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Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées. + Les corrections de l'errata ont été prises en compte. + + La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures. + + + + + MADAME LOUISE D'ALQ + + ANTHOLOGIE + FÉMININE + + + ANTHOLOGIE DES FEMMES ÉCRIVAINS + POÈTES ET PROSATEURS + DEPUIS L'ORIGINE DE LA LANGUE FRANÇAISE + JUSQU'A NOS JOURS + + PRÉFACE + SUR L'INSTRUCTION DES FEMMES ET LA CARRIÈRE LITTÉRAIRE + + [Illustration] + + PARIS + BUREAUX DES CAUSERIES FAMILIÈRES + 4, Rue Lord Byron + + M DCCC XCIII + + + + +AVERTISSEMENT + + +L'_Anthologie_ est un genre d'ouvrage extrêmement utile, en cela qu'il +fournit, sous un format réduit, le meilleur de l'œuvre de chaque auteur +et le résumé de cette œuvre. + +L'idée de celle que nous présentons au public m'a été suggérée par deux +motifs: l'observation faite que dans toutes les anthologies les femmes +écrivains, en minorité, sont disséminées et étouffées en quelque sorte +au milieu de nombreux et illustres auteurs masculins; l'espace qui +leur est mesuré ne permet d'en nommer que quelques-unes déjà partout +en vedette.--Ensuite, le désir de montrer l'importance de la carrière +littéraire pour notre sexe, à l'appui de ce que j'avais écrit à ce +sujet, et qui est reproduit dans la Préface ci-contre. + +J'ai donc pensé intéressant de réunir en un faisceau, en un «bouquet» +l'œuvre littéraire féminine, depuis la fondation de la langue française +jusqu'à nos jours, d'une façon aussi complète que possible. Je me suis +attachée tout particulièrement au choix des citations, les cherchant +attrayantes, évitant la banalité. J'ai cru devoir professer le plus +complet éclectisme, me plaisant à réunir sous la bannière littéraire, +sans égard aux divergences politiques ou religieuses, les noms les +plus étonnés de se trouver côte à côte, depuis la servante poète +jusqu'à la plus grande dame. + +Je ne crois pas avoir commis beaucoup d'omissions dans les deux +premières périodes, sauf _Barbe de Verrue_ (XVe siècle), que j'ai +découverte trop tard. Mais parmi nos contemporaines, j'ai le regret +d'avoir été impuissante à les nommer toutes, ayant déjà dépassé les +limites que je m'étais prescrites. Parmi les noms omis faute de +place, se présentent sous ma plume _Mme Louise Collet_, célèbre par +son petit volume _Lui_ (Alfred de Musset); _la Vicomtesse de Janzé_, +auteur des _Souvenirs d'Alfred de Musset_; _Mmes Hippolyte_ et +_Stanislas Meunier_, romancières; _Mme Louise Figuier_; _Rousselande_ +(baronne d'Uxelles), de la _Revue des Deux-Mondes_; _Rachilde_ (Mme +Alfred Valette); _Lucien Perrey_ (Mlle Herpin), historien; _Jane +Herval_, l'auteur de la _Mission de Germaine_; _Mme Flourens_, née +Michel-Chevalier, traducteur de l'_Anneau d'Amadis_, par Lord Lytton, +etc. + +Disons encore que je ne me suis pas attardée à dévoiler scrupuleusement +les pseudonymes, pour satisfaire une vaine curiosité; le nom sous +lequel on sait acquérir quelque gloire n'est-il pas plus vôtre que le +nom patronymique? + + L. D'ALQ. + + + + +[Illustration] + +PRÉFACE + +DE L'INSTRUCTION DES FEMMES + +ET DE LA CARRIÈRE LITTÉRAIRE POUR ELLES + + +_Il y a quelques années le supplément, publié par_ LE FIGARO _les +dimanches, sous la direction habile de M. Périvier, posait de temps à +autre à ses lecteurs des questions sur lesquelles il aimait à avoir +l'opinion de personnes compétentes; en février_ 1888, _on lisait +celle-ci:_ Nous dire des charmes que les jeunes filles ont perdus ou +gagnés, comme esprit ou comme cœur, à la suite des transformations de +l'enseignement depuis quelques années? + + _De l'avis de M. Gréard, le vice-recteur de l'Académie de Paris: + «Passionnées parfois quand il s'agit d'autrui, les femmes sont + d'admirables juges, éclairés, discrets et sûrs, lorsqu'elles traitent + de leurs intérêts les plus nobles: Mme de Staël ne s'étonnait pas + sans raison qu'on se passât de leur suffrage dans une question où + l'on ne peut se passer de leur concours.» M. Périvier appela à donner + leurs opinions quatre femmes qui lui paraissaient, sans doute, par + la divergence même des idées qu'elles devaient professer, offrir un + contraste intéressant:_ Mme Alphonse Daudet, _qui est tout sentiment + et dont le talent littéraire rappelle de fort près celui de son mari; + la sémillante_ Étincelle, _au style gracieux comme un Fragonard ou + un Boucher_; Gyp, _l'écrivain de la_ Vie parisienne _par excellence, + l'historien des pschutteux du XIXe siècle, et enfin la soussignée_, + Mme d'Alq, _sans qu'elles se doutassent qu'on allait les mettre en + comparaison._ + + _Mme Alphonse Daudet critiqua, principalement et non sans raison, + dans l'éducation moderne l'engouement des cours, qui sont prétexte de + sortie du matin au soir et font des petites demoiselles Benoiton._ + + _Étincelle annonça que «miss Positive» ferait son apparition dans + ce monde parisien qui connaissait la jeune fille-ange, la jeune + femme-fée, mais qui ne connaissait pas la demoiselle-pionne!_ + + _«Elle ne sera ni jolie, ni même propre: la science est + exigeante.--Elle aura les ongles en deuil de nos collégiens et + les cheveux courts en broussailles.--Elle sera brouillée avec les + brosses, les savons, les frais parfums, les romans et l'idéal!--(Pas + polie pour les savants, Étincelle)._ + + «_Mais elle nommera_ toutes choses par leurs noms!» + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + _Quant à Gyp, «il faut, dit-elle, apprendre aux filles à être + honnêtes, bonnes et jolies (cela s'apprend tout comme le reste), et + si les hommes, au lieu d'être aussi «forts», étaient un peu plus + malins, ils se garderaient de rendre les femmes savantes.»_ + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + _Mme d'Alq:_ + + _«Du moment que la femme ne perd pas conscience des avantages de + son sexe, qu'elle conserve le désir de plaire, si instinctif à la + nature féminine, qu'elle s'instruit dans le but de posséder un + nouveau charme à l'appui de sa beauté, charme qu'elle conservera plus + longtemps que cette beauté fugitive, elle acquiert par l'instruction + une chance de plus à son avoir..._ + + _«Le tort de l'enseignement actuel qui vise trop à remplir la tête, + pendant qu'il isole le cœur, sans mettre dans la main d'instrument + pratique pour les luttes de la vie, est d'être pareil pour toutes les + situations sociales. Le fruit de l'arbre de la science (qui a été + cause des malheurs de notre mère Eve, ne l'oublions pas!) demande + à n'être absorbé qu'avec discernement, selon les tempéraments, les + positions, les âges._ + + _«La tâche naturelle de la femme est d'être épouse docile et dévouée, + mère capable et tendre, maîtresse de maison adroite et attrayante; + ce qui lui est indispensable à savoir, on songe le moins à le lui + enseigner! Un homme préférera une femme intelligente à une savante, + car il pourra, toujours inculquer à la première la dose d'instruction + qu'il voudra._ + + _«Une femme ne doit pas être plus instruite que l'homme à l'alliance + duquel elle peut aspirer, sans quoi elle serait la supérieure dans le + ménage, ce qui les rendrait tous les deux fort malheureux. Le mari se + trouverait humilié; les rôles seraient intervertis._ + + _«La femme riche ne peut que gagner aux transformations de + l'enseignement, tandis que la femme pauvre y puise les tristesses des + déclassées, puisqu'il ne peut lui fournir les moyens de sortir de sa + position.»_ + + _La femme riche a tout à gagner à être instruite, très instruite, + savante même; c'est pour elle le seul moyen d'échapper à la frivolité + qui l'enserre, et quelquefois au vice. Sera-t-elle ennuyeuse, + comme le craint Gyp? La femme n'est-elle donc bonne qu'à servir + d'amusement, de jouet, qu'à divertir l'homme, comme une poupée, + jolie, rieuse, mais qu'on jette de côté lorsqu'elle se fane et que le + ressort fragile de la gaieté se brise?_ + + _Que de bévues une femme qui n'est pas instruite peut commettre! Que + de sottises lui échapperont! Comment pourra-t-elle tenir le salon + de son mari, qu'il soit habile diplomate, savant de l'Institut, + artiste célèbre, écrivain illustre, si elle ne connaît pas à fond les + questions que l'on discute devant elle?_ + + _L'éducation de la femme est faussée la plupart du temps, mais n'en + accusez pas l'instruction. Elle est faussée par l'éducation. La femme + réellement instruite et savante n'est pas plus pédante et ennuyeuse + qu'elle n'est laide, sale et affublée de lunettes et de bas bleus. + Pure fiction! Ce sont les fausses savantes, les «poseuses» qui sont + ainsi._ + + _Il existe un malentendu et beaucoup d'exagération dans l'idée que + l'on se fait des femmes instruites ou savantes que l'on confond avec + pédantes. Étincelle se trompe en parlant comme elle le fait de la_ + demoiselle-pionne. _Pourquoi Étincelle, si jolie femme et si soignée + elle-même, suppose-t-elle que ces pauvres sous-maîtresses ne peuvent + être ni jolies ni propres? qu'elles auront les ongles en deuil et + seront brouillées avec le savon? N'est-il point possible d'écrire + sans se barbouiller d'encre? Mme Delphine de Girardin écrivait + toujours vêtue de blanc. Devons-nous nous imaginer que la mignonne et + spirituelle Gyp, la sémillante Étincelle gardent à leurs doigts des + traces de leur plume?_ + + _Et si elles n'étaient pas des femmes instruites, aurions-nous le + plaisir de les lire?_ + + _Parce qu'on a rencontré, une fois en passant, une_ «pédante» + _ridicule et laide, on en conclut que la laideur et le ridicule sont + le partage de la femme savante: bien des ignorantes sont aussi laides + et ridicules; elles le sont même davantage que les autres, et je + puis garantir que parmi les femmes d'esprit et les jeunes filles qui + passent leurs examens chaque année, il y en a grand nombre de fort + jolies et même... ayant recours aux raffinements de la parfumerie!_ + + _Être jolie semble être, dans un certain monde, un devoir auquel une + femme ne doit jamais faillir. C'est une dette qu'il faut qu'elle + paie aux yeux. Si la nature ne l'a point faite belle, tant pis, elle + apprendra à l'être, elle se fera une beauté factice. Quand on est + jeune c'est encore facile; mais le temps est impitoyable, il arrive + implacable, mettant des pochettes sous les yeux, et sous le menton, + des creux qui n'ont rien des mignonnes fossettes de l'enfance, des + teintes singulières aux cheveux. «Fi! que c'est laid! Éloignez + ce portrait; plutôt la mort, mille fois!» entends-je s'écrier la + Paulette de_ «Autour du mariage». _Oui, il y en a qui préfèrent + la mort! Cependant, si elles étaient plus instruites, si elles + savaient trouver dans la lecture, dans l'étude toujours nouvelle et + si attrayante des sciences le moyen de se suffire à elles-mêmes et + de conserver, par leur conversation, quelque attrait pour des hommes + sérieux, elles supporteraient la vieillesse avec plus de sérénité._ + + _Malgré les ajustements d'aujourd'hui si rajeunissants, la femme ne + peut défier impunément les années: il y a une limite, tant reculée + qu'elle puisse la rejeter; de même que l'homme prudent épargne pour + ses vieux jours, la femme doit faire provision pour quand elle + ne paiera plus de mine. Pour ce moment... désagréable, elle doit + réserver un fonds de bonté, de réputation, d'estime et d'érudition + qui l'aideront dans ce passage du Rubicon._ + + _D'ailleurs combien de jeunes filles sont capables de ces fortes + études? Le nombre en est tellement minime qu'il n'a pas lieu + d'inquiéter. Les femmes savantes seront toujours en très petit + nombre. En moyenne, l'instruction des femmes est peut-être un peu + plus élevée qu'il y a quarante ans; cependant, le nombre de jeunes + filles trop ignorantes est encore de beaucoup plus fort que le nombre + de jeunes filles trop savantes dont on nous menace._ + + _Je connais des femmes qui n'ont jamais lu un livre sérieux et ne + savent de la politique et des sciences que ce dont leurs maris + veulent bien leur faire part; j'affirme qu'elles ne sont ni plus + recherchées, ni plus aimées, ni d'un commerce plus intéressant. + Leur conversation ne roule que sur les potins de l'office et de la + couturière. Il est vrai que leurs maris sont parfaitement libres + d'aller au cercle, car elles bâillent aussitôt qu'ils ouvrent la + bouche, et la conversation de leurs coiffeurs ou de leurs femmes de + chambre les intéresse bien davantage._ + + _Savante ou ignorante, une femme peut être affectée et ridicule, + si elle manque de tact et de bon sens. Il est évident que la femme + instruite a sur l'homme qui ne l'est pas (il y en a) une supériorité + qui déplaît à celui-ci. Pour obtenir une égalité parfaite, on + pourrait accorder à la femme le droit d'être savante,--et de faire + partie de l'Institut et du Parlement si l'on veut--à l'âge où elle + perd sa beauté, et auquel ces messieurs arrivent aussi, seulement, + à ces postes si recherchés, vers le neuvième lustre, pour cette + moitié de la vie que l'étude facilite tant à passer agréablement et + utilement, alors qu'on ne peut plus prendre sa part au plaisir._ + + _Ah! que M. Gréard ne met-il aussi dans le programme un cours de + vertu, de bon sens pratique, de discernement, de philosophie[1]..., + mais il faudrait des professeurs! A qui donner de pareilles chaires?_ + + [1] La philosophie fait partie maintenant de l'enseignement des + jeunes filles; voir le rapport de M. Eugène Manuel sur le Concours + de 1891. + + _Pour les filles de classe peu fortunée, une instruction trop + complète n'est pas une source de bien-être; il n'est pas possible + qu'elles sacrifient assez de temps pour l'acquérir réellement + profonde et de façon à y trouver une carrière brillante. Pour la + femme riche, un grand savoir est une ressource, si le malheur vient + frapper à sa porte. Ne vaudrait-il pas mieux réserver pour celles-là + la position si estimable d'institutrice, que de les laisser s'établir + lingères ou maîtresses d'hôtel, tandis que la fille née dans le + commerce ne souffrira nullement d'y rester?_ + + _Précisément, on est à même de fournir à la première dans leurs + raffinements les plus extrêmes, les moyens de rester dans sa sphère + le cas échéant. Sans s'imposer aucun sacrifice, ses parents peuvent + lui payer des professeurs de grand mérite; peu importe qu'elle + passe plusieurs années avant d'être capable de produire un tableau + digne d'attention ou d'avoir acquis une voix remarquable; elle peut + suivre à loisir les cours de philosophie comparée, et aussi avoir un + laboratoire. Qui pourra se plaindre que Mlle de Rothschild fasse des + expériences de chimie, ou que Mlle Canrobert passe ses journées dans + son atelier, le pinceau à la main? Quel mal y aura-t-il à ce que la + princesse V... grave des eaux-fortes, et la comtesse de ... compose + des vers qu'elle fera imprimer ensuite luxueusement à ses frais, sans + avoir besoin d'attendre après un éditeur?_ + + _Dans une classe qui, sans être riche, a des horizons aussi élevés, + existe une autre difficulté. L'instruction, les fréquentations, + l'entourage créent des aspirations matérielles et intellectuelles, + s'accordant mal avec ce qu'il est possible de réaliser, et font d'une + position aisée, comparée à la pauvreté, une misère dorée qu'il s'agit + d'améliorer sans se déclasser, c'est-à-dire sans quitter son salon, + sans rien perdre de son élégance, sans renoncer à la vie moderne._ + + _La veuve ou fille d'officier supérieur, de nobles ruinés, de + magistrats, ne peut pas se faire couturière ni blanchisseuse; + il ne lui reste que la position d'institutrice, et, outre que + la concurrence est grande, la santé et la jeunesse sont là + indispensables._ + + _Pour ce cas particulier, s'offrent deux carrières vastes et + libérales, praticables par la femme la plus délicate sans rompre avec + les habitudes de son rang, et sans cesser de surveiller sa maison._ + + _Dans les arts industriels et décoratifs, elle trouvera une foule + de ressources. Les dessins à la plume, ceux sur bois, ainsi que la + gravure, pour publications illustrées, journaux de modes, livres + d'enfants, cartes de chromo, offrent un débouché considérable. + L'aquarelle, la peinture sur bois (vernis Martin), sur faïence, sur + étoffe, la terre cuite, les broderies d'art (ces dernières d'un + rapport peu avantageux), sont autant d'occupations agréables, ne + demandant pas des talents hors ligne._ + + _A côté, il ne faut pas hésiter à placer la littérature, comme + la carrière répondant le mieux aux affinités du sexe féminin. La + carrière d'écrivain est la plus appropriée à la femme qui a passé sa + jeunesse dans l'opulence, ou même dans une aisance très relative. La + femme a tenu de tout temps une place honorable dans la littérature. + Il est rare qu'elle se soit abaissée à chercher le succès dans le + scandale; on la trouve à la tête des genres les plus nobles, les plus + purs, les plus gracieux. Il existe toute une filière de noms aimés, + qui forment comme une lignée d'aïeules et de traditions aux femmes + écrivains, à commencer par Christine de Pisan._ + + _La femme de lettres se recrute dans tous les rangs de la société, + en France, comme dans les autres pays. On compte dans le nombre + plusieurs têtes couronnées, la reine Impératrice Victoria, la + reine de Roumanie qui combat sous le pseudonyme de Carmen Sylva, + l'archiduchesse Valérie, Mme Carnot, qui a traduit des ouvrages + anglais sous la direction de son père. La presse périodique la plus + sérieuse ne sait plus se passer d'un rédacteur féminin; à l'Académie + française, le prix d'éloquence et le prix de poésie sont fréquemment + accordés à des femmes._ + + _Il est donc irréfutable que la femme a une place bien marquée dans + les lettres._ + + _Sauf par exception, la femme écrivain évitera de s'aventurer sur + le terrain de la politique et des finances; rarement elle essaiera + d'aborder la haute littérature et le théâtre. Il y a toute une + catégorie d'écrits à la portée du talent littéraire féminin où il + est facile de réussir: les livres pour l'enfance et la jeunesse, + la nouvelle, les ouvrages de pédagogie et de compilation, les + traductions de langues étrangères, le roman honnête. Une imagination + fertile, l'observation fine et perspicace, un esprit sentimental + et, par dessus tout, une loquacité proverbiale, sont accordés à + l'unanimité au sexe féminin. La femme, bavarde par nature, aime à + écrire; ayant l'opportunité d'épancher le trop plein de son âme sur + le papier, elle deviendra, incontestable avantage, plus taciturne + dans sa vie privée._ + + _A tout âge, la femme peut écrire; infirme, souffrante, elle peut + encore écrire dans son lit sans se fatiguer. En soignant ses enfants, + sans s'éloigner de son ménage, elle peut s'acquitter de ce travail. + La carrière d'écrivain est donc la plus appropriée à la femme + instruite[2]..._ + + + L. D'ALQ. + + [2] La dernière partie de cette préface a paru dans le supplément + littéraire du _Figaro_ du 22 septembre 1888, sous la rubrique _les + Carrières féminines_, par Mme L. d'Alq. + + + + +[Illustration] + +PREMIÈRE PÉRIODE + +XIIIe-XVIe SIÈCLE + + +NOUS commençons notre _Anthologie_ avec les premiers écrivains féminins +qui se sont servis de la langue française proprement dite, laissant de +côté la savante et touchante Héloïse[3], ainsi que d'autres auteurs +dont les écrits en latin ou en langue romane sortent de notre cadre. + +Nous arrêterons cette première période à Mlle de Gournay, qui termine +la série des femmes écrivains du XVIe siècle. Nous avons pensé qu'il +serait curieux et intéressant de tirer de l'obscurité quelques noms +oubliés, et d'étendre dans une certaine mesure l'exposé de cette +naïve et suave littérature qui va du Moyen âge à la Renaissance et +ne manque ni de charme ni de richesse, en _cette parleur la plus +delitable_[4] d'une langue qui sort de l'enfance et marche rapidement à +la virilité. De par la loi constamment observée dans les développements +de l'humanité, la prose est toujours précédée par la poésie, aussi les +poètes abondent-ils, rimant, non sans art ni harmonie, des pensées +sérieuses et élevées mêlées à la plus exquise sensibilité, dans les +gracieux rondeaux et virelais, les chevaleresques ballades et les +récits épiques. + + [3] Lire l'excellente traduction des _Lettres d'Héloïse_, publiée + avec le texte latin et précédée d'une introduction sur le _Paris au + Moyen âge_, par M. A. Gréard, de l'Académie française. + + [4] Brunelli Latini, _Livre du Trésor_. + +[Illustration] + + + + +MARIE DE FRANCE + +(XIIIe SIÈCLE) + + +LA première femme poète qui écrivit pour le public, quoique peu de ses +ouvrages soient parvenus jusqu'à nous, _Marie de France_, naquit à +Compiègne, d'après ce que raconte d'elle un poète, Jehan Dupain. De son +origine, on connaît seulement ce qu'elle dit elle-même par ce vers: + + _Marie ay nom, ii sui de France._ + +Elle fit partie du groupe de trouvères attirés par les princes +anglo-normands à l'époque des troubadours et du _Roman du Renart_. + +Un de ses plus beaux poèmes a pour titre _le Purgatoire de +Saint-Patrice_; elle a publié, sous le pseudonyme d'Ysopet, une +imitation en langue d'oïl de cent trois fables d'Ésope, de Phèdre et +d'autres auteurs, que le roi Henri Ier a traduites en anglais. Elle +puisa souvent ses inspirations à la source féconde des anciennes +légendes de Bretagne et d'Irlande. On connaît d'elle aussi une +quinzaine de _lais_, entre autres celui du _Léotic_ ou _Rossignol_, +dont on trouve une réminiscence dans le conte de Mme d'Aulnoy, +_l'Oiseau bleu_. _Les Deux Amants_ est un autre petit poème de Marie de +France plein de gracieux et touchants détails. + + + LA MORS ET LI BOSQUILLON[5]. + + Tant de loin que de prez n'est laide + La Mors. La clamait à son ayde + Tosjors ung povre bosquillon + Que n'ot chevance ne sillon: + «Que ne viens, disoit, ô ma mie, + Finer ma dolorouse vie!» + Tant brama qu'advint; et de voix + Terrible: «Que veux-tu?--Ce bois + Que m'aydiez à carguer, Madame!» + Peur et labeur n'ont mesme game. + + [5] Fable extraite du recueil cité plus haut, et qui a été rimée + également par La Fontaine et Boileau sous le titre de _la Mort et le + Bûcheron_. + + + + +AGNÈS DE NAVARRE CHAMPAGNE + +(DAME DE FOIX, NÉE VERS 1330.) + + +Fille de Thibaut VII, comte de Champagne, de Navarre par sa grand'mère, +elle avait hérité de son aïeul, Thibaut VI, d'une nature de poète et +d'artiste; musicienne, rieuse, expansive, c'est la plus ravissante +personnalité de l'époque qu'Agnès de Champagne. Son imagination +ardente, son goût pour les lettres dans ce qu'elles ont de plus exquis, +l'entraînèrent dans une liaison romanesque avec Guillaume de Machau, +chansonnier célèbre du XIVe siècle, secrétaire de Jean de Luxembourg, +contrefait, goutteux, déjà âgé. Elle lui fit savoir mystérieusement +qu'une jeune princesse admirait ses vers; il n'en fallut pas davantage +pour exciter l'imagination de Machau: une correspondance littéraire et +sentimentale s'établit; Agnès devint l'élève et l'émule du spirituel +et tendre poète. De charmantes lettres pleines d'enjouement et de +sensibilité, de nombreux rondeaux, ballades et chansons[6], dont Machau +fit la musique et qu'Agnès chantait à ravir, furent le résultat de ce +bel enthousiasme, qui, malgré les protestations affectueuses de la +jeune élève, resta certainement platonique, comme le prouvent les +insistances réitérées du pauvre maître, qui s'écrie sans cesse: + + Morray-je donc sans avoir votre amour, + Dame que j'aime! + + [6] Édités dans la collection des _Poètes champenois_, 1856, Reims, + par M. Léon Tarbé. + +Elle épousa plus tard le beau Phœbus, comte de Foix, ainsi dénommé +à cause de sa chevelure dorée, et qui la rendit malheureuse, ainsi +que son pauvre fils Gaston, mort de faim en prison, accusé d'avoir +empoisonné son père. + + + RONDEAUX + + Sans cuer[7] de moi pas ne vous partirez[8] + Ainsois arez le cuer de vostre amie, + Car en vous yert, partout où vous serez + Sans cuer de moy pas ne vous partirez. + Certaine suy que bien le garderez, + Et li vostre me fera compagnie. + Sans cuer de moi pas ne vous partirez + Ainsois arez le cuer de vostre amie. + + [Illustration] + + Amis, si Dieu me confort, + Vous arez le cuer de mi, + Qui sur tout vous aime fort; + Amis, si Dieu me confort, + Or laissiez tout desconfort, + Car vous l'avez sans demi; + Amis, si Dieu me confort, + Vous arez le cuer de mi. + + [7] _Cuer_, cœur. + + [8] Ces vers gracieux répondent à un rondeau de Guillaume sur ces + mêmes rimes. + + + BALLADE + + Il n'est doleurs, des confors ne tristesse, + Amy, gaieté, ni pensée dolente, + Fierté, durté, pointure ne ospresse, + N'autre meschief d'amour que je ne sente, + Et tant plains, souspire et plour, + Que mes las cuers est tout noiez en plour; + Mais tous les jours me va de mal en pis, + Et tout pour vous, biaus, dous, loyaus amis. + + Quar quant je voye que n'ay voye n'adresse + A tost veoir vostre maniere gente, + Et vo douceur qui de loing mon cuer blesse + Qui tandis m'est par pensée présente + Je n'ai confort ne recour, + Fors à plourer et à haïr le jour + Que je vif tant, n'est mes plus grans delits, + Et tout pour vous, biaus, dous, loyaus amis. + + Mais si je suis loing de vous sans liesse + Ne pensez jà que d'amer me repente, + Car loyauté me doctrine et adresse + A vous amer en tres loyale entente + Si que cuer, penser, amour, + Voloir, plaisance et desir, sans retour, + Ay-je esloingné de tous et arrier mis, + Et tout pour vous, biaus, dous, loyaus amis. + + + CHANSON + + _Refrain._ + + Moult suy de bonne heure née + Quand je suis si bien amée + De mon doulz ami, + Qu'il ha toute amour guerpi + Et son cuer à toute vée + Pour l'amour de mi. + + Nos cuers en joie norri + Sont si, que soussi + Ne riens que nous desagrée + N'avons, pour ce qu'assevi + Sommes de mercy, + Qu'est souffisance eppelée. + Un delir, une pensée, + Un cuer, une ame est entée + En nous; et aussi + De voloir somes uni + Oncques plus douce assemblée + Par ma foy ne vi. + + Moult suy, etc. + + Non pour quant je me deffri + Seulette et gemi + Souvent à face esplourée + Quant loingtaine soy de li + Qu'ay tant enchieri + Que sans li riens ne m'agrée, + Mais d'espoir suy confortée + Et tres bien asseurée + Que mettre en oubli + Ne me porrait par nul si; + Dont ma joie est si doublée + Que tous maulz oubli. + + Moult suy, etc. + + + + +CHRISTINE DE PISAN + +(NÉE A VENISE EN 1363)[9] + + +Christine de Pisan est la première femme qui écrivit en prose dans +la langue française et qui fut, dans le sens propre du mot, femme de +lettres, c'est-à-dire vécut de sa plume. Sa vie, remplie de vertus, +de devoirs accomplis, de luttes, son mérite intellectuel, en font un +véritable modèle à citer, et nous ne dissimulons pas le culte que +nous lui avons voué. Elle a droit à la première place en tête de la +phalange des femmes écrivains. Néanmoins, si les grandes lignes de son +existence sont suffisamment connues, et si la mention de son nom figure +dans les ouvrages pédagogiques, ses écrits ne sont pas vulgarisés +autant qu'ils le méritent; cela s'explique par l'absence de nouvelles +éditions. Pour la lire, il faut avoir recours aux manuscrits ou à des +éditions remontant aux premières années de l'imprimerie[10]. + + [9] On ignore la date précise de sa mort. + + [10] Ces difficultés commencent à diminuer. La Société des Vieux + Textes réédite les œuvres de Christine de Pisan par les soins de + l'érudit M. Maurice Roy. Deux volumes de poésies sont déjà parus, + deux autres sont en préparation, puis viendront les ouvrages en + prose. + +Christine de Pisan eut une enfance heureuse, somptueuse, quoique +bourgeoise. Fille du Dr Thomas de Pisan, le savant astrologue que +Charles le Sage avait fait venir de Bologne et attaché à sa personne, +elle vint avec sa mère, à l'âge de cinq ans, rejoindre son père +installé au Louvre, et fut présentée au roi, qui, charmé de ses grâces +enfantines et de son précoce esprit, promit de la faire élever à la +cour comme la plus noble damoiselle. + +A quatorze ans, Christine possédait ses auteurs anciens et écrivait +correctement des vers en latin et en français, sans se douter qu'un +jour son savoir deviendrait son gagne-pain et celui des siens. Son +père, en vrai sage, lui choisit alors pour époux non un des brillants +seigneurs de la cour qui auraient brigué l'honneur d'épouser la jeune +protégée du roi, la fille du riche astrologue dont la charge rapportait +deux cents livres par mois, mais un jeune «escholier», notaire et +secrétaire du roi, Estienne du Castel, originaire d'une vieille et +noble famille de Picardie. + +Le bonheur de Christine était à son apogée. En vertu des lois qui +régissent l'humanité, il devait donc décroître. Charles V mourut, le +crédit de Thomas de Pisan s'évanouit, et le vieil astrologue, accablé +par les infirmités et les désastres, succomba peu de temps après. + +Estienne ne gagnant pas assez pour suffire à sa famille, Christine prit +la plume et commença à écrire pour le public des essais historiques; +mais une catastrophe plus terrible encore devait venir briser à tout +jamais «_sa pauvre âme ensdolosrie_». Son mari, enlevé par la peste, la +laissa sans fortune avec trois jeunes enfants et sa vieille mère à sa +charge. Vieille histoire d'aujourd'hui comme d'alors, que l'on retrouve +de tous les temps. Son malheur est cause de sa gloire. Elle se met +au travail avec une nouvelle énergie, étudiant ce qu'elle s'aperçoit +ne pas savoir assez, compulsant, feuilletant les maîtres, peuplant +sa mémoire, travaillant son style; puis elle lance ses écrits en un +français très châtié, dédiés aux nobles personnages qui peuvent la +protéger. + +Elle dédia, entre autres, son livre de la _Mutation de Fortune_[11] +au duc Philippe le Hardi, qui éprouva tant de plaisir à cette lecture +qu'il la fit appeler au palais du Louvre; elle rentra non sans émotion +dans cette demeure royale où elle avait passé une si heureuse enfance. +Philippe lui traça le plan d'un ouvrage, précieux pour Christine à +exécuter autant avec le cœur qu'avec la plume: ce n'était rien moins +que la vie du monarque surnommé le Salomon de la France. + + [11] Ouvrage en vers d'un grand intérêt, où Christine de Pisan décrit + les changements que la fortune opère dans le monde, et naturellement + prend son existence pour modèle. + +Les documents du temps nous la représentent à son pupitre de chêne, +entourée de livres et de manuscrits, vêtue de la longue robe de drap et +des coiffes multiples à la religieuse, travaillant avec ardeur à son +livre préféré: _le Chemin de la long estude_, lorsque les envoyés du +duc se présentèrent. + +Elle entreprit alors d'écrire l'histoire de Charles V, de ce roi +_qui, dans sa jeunesse, l'asvoit nousrie de son pain_. Personne mieux +qu'elle ne connaissait ce qu'il y avait de grandeur et de sagesse dans +ce faible corps rendu si débile par le poison de Charles le Mauvais, +et ne pouvait mieux décrire le faste des fêtes royales et les mœurs +chevaleresques de cette cour où elle avait été élevée, de ce palais +dont les détours n'avaient pas de secret pour elle. La première +partie de son ouvrage était finie avant l'année écoulée. Elle allait +commencer la seconde, quand une fois de plus la mort vint se mettre +en travers de sa sécurité en prenant Philippe le Hardi, qui n'eut pas +la joie de voir achever cet impérissable monument, élevé avec une +indicible piété à l'inoubliable mémoire de son frère. + +Christine de Pisan se ploya avec résignation devant l'implacable +malheur qui ne se lassait pas de la poursuivre. Sa mère avait été +rejoindre les aimés déjà partis, et «_son cuer s'espanouissoit de joye +quand elle songeoit que le iour ne sausroit tarsder bien loing où elle +si bieng isroit les restrouvez_». + +Pendant le règne de Charles VII et l'invasion anglaise, aussi +profondément ulcérée dans son patriotisme que dans ses affections, elle +se retira dans un monastère. La France sauvée, elle ressaisit sa lyre +pour saluer Jeanne d'Arc; ce fut son chant du cygne[12]: + + Chose est bien digne de mémoire + Que Dieu par une Vierge tendre + Sur France si grant grâce estendre. + Tu Johanne, de bonne heure née, + Benoist[13] soit Ciel qui te créa. + Par miracle fut envoïée + Au roy pour sa provision; + Son fait n'est pas illusion, + Car bien a esté esprouvée... + Par conseil en conclusion + A l'effect la chose est prouvée, + Et sa belle vie, par foy, + Par quoy on adjouste plus foy + A son fait, quoy qu'elle fasse, + Toujours en Dieu devant la face... + Hée! quel honneur au féminin + Sexe! que Dieu l'ayme, il appert! + + [12] Voir _Christine de Pisan, sa vie et ses œuvres_, par + M. Robineau. + + [13] Béni. + +Sa fille avait pris le voile et ses deux fils étaient retournés dans +la patrie de leur grand-père chercher un avenir plus sûr. Elle mourut +isolée et résignée. + +Outre les ouvrages que nous avons nommés, il faut encore citer d'elle +la _Vision_, la _Cisté des Dames_, _Cent histoires de Troyes_, _Cent +ballades_, une quantité de _virelays_, de _rondeaux_, de _jeux à +vendre_. + +C'est dans l'édition de 1505 que nous avons pris connaissance de la +_Cisté des Dames_, la première probablement qui ait été faite d'après +les manuscrits de l'auteur. C'est une sorte de savoir-vivre et de +science de la vie de l'époque, donnant une foule de bons conseils et +de renseignements très curieux. Ce livre, écrit en prose, commence par +cette phrase: + +_Par les troys filles de Dieu, nômées Raison, Droiture et Justice_, +etc. + +L'un des derniers chapitres est ainsi intitulé: _Comment il appartient +que les dames damoiselles à demeuret sur les manoirs se gousvernent au +fait de mesnage_. + +Ses poésies, moins difficiles à entendre que la prose, sont empreintes +d'une sensibilité et d'une mélancolie qui vont au cœur. Elles ne +sont pas dénuées de philosophie. Quelques-unes chantent l'amour +chevaleresque, parce qu'elles se vendaient mieux que les tristes[14], +et, pour subvenir aux besoins des siens, elle faisait taire sa douleur +et s'efforçait d'être gaie, ainsi qu'elle le répète souvent dans ses +vers. + + [14] Jean de Berry payait 200 écus, en 1413, l'épître sur le Roman + de la Rose. + + + RONDEAU XI + + De triste cuer, chanter joyeusement, + Et rire en dueil, c'est chose fort à faire; + De son penser monstrer tout le contraire, + N'yssir doulz ris de doulent sentement. + + Ainsi me fault faire communement + Et me convient, pour celer mon affaire, + De triste cuer chanter joyeusement. + + Car en mon cuer porte couvertement + Le dueil qui soit qui plus me puet desplaire, + Et si me fault, pour les gens faire taire, + Rire en plorant, et très amerement + De triste cuer chanter joyeusement. + + + BALLADE XVIII + + Aucunes gens ne me finent de dire + Pour quoy je suis si malencolieuse, + Et plus chanter ne me voyent ne rire, + Mais plus simple qu'une religieuse + Qui estre sueil si gaye et si joyeuse; + Mais a bon droit se je ne chante mais, + Car trop grief dueil est en mon cuer remais. + + Et tant à fait Fortune, Dieu lui mire! + Qu'elle a changié en vie doloreuse + Mes jeux, mes ris, et ce m'a fait eslire, + Dueil pour soulas, et vie trop greveuse; + Si ay raison d'estre morne et songeuse, + Ne n'ay espoir que j'aye mieulx jamais, + Car trop grief dueil est en mon cuer remais. + + Merveilles n'est se ma leesce empire; + Car en moy n'a pensée gracieuse, + N'autre plaisir qui a joye me tire; + Pour ce me tient rude et maugracieuse + Le desplaisir de ma vie anuieuse. + Et se je suis triste, je n'en puis mais, + Car trop grief dueil est en mon cuer remais. + + + BALLADE XI + + Seulete suy et seulete veuil estre, + Seulete m'a mon doulz ami laissiée, + Seulete suy sans compagnon ne maistre, + Seulete suy dolente et courrouciée, + Seulete suy en langueur mesaisiée[15], + Seulete suy plus que nulle esgarée, + Seulete suy sans amis demourée. + + [15] Mal à l'aise. + + + VIRELAY XII + + Se pris et los estoit à departir + Et à donner, selon mon jugement, + J'en sçay aucuns qui bien petitement + Y devroient à mon avis partir. + + Et, non obstant qu'ilz cuident bien avoir + Assez beauté, gentillece et proece, + Et que chascun cuide un prince valoir, + A leurs beaulx faix appert leur grant noblece. + + Mais puis qu'on voit, qui qu'il soit, consentir + A villains faits et parler laidement, + Pas nobles n'est; ains deust on rudement + D'entre les bons si faitte gens sortir + Se pris et los estoit à departir. + + Ne en leurs dis, il n'a nul mot de voir + Grans vanteurs, sonts n'il n'est si grant maistrece + Qu'ilz n'osent bien dire que leur vouloir + En ont tout fait, hé Dieux! quel gentillece. + + Comme il siet mal à noble homme à mentir + Et mesdire de femme et vrayement! + Telle gent sont drois villains purement, + Et devroit-on leur renom amortir + Se pris et los estoit à departir. + + + JEUX A VENDRE[16] + + Je vous vens la rose de may? + Oncques en ma vie n'aimay + Autant dame ne damoiselle + Que je fais vous, gente femelle, + Si me retenez a amy, + Car tout avez le cœur de mi. + + Je vous vens l'oiselet en gage? + Si vous estes faulx, c'est dommage, + Car vous estes et bel et doulx, + Si n'ayez telle tache en vous, + Et digne serez d'être aimé + Bel et bon et bien renommé. + + [16] Ces _jeux_, que l'on trouve au nombre de cent soixante dans + les œuvres de Christine de Pisan, lui étaient demandés. Comme + aujourd'hui, on faisait en société des _jeux d'esprit_, on posait des + questions. Ceux-ci ont évidemment donné naissance à celui bien connu + des enfants: Je vous vends mon corbillon. + + + DICTS MORAUX A SON FILS + + (FRAGMENTS) + + Fils, je n'ai mie grand trésor + Pour t'enrichir. Mais au lieu d'or, + Aucuns renseignemens montrer + Te veuil, si les veuilles noter. + + Dés ta jeunesse pure et monde[17], + Apprens à cognoistre le monde, + Si que tu puisses par apprendre + Garder en tous cas de mesprendre. + + Se as bon maistre, sers-le bien, + Dys bien de lui, garde le sien, + Son secret scelles; quoi qu'il fasse, + Soyes humble devant sa face. + + Se tu es cappitaine de gent, + N'ayes renom d'amer argent, + Car à peine pourras trouver + Bon gens d'armes si en veulx louer. + + Se pays as à gouverner, + Et longuement tu veulx régner, + Tiens justice et cruel ne soyes, + Ni de grever gens ne quiers voyes. + + Se tu as estat ou office, + Dont tu te meles de justice, + Garde comment tu jugeras, + Car devant le grant juge iras. + + Ayes pitié des pauvres gens + Que tu voys nuz et indigens, + Et leur aydes quand tu porras; + Souviengne-toi que tu morras. + + Aymes qui te tient amy + Et te gard de ton ennemy; + Nul ne peut avoir trop d'amys, + Il n'est nulz petits ennemys. + + Ne soyes decepveur de femme, + Honore-les, ne les diffame, + Soffise-toi d'en amer une, + Et ne prens cointance à chacune. + + Se tu prens femme accorte et sage, + Croy-la du fait de ton mesnage, + Adjoutes foy à sa parolle, + Mais ne te confesse à la folle. + + Se tu sçayes qu'on te diffame + Sans cause, et que tu ayes blasme, + Ne t'en courrouce. Fais toujours bien, + Car droit vaincra, je te dys bien. + + D'aucun parle à toy bien prends garde + La fin que le parlant regarde, + Et, se cest requeste ou semonce, + Pense ung petit avant responce. + + Ne laisse pas que Dieu servir + Pour au monde trop asservir, + Car biens mondains sont à défin + Et l'âme durera sans fin. + + [17] Nette. + + + + +CLOTILDE DE SURVILLE + +(MARGUERITE-ÉLÉONORE-CLOTILDE DE VALLON-CHALYS) + +(1405-1494) + + +L'origine des délicates poésies connues de Clotilde de Surville est +contestée, par le motif qu'on n'en mentionne nulle trace dans les +ouvrages du temps. On les attribue au marquis de Surville, capitaine +au premier régiment de France, fusillé en 1798, lequel n'aurait fait +que pasticher les rondeaux de Charles d'Orléans, en assurant qu'il +les avait trouvées dans des papiers de son aïeule. La famille Millet, +descendante des Surville, vivant aujourd'hui, proteste énergiquement, +avec documents à l'appui; malheureusement elle ne peut produire les +manuscrits mêmes, qui ont été égarés. + +Suivant le précepte «dans le doute abstiens-toi», nous croyons devoir +soumettre néanmoins ici quelques pièces au jugement du lecteur, et il +dira comme nous: + + _Se non è vero, è bene trovato._ + +D'abord, les _Verselets à mon premier-né_[18] mis en musique et tant +chantés vers 1805: + + O cher enfantelet, vrai pourtraict de ton pere, + Dors sur le seyn que ta bousche a pressé! + Dors, petiot, cloz, amy, sur le seyn de ta mere, + Tien doulx œillet par le somme oppressé. + + Bel amy, cher petiot, que ta pupille tendre + Gouste ung sommeil qui plus n'est fait pour moy! + Je veille pour te veoir, te nourrir, te défendre; + Ainz qu'il m'est doulx ne veiller que pour toi... + +Et un triolet extrait de la pastorale héroïque de _Rosalyre_: + + Tant au loing du roy de mon cœur + C'est trop, hélaz! languir seulette! + N'ay plus ny parler, ny couleur, + Tant au loing du roy de mon cœur! + N'a donc pitié de ma langueur, + Lui qui n'oyoit que sa poulette? + Tant au loing du roy de mon cœur + C'est trop, hélaz! languir seulette! + + [18] Les _Poésies de Clotilde de Surville_ ont été publiées par M. + Ch. de Vanderbourg, membre de l'Académie française, en 1803. Un des + motifs faisant croire à une supercherie littéraire, c'est qu'il est + parlé dans ces poésies des satellites de Saturne, dont le premier ne + fut découvert par Huygens qu'en 1655. Ensuite, on n'alternait pas + encore à cette époque les rimes masculines et féminines, quoique + M. de Vanderbourg en donne des exemples dans des prédécesseurs de + Clotilde, mais que les bibliographes récusent également. + + + + +MARIE DE CLÈVES + +(1426-1487) + + +Fille du duc de Clèves Adolphe IV, mariée à l'âge de quinze ans au +duc Charles d'Orléans, qui avait vingt-cinq ans de plus qu'elle, elle +protégea les arts et les lettres. + +Elle tenait au château de Blois une cour très luxueuse, ce qui ne +l'empêchait pas d'étendre ses prodigalités aux Universités de Paris, +de Caen et d'Orléans, payant la pension des jeunes clercs, fournissant +des locaux, et, à la mort de son mari, elle épousa Jean de Rabodange, +gentilhomme de l'Artois, beaucoup plus jeune qu'elle; en son honneur, +elle fit fabriquer des tapisseries représentant ses armoiries +parlantes, des _rabots_ et des _anges_, avec cette devise: _Encore +n'est-il que Rabot d'Ange._ Elle a laissé quelques poésies. + + + RONDEL + + En la forest de Longue attente + Entrée suis en une sente, + Dont oster je ne puis mon cœur. + Pourquoi je viz en grant douleur, + Par fortune qui me tourmente. + . . . . . . . . . . . + Ay-je donc tort si me garmente + Plus que nulle qui soit vivante? + Par Dieu, nenni! Veu mon malheur: + Car ainsi m'aist mon Créateur + Qu'il n'est peine que je ne sente + En la forest de Longue attente. + + + + +CLÉMENCE ISAURE + +(NÉE A TOULOUSE VERS 1450) + + + De toi l'on ne sait rien, noble dame...