+quotidiens, exacts et minimes.
+
+
+ MÉMOIRES
+
+ (Proposition de mariage de M. de Staal.)
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Mme la duchesse du Maine, craignant que je ne voulusse enfin rompre
+ les liens qui m'attachaient à elle, songea
+ à les redoubler. Elle combattit d'abord mes idées de retraite,
+ voulut en pénétrer toutes les raisons, me donna lieu d'alléguer
+ les embarras et les dégoûts où m'exposait sans cesse la situation
+ équivoque où j'étais auprès d'elle. Les distinctions qu'elle m'avait
+ accordées depuis que j'avais quitté le titre et les fonctions de
+ femme de chambre n'avaient pas des limites précises. Je ne savais
+ presque jamais si j'étais dedans ou dehors. Pour peu que je les
+ passasse, ou sans m'en apercevoir, ou par ordre de sa part, les mines
+ et les murmures de ses dames, attentives à la distance qui devait
+ être entre elles et moi, m'y faisaient désagréablement rentrer.
+ Je lui présentai ces inconvénients comme une excuse du parti que
+ je songeais à prendre: quoique ce n'en fussent pas les véritables
+ motifs, ils étaient plus propres à la frapper qu'aucun autre. Elle
+ me dit qu'il y avait moyen d'y remédier en me faisant épouser un
+ homme de condition qui me mettrait de niveau à toutes les dames de sa
+ cour; que les charges que possédait M. le duc du Maine le mettaient
+ à portée de faire la fortune de beaucoup de gens; qu'on trouverait
+ sans peine quelque officier sous les ordres de ce prince qui, pour
+ son avancement, entendrait à ce mariage; qu'elle allait chercher
+ quelqu'un propre à remplir ses vues à cet égard, et qui d'ailleurs me
+ conviendrait. Je crus que la découverte n'en serait pas facile. Loin
+ donc de m'opposer à la bonne volonté de Mme la duchesse du Maine, je
+ lui témoignai de la reconnaissance du soin qu'elle voulait prendre de
+ mon établissement.
+
+ Il s'en était présenté quelques-uns depuis que j'avais manqué M.
+ Dacier; mais les inconvénients que j'y avais remarqués m'avaient
+ empêchée de les accepter.
+
+ D'autres partis me furent offerts qui ne me convinrent point. L'un
+ était un homme assez riche, d'une condition médiocre, qui vivait à
+ Paris fort retiré et voulait une femme raisonnable pour lui tenir
+ compagnie. Il fallait conclure sans examen: je refusai.
+
+ Une dame de mes amies m'en proposa encore un autre. C'était un
+ gentilhomme d'environ cinquante ans, qui avait quitté depuis peu
+ le service, vivait en province dans une jolie terre, y habitait
+ une maison bien bâtie et bien meublée. Celui-là, je le vis chez la
+ personne qui m'en avait parlé. Il était d'une assez bonne figure et
+ d'un bon maintien; il ne me trouva pas si décrépite qu'il me croyait.
+ Content d'ailleurs du peu de bien que je possédais (car les amis que
+ j'avais perdus m'avaient laissé des marques de leur amitié), il dit à
+ son amie qu'il était prêt à conclure, pourvu que je n'eusse point de
+ répugnance à passer ma vie dans son château.
+
+ Je fis dire à l'homme dont il s'agissait qu'étant aussi attachée
+ que je l'étais à Mme la duchesse du Maine je ne pouvais me résoudre
+ à la quitter sans retour. Il répondit que, si je voulais conserver
+ d'autres liens que ceux que je prendrais avec lui, je ne pouvais lui
+ convenir. Cette réponse me persuada qu'il ne me convenait pas non
+ plus, et je rompis.
+
+ Mme la duchesse du Maine ne sut rien de tous ces projets avortés.
+ Cependant elle avait chargé Mme de
+ Surl..., femme d'un officier suisse de mes amies et fort attachée à
+ elle, de chercher quelqu'un dans le corps helvétique commandé par M.
+ le duc du Maine qui voulût prendre une femme sans naissance, ni bien,
+ ni beauté, ni jeunesse. A peine les treize cantons pouvaient suffire
+ à cette découverte. Aussi la dame y employa-t-elle un long temps,
+ et je ne pensais plus à sa mission, lorsqu'un jour, étant venue à
+ Sceaux, elle me dit: «Je crois avoir trouvé par hasard l'homme que
+ nous cherchions. Ne songeant qu'à me promener, j'ai accompagné M. de
+ Surl... chez un officier de sa nation qui demeure dans le voisinage
+ d'une campagne où j'étais. Là, j'ai trouvé une petite maison neuve
+ et propre, entourée de troupeaux de vaches et de moutons. Le maître
+ du logis (M. de Staal), qui n'est pas jeune, m'a plu par une
+ physionomie avantageuse. C'est un homme de condition, veuf, qui vit
+ dans cette retraite avec deux de ses filles. Elles paraissent douces
+ et raisonnables et tout occupées des soins de leur ménage. Il est peu
+ avancé, quoiqu'il serve depuis longtemps et qu'il ait bien fait son
+ devoir, parce qu'il s'est tenu à l'écart; mais, ajouta-t-elle, j'ai
+ pensé qu'une protection qui le ferait valoir, sans qu'il s'en donnât
+ la peine, lui serait fort agréable.»...
+
+
+
+
+Mme DE GRAFFIGNY
+
+(FRANÇOISE D'ISSEMBOURG D'HAPPONCOURT)
+
+(1695-1758)
+
+
+Mariée à un chambellan de la cour de Lorraine grossier et cruel,
+elle fut forcée de se séparer de son mari et vécut dans des embarras
+pécuniaires des plus pénibles, auxquels vinrent s'ajouter des critiques
+acerbes dont elle fut le but, en dépit des relations d'amitié qu'elle
+entretint avec Voltaire et Mme du Châtelet. Pendant son séjour à
+Ferney, elle écrivit des lettres très curieuses sur la vie intime de
+ses hôtes, lettres qui furent publiées longtemps après sa mort.
+
+Elle publia les _Lettres péruviennes_, roman dans lequel on trouve,
+selon Palissot, des sentiments, de la passion, mais plus ordinairement
+
+ Une métaphysique où le jargon domine,
+ Souvent imperceptible à force d'être fine.
+
+Ces _Lettres péruviennes_ furent son début littéraire. Elle avait
+cinquante-deux ans. Elle eut un grand succès au théâtre avec _Cénie_,
+et un grand revers qui l'accabla profondément avec _la Fille
+d'Anatide_. Sainte-Beuve l'accuse de _cailletages_; elle-même ne
+disait-elle pas:
+
+ Cailleter, oh! c'est une douce chose.
+
+
+ LETTRES PÉRUVIENNES
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Quoique l'astronomie fût une des principales connaissances des
+ Péruviens, ils s'effrayaient des prodiges, ainsi que bien d'autres
+ peuples. Trois cercles qu'on avait aperçus autour de la lune, et
+ surtout quelques comètes,
+ avaient répandu la terreur parmi eux; une aigle poursuivie par
+ d'autres oiseaux, la mer sortie de ses bornes, tout enfin rendait
+ l'oracle aussi infaillible que funeste. Le fils aîné du septième des
+ Incas, dont le nom annonçait dans la langue péruvienne la fatalité de
+ son époque, avait vu autrefois une figure fort différente de celle
+ des Péruviens: une barbe longue, une robe qui couvrait le sceptre
+ jusqu'aux pieds, un animal qu'il menait en laisse, tout cela avait
+ effrayé le jeune prince, à qui le fantôme avait dit qu'il était le
+ fils du soleil et qu'il s'appelait Viracocha. Cette fable ridicule
+ s'était malheureusement conservée parmi les Péruviens, et, dès qu'ils
+ virent les Espagnols avec de grandes barbes, les jambes couvertes,
+ et montés sur des animaux dont ils n'avaient jamais connu l'espèce,
+ ils crurent voir en eux les fils de ce Viracocha qui s'était dit fils
+ du soleil, et c'est de là que l'usurpateur se fit donner, par les
+ ambassadeurs qu'il leur envoya, le titre de descendant du dieu qu'ils
+ adoraient. Tout fléchit devant eux: le peuple est partout le même.
+ Les Espagnols furent connus presque généralement pour des dieux,
+ dont on ne parvint point à calmer les fureurs par les dons les plus
+ considérables et par les hommages les plus humiliants.
+
+ Les Péruviens s'étant aperçus que les chevaux des Espagnols
+ mâchaient leurs freins, s'imaginèrent que ces monstres domptés, qui
+ partageaient leur respect et peut-être leur culte, se nourrissaient
+ de métaux; ils allaient leur chercher tout l'or et l'argent qu'ils
+ possédaient et les entouraient chaque jour de ces offrandes. On se
+ borne à ce trait pour peindre la crédulité des habitants du Pérou et
+ la facilité que trouvèrent les Espagnols à les séduire.
+
+
+
+
+Mme DU DEFFAND
+
+(MARIE DE VICHY-CHAMBON)
+
+(1697-1780)
+
+
+Mme du Deffand fut une des femmes «à salon» les plus réputées du XVIIIe
+siècle; devenue aveugle à cinquante-six ans, elle commença la série de
+ses réceptions à la communauté Saint-Joseph de la rue Saint-Dominique,
+qui furent aussi célèbres que celles qui devaient avoir lieu cinquante
+ans plus tard à l'Abbaye-au-Bois avec Mme Récamier. Parmi les assidus,
+on cite Voltaire, le président Hénault, d'Alembert, Boufflers,
+Beauffremont, Montesquieu, Walpole. Les chroniques du temps nous
+la représentent une coquette froide et sans cœur. Son esprit était
+mordant. Elle ne fut pas aimée. Elle fut cruellement punie par Mlle
+de Lespinasse, sa lectrice, qui, par les charmes de sa conversation,
+attira à elle tous les amis de la marquise, dont, quand celle-ci la
+congédia, le salon fut déserté. Quoique connue pour être sceptique,
+elle tint à mourir comme elle avait vécu, en esprit fort qui ménage
+les convenances. Elle accepta l'assistance du curé de Saint-Sulpice,
+mais en lui posant ses conditions: «Monsieur le curé, vous serez fort
+content de moi, mais faites-moi grâce de trois choses: ni questions, ni
+raisons, ni sermons.»
+
+Elle n'a pas écrit d'ouvrages; on a seulement édité des lettres d'elle
+après sa mort, où elle se montre fort spirituelle et philosophe sans
+trop dissimuler l'amertume et l'aigreur de ses sentiments, surtout
+dans celles à Voltaire. Elle découvrit cependant, mais en regardant un
+peu tard dans son cœur, qu'elle éprouvait une véritable affection pour
+Horace Walpole.
+
+
+ LES DEUX AGES DE L'HOMME
+
+ Il est un âge heureux, mais qu'on perd sans retour,
+ Où la faible jeunesse entraîne sur ses traces
+ Le plaisir vif avec l'amour
+ Et les désirs avec les grâces.
+
+ Il est un âge affreux, sombre et froide saison,
+ Où l'homme encor s'égare et prend dans sa tristesse
+ Son impuissance pour sa sagesse
+ Et ses craintes pour la raison.
+
+[Illustration]
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Je lis l'histoire, parce qu'il faut savoir les faits jusqu'à un
+ certain point, et puis parce qu'elle fait connaître les hommes; c'est
+ la seule science qui excite ma curiosité,
+ parce qu'on ne saurait se passer de vivre avec eux. (_Lettre à
+ Voltaire._)
+
+ [Illustration]
+
+ Toutes les conditions, toutes les espèces me paraissent également
+ malheureuses; le fâcheux, c'est d'être né, et l'on peut pourtant dire
+ de ce malheur-là que le remède est pire que le mal. (_Idem._)
+
+ [Illustration]
+
+ Ne parlons plus de bonheur, c'est la pierre philosophale qui ruine
+ ceux qui la cherchent. On ne se rend point heureux par système; il
+ n'y a de bonnes recettes pour le trouver que de prendre le temps
+ comme il vient et les gens comme ils sont. J'ajouterai être bien avec
+ soi-même. (_Idem._)
+
+
+
+
+Mlle DE LESPINASSE (JULIE-JEANNE)
+
+(1732-1776)
+
+
+Demoiselle de compagnie, à vingt-deux ans, de Mme du Deffand, nous nous
+permettons d'intervertir l'ordre chronologique pour la placer aussitôt
+après cette dernière; elle était arrivée à tellement dominer chez sa
+maîtresse que celle-ci la congédia. Mlle de Lespinasse alla alors
+habiter au coin de la rue de Bellechasse et de la rue Saint-Dominique,
+où la suivirent les beaux esprits qu'elle avait connus chez la marquise
+du Deffand, au salon de laquelle elle fit en quelque sorte concurrence.
+Elle était jeune, elle eut le dessus. «Nulle part, a dit Marmontel, la
+conversation n'était plus vive, plus brillante, mieux réglée.» Elle n'a
+laissé que des lettres, dont un grand nombre à d'Alembert et à M. de
+Guibert.
+
+ Le malheur a du moins cela de bon qu'il corrige de toutes ces petites
+ passions qui agitent les gens oisifs et corrompus. (_Lettre à M. de
+ Guibert._)
+
+
+ Le bonheur n'est pas dans les grandes richesses. Où donc est-il?
+ Chez quelques érudits bien connus et bien solitaires; chez de bons
+ artisans bien occupés d'un travail lucratif et peu pénible; chez de
+ bons fermiers qui ont de nombreuses familles, bien agissants, et qui
+ vivent dans une aisance honnête. Tout le reste de la terre fourmille
+ de sots, de stupides ou de fous. (_Idem._)
+
+
+
+
+Mme GEOFFRIN
+
+(1699-1777)
+
+
+Mme Geoffrin, née Thérèse Rodet, n'est qu'un Mécène littéraire; elle
+aurait pu jouer un rôle plus actif, les quelques lettres et pensées
+que l'on a d'elle le prouvent. Petite bourgeoise, elle épousa, à
+quinze ans, M. Geoffrin, caissier dans la manufacture de glaces
+de Saint-Gobain, qui lui laissa non une grande richesse, mais une
+fortune suffisante pour qu'avec cet ordre et cette économie, qu'elle
+appelait «une source d'indépendance et de libéralités», elle pût
+tenir une maison qui fût la plus recherchée de Paris. Elle fut avant
+tout maîtresse de maison parfaite. Elle donnait à dîner deux fois
+par semaine; simple dans sa toilette, mais tenant à ce que ses amis
+vécussent confortablement chez elle. Bonne et sincère, elle se rendait
+utile à tout le monde. Elle le fut surtout pour le jeune prince
+Poniatowski, qui ne l'oublia pas quand il devint roi de Pologne.
+
+Il lui écrivit alors: _Maman, votre fils est roi._ Elle dut aller peu
+de temps après visiter «son fils roi», qui lui fit la surprise de
+lui rendre à quatre cents lieues de Paris son appartement de la rue
+Saint-Honoré.
+
+«Mettant un prix infini à son commerce avec les grands, Mme Geoffrin
+ne les voyait pas beaucoup chez eux, s'y trouvant assez mal à l'aise;
+mais elle leur donnait le désir de venir chez elle, par une coquetterie
+imperceptiblement flatteuse, les recevant ensuite avec un air aisé,
+naturel, demi-respectueux et demi-familier..., toujours sur les limites
+des bienséances, qu'elle ne passait jamais.» (MARMONTEL.)
+
+
+ LETTRE AU ROI DE POLOGNE
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ _En arrivant chez moi, j'ai repris mon genre de vie, et ce genre de
+ vie me conduira jusqu'à soixante-dix ans, qui
+ seront accomplis dans deux ans. Pour lors, je commencerai à
+ rompre tous les attachements de mon cœur, et puis je le fermerai
+ hermétiquement, de façon qu'il n'y puisse plus rien entrer. Je
+ veux que ma mort physique soit aussi douce qu'il soit possible,
+ et pour cela il ne faut point avoir de déchirures à faire, et je
+ n'en puis avoir que par mon cœur. Ma petite philosophie m'a fait
+ donner à toutes les choses qui m'entourent leur juste valeur, et je
+ les quitterai sans regret. Je vois l'époque de ma mort morale très
+ gaiement..._
+
+
+ PENSÉES
+
+ --Il faut, pour avoir des amis et se rendre bonne à quelque chose en
+ ce monde, _beaucoup donner et beaucoup pardonner_.
+
+ --Faites en sorte, si vous ouvrez un avis, que celui qui vous écoute
+ croie l'avoir lui-même donné.
+
+ --Ne demandez guère de conseils, de peur qu'on ne vous sache mauvais
+ gré de ne les avoir point suivis.
+
+
+
+
+MARQUISE DU CHATELET
+
+(1706-1749)
+
+
+Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Breteuil, mariée au marquis du
+Châtelet, fort jeune, réunit les plus brillantes qualités.
+
+Belle à ravir, jeune, opulente, elle se donne aux études les plus
+abstraites sans cesser d'être aimable femme.
+
+Elle fut amie de Voltaire et de Saint-Lambert; c'est dans le château
+de Cirey, en Lorraine, chez Mme du Châtelet, que Voltaire écrivit
+ses principaux ouvrages: _Mahomet_, _Alzire_, _Mérope_, _Histoire de
+Charles XII_, _le Siècle de Louis XIV_.
+
+Elle étudia les mathématiques transcendantes et la physique générale,
+commenta Leibnitz et Newton dans ce temps où les écrits de ces grands
+philosophes n'étaient encore connus que d'un petit nombre de savants.
+En 1738, elle concourut pour le prix de l'Académie des sciences sur le
+sujet _de déterminer la nature du feu_; elle ne manqua le prix que de
+quelques voix.
+
+On a dit que Voltaire, par ses louanges, avait fait sa réputation.
+C'est possible qu'il ait contribué à celle-ci; mais, comme preuve de
+son mérite réel, ses livres sont là.
+
+La toilette l'occupait comme une jeune fille. Elle dit:
+
+ Je ris plus que personne aux marionnettes, et j'avoue qu'une
+ boîte, une porcelaine, un meuble nouveau, sont pour moi une vraie
+ jouissance. (_Recherche du bonheur._)
+
+«Née avec une éloquence singulière, a dit Voltaire, elle ne déployait
+cette éloquence que lorsqu'elle avait des objets dignes d'elle. Les
+lettres où il ne s'agissait que de montrer de l'esprit, ces petites
+finesses, ces tours délicats que l'on donne à des pensées ordinaires,
+n'entraient pas dans l'immensité de ses talents. Elle eût plutôt écrit
+comme Pascal et Nicole que comme Mme de Sévigné...
+
+«Jamais personne ne fut si savante, et jamais personne ne mérita moins
+qu'on dît d'elle: «C'est une femme savante.»
+
+Elle a laissé:
+
+Les _Institutions de physique_ (1738), avec l'analyse sur la
+_Philosophie de Leibnitz_, ajoutée à la fin de l'édition d'Amsterdam de
+1742.
+
+_Dispute célèbre avec Mairan_ (1740), sur l'une des questions alors les
+plus difficiles de la physique générale, sur les _forces vives_ (1745);
+_Traduction des principes de Newton_; _Recherche du bonheur_, petit
+opuscule de pensées.
+
+
+ INSTITUTIONS DE PHYSIQUE
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Je ne vous ferai point ici l'histoire des révolutions que la physique
+ a éprouvées; il faudrait, pour les rapporter toutes, faire un gros
+ livre. Je me propose de vous faire connaître _moins ce qu'on a pensé
+ que ce qu'il faut savoir_.
+
+ Jusqu'au dernier siècle, les sciences ont été un secret impénétrable
+ auquel les prétendus savants étaient seuls initiés; c'était une
+ espèce de cabale dont le chiffre consistait en des mots barbares qui
+ semblaient inventés pour obscurcir l'esprit, pour le rebuter.
+
+ Descartes parut dans cette nuit profonde comme un astre qui venait
+ éclairer l'univers. La révolution que ce
+ grand homme a causée dans les sciences est sûrement plus utile et est
+ peut-être plus mémorable que celle des plus grands empires, et l'on
+ peut dire que c'est à Descartes que la raison humaine doit le plus:
+ car il est plus aisé de trouver la vérité, quand on est une fois sur
+ ses traces, que de quitter celles de l'erreur. La Géométrie de ce
+ grand homme, sa Dioptrique, sa Méthode, sont des chefs-d'œuvre de
+ sagacité qui rendront son nom immortel, et s'il s'est trompé sur ces
+ quelques points de physique, c'est qu'il était homme, et qu'il n'est
+ pas donné à un seul homme ni à un seul siècle de tout connaître.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+ RÉFLEXIONS SUR LE BONHEUR
+
+ Je dis qu'on ne peut être heureux et vicieux, et la démonstration
+ de cet axiome est dans le cœur de tous les hommes. Je soutiens même
+ aux plus scélérats qu'il n'y en a aucun à qui les reproches de sa
+ conscience, c'est-à-dire de son sentiment intérieur, le mépris qu'il
+ sent qu'il mérite et qu'il éprouve dès qu'on le connaît, ne tienne
+ lieu de supplice. Je n'entends pas par scélérats les voleurs, les
+ assassins, les empoisonneurs. Ils ne peuvent se trouver dans la
+ classe des gens pour qui j'écris. Mais je donne ce nom aux gens faux
+ et perfides, aux calomniateurs, aux délateurs, aux ingrats, enfin à
+ tous ceux qui sont atteints des vices contre lesquels les lois n'ont
+ point sévi, mais contre lesquels celles des mœurs et de la société
+ ont porté des arrêts d'autant plus terribles qu'ils sont toujours
+ exécutés.
+
+ Je maintiens donc qu'il n'y a personne sur la terre qui puisse sentir
+ qu'on le méprise sans être au désespoir; le mépris public, cette
+ animadversion des gens de bien, est un supplice plus cruel que tous
+ ceux que le lieutenant criminel pourrait infliger, parce qu'il dure
+ plus longtemps et que l'espérance ne l'accompagne jamais.
+
+
+
+
+Mme DU BOCCAGE (MARIE-ANNE LE PAGE)
+
+(1710-1802)
+
+
+Poète et prosateur, restée veuve jeune et fort belle, Mme du Boccage
+eut un salon des plus remarquables au XVIIIe siècle, quoique sa
+modestie lui fît fuir la publicité. Fontenelle et Voltaire étaient des
+assidus. Elle était d'ailleurs fort jolie, et, sous son portrait, fut
+écrit avec vérité:
+
+ _Forma Venus, arte Minerva._
+
+Elle débuta par un succès: son premier ouvrage obtint, en 1746,
+le premier prix de poésie à l'Académie de Rouen. Elle a publié
+successivement des traductions du _Paradis perdu_, de Milton, et de
+_la Mort d'Abel_; puis un grand poème intitulé _la Columbiade_, et des
+_Lettres_ sur l'Angleterre, la Hollande, l'Italie; elle fit représenter
+au théâtre une comédie intitulée _les Amazones_. L'Académie d'Italie et
+d'autres Académies étrangères l'accueillirent avec enthousiasme. Elle
+est morte à quatre-vingt-huit ans; comme toutes les personnalités qui
+vivent trop âgées, elle s'est survécu et n'a pas laissé le souvenir de
+celles qui meurent en plein fracas de renommée.
+
+
+ PARADIS PERDU
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Dans les champs où l'Euphrate, éloigné de sa source,
+ Abandonne le Tigre et le joint dans sa course,
+ Se présentent d'Éden les jardins enchantés.
+ Là d'un premier printemps tout offre les beautés:
+ Des cèdres, des palmiers élevés jusqu'aux nues,
+ De ce séjour charmant forment les avenues.
+ Sur l'or et les saphirs serpentent les ruisseaux,
+ Et dans les prés naissants bondissent les troupeaux.
+ Aux approches du loup, l'agneau paraît sans crainte;
+ Le tigre est sans fureur et le renard sans feinte.
+ Les arbres sont chargés et de fruits et de fleurs,
+ De l'iris leur mélange imite les couleurs.
+ Tel est l'heureux empire où vit dans l'innocence
+ Le premier des humains au sein de l'abondance;
+ Chaque pas le conduit à de nouveaux plaisirs;
+ L'air pur n'est agité que par les doux zéphyrs:
+ Ils embaument les airs, et leurs ailes légères
+ Y portent les parfums des terres étrangères.
+
+
+ LETTRE
+
+ A La Haye, le 20 juin 1750.
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ _Tout périt, tout passe._
+
+ _Cette patrie de Van Dyk et de Rubens, qui possède encore un fameux
+ peintre camaïeu nommé Smitt, est à présent moins féconde en bons
+ artistes. Le commerce y languit depuis que celui d'Amsterdam et
+ de Rotterdam prospère. Nous gagnâmes cette dernière ville par le
+ Mordick, où nous laissâmes notre voiture, pour nous mettre dans une
+ barque dont le conducteur est la meilleure figure à peindre en Caron
+ qu'on puisse trouver. Le vent était fort. Pour nous rassurer, il ne
+ manqua pas de nous conter le malheur du prince d'Orange, noyé en 1711
+ sur cette petite mer, où nous étions cependant bien mieux que dans
+ l'affreux chariot de poste qui nous roula jusqu'à la Meuse..._
+
+ _Rotterdam est riche, bien peuplé, bien bâti, coupé de larges
+ canaux rafraîchis des eaux de la Meuse, qui porte les plus grands
+ vaisseaux jusqu'au sein de la ville. Le mélange des mâts, des arbres
+ qui bordent les canaux, des clochers, des belvédères, nous surprit
+ agréablement..._
+
+ _En quittant Rotterdam, nous passâmes à Delftâ, où résonnait dans
+ l'air un carillon de mille cloches à l'unisson. Nous y vîmes le
+ monument magnifique élevé à la mémoire du prince d'Orange, assassiné
+ à Delftâ. Le sculpteur a représenté à ses pieds un chien mort de
+ douleur de sa perte. Que de leçons les attributs qui décorent ces
+ monuments du néant des grandeurs humaines donnent à l'homme qui
+ pense!_
+
+ _Ce matin, nous avons fait deux lieues pour Ryswick, château fameux
+ par la paix de 1697, et nous partons ce soir pour Amsterdam, d'où
+ je vous écrirai s'il m'est possible; les routes, les amusements, me
+ laissent à peine le temps de poser le pied à terre._
+
+ Moi, dont l'âme semble créée
+ Pour chérir la paix qui me fuit,
+ Je vis agitée, entourée;
+ Vous, dont l'esprit plaît et séduit,
+ Vous, que les grâces ont parée
+ De ce charme que chacun suit,
+ Souvent dans vos champs retirée,
+ Vous vivez sans joie et sans bruit.
+ . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . .
+ Des destins divers sont nos guides;
+ Si les monts, les torrents rapides
+ Offrent des dangers, des terreurs,
+ Au pied de cent rochers arides,
+ Le vert des prés, l'émail des fleurs,
+ Enchantent l'œil des voyageurs;
+ Mais qui traverse dans la plaine
+ Des chemins sûrs et peu riants
+ A moins de plaisir, moins de peine:
+ Tel est le sort qui nous entraîne!
+ Un nombre égal d'heureux moments,
+ D'ennui, d'espoir, d'amour, de haine,
+ Des mortels partage les ans!
+
+ _Enfin cette vie n'est qu'un court pèlerinage. Je vous traduis à ce
+ sujet une fable qui m'a paru bonne ce matin dans le Spectateur: «Un
+ derviche, voyageant en Perse, arrive à la capitale; et, dans l'idée
+ que les grands du pays épuisent souvent leurs trésors pour bâtir et
+ fonder des caravansérails, il prend le palais du roi pour une de
+ ces magnifiques auberges. D'un esprit distrait, il en traverse la
+ première et la seconde cour, monte les galeries, y pose sa valise
+ et s'en fait un chevet. Un des gardes l'aperçoit, l'instruit du
+ lieu qu'il profane et veut à l'instant l'en chasser. Pendant le
+ débat le monarque passe, sourit de la méprise du voyageur, et lui
+ demande comment il peut prendre la demeure d'un souverain pour une
+ hôtellerie. «Sire, dit humblement le derviche, j'ose vous faire une
+ question: quels étaient les maîtres de ces beaux lieux avant Votre
+ Majesté?--Mon père, mon aïeul, et tour à tour tous mes ancêtres, lui
+ répond le roi.--Et après vous, ajouta le derviche, à qui ces toits
+ immenses sont-ils destinés?--Au prince, mon fils, sans doute, s'écrie
+ le monarque étonné.--Ah! Sire, reprit le pèlerin, une maison qui
+ change si souvent d'hôte a le beau nom d'un palais, mais n'est, en
+ effet, qu'un vrai caravansérail.»_
+
+
+
+
+Mme DE BEAUMONT (MARIE LE PRINCE)
+
+(1711-1780)
+
+
+Née à Rouen, elle est l'auteur du _Magasin des enfants_ et de la
+suite, dite _Magasin des adolescentes_, ouvrage par dialogues qui fit
+le bonheur de nos mères dans un temps où les livres pour les enfants
+étaient excessivement rares. Celui-là était un traité de morale
+récréatif et instructif. Il a été réédité encore en 1850. Son succès a
+donc duré près de cent ans. Quel est le livre, aujourd'hui, qui peut se
+vanter d'être réédité dans un siècle? et surtout de valoir autant?
+
+Cet ouvrage ferait plus encore aujourd'hui pour l'éducation des enfants
+que tous les Verne et les Hetzel parus et à paraître. Mme de Beaumont,
+longtemps institutrice en Angleterre, écrivit d'abord son livre en
+anglais, de là certains termes qui font croire à une traduction. C'est
+un dialogue entre une institutrice et ses élèves, lesquelles amènent
+des amies de tout âge. Non seulement les jeunes filles répètent leurs
+leçons de géographie, d'histoire, etc., mais elles causent avec leur
+institutrice un peu sur tout. C'est un véritable cours pédagogique qui
+est fait en causeries.
+
+
+ AVERTISSEMENT DU SECOND VOLUME
+
+ Le bon accueil qu'on a fait au _Magasin des enfants_, tant à Londres
+ que dans les pays étrangers, m'a déterminée à donner celui des
+ _Adolescentes_.
+
+ De toutes les années de la vie, les plus dangereuses commencent à
+ quatorze et quinze ans. C'est à cet âge qu'une jeune personne entre
+ dans le monde, où elle prend, pour ainsi dire, une nouvelle manière
+ d'exister. Toutes
+ ses passions, contraires dans l'enfance, cherchent alors à se
+ développer, à s'autoriser par l'exemple des nouveaux personnages
+ avec lesquels elle commence à figurer. En lui supposant la meilleure
+ éducation, il est à craindre que les impressions n'en soient effacées
+ par celles que font les maximes dangereuses et corrompues qu'elle
+ entend alors. Que ne doit-on pas craindre pour celle qui n'apporte
+ dans ce pays, si nouveau pour elle, que des passions indomptées ou
+ flattées, une ignorance totale, des préjugés puérils, pour ne rien
+ dire de pis? Sa perte devient inévitable.
+
+ On est surpris de voir augmenter tous les jours le nombre des femmes
+ méprisables; un peu de réflexion, et l'on s'étonnera plus sensément
+ de ce qu'on en trouve encore un si grand nombre de vertueuses.
+
+ N'écoutons point l'amour-propre dans l'éternel panégyrique qu'il
+ nous fait de nous-mêmes. Jetons les yeux sur notre cœur, et avouons
+ de bonne foi que nous trouvons en nous le germe de tous les vices,
+ l'estime de tous les faux biens, la haine de la contrainte, l'amour
+ de la liberté, qui touche à celui du libertinage. C'est avec toutes
+ ces dispositions aux maladies mortelles de l'âme que nous nous
+ jetons sans précaution au milieu d'un air pestiféré sans le moindre
+ préservatif. Faut-il s'étonner des chutes fréquentes qui frappent et
+ effrayent le spectateur.
+
+ La vertu peut seule diminuer les maux inévitables de cette vie. Voilà
+ ce que la plus grande partie des gouvernantes sont incapables de
+ faire. Les mères le sont-elles davantage, elles qui devraient sur
+ cela donner le ton aux
+ gouvernantes? Il y en a un grand nombre qui sont aussi ignorantes que
+ ces dernières, beaucoup plus dissipées, et qui ont moins de mœurs.
+ Leurs exemples font une contradiction perpétuelle avec leurs maximes.
+ Celle-ci, par une sévérité outrée, ferme le cœur de ses filles, qui,
+ réduites à la confiance d'une amie ou d'une domestique, font autant
+ de chutes que de pas. Celle-là, par une mollesse dangereuse, craint
+ d'altérer leur santé en les contredisant, et choisit de laisser aller
+ les choses comme elles peuvent, plutôt que de s'assujettir à la
+ contrainte des moyens qui peuvent conduire au juste milieu entre la
+ dureté et la faiblesse.
+
+[Illustration]
+
+
+ UNE LEÇON
+
+ MISS BELOTTE.
+
+ Je suis bien fâchée de ne vous avoir pas connue plus tôt,
+ Mademoiselle; je sens que je suis d'une telle ignorance, que j'en
+ suis toute honteuse. Je veux réparer le temps perdu, et m'instruire
+ de mille choses toutes simples que je n'entends pas.
+
+ MADEMOISELLE BONNE.
+
+ Outre qu'il est honteux d'être ignorantes, il y a encore une grande
+ raison qui doit vous faire chercher à être instruites. Vous serez
+ toutes mariées, Mesdames, et vous épouserez des hommes qui auront
+ beaucoup étudié, voyagé, et qui devront être savants. Si vous ne
+ savez parler que de vos coiffures, et que vous ayez un mari qui ait
+ profité de son éducation, il s'ennuiera avec vous,
+ il cherchera d'autre compagnie, parce qu'il ne connaîtra rien à votre
+ conversation; au lieu que, si vous êtes instruites, vous lui ferez
+ aimer sa maison, et il sera charmé de s'entretenir avec vous...
+
+ MISS MOLLY.
+
+ Je vous avoue, ma bonne, que j'ai le défaut de rire des vieilles
+ gens. La nourrice de maman vient nous voir quelquefois; comme cette
+ bonne femme n'a plus de dents, cela la fait parler d'une manière si
+ singulière que je ris comme une folle quand elle est partie; je suis
+ venue à bout de la contrefaire si bien que cela fait rire aussi tous
+ les domestiques de la maison.
+
+ MADEMOISELLE BONNE.
+
+ Le bel emploi pour une fille de qualité de faire le singe devant des
+ servantes et des valets! Comment voulez-vous qu'ils vous respectent,
+ après vous avoir vu faire de telles bassesses? Apprenez qu'il n'y
+ a rien de si bas que de se moquer des vieilles gens, ou de ceux
+ affligés de quelque défaut naturel. Les premiers méritent du respect,
+ les seconds de la compassion. Je vous avoue, ma chère, que je serais
+ bien fâchée si vous ne vous corrigiez pas de ce défaut; il annonce
+ ordinairement un cœur méchant et malin. Lady Spirituelle, dites à ces
+ dames comment on en agissait à Sparte avec les vieillards.
+
+ LADY SPIRITUELLE.
+
+ La république de Sparte passait pour avoir les meilleures et les plus
+ sages lois. Je ne pense pas comme cela, Mesdames, car je trouve la
+ plus grande partie de ces lois ridicules et mauvaises; mais j'aime
+ beaucoup celles que les
+ Spartiates suivaient à l'égard des vieillards. Il n'était pas permis
+ aux jeunes gens de s'asseoir en leur présence; et quand ils venaient
+ dans les assemblées publiques, on leur cédait les meilleures places.
+
+ Les Athéniens n'avaient pas les mêmes attentions. Un jour qu'il y
+ avait à Athènes des ambassadeurs de Sparte, ils furent scandalisés
+ de voir dans la foule de pauvres vieillards qui étaient poussés
+ sans pouvoir trouver une bonne place pour voir le spectacle. Les
+ ambassadeurs, qu'on avait mis dans la place d'honneur, ne purent
+ souffrir cela; et, s'étant levés, ils forcèrent ces vieillards à
+ s'asseoir en leur place, et donnèrent par là une bonne leçon aux
+ Athéniens.
+
+ LADY VIOLENTE.
+
+ Je suis bien fâchée quand j'entends raconter quelque sottise des
+ Athéniens; je suis comme lady Spirituelle, je les aime beaucoup plus
+ que les Lacédémoniens, dont je trouve les lois barbares.
+
+ MADEMOISELLE BONNE.
+
+ Vous êtes bien hardies, Mesdames, d'oser blâmer les lois des
+ Lacédémoniens, que les plus grands hommes admirent. Il me prend envie
+ de vous demander pourquoi vous aimez les Athéniens, et pourquoi vous
+ haïssez les Lacédémoniens: car il ne faut jamais aimer ou haïr par
+ caprice, et sans pouvoir donner de bonnes raisons de son amour ou de
+ sa haine.
+
+ LADY VIOLENTE.
+
+ Mon amour et ma haine sont fondés sur de bonnes raisons. Je hais les
+ Lacédémoniens, parce qu'ils étaient
+ cruels, qu'ils voulaient toujours rester ignorants, et que leurs
+ femmes n'avaient point de modestie. J'aime les Athéniens, parce
+ qu'ils étaient savants, qu'ils punissaient l'oisiveté, l'ingratitude.
+ Il est vrai qu'ils avaient de grands défauts; mais pourtant j'aime
+ mieux les défauts des Athéniens que les vertus des Lacédémoniens.
+ Permettez-moi de dire à ces dames comment on traitait les enfants à
+ Sparte.
+
+ MADEMOISELLE BONNE.
+
+ J'y consens de bon cœur; mais souvenez-vous qu'en nous faisant
+ remarquer les défauts des Lacédémoniens, la justice demande que vous
+ disiez quelque chose de leurs vertus.
+
+ LADY SPIRITUELLE.
+
+ Je ne leur trouve pas de vertus, je vous assure.
+
+ MADEMOISELLE BONNE.
+
+ Comment pouvez-vous dire cela, ma chère? la grande obéissance
+ qu'ils avaient pour les lois n'était-elle pas une vertu?
+
+ LADY SPIRITUELLE.
+
+ Non, en vérité, ma chère Bonne; je vous demande pardon de n'être pas
+ de votre sentiment, mais vous voulez que nous vous disions toujours
+ la vérité, et je mentirais si je disais que je trouve cela une vertu.
+ Tenez, ma Bonne, je dois vous obéir: mais si vous me disiez de tuer
+ lady Mary, mon obéissance serait-elle une vertu? Obéir à de mauvaises
+ lois, n'est-ce pas être bien méchant?
+
+ LADY VIOLENTE.
+
+ Voilà justement ce que je pense: par exemple, une des lois de Sparte
+ était d'accoutumer les enfants à mépriser la douleur: cela est fort
+ bien; mais pour leur faire prendre cette bonne habitude, il y avait
+ certains jours de fête où on les menait dans les temples pour les
+ fouetter jusqu'au sang, sans qu'ils eussent fait aucune faute: encore
+ il ne fallait pas pleurer. Un enfant qui aurait pleuré aurait perdu
+ sa réputation; aussi est-il arrivé plusieurs fois que ces malheureux
+ enfants sont morts sous les coups sans jeter une larme; et, ce qu'il
+ y a de plus abominable, c'est que les pères et les mères étaient là:
+ ils voyaient tranquillement déchirer leurs pauvres enfants et les
+ exhortaient à souffrir sans se plaindre.
+
+ MADEMOISELLE BONNE.
+
+ Voilà une raison sans réplique, et un motif légitime pour les jeunes
+ dames de haïr les Lacédémoniens. J'avoue aussi que je n'ai rien à
+ répliquer à lady Spirituelle. Pour que l'obéissance aux lois soit une
+ vertu, il faut que ces lois soient bonnes; si elles sont mauvaises,
+ plus on est exact à les observer, plus on est méchant.
+
+ MISS BELOTTE.
+
+ Pour moi, je n'y fais pas tant de façons: d'abord que les choses me
+ plaisent, je les crois bonnes; si elles me déplaisent, je dis d'abord
+ qu'elles ne valent rien.
+
+ MADEMOISELLE BONNE.
+
+ C'est le moyen de juger tout de travers. J'espère que vous n'agirez
+ pas ainsi à l'avenir. Vous avez beaucoup d'esprit, ma chère, et même
+ un esprit supérieur: il n'est
+ question que de mettre de la justesse dans cet esprit-là, et, si
+ vous voulez m'aider, nous y travaillerons; je suis sûre que nous
+ y réussirons. Lady Violente, vous m'avez dit que les Athéniens
+ punissaient l'ingratitude; il me semble que je vous ai donné, il y a
+ deux ans, une fort jolie histoire à ce sujet; voudriez-vous nous la
+ raconter?
+
+ LADY VIOLENTE.
+
+ Oui, ma Bonne, je m'en souviens fort bien. Il y avait dans la ville
+ d'Athènes des juges qui étaient chargés de punir les ingrats;
+ mais c'était une chose si rare qu'ils n'avaient rien à faire. Ils
+ s'ennuyèrent d'aller tous les jours à leur tribunal sans y trouver
+ personne et mirent une cloche à la porte de leur maison, afin qu'on
+ la pût sonner quand on aurait besoin d'eux. On fut si longtemps
+ sans sonner cette cloche que l'herbe qui croissait à la muraille
+ s'entortilla avec la corde. Dans ce temps-là il y avait dans la ville
+ un homme qui, voyant que son cheval était devenu si vieux qu'il ne
+ pouvait plus travailler, ne voulut pas le nourrir à rien faire et le
+ mit hors de son écurie. Ce pauvre cheval marchait tristement dans la
+ rue, comme s'il eût deviné qu'il était en danger de mourir de faim.
+ Il passa par hasard proche de la maison des juges dont j'ai parlé,
+ et, voyant de l'herbe à la muraille, il s'éleva sur le bout de ses
+ pieds pour tâcher de l'attraper: il eut beau faire, il ne prit que la
+ corde, ce qui fit sonner la cloche plusieurs fois. Les juges vinrent
+ aussitôt pour voir ce qu'on leur voulait, et, voyant que c'était un
+ cheval qui sonnait la cloche, ils demandèrent à qui il appartenait.
+ Quelques-uns des voisins leur dirent qu'il n'appartenait plus à
+ personne, et que son maître lui avait donné son congé parce qu'il ne
+ pouvait plus travailler. «Vraiment, dirent les juges, cette affaire
+ nous regarde; c'est une véritable ingratitude à cet homme de jeter
+ dehors un pauvre animal domestique qui a usé sa vie à son service; nous
+ ne pouvons souffrir cela.» Effectivement, ils firent venir le maître
+ de ce cheval et l'obligèrent à donner une somme pour nourrir cet animal
+ le reste de ses jours...
+
+
+
+
+Mme RICCOBONI
+
+(MARIE-JEANNE LABORAS DE MÉZIÈRES)
+
+(1714-1792)
+
+
+Il ne faut pas confondre Marie-Jeanne de Mézières, née à Paris, mariée
+à Antoine Riccoboni, avec Hélène-Virginie Balletti, femme de Louis
+Riccoboni, père d'Antoine, et qui fut une célèbre comédienne de son
+époque. Les Riccoboni étaient les meilleurs comédiens de la troupe
+italienne, et auteurs dramatiques non sans talent. Marie-Jeanne
+appartint aussi au théâtre; elle le quitta en 1761. Elle possédait un
+esprit distingué, une grâce et une résignation touchantes. Délaissée
+par son mari, elle vécut dans la retraite, où elle se mit à écrire pour
+satisfaire les besoins de son âme, dont la sensibilité un peu exaltée
+la portait à s'épancher. Son style exagéré choque, venant après le
+sobre et élégant langage des assidues de l'hôtel de Rambouillet; mais
+elle s'inspirait de ses souffrances et de ses propres sentiments.
+C'est en mettant son cœur dans ses ouvrages qu'elle obtint les plus
+brillants succès. A la fin de sa vie, elle dut à sa plume de gagner
+sa vie, car on lui retira une pension de mille livres qui lui était
+allouée depuis sa sortie du théâtre. Ses principaux ouvrages sont les
+_Lettres de la princesse Zelmaïde_, les _Lettres de Fanny Butler_,
+traduites de l'anglais; _Ernestine_, que La Harpe a appelée «le diamant
+de Mme Riccoboni»; _la Comtesse de Sancerre_, _Sophie de Vallière_,
+l'_Histoire du marquis de Cressys_.
+
+Néanmoins, qui est-ce qui songerait maintenant à Mme Riccoboni et à ses
+œuvres démodées, si elle n'avait attaché son nom à une œuvre célèbre,
+signée d'un nom plus illustre! Voici comment M. Jean Fleury nous
+raconte l'aventure, la chose est assez curieuse pour mériter d'être
+relatée tout au long:
+
+«Saint-Foix, auteur des _Essais sur Paris_ et de quelques comédies
+mignardes, _l'Oracle_, _les Grâces_, soutenait un jour que le style
+de Marivaux était inimitable. On lui cita un roman de Crébillon fils
+dans lequel un des personnages, la fée Moustache, s'amuse à parodier ce
+style; Saint-Foix soutint que cette imitation était très mal réussie.
+
+«Il s'emporta, traita la fée de _bavarde_, _disant une foule de mots
+et ne saisissant pas du tout l'esprit de M. de Marivaux_. Mme Riccoboni
+écoutait, se taisait, et ne prenait aucune part à la dispute. Restée
+seule, elle parcourut deux ou trois parties de _Marianne_, s'assit
+à son secrétaire et fit une suite à ce roman. Deux jours après la
+conversation, elle la montra, sans en nommer l'auteur; on la lut en
+présence de M. de Saint-Foix; il l'entendit avec tant de surprise
+qu'il crut le manuscrit dérobé à M. de Marivaux. Il voulait le faire
+imprimer; Mme Riccoboni s'y opposa, dans la crainte de désobliger M.
+de Marivaux. Dix ans après, cette suite parut dans un journal dont le
+rédacteur eut la permission de M. de Marivaux pour l'y insérer[42].
+
+Telle est, sinon de la main, du moins d'après les confidences, et sous
+la dictée pour ainsi dire de Mme Riccoboni, l'histoire exacte de cette
+_Suite_ au roman de Marivaux, qui ne devait pas être une _Fin_; car une
+des conditions que s'était imposées l'imitatrice, c'était de ne pas
+faire avancer le récit. Elle y réussit à merveille, au point que Grimm
+dit dans sa _Correspondance_:
+
+«C'est une imitation parfaite de la manière de Marivaux, mais d'un bien
+meilleur goût. Si vous avez vu Arlequin courir la poste dans je ne sais
+quelle farce, vous aurez une idée très exacte de cette manière qui
+consiste à se donner un mouvement prodigieux sans avancer d'un pas.
+Mme Riccoboni court en poste à la Marivaux pendant cent douze pages,
+et, à la fin de sa course, le roman de _Marianne_ est aussi avancé
+qu'auparavant. Mais, en vérité, sa manière d'écrire, même en se réglant
+sur un mauvais modèle, est très supérieure à celle de Marivaux[43].»
+
+Un juge plus impartial, d'Alembert, a rendu justice au mérite et au
+bonheur du pastiche de Mme Riccoboni, sans offense pour la justice
+et le goût. Il a recommandé de ne pas confondre avec les mauvais
+continuateurs de Marivaux Mme Riccoboni, qui, par une espèce de
+plaisanterie et de gageure, a essayé de continuer _Marianne_ en
+imitant le style de l'auteur. «On ne saurait, dit-il, pousser plus
+loin l'imitation.» Nous pensons qu'il est intéressant de comparer son
+imitation à son propre style, et nous donnons ci-après un extrait des
+deux.
+
+
+ SUITE DE LA VIE DE MARIANNE
+
+ (Imitation de Marivaux.)
+
+ Vous voilà bien surprise, bien étonnée, Madame; je vois d'ici la mine
+ que vous faites. Je m'y attendais; vous cherchez, vous hésitez; il me
+ semble vous entendre dire: «Cette écriture est bien la sienne, mais
+ cela ne se peut
+ pas, la chose est impossible!»--Pardonnez-moi, Madame, c'est elle;
+ c'est Marianne, oui, Marianne elle-même.--Quoi! cette Marianne si
+ fameuse, si connue, si chérie, si désirée, que tout Paris croit
+ morte et enterrée? Eh! ma chère enfant, d'où sortez-vous? vous êtes
+ oubliée, on ne songe plus à vous; le public, las d'attendre, vous a
+ mise au rang des choses perdues sans retour.»
+
+ A tout cela je répondrai que je ne m'en soucie guère: j'écris pour
+ vous, je vous ai promis la suite de mes aventures, je veux vous tenir
+ parole; si cela déplaît à quelqu'un, il n'a qu'à me laisser là. Au
+ fond j'écris pour m'amuser; j'aime à parler, à causer, à babiller
+ même; je réfléchis, tantôt bien, tantôt mal; j'ai de l'esprit, de la
+ finesse, une espèce de naturel, une sorte de naïf; il n'est peut-être
+ pas du goût de tout le monde, mais je ne l'en estime pas moins; il
+ fait le brillant de mon caractère. Ainsi, Madame, imaginez-vous bien
+ que je serai toujours la même; que le temps, l'âge ou la raison
+ ne m'ont point changée, ne m'ont seulement pas fait désirer de me
+ corriger. A présent, reprenons mon histoire.
+
+ Je vous disais donc que, grâce au Ciel, la cloche sonna et que ma
+ religieuse me quitta: je dis grâce au Ciel, car en vérité son récit
+ m'avoit paru long, et la raison de cela, c'est qu'en m'occupant des
+ chagrins de mon amie je ne pouvois pas m'occuper des miens. Bien des
+ gens croient qu'il faut être malheureux soi-même pour compatir aux
+ infortunes des autres; il me semble à moi que cela n'est pas vrai.
+ Dans une situation heureuse on
+ voit avec attendrissement les personnes qui sont à plaindre, on
+ écoute avec sensibilité le récit de leurs peines; on est touché, on
+ les trouve considérables, la comparaison les grossit à nos yeux:
+ dans l'état contraire, le cœur, rempli de ses propres chagrins,
+ s'intéresse faiblement à ceux des autres; ils lui paraissent plus
+ faciles à supporter que les siens, et j'ai senti cela, moi qui vous
+ parle...
+
+
+ LETTRES D'UNE ÉPOUSE
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Hélas! tu m'as donc quittée? Trompée par ta tendre feinte, j'ai cru
+ que tant d'apprêts menaçaient seulement les hôtes de nos bois. O
+ quel triste réveil! mon époux loin de moi, ses esclaves empressés à
+ le suivre, les hennissements de ses fiers coursiers, le son aigu des
+ clairons, ses chariots armés de faux tranchantes! O guerre! ô fureur!
+ j'ai reconnu tes enseignes terribles! Mon âme s'est troublée. Dans
+ mon effroi j'ai appelé mon bien-aimé: mes accents douloureux ne l'ont
+ point ramené près de moi. Il craint donc de voir couler les pleurs
+ qu'il fait répandre! Il ne veut donc point partager l'amertume de
+ mes regrets! Cher époux, mes regards sont fixés sur ce champ fatal
+ où tu rassembles tes guerriers; j'aperçois ton superbe pavillon; je
+ le crie, en pleurant, de m'accorder un seul instant; ma voix se perd
+ dans les airs... Mais quel bruit se fait entendre? Ah! bruit affreux,
+ cruel signal! déjà mon époux déploie ses drapeaux de pourpre; il
+ saisit son arme redoutable; la trompette l'appelle, ses sons funestes
+ l'entraînent loin de moi: il part, court, vole, me fuit! Mes yeux
+ baignés de larmes entrevoient à peine le nuage de poussière que sa
+ marche élève dans la plaine... Puissances suprêmes, veillez sur ses
+ jours précieux!
+
+ Mes mains vont cultiver un jeune laurier. J'irai chaque jour
+ l'arroser de mes pleurs: il croîtra, et quand l'instant marqué pour
+ ton retour arrivera, ses feuilles ombrageront ta tête, ou couvriront
+ ma tombe.
+
+ [42] _Correspondance littéraire_, 1er mai 1765.
+
+ [43] _Œuvres_ de Mme Riccoboni, in-18, 1826, t. II.
+
+
+
+
+Mme DAUBENTON (MARGUERITE)
+
+(1720-1788)
+
+
+Femme du célèbre naturaliste de ce nom; elle a écrit plusieurs romans,
+dont _Zélie dans le désert_, qui a eu une douzaine d'éditions, mais que
+l'on ne retrouve plus.
+
+
+
+
+Mlle DU SOMMERY (DE FONTETTE)
+
+(1720-1790)
+
+
+Il ne faut pas se faire d'illusions, beaucoup d'œuvres remarquables
+sont ignorées ou tombent dans l'oubli, s'il ne s'est pas fait de bruit
+autour de leurs auteurs, et surtout si ceux-ci n'ont laissé personne
+après leur mort qui ait de l'intérêt à en faire. Mlle du Sommery est
+de ce nombre; son nom est à peu près inconnu aujourd'hui, parce
+qu'elle n'a pas eu un salon brillant comme Mmes de Tencin, du Deffand,
+des amis comme d'Alembert ou Diderot, etc. Elle était une moraliste.
+«Une vieille demoiselle de condition qui s'est occupée toute sa vie
+de l'étude des hommes et des lettres. Tous ceux qui fréquentent les
+assemblées publiques de l'Académie française la connaissent. Elle
+n'en a jamais manqué une seule, et sa figure est remarquable: c'est
+une grande brune presque noire, des sourcils fort épais, de grands
+yeux pleins d'esprit et d'attention. Son livre prouve combien elle
+s'est nourrie de la lecture des _Maximes_ de La Rochefoucauld et des
+_Caractères_ de La Bruyère[44].
+
+L'expression a presque toujours de la finesse et de la précision.
+
+«Sa conversation était piquante et caustique, sachant braver le
+ridicule et saisissant ceux des autres avec beaucoup de finesse;
+elle plaisait par sa franchise, même par sa bizarrerie. Elle était
+implacable surtout pour les bavards, les sots et les fats, mais
+serviable pour tous et d'une infatigable charité[45].»
+
+Elle a publié avec beaucoup de succès:
+
+_Doutes sur diverses opinions reçues dans la société_, dédiés aux mânes
+de M. Saurin, membre de l'Académie française (décédé en 1781).--1782;
+
+_Lettres de Mme la comtesse de L... à M. le comte de R..._--1785;
+
+_Lettres à Mlle de Tourville_, roman.--1788;
+
+_L'Oreille_, conte philosophique.--1789.
+
+Elle édita ces _Lettres_ comme ayant été écrites par une contemporaine
+de Mmes de La Fayette et de Sévigné, dont elle imite parfaitement
+le langage, ce qui donna lieu à de grosses dissertations entre de
+Sepchênes et de Gaillard; on les attribua à Mme Riccoboni, puis à Mme
+de Genlis, et cela ne fit que contribuer à son succès. Grimm disait
+qu'on «y trouvait de la grâce, de la facilité, un goût fort sage, et le
+meilleur ton».
+
+Dans ces _Lettres_, elle exprime d'une façon fort originale son opinion
+sur la sémillante marquise. Elle trouvait sa réputation surfaite,
+et se tenait en défiance contre les épanchements maternels où l'art
+épistolaire entrait, selon elle, pour beaucoup[46].
+
+
+ LETTRE DE LA COMTESSE DE L.
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ _Mme de Grignan se trouve fort mal du séjour de Paris. Je la vis
+ la semaine dernière chez Mme de Coulanges. Je la trouvai maigrie
+ et abattue; elle se plaint de sa poitrine. Mme de Sévigné pleure
+ tendrement sa mort en sa présence;
+ elle lui dit pathétiquement qu'elle est pulmonique, étique,
+ asthmatique, et tout ce qu'il y a de plus funeste en ique; de
+ façon que cette mourante beauté, que je ne crois malade que des
+ oppressantes caresses de madame sa mère, partira ces jours-ci pour
+ Grignan..._
+
+
+ MAXIMES
+
+ --Il se trouve parmi les gens de lettres un petit nombre de beaux
+ parleurs, mais infiniment peu de bons causeurs.
+
+ --Le mauvais ton rend le commerce de beaucoup de gens insoutenable.
+
+ --Le bon ton est une facilité noble dans le propos, une politesse
+ naturelle dans les expressions, une décence dans le maintien, une
+ convenance dans les égards, un tact qui nous avertit également de ce
+ que nous devons rendre aux autres, et de ce que les autres doivent
+ nous rendre.
+
+ --On donne le nom de prudence à cette basse politesse qui n'ose ni
+ blâmer le vice, ni louer la vertu.
+
+ --La fortune ne change pas les mœurs, elle les démasque.
+
+ --Il est encore plus absurde de nier ce qu'on n'entend pas que de le
+ croire.
+
+ --Un souper délicat dédommage d'une conversation languissante. Si
+ l'on ne buvait ni ne mangeait, que de maisons dans lesquelles on ne
+ pourrait tenir un quart d'heure!
+
+
+ CARACTÈRES
+
+ --L'homme d'airs[47] réunit tous les défauts: il est impertinent,
+ suffisant, pédant, fat, affecté, important, dédaigneux; Narcisse en
+ est un modèle. Personne plus que Narcisse ne s'entend à donner une
+ fête... Il sait à peu près tout ce qu'on peut savoir de bagatelles,
+ ce qui le fait passer parmi beaucoup de gens pour homme de goût et
+ homme de lettres: il a des livres, des tableaux, des coquilles, des
+ nains, des singes, des perroquets, des chevaux, des chiens, c'est
+ l'homme le plus affairé du royaume. Je ne sais comment il suffit à
+ ces grandes occupations.--Cet homme utile à sa patrie passe neuf
+ heures dans son lit, quatre à sa toilette, deux avec ses bêtes,
+ autant avec le marchand de colifichets.
+
+ [44] Grimm, dans sa _Correspondance littéraire_.
+
+ [45] Hippolyte de Laporte.
+
+ [46] Eugène Asse, _Une Femme moraliste au XVIIIe siècle_.
+
+ [47] Ce que nous appelons aujourd'hui «petit crevé» ou «p'chutteux».
+
+
+
+
+Mme DE PUYSIEUX (MADELEINE D'ARSAUT)
+
+(1720-1795)
+
+
+Née à Paris, élevée au couvent, ce qui n'influença guère ses
+opinions, elle épousa à dix-sept ans un avocat au Parlement de Paris,
+Philippe-Florent de Puysieux, âgé de vingt-deux ans, qui s'occupait
+à faire des traductions d'ouvrages anglais pour les libraires. Il
+traduisit, en outre: _La femme n'est pas inférieure à l'homme._ Sa
+jeune femme l'aidait; mais bientôt mari et femme se fatiguèrent de
+travailler, et se livrèrent aux plaisirs chacun de son côté. Nous
+ne suivrons donc pas Mme de Puysieux dans sa vie intérieure, nous
+contentant d'indiquer que Diderot, de 1745 à 1750, vint plus d'une
+fois à l'aide au jeune ménage. Ce fut pendant cette période, en 1749,
+que Mme de Puysieux publia les _Conseils à une amie_, qui obtinrent un
+grand succès, et où l'on crut reconnaître en maints endroits la plume
+du mordant philosophe. Cet ouvrage n'est pas positivement un livre de
+morale, ni même un livre moral, comme quelques sentences détachées
+pourraient le faire croire; c'est plutôt la science de la vie selon le
+monde. En 1750 parut un second volume, les _Caractères_, contre-partie
+du premier, et qui sont des _avis à un père_ pour diriger les premiers
+pas de son fils dans le monde. Ils furent accueillis avec la même faveur
+que le précédent.
+
+Mme de Puysieux ne sut pas être fidèle à Diderot pendant qu'il fut
+enfermé à la Bastille, et il rompit ses relations avec elle. Ses
+ouvrages s'en ressentirent. Quoiqu'elle eût protesté énergiquement
+contre la part qu'on attribuait au maître dans ses écrits, ils ne
+s'élevèrent plus au-dessus de la médiocrité.
+
+Néanmoins, elle publia encore:
+
+_Le Plaisir et la Volupté_, conte allégorique (1752); _Zalmire
+et Almanzine_ (1753); _Mémoires de la comtesse de Zurlac_ (1755);
+_Réflexions et avis sur les défauts et ridicules à la mode_ (1761);
+_Alzarac_ (1762); l'_Histoire de Mlle de Theuille_ (1768); _Mémoires
+d'un homme de bien_ (1768); _le Marquis à la mode_, comédie en trois
+actes.
+
+Puis il ne fut plus question d'elle.
+
+
+ CONSEILS A UNE AMIE
+
+ --Les talents chassent l'ennui.
+
+ --Les choses trop connues perdent de leur valeur; on a une espèce de
+ vénération pour celles qui sont rares. Voulez-vous être longtemps
+ belle, montrez-vous rarement. Voulez-vous inspirer l'envie de vous
+ connoître, rendez votre connoissance difficile; les plus belles
+ perdent beaucoup à être trop connues.
+
+ --Ne tirez jamais le voile tout à fait sur vos qualités; c'est au
+ temps à le lever entièrement, laissez-le faire.
+
+ --Que votre société soit douce; ne faites point sentir votre
+ supériorité. L'esprit, les talents, le mérite, le rang et la fortune,
+ sont pour les autres un poids assez pesant sans l'augmenter de celui
+ de l'ostentation.
+
+ --Faites rarement les avances: prévenir certaines gens, c'est leur
+ ôter l'envie de se lier.
+
+ --Quoique l'on dise que les personnes qui parlent bien n'ennuient
+ jamais, la grande volubilité de langue étourdit toujours.
+
+ --Il est plus facile d'écouter les autres que de s'écouter soi-même.
+
+ --Un des plus grands bonheurs, c'est de pouvoir se suffire à soi-même.
+
+ --Le temps de la jeunesse est le seul pour apprendre, et il vient un
+ âge où les plaisirs nous quittent; il faut bien des ressources à une
+ femme pour la consoler de cet abandon.
+
+ --Il faut avoir une extrême modestie sur son savoir, et cacher
+ soigneusement, surtout devant les autres femmes, que l'on sait
+ quelque chose qu'elles ignorent.
+
+ --Les grâces et les belles manières sont plus nécessaires aux femmes
+ qu'une belle figure; sans les grâces, la beauté ne plaît jamais.
+ L'art corrige la nature ou l'embellit.
+
+ --On revient de la colère, de l'indignation ou de l'indifférence,
+ mais jamais du mépris.
+
+ --On perd tout le mérite des bienfaits passés quand ils ne sont pas
+ renouvelés.
+
+ --On est toujours dédommagé des sacrifices que l'on a faits à la
+ vertu: tous les plaisirs que nous procurent nos passions satisfaites
+ n'ont jamais valu le repos d'une personne qui n'est attachée qu'à ses
+ devoirs.
+
+ --Ne faites point de vers: il est trop difficile d'en faire de bons.
+ De tous les talens restreints à l'état d'homme, c'est peut-être le
+ plus ridicule pour une femme. Il me semble que celle qu'on verroit à
+ la tête
+ de ses ouvriers, avec une longue perche à la main, conduire
+ l'ordonnance d'un bâtiment, seroit moins bizarre que celle qui se
+ tourmenteroit à composer deux couplets de chanson. Les langues, la
+ poésie, les lois du royaume, les matières de religion, toutes ces
+ belles choses sont insupportables dans une femme: je les en avertis
+ au nom de tous les hommes sensés.
+
+ --Si parler bien est la marque de la belle éducation, bien écrire
+ marque la femme d'esprit; c'est la façon d'écrire qui distingue
+ la femme ordinaire d'avec la femme d'esprit. Parlez bien, écrivez
+ encore mieux; pensez bien, et pensez haut avec vos amis, et tâchez
+ surtout de vous exprimer avec aisance. Pour acquérir la facilité
+ de s'énoncer, il est nécessaire de savoir bien sa langue, et
+ de connoître toute la force des termes: faute d'en trouver qui
+ conviennent, on reste court, dans la crainte d'en hasarder de
+ mal placés. Mme de *** est admirable à voir; mais il ne faut pas
+ l'entendre: chaque mot qu'elle prononce obscurcit sa figure, de
+ façon qu'on la quitte comme si elle étoit laide; malgré la beauté de
+ ses yeux et l'éclat de son teint, elle n'a jamais su conserver de
+ conquêtes; elle les fait en se montrant, elle les perd en parlant.
+ Quelle fatalité!
+
+ --Il faut se défaire de l'excès de timidité: une noble assurance
+ prête beaucoup à la figure, et fait merveille dans la conversation.
+ La timidité gêne et embarrasse; faute d'un peu de hardiesse, on ne
+ hasarde rien, on manque l'occasion de dire de bonnes choses, et on
+ perd même
+ celle de s'avancer. La fortune aime les téméraires, et les femmes
+ le sont quelquefois; ce n'est pas ce qu'elles font de mieux. Quand
+ l'assurance est accompagnée de la beauté et de l'esprit, il n'est
+ rien dont on ne vienne à bout; mais, dût-on échouer dans toutes les
+ entreprises, j'aime encore mieux la timidité que l'excès opposé.
+
+ --L'art de plaire est le plus grand des arts. Quand on plaît, tout
+ réussit, tout est facile. Ce talent dépend d'un je ne sais quoi qu'il
+ est si difficile de définir et que si peu de personnes possèdent, que
+ ceux qui l'ont en doivent rendre grâces à la nature.
+
+
+
+
+BOUFFLERS-ROUVREL
+
+(COMTESSE MARIE-CHARLOTTE-HIPPOLYTE DE)
+
+(1724-1800)
+
+
+Célèbre par son esprit très brillant et très paradoxal, qu'elle dut
+puiser près de ses amis J.-J. Rousseau, Grimm et Hamm, c'est elle qui
+négocia le mariage de Mlle Necker avec M. de Staël. Elle a laissé des
+_Maximes_, une _Tragédie en prose_ et sa _Correspondance_ avec Gustave
+III, dont voici un passage:
+
+
+ DESCRIPTION DU CONVOI FUNÈBRE DE LOUIS XV
+
+ Après sa mort il fut abandonné, comme c'est l'ordinaire; on l'enterra
+ promptement et sans la moindre
+ escorte; son corps passa vers minuit par le bois de Boulogne pour
+ aller à Saint-Denis. A son passage, des cris de dérision ont été
+ entendus: on répétait _taïaut! taïaut!_ comme lorsque l'on voit un
+ cerf, et sur le ton ridicule dont il avait coutume de le prononcer.
+ Cette circonstance, si elle est vraie, ce que je ne puis assurer,
+ montre bien de la cruauté: mais rien n'est plus inhumain que le
+ Français indigné, et, il faut en convenir, jamais il n'eut plus de
+ sujet de l'être; jamais une nation délicate sur l'honneur et une
+ noblesse naturellement fière n'avaient reçu d'injure moins excusable
+ que celle que le feu roi nous a faite lorsqu'on l'a vu, non content
+ du scandale qu'il avait donné par ses maîtresses et par son sérail à
+ l'âge de soixante ans, tirer de la classe la plus vile, de l'état le
+ plus infâme, une créature, la pire de son espèce, pour l'établir à la
+ cour, l'admettre à table avec sa famille, la rendre maîtresse absolue
+ des grâces, des honneurs, des récompenses, de la politique et de lui,
+ dont elle a opéré la destruction, malheurs dont à peine nous espérons
+ la réparation. On ne peut s'empêcher de regarder cette mort soudaine
+ et la dispersion de toute cette infâme troupe comme un coup de la
+ Providence. Toutes les apparences leur permettaient encore quinze ans
+ de prospérité, et, si leur attente n'eût été déçue, jamais les mœurs
+ et l'esprit national n'auraient pu s'en relever...
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+Mme D'ÉPINAY
+
+(LOUISE-FLORENCE-PÉTRONILLE TARDIEU D'ESCLAVELLE DE LA LIVE)
+
+(1725-1783)
+
+
+Amie et protectrice de J.-J. Rousseau et de l'abbé Galvani, dont
+elle fit éditer le _Dialogue sur les femmes_, elle n'écrivit que les
+_Conversations d'Émilie_ et un volume de _Correspondances_, plus ses
+_Mémoires_, qu'elle avait laissés à Grimm, et qui ont paru seulement en
+1818. C'est elle qui fit bâtir dans la vallée de Montmorency le fameux
+ermitage de Jean-Jacques.
+
+
+ PENSÉE
+
+ Un honnête homme travaille à mériter la louange, mais ne la recherche
+ point: il sait qu'on en est plus digne lorsqu'on n'agit que pour elle.
+
+
+ LETTRE A J.-J. ROUSSEAU.
+
+ Janvier 1757.
+
+ _Je crois, mon ami, qu'il est fort difficile de prescrire des règles
+ sur l'amitié, car chacun les fait, comme de raison, suivant sa façon
+ de penser... Il y a deux points généraux essentiels et indispensables
+ dans l'amitié auxquels tout le monde est forcé de se réunir:
+ l'indulgence et la liberté; sans cela il n'y a pas de liens qui ne se
+ brisent. C'est à peu près à quoi se réduit mon code._
+
+ _... Tenez, il faut aimer ses amis comme les vrais amateurs aiment
+ les tableaux; ils ont les yeux perpétuellement attachés sur les beaux
+ endroits et ne voient pas les autres._
+
+
+
+
+Mme PETITEAU (MARIE-AMABLE)
+
+(MARQUISE DE LA FÉRANDIÈRE)
+
+(1736-1817)
+
+
+Née à Tours; elle épousa Louis-Antoine Rousseau, marquis de la
+Férandière.
+
+
+ VERS POUR UN BOSQUET
+
+ OÙ DEVAIENT ÊTRE PLACÉS LE TOMBEAU DE SON ÉPOUX ET LE SIEN
+
+ Bosquet silencieux, où la simple nature
+ Cache son sanctuaire et ne l'ouvre qu'à nous,
+ Aimable confident des entretiens si doux
+ Que nous dicta cent fois l'amitié la plus pure,
+ Tant que de mon époux le cœur palpitera,
+ Tant que le mien le chérira,
+ De roses nous viendrons enlacer ton feuillage;
+ Nous viendrons dans ton sein chanter notre bonheur,
+ Et, rendant grâce aux dieux témoins de notre ardeur,
+ Nous reposer sous ton ombrage.
+ Mais, hélas! quand la mort, à la suite des ans,
+ Aura glacé nos esprits et nos sens,
+ Et tous deux au tombeau nous aura fait descendre,
+ Solitaire berceau, propice à notre amour,
+ Que tu défends des feux et des regards du jour,
+ Tes verts rameaux enfin couvriront notre cendre.
+ Réduit paisible, aujourd'hui si charmant,
+ Ah! quel que soit alors ton aspect triste et sombre,
+ N'épouvante jamais que l'être indifférent,
+ Et que toujours le tendre amant
+ Vienne en rêvant chercher ton ombre!
+
+
+ L'AIGLE ET LE PAON
+
+ FABLE
+
+ Un aigle auprès d'un paon, non sans quelque murmure,
+ De sa robe enviait l'éclatante parure:
+ «Si vous devez briller aux yeux de l'univers,
+ Dit le paon, c'est par le courage;
+ L'oiseau que la nature a fait le roi des airs
+ N'a pas besoin d'un beau plumage.»
+
+
+
+
+MARQUISE DE MONTESSON
+
+(CHARLOTTE-JEANNE BÉRAUD DE LA HAIE DE RIOU)
+
+(1737-1806)
+
+
+Née à Paris, elle devint la femme morganatique du duc d'Orléans,
+petit-fils du Régent. C'est chez elle et par elle que sa nièce, Mme de
+Genlis, se fit connaître et apprécier du duc de Chartres.
+
+Ses œuvres forment huit volumes, datés de 1782, et se composent de
+comédies en prose et en vers, etc.; sur l'exemplaire de la Bibliothèque
+nationale, on lit: _Tiré à douze exemplaires._--Il n'est pas étonnant
+que ce théâtre fût peu répandu! Une de ses pièces est tirée de la
+_Marianne_, de Marivaux. Son raisonnement est satirique et son style ne
+manque pas de fermeté.
+
+
+ COMÉDIE
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . .
+ D'éloquence, mon père! Oh! ce n'est pas cela;
+ On ne se plaindra pas qu'il ait séduit par là.
+ Il présente des faits sans tout cet étalage
+ De grands mots dont toujours on doit blâmer l'usage.
+ Il faut très simplement montrer la vérité:
+ Elle n'a pas besoin d'art, de subtilité,
+ On l'obscurcit souvent en cherchant trop à plaire;
+ On n'éblouit par là, je crois, que le vulgaire;
+ Mais tous les gens sensés seront de mon avis.
+ . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+Mlle CLAIRON
+
+(1723-1803)
+
+
+Née Claire Leyrus de Latude, célèbre actrice, a laissé des mémoires.
+
+
+ PENSÉE
+
+ --Il ne faut pas laisser croître l'herbe sur le chemin de l'amitié.
+
+
+
+
+SOPHIE ARNOULD
+
+(1743-1803)
+
+
+Célèbre actrice de l'Opéra, a laissé aussi des mémoires.
+
+
+ PENSÉE
+
+ --La femme est un grand enfant qu'on amuse avec des joujoux, qu'on
+ endort avec des louanges, et qu'on séduit avec des promesses.
+
+
+
+
+MQUISE DE RIBIÈRE D'ANTREMONT
+
+(MARIE-ANNE-HENRIETTE PAYSAN DE L'ÉTANG)
+
+(1746-1802)
+
+
+Femme d'esprit de la fin du XVIIIe siècle, à laquelle son _Ode au
+silence_ valut beaucoup d'admirateurs. Pour appartenir à un sexe
+dénommé bavard, élever une poésie au silence, c'était en effet
+original. Son aventure avec Voltaire mérite d'être racontée.
+
+Comme beaucoup de femmes de maintenant et de jadis, elle aimait à écrire
+aux hommes illustres, et elle adressa une lettre très enthousiaste au
+grand littérateur de l'époque. Voltaire, précisément, venait d'être
+mystifié: un avocat né au Croisic, Paul Desforges-Maillard (1699-1772),
+s'était rendu célèbre par des poésies qu'il envoyait au _Mercure de
+France_ sous le pseudonyme de Mlle Malerais de la Vigne. Néanmoins
+Voltaire s'y laissa prendre, et Mme d'Antremont, dans sa lettre, que
+nous donnons plus loin, fait allusion à cette aventure; mais quand la
+ruse fut dévoilée, on ne fit plus attention aux vers ni à l'auteur.
+
+Toujours prêt à sacrifier au beau sexe, Voltaire avait adressé la
+poésie suivante à la prétendue poète, en lui envoyant son _Histoire de
+Charles XII_:
+
+ Toi dont la voix brillante a volé sur nos rives,
+ Toi qui tiens dans Paris nos muses attentives,
+ Qui sait si bien associer
+ Et la science et l'art de plaire,
+ Et les talents de Deshoulière
+ Et les études de Dacier,
+ J'ose envoyer aux pieds de ta Muse divine
+ Quelques faibles écrits, enfants de mon repos.
+ Charles fut seulement l'objet de mes travaux,
+ Henri Quatre fut mon héros,
+ Et tu seras mon héroïne.
+
+
+ LETTRE DE MME D'ANTREMONT A VOLTAIRE
+
+ A Aubenas, le 4 février 1768.
+
+ MONSIEUR,
+
+ _Une femme qui n'est pas Mme Desforges-Maillard, une femme vraiment
+ femme, et femme dans toute la force du terme, vous prie de lire les
+ pièces renfermées sous cette enveloppe. Elle fait des vers parce
+ qu'il faut faire quelque
+ chose, parce qu'il est aussi amusant d'assembler des mots que des
+ nœuds, et qu'il en coûte moins de symétriser des pensées que des
+ pompons; vous ne vous apercevrez que trop, Monsieur, que ces vers lui
+ ont peu coûté, et vous lui direz que_
+
+ Des vers faits aisément sont rarement aisés.
+
+ _Elle se rappelle vos préceptes sur ce sujet, et ceux de Boileau, qui
+ partage avec vous l'art de graver ses écrits dans la mémoire de ses
+ lecteurs, et d'instruire l'esprit sans lui demander des efforts. Vos
+ principes et les siens sont admirables, mais ils ne s'accordent pas
+ avec la légèreté d'une personne de vingt et un ans, qui a beaucoup
+ d'antipathie pour tout ce qui est pénible. Heureusement je rime sans
+ prétention, et mes ouvrages restent dans mon portefeuille; s'ils en
+ sortent aujourd'hui, c'est parce qu'il y a longtemps que je désirais
+ d'écrire à l'homme de France que je lis avec le plus de plaisir, et
+ que je me suis imaginé que quelques pièces de vers serviraient de
+ passeport à ma lettre; je n'ai point eu d'autres motifs, Monsieur._
+
+ Il est des femmes beaux esprits:
+ A Pindare autrefois, dans les jeux Olympiques,
+ Corinne des succès lyriques
+ Très souvent disputa le prix.
+ Pindare, assurément, ne valait pas Voltaire,
+ Corinne valait mieux que moi:
+ Qu'il faudrait être téméraire
+ Pour entrer en lice avec toi!
+ Mais je le suis assez pour désirer de plaire
+ A l'écrivain dont le goût est ma loi.
+ Si tu daignais sourire à mes ouvrages,
+ Quel sort égalerait le mien!
+ Tu réunis tous les suffrages,
+ Et moi je n'aspire qu'au tien.
+
+ _Il serait bien glorieux pour moi, Monsieur, de l'obtenir; n'allez
+ pourtant pas croire que j'ose me flatter de le mériter, mais croyez
+ que rien ne peut égaler les sentiments d'estime et d'admiration avec
+ lesquels j'ai l'honneur d'être, etc._
+
+Probablement parce qu'il avait été dupé, Voltaire répondit moins
+galamment qu'au mystificateur la lettre suivante:
+
+ A Ferney, pays de Gex, le 20 février 1768.
+
+ Vous n'êtes point la Desforges-Maillard:
+ De l'Hélicon ce triste hermaphrodite
+ Passa pour femme, et ce fut son seul art;
+ Dès qu'il fut homme, il perdit son mérite.
+ Vous n'êtes point, et je m'y connais bien,
+ Cette Corinne et jalouse et bizarre
+ Qui par ses vers, où l'on n'entendait rien,
+ En déraison l'emportait sur Pindare.
+ Sapho, plus sage, en vers doux et charmants
+ Chanta l'amour; elle est votre modèle,
+ Vous possédez son esprit, ses talents;
+ Chantez, aimez, Phaon sera fidèle.
+
+ _Voilà, Madame, ce que je dirais si j'avais l'âge de
+ vingt et un ans, mais j'en ai soixante-quatorze passés; vous avez de
+ beaux yeux sans doute, cela ne peut être autrement, et j'ai presque
+ perdu la vue; vous avez le feu brillant de la jeunesse, et le mien
+ n'est plus que de la cendre froide; vous me ressuscitez, mais ce
+ n'est que pour un moment, et le fait est que je suis mort._
+
+ _C'est du fond de mon tombeau que je vous souhaite des jours aussi
+ beaux que vos talents._
+
+ _J'ai l'honneur d'être, etc._
+
+ DE VOLTAIRE.
+
+[Illustration]
+
+FIN DE LA DEUXIÈME PÉRIODE
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+TROISIÈME PÉRIODE
+
+FIN DU XVIIIe SIÈCLE JUSQU'A NOS JOURS
+
+
+NOUS divisons cette troisième période en trois parties. Inutile
+d'insister sur l'influence que les grands événements politiques,
+changeant la destinée des nations, ont sur les beaux-arts et les
+belles-lettres. Avec la Révolution commence la première partie, qui
+comprend la fin du XVIIIe siècle et le commencement du XIXe. On nous
+pardonnera d'intervertir une fois encore l'ordre chronologique et de
+placer en tête Mme Roland, guillotinée en 1793, et dont le souvenir est
+inséparable de cette époque. L'idée serait choquée de la trouver après
+Mme de Genlis, qui a élevé Louis-Philippe et était célèbre sous la
+Restauration.
+
+Ce laps de temps nous a donné spécialement des sérieuses pédagogues,
+des moralistes éminentes, des romancières de longue haleine.
+
+Nous arrêtons cette première partie après la Restauration, en
+1830, alors que l'élan donné à la littérature par Mme de Staël
+et Chateaubriand va la faire entrer dans une voie qui s'élargira
+rapidement désormais.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+(1789-1830)
+
+Mme ROLAND DE LA PLATIÈRE
+
+(1754-1793)
+
+
+Manon-Jeanne Philippon est plutôt une femme à caractère qu'une femme
+de lettres proprement dite; elle ne nous a laissé que ses _Mémoires_,
+écrits dans sa prison, et les _Lettres aux demoiselles Cannet_ qu'elle
+écrivait jeune fille de la petite cellule de son couvent. On lui
+attribue aussi une _Étude_ sur la femme révolutionnaire.
+
+C'est un grand caractère de femme politique et philosophe. M. Bernard
+Perez, dans un de ses livres de psychologie, la prend comme modèle
+du caractère des équilibrés. Elle se maria par raison plutôt que par
+amour; son mari, brave et excellent homme, l'adorait. «Roland se
+tuera», avait-elle dit quand on la jugeait; en effet, lorsqu'il apprit
+que la tête de sa chère femme était tombée sur l'échafaud, il alla au
+pied d'un chêne dans les bois, et se perça la poitrine de sa canne
+armée.
+
+Elle fut comprise dans les poursuites dirigées contre les Girondins
+par les Jacobins vainqueurs, et condamnée avec ses amis à mourir sur
+l'échafaud. Michelet nous la montre par ce fatal soir de novembre 1793,
+toujours belle sur le tombereau qui la mène à la guillotine. En passant
+place de la Révolution, au pied de la statue géante de la Liberté, elle
+s'écria en regardant la déesse: «Que de crimes commis en ton nom!», et
+son regard embrassa pour la dernière fois une mer de têtes humaines.
+Jules Claretie assure que, si on lui eût accordé le crayon demandé pour
+écrire ses dernières impressions, elle eût mis: «Liberté, je meurs
+néanmoins fidèle à ton culte!»
+
+Pour connaître Mme Roland, pour avoir une idée de son style énergique
+en même temps que de ses idées sérieuses, nous n'avons qu'à la laisser
+parler dans ses _Mémoires_.
+
+
+ MÉMOIRES
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Fille d'artiste, femme d'un savant devenu ministre et demeuré homme
+ de bien, aujourd'hui prisonnière destinée peut-être à une mort
+ violente et inopinée, j'ai
+ connu le bonheur et l'adversité, j'ai vu de près la gloire et subi
+ l'injustice.
+
+ Née dans un état obscur, mais de parents honnêtes, j'ai passé ma
+ jeunesse au sein des beaux-arts, nourrie des charmes de l'étude, sans
+ connoître de supériorité que celle du mérite, ni de grandeur que
+ celle de la vertu.
+
+ A l'âge où l'on prend un état, j'ai perdu les espérances de fortune
+ qui pouvoient m'en procurer un conforme à l'éducation que j'avois
+ reçue. L'alliance d'un homme respectable a paru réparer ces revers;
+ elle m'en préparoit de nouveaux.
+
+ Un caractère doux, une âme forte, un esprit solide, un cœur très
+ affectueux, un extérieur qui annonçoit tout cela, m'ont rendue chère
+ à ceux qui me connoissent. La situation dans laquelle je me suis
+ trouvée m'a fait des ennemis; ma personne n'en a point: ceux qui
+ disent le plus de mal de moi ne m'ont jamais vue.
+
+ Il est si vrai que les choses sont rarement ce qu'elles paroissent
+ être que les époques de ma vie où j'ai goûté le plus de douceurs
+ ou le plus éprouvé de chagrins sont souvent toutes contraires à ce
+ que d'autres pourroient en juger. C'est que le bonheur tient aux
+ affections plus qu'aux événements.
+
+ Je me propose d'employer les loisirs de ma captivité à retracer ce
+ qui m'est personnel depuis ma tendre enfance jusqu'à ce moment; c'est
+ vivre une seconde fois que de revenir ainsi sur tous les pas de sa
+ carrière; et qu'a-t-on de mieux à faire en prison que de transporter
+ ailleurs son
+ existence par une heureuse fiction ou par des souvenirs intéressants?
+
+ Si l'expérience s'acquiert moins à force d'agir qu'à force de
+ réfléchir sur ce qu'on voit et sur ce qu'on a fait, la mienne peut
+ s'augmenter beaucoup par l'entreprise que je commence.
+
+ La chose publique, mes sentiments particuliers, me fournissent
+ assez, depuis deux mois de détention, de quoi penser et décrire sans
+ me rejeter sur des temps fort éloignés; aussi les cinq premières
+ semaines avoient-elles été consacrées à des _Notices historiques_
+ dont le recueil n'étoit peut-être pas sans mérite. Elles viennent
+ d'être anéanties; j'ai senti toute l'amertume de cette perte que
+ je ne réparerai point; mais je m'indignerois contre moi-même de me
+ laisser abattre par quoi que ce soit. Dans toutes les peines que j'ai
+ essuyées, la plus vive impression de douleur est presque aussitôt
+ accompagnée de l'ambition d'opposer mes forces au mal dont je suis
+ l'objet, et de le surmonter ou par le bien que je fais à d'autres, ou
+ par l'augmentation de mon propre courage. Ainsi, le malheur peut me
+ poursuivre et non m'accabler; les tyrans peuvent me persécuter, mais
+ m'avilir? jamais, jamais!
+
+ Manon on m'appeloit; j'en suis fâchée pour les amateurs de romans:
+ ce nom n'est pas noble; il ne sied point à une héroïne du grand
+ genre; mais enfin c'étoit le mien, et c'est une histoire que j'écris.
+ Au reste, les plus délicats se seroient réconciliés avec le nom en
+ entendant ma mère le prononcer et voyant celle qui le
+ portoit. Quelle expression manquoit de grâce quand ma mère
+ l'accompagnoit de son ton affectueux? Et, lorsque sa voix touchante
+ venoit pénétrer mon cœur, ne m'apprenoit-elle pas à lui ressembler?
+
+ Vive sans être bruyante, et naturellement recueillie, je ne demandois
+ qu'à m'occuper, et je saisissois avec promptitude les idées qui
+ m'étoient présentées. Cette disposition fut mise tellement à profit
+ que je ne me suis jamais souvenue d'avoir appris à lire; j'ai ouï
+ dire que c'étoit chose faite à quatre ans, et que la peine de
+ m'enseigner s'étoit pour ainsi dire terminée à cette époque, parce
+ que, dès lors, il n'avoit plus été besoin que de ne pas me laisser
+ manquer de livres. Quels que fussent ceux qu'on me donnoit ou dont je
+ pouvois m'emparer, ils m'absorboient tout entière, et l'on ne pouvoit
+ plus me distraire que par des bouquets. La vue d'une fleur caresse
+ mon imagination et flatte mes sens à un point inexprimable; elle
+ réveille avec volupté le sentiment de l'existence. Sous le tranquille
+ abri du toit paternel, j'étois heureuse dès l'enfance avec des fleurs
+ et des livres: dans l'étroite enceinte d'une prison, au milieu des
+ fers imposés par la tyrannie la plus révoltante, j'oublie l'injustice
+ des hommes, leurs sottises et mes maux, avec des livres et des fleurs.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ L'occasion étoit trop belle pour négliger de me faire apprendre
+ l'Ancien, le Nouveau Testament, les catéchismes petit et grand;
+ j'apprenois tout ce qu'on vouloit, et j'aurois répété l'Alcoran si
+ l'on m'eût appris à le
+ lire. Je me souviens d'un peintre nommé Cuibal, fixé depuis à
+ Stuttgard, et dont j'ai vu, il y a peu d'années, un éloge du Poussin
+ couronné à l'Académie de Rouen; il venoit souvent chez mon père:
+ c'étoit un drôle de corps qui me faisoit des contes de Peau-d'Ane
+ que je n'ai point oubliés et qui m'amusoient beaucoup; il ne se
+ divertissoit pas moins à me faire débiter ma science. Je crois le
+ voir encore avec sa figure un peu grotesque, assis dans un fauteuil,
+ me prenant entre ses genoux, sur lesquels j'appuyois mes coudes, et
+ me faisant répéter le _Symbole de saint Athanase_; puis récompensant
+ ma complaisance par l'histoire de _Tangu_, dont le nez étoit si long
+ qu'il étoit obligé de l'entortiller autour de son bras quand il
+ vouloit marcher. On pourroit faire des oppositions plus extravagantes!
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Cependant je voulois apprendre, et je n'aimois point à laisser
+ ce que j'avois entrepris. Il fut arrêté que j'irois chez l'abbé
+ Bunant, trois fois par semaine, dans la matinée; mais il ne savoit
+ pas s'assujettir à conserver sa liberté pour me consacrer quelques
+ instans; je le trouvois occupé d'affaires de paroisse, distrait
+ par des enfants ou déjeunant avec un ami: je perdois mon temps;
+ la mauvaise saison survint, et le latin fut abandonné. Je n'ai
+ conservé de cette tentative qu'une sorte d'instinct ou commencement
+ d'intelligence qui, dans le temps de ma dévotion, me permettait de
+ répéter ou chanter les psaumes sans ignorer absolument ce que je
+ disois, et beaucoup de facilité pour l'étude des langues en général,
+ particulièrement pour l'italien, que j'ai appris, quelques années
+ après, seule et sans peine.
+
+ Mon père ne me poussoit pas vivement au dessin, s'amusoit de
+ mon aptitude plus qu'il ne s'occupoit à développer chez moi un
+ grand talent; je compris même, par quelques mots échappés d'une
+ conversation avec ma mère, que cette femme prudente ne se soucioit
+ pas que j'allasse très loin dans ce genre. «Je ne veux pas qu'elle
+ devienne peintre, disoit-elle; il faudroit des études communes et
+ des liaisons dont nous n'avons que faire.» On me fit commencer à
+ graver; tout m'étoit bon; j'appris à tenir le burin, et je vainquis
+ bientôt les premières difficultés. Lors de la fête de quelqu'un de
+ nos grands-parents, qu'on alloit religieusement souhaiter, je portois
+ toujours pour mon tribut ou une jolie tête que je m'étois appliquée
+ à bien dessiner dans cette intention, ou une petite plaque de cuivre
+ bien propre, sur laquelle j'avois gravé un bouquet et un compliment
+ soigneusement écrit, dont M. Doucet m'avoit tourné les vers. Je
+ recevois en échange des almanachs qui m'amusoient beaucoup et quelque
+ présent d'objets à mon usage, destinés ordinairement à la parure que
+ j'aimois. Ma mère s'y plaisoit pour moi; elle étoit simple dans la
+ sienne et même souvent négligée; mais sa fille était sa poupée, et
+ j'avois dans mon enfance une mise élégante, même riche, qui sembloit
+ au-dessus de mon état. Les jeunes personnes portoient alors ce que
+ l'on appeloit des corps de robe: c'étoit un vêtement fait comme les
+ robes de cour, très juste à la taille, qu'il dessinoit fort bien, très
+ ample par le bas, avec une longue queue traînante et ornée de divers
+ chiffons, suivant le goût ou la mode; on me donnoit les miens en
+ belles étoffes de soie, légères pour le dessin, modestes pour la
+ couleur, mais de prix et de qualité pareils aux robes de ma mère. La
+ toilette me coûtoit bien quelques chagrins, car on me faisoit souvent
+ les cheveux avec des papillotes, des fers chauds, tout l'attirail
+ ridicule et barbare dont on se servoit dans ce temps-là; j'avois la
+ tête extrêmement sensible, et le tiraillement qu'il falloit souffrir
+ était si douloureux qu'une grande coiffure me faisoit toujours verser
+ des larmes arrachées par la souffrance, sans être accompagnées de
+ plaintes.
+
+ Il me semble que j'entends demander pour quels yeux étoit cette
+ toilette dans la vie retirée que je menois. Ceux qui feroient
+ cette question doivent se rappeler que je sortois deux fois la
+ semaine; et s'ils avoient connu les mœurs de ce qu'on appeloit les
+ bourgeois de Paris de mon temps, ils sauroient qu'il en existoit
+ des milliers dont la dépense, assez grande en parure, avoit pour
+ objet une représentation de quelques heures aux Tuileries tous les
+ dimanches; leurs femmes y joignoient celle de l'église, et le plaisir
+ de traverser doucement leur quartier sous les yeux du voisinage.
+ Joignez à cela les visites de famille aux grandes époques des fêtes
+ et du premier de l'an, une noce, un baptême, et vous verrez assez
+ d'occasions d'exercer la vanité. Au reste, on pourra remarquer
+ dans mon éducation plus d'un contraste. Cette petite personne, qui
+ paroissoit le dimanche à l'église et à la promenade dans
+ un costume qu'on auroit pu croire sorti d'un équipage, et dont
+ l'apparence étoit fort bien soutenue par son maintien et son langage,
+ alloit fort bien aussi dans la semaine en petit fourreau de toile
+ au marché avec sa mère; elle descendoit même seule pour acheter,
+ à quelques pas de la maison, du persil ou de la salade que la
+ ménagère avoit oubliés. Il faut convenir que cela ne me plaisoit
+ pas beaucoup; mais je n'en témoignois rien, et j'avois l'art de
+ m'acquitter de ma commission de manière à y trouver de l'agrément.
+ J'y mettois une si grande politesse, avec quelque dignité, que la
+ fruitière ou autre personnage de cette espèce se faisoit un plaisir
+ de me servir d'abord, et que les premiers arrivés le trouvoient bon;
+ je remboursois toujours quelque compliment sur mon passage, et je
+ n'en étois que plus honnête. Cette enfant, qui lisoit des ouvrages
+ sérieux, expliquoit fort bien les cercles de la sphère céleste,
+ manioit le crayon et le burin, et se trouvoit à huit ans la meilleure
+ danseuse d'une assemblée de jeunes personnes au-dessus de son âge,
+ réunies pour une petite fête de famille; cette enfant étoit souvent
+ appelée à la cuisine pour y faire une omelette, éplucher des herbes
+ ou écumer le pot. Ce mélange d'études graves, d'exercices agréables
+ et de soins domestiques ordonnés, assaisonnés par la sagesse de ma
+ mère, m'a rendue propre à tout; il sembloit prédire les vicissitudes
+ de ma fortune et m'a aidée à les supporter. Je ne suis déplacée
+ nulle part; je saurois faire ma soupe aussi lestement que Philopœmen
+ coupoit du bois; mais personne n'imagineroit, en me voyant, que ce
+ fût un soin dont il convînt de me charger.
+
+
+
+
+COMTESSE DE BEAUHARNAIS
+
+(MARIE-ANNE-FANNY MOUCHAR)
+
+(1738-1813)
+
+
+Salon très parisien, fréquenté successivement par Rousseau, Dorat,
+Buffon, Lebrun; ce dernier décocha un jour à la maîtresse de la maison
+un peu galant distique qui fit le tour du monde:
+
+ Églé, belle et poète, a deux petits travers:
+ Elle fait son visage et ne fait pas ses vers.
+
+Elle publia deux volumes de poésies et de prose, un roman historique
+intitulé: les _Lettres de Stéphanie_, et des pièces de théâtre.
+
+
+ AUX SAUVAGES
+
+ Sauvages, soyez nos modèles,
+ Le sentiment guide vos pas;
+ A sa loi vous êtes fidèles,
+ Que n'habité-je vos climats!
+
+
+
+
+Mme DE VERDIER (SUZANNE ALLUT)
+
+(1745-1813)
+
+
+Nous ne trouvons aucune notice bibliographique sur cette femme de
+lettres qui écrivit cette jolie pièce de vers dans le ton de l'époque:
+
+
+ LA FONTAINE DE VAUCLUSE
+
+ IDYLLE
+
+ Ce n'est pas seulement sur des rives fertiles
+ Que la nature plaît à notre œil enchanté:
+ Dans les climats les plus stériles,
+ Elle nous force encor d'admirer sa beauté.
+ Tempi nous attendrit, Vaucluse nous étonne,
+ Vaucluse, horrible asile, où Flore ni Pomone
+ N'ont jamais prodigué leurs touchantes faveurs,
+ Où jamais de ses dons la terre ne couronne
+ L'espérance des laboureurs.
+ Ici, de toutes parts, elle n'offre à la vue
+ Que les monts escarpés qui bordent ces déserts
+ Et qui, se cachant dans la nue,
+ Les séparent de l'univers.
+ Sous la voûte d'un roc dont la masse tranquille
+ Oppose à l'aquilon un rempart immobile,
+ Dans un majestueux repos,
+ Habite de ces bords la naïade sauvage;
+ Son front n'est point orné de flexibles roseaux,
+ Et la pureté de ses eaux
+ Est le seul ornement qui pare son rivage.
+ J'ai vu ses flots tumultueux
+ S'échapper de son urne en torrents écumeux;
+ J'ai vu ses ondes jaillissantes,
+ Se brisant à grand bruit sur des rochers affreux,
+ Précipiter leur cours vers des plaines riantes,
+ Qu'un ciel plus favorable éclaire de ses feux.
+ L'écho gémit au loin: Philomèle craintive
+ Fuit et n'ose sur cette rive
+ Nous faire entendre ses accents.
+ L'oiseau seul de Pallas, dans ces cavernes sombres,
+ Confond pendant la nuit, avec l'horreur des ombres,
+ L'horreur de ses lugubres chants.
+ Déesse de ces bords, ma timide ignorance
+ N'ose lever sur vous des regards indiscrets;
+ Je ne veux point sonder les abîmes secrets
+ Où de l'astre du jour vous bravez la puissance,
+ Lorsque sa brûlante influence
+ Dessèche votre lit ainsi que nos guérets.
+ Je ne demande point par quel heureux mystère
+ Chaque printemps vous voit plus belle que jamais,
+ Tandis qu'au départ de Cérès
+ Vous nous offrez à peine une onde salutaire;
+ Expliquez-moi plutôt les nouveaux sentiments
+ Qui calment l'horreur de mes sens.
+ Quoi! ces tristes déserts, ces arides montagnes,
+ L'aspect affreux de ces campagnes,
+ Devraient-ils inspirer de si doux mouvements?
+ Ah! sans doute l'aurore y fit briller encore
+ Un rayon de ce feu que ressentit pour Laure
+ Le plus fidèle des amants.
+ Pétrarque auprès de vous soupira son martyre;
+ Pétrarque y chantait sur sa lyre
+ Sa flamme et ses tendres souhaits;
+ Et tandis que les cris d'une amante trahie,
+ Ou la voix de la Perfidie,
+ Fatiguent nos coteaux, remplissent nos forêts,
+ Du sein de ses grottes profondes
+ L'écho ne répondit jamais
+ Qu'aux accents d'un amour aussi pur que vos ondes.
+ Trop heureux les amants l'un de l'autre enchantés,
+ Qui, sur ces rochers écartés,
+ Feraient revivre encor cette tendresse extrême;
+ Et, dans une douce langueur,
+ Oubliés des humains qu'ils oublieraient de même,
+ Suffiraient seuls à leur bonheur!
+ Mais, hélas! il n'est plus de chaînes aussi belles:
+ Pétrarque dans sa tombe enferma les Amours.
+ Nymphes qui répétiez ses chansons immortelles,
+ Vous voyez tous les ans la saison des beaux jours
+ Vous porter des ondes nouvelles:
+ Les siècles ont fini leur cours
+ Et n'ont point ramené des cœurs aussi fidèles.
+ Ah! conservez du moins les sacrés monuments
+ Qu'il a laissés sur vos rivages;
+ Ces chiffres, de ses feux respectables garants,
+ Ces murs qu'il habitait, ces murs sur qui le temps
+ N'osa consommer ses outrages.
+ Surtout que vos déserts, témoins de ses transports,
+ Ne recèlent jamais l'audace ou l'imposture;
+ Et si quelque infidèle ose souiller ces bords,
+ Que votre seul aspect confonde le parjure
+ Et fasse naître ses remords!
+
+
+
+
+Mme DE GENLIS
+
+(1746-1830)
+
+
+Stéphanie-Félicité Ducrest de Saint-Aubin, comtesse de Genlis, marquise
+de Sillery, naquit à Chamery, près Autun. Elle fut une véritable femme
+de lettres pédagogue, celle qui ouvrit la voie aux si nombreuses femmes
+qui devaient depuis écrire pour les enfants. Elle tenait d'ailleurs
+de sa mère, Mme Ducrest, laquelle laissa quelques romans pour jeunes
+personnes, entre autres les _Dangers des liaisons_. La jeune Félicité
+savait à peine assembler ses lettres qu'elle s'en servit pour lire la
+_Clélie_ de Mlle de Scudéry. Dès l'âge de sept ans, déjà chanoinesse,
+elle jouait la comédie dans le château de Saint-Aubin, où elle fut
+trouvée si jolie déguisée en _Amour_, qu'elle continua à porter le
+costume, avec des ailes, qu'on lui retirait pour entrer à l'église.
+
+Mme de Genlis posséda au plus haut degré l'esprit pédagogique.
+Par suite de revers de fortune,--il en arrivait alors comme
+aujourd'hui,--elle obtint d'être _gouverneur_ des enfants du duc
+d'Orléans, alors duc de Chartres, qu'elle rencontrait chez sa tante,
+Mme de Montesson, et ce fut elle qui éleva celui qui devait devenir
+Louis-Philippe. Elle se faisait trop aimer de ses élèves, et, par
+crainte de l'empire qu'elle pouvait exercer sur eux, la duchesse
+l'éloignait quelquefois. Elle écrivait pendant un de ces voyages forcés
+à Mademoiselle d'Orléans, son élève, ces lignes empreintes d'une
+affection réellement trop exaltée:
+
+ _Quand ma chère amie recevra cette lettre, je serai bien rapprochée
+ d'elle, et je ne m'en éloignerai plus. J'ai regretté mon enfant
+ aujourd'hui encore plus qu'à l'ordinaire, s'il est possible, parce
+ que ce pays est ravissant. Il n'y a pas de situations et d'environs
+ comparables à ceux de Clermont. Rien au monde n'est plus singulier,
+ plus pittoresque, plus frais et plus agréable. Nous rapportons à mon
+ enfant une grappe de raisin pétrifiée dans une fontaine, et puis des
+ pâtes d'abricots. Chère petite amie, je n'ai d'autre plaisir que
+ celui de m'occuper de toi, que j'aime à la folie et que je porte
+ partout dans mon cœur. J'ai au cou ton profil qui ne me quitte ni
+ jour, ni nuit, et puis un portrait, jouant de la harpe, et puis un
+ bracelet, et enfin ton portefeuille. Avec cela, la bonbonnière de ton
+ ouvrage que j'ai mise dans ma poche le jour cruel de mon départ, tous
+ les anneaux que tu m'as donnés pour ma montre, et ma jolie jarretière
+ de cheveux à mon doigt. En outre, j'ai dans ma poche toutes tes
+ charmantes petites lettres, que je relis toute la journée en voiture;
+ tout cela m'attendrit et m'occupe de la seule manière qui puisse
+ m'être agréable._
+
+ _Soignez-vous bien, mon doux Minon. Songez toujours qu'en vous
+ dissipant, qu'en ménageant votre santé, c'est la mienne dont vous
+ prenez soin. Bonsoir, fidèle et tendre amie. Je vous quitte parce
+ qu'il est tard, et qu'il faudra demain
+ se lever de bonne heure. Bonsoir, enfant chérie au delà de toute
+ expression._
+
+Mme de Genlis, de retour peu de jours après, fut réintégrée dans
+toutes les prérogatives de son emploi de _gouverneur_, mais sans être
+réconciliée avec la duchesse, qui, de guerre lasse, finit par la
+tolérer pour le moment, faute de mieux. De Mademoiselle d'Orléans, Mme
+de Genlis fait d'autre part l'éloge le plus complet:
+
+ Je puis dire avec vérité que je n'ai jamais connu un seul défaut à
+ Mademoiselle d'Orléans. Elle avoit naturellement une vive piété et
+ toutes les vertus. Elle faisoit des fautes, mais, je le répète, elle
+ n'avoit pas un seul défaut, c'est-à-dire un mauvais penchant ou une
+ mauvaise qualité dominante. Je n'ai aucun intérêt d'amour-propre à
+ convenir de cette vérité, puisque j'aurois beaucoup plus de mérite
+ à l'avoir élevée, si la nature ne lui avoit pas donné un caractère
+ aussi parfait. Elle avoit de l'esprit, et cet esprit ressembloit
+ beaucoup à celui de son père; il a particulièrement de la finesse et
+ de l'à-propos, ce qui, réuni à la sagesse, à la raison et à la bonté,
+ forme une personne aussi aimable à rencontrer qu'elle est attachante
+ dans le commerce intime de la vie[48].
+
+Nous ne pouvons énumérer tous les ouvrages de Mme de Genlis, ils
+sont au nombre de 74; la plupart ont plusieurs tomes. Ses œuvres,
+très lues encore à la moitié de notre siècle, sont maintenant tout à
+fait surannées et effacées par nos nouveaux écrivains féminins, qui
+ont été élevées, cependant, avec _les Veillées du Château et Adèle
+et Théodore_, que l'on retrouve dans toutes les bibliothèques de
+pensionnats.
+
+Voici les titres des principaux livres qu'elle publia et qui ont tous
+eu de nombreuses éditions:
+
+ 1779. _Théâtre à l'usage des jeunes personnes, ou Théâtre
+ d'éducation._ 7 vol. in-8.
+
+ 1781. _Théâtre de société._ 2 vol. in-8.
+
+ 1782. _Annales de la vertu, ou Cours d'histoire à l'usage des jeunes
+ personnes._ 2 vol. in-8.
+
+ 1782. _Adèle et Théodore, ou Lettres sur l'éducation._ 3 vol. in-8.
+
+ 1784. _Les Veillées du Château, ou Cours de morale à l'usage des
+ enfants._ 3 vol. in-8.
+
+ 1787. _Pièces tirées de l'Écriture sainte._ In-8.
+
+ 1790. _Discours sur l'éducation._
+
+ 1791. _Leçons d'une gouvernante à ses élèves._ 2 vol.
+
+ 1791. _Nouveau Théâtre sentimental._
+
+ 1795. _Les Chevaliers du Cygne._ 3 vol.
+
+ 1798. _Les Petits Émigrés._ 2 vol.
+
+ 1796. _Précis de la conduite de Mme de G..... depuis la Révolution._
+
+ 1807. _Souvenirs de Félicie._
+
+
+ SOUVENIRS DE FÉLICIE
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ J'ai mis les devises à la mode. J'en ai donné beaucoup. D'autres
+ personnes en ont inventé de fort jolies. La meilleure de toutes est
+ celle de Mme de Meulan: c'est un brin de violette à moitié caché sous
+ l'herbe, avec ces mots: _Il faut chercher._ Cette charmante devise
+ convient parfaitement à une personne si réservée et si aimable, quand
+ on la connoît[49]. Mme de S*** a pris pour devise une épingle, avec
+ ces mots: _Je pique, mais j'attache._ J'étois brouillée avec une
+ personne que j'estimois et que j'aimois. M. M*** nous a raccommodées;
+ il m'a demandé un carnet avec une devise, j'ai fait graver sur le
+ cachet une aiguille à coudre avec ces mots: _Je raccommode, je
+ réunis._ J'ai donné pour devise à une jeune bonne mère de mes amies
+ un nid d'oiseau, rempli de petits nouvellement éclos; la mère, posée
+ sur le bord du nid, leur apporte un petit rameau qu'elle tient dans
+ son bec. Voici l'_âme_ de cet emblème: _Pourvu qu'ils vivent!_... Un
+ homme de lettres (M. de Chamfort) a pris cette devise: une tortue
+ ayant la tête hors de son écaille, et étant atteinte d'une flèche
+ qui la lui perce; et pour _âme_ des mots latins, dont le sens est:
+ _Heureuse, si elle eût été entièrement cachée_[50]! Une belle
+ devise fut celle du régiment de cavalerie du grand Condé; elle
+ représentoit un feu qui commence à s'allumer, avec ces mots:
+
+ _Splendescam, da materiam._
+
+ Plus j'aurai de matière, et plus j'aurai d'éclat.
+
+ Une femme de ma connaissance, voulant exprimer qu'elle est
+ _soucieuse_ et _pensive_, a pris pour devise un bouquet de _soucis_
+ et de _pensées_, ce qui est de très mauvais goût. Les fleurs et
+ les plantes ne peuvent être des symboles que par leurs propriétés
+ naturelles, ou par celles que la mythologie leur attribue, ou enfin
+ par l'usage consacré par les anciens. Ainsi l'asphodèle est une
+ plante funéraire, le cyprès est l'emblème de la douleur, le laurier
+ est celui de la gloire, etc.; mais prendre le _souci_ pour le symbole
+ des _soucis moraux_, c'est faire un jeu de mots très ridicule.
+ L'_immortelle_ est un bon emblème de la constance, parce que son nom
+ ne lui vient que d'une propriété naturelle, celle de ne point se
+ flétrir, de durer toujours.--Je voudrois que l'usage de prendre une
+ devise fût universel. Chaque personne, par sa devise, révèle un petit
+ secret, ou prend une sorte d'engagement.
+
+[Illustration]
+
+ J'écoutois avec le plus vif intérêt tout ce que disoit M. de Beauvau;
+ je n'ai jamais entendu faire des remarques aussi fines et aussi
+ judicieuses. J'écrivis, avant de me coucher, tout ce que ma mémoire
+ put me rappeler de cet entretien. Nous autres femmes, qui n'avons
+ point fait d'études et qui sommes forcées de vivre dans le grand
+ monde, nous pourrions nous instruire au milieu de cette prodigieuse
+ dissipation, en écoutant les conversations des hommes distingués
+ par leur esprit; mais, pour cela, il ne faut pas chercher toujours
+ à les occuper de nous et les distraire par nos frivolités, il faut
+ savoir garder le silence; nous voulons leur plaire: les écouter avec
+ intérêt n'en seroit-il pas un moyen? On en cherche un plus brillant,
+ on veut causer, on veut montrer _de la grâce_, qu'en résulte-il? On
+ donne à l'homme le plus spirituel l'apparence d'un homme ordinaire,
+ on le force à dire des riens et des fadeurs, et souvent on le trouve
+ inférieur à celui qui n'a que le jargon de la galanterie... Pour moi,
+ j'ai plus acquis par le silence que par la lecture; on n'observe et
+ l'on ne s'instruit qu'en se taisant.
+
+[Illustration]
+
+ M. de Champ***, en passant dans un village, voit une chaumière en
+ feu; on lui dit qu'il ne reste qu'une vieille femme paralytique; il
+ s'y précipite, traverse rapidement les flammes, passe dessus des
+ poutres embrasées, trouve la vieille femme vivante, la prend dans
+ ses bras, l'emporte, sort de la maison sain et sauf; mais, comme la
+ vieille femme avoit ses vêtements en feu, il la jette dans une mare
+ qui se trouvoit devant la porte, et il la noie! Cette mare, grossie
+ par les pluies, avoit six pieds de profondeur... Voilà une admirable
+ action déjouée, inutile, perdue; quelques pieds d'eau de moins, et
+ cette histoire eût été célébrée dans toutes les gazettes. L'héroïsme
+ même a besoin de bonheur.
+
+
+ LE MOYEN DE PLAIRE
+
+ (_Essai de morale._)
+
+ M. de Moncrif a écrit sur l'art et les moyens de plaire; une de ses
+ phrases vaut tout son livre, et c'est celle-ci: «Le moyen le plus sûr
+ de plaire est l'oubli constant et presque total de soi-même pour ne
+ s'occuper que des autres.»
+
+ Les moyens de réussir dans le monde se composent donc d'une
+ bienveillance, d'une indulgence qui dénotent la bonté de l'âme,
+ et d'une attention scrupuleuse à remplir tous les devoirs de la
+ société. Une jeune femme à laquelle on trouve vraiment de l'esprit
+ et de l'instruction sans qu'elle ait cherché à le faire remarquer,
+ de l'agrément dans ses manières sans affectation, du goût dans sa
+ parure sans coquetterie, de la gaîté sans étourderie, du calme sans
+ indolence, des talents sans prétentions, me paroît un être vraiment
+ enchanteur, un modèle auquel on doit essayer de ressembler.
+
+ Une jeune femme bien pénétrée de tous ces principes en paraissant
+ dans le monde est presque sûre du succès le plus complet. Qu'elle y
+ joigne surtout un grand respect pour la vieillesse, une attention
+ recherchée pour les femmes âgées, dont le cœur est presque
+ généralement ulcéré d'avoir vu passer si rapidement les brillantes
+ années de la jeunesse, et dont le suffrage est entraînant lorsqu'il
+ est favorable à celles qui les remplacent sur le théâtre du monde.
+ Que les attentions nécessaires pour plaire ne s'adressent jamais aux
+ jeunes gens; qu'une femme ait soin d'éloigner de ses pas la foule de
+ ces dangereux adorateurs; ils l'en admireront davantage, et j'ose
+ assurer la jeune personne qui suivra religieusement ces conseils que
+ son triomphe sera complet, sera durable, et qu'elle réunira l'estime
+ générale au bonheur de plaire.
+
+[Illustration]
+
+ Vous êtes un peu folle, et c'est vraiment dommage!
+ Ne me croyez pas en courroux:
+ De mon état ici je parle le langage,
+ Quand, au fond de mon cœur, un souvenir bien doux
+ M'accuse que j'étois cent fois pire à votre âge;
+ D'un peu d'étourderie enfin je vous absous.
+ Je crois que la gaîté peut être vive et sage,
+ Qu'on n'en médit souvent que lorsqu'on est jaloux
+ Et qu'on n'a plus le charmant avantage
+ De figurer parmi les fous.
+
+ [48] _Mémoires_, III, p. 163-164.
+
+ [49] C'est la mère de l'aimable auteur du roman plein d'esprit et
+ d'intérêt intitulé _la Chapelle d'Ayton_.
+
+ [50] Cette devise est très remarquable, en ce qu'elle fut
+ prophétique. Si cet homme infortuné avait été obscur, ou s'il avait
+ pu se _cacher_ dans le temps de la Terreur, il vivrait encore.
+ Cette devise rappelle celle de Fouquet, qui eut le même genre de
+ singularité. Fouquet avait dans ses armes un écureuil: il prit pour
+ devise cet écureuil, qu'il plaça entre huit lézards et un serpent,
+ animaux qui se trouvaient dans les armes de Colbert et de Le Tellier,
+ ses ennemis. L'_âme_ de cette devise était: _Je ne sais où ils
+ m'entraînent._ En effet, il fut _entraîné_ où il n'avait pas prévu
+ qu'on pût le conduire.
+
+
+
+
+BARONNE DE MONTOLIEU
+
+(1751-1832)
+
+
+Pauline-Isabelle de Bottens, née à Lausanne, mais de famille
+originaire du Rouergue, commença à écrire à trente-cinq ans, néanmoins
+elle a publié plus de cent volumes. Elle était petite-nièce du colonel
+Pollier.
+
+_Caroline de Lichtfield_, son premier roman, non signé, fut accueilli
+par un grand succès; suivirent _Ondine_, _Robinson Crusoé_, traductions.
+
+
+
+
+Mme CAMPAN
+
+(JEANNE-LOUISE-HENRIETTE GENEST)
+
+(1752-1822)
+
+
+Mme Genest témoigna toute jeune d'un grand goût pour l'érudition. La
+situation de son père était modeste; il obtint pour elle une place de
+lectrice auprès de Mesdames, filles de Louis XV. De là les _Mémoires_
+si intéressants qu'elle a écrits sur la cour de Marie-Antoinette.
+
+Mais sa destinée l'a favorisée en lui fournissant l'occasion de deux
+carrières bien distinctes dans une seule vie.
+
+Après avoir été pendant vingt ans la confidente intime et aimée
+de Marie-Antoinette, elle s'en trouva séparée par la Révolution;
+à la chute de Robespierre, elle avait à sa charge sa mère âgée de
+soixante-dix ans, son mari malade, un fils de neuf ans, et devant elle
+un assignat de cinq cents francs et trente mille francs de dettes de
+son mari, reconnues par elle.
+
+C'est alors qu'elle établit une pension à Saint-Germain; n'ayant pas
+d'argent pour faire imprimer des prospectus, elle en écrivit cent à la
+main.--Au bout d'un an, elle avait soixante élèves. Parmi ses élèves se
+trouva Hortense de Beauharnais, la mère de Napoléon III. Elle devint
+l'éducatrice la plus réputée et la plus capable du commencement du
+siècle. Napoléon, désireux de conserver à la République les exquises
+façons de l'ancienne cour, et à qui elle répondit ce mot devenu
+célèbre, un jour qu'il lui demandait ce qui manquait aux hommes pour
+être bien élevés: «Des mères!», la nomma directrice de la maison
+d'Écouen. Après la Restauration, accusée d'avoir trahi le souvenir
+de Marie-Antoinette, elle fut privée de sa situation et, abreuvée
+d'amertume, mourut d'un cancer à Mantes, où l'on voit encore son
+tombeau, avec l'épitaphe suivante:
+
+ CI-GIT
+ JEANNE-LOUISE-HENRIETTE GENÊT
+ ÉPOUSE DE PIERRE-DOMINIQUE CAMPAN
+ NÉE A VERSAILLES LE 6 OCTOBRE 1752
+ DÉCÉDÉE A MANTES LE 16 MAI 1822
+
+ ELLE FUT UTILE A LA JEUNESSE ET CONSOLA
+ LES MALHEUREUX
+
+Ses dernières paroles furent, ayant appelé son médecin un peu
+vivement: «Comme on est impérieux quand on n'a plus le temps d'être
+poli!»
+
+Son traité de l'_Éducation des femmes_ et son _Essai de morale_
+méritent de figurer dans toute bibliothèque féminine; mais je ne les
+crois pas réédités.
+
+Mme Campan a écrit de jolis portraits des filles de Louis XV.
+
+
+ MÉMOIRES[51]
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Madame Adélaïde, l'aînée des princesses, était impérieuse et
+ emportée; les bonnes religieuses ne cessaient de céder à ses
+ ridicules fantaisies. Le maître de danse, seul professeur de talent
+ d'agrément qui eût suivi Mesdames à Fontevrault, leur faisait
+ apprendre une danse alors fort en vogue, qui s'appelait le _menuet
+ couleur de rose_. Madame voulut qu'il se nommât le _menuet bleu_. Le
+ maître résista à sa volonté: il prétendit qu'on se moquerait de lui
+ à la cour quand Madame parlerait d'un _menuet bleu_. La princesse
+ refusa de prendre sa leçon, frappa du pied, et répétait _bleu, bleu;
+ rose, rose_, disait le maître. La communauté s'assembla pour décider
+ de ce cas si grave; les religieuses crièrent _bleu_ comme Madame; le
+ menuet fut débaptisé, et la princesse dansa.
+
+ Quand Mesdames, encore fort jeunes, furent revenues à la cour, elles
+ jouirent de l'amitié de monseigneur le Dauphin, et profitèrent
+ de ses conseils. Elles se livrèrent avec ardeur à l'étude, et y
+ consacrèrent presque tout leur temps; elles parvinrent à écrire
+ correctement le français et à savoir très bien l'histoire. Madame
+ Adélaïde, surtout, avait un désir immodéré d'apprendre; elle apprit
+ à jouer de tous les instruments de musique, depuis le cor (me
+ croira-t-on!) jusqu'à la guimbarde. L'italien, l'anglais, les hautes
+ mathématiques, le tour, l'horlogerie, occupèrent successivement les
+ loisirs de ces princesses. Madame Adélaïde avait eu un moment une
+ figure charmante; mais jamais beauté n'a si promptement disparu que
+ la sienne.
+
+ Madame Victoire était belle et très gracieuse; son accueil, son
+ regard, son sourire étaient parfaitement d'accord avec la bonté de
+ son âme.
+
+ Madame Sophie était d'une rare laideur; je n'ai jamais vu personne
+ avoir l'air si effarouché; elle marchait d'une vitesse extrême, et
+ pour reconnaître, sans les regarder, les gens qui se rangeaient
+ sur son passage, elle avait pris l'habitude de voir de côté, à la
+ manière des lièvres. Cette princesse était d'une si grande timidité
+ qu'il était possible de la voir tous les jours, pendant des années,
+ sans l'entendre prononcer un seul mot. On assurait cependant qu'elle
+ montrait de l'esprit et même de l'amabilité dans la société de
+ quelques dames préférées; elle s'instruisait beaucoup, mais elle
+ lisait seule: la présence d'une lectrice l'eût infiniment gênée.
+ Il y avait pourtant des occasions où cette princesse si sauvage
+ devenait tout à coup affable, gracieuse, et montrait la bonté la
+ plus communicative; c'était lorsqu'il faisait de l'orage: elle en
+ avait peur, et tel était son effroi qu'alors elle s'approchait des
+ personnes les moins considérables; elle leur faisait mille questions
+ obligeantes; voyait-elle un éclair, elle leur serrait la main;
+ pour un coup de tonnerre, elle les eût embrassées; mais le beau
+ temps revenu, la princesse reprenait sa raideur, son silence, son
+ air farouche, passait devant tout le monde sans faire attention à
+ personne, jusqu'à ce qu'un nouvel orage vînt lui ramener sa peur et
+ son affabilité.
+
+ Madame Victoire, bonne, douce, affable, vivait avec la plus aimable
+ simplicité dans une société qui la chérissait: elle était adorée
+ de sa maison. Sans quitter Versailles, sans faire le sacrifice de
+ sa moelleuse bergère, elle remplissait avec exactitude les devoirs
+ de la religion, donnait aux pauvres tout ce qu'elle possédait,
+ observait rigoureusement les jeûnes et le carême. Il est vrai qu'on
+ reprochait à la table de Mesdames d'avoir acquis pour le maigre une
+ renommée que portaient au loin les parasites assidus à la table de
+ leur maître d'hôtel. Madame Victoire n'était point insensible à la
+ bonne chère, mais elle avait les scrupules les plus religieux sur les
+ plats qu'elle pouvait manger en temps de pénitence. Je la vis un jour
+ très tourmentée de ses doutes sur un oiseau d'eau qu'on lui servait
+ souvent pendant le carême. Il s'agissait de décider irrévocablement
+ si cet oiseau était maigre ou gras. Elle consulta un évêque qui se
+ trouvait à son dîner: le prélat prit aussitôt le son de voix positif,
+ l'attitude grave d'un juge en dernier ressort. Il répondit à la
+ princesse
+ qu'il avait été décidé qu'en un semblable doute, après avoir fait
+ cuire l'oiseau, il fallait le piquer sur un plat d'argent très
+ froid; que si le jus de l'animal se figeait dans l'espace d'un quart
+ d'heure, l'animal était réputé gras; que si le jus restait en huile,
+ on pouvait le manger en tout temps sans inquiétude. Madame Victoire
+ fit aussitôt faire l'épreuve, le jus ne figea point; ce fut une
+ joie pour la princesse, qui aimait beaucoup cette espèce de gibier.
+ Le maigre, qui occupait tant Madame Victoire, l'incommodait; aussi
+ attendait-elle avec impatience le coup de minuit du samedi saint; on
+ lui servait aussitôt une bonne volaille au riz, et plusieurs autres
+ mets succulents. Elle avouait avec une si aimable franchise son goût
+ pour la bonne chère et pour les commodités de la vie qu'il aurait
+ fallu être aussi sévère en principes qu'insensible aux excellentes
+ qualités de cette princesse pour lui en faire un crime.
+
+ Madame Adélaïde avait plus d'esprit que Madame Victoire, mais elle
+ manquait absolument de cette bonté qui, seule, fait aimer les grands:
+ des manières brusques, une voix dure, une prononciation brève, la
+ rendaient plus qu'imposante. Elle portait très loin l'idée des
+ prérogatives du rang...
+
+ [51] Nouvelle édition, collection Ollendorff.
+
+
+
+
+Mme VIGÉE-LEBRUN
+
+(1752-1842)
+
+
+Née à Paris. Quoiqu'elle fût plus célèbre comme peintre que comme
+littérateur, elle a laissé trois volumes de _Souvenirs_ (1835 à 1837)
+qui pourront bien, maintenant qu'ils sont tombés dans le domaine
+public (elle est morte depuis cinquante ans), sortir de l'oubli et
+prendre leur place à côté de beaucoup de mémoires qui ne les valent
+pas. Si elle a peint six cent soixante-deux portraits, et seulement
+quinze tableaux, auxquels on peut reprocher un manque de virilité, il
+y a dans ses peintures tant de délicatesse et de grâce, un si exquis
+sentiment féminin, qu'elles concordent absolument avec les poésies de
+Mme Desbordes-Valmore de la même époque.
+
+D'une réputation intacte, elle reçut dans son salon toutes les
+célébrités du XVIIIe et du XIXe siècle, successivement: Diderot,
+d'Alembert, Marmontel, La Harpe, comte de Vaudreuil, prince de
+Ligne, marquise de Ruze, comtesse de Ségur. Mais la société qu'elle
+recherchait le plus, était celle des artistes. David était le plus
+fidèle commensal de la maison. Elle mourut à quatre-vingt-dix
+ans, après avoir, comme la plupart des peintres qui vivent vieux,
+peint d'une main ferme après quatre-vingt ans: «elle était restée
+attrayante, sa beauté avait vieilli, mais n'avait pas dégénéré en
+laideur», nous dit Mme Ancelot.
+
+
+
+
+Mme SAINT-HYACINTHE DE CHARRIÈRE
+
+(AGNÈS-ISABELLE, BARONNE DE TUYLL DE SEROOSKERKEN DE PENTHAZ)
+
+(1753-1805)
+
+
+D'origine hollandaise, elle a écrit, sous le pseudonyme de l'_abbé
+de la Tour_, des poésies, des pièces de théâtre, des romans, dont
+_Callixte_, les _Lettres de Lausanne_ (1786). Herder, dont la
+correspondance avec Mme de Charrière a été conservée, a traduit
+plusieurs de ses œuvres en langue allemande. Le portrait qu'elle a
+écrit d'elle-même est fin, enlevé, et mérite d'être cité. Elle a
+composé aussi de jolies fables.
+
+
+ PORTRAIT DE L'AUTEUR PEINT PAR ELLE-MÊME
+
+ Compatissante par tempérament, libérale et généreuse par penchant,
+ Zélinde n'est bonne que par principe. Quand elle est douce et
+ facile, sachez-lui-en gré: c'est un effort. Quand elle est longtemps
+ civile et polie avec des gens dont elle ne se soucie pas, redoublez
+ d'estime: c'est un martyre. Elle a eu de la vanité, mais la
+ connaissance et le mépris des hommes l'ont corrigée. Cependant cette
+ vanité va encore trop loin au gré de Zélinde même; elle pense que la
+ gloire n'est rien au prix du bonheur, mais elle ferait encore bien
+ des pas pour la gloire.
+
+ Quand est-ce que les lumières de l'esprit commanderont aux penchants
+ du cœur? Alors elle cessera d'être coquette. Triste contradiction!
+ Zélinde, qui ne voudrait pas sans raison frapper un chien, écraser
+ le plus vil insecte, voudrait peut-être dans de certains moments
+ rendre un homme malheureux, et cela pour s'amuser, pour se procurer
+ une espèce de gloire, qui même ne flatte pas sa raison et ne touche
+ qu'un instant sa vanité! Mais le prestige est court; l'apparence du
+ succès la fait revenir à elle-même. Elle n'a pas plutôt reconnu son
+ intention qu'elle la méprise, l'abhorre, et veut y renoncer à jamais.
+
+ Vous me demanderez peut-être si elle est belle, ou jolie, ou
+ passable. Je ne sais. C'est selon qu'on l'aime ou qu'elle veut se
+ faire aimer. Elle a le teint éclatant, la taille belle; elle le sait,
+ et s'en pare un peu trop au gré de la modestie. Elle n'a pas la
+ main blanche; elle le sait aussi, et en badine; mais elle voudrait
+ bien n'avoir pas sujet d'en badiner. Tendre à l'excès, et non moins
+ délicate, elle ne peut être heureuse par l'amour ni sans amour.
+ L'amitié eut-elle jamais un temple plus saint, plus digne d'elle, que
+ le cœur de Zélinde? Se voyant trop sensible pour être heureuse, elle
+ a presque cessé de prétendre au bonheur. Elle s'attache à la vertu;
+ elle fuit les repentirs, et cherche les amusements. Les plaisirs sont
+ rares pour elle, mais ils sont vifs. Elle les saisit et les goûte
+ avec ardeur.
+
+ Connaissant la vanité des projets et l'incertitude de l'avenir, elle
+ veut surtout rendre heureux le moment qui s'écoule. L'imagination
+ de Zélinde sait être riante, même quand son cœur est affligé. Des
+ sensations trop vives et trop fortes pour sa machine, une activité
+ excessive qui manque d'objets satisfaisants, voilà la source de tous
+ ses maux. Avec des organes moins sensibles, Zélinde eût eu l'âme d'un
+ grand homme. Avec moins d'esprit et de raison, elle n'eût été qu'une
+ femme faible.
+
+
+ LE BARBET
+
+ FABLE
+
+ Un vieux barbet, cher à son maître,
+ Chien caressant et dévoué,
+ S'il se voyait quelquefois rabroué,
+ Se consolait, tout prêt à reconnaître
+ Que c'était là le droit du jeu.
+ Chacun de bile a quelque peu,
+ Et qui reçoit tous les jours des caresses
+ Peut bien parfois supporter des rudesses:
+ De l'amitié les hauts et bas
+ Valent mieux que l'indifférence.
+ Décidément, moi je le pense,
+ Et le barbet aussi. Mais ne voilà-t-il pas
+ Qu'un jour son maître fait l'emplette
+ D'un petit chien (bichon, levrette,
+ L'un ou l'autre, il importe peu);
+ Son allure est vive et brillante,
+ Son poil luisant, son œil de feu,
+ Et sa manière en tout charmante:
+ Car, sans compter que pour l'esprit
+ Il est de race précieuse,
+ Dans l'école la plus fameuse
+ Pour les tours on l'avait instruit.
+ Le maître à l'excès s'en engoue,
+ Et sans merci le flatte et loue
+ En présence du vieux barbet,
+ Lequel, d'abord tout stupéfait,
+ Baisse l'oreille, fait la moue,
+ Puis, de l'humble rôle qu'il joue,
+ Se dégoûte enfin tout à fait.
+
+[Illustration]
+
+
+ PENSÉES
+
+ --Quand une femme a de la capacité, il faut la reconnaître et en
+ tirer parti. Plus exacte que la plupart des hommes dans les choses
+ de détail, elle fait mieux qu'eux ce qu'elle sait aussi bien. Les
+ circonstances, faisant connaître les femmes, les mettent enfin à leur
+ place, au lieu que les hommes sont destinés, avant d'être connus,
+ puis nommés, à des places pour lesquelles bien souvent ils ne valent
+ rien.
+
+ --Après un demi-quart d'heure de conversation on doit savoir à quoi
+ s'en tenir, pour la vie, sur quelqu'un,
+ quant à sa capacité d'entendement. Pourquoi donc vouloir encore
+ essayer de lui faire entendre ce qu'il ne peut entendre?--Il y a
+ cependant un avantage à la sottise pour celui qui vit avec des sots:
+ il s'entretient dans l'habitude de parler raison, ce qui entretient
+ celle de penser raison.
+
+
+
+
+Mlle DE KÉRALIO
+
+(DAME ROBERT, LOUISE-FÉLICITÉ GUÉNÉMENT)
+
+(1758-1821)
+
+
+Encore une laborieuse oubliée; ses nombreux travaux littéraires
+n'ont guère laissé de trace qu'à la Bibliothèque nationale, où l'un
+d'eux surtout est souvent consulté; c'est de cette façon que je l'ai
+découverte. Une petite ligne en note au bas d'une page indiquait qu'on
+avait trouvé le renseignement cité dans la _Collection des meilleurs
+ouvrages composés par des dames_, par Mlle de Kéralio.
+
+Je demandai cet ouvrage, on ne m'apporta pas moins de quatorze volumes.
+Elle a fait en grand, en beaucoup trop grand, ce que nous faisons ici
+en très petit. Outre une volumineuse étude sur le langage, entraînant
+l'auteur dans une véritable histoire des Gaules, elle a publié les
+œuvres _au complet_ de toutes les femmes-écrivains jusqu'au XVIIIe
+siècle, les rééditant d'après les manuscrits et les premières éditions.
+Évidemment, c'est d'une grande ressource; seulement, le style de Mlle
+de Kéralio est diffus, verbeux. L'absence de tables de matières et
+d'index rend les recherches très fastidieuses.
+
+Ensuite, elle n'a pas respecté l'orthographe des différentes époques,
+ce qui enlève en grande partie l'intérêt historique. Cet ouvrage a été
+édité par l'auteur même, par livraisons.
+
+Il devait avoir quarante volumes, quatorze seulement ont paru. Il est
+curieux de connaître comment les auteurs s'y prenaient à cette époque
+pour s'éditer. Les conditions sont ainsi énoncées à la première page du
+tome Ier (1785-87):
+
+«Le prix de cet ouvrage sera de quatre livres dix sols le volume, en
+tout cent cinquante-neuf livres. Il paraîtra chaque mois deux volumes;
+on paye six livres en souscrivant, et sept livres dix sols en retirant
+les premiers volumes.--En vente au domicile de l'auteur, 17, rue de
+Grammont.»
+
+Son père était un littérateur non sans mérite; elle avait trente-trois
+ans quand elle se maria avec M. Robert.
+
+Mme Roland l'a dépeinte dans ses _Mémoires_ comme une femme adroite,
+spirituelle et fière. Parmi les nombreux ouvrages qu'elle a laissés, il
+faut encore citer, outre celui dont nous venons de parler: _Adélaïde_,
+édité à Neufchâtel, 1776; _Histoire d'Élisabeth, reine d'Angleterre_,
+5 vol. (1786-89).
+
+Elle est morte à Bruxelles.
+
+
+ PRÉFACE[52]
+
+ L'intention d'élever un monument à la gloire des femmes françaises
+ distinguées dans la littérature m'a conduite à examiner l'état des
+ lettres où j'ai remarqué le nom des femmes savantes.
+
+ Une femme jeune et belle, née au onzième siècle, temps où les gens du
+ monde lisaient à peine et n'écrivaient point, où le savoir, enfermé
+ dans les cloîtres et parmi les religieux qui, fidèles aux devoirs de
+ leur état, l'employaient uniquement aux choses saintes, Héloïse, fut
+ un de ces prodiges que la nature produit rarement, et l'ignorance de
+ son siècle la rend certainement supérieure à ce qu'elle eût paru dans
+ un siècle plus éclairé.
+
+ [52] Collection des ouvrages de femmes, par Mlle de Kéralio, 1785.
+
+
+
+
+JOLIVEAU DE SEGRAIS
+
+(MARIE-MADELEINE)
+
+(1756-1830)
+
+
+Née à Bar-sur-Aube, écrivit un poème: _Suzanne_, et un volume de
+_Fables_ daté de 1802; on cite de ce livre la fable de _l'Aigle et le
+Ver_, d'un style concis et ferme:
+
+ L'aigle disait au ver, sur un arbre attrapé:
+ «Pour t'élever si haut, qu'as-tu fait?--J'ai rampé.»
+
+Écouchard-Lebrun, dit Lebrun-Pindard, ayant écrit une épigramme: _le
+Moyen de parvenir_, où la même idée se retrouve, on ne sait lequel on
+doit accuser de plagiat. Il est préférable de n'accuser personne, tout
+le monde pouvant exploiter cette idée; afin que le lecteur puisse être
+juge, voici les vers de Lebrun:
+
+ Un chêne était, sur la cime hautaine
+ Du mont Ida, roi des monts d'alentour;
+ Un aigle était sur la cime du chêne,
+ Près de l'Olympe il y tenait sa cour.
+ A l'improviste apparaît, un beau jour,
+ Maître escargot, fier d'être au milieu d'elle.
+ Des courtisans l'œil ne se croit fidèle.
+ L'un d'eux lui dit: «Me serais-je trompé!
+ Insecte vil, toi qui jamais n'eus d'aile,
+ Comment vins-tu jusqu'ici?--_J'ai rampé._»
+
+Avouons que les deux vers de Mme de Segrais sont d'une éloquence plus
+concise et plus énergique.
+
+
+
+
+Mme LEFRANÇAIS-LALLANDE
+
+(1760-1832)
+
+
+Une des rares femmes ayant écrit des livres scientifiques. Elle publia
+des tables pour trouver l'heure en mer, par la hauteur du soleil et des
+étoiles. Ces tables furent imprimées en 1791 par ordre de l'Assemblée
+nationale. La même année, elle faisait faire à Cassini sa première
+observation à l'observatoire du Collège de France. En 1799, elle
+publiait le catalogue de dix mille étoiles réduites et calculées.
+
+
+
+
+DUFRÉNOY (ADÉLAÏDE-GILLETTE BILLET)
+
+(1765-1825)
+
+
+Naquit à Nantes et épousa à quinze ans un riche procureur au Châtelet.
+Elle connut néanmoins la plus terrible adversité, son mari ayant perdu
+sa fortune et étant devenu aveugle. Elle ne dut son salut qu'à la
+protection, presque à la charité de M. de Ségur, auquel elle s'adressa
+dans un jour de cruelle détresse; il lui fit obtenir une pension. Elle
+a écrit des ouvrages d'éducation et des poésies élégiaques; mais elle
+est surtout connue par une chanson que lui adressa Béranger, chanson
+dont voici le refrain:
+
+ Veille, ma lampe, veille encore,
+ Je lis les vers de Dufrénoy.
+
+Ses premiers vers furent publiés en 1806. En 1814, l'Académie lui
+décerna un prix pour les _Derniers moments de Bayard_, dont voici un
+extrait.
+
+ Renaissez dans mes chants, nobles mœurs de nos pères!
+ Honneur, foi, loyauté, vertus héréditaires,
+ Que dans les vieux châteaux l'aïeul en cheveux blancs
+ Transmettait d'âge en âge à ses nobles enfants!
+ Renaissez, jours fameux, religion! patrie!
+ Et toi dont la mémoire est à jamais chérie,
+ Bayard, toi dont le nom rappelle avec grandeur
+ Tout ce qu'ont eu d'éclat ces siècles de l'honneur.
+ Ta gloire ne meurt pas: le temps la renouvelle;
+ Au sage comme au brave il t'offre pour modèle;
+ Ton grand cœur au-dessus des caprices du sort
+ Se montra tout entier dans les bras de la mort;
+ J'apporte à ton cercueil l'hommage de la France!
+ Déjà de Bonnivet l'orgueilleuse imprudence
+ Fuyait loin de Milan, où toujours les Français
+ Ont par de grands revers payé de grands succès;
+ Bayard restait encore, et de sa renommée
+ Seul pouvait protéger les débris de l'armée;
+ Tout à coup, ô douleur! le tube meurtrier
+ De ses traits foudroyants a frappé le guerrier:
+ Atteint d'un coup mortel, sur l'arène sanglante
+ Il tombe, tout son camp jette un cri d'épouvante;
+ Mais lui, dans la mort même incapable d'effroi,
+ Nomme en tombant son Dieu, sa patrie et son roi!
+ «Je suis mort, cria-t-il, mais gardez votre place,
+ L'ennemi jusqu'au bout ne me verra qu'en face.»
+ Il dit; et le héros respirant à moitié,
+ Sous un arbre voisin avec peine appuyé,
+ De sa mourante main ressaisissant son glaive,
+ Après un long effort quelque temps se relève,
+ Du geste et du regard excite nos soldats;
+ Et déchiré, couvert des ombres du trépas,
+ Son front, que par degré la douleur décolore,
+ Tourné vers l'ennemi l'épouvantait encore!
+
+Sa vieillesse eût pu être calme, si elle n'eût été attaquée par les
+plus odieuses calomnies. On la discuta comme auteur de ses poésies, que
+l'on attribuait à M. de Fontanes; puis on la mit au nombre de prétendus
+agents politiques. Ce dernier coup causa sa mort. MM. de Ségur, de
+Pongerville et Tissot, protestèrent solennellement en sa faveur devant
+sa tombe.
+
+
+
+
+Mme NECKER
+
+(ALBERTINE-ADRIENNE DE SAUSSURE)
+
+(1765-1841)
+
+
+Parente de Mme de Staël par son mari, Jacques Necker, professeur à
+Genève, sa ville natale, où il mourut en 1825, elle était elle-même
+fille du célèbre géologue de Saussure. Elle écrivit des ouvrages
+pédagogiques. Son livre intitulé l'_Éducation progressive_, consistant
+en trois tomes in-octavo, n'est pas sans mérite, mais il est peu connu
+en France. En voici quelques pensées:
+
+ --On ne doit pas s'étonner si l'intelligence des femmes est précoce
+ et si les progrès des hommes sont tardifs: on ne parle aux unes que
+ du présent et aux autres que de l'avenir.
+
+ --Ce qui prouve en faveur des femmes, c'est qu'elles ont tout contre
+ elles, et les lois et la force, et que cependant elles se laissent
+ rarement dominer.
+
+ --Le sentiment qui nous est le plus naturel ne se déclare que
+ lorsque l'objet fait pour l'exciter nous est présenté; autrement
+ ce n'est qu'un désir vague, un besoin non satisfait. Mais dans cet
+ état équivoque, un penchant qui n'a pas trouvé à s'appliquer donne
+ pourtant quelques signes d'existence. Il tourmente d'un certain
+ malaise celui qui l'éprouve, et nuit au développement harmonieux de
+ ses facultés. L'âme qui n'exerce pas toutes ses forces subit un
+ appauvrissement partiel, sans pouvoir se figurer ce qui lui manque.
+ Un jeune cygne élevé loin de l'eau n'aurait pas l'idée distincte
+ de l'eau, mais il languirait; tour à tour agité, inquiet, ou livré
+ à l'abattement, sa tristesse, sa maigreur, la teinte jaune de son
+ plumage, indiqueraient assez que sa destination n'est pas remplie. A
+ l'aspect d'une mare infecte, il pourrait s'y précipiter, et ce noble
+ oiseau nageant dans la vase ne paraîtrait qu'un être vil, rebut et
+ honte de la création. Mais donnez-lui la source vive, que l'onde pure
+ des grands fleuves vienne à restaurer sa vigueur, et vous verrez ce
+ qu'est le cygne. En peu de jours, sa blancheur éclatante, la grâce,
+ la majesté, la rapidité de ses mouvements, vous montreront quelle
+ était sa nature, quel élément avait manqué à son développement. Telle
+ est notre âme; elle peut vivre sans adorer Dieu, mais languissante et
+ desséchée; elle peut donner le change à ses désirs et se plonger dans
+ la superstition. C'est là ce qu'on voit sur les bords du Gange; mais
+ sur ceux de la Tamise, mais sur les rives de l'Atlantique, où s'élève
+ un monde nouveau, on apprend quel est l'essor que la religion donne à
+ l'âme.