--et qu'importe? + Que sait-on de l'étoile en suspens dans l'azur, + Hors cet éclat si doux que son rayon apporte, + Et qui nous fait rêver de quelque éther plus pur? + Sous la mousse des bois n'est-il pas d'humble source + Dont les flots transparents couleraient ignorés, + Si les myosotis ne trahissaient sa course + Au travers des cailloux dorés? + + Et tu fus, en ces temps, la source intarissable + Dont un siècle altéré but à longs traits les pleurs, + Alors qu'autour de toi, sur la ronce et le sable, + L'herbe reverdissait en s'émaillant de fleurs; + Tu fus l'étoile d'or, parmi toutes choisie, + Qui, sous les cieux obscurs se laissant entrevoir, + Vins guider de ses feux l'errante Poésie + Vers le berceau du Gai Savoir[19]. + + [19] _Le Verger d'Isaure_, par M. Stéphen Liégeard. + +Il est vrai qu'on a voulu nous arracher Clémence Isaure, comme on veut +démolir notre héroïque Jeanne d'Arc, en traitant de légende tout ce +qui est souvenir! Il y en a qui prétendent que Clémence Isaure n'a +jamais existé, mais les historiens ont remonté aux sources. M. Stéphen +Liégeard examine à Toulouse même les documents relatifs à l'existence +de la noble et poétique dame, et avec la certitude la plus éclairée +nous renseigne. + +Le voyageur allemand Jodocus Sincerus, qui visita la France vers 1610, +rapporta la copie d'une inscription latine placée dans le Capitole, que +M. Stéphen Liégeard a également vérifiée, et qui ne laisse aucun doute: + + _Clémence Isaure, fille de Louis Isaure, de l'illustre famille des + Isaure, s'étant vouée au célibat, comme l'état le plus parfait, et + ayant vécu cinquante ans vierge, établit pour l'usage public de sa + patrie les marchés au blé, au vin, au poisson et aux herbes, et les + légua aux capitouls, à condition qu'ils célébreraient chaque année + les jeux floraux dans l'Hôtel de ville qu'elle avait fait bâtir à ses + dépens, qu'ils y donneraient un festin, et qu'ils porteraient des + roses sur son tombeau; que, s'ils négligeaient d'exécuter sa volonté, + le fisc s'emparerait, sous les mêmes charges, sans autre forme de + procès, des biens légués. Elle a voulu qu'on lui érigeât, en ce lieu, + un tombeau où elle repose en paix. Elle a fait cette inscription de + son vivant._ + +«La poésie tombait un peu en désuétude quand une jeune et noble vierge +de Toulouse, Clémence Isaure, qui vivait en ces temps de deuil, vit les +autels de la patrie désertés, et prête à s'éteindre cette vive flamme +de l'esprit qui avait projeté tant d'éclat sur sa patrie. Dès lors, +elle n'eut plus qu'une pensée, remettre en honneur un culte dont elle +devait être tout ensemble la prêtresse et la muse. Pour ce faire, elle +rallia autour de sa bannière les débris épars du vénérable Collège... + +«Tous ceux qui tenaient encore un luth, tous ceux qui n'avaient point +désappris le rythme harmonieux de la «sirvente» et du «tenson», furent +convoqués, chaque année, le 3 mai. C'était la date anniversaire de la +fête de 1324, où Vidal, le premier, avait cueilli _la Violette_. A +cette tige, unique récompense d'alors, Isaure, sous le nom de _Fleurs +nouvelles_, en ajouta deux autres, _le Souci_ et _l'Églantine_... + +«Peu de temps suffit à grouper les poètes dispersés au vent de l'orage. +Bientôt, Bertrand de Roaix, par des vers pleins de grâce et de mélodie, +conquiert la moderne Églantine, tandis que la dame de Villeneuve fait +applaudir sa _canso_ adressée à Clémence Isaure. Elle-même, la patronne +de ces solennités littéraires, ne dédaignait point de prendre parfois +en main le luth d'ivoire. Alors, pareille à la jeune fille du conte des +fées, elle laissait tomber de ses lèvres des roses et des diamants, des +perles ou des saphirs. + +«Les trois strophes qui suivent, en langue d'oc, donneront une idée de +ses poésies; elles remontent à l'an 1499. Elles ont été retrouvées par +le savant M. Dumège, dans un manuscrit de l'abbaye de Saint-Savin. Ce +sont des larmes plutôt que des vers; c'est comme un chant du cygne, +harmonieux et plaintif: + + Ciutat de mos aujols, ô tan genta Tholosa! + Al fis aymans uffris senhal d'onor; + Sios a james digna de son lausor, + Nobla coma totjorn, et totjorn poderosa! + + Soèn à tort l'ergulhos en el pensa + Qu'on drad sera tostems del aymadors; + Mes io say ben que les joëns Trobadors + Oblidaran la fama de Clamensa. + + Tal en los cams la rosa primavera + Floris gentil quan torna lo gay tems; + Mes del vent de la nueg brancejado rabems, + Moris, et per totjorn s'oblida de la terra[20]. + + [20] M. Stéphen Liégeard nous les traduit sur sa lyre d'or dans + l'_Éloge de Clémence Isaure_, pièce de vers lue au Capitole en 1867: + + _... Et, lorsque s'approchait l'heure mélancolique + De quitter tes amis pour t'élancer vers Dieu, + On entendit l'écho d'une harpe éolique + Répéter ton dernier adieu: + «Cité de mes aïeux,--disait-il,--ô Toulouse, + «Que la gloire à jamais étincelle à ton front! + «De l'hommage des preux reste toujours jalouse: + «Quant à mon nom, hélas! je sais qu'ils l'oublieront. + «Telle sourit la rose aux baisers de l'aurore; + «Mais si, noir messager, le vent des nuits survient, + «Il en est de la fleur comme il sera d'Isaure: + «Elle meurt... et qui s'en souvient?»_ + +«Nous voilà bien loin de la ballade de Florian: + + A Toulouse il fut une belle, + Clémence Isaure était son nom; + Le beau Lautrec brûla pour elle, + Et de sa foi reçut le don... + . . . . . . . . . . . + +«Ni par le fond, ni par la forme, cette fiction de l'auteur d'_Estelle_ +n'est digne de la noble Toulousaine. + +«Cependant, l'ère des temps modernes était ouverte: l'institution +durait toujours. Le prince à l'œil duquel aucune gloire n'échappait, +Louis XIV, voulut l'ériger en Académie; c'est ce qu'il fit par lettres +patentes datées de Fontainebleau, 1694. Du même trait de plume, il +créait une quatrième fleur, _l'Amarante d'or_, prix de l'ode; ce fut +désormais la plus haute récompense à laquelle put prétendre le chantre +inspiré. Le commencement du siècle dernier vit fleurir _le Lis_, dédié +à la Vierge. Enfin, sous une date beaucoup moins reculée, se place +l'éclosion de _la Primevère_ et de _l'Œillet_, qui vinrent grossir la +gerbe et compléter le bouquet.» + +Depuis que cette éloquente étude, empruntée au livre déjà cité du +poète des _Grands Cœurs_ et de l'auteur de _la Côte d'azur_, et dont +nous regrettons de ne pouvoir donner qu'une partie, a été écrite, Mme +la marquise de Blocqueville a fondé _le Jasmin_, une de ses fleurs +préférées. (Voir sa biographie dans la troisième période, écrivains du +XIXe siècle.) + + + + +MARGUERITE D'ANGOULÊME + +(1492-1549) + + +Fille du duc d'Angoulême et sœur de François Ier, Marguerite naquit +à Angoulême; elle épousa en premières noces le duc d'Alençon, et +en secondes noces Henri d'Albret, roi de Navarre; sa fille, Jeanne +d'Albret, eut pour fils Henri IV. Dès l'âge de sept ans, elle composait +des vers latins et entendait le grec et l'hébreu; à cette époque, la +langue latine était encore employée dans les lettres, et surtout à la +cour. Elle tenait un salon de beaux esprits, dont firent partie Calvin, +Clément Marot, son poète en titre, et Dolet. Elle protégea Amyot et +fonda huit chaires à la Sorbonne. Elle écrivait dans un excellent +style. Son principal ouvrage est l'_Heptaméron_, recueil de contes +libres, imité du _Décaméron_ de Boccace; elle a laissé en plus des +_Lettres_ et des _Poésies_, les _Marguerites de la Marguerite_, dont +nous donnons ci-après quelques fragments, après avoir terminé cette +courte biographie par le jugement de Littré sur cette savante princesse. + +«Il faut, à côté de la conteuse spirituelle moitié gaie, moitié +sérieuse des _Nouvelles_, voir en elle la femme pleine de cœur et +de sens qui se montre dans les lettres la protectrice éclairée des +savants, la princesse tolérante en matière de religion en un temps où +il n'y avait pas de tolérance, enfin celle qui, entourée de toutes +grandeurs, a dit d'elle-même qu'_elle avoit porté plus que son faix de +l'ennui commun à toute créature bien née_.» + + + PORTRAIT DE FRANÇOIS Ier, SON FRÈRE + + De sa beaulté il est blanc et vermeil, + Les cheveulx bruns, de grande et belle taille; + En terre il est comme au ciel le soleil, + Hardi, vaillant, sage et preux en bataille, + Fort et puissant, qui ne peut avoir peur. + Que prince nul, tant soit-il grand l'assaille, + Il est bégnin, doux, humble en sa grandeur, + Fort et constant et plein de patience, + Soit en prison, en tristesse ou malheur. + Il a de Dieu la parfaicte science + Que doit avoir ung roy tout plein de foy, + Bon jugement et bonne conscience. + + + SATYRES ET NYMPHES DE LA REINE DE NAVARRE + + Un jour très clair que le soleil luisait, + Et moins ardent un chacun induisait + Chercher au loin les campagnes fleuries, + Sombres forêts et riantes prairies... + . . . . . . . . . . . . . + Ainsi parlant, pensant toute seule être, + Je vois de loin trois dames apparaître, + Saillant d'un bois, haut, feuillé et épais, + Dont un ruisseau très clair pour mettre frais + Entre le bois et le pré se mettait, + Portant le noir, et l'une et l'autre était... + . . . . . . . . . . . . . + + + MARGUERITE DE NAVARRE A FRANÇOIS Ier + + (Tolède, 1525.) + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + _Monseigneur, suis contraincte d'attendre encore samedy, mais je + vous envoye quelqu'un qui bien au long vous contera ce que demain + et tous ces jours aura esté faict, afin que ayant passé plus avant + il vous plaise entendre les bons tours qu'ils vous font, et si sçay + bien qu'ils ont grand peur que je m'en ennuye, car je leur donne à + entendre que, s'ils ne font mieux, je m'en veux retourner..._ + + + + +PAULE DE VIGUIER + +(BARONNE DE FONTENILLE) + +(1519-1605) + + +Née à Toulouse, issue par sa mère de la très illustre famille de +Lancefoc, surnommée la Belle Paule par François Ier, en 1533, lors +du passage de ce roi à Toulouse, où elle fut chargée de lui lire des +stances charmantes qu'elle avait composées pour cette occasion, et qui +malheureusement n'ont pas été conservées. + +Le roi lui répondit: «Vous serez, gente demoiselle, connue et renommée +parmi dames tant de Languedoc que de France et autres pays fort +lointains comme la plus belle et la mieux versée en tous arts et +poésie; et moi je garderai bonne souvenance de notre _Belle Paule_ que +telle on surnommera.--Et vous, Messieurs, merci! ajouta le roi en se +tournant vers les capitouls; j'aurai garde d'oublier votre bonne et +fidèle ville de Tolose.» + +Le chevalier Minut, son cousin et son admirateur malheureux, qui a +fait un livre tout consacré aux beautés de Paule, _la Paulographie_, +s'est complu longuement dans la description de sa chevelure, qu'elle +portait tressée et entremêlée de perles, rejetée en arrière. Elle +n'était pas précisément cendrée, mais elle avait des reflets argentins +qui prêtaient à ses ondulations un soyeux d'une inexprimable mollesse. +C'est ce ton particulier dans les beaux cheveux blonds qu'un artiste +italien désignait par le mot _morbidezza_. Elle s'en couvrait tout +entière quand elle les dénouait. Dans ses traits, dans sa taille +légère, dans son port de reine ou de déesse, rien ne rompait le charme +exquis de la perfection. + +Elle reçut aussi un autre surnom aussi mérité: _la Vénus chrétienne_; +à quinze ans ses parents la marièrent contre son gré à Bénaquet, que, +malgré les tristesses de son âme, elle rendit parfaitement heureux +pendant dix ans. Quand il mourut, la laissant veuve à vingt-cinq ans, +elle put choisir alors l'élu de son cœur, le baron de Fontenille, qui +lui était resté fidèle. + +Paule ne connut pas l'existence sereine que tout semblait lui présager. +La perte de son unique enfant, à un âge où il se montrait déjà sous +les traits charmants de sa mère et doué de toutes ses qualités, la +plongea dans une tristesse que rien ne devait plus enlever. Pleine de +sa douleur et se complaisant dans son amertume, elle se retira du monde +d'une manière si absolue qu'elle ne sortait plus de chez elle et se +rendait même invisible aux amis de sa maison. + +Il ne suffit pas à Paule d'avoir le don de la beauté parfaite, sa +beauté se couronnait et s'illuminait de toutes les vertus et de +tous les talents. Dans son isolement, elle avait demandé à la poésie +un adoucissement à ses maux. L'Académie des Jeux floraux voulut, à +son tour, forcer sa retraite en l'invitant à venir recevoir dans ses +concours un _Souci funèbre_ offert à l'harmonieuse expression de sa +douleur. Paule ne résista pas à ce touchant témoignage des regrets +publics; elle se rendit au milieu d'une de ces fêtes brillantes, +couverte de vêtements noirs et le crêpe au front. D'une voix pleine de +sanglots, elle consentit à divulguer ses regrets. Elle chanta l'amour +maternel dans ses joies et dans ses tristesses. + +Le dernier soupir de cette élégie se trouve entre nos mains, nous le +donnons ici. Elle peut rivaliser avec _l'Enfantelet_ de Clotilde de +Surville: + + Le tendre corps de mon fils moult chéry + Gist maintenant dessoubs la froide lame; + Dans les cieuls clairs doit triompher son âme, + Car en vertu tousjours il fut nourry. + Las! j'ai perdu mon beau rosier fleury, + De mon vieux temps l'orgueil et l'espérance; + La seule mort peut donner allégeance + Au mal cruel qui mon cœur a meurtry. + Or, adieu donc, mon enfant moult chéry, + De toi mon cœur gardera souvenance! + +En 1564, âgée de quarante-cinq ans, elle fut encore proclamée la plus +belle dame de France par Charles IX et Catherine de Médicis, qui +voulurent la voir à leur passage à Toulouse. + +Malgré ses chagrins, et après avoir perdu son mari bien-aimé, elle +resta belle, nous assure Brantôme, alors qu'elle fût octogénaire; elle +mourut à quatre-vingt-sept ans, ayant conservé toute la grâce du plus +aimable esprit[21]. + + [21] Nous avons emprunté ces détails à une notice de M. Jules Toussy. + + + + +LOUISE LABÉ + +(1526-1566) + + +Née à Lyon, Louise Charley, ou Charlin, ou encore Charlieu, a écrit +sous le pseudonyme de Louise Labé, et fut surnommée _la Belle +Cordière_ parce que son père était marchand cordier et que son mari, +Ennemond Perrin, avait la même profession. Ses vers respirent la +grâce, la facilité et le sentiment par-dessus tout, le sentiment si +fin, si délicat de la passion tendre et féminine que l'on retrouve +dans notre siècle chez Mme Desbordes-Valmore. Il a été conservé d'elle +vingt-quatre sonnets, trois élégies, une épître et un dialogue en +prose. Il ne fallait pas alors un bagage littéraire plus complet pour +appartenir aux lettres. Un seul sonnet ne suffit-il pas à une gloire +poétique? + +Déjà à cette époque se tenaient des salons de beaux esprits, et chez +_la Belle Cordière_ de Lyon se réunissaient les amateurs de littérature +et de beaux-arts de la ville. Sainte-Beuve estime très haut la prose de +Louise Labé, et un de ses contemporains, Paradin, le doyen de Beaujeu, +nous la dépeint ainsi dans ses _Mémoires de l'histoire de Lyon_, +publiés en 1573: + +«Elle avoit la face plus angélique qu'humaine, mais ce n'estoit rien à +la comparaison de son esprit tant chaste, tant vertueux, tant poétique, +tant rare en savoir, qu'il sembloit qu'il eust esté créé de Dieu pour +estre admiré comme un grand prodige entre les humains.» + + + SONNETS + + I + + Je vis, je meurs, je me brusle et me noye, + J'ai chaut extresme en endurant froidure, + La vie m'est et trop molle et trop dure; + J'ai grans ennuis entremeslez de joye. + + Tout à un coup je ris et me larmoye, + Et en plaisir maint grief tourment j'endure; + Mon bien s'en va, et à jamais il dure; + Tout en un coup je seiche et je verdoye. + + Ainsi amour inconstamment me meine; + Et quand je pense avoir plus de douleur, + Sans y penser je me treuve hors de peine. + + Puis, quand je croy ma joye estre certaine + Et estre en haut de mon désiré heur, + Il me remet en mon premier malheur. + + II + + Tant que mes yeux pourront larmes espandre + A l'heur passé avec toy regretter, + Et qu'aux sanglots et soupirs résister + Pourra ma voix, et un peu faire entendre; + + Tant que ma main pourra les cordes tendre + Du mignart luth pour tes grâces chanter, + Tant que l'esprit se voudra contenter + De ne vouloir rien fors que toy comprendre, + + Je ne souhaitte encore point mourir; + Mais quand mes yeus je sentiray tarir, + Ma voix cassée et ma main impuissante, + + Et mon esprit, en ce mortel séjour, + Ne pouvant plus monstrer signe d'amante, + Priray la mort noircir mon plus cler jour. + + + ÉLÉGIE + + Vous qui lisez, ô dames lionnoises... + . . . . . . . . . . . . . . + Ne veuillez point condamner ma simplesse + Et jeune erreur de ma folle jeunesse, + Si c'est erreur; mais qui, dessous les cieus, + Se peut vanter de n'estre vicieus? + L'un n'est content de sa sorte de vie, + Et tousjours porte à ses voisins envie; + L'un, forcenant de voir la paix en terre, + Par tous moyens tasche y mettre la guerre; + L'autre, croyant povreté estre vice, + A autre Dieu qu'Or ne fait sacrifice; + L'autre sa foy parjure il emploira + A decevoir quelcun qui le croira; + L'un, en mentant de sa langue lézarde, + Mile brocars sur l'un et l'autre darde. + Je ne suis point sous ces planetes née + Qui m'ussent pu tant faire infortunée. + Oncques ne fut mon œil marri de voir + Chez mon voisin mieux que chez moi pleuvoir. + Oncq ne mis noise ou discord entre amis; + A faire gain jamais ne me soumis; + Mentir, tromper et abuser autrui, + Tant m'a desplu que mesdire de lui. + . . . . . . . . . . . . . . + + + A Mlle CLÉMENCE DE BOURGES[22], LYONNAISE + + (SUR L'INSTRUCTION DES FEMMES) + + _Estant le temps venu, Mademoiselle, que les severes lois des hommes + n'empeschent plus les femmes de s'appliquer + aux sciences et disciplines, il me semble que celles qui en ont la + commodité doivent employer cette honneste liberté, que nostre sexe + a autrefois tant desirée, a icelles apprendre et montrer aux hommes + le tort qu'ils nous fesoient en nous privant du bien et de l'honneur + qui nous en pouvoit venir; et si quelcune parvient en tel degré que + de pouvoir mettre ses concepcions par escrit, le faire songneusement, + et non desdaigner la gloire, et s'en parer plustot que de chaisnes, + anneaux et somptueux habits..._ + + _Je ne puis faire autre chose que prier les vertueuses dames + d'eslever un peu leurs esprits par-dessus leurs quenoilles et fuseaux + et s'employer à faire entendre au monde que, si nous ne sommes faites + pour commander, si ne devons-nous estre desdaignées pour compagnes, + tant es affaires domestiques que publiques, de ceux qui gouvernent + et se font obéir. En outre la reputacion que notre sexe en recevra, + nous aurons valu au public que les hommes mettront plus de peine + et d'estude aux sciences vertueuses, de peur qu'ils n'ayent honte + de voir precéder celles desquelles ils ont prétendu estre toujours + supérieurs quasi en tout. S'il y a quelque chose recommandable + apres la gloire et l'honneur, le plaisir que l'estude des lettres a + accoutumé donner nous y doit chacune inciter; qui est autre que les + autres recréations, desquelles quand on en a pris tant que l'on veut + on ne se peut vanter d'autre chose que d'avoir passé le temps. Mais + celle de l'estude laisse un contentement de soy qui nous demeure plus + longuement. Car le passé nous réjouit et sert plus que le présent..._ + + De Lyon, ce 24 juillet 1555. + + [22] _Clémence de Bourges_, amie de _la Belle Cordière_, qui lui + dédia le _Débat de folie et amour_, dialogue en vers, n'a pas eu ses + œuvres éditées ni conservées. + + + + +PERNETTE DU QUILLET + +(MORTE A LYON EN 1546) + + +A fait partie de la pléiade de dames lyonnaises littéraires, de la +société de Louise Labé et de Clémence de Bourges, avec Anne de +Marquets, Anne Séguier, dame de Vergnes, etc. + + + POÉSIES IMPRIMÉES EN 1545 + + Sans cognoissance aucune en mon printemps j'estois + Libre sans liberté, car rien ne regrettois + En ma vague pensée, + De mols et vains desirs follement dispensée. + + Las! amour, tout jaloux du commun bien des dieux, + Me vint escarmoucher par faux allarmes d'yeux; + Mais je vis sa fallace, + Par quoi me retirai et lui quittai la place. + + + + +DAMES DES ROCHES MÈRE ET FILLE + +DE LYON (1550 ENVIRON) + + +Ont laissé un grand nombre de lettres charmantes et très sages, ainsi +que des poésies, mais dont il n'a pas été beaucoup parlé. + + Si mes escrits n'ont gravé sur la face + Le sacré nom de l'immortalité, + Je ne l'ai quis non plus que merité, + Si je ne l'ai de faveur ou de grace. + . . . . . . . . . . . . . + + [Illustration] + + . . . . . . . . . . . . . . . + Quenouille, mon souci, je vous promets et jure + De vous aimer toujours, et jamais ne changer + Votre honneur domestic pour un bien étranger + Qui seme inconstamment et fort peu de temps dure. + + + + +ÉLISÈNE DE CRENNE + +SURNOMMÉE LA BELLE HÉLISENNE + + +A eu des ouvrages en prose imprimés en 1538, d'après M. de Juvigny; ils +n'ont pas laissé d'autre trace. + + + + +MARSEILLE D'ALTOUVINS + +(NÉE A MARSEILLE EN 1550) + + +A joui en Provence d'une grande réputation; on a d'elle de fort jolis +vers, malheureusement bien oubliés. + + Nul n'aura dans le ciel partage + S'il n'a chanté par l'univers + Le rare phœnix de notre âge, + Paul et Belcand unis en vers[23]. + + [23] Louis Belcand de la Belcandière, né à Grasse, et Pierre-Paul, né + à Marseille, restaurateurs de la poésie provençale. + + + + +CATHERINE LARCHEVÊQUE DE PARTHENAY + + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Elle épousa en 1568 le baron de Pont; ce mariage fut annulé et elle se +remaria en 1575 à René, vicomte de Rohan, mort en 1586. Elle cultivait +les belles-lettres avec succès et fit imprimer en 1572 des _Poésies_; +elle écrivit aussi une tragédie d'_Holopherne_ non imprimée; puis +une _Apologie pour le roi Henri IV envers ceux qui le blâment de ce +qu'il gratifie plus ses ennemis que ses serviteurs_. Mme de Rohan, +calviniste, s'enferma pendant le siège de La Rochelle, et vécut avec +sa fille trois mois de viande de cheval et de quatre onces de pain; +elle sut élever son fils, le célèbre Henri de Rohan, dans ce courage +indomptable qui le distingua, et aussi sa fille Anne, mariée au duc de +Deux-Ponts. C'est elle qui répondit à Henri IV: «J'ai trop peu de bien +pour être votre femme, et je suis de trop bonne maison pour être votre +maîtresse[24].» + + [24] Michaud. + + + + +MARIE DE ROMIEU + +(1550 ENVIRON A 1600) + + +Les dates de sa naissance et de sa mort ne sont pas connues avec +précision. On sait seulement qu'elle est née à Viviers, dans le +Vivarais, et que ses _Premières œuvres poétiques_ furent éditées en +1580. + +Son œuvre principale, et qui mériterait, autant par l'excellente langue +dans laquelle elle est écrite que pour les idées qu'elle agite, d'être +connue _in extenso_, est son _Discours_ pour la défense des femmes, qui +lui valut maintes félicitations de plusieurs poètes du temps, entre +autres celles de Jan Édouard de Morin, qui débutent avec entrain: + + Ce mâle vers en fat de ta verve femelle + Me faict prodigieus sonner en la poictrine + Un vœu de m'enfemmer . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . + +Ces poésies en son honneur sont réunies aux siennes dans un tout petit +volume que nous avons eu entre les mains à la Bibliothèque nationale, +et qui est intitulé ainsi qu'il suit: + +_Œuvres poétiques de Mme Marie Romieu, contenant un brief Discours, que +l'excellence de la femme surpasse celle de l'homme, non moins recréatif +que plein de beaux exemples. Le tout à trés haute et trés illustre +princesse ma dame Marguerite de Lorraine, duchesse de Joyeuse. A +Paris,_ 1581, _pour Lucas Breger, tenant sa boutique au second pillier +de la grand'salle du Palais._ + + + DISCOURS + + Nous avons bien souvent à mespris une chose, + Ignorans la vertu qui est en elle enclose, + Faute de rechercher diligemment le pris + Qui pouvoit estonner en après nos esprits: + Car, comme un coq qui treuve une perle perdue, + Ne sçachant la valeur de la chose incognue, + Ainsi, ne peu s'en faut, l'homme ignare ne sçait + Quel est entre les deux sexes le plus parfait. + Il me plais bien de voir des hommes le courage, + Des hommes le sçavoir, le pouvoir, l'avantage, + Il me plais bien de voir des hommes la grandeur; + Mais, puis si nous venons à priser la valleur, + Le courage, l'esprit et la magnificence, + L'honneur et la vertu et toute l'excellence + Qu'on voit luire toujours au sexe feminin, + A bon droit nous dirons que c'est le plus divin. + . . . . . . . . . . . . . . . . . + Allons donc plus avant, venons à la douceur + Et sainte humanité dont est remply leur cueur. + S'est-il treuvé quelqu'un qui n'eut l'âme saisie + De semblable bonté, faveur et courtoisie? + . . . . . . . . . . . . . . . . . + Pleurez, mes yeux, pleurez, et ores de vos pleurs + Faites sortir un ruisseau de douleur, + Et toy, mon cœur, fend toy d'une douleur profonde, + Fay que mon mort se suive en l'autre monde. + + + HYMNE A LA ROSE + POUVANT SERVIR D'ÉPITAPHE + + . . . . . . . . . . . . . . . + Celle qui gist ici sous cette froide cendre, + Toute sa vie aima la rose fraische et tendre, + Et l'aima tellement qu'après que le trespas + L'eut poussée à son gré aux ondes de là-bas + Voulut que son cercueil fût entouré de roses, + Comme ce qu'elle aimoit par-dessus toutes choses. + + + + +MARGUERITE DE FRANCE[25] + +(1553-1615) + + +Fille de Henri II et de Catherine de Médicis, sœur de Charles IX et de +Henri III, première femme de Henri IV, répudiée en 1599, Marguerite de +Valois eut une vie privée aussi irrégulière et aussi joyeuse que celle +de son mari. + +Elle écrivit pendant son exil au château d'Usson des _Poésies_ et +des _Mémoires_ comprenant, de 1569 à 1582, une période de pas moins +de treize années, qu'elle comparait dans la préface de cet ouvrage +adressée à Brantôme «à de petits oursons qui vont vers l'historien, en +masse lourde et difforme pour y recevoir leur formation». + +Ces mémoires furent écrits par elle dans le but de justifier sa +conduite. Ils sont aussi peu possibles à lire par tous les yeux que les +_Contes_ de la reine de Navarre, sa grand'belle-mère. + +Son style clair, précis, délicat, sympathique et naïf en même temps, +lui vaut cet éloge de Bacon dans son _Histoire de la littérature +française jusqu'au XVIe siècle_, «qu'elle sert de transition entre +Christine de Pisan et Mme de Sévigné». De goût élégant, elle supprima +le hennin et imagina de se coiffer avec ses cheveux. + + + MÉMOIRES[26] + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + J'allois en une lictiere faicte à pilliers doublez de velours + incarnadin d'Espagne, en broderie d'or et de serge + nuée, à devise; cette lictiere toute vitrée, et les vitres toutes + faictes à devises, y ayant ou à la doublure ou aux vitres quarante + devises toutes différentes, avec les mots en espaignol et italien, + sur le soleil et ses effects. Laquelle estoit suivie de la lictiere + de Mme de la Roche-sur-Yon et de celle de Mme de Tournon, ma dame + d'honneur, et dix filles à cheval avec leur gouvernante, et de + six carrosses ou chariots où alloit le reste des dames et filles + d'elles et de moy. Je passay par la Picardie, où les villes avoient + commandement du roy de me recepvoir selon que j'avois cet honneur de + lui estre, qui, en passant, me firent tout l'honneur que j'eusse peu + desirer. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Partant[27] de Cambray, j'allay coucher à Valenciennes, terre de + Flandre, où M. le comte de Lalain, M. de Montigny, sa femme et sa + belle-sœur, Mme d'Aurec, et toutes les plus apparentes et galantes + dames de ce pays-là, m'attendoient pour me recepvoir..... + + Le comte de Lalain, se disant estre parent du roy mon mary, ne + pouvoit assez faire de démonstration de l'aise qu'il avoit de me + voir là, et quand son prince naturel y eust esté, il ne l'eust pu + recepvoir avec plus d'honneur, de bien veuillance et d'affection. + Arrivant à nous, à la maison du comte de Lalain, où il me fist loger, + je trouvay à la cour la comtesse de Lalain, sa femme (Marguerite de + Ligne), avec bien quatre-vingts ou cent dames du païs ou de la ville, + de qui je fus reçeue non comme princesse estrangere, mais comme si + j'eusse esté leur naturelle dame, le naturel des Flamandes estant + d'estre privées, familieres et joyeuses. + + La comtesse de Lalain tenant de ce naturel, mais ayant davantage + un esprit grand et eslevé, de quoy elle ne ressembloit moins à + vostre cousine que du visage et de la façon, cela me donna soudain + asseurance qu'il me seroit aisé de faire amitié estroite avec elle, + ce qui pourroit apporter de l'utilité à l'avancement du dessein de + mon frere... + + L'heure du soupper venue, nous allons au festin et au bal, que le + comte de Lalain continua tant que je fus à Mons, qui fut plus que + je ne pensois estimant debvoir partir dés le lendemain. Mais cette + honneste femme me contraingnist de passer une sepmaine avec eux, + ce que je ne voulois faire, craingnant de les incommoder. Mais il + ne me feust jamais possible de le persuader à son mary ni à elle, + qu'encore à toute force me laisserent partir au bout de huict jours. + Vivant avec une telle privauté avec elle, elle demeura à mon coucher + fort tard, et y eust demeuré davantage; mais elle faisoit chose peu + commune à personne de telle qualité, qui toutes fois tesmoingne une + nature accompagnée d'une grande bonté. Elle nourrissoit son petit + fils de son lait, de sorte qu'estant le lendemain au festin, assise + tout auprès de moy à la table qui est le lieu où ceux de ce païs-là + se communiquent avec le plus de franchise, n'ayant l'esprit bandé + qu'à mon but, qui n'estoit que d'advancer le dessein de mon frere, + elle parée et toute couverte de pierreries et de broderies, avec + une robille à l'espagnole de toille d'or noire, avec des bandes de + broderie de canetille d'or et d'argent, et un pourpoint de toille + d'argent blanche en broderie d'or avec des gros boutons de diamant + (habit approprié à l'office de nourrice), l'on luy apporta à la + table son petit fils emmaillotté aussi richement qu'estoit vestue la + nourrice, pour lui donner à taicter. + + Elle le met entre nous deux sur la table, et librement se + desboutonne, baillant son tétin à son petit, ce qui eust esté tenu à + incivilité à quelque autre; mais elle le faisoit avec tant de grâce + et de naifveté, comme toutes ses actions en estoient accompaignées, + qu'elle en reçeust autant de louange que la compagnie de plaisir..... + + Les tables levées, le bal commença en la salle mesme où nous estions, + qui estoit grande et belle..... + + [25] On confond quelquefois Marguerite de Valois, dont il est + question en ce moment, avec Marguerite d'Angoulême, sœur de François + Ier, grand'belle-mère de celle-ci. Nous avons publié la biographie + de Marguerite d'Angoulême de Navarre, ainsi que des extraits de ses + poésies (p. 29). Marguerite de Valois est appelée aussi Marguerite + de Navarre par quelques chroniqueurs, parce que Henri IV était de + Navarre avant d'être roi de France. Le nom Marguerite de France fut + déjà porté par la fille de Marguerite de Castille, comtesse de Vexin, + morte en 1158, et par la fille de saint Louis, mariée en 1270 à Jean + le Victorieux. + + [26] _Mémoires de la royne Marguerite_, publiés à l'_Image de sainte + Barbe_, chez _Charles Chapelain, en_ 1628. + + [27] Il fut décidé qu'elle irait aux eaux de Spa avec la princesse + de la Roche-sur-Yon, à l'occasion des intérêts de son frère, le duc + d'Alençon, que l'on voulait voir régner dans les Pays-Bas. Cette + narration de son voyage, dont nous élaguons les réflexions politiques + fastidieuses, nous a paru intéressante au point de vue des mœurs de + l'époque et du pays. + + + + +ANNE DE ROHAN + +(1580-1646) + + +Fille de René de Rohan et de Catherine de Parthenay[28], Anne de Rohan +était d'un esprit très supérieur, comme celui de sa mère. Elle lisait +couramment l'hébreu et écrivait de fort beaux vers. On lui attribue +même une grande influence sur le poète Malherbe, au sujet de règles de +la versification qu'elle le décida à adopter. + + + SONNET + + Nature avoit encore un beau chef-d'œuvre à faire + Quand elle fist au jour naistre tes blonds cheveux, + Et dont la splendeur rend tous les cœurs furieux; + De celuy qui son trait allonge pour y voir, + + En vain viendroit Cérès au combat de ta gloire, + Pour emporter le prix entre tes blonds cheveux, + Car sa divinité n'a rien plus précieux + Pour imprimer dessus le tableau de mémoire. + + Plustôt desmêlerait l'antre dédalien, + Mon cœur banny de soy, qu'il rompe le lien + Qui le tient enserré dans cette tresse blonde, + + N'ayant rien de plus beau ny de plus lumineux + Aux flambeaux allumés sur le lambris des cieux, + Au point que leur clarté éclaire tout le monde. + + [28] Voir page 42. + + + + +Mlle DE GOURNAY (MARIE DE JARS) + +(1566-1645) + + +On l'appelait la _fille d'alliance_ de Montaigne, dont elle a édité les +œuvres en 1595, avec une «extrême superstition», selon ses propres +paroles; il semble que la piété légendaire qu'elle avait pour son +père adoptif soit son principal titre à passer à la postérité. Les +biographies donnent peu de détails sur elle, et si l'on interroge +Staaf sur son livre intitulé _l'Ombre_, il vous répond: «Un livre de +poésies.» Eh bien! non, il y a confusion. Désireuse de lire ces poésies +en vieux langage, j'ai demandé à la Bibliothèque nationale ce volume de +Mlle de Gournay, et ce ne sont nullement des poésies, mais bel et bien +de la prose et des conseils moraux, excellents à lire. + +Ce volume, édité par _Libert, rue Saint-Jean-de-Latran_, en MDCXXVI, a +pour épigraphe, et comme pour justifier son nom: + + _L'homme est l'ombre d'un songe + Et son œuvre est son ombre._ + +Voici quelques titres de chapitres que j'ai relevés. + +--_Si la vengeance est licite..._ + +--_Antipathie des âmes basses et hautes..._ + +--_Abrégé d'institution pour le prince souverain_, où je copie ces +lignes bien dignes d'être méditées: + + Tu ne te peux rendre trop souple et soubmis à ceux qui te seront + donnez, pour t'apprendre à soubmettre après toy-mesme et les choses + à toy; et ne crois pas y soubmettre jamais les choses à ton poinct + qu'en travaillant à te rendre aimable et desirable partout où tu te + voudras rendre puissant..... + + Nos esprits hument les esprits qui leur sont familiers ny plus ny + moins que nos corps hument l'air un instant et s'en nourrissent. Des + maux faicts avec plaisir, le plaisir passe et le mal demeure, et des + biens faicts avec peine, le bien demeure et le mal passe... + +[Illustration] + + +DE LA MÉDISANCE + +_A Madame la marquise de Guercheville_ + +Dame d'honneur de la reyne-mère du roy. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +Lorsque Momus reprocha la faute de Prométhée de n'avoir pas fait +une fenestre au sein de l'homme afin que l'œil penétrast ce que son +cœur donneroit de contraire à sa parole, je m'esbahis comme il ne le +reprit aussi pour avoir manqué d'apposer quelque ferme arrest + + Et plusieurs freins avec plusieurs timons + +à sa langue et à son oreille, parties si glissantes à l'abus, et +dont l'abus est si coulpable. Il arrive que nous exposons tous les +jours les biens pour la vie, la vie pour une parcelle de l'honneur, +qu'Aristote appelle aussi le plus grand des biens externes, comme il +qualifie la honte le plus grand des maux de cette condition... + + +FIN DE LA PREMIÈRE PÉRIODE + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +DEUXIÈME PÉRIODE + +XVIIe-XVIIIe SIÈCLE + + +UNE cinquantaine d'années s'est écoulée. La Renaissance a fait son +œuvre. Malherbe a épuré le vieux langage. Le français est arrivé à +son apogée. Nul ne peut se flatter de dépasser comme clarté et comme +syntaxe Corneille, La Bruyère, Voltaire et Diderot. Avec Mlle de +Scudéry commence cette célèbre pléiade, unique au monde, de femmes +françaises écrivains. Dans le XVIIe siècle nous trouvons de fertiles +romancières, de plus rares poètes, quelques moralistes et savantes. Le +XVIIIe siècle est celui des Correspondances et Mémoires. Toute femme +spirituelle, mondaine, enjouée, est facilement maîtresse dans le style +épistolaire, qui doit rester familier et antipédantesque. Nous avons +hésité à considérer les correspondantes comme auteurs. Aux Mémoires, +infiniment utiles au point de vue de l'histoire et des mœurs, il ne +faut demander non plus des conceptions de haut vol ni le souffle +littéraire indispensable aux œuvres d'imagination. Il est difficile de +déployer une grande science de rhétorique pour répéter dix fois dans +la même feuille: «Je suis entrée chez la reine, etc.» Aussi avons-nous +choisi comme citations, quand nous l'avons pu, des réflexions et +commentaires appartenant en propre à l'auteur ou à un de ses ouvrages +littéraires, plutôt que des fragments de mémoires ou de lettres. + +La Révolution ayant mis un point d'arrêt dans la vie sociale, et étant +en même temps un point de départ d'autres mœurs et d'autres idées, nous +avons arrêté cette seconde période à Mme d'Antremont, qui a correspondu +avec Voltaire âgé et nous conduit jusqu'à 1789. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +MADELEINE DE SCUDÉRY + +(1607-1701) + + +MADELEINE de Scudéry est sans contredit une des plus grandes figures de +femmes littéraires; notre époque l'a qualifiée bien à tort de pédante, +se rapportant à la satire de Boileau, mais la postérité lui rendra +justice, comme on la rend à ces colossales statues qui, vues de près, +choquent le vulgaire appréciateur, mais que l'éloignement remet à leur +point. + +Madeleine de Scudéry, dès sa première jeunesse, fut l'orgueil et +l'oracle de sa ville natale, le _Havre-de-Grâce_; elle vint à Paris, +à l'âge de quinze ans, se présenter dans cet hôtel de Rambouillet, +rendez-vous des illustrations du siècle. + +Mlle de Scudéry a embrassé la carrière de femme de lettres par besoin, +pour subvenir à la vie quotidienne de sa famille et d'elle-même. Ce fut +en dissimulant son nom et sous la signature de son frère qu'elle publia +ses premiers ouvrages: _Les Aventures de Baisa_, _Harangues de femmes +illustres_, _Cyrus_, et les premiers volumes de _Clélie_. Pendant la +publication de cet ouvrage son secret fut divulgué. Elle écrivit alors +sans signer _Célinte_, _Mathilde_, la _Promenade de Versailles_, deux +volumes de _Conversations_, des vers et des lettres. + +On lui reproche, défaut propre à bien des écrivains qui sont obligés +de produire trop vite, de ne pas assez soigner ses écrits. Cependant, +elle n'en remporta pas moins le prix d'éloquence à l'Académie, sur le +sujet de _la Gloire_. La sienne était alors à son apogée. Le roi Louis +XIV assistait à la réunion, où elle fut acclamée par la cour et par le +public. Dès lors, ses ouvrages furent traduits dans toutes les langues +et aucun genre de célébrité ne lui fit défaut, car elle était aussi +charitable et vertueuse que spirituelle. + +Elle mourut à quatre-vingt-quatorze ans, après avoir continué jusqu'au +dernier moment, quoique valétudinaire, à être l'âme et l'esprit de +l'hôtel de Rambouillet, et après avoir, hélas! vu mourir tous ses +amis, y compris Pellisson, si renommé par sa laideur, et qui l'était +à peine autant qu'elle: Mlle de Scudéry n'était point belle et ne +connut pas la puissance du charme féminin dont elle parlait dans ses +romans, d'ailleurs tous très moraux, d'après l'avis des hommes les plus +austères. + +«L'occupation de mon automne, écrivait Mascaron, est la lecture de +_Cyrus_, de _Clélie_ et d'_Ibrahim_; je ne fais point de difficultés +à vous avouer que, dans les sermons que je prépare pour l'avenir, ils +seront souvent cités à côté de saint Augustin et de saint Bernard.» + +Le savant Fléchier, «après avoir lu les dix volumes de _Conversations_, +veut distribuer ce livre aux fidèles de son diocèse pour leur apprendre +la morale et leur donner de bons modèles»;--et le Père Lacroix parle +de l'auteur en ces termes: «Elle sut si bien mêler la simplicité de +l'histoire et la richesse des inventions, l'élégance et la facilité +du style, la légèreté des conversations, la bienséance des mœurs, la +noblesse et la variété des caractères, la grandeur et la pureté des +sentiments, qu'on peut dire que c'est une école ouverte pour former les +jeunes gens, et où le cœur et l'esprit, loin d'être en danger de se +corrompre, n'ont d'autres risques à courir que de ne pouvoir atteindre +à la hauteur et à la perfection des modèles que l'on y prépare.» + +Les _Portraits_ de Mlle de Scudéry sont recommandés comme les meilleurs +morceaux de ses ouvrages. + +Elle maniait aussi bien le vers, quoiqu'elle ait plus particulièrement +écrit en prose. + + + PORTRAIT DE PHÉRÉCYDE[29] + + ... Il faut que vous sachiez qu'il étoit non seulement d'une taille + avantageuse, mais encore extrêmement beau; mais d'une beauté de son + sexe, qui n'avoit rien que de grand et de noble. Il avoit pourtant le + teint délicat, les yeux bleus et fins, le tour du visage agréable; + mais avec tout cela il n'avoit rien qui ressemblast à la beauté + des femmes. Au contraire, sa mine étoit haute; et quoy qu'il eust + une douceur inconcevable dans l'air du visage, il y avoit pourtant + je ne sçay quelle fierté douce qui lui donnoit une espèce d'audace + respectueuse qui le rendoit plus aimable. Au reste, il avoit la + plus belle teste du monde: car ses cheveux faisoient mille anneaux + sans artifice, et estoient du plus beau brun possible qu'il estoit + possible de voir. Phérécyde estant donc tel que je viens de vous + le représenter, c'est-à-dire ayant tout l'agrément de la beauté + et tout l'enjouement de la jeunesse, n'en avoit pourtant ny le + décontenancement, ny l'inconsidération: et l'on eust dit qu'il + estoit venu au monde en sçachant le monde, tant il agissoit sagement + et galamment tout ensemble. Le son de sa voix estoit infiniment + aimable; et il avoit cet avantage d'avoir en toutes ses actions un + agrément inexpliquable, que la seule nature peut donner. Au reste, il + avoit l'âme si noble, les inclinations si belles, le cœur si tendre + pour ses amis, et si remply de zèle et de chaleur pour eux, qu'il + en méritoit beaucoup de loüange. De plus, il avoit naturellement + l'esprit fort éclairé; et il faisoit des vers si beaux, si touchans + et si passionnez, qu'il estoit aisé de voir qu'il n'avoit pas l'âme + différente; et ceux du grand Therpandre, son oncle[30], qui a tant eu + de réputation, n'estoient pas plus beaux que les siens. Aussi suis-je + persuadé que jamais personne n'a eu le cœur si tendre à l'amitié, + ny si ardent à l'amour que Phérécyde: car, pour l'ordinaire, ceux + qui ont cette passion fort vive ont une amitié plus modérée; et, au + contraire, ceux qui sont capables d'une amitié fort ardente ne le + sont pas si souvent d'un fort violent amour. Mais, pour Phérécyde, il + aimoit ses amies et ses amis avec des ardeurs démesurées, qui ne se + destruisoient point les unes et les autres dans son cœur. Au reste, + il avoit un talent particulier, dans les heures de son enjouement, + qui estoit de contrefaire si admirablement et si plaisamment tout + ensemble tous ceux qu'il vouloit représenter, qu'il devenoit presque + ce qu'estoient ceux qu'il imitoit. Mais pour avoir ce plaisir-là, il + faloit estre au palais de Cléomire ou chez Élise, et y estre mesme + en petite compagnie. De plus, jamais homme n'a esté si propre que + Phérécyde à une véritable galanterie, et mesme à une feinte passion, + ny n'a sçeu soupirer plus à propos ny d'une manière plus propre à + faire écouter ses soupirs sans colère: car il avoit si bien sçeu + trouver l'art de faire un mélange de respect et de hardiesse, en sa + façon d'agir avec celles qu'il aimoit effectivement ou qu'il feignoit + d'aimer, qu'il n'estoit pas aisé qu'il fust maltraité. Enfin, + Madame, je pense pouvoir dire qu'il n'estoit pas possible de trouver + un plus aimable galand que celui-là, ny un plus agréable amy; et je + pense pouvoir assurer que, s'il eust vécu plus longtemps, il eust été + un aussi honneste homme qu'il y en ait jamais eu en Phénicie. Mais la + mort le ravit à tous ses amis à l'âge que je vous ai dit: ayant eu + la gloire d'estre pleuré par les plus beaux yeux du monde et par les + plus illustres personnes de toute nostre cour. + + + PORTRAIT DE SAPHO[31] + + Sapho a eu l'avantage que son père et sa mère avoient tous deux + beaucoup d'esprit et beaucoup de vertu, mais elle eust le malheur + de les perdre de si bonne heure qu'elle ne put recevoir d'eux que + les premières inclinations au bien, car elle n'avoit que six ans + lorsqu'ils moururent... Elle n'avoit que douze ans quand on commença + de parler d'elle comme d'une personne dont la beauté, l'esprit et le + jugement estoient déjà formez et donnoient de l'admiration à tout le + monde. Je vous dirai seulement qu'on n'a jamais remarqué en qui que + ce soit des inclinations plus nobles, ny une facilité plus grande à + apprendre tout ce qu'elle a voulu savoir. Encore que vous m'entendiez + parler de Sapho comme de la plus merveilleuse et de la plus charmante + personne de toute la Grèce, il ne faut pourtant pas vous imaginer + que sa beauté soit une de ces grandes beautés en qui l'envie même ne + sauroit trouver aucun défaut... Elle est pourtant capable d'inspirer + de plus grandes passions que les plus grandes beautés de la terre... + Pour le teint, elle ne l'a pas de la dernière blancheur, il a + toutefois un si bel éclat qu'on peut dire qu'elle l'a beau; mais ce + que Sapho a de souverainement agréable, c'est qu'elle a les yeux si + beaux, si vifs, si amoureux et si pleins d'esprit, qu'on ne peut ni + en soutenir l'éclat, ni en détacher ses regards... Les charmes de son + esprit surpassent de beaucoup ceux de sa beauté. Elle a une telle + disposition à apprendre que, sans que l'on ait presque jamais ouï + dire que Sapho ait rien appris, elle sçait pourtant toutes choses... + mais elle songe tellement à demeurer dans la bienséance de son sexe + qu'elle ne parle que des choses que les femmes doivent parler. + + + A PROPOS DE L'INSTRUCTION DES FEMMES + + Encore que je sois ennemie déclarée de toutes les femmes qui font + les savans, je ne laisse pas de trouver l'autre extrémité fort + condamnable, et d'estre souvent épouvantée de voir tant de femmes + de qualité avec une ignorance si grossière que, selon moi, elles + déshonorent notre sexe. En effet, la difficulté de sçavoir quelque + chose avec bienséance ne vient pas tant à une femme de ce qu'elle + sçait que de ce que les autres ne sçavent pas, et c'est sans doute la + singularité qui fait qu'il est très difficile d'être comme les autres + ne sont point, sans s'exposer à estre blasmée... Je ne sçache rien + de plus injurieux à notre sexe que de dire qu'une femme n'est point + obligée de rien apprendre... + + + LA TUBÉREUSE + + . . . . . . . . . . . . . . + Des bords de l'Orient je suis originaire; + Le soleil proprement peut se dire mon père; + Le printemps ne m'est rien, je ne le connois pas, + Et ce n'est point à lui que je dois mes appas. + Je l'appelle en raillant le père des fleurettes, + Du fragile muguet, des simples violettes, + Et de cent autres fleurs qui naissent tour à tour, + Mais de qui les beautés durent à peine un jour. + Voyez-moi seulement, je suis la plus parfaite: + J'ai le teint fort uni, la taille haute et droite, + Des roses et du lis j'ai le brillant éclat. + Et du plus beau jasmin le lustre délicat. + Je surpasse en odeur et la jonquille et l'ambre, + Et les plus grands des rois me souffrent dans leur chambre. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + + LA BEAUTÉ, L'ESPRIT ET LA VERTU + + La fleur que vous avez vu naistre, + Et qui va bientôt disparoistre, + C'est la beauté qu'on vante tant; + L'une brille quelques journées, + L'autre dure quelques années, + Et diminue à chaque instant. + + L'esprit dure un peu davantage, + Mais à la fin il s'affoiblit; + Et s'il se forme d'âge en âge, + Il brille moins plus il vieillit. + + La vertu, seul bien véritable, + Nous suit au delà du trépas; + Mais ce bien solide et durable, + Hélas! on ne le cherche pas. + + [29] L'original du portrait de Phérécyde est Éléazar de Chandeville, + neveu de Malherbe. + + [30] Malherbe. + + [31] On prétend que Mlle de Scudéry s'est dépeint elle-même. + + + + +SABLÉ (MADELEINE-ROUVRE, MARQUISE DE) + +(1598-1678) + + +Mme de Sablé était une des assidues de l'hôtel de Rambouillet. M. +Cousin, dans ses études sur les femmes du XVIIe siècle, en a parlé +comme une des femmes les plus distinguées de son siècle. + +Un portrait finement tracé nous en est resté, écrit par Mlle de +Montpensier, parlant en même temps de la comtesse de Maure, sous les +noms de princesse Parthénie et de reine de Misnie; elle dit: + + ..... C'étoient des personnes par les mains desquelles le secret de + tout le monde avait à passer. La princesse de Penthièvre (Mme de + Sablé) avait le goût aussi délicat que l'esprit; rien n'égaloit la + magnificence des festins qu'elle faisoit, tous les mets en étoient + exquis, et sa propreté a été au delà de tout ce que l'on peut + imaginer. C'est de leur temps que l'écriture a été mise en usage; + auparavant on n'écrivoit que les contrats de mariage, et des lettres + on n'en entendoit pas parler. + +Son salon était un des plus spirituels; très liée avec le duc de La +Rochefoucauld, ses Maximes furent imprimées en 1708, à la fin du livre +des _Maximes_ de l'illustre moraliste. + + + MAXIMES + + -- Être trop mécontent de soi est une faiblesse; être trop content de + soi est une sottise. + + -- Il y a un certain empire dans la manière de parler et dans les + actions qui se fait faire place partout et qui gagne par avance la + considération et le respect. + + -- Une méchante manière gâte tout, même la justice et la raison. Le + _comment_ fait la meilleure partie des choses, et l'air qu'on leur + donne dore, accommode et adoucit les plus fâcheuses. + + -- Dans la connaissance des choses humaines, notre esprit ne doit + jamais se rendre esclave en s'assujettissant aux fantaisies d'autrui. + Il faut étendre la liberté de son jugement et ne rien mettre dans sa + tête par aucune autorité purement humaine. Quand on nous propose la + diversité des opinions, il faut choisir, s'il y a lieu; sinon, il + faut rester dans le doute. + + -- Il n'y a rien qui n'ait quelque perfection: c'est le bonheur du + bon goût de le trouver en chaque chose; mais la malignité naturelle + fait découvrir un vice entre plusieurs vertus pour le relever et + le publier, ce qui est plutôt une marque du mauvais naturel qu'un + avantage du discernement; et c'est bien mal passer sa vie que de se + nourrir toujours des imperfections d'autrui. + + + + +Mlle DE CALAGES + +(1610 A 1658 ENVIRON) + + +Marie Pech de Calages, contemporaine de Corneille, est surtout connue +par un ouvrage important, le poème de _Judith, ou la Délivrance de +Béthulie_, composé de huit livres, édité après la mort de l'auteur, +en 1660, à Toulouse, par Mlle L'Héritier de Villandon, et dédié à la +reine. Ce poème était terminé avant que _le Cid_ eût paru, alors que +la langue poétique n'avait pas encore subi le perfectionnement que +Corneille devait lui donner. Cependant il contient des morceaux de +premier ordre. Mlle de Calages a remporté plusieurs fois des prix à +l'Académie des Jeux floraux. + + + JUDITH, OU LA DÉLIVRANCE DE BÉTHULIE. + + . . . . . . . . . . . . . . . + Son courage redouble, un feu divin l'embrase. + Ce n'est plus cet objet dont le charme vainqueur + Du farouche Holopherne avoit séduit le cœur, + Sa démarche et ses traits n'ont rien d'une mortelle. + Une sombre fureur en ses yeux étincelle, + Ses cheveux sur son front semblent se hérisser, + Un pouvoir inconnu la force d'avancer. + Elle voit sur le lit la redoutable épée + Qui dans le sang hébreu devoit être trempée; + Elle hâte ses pas et prend entre ses mains + Le fer victorieux, la terreur des humains, + Observe avec horreur ce conquérant du monde, + S'applaudit en voyant son ivresse profonde, + Puis soulève le fer, l'arrache du fourreau, + Et, le cœur enflammé par un transport nouveau, + Croit entendre la voix du Ciel qui l'encourage: + «Tu le veux, Dieu puissant, achève ton ouvrage!» + Elle dit, et d'un bras par Dieu même affermi + Frappe d'un fer tranchant son superbe ennemi. + . . . . . . . . . . . . . . . + + + + +DE LA SUZE (HENRIETTE DE COLIGNY, Ctesse) + +(1618-1673) + + +Petite-fille de l'amiral de Coligny, elle épousa Thomas Hamilton, comte +de Hadington. Devenue veuve, se remaria à Gaspard de Champagne, comte +de la Suze; ne fut pas heureuse en ménage: le comte de la Suze, fort +jaloux, l'emmena dans ses terres. Ne pouvant souffrir ni son mari ni la +solitude, elle se sépara du comte, et de protestante se fit catholique, +«afin, dit Christine de Suède, de ne rencontrer son mari ni dans ce +monde ni dans l'autre». + +Mme de la Suze était d'une grande beauté et possédait une physionomie +charmante. + +Ses poésies sont presque toutes rimées par Pellisson. Elles sont +d'une douceur que l'on pourrait appeler fade; le monde littéraire qui +constituait sa petite cour les admirait aveuglément. + + + CHANSON + + J'ai juré mille fois de ne jamais aimer, + Et je ne croyais pas que rien pût me charmer; + Mais alors que je fis ce dessein téméraire, + Tircis, vous n'aviez pas entrepris de me plaire. + Ma raison contre vous ne fait plus son devoir, + Et de l'amour enfin je connais le pouvoir. + + Hélas de mon erreur trop tard je m'aperçois; + Je pensais que ce dieu ne rangeait sous ses lois + Que ceux qui de ses traits savent mal se défendre, + Mais je sens que mon cœur malgré moi va se rendre. + Ma raison contre vous ne fait plus son devoir, + Et de l'amour enfin je connais le pouvoir. + + + + +DE BRÉGY (CHARLOTTE SAUMAISE DE CHAZAN) + +(1619-1693) + + +Charlotte de Chazan fut élevée par son oncle, le célèbre Saumaize; +elle avait tant d'esprit et d'agréments qu'elle sut charmer à quatorze +ans le comte de Brégy, qui devint ambassadeur en Pologne et en Suède. +Ce mariage ne fut pas très heureux; elle ne paraît pas avoir eu une +sincère affection pour son mari. Très jolie, très séduisante, elle +eut beaucoup de succès à la cour. On a d'elle un volume de _Lettres et +Poésies_ édité à Leyde en 1666. + + + ÉPIGRAMME + + Ci-dessous gît un grand seigneur + Qui tout couramment nous apprit + Qu'un homme peut vivre sans cœur + Et mourir sans rendre l'esprit. + + + SONNET SUR LES ANTIQUITEZ DE ROME + + Vous que l'on vit jadis de splendeurs éclatans, + Termes, cirques, palais, que partout on renomme, + Si vous montrez encore la puissance de Rome, + Vous montrez bien aussi la puissance du temps. + + Autrefois l'on a vu loger des empereurs + Où logent maintenant tous les oyseaux funestes; + De ce que vous étiez vous n'êtes que le reste, + Et la guerre a sur vous déployé ses fureurs. + + Rome, qui sous ses lois rangea toute la terre, + Ayant régné longtemps reperdit par la guerre + Tout ce que sa puissance avait pu conquérir. + + Sa ruine a du sort témoigné l'inconstance, + L'autheur de son trépas le fut de sa naissance, + Mars luy donna la vie et Mars la fit périr. + + + + +ANNE DE BOURBON + +(1619-1677) + + +Fille de Henri II, prince de Condé, et de Marguerite de Montmorency, +femme de Henri d'Orléans, duc de Longueville, Anne de Bourbon s'occupa +de politique: sœur des princes de Conti et de Condé, elle usa de toute +son influence pour les pousser dans le parti de la Fronde; on a d'elle +un choix de lettres qui ne manquent pas d'originalité. Elle mourut aux +Carmélites. + + + PENSÉE + + Les beaux jours que donne le soleil ne sont que pour le peuple, la + présence de ce que l'on aime fait les beaux jours des honnêtes gens. + + + LETTRE + + A Mme LA PRINCESSE LOUISE-MARIE DE GONZAGUE + + Le 27 août 1645. + + _Je vous suis très redevable de la bonté que vous avez eue de + prendre part à la joie que le bonheur de Monsieur mon frère m'a + donnée. C'est une marque très obligeante de l'honneur que vous me + faites de m'aimer, que je n'ai point de paroles pour vous exprimer + le ressentiment que j'en ai. Je crois que vous ne doutez pas de ma + reconnaissance là-dessus; c'est pourquoi j'en quitterai le discours + pour vous donner des nouvelles de M. le maréchal de Grammont, comme + vous me l'ordonnez. Je vous dirai donc qu'il est prisonnier, mais pas + blessé, à ce que l'on m'a assuré. On espère que sa prison ne sera + pas longue. Car nous avons pris le général Glen, contre lequel on + croit qu'on l'échangera promptement, les ennemis ayant grand besoin + d'un homme de commandement parmi eux, et ayant perdu, par la mort + de Mercy et par la prison de celui-ci, tous les plus considérables + qu'ils eussent; ce qui fait croire qu'ils ne feront nulle difficulté + de rendre M. le maréchal de Grammont contre Glen, qu'on leur devait + offrir tout à l'heure. Voilà tout ce que j'en ai appris. La pauvre + Mme de Montausier est fort affligée de Pisany, à ce qu'on m'a dit. Je + suis ravie que Trie vous soit agréable et que le séjour ne vous en + soit pas incommode. Je souhaite pourtant de tout mon cœur que vous le + quittiez bientôt, afin qu'en vous voyant souvent on puisse profiter + du temps qui reste à vous avoir encore ici..._ + + + + +Mme DE MOTTEVILLE (FRANÇOISE BERTAUT) + +(1621-1689) + + +Nièce de l'évêque de Séez, fille d'un gentilhomme de la chambre du roi; +sa mère, d'origine espagnole, servant d'intermédiaire à la reine pour +correspondre secrètement avec sa famille, Françoise Bertaut, dès l'âge +de sept ans, fut attachée à la personne de la reine Anne d'Autriche; +mais Richelieu, craignant déjà son influence, l'éloigna. Vers sa +vingtième année, sa mère, qui l'avait conduite en Normandie, la maria +à M. Langlois de Motteville, qui en avait quatre-vingts. Après la +mort de Richelieu, elle revint près d'Anne d'Autriche, et fut pendant +vingt-deux ans plutôt une amie de la reine qu'une femme de chambre, +dont elle avait le titre. Mazarin la craignait aussi, mais ne fut point +aussi rigoureux que son prédécesseur. Elle n'a laissé que des _Mémoires +pour servir à l'histoire de la reine Anne d'Autriche_, écrits dans une +langue simple et spirituelle. On y rencontre quelques observations +assez véridiques: + + Les rois ne voient jamais leurs maux qu'au travers de mille nuages. + La Vérité, que les poètes et les peintres représentent toute nue, est + toujours, devant eux, habillée de mille façons, et jamais mondaine + n'a si souvent changé de mode que celle-là en change quand elle va + dans les palais de roi. + + + JOURNÉE DES BARRICADES + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Sur le soir, le coadjuteur revint trouver la reine de la part du + peuple, forcé de prendre cette commission pour lui demander encore + une fois leur prisonnier, résolus, à ce qu'ils disaient, si on + le leur refusait, à le ravoir par la force. Comme le cœur de la + reine n'était pas susceptible de faiblesse, qu'il paraissait en + elle un courage qui aurait pu faire honte aux plus vaillants, et + que d'ailleurs le cardinal ne trouvait pas son avantage à être + toujours battu, elle se moqua de cette harangue, et le coadjuteur + s'en retourna sans réponse. Un de ses amis et un peu des miens qui, + peut-être, aussi bien que lui, n'était pas dans son âme au désespoir + des mauvaises aventures de la cour, et qui ne l'avait pas quitté de + toute la journée, me dit à l'oreille que tout était perdu; qu'on + ne s'amusât point à croire que ce n'était rien; que tout était à + craindre de l'insolence du peuple; que déjà les rues étaient pleines + de voix qui criaient contre la reine, et qu'il ne croyait pas que + cela se pût apaiser aisément. + + La nuit qui survint là-dessus les sépara tous, et confirma la + reine dans sa créance que l'aventure du jour n'était nullement à + craindre. Elle tourna la chose en raillerie, et me demanda au sortir + du conseil, comme elle vint se déshabiller, si je n'avais pas eu + grand'peur. Cette princesse me faisait une continuelle guerre de ma + poltronnerie, si bien qu'elle me fit l'honneur de me dire gaiement + qu'à midi, quand on était venu lui dire le bruit que le peuple + commençait à faire, elle avait aussitôt pensé à moi et à la frayeur + que j'aurais au moment que j'entendrais cette nouvelle si terrible, + et ces grands mots de _chaînes tendues_ et de _barricades_. + + Elle avait bien deviné, car j'avais pensé mourir d'étonnement quand + on me vint dire que Paris était en armes, ne croyant pas que jamais + dans ce Paris, le séjour des délices et des douceurs, on pût voir la + guerre ni des barricades que dans l'histoire et la vie d'Henri III. + Enfin + cette plaisanterie dura tout le soir; et comme j'étais la moins + vaillante de la compagnie, toute la honte de cette journée tomba sur + moi. Je me moquai en moi-même, non seulement de ma frayeur, mais + encore des avis que, deux heures auparavant, Laigues m'avait donnés + si charitablement. Ce ne fut pas sans admirer comme les choses sont + prises si diversement selon les différentes passions des hommes... + + + + +MARIE D'ORLÉANS LONGUEVILLE + +DUCHESSE DE NEMOURS + +(1625-1707) + + +Femme de beaucoup d'esprit et d'une haute vertu, elle passa la majeure +partie de son existence dans une espèce de retraite. Belle-fille de la +bruyante duchesse de Longueville, elle avait en haine toute la famille +des Condé et ne leur pardonna qu'à son lit de mort. + +Elle a laissé un volume de _Mémoires_ spirituels et agréablement +écrits, mais dont il faut mettre en doute l'impartialité. + + + RETOUR DES PRINCES A PARIS + APRÈS LEUR DÉLIVRANCE PAR MAZARIN + + Le jeudy gras que les trois princes arrivèrent à Paris, on y fit des + feux de joye de leur élargissement, comme + on en avoit fait auparavant de leur prison. Mais à dire la vérité, + les derniers ne se firent ni d'un si bon cœur, ni avec tant de gayté + que les premiers: car le peuple est bien étrange dans ces divers + mouvements, et il en avoit donné plusieurs marques au sujet des trois + princes. + + Monsieur le duc d'Orléans alla au-devant d'eux dans son carrosse, où + le duc de Beaufort et le coadjuteur eurent l'honneur de l'accompagner. + + Ce furent de grands embrassements et de grands compliments de part et + d'autre. Mais voilà à quoi se borna entre eux toute la reconnoissance + aussi bien que toute l'amitié. + + Monsieur, qui n'avoit point vu la reine depuis leur brouillerie, + vint lui présenter les trois princes, et de là il les mena souper au + palais d'Orléans. Cette visite fut assez froide et le repas ne fut + guère plus échauffé, et comme il n'y arriva rien de plus remarquable, + on commença dès lors à se remettre de ce qu'on avoit tant appréhendé + de ce retour de Monsieur le Prince. On jugea facilement, par cette + retenue qu'on n'attendoit point de lui, qu'il n'avait ni de si grands + ni de si violents desseins qu'on se les étoit figurez, et par un + commencement si modéré et si peu prévu on jugea même encore de toute + la suite de ses démarches... + + + + +MARQUISE DE SÉVIGNÉ + +(MARIE DE RABUTIN) + +(1626-1696) + + +La vie de Mme de Sévigné est tellement sue qu'il semble superflu de +répéter ce qui a été dit et redit partout. Elle n'a pas été une femme +de lettres qui ait vécu de sa plume, ou nous ait laissé de nombreuses +et savantes œuvres d'imagination ou de morale; c'était une aimable et +spirituelle femme, ni précieuse, ni pédante, qui écrivit à sa famille +et à ses amis des lettres pleines d'enjouement et de naturel. Ces amis +les ont jugées dignes d'être publiées pour rester des modèles du genre. +A cette époque, le style épistolaire n'était pas encore développé, +et la marquise de Sévigné contribua probablement à encourager ses +descendantes dans cette voie. + +Aujourd'hui, les femmes qui écrivent de charmantes lettres ne sont plus +rares; la «spirituelle marquise», ainsi qu'on l'appelle, est légèrement +démodée. + +Les méchantes langues assurent que les lettres de Mme de Sévigné ont +été corrigées; on en donne pour preuve qu'il est avéré qu'elle écrivait +sans orthographe, ce qui avait lieu assez souvent encore chez les gens +de qualité; son mérite est néanmoins indiscutable, mais pas aussi +exceptionnel aujourd'hui qu'alors. + +Il est bon de remarquer que si des lettres comme celles de Mme de +Sévigné demandent de l'expansion, de l'humour, de l'entrain, une +certaine inclination à bavarder, il est autrement difficile et exige un +tout autre genre de talent de mener à bien un long roman ou une étude +philosophique. + +Nous ne croyons pas devoir citer un trop grand nombre de ses lettres +si connues, et surtout celle, si universellement répandue, à M. de +Coulanges, surnommée _la Nouvelle incroyable_. On la trouve dans tous +les recueils; elle commence ainsi: + + _Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus + surprenante, la plus merveilleuse, la plus triomphante, la plus + étourdissante, la plus inouïe, etc..._ + +Et elle continue pendant une demi-page avant de dire que M. de Lauzun +épouse Mademoiselle. + +Nous l'aimons mieux dans son amour maternel. Presque toutes ses lettres +sont adressées à Mme de Grignan, sa fille. C'est à elle qu'elle dit +cette phrase mémorable et sublime: «_Je souffre à votre poitrine._» + +Celle de la séparation d'avec sa fille exprime bien ce que plus d'une +mère pense à cette occasion. + +C'est plutôt la lettre d'une amie que d'une mère; on pourrait critiquer +dans sa bouche cette dernière phrase: «_Aimez-moi toujours._» Une mère +ne dit pas cela à sa fille[32]. + + Montélimar, le 5 octobre 1673. + + _Voici un terrible jour, ma chère enfant, je vous avoue que je n'en + puis plus. Je vous ai quittée dans un état qui augmente ma douleur. + Je songe à tous les pas que vous faites et à tous ceux que je fais, + et combien il s'en faut qu'en marchant toujours de cette sorte nous + puissions jamais nous rencontrer! Mon cœur est en repos quand il + est auprès de vous; c'est son état naturel, et le seul qui peut lui + plaire. Ce qui s'est passé ce matin me donne une douleur sensible et + me fait un déchirement dont votre philosophie sait les raisons: je + les ai senties et les sentirai longtemps._ + + _J'ai le cœur et l'imagination tout remplis de vous; je n'y puis + penser sans pleurer, et j'y pense toujours; de sorte que l'état où je + suis n'est pas une chose soutenable: comme il est extrême, j'espère + qu'il ne durera pas dans cette violence. Je vous cherche toujours, et + je trouve que tout me manque, parce que vous me manquez. Mes yeux, + qui vous ont tant rencontrée depuis quatorze mois, ne vous trouvent + plus: le temps agréable qui est passé rend celui-ci douloureux, + jusqu'à ce que j'y sois un peu accoutumée; mais ce ne sera jamais + assez pour ne pas souhaiter ardemment de vous revoir et de vous + embrasser. Je ne dois pas espérer mieux de l'avenir que du passé; je + sais ce que votre absence m'a fait souffrir; + je serai encore plus à plaindre, parce que je me suis fait + imprudemment une habitude de vous voir. Il me semble que je ne vous + ai point assez embrassée en partant; qu'avais-je à ménager? Je ne + vous ai point assez dit combien je suis contente de votre tendresse; + je ne vous ai point assez recommandée à M. de Grignan; je ne l'ai + point assez remercié de toutes ses politesses et de toute l'amitié + qu'il a pour moi; j'en attendrai les effets sur tous les chapitres: + il y en a où il a plus d'intérêt que moi, quoique j'en sois plus + touchée que lui. Je suis déjà dévorée de curiosité; je n'espère de + consolation que de vos lettres, qui me feront encore bien soupirer. + En un mot, ma fille, je ne vis que pour vous: Dieu me fasse la grâce + de l'aimer quelque jour comme je vous aime! Je songe aux Pichons; je + suis toute pétrie des Grignan; je tiens partout. Jamais un voyage + n'a été si triste que le nôtre; nous ne disons pas un mot. Adieu, ma + chère enfant, aimez-moi toujours; nous revoilà dans les lettres._ + +[Illustration] + + Je viens de recevoir le livre de l'abbé Nicole; je voudrais en faire + un bouillon et l'avaler. Il est écrit pour bien du monde; mais je + crois qu'il n'a eu véritablement que moi en vue. Ce qu'il dit de + l'orgueil et de l'amour-propre qui se trouve dans toutes les disputes + et que l'on recouvre du beau nom de vérité, c'est une chose qui me + ravit. Vous savez que je ne puis souffrir que les vieilles gens + disent: «Je suis trop vieux pour me corriger.» Je pardonnerais plutôt + aux jeunes gens de dire: «Je suis trop jeune.» La jeunesse est si + aimable qu'il faudrait + l'adorer, si l'âme et l'esprit étaient aussi parfaits que le + corps. Mais quand on n'est plus jeune, c'est alors qu'il faut se + perfectionner et tâcher de regagner par les bonnes qualités ce + qu'on perd du côté des agréables. Il y a longtemps que je fais ces + réflexions, et, par cette raison, _je veux tous les jours travailler + à mon esprit, à mon âme, à mon cœur et à mes sentiments_; voilà de + quoi je suis pleine. + +Comme émules de Mme de Sévigné, on a publié les _Lettres de Mme de +Grignan_, sa fille, et celles de Mme de Simiane, sa petite-fille, dont +elle avait dit dans une lettre à sa fille: «_Je suis contente qu'elle +ne soit pas parfaite, afin d'avoir le plaisir de la repétrir._» Mais +il n'y a rien d'extraordinairement remarquable dans ces lettres comme +littérature. De même de: + +MARIE DUGUÉ-BAGNOLS, fille de l'intendant de Lyon, qui épousa M. Fustel +de Coulanges, cousin germain de Mme de Sévigné. Quoique femme de +beaucoup d'esprit, elle a dû surtout sa réputation à Mme de Sévigné, +qui ne cesse de parler de «l'esprit de Mme de Coulanges, qui est une +dignité à la cour». + +On a recueilli les lettres de Mme de Coulanges à sa cousine; elles sont +charmantes, mais sans éclat: un style aimable et beaucoup de grâce en +font le principal charme; tout porte à croire qu'elle brillait surtout +dans la conversation lorsqu'elle était excitée. + + [32] Nous ne sommes pas les premiers à critiquer l'admiration un + peu de convention décernée à Mme de Sévigné. Voir à ce sujet la + biographie de Mlle du Sommery, page 163. + + + + +Mlle DE MONTPENSIER + +(JEANNE-MARIE-LOUISE D'ORLÉANS) + +(1627-1693) + + +La personnalité historique de la Grande Mademoiselle est trop connue +pour qu'il soit besoin d'esquisser ici sa biographie. Destinée d'abord +à épouser son cousin, Louis XIV, quoiqu'elle eût onze ans de plus que +lui, elle se maria, malgré les entraves à surmonter, avec le vicomte +de Lauzun. On se figure difficilement l'illustre frondeuse la plume à +la main pour écrire. C'est pendant son exil à Saint-Fargeau, de 1652 +à 1657, qu'elle eut le temps de nous donner, outre ses Mémoires, un +opuscule, _la Relation de l'Ile invisible, la Princesse de Paphagonie_, +un roman et _Divers Portraits_. Néanmoins, elle n'est pas à ranger dans +la catégorie des femmes de lettres proprement dites; on lui reproche +des négligences de style. + +Le portrait qu'elle a écrit de _Christine, reine de Suède_, est +cependant bien amusant, et nous pensons que c'est un des plus +intéressants extraits à donner de ses écrits: + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + J'avais tant ouï parler de la manière bizarre de son habillement + que je mourais de peur de rire en la voyant... Elle avait une jupe + d'étoffe de soie grise avec de la dentelle d'or et d'argent, un + justaucorps de camelot couleur + de feu avec de la dentelle de même, et une petite tresse or, argent + et noir; de même il y avait sur la jupe aussi un mouchoir noué de + point de Gênes, avec un ruban couleur de feu; une perruque blonde, + et derrière un rond comme les femmes en portent, un chapeau avec des + plumes noires qu'elle tenait. + + Elle est blanche, les yeux bleus; des moments elle les a doux, + d'autres fort rudes; la bouche assez agréable, quoique grande, + les dents belles, le nez assez grand et aquilin; fort petite, son + justaucorps cache sa mauvaise taille. Enfin, à tout prendre, elle me + parut un joli petit garçon... + + Après le ballet, nous fûmes à la comédie. Là, elle me surprit, car, + en louant les endroits qui lui plaisaient, elle jurait Dieu, elle se + couchait dans sa chaise, jetait ses jambes d'un côté, les passait sur + les bras, enfin elle faisait des postures que je n'avais vu faire + qu'à Trioelet et à Dodelet, qui sont deux bouffons, l'un Italien, + l'autre Français... Il lui prend des rêveries profondes, fait de + grands soupirs, puis tout à coup elle revient comme une personne qui + s'éveille en sursaut... + + + + +Mme DE LA FAYETTE + +(MARIE-MADELEINE PIOCHE DE LA VERGNE) + +(1634-1693) + + +Mme de La Fayette est une des figures les plus intéressantes des femmes +écrivains et bel esprit des XVIIe et XVIIIe siècles. Très jeune, elle +fut présentée à l'hôtel de Rambouillet, où Mlle de Scudéry et Mme de +Montausier la proclamèrent une «vraie merveille». Ses premiers maîtres +avaient été Ménage et le Père Rapin. A l'hôtel de Rambouillet elle +trouvait, en pleine jeunesse et à l'aurore de son talent, celui que +l'on devait surnommer plus tard «l'aigle de Meaux». Modeste, belle à +ravir, douce, vertueuse, elle ne tirait aucune vanité de ses fortes +études classiques, où Virgile avait le premier pas. A vingt-deux +ans, elle distingua le comte de La Fayette, qu'elle épousa; mariage +tranquille et de raison. Le goût d'écrire et de produire ses écrits +lui vint de son intimité avec Segrais, qu'elle accueillit dans sa +maison quand Mlle de Montpensier le chassa par caprice, et plus encore +de sa grande amitié avec le duc de La Rochefoucauld, qui eut une +importante influence sur sa vie entière et dont elle disait: «M. de +La Rochefoucauld m'a donné de l'esprit, mais j'ai reformé son cœur», +pendant que lui créait pour elle cette éloquente et simple épithète de +«vraie». + +Segrais signa ses premiers ouvrages, _Mademoiselle de Montpensier_ et +_Zaïde_. Peu après parut _la Princesse de Clèves_, que Taine définit +avec tant de justesse dans une comparaison avec les _Mémoires de +Saint-Simon_: + + «Le petit livre de Mme de La Fayette est un écrin d'or où luisent les + purs diamants dont se paraît l'aristocratie polie. Les _Mémoires de + Saint-Simon_ sont un grand cabinet secret où gisent entassés sous une + lumière vengeresse les défroques salies et menteuses dont s'affublait + l'aristocratie servile. Après avoir ouvert le cabinet, il est à propos + d'ouvrir l'écrin. + + «Elle parle, mais en grande dame, avec le sentiment secret de sa + dignité et de la dignité de ceux qui l'écoutent. Son style imite sa + parole... Ce style est aussi mesuré que noble. Mme de La Fayette + n'élève jamais la voix. + + «D'un bout à l'autre de son livre brille une sérénité charmante, ses + personnages semblent glisser au milieu d'un air limpide et lumineux... + + «Elle se contient comme une grande dame et une femme du monde. Les + sentiments sont d'accord avec le style; ses sensations sont aussi + délicates que la manière de les dire... On sent une âme qui a été + élevée par les plus nobles conseils et les plus grands exemples, + qui respecte l'honneur non seulement comme une loi inviolable, mais + aussi comme la plus chère et la plus précieuse partie de son trésor + intérieur.» + +Mme de La Fayette fut grande amie de Mme Scarron et de la marquise +de Sévigné. Elle avait quarante-quatre ans quand elle écrivit _la +Princesse de Clèves_, où l'on trouve le style épuré et délicat, ainsi +que les sentiments élevés qu'elle possédait au suprême degré. + +La vie fut pour elle sans attrait après la mort de son ami, le duc +de La Rochefoucauld, l'auteur des _Maximes_. Elle lui survécut dix +ans et mourut à l'âge de soixante ans. On a aussi d'elle _la Comtesse +de Tende_, des _Mémoires de la cour de France_ pour 1688 et 1689, de +nombreuses _Lettres_ et l'_Histoire_ de cette Henriette d'Angleterre, +qu'elle avait tant aimée alors qu'elle était attachée à sa personne, et +qu'elle regretta si sincèrement. + + + LA PRINCESSE DE CLÈVES + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Mme de Chartres empira si considérablement que l'on commença à + désespérer de sa vie; elle reçut ce que les médecins lui dirent du + péril où elle était avec un courage digne de sa vertu et de sa piété. + Après qu'ils furent sortis, elle fit retirer tout le monde et appeler + Mme de Clèves. + + «Il faut nous quitter, ma fille, lui dit-elle en lui tendant la + main; le péril où je vous laisse et le besoin que vous avez de + moi augmentent le déplaisir que j'ai de vous quitter. Vous avez + de l'inclination pour M. de Nemours; je ne vous demande pas de me + l'avouer: je ne suis plus en état de me servir de votre sincérité + pour vous conduire. Il y a déjà longtemps que je me suis aperçue de + cette inclination; mais je ne vous en ai pas voulu parler d'abord, de + peur de vous en faire apercevoir vous-même. Vous ne la connaissez que + trop présentement; vous êtes sur le bord du précipice; il vous faut + de grands efforts et + de grandes violences pour vous retenir. Songez ce que vous devez à + votre mari, songez ce que vous devez à vous-même, et pensez que vous + allez perdre cette réputation que vous vous êtes acquise, et que je + vous ai tant souhaitée. Ayez de la force et du courage, ma fille; + retirez-vous de la cour; obligez votre mari de vous emmener; ne + craignez point de prendre des partis trop rudes et trop difficiles; + quelque affreux qu'ils vous paraissent d'abord, ils seront plus + doux dans les suites que les malheurs d'une galanterie. Si d'autres + raisons que celles de la vertu et de votre devoir vous pouvaient + obliger à ce que je souhaite, je vous dirais que, si quelque chose + était capable de troubler le bonheur que j'espère en sortant de ce + monde, ce serait de vous voir tomber comme les autres femmes; mais si + ce malheur vous doit arriver, je reçois la mort avec joie, pour n'en + pas être le témoin.» + + Mme de Clèves fondait en larmes sur la main de sa mère, qu'elle + tenait serrée contre les siennes; et Mme de Chartres se sentant + touchée elle-même: + + «Adieu, ma fille, lui dit-elle, finissons une conversation qui nous + attendrit trop l'une et l'autre, et souvenez-vous, si vous pouvez, de + tout ce que je viens de vous dire.» + + Elle se tourna de l'autre côté en achevant ces paroles et commanda + à sa fille d'appeler ses femmes, sans vouloir l'écouter ni parler + davantage. Mme de Clèves sortit de la chambre de sa mère en l'état + qu'on peut s'imaginer, et Mme de Chartres ne songea plus qu'à se + préparer à la mort. Elle vécut encore deux jours, pendant lesquels + elle + ne voulut plus revoir sa fille, qui était la seule chose à quoi elle + se sentait attachée. + + Mme de Clèves était dans une affliction extrême. Son mari ne la + quittait point, et, sitôt que Mme de Chartres fut expirée, il + l'emmena à la campagne pour l'éloigner d'un lieu qui ne faisait + qu'aigrir sa douleur. On n'en a jamais vu de pareille. Quoique la + tendresse et la reconnaissance y eussent la plus grande part, le + besoin qu'elle sentait qu'elle avait de sa mère pour se défendre + contre M. de Nemours ne laissait pas d'y en avoir beaucoup. Elle se + trouvait malheureuse d'être abandonnée à elle-même dans un temps où + elle était si peu maîtresse de ses sentiments, et où elle eût tant + souhaité d'avoir quelqu'un qui pût la plaindre et lui donner de la + force. La manière dont M. de Clèves en usait pour elle lui faisait + souhaiter plus fortement que jamais de ne manquer à rien de ce + qu'elle lui devait. Elle lui témoignait aussi plus d'amitié et plus + de tendresse qu'elle n'avait encore fait; elle ne voulait point qu'il + la quittât, et il lui semblait qu'à force de s'attacher à lui il la + défendrait contre M. de Nemours. + + Ce prince vint voir M. de Clèves à la campagne; il fit ce qu'il put + pour rendre aussi une visite à Mme de Clèves, mais elle ne le voulut + point recevoir; et, sentant bien qu'elle ne pouvait s'empêcher de le + trouver aimable, elle avait fait une forte résolution de s'empêcher + de le voir et d'en éviter toutes les occasions qui dépendraient + d'elle. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + + + +MARQUISE DE MAINTENON + +(FRANÇOISE D'AUBIGNÉ) + +(1635-1719) + + +Petite-fille du célèbre Agrippa d'Aubigné, Mme de Maintenon, que le +roi Louis XIV surnomma la Raison, eut une existence pénible dans ses +commencements, et non dénuée d'épines dans sa dernière période, malgré +son côté brillant. + +Venue au monde dans la prison de Niort, où sa mère partageait la +captivité de son mari, Constant d'Aubigné; emportée aussitôt née par +sa tante, Mme de Villette, elle fut bientôt ramenée à la prison de +Château-Trompette, dans le préau de laquelle elle fit ses premiers pas. +De la Martinique, où son père fut envoyé (nous dirions aujourd'hui +exporté) par suite de sa mauvaise conduite, après avoir été près d'être +jetée à la mer comme morte pendant la traversée; ballottée en France +et de nouveau à la Martinique; laissée, après la mort de son père, en +otage à un créancier, qui finit par la mettre à la porte; rapatriée par +le consul à l'âge de douze ans, toute seule; ballottée de nouveau entre +sa grand'tante maternelle, qui faisait retomber sur elle l'animosité +que la famille de Condillac avait vouée à sa mère pour son mariage +contre leur gré; sa bonne tante de Villette, qui lui faisait embrasser +le protestantisme; son autre parente, l'altière Mme de Neuillant, +qui la contraignait à se convertir au catholicisme en lui faisant +panser les chevaux et garder les dindons; enfin, revenue auprès de sa +mère, obligée d'aller, s'enveloppant d'une mante, chercher la soupe +distribuée à la porte d'un presbytère... sa mère morte, reprenant sa +vie d'humiliations chez Mme de Neuillant, et, pour échapper à cette +tutelle tyrannique, épousant, sans dot, le cul-de-jatte Scarron... +Telle fut la première partie de l'existence de la future Mme de +Maintenon. Le philosophe poète se dit qu'avec une telle femme il +pourrait conjurer la pauvreté. + +C'est à cette époque qu'en donnant à dîner chez son mari il lui +arrivait de faire oublier à ses convives, par l'attrait de sa +conversation, les plats qui manquaient. Après la mort du pauvre +poète, envers lequel elle se conduisit avec dévouement, elle obtint +une place de gouvernante des enfants du duc du Maine; Louis XIV put +apprécier son bon sens et son tact parfait. Ici encore, sa vertu et +son esprit la servirent; elle avait plus de cinquante ans quand le roi +l'épousa secrètement. Elle utilisa le temps de son influence à de sages +institutions. Elle fonda l'établissement d'éducation des demoiselles +de Saint-Cyr, écrivit des _Lettres et Entretiens sur l'éducation_ qui +sont fréquemment consultés dans les cours pédagogiques. C'est à ce +titre qu'elle appartient à la littérature. «Elle avait fait, nous dit +M. Gréard, membre de l'Académie française et vice-recteur de la +Sorbonne, son _bréviaire_ de l'_Éducation des filles_, de Fénelon; elle +fut la première à s'emparer de ce livre, qui devait être d'abord une +consultation privée.» + +Elle fut une moraliste. Obligée d'amuser un roi inamusable, il paraît +qu'elle s'ennuyait fort elle-même, ce qui peut paraître surprenant +chez une personne aussi raisonnable et qui avait tant d'occupations +sérieuses. + + + LETTRE A Mme DE LA MAISON-FORT + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + _Que ne puis-je vous donner toute mon expérience! Que ne puis-je vous + faire voir l'ennui qui dévore les grands et la peine qu'ils ont à + remplir leurs journées! Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse + dans une fortune qu'on aurait eu peine à imaginer, et qu'il n'y a + que le secours de Dieu qui m'empêche d'y succomber? J'ai été jeune + et jolie; j'ai goûté des plaisirs; j'ai été aimée partout dans un + âge un peu plus avancé; j'ai passé des années dans le commerce de + l'esprit; je suis venue à la faveur, et je vous proteste, ma chère + fille, que tous les états laissent un vide affreux, une inquiétude, + une lassitude, une envie de connaître autre chose, parce qu'en tout + cela rien ne satisfait entièrement. On n'est en repos que lorsqu'on + s'est donné à Dieu, mais avec cette volonté déterminée dont je vous + parle quelquefois; alors on sent qu'il n'y a rien à chercher et qu'on + est arrivé + à ce qui est bon sur la terre: on a des chagrins, mais on a aussi une + solide consolation, et la paix au fond du cœur au milieu des plus + grandes peines._ + + + LETTRE A CHARLES D'AUBIGNÉ, SON FRÈRE + + 1676. + + On n'est malheureux que par sa faute.--_Ce sera toujours mon texte + et ma réponse à vos lamentations... Il y a dix ans, nous étions bien + éloignés l'un et l'autre du point où nous en sommes aujourd'hui. + Nos espérances étaient si peu de chose que nous bornions nos vœux + à trois mille livres de rente: nous en avons quatre fois plus, et + nos souhaits ne seraient pas encore remplis... Si les biens nous + viennent, recevons-les de la main de Dieu, mais n'ayons pas de vues + trop vastes. Nous avons le nécessaire et le commode, tout le reste + n'est que cupidité. Tous ces désirs de grandeur partent du vide d'un + cœur inquiet._ + + + PENSÉE + + L'économie nous met en état de faire l'aumône, et c'est là le motif + qui nous la doit faire aimer. + + + L'INDISCRÉTION[33] + + Une personne indiscrète fait tout mal à propos, elle entre à + contre-temps, elle sort de même. Entrer mal à + propos, c'est rendre visite à une personne quand elle est en affaire + ou qu'elle est avec une autre qui lui est assez intime pour être + bien aise de se trouver seule avec elle; on sort à contre-temps + quand, après avoir fait cette indiscrétion, on fait sentir à la + personne qu'on s'aperçoit qu'elle serait bien aise de se trouver + seule avec son amie et qu'on sort sur-le-champ: c'est l'embarrasser + et l'obliger à se défendre, car il n'y a personne qui ose convenir + tout franchement qu'elle est de trop dans la conversation. Quand on a + tant fait de faire une visite mal à propos, il faut faire comme si on + ne s'apercevait pas de l'embarras qu'on cause, rendre sa visite très + courte et chercher un prétexte pour en sortir honnêtement et le plus + tôt qu'on peut, sans faire sentir que c'est parce qu'on s'aperçoit + qu'on interrompt la conversation commencée avec l'autre personne, à + moins que celle qu'on va voir ne fût en affaire: car, pour lors, il + serait de la prudence de ne pas passer outre et de remettre la visite + à un autre jour. + + Une personne indiscrète n'entend point ce qu'on veut qu'elle sache + et elle écoute ce qu'on ne veut pas qu'elle entende, parce que, dans + le premier cas, au lieu d'écouter ceux qui parlent et d'entrer dans + le sujet de la conversation, elle l'interrompt pour dire ce qui lui + vient dans l'esprit; elle écoute ce qu'on ne veut pas qu'elle entende + dans une conversation dont elle ne devait pas être, au lieu de se + retirer prudemment. Rien ne rend si indiscrète que de n'être occupé + que de soi, ne parlant que de soi, de ses maux, de ses affaires. + + Pour éviter les indiscrétions, il faut être occupé des + autres plus que de soi; penser, avant que de parler, si ce qu'on va + dire ne fera de mal à personne, s'il n'aura pas de mauvaises suites. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Révéler un secret, cela passe l'indiscrétion: c'est une perfidie, + c'est une infamie dont une personne d'honneur n'est pas capable. + + Encore sont des indiscrétions qu'il faut tâcher d'éviter avec soin, + si l'on ne veut pas être fort désagréable en société: choisir la + place la plus commode, prendre ce qu'il y a de meilleur sur la table, + interrompre ceux qui parlent, parler trop haut, etc. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + [33] _Conversations et entretiens de Madame de Maintenon avec les + demoiselles de Saint-Cyr, rédigés par les maîtresses de classe et + revus et corrigés par Madame de Maintenon_ (1716). Mme de Maintenon + ayant demandé aux demoiselles de la classe jaune de Saint-Cyr sur + quel sujet elles désiraient qu'elle leur fît l'instruction, Mlle de + Chardon proposa l'_indiscrétion_. + + + + +PRINCESSE DES URSINS + +(1635-1722) + + +Anne-Marie de La Trémoïlle, fille du duc de Noirmoutier, épousa, en +1659, Adrien-Blaise de Talleyrand, prince de Chalais, qu'elle suivit +dans son exil en Espagne et en Italie; il mourut en 1673; elle épousa +alors le duc de Bracciano, prince des Ursins, et de là date son +existence politique. + +La princesse nourrissait une de ces ambitions vastes, fort au-dessus +de son sexe et de l'ambition ordinaire des hommes[34]. Adroite, +prudente, hardie, gracieuse de manières, d'un charme indéfinissable, +fière, bienveillante, elle jouit d'une grande influence à raison d'une +éloquence irrésistible; elle joua un grand rôle politique à la cour +d'Espagne de Philippe V. + +Quoique septuagénaire, on prétendit qu'elle aurait voulu, le roi étant +devenu veuf, s'en faire épouser pour monter sur le trône, mais il +n'avait que trente ans. Elle se décida à le remarier; sur un léger +conseil d'étiquette qu'elle voulut donner, dès son arrivée, à la +jeune reine (princesse Elisabeth Farnèse), probablement stylée en +conséquence, la reine s'emporta (1714, décembre) et la fit jeter, en +robe de gala, sans vêtement de dessus ni quoi que ce soit, en voiture +et conduire à la frontière, après douze ans de pouvoir absolu. Mme de +Maintenon et le roi lui battirent froid quand elle arriva à Paris. On a +d'elle ses lettres au maréchal de Villeroi, et surtout celles à Mme de +Maintenon et à la maréchale de Noailles. + +Elle fut une femme politique célèbre plutôt qu'une femme écrivain de +talent. + + + LETTRE A LA MARÉCHALE DE NOAILLES + + Rome, 12 décembre 1699. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + _Je me donne l'honneur d'écrire à Mme de Maintenon sur la mort de Mme + de Montchevreuil[35], et je vous adresse ma + lettre, Madame, parce qu'elle vaudra quelque chose en passant par + vos mains. Ce n'est qu'un simple compliment. J'ai eu besoin de votre + conseil pour le hasarder, car je ne sais que trop le peu de temps que + cette admirable personne a à donner à des choses aussi inutiles. Vous + me donnez bien de la vanité quand vous m'assurez, Madame, qu'elle + prendrait bien du plaisir à avoir un commerce réglé avec moi si elle + en avait le loisir. C'est me dire proprement qu'elle m'estime et + qu'elle m'honore de son amitié. Il suffirait que l'on sût en ce pays + qu'elle me trouve digne de cette grâce pour que le Sacré Collège + me regardât avec admiration. Jugez, Madame, de ce qui arriverait + si, effectivement, j'étais en possession de cet avantage. Mme de + Maintenon écrit d'une manière si noble, si spirituelle, que je ne + sais si ses lettres ne me feraient pas encore plus de plaisir que + d'honneur..._ + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + [34] Saint-Simon. + + [35] Très vieille amie de Mme de Maintenon d'avant son temps de + grandeur. + + + + +MARQUISE DE CAYLUS + +(MARTHE-MARGUERITE DE VILLETTE) + +(1673-1729) + + +Elle était protestante, parente de Mme d'Aubigné, et raconte, dans ses +_Souvenirs_, sa conversion dans les termes suivants: + + Mme de Maintenon vint me chercher et m'emmena seule à Saint-Germain. + Je pleurai d'abord beaucoup, mais je trouvai, le lendemain, la messe + du roi si belle, + que je consentis à me faire catholique à condition que je + l'entendrais tous les jours. + +Mme de Caylus traite spécialement dans ses _Mémoires_ de la cour de +Louis XIV; nièce de Mme de Maintenon, elle y parle beaucoup de sa +tante, de Mmes de Thianges et de Montespan. La belle duchesse n'est +pas une moraliste dans l'acception du mot. Dans cet ouvrage, il n'y +a pas à chercher des conseils de grande édification, mais plutôt des +renseignements sur l'entourage du grand roi. + + + MÉMOIRES + + LA COMÉDIE A SAINT-CYR + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Mme de Brinon avait de l'esprit et une facilité incroyable d'écrire + et de parler, car elle faisait aussi des espèces de sermons fort + éloquents, et tous les dimanches, après la messe, elle expliquait + l'Évangile comme aurait pu le faire M. Le Tourneur. + + Mme de Maintenon voulut voir une des pièces de Mme de Brinon; elle + la trouva telle qu'elle était, c'est-à-dire si mauvaise qu'elle la + pria de n'en plus faire jouer de semblables, et de prendre plutôt + quelques belles pièces de Corneille ou de Racine. Les petites filles + représentèrent _Cinna_ assez passablement pour des enfants qui + n'avaient été formées au théâtre que par une vieille religieuse. + Elles jouèrent ensuite _Andromaque_, et, soit que les actrices en + fussent mieux choisies, ou qu'elles commençassent à prendre des airs + de la cour, cette pièce ne fut que trop bien représentée au gré + de Mme de Maintenon, et lui fit appréhender que cet amusement ne + leur insinuât des sentiments contraires à ceux qu'elle voulait leur + inspirer. + + + + +Mme DESHOULIÈRES + +(ANTOINETTE DU LIGIER DE LA GARDE) + +(1638-1694) + + +Mme Deshoulières eut une grande réputation, une grande influence, un +grand crédit, qu'elle ne dut qu'à son talent, à ses qualités, aux +agréments de son esprit, car elle était pauvre, et, quoique belle, elle +se piqua de rester toujours honnête femme. Voltaire, qui n'avait pas +connu la femme, goûtait fort le poète, et, dans la _liste des écrivains +du règne de Louis XIV_, il a formulé ce jugement: «De toutes les dames +françaises qui ont cultivé la poésie, c'est celle qui a le mieux +réussi.» Lemontey a renchéri sur cet éloge en ne trouvant que Voltaire +lui-même, dans le genre léger, supérieur à Mme Deshoulières. + +Sa vie fut accidentée dans sa première partie, avant d'être dans la +seconde tranquille, d'apparence au moins, sinon de réalité, vouée aux +devoirs de la famille et consolée de plus d'un chagrin, dont l'amertume +a mis un pli à son sourire, même dans ses rêveries les plus idylliques. + +Elle épousa, à quatorze ans, un mari de trente ans. Elle avait reçu +une éducation brillante et raffinée sous le rapport littéraire; elle +avait appris non seulement l'espagnol et l'italien, mais encore le +latin. Partie de la France pour fuir la pauvreté, car la disgrâce des +proscrits les atteignait dans leurs biens, la jeune femme retrouvait la +pauvreté en Belgique, mais compensée par les succès les plus brillants +de beauté et d'esprit. + +Après avoir été gardée huit mois prisonnière, en Belgique, par les +Espagnols, pour avoir exprimé trop franchement sa manière de penser, +et délivrée par son mari, cette courageuse et spirituelle femme, +revenue à Paris, savoura la récompense de son dévouement en éloges +et en succès de salon qui purent beaucoup contribuer à sa gloire et +à son plaisir, mais peu à sa fortune et à son repos. Elle eut des +amis illustres, qui applaudirent à ses vers et firent honneur à son +salon. Sa vie, désormais sans aventure, s'écoula dans une médiocrité +non dorée, sans autre plaisir que des plaisirs d'esprit, empoisonnés +par des soucis domestiques et de précoces souffrances; elle mourut, +âgée de cinquante-six ans seulement, après avoir langui onze ans dans +les cruelles douleurs d'un cancer au sein. Les déceptions d'une vie +longtemps agitée avaient laissé dans sa douceur un fond d'amertume +et mis sur son enjouement comme un voile habituel de mélancolie. +Cette femme, qui a composé tant d'idylles, de rondeaux, de chansons, +de madrigaux, a su tirer de la même veine des réflexions morales +d'une âpre éloquence de désabusement, des épîtres d'un ton sévère et +satirique. Voilà en résumé ce que nous apprend la préface de M. de +Lescure à une édition de ses œuvres publiées par Jouaust. + +Sauf sa gracieuse bergerie allégorique adressée à ses enfants: + + Dans ces prés fleuris + Qu'arrose la Seine, + +où elle recommande en forme de poétique requête à la protection du dieu +Pan (Louis XIV) son troupeau, c'est-à-dire sa famille, on ne connaît +guère ses poésies, cependant d'une importance plus sérieuse que la +jolie idylle ne le ferait soupçonner. + + + ÉPITRE CHAGRINE + + . . . . . . . . . . . . . . . . . + Quel espoir vous séduit? quel gloire vous tente? + Quel caprice? à quoi pensez-vous? + Vous voulez devenir savante: + Hélas! du bel esprit savez-vous les dégoûts? + Ce nom, jadis si beau, si révéré de tous, + N'a plus rien, aimable Amarante, + Ni d'honorable ni de doux, + Sitôt que, par la voix commune, + De ce titre odieux on se trouve chargé. + De toutes les vertus n'en manquât-il pas une, + Suffit qu'un bel esprit en nous ait érigé, + Pour ne pouvoir prétendre à la moindre fortune. + . . . . . . . . . . . . . . . . . + Pourrez-vous toujours voir votre cabinet plein + Et de pédants et de poètes, + Qui vous fatigueront avec un front serein + Des sottises qu'ils auront faites? + Pourrez-vous supporter qu'un fat de qualité, + Qui sait à peine lire et qu'un caprice guide, + De tout vos ouvrages décide? + Un esprit de malignité + Dans le monde a su se répandre; + On achète un bon livre afin de s'en moquer: + C'est des plus longs travaux le fruit qu'il faut attendre, + Personne ne lit pour apprendre, + On ne lit que pour critiquer. + Vous riez, vous croyez ma colère chimérique, + L'amour-propre vous dit tout bas + Que je vous fais grand tort, que vous ne devez pas + Du plus rude censeur redouter la critique. + Eh bien! considérez que dans chaque maison + Où vous aura conduit un importun usage, + Dès qu'un laquais aura prononcé votre nom: + «C'est un bel esprit, dira-t-on, + Changeons de voix et de langage.» + Alors sur un précieux ton, + Des plus grands mots faisant un assemblage, + On ne vous parlera que d'ouvrages nouveaux, + On vous demandera ce qu'il faut qu'on en pense. + En face, on vous dira que les vôtres sont beaux, + Et l'on poussera l'impudence + Jusques à vous presser d'en dire des morceaux. + Si tout votre discours n'est obscur, emphatique, + On se dira tout bas: «C'est là ce bel esprit? + Tout comme un autre elle s'explique, + On entend tout ce qu'elle dit.» + . . . . . . . . . . . . . . . . . + Dès que la renommée aura semé le bruit + Que vous savez toucher la lyre, + Hommes, femmes, tout vous craindra, + Hommes, femmes, tout vous fuira, + Parce qu'ils ne sauront en mille ans que vous dire. + . . . . . . . . . . . . . . . . . + Ce que prête la fable à la haute éloquence, + Ce que l'histoire a consacré, + Ne vaut jamais rien à leur gré: + _Ce qu'on sait plus qu'eux les offense._ + On dirait, à les voir, de l'air présomptueux + Dont ils s'empressent pour entendre + Des vers qu'on ne lit point pour eux, + Qu'à décider de tout ils ont droit de prétendre; + Sur ce dehors trompeur, on ne doit pas compter. + Bien souvent sans les écouter, + Plus souvent sans y rien comprendre, + On les voit les blâmer, on les voit les défendre. + Quelques faux brillants bien placés: + Toute la pièce est admirable; + Un mot leur déplaît, c'est assez: + Toute la pièce est détestable. + . . . . . . . . . . . . . . . . . + Ne cherchez plus une frivole gloire + Qui cause tant de peine et si peu de plaisir. + Je la connois, et vous pouvez m'en croire: + Jamais dans Hippocrène on ne m'auroit vu boire + Si le Ciel m'eût laissée en pouvoir de choisir. + Mais, hélas! de son sort personne n'est le maître, + Le penchant de nos cœurs est toujours violent; + J'ai su faire des vers avant que de connoître + Les chagrins attachés à ce maudit talent! + Vous que le Ciel n'a point fait naître + Avec ce talent que je hais, + Croyez-en mes conseils, ne l'acquérez jamais. + + + SOLITUDE + + . . . . . . . . . . . . . . . . . + Charmante et paisible retraite, + Que de votre douceur je connois bien le prix, + Et que je conçois de mépris + Pour les vains embarras dont je me suis défaite! + Que sous ces chênes verts je passe d'heureux jours! + Dans ces lieux écartés que la nature est belle! + Rien ne la défigure, elle y garde toujours + La même autorité qu'avant qu'on eût contre elle + Imaginé des lois l'inutile secours. + Ici le cerf, l'agneau, le paon, la tourterelle, + Pour la possession d'un champ ou d'un verger + N'ont point ensemble de querelle; + Nul bien ne leur est étranger; + Nul n'exerce sur l'autre un pouvoir tyrannique, + Et d'aïeux éclatants pas un d'eux ne se pique. + . . . . . . . . . . . . . . . . . + Avec étonnement j'y vois + Que le plus petit des reptiles, + Cent fois plus habile que moi, + Trouve pour tous ses maux des remèdes utiles. + Qui de nous, dans le temps de sa prospérité, + A l'active fourmi ressemble? + . . . . . . . . . . . . . . . . . + Quels états sont mieux policés + Que l'est une ruche d'abeilles? + C'est là que les abus ne se sont point glissés + Et que les volontés en tout temps sont pareilles. + De leur roi qui les aime elles sont le soutien; + On sent leur aiguillon dès qu'on cherche à leur nuire; + Pour les châtier il n'a rien: + Il n'est roi que pour les conduire + Et que pour leur faire du bien. + . . . . . . . . . . . . . . . . . + Ah! n'avons-nous pas dû nous dire mille fois, + En les voyant être heureux sans richesse, + Habiles sans étude, équitables sans lois, + Qu'ils possèdent seuls la sagesse? + Il n'en est presque point dont l'homme n'ait reçu + Des leçons qui l'ont fait rougir de sa faiblesse, + Et, quoiqu'il s'applaudisse, il doit à leur adresse + Plus d'un art que, sans eux, il n'aurait jamais su. + + + LE BEL ESPRIT + + Le bel esprit, au siècle de Marot, + Des dons du Ciel passoit pour le gros lot; + Des grands seigneurs il donnoit accointance, + Menoit parfois à noble jouissance, + Et, qui plus est, faisoit bouillir le pot. + + Or, est passé ce temps où d'un bon mot, + Stance ou dizain, on payoit son écot: + Plus n'en voyons qui prennent pour finance + Le bel esprit. + + A prix d'argent, l'auteur, comme le sot, + Boit sa chopine et mange son gigot; + Heureux encor d'en avoir suffisance! + Maints ont le chef plus rempli que la panse. + Dame Ignorance a fait enfin capot + Le bel esprit. + +[Illustration] + + + RÉFLEXIONS DIVERSES + + I + + Homme, contre la mort quoi que l'art te promette, + Il ne sauroit te secourir. + Prépares-y ton cœur; dis-toi: «C'est une dette + Qu'en recevant le jour j'ai faite.» + Nous ne naissons que pour mourir. + + II + + Esclaves que rien ne rebute, + Vous qui, pour arriver au comble des honneurs, + Aux caprices des grands êtes toujours en butte; + Vous, de tous leurs défauts lâches adorateurs, + Savez-vous le succès de tant de sacrifices? + Quand, par les grands emplois, on aura satisfait + A vos soins, à vos longs services, + Hélas! pour vous qu'aura-t-on fait + Que vous ouvrir des précipices? + + III + + Est-ce vivre? et peut-on, sans que l'esprit murmure, + Se donner tout entière au soin de sa parure? + Se peut-il qu'on arrive à cet instant fatal + Qui termine les jours que le destin nous prête + Sans avoir jamais eu d'autres soucis en tête + Que de ce qui sied bien ou mal? + Faire de sa beauté sa principale affaire + Est le plus indigne des soins; + Le dessein général de plaire + Fait que nous plaisons beaucoup moins. + + IV + + Lorsque la mort moissonne, à la fleur de son âge, + L'homme pleinement convaincu + Que la foiblesse est son partage, + Et qui contre les sens a mille fois vaincu, + On ne doit point gémir du coup qui le délivre. + Quelque jeune qu'on soit, quand on a su bien vivre, + On a toujours assez vécu. + + + + +MARQUISE DE LAMBERT + +(ANNE-THÉRÈSE DE MARQUENAT DE COURCELLES) + +(1667-1733) + + +Les détails biographiques sur la marquise de Lambert ne font pas +défaut, et nous n'avons qu'à puiser à bonne source: dans une réédition +de ses œuvres par Jouaust. + +M. de Lescure, dans une étude critique des plus intéressantes, fait +ressortir toute la sagesse et toute la vigueur mordante qui éclatent +dans ses ouvrages, dont les principales divisions: _Conseils à mon +fils, Conseils à ma fille, De l'Amitié, Réflexions sur la femme_, +forment un traité de morale et d'éducation des plus complets. + +«La marquise de Lambert eut la première un salon dans ce XVIIIe siècle +où les femmes régnèrent par les salons. La première elle fut une +puissance sociale, littéraire, académique, dirigea la mode, régenta le +goût, imposa le ton, fit de l'éventail le sceptre de la conversation, +donna de ces dîners dont le billet d'invitation était un brevet de +réputation et d'influence. Hâtons-nous de le dire: si Mme de Lambert +fut une puissance, elle mérita de l'être. Son talent est resté pur +comme sa vie, son influence fut noble comme son cœur. Elle exerça sur +les mœurs de son temps un empire salutaire. + +«Son histoire, qui est celle d'une femme sage et heureuse par la +sagesse, est courte, comme celle des gens heureux et sages, et peut +tenir en quelques lignes. Le drame de sa vie est tout intérieur. + +«Enfant, elle se dérobait souvent aux plaisirs de son âge pour aller +lire en son particulier, et elle s'accoutuma dès lors de son propre +mouvement à faire de petits extraits de ce qui la frappait le plus. + +«Sa mère s'était remariée à Bachaumont, qui fit l'éducation de la +petite fille. + +«Fontenelle, qui fut un de ses meilleurs amis, dit que «sa maison était +la seule où l'on se trouvât pour se parler raisonnablement les uns aux +autres, et même avec esprit selon l'occasion»... + +«Le duc de Nevers lui avait cédé à titre viager une aile du palais +Mazarin. Elle occupait l'extrémité de la galerie qui s'avance, vers la +rue Colbert, sur la rue de Richelieu, au nº 12. Elle recevait le mardi +et le mercredi de chaque semaine tous ceux qui avaient de l'esprit, +sans regarder à la fortune et à la noblesse, quoiqu'elle réunissait les +grands seigneurs aux beaux esprits. + +Elle mourut à quatre-vingt-six ans. + + + AVIS D'UNE MÈRE A SON FILS + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Voici, mon fils, quelques préceptes qui regardent les mœurs, + lisez-les sans peine. Ce ne sont pas des leçons sèches, qui sentent + l'autorité d'une mère: ce sont des avis que vous donne une amie, et + qui parlent du cœur. + + Quelques soins que l'on prenne de l'éducation des enfans, elle est + toujours très imparfaite. Il faudroit, pour la rendre utile, avoir + d'excellens gouverneurs, et où les prendre? A peine les princes + peuvent-ils en avoir et se les conserver. Où trouve-t-on des hommes + assez au-dessus des autres pour être dignes de les conduire? + Cependant les premières années sont précieuses, puisqu'elles assurent + le mérite des autres. + + Il n'y a que deux temps dans la vie où la vérité se + montre utilement à tous: dans la jeunesse pour nous instruire, dans + la vieillesse pour nous consoler. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + On peut beaucoup déplaire avec beaucoup d'esprit, lorsqu'on ne + s'applique qu'à chercher les défauts d'autrui et à les exposer au + grand jour. Pour ces sortes de gens, qui n'ont d'esprit qu'aux dépens + des autres, ils doivent penser qu'il n'y a point de vie assez pure + pour avoir droit de censurer celle d'autrui. + + Il faut, s'il est possible, mon fils, être content de son état. Rien + de plus rare et de plus estimable que de trouver des personnes qui en + soient satisfaites; c'est notre faute. Il n'y a point de condition + si mauvaise qui n'ait un bon côté: chaque état a son point de vue, + il faut savoir s'y mettre; ce n'est pas la faute des situations, + c'est la nôtre. Nous avons bien plus à nous plaindre de notre humeur + que de la fortune. Nous imputons aux événemens les défauts qui ne + viennent que de notre chagrin. Le mal est en nous, ne le cherchons + pas ailleurs. En adoucissant notre humeur, souvent nous changeons + notre fortune. Il nous est bien plus aisé de nous ajuster aux choses + que d'ajuster les choses à nous. Souvent l'application à chercher + le remède irrite le mal; et l'imagination, d'intelligence avec la + douleur, l'accroît et la fortifie. L'attention aux malheurs les + rapproche en les tenant présents à l'âme. Une résistance inutile + retarde l'habitude qu'elle contracteroit avec son état. Il faut céder + aux malheurs. Renvoyez-les à la patience, c'est à elle seule à les + adoucir. + + Il faut compter qu'il n'y a aucune condition qui n'ait ses peines; + c'est l'état de la vie humaine: rien de pur, tout est mêlé. C'est + vouloir s'affranchir de la loi commune que de prétendre à un bonheur + constant. Les personnes qui vous paroissent les plus heureuses, si + vous aviez compté avec leur fortune ou avec leur cœur, ne vous le + paroîtroient guère. Les plus élevés sont souvent les plus malheureux. + Avec de grands emplois et des maximes vulgaires, on est toujours + agité. C'est la raison qui ôte les soucis de l'âme, et non pas + les places. Si vous êtes sage, la fortune ne peut ni augmenter ni + diminuer votre bonheur. + + Jugez par vous-même, et non par l'opinion d'autrui. Les malheurs et + les déréglemens viennent des faux jugemens; les faux jugemens, des + sentimens, et les sentimens, du commerce que l'on a avec les hommes; + vous en revenez toujours plus imparfait. Pour affoiblir l'impression + qu'ils font sur vous, et pour modérer vos désirs et vos chagrins, + songez que le temps emporte et vos peines et vos plaisirs; que chaque + instant, quelque jeune que vous soyez, vous enlève une partie de + vous-même. + + + AVIS D'UNE MÈRE A SA FILLE + + ... Les vertus des femmes sont difficiles, parce que la gloire n'aide + pas à les pratiquer. Vivre chez soi, ne régler que soi et sa famille, + être simple, juste et modeste, vertus pénibles, parce qu'elles sont + obscures... Que votre première parure soit donc la modestie, elle + augmente la beauté et sert de voile à la laideur; la modestie est le + supplément de la beauté. Le grand malheur de la laideur, c'est + qu'elle éteint et qu'elle ensevelit le mérite des femmes... C'est une + grande affaire quand il faut que le mérite se fasse jour au travers + d'un extérieur désagréable. + + Vous n'êtes pas née sans agrémens, mais vous n'êtes pas une beauté; + cela vous oblige à faire provision de mérite; on ne vous fera grâce + de rien. La beauté inspire un sentiment de douceur qui prévient. Si + vous n'avez point ces avances, on vous jugera à la rigueur. Qu'il + n'y ait donc rien dans vos manières qui fasse sentir que vous vous + ignorez. L'air de confiance révolte dans une figure médiocre. + + Rien n'est plus court d'ailleurs que le règne de la beauté, rien + n'est plus triste que la suite de la vie des femmes qui n'ont + su qu'être belles. Si l'on a commencé à s'attacher à vous par + l'agrément, faites qu'on y demeure par le mérite... Les grâces sans + mérite ne plaisent pas longtemps, et le mérite sans grâces peut se + faire estimer sans tomber. Il faut donc que les femmes aient le + mérite aimable... + + La beauté trompe la personne qui la possède, elle enivre l'âme. + Cependant faites attention qu'il n'y a qu'un fort petit nombre + d'années de différence entre une belle femme et une qui ne l'est + plus... Les véritables grâces ne dépendent pas d'une parure trop + recherchée. Il faut satisfaire à la mode comme à une servitude + fâcheuse et ne lui donner que ce qu'on ne peut lui refuser. + + Que ne doit-on pas aux agrémens de l'imagination? C'est elle qui fait + les poètes et les orateurs; rien ne plaît + tant que ces imaginations vives, délicates, remplies d'idées riantes. + Si vous joignez la force à l'agrément, elle domine, elle force l'âme + et l'entraîne: car nous cédons plus certainement à l'agrément qu'à la + vérité. L'imagination est la source et la gardienne de nos plaisirs. + Ce n'est qu'à elle qu'on doit l'agréable illusion des passions. + Toujours d'intelligence avec le cœur, elle sait lui fournir toutes + les erreurs dont il a besoin; elle a droit aussi sur le temps; elle + sait rappeler les plaisirs passés, et nous fait jouir par avance de + tous ceux que l'avenir nous promet; elle nous donne de ces joies + sérieuses qui ne font rire que l'esprit: toute l'âme est en elle; et, + dès qu'elle se refroidit, tous les charmes de la vie disparoissent. + + Parmi les avantages qu'on accorde aux femmes, on prétend qu'elles ont + un goût fin pour juger des choses d'agrément. Beaucoup de personnes + ont défini le goût. Une dame d'une profonde érudition (Mme Dacier) + a prétendu que c'est «une harmonie, un accord de l'esprit et de + la raison», et qu'on en a plus ou moins, selon que cette harmonie + est plus ou moins juste. Une autre personne a prétendu que le goût + est une union du sentiment et de l'esprit, et que l'un et l'autre, + d'intelligence, forment ce qu'on appelle le _jugement_. Ce qui fait + croire que le goût tient plus au sentiment qu'à l'esprit, c'est qu'on + ne peut rendre raison de ses goûts, parce que l'action de l'esprit + qui consiste à considérer un objet était bien moins parfaite dans les + femmes, parce que le sentiment qui les domine les distrait et les + entraîne. L'attention est nécessaire; elle fait naître la lumière, + pour ainsi dire approche + les idées de l'esprit, et les met à sa portée. Mais, chez les + femmes, les idées s'offrent d'elles-mêmes, et s'arrangent plutôt par + sentiment que par réflexion: la nature raisonne pour elles et leur en + épargne tous les frais. Je ne crois donc pas que le sentiment nuise à + l'entendement... + + + + +Mme D'AULNOY + +(NÉE MARIE-CATHERINE LE JUMEL) DE BARNEVILLE + +(1650-1705) + + +Nous ne nous occuperons pas de la vie privée de Mme d'Aulnoy; mariée, +à l'âge de quinze ans, à un homme beaucoup plus âgé qu'elle, débauché +et qui mangea tout son bien, elle ne fut pas la seule coupable dans le +ménage. Elle eut cinq enfants, dont quatre filles. + +Son premier ouvrage fut la _Relation d'un voyage en Espagne_, publiée +en 1690, qui fut pour elle un heureux début littéraire. Elle continua +par les _Mémoires sur la cour d'Espagne_, puis les _Mémoires sur la +cour de France_ (1692), et _sur la cour d'Angleterre_ (1695). + +Succédèrent les _Mémoires secrets de plusieurs grands princes de +la cour, Konieski la Gonzieure_, l'_Histoire d'Hippolyte, comte de +Douglas_, roman qui fut goûté à l'époque; mais l'œuvre qui fit +principalement sa réputation dans le public fut ses _Contes nouveaux, +ou les Fées à la mode_, qu'elle augmenta successivement de trois à huit +tomes, encouragée par son succès. Elle obtint la suprématie sur tous +les conteurs de l'époque, et La Harpe a dit: «que leur auteur savait +mettre de l'art et du goût jusque dans les frivolités et conserver la +vraisemblance dans le merveilleux». + +_L'Oiseau bleu_, _la Belle aux cheveux d'or_, _Finette Cendron_, _la +Chatte blanche_, _la Biche au bois_, ne seront jamais oubliés et +vivront à côté des contes de Perrault. + +Ils sont moins bonhomme, moins naïfs, moins enfantins, plus travaillés, +en un mot; on y sent la touche délicate de la jolie femme. Ils sont au +nombre de vingt-quatre. + +Dans _Finette Cendron_, Mme d'Aulnoy a emprunté à l'histoire de +_Cendrillon_ et à celle du _Petit Poucet_: car la trame des contes +de fées provient d'un fond traditionnel intitulé _Il Pentamerone_, +qui est l'ouvrage type où Perrault et Mme d'Aulnoy ont vivifié et +fécondé leur inspiration. Ses contes, écrits en prose, sont suivis +d'une morale en vers libres. + + + LA BELLE AUX CHEVEUX D'OR + + (Fin.) + + ... Cabriolle se glissa doucement dans la presse, car il y avoit + grand bruit à la cour pour la mort du roi. Il dit à + la reine: «Madame, n'oubliez pas le pauvre Avenant.» Elle se souvint + aussitôt des peines qu'il avoit souffertes à cause d'elle, et de sa + grande fidélité: elle sortit sans parler à personne, et fut droit + à la tour, où elle ôta elle-même les fers des pieds et des mains + d'Avenant, et, lui mettant une couronne d'or sur la tête et le + manteau royal sur les épaules, elle lui dit: «Venez, aimable Avenant, + je vous fais roi, et vous prends pour mon époux.» Il se jeta à ses + pieds et la remercia. Chacun fut ravi de l'avoir pour maître, il se + fit la plus belle noce du monde, et la Belle aux cheveux d'or vécut + longtemps avec le bel Avenant, tous deux heureux et satisfaits. + + Si par hasard un malheureux + Te demande ton assistance, + Ne lui refuse point un secours généreux: + Un bienfait tôt ou tard reçoit sa récompense. + Quand Avenant, avec tant de bonté, + Servoit carpe et corbeau; quand, jusqu'au hibou même, + Sans être rebuté de sa laideur extrême, + Il conservoit la liberté, + Auroit-on pu jamais le croire + Que ces animaux quelque jour + Le conduiroient au comble de la gloire, + Lorsqu'il voudroit du roi servir le tendre amour? + Malgré tous les attraits d'une beauté charmante, + Qui commençoit pour lui de sentir des désirs, + Il conserve à son maître, étouffant ses soupirs, + Une fidélité constante. + Toutefois sans raison il se voit accusé; + Mais quand à son bonheur il paroît plus d'obstacle, + Le Ciel lui devoit un miracle, + Qu'à la vertu jamais le Ciel n'a refusé. + + + + +Mme DACIER (ANNE LEFEBVRE) + +(1651-1720) + + +Mme Dacier est au XVIIe siècle ce que fut Christine de Pisan au XIVe: +femme de lettres dans le sens propre du mot, sérieuse, instruite, plus +même, savante, ce qui ne l'empêcha pas d'être, comme sa devancière, une +vertueuse épouse, une tendre et excellente mère de famille. + +«Aucune voix savante ne s'est encore levée pour prononcer son éloge; +nulle ville n'a songé à lui élever un monument triomphal ou funèbre; +seule une petite inscription, gravée sur le fronton d'une vieille et +sombre maison de Saumur, rappelle que c'est là qu'elle est née[36].» + +C'est que, comme Christine de Pisan, elle vécut retirée et modeste, se +consacrant aux siens et à l'étude; elle ne chercha pas à briller à la +cour. Cependant