+
+
+ LA VÉRITÉ DU CARACTÈRE
+
+ Les paroles prennent chez chaque individu une valeur particulière
+ dont on est averti par des indices très délicats, mais qui, dans leur
+ ensemble, trompent rarement.
+
+ Cette valeur peut être très élevée.
+
+ Tel mot, prononcé par tel homme, répond de sa conduite à jamais: ce
+ mot est _lui_; il saura le soutenir, quoi qu'il en coûte. Il empreint
+ sa moindre expression du sceau de son âme auguste et produit une
+ impression profonde en le prononçant.
+
+ En revanche, les protestations les plus fortes de tel autre homme ne
+ comptent pas: ce sont des assignats démonétisés dont on ne regarde
+ plus le chiffre.
+
+ Quand on voit des peuples entiers succomber sous le poids des mots
+ attachés à la dépréciation du langage; quand on voit que, dans leur
+ infortune, ils excitent à peine la pitié; que des êtres distingués
+ par les dons les plus brillants, les plus propres à émouvoir
+ l'imagination des autres hommes, dans l'impossibilité de produire
+ de l'impression, tombent dans le découragement ou sont réduits à
+ recourir à une exagération ridicule, symptôme et effet désastreux
+ qui affligent leur nation; quand, au contraire, on voit combien des
+ paroles rares et mesurées peuvent imposer de respect chez d'autres
+ peuples, comment ne pas mettre le plus grand soin, dans l'éducation
+ publique et particulière, à relever le prix du signe représentatif de
+ la pensée!
+
+
+
+
+Mme DE SOUZA
+
+(1761-1836)
+
+
+Adélaïde Filleul, veuve en premières noces du comte de Flahaut, mort
+sur l'échafaud en 1793, née à Paris, écrivit pendant son exil des
+romans qui furent accueillis avec grande faveur, comme présentant des
+fines observations sur l'usage du monde, la conversation d'une société
+distinguée.
+
+_Adèle de Senange_ fut son premier début, suivirent _Émilie et
+Alphonse_, _Charles et Marie_, _Eugène et Mathilde_, _la Duchesse de
+Guise_; _Eugène de Rothelin_ roule sur l'habitude alors de sacrifier
+les enfants à l'avenir de la famille; ainsi parle le héros:
+
+ Le fils aîné de M. d'Estouteville devait hériter de toute sa fortune;
+ le second, déjà chevalier de Malte, avait prononcé ses vœux; Mlle
+ d'Estouteville était chanoinesse et devait être nommée abbesse de
+ Remiremont, le premier de tous les chapitres nobles.
+
+ Lorsque je fus présenté à Mme d'Estouteville, sa fille était avec
+ elle. Sophie, grande, belle, avait cet air digne et noble qui semble
+ annoncer toutes les vertus; mais, à dix-huit ans, elle avait à peine
+ jeté un regard sur le monde et elle se croyait le droit de comparer,
+ de juger, d'avoir une opinion.
+
+ Près d'elle était Mlle d'Estaing; je la savais sans fortune; on la
+ disait malheureuse chez son oncle. En la voyant, je me rappelai les
+ conseils de mon père; ils me poursuivaient malgré moi, et tous les
+ mouvements d'Amélie attiraient mon attention. Elle avait une douceur
+ et une grâce particulières; sa figure, extrêmement blanche, mais un
+ peu pâle, offrait quelque chose de si pur, de si transparent, que
+ la moindre agitation la colorait.--Je ne doutais pas qu'Amélie fût
+ la femme que mon père aurait préférée; mais je me demandais si elle
+ ne m'avait pas paru trop séduisante. Sa timidité me rassura, un
+ sentiment secret me disait que ces yeux n'auraient jamais de colère;
+ que cette voix ne s'élèverait jamais jusqu'à la plainte.....
+
+
+
+
+BARONNE DE KRÜDENER
+
+(NÉE JULIENNE VIETINGHOFF)
+
+(1766-1824)
+
+
+Quoique la baronne de Krüdener soit née à Riga, nous croyons devoir lui
+donner une place dans notre Anthologie parce qu'elle écrivit surtout
+dans notre langue française, qu'elle parlait dès l'âge de quatre ans.
+Elle habita presque constamment la France depuis son enfance. En 1790,
+elle épousa le baron de Krüdener, diplomate, dont elle se sépara à
+l'amiable quelques années après en avoir eu deux enfants. Elle prit
+rang à Paris parmi les beautés du premier Empire, et alors que la
+capitale était livrée avec frénésie à toutes les ivresses des plaisirs
+et des fêtes.
+
+Si elle plaisait surtout par l'aérienne légèreté de sa taille et de sa
+danse, elle avait aussi dans son caractère cette idéalité des peuples
+du Nord. La chronique prétend qu'elle ne résista pas toujours aux
+entraînements des passions qu'elle inspirait. Comme elle ne l'a jamais
+avoué, et qu'il est bon de ne pas s'en rapporter aveuglément sur ce
+point aux racontars des hommes qui n'aiment pas à laisser croire qu'on
+a su leur résister, ne décidons rien là-dessus. Il suffit que dans ses
+écrits elle sache mettre la vertu au-dessus de la passion pour que nous
+devions nous déclarer satisfait. Elle se plaisait à se sentir aimée,
+c'est là un sentiment féminin qu'on ne peut incriminer. Un jeune homme
+mourut soi-disant d'amour pour elle, et elle s'en fit gloire un peu
+trop haut. De cette aventure elle tira son célèbre roman de _Valérie_,
+qui, d'après les critiques les plus difficiles, est le seul roman
+épistolaire qui ne soit pas ennuyeux à lire. Comme dans les romans
+de Mlle de Scudéry, de Mme de La Fayette et autres du temps, l'amour
+y reste noble et pur; une jeune fille peut le lire; aujourd'hui,
+l'homme qui agirait comme Gustave serait bafoué. Elle écrivit ce roman
+à l'époque de ses relations d'amitié avec Benjamin Constant, qui le
+lui corrigea, assure-t-on. Elle approchait alors de la cinquantaine
+et conservait néanmoins sa beauté et ses adorateurs. Belle encore, et
+n'ayant pas renoncé à plaire, entrevoyant cependant l'heure où elle
+plaira moins, elle songe à quelque chose de meilleur et se jette dans
+le mysticisme, cherchant à fonder une sorte de culte. La séduisante
+Livonienne entraîne après elle des milliers d'hommes et de femmes,
+et se dévoue aux malheureux. En dehors du roman de _Valérie_ et des
+_Pensées d'une dame_, il n'y a rien d'elle de très marquant.
+
+
+ LETTRE DE GUSTAVE A UN AMI
+
+ (_Valérie._)
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Mais il me reste à te détailler ce qui suivit cette première partie
+ de la fête. A peine fûmes-nous dix minutes dans cette salle, les uns
+ assis au milieu des fleurs, les autres parlant à voix basse, tous
+ paraissant aimer cette scène tranquille qui semblait offrir à chacun
+ quelques souvenirs agréables, que la toile du fond se leva: une
+ gaze d'argent occupait toute la place du haut en bas; elle imitait
+ parfaitement une glace. La lune disparut, et on vit à travers la gaze
+ une chambre très simplement meublée, assez éclairée pour qu'on ne
+ perdît rien, et une douzaine de jeunes filles assises auprès de leurs
+ jouets, ou le fuseau à la main, travaillant toutes. Leur costume
+ était celui des paysannes de notre pays: des corsets d'un drap bleu
+ foncé, un fichu d'une toile fine et blanche, qui, se roulant comme
+ un bandeau, enveloppait pittoresquement leur tête et descendait sur
+ leurs épaules avec des nattes de cheveux qui tombaient presque à
+ terre. Ce tableau était charmant. Une des jeunes filles paraissait se
+ détacher de ses compagnes; elle était plus jeune, plus svelte, ses
+ bras étaient plus délicats; les autres semblaient être
+ faites pour l'entourer. Elle filait aussi, mais elle était placée
+ de manière à ce qu'on ne vît pas ses traits. A moitié cachée par
+ son attitude et par sa coiffure, elle était vêtue comme les autres
+ et paraissait pourtant plus distinguée. Valérie se reconnut dans
+ cette scène naïve de sa jeunesse, où elle s'était plu, comme elle
+ le faisait souvent, à travailler au milieu de plusieurs jeunes
+ filles qu'on élevait chez ses parents, qui, riches et bienfaisants,
+ recueillaient des enfants pauvres, les élevaient et les dotaient
+ ensuite. Elle comprit que j'avais voulu lui retracer le jour où le
+ comte la vit pour la première fois et la surprit au milieu de cette
+ scène aimable et naïve. Dès lors, charmé de sa candeur et de ses
+ grâces, il l'aima tendrement.
+
+ Mais revenons à ce miroir magique qui ramenait Valérie au passé.
+ Des jeunes filles, élevées dans le Conservatoire des Mendicanti,
+ formaient un groupe, costumées comme nos paysannes suédoises; elles
+ chantaient mieux qu'elles, et, au lieu de leurs romances, nous
+ entendîmes des couplets composés pour la comtesse, accompagnés par
+ Frédéric et Ponto, placés de manière à ne pas être aperçus. Les
+ voix ravissantes des Mendicanti, le talent de ces artistes fameux,
+ la sensibilité de Valérie, contagieuse pour les autres, tout fit de
+ ce moment un moment délicieux, et les Italiens, habitués à exprimer
+ fortement ce qu'ils sentent, mêlèrent leurs acclamations à la joie
+ douce que me faisait ressentir le bonheur de Valérie.
+
+ Le bal commença dans une des salles attenantes; tout le monde s'y
+ précipita. La toile étant tombée, on vit reparaître le clair de lune.
+ Valérie resta avec son mari;
+ tous deux parlèrent avec tendresse du souvenir que cette fête leur
+ retraçait. Le comte me dit les choses du monde les plus aimables; sa
+ femme, en me tendant la main, s'écria:
+
+ «Bon Gustave! jamais je n'oublierai cette charmante soirée, ni la
+ salle des souvenirs.»
+
+ Elle rentra ensuite avec le comte dans le bal. Je sortis pour
+ respirer le grand air et m'abandonner pendant quelques instants à mes
+ rêveries. En rentrant, je cherchais des yeux la comtesse au milieu de
+ la foule, et, ne la trouvant pas, je me doutais qu'elle avait cherché
+ la solitude dans la salle des souvenirs. Je la trouvai effectivement
+ dans l'embrasure d'une fenêtre: je m'approchai avec timidité; elle
+ me dit de m'asseoir à côté d'elle. Je vis qu'elle avait pleuré; elle
+ avait encore les larmes aux yeux, et je crus qu'elle s'était rappelé
+ la petite discussion du matin. Je savais combien les impressions
+ qu'elle recevait étaient profondes, et je lui dis:
+
+ «Quoi! Madame, vous avez de la tristesse, aujourd'hui que nous
+ désirons surtout vous voir contente?
+
+ --Non, me dit-elle, les larmes que j'ai versées ne sont point
+ amères: je me suis retracé cet âge que vous avez su me rappeler si
+ délicieusement; j'ai pensé à ma mère, à mes sœurs, à ce jour heureux
+ qui commença l'attachement du comte pour moi; je me suis attendrie
+ sur cette époque si chère; mais j'aime aussi l'Italie, je l'aime
+ beaucoup», dit-elle.
+
+ Je tenais toujours sa main, et mes yeux étaient fixement attachés sur
+ cette main qui, deux ans auparavant,
+ était libre; je touchais cet anneau qui me séparait d'elle à jamais,
+ et qui faisait battre mon cœur de terreur et d'effroi; mes yeux s'y
+ fixaient avec stupeur.
+
+ «Quoi! me disais-je, j'aurais pu prétendre aussi à elle! Je vivais
+ aussi dans le même pays, la même province; mon nom, mon âge, ma
+ fortune, tout me rapprochait d'elle; qu'est-ce qui m'a empêché de
+ deviner cet immense bonheur?»
+
+ Mon cœur se serrait, et quelques larmes, douloureuses comme mes
+ pensées, tombaient sur sa main.
+
+ «Qu'avez-vous, Gustave? dites-moi ce qui vous tourmente.»
+
+ Elle voulait retirer sa main; mais sa voix était si touchante, j'osai
+ la retenir. Je voulais lui dire... que sais-je? Mais je sentis cet
+ anneau, mon supplice et mon juge; je sentis ma langue se glacer. Je
+ quittai la main de Valérie et je soupirai profondément.
+
+ «Pourquoi, me dit-elle, pourquoi toujours cette tristesse? Je suis
+ sûre que vous pensez à cette femme. Je sens bien que son image est
+ venue vous troubler aujourd'hui plus que jamais; toute cette soirée
+ vous a ramené en Suède.
+
+ --Oui, dis-je en respirant péniblement.
+
+ --Elle a donc bien des charmes, me dit-elle, puisque rien ne peut
+ vous distraire d'elle?
+
+ --Ah! elle a tout, tout ce qui fait les fortes passions: la grâce, la
+ timidité, la décence, avec une de ces âmes passionnées pour le bien
+ qui aiment parce qu'elles vivent, et qui ne vivent que pour la vertu;
+ enfin, par le plus
+ charmant des contrastes, elle a tout ce qui annonce la faiblesse et
+ la dépendance, tout ce qui réclame l'appui; son corps délicat est une
+ fleur que le plus léger souffle fait incliner, et son âme forte et
+ courageuse braverait la mort pour la vertu et pour l'amour.»
+
+ Je prononçai ce dernier mot en tremblant, épuisé par la chaleur avec
+ laquelle j'avais parlé, ne sachant moi-même jusqu'où m'avait conduit
+ mon enthousiasme. Je tremblais qu'elle ne m'eût deviné, et j'appuyais
+ ma tête contre un des carreaux de la fenêtre, attendant avec anxiété
+ le premier son de sa voix.
+
+ «Sait-elle que vous l'aimez? me dit Valérie avec une ingénuité
+ qu'elle n'aurait pu feindre.
+
+ --Oh! non, non! m'écriai-je, j'espère bien que non; elle ne me
+ pardonnerait pas.
+
+ --Ne le lui dites jamais, dit-elle; il doit être affreux de faire
+ naître une passion qui rend si malheureux. Si jamais je pouvais en
+ inspirer une semblable, je serais inconsolable; mais je ne le crains
+ pas, et cela me console de ne pas être belle.»
+
+ Je m'étais remis de mon trouble.
+
+ «Croyez-vous, Madame, que ce soit la beauté seule qui soit si
+ dangereuse? Regardez milady Erwin, la marquise de Ponti: je ne crois
+ pas qu'un statuaire puisse imaginer de plus beaux modèles; cependant
+ on vous disait encore hier que jamais elles n'avaient excité un
+ sentiment vif ou durable. Non, poursuivis-je, la beauté n'est
+ vraiment irrésistible qu'en nous expliquant quelque chose de moins
+ passager qu'elle, qu'en nous faisant rêver
+ à ce qui fait le charme de la vie au delà du moment fugitif où nous
+ sommes séduits par elle; il faut que l'âme la retrouve quand les sens
+ l'ont assez aperçue. L'âme ne se lasse jamais: plus elle admire, et
+ plus elle s'exalte; et c'est quand on sait l'émouvoir fortement qu'il
+ ne faut que de la grâce pour créer la plus forte passion. Un regard,
+ quelques sons d'une voix susceptible d'inflexions séduisantes,
+ contiennent alors tout ce qui fait délirer. La grâce surtout, cette
+ magie par excellence, renouvelle tous les enchantements...
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+COMTESSE SAINT-SIMON DE BAWR
+
+(1776-1861)
+
+
+Mariée en premières noces au philosophe Saint-Simon, elle a écrit des
+romans et comédies dont _la Suite d'un bal masqué_, 1813.
+
+
+
+
+DUCHESSE DE DURAS
+
+(CLAIRE LECHAT KERSAINT)
+
+(1779-1828)
+
+
+Née à Brest, a écrit deux ouvrages, _Ourika_ et _Édouard_, 1825. Ce
+dernier, un chef-d'œuvre de l'époque, a obtenu un grand succès.
+
+En 1826, Latouche lança sous le nom de Mme de Duras un conte
+scandaleux, qui lui fit beaucoup de tort.
+
+
+
+
+MME MALLÈS, NÉE DE BEAULIEU
+
+Née à Nontron. Parmi grand nombre d'ouvrages pour la jeunesse, à citer
+_le Robinson de douze ans_.
+
+
+
+
+BARONNE QUINAUD DE MÉRÉ
+
+(1751-1829)
+
+Née à Paris. Auteur de trois cent quinze volumes, dont, hélas! aucun,
+paraît-il, n'a mérité de passer à la postérité.
+
+
+
+
+PRINCESSE DE SALM-DYCH
+
+(CONSTANCE-MARIE DE THÉIS)
+
+(1767-1845)
+
+
+Femme de lettres, née à Nantes. Elle a laissé des _Poésies_ et de
+nombreux écrits, ainsi que des _Mémoires_ sur sa vie.--Œuvres, 4 vol.
+1842.
+
+
+ PRIE ET TRAVAILLE
+
+ «Prie et travaille» est la devise heureuse
+ D'un noble cœur, d'un esprit éclairé:
+ C'est d'une vie et pure et généreuse
+ L'art, le devoir et le bonheur sacré.
+
+ «Prie et travaille» était, dans le village,
+ Ce que disaient nos guerriers valeureux.
+ Ils priaient même au milieu du carnage,
+ Et pour l'honneur ils en travaillaient mieux.
+
+ «Prie et travaille» est ce que l'on répète
+ Au malheureux qui réclame un peu d'or:
+ Et ce conseil que souvent il rejette,
+ S'il le suivait, lui vaudrait un trésor.
+
+ «Prie et travaille» est le refrain du sage;
+ Faibles mortels, récitez-le tout bas:
+ Ceux dont l'erreur fut l'éternel partage
+ Ne priaient guère et ne travaillaient pas.
+
+ Prie et travaille, ô toi que peut surprendre,
+ Loin d'un époux, le monde, le plaisir;
+ Par la prière occupe un cœur trop tendre,
+ Par le travail un dangereux loisir.
+
+ Prie et travaille en tes sombres retraites,
+ Beauté qu'à Dieu l'on veut sacrifier:
+ Crains, en priant, les biens que tu regrettes,
+ En travaillant cherche à les oublier.
+
+ Prie et travaille, homme vain, femme altière,
+ Riche qu'entoure un pompeux attirail.
+ Que reste-t-il à notre heure dernière,
+ Hors la prière et les fruits du travail?
+
+ Prie et travaille, ou redoute le blâme;
+ Avec raison, enfin, on le redit:
+ Car la prière est le charme de l'âme,
+ Et le travail, le repos de l'esprit.
+
+On doit à M. de Pongerville une bonne édition des _Pensées_ de la
+princesse de Salm. En voici trois qui nous semblent charmantes:
+
+
+ PENSÉES DÉTACHÉES
+
+ --Nous aimons la morale quand nous sommes vieux, parce qu'elle nous
+ fait un mérite d'une foule de privations qui nous sont devenues une
+ nécessité.
+
+ --Il est des chagrins profonds qui semblent rester en réserve dans
+ l'âme, où on les retrouve toujours lorsqu'on est disposé à s'affliger.
+
+ --La conversation des femmes, dans la société, ressemble à ce duvet
+ dont on se sert pour emballer les porcelaines: ce n'est rien, et sans
+ lui tout se brise.
+
+
+
+
+MARQUISE DE LESCURE
+
+(MARIE-LOUISE-VICTOIRE DE DONNISSAN)
+
+(En secondes noces MARQUISE DE LA ROCHEJAQUELEIN)
+
+(1772-1857)
+
+
+Célèbre femme politique. D'un caractère viril, elle voulut partager
+tous les périls de la guerre de Vendée, dont ses deux maris furent les
+héros. Ses _Mémoires_, où elle raconte toutes les péripéties de son
+existence aventureuse, eurent un grand succès et furent traduits dans
+toutes les langues de l'Europe. On les réimprime encore aujourd'hui. La
+rédaction en est due à la participation de M. de Barard.
+
+
+
+
+Mme COTTIN (MARIE RUSTAUD)
+
+(1773-1807)
+
+
+Est une des plus sympathiques femmes littéraires de la fin du XVIIIe
+siècle.
+
+Toute jeune, Marie Rustaud quittait Torménio, sa ville natale,
+pour suivre son mari, un riche banquier, M. Cottin, et laissait
+derrière elle de nombreux regrets pour sa modestie, sa douceur, sa
+bienveillance, son inépuisable bonté. Dans le somptueux hôtel du riche
+banquier, elle ne se sent pas à l'aise au milieu d'un monde frivole:
+car ce qu'elle aime, c'est le foyer domestique, c'est le calme et le
+silence de son cabinet de travail, où elle peut secrètement laisser
+courir sa plume sur le papier au gré de son imagination. Elle avait
+vingt ans lorsque son mari mourut au moment de passer devant le
+tribunal révolutionnaire, et la laissa sans fortune. Elle se confina
+dans la retraite et demanda à sa plume non seulement de la faire
+vivre, mais surtout de lui permettre ses libéralités généreuses.
+Sa première œuvre, _Claire d'Albe_, qu'elle avait écrite riche et
+heureuse, fut vendue par elle au profit d'un ami, proscrit et fugitif,
+qui avait besoin d'un millier de francs pour quitter la France et
+assurer son sort.
+
+Ce roman, qui avait été écrit en quinze jours sans une seule rature,
+obtint un si grand succès qu'elle se décida à publier successivement:
+_Amélie de Mansfield_, _Mathilde_, _Malvina_ et _Élisabeth_. Dans tous
+ses romans, ses héroïnes sont posées sur un piédestal de vertu et de
+résignation; et quoique protestante, elle les a fait toutes catholiques.
+
+Réservée, modeste dans le monde, ce n'est qu'à son corps défendant que
+son éditeur livra son nom à la publicité. Elle est de ces rares femmes
+de lettres qui n'ont jamais donné prise à aucun blâme.
+
+De même que Mme de Sévigné, elle ne savait pas l'orthographe; mais on
+n'était pas aussi difficile qu'aujourd'hui, la concurrence étant bien
+moins grande. Ses ouvrages ont passé de mode, et elle est bien moins
+connue de notre génération que Mme de La Fayette.
+
+«Dépourvue de beauté, nous dit lady Morgan, n'ayant aucune de ces
+grâces qui en tiennent lieu, elle inspira néanmoins deux passions
+fatales: un jeune parent sa tua d'un coup de pistolet dans son jardin
+et son rival sexagénaire s'empoisonna.»
+
+Nous donnons un extrait descriptif d'un de ses romans, et une lettre
+intime à un de ses amis qui dépeint bien sa belle âme.
+
+
+ ÉLISABETH, OU LES EXILÉS DE SIBÉRIE
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ La ville de Tobolsk, capitale de la Sibérie, est située sur les
+ rives de l'Irtish; au nord, elle est entourée d'immenses forêts qui
+ s'étendent jusqu'à la mer Glaciale. Dans cet espace de onze cent
+ verstes, on rencontre des montagnes arides, rocailleuses et couvertes
+ de neiges éternelles; des plaines incultes, dépouillées, où, dans
+ les jours les plus chauds de l'année, la terre ne dégèle pas à un
+ pied; de tristes et larges fleuves dont les eaux glacées n'ont jamais
+ arrosé une prairie, ni vu épanouir une fleur. En avançant davantage
+ vers le pôle, les cèdres, les sapins, tous les grands arbres
+ disparaissent; des broussailles de mélèzes rampants et de bouleaux
+ nains deviennent le seul ornement de ces misérables contrées; enfin
+ des marais chargés de mousse se montrent comme le dernier effort
+ d'une nature expirante; après quoi, toute trace de végétation
+ disparaît. Néanmoins, c'est là qu'au milieu des horreurs d'un éternel
+ hiver la nature a encore des pompes magnifiques; c'est là que les
+ aurores boréales sont fréquentes et majestueuses, et qu'embrassant
+ l'horizon en forme d'arc très clair d'où partent des colonnes
+ de lumière mobile, elles donnent à ces régions hyperborées des
+ spectacles dont les merveilles sont inconnues aux peuples du Midi.
+ Au sud de Tobolsk s'étend le cercle d'Ischim; des landes, parsemées
+ de tombeaux et entrecoupées de lacs amers, le séparent des Kirguis,
+ peuple nomade et idolâtre. A gauche, il est borné par l'Irtish, qui
+ va se perdre, après de nombreux détours, sur les frontières de la
+ Chine, et à droite par le Tobol. Les rives de ce fleuve sont nues
+ et stériles; elles ne présentent à l'œil que des fragments de rocs
+ brisés, entassés les uns sur les autres, et surmontés de quelques
+ sapins; à leurs pieds, dans un angle du Tobol, on trouve le village
+ domanial de Saimka; sa distance de Tobolsk est de plus de six cents
+ verstes. Glacé jusqu'à la dernière limite du cercle, au milieu d'un
+ pays désert, tout ce qui l'entoure est sombre comme son soleil et
+ triste comme son climat.
+
+ Cependant le cercle d'Ischim est surnommé l'Italie de la Sibérie,
+ parce qu'il y a quelques jours d'été et que l'hiver n'y dure que
+ huit mois; mais il y est d'une rigueur extrême. Le vent du nord, qui
+ souffle alors continuellement, arrive chargé des glaces des déserts
+ arctiques, et en apporte un froid si pénétrant et si vif que, dès le
+ mois de septembre, le Tobol charrie des glaces. Une neige épaisse
+ tombe sur la terre, et ne la quitte plus qu'à la fin de mai...
+
+
+ LETTRE
+
+ _Nos esprits vous semblent marcher dans une direction si opposée
+ que vous ne pouvez expliquer que par la fatalité l'amitié qui nous
+ unit l'un à l'autre. Eh bien! que diriez-vous si je vous assurais
+ que j'ai maintenant la conviction presque entière que nous serons un
+ jour parfaitement d'accord et que nos esprits s'entendront comme nos
+ cœurs s'entendent aujourd'hui? Soyez bien persuadé que je ne vous
+ aimerais pas comme je le fais si nous ne devions pas finir ainsi.
+ D'abord nous ne sommes pas dans une route si opposée que vous le
+ dites, car mes idées religieuses vous occupent; vous les repoussez,
+ il est vrai, mais vous y pensez, et c'est beaucoup. Elles font
+ fermenter votre tête, elles agitent votre sang, elles vous irritent;
+ cela vaut bien mieux que si vous n'y songiez pas. Si je vous voyais,
+ à cet égard, dans l'indifférence où je vois certaines personnes,
+ je n'aurais aucune espérance et je croirais votre cœur mort avant
+ vous. Si les idées religieuses mettent en un tel mouvement toutes
+ les facultés de votre âme, c'est parce qu'elle a l'instinct que la
+ vérité n'est que là. Ne riez pas, je vous prie, et laissez-moi vous
+ parler de votre âme, que j'aime parce qu'elle est bonne, excellente,
+ pleine de chaleur et de noblesse. N'apercevez-vous pas combien elle
+ combat contre votre esprit, comme elle se révolte fièrement contre ce
+ qu'il veut lui persuader...? Je porte en moi-même un calme ravissant,
+ une sérénité angélique. Je suis heureuse, je suis sûre de l'être
+ toujours: car mon bonheur n'est pas dans les événements, il est en
+ moi. J'ai appris non seulement à me résigner, mais à aimer les peines
+ que Dieu m'envoie; elles ne sont que l'expiation de mes torts, et je
+ bénis sa justice et sa bonté. Je ne m'enfoncerai jamais dans le chaos
+ des sciences: ma piété n'a pas besoin de savoir, elle est toute dans
+ mon cœur, elle est toute d'amour..._
+
+
+
+
+BARONNE DE STAËL-HOLSTEIN
+
+(ANNE-LOUISE-GERMAINE NECKER)
+
+(1766-1817)
+
+
+Mme de Staël est la femme littéraire la plus importante et la plus
+discutée de l'époque; à cheval sur les deux siècles, elle sert de
+transition entre l'école des Précieuses et l'hôtel de Rambouillet, où
+le joli et le gracieux s'alliaient à l'esprit.
+
+Mme de Staël était laide, elle le savait; elle voulut faire oublier
+qu'elle était femme, en étant savante. Aussi trouva-t-elle beaucoup de
+détracteurs, sans chômer pour cela d'adorateurs[53]. Comme écrivain,
+elle eut une véritable influence sur la littérature, et on fait à
+son nom l'honneur de le placer partout entre celui de Jean-Jacques
+Rousseau et de Chateaubriand. Le milieu où elle vécut toute sa vie
+devait contribuer à former son goût et son style. Toute enfant,
+elle rencontrait dans le salon de son père Marmontel, Buffon, Grimm,
+Francklin, Hume, Raynal, etc. Invitée par le gouvernement impérial
+à se tenir à quarante lieues de Paris, elle fit ce fameux voyage en
+Allemagne qui la mit en contact avec les grands esprits germaniques
+de l'époque; à son retour, elle publia son ouvrage le plus important,
+_l'Allemagne_, qui fut saisi par le ministère, et la fit condamner à
+l'internement dans son château de Coppet, où il lui était interdit de
+recevoir même ses meilleurs amis. Heureusement pour elle, l'Empire ne
+dura pas longtemps, mais les événements désastreux qui mettaient fin à
+son exil ulcéraient en même temps son âme éminemment française.
+
+Quand on parle de Mme de Staël au point de vue littéraire, on cite
+aussitôt _Corinne_. Certes, on ne peut nier à cet ouvrage un souffle
+puissant de grandeur et d'entraînement; l'improvisation de Corinne au
+Capitole est un morceau qu'il faut avoir lu. Il est bon aussi de lire
+_l'Allemagne_, ouvrage essentiellement révélateur de ce pays que nous
+n'avons jamais assez cherché à connaître.
+
+Mais c'est dans ses ouvrages philosophiques qu'on peut juger de
+l'étendue de son jugement.
+
+Voici les titres des principaux ouvrages dus à sa plume féconde, mais
+à peu près oubliés aujourd'hui: de 1786 à 1822, elle en a publiés
+dix-huit, parmi lesquels les _Lettres sur les écrits et caractères de
+J.-J. Rousseau_; _Sophie_, comédie, et _Jane Grey_, tragédie; _Recueil
+de morceaux détachés_, _Réflexion sur la paix intérieure et la paix
+extérieure_, _De l'influence des passions sur le bonheur des individus
+et des nations_, _De la littérature considérée dans ses rapports
+avec les institutions sociales_, _Delphine_, _Corinne, ou l'Italie_;
+_l'Allemagne_, _Dix années d'exil_, etc.
+
+
+ INVOCATION DE CORINNE
+
+ Italie, empire du soleil! Italie, maîtresse du monde! Italie, berceau
+ des lettres! je te salue. Combien de fois la race humaine te fut
+ soumise, tributaire de tes armes, de tes beaux-arts et de ton ciel!
+
+ Un dieu quitta l'Olympe pour se réfugier en Ausonie; l'aspect de ce
+ pays fit rêver les vertus de l'âge d'or, et l'homme y parut trop
+ heureux pour l'y supposer coupable.
+
+ Rome conquit l'univers par son génie et fut reine par la liberté. Le
+ caractère romain s'imprima sur le monde, et l'invasion des barbares,
+ en détruisant l'Italie, obscurcit l'univers entier.
+
+ L'Italie reparut avec les divins trésors que les Grecs fugitifs
+ rapportèrent dans son sein; le ciel lui révéla ses lois; l'audace de
+ ses enfants découvrit un nouvel hémisphère; elle fut reine encore par
+ le spectre de la pensée, mais ce spectre de lauriers ne fit que des
+ ingrats.
+
+ L'Imagination lui rendit l'univers qu'elle avait perdu. Les peintres,
+ les poètes, enfantèrent pour elle une terre,
+ un Olympe, des enfers et des cieux; et le feu qui l'anime, mieux
+ gardé par son génie que par le dieu des païens, ne trouva point dans
+ l'Europe un Prométhée qui le ravît.
+
+ Pourquoi suis-je au Capitole? pourquoi mon humble front va-t-il
+ recevoir la couronne que Pétrarque a portée et qui reste suspendue
+ au cyprès funèbre du Tasse? pourquoi... si vous n'aimiez assez la
+ gloire, ô mes concitoyens! pour récompenser son culte autant que ses
+ succès!
+
+ Eh bien! si vous l'aimez, cette gloire qui choisit trop souvent
+ ses victimes parmi les vainqueurs qu'elle a couronnés, pensez avec
+ orgueil à ces siècles qui virent la renaissance des arts! Le Dante,
+ l'Homère des temps modernes, poète sacré de nos mystères religieux,
+ héros de la pensée, plongea son génie dans le Styx pour aborder à
+ l'enfer, et son âme fut profonde comme les abîmes qu'il a décrits.
+
+ L'Italie, au temps de sa puissance, revit tout entière dans le Dante.
+ Animé par l'esprit des républiques, guerrier aussi bien que poète, il
+ souffle la flamme des actions parmi les morts, et ses ombres ont une
+ vie plus forte que les vivants d'aujourd'hui.
+
+ Les souvenirs de la terre les poursuivent encore; leurs passions sans
+ but s'acharnent à leur cœur; elles s'agitent sur le passé, qui leur
+ semble encore moins irrévocable que leur éternel avenir.
+
+ On dirait que le Dante, banni de son pays, a transporté dans les
+ régions imaginaires les peines qui le
+ dévoraient. Ses ombres demandent sans cesse des nouvelles de
+ l'existence, comme le poète lui-même s'informe de sa patrie, et
+ l'enfer s'offre à lui sous les couleurs de l'exil.
+
+ Tout, à ses yeux, se revêt du costume de Florence. Les morts qu'il
+ évoque semblent renaître aussi Toscans que lui; ce ne sont point
+ les bornes de son esprit, c'est la force de son âme qui fait entrer
+ l'univers dans le cercle de sa pensée.
+
+ Un enchaînement mystique de cercles et de sphères le conduit de
+ l'enfer au purgatoire, au paradis; historien fidèle de sa vision, il
+ inonde de clarté les régions les plus obscures, et le monde qu'il
+ crée dans son triple poème est complet, animé, brillant comme une
+ planète nouvelle aperçue dans le firmament.
+
+ A sa voix, tout sur la terre se change en poésie: les objets,
+ les idées, les lois, les phénomènes semblent un nouvel Olympe,
+ de nouvelles divinités; mais cette mythologie de l'imagination
+ s'anéantit comme le paganisme à l'aspect du paradis, de cet océan de
+ lumière étincelant de rayons d'étoiles, de vertus et d'amour.
+
+ Les magiques paroles de notre plus grand poète sont le prisme de
+ l'univers; toutes ses merveilles s'y réfléchissent, s'y divisent, s'y
+ recomposent! les sons imitent les couleurs, les couleurs se fondent
+ en harmonie; la rime, sonore ou bizarre, rapide ou prolongée, est
+ inspirée par cette divination poétique, beauté suprême de l'art,
+ triomphe du génie, qui découvre dans la nature tous les secrets en
+ relation avec le cœur de l'homme.
+
+ Le Dante espérait de son poème la fin de son exil: il comptait sur la
+ renommée pour médiatrice; mais il mourut trop tôt pour recueillir les
+ palmes de la patrie. Souvent la vie passagère de l'homme s'use dans
+ les revers; et si la gloire triomphe, si l'on aborde enfin sur une
+ plage plus heureuse, la tombe s'ouvre derrière le port, et le destin
+ à mille formes annonce souvent la fin de la vie par le retour du
+ bonheur!...
+
+
+ SUR L'ALLEMAGNE
+
+ Il serait intéressant de comparer les stances de Schiller sur la
+ perte de la jeunesse, intitulées l'_Idéal_, avec celles de Voltaire:
+
+ Si vous voulez que j'aime encore,
+ Rendez-moi l'âge des amours, etc.
+
+ On voit dans le poète français l'expression d'un regret aimable, dont
+ l'amour et les joies de la vie sont l'objet; le poète allemand pleure
+ la perte de l'enthousiasme et de l'innocente pureté des pensées du
+ premier âge; et c'est par la poésie et la pensée qu'il se flatte
+ d'embellir encore le déclin de ses ans. Il n'y a pas dans les stances
+ de Schiller cette clarté facile et brillante que permet un genre
+ d'esprit à la portée de tout le monde...
+
+ ..... Nous fîmes une excursion sur l'un de ces lacs dans lesquels les
+ beautés de la nature se réfléchissent, et qui semblent placés aux
+ pieds des Alpes pour en multiplier les ravissants aspects. Un temps
+ orageux nous
+ dérobait la vue distincte des montagnes; mais, confondues avec
+ les nuages, elles n'en étaient que plus redoutables. La tempête
+ grossissait, et, bien qu'un sentiment de terreur s'emparât de mon
+ âme, j'aimais cette foudre du ciel qui confond l'orgueil de l'homme.
+ Nous nous reposâmes un moment dans une espèce de grotte avant de nous
+ hasarder à traverser la partie du lac de Thun qui est entourée de
+ rochers inabordables. C'est dans un lieu pareil que Guillaume Tell
+ sut braver les abîmes et s'attacher à des écueils pour échapper à
+ ses tyrans. Nous aperçûmes alors dans le lointain cette montagne qui
+ porte le nom de la Vierge (_Jungfrau_); aucun voyageur n'a jamais pu
+ gravir jusqu'à son sommet: elle est moins haute que le Mont-Blanc,
+ et cependant elle inspire plus de respect, parce qu'on la sait
+ inaccessible[54].
+
+ Nous arrivâmes à Unterseen, et le bruit de l'Aar, qui tombe en
+ cascades autour de cette petite ville, disposait l'âme à des
+ impressions rêveuses. Les étrangers, en grand nombre, étaient logés
+ dans des maisons de paysans, fort propres, mais rustiques. Il était
+ assez piquant de voir se promener dans la rue d'Unterseen de jeunes
+ Parisiens tout à coup transportés dans les vallées de la Suisse; ils
+ n'entendaient plus que le bruit des torrents, ils ne voyaient plus
+ que des montagnes, et cherchaient si dans ces lieux solitaires ils
+ pourraient s'ennuyer assez pour retourner avec plus de plaisir encore
+ dans le monde.
+
+ Le soir qui précéda la fête, on alluma des feux sur les montagnes;
+ c'est ainsi que jadis les libérateurs de la Suisse donnèrent le
+ signal de leur sainte conspiration. Ces feux, placés sur les sommets,
+ ressemblaient à la lune, lorsqu'elle se lève derrière les montagnes
+ et qu'elle se montre à la fois ardente et paisible. On eût dit que
+ des astres nouveaux venaient assister au plus touchant spectacle
+ que notre monde puisse encore offrir. L'un de ces signaux enflammés
+ semblait placé dans le ciel, d'où il éclairait les ruines du château
+ d'Unspunnen, autrefois possédé par Berthold, le fondateur de Berne,
+ en mémoire de qui se donnait la fête. Des ténèbres profondes
+ environnaient ce point lumineux, et les montagnes, qui pendant la
+ nuit ressemblent à de grands fantômes, apparaissaient comme l'ombre
+ gigantesque des morts qu'on voulait célébrer.
+
+ Le jour de la fête, le temps était doux, mais nébuleux; il fallait
+ que la nature répondît à l'attendrissement de tous les cœurs.
+ L'enceinte choisie pour les jeux est entourée de collines parsemées
+ d'arbres et des montagnes à perte de vue sont derrière ces collines.
+ Tous les spectateurs, au nombre de près de six mille, s'assirent
+ sur les hauteurs en pente, et les couleurs variées des habillements
+ ressemblaient dans l'éloignement à des fleurs répandues sur la
+ prairie. Jamais un aspect plus riant ne put annoncer une fête; mais
+ quand les regards s'élevaient, des rochers suspendus semblaient,
+ comme la destinée, menacer les humains au milieu de leurs plaisirs.
+
+ Lorsque la foule des spectateurs fut réunie, on entendit venir de
+ loin la procession de la fête, procession solennelle en effet,
+ puisqu'elle était consacrée au culte du passé. Une musique agréable
+ l'accompagnait; les magistrats paraissaient à la tête des paysans;
+ les jeunes paysannes étaient vêtues selon le costume ancien et
+ pittoresque de chaque canton; les hallebardes et les bannières de
+ chaque vallée étaient portées en avant de la marche par des hommes
+ à cheveux blancs, habillés précisément comme on l'était il y a cinq
+ siècles, lors de la conjuration de Grütli. Une émotion profonde
+ s'emparait de l'âme en voyant ces drapeaux si pacifiques qui avaient
+ pour gardiens des vieillards. Le vieux temps était représenté par ces
+ hommes, âgés pour nous, mais si jeunes en présence des siècles! Je
+ ne sais quel air de confiance, dans tous ces êtres faibles, touchait
+ profondément, parce que cette confiance ne leur était inspirée que
+ par la loyauté de leur âme. Les yeux se remplissaient de larmes au
+ milieu de la fête, comme dans ces jours heureux et mélancoliques où
+ l'on célèbre la convalescence de ce qu'on aime...
+
+ [53] La vue de cette femme célèbre remplit d'abord d'une excessive
+ timidité. La figure de Mme de Staël a été fort discutée. Mais un
+ superbe regard, un sourire doux, une expression habituelle de
+ bienveillance, l'absence de toute affectation minutieuse et de toute
+ réserve gênante, des mots flatteurs, des louanges un peu directes,
+ mais qui semblent échapper à l'enthousiasme, une variété inépuisable
+ de conversation, étonnent, attirent, et lui concilient presque tous
+ ceux qui l'approchent. Je ne connais aucune femme et même aucun homme
+ qui soit plus convaincu de son immense supériorité sur tout le monde,
+ et qui fasse moins peser cette supériorité. (BENJAMIN CONSTANT.)
+
+ [54] La Jungfrau fut escaladée pour la première fois, en 1841, par
+ les naturalistes suisses Agassiz, Desor, etc.
+
+
+
+
+Mme GUIZOT, NÉE PAULINE DE MEULAN
+
+(1773-1827)
+
+
+Elle eut des débuts très intéressants. Douée d'un réel talent
+littéraire, arrivée à Paris ruinée, elle écrivait sous un pseudonyme,
+dans les _Débats_, des courriers pour venir en aide à sa mère,
+lorsqu'elle tomba dangereusement malade; ce fut pour elle un cruel
+souci que de penser qu'elle perdait son gagne-pain. Quel ne fut pas
+l'étonnement de ces dames quand elles apprirent que les courriers
+étaient arrivés régulièrement au journal, et qu'elles pouvaient
+émarger; un jeune et timide inconnu qui avait aperçu Pauline chez M.
+Suard, leur ami et protecteur, avait su les difficultés dans lesquelles
+elles se trouvaient, et avait eu l'heureuse inspiration d'imiter son
+style et de la remplacer. Elles tinrent à connaître leur bienfaiteur,
+qui n'était autre que M. Guizot, le futur ministre, alors débutant,
+et que Pauline de Meulan épousa en 1802; quoique plus âgée que son
+mari de quelques années, le mariage fut des plus heureux, les deux
+époux étant en concordance de sentiments et d'idées; elle n'en jouit
+malheureusement que quinze années, car elle mourut en 1817, âgée de
+quarante-trois ans.
+
+Elle laissa nombre d'ouvrages dont: _Essais de littérature et de
+morale_, _les Enfants_, _l'Écolier, ou Raoul et Victor_, _l'Éducation
+domestique_, _Nouveaux contes_, _Idées de droit et de devoir_, _De
+l'anarchie et du pouvoir_, etc.
+
+Ses livres pour les enfants sont excellents et ont tous eu de
+nombreuses éditions. Ses pensées philosophiques s'inspirent des idées
+les plus élevées.
+
+
+ DE L'INFLUENCE DES FEMMES DANS LA LITTÉRATURE
+
+ Pour connaître les mœurs d'un siècle, il faut consulter les ouvrages
+ écrits par des femmes, presque toujours modelés uniformément sur
+ une situation commune à toutes; les femmes sentent et pensent
+ beaucoup moins d'après leur jugement personnel que d'après les
+ habitudes que leur ont données la place qu'elles occupent dans la
+ société et le rôle qu'elles sont appelées à y jouer. L'indépendance
+ et l'originalité sont nécessairement rares chez des êtres dont
+ l'existence est renfermée dans un cercle étroit et dont les intérêts
+ sont semblables. Sauf les observations qu'elle aura pu faire
+ sur elle-même, fécond et important sujet de réflexions, il y a
+ toujours lieu de croire que ce que pense une femme est ce qui sera
+ généralement reçu par les femmes de son temps, et de ce que les
+ femmes pensent dans un temps quelconque on peut aisément inférer ce
+ qu'elles y sont.
+
+
+ PENSÉES DÉTACHÉES
+
+ --Le courage d'un homme est de se soustraire au joug; celui d'une
+ femme est de le supporter; y conformer sa volonté, c'est pour elle le
+ seul moyen d'espérer cette liberté qui consiste à faire ce qu'on veut.
+
+ --L'énergie de l'âme s'endort dans les vagues rêveries de
+ l'espérance; le travail actuel pèse à celui qui croit pouvoir se
+ reposer sur l'avenir: mais que tout à coup la perspective du bonheur
+ se ferme devant lui, il recueille
+ toutes ses forces dans le moment présent et, appuyé sur son malheur,
+ s'élance à de nouvelles destinées.
+
+ --La gloire est le superflu de l'honneur; et comme toute autre espèce
+ de superflu, celui-là s'acquiert souvent aux dépens du nécessaire.
+
+Sa nièce, MARGUERITE-ANDRÉE-ÉLISA DILSON, Mme GUIZOT (1804-1833),
+seconde femme du ministre, a écrit aussi quelques opuscules.
+
+Elle écrivait, avant son mariage, à sa sœur, les lignes suivantes,
+contenant une appréciation que les oreilles féminines ne sont pas
+habituées à entendre:
+
+ _Il y a dans la raison des hommes quelque chose de supérieur qui
+ dédommage de la soumission; leur volonté est calme, tandis que la
+ nôtre s'agite sans cesse; une multitude de petits incidents qui nous
+ contrarient vivement ne les atteignent même pas: aussi veulent-ils
+ moins fréquemment, mais plus également et plus durablement que nous.
+ Dans tous les ménages que je vois, j'observe cette différence, et
+ je suis persuadée que beaucoup de femmes très distinguées ont dû à
+ cette dispensation de la Providence leur bonheur avec des maris qui
+ n'avaient pas autant d'esprit qu'elles, mais dont le caractère ferme
+ et calme donnait l'appui et le repos dont elles avaient besoin;... on
+ verra ce que des «femmes d'esprit comme nous» peuvent apprendre d'un
+ homme médiocre._
+
+ _On dit que je suis très instruite, et je sais bien que je le suis
+ plus que la plupart des femmes; eh bien, ma chère, je
+ n'ai jamais causé un peu sérieusement avec un homme sans apercevoir
+ combien il y avait de décousu dans mon instruction et de lacune dans
+ mes connaissances. Il y a quelque chose de désultoire dans l'esprit et
+ dans l'éducation des femmes; elles ne savent jamais rien à fond, ce qui
+ fait que les hommes les battent aisément dans la discussion. Si on est
+ vaincue par un mari qu'on aime, le mal n'est pas grand._
+
+Élisa Dilson, _continue Mme de Witt, née Guizot_[55], n'a pas épousé
+un homme médiocre, et elle l'a beaucoup aidé pendant sa courte vie
+conjugale, le remplaçant souvent dans le travail de préparation des
+numéros de la _Revue française_, pour laquelle elle rédigeait des
+articles non signés, qui sont restés le témoignage durable d'une
+instruction solide et étendue, comme de l'esprit le plus délicat et de
+l'âme la plus élevée. Morte à vingt-neuf ans, elle a laissé dans la
+vie de celui qu'elle aimait un vide irréparable, et, grâce à ce fidèle
+souvenir, elle a tenu une grande place dans la vie de ses enfants, qui
+l'ont à peine entrevue.....
+
+ [55] Voir la notice sur Mme de Witt, née Guizot, et sur ses œuvres,
+ dans la 3e partie, consacrée aux écrivains vivants.
+
+
+
+
+Mme DE RÉMUSAT
+
+(1780-1821)
+
+
+Claire-Élisabeth-Jeanne Gravier de Vergennes, dame de palais de
+l'impératrice Joséphine, mère du comte Charles de Rémusat, a laissé
+des _Mémoires_ et des _Lettres_ excitant sans doute beaucoup plus
+la curiosité que son livre très remarquable: _Essai sur l'éducation
+des femmes_, publié par son fils après sa mort en 1824, et auquel
+l'Académie française décerna une médaille d'or. Il est bien regrettable
+qu'un tel livre soit presque inconnu aujourd'hui: toutes les mères ou
+éducatrices devraient le lire et le méditer.
+
+
+ ESSAI SUR L'ÉDUCATION DES FEMMES
+
+ Tous les biens sont si fugitifs qu'alors qu'on les tient il faut
+ encore prévoir qu'ils doivent nous échapper.
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Quelles ressources laissent-ils à un esprit léger et irréfléchi?
+
+ Le désœuvrement ajoute à toutes les douleurs comme à tous les vices.
+
+ L'enfance, si nous ne l'attristons pas, la jeunesse, si nous la
+ laissons faire, sont des temps de jouissance et de bonheur. Il est
+ facile, sans les déposséder de leur apanage naturel, de les munir de
+ quelques idées sérieuses qui prépareront le repos et la dignité de
+ ces derniers temps.--Que la jeune fille apprenne ou qu'elle aperçoive
+ le plus tôt possible la faiblesse de l'enfance, les droits de la
+ jeunesse, mais, en même temps, à quelle condition et dans quel but
+ ces droits lui sont donnés.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Mais pour obtenir qu'une pensée sérieuse puisse trouver place au
+ milieu des émotions des premiers pas de la vie, il est essentiel
+ qu'une mère indulgente et sincère, se rappelant ce qu'elle a senti et
+ éprouvé, laisse un libre cours aux impressions naturelles à cet âge.
+
+ La mère éclairée représente, à l'égard de sa fille, l'une de ces
+ divinités surveillantes que les anciens plaçaient auprès des mortels;
+ c'est la sagesse, c'est la prudence, sous des traits plus doux et
+ plus chers que ceux de Mentor. Elle doit seconder la conscience
+ sans la remplacer; elle doit condescendre à la jeunesse pour en
+ être écoutée; elle doit comprendre son naïf orgueil, son doux
+ entraînement; c'est en sympathisant avec elle qu'on peut prétendre à
+ la conduire. Quels moyens d'influence et de persuasion n'aura pas une
+ mère qui, s'armant ainsi de la seule vérité, conversant des avantages
+ et des droits du bel âge, enseignera en même temps à sa fille sa
+ liberté et ses devoirs?
+
+ Je crois que l'on peut tirer pour la morale un grand parti de la
+ beauté. La beauté est une puissance. Un beau visage attire les
+ regards.
+
+[Illustration]
+
+ Penser, combattre et vaincre, voilà la véritable vie, voilà la source
+ de l'intérêt; hors de là, il n'y a que découragement et langueur.
+
+
+
+
+Mme SWETCHINE
+
+(1782-1857)
+
+
+Sophie Soymonof, née sur les bords de la Neva, avait trente-quatre ans
+en 1816, quand elle vint s'installer à Paris, dans la haute société
+de la Restauration, et ouvrir un salon qui fut le plus recherché de
+l'époque.
+
+L'ensemble de son extérieur n'attirait pas le regard, mais sa
+physionomie, son geste, son accent, étaient doués d'un attrait
+sympathique indéfinissable. Mariée à dix-sept ans à M. de Swetchine,
+qui en avait quarante-deux, ayant pour son mari un attachement plein de
+respect et une incessante sollicitude, elle ne fit jamais parler d'elle.
+
+Les femmes, ordinairement peu accessibles à l'influence des autres
+femmes, étaient pleines de confiance envers Mme Swetchine. Les plus
+jeunes n'échappaient pas davantage à son empire. Ce qui peut faire
+naître l'hostilité entre les femmes n'existait pas en Mme Swetchine.
+Elle n'éveillait jamais un sentiment de rivalité, parce qu'on ne
+pouvait jamais surprendre en elle la tentation de se faire valoir aux
+dépens d'une autre ou d'éclipser qui que ce fût; son désintéressement
+obtenait grâce pour sa supériorité. Cette femme, qui, dès qu'elle
+pouvait jouir d'une heure de solitude, se livrait aux études les
+plus graves et, elle l'avouait quelquefois, se plongeait dans la
+métaphysique comme dans un bain, n'était plus que grâce et enjouement
+dès qu'une jeune femme était entrée dans son salon.
+
+«Une malice souriante et tempérée par une charité sincère, voilà
+l'impression générale que laisse la lecture des _Airelles_ et des
+_Pensées_.»
+
+«Il y a quelque chose de plus dans les écrits sur _la Résignation et la
+Vieillesse_: il y a une émotion qui parfois est d'autant plus active
+et pénétrante qu'elle se contient; on dirait que la vertu que Mme
+Swetchine a le plus assidûment cultivée en elle soit la résignation...
+Il serait difficile de choisir quelques citations qui puissent donner
+une idée nette du talent de Mme Swetchine. C'est un talent d'âme. Le
+charme de ses écrits est dans la justesse parfaite du ton, dans la
+sincérité de l'accent. Tout y repose l'esprit, rien n'y brille[56].
+
+ --Ne désirons d'esprit que ce qu'il en faut pour être parfaitement
+ bon, et c'est en désirer beaucoup: car la bonté se compose, avant
+ tout, de l'intelligence de tous les besoins hors de nous, et de tous
+ les moyens d'y pourvoir qui sont en nous-mêmes.
+
+ --Écrire au crayon, c'est parler à voix basse.
+
+ --Ceux qui nous rendent heureux nous savent toujours gré de l'être;
+ leur reconnaissance est le prix de leurs propres bienfaits.
+
+ --La politesse, chez une maîtresse de maison, consiste à alimenter la
+ conversation et à ne s'en emparer jamais; elle a la garde de cette
+ espèce de feu sacré, mais il faut que tout le monde puisse s'en
+ approcher.
+
+ [56] M. Caro, _Philosophes et Philosophies_.
+
+
+
+
+LA DUCHESSE D'ABRANTÈS
+
+(1784-1838)
+
+
+Fille de M. de Pernon, qui avait acquis une grande fortune par
+l'entreprise de vivres à l'armée de Rochambeau, en Amérique, mais qui
+avait tout perdu à la Révolution, par sa mère d'origine corse, Paule
+connut Napoléon Bonaparte dès son enfance, puisqu'il venait chez ses
+parents les jours de vacances, alors qu'il était élève boursier à
+l'École militaire. Mariée plus tard à Junot, un des jeunes généraux du
+conquérant, elle vécut toujours dans l'orbite napoléonienne. Sa mère,
+très mondaine, la façonna au monde de bonne heure, et, pendant l'Empire
+et la Restauration, elle eut un des salons les plus courus de l'époque
+et fut une des femmes les plus en vue. Comme œuvre littéraire, elle
+n'a écrit qu'après la mort de son mari, alors qu'elle se retrouva, par
+suite de ses goûts de désordre et de dépense, dans la pauvreté; de
+1825 à 1832 parurent quelques romans, puis ses _Mémoires sur Napoléon_,
+qui viennent d'être réédités; le style en est aussi négligé que dans
+la plupart des mémoires de femmes dont nous avons déjà parlé, mais les
+détails qu'elle donne sont néanmoins fort intéressants.
+
+Elle s'étend beaucoup sur le côté _mode_, et, franchement, il n'est pas
+sans utilité de le connaître. Elle est morte à cinquante-quatre ans,
+dans une position de fortune plus que médiocre, à cause de ses goûts
+dispendieux et désordonnés. Son fils unique n'ayant que des filles, le
+nom s'est trouvé éteint, quand Napoléon III l'a relevé dans le mari de
+l'une d'elles, M. Maurice Le Ray.
+
+Ses propres filles ont écrit sous le nom de Constance Aubert et de
+Joséphine Amet.
+
+Mme Ancelot, dans ses _Salons du XIXe siècle_, nous dépeint la triste
+mort de cette femme qui avait été si brillante. Ce cri du cœur qu'elle
+laissa échapper chez Mme Ancelot, où des amis s'étaient réunis après la
+première représentation de _Marie, ou Trois Epoques_: «Qu'on est donc
+bien ainsi la nuit pour causer: on ne craint ni les ennuyeux, ni les
+créanciers!» dépeint bien l'existence précaire qu'elle menait. Elle
+s'amusait comme une petite folle à diriger le théâtre de l'hôtel du
+comte Jules de Castellane pendant qu'on saisissait ses meubles.
+
+Huit jours avant sa mort, malade, elle dut se réfugier dans une maison
+de santé aux environs de Paris, où elle mourut loin des siens pendant
+que l'on vendait ses meubles.
+
+
+ MÉMOIRES[57]
+
+ (A PROPOS DE SON MARIAGE)
+
+ A cette époque, on employait cinquante ou soixante louis à faire une
+ corbeille très riche pour contenir les objets précieux donnés par
+ le mari, et cette corbeille, après être restée sur la commode de la
+ jeune femme pendant six mois ou un an, montait au garde-meuble, où
+ les rats la mangeaient malgré tous les symboles, tous les myrtes
+ brodés sur l'enveloppe.--Mlle l'Olive (la lingère) avait donc fait
+ faire un vase immensément grand, recouvert en velours blanc et
+ vert richement brodé d'or; le socle du vase était en bronze doré,
+ et le couvercle, brodé comme le reste, était surmonté d'une pomme
+ de pin de bronze noir, surmonté d'une flèche qui fixait également
+ deux couronnes ciselées en or bruni, l'une d'olivier, l'autre de
+ laurier. C'était dans cette corbeille que se trouvaient les châles de
+ cachemire, les voiles de point d'Angleterre, les garnitures de robes
+ en point à l'aiguille et en point de Bruxelles, ainsi qu'en blonde
+ pour l'été.
+
+ Il y avait aussi des robes de blonde blanche et de dentelle noire,
+ des pièces de mousseline de l'Inde, des pièces
+ de velours, des étoffes turques que le général avait rapportées
+ d'Égypte, des robes de bal pour une mariée; ma robe de présentation;
+ des robes de mousseline de l'Inde brodées en lames d'argent, et
+ puis des fleurs de chez Mme Roux; des rubans de toutes largeurs,
+ de toutes les couleurs; des sacs, des éventails, des gants, des
+ essences de Fargeon, de Riban, des sachets de peau d'Espagne et
+ d'herbes de Montpellier; enfin, rien n'avait été oublié. De chaque
+ côté de la corbeille étaient deux sultans. Dans le premier étaient
+ deux nécessaires: l'un renfermait tout ce qu'il faut pour la toilette
+ des dents et des mains, en objets en or émaillé de noir; l'autre
+ contenait tout ce dont une femme se sert pour travailler: un dé,
+ des ciseaux, un étui, un poinçon, tout cela en or également et
+ entouré de perles fines. Dans l'autre sultan était l'écrin et une
+ lorgnette en écaille blonde et or, avec deux rangées de diamants.
+ L'écrin renfermait une fort belle rivière de chatons, une paire de
+ boucles d'oreilles également en chatons montés en forme de roues,
+ six épis et un peigne moitié perles et moitié diamants, qui, en
+ raison de l'énorme quantité de cheveux que j'avais alors, était
+ presque aussi grand qu'on le ferait aujourd'hui. Dans le même écrin
+ était un médaillon carré entouré de perles fines, dans lequel était
+ le portrait du général Junot, peint par Isabey et admirablement
+ ressemblant, comme on peut le croire. Mais, en bonne foi, il était de
+ taille à être plutôt attaché dans une galerie que suspendu au cou.
+ Enfin, c'était la mode, et Mme Murat avait un portrait de son mari,
+ également peint par Isabey, et encore plus grand que le mien. Dans
+ le même sultan, et à côté de l'écrin, étaient de superbes topazes
+ que le général avait rapportées d'Égypte et dont la grosseur était
+ fabuleuse, des cornalines orientales à plusieurs couches et d'une
+ épaisseur extraordinaire, et des pierres gravées antiques.
+
+ Tout cela n'était pas monté. Le général Junot préférait que je le
+ fisse faire à mon goût. Dans ce même sultan, que le général avait
+ arrangé lui-même, était la bourse appelée bourse des épousailles;
+ elle était en chaînons d'or rattachés les uns aux autres par une
+ petite et très délicate étoile émaillée de vert. Le fermoir était
+ également émaillé. Comme la somme que Junot avait destinée à cette
+ bourse n'aurait pu y être contenue, elle y avait été placée en
+ billets de banque, moins cinquante louis en jolis petits sequins de
+ Venise, qui couvraient les billets de banque.
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ D'une immense corbeille, ou plutôt une malle en gros de Naples rose
+ brodée en chenille noire, portant mon chiffre et fortement parfumée
+ de peaux d'Espagne, malgré sa grandeur, étaient sortis une quantité
+ de petits paquets noués avec des faveurs roses ou bleues. C'étaient
+ des chemises à manches gaufrées, brodées comme brodait Mlle l'Olive;
+ des mouchoirs, des jupons, des canezous du matin, des peignoirs de
+ mousseline de l'Inde, des camisoles de nuit, des bonnets du matin
+ de toutes les couleurs et de toutes les formes, et tout cela brodé,
+ garni de valenciennes, ou de malines, ou de point d'Angleterre.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Paris, en 1796-97, avait une physionomie singulière; les maisons
+ particulières craignaient de montrer du luxe en recevant
+ habituellement, et l'on se bornait à aller beaucoup dans les réunions
+ d'abonnés, où se trouvait alors la meilleure compagnie. Il en
+ était ainsi non seulement pour des concerts, mais pour des bals.
+ On n'imagine guère aujourd'hui que les femmes les plus élégantes
+ allaient danser au bal de Thélusson, au bal de Richelieu; toutes les
+ castes s'y trouvaient réunies et confondues, et s'entendaient fort
+ bien ensemble pour rire et chanter.
+
+ Un jour, au bal de Thélusson:
+
+ «Eh! mon Dieu! quelle est cette belle personne?» dit Mme de Da..s au
+ vieux marquis d'Hautefort, qui lui donnait le bras, en indiquant une
+ femme qui entrait et vers laquelle non seulement les regards, mais la
+ foule se portait.
+
+ Cette femme était d'une taille au-dessus de la moyenne; mais une
+ harmonie parfaite dans toute sa personne empêchait de s'apercevoir
+ de l'inconvénient de sa trop haute stature. C'était la Vénus
+ du Capitole, plus belle encore que l'œuvre de Phidias; on y
+ retrouvait la même pureté de traits, la même perfection dans les
+ bras, les mains, les pieds, et tout cela animé par une expression
+ bienveillante. Sa parure ne contribuait pas à ajouter à sa beauté,
+ car elle avait une simple robe de mousseline des Indes, drapée à
+ l'antique et rattachée sur les épaules avec deux camées; une ceinture
+ d'or serrait sa taille et était également fermée par un camée; un
+ large bracelet d'or arrêtait et fixait sa manche fort au-dessus du
+ coude. Ses cheveux, d'un noir de velours, étaient courts et frisés
+ tout autour de la tête, cette coiffure s'appelait alors à la Titus;
+ sur ses épaules était un superbe châle de cachemire rouge, parure à
+ cette époque fort rare et fort recherchée. Elle le drapait autour
+ d'elle d'une manière toujours gracieuse et pittoresque, formant ainsi
+ le plus ravissant tableau.
+
+ «C'est Mme Tallien», répondit M. d'Hautefort.
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ L'une des plus belles fêtes, l'une des plus élégantes dans sa
+ magnificence, fut celle que donna M. de Talleyrand au ministère des
+ relations extérieures... Ma mère voulut absolument y aller... Je puis
+ affirmer que j'ai vu peu de femmes plus charmantes qu'elle.
+
+ Nous étions mises de même: une robe de crêpe blanc garnie avec deux
+ larges rubans d'argent, dont le bord était lui-même bordé avec un
+ bouillon gros comme le pouce, en gaze rose lamée argent, et sur la
+ tête une guirlande de feuilles de chêne dont les glands étaient en
+ argent. Ma mère avait des diamants et moi des perles, c'était la
+ seule différence qu'il y eût dans notre parure.
+
+ Un jour ma mère donnait un bal; elle avait réuni tout ce que Paris
+ avait alors de plus élégant dans le faubourg Saint-Germain. Quant à
+ l'autre parti, il était représenté par la famille Bonaparte, par des
+ hommes comme M. de Trénis et quelques autres, qui, en leur qualité de
+ beaux danseurs, étaient invités dans le peu de maisons particulières
+ qui recevaient.
+
+ Bonaparte venait de partir pour l'Égypte; Mme Leclerc
+ n'était encore que dame de beauté, et sa principauté n'avait rien de
+ réel; elle sentait la nécessité de faire beaucoup de frais; elle y
+ réussissait complètement. Prévenue par ma mère, elle avait préparé
+ pour ce bal une toilette qui devait, dit-elle, l'immortaliser; elle
+ fit de cette toilette l'affaire sérieuse d'une semaine entière;
+ elle recommanda le secret le plus complet, et qui fut effectivement
+ gardé par MM. Germon et Charbonnier. Elle avait demandé à ma mère de
+ s'habiller chez elle pour que sa parure fût de toute sa fraîcheur
+ au moment de son entrée au bal. Il faudrait avoir connu Mme Leclerc
+ à cette époque pour se faire une idée juste de l'impression qu'elle
+ produisit dans le salon lorsqu'elle y parut. Elle était coiffée ce
+ jour-là avec des bandelettes de fourrure très précieuse dont j'ignore
+ le nom, mais d'un poil très ras, d'une peau très souple et parsemée
+ de petites taches tigrées. Ces bandelettes étaient surmontées
+ de grappes de raisin en or. C'était la copie fidèle d'un camée
+ représentant une bacchante.
+
+ Une robe de mousseline de l'Inde, d'une excessive finesse, avait
+ au bas une broderie en lames d'or de la hauteur de quatre ou cinq
+ doigts, représentant une guirlande de pampox. Une tunique, de la
+ forme grecque la plus pure, se drapait sur sa jolie taille, en ayant
+ également au bord une broderie semblable à celle de la robe; sa
+ tunique était arrêtée sur ses épaules par des camées du plus grand
+ prix. Les manches, extrêmement courtes et légèrement plissées,
+ avaient un petit poignet et étaient également retenues par des
+ camées. La ceinture, mise au-dessous du sein, comme nous le voyons
+ dans les statues, était fermée par une bande d'or bruni, dont le
+ cadenas était une superbe pierre gravée antique. Comme Mme Leclerc
+ s'était habillée dans la maison, elle n'avait pas mis ses gants
+ et laissait voir ses jolis bras si blancs et si ronds, ornés de
+ bracelets d'or et de camées. Rien ne peut donner une idée juste de
+ cette ravissante figure.
+
+ Elle éclairait vraiment le salon dans lequel elle entrait. Un murmure
+ de louanges l'accueillit aussitôt qu'elle parut, et se prolongea sans
+ égard pour celles qui étaient présentes, sans doute fort peu tentées
+ de joindre leurs voix à celles de MM. Juste de Noailles, Charles de
+ Noailles, de Montcalm, de Montbreton, de Montargis, de Rastignac,
+ de l'Aigle, de la Feuillade, etc. Mme de Contades, dont la belle
+ tournure et le charme avaient produit son effet accoutumé à son
+ entrée, fut vivement choquée de se voir abandonnée.
+
+ Prenant le bras d'un de ces messieurs, elle se rendit, avec cette
+ démarche exquise qu'elle avait, dans le boudoir où Mme Leclerc
+ s'était établie de manière à recevoir le plus de lumière possible.
+ Après l'avoir admirée, elle s'écria:
+
+ «Ah! mon Dieu, quel malheur! une si jolie personne, que c'est
+ malheureux!
+
+ --Quoi donc?... Que voyez-vous?
+
+ --Comment!... Mais ces deux oreilles!... Si j'en avais de pareilles,
+ je me les ferais ôter.»
+
+ Dans une pièce aussi petite, chacune de ces paroles retentit... En
+ effet, jamais plus drôles d'oreilles. C'était
+ un morceau de cartilage blanc, même tout uni et sans être aucunement
+ ourlé... Mme Leclerc se troubla, se trouva mal et finit par aller se
+ coucher avant minuit.
+
+
+ --Autre costume de Mme Tallien: habit d'amazone en casimir gros
+ bleu avec des boutons jaunes et le collet et les parements en
+ velours rouge; sur ses beaux cheveux noirs, alors coupés à la Titus
+ et bouclés tout autour de sa tête, dont la forme était parfaite,
+ était posé, un peu de côté, un bonnet en velours écarlate bordé de
+ fourrure. Elle était admirable de beauté dans ce costume.
+
+ [57] Ollendorff, éditeur. Nouvelle édition, 1892, par Mme Carette,
+ née Bouver. L'ancienne édition datait de 1837, coûtait une
+ soixantaine de francs, et était devenue difficile à se procurer.
+
+
+
+
+ROSE-CÉLESTE VIEN
+
+
+Née à Évreux, morte à Paris; fille du général Bache, elle épousa
+le fils du célèbre peintre Vien, le maître de David. Elle mérite
+d'être signalée par sa connaissance, assez rare chez les femmes, des
+langues grecque et latine. Nouvelle Mme Dacier, elle s'est appliquée
+à des traductions d'ouvrages de ces deux langues mortes. Nous avons
+d'elle une très remarquable traduction d'_Anacréon_ (1825),--et une
+de _Basia_ de Jean Second (1832).--Elle a écrit des poésies de son
+chef d'une facture très classique et d'un style très pur. On cite
+particulièrement, _la Statue de Saint-Victor_, légende du moyen âge,
+_les Deux Chevaliers_, et enfin _la Romance de minuit_, bien connue à
+l'époque et dont voici quelques stances:
+
+ J'entends sonner la douzième heure,
+ Et dans ma paisible demeure
+ Le doux sommeil entre sans bruit;
+ Il est minuit...
+ Avant de clore la paupière,
+ La tendresse attire une mère
+ Vers l'enfant que berce la nuit;
+ Il est minuit.
+
+
+ LA FLEUR DES RUINES
+
+ Qu'elle est belle la fleur qui, du sein des ruines,
+ Du voyageur ému vient frapper les regards;
+ Sur cette vieille tour, dont les débris épars
+ Couvrent au loin le flanc de ces collines,
+ Brille son disque d'or comme, au printemps nouveau,
+ Un rayon de soleil qui luit sur un tombeau.
+ Vierges! cueillez la rose aux couleurs purpurines,
+ Je préfère la fleur qui croît sur ces ruines.
+
+ Fleur de la solitude! honneur des monuments,
+ Toi seule viens parer les débris éloquents
+ De ces marbres brisés par la fureur des âges!
+ Sur ces créneaux détruits par les vents, les orages,
+ Tu braves les autans,
+ Et ta tige remplit chaque fente que creuse
+ De sa faux envieuse
+ L'inexorable temps.
+ . . . . . . . .
+
+
+
+
+Mme DESBORDES-VALMORE
+
+(1786-1859)
+
+
+Marceline Desbordes eut une existence triste. Elle essaya d'abord
+du théâtre, mais elle était trop sentimentale pour cette carrière
+essentiellement mondaine. Elle se consacra à la littérature, après son
+mariage avec M. Valmore. Les portraits du temps nous la représentent
+bien comme on peut se la figurer en lisant ses poésies, idéale et
+rêveuse, avec de longues boucles de cheveux blonds et un profil de
+camée.
+
+Ses œuvres ne périront point; elles seront de plus en plus appréciées
+à cause de leur charme exquis. Il est impossible de les lire sans
+éprouver une vive sympathie pour cette âme tendre et passionnée qui
+s'exhale dans ses écrits; les sentiments qu'elle exprime sont toujours
+purs et touchants.
+
+Elle a publié: _Élégies et Romances_, 1819; _Élégies et Poésies
+nouvelles_, 1825; _Pleurs_, 1833; _les Violettes_, 1839; _Pauvres
+fleurs_, 1839; _Contes en vers_, 1840; _Bouquets et Prières_, 1843; et
+en prose: _les Veillées d'artistes_, _l'Atelier d'un peintre_, _Jeunes
+têtes et jeunes cœurs_.
+
+Ce n'est pas sans une indicible émotion que nous retrouvons ces vers
+dans lesquels nous avons appris à lire, et les premiers qui se sont
+fixés dans notre mémoire; pendant toute mon enfance, je ne pouvais
+m'endormir sans les répéter comme une prière:
+
+ Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tête,
+ Plein de plumes choisies, et blanc, et fait pour moi!
+ Quand on a peur du vent, des loups, de la tempête,
+ Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi.
+
+Et comme mon petit cœur se serrait, et les larmes me venaient aux yeux,
+en continuant:
+
+ Beaucoup, beaucoup d'enfants, pauvres et nus, sans mère,
+ Sans maison, n'ont jamais d'oreiller pour dormir,
+ Ils ont toujours sommeil, ô destinée amère!
+ Maman, douce maman! cela me fait gémir.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Et je me rappelle aussi ma première institutrice m'apprenant à faire un
+petit geste de la main au-dessus de terre, en disant:
+
+ Un tout petit enfant s'en allait à l'école.
+ On avait dit: «Allez!», il tâchait d'obéir,
+ Mais son livre était lourd, il ne pouvait courir.
+ Il pleure et suit des yeux une abeille qui vole.
+
+ «Abeille, lui dit-il, voulez-vous me parler?
+ Moi, je vais à l'école: il faut apprendre à lire!
+ Mais le maître est tout noir, et je n'ose pas rire,
+ Voulez-vous rire, abeille, et m'apprendre à voler?»
+
+Que j'étais loin alors de comprendre l'_art de lire les vers_ comme
+nous l'enseigne l'éminent académicien, M. E. Legouvé!
+
+Mais celle qui avait pris pour exergue:
+
+ Je mourus sans rendre une offense,
+ Mon sort fut une longue enfance,
+ Et ma pensée un long amour.
+
+et qui mettait tant de cœur et de talent dans ses poésies
+pour les enfants et les mères, avait les plus hautes envolées pour
+interpréter le sentiment de la femme aimante, sentiment trop délicat
+pour n'être pas souvent blessé; on en trouve de maintes plaintes dans
+ses _Élégies_:
+
+ Va, mon âme, au-dessus de la foule qui passe,
+ Ainsi qu'un libre oiseau te baigner dans l'espace,
+ Va voir, et ne reviens qu'après avoir touché
+ Le rêve... mon beau rêve à la terre caché.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Moi, je suis une femme aussi comme ta mère,
+ Elle me défendrait de ton insulte amère;
+ Plus grand que son amour, mon amour se donna.
+ Une femme aima trop, et Dieu lui pardonna!
+
+
+
+
+Mme BADOIS
+
+(1760-1839)
+
+
+Poète oubliée, comme le sont la plupart des poètes féminins de notre
+siècle; ses vers sont empreints de mélancolie et bien féminins.
+Ses poésies ont été publiées en recueil, sous le titre: _Élégies
+maternelles_, 1803; _Élégies nationales_, 1813.
+
+ Le nom de mère, hélas! qui fit tout mon bonheur,
+ Ses accents douloureux l'ont gravé dans mon cœur.
+ Par un dernier effort où survit sa tendresse,
+ Je la vois surmonter ses tourments, sa faiblesse;
+ Ses yeux cherchent mes yeux, sa main cherche ma main,
+ Elle m'appelle encore et tombe sur mon sein...
+ Dieu puissant, Dieu cruel, tu combles ma misère!
+ C'en est fait, elle expire, et je ne suis plus mère!
+ Il est temps que sur moi la tombe se referme,
+ Et le comble des maux amène enfin leur terme.
+ Hélas! il est donc vrai, je perdrai ma douleur:
+ Je sens que tout finit, oui, tout, jusqu'au malheur.
+ Empire de la mort, vaste et profond abîme,
+ Où tombe également l'innocence et le crime,
+ De ton immensité la ténébreuse horreur
+ N'a rien qui désormais puisse étonner mon cœur.
+ Ma fille est dans ton sein; ah! c'est trop lui survivre!
+ J'ai vécu pour l'aimer, et je meurs pour la suivre.
+
+
+ LE SAULE DES REGRETS
+
+ Saule, cher à l'amour et cher à la sagesse,
+ Tu vis l'autre printemps, sous ton heureux rameau,
+ Un chantre aimé des dieux moduler sa tristesse;
+ Et l'onde vint plus fière enfler ton doux ruisseau.
+
+ Sur le feuillage ému, sur le flot qui murmure,
+ L'amour a conservé ses soupirs douloureux.
+ Moi, je te viens offrir les pleurs de la nature,
+ Ne dois-tu pas ton ombre à tous les malheureux?
+
+ Dans ce même vallon, doux saule, j'étais mère!
+ Mon âme s'enivrait d'orgueil et de bonheur;
+ Dans ce même vallon, seule avec ma misère,
+ Je n'ai que ton abri, mes regrets et mon cœur.
+
+ Ma fille a respiré l'air pur de ton rivage;
+ Elle a cueilli des fleurs sur ces gazons touffus;
+ Ses charmes innocents, les grâces de son âge,
+ Ont embelli ces lieux: doux saule, elle n'est plus!
+
+ J'aimais à contempler sa touchante figure
+ Dans le cristal mouvant de ce faible ruisseau;
+ J'y trouvais son sourire, sa blonde chevelure...
+ Hélas! je cherche encore et n'y vois qu'un tombeau!
+
+ Cesse de protéger la tranquille sagesse;
+ A l'amour étonné retire tes bienfaits.
+ Je viens, loin des heureux, t'apporter ma détresse,
+ Sois l'asile des pleurs, sois l'arbre des regrets!
+
+ Dérobe à tous les yeux ce douloureux mystère;
+ Que ton ombre épaissie enveloppe mon sort;
+ Sous tes pâles rameaux, retombant vers la terre,
+ Enferme autour de moi le silence et la mort.
+
+ Dieu! tu m'entends; déjà, sur la tige flétrie,
+ La fleur perd son éclat, la feuille sa fraîcheur;
+ Doux saule, tu me peins le terme de ma vie:
+ Hélas! tu veux aussi mourir de ma douleur.
+
+ Ton aspect dans mon cœur vient d'arrêter mes larmes;
+ Ah! laisse-moi du moins le pouvoir de gémir.
+ De mes regrets plaintifs rends-moi les tristes charmes;
+ Je le sens, il me faut ou pleurer ou mourir.
+
+ Lorsqu'assis à tes pieds, sous les vents en furie,
+ Le sage voit ton front se courber sans effort,
+ Il pardonne au destin, il supporte la vie:
+ Apprends-moi donc aussi qu'il faut céder au sort.
+
+ Ah! rends-moi du printemps la fraîcheur renaissante,
+ Rends à mon cœur flétri ces sons trop tôt perdus;
+ Rends-moi les arts, la paix, l'amitié plus touchante,
+ Mais non, ne me rends rien; doux saule, elle n'est plus!
+
+
+
+
+ANGÉLIQUE GORDON
+
+(1791-1839)
+
+
+Née à Paris, mais d'origine écossaise, elle écrivit plusieurs romans
+moraux, et un volume de vers intitulé: _Écrits poétiques d'un jeune
+solitaire_ (1826), dont nous détachons ce quatrain:
+
+ Une vapeur brillante avait séduit mon cœur,
+ Je m'égarais dans une nuit profonde;
+ Mais pour me détacher du monde,
+ Vous m'avez envoyé _l'Ange de la douleur_.
+
+
+
+
+Mme ANCELOT
+
+(1795-1872)
+
+
+Marguerite-Virginie Chardon, née à Dijon, épousa M. Ancelot,
+littérateur distingué, membre de l'Académie française. Elle eut un
+des salons les plus littéraires de l'époque, où se rencontraient la
+duchesse d'Abrantès, Mme Vigée-Lebrun, Mme Sophie Gay et sa fille.
+
+Quelques nouvelles, une vingtaine de pièces de théâtre dont: _Marie,
+ou Trois Époques_, Théâtre-Français, 1836; _le Château de ma nièce_,
+représenté chez le comte de Castellane; _Hermance_; _le Baron de
+Frémonstiers_, _les Salons de Paris au XIXe siècle_, _Foyer éteint_,
+tel est à peu près son bagage littéraire.
+
+Mme Ancelot avait une fille charmante, âme d'élite, modeste et
+réservée, Louise Ancelot, qui épousa M. Lachaud, le célèbre avocat, et
+dont l'éloge peut se résumer en ces mots: «Comme les peuples heureux
+elle n'eut pas d'histoire.»
+
+Elle mourut en 1885, de la rupture d'un anévrisme. Son fils, Georges
+Lachaud, héritier du talent de son père, et qui nous avait déjà donné
+de fines satires des mœurs modernes dans _Cabotinage_ et plusieurs
+autres romans de mœurs, vit sa carrière arrêtée en pleine maturité par
+une maladie nerveuse causée par le chagrin qu'il éprouva de la mort de
+sa mère.
+
+Mme Ancelot était peintre de talent. Un de ses tableaux les plus
+connus, qui figura au salon de 1828, représentait _Une Lecture chez M.
+Ancelot_.
+
+Voici ce qu'elle nous en dit elle-même:
+
+ J'ai étudié la peinture, parce que mon goût m'y portait. A l'âge de
+ quinze ans, je peignais quelquefois sept ou huit heures par jour,
+ composant de petits tableaux de genre, sachant de l'art tout ce
+ qui ne s'apprend pas, mais ignorant beaucoup de ce que les maîtres
+ enseignent. Depuis, j'ai écrit de même, par goût, par passion, mais
+ toujours sans projet, sans calcul, aimant les lettres et les arts,
+ comme j'aime mes amis, pour eux-mêmes. Aussi je n'ai jamais éprouvé
+ de mécomptes, ni jamais ressenti d'envie contre personne. Ce que j'ai
+ fait en peinture et en littérature m'a rendue plus indulgente pour
+ les ouvrages des autres, plus enthousiaste de leurs talents, plus
+ sympathique à leurs succès.
+
+_Les Salons de Paris_ de Mme Ancelot sont plus intéressants que bien
+des _Mémoires_ et seront certainement réédités quand ils seront tombés
+dans le domaine public. Les salons, qu'elle décrit _sur le vif_, de Mme
+Vigée-Lebrun, de la duchesse d'Abrantès, du baron Gérard, etc., étaient
+fréquentés par les notabilités littéraires et artistiques, et elle
+donne à chacun son dû; ainsi, dans le salon du baron Gérard:
+
+ On rencontrait Henri Beyle (Stendhal, l'auteur de _Rouge et Noir_, de
+ _la Chartreuse de Parme_, etc.), dont rien ne peut rendre la piquante
+ vivacité et qui avait avec M. Mérimée des entretiens inimitables
+ par l'originalité tout à fait opposée de leur caractère et de leur
+ intelligence, qui faisaient valoir l'un par l'autre et élevaient par
+ la contradiction à leur plus haute grande puissance des esprits de si
+ haute portée. Beyle était ému de tout, il éprouvait mille sensations
+ diverses en quelques minutes. Rien ne lui échappait et rien ne le
+ laissait de sang-froid; mais ses émotions tristes étaient cachées
+ sous des plaisanteries, et jamais il ne semblait aussi gai que le
+ jour où il éprouvait de vives contrariétés. Alors quelle verve de
+ folie et de sagesse! Le calme insouciant et moqueur de Mérimée le
+ troublait bien un peu et le rappelait quelquefois à lui-même; mais
+ quand il s'était contenu, son esprit jaillissait de nouveau plus
+ énergique et plus original.
+
+Le salon de Mme Ancelot méritait sa place dans la nomenclature au
+moins autant que les précédents; littérateurs et artistes arrivés et
+débutants s'y pressaient; Alfred de Vigny était un des assidus; et
+parmi les jeunes qui arrivèrent à la gloire, il faut citer le peintre
+célèbre, Jean Gigoux.
+
+
+
+
+Mme AMABLE TASTU
+
+(1798-1890)
+
+
+Née à Metz, Sabine-Casimire-Amable Voïart perdit, encore enfant,
+sa mère, sœur de Bouchotte, ministre de la guerre sous la première
+République. Son père se remaria avec Anne Petitpain (1796-1866),
+Metzine également, qui écrivit sous le nom de Voïart quelques romans et
+traductions non sans mérite. _La Vierge d'Ardecenne_ (1820), _la Femme,
+ou les Six Amours_ (1828), ouvrage couronné par l'Académie française,
+les _Chants populaires de la Seine_, traduction très estimée. Amable
+ne rencontra donc dans son entourage aucune entrave à ses goûts
+littéraires.
+
+Dès l'âge de onze ans (1809), elle fut félicitée pour son idylle,
+_Réséda_, par l'impératrice Joséphine. Le _Narcisse_, publié dans _le
+Mercure_ en 1816, fut le point de départ de ses relations avec M.
+Joseph Tastu, imprimeur très érudit, conservateur à la bibliothèque
+Sainte-Geneviève, qu'elle épousa.
+
+Avec son premier recueil, _la Chevalerie française_, elle fut couronnée,
+pour la quatrième fois, aux Jeux floraux.
+
+«Mme Tastu s'applique de préférence à des scènes historiques, à
+des traductions, au mythe même, plutôt qu'à exprimer ses propres
+sentiments. Toutefois, bien que ce soit là une fantaisie réglée et sans
+essor aventureux, elle a aussi ses heures de plaintes amères ou de
+vagues tristesses, et ces dernières nous ont valu la jolie pièce des
+_Feuilles du saule_[58].»
+
+On a d'elle plusieurs recueils de _Poésies_[59] et un certain nombre
+d'ouvrages en prose pour les enfants, un _Éloge de Mme de Sévigné_
+(1840), couronné par l'Académie française, _Soirées littéraires
+de Paris_, 1832, _Cours d'histoire de France_, 1837; _Voyages_,
+_excursions_, etc.
+
+Qui ne connaît cette délicieuse hymne de la _Veille de Noël_, qui
+rappelle les poésies du moyen âge de Paule de Fontenille et de Clotilde
+de Surville?
+
+ Entre mes doigts guide ce lin docile;
+ Pour mon enfant, tourne, léger fuseau,
+ Seul tu soutiens sa vie encore débile,
+ Tourne sans bruit auprès de son berceau.
+ . . . . . . . . . . . . . .
+ Paisible, il dort du sommeil de son âge,
+ Sans pressentir mes douloureux tourments.
+ Reine du ciel, accorde-lui longtemps
+ Ce doux repos qui n'est plus mon partage.
+ Pour mon enfant, tourne, léger fuseau,
+ Tourne sans bruit auprès de son berceau.
+ . . . . . . . . . . . . . .
+ Le monde entier m'oublie et me délaisse,
+ Je n'ai connu que d'éternels soucis.
+ Vierge sacrée! au moins donne à mon fils
+ Tout le bonheur qu'espérait ma jeunesse.
+ Pour mon enfant, tourne, léger fuseau,
+ Tourne sans bruit auprès de son berceau.
+ . . . . . . . . . . . . . .
+ Tendre arbrisseau menacé par l'orage,
+ Privé d'un père, où sera ton appui?
+ A ta faiblesse il ne reste aujourd'hui
+ Que mon amour, mes soins et mon courage.
+ Pour mon enfant, tourne, léger fuseau,
+ Tourne sans bruit auprès de son berceau.
+ . . . . . . . . . . . . . .
+ Tout dort, hélas! je travaille et je veille,
+ La paix des nuits ne ferme plus mes yeux.
+ Permets du moins, appui des malheureux,
+ Que ma douleur jusqu'au matin sommeille.
+ Entre mes doigts guide ce lin docile;
+ Pour mon enfant, tourne, léger fuseau,
+ Seul tu soutiens sa vie encore débile,
+ Tourne sans bruit auprès de son berceau.
+
+
+ PLAINTE
+
+ _No more, o never more._
+ SHELLEY.
+
+ O monde! ô vie! ô temps! fantômes, ombres vaines,
+ Qui lassez à la fin mes pas irrésolus,
+ Quand reviendront ces jours où vos mains étaient pleines?
+ Jamais, oh! jamais plus!
+ L'éclat du jour s'éteint aux pleurs où je me noie:
+ Les charmes de la nuit passent inaperçus;
+ Nuit, jour, printemps, hiver, est-il rien que je voie?
+ Mon cœur peut battre encor de peine, mais de joie,
+ Jamais, oh! jamais plus!
+
+
+ LE DERNIER JOUR DE L'ANNÉE
+
+ Déjà la rapide journée
+ Fait place aux heures du sommeil,
+ Et du dernier fils de l'année
+ S'est enfui le dernier soleil.
+ Près du foyer, seule, inactive,
+ Livrée aux souvenirs puissants,
+ Ma pensée erre, fugitive,
+ Des jours passés aux jours présents.
+ Ma vue, au hasard arrêtée,
+ Longtemps de la flamme agitée
+ Suit les caprices éclatants,
+ Ou s'attache à l'acier mobile
+ Qui compte sur l'émail fragile
+ Les pas silencieux du temps.
+ Un pas encore, encore une heure,
+ Et l'année aura sans retour
+ Atteint sa dernière demeure,
+ L'aiguille aura fini son tour.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Écoutons!... le timbre sonore
+ Lentement frémit douze fois;
+ Il se tait... je l'écoute encore,
+ Et l'année expire à sa voix.
+ C'en est fait! en vain je l'appelle.
+ Adieu!... Salut, sa sœur nouvelle.
+ Salut! quels dons chargent ta main?
+ Quels biens nous apporte ton aile?
+ Quels beaux jours dorment dans ton sein?
+ Que dis-je? à mon âme tremblante
+ Ne révèle pas tes secrets.
+ D'espoir, de jeunesse, d'attraits,
+ Aujourd'hui tu parais brillante,
+ Et ta course insensible et lente
+ Peut-être amène les regrets.
+ Ainsi chaque soleil se lève,
+ Témoin de nos vœux insensés;
+ Ainsi toujours son cours s'achève
+ En entraînant comme un vain rêve
+ Nos vœux déçus et dispersés.
+
+ [58] _Médaillons et Camées_, par Desplace.
+
+ [59] Chez M. Perrin, éditeur, qui nous a autorisé à emprunter à ce
+ volume, d'ailleurs épuisé, les citations que nous en faisons.
+
+
+
+
+Mme FÉLICIE D'AYZAC
+
+(1801)
+
+
+Elle professa trente-cinq ans à la Maison de Saint-Denis, et publia en
+1847 un volume de poésie: _Soupirs_, qui fut couronné par l'Académie
+française. Comme toutes les femmes poètes, elle donne surtout dans
+le ton romantique. Elle a écrit aussi une _Histoire de l'Abbaye de
+Saint-Denis en France_, 2 tomes, 1861, couronnée par l'Académie des
+inscriptions et belles-lettres.
+
+Les vers de l'érudite historiographe de la Maison de Saint-Denis
+étaient en grande faveur de 1830 à 1850; on les trouve dans tous les
+recueils. Dans _les Ruines de Palmyre_, il y a une certaine grandeur de
+description que l'on retrouve dans _Retour des Alpes_, dont suivent des
+fragments.
+
+
+ LES RUINES DE PALMYRE
+
+ Le soleil se couchait aux rives de Ségor:
+ Un sillon éclatant de feu, de pourpre et d'or,
+ Marquait encore sa trace aux monts de la Syrie.
+ Les chameaux à pas lents traversaient la prairie,
+ Et déjà, se levant dans le ciel le plus pur,
+ La lune paraissait sur son trône d'azur.
+ La nuit, sur le désert jetant ses sombres voiles,
+ Précipita bientôt son char semé d'étoiles,
+ Et je n'entendis plus, dans les airs apaisés,
+ Que l'oiseau soupirant sous les dômes brisés.
+
+ Sur les combles vieillis je m'assis en silence,
+ Aux lieux même où Tadmor siégeait dans l'opulence,
+ Où la pourpre d'Ophir décorait ses remparts.
+ Je ne vis plus au loin que des débris épars.
+ Ce lieu, cet abandon, ce site poétique,
+ Le lierre élancé sur la colonne antique,
+ Près des leçons du temps, les leçons de l'orgueil.
+ L'aspect d'une cité changée en un cercueil.
+ . . . . . . . . . . . . . . .
+ De tant de majesté voilà donc ce qui reste!
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Tadmor a disparu dans la nuit éternelle,
+ Les flots des nations se sont poussés sur elle.
+ . . . . . . . . . . . . . . .
+ Ainsi donc des humains les ouvrages périssent,
+ Ainsi dans le néant les siècles s'engloutissent,
+ Ainsi dans le néant tombent précipités
+ Et le faste du trône et l'orgueil des cités.
+
+
+ RETOUR DES ALPES
+
+ Silencieux vallon, humble pont de verdure,
+ Sentier mystérieux fuyant parmi les bois,
+ Ruisseau qui, sous ces rocs, cache sa source pure,
+ Après vingt ans d'exil enfin je vous revois!
+ . . . . . . . . . . . . . . .
+ Le temps a tout détruit! Le rêveur solitaire
+ N'entend plus au vallon que la brise légère
+ Par son souffle embaumé faisant courber les fleurs;
+ Que l'avalanche au loin roulant dans les abîmes,
+ Le chamois fugitif errant de cime en cime,
+ Ou l'hôte des forêts soupirant ses douleurs.
+ Retrouverai-je encore sur ce rocher sauvage
+ Le chalet défiant et les flots et l'orage?
+ . . . . . . . . . . . . . . .
+ Mais non, tout a changé; cependant, sur la terre,
+ Errant, proscrit, courbé par la vieillesse austère,
+ Du sort qui me proscrit épuisant la rigueur,
+ Le souvenir de ma chaumière,
+ Celui de mes beaux jours fait battre encor mon cœur.
+ . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+ LE NID
+
+ Arbres hospitaliers, prêtez-leur vos ombrages,
+ Sur eux avec amour penchez vos bras amis;
+ Non, par moi vos secrets ne seront pas trahis,
+ Et, seule chaque jour, rêvant dans ces bocages,
+ Je viendrai visiter sous vos légers feuillages
+ L'asile où j'ai compté quatre faibles petits.
+ . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+DE 1830 A NOS JOURS
+
+(1re série)
+
+
+LE style romantique de Chateaubriand commence à paraître suranné.
+George Sand fait son apparition, et donne à la littérature féminine
+une impulsion, une énergie qu'on ne l'avait pas soupçonnée capable
+d'avoir. De ce moment, les femmes écrivains vont devenir légion, et,
+à mesure que nous approcherons de nos jours, elles se multiplieront
+tellement que nous devrons renoncer à citer tous les noms. Nous devrons
+nous contenter des têtes de ligne, des _leaders_, et parfois même
+d'une énumération succincte. D'ailleurs un écrivain n'est intéressant
+qu'autant qu'il fait école ou possède une originalité personnelle. Nous
+divisons cette deuxième partie en deux séries.
+
+Dans la première nous plaçons spécialement les auteurs décédés, sans
+nous défendre d'erreurs _possibles_, car il est bien plus difficile
+d'avoir des données biographiques certaines sur les contemporains que
+sur les anciens.
+
+
+
+
+GEORGE SAND
+
+(1804-1870)
+
+
+Aurore Dupin, femme du baron Dudevant, est la plus grande romancière de
+notre siècle. Se débarrassant des entraves dont une femme est toujours
+entourée, son mari, ses enfants, les préjugés sociaux, elle vint à
+Paris à l'âge de vingt-deux ans.--Collaboratrice de Jules Sandeau, elle
+lui emprunta la première syllabe de son nom pour pseudonyme.
+
+Malgré les vives attaques contenues dans ses œuvres contre les
+institutions et les conventions sociales, ou plutôt à cause de ces
+attaques même, et aussi de cette harmonieuse et flexible langue,
+colorée, forte, variée, qu'elle emploie, les nombreux romans que sa
+plume infatigable produisaient lui firent bientôt une réputation hors
+ligne.
+
+Ses débuts ne furent pas dorés, et c'est à son énergie qu'elle a dû de
+persévérer. Elle nous l'apprend elle-même:
+
+ Je n'ai point eu de succès, écrit-elle à un ami. Mon ouvrage a été
+ trouvé invraisemblable par les gens auxquels j'ai demandé conseil. En
+ conscience, ils m'ont dit que c'était trop bien de morale et de vertu
+ pour être trouvé probable par le public...
+
+ On m'agrée dans la _Revue de Paris_, mais on me fait languir. Il faut
+ que les noms connus passent avant moi.
+ C'est trop juste. Patience donc. Je travaille à me faire inscrire
+ dans _la Mode_ et dans _l'Artiste_, deux journaux du même genre que
+ la _Revue_. C'est bien le diable si je ne réussis dans aucun.
+
+ En attendant, il faut vivre. Pour cela je fais le dernier des
+ métiers, je fais des articles pour _le Figaro_. Si vous saviez ce que
+ c'est! Mais on est payé sept francs la colonne, et avec ça on boit,
+ on mange, on va même au spectacle, en suivant _certain conseil que
+ vous m'avez donné_[60].
+
+ [60] C'était de s'habiller en homme afin de pouvoir aller au
+ parterre.
+
+La philosophie n'est pas le domaine de cet esprit ingénieux, qui est
+surtout un conteur excellent, un descriptif hors ligne.
+
+La popularité de ses œuvres nous dispense d'en publier des fragments,
+ni même la liste complète, beaucoup trop longue.
+
+_Rose et Blanche_ fut la première; _Indiana_, _Valentine_, _Lelio_, les
+_Lettres d'un voyageur_, _Jacques_, _André_, _Leone Leoni_, _Mauprat_,
+_Consuelo_, suivirent; les plus lues sont: _François le Champi_,
+arrangé pour le théâtre; _la Mare au Diable_, dont la réputation est
+universelle, surtout parce que c'est à peu près la seule œuvre de notre
+grand romancier qui peut être lue par les jeunes filles; _le Marquis de
+Villemer_, _la Petite Fadette_.
+
+Ses descriptions ont certainement ouvert la porte au style
+impressionniste qui nous déborde. Par exemple, ce tableau des Pyrénées:
+
+ Les monts se resserrent, le gave s'encaisse et gronde sourdement en
+ passant sous les arcades de rochers et de vigne sauvage; les flancs
+ noirs des roches se recouvrent de plantes grimpantes dont le vert
+ vigoureux passe à des teintes bleues sur les plans éloignés et à des
+ tons grisâtres sur les sommets. L'eau des torrents en reçoit les
+ reflets, tantôt d'un vert limpide, tantôt d'un bleu mat ardoisé,
+ comme on en voit sur les eaux de la mer. De grands ponts de marbre
+ d'une seule arche s'élancent d'un flanc à l'autre de la montagne
+ au-dessus des précipices. Rien n'est si imposant que la structure et
+ la situation de ces ponts jetés dans l'espace et nageant dans l'air
+ blanc et humide qui semble tomber à regret dans le ravin....
+
+Elle fut néanmoins bonne mère, et parfois moraliste, quoiqu'un un peu
+paradoxale.
+
+
+ PENSÉE
+
+ --La vérité fait quelquefois des brèches, le mensonge fait toujours
+ des ruines.
+
+
+ LETTRE A MAURICE DUDEVANT, OU MAURICE SAND
+
+ NÉ EN 1823[61], MORT LE 4 SEPTEMBRE 1884.
+
+ Paris, 18 juin 1833.
+
+ _Travaille, sois fort, sois fier, sois indépendant, méprise les
+ petites vexations attribuées à ton âge. Réserve ta force de
+ résistance pour des actes et contre des faits qui en vaudront la
+ peine. Ces temps viendront. Si je n'y suis plus, pense à moi qui ai
+ souffert et travaille gaiement. Nous nous ressemblons d'âme et de
+ visage. Je sais, dès aujourd'hui, quelle sera ta vie intellectuelle.
+ Je crains pour toi bien des douleurs profondes, j'espère pour toi des
+ joies bien pures. Garde en toi le trésor de la bonté. Sache donner
+ sans hésitation, perdre sans regret, acquérir sans lâcheté. Sache
+ mettre dans ton cœur le bonheur de ceux que tu aimes à la place de
+ celui qui te manquera. Garde l'espérance d'une autre vie, c'est là
+ que les mères retrouvent leurs fils. Aime toutes les créatures de
+ Dieu, pardonne à celles qui sont disgraciées, résiste à celles qui
+ sont indignes, dévoue-toi à celles qui sont grandes par la vertu._
+
+ _Aime-moi! je t'apprendrai bien des choses si nous vivons ensemble.
+ Si nous ne sommes pas appelés à ce bonheur (le plus grand qui puisse
+ m'arriver, le seul qui me fasse désirer une longue vie), tu prieras
+ Dieu pour moi, et du sein de la mort, s'il reste dans l'univers
+ quelque chose de moi, l'ombre de ta mère veillera sur toi._
+
+ _Ton amie,_
+
+ GEORGE.
+
+ [61] Nous empruntons cette lettre inédite à la _Gazette
+ anecdotique_, 1889.
+
+
+
+
+Mme DE GIRARDIN
+
+(1804-1855)
+
+
+Delphine Gay naquit à Aix-la-Chapelle. Sa mère, Sophie Gay, née la
+Vallette, mariée en premières noces à M. Liottier, agent de change, et
+en secondes noces à M. Gay, receveur général du département de la Roër,
+a laissé de jolies poésies et quelques ouvrages non sans mérite; sa
+grand'mère était Francesca Peretti.
+
+«La première fois que nous vîmes Delphine Gay, raconte Théophile
+Gautier, c'était à cette orageuse représentation où Hernani faisait
+sonner son cor comme un clairon d'appel... Quand elle entra
+dans sa loge elle se pencha pour regarder la salle, qui n'était
+pas la moins curieuse partie du spectacle; sa beauté,--_belleza
+folgorante_,--suspendit un instant ce tumulte et lui valut une triple
+salve d'applaudissements. Cette manifestation n'était peut-être pas de
+bien bon goût, mais considérez que le parterre ne se composait que de
+poètes, de sculpteurs et de peintres, ivres d'enthousiasme, fous de la
+forme, peu soucieux des lois du monde. La belle jeune fille portait
+alors cette écharpe bleue du portrait d'Hersent, et, le coude appuyé au
+rebord de la loge, en reproduisait involontairement la pose célèbre:
+ses magnifiques cheveux blonds, noués sur le sommet de la tête en une
+large boucle selon la mode du temps, lui formaient une couronne de
+reine et, vaporeusement crêpés, estompaient d'un brouillard d'or le
+contour de ses joues, dont nous ne saurions mieux comparer la teinte
+qu'à du marbre rose.»
+
+Dans tous les écrits du temps, on retrouve cet accueil fait à la
+beauté suave de la jeune Delphine.
+
+Mme Ancelot ne fait pas un portrait flatteur de Mme Sophie Gay: «Elle
+était peu aimée, toutes ses paroles, très vives, très animées et dites
+d'une voix très haute et peu agréable, consistaient à dire beaucoup
+de bien d'elle, et beaucoup de mal des autres. La beauté et le talent
+de sa fille la firent admettre chez des personnes qui la fuyaient.»
+Elle ajoute sur Delphine: «L'éclat de son teint et de ses cheveux,
+sa haute taille bien prise et ses yeux d'un beau bleu, en faisaient
+une remarquable beauté. Elle disait ses vers avec ses vingt ans,
+éblouissante de fraîcheur, et c'était quelque chose de charmant.»
+
+Elle épousa Émile de Girardin, et ouvrit son salon rue Laffitte.
+
+«Mme de Girardin[62] était alors dans tout l'éclat de sa beauté, et ce
+que ses traits magnifiques avaient pu avoir de trop arrêté, de trop
+découpé dans le marbre pour une jeune fille, seyait admirablement à
+la femme et s'harmonisait avec sa taille élevée et ses proportions
+de statue; elle a parlé quelquefois dans ses poésies de jeunesse du
+bonheur d'être belle», en personne pleine de son sujet. Quand elle dit
+de sa splendide chevelure:
+
+ Mon front était si fier de sa couronne blonde,
+ Anneaux d'or et d'argent tant de fois caressés,
+ Et j'avais tant d'orgueil quand j'entrais dans le monde,
+ Orgueilleuse et les yeux baissés,
+
+ce n'est pas coquetterie chez elle, mais pur sentiment d'harmonie.
+Sa belle âme était heureuse d'habiter un beau corps...
+
+ [62] Théophile Gautier.
+
+«Tout l'appartement était tendu d'un damas de laine vert d'eau dont
+le ton glauque comme celui d'une grotte de Néréides ne pouvait être
+supporté que par un teint de blonde irréprochable. Elle avait choisi
+cette nuance sans méchanceté, mais les brunes égarées dans cette
+caverne verte y paraissaient jaunes comme des coings ou enluminées
+comme des furies...
+
+«Elle était chez elle toujours vêtue d'un peignoir blanc, très large,
+dont nulle ceinture ne marquait la taille, et quand elle écrivait
+elle ne pouvait souffrir ni peigne ni lien dans les cheveux, qu'elle
+laissait flotter en large nappe sur ses épaules.»
+
+Elle fut une des plus sympathiques femmes du milieu du siècle pour ses
+grâces personnelles et son esprit.
+
+Ses principales œuvres sont:
+
+_Madeleine_, épopée.
+
+_La Peste de Barcelone_, sujet mis au concours de l'Académie.
+
+_Napoline_, un exquis poème féminin et nouveau, unique en son genre, où
+l'on veut voir l'auteur pour modèle de son héroïne.
+
+Puis l'imitatrice d'Ovide consentit à aborder la prose et publia:
+
+_Le Lorgnon_, _la Marquise de Pontanges_, _la Canne de M. de Balzac_,
+_Marguerite, ou les Deux Amours_, roman; _Il ne faut pas jouer avec la
+douleur_, nouvelle.
+
+Au théâtre: _l'École des journalistes_, un coup de maître, dont la
+censure ne permit pas la représentation; _Judith_ et _Cléopâtre_ moitié
+tragédie, moitié drame, consacrés par le talent de Mlle Rachel; _Lady
+Tartufe_, comédie en cinq actes, d'une satire si fine; _la Joie fait
+peur_, que la Comédie-Française reprend toujours avec le même franc
+succès de touchant attrait; _le Chapeau d'un horloger_, joué d'abord
+au Gymnase, puis au Palais-Royal, bouffonnerie, fantaisie d'esprit que
+l'on prend souvent pour du Labiche.
+
+Le public est très ingrat; qui ne connaît, pour l'avoir chantée ou
+entendu chanter cent fois, jeunes et vieux, cette romance entraînante:
+
+ Il a passé comme un nuage,
+ Comme un flot rapide en son cours,
+ Mais mon cœur garde son image
+ Toujours.
+
+Eh bien, combien savent que ces paroles sont de Mme de Girardin?
+
+Et tous ceux qui vont rire au _Chapeau d'un horloger_, ou pleurer à _la
+Joie fait peur_, ne pensent pas, pour la moitié, que ces chefs-d'œuvre
+sont de Mme de Girardin.
+
+Les _Lettres parisiennes du vicomte de Launay_[63] sont des mémoires
+mondains de 1837 à 1848. Quand il y aura cinquante ans que Mme de
+Girardin sera morte et qu'ils seront tombés dans le domaine public,
+c'est-à-dire qu'il ne dépendra plus de l'éditeur de tenir sous clef
+l'auteur et d'étouffer sa renommée, on les publiera et on les lira
+avec un regain de succès, tout y étant, sans exception, intéressant;
+ce que l'on ne pourrait pas dire des chroniques d'aujourd'hui, dont la
+plupart sont vides de faits et d'idées. On croirait vraiment que Mme de
+Girardin écrivait pour l'avenir. Ainsi, dans la lettre XIV, du 6 juin
+1841, elle raconte d'abord la réception de Victor Hugo à l'Académie;
+les choses s'y passaient à peu près comme aujourd'hui:
+
+ Jamais on n'avait vu pareille affluence, jamais la foule n'avait
+ été plus agitée, plus impatiente; jamais plus de coups de poing ne
+ furent donnés par intérêt de littérature, et jamais coups de poing ne
+ frappèrent de plus charmantes épaules; jamais, non, jamais on n'avait
+ compté tant de femmes et de jolies femmes dans la docte enceinte;
+ jamais on n'avait admiré tant de fleurs dans le vieux bocage... Dès
+ dix heures du matin la salle était pleine; à dix heures et demie, les
+ hommes étaient déjà forcés d'être ingénieux, c'est-à-dire d'utiliser
+ les recoins, d'improviser des tabourets microscopiques. Depuis onze
+ heures jusqu'à deux heures les portes furent assiégées...
+
+ [63] Calmann-Lévy, éditeur.
+
+Mais nous connaissons cela; ce qui est moins banal, c'est la lettre qui
+nous apprend comment et quand fut écrite la belliqueuse poésie d'Alfred
+du Musset:
+
+ Nous l'avons eu, votre Rhin allemand,
+ Il a tenu dans notre verre.
+
+ Un Allemand obscur, Becker, avait osé envoyer à Lamartine un tas
+ de méchants vers parmi lesquels se trouvait _le Rhin Allemand_,
+ autrement dit la Marseillaise de l'Allemagne:
+
+ «Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, quoiqu'ils le demandent
+ dans leurs cris comme des corbeaux avides...»
+
+ Lamartine, avec un dédain sublime, répondit par un noble chant, qu'il
+ appela _la Marseillaise de la Paix_:
+
+ Roule, libre et superbe, entre tes larges rives,
+ Rhin! Nil de l'Occident, coupe des nations
+ Et des peuples assis qui boivent tes eaux vives,
+ Emporte les défis et les ambitions!
+ Il ne tachera plus le cristal de ton onde,
+ Le sang rouge du Franc, le sang bleu du Germain!
+
+ Ces beaux vers venaient de paraître dans la _Revue des Deux-Mondes_,
+ et, chez Mme de Girardin, «plusieurs ouvriers en poésie» réunis,
+ Théophile Gautier, Balzac, Alfred de Musset et la maîtresse de la
+ maison, lisaient chacun leur strophe préférée. Mme de Girardin, après
+ avoir chaudement admiré, dit: «C'est très beau, mais c'est trop
+ généreux. J'aurais voulu qu'on dît des choses désagréables à ce
+ monsieur. J'ai le préjugé de la patrie: j'aurais aimé à répondre
+ à cet Allemand des vers cruels.--Moi aussi! s'écria Alfred de
+ Musset.--Faites-les donc vite», reprirent en chœur tous les
+ assistants. On enferma le poète dans le jardin en lui donnant deux
+ cigares et ce qu'il faut pour écrire.
+
+Un quart d'heure après, on lui rouvrit, la célèbre poésie était écrite.
+
+Jules Janin raconte ainsi les funérailles de cette remarquable et
+inoubliable femme, dont la gloire, dans sa modestie et sa suavité,
+survivra peut-être à celle de son mari.
+
+ Le deuil fut immense autour de ce cercueil; on vit arriver, poussés
+ par une commune douleur, les jeunes gens et les vieillards: les
+ vieillards, qui l'avaient adoptée enfant, les jeunes gens, charmés
+ de son esprit, attentifs au passage de ce convoi funèbre, et qui
+ saluaient, en la saluant, tant de grâce et tant d'esprit, tant de
+ belle prose et tant de beaux vers! Ainsi pleurée, ainsi laissant une
+ trace profonde dans le souvenir de la famille lettrée, elle a touché
+ enfin à l'accomplissement de ce rêve qui avait été le rêve de ses
+ seize ans: «Que c'est beau, disait-elle aux funérailles du général
+ Foy, que c'est beau d'aller ainsi à la tombe, au milieu de tant de
+ gens qui vous pleurent, et qui jettent des couronnes d'immortelles
+ sur votre cercueil!»
+
+
+
+
+BERTIN (LOUISE-ANGÉLIQUE)
+
+(1805-1863)
+
+
+Née aux Roches, dans la vallée de la Bièvre (Seine-et-Oise), qu'elle
+habita toute sa vie, Mlle Bertin, qui était la fille de Louis Bertin,
+le fondateur du _Journal des Débats_, et qui resta à la tête du
+journal après la mort de son père en 1854, ne se maria pas; elle était
+impotente, et on la rencontrait toujours dans sa petite voiture traînée
+de deux poneys blancs qu'elle conduisait elle-même. Son salon était des
+plus littéraires, on peut l'imaginer. La peinture, la musique, étaient
+ses occupations favorites. Elle a écrit un volume de poésies couronné
+par l'Académie française.
+
+Elle est une des rares femmes qui, ayant composé de la musique pour
+librettos, aient vu leurs œuvres exécutées sur le théâtre.
+
+
+ LA MORT ET LA VIE
+
+ Si la mort est le but, pourquoi donc sur les routes
+ Est-il dans les buissons de si charmantes fleurs?
+ Et lorsqu'au vent d'automne elles s'envolent toutes,
+ Pourquoi les voir partir d'un œil mouillé de pleurs?
+
+ Si la vie est le but, pourquoi donc sur les routes
+ Tant de pierres dans l'herbe et d'épines aux fleurs,
+ Que, pendant le voyage, hélas! nous devons toutes
+ Tacher de notre sang et mouiller de nos pleurs?
+
+
+
+
+EUGÉNIE DE GUÉRIN
+
+(1805-1848)
+
+
+Mlle Eugénie de Guérin avait une nature essentiellement littéraire et
+poétique. Spontanément elle s'est dévoilée sublime écrivain, et, si la
+mort ne l'avait enlevée à la fleur de l'âge, elle aurait laissé des
+œuvres nombreuses. On n'a d'elle qu'un recueil de lettres qui a suffi à
+sa réputation. De nombreuses éditions, qui se renouvellent sans cesse,
+en sont une preuve irréfutable.
+
+
+ LETTRE SUR LA MORT DE SON FRÈRE
+
+ _Le 20 juillet (1840)._--C'est une bien triste et précieuse relique
+ que l'écriture des morts, reste, ou plutôt image de leur âme qui
+ se trace sur le papier. Depuis plusieurs jours, j'ai regardé ainsi
+ mon cher Maurice dans ses lettres que j'ai mises par ordre, paquet
+ funèbre où tant de choses sont renfermées. O la belle intelligence,
+ et quelle promission de trésors! Plus je vis et plus je vois ce que
+ nous avons perdu en Maurice. Par combien d'endroits n'était-il pas
+ attachant! Noble jeune homme, si distingué, d'une nature si élevée,
+ rare et exquise, d'un idéal si beau, qu'il ne hantait rien que par la
+ poésie: n'eût-il pas charmé par tous les charmes du cœur?
+
+ C'est bien vouloir s'enivrer de tristesse de revenir sur ce passé,
+ de feuilleter ces papiers, de rouvrir ces cahiers pleins de lui. O
+ puissance des souvenirs! Ces choses mortes me font, je crois, plus
+ d'impression que de leur vivant, et le ressentir est plus fort que le
+ sentir. J'ai éprouvé cela maintes fois...
+
+ Deux petits oiseaux, deux compagnons de ma chambrette, les
+ bienvenus, qui chanteront quand j'écrirai, me feront musique et
+ accompagnement comme les pianos qui jouaient à côté de Mme de Staël
+ quand elle écrivait. Le son est inspirateur: je le comprends par
+ ceux de la campagne, si légers, si aériens, si vagues, si au hasard
+ et d'un si grand effet sur l'âme. Que doit-ce être d'une harmonie
+ de science et de génie sur qui comprend cela, sur qui a reçu une
+ organisation musicale, développée par l'étude et la connaissance de
+ l'art? Rien au monde n'est plus puissant sur l'âme, plus pénétrant.
+ Je le comprends, mais ne le sens pas. Dans ma profonde ignorance,
+ j'écouterais avec autant de plaisir un grillon qu'un violon. Les
+ instruments n'agissent pas sur moi, ou bien peu. Il faut que j'y
+ comprenne comme à un air simple; mais les grands concerts, mais les
+ opéras, mais les morceaux tant vantés, langue inconnue! Quand je dis
+ opéras, je n'en ai jamais ouï, seulement entendu des ouvertures sur
+ les pianos.
+
+
+
+
+MARIE JEMMA
+
+(NÉE EN 1834)
+
+
+Mlle Céline Renard, connue sous le pseudonyme de Marie Jemma, naquit
+à Bourbonne-les-Bains, dans une famille adonnée à la littérature et
+aux beaux-arts. Ses œuvres ne sont pas nombreuses, car elle est morte
+jeune, mais elles renferment un sentiment poétique rare, et qui les a
+fait rechercher. Nous la plaçons ici parce qu'elle appréciait hautement
+Eugénie de Guérin.
+
+
+ AU CAYLA
+
+ SUR LA TOMBE D'EUGÉNIE DE GUÉRIN
+
+ C'est là qu'elle vivait, belle fleur solitaire,
+ Entre un rayon du ciel et l'ombre du mystère,
+ Lorsque sur son coteau Dieu la cueillit pour nous.
+ Sentiers qu'elle foula, vous en souvenez-vous?
+ O triste et doux passé! souvenirs pleins de charmes.
+ Passant, donne à sa tombe et des chants et des larmes!
+ Ange, elle a tant prié! femme, elle a tant souffert!
+ Parfums, brise des bois, murmure, saint concert,
+ Vous aviez pour monter l'aile de son génie,
+ Mais le monde ignorait le secret d'Eugénie!
+ Elle cachait sa lyre et filait son fuseau.
+ Du laurier, bien souvent, le glorieux rameau,
+ En éclairant le front jette une ombre sur l'âme,
+ Et Dieu même, gardien de ce doux cœur de femme,
+ N'a couronné que son tombeau.
+
+ (_Élévations._)
+
+
+
+
+DANIEL STERN
+
+(1805-1876)
+
+
+Marie de Flavigny, née à Francfort-sur-le-Mein, mais d'origine
+française, écrivit sous le pseudonyme de _Daniel Stern_, dans l'école
+de George Sand, avec plus de métaphysique allemand; George Sand lui a
+d'ailleurs donné dans les _Lettres d'un voyageur_ des preuves d'estime.
+
+Une dizaine d'ouvrages: _Essai sur la liberté_, _Histoire de la
+Révolution_ de 1848 (3 vol.), 1856, _Florence et Turin_, _Henri
+Valentia_, _Mélida_, en 1845, un de ses plus grand succès. Son plus
+beau livre est _Dante et Gœthe_. C'est une œuvre dialoguée où elle
+admire également l'Italie et l'Allemagne:
+
+ Quelle que soit la différence des noms, des personnes ou des
+ relations, Mme de Stein inspire à Gœthe une passion aussi noble en
+ son principe et en ses effets que l'amour de Dante pour Béatrice.
+ Pour se rendre moins indigne d'elle, Gœthe, docile comme le poète
+ italien aux reproches de son exigeante amie, maîtrise jusqu'à la
+ passion qu'elle lui inspire; il ouvre son cœur aux ambitions hautes.
+ Du milieu des plaisirs, il incline son jeune souverain aux désirs du
+ bien public; il s'applique à la bonne administration des affaires,
+ à l'économie des finances, au redressement des abus. Sans système
+ et par la simple impulsion de son grand cœur, Gœthe se préoccupe
+ incessamment
+ d'améliorer le sort des classes laborieuses. Il lutte avec la
+ fatalité de la misère, «comme Jacob avec l'ange invisible», et tout
+ le bien qu'il entreprend et qu'il réalise, toute l'activité qu'il
+ déploie, ne suffisent pas encore à remplir son existence. Au sein
+ des plus brillantes compagnies, l'ennui l'obsède; auprès de la femme
+ qu'il aime, un malaise inexplicable le tourmente. Il s'appelle
+ Légion, dit-il, et il se sent seul. Il cherche l'ombre épaisse des
+ forêts, il gravit les cimes désertes, il descend dans la nuit des
+ mineurs. Comme Dante, errant et inquiet dans la vallée de la Magra,
+ Gœthe demande aux silences d'_Ilmenau_ la paix. Mais quelque chose
+ d'indéfinissable le travaille; de lointains horizons l'attirent; il
+ a le mal du pays, d'un pays qu'il n'a jamais vu. Une voix chante en
+ lui: «Dahin, Dahin!» Il faut qu'il parte; il le sent, il le dit; il
+ faut qu'il voie, il faut qu'il possède l'Italie, ou bien il est perdu.
+
+Après avoir eu un salon très fréquenté par les célébrités artistiques
+et littéraires, et dont Liszt était un assidu, elle est morte dans des
+idées de spiritisme exalté.
+
+Elle a eu trois filles: l'aînée, mariée au comte Guy de Charnacé, a
+écrit de l'esthétique sous le pseudonyme de Sault; la seconde a épousé
+Émile Ollivier avant qu'il fût ministre de l'Empire, elle est morte
+jeune en lui laissant un fils; la troisième, Cosima, avait épousé Hans
+de Bulow, elle divorça pour épouser l'illustre Wagner.
+
+
+
+
+Mme CRAVEN
+
+NÉE PAULINE DE LA FERRONAYS
+
+(1805-1890)
+
+
+Fille du comte de la Ferronays, ambassadeur à Saint-Pétersbourg, Mme
+Craven est «une belle âme qui a écrit l'histoire de belles âmes».
+
+«La femme ne se croit pas «cerveau d'homme» après la cinquantaine
+(Mme Craven a commencé à écrire âgée de plus de cinquante ans), alors
+que les cheveux grisonnent et que les habitudes sont prises. Elle ne
+quitte son salon pour s'asseoir à un secrétaire que sous l'impulsion
+des circonstances et pour obéir à un sentiment irrésistible. Or, c'est
+le cas de Mme Craven, dont la vocation fut tardive. «J'ai cru, voilà
+pourquoi j'ai parlé», chantait David. Elle pouvait dire à son tour:
+«J'ai admiré, et voilà pourquoi j'ai écrit...» Un jour, elle crut
+surprendre un reproche au fond de sa conscience: «Non, pensa-t-elle,
+je ne puis capitaliser davantage; c'est de l'avarice. Il faut que je
+partage mon trésor avec les pauvres en impressions et en souvenirs.»
+Alors elle brisa aux pieds du public son vase d'albâtre[64].»
+
+ [64] _Mme A. Craven_, par M. Arthur Mugnier.
+
+Le _Récit d'une sœur_, qui est pour la plus grande partie la
+correspondance authentique et intime d'une famille bien connue, fit
+grand bruit. Peu de livres de femme se sont vendus à un aussi grand
+nombre d'exemplaires. «Ce livre est un calice de douleurs!»
+
+Elle a été très critiquée par Armand de Pontmartin et Barbey
+d'Aurevilly. Ce dernier aurait voulu que le _Récit d'une sœur_ fût
+l'unique livre de Mme Craven. «La plume qui l'a écrit devrait être
+brisée, a-t-il dit, comme, dans certains pays, le verre avec lequel on
+a trinqué avec le roi. Le verre funèbre plein de délices et d'angoisses
+dans lequel Mme Craven a bu à la mémoire des siens ne devait plus
+servir à personne. Est-ce que le roi de Thulé, après avoir pleuré dans
+sa coupe, ne la jeta pas à la mer?»
+
+Mme Craven a écrit d'autres livres qui tous ont eu de nombreuses
+éditions: _Éliane_, _Anne Séverin_, _Fleurange_, couronné par
+l'Académie française, comme le _Récit d'une sœur_; _le Mot de
+l'énigme_, _Adélaïde Capei_, la _Vie de lady Fullerton_.
+
+L'œuvre de Mme Craven consistant surtout en lettres de ses parents ou
+amis, on trouve peu d'elle à citer. Mais dans ce qu'elle écrit comme
+dans ce qu'elle choisit pour publier, la note tendre, sentimentale,
+domine.
+
+
+ PRÉFACE DU RÉCIT D'UNE SŒUR
+
+ «Rendez-moi la joie avec la douleur, et je veux bien vivre comme j'ai
+ vécu, aimer comme j'ai aimé.» Voilà à peu près en quels termes un des
+ poètes de notre temps, lord Byron, a exprimé un sentiment analogue à
+ celui qui nous fait accepter les plus douloureux souvenirs plutôt que
+ l'oubli, qui anéantirait ensemble l'amertume et la douleur du passé.
+ Cette manière de sentir est la mienne... Oh! non, je ne désire
+ l'oubli ni des joies, ni des peines que j'ai connues... Je bénis
+ Dieu de la disposition qu'il m'a donnée à revenir sans cesse sur
+ les traces qu'ont laissées après eux ceux avec lesquels il m'a été
+ si doux de vivre. Le souvenir des jours heureux passés ensemble est
+ devenu pour moi une joie et non une douleur, et, bien loin de désirer
+ l'oubli, je demande au Ciel de me conserver toujours la mémoire
+ vive et fidèle des jours évanouis et la faculté de faire comprendre
+ quels furent ceux avec lesquels s'écoulèrent ces jours et quel fut
+ le bonheur qu'y répandit leur présence. Penser à eux et parler d'eux
+ m'a été doux depuis qu'ils ne sont plus, comme il m'était doux de
+ leur parler et de vivre près d'eux quand ils étaient là. Aussi
+ l'occupation favorite de ma vie a-t-elle été de lire et de rassembler
+ les lettres et les papiers de tout genre dans lesquels est demeurée
+ gravée l'empreinte fidèle de leurs âmes; ce n'est pas sans un tendre
+ orgueil que je les ai parfois fait connaître à d'autres, et que j'ai
+ vu même les indifférents s'attendrir ou s'émerveiller en lisant
+ quelques-unes des pages que j'entreprends aujourd'hui de réunir d'une
+ façon plus complète. Je voudrais, je l'assure, que la mémoire de ceux
+ qui les ont écrites répandît son doux parfum un peu au delà du cercle
+ de ceux qui les ont aimés, et je voudrais les faire aimer de ceux qui
+ les ont vu passer sans les connaître, mais non sans les remarquer
+ peut-être...
+
+
+ PENSÉES
+
+ --Vivre longtemps, c'est se survivre.
+
+ --Oh! chères visions du passé! c'est encore une douce faculté
+ que celle de vous évoquer ainsi. Alexandrine disait bien que
+ «l'imagination était une belle chose», et elle avait raison de
+ l'appeler «une peinture magique».
+
+
+
+
+COMTESSE DASH
+
+(1805-1874)
+
+
+Cisterne de Courtiras, vicomtesse de Saint-Mars, connue sous le
+pseudonyme de Comtesse Dash, est certainement une des femmes qui a
+écrit le plus de notre siècle; sa féconde imagination ne tarissait
+jamais; ses ouvrages ont souvent sept ou huit tomes, et son œuvre doit
+bien se chiffrer par une centaine de titres. Très lus, à l'époque, dans
+les cabinets de lecture, on n'en parle plus et ne les voit dans aucune
+bibliothèque. Elle est tombée dans l'oubli, parce que son style n'a
+rien d'original.
+
+Aussi n'y a-t-il rien à citer d'elle.
+
+
+
+
+LA PRINCESSE BELGIOJOSO
+
+(NÉE EN 1808)
+
+
+Née à Milan, elle vint résider à Paris, ne pouvant supporter d'habiter
+sa ville natale sous la domination autrichienne; elle y présida un
+salon d'élite comme celui de Mme de Staël et de Mme Récamier. Le beau
+portrait, tracé par Stendhal dans _la Chartreuse de Parme_, de la
+duchesse de San Severino aurait été inspiré par elle.
+
+«La princesse Belgiojoso, nous dit Mme Ancelot, qui la rencontrait dans
+le salon du peintre Gérard, était aussi remarquable par son esprit que
+par une beauté dont le caractère avait quelque chose de particulier qui
+frappait étrangement, et dont la vie est aussi remplie d'excentricités
+que sa figure présente de traits bizarres. Sa vive imagination, excitée
+par les scènes tumultueuses de notre époque, ne pouvait se restreindre
+aux paisibles émotions et aux succès féminins que l'on trouve dans les
+salons.»
+
+Elle a écrit: _Souvenirs d'exil_, 1850, _Notions d'histoire à l'usage
+des enfants_, 1851, _Nouvelles et scènes de la vie turque_, _Essai sur
+la formation du dogme catholique_, articles dans _le National_ et la
+_Revue des Deux-Mondes_.
+
+
+ ÉMINA
+
+ (RÉCIT TURCO-ASIATIQUE)
+
+ Légèrement vêtue d'un pantalon d'indienne suisse imprimée, retenu
+ par une coulisse au-dessus de ses chevilles nues, d'une chemise en
+ calicot blanc retombant sur le pantalon et remplissant l'office de
+ jupe, d'une veste de calicot rayé rouge et jaune, descendant jusqu'au
+ bas des reins et serrée à la taille par une écharpe de même étoffe;
+ les bras couverts d'abord par les larges manches de sa chemise,
+ et ensuite par celles plus étroites et plus courtes de sa veste;
+ les cheveux tressés et tombant sur ses épaules, la tête couverte
+ d'un fez, sur lequel un mouchoir en mousseline fond vert, bigarré
+ de couleurs éclatantes, flottait carrément par derrière à la façon
+ d'un voile; un grand bâton à la main, et ses provisions serrées dans
+ une serviette passée en sautoir; telle était Émina, lorsqu'elle
+ s'éloignait de la vallée, suivant ses chèvres et suivie par son chien.
+
+
+
+
+ÉLISA MERCŒUR
+
+(1809-1835)
+
+
+Quoique morte âgée seulement de vingt-six ans, Élisa Mercœur fut très
+connue des femmes de sa génération, parce que ses écrits parurent dans
+des journaux de famille, mais elle a été vite oubliée. Qui est-ce qui
+lit maintenant Élisa Mercœur?
+
+Cette jeune fille, qui possédait certainement la flamme poétique,
+naquit à Nantes, et apprit seule le latin et l'anglais. Croyant comme
+bien d'autres pouvoir arriver par sa plume à la gloire et à la fortune,
+encouragée par une lettre flatteuse de Chateaubriand, comme en écrivent
+trop à la légère les hautes personnalités, qui songent bien davantage à
+laisser un souvenir sympathique qu'à être réellement utiles, elle vint
+à Paris avec sa mère et n'y rencontra que déboires et dégoûts.
+
+Ses vers se distinguaient cependant par la grâce, la sensibilité, le
+rythme harmonieux. Une nouvelle qu'elle publia dans un journal, _la
+Comtesse de Villequier_, dénote une grande puissance dramatique, et
+une tragédie, _Boadbil_, prouve qu'elle eût sans doute écrit pour
+le théâtre. Patronnée par Victor Hugo, après bien des luttes et des
+efforts, elle obtint une pension du gouvernement, qui lui fut enlevée
+par la révolution de juillet avant qu'elle en eût touché même le
+premier quartier. De privations et de langueur, elle mourut en 1835.
+
+Après sa mort, son talent fit plus de bruit que de son vivant. Sa
+mère publia une édition de ses œuvres complètes et put recueillir une
+souscription pour lui élever une tombe au Père-Lachaise, sur laquelle
+on a gravé quelques-uns de ses vers.
+
+Voici une de ses gracieuses poésies:
+
+ Lorsque je vins m'asseoir au festin de la vie,
+ Quand on passa la coupe au convive nouveau,
+ J'ignorais le dégoût dont l'ivresse est suivie,
+ Et le poids d'une chaîne à son dernier anneau.
+
+ Et pourtant, je savais que les flambeaux des fêtes,
+ Éteints ou consumés, s'éclipsent tour à tour,
+ Et je voyais les fleurs qui tombaient de nos têtes
+ Montrer en s'effeuillant leur vieillesse d'un jour.
+
+ J'apercevais déjà sur le front des convives
+ Des reflets passagers de tristesse ou d'espoir...
+ Souriant au départ des heures fugitives,
+ J'attendais que l'aurore inclinât vers le soir.
+
+ J'ai connu qu'un regret payait l'expérience,
+ Et je n'ai pas voulu l'acheter de mes pleurs;
+ Gardant comme un trésor ma calme insouciance,
+ Dans leur fraîche beauté j'ai su cueillir les fleurs.
+
+ Préférant ma démence à la raison du sage,
+ Si j'ai borné ma vie à l'instant du bonheur,
+ Toi qui n'as cru jamais aux rêves du jeune âge,
+ Qu'importe qu'après moi tu m'accuses d'erreur.
+
+ En vain tes froids conseils cherchent à me confondre,
+ L'obtiendras-tu jamais, ce demain attendu?
+ Lorsqu'au funèbre appel il nous faudra répondre,
+ Nous aurons tous les deux, toi pensé, moi vécu.
+
+ Nomme cette maxime ou sagesse, ou délire,
+ Moi, je veux jour à jour dépenser mon destin;
+ Il est heureux, celui qui peut encor sourire
+ Lorsque vient le moment de quitter le festin.
+
+
+
+
+Mme LESGUILLON
+
+(NÉE EN 1810)
+
+
+Mme Hermance Sandron, épouse de P.-J. Lesguillon, le poète bien connu,
+a publié des poésies charmantes: _Rayons d'amour_, _Contes du cœur_,
+à l'usage des jeunes filles et des enfants. Nous détachons les vers
+suivants sur _les Femmes savantes_, parfaitement justes d'expression et
+de forme:
+
+ Les femmes de Molière ont si longtemps fait rire
+ Qu'une femme avec crainte apprend à bien écrire;
+ Mais Molière, en esprit prophétique et profond,
+ N'attaquait que la forme et respectait le fond.
+ Il raillait à bon droit dans les fausses savantes
+ La sottise en rubans et les phrases pédantes,
+ Mais ne proscrivait pas le vrai du sentiment
+ Qui s'instruit et s'élève au noble enseignement.
+ S'il revenait, Molière, il verrait avec joie
+ La femme l'admirer en dévidant la soie,
+ Et la jeune ouvrière, en tournant un chapeau,
+ Commenter La Fontaine et réciter Boileau.
+
+
+
+
+Mme MENESSIER-NODIER
+
+(NÉE EN 1811)
+
+
+Fille du célèbre romancier Charles Nodier, qui, passionné bibliophile,
+fit le sacrifice de vendre sa bibliothèque pour lui faire une dot,
+en 1831, lorsqu'elle épousa M. Menessier, est auteur d'un volume de
+poésies, _le Perce-Neige_, de _Charles Nodier, épisodes et souvenirs
+de sa vie_, ainsi que de beaucoup d'articles dans les journaux dont on
+trouve peu de trace.
+
+
+
+
+ÉLISE GAGNE
+
+(NÉE EN 1813)
+
+
+Née à Rochefort, Élise Moreau de Russ, épouse de Paulin Gagne, a
+publié, en 1837, un recueil de vers très bien accueilli, les _Rêves
+d'une jeune fille_. On a encore d'elle: _Omégar, ou le Dernier homme_,
+poème en douze chants, une étude biographique sur Mme de Bawr et des
+livres pour enfants.
+
+
+
+
+Mme ACKERMANN
+
+(1813-1890)
+
+
+Les ouvrages de Louise-Victoire Choquet, dame Ackermann, sont peu
+répandus, d'abord parce qu'ils sont peu nombreux, et peut-être aussi
+parce qu'il fut peu parlé d'elle. C'était une femme savante qui d'un
+long séjour en Allemagne avait rapporté une grande simplicité. Elle
+était une érudite, quoique poète, et avait étudié le sanscrit et
+l'hébreu.
+
+Une de ses poésies les plus connues est _le Nuage_, qui commence ainsi:
+
+ Levez les yeux, c'est moi qui passe sur vos têtes,
+ Diaphane et léger, libre dans le ciel pur,
+ L'aile ouverte, attendant le souffle des tempêtes,
+ Je plonge et nage en plein azur.
+
+Depuis sa mort, on parle beaucoup plus d'elle que de son vivant,
+probablement parce que l'intérêt de son éditeur est plus grand.
+Sainte-Beuve ne l'a pas oubliée dans ses _Lundis_.
+
+Mme Alphonse Daudet a fait sur elle une jolie étude où elle cite encore
+ces deux quatrains:
+
+ Moi que, sans mon aveu, l'aveugle destinée
+ Embarqua sur l'étrange et frêle bâtiment,
+ Je ne veux pas non plus, muette et résignée,
+ Subir mon engloutissement!
+ . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Afin qu'elle éclatât d'un jet plus énergique
+ J'ai, dans ma résistance à l'assaut des flots noirs,
+ De tous les cœurs en moi comme en un centre unique
+ Rassemblé tous les désespoirs!
+ . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+Mme LA COMTESSE DE GASPARIN
+
+(NÉE EN 1815)
+
+
+Valérie Boissier de Gasparin est surtout connue comme l'auteur des
+_Horizons prochains_.
+
+Ardente protestante, ses écrits, empreints d'une profonde moralité, ne
+tombent jamais dans le roman. _Le Mariage au point de vue chrétien_
+a été couronné par l'Académie en 1853. Elle a publié: _Horizons
+prochains_, 1859, _Horizons célestes_, 1859, _Vesper_, 1861,
+_Tristesses humaines_, 1863.
+
+
+ PENSÉE
+
+ Savoir être heureuse, c'est-à-dire ne pas se plaire aux ennuis,
+ ne pas se plaire aux soucis, glisser sur certaines impressions
+ fâcheuses; savoir être heureuse, c'est-à-dire soulever les montagnes
+ qui barrent le chemin, s'avancer d'un pas confiant dans la vie.
+
+
+
+
+Mme EGGER
+
+
+Fille du savant helléniste membre de l'Institut, femme de M.
+Émile Egger, érudit et helléniste aussi, membre de l'Académie des
+inscriptions et belles-lettres, elle aurait pu être une nouvelle
+Mme Dacier. Elle a cherché à familiariser les jeunes filles avec
+l'antiquité grecque et latine.
+
+On cite d'elle particulièrement un portrait de la ménagère grecque,
+d'après _l'Économique_ de Xénophon, et une étude très remarquée sur
+Saint-Évremond, parue dans _le Correspondant_.
+
+
+
+
+Mme PENQUER
+
+(NÉE EN 1827)
+
+
+Mme Léocadie-Auguste Penquer, née au château de Kérouartz (Finistère),
+qu'elle a décrit en très beaux vers dans les _Chants du Foyer_, 1862,
+écrits sous l'inspiration de Lamartine; plus tard elle écrivit les
+_Révélations poétiques_, où l'on sent l'influence de Victor Hugo. Elle
+aborde enfin le poème épique et nous laisse _Siruensée_, _Velléda_,
+poèmes divisés en douze chants. Ses poésies sont semées de pensées
+heureuses.
+
+ L'autan, qui détruit tout quand il s'élève et gronde,
+ A l'arbre de l'amour ne prend pas une fleur.
+ . . . . . . . . . . . . . . . .
+ C'est l'hiver que l'amour des pauvres me reprend,
+ Plus vif, plus chaleureux, plus fraternel, plus grand.
+
+
+
+
+COMTESSE DORA D'ISTRIA
+
+(NÉE EN 1828)
+
+
+Hélène Ghika, princesse Kolzoff-Massalky, pseudonyme Dora d'Istria,
+reçut une profonde instruction. Grande voyageuse, elle parcourut
+l'Europe et l'Asie à un point de vue tout théologique. A écrit _la
+Suisse allemande_, _la Vie monastique en Orient_, _les Femmes en
+Orient_, _Voyage en Suisse_. Comme compatriote et émule citons à côté
+d'elle la princesse Cantacuzène.
+
+
+
+
+ROSE HAREL
+
+(NÉE EN 1830)
+
+
+Ici se présente un cas exceptionnel. Une pauvre servante de Lisieux,
+ayant passé ses années dans les champs à cultiver la terre, composait
+des vers sans connaître une seule règle de la versification, sans avoir
+rien étudié. _L'Alouette aux blés_, recueil de poésies remarquables, a
+paru en 1863, publié à l'aide d'une souscription ouverte par les soins
+de M. Adolphe Bordes.
+
+
+
+
+Mme BLANCHECOTTE
+
+(NÉE EN 1830)
+
+
+Son premier livre de vers remporta un prix de l'Académie française:
+_Rêves et réalités_. Elle publia un autre volume, _Nouvelles Poésies_
+(1861), _le Long du chemin_, pensées d'une solitaire, ouvrage en prose,
+sorte de manuel ascétique sans dogme particulier. Son style n'a rien de
+bien original; on cite ce quatrain sur la mort de Béranger:
+
+ La lyre de Tyrtée est là; rien n'y résonne.
+ Ensemble ils ont perdu, doux poète endormi,
+ La France son chanteur, le peuple son ami.
+ Tu ne vibreras plus pour elle ni personne.
+
+[Illustration]
+
+
+ A MON ENFANT QUI VA NAITRE
+
+ Petit être adoré, dont le sexe inconnu
+ Me fait souvent rêver un nom doux ou sonore,
+ Viens, oh! viens, je t'attends! Quand tu seras venu,
+ J'ai de l'amour pour toi, je puis souffrir encore,
+ J'ai gardé pour ta vie un fécond dévoûment;
+ A toi la paix, mon ange! à mon cœur le tourment!
+ . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ L'appui dont on peut le moins se passer, c'est l'appui que l'on
+ trouve en soi-même.
+
+
+
+
+LA COMTESSE DE CHAMBRUN
+
+(1827-1891)
+
+
+Marie-Jeanne Godard-Desmarest, née à Baccarat, seconde fille du grand
+industriel dont le père avait fondé la célèbre cristallerie, d'origine
+béarnaise par sa mère, épousa en 1853 le comte de Chambrun. D'une
+nature essentiellement poétique et sensible, elle ressentit vivement
+les grandes douleurs de l'âme: la perte d'une sœur, puis de sa mère.
+Elle souffrit beaucoup d'une existence oisive qu'elle emplissait
+cependant autant qu'elle pouvait par les bonnes œuvres et l'art.
+Profondément musicienne, élève de Reber, les dernières années de sa vie
+furent occupées surtout à faire entendre chez elle, dans une superbe
+chapelle, et dans un recueillement religieux, les chefs-d'œuvre de la
+musique. Son mari avait perdu la vue.
+
+«Philosophe, il avait organisé avec méthode sa vie d'aveugle qui
+renonce volontiers à la lumière du jour, pourvu que cette obscurité
+extérieure rende encore plus vive et plus pure la lumière du dedans.»
+Elle l'initiait aux jouissances musicales.
+
+Ces concerts spirituels réunissaient des artistes tels que Mmes Krauss,
+Conneau, l'orchestre de Colonne, et le Tout-Paris s'efforçait de s'y
+faire inviter. La comtesse de Chambrun était poète. Une main pieuse a
+recueilli après sa mort ses poésies, afin qu'elle se survécût dans la
+pensée des êtres intelligents.
+
+Nous citerons seulement l'une d'elles, _la Passiflore_; outre qu'elle
+décrit bien l'état d'âme de la comtesse de Chambrun, elle a été mise en
+musique par Ambroise Thomas et par Gounod.
+
+ Voici sur mon déclin la fleur que j'ai choisie;
+ D'autres l'appelleront fleur de la passion,
+ Je la nomme fleur de la vie;
+ Qu'importe c'est le même nom.
+
+ Elle a la couronne d'épines,
+ Et l'échelle qui mène au ciel,
+ Et l'éponge aux gouttes divines
+ Tour à tour d'hysope et de miel;
+
+ Elle a le vert de l'espérance,
+ Elle a le violet du deuil;
+ C'est la joie et c'est la souffrance,
+ C'est le berceau, c'est le cercueil.
+
+ C'est donc sur mon déclin la fleur que j'ai choisie
+ D'une teinte pareille au jour qui va pâlir.
+ Elle est l'image de la vie,
+ C'est le passé, c'est l'avenir.
+
+
+
+
+Mlle MÉLANIE BOUROTTE
+
+(NÉE EN 1832)
+
+
+Née à Vigneulles (Meuse). Poète d'intuition, fille d'un inspecteur
+des eaux et forêts, elle reçut de sa mère, femme douée de grandes
+capacités, une instruction littéraire très profonde. Elle a écrit un
+recueil de poésies, _l'Echo des bois_ (1860), _la Madeleine au désert_,
+où elle essaie de soulever de grands problèmes sur la théodicée.
+
+Elle s'écrie:
+
+ Vous, penseurs fatigués de sonder les abîmes,
+ Découragés lutteurs dans l'arène vaincus,
+ Sceptiques désolés, poètes, fous sublimes,
+ Vous tous au cœur saignant, vous qui n'espérez plus,
+ Fuyez la foule ingrate et ses promesses vaines;
+ Dans le calme et la foi, venez vous recueillir.
+ La nature a des chants pour endormir vos peines,
+ Des dictames pour les guérir.
+
+
+
+
+CLAIRE DE CHANDENEUX
+
+(MORTE EN 1884)
+
+
+Mme de Chandeneux a eu une note à elle; elle a pris pour sujet de ses
+écrits les ménages de militaires; il y avait là une source d'études
+presque intarissable, où elle a pu alimenter une série de romans de
+mœurs charmants que les jeunes femmes ont lus avec intérêt et profit.
+Son style est clair, suffisamment correct.
+
+
+
+
+Mlle ZÉNAIDE FLEURIOT
+
+(MORTE EN 1889)
+
+
+Mlle Zénaïde Fleuriot peut être regardée comme la tête de ligne de
+toute une escouade de femmes écrivant les intrigues édifiantes, les
+nouvelles morales et sentimentales à l'usage des jeunes filles et des
+jeunes élèves de couvent et de pensionnat, qui approvisionnent les
+bibliothèques roses et lilas de nos grands éditeurs. Leur style est
+suffisamment correct, mais, de par leur clientèle même, elles sont
+condamnées à ne chercher aucune originalité. Il n'y a donc rien à
+citer, et impossibilité aussi d'énumérer les nombreux ouvrages sous
+peine de publier un véritable catalogue.
+
+
+
+
+MARQUISE DE BLOCQUEVILLE
+
+(1814-1892)
+
+
+Louise-Adélaïde, princesse d'Eckmühl, fille du maréchal Davout, duc
+d'Auerstædt, mariée au marquis de Blocqueville, mérite la plus haute
+place parmi les femmes littéraires et aussi parmi les femmes de salon
+du XIXe siècle; tous ceux qui l'ont connue et approchée seront de mon
+avis.
+
+Son salon a été le plus recherché et le mieux dirigé de la dernière
+moitié du siècle, fréquenté par les littérateurs les plus éminents, les
+hommes politiques les plus marquants. Toutes les hautes personnalités
+tenaient à honneur d'y être reçues; les hauts personnages étrangers de
+passage à Paris briguaient une invitation; et un artiste qui avait le
+bonheur de se faire entendre chez Mme la marquise de Blocqueville était
+lancé.
+
+Nommer les illustrations qui ont passé chez elle, même en assidus et
+intimes, formerait l'annuaire des célébrités depuis cinquante ans, se
+présentent sous notre plume les noms de: MM. Cousin, Villemain, Caro,
+le duc de Broglie, Camille Doucet, Jurien de La Gravière, le marquis de
+Rambuteau, Le Myre de Villers, Eugène Manuel, Nadaud, D. Jouaust, comte
+André Zamoïski, etc. Mme la vicomtesse de Janzé et Mme Beulé étaient
+des dernières intimes. Mmes les princesses Gortschakoff, Ourousoff,
+Galitzin, Mme d'Abadie; ses nièces, Mmes la duchesse d'Albuféra et
+de Feltre, comtesses Viguier, de Maleyssie, de Montesquieu; toute
+l'aristocratie, la diplomatie, la haute littérature, se donnaient
+rendez-vous quai Malaquais, où la marquise de Blocqueville habitait
+depuis trente années. Son suprême bon ton ne laissa jamais introduire
+autour d'elle le moindre élément féminin parasite, et Dieu sait quelle
+énergie et quelle bravoure il faut pour cela à Paris quand on reçoit.
+Son salon était, je crois, unique sous ce rapport. Mme la marquise
+de Blocqueville était implacable. Et je pourrais citer plus d'une
+femme portant des noms connus, accueillies partout avec empressement,
+qu'elle a obstinément refusé, devant moi, de recevoir en dépit des
+supplications de ses meilleurs amis.
+
+«C'est une intrigante, disait-elle, je ne veux pas la voir.»
+
+D'ailleurs, elle repoussait avec la même fermeté les hommes qui avaient
+transigé, à sa connaissance, aux lois de l'honneur. La moindre tare, le
+plus petit scandale, vous faisait expulser nettement. Elle était aussi
+tenace dans ses inimitiés que fidèle dans ses amitiés. Cependant, elle
+était bonne et bienveillante plus qu'on ne pourrait l'imaginer, mais
+sans banalité aucune. D'une inépuisable charité que l'on ne sollicitait
+jamais en vain, ne jouissant que d'une fortune très limitée pour ses
+obligations de grande dame, elle savait, par ses habitudes d'ordre,
+décupler les moyens dont elle disposait. Généreuse et d'une délicatesse
+exquise, elle obligeait avec adresse et sans jamais froisser.
+
+Que d'anecdotes curieuses je pourrais citer! que de paroles
+spirituelles, de mots exquis, de fines appréciations j'ai notées
+lorsque je revenais de chez elle! Mais la profession d'écrivain
+tournerait à l'état d'espionnage si nous racontions tout ce que nous
+entendons, et il doit se passer au moins de nombreuses années avant que
+nous puissions le faire.
+
+C'est uniquement comme femme de lettres que nous avons à nous occuper
+ici de cette aimable et impeccable grande dame, essentiellement
+française de naissance, de cœur, de beauté, d'esprit. Non seulement
+elle a écrit de nombreux ouvrages, mais elle les a écrits dans une
+langue épurée qui la rend l'égale, pour notre siècle, de Mme de La
+Fayette pour le XVIIe siècle, et la place très au-dessus de la masse de
+nos romancières et moralistes modernes.
+
+Peu de mois avant sa mort, nous lui avions communiqué notre projet de
+lui donner dans notre _Anthologie_ la place à laquelle elle avait droit
+avant toute autre; en nous donnant sur ses œuvres les renseignements
+indispensables, elle ajoutait dans sa lettre du 11 juillet 1892:
+
+ _En grâce, ne dites pas de moi un bien que je ne mérite pas, cela
+ me rend confuse! Je ne mérite que si peu d'éloges! En dépit de mes
+ efforts, il y a tant d'imperfections dans mon pauvre être!_
+
+Douée d'autant de modestie que de juste fierté, possédant une urbanité
+et une grâce exquises dans sa personne comme dans son esprit, elle
+conserva le sourire sur les lèvres, même dans les plus grandes
+souffrances, car elle souffrait depuis son enfance d'une goutte sereine
+et elle devait combattre vaillamment tous les jours pour se tenir
+debout. Elle avait eu à supporter bien des maladies et des accidents.
+Fort belle étant jeune, elle était une _jolie vieille_, franchement
+vieille; les cheveux blancs ondulés sur les tempes, la tête enveloppée
+d'une grande fanchon, soutenue par des fleurs; vêtue de robes amples,
+à longue traîne, avec une mante pour dissimuler la taille, elle avait
+le plus grand air quand elle faisait quelques pas, ce qui lui arrivait
+rarement. Elle est restée sur la brèche jusqu'au dernier moment,
+toujours entourée et recherchée.
+
+Des gens qui n'ont jamais mis le pied chez elle ont fait courir le
+bruit que la pièce d'Édouard Pailleron, _le Monde où l'on s'ennuie_,
+était inspirée par son salon.--Je n'ai jamais pu saisir l'allusion.--On
+causait très gaiement chez elle, on riait même beaucoup, quoique pas
+d'une gaieté de cabaret; mais il n'y a que des imbéciles qui ont pu s'y
+ennuyer. Il y régnait un ton de bonne compagnie; on y parlait presque
+uniquement de choses intellectuelles. On savait écouter ceux qui en
+valaient la peine. Ce n'était point du papotage ni du flirtage; tout le
+monde ne parlait pas à la fois en criant et debout, comme dans certains
+salons. Mais bien des écrivains parlent de choses et de personnes
+qu'ils n'ont jamais vues. Une très spirituelle chroniqueuse a comparé
+Mme la marquise de Blocqueville à Mme de Maintenon. Or, elle n'avait
+absolument aucun point de ressemblance avec cette illustre pédagogue.
+Si on tient à la comparer à une personnalité de l'autre siècle, c'est
+avec la marquise de Lambert que je lui trouve plus d'un point de
+ressemblance.
+
+Elle était trop finement femme pour laisser faire son portrait
+moins belle qu'autrefois; mais elle m'a donné une épreuve sur chine
+d'une fine gravure faite d'après un dessin qui représente plutôt
+sa silhouette que sa figure, mais la silhouette de sa personne
+entière. Elle est là, assise avec une longue robe à falbala que je
+lui connaissais, sa mante Louis XVI, sa fanchon, dans son jardin
+de Villers-sur-Mer, devant un théâtre qu'elle a fait arranger dans
+le feuillage, et sur lequel une de ses nièces préférées, dernière
+descendante de Jeanne d'Arc dont elle porte le nom, récite un
+monologue. Cette petite scène de sa vie intime m'est plus précieuse
+qu'un simple portrait.
+
+Ne pouvant guère marcher, elle avait ce prétexte pour ne pas
+accompagner ses visiteurs, à ses jours de réception; elle se soulevait
+simplement de son grand fauteuil, ses pieds enveloppés d'une riche
+peau d'ours; les hommes lui baisaient la main, les femmes faisaient
+la révérence. Cette manière de faire était bien préférable à l'allée
+et venue continuelle des maîtresses de maison qui accompagnent à la
+porte de leur salon. Cette habitude devrait être supprimée les jours de
+réception. Mais lorsqu'on allait la voir en tête à tête, elle savait
+très bien vous accompagner. Elle était douée d'un tact exquis. Quel
+regard inquiet elle jetait au visiteur qui restait silencieux, et comme
+elle cherchait à faire valoir chacun!
+
+La marquise de Blocqueville avait surtout à cœur la mémoire de
+son père, le maréchal Davout; elle s'occupait sans relâche de la
+publication des écrits qu'il a laissés. Elle a fondé à Auxerre, berceau
+de la famille, un musée et une bibliothèque, auxquels elle a laissé ses
+meubles et ses objets d'art, tous souvenirs précieux.
+
+N'oublions pas de mentionner qu'elle fut nommée, la troisième femme en
+six siècles, grande-maîtresse des Jeux floraux de Toulouse.
+
+Aujourd'hui elle repose sous le magnifique mausolée qui a été élevé au
+Père-Lachaise à la mémoire du maréchal Davout.
+
+
+Voici la liste de ses ouvrages dans l'ordre de leur publication; ce
+n'est pas un mince bagage:
+
+_Perdita_, roman, première édition parue avant 1848, réimprimée en 1890
+par Jouaust, son éditeur et son ami, qu'elle tenait en haute estime.
+
+_Chrétienne et Musulman_, roman, réédité en 1892 par Jouaust, sous le
+titre de _Stella et Mohamed_, titre sous lequel il a été traduit en
+italien et a obtenu un grand succès.
+
+_Le Prisme de l'âme_, fort volume in-8º de 600 pages, qu'on pourrait
+appeler la _Philosophie du cœur_ (Hetzel).
+
+_Rome_, fort volume in-8º (Hetzel).
+
+_Les Soirées de la Villa des Jasmins_, 4 tomes in-8º, ouvrage favori de
+l'auteur, traduit en anglais (Perrin, éditeur).
+
+_Maréchal Davout, prince d'Eckmühl, raconté par les siens et par
+lui-même_, 4 vol. in-8º (1802 à 1815).
+
+_Correspondance inédite du Maréchal Davout_, _prince d'Eckmühl_, 1 vol.
+
+_Roses de Noël_, pensées (collection des Moralistes, d'Ollendorff).
+
+_Pensées d'un Pape_ (Jouaust), petit in-32.
+
+_Chrysanthèmes_ (Jouaust), petit in-32.
+
+_A travers l'Invisible_ (Jouaust). Son dernier ouvrage (1891).
+
+Outre quelques pages de ses ouvrages, trop peu populaires à cause de
+leur prix élevé, nous publions les deux dernières lettres qu'elle nous
+a adressées, avec des _pensées inédites_.
+
+ Villers-sur-Mer, 16 septembre 1892.
+
+ _... Je n'ai pas eu un jour de quasi santé. Je n'ai pu une seule fois
+ faire les deux cents pas qui me permettraient d'assister au coucher
+ du soleil dans la mer, une de mes passions... J'ai beaucoup pensé,
+ beaucoup souffert, mais pas du tout travaillé; seule tous les jours,
+ ne voyant du monde que le soir, j'ai savouré, en toute longueur de
+ temps, cette parole du grand Lacordaire: «La solitude est la demeure
+ naturelle de toutes les pensées.»_
+
+ _Voici quelques_ CHRYSANTHÈMES INÉDITS; _j'aimerais à revoir
+ l'épreuve de ceux que vous choisirez, si vous en choisissez
+ quelques-uns..._
+
+ _Laissez-moi, chère petite_ Tocania[65], _souhaiter plein succès à
+ votre livre_ (L'ANTHOLOGIE) _et à son auteur._
+
+ A.-L. ECKMUHL, marquise DE BLOCQUEVILLE.
+
+ [65] Homonyme de prénom, en espagnol.
+
+
+Deuxième et dernière lettre:
+
+ 26 septembre 1892, Villers-sur-Mer, chalet du Ravin.
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ _«Hélas! je n'ai rien de bon à vous dire de ma déplorable santé,
+ exaspérée par l'air de la mer. J'ai une grande tristesse de quitter
+ ce lieu charmant où_, sans doute, je ne devrai jamais revenir (!);
+ _et cependant j'aspire à Paris, où je serai plus confortablement
+ installée pour souffrir. J'arriverai du_ 1er _au_ 5, _pour profiter
+ du rapide, si je suis en état de partir... Pardon de cette grosse
+ tache faite par ma fièvre aux épreuves; il y a quelques corrections
+ importantes..._
+
+ _... Merci bien de l'envoi de ces épreuves. Comme je vous félicite
+ de travailler,--il est dur de ne le pouvoir pas!... Installée
+ et reposée, je réclamerai votre journal que vous voudrez bien
+ m'apporter? Santé et heur je vous souhaite..._
+
+ A.-L. E., marquise DE BLOCQUEVILLE.
+
+Hélas! elle n'eut pas le temps de nous appeler; deux jours après son
+arrivée, le 7, elle succombait subitement à une affection du cœur!
+
+Et maintenant, nous conservons comme des reliques ces épreuves
+corrigées de sa tremblante main, et nous disons avec le poète:
+
+ Quand reviendront ces jours? Jamais! oh! jamais plus!
+
+
+ DERNIERS CHRYSANTHÈMES
+
+ (INÉDITS)
+
+ Beaucoup d'êtres peuvent fréquenter notre demeure et n'y entrer
+ jamais. Seule la sympathie ouvre les portes, et la sympathie souffle
+ où elle veut.
+
+ Le «bonjour» n'est pas toujours gai, mais la _séparation_ a toujours
+ ses déchirements, car on laisse en tout ce que l'on quitte un peu de
+ soi-même.
+
+ La charité est un pieux amour qui ose, et la reconnaissance un devoir
+ qui commande souvent à des sourds.
+
+ Un village sans église est triste comme une âme sans Dieu.
+
+ Les agités trouvent souvent le temps de s'ennuyer, jamais celui de
+ penser.
+
+ Gardez-nous, Seigneur, de ce qu'un sage du passé appelait
+ l'_ensorcellement des niaiseries_.
+
+ Les âmes pâles sont les nébuleuses du ciel des esprits.
+
+ L'homme a le droit de parler des idées qu'il se fait du monde
+ supérieur, mais si l'être _mortel_ s'avise de mettre en scène
+ l'_Immortel_, il le réduit à la mesquine mesure qu'il ne peut
+ dépasser.
+
+ Milton, si grand, si éblouissant quand il dépeint l'enfer
+ et le roi des anges déchus, dès qu'il essaye de _pourtraicter_ Dieu,
+ le rapetisse et l'humanise.
+
+
+ CHRYSANTHÈMES BLANCS
+
+ L'âme humaine a soif de sympathies intelligentes, et il y a des
+ flatteries réellement touchantes: ce sont les flatteries à parfum
+ génial comme celui des fleurs, qui ne ressemble en rien au parfum
+ composé des essences.
+
+ Une femme exceptionnellement belle ou riche doit se faire légion,
+ afin de repousser les bataillons serrés de prétendants toujours prêts
+ à monter à l'assaut de sa beauté ou de sa bourse.
+
+
+ PRISME DE L'AME
+
+ L'amour est la sérieuse affaire des hommes de n'importe quel âge.
+ Quand l'affaire est mauvaise, la vie doit nécessairement s'en
+ ressentir.
+
+ Comment l'époux et le père de famille, le cœur douloureusement
+ oppressé par de tristes préoccupations personnelles, donneraient-ils
+ aux intérêts du dehors l'attention qu'ils réclament?
+
+ Les troubles d'un intérieur agité ne permettent d'apporter, ni dans
+ le commerce, ni dans la vie publique, le calme nécessaire au succès.
+ La conduite politique elle-même manque fatalement de délicatesse et
+ de tenue, quand la conduite privée manque de sécurité.
+
+ L'homme qui se consacre au pays a l'intime besoin de sentir, alors
+ qu'il se jette dans l'orageuse mêlée des
+ grandes luttes de la vie, qu'un doux et loyal sourire l'attend chez
+ lui. Son âme a besoin de s'appuyer en paix aux nobles amours pour
+ pouvoir se dévouer librement au devoir...
+
+ La lumière du cœur produit la vraie lumière de l'esprit, et les
+ ténèbres du foyer suivent hors de chez lui le maître de ce foyer.
+ Certes, un orateur, quelle que soit sa peine secrète, pourra
+ rencontrer d'âpres mouvements d'éloquence, de superbes élans de
+ colère et d'indignation, illuminer même les questions qu'il sera
+ appelé à traiter, mais certainement il ne les éclairera pas.
+
+ Avez-vous jamais remarqué, au contraire, comment l'enfant tendrement
+ et fortement élevé à l'abri salutaire de deux êtres qui s'aiment
+ d'un amour béni s'élance au travers de la vie, pénétré de l'idée du
+ bonheur et du droit.
+
+
+ DU BONHEUR
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Le bonheur est rapide, insaisissable: les yeux qu'il illumine
+ aujourd'hui de son ineffable rayonnement pleureront certainement
+ demain. Il y a de quasi-bonheurs, il y a surtout de jeunes bonheurs;
+ mais sur le bonheur, comme sur les ailes du papillon, se trouve
+ une poussière impalpable qui en harmonise tous les tons, et qui
+ ne revient jamais plus parer la fleur mobile une fois qu'une rude
+ atteinte l'en a dépouillée.
+
+ Le papillon peut échapper aux doigts cruels qui le retenaient, voler
+ encore, s'abandonner à de douces brises, chercher à vivre; mais il a
+ perdu sa fierté en perdant sa
+ confiance et son éclat, et mourra de langueur sans retrouver sa joie
+ et sa beauté premières.
+
+ Dans notre esprit, l'idée de bonheur se confond positivement avec
+ le mot triste et charmant--d'autrefois..., car le passé devient
+ le mélancolique lieu d'asile de toute félicité humaine, du moment
+ où l'avenir ne sourit plus à nos vingt ans. Aussi les montagnes
+ m'ont-elles paru toujours la poétique image de nos rêves de bonheur.
+ Aperçues de loin, soit que l'on marche vers elles ou que l'on se
+ retourne pour les revoir encore, elles se montrent à nos regards
+ doucement irisées des tons les plus suaves, azurées et souriantes;
+ mais dès qu'on cherche à les gravir, elles nous apparaissent âpres,
+ rudes, hérissées d'abîmes, telles qu'elles sont enfin.
+
+ Si le passé et l'avenir, brillants enchantements de nos souvenirs
+ ou de notre espérance, lassent le cœur à l'instant où il faut les
+ vivre, les montagnes lassent les muscles de l'homme qui s'obstine à
+ les gravir. Mon avis serait donc, si une fois, un jour, une heure,
+ on se trouvait à peu près bien, de fermer sagement les yeux et de se
+ refuser à rien voir de nouveau.
+
+ L'inconnu est l'ennemi du connu, et la douleur est la réaction
+ nécessaire des joies, si la joie est parfois une réaction de la
+ douleur. Rien n'étant stable ici-bas, c'est à l'instant où nous nous
+ sentons heureux que nous devrions craindre pour l'instant qui va
+ suivre.
+
+ Au nom d'une loi d'équilibre dont chacun profite à son tour, il n'y a
+ pas de malheur qui ne serve à ceux qu'il n'atteint pas. Hélas! l'âge
+ nous enseigne généralement
+ trop tard la souveraine bonté en plus de la souveraine sagesse des
+ commandements de Dieu.
+
+ En nous défendant le mal, il nous défend la cause première de
+ toute souffrance,--la faute engendrant le châtiment. Mais comment
+ croire, alors que le sang bouillonne dans nos veines, que résister
+ à ses passions est moins terrible que de s'y abandonner? Une ardeur
+ impatiente est la fatalité de notre race; le plus grand tort des
+ Français, et par suite de la France, est de ne savoir pas attendre et
+ de tout gâter par une hâte aveugle. Le châtiment d'un enthousiasme
+ autant que d'un acte irréfléchi est de devoir en venir à le juger. Il
+ est cruel d'avoir à subir les longs désenchantements d'un engagement
+ trop prompt.
+
+ Si on le pouvait, il conviendrait surtout de voyager dans les heures
+ ardentes de l'existence. La fatigue de corps que la vie de voyage
+ entraîne donne du repos à l'âme. Il y a d'ailleurs dans la nature une
+ si magnifique, une si bizarre variété, que l'existence, _rien que
+ pour voir_, semble parfois bonne.
+
+ Je conseillerais encore aux violents, aux tourmentés, aux affligés,
+ de se souvenir que les occupations mécaniques et régulières apaisent
+ la pensée. Forcer sa main et ses yeux à s'appliquer à une broderie, à
+ une copie de vers ou de musique, est contraindre sa douleur à prendre
+ peu à peu, comme le sang, un cours résigné et paisible.
+
+ Apprendre à souffrir est réellement apprendre à vivre. Faute de
+ grands bonheurs, il est nécessaire de s'en préparer de petits.
+
+ La lecture, ne l'oublions pas, est une source de vives jouissances et
+ un puissant élément de distraction. On a presque le même contentement
+ à rencontrer ses pensées en un livre qu'à rencontrer un ami sur la
+ terre étrangère.
+
+ La sensation qui s'éveille en nous alors que nous retrouvons une idée
+ qui est _nôtre_ dans l'œuvre d'autrui est à la fois douce et bizarre.
+ En la saluant de l'esprit et du cœur, on se sent moins seul; on bénit
+ tendrement l'être qui a su traduire en nobles et sympathiques paroles
+ un des rêves de notre âme.
+
+ La pensée de la mort doit aussi entrer dans nos provisions de voyage.
+ Il est essentiel de savoir se dire, aux heures d'abandon douloureux,
+ que l'existence la plus entourée aboutit à la solitude du tombeau, et
+ d'occuper son imagination des rêves d'outre-vie.
+
+ La fantasque avidité de le voir seulement passer me visite souvent.
+ Je voudrais arriver à pressentir la forme qu'affecte le bonheur; je
+ voudrais savoir s'il tient plus de l'homme ou de la femme; d'un bon
+ dîner ou d'un portefeuille ministériel; d'un titre, d'une gloire,
+ d'une distinction sociale; d'un coquet chapeau, d'une chaise de
+ poste, d'un navire ballotté par toutes les mers; d'un couvre-pied
+ ouaté... Que sais-je encore de plus infime ou de plus grand?
+
+ Le bonheur doit nécessairement appartenir à la race des caméléons,
+ afin de se plier au caprice de toutes les têtes, de tous les désirs
+ et de toutes les circonstances...
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+ÉCRIVAINS VIVANT A NOS JOURS
+
+(2e série)
+
+
+NOUS avons supprimé, pour les auteurs vivants, les dates de
+naissance, difficiles à connaître avec exactitude. Nous avons dû
+abandonner l'ordre chronologique, pour adopter un classement par
+aptitude, et autant que possible dans l'ordre auquel les auteurs se
+sont présentés aux lecteurs par leurs ouvrages. Nous avons commencé
+par les _femmes-poètes_, pensant plus galant de donner le pas à
+la poésie; après les rares _femmes politiques_, _journalistes_,
+quoiqu'elles aient parfois cumulé et soient aussi romancières, et les
+plus rares encore, intrépides voyageuses scientifiques, viennent les
+_romancières_ proprement dites, très nombreuses, les _pédagogues_,
+celles qui écrivent pour les enfants, les _chroniqueuses_, et enfin les
+_psychologues_, qui ont su adopter l'_écriture_ recherchée paraissant
+devoir être le style du XXe siècle et que nous sommes forcée de placer
+à la fin, non que par leur talent elles ne méritent la première place,
+mais parce qu'elles donnent le dernier mot de la littérature actuelle.
+
+Nous rappelons encore une fois que nous citons seulement les _leaders_,
+celles qui ont une note personnelle, et que nous continuons à pratiquer
+l'éclectisme et l'impartialité les plus larges. Nous ne faisons pas ici
+de la critique, nous sommes simplement compilateur.
+
+Nous regrettons seulement d'être obligé d'omettre tant de noms qui
+surgissent tous les jours; malgré notre désir de faire aussi complet
+que possible, nous sommes positivement débordé par la vague qui monte,
+monte toujours et plus vite que nous.
+
+
+LES FEMMES POÈTES
+
+Les poètes sont beaucoup plus nombreux qu'on ne se l'imagine parmi les
+femmes, mais elles n'arrivent pas toutes à la postérité; la place nous
+manque pour citer toutes celles que nous connaissons, et nous devons
+nous contenter de nommer _Mlle Loyseau_, prix de poésie de l'Académie,
+_Sylvanecte_, _Sylvane_, _Mlle Vacaresco_, etc.
+
+
+
+
+Mme ANAÏS SÉGALAS
+
+
+A la tête des femmes écrivains vivantes nous tenons à placer le poète
+féminin le plus populaire du XIXe siècle.
+
+Le père d'Anaïs Ségalas, M. Charles Ménard, auteur d'un spirituel
+ouvrage (_l'Ami des bêtes_), épousa une charmante créole des Antilles.
+Sa fille hérita de toute la grâce de sa mère. Mariée à quinze ans à M.
+Victor Ségalas, avocat de talent, elle a parcouru une longue carrière
+de bonheur et de succès non interrompus.
+
+A côté de tant d'existences bouleversées et abreuvées d'amertumes, la
+sienne a été d'une inaltérable sérénité, jusqu'au chagrin affreux que
+lui a causé la mort de son mari, il y a peu d'années.
+
+Elle a vécu et vit dans une aisance très large, sans inquiétude pour
+son avenir ni pour celui des siens, ayant près d'elle une fille unique
+et dévouée, intelligente autant que bonne, qui cultive les lettres et
+les beaux-arts.
+
+Officier d'Académie, ayant reçu des médailles et des prix dans tous les
+concours, lauréate de la Société d'Encouragement au bien, l'Académie
+française lui a décerné le prix Botta en 1888. Ses poésies, dont
+l'humour et la satire ne sont pas exclus, sont empreintes d'une nuance
+sentimentale et touchante qui fait venir les larmes aux yeux tout en
+conservant le sourire sur les lèvres. L'observation philosophique se
+retrouve dans cette versification facile, à la portée de l'enfance,
+mais non sans charme pour l'âge mûr. Parmi les plus populaires de ses
+poésies, il faut citer _le Petit Sou neuf_. Quel est l'enfant de notre
+époque qui n'apprend pas, en épelant ses lettres:
+
+ Comme te voilà beau, monsieur le Petit Sou...
+
+Les poésies de Mme Anaïs Ségalas pourraient s'appeler les annales du
+XIXe siècle mises en vers. Elle nous raconte notre vie, soit dans _les
+Cartes de visite_, soit dans _le Bal de Charité_, ou encore dans _le
+Jardin des Tuileries_ et dans la poésie sur les _Gens de lettres_.
+Survient-il un événement quelconque, infatigable, elle prend sa plume
+légère et vive et retrace la scène dans des vers mi-satiriques,
+mi-plaisants qui nous la fixe dans la mémoire.
+
+C'est ainsi qu'après l'ordonnance du préfet de police (été 1892), pour
+museler les chiens, elle s'est écriée, avec cette verve intarissable
+qui lui est si personnelle:
+
+ Avez-vous vu des chiens, courbant leurs têtes fières,
+ Froissés dans leur orgueil, porter des muselières?
+ Paris les affranchit souvent de ce lien;
+ Mais parfois, par un jour de soleil et de flamme,
+ L'arrêt fatal revient. C'est en vain qu'on réclame:
+ Saint Roch serait forcé de museler son chien.
+
+ Et la rage! dit-on.--Mais nos chiens doux, tranquilles,
+ Pourquoi les opprimer, quand on voit par les villes
+ Tant de gens enragés sans bâillons ni réseaux?
+ Les uns, railleurs charmants; d'autres, hurleurs farouches.
+ Quand vous laissez en paix tant de méchantes bouches,
+ Pourquoi donc enchaîner tant d'innocents museaux?
+
+ Muselez cette femme au gracieux sourire,
+ Aux deux lèvres de rose, à la dent qui déchire
+ Les réputations, et qui certes mord bien!
+ Sa voix est douce, avec des notes argentines,
+ Mais ses petites dents, de blanches perles fines,
+ Font souvent plus de mal que les longs crocs du chien.
+
+ Et ces ambitieux, aboyant en colère
+ Contre l'État, les lois, et voulant tout refaire,
+ Il faut les museler! Qu'on leur donne un trésor,
+ Une place, et soudain ces hurleurs, ô merveille!
+ N'auront plus d'aboîment pour assourdir l'oreille:
+ On les fait taire avec des muselières d'or.
+
+ Muselez ces voyous, roquets pleins d'insolence;
+ Et même à la tribune ou dans la conférence,
+ Quand l'orateur bavard, comme un long écheveau
+ Déroule une parole ou malsaine, ou mollasse,
+ Quand le fil du discours n'est que de la filasse,
+ Mettez la muselière auprès du verre d'eau.
+
+ Muselez ces auteurs, dont le talent coupable
+ Recherche le scandale et prêche l'impudeur,
+ Qui, sur chaque feuillet, pour mordre le lecteur,
+ Ont un vice embusqué. Leur poison redoutable
+ Peut se gagner; près d'eux vous courez des dangers:
+ Ils ne sont pas mordus par des chiens enragés,
+ Mais ils sont mordus par le diable.
+
+ Muselez cet ivrogne aussitôt qu'il voudrait
+ Franchir, pour s'enivrer, le seuil du cabaret,
+ Car il jette au comptoir son argent et son âme;
+ Il s'abrutit avec l'eau-de-vie... ou de mort,
+ Il devient animal, sans raison ni remord,
+ Et, dans son verre, il boit les larmes de sa femme!
+
+ Mais ne muselez pas le chien, ce compagnon,
+ Ce gardien, pour qu'il puisse aboyer au larron.
+ Cet arsenal de dents, qu'il lui montre en furie,
+ Pour garder la maison lui sert d'arme et d'outil;
+ Il ressemble au soldat quand il met son fusil
+ Au service de la patrie.
+
+ Laissez-le nous parler... sans savoir conjuguer
+ Nos verbes si connus: calomnier, narguer,
+ Médire. Sa parole est pourtant nette et claire:
+ Avec ses aboîments joyeux, ses cris jaloux,
+ Il dit très bien «je t'aime». Il est plus fort que nous
+ Sur la langue du cœur, qu'il parle sans grammaire.
+
+ Oh! qu'il soit libre, heureux, cet ami sans rival,
+ Ce Pylade! Le chien, c'est plus qu'un animal,
+ C'est un mystère... Il a des yeux tout pleins de flamme.
+ S'il ne sent pas en lui cette âme, ce soleil
+ Qui luit et brûle en nous, son instinct sans pareil
+ Doit être une étincelle d'âme.
+
+ Quand on perd sa splendeur, sa dorure, son bien,
+ Quand la fausse amitié, par quelque vent d'orage,
+ Part avec la fortune et la suit comme un page,
+ On est toujours certain, pourtant, voyez-vous bien,
+ D'avoir un ami sûr, fidèle et sans reproche,
+ Quand, malgré la ruine, en fouillant dans sa poche,
+ On y trouve dix francs pour l'impôt de son chien.
+
+Dans ses _Souvenirs_, Alexandre Dumas a pu confondre la poétique de
+Mme Anaïs Ségalas avec la façon de faire de Victor Hugo. Roger de
+Beauvoir ayant demandé à Victor Hugo de lui écrire des vers sur la tête
+d'un squelette qui se trouvait chez lui, l'auteur des _Orientales_
+écrivit six vers de Mme Anaïs Ségalas, faisant partie d'une poésie de
+trente-six vers imprimée dans son premier recueil, _les Oiseaux de
+passage_, qui lui avait été inspirée par une tête de mort trouvée dans
+les ruines du château royal de Sèvres. Les voici pour la curiosité du
+fait; ils sont d'ailleurs fort beaux:
+
+ Lampe, qu'as-tu fait de ta flamme?
+ Squelette, qu'as-tu fait de l'âme?
+ Cage déserte, qu'as-tu fait
+ De ton bel oiseau qui chantait?
+ Volcan, qu'as-tu fait de la lave?
+ Qu'as-tu fait de ton maître, esclave?
+
+Mme Anaïs Ségalas a aussi écrit nombre de romans en prose fort
+intéressants et a fait représenter plusieurs pièces de théâtre, qui
+peuvent, pour la plupart, se jouer dans les salons. Voici la liste de
+ses œuvres, par ordre de publication:
+
+
+POÉSIES
+
+_Les Oiseaux de passage.--Enfantines, Poésies à ma fille.--La
+Femme.--Nos Bons Parisiens.--Poésies pour tous._
+
+
+ROMANS
+
+_Les Mystères de la maison.--Les Magiciennes d'aujourd'hui.--La
+Vie de feu.--Les Fleurs de Paris.--Les Deux Fils.--Le Compagnon
+invisible.--Les Mariages dangereux.--Les Romans du wagon.--La Semaine
+de la Marquise._
+
+
+ROMANS ILLUSTRÉS
+
+_Les Jeunes Gens à marier.--Le Livre des vacances.--Récits des
+Antilles._
+
+
+THÉATRE
+
+_La Loge de l'Opéra_, drame en 3 actes et en prose (Odéon).
+
+_Le Trembleur_, comédie en 2 actes et en prose (Odéon).
+
+_Les Absents ont raison_, comédie en 2 actes et en prose (Odéon).
+
+_Les Deux Amoureux de la Grand'mère_, vaudeville en 1 acte (Théâtre de
+la Gaîté).
+
+_Les Inconvénients de la Sympathie_, vaudeville en 1 acte (Théâtre de
+la Porte-Saint-Martin).
+
+
+ LA MUSE D'ALFRED DE MUSSET
+
+ La voyez-vous venir... Je la reconnais, moi!
+ La muse de Musset, étincelante, étrange.
+ Muse de Lamartine, elle lutte avec toi,
+ Et comme un chevalier guerroyant au tournoi,
+ Croise sa plume d'or avec ta plume d'ange.
+ C'est la fine railleuse, aux mots vifs et mordants,
+ Chantant comme un pinson, sifflant comme les merles,
+ Qui, tout en se moquant des sots et des pédants,
+ Charme, attire, éblouit: en leur montrant les dents,
+ Elle vient, en riant, les mordre avec des perles.
+ Elle tient une plume et n'a pas de ciseaux
+ Pour couper (comme fait le filou littéraire)
+ Aux strophes du voisin quelques petits morceaux.
+ Musset n'a-t-il pas dit: «Je hais le plagiaire;
+ Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.»
+ Mais ce verre charmant, taillé, svelte, élégant,
+ Lorsqu'il trinquait avec la muse, sa compagne,
+ Faisait un bruit sonore, avec un air fringant,
+ S'emplissait jusqu'au bord d'une mousse d'argent;
+ Il était tout pareil aux verres de Champagne.
+ Sa muse est jeune, fraîche, et ressemble au printemps,
+ Chante sous les lilas et fuit les gens moroses.
+ Les amoureux lui font des succès éclatants;
+ Elle a dans ses chansons le feu de leurs vingt ans,
+ Et ses plus beaux lauriers, ce sont des lauriers roses.
+ Elle ne porte pas, comme ces chastes sœurs,
+ Le peplum long et blanc. Muse folle et fêtée,
+ Tu tiens la belle lyre où s'accrochent les cœurs,
+ Mais du cygne et des lis tu n'as pas les blancheurs,
+ Et ta tunique, ô muse! est bien décolletée.
+ Sur ton front étoilé, plein de rayons divins,
+ Tu poses volontiers un bonnet de grisette.
+ Tu ne cours pas toujours par les plus purs chemins,
+ Mais que tu brodes bien la pimpante cornette
+ Avant de la jeter par-dessus les moulins!
+ Quand tu chantes _Rolla_, ton aile lumineuse
+ Effleure un sol fangeux... qui semble étincelant,
+ Car ta voix est si fraîche, ô sirène! ô charmeuse!
+ Que même quelquefois la pudeur, en tremblant,
+ Pour t'admirer soulève un peu son voile blanc.
+ Mais tout à coup voilà que tu deviens guerrière:
+ A ce chant de défi qui nous défend l'accès
+ Du Rhin allemand, toi, tu réponds noble et fière,
+ Réclamant vaillamment notre ancienne frontière,
+ Et ton rire gaulois devient un chant français.
+ Ta colère superbe en double la puissance
+ Et met à ton beau front plus de rayonnement.
+ Tu t'élances sans peur dans le Rhin écumant,
+ Pour reprendre à la nage et pour rendre à la France
+ Un laurier d'autrefois, volé par l'Allemand.
+ O Musset! ta chanson n'est pas toujours légère,
+ Et l'on voit succéder à ton rire moqueur
+ Des larmes, des regrets, quelque pensée amère!
+ De ton esprit charmant en vain tu voulus faire
+ Un voile pailleté, pour nous cacher ton cœur:
+ Tu lances jusqu'au ciel, dans un chant magnifique,
+ Un cri d'_espoir en Dieu_. Tu veux croire et prier,
+ Toi, si souvent rieur et fort peu catholique!
+ Si l'église parfois te voit sous son portique,
+ C'est un peu comme un diable auprès d'un bénitier.
+ Mais l'âme d'un poète est, malgré lui, sauvée.
+ De la croyance au Ciel, d'où lui viennent ses chants
+ Sans qu'il le sache en lui la graine s'est levée,
+ Et, sans qu'il l'ait pourtant semée et cultivée,
+ La foi lui pousse au cœur comme un bluet aux champs.
+ Car, pour l'inspirer, Dieu, qui dicte son poème,
+ A l'étoile, au soleil, prend maint rayon doré,
+ Une flamme d'amour au séraphin lui-même;
+ Et, pour chauffer l'esprit du poète qu'il aima,
+ De tous ces feux du ciel il est le feu sacré.
+ Mais notre cher Musset, que partout on proclame,
+ Connaît Dieu maintenant. La mort vint le chercher;
+ Il se brûla bien vite à cette belle flamme
+ Que l'inspiration allumait dans son âme,
+ Et de son piédestal il se fit un bûcher.
+
+
+
+
+LOUISE D'ISOLE
+
+
+Mme Riom, connue sous le pseudonyme ci-dessus, a publié, toute jeune,
+quatre volumes sous le pseudonyme du comte de Saint-Jean, deux recueils
+de poésies en 1864 et 1867, un poème sur l'enchanteur Merlin, et un
+roman politique en 1871, _Mobiles et zouaves bretons_. Comme préface
+à son premier livre de poésies elle a commenté ainsi le célèbre vers
+d'Ovide:
+
+
+ _Tu sine me ibis in urbem_:
+
+ Pour la dernière fois, oh! laissez-moi, mon livre,
+ Rassembler vos feuillets, par mes larmes flétris;
+ Au souffle du ciel je vous livre,
+ Qu'il vous emporte vers Paris!
+
+ Je comprends maintenant ces plaintes d'un grand homme,
+ Du fond d'un sombre exil disant en son émoi:
+ «Mon livre, vous irez à Rome!
+ Hélas! et vous irez sans moi!»
+
+ Arrivez à Paris, ô pages ignorées,
+ A l'heure où l'hirondelle annonce le printemps.
+ Touchez ses rives adorées
+ Et mes souvenirs palpitants!
+
+
+
+
+Mme G. DE MONTGOMERY
+
+(LUCIE-MARIE-ADÈLE DITTE)
+
+
+Petite-fille du célèbre miniaturiste suédois Hall, arrière-petite-fille
+d'une Fergusson, de la famille écossaise de ce nom, elle est cependant
+bien Française, née en France, dans le château de ses parents, en
+Seine-et-Oise et alliée aux familles d'Étampes, de Caylus, de Bizemont,
+de Lagrange, de Lambel, de Plinval. En pleine jeunesse, possédant une
+immense fortune, mariée à un parfait gentilhomme, jeune diplomate,
+femme du monde accomplie, il lui semble qu'il lui manque cependant
+quelque chose, et elle livre un volume de _Poésies_ à Lemerre,
+l'éditeur des Parnassiens, c'est-à-dire qu'elle s'expose à la critique
+du public indifférent et exigeant quelquefois jusqu'à la cruauté,
+s'écriant, avec cette verve que l'on nomme le feu sacré, le diable au
+corps que donne une vocation vraie:
+
+ Je veux être quelqu'un, je veux être un poète,
+ Et s'il faut de mon sang que je marque les pas,
+ Je m'ouvrirai moi-même et le cœur et la tête;
+ Mourir sans laisser d'œuvre est un double trépas.
+
+ Car si le cœur pourrit, l'âme est une immortelle,
+ Le corps est l'instrument qu'elle jette au rebut,
+ Et souvent il fléchit, et sa souffrance est telle
+ Qu'on le voit succomber en arrivant au but.
+
+ Qu'importe! si la voix a pu se faire entendre;
+ Qu'importe! si le pied a gravi le sommet!
+ Mourir n'est pas mourir, car vivre c'est attendre
+ Le lever du soleil qui ne s'éteint jamais.
+
+Elle avait désormais cette auréole de gloire qui lui manquait, car les
+vers sont sonores, bien frappés. Ils riment le plus souvent avec des
+substantifs. On y remarque la délicatesse, la richesse d'imagination,
+la suavité et la recherche d'expression de la femme du monde-poète;
+son volume fut accueilli par ce qu'on appelle une «excellente presse»,
+avec une faveur hors ligne, qui lui assure de passer à la postérité. Il
+débute par ce gracieux _Avant-propos_.
+
+ O mes enfants chéris, ô mes timides vers,
+ Vous dont la renommée est mon unique envie;
+ O vous qui possédez tout l'espoir de ma vie
+ Avant d'aller combattre en ce grand univers,
+ Soyez bénis, ô vous, printemps de mes hivers!
+
+ Vous pour qui je ressens tout l'amour d'une mère,
+ Enfants de mon esprit et non pas de mon sang,
+ Dans ce monde où vraiment je ne suis qu'en passant,
+ Sur cette triste terre, en cette vie amère,
+ Devenez immortels, enfants de ma chimère!
+ . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Mme G. de Montgomery n'est pas seulement poète, elle est aussi
+musicienne et compositeur. Un recueil de _Mélodies_ d'elle a été
+accueilli avec beaucoup de succès; une œuvre lyrique dont elle fait
+les vers et la musique occupe en ce moment et depuis un an déjà toute
+sa vie. Elle a le plaisir de pouvoir composer le poème et la musique,
+immense avantage.
+
+Terminons par une petite pièce de vers pimpante comme un Watteau.
+
+
+ MA GRAND'MERE DE L'AN IV
+
+ _A Madame la comtesse Zoé de Saint-Mars._
+
+ Ma grand'mère, en l'an quatre, avait la taille fine,
+ Ma grand'mère, en l'an quatre, avait le pied bien fait.
+ En la voyant passer on eût dit la Dauphine,
+ Tant sa marche était douce et son maintien parfait.
+
+ Ma grand'mère, en l'an quatre, avait un bonnet rose,
+ Un tout petit bonnet sur ses beaux cheveux blonds.
+ Elle était fort jolie, et sa lèvre mi-close
+ Changeait en doux rêveurs les plus joyeux garçons.
+
+ Les vieillards auprès d'elle avaient l'âme ravie,
+ Se souvenant alors de leur printemps joyeux;
+ Et moi, je donnerais bien des jours de ma vie
+ Pour avoir pu, rêveur, embrasser ses grands yeux.
+
+
+
+
+S.-B. DE COURPON
+
+
+Mme Armand de Bovet, née Sophie de Courpon, écrit sous le pseudonyme
+de _Mardoche_, et sous son nom de jeune fille, des chroniques très
+enlevées, des romans, dont un, _les Écumeurs de Salon_, a paru dans _le
+Pays_, des critiques musicales. Plusieurs volumes de vers, entre autres
+une riposte bien sentie aux _Blasphèmes_ de Richepin sont édités. Poète
+d'instinct, elle rimait tout enfant.
+
+
+ IMPRÉCATION (tiré des _Contes de Mardoche_)
+
+ Quand Dieu pour les damnés fut à bout de sévices
+ Et qu'il eut épuisé tortures et supplices,
+ Après avoir fourni plus de bois et de fer
+ A Satan qu'il n'en faut pour fondre son enfer,
+ Après avoir fait naître, à chaque bout du monde,
+ Les monstres, les fléaux et la misère immonde
+ Il trouva (s'informant avec un soin jaloux)
+ Que ce sombre attirail était presque trop doux.
+ Et puis, tous ces tourments avaient des airs antiques,
+ Et la mode n'est plus aux choses dramatiques.
+ Il fallait un supplice, unique et raffiné,
+ Qui, par les autres dieux, ne fût pas profané.
+ Et, s'inspirant alors du juif de la légende
+ Qui ne peut nulle part accepter une offrande,
+ Ni jamais retirer de sa poche un denier,
+ N'espérant le repos qu'au jugement dernier,
+ Il choisit un poète et lui dit: «Dans ton âme
+ J'entretiendrai moi-même une éternelle flamme,
+ Mais tu seras transi de froid sur ton bûcher,
+ Dont pas un être humain ne voudra s'approcher.
+ De ton cœur vont couler d'amples sources d'eaux vives
+ Et tu mourras de soif sur le bord de leurs rives,
+ Enviant le destin des arbres, des roseaux,
+ Qui peuvent s'enlacer du moins par leurs rameaux.
+ Tes plus brûlants désirs resteront lettre morte
+ Et d'aucun paradis tu n'ouvriras la porte.
+ Toi, pour qui j'ai pétri toutes les passions,
+ Tu les enfanteras dans les déceptions,
+ Et, si tu crois presser des mains dans ton délire,
+ Tu ne feras plier que le bois de ta lyre.»
+
+
+
+
+Mme ANAÏS DEWAILLY
+
+
+Mme Gustave Mesureur a écrit sous son nom de jeune fille, Anaïs
+Dewailly, un délicieux petit volume de vers maternels, qui mérite
+d'être lu par les mères et les enfants, un autre livre de poésies,
+_Rimes roses_, et d'autres ouvrages en prose où elle s'occupe toujours
+des enfants et des mères. _Le Petit marin_, que nous citons ci-après,
+peut marcher de pair avec _le Petit oreiller_, _le Petit enfant à
+l'école_, de Mme Desbordes-Valmore, _le Petit savoyard_, etc. Ses
+_aquarelles_ sont de véritables Millet en vers:
+
+
+ LE PETIT MARIN
+
+ Un moussaillon du port, sur la route pierreuse,
+ S'en allait, les pieds nus et les cheveux au vent.
+ Il sanglotait, tout haut, d'une voix douloureuse
+ Et, triste, j'écoutais sa plainte en le suivant.
+
+ Quatre ans à peine et seul, je frémis, oh! misère!
+ Peut-être l'avait-on battu, le cher mignon.
+ Et m'approchant de lui: «Petit, que fait ta mère?
+ Pourquoi pleurer ainsi? tu souffres? dis ton nom.
+
+ «Réponds-moi, je pourrais te consoler sur l'heure.
+ Veux-tu qu'au prochain bourg nous achetions du pain?
+ Aimes-tu les gâteaux? j'en ai dans ma demeure.»
+ Mais lui, pleurant plus fort: «Non, non, je n'ai pas faim!»
+
+ Son chagrin persistant, je pressentais un drame.
+ Cet enfant éploré, pensais-je, doit courir
+ Demander du secours; peut-être qu'une femme,
+ Sa mère, en ce moment est proche de mourir!
+
+ Aux maux des tout petits mon âme s'intéresse.
+ J'accompagnai l'enfant et, pour calmer ses cris,
+ Je le pris dans mes bras. Hélas! quelle détresse!
+ Aux cailloux du chemin ses pieds s'étaient meurtris!
+
+ Je serrai contre moi ce fils de mendiante.
+ Sa douleur apaisée, il sourit, l'orphelin!
+ Et jugeant tout à coup ma mine confiante,
+ Pour conter son secret, il eut un air câlin:
+
+ «Si j'avais un bateau qui vogue sur la lame,
+ Je ne pleurerais plus, je serais bien heureux;
+ Un bateau de bois blanc, c'est beau! dites, Madame?
+ On les paye cinq sous, et je n'en ai que deux.»
+
+ Heureux âge où le cœur facilement s'épanche,
+ Et désolé pour rien se console de peu!
+ Il rêvait d'une barque avec sa voile blanche.
+ Comment ne pas sourire à ce naïf aveu?
+
+ C'était là son regret, le sujet de sa peine.
+ Alors, comme une fée exauçant son désir,
+ J'entrai chez le marchand et je lui fis choisir
+ Un beau bateau qui fût digne du capitaine.
+
+
+ LE POULAIN (_aquarelle_)
+
+ On a conduit le gros bétail à la pâture.
+ Dans la prairie en fleurs, qu'entoure une clôture,
+ Des vaches, des chevaux errent tranquillement;
+ Quelques-uns sont couchés. Un beau poulain normand
+ Gambade et se repaît, libre de toute entrave.
+ Jamais il n'a connu la honte d'être esclave;
+ Jamais il n'a senti lui peser sur le cou
+ L'humiliante bride ou l'insultant licou;
+ En jouant, d'une haleine, il ferait une lieue.
+ Et sur ses fins jarrets flotte sa longue queue.
+ Sa crinière sauvage et brune orne son front,
+ Il galope au hasard, hennit, puis s'interrompt.
+ Au revers d'un fossé tout à coup il s'arrête.
+ Il accourt frémissant et redresse la tête.
+ Un cheval passe au loin, qui, moins heureux que lui,
+ Travaille, souffle, sue, et tire avec ennui
+ Un camion chargé de pièces de charpente.
+ Du chemin, défoncé par l'eau, la faible pente
+ Est pénible à gravir; il ne peut avancer.
+ A chaque effort, la roue, en tournant, fait grincer
+ Le moyeu. L'animal tout en sueur ruisselle;
+ Il butte à chaque pas et la pierre étincelle.
+ Le roulier, un bon homme, a pitié cette fois,
+ Et, sans lever le fouet, l'excite de la voix,
+ Montrant pour le quart d'heure une rare indulgence.
+ Le poulain observait, l'œil plein d'intelligence,
+ Comme si le malheur des siens l'intéressait.
+ Immobile et debout, on eût dit qu'il pensait,
+ Entrevoyant déjà sa sombre destinée:
+ Est-ce donc pour souffrir que notre race est née?
+
+[Illustration]
+
+
+ PAYSAGE (_aquarelle_)
+
+ C'est la pleine campagne; au loin, des fours à chaux,
+ Là, des terrains plantés de pois et d'artichauts.
+ Une fine poussière ouatant la route blanche.
+ Des champs ensemencés, dont l'ocre brune tranche
+ Sur le velours moelleux des blés et des foins verts.
+ Des vergers où l'on voit poindre des fruits divers;
+ Des arbres constellés de cerises vermeilles,
+ Des abricots planant au-dessus des groseilles.
+ Une intense clarté, qui rayonne des cieux,
+ Allume la campagne et fatigue les yeux.
+ La blancheur du chemin a trop d'éclat, et l'ombre
+ D'un épais marronnier fait une tache sombre.
+ Comme pour ajouter à cette variété
+ De tons resplendissants par un soleil d'été,
+ L'uniforme gros bleu, jaune d'or, écarlate,
+ Sous l'indigo du ciel, dans un fond vert, éclate
+ De deux pioupious, assis sur le bord d'un taillis,
+ Qui devisent entre eux des choses du pays.
+
+
+
+
+Mme LA BARONNE DE GOYA-BORRAS
+
+(NÉE O'BRIEN)
+
+
+Ce sont ses enfants, sa fille, qui ont fait imprimer presque à son
+insu, les poésies de Mme de Goya. C'est avec une religion toute filiale
+qu'ils y ont procédé. Rien n'a été trop beau pour _le livre de leur
+mère_: papier, caractères, fleurons, culs-de-lampe, c'est tout à fait
+une édition de grand luxe. L'écrin devait être digne des perles qu'il
+était appelé à renfermer. On ne peut que féliciter la mère d'avoir de
+tels enfants et les enfants d'avoir une telle mère. Quoique les noms de
+l'auteur paraissent étrangers, elle écrit en vraie Française. Voici ce
+qu'elle dit elle-même de ses poésies dans un Envoi à une de ses amies:
+
+ Il faut te les donner, mes pauvres poésies,
+ Et te faire un recueil de mes œuvres choisies.
+ . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . .
+ J'espère toutefois que tu seras discrète,
+ Et que tu garderas ma faiblesse secrète,
+ Ne les laisse pas voir; tu sais les préjugés;
+ Combien pour moins encore ont été mal jugés.
+
+ On ne me connaît pas là-bas, on pourrait croire
+ Que ton amie est folle avec tout ce grimoire,
+ Et les plus indulgents penseraient à coup sûr
+ Que j'ai tête à l'envers et pieds chaussés d'azur;
+
+ Qu'en Sapho je me pose et que, dans ma sottise,
+ Je fais l'intéressante et la femme incomprise;
+ Le monde est ainsi fait, ma chère, et tu sais bien
+ Qu'à notre pauvre sexe il ne pardonne rien.
+
+ Pour toi, tu sais combien je suis peu poétique,
+ Tu sais jusqu'à quel point ma vie est prosaïque,
+ Comme chaque détail en est simple et banal:
+ Élever mes enfants est mon seul idéal.
+
+ Nul devoir n'est trahi par cette peccadille.
+ Ma plume n'a jamais fait tort à mon aiguille,
+ Et ce n'est qu'en vaquant aux soins de ma maison
+ Que j'ose griffonner quelque rime au brouillon.
+
+ Car si j'ai dans mes goûts admis quelque partage,
+ Ma muse préférée est celle du ménage.
+ . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+Mme MARIE DE BOSGUÉRARD
+
+
+Née Fœdéré, petite-fille du savant médecin de ce nom, poète de cœur
+et d'âme, gracieuse femme, mère par dessus tout, telle est Mme de
+Bosguérard, peu connue du monde, car elle vit retirée, entre ses _cinq_
+filles qu'elle adore, travaillant pour elles. Plus de quarante volumes
+pour enfants et l'adolescence sont dus à sa plume, qui ne voulut jamais
+du succès au prix de signer un roman scandaleux. Ses poésies peuvent
+rivaliser avec celles de n'importe quelles femmes poètes de notre
+siècle, quoiqu'elles soient écrites à plume levée. C'est surtout à ce
+titre que nous la comprenons dans cette Anthologie, d'autant plus que,
+jusqu'ici, elles n'ont pas été réunies en volumes, et n'ont paru que
+dans la collection des _Causeries familières_; elles méritent cependant
+de survivre:
+
+
+ SUR UNE ROSE
+
+ RÊVERIE
+
+ Avez-vous quelquefois, passant par un sentier,
+ Entrevu tout à coup dans l'ombre et la verdure
+ Une rose sauvage, enfant de l'églantier,
+ Quand vous alliez cueillir ou la fraise ou la mûre?
+
+ Alors que faisiez-vous, tout le long du chemin?
+ En récoltant des fleurs un peu partout, dans l'herbe,
+ Vous formiez un bouquet bien gros pour votre main,
+ Orné tout aussitôt de la rose superbe.
+
+ Mais quelques pas plus loin, la brise s'élevant
+ Emportait doucement les feuilles de la rose;
+ Elle mourait le soir, née au soleil levant!
+ Et vous n'y pensiez pas! C'était si peu de chose!
+
+ Si, comme moi, pourtant, vous aviez, par hasard,
+ Entendu les accents de ces fleurs gracieuses,
+ Vous n'auriez pas, je crois, alors passant plus tard,
+ Arraché sans regret ces roses amoureuses.
+
+ Voici ce que je vis un beau jour de printemps:
+ Le soleil radieux illuminait la plaine;
+ Des oiseaux qui chantaient, heureux de ce beau temps,
+ Et moi-même attendrie et voulant prendre haleine,
+
+ Je m'assis un instant sur le bord du sentier.
+ Un arbre séculaire étendait son feuillage,
+ Un oiseau gazouillait tout près d'un églantier,
+ Et j'entendis soudain du sein de cet ombrage
+
+ Un doux son retentir... Je cherchais çà et là...
+ C'était comme un soupir envoyé par la brise,
+ «Ma sœur, disait la voix, oh! que je suis éprise
+ «De ce charmant oiseau qui demeure par-là!»
+
+ Quelqu'un lui répondit avec un ton plus fort:
+ «Enfant, vous aimez tout, le soleil dans la plaine,
+ «L'oiseau, le papillon, tout ceci vous entraîne!
+ «Aimer tout, selon moi, c'est avoir un grand tort!
+
+ «Car vous avez ici peu de temps pour fleurir.
+ «Le soleil d'aujourd'hui qui vous a fait éclore
+ «Demain vous mûrira! Peut-être un jour encore
+ «Et vous serez ici, las! bien près de mourir!...
+
+ «Croyez-moi, cachez-vous et fermez votre cœur,
+ «De crainte de l'user et de vivre trop vite,
+ «Vivez sans rien aimer, tâchez qu'on vous évite
+ «En montrant vos épines, alors on aura peur.»
+ . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+Mme LUDOVIC FOUCAULT
+
+(Morte en 1891)
+
+
+Aimable et modeste, charitable et pieuse, elle n'a jamais cherché
+l'éclat et la publicité.
+
+
+ L'AIMABLE VIEILLE
+
+ _A ma chère et vénérée Belle-Mère_
+
+ Son front a quelques plis, mais elle est fraîche et rose,
+ Jamais on ne lui voit un visage morose,
+ Ses cheveux ont blanchi sous la neige des ans,
+ Ses yeux n'ont plus l'éclat, la beauté du printemps,
+ Mais sa bouche a gardé son aimable sourire.
+ Spirituelle et gaie, elle aime encore à dire
+ Refrain du bon vieux temps, mot pétillant d'esprit,
+ Joyeux conte où jamais sa verve ne tarit.
+ Sa conscience est pure et sa verve sereine;
+ Pourtant elle a connu l'amertume et la peine:
+ Elle a souvent pleuré, prié, lutté, souffert,
+ Mais elle a résisté. C'est l'arbre toujours vert
+ Qui brave les autans et rit de la tempête.
+ On aime à contempler sa vénérable tête;
+ Il semble qu'elle porte une auréole au front,
+ Diadème d'honneur que ses vertus lui font.
+ En la voyant ainsi souriante et vermeille,
+ On se sent pénétré près de l'aimable vieille
+ D'un sentiment mêlé d'amour et de respect,
+ Tout souci, tout chagrin s'enfuit à son aspect.
+ D'un cortège animé d'enfants qui la chérissent,
+ Les doux épanchements sans cesse rajeunissent
+ La sève de son cœur et le font reverdir.
+ Vous qui lui ressemblez, n'ayez peur de vieillir,
+ Car pour récompenser la femme vertueuse,
+ Le Seigneur lui réserve une vieillesse heureuse,
+ Et si votre printemps peut être regretté,
+ Femmes, consolez-vous, chaque âge a sa beauté.
+
+
+
+
+Mme EUGÉNIE VICQ
+
+
+Habitant la province, spirituelle et intelligente; elle a surtout écrit
+pour elle et les siens.
+
+
+ FERME TES JOLIS YEUX
+
+ (_Extrait des_ Loisirs d'une grand'mère)
+
+ Ferme tes jolis yeux! depuis plus de deux heures
+ Enfant sur mes genoux tu t'agites, tu pleures,
+ Pourquoi donc tant gémir?
+ Il fait nuit, et tu sais..... tu promis d'être sage,
+ Grand'mère ne veut pas exiger davantage,
+ Il est temps de dormir.
+
+ Ferme tes jolis yeux! sais-tu que la fauvette
+ A depuis bien longtemps, par une chansonnette,
+ Rappelé ses petits;
+ Et que, la nuit, la fleur resserre sa corolle,
+ Que toujours le sommeil de la douleur console
+ Les doux anges bénis?
+
+ Ferme tes jolis yeux que ma bouche caresse!
+ Le feu s'éteint dans l'âtre, au dehors tout bruit cesse,
+ J'ai terminé mes chants,
+ C'est l'instant du repos, puisque le jour s'achève;
+ Tout est calme, tout dort, on ne vit plus qu'en rêve;
+ Chaque chose a son temps.
+
+ Sais-tu que seulement se lèvent les étoiles
+ Quand les jolis yeux bleus se couvrent de leurs voiles,
+ Et que toute la nuit
+ Sous un nuage noir elles restent cachées
+ Lorsque pleure un enfant, tant elles sont fâchées
+ Qu'il ne soit pas au lit?
+
+ Ferme tes jolis yeux; les petites amies,
+ Dans leurs gentils berceaux, sont toutes endormies.
+ Sous de frais rideaux bleus
+ Dors!... tu seras demain joyeux et plus facile,
+ L'ange sera content en te voyant docile,
+ Ferme tes jolis yeux.
+
+
+
+
+FEMMES POLITIQUES ET JOURNALISTES
+
+Mme ADAM
+
+
+Juliette Lamber est née à Verberie, près Senlis; son père était
+médecin. Elle épousa M. Émile Adam. C'est une des figures de femmes
+du XIXe siècle appelée à vivre dans la postérité, à cause du rôle
+politique qu'elle a su prendre et qui l'a sortie d'entre les nombreuses
+femmes de lettres de notre époque. Elle est presque unique en France
+en son genre. C'est ce que nous appelons une tête de ligne. Depuis
+1870, et avec Gambetta pour commensal, dont son mari défunt était l'ami
+intime, elle a tenu un salon politique encore plus ou tout autant
+que littéraire et artistique. Elle a fondé une revue, tâche rarement
+entreprise par une femme. Dans cette revue, elle s'est surtout réservé
+la partie de la politique extérieure, et les _Lettres_ qu'elle y publie
+périodiquement ne sont pas sans être lues avec considération dans les
+pays étrangers.
+
+Mme Adam se délasse de temps en temps de la politique par des œuvres de
+sentiment et d'imagination.
+
+Elle débuta en 1858 par:
+
+_Idées anti-proudhoniennes sur l'amour et la femme._
+
+_La Papauté dans la question italienne._
+
+_Garibaldi, sa vie, d'après des documents inédits._
+
+_Blanche de Civry._
+
+_Le Mandarin_, 1860; _Mon village; Récits d'une Paysanne_, 1862;
+_Voyage autour du Grand Prix_, 1863; _Dans les Alpes_, 1867;
+_L'Education de Laure_, 1868; _Saine et sauve_, 1870; _Récits du golfe
+de Juan_, 1873; _Journal d'une Parisienne pendant le Siège de Paris_;
+_Jean et Pascal_, 1876; _Laide_, 1878; _Grecque_, 1879; _Galathée_,
+1880; _Poètes grecs contemporains_, 1882; _Chanson des nouveaux
+époux_, 1882; _Païenne_, 1883; _Patrie hongroise_, 1884; _Récits d'une
+paysanne_, 1884; _Coupable comédie_, 1885; _Pensées spirites_, 1888;
+_Lettre d'un Paysan hongrois_.
+
+
+ PAIENNE (_extrait de_)
+
+ Je regardais sur la route de Catane la silhouette boisée des Alpines,
+ me demandant si l'artiste créateur, vieilli, avait tremblé en faisant
+ ce dessin, ou si le temps, de ses dents ébréchées, avait rongé les
+ lignes pures.
+
+ Sombre, avec ses bases puissantes, la montagne noire s'élevait dans
+ le ciel à mesure que le soleil descendait.
+
+ Mes yeux fixent l'astre à son déclin, et je le vois répandre sa
+ lumière, soit en flèches, soit en globules. Les flèches dansent,
+ retenues autour de la face brillante, mais les globules semblent
+ tomber de ses lèvres.
+
+ Signes divins, ces globules forment des caractères enchevêtrés,
+ qu'Apollon n'a point encore appris à lire aux hommes nouveaux, et
+ que, seule peut-être depuis les âges sacrés de la Grèce antique, je
+ commence à déchiffrer.
+
+ La nappe d'azur du ciel s'émiette, poudroie, les cyprès s'entourent
+ d'une buée d'ombre et se gonflent. Le Luberon blanchit, les Alpines
+ se teintent lentement de violet.
+
+ Peu à peu, le soleil ramasse ses clartés et sa chaleur, puis,
+ brusquement, il les rejette par delà l'horizon; des feux s'allument
+ au-dessous de l'astre et renvoient d'en bas leurs flammes au ciel.
+
+ Le dôme de la grande allée de platanes est rutilant, sous la pourpre,
+ le faîte des peupliers se dore; des nuages se forment; ils boivent
+ une dernière fois à la coupe de lumière, ils sont lie de vin.
+
+ Le soir tombe. Les oliviers s'argentent. Les nuages se dissipent en
+ flocons d'un gris tourterelle, des crinières dorées apparaissent une
+ dernière fois au sommet des Alpines.
+
+ Bientôt la nuit froide pleure, le jour brûlant a disparu.
+
+
+ _Lettre sur la politique extérieure_
+
+ (Parue en août 1891, au moment où l'alliance franco-russe faisait le
+ sujet des polémiques):
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ L'hypocrisie, les fausses assurances, les menaces, le reptilisme, les
+ intrigues ont fait leur temps; la déification de l'Allemagne s'en ira
+ où vont les feuilles d'antan, où iront bientôt la «barbarie» de la
+ Russie, «l'anarchie» de la France, et où sont allées déjà la haine du
+ Tsar pour la République et sa répulsion pour notre hymne national. La
+ vérité, qui plane comme une auréole autour de la figure d'Alexandre
+ III, et qui est l'un des attributs du caractère français, apparaît
+ enfin et se dégage de la fumée des saluts de nos canons à Cronstadt.
+
+ L'empereur de Russie, dans cette magnificence d'âme qui complète
+ idéalement certains de ses actes, a voulu que l'un de ceux qui ont
+ donné leur vie pour l'union franco-russe soit évoqué aux jours du
+ succès de son œuvre, et il a autorisé les amis de Katkoff à lui
+ élever un monument.
+
+ Je voudrais citer tout entières les lettres que j'ai reçues de
+ Russie, surtout de Pétersbourg et de Moscou, durant ces derniers
+ jours bénis entre tous. Moi aussi j'ai la récompense d'une lutte de
+ vingt ans sans défaillance. Mes lecteurs fidèles savent mieux que
+ personne que, depuis douze ans, la _Nouvelle Revue_ n'a cessé de les
+ diriger dans les voies du relèvement où la France marche à cette
+ heure. Le Congrès de Berlin m'a brouillé avec mes amis politiques
+ les plus puissants et les plus populaires. J'ai sacrifié à mes
+ prévoyances nationales le désir légitime que j'avais d'exercer une
+ influence dans un milieu gouvernemental au succès duquel je n'avais
+ cessé de contribuer; mais, par les mêmes raisons patriotiques
+ qu'après 1877, je me suis écartée d'amitiés à la fois chères et
+ illustres, de même aujourd'hui aucune divergence de détail, aucune
+ antipathie de personne ne peut attiédir la gratitude que j'éprouve
+ pour le ministère qui a donné à l'amiral Gervais la mission française
+ qu'il vient de remplir.
+
+ J'envoie du fond de mon âme à M. le Président de la
+ République,--pourquoi n'ajouterai-je pas, moi femme, à Mme
+ Carnot,--dont le patriotisme n'a jamais cessé d'être en éveil, et
+ j'en pourrais donner des preuves, j'envoie au groupe choisi des
+ membres de notre armée et de notre marine qui entourent le chef de
+ l'État à l'Élysée et y ont entretenu les sympathies franco-russes,
+ le tribut d'une reconnaissance qui ne peut être dédaignée, car
+ elle est celle de la première des russophiles qui, le jour de la
+ capitulation de Paris, après avoir appris que la grande-duchesse
+ héritière de Russie, aujourd'hui l'impératrice, avait refusé de
+ boire à la victoire de Sedan, écrivait dans des notes journalières
+ publiées sous le titre de _Journal d'une Parisienne, siège de Paris_:
+ «Tournons-nous vers la Russie, c'est d'elle que nous viendra le
+ relèvement.»
+
+ Et il est venu par la Russie, ce relèvement, après vingt années,
+ durant lesquelles ni chagrins, ni déboires, ni calomnies, ni
+ sacrifices, ni incompréhension de mes actes, ni soupçons, ni
+ ridicules, ne m'ont été épargnés. Je me rappelle à cette heure, entre
+ tant d'autres, l'un des mots les plus cruels et les plus récents qui
+ me fut dit à l'Hippodrome, le jour de la première représentation de
+ _Skobeleff_, par un grand journaliste d'un grand journal parisien, et
+ qui donne bien l'idée du ton qu'on n'avait cessé de prendre avec moi:
+ «Avant deux ans, me fut-il dit, vous serez traînée sur une claie sur
+ les boulevards de Paris, car c'est vous qui avez le plus contribué
+ à donner à la France le goût du cosaque.» Gambetta ne m'avait-il
+ pas écrit, en 1876, un an avant le congrès de Berlin: «Il faut être
+ effronté pour rêver l'alliance russe.» L'injure, on le voit, allait
+ _crescendo_, comme allait, il est vrai, le progrès de l'idée russe
+ en France. Et, puisque j'ai répété deux mots parmi les injures
+ reçues, je me ravise et veux citer le passage d'une lettre de l'un de
+ ceux qui ont prêché, en Russie, la bonne parole que de mon côté je
+ prêchais en France...
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+Mme MICHELET
+
+
+Femme du célèbre historien Michelet, elle s'est bornée à écrire les
+_Mémoires d'une enfant_, et à inspirer, copier, servir de secrétaire
+à son mari; d'aucuns disent à l'aider considérablement de son talent
+personnel, aussi grand que celui devant lequel elle s'effaçait.
+
+
+
+
+Mme EDGAR QUINET
+
+
+Née en Roumanie, mais Française de cœur et d'esprit, elle a consacré sa
+vie et son talent à son mari, M. Edgar Quinet. Elle a publié: _Mémoires
+d'exil_, 1866, _le Siège de 1870_, _les Sentiers de France_, où il y a
+les plus délicieuses et poétiques descriptions.
+
+
+ RÊVERIES DANS LES SENTIERS
+
+ Que rapporte le voyageur des rivages bretons? Une pierre de tumulus,
+ un herbier, des algues, des coquillages; est-ce tout? Il a recueilli
+ une fleur immortelle, un sentiment que la mousse des temps ni l'écume
+ des mers ne terniront jamais. Il a retrempé son amour de la France
+ dans le spectacle de sa beauté et de ses misères. Plus cette terre
+ lui a semblé appauvrie, plus il voudrait la voir refleurir. Il a
+ admiré ses magnificences, sa fertilité, il y cherche la place d'un
+ peuple heureux.
+
+ Et celui qui ne sait qu'aimer la France, comment pourra-t-il la
+ servir? En la faisant aimer aux autres; en ranimant l'amour du vrai.
+
+
+
+
+Mme RATAZZI
+
+
+De tous les noms que la destinée avait réservés pour la princesse
+Marie-Lætitia Bonaparte-Wyse, c'est sous celui de Ratazzi qu'elle s'est
+acquis le plus de notoriété et que nous croyons devoir l'inscrire
+ici. Sa mère, fille de Lucien Bonaparte, avait épousé sir Thomas
+Wyse, membre du Parlement et diplomate du gouvernement britannique.
+Marie-Lætitia épousa d'abord le comte de Solms, dont elle eut un fils.
+Devenue veuve, elle se remaria à Urbain Rattazzi, premier ministre
+de Victor-Emmanuel; après la mort de ce second mari, elle épousa en
+troisièmes noces don Luis de Rute, riche Espagnol, tué en duel en
+1890. Les vicissitudes de la fortune l'accompagnèrent dans ses divers
+mariages. Jolie, spirituelle, artiste, elle n'eut jamais un de ces
+salons fermés dont il est difficile d'enfoncer la porte. Sa trop grande
+hospitalité l'a trahie.
+
+Elle a fait paraître les œuvres de son second mari, M. Ratazzi, et a
+beaucoup écrit elle-même de romans, de poésies, de pièces de théâtre,
+sous le nom de Ratazzi et de Rute; c'est sous ce dernier nom qu'elle a
+fondé une revue, _les Matinées espagnoles_, à laquelle nous empruntons
+une page où elle se défend des calomnies qui venaient de l'assaillir:
+
+
+ LETTRE A TONY REVILLON[66]
+
+ Londres.
+
+ _..... Lorsqu'il y a six mois un orage formidable gronda sur ma
+ tête, déchaîné par les causes les plus banales, les plus vulgaires,
+ les plus infimes, dont ceux qui l'alimentaient inconsciemment ne
+ comprirent jamais le pourquoi, pas plus que moi-même, au surplus,
+ deux pays gardèrent un silence aussi obstiné que chevaleresque sur
+ toutes les phases de ce chantage pyramidal dégénéré en tragédie
+ burlesque,--ne se mêlèrent pas de cette malpropre aventure, fût-ce
+ pour en enregistrer les péripéties, les comptes rendus exacts ou
+ défigurés: l'Angleterre et l'Italie. L'Angleterre ne s'occupe
+ jamais des procès de sous-ordres, des témoignages ou des histoires
+ de domestiques, ainsi que le disait dernièrement un de ses plus
+ spirituels chroniqueurs. Ses journaux, même les plus satiriques,
+ n'ont pas la moindre place pour une certaine littérature de bas
+ étage. Quant à l'Italie, qui s'obstina à ne pas reproduire même les
+ comptes rendus des débats auxquels on m'avait si abominablement
+ mêlée, comme si tous ces bavardages et querelles d'antichambre me
+ regardaient,--elle se souvenait peut-être,--et l'éloignement, de
+ même que la mort, rend impartial,--de cette femme de président de
+ conseil, qui promena douze ans ses rêves et ses fantaisies dans les
+ villes poétiques qui, tour à tour, l'inspirèrent, ne fut jamais mêlée
+ à aucune intrigue, ne recommanda, ne patronna jamais aucune affaire,
+ ne sollicita aucun emploi, ne posséda jamais aucune action dans
+ aucune banque, aucun chemin de fer, aucune industrie, vit ses revenus
+ s'amoindrir sensiblement au lieu de s'accroître, dans les jours de
+ pouvoir des siens. Au bout d'un certain temps, la lumière se fait, la
+ justice apparaît; elle fait plus qu'apparaître, elle éclate; après
+ une si longue absence, un si profond effondrement d'une existence
+ entière, les peuples et les gens vous rendent tout naturellement la
+ place qui vous appartient, et ce n'est que justice; de même que si
+ l'on était mort, l'opinion publique vous juge en dernier ressort.
+ Et c'est cette opinion publique, de laquelle nous relevons tous, à
+ laquelle je me soumets, car je sais qu'au fond elle est toujours
+ impartiale et vraie, que je sais posséder absolument, malgré les
+ clameurs de quelques misérables, qui fait ma force, mon courage,
+ ma consolation dans les luttes âpres de la vie. Et c'est surtout
+ en Angleterre et en Italie que j'éprouve ce sentiment. Lorsque_
+ j'existais, _lorsque j'étais en pleine fortune, en plein prestige,
+ on pouvait me discuter, faire semblant de me méconnaître, m'adresser
+ quelques épigrammes, et je ne m'en fâchais pas, mais aujourd'hui que
+ le temps a tout remis à sa place, tout nivelé, que je suis morte,
+ pour ainsi dire, que je suis devenue étrangère à ce grand pays qui
+ enthousiasma mes vingt ans, la justice s'est faite pour moi. D'autres
+ femmes d'hommes d'État, de présidents de conseils, m'ont éclipsée
+ sans doute, comme charme, comme naissance, comme richesse ou comme
+ beauté, mais aucune,--et j'en suis fière,--ne m'a fait oublier. Il y
+ en a eu de plus séduisantes, et de plus intelligentes peut-être, de
+ plus aimables et de plus populaires, à coup sûr, mais aucune, j'ose
+ le dire, qui ait aimé davantage le pays devenu le sien, et qui se
+ soit moins mêlée d'intrigues d'aucun genre..._
+
+ [66] _Matinées espagnoles_, 1er août 1892.
+
+
+
+
+SÉVERINE
+
+
+Journaliste dans l'âme, elle excelle à faire des articles émouvants en
+faveur des classes pauvres. Après avoir dirigé le _Mot d'Ordre_ avec
+Jules Vallès, elle s'est mariée et écrit maintenant dans le _Figaro_,
+dans le _Gil Blas_, dans _le Journal_, _l'Echo de Paris_, etc. A été
+interviewer le Pape, et vient de refuser de poser sa candidature au
+Parlement, dans l'exquise lettre suivante, le groupe «la Solidarité des
+femmes» ayant proposé à Mme Séverine d'être candidate:
+
+
+ _A Madame Potonié-Pierre, secrétaire du groupe la «Solidarité des
+ femmes»._
+
+ Paris, le 9 Janvier 1893.
+
+ Madame et citoyenne,
+
+ Mille grâces de l'offre, mais il y a méprise, mon refus de 1885 vous
+ en était garant.
+
+ Sur le terrain économique--c'est-à-dire la défense des intérêts et
+ des droits féminins, en ce qu'ils ont de sérieux et de sacré--je suis
+ votre homme! Sur le terrain politique, je persiste à méconnaître
+ les délices du suffrage universel, quelque sexe qui y doive
+ participer--ce n'est point quand la pomme est pourrie qu'il faut y
+ mordre!
+
+ Donc, trop «arriérée» comme femme, fière du rôle abnégatif et
+ maternel que la nature m'a dévolu, aucunement tentée de déchoir aux
+ masculines ambitions; donc, trop «avancée» comme bas-bleu, plutôt
+ gouailleuse quant à l'efficacité du vote, je ne me sens mûre que pour
+ l'abstention.
+
+ Recevez, madame et citoyenne, mon fraternel salut.
+
+ SÉVERINE.
+
+
+ Mme _Potonié-Pierre_ est aussi une femme écrivain, défendant les
+ droits des femmes, ainsi que Mme Maria Deraisme et toute une
+ catégorie de femmes politiques que la place nous manque pour étudier
+ ici.
+
+Dans le même ordre d'idées de _Séverine_ il faut nommer _Louise
+Michel_, qui a écrit plusieurs volumes.
+
+
+
+
+VOYAGES ET SCIENCES
+
+
+Elles ne sont pas nombreuses les voyageuses intrépides qui, au retour
+de longues et pénibles excursions entreprises non dans un but de gain,
+mais dans un but scientifique, publient leurs livres de route!
+
+Mme Le Ray, belle-mère de la duchesse d'Abrantès, arrive de l'Asie
+Mineure et de la Perse, et habite la solitaire ville du roi-soleil
+quand elle se repose; nous la nommons la première à cause de son grand
+âge.
+
+Mais Mme Dieulafoy est plus populaire par la relation de ses voyages
+publiés dans le _Tour du Monde_, et par le musée fondé avec les
+antiquités du plus haut intérêt qu'elle a rapportées.
+
+Elle a fait acte d'homme et a reçu la récompense masculine, la croix de
+la Légion d'honneur, qu'elle porte à la boutonnière du veston masculin
+que sa taille svelte lui permet d'adopter.
+
+
+
+
+Mme LA DUCHESSE DE FITZ-JAMES
+
+
+A écrit dans la _Revue des Deux-Mondes_ et dans _le Correspondant_ des
+articles signés Lœvenjelm, duchesse de Fitz-James, sur la manière de
+substituer des plantations américaines aux vignes françaises détruites
+par le phylloxera, articles remarquables par leur côté scientifique
+autant que par leur langue. Une grande dame agronome et écrivain,
+voilà qui n'est pas banal, et dont nous trouvons peu d'exemples.
+
+
+Comme écrivain philanthropique n'oublions pas _M_lle _Pauline de
+Grandpré_, qui a fondé l'œuvre des Libérées de Saint-Lazare, et a écrit
+les _Légendes de Notre-Dame_; dans les revues économistes, il faut
+citer les articles de Mlle Raffalowitch.
+
+
+
+
+CHRONIQUEUSES
+
+ÉTINCELLE
+
+
+Fille de M. Biard, peintre de talent, qui est allé au cap Nord avec
+Louis-Philippe, et avait épousé Léonie d'Aunet, originaire du Canada,
+laquelle a écrit, entre autres, le _Voyage d'une femme au Spitzberg_,
+Marie Biard, mariée au vicomte de Peyronny, remariée au baron Double
+de Saint-Lambert, fils et héritier du célèbre collectionneur, a débuté
+par des chroniques dans les journaux hebdomadaires, et un roman signé
+du pseudonyme de Georges de Létorière (1875). Les articles: _Carnets
+mondains_, dans _le Figaro_, signés Étincelle, dès 1880, lui ont
+valu la célébrité. Étincelle restera le type de la chroniqueuse fin
+de siècle, laissant loin derrière elle le vicomte de Launay (Mme de
+Girardin). On lui doit ces expressions mignardes et fouillées, comme
+les gracieux saxes Louis XVI, dont son mariage avec le baron Double
+devait la faire propriétaire; jamais style mieux assorti. Elle a su
+faire de l'art dans le chiffonnage, et a célébré avec une flexibilité
+et une abondance de termes délicats les grâces et les talents de toutes
+les princesses royales de l'Europe et des plus hautes dames, qui ne lui
+ont pas ménagé les témoignages de reconnaissance. Elle a signé de son
+nom, baronne Double, une préface très littéraire à une édition Jouaust
+des _Mémoires de Mme de Staal-Delaunay_ (1890), et a publié (1892) un
+émouvant roman de passion, _Josette_, dans la _Revue des Deux-Mondes_,
+qu'il ne faut pas confondre avec l'idylle du même nom d'André Theuriet.
+Dans _la Semaine des enfants_ a paru un conte de fées illustré qu'elle
+a écrit à l'âge de douze ans. Elle est la tête de ligne d'une phalange
+de «chroniqueuses fin de siècle» dont nous nous dispenserons de parler
+plus amplement: _Violette_, _Camée_, _Camélia_, _Crayon d'or_, etc.,
+qui ont surgi sur ses traces.
+
+Nous croyons ne pouvoir citer d'elle rien de plus intéressant qu'une
+interview avec Rosa Bonheur, faisant connaître ainsi par une femme une
+autre femme qui, pour ne pas être écrivain, n'en est pas moins illustre.
+
+
+ VISITE A ROSA BONHEUR[67]
+
+ La royauté de Fontainebleau se compose d'un palais et d'une forêt. La
+ gloire du palais est éclipsée. Celle de la forêt durera autant que
+ l'humanité.
+
+ [67] Fragment d'un article sur Fontainebleau. (_Figaro_, août 1892.)
+
+ Il tombe des arbres une douceur charmeuse. On y aperçoit des
+ sous-bois pleins de clairs-obscurs, où la lumière ambrée transperce
+ l'épaisseur des feuillages, où des ombres de branchages enlacés
+ semblent d'épais rideaux à demi soulevés sur des perspectives
+ ensoleillées.
+
+ Les mousses, pleines de baumes et de menthes, dégagent une senteur
+ pénétrante. En se hasardant sur le sable fin des petits sentiers
+ qui courent clairs sous l'ombre des hêtres, on trouve des coins
+ ignorés, embaumés, étranges, où le silence recueilli, le calme
+ invraisemblable, donne une impression de lointain, si lointain...
+
+ Presque un rêve, ces visions de forêt aux retraites cachées, ignorées
+ de la foule. Que de songes se réveillent là, comme des oiseaux!
+ Toujours l'enchanteresse couronnée d'émeraude révèle ses secrets à
+ ses fervents, secrets de mélancolie et d'oubli apaisant. S'asseoir
+ là et sentir couler la vie, peut-être cela suffit-il. Ces arbres
+ superbes, on les a crus longtemps courtisans: ils restaient si bien
+ rangés en deux files sur le passage des rois et des empereurs. Ils
+ ne sont que philosophes. A présent, il n'y a plus d'empereurs, plus
+ de rois, et les arbres regardent passer les inconnus comme ils
+ regardaient les illustres. Ils sont si hauts, qu'ils n'ont pas
+ compris les gloires et qu'ils ignorent les petitesses.
+
+ La saison en ce moment n'est pas animée. Chaque villa reste close,
+ et ses habitants immobiles attendent que le vieux Phœbus ait cessé
+ d'avoir des ardeurs exagérées pour un astre de son âge. Phœbus
+ devient _schoking_.
+
+ En septembre, la gaieté et les joyeuses chevauchées renaîtront dans
+ les allées désertes. Sous ses pampres verdoyants le raisin de Thomery
+ se dore de jour en jour. Bientôt sonnera l'heure du pillage charmant,
+ où les enfants disputent aux oiseaux les grappes mûres.
+
+ Près de Thomery, à la lisière de la forêt, dans un chemin sylvestre
+ et champêtre à la fois, s'élève un château très simple, flanqué d'une
+ vaste tour dans le style Louis XIII, mais moderne. Là, vraiment, pour
+ ceux qui pensent et qui estiment les choses et les personnes à leur
+ juste valeur, se trouve concentré, en un seul être, tout l'intérêt
+ vivant de Fontainebleau.
+
+ C'est le logis fermé et très fermé de Rosa Bonheur.
+
+ Cette gloire n'a pas cessé de rayonner dans le ciel de l'art depuis
+ quarante ans. Il faut lui demander audience, comme à une souveraine.
+ C'est bien juste, la grande artiste ne veut pas être en butte aux
+ curiosités banales.
+
+ Dès qu'on l'aperçoit, venant au-devant de ceux qu'elle admet, on voit
+ qu'elle veut se faire pardonner la règle d'étiquette qu'ils ont dû
+ subir.
+
+ On le sait, le premier peintre animalier d'Europe est une petite
+ femme qui s'habille en homme: un pantalon gris, une blouse bleue de
+ paysan vendéen, brodée en
+ blanc sur les épaules, un col de chemise éclatant de blancheur et une
+ cravate nouée simplement, tel est le costume. Le visage, encadré dans
+ d'épais cheveux argentés et ondulés naturellement, a conservé une
+ irrésistible séduction. Ce n'est pas un homme, ce n'est pas une femme
+ qui vous regarde de ses beaux yeux noirs pleins de feu, qui sourit de
+ cette bouche fine, c'est une âme. C'est l'âme bonne et sublime d'un
+ être de génie.
+
+ La grande cour Louis XIII est occupée par son atelier. Très beau
+ cet atelier, avec son grand tapis des Indes à fond turquoise, ses
+ meubles simples, de belle couleur chaude. Au fond, une immense
+ toile inachevée tient un des côtés de la pièce. Elle représente des
+ chevaux battant le blé, dans un paysage de côte d'azur, éblouissant
+ de soleil. L'ardente vie des chevaux ne saurait s'exprimer. C'est
+ superbe. La toile, achetée 300,000 francs pour l'Amérique, reste là,
+ attendant le caprice de son auteur.
+
+ De nouvelles œuvres, celles-là terminées, se groupent dans l'atelier.
+ J'ai remarqué une toute petite toile qui renferme dans un étroit
+ espace une vision inoubliable: un berger des Pyrénées en costume
+ pittoresque conduit un troupeau de moutons; le ciel est d'un bleu
+ vibrant; on sent qu'il tombe des rayons brûlants sur l'homme et les
+ animaux, et ce berger vous réchaufferait...
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+
+
+
+Mme CARETTE, NÉE BOUVET
+
+
+Lectrice de l'impératrice Eugénie, Mme Carette sera la Mme de
+Staal-Delaunay du second empire, qui ne me paraît pas avoir de
+Saint-Simon. Elle a débuté par un roman, _Passion_, et publie une
+collection des _Mémoires_ des femmes des XVIIIe et XIXe siècles; mais
+son grand succès est dans ses _Souvenirs des Tuileries_. Dans le siècle
+prochain, on s'intéressera beaucoup à lire, par exemple, son récit
+d'une certaine revue jouée à Compiègne en 1865, _les Commentaires de
+César_, où la princesse de Metternich jouait en travesti le rôle de
+cocher de fiacre. La marquise de Galliffet représentait l'Industrie,
+drapée de laine blanche, coiffée de rayons d'or, comme la statue qui
+domine le dôme du Palais des Champs-Élysées. La comtesse de Pourtalès
+était en _Hôtel des Ventes_.
+
+_Trouville_ (Mme Bartholoni), _Deauville_ (la baronne Poilly), se
+disputaient la suprématie, et le marquis de Caux, en cocodès au
+naturel, cherchait à mettre d'accord les deux villes d'eaux rivales; à
+distance d'années tout cela paraît bien plus piquant que sur le moment.
+
+ Les cochers de fiacre venaient de se mettre en grève (alors, comme
+ maintenant).
+
+ Au bruit d'un cliquetis de fouets dans la coulisse apparaissait un
+ cocher de fiacre, fouet à la main, bien étoffé dans son long carrick
+ blanc, finement chaussé de bottes
+ à revers, le cou serré dans la haute cravate blanche, et le
+ chapeau à cocarde posé sur le bord des yeux, un cocher tel que
+ la grâce mignarde du XVIIIe siècle l'aurait reproduit en pâte
+ tendre, plein de malice et d'élégance sous la livrée populaire
+ d'un cocher de l'Urbaine, la princesse de Metternich faisait une
+ entrée étourdissante, et d'une petite voix aigrelette détaillait ses
+ couplets, avec plus de verve et d'esprit qu'on n'en a jamais entendu
+ sur aucun théâtre:
+
+ _D'un bout à l'autre de Paris,
+ En voiturant jusqu'à leur porte
+ Un tas de gens de toutes sortes,
+ J'observe et j'ai beaucoup appris!
+ Primo, je vais prendre à la gare
+ Les voyageurs et leur colis;
+ Les premiers dans cette bagarre
+ Ne sont pas toujours très polis.
+ Quand tout commence à s'animer,
+ J'ai déjà fait plus d'une course;
+ A midi je jette à la Bourse
+ Les pigeons qui s'y font plumer.
+ . . . . . . . . . . . .
+ Le soir, c'est quelque bon ménage
+ Qu'on mène au bal, et, quelquefois,
+ Pour ne pas déranger la cage[68],
+ Le serin monte auprès de moi!
+ . . . . . . . . . . . .
+ Le samedi survient et, crac,
+ Pour la noce il faut que j'attelle;
+ Et nous allons en ribambelle
+ Faire trois fois le tour du lac.
+ . . . . . . . . . . . .
+ Mais avec moi rien n'est perdu,
+ Et chaque objet que l'on égare,
+ Pourvu du moins qu'on le déclare,
+ Sera fidèlement rendu.
+ Sans que l'ambition m'assiège,
+ Haut placé je suis fort content;
+ Combien d'autres qui, sur le siège,
+ En devraient savoir faire autant._
+
+ [68] A cette époque, les femmes portaient des crinolines appelées
+ cage.
+
+Restons-en sur cette réflexion à méditer!
+
+
+
+
+MARQUISE DE SEMÉAC
+
+
+Sous ce pseudonyme, la comtesse de Castelbajac, veuve en premières
+noces du comte Duchâtel, a écrit les _Mémoires d'une Parisienne du XIXe
+siècle_.
+
+Sa fille, la vicomtesse de C. V. promet un écrivain pour le XXe siècle,
+sous le pseudonyme R. de l'Indre.
+
+
+
+
+GYP
+
+
+La comtesse de Martel, née de Mirabeau, a obtenu la palme dans une
+littérature légère que le fond satirique et un style élégant font
+seuls tolérer. Ses personnages sont devenus classiques: tel son petit
+_Bob_, petit garçon que promène un vénérable ecclésiastique, son
+précepteur, au concours hippique et autres lieux mondains, en lui
+posant les questions les plus embarrassantes. _Autour du mariage_ et
+_Bob_ sont ses plus grands succès. Elle réussit moins bien dans son
+feuilleton du _Raté_. Elle reste maîtresse en son genre et n'a pas fait
+école; jusqu'à présent celles qui ont voulu l'imiter ont eu la plume
+trop lourde et sont descendues dans le ruisseau. Gyp reste au salon.
+
+Ses ouvrages tiennent plutôt de la chronique que du roman.
+
+
+
+
+ARVÈDE BARINE
+
+
+Critique littéraire de grand mérite. Écrit dans la _Revue des
+Deux-Mondes_. A obtenu le prix d'éloquence à l'Académie.
+
+
+
+
+LIVRES DE PENSÉES
+
+CARMEN SYLVA
+
+(PSEUDONYME DE LA REINE DE ROUMANIE)
+
+
+ «J'aurais du plaisir à ce qu'on chantât mes compositions sans que
+ l'on sût de qui elles sont.»
+
+C'est bien là le cri d'une jeune reine qui est poète et écrivain, et
+qui connaît le prix de la sincérité!
+
+Quoique Carmen Sylva soit étrangère, elle a été couronnée par
+l'Académie française; nous lui donnons place avec plaisir; elle a
+publié jusqu'ici un volume de pensées très remarquable; un livre de
+contes roumains et plusieurs romans, tous empreints d'une mélancolie
+qui ne la quitte pas depuis la mort de sa fille, son unique enfant.
+
+ «Je prie Dieu de pouvoir mourir pleurée, après une vie de travail, si
+ je ne devais avoir ni enfants, ni petits-enfants.»
+
+Tel était le souhait qu'elle formait avant que son mariage l'eût placée
+sur un trône, et alors qu'elle vivait simplement dans le château de ses
+pères, à Neuwied, où nous l'avons connue, joyeuse fillette, où elle est
+retournée aujourd'hui, malade et exilée.
+
+Elle écrit encore à la date du 2 janvier 1869:
+
+ «Rien qu'une action de grâces pour l'année chaude, ensoleillée qui
+ vient de passer. Pas de vœu pour l'année commencée, sinon que le
+ travail de mes mains soit béni.»
+
+
+ PENSÉES
+
+ --Le moins que l'on fasse, il faut le faire tout à fait, si l'on veut
+ que cela réussisse; le moins que l'on soit, il le faut être tout
+ entier, si l'on veut être quelque chose.
+
+ --Tout travail bien terminé est un échelon sur lequel
+ on peut poser le pied solidement et sûrement pour monter plus haut.
+
+ --L'homme détruit à coups de cornes comme le taureau, ou à coups de
+ pattes comme l'ours; la femme à coups de dents comme la souris, ou
+ par une étreinte comme le serpent.
+
+ --La toilette n'est pas une chose indifférente, elle fait de vous
+ un objet d'art animé, à condition que vous soyez la parure de votre
+ parure.
+
+ --Une femme incomprise est une femme qui ne comprend pas les autres.
+
+ --N'épousez pas une femme aux coins de la bouche pendants, la bouche
+ elle-même fût-elle une cerise, vous trouveriez le fruit amer!
+
+
+
+
+LA COMTESSE DIANE
+
+
+Sous ce pseudonyme, la comtesse de Beausacq a inauguré la petite
+collection des Moralistes de l'éditeur Ollendorff (petits livres de
+_Pensées_) où l'on trouve encore, outre plusieurs auteurs déjà cités
+dans cet ouvrage, _Ange Bénigne_, _Amica et Mathilde_, etc.
+
+ --Ce qu'on dit à l'être à qui on dit tout n'est pas la moitié de ce
+ qu'on lui cache.
+
+ --Gâter les enfants, c'est les tromper sur la vie, qui, elle, ne gâte
+ pas les hommes.
+
+ --La bonté de la jeunesse est de l'élan; celle de la vieillesse est
+ de l'indulgence.
+
+ --Les joies viennent des choses, mais le bonheur vient des êtres.
+
+ --La bonté ajoute à notre vie la vie des autres, à laquelle elle nous
+ intéresse.
+
+ --Il n'y a de sacrifice que pour ceux qui n'aiment pas; ceux qui
+ aiment ne sentent pas qu'ils se sacrifient.
+
+ --Les étourdis qui oublient tout s'oublient rarement eux-mêmes.
+ Quoique plus innocente que l'égoïsme, l'étourderie arrive aux mêmes
+ résultats.
+
+ --L'indiscret justifierait le menteur.
+
+
+
+
+LES ROMANCIÈRES
+
+
+Ici nous sommes absolument débordés, impossible même de faire une
+énumération, et nous demandons mille pardons à Jacques Vincent, à
+Gennevraye, à Mme Gustave Haller (Mme Fould), à Pierre Cœur, à Pierre
+Ninous et à cent autres que nous sommes forcés d'omettre.
+
+
+
+
+Mme CARO
+
+
+En 1866, sous le second Empire, la femme de l'éminent professeur du
+Collège de France qui devait être bientôt de l'Académie française, fit
+publier sans nom d'auteur _le Péché de Madeleine_; ce roman délicat
+obtint un vif succès. On cherchait à deviner qui se cachait sous cet
+anonymat, et, singulier aplomb, plusieurs écrivains se le laissèrent
+attribuer, ce que voyant Mme Caro se décida à se nommer. D'aucuns
+prétendent que ce n'est pas d'elle et qu'elle l'a découvert dans de
+vieux papiers. Depuis la mort de son mari d'autres écrits ont prouvé
+qu'elle n'en était cependant point incapable.
+
+
+
+
+TH. BENTZON
+
+
+Une quarantaine de volumes à son actif, dont la moitié à peu près
+œuvres originales; l'autre moitié traductions des romans anglais,
+américains et allemands: Bret-Harte, Bayle, Aldrich, Ouida, Sacher
+Masoch, Elliot; tels sont les auteurs dont elle est l'interprète
+ordinaire.
+
+
+
+
+Mme MARY SUMMER
+
+
+Les romans fort nombreux de Mme Mary Summer n'offrent aucune
+originalité de style. Mais elle excelle surtout à relater les épisodes
+romanesques dans les mœurs de la première République, du premier Empire
+et de la Restauration, en leur donnant un charme suranné et un parfum
+de souvenirs exhumés qui plaisent à beaucoup de lecteurs.
+
+
+
+
+JUDITH GAUTIER
+
+
+Fille de Théophile Gautier, mariée à Catulle Mendès, a hérité de toute
+la poésie ensoleillée que son père jetait sur le papier du bout de sa
+plume. Type oriental, elle écrit comme elle peint, avec un merveilleux
+coloris; l'Orient pour elle ne s'arrête pas à la Turquie: c'est la
+Chine, le Japon, qu'elle exploite. Ses œuvres s'appellent: _le Dragon
+impérial_, _la Marchande de sourires_, comédie représentée à l'Odéon,
+etc. Elle est, avec Mme Pauline Thys et Mlle Simone Arnauld, les seules
+femmes ayant pu aborder le théâtre.
+
+
+
+
+HENRY GRÉVILLE
+
+
+Mme Durand-Gréville, qui est, sans contredit, la romancière la plus
+lue de la fin de notre siècle, a eu des débuts difficiles qu'elle nous
+raconte elle-même:
+
+ C'était en 1874. J'avais un gros bagage de pièces en trois, quatre
+ et cinq actes, en prose et en vers, et pas mal de romans en
+ portefeuille, mais je n'avais encore pu ni faire imprimer une ligne
+ ni faire représenter un alexandrin. Le théâtre de la Tour-d'Auvergne
+ rouvrait ses portes
+ avec une direction toute neuve, des artistes frais engagés, des
+ peintures rafraîchies et des intentions absolument littéraires. Je ne
+ me rappelle plus par suite de quelles circonstances je fus priée de
+ faire un prologue en vers pour cette petite fête. Un prologue en vers
+ déclamé devant la critique parisienne! Le cœur me battait bien fort;
+ je fis mon prologue, qui obtint quelque succès. M. de Banville voulut
+ bien en reproduire quelques vers dans un feuilleton du lundi suivant,
+ et la direction, enthousiasmée, tout en refusant avec fermeté de me
+ jouer une pièce de quelque importance, me demanda un acte en prose.
+ J'écrivis _A la campagne_, je le fis copier et le remis dans les
+ mains du directeur.
+
+ Je m'étonnais de ne pas avoir encore reçu de bulletin de répétition,
+ lorsqu'un jour, vers deux heures de l'après-midi, je reçus une
+ lettre. On m'envoyait tout un service, loges, fauteuils d'orchestre
+ et balcon, pour la première représentation qui devait avoir lieu le
+ soir même. M. Durand-Gréville courut au théâtre... on avait oublié de
+ me prévenir, tout simplement! Je ferai quelque jour un monologue avec
+ l'état d'esprit d'un auteur auquel arrive pareille aventure. Mais
+ est-ce jamais arrivé à d'autres? Malgré mes dispositions naturelles à
+ me méfier de l'idée si répandue, et au fond flatteuse: «ces choses-là
+ n'arrivent qu'à moi!» je ne puis m'imaginer qu'il y ait beaucoup
+ d'auteurs qu'on ait oublié d'inviter à suivre les répétitions de leur
+ pièce.
+
+ On donnait _A la campagne_ le soir même, c'était positif,--et l'on
+ avait aussi oublié d'inviter la critique;--mais
+ tout se passait en famille à la Tour-d'Auvergne. N'avait-on pas
+ invité la critique à l'ouverture, trois semaines plus tôt? Cela
+ devait suffire pour toute l'année.
+
+ Cependant, nous allâmes au théâtre vers huit heures et demie, pensant
+ arriver à la fin du lever du rideau des jours précédents. Nous nous
+ asseyons dans notre loge: on jouait une pièce. Ce n'était pas le
+ décor du lever de rideau que je connaissais.
+
+ «Mais, me dit M. Durand-Gréville, en tournant vers moi son visage
+ consterné, c'est _A la campagne_ qu'on joue.
+
+ --Pas possible!» répondis-je.
+
+ Je n'avais pas achevé cette courte phrase que le rideau tombait sur
+ mon dénouement, au milieu des applaudissements. Ma pièce toute neuve
+ avait été donnée en lever de rideau, et le lever de rideau de la
+ veille devenait pièce de résistance.
+
+ Je n'ai jamais voulu revoir _A la campagne_; mais ce malheureux acte
+ a dû avoir beaucoup de succès, car il m'a rapporté soixante-neuf
+ francs et des centimes: cela signifie, à la Tour-d'Auvergne, un
+ nombre incalculable de représentations, peut-être cinquante ou
+ soixante... Cela ne m'a pas consolé.
+
+Henry Gréville n'a pas moins de cinquante volumes aujourd'hui édités
+chez Plon, la plupart à de nombreuses éditions. Ce sont surtout ses
+romans russes qui ont contribué le plus à son succès. Elle tient la
+corde des femmes romancières de notre époque, dans le genre pouvant
+être lu en famille.
+
+
+
+
+MANUELA
+
+
+Mme la duchesse d'Uzès (Anne de Rochechouart, de Mortemart) épousa
+M. le duc de Crussol, depuis duc d'Uzès, et réunit ainsi dans son
+écusson les armes des deux plus anciennes familles de l'aristocratie
+française. Veuve fort jeune avec quatre enfants (deux fils et deux
+filles), et une fortune immense à administrer, elle a fait preuve
+de bonne heure d'une énergie et d'une sagesse dénotant le caractère
+fortement trempé et singulièrement doué dont elle est favorisée. Ne se
+contentant pas d'être la plus exquise grande dame dans son splendide
+château de Bonnelles et de Boursault, chasseresse intrépide et mère de
+famille exemplaire, elle a failli, entraînée par son bon cœur, devenir
+une femme politique. Elle a pu rester «populaire» en ce temps de
+démocratie, grâce à sa charité inépuisable, qu'elle accomplit en payant
+de sa personne: on l'a vue panser les ulcéreux et distribuer le pain et
+la soupe elle-même, revêtue de la livrée d'infirmière, dans les hivers
+malheureux. Nous avons dû effleurer ce côté de sa vie privée pour faire
+ressortir la personnalité peu banale de «Manuela», qui trouve encore
+le moyen d'être un sculpteur de talent et un écrivain observateur dans
+ses heures de délassement, venant confirmer que la femme la plus haut
+placée ne dédaigna jamais la plume plus que les beaux-arts.
+
+Manuela, dont les mains fines et nerveuses conduisent _à quatre
+chevaux_ avec le chic le plus moderne, a sculpté de ces mêmes blanches
+mains aristocratiques un groupe qui orne l'autel de la chapelle de
+saint Hubert, dans l'église du Sacré-Cœur à Montmartre, une magnifique
+statue pour le département de l'Aveyron, une statue pour Poissy, une
+statue pour le Canada, une _Jeanne d'Arc_ de grand modèle, une _Diane
+couchée_ en marbre (appartenant au comte Werlé), etc.
+
+Fatiguée de l'ébauchoir, elle se repose en prenant la plume et écrit
+de ravissantes pièces de théâtre: _Le Cœur et le Sang_ (drame), _la
+Sourde_ (opérette), _Un Cas_, que Mlle Reichemberg a joué partout,
+etc.; _Julien Masly_, un roman de plus longue haleine; une _Chronique
+historique sur Rambouillet_, qui lui est demandée par un éditeur,
+comme à une simple femme de lettres, pour un grand ouvrage en cours de
+publication.
+
+Au moment où nous écrivons, «Manuela» est loin d'avoir donné son
+dernier essor comme artiste et comme écrivain. Nul ne peut dire
+jusqu'où elle ira dans l'avenir. Elle est certainement une des plus
+importantes personnalités féminines de la fin du XIXe siècle, et qui
+empiétera de beaucoup dans le XXe, car elle est encore jeune, quoique
+déjà grand'mère. La postérité aura à s'occuper d'elle à plus de titres
+que des femmes beaux esprits des XVIIe et XVIIIe siècles, dont il n'y
+en a pas qui lui soit comparable, puisqu'il n'en fût aucune aussi
+universelle.
+
+
+
+
+Mlle JEANNE SCHULTZ
+
+
+Une nouvelle venue qui a déjoué la routine.--Il parut un jour dans la
+_Revue des Deux-Mondes_, dont l'accès est si difficile, une nouvelle,
+_la Neuvaine de Collette_, qui avait été envoyée sans signature à cette
+rédaction, auprès de laquelle les écrivains s'imaginent avoir besoin
+de recommandations puissantes. Le talent de cette nouvelle suffit à
+la faire insérer. Il se produisit alors ce qui était arrivé pour _le
+Péché de Madeleine_, de Mme Caro: on l'attribua à diverses femmes du
+monde, et l'une d'elles, Mme de K., accepta tacitement d'être l'auteur
+de ce petit chef-d'œuvre. Partout elle était accueillie et félicitée;
+elle ne rejetait point les éloges, et se laissa même attribuer d'autres
+ouvrages de la même plume. Un jour, les obstacles qui empêchaient
+Mlle Schultz de se faire connaître furent levés, et elle se dévoila
+pour aller recevoir le prix que l'Académie lui décernait. Mme de K.,
+confuse, fut rejetée comme une intrigante des salons qui l'avaient
+accueillie.
+
+
+
+
+LITTÉRATURE POUR L'ADOLESCENCE
+
+
+Mme de Witt, née Guizot, dont l'érudition seule égale la modestie, est
+à la tête de cette glorieuse phalange de notre époque qui écrit pour
+la jeunesse, et il faut nommer comme grandes marques, à son côté: Mme
+de Stolz, la comtesse de Ségur, Mme de Pibrac, Mme Colomb[69], Mme
+de Pressensé, Mme Blandy, Mme de Nanteuil, Mme Tremadeur, Mme Julie
+Gourault, et une quantité d'autres que j'oublie forcément, car elles
+sont légion, qui ont suivi la trace de Mme Guizot. Les fillettes ne
+peuvent plus se plaindre de ne pas avoir d'historiettes à lire. Ce sont
+la plupart des petits chefs-d'œuvre de sentiment et de morale. Le style
+est suffisant, mais n'a rien d'assez personnel pour être cité.
+
+ [69] Décédée pendant que notre livre était sous presse.
+
+Plusieurs cependant ont un cachet tout personnel: Mme de Witt s'adonne
+aux études d'histoire; elle compulse les chroniques de Froissart, et
+rend le vieux langage intelligible pour ses jeunes lecteurs; dans ses
+historiettes, le héros ou l'héroïne est la plupart du temps malade ou
+infirme, ce qui est toujours touchant et édifiant.
+
+Mme de Stolz a adopté les études de calcul où elle a trouvé une mine
+intarissable.
+
+
+
+
+PÉDAGOGIE
+
+
+Il est juste de faire ici une place à une catégorie de femmes écrivains
+qui n'en ont pas moins de mérite parce qu'elles ont modestement pris
+pour elles la tâche la plus ingrate, la plus obscure, mais non la moins
+utile, les livres pédagogiques.
+
+La méthode de Mme Pape-Carpentier a été adoptée partout. Les _Leçons de
+choses_ sont universelles.
+
+Mlle Pauline de Kergomard, dont les ouvrages sur la comptabilité
+rendent de si grands services, Mme Dallet (du Phalanstère Gudin), dont
+la méthode de lecture est si claire et si excellente; Mme Schefer,
+etc., nous ont donné une foule de livres pratiques, qui ont un succès
+bien moins éphémère que quantité d'ouvrages d'imagination, et ils n'ont
+pas exigé moins de talent. Mme Jules Favre, veuve de l'ancien ministre,
+directrice de l'École normale de Sèvres, a écrit des livres de
+philosophie et de haute moralité, entre autres _la Morale de Cicéron_.
+Rendons-leur donc honneur et reconnaissance.
+
+
+
+
+PSYCHOLOGISTES
+
+Mme ALPHONSE DAUDET
+
+
+Quand Mme Alphonse Daudet a publié ses premiers essais littéraires,
+nous nous sommes cru menacés d'une série de femmes d'auteurs, Mme
+Hector Malot, etc. Il n'y aurait pas eu à se plaindre; mais Mme
+Alphonse Daudet est restée le _leader_. Son style est cherché, tout à
+fait moderniste, mais très féminin. Elle produit peu, et surtout des
+études psychologiques sur l'enfance ou sur elle-même. Elle publie dans
+le Supplément du _Figaro_ des analyses courtes, genre très sentimental.
+
+
+ Tombée des cloches dans la campagne une après-midi de dimanche, parmi
+ le grand silence des champs au repos. Appel vers les petites rues
+ tristes à cailloux saillants qui aboutissent à la place de l'Église,
+ et venue des fidèles du tantôt bien plus rares que ceux du matin, et
+ mélancoliques, silencieux. Rien des habitués des messes de soleil,
+ en toilette, brillants et causant, échangeant les compliments et les
+ saluts, du pain bénit au bout des gants, un signe vers les voitures
+ rangées à l'ombre, sous les platanes du petit cours. Rien de la
+ sortie triomphale de midi où l'orgue à toute voix ouvre le grand
+ portail, quand sonnent en même temps les angélus et les cloches des
+ châteaux annonçant le déjeuner.
+
+ Non, à cette heure de vêpres, des files de religieuses et d'enfants
+ en uniformes ternes, des femmes vêtues de deuil, des vieilles filles
+ au dos rond, toutes celles que chassent de leur intérieur solitaire
+ l'isolement et l'inoccupation du dimanche, qui n'attendent ni famille
+ ni visite imprévue...
+
+ ... Leurs mains s'activent, soit que la chaude journée amoitisse
+ leur front ou que la fraîche matinée d'automne pique leurs épaules
+ sous la camisole lâche, les plus heureuses, celles déjà moins jeunes
+ pour qui cette couture en plein air vers quatre ou cinq heures du
+ tantôt, ou l'épluchage de menus légumes entre leurs doigts tordus,
+ vulgaire chapelet du travail, semble le repos de gros ouvrages
+ terminés, la halte, la respiration de tout l'être. Quelques plantes
+ communes sur les fenêtres, sur le petit mur clôturant: des géraniums
+ en pots, des œillets éventaillés, non loin du linge étendu; un
+ chat sommeille en rond sur la chaise de paille où pendent des bas
+ à raccommoder ou toute autre occupation ménagère, et l'on sent que
+ voilà ces femmes installées jusqu'au soleil couché sous la poussière
+ de la route.
+
+
+
+
+Mlle MARIE-ANNE DE BOVET
+
+
+Mlle Marie-Anne de Bovet, dont la mère a écrit sous son nom de jeune
+fille, Louise Audebert, plusieurs romans de mœurs parfaitement étudiés
+et des pièces de théâtre charmantes, s'est donnée aux lettres après la
+mort de son père, le général de Bovet (1884). Elle a débuté sous le
+pseudonyme de Mab, dans les _Causeries Familières_, par des critiques
+d'art et de musique, que ses aptitudes artistiques lui rendaient
+faciles; puis, utilisant ses connaissances de langues étrangères,
+elle traduisit, aussitôt après, les _Mémoires de Lord Malmesbury_
+(Ollendorff) et ceux _du colonel Gordon_ (Firmin-Didot). Bientôt connue
+et appréciée, elle a avancé rapidement dans la carrière littéraire,
+grâce à son style énergique. Outre les nombreux livres d'elle édités
+chaque année: _Lettres d'Irlande_, _Voyage en Irlande_ (Hachette),
+etc., on trouve son nom ou son pseudonyme dans _le Figaro_, _le Temps_,
+_la République Française_, _la Nouvelle Revue_, _l'Illustration_, _la
+Vie Parisienne_, des revues anglaises et américaines, etc., sous des
+articles de critique sociale, politique, artistique ou littéraire, des
+études de mœurs, des chroniques de voyages, etc.
+
+
+ UNE VILLE MORTE[70]
+
+ «Au sortir de Tarascon, une grande plaine ensoleillée où les blés
+ bondissent tout pleins de coquelicots. Nous allons bon train,
+ au trot du robuste petit cheval camarguais, l'encolure courte,
+ l'arrière-train ample, ramassé et tout rond, hormis les flancs évidés
+ et la jambe plate et nerveuse, qui traîne allègrement, comme pour
+ son plaisir, le vis-à-vis d'osier protégé par un tendelet de toile
+ blanche orné de glands bleus. Le matin laisse encore traîner dans la
+ lumière d'or de légères ombres bleuâtres, de larges souffles chauds
+ traversent l'air imprégné de ces senteurs aromatiques qui sont le
+ bouquet de la Provence.
+
+ [70] Supplément du _Figaro_, 1892. _En Provence._
+
+ Brusquement, au détour d'un chaînon de mamelons pelés sur lequel
+ on bute tout à coup, c'est le désert, brûlé et aride. Le long de
+ la route blanche de poussière, dans une terre jaune et pierreuse,
+ craquelée par la sécheresse, des vergers d'oliviers rabougris dont
+ les grappes d'un blanc grisâtre atténuent encore le feuillage pâle,
+ de vigoureux amandiers fourchus chargés de leurs coques vertes, de
+ gros figuiers noirs tout tortus, des câpriers à mignonnes fleurs
+ roses. Des bouquets de pins étiques et de maigres acacias, quelques
+ vieux mûriers gibbeux, décharnés et chauves, signalent un petit
+ _mas_, abrité des coups de mistral par un rideau de cyprès chétifs.
+ Le _maïstral_, le «magistral», c'est-à-dire le vent par excellence,
+ celui dont on disait naguère:
+
+ «Parlement, Mistral et Durance
+ Sont les trois fléaux de Provence.»
+
+ Auprès de ces humbles métairies au porche accosté d'une treille, des
+ murs bas en pierres sèches habillés de pourpiers à fleurs rouges
+ et orangées, des buissons épineux de cactus et de lentisques, ou
+ simplement des haies de joncs et de roseaux desséchés, enclosent
+ des jardinets faits avec de l'humus rapporté sur un coin de terrain
+ épierré, qu'arrose parcimonieusement un imperceptible filet d'eau. Ce
+ n'est que l'humidité qui manque au généreux sol provençal pour donner
+ une végétation vigoureuse. Dès qu'il a si peu que ce soit de quoi
+ étancher sa soif, il verdoie avec abondance, et ce sont les oasis de
+ ce désert rocailleux, ces petits potagers où la sauge, la verveine et
+ le romarin embaument les planches d'oignons et d'ail, d'aubergines et
+ de «pommes d'amour», à l'ombre légère de grêles micocouliers.
+
+ Une table de pierre inclinée se relève par ressauts abrupts en
+ crêtes basses, hérissées, rageuses, dont la ligne tourmentée se
+ découpe aiguë sur le bleu vif de l'horizon. Par places, une herbe
+ rase, calcinée, où les grillons mènent leur chœur assourdissant, où
+ bruissent les cigales ivres de chaleur. Dans les crevasses rampent
+ de minuscules liserons roses, se blottissent de petites touffes de
+ mauves, s'aplatissent les larges corolles d'un jaune verdissant.
+ Thym, lavandes et menthes se pâment au soleil en exhalant leurs
+ fortes odeurs poivrées.
+
+ Etrange paysage dont la tonalité grise et fauve est égayée par le
+ blanc et le pourpre des églantiers qui fleurissent mêlés aux buissons
+ de genévriers et de jujubiers à la silhouette rêche.
+
+ Nous montons à travers un éboulis de pierrailles rouges et des maquis
+ de chênes kermès--une âpre garrigue peuplée de lapins et de grands
+ lézards verts. Dans les tailles abandonnées de carrières qui font
+ comme des sabrures blanches, mûrit un seigle clairsemé, et quelques
+ figuiers s'agrippent, énergiques et vivaces, aux fissures où le vent
+ a apporté un peu de terre végétale. Un désert couleur d'ocre, où le
+ cours de rares ruisselets est marqué par des verdures maigres. De
+ loin en loin, un pauvre essai de jeune vigne altérée.
+
+
+
+
+GEORGES DE PEYREBRUNE
+
+
+Le style pittoresque de Mme de Peyrebrune mérite une place dans la fin
+du XIXe siècle.
+
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Une mer calme, moirée, platement étendue, jusqu'à l'horizon lointain
+ marqué d'une ligne droite, sous le ciel qui la touche, uni comme
+ elle, est un spectacle morne et qui endort.
+
+ Et ce calme revêt cependant une grandeur troublante, quand le regard
+ peut embrasser une immense coulée, un vaste lambeau de mer, immobile
+ et bleu ainsi qu'un ciel tombé, et cela dans le grand silence des
+ nues, comme, par exemple, du haut d'une falaise très haute, à pic sur
+ cette immensité.
+
+ Là seulement on peut ressentir, autant qu'il est donné à nos sens de
+ la percevoir, la sensation de l'infini.
+
+ On conçoit la notion de l'âme errante dans l'espace. Un besoin de
+ planer vous emporte. Un désir inconscient vous fait tendre les bras,
+ comme si l'on ouvrait des ailes pour prendre un essor calme dans
+ cette solitude infinie où règne l'éternelle paix.
+
+ A ces hauteurs, et dans ce silence lumineux des espaces, la
+ pensée s'affine, en même temps qu'elle devient la dominante de
+ vos sensations. On ne vit plus que par la puissance de l'idée
+ contemplative; le corps allégé se tait. Et un bonheur inexprimable
+ enveloppe l'être conquis à ce prélude de dématérialisation.
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Le cri d'une mouette, la chute d'un peu de cette terre rouge qui
+ zèbre de laque les rocs crayeux de la falaise, le bourdonnement
+ d'une mouche, un coup de vent qui vous frôle et vous jette, en
+ passant, des mots mystérieux, en voilà assez pour composer une
+ symphonie qui complète l'idéale volupté, dont tout l'être frémit et
+ vibre.
+
+ Cependant, pour fleurir les herbes, des grappes de coccinelles
+ s'y suspendent en boutons: leurs rouges élytres, s'écartant pour
+ l'envolée, semblent l'éclosion subite d'une fleurette sanglante.
+
+ Et, comme des papillons blancs, les voiles des pêcheurs rasent le
+ flot lointain.
+
+ Baignés dans cet azur et dans ces cercles de lumières diffuses, les
+ yeux, où toute vie est montée, se pâment dans des délices de clartés.
+ Ils se pâment, et la rosée qui féconde l'âme coule de leur prunelle
+ extasiée.
+
+
+
+
+THÉOSOPHIE
+
+Mme TOLA-DORIAN
+
+
+Née princesse Metcherscky, mariée à l'ancien député de la Loire,
+fils de l'ancien ministre des travaux publics et frère de M. Ménard
+Dorian, député de l'Hérault, Mme Tola-Dorian, tout en conservant
+l'âme slave, écrit mieux que plus d'une vraie Française; elle a su
+s'approprier le style de l'avenir. Après plusieurs traductions, elle a
+édité, comme œuvre personnelle, des _Poèmes lyriques_, et a fondé une
+revue théosophique, la _Revue d'aujourd'hui_. Entre autres écrivains
+féminins théosophiques, citons sommairement la duchesse de Pomar, la
+comtesse d'Adhémar, Mme Blanasky, etc.
+
+
+ UNE NUIT BLANCHE
+ PAR UNE BISE FROIDE SOUS LE POLE NORD
+
+ Les Rayons, les Blancheurs, l'Aurore,
+ Montent des glauques profondeurs
+ Sur la glace multicolore;
+ Ainsi qu'une vivante flore,
+ S'épanouissent, pleins d'ardeurs,
+ Les Rayons, les Blancheurs, l'Aurore!
+
+ Les arcs-en-ciel viennent éclore
+ Sous les éclairs, fauves rôdeurs,
+ Sur la glace multicolore...
+
+ La haute banquise se dore
+ Belle de ses triples pudeurs,
+ Les Rayons, les Blancheurs, l'Aurore.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+ERRATA
+
+
+ Page 178.--Sophie Arnould, morte en 1803 et non 1703.
+ -- 237.--Princesse de Salm-Dych et non Dycha.
+ -- 63.--Madeleine Rouvre, marquise de Sablé, au lieu de Souvre.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ Avertissement I
+
+ Préface sur l'instruction des
+ femmes et la carrière littéraire. III
+
+
+ Ire PÉRIODE: XIIIe AU XVIe SIÈCLE
+
+ _Note.--Héloïse._ 2
+
+ Marie de France. 3
+
+ Agnès de Navarre Champagne. 5
+
+ Christine de Pisan. 9
+
+ Clotilde de Surville. 21
+
+ Marie de Clèves. 23
+
+ Clémence Isaure. 24
+
+ Marguerite d'Angoulême. 29
+
+ Paule de Viguier. 32
+
+ Louise Labé. 35
+
+ Clémence de Bourges. 38
+
+ Pernette du Quillet 40
+
+ Dames des Roches. 40
+
+ Anne de Marquets. 40
+
+ Anne Séguier. 40
+
+ Dame de Vergnes. 40
+
+ Elisène de Crenne. 41
+
+ Marseille d'Altouvins. 41
+
+ Catherine de Parthenay. 42
+
+ Marie de Romieu. 43
+
+ Marguerite de France. 45
+
+ Anne de Rohan. 47
+
+ Mlle de Gournay. 50
+
+
+ IIe PÉRIODE: XVIIe ET XVIIIe SIÈCLES
+
+ Madeleine de Scudéry. 55
+
+ Marquise de Sablé. 63
+
+ Mlle de Calage. 65
+
+ Comtesse de la Suze. 66
+
+ Comtesse de Brégy. 67
+
+ Anne de Bourbon. 69
+
+ Mme de Motteville. 70
+
+ Duchesse de Nemours. 73
+
+ Marquise de Sévigné. 75
+
+ Mme de Grignan. 79
+
+ -- de Simiane. 79
+
+ Mme de Coulanges. 79
+
+ Mlle de Montpensier. 80
+
+ Mme de la Fayette. 81
+
+ Mme de Maintenon. 87
+
+ Princesse des Ursins. 92
+
+ Marquise de Caylus. 94
+
+ Mme Deshoulières. 96
+
+ Marquise de Lambert. 105
+
+ Mme D'Aulnoy. 112
+
+ -- Dacier. 115
+
+ -- de Lenoncourt de Courcelles. 124
+
+ Jeanne Dumée. 125
+
+ Catherine Bernard. 126
+
+ Comtesse de Murat. 127
+
+ Mme de Tencin. 128
+
+ -- de Staal-Delaunay. 129
+
+ -- de Graffigny. 132
+
+ -- du Deffand. 135
+
+ Mlle de Lespinasse. 137
+
+ Mme Geoffrin. 138
+
+ Marquise du Châtelet. 140
+
+ Mme du Boccage. 144
+
+ Mme Le Prince de Beaumont. 148
+
+ Mme Riccoboni. 157
+
+ -- Daubenton. 163
+
+ Mlle Du Sommery. 163
+
+ Mme de Puysieux. 167
+
+ Mme Boufflers-Rouvrel. 172
+
+ Mme d'Epinay. 174
+
+ -- Petiteau de la Férandière. 175
+
+ Marquise de Montesson. 176
+
+ Mlle Clairon. 177
+
+ Sophie Arnould. 178
+
+ Marquise d'Antremont. 178
+
+
+ IIIe PÉRIODE: FIN DU XVVIIe SIÈCLE
+ JUSQU'A NOS JOURS
+
+ PREMIÈRE PARTIE: DE 1789 A 1830.
+
+ _Révolution à 1830._ 184
+
+ Mme Roland. 185
+
+ Comtesse de Beauharnais. 194
+
+ Mme de Verdier. 194
+
+ Mme Ducrest. 198
+
+ Mme de Genlis. 198
+
+ Baronne de Montolieu. 206
+
+ Mme Campan. 207
+
+ -- Vigée-Lebrun. 213
+
+ -- de Charrière. 214
+
+ Mlle de Kéralio. 218
+
+ Mme Joliveau de Segrais. 220
+
+ -- Lefrançais-Lallande. 222
+
+ -- Dufrenoy. 222
+
+ -- Necker de Saussure. 224
+
+ Mme de Souza. 227
+
+ Baronne de Krudner. 229
+
+ Comtesse de Bawr. 236
+
+ Duchesse de Duras. 236
+
+ Mme Mallès de Beaulieu. 237
+
+ Baronne de Meré. 237
+
+ Princesse de Salm-Dych. 237
+
+ Marquise de Lescure de La Rochejacquelein. 239
+
+ Mme Cottin. 240
+
+ Baronne de Staël. 248
+
+ Mme Guizot, née de Meulan. 253
+
+ -- née Dilson. 256
+
+ Mme de Rémusat 257
+
+ -- Swetchine. 260
+
+ Duchesse d'Abrantès. 262
+
+ Mme Vien. 271
+
+ -- Desbordes-Valmore. 273
+
+ -- Victoire Badois. 276
+
+ Angélique Gordon. 278
+
+ Mme Ancelot. 279
+
+ -- Amable Tastu. 282
+
+ -- Félicie d'Ayzac. 287
+
+
+ DEUXIÈME PARTIE: DE 1789 A 1830.
+
+ Ire SÉRIE: Auteurs décédés.
+
+ George Sand. 291
+
+ Sophie Gay. 294
+
+ Mme de Girardin. 294
+
+ Mlle Bertin. 302
+
+ Eugénie de Guérin. 303
+
+ Marie Jemma. 304
+
+ Daniel Stern. 306
+
+ Mme Craven. 308
+
+ Comtesse Dash. 311
+
+ Princesse Belgiojoso. 312
+
+ Elisa Mercœur. 313
+
+ Mme Lesguillon. 316
+
+ Mme Menessier Nodier. 317
+
+ -- Elise Gagne. 317
+
+ -- Louise Choquet, dame Ackermann. 318
+
+ -- la comtesse de Gasparin. 319
+
+ -- Egger. 320
+
+ -- Penquer. 320
+
+ -- Comtesse Dora d'Istria. 321
+
+ -- Princesse Cantacuzène. 321
+
+ -- Rose Harel. 321
+
+ -- Blanchecotte. 322
+
+ -- la comtesse de Chambrun. 323
+
+ Mlle Mélanie Bourotte. 324
+
+ Mme Claire de Chandeneux. 325
+
+ Mlle Zénaïde Fleuriot. 326
+
+ Marquise de Blocqueville. 326
+
+
+ 2e SÉRIE: Ecrivains vivants.
+
+ _Les Femmes poètes._
+
+ Mlle Loyseau 342
+
+ Mme Sylvanecte. 342
+
+ Mlle Vacaresco 342
+
+ Mme Anaïs Ségalas. 342
+
+ -- Louise d'Isole. 351
+
+ -- G. de Montgomery. 352
+
+ -- Sophie de B. de Courpon. 355
+
+ -- Anaïs Dewailly. 357
+
+ -- la baronne de Goya-Borras. 361
+
+ -- de Bosguérard. 362
+
+ -- Ludovic Foucault. 365
+
+ -- Eugénie Vicq. 366
+
+
+ _Femmes politiques et journalistes._
+
+ Mme Adam. 367
+
+ Mme Michelet. 373
+
+ -- Edgar Quinet. 373
+
+ -- Ratazzi. 374
+
+ Séverine. 377
+
+ Mme Potonié-Pierre. 378
+
+ -- Maria Deraisme. 378
+
+ -- Louise Michel. 378
+
+
+ _Voyages et Sciences._ 379
+
+
+ _Philanthropie, économie._ 379
+
+ Mme Le Ray. 379
+
+ -- Dieulafoy. 379
+
+ Mme la Duchesse de Fitz-James. 379
+
+ Mlle Pauline de Grandpré. 380
+
+ -- Sarah Raffalowitch. 380
+
+
+ _Chroniqueuses._
+
+ Lucien Perey. 380
+
+ Etincelle. 380
+
+ Mme Carette. 384
+
+ Marquise de Seméac. 387
+
+ Gyp. 387
+
+ Arvède Barine. 388
+
+
+ _Livres de Pensées._
+
+ Carmen Sylva. 388
+
+ Comtesse Diane. 390
+
+ Ange Bénigne. 390
+
+ Amica et Mathilde. 390
+
+
+ _Les Romancières._
+
+ Stanislas Meunier. 391
+
+ Jane Herval. 391
+
+ Mme Flourens. 391
+
+ Gennevraye. 391
+
+ Mme Gustave Haller. 391
+
+ Pierre Ninous. 391
+
+ Jacquet Vincent. 391
+
+ Pierre Cœur. 391
+
+ Mme Caro. 391
+
+ Th. Bentzon. 392
+
+ Mary Summer. 392
+
+ Henry Gréville. 393
+
+ Manuela (Duchesse d'Uzès). 396
+
+ Mlle Jeanne Schultz. 398
+
+ Vicomtesse de Janzé. 398
+
+
+ _Théâtre._
+
+ Judith Gautier. 393
+
+ Pauline Thys. 393
+
+ Simone Arnauld. 393
+
+ Mme Louise Audebert. 402
+
+
+ _Littérature pour l'adolescence._
+
+ Mme de Witt. 399
+
+ -- De Stolz. 399
+
+ -- Comtesse de Ségur. 399
+
+ -- De Pibrac. 399
+
+ -- Colomb. 399
+
+ -- De Pressensé. 399
+
+ -- Blandy. 399
+
+ -- De Nanteuil. 399
+
+ -- Trémadeur. 399
+
+ -- Julie Gourault. 399
+
+ -- Louis Figuier. 399
+
+
+ _Pédagogie._
+
+ Mme Pape-Carpentier. 400
+
+ Mme Jules Favre. 400
+
+ -- Pauline de Kergomard. 400
+
+ -- Dallet. 400
+
+ -- Scheffer. 400
+
+
+ _Psychologie._
+
+ Mme Alphonse Daudet. 400
+
+ Mme Hector Malot. 400
+
+ Mlle Marie-Anne de Bovet. 402
+
+ Georges de Peyrebrune. 405
+
+ Rachilde. 405
+
+ Rousselande. 405
+
+
+ _Théosophie._
+
+ Mme Tola Dorian. 407
+
+ Duchesse de Pomar. 408
+
+ Comtesse d'Adhémar. 408
+
+ Mme Blanasky. 408
+
+
+Paris, imp. D. Jouaust, L. Cerf successeur, 13, rue de Médicis.
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78843 ***
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78843 ***</div>
+
+
+<hr class="full">
+
+<p><a href="#note_au_lecteur">Au lecteur</a></p>
+
+<p><a href="#notes">Notes</a></p>
+
+<p><a href="#table_des_matieres">Table</a></p>
+
+<div class="titlepage">
+ <p class="title1">MADAME LOUISE D’ALQ</p>
+
+ <p class="center">____________</p>
+
+ <h1>ANTHOLOGIE<br>
+ <span class="small70">FÉMININE</span></h1>
+
+ <p class="center">____________</p>
+
+ <p class="title2">ANTHOLOGIE DES FEMMES ÉCRIVAINS<br>
+ <span class="small80">POÈTES ET PROSATEURS</span></p>
+
+ <p class="title3">DEPUIS L’ORIGINE DE LA LANGUE FRANÇAISE<br>
+ JUSQU’A NOS JOURS</p>
+
+ <p class="title4">PRÉFACE<br>
+ <span class="small70">SUR L’INSTRUCTION DES FEMMES ET LA CARRIÈRE LITTÉRAIRE</span></p>
+
+ <div class="figcenter2" style="width: 82px;">
+ <img src="images/sceau.jpg" alt="marque imprimeur IOVAVST" width="82" height="102">
+ </div>
+
+ <p class="title4">PARIS<br>
+ <span class="small80">BUREAUX DES CAUSERIES FAMILIÈRES</span></p>
+
+ <p class="title5">4, Rue Lord Byron</p>
+
+ <p class="center">___</p>
+
+ <p class="title6">M DCCC XCIII</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum2 hidden" id="Page_I">I</span></p>
+ <h2 class="h2chap" id="ch_a"><span class="big120">AVERTISSEMENT</span><br>
+ <span class="center"><b>____</b></span></h2>
+</div>
+
+<p class="br">L’<i>Anthologie</i> est un genre d’ouvrage extrêmement utile, en cela
+qu’il fournit, sous un format réduit, le meilleur de l’œuvre de chaque
+auteur et le résumé de cette œuvre.</p>
+
+<p>L’idée de celle que nous présentons au public m’a été suggérée par deux
+motifs: l’observation faite que dans toutes les anthologies les femmes
+écrivains, en minorité, sont disséminées et étouffées en quelque sorte
+au milieu de nombreux et illustres auteurs masculins; l’espace qui
+leur est mesuré ne permet d’en nommer que quelques-unes déjà partout
+en vedette.—Ensuite, le désir de montrer l’importance de la carrière
+littéraire pour notre sexe, à l’appui de ce que j’avais écrit à ce
+sujet, et qui est reproduit dans la Préface ci-contre.</p>
+
+<p>J’ai donc pensé intéressant de réunir en un faisceau, en un
+«bouquet» l’œuvre littéraire féminine, depuis la fondation de la langue
+française jusqu’à nos jours, d’une façon aussi complète que possible.
+Je me suis attachée tout particulièrement au choix des citations, les
+cherchant attrayantes, évitant la banalité. J’ai cru devoir professer
+le plus complet éclectisme, me plaisant à réunir sous la bannière
+littéraire, sans égard aux divergences politiques ou religieuses, les
+noms <span class="pagenum2" id="Page_II">II</span> les plus étonnés de
+se trouver côte à côte, depuis la servante poète jusqu’à la plus grande
+dame.</p>
+
+<p>Je ne crois pas avoir commis beaucoup d’omissions dans les deux
+premières périodes, sauf <i>Barbe de Verrue</i> (<span class="smcap90">XV</span><sup>e</sup> siècle),
+que j’ai découverte trop tard. Mais parmi nos contemporaines, j’ai le
+regret d’avoir été impuissante à les nommer toutes, ayant déjà dépassé
+les limites que je m’étais prescrites. Parmi les noms omis faute de
+place, se présentent sous ma plume <i>M<sup>me</sup> Louise Collet</i>, célèbre
+par son petit volume <i>Lui</i> (Alfred de Musset); <i>la Vicomtesse de
+Janzé</i>, auteur des <i>Souvenirs d’Alfred de Musset</i>; <i>M<sup>mes</sup>
+Hippolyte</i> et <i>Stanislas Meunier</i>, romancières; <i>M<sup>me</sup>
+Louise Figuier</i>; <i>Rousselande</i> (baronne d’Uxelles), de la
+<i>Revue des Deux-Mondes</i>; <i>Rachilde</i> (M<sup>me</sup> Alfred Valette);
+<i>Lucien Perrey</i> (M<sup>lle</sup> Herpin), historien; <i>Jane Herval</i>,
+l’auteur de la <i>Mission de Germaine</i>; <i>M<sup>me</sup> Flourens</i>, née
+Michel-Chevalier, traducteur de l’<i>Anneau d’Amadis</i>, par Lord
+Lytton, etc.</p>
+
+<p>Disons encore que je ne me suis pas attardée à dévoiler scrupuleusement
+les pseudonymes, pour satisfaire une vaine curiosité; le nom sous
+lequel on sait acquérir quelque gloire n’est-il pas plus vôtre que le
+nom patronymique?</p>
+
+<p class="rsignature"><span class="smcap90">L. d’Alq.</span></p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum2 hidden" id="Page_III">III</span></p>
+
+ <div class="figcenter1" id="ch_b" style="width: 600px;">
+ <img src="images/bandeau1.jpg" alt="bandeau décoratif" width="600" height="90">
+ </div>
+
+ <h2 class="h2chap"><span class="big120">PRÉFACE</span><br>
+ <span class="center"><b>____</b></span><br><br>
+ <span class="small90">DE L’INSTRUCTION DES FEMMES</span><br>
+ <span class="small50">ET DE LA CARRIÈRE LITTÉRAIRE POUR ELLES</span></h2>
+</div>
+
+<p class="noindent"><img class="lettrine" src="images/lettre-i.jpg" width="70" height="66" alt="I">
+<span class="firstletter">I</span><span class="smcap80">L</span> <i>y a quelques années le supplément, publié par</i> <span class="smcap90">le
+Figaro</span><i> les dimanches, sous la direction habile de M. Périvier,
+posait de temps à autre à ses lecteurs des questions sur lesquelles il
+aimait à avoir l’opinion de personnes compétentes; en février</i> 1888,
+<i>on lisait celle-ci:</i> Nous dire des charmes que les jeunes filles
+ont perdus ou gagnés, comme esprit ou comme cœur, à la suite des
+transformations de l’enseignement depuis quelques années?</p>
+
+<div class="quote">
+ <p><i>De l’avis de M. Gréard, le vice-recteur de l’Académie de Paris:
+ «Passionnées parfois quand il s’agit d’autrui, les femmes sont
+ d’admirables juges, éclairés, discrets et sûrs, lorsqu’elles traitent
+ de leurs intérêts les plus nobles: M<sup>me</sup> de Staël ne s’étonnait
+ pas sans raison qu’on se passât de leur suffrage dans une question
+ où l’on ne peut se passer de leur concours.» M. Périvier appela à
+ donner leurs opinions quatre femmes qui lui paraissaient, sans doute,
+ par la <span class="pagenum2" id="Page_IV">IV</span> divergence même des idées qu’elles devaient professer,
+ offrir un contraste intéressant:</i> M<sup>me</sup> Alphonse Daudet, <i>qui
+ est tout sentiment et dont le talent littéraire rappelle de fort près
+ celui de son mari; la sémillante</i> Étincelle, <i>au style gracieux
+ comme un Fragonard ou un Boucher</i>; Gyp, <i>l’écrivain de la</i>
+ Vie parisienne <i>par excellence, l’historien des pschutteux du XIX<sup>e</sup>
+ siècle, et enfin la soussignée</i>, M<sup>me</sup> d’Alq, <i>sans qu’elles se
+ doutassent qu’on allait les mettre en comparaison.</i></p>
+
+ <p><i>M<sup>me</sup> Alphonse Daudet critiqua, principalement et non sans
+ raison, dans l’éducation moderne l’engouement des cours, qui sont
+ prétexte de sortie du matin au soir et font des petites demoiselles
+ Benoiton.</i></p>
+
+ <p><i>Étincelle annonça que «miss Positive» ferait son apparition dans
+ ce monde parisien qui connaissait la jeune fille-ange, la jeune
+ femme-fée, mais qui ne connaissait pas la demoiselle-pionne!</i></p>
+
+ <p><i>«Elle ne sera ni jolie, ni même propre: la science est
+ exigeante.—Elle aura les ongles en deuil de nos collégiens et
+ les cheveux courts en broussailles.—Elle sera brouillée avec les
+ brosses, les savons, les frais parfums, les romans et l’idéal!—(Pas
+ polie pour les savants, Étincelle).</i></p>
+
+ <p>«<i>Mais elle nommera</i> toutes choses par leurs noms!»</p>
+
+ <p class="dottedline2">&nbsp;</p>
+
+ <p><i>Quant à Gyp, «il faut, dit-elle, apprendre aux filles à être
+ honnêtes, bonnes et jolies (cela s’apprend tout comme le reste), et
+ si les hommes, au lieu d’être aussi «forts», étaient un peu plus
+ malins, ils se garderaient de rendre les femmes savantes.»</i></p>
+
+ <p><span class="pagenum2" id="Page_V">V</span></p>
+
+ <p class="dottedline2">&nbsp;</p>
+
+ <p><i>M<sup>me</sup> d’Alq:</i></p>
+
+ <p><i>«Du moment que la femme ne perd pas conscience des avantages
+ de son sexe, qu’elle conserve le désir de plaire, si instinctif à
+ la nature féminine, qu’elle s’instruit dans le but de posséder un
+ nouveau charme à l’appui de sa beauté, charme qu’elle conservera plus
+ longtemps que cette beauté fugitive, elle acquiert par l’instruction
+ une chance de plus à son avoir...</i></p>
+
+ <p><i>«Le tort de l’enseignement actuel qui vise trop à remplir la tête,
+ pendant qu’il isole le cœur, sans mettre dans la main d’instrument
+ pratique pour les luttes de la vie, est d’être pareil pour toutes les
+ situations sociales. Le fruit de l’arbre de la science (qui a été
+ cause des malheurs de notre mère Eve, ne l’oublions pas!) demande
+ à n’être absorbé qu’avec discernement, selon les tempéraments, les
+ positions, les âges.</i></p>
+
+ <p><i>«La tâche naturelle de la femme est d’être épouse docile et
+ dévouée, mère capable et tendre, maîtresse de maison adroite et
+ attrayante; ce qui lui est indispensable à savoir, on songe le moins
+ à le lui enseigner! Un homme préférera une femme intelligente à une
+ savante, car il pourra, toujours inculquer à la première la dose
+ d’instruction qu’il voudra.</i></p>
+
+ <p><i>«Une femme ne doit pas être plus instruite que l’homme à
+ l’alliance duquel elle peut aspirer, sans quoi elle serait la
+ supérieure dans le ménage, ce qui les rendrait tous les deux fort
+ malheureux. Le mari se trouverait humilié; les rôles seraient
+ intervertis.</i></p>
+
+ <p><span class="pagenum2" id="Page_VI">VI</span></p>
+
+ <p><i>«La femme riche ne peut que gagner aux transformations de
+ l’enseignement, tandis que la femme pauvre y puise les tristesses des
+ déclassées, puisqu’il ne peut lui fournir les moyens de sortir de sa
+ position.»</i></p>
+
+ <p><i>La femme riche a tout à gagner à être instruite, très instruite,
+ savante même; c’est pour elle le seul moyen d’échapper à la frivolité
+ qui l’enserre, et quelquefois au vice. Sera-t-elle ennuyeuse,
+ comme le craint Gyp? La femme n’est-elle donc bonne qu’à servir
+ d’amusement, de jouet, qu’à divertir l’homme, comme une poupée,
+ jolie, rieuse, mais qu’on jette de côté lorsqu’elle se fane et que le
+ ressort fragile de la gaieté se brise?</i></p>
+
+ <p><i>Que de bévues une femme qui n’est pas instruite peut commettre!