la lutte pour la vie de sa devancière lui fut épargnée. +Son père, Tanneguy-Lefebvre, était un savant. Il consacrait ses +loisirs à l'éducation de son fils, qui résumait probablement pour lui +l'espoir de la famille. Mais l'écolier aimait davantage les exercices +de corps que l'étude; il pensait à ses courses à travers les champs +après les papillons, pendant que le père lui expliquait les racines +grecques. Anne, timide fillette de onze ans, assistait, sa tapisserie +à la main, aux leçons données dans la pièce où se tenait la famille. +Un jour, voyant son frère embarrassé pour répondre, elle se hasarda à +lui souffler sa leçon. Son père l'entendit et resta stupéfait. Il la +questionna et découvrit avec un tressaillement d'orgueil que sa fille +tenait de lui le goût de l'étude et des langues mortes. + +Désormais, il s'occupa de son instruction et il trouva en elle plus +qu'un disciple, un émule et un compagnon d'étude. Elle avait la passion +des auteurs anciens; elle lut bientôt les grecs à livre ouvert. +Parmi les élèves de son père était un jeune orphelin, André Dacier, +originaire de Castres, âgé de dix-huit ans, aussi studieux qu'Anne. +Tanneguy-Lefebvre, ayant remarqué ses capacités, le fit travailler chez +lui; le jeune homme et la jeune fille compulsaient ensemble les auteurs +classiques, luttant ensemble pour les découvertes littéraires et +scientifiques, à l'âge où d'autres ne pensent qu'au plaisir. André dut +quitter son professeur. Quelque temps après, Tanneguy mourut et Anne +vint demander à la capitale le moyen de compléter encore ses études. + +A l'âge de dix-sept ans, en 1668, elle avait déjà traduit, commenté +et publié, les _Comédies de Térence_, cinq ouvrages en latin et les +_Poésies d'Anacréon et de Sapho_, traduites du grec en français, +avec remarques. L'édition de 1680 est signée: Anne Lefebvre. Cette +traduction est tellement belle que Boileau a dit _qu'elle devrait faire +tomber la plume des mains de tous ceux qui entreprendraient de traduire +ces poésies en vers_. + +A Paris, elle retrouva André Dacier et l'épousa, continuant avec lui +l'existence studieuse de leur adolescence, sans se laisser éblouir +par l'accueil que la cour et la ville faisaient à la jeune savante. +Son mari fut élu membre de l'Académie française en 1695 et secrétaire +perpétuel en 1713. + +Chargée par le duc de Montausier de concourir à la collection des +Anciens qu'il faisait faire pour le Dauphin, elle traduisit, commenta +et fit imprimer successivement, avant qu'aucun de ses collaborateurs +eût encore rien produit, _Florus_, _Aurelius Victor_, _Eutrope_ et +_Dictys de Crète_, ce qui lui valut de Bayle ce public hommage: + + «Ainsi voilà notre siècle hautement vaincu par cette illustre savante, + puisque, dans le temps que plusieurs hommes n'ont pas produit un seul + auteur, Mme Dacier en a déjà produit quatre.» + +Les plus difficiles lui rendaient justice, et Saint-Simon lui-même, si +dédaigneux des gens de lettres, la juge en ces termes: + + «Elle n'était savante que dans son cabinet et avec des savants; partout + ailleurs, simple, unie, avec de l'esprit agréable dans la conversation, + on ne se serait pas douté qu'elle fût rien de plus que les femmes les + plus ordinaires.» + +Elle ne recherchait ni l'admiration, ni les hommages, et semblait avoir +choisi pour sa devise et la règle de sa conduite ce vers de Sophocle +qu'elle écrivit un jour, au-dessus de son nom, sur un album qu'on lui +présentait: + + Le silence est la parure des femmes. + +Homère était son poète de prédilection. La Mothe eut la prétention de +traduire l'_Iliade_ sans connaître un mot de grec, en l'arrangeant +et la raccourcissant, sous le prétexte d'en rendre la lecture plus +agréable, ce qui lui attira la risée des savants, tout en lui valant +une pension de huit cents livres; outrée de ce crime littéraire, Mme +Dacier, avec une indignation toute virile, écrivit comme réfutation son +très célèbre ouvrage: _les Causes de la corruption du goût_, auquel La +Mothe riposta par quelques réflexions spirituelles sur la critique; ce +qui fit dire aux témoins de cette lutte littéraire que La Mothe avait +discuté en «femme spirituelle» et Mme Dacier en «homme savant». + +Outre les ouvrages que nous avons déjà nommés, on a encore d'elle: + +--L'_Amphitryon_, l'_Éprédien_ et le _Ruden_, 3 vol., comédies de +Plaute, traduites en français avec remarques, édités en 1683. + +--_Plutus_ et _Nuées_, d'Aristophane (1684); la première traduction que +l'on ait hasardée du fameux comique. + +--Deux _Vies des hommes illustres_, de Plutarque. + +--L'_Iliade_, d'Homère, 4 vol. (1711). + +--_Homère défendu contre l'apologie du Père Hardouin._ + +--L'_Odyssée_, d'Homère (1708). + +--L'_Iliade_ et l'_Odyssée_, 8 vol. (1716). + +A ce dernier ouvrage si important elle a écrit une préface pleine de +tendresse et d'émotion sur la mort de sa fille, qui avait été la cause +de l'interruption de ses travaux; Sainte-Beuve dit qu'il est impossible +de parler de Mme Dacier sans citer cette préface. On la trouve, en +effet, partout où il est question d'elle. Pour ce motif, nous jugeons +inutile de la répéter ici. Qu'y a-t-il d'étonnant, d'ailleurs, à +ce qu'une mère se laisse aller à exprimer une douleur intense dans +cette circonstance, et que, éloquente comme Mme Dacier, elle le fasse +dans les termes les plus touchants et les mieux appropriés? Ce n'est +qu'une preuve que la science ne dessèche pas le cœur. La perte de deux +charmants enfants, un fils et une fille, vint assombrir la fin de sa +vie. Elle mourut à soixante-neuf ans, accablée d'infirmités. + + + ODE II[37] + + SUR LA BEAUTÉ + + La nature ayant donné les cornes aux taureaux pour leur défense, + aux chevaux les pieds, aux lièvres la vitesse, aux poissons les + nageoires, les ailes aux oiseaux et aux hommes la prudence, elle + n'eut plus rien dont elle pût faire présent aux femmes. Que leur + donna-t-elle donc? La beauté, qui leur tient lieu de dards et de + boucliers, car il n'y a rien qui puisse résister à une belle. + + + ODE XXXVII + + SUR LE PRINTEMPS + + Voyez comme au retour du Printemps toutes les grâces sont chargées + de roses; voyez comme le calme règne sur la mer; voyez comme les + plongeurs se jouent dans l'eau et comme les grues s'en retournent. + + Le soleil brille d'une lumière pure et les nuées obscures sont + dissipées. Voyez comme le travail du laboureur est éclatant. Les + oliviers poussent déjà, et la vigne est couronnée de ses feuilles. + Enfin, tout semble nous assurer de l'abondance de cette année. + + + ODE XL + + Un jour, Cupidon n'ayant pas pris garde à une abeille qui dormait + dans des roses, fut piqué à un doigt; aussitôt il se mit à pleurer, + et, courant de toute sa force à la belle Cythérie: «Je suis perdu, + maman, s'écria-t-il, je suis perdu et je me meurs: un petit serpent + ailé, que les laboureurs nomment abeille, vient de me piquer.» Cette + déesse lui répondit: «Si l'aiguillon d'une abeille te fait tant de + mal, combien penses-tu, mon fils, que souffrent ceux que tu blesses + de tes flèches?» + + + DE L'ART DE TRADUIRE[38] + + Quand je parle d'une traduction en prose, je ne veux pas parler d'une + traduction servile, je parle d'une traduction généreuse et noble, + qui, en s'attachant fortement aux idées de son original, cherche les + beautés de sa langue, et rend ses images sans compter les mots. La + première, par une fidélité trop scrupuleuse, devient très infidèle: + car, pour conserver la lettre, elle ruine l'esprit, ce qui est + l'ouvrage d'un froid et stérile génie, au lieu que l'autre, en ne + s'attachant principalement qu'à conserver l'esprit, ne laisse pas, + dans ses plus grandes libertés, de conserver aussi la lettre; et, par + ses traits hardis, mais toujours vrais, elle devient non seulement la + fidèle copie de son original, mais un second original même: ce qui ne + peut être exécuté que par un génie solide, noble et + fécond... Il n'en est pas de la traduction comme de la copie d'un + tableau, où le copiste s'assujettit à suivre les traits, les + couleurs, les proportions, les contours, les attitudes de l'original + qu'il imite. Cela est tout différent. Un bon traducteur n'est point + si contraint... Dans cette imitation comme dans toutes les autres, + il faut que l'âme, pleine des beautés qu'elle veut imiter et enivrée + des heureuses vapeurs qui s'élèvent de ces sources fécondes, se + laisse ravir et transporter par cet enthousiasme étranger, et qu'elle + produise ainsi des expressions et des images très différentes, + quoique semblables. + + + PRÉFACE DE LA TRADUCTION DE L'_ILIADE_ + + ..... Plus un original est parfait dans le grand et dans le sublime, + plus il perd dans les copies, cela est certain. Il n'y a donc point + de poète qui perde tant qu'Homère dans une traduction où il n'est + pas possible de faire passer la force, l'harmonie, la noblesse, la + majesté de ses expressions, et de conserver l'âme qui est répandue + dans sa poésie et qui fait de tout son poème comme un corps vivant et + animé. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + On a dit: «Il faut traduire les poètes en vers pour conserver tout + le feu de la poésie.» Il n'y aurait assurément rien de mieux si on + le pouvait, mais de le croire possible, c'est une erreur, et qui, à + mon avis, peut être démontrée. J'ai osé l'avancer autrefois dans ma + Préface sur Anacréon, et depuis ce temps-là je me suis entièrement + confirmée dans mon sentiment... + + Un traducteur peut dire en prose tout ce qu'Homère a dit; c'est ce + qu'il ne peut jamais faire en vers, surtout en notre langue, où il + faut nécessairement qu'il change, qu'il retranche, qu'il ajoute. Or, + ce qu'Homère a pensé et dit, quoique rendu plus simplement et moins + poétiquement qu'il ne l'a dit, vaut certainement mieux que tout ce + qu'on est forcé de lui prêter en le traduisant en vers. + + Voilà une première raison; il y en a une autre: notre poésie n'est + pas capable de rendre toutes les beautés d'Homère et d'atteindre à + son élévation. + + Elle pourra le suivre en quelques endroits choisis, elle attrapera + heureusement deux vers, quatre vers, six vers, comme M. Despréaux + l'a fait dans son _Longin_, et M. Racine dans quelques-unes de ses + tragédies, mais à la longue le tissu sera si faible qu'il n'y aura + rien de plus languissant... + + Virgile disait «qu'il aurait été plus aisé d'arracher à Hercule sa + massue que de dérober un vers à Homère par l'imitation»; si Virgile + trouvait cela si difficile en sa langue, nous devons le trouver + impossible dans la nôtre. + + + TRAITÉ DES CAUSES DE LA CORRUPTION DU GOUST + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Mais nous avons encore deux choses qui nous sont particulières et + qui contribuent autant que tout le reste à la corruption du goust. + L'une, ce sont les spectacles licencieux qui combattent directement + les mœurs, et dont la poésie et la musique, également molles et + efféminées, + communiquent tout leur poison à l'âme et relâchent tous les nerfs de + l'esprit, de sorte que presque toute notre poésie d'aujourd'hui porte + ce caractère; l'autre, ce sont ces ouvrages fades et frivoles dont + j'ai parlé dans la Préface sur l'_Iliade_, ces faux poèmes épiques, + ces romans mêmes que l'_ignorance_ et l'_amour_ ont produit, et qui, + _métamorphosant les plus grands héros_ de l'antiquité en bourgeois + et damoiseaux[39], accoutument tellement les jeunes gens à ces faux + caractères qu'ils ne peuvent plus souffrir les vrais héros, s'ils ne + ressemblent à ces personnages bizarres et extravagants... + + Notre poésie s'est aussi garantie de cette contagion; et n'est-elle + pas devenue la rivale de cette poésie grecque entre les mains des + grands poètes qui ont honoré le dernier siècle? + + A signaler encore dans les causes de la corruption du goust la + mauvaise éducation, l'ignorance du maître, la paresse et la + négligence des jeunes gens... + + [36] Ouvrage sur _les Femmes illustres_, de Mme la comtesse + Drohojowska, 1832. + + + [37] _Poésies d'Anacréon et de Sapho_, 1668. «En traduisant Anacréon + en notre langue, j'ai voulu donner aux dames le plaisir de lire le + plus joly et le plus galant poète grec que nous ayons», dit-elle dans + sa préface. + + [38] Fragment de la Préface sur Horace. + + [39] Qu'aurait dit Mme Dacier s'il lui avait été donné de voir nos + opérettes? + + + + +LENONCOURT (MARIE-SIDONIE DE) + +MARQUISE DE COURCELLES + +(1651-1685) + + +Auteur de spirituels _Mémoires_ publiés en 1808 et 1863. Comme +échantillon de son style, nous donnons le portrait qu'elle a écrit +d'elle-même; on jugera qu'elle n'avait pas une médiocre idée de sa +personne: + + Je suis grande, j'ai la taille admirable et le meilleur air que l'on + puisse avoir; j'ai de beaux cheveux bruns, faits comme ils doivent + être pour parer mon visage et relever le plus beau teint du monde. + J'ai les yeux assez grands; je ne les ai ni bleus, ni bruns, mais + entre ces deux couleurs ils en ont une agréable et particulière; je + ne les ouvre jamais tout entiers... J'ai le nez d'une régularité + parfaite... Je chante bien, sans beaucoup de méthode; j'ai même assez + de musique pour me tirer d'affaire avec des connaisseurs... Pour + de l'esprit, j'en ai plus que personne; je l'ai naturel, plaisant, + badin, capable aussi de grandes choses, si je voulais m'y appliquer. + J'ai des lumières, et connais mieux que personne ce que je devrais + faire, quoique je ne le fasse quasi jamais. + + + + +JEANNE DUMÉE + +(1660 ENVIRON) + + +Veuve à dix-sept ans, elle s'adonna à l'étude des sciences. Elle a +écrit un ouvrage très savant intitulé: _Entretien sur l'opinion de +Copernic._ Il n'a jamais été imprimé. Il existe en manuscrit à la +Bibliothèque nationale[40]. C'est un in-4º en maroquin rouge marqué 50 +Y. Saint-Germain. + +Elle fut une savante, par conséquent s'occupa peu de briller et d'avoir +une cour; elle appartenait d'ailleurs à la bourgeoisie; elle n'avait +pas de «salon» ou d'hôtel pour jouer à la marquise du Châtelet, aussi +son histoire est-elle restée obscure. + + + PRÉFACE + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + On dira peut-être que c'est ouvrage trop délicat aux personnes de mon + sexe. Je demeure d'accord que je me suis laissée toucher à l'ambition + de travailler sur des matières auxquelles les dames de mon temps + n'ont point encore pensé, et même enfin de leur faire connaître + qu'elles ne sont point incapables de l'étude, _si elles voulaient + s'en donner la peine_, puisque entre le cerveau d'une femme et celui + d'un homme il n'y a aucune différence. + + [40] Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale, publié par + M. Léopold Delisle, membre de l'Institut. + + + + +CATHERINE BERNARD + +(1662-1712) + + +Parente des deux Corneille et de Fontenelle, écrivit une tragédie +intitulée _Brutus_, que Voltaire, dit-on, n'a pas craint d'imiter. + +On a d'elle plusieurs poésies, entre autres ce madrigal bien connu: + + Vous n'écrivez que pour écrire, + C'est pour vous un amusement; + Moi, qui vous aime tendrement, + Je n'écris que pour vous le dire. + + + + +COMTESSE DE MURAT + +(HENRIETTE-JULIE CASTELNAU) + +(1670-1716) + + +Morte à quarante-six ans, elle ne put laisser des œuvres bien +importantes. Elle avait le vers facile, la pensée fine et morale. + +Voici les conseils charmants qu'elle adresse aux jeunes filles sur le +moyen de plaire en restant naturelles: + + Muse de tous nos jeux, objets de nos hommages, + Songez que le dépit se mêle à nos suffrages, + Lorsque vous empruntez les travestissements + Trop peu dignes de vous, malgré leurs agréments. + D'un naturel heureux l'ascendant est extrême; + Pour nous plaire toujours soyez toujours la même. + Sous les myrtes fleuris, dans les palais charmants, + Devenez-vous princesse, ou compagne de Flore, + Vous causez dans les cœurs de doux ravissements, + Un murmure s'élève, éclate, augmente encore, + Vous entendez partout les applaudissements. + Eh bien! croyez-les donc, ces cœurs que vous touchez + Sous les vrais ornements que votre art vous présente: + Vous n'êtes jamais plus charmante + Que lorsque vous vous ressemblez. + . . . . . . . . . . . . + Faut-il être tant volage? + Ai-je dit au doux plaisir, + Tu nous fuis, las! quel dommage! + Dès qu'on a pu te saisir. + Ce plaisir tant regrettable + Me répond: «Rends grâce aux dieux; + S'ils m'avaient fait plus durable, + Ils m'auraient gardé pour eux.» + + + + +Mme DE TENCIN + +(CLAUDINE-ALEXANDRINE GUÉRIN) + +(1681-1749) + + +Fut d'abord chanoinesse de Neuville. A Paris, son salon réunissait +l'élite des écrivains et des savants[41]. + +Elle a écrit plusieurs romans: _le Comte de Comminges_, _le Siège de +Calais_, _les Malheurs de l'amour_ et un grand nombre de lettres. + +Elle disait un jour à Marmontel: + + Malheur à qui attend tout de sa plume; rien de plus casuel. L'homme + qui fait des souliers est sûr de son salaire, l'homme qui fait un + livre ou une tragédie n'est jamais sûr de rien. + +Sa conduite fut des plus légères; nous ne nous occuperons pas de sa vie +privée. Elle s'est avouée la mère de d'Alembert, que l'on avait trouvé +abandonné sur les marches de l'église Saint-Roch peu de jours après sa +naissance. Alors qu'il fut arrivé à une réputation universelle, elle +essaya de revendiquer ses droits maternels qu'elle avait méconnus si +longtemps; mais il lui répondit en lui montrant la paysanne qui l'avait +élevé: «Ma mère, la voici, je ne connais qu'elle qui a pris soin de +moi.» Cet épisode a été reproduit sur la toile par Jean Gigoux. + + [41] La Harpe et Villemain en ont fait le plus grand éloge. + + + + +Mme DE STAAL (NÉE DELAUNAY) + +(1693-1757) + + +Mlle Delaunay fut lectrice de la duchesse du Maine; c'est elle qui +ourdit la fameuse conspiration qui la fit enfermer à la Bastille avec +ses maîtres. Elle n'est connue que par ses _Mémoires_ sur la cour, dont +le style est aussi bon que peut l'être celui de mémoires de détails +quotidiens, exacts et minimes. + + + MÉMOIRES + + (Proposition de mariage de M. de Staal.) + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Mme la duchesse du Maine, craignant que je ne voulusse enfin rompre + les liens qui m'attachaient à elle, songea + à les redoubler. Elle combattit d'abord mes idées de retraite, + voulut en pénétrer toutes les raisons, me donna lieu d'alléguer + les embarras et les dégoûts où m'exposait sans cesse la situation + équivoque où j'étais auprès d'elle. Les distinctions qu'elle m'avait + accordées depuis que j'avais quitté le titre et les fonctions de + femme de chambre n'avaient pas des limites précises. Je ne savais + presque jamais si j'étais dedans ou dehors. Pour peu que je les + passasse, ou sans m'en apercevoir, ou par ordre de sa part, les mines + et les murmures de ses dames, attentives à la distance qui devait + être entre elles et moi, m'y faisaient désagréablement rentrer. + Je lui présentai ces inconvénients comme une excuse du parti que + je songeais à prendre: quoique ce n'en fussent pas les véritables + motifs, ils étaient plus propres à la frapper qu'aucun autre. Elle + me dit qu'il y avait moyen d'y remédier en me faisant épouser un + homme de condition qui me mettrait de niveau à toutes les dames de sa + cour; que les charges que possédait M. le duc du Maine le mettaient + à portée de faire la fortune de beaucoup de gens; qu'on trouverait + sans peine quelque officier sous les ordres de ce prince qui, pour + son avancement, entendrait à ce mariage; qu'elle allait chercher + quelqu'un propre à remplir ses vues à cet égard, et qui d'ailleurs me + conviendrait. Je crus que la découverte n'en serait pas facile. Loin + donc de m'opposer à la bonne volonté de Mme la duchesse du Maine, je + lui témoignai de la reconnaissance du soin qu'elle voulait prendre de + mon établissement. + + Il s'en était présenté quelques-uns depuis que j'avais manqué M. + Dacier; mais les inconvénients que j'y avais remarqués m'avaient + empêchée de les accepter. + + D'autres partis me furent offerts qui ne me convinrent point. L'un + était un homme assez riche, d'une condition médiocre, qui vivait à + Paris fort retiré et voulait une femme raisonnable pour lui tenir + compagnie. Il fallait conclure sans examen: je refusai. + + Une dame de mes amies m'en proposa encore un autre. C'était un + gentilhomme d'environ cinquante ans, qui avait quitté depuis peu + le service, vivait en province dans une jolie terre, y habitait + une maison bien bâtie et bien meublée. Celui-là, je le vis chez la + personne qui m'en avait parlé. Il était d'une assez bonne figure et + d'un bon maintien; il ne me trouva pas si décrépite qu'il me croyait. + Content d'ailleurs du peu de bien que je possédais (car les amis que + j'avais perdus m'avaient laissé des marques de leur amitié), il dit à + son amie qu'il était prêt à conclure, pourvu que je n'eusse point de + répugnance à passer ma vie dans son château. + + Je fis dire à l'homme dont il s'agissait qu'étant aussi attachée + que je l'étais à Mme la duchesse du Maine je ne pouvais me résoudre + à la quitter sans retour. Il répondit que, si je voulais conserver + d'autres liens que ceux que je prendrais avec lui, je ne pouvais lui + convenir. Cette réponse me persuada qu'il ne me convenait pas non + plus, et je rompis. + + Mme la duchesse du Maine ne sut rien de tous ces projets avortés. + Cependant elle avait chargé Mme de + Surl..., femme d'un officier suisse de mes amies et fort attachée à + elle, de chercher quelqu'un dans le corps helvétique commandé par M. + le duc du Maine qui voulût prendre une femme sans naissance, ni bien, + ni beauté, ni jeunesse. A peine les treize cantons pouvaient suffire + à cette découverte. Aussi la dame y employa-t-elle un long temps, + et je ne pensais plus à sa mission, lorsqu'un jour, étant venue à + Sceaux, elle me dit: «Je crois avoir trouvé par hasard l'homme que + nous cherchions. Ne songeant qu'à me promener, j'ai accompagné M. de + Surl... chez un officier de sa nation qui demeure dans le voisinage + d'une campagne où j'étais. Là, j'ai trouvé une petite maison neuve + et propre, entourée de troupeaux de vaches et de moutons. Le maître + du logis (M. de Staal), qui n'est pas jeune, m'a plu par une + physionomie avantageuse. C'est un homme de condition, veuf, qui vit + dans cette retraite avec deux de ses filles. Elles paraissent douces + et raisonnables et tout occupées des soins de leur ménage. Il est peu + avancé, quoiqu'il serve depuis longtemps et qu'il ait bien fait son + devoir, parce qu'il s'est tenu à l'écart; mais, ajouta-t-elle, j'ai + pensé qu'une protection qui le ferait valoir, sans qu'il s'en donnât + la peine, lui serait fort agréable.»... + + + + +Mme DE GRAFFIGNY + +(FRANÇOISE D'ISSEMBOURG D'HAPPONCOURT) + +(1695-1758) + + +Mariée à un chambellan de la cour de Lorraine grossier et cruel, +elle fut forcée de se séparer de son mari et vécut dans des embarras +pécuniaires des plus pénibles, auxquels vinrent s'ajouter des critiques +acerbes dont elle fut le but, en dépit des relations d'amitié qu'elle +entretint avec Voltaire et Mme du Châtelet. Pendant son séjour à +Ferney, elle écrivit des lettres très curieuses sur la vie intime de +ses hôtes, lettres qui furent publiées longtemps après sa mort. + +Elle publia les _Lettres péruviennes_, roman dans lequel on trouve, +selon Palissot, des sentiments, de la passion, mais plus ordinairement + + Une métaphysique où le jargon domine, + Souvent imperceptible à force d'être fine. + +Ces _Lettres péruviennes_ furent son début littéraire. Elle avait +cinquante-deux ans. Elle eut un grand succès au théâtre avec _Cénie_, +et un grand revers qui l'accabla profondément avec _la Fille +d'Anatide_. Sainte-Beuve l'accuse de _cailletages_; elle-même ne +disait-elle pas: + + Cailleter, oh! c'est une douce chose. + + + LETTRES PÉRUVIENNES + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Quoique l'astronomie fût une des principales connaissances des + Péruviens, ils s'effrayaient des prodiges, ainsi que bien d'autres + peuples. Trois cercles qu'on avait aperçus autour de la lune, et + surtout quelques comètes, + avaient répandu la terreur parmi eux; une aigle poursuivie par + d'autres oiseaux, la mer sortie de ses bornes, tout enfin rendait + l'oracle aussi infaillible que funeste. Le fils aîné du septième des + Incas, dont le nom annonçait dans la langue péruvienne la fatalité de + son époque, avait vu autrefois une figure fort différente de celle + des Péruviens: une barbe longue, une robe qui couvrait le sceptre + jusqu'aux pieds, un animal qu'il menait en laisse, tout cela avait + effrayé le jeune prince, à qui le fantôme avait dit qu'il était le + fils du soleil et qu'il s'appelait Viracocha. Cette fable ridicule + s'était malheureusement conservée parmi les Péruviens, et, dès qu'ils + virent les Espagnols avec de grandes barbes, les jambes couvertes, + et montés sur des animaux dont ils n'avaient jamais connu l'espèce, + ils crurent voir en eux les fils de ce Viracocha qui s'était dit fils + du soleil, et c'est de là que l'usurpateur se fit donner, par les + ambassadeurs qu'il leur envoya, le titre de descendant du dieu qu'ils + adoraient. Tout fléchit devant eux: le peuple est partout le même. + Les Espagnols furent connus presque généralement pour des dieux, + dont on ne parvint point à calmer les fureurs par les dons les plus + considérables et par les hommages les plus humiliants. + + Les Péruviens s'étant aperçus que les chevaux des Espagnols + mâchaient leurs freins, s'imaginèrent que ces monstres domptés, qui + partageaient leur respect et peut-être leur culte, se nourrissaient + de métaux; ils allaient leur chercher tout l'or et l'argent qu'ils + possédaient et les entouraient chaque jour de ces offrandes. On se + borne à ce trait pour peindre la crédulité des habitants du Pérou et + la facilité que trouvèrent les Espagnols à les séduire. + + + + +Mme DU DEFFAND + +(MARIE DE VICHY-CHAMBON) + +(1697-1780) + + +Mme du Deffand fut une des femmes «à salon» les plus réputées du XVIIIe +siècle; devenue aveugle à cinquante-six ans, elle commença la série de +ses réceptions à la communauté Saint-Joseph de la rue Saint-Dominique, +qui furent aussi célèbres que celles qui devaient avoir lieu cinquante +ans plus tard à l'Abbaye-au-Bois avec Mme Récamier. Parmi les assidus, +on cite Voltaire, le président Hénault, d'Alembert, Boufflers, +Beauffremont, Montesquieu, Walpole. Les chroniques du temps nous +la représentent une coquette froide et sans cœur. Son esprit était +mordant. Elle ne fut pas aimée. Elle fut cruellement punie par Mlle +de Lespinasse, sa lectrice, qui, par les charmes de sa conversation, +attira à elle tous les amis de la marquise, dont, quand celle-ci la +congédia, le salon fut déserté. Quoique connue pour être sceptique, +elle tint à mourir comme elle avait vécu, en esprit fort qui ménage +les convenances. Elle accepta l'assistance du curé de Saint-Sulpice, +mais en lui posant ses conditions: «Monsieur le curé, vous serez fort +content de moi, mais faites-moi grâce de trois choses: ni questions, ni +raisons, ni sermons.» + +Elle n'a pas écrit d'ouvrages; on a seulement édité des lettres d'elle +après sa mort, où elle se montre fort spirituelle et philosophe sans +trop dissimuler l'amertume et l'aigreur de ses sentiments, surtout +dans celles à Voltaire. Elle découvrit cependant, mais en regardant un +peu tard dans son cœur, qu'elle éprouvait une véritable affection pour +Horace Walpole. + + + LES DEUX AGES DE L'HOMME + + Il est un âge heureux, mais qu'on perd sans retour, + Où la faible jeunesse entraîne sur ses traces + Le plaisir vif avec l'amour + Et les désirs avec les grâces. + + Il est un âge affreux, sombre et froide saison, + Où l'homme encor s'égare et prend dans sa tristesse + Son impuissance pour sa sagesse + Et ses craintes pour la raison. + +[Illustration] + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Je lis l'histoire, parce qu'il faut savoir les faits jusqu'à un + certain point, et puis parce qu'elle fait connaître les hommes; c'est + la seule science qui excite ma curiosité, + parce qu'on ne saurait se passer de vivre avec eux. (_Lettre à + Voltaire._) + + [Illustration] + + Toutes les conditions, toutes les espèces me paraissent également + malheureuses; le fâcheux, c'est d'être né, et l'on peut pourtant dire + de ce malheur-là que le remède est pire que le mal. (_Idem._) + + [Illustration] + + Ne parlons plus de bonheur, c'est la pierre philosophale qui ruine + ceux qui la cherchent. On ne se rend point heureux par système; il + n'y a de bonnes recettes pour le trouver que de prendre le temps + comme il vient et les gens comme ils sont. J'ajouterai être bien avec + soi-même. (_Idem._) + + + + +Mlle DE LESPINASSE (JULIE-JEANNE) + +(1732-1776) + + +Demoiselle de compagnie, à vingt-deux ans, de Mme du Deffand, nous nous +permettons d'intervertir l'ordre chronologique pour la placer aussitôt +après cette dernière; elle était arrivée à tellement dominer chez sa +maîtresse que celle-ci la congédia. Mlle de Lespinasse alla alors +habiter au coin de la rue de Bellechasse et de la rue Saint-Dominique, +où la suivirent les beaux esprits qu'elle avait connus chez la marquise +du Deffand, au salon de laquelle elle fit en quelque sorte concurrence. +Elle était jeune, elle eut le dessus. «Nulle part, a dit Marmontel, la +conversation n'était plus vive, plus brillante, mieux réglée.» Elle n'a +laissé que des lettres, dont un grand nombre à d'Alembert et à M. de +Guibert. + + Le malheur a du moins cela de bon qu'il corrige de toutes ces petites + passions qui agitent les gens oisifs et corrompus. (_Lettre à M. de + Guibert._) + + + Le bonheur n'est pas dans les grandes richesses. Où donc est-il? + Chez quelques érudits bien connus et bien solitaires; chez de bons + artisans bien occupés d'un travail lucratif et peu pénible; chez de + bons fermiers qui ont de nombreuses familles, bien agissants, et qui + vivent dans une aisance honnête. Tout le reste de la terre fourmille + de sots, de stupides ou de fous. (_Idem._) + + + + +Mme GEOFFRIN + +(1699-1777) + + +Mme Geoffrin, née Thérèse Rodet, n'est qu'un Mécène littéraire; elle +aurait pu jouer un rôle plus actif, les quelques lettres et pensées +que l'on a d'elle le prouvent. Petite bourgeoise, elle épousa, à +quinze ans, M. Geoffrin, caissier dans la manufacture de glaces +de Saint-Gobain, qui lui laissa non une grande richesse, mais une +fortune suffisante pour qu'avec cet ordre et cette économie, qu'elle +appelait «une source d'indépendance et de libéralités», elle pût +tenir une maison qui fût la plus recherchée de Paris. Elle fut avant +tout maîtresse de maison parfaite. Elle donnait à dîner deux fois +par semaine; simple dans sa toilette, mais tenant à ce que ses amis +vécussent confortablement chez elle. Bonne et sincère, elle se rendait +utile à tout le monde. Elle le fut surtout pour le jeune prince +Poniatowski, qui ne l'oublia pas quand il devint roi de Pologne. + +Il lui écrivit alors: _Maman, votre fils est roi._ Elle dut aller peu +de temps après visiter «son fils roi», qui lui fit la surprise de +lui rendre à quatre cents lieues de Paris son appartement de la rue +Saint-Honoré. + +«Mettant un prix infini à son commerce avec les grands, Mme Geoffrin +ne les voyait pas beaucoup chez eux, s'y trouvant assez mal à l'aise; +mais elle leur donnait le désir de venir chez elle, par une coquetterie +imperceptiblement flatteuse, les recevant ensuite avec un air aisé, +naturel, demi-respectueux et demi-familier..., toujours sur les limites +des bienséances, qu'elle ne passait jamais.» (MARMONTEL.) + + + LETTRE AU ROI DE POLOGNE + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + _En arrivant chez moi, j'ai repris mon genre de vie, et ce genre de + vie me conduira jusqu'à soixante-dix ans, qui + seront accomplis dans deux ans. Pour lors, je commencerai à + rompre tous les attachements de mon cœur, et puis je le fermerai + hermétiquement, de façon qu'il n'y puisse plus rien entrer. Je + veux que ma mort physique soit aussi douce qu'il soit possible, + et pour cela il ne faut point avoir de déchirures à faire, et je + n'en puis avoir que par mon cœur. Ma petite philosophie m'a fait + donner à toutes les choses qui m'entourent leur juste valeur, et je + les quitterai sans regret. Je vois l'époque de ma mort morale très + gaiement..._ + + + PENSÉES + + --Il faut, pour avoir des amis et se rendre bonne à quelque chose en + ce monde, _beaucoup donner et beaucoup pardonner_. + + --Faites en sorte, si vous ouvrez un avis, que celui qui vous écoute + croie l'avoir lui-même donné. + + --Ne demandez guère de conseils, de peur qu'on ne vous sache mauvais + gré de ne les avoir point suivis. + + + + +MARQUISE DU CHATELET + +(1706-1749) + + +Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Breteuil, mariée au marquis du +Châtelet, fort jeune, réunit les plus brillantes qualités. + +Belle à ravir, jeune, opulente, elle se donne aux études les plus +abstraites sans cesser d'être aimable femme. + +Elle fut amie de Voltaire et de Saint-Lambert; c'est dans le château +de Cirey, en Lorraine, chez Mme du Châtelet, que Voltaire écrivit +ses principaux ouvrages: _Mahomet_, _Alzire_, _Mérope_, _Histoire de +Charles XII_, _le Siècle de Louis XIV_. + +Elle étudia les mathématiques transcendantes et la physique générale, +commenta Leibnitz et Newton dans ce temps où les écrits de ces grands +philosophes n'étaient encore connus que d'un petit nombre de savants. +En 1738, elle concourut pour le prix de l'Académie des sciences sur le +sujet _de déterminer la nature du feu_; elle ne manqua le prix que de +quelques voix. + +On a dit que Voltaire, par ses louanges, avait fait sa réputation. +C'est possible qu'il ait contribué à celle-ci; mais, comme preuve de +son mérite réel, ses livres sont là. + +La toilette l'occupait comme une jeune fille. Elle dit: + + Je ris plus que personne aux marionnettes, et j'avoue qu'une + boîte, une porcelaine, un meuble nouveau, sont pour moi une vraie + jouissance. (_Recherche du bonheur._) + +«Née avec une éloquence singulière, a dit Voltaire, elle ne déployait +cette éloquence que lorsqu'elle avait des objets dignes d'elle. Les +lettres où il ne s'agissait que de montrer de l'esprit, ces petites +finesses, ces tours délicats que l'on donne à des pensées ordinaires, +n'entraient pas dans l'immensité de ses talents. Elle eût plutôt écrit +comme Pascal et Nicole que comme Mme de Sévigné... + +«Jamais personne ne fut si savante, et jamais personne ne mérita moins +qu'on dît d'elle: «C'est une femme savante.» + +Elle a laissé: + +Les _Institutions de physique_ (1738), avec l'analyse sur la +_Philosophie de Leibnitz_, ajoutée à la fin de l'édition d'Amsterdam de +1742. + +_Dispute célèbre avec Mairan_ (1740), sur l'une des questions alors les +plus difficiles de la physique générale, sur les _forces vives_ (1745); +_Traduction des principes de Newton_; _Recherche du bonheur_, petit +opuscule de pensées. + + + INSTITUTIONS DE PHYSIQUE + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Je ne vous ferai point ici l'histoire des révolutions que la physique + a éprouvées; il faudrait, pour les rapporter toutes, faire un gros + livre. Je me propose de vous faire connaître _moins ce qu'on a pensé + que ce qu'il faut savoir_. + + Jusqu'au dernier siècle, les sciences ont été un secret impénétrable + auquel les prétendus savants étaient seuls initiés; c'était une + espèce de cabale dont le chiffre consistait en des mots barbares qui + semblaient inventés pour obscurcir l'esprit, pour le rebuter. + + Descartes parut dans cette nuit profonde comme un astre qui venait + éclairer l'univers. La révolution que ce + grand homme a causée dans les sciences est sûrement plus utile et est + peut-être plus mémorable que celle des plus grands empires, et l'on + peut dire que c'est à Descartes que la raison humaine doit le plus: + car il est plus aisé de trouver la vérité, quand on est une fois sur + ses traces, que de quitter celles de l'erreur. La Géométrie de ce + grand homme, sa Dioptrique, sa Méthode, sont des chefs-d'œuvre de + sagacité qui rendront son nom immortel, et s'il s'est trompé sur ces + quelques points de physique, c'est qu'il était homme, et qu'il n'est + pas donné à un seul homme ni à un seul siècle de tout connaître. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + + RÉFLEXIONS SUR LE BONHEUR + + Je dis qu'on ne peut être heureux et vicieux, et la démonstration + de cet axiome est dans le cœur de tous les hommes. Je soutiens même + aux plus scélérats qu'il n'y en a aucun à qui les reproches de sa + conscience, c'est-à-dire de son sentiment intérieur, le mépris qu'il + sent qu'il mérite et qu'il éprouve dès qu'on le connaît, ne tienne + lieu de supplice. Je n'entends pas par scélérats les voleurs, les + assassins, les empoisonneurs. Ils ne peuvent se trouver dans la + classe des gens pour qui j'écris. Mais je donne ce nom aux gens faux + et perfides, aux calomniateurs, aux délateurs, aux ingrats, enfin à + tous ceux qui sont atteints des vices contre lesquels les lois n'ont + point sévi, mais contre lesquels celles des mœurs et de la société + ont porté des arrêts d'autant plus terribles qu'ils sont toujours + exécutés. + + Je maintiens donc qu'il n'y a personne sur la terre qui puisse sentir + qu'on le méprise sans être au désespoir; le mépris public, cette + animadversion des gens de bien, est un supplice plus cruel que tous + ceux que le lieutenant criminel pourrait infliger, parce qu'il dure + plus longtemps et que l'espérance ne l'accompagne jamais. + + + + +Mme DU BOCCAGE (MARIE-ANNE LE PAGE) + +(1710-1802) + + +Poète et prosateur, restée veuve jeune et fort belle, Mme du Boccage +eut un salon des plus remarquables au XVIIIe siècle, quoique sa +modestie lui fît fuir la publicité. Fontenelle et Voltaire étaient des +assidus. Elle était d'ailleurs fort jolie, et, sous son portrait, fut +écrit avec vérité: + + _Forma Venus, arte Minerva._ + +Elle débuta par un succès: son premier ouvrage obtint, en 1746, +le premier prix de poésie à l'Académie de Rouen. Elle a publié +successivement des traductions du _Paradis perdu_, de Milton, et de +_la Mort d'Abel_; puis un grand poème intitulé _la Columbiade_, et des +_Lettres_ sur l'Angleterre, la Hollande, l'Italie; elle fit représenter +au théâtre une comédie intitulée _les Amazones_. L'Académie d'Italie et +d'autres Académies étrangères l'accueillirent avec enthousiasme. Elle +est morte à quatre-vingt-huit ans; comme toutes les personnalités qui +vivent trop âgées, elle s'est survécu et n'a pas laissé le souvenir de +celles qui meurent en plein fracas de renommée. + + + PARADIS PERDU + + . . . . . . . . . . . . . . . . . + Dans les champs où l'Euphrate, éloigné de sa source, + Abandonne le Tigre et le joint dans sa course, + Se présentent d'Éden les jardins enchantés. + Là d'un premier printemps tout offre les beautés: + Des cèdres, des palmiers élevés jusqu'aux nues, + De ce séjour charmant forment les avenues. + Sur l'or et les saphirs serpentent les ruisseaux, + Et dans les prés naissants bondissent les troupeaux. + Aux approches du loup, l'agneau paraît sans crainte; + Le tigre est sans fureur et le renard sans feinte. + Les arbres sont chargés et de fruits et de fleurs, + De l'iris leur mélange imite les couleurs. + Tel est l'heureux empire où vit dans l'innocence + Le premier des humains au sein de l'abondance; + Chaque pas le conduit à de nouveaux plaisirs; + L'air pur n'est agité que par les doux zéphyrs: + Ils embaument les airs, et leurs ailes légères + Y portent les parfums des terres étrangères. + + + LETTRE + + A La Haye, le 20 juin 1750. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + _Tout périt, tout passe._ + + _Cette patrie de Van Dyk et de Rubens, qui possède encore un fameux + peintre camaïeu nommé Smitt, est à présent moins féconde en bons + artistes. Le commerce y languit depuis que celui d'Amsterdam et + de Rotterdam prospère. Nous gagnâmes cette dernière ville par le + Mordick, où nous laissâmes notre voiture, pour nous mettre dans une + barque dont le conducteur est la meilleure figure à peindre en Caron + qu'on puisse trouver. Le vent était fort. Pour nous rassurer, il ne + manqua pas de nous conter le malheur du prince d'Orange, noyé en 1711 + sur cette petite mer, où nous étions cependant bien mieux que dans + l'affreux chariot de poste qui nous roula jusqu'à la Meuse..._ + + _Rotterdam est riche, bien peuplé, bien bâti, coupé de larges + canaux rafraîchis des eaux de la Meuse, qui porte les plus grands + vaisseaux jusqu'au sein de la ville. Le mélange des mâts, des arbres + qui bordent les canaux, des clochers, des belvédères, nous surprit + agréablement..._ + + _En quittant Rotterdam, nous passâmes à Delftâ, où résonnait dans + l'air un carillon de mille cloches à l'unisson. Nous y vîmes le + monument magnifique élevé à la mémoire du prince d'Orange, assassiné + à Delftâ. Le sculpteur a représenté à ses pieds un chien mort de + douleur de sa perte. Que de leçons les attributs qui décorent ces + monuments du néant des grandeurs humaines donnent à l'homme qui + pense!_ + + _Ce matin, nous avons fait deux lieues pour Ryswick, château fameux + par la paix de 1697, et nous partons ce soir pour Amsterdam, d'où + je vous écrirai s'il m'est possible; les routes, les amusements, me + laissent à peine le temps de poser le pied à terre._ + + Moi, dont l'âme semble créée + Pour chérir la paix qui me fuit, + Je vis agitée, entourée; + Vous, dont l'esprit plaît et séduit, + Vous, que les grâces ont parée + De ce charme que chacun suit, + Souvent dans vos champs retirée, + Vous vivez sans joie et sans bruit. + . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . + Des destins divers sont nos guides; + Si les monts, les torrents rapides + Offrent des dangers, des terreurs, + Au pied de cent rochers arides, + Le vert des prés, l'émail des fleurs, + Enchantent l'œil des voyageurs; + Mais qui traverse dans la plaine + Des chemins sûrs et peu riants + A moins de plaisir, moins de peine: + Tel est le sort qui nous entraîne! + Un nombre égal d'heureux moments, + D'ennui, d'espoir, d'amour, de haine, + Des mortels partage les ans! + + _Enfin cette vie n'est qu'un court pèlerinage. Je vous traduis à ce + sujet une fable qui m'a paru bonne ce matin dans le Spectateur: «Un + derviche, voyageant en Perse, arrive à la capitale; et, dans l'idée + que les grands du pays épuisent souvent leurs trésors pour bâtir et + fonder des caravansérails, il prend le palais du roi pour une de + ces magnifiques auberges. D'un esprit distrait, il en traverse la + première et la seconde cour, monte les galeries, y pose sa valise + et s'en fait un chevet. Un des gardes l'aperçoit, l'instruit du + lieu qu'il profane et veut à l'instant l'en chasser. Pendant le + débat le monarque passe, sourit de la méprise du voyageur, et lui + demande comment il peut prendre la demeure d'un souverain pour une + hôtellerie. «Sire, dit humblement le derviche, j'ose vous faire une + question: quels étaient les maîtres de ces beaux lieux avant Votre + Majesté?--Mon père, mon aïeul, et tour à tour tous mes ancêtres, lui + répond le roi.--Et après vous, ajouta le derviche, à qui ces toits + immenses sont-ils destinés?--Au prince, mon fils, sans doute, s'écrie + le monarque étonné.--Ah! Sire, reprit le pèlerin, une maison qui + change si souvent d'hôte a le beau nom d'un palais, mais n'est, en + effet, qu'un vrai caravansérail.»_ + + + + +Mme DE BEAUMONT (MARIE LE PRINCE) + +(1711-1780) + + +Née à Rouen, elle est l'auteur du _Magasin des enfants_ et de la +suite, dite _Magasin des adolescentes_, ouvrage par dialogues qui fit +le bonheur de nos mères dans un temps où les livres pour les enfants +étaient excessivement rares. Celui-là était un traité de morale +récréatif et instructif. Il a été réédité encore en 1850. Son succès a +donc duré près de cent ans. Quel est le livre, aujourd'hui, qui peut se +vanter d'être réédité dans un siècle? et surtout de valoir autant? + +Cet ouvrage ferait plus encore aujourd'hui pour l'éducation des enfants +que tous les Verne et les Hetzel parus et à paraître. Mme de Beaumont, +longtemps institutrice en Angleterre, écrivit d'abord son livre en +anglais, de là certains termes qui font croire à une traduction. C'est +un dialogue entre une institutrice et ses élèves, lesquelles amènent +des amies de tout âge. Non seulement les jeunes filles répètent leurs +leçons de géographie, d'histoire, etc., mais elles causent avec leur +institutrice un peu sur tout. C'est un véritable cours pédagogique qui +est fait en causeries. + + + AVERTISSEMENT DU SECOND VOLUME + + Le bon accueil qu'on a fait au _Magasin des enfants_, tant à Londres + que dans les pays étrangers, m'a déterminée à donner celui des + _Adolescentes_. + + De toutes les années de la vie, les plus dangereuses commencent à + quatorze et quinze ans. C'est à cet âge qu'une jeune personne entre + dans le monde, où elle prend, pour ainsi dire, une nouvelle manière + d'exister. Toutes + ses passions, contraires dans l'enfance, cherchent alors à se + développer, à s'autoriser par l'exemple des nouveaux personnages + avec lesquels elle commence à figurer. En lui supposant la meilleure + éducation, il est à craindre que les impressions n'en soient effacées + par celles que font les maximes dangereuses et corrompues qu'elle + entend alors. Que ne doit-on pas craindre pour celle qui n'apporte + dans ce pays, si nouveau pour elle, que des passions indomptées ou + flattées, une ignorance totale, des préjugés puérils, pour ne rien + dire de pis? Sa perte devient inévitable. + + On est surpris de voir augmenter tous les jours le nombre des femmes + méprisables; un peu de réflexion, et l'on s'étonnera plus sensément + de ce qu'on en trouve encore un si grand nombre de vertueuses. + + N'écoutons point l'amour-propre dans l'éternel panégyrique qu'il + nous fait de nous-mêmes. Jetons les yeux sur notre cœur, et avouons + de bonne foi que nous trouvons en nous le germe de tous les vices, + l'estime de tous les faux biens, la haine de la contrainte, l'amour + de la liberté, qui touche à celui du libertinage. C'est avec toutes + ces dispositions aux maladies mortelles de l'âme que nous nous + jetons sans précaution au milieu d'un air pestiféré sans le moindre + préservatif. Faut-il s'étonner des chutes fréquentes qui frappent et + effrayent le spectateur. + + La vertu peut seule diminuer les maux inévitables de cette vie. Voilà + ce que la plus grande partie des gouvernantes sont incapables de + faire. Les mères le sont-elles davantage, elles qui devraient sur + cela donner le ton aux + gouvernantes? Il y en a un grand nombre qui sont aussi ignorantes que + ces dernières, beaucoup plus dissipées, et qui ont moins de mœurs. + Leurs exemples font une contradiction perpétuelle avec leurs maximes. + Celle-ci, par une sévérité outrée, ferme le cœur de ses filles, qui, + réduites à la confiance d'une amie ou d'une domestique, font autant + de chutes que de pas. Celle-là, par une mollesse dangereuse, craint + d'altérer leur santé en les contredisant, et choisit de laisser aller + les choses comme elles peuvent, plutôt que de s'assujettir à la + contrainte des moyens qui peuvent conduire au juste milieu entre la + dureté et la faiblesse. + +[Illustration] + + + UNE LEÇON + + MISS BELOTTE. + + Je suis bien fâchée de ne vous avoir pas connue plus tôt, + Mademoiselle; je sens que je suis d'une telle ignorance, que j'en + suis toute honteuse. Je veux réparer le temps perdu, et m'instruire + de mille choses toutes simples que je n'entends pas. + + MADEMOISELLE BONNE. + + Outre qu'il est honteux d'être ignorantes, il y a encore une grande + raison qui doit vous faire chercher à être instruites. Vous serez + toutes mariées, Mesdames, et vous épouserez des hommes qui auront + beaucoup étudié, voyagé, et qui devront être savants. Si vous ne + savez parler que de vos coiffures, et que vous ayez un mari qui ait + profité de son éducation, il s'ennuiera avec vous, + il cherchera d'autre compagnie, parce qu'il ne connaîtra rien à votre + conversation; au lieu que, si vous êtes instruites, vous lui ferez + aimer sa maison, et il sera charmé de s'entretenir avec vous... + + MISS MOLLY. + + Je vous avoue, ma bonne, que j'ai le défaut de rire des vieilles + gens. La nourrice de maman vient nous voir quelquefois; comme cette + bonne femme n'a plus de dents, cela la fait parler d'une manière si + singulière que je ris comme une folle quand elle est partie; je suis + venue à bout de la contrefaire si bien que cela fait rire aussi tous + les domestiques de la maison. + + MADEMOISELLE BONNE. + + Le bel emploi pour une fille de qualité de faire le singe devant des + servantes et des valets! Comment voulez-vous qu'ils vous respectent, + après vous avoir vu faire de telles bassesses? Apprenez qu'il n'y + a rien de si bas que de se moquer des vieilles gens, ou de ceux + affligés de quelque défaut naturel. Les premiers méritent du respect, + les seconds de la compassion. Je vous avoue, ma chère, que je serais + bien fâchée si vous ne vous corrigiez pas de ce défaut; il annonce + ordinairement un cœur méchant et malin. Lady Spirituelle, dites à ces + dames comment on en agissait à Sparte avec les vieillards. + + LADY SPIRITUELLE. + + La république de Sparte passait pour avoir les meilleures et les plus + sages lois. Je ne pense pas comme cela, Mesdames, car je trouve la + plus grande partie de ces lois ridicules et mauvaises; mais j'aime + beaucoup celles que les + Spartiates suivaient à l'égard des vieillards. Il n'était pas permis + aux jeunes gens de s'asseoir en leur présence; et quand ils venaient + dans les assemblées publiques, on leur cédait les meilleures places. + + Les Athéniens n'avaient pas les mêmes attentions. Un jour qu'il y + avait à Athènes des ambassadeurs de Sparte, ils furent scandalisés + de voir dans la foule de pauvres vieillards qui étaient poussés + sans pouvoir trouver une bonne place pour voir le spectacle. Les + ambassadeurs, qu'on avait mis dans la place d'honneur, ne purent + souffrir cela; et, s'étant levés, ils forcèrent ces vieillards à + s'asseoir en leur place, et donnèrent par là une bonne leçon aux + Athéniens. + + LADY VIOLENTE. + + Je suis bien fâchée quand j'entends raconter quelque sottise des + Athéniens; je suis comme lady Spirituelle, je les aime beaucoup plus + que les Lacédémoniens, dont je trouve les lois barbares. + + MADEMOISELLE BONNE. + + Vous êtes bien hardies, Mesdames, d'oser blâmer les lois des + Lacédémoniens, que les plus grands hommes admirent. Il me prend envie + de vous demander pourquoi vous aimez les Athéniens, et pourquoi vous + haïssez les Lacédémoniens: car il ne faut jamais aimer ou haïr par + caprice, et sans pouvoir donner de bonnes raisons de son amour ou de + sa haine. + + LADY VIOLENTE. + + Mon amour et ma haine sont fondés sur de bonnes raisons. Je hais les + Lacédémoniens, parce qu'ils étaient + cruels, qu'ils voulaient toujours rester ignorants, et que leurs + femmes n'avaient point de modestie. J'aime les Athéniens, parce + qu'ils étaient savants, qu'ils punissaient l'oisiveté, l'ingratitude. + Il est vrai qu'ils avaient de grands défauts; mais pourtant j'aime + mieux les défauts des Athéniens que les vertus des Lacédémoniens. + Permettez-moi de dire à ces dames comment on traitait les enfants à + Sparte. + + MADEMOISELLE BONNE. + + J'y consens de bon cœur; mais souvenez-vous qu'en nous faisant + remarquer les défauts des Lacédémoniens, la justice demande que vous + disiez quelque chose de leurs vertus. + + LADY SPIRITUELLE. + + Je ne leur trouve pas de vertus, je vous assure. + + MADEMOISELLE BONNE. + + Comment pouvez-vous dire cela, ma chère? la grande obéissance + qu'ils avaient pour les lois n'était-elle pas une vertu? + + LADY SPIRITUELLE. + + Non, en vérité, ma chère Bonne; je vous demande pardon de n'être pas + de votre sentiment, mais vous voulez que nous vous disions toujours + la vérité, et je mentirais si je disais que je trouve cela une vertu. + Tenez, ma Bonne, je dois vous obéir: mais si vous me disiez de tuer + lady Mary, mon obéissance serait-elle une vertu? Obéir à de mauvaises + lois, n'est-ce pas être bien méchant? + + LADY VIOLENTE. + + Voilà justement ce que je pense: par exemple, une des lois de Sparte + était d'accoutumer les enfants à mépriser la douleur: cela est fort + bien; mais pour leur faire prendre cette bonne habitude, il y avait + certains jours de fête où on les menait dans les temples pour les + fouetter jusqu'au sang, sans qu'ils eussent fait aucune faute: encore + il ne fallait pas pleurer. Un enfant qui aurait pleuré aurait perdu + sa réputation; aussi est-il arrivé plusieurs fois que ces malheureux + enfants sont morts sous les coups sans jeter une larme; et, ce qu'il + y a de plus abominable, c'est que les pères et les mères étaient là: + ils voyaient tranquillement déchirer leurs pauvres enfants et les + exhortaient à souffrir sans se plaindre. + + MADEMOISELLE BONNE. + + Voilà une raison sans réplique, et un motif légitime pour les jeunes + dames de haïr les Lacédémoniens. J'avoue aussi que je n'ai rien à + répliquer à lady Spirituelle. Pour que l'obéissance aux lois soit une + vertu, il faut que ces lois soient bonnes; si elles sont mauvaises, + plus on est exact à les observer, plus on est méchant. + + MISS BELOTTE. + + Pour moi, je n'y fais pas tant de façons: d'abord que les choses me + plaisent, je les crois bonnes; si elles me déplaisent, je dis d'abord + qu'elles ne valent rien. + + MADEMOISELLE BONNE. + + C'est le moyen de juger tout de travers. J'espère que vous n'agirez + pas ainsi à l'avenir. Vous avez beaucoup d'esprit, ma chère, et même + un esprit supérieur: il n'est + question que de mettre de la justesse dans cet esprit-là, et, si + vous voulez m'aider, nous y travaillerons; je suis sûre que nous + y réussirons. Lady Violente, vous m'avez dit que les Athéniens + punissaient l'ingratitude; il me semble que je vous ai donné, il y a + deux ans, une fort jolie histoire à ce sujet; voudriez-vous nous la + raconter? + + LADY VIOLENTE. + + Oui, ma Bonne, je m'en souviens fort bien. Il y avait dans la ville + d'Athènes des juges qui étaient chargés de punir les ingrats; + mais c'était une chose si rare qu'ils n'avaient rien à faire. Ils + s'ennuyèrent d'aller tous les jours à leur tribunal sans y trouver + personne et mirent une cloche à la porte de leur maison, afin qu'on + la pût sonner quand on aurait besoin d'eux. On fut si longtemps + sans sonner cette cloche que l'herbe qui croissait à la muraille + s'entortilla avec la corde. Dans ce temps-là il y avait dans la ville + un homme qui, voyant que son cheval était devenu si vieux qu'il ne + pouvait plus travailler, ne voulut pas le nourrir à rien faire et le + mit hors de son écurie. Ce pauvre cheval marchait tristement dans la + rue, comme s'il eût deviné qu'il était en danger de mourir de faim. + Il passa par hasard proche de la maison des juges dont j'ai parlé, + et, voyant de l'herbe à la muraille, il s'éleva sur le bout de ses + pieds pour tâcher de l'attraper: il eut beau faire, il ne prit que la + corde, ce qui fit sonner la cloche plusieurs fois. Les juges vinrent + aussitôt pour voir ce qu'on leur voulait, et, voyant que c'était un + cheval qui sonnait la cloche, ils demandèrent à qui il appartenait. + Quelques-uns des voisins leur dirent qu'il n'appartenait plus à + personne, et que son maître lui avait donné son congé parce qu'il ne + pouvait plus travailler. «Vraiment, dirent les juges, cette affaire + nous regarde; c'est une véritable ingratitude à cet homme de jeter + dehors un pauvre animal domestique qui a usé sa vie à son service; nous + ne pouvons souffrir cela.» Effectivement, ils firent venir le maître + de ce cheval et l'obligèrent à donner une somme pour nourrir cet animal + le reste de ses jours... + + + + +Mme RICCOBONI + +(MARIE-JEANNE LABORAS DE MÉZIÈRES) + +(1714-1792) + + +Il ne faut pas confondre Marie-Jeanne de Mézières, née à Paris, mariée +à Antoine Riccoboni, avec Hélène-Virginie Balletti, femme de Louis +Riccoboni, père d'Antoine, et qui fut une célèbre comédienne de son +époque. Les Riccoboni étaient les meilleurs comédiens de la troupe +italienne, et auteurs dramatiques non sans talent. Marie-Jeanne +appartint aussi au théâtre; elle le quitta en 1761. Elle possédait un +esprit distingué, une grâce et une résignation touchantes. Délaissée +par son mari, elle vécut dans la retraite, où elle se mit à écrire pour +satisfaire les besoins de son âme, dont la sensibilité un peu exaltée +la portait à s'épancher. Son style exagéré choque, venant après le +sobre et élégant langage des assidues de l'hôtel de Rambouillet; mais +elle s'inspirait de ses souffrances et de ses propres sentiments. +C'est en mettant son cœur dans ses ouvrages qu'elle obtint les plus +brillants succès. A la fin de sa vie, elle dut à sa plume de gagner +sa vie, car on lui retira une pension de mille livres qui lui était +allouée depuis sa sortie du théâtre. Ses principaux ouvrages sont les +_Lettres de la princesse Zelmaïde_, les _Lettres de Fanny Butler_, +traduites de l'anglais; _Ernestine_, que La Harpe a appelée «le diamant +de Mme Riccoboni»; _la Comtesse de Sancerre_, _Sophie de Vallière_, +l'_Histoire du marquis de Cressys_. + +Néanmoins, qui est-ce qui songerait maintenant à Mme Riccoboni et à ses +œuvres démodées, si elle n'avait attaché son nom à une œuvre célèbre, +signée d'un nom plus illustre! Voici comment M. Jean Fleury nous +raconte l'aventure, la chose est assez curieuse pour mériter d'être +relatée tout au long: + +«Saint-Foix, auteur des _Essais sur Paris_ et de quelques comédies +mignardes, _l'Oracle_, _les Grâces_, soutenait un jour que le style +de Marivaux était inimitable. On lui cita un roman de Crébillon fils +dans lequel un des personnages, la fée Moustache, s'amuse à parodier ce +style; Saint-Foix soutint que cette imitation était très mal réussie. + +«Il s'emporta, traita la fée de _bavarde_, _disant une foule de mots +et ne saisissant pas du tout l'esprit de M. de Marivaux_. Mme Riccoboni +écoutait, se taisait, et ne prenait aucune part à la dispute. Restée +seule, elle parcourut deux ou trois parties de _Marianne_, s'assit +à son secrétaire et fit une suite à ce roman. Deux jours après la +conversation, elle la montra, sans en nommer l'auteur; on la lut en +présence de M. de Saint-Foix; il l'entendit avec tant de surprise +qu'il crut le manuscrit dérobé à M. de Marivaux. Il voulait le faire +imprimer; Mme Riccoboni s'y opposa, dans la crainte de désobliger M. +de Marivaux. Dix ans après, cette suite parut dans un journal dont le +rédacteur eut la permission de M. de Marivaux pour l'y insérer[42]. + +Telle est, sinon de la main, du moins d'après les confidences, et sous +la dictée pour ainsi dire de Mme Riccoboni, l'histoire exacte de cette +_Suite_ au roman de Marivaux, qui ne devait pas être une _Fin_; car une +des conditions que s'était imposées l'imitatrice, c'était de ne pas +faire avancer le récit. Elle y réussit à merveille, au point que Grimm +dit dans sa _Correspondance_: + +«C'est une imitation parfaite de la manière de Marivaux, mais d'un bien +meilleur goût. Si vous avez vu Arlequin courir la poste dans je ne sais +quelle farce, vous aurez une idée très exacte de cette manière qui +consiste à se donner un mouvement prodigieux sans avancer d'un pas. +Mme Riccoboni court en poste à la Marivaux pendant cent douze pages, +et, à la fin de sa course, le roman de _Marianne_ est aussi avancé +qu'auparavant. Mais, en vérité, sa manière d'écrire, même en se réglant +sur un mauvais modèle, est très supérieure à celle de Marivaux[43].» + +Un juge plus impartial, d'Alembert, a rendu justice au mérite et au +bonheur du pastiche de Mme Riccoboni, sans offense pour la justice +et le goût. Il a recommandé de ne pas confondre avec les mauvais +continuateurs de Marivaux Mme Riccoboni, qui, par une espèce de +plaisanterie et de gageure, a essayé de continuer _Marianne_ en +imitant le style de l'auteur. «On ne saurait, dit-il, pousser plus +loin l'imitation.» Nous pensons qu'il est intéressant de comparer son +imitation à son propre style, et nous donnons ci-après un extrait des +deux. + + + SUITE DE LA VIE DE MARIANNE + + (Imitation de Marivaux.) + + Vous voilà bien surprise, bien étonnée, Madame; je vois d'ici la mine + que vous faites. Je m'y attendais; vous cherchez, vous hésitez; il me + semble vous entendre dire: «Cette écriture est bien la sienne, mais + cela ne se peut + pas, la chose est impossible!»--Pardonnez-moi, Madame, c'est elle; + c'est Marianne, oui, Marianne elle-même.--Quoi! cette Marianne si + fameuse, si connue, si chérie, si désirée, que tout Paris croit + morte et enterrée? Eh! ma chère enfant, d'où sortez-vous? vous êtes + oubliée, on ne songe plus à vous; le public, las d'attendre, vous a + mise au rang des choses perdues sans retour.» + + A tout cela je répondrai que je ne m'en soucie guère: j'écris pour + vous, je vous ai promis la suite de mes aventures, je veux vous tenir + parole; si cela déplaît à quelqu'un, il n'a qu'à me laisser là. Au + fond j'écris pour m'amuser; j'aime à parler, à causer, à babiller + même; je réfléchis, tantôt bien, tantôt mal; j'ai de l'esprit, de la + finesse, une espèce de naturel, une sorte de naïf; il n'est peut-être + pas du goût de tout le monde, mais je ne l'en estime pas moins; il + fait le brillant de mon caractère. Ainsi, Madame, imaginez-vous bien + que je serai toujours la même; que le temps, l'âge ou la raison + ne m'ont point changée, ne m'ont seulement pas fait désirer de me + corriger. A présent, reprenons mon histoire. + + Je vous disais donc que, grâce au Ciel, la cloche sonna et que ma + religieuse me quitta: je dis grâce au Ciel, car en vérité son récit + m'avoit paru long, et la raison de cela, c'est qu'en m'occupant des + chagrins de mon amie je ne pouvois pas m'occuper des miens. Bien des + gens croient qu'il faut être malheureux soi-même pour compatir aux + infortunes des autres; il me semble à moi que cela n'est pas vrai. + Dans une situation heureuse on + voit avec attendrissement les personnes qui sont à plaindre, on + écoute avec sensibilité le récit de leurs peines; on est touché, on + les trouve considérables, la comparaison les grossit à nos yeux: + dans l'état contraire, le cœur, rempli de ses propres chagrins, + s'intéresse faiblement à ceux des autres; ils lui paraissent plus + faciles à supporter que les siens, et j'ai senti cela, moi qui vous + parle... + + + LETTRES D'UNE ÉPOUSE + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Hélas! tu m'as donc quittée? Trompée par ta tendre feinte, j'ai cru + que tant d'apprêts menaçaient seulement les hôtes de nos bois. O + quel triste réveil! mon époux loin de moi, ses esclaves empressés à + le suivre, les hennissements de ses fiers coursiers, le son aigu des + clairons, ses chariots armés de faux tranchantes! O guerre! ô fureur! + j'ai reconnu tes enseignes terribles! Mon âme s'est troublée. Dans + mon effroi j'ai appelé mon bien-aimé: mes accents douloureux ne l'ont + point ramené près de moi. Il craint donc de voir couler les pleurs + qu'il fait répandre! Il ne veut donc point partager l'amertume de + mes regrets! Cher époux, mes regards sont fixés sur ce champ fatal + où tu rassembles tes guerriers; j'aperçois ton superbe pavillon; je + le crie, en pleurant, de m'accorder un seul instant; ma voix se perd + dans les airs... Mais quel bruit se fait entendre? Ah! bruit affreux, + cruel signal! déjà mon époux déploie ses drapeaux de pourpre; il + saisit son arme redoutable; la trompette l'appelle, ses sons funestes + l'entraînent loin de moi: il part, court, vole, me fuit! Mes yeux + baignés de larmes entrevoient à peine le nuage de poussière que sa + marche élève dans la plaine... Puissances suprêmes, veillez sur ses + jours précieux! + + Mes mains vont cultiver un jeune laurier. J'irai chaque jour + l'arroser de mes pleurs: il croîtra, et quand l'instant marqué pour + ton retour arrivera, ses feuilles ombrageront ta tête, ou couvriront + ma tombe. + + [42] _Correspondance littéraire_, 1er mai 1765. + + [43] _Œuvres_ de Mme Riccoboni, in-18, 1826, t. II. + + + + +Mme DAUBENTON (MARGUERITE) + +(1720-1788) + + +Femme du célèbre naturaliste de ce nom; elle a écrit plusieurs romans, +dont _Zélie dans le désert_, qui a eu une douzaine d'éditions, mais que +l'on ne retrouve plus. + + + + +Mlle DU SOMMERY (DE FONTETTE) + +(1720-1790) + + +Il ne faut pas se faire d'illusions, beaucoup d'œuvres remarquables +sont ignorées ou tombent dans l'oubli, s'il ne s'est pas fait de bruit +autour de leurs auteurs, et surtout si ceux-ci n'ont laissé personne +après leur mort qui ait de l'intérêt à en faire. Mlle du Sommery est +de ce nombre; son nom est à peu près inconnu aujourd'hui, parce +qu'elle n'a pas eu un salon brillant comme Mmes de Tencin, du Deffand, +des amis comme d'Alembert ou Diderot, etc. Elle était une moraliste. +«Une vieille demoiselle de condition qui s'est occupée toute sa vie +de l'étude des hommes et des lettres. Tous ceux qui fréquentent les +assemblées publiques de l'Académie française la connaissent. Elle +n'en a jamais manqué une seule, et sa figure est remarquable: c'est +une grande brune presque noire, des sourcils fort épais, de grands +yeux pleins d'esprit et d'attention. Son livre prouve combien elle +s'est nourrie de la lecture des _Maximes_ de La Rochefoucauld et des +_Caractères_ de La Bruyère[44]. + +L'expression a presque toujours de la finesse et de la précision. + +«Sa conversation était piquante et caustique, sachant braver le +ridicule et saisissant ceux des autres avec beaucoup de finesse; +elle plaisait par sa franchise, même par sa bizarrerie. Elle était +implacable surtout pour les bavards, les sots et les fats, mais +serviable pour tous et d'une infatigable charité[45].» + +Elle a publié avec beaucoup de succès: + +_Doutes sur diverses opinions reçues dans la société_, dédiés aux mânes +de M. Saurin, membre de l'Académie française (décédé en 1781).--1782; + +_Lettres de Mme la comtesse de L... à M. le comte de R..._--1785; + +_Lettres à Mlle de Tourville_, roman.--1788; + +_L'Oreille_, conte philosophique.--1789. + +Elle édita ces _Lettres_ comme ayant été écrites par une contemporaine +de Mmes de La Fayette et de Sévigné, dont elle imite parfaitement +le langage, ce qui donna lieu à de grosses dissertations entre de +Sepchênes et de Gaillard; on les attribua à Mme Riccoboni, puis à Mme +de Genlis, et cela ne fit que contribuer à son succès. Grimm disait +qu'on «y trouvait de la grâce, de la facilité, un goût fort sage, et le +meilleur ton». + +Dans ces _Lettres_, elle exprime d'une façon fort originale son opinion +sur la sémillante marquise. Elle trouvait sa réputation surfaite, +et se tenait en défiance contre les épanchements maternels où l'art +épistolaire entrait, selon elle, pour beaucoup[46]. + + + LETTRE DE LA COMTESSE DE L. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + _Mme de Grignan se trouve fort mal du séjour de Paris. Je la vis + la semaine dernière chez Mme de Coulanges. Je la trouvai maigrie + et abattue; elle se plaint de sa poitrine. Mme de Sévigné pleure + tendrement sa mort en sa présence; + elle lui dit pathétiquement qu'elle est pulmonique, étique, + asthmatique, et tout ce qu'il y a de plus funeste en ique; de + façon que cette mourante beauté, que je ne crois malade que des + oppressantes caresses de madame sa mère, partira ces jours-ci pour + Grignan..._ + + + MAXIMES + + --Il se trouve parmi les gens de lettres un petit nombre de beaux + parleurs, mais infiniment peu de bons causeurs. + + --Le mauvais ton rend le commerce de beaucoup de gens insoutenable. + + --Le bon ton est une facilité noble dans le propos, une politesse + naturelle dans les expressions, une décence dans le maintien, une + convenance dans les égards, un tact qui nous avertit également de ce + que nous devons rendre aux autres, et de ce que les autres doivent + nous rendre. + + --On donne le nom de prudence à cette basse politesse qui n'ose ni + blâmer le vice, ni louer la vertu. + + --La fortune ne change pas les mœurs, elle les démasque. + + --Il est encore plus absurde de nier ce qu'on n'entend pas que de le + croire. + + --Un souper délicat dédommage d'une conversation languissante. Si + l'on ne buvait ni ne mangeait, que de maisons dans lesquelles on ne + pourrait tenir un quart d'heure! + + + CARACTÈRES + + --L'homme d'airs[47] réunit tous les défauts: il est impertinent, + suffisant, pédant, fat, affecté, important, dédaigneux; Narcisse en + est un modèle. Personne plus que Narcisse ne s'entend à donner une + fête... Il sait à peu près tout ce qu'on peut savoir de bagatelles, + ce qui le fait passer parmi beaucoup de gens pour homme de goût et + homme de lettres: il a des livres, des tableaux, des coquilles, des + nains, des singes, des perroquets, des chevaux, des chiens, c'est + l'homme le plus affairé du royaume. Je ne sais comment il suffit à + ces grandes occupations.--Cet homme utile à sa patrie passe neuf + heures dans son lit, quatre à sa toilette, deux avec ses bêtes, + autant avec le marchand de colifichets. + + [44] Grimm, dans sa _Correspondance littéraire_. + + [45] Hippolyte de Laporte. + + [46] Eugène Asse, _Une Femme moraliste au XVIIIe siècle_. + + [47] Ce que nous appelons aujourd'hui «petit crevé» ou «p'chutteux». + + + + +Mme DE PUYSIEUX (MADELEINE D'ARSAUT) + +(1720-1795) + + +Née à Paris, élevée au couvent, ce qui n'influença guère ses +opinions, elle épousa à dix-sept ans un avocat au Parlement de Paris, +Philippe-Florent de Puysieux, âgé de vingt-deux ans, qui s'occupait +à faire des traductions d'ouvrages anglais pour les libraires. Il +traduisit, en outre: _La femme n'est pas inférieure à l'homme._ Sa +jeune femme l'aidait; mais bientôt mari et femme se fatiguèrent de +travailler, et se livrèrent aux plaisirs chacun de son côté. Nous +ne suivrons donc pas Mme de Puysieux dans sa vie intérieure, nous +contentant d'indiquer que Diderot, de 1745 à 1750, vint plus d'une +fois à l'aide au jeune ménage. Ce fut pendant cette période, en 1749, +que Mme de Puysieux publia les _Conseils à une amie_, qui obtinrent un +grand succès, et où l'on crut reconnaître en maints endroits la plume +du mordant philosophe. Cet ouvrage n'est pas positivement un livre de +morale, ni même un livre moral, comme quelques sentences détachées +pourraient le faire croire; c'est plutôt la science de la vie selon le +monde. En 1750 parut un second volume, les _Caractères_, contre-partie +du premier, et qui sont des _avis à un père_ pour diriger les premiers +pas de son fils dans le monde. Ils furent accueillis avec la même faveur +que le précédent. + +Mme de Puysieux ne sut pas être fidèle à Diderot pendant qu'il fut +enfermé à la Bastille, et il rompit ses relations avec elle. Ses +ouvrages s'en ressentirent. Quoiqu'elle eût protesté énergiquement +contre la part qu'on attribuait au maître dans ses écrits, ils ne +s'élevèrent plus au-dessus de la médiocrité. + +Néanmoins, elle publia encore: + +_Le Plaisir et la Volupté_, conte allégorique (1752); _Zalmire +et Almanzine_ (1753); _Mémoires de la comtesse de Zurlac_ (1755); +_Réflexions et avis sur les défauts et ridicules à la mode_ (1761); +_Alzarac_ (1762); l'_Histoire de Mlle de Theuille_ (1768); _Mémoires +d'un homme de bien_ (1768); _le Marquis à la mode_, comédie en trois +actes. + +Puis il ne fut plus question d'elle. + + + CONSEILS A UNE AMIE + + --Les talents chassent l'ennui. + + --Les choses trop connues perdent de leur valeur; on a une espèce de + vénération pour celles qui sont rares. Voulez-vous être longtemps + belle, montrez-vous rarement. Voulez-vous inspirer l'envie de vous + connoître, rendez votre connoissance difficile; les plus belles + perdent beaucoup à être trop connues. + + --Ne tirez jamais le voile tout à fait sur vos qualités; c'est au + temps à le lever entièrement, laissez-le faire. + + --Que votre société soit douce; ne faites point sentir votre + supériorité. L'esprit, les talents, le mérite, le rang et la fortune, + sont pour les autres un poids assez pesant sans l'augmenter de celui + de l'ostentation. + + --Faites rarement les avances: prévenir certaines gens, c'est leur + ôter l'envie de se lier. + + --Quoique l'on dise que les personnes qui parlent bien n'ennuient + jamais, la grande volubilité de langue étourdit toujours. + + --Il est plus facile d'écouter les autres que de s'écouter soi-même. + + --Un des plus grands bonheurs, c'est de pouvoir se suffire à soi-même. + + --Le temps de la jeunesse est le seul pour apprendre, et il vient un + âge où les plaisirs nous quittent; il faut bien des ressources à une + femme pour la consoler de cet abandon. + + --Il faut avoir une extrême modestie sur son savoir, et cacher + soigneusement, surtout devant les autres femmes, que l'on sait + quelque chose qu'elles ignorent. + + --Les grâces et les belles manières sont plus nécessaires aux femmes + qu'une belle figure; sans les grâces, la beauté ne plaît jamais. + L'art corrige la nature ou l'embellit. + + --On revient de la colère, de l'indignation ou de l'indifférence, + mais jamais du mépris. + + --On perd tout le mérite des bienfaits passés quand ils ne sont pas + renouvelés. + + --On est toujours dédommagé des sacrifices que l'on a faits à la + vertu: tous les plaisirs que nous procurent nos passions satisfaites + n'ont jamais valu le repos d'une personne qui n'est attachée qu'à ses + devoirs. + + --Ne faites point de vers: il est trop difficile d'en faire de bons. + De tous les talens restreints à l'état d'homme, c'est peut-être le + plus ridicule pour une femme. Il me semble que celle qu'on verroit à + la tête + de ses ouvriers, avec une longue perche à la main, conduire + l'ordonnance d'un bâtiment, seroit moins bizarre que celle qui se + tourmenteroit à composer deux couplets de chanson. Les langues, la + poésie, les lois du royaume, les matières de religion, toutes ces + belles choses sont insupportables dans une femme: je les en avertis + au nom de tous les hommes sensés. + + --Si parler bien est la marque de la belle éducation, bien écrire + marque la femme d'esprit; c'est la façon d'écrire qui distingue + la femme ordinaire d'avec la femme d'esprit. Parlez bien, écrivez + encore mieux; pensez bien, et pensez haut avec vos amis, et tâchez + surtout de vous exprimer avec aisance. Pour acquérir la facilité + de s'énoncer, il est nécessaire de savoir bien sa langue, et + de connoître toute la force des termes: faute d'en trouver qui + conviennent, on reste court, dans la crainte d'en hasarder de + mal placés. Mme de *** est admirable à voir; mais il ne faut pas + l'entendre: chaque mot qu'elle prononce obscurcit sa figure, de + façon qu'on la quitte comme si elle étoit laide; malgré la beauté de + ses yeux et l'éclat de son teint, elle n'a jamais su conserver de + conquêtes; elle les fait en se montrant, elle les perd en parlant. + Quelle fatalité! + + --Il faut se défaire de l'excès de timidité: une noble assurance + prête beaucoup à la figure, et fait merveille dans la conversation. + La timidité gêne et embarrasse; faute d'un peu de hardiesse, on ne + hasarde rien, on manque l'occasion de dire de bonnes choses, et on + perd même + celle de s'avancer. La fortune aime les téméraires, et les femmes + le sont quelquefois; ce n'est pas ce qu'elles font de mieux. Quand + l'assurance est accompagnée de la beauté et de l'esprit, il n'est + rien dont on ne vienne à bout; mais, dût-on échouer dans toutes les + entreprises, j'aime encore mieux la timidité que l'excès opposé. + + --L'art de plaire est le plus grand des arts. Quand on plaît, tout + réussit, tout est facile. Ce talent dépend d'un je ne sais quoi qu'il + est si difficile de définir et que si peu de personnes possèdent, que + ceux qui l'ont en doivent rendre grâces à la nature. + + + + +BOUFFLERS-ROUVREL + +(COMTESSE MARIE-CHARLOTTE-HIPPOLYTE DE) + +(1724-1800) + + +Célèbre par son esprit très brillant et très paradoxal, qu'elle dut +puiser près de ses amis J.-J. Rousseau, Grimm et Hamm, c'est elle qui +négocia le mariage de Mlle Necker avec M. de Staël. Elle a laissé des +_Maximes_, une _Tragédie en prose_ et sa _Correspondance_ avec Gustave +III, dont voici un passage: + + + DESCRIPTION DU CONVOI FUNÈBRE DE LOUIS XV + + Après sa mort il fut abandonné, comme c'est l'ordinaire; on l'enterra + promptement et sans la moindre + escorte; son corps passa vers minuit par le bois de Boulogne pour + aller à Saint-Denis. A son passage, des cris de dérision ont été + entendus: on répétait _taïaut! taïaut!_ comme lorsque l'on voit un + cerf, et sur le ton ridicule dont il avait coutume de le prononcer. + Cette circonstance, si elle est vraie, ce que je ne puis assurer, + montre bien de la cruauté: mais rien n'est plus inhumain que le + Français indigné, et, il faut en convenir, jamais il n'eut plus de + sujet de l'être; jamais une nation délicate sur l'honneur et une + noblesse naturellement fière n'avaient reçu d'injure moins excusable + que celle que le feu roi nous a faite lorsqu'on l'a vu, non content + du scandale qu'il avait donné par ses maîtresses et par son sérail à + l'âge de soixante ans, tirer de la classe la plus vile, de l'état le + plus infâme, une créature, la pire de son espèce, pour l'établir à la + cour, l'admettre à table avec sa famille, la rendre maîtresse absolue + des grâces, des honneurs, des récompenses, de la politique et de lui, + dont elle a opéré la destruction, malheurs dont à peine nous espérons + la réparation. On ne peut s'empêcher de regarder cette mort soudaine + et la dispersion de toute cette infâme troupe comme un coup de la + Providence. Toutes les apparences leur permettaient encore quinze ans + de prospérité, et, si leur attente n'eût été déçue, jamais les mœurs + et l'esprit national n'auraient pu s'en relever... + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + + + +Mme D'ÉPINAY + +(LOUISE-FLORENCE-PÉTRONILLE TARDIEU D'ESCLAVELLE DE LA LIVE) + +(1725-1783) + + +Amie et protectrice de J.-J. Rousseau et de l'abbé Galvani, dont +elle fit éditer le _Dialogue sur les femmes_, elle n'écrivit que les +_Conversations d'Émilie_ et un volume de _Correspondances_, plus ses +_Mémoires_, qu'elle avait laissés à Grimm, et qui ont paru seulement en +1818. C'est elle qui fit bâtir dans la vallée de Montmorency le fameux +ermitage de Jean-Jacques. + + + PENSÉE + + Un honnête homme travaille à mériter la louange, mais ne la recherche + point: il sait qu'on en est plus digne lorsqu'on n'agit que pour elle. + + + LETTRE A J.