+ Que de sottises lui échapperont! Comment pourra-t-elle tenir le salon
+ de son mari, qu’il soit habile diplomate, savant de l’Institut,
+ artiste célèbre, écrivain illustre, si elle ne connaît pas à fond les
+ questions que l’on discute devant elle?</i></p>
+
+ <p><i>L’éducation de la femme est faussée la plupart du temps, mais n’en
+ accusez pas l’instruction. Elle est faussée par l’éducation. La femme
+ réellement instruite et savante n’est pas plus pédante et ennuyeuse
+ qu’elle n’est laide, sale et affublée de lunettes et de bas bleus.
+ Pure fiction! Ce sont les fausses savantes, les «poseuses» qui sont
+ ainsi.</i></p>
+
+ <p><i>Il existe un malentendu et beaucoup d’exagération dans l’idée
+ que l’on se fait des femmes instruites ou savantes que l’on confond
+ avec pédantes. Étincelle se trompe en parlant comme elle le fait
+ de la</i> demoiselle-pionne. <i>Pourquoi Étincelle, si jolie femme
+ et si soignée elle-même, suppose-t-elle <span class="pagenum2" id="Page_VII">VII</span> que ces pauvres
+ sous-maîtresses ne peuvent être ni jolies ni propres? qu’elles auront
+ les ongles en deuil et seront brouillées avec le savon? N’est-il
+ point possible d’écrire sans se barbouiller d’encre? M<sup>me</sup> Delphine
+ de Girardin écrivait toujours vêtue de blanc. Devons-nous nous
+ imaginer que la mignonne et spirituelle Gyp, la sémillante Étincelle
+ gardent à leurs doigts des traces de leur plume?</i></p>
+
+ <p><i>Et si elles n’étaient pas des femmes instruites, aurions-nous le
+ plaisir de les lire?</i></p>
+
+ <p><i>Parce qu’on a rencontré, une fois en passant, une</i> «pédante»
+ <i>ridicule et laide, on en conclut que la laideur et le ridicule
+ sont le partage de la femme savante: bien des ignorantes sont aussi
+ laides et ridicules; elles le sont même davantage que les autres,
+ et je puis garantir que parmi les femmes d’esprit et les jeunes
+ filles qui passent leurs examens chaque année, il y en a grand nombre
+ de fort jolies et même... ayant recours aux raffinements de la
+ parfumerie!</i></p>
+
+ <p><i>Être jolie semble être, dans un certain monde, un devoir auquel
+ une femme ne doit jamais faillir. C’est une dette qu’il faut qu’elle
+ paie aux yeux. Si la nature ne l’a point faite belle, tant pis, elle
+ apprendra à l’être, elle se fera une beauté factice. Quand on est
+ jeune c’est encore facile; mais le temps est impitoyable, il arrive
+ implacable, mettant des pochettes sous les yeux, et sous le menton,
+ des creux qui n’ont rien des mignonnes fossettes de l’enfance, des
+ teintes singulières aux cheveux. «Fi! que c’est laid! Éloignez
+ ce portrait; plutôt la mort, mille fois!» entends-je s’écrier la
+ Paulette de</i> «Autour du mariage». <i>Oui, il y en a qui préfèrent
+ la mort! Cependant, si elles étaient plus <span class="pagenum2" id="Page_VIII">VIII</span> instruites, si elles
+ savaient trouver dans la lecture, dans l’étude toujours nouvelle et
+ si attrayante des sciences le moyen de se suffire à elles-mêmes et
+ de conserver, par leur conversation, quelque attrait pour des hommes
+ sérieux, elles supporteraient la vieillesse avec plus de sérénité.</i></p>
+
+ <p><i>Malgré les ajustements d’aujourd’hui si rajeunissants, la femme ne
+ peut défier impunément les années: il y a une limite, tant reculée
+ qu’elle puisse la rejeter; de même que l’homme prudent épargne pour
+ ses vieux jours, la femme doit faire provision pour quand elle
+ ne paiera plus de mine. Pour ce moment... désagréable, elle doit
+ réserver un fonds de bonté, de réputation, d’estime et d’érudition
+ qui l’aideront dans ce passage du Rubicon.</i></p>
+
+ <p><i>D’ailleurs combien de jeunes filles sont capables de ces fortes
+ études? Le nombre en est tellement minime qu’il n’a pas lieu
+ d’inquiéter. Les femmes savantes seront toujours en très petit
+ nombre. En moyenne, l’instruction des femmes est peut-être un peu
+ plus élevée qu’il y a quarante ans; cependant, le nombre de jeunes
+ filles trop ignorantes est encore de beaucoup plus fort que le nombre
+ de jeunes filles trop savantes dont on nous menace.</i></p>
+
+ <p><i>Je connais des femmes qui n’ont jamais lu un livre sérieux et
+ ne savent de la politique et des sciences que ce dont leurs maris
+ veulent bien leur faire part; j’affirme qu’elles ne sont ni plus
+ recherchées, ni plus aimées, ni d’un commerce plus intéressant.
+ Leur conversation ne roule que sur les potins de l’office et de la
+ couturière. Il est vrai que leurs maris sont parfaitement libres
+ d’aller au cercle, car elles bâillent aussitôt qu’ils ouvrent la
+ bouche, et la conversation <span class="pagenum2" id="Page_IX">IX</span> de leurs coiffeurs ou de leurs femmes
+ de chambre les intéresse bien davantage.</i></p>
+
+ <p><i>Savante ou ignorante, une femme peut être affectée et ridicule,
+ si elle manque de tact et de bon sens. Il est évident que la femme
+ instruite a sur l’homme qui ne l’est pas (il y en a) une supériorité
+ qui déplaît à celui-ci. Pour obtenir une égalité parfaite, on
+ pourrait accorder à la femme le droit d’être savante,—et de faire
+ partie de l’Institut et du Parlement si l’on veut—à l’âge où elle
+ perd sa beauté, et auquel ces messieurs arrivent aussi, seulement,
+ à ces postes si recherchés, vers le neuvième lustre, pour cette
+ moitié de la vie que l’étude facilite tant à passer agréablement et
+ utilement, alors qu’on ne peut plus prendre sa part au plaisir.</i></p>
+
+ <p><i>Ah! que M. Gréard ne met-il aussi dans le programme un cours de
+ vertu, de bon sens pratique, de discernement, de philosophie<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>...,
+ mais il faudrait des professeurs! A qui donner de pareilles
+ chaires?</i></p>
+
+ <p><i>Pour les filles de classe peu fortunée, une instruction trop
+ complète n’est pas une source de bien-être; il n’est pas possible
+ qu’elles sacrifient assez de temps pour l’acquérir réellement
+ profonde et de façon à y trouver une carrière brillante. Pour la
+ femme riche, un grand savoir est une ressource, si le malheur vient
+ frapper à sa porte. Ne vaudrait-il pas mieux réserver pour celles-là
+ la position si estimable d’institutrice, que de les laisser s’établir
+ lingères ou maîtresses d’hôtel, tandis que la fille née dans le
+ commerce ne souffrira nullement d’y rester?</i></p>
+
+ <p><span class="pagenum2" id="Page_X">X</span></p>
+
+ <p><i>Précisément, on est à même de fournir à la première dans leurs
+ raffinements les plus extrêmes, les moyens de rester dans sa sphère
+ le cas échéant. Sans s’imposer aucun sacrifice, ses parents peuvent
+ lui payer des professeurs de grand mérite; peu importe qu’elle
+ passe plusieurs années avant d’être capable de produire un tableau
+ digne d’attention ou d’avoir acquis une voix remarquable; elle peut
+ suivre à loisir les cours de philosophie comparée, et aussi avoir
+ un laboratoire. Qui pourra se plaindre que M<sup>lle</sup> de Rothschild
+ fasse des expériences de chimie, ou que M<sup>lle</sup> Canrobert passe ses
+ journées dans son atelier, le pinceau à la main? Quel mal y aura-t-il
+ à ce que la princesse V... grave des eaux-fortes, et la comtesse de
+ ... compose des vers qu’elle fera imprimer ensuite luxueusement à ses
+ frais, sans avoir besoin d’attendre après un éditeur?</i></p>
+
+ <p><i>Dans une classe qui, sans être riche, a des horizons aussi élevés,
+ existe une autre difficulté. L’instruction, les fréquentations,
+ l’entourage créent des aspirations matérielles et intellectuelles,
+ s’accordant mal avec ce qu’il est possible de réaliser, et font d’une
+ position aisée, comparée à la pauvreté, une misère dorée qu’il s’agit
+ d’améliorer sans se déclasser, c’est-à-dire sans quitter son salon,
+ sans rien perdre de son élégance, sans renoncer à la vie moderne.</i></p>
+
+ <p><i>La veuve ou fille d’officier supérieur, de nobles ruinés, de
+ magistrats, ne peut pas se faire couturière ni blanchisseuse;
+ il ne lui reste que la position d’institutrice, et, outre que
+ la concurrence est grande, la santé et la jeunesse sont là
+ indispensables.</i></p>
+
+ <p><i>Pour ce cas particulier, s’offrent deux carrières vastes <span class="pagenum2" id="Page_XI">XI</span> et
+ libérales, praticables par la femme la plus délicate sans rompre avec
+ les habitudes de son rang, et sans cesser de surveiller sa maison.</i></p>
+
+ <p><i>Dans les arts industriels et décoratifs, elle trouvera une foule
+ de ressources. Les dessins à la plume, ceux sur bois, ainsi que la
+ gravure, pour publications illustrées, journaux de modes, livres
+ d’enfants, cartes de chromo, offrent un débouché considérable.
+ L’aquarelle, la peinture sur bois (vernis Martin), sur faïence, sur
+ étoffe, la terre cuite, les broderies d’art (ces dernières d’un
+ rapport peu avantageux), sont autant d’occupations agréables, ne
+ demandant pas des talents hors ligne.</i></p>
+
+ <p><i>A côté, il ne faut pas hésiter à placer la littérature, comme
+ la carrière répondant le mieux aux affinités du sexe féminin. La
+ carrière d’écrivain est la plus appropriée à la femme qui a passé sa
+ jeunesse dans l’opulence, ou même dans une aisance très relative. La
+ femme a tenu de tout temps une place honorable dans la littérature.
+ Il est rare qu’elle se soit abaissée à chercher le succès dans le
+ scandale; on la trouve à la tête des genres les plus nobles, les plus
+ purs, les plus gracieux. Il existe toute une filière de noms aimés,
+ qui forment comme une lignée d’aïeules et de traditions aux femmes
+ écrivains, à commencer par Christine de Pisan.</i></p>
+
+ <p><i>La femme de lettres se recrute dans tous les rangs de la société,
+ en France, comme dans les autres pays. On compte dans le nombre
+ plusieurs têtes couronnées, la reine Impératrice Victoria, la
+ reine de Roumanie qui combat sous le pseudonyme de Carmen Sylva,
+ l’archiduchesse Valérie, M<sup>me</sup> Carnot, qui a traduit des ouvrages
+ anglais sous la <span class="pagenum2" id="Page_XII">XII</span> direction de son père. La presse périodique
+ la plus sérieuse ne sait plus se passer d’un rédacteur féminin; à
+ l’Académie française, le prix d’éloquence et le prix de poésie sont
+ fréquemment accordés à des femmes.</i></p>
+
+ <p><i>Il est donc irréfutable que la femme a une place bien marquée dans
+ les lettres.</i></p>
+
+ <p><i>Sauf par exception, la femme écrivain évitera de s’aventurer sur
+ le terrain de la politique et des finances; rarement elle essaiera
+ d’aborder la haute littérature et le théâtre. Il y a toute une
+ catégorie d’écrits à la portée du talent littéraire féminin où il
+ est facile de réussir: les livres pour l’enfance et la jeunesse,
+ la nouvelle, les ouvrages de pédagogie et de compilation, les
+ traductions de langues étrangères, le roman honnête. Une imagination
+ fertile, l’observation fine et perspicace, un esprit sentimental
+ et, par dessus tout, une loquacité proverbiale, sont accordés à
+ l’unanimité au sexe féminin. La femme, bavarde par nature, aime à
+ écrire; ayant l’opportunité d’épancher le trop plein de son âme sur
+ le papier, elle deviendra, incontestable avantage, plus taciturne
+ dans sa vie privée.</i></p>
+
+ <p><i>A tout âge, la femme peut écrire; infirme, souffrante, elle peut
+ encore écrire dans son lit sans se fatiguer. En soignant ses enfants,
+ sans s’éloigner de son ménage, elle peut s’acquitter de ce travail.
+ La carrière d’écrivain est donc la plus appropriée à la femme
+ instruite<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>...</i></p>
+
+ <p class="rsignature"><span class="smcap90">L. d’Alq.</span></p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_1">1</span></p>
+
+ <div class="figcenter1" id="ch_c" style="width: 600px;">
+ <img src="images/bandeau1.jpg" alt="bandeau décoratif" width="600" height="90">
+ </div>
+
+ <h2 class="h2chap">PREMIÈRE PÉRIODE<br>
+ <span class="small80">XIII<sup>e</sup> - XVI<sup>e</sup> SIÈCLE</span></h2>
+</div>
+
+<p class="noindent"><img class="lettrine" src="images/lettre-n.jpg" width="70" height="71" alt="N">
+<span class="firstletter">N</span><span class="smcap80">OUS</span> commençons notre <i>Anthologie</i> avec les premiers écrivains
+féminins qui se sont servis de la langue française proprement dite,
+laissant de côté la savante et touchante Héloïse<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, ainsi que d’autres
+auteurs dont les écrits en latin ou en langue romane sortent de notre
+cadre.</p>
+
+<p>Nous arrêterons cette première période à M<sup>lle</sup> de Gournay, qui
+termine la série des femmes écrivains du XVI<sup>e</sup> siècle. Nous avons pensé
+qu’il serait curieux et intéressant de tirer de l’obscurité quelques
+noms oubliés, et d’étendre dans une certaine mesure l’exposé de cette
+naïve et suave littérature qui va du Moyen âge à la Renaissance
+et ne manque ni de charme ni de richesse, en <i>cette parleur la
+plus delitable</i><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> d’une langue qui sort de l’enfance et marche
+rapidement à la virilité. De par la loi constamment observée dans
+les développements de l’humanité, la prose est toujours précédée par
+la poésie, aussi les poètes abondent-ils, rimant, non sans art ni
+harmonie, des pensées sérieuses et élevées mêlées à la plus exquise
+sensibilité, dans les gracieux rondeaux et virelais, les chevaleresques
+ballades et les récits épiques.</p>
+
+<div class="figcenter3" style="width: 100px;">
+ <img src="images/vignette1.jpg" alt="vignette décorative" width="100" height="25">
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_3">3</span></p>
+ <h3 class="h3chap" id="ch_1"><span class="big120">MARIE DE FRANCE</span><br>
+ <span class="small80">(XIII</span><span class="small70 sup2">e</span> <span class="small80">SIÈCLE)</span></h3>
+</div>
+
+<p class="noindent"><img class="lettrine" src="images/lettre-l.jpg" width="70" height="70" alt="L">
+<span class="firstletter">L</span><span class="smcap80">A</span> première femme poète qui écrivit pour le public, quoique
+peu de ses ouvrages soient parvenus jusqu’à nous, <i>Marie de
+France</i>, naquit à Compiègne, d’après ce que raconte d’elle un poète,
+Jehan Dupain. De son origine, on connaît seulement ce qu’elle dit
+elle-même par ce vers:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent"><i>Marie ay nom, ii sui de France.</i></p>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Elle fit partie du groupe de trouvères attirés par <span class="pagenum" id="Page_4">4</span> les princes
+anglo-normands à l’époque des troubadours et du <i>Roman du Renart</i>.</p>
+
+<p>Un de ses plus beaux poèmes a pour titre <i>le Purgatoire de
+Saint-Patrice</i>; elle a publié, sous le pseudonyme d’Ysopet, une
+imitation en langue d’oïl de cent trois fables d’Ésope, de Phèdre et
+d’autres auteurs, que le roi Henri I<sup>er</sup> a traduites en anglais.
+Elle puisa souvent ses inspirations à la source féconde des anciennes
+légendes de Bretagne et d’Irlande. On connaît d’elle aussi une
+quinzaine de <i>lais</i>, entre autres celui du <i>Léotic</i> ou
+<i>Rossignol</i>, dont on trouve une réminiscence dans le conte de
+M<sup>me</sup> d’Aulnoy, <i>l’Oiseau bleu</i>. <i>Les Deux Amants</i> est un
+autre petit poème de Marie de France plein de gracieux et touchants
+détails.</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">LA MORS ET LI BOSQUILLON<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tant de loin que de prez n’est laide</span><br>
+ <span class="i0">La Mors. La clamait à son ayde</span><br>
+ <span class="i0">Tosjors ung povre bosquillon</span><br>
+ <span class="i0">Que n’ot chevance ne sillon:</span><br>
+ <span class="i0">«Que ne viens, disoit, ô ma mie,</span><br>
+ <span class="i0">Finer ma dolorouse vie!»</span><br>
+ <span class="i0">Tant brama qu’advint; et de voix</span><br>
+ <span class="i0">Terrible: «Que veux-tu?—Ce bois</span><br>
+ <span class="i0">Que m’aydiez à carguer, Madame!»</span><br>
+ <span class="i0">Peur et labeur n’ont mesme game.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_5">5</span></p>
+ <h3 class="h3chap" id="ch_2"><span class="big120">AGNÈS DE NAVARRE CHAMPAGNE</span><br>
+ <span class="smcap80">(Dame de FOIX, née vers 1330.)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Fille de Thibaut VII, comte de Champagne, de Navarre par sa grand’mère,
+elle avait hérité de son aïeul, Thibaut VI, d’une nature de poète et
+d’artiste; musicienne, rieuse, expansive, c’est la plus ravissante
+personnalité de l’époque qu’Agnès de Champagne. Son imagination
+ardente, son goût pour les lettres dans ce qu’elles ont de plus exquis,
+l’entraînèrent dans une liaison romanesque avec Guillaume de Machau,
+chansonnier célèbre du XIV<sup>e</sup> siècle, secrétaire de Jean de Luxembourg,
+contrefait, goutteux, déjà âgé. Elle lui fit savoir mystérieusement
+qu’une jeune princesse admirait ses vers; il n’en fallut pas davantage
+pour exciter l’imagination de Machau: une correspondance littéraire et
+sentimentale s’établit; Agnès devint l’élève et l’émule du spirituel
+et tendre poète. De charmantes lettres pleines d’enjouement et de
+sensibilité, de nombreux rondeaux, ballades et chansons<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, dont Machau
+fit la musique et qu’Agnès chantait à ravir, furent le résultat de ce
+bel enthousiasme, qui, malgré les protestations affectueuses de la
+jeune élève, resta certainement <span class="pagenum" id="Page_6">6</span> platonique, comme le prouvent les
+insistances réitérées du pauvre maître, qui s’écrie sans cesse:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Morray-je donc sans avoir votre amour,</span><br>
+ <span class="i10">Dame que j’aime!</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Elle épousa plus tard le beau Phœbus, comte de Foix, ainsi dénommé
+à cause de sa chevelure dorée, et qui la rendit malheureuse, ainsi
+que son pauvre fils Gaston, mort de faim en prison, accusé d’avoir
+empoisonné son père.</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">RONDEAUX</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sans cuer<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> de moi pas ne vous partirez<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a></span><br>
+ <span class="i0">Ainsois arez le cuer de vostre amie,</span><br>
+ <span class="i0">Car en vous yert, partout où vous serez</span><br>
+ <span class="i0">Sans cuer de moy pas ne vous partirez.</span><br>
+ <span class="i0">Certaine suy que bien le garderez,</span><br>
+ <span class="i0">Et li vostre me fera compagnie.</span><br>
+ <span class="i0">Sans cuer de moi pas ne vous partirez</span><br>
+ <span class="i0">Ainsois arez le cuer de vostre amie.</span>
+ </div>
+
+ <div class="figcenter4" style="width: 40px;">
+ <img src="images/vignette2.jpg" alt="petit ornement décoratif" width="40" height="31">
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i6">Amis, si Dieu me confort,</span><br>
+ <span class="i6">Vous arez le cuer de mi,</span><br>
+ <span class="i6">Qui sur tout vous aime fort;</span><br>
+ <span class="i6">Amis, si Dieu me confort,</span><br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_7">7</span>
+ <span class="i6">Or laissiez tout desconfort,</span><br>
+ <span class="i6">Car vous l’avez sans demi;</span><br>
+ <span class="i6">Amis, si Dieu me confort,</span><br>
+ <span class="i6">Vous arez le cuer de mi.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">BALLADE</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il n’est doleurs, des confors ne tristesse,</span><br>
+ <span class="i0">Amy, gaieté, ni pensée dolente,</span><br>
+ <span class="i0">Fierté, durté, pointure ne ospresse,</span><br>
+ <span class="i0">N’autre meschief d’amour que je ne sente,</span><br>
+ <span class="i4">Et tant plains, souspire et plour,</span><br>
+ <span class="i0">Que mes las cuers est tout noiez en plour;</span><br>
+ <span class="i0">Mais tous les jours me va de mal en pis,</span><br>
+ <span class="i0">Et tout pour vous, biaus, dous, loyaus amis.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Quar quant je voye que n’ay voye n’adresse</span><br>
+ <span class="i0">A tost veoir vostre maniere gente,</span><br>
+ <span class="i0">Et vo douceur qui de loing mon cuer blesse</span><br>
+ <span class="i0">Qui tandis m’est par pensée présente</span><br>
+ <span class="i4">Je n’ai confort ne recour,</span><br>
+ <span class="i0">Fors à plourer et à haïr le jour</span><br>
+ <span class="i0">Que je vif tant, n’est mes plus grans delits,</span><br>
+ <span class="i0">Et tout pour vous, biaus, dous, loyaus amis.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais si je suis loing de vous sans liesse</span><br>
+ <span class="i0">Ne pensez jà que d’amer me repente,</span><br>
+ <span class="i0">Car loyauté me doctrine et adresse</span><br>
+ <span class="i0">A vous amer en tres loyale entente</span><br>
+ <span class="i4">Si que cuer, penser, amour,</span><br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_8">8</span>
+ <span class="i0">Voloir, plaisance et desir, sans retour,</span><br>
+ <span class="i0">Ay-je esloingné de tous et arrier mis,</span><br>
+ <span class="i0">Et tout pour vous, biaus, dous, loyaus amis.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">CHANSON</p>
+ <p class="center small90"><i>Refrain.</i></p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Moult suy de bonne heure née</span><br>
+ <span class="i2">Quand je suis si bien amée</span><br>
+ <span class="i6">De mon doulz ami,</span><br>
+ <span class="i2">Qu’il ha toute amour guerpi</span><br>
+ <span class="i2">Et son cuer à toute vée</span><br>
+ <span class="i6">Pour l’amour de mi.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i4">Nos cuers en joie norri</span><br>
+ <span class="i6">Sont si, que soussi</span><br>
+ <span class="i2">Ne riens que nous desagrée</span><br>
+ <span class="i2">N’avons, pour ce qu’assevi</span><br>
+ <span class="i6">Sommes de mercy,</span><br>
+ <span class="i2">Qu’est souffisance eppelée.</span><br>
+ <span class="i2">Un delir, une pensée,</span><br>
+ <span class="i2">Un cuer, une ame est entée</span><br>
+ <span class="i6">En nous; et aussi</span><br>
+ <span class="i2">De voloir somes uni</span><br>
+ <span class="i2">Oncques plus douce assemblée</span><br>
+ <span class="i6">Par ma foy ne vi.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Moult suy, etc.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i2">Non pour quant je me deffri</span><br>
+ <span class="i6">Seulette et gemi</span><br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_9">9</span>
+ <span class="i2">Souvent à face esplourée</span><br>
+ <span class="i2">Quant loingtaine soy de li</span><br>
+ <span class="i6">Qu’ay tant enchieri</span><br>
+ <span class="i2">Que sans li riens ne m’agrée,</span><br>
+ <span class="i2">Mais d’espoir suy confortée</span><br>
+ <span class="i2">Et tres bien asseurée</span><br>
+ <span class="i6">Que mettre en oubli</span><br>
+ <span class="i2">Ne me porrait par nul si;</span><br>
+ <span class="i2">Dont ma joie est si doublée</span><br>
+ <span class="i6">Que tous maulz oubli.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Moult suy, etc.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_3"><span class="big120">CHRISTINE DE PISAN</span><br>
+ <span class="smcap80">(Née a Venise en 1363)</span><a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor"><span class="small60">[9]</span></a></h3>
+</div>
+
+<p>Christine de Pisan est la première femme qui écrivit en prose dans
+la langue française et qui fut, dans le sens propre du mot, femme de
+lettres, c’est-à-dire vécut de sa plume. Sa vie, remplie de vertus,
+de devoirs accomplis, de luttes, son mérite intellectuel, en font un
+véritable modèle à citer, et nous ne dissimulons pas le culte que nous
+lui avons voué. Elle a droit à la première place en <span class="pagenum" id="Page_10">10</span> tête de la
+phalange des femmes écrivains. Néanmoins, si les grandes lignes de son
+existence sont suffisamment connues, et si la mention de son nom figure
+dans les ouvrages pédagogiques, ses écrits ne sont pas vulgarisés
+autant qu’ils le méritent; cela s’explique par l’absence de nouvelles
+éditions. Pour la lire, il faut avoir recours aux manuscrits ou à des
+éditions remontant aux premières années de l’imprimerie<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p>
+
+<p>Christine de Pisan eut une enfance heureuse, somptueuse, quoique
+bourgeoise. Fille du D<sup>r</sup> Thomas de Pisan, le savant astrologue que
+Charles le Sage avait fait venir de Bologne et attaché à sa personne,
+elle vint avec sa mère, à l’âge de cinq ans, rejoindre son père
+installé au Louvre, et fut présentée au roi, qui, charmé de ses grâces
+enfantines et de son précoce esprit, promit de la faire élever à la
+cour comme la plus noble damoiselle.</p>
+
+<p>A quatorze ans, Christine possédait ses auteurs anciens et écrivait
+correctement des vers en latin et en français, sans se douter qu’un
+jour son savoir deviendrait son gagne-pain et celui des siens. Son
+père, en vrai sage, lui choisit alors pour époux non un des brillants
+seigneurs de la cour qui auraient <span class="pagenum" id="Page_11">11</span> brigué l’honneur d’épouser la
+jeune protégée du roi, la fille du riche astrologue dont la charge
+rapportait deux cents livres par mois, mais un jeune «escholier»,
+notaire et secrétaire du roi, Estienne du Castel, originaire d’une
+vieille et noble famille de Picardie.</p>
+
+<p>Le bonheur de Christine était à son apogée. En vertu des lois qui
+régissent l’humanité, il devait donc décroître. Charles V mourut, le
+crédit de Thomas de Pisan s’évanouit, et le vieil astrologue, accablé
+par les infirmités et les désastres, succomba peu de temps après.</p>
+
+<p>Estienne ne gagnant pas assez pour suffire à sa famille, Christine prit
+la plume et commença à écrire pour le public des essais historiques;
+mais une catastrophe plus terrible encore devait venir briser à tout
+jamais «<i>sa pauvre âme ensdolosrie</i>». Son mari, enlevé par la
+peste, la laissa sans fortune avec trois jeunes enfants et sa vieille
+mère à sa charge. Vieille histoire d’aujourd’hui comme d’alors, que
+l’on retrouve de tous les temps. Son malheur est cause de sa gloire.
+Elle se met au travail avec une nouvelle énergie, étudiant ce qu’elle
+s’aperçoit ne pas savoir assez, compulsant, feuilletant les maîtres,
+peuplant sa mémoire, travaillant son style; puis elle lance ses écrits
+en un français très châtié, dédiés aux nobles personnages qui peuvent
+la protéger.</p>
+
+<p>Elle dédia, entre autres, son livre de la <i>Mutation <span class="pagenum" id="Page_12">12</span> de
+Fortune</i><a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> au duc Philippe le Hardi, qui éprouva tant de plaisir
+à cette lecture qu’il la fit appeler au palais du Louvre; elle rentra
+non sans émotion dans cette demeure royale où elle avait passé une si
+heureuse enfance. Philippe lui traça le plan d’un ouvrage, précieux
+pour Christine à exécuter autant avec le cœur qu’avec la plume: ce
+n’était rien moins que la vie du monarque surnommé le Salomon de la
+France.</p>
+
+<p>Les documents du temps nous la représentent à son pupitre de chêne,
+entourée de livres et de manuscrits, vêtue de la longue robe de drap et
+des coiffes multiples à la religieuse, travaillant avec ardeur à son
+livre préféré: <i>le Chemin de la long estude</i>, lorsque les envoyés
+du duc se présentèrent.</p>
+
+<p>Elle entreprit alors d’écrire l’histoire de Charles V, de ce roi
+<i>qui, dans sa jeunesse, l’asvoit nousrie de son pain</i>. Personne
+mieux qu’elle ne connaissait ce qu’il y avait de grandeur et de
+sagesse dans ce faible corps rendu si débile par le poison de Charles
+le Mauvais, et ne pouvait mieux décrire le faste des fêtes royales
+et les mœurs chevaleresques de cette cour où elle avait été élevée,
+de ce palais dont les détours n’avaient pas de secret pour elle. La
+première partie de son ouvrage était finie avant <span class="pagenum" id="Page_13">13</span> l’année écoulée.
+Elle allait commencer la seconde, quand une fois de plus la mort vint
+se mettre en travers de sa sécurité en prenant Philippe le Hardi, qui
+n’eut pas la joie de voir achever cet impérissable monument, élevé avec
+une indicible piété à l’inoubliable mémoire de son frère.</p>
+
+<p>Christine de Pisan se ploya avec résignation devant l’implacable
+malheur qui ne se lassait pas de la poursuivre. Sa mère avait été
+rejoindre les aimés déjà partis, et «<i>son cuer s’espanouissoit de
+joye quand elle songeoit que le iour ne sausroit tarsder bien loing où
+elle si bieng isroit les restrouvez</i>».</p>
+
+<p>Pendant le règne de Charles VII et l’invasion anglaise, aussi
+profondément ulcérée dans son patriotisme que dans ses affections, elle
+se retira dans un monastère. La France sauvée, elle ressaisit sa lyre
+pour saluer Jeanne d’Arc; ce fut son chant du cygne<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Chose est bien digne de mémoire</span><br>
+ <span class="i0">Que Dieu par une Vierge tendre</span><br>
+ <span class="i0">Sur France si grant grâce estendre.</span><br>
+ <span class="i0">Tu Johanne, de bonne heure née,</span><br>
+ <span class="i2">Benoist<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a> soit Ciel qui te créa.</span><br>
+ <span class="i2">Par miracle fut envoïée</span><br>
+ <span class="i2">Au roy pour sa provision;</span><br>
+ <span class="i2">Son fait n’est pas illusion,</span><br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_14">14</span>
+ <span class="i2">Car bien a esté esprouvée...</span><br>
+ <span class="i2">Par conseil en conclusion</span><br>
+ <span class="i2">A l’effect la chose est prouvée,</span><br>
+ <span class="i2">Et sa belle vie, par foy,</span><br>
+ <span class="i2">Par quoy on adjouste plus foy</span><br>
+ <span class="i2">A son fait, quoy qu’elle fasse,</span><br>
+ <span class="i2">Toujours en Dieu devant la face...</span><br>
+ <span class="i2">Hée! quel honneur au féminin</span><br>
+ <span class="i2">Sexe! que Dieu l’ayme, il appert!</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Sa fille avait pris le voile et ses deux fils étaient retournés dans
+la patrie de leur grand-père chercher un avenir plus sûr. Elle mourut
+isolée et résignée.</p>
+
+<p>Outre les ouvrages que nous avons nommés, il faut encore citer d’elle
+la <i>Vision</i>, la <i>Cisté des Dames</i>, <i>Cent histoires de
+Troyes</i>, <i>Cent ballades</i>, une quantité de <i>virelays</i>, de
+<i>rondeaux</i>, de <i>jeux à vendre</i>.</p>
+
+<p>C’est dans l’édition de 1505 que nous avons pris connaissance de la
+<i>Cisté des Dames</i>, la première probablement qui ait été faite
+d’après les manuscrits de l’auteur. C’est une sorte de savoir-vivre et
+de science de la vie de l’époque, donnant une foule de bons conseils et
+de renseignements très curieux. Ce livre, écrit en prose, commence par
+cette phrase:</p>
+
+<p><i>Par les troys filles de Dieu, nômées Raison, Droiture et
+Justice</i>, etc.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_15">15</span></p>
+
+<p>L’un des derniers chapitres est ainsi intitulé: <i>Comment il
+appartient que les dames damoiselles à demeuret sur les manoirs se
+gousvernent au fait de mesnage</i>.</p>
+
+<p>Ses poésies, moins difficiles à entendre que la prose, sont empreintes
+d’une sensibilité et d’une mélancolie qui vont au cœur. Elles ne
+sont pas dénuées de philosophie. Quelques-unes chantent l’amour
+chevaleresque, parce qu’elles se vendaient mieux que les tristes<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>,
+et, pour subvenir aux besoins des siens, elle faisait taire sa douleur
+et s’efforçait d’être gaie, ainsi qu’elle le répète souvent dans ses
+vers.</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">RONDEAU XI</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">De triste cuer, chanter joyeusement,</span><br>
+ <span class="i0">Et rire en dueil, c’est chose fort à faire;</span><br>
+ <span class="i0">De son penser monstrer tout le contraire,</span><br>
+ <span class="i0">N’yssir doulz ris de doulent sentement.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ainsi me fault faire communement</span><br>
+ <span class="i0">Et me convient, pour celer mon affaire,</span><br>
+ <span class="i0">De triste cuer chanter joyeusement.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Car en mon cuer porte couvertement</span><br>
+ <span class="i0">Le dueil qui soit qui plus me puet desplaire,</span><br>
+ <span class="i0">Et si me fault, pour les gens faire taire,</span><br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_16">16</span>
+ <span class="i0">Rire en plorant, et très amerement</span><br>
+ <span class="i0">De triste cuer chanter joyeusement.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">BALLADE XVIII</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Aucunes gens ne me finent de dire</span><br>
+ <span class="i0">Pour quoy je suis si malencolieuse,</span><br>
+ <span class="i0">Et plus chanter ne me voyent ne rire,</span><br>
+ <span class="i0">Mais plus simple qu’une religieuse</span><br>
+ <span class="i0">Qui estre sueil si gaye et si joyeuse;</span><br>
+ <span class="i0">Mais a bon droit se je ne chante mais,</span><br>
+ <span class="i0">Car trop grief dueil est en mon cuer remais.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et tant à fait Fortune, Dieu lui mire!</span><br>
+ <span class="i0">Qu’elle a changié en vie doloreuse</span><br>
+ <span class="i0">Mes jeux, mes ris, et ce m’a fait eslire,</span><br>
+ <span class="i0">Dueil pour soulas, et vie trop greveuse;</span><br>
+ <span class="i0">Si ay raison d’estre morne et songeuse,</span><br>
+ <span class="i0">Ne n’ay espoir que j’aye mieulx jamais,</span><br>
+ <span class="i0">Car trop grief dueil est en mon cuer remais.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Merveilles n’est se ma leesce empire;</span><br>
+ <span class="i0">Car en moy n’a pensée gracieuse,</span><br>
+ <span class="i0">N’autre plaisir qui a joye me tire;</span><br>
+ <span class="i0">Pour ce me tient rude et maugracieuse</span><br>
+ <span class="i0">Le desplaisir de ma vie anuieuse.</span><br>
+ <span class="i0">Et se je suis triste, je n’en puis mais,</span><br>
+ <span class="i0">Car trop grief dueil est en mon cuer remais.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_17">17</span></p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">BALLADE XI</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Seulete suy et seulete veuil estre,</span><br>
+ <span class="i0">Seulete m’a mon doulz ami laissiée,</span><br>
+ <span class="i0">Seulete suy sans compagnon ne maistre,</span><br>
+ <span class="i0">Seulete suy dolente et courrouciée,</span><br>
+ <span class="i0">Seulete suy en langueur mesaisiée<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>,</span><br>
+ <span class="i0">Seulete suy plus que nulle esgarée,</span><br>
+ <span class="i0">Seulete suy sans amis demourée.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">VIRELAY XII</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Se pris et los estoit à departir</span><br>
+ <span class="i0">Et à donner, selon mon jugement,</span><br>
+ <span class="i0">J’en sçay aucuns qui bien petitement</span><br>
+ <span class="i0">Y devroient à mon avis partir.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et, non obstant qu’ilz cuident bien avoir</span><br>
+ <span class="i0">Assez beauté, gentillece et proece,</span><br>
+ <span class="i0">Et que chascun cuide un prince valoir,</span><br>
+ <span class="i0">A leurs beaulx faix appert leur grant noblece.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais puis qu’on voit, qui qu’il soit, consentir</span><br>
+ <span class="i0">A villains faits et parler laidement,</span><br>
+ <span class="i0">Pas nobles n’est; ains deust on rudement</span><br>
+ <span class="i0">D’entre les bons si faitte gens sortir</span><br>
+ <span class="i0">Se pris et los estoit à departir.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_18">18</span>
+ <span class="i0">Ne en leurs dis, il n’a nul mot de voir</span><br>
+ <span class="i0">Grans vanteurs, sonts n’il n’est si grant maistrece</span><br>
+ <span class="i0">Qu’ilz n’osent bien dire que leur vouloir</span><br>
+ <span class="i0">En ont tout fait, hé Dieux! quel gentillece.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Comme il siet mal à noble homme à mentir</span><br>
+ <span class="i0">Et mesdire de femme et vrayement!</span><br>
+ <span class="i0">Telle gent sont drois villains purement,</span><br>
+ <span class="i0">Et devroit-on leur renom amortir</span><br>
+ <span class="i0">Se pris et los estoit à departir.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">JEUX A VENDRE<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a></p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je vous vens la rose de may?</span><br>
+ <span class="i0">Oncques en ma vie n’aimay</span><br>
+ <span class="i0">Autant dame ne damoiselle</span><br>
+ <span class="i0">Que je fais vous, gente femelle,</span><br>
+ <span class="i0">Si me retenez a amy,</span><br>
+ <span class="i0">Car tout avez le cœur de mi.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je vous vens l’oiselet en gage?</span><br>
+ <span class="i0">Si vous estes faulx, c’est dommage,</span><br>
+ <span class="i0">Car vous estes et bel et doulx,</span><br>
+ <span class="i0">Si n’ayez telle tache en vous,</span><br>
+ <span class="i0">Et digne serez d’être aimé</span><br>
+ <span class="i0">Bel et bon et bien renommé.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_19">19</span></p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">DICTS MORAUX A SON FILS</p>
+ <p class="center small70">(FRAGMENTS)</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Fils, je n’ai mie grand trésor</span><br>
+ <span class="i0">Pour t’enrichir. Mais au lieu d’or,</span><br>
+ <span class="i0">Aucuns renseignemens montrer</span><br>
+ <span class="i0">Te veuil, si les veuilles noter.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Dés ta jeunesse pure et monde<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>,</span><br>
+ <span class="i0">Apprens à cognoistre le monde,</span><br>
+ <span class="i0">Si que tu puisses par apprendre</span><br>
+ <span class="i0">Garder en tous cas de mesprendre.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Se as bon maistre, sers-le bien,</span><br>
+ <span class="i0">Dys bien de lui, garde le sien,</span><br>
+ <span class="i0">Son secret scelles; quoi qu’il fasse,</span><br>
+ <span class="i0">Soyes humble devant sa face.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Se tu es cappitaine de gent,</span><br>
+ <span class="i0">N’ayes renom d’amer argent,</span><br>
+ <span class="i0">Car à peine pourras trouver</span><br>
+ <span class="i0">Bon gens d’armes si en veulx louer.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Se pays as à gouverner,</span><br>
+ <span class="i0">Et longuement tu veulx régner,</span><br>
+ <span class="i0">Tiens justice et cruel ne soyes,</span><br>
+ <span class="i0">Ni de grever gens ne quiers voyes.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Se tu as estat ou office,</span><br>
+ <span class="i0">Dont tu te meles de justice,</span><br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_20">20</span>
+ <span class="i0">Garde comment tu jugeras,</span><br>
+ <span class="i0">Car devant le grant juge iras.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ayes pitié des pauvres gens</span><br>
+ <span class="i0">Que tu voys nuz et indigens,</span><br>
+ <span class="i0">Et leur aydes quand tu porras;</span><br>
+ <span class="i0">Souviengne-toi que tu morras.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Aymes qui te tient amy</span><br>
+ <span class="i0">Et te gard de ton ennemy;</span><br>
+ <span class="i0">Nul ne peut avoir trop d’amys,</span><br>
+ <span class="i0">Il n’est nulz petits ennemys.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ne soyes decepveur de femme,</span><br>
+ <span class="i0">Honore-les, ne les diffame,</span><br>
+ <span class="i0">Soffise-toi d’en amer une,</span><br>
+ <span class="i0">Et ne prens cointance à chacune.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Se tu prens femme accorte et sage,</span><br>
+ <span class="i0">Croy-la du fait de ton mesnage,</span><br>
+ <span class="i0">Adjoutes foy à sa parolle,</span><br>
+ <span class="i0">Mais ne te confesse à la folle.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Se tu sçayes qu’on te diffame</span><br>
+ <span class="i0">Sans cause, et que tu ayes blasme,</span><br>
+ <span class="i0">Ne t’en courrouce. Fais toujours bien,</span><br>
+ <span class="i0">Car droit vaincra, je te dys bien.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">D’aucun parle à toy bien prends garde</span><br>
+ <span class="i0">La fin que le parlant regarde,</span><br>
+ <span class="i0">Et, se cest requeste ou semonce,</span><br>
+ <span class="i0">Pense ung petit avant responce.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_21">21</span>
+ <span class="i0">Ne laisse pas que Dieu servir</span><br>
+ <span class="i0">Pour au monde trop asservir,</span><br>
+ <span class="i0">Car biens mondains sont à défin</span><br>
+ <span class="i0">Et l’âme durera sans fin.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_4"><span class="big120">CLOTILDE DE SURVILLE</span><br>
+ <span class="small80">(Marguerite-Éléonore-Clotilde de Vallon-Chalys)</span><br>
+ <span class="small80">(1405-1494)</span></h3>
+</div>
+
+<p>L’origine des délicates poésies connues de Clotilde de Surville est
+contestée, par le motif qu’on n’en mentionne nulle trace dans les
+ouvrages du temps. On les attribue au marquis de Surville, capitaine
+au premier régiment de France, fusillé en 1798, lequel n’aurait fait
+que pasticher les rondeaux de Charles d’Orléans, en assurant qu’il
+les avait trouvées dans des papiers de son aïeule. La famille Millet,
+descendante des Surville, vivant aujourd’hui, proteste énergiquement,
+avec documents à l’appui; malheureusement elle ne peut produire les
+manuscrits mêmes, qui ont été égarés.</p>
+
+<p>Suivant le précepte «dans le doute abstiens-toi», nous croyons devoir
+soumettre néanmoins ici quelques pièces au jugement du lecteur, et il
+dira comme nous:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p lang="it" class="noindent"><i>Se non è vero, è bene trovato.</i></p>
+ </div>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_22">22</span></p>
+
+<p>D’abord, les <i>Verselets à mon premier-né</i><a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> mis en musique et
+tant chantés vers 1805:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">O cher enfantelet, vrai pourtraict de ton pere,</span><br>
+ <span class="i4">Dors sur le seyn que ta bousche a pressé!</span><br>
+ <span class="i0">Dors, petiot, cloz, amy, sur le seyn de ta mere,</span><br>
+ <span class="i4">Tien doulx œillet par le somme oppressé.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Bel amy, cher petiot, que ta pupille tendre</span><br>
+ <span class="i4">Gouste ung sommeil qui plus n’est fait pour moy!</span><br>
+ <span class="i0">Je veille pour te veoir, te nourrir, te défendre;</span><br>
+ <span class="i4">Ainz qu’il m’est doulx ne veiller que pour toi...</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Et un triolet extrait de la pastorale héroïque de <i>Rosalyre</i>:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tant au loing du roy de mon cœur</span><br>
+ <span class="i0">C’est trop, hélaz! languir seulette!</span><br>
+ <span class="i0">N’ay plus ny parler, ny couleur,</span><br>
+ <span class="i0">Tant au loing du roy de mon cœur!</span><br>
+ <span class="i0">N’a donc pitié de ma langueur,</span><br>
+ <span class="i0">Lui qui n’oyoit que sa poulette?</span><br>
+ <span class="i0">Tant au loing du roy de mon cœur</span><br>
+ <span class="i0">C’est trop, hélaz! languir seulette!</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_23">23</span></p>
+ <h3 class="h3chap" id="ch_5"><span class="big120">MARIE DE CLÈVES</span><br>
+ <span class="small80">(1426-1487)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Fille du duc de Clèves Adolphe IV, mariée à l’âge de quinze ans au
+duc Charles d’Orléans, qui avait vingt-cinq ans de plus qu’elle, elle
+protégea les arts et les lettres.</p>
+
+<p>Elle tenait au château de Blois une cour très luxueuse, ce qui ne
+l’empêchait pas d’étendre ses prodigalités aux Universités de Paris,
+de Caen et d’Orléans, payant la pension des jeunes clercs, fournissant
+des locaux, et, à la mort de son mari, elle épousa Jean de Rabodange,
+gentilhomme de l’Artois, beaucoup plus jeune qu’elle; en son honneur,
+elle fit fabriquer des tapisseries représentant ses armoiries
+parlantes, des <i>rabots</i> et des <i>anges</i>, avec cette devise:
+<i>Encore n’est-il que Rabot d’Ange.</i> Elle a laissé quelques poésies.</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">RONDEL</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">En la forest de Longue attente</span><br>
+ <span class="i0">Entrée suis en une sente,</span><br>
+ <span class="i0">Dont oster je ne puis mon cœur.</span><br>
+ <span class="i0">Pourquoi je viz en grant douleur,</span><br>
+ <span class="i0">Par fortune qui me tourmente.</span><br>
+ <span class="i0">.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.</span><br>
+ <span class="i0">Ay-je donc tort si me garmente</span><br>
+ <span class="i0">Plus que nulle qui soit vivante?</span><br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_24">24</span>
+ <span class="i0">Par Dieu, nenni! Veu mon malheur:</span><br>
+ <span class="i0">Car ainsi m’aist mon Créateur</span><br>
+ <span class="i0">Qu’il n’est peine que je ne sente</span><br>
+ <span class="i0">En la forest de Longue attente.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_6"><span class="big120">CLÉMENCE ISAURE</span><br>
+ <span class="smcap80">(Née a Toulouse vers 1450)</span></h3>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">De toi l’on ne sait rien, noble dame...—et qu’importe?</span><br>
+ <span class="i0">Que sait-on de l’étoile en suspens dans l’azur,</span><br>
+ <span class="i0">Hors cet éclat si doux que son rayon apporte,</span><br>
+ <span class="i0">Et qui nous fait rêver de quelque éther plus pur?</span><br>
+ <span class="i0">Sous la mousse des bois n’est-il pas d’humble source</span><br>
+ <span class="i0">Dont les flots transparents couleraient ignorés,</span><br>
+ <span class="i0">Si les myosotis ne trahissaient sa course</span><br>
+ <span class="i6">Au travers des cailloux dorés?</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et tu fus, en ces temps, la source intarissable</span><br>
+ <span class="i0">Dont un siècle altéré but à longs traits les pleurs,</span><br>
+ <span class="i0">Alors qu’autour de toi, sur la ronce et le sable,</span><br>
+ <span class="i0">L’herbe reverdissait en s’émaillant de fleurs;</span><br>
+ <span class="i0">Tu fus l’étoile d’or, parmi toutes choisie,</span><br>
+ <span class="i0">Qui, sous les cieux obscurs se laissant entrevoir,</span><br>
+ <span class="i0">Vins guider de ses feux l’errante Poésie</span><br>
+ <span class="i6">Vers le berceau du Gai Savoir<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_25">25</span></p>
+
+<p>Il est vrai qu’on a voulu nous arracher Clémence Isaure, comme on veut
+démolir notre héroïque Jeanne d’Arc, en traitant de légende tout ce
+qui est souvenir! Il y en a qui prétendent que Clémence Isaure n’a
+jamais existé, mais les historiens ont remonté aux sources. M. Stéphen
+Liégeard examine à Toulouse même les documents relatifs à l’existence
+de la noble et poétique dame, et avec la certitude la plus éclairée
+nous renseigne.</p>
+
+<p>Le voyageur allemand Jodocus Sincerus, qui visita la France vers 1610,
+rapporta la copie d’une inscription latine placée dans le Capitole, que
+M. Stéphen Liégeard a également vérifiée, et qui ne laisse aucun doute:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p><i>Clémence Isaure, fille de Louis Isaure, de l’illustre famille des
+ Isaure, s’étant vouée au célibat, comme l’état le plus parfait, et
+ ayant vécu cinquante ans vierge, établit pour l’usage public de sa
+ patrie les marchés au blé, au vin, au poisson et aux herbes, et les
+ légua aux capitouls, à condition qu’ils célébreraient chaque année
+ les jeux floraux dans l’Hôtel de ville qu’elle avait fait bâtir à ses
+ dépens, qu’ils y donneraient un festin, et qu’ils porteraient des
+ roses sur son tombeau; que, s’ils négligeaient d’exécuter sa volonté,
+ le fisc s’emparerait, sous les mêmes charges, sans autre forme de
+ procès, des biens légués. Elle a voulu qu’on lui érigeât, en ce lieu,
+ un tombeau où elle repose en paix. Elle a fait cette inscription de
+ son vivant.</i></p>
+</div>
+
+<p>«La poésie tombait un peu en désuétude quand <span class="pagenum" id="Page_26">26</span> une jeune et noble
+vierge de Toulouse, Clémence Isaure, qui vivait en ces temps de deuil,
+vit les autels de la patrie désertés, et prête à s’éteindre cette
+vive flamme de l’esprit qui avait projeté tant d’éclat sur sa patrie.
+Dès lors, elle n’eut plus qu’une pensée, remettre en honneur un culte
+dont elle devait être tout ensemble la prêtresse et la muse. Pour ce
+faire, elle rallia autour de sa bannière les débris épars du vénérable
+Collège...</p>
+
+<p>«Tous ceux qui tenaient encore un luth, tous ceux qui n’avaient point
+désappris le rythme harmonieux de la «sirvente» et du «tenson», furent
+convoqués, chaque année, le 3 mai. C’était la date anniversaire de la
+fête de 1324, où Vidal, le premier, avait cueilli <i>la Violette</i>.
+A cette tige, unique récompense d’alors, Isaure, sous le nom de
+<i>Fleurs nouvelles</i>, en ajouta deux autres, <i>le Souci</i> et
+<i>l’Églantine</i>...</p>
+
+<p>«Peu de temps suffit à grouper les poètes dispersés au vent de l’orage.
+Bientôt, Bertrand de Roaix, par des vers pleins de grâce et de mélodie,
+conquiert la moderne Églantine, tandis que la dame de Villeneuve fait
+applaudir sa <i>canso</i> adressée à Clémence Isaure. Elle-même, la
+patronne de ces solennités littéraires, ne dédaignait point de prendre
+parfois en main le luth d’ivoire. Alors, pareille à la jeune fille du
+conte des fées, elle laissait tomber de ses lèvres des roses et des
+diamants, des perles ou des saphirs.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_27">27</span></p>
+
+<p>«Les trois strophes qui suivent, en langue d’oc, donneront une idée de
+ses poésies; elles remontent à l’an 1499. Elles ont été retrouvées par
+le savant M. Dumège, dans un manuscrit de l’abbaye de Saint-Savin. Ce
+sont des larmes plutôt que des vers; c’est comme un chant du cygne,
+harmonieux et plaintif:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ciutat de mos aujols, ô tan genta Tholosa!</span><br>
+ <span class="i0">Al fis aymans uffris senhal d’onor;</span><br>
+ <span class="i0">Sios a james digna de son lausor,</span><br>
+ <span class="i0">Nobla coma totjorn, et totjorn poderosa!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Soèn à tort l’ergulhos en el pensa</span><br>
+ <span class="i0">Qu’on drad sera tostems del aymadors;</span><br>
+ <span class="i0">Mes io say ben que les joëns Trobadors</span><br>
+ <span class="i0">Oblidaran la fama de Clamensa.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tal en los cams la rosa primavera</span><br>
+ <span class="i0">Floris gentil quan torna lo gay tems;</span><br>
+ <span class="i0">Mes del vent de la nueg brancejado rabems,</span><br>
+ <span class="i0">Moris, et per totjorn s’oblida de la terra<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_28">28</span></p>
+
+<p>«Nous voilà bien loin de la ballade de Florian:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A Toulouse il fut une belle,</span><br>
+ <span class="i0">Clémence Isaure était son nom;</span><br>
+ <span class="i0">Le beau Lautrec brûla pour elle,</span><br>
+ <span class="i0">Et de sa foi reçut le don...</span><br>
+ <span class="i0">.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<p>«Ni par le fond, ni par la forme, cette fiction de l’auteur
+d’<i>Estelle</i> n’est digne de la noble Toulousaine.</p>
+
+<p>«Cependant, l’ère des temps modernes était ouverte: l’institution
+durait toujours. Le prince à l’œil duquel aucune gloire n’échappait,
+Louis XIV, voulut l’ériger en Académie; c’est ce qu’il fit par lettres
+patentes datées de Fontainebleau, 1694. Du même trait de plume, il
+créait une quatrième fleur, <i>l’Amarante d’or</i>, prix de l’ode;
+ce fut désormais la plus haute récompense à laquelle put prétendre
+le chantre inspiré. Le commencement du siècle dernier vit fleurir
+<i>le Lis</i>, dédié à la Vierge. Enfin, sous une date beaucoup
+moins reculée, se place l’éclosion de <i>la Primevère</i> et de
+<i>l’Œillet</i>, qui vinrent grossir la gerbe et compléter le bouquet.»</p>
+
+<p>Depuis que cette éloquente étude, empruntée au livre déjà cité du poète
+des <i>Grands Cœurs</i> et de <span class="pagenum" id="Page_29">29</span> l’auteur de <i>la Côte d’azur</i>,
+et dont nous regrettons de ne pouvoir donner qu’une partie, a été
+écrite, M<sup>me</sup> la marquise de Blocqueville a fondé <i>le Jasmin</i>,
+une de ses fleurs préférées. (Voir sa biographie dans la troisième
+période, écrivains du XIX<sup>e</sup> siècle.)</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_7"><span class="big120">MARGUERITE D’ANGOULÊME</span><br>
+ <span class="small80">(1492-1549)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Fille du duc d’Angoulême et sœur de François I<sup>er</sup>, Marguerite naquit
+à Angoulême; elle épousa en premières noces le duc d’Alençon, et
+en secondes noces Henri d’Albret, roi de Navarre; sa fille, Jeanne
+d’Albret, eut pour fils Henri IV. Dès l’âge de sept ans, elle composait
+des vers latins et entendait le grec et l’hébreu; à cette époque, la
+langue latine était encore employée dans les lettres, et surtout à la
+cour. Elle tenait un salon de beaux esprits, dont firent partie Calvin,
+Clément Marot, son poète en titre, et Dolet. Elle protégea Amyot et
+fonda huit chaires à la Sorbonne. Elle écrivait dans un excellent
+style. Son principal ouvrage est l’<i>Heptaméron</i>, recueil de contes
+libres, imité du <i>Décaméron</i> de Boccace; elle a laissé en plus
+des <i>Lettres</i> et des <i>Poésies</i>, les <i>Marguerites de la
+Marguerite</i>, dont nous donnons <span class="pagenum" id="Page_30">30</span> ci-après quelques fragments,
+après avoir terminé cette courte biographie par le jugement de Littré
+sur cette savante princesse.</p>
+
+<p>«Il faut, à côté de la conteuse spirituelle moitié gaie, moitié
+sérieuse des <i>Nouvelles</i>, voir en elle la femme pleine de cœur
+et de sens qui se montre dans les lettres la protectrice éclairée des
+savants, la princesse tolérante en matière de religion en un temps où
+il n’y avait pas de tolérance, enfin celle qui, entourée de toutes
+grandeurs, a dit d’elle-même qu’<i>elle avoit porté plus que son faix
+de l’ennui commun à toute créature bien née</i>.»</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center"><span class="smcap90">Portrait de François I<sup>er</sup>, son frère</span></p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">De sa beaulté il est blanc et vermeil,</span><br>
+ <span class="i0">Les cheveulx bruns, de grande et belle taille;</span><br>
+ <span class="i0">En terre il est comme au ciel le soleil,</span><br>
+ <span class="i0">Hardi, vaillant, sage et preux en bataille,</span><br>
+ <span class="i0">Fort et puissant, qui ne peut avoir peur.</span><br>
+ <span class="i0">Que prince nul, tant soit-il grand l’assaille,</span><br>
+ <span class="i0">Il est bégnin, doux, humble en sa grandeur,</span><br>
+ <span class="i0">Fort et constant et plein de patience,</span><br>
+ <span class="i0">Soit en prison, en tristesse ou malheur.</span><br>
+ <span class="i0">Il a de Dieu la parfaicte science</span><br>
+ <span class="i0">Que doit avoir ung roy tout plein de foy,</span><br>
+ <span class="i0">Bon jugement et bonne conscience.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_31">31</span></p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">SATYRES ET NYMPHES DE LA REINE DE NAVARRE</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un jour très clair que le soleil luisait,</span><br>
+ <span class="i0">Et moins ardent un chacun induisait</span><br>
+ <span class="i0">Chercher au loin les campagnes fleuries,</span><br>
+ <span class="i0">Sombres forêts et riantes prairies..</span><br>
+ <span class="i0">.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span><br>
+ <span class="i0">Ainsi parlant, pensant toute seule être,</span><br>
+ <span class="i0">Je vois de loin trois dames apparaître,</span><br>
+ <span class="i0">Saillant d’un bois, haut, feuillé et épais,</span><br>
+ <span class="i0">Dont un ruisseau très clair pour mettre frais</span><br>
+ <span class="i0">Entre le bois et le pré se mettait,</span><br>
+ <span class="i0">Portant le noir, et l’une et l’autre était...</span><br>
+ <span class="i0">.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="small3a">
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">MARGUERITE DE NAVARRE A FRANÇOIS I<sup>er</sup></p>
+
+ <p class="rdate2">(Tolède, 1525.)</p>
+
+ <p class="dottedline2">&nbsp;</p>
+
+ <p><i>Monseigneur, suis contraincte d’attendre encore samedy, mais je
+ vous envoye quelqu’un qui bien au long vous contera ce que demain
+ et tous ces jours aura esté faict, afin que ayant passé plus avant
+ il vous plaise entendre les bons tours qu’ils vous font, et si sçay
+ bien qu’ils ont grand peur que je m’en ennuye, car je leur donne à
+ entendre que, s’ils ne font mieux, je m’en veux retourner...</i></p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_8"><span class="big120">PAULE DE VIGUIER</span><br>
+ <span class="smcap80">(Baronne de Fontenille)</span><br>
+ <span class="small80">(1519-1605)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Née à Toulouse, issue par sa mère de la très illustre famille de
+Lancefoc, surnommée la Belle Paule par François I<sup>er</sup>, en 1533, lors
+du passage de ce roi à Toulouse, où elle fut chargée de lui lire des
+stances charmantes qu’elle avait composées pour cette occasion, et qui
+malheureusement n’ont pas été conservées.</p>
+
+<p>Le roi lui répondit: «Vous serez, gente demoiselle, connue et renommée
+parmi dames tant de Languedoc que de France et autres pays fort
+lointains comme la plus belle et la mieux versée en tous arts et
+poésie; et moi je garderai bonne souvenance de notre <i>Belle Paule</i>
+que telle on surnommera.—Et vous, Messieurs, merci! ajouta le roi en
+se tournant vers les capitouls; j’aurai garde d’oublier votre bonne et
+fidèle ville de Tolose.»</p>
+
+<p>Le chevalier Minut, son cousin et son admirateur malheureux, qui a fait
+un livre tout consacré aux beautés de Paule, <i>la Paulographie</i>,
+s’est complu longuement dans la description de sa chevelure, qu’elle
+portait tressée et entremêlée de perles, rejetée en arrière. Elle
+n’était pas précisément <span class="pagenum" id="Page_33">33</span> cendrée, mais elle avait des reflets
+argentins qui prêtaient à ses ondulations un soyeux d’une inexprimable
+mollesse. C’est ce ton particulier dans les beaux cheveux blonds qu’un
+artiste italien désignait par le mot <i>morbidezza</i>. Elle s’en
+couvrait tout entière quand elle les dénouait. Dans ses traits, dans sa
+taille légère, dans son port de reine ou de déesse, rien ne rompait le
+charme exquis de la perfection.</p>
+
+<p>Elle reçut aussi un autre surnom aussi mérité: <i>la Vénus
+chrétienne</i>; à quinze ans ses parents la marièrent contre son
+gré à Bénaquet, que, malgré les tristesses de son âme, elle rendit
+parfaitement heureux pendant dix ans. Quand il mourut, la laissant
+veuve à vingt-cinq ans, elle put choisir alors l’élu de son cœur, le
+baron de Fontenille, qui lui était resté fidèle.</p>
+
+<p>Paule ne connut pas l’existence sereine que tout semblait lui présager.
+La perte de son unique enfant, à un âge où il se montrait déjà sous
+les traits charmants de sa mère et doué de toutes ses qualités, la
+plongea dans une tristesse que rien ne devait plus enlever. Pleine de
+sa douleur et se complaisant dans son amertume, elle se retira du monde
+d’une manière si absolue qu’elle ne sortait plus de chez elle et se
+rendait même invisible aux amis de sa maison.</p>
+
+<p>Il ne suffit pas à Paule d’avoir le don de la beauté parfaite, sa
+beauté se couronnait et s’illuminait <span class="pagenum" id="Page_34">34</span> de toutes les vertus et de
+tous les talents. Dans son isolement, elle avait demandé à la poésie
+un adoucissement à ses maux. L’Académie des Jeux floraux voulut, à
+son tour, forcer sa retraite en l’invitant à venir recevoir dans ses
+concours un <i>Souci funèbre</i> offert à l’harmonieuse expression de
+sa douleur. Paule ne résista pas à ce touchant témoignage des regrets
+publics; elle se rendit au milieu d’une de ces fêtes brillantes,
+couverte de vêtements noirs et le crêpe au front. D’une voix pleine de
+sanglots, elle consentit à divulguer ses regrets. Elle chanta l’amour
+maternel dans ses joies et dans ses tristesses.</p>
+
+<p>Le dernier soupir de cette élégie se trouve entre nos mains, nous le
+donnons ici. Elle peut rivaliser avec <i>l’Enfantelet</i> de Clotilde
+de Surville:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le tendre corps de mon fils moult chéry</span><br>
+ <span class="i0">Gist maintenant dessoubs la froide lame;</span><br>
+ <span class="i0">Dans les cieuls clairs doit triompher son âme,</span><br>
+ <span class="i0">Car en vertu tousjours il fut nourry.</span><br>
+ <span class="i0">Las! j’ai perdu mon beau rosier fleury,</span><br>
+ <span class="i0">De mon vieux temps l’orgueil et l’espérance;</span><br>
+ <span class="i0">La seule mort peut donner allégeance</span><br>
+ <span class="i0">Au mal cruel qui mon cœur a meurtry.</span><br>
+ <span class="i0">Or, adieu donc, mon enfant moult chéry,</span><br>
+ <span class="i0">De toi mon cœur gardera souvenance!</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<p>En 1564, âgée de quarante-cinq ans, elle fut encore proclamée la plus
+belle dame de France <span class="pagenum" id="Page_35">35</span> par Charles IX et Catherine de Médicis, qui
+voulurent la voir à leur passage à Toulouse.</p>
+
+<p>Malgré ses chagrins, et après avoir perdu son mari bien-aimé, elle
+resta belle, nous assure Brantôme, alors qu’elle fût octogénaire; elle
+mourut à quatre-vingt-sept ans, ayant conservé toute la grâce du plus
+aimable esprit<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_9"><span class="big120">LOUISE LABÉ</span><br>
+ <span class="small80">(1526-1566)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Née à Lyon, Louise Charley, ou Charlin, ou encore Charlieu, a écrit
+sous le pseudonyme de Louise Labé, et fut surnommée <i>la Belle
+Cordière</i> parce que son père était marchand cordier et que son
+mari, Ennemond Perrin, avait la même profession. Ses vers respirent la
+grâce, la facilité et le sentiment par-dessus tout, le sentiment si
+fin, si délicat de la passion tendre et féminine que l’on retrouve dans
+notre siècle chez M<sup>me</sup> Desbordes-Valmore. Il a été conservé d’elle
+vingt-quatre sonnets, trois élégies, une épître et un dialogue en
+prose. Il ne fallait pas alors un bagage littéraire plus complet pour
+appartenir aux lettres. Un seul sonnet ne suffit-il pas à une gloire
+poétique?</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_36">36</span></p>
+
+<p>Déjà à cette époque se tenaient des salons de beaux esprits, et chez
+<i>la Belle Cordière</i> de Lyon se réunissaient les amateurs de
+littérature et de beaux-arts de la ville. Sainte-Beuve estime très haut
+la prose de Louise Labé, et un de ses contemporains, Paradin, le doyen
+de Beaujeu, nous la dépeint ainsi dans ses <i>Mémoires de l’histoire de
+Lyon</i>, publiés en 1573:</p>
+
+<p>«Elle avoit la face plus angélique qu’humaine, mais ce n’estoit rien à
+la comparaison de son esprit tant chaste, tant vertueux, tant poétique,
+tant rare en savoir, qu’il sembloit qu’il eust esté créé de Dieu pour
+estre admiré comme un grand prodige entre les humains.»</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">SONNETS</p>
+ <p class="center">I</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je vis, je meurs, je me brusle et me noye,</span><br>
+ <span class="i0">J’ai chaut extresme en endurant froidure,</span><br>
+ <span class="i0">La vie m’est et trop molle et trop dure;</span><br>
+ <span class="i0">J’ai grans ennuis entremeslez de joye.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tout à un coup je ris et me larmoye,</span><br>
+ <span class="i0">Et en plaisir maint grief tourment j’endure;</span><br>
+ <span class="i0">Mon bien s’en va, et à jamais il dure;</span><br>
+ <span class="i0">Tout en un coup je seiche et je verdoye.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ainsi amour inconstamment me meine;</span><br>
+ <span class="i0">Et quand je pense avoir plus de douleur,</span><br>
+ <span class="i0">Sans y penser je me treuve hors de peine.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_37">37</span>
+ <span class="i0">Puis, quand je croy ma joye estre certaine</span><br>
+ <span class="i0">Et estre en haut de mon désiré heur,</span><br>
+ <span class="i0">Il me remet en mon premier malheur.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">II</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tant que mes yeux pourront larmes espandre</span><br>
+ <span class="i0">A l’heur passé avec toy regretter,</span><br>
+ <span class="i0">Et qu’aux sanglots et soupirs résister</span><br>
+ <span class="i0">Pourra ma voix, et un peu faire entendre;</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Tant que ma main pourra les cordes tendre</span><br>
+ <span class="i0">Du mignart luth pour tes grâces chanter,</span><br>
+ <span class="i0">Tant que l’esprit se voudra contenter</span><br>
+ <span class="i0">De ne vouloir rien fors que toy comprendre,</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je ne souhaitte encore point mourir;</span><br>
+ <span class="i0">Mais quand mes yeus je sentiray tarir,</span><br>
+ <span class="i0">Ma voix cassée et ma main impuissante,</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et mon esprit, en ce mortel séjour,</span><br>
+ <span class="i0">Ne pouvant plus monstrer signe d’amante,</span><br>
+ <span class="i0">Priray la mort noircir mon plus cler jour.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">ÉLÉGIE</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Vous qui lisez, ô dames lionnoises...</span><br>
+ <span class="i0">.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span><br>
+ <span class="i0">Ne veuillez point condamner ma simplesse</span><br>
+ <span class="i0">Et jeune erreur de ma folle jeunesse,</span><br>
+ <span class="i0">Si c’est erreur; mais qui, dessous les cieus,</span><br>
+ <span class="i0">Se peut vanter de n’estre vicieus?</span><br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_38">38</span>
+ <span class="i0">L’un n’est content de sa sorte de vie,</span><br>
+ <span class="i0">Et tousjours porte à ses voisins envie;</span><br>
+ <span class="i0">L’un, forcenant de voir la paix en terre,</span><br>
+ <span class="i0">Par tous moyens tasche y mettre la guerre;</span><br>
+ <span class="i0">L’autre, croyant povreté estre vice,</span><br>
+ <span class="i0">A autre Dieu qu’Or ne fait sacrifice;</span><br>
+ <span class="i0">L’autre sa foy parjure il emploira</span><br>
+ <span class="i0">A decevoir quelcun qui le croira;</span><br>
+ <span class="i0">L’un, en mentant de sa langue lézarde,</span><br>
+ <span class="i0">Mile brocars sur l’un et l’autre darde.</span><br>
+ <span class="i0">Je ne suis point sous ces planetes née</span><br>
+ <span class="i0">Qui m’ussent pu tant faire infortunée.</span><br>
+ <span class="i0">Oncques ne fut mon œil marri de voir</span><br>
+ <span class="i0">Chez mon voisin mieux que chez moi pleuvoir.</span><br>
+ <span class="i0">Oncq ne mis noise ou discord entre amis;</span><br>
+ <span class="i0">A faire gain jamais ne me soumis;</span><br>
+ <span class="i0">Mentir, tromper et abuser autrui,</span><br>
+ <span class="i0">Tant m’a desplu que mesdire de lui.</span><br>
+ <span class="i0">.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="small3a">
+
+<div class="quote">
+ <p id="ch_9a" class="center small90">A M<sup>lle</sup> CLÉMENCE DE BOURGES<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>, LYONNAISE</p>
+
+ <p class="center small90">(SUR L’INSTRUCTION DES FEMMES)</p>
+
+ <p><i>Estant le temps venu, Mademoiselle, que les severes lois des
+ hommes n’empeschent plus les femmes de s’appliquer <span class="pagenum" id="Page_39">39</span>
+ aux sciences et disciplines, il me semble que celles qui en ont la
+ commodité doivent employer cette honneste liberté, que nostre sexe
+ a autrefois tant desirée, a icelles apprendre et montrer aux hommes
+ le tort qu’ils nous fesoient en nous privant du bien et de l’honneur
+ qui nous en pouvoit venir; et si quelcune parvient en tel degré que
+ de pouvoir mettre ses concepcions par escrit, le faire songneusement,
+ et non desdaigner la gloire, et s’en parer plustot que de chaisnes,
+ anneaux et somptueux habits...</i></p>
+
+ <p><i>Je ne puis faire autre chose que prier les vertueuses dames
+ d’eslever un peu leurs esprits par-dessus leurs quenoilles et fuseaux
+ et s’employer à faire entendre au monde que, si nous ne sommes faites
+ pour commander, si ne devons-nous estre desdaignées pour compagnes,
+ tant es affaires domestiques que publiques, de ceux qui gouvernent
+ et se font obéir. En outre la reputacion que notre sexe en recevra,
+ nous aurons valu au public que les hommes mettront plus de peine
+ et d’estude aux sciences vertueuses, de peur qu’ils n’ayent honte
+ de voir precéder celles desquelles ils ont prétendu estre toujours
+ supérieurs quasi en tout. S’il y a quelque chose recommandable
+ apres la gloire et l’honneur, le plaisir que l’estude des lettres a
+ accoutumé donner nous y doit chacune inciter; qui est autre que les
+ autres recréations, desquelles quand on en a pris tant que l’on veut
+ on ne se peut vanter d’autre chose que d’avoir passé le temps. Mais
+ celle de l’estude laisse un contentement de soy qui nous demeure
+ plus longuement. Car le passé nous réjouit et sert plus que le
+ présent...</i></p>
+
+ <p class="rsignature">De Lyon, ce 24 juillet 1555.</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_40">40</span></p>
+ <h3 class="h3chap" id="ch_10"><span class="big120">PERNETTE DU QUILLET</span><br>
+ <span class="smcap80">(Morte a Lyon en 1546)</span></h3>
+</div>
+
+<p>A fait partie de la pléiade de dames lyonnaises littéraires, de la
+société de Louise Labé et de Clémence de Bourges, avec Anne de
+Marquets, Anne Séguier, dame de Vergnes, etc.</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">POÉSIES IMPRIMÉES EN 1545</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sans cognoissance aucune en mon printemps j’estois</span><br>
+ <span class="i0">Libre sans liberté, car rien ne regrettois</span><br>
+ <span class="i10">En ma vague pensée,</span><br>
+ <span class="i0">De mols et vains desirs follement dispensée.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Las! amour, tout jaloux du commun bien des dieux,</span><br>
+ <span class="i0">Me vint escarmoucher par faux allarmes d’yeux;</span><br>
+ <span class="i10">Mais je vis sa fallace,</span><br>
+ <span class="i0">Par quoi me retirai et lui quittai la place.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_11"><span class="big120">DAMES DES ROCHES</span>
+ <span class="smcap80">mère et fille</span><br>
+ <span class="smcap80">de Lyon (1550 environ)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Ont laissé un grand nombre de lettres charmantes et très sages, ainsi
+que des poésies, mais dont il n’a pas été beaucoup parlé. <span class="pagenum" id="Page_41">41</span></p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">Si mes escrits n’ont gravé sur la face<br>
+ Le sacré nom de l’immortalité,<br>
+ Je ne l’ai quis non plus que merité,<br>
+ Si je ne l’ai de faveur ou de grace.<br>
+ &nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</p>
+ </div>
+</div>
+
+<div class="figcenter4" style="width: 40px;">
+ <img src="images/vignette2.jpg" alt="petit ornement décoratif" width="40" height="31">
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>
+ Quenouille, mon souci, je vous promets et jure<br>
+ De vous aimer toujours, et jamais ne changer<br>
+ Votre honneur domestic pour un bien étranger<br>
+ Qui seme inconstamment et fort peu de temps dure.</p>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_12"><span class="big120">ÉLISÈNE DE CRENNE</span><br>
+ <span class="smcap80">Surnommée LA BELLE HÉLISENNE</span></h3>
+</div>
+
+<p>A eu des ouvrages en prose imprimés en 1538, d’après M. de Juvigny; ils
+n’ont pas laissé d’autre trace.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_13"><span class="big120">MARSEILLE D’ALTOUVINS</span><br>
+ <span class="smcap80">(Née a Marseille en 1550)</span></h3>
+</div>
+
+<p>A joui en Provence d’une grande réputation; on a d’elle de fort jolis
+vers, malheureusement bien oubliés. <span class="pagenum" id="Page_42">42</span></p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">Nul n’aura dans le ciel partage<br>
+ S’il n’a chanté par l’univers<br>
+ Le rare phœnix de notre âge,<br>
+ Paul et Belcand unis en vers<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_14"><span class="big120">CATHERINE LARCHEVÊQUE DE PARTHENAY</span></h3>
+</div>
+
+<p class="dottedline2">&nbsp;</p>
+
+<p>Elle épousa en 1568 le baron de Pont; ce mariage fut annulé et elle
+se remaria en 1575 à René, vicomte de Rohan, mort en 1586. Elle
+cultivait les belles-lettres avec succès et fit imprimer en 1572 des
+<i>Poésies</i>; elle écrivit aussi une tragédie d’<i>Holopherne</i> non
+imprimée; puis une <i>Apologie pour le roi Henri IV envers ceux qui le
+blâment de ce qu’il gratifie plus ses ennemis que ses serviteurs</i>.
+M<sup>me</sup> de Rohan, calviniste, s’enferma pendant le siège de La Rochelle,
+et vécut avec sa fille trois mois de viande de cheval et de quatre
+onces de pain; elle sut élever son fils, le célèbre Henri de Rohan,
+dans ce courage indomptable qui le distingua, et aussi sa fille Anne,
+mariée au duc de Deux-Ponts. C’est elle qui répondit à Henri IV: «J’ai
+trop peu de bien pour être votre femme, et je suis de trop bonne maison
+pour être votre maîtresse<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>.»</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_43">43</span></p>
+ <h3 class="h3chap" id="ch_15"><span class="big120">MARIE DE ROMIEU</span><br>
+ <span class="small80">(1550 ENVIRON A 1600)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Les dates de sa naissance et de sa mort ne sont pas connues avec
+précision. On sait seulement qu’elle est née à Viviers, dans le
+Vivarais, et que ses <i>Premières œuvres poétiques</i> furent éditées
+en 1580.</p>
+
+<p>Son œuvre principale, et qui mériterait, autant par l’excellente langue
+dans laquelle elle est écrite que pour les idées qu’elle agite, d’être
+connue <i>in extenso</i>, est son <i>Discours</i> pour la défense des
+femmes, qui lui valut maintes félicitations de plusieurs poètes du
+temps, entre autres celles de Jan Édouard de Morin, qui débutent avec
+entrain:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">Ce mâle vers en fat de ta verve femelle<br>
+ Me faict prodigieus sonner en la poictrine<br>
+ Un vœu de m’enfemmer.&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>
+ &nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</p>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Ces poésies en son honneur sont réunies aux siennes dans un tout petit
+volume que nous avons eu entre les mains à la Bibliothèque nationale,
+et qui est intitulé ainsi qu’il suit:</p>
+
+<p><i>Œuvres poétiques de M<sup>me</sup> Marie Romieu, contenant un brief
+Discours, que l’excellence de la femme surpasse celle de l’homme, non
+moins recréatif que plein de beaux exemples. Le tout à trés haute et
+trés <span class="pagenum" id="Page_44">44</span> illustre princesse ma dame Marguerite de Lorraine, duchesse
+de Joyeuse. A Paris,</i> 1581, <i>pour Lucas Breger, tenant sa boutique
+au second pillier de la grand’salle du Palais.</i></p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">DISCOURS</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Nous avons bien souvent à mespris une chose,</span><br>
+ <span class="i0">Ignorans la vertu qui est en elle enclose,</span><br>
+ <span class="i0">Faute de rechercher diligemment le pris</span><br>
+ <span class="i0">Qui pouvoit estonner en après nos esprits:</span><br>
+ <span class="i0">Car, comme un coq qui treuve une perle perdue,</span><br>
+ <span class="i0">Ne sçachant la valeur de la chose incognue,</span><br>
+ <span class="i0">Ainsi, ne peu s’en faut, l’homme ignare ne sçait</span><br>
+ <span class="i0">Quel est entre les deux sexes le plus parfait.</span><br>
+ <span class="i0">Il me plais bien de voir des hommes le courage,</span><br>
+ <span class="i0">Des hommes le sçavoir, le pouvoir, l’avantage,</span><br>
+ <span class="i0">Il me plais bien de voir des hommes la grandeur;</span><br>
+ <span class="i0">Mais, puis si nous venons à priser la valleur,</span><br>
+ <span class="i0">Le courage, l’esprit et la magnificence,</span><br>
+ <span class="i0">L’honneur et la vertu et toute l’excellence</span><br>
+ <span class="i0">Qu’on voit luire toujours au sexe feminin,</span><br>
+ <span class="i0">A bon droit nous dirons que c’est le plus divin.</span><br>
+ <span class="i0">.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span><br>
+ <span class="i0">Allons donc plus avant, venons à la douceur</span><br>
+ <span class="i0">Et sainte humanité dont est remply leur cueur.</span><br>
+ <span class="i0">S’est-il treuvé quelqu’un qui n’eut l’âme saisie</span><br>
+ <span class="i0">De semblable bonté, faveur et courtoisie?</span><br>
+ <span class="i0">.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span><br>
+ <span class="i0">Pleurez, mes yeux, pleurez, et ores de vos pleurs</span><br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_45">45</span>
+ <span class="i2">Faites sortir un ruisseau de douleur,</span><br>
+ <span class="i0">Et toy, mon cœur, fend toy d’une douleur profonde,</span><br>
+ <span class="i2">Fay que mon mort se suive en l’autre monde.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">HYMNE A LA ROSE</p>
+ <p class="center small70">POUVANT SERVIR D’ÉPITAPHE</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>
+ Celle qui gist ici sous cette froide cendre,<br>
+ Toute sa vie aima la rose fraische et tendre,<br>
+ Et l’aima tellement qu’après que le trespas<br>
+ L’eut poussée à son gré aux ondes de là-bas<br>
+ Voulut que son cercueil fût entouré de roses,<br>
+ Comme ce qu’elle aimoit par-dessus toutes choses.</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_16"><span class="big120">MARGUERITE DE FRANCE</span><a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor"><span class="small60">[25]</span></a><br>
+ <span class="small80">(1553-1615)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Fille de Henri II et de Catherine de Médicis, sœur de Charles IX et
+de Henri III, première <span class="pagenum" id="Page_46">46</span> femme de Henri IV, répudiée en 1599,
+Marguerite de Valois eut une vie privée aussi irrégulière et aussi
+joyeuse que celle de son mari.</p>
+
+<p>Elle écrivit pendant son exil au château d’Usson des <i>Poésies</i>
+et des <i>Mémoires</i> comprenant, de 1569 à 1582, une période
+de pas moins de treize années, qu’elle comparait dans la préface
+de cet ouvrage adressée à Brantôme «à de petits oursons qui vont
+vers l’historien, en masse lourde et difforme pour y recevoir leur
+formation».</p>
+
+<p>Ces mémoires furent écrits par elle dans le but de justifier sa
+conduite. Ils sont aussi peu possibles à lire par tous les yeux que les
+<i>Contes</i> de la reine de Navarre, sa grand’belle-mère.</p>
+
+<p>Son style clair, précis, délicat, sympathique et naïf en même temps,
+lui vaut cet éloge de Bacon dans son <i>Histoire de la littérature
+française jusqu’au XVI<sup>e</sup> siècle</i>, «qu’elle sert de transition
+entre Christine de Pisan et M<sup>me</sup> de Sévigné». De goût élégant, elle
+supprima le hennin et imagina de se coiffer avec ses cheveux.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">MÉMOIRES<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a></p>
+
+ <p class="dottedline2 br">&nbsp;</p>
+
+ <p>J’allois en une lictiere faicte à pilliers doublez de velours
+ incarnadin d’Espagne, en broderie d’or et de serge <span class="pagenum" id="Page_47">47</span>
+ nuée, à devise; cette lictiere toute vitrée, et les vitres toutes
+ faictes à devises, y ayant ou à la doublure ou aux vitres quarante
+ devises toutes différentes, avec les mots en espaignol et italien,
+ sur le soleil et ses effects. Laquelle estoit suivie de la lictiere
+ de M<sup>me</sup> de la Roche-sur-Yon et de celle de M<sup>me</sup> de Tournon, ma
+ dame d’honneur, et dix filles à cheval avec leur gouvernante, et de
+ six carrosses ou chariots où alloit le reste des dames et filles
+ d’elles et de moy. Je passay par la Picardie, où les villes avoient
+ commandement du roy de me recepvoir selon que j’avois cet honneur de
+ lui estre, qui, en passant, me firent tout l’honneur que j’eusse peu
+ desirer.</p>
+
+ <p class="dottedline2">&nbsp;</p>
+
+ <p>Partant<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a> de Cambray, j’allay coucher à Valenciennes, terre de
+ Flandre, où M. le comte de Lalain, M. de Montigny, sa femme et sa
+ belle-sœur, M<sup>me</sup> d’Aurec, et toutes les plus apparentes et galantes
+ dames de ce pays-là, m’attendoient pour me recepvoir.....</p>
+
+ <p>Le comte de Lalain, se disant estre parent du roy mon mary, ne
+ pouvoit assez faire de démonstration de l’aise qu’il avoit de me
+ voir là, et quand son prince naturel y eust esté, il ne l’eust pu
+ recepvoir avec plus d’honneur, de bien veuillance et d’affection.
+ Arrivant à nous, à la maison du comte de Lalain, où il me fist loger,
+ je trouvay <span class="pagenum" id="Page_48">48</span> à la cour la comtesse de Lalain, sa femme (Marguerite
+ de Ligne), avec bien quatre-vingts ou cent dames du païs ou de la
+ ville, de qui je fus reçeue non comme princesse estrangere, mais
+ comme si j’eusse esté leur naturelle dame, le naturel des Flamandes
+ estant d’estre privées, familieres et joyeuses.</p>
+
+ <p>La comtesse de Lalain tenant de ce naturel, mais ayant davantage
+ un esprit grand et eslevé, de quoy elle ne ressembloit moins à
+ vostre cousine que du visage et de la façon, cela me donna soudain
+ asseurance qu’il me seroit aisé de faire amitié estroite avec elle,
+ ce qui pourroit apporter de l’utilité à l’avancement du dessein de
+ mon frere...</p>
+
+ <p>L’heure du soupper venue, nous allons au festin et au bal, que le
+ comte de Lalain continua tant que je fus à Mons, qui fut plus que
+ je ne pensois estimant debvoir partir dés le lendemain. Mais cette
+ honneste femme me contraingnist de passer une sepmaine avec eux,
+ ce que je ne voulois faire, craingnant de les incommoder. Mais il
+ ne me feust jamais possible de le persuader à son mary ni à elle,
+ qu’encore à toute force me laisserent partir au bout de huict jours.
+ Vivant avec une telle privauté avec elle, elle demeura à mon coucher
+ fort tard, et y eust demeuré davantage; mais elle faisoit chose peu
+ commune à personne de telle qualité, qui toutes fois tesmoingne une
+ nature accompagnée d’une grande bonté. Elle nourrissoit son petit
+ fils de son lait, de sorte qu’estant le lendemain au festin, assise
+ tout auprès de moy à la table qui est le lieu où ceux de ce païs-là
+ se communiquent avec <span class="pagenum" id="Page_49">49</span> le plus de franchise, n’ayant l’esprit
+ bandé qu’à mon but, qui n’estoit que d’advancer le dessein de mon
+ frere, elle parée et toute couverte de pierreries et de broderies,
+ avec une robille à l’espagnole de toille d’or noire, avec des bandes
+ de broderie de canetille d’or et d’argent, et un pourpoint de toille
+ d’argent blanche en broderie d’or avec des gros boutons de diamant
+ (habit approprié à l’office de nourrice), l’on luy apporta à la
+ table son petit fils emmaillotté aussi richement qu’estoit vestue la
+ nourrice, pour lui donner à taicter.</p>
+
+ <p>Elle le met entre nous deux sur la table, et librement se
+ desboutonne, baillant son tétin à son petit, ce qui eust esté tenu à
+ incivilité à quelque autre; mais elle le faisoit avec tant de grâce
+ et de naifveté, comme toutes ses actions en estoient accompaignées,
+ qu’elle en reçeust autant de louange que la compagnie de plaisir.....</p>
+
+ <p>Les tables levées, le bal commença en la salle mesme où nous estions,
+ qui estoit grande et belle.....</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_17"><span class="big120">ANNE DE ROHAN</span><br>
+ <span class="small80">(1580-1646)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Fille de René de Rohan et de Catherine de Parthenay<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>, Anne de
+Rohan était d’un esprit très supérieur, comme celui de sa mère. Elle
+lisait couramment <span class="pagenum" id="Page_50">50</span> l’hébreu et écrivait de fort beaux vers. On lui
+attribue même une grande influence sur le poète Malherbe, au sujet de
+règles de la versification qu’elle le décida à adopter.</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">SONNET</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Nature avoit encore un beau chef-d’œuvre à faire<br>
+ Quand elle fist au jour naistre tes blonds cheveux,<br>
+ Et dont la splendeur rend tous les cœurs furieux;<br>
+ De celuy qui son trait allonge pour y voir,</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">En vain viendroit Cérès au combat de ta gloire,<br>
+ Pour emporter le prix entre tes blonds cheveux,<br>
+ Car sa divinité n’a rien plus précieux<br>
+ Pour imprimer dessus le tableau de mémoire.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Plustôt desmêlerait l’antre dédalien,<br>
+ Mon cœur banny de soy, qu’il rompe le lien<br>
+ Qui le tient enserré dans cette tresse blonde,</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">N’ayant rien de plus beau ny de plus lumineux<br>
+ Aux flambeaux allumés sur le lambris des cieux,<br>
+ Au point que leur clarté éclaire tout le monde.</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_18"><span class="big120">M<sup>lle</sup> DE GOURNAY</span>
+ <span class="smcap80">(Marie de Jars)</span><br>
+ <span class="small80">(1566-1645)</span></h3>
+</div>
+
+<p>On l’appelait la <i>fille d’alliance</i> de Montaigne, dont elle a
+édité les œuvres en 1595, avec une <span class="pagenum" id="Page_51">51</span> «extrême superstition», selon
+ses propres paroles; il semble que la piété légendaire qu’elle avait
+pour son père adoptif soit son principal titre à passer à la postérité.
+Les biographies donnent peu de détails sur elle, et si l’on interroge
+Staaf sur son livre intitulé <i>l’Ombre</i>, il vous répond: «Un livre
+de poésies.» Eh bien! non, il y a confusion. Désireuse de lire ces
+poésies en vieux langage, j’ai demandé à la Bibliothèque nationale ce
+volume de M<sup>lle</sup> de Gournay, et ce ne sont nullement des poésies, mais
+bel et bien de la prose et des conseils moraux, excellents à lire.</p>
+
+<p>Ce volume, édité par <i>Libert, rue Saint-Jean-de-Latran</i>, en
+MDCXXVI, a pour épigraphe, et comme pour justifier son nom:</p>
+
+<div class="rpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent"><i>L’homme est l’ombre d’un songe<br>
+ Et son œuvre est son ombre.</i></p>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Voici quelques titres de chapitres que j’ai relevés.</p>
+
+<p>— <i>Si la vengeance est licite...</i></p>
+
+<p>— <i>Antipathie des âmes basses et hautes...</i></p>
+
+<p>— <i>Abrégé d’institution pour le prince souverain</i>, où je copie
+ces lignes bien dignes d’être méditées:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>Tu ne te peux rendre trop souple et soubmis à ceux qui te seront
+ donnez, pour t’apprendre à soubmettre après toy-mesme et les choses
+ à toy; et ne crois pas y soubmettre jamais les choses à ton poinct
+ qu’en travaillant à te rendre aimable et desirable partout où tu te
+ voudras rendre puissant.....</p>
+
+ <p><span class="pagenum" id="Page_52">52</span></p>
+
+ <p>Nos esprits hument les esprits qui leur sont familiers ny plus ny
+ moins que nos corps hument l’air un instant et s’en nourrissent. Des
+ maux faicts avec plaisir, le plaisir passe et le mal demeure, et des
+ biens faicts avec peine, le bien demeure et le mal passe...</p>
+</div>
+
+<div class="figcenter4" style="width: 40px;">
+ <img src="images/vignette2.jpg" alt="petit ornement décoratif" width="40" height="31">
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">DE LA MÉDISANCE</p>
+
+ <p class="center"><i>A Madame la marquise de Guercheville</i><br>
+ <span class="small90">Dame d’honneur de la reyne-mère du roy.</span></p>
+
+ <p class="dottedline2 br">&nbsp;</p>
+
+ <p>Lorsque Momus reprocha la faute de Prométhée de n’avoir pas fait
+ une fenestre au sein de l’homme afin que l’œil penétrast ce que son
+ cœur donneroit de contraire à sa parole, je m’esbahis comme il ne le
+ reprit aussi pour avoir manqué d’apposer quelque ferme arrest</p>
+
+ <div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">Et plusieurs freins avec plusieurs timons</p>
+ </div>
+ </div>
+
+ <p class="noindent">à sa langue et à son oreille, parties si glissantes à l’abus, et
+ dont l’abus est si coulpable. Il arrive que nous exposons tous les
+ jours les biens pour la vie, la vie pour une parcelle de l’honneur,
+ qu’Aristote appelle aussi le plus grand des biens externes, comme il
+ qualifie la honte le plus grand des maux de cette condition...</p>
+</div>
+
+<p class="center2">FIN DE LA PREMIÈRE PÉRIODE</p>
+
+<div class="figcenter3" style="width: 100px;">
+ <img src="images/vignette1.jpg" alt="vignette décorative" width="100" height="25">
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_53">53</span></p>
+
+ <div class="figcenter1" id="ch_d" style="width: 600px;">
+ <img src="images/bandeau1.jpg" alt="bandeau décoratif" width="600" height="90">
+ </div>
+
+ <h2 class="h2chap">DEUXIÈME PÉRIODE<br>
+ <span class="small80">XVII<sup>e</sup> - XVIII<sup>e</sup> SIÈCLE</span></h2>
+</div>
+
+<p class="noindent"><img class="lettrine" src="images/lettre-u.jpg" width="70" height="66" alt="U">
+<span class="firstletter">U</span><span class="smcap80">NE</span>
+cinquantaine d’années s’est écoulée. La Renaissance a fait son
+œuvre. Malherbe a épuré le vieux langage. Le français est arrivé à
+son apogée. Nul ne peut se flatter de dépasser comme clarté et comme
+syntaxe Corneille, La Bruyère, Voltaire et Diderot. Avec M<sup>lle</sup> de
+Scudéry commence cette célèbre pléiade, unique au monde, de femmes
+françaises écrivains. Dans le XVII<sup>e</sup> siècle nous trouvons de fertiles
+romancières, de plus rares poètes, quelques moralistes et savantes.
+Le XVIII<sup>e</sup> siècle est celui des Correspondances et Mémoires. Toute
+femme spirituelle, mondaine, enjouée, est facilement maîtresse dans
+le style épistolaire, qui doit rester familier et antipédantesque.
+Nous avons hésité à considérer les correspondantes comme auteurs. Aux
+Mémoires, infiniment utiles au point de vue de l’histoire et des mœurs,
+il ne faut demander non plus des conceptions de haut vol ni le souffle
+littéraire indispensable aux œuvres d’imagination. Il est difficile de
+déployer une grande science de rhétorique pour répéter dix fois dans
+la même feuille: «Je suis entrée chez la reine, etc.» Aussi avons-nous
+choisi comme citations, quand nous l’avons pu, des réflexions et
+commentaires appartenant en propre à l’auteur ou à un de ses ouvrages
+littéraires, plutôt que des fragments de mémoires ou de lettres.</p>
+
+<p>La Révolution ayant mis un point d’arrêt dans la vie sociale, et étant
+en même temps un point de départ d’autres mœurs et d’autres idées,
+nous avons arrêté cette seconde période à M<sup>me</sup> d’Antremont, qui a
+correspondu avec Voltaire âgé et nous conduit jusqu’à 1789.</p>
+
+<div class="figcenter3" style="width: 150px;">
+ <img src="images/vignette3.jpg" alt="vignette décorative" width="150" height="33">
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_55">55</span></p>
+
+ <div class="figcenter1" style="width: 600px;">
+ <img src="images/bandeau2.jpg" alt="bandeau décoratif" width="600" height="162">
+ </div>
+
+ <h3 class="h3chap" id="ch_19"><span class="big120">MADELEINE DE SCUDÉRY</span><br>
+ <span class="small80">(1607-1701)</span></h3>
+</div>
+
+<p class="noindent"><img class="lettrine" src="images/lettre-m.jpg" width="70" height="71" alt="M">
+<span class="firstletter">M</span><span class="smcap90">ADELEINE</span> de Scudéry est sans contredit une des plus grandes
+figures de femmes littéraires; notre époque l’a qualifiée bien à tort
+de pédante, se rapportant à la satire de Boileau, mais la postérité lui
+rendra justice, comme on la rend à ces colossales statues qui, vues de
+près, choquent le vulgaire appréciateur, mais que l’éloignement remet à
+leur point.</p>
+
+<p>Madeleine de Scudéry, dès sa première jeunesse, fut l’orgueil et
+l’oracle de sa ville natale, le <i>Havre-de-Grâce</i>; elle vint
+à Paris, à l’âge de quinze ans, se présenter dans cet hôtel de
+Rambouillet, rendez-vous des illustrations du siècle.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_56">56</span></p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> de Scudéry a embrassé la carrière de femme de lettres
+par besoin, pour subvenir à la vie quotidienne de sa famille et
+d’elle-même. Ce fut en dissimulant son nom et sous la signature de
+son frère qu’elle publia ses premiers ouvrages: <i>Les Aventures de
+Baisa</i>, <i>Harangues de femmes illustres</i>, <i>Cyrus</i>, et
+les premiers volumes de <i>Clélie</i>. Pendant la publication de
+cet ouvrage son secret fut divulgué. Elle écrivit alors sans signer
+<i>Célinte</i>, <i>Mathilde</i>, la <i>Promenade de Versailles</i>,
+deux volumes de <i>Conversations</i>, des vers et des lettres.</p>
+
+<p>On lui reproche, défaut propre à bien des écrivains qui sont obligés de
+produire trop vite, de ne pas assez soigner ses écrits. Cependant, elle
+n’en remporta pas moins le prix d’éloquence à l’Académie, sur le sujet
+de <i>la Gloire</i>. La sienne était alors à son apogée. Le roi Louis
+XIV assistait à la réunion, où elle fut acclamée par la cour et par le
+public. Dès lors, ses ouvrages furent traduits dans toutes les langues
+et aucun genre de célébrité ne lui fit défaut, car elle était aussi
+charitable et vertueuse que spirituelle.</p>
+
+<p>Elle mourut à quatre-vingt-quatorze ans, après avoir continué jusqu’au
+dernier moment, quoique valétudinaire, à être l’âme et l’esprit de
+l’hôtel de Rambouillet, et après avoir, hélas! vu mourir tous ses amis,
+y compris Pellisson, si renommé par sa laideur, et qui l’était à peine
+autant qu’elle: M<sup>lle</sup> de Scudéry n’était point belle et ne connut
+<span class="pagenum" id="Page_57">57</span> pas la puissance du charme féminin dont elle parlait dans ses
+romans, d’ailleurs tous très moraux, d’après l’avis des hommes les plus
+austères.</p>
+
+<p>«L’occupation de mon automne, écrivait Mascaron, est la lecture de
+<i>Cyrus</i>, de <i>Clélie</i> et d’<i>Ibrahim</i>; je ne fais point
+de difficultés à vous avouer que, dans les sermons que je prépare pour
+l’avenir, ils seront souvent cités à côté de saint Augustin et de saint
+Bernard.»</p>
+
+<p>Le savant Fléchier, «après avoir lu les dix volumes de
+<i>Conversations</i>, veut distribuer ce livre aux fidèles de
+son diocèse pour leur apprendre la morale et leur donner de bons
+modèles»;—et le Père Lacroix parle de l’auteur en ces termes: «Elle
+sut si bien mêler la simplicité de l’histoire et la richesse des
+inventions, l’élégance et la facilité du style, la légèreté des
+conversations, la bienséance des mœurs, la noblesse et la variété des
+caractères, la grandeur et la pureté des sentiments, qu’on peut dire
+que c’est une école ouverte pour former les jeunes gens, et où le cœur
+et l’esprit, loin d’être en danger de se corrompre, n’ont d’autres
+risques à courir que de ne pouvoir atteindre à la hauteur et à la
+perfection des modèles que l’on y prépare.»</p>
+
+<p>Les <i>Portraits</i> de M<sup>lle</sup> de Scudéry sont recommandés comme les
+meilleurs morceaux de ses ouvrages.</p>
+
+<p>Elle maniait aussi bien le vers, quoiqu’elle ait plus particulièrement
+écrit en prose.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_58">58</span></p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">PORTRAIT DE PHÉRÉCYDE<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a></p>
+
+ <p>... Il faut que vous sachiez qu’il étoit non seulement d’une taille
+ avantageuse, mais encore extrêmement beau; mais d’une beauté de son
+ sexe, qui n’avoit rien que de grand et de noble. Il avoit pourtant le
+ teint délicat, les yeux bleus et fins, le tour du visage agréable;
+ mais avec tout cela il n’avoit rien qui ressemblast à la beauté
+ des femmes. Au contraire, sa mine étoit haute; et quoy qu’il eust
+ une douceur inconcevable dans l’air du visage, il y avoit pourtant
+ je ne sçay quelle fierté douce qui lui donnoit une espèce d’audace
+ respectueuse qui le rendoit plus aimable. Au reste, il avoit la
+ plus belle teste du monde: car ses cheveux faisoient mille anneaux
+ sans artifice, et estoient du plus beau brun possible qu’il estoit
+ possible de voir. Phérécyde estant donc tel que je viens de vous
+ le représenter, c’est-à-dire ayant tout l’agrément de la beauté
+ et tout l’enjouement de la jeunesse, n’en avoit pourtant ny le
+ décontenancement, ny l’inconsidération: et l’on eust dit qu’il estoit
+ venu au monde en sçachant le monde, tant il agissoit sagement et
+ galamment tout ensemble. Le son de sa voix estoit infiniment aimable;
+ et il avoit cet avantage d’avoir en toutes ses actions un agrément
+ inexpliquable, que la seule nature peut donner. Au reste, il avoit
+ l’âme si noble, les inclinations si belles, le cœur si tendre pour
+ ses amis, et si remply de zèle et de chaleur pour eux, qu’il en
+ méritoit beaucoup de loüange. <span class="pagenum" id="Page_59">59</span> De plus, il avoit naturellement
+ l’esprit fort éclairé; et il faisoit des vers si beaux, si touchans
+ et si passionnez, qu’il estoit aisé de voir qu’il n’avoit pas l’âme
+ différente; et ceux du grand Therpandre, son oncle<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>, qui a tant eu
+ de réputation, n’estoient pas plus beaux que les siens. Aussi suis-je
+ persuadé que jamais personne n’a eu le cœur si tendre à l’amitié,
+ ny si ardent à l’amour que Phérécyde: car, pour l’ordinaire, ceux
+ qui ont cette passion fort vive ont une amitié plus modérée; et, au
+ contraire, ceux qui sont capables d’une amitié fort ardente ne le
+ sont pas si souvent d’un fort violent amour. Mais, pour Phérécyde, il
+ aimoit ses amies et ses amis avec des ardeurs démesurées, qui ne se
+ destruisoient point les unes et les autres dans son cœur. Au reste,
+ il avoit un talent particulier, dans les heures de son enjouement,
+ qui estoit de contrefaire si admirablement et si plaisamment tout
+ ensemble tous ceux qu’il vouloit représenter, qu’il devenoit presque
+ ce qu’estoient ceux qu’il imitoit. Mais pour avoir ce plaisir-là, il
+ faloit estre au palais de Cléomire ou chez Élise, et y estre mesme
+ en petite compagnie. De plus, jamais homme n’a esté si propre que
+ Phérécyde à une véritable galanterie, et mesme à une feinte passion,
+ ny n’a sçeu soupirer plus à propos ny d’une manière plus propre à
+ faire écouter ses soupirs sans colère: car il avoit si bien sçeu
+ trouver l’art de faire un mélange de respect et de hardiesse, en sa
+ façon d’agir avec celles qu’il aimoit effectivement ou qu’il feignoit
+ d’aimer, qu’il <span class="pagenum" id="Page_60">60</span> n’estoit pas aisé qu’il fust maltraité. Enfin,
+ Madame, je pense pouvoir dire qu’il n’estoit pas possible de trouver
+ un plus aimable galand que celui-là, ny un plus agréable amy; et je
+ pense pouvoir assurer que, s’il eust vécu plus longtemps, il eust été
+ un aussi honneste homme qu’il y en ait jamais eu en Phénicie. Mais la
+ mort le ravit à tous ses amis à l’âge que je vous ai dit: ayant eu
+ la gloire d’estre pleuré par les plus beaux yeux du monde et par les
+ plus illustres personnes de toute nostre cour.</p>
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">PORTRAIT DE SAPHO<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a></p>
+
+ <p>Sapho a eu l’avantage que son père et sa mère avoient tous deux
+ beaucoup d’esprit et beaucoup de vertu, mais elle eust le malheur
+ de les perdre de si bonne heure qu’elle ne put recevoir d’eux que
+ les premières inclinations au bien, car elle n’avoit que six ans
+ lorsqu’ils moururent... Elle n’avoit que douze ans quand on commença
+ de parler d’elle comme d’une personne dont la beauté, l’esprit et le
+ jugement estoient déjà formez et donnoient de l’admiration à tout le
+ monde. Je vous dirai seulement qu’on n’a jamais remarqué en qui que
+ ce soit des inclinations plus nobles, ny une facilité plus grande à
+ apprendre tout ce qu’elle a voulu savoir. Encore que vous m’entendiez
+ parler de Sapho comme de la plus merveilleuse et de la plus charmante
+ personne de toute la Grèce, il ne faut pourtant pas vous imaginer
+ que sa beauté soit une de ces grandes beautés en qui l’envie même
+ ne sauroit trouver <span class="pagenum" id="Page_61">61</span> aucun défaut... Elle est pourtant capable
+ d’inspirer de plus grandes passions que les plus grandes beautés de
+ la terre... Pour le teint, elle ne l’a pas de la dernière blancheur,
+ il a toutefois un si bel éclat qu’on peut dire qu’elle l’a beau; mais
+ ce que Sapho a de souverainement agréable, c’est qu’elle a les yeux
+ si beaux, si vifs, si amoureux et si pleins d’esprit, qu’on ne peut
+ ni en soutenir l’éclat, ni en détacher ses regards... Les charmes de
+ son esprit surpassent de beaucoup ceux de sa beauté. Elle a une telle
+ disposition à apprendre que, sans que l’on ait presque jamais ouï
+ dire que Sapho ait rien appris, elle sçait pourtant toutes choses...
+ mais elle songe tellement à demeurer dans la bienséance de son sexe
+ qu’elle ne parle que des choses que les femmes doivent parler.</p>
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">A PROPOS DE L’INSTRUCTION DES FEMMES</p>
+
+ <p>Encore que je sois ennemie déclarée de toutes les femmes qui font
+ les savans, je ne laisse pas de trouver l’autre extrémité fort
+ condamnable, et d’estre souvent épouvantée de voir tant de femmes
+ de qualité avec une ignorance si grossière que, selon moi, elles
+ déshonorent notre sexe. En effet, la difficulté de sçavoir quelque
+ chose avec bienséance ne vient pas tant à une femme de ce qu’elle
+ sçait que de ce que les autres ne sçavent pas, et c’est sans doute la
+ singularité qui fait qu’il est très difficile d’être comme les autres
+ ne sont point, sans s’exposer à estre blasmée... Je ne sçache rien
+ de plus injurieux à notre sexe que de dire qu’une femme n’est point
+ obligée de rien apprendre...</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_62">62</span></p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">LA TUBÉREUSE</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>
+ Des bords de l’Orient je suis originaire;<br>
+ Le soleil proprement peut se dire mon père;<br>
+ Le printemps ne m’est rien, je ne le connois pas,<br>
+ Et ce n’est point à lui que je dois mes appas.<br>
+ Je l’appelle en raillant le père des fleurettes,<br>
+ Du fragile muguet, des simples violettes,<br>
+ Et de cent autres fleurs qui naissent tour à tour,<br>
+ Mais de qui les beautés durent à peine un jour.<br>
+ Voyez-moi seulement, je suis la plus parfaite:<br>
+ J’ai le teint fort uni, la taille haute et droite,<br>
+ Des roses et du lis j’ai le brillant éclat.<br>
+ Et du plus beau jasmin le lustre délicat.<br>
+ Je surpasse en odeur et la jonquille et l’ambre,<br>
+ Et les plus grands des rois me souffrent dans leur chambre.<br>
+ .&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">LA BEAUTÉ, L’ESPRIT ET LA VERTU</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">La fleur que vous avez vu naistre,<br>
+ Et qui va bientôt disparoistre,<br>
+ C’est la beauté qu’on vante tant;<br>
+ L’une brille quelques journées,<br>
+ L’autre dure quelques années,<br>
+ Et diminue à chaque instant.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">L’esprit dure un peu davantage,<br>
+ Mais à la fin il s’affoiblit;<br>
+ Et s’il se forme d’âge en âge,<br>
+ Il brille moins plus il vieillit.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_63">63</span>
+ La vertu, seul bien véritable,<br>
+ Nous suit au delà du trépas;<br>
+ Mais ce bien solide et durable,<br>
+ Hélas! on ne le cherche pas.</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_20"><span class="big120">SABLÉ</span>
+ <span class="smcap80">(Madeleine-Rouvre, Marquise de)</span><br>
+ <span class="small80">(1598-1678)</span></h3>
+</div>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Sablé était une des assidues de l’hôtel de Rambouillet. M.
+Cousin, dans ses études sur les femmes du XVII<sup>e</sup> siècle, en a parlé
+comme une des femmes les plus distinguées de son siècle.</p>
+
+<p>Un portrait finement tracé nous en est resté, écrit par M<sup>lle</sup> de
+Montpensier, parlant en même temps de la comtesse de Maure, sous les
+noms de princesse Parthénie et de reine de Misnie; elle dit:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>..... C’étoient des personnes par les mains desquelles le secret de
+ tout le monde avait à passer. La princesse de Penthièvre (M<sup>me</sup> de
+ Sablé) avait le goût aussi délicat que l’esprit; rien n’égaloit la
+ magnificence des festins qu’elle faisoit, tous les mets en étoient
+ exquis, et sa propreté a été au delà de tout ce que l’on peut
+ imaginer. C’est de leur temps que l’écriture a été mise en usage;
+ auparavant on n’écrivoit que les contrats de mariage, et des lettres
+ on n’en entendoit pas parler.</p>
+</div>
+
+<p>Son salon était un des plus spirituels; très liée <span class="pagenum" id="Page_64">64</span> avec le duc de
+La Rochefoucauld, ses Maximes furent imprimées en 1708, à la fin du
+livre des <i>Maximes</i> de l’illustre moraliste.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">MAXIMES</p>
+
+ <p class="p2">— Être trop mécontent de soi est une faiblesse; être trop content de
+ soi est une sottise.</p>
+
+ <p class="p2">— Il y a un certain empire dans la manière de parler et dans les
+ actions qui se fait faire place partout et qui gagne par avance la
+ considération et le respect.</p>
+
+ <p class="p2">— Une méchante manière gâte tout, même la justice et la raison. Le
+ <i>comment</i> fait la meilleure partie des choses, et l’air qu’on
+ leur donne dore, accommode et adoucit les plus fâcheuses.</p>
+
+ <p class="p2">— Dans la connaissance des choses humaines, notre esprit ne doit
+ jamais se rendre esclave en s’assujettissant aux fantaisies d’autrui.
+ Il faut étendre la liberté de son jugement et ne rien mettre dans sa
+ tête par aucune autorité purement humaine. Quand on nous propose la
+ diversité des opinions, il faut choisir, s’il y a lieu; sinon, il
+ faut rester dans le doute.</p>
+
+ <p class="p2">— Il n’y a rien qui n’ait quelque perfection: c’est le bonheur du
+ bon goût de le trouver en chaque chose; mais la malignité naturelle
+ fait découvrir un vice entre plusieurs vertus pour le relever et
+ le publier, ce qui est plutôt une marque du mauvais naturel qu’un
+ avantage du discernement; et c’est bien mal passer sa vie que de se
+ nourrir toujours des imperfections d’autrui.</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_65">65</span></p>
+ <h3 class="h3chap" id="ch_21"><span class="big120">M</span><span class="sup2">lle</span>
+ <span class="big120">DE CALAGES</span><br>
+ <span class="smcap80">(1610 A 1658 ENVIRON)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Marie Pech de Calages, contemporaine de Corneille, est surtout connue
+par un ouvrage important, le poème de <i>Judith, ou la Délivrance de
+Béthulie</i>, composé de huit livres, édité après la mort de l’auteur,
+en 1660, à Toulouse, par M<sup>lle</sup> L’Héritier de Villandon, et dédié à la
+reine. Ce poème était terminé avant que <i>le Cid</i> eût paru, alors
+que la langue poétique n’avait pas encore subi le perfectionnement que
+Corneille devait lui donner. Cependant il contient des morceaux de
+premier ordre. M<sup>lle</sup> de Calages a remporté plusieurs fois des prix à
+l’Académie des Jeux floraux.</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">JUDITH, OU LA DÉLIVRANCE DE BÉTHULIE</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>
+ Son courage redouble, un feu divin l’embrase.<br>
+ Ce n’est plus cet objet dont le charme vainqueur<br>
+ Du farouche Holopherne avoit séduit le cœur,<br>
+ Sa démarche et ses traits n’ont rien d’une mortelle.<br>
+ Une sombre fureur en ses yeux étincelle,<br>
+ Ses cheveux sur son front semblent se hérisser,<br>
+ Un pouvoir inconnu la force d’avancer.<br>
+ Elle voit sur le lit la redoutable épée<br>
+ Qui dans le sang hébreu devoit être trempée;<br>
+ Elle hâte ses pas et prend entre ses mains<br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_66">66</span>
+ Le fer victorieux, la terreur des humains,<br>
+ Observe avec horreur ce conquérant du monde,<br>
+ S’applaudit en voyant son ivresse profonde,<br>
+ Puis soulève le fer, l’arrache du fourreau,<br>
+ Et, le cœur enflammé par un transport nouveau,<br>
+ Croit entendre la voix du Ciel qui l’encourage:<br>
+ «Tu le veux, Dieu puissant, achève ton ouvrage!»<br>
+ Elle dit, et d’un bras par Dieu même affermi<br>
+ Frappe d’un fer tranchant son superbe ennemi.<br>
+ .&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_22"><span class="big120">DE LA SUZE</span>
+ <span class="big120 smcap80">(Henriette de Coligny, C</span><span class="small70"><sup>tesse</sup></span>
+ <span class="big120 smcap80">)</span><br>
+ <span class="small80">(1618-1673)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Petite-fille de l’amiral de Coligny, elle épousa Thomas Hamilton, comte
+de Hadington. Devenue veuve, se remaria à Gaspard de Champagne, comte
+de la Suze; ne fut pas heureuse en ménage: le comte de la Suze, fort
+jaloux, l’emmena dans ses terres. Ne pouvant souffrir ni son mari ni la
+solitude, elle se sépara du comte, et de protestante se fit catholique,
+«afin, dit Christine de Suède, de ne rencontrer son mari ni dans ce
+monde ni dans l’autre».</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de la Suze était d’une grande beauté et possédait une
+physionomie charmante.</p>
+
+<p>Ses poésies sont presque toutes rimées par Pellisson. <span class="pagenum" id="Page_67">67</span> Elles sont
+d’une douceur que l’on pourrait appeler fade; le monde littéraire qui
+constituait sa petite cour les admirait aveuglément.</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">CHANSON</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">J’ai juré mille fois de ne jamais aimer,<br>
+ Et je ne croyais pas que rien pût me charmer;<br>
+ Mais alors que je fis ce dessein téméraire,<br>
+ Tircis, vous n’aviez pas entrepris de me plaire.<br>
+ Ma raison contre vous ne fait plus son devoir,<br>
+ Et de l’amour enfin je connais le pouvoir.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Hélas de mon erreur trop tard je m’aperçois;<br>
+ Je pensais que ce dieu ne rangeait sous ses lois<br>
+ Que ceux qui de ses traits savent mal se défendre,<br>
+ Mais je sens que mon cœur malgré moi va se rendre.<br>
+ Ma raison contre vous ne fait plus son devoir,<br>
+ Et de l’amour enfin je connais le pouvoir.</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_23"><span class="big120">DE BRÉGY</span>
+ <span class="smcap80">(Charlotte Saumaise de Chazan)</span><br>
+ <span class="small80">(1619-1693)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Charlotte de Chazan fut élevée par son oncle, le célèbre Saumaize;
+elle avait tant d’esprit et d’agréments qu’elle sut charmer à quatorze
+ans le comte de Brégy, qui devint ambassadeur en Pologne et en Suède.
+Ce mariage ne fut pas très heureux; elle ne paraît pas avoir eu une
+sincère affection pour <span class="pagenum" id="Page_68">68</span> son mari. Très jolie, très séduisante, elle
+eut beaucoup de succès à la cour. On a d’elle un volume de <i>Lettres
+et Poésies</i> édité à Leyde en 1666.</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">ÉPIGRAMME</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Ci-dessous gît un grand seigneur<br>
+ Qui tout couramment nous apprit<br>
+ Qu’un homme peut vivre sans cœur<br>
+ Et mourir sans rendre l’esprit.</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">SONNET SUR LES ANTIQUITEZ DE ROME</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Vous que l’on vit jadis de splendeurs éclatans,<br>
+ Termes, cirques, palais, que partout on renomme,<br>
+ Si vous montrez encore la puissance de Rome,<br>
+ Vous montrez bien aussi la puissance du temps.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Autrefois l’on a vu loger des empereurs<br>
+ Où logent maintenant tous les oyseaux funestes;<br>
+ De ce que vous étiez vous n’êtes que le reste,<br>
+ Et la guerre a sur vous déployé ses fureurs.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Rome, qui sous ses lois rangea toute la terre,<br>
+ Ayant régné longtemps reperdit par la guerre<br>
+ Tout ce que sa puissance avait pu conquérir.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Sa ruine a du sort témoigné l’inconstance,<br>
+ L’autheur de son trépas le fut de sa naissance,<br>
+ Mars luy donna la vie et Mars la fit périr.</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_69">69</span></p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_24"><span class="big120">ANNE DE BOURBON</span><br>
+ <span class="small80">(1619-1677)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Fille de Henri II, prince de Condé, et de Marguerite de Montmorency,
+femme de Henri d’Orléans, duc de Longueville, Anne de Bourbon s’occupa
+de politique: sœur des princes de Conti et de Condé, elle usa de toute
+son influence pour les pousser dans le parti de la Fronde; on a d’elle
+un choix de lettres qui ne manquent pas d’originalité. Elle mourut aux
+Carmélites.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">PENSÉE</p>
+
+ <p>Les beaux jours que donne le soleil ne sont que pour le peuple, la
+ présence de ce que l’on aime fait les beaux jours des honnêtes gens.</p>
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">LETTRE<br><br>
+ <span class="small80">A M<sup>me</sup> LA PRINCESSE LOUISE-MARIE DE GONZAGUE</span></p>
+
+ <p class="rdate">Le 27 août 1645.</p>
+
+ <p><i>Je vous suis très redevable de la bonté que vous avez eue de
+ prendre part à la joie que le bonheur de Monsieur mon frère m’a
+ donnée. C’est une marque très obligeante de l’honneur que vous me
+ faites de m’aimer, que je n’ai point de paroles pour vous exprimer
+ le ressentiment que j’en ai. Je crois que vous ne doutez pas de ma
+ reconnaissance là-dessus; c’est pourquoi j’en quitterai le discours
+ pour vous <span class="pagenum" id="Page_70">70</span> donner des nouvelles de M. le maréchal de Grammont, comme vous me
+ l’ordonnez. Je vous dirai donc qu’il est prisonnier, mais pas blessé,
+ à ce que l’on m’a assuré. On espère que sa prison ne sera pas longue.
+ Car nous avons pris le général Glen, contre lequel on croit qu’on
+ l’échangera promptement, les ennemis ayant grand besoin d’un homme de
+ commandement parmi eux, et ayant perdu, par la mort de Mercy et par
+ la prison de celui-ci, tous les plus considérables qu’ils eussent;
+ ce qui fait croire qu’ils ne feront nulle difficulté de rendre M.
+ le maréchal de Grammont contre Glen, qu’on leur devait offrir tout
+ à l’heure. Voilà tout ce que j’en ai appris. La pauvre M<sup>me</sup> de
+ Montausier est fort affligée de Pisany, à ce qu’on m’a dit. Je suis
+ ravie que Trie vous soit agréable et que le séjour ne vous en soit
+ pas incommode. Je souhaite pourtant de tout mon cœur que vous le
+ quittiez bientôt, afin qu’en vous voyant souvent on puisse profiter
+ du temps qui reste à vous avoir encore ici...</i></p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_25"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">DE MOTTEVILLE</span>
+ <span class="smcap80">(Françoise Bertaut)</span><br>
+ <span class="small80">(1621-1689)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Nièce de l’évêque de Séez, fille d’un gentilhomme de la chambre du roi;
+sa mère, d’origine espagnole, servant d’intermédiaire à la reine pour
+correspondre secrètement avec sa famille, Françoise Bertaut, dès l’âge
+de sept ans, fut attachée à la personne de la reine Anne d’Autriche;
+mais <span class="pagenum" id="Page_71">71</span> Richelieu, craignant déjà son influence, l’éloigna. Vers sa
+vingtième année, sa mère, qui l’avait conduite en Normandie, la maria
+à M. Langlois de Motteville, qui en avait quatre-vingts. Après la
+mort de Richelieu, elle revint près d’Anne d’Autriche, et fut pendant
+vingt-deux ans plutôt une amie de la reine qu’une femme de chambre,
+dont elle avait le titre. Mazarin la craignait aussi, mais ne fut
+point aussi rigoureux que son prédécesseur. Elle n’a laissé que des
+<i>Mémoires pour servir à l’histoire de la reine Anne d’Autriche</i>,
+écrits dans une langue simple et spirituelle. On y rencontre quelques
+observations assez véridiques:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>Les rois ne voient jamais leurs maux qu’au travers de mille nuages.
+ La Vérité, que les poètes et les peintres représentent toute nue, est
+ toujours, devant eux, habillée de mille façons, et jamais mondaine
+ n’a si souvent changé de mode que celle-là en change quand elle va
+ dans les palais de roi.</p>
+
+ <p class="center br small90">JOURNÉE DES BARRICADES</p>
+
+ <p class="dottedline2 br">&nbsp;</p>
+
+ <p>Sur le soir, le coadjuteur revint trouver la reine de la part du
+ peuple, forcé de prendre cette commission pour lui demander encore
+ une fois leur prisonnier, résolus, à ce qu’ils disaient, si on le
+ leur refusait, à le ravoir par la force. Comme le cœur de la reine
+ n’était pas susceptible de faiblesse, qu’il paraissait en elle un
+ courage qui aurait <span class="pagenum" id="Page_72">72</span>
+ pu faire honte aux plus vaillants, et que d’ailleurs le cardinal ne
+ trouvait pas son avantage à être toujours battu, elle se moqua de
+ cette harangue, et le coadjuteur s’en retourna sans réponse. Un de
+ ses amis et un peu des miens qui, peut-être, aussi bien que lui,
+ n’était pas dans son âme au désespoir des mauvaises aventures de la
+ cour, et qui ne l’avait pas quitté de toute la journée, me dit à
+ l’oreille que tout était perdu; qu’on ne s’amusât point à croire que
+ ce n’était rien; que tout était à craindre de l’insolence du peuple;
+ que déjà les rues étaient pleines de voix qui criaient contre la
+ reine, et qu’il ne croyait pas que cela se pût apaiser aisément.</p>
+
+ <p>La nuit qui survint là-dessus les sépara tous, et confirma la
+ reine dans sa créance que l’aventure du jour n’était nullement à
+ craindre. Elle tourna la chose en raillerie, et me demanda au sortir
+ du conseil, comme elle vint se déshabiller, si je n’avais pas eu
+ grand’peur. Cette princesse me faisait une continuelle guerre de ma
+ poltronnerie, si bien qu’elle me fit l’honneur de me dire gaiement
+ qu’à midi, quand on était venu lui dire le bruit que le peuple
+ commençait à faire, elle avait aussitôt pensé à moi et à la frayeur
+ que j’aurais au moment que j’entendrais cette nouvelle si terrible,
+ et ces grands mots de <i>chaînes tendues</i> et de <i>barricades</i>.</p>
+
+ <p>Elle avait bien deviné, car j’avais pensé mourir d’étonnement quand
+ on me vint dire que Paris était en armes, ne croyant pas que jamais
+ dans ce Paris, le séjour des délices et des douceurs, on pût voir la
+ guerre ni des barricades que dans l’histoire et la vie d’Henri III.
+ Enfin <span class="pagenum" id="Page_73">73</span>
+ cette plaisanterie dura tout le soir; et comme j’étais la moins
+ vaillante de la compagnie, toute la honte de cette journée tomba sur
+ moi. Je me moquai en moi-même, non seulement de ma frayeur, mais
+ encore des avis que, deux heures auparavant, Laigues m’avait donnés
+ si charitablement. Ce ne fut pas sans admirer comme les choses sont
+ prises si diversement selon les différentes passions des hommes...</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_26"><span class="big120">MARIE D’ORLÉANS LONGUEVILLE</span><br>
+ <span class="smcap80">DUCHESSE DE NEMOURS</span><br>
+ <span class="small80">(1625-1707)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Femme de beaucoup d’esprit et d’une haute vertu, elle passa la majeure
+partie de son existence dans une espèce de retraite. Belle-fille de la
+bruyante duchesse de Longueville, elle avait en haine toute la famille
+des Condé et ne leur pardonna qu’à son lit de mort.</p>
+
+<p>Elle a laissé un volume de <i>Mémoires</i> spirituels et agréablement
+écrits, mais dont il faut mettre en doute l’impartialité.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">RETOUR DES PRINCES A PARIS</p>
+
+ <p class="center small80">APRÈS LEUR DÉLIVRANCE PAR MAZARIN</p>
+
+ <p>Le jeudy gras que les trois princes arrivèrent à Paris, on y fit des
+ feux de joye de leur élargissement, comme <span class="pagenum" id="Page_74">74</span>
+ on en avoit fait auparavant de leur prison. Mais à dire la vérité,
+ les derniers ne se firent ni d’un si bon cœur, ni avec tant de gayté
+ que les premiers: car le peuple est bien étrange dans ces divers
+ mouvements, et il en avoit donné plusieurs marques au sujet des trois
+ princes.</p>
+
+ <p>Monsieur le duc d’Orléans alla au-devant d’eux dans son carrosse, où
+ le duc de Beaufort et le coadjuteur eurent l’honneur de l’accompagner.</p>
+
+ <p>Ce furent de grands embrassements et de grands compliments de part et
+ d’autre. Mais voilà à quoi se borna entre eux toute la reconnoissance
+ aussi bien que toute l’amitié.</p>
+
+ <p>Monsieur, qui n’avoit point vu la reine depuis leur brouillerie,
+ vint lui présenter les trois princes, et de là il les mena souper au
+ palais d’Orléans. Cette visite fut assez froide et le repas ne fut
+ guère plus échauffé, et comme il n’y arriva rien de plus remarquable,
+ on commença dès lors à se remettre de ce qu’on avoit tant appréhendé
+ de ce retour de Monsieur le Prince. On jugea facilement, par cette
+ retenue qu’on n’attendoit point de lui, qu’il n’avait ni de si grands
+ ni de si violents desseins qu’on se les étoit figurez, et par un
+ commencement si modéré et si peu prévu on jugea même encore de toute
+ la suite de ses démarches...</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_75">75</span></p>
+ <h3 class="h3chap" id="ch_27"><span class="big120">MARQUISE DE SÉVIGNÉ</span><br>
+ <span class="smcap80">(Marie de Rabutin)</span><br>
+ <span class="small80">(1626-1696)</span></h3>
+</div>
+
+<p>La vie de M<sup>me</sup> de Sévigné est tellement sue qu’il semble superflu de
+répéter ce qui a été dit et redit partout. Elle n’a pas été une femme
+de lettres qui ait vécu de sa plume, ou nous ait laissé de nombreuses
+et savantes œuvres d’imagination ou de morale; c’était une aimable et
+spirituelle femme, ni précieuse, ni pédante, qui écrivit à sa famille
+et à ses amis des lettres pleines d’enjouement et de naturel. Ces amis
+les ont jugées dignes d’être publiées pour rester des modèles du genre.
+A cette époque, le style épistolaire n’était pas encore développé,
+et la marquise de Sévigné contribua probablement à encourager ses
+descendantes dans cette voie.</p>
+
+<p>Aujourd’hui, les femmes qui écrivent de charmantes lettres ne sont plus
+rares; la «spirituelle marquise», ainsi qu’on l’appelle, est légèrement
+démodée.</p>
+
+<p>Les méchantes langues assurent que les lettres de M<sup>me</sup> de Sévigné ont
+été corrigées; on en donne pour preuve qu’il est avéré qu’elle écrivait
+sans orthographe, ce qui avait lieu assez souvent encore chez les gens
+de qualité; son mérite est néanmoins <span class="pagenum" id="Page_76">76</span> indiscutable, mais pas aussi
+exceptionnel aujourd’hui qu’alors.</p>
+
+<p>Il est bon de remarquer que si des lettres comme celles de M<sup>me</sup>
+de Sévigné demandent de l’expansion, de l’humour, de l’entrain, une
+certaine inclination à bavarder, il est autrement difficile et exige un
+tout autre genre de talent de mener à bien un long roman ou une étude
+philosophique.</p>
+
+<p>Nous ne croyons pas devoir citer un trop grand nombre de ses lettres
+si connues, et surtout celle, si universellement répandue, à M. de
+Coulanges, surnommée <i>la Nouvelle incroyable</i>. On la trouve dans
+tous les recueils; elle commence ainsi:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p><i>Je m’en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus
+ surprenante, la plus merveilleuse, la plus triomphante, la plus
+ étourdissante, la plus inouïe, etc...</i></p>
+</div>
+
+<p>Et elle continue pendant une demi-page avant de dire que M. de Lauzun
+épouse Mademoiselle.</p>
+
+<p>Nous l’aimons mieux dans son amour maternel. Presque toutes ses lettres
+sont adressées à M<sup>me</sup> de Grignan, sa fille. C’est à elle qu’elle dit
+cette phrase mémorable et sublime: «<i>Je souffre à votre poitrine.</i>»</p>
+
+<p>Celle de la séparation d’avec sa fille exprime bien ce que plus d’une
+mère pense à cette occasion.</p>
+
+<p>C’est plutôt la lettre d’une amie que d’une mère; on pourrait critiquer
+dans sa bouche cette <span class="pagenum" id="Page_77">77</span> dernière phrase: «<i>Aimez-moi toujours.</i>»
+Une mère ne dit pas cela à sa fille<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="rdate">Montélimar, le 5 octobre 1673.</p>
+
+ <p><i>Voici un terrible jour, ma chère enfant, je vous avoue que je n’en
+ puis plus. Je vous ai quittée dans un état qui augmente ma douleur.
+ Je songe à tous les pas que vous faites et à tous ceux que je fais,
+ et combien il s’en faut qu’en marchant toujours de cette sorte nous
+ puissions jamais nous rencontrer! Mon cœur est en repos quand il
+ est auprès de vous; c’est son état naturel, et le seul qui peut lui
+ plaire. Ce qui s’est passé ce matin me donne une douleur sensible et
+ me fait un déchirement dont votre philosophie sait les raisons: je
+ les ai senties et les sentirai longtemps.</i></p>
+
+ <p><i>J’ai le cœur et l’imagination tout remplis de vous; je n’y puis
+ penser sans pleurer, et j’y pense toujours; de sorte que l’état où je
+ suis n’est pas une chose soutenable: comme il est extrême, j’espère
+ qu’il ne durera pas dans cette violence. Je vous cherche toujours, et
+ je trouve que tout me manque, parce que vous me manquez. Mes yeux,
+ qui vous ont tant rencontrée depuis quatorze mois, ne vous trouvent
+ plus: le temps agréable qui est passé rend celui-ci douloureux,
+ jusqu’à ce que j’y sois un peu accoutumée; mais ce ne sera jamais
+ assez pour ne pas souhaiter ardemment de vous revoir et de vous
+ embrasser. Je ne dois pas espérer mieux de l’avenir que du passé; je
+ sais ce que votre absence m’a fait souffrir; <span class="pagenum" id="Page_78">78</span>
+ je serai encore plus à plaindre, parce que je me suis fait
+ imprudemment une habitude de vous voir. Il me semble que je ne vous
+ ai point assez embrassée en partant; qu’avais-je à ménager? Je ne
+ vous ai point assez dit combien je suis contente de votre tendresse;
+ je ne vous ai point assez recommandée à M. de Grignan; je ne l’ai
+ point assez remercié de toutes ses politesses et de toute l’amitié
+ qu’il a pour moi; j’en attendrai les effets sur tous les chapitres:
+ il y en a où il a plus d’intérêt que moi, quoique j’en sois plus
+ touchée que lui. Je suis déjà dévorée de curiosité; je n’espère de
+ consolation que de vos lettres, qui me feront encore bien soupirer.
+ En un mot, ma fille, je ne vis que pour vous: Dieu me fasse la grâce
+ de l’aimer quelque jour comme je vous aime! Je songe aux Pichons; je
+ suis toute pétrie des Grignan; je tiens partout. Jamais un voyage
+ n’a été si triste que le nôtre; nous ne disons pas un mot. Adieu, ma
+ chère enfant, aimez-moi toujours; nous revoilà dans les lettres.</i></p>
+</div>
+
+<div class="figcenter4" style="width: 40px;">
+ <img src="images/vignette2.jpg" alt="petit ornement décoratif" width="40" height="31">
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p>Je viens de recevoir le livre de l’abbé Nicole; je voudrais en faire
+ un bouillon et l’avaler. Il est écrit pour bien du monde; mais je
+ crois qu’il n’a eu véritablement que moi en vue. Ce qu’il dit de
+ l’orgueil et de l’amour-propre qui se trouve dans toutes les disputes
+ et que l’on recouvre du beau nom de vérité, c’est une chose qui me
+ ravit. Vous savez que je ne puis souffrir que les vieilles gens
+ disent: «Je suis trop vieux pour me corriger.» Je pardonnerais plutôt
+ aux jeunes gens de dire: «Je suis trop jeune.» La jeunesse est si
+ aimable qu’il faudrait <span class="pagenum" id="Page_79">79</span>
+ l’adorer, si l’âme et l’esprit étaient aussi parfaits que le
+ corps. Mais quand on n’est plus jeune, c’est alors qu’il faut
+ se perfectionner et tâcher de regagner par les bonnes qualités
+ ce qu’on perd du côté des agréables. Il y a longtemps que je
+ fais ces réflexions, et, par cette raison, <i>je veux tous les
+ jours travailler à mon esprit, à mon âme, à mon cœur et à mes
+ sentiments</i>; voilà de quoi je suis pleine.</p>
+</div>
+
+<p>Comme émules de M<sup>me</sup> de Sévigné, on a publié les <i>Lettres de
+M<sup>me</sup> de Grignan</i>, sa fille, et celles de M<sup>me</sup> de Simiane, sa
+petite-fille, dont elle avait dit dans une lettre à sa fille: «<i>Je
+suis contente qu’elle ne soit pas parfaite, afin d’avoir le plaisir de
+la repétrir.</i>» Mais il n’y a rien d’extraordinairement remarquable
+dans ces lettres comme littérature. De même de:</p>
+
+<p><span class="smcap90">Marie Dugué-Bagnols</span>, fille de l’intendant de Lyon, qui épousa
+M. Fustel de Coulanges, cousin germain de M<sup>me</sup> de Sévigné. Quoique
+femme de beaucoup d’esprit, elle a dû surtout sa réputation à M<sup>me</sup> de
+Sévigné, qui ne cesse de parler de «l’esprit de M<sup>me</sup> de Coulanges,
+qui est une dignité à la cour».</p>
+
+<p>On a recueilli les lettres de M<sup>me</sup> de Coulanges à sa cousine; elles
+sont charmantes, mais sans éclat: un style aimable et beaucoup de grâce
+en font le principal charme; tout porte à croire qu’elle brillait
+surtout dans la conversation lorsqu’elle était excitée.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_80">80</span></p>
+ <h3 class="h3chap" id="ch_28"><span class="big120">M</span><span class="sup2">lle</span>
+ <span class="big120">DE MONTPENSIER</span><br>
+ <span class="smcap80">(Jeanne-Marie-Louise d’Orléans)</span><br>
+ <span class="small80">(1627-1693)</span></h3>
+</div>
+
+<p>La personnalité historique de la Grande Mademoiselle est trop connue
+pour qu’il soit besoin d’esquisser ici sa biographie. Destinée d’abord
+à épouser son cousin, Louis XIV, quoiqu’elle eût onze ans de plus que
+lui, elle se maria, malgré les entraves à surmonter, avec le vicomte
+de Lauzun. On se figure difficilement l’illustre frondeuse la plume
+à la main pour écrire. C’est pendant son exil à Saint-Fargeau, de
+1652 à 1657, qu’elle eut le temps de nous donner, outre ses Mémoires,
+un opuscule, <i>la Relation de l’Ile invisible, la Princesse de
+Paphagonie</i>, un roman et <i>Divers Portraits</i>. Néanmoins, elle
+n’est pas à ranger dans la catégorie des femmes de lettres proprement
+dites; on lui reproche des négligences de style.</p>
+
+<p>Le portrait qu’elle a écrit de <i>Christine, reine de Suède</i>,
+est cependant bien amusant, et nous pensons que c’est un des plus
+intéressants extraits à donner de ses écrits:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="dottedline2">&nbsp;</p>
+
+ <p>J’avais tant ouï parler de la manière bizarre de son habillement
+ que je mourais de peur de rire en la voyant... Elle avait une jupe
+ d’étoffe de soie grise avec de la dentelle d’or et d’argent, un
+ justaucorps de camelot couleur <span class="pagenum" id="Page_81">81</span>
+ de feu avec de la dentelle de même, et une petite tresse or, argent
+ et noir; de même il y avait sur la jupe aussi un mouchoir noué de
+ point de Gênes, avec un ruban couleur de feu; une perruque blonde,
+ et derrière un rond comme les femmes en portent, un chapeau avec des
+ plumes noires qu’elle tenait.</p>
+
+ <p>Elle est blanche, les yeux bleus; des moments elle les a doux,
+ d’autres fort rudes; la bouche assez agréable, quoique grande,
+ les dents belles, le nez assez grand et aquilin; fort petite, son
+ justaucorps cache sa mauvaise taille. Enfin, à tout prendre, elle me
+ parut un joli petit garçon...</p>
+
+ <p>Après le ballet, nous fûmes à la comédie. Là, elle me surprit, car,
+ en louant les endroits qui lui plaisaient, elle jurait Dieu, elle se
+ couchait dans sa chaise, jetait ses jambes d’un côté, les passait sur
+ les bras, enfin elle faisait des postures que je n’avais vu faire
+ qu’à Trioelet et à Dodelet, qui sont deux bouffons, l’un Italien,
+ l’autre Français... Il lui prend des rêveries profondes, fait de
+ grands soupirs, puis tout à coup elle revient comme une personne qui
+ s’éveille en sursaut...</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_29"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">DE LA FAYETTE</span><br>
+ <span class="smcap80">(Marie-Madeleine Pioche de La Vergne)</span><br>
+ <span class="small80">(1634-1693)</span></h3>
+</div>
+
+<p>M<sup>me</sup> de La Fayette est une des figures les plus intéressantes des
+femmes écrivains et bel esprit <span class="pagenum" id="Page_82">82</span> des XVII<sup>e</sup> et XVIII<sup>e</sup> siècles.
+Très jeune, elle fut présentée à l’hôtel de Rambouillet, où M<sup>lle</sup> de
+Scudéry et M<sup>me</sup> de Montausier la proclamèrent une «vraie merveille».
+Ses premiers maîtres avaient été Ménage et le Père Rapin. A l’hôtel
+de Rambouillet elle trouvait, en pleine jeunesse et à l’aurore de son
+talent, celui que l’on devait surnommer plus tard «l’aigle de Meaux».