-J. ROUSSEAU. + + Janvier 1757. + + _Je crois, mon ami, qu'il est fort difficile de prescrire des règles + sur l'amitié, car chacun les fait, comme de raison, suivant sa façon + de penser... Il y a deux points généraux essentiels et indispensables + dans l'amitié auxquels tout le monde est forcé de se réunir: + l'indulgence et la liberté; sans cela il n'y a pas de liens qui ne se + brisent. C'est à peu près à quoi se réduit mon code._ + + _... Tenez, il faut aimer ses amis comme les vrais amateurs aiment + les tableaux; ils ont les yeux perpétuellement attachés sur les beaux + endroits et ne voient pas les autres._ + + + + +Mme PETITEAU (MARIE-AMABLE) + +(MARQUISE DE LA FÉRANDIÈRE) + +(1736-1817) + + +Née à Tours; elle épousa Louis-Antoine Rousseau, marquis de la +Férandière. + + + VERS POUR UN BOSQUET + + OÙ DEVAIENT ÊTRE PLACÉS LE TOMBEAU DE SON ÉPOUX ET LE SIEN + + Bosquet silencieux, où la simple nature + Cache son sanctuaire et ne l'ouvre qu'à nous, + Aimable confident des entretiens si doux + Que nous dicta cent fois l'amitié la plus pure, + Tant que de mon époux le cœur palpitera, + Tant que le mien le chérira, + De roses nous viendrons enlacer ton feuillage; + Nous viendrons dans ton sein chanter notre bonheur, + Et, rendant grâce aux dieux témoins de notre ardeur, + Nous reposer sous ton ombrage. + Mais, hélas! quand la mort, à la suite des ans, + Aura glacé nos esprits et nos sens, + Et tous deux au tombeau nous aura fait descendre, + Solitaire berceau, propice à notre amour, + Que tu défends des feux et des regards du jour, + Tes verts rameaux enfin couvriront notre cendre. + Réduit paisible, aujourd'hui si charmant, + Ah! quel que soit alors ton aspect triste et sombre, + N'épouvante jamais que l'être indifférent, + Et que toujours le tendre amant + Vienne en rêvant chercher ton ombre! + + + L'AIGLE ET LE PAON + + FABLE + + Un aigle auprès d'un paon, non sans quelque murmure, + De sa robe enviait l'éclatante parure: + «Si vous devez briller aux yeux de l'univers, + Dit le paon, c'est par le courage; + L'oiseau que la nature a fait le roi des airs + N'a pas besoin d'un beau plumage.» + + + + +MARQUISE DE MONTESSON + +(CHARLOTTE-JEANNE BÉRAUD DE LA HAIE DE RIOU) + +(1737-1806) + + +Née à Paris, elle devint la femme morganatique du duc d'Orléans, +petit-fils du Régent. C'est chez elle et par elle que sa nièce, Mme de +Genlis, se fit connaître et apprécier du duc de Chartres. + +Ses œuvres forment huit volumes, datés de 1782, et se composent de +comédies en prose et en vers, etc.; sur l'exemplaire de la Bibliothèque +nationale, on lit: _Tiré à douze exemplaires._--Il n'est pas étonnant +que ce théâtre fût peu répandu! Une de ses pièces est tirée de la +_Marianne_, de Marivaux. Son raisonnement est satirique et son style ne +manque pas de fermeté. + + + COMÉDIE + + . . . . . . . . . . . . . . . . + D'éloquence, mon père! Oh! ce n'est pas cela; + On ne se plaindra pas qu'il ait séduit par là. + Il présente des faits sans tout cet étalage + De grands mots dont toujours on doit blâmer l'usage. + Il faut très simplement montrer la vérité: + Elle n'a pas besoin d'art, de subtilité, + On l'obscurcit souvent en cherchant trop à plaire; + On n'éblouit par là, je crois, que le vulgaire; + Mais tous les gens sensés seront de mon avis. + . . . . . . . . . . . . . . . . + + + + +Mlle CLAIRON + +(1723-1803) + + +Née Claire Leyrus de Latude, célèbre actrice, a laissé des mémoires. + + + PENSÉE + + --Il ne faut pas laisser croître l'herbe sur le chemin de l'amitié. + + + + +SOPHIE ARNOULD + +(1743-1803) + + +Célèbre actrice de l'Opéra, a laissé aussi des mémoires. + + + PENSÉE + + --La femme est un grand enfant qu'on amuse avec des joujoux, qu'on + endort avec des louanges, et qu'on séduit avec des promesses. + + + + +MQUISE DE RIBIÈRE D'ANTREMONT + +(MARIE-ANNE-HENRIETTE PAYSAN DE L'ÉTANG) + +(1746-1802) + + +Femme d'esprit de la fin du XVIIIe siècle, à laquelle son _Ode au +silence_ valut beaucoup d'admirateurs. Pour appartenir à un sexe +dénommé bavard, élever une poésie au silence, c'était en effet +original. Son aventure avec Voltaire mérite d'être racontée. + +Comme beaucoup de femmes de maintenant et de jadis, elle aimait à écrire +aux hommes illustres, et elle adressa une lettre très enthousiaste au +grand littérateur de l'époque. Voltaire, précisément, venait d'être +mystifié: un avocat né au Croisic, Paul Desforges-Maillard (1699-1772), +s'était rendu célèbre par des poésies qu'il envoyait au _Mercure de +France_ sous le pseudonyme de Mlle Malerais de la Vigne. Néanmoins +Voltaire s'y laissa prendre, et Mme d'Antremont, dans sa lettre, que +nous donnons plus loin, fait allusion à cette aventure; mais quand la +ruse fut dévoilée, on ne fit plus attention aux vers ni à l'auteur. + +Toujours prêt à sacrifier au beau sexe, Voltaire avait adressé la +poésie suivante à la prétendue poète, en lui envoyant son _Histoire de +Charles XII_: + + Toi dont la voix brillante a volé sur nos rives, + Toi qui tiens dans Paris nos muses attentives, + Qui sait si bien associer + Et la science et l'art de plaire, + Et les talents de Deshoulière + Et les études de Dacier, + J'ose envoyer aux pieds de ta Muse divine + Quelques faibles écrits, enfants de mon repos. + Charles fut seulement l'objet de mes travaux, + Henri Quatre fut mon héros, + Et tu seras mon héroïne. + + + LETTRE DE MME D'ANTREMONT A VOLTAIRE + + A Aubenas, le 4 février 1768. + + MONSIEUR, + + _Une femme qui n'est pas Mme Desforges-Maillard, une femme vraiment + femme, et femme dans toute la force du terme, vous prie de lire les + pièces renfermées sous cette enveloppe. Elle fait des vers parce + qu'il faut faire quelque + chose, parce qu'il est aussi amusant d'assembler des mots que des + nœuds, et qu'il en coûte moins de symétriser des pensées que des + pompons; vous ne vous apercevrez que trop, Monsieur, que ces vers lui + ont peu coûté, et vous lui direz que_ + + Des vers faits aisément sont rarement aisés. + + _Elle se rappelle vos préceptes sur ce sujet, et ceux de Boileau, qui + partage avec vous l'art de graver ses écrits dans la mémoire de ses + lecteurs, et d'instruire l'esprit sans lui demander des efforts. Vos + principes et les siens sont admirables, mais ils ne s'accordent pas + avec la légèreté d'une personne de vingt et un ans, qui a beaucoup + d'antipathie pour tout ce qui est pénible. Heureusement je rime sans + prétention, et mes ouvrages restent dans mon portefeuille; s'ils en + sortent aujourd'hui, c'est parce qu'il y a longtemps que je désirais + d'écrire à l'homme de France que je lis avec le plus de plaisir, et + que je me suis imaginé que quelques pièces de vers serviraient de + passeport à ma lettre; je n'ai point eu d'autres motifs, Monsieur._ + + Il est des femmes beaux esprits: + A Pindare autrefois, dans les jeux Olympiques, + Corinne des succès lyriques + Très souvent disputa le prix. + Pindare, assurément, ne valait pas Voltaire, + Corinne valait mieux que moi: + Qu'il faudrait être téméraire + Pour entrer en lice avec toi! + Mais je le suis assez pour désirer de plaire + A l'écrivain dont le goût est ma loi. + Si tu daignais sourire à mes ouvrages, + Quel sort égalerait le mien! + Tu réunis tous les suffrages, + Et moi je n'aspire qu'au tien. + + _Il serait bien glorieux pour moi, Monsieur, de l'obtenir; n'allez + pourtant pas croire que j'ose me flatter de le mériter, mais croyez + que rien ne peut égaler les sentiments d'estime et d'admiration avec + lesquels j'ai l'honneur d'être, etc._ + +Probablement parce qu'il avait été dupé, Voltaire répondit moins +galamment qu'au mystificateur la lettre suivante: + + A Ferney, pays de Gex, le 20 février 1768. + + Vous n'êtes point la Desforges-Maillard: + De l'Hélicon ce triste hermaphrodite + Passa pour femme, et ce fut son seul art; + Dès qu'il fut homme, il perdit son mérite. + Vous n'êtes point, et je m'y connais bien, + Cette Corinne et jalouse et bizarre + Qui par ses vers, où l'on n'entendait rien, + En déraison l'emportait sur Pindare. + Sapho, plus sage, en vers doux et charmants + Chanta l'amour; elle est votre modèle, + Vous possédez son esprit, ses talents; + Chantez, aimez, Phaon sera fidèle. + + _Voilà, Madame, ce que je dirais si j'avais l'âge de + vingt et un ans, mais j'en ai soixante-quatorze passés; vous avez de + beaux yeux sans doute, cela ne peut être autrement, et j'ai presque + perdu la vue; vous avez le feu brillant de la jeunesse, et le mien + n'est plus que de la cendre froide; vous me ressuscitez, mais ce + n'est que pour un moment, et le fait est que je suis mort._ + + _C'est du fond de mon tombeau que je vous souhaite des jours aussi + beaux que vos talents._ + + _J'ai l'honneur d'être, etc._ + + DE VOLTAIRE. + +[Illustration] + +FIN DE LA DEUXIÈME PÉRIODE + + + + +[Illustration] + +TROISIÈME PÉRIODE + +FIN DU XVIIIe SIÈCLE JUSQU'A NOS JOURS + + +NOUS divisons cette troisième période en trois parties. Inutile +d'insister sur l'influence que les grands événements politiques, +changeant la destinée des nations, ont sur les beaux-arts et les +belles-lettres. Avec la Révolution commence la première partie, qui +comprend la fin du XVIIIe siècle et le commencement du XIXe. On nous +pardonnera d'intervertir une fois encore l'ordre chronologique et de +placer en tête Mme Roland, guillotinée en 1793, et dont le souvenir est +inséparable de cette époque. L'idée serait choquée de la trouver après +Mme de Genlis, qui a élevé Louis-Philippe et était célèbre sous la +Restauration. + +Ce laps de temps nous a donné spécialement des sérieuses pédagogues, +des moralistes éminentes, des romancières de longue haleine. + +Nous arrêtons cette première partie après la Restauration, en +1830, alors que l'élan donné à la littérature par Mme de Staël +et Chateaubriand va la faire entrer dans une voie qui s'élargira +rapidement désormais. + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +PREMIÈRE PARTIE + +(1789-1830) + +Mme ROLAND DE LA PLATIÈRE + +(1754-1793) + + +Manon-Jeanne Philippon est plutôt une femme à caractère qu'une femme +de lettres proprement dite; elle ne nous a laissé que ses _Mémoires_, +écrits dans sa prison, et les _Lettres aux demoiselles Cannet_ qu'elle +écrivait jeune fille de la petite cellule de son couvent. On lui +attribue aussi une _Étude_ sur la femme révolutionnaire. + +C'est un grand caractère de femme politique et philosophe. M. Bernard +Perez, dans un de ses livres de psychologie, la prend comme modèle +du caractère des équilibrés. Elle se maria par raison plutôt que par +amour; son mari, brave et excellent homme, l'adorait. «Roland se +tuera», avait-elle dit quand on la jugeait; en effet, lorsqu'il apprit +que la tête de sa chère femme était tombée sur l'échafaud, il alla au +pied d'un chêne dans les bois, et se perça la poitrine de sa canne +armée. + +Elle fut comprise dans les poursuites dirigées contre les Girondins +par les Jacobins vainqueurs, et condamnée avec ses amis à mourir sur +l'échafaud. Michelet nous la montre par ce fatal soir de novembre 1793, +toujours belle sur le tombereau qui la mène à la guillotine. En passant +place de la Révolution, au pied de la statue géante de la Liberté, elle +s'écria en regardant la déesse: «Que de crimes commis en ton nom!», et +son regard embrassa pour la dernière fois une mer de têtes humaines. +Jules Claretie assure que, si on lui eût accordé le crayon demandé pour +écrire ses dernières impressions, elle eût mis: «Liberté, je meurs +néanmoins fidèle à ton culte!» + +Pour connaître Mme Roland, pour avoir une idée de son style énergique +en même temps que de ses idées sérieuses, nous n'avons qu'à la laisser +parler dans ses _Mémoires_. + + + MÉMOIRES + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Fille d'artiste, femme d'un savant devenu ministre et demeuré homme + de bien, aujourd'hui prisonnière destinée peut-être à une mort + violente et inopinée, j'ai + connu le bonheur et l'adversité, j'ai vu de près la gloire et subi + l'injustice. + + Née dans un état obscur, mais de parents honnêtes, j'ai passé ma + jeunesse au sein des beaux-arts, nourrie des charmes de l'étude, sans + connoître de supériorité que celle du mérite, ni de grandeur que + celle de la vertu. + + A l'âge où l'on prend un état, j'ai perdu les espérances de fortune + qui pouvoient m'en procurer un conforme à l'éducation que j'avois + reçue. L'alliance d'un homme respectable a paru réparer ces revers; + elle m'en préparoit de nouveaux. + + Un caractère doux, une âme forte, un esprit solide, un cœur très + affectueux, un extérieur qui annonçoit tout cela, m'ont rendue chère + à ceux qui me connoissent. La situation dans laquelle je me suis + trouvée m'a fait des ennemis; ma personne n'en a point: ceux qui + disent le plus de mal de moi ne m'ont jamais vue. + + Il est si vrai que les choses sont rarement ce qu'elles paroissent + être que les époques de ma vie où j'ai goûté le plus de douceurs + ou le plus éprouvé de chagrins sont souvent toutes contraires à ce + que d'autres pourroient en juger. C'est que le bonheur tient aux + affections plus qu'aux événements. + + Je me propose d'employer les loisirs de ma captivité à retracer ce + qui m'est personnel depuis ma tendre enfance jusqu'à ce moment; c'est + vivre une seconde fois que de revenir ainsi sur tous les pas de sa + carrière; et qu'a-t-on de mieux à faire en prison que de transporter + ailleurs son + existence par une heureuse fiction ou par des souvenirs intéressants? + + Si l'expérience s'acquiert moins à force d'agir qu'à force de + réfléchir sur ce qu'on voit et sur ce qu'on a fait, la mienne peut + s'augmenter beaucoup par l'entreprise que je commence. + + La chose publique, mes sentiments particuliers, me fournissent + assez, depuis deux mois de détention, de quoi penser et décrire sans + me rejeter sur des temps fort éloignés; aussi les cinq premières + semaines avoient-elles été consacrées à des _Notices historiques_ + dont le recueil n'étoit peut-être pas sans mérite. Elles viennent + d'être anéanties; j'ai senti toute l'amertume de cette perte que + je ne réparerai point; mais je m'indignerois contre moi-même de me + laisser abattre par quoi que ce soit. Dans toutes les peines que j'ai + essuyées, la plus vive impression de douleur est presque aussitôt + accompagnée de l'ambition d'opposer mes forces au mal dont je suis + l'objet, et de le surmonter ou par le bien que je fais à d'autres, ou + par l'augmentation de mon propre courage. Ainsi, le malheur peut me + poursuivre et non m'accabler; les tyrans peuvent me persécuter, mais + m'avilir? jamais, jamais! + + Manon on m'appeloit; j'en suis fâchée pour les amateurs de romans: + ce nom n'est pas noble; il ne sied point à une héroïne du grand + genre; mais enfin c'étoit le mien, et c'est une histoire que j'écris. + Au reste, les plus délicats se seroient réconciliés avec le nom en + entendant ma mère le prononcer et voyant celle qui le + portoit. Quelle expression manquoit de grâce quand ma mère + l'accompagnoit de son ton affectueux? Et, lorsque sa voix touchante + venoit pénétrer mon cœur, ne m'apprenoit-elle pas à lui ressembler? + + Vive sans être bruyante, et naturellement recueillie, je ne demandois + qu'à m'occuper, et je saisissois avec promptitude les idées qui + m'étoient présentées. Cette disposition fut mise tellement à profit + que je ne me suis jamais souvenue d'avoir appris à lire; j'ai ouï + dire que c'étoit chose faite à quatre ans, et que la peine de + m'enseigner s'étoit pour ainsi dire terminée à cette époque, parce + que, dès lors, il n'avoit plus été besoin que de ne pas me laisser + manquer de livres. Quels que fussent ceux qu'on me donnoit ou dont je + pouvois m'emparer, ils m'absorboient tout entière, et l'on ne pouvoit + plus me distraire que par des bouquets. La vue d'une fleur caresse + mon imagination et flatte mes sens à un point inexprimable; elle + réveille avec volupté le sentiment de l'existence. Sous le tranquille + abri du toit paternel, j'étois heureuse dès l'enfance avec des fleurs + et des livres: dans l'étroite enceinte d'une prison, au milieu des + fers imposés par la tyrannie la plus révoltante, j'oublie l'injustice + des hommes, leurs sottises et mes maux, avec des livres et des fleurs. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + L'occasion étoit trop belle pour négliger de me faire apprendre + l'Ancien, le Nouveau Testament, les catéchismes petit et grand; + j'apprenois tout ce qu'on vouloit, et j'aurois répété l'Alcoran si + l'on m'eût appris à le + lire. Je me souviens d'un peintre nommé Cuibal, fixé depuis à + Stuttgard, et dont j'ai vu, il y a peu d'années, un éloge du Poussin + couronné à l'Académie de Rouen; il venoit souvent chez mon père: + c'étoit un drôle de corps qui me faisoit des contes de Peau-d'Ane + que je n'ai point oubliés et qui m'amusoient beaucoup; il ne se + divertissoit pas moins à me faire débiter ma science. Je crois le + voir encore avec sa figure un peu grotesque, assis dans un fauteuil, + me prenant entre ses genoux, sur lesquels j'appuyois mes coudes, et + me faisant répéter le _Symbole de saint Athanase_; puis récompensant + ma complaisance par l'histoire de _Tangu_, dont le nez étoit si long + qu'il étoit obligé de l'entortiller autour de son bras quand il + vouloit marcher. On pourroit faire des oppositions plus extravagantes! + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Cependant je voulois apprendre, et je n'aimois point à laisser + ce que j'avois entrepris. Il fut arrêté que j'irois chez l'abbé + Bunant, trois fois par semaine, dans la matinée; mais il ne savoit + pas s'assujettir à conserver sa liberté pour me consacrer quelques + instans; je le trouvois occupé d'affaires de paroisse, distrait + par des enfants ou déjeunant avec un ami: je perdois mon temps; + la mauvaise saison survint, et le latin fut abandonné. Je n'ai + conservé de cette tentative qu'une sorte d'instinct ou commencement + d'intelligence qui, dans le temps de ma dévotion, me permettait de + répéter ou chanter les psaumes sans ignorer absolument ce que je + disois, et beaucoup de facilité pour l'étude des langues en général, + particulièrement pour l'italien, que j'ai appris, quelques années + après, seule et sans peine. + + Mon père ne me poussoit pas vivement au dessin, s'amusoit de + mon aptitude plus qu'il ne s'occupoit à développer chez moi un + grand talent; je compris même, par quelques mots échappés d'une + conversation avec ma mère, que cette femme prudente ne se soucioit + pas que j'allasse très loin dans ce genre. «Je ne veux pas qu'elle + devienne peintre, disoit-elle; il faudroit des études communes et + des liaisons dont nous n'avons que faire.» On me fit commencer à + graver; tout m'étoit bon; j'appris à tenir le burin, et je vainquis + bientôt les premières difficultés. Lors de la fête de quelqu'un de + nos grands-parents, qu'on alloit religieusement souhaiter, je portois + toujours pour mon tribut ou une jolie tête que je m'étois appliquée + à bien dessiner dans cette intention, ou une petite plaque de cuivre + bien propre, sur laquelle j'avois gravé un bouquet et un compliment + soigneusement écrit, dont M. Doucet m'avoit tourné les vers. Je + recevois en échange des almanachs qui m'amusoient beaucoup et quelque + présent d'objets à mon usage, destinés ordinairement à la parure que + j'aimois. Ma mère s'y plaisoit pour moi; elle étoit simple dans la + sienne et même souvent négligée; mais sa fille était sa poupée, et + j'avois dans mon enfance une mise élégante, même riche, qui sembloit + au-dessus de mon état. Les jeunes personnes portoient alors ce que + l'on appeloit des corps de robe: c'étoit un vêtement fait comme les + robes de cour, très juste à la taille, qu'il dessinoit fort bien, très + ample par le bas, avec une longue queue traînante et ornée de divers + chiffons, suivant le goût ou la mode; on me donnoit les miens en + belles étoffes de soie, légères pour le dessin, modestes pour la + couleur, mais de prix et de qualité pareils aux robes de ma mère. La + toilette me coûtoit bien quelques chagrins, car on me faisoit souvent + les cheveux avec des papillotes, des fers chauds, tout l'attirail + ridicule et barbare dont on se servoit dans ce temps-là; j'avois la + tête extrêmement sensible, et le tiraillement qu'il falloit souffrir + était si douloureux qu'une grande coiffure me faisoit toujours verser + des larmes arrachées par la souffrance, sans être accompagnées de + plaintes. + + Il me semble que j'entends demander pour quels yeux étoit cette + toilette dans la vie retirée que je menois. Ceux qui feroient + cette question doivent se rappeler que je sortois deux fois la + semaine; et s'ils avoient connu les mœurs de ce qu'on appeloit les + bourgeois de Paris de mon temps, ils sauroient qu'il en existoit + des milliers dont la dépense, assez grande en parure, avoit pour + objet une représentation de quelques heures aux Tuileries tous les + dimanches; leurs femmes y joignoient celle de l'église, et le plaisir + de traverser doucement leur quartier sous les yeux du voisinage. + Joignez à cela les visites de famille aux grandes époques des fêtes + et du premier de l'an, une noce, un baptême, et vous verrez assez + d'occasions d'exercer la vanité. Au reste, on pourra remarquer + dans mon éducation plus d'un contraste. Cette petite personne, qui + paroissoit le dimanche à l'église et à la promenade dans + un costume qu'on auroit pu croire sorti d'un équipage, et dont + l'apparence étoit fort bien soutenue par son maintien et son langage, + alloit fort bien aussi dans la semaine en petit fourreau de toile + au marché avec sa mère; elle descendoit même seule pour acheter, + à quelques pas de la maison, du persil ou de la salade que la + ménagère avoit oubliés. Il faut convenir que cela ne me plaisoit + pas beaucoup; mais je n'en témoignois rien, et j'avois l'art de + m'acquitter de ma commission de manière à y trouver de l'agrément. + J'y mettois une si grande politesse, avec quelque dignité, que la + fruitière ou autre personnage de cette espèce se faisoit un plaisir + de me servir d'abord, et que les premiers arrivés le trouvoient bon; + je remboursois toujours quelque compliment sur mon passage, et je + n'en étois que plus honnête. Cette enfant, qui lisoit des ouvrages + sérieux, expliquoit fort bien les cercles de la sphère céleste, + manioit le crayon et le burin, et se trouvoit à huit ans la meilleure + danseuse d'une assemblée de jeunes personnes au-dessus de son âge, + réunies pour une petite fête de famille; cette enfant étoit souvent + appelée à la cuisine pour y faire une omelette, éplucher des herbes + ou écumer le pot. Ce mélange d'études graves, d'exercices agréables + et de soins domestiques ordonnés, assaisonnés par la sagesse de ma + mère, m'a rendue propre à tout; il sembloit prédire les vicissitudes + de ma fortune et m'a aidée à les supporter. Je ne suis déplacée + nulle part; je saurois faire ma soupe aussi lestement que Philopœmen + coupoit du bois; mais personne n'imagineroit, en me voyant, que ce + fût un soin dont il convînt de me charger. + + + + +COMTESSE DE BEAUHARNAIS + +(MARIE-ANNE-FANNY MOUCHAR) + +(1738-1813) + + +Salon très parisien, fréquenté successivement par Rousseau, Dorat, +Buffon, Lebrun; ce dernier décocha un jour à la maîtresse de la maison +un peu galant distique qui fit le tour du monde: + + Églé, belle et poète, a deux petits travers: + Elle fait son visage et ne fait pas ses vers. + +Elle publia deux volumes de poésies et de prose, un roman historique +intitulé: les _Lettres de Stéphanie_, et des pièces de théâtre. + + + AUX SAUVAGES + + Sauvages, soyez nos modèles, + Le sentiment guide vos pas; + A sa loi vous êtes fidèles, + Que n'habité-je vos climats! + + + + +Mme DE VERDIER (SUZANNE ALLUT) + +(1745-1813) + + +Nous ne trouvons aucune notice bibliographique sur cette femme de +lettres qui écrivit cette jolie pièce de vers dans le ton de l'époque: + + + LA FONTAINE DE VAUCLUSE + + IDYLLE + + Ce n'est pas seulement sur des rives fertiles + Que la nature plaît à notre œil enchanté: + Dans les climats les plus stériles, + Elle nous force encor d'admirer sa beauté. + Tempi nous attendrit, Vaucluse nous étonne, + Vaucluse, horrible asile, où Flore ni Pomone + N'ont jamais prodigué leurs touchantes faveurs, + Où jamais de ses dons la terre ne couronne + L'espérance des laboureurs. + Ici, de toutes parts, elle n'offre à la vue + Que les monts escarpés qui bordent ces déserts + Et qui, se cachant dans la nue, + Les séparent de l'univers. + Sous la voûte d'un roc dont la masse tranquille + Oppose à l'aquilon un rempart immobile, + Dans un majestueux repos, + Habite de ces bords la naïade sauvage; + Son front n'est point orné de flexibles roseaux, + Et la pureté de ses eaux + Est le seul ornement qui pare son rivage. + J'ai vu ses flots tumultueux + S'échapper de son urne en torrents écumeux; + J'ai vu ses ondes jaillissantes, + Se brisant à grand bruit sur des rochers affreux, + Précipiter leur cours vers des plaines riantes, + Qu'un ciel plus favorable éclaire de ses feux. + L'écho gémit au loin: Philomèle craintive + Fuit et n'ose sur cette rive + Nous faire entendre ses accents. + L'oiseau seul de Pallas, dans ces cavernes sombres, + Confond pendant la nuit, avec l'horreur des ombres, + L'horreur de ses lugubres chants. + Déesse de ces bords, ma timide ignorance + N'ose lever sur vous des regards indiscrets; + Je ne veux point sonder les abîmes secrets + Où de l'astre du jour vous bravez la puissance, + Lorsque sa brûlante influence + Dessèche votre lit ainsi que nos guérets. + Je ne demande point par quel heureux mystère + Chaque printemps vous voit plus belle que jamais, + Tandis qu'au départ de Cérès + Vous nous offrez à peine une onde salutaire; + Expliquez-moi plutôt les nouveaux sentiments + Qui calment l'horreur de mes sens. + Quoi! ces tristes déserts, ces arides montagnes, + L'aspect affreux de ces campagnes, + Devraient-ils inspirer de si doux mouvements? + Ah! sans doute l'aurore y fit briller encore + Un rayon de ce feu que ressentit pour Laure + Le plus fidèle des amants. + Pétrarque auprès de vous soupira son martyre; + Pétrarque y chantait sur sa lyre + Sa flamme et ses tendres souhaits; + Et tandis que les cris d'une amante trahie, + Ou la voix de la Perfidie, + Fatiguent nos coteaux, remplissent nos forêts, + Du sein de ses grottes profondes + L'écho ne répondit jamais + Qu'aux accents d'un amour aussi pur que vos ondes. + Trop heureux les amants l'un de l'autre enchantés, + Qui, sur ces rochers écartés, + Feraient revivre encor cette tendresse extrême; + Et, dans une douce langueur, + Oubliés des humains qu'ils oublieraient de même, + Suffiraient seuls à leur bonheur! + Mais, hélas! il n'est plus de chaînes aussi belles: + Pétrarque dans sa tombe enferma les Amours. + Nymphes qui répétiez ses chansons immortelles, + Vous voyez tous les ans la saison des beaux jours + Vous porter des ondes nouvelles: + Les siècles ont fini leur cours + Et n'ont point ramené des cœurs aussi fidèles. + Ah! conservez du moins les sacrés monuments + Qu'il a laissés sur vos rivages; + Ces chiffres, de ses feux respectables garants, + Ces murs qu'il habitait, ces murs sur qui le temps + N'osa consommer ses outrages. + Surtout que vos déserts, témoins de ses transports, + Ne recèlent jamais l'audace ou l'imposture; + Et si quelque infidèle ose souiller ces bords, + Que votre seul aspect confonde le parjure + Et fasse naître ses remords! + + + + +Mme DE GENLIS + +(1746-1830) + + +Stéphanie-Félicité Ducrest de Saint-Aubin, comtesse de Genlis, marquise +de Sillery, naquit à Chamery, près Autun. Elle fut une véritable femme +de lettres pédagogue, celle qui ouvrit la voie aux si nombreuses femmes +qui devaient depuis écrire pour les enfants. Elle tenait d'ailleurs +de sa mère, Mme Ducrest, laquelle laissa quelques romans pour jeunes +personnes, entre autres les _Dangers des liaisons_. La jeune Félicité +savait à peine assembler ses lettres qu'elle s'en servit pour lire la +_Clélie_ de Mlle de Scudéry. Dès l'âge de sept ans, déjà chanoinesse, +elle jouait la comédie dans le château de Saint-Aubin, où elle fut +trouvée si jolie déguisée en _Amour_, qu'elle continua à porter le +costume, avec des ailes, qu'on lui retirait pour entrer à l'église. + +Mme de Genlis posséda au plus haut degré l'esprit pédagogique. +Par suite de revers de fortune,--il en arrivait alors comme +aujourd'hui,--elle obtint d'être _gouverneur_ des enfants du duc +d'Orléans, alors duc de Chartres, qu'elle rencontrait chez sa tante, +Mme de Montesson, et ce fut elle qui éleva celui qui devait devenir +Louis-Philippe. Elle se faisait trop aimer de ses élèves, et, par +crainte de l'empire qu'elle pouvait exercer sur eux, la duchesse +l'éloignait quelquefois. Elle écrivait pendant un de ces voyages forcés +à Mademoiselle d'Orléans, son élève, ces lignes empreintes d'une +affection réellement trop exaltée: + + _Quand ma chère amie recevra cette lettre, je serai bien rapprochée + d'elle, et je ne m'en éloignerai plus. J'ai regretté mon enfant + aujourd'hui encore plus qu'à l'ordinaire, s'il est possible, parce + que ce pays est ravissant. Il n'y a pas de situations et d'environs + comparables à ceux de Clermont. Rien au monde n'est plus singulier, + plus pittoresque, plus frais et plus agréable. Nous rapportons à mon + enfant une grappe de raisin pétrifiée dans une fontaine, et puis des + pâtes d'abricots. Chère petite amie, je n'ai d'autre plaisir que + celui de m'occuper de toi, que j'aime à la folie et que je porte + partout dans mon cœur. J'ai au cou ton profil qui ne me quitte ni + jour, ni nuit, et puis un portrait, jouant de la harpe, et puis un + bracelet, et enfin ton portefeuille. Avec cela, la bonbonnière de ton + ouvrage que j'ai mise dans ma poche le jour cruel de mon départ, tous + les anneaux que tu m'as donnés pour ma montre, et ma jolie jarretière + de cheveux à mon doigt. En outre, j'ai dans ma poche toutes tes + charmantes petites lettres, que je relis toute la journée en voiture; + tout cela m'attendrit et m'occupe de la seule manière qui puisse + m'être agréable._ + + _Soignez-vous bien, mon doux Minon. Songez toujours qu'en vous + dissipant, qu'en ménageant votre santé, c'est la mienne dont vous + prenez soin. Bonsoir, fidèle et tendre amie. Je vous quitte parce + qu'il est tard, et qu'il faudra demain + se lever de bonne heure. Bonsoir, enfant chérie au delà de toute + expression._ + +Mme de Genlis, de retour peu de jours après, fut réintégrée dans +toutes les prérogatives de son emploi de _gouverneur_, mais sans être +réconciliée avec la duchesse, qui, de guerre lasse, finit par la +tolérer pour le moment, faute de mieux. De Mademoiselle d'Orléans, Mme +de Genlis fait d'autre part l'éloge le plus complet: + + Je puis dire avec vérité que je n'ai jamais connu un seul défaut à + Mademoiselle d'Orléans. Elle avoit naturellement une vive piété et + toutes les vertus. Elle faisoit des fautes, mais, je le répète, elle + n'avoit pas un seul défaut, c'est-à-dire un mauvais penchant ou une + mauvaise qualité dominante. Je n'ai aucun intérêt d'amour-propre à + convenir de cette vérité, puisque j'aurois beaucoup plus de mérite + à l'avoir élevée, si la nature ne lui avoit pas donné un caractère + aussi parfait. Elle avoit de l'esprit, et cet esprit ressembloit + beaucoup à celui de son père; il a particulièrement de la finesse et + de l'à-propos, ce qui, réuni à la sagesse, à la raison et à la bonté, + forme une personne aussi aimable à rencontrer qu'elle est attachante + dans le commerce intime de la vie[48]. + +Nous ne pouvons énumérer tous les ouvrages de Mme de Genlis, ils +sont au nombre de 74; la plupart ont plusieurs tomes. Ses œuvres, +très lues encore à la moitié de notre siècle, sont maintenant tout à +fait surannées et effacées par nos nouveaux écrivains féminins, qui +ont été élevées, cependant, avec _les Veillées du Château et Adèle +et Théodore_, que l'on retrouve dans toutes les bibliothèques de +pensionnats. + +Voici les titres des principaux livres qu'elle publia et qui ont tous +eu de nombreuses éditions: + + 1779. _Théâtre à l'usage des jeunes personnes, ou Théâtre + d'éducation._ 7 vol. in-8. + + 1781. _Théâtre de société._ 2 vol. in-8. + + 1782. _Annales de la vertu, ou Cours d'histoire à l'usage des jeunes + personnes._ 2 vol. in-8. + + 1782. _Adèle et Théodore, ou Lettres sur l'éducation._ 3 vol. in-8. + + 1784. _Les Veillées du Château, ou Cours de morale à l'usage des + enfants._ 3 vol. in-8. + + 1787. _Pièces tirées de l'Écriture sainte._ In-8. + + 1790. _Discours sur l'éducation._ + + 1791. _Leçons d'une gouvernante à ses élèves._ 2 vol. + + 1791. _Nouveau Théâtre sentimental._ + + 1795. _Les Chevaliers du Cygne._ 3 vol. + + 1798. _Les Petits Émigrés._ 2 vol. + + 1796. _Précis de la conduite de Mme de G..... depuis la Révolution._ + + 1807. _Souvenirs de Félicie._ + + + SOUVENIRS DE FÉLICIE + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + J'ai mis les devises à la mode. J'en ai donné beaucoup. D'autres + personnes en ont inventé de fort jolies. La meilleure de toutes est + celle de Mme de Meulan: c'est un brin de violette à moitié caché sous + l'herbe, avec ces mots: _Il faut chercher._ Cette charmante devise + convient parfaitement à une personne si réservée et si aimable, quand + on la connoît[49]. Mme de S*** a pris pour devise une épingle, avec + ces mots: _Je pique, mais j'attache._ J'étois brouillée avec une + personne que j'estimois et que j'aimois. M. M*** nous a raccommodées; + il m'a demandé un carnet avec une devise, j'ai fait graver sur le + cachet une aiguille à coudre avec ces mots: _Je raccommode, je + réunis._ J'ai donné pour devise à une jeune bonne mère de mes amies + un nid d'oiseau, rempli de petits nouvellement éclos; la mère, posée + sur le bord du nid, leur apporte un petit rameau qu'elle tient dans + son bec. Voici l'_âme_ de cet emblème: _Pourvu qu'ils vivent!_... Un + homme de lettres (M. de Chamfort) a pris cette devise: une tortue + ayant la tête hors de son écaille, et étant atteinte d'une flèche + qui la lui perce; et pour _âme_ des mots latins, dont le sens est: + _Heureuse, si elle eût été entièrement cachée_[50]! Une belle + devise fut celle du régiment de cavalerie du grand Condé; elle + représentoit un feu qui commence à s'allumer, avec ces mots: + + _Splendescam, da materiam._ + + Plus j'aurai de matière, et plus j'aurai d'éclat. + + Une femme de ma connaissance, voulant exprimer qu'elle est + _soucieuse_ et _pensive_, a pris pour devise un bouquet de _soucis_ + et de _pensées_, ce qui est de très mauvais goût. Les fleurs et + les plantes ne peuvent être des symboles que par leurs propriétés + naturelles, ou par celles que la mythologie leur attribue, ou enfin + par l'usage consacré par les anciens. Ainsi l'asphodèle est une + plante funéraire, le cyprès est l'emblème de la douleur, le laurier + est celui de la gloire, etc.; mais prendre le _souci_ pour le symbole + des _soucis moraux_, c'est faire un jeu de mots très ridicule. + L'_immortelle_ est un bon emblème de la constance, parce que son nom + ne lui vient que d'une propriété naturelle, celle de ne point se + flétrir, de durer toujours.--Je voudrois que l'usage de prendre une + devise fût universel. Chaque personne, par sa devise, révèle un petit + secret, ou prend une sorte d'engagement. + +[Illustration] + + J'écoutois avec le plus vif intérêt tout ce que disoit M. de Beauvau; + je n'ai jamais entendu faire des remarques aussi fines et aussi + judicieuses. J'écrivis, avant de me coucher, tout ce que ma mémoire + put me rappeler de cet entretien. Nous autres femmes, qui n'avons + point fait d'études et qui sommes forcées de vivre dans le grand + monde, nous pourrions nous instruire au milieu de cette prodigieuse + dissipation, en écoutant les conversations des hommes distingués + par leur esprit; mais, pour cela, il ne faut pas chercher toujours + à les occuper de nous et les distraire par nos frivolités, il faut + savoir garder le silence; nous voulons leur plaire: les écouter avec + intérêt n'en seroit-il pas un moyen? On en cherche un plus brillant, + on veut causer, on veut montrer _de la grâce_, qu'en résulte-il? On + donne à l'homme le plus spirituel l'apparence d'un homme ordinaire, + on le force à dire des riens et des fadeurs, et souvent on le trouve + inférieur à celui qui n'a que le jargon de la galanterie... Pour moi, + j'ai plus acquis par le silence que par la lecture; on n'observe et + l'on ne s'instruit qu'en se taisant. + +[Illustration] + + M. de Champ***, en passant dans un village, voit une chaumière en + feu; on lui dit qu'il ne reste qu'une vieille femme paralytique; il + s'y précipite, traverse rapidement les flammes, passe dessus des + poutres embrasées, trouve la vieille femme vivante, la prend dans + ses bras, l'emporte, sort de la maison sain et sauf; mais, comme la + vieille femme avoit ses vêtements en feu, il la jette dans une mare + qui se trouvoit devant la porte, et il la noie! Cette mare, grossie + par les pluies, avoit six pieds de profondeur... Voilà une admirable + action déjouée, inutile, perdue; quelques pieds d'eau de moins, et + cette histoire eût été célébrée dans toutes les gazettes. L'héroïsme + même a besoin de bonheur. + + + LE MOYEN DE PLAIRE + + (_Essai de morale._) + + M. de Moncrif a écrit sur l'art et les moyens de plaire; une de ses + phrases vaut tout son livre, et c'est celle-ci: «Le moyen le plus sûr + de plaire est l'oubli constant et presque total de soi-même pour ne + s'occuper que des autres.» + + Les moyens de réussir dans le monde se composent donc d'une + bienveillance, d'une indulgence qui dénotent la bonté de l'âme, + et d'une attention scrupuleuse à remplir tous les devoirs de la + société. Une jeune femme à laquelle on trouve vraiment de l'esprit + et de l'instruction sans qu'elle ait cherché à le faire remarquer, + de l'agrément dans ses manières sans affectation, du goût dans sa + parure sans coquetterie, de la gaîté sans étourderie, du calme sans + indolence, des talents sans prétentions, me paroît un être vraiment + enchanteur, un modèle auquel on doit essayer de ressembler. + + Une jeune femme bien pénétrée de tous ces principes en paraissant + dans le monde est presque sûre du succès le plus complet. Qu'elle y + joigne surtout un grand respect pour la vieillesse, une attention + recherchée pour les femmes âgées, dont le cœur est presque + généralement ulcéré d'avoir vu passer si rapidement les brillantes + années de la jeunesse, et dont le suffrage est entraînant lorsqu'il + est favorable à celles qui les remplacent sur le théâtre du monde. + Que les attentions nécessaires pour plaire ne s'adressent jamais aux + jeunes gens; qu'une femme ait soin d'éloigner de ses pas la foule de + ces dangereux adorateurs; ils l'en admireront davantage, et j'ose + assurer la jeune personne qui suivra religieusement ces conseils que + son triomphe sera complet, sera durable, et qu'elle réunira l'estime + générale au bonheur de plaire. + +[Illustration] + + Vous êtes un peu folle, et c'est vraiment dommage! + Ne me croyez pas en courroux: + De mon état ici je parle le langage, + Quand, au fond de mon cœur, un souvenir bien doux + M'accuse que j'étois cent fois pire à votre âge; + D'un peu d'étourderie enfin je vous absous. + Je crois que la gaîté peut être vive et sage, + Qu'on n'en médit souvent que lorsqu'on est jaloux + Et qu'on n'a plus le charmant avantage + De figurer parmi les fous. + + [48] _Mémoires_, III, p. 163-164. + + [49] C'est la mère de l'aimable auteur du roman plein d'esprit et + d'intérêt intitulé _la Chapelle d'Ayton_. + + [50] Cette devise est très remarquable, en ce qu'elle fut + prophétique. Si cet homme infortuné avait été obscur, ou s'il avait + pu se _cacher_ dans le temps de la Terreur, il vivrait encore. + Cette devise rappelle celle de Fouquet, qui eut le même genre de + singularité. Fouquet avait dans ses armes un écureuil: il prit pour + devise cet écureuil, qu'il plaça entre huit lézards et un serpent, + animaux qui se trouvaient dans les armes de Colbert et de Le Tellier, + ses ennemis. L'_âme_ de cette devise était: _Je ne sais où ils + m'entraînent._ En effet, il fut _entraîné_ où il n'avait pas prévu + qu'on pût le conduire. + + + + +BARONNE DE MONTOLIEU + +(1751-1832) + + +Pauline-Isabelle de Bottens, née à Lausanne, mais de famille +originaire du Rouergue, commença à écrire à trente-cinq ans, néanmoins +elle a publié plus de cent volumes. Elle était petite-nièce du colonel +Pollier. + +_Caroline de Lichtfield_, son premier roman, non signé, fut accueilli +par un grand succès; suivirent _Ondine_, _Robinson Crusoé_, traductions. + + + + +Mme CAMPAN + +(JEANNE-LOUISE-HENRIETTE GENEST) + +(1752-1822) + + +Mme Genest témoigna toute jeune d'un grand goût pour l'érudition. La +situation de son père était modeste; il obtint pour elle une place de +lectrice auprès de Mesdames, filles de Louis XV. De là les _Mémoires_ +si intéressants qu'elle a écrits sur la cour de Marie-Antoinette. + +Mais sa destinée l'a favorisée en lui fournissant l'occasion de deux +carrières bien distinctes dans une seule vie. + +Après avoir été pendant vingt ans la confidente intime et aimée +de Marie-Antoinette, elle s'en trouva séparée par la Révolution; +à la chute de Robespierre, elle avait à sa charge sa mère âgée de +soixante-dix ans, son mari malade, un fils de neuf ans, et devant elle +un assignat de cinq cents francs et trente mille francs de dettes de +son mari, reconnues par elle. + +C'est alors qu'elle établit une pension à Saint-Germain; n'ayant pas +d'argent pour faire imprimer des prospectus, elle en écrivit cent à la +main.