+Modeste, belle à ravir, douce, vertueuse, elle ne tirait aucune vanité
+de ses fortes études classiques, où Virgile avait le premier pas. A
+vingt-deux ans, elle distingua le comte de La Fayette, qu’elle épousa;
+mariage tranquille et de raison. Le goût d’écrire et de produire ses
+écrits lui vint de son intimité avec Segrais, qu’elle accueillit dans
+sa maison quand M<sup>lle</sup> de Montpensier le chassa par caprice, et plus
+encore de sa grande amitié avec le duc de La Rochefoucauld, qui eut une
+importante influence sur sa vie entière et dont elle disait: «M. de
+La Rochefoucauld m’a donné de l’esprit, mais j’ai reformé son cœur»,
+pendant que lui créait pour elle cette éloquente et simple épithète de
+«vraie».</p>
+
+<p>Segrais signa ses premiers ouvrages, <i>Mademoiselle de Montpensier</i>
+et <i>Zaïde</i>. Peu après parut <i>la Princesse de Clèves</i>, que
+Taine définit avec tant de justesse dans une comparaison avec les
+<i>Mémoires de Saint-Simon</i>:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>«Le petit livre de M<sup>me</sup> de La Fayette est un <span class="pagenum" id="Page_83">83</span> écrin d’or où
+ luisent les purs diamants dont se paraît l’aristocratie polie. Les
+ <i>Mémoires de Saint-Simon</i> sont un grand cabinet secret où gisent
+ entassés sous une lumière vengeresse les défroques salies et menteuses
+ dont s’affublait l’aristocratie servile. Après avoir ouvert le cabinet,
+ il est à propos d’ouvrir l’écrin.</p>
+
+ <p>«Elle parle, mais en grande dame, avec le sentiment secret de sa
+ dignité et de la dignité de ceux qui l’écoutent. Son style imite sa
+ parole... Ce style est aussi mesuré que noble. M<sup>me</sup> de La Fayette
+ n’élève jamais la voix.</p>
+
+ <p>«D’un bout à l’autre de son livre brille une sérénité charmante, ses
+ personnages semblent glisser au milieu d’un air limpide et lumineux...</p>
+
+ <p>«Elle se contient comme une grande dame et une femme du monde. Les
+ sentiments sont d’accord avec le style; ses sensations sont aussi
+ délicates que la manière de les dire... On sent une âme qui a été
+ élevée par les plus nobles conseils et les plus grands exemples,
+ qui respecte l’honneur non seulement comme une loi inviolable, mais
+ aussi comme la plus chère et la plus précieuse partie de son trésor
+ intérieur.»</p>
+</div>
+
+<p>M<sup>me</sup> de La Fayette fut grande amie de M<sup>me</sup> Scarron et de la
+marquise de Sévigné. Elle avait quarante-quatre ans quand elle écrivit
+<i>la Princesse de Clèves</i>, où l’on trouve le style épuré et
+délicat, ainsi que les sentiments élevés qu’elle possédait au suprême
+degré.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_84">84</span></p>
+
+<p>La vie fut pour elle sans attrait après la mort de son ami, le duc de
+La Rochefoucauld, l’auteur des <i>Maximes</i>. Elle lui survécut dix
+ans et mourut à l’âge de soixante ans. On a aussi d’elle <i>la Comtesse
+de Tende</i>, des <i>Mémoires de la cour de France</i> pour 1688 et
+1689, de nombreuses <i>Lettres</i> et l’<i>Histoire</i> de cette
+Henriette d’Angleterre, qu’elle avait tant aimée alors qu’elle était
+attachée à sa personne, et qu’elle regretta si sincèrement.</p>
+
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">LA PRINCESSE DE CLÈVES</p>
+
+ <p class="dottedline2 br">&nbsp;</p>
+
+ <p>M<sup>me</sup> de Chartres empira si considérablement que l’on commença à
+ désespérer de sa vie; elle reçut ce que les médecins lui dirent du
+ péril où elle était avec un courage digne de sa vertu et de sa piété.
+ Après qu’ils furent sortis, elle fit retirer tout le monde et appeler
+ M<sup>me</sup> de Clèves.</p>
+
+ <p>«Il faut nous quitter, ma fille, lui dit-elle en lui tendant la
+ main; le péril où je vous laisse et le besoin que vous avez de
+ moi augmentent le déplaisir que j’ai de vous quitter. Vous avez
+ de l’inclination pour M. de Nemours; je ne vous demande pas de me
+ l’avouer: je ne suis plus en état de me servir de votre sincérité
+ pour vous conduire. Il y a déjà longtemps que je me suis aperçue de
+ cette inclination; mais je ne vous en ai pas voulu parler d’abord, de
+ peur de vous en faire apercevoir vous-même. Vous ne la connaissez que
+ trop présentement; vous êtes sur le bord du précipice; il vous faut
+ de grands efforts et <span class="pagenum" id="Page_85">85</span>
+ de grandes violences pour vous retenir. Songez ce que vous devez à
+ votre mari, songez ce que vous devez à vous-même, et pensez que vous
+ allez perdre cette réputation que vous vous êtes acquise, et que je
+ vous ai tant souhaitée. Ayez de la force et du courage, ma fille;
+ retirez-vous de la cour; obligez votre mari de vous emmener; ne
+ craignez point de prendre des partis trop rudes et trop difficiles;
+ quelque affreux qu’ils vous paraissent d’abord, ils seront plus
+ doux dans les suites que les malheurs d’une galanterie. Si d’autres
+ raisons que celles de la vertu et de votre devoir vous pouvaient
+ obliger à ce que je souhaite, je vous dirais que, si quelque chose
+ était capable de troubler le bonheur que j’espère en sortant de ce
+ monde, ce serait de vous voir tomber comme les autres femmes; mais si
+ ce malheur vous doit arriver, je reçois la mort avec joie, pour n’en
+ pas être le témoin.»</p>
+
+ <p>M<sup>me</sup> de Clèves fondait en larmes sur la main de sa mère, qu’elle
+ tenait serrée contre les siennes; et M<sup>me</sup> de Chartres se sentant
+ touchée elle-même:</p>
+
+ <p>«Adieu, ma fille, lui dit-elle, finissons une conversation qui nous
+ attendrit trop l’une et l’autre, et souvenez-vous, si vous pouvez, de
+ tout ce que je viens de vous dire.»</p>
+
+ <p>Elle se tourna de l’autre côté en achevant ces paroles et commanda
+ à sa fille d’appeler ses femmes, sans vouloir l’écouter ni parler
+ davantage. M<sup>me</sup> de Clèves sortit de la chambre de sa mère en l’état
+ qu’on peut s’imaginer, et M<sup>me</sup> de Chartres ne songea plus qu’à se
+ préparer à la mort. Elle vécut encore deux jours, pendant lesquels
+ elle <span class="pagenum" id="Page_86">86</span>
+ ne voulut plus revoir sa fille, qui était la seule chose à quoi elle
+ se sentait attachée.</p>
+
+ <p>M<sup>me</sup> de Clèves était dans une affliction extrême. Son mari ne la
+ quittait point, et, sitôt que M<sup>me</sup> de Chartres fut expirée, il
+ l’emmena à la campagne pour l’éloigner d’un lieu qui ne faisait
+ qu’aigrir sa douleur. On n’en a jamais vu de pareille. Quoique la
+ tendresse et la reconnaissance y eussent la plus grande part, le
+ besoin qu’elle sentait qu’elle avait de sa mère pour se défendre
+ contre M. de Nemours ne laissait pas d’y en avoir beaucoup. Elle se
+ trouvait malheureuse d’être abandonnée à elle-même dans un temps où
+ elle était si peu maîtresse de ses sentiments, et où elle eût tant
+ souhaité d’avoir quelqu’un qui pût la plaindre et lui donner de la
+ force. La manière dont M. de Clèves en usait pour elle lui faisait
+ souhaiter plus fortement que jamais de ne manquer à rien de ce
+ qu’elle lui devait. Elle lui témoignait aussi plus d’amitié et plus
+ de tendresse qu’elle n’avait encore fait; elle ne voulait point qu’il
+ la quittât, et il lui semblait qu’à force de s’attacher à lui il la
+ défendrait contre M. de Nemours.</p>
+
+ <p>Ce prince vint voir M. de Clèves à la campagne; il fit ce qu’il put
+ pour rendre aussi une visite à M<sup>me</sup> de Clèves, mais elle ne le
+ voulut point recevoir; et, sentant bien qu’elle ne pouvait s’empêcher
+ de le trouver aimable, elle avait fait une forte résolution de
+ s’empêcher de le voir et d’en éviter toutes les occasions qui
+ dépendraient d’elle.</p>
+
+ <p class="dottedline">&nbsp;</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_87">87</span></p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_30"><span class="big120">MARQUISE DE MAINTENON</span><br>
+ <span class="smcap80">(Françoise d’Aubigné)</span><br>
+ <span class="small80">(1635-1719)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Petite-fille du célèbre Agrippa d’Aubigné, M<sup>me</sup> de Maintenon, que le
+roi Louis XIV surnomma la Raison, eut une existence pénible dans ses
+commencements, et non dénuée d’épines dans sa dernière période, malgré
+son côté brillant.</p>
+
+<p>Venue au monde dans la prison de Niort, où sa mère partageait la
+captivité de son mari, Constant d’Aubigné; emportée aussitôt née par
+sa tante, M<sup>me</sup> de Villette, elle fut bientôt ramenée à la prison de
+Château-Trompette, dans le préau de laquelle elle fit ses premiers pas.
+De la Martinique, où son père fut envoyé (nous dirions aujourd’hui
+exporté) par suite de sa mauvaise conduite, après avoir été près d’être
+jetée à la mer comme morte pendant la traversée; ballottée en France
+et de nouveau à la Martinique; laissée, après la mort de son père, en
+otage à un créancier, qui finit par la mettre à la porte; rapatriée par
+le consul à l’âge de douze ans, toute seule; ballottée de nouveau entre
+sa grand’tante maternelle, qui faisait retomber sur elle l’animosité
+que la famille de Condillac avait vouée à sa mère pour son mariage
+contre leur gré; sa bonne tante de Villette, qui lui faisait <span class="pagenum" id="Page_88">88</span>
+embrasser le protestantisme; son autre parente, l’altière M<sup>me</sup> de
+Neuillant, qui la contraignait à se convertir au catholicisme en lui
+faisant panser les chevaux et garder les dindons; enfin, revenue auprès
+de sa mère, obligée d’aller, s’enveloppant d’une mante, chercher la
+soupe distribuée à la porte d’un presbytère... sa mère morte, reprenant
+sa vie d’humiliations chez M<sup>me</sup> de Neuillant, et, pour échapper
+à cette tutelle tyrannique, épousant, sans dot, le cul-de-jatte
+Scarron... Telle fut la première partie de l’existence de la future
+M<sup>me</sup> de Maintenon. Le philosophe poète se dit qu’avec une telle femme
+il pourrait conjurer la pauvreté.</p>
+
+<p>C’est à cette époque qu’en donnant à dîner chez son mari il lui
+arrivait de faire oublier à ses convives, par l’attrait de sa
+conversation, les plats qui manquaient. Après la mort du pauvre
+poète, envers lequel elle se conduisit avec dévouement, elle obtint
+une place de gouvernante des enfants du duc du Maine; Louis XIV put
+apprécier son bon sens et son tact parfait. Ici encore, sa vertu et
+son esprit la servirent; elle avait plus de cinquante ans quand le roi
+l’épousa secrètement. Elle utilisa le temps de son influence à de sages
+institutions. Elle fonda l’établissement d’éducation des demoiselles
+de Saint-Cyr, écrivit des <i>Lettres et Entretiens sur l’éducation</i>
+qui sont fréquemment consultés dans les cours pédagogiques. C’est à ce
+titre <span class="pagenum" id="Page_89">89</span> qu’elle appartient à la littérature. «Elle avait fait, nous
+dit M. Gréard, membre de l’Académie française et vice-recteur de
+la Sorbonne, son <i>bréviaire</i> de l’<i>Éducation des filles</i>, de
+Fénelon; elle fut la première à s’emparer de ce livre, qui devait être
+d’abord une consultation privée.»</p>
+
+<p>Elle fut une moraliste. Obligée d’amuser un roi inamusable, il paraît
+qu’elle s’ennuyait fort elle-même, ce qui peut paraître surprenant
+chez une personne aussi raisonnable et qui avait tant d’occupations
+sérieuses.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">LETTRE A M<sup>me</sup> DE LA MAISON-FORT</p>
+
+ <p class="dottedline2 br">&nbsp;</p>
+
+ <p><i>Que ne puis-je vous donner toute mon expérience! Que ne puis-je
+ vous faire voir l’ennui qui dévore les grands et la peine qu’ils ont
+ à remplir leurs journées! Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse
+ dans une fortune qu’on aurait eu peine à imaginer, et qu’il n’y a
+ que le secours de Dieu qui m’empêche d’y succomber? J’ai été jeune
+ et jolie; j’ai goûté des plaisirs; j’ai été aimée partout dans un
+ âge un peu plus avancé; j’ai passé des années dans le commerce de
+ l’esprit; je suis venue à la faveur, et je vous proteste, ma chère
+ fille, que tous les états laissent un vide affreux, une inquiétude,
+ une lassitude, une envie de connaître autre chose, parce qu’en tout
+ cela rien ne satisfait entièrement. On n’est en repos que lorsqu’on
+ s’est donné à Dieu, mais avec cette volonté déterminée dont je vous
+ parle quelquefois; alors on sent qu’il n’y a rien à chercher et qu’on
+ est arrivé <span class="pagenum" id="Page_90">90</span>
+ à ce qui est bon sur la terre: on a des chagrins, mais on a aussi une
+ solide consolation, et la paix au fond du cœur au milieu des plus
+ grandes peines.</i></p>
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">LETTRE A CHARLES D’AUBIGNÉ, SON FRÈRE</p>
+
+ <p class="rdate">1676.</p>
+
+ <p>On n’est malheureux que par sa faute.—<i>Ce sera toujours mon texte
+ et ma réponse à vos lamentations... Il y a dix ans, nous étions bien
+ éloignés l’un et l’autre du point où nous en sommes aujourd’hui.
+ Nos espérances étaient si peu de chose que nous bornions nos vœux
+ à trois mille livres de rente: nous en avons quatre fois plus, et
+ nos souhaits ne seraient pas encore remplis... Si les biens nous
+ viennent, recevons-les de la main de Dieu, mais n’ayons pas de vues
+ trop vastes. Nous avons le nécessaire et le commode, tout le reste
+ n’est que cupidité. Tous ces désirs de grandeur partent du vide d’un
+ cœur inquiet.</i></p>
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">PENSÉE</p>
+
+ <p>L’économie nous met en état de faire l’aumône, et c’est là le motif
+ qui nous la doit faire aimer.</p>
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">L’INDISCRÉTION<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a></p>
+
+ <p>Une personne indiscrète fait tout mal à propos, elle entre à
+ contre-temps, elle sort de même. Entrer mal à <span class="pagenum" id="Page_91">91</span>
+ propos, c’est rendre visite à une personne quand elle est en affaire
+ ou qu’elle est avec une autre qui lui est assez intime pour être
+ bien aise de se trouver seule avec elle; on sort à contre-temps
+ quand, après avoir fait cette indiscrétion, on fait sentir à la
+ personne qu’on s’aperçoit qu’elle serait bien aise de se trouver
+ seule avec son amie et qu’on sort sur-le-champ: c’est l’embarrasser
+ et l’obliger à se défendre, car il n’y a personne qui ose convenir
+ tout franchement qu’elle est de trop dans la conversation. Quand on a
+ tant fait de faire une visite mal à propos, il faut faire comme si on
+ ne s’apercevait pas de l’embarras qu’on cause, rendre sa visite très
+ courte et chercher un prétexte pour en sortir honnêtement et le plus
+ tôt qu’on peut, sans faire sentir que c’est parce qu’on s’aperçoit
+ qu’on interrompt la conversation commencée avec l’autre personne, à
+ moins que celle qu’on va voir ne fût en affaire: car, pour lors, il
+ serait de la prudence de ne pas passer outre et de remettre la visite
+ à un autre jour.</p>
+
+ <p>Une personne indiscrète n’entend point ce qu’on veut qu’elle sache
+ et elle écoute ce qu’on ne veut pas qu’elle entende, parce que, dans
+ le premier cas, au lieu d’écouter ceux qui parlent et d’entrer dans
+ le sujet de la conversation, elle l’interrompt pour dire ce qui lui
+ vient dans l’esprit; elle écoute ce qu’on ne veut pas qu’elle entende
+ dans une conversation dont elle ne devait pas être, au lieu de se
+ retirer prudemment. Rien ne rend si indiscrète que de n’être occupé
+ que de soi, ne parlant que de soi, de ses maux, de ses affaires.</p>
+
+ <p>Pour éviter les indiscrétions, il faut être occupé des <span class="pagenum" id="Page_92">92</span>
+ autres plus que de soi; penser, avant que de parler, si ce qu’on va
+ dire ne fera de mal à personne, s’il n’aura pas de mauvaises suites.</p>
+
+ <p class="dottedline2">&nbsp;</p>
+
+ <p>Révéler un secret, cela passe l’indiscrétion: c’est une perfidie,
+ c’est une infamie dont une personne d’honneur n’est pas capable.</p>
+
+ <p>Encore sont des indiscrétions qu’il faut tâcher d’éviter avec soin,
+ si l’on ne veut pas être fort désagréable en société: choisir la
+ place la plus commode, prendre ce qu’il y a de meilleur sur la table,
+ interrompre ceux qui parlent, parler trop haut, etc.</p>
+
+ <p class="dottedline2">&nbsp;</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_31"><span class="big120">PRINCESSE DES URSINS</span><br>
+ <span class="small80">(1635-1722)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Anne-Marie de La Trémoïlle, fille du duc de Noirmoutier, épousa, en
+1659, Adrien-Blaise de Talleyrand, prince de Chalais, qu’elle suivit
+dans son exil en Espagne et en Italie; il mourut en 1673; elle épousa
+alors le duc de Bracciano, prince des Ursins, et de là date son
+existence politique.</p>
+
+<p>La princesse nourrissait une de ces ambitions vastes, fort au-dessus de
+son sexe et de l’ambition ordinaire des hommes<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>. Adroite, prudente,
+hardie, gracieuse de manières, d’un charme indéfinissable, <span class="pagenum" id="Page_93">93</span> fière,
+bienveillante, elle jouit d’une grande influence à raison d’une
+éloquence irrésistible; elle joua un grand rôle politique à la cour
+d’Espagne de Philippe V.</p>
+
+<p>Quoique septuagénaire, on prétendit qu’elle aurait voulu, le roi étant
+devenu veuf, s’en faire épouser pour monter sur le trône, mais il
+n’avait que trente ans. Elle se décida à le remarier; sur un léger
+conseil d’étiquette qu’elle voulut donner, dès son arrivée, à la
+jeune reine (princesse Elisabeth Farnèse), probablement stylée en
+conséquence, la reine s’emporta (1714, décembre) et la fit jeter, en
+robe de gala, sans vêtement de dessus ni quoi que ce soit, en voiture
+et conduire à la frontière, après douze ans de pouvoir absolu. M<sup>me</sup>
+de Maintenon et le roi lui battirent froid quand elle arriva à Paris.
+On a d’elle ses lettres au maréchal de Villeroi, et surtout celles à
+M<sup>me</sup> de Maintenon et à la maréchale de Noailles.</p>
+
+<p>Elle fut une femme politique célèbre plutôt qu’une femme écrivain de
+talent.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">LETTRE A LA MARÉCHALE DE NOAILLES</p>
+
+ <p class="rdate">Rome, 12 décembre 1699.</p>
+
+ <p class="dottedline2 br">&nbsp;</p>
+
+ <p><i>Je me donne l’honneur d’écrire à M<sup>me</sup> de Maintenon sur la mort
+ de M<sup>me</sup> de Montchevreuil<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>,
+ et je vous adresse ma <span class="pagenum" id="Page_94">94</span>
+ lettre, Madame, parce qu’elle vaudra quelque chose en passant par
+ vos mains. Ce n’est qu’un simple compliment. J’ai eu besoin de votre
+ conseil pour le hasarder, car je ne sais que trop le peu de temps que
+ cette admirable personne a à donner à des choses aussi inutiles. Vous
+ me donnez bien de la vanité quand vous m’assurez, Madame, qu’elle
+ prendrait bien du plaisir à avoir un commerce réglé avec moi si elle
+ en avait le loisir. C’est me dire proprement qu’elle m’estime et
+ qu’elle m’honore de son amitié. Il suffirait que l’on sût en ce pays
+ qu’elle me trouve digne de cette grâce pour que le Sacré Collège
+ me regardât avec admiration. Jugez, Madame, de ce qui arriverait
+ si, effectivement, j’étais en possession de cet avantage. M<sup>me</sup> de
+ Maintenon écrit d’une manière si noble, si spirituelle, que je ne
+ sais si ses lettres ne me feraient pas encore plus de plaisir que
+ d’honneur...</i></p>
+
+ <p class="dottedline2">&nbsp;</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_32"><span class="big120">MARQUISE DE CAYLUS</span><br>
+ <span class="smcap80">(Marthe-Marguerite de Villette)</span><br>
+ <span class="small80">(1673-1729)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Elle était protestante, parente de M<sup>me</sup> d’Aubigné, et raconte, dans
+ses <i>Souvenirs</i>, sa conversion dans les termes suivants:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>M<sup>me</sup> de Maintenon vint me chercher et m’emmena seule à
+ Saint-Germain. Je pleurai d’abord beaucoup, mais je trouvai, le
+ lendemain, la messe du roi si belle, <span class="pagenum" id="Page_95">95</span>
+ que je consentis à me faire catholique à condition que je
+ l’entendrais tous les jours.</p>
+</div>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Caylus traite spécialement dans ses <i>Mémoires</i> de la
+cour de Louis XIV; nièce de M<sup>me</sup> de Maintenon, elle y parle beaucoup
+de sa tante, de M<sup>mes</sup> de Thianges et de Montespan. La belle duchesse
+n’est pas une moraliste dans l’acception du mot. Dans cet ouvrage, il
+n’y a pas à chercher des conseils de grande édification, mais plutôt
+des renseignements sur l’entourage du grand roi.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">MÉMOIRES</p>
+
+ <p class="center small80">LA COMÉDIE A SAINT-CYR</p>
+
+ <p class="dottedline2 br">&nbsp;</p>
+
+ <p>M<sup>me</sup> de Brinon avait de l’esprit et une facilité incroyable
+ d’écrire et de parler, car elle faisait aussi des espèces de
+ sermons fort éloquents, et tous les dimanches, après la messe, elle
+ expliquait l’Évangile comme aurait pu le faire M. Le Tourneur.</p>
+
+ <p>M<sup>me</sup> de Maintenon voulut voir une des pièces de M<sup>me</sup> de Brinon;
+ elle la trouva telle qu’elle était, c’est-à-dire si mauvaise qu’elle
+ la pria de n’en plus faire jouer de semblables, et de prendre plutôt
+ quelques belles pièces de Corneille ou de Racine. Les petites filles
+ représentèrent <i>Cinna</i> assez passablement pour des enfants qui
+ n’avaient été formées au théâtre que par une vieille religieuse.
+ <span class="pagenum" id="Page_96">96</span>
+ Elles jouèrent ensuite <i>Andromaque</i>, et, soit que les actrices
+ en fussent mieux choisies, ou qu’elles commençassent à prendre des
+ airs de la cour, cette pièce ne fut que trop bien représentée au gré
+ de M<sup>me</sup> de Maintenon, et lui fit appréhender que cet amusement ne
+ leur insinuât des sentiments contraires à ceux qu’elle voulait leur
+ inspirer.</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_33"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">DESHOULIÈRES</span><br>
+ <span class="smcap80">(Antoinette du Ligier de La Garde)</span><br>
+ <span class="small80">(1638-1694)</span></h3>
+</div>
+
+<p>M<sup>me</sup> Deshoulières eut une grande réputation, une grande influence,
+un grand crédit, qu’elle ne dut qu’à son talent, à ses qualités, aux
+agréments de son esprit, car elle était pauvre, et, quoique belle,
+elle se piqua de rester toujours honnête femme. Voltaire, qui n’avait
+pas connu la femme, goûtait fort le poète, et, dans la <i>liste des
+écrivains du règne de Louis XIV</i>, il a formulé ce jugement: «De
+toutes les dames françaises qui ont cultivé la poésie, c’est celle
+qui a le mieux réussi.» Lemontey a renchéri sur cet éloge en ne
+trouvant que Voltaire lui-même, dans le genre léger, supérieur à M<sup>me</sup>
+Deshoulières.</p>
+
+<p>Sa vie fut accidentée dans sa première partie, avant d’être dans la
+seconde tranquille, d’apparence <span class="pagenum" id="Page_97">97</span> au moins, sinon de réalité, vouée
+aux devoirs de la famille et consolée de plus d’un chagrin, dont
+l’amertume a mis un pli à son sourire, même dans ses rêveries les plus
+idylliques.</p>
+
+<p>Elle épousa, à quatorze ans, un mari de trente ans. Elle avait reçu
+une éducation brillante et raffinée sous le rapport littéraire; elle
+avait appris non seulement l’espagnol et l’italien, mais encore le
+latin. Partie de la France pour fuir la pauvreté, car la disgrâce des
+proscrits les atteignait dans leurs biens, la jeune femme retrouvait la
+pauvreté en Belgique, mais compensée par les succès les plus brillants
+de beauté et d’esprit.</p>
+
+<p>Après avoir été gardée huit mois prisonnière, en Belgique, par les
+Espagnols, pour avoir exprimé trop franchement sa manière de penser,
+et délivrée par son mari, cette courageuse et spirituelle femme,
+revenue à Paris, savoura la récompense de son dévouement en éloges et
+en succès de salon qui purent beaucoup contribuer à sa gloire et à
+son plaisir, mais peu à sa fortune et à son repos. Elle eut des amis
+illustres, qui applaudirent à ses vers et firent honneur à son salon.
+Sa vie, désormais sans aventure, s’écoula dans une médiocrité non
+dorée, sans autre plaisir que des plaisirs d’esprit, empoisonnés par
+des soucis domestiques et de précoces souffrances; elle mourut, âgée
+de cinquante-six ans seulement, après avoir langui onze ans dans les
+cruelles douleurs <span class="pagenum" id="Page_98">98</span> d’un cancer au sein. Les déceptions d’une vie
+longtemps agitée avaient laissé dans sa douceur un fond d’amertume
+et mis sur son enjouement comme un voile habituel de mélancolie.
+Cette femme, qui a composé tant d’idylles, de rondeaux, de chansons,
+de madrigaux, a su tirer de la même veine des réflexions morales
+d’une âpre éloquence de désabusement, des épîtres d’un ton sévère et
+satirique. Voilà en résumé ce que nous apprend la préface de M. de
+Lescure à une édition de ses œuvres publiées par Jouaust.</p>
+
+<p>Sauf sa gracieuse bergerie allégorique adressée à ses enfants:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">Dans ces prés fleuris<br>
+ Qu’arrose la Seine,</p>
+ </div>
+</div>
+
+<p class="noindent">où elle recommande en forme de poétique requête à la
+protection du dieu Pan (Louis XIV) son troupeau, c’est-à-dire sa
+famille, on ne connaît guère ses poésies, cependant d’une importance
+plus sérieuse que la jolie idylle ne le ferait soupçonner.</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">ÉPITRE CHAGRINE</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span><br>
+ <span class="i0">Quel espoir vous séduit? quel gloire vous tente?</span><br>
+ <span class="i6">Quel caprice? à quoi pensez-vous?</span><br>
+ <span class="i6">Vous voulez devenir savante:</span><br>
+ <span class="i0">Hélas! du bel esprit savez-vous les dégoûts?</span><br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_99">99</span>
+ <span class="i0">Ce nom, jadis si beau, si révéré de tous,</span><br>
+ <span class="i6">N’a plus rien, aimable Amarante,</span><br>
+ <span class="i6"> Ni d’honorable ni de doux,</span><br>
+ <span class="i6">Sitôt que, par la voix commune,</span><br>
+ <span class="i0">De ce titre odieux on se trouve chargé.</span><br>
+ <span class="i0">De toutes les vertus n’en manquât-il pas une,</span><br>
+ <span class="i0">Suffit qu’un bel esprit en nous ait érigé,</span><br>
+ <span class="i0">Pour ne pouvoir prétendre à la moindre fortune.</span><br>
+ <span class="i0">.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span><br>
+ <span class="i0">Pourrez-vous toujours voir votre cabinet plein</span><br>
+ <span class="i6">Et de pédants et de poètes,</span><br>
+ <span class="i0">Qui vous fatigueront avec un front serein</span><br>
+ <span class="i6">Des sottises qu’ils auront faites?</span><br>
+ <span class="i0">Pourrez-vous supporter qu’un fat de qualité,</span><br>
+ <span class="i0">Qui sait à peine lire et qu’un caprice guide,</span><br>
+ <span class="i6">De tout vos ouvrages décide?</span><br>
+ <span class="i6">Un esprit de malignité</span><br>
+ <span class="i6">Dans le monde a su se répandre;</span><br>
+ <span class="i0">On achète un bon livre afin de s’en moquer:</span><br>
+ <span class="i0">C’est des plus longs travaux le fruit qu’il faut attendre,</span><br>
+ <span class="i6">Personne ne lit pour apprendre,</span><br>
+ <span class="i6">On ne lit que pour critiquer.</span><br>
+ <span class="i0">Vous riez, vous croyez ma colère chimérique,</span><br>
+ <span class="i6">L’amour-propre vous dit tout bas</span><br>
+ <span class="i0">Que je vous fais grand tort, que vous ne devez pas</span><br>
+ <span class="i0">Du plus rude censeur redouter la critique.</span><br>
+ <span class="i0">Eh bien! considérez que dans chaque maison</span><br>
+ <span class="i0">Où vous aura conduit un importun usage,</span><br>
+ <span class="i0">Dès qu’un laquais aura prononcé votre nom:</span><br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_100">100</span>
+ <span class="i6">«C’est un bel esprit, dira-t-on,</span><br>
+ <span class="i6">Changeons de voix et de langage.»</span><br>
+ <span class="i6">Alors sur un précieux ton,</span><br>
+ <span class="i0">Des plus grands mots faisant un assemblage,</span><br>
+ <span class="i0">On ne vous parlera que d’ouvrages nouveaux,</span><br>
+ <span class="i0">On vous demandera ce qu’il faut qu’on en pense.</span><br>
+ <span class="i0">En face, on vous dira que les vôtres sont beaux,</span><br>
+ <span class="i6">Et l’on poussera l’impudence</span><br>
+ <span class="i0">Jusques à vous presser d’en dire des morceaux.</span><br>
+ <span class="i0">Si tout votre discours n’est obscur, emphatique,</span><br>
+ <span class="i0">On se dira tout bas: «C’est là ce bel esprit?</span><br>
+ <span class="i6">Tout comme un autre elle s’explique,</span><br>
+ <span class="i6">On entend tout ce qu’elle dit.»</span><br>
+ <span class="i0">.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span><br>
+ <span class="i0">Dès que la renommée aura semé le bruit</span><br>
+ <span class="i6">Que vous savez toucher la lyre,</span><br>
+ <span class="i6">Hommes, femmes, tout vous craindra,</span><br>
+ <span class="i6">Hommes, femmes, tout vous fuira,</span><br>
+ <span class="i0">Parce qu’ils ne sauront en mille ans que vous dire.</span><br>
+ <span class="i0">.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span><br>
+ <span class="i0">Ce que prête la fable à la haute éloquence,</span><br>
+ <span class="i6">Ce que l’histoire a consacré,</span><br>
+ <span class="i6">Ne vaut jamais rien à leur gré:</span><br>
+ <span class="i6"><i>Ce qu’on sait plus qu’eux les offense.</i></span><br>
+ <span class="i0">On dirait, à les voir, de l’air présomptueux</span><br>
+ <span class="i6">Dont ils s’empressent pour entendre</span><br>
+ <span class="i6">Des vers qu’on ne lit point pour eux,</span><br>
+ <span class="i0">Qu’à décider de tout ils ont droit de prétendre;</span><br>
+ <span class="i0">Sur ce dehors trompeur, on ne doit pas compter.</span><br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_101">101</span>
+ <span class="i6">Bien souvent sans les écouter,</span><br>
+ <span class="i6">Plus souvent sans y rien comprendre,</span><br>
+ <span class="i0">On les voit les blâmer, on les voit les défendre.</span><br>
+ <span class="i6">Quelques faux brillants bien placés:</span><br>
+ <span class="i6">Toute la pièce est admirable;</span><br>
+ <span class="i6">Un mot leur déplaît, c’est assez:</span><br>
+ <span class="i6">Toute la pièce est détestable.</span><br>
+ <span class="i0">.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span><br>
+ <span class="i2">Ne cherchez plus une frivole gloire</span><br>
+ <span class="i0">Qui cause tant de peine et si peu de plaisir.</span><br>
+ <span class="i2">Je la connois, et vous pouvez m’en croire:</span><br>
+ <span class="i0">Jamais dans Hippocrène on ne m’auroit vu boire</span><br>
+ <span class="i0">Si le Ciel m’eût laissée en pouvoir de choisir.</span><br>
+ <span class="i0">Mais, hélas! de son sort personne n’est le maître,</span><br>
+ <span class="i0">Le penchant de nos cœurs est toujours violent;</span><br>
+ <span class="i0">J’ai su faire des vers avant que de connoître</span><br>
+ <span class="i0">Les chagrins attachés à ce maudit talent!</span><br>
+ <span class="i6">Vous que le Ciel n’a point fait naître</span><br>
+ <span class="i6">Avec ce talent que je hais,</span><br>
+ <span class="i0">Croyez-en mes conseils, ne l’acquérez jamais.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">SOLITUDE</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span><br>
+ <span class="i6">Charmante et paisible retraite,</span><br>
+ <span class="i0">Que de votre douceur je connois bien le prix,</span><br>
+ <span class="i6">Et que je conçois de mépris</span><br>
+ <span class="i0">Pour les vains embarras dont je me suis défaite!</span><br>
+ <span class="i0">Que sous ces chênes verts je passe d’heureux jours!</span><br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_102">102</span>
+ <span class="i0">Dans ces lieux écartés que la nature est belle!</span><br>
+ <span class="i0">Rien ne la défigure, elle y garde toujours</span><br>
+ <span class="i0">La même autorité qu’avant qu’on eût contre elle</span><br>
+ <span class="i0">Imaginé des lois l’inutile secours.</span><br>
+ <span class="i0">Ici le cerf, l’agneau, le paon, la tourterelle,</span><br>
+ <span class="i0">Pour la possession d’un champ ou d’un verger</span><br>
+ <span class="i6"> N’ont point ensemble de querelle;</span><br>
+ <span class="i6">Nul bien ne leur est étranger;</span><br>
+ <span class="i0">Nul n’exerce sur l’autre un pouvoir tyrannique,</span><br>
+ <span class="i0">Et d’aïeux éclatants pas un d’eux ne se pique.</span><br>
+ <span class="i0">.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span><br>
+ <span class="i6">Avec étonnement j’y vois</span><br>
+ <span class="i6">Que le plus petit des reptiles,</span><br>
+ <span class="i6">Cent fois plus habile que moi,</span><br>
+ <span class="i0">Trouve pour tous ses maux des remèdes utiles.</span><br>
+ <span class="i0">Qui de nous, dans le temps de sa prospérité,</span><br>
+ <span class="i6">A l’active fourmi ressemble?</span><br>
+ <span class="i0">.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span><br>
+ <span class="i6">Quels états sont mieux policés</span><br>
+ <span class="i6">Que l’est une ruche d’abeilles?</span><br>
+ <span class="i0">C’est là que les abus ne se sont point glissés</span><br>
+ <span class="i0">Et que les volontés en tout temps sont pareilles.</span><br>
+ <span class="i0">De leur roi qui les aime elles sont le soutien;</span><br>
+ <span class="i0">On sent leur aiguillon dès qu’on cherche à leur nuire;</span><br>
+ <span class="i6">Pour les châtier il n’a rien:</span><br>
+ <span class="i6">Il n’est roi que pour les conduire</span><br>
+ <span class="i6">Et que pour leur faire du bien.</span><br>
+ <span class="i0">.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span><br>
+ <span class="i0">Ah! n’avons-nous pas dû nous dire mille fois,</span><br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_103">103</span>
+ <span class="i0">En les voyant être heureux sans richesse,</span><br>
+ <span class="i0">Habiles sans étude, équitables sans lois,</span><br>
+ <span class="i2">Qu’ils possèdent seuls la sagesse?</span><br>
+ <span class="i0">Il n’en est presque point dont l’homme n’ait reçu</span><br>
+ <span class="i0">Des leçons qui l’ont fait rougir de sa faiblesse,</span><br>
+ <span class="i0">Et, quoiqu’il s’applaudisse, il doit à leur adresse</span><br>
+ <span class="i0">Plus d’un art que, sans eux, il n’aurait jamais su.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">LE BEL ESPRIT</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Le bel esprit, au siècle de Marot,</span><br>
+ <span class="i0">Des dons du Ciel passoit pour le gros lot;</span><br>
+ <span class="i0">Des grands seigneurs il donnoit accointance,</span><br>
+ <span class="i0">Menoit parfois à noble jouissance,</span><br>
+ <span class="i0">Et, qui plus est, faisoit bouillir le pot.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Or, est passé ce temps où d’un bon mot,</span><br>
+ <span class="i0">Stance ou dizain, on payoit son écot:</span><br>
+ <span class="i0">Plus n’en voyons qui prennent pour finance</span><br>
+ <span class="i10">Le bel esprit.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">A prix d’argent, l’auteur, comme le sot,</span><br>
+ <span class="i0">Boit sa chopine et mange son gigot;</span><br>
+ <span class="i0">Heureux encor d’en avoir suffisance!</span><br>
+ <span class="i0">Maints ont le chef plus rempli que la panse.</span><br>
+ <span class="i0">Dame Ignorance a fait enfin capot</span><br>
+ <span class="i10">Le bel esprit.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<div class="figcenter4" style="width: 40px;">
+ <img src="images/vignette2.jpg" alt="petit ornement décoratif" width="40" height="31">
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_104">104</span></p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">RÉFLEXIONS DIVERSES</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">I</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Homme, contre la mort quoi que l’art te promette,</span><br>
+ <span class="i6">Il ne sauroit te secourir.</span><br>
+ <span class="i0">Prépares-y ton cœur; dis-toi: «C’est une dette</span><br>
+ <span class="i6">Qu’en recevant le jour j’ai faite.»</span><br>
+ <span class="i6">Nous ne naissons que pour mourir.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">II</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i6">Esclaves que rien ne rebute,</span><br>
+ <span class="i0">Vous qui, pour arriver au comble des honneurs,</span><br>
+ <span class="i0">Aux caprices des grands êtes toujours en butte;</span><br>
+ <span class="i0">Vous, de tous leurs défauts lâches adorateurs,</span><br>
+ <span class="i0">Savez-vous le succès de tant de sacrifices?</span><br>
+ <span class="i0">Quand, par les grands emplois, on aura satisfait</span><br>
+ <span class="i6">A vos soins, à vos longs services,</span><br>
+ <span class="i6">Hélas! pour vous qu’aura-t-on fait</span><br>
+ <span class="i6">Que vous ouvrir des précipices?</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">III</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Est-ce vivre? et peut-on, sans que l’esprit murmure,</span><br>
+ <span class="i0">Se donner tout entière au soin de sa parure?</span><br>
+ <span class="i0">Se peut-il qu’on arrive à cet instant fatal</span><br>
+ <span class="i0">Qui termine les jours que le destin nous prête</span><br>
+ <span class="i0">Sans avoir jamais eu d’autres soucis en tête</span><br>
+ <span class="i6">Que de ce qui sied bien ou mal?</span><br>
+ <span class="i0">Faire de sa beauté sa principale affaire</span><br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_105">105</span>
+ <span class="i6">Est le plus indigne des soins;</span><br>
+ <span class="i6">Le dessein général de plaire</span><br>
+ <span class="i6">Fait que nous plaisons beaucoup moins.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="center">IV</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Lorsque la mort moissonne, à la fleur de son âge,</span><br>
+ <span class="i6">L’homme pleinement convaincu</span><br>
+ <span class="i6">Que la foiblesse est son partage,</span><br>
+ <span class="i0">Et qui contre les sens a mille fois vaincu,</span><br>
+ <span class="i0">On ne doit point gémir du coup qui le délivre.</span><br>
+ <span class="i0">Quelque jeune qu’on soit, quand on a su bien vivre,</span><br>
+ <span class="i6">On a toujours assez vécu.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_34"><span class="big120">MARQUISE DE LAMBERT</span><br>
+ <span class="smcap80">(Anne-Thérèse de Marquenat de Courcelles)</span><br>
+ <span class="small80">(1667-1733)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Les détails biographiques sur la marquise de Lambert ne font pas
+défaut, et nous n’avons qu’à puiser à bonne source: dans une réédition
+de ses œuvres par Jouaust.</p>
+
+<p>M. de Lescure, dans une étude critique des plus intéressantes, fait
+ressortir toute la sagesse et toute la vigueur mordante qui éclatent
+dans ses ouvrages, dont les principales divisions: <i>Conseils à
+<span class="pagenum" id="Page_106">106</span> mon fils, Conseils à ma fille, De l’Amitié, Réflexions sur la
+femme</i>, forment un traité de morale et d’éducation des plus complets.</p>
+
+<p>«La marquise de Lambert eut la première un salon dans ce XVIII<sup>e</sup> siècle
+où les femmes régnèrent par les salons. La première elle fut une
+puissance sociale, littéraire, académique, dirigea la mode, régenta le
+goût, imposa le ton, fit de l’éventail le sceptre de la conversation,
+donna de ces dîners dont le billet d’invitation était un brevet de
+réputation et d’influence. Hâtons-nous de le dire: si M<sup>me</sup> de Lambert
+fut une puissance, elle mérita de l’être. Son talent est resté pur
+comme sa vie, son influence fut noble comme son cœur. Elle exerça sur
+les mœurs de son temps un empire salutaire.</p>
+
+<p>«Son histoire, qui est celle d’une femme sage et heureuse par la
+sagesse, est courte, comme celle des gens heureux et sages, et peut
+tenir en quelques lignes. Le drame de sa vie est tout intérieur.</p>
+
+<p>«Enfant, elle se dérobait souvent aux plaisirs de son âge pour aller
+lire en son particulier, et elle s’accoutuma dès lors de son propre
+mouvement à faire de petits extraits de ce qui la frappait le plus.</p>
+
+<p>«Sa mère s’était remariée à Bachaumont, qui fit l’éducation de la
+petite fille.</p>
+
+<p>«Fontenelle, qui fut un de ses meilleurs amis, dit que «sa maison était
+la seule où l’on se <span class="pagenum" id="Page_107">107</span> trouvât pour se parler raisonnablement les uns
+aux autres, et même avec esprit selon l’occasion»...</p>
+
+<p>«Le duc de Nevers lui avait cédé à titre viager une aile du palais
+Mazarin. Elle occupait l’extrémité de la galerie qui s’avance, vers la
+rue Colbert, sur la rue de Richelieu, au n<sup>o</sup> 12. Elle recevait le mardi
+et le mercredi de chaque semaine tous ceux qui avaient de l’esprit,
+sans regarder à la fortune et à la noblesse, quoiqu’elle réunissait les
+grands seigneurs aux beaux esprits.</p>
+
+<p>Elle mourut à quatre-vingt-six ans.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">AVIS D’UNE MÈRE A SON FILS</p>
+
+ <p class="dottedline2 br">&nbsp;</p>
+
+ <p>Voici, mon fils, quelques préceptes qui regardent les mœurs,
+ lisez-les sans peine. Ce ne sont pas des leçons sèches, qui sentent
+ l’autorité d’une mère: ce sont des avis que vous donne une amie, et
+ qui parlent du cœur.</p>
+
+ <p>Quelques soins que l’on prenne de l’éducation des enfans, elle est
+ toujours très imparfaite. Il faudroit, pour la rendre utile, avoir
+ d’excellens gouverneurs, et où les prendre? A peine les princes
+ peuvent-ils en avoir et se les conserver. Où trouve-t-on des hommes
+ assez au-dessus des autres pour être dignes de les conduire?
+ Cependant les premières années sont précieuses, puisqu’elles assurent
+ le mérite des autres.</p>
+
+ <p>Il n’y a que deux temps dans la vie où la vérité se
+ <span class="pagenum" id="Page_108">108</span>
+ montre utilement à tous: dans la jeunesse pour nous instruire, dans
+ la vieillesse pour nous consoler.</p>
+
+ <p class="dottedline2">&nbsp;</p>
+
+ <p>On peut beaucoup déplaire avec beaucoup d’esprit, lorsqu’on ne
+ s’applique qu’à chercher les défauts d’autrui et à les exposer au
+ grand jour. Pour ces sortes de gens, qui n’ont d’esprit qu’aux dépens
+ des autres, ils doivent penser qu’il n’y a point de vie assez pure
+ pour avoir droit de censurer celle d’autrui.</p>
+
+ <p>Il faut, s’il est possible, mon fils, être content de son état. Rien
+ de plus rare et de plus estimable que de trouver des personnes qui en
+ soient satisfaites; c’est notre faute. Il n’y a point de condition
+ si mauvaise qui n’ait un bon côté: chaque état a son point de vue,
+ il faut savoir s’y mettre; ce n’est pas la faute des situations,
+ c’est la nôtre. Nous avons bien plus à nous plaindre de notre humeur
+ que de la fortune. Nous imputons aux événemens les défauts qui ne
+ viennent que de notre chagrin. Le mal est en nous, ne le cherchons
+ pas ailleurs. En adoucissant notre humeur, souvent nous changeons
+ notre fortune. Il nous est bien plus aisé de nous ajuster aux choses
+ que d’ajuster les choses à nous. Souvent l’application à chercher
+ le remède irrite le mal; et l’imagination, d’intelligence avec la
+ douleur, l’accroît et la fortifie. L’attention aux malheurs les
+ rapproche en les tenant présents à l’âme. Une résistance inutile
+ retarde l’habitude qu’elle contracteroit avec son état. Il faut céder
+ aux malheurs. Renvoyez-les à la patience, c’est à elle seule à les
+ adoucir.</p>
+
+ <p><span class="pagenum" id="Page_109">109</span></p>
+
+ <p>Il faut compter qu’il n’y a aucune condition qui n’ait ses peines;
+ c’est l’état de la vie humaine: rien de pur, tout est mêlé. C’est
+ vouloir s’affranchir de la loi commune que de prétendre à un bonheur
+ constant. Les personnes qui vous paroissent les plus heureuses, si
+ vous aviez compté avec leur fortune ou avec leur cœur, ne vous le
+ paroîtroient guère. Les plus élevés sont souvent les plus malheureux.
+ Avec de grands emplois et des maximes vulgaires, on est toujours
+ agité. C’est la raison qui ôte les soucis de l’âme, et non pas
+ les places. Si vous êtes sage, la fortune ne peut ni augmenter ni
+ diminuer votre bonheur.</p>
+
+ <p>Jugez par vous-même, et non par l’opinion d’autrui. Les malheurs et
+ les déréglemens viennent des faux jugemens; les faux jugemens, des
+ sentimens, et les sentimens, du commerce que l’on a avec les hommes;
+ vous en revenez toujours plus imparfait. Pour affoiblir l’impression
+ qu’ils font sur vous, et pour modérer vos désirs et vos chagrins,
+ songez que le temps emporte et vos peines et vos plaisirs; que chaque
+ instant, quelque jeune que vous soyez, vous enlève une partie de
+ vous-même.</p>
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">AVIS D’UNE MÈRE A SA FILLE</p>
+
+ <p>... Les vertus des femmes sont difficiles, parce que la gloire n’aide
+ pas à les pratiquer. Vivre chez soi, ne régler que soi et sa famille,
+ être simple, juste et modeste, vertus pénibles, parce qu’elles sont
+ obscures... Que votre première parure soit donc la modestie, elle
+ augmente la beauté et sert de voile à la laideur; la modestie est le
+ <span class="pagenum" id="Page_110">110</span>
+ supplément de la beauté. Le grand malheur de la laideur, c’est
+ qu’elle éteint et qu’elle ensevelit le mérite des femmes... C’est une
+ grande affaire quand il faut que le mérite se fasse jour au travers
+ d’un extérieur désagréable.</p>
+
+ <p>Vous n’êtes pas née sans agrémens, mais vous n’êtes pas une beauté;
+ cela vous oblige à faire provision de mérite; on ne vous fera grâce
+ de rien. La beauté inspire un sentiment de douceur qui prévient. Si
+ vous n’avez point ces avances, on vous jugera à la rigueur. Qu’il
+ n’y ait donc rien dans vos manières qui fasse sentir que vous vous
+ ignorez. L’air de confiance révolte dans une figure médiocre.</p>
+
+ <p>Rien n’est plus court d’ailleurs que le règne de la beauté, rien
+ n’est plus triste que la suite de la vie des femmes qui n’ont
+ su qu’être belles. Si l’on a commencé à s’attacher à vous par
+ l’agrément, faites qu’on y demeure par le mérite... Les grâces sans
+ mérite ne plaisent pas longtemps, et le mérite sans grâces peut se
+ faire estimer sans tomber. Il faut donc que les femmes aient le
+ mérite aimable...</p>
+
+ <p>La beauté trompe la personne qui la possède, elle enivre l’âme.
+ Cependant faites attention qu’il n’y a qu’un fort petit nombre
+ d’années de différence entre une belle femme et une qui ne l’est
+ plus... Les véritables grâces ne dépendent pas d’une parure trop
+ recherchée. Il faut satisfaire à la mode comme à une servitude
+ fâcheuse et ne lui donner que ce qu’on ne peut lui refuser.</p>
+
+ <p>Que ne doit-on pas aux agrémens de l’imagination? C’est elle qui fait
+ les poètes et les orateurs; rien ne plaît <span class="pagenum" id="Page_111">111</span>
+ tant que ces imaginations vives, délicates, remplies d’idées riantes.
+ Si vous joignez la force à l’agrément, elle domine, elle force l’âme
+ et l’entraîne: car nous cédons plus certainement à l’agrément qu’à la
+ vérité. L’imagination est la source et la gardienne de nos plaisirs.
+ Ce n’est qu’à elle qu’on doit l’agréable illusion des passions.
+ Toujours d’intelligence avec le cœur, elle sait lui fournir toutes
+ les erreurs dont il a besoin; elle a droit aussi sur le temps; elle
+ sait rappeler les plaisirs passés, et nous fait jouir par avance de
+ tous ceux que l’avenir nous promet; elle nous donne de ces joies
+ sérieuses qui ne font rire que l’esprit: toute l’âme est en elle; et,
+ dès qu’elle se refroidit, tous les charmes de la vie disparoissent.</p>
+
+ <p>Parmi les avantages qu’on accorde aux femmes, on prétend qu’elles ont
+ un goût fin pour juger des choses d’agrément. Beaucoup de personnes
+ ont défini le goût. Une dame d’une profonde érudition (M<sup>me</sup> Dacier)
+ a prétendu que c’est «une harmonie, un accord de l’esprit et de
+ la raison», et qu’on en a plus ou moins, selon que cette harmonie
+ est plus ou moins juste. Une autre personne a prétendu que le goût
+ est une union du sentiment et de l’esprit, et que l’un et l’autre,
+ d’intelligence, forment ce qu’on appelle le <i>jugement</i>. Ce qui
+ fait croire que le goût tient plus au sentiment qu’à l’esprit, c’est
+ qu’on ne peut rendre raison de ses goûts, parce que l’action de
+ l’esprit qui consiste à considérer un objet était bien moins parfaite
+ dans les femmes, parce que le sentiment qui les domine les distrait
+ et les entraîne. L’attention est nécessaire; elle fait naître la
+ lumière, pour ainsi dire approche <span class="pagenum" id="Page_112">112</span>
+ les idées de l’esprit, et les met à sa portée. Mais, chez les
+ femmes, les idées s’offrent d’elles-mêmes, et s’arrangent plutôt par
+ sentiment que par réflexion: la nature raisonne pour elles et leur en
+ épargne tous les frais. Je ne crois donc pas que le sentiment nuise à
+ l’entendement...</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_35"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">D’AULNOY</span><br>
+ <span class="smcap80">(Née Marie-Catherine Le Jumel) de Barneville</span><br>
+ <span class="small80">(1650-1705)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Nous ne nous occuperons pas de la vie privée de M<sup>me</sup> d’Aulnoy;
+mariée, à l’âge de quinze ans, à un homme beaucoup plus âgé qu’elle,
+débauché et qui mangea tout son bien, elle ne fut pas la seule coupable
+dans le ménage. Elle eut cinq enfants, dont quatre filles.</p>
+
+<p>Son premier ouvrage fut la <i>Relation d’un voyage en Espagne</i>,
+publiée en 1690, qui fut pour elle un heureux début littéraire.
+Elle continua par les <i>Mémoires sur la cour d’Espagne</i>, puis
+les <i>Mémoires sur la cour de France</i> (1692), et <i>sur la cour
+d’Angleterre</i> (1695).</p>
+
+<p>Succédèrent les <i>Mémoires secrets de plusieurs grands princes de la
+cour, Konieski la Gonzieure</i>, l’<i>Histoire d’Hippolyte, comte de
+Douglas</i>, roman qui fut goûté à l’époque; mais l’œuvre qui fit <span class="pagenum" id="Page_113">113</span>
+principalement sa réputation dans le public fut ses <i>Contes nouveaux,
+ou les Fées à la mode</i>, qu’elle augmenta successivement de trois à
+huit tomes, encouragée par son succès. Elle obtint la suprématie sur
+tous les conteurs de l’époque, et La Harpe a dit: «que leur auteur
+savait mettre de l’art et du goût jusque dans les frivolités et
+conserver la vraisemblance dans le merveilleux».</p>
+
+<p><i>L’Oiseau bleu</i>, <i>la Belle aux cheveux d’or</i>, <i>Finette
+Cendron</i>, <i>la Chatte blanche</i>, <i>la Biche au bois</i>, ne
+seront jamais oubliés et vivront à côté des contes de Perrault.</p>
+
+<p>Ils sont moins bonhomme, moins naïfs, moins enfantins, plus travaillés,
+en un mot; on y sent la touche délicate de la jolie femme. Ils sont au
+nombre de vingt-quatre.</p>
+
+<p>Dans <i>Finette Cendron</i>, M<sup>me</sup> d’Aulnoy a emprunté à l’histoire
+de <i>Cendrillon</i> et à celle du <i>Petit Poucet</i>: car la trame
+des contes de fées provient d’un fond traditionnel intitulé <i>Il
+Pentamerone</i>, qui est l’ouvrage type où Perrault et
+M<sup>me</sup> d’Aulnoy ont vivifié et fécondé leur inspiration. Ses contes,
+écrits en prose, sont suivis d’une morale en vers libres.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">LA BELLE AUX CHEVEUX D’OR</p>
+
+ <p class="center small90">(Fin.)</p>
+
+ <p>... Cabriolle se glissa doucement dans la presse, car il y avoit
+ grand bruit à la cour pour la mort du roi. Il dit à <span class="pagenum" id="Page_114">114</span>
+ la reine: «Madame, n’oubliez pas le pauvre Avenant.» Elle se souvint
+ aussitôt des peines qu’il avoit souffertes à cause d’elle, et de sa
+ grande fidélité: elle sortit sans parler à personne, et fut droit
+ à la tour, où elle ôta elle-même les fers des pieds et des mains
+ d’Avenant, et, lui mettant une couronne d’or sur la tête et le
+ manteau royal sur les épaules, elle lui dit: «Venez, aimable Avenant,
+ je vous fais roi, et vous prends pour mon époux.» Il se jeta à ses
+ pieds et la remercia. Chacun fut ravi de l’avoir pour maître, il se
+ fit la plus belle noce du monde, et la Belle aux cheveux d’or vécut
+ longtemps avec le bel Avenant, tous deux heureux et satisfaits.</p>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i6">Si par hasard un malheureux</span><br>
+ <span class="i6">Te demande ton assistance,</span><br>
+ <span class="i0">Ne lui refuse point un secours généreux:</span><br>
+ <span class="i0">Un bienfait tôt ou tard reçoit sa récompense.</span><br>
+ <span class="i2">Quand Avenant, avec tant de bonté,</span><br>
+ <span class="i0">Servoit carpe et corbeau; quand, jusqu’au hibou même,</span><br>
+ <span class="i0">Sans être rebuté de sa laideur extrême,</span><br>
+ <span class="i6">Il conservoit la liberté,</span><br>
+ <span class="i6">Auroit-on pu jamais le croire</span><br>
+ <span class="i6">Que ces animaux quelque jour</span><br>
+ <span class="i2">Le conduiroient au comble de la gloire,</span><br>
+ <span class="i0">Lorsqu’il voudroit du roi servir le tendre amour?</span><br>
+ <span class="i0">Malgré tous les attraits d’une beauté charmante,</span><br>
+ <span class="i0">Qui commençoit pour lui de sentir des désirs,</span><br>
+ <span class="i0">Il conserve à son maître, étouffant ses soupirs,</span><br>
+ <span class="i6">Une fidélité constante.</span><br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_115">115</span>
+ <span class="i0">Toutefois sans raison il se voit accusé;</span><br>
+ <span class="i0">Mais quand à son bonheur il paroît plus d’obstacle,</span><br>
+ <span class="i6">Le Ciel lui devoit un miracle,</span><br>
+ <span class="i0">Qu’à la vertu jamais le Ciel n’a refusé.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_36"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">DACIER</span> <span class="big120 smcap85">(Anne Lefebvre)</span><br>
+ <span class="small80">(1651-1720)</span></h3>
+</div>
+
+<p>M<sup>me</sup> Dacier est au XVII<sup>e</sup> siècle ce que fut Christine de Pisan
+au XIV<sup>e</sup>: femme de lettres dans le sens propre du mot, sérieuse,
+instruite, plus même, savante, ce qui ne l’empêcha pas d’être, comme
+sa devancière, une vertueuse épouse, une tendre et excellente mère de
+famille.</p>
+
+<p>«Aucune voix savante ne s’est encore levée pour prononcer son éloge;
+nulle ville n’a songé à lui élever un monument triomphal ou funèbre;
+seule une petite inscription, gravée sur le fronton d’une vieille et
+sombre maison de Saumur, rappelle que c’est là qu’elle est née<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>.»</p>
+
+<p>C’est que, comme Christine de Pisan, elle vécut retirée et modeste, se
+consacrant aux siens et à l’étude; elle ne chercha pas à briller à la
+cour. Cependant la lutte pour la vie de sa devancière lui fut épargnée.
+Son père, Tanneguy-Lefebvre, <span class="pagenum" id="Page_116">116</span> était un savant. Il consacrait ses
+loisirs à l’éducation de son fils, qui résumait probablement pour lui
+l’espoir de la famille. Mais l’écolier aimait davantage les exercices
+de corps que l’étude; il pensait à ses courses à travers les champs
+après les papillons, pendant que le père lui expliquait les racines
+grecques. Anne, timide fillette de onze ans, assistait, sa tapisserie
+à la main, aux leçons données dans la pièce où se tenait la famille.
+Un jour, voyant son frère embarrassé pour répondre, elle se hasarda à
+lui souffler sa leçon. Son père l’entendit et resta stupéfait. Il la
+questionna et découvrit avec un tressaillement d’orgueil que sa fille
+tenait de lui le goût de l’étude et des langues mortes.</p>
+
+<p>Désormais, il s’occupa de son instruction et il trouva en elle plus
+qu’un disciple, un émule et un compagnon d’étude. Elle avait la passion
+des auteurs anciens; elle lut bientôt les grecs à livre ouvert.
+Parmi les élèves de son père était un jeune orphelin, André Dacier,
+originaire de Castres, âgé de dix-huit ans, aussi studieux qu’Anne.
+Tanneguy-Lefebvre, ayant remarqué ses capacités, le fit travailler
+chez lui; le jeune homme et la jeune fille compulsaient ensemble les
+auteurs classiques, luttant ensemble pour les découvertes littéraires
+et scientifiques, à l’âge où d’autres ne pensent qu’au plaisir. André
+dut quitter son professeur. Quelque temps après, Tanneguy <span class="pagenum" id="Page_117">117</span> mourut
+et Anne vint demander à la capitale le moyen de compléter encore ses
+études.</p>
+
+<p>A l’âge de dix-sept ans, en 1668, elle avait déjà traduit, commenté et
+publié, les <i>Comédies de Térence</i>, cinq ouvrages en latin et les
+<i>Poésies d’Anacréon et de Sapho</i>, traduites du grec en français,
+avec remarques. L’édition de 1680 est signée: Anne Lefebvre. Cette
+traduction est tellement belle que Boileau a dit <i>qu’elle devrait
+faire tomber la plume des mains de tous ceux qui entreprendraient de
+traduire ces poésies en vers</i>.</p>
+
+<p>A Paris, elle retrouva André Dacier et l’épousa, continuant avec lui
+l’existence studieuse de leur adolescence, sans se laisser éblouir
+par l’accueil que la cour et la ville faisaient à la jeune savante.
+Son mari fut élu membre de l’Académie française en 1695 et secrétaire
+perpétuel en 1713.</p>
+
+<p>Chargée par le duc de Montausier de concourir à la collection des
+Anciens qu’il faisait faire pour le Dauphin, elle traduisit, commenta
+et fit imprimer successivement, avant qu’aucun de ses collaborateurs
+eût encore rien produit, <i>Florus</i>, <i>Aurelius Victor</i>,
+<i>Eutrope</i> et <i>Dictys de Crète</i>, ce qui lui valut de Bayle ce
+public hommage:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>«Ainsi voilà notre siècle hautement vaincu par cette illustre savante,
+ puisque, dans le temps que plusieurs hommes n’ont pas produit un seul
+ auteur, M<sup>me</sup> Dacier en a déjà produit quatre.»</p>
+</div>
+
+<p>Les plus difficiles lui rendaient justice, et Saint-Simon <span class="pagenum" id="Page_118">118</span>
+lui-même, si dédaigneux des gens de lettres, la juge en ces termes:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>«Elle n’était savante que dans son cabinet et avec des savants; partout
+ ailleurs, simple, unie, avec de l’esprit agréable dans la conversation,
+ on ne se serait pas douté qu’elle fût rien de plus que les femmes les
+ plus ordinaires.»</p>
+</div>
+
+<p>Elle ne recherchait ni l’admiration, ni les hommages, et semblait avoir
+choisi pour sa devise et la règle de sa conduite ce vers de Sophocle
+qu’elle écrivit un jour, au-dessus de son nom, sur un album qu’on lui
+présentait:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">Le silence est la parure des femmes.</p>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Homère était son poète de prédilection. La Mothe eut la prétention de
+traduire l’<i>Iliade</i> sans connaître un mot de grec, en l’arrangeant
+et la raccourcissant, sous le prétexte d’en rendre la lecture plus
+agréable, ce qui lui attira la risée des savants, tout en lui valant
+une pension de huit cents livres; outrée de ce crime littéraire, M<sup>me</sup>
+Dacier, avec une indignation toute virile, écrivit comme réfutation
+son très célèbre ouvrage: <i>les Causes de la corruption du goût</i>,
+auquel La Mothe riposta par quelques réflexions spirituelles sur la
+critique; ce qui fit dire aux témoins de cette lutte littéraire que La
+Mothe avait discuté en «femme spirituelle» et M<sup>me</sup> Dacier en «homme
+savant».</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_119">119</span></p>
+
+<p>Outre les ouvrages que nous avons déjà nommés, on a encore d’elle:</p>
+
+<p>—L’<i>Amphitryon</i>, l’<i>Éprédien</i> et le <i>Ruden</i>, 3 vol.,
+comédies de Plaute, traduites en français avec remarques, édités en
+1683.</p>
+
+<p>—<i>Plutus</i> et <i>Nuées</i>, d’Aristophane (1684); la première
+traduction que l’on ait hasardée du fameux comique.</p>
+
+<p>—Deux <i>Vies des hommes illustres</i>, de Plutarque.</p>
+
+<p>—L’<i>Iliade</i>, d’Homère, 4 vol. (1711).</p>
+
+<p>—<i>Homère défendu contre l’apologie du Père Hardouin.</i></p>
+
+<p>—L’<i>Odyssée</i>, d’Homère (1708).</p>
+
+<p>—L’<i>Iliade</i> et l’<i>Odyssée</i>, 8 vol. (1716).</p>
+
+<p>A ce dernier ouvrage si important elle a écrit une préface pleine de
+tendresse et d’émotion sur la mort de sa fille, qui avait été la cause
+de l’interruption de ses travaux; Sainte-Beuve dit qu’il est impossible
+de parler de M<sup>me</sup> Dacier sans citer cette préface. On la trouve, en
+effet, partout où il est question d’elle. Pour ce motif, nous jugeons
+inutile de la répéter ici. Qu’y a-t-il d’étonnant, d’ailleurs, à ce
+qu’une mère se laisse aller à exprimer une douleur intense dans cette
+circonstance, et que, éloquente comme M<sup>me</sup> Dacier, elle le fasse
+dans les termes les plus touchants et les mieux appropriés? Ce n’est
+qu’une preuve que la science ne dessèche pas le cœur. La perte de deux
+charmants enfants, un fils et une fille, vint <span class="pagenum" id="Page_120">120</span> assombrir la fin de
+sa vie. Elle mourut à soixante-neuf ans, accablée d’infirmités.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">ODE II<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a></p>
+
+ <p class="center small80">SUR LA BEAUTÉ</p>
+
+ <p>La nature ayant donné les cornes aux taureaux pour leur défense,
+ aux chevaux les pieds, aux lièvres la vitesse, aux poissons les
+ nageoires, les ailes aux oiseaux et aux hommes la prudence, elle
+ n’eut plus rien dont elle pût faire présent aux femmes. Que leur
+ donna-t-elle donc? La beauté, qui leur tient lieu de dards et de
+ boucliers, car il n’y a rien qui puisse résister à une belle.</p>
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">ODE XXXVII</p>
+
+ <p class="center small80">SUR LE PRINTEMPS</p>
+
+ <p>Voyez comme au retour du Printemps toutes les grâces sont chargées
+ de roses; voyez comme le calme règne sur la mer; voyez comme les
+ plongeurs se jouent dans l’eau et comme les grues s’en retournent.</p>
+
+ <p>Le soleil brille d’une lumière pure et les nuées obscures sont
+ dissipées. Voyez comme le travail du laboureur est éclatant. Les
+ oliviers poussent déjà, et la vigne est couronnée de ses feuilles.
+ Enfin, tout semble nous assurer de l’abondance de cette année.</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_121">121</span></p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">ODE XL</p>
+
+ <p>Un jour, Cupidon n’ayant pas pris garde à une abeille qui dormait
+ dans des roses, fut piqué à un doigt; aussitôt il se mit à pleurer,
+ et, courant de toute sa force à la belle Cythérie: «Je suis perdu,
+ maman, s’écria-t-il, je suis perdu et je me meurs: un petit serpent
+ ailé, que les laboureurs nomment abeille, vient de me piquer.» Cette
+ déesse lui répondit: «Si l’aiguillon d’une abeille te fait tant de
+ mal, combien penses-tu, mon fils, que souffrent ceux que tu blesses
+ de tes flèches?»</p>
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">DE L’ART DE TRADUIRE<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a></p>
+
+ <p>Quand je parle d’une traduction en prose, je ne veux pas parler d’une
+ traduction servile, je parle d’une traduction généreuse et noble,
+ qui, en s’attachant fortement aux idées de son original, cherche les
+ beautés de sa langue, et rend ses images sans compter les mots. La
+ première, par une fidélité trop scrupuleuse, devient très infidèle:
+ car, pour conserver la lettre, elle ruine l’esprit, ce qui est
+ l’ouvrage d’un froid et stérile génie, au lieu que l’autre, en ne
+ s’attachant principalement qu’à conserver l’esprit, ne laisse pas,
+ dans ses plus grandes libertés, de conserver aussi la lettre; et, par
+ ses traits hardis, mais toujours vrais, elle devient non seulement la
+ fidèle copie de son original, mais un second original même: ce qui ne
+ peut être exécuté que par un génie solide, noble et <span class="pagenum" id="Page_122">122</span>
+ fécond... Il n’en est pas de la traduction comme de la copie d’un
+ tableau, où le copiste s’assujettit à suivre les traits, les
+ couleurs, les proportions, les contours, les attitudes de l’original
+ qu’il imite. Cela est tout différent. Un bon traducteur n’est point
+ si contraint... Dans cette imitation comme dans toutes les autres,
+ il faut que l’âme, pleine des beautés qu’elle veut imiter et enivrée
+ des heureuses vapeurs qui s’élèvent de ces sources fécondes, se
+ laisse ravir et transporter par cet enthousiasme étranger, et qu’elle
+ produise ainsi des expressions et des images très différentes,
+ quoique semblables.</p>
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">PRÉFACE DE LA TRADUCTION DE L’<i>ILIADE</i></p>
+
+ <p>..... Plus un original est parfait dans le grand et dans le sublime,
+ plus il perd dans les copies, cela est certain. Il n’y a donc point
+ de poète qui perde tant qu’Homère dans une traduction où il n’est
+ pas possible de faire passer la force, l’harmonie, la noblesse, la
+ majesté de ses expressions, et de conserver l’âme qui est répandue
+ dans sa poésie et qui fait de tout son poème comme un corps vivant et
+ animé.</p>
+
+ <p class="dottedline2">&nbsp;</p>
+
+ <p>On a dit: «Il faut traduire les poètes en vers pour conserver tout
+ le feu de la poésie.» Il n’y aurait assurément rien de mieux si on
+ le pouvait, mais de le croire possible, c’est une erreur, et qui, à
+ mon avis, peut être démontrée. J’ai osé l’avancer autrefois dans ma
+ Préface sur Anacréon, et depuis ce temps-là je me suis entièrement
+ confirmée dans mon sentiment...</p>
+
+ <p><span class="pagenum" id="Page_123">123</span></p>
+
+ <p>Un traducteur peut dire en prose tout ce qu’Homère a dit; c’est ce
+ qu’il ne peut jamais faire en vers, surtout en notre langue, où il
+ faut nécessairement qu’il change, qu’il retranche, qu’il ajoute. Or,
+ ce qu’Homère a pensé et dit, quoique rendu plus simplement et moins
+ poétiquement qu’il ne l’a dit, vaut certainement mieux que tout ce
+ qu’on est forcé de lui prêter en le traduisant en vers.</p>
+
+ <p>Voilà une première raison; il y en a une autre: notre poésie n’est
+ pas capable de rendre toutes les beautés d’Homère et d’atteindre à
+ son élévation.</p>
+
+ <p>Elle pourra le suivre en quelques endroits choisis, elle attrapera
+ heureusement deux vers, quatre vers, six vers, comme M. Despréaux l’a
+ fait dans son <i>Longin</i>, et M. Racine dans quelques-unes de ses
+ tragédies, mais à la longue le tissu sera si faible qu’il n’y aura
+ rien de plus languissant...</p>
+
+ <p>Virgile disait «qu’il aurait été plus aisé d’arracher à Hercule sa
+ massue que de dérober un vers à Homère par l’imitation»; si Virgile
+ trouvait cela si difficile en sa langue, nous devons le trouver
+ impossible dans la nôtre.</p>
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">TRAITÉ DES CAUSES DE LA CORRUPTION DU GOUST</p>
+
+ <p class="dottedline2 br">&nbsp;</p>
+
+ <p>Mais nous avons encore deux choses qui nous sont particulières et
+ qui contribuent autant que tout le reste à la corruption du goust.
+ L’une, ce sont les spectacles licencieux qui combattent directement
+ les mœurs, et dont la poésie et la musique, également molles et
+ efféminées, <span class="pagenum" id="Page_124">124</span>
+ communiquent tout leur poison à l’âme et relâchent tous les nerfs
+ de l’esprit, de sorte que presque toute notre poésie d’aujourd’hui
+ porte ce caractère; l’autre, ce sont ces ouvrages fades et frivoles
+ dont j’ai parlé dans la Préface sur l’<i>Iliade</i>, ces faux poèmes
+ épiques, ces romans mêmes que l’<i>ignorance</i> et l’<i>amour</i>
+ ont produit, et qui, <i>métamorphosant les plus grands héros</i> de
+ l’antiquité en bourgeois et damoiseaux<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>, accoutument tellement les
+ jeunes gens à ces faux caractères qu’ils ne peuvent plus souffrir
+ les vrais héros, s’ils ne ressemblent à ces personnages bizarres et
+ extravagants...</p>
+
+ <p>Notre poésie s’est aussi garantie de cette contagion; et n’est-elle
+ pas devenue la rivale de cette poésie grecque entre les mains des
+ grands poètes qui ont honoré le dernier siècle?</p>
+
+ <p>A signaler encore dans les causes de la corruption du goust la
+ mauvaise éducation, l’ignorance du maître, la paresse et la
+ négligence des jeunes gens...</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_37"><span class="big120">LENONCOURT </span>
+ <span class="smcap80">(Marie-Sidonie de)</span><br>
+ <span class="smcap80">Marquise de Courcelles</span><br>
+ <span class="small80">(1651-1685)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Auteur de spirituels <i>Mémoires</i> publiés en 1808 et 1863. Comme
+échantillon de son style, nous donnons le portrait qu’elle a écrit
+d’elle-même; <span class="pagenum" id="Page_125">125</span> on jugera qu’elle n’avait pas une médiocre idée de sa
+personne:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>Je suis grande, j’ai la taille admirable et le meilleur air que l’on
+ puisse avoir; j’ai de beaux cheveux bruns, faits comme ils doivent
+ être pour parer mon visage et relever le plus beau teint du monde.
+ J’ai les yeux assez grands; je ne les ai ni bleus, ni bruns, mais
+ entre ces deux couleurs ils en ont une agréable et particulière; je
+ ne les ouvre jamais tout entiers... J’ai le nez d’une régularité
+ parfaite... Je chante bien, sans beaucoup de méthode; j’ai même assez
+ de musique pour me tirer d’affaire avec des connaisseurs... Pour
+ de l’esprit, j’en ai plus que personne; je l’ai naturel, plaisant,
+ badin, capable aussi de grandes choses, si je voulais m’y appliquer.
+ J’ai des lumières, et connais mieux que personne ce que je devrais
+ faire, quoique je ne le fasse quasi jamais.</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_38"><span class="big120">JEANNE DUMÉE</span><br>
+ <span class="small80">(1660 ENVIRON)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Veuve à dix-sept ans, elle s’adonna à l’étude des sciences. Elle a
+écrit un ouvrage très savant intitulé: <i>Entretien sur l’opinion de
+Copernic.</i> Il n’a jamais été imprimé. Il existe en manuscrit à la
+Bibliothèque nationale<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>. C’est un in-4<sup>o</sup> en maroquin rouge marqué 50
+Y. Saint-Germain.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_126">126</span></p>
+
+<p>Elle fut une savante, par conséquent s’occupa peu de briller et d’avoir
+une cour; elle appartenait d’ailleurs à la bourgeoisie; elle n’avait
+pas de «salon» ou d’hôtel pour jouer à la marquise du Châtelet, aussi
+son histoire est-elle restée obscure.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">PRÉFACE</p>
+
+ <p class="dottedline2 br">&nbsp;</p>
+
+ <p>On dira peut-être que c’est ouvrage trop délicat aux personnes de mon
+ sexe. Je demeure d’accord que je me suis laissée toucher à l’ambition
+ de travailler sur des matières auxquelles les dames de mon temps
+ n’ont point encore pensé, et même enfin de leur faire connaître
+ qu’elles ne sont point incapables de l’étude, <i>si elles voulaient
+ s’en donner la peine</i>, puisque entre le cerveau d’une femme et
+ celui d’un homme il n’y a aucune différence.</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_39"><span class="big120">CATHERINE BERNARD</span><br>
+ <span class="small80">(1662-1712)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Parente des deux Corneille et de Fontenelle, écrivit une tragédie
+intitulée <i>Brutus</i>, que Voltaire, dit-on, n’a pas craint d’imiter.</p>
+
+<p>On a d’elle plusieurs poésies, entre autres ce madrigal bien connu:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">Vous n’écrivez que pour écrire,<br>
+ C’est pour vous un amusement;<br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_127">127</span>
+ Moi, qui vous aime tendrement,<br>
+ Je n’écris que pour vous le dire.</p>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_40"><span class="big120">COMTESSE DE MURAT</span><br>
+ <span class="smcap80">(Henriette-Julie Castelnau)</span><br>
+ <span class="small80">(1670-1716)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Morte à quarante-six ans, elle ne put laisser des œuvres bien
+importantes. Elle avait le vers facile, la pensée fine et morale.</p>
+
+<p>Voici les conseils charmants qu’elle adresse aux jeunes filles sur le
+moyen de plaire en restant naturelles:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <span class="i0">Muse de tous nos jeux, objets de nos hommages,</span><br>
+ <span class="i0">Songez que le dépit se mêle à nos suffrages,</span><br>
+ <span class="i0">Lorsque vous empruntez les travestissements</span><br>
+ <span class="i0">Trop peu dignes de vous, malgré leurs agréments.</span><br>
+ <span class="i0">D’un naturel heureux l’ascendant est extrême;</span><br>
+ <span class="i0">Pour nous plaire toujours soyez toujours la même.</span><br>
+ <span class="i0">Sous les myrtes fleuris, dans les palais charmants,</span><br>
+ <span class="i0">Devenez-vous princesse, ou compagne de Flore,</span><br>
+ <span class="i0">Vous causez dans les cœurs de doux ravissements,</span><br>
+ <span class="i0">Un murmure s’élève, éclate, augmente encore,</span><br>
+ <span class="i0">Vous entendez partout les applaudissements.</span><br>
+ <span class="i0">Eh bien! croyez-les donc, ces cœurs que vous touchez</span><br>
+ <span class="i0">Sous les vrais ornements que votre art vous présente:</span><br>
+ <span class="i6">Vous n’êtes jamais plus charmante</span><br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_128">128</span>
+ <span class="i6">Que lorsque vous vous ressemblez.</span><br>
+ <span class="i6">.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span><br>
+ <span class="i8">Faut-il être tant volage?</span><br>
+ <span class="i8">Ai-je dit au doux plaisir,</span><br>
+ <span class="i8">Tu nous fuis, las! quel dommage!</span><br>
+ <span class="i8">Dès qu’on a pu te saisir.</span><br>
+ <span class="i8">Ce plaisir tant regrettable</span><br>
+ <span class="i8">Me répond: «Rends grâce aux dieux;</span><br>
+ <span class="i8">S’ils m’avaient fait plus durable,</span><br>
+ <span class="i8">Ils m’auraient gardé pour eux.»</span>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_41"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">DE TENCIN</span><br>
+ <span class="smcap80">(Claudine-Alexandrine Guérin)</span><br>
+ <span class="small80">(1681-1749)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Fut d’abord chanoinesse de Neuville. A Paris, son salon réunissait
+l’élite des écrivains et des savants<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>.</p>
+
+<p>Elle a écrit plusieurs romans: <i>le Comte de Comminges</i>, <i>le
+Siège de Calais</i>, <i>les Malheurs de l’amour</i> et un grand nombre
+de lettres.</p>
+
+<p>Elle disait un jour à Marmontel:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>Malheur à qui attend tout de sa plume; rien de plus casuel. L’homme
+ qui fait des souliers est sûr de son salaire, l’homme qui fait un
+ livre ou une tragédie n’est jamais sûr de rien.</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_129">129</span></p>
+
+<p>Sa conduite fut des plus légères; nous ne nous occuperons pas de sa vie
+privée. Elle s’est avouée la mère de d’Alembert, que l’on avait trouvé
+abandonné sur les marches de l’église Saint-Roch peu de jours après sa
+naissance. Alors qu’il fut arrivé à une réputation universelle, elle
+essaya de revendiquer ses droits maternels qu’elle avait méconnus si
+longtemps; mais il lui répondit en lui montrant la paysanne qui l’avait
+élevé: «Ma mère, la voici, je ne connais qu’elle qui a pris soin de
+moi.» Cet épisode a été reproduit sur la toile par Jean Gigoux.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_42"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">DE STAAL
+ (N</span><span class="smcap80">ée</span> <span class="big120">DELAUNAY)</span><br>
+ <span class="small80">(1693-1757)</span></h3>
+</div>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Delaunay fut lectrice de la duchesse du Maine; c’est elle qui
+ourdit la fameuse conspiration qui la fit enfermer à la Bastille avec
+ses maîtres. Elle n’est connue que par ses <i>Mémoires</i> sur la
+cour, dont le style est aussi bon que peut l’être celui de mémoires de
+détails quotidiens, exacts et minimes.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">MÉMOIRES</p>
+
+ <p class="center small90">(Proposition de mariage de M. de Staal.)</p>
+
+ <p class="dottedline2 br">&nbsp;</p>
+
+ <p>M<sup>me</sup> la duchesse du Maine, craignant que je ne voulusse enfin
+ rompre les liens qui m’attachaient à elle, songea <span class="pagenum" id="Page_130">130</span>
+ à les redoubler. Elle combattit d’abord mes idées de retraite,
+ voulut en pénétrer toutes les raisons, me donna lieu d’alléguer
+ les embarras et les dégoûts où m’exposait sans cesse la situation
+ équivoque où j’étais auprès d’elle. Les distinctions qu’elle m’avait
+ accordées depuis que j’avais quitté le titre et les fonctions de
+ femme de chambre n’avaient pas des limites précises. Je ne savais
+ presque jamais si j’étais dedans ou dehors. Pour peu que je les
+ passasse, ou sans m’en apercevoir, ou par ordre de sa part, les mines
+ et les murmures de ses dames, attentives à la distance qui devait
+ être entre elles et moi, m’y faisaient désagréablement rentrer.
+ Je lui présentai ces inconvénients comme une excuse du parti que
+ je songeais à prendre: quoique ce n’en fussent pas les véritables
+ motifs, ils étaient plus propres à la frapper qu’aucun autre. Elle
+ me dit qu’il y avait moyen d’y remédier en me faisant épouser un
+ homme de condition qui me mettrait de niveau à toutes les dames de sa
+ cour; que les charges que possédait M. le duc du Maine le mettaient
+ à portée de faire la fortune de beaucoup de gens; qu’on trouverait
+ sans peine quelque officier sous les ordres de ce prince qui, pour
+ son avancement, entendrait à ce mariage; qu’elle allait chercher
+ quelqu’un propre à remplir ses vues à cet égard, et qui d’ailleurs me
+ conviendrait. Je crus que la découverte n’en serait pas facile. Loin
+ donc de m’opposer à la bonne volonté de M<sup>me</sup> la duchesse du Maine,
+ je lui témoignai de la reconnaissance du soin qu’elle voulait prendre
+ de mon établissement.</p>
+
+ <p><span class="pagenum" id="Page_131">131</span></p>
+
+ <p>Il s’en était présenté quelques-uns depuis que j’avais manqué M.
+ Dacier; mais les inconvénients que j’y avais remarqués m’avaient
+ empêchée de les accepter.</p>
+
+ <p>D’autres partis me furent offerts qui ne me convinrent point. L’un
+ était un homme assez riche, d’une condition médiocre, qui vivait à
+ Paris fort retiré et voulait une femme raisonnable pour lui tenir
+ compagnie. Il fallait conclure sans examen: je refusai.</p>
+
+ <p>Une dame de mes amies m’en proposa encore un autre. C’était un
+ gentilhomme d’environ cinquante ans, qui avait quitté depuis peu
+ le service, vivait en province dans une jolie terre, y habitait
+ une maison bien bâtie et bien meublée. Celui-là, je le vis chez la
+ personne qui m’en avait parlé. Il était d’une assez bonne figure et
+ d’un bon maintien; il ne me trouva pas si décrépite qu’il me croyait.
+ Content d’ailleurs du peu de bien que je possédais (car les amis que
+ j’avais perdus m’avaient laissé des marques de leur amitié), il dit à
+ son amie qu’il était prêt à conclure, pourvu que je n’eusse point de
+ répugnance à passer ma vie dans son château.</p>
+
+ <p>Je fis dire à l’homme dont il s’agissait qu’étant aussi attachée que
+ je l’étais à M<sup>me</sup> la duchesse du Maine je ne pouvais me résoudre
+ à la quitter sans retour. Il répondit que, si je voulais conserver
+ d’autres liens que ceux que je prendrais avec lui, je ne pouvais lui
+ convenir. Cette réponse me persuada qu’il ne me convenait pas non
+ plus, et je rompis.</p>
+
+ <p>M<sup>me</sup> la duchesse du Maine ne sut rien de tous ces projets avortés.
+ Cependant elle avait chargé M<sup>me</sup> de <span class="pagenum" id="Page_132">132</span>
+ Surl..., femme d’un officier suisse de mes amies et fort attachée à
+ elle, de chercher quelqu’un dans le corps helvétique commandé par M.
+ le duc du Maine qui voulût prendre une femme sans naissance, ni bien,
+ ni beauté, ni jeunesse. A peine les treize cantons pouvaient suffire
+ à cette découverte. Aussi la dame y employa-t-elle un long temps,
+ et je ne pensais plus à sa mission, lorsqu’un jour, étant venue à
+ Sceaux, elle me dit: «Je crois avoir trouvé par hasard l’homme que
+ nous cherchions. Ne songeant qu’à me promener, j’ai accompagné M. de
+ Surl... chez un officier de sa nation qui demeure dans le voisinage
+ d’une campagne où j’étais. Là, j’ai trouvé une petite maison neuve
+ et propre, entourée de troupeaux de vaches et de moutons. Le maître
+ du logis (M. de Staal), qui n’est pas jeune, m’a plu par une
+ physionomie avantageuse. C’est un homme de condition, veuf, qui vit
+ dans cette retraite avec deux de ses filles. Elles paraissent douces
+ et raisonnables et tout occupées des soins de leur ménage. Il est peu
+ avancé, quoiqu’il serve depuis longtemps et qu’il ait bien fait son
+ devoir, parce qu’il s’est tenu à l’écart; mais, ajouta-t-elle, j’ai
+ pensé qu’une protection qui le ferait valoir, sans qu’il s’en donnât
+ la peine, lui serait fort agréable.»...</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_43"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">DE GRAFFIGNY</span><br>
+ <span class="smcap80">(Françoise d’Issembourg d’Happoncourt)</span><br>
+ <span class="small80">(1695-1758)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Mariée à un chambellan de la cour de Lorraine <span class="pagenum" id="Page_133">133</span> grossier et cruel,
+elle fut forcée de se séparer de son mari et vécut dans des embarras
+pécuniaires des plus pénibles, auxquels vinrent s’ajouter des critiques
+acerbes dont elle fut le but, en dépit des relations d’amitié qu’elle
+entretint avec Voltaire et M<sup>me</sup> du Châtelet. Pendant son séjour à
+Ferney, elle écrivit des lettres très curieuses sur la vie intime de
+ses hôtes, lettres qui furent publiées longtemps après sa mort.</p>
+
+<p>Elle publia les <i>Lettres péruviennes</i>, roman dans lequel on
+trouve, selon Palissot, des sentiments, de la passion, mais plus
+ordinairement</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">Une métaphysique où le jargon domine,<br>
+ Souvent imperceptible à force d’être fine.</p>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Ces <i>Lettres péruviennes</i> furent son début littéraire. Elle
+avait cinquante-deux ans. Elle eut un grand succès au théâtre avec
+<i>Cénie</i>, et un grand revers qui l’accabla profondément avec <i>la
+Fille d’Anatide</i>. Sainte-Beuve l’accuse de <i>cailletages</i>;
+elle-même ne disait-elle pas:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">Cailleter, oh! c’est une douce chose.</p>
+ </div>
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">LETTRES PÉRUVIENNES</p>
+
+ <p class="dottedline2 br">&nbsp;</p>
+
+ <p>Quoique l’astronomie fût une des principales connaissances des
+ Péruviens, ils s’effrayaient des prodiges, ainsi que bien d’autres
+ peuples. Trois cercles qu’on avait aperçus autour de la lune, et
+ surtout quelques comètes, <span class="pagenum" id="Page_134">134</span>
+ avaient répandu la terreur parmi eux; une aigle poursuivie par
+ d’autres oiseaux, la mer sortie de ses bornes, tout enfin rendait
+ l’oracle aussi infaillible que funeste. Le fils aîné du septième des
+ Incas, dont le nom annonçait dans la langue péruvienne la fatalité de
+ son époque, avait vu autrefois une figure fort différente de celle
+ des Péruviens: une barbe longue, une robe qui couvrait le sceptre
+ jusqu’aux pieds, un animal qu’il menait en laisse, tout cela avait
+ effrayé le jeune prince, à qui le fantôme avait dit qu’il était le
+ fils du soleil et qu’il s’appelait Viracocha. Cette fable ridicule
+ s’était malheureusement conservée parmi les Péruviens, et, dès qu’ils
+ virent les Espagnols avec de grandes barbes, les jambes couvertes,
+ et montés sur des animaux dont ils n’avaient jamais connu l’espèce,
+ ils crurent voir en eux les fils de ce Viracocha qui s’était dit fils
+ du soleil, et c’est de là que l’usurpateur se fit donner, par les
+ ambassadeurs qu’il leur envoya, le titre de descendant du dieu qu’ils
+ adoraient. Tout fléchit devant eux: le peuple est partout le même.
+ Les Espagnols furent connus presque généralement pour des dieux,
+ dont on ne parvint point à calmer les fureurs par les dons les plus
+ considérables et par les hommages les plus humiliants.</p>
+
+ <p>Les Péruviens s’étant aperçus que les chevaux des Espagnols
+ mâchaient leurs freins, s’imaginèrent que ces monstres domptés, qui
+ partageaient leur respect et peut-être leur culte, se nourrissaient
+ de métaux; ils allaient leur chercher tout l’or et l’argent qu’ils
+ possédaient et les entouraient chaque jour de ces offrandes. On se
+ <span class="pagenum" id="Page_135">135</span>
+ borne à ce trait pour peindre la crédulité des habitants du Pérou et
+ la facilité que trouvèrent les Espagnols à les séduire.</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_44"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">DU DEFFAND</span><br>
+ <span class="smcap80">(Marie de Vichy-Chambon)</span><br>
+ <span class="small80">(1697-1780)</span></h3>
+</div>
+
+<p>M<sup>me</sup> du Deffand fut une des femmes «à salon» les plus réputées du
+XVIII<sup>e</sup> siècle; devenue aveugle à cinquante-six ans, elle commença
+la série de ses réceptions à la communauté Saint-Joseph de la rue
+Saint-Dominique, qui furent aussi célèbres que celles qui devaient
+avoir lieu cinquante ans plus tard à l’Abbaye-au-Bois avec M<sup>me</sup>
+Récamier. Parmi les assidus, on cite Voltaire, le président Hénault,
+d’Alembert, Boufflers, Beauffremont, Montesquieu, Walpole. Les
+chroniques du temps nous la représentent une coquette froide et sans
+cœur. Son esprit était mordant. Elle ne fut pas aimée. Elle fut
+cruellement punie par M<sup>lle</sup> de Lespinasse, sa lectrice, qui, par les
+charmes de sa conversation, attira à elle tous les amis de la marquise,
+dont, quand celle-ci la congédia, le salon fut déserté. Quoique connue
+pour être sceptique, elle tint à mourir comme elle avait vécu, en
+esprit fort qui ménage les convenances. Elle accepta l’assistance
+du curé de Saint-Sulpice, <span class="pagenum" id="Page_136">136</span> mais en lui posant ses conditions:
+«Monsieur le curé, vous serez fort content de moi, mais faites-moi
+grâce de trois choses: ni questions, ni raisons, ni sermons.»</p>
+
+<p>Elle n’a pas écrit d’ouvrages; on a seulement édité des lettres d’elle
+après sa mort, où elle se montre fort spirituelle et philosophe sans
+trop dissimuler l’amertume et l’aigreur de ses sentiments, surtout
+dans celles à Voltaire. Elle découvrit cependant, mais en regardant un
+peu tard dans son cœur, qu’elle éprouvait une véritable affection pour
+Horace Walpole.</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small90">LES DEUX AGES DE L’HOMME</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il est un âge heureux, mais qu’on perd sans retour,</span><br>
+ <span class="i0">Où la faible jeunesse entraîne sur ses traces</span><br>
+ <span class="i6">Le plaisir vif avec l’amour</span><br>
+ <span class="i6">Et les désirs avec les grâces.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il est un âge affreux, sombre et froide saison,</span><br>
+ <span class="i0">Où l’homme encor s’égare et prend dans sa tristesse</span><br>
+ <span class="i6">Son impuissance pour sa sagesse</span><br>
+ <span class="i6">Et ses craintes pour la raison.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<div class="figcenter4" style="width: 40px;">
+ <img src="images/vignette2.jpg" alt="petit ornement décoratif" width="40" height="31">
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="dottedline2">&nbsp;</p>
+
+ <p>Je lis l’histoire, parce qu’il faut savoir les faits jusqu’à un
+ certain point, et puis parce qu’elle fait connaître les hommes; c’est
+ la seule science qui excite ma curiosité,
+ <span class="pagenum" id="Page_137">137</span>
+ parce qu’on ne saurait se passer de vivre avec eux. (<i>Lettre à
+ Voltaire.</i>)</p>
+</div>
+
+<div class="figcenter4" style="width: 40px;">
+ <img src="images/vignette2.jpg" alt="petit ornement décoratif" width="40" height="31">
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p>Toutes les conditions, toutes les espèces me paraissent également
+ malheureuses; le fâcheux, c’est d’être né, et l’on peut pourtant dire
+ de ce malheur-là que le remède est pire que le mal. (<i>Idem.</i>)</p>
+</div>
+
+<div class="figcenter4" style="width: 40px;">
+ <img src="images/vignette2.jpg" alt="petit ornement décoratif" width="40" height="31">
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p>Ne parlons plus de bonheur, c’est la pierre philosophale qui ruine
+ ceux qui la cherchent. On ne se rend point heureux par système; il
+ n’y a de bonnes recettes pour le trouver que de prendre le temps
+ comme il vient et les gens comme ils sont. J’ajouterai être bien avec
+ soi-même. (<i>Idem.</i>)</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_45"><span class="big120">M</span><span class="sup2">lle</span>
+ <span class="big120">DE LESPINASSE</span>
+ <span class="smcap80">(Julie-Jeanne)</span><br>
+ <span class="small80">(1732-1776)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Demoiselle de compagnie, à vingt-deux ans, de M<sup>me</sup> du Deffand, nous
+nous permettons d’intervertir l’ordre chronologique pour la placer
+aussitôt après cette dernière; elle était arrivée à tellement dominer
+chez sa maîtresse que celle-ci la congédia. M<sup>lle</sup> de Lespinasse
+alla alors habiter au coin de la rue de Bellechasse et de la rue
+Saint-Dominique, où la suivirent les beaux esprits qu’elle avait connus
+chez la marquise du Deffand, au salon de laquelle elle fit en quelque
+sorte concurrence. <span class="pagenum" id="Page_138">138</span> Elle était jeune, elle eut le dessus.
+«Nulle part, a dit Marmontel, la conversation n’était plus vive, plus
+brillante, mieux réglée.» Elle n’a laissé que des lettres, dont un
+grand nombre à d’Alembert et à M. de Guibert.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>Le malheur a du moins cela de bon qu’il corrige de toutes ces petites
+ passions qui agitent les gens oisifs et corrompus. (<i>Lettre à M. de
+ Guibert.</i>)</p>
+</div>
+
+<div class="quote">
+<p>Le bonheur n’est pas dans les grandes richesses. Où donc est-il?
+ Chez quelques érudits bien connus et bien solitaires; chez de bons
+ artisans bien occupés d’un travail lucratif et peu pénible; chez de
+ bons fermiers qui ont de nombreuses familles, bien agissants, et qui
+ vivent dans une aisance honnête. Tout le reste de la terre fourmille
+ de sots, de stupides ou de fous. (<i>Idem.</i>)</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_46"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">GEOFFRIN</span><br>
+ <span class="small80">(1699-1777)</span></h3>
+</div>
+
+<p>M<sup>me</sup> Geoffrin, née Thérèse Rodet, n’est qu’un Mécène littéraire;
+elle aurait pu jouer un rôle plus actif, les quelques lettres et
+pensées que l’on a d’elle le prouvent. Petite bourgeoise, elle épousa,
+à quinze ans, M. Geoffrin, caissier dans la manufacture de glaces
+de Saint-Gobain, qui lui laissa non une grande richesse, mais une
+fortune suffisante pour qu’avec cet ordre et cette économie, <span class="pagenum" id="Page_139">139</span>
+qu’elle appelait «une source d’indépendance et de libéralités», elle
+pût tenir une maison qui fût la plus recherchée de Paris. Elle fut
+avant tout maîtresse de maison parfaite. Elle donnait à dîner deux
+fois par semaine; simple dans sa toilette, mais tenant à ce que ses
+amis vécussent confortablement chez elle. Bonne et sincère, elle se
+rendait utile à tout le monde. Elle le fut surtout pour le jeune prince
+Poniatowski, qui ne l’oublia pas quand il devint roi de Pologne.</p>
+
+<p>Il lui écrivit alors: <i>Maman, votre fils est roi.</i> Elle dut aller
+peu de temps après visiter «son fils roi», qui lui fit la surprise de
+lui rendre à quatre cents lieues de Paris son appartement de la rue
+Saint-Honoré.</p>
+
+<p>«Mettant un prix infini à son commerce avec les grands, M<sup>me</sup> Geoffrin
+ne les voyait pas beaucoup chez eux, s’y trouvant assez mal à l’aise;
+mais elle leur donnait le désir de venir chez elle, par une coquetterie
+imperceptiblement flatteuse, les recevant ensuite avec un air aisé,
+naturel, demi-respectueux et demi-familier..., toujours sur les limites
+des bienséances, qu’elle ne passait jamais.» (<span class="smcap90">Marmontel.</span>)</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">LETTRE AU ROI DE POLOGNE</p>
+
+ <p class="dottedline2">&nbsp;</p>
+
+ <p><i>En arrivant chez moi, j’ai repris mon genre de vie, et ce genre de
+ vie me conduira jusqu’à soixante-dix ans, qui
+ <span class="pagenum" id="Page_140">140</span>
+ seront accomplis dans deux ans. Pour lors, je commencerai à
+ rompre tous les attachements de mon cœur, et puis je le fermerai
+ hermétiquement, de façon qu’il n’y puisse plus rien entrer. Je
+ veux que ma mort physique soit aussi douce qu’il soit possible,
+ et pour cela il ne faut point avoir de déchirures à faire, et je
+ n’en puis avoir que par mon cœur. Ma petite philosophie m’a fait
+ donner à toutes les choses qui m’entourent leur juste valeur, et je
+ les quitterai sans regret. Je vois l’époque de ma mort morale très
+ gaiement...</i></p>
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">PENSÉES</p>
+
+ <p>—Il faut, pour avoir des amis et se rendre bonne à quelque chose en
+ ce monde, <i>beaucoup donner et beaucoup pardonner</i>.</p>
+
+ <p class="br">—Faites en sorte, si vous ouvrez un avis, que celui qui vous écoute
+ croie l’avoir lui-même donné.</p>
+
+ <p class="br">—Ne demandez guère de conseils, de peur qu’on ne vous sache mauvais
+ gré de ne les avoir point suivis.</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_47"><span class="big120">MARQUISE DU CHATELET</span><br>
+ <span class="small80">(1706-1749)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Breteuil, mariée au marquis du
+Châtelet, fort jeune, réunit les plus brillantes qualités.</p>
+
+<p>Belle à ravir, jeune, opulente, elle se donne aux études les plus
+abstraites sans cesser d’être aimable femme.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_141">141</span></p>
+
+<p>Elle fut amie de Voltaire et de Saint-Lambert; c’est dans le château
+de Cirey, en Lorraine, chez M<sup>me</sup> du Châtelet, que Voltaire écrivit
+ses principaux ouvrages: <i>Mahomet</i>, <i>Alzire</i>, <i>Mérope</i>,
+<i>Histoire de Charles XII</i>, <i>le Siècle de Louis XIV</i>.</p>
+
+<p>Elle étudia les mathématiques transcendantes et la physique générale,
+commenta Leibnitz et Newton dans ce temps où les écrits de ces grands
+philosophes n’étaient encore connus que d’un petit nombre de savants.
+En 1738, elle concourut pour le prix de l’Académie des sciences sur le
+sujet <i>de déterminer la nature du feu</i>; elle ne manqua le prix que
+de quelques voix.</p>
+
+<p>On a dit que Voltaire, par ses louanges, avait fait sa réputation.
+C’est possible qu’il ait contribué à celle-ci; mais, comme preuve de
+son mérite réel, ses livres sont là.</p>
+
+<p>La toilette l’occupait comme une jeune fille. Elle dit:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>Je ris plus que personne aux marionnettes, et j’avoue qu’une
+ boîte, une porcelaine, un meuble nouveau, sont pour moi une vraie
+ jouissance. (<i>Recherche du bonheur.</i>)</p>
+</div>
+
+<p>«Née avec une éloquence singulière, a dit Voltaire, elle ne déployait
+cette éloquence que lorsqu’elle avait des objets dignes d’elle. Les
+lettres où il ne s’agissait que de montrer de l’esprit, ces petites
+finesses, ces tours délicats que l’on donne à des pensées ordinaires,
+n’entraient <span class="pagenum" id="Page_142">142</span> pas dans l’immensité de ses talents. Elle eût plutôt
+écrit comme Pascal et Nicole que comme M<sup>me</sup> de Sévigné...</p>
+
+<p>«Jamais personne ne fut si savante, et jamais personne ne mérita moins
+qu’on dît d’elle: «C’est une femme savante.»</p>
+
+<p>Elle a laissé:</p>
+
+<p>Les <i>Institutions de physique</i> (1738), avec l’analyse sur
+la <i>Philosophie de Leibnitz</i>, ajoutée à la fin de l’édition
+d’Amsterdam de 1742.</p>
+
+<p><i>Dispute célèbre avec Mairan</i> (1740), sur l’une des questions
+alors les plus difficiles de la physique générale, sur les <i>forces
+vives</i> (1745); <i>Traduction des principes de Newton</i>;
+<i>Recherche du bonheur</i>, petit opuscule de pensées.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">INSTITUTIONS DE PHYSIQUE</p>
+
+ <p class="dottedline2 br">&nbsp;</p>
+
+ <p>Je ne vous ferai point ici l’histoire des révolutions que la physique
+ a éprouvées; il faudrait, pour les rapporter toutes, faire un gros
+ livre. Je me propose de vous faire connaître <i>moins ce qu’on a
+ pensé que ce qu’il faut savoir</i>.</p>
+
+ <p>Jusqu’au dernier siècle, les sciences ont été un secret impénétrable
+ auquel les prétendus savants étaient seuls initiés; c’était une
+ espèce de cabale dont le chiffre consistait en des mots barbares qui
+ semblaient inventés pour obscurcir l’esprit, pour le rebuter.</p>
+
+ <p>Descartes parut dans cette nuit profonde comme un astre qui venait
+ éclairer l’univers. La révolution que ce <span class="pagenum" id="Page_143">143</span>
+ grand homme a causée dans les sciences est sûrement plus utile et est
+ peut-être plus mémorable que celle des plus grands empires, et l’on
+ peut dire que c’est à Descartes que la raison humaine doit le plus:
+ car il est plus aisé de trouver la vérité, quand on est une fois sur
+ ses traces, que de quitter celles de l’erreur. La Géométrie de ce
+ grand homme, sa Dioptrique, sa Méthode, sont des chefs-d’œuvre de
+ sagacité qui rendront son nom immortel, et s’il s’est trompé sur ces
+ quelques points de physique, c’est qu’il était homme, et qu’il n’est
+ pas donné à un seul homme ni à un seul siècle de tout connaître.</p>
+
+ <p class="dottedline2">&nbsp;</p>
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">RÉFLEXIONS SUR LE BONHEUR</p>
+
+ <p>Je dis qu’on ne peut être heureux et vicieux, et la démonstration
+ de cet axiome est dans le cœur de tous les hommes. Je soutiens même
+ aux plus scélérats qu’il n’y en a aucun à qui les reproches de sa
+ conscience, c’est-à-dire de son sentiment intérieur, le mépris qu’il
+ sent qu’il mérite et qu’il éprouve dès qu’on le connaît, ne tienne
+ lieu de supplice. Je n’entends pas par scélérats les voleurs, les
+ assassins, les empoisonneurs. Ils ne peuvent se trouver dans la
+ classe des gens pour qui j’écris. Mais je donne ce nom aux gens faux
+ et perfides, aux calomniateurs, aux délateurs, aux ingrats, enfin à
+ tous ceux qui sont atteints des vices contre lesquels les lois n’ont
+ point sévi, mais contre lesquels celles des mœurs et de la société
+ ont porté des arrêts d’autant plus terribles qu’ils sont toujours
+ exécutés.</p>
+
+ <p><span class="pagenum" id="Page_144">144</span></p>
+
+ <p>Je maintiens donc qu’il n’y a personne sur la terre qui puisse sentir
+ qu’on le méprise sans être au désespoir; le mépris public, cette
+ animadversion des gens de bien, est un supplice plus cruel que tous
+ ceux que le lieutenant criminel pourrait infliger, parce qu’il dure
+ plus longtemps et que l’espérance ne l’accompagne jamais.</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_48"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">DU BOCCAGE </span>
+ <span class="smcap80">(Marie-Anne Le Page)</span><br>
+ <span class="small80">(1710-1802)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Poète et prosateur, restée veuve jeune et fort belle, M<sup>me</sup> du Boccage
+eut un salon des plus remarquables au XVIII<sup>e</sup> siècle, quoique sa
+modestie lui fît fuir la publicité. Fontenelle et Voltaire étaient des
+assidus. Elle était d’ailleurs fort jolie, et, sous son portrait, fut
+écrit avec vérité:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent"><i>Forma Venus, arte Minerva.</i></p>
+ </div>
+</div>
+
+<p class="noindent">Elle débuta par un succès: son premier ouvrage obtint, en
+1746, le premier prix de poésie à l’Académie de Rouen. Elle a publié
+successivement des traductions du <i>Paradis perdu</i>, de Milton,
+et de <i>la Mort d’Abel</i>; puis un grand poème intitulé <i>la
+Columbiade</i>, et des <i>Lettres</i> sur l’Angleterre, la Hollande,
+l’Italie; elle fit représenter au théâtre une comédie intitulée
+<i>les Amazones</i>. L’Académie d’Italie et d’autres Académies
+étrangères l’accueillirent <span class="pagenum" id="Page_145">145</span> avec enthousiasme. Elle est morte à
+quatre-vingt-huit ans; comme toutes les personnalités qui vivent trop
+âgées, elle s’est survécu et n’a pas laissé le souvenir de celles qui
+meurent en plein fracas de renommée.</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">PARADIS PERDU</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>
+ Dans les champs où l’Euphrate, éloigné de sa source,<br>
+ Abandonne le Tigre et le joint dans sa course,<br>
+ Se présentent d’Éden les jardins enchantés.<br>
+ Là d’un premier printemps tout offre les beautés:<br>
+ Des cèdres, des palmiers élevés jusqu’aux nues,<br>
+ De ce séjour charmant forment les avenues.<br>
+ Sur l’or et les saphirs serpentent les ruisseaux,<br>
+ Et dans les prés naissants bondissent les troupeaux.<br>
+ Aux approches du loup, l’agneau paraît sans crainte;<br>
+ Le tigre est sans fureur et le renard sans feinte.<br>
+ Les arbres sont chargés et de fruits et de fleurs,<br>
+ De l’iris leur mélange imite les couleurs.<br>
+ Tel est l’heureux empire où vit dans l’innocence<br>
+ Le premier des humains au sein de l’abondance;<br>
+ Chaque pas le conduit à de nouveaux plaisirs;<br>
+ L’air pur n’est agité que par les doux zéphyrs:<br>
+ Ils embaument les airs, et leurs ailes légères<br>
+ Y portent les parfums des terres étrangères.</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_146">146</span></p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">LETTRE</p>
+
+ <p class="rdate">A La Haye, le 20 juin 1750.</p>
+
+ <p class="dottedline2 br">&nbsp;</p>
+
+ <p><i>Tout périt, tout passe.</i></p>
+
+ <p><i>Cette patrie de Van Dyk et de Rubens, qui possède encore un
+ fameux peintre camaïeu nommé Smitt, est à présent moins féconde en
+ bons artistes. Le commerce y languit depuis que celui d’Amsterdam
+ et de Rotterdam prospère. Nous gagnâmes cette dernière ville par le
+ Mordick, où nous laissâmes notre voiture, pour nous mettre dans une
+ barque dont le conducteur est la meilleure figure à peindre en Caron
+ qu’on puisse trouver. Le vent était fort. Pour nous rassurer, il ne
+ manqua pas de nous conter le malheur du prince d’Orange, noyé en 1711
+ sur cette petite mer, où nous étions cependant bien mieux que dans
+ l’affreux chariot de poste qui nous roula jusqu’à la Meuse...</i></p>
+
+ <p><i>Rotterdam est riche, bien peuplé, bien bâti, coupé de larges
+ canaux rafraîchis des eaux de la Meuse, qui porte les plus grands
+ vaisseaux jusqu’au sein de la ville. Le mélange des mâts, des arbres
+ qui bordent les canaux, des clochers, des belvédères, nous surprit
+ agréablement...</i></p>
+
+ <p><i>En quittant Rotterdam, nous passâmes à Delftâ, où résonnait dans
+ l’air un carillon de mille cloches à l’unisson. Nous y vîmes le
+ monument magnifique élevé à la mémoire du prince d’Orange, assassiné
+ à Delftâ. Le sculpteur a représenté à ses pieds un chien mort de
+ douleur de sa perte. Que de leçons les attributs qui décorent ces
+ monuments du néant des grandeurs humaines donnent à l’homme qui
+ pense!</i></p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_147">147</span></p>
+
+ <p><i>Ce matin, nous avons fait deux lieues pour Ryswick, château fameux
+ par la paix de 1697, et nous partons ce soir pour Amsterdam, d’où
+ je vous écrirai s’il m’est possible; les routes, les amusements, me
+ laissent à peine le temps de poser le pied à terre.</i></p>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">Moi, dont l’âme semble créée<br>
+ Pour chérir la paix qui me fuit,<br>
+ Je vis agitée, entourée;<br>
+ Vous, dont l’esprit plaît et séduit,<br>
+ Vous, que les grâces ont parée<br>
+ De ce charme que chacun suit,<br>
+ Souvent dans vos champs retirée,<br>
+ Vous vivez sans joie et sans bruit.<br>
+ .&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>
+ .&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>
+ Des destins divers sont nos guides;<br>
+ Si les monts, les torrents rapides<br>
+ Offrent des dangers, des terreurs,<br>
+ Au pied de cent rochers arides,<br>
+ Le vert des prés, l’émail des fleurs,<br>
+ Enchantent l’œil des voyageurs;<br>
+ Mais qui traverse dans la plaine<br>
+ Des chemins sûrs et peu riants<br>
+ A moins de plaisir, moins de peine:<br>
+ Tel est le sort qui nous entraîne!<br>
+ Un nombre égal d’heureux moments,<br>
+ D’ennui, d’espoir, d’amour, de haine,<br>
+ Des mortels partage les ans!</p>
+ </div>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_148">148</span></p>
+
+<div class="quote">
+ <p><i>Enfin cette vie n’est qu’un court pèlerinage. Je vous traduis à ce
+ sujet une fable qui m’a paru bonne ce matin dans le Spectateur: «Un
+ derviche, voyageant en Perse, arrive à la capitale; et, dans l’idée
+ que les grands du pays épuisent souvent leurs trésors pour bâtir et
+ fonder des caravansérails, il prend le palais du roi pour une de
+ ces magnifiques auberges. D’un esprit distrait, il en traverse la
+ première et la seconde cour, monte les galeries, y pose sa valise
+ et s’en fait un chevet. Un des gardes l’aperçoit, l’instruit du
+ lieu qu’il profane et veut à l’instant l’en chasser. Pendant le
+ débat le monarque passe, sourit de la méprise du voyageur, et lui
+ demande comment il peut prendre la demeure d’un souverain pour une
+ hôtellerie. «Sire, dit humblement le derviche, j’ose vous faire une
+ question: quels étaient les maîtres de ces beaux lieux avant Votre
+ Majesté?—Mon père, mon aïeul, et tour à tour tous mes ancêtres, lui
+ répond le roi.—Et après vous, ajouta le derviche, à qui ces toits
+ immenses sont-ils destinés?—Au prince, mon fils, sans doute, s’écrie
+ le monarque étonné.—Ah! Sire, reprit le pèlerin, une maison qui
+ change si souvent d’hôte a le beau nom d’un palais, mais n’est, en
+ effet, qu’un vrai caravansérail.»</i></p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_49"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">DE BEAUMONT</span>
+ <span class="smcap80">(Marie Le Prince)</span><br>
+ <span class="small80">(1711-1780)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Née à Rouen, elle est l’auteur du <i>Magasin des enfants</i> et de la
+suite, dite <i>Magasin des adolescentes</i>, <span class="pagenum" id="Page_149">149</span> ouvrage par dialogues
+qui fit le bonheur de nos mères dans un temps où les livres pour les
+enfants étaient excessivement rares. Celui-là était un traité de morale
+récréatif et instructif. Il a été réédité encore en 1850. Son succès a
+donc duré près de cent ans. Quel est le livre, aujourd’hui, qui peut se
+vanter d’être réédité dans un siècle? et surtout de valoir autant?</p>
+
+<p>Cet ouvrage ferait plus encore aujourd’hui pour l’éducation des
+enfants que tous les Verne et les Hetzel parus et à paraître. M<sup>me</sup>
+de Beaumont, longtemps institutrice en Angleterre, écrivit d’abord
+son livre en anglais, de là certains termes qui font croire à une
+traduction. C’est un dialogue entre une institutrice et ses élèves,
+lesquelles amènent des amies de tout âge. Non seulement les jeunes
+filles répètent leurs leçons de géographie, d’histoire, etc., mais
+elles causent avec leur institutrice un peu sur tout. C’est un
+véritable cours pédagogique qui est fait en causeries.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">AVERTISSEMENT DU SECOND VOLUME</p>
+
+ <p class="br">Le bon accueil qu’on a fait au <i>Magasin des enfants</i>, tant à
+ Londres que dans les pays étrangers, m’a déterminée à donner celui
+ des <i>Adolescentes</i>.</p>
+
+ <p>De toutes les années de la vie, les plus dangereuses commencent à
+ quatorze et quinze ans. C’est à cet âge qu’une jeune personne entre
+ dans le monde, où elle prend, pour ainsi dire, une nouvelle manière
+ d’exister. Toutes <span class="pagenum" id="Page_150">150</span>
+ ses passions, contraires dans l’enfance, cherchent alors à se
+ développer, à s’autoriser par l’exemple des nouveaux personnages
+ avec lesquels elle commence à figurer. En lui supposant la meilleure
+ éducation, il est à craindre que les impressions n’en soient effacées
+ par celles que font les maximes dangereuses et corrompues qu’elle
+ entend alors. Que ne doit-on pas craindre pour celle qui n’apporte
+ dans ce pays, si nouveau pour elle, que des passions indomptées ou
+ flattées, une ignorance totale, des préjugés puérils, pour ne rien
+ dire de pis? Sa perte devient inévitable.</p>
+
+ <p>On est surpris de voir augmenter tous les jours le nombre des femmes
+ méprisables; un peu de réflexion, et l’on s’étonnera plus sensément
+ de ce qu’on en trouve encore un si grand nombre de vertueuses.</p>
+
+ <p>N’écoutons point l’amour-propre dans l’éternel panégyrique qu’il
+ nous fait de nous-mêmes. Jetons les yeux sur notre cœur, et avouons
+ de bonne foi que nous trouvons en nous le germe de tous les vices,
+ l’estime de tous les faux biens, la haine de la contrainte, l’amour
+ de la liberté, qui touche à celui du libertinage. C’est avec toutes
+ ces dispositions aux maladies mortelles de l’âme que nous nous
+ jetons sans précaution au milieu d’un air pestiféré sans le moindre
+ préservatif. Faut-il s’étonner des chutes fréquentes qui frappent et
+ effrayent le spectateur.</p>
+
+ <p>La vertu peut seule diminuer les maux inévitables de cette vie. Voilà
+ ce que la plus grande partie des gouvernantes sont incapables de
+ faire. Les mères le sont-elles davantage, elles qui devraient sur
+ cela donner le ton aux <span class="pagenum" id="Page_151">151</span>
+ gouvernantes? Il y en a un grand nombre qui sont aussi ignorantes que
+ ces dernières, beaucoup plus dissipées, et qui ont moins de mœurs.
+ Leurs exemples font une contradiction perpétuelle avec leurs maximes.
+ Celle-ci, par une sévérité outrée, ferme le cœur de ses filles, qui,
+ réduites à la confiance d’une amie ou d’une domestique, font autant
+ de chutes que de pas. Celle-là, par une mollesse dangereuse, craint
+ d’altérer leur santé en les contredisant, et choisit de laisser aller
+ les choses comme elles peuvent, plutôt que de s’assujettir à la
+ contrainte des moyens qui peuvent conduire au juste milieu entre la
+ dureté et la faiblesse.</p>
+</div>
+
+<div class="figcenter4" style="width: 40px;">
+ <img src="images/vignette2.jpg" alt="petit ornement décoratif" width="40" height="31">
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">UNE LEÇON</p>
+
+ <p class="center"><span class="smcap90">Miss Belotte.</span></p>
+
+ <p>Je suis bien fâchée de ne vous avoir pas connue plus tôt,
+ Mademoiselle; je sens que je suis d’une telle ignorance, que j’en
+ suis toute honteuse. Je veux réparer le temps perdu, et m’instruire
+ de mille choses toutes simples que je n’entends pas.</p>
+
+ <p class="center"><span class="smcap90">Mademoiselle Bonne.</span></p>
+
+ <p>Outre qu’il est honteux d’être ignorantes, il y a encore une grande
+ raison qui doit vous faire chercher à être instruites. Vous serez
+ toutes mariées, Mesdames, et vous épouserez des hommes qui auront
+ beaucoup étudié, voyagé, et qui devront être savants. Si vous ne
+ savez parler que de vos coiffures, et que vous ayez un mari qui ait
+ profité de son éducation, il s’ennuiera avec vous, <span class="pagenum" id="Page_152">152</span>
+ il cherchera d’autre compagnie, parce qu’il ne connaîtra rien à votre
+ conversation; au lieu que, si vous êtes instruites, vous lui ferez
+ aimer sa maison, et il sera charmé de s’entretenir avec vous...</p>
+
+ <p class="center"><span class="smcap90">Miss Molly.</span></p>
+
+ <p>Je vous avoue, ma bonne, que j’ai le défaut de rire des vieilles
+ gens. La nourrice de maman vient nous voir quelquefois; comme cette
+ bonne femme n’a plus de dents, cela la fait parler d’une manière si
+ singulière que je ris comme une folle quand elle est partie; je suis
+ venue à bout de la contrefaire si bien que cela fait rire aussi tous
+ les domestiques de la maison.</p>
+
+ <p class="center"><span class="smcap90">Mademoiselle Bonne.</span></p>
+
+ <p>Le bel emploi pour une fille de qualité de faire le singe devant des
+ servantes et des valets! Comment voulez-vous qu’ils vous respectent,
+ après vous avoir vu faire de telles bassesses? Apprenez qu’il n’y
+ a rien de si bas que de se moquer des vieilles gens, ou de ceux
+ affligés de quelque défaut naturel. Les premiers méritent du respect,
+ les seconds de la compassion. Je vous avoue, ma chère, que je serais
+ bien fâchée si vous ne vous corrigiez pas de ce défaut; il annonce
+ ordinairement un cœur méchant et malin. Lady Spirituelle, dites à ces
+ dames comment on en agissait à Sparte avec les vieillards.</p>
+
+ <p class="center"><span class="smcap90">Lady Spirituelle.</span></p>
+
+ <p>La république de Sparte passait pour avoir les meilleures et les plus
+ sages lois. Je ne pense pas comme cela, Mesdames, car je trouve la
+ plus grande partie de ces lois ridicules et mauvaises; mais j’aime
+ beaucoup celles que les <span class="pagenum" id="Page_153">153</span>
+ Spartiates suivaient à l’égard des vieillards. Il n’était pas permis
+ aux jeunes gens de s’asseoir en leur présence; et quand ils venaient
+ dans les assemblées publiques, on leur cédait les meilleures places.</p>
+
+ <p>Les Athéniens n’avaient pas les mêmes attentions. Un jour qu’il y
+ avait à Athènes des ambassadeurs de Sparte, ils furent scandalisés
+ de voir dans la foule de pauvres vieillards qui étaient poussés
+ sans pouvoir trouver une bonne place pour voir le spectacle. Les
+ ambassadeurs, qu’on avait mis dans la place d’honneur, ne purent
+ souffrir cela; et, s’étant levés, ils forcèrent ces vieillards à
+ s’asseoir en leur place, et donnèrent par là une bonne leçon aux
+ Athéniens.</p>
+
+ <p class="center"><span class="smcap90">Lady Violente.</span></p>
+
+ <p>Je suis bien fâchée quand j’entends raconter quelque sottise des
+ Athéniens; je suis comme lady Spirituelle, je les aime beaucoup plus
+ que les Lacédémoniens, dont je trouve les lois barbares.</p>
+
+ <p class="center"><span class="smcap90">Mademoiselle Bonne.</span></p>
+
+ <p>Vous êtes bien hardies, Mesdames, d’oser blâmer les lois des
+ Lacédémoniens, que les plus grands hommes admirent. Il me prend envie
+ de vous demander pourquoi vous aimez les Athéniens, et pourquoi vous
+ haïssez les Lacédémoniens: car il ne faut jamais aimer ou haïr par
+ caprice, et sans pouvoir donner de bonnes raisons de son amour ou de
+ sa haine.</p>
+
+ <p class="center"><span class="smcap90">Lady Violente.</span></p>
+
+ <p>Mon amour et ma haine sont fondés sur de bonnes raisons. Je hais les
+ Lacédémoniens, parce qu’ils étaient <span class="pagenum" id="Page_154">154</span>
+ cruels, qu’ils voulaient toujours rester ignorants, et que leurs
+ femmes n’avaient point de modestie. J’aime les Athéniens, parce
+ qu’ils étaient savants, qu’ils punissaient l’oisiveté, l’ingratitude.
+ Il est vrai qu’ils avaient de grands défauts; mais pourtant j’aime
+ mieux les défauts des Athéniens que les vertus des Lacédémoniens.
+ Permettez-moi de dire à ces dames comment on traitait les enfants à
+ Sparte.</p>
+
+ <p class="center"><span class="smcap90">Mademoiselle Bonne.</span></p>
+
+ <p>J’y consens de bon cœur; mais souvenez-vous qu’en nous faisant
+ remarquer les défauts des Lacédémoniens, la justice demande que vous
+ disiez quelque chose de leurs vertus.</p>
+
+ <p class="center"><span class="smcap90">Lady Spirituelle.</span></p>
+
+ <p>Je ne leur trouve pas de vertus, je vous assure.</p>
+
+ <p class="center"><span class="smcap90">Mademoiselle Bonne.</span></p>
+
+ <p>Comment pouvez-vous dire cela, ma chère? la grande obéissance
+ qu’ils avaient pour les lois n’était-elle pas une vertu?</p>
+
+ <p class="center"><span class="smcap90">Lady Spirituelle.</span></p>
+
+ <p>Non, en vérité, ma chère Bonne; je vous demande pardon de n’être pas
+ de votre sentiment, mais vous voulez que nous vous disions toujours
+ la vérité, et je mentirais si je disais que je trouve cela une vertu.
+ Tenez, ma Bonne, je dois vous obéir: mais si vous me disiez de tuer
+ lady Mary, mon obéissance serait-elle une vertu? Obéir à de mauvaises
+ lois, n’est-ce pas être bien méchant?</p>
+
+ <p><span class="pagenum" id="Page_155">155</span></p>
+
+ <p class="center"><span class="smcap90">Lady Violente.</span></p>
+
+ <p>Voilà justement ce que je pense: par exemple, une des lois de Sparte
+ était d’accoutumer les enfants à mépriser la douleur: cela est fort
+ bien; mais pour leur faire prendre cette bonne habitude, il y avait
+ certains jours de fête où on les menait dans les temples pour les
+ fouetter jusqu’au sang, sans qu’ils eussent fait aucune faute: encore
+ il ne fallait pas pleurer. Un enfant qui aurait pleuré aurait perdu
+ sa réputation; aussi est-il arrivé plusieurs fois que ces malheureux
+ enfants sont morts sous les coups sans jeter une larme; et, ce qu’il
+ y a de plus abominable, c’est que les pères et les mères étaient là:
+ ils voyaient tranquillement déchirer leurs pauvres enfants et les
+ exhortaient à souffrir sans se plaindre.</p>
+
+ <p class="center"><span class="smcap90">Mademoiselle Bonne.</span></p>
+
+ <p>Voilà une raison sans réplique, et un motif légitime pour les jeunes
+ dames de haïr les Lacédémoniens. J’avoue aussi que je n’ai rien à
+ répliquer à lady Spirituelle. Pour que l’obéissance aux lois soit une
+ vertu, il faut que ces lois soient bonnes; si elles sont mauvaises,
+ plus on est exact à les observer, plus on est méchant.</p>
+
+ <p class="center"><span class="smcap90">Miss Belotte.</span></p>
+
+ <p>Pour moi, je n’y fais pas tant de façons: d’abord que les choses me
+ plaisent, je les crois bonnes; si elles me déplaisent, je dis d’abord
+ qu’elles ne valent rien.</p>
+
+ <p class="center"><span class="smcap90">Mademoiselle Bonne.</span></p>
+
+ <p>C’est le moyen de juger tout de travers. J’espère que vous n’agirez
+ pas ainsi à l’avenir. Vous avez beaucoup d’esprit, ma chère, et même
+ un esprit supérieur: il n’est <span class="pagenum" id="Page_156">156</span>
+ question que de mettre de la justesse dans cet esprit-là, et, si
+ vous voulez m’aider, nous y travaillerons; je suis sûre que nous
+ y réussirons. Lady Violente, vous m’avez dit que les Athéniens
+ punissaient l’ingratitude; il me semble que je vous ai donné, il y a
+ deux ans, une fort jolie histoire à ce sujet; voudriez-vous nous la
+ raconter?</p>
+
+ <p class="center"><span class="smcap90">Lady Violente.</span></p>
+
+ <p>Oui, ma Bonne, je m’en souviens fort bien. Il y avait dans la ville
+ d’Athènes des juges qui étaient chargés de punir les ingrats;
+ mais c’était une chose si rare qu’ils n’avaient rien à faire. Ils
+ s’ennuyèrent d’aller tous les jours à leur tribunal sans y trouver
+ personne et mirent une cloche à la porte de leur maison, afin qu’on
+ la pût sonner quand on aurait besoin d’eux. On fut si longtemps
+ sans sonner cette cloche que l’herbe qui croissait à la muraille
+ s’entortilla avec la corde. Dans ce temps-là il y avait dans la ville
+ un homme qui, voyant que son cheval était devenu si vieux qu’il ne
+ pouvait plus travailler, ne voulut pas le nourrir à rien faire et le
+ mit hors de son écurie. Ce pauvre cheval marchait tristement dans la
+ rue, comme s’il eût deviné qu’il était en danger de mourir de faim.
+ Il passa par hasard proche de la maison des juges dont j’ai parlé,
+ et, voyant de l’herbe à la muraille, il s’éleva sur le bout de ses
+ pieds pour tâcher de l’attraper: il eut beau faire, il ne prit que la
+ corde, ce qui fit sonner la cloche plusieurs fois. Les juges vinrent
+ aussitôt pour voir ce qu’on leur voulait, et, voyant que c’était un
+ cheval qui sonnait la cloche, ils demandèrent à qui il appartenait.
+ Quelques-uns des voisins leur dirent qu’il n’appartenait
+ <span class="pagenum" id="Page_157">157</span>
+ plus à personne, et que son maître lui avait donné son congé
+ parce qu’il ne pouvait plus travailler. «Vraiment, dirent les juges,
+ cette affaire nous regarde; c’est une véritable ingratitude à cet
+ homme de jeter dehors un pauvre animal domestique qui a usé sa vie
+ à son service; nous ne pouvons souffrir cela.» Effectivement, ils
+ firent venir le maître de ce cheval et l’obligèrent à donner une
+ somme pour nourrir cet animal le reste de ses jours...</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_50"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">RICCOBONI</span><br>
+ <span class="smcap80">(Marie-Jeanne Laboras de Mézières)</span><br>
+ <span class="small80">(1714-1792)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Il ne faut pas confondre Marie-Jeanne de Mézières, née à Paris, mariée
+à Antoine Riccoboni, avec Hélène-Virginie Balletti, femme de Louis
+Riccoboni, père d’Antoine, et qui fut une célèbre comédienne de son
+époque. Les Riccoboni étaient les meilleurs comédiens de la troupe
+italienne, et auteurs dramatiques non sans talent. Marie-Jeanne
+appartint aussi au théâtre; elle le quitta en 1761. Elle possédait un
+esprit distingué, une grâce et une résignation touchantes. Délaissée
+par son mari, elle vécut dans la retraite, où elle se mit à écrire pour
+satisfaire les besoins de son âme, dont la sensibilité un peu exaltée
+la portait <span class="pagenum" id="Page_158">158</span> à s’épancher. Son style exagéré choque, venant après le
+sobre et élégant langage des assidues de l’hôtel de Rambouillet; mais
+elle s’inspirait de ses souffrances et de ses propres sentiments. C’est
+en mettant son cœur dans ses ouvrages qu’elle obtint les plus brillants
+succès. A la fin de sa vie, elle dut à sa plume de gagner sa vie, car
+on lui retira une pension de mille livres qui lui était allouée depuis
+sa sortie du théâtre. Ses principaux ouvrages sont les <i>Lettres de la
+princesse Zelmaïde</i>, les <i>Lettres de Fanny Butler</i>, traduites
+de l’anglais; <i>Ernestine</i>, que La Harpe a appelée «le diamant
+de M<sup>me</sup> Riccoboni»; <i>la Comtesse de Sancerre</i>, <i>Sophie de
+Vallière</i>, l’<i>Histoire du marquis de Cressys</i>.</p>
+
+<p>Néanmoins, qui est-ce qui songerait maintenant à M<sup>me</sup> Riccoboni et
+à ses œuvres démodées, si elle n’avait attaché son nom à une œuvre
+célèbre, signée d’un nom plus illustre! Voici comment M. Jean Fleury
+nous raconte l’aventure, la chose est assez curieuse pour mériter
+d’être relatée tout au long:</p>
+
+<p>«Saint-Foix, auteur des <i>Essais sur Paris</i> et de quelques comédies
+mignardes, <i>l’Oracle</i>, <i>les Grâces</i>, soutenait un jour que le
+style de Marivaux était inimitable. On lui cita un roman de Crébillon
+fils dans lequel un des personnages, la fée Moustache, s’amuse à
+parodier ce style; Saint-Foix soutint que cette imitation était très
+mal réussie.</p>
+
+<p>«Il s’emporta, traita la fée de <i>bavarde</i>, <i>disant <span class="pagenum" id="Page_159">159</span>
+une foule de mots et ne saisissant pas du tout l’esprit de M. de
+Marivaux</i>. M<sup>me</sup> Riccoboni écoutait, se taisait, et ne prenait
+aucune part à la dispute. Restée seule, elle parcourut deux ou trois
+parties de <i>Marianne</i>, s’assit à son secrétaire et fit une suite
+à ce roman. Deux jours après la conversation, elle la montra, sans
+en nommer l’auteur; on la lut en présence de M. de Saint-Foix; il
+l’entendit avec tant de surprise qu’il crut le manuscrit dérobé à M. de
+Marivaux. Il voulait le faire imprimer; M<sup>me</sup> Riccoboni s’y opposa,
+dans la crainte de désobliger M. de Marivaux. Dix ans après, cette
+suite parut dans un journal dont le rédacteur eut la permission de M.
+de Marivaux pour l’y insérer<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>.</p>
+
+<p>Telle est, sinon de la main, du moins d’après les confidences, et sous
+la dictée pour ainsi dire de M<sup>me</sup> Riccoboni, l’histoire exacte de
+cette <i>Suite</i> au roman de Marivaux, qui ne devait pas être une
+<i>Fin</i>; car une des conditions que s’était imposées l’imitatrice,
+c’était de ne pas faire avancer le récit. Elle y réussit à merveille,
+au point que Grimm dit dans sa <i>Correspondance</i>:</p>
+
+<p>«C’est une imitation parfaite de la manière de Marivaux, mais d’un bien
+meilleur goût. Si vous avez vu Arlequin courir la poste dans je ne sais
+quelle farce, vous aurez une idée très exacte de <span class="pagenum" id="Page_160">160</span> cette manière qui
+consiste à se donner un mouvement prodigieux sans avancer d’un pas.
+M<sup>me</sup> Riccoboni court en poste à la Marivaux pendant cent douze pages,
+et, à la fin de sa course, le roman de <i>Marianne</i> est aussi avancé
+qu’auparavant. Mais, en vérité, sa manière d’écrire, même en se réglant
+sur un mauvais modèle, est très supérieure à celle de Marivaux<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>.»</p>
+
+<p>Un juge plus impartial, d’Alembert, a rendu justice au mérite et au
+bonheur du pastiche de M<sup>me</sup> Riccoboni, sans offense pour la justice
+et le goût. Il a recommandé de ne pas confondre avec les mauvais
+continuateurs de Marivaux M<sup>me</sup> Riccoboni, qui, par une espèce de
+plaisanterie et de gageure, a essayé de continuer <i>Marianne</i> en
+imitant le style de l’auteur. «On ne saurait, dit-il, pousser plus
+loin l’imitation.» Nous pensons qu’il est intéressant de comparer son
+imitation à son propre style, et nous donnons ci-après un extrait des
+deux.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">SUITE DE LA VIE DE MARIANNE</p>
+
+ <p class="center small90">(Imitation de Marivaux.)</p>
+
+ <p>Vous voilà bien surprise, bien étonnée, Madame; je vois d’ici la mine
+ que vous faites. Je m’y attendais; vous cherchez, vous hésitez; il me
+ semble vous entendre dire: «Cette écriture est bien la sienne, mais
+ cela ne se peut <span class="pagenum" id="Page_161">161</span>
+ pas, la chose est impossible!»—Pardonnez-moi, Madame, c’est elle;
+ c’est Marianne, oui, Marianne elle-même.—Quoi! cette Marianne si
+ fameuse, si connue, si chérie, si désirée, que tout Paris croit
+ morte et enterrée? Eh! ma chère enfant, d’où sortez-vous? vous êtes
+ oubliée, on ne songe plus à vous; le public, las d’attendre, vous a
+ mise au rang des choses perdues sans retour.»</p>
+
+ <p>A tout cela je répondrai que je ne m’en soucie guère: j’écris pour
+ vous, je vous ai promis la suite de mes aventures, je veux vous tenir
+ parole; si cela déplaît à quelqu’un, il n’a qu’à me laisser là. Au
+ fond j’écris pour m’amuser; j’aime à parler, à causer, à babiller
+ même; je réfléchis, tantôt bien, tantôt mal; j’ai de l’esprit, de la
+ finesse, une espèce de naturel, une sorte de naïf; il n’est peut-être
+ pas du goût de tout le monde, mais je ne l’en estime pas moins; il
+ fait le brillant de mon caractère. Ainsi, Madame, imaginez-vous bien
+ que je serai toujours la même; que le temps, l’âge ou la raison
+ ne m’ont point changée, ne m’ont seulement pas fait désirer de me
+ corriger. A présent, reprenons mon histoire.</p>
+
+ <p>Je vous disais donc que, grâce au Ciel, la cloche sonna et que ma
+ religieuse me quitta: je dis grâce au Ciel, car en vérité son récit
+ m’avoit paru long, et la raison de cela, c’est qu’en m’occupant des
+ chagrins de mon amie je ne pouvois pas m’occuper des miens. Bien des
+ gens croient qu’il faut être malheureux soi-même pour compatir aux
+ infortunes des autres; il me semble à moi que cela n’est pas vrai.
+ Dans une situation heureuse on <span class="pagenum" id="Page_162">162</span>
+ voit avec attendrissement les personnes qui sont à plaindre, on
+ écoute avec sensibilité le récit de leurs peines; on est touché, on
+ les trouve considérables, la comparaison les grossit à nos yeux:
+ dans l’état contraire, le cœur, rempli de ses propres chagrins,
+ s’intéresse faiblement à ceux des autres; ils lui paraissent plus
+ faciles à supporter que les siens, et j’ai senti cela, moi qui vous
+ parle...</p>
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">LETTRES D’UNE ÉPOUSE</p>
+
+ <p class="dottedline2 br">&nbsp;</p>
+
+ <p>Hélas! tu m’as donc quittée? Trompée par ta tendre feinte, j’ai cru
+ que tant d’apprêts menaçaient seulement les hôtes de nos bois. O
+ quel triste réveil! mon époux loin de moi, ses esclaves empressés à
+ le suivre, les hennissements de ses fiers coursiers, le son aigu des
+ clairons, ses chariots armés de faux tranchantes! O guerre! ô fureur!
+ j’ai reconnu tes enseignes terribles! Mon âme s’est troublée. Dans
+ mon effroi j’ai appelé mon bien-aimé: mes accents douloureux ne l’ont
+ point ramené près de moi. Il craint donc de voir couler les pleurs
+ qu’il fait répandre! Il ne veut donc point partager l’amertume de
+ mes regrets! Cher époux, mes regards sont fixés sur ce champ fatal
+ où tu rassembles tes guerriers; j’aperçois ton superbe pavillon; je
+ le crie, en pleurant, de m’accorder un seul instant; ma voix se perd
+ dans les airs... Mais quel bruit se fait entendre? Ah! bruit affreux,
+ cruel signal! déjà mon époux déploie ses drapeaux de pourpre; il
+ saisit son arme redoutable; la trompette l’appelle, ses sons funestes
+ <span class="pagenum" id="Page_163">163</span>
+ l’entraînent loin de moi: il part, court, vole, me fuit! Mes yeux
+ baignés de larmes entrevoient à peine le nuage de poussière que sa
+ marche élève dans la plaine... Puissances suprêmes, veillez sur ses
+ jours précieux!</p>
+
+ <p>Mes mains vont cultiver un jeune laurier. J’irai chaque jour
+ l’arroser de mes pleurs: il croîtra, et quand l’instant marqué pour
+ ton retour arrivera, ses feuilles ombrageront ta tête, ou couvriront
+ ma tombe.</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_51"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">DAUBENTON</span>
+ <span class="smcap80">(Marguerite)</span><br>
+ <span class="small80">(1720-1788)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Femme du célèbre naturaliste de ce nom; elle a écrit plusieurs romans,
+dont <i>Zélie dans le désert</i>, qui a eu une douzaine d’éditions,
+mais que l’on ne retrouve plus.</p>
+
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_52"><span class="big120">M</span><span class="sup2">lle</span>
+ <span class="big120">DU SOMMERY</span>
+ <span class="smcap80">(de Fontette)</span><br>
+ <span class="small85">(1720-1790)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Il ne faut pas se faire d’illusions, beaucoup d’œuvres remarquables
+sont ignorées ou tombent dans l’oubli, s’il ne s’est pas fait de bruit
+autour de leurs auteurs, et surtout si ceux-ci n’ont laissé personne
+après leur mort qui ait de l’intérêt à en faire. M<sup>lle</sup> du Sommery
+est de ce nombre; son <span class="pagenum" id="Page_164">164</span> nom est à peu près inconnu aujourd’hui,
+parce qu’elle n’a pas eu un salon brillant comme M<sup>mes</sup> de Tencin,
+du Deffand, des amis comme d’Alembert ou Diderot, etc. Elle était une
+moraliste. «Une vieille demoiselle de condition qui s’est occupée toute
+sa vie de l’étude des hommes et des lettres. Tous ceux qui fréquentent
+les assemblées publiques de l’Académie française la connaissent. Elle
+n’en a jamais manqué une seule, et sa figure est remarquable: c’est une
+grande brune presque noire, des sourcils fort épais, de grands yeux
+pleins d’esprit et d’attention. Son livre prouve combien elle s’est
+nourrie de la lecture des <i>Maximes</i> de La Rochefoucauld et des
+<i>Caractères</i> de La Bruyère<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>.</p>
+
+<p>L’expression a presque toujours de la finesse et de la précision.</p>
+
+<p>«Sa conversation était piquante et caustique, sachant braver le
+ridicule et saisissant ceux des autres avec beaucoup de finesse;
+elle plaisait par sa franchise, même par sa bizarrerie. Elle était
+implacable surtout pour les bavards, les sots et les fats, mais
+serviable pour tous et d’une infatigable charité<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>.»</p>
+
+<p>Elle a publié avec beaucoup de succès:</p>
+
+<p><i>Doutes sur diverses opinions reçues dans la société</i>, dédiés aux
+mânes de M. Saurin, membre <span class="pagenum" id="Page_165">165</span> de l’Académie française (décédé en
+1781).—1782;</p>
+
+<p><i>Lettres de M<sup>me</sup> la comtesse de L... à M. le comte de
+R...</i>—1785;</p>
+
+<p><i>Lettres à M<sup>lle</sup> de Tourville</i>, roman.—1788;</p>
+
+<p><i>L’Oreille</i>, conte philosophique.—1789.</p>
+
+<p>Elle édita ces <i>Lettres</i> comme ayant été écrites par une
+contemporaine de M<sup>mes</sup> de La Fayette et de Sévigné, dont elle imite
+parfaitement le langage, ce qui donna lieu à de grosses dissertations
+entre de Sepchênes et de Gaillard; on les attribua à M<sup>me</sup> Riccoboni,
+puis à M<sup>me</sup> de Genlis, et cela ne fit que contribuer à son succès.
+Grimm disait qu’on «y trouvait de la grâce, de la facilité, un goût
+fort sage, et le meilleur ton».</p>
+
+<p>Dans ces <i>Lettres</i>, elle exprime d’une façon fort originale
+son opinion sur la sémillante marquise. Elle trouvait sa réputation
+surfaite, et se tenait en défiance contre les épanchements maternels où
+l’art épistolaire entrait, selon elle, pour beaucoup<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">LETTRE DE LA COMTESSE DE L.</p>
+
+ <p class="dottedline2 br">&nbsp;</p>
+
+ <p><i>M<sup>me</sup> de Grignan se trouve fort mal du séjour de Paris. Je la vis
+ la semaine dernière chez M<sup>me</sup> de Coulanges. Je la trouvai maigrie
+ et abattue; elle se plaint de sa poitrine. M<sup>me</sup> de Sévigné pleure
+ tendrement sa mort en sa présence; <span class="pagenum" id="Page_166">166</span>
+ elle lui dit pathétiquement qu’elle est pulmonique, étique,
+ asthmatique, et tout ce qu’il y a de plus funeste en ique; de
+ façon que cette mourante beauté, que je ne crois malade que des
+ oppressantes caresses de madame sa mère, partira ces jours-ci pour
+ Grignan...</i></p>
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">MAXIMES</p>
+
+ <p class="p2">—Il se trouve parmi les gens de lettres un petit nombre de beaux
+ parleurs, mais infiniment peu de bons causeurs.</p>
+
+ <p class="p2">—Le mauvais ton rend le commerce de beaucoup de gens insoutenable.</p>
+
+ <p class="p2">—Le bon ton est une facilité noble dans le propos, une politesse
+ naturelle dans les expressions, une décence dans le maintien, une
+ convenance dans les égards, un tact qui nous avertit également de ce
+ que nous devons rendre aux autres, et de ce que les autres doivent
+ nous rendre.</p>
+
+ <p class="p2">—On donne le nom de prudence à cette basse politesse qui n’ose ni
+ blâmer le vice, ni louer la vertu.</p>
+
+ <p class="p2">—La fortune ne change pas les mœurs, elle les démasque.</p>
+
+ <p class="p2">—Il est encore plus absurde de nier ce qu’on n’entend pas que de le
+ croire.</p>
+
+ <p class="p2">—Un souper délicat dédommage d’une conversation languissante. Si
+ l’on ne buvait ni ne mangeait, que de maisons dans lesquelles on ne
+ pourrait tenir un quart d’heure!</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_167">167</span></p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">CARACTÈRES</p>
+
+ <p>—L’homme d’airs<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a> réunit tous les défauts: il est impertinent,
+ suffisant, pédant, fat, affecté, important, dédaigneux; Narcisse en
+ est un modèle. Personne plus que Narcisse ne s’entend à donner une
+ fête... Il sait à peu près tout ce qu’on peut savoir de bagatelles,
+ ce qui le fait passer parmi beaucoup de gens pour homme de goût et
+ homme de lettres: il a des livres, des tableaux, des coquilles, des
+ nains, des singes, des perroquets, des chevaux, des chiens, c’est
+ l’homme le plus affairé du royaume. Je ne sais comment il suffit à
+ ces grandes occupations.—Cet homme utile à sa patrie passe neuf
+ heures dans son lit, quatre à sa toilette, deux avec ses bêtes,
+ autant avec le marchand de colifichets.</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_53"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">DE PUYSIEUX</span>
+ <span class="smcap80">(Madeleine d’Arsaut)</span><br>
+ <span class="small80">(1720-1795)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Née à Paris, élevée au couvent, ce qui n’influença guère ses
+opinions, elle épousa à dix-sept ans un avocat au Parlement de Paris,
+Philippe-Florent de Puysieux, âgé de vingt-deux ans, qui s’occupait
+à faire des traductions d’ouvrages anglais pour les libraires.
+Il traduisit, en outre: <i>La <span class="pagenum" id="Page_168">168</span> femme n’est pas inférieure à
+l’homme.</i> Sa jeune femme l’aidait; mais bientôt mari et femme se
+fatiguèrent de travailler, et se livrèrent aux plaisirs chacun de
+son côté. Nous ne suivrons donc pas M<sup>me</sup> de Puysieux dans sa vie
+intérieure, nous contentant d’indiquer que Diderot, de 1745 à 1750,
+vint plus d’une fois à l’aide au jeune ménage. Ce fut pendant cette
+période, en 1749, que M<sup>me</sup> de Puysieux publia les <i>Conseils à une
+amie</i>, qui obtinrent un grand succès, et où l’on crut reconnaître en
+maints endroits la plume du mordant philosophe. Cet ouvrage n’est pas
+positivement un livre de morale, ni même un livre moral, comme quelques
+sentences détachées pourraient le faire croire; c’est plutôt la
+science de la vie selon le monde. En 1750 parut un second volume, les
+<i>Caractères</i>, contre-partie du premier, et qui sont des <i>avis à
+un père</i> pour diriger les premiers pas de son fils dans le monde.
+Ils furent accueillis avec la même faveur que le précédent.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Puysieux ne sut pas être fidèle à Diderot pendant qu’il
+fut enfermé à la Bastille, et il rompit ses relations avec elle. Ses
+ouvrages s’en ressentirent. Quoiqu’elle eût protesté énergiquement
+contre la part qu’on attribuait au maître dans ses écrits, ils ne
+s’élevèrent plus au-dessus de la médiocrité.</p>
+
+<p>Néanmoins, elle publia encore:</p>
+
+<p><i>Le Plaisir et la Volupté</i>, conte allégorique <span class="pagenum" id="Page_169">169</span> (1752);
+<i>Zalmire et Almanzine</i> (1753); <i>Mémoires de la comtesse de
+Zurlac</i> (1755); <i>Réflexions et avis sur les défauts et ridicules à
+la mode</i> (1761); <i>Alzarac</i> (1762); l’<i>Histoire de M<sup>lle</sup> de
+Theuille</i> (1768); <i>Mémoires d’un homme de bien</i> (1768); <i>le
+Marquis à la mode</i>, comédie en trois actes.</p>
+
+<p>Puis il ne fut plus question d’elle.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">CONSEILS A UNE AMIE</p>
+
+ <p class="p2">—Les talents chassent l’ennui.</p>
+
+ <p class="p2">—Les choses trop connues perdent de leur valeur; on a une espèce de
+ vénération pour celles qui sont rares. Voulez-vous être longtemps
+ belle, montrez-vous rarement. Voulez-vous inspirer l’envie de vous
+ connoître, rendez votre connoissance difficile; les plus belles
+ perdent beaucoup à être trop connues.</p>
+
+ <p class="p2">—Ne tirez jamais le voile tout à fait sur vos qualités; c’est au
+ temps à le lever entièrement, laissez-le faire.</p>
+
+ <p class="p2">—Que votre société soit douce; ne faites point sentir votre
+ supériorité. L’esprit, les talents, le mérite, le rang et la fortune,
+ sont pour les autres un poids assez pesant sans l’augmenter de celui
+ de l’ostentation.</p>
+
+ <p class="p2">—Faites rarement les avances: prévenir certaines gens, c’est leur
+ ôter l’envie de se lier.</p>
+
+ <p class="p2">—Quoique l’on dise que les personnes qui parlent bien n’ennuient
+ jamais, la grande volubilité de langue étourdit toujours.</p>
+
+ <p class="p2"><span class="pagenum" id="Page_170">170</span></p>
+
+ <p class="p2">—Il est plus facile d’écouter les autres que de s’écouter soi-même.</p>
+
+ <p class="p2">—Un des plus grands bonheurs, c’est de pouvoir se suffire à soi-même.</p>
+
+ <p class="p2">—Le temps de la jeunesse est le seul pour apprendre, et il vient un
+ âge où les plaisirs nous quittent; il faut bien des ressources à une
+ femme pour la consoler de cet abandon.</p>
+
+ <p class="p2">—Il faut avoir une extrême modestie sur son savoir, et cacher
+ soigneusement, surtout devant les autres femmes, que l’on sait
+ quelque chose qu’elles ignorent.</p>
+
+ <p class="p2">—Les grâces et les belles manières sont plus nécessaires aux femmes
+ qu’une belle figure; sans les grâces, la beauté ne plaît jamais.
+ L’art corrige la nature ou l’embellit.</p>
+
+ <p class="p2">—On revient de la colère, de l’indignation ou de l’indifférence,
+ mais jamais du mépris.</p>
+
+ <p class="p2">—On perd tout le mérite des bienfaits passés quand ils ne sont pas
+ renouvelés.</p>
+
+ <p class="p2">—On est toujours dédommagé des sacrifices que l’on a faits à la
+ vertu: tous les plaisirs que nous procurent nos passions satisfaites
+ n’ont jamais valu le repos d’une personne qui n’est attachée qu’à ses
+ devoirs.</p>
+
+ <p class="p2">—Ne faites point de vers: il est trop difficile d’en faire de bons.
+ De tous les talens restreints à l’état d’homme, c’est peut-être le
+ plus ridicule pour une femme. Il me semble que celle qu’on verroit à
+ la tête <span class="pagenum" id="Page_171">171</span>
+ de ses ouvriers, avec une longue perche à la main, conduire
+ l’ordonnance d’un bâtiment, seroit moins bizarre que celle qui se
+ tourmenteroit à composer deux couplets de chanson. Les langues, la
+ poésie, les lois du royaume, les matières de religion, toutes ces
+ belles choses sont insupportables dans une femme: je les en avertis
+ au nom de tous les hommes sensés.</p>
+
+ <p class="p2">—Si parler bien est la marque de la belle éducation, bien écrire
+ marque la femme d’esprit; c’est la façon d’écrire qui distingue
+ la femme ordinaire d’avec la femme d’esprit. Parlez bien, écrivez
+ encore mieux; pensez bien, et pensez haut avec vos amis, et tâchez
+ surtout de vous exprimer avec aisance. Pour acquérir la facilité
+ de s’énoncer, il est nécessaire de savoir bien sa langue, et
+ de connoître toute la force des termes: faute d’en trouver qui
+ conviennent, on reste court, dans la crainte d’en hasarder de mal
+ placés. M<sup>me</sup> de *** est admirable à voir; mais il ne faut pas
+ l’entendre: chaque mot qu’elle prononce obscurcit sa figure, de
+ façon qu’on la quitte comme si elle étoit laide; malgré la beauté de
+ ses yeux et l’éclat de son teint, elle n’a jamais su conserver de
+ conquêtes; elle les fait en se montrant, elle les perd en parlant.
+ Quelle fatalité!</p>
+
+ <p class="p2">—Il faut se défaire de l’excès de timidité: une noble assurance
+ prête beaucoup à la figure, et fait merveille dans la conversation.
+ La timidité gêne et embarrasse; faute d’un peu de hardiesse, on ne
+ hasarde rien, on manque l’occasion de dire de bonnes choses, et on
+ perd même <span class="pagenum" id="Page_172">172</span>
+ celle de s’avancer. La fortune aime les téméraires, et les femmes
+ le sont quelquefois; ce n’est pas ce qu’elles font de mieux. Quand
+ l’assurance est accompagnée de la beauté et de l’esprit, il n’est
+ rien dont on ne vienne à bout; mais, dût-on échouer dans toutes les
+ entreprises, j’aime encore mieux la timidité que l’excès opposé.</p>
+
+ <p class="p2">—L’art de plaire est le plus grand des arts. Quand on plaît, tout
+ réussit, tout est facile. Ce talent dépend d’un je ne sais quoi qu’il
+ est si difficile de définir et que si peu de personnes possèdent, que
+ ceux qui l’ont en doivent rendre grâces à la nature.</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_54"><span class="big120">BOUFFLERS-ROUVREL</span><br>
+ <span class="smcap80">(Comtesse Marie-Charlotte-Hippolyte de)</span><br>
+ <span class="small80">(1724-1800)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Célèbre par son esprit très brillant et très paradoxal, qu’elle dut
+puiser près de ses amis J.-J. Rousseau, Grimm et Hamm, c’est elle
+qui négocia le mariage de M<sup>lle</sup> Necker avec M. de Staël. Elle
+a laissé des <i>Maximes</i>, une <i>Tragédie en prose</i> et sa
+<i>Correspondance</i> avec Gustave III, dont voici un passage:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="titlep smcap90">Description du Convoi funèbre de Louis XV</p>
+
+ <p>Après sa mort il fut abandonné, comme c’est l’ordinaire; on l’enterra
+ promptement et sans la moindre <span class="pagenum" id="Page_173">173</span>
+ escorte; son corps passa vers minuit par le bois de Boulogne pour
+ aller à Saint-Denis. A son passage, des cris de dérision ont été
+ entendus: on répétait <i>taïaut! taïaut!</i> comme lorsque l’on
+ voit un cerf, et sur le ton ridicule dont il avait coutume de le
+ prononcer. Cette circonstance, si elle est vraie, ce que je ne puis
+ assurer, montre bien de la cruauté: mais rien n’est plus inhumain que
+ le Français indigné, et, il faut en convenir, jamais il n’eut plus
+ de sujet de l’être; jamais une nation délicate sur l’honneur et une
+ noblesse naturellement fière n’avaient reçu d’injure moins excusable
+ que celle que le feu roi nous a faite lorsqu’on l’a vu, non content
+ du scandale qu’il avait donné par ses maîtresses et par son sérail à
+ l’âge de soixante ans, tirer de la classe la plus vile, de l’état le
+ plus infâme, une créature, la pire de son espèce, pour l’établir à la
+ cour, l’admettre à table avec sa famille, la rendre maîtresse absolue
+ des grâces, des honneurs, des récompenses, de la politique et de lui,
+ dont elle a opéré la destruction, malheurs dont à peine nous espérons
+ la réparation. On ne peut s’empêcher de regarder cette mort soudaine
+ et la dispersion de toute cette infâme troupe comme un coup de la
+ Providence. Toutes les apparences leur permettaient encore quinze ans
+ de prospérité, et, si leur attente n’eût été déçue, jamais les mœurs
+ et l’esprit national n’auraient pu s’en relever...</p>
+
+ <p class="dottedline2">&nbsp;</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_174">174</span></p>
+ <h3 class="h3chap" id="ch_55"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">D’ÉPINAY</span><br>
+ <span class="smcap80">(Louise-Florence-Pétronille Tardieu d’Esclavelle<br> de La Live)</span><br>
+ <span class="small80">(1725-1783)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Amie et protectrice de J.-J. Rousseau et de l’abbé Galvani, dont elle
+fit éditer le <i>Dialogue sur les femmes</i>, elle n’écrivit que les
+<i>Conversations d’Émilie</i> et un volume de <i>Correspondances</i>,
+plus ses <i>Mémoires</i>, qu’elle avait laissés à Grimm, et qui ont
+paru seulement en 1818. C’est elle qui fit bâtir dans la vallée de
+Montmorency le fameux ermitage de Jean-Jacques.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">PENSÉE</p>
+
+ <p>Un honnête homme travaille à mériter la louange, mais ne la recherche
+ point: il sait qu’on en est plus digne lorsqu’on n’agit que pour elle.</p>
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">LETTRE A J.-J. ROUSSEAU.</p>
+
+ <p class="rdate">Janvier 1757.</p>
+
+ <p><i>Je crois, mon ami, qu’il est fort difficile de prescrire des
+ règles sur l’amitié, car chacun les fait, comme de raison, suivant
+ sa façon de penser... Il y a deux points généraux essentiels et
+ indispensables dans l’amitié auxquels tout le monde est forcé de se
+ réunir: l’indulgence et la liberté; sans cela il n’y a pas de liens
+ qui ne se brisent. C’est à peu près à quoi se réduit mon code.</i></p>
+
+ <p><span class="pagenum" id="Page_175">175</span></p>
+
+ <p><i>... Tenez, il faut aimer ses amis comme les vrais amateurs aiment
+ les tableaux; ils ont les yeux perpétuellement attachés sur les beaux
+ endroits et ne voient pas les autres.</i></p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_56"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">PETITEAU</span>
+ <span class="smcap80">(Marie-Amable)</span><br>
+ <span class="smcap80">(Marquise de La Férandière)</span><br>
+ <span class="small80">(1736-1817)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Née à Tours; elle épousa Louis-Antoine Rousseau, marquis de la
+Férandière.</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">VERS POUR UN BOSQUET<br></p>
+ <p class="center small70">OÙ DEVAIENT ÊTRE PLACÉS LE TOMBEAU DE SON ÉPOUX ET LE SIEN</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Bosquet silencieux, où la simple nature</span><br>
+ <span class="i0">Cache son sanctuaire et ne l’ouvre qu’à nous,</span><br>
+ <span class="i0">Aimable confident des entretiens si doux</span><br>
+ <span class="i0">Que nous dicta cent fois l’amitié la plus pure,</span><br>
+ <span class="i0">Tant que de mon époux le cœur palpitera,</span><br>
+ <span class="i6">Tant que le mien le chérira,</span><br>
+ <span class="i0">De roses nous viendrons enlacer ton feuillage;</span><br>
+ <span class="i0">Nous viendrons dans ton sein chanter notre bonheur,</span><br>
+ <span class="i0">Et, rendant grâce aux dieux témoins de notre ardeur,</span><br>
+ <span class="i6">Nous reposer sous ton ombrage.</span><br>
+ <span class="i0">Mais, hélas! quand la mort, à la suite des ans,</span><br>
+ <span class="i4">Aura glacé nos esprits et nos sens,</span><br>
+ <span class="i0">Et tous deux au tombeau nous aura fait descendre,</span><br>
+ <span class="i0">Solitaire berceau, propice à notre amour,</span><br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_176">176</span>
+ <span class="i0">Que tu défends des feux et des regards du jour,</span><br>
+ <span class="i0">Tes verts rameaux enfin couvriront notre cendre.</span><br>
+ <span class="i4">Réduit paisible, aujourd’hui si charmant,</span><br>
+ <span class="i0">Ah! quel que soit alors ton aspect triste et sombre,</span><br>
+ <span class="i0">N’épouvante jamais que l’être indifférent,</span><br>
+ <span class="i6">Et que toujours le tendre amant</span><br>
+ <span class="i6">Vienne en rêvant chercher ton ombre!</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">L’AIGLE ET LE PAON</p>
+ <p class="center small70">FABLE</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Un aigle auprès d’un paon, non sans quelque murmure,</span><br>
+ <span class="i0">De sa robe enviait l’éclatante parure:</span><br>
+ <span class="i0">«Si vous devez briller aux yeux de l’univers,</span><br>
+ <span class="i6">Dit le paon, c’est par le courage;</span><br>
+ <span class="i0">L’oiseau que la nature a fait le roi des airs</span><br>
+ <span class="i6">N’a pas besoin d’un beau plumage.»</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_57"><span class="big120">MARQUISE DE MONTESSON</span><br>
+ <span class="smcap80">(Charlotte-Jeanne Béraud de La Haie de Riou)</span><br>
+ <span class="small80">(1737-1806)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Née à Paris, elle devint la femme morganatique du duc d’Orléans,
+petit-fils du Régent. C’est chez elle et par elle que sa nièce, M<sup>me</sup>
+de Genlis, se fit connaître et apprécier du duc de Chartres.</p>
+
+<p>Ses œuvres forment huit volumes, datés de 1782, <span class="pagenum" id="Page_177">177</span> et se composent de
+comédies en prose et en vers, etc.; sur l’exemplaire de la Bibliothèque
+nationale, on lit: <i>Tiré à douze exemplaires.</i>—Il n’est pas
+étonnant que ce théâtre fût peu répandu! Une de ses pièces est tirée de
+la <i>Marianne</i>, de Marivaux. Son raisonnement est satirique et son
+style ne manque pas de fermeté.</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">COMÉDIE</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>
+ D’éloquence, mon père! Oh! ce n’est pas cela;<br>
+ On ne se plaindra pas qu’il ait séduit par là.<br>
+ Il présente des faits sans tout cet étalage<br>
+ De grands mots dont toujours on doit blâmer l’usage.<br>
+ Il faut très simplement montrer la vérité:<br>
+ Elle n’a pas besoin d’art, de subtilité,<br>
+ On l’obscurcit souvent en cherchant trop à plaire;<br>
+ On n’éblouit par là, je crois, que le vulgaire;<br>
+ Mais tous les gens sensés seront de mon avis.</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_58"><span class="big120">M</span><span class="sup2">lle</span>
+ <span class="big120">CLAIRON</span><br>
+ <span class="small80">(1723-1803)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Née Claire Leyrus de Latude, célèbre actrice, a laissé des mémoires.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">PENSÉE</p>
+
+ <p>—Il ne faut pas laisser croître l’herbe sur le chemin de l’amitié.</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_178">178</span></p>
+ <h3 class="h3chap" id="ch_59"><span class="big120">SOPHIE ARNOULD</span><br>
+ <span class="small80">(1743-1803)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Célèbre actrice de l’Opéra, a laissé aussi des mémoires.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">PENSÉE</p>
+
+ <p>—La femme est un grand enfant qu’on amuse avec des joujoux, qu’on
+ endort avec des louanges, et qu’on séduit avec des promesses.</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_60"><span class="big120">M</span><span class="sup2">quise</span>
+ <span class="big120">DE RIBIÈRE D’ANTREMONT</span><br>
+ <span class="smcap80">(Marie-Anne-Henriette Paysan de l’Étang)</span><br>
+ <span class="small80">(1746-1802)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Femme d’esprit de la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle, à laquelle son <i>Ode
+au silence</i> valut beaucoup d’admirateurs. Pour appartenir à un
+sexe dénommé bavard, élever une poésie au silence, c’était en effet
+original. Son aventure avec Voltaire mérite d’être racontée.</p>
+
+<p>Comme beaucoup de femmes de maintenant et de jadis, elle aimait
+à écrire aux hommes illustres, et elle adressa une lettre
+très enthousiaste au grand littérateur de l’époque. Voltaire,
+précisément, venait d’être mystifié: un avocat né au Croisic, Paul
+Desforges-Maillard (1699-1772), s’était rendu célèbre par des poésies
+qu’il envoyait au <i>Mercure de <span class="pagenum" id="Page_179">179</span> France</i> sous le pseudonyme de
+M<sup>lle</sup> Malerais de la Vigne. Néanmoins Voltaire s’y laissa prendre, et
+M<sup>me</sup> d’Antremont, dans sa lettre, que nous donnons plus loin, fait
+allusion à cette aventure; mais quand la ruse fut dévoilée, on ne fit
+plus attention aux vers ni à l’auteur.</p>
+
+<p>Toujours prêt à sacrifier au beau sexe, Voltaire avait adressé la
+poésie suivante à la prétendue poète, en lui envoyant son <i>Histoire
+de Charles XII</i>:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <span class="i0">Toi dont la voix brillante a volé sur nos rives,</span><br>
+ <span class="i0">Toi qui tiens dans Paris nos muses attentives,</span><br>
+ <span class="i6">Qui sait si bien associer</span><br>
+ <span class="i6">Et la science et l’art de plaire,</span><br>
+ <span class="i6">Et les talents de Deshoulière</span><br>
+ <span class="i6">Et les études de Dacier,</span><br>
+ <span class="i0">J’ose envoyer aux pieds de ta Muse divine</span><br>
+ <span class="i0">Quelques faibles écrits, enfants de mon repos.</span><br>
+ <span class="i0">Charles fut seulement l’objet de mes travaux,</span><br>
+ <span class="i6">Henri Quatre fut mon héros,</span><br>
+ <span class="i6">Et tu seras mon héroïne.</span>
+ </div>
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">LETTRE DE M<sup><span class="smcap90">me</span></sup> D’ANTREMONT A VOLTAIRE</p>
+
+ <p class="rdate">A Aubenas, le 4 février 1768.</p>
+
+ <p class="ldestinataire"><span class="smcap90">Monsieur</span>,</p>
+
+ <p><i>Une femme qui n’est pas M<sup>me</sup> Desforges-Maillard, une femme
+ vraiment femme, et femme dans toute la force du terme, vous prie de
+ lire les pièces renfermées sous cette enveloppe. Elle fait des vers
+ parce qu’il faut faire quelque <span class="pagenum" id="Page_180">180</span>
+ chose, parce qu’il est aussi amusant d’assembler des mots que des
+ nœuds, et qu’il en coûte moins de symétriser des pensées que des
+ pompons; vous ne vous apercevrez que trop, Monsieur, que ces vers lui
+ ont peu coûté, et vous lui direz que</i></p>
+
+ <div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">Des vers faits aisément sont rarement aisés.</p>
+ </div>
+ </div>
+
+ <p><i>Elle se rappelle vos préceptes sur ce sujet, et ceux de Boileau,
+ qui partage avec vous l’art de graver ses écrits dans la mémoire de
+ ses lecteurs, et d’instruire l’esprit sans lui demander des efforts.
+ Vos principes et les siens sont admirables, mais ils ne s’accordent
+ pas avec la légèreté d’une personne de vingt et un ans, qui a
+ beaucoup d’antipathie pour tout ce qui est pénible. Heureusement je
+ rime sans prétention, et mes ouvrages restent dans mon portefeuille;
+ s’ils en sortent aujourd’hui, c’est parce qu’il y a longtemps que
+ je désirais d’écrire à l’homme de France que je lis avec le plus
+ de plaisir, et que je me suis imaginé que quelques pièces de vers
+ serviraient de passeport à ma lettre; je n’ai point eu d’autres
+ motifs, Monsieur.</i></p>
+
+ <div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <span class="i6">Il est des femmes beaux esprits:</span><br>
+ <span class="i0">A Pindare autrefois, dans les jeux Olympiques,</span><br>
+ <span class="i6">Corinne des succès lyriques</span><br>
+ <span class="i6">Très souvent disputa le prix.</span><br>
+ <span class="i0">Pindare, assurément, ne valait pas Voltaire,</span><br>
+ <span class="i6">Corinne valait mieux que moi:</span><br>
+ <span class="i6">Qu’il faudrait être téméraire</span><br>
+ <span class="i6">Pour entrer en lice avec toi!</span><br>
+ <span class="i0">Mais je le suis assez pour désirer de plaire</span><br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_181">181</span>
+ <span class="i0">A l’écrivain dont le goût est ma loi.</span><br>
+ <span class="i0">Si tu daignais sourire à mes ouvrages,</span><br>
+ <span class="i6">Quel sort égalerait le mien!</span><br>
+ <span class="i6">Tu réunis tous les suffrages,</span><br>
+ <span class="i6"> Et moi je n’aspire qu’au tien.</span>
+ </div>
+ </div>
+
+ <p><i>Il serait bien glorieux pour moi, Monsieur, de l’obtenir; n’allez
+ pourtant pas croire que j’ose me flatter de le mériter, mais croyez
+ que rien ne peut égaler les sentiments d’estime et d’admiration avec
+ lesquels j’ai l’honneur d’être, etc.</i></p>
+</div>
+
+<p>Probablement parce qu’il avait été dupé, Voltaire répondit moins
+galamment qu’au mystificateur la lettre suivante:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="rdate">A Ferney, pays de Gex, le 20 février 1768.</p>
+
+ <div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <span class="i0">Vous n’êtes point la Desforges-Maillard:</span><br>
+ <span class="i0">De l’Hélicon ce triste hermaphrodite</span><br>
+ <span class="i0">Passa pour femme, et ce fut son seul art;</span><br>
+ <span class="i0">Dès qu’il fut homme, il perdit son mérite.</span><br>
+ <span class="i0">Vous n’êtes point, et je m’y connais bien,</span><br>
+ <span class="i0">Cette Corinne et jalouse et bizarre</span><br>
+ <span class="i0">Qui par ses vers, où l’on n’entendait rien,</span><br>
+ <span class="i0">En déraison l’emportait sur Pindare.</span><br>
+ <span class="i0">Sapho, plus sage, en vers doux et charmants</span><br>
+ <span class="i0">Chanta l’amour; elle est votre modèle,</span><br>
+ <span class="i0">Vous possédez son esprit, ses talents;</span><br>
+ <span class="i0">Chantez, aimez, Phaon sera fidèle.</span>
+ </div>
+ </div>
+
+ <p><i>Voilà, Madame, ce que je dirais si j’avais l’âge de <span class="pagenum" id="Page_182">182</span>
+ vingt et un ans, mais j’en ai soixante-quatorze passés; vous avez de
+ beaux yeux sans doute, cela ne peut être autrement, et j’ai presque
+ perdu la vue; vous avez le feu brillant de la jeunesse, et le mien
+ n’est plus que de la cendre froide; vous me ressuscitez, mais ce
+ n’est que pour un moment, et le fait est que je suis mort.</i></p>
+
+ <p><i>C’est du fond de mon tombeau que je vous souhaite des jours aussi
+ beaux que vos talents.</i></p>
+
+ <p><i>J’ai l’honneur d’être, etc.</i></p>
+
+ <p class="rsignature"><span class="smcap90">De Voltaire.</span></p>
+</div>
+
+<div class="figcenter3" style="width: 150px;">
+ <img src="images/vignette4.jpg" alt="vignette décorative" width="150" height="58">
+</div>
+
+<p class="center2">FIN DE LA DEUXIÈME PÉRIODE</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_184">184</span></p>
+
+ <div class="figcenter1" id="ch_e" style="width: 600px;">
+ <img src="images/bandeau3.jpg" alt="bandeau décoratif" width="600" height="85">
+ </div>
+
+ <h2 class="h2chap">TROISIÈME PÉRIODE<br>
+ <span class="small80">FIN DU XVIII</span><sup>e</sup> <span class="small80">SIÈCLE JUSQU’A NOS JOURS</span></h2>
+</div>
+
+<p class="noindent"><img class="lettrine" src="images/lettre-n.jpg" width="70" height="71" alt="N">
+<span class="firstletter">N</span><span class="smcap80">OUS</span>
+divisons cette troisième période en trois parties. Inutile
+d’insister sur l’influence que les grands événements politiques,
+changeant la destinée des nations, ont sur les beaux-arts et les
+belles-lettres. Avec la Révolution commence la première partie, qui
+comprend la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle et le commencement du XIX<sup>e</sup>. On nous
+pardonnera d’intervertir une fois encore l’ordre chronologique et de
+placer en tête M<sup>me</sup> Roland, guillotinée en 1793, et dont le souvenir
+est inséparable de cette époque. L’idée serait choquée de la trouver
+après M<sup>me</sup> de Genlis, qui a élevé Louis-Philippe et était célèbre
+sous la Restauration.</p>
+
+<p>Ce laps de temps nous a donné spécialement des sérieuses pédagogues,
+des moralistes éminentes, des romancières de longue haleine.</p>
+
+<p>Nous arrêtons cette première partie après la Restauration, en
+1830, alors que l’élan donné à la littérature par M<sup>me</sup> de Staël
+et Chateaubriand va la faire entrer dans une voie qui s’élargira
+rapidement désormais.</p>
+
+<div class="figcenter3" style="width: 150px;">
+ <img src="images/vignette5.jpg" alt="vignette décorative" width="150" height="55">
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="section">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_185">185</span></p>
+
+ <div id="ch_61" class="figcenter1" style="width: 600px;">
+ <img src="images/bandeau4.jpg" alt="bandeau décoratif" width="600" height="161">
+ </div>
+
+ <p class="souschapitre">PREMIÈRE PARTIE</p>
+ <p class="souschapitre"><span class="small80">(1789-1830)</span></p>
+ <p class="center">____</p>
+
+ <h3 class="h3chap"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">ROLAND DE LA PLATIÈRE</span><br>
+ <span class="small80">(1754-1793)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Manon-Jeanne Philippon est plutôt une femme à caractère qu’une femme de
+lettres proprement dite; elle ne nous a laissé que ses <i>Mémoires</i>,
+écrits dans sa prison, et les <i>Lettres aux demoiselles Cannet</i>
+qu’elle écrivait jeune fille de la petite cellule de son couvent. On
+lui attribue aussi une <i>Étude</i> sur la femme révolutionnaire.</p>
+
+<p>C’est un grand caractère de femme politique et philosophe. M. Bernard
+Perez, dans un de ses livres de psychologie, la prend comme modèle
+du caractère des équilibrés. Elle se maria par raison plutôt que
+par amour; son mari, brave et excellent homme, l’adorait. «Roland
+se tuera», avait-elle dit quand on la jugeait; en effet, lorsqu’il
+<span class="pagenum" id="Page_186">186</span> apprit que la tête de sa chère femme était tombée sur
+l’échafaud, il alla au pied d’un chêne dans les bois, et se perça la
+poitrine de sa canne armée.</p>
+
+<p>Elle fut comprise dans les poursuites dirigées contre les Girondins
+par les Jacobins vainqueurs, et condamnée avec ses amis à mourir sur
+l’échafaud. Michelet nous la montre par ce fatal soir de novembre 1793,
+toujours belle sur le tombereau qui la mène à la guillotine. En passant
+place de la Révolution, au pied de la statue géante de la Liberté, elle
+s’écria en regardant la déesse: «Que de crimes commis en ton nom!», et
+son regard embrassa pour la dernière fois une mer de têtes humaines.
+Jules Claretie assure que, si on lui eût accordé le crayon demandé pour
+écrire ses dernières impressions, elle eût mis: «Liberté, je meurs
+néanmoins fidèle à ton culte!»</p>
+
+<p>Pour connaître M<sup>me</sup> Roland, pour avoir une idée de son style
+énergique en même temps que de ses idées sérieuses, nous n’avons qu’à
+la laisser parler dans ses <i>Mémoires</i>.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">MÉMOIRES</p>
+
+ <p class="dottedline2 br">&nbsp;</p>
+
+ <p>Fille d’artiste, femme d’un savant devenu ministre et demeuré homme
+ de bien, aujourd’hui prisonnière destinée peut-être à une mort
+ violente et inopinée, j’ai <span class="pagenum" id="Page_187">187</span>
+ connu le bonheur et l’adversité, j’ai vu de près la gloire et subi
+ l’injustice.</p>
+
+ <p>Née dans un état obscur, mais de parents honnêtes, j’ai passé ma
+ jeunesse au sein des beaux-arts, nourrie des charmes de l’étude, sans
+ connoître de supériorité que celle du mérite, ni de grandeur que
+ celle de la vertu.</p>
+
+ <p>A l’âge où l’on prend un état, j’ai perdu les espérances de fortune
+ qui pouvoient m’en procurer un conforme à l’éducation que j’avois
+ reçue. L’alliance d’un homme respectable a paru réparer ces revers;
+ elle m’en préparoit de nouveaux.</p>
+
+ <p>Un caractère doux, une âme forte, un esprit solide, un cœur très
+ affectueux, un extérieur qui annonçoit tout cela, m’ont rendue chère
+ à ceux qui me connoissent. La situation dans laquelle je me suis
+ trouvée m’a fait des ennemis; ma personne n’en a point: ceux qui
+ disent le plus de mal de moi ne m’ont jamais vue.</p>
+
+ <p>Il est si vrai que les choses sont rarement ce qu’elles paroissent
+ être que les époques de ma vie où j’ai goûté le plus de douceurs
+ ou le plus éprouvé de chagrins sont souvent toutes contraires à ce
+ que d’autres pourroient en juger. C’est que le bonheur tient aux
+ affections plus qu’aux événements.</p>
+
+ <p>Je me propose d’employer les loisirs de ma captivité à retracer ce
+ qui m’est personnel depuis ma tendre enfance jusqu’à ce moment; c’est
+ vivre une seconde fois que de revenir ainsi sur tous les pas de sa
+ carrière; et qu’a-t-on de mieux à faire en prison que de transporter
+ ailleurs son <span class="pagenum" id="Page_188">188</span>
+ existence par une heureuse fiction ou par des souvenirs intéressants?</p>
+
+ <p>Si l’expérience s’acquiert moins à force d’agir qu’à force de
+ réfléchir sur ce qu’on voit et sur ce qu’on a fait, la mienne peut
+ s’augmenter beaucoup par l’entreprise que je commence.</p>
+
+ <p>La chose publique, mes sentiments particuliers, me fournissent
+ assez, depuis deux mois de détention, de quoi penser et décrire
+ sans me rejeter sur des temps fort éloignés; aussi les cinq
+ premières semaines avoient-elles été consacrées à des <i>Notices
+ historiques</i> dont le recueil n’étoit peut-être pas sans mérite.
+ Elles viennent d’être anéanties; j’ai senti toute l’amertume de
+ cette perte que je ne réparerai point; mais je m’indignerois contre
+ moi-même de me laisser abattre par quoi que ce soit. Dans toutes les
+ peines que j’ai essuyées, la plus vive impression de douleur est
+ presque aussitôt accompagnée de l’ambition d’opposer mes forces au
+ mal dont je suis l’objet, et de le surmonter ou par le bien que je
+ fais à d’autres, ou par l’augmentation de mon propre courage. Ainsi,
+ le malheur peut me poursuivre et non m’accabler; les tyrans peuvent
+ me persécuter, mais m’avilir? jamais, jamais!</p>
+
+ <p>Manon on m’appeloit; j’en suis fâchée pour les amateurs de romans:
+ ce nom n’est pas noble; il ne sied point à une héroïne du grand
+ genre; mais enfin c’étoit le mien, et c’est une histoire que j’écris.
+ Au reste, les plus délicats se seroient réconciliés avec le nom en
+ entendant ma mère le prononcer et voyant celle qui le
+ <span class="pagenum" id="Page_189">189</span>
+ portoit. Quelle expression manquoit de grâce quand ma mère
+ l’accompagnoit de son ton affectueux? Et, lorsque sa voix touchante
+ venoit pénétrer mon cœur, ne m’apprenoit-elle pas à lui ressembler?</p>
+
+ <p>Vive sans être bruyante, et naturellement recueillie, je ne demandois
+ qu’à m’occuper, et je saisissois avec promptitude les idées qui
+ m’étoient présentées. Cette disposition fut mise tellement à profit
+ que je ne me suis jamais souvenue d’avoir appris à lire; j’ai ouï
+ dire que c’étoit chose faite à quatre ans, et que la peine de
+ m’enseigner s’étoit pour ainsi dire terminée à cette époque, parce
+ que, dès lors, il n’avoit plus été besoin que de ne pas me laisser
+ manquer de livres. Quels que fussent ceux qu’on me donnoit ou dont je
+ pouvois m’emparer, ils m’absorboient tout entière, et l’on ne pouvoit
+ plus me distraire que par des bouquets. La vue d’une fleur caresse
+ mon imagination et flatte mes sens à un point inexprimable; elle
+ réveille avec volupté le sentiment de l’existence. Sous le tranquille
+ abri du toit paternel, j’étois heureuse dès l’enfance avec des fleurs
+ et des livres: dans l’étroite enceinte d’une prison, au milieu des
+ fers imposés par la tyrannie la plus révoltante, j’oublie l’injustice
+ des hommes, leurs sottises et mes maux, avec des livres et des fleurs.</p>
+
+ <p class="dottedline2">&nbsp;</p>
+
+ <p>L’occasion étoit trop belle pour négliger de me faire apprendre
+ l’Ancien, le Nouveau Testament, les catéchismes petit et grand;
+ j’apprenois tout ce qu’on vouloit, et j’aurois répété l’Alcoran si
+ l’on m’eût appris à le <span class="pagenum" id="Page_190">190</span>
+ lire. Je me souviens d’un peintre nommé Cuibal, fixé depuis à
+ Stuttgard, et dont j’ai vu, il y a peu d’années, un éloge du Poussin
+ couronné à l’Académie de Rouen; il venoit souvent chez mon père:
+ c’étoit un drôle de corps qui me faisoit des contes de Peau-d’Ane
+ que je n’ai point oubliés et qui m’amusoient beaucoup; il ne se
+ divertissoit pas moins à me faire débiter ma science. Je crois le
+ voir encore avec sa figure un peu grotesque, assis dans un fauteuil,
+ me prenant entre ses genoux, sur lesquels j’appuyois mes coudes,
+ et me faisant répéter le <i>Symbole de saint Athanase</i>; puis
+ récompensant ma complaisance par l’histoire de <i>Tangu</i>, dont le
+ nez étoit si long qu’il étoit obligé de l’entortiller autour de son
+ bras quand il vouloit marcher. On pourroit faire des oppositions plus
+ extravagantes!</p>
+
+ <p class="dottedline2">&nbsp;</p>
+
+ <p>Cependant je voulois apprendre, et je n’aimois point à laisser
+ ce que j’avois entrepris. Il fut arrêté que j’irois chez l’abbé
+ Bunant, trois fois par semaine, dans la matinée; mais il ne savoit
+ pas s’assujettir à conserver sa liberté pour me consacrer quelques
+ instans; je le trouvois occupé d’affaires de paroisse, distrait
+ par des enfants ou déjeunant avec un ami: je perdois mon temps;
+ la mauvaise saison survint, et le latin fut abandonné. Je n’ai
+ conservé de cette tentative qu’une sorte d’instinct ou commencement
+ d’intelligence qui, dans le temps de ma dévotion, me permettait de
+ répéter ou chanter les psaumes sans ignorer absolument ce que je
+ disois, et beaucoup de facilité pour l’étude des langues en général,
+ <span class="pagenum" id="Page_191">191</span>
+ particulièrement pour l’italien, que j’ai appris, quelques années
+ après, seule et sans peine.</p>
+
+ <p>Mon père ne me poussoit pas vivement au dessin, s’amusoit de
+ mon aptitude plus qu’il ne s’occupoit à développer chez moi un
+ grand talent; je compris même, par quelques mots échappés d’une
+ conversation avec ma mère, que cette femme prudente ne se soucioit
+ pas que j’allasse très loin dans ce genre. «Je ne veux pas qu’elle
+ devienne peintre, disoit-elle; il faudroit des études communes et
+ des liaisons dont nous n’avons que faire.» On me fit commencer à
+ graver; tout m’étoit bon; j’appris à tenir le burin, et je vainquis
+ bientôt les premières difficultés. Lors de la fête de quelqu’un de
+ nos grands-parents, qu’on alloit religieusement souhaiter, je portois
+ toujours pour mon tribut ou une jolie tête que je m’étois appliquée
+ à bien dessiner dans cette intention, ou une petite plaque de cuivre
+ bien propre, sur laquelle j’avois gravé un bouquet et un compliment
+ soigneusement écrit, dont M. Doucet m’avoit tourné les vers. Je
+ recevois en échange des almanachs qui m’amusoient beaucoup et quelque
+ présent d’objets à mon usage, destinés ordinairement à la parure que
+ j’aimois. Ma mère s’y plaisoit pour moi; elle étoit simple dans la
+ sienne et même souvent négligée; mais sa fille était sa poupée, et
+ j’avois dans mon enfance une mise élégante, même riche, qui sembloit
+ au-dessus de mon état. Les jeunes personnes portoient alors ce que
+ l’on appeloit des corps de robe: c’étoit un vêtement fait comme les
+ robes de cour, très juste à la taille, qu’il dessinoit fort bien, très
+ <span class="pagenum" id="Page_192">192</span>
+ ample par le bas, avec une longue queue traînante et ornée de divers
+ chiffons, suivant le goût ou la mode; on me donnoit les miens en
+ belles étoffes de soie, légères pour le dessin, modestes pour la
+ couleur, mais de prix et de qualité pareils aux robes de ma mère. La
+ toilette me coûtoit bien quelques chagrins, car on me faisoit souvent
+ les cheveux avec des papillotes, des fers chauds, tout l’attirail
+ ridicule et barbare dont on se servoit dans ce temps-là; j’avois la
+ tête extrêmement sensible, et le tiraillement qu’il falloit souffrir
+ était si douloureux qu’une grande coiffure me faisoit toujours verser
+ des larmes arrachées par la souffrance, sans être accompagnées de
+ plaintes.</p>
+
+ <p>Il me semble que j’entends demander pour quels yeux étoit cette
+ toilette dans la vie retirée que je menois. Ceux qui feroient
+ cette question doivent se rappeler que je sortois deux fois la
+ semaine; et s’ils avoient connu les mœurs de ce qu’on appeloit les
+ bourgeois de Paris de mon temps, ils sauroient qu’il en existoit
+ des milliers dont la dépense, assez grande en parure, avoit pour
+ objet une représentation de quelques heures aux Tuileries tous les
+ dimanches; leurs femmes y joignoient celle de l’église, et le plaisir
+ de traverser doucement leur quartier sous les yeux du voisinage.
+ Joignez à cela les visites de famille aux grandes époques des fêtes
+ et du premier de l’an, une noce, un baptême, et vous verrez assez
+ d’occasions d’exercer la vanité. Au reste, on pourra remarquer
+ dans mon éducation plus d’un contraste. Cette petite personne, qui
+ paroissoit le dimanche à l’église et à la promenade dans
+ <span class="pagenum" id="Page_193">193</span>
+ un costume qu’on auroit pu croire sorti d’un équipage, et dont
+ l’apparence étoit fort bien soutenue par son maintien et son langage,
+ alloit fort bien aussi dans la semaine en petit fourreau de toile
+ au marché avec sa mère; elle descendoit même seule pour acheter,
+ à quelques pas de la maison, du persil ou de la salade que la
+ ménagère avoit oubliés. Il faut convenir que cela ne me plaisoit
+ pas beaucoup; mais je n’en témoignois rien, et j’avois l’art de
+ m’acquitter de ma commission de manière à y trouver de l’agrément.
+ J’y mettois une si grande politesse, avec quelque dignité, que la
+ fruitière ou autre personnage de cette espèce se faisoit un plaisir
+ de me servir d’abord, et que les premiers arrivés le trouvoient bon;
+ je remboursois toujours quelque compliment sur mon passage, et je
+ n’en étois que plus honnête. Cette enfant, qui lisoit des ouvrages
+ sérieux, expliquoit fort bien les cercles de la sphère céleste,
+ manioit le crayon et le burin, et se trouvoit à huit ans la meilleure
+ danseuse d’une assemblée de jeunes personnes au-dessus de son âge,
+ réunies pour une petite fête de famille; cette enfant étoit souvent
+ appelée à la cuisine pour y faire une omelette, éplucher des herbes
+ ou écumer le pot. Ce mélange d’études graves, d’exercices agréables
+ et de soins domestiques ordonnés, assaisonnés par la sagesse de ma
+ mère, m’a rendue propre à tout; il sembloit prédire les vicissitudes
+ de ma fortune et m’a aidée à les supporter. Je ne suis déplacée
+ nulle part; je saurois faire ma soupe aussi lestement que Philopœmen
+ coupoit du bois; mais personne n’imagineroit, en me voyant, que ce
+ fût un soin dont il convînt de me charger.</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_194">194</span></p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_62"><span class="big120">COMTESSE DE BEAUHARNAIS</span><br>
+ <span class="smcap80">(Marie-Anne-Fanny Mouchar)</span><br>
+ <span class="small80">(1738-1813)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Salon très parisien, fréquenté successivement par Rousseau, Dorat,
+Buffon, Lebrun; ce dernier décocha un jour à la maîtresse de la maison
+un peu galant distique qui fit le tour du monde:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">Églé, belle et poète, a deux petits travers:<br>
+ Elle fait son visage et ne fait pas ses vers.</p>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Elle publia deux volumes de poésies et de prose, un roman historique
+intitulé: les <i>Lettres de Stéphanie</i>, et des pièces de théâtre.</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">AUX SAUVAGES</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Sauvages, soyez nos modèles,<br>
+ Le sentiment guide vos pas;<br>
+ A sa loi vous êtes fidèles,<br>
+ Que n’habité-je vos climats!</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_63"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">DE VERDIER</span>
+ <span class="smcap80">(Suzanne Allut)</span><br>
+ <span class="small80">(1745-1813)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Nous ne trouvons aucune notice bibliographique sur cette femme de
+lettres qui écrivit cette jolie pièce de vers dans le ton de l’époque:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_195">195</span></p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">LA FONTAINE DE VAUCLUSE</p>
+ <p class="center small70">IDYLLE</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ce n’est pas seulement sur des rives fertiles</span><br>
+ <span class="i0">Que la nature plaît à notre œil enchanté:</span><br>
+ <span class="i6">Dans les climats les plus stériles,</span><br>
+ <span class="i0">Elle nous force encor d’admirer sa beauté.</span><br>
+ <span class="i0">Tempi nous attendrit, Vaucluse nous étonne,</span><br>
+ <span class="i0">Vaucluse, horrible asile, où Flore ni Pomone</span><br>
+ <span class="i0">N’ont jamais prodigué leurs touchantes faveurs,</span><br>
+ <span class="i0">Où jamais de ses dons la terre ne couronne</span><br>
+ <span class="i6">L’espérance des laboureurs.</span><br>
+ <span class="i0">Ici, de toutes parts, elle n’offre à la vue</span><br>
+ <span class="i0">Que les monts escarpés qui bordent ces déserts</span><br>
+ <span class="i6">Et qui, se cachant dans la nue,</span><br>
+ <span class="i6">Les séparent de l’univers.</span><br>
+ <span class="i0">Sous la voûte d’un roc dont la masse tranquille</span><br>
+ <span class="i0">Oppose à l’aquilon un rempart immobile,</span><br>
+ <span class="i6">Dans un majestueux repos,</span><br>
+ <span class="i0">Habite de ces bords la naïade sauvage;</span><br>
+ <span class="i0">Son front n’est point orné de flexibles roseaux,</span><br>
+ <span class="i6">Et la pureté de ses eaux</span><br>
+ <span class="i0">Est le seul ornement qui pare son rivage.</span><br>
+ <span class="i6">J’ai vu ses flots tumultueux</span><br>
+ <span class="i0">S’échapper de son urne en torrents écumeux;</span><br>
+ <span class="i6">J’ai vu ses ondes jaillissantes,</span><br>
+ <span class="i0">Se brisant à grand bruit sur des rochers affreux,</span><br>
+ <span class="i0">Précipiter leur cours vers des plaines riantes,</span><br>
+ <span class="i0">Qu’un ciel plus favorable éclaire de ses feux.</span><br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_196">196</span>
+ <span class="i0">L’écho gémit au loin: Philomèle craintive</span><br>
+ <span class="i6">Fuit et n’ose sur cette rive</span><br>
+ <span class="i6">Nous faire entendre ses accents.</span><br>
+ <span class="i0">L’oiseau seul de Pallas, dans ces cavernes sombres,</span><br>
+ <span class="i0">Confond pendant la nuit, avec l’horreur des ombres,</span><br>
+ <span class="i6">L’horreur de ses lugubres chants.</span><br>
+ <span class="i0">Déesse de ces bords, ma timide ignorance</span><br>
+ <span class="i0">N’ose lever sur vous des regards indiscrets;</span><br>
+ <span class="i0">Je ne veux point sonder les abîmes secrets</span><br>
+ <span class="i0">Où de l’astre du jour vous bravez la puissance,</span><br>
+ <span class="i6">Lorsque sa brûlante influence</span><br>
+ <span class="i0">Dessèche votre lit ainsi que nos guérets.</span><br>
+ <span class="i0">Je ne demande point par quel heureux mystère</span><br>
+ <span class="i0">Chaque printemps vous voit plus belle que jamais,</span><br>
+ <span class="i6">Tandis qu’au départ de Cérès</span><br>
+ <span class="i0">Vous nous offrez à peine une onde salutaire;</span><br>
+ <span class="i0">Expliquez-moi plutôt les nouveaux sentiments</span><br>
+ <span class="i6">Qui calment l’horreur de mes sens.</span><br>
+ <span class="i0">Quoi! ces tristes déserts, ces arides montagnes,</span><br>
+ <span class="i6">L’aspect affreux de ces campagnes,</span><br>
+ <span class="i0">Devraient-ils inspirer de si doux mouvements?</span><br>
+ <span class="i0">Ah! sans doute l’aurore y fit briller encore</span><br>
+ <span class="i0">Un rayon de ce feu que ressentit pour Laure</span><br>
+ <span class="i6">Le plus fidèle des amants.</span><br>
+ <span class="i0">Pétrarque auprès de vous soupira son martyre;</span><br>
+ <span class="i6">Pétrarque y chantait sur sa lyre</span><br>
+ <span class="i6">Sa flamme et ses tendres souhaits;</span><br>
+ <span class="i0">Et tandis que les cris d’une amante trahie,</span><br>
+ <span class="i6">Ou la voix de la Perfidie,</span><br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_197">197</span>
+ <span class="i0">Fatiguent nos coteaux, remplissent nos forêts,</span><br>
+ <span class="i6">Du sein de ses grottes profondes</span><br>
+ <span class="i6">L’écho ne répondit jamais</span><br>
+ <span class="i0">Qu’aux accents d’un amour aussi pur que vos ondes.</span><br>
+ <span class="i0">Trop heureux les amants l’un de l’autre enchantés,</span><br>
+ <span class="i6">Qui, sur ces rochers écartés,</span><br>
+ <span class="i0">Feraient revivre encor cette tendresse extrême;</span><br>
+ <span class="i6">Et, dans une douce langueur,</span><br>
+ <span class="i0">Oubliés des humains qu’ils oublieraient de même,</span><br>
+ <span class="i6">Suffiraient seuls à leur bonheur!</span><br>
+ <span class="i0">Mais, hélas! il n’est plus de chaînes aussi belles:</span><br>
+ <span class="i0">Pétrarque dans sa tombe enferma les Amours.</span><br>
+ <span class="i0">Nymphes qui répétiez ses chansons immortelles,</span><br>
+ <span class="i0">Vous voyez tous les ans la saison des beaux jours</span><br>
+ <span class="i6">Vous porter des ondes nouvelles:</span><br>
+ <span class="i6">Les siècles ont fini leur cours</span><br>
+ <span class="i0">Et n’ont point ramené des cœurs aussi fidèles.</span><br>
+ <span class="i0">Ah! conservez du moins les sacrés monuments</span><br>
+ <span class="i6">Qu’il a laissés sur vos rivages;</span><br>
+ <span class="i0">Ces chiffres, de ses feux respectables garants,</span><br>
+ <span class="i0">Ces murs qu’il habitait, ces murs sur qui le temps</span><br>
+ <span class="i6">N’osa consommer ses outrages.</span><br>
+ <span class="i0">Surtout que vos déserts, témoins de ses transports,</span><br>
+ <span class="i0">Ne recèlent jamais l’audace ou l’imposture;</span><br>
+ <span class="i0">Et si quelque infidèle ose souiller ces bords,</span><br>
+ <span class="i0">Que votre seul aspect confonde le parjure</span><br>
+ <span class="i6">Et fasse naître ses remords!</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_198">198</span></p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_64"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">DE GENLIS</span><br>
+ <span class="small80">(1746-1830)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Stéphanie-Félicité Ducrest de Saint-Aubin, comtesse de Genlis, marquise
+de Sillery, naquit à Chamery, près Autun. Elle fut une véritable femme
+de lettres pédagogue, celle qui ouvrit la voie aux si nombreuses femmes
+qui devaient depuis écrire pour les enfants. Elle tenait d’ailleurs de
+sa mère, M<sup>me</sup> Ducrest, laquelle laissa quelques romans pour jeunes
+personnes, entre autres les <i>Dangers des liaisons</i>. La jeune
+Félicité savait à peine assembler ses lettres qu’elle s’en servit
+pour lire la <i>Clélie</i> de M<sup>lle</sup> de Scudéry. Dès l’âge de sept
+ans, déjà chanoinesse, elle jouait la comédie dans le château de
+Saint-Aubin, où elle fut trouvée si jolie déguisée en <i>Amour</i>,
+qu’elle continua à porter le costume, avec des ailes, qu’on lui
+retirait pour entrer à l’église.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Genlis posséda au plus haut degré l’esprit pédagogique.
+Par suite de revers de fortune,—il en arrivait alors comme
+aujourd’hui,—elle obtint d’être <i>gouverneur</i> des enfants du duc
+d’Orléans, alors duc de Chartres, qu’elle rencontrait chez sa tante,
+M<sup>me</sup> de Montesson, et ce fut elle qui éleva celui qui devait devenir
+Louis-Philippe. Elle se faisait trop aimer de ses élèves, et, par
+crainte de l’empire qu’elle pouvait exercer <span class="pagenum" id="Page_199">199</span> sur eux, la duchesse
+l’éloignait quelquefois. Elle écrivait pendant un de ces voyages forcés
+à Mademoiselle d’Orléans, son élève, ces lignes empreintes d’une
+affection réellement trop exaltée:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p><i>Quand ma chère amie recevra cette lettre, je serai bien rapprochée
+ d’elle, et je ne m’en éloignerai plus. J’ai regretté mon enfant
+ aujourd’hui encore plus qu’à l’ordinaire, s’il est possible, parce
+ que ce pays est ravissant. Il n’y a pas de situations et d’environs
+ comparables à ceux de Clermont. Rien au monde n’est plus singulier,
+ plus pittoresque, plus frais et plus agréable. Nous rapportons à mon
+ enfant une grappe de raisin pétrifiée dans une fontaine, et puis des
+ pâtes d’abricots. Chère petite amie, je n’ai d’autre plaisir que
+ celui de m’occuper de toi, que j’aime à la folie et que je porte
+ partout dans mon cœur. J’ai au cou ton profil qui ne me quitte ni
+ jour, ni nuit, et puis un portrait, jouant de la harpe, et puis un
+ bracelet, et enfin ton portefeuille. Avec cela, la bonbonnière de ton
+ ouvrage que j’ai mise dans ma poche le jour cruel de mon départ, tous
+ les anneaux que tu m’as donnés pour ma montre, et ma jolie jarretière
+ de cheveux à mon doigt. En outre, j’ai dans ma poche toutes tes
+ charmantes petites lettres, que je relis toute la journée en voiture;
+ tout cela m’attendrit et m’occupe de la seule manière qui puisse
+ m’être agréable.</i></p>
+
+ <p><i>Soignez-vous bien, mon doux Minon. Songez toujours qu’en vous
+ dissipant, qu’en ménageant votre santé, c’est la mienne dont vous
+ prenez soin. Bonsoir, fidèle et tendre amie. Je vous quitte parce
+ qu’il est tard, et qu’il faudra demain <span class="pagenum" id="Page_200">200</span>
+ se lever de bonne heure. Bonsoir, enfant chérie au delà de toute
+ expression.</i></p>
+</div>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Genlis, de retour peu de jours après, fut réintégrée dans
+toutes les prérogatives de son emploi de <i>gouverneur</i>, mais sans
+être réconciliée avec la duchesse, qui, de guerre lasse, finit par la
+tolérer pour le moment, faute de mieux. De Mademoiselle d’Orléans,
+M<sup>me</sup> de Genlis fait d’autre part l’éloge le plus complet:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>Je puis dire avec vérité que je n’ai jamais connu un seul défaut à
+ Mademoiselle d’Orléans. Elle avoit naturellement une vive piété et
+ toutes les vertus. Elle faisoit des fautes, mais, je le répète, elle
+ n’avoit pas un seul défaut, c’est-à-dire un mauvais penchant ou une
+ mauvaise qualité dominante. Je n’ai aucun intérêt d’amour-propre à
+ convenir de cette vérité, puisque j’aurois beaucoup plus de mérite
+ à l’avoir élevée, si la nature ne lui avoit pas donné un caractère
+ aussi parfait. Elle avoit de l’esprit, et cet esprit ressembloit
+ beaucoup à celui de son père; il a particulièrement de la finesse et
+ de l’à-propos, ce qui, réuni à la sagesse, à la raison et à la bonté,
+ forme une personne aussi aimable à rencontrer qu’elle est attachante
+ dans le commerce intime de la vie<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>.</p>
+</div>
+
+<p>Nous ne pouvons énumérer tous les ouvrages de M<sup>me</sup> de Genlis, ils
+sont au nombre de 74; <span class="pagenum" id="Page_201">201</span> la plupart ont plusieurs tomes. Ses œuvres,
+très lues encore à la moitié de notre siècle, sont maintenant tout à
+fait surannées et effacées par nos nouveaux écrivains féminins, qui
+ont été élevées, cependant, avec <i>les Veillées du Château et Adèle
+et Théodore</i>, que l’on retrouve dans toutes les bibliothèques de
+pensionnats.</p>
+
+<p>Voici les titres des principaux livres qu’elle publia et qui ont tous
+eu de nombreuses éditions:</p>
+
+<p>1779. <i>Théâtre à l’usage des jeunes personnes, ou Théâtre
+d’éducation.</i> 7 vol. in-8.</p>
+
+<p>1781. <i>Théâtre de société.</i> 2 vol. in-8.</p>
+
+<p>1782. <i>Annales de la vertu, ou Cours d’histoire à l’usage des
+jeunes personnes.</i> 2 vol. in-8.</p>
+
+<p>1782. <i>Adèle et Théodore, ou Lettres sur l’éducation.</i> 3 vol.
+in-8.</p>
+
+<p>1784. <i>Les Veillées du Château, ou Cours de morale à l’usage des
+enfants.</i> 3 vol. in-8.</p>
+
+<p>1787. <i>Pièces tirées de l’Écriture sainte.</i> In-8.</p>
+
+<p>1790. <i>Discours sur l’éducation.</i></p>
+
+<p>1791. <i>Leçons d’une gouvernante à ses élèves.</i> 2 vol.</p>
+
+<p>1791. <i>Nouveau Théâtre sentimental.</i></p>
+
+<p>1795. <i>Les Chevaliers du Cygne.</i> 3 vol.</p>
+
+<p>1798. <i>Les Petits Émigrés.</i> 2 vol.</p>
+
+<p>1796. <i>Précis de la conduite de M<sup>me</sup> de G..... depuis la
+Révolution.</i></p>
+
+<p>1807. <i>Souvenirs de Félicie.</i></p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_202">202</span></p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">SOUVENIRS DE FÉLICIE</p>
+
+ <p class="dottedline2 br">&nbsp;</p>
+
+ <p>J’ai mis les devises à la mode. J’en ai donné beaucoup. D’autres
+ personnes en ont inventé de fort jolies. La meilleure de toutes est
+ celle de M<sup>me</sup> de Meulan: c’est un brin de violette à moitié caché
+ sous l’herbe, avec ces mots: <i>Il faut chercher.</i> Cette charmante
+ devise convient parfaitement à une personne si réservée et si
+ aimable, quand on la connoît<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>. M<sup>me</sup> de S*** a pris pour devise
+ une épingle, avec ces mots: <i>Je pique, mais j’attache.</i> J’étois
+ brouillée avec une personne que j’estimois et que j’aimois. M. M***
+ nous a raccommodées; il m’a demandé un carnet avec une devise, j’ai
+ fait graver sur le cachet une aiguille à coudre avec ces mots: <i>Je
+ raccommode, je réunis.</i> J’ai donné pour devise à une jeune bonne
+ mère de mes amies un nid d’oiseau, rempli de petits nouvellement
+ éclos; la mère, posée sur le bord du nid, leur apporte un petit
+ rameau qu’elle tient dans son bec. Voici l’<i>âme</i> de cet emblème:
+ <i>Pourvu qu’ils vivent!</i>... Un homme de lettres (M. de Chamfort)
+ a pris cette devise: une tortue ayant la tête hors de son écaille,
+ et étant atteinte d’une flèche qui la lui perce; et pour <i>âme</i>
+ des mots latins, dont le sens est: <i>Heureuse, si elle eût été
+ entièrement cachée</i><a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>! Une belle devise fut celle du régiment
+ de cavalerie <span class="pagenum" id="Page_203">203</span> du grand Condé; elle représentoit un feu qui
+ commence à s’allumer, avec ces mots:</p>
+
+ <div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <span class="i10"><i lang="la" >Splendescam, da materiam.</i></span><br><br>
+ <span class="i0">Plus j’aurai de matière, et plus j’aurai d’éclat.</span>
+ </div>
+ </div>
+
+ <p>Une femme de ma connaissance, voulant exprimer qu’elle est
+ <i>soucieuse</i> et <i>pensive</i>, a pris pour devise un bouquet
+ de <i>soucis</i> et de <i>pensées</i>, ce qui est de très mauvais
+ goût. Les fleurs et les plantes ne peuvent être des symboles que
+ par leurs propriétés naturelles, ou par celles que la mythologie
+ leur attribue, ou enfin par l’usage consacré par les anciens. Ainsi
+ l’asphodèle est une plante funéraire, le cyprès est l’emblème de la
+ douleur, le laurier est celui de la gloire, etc.; mais prendre le
+ <i>souci</i> pour le symbole des <i>soucis moraux</i>, c’est faire
+ un jeu de mots très ridicule. L’<i>immortelle</i> est un bon emblème
+ de la constance, parce que son nom ne lui vient que d’une propriété
+ naturelle, celle de ne point se flétrir, de durer toujours.—Je
+ voudrois que l’usage de prendre une devise fût universel. Chaque
+ personne, par sa devise, révèle un petit secret, ou prend une sorte
+ d’engagement.</p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_204">204</span></p>
+
+<div class="figcenter4" style="width: 40px;">
+ <img src="images/vignette2.jpg" alt="petit ornement décoratif" width="40" height="31">
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p>J’écoutois avec le plus vif intérêt tout ce que disoit M. de Beauvau;
+ je n’ai jamais entendu faire des remarques aussi fines et aussi
+ judicieuses. J’écrivis, avant de me coucher, tout ce que ma mémoire
+ put me rappeler de cet entretien. Nous autres femmes, qui n’avons
+ point fait d’études et qui sommes forcées de vivre dans le grand
+ monde, nous pourrions nous instruire au milieu de cette prodigieuse
+ dissipation, en écoutant les conversations des hommes distingués par
+ leur esprit; mais, pour cela, il ne faut pas chercher toujours à les
+ occuper de nous et les distraire par nos frivolités, il faut savoir
+ garder le silence; nous voulons leur plaire: les écouter avec intérêt
+ n’en seroit-il pas un moyen? On en cherche un plus brillant, on veut
+ causer, on veut montrer <i>de la grâce</i>, qu’en résulte-il? On
+ donne à l’homme le plus spirituel l’apparence d’un homme ordinaire,
+ on le force à dire des riens et des fadeurs, et souvent on le trouve
+ inférieur à celui qui n’a que le jargon de la galanterie... Pour moi,
+ j’ai plus acquis par le silence que par la lecture; on n’observe et
+ l’on ne s’instruit qu’en se taisant.</p>
+</div>
+
+<div class="figcenter4" style="width: 40px;">
+ <img src="images/vignette2.jpg" alt="petit ornement décoratif" width="40" height="31">
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p>M. de Champ***, en passant dans un village, voit une chaumière en
+ feu; on lui dit qu’il ne reste qu’une vieille femme paralytique; il
+ s’y précipite, traverse rapidement les flammes, passe dessus des
+ poutres embrasées, trouve la vieille femme vivante, la prend dans ses
+ bras, l’emporte, <span class="pagenum" id="Page_205">205</span>
+ sort de la maison sain et sauf; mais, comme la vieille femme avoit
+ ses vêtements en feu, il la jette dans une mare qui se trouvoit
+ devant la porte, et il la noie! Cette mare, grossie par les pluies,
+ avoit six pieds de profondeur... Voilà une admirable action déjouée,
+ inutile, perdue; quelques pieds d’eau de moins, et cette histoire eût
+ été célébrée dans toutes les gazettes. L’héroïsme même a besoin de
+ bonheur.</p>
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">LE MOYEN DE PLAIRE</p>
+
+ <p class="center">(<i>Essai de morale.</i>)</p>
+
+ <p>M. de Moncrif a écrit sur l’art et les moyens de plaire; une de ses
+ phrases vaut tout son livre, et c’est celle-ci: «Le moyen le plus sûr
+ de plaire est l’oubli constant et presque total de soi-même pour ne
+ s’occuper que des autres.»</p>
+
+ <p>Les moyens de réussir dans le monde se composent donc d’une
+ bienveillance, d’une indulgence qui dénotent la bonté de l’âme,
+ et d’une attention scrupuleuse à remplir tous les devoirs de la
+ société. Une jeune femme à laquelle on trouve vraiment de l’esprit
+ et de l’instruction sans qu’elle ait cherché à le faire remarquer,
+ de l’agrément dans ses manières sans affectation, du goût dans sa
+ parure sans coquetterie, de la gaîté sans étourderie, du calme sans
+ indolence, des talents sans prétentions, me paroît un être vraiment
+ enchanteur, un modèle auquel on doit essayer de ressembler.</p>
+
+ <p>Une jeune femme bien pénétrée de tous ces principes en paraissant
+ dans le monde est presque sûre du succès le plus complet. Qu’elle y
+ joigne surtout un grand respect <span class="pagenum" id="Page_206">206</span>
+ pour la vieillesse, une attention recherchée pour les femmes
+ âgées, dont le cœur est presque généralement ulcéré d’avoir vu
+ passer si rapidement les brillantes années de la jeunesse, et dont
+ le suffrage est entraînant lorsqu’il est favorable à celles qui les
+ remplacent sur le théâtre du monde. Que les attentions nécessaires
+ pour plaire ne s’adressent jamais aux jeunes gens; qu’une femme ait
+ soin d’éloigner de ses pas la foule de ces dangereux adorateurs; ils
+ l’en admireront davantage, et j’ose assurer la jeune personne qui
+ suivra religieusement ces conseils que son triomphe sera complet,
+ sera durable, et qu’elle réunira l’estime générale au bonheur de
+ plaire.</p>
+</div>
+
+<div class="figcenter4" style="width: 40px;">
+ <img src="images/vignette2.jpg" alt="petit ornement décoratif" width="40" height="31">
+</div>
+
+<div class="cpoesie br">
+ <div class="poem">
+ <span class="i0">Vous êtes un peu folle, et c’est vraiment dommage!</span><br>
+ <span class="i4">Ne me croyez pas en courroux:</span><br>
+ <span class="i0">De mon état ici je parle le langage,</span><br>
+ <span class="i0">Quand, au fond de mon cœur, un souvenir bien doux</span><br>
+ <span class="i0">M’accuse que j’étois cent fois pire à votre âge;</span><br>
+ <span class="i0">D’un peu d’étourderie enfin je vous absous.</span><br>
+ <span class="i0">Je crois que la gaîté peut être vive et sage,</span><br>
+ <span class="i0">Qu’on n’en médit souvent que lorsqu’on est jaloux</span><br>
+ <span class="i2">Et qu’on n’a plus le charmant avantage</span><br>
+ <span class="i4">De figurer parmi les fous.</span>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_65"><span class="big120">BARONNE DE MONTOLIEU</span><br>
+ <span class="small80">(1751-1832)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Pauline-Isabelle de Bottens, née à Lausanne, <span class="pagenum" id="Page_207">207</span> mais de famille
+originaire du Rouergue, commença à écrire à trente-cinq ans, néanmoins
+elle a publié plus de cent volumes. Elle était petite-nièce du colonel
+Pollier.</p>
+
+<p><i>Caroline de Lichtfield</i>, son premier roman, non signé, fut
+accueilli par un grand succès; suivirent <i>Ondine</i>, <i>Robinson
+Crusoé</i>, traductions.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_66"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">CAMPAN</span><br>
+ <span class="smcap80">(Jeanne-Louise-Henriette Genest)</span><br>
+ <span class="small80">(1752-1822)</span></h3>
+</div>
+
+<p>M<sup>me</sup> Genest témoigna toute jeune d’un grand goût pour l’érudition.
+La situation de son père était modeste; il obtint pour elle une
+place de lectrice auprès de Mesdames, filles de Louis XV. De là les
+<i>Mémoires</i> si intéressants qu’elle a écrits sur la cour de
+Marie-Antoinette.</p>
+
+<p>Mais sa destinée l’a favorisée en lui fournissant l’occasion de deux
+carrières bien distinctes dans une seule vie.</p>
+
+<p>Après avoir été pendant vingt ans la confidente intime et aimée
+de Marie-Antoinette, elle s’en trouva séparée par la Révolution;
+à la chute de Robespierre, elle avait à sa charge sa mère âgée de
+soixante-dix ans, son mari malade, un fils de neuf ans, et devant elle
+un assignat de <span class="pagenum" id="Page_208">208</span> cinq cents francs et trente mille francs de dettes
+de son mari, reconnues par elle.</p>
+
+<p>C’est alors qu’elle établit une pension à Saint-Germain; n’ayant pas
+d’argent pour faire imprimer des prospectus, elle en écrivit cent à la
+main.—Au bout d’un an, elle avait soixante élèves. Parmi ses élèves se
+trouva Hortense de Beauharnais, la mère de Napoléon III. Elle devint
+l’éducatrice la plus réputée et la plus capable du commencement du
+siècle. Napoléon, désireux de conserver à la République les exquises
+façons de l’ancienne cour, et à qui elle répondit ce mot devenu
+célèbre, un jour qu’il lui demandait ce qui manquait aux hommes pour
+être bien élevés: «Des mères!», la nomma directrice de la maison
+d’Écouen. Après la Restauration, accusée d’avoir trahi le souvenir
+de Marie-Antoinette, elle fut privée de sa situation et, abreuvée
+d’amertume, mourut d’un cancer à Mantes, où l’on voit encore son
+tombeau, avec l’épitaphe suivante:</p>
+
+<div class="quote">
+ <div class="center">
+ <p class="noindent center"><span class="smcap90">CI-GIT</span><br>
+ <span class="smcap90">Jeanne-Louise-Henriette GENÊT</span><br>
+ <span class="smcap90">Épouse de Pierre-Dominique Campan</span><br>
+ <span class="smcap90">Née a Versailles le 6 Octobre 1752</span><br>
+ <span class="smcap90">Décédée a Mantes le 16 Mai 1822</span><br><br>
+ <span class="smcap90">Elle fut utile a la jeunesse et consola<br>
+ les malheureux</span></p>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Ses dernières paroles furent, ayant appelé son <span class="pagenum" id="Page_209">209</span> médecin un peu
+vivement: «Comme on est impérieux quand on n’a plus le temps d’être
+poli!»</p>
+
+<p>Son traité de l’<i>Éducation des femmes</i> et son <i>Essai de
+morale</i> méritent de figurer dans toute bibliothèque féminine; mais
+je ne les crois pas réédités.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Campan a écrit de jolis portraits des filles de Louis XV.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">MÉMOIRES<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a></p>
+
+ <p class="dottedline2 br">&nbsp;</p>
+
+ <p>Madame Adélaïde, l’aînée des princesses, était impérieuse et
+ emportée; les bonnes religieuses ne cessaient de céder à ses
+ ridicules fantaisies. Le maître de danse, seul professeur de
+ talent d’agrément qui eût suivi Mesdames à Fontevrault, leur
+ faisait apprendre une danse alors fort en vogue, qui s’appelait le
+ <i>menuet couleur de rose</i>. Madame voulut qu’il se nommât le
+ <i>menuet bleu</i>. Le maître résista à sa volonté: il prétendit
+ qu’on se moquerait de lui à la cour quand Madame parlerait d’un
+ <i>menuet bleu</i>. La princesse refusa de prendre sa leçon, frappa
+ du pied, et répétait <i>bleu, bleu; rose, rose</i>, disait le
+ maître. La communauté s’assembla pour décider de ce cas si grave;
+ les religieuses crièrent <i>bleu</i> comme Madame; le menuet fut
+ débaptisé, et la princesse dansa.</p>
+
+ <p>Quand Mesdames, encore fort jeunes, furent revenues à la cour, elles
+ jouirent de l’amitié de monseigneur le <span class="pagenum" id="Page_210">210</span> Dauphin, et profitèrent
+ de ses conseils. Elles se livrèrent avec ardeur à l’étude, et y
+ consacrèrent presque tout leur temps; elles parvinrent à écrire
+ correctement le français et à savoir très bien l’histoire. Madame
+ Adélaïde, surtout, avait un désir immodéré d’apprendre; elle apprit
+ à jouer de tous les instruments de musique, depuis le cor (me
+ croira-t-on!) jusqu’à la guimbarde. L’italien, l’anglais, les hautes
+ mathématiques, le tour, l’horlogerie, occupèrent successivement les
+ loisirs de ces princesses. Madame Adélaïde avait eu un moment une
+ figure charmante; mais jamais beauté n’a si promptement disparu que
+ la sienne.</p>
+
+ <p>Madame Victoire était belle et très gracieuse; son accueil, son
+ regard, son sourire étaient parfaitement d’accord avec la bonté de
+ son âme.</p>
+
+ <p>Madame Sophie était d’une rare laideur; je n’ai jamais vu personne
+ avoir l’air si effarouché; elle marchait d’une vitesse extrême, et
+ pour reconnaître, sans les regarder, les gens qui se rangeaient
+ sur son passage, elle avait pris l’habitude de voir de côté, à la
+ manière des lièvres. Cette princesse était d’une si grande timidité
+ qu’il était possible de la voir tous les jours, pendant des années,
+ sans l’entendre prononcer un seul mot. On assurait cependant qu’elle
+ montrait de l’esprit et même de l’amabilité dans la société de
+ quelques dames préférées; elle s’instruisait beaucoup, mais elle
+ lisait seule: la présence d’une lectrice l’eût infiniment gênée. Il y
+ avait pourtant des occasions où cette princesse si sauvage devenait
+ tout à coup affable, gracieuse, et montrait la bonté la plus communicative;
+ <span class="pagenum" id="Page_211">211</span>
+ c’était lorsqu’il faisait de l’orage: elle en avait peur,
+ et tel était son effroi qu’alors elle s’approchait des personnes les
+ moins considérables; elle leur faisait mille questions obligeantes;
+ voyait-elle un éclair, elle leur serrait la main; pour un coup de
+ tonnerre, elle les eût embrassées; mais le beau temps revenu, la
+ princesse reprenait sa raideur, son silence, son air farouche,
+ passait devant tout le monde sans faire attention à personne, jusqu’à
+ ce qu’un nouvel orage vînt lui ramener sa peur et son affabilité.</p>
+
+ <p>Madame Victoire, bonne, douce, affable, vivait avec la plus aimable
+ simplicité dans une société qui la chérissait: elle était adorée
+ de sa maison. Sans quitter Versailles, sans faire le sacrifice de
+ sa moelleuse bergère, elle remplissait avec exactitude les devoirs
+ de la religion, donnait aux pauvres tout ce qu’elle possédait,
+ observait rigoureusement les jeûnes et le carême. Il est vrai qu’on
+ reprochait à la table de Mesdames d’avoir acquis pour le maigre une
+ renommée que portaient au loin les parasites assidus à la table de
+ leur maître d’hôtel. Madame Victoire n’était point insensible à la
+ bonne chère, mais elle avait les scrupules les plus religieux sur les
+ plats qu’elle pouvait manger en temps de pénitence. Je la vis un jour
+ très tourmentée de ses doutes sur un oiseau d’eau qu’on lui servait
+ souvent pendant le carême. Il s’agissait de décider irrévocablement
+ si cet oiseau était maigre ou gras. Elle consulta un évêque qui se
+ trouvait à son dîner: le prélat prit aussitôt le son de voix positif,
+ l’attitude grave d’un juge en dernier ressort. Il répondit à la
+ princesse <span class="pagenum" id="Page_212">212</span>
+ qu’il avait été décidé qu’en un semblable doute, après avoir fait
+ cuire l’oiseau, il fallait le piquer sur un plat d’argent très
+ froid; que si le jus de l’animal se figeait dans l’espace d’un quart
+ d’heure, l’animal était réputé gras; que si le jus restait en huile,
+ on pouvait le manger en tout temps sans inquiétude. Madame Victoire
+ fit aussitôt faire l’épreuve, le jus ne figea point; ce fut une
+ joie pour la princesse, qui aimait beaucoup cette espèce de gibier.
+ Le maigre, qui occupait tant Madame Victoire, l’incommodait; aussi
+ attendait-elle avec impatience le coup de minuit du samedi saint; on
+ lui servait aussitôt une bonne volaille au riz, et plusieurs autres
+ mets succulents. Elle avouait avec une si aimable franchise son goût
+ pour la bonne chère et pour les commodités de la vie qu’il aurait
+ fallu être aussi sévère en principes qu’insensible aux excellentes
+ qualités de cette princesse pour lui en faire un crime.</p>
+
+ <p>Madame Adélaïde avait plus d’esprit que Madame Victoire, mais elle
+ manquait absolument de cette bonté qui, seule, fait aimer les grands:
+ des manières brusques, une voix dure, une prononciation brève, la
+ rendaient plus qu’imposante. Elle portait très loin l’idée des
+ prérogatives du rang...</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_213">213</span></p>
+ <h3 class="h3chap" id="ch_67"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">VIGÉE-LEBRUN</span><br>
+ <span class="small80">(1752-1842)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Née à Paris. Quoiqu’elle fût plus célèbre comme peintre que comme
+littérateur, elle a laissé trois volumes de <i>Souvenirs</i> (1835 à
+1837) qui pourront bien, maintenant qu’ils sont tombés dans le domaine
+public (elle est morte depuis cinquante ans), sortir de l’oubli et
+prendre leur place à côté de beaucoup de mémoires qui ne les valent
+pas. Si elle a peint six cent soixante-deux portraits, et seulement
+quinze tableaux, auxquels on peut reprocher un manque de virilité, il
+y a dans ses peintures tant de délicatesse et de grâce, un si exquis
+sentiment féminin, qu’elles concordent absolument avec les poésies de
+M<sup>me</sup> Desbordes-Valmore de la même époque.</p>
+
+<p>D’une réputation intacte, elle reçut dans son salon toutes les
+célébrités du XVIII<sup>e</sup> et du XIX<sup>e</sup> siècle, successivement: Diderot,
+d’Alembert, Marmontel, La Harpe, comte de Vaudreuil, prince de
+Ligne, marquise de Ruze, comtesse de Ségur. Mais la société qu’elle
+recherchait le plus, était celle des artistes. David était le plus
+fidèle commensal de la maison. Elle mourut à quatre-vingt-dix ans,
+après avoir, comme la plupart des peintres qui vivent vieux, peint
+d’une main ferme <span class="pagenum" id="Page_214">214</span> après quatre-vingt ans: «elle était restée
+attrayante, sa beauté avait vieilli, mais n’avait pas dégénéré en
+laideur», nous dit M<sup>me</sup> Ancelot.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_68"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">SAINT-HYACINTHE DE CHARRIÈRE</span><br>
+ <span class="smcap80">(Agnès-Isabelle, Baronne de Tuyll de Serooskerken de Penthaz)</span><br>
+ <span class="small80">(1753-1805)</span></h3>
+</div>
+
+<p>D’origine hollandaise, elle a écrit, sous le pseudonyme de l’<i>abbé
+de la Tour</i>, des poésies, des pièces de théâtre, des romans, dont
+<i>Callixte</i>, les <i>Lettres de Lausanne</i> (1786). Herder, dont
+la correspondance avec M<sup>me</sup> de Charrière a été conservée, a traduit
+plusieurs de ses œuvres en langue allemande. Le portrait qu’elle a
+écrit d’elle-même est fin, enlevé, et mérite d’être cité. Elle a
+composé aussi de jolies fables.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">PORTRAIT DE L’AUTEUR PEINT PAR ELLE-MÊME</p>
+
+ <p>Compatissante par tempérament, libérale et généreuse par penchant,
+ Zélinde n’est bonne que par principe. Quand elle est douce et
+ facile, sachez-lui-en gré: c’est un effort. Quand elle est longtemps
+ civile et polie avec des gens dont elle ne se soucie pas, redoublez
+ d’estime: c’est un martyre. Elle a eu de la vanité, mais la connaissance
+ <span class="pagenum" id="Page_215">215</span>
+ et le mépris des hommes l’ont corrigée. Cependant cette vanité
+ va encore trop loin au gré de Zélinde même; elle pense que la gloire
+ n’est rien au prix du bonheur, mais elle ferait encore bien des pas
+ pour la gloire.</p>
+
+ <p>Quand est-ce que les lumières de l’esprit commanderont aux penchants
+ du cœur? Alors elle cessera d’être coquette. Triste contradiction!
+ Zélinde, qui ne voudrait pas sans raison frapper un chien, écraser
+ le plus vil insecte, voudrait peut-être dans de certains moments
+ rendre un homme malheureux, et cela pour s’amuser, pour se procurer
+ une espèce de gloire, qui même ne flatte pas sa raison et ne touche
+ qu’un instant sa vanité! Mais le prestige est court; l’apparence du
+ succès la fait revenir à elle-même. Elle n’a pas plutôt reconnu son
+ intention qu’elle la méprise, l’abhorre, et veut y renoncer à jamais.</p>
+
+ <p>Vous me demanderez peut-être si elle est belle, ou jolie, ou
+ passable. Je ne sais. C’est selon qu’on l’aime ou qu’elle veut se
+ faire aimer. Elle a le teint éclatant, la taille belle; elle le sait,
+ et s’en pare un peu trop au gré de la modestie. Elle n’a pas la
+ main blanche; elle le sait aussi, et en badine; mais elle voudrait
+ bien n’avoir pas sujet d’en badiner. Tendre à l’excès, et non moins
+ délicate, elle ne peut être heureuse par l’amour ni sans amour.
+ L’amitié eut-elle jamais un temple plus saint, plus digne d’elle, que
+ le cœur de Zélinde? Se voyant trop sensible pour être heureuse, elle
+ a presque cessé de prétendre au bonheur. Elle s’attache à la vertu;
+ elle fuit les repentirs, et cherche les amusements. Les plaisirs sont rares
+ <span class="pagenum" id="Page_216">216</span>
+ pour elle, mais ils sont vifs. Elle les saisit et les goûte
+ avec ardeur.</p>
+
+ <p>Connaissant la vanité des projets et l’incertitude de l’avenir, elle
+ veut surtout rendre heureux le moment qui s’écoule. L’imagination
+ de Zélinde sait être riante, même quand son cœur est affligé. Des
+ sensations trop vives et trop fortes pour sa machine, une activité
+ excessive qui manque d’objets satisfaisants, voilà la source de tous
+ ses maux. Avec des organes moins sensibles, Zélinde eût eu l’âme d’un
+ grand homme. Avec moins d’esprit et de raison, elle n’eût été qu’une
+ femme faible.</p>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">LE BARBET</p>
+ <p class="center small70">FABLE</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i2">Un vieux barbet, cher à son maître,</span><br>
+ <span class="i2">Chien caressant et dévoué,</span><br>
+ <span class="i0">S’il se voyait quelquefois rabroué,</span><br>
+ <span class="i0">Se consolait, tout prêt à reconnaître</span><br>
+ <span class="i2">Que c’était là le droit du jeu.</span><br>
+ <span class="i2">Chacun de bile a quelque peu,</span><br>
+ <span class="i0">Et qui reçoit tous les jours des caresses</span><br>
+ <span class="i0">Peut bien parfois supporter des rudesses:</span><br>
+ <span class="i2">De l’amitié les hauts et bas</span><br>
+ <span class="i2">Valent mieux que l’indifférence.</span><br>
+ <span class="i2">Décidément, moi je le pense,</span><br>
+ <span class="i0">Et le barbet aussi. Mais ne voilà-t-il pas</span><br>
+ <span class="i2">Qu’un jour son maître fait l’emplette</span><br>
+ <span class="i2">D’un petit chien (bichon, levrette,</span><br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_217">217</span>
+ <span class="i2">L’un ou l’autre, il importe peu);</span><br>
+ <span class="i2">Son allure est vive et brillante,</span><br>
+ <span class="i2">Son poil luisant, son œil de feu,</span><br>
+ <span class="i2">Et sa manière en tout charmante:</span><br>
+ <span class="i2">Car, sans compter que pour l’esprit</span><br>
+ <span class="i2">Il est de race précieuse,</span><br>
+ <span class="i2">Dans l’école la plus fameuse</span><br>
+ <span class="i2">Pour les tours on l’avait instruit.</span><br>
+ <span class="i2">Le maître à l’excès s’en engoue,</span><br>
+ <span class="i2">Et sans merci le flatte et loue</span><br>
+ <span class="i2">En présence du vieux barbet,</span><br>
+ <span class="i2">Lequel, d’abord tout stupéfait,</span><br>
+ <span class="i2">Baisse l’oreille, fait la moue,</span><br>
+ <span class="i2">Puis, de l’humble rôle qu’il joue,</span><br>
+ <span class="i2">Se dégoûte enfin tout à fait.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<div class="figcenter4" style="width: 40px;">
+ <img src="images/vignette2.jpg" alt="petit ornement décoratif" width="40" height="31">
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">PENSÉES</p>
+
+ <p class="p2">—Quand une femme a de la capacité, il faut la reconnaître et en
+ tirer parti. Plus exacte que la plupart des hommes dans les choses
+ de détail, elle fait mieux qu’eux ce qu’elle sait aussi bien. Les
+ circonstances, faisant connaître les femmes, les mettent enfin à leur
+ place, au lieu que les hommes sont destinés, avant d’être connus,
+ puis nommés, à des places pour lesquelles bien souvent ils ne valent
+ rien.</p>
+
+ <p class="p2">—Après un demi-quart d’heure de conversation on doit savoir à quoi
+ s’en tenir, pour la vie, sur quelqu’un, <span class="pagenum" id="Page_218">218</span>
+ quant à sa capacité d’entendement. Pourquoi donc vouloir encore
+ essayer de lui faire entendre ce qu’il ne peut entendre?—Il y a
+ cependant un avantage à la sottise pour celui qui vit avec des sots:
+ il s’entretient dans l’habitude de parler raison, ce qui entretient
+ celle de penser raison.</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_69"><span class="big120">M</span><span class="sup2">lle</span>
+ <span class="big120">DE KÉRALIO</span><br>
+ <span class="smcap80">(Dame Robert, Louise-Félicité Guénément)</span><br>
+ <span class="small80">(1758-1821)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Encore une laborieuse oubliée; ses nombreux travaux littéraires
+n’ont guère laissé de trace qu’à la Bibliothèque nationale, où l’un
+d’eux surtout est souvent consulté; c’est de cette façon que je l’ai
+découverte. Une petite ligne en note au bas d’une page indiquait qu’on
+avait trouvé le renseignement cité dans la <i>Collection des meilleurs
+ouvrages composés par des dames</i>, par M<sup>lle</sup> de Kéralio.</p>
+
+<p>Je demandai cet ouvrage, on ne m’apporta pas moins de quatorze volumes.
+Elle a fait en grand, en beaucoup trop grand, ce que nous faisons ici
+en très petit. Outre une volumineuse étude sur le langage, entraînant
+l’auteur dans une véritable histoire des Gaules, elle a publié les
+œuvres <i>au complet</i> de toutes les femmes-écrivains jusqu’au <span class="pagenum" id="Page_219">219</span>
+XVIII<sup>e</sup> siècle, les rééditant d’après les manuscrits et les premières
+éditions. Évidemment, c’est d’une grande ressource; seulement, le style
+de M<sup>lle</sup> de Kéralio est diffus, verbeux. L’absence de tables de
+matières et d’index rend les recherches très fastidieuses.</p>
+
+<p>Ensuite, elle n’a pas respecté l’orthographe des différentes époques,
+ce qui enlève en grande partie l’intérêt historique. Cet ouvrage a été
+édité par l’auteur même, par livraisons.</p>
+
+<p>Il devait avoir quarante volumes, quatorze seulement ont paru. Il est
+curieux de connaître comment les auteurs s’y prenaient à cette époque
+pour s’éditer. Les conditions sont ainsi énoncées à la première page du
+tome I<sup>er</sup> (1785-87):</p>
+
+<p>«Le prix de cet ouvrage sera de quatre livres dix sols le volume, en
+tout cent cinquante-neuf livres. Il paraîtra chaque mois deux volumes;
+on paye six livres en souscrivant, et sept livres dix sols en retirant
+les premiers volumes.—En vente au domicile de l’auteur, 17, rue de
+Grammont.»</p>
+
+<p>Son père était un littérateur non sans mérite; elle avait trente-trois
+ans quand elle se maria avec M. Robert.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Roland l’a dépeinte dans ses <i>Mémoires</i> comme une femme
+adroite, spirituelle et fière. Parmi les nombreux ouvrages qu’elle a
+laissés, il faut encore citer, outre celui dont nous venons de parler:
+<i>Adélaïde</i>, édité à Neufchâtel, 1776; <i>Histoire <span class="pagenum" id="Page_220">220</span>
+d’Élisabeth, reine d’Angleterre</i>, 5 vol. (1786-89).</p>
+
+<p>Elle est morte à Bruxelles.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">PRÉFACE<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a></p>
+
+ <p>L’intention d’élever un monument à la gloire des femmes françaises
+ distinguées dans la littérature m’a conduite à examiner l’état des
+ lettres où j’ai remarqué le nom des femmes savantes.</p>
+
+ <p>Une femme jeune et belle, née au onzième siècle, temps où les gens du
+ monde lisaient à peine et n’écrivaient point, où le savoir, enfermé
+ dans les cloîtres et parmi les religieux qui, fidèles aux devoirs de
+ leur état, l’employaient uniquement aux choses saintes, Héloïse, fut
+ un de ces prodiges que la nature produit rarement, et l’ignorance de
+ son siècle la rend certainement supérieure à ce qu’elle eût paru dans
+ un siècle plus éclairé.</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_70"><span class="big120">JOLIVEAU DE SEGRAIS</span><br>
+ <span class="smcap80">(Marie-Madeleine)</span><br>
+ <span class="small80">(1756-1830)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Née à Bar-sur-Aube, écrivit un poème: <i>Suzanne</i>, et un volume
+de <i>Fables</i> daté de 1802; on <span class="pagenum" id="Page_221">221</span> cite de ce livre la fable de
+<i>l’Aigle et le Ver</i>, d’un style concis et ferme:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">L’aigle disait au ver, sur un arbre attrapé:<br>
+ «Pour t’élever si haut, qu’as-tu fait?—J’ai rampé.»</p>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Écouchard-Lebrun, dit Lebrun-Pindard, ayant écrit une épigramme: <i>le
+Moyen de parvenir</i>, où la même idée se retrouve, on ne sait lequel
+on doit accuser de plagiat. Il est préférable de n’accuser personne,
+tout le monde pouvant exploiter cette idée; afin que le lecteur puisse
+être juge, voici les vers de Lebrun:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">
+ Un chêne était, sur la cime hautaine<br>
+ Du mont Ida, roi des monts d’alentour;<br>
+ Un aigle était sur la cime du chêne,<br>
+ Près de l’Olympe il y tenait sa cour.<br>
+ A l’improviste apparaît, un beau jour,<br>
+ Maître escargot, fier d’être au milieu d’elle.<br>
+ Des courtisans l’œil ne se croit fidèle.<br>
+ L’un d’eux lui dit: «Me serais-je trompé!<br>
+ Insecte vil, toi qui jamais n’eus d’aile,<br>
+ Comment vins-tu jusqu’ici?—<i>J’ai rampé.</i>»</p>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Avouons que les deux vers de M<sup>me</sup> de Segrais sont d’une éloquence
+plus concise et plus énergique.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_222">222</span></p>
+ <h3 class="h3chap" id="ch_71"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">LEFRANÇAIS-LALLANDE</span><br>
+ <span class="small80">(1760-1832)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Une des rares femmes ayant écrit des livres scientifiques. Elle publia
+des tables pour trouver l’heure en mer, par la hauteur du soleil et des
+étoiles. Ces tables furent imprimées en 1791 par ordre de l’Assemblée
+nationale. La même année, elle faisait faire à Cassini sa première
+observation à l’observatoire du Collège de France. En 1799, elle
+publiait le catalogue de dix mille étoiles réduites et calculées.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_72"><span class="big120">DUFRÉNOY</span>
+ <span class="smcap80">(Adélaïde-Gillette Billet)</span><br>
+ <span class="small80">(1765-1825)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Naquit à Nantes et épousa à quinze ans un riche procureur au Châtelet.
+Elle connut néanmoins la plus terrible adversité, son mari ayant perdu
+sa fortune et étant devenu aveugle. Elle ne dut son salut qu’à la
+protection, presque à la charité de M. de Ségur, auquel elle s’adressa
+dans un jour de cruelle détresse; il lui fit obtenir une pension. Elle
+a écrit des ouvrages d’éducation et des poésies élégiaques; mais elle
+est surtout connue par <span class="pagenum" id="Page_223">223</span> une chanson que lui adressa Béranger,
+chanson dont voici le refrain:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">Veille, ma lampe, veille encore,<br>
+ Je lis les vers de Dufrénoy.</p>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Ses premiers vers furent publiés en 1806. En 1814, l’Académie lui
+décerna un prix pour les <i>Derniers moments de Bayard</i>, dont voici
+un extrait.</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">Renaissez dans mes chants, nobles mœurs de nos pères!<br>
+ Honneur, foi, loyauté, vertus héréditaires,<br>
+ Que dans les vieux châteaux l’aïeul en cheveux blancs<br>
+ Transmettait d’âge en âge à ses nobles enfants!<br>
+ Renaissez, jours fameux, religion! patrie!<br>
+ Et toi dont la mémoire est à jamais chérie,<br>
+ Bayard, toi dont le nom rappelle avec grandeur<br>
+ Tout ce qu’ont eu d’éclat ces siècles de l’honneur.<br>
+ Ta gloire ne meurt pas: le temps la renouvelle;<br>
+ Au sage comme au brave il t’offre pour modèle;<br>
+ Ton grand cœur au-dessus des caprices du sort<br>
+ Se montra tout entier dans les bras de la mort;<br>
+ J’apporte à ton cercueil l’hommage de la France!<br>
+ Déjà de Bonnivet l’orgueilleuse imprudence<br>
+ Fuyait loin de Milan, où toujours les Français<br>
+ Ont par de grands revers payé de grands succès;<br>
+ Bayard restait encore, et de sa renommée<br>
+ Seul pouvait protéger les débris de l’armée;<br>
+ Tout à coup, ô douleur! le tube meurtrier<br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_224">224</span>
+ De ses traits foudroyants a frappé le guerrier:<br>
+ Atteint d’un coup mortel, sur l’arène sanglante<br>
+ Il tombe, tout son camp jette un cri d’épouvante;<br>
+ Mais lui, dans la mort même incapable d’effroi,<br>
+ Nomme en tombant son Dieu, sa patrie et son roi!<br>
+ «Je suis mort, cria-t-il, mais gardez votre place,<br>
+ L’ennemi jusqu’au bout ne me verra qu’en face.»<br>
+ Il dit; et le héros respirant à moitié,<br>
+ Sous un arbre voisin avec peine appuyé,<br>
+ De sa mourante main ressaisissant son glaive,<br>
+ Après un long effort quelque temps se relève,<br>
+ Du geste et du regard excite nos soldats;<br>
+ Et déchiré, couvert des ombres du trépas,<br>
+ Son front, que par degré la douleur décolore,<br>
+ Tourné vers l’ennemi l’épouvantait encore!</p>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Sa vieillesse eût pu être calme, si elle n’eût été attaquée par les
+plus odieuses calomnies. On la discuta comme auteur de ses poésies, que
+l’on attribuait à M. de Fontanes; puis on la mit au nombre de prétendus
+agents politiques. Ce dernier coup causa sa mort. MM. de Ségur, de
+Pongerville et Tissot, protestèrent solennellement en sa faveur devant
+sa tombe.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_225">225</span></p>
+ <h3 class="h3chap" id="ch_73"><span class="big120">M<sup>me</sup> NECKER</span><br>
+ <span class="smcap80">(Albertine-Adrienne de Saussure)</span><br>
+ <span class="small80">(1765-1841)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Parente de M<sup>me</sup> de Staël par son mari, Jacques Necker, professeur à
+Genève, sa ville natale, où il mourut en 1825, elle était elle-même
+fille du célèbre géologue de Saussure. Elle écrivit des ouvrages
+pédagogiques. Son livre intitulé l’<i>Éducation progressive</i>,
+consistant en trois tomes in-octavo, n’est pas sans mérite, mais il est
+peu connu en France. En voici quelques pensées:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="p2">—On ne doit pas s’étonner si l’intelligence des femmes est précoce
+ et si les progrès des hommes sont tardifs: on ne parle aux unes que
+ du présent et aux autres que de l’avenir.</p>
+
+ <p class="p2">—Ce qui prouve en faveur des femmes, c’est qu’elles ont tout contre
+ elles, et les lois et la force, et que cependant elles se laissent
+ rarement dominer.</p>
+
+ <p class="p2">—Le sentiment qui nous est le plus naturel ne se déclare que
+ lorsque l’objet fait pour l’exciter nous est présenté; autrement
+ ce n’est qu’un désir vague, un besoin non satisfait. Mais dans cet
+ état équivoque, un penchant qui n’a pas trouvé à s’appliquer donne
+ pourtant quelques signes d’existence. Il tourmente d’un certain
+ malaise celui qui l’éprouve, et nuit au développement harmonieux de
+ <span class="pagenum" id="Page_226">226</span>
+ ses facultés. L’âme qui n’exerce pas toutes ses forces subit un
+ appauvrissement partiel, sans pouvoir se figurer ce qui lui manque.
+ Un jeune cygne élevé loin de l’eau n’aurait pas l’idée distincte
+ de l’eau, mais il languirait; tour à tour agité, inquiet, ou livré
+ à l’abattement, sa tristesse, sa maigreur, la teinte jaune de son
+ plumage, indiqueraient assez que sa destination n’est pas remplie. A
+ l’aspect d’une mare infecte, il pourrait s’y précipiter, et ce noble
+ oiseau nageant dans la vase ne paraîtrait qu’un être vil, rebut et
+ honte de la création. Mais donnez-lui la source vive, que l’onde pure
+ des grands fleuves vienne à restaurer sa vigueur, et vous verrez ce
+ qu’est le cygne. En peu de jours, sa blancheur éclatante, la grâce,
+ la majesté, la rapidité de ses mouvements, vous montreront quelle
+ était sa nature, quel élément avait manqué à son développement. Telle
+ est notre âme; elle peut vivre sans adorer Dieu, mais languissante et
+ desséchée; elle peut donner le change à ses désirs et se plonger dans
+ la superstition. C’est là ce qu’on voit sur les bords du Gange; mais
+ sur ceux de la Tamise, mais sur les rives de l’Atlantique, où s’élève
+ un monde nouveau, on apprend quel est l’essor que la religion donne à
+ l’âme.</p>
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">LA VÉRITÉ DU CARACTÈRE</p>
+
+ <p>Les paroles prennent chez chaque individu une valeur particulière
+ dont on est averti par des indices très délicats, mais qui, dans leur
+ ensemble, trompent rarement.</p>
+
+ <p>Cette valeur peut être très élevée.</p>
+
+ <p>Tel mot, prononcé par tel homme, répond de sa conduite
+ <span class="pagenum" id="Page_227">227</span>
+ à jamais: ce mot est <i>lui</i>; il saura le soutenir, quoi
+ qu’il en coûte. Il empreint sa moindre expression du sceau de son âme
+ auguste et produit une impression profonde en le prononçant.</p>
+
+ <p>En revanche, les protestations les plus fortes de tel autre homme ne
+ comptent pas: ce sont des assignats démonétisés dont on ne regarde
+ plus le chiffre.</p>
+
+ <p>Quand on voit des peuples entiers succomber sous le poids des mots
+ attachés à la dépréciation du langage; quand on voit que, dans leur
+ infortune, ils excitent à peine la pitié; que des êtres distingués
+ par les dons les plus brillants, les plus propres à émouvoir
+ l’imagination des autres hommes, dans l’impossibilité de produire
+ de l’impression, tombent dans le découragement ou sont réduits à
+ recourir à une exagération ridicule, symptôme et effet désastreux
+ qui affligent leur nation; quand, au contraire, on voit combien des
+ paroles rares et mesurées peuvent imposer de respect chez d’autres
+ peuples, comment ne pas mettre le plus grand soin, dans l’éducation
+ publique et particulière, à relever le prix du signe représentatif de
+ la pensée!</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_74"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">DE SOUZA</span><br>
+ <span class="small80">(1761-1836)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Adélaïde Filleul, veuve en premières noces du comte de
+Flahaut, mort sur l’échafaud en 1793, <span class="pagenum" id="Page_228">228</span> née à Paris, écrivit pendant
+son exil des romans qui furent accueillis avec grande faveur, comme
+présentant des fines observations sur l’usage du monde, la conversation
+d’une société distinguée.</p>
+
+<p><i>Adèle de Senange</i> fut son premier début, suivirent <i>Émilie et
+Alphonse</i>, <i>Charles et Marie</i>, <i>Eugène et Mathilde</i>, <i>la
+Duchesse de Guise</i>; <i>Eugène de Rothelin</i> roule sur l’habitude
+alors de sacrifier les enfants à l’avenir de la famille; ainsi parle le
+héros:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>Le fils aîné de M. d’Estouteville devait hériter de toute sa fortune;
+ le second, déjà chevalier de Malte, avait prononcé ses vœux; M<sup>lle</sup>
+ d’Estouteville était chanoinesse et devait être nommée abbesse de
+ Remiremont, le premier de tous les chapitres nobles.</p>
+
+ <p>Lorsque je fus présenté à M<sup>me</sup> d’Estouteville, sa fille était avec
+ elle. Sophie, grande, belle, avait cet air digne et noble qui semble
+ annoncer toutes les vertus; mais, à dix-huit ans, elle avait à peine
+ jeté un regard sur le monde et elle se croyait le droit de comparer,
+ de juger, d’avoir une opinion.</p>
+
+ <p>Près d’elle était M<sup>lle</sup> d’Estaing; je la savais sans fortune; on la
+ disait malheureuse chez son oncle. En la voyant, je me rappelai les
+ conseils de mon père; ils me poursuivaient malgré moi, et tous les
+ mouvements d’Amélie attiraient mon attention. Elle avait une douceur
+ et une grâce particulières; sa figure, extrêmement blanche, mais un
+ peu pâle, offrait quelque chose de si pur, de si transparent,
+ <span class="pagenum" id="Page_229">229</span>
+ que la moindre agitation la colorait.—Je ne doutais pas
+ qu’Amélie fût la femme que mon père aurait préférée; mais je me
+ demandais si elle ne m’avait pas paru trop séduisante. Sa timidité
+ me rassura, un sentiment secret me disait que ces yeux n’auraient
+ jamais de colère; que cette voix ne s’élèverait jamais jusqu’à la
+ plainte.....</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_75"><span class="big120">BARONNE DE KRÜDENER</span><br>
+ <span class="smcap80">(Née Julienne Vietinghoff)</span><br>
+ <span class="small80">(1766-1824)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Quoique la baronne de Krüdener soit née à Riga, nous croyons devoir lui
+donner une place dans notre Anthologie parce qu’elle écrivit surtout
+dans notre langue française, qu’elle parlait dès l’âge de quatre ans.
+Elle habita presque constamment la France depuis son enfance. En 1790,
+elle épousa le baron de Krüdener, diplomate, dont elle se sépara à
+l’amiable quelques années après en avoir eu deux enfants. Elle prit
+rang à Paris parmi les beautés du premier Empire, et alors que la
+capitale était livrée avec frénésie à toutes les ivresses des plaisirs
+et des fêtes.</p>
+
+<p>Si elle plaisait surtout par l’aérienne légèreté de sa taille et de sa
+danse, elle avait aussi dans son caractère cette idéalité des peuples
+du Nord. La chronique prétend qu’elle ne résista pas toujours <span class="pagenum" id="Page_230">230</span>
+aux entraînements des passions qu’elle inspirait. Comme elle ne l’a
+jamais avoué, et qu’il est bon de ne pas s’en rapporter aveuglément sur
+ce point aux racontars des hommes qui n’aiment pas à laisser croire
+qu’on a su leur résister, ne décidons rien là-dessus. Il suffit que
+dans ses écrits elle sache mettre la vertu au-dessus de la passion
+pour que nous devions nous déclarer satisfait. Elle se plaisait à se
+sentir aimée, c’est là un sentiment féminin qu’on ne peut incriminer.
+Un jeune homme mourut soi-disant d’amour pour elle, et elle s’en fit
+gloire un peu trop haut. De cette aventure elle tira son célèbre roman
+de <i>Valérie</i>, qui, d’après les critiques les plus difficiles, est
+le seul roman épistolaire qui ne soit pas ennuyeux à lire. Comme dans
+les romans de M<sup>lle</sup> de Scudéry, de M<sup>me</sup> de La Fayette et autres
+du temps, l’amour y reste noble et pur; une jeune fille peut le lire;
+aujourd’hui, l’homme qui agirait comme Gustave serait bafoué. Elle
+écrivit ce roman à l’époque de ses relations d’amitié avec Benjamin
+Constant, qui le lui corrigea, assure-t-on. Elle approchait alors de
+la cinquantaine et conservait néanmoins sa beauté et ses adorateurs.
+Belle encore, et n’ayant pas renoncé à plaire, entrevoyant cependant
+l’heure où elle plaira moins, elle songe à quelque chose de meilleur et
+se jette dans le mysticisme, cherchant à fonder une sorte de culte. La
+séduisante Livonienne entraîne après elle des milliers <span class="pagenum" id="Page_231">231</span> d’hommes
+et de femmes, et se dévoue aux malheureux. En dehors du roman de
+<i>Valérie</i> et des <i>Pensées d’une dame</i>, il n’y a rien d’elle
+de très marquant.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">LETTRE DE GUSTAVE A UN AMI</p>
+
+ <p class="center small90">(<i>Valérie.</i>)</p>
+
+ <p class="dottedline2 br">&nbsp;</p>
+
+ <p>Mais il me reste à te détailler ce qui suivit cette première partie
+ de la fête. A peine fûmes-nous dix minutes dans cette salle, les uns
+ assis au milieu des fleurs, les autres parlant à voix basse, tous
+ paraissant aimer cette scène tranquille qui semblait offrir à chacun
+ quelques souvenirs agréables, que la toile du fond se leva: une
+ gaze d’argent occupait toute la place du haut en bas; elle imitait
+ parfaitement une glace. La lune disparut, et on vit à travers la gaze
+ une chambre très simplement meublée, assez éclairée pour qu’on ne
+ perdît rien, et une douzaine de jeunes filles assises auprès de leurs
+ jouets, ou le fuseau à la main, travaillant toutes. Leur costume
+ était celui des paysannes de notre pays: des corsets d’un drap bleu
+ foncé, un fichu d’une toile fine et blanche, qui, se roulant comme
+ un bandeau, enveloppait pittoresquement leur tête et descendait sur
+ leurs épaules avec des nattes de cheveux qui tombaient presque à
+ terre. Ce tableau était charmant. Une des jeunes filles paraissait se
+ détacher de ses compagnes; elle était plus jeune, plus svelte, ses
+ bras étaient plus délicats; les autres semblaient être
+ <span class="pagenum" id="Page_232">232</span>
+ faites pour l’entourer. Elle filait aussi, mais elle était placée
+ de manière à ce qu’on ne vît pas ses traits. A moitié cachée par
+ son attitude et par sa coiffure, elle était vêtue comme les autres
+ et paraissait pourtant plus distinguée. Valérie se reconnut dans
+ cette scène naïve de sa jeunesse, où elle s’était plu, comme elle
+ le faisait souvent, à travailler au milieu de plusieurs jeunes
+ filles qu’on élevait chez ses parents, qui, riches et bienfaisants,
+ recueillaient des enfants pauvres, les élevaient et les dotaient
+ ensuite. Elle comprit que j’avais voulu lui retracer le jour où le
+ comte la vit pour la première fois et la surprit au milieu de cette
+ scène aimable et naïve. Dès lors, charmé de sa candeur et de ses
+ grâces, il l’aima tendrement.</p>
+
+ <p>Mais revenons à ce miroir magique qui ramenait Valérie au passé.
+ Des jeunes filles, élevées dans le Conservatoire des Mendicanti,
+ formaient un groupe, costumées comme nos paysannes suédoises; elles
+ chantaient mieux qu’elles, et, au lieu de leurs romances, nous
+ entendîmes des couplets composés pour la comtesse, accompagnés par
+ Frédéric et Ponto, placés de manière à ne pas être aperçus. Les
+ voix ravissantes des Mendicanti, le talent de ces artistes fameux,
+ la sensibilité de Valérie, contagieuse pour les autres, tout fit de
+ ce moment un moment délicieux, et les Italiens, habitués à exprimer
+ fortement ce qu’ils sentent, mêlèrent leurs acclamations à la joie
+ douce que me faisait ressentir le bonheur de Valérie.</p>
+
+ <p>Le bal commença dans une des salles attenantes; tout le monde s’y
+ précipita. La toile étant tombée, on vit reparaître le clair de lune.
+ Valérie resta avec son mari; <span class="pagenum" id="Page_233">233</span>
+ tous deux parlèrent avec tendresse du souvenir que cette fête leur
+ retraçait. Le comte me dit les choses du monde les plus aimables; sa
+ femme, en me tendant la main, s’écria:</p>
+
+ <p>«Bon Gustave! jamais je n’oublierai cette charmante soirée, ni la
+ salle des souvenirs.»</p>
+
+ <p>Elle rentra ensuite avec le comte dans le bal. Je sortis pour
+ respirer le grand air et m’abandonner pendant quelques instants à mes
+ rêveries. En rentrant, je cherchais des yeux la comtesse au milieu de
+ la foule, et, ne la trouvant pas, je me doutais qu’elle avait cherché
+ la solitude dans la salle des souvenirs. Je la trouvai effectivement
+ dans l’embrasure d’une fenêtre: je m’approchai avec timidité; elle
+ me dit de m’asseoir à côté d’elle. Je vis qu’elle avait pleuré; elle
+ avait encore les larmes aux yeux, et je crus qu’elle s’était rappelé
+ la petite discussion du matin. Je savais combien les impressions
+ qu’elle recevait étaient profondes, et je lui dis:</p>
+
+ <p>«Quoi! Madame, vous avez de la tristesse, aujourd’hui que nous
+ désirons surtout vous voir contente?</p>
+
+ <p>—Non, me dit-elle, les larmes que j’ai versées ne sont point
+ amères: je me suis retracé cet âge que vous avez su me rappeler si
+ délicieusement; j’ai pensé à ma mère, à mes sœurs, à ce jour heureux
+ qui commença l’attachement du comte pour moi; je me suis attendrie
+ sur cette époque si chère; mais j’aime aussi l’Italie, je l’aime
+ beaucoup», dit-elle.</p>
+
+ <p>Je tenais toujours sa main, et mes yeux étaient fixement attachés sur
+ cette main qui, deux ans auparavant, <span class="pagenum" id="Page_234">234</span>
+ était libre; je touchais cet anneau qui me séparait d’elle à jamais,
+ et qui faisait battre mon cœur de terreur et d’effroi; mes yeux s’y
+ fixaient avec stupeur.</p>
+
+ <p>«Quoi! me disais-je, j’aurais pu prétendre aussi à elle! Je vivais
+ aussi dans le même pays, la même province; mon nom, mon âge, ma
+ fortune, tout me rapprochait d’elle; qu’est-ce qui m’a empêché de
+ deviner cet immense bonheur?»</p>
+
+ <p>Mon cœur se serrait, et quelques larmes, douloureuses comme mes
+ pensées, tombaient sur sa main.</p>
+
+ <p>«Qu’avez-vous, Gustave? dites-moi ce qui vous tourmente.»</p>
+
+ <p>Elle voulait retirer sa main; mais sa voix était si touchante, j’osai
+ la retenir. Je voulais lui dire... que sais-je? Mais je sentis cet
+ anneau, mon supplice et mon juge; je sentis ma langue se glacer. Je
+ quittai la main de Valérie et je soupirai profondément.</p>
+
+ <p>«Pourquoi, me dit-elle, pourquoi toujours cette tristesse? Je suis
+ sûre que vous pensez à cette femme. Je sens bien que son image est
+ venue vous troubler aujourd’hui plus que jamais; toute cette soirée
+ vous a ramené en Suède.</p>
+
+ <p>—Oui, dis-je en respirant péniblement.</p>
+
+ <p>—Elle a donc bien des charmes, me dit-elle, puisque rien ne peut
+ vous distraire d’elle?</p>
+
+ <p>—Ah! elle a tout, tout ce qui fait les fortes passions: la grâce, la
+ timidité, la décence, avec une de ces âmes passionnées pour le bien
+ qui aiment parce qu’elles vivent, et qui ne vivent que pour la vertu;
+ enfin, par le plus <span class="pagenum" id="Page_235">235</span>
+ charmant des contrastes, elle a tout ce qui annonce la faiblesse et
+ la dépendance, tout ce qui réclame l’appui; son corps délicat est une
+ fleur que le plus léger souffle fait incliner, et son âme forte et
+ courageuse braverait la mort pour la vertu et pour l’amour.»</p>
+
+ <p>Je prononçai ce dernier mot en tremblant, épuisé par la chaleur avec
+ laquelle j’avais parlé, ne sachant moi-même jusqu’où m’avait conduit
+ mon enthousiasme. Je tremblais qu’elle ne m’eût deviné, et j’appuyais
+ ma tête contre un des carreaux de la fenêtre, attendant avec anxiété
+ le premier son de sa voix.</p>
+
+ <p>«Sait-elle que vous l’aimez? me dit Valérie avec une ingénuité
+ qu’elle n’aurait pu feindre.</p>
+
+ <p>—Oh! non, non! m’écriai-je, j’espère bien que non; elle ne me
+ pardonnerait pas.</p>
+
+ <p>—Ne le lui dites jamais, dit-elle; il doit être affreux de faire
+ naître une passion qui rend si malheureux. Si jamais je pouvais en
+ inspirer une semblable, je serais inconsolable; mais je ne le crains
+ pas, et cela me console de ne pas être belle.»</p>
+
+ <p>Je m’étais remis de mon trouble.</p>
+
+ <p>«Croyez-vous, Madame, que ce soit la beauté seule qui soit si
+ dangereuse? Regardez milady Erwin, la marquise de Ponti: je ne crois
+ pas qu’un statuaire puisse imaginer de plus beaux modèles; cependant
+ on vous disait encore hier que jamais elles n’avaient excité un
+ sentiment vif ou durable. Non, poursuivis-je, la beauté n’est
+ vraiment irrésistible qu’en nous expliquant quelque chose de moins
+ passager qu’elle, qu’en nous faisant rêver <span class="pagenum" id="Page_236">236</span>
+ à ce qui fait le charme de la vie au delà du moment fugitif où nous
+ sommes séduits par elle; il faut que l’âme la retrouve quand les sens
+ l’ont assez aperçue. L’âme ne se lasse jamais: plus elle admire, et
+ plus elle s’exalte; et c’est quand on sait l’émouvoir fortement qu’il
+ ne faut que de la grâce pour créer la plus forte passion. Un regard,
+ quelques sons d’une voix susceptible d’inflexions séduisantes,
+ contiennent alors tout ce qui fait délirer. La grâce surtout, cette
+ magie par excellence, renouvelle tous les enchantements...</p>
+
+ <p class="dottedline2">&nbsp;</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_76"><span class="big120">COMTESSE SAINT-SIMON DE BAWR</span><br>
+ <span class="small80">(1776-1861)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Mariée en premières noces au philosophe Saint-Simon, elle a écrit des
+romans et comédies dont <i>la Suite d’un bal masqué</i>, 1813.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_77"><span class="big120">DUCHESSE DE DURAS</span><br>
+ <span class="smcap80">(Claire Lechat Kersaint)</span><br>
+ <span class="small80">(1779-1828)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Née à Brest, a écrit deux ouvrages, <i>Ourika</i> et <i>Édouard</i>,
+1825. Ce dernier, un chef-d’œuvre de l’époque, a obtenu un grand succès.</p>
+
+<p>En 1826, Latouche lança sous le nom de M<sup>me</sup> de <span class="pagenum" id="Page_237">237</span> Duras un conte
+scandaleux, qui lui fit beaucoup de tort.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_78"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">MALLÈS,</span>
+ <span class="smcap80">NÉE</span> <span class="big120">DE BEAULIEU</span></h3>
+</div>
+
+<p>Née à Nontron. Parmi grand nombre d’ouvrages pour la jeunesse, à citer
+<i>le Robinson de douze ans</i>.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_79"><span class="big120">BARONNE QUINAUD DE MÉRÉ</span><br>
+ <span class="small80">(1751-1829)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Née à Paris. Auteur de trois cent quinze volumes, dont, hélas! aucun,
+paraît-il, n’a mérité de passer à la postérité.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_80"><span class="big120">PRINCESSE DE SALM-DYCH</span><br>
+ <span class="smcap80">(Constance-Marie de Théis)</span><br>
+ <span class="small80">(1767-1845)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Femme de lettres, née à Nantes. Elle a laissé des <i>Poésies</i> et de
+nombreux écrits, ainsi que des <i>Mémoires</i> sur sa vie.—Œuvres, 4
+vol. 1842.</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">PRIE ET TRAVAILLE</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">«Prie et travaille» est la devise heureuse<br>
+ D’un noble cœur, d’un esprit éclairé:<br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_238">238</span>
+ C’est d’une vie et pure et généreuse<br>
+ L’art, le devoir et le bonheur sacré.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">«Prie et travaille» était, dans le village,<br>
+ Ce que disaient nos guerriers valeureux.<br>
+ Ils priaient même au milieu du carnage,<br>
+ Et pour l’honneur ils en travaillaient mieux.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">«Prie et travaille» est ce que l’on répète<br>
+ Au malheureux qui réclame un peu d’or:<br>
+ Et ce conseil que souvent il rejette,<br>
+ S’il le suivait, lui vaudrait un trésor.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">«Prie et travaille» est le refrain du sage;<br>
+ Faibles mortels, récitez-le tout bas:<br>
+ Ceux dont l’erreur fut l’éternel partage<br>
+ Ne priaient guère et ne travaillaient pas.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Prie et travaille, ô toi que peut surprendre,<br>
+ Loin d’un époux, le monde, le plaisir;<br>
+ Par la prière occupe un cœur trop tendre,<br>
+ Par le travail un dangereux loisir.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Prie et travaille en tes sombres retraites,<br>
+ Beauté qu’à Dieu l’on veut sacrifier:<br>
+ Crains, en priant, les biens que tu regrettes,<br>
+ En travaillant cherche à les oublier.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Prie et travaille, homme vain, femme altière,<br>
+ Riche qu’entoure un pompeux attirail.<br>
+ Que reste-t-il à notre heure dernière,<br>
+ Hors la prière et les fruits du travail?</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent"><span class="pagenum hidden" id="Page_239">239</span>
+ Prie et travaille, ou redoute le blâme;<br>
+ Avec raison, enfin, on le redit:<br>
+ Car la prière est le charme de l’âme,<br>
+ Et le travail, le repos de l’esprit.</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<p>On doit à M. de Pongerville une bonne édition des <i>Pensées</i> de la
+princesse de Salm. En voici trois qui nous semblent charmantes:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">PENSÉES DÉTACHÉES</p>
+
+ <p class="p2 br">—Nous aimons la morale quand nous sommes vieux, parce qu’elle nous
+ fait un mérite d’une foule de privations qui nous sont devenues une
+ nécessité.</p>
+
+ <p>—Il est des chagrins profonds qui semblent rester en réserve dans
+ l’âme, où on les retrouve toujours lorsqu’on est disposé à s’affliger.</p>
+
+ <p class="p2">—La conversation des femmes, dans la société, ressemble à ce duvet
+ dont on se sert pour emballer les porcelaines: ce n’est rien, et sans
+ lui tout se brise.</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_81"><span class="big120">MARQUISE DE LESCURE</span><br>
+ <span class="smcap80">(Marie-Louise-Victoire de Donnissan)</span><br>
+ <span class="smcap70">(En secondes noces Marquise de La Rochejaquelein)</span><br>
+ <span class="small80">(1772-1857)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Célèbre femme politique. D’un caractère viril, elle voulut partager
+tous les périls de la guerre de <span class="pagenum" id="Page_240">240</span> Vendée, dont ses deux maris furent
+les héros. Ses <i>Mémoires</i>, où elle raconte toutes les péripéties
+de son existence aventureuse, eurent un grand succès et furent
+traduits dans toutes les langues de l’Europe. On les réimprime encore
+aujourd’hui. La rédaction en est due à la participation de M. de Barard.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_82"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">COTTIN</span>
+ <span class="smcap80">(Marie Rustaud)</span><br>
+ <span class="small80">(1773-1807)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Est une des plus sympathiques femmes littéraires de la fin du XVIII<sup>e</sup>
+siècle.</p>
+
+<p>Toute jeune, Marie Rustaud quittait Torménio, sa ville natale,
+pour suivre son mari, un riche banquier, M. Cottin, et laissait
+derrière elle de nombreux regrets pour sa modestie, sa douceur, sa
+bienveillance, son inépuisable bonté. Dans le somptueux hôtel du riche
+banquier, elle ne se sent pas à l’aise au milieu d’un monde frivole:
+car ce qu’elle aime, c’est le foyer domestique, c’est le calme et le
+silence de son cabinet de travail, où elle peut secrètement laisser
+courir sa plume sur le papier au gré de son imagination. Elle avait
+vingt ans lorsque son mari mourut au moment de passer devant le
+tribunal révolutionnaire, et la laissa sans fortune. Elle se confina
+dans la retraite <span class="pagenum" id="Page_241">241</span> et demanda à sa plume non seulement de la faire
+vivre, mais surtout de lui permettre ses libéralités généreuses. Sa
+première œuvre, <i>Claire d’Albe</i>, qu’elle avait écrite riche et
+heureuse, fut vendue par elle au profit d’un ami, proscrit et fugitif,
+qui avait besoin d’un millier de francs pour quitter la France et
+assurer son sort.</p>
+
+<p>Ce roman, qui avait été écrit en quinze jours sans une seule rature,
+obtint un si grand succès qu’elle se décida à publier successivement:
+<i>Amélie de Mansfield</i>, <i>Mathilde</i>, <i>Malvina</i> et
+<i>Élisabeth</i>. Dans tous ses romans, ses héroïnes sont posées sur un
+piédestal de vertu et de résignation; et quoique protestante, elle les
+a fait toutes catholiques.</p>
+
+<p>Réservée, modeste dans le monde, ce n’est qu’à son corps défendant que
+son éditeur livra son nom à la publicité. Elle est de ces rares femmes
+de lettres qui n’ont jamais donné prise à aucun blâme.</p>
+
+<p>De même que M<sup>me</sup> de Sévigné, elle ne savait pas l’orthographe; mais
+on n’était pas aussi difficile qu’aujourd’hui, la concurrence étant
+bien moins grande. Ses ouvrages ont passé de mode, et elle est bien
+moins connue de notre génération que M<sup>me</sup> de La Fayette.</p>
+
+<p>«Dépourvue de beauté, nous dit lady Morgan, n’ayant aucune de ces
+grâces qui en tiennent lieu, elle inspira néanmoins deux passions
+fatales: un jeune parent sa tua d’un coup de pistolet dans son jardin
+et son rival sexagénaire s’empoisonna.»</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_242">242</span></p>
+
+<p>Nous donnons un extrait descriptif d’un de ses romans, et une lettre
+intime à un de ses amis qui dépeint bien sa belle âme.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">ÉLISABETH, OU LES EXILÉS DE SIBÉRIE</p>
+
+ <p class="dottedline2 br">&nbsp;</p>
+
+ <p>La ville de Tobolsk, capitale de la Sibérie, est située sur les
+ rives de l’Irtish; au nord, elle est entourée d’immenses forêts
+ qui s’étendent jusqu’à la mer Glaciale. Dans cet espace de onze
+ cent verstes, on rencontre des montagnes arides, rocailleuses et
+ couvertes de neiges éternelles; des plaines incultes, dépouillées,
+ où, dans les jours les plus chauds de l’année, la terre ne dégèle
+ pas à un pied; de tristes et larges fleuves dont les eaux glacées
+ n’ont jamais arrosé une prairie, ni vu épanouir une fleur. En
+ avançant davantage vers le pôle, les cèdres, les sapins, tous les
+ grands arbres disparaissent; des broussailles de mélèzes rampants
+ et de bouleaux nains deviennent le seul ornement de ces misérables
+ contrées; enfin des marais chargés de mousse se montrent comme le
+ dernier effort d’une nature expirante; après quoi, toute trace de
+ végétation disparaît. Néanmoins, c’est là qu’au milieu des horreurs
+ d’un éternel hiver la nature a encore des pompes magnifiques; c’est
+ là que les aurores boréales sont fréquentes et majestueuses, et
+ qu’embrassant l’horizon en forme d’arc très clair d’où partent des
+ colonnes de lumière mobile, elles donnent à ces régions hyperborées
+ des spectacles dont les merveilles sont inconnues
+ <span class="pagenum" id="Page_243">243</span>
+ aux peuples du Midi. Au sud de Tobolsk s’étend le cercle
+ d’Ischim; des landes, parsemées de tombeaux et entrecoupées de lacs
+ amers, le séparent des Kirguis, peuple nomade et idolâtre. A gauche,
+ il est borné par l’Irtish, qui va se perdre, après de nombreux
+ détours, sur les frontières de la Chine, et à droite par le Tobol.
+ Les rives de ce fleuve sont nues et stériles; elles ne présentent
+ à l’œil que des fragments de rocs brisés, entassés les uns sur les
+ autres, et surmontés de quelques sapins; à leurs pieds, dans un angle
+ du Tobol, on trouve le village domanial de Saimka; sa distance de
+ Tobolsk est de plus de six cents verstes. Glacé jusqu’à la dernière
+ limite du cercle, au milieu d’un pays désert, tout ce qui l’entoure
+ est sombre comme son soleil et triste comme son climat.</p>
+
+ <p>Cependant le cercle d’Ischim est surnommé l’Italie de la Sibérie,
+ parce qu’il y a quelques jours d’été et que l’hiver n’y dure que
+ huit mois; mais il y est d’une rigueur extrême. Le vent du nord, qui
+ souffle alors continuellement, arrive chargé des glaces des déserts
+ arctiques, et en apporte un froid si pénétrant et si vif que, dès le
+ mois de septembre, le Tobol charrie des glaces. Une neige épaisse
+ tombe sur la terre, et ne la quitte plus qu’à la fin de mai...</p>
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">LETTRE</p>
+
+ <p><i>Nos esprits vous semblent marcher dans une direction si opposée
+ que vous ne pouvez expliquer que par la fatalité l’amitié qui nous
+ unit l’un à l’autre. Eh bien! que diriez-vous
+ <span class="pagenum" id="Page_244">244</span>
+ si je vous assurais que j’ai maintenant la conviction presque
+ entière que nous serons un jour parfaitement d’accord et que nos
+ esprits s’entendront comme nos cœurs s’entendent aujourd’hui? Soyez
+ bien persuadé que je ne vous aimerais pas comme je le fais si nous
+ ne devions pas finir ainsi. D’abord nous ne sommes pas dans une
+ route si opposée que vous le dites, car mes idées religieuses vous
+ occupent; vous les repoussez, il est vrai, mais vous y pensez, et
+ c’est beaucoup. Elles font fermenter votre tête, elles agitent votre
+ sang, elles vous irritent; cela vaut bien mieux que si vous n’y
+ songiez pas. Si je vous voyais, à cet égard, dans l’indifférence
+ où je vois certaines personnes, je n’aurais aucune espérance et je
+ croirais votre cœur mort avant vous. Si les idées religieuses mettent
+ en un tel mouvement toutes les facultés de votre âme, c’est parce
+ qu’elle a l’instinct que la vérité n’est que là. Ne riez pas, je
+ vous prie, et laissez-moi vous parler de votre âme, que j’aime parce
+ qu’elle est bonne, excellente, pleine de chaleur et de noblesse.
+ N’apercevez-vous pas combien elle combat contre votre esprit, comme
+ elle se révolte fièrement contre ce qu’il veut lui persuader...? Je
+ porte en moi-même un calme ravissant, une sérénité angélique. Je suis
+ heureuse, je suis sûre de l’être toujours: car mon bonheur n’est pas
+ dans les événements, il est en moi. J’ai appris non seulement à me
+ résigner, mais à aimer les peines que Dieu m’envoie; elles ne sont
+ que l’expiation de mes torts, et je bénis sa justice et sa bonté.
+ Je ne m’enfoncerai jamais dans le chaos des sciences: ma piété n’a
+ pas besoin de savoir, elle est toute dans mon cœur, elle est toute
+ d’amour...</i></p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_245">245</span></p>
+ <h3 class="h3chap" id="ch_83"><span class="big120">BARONNE DE STAËL-HOLSTEIN</span><br>
+ <span class="smcap80">(Anne-Louise-Germaine Necker)</span><br>
+ <span class="small80">(1766-1817)</span></h3>
+</div>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Staël est la femme littéraire la plus importante et la plus
+discutée de l’époque; à cheval sur les deux siècles, elle sert de
+transition entre l’école des Précieuses et l’hôtel de Rambouillet, où
+le joli et le gracieux s’alliaient à l’esprit.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Staël était laide, elle le savait; elle voulut faire oublier
+qu’elle était femme, en étant savante. Aussi trouva-t-elle beaucoup de
+détracteurs, sans chômer pour cela d’adorateurs<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>. Comme écrivain,
+elle eut une véritable influence sur la littérature, et on fait à
+son nom l’honneur de le placer partout entre celui de Jean-Jacques
+Rousseau et de Chateaubriand. Le milieu où elle vécut toute sa vie
+devait contribuer à former son <span class="pagenum" id="Page_246">246</span> goût et son style. Toute enfant,
+elle rencontrait dans le salon de son père Marmontel, Buffon, Grimm,
+Francklin, Hume, Raynal, etc. Invitée par le gouvernement impérial
+à se tenir à quarante lieues de Paris, elle fit ce fameux voyage en
+Allemagne qui la mit en contact avec les grands esprits germaniques
+de l’époque; à son retour, elle publia son ouvrage le plus important,
+<i>l’Allemagne</i>, qui fut saisi par le ministère, et la fit condamner
+à l’internement dans son château de Coppet, où il lui était interdit de
+recevoir même ses meilleurs amis. Heureusement pour elle, l’Empire ne
+dura pas longtemps, mais les événements désastreux qui mettaient fin à
+son exil ulcéraient en même temps son âme éminemment française.</p>
+
+<p>Quand on parle de M<sup>me</sup> de Staël au point de vue littéraire, on cite
+aussitôt <i>Corinne</i>. Certes, on ne peut nier à cet ouvrage un
+souffle puissant de grandeur et d’entraînement; l’improvisation de
+Corinne au Capitole est un morceau qu’il faut avoir lu. Il est bon
+aussi de lire <i>l’Allemagne</i>, ouvrage essentiellement révélateur de
+ce pays que nous n’avons jamais assez cherché à connaître.</p>
+
+<p>Mais c’est dans ses ouvrages philosophiques qu’on peut juger de
+l’étendue de son jugement.</p>
+
+<p>Voici les titres des principaux ouvrages dus à sa plume féconde, mais
+à peu près oubliés aujourd’hui: de 1786 à 1822, elle en a publiés
+dix-huit, parmi lesquels les <i>Lettres sur les écrits et caractères de
+<span class="pagenum" id="Page_247">247</span> J.-J. Rousseau</i>; <i>Sophie</i>, comédie, et <i>Jane Grey</i>,
+tragédie; <i>Recueil de morceaux détachés</i>, <i>Réflexion sur la paix
+intérieure et la paix extérieure</i>, <i>De l’influence des passions
+sur le bonheur des individus et des nations</i>, <i>De la littérature
+considérée dans ses rapports avec les institutions sociales</i>,
+<i>Delphine</i>, <i>Corinne, ou l’Italie</i>; <i>l’Allemagne</i>,
+<i>Dix années d’exil</i>, etc.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">INVOCATION DE CORINNE</p>
+
+ <p>Italie, empire du soleil! Italie, maîtresse du monde! Italie, berceau
+ des lettres! je te salue. Combien de fois la race humaine te fut
+ soumise, tributaire de tes armes, de tes beaux-arts et de ton ciel!</p>
+
+ <p>Un dieu quitta l’Olympe pour se réfugier en Ausonie; l’aspect de ce
+ pays fit rêver les vertus de l’âge d’or, et l’homme y parut trop
+ heureux pour l’y supposer coupable.</p>
+
+ <p>Rome conquit l’univers par son génie et fut reine par la liberté. Le
+ caractère romain s’imprima sur le monde, et l’invasion des barbares,
+ en détruisant l’Italie, obscurcit l’univers entier.</p>
+
+ <p>L’Italie reparut avec les divins trésors que les Grecs fugitifs
+ rapportèrent dans son sein; le ciel lui révéla ses lois; l’audace de
+ ses enfants découvrit un nouvel hémisphère; elle fut reine encore par
+ le spectre de la pensée, mais ce spectre de lauriers ne fit que des
+ ingrats.</p>
+
+ <p>L’Imagination lui rendit l’univers qu’elle avait perdu. Les peintres,
+ les poètes, enfantèrent pour elle une terre, <span class="pagenum" id="Page_248">248</span>
+ un Olympe, des enfers et des cieux; et le feu qui l’anime, mieux
+ gardé par son génie que par le dieu des païens, ne trouva point dans
+ l’Europe un Prométhée qui le ravît.</p>
+
+ <p>Pourquoi suis-je au Capitole? pourquoi mon humble front va-t-il
+ recevoir la couronne que Pétrarque a portée et qui reste suspendue
+ au cyprès funèbre du Tasse? pourquoi... si vous n’aimiez assez la
+ gloire, ô mes concitoyens! pour récompenser son culte autant que ses
+ succès!</p>
+
+ <p>Eh bien! si vous l’aimez, cette gloire qui choisit trop souvent
+ ses victimes parmi les vainqueurs qu’elle a couronnés, pensez avec
+ orgueil à ces siècles qui virent la renaissance des arts! Le Dante,
+ l’Homère des temps modernes, poète sacré de nos mystères religieux,
+ héros de la pensée, plongea son génie dans le Styx pour aborder à
+ l’enfer, et son âme fut profonde comme les abîmes qu’il a décrits.</p>
+
+ <p>L’Italie, au temps de sa puissance, revit tout entière dans le Dante.
+ Animé par l’esprit des républiques, guerrier aussi bien que poète, il
+ souffle la flamme des actions parmi les morts, et ses ombres ont une
+ vie plus forte que les vivants d’aujourd’hui.</p>
+
+ <p>Les souvenirs de la terre les poursuivent encore; leurs passions sans
+ but s’acharnent à leur cœur; elles s’agitent sur le passé, qui leur
+ semble encore moins irrévocable que leur éternel avenir.</p>
+
+ <p>On dirait que le Dante, banni de son pays, a transporté dans les
+ régions imaginaires les peines qui le <span class="pagenum" id="Page_249">249</span>
+ dévoraient. Ses ombres demandent sans cesse des nouvelles de
+ l’existence, comme le poète lui-même s’informe de sa patrie, et
+ l’enfer s’offre à lui sous les couleurs de l’exil.</p>
+
+ <p>Tout, à ses yeux, se revêt du costume de Florence. Les morts qu’il
+ évoque semblent renaître aussi Toscans que lui; ce ne sont point
+ les bornes de son esprit, c’est la force de son âme qui fait entrer
+ l’univers dans le cercle de sa pensée.</p>
+
+ <p>Un enchaînement mystique de cercles et de sphères le conduit de
+ l’enfer au purgatoire, au paradis; historien fidèle de sa vision, il
+ inonde de clarté les régions les plus obscures, et le monde qu’il
+ crée dans son triple poème est complet, animé, brillant comme une
+ planète nouvelle aperçue dans le firmament.</p>
+
+ <p>A sa voix, tout sur la terre se change en poésie: les objets,
+ les idées, les lois, les phénomènes semblent un nouvel Olympe,
+ de nouvelles divinités; mais cette mythologie de l’imagination
+ s’anéantit comme le paganisme à l’aspect du paradis, de cet océan de
+ lumière étincelant de rayons d’étoiles, de vertus et d’amour.</p>
+
+ <p>Les magiques paroles de notre plus grand poète sont le prisme de
+ l’univers; toutes ses merveilles s’y réfléchissent, s’y divisent, s’y
+ recomposent! les sons imitent les couleurs, les couleurs se fondent
+ en harmonie; la rime, sonore ou bizarre, rapide ou prolongée, est
+ inspirée par cette divination poétique, beauté suprême de l’art,
+ triomphe du génie, qui découvre dans la nature tous les secrets en
+ relation avec le cœur de l’homme. <span class="pagenum" id="Page_250">250</span></p>
+
+ <p>Le Dante espérait de son poème la fin de son exil: il comptait sur la
+ renommée pour médiatrice; mais il mourut trop tôt pour recueillir les
+ palmes de la patrie. Souvent la vie passagère de l’homme s’use dans
+ les revers; et si la gloire triomphe, si l’on aborde enfin sur une
+ plage plus heureuse, la tombe s’ouvre derrière le port, et le destin
+ à mille formes annonce souvent la fin de la vie par le retour du
+ bonheur!...</p>
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">SUR L’ALLEMAGNE</p>
+
+ <p>Il serait intéressant de comparer les stances de Schiller sur la
+ perte de la jeunesse, intitulées l’<i>Idéal</i>, avec celles de
+ Voltaire:</p>
+
+ <div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">Si vous voulez que j’aime encore,<br>
+ Rendez-moi l’âge des amours, etc.</p>
+ </div>
+ </div>
+
+ <p>On voit dans le poète français l’expression d’un regret aimable, dont
+ l’amour et les joies de la vie sont l’objet; le poète allemand pleure
+ la perte de l’enthousiasme et de l’innocente pureté des pensées du
+ premier âge; et c’est par la poésie et la pensée qu’il se flatte
+ d’embellir encore le déclin de ses ans. Il n’y a pas dans les stances
+ de Schiller cette clarté facile et brillante que permet un genre
+ d’esprit à la portée de tout le monde...</p>
+
+ <p>..... Nous fîmes une excursion sur l’un de ces lacs dans lesquels les
+ beautés de la nature se réfléchissent, et qui semblent placés aux
+ pieds des Alpes pour en multiplier les ravissants aspects. Un temps
+ orageux nous <span class="pagenum" id="Page_251">251</span>
+ dérobait la vue distincte des montagnes; mais, confondues avec
+ les nuages, elles n’en étaient que plus redoutables. La tempête
+ grossissait, et, bien qu’un sentiment de terreur s’emparât de mon
+ âme, j’aimais cette foudre du ciel qui confond l’orgueil de l’homme.
+ Nous nous reposâmes un moment dans une espèce de grotte avant de
+ nous hasarder à traverser la partie du lac de Thun qui est entourée
+ de rochers inabordables. C’est dans un lieu pareil que Guillaume
+ Tell sut braver les abîmes et s’attacher à des écueils pour échapper
+ à ses tyrans. Nous aperçûmes alors dans le lointain cette montagne
+ qui porte le nom de la Vierge (<i>Jungfrau</i>); aucun voyageur n’a
+ jamais pu gravir jusqu’à son sommet: elle est moins haute que le
+ Mont-Blanc, et cependant elle inspire plus de respect, parce qu’on la
+ sait inaccessible<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>.</p>
+
+ <p>Nous arrivâmes à Unterseen, et le bruit de l’Aar, qui tombe en
+ cascades autour de cette petite ville, disposait l’âme à des
+ impressions rêveuses. Les étrangers, en grand nombre, étaient logés
+ dans des maisons de paysans, fort propres, mais rustiques. Il était
+ assez piquant de voir se promener dans la rue d’Unterseen de jeunes
+ Parisiens tout à coup transportés dans les vallées de la Suisse; ils
+ n’entendaient plus que le bruit des torrents, ils ne voyaient plus
+ que des montagnes, et cherchaient si dans ces lieux solitaires ils
+ pourraient s’ennuyer assez pour retourner avec plus de plaisir encore
+ dans le monde.</p>
+
+ <p><span class="pagenum" id="Page_252">252</span></p>
+
+ <p>Le soir qui précéda la fête, on alluma des feux sur les montagnes;
+ c’est ainsi que jadis les libérateurs de la Suisse donnèrent le
+ signal de leur sainte conspiration. Ces feux, placés sur les sommets,
+ ressemblaient à la lune, lorsqu’elle se lève derrière les montagnes
+ et qu’elle se montre à la fois ardente et paisible. On eût dit que
+ des astres nouveaux venaient assister au plus touchant spectacle
+ que notre monde puisse encore offrir. L’un de ces signaux enflammés
+ semblait placé dans le ciel, d’où il éclairait les ruines du château
+ d’Unspunnen, autrefois possédé par Berthold, le fondateur de Berne,
+ en mémoire de qui se donnait la fête. Des ténèbres profondes
+ environnaient ce point lumineux, et les montagnes, qui pendant la
+ nuit ressemblent à de grands fantômes, apparaissaient comme l’ombre
+ gigantesque des morts qu’on voulait célébrer.</p>
+
+ <p>Le jour de la fête, le temps était doux, mais nébuleux; il fallait
+ que la nature répondît à l’attendrissement de tous les cœurs.
+ L’enceinte choisie pour les jeux est entourée de collines parsemées
+ d’arbres et des montagnes à perte de vue sont derrière ces collines.
+ Tous les spectateurs, au nombre de près de six mille, s’assirent
+ sur les hauteurs en pente, et les couleurs variées des habillements
+ ressemblaient dans l’éloignement à des fleurs répandues sur la
+ prairie. Jamais un aspect plus riant ne put annoncer une fête; mais
+ quand les regards s’élevaient, des rochers suspendus semblaient,
+ comme la destinée, menacer les humains au milieu de leurs plaisirs.</p>
+
+ <p>Lorsque la foule des spectateurs fut réunie, on entendit
+ <span class="pagenum" id="Page_253">253</span>
+ venir de loin la procession de la fête, procession solennelle
+ en effet, puisqu’elle était consacrée au culte du passé. Une musique
+ agréable l’accompagnait; les magistrats paraissaient à la tête des
+ paysans; les jeunes paysannes étaient vêtues selon le costume ancien
+ et pittoresque de chaque canton; les hallebardes et les bannières de
+ chaque vallée étaient portées en avant de la marche par des hommes
+ à cheveux blancs, habillés précisément comme on l’était il y a cinq
+ siècles, lors de la conjuration de Grütli. Une émotion profonde
+ s’emparait de l’âme en voyant ces drapeaux si pacifiques qui avaient
+ pour gardiens des vieillards. Le vieux temps était représenté par ces
+ hommes, âgés pour nous, mais si jeunes en présence des siècles! Je
+ ne sais quel air de confiance, dans tous ces êtres faibles, touchait
+ profondément, parce que cette confiance ne leur était inspirée que
+ par la loyauté de leur âme. Les yeux se remplissaient de larmes au
+ milieu de la fête, comme dans ces jours heureux et mélancoliques où
+ l’on célèbre la convalescence de ce qu’on aime...</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_84"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">GUIZOT,</span>
+ <span class="smcap80">Née Pauline de Meulan</span><br>
+ <span class="small80">(1773-1827)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Elle eut des débuts très intéressants. Douée d’un réel talent
+littéraire, arrivée à Paris ruinée, <span class="pagenum" id="Page_254">254</span> elle écrivait sous un
+pseudonyme, dans les <i>Débats</i>, des courriers pour venir en aide à
+sa mère, lorsqu’elle tomba dangereusement malade; ce fut pour elle un
+cruel souci que de penser qu’elle perdait son gagne-pain. Quel ne fut
+pas l’étonnement de ces dames quand elles apprirent que les courriers
+étaient arrivés régulièrement au journal, et qu’elles pouvaient
+émarger; un jeune et timide inconnu qui avait aperçu Pauline chez M.
+Suard, leur ami et protecteur, avait su les difficultés dans lesquelles
+elles se trouvaient, et avait eu l’heureuse inspiration d’imiter son
+style et de la remplacer. Elles tinrent à connaître leur bienfaiteur,
+qui n’était autre que M. Guizot, le futur ministre, alors débutant,
+et que Pauline de Meulan épousa en 1802; quoique plus âgée que son
+mari de quelques années, le mariage fut des plus heureux, les deux
+époux étant en concordance de sentiments et d’idées; elle n’en jouit
+malheureusement que quinze années, car elle mourut en 1817, âgée de
+quarante-trois ans.</p>
+
+<p>Elle laissa nombre d’ouvrages dont: <i>Essais de littérature et de
+morale</i>, <i>les Enfants</i>, <i>l’Écolier, ou Raoul et Victor</i>,
+<i>l’Éducation domestique</i>, <i>Nouveaux contes</i>, <i>Idées de
+droit et de devoir</i>, <i>De l’anarchie et du pouvoir</i>, etc.</p>
+
+<p>Ses livres pour les enfants sont excellents et ont tous eu de
+nombreuses éditions. Ses pensées philosophiques s’inspirent des idées
+les plus élevées.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_255">255</span></p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">DE L’INFLUENCE DES FEMMES DANS LA LITTÉRATURE</p>
+
+ <p>Pour connaître les mœurs d’un siècle, il faut consulter les ouvrages
+ écrits par des femmes, presque toujours modelés uniformément sur
+ une situation commune à toutes; les femmes sentent et pensent
+ beaucoup moins d’après leur jugement personnel que d’après les
+ habitudes que leur ont données la place qu’elles occupent dans la
+ société et le rôle qu’elles sont appelées à y jouer. L’indépendance
+ et l’originalité sont nécessairement rares chez des êtres dont
+ l’existence est renfermée dans un cercle étroit et dont les intérêts
+ sont semblables. Sauf les observations qu’elle aura pu faire
+ sur elle-même, fécond et important sujet de réflexions, il y a
+ toujours lieu de croire que ce que pense une femme est ce qui sera
+ généralement reçu par les femmes de son temps, et de ce que les
+ femmes pensent dans un temps quelconque on peut aisément inférer ce
+ qu’elles y sont.</p>
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">PENSÉES DÉTACHÉES</p>
+
+ <p class="p2">—Le courage d’un homme est de se soustraire au joug; celui d’une
+femme est de le supporter; y conformer sa volonté, c’est pour elle le
+seul moyen d’espérer cette liberté qui consiste à faire ce qu’on veut.</p>
+
+ <p class="p2">—L’énergie de l’âme s’endort dans les vagues rêveries de
+ l’espérance; le travail actuel pèse à celui qui croit pouvoir se
+ reposer sur l’avenir: mais que tout à coup la perspective du bonheur
+ se ferme devant lui, il recueille <span class="pagenum" id="Page_256">256</span>
+ toutes ses forces dans le moment présent et, appuyé sur son malheur,
+ s’élance à de nouvelles destinées.</p>
+
+ <p class="p2">—La gloire est le superflu de l’honneur; et comme toute autre espèce
+ de superflu, celui-là s’acquiert souvent aux dépens du nécessaire.</p>
+</div>
+
+<p>Sa nièce, <span class="smcap90">Marguerite-Andrée-Élisa Dilson</span>, M<sup>me</sup> <span class="smcap90">Guizot</span>
+(1804-1833), seconde femme du ministre, a écrit aussi
+quelques opuscules.</p>
+
+<p>Elle écrivait, avant son mariage, à sa sœur, les lignes suivantes,
+contenant une appréciation que les oreilles féminines ne sont pas
+habituées à entendre:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p><i>Il y a dans la raison des hommes quelque chose de supérieur qui
+ dédommage de la soumission; leur volonté est calme, tandis que la
+ nôtre s’agite sans cesse; une multitude de petits incidents qui nous
+ contrarient vivement ne les atteignent même pas: aussi veulent-ils
+ moins fréquemment, mais plus également et plus durablement que nous.
+ Dans tous les ménages que je vois, j’observe cette différence, et
+ je suis persuadée que beaucoup de femmes très distinguées ont dû à
+ cette dispensation de la Providence leur bonheur avec des maris qui
+ n’avaient pas autant d’esprit qu’elles, mais dont le caractère ferme
+ et calme donnait l’appui et le repos dont elles avaient besoin;... on
+ verra ce que des «femmes d’esprit comme nous» peuvent apprendre d’un
+ homme médiocre.</i></p>
+
+ <p><i>On dit que je suis très instruite, et je sais bien que je le suis
+ plus que la plupart des femmes; eh bien, ma chère, je
+ <span class="pagenum" id="Page_257">257</span> n’ai jamais causé un peu sérieusement avec un homme sans
+ apercevoir combien il y avait de décousu dans mon instruction et de
+ lacune dans mes connaissances. Il y a quelque chose de désultoire
+ dans l’esprit et dans l’éducation des femmes; elles ne savent jamais
+ rien à fond, ce qui fait que les hommes les battent aisément dans la
+ discussion. Si on est vaincue par un mari qu’on aime, le mal n’est pas
+ grand.</i></p>
+</div>
+
+<p>Élisa Dilson, <i>continue M<sup>me</sup> de Witt, née Guizot</i><a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>, n’a pas
+épousé un homme médiocre, et elle l’a beaucoup aidé pendant sa courte
+vie conjugale, le remplaçant souvent dans le travail de préparation
+des numéros de la <i>Revue française</i>, pour laquelle elle rédigeait
+des articles non signés, qui sont restés le témoignage durable d’une
+instruction solide et étendue, comme de l’esprit le plus délicat et de
+l’âme la plus élevée. Morte à vingt-neuf ans, elle a laissé dans la
+vie de celui qu’elle aimait un vide irréparable, et, grâce à ce fidèle
+souvenir, elle a tenu une grande place dans la vie de ses enfants, qui
+l’ont à peine entrevue.....</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_85"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">DE RÉMUSAT</span><br>
+ <span class="small80">(1780-1821)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Claire-Élisabeth-Jeanne Gravier de Vergennes, dame de palais de
+l’impératrice Joséphine, mère <span class="pagenum" id="Page_258">258</span> du comte Charles de Rémusat, a
+laissé des <i>Mémoires</i> et des <i>Lettres</i> excitant sans doute
+beaucoup plus la curiosité que son livre très remarquable: <i>Essai sur
+l’éducation des femmes</i>, publié par son fils après sa mort en 1824,
+et auquel l’Académie française décerna une médaille d’or. Il est bien
+regrettable qu’un tel livre soit presque inconnu aujourd’hui: toutes
+les mères ou éducatrices devraient le lire et le méditer.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">ESSAI SUR L’ÉDUCATION DES FEMMES</p>
+
+ <p>Tous les biens sont si fugitifs qu’alors qu’on les tient il faut
+ encore prévoir qu’ils doivent nous échapper.</p>
+
+ <p class="dottedline2">&nbsp;</p>
+
+ <p>Quelles ressources laissent-ils à un esprit léger et irréfléchi?</p>
+
+ <p>Le désœuvrement ajoute à toutes les douleurs comme à tous les vices.</p>
+
+ <p>L’enfance, si nous ne l’attristons pas, la jeunesse, si nous la
+ laissons faire, sont des temps de jouissance et de bonheur. Il est
+ facile, sans les déposséder de leur apanage naturel, de les munir de
+ quelques idées sérieuses qui prépareront le repos et la dignité de
+ ces derniers temps.—Que la jeune fille apprenne ou qu’elle aperçoive
+ le plus tôt possible la faiblesse de l’enfance, les droits de la
+ jeunesse, mais, en même temps, à quelle condition et dans quel but
+ ces droits lui sont donnés.</p>
+
+ <p class="dottedline2">&nbsp;</p>
+
+ <p><span class="pagenum" id="Page_259">259</span></p>
+
+ <p>Mais pour obtenir qu’une pensée sérieuse puisse trouver place au
+ milieu des émotions des premiers pas de la vie, il est essentiel
+ qu’une mère indulgente et sincère, se rappelant ce qu’elle a senti et
+ éprouvé, laisse un libre cours aux impressions naturelles à cet âge.</p>
+
+ <p>La mère éclairée représente, à l’égard de sa fille, l’une de ces
+ divinités surveillantes que les anciens plaçaient auprès des mortels;
+ c’est la sagesse, c’est la prudence, sous des traits plus doux et
+ plus chers que ceux de Mentor. Elle doit seconder la conscience
+ sans la remplacer; elle doit condescendre à la jeunesse pour en
+ être écoutée; elle doit comprendre son naïf orgueil, son doux
+ entraînement; c’est en sympathisant avec elle qu’on peut prétendre à
+ la conduire. Quels moyens d’influence et de persuasion n’aura pas une
+ mère qui, s’armant ainsi de la seule vérité, conversant des avantages
+ et des droits du bel âge, enseignera en même temps à sa fille sa
+ liberté et ses devoirs?</p>
+
+ <p>Je crois que l’on peut tirer pour la morale un grand parti de la
+ beauté. La beauté est une puissance. Un beau visage attire les
+ regards.</p>
+</div>
+
+<div class="figcenter4" style="width: 40px;">
+ <img src="images/vignette2.jpg" alt="petit ornement décoratif" width="40" height="31">
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p>Penser, combattre et vaincre, voilà la véritable vie, voilà la source
+ de l’intérêt; hors de là, il n’y a que découragement et langueur.</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_260">260</span></p>
+ <h3 class="h3chap" id="ch_86"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">SWETCHINE</span><br>
+ <span class="small80">(1782-1857)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Sophie Soymonof, née sur les bords de la Neva, avait trente-quatre ans
+en 1816, quand elle vint s’installer à Paris, dans la haute société
+de la Restauration, et ouvrir un salon qui fut le plus recherché de
+l’époque.</p>
+
+<p>L’ensemble de son extérieur n’attirait pas le regard, mais sa
+physionomie, son geste, son accent, étaient doués d’un attrait
+sympathique indéfinissable. Mariée à dix-sept ans à M. de Swetchine,
+qui en avait quarante-deux, ayant pour son mari un attachement plein de
+respect et une incessante sollicitude, elle ne fit jamais parler d’elle.</p>
+
+<p>Les femmes, ordinairement peu accessibles à l’influence des autres
+femmes, étaient pleines de confiance envers M<sup>me</sup> Swetchine. Les plus
+jeunes n’échappaient pas davantage à son empire. Ce qui peut faire
+naître l’hostilité entre les femmes n’existait pas en M<sup>me</sup> Swetchine.
+Elle n’éveillait jamais un sentiment de rivalité, parce qu’on ne
+pouvait jamais surprendre en elle la tentation de se faire valoir aux
+dépens d’une autre ou d’éclipser qui que ce fût; son désintéressement
+obtenait grâce pour sa supériorité. Cette femme, qui, dès qu’elle
+pouvait jouir d’une heure de solitude, se <span class="pagenum" id="Page_261">261</span> livrait aux études
+les plus graves et, elle l’avouait quelquefois, se plongeait dans la
+métaphysique comme dans un bain, n’était plus que grâce et enjouement
+dès qu’une jeune femme était entrée dans son salon.</p>
+
+<p>«Une malice souriante et tempérée par une charité sincère, voilà
+l’impression générale que laisse la lecture des <i>Airelles</i> et des
+<i>Pensées</i>.»</p>
+
+<p>«Il y a quelque chose de plus dans les écrits sur <i>la Résignation
+et la Vieillesse</i>: il y a une émotion qui parfois est d’autant
+plus active et pénétrante qu’elle se contient; on dirait que la vertu
+que M<sup>me</sup> Swetchine a le plus assidûment cultivée en elle soit la
+résignation... Il serait difficile de choisir quelques citations qui
+puissent donner une idée nette du talent de M<sup>me</sup> Swetchine. C’est un
+talent d’âme. Le charme de ses écrits est dans la justesse parfaite du
+ton, dans la sincérité de l’accent. Tout y repose l’esprit, rien n’y
+brille<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="p2">—Ne désirons d’esprit que ce qu’il en faut pour être parfaitement
+ bon, et c’est en désirer beaucoup: car la bonté se compose, avant
+ tout, de l’intelligence de tous les besoins hors de nous, et de tous
+ les moyens d’y pourvoir qui sont en nous-mêmes.</p>
+
+ <p class="p2">—Écrire au crayon, c’est parler à voix basse.</p>
+
+ <p class="p2">—Ceux qui nous rendent heureux nous savent toujours <span class="pagenum" id="Page_262">262</span>gré de
+ l’être; leur reconnaissance est le prix de leurs propres bienfaits.</p>
+
+ <p class="p2">—La politesse, chez une maîtresse de maison, consiste à alimenter la
+ conversation et à ne s’en emparer jamais; elle a la garde de cette
+ espèce de feu sacré, mais il faut que tout le monde puisse s’en
+ approcher.</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_87"><span class="big120">LA DUCHESSE D’ABRANTÈS</span><br>
+ <span class="small80">(1784-1838)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Fille de M. de Pernon, qui avait acquis une grande fortune par
+l’entreprise de vivres à l’armée de Rochambeau, en Amérique, mais qui
+avait tout perdu à la Révolution, par sa mère d’origine corse, Paule
+connut Napoléon Bonaparte dès son enfance, puisqu’il venait chez ses
+parents les jours de vacances, alors qu’il était élève boursier à
+l’École militaire. Mariée plus tard à Junot, un des jeunes généraux du
+conquérant, elle vécut toujours dans l’orbite napoléonienne. Sa mère,
+très mondaine, la façonna au monde de bonne heure, et, pendant l’Empire
+et la Restauration, elle eut un des salons les plus courus de l’époque
+et fut une des femmes les plus en vue. Comme œuvre littéraire, elle
+n’a écrit qu’après la mort de son mari, alors qu’elle se retrouva, par
+suite de ses <span class="pagenum" id="Page_263">263</span> goûts de désordre et de dépense, dans la pauvreté;
+de 1825 à 1832 parurent quelques romans, puis ses <i>Mémoires sur
+Napoléon</i>, qui viennent d’être réédités; le style en est aussi
+négligé que dans la plupart des mémoires de femmes dont nous avons déjà
+parlé, mais les détails qu’elle donne sont néanmoins fort intéressants.</p>
+
+<p>Elle s’étend beaucoup sur le côté <i>mode</i>, et, franchement,
+il n’est pas sans utilité de le connaître. Elle est morte à
+cinquante-quatre ans, dans une position de fortune plus que médiocre, à
+cause de ses goûts dispendieux et désordonnés. Son fils unique n’ayant
+que des filles, le nom s’est trouvé éteint, quand Napoléon III l’a
+relevé dans le mari de l’une d’elles, M. Maurice Le Ray.</p>
+
+<p>Ses propres filles ont écrit sous le nom de Constance Aubert et de
+Joséphine Amet.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Ancelot, dans ses <i>Salons du XIX<sup>e</sup> siècle</i>, nous dépeint
+la triste mort de cette femme qui avait été si brillante. Ce cri
+du cœur qu’elle laissa échapper chez M<sup>me</sup> Ancelot, où des amis
+s’étaient réunis après la première représentation de <i>Marie, ou Trois
+Epoques</i>: «Qu’on est donc bien ainsi la nuit pour causer: on ne
+craint ni les ennuyeux, ni les créanciers!» dépeint bien l’existence
+précaire qu’elle menait. Elle s’amusait comme une petite folle à
+diriger le théâtre de l’hôtel du comte Jules de Castellane pendant
+qu’on saisissait ses meubles.</p>
+
+<p>Huit jours avant sa mort, malade, elle dut se réfugier <span class="pagenum" id="Page_264">264</span> dans une
+maison de santé aux environs de Paris, où elle mourut loin des siens
+pendant que l’on vendait ses meubles.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">MÉMOIRES<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a></p>
+
+ <p class="center small80">(A PROPOS DE SON MARIAGE)</p>
+
+ <p>A cette époque, on employait cinquante ou soixante louis à faire une
+ corbeille très riche pour contenir les objets précieux donnés par
+ le mari, et cette corbeille, après être restée sur la commode de la
+ jeune femme pendant six mois ou un an, montait au garde-meuble, où
+ les rats la mangeaient malgré tous les symboles, tous les myrtes
+ brodés sur l’enveloppe.—M<sup>lle</sup> l’Olive (la lingère) avait donc
+ fait faire un vase immensément grand, recouvert en velours blanc et
+ vert richement brodé d’or; le socle du vase était en bronze doré,
+ et le couvercle, brodé comme le reste, était surmonté d’une pomme
+ de pin de bronze noir, surmonté d’une flèche qui fixait également
+ deux couronnes ciselées en or bruni, l’une d’olivier, l’autre de
+ laurier. C’était dans cette corbeille que se trouvaient les châles de
+ cachemire, les voiles de point d’Angleterre, les garnitures de robes
+ en point à l’aiguille et en point de Bruxelles, ainsi qu’en blonde
+ pour l’été.</p>
+
+ <p>Il y avait aussi des robes de blonde blanche et de dentelle noire,
+ des pièces de mousseline de l’Inde, des pièces <span class="pagenum" id="Page_265">265</span>
+ de velours, des étoffes turques que le général avait rapportées
+ d’Égypte, des robes de bal pour une mariée; ma robe de présentation;
+ des robes de mousseline de l’Inde brodées en lames d’argent, et puis
+ des fleurs de chez M<sup>me</sup> Roux; des rubans de toutes largeurs, de
+ toutes les couleurs; des sacs, des éventails, des gants, des essences
+ de Fargeon, de Riban, des sachets de peau d’Espagne et d’herbes
+ de Montpellier; enfin, rien n’avait été oublié. De chaque côté de
+ la corbeille étaient deux sultans. Dans le premier étaient deux
+ nécessaires: l’un renfermait tout ce qu’il faut pour la toilette
+ des dents et des mains, en objets en or émaillé de noir; l’autre
+ contenait tout ce dont une femme se sert pour travailler: un dé,
+ des ciseaux, un étui, un poinçon, tout cela en or également et
+ entouré de perles fines. Dans l’autre sultan était l’écrin et une
+ lorgnette en écaille blonde et or, avec deux rangées de diamants.
+ L’écrin renfermait une fort belle rivière de chatons, une paire de
+ boucles d’oreilles également en chatons montés en forme de roues,
+ six épis et un peigne moitié perles et moitié diamants, qui, en
+ raison de l’énorme quantité de cheveux que j’avais alors, était
+ presque aussi grand qu’on le ferait aujourd’hui. Dans le même écrin
+ était un médaillon carré entouré de perles fines, dans lequel était
+ le portrait du général Junot, peint par Isabey et admirablement
+ ressemblant, comme on peut le croire. Mais, en bonne foi, il était de
+ taille à être plutôt attaché dans une galerie que suspendu au cou.
+ Enfin, c’était la mode, et M<sup>me</sup> Murat avait un portrait de son
+ mari, également peint par Isabey, et encore plus
+ <span class="pagenum" id="Page_266">266</span> grand que le
+ mien. Dans le même sultan, et à côté de l’écrin, étaient de superbes
+ topazes que le général avait rapportées d’Égypte et dont la grosseur
+ était fabuleuse, des cornalines orientales à plusieurs couches et
+ d’une épaisseur extraordinaire, et des pierres gravées antiques.</p>
+
+ <p>Tout cela n’était pas monté. Le général Junot préférait que je le
+ fisse faire à mon goût. Dans ce même sultan, que le général avait
+ arrangé lui-même, était la bourse appelée bourse des épousailles;
+ elle était en chaînons d’or rattachés les uns aux autres par une
+ petite et très délicate étoile émaillée de vert. Le fermoir était
+ également émaillé. Comme la somme que Junot avait destinée à cette
+ bourse n’aurait pu y être contenue, elle y avait été placée en
+ billets de banque, moins cinquante louis en jolis petits sequins de
+ Venise, qui couvraient les billets de banque.</p>
+
+ <p class="dottedline2">&nbsp;</p>
+
+ <p>D’une immense corbeille, ou plutôt une malle en gros de Naples rose
+ brodée en chenille noire, portant mon chiffre et fortement parfumée
+ de peaux d’Espagne, malgré sa grandeur, étaient sortis une quantité
+ de petits paquets noués avec des faveurs roses ou bleues. C’étaient
+ des chemises à manches gaufrées, brodées comme brodait M<sup>lle</sup>
+ l’Olive; des mouchoirs, des jupons, des canezous du matin, des
+ peignoirs de mousseline de l’Inde, des camisoles de nuit, des bonnets
+ du matin de toutes les couleurs et de toutes les formes, et tout cela
+ brodé, garni de valenciennes, ou de malines, ou de point d’Angleterre.</p>
+
+ <p class="dottedline2">&nbsp;</p>
+
+ <p><span class="pagenum" id="Page_267">267</span></p>
+
+ <p>Paris, en 1796-97, avait une physionomie singulière; les maisons
+ particulières craignaient de montrer du luxe en recevant
+ habituellement, et l’on se bornait à aller beaucoup dans les réunions
+ d’abonnés, où se trouvait alors la meilleure compagnie. Il en
+ était ainsi non seulement pour des concerts, mais pour des bals.
+ On n’imagine guère aujourd’hui que les femmes les plus élégantes
+ allaient danser au bal de Thélusson, au bal de Richelieu; toutes les
+ castes s’y trouvaient réunies et confondues, et s’entendaient fort
+ bien ensemble pour rire et chanter.</p>
+
+ <p>Un jour, au bal de Thélusson:</p>
+
+ <p>«Eh! mon Dieu! quelle est cette belle personne?» dit M<sup>me</sup> de Da..s
+ au vieux marquis d’Hautefort, qui lui donnait le bras, en indiquant
+ une femme qui entrait et vers laquelle non seulement les regards,
+ mais la foule se portait.</p>
+
+ <p>Cette femme était d’une taille au-dessus de la moyenne; mais une
+ harmonie parfaite dans toute sa personne empêchait de s’apercevoir
+ de l’inconvénient de sa trop haute stature. C’était la Vénus
+ du Capitole, plus belle encore que l’œuvre de Phidias; on y
+ retrouvait la même pureté de traits, la même perfection dans les
+ bras, les mains, les pieds, et tout cela animé par une expression
+ bienveillante. Sa parure ne contribuait pas à ajouter à sa beauté,
+ car elle avait une simple robe de mousseline des Indes, drapée à
+ l’antique et rattachée sur les épaules avec deux camées; une ceinture
+ d’or serrait sa taille et était également fermée par un camée; un
+ large bracelet d’or arrêtait <span class="pagenum" id="Page_268">268</span>
+ et fixait sa manche fort au-dessus du coude. Ses cheveux, d’un
+ noir de velours, étaient courts et frisés tout autour de la tête,
+ cette coiffure s’appelait alors à la Titus; sur ses épaules était un
+ superbe châle de cachemire rouge, parure à cette époque fort rare et
+ fort recherchée. Elle le drapait autour d’elle d’une manière toujours
+ gracieuse et pittoresque, formant ainsi le plus ravissant tableau.</p>
+
+ <p>«C’est M<sup>me</sup> Tallien», répondit M. d’Hautefort.</p>
+
+ <p class="dottedline2">&nbsp;</p>
+
+ <p>L’une des plus belles fêtes, l’une des plus élégantes dans sa
+ magnificence, fut celle que donna M. de Talleyrand au ministère des
+ relations extérieures... Ma mère voulut absolument y aller... Je puis
+ affirmer que j’ai vu peu de femmes plus charmantes qu’elle.</p>
+
+ <p>Nous étions mises de même: une robe de crêpe blanc garnie avec deux
+ larges rubans d’argent, dont le bord était lui-même bordé avec un
+ bouillon gros comme le pouce, en gaze rose lamée argent, et sur la
+ tête une guirlande de feuilles de chêne dont les glands étaient en
+ argent. Ma mère avait des diamants et moi des perles, c’était la
+ seule différence qu’il y eût dans notre parure.</p>
+
+ <p>Un jour ma mère donnait un bal; elle avait réuni tout ce que Paris
+ avait alors de plus élégant dans le faubourg Saint-Germain. Quant à
+ l’autre parti, il était représenté par la famille Bonaparte, par des
+ hommes comme M. de Trénis et quelques autres, qui, en leur qualité de
+ beaux danseurs, étaient invités dans le peu de maisons particulières
+ qui recevaient.</p>
+
+ <p>Bonaparte venait de partir pour l’Égypte; M<sup>me</sup> Leclerc
+ <span class="pagenum" id="Page_269">269</span>
+ n’était encore que dame de beauté, et sa principauté n’avait rien de
+ réel; elle sentait la nécessité de faire beaucoup de frais; elle y
+ réussissait complètement. Prévenue par ma mère, elle avait préparé
+ pour ce bal une toilette qui devait, dit-elle, l’immortaliser; elle
+ fit de cette toilette l’affaire sérieuse d’une semaine entière;
+ elle recommanda le secret le plus complet, et qui fut effectivement
+ gardé par MM. Germon et Charbonnier. Elle avait demandé à ma mère de
+ s’habiller chez elle pour que sa parure fût de toute sa fraîcheur au
+ moment de son entrée au bal. Il faudrait avoir connu M<sup>me</sup> Leclerc
+ à cette époque pour se faire une idée juste de l’impression qu’elle
+ produisit dans le salon lorsqu’elle y parut. Elle était coiffée ce
+ jour-là avec des bandelettes de fourrure très précieuse dont j’ignore
+ le nom, mais d’un poil très ras, d’une peau très souple et parsemée
+ de petites taches tigrées. Ces bandelettes étaient surmontées
+ de grappes de raisin en or. C’était la copie fidèle d’un camée
+ représentant une bacchante.</p>
+
+ <p>Une robe de mousseline de l’Inde, d’une excessive finesse, avait
+ au bas une broderie en lames d’or de la hauteur de quatre ou cinq
+ doigts, représentant une guirlande de pampox. Une tunique, de la
+ forme grecque la plus pure, se drapait sur sa jolie taille, en ayant
+ également au bord une broderie semblable à celle de la robe; sa
+ tunique était arrêtée sur ses épaules par des camées du plus grand
+ prix. Les manches, extrêmement courtes et légèrement plissées,
+ avaient un petit poignet et étaient également retenues par des
+ camées. La ceinture, mise au-dessous <span class="pagenum" id="Page_270">270</span>
+ du sein, comme nous le voyons dans les statues, était fermée
+ par une bande d’or bruni, dont le cadenas était une superbe pierre
+ gravée antique. Comme M<sup>me</sup> Leclerc s’était habillée dans la maison,
+ elle n’avait pas mis ses gants et laissait voir ses jolis bras si
+ blancs et si ronds, ornés de bracelets d’or et de camées. Rien ne
+ peut donner une idée juste de cette ravissante figure.</p>
+
+ <p>Elle éclairait vraiment le salon dans lequel elle entrait. Un murmure
+ de louanges l’accueillit aussitôt qu’elle parut, et se prolongea sans
+ égard pour celles qui étaient présentes, sans doute fort peu tentées
+ de joindre leurs voix à celles de MM. Juste de Noailles, Charles de
+ Noailles, de Montcalm, de Montbreton, de Montargis, de Rastignac,
+ de l’Aigle, de la Feuillade, etc. M<sup>me</sup> de Contades, dont la belle
+ tournure et le charme avaient produit son effet accoutumé à son
+ entrée, fut vivement choquée de se voir abandonnée.</p>
+
+ <p>Prenant le bras d’un de ces messieurs, elle se rendit, avec cette
+ démarche exquise qu’elle avait, dans le boudoir où M<sup>me</sup> Leclerc
+ s’était établie de manière à recevoir le plus de lumière possible.
+ Après l’avoir admirée, elle s’écria:</p>
+
+ <p>«Ah! mon Dieu, quel malheur! une si jolie personne, que c’est
+ malheureux!</p>
+
+ <p>—Quoi donc?... Que voyez-vous?</p>
+
+ <p>—Comment!... Mais ces deux oreilles!... Si j’en avais de pareilles,
+ je me les ferais ôter.»</p>
+
+ <p>Dans une pièce aussi petite, chacune de ces paroles retentit... En
+ effet, jamais plus drôles d’oreilles. C’était <span class="pagenum" id="Page_271">271</span>
+ un morceau de cartilage blanc, même tout uni et sans être aucunement
+ ourlé... M<sup>me</sup> Leclerc se troubla, se trouva mal et finit par aller
+ se coucher avant minuit.</p>
+
+ <p class="br">—Autre costume de M<sup>me</sup> Tallien: habit d’amazone en casimir gros
+ bleu avec des boutons jaunes et le collet et les parements en
+ velours rouge; sur ses beaux cheveux noirs, alors coupés à la Titus
+ et bouclés tout autour de sa tête, dont la forme était parfaite,
+ était posé, un peu de côté, un bonnet en velours écarlate bordé de
+ fourrure. Elle était admirable de beauté dans ce costume.</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_88"><span class="big120">ROSE-CÉLESTE VIEN</span></h3>
+</div>
+
+<p>Née à Évreux, morte à Paris; fille du général Bache, elle épousa le
+fils du célèbre peintre Vien, le maître de David. Elle mérite d’être
+signalée par sa connaissance, assez rare chez les femmes, des langues
+grecque et latine. Nouvelle M<sup>me</sup> Dacier, elle s’est appliquée à
+des traductions d’ouvrages de ces deux langues mortes. Nous avons
+d’elle une très remarquable traduction d’<i>Anacréon</i> (1825),—et
+une de <i>Basia</i> de Jean Second (1832).—Elle a écrit des poésies
+de son chef d’une facture très classique et d’un style très pur. On
+cite particulièrement, <i>la Statue de Saint-Victor</i>, légende du
+<span class="pagenum" id="Page_272">272</span> moyen âge, <i>les Deux Chevaliers</i>, et enfin <i>la Romance de
+minuit</i>, bien connue à l’époque et dont voici quelques stances:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <span class="i0">J’entends sonner la douzième heure,</span><br>
+ <span class="i0">Et dans ma paisible demeure</span><br>
+ <span class="i0">Le doux sommeil entre sans bruit;</span><br>
+ <span class="i8">Il est minuit...</span><br>
+ <span class="i0">Avant de clore la paupière,</span><br>
+ <span class="i0">La tendresse attire une mère</span><br>
+ <span class="i0">Vers l’enfant que berce la nuit;</span><br>
+ <span class="i8">Il est minuit.</span>
+ </div>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80 br2">LA FLEUR DES RUINES</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Qu’elle est belle la fleur qui, du sein des ruines,</span><br>
+ <span class="i0">Du voyageur ému vient frapper les regards;</span><br>
+ <span class="i0">Sur cette vieille tour, dont les débris épars</span><br>
+ <span class="i4">Couvrent au loin le flanc de ces collines,</span><br>
+ <span class="i0">Brille son disque d’or comme, au printemps nouveau,</span><br>
+ <span class="i0">Un rayon de soleil qui luit sur un tombeau.</span><br>
+ <span class="i0">Vierges! cueillez la rose aux couleurs purpurines,</span><br>
+ <span class="i0">Je préfère la fleur qui croît sur ces ruines.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Fleur de la solitude! honneur des monuments,</span><br>
+ <span class="i0">Toi seule viens parer les débris éloquents</span><br>
+ <span class="i0">De ces marbres brisés par la fureur des âges!</span><br>
+ <span class="i0">Sur ces créneaux détruits par les vents, les orages,</span><br>
+ <span class="i8">Tu braves les autans,</span><br>
+ <span class="i0">Et ta tige remplit chaque fente que creuse</span><br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_273">273</span>
+ <span class="i8">De sa faux envieuse</span><br>
+ <span class="i8">L’inexorable temps.</span><br>
+ <span class="i4">.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_89"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">DESBORDES-VALMORE</span><br>
+ <span class="small80">(1786-1859)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Marceline Desbordes eut une existence triste. Elle essaya d’abord
+du théâtre, mais elle était trop sentimentale pour cette carrière
+essentiellement mondaine. Elle se consacra à la littérature, après son
+mariage avec M. Valmore. Les portraits du temps nous la représentent
+bien comme on peut se la figurer en lisant ses poésies, idéale et
+rêveuse, avec de longues boucles de cheveux blonds et un profil de
+camée.</p>
+
+<p>Ses œuvres ne périront point; elles seront de plus en plus appréciées
+à cause de leur charme exquis. Il est impossible de les lire sans
+éprouver une vive sympathie pour cette âme tendre et passionnée qui
+s’exhale dans ses écrits; les sentiments qu’elle exprime sont toujours
+purs et touchants.</p>
+
+<p>Elle a publié: <i>Élégies et Romances</i>, 1819; <i>Élégies et Poésies
+nouvelles</i>, 1825; <i>Pleurs</i>, 1833; <i>les Violettes</i>, 1839;
+<i>Pauvres fleurs</i>, 1839; <i>Contes en vers</i>, 1840; <i>Bouquets
+et Prières</i>, 1843; et en prose: <span class="pagenum" id="Page_274">274</span> <i>les Veillées d’artistes</i>,
+<i>l’Atelier d’un peintre</i>, <i>Jeunes têtes et jeunes cœurs</i>.</p>
+
+<p>Ce n’est pas sans une indicible émotion que nous retrouvons ces vers
+dans lesquels nous avons appris à lire, et les premiers qui se sont
+fixés dans notre mémoire; pendant toute mon enfance, je ne pouvais
+m’endormir sans les répéter comme une prière:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tête,<br>
+ Plein de plumes choisies, et blanc, et fait pour moi!<br>
+ Quand on a peur du vent, des loups, de la tempête,<br>
+ Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi.</p>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Et comme mon petit cœur se serrait, et les larmes me venaient aux yeux,
+en continuant:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">Beaucoup, beaucoup d’enfants, pauvres et nus, sans mère,<br>
+ Sans maison, n’ont jamais d’oreiller pour dormir,<br>
+ Ils ont toujours sommeil, ô destinée amère!<br>
+ Maman, douce maman! cela me fait gémir.<br>
+ .&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</p>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Et je me rappelle aussi ma première institutrice m’apprenant à faire un
+petit geste de la main au-dessus de terre, en disant:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Un tout petit enfant s’en allait à l’école.<br>
+ On avait dit: «Allez!», il tâchait d’obéir,<br>
+ Mais son livre était lourd, il ne pouvait courir.<br>
+ Il pleure et suit des yeux une abeille qui vole.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent"><span class="pagenum hidden" id="Page_275">275</span>
+ «Abeille, lui dit-il, voulez-vous me parler?<br>
+ Moi, je vais à l’école: il faut apprendre à lire!<br>
+ Mais le maître est tout noir, et je n’ose pas rire,<br>
+ Voulez-vous rire, abeille, et m’apprendre à voler?»</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Que j’étais loin alors de comprendre l’<i>art de lire les vers</i>
+comme nous l’enseigne l’éminent académicien, M. E. Legouvé!</p>
+
+<p>Mais celle qui avait pris pour exergue:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">Je mourus sans rendre une offense,<br>
+ Mon sort fut une longue enfance,<br>
+ Et ma pensée un long amour.</p>
+ </div>
+</div>
+
+<p class="noindent">et qui mettait tant de cœur et de talent dans ses poésies
+pour les enfants et les mères, avait les plus hautes envolées pour
+interpréter le sentiment de la femme aimante, sentiment trop délicat
+pour n’être pas souvent blessé; on en trouve de maintes plaintes dans
+ses <i>Élégies</i>:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">Va, mon âme, au-dessus de la foule qui passe,<br>
+ Ainsi qu’un libre oiseau te baigner dans l’espace,<br>
+ Va voir, et ne reviens qu’après avoir touché<br>
+ Le rêve... mon beau rêve à la terre caché.<br>
+ .&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>
+ Moi, je suis une femme aussi comme ta mère,<br>
+ Elle me défendrait de ton insulte amère;<br>
+ Plus grand que son amour, mon amour se donna.<br>
+ Une femme aima trop, et Dieu lui pardonna!</p>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_276">276</span></p>
+ <h3 class="h3chap" id="ch_90"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">BADOIS</span><br>
+ <span class="small80">(1760-1839)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Poète oubliée, comme le sont la plupart des poètes féminins de notre
+siècle; ses vers sont empreints de mélancolie et bien féminins.
+Ses poésies ont été publiées en recueil, sous le titre: <i>Élégies
+maternelles</i>, 1803; <i>Élégies nationales</i>, 1813.</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">Le nom de mère, hélas! qui fit tout mon bonheur,<br>
+ Ses accents douloureux l’ont gravé dans mon cœur.<br>
+ Par un dernier effort où survit sa tendresse,<br>
+ Je la vois surmonter ses tourments, sa faiblesse;<br>
+ Ses yeux cherchent mes yeux, sa main cherche ma main,<br>
+ Elle m’appelle encore et tombe sur mon sein...<br>
+ Dieu puissant, Dieu cruel, tu combles ma misère!<br>
+ C’en est fait, elle expire, et je ne suis plus mère!<br>
+ Il est temps que sur moi la tombe se referme,<br>
+ Et le comble des maux amène enfin leur terme.<br>
+ Hélas! il est donc vrai, je perdrai ma douleur:<br>
+ Je sens que tout finit, oui, tout, jusqu’au malheur.<br>
+ Empire de la mort, vaste et profond abîme,<br>
+ Où tombe également l’innocence et le crime,<br>
+ De ton immensité la ténébreuse horreur<br>
+ N’a rien qui désormais puisse étonner mon cœur.<br>
+ Ma fille est dans ton sein; ah! c’est trop lui survivre!<br>
+ J’ai vécu pour l’aimer, et je meurs pour la suivre.</p>
+ </div>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_277">277</span></p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">LE SAULE DES REGRETS</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Saule, cher à l’amour et cher à la sagesse,<br>
+ Tu vis l’autre printemps, sous ton heureux rameau,<br>
+ Un chantre aimé des dieux moduler sa tristesse;<br>
+ Et l’onde vint plus fière enfler ton doux ruisseau.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Sur le feuillage ému, sur le flot qui murmure,<br>
+ L’amour a conservé ses soupirs douloureux.<br>
+ Moi, je te viens offrir les pleurs de la nature,<br>
+ Ne dois-tu pas ton ombre à tous les malheureux?</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Dans ce même vallon, doux saule, j’étais mère!<br>
+ Mon âme s’enivrait d’orgueil et de bonheur;<br>
+ Dans ce même vallon, seule avec ma misère,<br>
+ Je n’ai que ton abri, mes regrets et mon cœur.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Ma fille a respiré l’air pur de ton rivage;<br>
+ Elle a cueilli des fleurs sur ces gazons touffus;<br>
+ Ses charmes innocents, les grâces de son âge,<br>
+ Ont embelli ces lieux: doux saule, elle n’est plus!</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">J’aimais à contempler sa touchante figure<br>
+ Dans le cristal mouvant de ce faible ruisseau;<br>
+ J’y trouvais son sourire, sa blonde chevelure...<br>
+ Hélas! je cherche encore et n’y vois qu’un tombeau!</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Cesse de protéger la tranquille sagesse;<br>
+ A l’amour étonné retire tes bienfaits.<br>
+ Je viens, loin des heureux, t’apporter ma détresse,<br>
+ Sois l’asile des pleurs, sois l’arbre des regrets!</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_278">278</span>
+ Dérobe à tous les yeux ce douloureux mystère;<br>
+ Que ton ombre épaissie enveloppe mon sort;<br>
+ Sous tes pâles rameaux, retombant vers la terre,<br>
+ Enferme autour de moi le silence et la mort.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Dieu! tu m’entends; déjà, sur la tige flétrie,<br>
+ La fleur perd son éclat, la feuille sa fraîcheur;<br>
+ Doux saule, tu me peins le terme de ma vie:<br>
+ Hélas! tu veux aussi mourir de ma douleur.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Ton aspect dans mon cœur vient d’arrêter mes larmes;<br>
+ Ah! laisse-moi du moins le pouvoir de gémir.<br>
+ De mes regrets plaintifs rends-moi les tristes charmes;<br>
+ Je le sens, il me faut ou pleurer ou mourir.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Lorsqu’assis à tes pieds, sous les vents en furie,<br>
+ Le sage voit ton front se courber sans effort,<br>
+ Il pardonne au destin, il supporte la vie:<br>
+ Apprends-moi donc aussi qu’il faut céder au sort.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Ah! rends-moi du printemps la fraîcheur renaissante,<br>
+ Rends à mon cœur flétri ces sons trop tôt perdus;<br>
+ Rends-moi les arts, la paix, l’amitié plus touchante,<br>
+ Mais non, ne me rends rien; doux saule, elle n’est plus!</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_91"><span class="big120">ANGÉLIQUE GORDON</span><br>
+ <span class="small80">(1791-1839)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Née à Paris, mais d’origine écossaise, elle écrivit plusieurs romans
+moraux, et un volume de vers <span class="pagenum" id="Page_279">279</span> intitulé: <i>Écrits poétiques d’un
+jeune solitaire</i> (1826), dont nous détachons ce quatrain:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <span class="i0">Une vapeur brillante avait séduit mon cœur,</span><br>
+ <span class="i2">Je m’égarais dans une nuit profonde;</span><br>
+ <span class="i4">Mais pour me détacher du monde,</span><br>
+ <span class="i0">Vous m’avez envoyé <i>l’Ange de la douleur</i>.</span>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_92"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">ANCELOT</span><br>
+ <span class="small80">(1795-1872)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Marguerite-Virginie Chardon, née à Dijon, épousa M. Ancelot,
+littérateur distingué, membre de l’Académie française. Elle eut un
+des salons les plus littéraires de l’époque, où se rencontraient la
+duchesse d’Abrantès, M<sup>me</sup> Vigée-Lebrun, M<sup>me</sup> Sophie Gay et sa fille.</p>
+
+<p>Quelques nouvelles, une vingtaine de pièces de théâtre dont: <i>Marie,
+ou Trois Époques</i>, Théâtre-Français, 1836; <i>le Château de ma
+nièce</i>, représenté chez le comte de Castellane; <i>Hermance</i>;
+<i>le Baron de Frémonstiers</i>, <i>les Salons de Paris au XIX<sup>e</sup>
+siècle</i>, <i>Foyer éteint</i>, tel est à peu près son bagage
+littéraire.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Ancelot avait une fille charmante, âme d’élite, modeste et
+réservée, Louise Ancelot, qui épousa M. Lachaud, le célèbre avocat,
+et dont <span class="pagenum" id="Page_280">280</span> l’éloge peut se résumer en ces mots: «Comme les peuples
+heureux elle n’eut pas d’histoire.»</p>
+
+<p>Elle mourut en 1885, de la rupture d’un anévrisme. Son fils, Georges
+Lachaud, héritier du talent de son père, et qui nous avait déjà donné
+de fines satires des mœurs modernes dans <i>Cabotinage</i> et plusieurs
+autres romans de mœurs, vit sa carrière arrêtée en pleine maturité par
+une maladie nerveuse causée par le chagrin qu’il éprouva de la mort de
+sa mère.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Ancelot était peintre de talent. Un de ses tableaux les plus
+connus, qui figura au salon de 1828, représentait <i>Une Lecture chez
+M. Ancelot</i>.</p>
+
+<p>Voici ce qu’elle nous en dit elle-même:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>J’ai étudié la peinture, parce que mon goût m’y portait. A l’âge de
+ quinze ans, je peignais quelquefois sept ou huit heures par jour,
+ composant de petits tableaux de genre, sachant de l’art tout ce
+ qui ne s’apprend pas, mais ignorant beaucoup de ce que les maîtres
+ enseignent. Depuis, j’ai écrit de même, par goût, par passion, mais
+ toujours sans projet, sans calcul, aimant les lettres et les arts,
+ comme j’aime mes amis, pour eux-mêmes. Aussi je n’ai jamais éprouvé
+ de mécomptes, ni jamais ressenti d’envie contre personne. Ce que j’ai
+ fait en peinture et en littérature m’a rendue plus indulgente pour
+ les ouvrages des autres, plus enthousiaste de leurs talents, plus
+ sympathique à leurs succès.</p>
+</div>
+
+<p><i>Les Salons de Paris</i> de M<sup>me</sup> Ancelot sont plus <span class="pagenum" id="Page_281">281</span>
+intéressants que bien des <i>Mémoires</i> et seront certainement
+réédités quand ils seront tombés dans le domaine public. Les salons,
+qu’elle décrit <i>sur le vif</i>, de M<sup>me</sup> Vigée-Lebrun, de la
+duchesse d’Abrantès, du baron Gérard, etc., étaient fréquentés par les
+notabilités littéraires et artistiques, et elle donne à chacun son dû;
+ainsi, dans le salon du baron Gérard:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>On rencontrait Henri Beyle (Stendhal, l’auteur de <i>Rouge et
+ Noir</i>, de <i>la Chartreuse de Parme</i>, etc.), dont rien ne
+ peut rendre la piquante vivacité et qui avait avec M. Mérimée des
+ entretiens inimitables par l’originalité tout à fait opposée de leur
+ caractère et de leur intelligence, qui faisaient valoir l’un par
+ l’autre et élevaient par la contradiction à leur plus haute grande
+ puissance des esprits de si haute portée. Beyle était ému de tout,
+ il éprouvait mille sensations diverses en quelques minutes. Rien ne
+ lui échappait et rien ne le laissait de sang-froid; mais ses émotions
+ tristes étaient cachées sous des plaisanteries, et jamais il ne
+ semblait aussi gai que le jour où il éprouvait de vives contrariétés.
+ Alors quelle verve de folie et de sagesse! Le calme insouciant
+ et moqueur de Mérimée le troublait bien un peu et le rappelait
+ quelquefois à lui-même; mais quand il s’était contenu, son esprit
+ jaillissait de nouveau plus énergique et plus original.</p>
+</div>
+
+<p>Le salon de M<sup>me</sup> Ancelot méritait sa place dans la nomenclature au
+moins autant que les précédents; <span class="pagenum" id="Page_282">282</span> littérateurs et artistes arrivés
+et débutants s’y pressaient; Alfred de Vigny était un des assidus; et
+parmi les jeunes qui arrivèrent à la gloire, il faut citer le peintre
+célèbre, Jean Gigoux.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_93"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">AMABLE TASTU</span><br>
+ <span class="small80">(1798-1890)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Née à Metz, Sabine-Casimire-Amable Voïart perdit, encore enfant,
+sa mère, sœur de Bouchotte, ministre de la guerre sous la première
+République. Son père se remaria avec Anne Petitpain (1796-1866),
+Metzine également, qui écrivit sous le nom de Voïart quelques romans et
+traductions non sans mérite. <i>La Vierge d’Ardecenne</i> (1820), <i>la
+Femme, ou les Six Amours</i> (1828), ouvrage couronné par l’Académie
+française, les <i>Chants populaires de la Seine</i>, traduction très
+estimée. Amable ne rencontra donc dans son entourage aucune entrave à
+ses goûts littéraires.</p>
+
+<p>Dès l’âge de onze ans (1809), elle fut félicitée pour son idylle,
+<i>Réséda</i>, par l’impératrice Joséphine. Le <i>Narcisse</i>,
+publié dans <i>le Mercure</i> en 1816, fut le point de départ de ses
+relations avec M. Joseph Tastu, imprimeur très érudit, conservateur à
+la bibliothèque Sainte-Geneviève, qu’elle épousa.</p>
+
+<p>Avec son premier recueil, <i>la Chevalerie française</i>, <span class="pagenum" id="Page_283">283</span> elle
+fut couronnée, pour la quatrième fois, aux Jeux floraux.</p>
+
+<p>«M<sup>me</sup> Tastu s’applique de préférence à des scènes historiques, à
+des traductions, au mythe même, plutôt qu’à exprimer ses propres
+sentiments. Toutefois, bien que ce soit là une fantaisie réglée et sans
+essor aventureux, elle a aussi ses heures de plaintes amères ou de
+vagues tristesses, et ces dernières nous ont valu la jolie pièce des
+<i>Feuilles du saule</i><a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>.»</p>
+
+<p>On a d’elle plusieurs recueils de <i>Poésies</i><a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a> et un certain
+nombre d’ouvrages en prose pour les enfants, un <i>Éloge de M<sup>me</sup>
+de Sévigné</i> (1840), couronné par l’Académie française, <i>Soirées
+littéraires de Paris</i>, 1832, <i>Cours d’histoire de France</i>,
+1837; <i>Voyages</i>, <i>excursions</i>, etc.</p>
+
+<p>Qui ne connaît cette délicieuse hymne de la <i>Veille de Noël</i>, qui
+rappelle les poésies du moyen âge de Paule de Fontenille et de Clotilde
+de Surville?</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Entre mes doigts guide ce lin docile;<br>
+ Pour mon enfant, tourne, léger fuseau,<br>
+ Seul tu soutiens sa vie encore débile,<br>
+ Tourne sans bruit auprès de son berceau.<br>
+ .&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent"><span class="pagenum" id="Page_284">284</span>
+ Paisible, il dort du sommeil de son âge,<br>
+ Sans pressentir mes douloureux tourments.<br>
+ Reine du ciel, accorde-lui longtemps<br>
+ Ce doux repos qui n’est plus mon partage.<br>
+ Pour mon enfant, tourne, léger fuseau,<br>
+ Tourne sans bruit auprès de son berceau<br>
+ .&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Le monde entier m’oublie et me délaisse,<br>
+ Je n’ai connu que d’éternels soucis.<br>
+ Vierge sacrée! au moins donne à mon fils<br>
+ Tout le bonheur qu’espérait ma jeunesse.<br>
+ Pour mon enfant, tourne, léger fuseau,<br>
+ Tourne sans bruit auprès de son berceau.<br>
+ .&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Tendre arbrisseau menacé par l’orage,<br>
+ Privé d’un père, où sera ton appui?<br>
+ A ta faiblesse il ne reste aujourd’hui<br>
+ Que mon amour, mes soins et mon courage.<br>
+ Pour mon enfant, tourne, léger fuseau,<br>
+ Tourne sans bruit auprès de son berceau.<br>
+ .&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Tout dort, hélas! je travaille et je veille,<br>
+ La paix des nuits ne ferme plus mes yeux.<br>
+ Permets du moins, appui des malheureux,<br>
+ Que ma douleur jusqu’au matin sommeille.<br>
+ Entre mes doigts guide ce lin docile;<br>
+ Pour mon enfant, tourne, léger fuseau,<br>
+ Seul tu soutiens sa vie encore débile,<br>
+ Tourne sans bruit auprès de son berceau.</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_285">285</span></p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">PLAINTE</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i22"><i lang="en">No more, o never more.</i></span><br>
+ <span class="i32 smcap90">Shelley.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">O monde! ô vie! ô temps! fantômes, ombres vaines,</span><br>
+ <span class="i0">Qui lassez à la fin mes pas irrésolus,</span><br>
+ <span class="i0">Quand reviendront ces jours où vos mains étaient pleines?</span><br>
+ <span class="i10">Jamais, oh! jamais plus!</span><br>
+ <span class="i0">L’éclat du jour s’éteint aux pleurs où je me noie:</span><br>
+ <span class="i0">Les charmes de la nuit passent inaperçus;</span><br>
+ <span class="i0">Nuit, jour, printemps, hiver, est-il rien que je voie?</span><br>
+ <span class="i0">Mon cœur peut battre encor de peine, mais de joie,</span><br>
+ <span class="i10">Jamais, oh! jamais plus!</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">LE DERNIER JOUR DE L’ANNÉE</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Déjà la rapide journée<br>
+ Fait place aux heures du sommeil,<br>
+ Et du dernier fils de l’année<br>
+ S’est enfui le dernier soleil.<br>
+ Près du foyer, seule, inactive,<br>
+ Livrée aux souvenirs puissants,<br>
+ Ma pensée erre, fugitive,<br>
+ Des jours passés aux jours présents.<br>
+ Ma vue, au hasard arrêtée,<br>
+ Longtemps de la flamme agitée<br>
+ Suit les caprices éclatants,<br>
+ Ou s’attache à l’acier mobile<br>
+ Qui compte sur l’émail fragile<br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_286">286</span>
+ Les pas silencieux du temps.<br>
+ Un pas encore, encore une heure,<br>
+ Et l’année aura sans retour<br>
+ Atteint sa dernière demeure,<br>
+ L’aiguille aura fini son tour.<br>
+ .&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>
+ Écoutons!... le timbre sonore<br>
+ Lentement frémit douze fois;<br>
+ Il se tait... je l’écoute encore,<br>
+ Et l’année expire à sa voix.<br>
+ C’en est fait! en vain je l’appelle.<br>
+ Adieu!... Salut, sa sœur nouvelle.<br>
+ Salut! quels dons chargent ta main?<br>
+ Quels biens nous apporte ton aile?<br>
+ Quels beaux jours dorment dans ton sein?<br>
+ Que dis-je? à mon âme tremblante<br>
+ Ne révèle pas tes secrets.<br>
+ D’espoir, de jeunesse, d’attraits,<br>
+ Aujourd’hui tu parais brillante,<br>
+ Et ta course insensible et lente<br>
+ Peut-être amène les regrets.<br>
+ Ainsi chaque soleil se lève,<br>
+ Témoin de nos vœux insensés;<br>
+ Ainsi toujours son cours s’achève<br>
+ En entraînant comme un vain rêve<br>
+ Nos vœux déçus et dispersés.</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_287">287</span></p>
+ <h3 class="h3chap" id="ch_94"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120"> FÉLICIE D’AYZAC</span><br>
+ <span class="small80">(1801)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Elle professa trente-cinq ans à la Maison de Saint-Denis, et publia
+en 1847 un volume de poésie: <i>Soupirs</i>, qui fut couronné par
+l’Académie française. Comme toutes les femmes poètes, elle donne
+surtout dans le ton romantique. Elle a écrit aussi une <i>Histoire de
+l’Abbaye de Saint-Denis en France</i>, 2 tomes, 1861, couronnée par
+l’Académie des inscriptions et belles-lettres.</p>
+
+<p>Les vers de l’érudite historiographe de la Maison de Saint-Denis
+étaient en grande faveur de 1830 à 1850; on les trouve dans tous les
+recueils. Dans <i>les Ruines de Palmyre</i>, il y a une certaine
+grandeur de description que l’on retrouve dans <i>Retour des Alpes</i>,
+dont suivent des fragments.</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">LES RUINES DE PALMYRE</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Le soleil se couchait aux rives de Ségor:<br>
+ Un sillon éclatant de feu, de pourpre et d’or,<br>
+ Marquait encore sa trace aux monts de la Syrie.<br>
+ Les chameaux à pas lents traversaient la prairie,<br>
+ Et déjà, se levant dans le ciel le plus pur,<br>
+ La lune paraissait sur son trône d’azur.<br>
+ La nuit, sur le désert jetant ses sombres voiles,<br>
+ Précipita bientôt son char semé d’étoiles,<br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_288">288</span>
+ Et je n’entendis plus, dans les airs apaisés,<br>
+ Que l’oiseau soupirant sous les dômes brisés.<br><br>
+ Sur les combles vieillis je m’assis en silence,<br>
+ Aux lieux même où Tadmor siégeait dans l’opulence,<br>
+ Où la pourpre d’Ophir décorait ses remparts.<br>
+ Je ne vis plus au loin que des débris épars.<br>
+ Ce lieu, cet abandon, ce site poétique,<br>
+ Le lierre élancé sur la colonne antique,<br>
+ Près des leçons du temps, les leçons de l’orgueil.<br>
+ L’aspect d’une cité changée en un cercueil.<br>
+ .&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>
+ De tant de majesté voilà donc ce qui reste!<br>
+ .&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>
+ Tadmor a disparu dans la nuit éternelle,<br>
+ Les flots des nations se sont poussés sur elle.<br>
+ .&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>
+ Ainsi donc des humains les ouvrages périssent,<br>
+ Ainsi dans le néant les siècles s’engloutissent,<br>
+ Ainsi dans le néant tombent précipités<br>
+ Et le faste du trône et l’orgueil des cités.</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">RETOUR DES ALPES</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Silencieux vallon, humble pont de verdure,</span><br>
+ <span class="i0">Sentier mystérieux fuyant parmi les bois,</span><br>
+ <span class="i0">Ruisseau qui, sous ces rocs, cache sa source pure,</span><br>
+ <span class="i0">Après vingt ans d’exil enfin je vous revois!</span><br>
+ <span class="i0">.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span><br>
+ <span class="i0">Le temps a tout détruit! Le rêveur solitaire</span><br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_289">289</span>
+ <span class="i0">N’entend plus au vallon que la brise légère</span><br>
+ <span class="i0">Par son souffle embaumé faisant courber les fleurs;</span><br>
+ <span class="i0">Que l’avalanche au loin roulant dans les abîmes,</span><br>
+ <span class="i0">Le chamois fugitif errant de cime en cime,</span><br>
+ <span class="i0">Ou l’hôte des forêts soupirant ses douleurs.</span><br>
+ <span class="i0">Retrouverai-je encore sur ce rocher sauvage</span><br>
+ <span class="i0">Le chalet défiant et les flots et l’orage?</span><br>
+ <span class="i0">.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span><br>
+ <span class="i0">Mais non, tout a changé; cependant, sur la terre,</span><br>
+ <span class="i0">Errant, proscrit, courbé par la vieillesse austère,</span><br>
+ <span class="i0">Du sort qui me proscrit épuisant la rigueur,</span><br>
+ <span class="i6">Le souvenir de ma chaumière,</span><br>
+ <span class="i0">Celui de mes beaux jours fait battre encor mon cœur.</span><br>
+ <span class="i0">.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span><br>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">LE NID</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Arbres hospitaliers, prêtez-leur vos ombrages,<br>
+ Sur eux avec amour penchez vos bras amis;<br>
+ Non, par moi vos secrets ne seront pas trahis,<br>
+ Et, seule chaque jour, rêvant dans ces bocages,<br>
+ Je viendrai visiter sous vos légers feuillages<br>
+ L’asile où j’ai compté quatre faibles petits.<br>
+ &nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<div class="figcenter3" style="width: 150px;">
+ <img src="images/vignette6.jpg" alt="vignette décorative" width="150" height="38">
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="section">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_290">290</span></p>
+
+ <div class="figcenter1" id="sc_2" style="width: 600px;">
+ <img src="images/bandeau1.jpg" alt="bandeau décoratif" width="600" height="90">
+ </div>
+
+ <p class="souschapitre">DEUXIÈME PARTIE</p>
+ <p class="souschapitre"><span class="small80">DE 1830 A NOS JOURS</span></p>
+ <p class="center">____</p>
+
+ <p class="center"><span class="small90">(1<sup>re</sup> série)</span></p>
+</div>
+
+<p class="noindent"><img class="lettrine" src="images/lettre-l.jpg" width="70" height="70" alt="L">
+<span class="firstletter">L</span><span class="smcap80">E</span>
+style romantique de Chateaubriand commence à paraître suranné.
+George Sand fait son apparition, et donne à la littérature féminine
+une impulsion, une énergie qu’on ne l’avait pas soupçonnée capable
+d’avoir. De ce moment, les femmes écrivains vont devenir légion, et,
+à mesure que nous approcherons de nos jours, elles se multiplieront
+tellement que nous devrons renoncer à citer tous les noms. Nous devrons
+nous contenter des têtes de ligne, des <i>leaders</i>, et parfois même
+d’une énumération succincte. D’ailleurs un écrivain n’est intéressant
+qu’autant qu’il fait école ou possède une originalité personnelle. Nous
+divisons cette deuxième partie en deux séries.</p>
+
+<p>Dans la première nous plaçons spécialement les auteurs décédés,
+sans nous défendre d’erreurs <i>possibles</i>, car il est bien
+plus difficile d’avoir des données biographiques certaines sur les
+contemporains que sur les anciens.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_291">291</span></p>
+ <h3 class="h3chap" id="ch_95"><span class="big120">GEORGE SAND</span><br>
+ <span class="small80">(1804-1870)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Aurore Dupin, femme du baron Dudevant, est la plus grande romancière de
+notre siècle. Se débarrassant des entraves dont une femme est toujours
+entourée, son mari, ses enfants, les préjugés sociaux, elle vint à
+Paris à l’âge de vingt-deux ans.—Collaboratrice de Jules Sandeau, elle
+lui emprunta la première syllabe de son nom pour pseudonyme.</p>
+
+<p>Malgré les vives attaques contenues dans ses œuvres contre les
+institutions et les conventions sociales, ou plutôt à cause de ces
+attaques même, et aussi de cette harmonieuse et flexible langue,
+colorée, forte, variée, qu’elle emploie, les nombreux romans que sa
+plume infatigable produisaient lui firent bientôt une réputation hors
+ligne.</p>
+
+<p>Ses débuts ne furent pas dorés, et c’est à son énergie qu’elle a dû de
+persévérer. Elle nous l’apprend elle-même:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>Je n’ai point eu de succès, écrit-elle à un ami. Mon ouvrage a été
+ trouvé invraisemblable par les gens auxquels j’ai demandé conseil. En
+ conscience, ils m’ont dit que c’était trop bien de morale et de vertu
+ pour être trouvé probable par le public...</p>
+
+ <p>On m’agrée dans la <i>Revue de Paris</i>, mais on me fait languir. Il
+ faut que les noms connus passent avant moi. <span class="pagenum" id="Page_292">292</span>
+ C’est trop juste. Patience donc. Je travaille à me faire inscrire
+ dans <i>la Mode</i> et dans <i>l’Artiste</i>, deux journaux du même
+ genre que la <i>Revue</i>. C’est bien le diable si je ne réussis dans
+ aucun.</p>
+
+ <p>En attendant, il faut vivre. Pour cela je fais le dernier des
+ métiers, je fais des articles pour <i>le Figaro</i>. Si vous saviez
+ ce que c’est! Mais on est payé sept francs la colonne, et avec ça
+ on boit, on mange, on va même au spectacle, en suivant <i>certain
+ conseil que vous m’avez donné</i><a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>.</p>
+</div>
+
+<p>La philosophie n’est pas le domaine de cet esprit ingénieux, qui est
+surtout un conteur excellent, un descriptif hors ligne.</p>
+
+<p>La popularité de ses œuvres nous dispense d’en publier des fragments,
+ni même la liste complète, beaucoup trop longue.</p>
+
+<p><i>Rose et Blanche</i> fut la première; <i>Indiana</i>,
+<i>Valentine</i>, <i>Lelio</i>, les <i>Lettres d’un voyageur</i>,
+<i>Jacques</i>, <i>André</i>, <i>Leone Leoni</i>, <i>Mauprat</i>,
+<i>Consuelo</i>, suivirent; les plus lues sont: <i>François le
+Champi</i>, arrangé pour le théâtre; <i>la Mare au Diable</i>, dont la
+réputation est universelle, surtout parce que c’est à peu près la seule
+œuvre de notre grand romancier qui peut être lue par les jeunes filles;
+<i>le Marquis de Villemer</i>, <i>la Petite Fadette</i>.</p>
+
+<p>Ses descriptions ont certainement ouvert la porte <span class="pagenum" id="Page_293">293</span> au style
+impressionniste qui nous déborde. Par exemple, ce tableau des Pyrénées:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>Les monts se resserrent, le gave s’encaisse et gronde sourdement en
+ passant sous les arcades de rochers et de vigne sauvage; les flancs
+ noirs des roches se recouvrent de plantes grimpantes dont le vert
+ vigoureux passe à des teintes bleues sur les plans éloignés et à des
+ tons grisâtres sur les sommets. L’eau des torrents en reçoit les
+ reflets, tantôt d’un vert limpide, tantôt d’un bleu mat ardoisé,
+ comme on en voit sur les eaux de la mer. De grands ponts de marbre
+ d’une seule arche s’élancent d’un flanc à l’autre de la montagne
+ au-dessus des précipices. Rien n’est si imposant que la structure et
+ la situation de ces ponts jetés dans l’espace et nageant dans l’air
+ blanc et humide qui semble tomber à regret dans le ravin....</p>
+</div>
+
+<p>Elle fut néanmoins bonne mère, et parfois moraliste, quoiqu’un un peu
+paradoxale.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">PENSÉE</p>
+
+ <p>—La vérité fait quelquefois des brèches, le mensonge fait toujours
+ des ruines.</p>
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">LETTRE A MAURICE DUDEVANT, OU MAURICE SAND</p>
+
+ <p class="center small90">NÉ EN 1823<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>, MORT LE 4 SEPTEMBRE 1884.</p>
+
+ <p class="rdate">Paris, 18 juin 1833.</p>
+
+ <p><i>Travaille, sois fort, sois fier, sois indépendant, méprise les
+ petites vexations attribuées à ton âge. Réserve ta force <span class="pagenum" id="Page_294">294</span> de
+ résistance pour des actes et contre des faits qui en vaudront la
+ peine. Ces temps viendront. Si je n’y suis plus, pense à moi qui ai
+ souffert et travaille gaiement. Nous nous ressemblons d’âme et de
+ visage. Je sais, dès aujourd’hui, quelle sera ta vie intellectuelle.
+ Je crains pour toi bien des douleurs profondes, j’espère pour toi des
+ joies bien pures. Garde en toi le trésor de la bonté. Sache donner
+ sans hésitation, perdre sans regret, acquérir sans lâcheté. Sache
+ mettre dans ton cœur le bonheur de ceux que tu aimes à la place de
+ celui qui te manquera. Garde l’espérance d’une autre vie, c’est là
+ que les mères retrouvent leurs fils. Aime toutes les créatures de
+ Dieu, pardonne à celles qui sont disgraciées, résiste à celles qui
+ sont indignes, dévoue-toi à celles qui sont grandes par la vertu.</i></p>
+
+ <p><i>Aime-moi! je t’apprendrai bien des choses si nous vivons ensemble.
+ Si nous ne sommes pas appelés à ce bonheur (le plus grand qui puisse
+ m’arriver, le seul qui me fasse désirer une longue vie), tu prieras
+ Dieu pour moi, et du sein de la mort, s’il reste dans l’univers
+ quelque chose de moi, l’ombre de ta mère veillera sur toi.</i></p>
+
+ <p><i>Ton amie,</i></p>
+
+ <p class="rsignature"><span class="smcap90">George</span>.</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_96"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">DE GIRARDIN</span><br>
+ <span class="small80">(1804-1855)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Delphine Gay naquit à Aix-la-Chapelle. Sa mère, Sophie Gay, née la
+Vallette, mariée en <span class="pagenum" id="Page_295">295</span> premières noces à M. Liottier, agent de
+change, et en secondes noces à M. Gay, receveur général du département
+de la Roër, a laissé de jolies poésies et quelques ouvrages non sans
+mérite; sa grand’mère était Francesca Peretti.</p>
+
+<p>«La première fois que nous vîmes Delphine Gay, raconte Théophile
+Gautier, c’était à cette orageuse représentation où Hernani faisait
+sonner son cor comme un clairon d’appel... Quand elle entra dans
+sa loge elle se pencha pour regarder la salle, qui n’était pas
+la moins curieuse partie du spectacle; sa beauté,—<i>belleza
+folgorante</i>,—suspendit un instant ce tumulte et lui valut une
+triple salve d’applaudissements. Cette manifestation n’était peut-être
+pas de bien bon goût, mais considérez que le parterre ne se composait
+que de poètes, de sculpteurs et de peintres, ivres d’enthousiasme,
+fous de la forme, peu soucieux des lois du monde. La belle jeune fille
+portait alors cette écharpe bleue du portrait d’Hersent, et, le coude
+appuyé au rebord de la loge, en reproduisait involontairement la pose
+célèbre: ses magnifiques cheveux blonds, noués sur le sommet de la tête
+en une large boucle selon la mode du temps, lui formaient une couronne
+de reine et, vaporeusement crêpés, estompaient d’un brouillard d’or le
+contour de ses joues, dont nous ne saurions mieux comparer la teinte
+qu’à du marbre rose.»</p>
+
+<p>Dans tous les écrits du temps, on retrouve cet <span class="pagenum" id="Page_296">296</span> accueil fait à la
+beauté suave de la jeune Delphine.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Ancelot ne fait pas un portrait flatteur de M<sup>me</sup> Sophie Gay:
+«Elle était peu aimée, toutes ses paroles, très vives, très animées
+et dites d’une voix très haute et peu agréable, consistaient à dire
+beaucoup de bien d’elle, et beaucoup de mal des autres. La beauté et
+le talent de sa fille la firent admettre chez des personnes qui la
+fuyaient.» Elle ajoute sur Delphine: «L’éclat de son teint et de ses
+cheveux, sa haute taille bien prise et ses yeux d’un beau bleu, en
+faisaient une remarquable beauté. Elle disait ses vers avec ses vingt
+ans, éblouissante de fraîcheur, et c’était quelque chose de charmant.»</p>
+
+<p>Elle épousa Émile de Girardin, et ouvrit son salon rue Laffitte.</p>
+
+<p>«M<sup>me</sup> de Girardin<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a> était alors dans tout l’éclat de sa beauté,
+et ce que ses traits magnifiques avaient pu avoir de trop arrêté, de
+trop découpé dans le marbre pour une jeune fille, seyait admirablement
+à la femme et s’harmonisait avec sa taille élevée et ses proportions
+de statue; elle a parlé quelquefois dans ses poésies de jeunesse du
+bonheur d’être belle», en personne pleine de son sujet. Quand elle dit
+de sa splendide chevelure:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <span class="i0">Mon front était si fier de sa couronne blonde,</span><br>
+ <span class="i0">Anneaux d’or et d’argent tant de fois caressés,</span><br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_297">297</span>
+ <span class="i0">Et j’avais tant d’orgueil quand j’entrais dans le monde,</span><br>
+ <span class="i6">Orgueilleuse et les yeux baissés,</span>
+ </div>
+</div>
+
+<p class="noindent">ce n’est pas coquetterie chez elle, mais pur sentiment
+d’harmonie. Sa belle âme était heureuse d’habiter un beau corps...</p>
+
+<p>«Tout l’appartement était tendu d’un damas de laine vert d’eau dont
+le ton glauque comme celui d’une grotte de Néréides ne pouvait être
+supporté que par un teint de blonde irréprochable. Elle avait choisi
+cette nuance sans méchanceté, mais les brunes égarées dans cette
+caverne verte y paraissaient jaunes comme des coings ou enluminées
+comme des furies...</p>
+
+<p>«Elle était chez elle toujours vêtue d’un peignoir blanc, très large,
+dont nulle ceinture ne marquait la taille, et quand elle écrivait
+elle ne pouvait souffrir ni peigne ni lien dans les cheveux, qu’elle
+laissait flotter en large nappe sur ses épaules.»</p>
+
+<p>Elle fut une des plus sympathiques femmes du milieu du siècle pour ses
+grâces personnelles et son esprit.</p>
+
+<p>Ses principales œuvres sont:</p>
+
+<p><i>Madeleine</i>, épopée.</p>
+
+<p><i>La Peste de Barcelone</i>, sujet mis au concours de l’Académie.</p>
+
+<p><i>Napoline</i>, un exquis poème féminin et nouveau, unique en son
+genre, où l’on veut voir l’auteur pour modèle de son héroïne.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_298">298</span></p>
+
+<p>Puis l’imitatrice d’Ovide consentit à aborder la prose et publia:</p>
+
+<p><i>Le Lorgnon</i>, <i>la Marquise de Pontanges</i>, <i>la Canne de M.
+de Balzac</i>, <i>Marguerite, ou les Deux Amours</i>, roman; <i>Il ne
+faut pas jouer avec la douleur</i>, nouvelle.</p>
+
+<p>Au théâtre: <i>l’École des journalistes</i>, un coup de maître,
+dont la censure ne permit pas la représentation; <i>Judith</i> et
+<i>Cléopâtre</i> moitié tragédie, moitié drame, consacrés par le talent
+de M<sup>lle</sup> Rachel; <i>Lady Tartufe</i>, comédie en cinq actes, d’une
+satire si fine; <i>la Joie fait peur</i>, que la Comédie-Française
+reprend toujours avec le même franc succès de touchant attrait;
+<i>le Chapeau d’un horloger</i>, joué d’abord au Gymnase, puis au
+Palais-Royal, bouffonnerie, fantaisie d’esprit que l’on prend souvent
+pour du Labiche.</p>
+
+<p>Le public est très ingrat; qui ne connaît, pour l’avoir chantée ou
+entendu chanter cent fois, jeunes et vieux, cette romance entraînante:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <span class="i0">Il a passé comme un nuage,</span><br>
+ <span class="i0">Comme un flot rapide en son cours,</span><br>
+ <span class="i0">Mais mon cœur garde son image</span><br>
+ <span class="i10">Toujours.</span>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Eh bien, combien savent que ces paroles sont de M<sup>me</sup> de Girardin?</p>
+
+<p>Et tous ceux qui vont rire au <i>Chapeau d’un horloger</i>, ou pleurer
+à <i>la Joie fait peur</i>, ne pensent <span class="pagenum" id="Page_299">299</span> pas, pour la moitié, que
+ces chefs-d’œuvre sont de M<sup>me</sup> de Girardin.</p>
+
+<p>Les <i>Lettres parisiennes du vicomte de Launay</i><a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a> sont des
+mémoires mondains de 1837 à 1848. Quand il y aura cinquante ans que
+M<sup>me</sup> de Girardin sera morte et qu’ils seront tombés dans le domaine
+public, c’est-à-dire qu’il ne dépendra plus de l’éditeur de tenir sous
+clef l’auteur et d’étouffer sa renommée, on les publiera et on les lira
+avec un regain de succès, tout y étant, sans exception, intéressant;
+ce que l’on ne pourrait pas dire des chroniques d’aujourd’hui, dont
+la plupart sont vides de faits et d’idées. On croirait vraiment que
+M<sup>me</sup> de Girardin écrivait pour l’avenir. Ainsi, dans la lettre XIV,
+du 6 juin 1841, elle raconte d’abord la réception de Victor Hugo à
+l’Académie; les choses s’y passaient à peu près comme aujourd’hui:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>Jamais on n’avait vu pareille affluence, jamais la foule n’avait
+ été plus agitée, plus impatiente; jamais plus de coups de poing ne
+ furent donnés par intérêt de littérature, et jamais coups de poing ne
+ frappèrent de plus charmantes épaules; jamais, non, jamais on n’avait
+ compté tant de femmes et de jolies femmes dans la docte enceinte;
+ jamais on n’avait admiré tant de fleurs dans le vieux bocage... Dès
+ dix heures du matin la salle était pleine; à dix heures et demie,
+ les hommes étaient déjà <span class="pagenum" id="Page_300">300</span> forcés d’être ingénieux, c’est-à-dire
+ d’utiliser les recoins, d’improviser des tabourets microscopiques.
+ Depuis onze heures jusqu’à deux heures les portes furent assiégées...</p>
+</div>
+
+<p>Mais nous connaissons cela; ce qui est moins banal, c’est la lettre qui
+nous apprend comment et quand fut écrite la belliqueuse poésie d’Alfred
+du Musset:</p>
+
+<div class="quote">
+ <div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <span class="i0">Nous l’avons eu, votre Rhin allemand,</span><br>
+ <span class="i6">Il a tenu dans notre verre.</span>
+ </div>
+ </div>
+
+ <p>Un Allemand obscur, Becker, avait osé envoyer à Lamartine un tas de
+ méchants vers parmi lesquels se trouvait <i>le Rhin Allemand</i>,
+ autrement dit la Marseillaise de l’Allemagne:</p>
+
+ <p>«Ils ne l’auront pas, le libre Rhin allemand, quoiqu’ils le demandent
+ dans leurs cris comme des corbeaux avides...»</p>
+
+ <p>Lamartine, avec un dédain sublime, répondit par un noble chant, qu’il
+ appela <i>la Marseillaise de la Paix</i>:</p>
+
+ <div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">Roule, libre et superbe, entre tes larges rives,<br>
+ Rhin! Nil de l’Occident, coupe des nations<br>
+ Et des peuples assis qui boivent tes eaux vives,<br>
+ Emporte les défis et les ambitions!<br>
+ Il ne tachera plus le cristal de ton onde,<br>
+ Le sang rouge du Franc, le sang bleu du Germain!</p>
+ </div>
+ </div>
+
+ <p>Ces beaux vers venaient de paraître dans la <i>Revue des
+ Deux-Mondes</i>, et, chez M<sup>me</sup> de Girardin, «plusieurs ouvriers en
+ poésie» réunis, Théophile Gautier, Balzac, Alfred de Musset et la
+ maîtresse de la maison, lisaient chacun leur strophe préférée. M<sup>me</sup>
+ de Girardin, après <span class="pagenum" id="Page_301">301</span>
+ avoir chaudement admiré, dit: «C’est très beau, mais c’est trop
+ généreux. J’aurais voulu qu’on dît des choses désagréables à ce
+ monsieur. J’ai le préjugé de la patrie: j’aurais aimé à répondre
+ à cet Allemand des vers cruels.—Moi aussi! s’écria Alfred de
+ Musset.—Faites-les donc vite», reprirent en chœur tous les
+ assistants. On enferma le poète dans le jardin en lui donnant deux
+ cigares et ce qu’il faut pour écrire.</p>
+</div>
+
+<p>Un quart d’heure après, on lui rouvrit, la célèbre poésie était écrite.</p>
+
+<p>Jules Janin raconte ainsi les funérailles de cette remarquable et
+inoubliable femme, dont la gloire, dans sa modestie et sa suavité,
+survivra peut-être à celle de son mari.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>Le deuil fut immense autour de ce cercueil; on vit arriver, poussés
+ par une commune douleur, les jeunes gens et les vieillards: les
+ vieillards, qui l’avaient adoptée enfant, les jeunes gens, charmés
+ de son esprit, attentifs au passage de ce convoi funèbre, et qui
+ saluaient, en la saluant, tant de grâce et tant d’esprit, tant de
+ belle prose et tant de beaux vers! Ainsi pleurée, ainsi laissant une
+ trace profonde dans le souvenir de la famille lettrée, elle a touché
+ enfin à l’accomplissement de ce rêve qui avait été le rêve de ses
+ seize ans: «Que c’est beau, disait-elle aux funérailles du général
+ Foy, que c’est beau d’aller ainsi à la tombe, au milieu de tant de
+ gens qui vous pleurent, et qui jettent des couronnes d’immortelles
+ sur votre cercueil!»</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_302">302</span></p>
+ <h3 class="h3chap" id="ch_97"><span class="big120">BERTIN</span>
+ <span class="smcap80">(Louise-Angélique)</span><br>
+ <span class="small80">(1805-1863)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Née aux Roches, dans la vallée de la Bièvre (Seine-et-Oise), qu’elle
+habita toute sa vie, M<sup>lle</sup> Bertin, qui était la fille de Louis
+Bertin, le fondateur du <i>Journal des Débats</i>, et qui resta à la
+tête du journal après la mort de son père en 1854, ne se maria pas;
+elle était impotente, et on la rencontrait toujours dans sa petite
+voiture traînée de deux poneys blancs qu’elle conduisait elle-même. Son
+salon était des plus littéraires, on peut l’imaginer. La peinture, la
+musique, étaient ses occupations favorites. Elle a écrit un volume de
+poésies couronné par l’Académie française.</p>
+
+<p>Elle est une des rares femmes qui, ayant composé de la musique pour
+librettos, aient vu leurs œuvres exécutées sur le théâtre.</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">LA MORT ET LA VIE</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Si la mort est le but, pourquoi donc sur les routes<br>
+ Est-il dans les buissons de si charmantes fleurs?<br>
+ Et lorsqu’au vent d’automne elles s’envolent toutes,<br>
+ Pourquoi les voir partir d’un œil mouillé de pleurs?</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Si la vie est le but, pourquoi donc sur les routes<br>
+ Tant de pierres dans l’herbe et d’épines aux fleurs,<br>
+ Que, pendant le voyage, hélas! nous devons toutes<br>
+ Tacher de notre sang et mouiller de nos pleurs?</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_303">303</span></p>
+ <h3 class="h3chap" id="ch_98"><span class="big120">EUGÉNIE DE GUÉRIN</span><br>
+ <span class="small80">(1805-1848)</span></h3>
+</div>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Eugénie de Guérin avait une nature essentiellement littéraire
+et poétique. Spontanément elle s’est dévoilée sublime écrivain, et, si
+la mort ne l’avait enlevée à la fleur de l’âge, elle aurait laissé des
+œuvres nombreuses. On n’a d’elle qu’un recueil de lettres qui a suffi à
+sa réputation. De nombreuses éditions, qui se renouvellent sans cesse,
+en sont une preuve irréfutable.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">LETTRE SUR LA MORT DE SON FRÈRE</p>
+
+ <p><i>Le 20 juillet (1840).</i>—C’est une bien triste et précieuse
+ relique que l’écriture des morts, reste, ou plutôt image de leur
+ âme qui se trace sur le papier. Depuis plusieurs jours, j’ai
+ regardé ainsi mon cher Maurice dans ses lettres que j’ai mises par
+ ordre, paquet funèbre où tant de choses sont renfermées. O la belle
+ intelligence, et quelle promission de trésors! Plus je vis et plus
+ je vois ce que nous avons perdu en Maurice. Par combien d’endroits
+ n’était-il pas attachant! Noble jeune homme, si distingué, d’une
+ nature si élevée, rare et exquise, d’un idéal si beau, qu’il ne
+ hantait rien que par la poésie: n’eût-il pas charmé par tous les
+ charmes du cœur?</p>
+
+ <p>C’est bien vouloir s’enivrer de tristesse de revenir sur ce passé,
+ de feuilleter ces papiers, de rouvrir ces cahiers pleins de lui. O
+ puissance des souvenirs! Ces choses <span class="pagenum" id="Page_304">304</span> mortes me font, je crois, plus d’impression que de leur vivant,
+ et le ressentir est plus fort que le sentir. J’ai éprouvé cela maintes fois...</p>
+
+ <p>Deux petits oiseaux, deux compagnons de ma chambrette, les bienvenus,
+ qui chanteront quand j’écrirai, me feront musique et accompagnement
+ comme les pianos qui jouaient à côté de M<sup>me</sup> de Staël quand elle
+ écrivait. Le son est inspirateur: je le comprends par ceux de la
+ campagne, si légers, si aériens, si vagues, si au hasard et d’un si
+ grand effet sur l’âme. Que doit-ce être d’une harmonie de science et de
+ génie sur qui comprend cela, sur qui a reçu une organisation musicale,
+ développée par l’étude et la connaissance de l’art? Rien au monde
+ n’est plus puissant sur l’âme, plus pénétrant. Je le comprends, mais
+ ne le sens pas. Dans ma profonde ignorance, j’écouterais avec autant
+ de plaisir un grillon qu’un violon. Les instruments n’agissent pas sur
+ moi, ou bien peu. Il faut que j’y comprenne comme à un air simple; mais
+ les grands concerts, mais les opéras, mais les morceaux tant vantés,
+ langue inconnue! Quand je dis opéras, je n’en ai jamais ouï, seulement
+ entendu des ouvertures sur les pianos.</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_99"><span class="big120">MARIE JEMMA</span><br>
+ <span class="small80">(NÉE EN 1834)</span></h3>
+</div>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Céline Renard, connue sous le pseudonyme de Marie Jemma, naquit
+à Bourbonne-les-Bains, <span class="pagenum" id="Page_305">305</span> dans une famille adonnée à la littérature
+et aux beaux-arts. Ses œuvres ne sont pas nombreuses, car elle est
+morte jeune, mais elles renferment un sentiment poétique rare, et qui
+les a fait rechercher. Nous la plaçons ici parce qu’elle appréciait
+hautement Eugénie de Guérin.</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">AU CAYLA</p>
+
+ <p class="center small70">SUR LA TOMBE D’EUGÉNIE DE GUÉRIN</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">C’est là qu’elle vivait, belle fleur solitaire,</span><br>
+ <span class="i0">Entre un rayon du ciel et l’ombre du mystère,</span><br>
+ <span class="i0">Lorsque sur son coteau Dieu la cueillit pour nous.</span><br>
+ <span class="i0">Sentiers qu’elle foula, vous en souvenez-vous?</span><br>
+ <span class="i0">O triste et doux passé! souvenirs pleins de charmes.</span><br>
+ <span class="i0">Passant, donne à sa tombe et des chants et des larmes!</span><br>
+ <span class="i0">Ange, elle a tant prié! femme, elle a tant souffert!</span><br>
+ <span class="i0">Parfums, brise des bois, murmure, saint concert,</span><br>
+ <span class="i0">Vous aviez pour monter l’aile de son génie,</span><br>
+ <span class="i0">Mais le monde ignorait le secret d’Eugénie!</span><br>
+ <span class="i0">Elle cachait sa lyre et filait son fuseau.</span><br>
+ <span class="i0">Du laurier, bien souvent, le glorieux rameau,</span><br>
+ <span class="i0">En éclairant le front jette une ombre sur l’âme,</span><br>
+ <span class="i0">Et Dieu même, gardien de ce doux cœur de femme,</span><br>
+ <span class="i6">N’a couronné que son tombeau.</span><br><br>
+ <span class="i30">(<i>Élévations.</i>)</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_306">306</span></p>
+ <h3 class="h3chap" id="ch_100"><span class="big120">DANIEL STERN</span><br>
+ <span class="small80">(1805-1876)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Marie de Flavigny, née à Francfort-sur-le-Mein, mais d’origine
+française, écrivit sous le pseudonyme de <i>Daniel Stern</i>, dans
+l’école de George Sand, avec plus de métaphysique allemand; George
+Sand lui a d’ailleurs donné dans les <i>Lettres d’un voyageur</i> des
+preuves d’estime.</p>
+
+<p>Une dizaine d’ouvrages: <i>Essai sur la liberté</i>, <i>Histoire de
+la Révolution</i> de 1848 (3 vol.), 1856, <i>Florence et Turin</i>,
+<i>Henri Valentia</i>, <i>Mélida</i>, en 1845, un de ses plus grand
+succès. Son plus beau livre est <i>Dante et Gœthe</i>. C’est une œuvre
+dialoguée où elle admire également l’Italie et l’Allemagne:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>Quelle que soit la différence des noms, des personnes ou des
+ relations, M<sup>me</sup> de Stein inspire à Gœthe une passion aussi noble
+ en son principe et en ses effets que l’amour de Dante pour Béatrice.
+ Pour se rendre moins indigne d’elle, Gœthe, docile comme le poète
+ italien aux reproches de son exigeante amie, maîtrise jusqu’à la
+ passion qu’elle lui inspire; il ouvre son cœur aux ambitions hautes.
+ Du milieu des plaisirs, il incline son jeune souverain aux désirs du
+ bien public; il s’applique à la bonne administration des affaires,
+ à l’économie des finances, au redressement des abus. Sans système
+ et par la simple impulsion de son grand cœur, Gœthe se préoccupe
+ incessamment <span class="pagenum" id="Page_307">307</span>
+ d’améliorer le sort des classes laborieuses. Il lutte avec la
+ fatalité de la misère, «comme Jacob avec l’ange invisible», et
+ tout le bien qu’il entreprend et qu’il réalise, toute l’activité
+ qu’il déploie, ne suffisent pas encore à remplir son existence.
+ Au sein des plus brillantes compagnies, l’ennui l’obsède; auprès
+ de la femme qu’il aime, un malaise inexplicable le tourmente. Il
+ s’appelle Légion, dit-il, et il se sent seul. Il cherche l’ombre
+ épaisse des forêts, il gravit les cimes désertes, il descend dans la
+ nuit des mineurs. Comme Dante, errant et inquiet dans la vallée de
+ la Magra, Gœthe demande aux silences d’<i>Ilmenau</i> la paix. Mais
+ quelque chose d’indéfinissable le travaille; de lointains horizons
+ l’attirent; il a le mal du pays, d’un pays qu’il n’a jamais vu. Une
+ voix chante en lui: «Dahin, Dahin!» Il faut qu’il parte; il le sent,
+ il le dit; il faut qu’il voie, il faut qu’il possède l’Italie, ou
+ bien il est perdu.</p>
+</div>
+
+<p>Après avoir eu un salon très fréquenté par les célébrités artistiques
+et littéraires, et dont Liszt était un assidu, elle est morte dans des
+idées de spiritisme exalté.</p>
+
+<p>Elle a eu trois filles: l’aînée, mariée au comte Guy de Charnacé, a
+écrit de l’esthétique sous le pseudonyme de Sault; la seconde a épousé
+Émile Ollivier avant qu’il fût ministre de l’Empire, elle est morte
+jeune en lui laissant un fils; la troisième, Cosima, avait épousé Hans
+de Bulow, elle divorça pour épouser l’illustre Wagner.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_308">308</span></p>
+ <h3 class="h3chap" id="ch_101"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">CRAVEN</span><br>
+ <span class="smcap80">Née Pauline de La Ferronays</span><br>
+ <span class="small80">(1805-1890)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Fille du comte de la Ferronays, ambassadeur à Saint-Pétersbourg, M<sup>me</sup>
+Craven est «une belle âme qui a écrit l’histoire de belles âmes».</p>
+
+<p>«La femme ne se croit pas «cerveau d’homme» après la cinquantaine
+(M<sup>me</sup> Craven a commencé à écrire âgée de plus de cinquante ans),
+alors que les cheveux grisonnent et que les habitudes sont prises. Elle
+ne quitte son salon pour s’asseoir à un secrétaire que sous l’impulsion
+des circonstances et pour obéir à un sentiment irrésistible. Or, c’est
+le cas de M<sup>me</sup> Craven, dont la vocation fut tardive. «J’ai cru, voilà
+pourquoi j’ai parlé», chantait David. Elle pouvait dire à son tour:
+«J’ai admiré, et voilà pourquoi j’ai écrit...» Un jour, elle crut
+surprendre un reproche au fond de sa conscience: «Non, pensa-t-elle,
+je ne puis capitaliser davantage; c’est de l’avarice. Il faut que je
+partage mon trésor avec les pauvres en impressions et en souvenirs.»
+Alors elle brisa aux pieds du public son vase d’albâtre<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>.»</p>
+
+<p>Le <i>Récit d’une sœur</i>, qui est pour la plus grande partie la
+correspondance authentique et intime <span class="pagenum" id="Page_309">309</span> d’une famille bien connue,
+fit grand bruit. Peu de livres de femme se sont vendus à un aussi grand
+nombre d’exemplaires. «Ce livre est un calice de douleurs!»</p>
+
+<p>Elle a été très critiquée par Armand de Pontmartin et Barbey
+d’Aurevilly. Ce dernier aurait voulu que le <i>Récit d’une sœur</i> fût
+l’unique livre de M<sup>me</sup> Craven. «La plume qui l’a écrit devrait être
+brisée, a-t-il dit, comme, dans certains pays, le verre avec lequel on
+a trinqué avec le roi. Le verre funèbre plein de délices et d’angoisses
+dans lequel M<sup>me</sup> Craven a bu à la mémoire des siens ne devait plus
+servir à personne. Est-ce que le roi de Thulé, après avoir pleuré dans
+sa coupe, ne la jeta pas à la mer?»</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Craven a écrit d’autres livres qui tous ont eu de nombreuses
+éditions: <i>Éliane</i>, <i>Anne Séverin</i>, <i>Fleurange</i>,
+couronné par l’Académie française, comme le <i>Récit d’une sœur</i>;
+<i>le Mot de l’énigme</i>, <i>Adélaïde Capei</i>, la <i>Vie de lady
+Fullerton</i>.</p>
+
+<p>L’œuvre de M<sup>me</sup> Craven consistant surtout en lettres de ses parents
+ou amis, on trouve peu d’elle à citer. Mais dans ce qu’elle écrit comme
+dans ce qu’elle choisit pour publier, la note tendre, sentimentale,
+domine.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">PRÉFACE DU RÉCIT D’UNE SŒUR</p>
+
+ <p>«Rendez-moi la joie avec la douleur, et je veux bien vivre comme j’ai
+ vécu, aimer comme j’ai aimé.» Voilà à <span class="pagenum" id="Page_310">310</span>
+ peu près en quels termes un des poètes de notre temps, lord Byron,
+ a exprimé un sentiment analogue à celui qui nous fait accepter
+ les plus douloureux souvenirs plutôt que l’oubli, qui anéantirait
+ ensemble l’amertume et la douleur du passé. Cette manière de sentir
+ est la mienne... Oh! non, je ne désire l’oubli ni des joies, ni des
+ peines que j’ai connues... Je bénis Dieu de la disposition qu’il m’a
+ donnée à revenir sans cesse sur les traces qu’ont laissées après
+ eux ceux avec lesquels il m’a été si doux de vivre. Le souvenir des
+ jours heureux passés ensemble est devenu pour moi une joie et non
+ une douleur, et, bien loin de désirer l’oubli, je demande au Ciel de
+ me conserver toujours la mémoire vive et fidèle des jours évanouis
+ et la faculté de faire comprendre quels furent ceux avec lesquels
+ s’écoulèrent ces jours et quel fut le bonheur qu’y répandit leur
+ présence. Penser à eux et parler d’eux m’a été doux depuis qu’ils
+ ne sont plus, comme il m’était doux de leur parler et de vivre près
+ d’eux quand ils étaient là. Aussi l’occupation favorite de ma vie
+ a-t-elle été de lire et de rassembler les lettres et les papiers de
+ tout genre dans lesquels est demeurée gravée l’empreinte fidèle de
+ leurs âmes; ce n’est pas sans un tendre orgueil que je les ai parfois
+ fait connaître à d’autres, et que j’ai vu même les indifférents
+ s’attendrir ou s’émerveiller en lisant quelques-unes des pages que
+ j’entreprends aujourd’hui de réunir d’une façon plus complète. Je
+ voudrais, je l’assure, que la mémoire de ceux qui les ont écrites
+ répandît son doux parfum un peu au delà du cercle de ceux qui les ont
+ aimés, et je voudrais <span class="pagenum" id="Page_311">311</span>
+ les faire aimer de ceux qui les ont vu passer sans les connaître,
+ mais non sans les remarquer peut-être...</p>
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">PENSÉES</p>
+
+ <p class="p2">—Vivre longtemps, c’est se survivre.</p>
+
+ <p class="p2">—Oh! chères visions du passé! c’est encore une douce faculté
+ que celle de vous évoquer ainsi. Alexandrine disait bien que
+ «l’imagination était une belle chose», et elle avait raison de
+ l’appeler «une peinture magique».</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_102"><span class="big120">COMTESSE DASH</span><br>
+ <span class="small80">(1805-1874)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Cisterne de Courtiras, vicomtesse de Saint-Mars, connue sous le
+pseudonyme de Comtesse Dash, est certainement une des femmes qui a
+écrit le plus de notre siècle; sa féconde imagination ne tarissait
+jamais; ses ouvrages ont souvent sept ou huit tomes, et son œuvre doit
+bien se chiffrer par une centaine de titres. Très lus, à l’époque, dans
+les cabinets de lecture, on n’en parle plus et ne les voit dans aucune
+bibliothèque. Elle est tombée dans l’oubli, parce que son style n’a
+rien d’original.</p>
+
+<p>Aussi n’y a-t-il rien à citer d’elle.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_312">312</span></p>
+ <h3 class="h3chap" id="ch_103"><span class="big120">LA PRINCESSE BELGIOJOSO</span><br>
+ <span class="small80">(NÉE EN 1808)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Née à Milan, elle vint résider à Paris, ne pouvant supporter d’habiter
+sa ville natale sous la domination autrichienne; elle y présida un
+salon d’élite comme celui de M<sup>me</sup> de Staël et de M<sup>me</sup> Récamier. Le
+beau portrait, tracé par Stendhal dans <i>la Chartreuse de Parme</i>,
+de la duchesse de San Severino aurait été inspiré par elle.</p>
+
+<p>«La princesse Belgiojoso, nous dit M<sup>me</sup> Ancelot, qui la rencontrait
+dans le salon du peintre Gérard, était aussi remarquable par son
+esprit que par une beauté dont le caractère avait quelque chose de
+particulier qui frappait étrangement, et dont la vie est aussi remplie
+d’excentricités que sa figure présente de traits bizarres. Sa vive
+imagination, excitée par les scènes tumultueuses de notre époque, ne
+pouvait se restreindre aux paisibles émotions et aux succès féminins
+que l’on trouve dans les salons.»</p>
+
+<p>Elle a écrit: <i>Souvenirs d’exil</i>, 1850, <i>Notions d’histoire
+à l’usage des enfants</i>, 1851, <i>Nouvelles et scènes de la vie
+turque</i>, <i>Essai sur la formation du dogme catholique</i>, articles
+dans <i>le National</i> et la <i>Revue des Deux-Mondes</i>.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_313">313</span></p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">ÉMINA</p>
+
+ <p class="center small80">(RÉCIT TURCO-ASIATIQUE)</p>
+
+ <p>Légèrement vêtue d’un pantalon d’indienne suisse imprimée, retenu
+ par une coulisse au-dessus de ses chevilles nues, d’une chemise en
+ calicot blanc retombant sur le pantalon et remplissant l’office de
+ jupe, d’une veste de calicot rayé rouge et jaune, descendant jusqu’au
+ bas des reins et serrée à la taille par une écharpe de même étoffe;
+ les bras couverts d’abord par les larges manches de sa chemise,
+ et ensuite par celles plus étroites et plus courtes de sa veste;
+ les cheveux tressés et tombant sur ses épaules, la tête couverte
+ d’un fez, sur lequel un mouchoir en mousseline fond vert, bigarré
+ de couleurs éclatantes, flottait carrément par derrière à la façon
+ d’un voile; un grand bâton à la main, et ses provisions serrées dans
+ une serviette passée en sautoir; telle était Émina, lorsqu’elle
+ s’éloignait de la vallée, suivant ses chèvres et suivie par son chien.</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_104"><span class="big120">ÉLISA MERCŒUR</span><br>
+ <span class="small80">(1809-1835)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Quoique morte âgée seulement de vingt-six ans, Élisa Mercœur fut très
+connue des femmes de sa génération, parce que ses écrits parurent <span class="pagenum" id="Page_314">314</span>
+dans des journaux de famille, mais elle a été vite oubliée. Qui est-ce
+qui lit maintenant Élisa Mercœur?</p>
+
+<p>Cette jeune fille, qui possédait certainement la flamme poétique,
+naquit à Nantes, et apprit seule le latin et l’anglais. Croyant comme
+bien d’autres pouvoir arriver par sa plume à la gloire et à la fortune,
+encouragée par une lettre flatteuse de Chateaubriand, comme en écrivent
+trop à la légère les hautes personnalités, qui songent bien davantage à
+laisser un souvenir sympathique qu’à être réellement utiles, elle vint
+à Paris avec sa mère et n’y rencontra que déboires et dégoûts.</p>
+
+<p>Ses vers se distinguaient cependant par la grâce, la sensibilité, le
+rythme harmonieux. Une nouvelle qu’elle publia dans un journal, <i>la
+Comtesse de Villequier</i>, dénote une grande puissance dramatique, et
+une tragédie, <i>Boadbil</i>, prouve qu’elle eût sans doute écrit pour
+le théâtre. Patronnée par Victor Hugo, après bien des luttes et des
+efforts, elle obtint une pension du gouvernement, qui lui fut enlevée
+par la révolution de juillet avant qu’elle en eût touché même le
+premier quartier. De privations et de langueur, elle mourut en 1835.</p>
+
+<p>Après sa mort, son talent fit plus de bruit que de son vivant. Sa
+mère publia une édition de ses œuvres complètes et put recueillir une
+souscription pour lui élever une tombe au Père-Lachaise, sur laquelle
+on a gravé quelques-uns de ses vers.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_315">315</span></p>
+
+<p>Voici une de ses gracieuses poésies:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Lorsque je vins m’asseoir au festin de la vie,<br>
+ Quand on passa la coupe au convive nouveau,<br>
+ J’ignorais le dégoût dont l’ivresse est suivie,<br>
+ Et le poids d’une chaîne à son dernier anneau.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Et pourtant, je savais que les flambeaux des fêtes,<br>
+ Éteints ou consumés, s’éclipsent tour à tour,<br>
+ Et je voyais les fleurs qui tombaient de nos têtes<br>
+ Montrer en s’effeuillant leur vieillesse d’un jour.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">J’apercevais déjà sur le front des convives<br>
+ Des reflets passagers de tristesse ou d’espoir...<br>
+ Souriant au départ des heures fugitives,<br>
+ J’attendais que l’aurore inclinât vers le soir.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">J’ai connu qu’un regret payait l’expérience,<br>
+ Et je n’ai pas voulu l’acheter de mes pleurs;<br>
+ Gardant comme un trésor ma calme insouciance,<br>
+ Dans leur fraîche beauté j’ai su cueillir les fleurs.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Préférant ma démence à la raison du sage,<br>
+ Si j’ai borné ma vie à l’instant du bonheur,<br>
+ Toi qui n’as cru jamais aux rêves du jeune âge,<br>
+ Qu’importe qu’après moi tu m’accuses d’erreur.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">En vain tes froids conseils cherchent à me confondre,<br>
+ L’obtiendras-tu jamais, ce demain attendu?<br>
+ Lorsqu’au funèbre appel il nous faudra répondre,<br>
+ Nous aurons tous les deux, toi pensé, moi vécu.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent"><span class="pagenum hidden" id="Page_316">316</span> Nomme cette maxime ou sagesse, ou délire,<br>
+ Moi, je veux jour à jour dépenser mon destin;<br>
+ Il est heureux, celui qui peut encor sourire<br>
+ Lorsque vient le moment de quitter le festin.</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_105"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">LESGUILLON</span><br>
+ <span class="small80">(NÉE EN 1810)</span></h3>
+</div>
+
+<p>M<sup>me</sup> Hermance Sandron, épouse de P.-J. Lesguillon, le poète bien
+connu, a publié des poésies charmantes: <i>Rayons d’amour</i>,
+<i>Contes du cœur</i>, à l’usage des jeunes filles et des enfants.
+Nous détachons les vers suivants sur <i>les Femmes savantes</i>,
+parfaitement justes d’expression et de forme:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">Les femmes de Molière ont si longtemps fait rire<br>
+ Qu’une femme avec crainte apprend à bien écrire;<br>
+ Mais Molière, en esprit prophétique et profond,<br>
+ N’attaquait que la forme et respectait le fond.<br>
+ Il raillait à bon droit dans les fausses savantes<br>
+ La sottise en rubans et les phrases pédantes,<br>
+ Mais ne proscrivait pas le vrai du sentiment<br>
+ Qui s’instruit et s’élève au noble enseignement.<br>
+ S’il revenait, Molière, il verrait avec joie<br>
+ La femme l’admirer en dévidant la soie,<br>
+ Et la jeune ouvrière, en tournant un chapeau,<br>
+ Commenter La Fontaine et réciter Boileau.</p>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_317">317</span></p>
+ <h3 class="h3chap" id="ch_106"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">MENESSIER-NODIER</span><br>
+ <span class="small80">(NÉE EN 1811)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Fille du célèbre romancier Charles Nodier, qui, passionné bibliophile,
+fit le sacrifice de vendre sa bibliothèque pour lui faire une dot,
+en 1831, lorsqu’elle épousa M. Menessier, est auteur d’un volume de
+poésies, <i>le Perce-Neige</i>, de <i>Charles Nodier, épisodes et
+souvenirs de sa vie</i>, ainsi que de beaucoup d’articles dans les
+journaux dont on trouve peu de trace.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_107"><span class="big120">ÉLISE GAGNE</span><br>
+ <span class="small80">(NÉE EN 1813)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Née à Rochefort, Élise Moreau de Russ, épouse de Paulin Gagne, a
+publié, en 1837, un recueil de vers très bien accueilli, les <i>Rêves
+d’une jeune fille</i>. On a encore d’elle: <i>Omégar, ou le Dernier
+homme</i>, poème en douze chants, une étude biographique sur M<sup>me</sup> de
+Bawr et des livres pour enfants.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_318">318</span></p>
+ <h3 class="h3chap" id="ch_108"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">ACKERMANN</span><br>
+ <span class="small80">(1813-1890)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Les ouvrages de Louise-Victoire Choquet, dame Ackermann, sont peu
+répandus, d’abord parce qu’ils sont peu nombreux, et peut-être aussi
+parce qu’il fut peu parlé d’elle. C’était une femme savante qui d’un
+long séjour en Allemagne avait rapporté une grande simplicité. Elle
+était une érudite, quoique poète, et avait étudié le sanscrit et
+l’hébreu.</p>
+
+<p>Une de ses poésies les plus connues est <i>le Nuage</i>, qui commence
+ainsi:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <span class="i0">Levez les yeux, c’est moi qui passe sur vos têtes,</span><br>
+ <span class="i0">Diaphane et léger, libre dans le ciel pur,</span><br>
+ <span class="i0">L’aile ouverte, attendant le souffle des tempêtes,</span><br>
+ <span class="i6">Je plonge et nage en plein azur.</span>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Depuis sa mort, on parle beaucoup plus d’elle que de son vivant,
+probablement parce que l’intérêt de son éditeur est plus grand.
+Sainte-Beuve ne l’a pas oubliée dans ses <i>Lundis</i>.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Alphonse Daudet a fait sur elle une jolie étude où elle cite
+encore ces deux quatrains:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Moi que, sans mon aveu, l’aveugle destinée</span><br>
+ <span class="i0">Embarqua sur l’étrange et frêle bâtiment,</span><br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_319">319</span>
+ <span class="i0">Je ne veux pas non plus, muette et résignée,</span><br>
+ <span class="i6">Subir mon engloutissement!</span><br>
+ <span class="i0">.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Afin qu’elle éclatât d’un jet plus énergique</span><br>
+ <span class="i0">J’ai, dans ma résistance à l’assaut des flots noirs,</span><br>
+ <span class="i0">De tous les cœurs en moi comme en un centre unique</span><br>
+ <span class="i6">Rassemblé tous les désespoirs!</span><br>
+ <span class="i0">.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_109"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">LA COMTESSE DE GASPARIN</span><br>
+ <span class="small80">(NÉE EN 1815)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Valérie Boissier de Gasparin est surtout connue comme l’auteur des
+<i>Horizons prochains</i>.</p>
+
+<p>Ardente protestante, ses écrits, empreints d’une profonde moralité,
+ne tombent jamais dans le roman. <i>Le Mariage au point de vue
+chrétien</i> a été couronné par l’Académie en 1853. Elle a publié:
+<i>Horizons prochains</i>, 1859, <i>Horizons célestes</i>, 1859,
+<i>Vesper</i>, 1861, <i>Tristesses humaines</i>, 1863.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">PENSÉE</p>
+
+ <p>Savoir être heureuse, c’est-à-dire ne pas se plaire aux ennuis,
+ ne pas se plaire aux soucis, glisser sur certaines impressions
+ fâcheuses; savoir être heureuse, c’est-à-dire soulever les montagnes
+ qui barrent le chemin, s’avancer d’un pas confiant dans la vie.</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_320">320</span></p>
+ <h3 class="h3chap" id="ch_110"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">EGGER</span></h3>
+</div>
+
+<p>Fille du savant helléniste membre de l’Institut, femme de M.
+Émile Egger, érudit et helléniste aussi, membre de l’Académie des
+inscriptions et belles-lettres, elle aurait pu être une nouvelle
+M<sup>me</sup> Dacier. Elle a cherché à familiariser les jeunes filles avec
+l’antiquité grecque et latine.</p>
+
+<p>On cite d’elle particulièrement un portrait de la ménagère grecque,
+d’après <i>l’Économique</i> de Xénophon, et une étude très remarquée
+sur Saint-Évremond, parue dans <i>le Correspondant</i>.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_111"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">PENQUER</span><br>
+ <span class="small80">(NÉE EN 1827)</span></h3>
+</div>
+
+<p>M<sup>me</sup> Léocadie-Auguste Penquer, née au château de Kérouartz
+(Finistère), qu’elle a décrit en très beaux vers dans les <i>Chants
+du Foyer</i>, 1862, écrits sous l’inspiration de Lamartine; plus tard
+elle écrivit les <i>Révélations poétiques</i>, où l’on sent l’influence
+de Victor Hugo. Elle aborde enfin le poème épique et nous laisse
+<i>Siruensée</i>, <i>Velléda</i>, poèmes divisés en douze chants. Ses
+poésies sont semées de pensées heureuses.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_321">321</span></p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">L’autan, qui détruit tout quand il s’élève et gronde,<br>
+ A l’arbre de l’amour ne prend pas une fleur.<br>
+ .&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>
+ C’est l’hiver que l’amour des pauvres me reprend,<br>
+ Plus vif, plus chaleureux, plus fraternel, plus grand.</p>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_112"><span class="big120">COMTESSE DORA D’ISTRIA</span><br>
+ <span class="small80">(NÉE EN 1828)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Hélène Ghika, princesse Kolzoff-Massalky, pseudonyme Dora d’Istria,
+reçut une profonde instruction. Grande voyageuse, elle parcourut
+l’Europe et l’Asie à un point de vue tout théologique. A écrit <i>la
+Suisse allemande</i>, <i>la Vie monastique en Orient</i>, <i>les Femmes
+en Orient</i>, <i>Voyage en Suisse</i>. Comme compatriote et émule
+citons à côté d’elle la princesse Cantacuzène.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_113"><span class="big120">ROSE HAREL</span><br>
+ <span class="small80">(NÉE EN 1830)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Ici se présente un cas exceptionnel. Une pauvre servante de Lisieux,
+ayant passé ses années dans les champs à cultiver la terre, composait
+des vers sans connaître une seule règle de la versification, sans
+avoir rien étudié. <i>L’Alouette aux blés</i>, recueil de poésies
+remarquables, a paru en 1863, publié à l’aide d’une souscription
+ouverte par les soins de M. Adolphe Bordes.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_322">322</span></p>
+ <h3 class="h3chap" id="ch_114"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">BLANCHECOTTE</span><br>
+ <span class="small80">(NÉE EN 1830)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Son premier livre de vers remporta un prix de l’Académie française:
+<i>Rêves et réalités</i>. Elle publia un autre volume, <i>Nouvelles
+Poésies</i> (1861), <i>le Long du chemin</i>, pensées d’une solitaire,
+ouvrage en prose, sorte de manuel ascétique sans dogme particulier. Son
+style n’a rien de bien original; on cite ce quatrain sur la mort de
+Béranger:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">La lyre de Tyrtée est là; rien n’y résonne.<br>
+ Ensemble ils ont perdu, doux poète endormi,<br>
+ La France son chanteur, le peuple son ami.<br>
+ Tu ne vibreras plus pour elle ni personne.</p>
+ </div>
+</div>
+
+<div class="figcenter4" style="width: 40px;">
+ <img src="images/vignette2.jpg" alt="petit ornement décoratif" width="40" height="31">
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small70">A MON ENFANT QUI VA NAITRE</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Petit être adoré, dont le sexe inconnu<br>
+ Me fait souvent rêver un nom doux ou sonore,<br>
+ Viens, oh! viens, je t’attends! Quand tu seras venu,<br>
+ J’ai de l’amour pour toi, je puis souffrir encore,<br>
+ J’ai gardé pour ta vie un fécond dévoûment;<br>
+ A toi la paix, mon ange! à mon cœur le tourment!<br>
+ .&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p>L’appui dont on peut le moins se passer, c’est l’appui que l’on
+ trouve en soi-même.</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_323">323</span></p>
+ <h3 class="h3chap" id="ch_115"><span class="big120">LA COMTESSE DE CHAMBRUN</span><br>
+ <span class="small80">(1827-1891)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Marie-Jeanne Godard-Desmarest, née à Baccarat, seconde fille du grand
+industriel dont le père avait fondé la célèbre cristallerie, d’origine
+béarnaise par sa mère, épousa en 1853 le comte de Chambrun. D’une
+nature essentiellement poétique et sensible, elle ressentit vivement
+les grandes douleurs de l’âme: la perte d’une sœur, puis de sa mère.
+Elle souffrit beaucoup d’une existence oisive qu’elle emplissait
+cependant autant qu’elle pouvait par les bonnes œuvres et l’art.
+Profondément musicienne, élève de Reber, les dernières années de sa vie
+furent occupées surtout à faire entendre chez elle, dans une superbe
+chapelle, et dans un recueillement religieux, les chefs-d’œuvre de la
+musique. Son mari avait perdu la vue.</p>
+
+<p>«Philosophe, il avait organisé avec méthode sa vie d’aveugle qui
+renonce volontiers à la lumière du jour, pourvu que cette obscurité
+extérieure rende encore plus vive et plus pure la lumière du dedans.»
+Elle l’initiait aux jouissances musicales.</p>
+
+<p>Ces concerts spirituels réunissaient des artistes tels que M<sup>mes</sup>
+Krauss, Conneau, l’orchestre de Colonne, et le Tout-Paris s’efforçait
+de s’y faire inviter. La comtesse de Chambrun était poète. Une <span class="pagenum" id="Page_324">324</span>
+main pieuse a recueilli après sa mort ses poésies, afin qu’elle se
+survécût dans la pensée des êtres intelligents.</p>
+
+<p>Nous citerons seulement l’une d’elles, <i>la Passiflore</i>; outre
+qu’elle décrit bien l’état d’âme de la comtesse de Chambrun, elle a été
+mise en musique par Ambroise Thomas et par Gounod.</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Voici sur mon déclin la fleur que j’ai choisie;</span><br>
+ <span class="i0">D’autres l’appelleront fleur de la passion,</span><br>
+ <span class="i6">Je la nomme fleur de la vie;</span><br>
+ <span class="i6">Qu’importe c’est le même nom.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i6">Elle a la couronne d’épines,</span><br>
+ <span class="i6">Et l’échelle qui mène au ciel,</span><br>
+ <span class="i6">Et l’éponge aux gouttes divines</span><br>
+ <span class="i6">Tour à tour d’hysope et de miel;</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i6">Elle a le vert de l’espérance,</span><br>
+ <span class="i6">Elle a le violet du deuil;</span><br>
+ <span class="i6">C’est la joie et c’est la souffrance,</span><br>
+ <span class="i6">C’est le berceau, c’est le cercueil.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">C’est donc sur mon déclin la fleur que j’ai choisie</span><br>
+ <span class="i0">D’une teinte pareille au jour qui va pâlir.</span><br>
+ <span class="i6">Elle est l’image de la vie,</span><br>
+ <span class="i6">C’est le passé, c’est l’avenir.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_116"><span class="big120">M</span><span class="sup2">lle</span>
+ <span class="big120">MÉLANIE BOUROTTE</span><br>
+ <span class="small80">(NÉE EN 1832)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Née à Vigneulles (Meuse). Poète d’intuition, fille d’un inspecteur des
+eaux et forêts, elle reçut <span class="pagenum" id="Page_325">325</span> de sa mère, femme douée de grandes
+capacités, une instruction littéraire très profonde. Elle a écrit un
+recueil de poésies, <i>l’Echo des bois</i> (1860), <i>la Madeleine
+au désert</i>, où elle essaie de soulever de grands problèmes sur la
+théodicée.</p>
+
+<p>Elle s’écrie:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <span class="i0">Vous, penseurs fatigués de sonder les abîmes,</span><br>
+ <span class="i0">Découragés lutteurs dans l’arène vaincus,</span><br>
+ <span class="i0">Sceptiques désolés, poètes, fous sublimes,</span><br>
+ <span class="i0">Vous tous au cœur saignant, vous qui n’espérez plus,</span><br>
+ <span class="i0">Fuyez la foule ingrate et ses promesses vaines;</span><br>
+ <span class="i0">Dans le calme et la foi, venez vous recueillir.</span><br>
+ <span class="i0">La nature a des chants pour endormir vos peines,</span><br>
+ <span class="i6">Des dictames pour les guérir.</span>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_117"><span class="big120">CLAIRE DE CHANDENEUX</span><br>
+ <span class="small80">(MORTE EN 1884)</span></h3>
+</div>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Chandeneux a eu une note à elle; elle a pris pour sujet de
+ses écrits les ménages de militaires; il y avait là une source d’études
+presque intarissable, où elle a pu alimenter une série de romans de
+mœurs charmants que les jeunes femmes ont lus avec intérêt et profit.
+Son style est clair, suffisamment correct.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_326">326</span></p>
+ <h3 class="h3chap" id="ch_118"><span class="big120">M</span><span class="sup2">lle</span>
+ <span class="big120">ZÉNAIDE FLEURIOT</span><br>
+ <span class="small80">(MORTE EN 1889)</span></h3>
+</div>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Zénaïde Fleuriot peut être regardée comme la tête de ligne de
+toute une escouade de femmes écrivant les intrigues édifiantes, les
+nouvelles morales et sentimentales à l’usage des jeunes filles et des
+jeunes élèves de couvent et de pensionnat, qui approvisionnent les
+bibliothèques roses et lilas de nos grands éditeurs. Leur style est
+suffisamment correct, mais, de par leur clientèle même, elles sont
+condamnées à ne chercher aucune originalité. Il n’y a donc rien à
+citer, et impossibilité aussi d’énumérer les nombreux ouvrages sous
+peine de publier un véritable catalogue.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_119"><span class="big120">MARQUISE DE BLOCQUEVILLE</span><br>
+ <span class="small80">(1814-1892)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Louise-Adélaïde, princesse d’Eckmühl, fille du maréchal Davout, duc
+d’Auerstædt, mariée au marquis de Blocqueville, mérite la plus haute
+place parmi les femmes littéraires et aussi parmi les femmes de salon
+du XIX<sup>e</sup> siècle; tous ceux qui l’ont connue et approchée seront de mon
+avis.</p>
+
+<p>Son salon a été le plus recherché et le mieux <span class="pagenum" id="Page_327">327</span> dirigé de la
+dernière moitié du siècle, fréquenté par les littérateurs les plus
+éminents, les hommes politiques les plus marquants. Toutes les hautes
+personnalités tenaient à honneur d’y être reçues; les hauts personnages
+étrangers de passage à Paris briguaient une invitation; et un artiste
+qui avait le bonheur de se faire entendre chez M<sup>me</sup> la marquise de
+Blocqueville était lancé.</p>
+
+<p>Nommer les illustrations qui ont passé chez elle, même en assidus et
+intimes, formerait l’annuaire des célébrités depuis cinquante ans, se
+présentent sous notre plume les noms de: MM. Cousin, Villemain, Caro,
+le duc de Broglie, Camille Doucet, Jurien de La Gravière, le marquis de
+Rambuteau, Le Myre de Villers, Eugène Manuel, Nadaud, D. Jouaust, comte
+André Zamoïski, etc. M<sup>me</sup> la vicomtesse de Janzé et M<sup>me</sup> Beulé
+étaient des dernières intimes. M<sup>mes</sup> les princesses Gortschakoff,
+Ourousoff, Galitzin, M<sup>me</sup> d’Abadie; ses nièces, M<sup>mes</sup> la duchesse
+d’Albuféra et de Feltre, comtesses Viguier, de Maleyssie, de
+Montesquieu; toute l’aristocratie, la diplomatie, la haute littérature,
+se donnaient rendez-vous quai Malaquais, où la marquise de Blocqueville
+habitait depuis trente années. Son suprême bon ton ne laissa jamais
+introduire autour d’elle le moindre élément féminin parasite, et Dieu
+sait quelle énergie et quelle bravoure il faut pour cela à Paris quand
+on reçoit. Son salon était, je crois, unique <span class="pagenum" id="Page_328">328</span> sous ce rapport.
+M<sup>me</sup> la marquise de Blocqueville était implacable. Et je pourrais
+citer plus d’une femme portant des noms connus, accueillies partout
+avec empressement, qu’elle a obstinément refusé, devant moi, de
+recevoir en dépit des supplications de ses meilleurs amis.</p>
+
+<p>«C’est une intrigante, disait-elle, je ne veux pas la voir.»</p>
+
+<p>D’ailleurs, elle repoussait avec la même fermeté les hommes qui avaient
+transigé, à sa connaissance, aux lois de l’honneur. La moindre tare, le
+plus petit scandale, vous faisait expulser nettement. Elle était aussi
+tenace dans ses inimitiés que fidèle dans ses amitiés. Cependant, elle
+était bonne et bienveillante plus qu’on ne pourrait l’imaginer, mais
+sans banalité aucune. D’une inépuisable charité que l’on ne sollicitait
+jamais en vain, ne jouissant que d’une fortune très limitée pour ses
+obligations de grande dame, elle savait, par ses habitudes d’ordre,
+décupler les moyens dont elle disposait. Généreuse et d’une délicatesse
+exquise, elle obligeait avec adresse et sans jamais froisser.</p>
+
+<p>Que d’anecdotes curieuses je pourrais citer! que de paroles
+spirituelles, de mots exquis, de fines appréciations j’ai notées
+lorsque je revenais de chez elle! Mais la profession d’écrivain
+tournerait à l’état d’espionnage si nous racontions tout ce que nous
+entendons, et il doit se passer au moins de nombreuses années avant que
+nous puissions le faire.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_329">329</span></p>
+
+<p>C’est uniquement comme femme de lettres que nous avons à nous occuper
+ici de cette aimable et impeccable grande dame, essentiellement
+française de naissance, de cœur, de beauté, d’esprit. Non seulement
+elle a écrit de nombreux ouvrages, mais elle les a écrits dans une
+langue épurée qui la rend l’égale, pour notre siècle, de M<sup>me</sup> de La
+Fayette pour le XVII<sup>e</sup> siècle, et la place très au-dessus de la masse
+de nos romancières et moralistes modernes.</p>
+
+<p>Peu de mois avant sa mort, nous lui avions communiqué notre projet
+de lui donner dans notre <i>Anthologie</i> la place à laquelle elle
+avait droit avant toute autre; en nous donnant sur ses œuvres les
+renseignements indispensables, elle ajoutait dans sa lettre du 11
+juillet 1892:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p><i>En grâce, ne dites pas de moi un bien que je ne mérite pas, cela
+ me rend confuse! Je ne mérite que si peu d’éloges! En dépit de mes
+ efforts, il y a tant d’imperfections dans mon pauvre être!</i></p>
+</div>
+
+<p>Douée d’autant de modestie que de juste fierté, possédant une urbanité
+et une grâce exquises dans sa personne comme dans son esprit, elle
+conserva le sourire sur les lèvres, même dans les plus grandes
+souffrances, car elle souffrait depuis son enfance d’une goutte sereine
+et elle devait combattre vaillamment tous les jours pour se tenir
+debout. Elle avait eu à supporter bien des maladies et des accidents.
+<span class="pagenum" id="Page_330">330</span> Fort belle étant jeune, elle était une <i>jolie vieille</i>,
+franchement vieille; les cheveux blancs ondulés sur les tempes, la
+tête enveloppée d’une grande fanchon, soutenue par des fleurs; vêtue
+de robes amples, à longue traîne, avec une mante pour dissimuler la
+taille, elle avait le plus grand air quand elle faisait quelques pas,
+ce qui lui arrivait rarement. Elle est restée sur la brèche jusqu’au
+dernier moment, toujours entourée et recherchée.</p>
+
+<p>Des gens qui n’ont jamais mis le pied chez elle ont fait courir
+le bruit que la pièce d’Édouard Pailleron, <i>le Monde où l’on
+s’ennuie</i>, était inspirée par son salon.—Je n’ai jamais pu saisir
+l’allusion.—On causait très gaiement chez elle, on riait même
+beaucoup, quoique pas d’une gaieté de cabaret; mais il n’y a que
+des imbéciles qui ont pu s’y ennuyer. Il y régnait un ton de bonne
+compagnie; on y parlait presque uniquement de choses intellectuelles.
+On savait écouter ceux qui en valaient la peine. Ce n’était point du
+papotage ni du flirtage; tout le monde ne parlait pas à la fois en
+criant et debout, comme dans certains salons. Mais bien des écrivains
+parlent de choses et de personnes qu’ils n’ont jamais vues. Une très
+spirituelle chroniqueuse a comparé M<sup>me</sup> la marquise de Blocqueville
+à M<sup>me</sup> de Maintenon. Or, elle n’avait absolument aucun point de
+ressemblance avec cette illustre pédagogue. Si on tient <span class="pagenum" id="Page_331">331</span> à la
+comparer à une personnalité de l’autre siècle, c’est avec la marquise
+de Lambert que je lui trouve plus d’un point de ressemblance.</p>
+
+<p>Elle était trop finement femme pour laisser faire son portrait
+moins belle qu’autrefois; mais elle m’a donné une épreuve sur chine
+d’une fine gravure faite d’après un dessin qui représente plutôt
+sa silhouette que sa figure, mais la silhouette de sa personne
+entière. Elle est là, assise avec une longue robe à falbala que je
+lui connaissais, sa mante Louis XVI, sa fanchon, dans son jardin
+de Villers-sur-Mer, devant un théâtre qu’elle a fait arranger dans
+le feuillage, et sur lequel une de ses nièces préférées, dernière
+descendante de Jeanne d’Arc dont elle porte le nom, récite un
+monologue. Cette petite scène de sa vie intime m’est plus précieuse
+qu’un simple portrait.</p>
+
+<p>Ne pouvant guère marcher, elle avait ce prétexte pour ne pas
+accompagner ses visiteurs, à ses jours de réception; elle se soulevait
+simplement de son grand fauteuil, ses pieds enveloppés d’une riche
+peau d’ours; les hommes lui baisaient la main, les femmes faisaient
+la révérence. Cette manière de faire était bien préférable à l’allée
+et venue continuelle des maîtresses de maison qui accompagnent à la
+porte de leur salon. Cette habitude devrait être supprimée les jours de
+réception. Mais lorsqu’on allait la voir en tête à tête, elle savait
+très bien vous accompagner. Elle était douée d’un tact <span class="pagenum" id="Page_332">332</span> exquis.
+Quel regard inquiet elle jetait au visiteur qui restait silencieux, et
+comme elle cherchait à faire valoir chacun!</p>
+
+<p>La marquise de Blocqueville avait surtout à cœur la mémoire de
+son père, le maréchal Davout; elle s’occupait sans relâche de la
+publication des écrits qu’il a laissés. Elle a fondé à Auxerre, berceau
+de la famille, un musée et une bibliothèque, auxquels elle a laissé ses
+meubles et ses objets d’art, tous souvenirs précieux.</p>
+
+<p>N’oublions pas de mentionner qu’elle fut nommée, la troisième femme en
+six siècles, grande-maîtresse des Jeux floraux de Toulouse.</p>
+
+<p>Aujourd’hui elle repose sous le magnifique mausolée qui a été élevé au
+Père-Lachaise à la mémoire du maréchal Davout.</p>
+
+<p class="br">Voici la liste de ses ouvrages dans l’ordre de leur publication; ce
+n’est pas un mince bagage:</p>
+
+<p><i>Perdita</i>, roman, première édition parue avant 1848, réimprimée
+en 1890 par Jouaust, son éditeur et son ami, qu’elle tenait en haute
+estime.</p>
+
+<p><i>Chrétienne et Musulman</i>, roman, réédité en 1892 par Jouaust,
+sous le titre de <i>Stella et Mohamed</i>, titre sous lequel il a été
+traduit en italien et a obtenu un grand succès.</p>
+
+<p><i>Le Prisme de l’âme</i>, fort volume in-8<sup>o</sup> de 600 pages, qu’on
+pourrait appeler la <i>Philosophie du cœur</i> (Hetzel).</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_333">333</span></p>
+
+<p><i>Rome</i>, fort volume in-8<sup>o</sup> (Hetzel).</p>
+
+<p><i>Les Soirées de la Villa des Jasmins</i>, 4 tomes in-8<sup>o</sup>, ouvrage
+favori de l’auteur, traduit en anglais (Perrin, éditeur).</p>
+
+<p><i>Maréchal Davout, prince d’Eckmühl, raconté par les siens et par
+lui-même</i>, 4 vol. in-8<sup>o</sup> (1802 à 1815).</p>
+
+<p><i>Correspondance inédite du Maréchal Davout</i>, <i>prince
+d’Eckmühl</i>, 1 vol.</p>
+
+<p><i>Roses de Noël</i>, pensées (collection des Moralistes, d’Ollendorff).</p>
+
+<p><i>Pensées d’un Pape</i> (Jouaust), petit in-32.</p>
+
+<p><i>Chrysanthèmes</i> (Jouaust), petit in-32.</p>
+
+<p><i>A travers l’Invisible</i> (Jouaust). Son dernier ouvrage (1891).</p>
+
+<p>Outre quelques pages de ses ouvrages, trop peu populaires à cause de
+leur prix élevé, nous publions les deux dernières lettres qu’elle nous
+a adressées, avec des <i>pensées inédites</i>.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="rdate">Villers-sur-Mer, 16 septembre 1892.</p>
+
+ <p><i>... Je n’ai pas eu un jour de quasi santé. Je n’ai pu une seule
+ fois faire les deux cents pas qui me permettraient d’assister au
+ coucher du soleil dans la mer, une de mes passions... J’ai beaucoup
+ pensé, beaucoup souffert, mais pas du tout travaillé; seule tous
+ les jours, ne voyant du monde que le soir, j’ai savouré, en toute
+ longueur de temps, cette parole du grand Lacordaire: «La solitude est
+ la demeure naturelle de toutes les pensées.»</i></p>
+
+ <p><span class="pagenum" id="Page_334">334</span></p>
+
+ <p><i>Voici quelques</i> <span class="smcap90">Chrysanthèmes inédits</span>; <i>j’aimerais
+ à revoir l’épreuve de ceux que vous choisirez, si vous en choisissez
+ quelques-uns...</i></p>
+
+ <p><i>Laissez-moi, chère petite</i> Tocania<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>, <i>souhaiter plein
+ succès à votre livre</i> (<span class="smcap90">l’Anthologie</span>) <i>et à son
+ auteur.</i></p>
+
+ <p class="rsignature2"><span class="smcap90">A.-L. Eckmuhl</span>, marquise <span class="smcap90">de Blocqueville</span>.</p>
+</div>
+
+<p>Deuxième et dernière lettre:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="rdate">26 septembre 1892, Villers-sur-Mer, chalet du Ravin.</p>
+
+ <p class="dottedline2">&nbsp;</p>
+
+ <p><i>«Hélas! je n’ai rien de bon à vous dire de ma déplorable santé,
+ exaspérée par l’air de la mer. J’ai une grande tristesse de quitter
+ ce lieu charmant où</i>, sans doute, je ne devrai jamais revenir (!);
+ <i>et cependant j’aspire à Paris, où je serai plus confortablement
+ installée pour souffrir. J’arriverai du</i> 1<sup>er</sup> <i>au</i> 5,
+ <i>pour profiter du rapide, si je suis en état de partir... Pardon de
+ cette grosse tache faite par ma fièvre aux épreuves; il y a quelques
+ corrections importantes...</i></p>
+
+ <p><i>... Merci bien de l’envoi de ces épreuves. Comme je vous félicite
+ de travailler,—il est dur de ne le pouvoir pas!... Installée
+ et reposée, je réclamerai votre journal que vous voudrez bien
+ m’apporter? Santé et heur je vous souhaite...</i></p>
+
+ <p class="rsignature2"><span class="smcap90">A.-L. E.</span>, marquise <span class="smcap90">de Blocqueville</span>.</p>
+</div>
+
+<p>Hélas! elle n’eut pas le temps de nous appeler; deux jours après son
+arrivée, le 7, elle succombait subitement à une affection du cœur!</p>
+
+<p>Et maintenant, nous conservons comme des reliques <span class="pagenum" id="Page_335">335</span> ces épreuves
+corrigées de sa tremblante main, et nous disons avec le poète:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">Quand reviendront ces jours? Jamais! oh! jamais plus!</p>
+ </div>
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">DERNIERS CHRYSANTHÈMES</p>
+
+ <p class="center small80">(INÉDITS)</p>
+
+ <p class="p2">Beaucoup d’êtres peuvent fréquenter notre demeure et n’y entrer
+ jamais. Seule la sympathie ouvre les portes, et la sympathie souffle
+ où elle veut.</p>
+
+ <p class="p2">Le «bonjour» n’est pas toujours gai, mais la <i>séparation</i> a
+ toujours ses déchirements, car on laisse en tout ce que l’on quitte
+ un peu de soi-même.</p>
+
+ <p class="p2">La charité est un pieux amour qui ose, et la reconnaissance un devoir
+ qui commande souvent à des sourds.</p>
+
+ <p class="p2">Un village sans église est triste comme une âme sans Dieu.</p>
+
+ <p class="p2">Les agités trouvent souvent le temps de s’ennuyer, jamais celui de
+ penser.</p>
+
+ <p class="p2">Gardez-nous, Seigneur, de ce qu’un sage du passé appelait
+ l’<i>ensorcellement des niaiseries</i>.</p>
+
+ <p class="p2">Les âmes pâles sont les nébuleuses du ciel des esprits.</p>
+
+ <p class="p2">L’homme a le droit de parler des idées qu’il se fait du monde
+ supérieur, mais si l’être <i>mortel</i> s’avise de mettre en scène
+ l’<i>Immortel</i>, il le réduit à la mesquine mesure qu’il ne peut
+ dépasser.</p>
+
+ <p class="p2">Milton, si grand, si éblouissant quand il dépeint l’enfer
+ <span class="pagenum" id="Page_336">336</span>
+ et le roi des anges déchus, dès qu’il essaye de <i>pourtraicter</i>
+ Dieu, le rapetisse et l’humanise.</p>
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">CHRYSANTHÈMES BLANCS</p>
+
+ <p class="p2">L’âme humaine a soif de sympathies intelligentes, et il y a des
+ flatteries réellement touchantes: ce sont les flatteries à parfum
+ génial comme celui des fleurs, qui ne ressemble en rien au parfum
+ composé des essences.</p>
+
+ <p class="p2">Une femme exceptionnellement belle ou riche doit se faire légion,
+ afin de repousser les bataillons serrés de prétendants toujours prêts
+ à monter à l’assaut de sa beauté ou de sa bourse.</p>
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">PRISME DE L’AME</p>
+
+ <p>L’amour est la sérieuse affaire des hommes de n’importe quel âge.
+ Quand l’affaire est mauvaise, la vie doit nécessairement s’en
+ ressentir.</p>
+
+ <p>Comment l’époux et le père de famille, le cœur douloureusement
+ oppressé par de tristes préoccupations personnelles, donneraient-ils
+ aux intérêts du dehors l’attention qu’ils réclament?</p>
+
+ <p>Les troubles d’un intérieur agité ne permettent d’apporter, ni dans
+ le commerce, ni dans la vie publique, le calme nécessaire au succès.
+ La conduite politique elle-même manque fatalement de délicatesse et
+ de tenue, quand la conduite privée manque de sécurité.</p>
+
+ <p>L’homme qui se consacre au pays a l’intime besoin de sentir, alors
+ qu’il se jette dans l’orageuse mêlée des <span class="pagenum" id="Page_337">337</span>
+ grandes luttes de la vie, qu’un doux et loyal sourire l’attend chez
+ lui. Son âme a besoin de s’appuyer en paix aux nobles amours pour
+ pouvoir se dévouer librement au devoir...</p>
+
+ <p>La lumière du cœur produit la vraie lumière de l’esprit, et les
+ ténèbres du foyer suivent hors de chez lui le maître de ce foyer.
+ Certes, un orateur, quelle que soit sa peine secrète, pourra
+ rencontrer d’âpres mouvements d’éloquence, de superbes élans de
+ colère et d’indignation, illuminer même les questions qu’il sera
+ appelé à traiter, mais certainement il ne les éclairera pas.</p>
+
+ <p>Avez-vous jamais remarqué, au contraire, comment l’enfant tendrement
+ et fortement élevé à l’abri salutaire de deux êtres qui s’aiment
+ d’un amour béni s’élance au travers de la vie, pénétré de l’idée du
+ bonheur et du droit.</p>
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">DU BONHEUR</p>
+
+ <p class="dottedline2">&nbsp;</p>
+
+ <p>Le bonheur est rapide, insaisissable: les yeux qu’il illumine
+ aujourd’hui de son ineffable rayonnement pleureront certainement
+ demain. Il y a de quasi-bonheurs, il y a surtout de jeunes bonheurs;
+ mais sur le bonheur, comme sur les ailes du papillon, se trouve
+ une poussière impalpable qui en harmonise tous les tons, et qui
+ ne revient jamais plus parer la fleur mobile une fois qu’une rude
+ atteinte l’en a dépouillée.</p>
+
+ <p>Le papillon peut échapper aux doigts cruels qui le retenaient, voler
+ encore, s’abandonner à de douces brises, chercher à vivre; mais il a
+ perdu sa fierté en perdant sa <span class="pagenum" id="Page_338">338</span>
+ confiance et son éclat, et mourra de langueur sans retrouver sa joie
+ et sa beauté premières.</p>
+
+ <p>Dans notre esprit, l’idée de bonheur se confond positivement avec
+ le mot triste et charmant—d’autrefois..., car le passé devient
+ le mélancolique lieu d’asile de toute félicité humaine, du moment
+ où l’avenir ne sourit plus à nos vingt ans. Aussi les montagnes
+ m’ont-elles paru toujours la poétique image de nos rêves de bonheur.
+ Aperçues de loin, soit que l’on marche vers elles ou que l’on se
+ retourne pour les revoir encore, elles se montrent à nos regards
+ doucement irisées des tons les plus suaves, azurées et souriantes;
+ mais dès qu’on cherche à les gravir, elles nous apparaissent âpres,
+ rudes, hérissées d’abîmes, telles qu’elles sont enfin.</p>
+
+ <p>Si le passé et l’avenir, brillants enchantements de nos souvenirs
+ ou de notre espérance, lassent le cœur à l’instant où il faut les
+ vivre, les montagnes lassent les muscles de l’homme qui s’obstine à
+ les gravir. Mon avis serait donc, si une fois, un jour, une heure,
+ on se trouvait à peu près bien, de fermer sagement les yeux et de se
+ refuser à rien voir de nouveau.</p>
+
+ <p>L’inconnu est l’ennemi du connu, et la douleur est la réaction
+ nécessaire des joies, si la joie est parfois une réaction de la
+ douleur. Rien n’étant stable ici-bas, c’est à l’instant où nous nous
+ sentons heureux que nous devrions craindre pour l’instant qui va
+ suivre.</p>
+
+ <p>Au nom d’une loi d’équilibre dont chacun profite à son tour, il n’y a
+ pas de malheur qui ne serve à ceux qu’il n’atteint pas. Hélas! l’âge
+ nous enseigne généralement <span class="pagenum" id="Page_339">339</span>
+ trop tard la souveraine bonté en plus de la souveraine sagesse des
+ commandements de Dieu.</p>
+
+ <p>En nous défendant le mal, il nous défend la cause première de
+ toute souffrance,—la faute engendrant le châtiment. Mais comment
+ croire, alors que le sang bouillonne dans nos veines, que résister
+ à ses passions est moins terrible que de s’y abandonner? Une ardeur
+ impatiente est la fatalité de notre race; le plus grand tort des
+ Français, et par suite de la France, est de ne savoir pas attendre et
+ de tout gâter par une hâte aveugle. Le châtiment d’un enthousiasme
+ autant que d’un acte irréfléchi est de devoir en venir à le juger. Il
+ est cruel d’avoir à subir les longs désenchantements d’un engagement
+ trop prompt.</p>
+
+ <p>Si on le pouvait, il conviendrait surtout de voyager dans les heures
+ ardentes de l’existence. La fatigue de corps que la vie de voyage
+ entraîne donne du repos à l’âme. Il y a d’ailleurs dans la nature une
+ si magnifique, une si bizarre variété, que l’existence, <i>rien que
+ pour voir</i>, semble parfois bonne.</p>
+
+ <p>Je conseillerais encore aux violents, aux tourmentés, aux affligés,
+ de se souvenir que les occupations mécaniques et régulières apaisent
+ la pensée. Forcer sa main et ses yeux à s’appliquer à une broderie, à
+ une copie de vers ou de musique, est contraindre sa douleur à prendre
+ peu à peu, comme le sang, un cours résigné et paisible.</p>
+
+ <p>Apprendre à souffrir est réellement apprendre à vivre. Faute de
+ grands bonheurs, il est nécessaire de s’en préparer de petits.</p>
+
+ <p><span class="pagenum" id="Page_340">340</span></p>
+
+ <p>La lecture, ne l’oublions pas, est une source de vives jouissances et
+ un puissant élément de distraction. On a presque le même contentement
+ à rencontrer ses pensées en un livre qu’à rencontrer un ami sur la
+ terre étrangère.</p>
+
+ <p>La sensation qui s’éveille en nous alors que nous retrouvons une
+ idée qui est <i>nôtre</i> dans l’œuvre d’autrui est à la fois douce
+ et bizarre. En la saluant de l’esprit et du cœur, on se sent moins
+ seul; on bénit tendrement l’être qui a su traduire en nobles et
+ sympathiques paroles un des rêves de notre âme.</p>
+
+ <p>La pensée de la mort doit aussi entrer dans nos provisions de voyage.
+ Il est essentiel de savoir se dire, aux heures d’abandon douloureux,
+ que l’existence la plus entourée aboutit à la solitude du tombeau, et
+ d’occuper son imagination des rêves d’outre-vie.</p>
+
+ <p>La fantasque avidité de le voir seulement passer me visite souvent.
+ Je voudrais arriver à pressentir la forme qu’affecte le bonheur; je
+ voudrais savoir s’il tient plus de l’homme ou de la femme; d’un bon
+ dîner ou d’un portefeuille ministériel; d’un titre, d’une gloire,
+ d’une distinction sociale; d’un coquet chapeau, d’une chaise de
+ poste, d’un navire ballotté par toutes les mers; d’un couvre-pied
+ ouaté... Que sais-je encore de plus infime ou de plus grand?</p>
+
+ <p>Le bonheur doit nécessairement appartenir à la race des caméléons,
+ afin de se plier au caprice de toutes les têtes, de tous les désirs
+ et de toutes les circonstances...</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="section">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_341">341</span></p>
+
+ <div class="figcenter1" id="sc_3" style="width: 600px;">
+ <img src="images/bandeau1.jpg" alt="bandeau décoratif" width="600" height="90">
+ </div>
+
+ <p class="souschapitre">DEUXIÈME PARTIE</p>
+ <p class="souschapitre"><span class="small80">ÉCRIVAINS VIVANT A NOS JOURS</span></p>
+ <p class="center">____</p>
+
+ <p class="center"><span class="small90">(2<sup>e</sup> série)</span></p>
+</div>
+
+<p class="noindent"><img class="lettrine" src="images/lettre-n.jpg" width="70" height="71" alt="N">
+<span class="firstletter">N</span><span class="smcap80">OUS</span>
+avons supprimé, pour les auteurs vivants, les dates de naissance,
+difficiles à connaître avec exactitude. Nous avons dû abandonner
+l’ordre chronologique, pour adopter un classement par aptitude,
+et autant que possible dans l’ordre auquel les auteurs se sont
+présentés aux lecteurs par leurs ouvrages. Nous avons commencé par
+les <i>femmes-poètes</i>, pensant plus galant de donner le pas à la
+poésie; après les rares <i>femmes politiques</i>, <i>journalistes</i>,
+quoiqu’elles aient parfois cumulé et soient aussi romancières,
+et les plus rares encore, intrépides voyageuses scientifiques,
+viennent les <i>romancières</i> proprement dites, très nombreuses,
+les <i>pédagogues</i>, celles qui écrivent pour les enfants, les
+<i>chroniqueuses</i>, et enfin les <i>psychologues</i>, qui ont su
+adopter l’<i>écriture</i> recherchée paraissant devoir être le style
+du XX<sup>e</sup> siècle et que nous sommes forcée de placer à la fin, non que
+par leur talent elles ne méritent la première place, mais parce <span class="pagenum" id="Page_342">342</span>
+qu’elles donnent le dernier mot de la littérature actuelle.</p>
+
+<p>Nous rappelons encore une fois que nous citons seulement les
+<i>leaders</i>, celles qui ont une note personnelle, et que nous
+continuons à pratiquer l’éclectisme et l’impartialité les plus larges.
+Nous ne faisons pas ici de la critique, nous sommes simplement
+compilateur.</p>
+
+<p>Nous regrettons seulement d’être obligé d’omettre tant de noms qui
+surgissent tous les jours; malgré notre désir de faire aussi complet
+que possible, nous sommes positivement débordé par la vague qui monte,
+monte toujours et plus vite que nous.</p>
+
+<hr class="small2">
+
+<p class="souschapitre2" id="ch_120">LES FEMMES POÈTES</p>
+
+<p class="center">____</p>
+
+<p>Les poètes sont beaucoup plus nombreux qu’on ne se l’imagine parmi
+les femmes, mais elles n’arrivent pas toutes à la postérité; la
+place nous manque pour citer toutes celles que nous connaissons, et
+nous devons nous contenter de nommer <i>M<sup>lle</sup> Loyseau</i>, prix de
+poésie de l’Académie, <i>Sylvanecte</i>, <i>Sylvane</i>, <i>M<sup>lle</sup>
+Vacaresco</i>, etc.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">ANAÏS SÉGALAS</span></h3>
+</div>
+
+<p>A la tête des femmes écrivains vivantes nous tenons à placer le poète
+féminin le plus populaire du XIX<sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_343">343</span></p>
+
+<p>Le père d’Anaïs Ségalas, M. Charles Ménard, auteur d’un spirituel
+ouvrage (<i>l’Ami des bêtes</i>), épousa une charmante créole des
+Antilles. Sa fille hérita de toute la grâce de sa mère. Mariée à quinze
+ans à M. Victor Ségalas, avocat de talent, elle a parcouru une longue
+carrière de bonheur et de succès non interrompus.</p>
+
+<p>A côté de tant d’existences bouleversées et abreuvées d’amertumes, la
+sienne a été d’une inaltérable sérénité, jusqu’au chagrin affreux que
+lui a causé la mort de son mari, il y a peu d’années.</p>
+
+<p>Elle a vécu et vit dans une aisance très large, sans inquiétude pour
+son avenir ni pour celui des siens, ayant près d’elle une fille unique
+et dévouée, intelligente autant que bonne, qui cultive les lettres et
+les beaux-arts.</p>
+
+<p>Officier d’Académie, ayant reçu des médailles et des prix dans tous les
+concours, lauréate de la Société d’Encouragement au bien, l’Académie
+française lui a décerné le prix Botta en 1888. Ses poésies, dont
+l’humour et la satire ne sont pas exclus, sont empreintes d’une nuance
+sentimentale et touchante qui fait venir les larmes aux yeux tout en
+conservant le sourire sur les lèvres. L’observation philosophique se
+retrouve dans cette versification facile, à la portée de l’enfance,
+mais non sans charme pour l’âge mûr. Parmi les plus populaires de ses
+poésies, il faut citer <i>le Petit Sou <span class="pagenum" id="Page_344">344</span> neuf</i>. Quel est l’enfant
+de notre époque qui n’apprend pas, en épelant ses lettres:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">Comme te voilà beau, monsieur le Petit Sou...</p>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Les poésies de M<sup>me</sup> Anaïs Ségalas pourraient s’appeler les annales
+du XIX<sup>e</sup> siècle mises en vers. Elle nous raconte notre vie, soit dans
+<i>les Cartes de visite</i>, soit dans <i>le Bal de Charité</i>, ou
+encore dans <i>le Jardin des Tuileries</i> et dans la poésie sur
+les <i>Gens de lettres</i>. Survient-il un événement quelconque,
+infatigable, elle prend sa plume légère et vive et retrace la scène
+dans des vers mi-satiriques, mi-plaisants qui nous la fixe dans la
+mémoire.</p>
+
+<p>C’est ainsi qu’après l’ordonnance du préfet de police (été 1892), pour
+museler les chiens, elle s’est écriée, avec cette verve intarissable
+qui lui est si personnelle:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Avez-vous vu des chiens, courbant leurs têtes fières,</span><br>
+ <span class="i0">Froissés dans leur orgueil, porter des muselières?</span><br>
+ <span class="i0">Paris les affranchit souvent de ce lien;</span><br>
+ <span class="i0">Mais parfois, par un jour de soleil et de flamme,</span><br>
+ <span class="i0">L’arrêt fatal revient. C’est en vain qu’on réclame:</span><br>
+ <span class="i0">Saint Roch serait forcé de museler son chien.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et la rage! dit-on.—Mais nos chiens doux, tranquilles,</span><br>
+ <span class="i0">Pourquoi les opprimer, quand on voit par les villes</span><br>
+ <span class="i0">Tant de gens enragés sans bâillons ni réseaux?</span><br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_345">345</span>
+ <span class="i0">Les uns, railleurs charmants; d’autres, hurleurs farouches.</span><br>
+ <span class="i0">Quand vous laissez en paix tant de méchantes bouches,</span><br>
+ <span class="i0">Pourquoi donc enchaîner tant d’innocents museaux?</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Muselez cette femme au gracieux sourire,</span><br>
+ <span class="i0">Aux deux lèvres de rose, à la dent qui déchire</span><br>
+ <span class="i0">Les réputations, et qui certes mord bien!</span><br>
+ <span class="i0">Sa voix est douce, avec des notes argentines,</span><br>
+ <span class="i0">Mais ses petites dents, de blanches perles fines,</span><br>
+ <span class="i0">Font souvent plus de mal que les longs crocs du chien.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Et ces ambitieux, aboyant en colère</span><br>
+ <span class="i0">Contre l’État, les lois, et voulant tout refaire,</span><br>
+ <span class="i0">Il faut les museler! Qu’on leur donne un trésor,</span><br>
+ <span class="i0">Une place, et soudain ces hurleurs, ô merveille!</span><br>
+ <span class="i0">N’auront plus d’aboîment pour assourdir l’oreille:</span><br>
+ <span class="i0">On les fait taire avec des muselières d’or.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Muselez ces voyous, roquets pleins d’insolence;</span><br>
+ <span class="i0">Et même à la tribune ou dans la conférence,</span><br>
+ <span class="i0">Quand l’orateur bavard, comme un long écheveau</span><br>
+ <span class="i0">Déroule une parole ou malsaine, ou mollasse,</span><br>
+ <span class="i0">Quand le fil du discours n’est que de la filasse,</span><br>
+ <span class="i0">Mettez la muselière auprès du verre d’eau.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Muselez ces auteurs, dont le talent coupable</span><br>
+ <span class="i0">Recherche le scandale et prêche l’impudeur,</span><br>
+ <span class="i0">Qui, sur chaque feuillet, pour mordre le lecteur,</span><br>
+ <span class="i0">Ont un vice embusqué. Leur poison redoutable</span><br>
+ <span class="i0">Peut se gagner; près d’eux vous courez des dangers:</span><br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_346">346</span>
+ <span class="i0">Ils ne sont pas mordus par des chiens enragés,</span><br>
+ <span class="i6">Mais ils sont mordus par le diable.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Muselez cet ivrogne aussitôt qu’il voudrait</span><br>
+ <span class="i0">Franchir, pour s’enivrer, le seuil du cabaret,</span><br>
+ <span class="i0">Car il jette au comptoir son argent et son âme;</span><br>
+ <span class="i0">Il s’abrutit avec l’eau-de-vie... ou de mort,</span><br>
+ <span class="i0">Il devient animal, sans raison ni remord,</span><br>
+ <span class="i0">Et, dans son verre, il boit les larmes de sa femme!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Mais ne muselez pas le chien, ce compagnon,</span><br>
+ <span class="i0">Ce gardien, pour qu’il puisse aboyer au larron.</span><br>
+ <span class="i0">Cet arsenal de dents, qu’il lui montre en furie,</span><br>
+ <span class="i0">Pour garder la maison lui sert d’arme et d’outil;</span><br>
+ <span class="i0">Il ressemble au soldat quand il met son fusil</span><br>
+ <span class="i6">Au service de la patrie.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Laissez-le nous parler... sans savoir conjuguer</span><br>
+ <span class="i0">Nos verbes si connus: calomnier, narguer,</span><br>
+ <span class="i0">Médire. Sa parole est pourtant nette et claire:</span><br>
+ <span class="i0">Avec ses aboîments joyeux, ses cris jaloux,</span><br>
+ <span class="i0">Il dit très bien «je t’aime». Il est plus fort que nous</span><br>
+ <span class="i0">Sur la langue du cœur, qu’il parle sans grammaire.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Oh! qu’il soit libre, heureux, cet ami sans rival,</span><br>
+ <span class="i0">Ce Pylade! Le chien, c’est plus qu’un animal,</span><br>
+ <span class="i0">C’est un mystère... Il a des yeux tout pleins de flamme.</span><br>
+ <span class="i0">S’il ne sent pas en lui cette âme, ce soleil</span><br>
+ <span class="i0">Qui luit et brûle en nous, son instinct sans pareil</span><br>
+ <span class="i6">Doit être une étincelle d’âme.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_347">347</span>
+ <span class="i0">Quand on perd sa splendeur, sa dorure, son bien,</span><br>
+ <span class="i0">Quand la fausse amitié, par quelque vent d’orage,</span><br>
+ <span class="i0">Part avec la fortune et la suit comme un page,</span><br>
+ <span class="i0">On est toujours certain, pourtant, voyez-vous bien,</span><br>
+ <span class="i0">D’avoir un ami sûr, fidèle et sans reproche,</span><br>
+ <span class="i0">Quand, malgré la ruine, en fouillant dans sa poche,</span><br>
+ <span class="i0">On y trouve dix francs pour l’impôt de son chien.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Dans ses <i>Souvenirs</i>, Alexandre Dumas a pu confondre la poétique
+de M<sup>me</sup> Anaïs Ségalas avec la façon de faire de Victor Hugo. Roger de
+Beauvoir ayant demandé à Victor Hugo de lui écrire des vers sur la tête
+d’un squelette qui se trouvait chez lui, l’auteur des <i>Orientales</i>
+écrivit six vers de M<sup>me</sup> Anaïs Ségalas, faisant partie d’une poésie
+de trente-six vers imprimée dans son premier recueil, <i>les Oiseaux de
+passage</i>, qui lui avait été inspirée par une tête de mort trouvée
+dans les ruines du château royal de Sèvres. Les voici pour la curiosité
+du fait; ils sont d’ailleurs fort beaux:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">
+ Lampe, qu’as-tu fait de ta flamme?<br>
+ Squelette, qu’as-tu fait de l’âme?<br>
+ Cage déserte, qu’as-tu fait<br>
+ De ton bel oiseau qui chantait?<br>
+ Volcan, qu’as-tu fait de la lave?<br>
+ Qu’as-tu fait de ton maître, esclave?</p>
+ </div>
+</div>
+
+<p>M<sup>me</sup> Anaïs Ségalas a aussi écrit nombre de romans en prose fort
+intéressants et a fait représenter <span class="pagenum" id="Page_348">348</span> plusieurs pièces de théâtre,
+qui peuvent, pour la plupart, se jouer dans les salons. Voici la liste
+de ses œuvres, par ordre de publication:</p>
+
+<p class="center small90">POÉSIES</p>
+
+<p><i>Les Oiseaux de passage.—Enfantines, Poésies à ma fille.—La
+Femme.—Nos Bons Parisiens.—Poésies pour tous.</i></p>
+
+<p class="center small90">ROMANS</p>
+
+<p><i>Les Mystères de la maison.—Les Magiciennes d’aujourd’hui.—La
+Vie de feu.—Les Fleurs de Paris.—Les Deux Fils.—Le Compagnon
+invisible.—Les Mariages dangereux.—Les Romans du wagon.—La Semaine
+de la Marquise.</i></p>
+
+<p class="center small90">ROMANS ILLUSTRÉS</p>
+
+<p><i>Les Jeunes Gens à marier.—Le Livre des vacances.—Récits des
+Antilles.</i></p>
+
+<p class="center small90">THÉATRE</p>
+
+<p><i>La Loge de l’Opéra</i>, drame en 3 actes et en prose (Odéon).</p>
+
+<p><i>Le Trembleur</i>, comédie en 2 actes et en prose (Odéon).</p>
+
+<p><i>Les Absents ont raison</i>, comédie en 2 actes et en prose (Odéon).</p>
+
+<p><i>Les Deux Amoureux de la Grand’mère</i>, vaudeville en 1 acte
+(Théâtre de la Gaîté).</p>
+
+<p><i>Les Inconvénients de la Sympathie</i>, vaudeville en 1 acte (Théâtre
+de la Porte-Saint-Martin).</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_349">349</span></p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">LA MUSE D’ALFRED DE MUSSET</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">La voyez-vous venir... Je la reconnais, moi!<br>
+ La muse de Musset, étincelante, étrange.<br>
+ Muse de Lamartine, elle lutte avec toi,<br>
+ Et comme un chevalier guerroyant au tournoi,<br>
+ Croise sa plume d’or avec ta plume d’ange.<br>
+ C’est la fine railleuse, aux mots vifs et mordants,<br>
+ Chantant comme un pinson, sifflant comme les merles,<br>
+ Qui, tout en se moquant des sots et des pédants,<br>
+ Charme, attire, éblouit: en leur montrant les dents,<br>
+ Elle vient, en riant, les mordre avec des perles.<br>
+ Elle tient une plume et n’a pas de ciseaux<br>
+ Pour couper (comme fait le filou littéraire)<br>
+ Aux strophes du voisin quelques petits morceaux.<br>
+ Musset n’a-t-il pas dit: «Je hais le plagiaire;<br>
+ Mon verre n’est pas grand, mais je bois dans mon verre.»<br>
+ Mais ce verre charmant, taillé, svelte, élégant,<br>
+ Lorsqu’il trinquait avec la muse, sa compagne,<br>
+ Faisait un bruit sonore, avec un air fringant,<br>
+ S’emplissait jusqu’au bord d’une mousse d’argent;<br>
+ Il était tout pareil aux verres de Champagne.<br>
+ Sa muse est jeune, fraîche, et ressemble au printemps,<br>
+ Chante sous les lilas et fuit les gens moroses.<br>
+ Les amoureux lui font des succès éclatants;<br>
+ Elle a dans ses chansons le feu de leurs vingt ans,<br>
+ Et ses plus beaux lauriers, ce sont des lauriers roses.<br>
+ Elle ne porte pas, comme ces chastes sœurs,<br>
+ Le peplum long et blanc. Muse folle et fêtée,<br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_350">350</span>
+ Tu tiens la belle lyre où s’accrochent les cœurs,<br>
+ Mais du cygne et des lis tu n’as pas les blancheurs,<br>
+ Et ta tunique, ô muse! est bien décolletée.<br>
+ Sur ton front étoilé, plein de rayons divins,<br>
+ Tu poses volontiers un bonnet de grisette.<br>
+ Tu ne cours pas toujours par les plus purs chemins,<br>
+ Mais que tu brodes bien la pimpante cornette<br>
+ Avant de la jeter par-dessus les moulins!<br>
+ Quand tu chantes <i>Rolla</i>, ton aile lumineuse<br>
+ Effleure un sol fangeux... qui semble étincelant,<br>
+ Car ta voix est si fraîche, ô sirène! ô charmeuse!<br>
+ Que même quelquefois la pudeur, en tremblant,<br>
+ Pour t’admirer soulève un peu son voile blanc.<br>
+ Mais tout à coup voilà que tu deviens guerrière:<br>
+ A ce chant de défi qui nous défend l’accès<br>
+ Du Rhin allemand, toi, tu réponds noble et fière,<br>
+ Réclamant vaillamment notre ancienne frontière,<br>
+ Et ton rire gaulois devient un chant français.<br>
+ Ta colère superbe en double la puissance<br>
+ Et met à ton beau front plus de rayonnement.<br>
+ Tu t’élances sans peur dans le Rhin écumant,<br>
+ Pour reprendre à la nage et pour rendre à la France<br>
+ Un laurier d’autrefois, volé par l’Allemand.<br>
+ O Musset! ta chanson n’est pas toujours légère,<br>
+ Et l’on voit succéder à ton rire moqueur<br>
+ Des larmes, des regrets, quelque pensée amère!<br>
+ De ton esprit charmant en vain tu voulus faire<br>
+ Un voile pailleté, pour nous cacher ton cœur:<br>
+ Tu lances jusqu’au ciel, dans un chant magnifique,<br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_351">351</span>
+ Un cri d’<i>espoir en Dieu</i>. Tu veux croire et prier,<br>
+ Toi, si souvent rieur et fort peu catholique!<br>
+ Si l’église parfois te voit sous son portique,<br>
+ C’est un peu comme un diable auprès d’un bénitier.<br>
+ Mais l’âme d’un poète est, malgré lui, sauvée.<br>
+ De la croyance au Ciel, d’où lui viennent ses chants<br>
+ Sans qu’il le sache en lui la graine s’est levée,<br>
+ Et, sans qu’il l’ait pourtant semée et cultivée,<br>
+ La foi lui pousse au cœur comme un bluet aux champs.<br>
+ Car, pour l’inspirer, Dieu, qui dicte son poème,<br>
+ A l’étoile, au soleil, prend maint rayon doré,<br>
+ Une flamme d’amour au séraphin lui-même;<br>
+ Et, pour chauffer l’esprit du poète qu’il aima,<br>
+ De tous ces feux du ciel il est le feu sacré.<br>
+ Mais notre cher Musset, que partout on proclame,<br>
+ Connaît Dieu maintenant. La mort vint le chercher;<br>
+ Il se brûla bien vite à cette belle flamme<br>
+ Que l’inspiration allumait dans son âme,<br>
+ Et de son piédestal il se fit un bûcher.</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_121"><span class="big120">LOUISE D’ISOLE</span></h3>
+</div>
+
+<p>M<sup>me</sup> Riom, connue sous le pseudonyme ci-dessus, a publié, toute
+jeune, quatre volumes sous le pseudonyme du comte de Saint-Jean, deux
+recueils de poésies en 1864 et 1867, un poème sur l’enchanteur Merlin,
+et un roman politique en 1871, <i>Mobiles et zouaves bretons</i>. Comme
+préface <span class="pagenum" id="Page_352">352</span> à son premier livre de poésies elle a commenté ainsi le
+célèbre vers d’Ovide:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center"><i lang="la">Tu sine me ibis in urbem</i>:</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pour la dernière fois, oh! laissez-moi, mon livre,</span><br>
+ <span class="i0">Rassembler vos feuillets, par mes larmes flétris;</span><br>
+ <span class="i6">Au souffle du ciel je vous livre,</span><br>
+ <span class="i6">Qu’il vous emporte vers Paris!</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Je comprends maintenant ces plaintes d’un grand homme,</span><br>
+ <span class="i0">Du fond d’un sombre exil disant en son émoi:</span><br>
+ <span class="i6">«Mon livre, vous irez à Rome!</span><br>
+ <span class="i6">Hélas! et vous irez sans moi!»</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Arrivez à Paris, ô pages ignorées,</span><br>
+ <span class="i0">A l’heure où l’hirondelle annonce le printemps.</span><br>
+ <span class="i6">Touchez ses rives adorées</span><br>
+ <span class="i6">Et mes souvenirs palpitants!</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_122"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">G. DE MONTGOMERY</span><br>
+ <span class="smcap80">(Lucie-Marie-Adèle Ditte)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Petite-fille du célèbre miniaturiste suédois Hall, arrière-petite-fille
+d’une Fergusson, de la famille écossaise de ce nom, elle est cependant
+bien Française, née en France, dans le château de ses parents, en
+Seine-et-Oise et alliée aux familles d’Étampes, de Caylus, de Bizemont,
+de Lagrange, <span class="pagenum" id="Page_353">353</span> de Lambel, de Plinval. En pleine jeunesse, possédant
+une immense fortune, mariée à un parfait gentilhomme, jeune diplomate,
+femme du monde accomplie, il lui semble qu’il lui manque cependant
+quelque chose, et elle livre un volume de <i>Poésies</i> à Lemerre,
+l’éditeur des Parnassiens, c’est-à-dire qu’elle s’expose à la critique
+du public indifférent et exigeant quelquefois jusqu’à la cruauté,
+s’écriant, avec cette verve que l’on nomme le feu sacré, le diable au
+corps que donne une vocation vraie:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Je veux être quelqu’un, je veux être un poète,<br>
+ Et s’il faut de mon sang que je marque les pas,<br>
+ Je m’ouvrirai moi-même et le cœur et la tête;<br>
+ Mourir sans laisser d’œuvre est un double trépas.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Car si le cœur pourrit, l’âme est une immortelle,<br>
+ Le corps est l’instrument qu’elle jette au rebut,<br>
+ Et souvent il fléchit, et sa souffrance est telle<br>
+ Qu’on le voit succomber en arrivant au but.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Qu’importe! si la voix a pu se faire entendre;<br>
+ Qu’importe! si le pied a gravi le sommet!<br>
+ Mourir n’est pas mourir, car vivre c’est attendre<br>
+ Le lever du soleil qui ne s’éteint jamais.</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Elle avait désormais cette auréole de gloire qui lui manquait, car
+les vers sont sonores, bien frappés. Ils riment le plus souvent
+avec des substantifs. On y remarque la délicatesse, la richesse
+d’imagination, la suavité et la recherche d’expression <span class="pagenum" id="Page_354">354</span> de la
+femme du monde-poète; son volume fut accueilli par ce qu’on appelle
+une «excellente presse», avec une faveur hors ligne, qui lui assure de
+passer à la postérité. Il débute par ce gracieux <i>Avant-propos</i>.</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">O mes enfants chéris, ô mes timides vers,<br>
+ Vous dont la renommée est mon unique envie;<br>
+ O vous qui possédez tout l’espoir de ma vie<br>
+ Avant d’aller combattre en ce grand univers,<br>
+ Soyez bénis, ô vous, printemps de mes hivers!</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Vous pour qui je ressens tout l’amour d’une mère,<br>
+ Enfants de mon esprit et non pas de mon sang,<br>
+ Dans ce monde où vraiment je ne suis qu’en passant,<br>
+ Sur cette triste terre, en cette vie amère,<br>
+ Devenez immortels, enfants de ma chimère!<br>
+ .&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<p>M<sup>me</sup> G. de Montgomery n’est pas seulement poète, elle est aussi
+musicienne et compositeur. Un recueil de <i>Mélodies</i> d’elle a été
+accueilli avec beaucoup de succès; une œuvre lyrique dont elle fait
+les vers et la musique occupe en ce moment et depuis un an déjà toute
+sa vie. Elle a le plaisir de pouvoir composer le poème et la musique,
+immense avantage.</p>
+
+<p>Terminons par une petite pièce de vers pimpante comme un Watteau.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_355">355</span></p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">MA GRAND’MERE DE L’AN IV</p>
+ <p class="center small90"><i>A Madame la comtesse Zoé de Saint-Mars.</i></p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Ma grand’mère, en l’an quatre, avait la taille fine,<br>
+ Ma grand’mère, en l’an quatre, avait le pied bien fait.<br>
+ En la voyant passer on eût dit la Dauphine,<br>
+ Tant sa marche était douce et son maintien parfait.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Ma grand’mère, en l’an quatre, avait un bonnet rose,<br>
+ Un tout petit bonnet sur ses beaux cheveux blonds.<br>
+ Elle était fort jolie, et sa lèvre mi-close<br>
+ Changeait en doux rêveurs les plus joyeux garçons.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Les vieillards auprès d’elle avaient l’âme ravie,<br>
+ Se souvenant alors de leur printemps joyeux;<br>
+ Et moi, je donnerais bien des jours de ma vie<br>
+ Pour avoir pu, rêveur, embrasser ses grands yeux.</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_123"><span class="big120">S.-B. DE COURPON</span></h3>
+</div>
+
+<p>M<sup>me</sup> Armand de Bovet, née Sophie de Courpon, écrit sous le pseudonyme
+de <i>Mardoche</i>, et sous son nom de jeune fille, des chroniques
+très enlevées, des romans, dont un, <i>les Écumeurs de Salon</i>, a
+paru dans <i>le Pays</i>, des critiques musicales. Plusieurs volumes
+de vers, entre autres une riposte bien sentie aux <i>Blasphèmes</i> de
+Richepin sont édités. Poète d’instinct, elle rimait tout enfant.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_356">356</span></p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center"><span class="small80">IMPRÉCATION</span> <span class="small90">(tiré des <i>Contes de Mardoche</i>)</span></p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">
+ Quand Dieu pour les damnés fut à bout de sévices<br>
+ Et qu’il eut épuisé tortures et supplices,<br>
+ Après avoir fourni plus de bois et de fer<br>
+ A Satan qu’il n’en faut pour fondre son enfer,<br>
+ Après avoir fait naître, à chaque bout du monde,<br>
+ Les monstres, les fléaux et la misère immonde<br>
+ Il trouva (s’informant avec un soin jaloux)<br>
+ Que ce sombre attirail était presque trop doux.<br>
+ Et puis, tous ces tourments avaient des airs antiques,<br>
+ Et la mode n’est plus aux choses dramatiques.<br>
+ Il fallait un supplice, unique et raffiné,<br>
+ Qui, par les autres dieux, ne fût pas profané.<br>
+ Et, s’inspirant alors du juif de la légende<br>
+ Qui ne peut nulle part accepter une offrande,<br>
+ Ni jamais retirer de sa poche un denier,<br>
+ N’espérant le repos qu’au jugement dernier,<br>
+ Il choisit un poète et lui dit: «Dans ton âme<br>
+ J’entretiendrai moi-même une éternelle flamme,<br>
+ Mais tu seras transi de froid sur ton bûcher,<br>
+ Dont pas un être humain ne voudra s’approcher.<br>
+ De ton cœur vont couler d’amples sources d’eaux vives<br>
+ Et tu mourras de soif sur le bord de leurs rives,<br>
+ Enviant le destin des arbres, des roseaux,<br>
+ Qui peuvent s’enlacer du moins par leurs rameaux.<br>
+ Tes plus brûlants désirs resteront lettre morte<br>
+ Et d’aucun paradis tu n’ouvriras la porte.<br>
+ Toi, pour qui j’ai pétri toutes les passions,<br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_357">357</span>
+ Tu les enfanteras dans les déceptions,<br>
+ Et, si tu crois presser des mains dans ton délire,<br>
+ Tu ne feras plier que le bois de ta lyre.»</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_124"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">ANAÏS DEWAILLY</span></h3>
+</div>
+
+<p>M<sup>me</sup> Gustave Mesureur a écrit sous son nom de jeune fille, Anaïs
+Dewailly, un délicieux petit volume de vers maternels, qui mérite
+d’être lu par les mères et les enfants, un autre livre de poésies,
+<i>Rimes roses</i>, et d’autres ouvrages en prose où elle s’occupe
+toujours des enfants et des mères. <i>Le Petit marin</i>, que nous
+citons ci-après, peut marcher de pair avec <i>le Petit oreiller</i>,
+<i>le Petit enfant à l’école</i>, de M<sup>me</sup> Desbordes-Valmore, <i>le
+Petit savoyard</i>, etc. Ses <i>aquarelles</i> sont de véritables
+Millet en vers:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">LE PETIT MARIN</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Un moussaillon du port, sur la route pierreuse,<br>
+ S’en allait, les pieds nus et les cheveux au vent.<br>
+ Il sanglotait, tout haut, d’une voix douloureuse<br>
+ Et, triste, j’écoutais sa plainte en le suivant.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Quatre ans à peine et seul, je frémis, oh! misère!<br>
+ Peut-être l’avait-on battu, le cher mignon.<br>
+ Et m’approchant de lui: «Petit, que fait ta mère?<br>
+ Pourquoi pleurer ainsi? tu souffres? dis ton nom.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent"><span class="pagenum hidden" id="Page_358">358</span>«Réponds-moi, je pourrais te consoler sur l’heure.<br>
+ Veux-tu qu’au prochain bourg nous achetions du pain?<br>
+ Aimes-tu les gâteaux? j’en ai dans ma demeure.»<br>
+ Mais lui, pleurant plus fort: «Non, non, je n’ai pas faim!»</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Son chagrin persistant, je pressentais un drame.<br>
+ Cet enfant éploré, pensais-je, doit courir<br>
+ Demander du secours; peut-être qu’une femme,<br>
+ Sa mère, en ce moment est proche de mourir!</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Aux maux des tout petits mon âme s’intéresse.<br>
+ J’accompagnai l’enfant et, pour calmer ses cris,<br>
+ Je le pris dans mes bras. Hélas! quelle détresse!<br>
+ Aux cailloux du chemin ses pieds s’étaient meurtris!</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Je serrai contre moi ce fils de mendiante.<br>
+ Sa douleur apaisée, il sourit, l’orphelin!<br>
+ Et jugeant tout à coup ma mine confiante,<br>
+ Pour conter son secret, il eut un air câlin:</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">«Si j’avais un bateau qui vogue sur la lame,<br>
+ Je ne pleurerais plus, je serais bien heureux;<br>
+ Un bateau de bois blanc, c’est beau! dites, Madame?<br>
+ On les paye cinq sous, et je n’en ai que deux.»</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Heureux âge où le cœur facilement s’épanche,<br>
+ Et désolé pour rien se console de peu!<br>
+ Il rêvait d’une barque avec sa voile blanche.<br>
+ Comment ne pas sourire à ce naïf aveu?</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">C’était là son regret, le sujet de sa peine.<br>
+ Alors, comme une fée exauçant son désir,<br>
+ J’entrai chez le marchand et je lui fis choisir<br>
+ Un beau bateau qui fût digne du capitaine.</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_359">359</span></p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center"><span class="small80">LE POULAIN</span> <span class="small90">(<i>aquarelle</i>)</span></p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">On a conduit le gros bétail à la pâture.<br>
+ Dans la prairie en fleurs, qu’entoure une clôture,<br>
+ Des vaches, des chevaux errent tranquillement;<br>
+ Quelques-uns sont couchés. Un beau poulain normand<br>
+ Gambade et se repaît, libre de toute entrave.<br>
+ Jamais il n’a connu la honte d’être esclave;<br>
+ Jamais il n’a senti lui peser sur le cou<br>
+ L’humiliante bride ou l’insultant licou;<br>
+ En jouant, d’une haleine, il ferait une lieue.<br>
+ Et sur ses fins jarrets flotte sa longue queue.<br>
+ Sa crinière sauvage et brune orne son front,<br>
+ Il galope au hasard, hennit, puis s’interrompt.<br>
+ Au revers d’un fossé tout à coup il s’arrête.<br>
+ Il accourt frémissant et redresse la tête.<br>
+ Un cheval passe au loin, qui, moins heureux que lui,<br>
+ Travaille, souffle, sue, et tire avec ennui<br>
+ Un camion chargé de pièces de charpente.<br>
+ Du chemin, défoncé par l’eau, la faible pente<br>
+ Est pénible à gravir; il ne peut avancer.<br>
+ A chaque effort, la roue, en tournant, fait grincer<br>
+ Le moyeu. L’animal tout en sueur ruisselle;<br>
+ Il butte à chaque pas et la pierre étincelle.<br>
+ Le roulier, un bon homme, a pitié cette fois,<br>
+ Et, sans lever le fouet, l’excite de la voix,<br>
+ Montrant pour le quart d’heure une rare indulgence.<br>
+ Le poulain observait, l’œil plein d’intelligence,<br>
+ Comme si le malheur des siens l’intéressait.<br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_360">360</span>
+ Immobile et debout, on eût dit qu’il pensait,<br>
+ Entrevoyant déjà sa sombre destinée:<br>
+ Est-ce donc pour souffrir que notre race est née?</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<div class="figcenter4" style="width: 40px;">
+ <img src="images/vignette2.jpg" alt="petit ornement décoratif" width="40" height="31">
+</div>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center"><span class="small80">PAYSAGE</span> <span class="small90">(<i>aquarelle</i>)</span></p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">C’est la pleine campagne; au loin, des fours à chaux,<br>
+ Là, des terrains plantés de pois et d’artichauts.<br>
+ Une fine poussière ouatant la route blanche.<br>
+ Des champs ensemencés, dont l’ocre brune tranche<br>
+ Sur le velours moelleux des blés et des foins verts.<br>
+ Des vergers où l’on voit poindre des fruits divers;<br>
+ Des arbres constellés de cerises vermeilles,<br>
+ Des abricots planant au-dessus des groseilles.<br>
+ Une intense clarté, qui rayonne des cieux,<br>
+ Allume la campagne et fatigue les yeux.<br>
+ La blancheur du chemin a trop d’éclat, et l’ombre<br>
+ D’un épais marronnier fait une tache sombre.<br>
+ Comme pour ajouter à cette variété<br>
+ De tons resplendissants par un soleil d’été,<br>
+ L’uniforme gros bleu, jaune d’or, écarlate,<br>
+ Sous l’indigo du ciel, dans un fond vert, éclate<br>
+ De deux pioupious, assis sur le bord d’un taillis,<br>
+ Qui devisent entre eux des choses du pays.</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_361">361</span></p>
+ <h3 class="h3chap" id="ch_125"><span class="big120">M<sup>me</sup> LA BARONNE DE GOYA-BORRAS</span><br>
+ <span class="smcap80">(NÉE O’BRIEN)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Ce sont ses enfants, sa fille, qui ont fait imprimer presque à son
+insu, les poésies de M<sup>me</sup> de Goya. C’est avec une religion toute
+filiale qu’ils y ont procédé. Rien n’a été trop beau pour <i>le livre
+de leur mère</i>: papier, caractères, fleurons, culs-de-lampe, c’est
+tout à fait une édition de grand luxe. L’écrin devait être digne des
+perles qu’il était appelé à renfermer. On ne peut que féliciter la
+mère d’avoir de tels enfants et les enfants d’avoir une telle mère.
+Quoique les noms de l’auteur paraissent étrangers, elle écrit en vraie
+Française. Voici ce qu’elle dit elle-même de ses poésies dans un Envoi
+à une de ses amies:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Il faut te les donner, mes pauvres poésies,<br>
+ Et te faire un recueil de mes œuvres choisies.<br>
+ .&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>
+ .&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>
+ J’espère toutefois que tu seras discrète,<br>
+ Et que tu garderas ma faiblesse secrète,<br>
+ Ne les laisse pas voir; tu sais les préjugés;<br>
+ Combien pour moins encore ont été mal jugés.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">On ne me connaît pas là-bas, on pourrait croire<br>
+ Que ton amie est folle avec tout ce grimoire,<br>
+ Et les plus indulgents penseraient à coup sûr<br>
+ Que j’ai tête à l’envers et pieds chaussés d’azur;</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent"><span class="pagenum hidden" id="Page_362">362</span>Qu’en Sapho je me pose et que, dans ma sottise,<br>
+ Je fais l’intéressante et la femme incomprise;<br>
+ Le monde est ainsi fait, ma chère, et tu sais bien<br>
+ Qu’à notre pauvre sexe il ne pardonne rien.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Pour toi, tu sais combien je suis peu poétique,<br>
+ Tu sais jusqu’à quel point ma vie est prosaïque,<br>
+ Comme chaque détail en est simple et banal:<br>
+ Élever mes enfants est mon seul idéal.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Nul devoir n’est trahi par cette peccadille.<br>
+ Ma plume n’a jamais fait tort à mon aiguille,<br>
+ Et ce n’est qu’en vaquant aux soins de ma maison<br>
+ Que j’ose griffonner quelque rime au brouillon.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Car si j’ai dans mes goûts admis quelque partage,<br>
+ Ma muse préférée est celle du ménage.<br>
+ .&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_126"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">M</span><span class="smcap100">arie de</span> <span class="big120">BOSGUÉRARD</span></h3>
+</div>
+
+<p>Née Fœdéré, petite-fille du savant médecin de ce nom, poète de cœur
+et d’âme, gracieuse femme, mère par dessus tout, telle est M<sup>me</sup>
+de Bosguérard, peu connue du monde, car elle vit retirée, entre ses
+<i>cinq</i> filles qu’elle adore, travaillant pour elles. Plus de
+quarante volumes pour enfants et l’adolescence sont dus à sa plume, qui
+ne voulut jamais du succès au prix de signer un roman scandaleux. Ses
+poésies peuvent rivaliser <span class="pagenum" id="Page_363">363</span> avec celles de n’importe quelles femmes
+poètes de notre siècle, quoiqu’elles soient écrites à plume levée.
+C’est surtout à ce titre que nous la comprenons dans cette Anthologie,
+d’autant plus que, jusqu’ici, elles n’ont pas été réunies en volumes,
+et n’ont paru que dans la collection des <i>Causeries familières</i>;
+elles méritent cependant de survivre:</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">SUR UNE ROSE</p>
+ <p class="center small70">RÊVERIE</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Avez-vous quelquefois, passant par un sentier,<br>
+ Entrevu tout à coup dans l’ombre et la verdure<br>
+ Une rose sauvage, enfant de l’églantier,<br>
+ Quand vous alliez cueillir ou la fraise ou la mûre?</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Alors que faisiez-vous, tout le long du chemin?<br>
+ En récoltant des fleurs un peu partout, dans l’herbe,<br>
+ Vous formiez un bouquet bien gros pour votre main,<br>
+ Orné tout aussitôt de la rose superbe.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Mais quelques pas plus loin, la brise s’élevant<br>
+ Emportait doucement les feuilles de la rose;<br>
+ Elle mourait le soir, née au soleil levant!<br>
+ Et vous n’y pensiez pas! C’était si peu de chose!</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Si, comme moi, pourtant, vous aviez, par hasard,<br>
+ Entendu les accents de ces fleurs gracieuses,<br>
+ Vous n’auriez pas, je crois, alors passant plus tard,<br>
+ Arraché sans regret ces roses amoureuses.</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent"> <span class="pagenum hidden" id="Page_364">364</span> Voici ce que je vis un beau jour de printemps:<br>
+ Le soleil radieux illuminait la plaine;<br>
+ Des oiseaux qui chantaient, heureux de ce beau temps,<br>
+ Et moi-même attendrie et voulant prendre haleine,</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Je m’assis un instant sur le bord du sentier.<br>
+ Un arbre séculaire étendait son feuillage,<br>
+ Un oiseau gazouillait tout près d’un églantier,<br>
+ Et j’entendis soudain du sein de cet ombrage</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Un doux son retentir... Je cherchais çà et là...<br>
+ C’était comme un soupir envoyé par la brise,<br>
+ «Ma sœur, disait la voix, oh! que je suis éprise<br>
+ «De ce charmant oiseau qui demeure par-là!»</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Quelqu’un lui répondit avec un ton plus fort:<br>
+ «Enfant, vous aimez tout, le soleil dans la plaine,<br>
+ «L’oiseau, le papillon, tout ceci vous entraîne!<br>
+ «Aimer tout, selon moi, c’est avoir un grand tort!</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">«Car vous avez ici peu de temps pour fleurir.<br>
+ «Le soleil d’aujourd’hui qui vous a fait éclore<br>
+ «Demain vous mûrira! Peut-être un jour encore<br>
+ «Et vous serez ici, las! bien près de mourir!...</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">«Croyez-moi, cachez-vous et fermez votre cœur,<br>
+ «De crainte de l’user et de vivre trop vite,<br>
+ «Vivez sans rien aimer, tâchez qu’on vous évite<br>
+ «En montrant vos épines, alors on aura peur.»<br>
+ .&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_365">365</span></p>
+ <h3 class="h3chap" id="ch_127"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">LUDOVIC FOUCAULT</span><br>
+ <span class="small80">(Morte en 1891)</span></h3>
+</div>
+
+<p>Aimable et modeste, charitable et pieuse, elle n’a jamais cherché
+l’éclat et la publicité.</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">L’AIMABLE VIEILLE</p>
+ <p class="center small90"><i>A ma chère et vénérée Belle-Mère</i></p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Son front a quelques plis, mais elle est fraîche et rose,<br>
+ Jamais on ne lui voit un visage morose,<br>
+ Ses cheveux ont blanchi sous la neige des ans,<br>
+ Ses yeux n’ont plus l’éclat, la beauté du printemps,<br>
+ Mais sa bouche a gardé son aimable sourire.<br>
+ Spirituelle et gaie, elle aime encore à dire<br>
+ Refrain du bon vieux temps, mot pétillant d’esprit,<br>
+ Joyeux conte où jamais sa verve ne tarit.<br>
+ Sa conscience est pure et sa verve sereine;<br>
+ Pourtant elle a connu l’amertume et la peine:<br>
+ Elle a souvent pleuré, prié, lutté, souffert,<br>
+ Mais elle a résisté. C’est l’arbre toujours vert<br>
+ Qui brave les autans et rit de la tempête.<br>
+ On aime à contempler sa vénérable tête;<br>
+ Il semble qu’elle porte une auréole au front,<br>
+ Diadème d’honneur que ses vertus lui font.<br>
+ En la voyant ainsi souriante et vermeille,<br>
+ On se sent pénétré près de l’aimable vieille<br>
+ D’un sentiment mêlé d’amour et de respect,<br>
+ Tout souci, tout chagrin s’enfuit à son aspect.<br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_366">366</span>
+ D’un cortège animé d’enfants qui la chérissent,<br>
+ Les doux épanchements sans cesse rajeunissent<br>
+ La sève de son cœur et le font reverdir.<br>
+ Vous qui lui ressemblez, n’ayez peur de vieillir,<br>
+ Car pour récompenser la femme vertueuse,<br>
+ Le Seigneur lui réserve une vieillesse heureuse,<br>
+ Et si votre printemps peut être regretté,<br>
+ Femmes, consolez-vous, chaque âge a sa beauté.</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_128"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">EUGÉNIE VICQ</span></h3>
+</div>
+
+<p>Habitant la province, spirituelle et intelligente; elle a surtout écrit
+pour elle et les siens.</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small80">FERME TES JOLIS YEUX</p>
+ <p class="center small90">(<i>Extrait des</i> Loisirs d’une grand’mère)</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ferme tes jolis yeux! depuis plus de deux heures</span><br>
+ <span class="i0">Enfant sur mes genoux tu t’agites, tu pleures,</span><br>
+ <span class="i12">Pourquoi donc tant gémir?</span><br>
+ <span class="i0">Il fait nuit, et tu sais..... tu promis d’être sage,</span><br>
+ <span class="i0">Grand’mère ne veut pas exiger davantage,</span><br>
+ <span class="i12">Il est temps de dormir.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ferme tes jolis yeux! sais-tu que la fauvette</span><br>
+ <span class="i0">A depuis bien longtemps, par une chansonnette,</span><br>
+ <span class="i12">Rappelé ses petits;</span><br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_367">367</span>
+ <span class="i0">Et que, la nuit, la fleur resserre sa corolle,</span><br>
+ <span class="i0">Que toujours le sommeil de la douleur console</span><br>
+ <span class="i12">Les doux anges bénis?</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ferme tes jolis yeux que ma bouche caresse!</span><br>
+ <span class="i0">Le feu s’éteint dans l’âtre, au dehors tout bruit cesse,</span><br>
+ <span class="i12">J’ai terminé mes chants,</span><br>
+ <span class="i0">C’est l’instant du repos, puisque le jour s’achève;</span><br>
+ <span class="i0">Tout est calme, tout dort, on ne vit plus qu’en rêve;</span><br>
+ <span class="i12">Chaque chose a son temps.</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sais-tu que seulement se lèvent les étoiles</span><br>
+ <span class="i0">Quand les jolis yeux bleus se couvrent de leurs voiles,</span><br>
+ <span class="i12">Et que toute la nuit</span><br>
+ <span class="i0">Sous un nuage noir elles restent cachées</span><br>
+ <span class="i0">Lorsque pleure un enfant, tant elles sont fâchées</span><br>
+ <span class="i12">Qu’il ne soit pas au lit?</span>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Ferme tes jolis yeux; les petites amies,</span><br>
+ <span class="i0">Dans leurs gentils berceaux, sont toutes endormies.</span><br>
+ <span class="i12">Sous de frais rideaux bleus</span><br>
+ <span class="i0">Dors!... tu seras demain joyeux et plus facile,</span><br>
+ <span class="i0">L’ange sera content en te voyant docile,</span><br>
+ <span class="i12">Ferme tes jolis yeux.</span>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p class="souschapitre2" id="ch_129">FEMMES POLITIQUES ET JOURNALISTES</p>
+
+ <p class="center">____</p>
+
+ <h3 class="h3chap"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> <span class="big120"> ADAM</span></h3>
+</div>
+
+<p>Juliette Lamber est née à Verberie, près Senlis; son père était
+médecin. Elle épousa M. Émile Adam. C’est une des figures de femmes du
+XIX<sup>e</sup> siècle appelée à vivre dans la postérité, à <span class="pagenum" id="Page_368">368</span> cause du rôle
+politique qu’elle a su prendre et qui l’a sortie d’entre les nombreuses
+femmes de lettres de notre époque. Elle est presque unique en France
+en son genre. C’est ce que nous appelons une tête de ligne. Depuis
+1870, et avec Gambetta pour commensal, dont son mari défunt était l’ami
+intime, elle a tenu un salon politique encore plus ou tout autant
+que littéraire et artistique. Elle a fondé une revue, tâche rarement
+entreprise par une femme. Dans cette revue, elle s’est surtout réservé
+la partie de la politique extérieure, et les <i>Lettres</i> qu’elle y
+publie périodiquement ne sont pas sans être lues avec considération
+dans les pays étrangers.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Adam se délasse de temps en temps de la politique par des œuvres
+de sentiment et d’imagination.</p>
+
+<p>Elle débuta en 1858 par:</p>
+
+<p><i>Idées anti-proudhoniennes sur l’amour et la femme.</i></p>
+
+<p><i>La Papauté dans la question italienne.</i></p>
+
+<p><i>Garibaldi, sa vie, d’après des documents inédits.</i></p>
+
+<p><i>Blanche de Civry.</i></p>
+
+<p><i>Le Mandarin</i>, 1860; <i>Mon village; Récits d’une Paysanne</i>,
+1862; <i>Voyage autour du Grand Prix</i>, 1863; <i>Dans les Alpes</i>,
+1867; <i>L’Education de Laure</i>, 1868; <i>Saine et sauve</i>, 1870;
+<i>Récits du golfe de Juan</i>, 1873; <i>Journal d’une Parisienne
+pendant le <span class="pagenum" id="Page_369">369</span> Siège de Paris</i>; <i>Jean et Pascal</i>, 1876;
+<i>Laide</i>, 1878; <i>Grecque</i>, 1879; <i>Galathée</i>, 1880;
+<i>Poètes grecs contemporains</i>, 1882; <i>Chanson des nouveaux
+époux</i>, 1882; <i>Païenne</i>, 1883; <i>Patrie hongroise</i>, 1884;
+<i>Récits d’une paysanne</i>, 1884; <i>Coupable comédie</i>, 1885;
+<i>Pensées spirites</i>, 1888; <i>Lettre d’un Paysan hongrois</i>.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">PAIENNE (<i>extrait de</i>)</p>
+
+ <p>Je regardais sur la route de Catane la silhouette boisée des Alpines,
+ me demandant si l’artiste créateur, vieilli, avait tremblé en faisant
+ ce dessin, ou si le temps, de ses dents ébréchées, avait rongé les
+ lignes pures.</p>
+
+ <p>Sombre, avec ses bases puissantes, la montagne noire s’élevait dans
+ le ciel à mesure que le soleil descendait.</p>
+
+ <p>Mes yeux fixent l’astre à son déclin, et je le vois répandre sa
+ lumière, soit en flèches, soit en globules. Les flèches dansent,
+ retenues autour de la face brillante, mais les globules semblent
+ tomber de ses lèvres.</p>
+
+ <p>Signes divins, ces globules forment des caractères enchevêtrés,
+ qu’Apollon n’a point encore appris à lire aux hommes nouveaux, et
+ que, seule peut-être depuis les âges sacrés de la Grèce antique, je
+ commence à déchiffrer.</p>
+
+ <p>La nappe d’azur du ciel s’émiette, poudroie, les cyprès s’entourent
+ d’une buée d’ombre et se gonflent. Le Luberon blanchit, les Alpines
+ se teintent lentement de violet.</p>
+
+ <p>Peu à peu, le soleil ramasse ses clartés et sa chaleur, <span class="pagenum" id="Page_370">370</span> puis,
+ brusquement, il les rejette par delà l’horizon; des feux s’allument
+ au-dessous de l’astre et renvoient d’en bas leurs flammes au ciel.</p>
+
+ <p>Le dôme de la grande allée de platanes est rutilant, sous la pourpre,
+ le faîte des peupliers se dore; des nuages se forment; ils boivent
+ une dernière fois à la coupe de lumière, ils sont lie de vin.</p>
+
+ <p>Le soir tombe. Les oliviers s’argentent. Les nuages se dissipent en
+ flocons d’un gris tourterelle, des crinières dorées apparaissent une
+ dernière fois au sommet des Alpines.</p>
+
+ <p>Bientôt la nuit froide pleure, le jour brûlant a disparu.</p>
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90"><i>Lettre sur la politique extérieure</i></p>
+
+ <p class="center small90">(Parue en août 1891, au moment où l’alliance franco-russe faisait le
+ sujet des polémiques):</p>
+
+ <p class="dottedline2a">&nbsp;</p>
+
+ <p>L’hypocrisie, les fausses assurances, les menaces, le reptilisme, les
+ intrigues ont fait leur temps; la déification de l’Allemagne s’en ira
+ où vont les feuilles d’antan, où iront bientôt la «barbarie» de la
+ Russie, «l’anarchie» de la France, et où sont allées déjà la haine du
+ Tsar pour la République et sa répulsion pour notre hymne national. La
+ vérité, qui plane comme une auréole autour de la figure d’Alexandre
+ III, et qui est l’un des attributs du caractère français, apparaît
+ enfin et se dégage de la fumée des saluts de nos canons à Cronstadt.</p>
+
+ <p><span class="pagenum" id="Page_371">371</span></p>
+
+ <p>L’empereur de Russie, dans cette magnificence d’âme qui complète
+ idéalement certains de ses actes, a voulu que l’un de ceux qui ont
+ donné leur vie pour l’union franco-russe soit évoqué aux jours du
+ succès de son œuvre, et il a autorisé les amis de Katkoff à lui
+ élever un monument.</p>
+
+ <p>Je voudrais citer tout entières les lettres que j’ai reçues de
+ Russie, surtout de Pétersbourg et de Moscou, durant ces derniers
+ jours bénis entre tous. Moi aussi j’ai la récompense d’une lutte de
+ vingt ans sans défaillance. Mes lecteurs fidèles savent mieux que
+ personne que, depuis douze ans, la <i>Nouvelle Revue</i> n’a cessé
+ de les diriger dans les voies du relèvement où la France marche
+ à cette heure. Le Congrès de Berlin m’a brouillé avec mes amis
+ politiques les plus puissants et les plus populaires. J’ai sacrifié
+ à mes prévoyances nationales le désir légitime que j’avais d’exercer
+ une influence dans un milieu gouvernemental au succès duquel je
+ n’avais cessé de contribuer; mais, par les mêmes raisons patriotiques
+ qu’après 1877, je me suis écartée d’amitiés à la fois chères et
+ illustres, de même aujourd’hui aucune divergence de détail, aucune
+ antipathie de personne ne peut attiédir la gratitude que j’éprouve
+ pour le ministère qui a donné à l’amiral Gervais la mission française
+ qu’il vient de remplir.</p>
+
+ <p>J’envoie du fond de mon âme à M. le Président de la
+ République,—pourquoi n’ajouterai-je pas, moi femme, à M<sup>me</sup>
+ Carnot,—dont le patriotisme n’a jamais cessé d’être en éveil, et
+ j’en pourrais donner des preuves, j’envoie <span class="pagenum" id="Page_372">372</span> au groupe choisi des
+ membres de notre armée et de notre marine qui entourent le chef de
+ l’État à l’Élysée et y ont entretenu les sympathies franco-russes,
+ le tribut d’une reconnaissance qui ne peut être dédaignée, car
+ elle est celle de la première des russophiles qui, le jour de la
+ capitulation de Paris, après avoir appris que la grande-duchesse
+ héritière de Russie, aujourd’hui l’impératrice, avait refusé de boire
+ à la victoire de Sedan, écrivait dans des notes journalières publiées
+ sous le titre de <i>Journal d’une Parisienne, siège de Paris</i>:
+ «Tournons-nous vers la Russie, c’est d’elle que nous viendra le
+ relèvement.»</p>
+
+ <p>Et il est venu par la Russie, ce relèvement, après vingt années,
+ durant lesquelles ni chagrins, ni déboires, ni calomnies, ni
+ sacrifices, ni incompréhension de mes actes, ni soupçons, ni
+ ridicules, ne m’ont été épargnés. Je me rappelle à cette heure, entre
+ tant d’autres, l’un des mots les plus cruels et les plus récents qui
+ me fut dit à l’Hippodrome, le jour de la première représentation
+ de <i>Skobeleff</i>, par un grand journaliste d’un grand journal
+ parisien, et qui donne bien l’idée du ton qu’on n’avait cessé de
+ prendre avec moi: «Avant deux ans, me fut-il dit, vous serez traînée
+ sur une claie sur les boulevards de Paris, car c’est vous qui avez
+ le plus contribué à donner à la France le goût du cosaque.» Gambetta
+ ne m’avait-il pas écrit, en 1876, un an avant le congrès de Berlin:
+ «Il faut être effronté pour rêver l’alliance russe.» L’injure, on le
+ voit, allait <i>crescendo</i>, comme allait, il est vrai, le progrès
+ de l’idée russe en France. Et, puisque j’ai répété deux mots <span class="pagenum" id="Page_373">373</span>
+ parmi les injures reçues, je me ravise et veux citer le passage d’une
+ lettre de l’un de ceux qui ont prêché, en Russie, la bonne parole que
+ de mon côté je prêchais en France...</p>
+
+ <p class="dottedline2">&nbsp;</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_130"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">MICHELET</span></h3>
+</div>
+
+<p>Femme du célèbre historien Michelet, elle s’est bornée à écrire
+les <i>Mémoires d’une enfant</i>, et à inspirer, copier, servir de
+secrétaire à son mari; d’aucuns disent à l’aider considérablement
+de son talent personnel, aussi grand que celui devant lequel elle
+s’effaçait.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_131"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">EDGAR QUINET</span></h3>
+</div>
+
+<p>Née en Roumanie, mais Française de cœur et d’esprit, elle a consacré
+sa vie et son talent à son mari, M. Edgar Quinet. Elle a publié:
+<i>Mémoires d’exil</i>, 1866, <i>le Siège de 1870</i>, <i>les Sentiers
+de France</i>, où il y a les plus délicieuses et poétiques descriptions.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">RÊVERIES DANS LES SENTIERS</p>
+
+ <p>Que rapporte le voyageur des rivages bretons? Une pierre de tumulus,
+ un herbier, des algues, des coquillages; <span class="pagenum" id="Page_374">374</span> est-ce tout? Il
+ a recueilli une fleur immortelle, un sentiment que la mousse des
+ temps ni l’écume des mers ne terniront jamais. Il a retrempé son
+ amour de la France dans le spectacle de sa beauté et de ses misères.
+ Plus cette terre lui a semblé appauvrie, plus il voudrait la voir
+ refleurir. Il a admiré ses magnificences, sa fertilité, il y cherche
+ la place d’un peuple heureux.</p>
+
+ <p>Et celui qui ne sait qu’aimer la France, comment pourra-t-il la
+ servir? En la faisant aimer aux autres; en ranimant l’amour du vrai.</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_132"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">RATAZZI</span></h3>
+</div>
+
+<p>De tous les noms que la destinée avait réservés pour la princesse
+Marie-Lætitia Bonaparte-Wyse, c’est sous celui de Ratazzi qu’elle s’est
+acquis le plus de notoriété et que nous croyons devoir l’inscrire
+ici. Sa mère, fille de Lucien Bonaparte, avait épousé sir Thomas
+Wyse, membre du Parlement et diplomate du gouvernement britannique.
+Marie-Lætitia épousa d’abord le comte de Solms, dont elle eut un fils.
+Devenue veuve, elle se remaria à Urbain Rattazzi, premier ministre
+de Victor-Emmanuel; après la mort de ce second mari, elle épousa en
+troisièmes noces don Luis de Rute, riche Espagnol,tué en duel en 1890.
+Les vicissitudes de la fortune l’accompagnèrent
+dans <span class="pagenum" id="Page_375">375</span> ses divers mariages. Jolie, spirituelle, artiste, elle n’eut
+jamais un de ces salons fermés dont il est difficile d’enfoncer la
+porte. Sa trop grande hospitalité l’a trahie.</p>
+
+<p>Elle a fait paraître les œuvres de son second mari, M. Ratazzi, et a
+beaucoup écrit elle-même de romans, de poésies, de pièces de théâtre,
+sous le nom de Ratazzi et de Rute; c’est sous ce dernier nom qu’elle
+a fondé une revue, <i>les Matinées espagnoles</i>, à laquelle nous
+empruntons une page où elle se défend des calomnies qui venaient de
+l’assaillir:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">LETTRE A TONY REVILLON<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a></p>
+
+ <p class="rdate">Londres.</p>
+
+ <p><i>..... Lorsqu’il y a six mois un orage formidable gronda sur ma
+ tête, déchaîné par les causes les plus banales, les plus vulgaires,
+ les plus infimes, dont ceux qui l’alimentaient inconsciemment ne
+ comprirent jamais le pourquoi, pas plus que moi-même, au surplus,
+ deux pays gardèrent un silence aussi obstiné que chevaleresque sur
+ toutes les phases de ce chantage pyramidal dégénéré en tragédie
+ burlesque,—ne se mêlèrent pas de cette malpropre aventure, fût-ce
+ pour en enregistrer les péripéties, les comptes rendus exacts ou
+ défigurés: l’Angleterre et l’Italie. L’Angleterre ne s’occupe jamais
+ des procès de sous-ordres, des témoignages ou des histoires de
+ domestiques, ainsi que le disait dernièrement <span class="pagenum" id="Page_376">376</span> un de ses plus
+ spirituels chroniqueurs. Ses journaux, même les plus satiriques,
+ n’ont pas la moindre place pour une certaine littérature de bas
+ étage. Quant à l’Italie, qui s’obstina à ne pas reproduire même les
+ comptes rendus des débats auxquels on m’avait si abominablement
+ mêlée, comme si tous ces bavardages et querelles d’antichambre me
+ regardaient,—elle se souvenait peut-être,—et l’éloignement, de
+ même que la mort, rend impartial,—de cette femme de président de
+ conseil, qui promena douze ans ses rêves et ses fantaisies dans les
+ villes poétiques qui, tour à tour, l’inspirèrent, ne fut jamais mêlée
+ à aucune intrigue, ne recommanda, ne patronna jamais aucune affaire,
+ ne sollicita aucun emploi, ne posséda jamais aucune action dans
+ aucune banque, aucun chemin de fer, aucune industrie, vit ses revenus
+ s’amoindrir sensiblement au lieu de s’accroître, dans les jours de
+ pouvoir des siens. Au bout d’un certain temps, la lumière se fait, la
+ justice apparaît; elle fait plus qu’apparaître, elle éclate; après
+ une si longue absence, un si profond effondrement d’une existence
+ entière, les peuples et les gens vous rendent tout naturellement la
+ place qui vous appartient, et ce n’est que justice; de même que si
+ l’on était mort, l’opinion publique vous juge en dernier ressort.
+ Et c’est cette opinion publique, de laquelle nous relevons tous, à
+ laquelle je me soumets, car je sais qu’au fond elle est toujours
+ impartiale et vraie, que je sais posséder absolument, malgré les
+ clameurs de quelques misérables, qui fait ma force, mon courage,
+ ma consolation dans les luttes âpres de la vie. Et c’est surtout
+ en Angleterre et en Italie que j’éprouve ce sentiment. Lorsque</i>
+ j’existais, <i>lorsque j’étais en pleine fortune, <span class="pagenum" id="Page_377">377</span> en plein
+ prestige, on pouvait me discuter, faire semblant de me méconnaître,
+ m’adresser quelques épigrammes, et je ne m’en fâchais pas, mais
+ aujourd’hui que le temps a tout remis à sa place, tout nivelé, que je
+ suis morte, pour ainsi dire, que je suis devenue étrangère à ce grand
+ pays qui enthousiasma mes vingt ans, la justice s’est faite pour moi.
+ D’autres femmes d’hommes d’État, de présidents de conseils, m’ont
+ éclipsée sans doute, comme charme, comme naissance, comme richesse ou
+ comme beauté, mais aucune,—et j’en suis fière,—ne m’a fait oublier.
+ Il y en a eu de plus séduisantes, et de plus intelligentes peut-être,
+ de plus aimables et de plus populaires, à coup sûr, mais aucune,
+ j’ose le dire, qui ait aimé davantage le pays devenu le sien, et qui
+ se soit moins mêlée d’intrigues d’aucun genre...</i></p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_133"><span class="big120">SÉVERINE</span></h3>
+</div>
+
+<p>Journaliste dans l’âme, elle excelle à faire des articles émouvants en
+faveur des classes pauvres. Après avoir dirigé le <i>Mot d’Ordre</i>
+avec Jules Vallès, elle s’est mariée et écrit maintenant dans le
+<i>Figaro</i>, dans le <i>Gil Blas</i>, dans <i>le Journal</i>,
+<i>l’Echo de Paris</i>, etc. A été interviewer le Pape, et vient de
+refuser de poser sa candidature au Parlement, dans l’exquise lettre
+suivante, le groupe «la Solidarité des femmes» ayant proposé à M<sup>me</sup>
+Séverine d’être candidate:</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_378">378</span></p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90"><i>A Madame Potonié-Pierre, secrétaire du groupe la «Solidarité des
+ femmes».</i></p>
+
+ <p class="rdate">Paris, le 9 Janvier 1893.</p>
+
+ <p class="ldestinataire">Madame et citoyenne,</p>
+
+ <p>Mille grâces de l’offre, mais il y a méprise, mon refus de 1885 vous
+ en était garant.</p>
+
+ <p>Sur le terrain économique—c’est-à-dire la défense des intérêts et
+ des droits féminins, en ce qu’ils ont de sérieux et de sacré—je suis
+ votre homme! Sur le terrain politique, je persiste à méconnaître
+ les délices du suffrage universel, quelque sexe qui y doive
+ participer—ce n’est point quand la pomme est pourrie qu’il faut y
+ mordre!</p>
+
+ <p>Donc, trop «arriérée» comme femme, fière du rôle abnégatif et
+ maternel que la nature m’a dévolu, aucunement tentée de déchoir aux
+ masculines ambitions; donc, trop «avancée» comme bas-bleu, plutôt
+ gouailleuse quant à l’efficacité du vote, je ne me sens mûre que pour
+ l’abstention.</p>
+
+ <p>Recevez, madame et citoyenne, mon fraternel salut.</p>
+
+ <p class="rsignature"><span class="smcap90">Séverine.</span></p>
+</div>
+
+<hr class="small3a">
+
+<p class="br small90">M<sup>me</sup> <i>Potonié-Pierre</i> est aussi une femme écrivain, défendant
+les droits des femmes, ainsi que M<sup>me</sup> Maria Deraisme et toute une
+catégorie de femmes politiques que la place nous manque pour étudier
+ici.</p>
+
+<p>Dans le même ordre d’idées de <i>Séverine</i> il faut nommer <i>Louise
+Michel</i>, qui a écrit plusieurs volumes.</p>
+
+<hr class="small2">
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_379">379</span></p>
+
+<p class="souschapitre2">VOYAGES ET SCIENCES</p>
+
+<p class="center">____</p>
+
+<p class="br">Elles ne sont pas nombreuses les voyageuses intrépides qui, au retour
+de longues et pénibles excursions entreprises non dans un but de gain,
+mais dans un but scientifique, publient leurs livres de route!</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Le Ray, belle-mère de la duchesse d’Abrantès, arrive de l’Asie
+Mineure et de la Perse, et habite la solitaire ville du roi-soleil
+quand elle se repose; nous la nommons la première à cause de son grand
+âge.</p>
+
+<p>Mais M<sup>me</sup> Dieulafoy est plus populaire par la relation de ses voyages
+publiés dans le <i>Tour du Monde</i>, et par le musée fondé avec les
+antiquités du plus haut intérêt qu’elle a rapportées.</p>
+
+<p>Elle a fait acte d’homme et a reçu la récompense masculine, la croix de
+la Légion d’honneur, qu’elle porte à la boutonnière du veston masculin
+que sa taille svelte lui permet d’adopter.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_134"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">LA DUCHESSE DE FITZ-JAMES</span></h3>
+</div>
+
+<p>A écrit dans la <i>Revue des Deux-Mondes</i> et dans <i>le
+Correspondant</i> des articles signés Lœvenjelm, duchesse de
+Fitz-James, sur la manière de substituer des plantations américaines
+aux vignes françaises détruites par le phylloxera, articles
+remarquables par leur côté scientifique autant que par <span class="pagenum" id="Page_380">380</span> leur
+langue. Une grande dame agronome et écrivain, voilà qui n’est pas
+banal, et dont nous trouvons peu d’exemples.</p>
+
+<p>Comme écrivain philanthropique n’oublions pas <i>M</i><sup>lle</sup> <i>Pauline
+de Grandpré</i>, qui a fondé l’œuvre des Libérées de Saint-Lazare, et a
+écrit les <i>Légendes de Notre-Dame</i>; dans les revues économistes,
+il faut citer les articles de M<sup>lle</sup> Raffalowitch.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+<p class="souschapitre2" id="ch_135">CHRONIQUEUSES</p>
+
+<p class="center">____</p>
+
+<h3 class="h3chap"><span class="big120">ÉTINCELLE</span></h3>
+</div>
+
+<p>Fille de M. Biard, peintre de talent, qui est allé au cap Nord
+avec Louis-Philippe, et avait épousé Léonie d’Aunet, originaire du
+Canada, laquelle a écrit, entre autres, le <i>Voyage d’une femme au
+Spitzberg</i>, Marie Biard, mariée au vicomte de Peyronny, remariée
+au baron Double de Saint-Lambert, fils et héritier du célèbre
+collectionneur, a débuté par des chroniques dans les journaux
+hebdomadaires, et un roman signé du pseudonyme de Georges de Létorière
+(1875). Les articles: <i>Carnets mondains</i>, dans <i>le Figaro</i>,
+signés Étincelle, dès 1880, lui ont valu la célébrité. Étincelle
+restera le type de la chroniqueuse fin de <span class="pagenum" id="Page_381">381</span> siècle, laissant loin
+derrière elle le vicomte de Launay (M<sup>me</sup> de Girardin). On lui doit
+ces expressions mignardes et fouillées, comme les gracieux saxes
+Louis XVI, dont son mariage avec le baron Double devait la faire
+propriétaire; jamais style mieux assorti. Elle a su faire de l’art dans
+le chiffonnage, et a célébré avec une flexibilité et une abondance de
+termes délicats les grâces et les talents de toutes les princesses
+royales de l’Europe et des plus hautes dames, qui ne lui ont pas
+ménagé les témoignages de reconnaissance. Elle a signé de son nom,
+baronne Double, une préface très littéraire à une édition Jouaust des
+<i>Mémoires de M<sup>me</sup> de Staal-Delaunay</i> (1890), et a publié (1892)
+un émouvant roman de passion, <i>Josette</i>, dans la <i>Revue des
+Deux-Mondes</i>, qu’il ne faut pas confondre avec l’idylle du même nom
+d’André Theuriet. Dans <i>la Semaine des enfants</i> a paru un conte de
+fées illustré qu’elle a écrit à l’âge de douze ans. Elle est la tête de
+ligne d’une phalange de «chroniqueuses fin de siècle» dont nous nous
+dispenserons de parler plus amplement: <i>Violette</i>, <i>Camée</i>,
+<i>Camélia</i>, <i>Crayon d’or</i>, etc., qui ont surgi sur ses traces.</p>
+
+<p>Nous croyons ne pouvoir citer d’elle rien de plus intéressant qu’une
+interview avec Rosa Bonheur, faisant connaître ainsi par
+une femme une autre femme qui, pour ne pas être écrivain, n’en est pas
+moins illustre.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_382">382</span></p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">VISITE A ROSA BONHEUR<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a></p>
+
+ <p>La royauté de Fontainebleau se compose d’un palais et d’une forêt. La
+ gloire du palais est éclipsée. Celle de la forêt durera autant que
+ l’humanité.</p>
+
+ <p>Il tombe des arbres une douceur charmeuse. On y aperçoit des
+ sous-bois pleins de clairs-obscurs, où la lumière ambrée transperce
+ l’épaisseur des feuillages, où des ombres de branchages enlacés
+ semblent d’épais rideaux à demi soulevés sur des perspectives
+ ensoleillées.</p>
+
+ <p>Les mousses, pleines de baumes et de menthes, dégagent une senteur
+ pénétrante. En se hasardant sur le sable fin des petits sentiers
+ qui courent clairs sous l’ombre des hêtres, on trouve des coins
+ ignorés, embaumés, étranges, où le silence recueilli, le calme
+ invraisemblable, donne une impression de lointain, si lointain...</p>
+
+ <p>Presque un rêve, ces visions de forêt aux retraites cachées, ignorées
+ de la foule. Que de songes se réveillent là, comme des oiseaux!
+ Toujours l’enchanteresse couronnée d’émeraude révèle ses secrets à
+ ses fervents, secrets de mélancolie et d’oubli apaisant. S’asseoir
+ là et sentir couler la vie, peut-être cela suffit-il. Ces arbres
+ superbes, on les a crus longtemps courtisans: ils restaient si bien
+ rangés en deux files sur le passage des rois et des empereurs. Ils
+ ne sont que philosophes. A présent, il n’y a plus d’empereurs, plus
+ de rois, et les arbres regardent passer les inconnus comme ils
+ regardaient <span class="pagenum" id="Page_383">383</span> les illustres. Ils sont si hauts, qu’ils n’ont pas
+ compris les gloires et qu’ils ignorent les petitesses.</p>
+
+ <p>La saison en ce moment n’est pas animée. Chaque villa reste close,
+ et ses habitants immobiles attendent que le vieux Phœbus ait cessé
+ d’avoir des ardeurs exagérées pour un astre de son âge. Phœbus
+ devient <i>schoking</i>.</p>
+
+ <p>En septembre, la gaieté et les joyeuses chevauchées renaîtront dans
+ les allées désertes. Sous ses pampres verdoyants le raisin de Thomery
+ se dore de jour en jour. Bientôt sonnera l’heure du pillage charmant,
+ où les enfants disputent aux oiseaux les grappes mûres.</p>
+
+ <p>Près de Thomery, à la lisière de la forêt, dans un chemin sylvestre
+ et champêtre à la fois, s’élève un château très simple, flanqué d’une
+ vaste tour dans le style Louis XIII, mais moderne. Là, vraiment, pour
+ ceux qui pensent et qui estiment les choses et les personnes à leur
+ juste valeur, se trouve concentré, en un seul être, tout l’intérêt
+ vivant de Fontainebleau.</p>
+
+ <p>C’est le logis fermé et très fermé de Rosa Bonheur.</p>
+
+ <p>Cette gloire n’a pas cessé de rayonner dans le ciel de l’art depuis
+ quarante ans. Il faut lui demander audience, comme à une souveraine.
+ C’est bien juste, la grande artiste ne veut pas être en butte aux
+ curiosités banales.</p>
+
+ <p>Dès qu’on l’aperçoit, venant au-devant de ceux qu’elle admet, on voit
+ qu’elle veut se faire pardonner la règle d’étiquette qu’ils ont dû
+ subir.</p>
+
+ <p>On le sait, le premier peintre animalier d’Europe est une petite
+ femme qui s’habille en homme: un pantalon gris, une blouse bleue de
+ paysan vendéen, brodée en <span class="pagenum" id="Page_384">384</span>
+ blanc sur les épaules, un col de chemise éclatant de blancheur et une
+ cravate nouée simplement, tel est le costume. Le visage, encadré dans
+ d’épais cheveux argentés et ondulés naturellement, a conservé une
+ irrésistible séduction. Ce n’est pas un homme, ce n’est pas une femme
+ qui vous regarde de ses beaux yeux noirs pleins de feu, qui sourit de
+ cette bouche fine, c’est une âme. C’est l’âme bonne et sublime d’un
+ être de génie.</p>
+
+ <p>La grande cour Louis XIII est occupée par son atelier. Très beau
+ cet atelier, avec son grand tapis des Indes à fond turquoise, ses
+ meubles simples, de belle couleur chaude. Au fond, une immense
+ toile inachevée tient un des côtés de la pièce. Elle représente des
+ chevaux battant le blé, dans un paysage de côte d’azur, éblouissant
+ de soleil. L’ardente vie des chevaux ne saurait s’exprimer. C’est
+ superbe. La toile, achetée 300,000 francs pour l’Amérique, reste là,
+ attendant le caprice de son auteur.</p>
+
+ <p>De nouvelles œuvres, celles-là terminées, se groupent dans l’atelier.
+ J’ai remarqué une toute petite toile qui renferme dans un étroit
+ espace une vision inoubliable: un berger des Pyrénées en costume
+ pittoresque conduit un troupeau de moutons; le ciel est d’un bleu
+ vibrant; on sent qu’il tombe des rayons brûlants sur l’homme et les
+ animaux, et ce berger vous réchaufferait...</p>
+
+ <p class="dottedline2">&nbsp;</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_385">385</span></p>
+ <h3 class="h3chap" id="ch_136"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">CARETTE,</span>
+ <span class="smcap80">NÉE</span> <span class="big120">BOUVET</span></h3>
+</div>
+
+<p>Lectrice de l’impératrice Eugénie, M<sup>me</sup> Carette sera la M<sup>me</sup>
+de Staal-Delaunay du second empire, qui ne me paraît pas avoir de
+Saint-Simon. Elle a débuté par un roman, <i>Passion</i>, et publie une
+collection des <i>Mémoires</i> des femmes des XVIII<sup>e</sup> et XIX<sup>e</sup> siècles;
+mais son grand succès est dans ses <i>Souvenirs des Tuileries</i>.
+Dans le siècle prochain, on s’intéressera beaucoup à lire, par
+exemple, son récit d’une certaine revue jouée à Compiègne en 1865,
+<i>les Commentaires de César</i>, où la princesse de Metternich jouait
+en travesti le rôle de cocher de fiacre. La marquise de Galliffet
+représentait l’Industrie, drapée de laine blanche, coiffée de rayons
+d’or, comme la statue qui domine le dôme du Palais des Champs-Élysées.
+La comtesse de Pourtalès était en <i>Hôtel des Ventes</i>.</p>
+
+<p><i>Trouville</i> (M<sup>me</sup> Bartholoni), <i>Deauville</i> (la baronne
+Poilly), se disputaient la suprématie, et le marquis de Caux, en
+cocodès au naturel, cherchait à mettre d’accord les deux villes d’eaux
+rivales; à distance d’années tout cela paraît bien plus piquant que sur
+le moment.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>Les cochers de fiacre venaient de se mettre en grève (alors, comme
+ maintenant).</p>
+
+ <p>Au bruit d’un cliquetis de fouets dans la coulisse apparaissait un
+ cocher de fiacre, fouet à la main, bien étoffé dans son long carrick
+ blanc, finement chaussé de bottes <span class="pagenum" id="Page_386">386</span>
+ à revers, le cou serré dans la haute cravate blanche, et le
+ chapeau à cocarde posé sur le bord des yeux, un cocher tel que
+ la grâce mignarde du XVIII<sup>e</sup> siècle l’aurait reproduit en pâte
+ tendre, plein de malice et d’élégance sous la livrée populaire
+ d’un cocher de l’Urbaine, la princesse de Metternich faisait une
+ entrée étourdissante, et d’une petite voix aigrelette détaillait ses
+ couplets, avec plus de verve et d’esprit qu’on n’en a jamais entendu
+ sur aucun théâtre:</p>
+
+ <div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent"><i>D’un bout à l’autre de Paris,<br>
+ En voiturant jusqu’à leur porte<br>
+ Un tas de gens de toutes sortes,<br>
+ J’observe et j’ai beaucoup appris!<br>
+ Primo, je vais prendre à la gare<br>
+ Les voyageurs et leur colis;<br>
+ Les premiers dans cette bagarre<br>
+ Ne sont pas toujours très polis.<br>
+ Quand tout commence à s’animer,<br>
+ J’ai déjà fait plus d’une course;<br>
+ A midi je jette à la Bourse<br>
+ Les pigeons qui s’y font plumer.</i><br>
+ .&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>
+
+ <i>Le soir, c’est quelque bon ménage<br>
+ Qu’on mène au bal, et, quelquefois,<br>
+ Pour ne pas déranger la cage<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>,<br>
+ Le serin monte auprès de moi!</i><br>
+ .&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>
+ <span class="pagenum hidden" id="Page_387">387</span>
+
+ <i>Le samedi survient et, crac,<br>
+ Pour la noce il faut que j’attelle;<br>
+ Et nous allons en ribambelle<br>
+ Faire trois fois le tour du lac.</i><br>
+ .&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;.&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>
+
+ <i>Mais avec moi rien n’est perdu,<br>
+ Et chaque objet que l’on égare,<br>
+ Pourvu du moins qu’on le déclare,<br>
+ Sera fidèlement rendu.<br>
+ Sans que l’ambition m’assiège,<br>
+ Haut placé je suis fort content;<br>
+ Combien d’autres qui, sur le siège,<br>
+ En devraient savoir faire autant.</i></p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Restons-en sur cette réflexion à méditer!</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_137"><span class="big120">MARQUISE DE SEMÉAC</span></h3>
+</div>
+
+<p>Sous ce pseudonyme, la comtesse de Castelbajac, veuve en premières
+noces du comte Duchâtel, a écrit les <i>Mémoires d’une Parisienne du
+XIX<sup>e</sup> siècle</i>.</p>
+
+<p>Sa fille, la vicomtesse de C. V. promet un écrivain pour le XX<sup>e</sup>
+siècle, sous le pseudonyme R. de l’Indre.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_138"><span class="big120">GYP</span></h3>
+</div>
+
+<p>La comtesse de Martel, née de Mirabeau, a obtenu la palme dans une
+littérature légère que le <span class="pagenum" id="Page_388">388</span> fond satirique et un style élégant font
+seuls tolérer. Ses personnages sont devenus classiques: tel son petit
+<i>Bob</i>, petit garçon que promène un vénérable ecclésiastique, son
+précepteur, au concours hippique et autres lieux mondains, en lui
+posant les questions les plus embarrassantes. <i>Autour du mariage</i>
+et <i>Bob</i> sont ses plus grands succès. Elle réussit moins bien dans
+son feuilleton du <i>Raté</i>. Elle reste maîtresse en son genre et n’a
+pas fait école; jusqu’à présent celles qui ont voulu l’imiter ont eu
+la plume trop lourde et sont descendues dans le ruisseau. Gyp reste au
+salon.</p>
+
+<p>Ses ouvrages tiennent plutôt de la chronique que du roman.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_139"><span class="big120">ARVÈDE BARINE</span></h3>
+</div>
+
+<p>Critique littéraire de grand mérite. Écrit dans la <i>Revue des
+Deux-Mondes</i>. A obtenu le prix d’éloquence à l’Académie.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p class="souschapitre2" id="ch_140">LIVRES DE PENSÉES</p>
+
+ <p class="center">____</p>
+
+ <h3 class="h3chap"><span class="big120">CARMEN SYLVA</span><br>
+ <span class="smcap80">(Pseudonyme de la Reine de Roumanie)</span></h3>
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p>«J’aurais du plaisir à ce qu’on chantât mes compositions sans que
+ l’on sût de qui elles sont.»</p>
+</div>
+
+<p>C’est bien là le cri d’une jeune reine qui est <span class="pagenum" id="Page_389">389</span> poète et écrivain,
+et qui connaît le prix de la sincérité!</p>
+
+<p>Quoique Carmen Sylva soit étrangère, elle a été couronnée par
+l’Académie française; nous lui donnons place avec plaisir; elle a
+publié jusqu’ici un volume de pensées très remarquable; un livre de
+contes roumains et plusieurs romans, tous empreints d’une mélancolie
+qui ne la quitte pas depuis la mort de sa fille, son unique enfant.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>«Je prie Dieu de pouvoir mourir pleurée, après une vie de travail, si
+ je ne devais avoir ni enfants, ni petits-enfants.»</p>
+</div>
+
+<p>Tel était le souhait qu’elle formait avant que son mariage l’eût placée
+sur un trône, et alors qu’elle vivait simplement dans le château de ses
+pères, à Neuwied, où nous l’avons connue, joyeuse fillette, où elle est
+retournée aujourd’hui, malade et exilée.</p>
+
+<p>Elle écrit encore à la date du 2 janvier 1869:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>«Rien qu’une action de grâces pour l’année chaude, ensoleillée qui
+ vient de passer. Pas de vœu pour l’année commencée, sinon que le
+ travail de mes mains soit béni.»</p>
+</div>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">PENSÉES</p>
+
+ <p class="p2">—Le moins que l’on fasse, il faut le faire tout à fait, si l’on veut
+ que cela réussisse; le moins que l’on soit, il le faut être tout
+ entier, si l’on veut être quelque chose.</p>
+
+ <p class="p2">—Tout travail bien terminé est un échelon sur lequel
+ <span class="pagenum" id="Page_390">390</span>
+ on peut poser le pied solidement et sûrement pour monter plus haut.</p>
+
+ <p class="p2">—L’homme détruit à coups de cornes comme le taureau, ou à coups de
+ pattes comme l’ours; la femme à coups de dents comme la souris, ou
+ par une étreinte comme le serpent.</p>
+
+ <p class="p2">—La toilette n’est pas une chose indifférente, elle fait de vous
+ un objet d’art animé, à condition que vous soyez la parure de votre
+ parure.</p>
+
+ <p class="p2">—Une femme incomprise est une femme qui ne comprend pas les autres.</p>
+
+ <p class="p2">—N’épousez pas une femme aux coins de la bouche pendants, la bouche
+ elle-même fût-elle une cerise, vous trouveriez le fruit amer!</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_141"><span class="big120">LA COMTESSE DIANE</span></h3>
+</div>
+
+<p>Sous ce pseudonyme, la comtesse de Beausacq a inauguré la petite
+collection des Moralistes de l’éditeur Ollendorff (petits livres de
+<i>Pensées</i>) où l’on trouve encore, outre plusieurs auteurs déjà
+cités dans cet ouvrage, <i>Ange Bénigne</i>, <i>Amica et Mathilde</i>,
+etc.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="p2">—Ce qu’on dit à l’être à qui on dit tout n’est pas la moitié de ce
+ qu’on lui cache.</p>
+
+ <p><span class="pagenum" id="Page_391">391</span></p>
+
+ <p class="p2">—Gâter les enfants, c’est les tromper sur la vie, qui, elle, ne gâte
+ pas les hommes.</p>
+
+ <p class="p2">—La bonté de la jeunesse est de l’élan; celle de la vieillesse est
+ de l’indulgence.</p>
+
+ <p class="p2">—Les joies viennent des choses, mais le bonheur vient des êtres.</p>
+
+ <p class="p2">—La bonté ajoute à notre vie la vie des autres, à laquelle elle nous
+ intéresse.</p>
+
+ <p class="p2">—Il n’y a de sacrifice que pour ceux qui n’aiment pas; ceux qui
+ aiment ne sentent pas qu’ils se sacrifient.</p>
+
+ <p class="p2">—Les étourdis qui oublient tout s’oublient rarement eux-mêmes.
+ Quoique plus innocente que l’égoïsme, l’étourderie arrive aux mêmes
+ résultats.</p>
+
+ <p class="p2">—L’indiscret justifierait le menteur.</p>
+</div>
+
+<hr class="small2">
+
+<p class="souschapitre2">LES ROMANCIÈRES</p>
+
+<p class="center">____</p>
+
+<p class="br">Ici nous sommes absolument débordés, impossible même de faire une
+énumération, et nous demandons mille pardons à Jacques Vincent, à
+Gennevraye, à M<sup>me</sup> Gustave Haller (M<sup>me</sup> Fould), à Pierre Cœur, à
+Pierre Ninous et à cent autres que nous sommes forcés d’omettre.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_142"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">CARO</span></h3>
+</div>
+
+<p>En 1866, sous le second Empire, la femme de l’éminent professeur du
+Collège de France qui <span class="pagenum" id="Page_392">392</span> devait être bientôt de l’Académie française,
+fit publier sans nom d’auteur <i>le Péché de Madeleine</i>; ce roman
+délicat obtint un vif succès. On cherchait à deviner qui se cachait
+sous cet anonymat, et, singulier aplomb, plusieurs écrivains se le
+laissèrent attribuer, ce que voyant M<sup>me</sup> Caro se décida à se nommer.
+D’aucuns prétendent que ce n’est pas d’elle et qu’elle l’a découvert
+dans de vieux papiers. Depuis la mort de son mari d’autres écrits ont
+prouvé qu’elle n’en était cependant point incapable.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_143"><span class="big120">TH. BENTZON</span></h3>
+</div>
+
+<p>Une quarantaine de volumes à son actif, dont la moitié à peu près
+œuvres originales; l’autre moitié traductions des romans anglais,
+américains et allemands: Bret-Harte, Bayle, Aldrich, Ouida, Sacher
+Masoch, Elliot; tels sont les auteurs dont elle est l’interprète
+ordinaire.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_144"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">MARY SUMMER</span></h3>
+</div>
+
+<p>Les romans fort nombreux de M<sup>me</sup> Mary Summer n’offrent aucune
+originalité de style. Mais elle excelle surtout à relater les épisodes
+romanesques dans les mœurs de la première République, du premier Empire
+et de la Restauration, <span class="pagenum" id="Page_393">393</span> en leur donnant un charme suranné et un
+parfum de souvenirs exhumés qui plaisent à beaucoup de lecteurs.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_145"><span class="big120">JUDITH GAUTIER</span></h3>
+</div>
+
+<p>Fille de Théophile Gautier, mariée à Catulle Mendès, a hérité de toute
+la poésie ensoleillée que son père jetait sur le papier du bout de sa
+plume. Type oriental, elle écrit comme elle peint, avec un merveilleux
+coloris; l’Orient pour elle ne s’arrête pas à la Turquie: c’est la
+Chine, le Japon, qu’elle exploite. Ses œuvres s’appellent: <i>le Dragon
+impérial</i>, <i>la Marchande de sourires</i>, comédie représentée à
+l’Odéon, etc. Elle est, avec M<sup>me</sup> Pauline Thys et M<sup>lle</sup> Simone
+Arnauld, les seules femmes ayant pu aborder le théâtre.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_146"><span class="big120">HENRY GRÉVILLE</span></h3>
+</div>
+
+<p>M<sup>me</sup> Durand-Gréville, qui est, sans contredit, la romancière la plus
+lue de la fin de notre siècle, a eu des débuts difficiles qu’elle nous
+raconte elle-même:</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>C’était en 1874. J’avais un gros bagage de pièces en trois, quatre
+ et cinq actes, en prose et en vers, et pas mal de romans en
+ portefeuille, mais je n’avais encore pu ni faire imprimer une ligne
+ ni faire représenter un alexandrin. Le théâtre de la Tour-d’Auvergne
+ rouvrait ses portes <span class="pagenum" id="Page_394">394</span>
+ avec une direction toute neuve, des artistes frais engagés, des
+ peintures rafraîchies et des intentions absolument littéraires. Je ne
+ me rappelle plus par suite de quelles circonstances je fus priée de
+ faire un prologue en vers pour cette petite fête. Un prologue en vers
+ déclamé devant la critique parisienne! Le cœur me battait bien fort;
+ je fis mon prologue, qui obtint quelque succès. M. de Banville voulut
+ bien en reproduire quelques vers dans un feuilleton du lundi suivant,
+ et la direction, enthousiasmée, tout en refusant avec fermeté de me
+ jouer une pièce de quelque importance, me demanda un acte en prose.
+ J’écrivis <i>A la campagne</i>, je le fis copier et le remis dans les
+ mains du directeur.</p>
+
+ <p>Je m’étonnais de ne pas avoir encore reçu de bulletin de répétition,
+ lorsqu’un jour, vers deux heures de l’après-midi, je reçus une
+ lettre. On m’envoyait tout un service, loges, fauteuils d’orchestre
+ et balcon, pour la première représentation qui devait avoir lieu le
+ soir même. M. Durand-Gréville courut au théâtre... on avait oublié de
+ me prévenir, tout simplement! Je ferai quelque jour un monologue avec
+ l’état d’esprit d’un auteur auquel arrive pareille aventure. Mais
+ est-ce jamais arrivé à d’autres? Malgré mes dispositions naturelles à
+ me méfier de l’idée si répandue, et au fond flatteuse: «ces choses-là
+ n’arrivent qu’à moi!» je ne puis m’imaginer qu’il y ait beaucoup
+ d’auteurs qu’on ait oublié d’inviter à suivre les répétitions de leur
+ pièce.</p>
+
+ <p>On donnait <i>A la campagne</i> le soir même, c’était positif,—et
+ l’on avait aussi oublié d’inviter la critique;—mais <span class="pagenum" id="Page_395">395</span>
+ tout se passait en famille à la Tour-d’Auvergne. N’avait-on pas
+ invité la critique à l’ouverture, trois semaines plus tôt? Cela
+ devait suffire pour toute l’année.</p>
+
+ <p>Cependant, nous allâmes au théâtre vers huit heures et demie, pensant
+ arriver à la fin du lever du rideau des jours précédents. Nous nous
+ asseyons dans notre loge: on jouait une pièce. Ce n’était pas le
+ décor du lever de rideau que je connaissais.</p>
+
+ <p>«Mais, me dit M. Durand-Gréville, en tournant vers moi son visage
+ consterné, c’est <i>A la campagne</i> qu’on joue.</p>
+
+ <p>—Pas possible!» répondis-je.</p>
+
+ <p>Je n’avais pas achevé cette courte phrase que le rideau tombait sur
+ mon dénouement, au milieu des applaudissements. Ma pièce toute neuve
+ avait été donnée en lever de rideau, et le lever de rideau de la
+ veille devenait pièce de résistance.</p>
+
+ <p>Je n’ai jamais voulu revoir <i>A la campagne</i>; mais ce malheureux
+ acte a dû avoir beaucoup de succès, car il m’a rapporté soixante-neuf
+ francs et des centimes: cela signifie, à la Tour-d’Auvergne, un
+ nombre incalculable de représentations, peut-être cinquante ou
+ soixante... Cela ne m’a pas consolé.</p>
+</div>
+
+<p>Henry Gréville n’a pas moins de cinquante volumes aujourd’hui édités
+chez Plon, la plupart à de nombreuses éditions. Ce sont surtout ses
+romans russes qui ont contribué le plus à son succès. Elle tient la
+corde des femmes romancières <span class="pagenum" id="Page_396">396</span> de notre époque, dans le genre
+pouvant être lu en famille.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_147"><span class="big120">MANUELA</span></h3>
+</div>
+
+<p>M<sup>me</sup> la duchesse d’Uzès (Anne de Rochechouart, de Mortemart) épousa
+M. le duc de Crussol, depuis duc d’Uzès, et réunit ainsi dans son
+écusson les armes des deux plus anciennes familles de l’aristocratie
+française. Veuve fort jeune avec quatre enfants (deux fils et deux
+filles), et une fortune immense à administrer, elle a fait preuve
+de bonne heure d’une énergie et d’une sagesse dénotant le caractère
+fortement trempé et singulièrement doué dont elle est favorisée. Ne se
+contentant pas d’être la plus exquise grande dame dans son splendide
+château de Bonnelles et de Boursault, chasseresse intrépide et mère
+de famille exemplaire, elle a failli, entraînée par son bon cœur,
+devenir une femme politique. Elle a pu rester «populaire» en ce temps
+de démocratie, grâce à sa charité inépuisable, qu’elle accomplit en
+payant de sa personne: on l’a vue panser les ulcéreux et distribuer
+le pain et la soupe elle-même, revêtue de la livrée d’infirmière,
+dans les hivers malheureux. Nous avons dû effleurer ce côté de sa vie
+privée pour faire ressortir la personnalité peu banale de «Manuela»,
+qui trouve <span class="pagenum" id="Page_397">397</span> encore le moyen d’être un sculpteur de talent et un
+écrivain observateur dans ses heures de délassement, venant confirmer
+que la femme la plus haut placée ne dédaigna jamais la plume plus que
+les beaux-arts.</p>
+
+<p>Manuela, dont les mains fines et nerveuses conduisent <i>à quatre
+chevaux</i> avec le chic le plus moderne, a sculpté de ces mêmes
+blanches mains aristocratiques un groupe qui orne l’autel de la
+chapelle de saint Hubert, dans l’église du Sacré-Cœur à Montmartre,
+une magnifique statue pour le département de l’Aveyron, une statue
+pour Poissy, une statue pour le Canada, une <i>Jeanne d’Arc</i> de
+grand modèle, une <i>Diane couchée</i> en marbre (appartenant au comte
+Werlé), etc.</p>
+
+<p>Fatiguée de l’ébauchoir, elle se repose en prenant la plume et écrit de
+ravissantes pièces de théâtre: <i>Le Cœur et le Sang</i> (drame), <i>la
+Sourde</i> (opérette), <i>Un Cas</i>, que M<sup>lle</sup> Reichemberg a joué
+partout, etc.; <i>Julien Masly</i>, un roman de plus longue haleine;
+une <i>Chronique historique sur Rambouillet</i>, qui lui est demandée
+par un éditeur, comme à une simple femme de lettres, pour un grand
+ouvrage en cours de publication.</p>
+
+<p>Au moment où nous écrivons, «Manuela» est loin d’avoir donné son
+dernier essor comme artiste et comme écrivain. Nul ne peut dire
+jusqu’où elle ira dans l’avenir. Elle est certainement une des plus
+importantes personnalités féminines de <span class="pagenum" id="Page_398">398</span> la fin du XIX<sup>e</sup> siècle,
+et qui empiétera de beaucoup dans le XX<sup>e</sup>, car elle est encore jeune,
+quoique déjà grand’mère. La postérité aura à s’occuper d’elle à plus
+de titres que des femmes beaux esprits des XVII<sup>e</sup> et XVIII<sup>e</sup> siècles,
+dont il n’y en a pas qui lui soit comparable, puisqu’il n’en fût aucune
+aussi universelle.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_148"><span class="big120">M</span><span class="sup2">lle</span>
+ <span class="big120">JEANNE SCHULTZ</span></h3>
+</div>
+
+<p>Une nouvelle venue qui a déjoué la routine.—Il parut un jour dans
+la <i>Revue des Deux-Mondes</i>, dont l’accès est si difficile, une
+nouvelle, <i>la Neuvaine de Collette</i>, qui avait été envoyée
+sans signature à cette rédaction, auprès de laquelle les écrivains
+s’imaginent avoir besoin de recommandations puissantes. Le talent de
+cette nouvelle suffit à la faire insérer. Il se produisit alors ce
+qui était arrivé pour <i>le Péché de Madeleine</i>, de M<sup>me</sup> Caro:
+on l’attribua à diverses femmes du monde, et l’une d’elles, M<sup>me</sup>
+de K., accepta tacitement d’être l’auteur de ce petit chef-d’œuvre.
+Partout elle était accueillie et félicitée; elle ne rejetait point les
+éloges, et se laissa même attribuer d’autres ouvrages de la même plume.
+Un jour, les obstacles qui empêchaient M<sup>lle</sup> Schultz de se faire
+connaître furent levés, et elle se dévoila pour aller recevoir le prix
+que l’Académie lui décernait. M<sup>me</sup> de K., confuse, fut rejetée comme
+une intrigante des salons qui l’avaient accueillie.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_399">399</span></p>
+
+<hr class="small2">
+
+<p class="souschapitre2">LITTÉRATURE POUR L’ADOLESCENCE</p>
+
+<p class="center">____</p>
+
+<p class="br">M<sup>me</sup> de Witt, née Guizot, dont l’érudition seule égale la modestie,
+est à la tête de cette glorieuse phalange de notre époque qui écrit
+pour la jeunesse, et il faut nommer comme grandes marques, à son
+côté: M<sup>me</sup> de Stolz, la comtesse de Ségur, M<sup>me</sup> de Pibrac, M<sup>me</sup>
+Colomb<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>, M<sup>me</sup> de Pressensé, M<sup>me</sup> Blandy, M<sup>me</sup> de Nanteuil,
+M<sup>me</sup> Tremadeur, M<sup>me</sup> Julie Gourault, et une quantité d’autres
+que j’oublie forcément, car elles sont légion, qui ont suivi la
+trace de M<sup>me</sup> Guizot. Les fillettes ne peuvent plus se plaindre de
+ne pas avoir d’historiettes à lire. Ce sont la plupart des petits
+chefs-d’œuvre de sentiment et de morale. Le style est suffisant, mais
+n’a rien d’assez personnel pour être cité.</p>
+
+<p>Plusieurs cependant ont un cachet tout personnel: M<sup>me</sup> de Witt
+s’adonne aux études d’histoire; elle compulse les chroniques de
+Froissart, et rend le vieux langage intelligible pour ses jeunes
+lecteurs; dans ses historiettes, le héros ou l’héroïne est la plupart
+du temps malade ou infirme, ce qui est toujours touchant et édifiant.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Stolz a adopté les études de calcul où elle a trouvé une mine
+intarissable.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_400">400</span></p>
+
+<hr class="small2">
+
+<p class="souschapitre2">PÉDAGOGIE</p>
+
+<p class="center">____</p>
+
+<p>Il est juste de faire ici une place à une catégorie de femmes écrivains
+qui n’en ont pas moins de mérite parce qu’elles ont modestement pris
+pour elles la tâche la plus ingrate, la plus obscure, mais non la moins
+utile, les livres pédagogiques.</p>
+
+<p>La méthode de M<sup>me</sup> Pape-Carpentier a été adoptée partout. Les
+<i>Leçons de choses</i> sont universelles.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Pauline de Kergomard, dont les ouvrages sur la comptabilité
+rendent de si grands services, M<sup>me</sup> Dallet (du Phalanstère Gudin),
+dont la méthode de lecture est si claire et si excellente; M<sup>me</sup>
+Schefer, etc., nous ont donné une foule de livres pratiques, qui ont
+un succès bien moins éphémère que quantité d’ouvrages d’imagination,
+et ils n’ont pas exigé moins de talent. M<sup>me</sup> Jules Favre, veuve de
+l’ancien ministre, directrice de l’École normale de Sèvres, a écrit des
+livres de philosophie et de haute moralité, entre autres <i>la Morale
+de Cicéron</i>. Rendons-leur donc honneur et reconnaissance.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p class="souschapitre2" id="ch_149">PSYCHOLOGISTES</p>
+
+ <p class="center">____</p>
+
+ <h3 class="h3chap"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">ALPHONSE DAUDET</span></h3>
+</div>
+
+<p>Quand M<sup>me</sup> Alphonse Daudet a publié ses premiers essais littéraires,
+nous nous sommes cru <span class="pagenum" id="Page_401">401</span> menacés d’une série de femmes d’auteurs,
+M<sup>me</sup> Hector Malot, etc. Il n’y aurait pas eu à se plaindre; mais
+M<sup>me</sup> Alphonse Daudet est restée le <i>leader</i>. Son style est
+cherché, tout à fait moderniste, mais très féminin. Elle produit peu,
+et surtout des études psychologiques sur l’enfance ou sur elle-même.
+Elle publie dans le Supplément du <i>Figaro</i> des analyses courtes,
+genre très sentimental.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p>Tombée des cloches dans la campagne une après-midi de dimanche, parmi
+ le grand silence des champs au repos. Appel vers les petites rues
+ tristes à cailloux saillants qui aboutissent à la place de l’Église,
+ et venue des fidèles du tantôt bien plus rares que ceux du matin, et
+ mélancoliques, silencieux. Rien des habitués des messes de soleil,
+ en toilette, brillants et causant, échangeant les compliments et les
+ saluts, du pain bénit au bout des gants, un signe vers les voitures
+ rangées à l’ombre, sous les platanes du petit cours. Rien de la
+ sortie triomphale de midi où l’orgue à toute voix ouvre le grand
+ portail, quand sonnent en même temps les angélus et les cloches des
+ châteaux annonçant le déjeuner.</p>
+
+ <p>Non, à cette heure de vêpres, des files de religieuses et d’enfants
+ en uniformes ternes, des femmes vêtues de deuil, des vieilles filles
+ au dos rond, toutes celles que chassent de leur intérieur solitaire
+ l’isolement et l’inoccupation du dimanche, qui n’attendent ni famille
+ ni visite imprévue...</p>
+
+ <p>... Leurs mains s’activent, soit que la <span class="pagenum" id="Page_402">402</span> chaude journée amoitisse
+ leur front ou que la fraîche matinée d’automne pique leurs épaules
+ sous la camisole lâche, les plus heureuses, celles déjà moins jeunes
+ pour qui cette couture en plein air vers quatre ou cinq heures du
+ tantôt, ou l’épluchage de menus légumes entre leurs doigts tordus,
+ vulgaire chapelet du travail, semble le repos de gros ouvrages
+ terminés, la halte, la respiration de tout l’être. Quelques plantes
+ communes sur les fenêtres, sur le petit mur clôturant: des géraniums
+ en pots, des œillets éventaillés, non loin du linge étendu; un
+ chat sommeille en rond sur la chaise de paille où pendent des bas
+ à raccommoder ou toute autre occupation ménagère, et l’on sent que
+ voilà ces femmes installées jusqu’au soleil couché sous la poussière
+ de la route.</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_150"><span class="big120">M</span><span class="sup2">lle</span>
+ <span class="big120"> MARIE-ANNE DE BOVET</span></h3>
+</div>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Marie-Anne de Bovet, dont la mère a écrit sous son nom de
+jeune fille, Louise Audebert, plusieurs romans de mœurs parfaitement
+étudiés et des pièces de théâtre charmantes, s’est donnée aux lettres
+après la mort de son père, le général de Bovet (1884). Elle a débuté
+sous le pseudonyme de Mab, dans les <i>Causeries Familières</i>, par
+des critiques d’art et de musique, que ses aptitudes artistiques
+lui rendaient faciles; puis, utilisant ses connaissances de langues
+étrangères, elle traduisit, aussitôt après, les <i>Mémoires de Lord
+Malmesbury</i> (Ollendorff) et ceux <i>du colonel Gordon</i> (Firmin-Didot).
+<span class="pagenum" id="Page_403">403</span> Bientôt connue et appréciée, elle a avancé rapidement
+dans la carrière littéraire, grâce à son style énergique. Outre les
+nombreux livres d’elle édités chaque année: <i>Lettres d’Irlande</i>,
+<i>Voyage en Irlande</i> (Hachette), etc., on trouve son nom ou son
+pseudonyme dans <i>le Figaro</i>, <i>le Temps</i>, <i>la République
+Française</i>, <i>la Nouvelle Revue</i>, <i>l’Illustration</i>, <i>la
+Vie Parisienne</i>, des revues anglaises et américaines, etc., sous des
+articles de critique sociale, politique, artistique ou littéraire, des
+études de mœurs, des chroniques de voyages, etc.</p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="center small90">UNE VILLE MORTE<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a></p>
+
+ <p>«Au sortir de Tarascon, une grande plaine ensoleillée où les blés
+ bondissent tout pleins de coquelicots. Nous allons bon train,
+ au trot du robuste petit cheval camarguais, l’encolure courte,
+ l’arrière-train ample, ramassé et tout rond, hormis les flancs évidés
+ et la jambe plate et nerveuse, qui traîne allègrement, comme pour
+ son plaisir, le vis-à-vis d’osier protégé par un tendelet de toile
+ blanche orné de glands bleus. Le matin laisse encore traîner dans la
+ lumière d’or de légères ombres bleuâtres, de larges souffles chauds
+ traversent l’air imprégné de ces senteurs aromatiques qui sont le
+ bouquet de la Provence.</p>
+
+ <p>Brusquement, au détour d’un chaînon de mamelons pelés sur lequel on
+ bute tout à coup, c’est le désert, brûlé et aride. Le long de la
+ route blanche de poussière, <span class="pagenum" id="Page_404">404</span> dans une terre jaune et pierreuse,
+ craquelée par la sécheresse, des vergers d’oliviers rabougris dont
+ les grappes d’un blanc grisâtre atténuent encore le feuillage pâle,
+ de vigoureux amandiers fourchus chargés de leurs coques vertes, de
+ gros figuiers noirs tout tortus, des câpriers à mignonnes fleurs
+ roses. Des bouquets de pins étiques et de maigres acacias, quelques
+ vieux mûriers gibbeux, décharnés et chauves, signalent un petit
+ <i>mas</i>, abrité des coups de mistral par un rideau de cyprès
+ chétifs. Le <i>maïstral</i>, le «magistral», c’est-à-dire le vent par
+ excellence, celui dont on disait naguère:</p>
+
+ <div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <p class="noindent">«Parlement, Mistral et Durance<br>
+ Sont les trois fléaux de Provence.»</p>
+ </div>
+ </div>
+
+ <p>Auprès de ces humbles métairies au porche accosté d’une treille, des
+ murs bas en pierres sèches habillés de pourpiers à fleurs rouges
+ et orangées, des buissons épineux de cactus et de lentisques, ou
+ simplement des haies de joncs et de roseaux desséchés, enclosent
+ des jardinets faits avec de l’humus rapporté sur un coin de terrain
+ épierré, qu’arrose parcimonieusement un imperceptible filet d’eau. Ce
+ n’est que l’humidité qui manque au généreux sol provençal pour donner
+ une végétation vigoureuse. Dès qu’il a si peu que ce soit de quoi
+ étancher sa soif, il verdoie avec abondance, et ce sont les oasis de
+ ce désert rocailleux, ces petits potagers où la sauge, la verveine et
+ le romarin embaument les planches d’oignons et d’ail, d’aubergines et
+ de «pommes d’amour», à l’ombre légère de grêles micocouliers.</p>
+
+ <p><span class="pagenum" id="Page_405">405</span></p>
+
+ <p>Une table de pierre inclinée se relève par ressauts abrupts en
+ crêtes basses, hérissées, rageuses, dont la ligne tourmentée se
+ découpe aiguë sur le bleu vif de l’horizon. Par places, une herbe
+ rase, calcinée, où les grillons mènent leur chœur assourdissant, où
+ bruissent les cigales ivres de chaleur. Dans les crevasses rampent
+ de minuscules liserons roses, se blottissent de petites touffes de
+ mauves, s’aplatissent les larges corolles d’un jaune verdissant.
+ Thym, lavandes et menthes se pâment au soleil en exhalant leurs
+ fortes odeurs poivrées.</p>
+
+ <p>Etrange paysage dont la tonalité grise et fauve est égayée par le
+ blanc et le pourpre des églantiers qui fleurissent mêlés aux buissons
+ de genévriers et de jujubiers à la silhouette rêche.</p>
+
+ <p>Nous montons à travers un éboulis de pierrailles rouges et des maquis
+ de chênes kermès—une âpre garrigue peuplée de lapins et de grands
+ lézards verts. Dans les tailles abandonnées de carrières qui font
+ comme des sabrures blanches, mûrit un seigle clairsemé, et quelques
+ figuiers s’agrippent, énergiques et vivaces, aux fissures où le vent
+ a apporté un peu de terre végétale. Un désert couleur d’ocre, où le
+ cours de rares ruisselets est marqué par des verdures maigres. De
+ loin en loin, un pauvre essai de jeune vigne altérée.</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <h3 class="h3chap" id="ch_151"><span class="big120">GEORGES DE PEYREBRUNE</span></h3>
+</div>
+
+<p>Le style pittoresque de M<sup>me</sup> de Peyrebrune mérite une place dans la
+fin du XIX<sup>e</sup> siècle.</p>
+
+<p><span class="pagenum" id="Page_406">406</span></p>
+
+<div class="quote">
+ <p class="dottedline2">&nbsp;</p>
+
+ <p>Une mer calme, moirée, platement étendue, jusqu’à l’horizon lointain
+ marqué d’une ligne droite, sous le ciel qui la touche, uni comme
+ elle, est un spectacle morne et qui endort.</p>
+
+ <p>Et ce calme revêt cependant une grandeur troublante, quand le regard
+ peut embrasser une immense coulée, un vaste lambeau de mer, immobile
+ et bleu ainsi qu’un ciel tombé, et cela dans le grand silence des
+ nues, comme, par exemple, du haut d’une falaise très haute, à pic sur
+ cette immensité.</p>
+
+ <p>Là seulement on peut ressentir, autant qu’il est donné à nos sens de
+ la percevoir, la sensation de l’infini.</p>
+
+ <p>On conçoit la notion de l’âme errante dans l’espace. Un besoin de
+ planer vous emporte. Un désir inconscient vous fait tendre les bras,
+ comme si l’on ouvrait des ailes pour prendre un essor calme dans
+ cette solitude infinie où règne l’éternelle paix.</p>
+
+ <p>A ces hauteurs, et dans ce silence lumineux des espaces, la
+ pensée s’affine, en même temps qu’elle devient la dominante de
+ vos sensations. On ne vit plus que par la puissance de l’idée
+ contemplative; le corps allégé se tait. Et un bonheur inexprimable
+ enveloppe l’être conquis à ce prélude de dématérialisation.</p>
+
+ <p class="dottedline2">&nbsp;</p>
+
+ <p>Le cri d’une mouette, la chute d’un peu de cette terre rouge qui
+ zèbre de laque les rocs crayeux de la falaise, <span class="pagenum" id="Page_407">407</span> le bourdonnement
+ d’une mouche, un coup de vent qui vous frôle et vous jette, en
+ passant, des mots mystérieux, en voilà assez pour composer une
+ symphonie qui complète l’idéale volupté, dont tout l’être frémit et
+ vibre.</p>
+
+ <p>Cependant, pour fleurir les herbes, des grappes de coccinelles
+ s’y suspendent en boutons: leurs rouges élytres, s’écartant pour
+ l’envolée, semblent l’éclosion subite d’une fleurette sanglante.</p>
+
+ <p>Et, comme des papillons blancs, les voiles des pêcheurs rasent le
+ flot lointain.</p>
+
+ <p>Baignés dans cet azur et dans ces cercles de lumières diffuses, les
+ yeux, où toute vie est montée, se pâment dans des délices de clartés.
+ Ils se pâment, et la rosée qui féconde l’âme coule de leur prunelle
+ extasiée.</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p class="souschapitre2 br" id="ch_152">THÉOSOPHIE</p>
+
+ <p class="center">____</p>
+
+ <h3 class="h3chap" ><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span>
+ <span class="big120">TOLA-DORIAN</span></h3>
+</div>
+
+<p>Née princesse Metcherscky, mariée à l’ancien député de la Loire,
+fils de l’ancien ministre des travaux publics et frère de M. Ménard
+Dorian, député de l’Hérault, M<sup>me</sup> Tola-Dorian, tout en conservant
+l’âme slave, écrit mieux que plus d’une vraie Française; elle a su
+s’approprier le style de l’avenir. Après plusieurs traductions, elle
+a édité, comme œuvre personnelle, des <i>Poèmes lyriques</i>, et a
+fondé une revue théosophique, la <i>Revue <span class="pagenum" id="Page_408">408</span> d’aujourd’hui</i>.
+Entre autres écrivains féminins théosophiques, citons sommairement la
+duchesse de Pomar, la comtesse d’Adhémar, M<sup>me</sup> Blanasky, etc.</p>
+
+<div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <p class="center small90">UNE NUIT BLANCHE<br>
+ PAR UNE BISE FROIDE SOUS LE POLE NORD</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Les Rayons, les Blancheurs, l’Aurore,<br>
+ Montent des glauques profondeurs<br>
+ Sur la glace multicolore;<br>
+ Ainsi qu’une vivante flore,<br>
+ S’épanouissent, pleins d’ardeurs,<br>
+ Les Rayons, les Blancheurs, l’Aurore!</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">Les arcs-en-ciel viennent éclore<br>
+ Sous les éclairs, fauves rôdeurs,<br>
+ Sur la glace multicolore...</p>
+ </div>
+
+ <div class="stanza">
+ <p class="noindent">La haute banquise se dore<br>
+ Belle de ses triples pudeurs,<br>
+ Les Rayons, les Blancheurs, l’Aurore.</p>
+ </div>
+ </div>
+</div>
+
+<p class="center2">FIN</p>
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum hidden" id="Page_408b"></span></p>
+</div>
+
+<div class="footnotes">
+ <h2 class="h2notes" id="notes">NOTES</h2>
+ <hr class="small3n">
+
+ <p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> La philosophie fait partie maintenant de l’enseignement
+ des jeunes filles; voir le rapport de M. Eugène Manuel sur le Concours
+ de 1891.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> La dernière partie de cette préface a paru dans le
+ supplément littéraire du <i>Figaro</i> du 22 septembre 1888, sous la
+ rubrique <i>les Carrières féminines</i>, par M<sup>me</sup> L. d’Alq.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Lire l’excellente traduction des <i>Lettres d’Héloïse</i>,
+ publiée avec le texte latin et précédée d’une introduction sur le
+ <i>Paris au Moyen âge</i>, par M. A. Gréard, de l’Académie française.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Brunelli Latini, <i>Livre du Trésor</i>.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Fable extraite du recueil cité plus haut, et qui a été
+ rimée également par La Fontaine et Boileau sous le titre de <i>la Mort
+ et le Bûcheron</i>.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Édités dans la collection des <i>Poètes champenois</i>,
+ 1856, Reims, par M. Léon Tarbé.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Cuer</i>, cœur.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Ces vers gracieux répondent à un rondeau de Guillaume sur
+ ces mêmes rimes.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> On ignore la date précise de sa mort.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Ces difficultés commencent à diminuer. La Société des
+ Vieux Textes réédite les œuvres de Christine de Pisan par les soins de
+ l’érudit M. Maurice Roy. Deux volumes de poésies sont déjà parus, deux
+ autres sont en préparation, puis viendront les ouvrages en prose.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Ouvrage en vers d’un grand intérêt, où Christine de
+ Pisan décrit les changements que la fortune opère dans le monde, et
+ naturellement prend son existence pour modèle.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Voir <i>Christine de Pisan, sa vie et ses œuvres</i>, par
+ M. Robineau.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Béni.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Jean de Berry payait 200 écus, en 1413, l’épître sur le
+ Roman de la Rose.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Mal à l’aise.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Ces <i>jeux</i>, que l’on trouve au nombre de cent
+ soixante dans les œuvres de Christine de Pisan, lui étaient demandés.
+ Comme aujourd’hui, on faisait en société des <i>jeux d’esprit</i>, on
+ posait des questions. Ceux-ci ont évidemment donné naissance à celui
+ bien connu des enfants: Je vous vends mon corbillon.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Nette.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Les <i>Poésies de Clotilde de Surville</i> ont été
+ publiées par M. Ch. de Vanderbourg, membre de l’Académie française,
+ en 1803. Un des motifs faisant croire à une supercherie littéraire,
+ c’est qu’il est parlé dans ces poésies des satellites de Saturne,
+ dont le premier ne fut découvert par Huygens qu’en 1655. Ensuite,
+ on n’alternait pas encore à cette époque les rimes masculines et
+ féminines, quoique M. de Vanderbourg en donne des exemples dans
+ des prédécesseurs de Clotilde, mais que les bibliographes récusent
+ également.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> <i>Le Verger d’Isaure</i>, par M. Stéphen Liégeard.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> M. Stéphen Liégeard nous les traduit sur sa lyre d’or
+ dans l’<i>Éloge de Clémence Isaure</i>, pièce de vers lue au Capitole
+ en 1867:</p>
+
+ <div class="cpoesie">
+ <div class="poem">
+ <span class="i0"><i>... Et, lorsque s’approchait l’heure mélancolique</i></span><br>
+ <span class="i0"><i>De quitter tes amis pour t’élancer vers Dieu,</i></span><br>
+ <span class="i0"><i>On entendit l’écho d’une harpe éolique</i></span><br>
+ <span class="i6"><i>Répéter ton dernier adieu:</i></span><br>
+ <span class="i0"><i>«Cité de mes aïeux,—disait-il,—ô Toulouse,</i></span><br>
+ <span class="i0"><i>«Que la gloire à jamais étincelle à ton front!</i></span><br>
+ <span class="i0"><i>«De l’hommage des preux reste toujours jalouse:</i></span><br>
+ <span class="i0"><i>«Quant à mon nom, hélas! je sais qu’ils l’oublieront.</i></span><br>
+ <span class="i0"><i>«Telle sourit la rose aux baisers de l’aurore;</i></span><br>
+ <span class="i0"><i>«Mais si, noir messager, le vent des nuits survient,</i></span><br>
+ <span class="i0"><i>«Il en est de la fleur comme il sera d’Isaure:</i></span><br>
+ <span class="i6"><i>«Elle meurt... et qui s’en souvient?»</i></span>
+ </div>
+ </div>
+
+ <p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Nous avons emprunté ces détails à une notice de M. Jules
+ Toussy.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> <i>Clémence de Bourges</i>, amie de <i>la Belle
+ Cordière</i>, qui lui dédia le <i>Débat de folie et amour</i>, dialogue
+ en vers, n’a pas eu ses œuvres éditées ni conservées.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Louis Belcand de la Belcandière, né à Grasse, et
+ Pierre-Paul, né à Marseille, restaurateurs de la poésie provençale.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Michaud.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> On confond quelquefois Marguerite de Valois, dont il est
+ question en ce moment, avec Marguerite d’Angoulême, sœur de François
+ I<sup>er</sup>, grand’belle-mère de celle-ci. Nous avons publié la biographie
+ de Marguerite d’Angoulême de Navarre, ainsi que des extraits de ses
+ poésies (p. 29). Marguerite de Valois est appelée aussi Marguerite
+ de Navarre par quelques chroniqueurs, parce que Henri IV était de
+ Navarre avant d’être roi de France. Le nom Marguerite de France fut
+ déjà porté par la fille de Marguerite de Castille, comtesse de Vexin,
+ morte en 1158, et par la fille de saint Louis, mariée en 1270 à Jean le
+ Victorieux.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> <i>Mémoires de la royne Marguerite</i>, publiés à
+ l’<i>Image de sainte Barbe</i>, chez <i>Charles Chapelain, en</i> 1628.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Il fut décidé qu’elle irait aux eaux de Spa avec la
+ princesse de la Roche-sur-Yon, à l’occasion des intérêts de son frère,
+ le duc d’Alençon, que l’on voulait voir régner dans les Pays-Bas. Cette
+ narration de son voyage, dont nous élaguons les réflexions politiques
+ fastidieuses, nous a paru intéressante au point de vue des mœurs de
+ l’époque et du pays.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Voir page 42.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> L’original du portrait de Phérécyde est Éléazar de
+ Chandeville, neveu de Malherbe.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Malherbe.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> On prétend que M<sup>lle</sup> de Scudéry s’est dépeint
+ elle-même.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Nous ne sommes pas les premiers à critiquer l’admiration
+ un peu de convention décernée à M<sup>me</sup> de Sévigné. Voir à ce sujet la
+ biographie de M<sup>lle</sup> du Sommery, page 163.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> <i>Conversations et entretiens de Madame de Maintenon
+ avec les demoiselles de Saint-Cyr, rédigés par les maîtresses de classe
+ et revus et corrigés par Madame de Maintenon</i> (1716). M<sup>me</sup> de
+ Maintenon ayant demandé aux demoiselles de la classe jaune de Saint-Cyr
+ sur quel sujet elles désiraient qu’elle leur fît l’instruction, M<sup>lle</sup>
+ de Chardon proposa l’<i>indiscrétion</i>.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Saint-Simon.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Très vieille amie de M<sup>me</sup> de Maintenon d’avant son
+ temps de grandeur.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Ouvrage sur <i>les Femmes illustres</i>, de M<sup>me</sup> la
+ comtesse Drohojowska, 1832.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> <i>Poésies d’Anacréon et de Sapho</i>, 1668. «En
+ traduisant Anacréon en notre langue, j’ai voulu donner aux dames le
+ plaisir de lire le plus joly et le plus galant poète grec que nous
+ ayons», dit-elle dans sa préface.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Fragment de la Préface sur Horace.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Qu’aurait dit M<sup>me</sup> Dacier s’il lui avait été donné de
+ voir nos opérettes?</p>
+
+ <p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale,
+ publié par M. Léopold Delisle, membre de l’Institut.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> La Harpe et Villemain en ont fait le plus grand éloge.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> <i>Correspondance littéraire</i>, 1<sup>er</sup> mai 1765.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> <i>Œuvres</i> de M<sup>me</sup> Riccoboni, in-18, 1826, t. II.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> Grimm, dans sa <i>Correspondance littéraire</i>.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> Hippolyte de Laporte.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> Eugène Asse, <i>Une Femme moraliste au XVIII<sup>e</sup>
+ siècle</i>.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Ce que nous appelons aujourd’hui «petit crevé» ou
+ «p’chutteux».</p>
+
+ <p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> <i>Mémoires</i>, III, p. 163-164.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> C’est la mère de l’aimable auteur du roman plein d’esprit
+ et d’intérêt intitulé <i>la Chapelle d’Ayton</i>.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Cette devise est très remarquable, en ce qu’elle fut
+ prophétique. Si cet homme infortuné avait été obscur, ou s’il avait
+ pu se <i>cacher</i> dans le temps de la Terreur, il vivrait encore.
+ Cette devise rappelle celle de Fouquet, qui eut le même genre de
+ singularité. Fouquet avait dans ses armes un écureuil: il prit pour
+ devise cet écureuil, qu’il plaça entre huit lézards et un serpent,
+ animaux qui se trouvaient dans les armes de Colbert et de Le Tellier,
+ ses ennemis. L’<i>âme</i> de cette devise était: <i>Je ne sais où ils
+ m’entraînent.</i> En effet, il fut <i>entraîné</i> où il n’avait pas
+ prévu qu’on pût le conduire.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Nouvelle édition, collection Ollendorff.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> Collection des ouvrages de femmes, par M<sup>lle</sup> de
+ Kéralio, 1785.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> La vue de cette femme célèbre remplit d’abord d’une
+ excessive timidité. La figure de M<sup>me</sup> de Staël a été fort discutée.
+ Mais un superbe regard, un sourire doux, une expression habituelle de
+ bienveillance, l’absence de toute affectation minutieuse et de toute
+ réserve gênante, des mots flatteurs, des louanges un peu directes, mais
+ qui semblent échapper à l’enthousiasme, une variété inépuisable de
+ conversation, étonnent, attirent, et lui concilient presque tous ceux
+ qui l’approchent. Je ne connais aucune femme et même aucun homme qui
+ soit plus convaincu de son immense supériorité sur tout le monde, et
+ qui fasse moins peser cette supériorité. (<span class="smcap90">Benjamin Constant.</span>)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> La Jungfrau fut escaladée pour la première fois, en 1841,
+ par les naturalistes suisses Agassiz, Desor, etc.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> Voir la notice sur M<sup>me</sup> de Witt, née Guizot, et sur ses
+ œuvres, dans la 3<sup>e</sup> partie, consacrée aux écrivains vivants.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> M. Caro, <i>Philosophes et Philosophies</i>.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> Ollendorff, éditeur. Nouvelle édition, 1892, par M<sup>me</sup>
+ Carette, née Bouver. L’ancienne édition datait de 1837, coûtait une
+ soixantaine de francs, et était devenue difficile à se procurer.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> <i>Médaillons et Camées</i>, par Desplace.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> Chez M. Perrin, éditeur, qui nous a autorisé à emprunter
+ à ce volume, d’ailleurs épuisé, les citations que nous en faisons.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> C’était de s’habiller en homme afin de pouvoir aller au
+ parterre.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> Nous empruntons cette lettre inédite à la <i>Gazette
+ anecdotique</i>, 1889.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> Théophile Gautier.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> Calmann-Lévy, éditeur.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> <i>M<sup>me</sup> A. Craven</i>, par M. Arthur Mugnier.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> Homonyme de prénom, en espagnol.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> <i>Matinées espagnoles</i>, 1<sup>er</sup> août 1892.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> Fragment d’un article sur Fontainebleau. (<i>Figaro</i>,
+ août 1892.)</p>
+
+ <p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> A cette époque, les femmes portaient des crinolines
+ appelées cage.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> Décédée pendant que notre livre était sous presse.</p>
+
+ <p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> Supplément du <i>Figaro</i>, 1892. <i>En Provence.</i></p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="section br2">
+ <p class="center big110">ERRATA</p>
+
+ <p>Page 178.&nbsp;&nbsp;—&nbsp;&nbsp;Sophie Arnould, morte en 1803 et non 1703.</p>
+
+ <p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;—&nbsp;&nbsp;237.&nbsp;&nbsp;—&nbsp;&nbsp;Princesse de Salm-Dych et non Dycha.</p>
+
+ <p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;63.&nbsp;&nbsp;—&nbsp;&nbsp;Madeleine Rouvre, marquise de Sablé, au lieu de Souvre.</p>
+</div>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <p><span class="pagenum" id="Page_409">409</span></p>
+</div>
+
+<table class="tablematieres" id="table_des_matieres">
+ <colgroup>
+ <col style="width: 90%;">
+ <col style="width: 10%;">
+ </colgroup>
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td colspan="2" class="tdctop"><h2>TABLE DES MATIÈRES</h2></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="2" class="tdctop"><hr class="small3t"></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Avertissement.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_a">I</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Préface sur l’instruction des
+ femmes et la carrière littéraire.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_b">III</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="2" class="tdcmiddle big120"><a href="#ch_c"> I<sup>re</sup> PÉRIODE</a><br>
+ <span class="smcap70">XIII</span><sup>e</sup> <span class="smcap70">AU XVI</span><sup>e</sup> <span class="smcap70">SIÈCLE</span></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><i>Note.—Héloïse.</i></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Footnote_3">2</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Marie de France.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_1">3</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Agnès de Navarre Champagne.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_2">5</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Christine de Pisan.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_3">9</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Clothilde de Surville.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_4">21</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Marie de Clèves.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_5">23</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Clémence Isaure.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_6">24</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Marguerite d’Angoulême.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_7">29</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Paule de Viguier.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_8">32</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Louise Labé.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_9">35</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Clémence de Bourges.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_9a">38</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Pernette du Quillet.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_10">40</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Dames des Roches.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_11">40</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Anne de Marquets.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_10">40</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Anne Séguier.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_10">40</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Dame de Vergnes.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_10">40</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Elisène de Crenne.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_12">41</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Marseille d’Altouvins.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_13">41</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Catherine de Parthenay.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_14">42</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Marie de Romieu.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_15">43</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Marguerite de France.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_16">45</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Anne de Rohan.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_17">47</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>lle</sup> de Gournay.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_18">50</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="2" class="tdcmiddle big120"><a href="#ch_d"> II<sup>e</sup> PÉRIODE</a><br>
+ <span class="smcap70">XVII</span><sup>e</sup> <span class="smcap70">ET XVIII</span><sup>e</sup> <span class="smcap70">SIÈCLES</span></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Madeleine de Scudéry.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_19">55</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Marquise de Sablé.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_20">63</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>lle</sup> de Calage.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_21">65</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Comtesse de la Suze.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_22">66</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Comtesse de Brégy.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_23">67</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Anne de Bourbon.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_24">69</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> de Motteville.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_25">70</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Duchesse de Nemours.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_26">73</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Marquise de Sévigné.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_27">75</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> de Grignan.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_79">79</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> de Simiane.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_79">79</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> de Coulanges.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_79">79</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>lle</sup> de Montpensier.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_28">80</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> de la Fayette.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_29">81</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> de Maintenon.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_30">87</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Princesse des Ursins.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_31">92</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Marquise de Caylus.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_32">94</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Deshoulières.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_33">96</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Marquise de Lambert.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_34">105</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> D’Aulnoy.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_35">112</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Dacier.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_36">115</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;de Lenoncourt de Courcelles.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_37">124</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Jeanne Dumée.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_38">125</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Catherine Bernard.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_39">126</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Comtesse de Murat.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_40">127</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="pagenum hidden" id="Page_410">410</span>M<sup>me</sup> de Tencin.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_41">128</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;de Staal-Delaunay.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_42">129</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;de Graffigny.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_43">132</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;du Deffand.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_44">135</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>lle</sup> de Lespinasse.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_45">137</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Geoffrin.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_46">138</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Marquise du Châtelet.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_47">140</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> du Boccage.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_48">144</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Le Prince de Beaumont.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_49">148</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Riccoboni.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_50">157</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Daubenton.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_51">163</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>lle</sup> Du Sommery.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_52">163</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> de Puysieux.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_53">167</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Boufflers-Rouvrel.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_54">172</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> d’Epinay.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_55">174</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Petiteau de la Férandière.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_56">175</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Marquise de Montesson.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_57">176</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>lle</sup> Clairon.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_58">177</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Sophie Arnould.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_59">178</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Marquise d’Antremont.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_60">178</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="2" class="tdcmiddle big120"><a href="#ch_e">III<sup>e</sup> PÉRIODE</a><br>
+ <span class="smcap70">FIN DU XVII</span><sup>e</sup> <span class="smcap70">SIÈCLE JUSQU’A NOS JOURS</span><br>
+ <span class="smcap60">PREMIÈRE PARTIE: DE 1789 A 1830</span></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><i>Révolution à 1830.</i></td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_e">184</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Roland.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_61">185</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Comtesse de Beauharnais.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_62">194</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> de Verdier.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_63">194</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Ducrest.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_198">198</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> de Genlis.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_64">198</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Baronne de Montolieu.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_65">206</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Campan.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_66">207</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Vigée-Lebrun.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_67">213</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;de Charrière.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_68">214</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>lle</sup> de Kéralio.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_69">218</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Joliveau de Segrais.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_70">220</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Lefrançais-Lallande.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_71">222</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Dufrenoy.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_72">222</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Necker de Saussure.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_73">224</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> de Souza.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_74">227</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Baronne de Krudner.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_75">229</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Comtesse de Bawr.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_76">236</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Duchesse de Duras.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_77">236</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Mallès de Beaulieu.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_78">237</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Baronne de Meré.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_79">237</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Princesse de Salm-Dych.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_80">237</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Marquise de Lescure de La Rochejacquelein.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_81">239</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Cottin.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_82">240</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Baronne de Staël.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_83">248</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Guizot, née de Meulan.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_84">253</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;née Dilson.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_256">256</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> de Rémusat.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_85">257</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp; Swetchine.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_86">260</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Duchesse d’Abrantès.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_87">262</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Vien.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_88">271</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Desbordes-Valmore.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_89">273</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Victoire Badois.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_90">276</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Angélique Gordon.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_91">278</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Ancelot.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_92">279</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Amable Tastu.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_93">282</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Félicie d’Ayzac.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_94">287</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="2" class="tdcmiddle big120"><a href="#sc_2"><span class="smcap60">DEUXIÈME PARTIE: DE 1789 A 1830</span></a><br>
+ <span class="smcap60">1<sup>re</sup> SÉRIE: Auteurs décédés.</span></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">George Sand.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_95">291</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Sophie Gay.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_295">294</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> de Girardin.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_96">294</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>lle</sup> Bertin.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_97">302</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Eugénie de Guérin.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_98">303</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Marie Jemma.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_99">304</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Daniel Stern.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_100">306</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Craven.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_101">308</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Comtesse Dash.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_102">311</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Princesse Belgiojoso.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_103">312</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Elisa Mercœur.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_104">313</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Lesguillon.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_105">316</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="pagenum hidden" id="Page_411">411</span>M<sup>me</sup> Menessier Nodier.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_106">317</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Elise Gagne.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_107">317</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Louise Choquet, dame Ackermann.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_108">318</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;la comtesse de Gasparin.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_109">319</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Egger.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_110">320</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Penquer.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_111">320</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Comtesse Dora d’Istria.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_112">321</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Princesse Cantacuzène.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_321">321</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Rose Harel.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_113">321</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Blanchecotte.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_114">322</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;la comtesse de Chambrun.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_115">323</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>lle</sup> Mélanie Bourotte.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_116">324</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Claire de Chandeneux.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_117">325</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>lle</sup> Zénaïde Fleuriot.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_118">326</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Marquise de Blocqueville.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_119">326</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="2" class="tdcmiddle big120"><a href="#sc_3"><span class="smcap60">2<sup>è</sup> SÉRIE: Ecrivains vivants.</span></a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="2" class="tdcmiddle2">Les Femmes poètes</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>lle</sup> Loyseau.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_342">342</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Sylvanecte.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_342">342</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>lle</sup> Vacaresco.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_342">342</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Anaïs Ségalas.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_120">342</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Louise d’Isole.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_121">351</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;G. de Montgomery.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_122">352</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Sophie de B. de Courpon.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_123">355</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Anaïs Dewailly.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_124">357</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;la baronne de Goya-Borras.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_125">361</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;de Bosguérard.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_126">362</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Ludovic Foucault.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_127">365</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Eugénie Vicq.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_128">366</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="2" class="tdcmiddle2"><i>Femmes politiques et journalistes</i></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Adam.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_129">367</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Michelet.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_130">373</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Edgar Quinet.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_131">373</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Ratazzi.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_132">374</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Séverine.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_133">377</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Potonié-Pierre.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_378">378</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Maria Deraisme.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_378">378</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Louise Michel.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_378">378</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="2" class="tdcmiddle2"><i>Voyages et Sciences</i><br><i>Philanthropie, économie</i></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Le Ray.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_379">379</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Dieulafoy.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_379">379</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> la Duchesse de Fitz-James.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_134">379</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>lle</sup> Pauline de Grandpré.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_380">380</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Sarah Raffalowitch.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_380">380</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="2" class="tdcmiddle2"><i>Chroniqueuses</i></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Etincelle.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_135">380</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Carette.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_136">384</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Marquise de Seméac.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_137">387</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Gyp.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_138">387</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Arvède Barine.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_139">388</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="2" class="tdcmiddle2"><i>Livres de Pensées</i></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Carmen Sylva.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_140">388</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Comtesse Diane.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_141">390</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Ange Bénigne.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_390">390</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Amica et Mathilde.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_390">390</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="2" class="tdcmiddle2"><i>Les Romancières.</i></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Stanislas Meunier.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_391">391</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Jane Herval.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_391">391</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Flourens.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_391">391</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Gennevraye.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_391">391</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Gustave Haller.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_391">391</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Pierre Ninous.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_391">391</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Jacquet Vincent.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_391">391</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Pierre Cœur.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_391">391</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Caro.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_142">391</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Th. Bentzon.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_143">392</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Mary Summer.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_144">392</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom"><span class="pagenum hidden" id="Page_412">412</span>Henry Gréville.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_146">393</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Manuela (Duchesse d’Uzès).</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_147">396</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>lle</sup> Jeanne Schultz.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_398">398</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Vicomtesse de Janzé.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_398">398</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="2" class="tdcmiddle2"><i>Théâtre</i></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Judith Gautier.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_145">393</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Pauline Thys.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_393">393</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Simone Arnauld.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_393">393</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Louise Audebert.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_402">402</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="2" class="tdcmiddle2"><i>Littérature pour l’adolescence</i></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> de Witt.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_399">399</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;De Stolz.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_399">399</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Comtesse de Ségur.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_399">399</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;De Pibrac.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_399">399</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Colomb.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_399">399</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;De Pressensé.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_399">399</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Blandy.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_399">399</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;De Nanteuil.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_399">399</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Trémadeur.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_399">399</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Julie Gourault.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_399">399</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Louis Figuier.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_399">399</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="2" class="tdcmiddle2"><i>Pédagogie</i> </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Pape-Carpentier.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_400">400</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Jules Favre.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_400">400</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Pauline de Kergomard.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_400">400</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Dallet.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_400">400</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">&nbsp;—&nbsp;&nbsp;&nbsp;Scheffer.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_400">400</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="2" class="tdcmiddle2"><i>Psychologie</i></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Alphonse Daudet.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_149">400</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Hector Malot.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_400">400</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>lle</sup> Marie-Anne de Bovet.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_150">402</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Georges de Peyrebrune.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_151">405</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Rachilde.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_405">405</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Rousselande.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_405">405</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="2" class="tdcmiddle2"><i>Théosophie</i></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Tola Dorian.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#ch_152">407</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Duchesse de Pomar.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_408">408</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">Comtesse d’Adhémar.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_408">408</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Blanasky.</td>
+ <td class="tdrbottom"><a href="#Page_408">408</a></td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<hr class="small3a">
+
+<p class="center">Paris, imp. Jouaust, L. Cerf successeur, 13, rue de Médicis.</p>
+
+<hr class="chap">
+
+<div class="chapter">
+ <div class="tnote">
+ <h2 class="h2note" id="note_au_lecteur">Au lecteur</h2>
+
+ <p class="fontnote">Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
+ originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées. Les corrections de
+ l’errata ont été prises en compte.</p>
+
+ <p class="fontnote">La ponctuation n’a pas été modifiée hormis quelques corrections
+ mineures.</p>
+
+ <p class="fontnote">La couverture est illustrée par un tableau de Jean-Baptiste Camille
+ Corot (1796-1875), intitulé: <i>Liseuse couronnée de fleurs</i> ou <i>La muse de Virgile</i>.</p>
+
+ <p class="fontnote">Nous remercions <b>le musée du Louvre (Paris)</b> qui permet
+ la reproduction de cette œuvre. La couverture appartient au domaine public.</p>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="full">
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78843 ***</div>
+</body>
+</html>
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new file mode 100644
index 0000000..10f1dc8
--- /dev/null
+++ b/78843-h/images/bandeau1.jpg
Binary files differ
diff --git a/78843-h/images/bandeau2.jpg b/78843-h/images/bandeau2.jpg
new file mode 100644
index 0000000..426fc80
--- /dev/null
+++ b/78843-h/images/bandeau2.jpg
Binary files differ
diff --git a/78843-h/images/bandeau3.jpg b/78843-h/images/bandeau3.jpg
new file mode 100644
index 0000000..cd0aa91
--- /dev/null
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+This book, including all associated images, markup, improvements,
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