--Au bout d'un an, elle avait soixante élèves. Parmi ses élèves se +trouva Hortense de Beauharnais, la mère de Napoléon III. Elle devint +l'éducatrice la plus réputée et la plus capable du commencement du +siècle. Napoléon, désireux de conserver à la République les exquises +façons de l'ancienne cour, et à qui elle répondit ce mot devenu +célèbre, un jour qu'il lui demandait ce qui manquait aux hommes pour +être bien élevés: «Des mères!», la nomma directrice de la maison +d'Écouen. Après la Restauration, accusée d'avoir trahi le souvenir +de Marie-Antoinette, elle fut privée de sa situation et, abreuvée +d'amertume, mourut d'un cancer à Mantes, où l'on voit encore son +tombeau, avec l'épitaphe suivante: + + CI-GIT + JEANNE-LOUISE-HENRIETTE GENÊT + ÉPOUSE DE PIERRE-DOMINIQUE CAMPAN + NÉE A VERSAILLES LE 6 OCTOBRE 1752 + DÉCÉDÉE A MANTES LE 16 MAI 1822 + + ELLE FUT UTILE A LA JEUNESSE ET CONSOLA + LES MALHEUREUX + +Ses dernières paroles furent, ayant appelé son médecin un peu +vivement: «Comme on est impérieux quand on n'a plus le temps d'être +poli!» + +Son traité de l'_Éducation des femmes_ et son _Essai de morale_ +méritent de figurer dans toute bibliothèque féminine; mais je ne les +crois pas réédités. + +Mme Campan a écrit de jolis portraits des filles de Louis XV. + + + MÉMOIRES[51] + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Madame Adélaïde, l'aînée des princesses, était impérieuse et + emportée; les bonnes religieuses ne cessaient de céder à ses + ridicules fantaisies. Le maître de danse, seul professeur de talent + d'agrément qui eût suivi Mesdames à Fontevrault, leur faisait + apprendre une danse alors fort en vogue, qui s'appelait le _menuet + couleur de rose_. Madame voulut qu'il se nommât le _menuet bleu_. Le + maître résista à sa volonté: il prétendit qu'on se moquerait de lui + à la cour quand Madame parlerait d'un _menuet bleu_. La princesse + refusa de prendre sa leçon, frappa du pied, et répétait _bleu, bleu; + rose, rose_, disait le maître. La communauté s'assembla pour décider + de ce cas si grave; les religieuses crièrent _bleu_ comme Madame; le + menuet fut débaptisé, et la princesse dansa. + + Quand Mesdames, encore fort jeunes, furent revenues à la cour, elles + jouirent de l'amitié de monseigneur le Dauphin, et profitèrent + de ses conseils. Elles se livrèrent avec ardeur à l'étude, et y + consacrèrent presque tout leur temps; elles parvinrent à écrire + correctement le français et à savoir très bien l'histoire. Madame + Adélaïde, surtout, avait un désir immodéré d'apprendre; elle apprit + à jouer de tous les instruments de musique, depuis le cor (me + croira-t-on!) jusqu'à la guimbarde. L'italien, l'anglais, les hautes + mathématiques, le tour, l'horlogerie, occupèrent successivement les + loisirs de ces princesses. Madame Adélaïde avait eu un moment une + figure charmante; mais jamais beauté n'a si promptement disparu que + la sienne. + + Madame Victoire était belle et très gracieuse; son accueil, son + regard, son sourire étaient parfaitement d'accord avec la bonté de + son âme. + + Madame Sophie était d'une rare laideur; je n'ai jamais vu personne + avoir l'air si effarouché; elle marchait d'une vitesse extrême, et + pour reconnaître, sans les regarder, les gens qui se rangeaient + sur son passage, elle avait pris l'habitude de voir de côté, à la + manière des lièvres. Cette princesse était d'une si grande timidité + qu'il était possible de la voir tous les jours, pendant des années, + sans l'entendre prononcer un seul mot. On assurait cependant qu'elle + montrait de l'esprit et même de l'amabilité dans la société de + quelques dames préférées; elle s'instruisait beaucoup, mais elle + lisait seule: la présence d'une lectrice l'eût infiniment gênée. + Il y avait pourtant des occasions où cette princesse si sauvage + devenait tout à coup affable, gracieuse, et montrait la bonté la + plus communicative; c'était lorsqu'il faisait de l'orage: elle en + avait peur, et tel était son effroi qu'alors elle s'approchait des + personnes les moins considérables; elle leur faisait mille questions + obligeantes; voyait-elle un éclair, elle leur serrait la main; + pour un coup de tonnerre, elle les eût embrassées; mais le beau + temps revenu, la princesse reprenait sa raideur, son silence, son + air farouche, passait devant tout le monde sans faire attention à + personne, jusqu'à ce qu'un nouvel orage vînt lui ramener sa peur et + son affabilité. + + Madame Victoire, bonne, douce, affable, vivait avec la plus aimable + simplicité dans une société qui la chérissait: elle était adorée + de sa maison. Sans quitter Versailles, sans faire le sacrifice de + sa moelleuse bergère, elle remplissait avec exactitude les devoirs + de la religion, donnait aux pauvres tout ce qu'elle possédait, + observait rigoureusement les jeûnes et le carême. Il est vrai qu'on + reprochait à la table de Mesdames d'avoir acquis pour le maigre une + renommée que portaient au loin les parasites assidus à la table de + leur maître d'hôtel. Madame Victoire n'était point insensible à la + bonne chère, mais elle avait les scrupules les plus religieux sur les + plats qu'elle pouvait manger en temps de pénitence. Je la vis un jour + très tourmentée de ses doutes sur un oiseau d'eau qu'on lui servait + souvent pendant le carême. Il s'agissait de décider irrévocablement + si cet oiseau était maigre ou gras. Elle consulta un évêque qui se + trouvait à son dîner: le prélat prit aussitôt le son de voix positif, + l'attitude grave d'un juge en dernier ressort. Il répondit à la + princesse + qu'il avait été décidé qu'en un semblable doute, après avoir fait + cuire l'oiseau, il fallait le piquer sur un plat d'argent très + froid; que si le jus de l'animal se figeait dans l'espace d'un quart + d'heure, l'animal était réputé gras; que si le jus restait en huile, + on pouvait le manger en tout temps sans inquiétude. Madame Victoire + fit aussitôt faire l'épreuve, le jus ne figea point; ce fut une + joie pour la princesse, qui aimait beaucoup cette espèce de gibier. + Le maigre, qui occupait tant Madame Victoire, l'incommodait; aussi + attendait-elle avec impatience le coup de minuit du samedi saint; on + lui servait aussitôt une bonne volaille au riz, et plusieurs autres + mets succulents. Elle avouait avec une si aimable franchise son goût + pour la bonne chère et pour les commodités de la vie qu'il aurait + fallu être aussi sévère en principes qu'insensible aux excellentes + qualités de cette princesse pour lui en faire un crime. + + Madame Adélaïde avait plus d'esprit que Madame Victoire, mais elle + manquait absolument de cette bonté qui, seule, fait aimer les grands: + des manières brusques, une voix dure, une prononciation brève, la + rendaient plus qu'imposante. Elle portait très loin l'idée des + prérogatives du rang... + + [51] Nouvelle édition, collection Ollendorff. + + + + +Mme VIGÉE-LEBRUN + +(1752-1842) + + +Née à Paris. Quoiqu'elle fût plus célèbre comme peintre que comme +littérateur, elle a laissé trois volumes de _Souvenirs_ (1835 à 1837) +qui pourront bien, maintenant qu'ils sont tombés dans le domaine +public (elle est morte depuis cinquante ans), sortir de l'oubli et +prendre leur place à côté de beaucoup de mémoires qui ne les valent +pas. Si elle a peint six cent soixante-deux portraits, et seulement +quinze tableaux, auxquels on peut reprocher un manque de virilité, il +y a dans ses peintures tant de délicatesse et de grâce, un si exquis +sentiment féminin, qu'elles concordent absolument avec les poésies de +Mme Desbordes-Valmore de la même époque. + +D'une réputation intacte, elle reçut dans son salon toutes les +célébrités du XVIIIe et du XIXe siècle, successivement: Diderot, +d'Alembert, Marmontel, La Harpe, comte de Vaudreuil, prince de +Ligne, marquise de Ruze, comtesse de Ségur. Mais la société qu'elle +recherchait le plus, était celle des artistes. David était le plus +fidèle commensal de la maison. Elle mourut à quatre-vingt-dix +ans, après avoir, comme la plupart des peintres qui vivent vieux, +peint d'une main ferme après quatre-vingt ans: «elle était restée +attrayante, sa beauté avait vieilli, mais n'avait pas dégénéré en +laideur», nous dit Mme Ancelot. + + + + +Mme SAINT-HYACINTHE DE CHARRIÈRE + +(AGNÈS-ISABELLE, BARONNE DE TUYLL DE SEROOSKERKEN DE PENTHAZ) + +(1753-1805) + + +D'origine hollandaise, elle a écrit, sous le pseudonyme de l'_abbé +de la Tour_, des poésies, des pièces de théâtre, des romans, dont +_Callixte_, les _Lettres de Lausanne_ (1786). Herder, dont la +correspondance avec Mme de Charrière a été conservée, a traduit +plusieurs de ses œuvres en langue allemande. Le portrait qu'elle a +écrit d'elle-même est fin, enlevé, et mérite d'être cité. Elle a +composé aussi de jolies fables. + + + PORTRAIT DE L'AUTEUR PEINT PAR ELLE-MÊME + + Compatissante par tempérament, libérale et généreuse par penchant, + Zélinde n'est bonne que par principe. Quand elle est douce et + facile, sachez-lui-en gré: c'est un effort. Quand elle est longtemps + civile et polie avec des gens dont elle ne se soucie pas, redoublez + d'estime: c'est un martyre. Elle a eu de la vanité, mais la + connaissance et le mépris des hommes l'ont corrigée. Cependant cette + vanité va encore trop loin au gré de Zélinde même; elle pense que la + gloire n'est rien au prix du bonheur, mais elle ferait encore bien + des pas pour la gloire. + + Quand est-ce que les lumières de l'esprit commanderont aux penchants + du cœur? Alors elle cessera d'être coquette. Triste contradiction! + Zélinde, qui ne voudrait pas sans raison frapper un chien, écraser + le plus vil insecte, voudrait peut-être dans de certains moments + rendre un homme malheureux, et cela pour s'amuser, pour se procurer + une espèce de gloire, qui même ne flatte pas sa raison et ne touche + qu'un instant sa vanité! Mais le prestige est court; l'apparence du + succès la fait revenir à elle-même. Elle n'a pas plutôt reconnu son + intention qu'elle la méprise, l'abhorre, et veut y renoncer à jamais. + + Vous me demanderez peut-être si elle est belle, ou jolie, ou + passable. Je ne sais. C'est selon qu'on l'aime ou qu'elle veut se + faire aimer. Elle a le teint éclatant, la taille belle; elle le sait, + et s'en pare un peu trop au gré de la modestie. Elle n'a pas la + main blanche; elle le sait aussi, et en badine; mais elle voudrait + bien n'avoir pas sujet d'en badiner. Tendre à l'excès, et non moins + délicate, elle ne peut être heureuse par l'amour ni sans amour. + L'amitié eut-elle jamais un temple plus saint, plus digne d'elle, que + le cœur de Zélinde? Se voyant trop sensible pour être heureuse, elle + a presque cessé de prétendre au bonheur. Elle s'attache à la vertu; + elle fuit les repentirs, et cherche les amusements. Les plaisirs sont + rares pour elle, mais ils sont vifs. Elle les saisit et les goûte + avec ardeur. + + Connaissant la vanité des projets et l'incertitude de l'avenir, elle + veut surtout rendre heureux le moment qui s'écoule. L'imagination + de Zélinde sait être riante, même quand son cœur est affligé. Des + sensations trop vives et trop fortes pour sa machine, une activité + excessive qui manque d'objets satisfaisants, voilà la source de tous + ses maux. Avec des organes moins sensibles, Zélinde eût eu l'âme d'un + grand homme. Avec moins d'esprit et de raison, elle n'eût été qu'une + femme faible. + + + LE BARBET + + FABLE + + Un vieux barbet, cher à son maître, + Chien caressant et dévoué, + S'il se voyait quelquefois rabroué, + Se consolait, tout prêt à reconnaître + Que c'était là le droit du jeu. + Chacun de bile a quelque peu, + Et qui reçoit tous les jours des caresses + Peut bien parfois supporter des rudesses: + De l'amitié les hauts et bas + Valent mieux que l'indifférence. + Décidément, moi je le pense, + Et le barbet aussi. Mais ne voilà-t-il pas + Qu'un jour son maître fait l'emplette + D'un petit chien (bichon, levrette, + L'un ou l'autre, il importe peu); + Son allure est vive et brillante, + Son poil luisant, son œil de feu, + Et sa manière en tout charmante: + Car, sans compter que pour l'esprit + Il est de race précieuse, + Dans l'école la plus fameuse + Pour les tours on l'avait instruit. + Le maître à l'excès s'en engoue, + Et sans merci le flatte et loue + En présence du vieux barbet, + Lequel, d'abord tout stupéfait, + Baisse l'oreille, fait la moue, + Puis, de l'humble rôle qu'il joue, + Se dégoûte enfin tout à fait. + +[Illustration] + + + PENSÉES + + --Quand une femme a de la capacité, il faut la reconnaître et en + tirer parti. Plus exacte que la plupart des hommes dans les choses + de détail, elle fait mieux qu'eux ce qu'elle sait aussi bien. Les + circonstances, faisant connaître les femmes, les mettent enfin à leur + place, au lieu que les hommes sont destinés, avant d'être connus, + puis nommés, à des places pour lesquelles bien souvent ils ne valent + rien. + + --Après un demi-quart d'heure de conversation on doit savoir à quoi + s'en tenir, pour la vie, sur quelqu'un, + quant à sa capacité d'entendement. Pourquoi donc vouloir encore + essayer de lui faire entendre ce qu'il ne peut entendre?--Il y a + cependant un avantage à la sottise pour celui qui vit avec des sots: + il s'entretient dans l'habitude de parler raison, ce qui entretient + celle de penser raison. + + + + +Mlle DE KÉRALIO + +(DAME ROBERT, LOUISE-FÉLICITÉ GUÉNÉMENT) + +(1758-1821) + + +Encore une laborieuse oubliée; ses nombreux travaux littéraires +n'ont guère laissé de trace qu'à la Bibliothèque nationale, où l'un +d'eux surtout est souvent consulté; c'est de cette façon que je l'ai +découverte. Une petite ligne en note au bas d'une page indiquait qu'on +avait trouvé le renseignement cité dans la _Collection des meilleurs +ouvrages composés par des dames_, par Mlle de Kéralio. + +Je demandai cet ouvrage, on ne m'apporta pas moins de quatorze volumes. +Elle a fait en grand, en beaucoup trop grand, ce que nous faisons ici +en très petit. Outre une volumineuse étude sur le langage, entraînant +l'auteur dans une véritable histoire des Gaules, elle a publié les +œuvres _au complet_ de toutes les femmes-écrivains jusqu'au XVIIIe +siècle, les rééditant d'après les manuscrits et les premières éditions. +Évidemment, c'est d'une grande ressource; seulement, le style de Mlle +de Kéralio est diffus, verbeux. L'absence de tables de matières et +d'index rend les recherches très fastidieuses. + +Ensuite, elle n'a pas respecté l'orthographe des différentes époques, +ce qui enlève en grande partie l'intérêt historique. Cet ouvrage a été +édité par l'auteur même, par livraisons. + +Il devait avoir quarante volumes, quatorze seulement ont paru. Il est +curieux de connaître comment les auteurs s'y prenaient à cette époque +pour s'éditer. Les conditions sont ainsi énoncées à la première page du +tome Ier (1785-87): + +«Le prix de cet ouvrage sera de quatre livres dix sols le volume, en +tout cent cinquante-neuf livres. Il paraîtra chaque mois deux volumes; +on paye six livres en souscrivant, et sept livres dix sols en retirant +les premiers volumes.--En vente au domicile de l'auteur, 17, rue de +Grammont.» + +Son père était un littérateur non sans mérite; elle avait trente-trois +ans quand elle se maria avec M. Robert. + +Mme Roland l'a dépeinte dans ses _Mémoires_ comme une femme adroite, +spirituelle et fière. Parmi les nombreux ouvrages qu'elle a laissés, il +faut encore citer, outre celui dont nous venons de parler: _Adélaïde_, +édité à Neufchâtel, 1776; _Histoire d'Élisabeth, reine d'Angleterre_, +5 vol. (1786-89). + +Elle est morte à Bruxelles. + + + PRÉFACE[52] + + L'intention d'élever un monument à la gloire des femmes françaises + distinguées dans la littérature m'a conduite à examiner l'état des + lettres où j'ai remarqué le nom des femmes savantes. + + Une femme jeune et belle, née au onzième siècle, temps où les gens du + monde lisaient à peine et n'écrivaient point, où le savoir, enfermé + dans les cloîtres et parmi les religieux qui, fidèles aux devoirs de + leur état, l'employaient uniquement aux choses saintes, Héloïse, fut + un de ces prodiges que la nature produit rarement, et l'ignorance de + son siècle la rend certainement supérieure à ce qu'elle eût paru dans + un siècle plus éclairé. + + [52] Collection des ouvrages de femmes, par Mlle de Kéralio, 1785. + + + + +JOLIVEAU DE SEGRAIS + +(MARIE-MADELEINE) + +(1756-1830) + + +Née à Bar-sur-Aube, écrivit un poème: _Suzanne_, et un volume de +_Fables_ daté de 1802; on cite de ce livre la fable de _l'Aigle et le +Ver_, d'un style concis et ferme: + + L'aigle disait au ver, sur un arbre attrapé: + «Pour t'élever si haut, qu'as-tu fait?--J'ai rampé.» + +Écouchard-Lebrun, dit Lebrun-Pindard, ayant écrit une épigramme: _le +Moyen de parvenir_, où la même idée se retrouve, on ne sait lequel on +doit accuser de plagiat. Il est préférable de n'accuser personne, tout +le monde pouvant exploiter cette idée; afin que le lecteur puisse être +juge, voici les vers de Lebrun: + + Un chêne était, sur la cime hautaine + Du mont Ida, roi des monts d'alentour; + Un aigle était sur la cime du chêne, + Près de l'Olympe il y tenait sa cour. + A l'improviste apparaît, un beau jour, + Maître escargot, fier d'être au milieu d'elle. + Des courtisans l'œil ne se croit fidèle. + L'un d'eux lui dit: «Me serais-je trompé! + Insecte vil, toi qui jamais n'eus d'aile, + Comment vins-tu jusqu'ici?--_J'ai rampé._» + +Avouons que les deux vers de Mme de Segrais sont d'une éloquence plus +concise et plus énergique. + + + + +Mme LEFRANÇAIS-LALLANDE + +(1760-1832) + + +Une des rares femmes ayant écrit des livres scientifiques. Elle publia +des tables pour trouver l'heure en mer, par la hauteur du soleil et des +étoiles. Ces tables furent imprimées en 1791 par ordre de l'Assemblée +nationale. La même année, elle faisait faire à Cassini sa première +observation à l'observatoire du Collège de France. En 1799, elle +publiait le catalogue de dix mille étoiles réduites et calculées. + + + + +DUFRÉNOY (ADÉLAÏDE-GILLETTE BILLET) + +(1765-1825) + + +Naquit à Nantes et épousa à quinze ans un riche procureur au Châtelet. +Elle connut néanmoins la plus terrible adversité, son mari ayant perdu +sa fortune et étant devenu aveugle. Elle ne dut son salut qu'à la +protection, presque à la charité de M. de Ségur, auquel elle s'adressa +dans un jour de cruelle détresse; il lui fit obtenir une pension. Elle +a écrit des ouvrages d'éducation et des poésies élégiaques; mais elle +est surtout connue par une chanson que lui adressa Béranger, chanson +dont voici le refrain: + + Veille, ma lampe, veille encore, + Je lis les vers de Dufrénoy. + +Ses premiers vers furent publiés en 1806. En 1814, l'Académie lui +décerna un prix pour les _Derniers moments de Bayard_, dont voici un +extrait. + + Renaissez dans mes chants, nobles mœurs de nos pères! + Honneur, foi, loyauté, vertus héréditaires, + Que dans les vieux châteaux l'aïeul en cheveux blancs + Transmettait d'âge en âge à ses nobles enfants! + Renaissez, jours fameux, religion! patrie! + Et toi dont la mémoire est à jamais chérie, + Bayard, toi dont le nom rappelle avec grandeur + Tout ce qu'ont eu d'éclat ces siècles de l'honneur. + Ta gloire ne meurt pas: le temps la renouvelle; + Au sage comme au brave il t'offre pour modèle; + Ton grand cœur au-dessus des caprices du sort + Se montra tout entier dans les bras de la mort; + J'apporte à ton cercueil l'hommage de la France! + Déjà de Bonnivet l'orgueilleuse imprudence + Fuyait loin de Milan, où toujours les Français + Ont par de grands revers payé de grands succès; + Bayard restait encore, et de sa renommée + Seul pouvait protéger les débris de l'armée; + Tout à coup, ô douleur! le tube meurtrier + De ses traits foudroyants a frappé le guerrier: + Atteint d'un coup mortel, sur l'arène sanglante + Il tombe, tout son camp jette un cri d'épouvante; + Mais lui, dans la mort même incapable d'effroi, + Nomme en tombant son Dieu, sa patrie et son roi! + «Je suis mort, cria-t-il, mais gardez votre place, + L'ennemi jusqu'au bout ne me verra qu'en face.» + Il dit; et le héros respirant à moitié, + Sous un arbre voisin avec peine appuyé, + De sa mourante main ressaisissant son glaive, + Après un long effort quelque temps se relève, + Du geste et du regard excite nos soldats; + Et déchiré, couvert des ombres du trépas, + Son front, que par degré la douleur décolore, + Tourné vers l'ennemi l'épouvantait encore! + +Sa vieillesse eût pu être calme, si elle n'eût été attaquée par les +plus odieuses calomnies. On la discuta comme auteur de ses poésies, que +l'on attribuait à M. de Fontanes; puis on la mit au nombre de prétendus +agents politiques. Ce dernier coup causa sa mort. MM. de Ségur, de +Pongerville et Tissot, protestèrent solennellement en sa faveur devant +sa tombe. + + + + +Mme NECKER + +(ALBERTINE-ADRIENNE DE SAUSSURE) + +(1765-1841) + + +Parente de Mme de Staël par son mari, Jacques Necker, professeur à +Genève, sa ville natale, où il mourut en 1825, elle était elle-même +fille du célèbre géologue de Saussure. Elle écrivit des ouvrages +pédagogiques. Son livre intitulé l'_Éducation progressive_, consistant +en trois tomes in-octavo, n'est pas sans mérite, mais il est peu connu +en France. En voici quelques pensées: + + --On ne doit pas s'étonner si l'intelligence des femmes est précoce + et si les progrès des hommes sont tardifs: on ne parle aux unes que + du présent et aux autres que de l'avenir. + + --Ce qui prouve en faveur des femmes, c'est qu'elles ont tout contre + elles, et les lois et la force, et que cependant elles se laissent + rarement dominer. + + --Le sentiment qui nous est le plus naturel ne se déclare que + lorsque l'objet fait pour l'exciter nous est présenté; autrement + ce n'est qu'un désir vague, un besoin non satisfait. Mais dans cet + état équivoque, un penchant qui n'a pas trouvé à s'appliquer donne + pourtant quelques signes d'existence. Il tourmente d'un certain + malaise celui qui l'éprouve, et nuit au développement harmonieux de + ses facultés. L'âme qui n'exerce pas toutes ses forces subit un + appauvrissement partiel, sans pouvoir se figurer ce qui lui manque. + Un jeune cygne élevé loin de l'eau n'aurait pas l'idée distincte + de l'eau, mais il languirait; tour à tour agité, inquiet, ou livré + à l'abattement, sa tristesse, sa maigreur, la teinte jaune de son + plumage, indiqueraient assez que sa destination n'est pas remplie. A + l'aspect d'une mare infecte, il pourrait s'y précipiter, et ce noble + oiseau nageant dans la vase ne paraîtrait qu'un être vil, rebut et + honte de la création. Mais donnez-lui la source vive, que l'onde pure + des grands fleuves vienne à restaurer sa vigueur, et vous verrez ce + qu'est le cygne. En peu de jours, sa blancheur éclatante, la grâce, + la majesté, la rapidité de ses mouvements, vous montreront quelle + était sa nature, quel élément avait manqué à son développement. Telle + est notre âme; elle peut vivre sans adorer Dieu, mais languissante et + desséchée; elle peut donner le change à ses désirs et se plonger dans + la superstition. C'est là ce qu'on voit sur les bords du Gange; mais + sur ceux de la Tamise, mais sur les rives de l'Atlantique, où s'élève + un monde nouveau, on apprend quel est l'essor que la religion donne à + l'âme. + + + LA VÉRITÉ DU CARACTÈRE + + Les paroles prennent chez chaque individu une valeur particulière + dont on est averti par des indices très délicats, mais qui, dans leur + ensemble, trompent rarement. + + Cette valeur peut être très élevée. + + Tel mot, prononcé par tel homme, répond de sa conduite à jamais: ce + mot est _lui_; il saura le soutenir, quoi qu'il en coûte. Il empreint + sa moindre expression du sceau de son âme auguste et produit une + impression profonde en le prononçant. + + En revanche, les protestations les plus fortes de tel autre homme ne + comptent pas: ce sont des assignats démonétisés dont on ne regarde + plus le chiffre. + + Quand on voit des peuples entiers succomber sous le poids des mots + attachés à la dépréciation du langage; quand on voit que, dans leur + infortune, ils excitent à peine la pitié; que des êtres distingués + par les dons les plus brillants, les plus propres à émouvoir + l'imagination des autres hommes, dans l'impossibilité de produire + de l'impression, tombent dans le découragement ou sont réduits à + recourir à une exagération ridicule, symptôme et effet désastreux + qui affligent leur nation; quand, au contraire, on voit combien des + paroles rares et mesurées peuvent imposer de respect chez d'autres + peuples, comment ne pas mettre le plus grand soin, dans l'éducation + publique et particulière, à relever le prix du signe représentatif de + la pensée! + + + + +Mme DE SOUZA + +(1761-1836) + + +Adélaïde Filleul, veuve en premières noces du comte de Flahaut, mort +sur l'échafaud en 1793, née à Paris, écrivit pendant son exil des +romans qui furent accueillis avec grande faveur, comme présentant des +fines observations sur l'usage du monde, la conversation d'une société +distinguée. + +_Adèle de Senange_ fut son premier début, suivirent _Émilie et +Alphonse_, _Charles et Marie_, _Eugène et Mathilde_, _la Duchesse de +Guise_; _Eugène de Rothelin_ roule sur l'habitude alors de sacrifier +les enfants à l'avenir de la famille; ainsi parle le héros: + + Le fils aîné de M. d'Estouteville devait hériter de toute sa fortune; + le second, déjà chevalier de Malte, avait prononcé ses vœux; Mlle + d'Estouteville était chanoinesse et devait être nommée abbesse de + Remiremont, le premier de tous les chapitres nobles. + + Lorsque je fus présenté à Mme d'Estouteville, sa fille était avec + elle. Sophie, grande, belle, avait cet air digne et noble qui semble + annoncer toutes les vertus; mais, à dix-huit ans, elle avait à peine + jeté un regard sur le monde et elle se croyait le droit de comparer, + de juger, d'avoir une opinion. + + Près d'elle était Mlle d'Estaing; je la savais sans fortune; on la + disait malheureuse chez son oncle. En la voyant, je me rappelai les + conseils de mon père; ils me poursuivaient malgré moi, et tous les + mouvements d'Amélie attiraient mon attention. Elle avait une douceur + et une grâce particulières; sa figure, extrêmement blanche, mais un + peu pâle, offrait quelque chose de si pur, de si transparent, que + la moindre agitation la colorait.--Je ne doutais pas qu'Amélie fût + la femme que mon père aurait préférée; mais je me demandais si elle + ne m'avait pas paru trop séduisante. Sa timidité me rassura, un + sentiment secret me disait que ces yeux n'auraient jamais de colère; + que cette voix ne s'élèverait jamais jusqu'à la plainte..... + + + + +BARONNE DE KRÜDENER + +(NÉE JULIENNE VIETINGHOFF) + +(1766-1824) + + +Quoique la baronne de Krüdener soit née à Riga, nous croyons devoir lui +donner une place dans notre Anthologie parce qu'elle écrivit surtout +dans notre langue française, qu'elle parlait dès l'âge de quatre ans. +Elle habita presque constamment la France depuis son enfance. En 1790, +elle épousa le baron de Krüdener, diplomate, dont elle se sépara à +l'amiable quelques années après en avoir eu deux enfants. Elle prit +rang à Paris parmi les beautés du premier Empire, et alors que la +capitale était livrée avec frénésie à toutes les ivresses des plaisirs +et des fêtes. + +Si elle plaisait surtout par l'aérienne légèreté de sa taille et de sa +danse, elle avait aussi dans son caractère cette idéalité des peuples +du Nord. La chronique prétend qu'elle ne résista pas toujours aux +entraînements des passions qu'elle inspirait. Comme elle ne l'a jamais +avoué, et qu'il est bon de ne pas s'en rapporter aveuglément sur ce +point aux racontars des hommes qui n'aiment pas à laisser croire qu'on +a su leur résister, ne décidons rien là-dessus. Il suffit que dans ses +écrits elle sache mettre la vertu au-dessus de la passion pour que nous +devions nous déclarer satisfait. Elle se plaisait à se sentir aimée, +c'est là un sentiment féminin qu'on ne peut incriminer. Un jeune homme +mourut soi-disant d'amour pour elle, et elle s'en fit gloire un peu +trop haut. De cette aventure elle tira son célèbre roman de _Valérie_, +qui, d'après les critiques les plus difficiles, est le seul roman +épistolaire qui ne soit pas ennuyeux à lire. Comme dans les romans +de Mlle de Scudéry, de Mme de La Fayette et autres du temps, l'amour +y reste noble et pur; une jeune fille peut le lire; aujourd'hui, +l'homme qui agirait comme Gustave serait bafoué. Elle écrivit ce roman +à l'époque de ses relations d'amitié avec Benjamin Constant, qui le +lui corrigea, assure-t-on. Elle approchait alors de la cinquantaine +et conservait néanmoins sa beauté et ses adorateurs. Belle encore, et +n'ayant pas renoncé à plaire, entrevoyant cependant l'heure où elle +plaira moins, elle songe à quelque chose de meilleur et se jette dans +le mysticisme, cherchant à fonder une sorte de culte. La séduisante +Livonienne entraîne après elle des milliers d'hommes et de femmes, +et se dévoue aux malheureux. En dehors du roman de _Valérie_ et des +_Pensées d'une dame_, il n'y a rien d'elle de très marquant. + + + LETTRE DE GUSTAVE A UN AMI + + (_Valérie._) + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Mais il me reste à te détailler ce qui suivit cette première partie + de la fête. A peine fûmes-nous dix minutes dans cette salle, les uns + assis au milieu des fleurs, les autres parlant à voix basse, tous + paraissant aimer cette scène tranquille qui semblait offrir à chacun + quelques souvenirs agréables, que la toile du fond se leva: une + gaze d'argent occupait toute la place du haut en bas; elle imitait + parfaitement une glace. La lune disparut, et on vit à travers la gaze + une chambre très simplement meublée, assez éclairée pour qu'on ne + perdît rien, et une douzaine de jeunes filles assises auprès de leurs + jouets, ou le fuseau à la main, travaillant toutes. Leur costume + était celui des paysannes de notre pays: des corsets d'un drap bleu + foncé, un fichu d'une toile fine et blanche, qui, se roulant comme + un bandeau, enveloppait pittoresquement leur tête et descendait sur + leurs épaules avec des nattes de cheveux qui tombaient presque à + terre. Ce tableau était charmant. Une des jeunes filles paraissait se + détacher de ses compagnes; elle était plus jeune, plus svelte, ses + bras étaient plus délicats; les autres semblaient être + faites pour l'entourer. Elle filait aussi, mais elle était placée + de manière à ce qu'on ne vît pas ses traits. A moitié cachée par + son attitude et par sa coiffure, elle était vêtue comme les autres + et paraissait pourtant plus distinguée. Valérie se reconnut dans + cette scène naïve de sa jeunesse, où elle s'était plu, comme elle + le faisait souvent, à travailler au milieu de plusieurs jeunes + filles qu'on élevait chez ses parents, qui, riches et bienfaisants, + recueillaient des enfants pauvres, les élevaient et les dotaient + ensuite. Elle comprit que j'avais voulu lui retracer le jour où le + comte la vit pour la première fois et la surprit au milieu de cette + scène aimable et naïve. Dès lors, charmé de sa candeur et de ses + grâces, il l'aima tendrement. + + Mais revenons à ce miroir magique qui ramenait Valérie au passé. + Des jeunes filles, élevées dans le Conservatoire des Mendicanti, + formaient un groupe, costumées comme nos paysannes suédoises; elles + chantaient mieux qu'elles, et, au lieu de leurs romances, nous + entendîmes des couplets composés pour la comtesse, accompagnés par + Frédéric et Ponto, placés de manière à ne pas être aperçus. Les + voix ravissantes des Mendicanti, le talent de ces artistes fameux, + la sensibilité de Valérie, contagieuse pour les autres, tout fit de + ce moment un moment délicieux, et les Italiens, habitués à exprimer + fortement ce qu'ils sentent, mêlèrent leurs acclamations à la joie + douce que me faisait ressentir le bonheur de Valérie. + + Le bal commença dans une des salles attenantes; tout le monde s'y + précipita. La toile étant tombée, on vit reparaître le clair de lune. + Valérie resta avec son mari; + tous deux parlèrent avec tendresse du souvenir que cette fête leur + retraçait. Le comte me dit les choses du monde les plus aimables; sa + femme, en me tendant la main, s'écria: + + «Bon Gustave! jamais je n'oublierai cette charmante soirée, ni la + salle des souvenirs.» + + Elle rentra ensuite avec le comte dans le bal. Je sortis pour + respirer le grand air et m'abandonner pendant quelques instants à mes + rêveries. En rentrant, je cherchais des yeux la comtesse au milieu de + la foule, et, ne la trouvant pas, je me doutais qu'elle avait cherché + la solitude dans la salle des souvenirs. Je la trouvai effectivement + dans l'embrasure d'une fenêtre: je m'approchai avec timidité; elle + me dit de m'asseoir à côté d'elle. Je vis qu'elle avait pleuré; elle + avait encore les larmes aux yeux, et je crus qu'elle s'était rappelé + la petite discussion du matin. Je savais combien les impressions + qu'elle recevait étaient profondes, et je lui dis: + + «Quoi! Madame, vous avez de la tristesse, aujourd'hui que nous + désirons surtout vous voir contente? + + --Non, me dit-elle, les larmes que j'ai versées ne sont point + amères: je me suis retracé cet âge que vous avez su me rappeler si + délicieusement; j'ai pensé à ma mère, à mes sœurs, à ce jour heureux + qui commença l'attachement du comte pour moi; je me suis attendrie + sur cette époque si chère; mais j'aime aussi l'Italie, je l'aime + beaucoup», dit-elle. + + Je tenais toujours sa main, et mes yeux étaient fixement attachés sur + cette main qui, deux ans auparavant, + était libre; je touchais cet anneau qui me séparait d'elle à jamais, + et qui faisait battre mon cœur de terreur et d'effroi; mes yeux s'y + fixaient avec stupeur. + + «Quoi! me disais-je, j'aurais pu prétendre aussi à elle! Je vivais + aussi dans le même pays, la même province; mon nom, mon âge, ma + fortune, tout me rapprochait d'elle; qu'est-ce qui m'a empêché de + deviner cet immense bonheur?» + + Mon cœur se serrait, et quelques larmes, douloureuses comme mes + pensées, tombaient sur sa main. + + «Qu'avez-vous, Gustave? dites-moi ce qui vous tourmente.» + + Elle voulait retirer sa main; mais sa voix était si touchante, j'osai + la retenir. Je voulais lui dire... que sais-je? Mais je sentis cet + anneau, mon supplice et mon juge; je sentis ma langue se glacer. Je + quittai la main de Valérie et je soupirai profondément. + + «Pourquoi, me dit-elle, pourquoi toujours cette tristesse? Je suis + sûre que vous pensez à cette femme. Je sens bien que son image est + venue vous troubler aujourd'hui plus que jamais; toute cette soirée + vous a ramené en Suède. + + --Oui, dis-je en respirant péniblement. + + --Elle a donc bien des charmes, me dit-elle, puisque rien ne peut + vous distraire d'elle? + + --Ah! elle a tout, tout ce qui fait les fortes passions: la grâce, la + timidité, la décence, avec une de ces âmes passionnées pour le bien + qui aiment parce qu'elles vivent, et qui ne vivent que pour la vertu; + enfin, par le plus + charmant des contrastes, elle a tout ce qui annonce la faiblesse et + la dépendance, tout ce qui réclame l'appui; son corps délicat est une + fleur que le plus léger souffle fait incliner, et son âme forte et + courageuse braverait la mort pour la vertu et pour l'amour.» + + Je prononçai ce dernier mot en tremblant, épuisé par la chaleur avec + laquelle j'avais parlé, ne sachant moi-même jusqu'où m'avait conduit + mon enthousiasme. Je tremblais qu'elle ne m'eût deviné, et j'appuyais + ma tête contre un des carreaux de la fenêtre, attendant avec anxiété + le premier son de sa voix. + + «Sait-elle que vous l'aimez? me dit Valérie avec une ingénuité + qu'elle n'aurait pu feindre. + + --Oh! non, non! m'écriai-je, j'espère bien que non; elle ne me + pardonnerait pas. + + --Ne le lui dites jamais, dit-elle; il doit être affreux de faire + naître une passion qui rend si malheureux. Si jamais je pouvais en + inspirer une semblable, je serais inconsolable; mais je ne le crains + pas, et cela me console de ne pas être belle.» + + Je m'étais remis de mon trouble. + + «Croyez-vous, Madame, que ce soit la beauté seule qui soit si + dangereuse? Regardez milady Erwin, la marquise de Ponti: je ne crois + pas qu'un statuaire puisse imaginer de plus beaux modèles; cependant + on vous disait encore hier que jamais elles n'avaient excité un + sentiment vif ou durable. Non, poursuivis-je, la beauté n'est + vraiment irrésistible qu'en nous expliquant quelque chose de moins + passager qu'elle, qu'en nous faisant rêver + à ce qui fait le charme de la vie au delà du moment fugitif où nous + sommes séduits par elle; il faut que l'âme la retrouve quand les sens + l'ont assez aperçue. L'âme ne se lasse jamais: plus elle admire, et + plus elle s'exalte; et c'est quand on sait l'émouvoir fortement qu'il + ne faut que de la grâce pour créer la plus forte passion. Un regard, + quelques sons d'une voix susceptible d'inflexions séduisantes, + contiennent alors tout ce qui fait délirer. La grâce surtout, cette + magie par excellence, renouvelle tous les enchantements... + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + + + +COMTESSE SAINT-SIMON DE BAWR + +(1776-1861) + + +Mariée en premières noces au philosophe Saint-Simon, elle a écrit des +romans et comédies dont _la Suite d'un bal masqué_, 1813. + + + + +DUCHESSE DE DURAS + +(CLAIRE LECHAT KERSAINT) + +(1779-1828) + + +Née à Brest, a écrit deux ouvrages, _Ourika_ et _Édouard_, 1825. Ce +dernier, un chef-d'œuvre de l'époque, a obtenu un grand succès. + +En 1826, Latouche lança sous le nom de Mme de Duras un conte +scandaleux, qui lui fit beaucoup de tort. + + + + +MME MALLÈS, NÉE DE BEAULIEU + +Née à Nontron. Parmi grand nombre d'ouvrages pour la jeunesse, à citer +_le Robinson de douze ans_. + + + + +BARONNE QUINAUD DE MÉRÉ + +(1751-1829) + +Née à Paris. Auteur de trois cent quinze volumes, dont, hélas! aucun, +paraît-il, n'a mérité de passer à la postérité. + + + + +PRINCESSE DE SALM-DYCH + +(CONSTANCE-MARIE DE THÉIS) + +(1767-1845) + + +Femme de lettres, née à Nantes. Elle a laissé des _Poésies_ et de +nombreux écrits, ainsi que des _Mémoires_ sur sa vie.--Œuvres, 4 vol. +1842. + + + PRIE ET TRAVAILLE + + «Prie et travaille» est la devise heureuse + D'un noble cœur, d'un esprit éclairé: + C'est d'une vie et pure et généreuse + L'art, le devoir et le bonheur sacré. + + «Prie et travaille» était, dans le village, + Ce que disaient nos guerriers valeureux. + Ils priaient même au milieu du carnage, + Et pour l'honneur ils en travaillaient mieux. + + «Prie et travaille» est ce que l'on répète + Au malheureux qui réclame un peu d'or: + Et ce conseil que souvent il rejette, + S'il le suivait, lui vaudrait un trésor. + + «Prie et travaille» est le refrain du sage; + Faibles mortels, récitez-le tout bas: + Ceux dont l'erreur fut l'éternel partage + Ne priaient guère et ne travaillaient pas. + + Prie et travaille, ô toi que peut surprendre, + Loin d'un époux, le monde, le plaisir; + Par la prière occupe un cœur trop tendre, + Par le travail un dangereux loisir. + + Prie et travaille en tes sombres retraites, + Beauté qu'à Dieu l'on veut sacrifier: + Crains, en priant, les biens que tu regrettes, + En travaillant cherche à les oublier. + + Prie et travaille, homme vain, femme altière, + Riche qu'entoure un pompeux attirail. + Que reste-t-il à notre heure dernière, + Hors la prière et les fruits du travail? + + Prie et travaille, ou redoute le blâme; + Avec raison, enfin, on le redit: + Car la prière est le charme de l'âme, + Et le travail, le repos de l'esprit. + +On doit à M. de Pongerville une bonne édition des _Pensées_ de la +princesse de Salm. En voici trois qui nous semblent charmantes: + + + PENSÉES DÉTACHÉES + + --Nous aimons la morale quand nous sommes vieux, parce qu'elle nous + fait un mérite d'une foule de privations qui nous sont devenues une + nécessité. + + --Il est des chagrins profonds qui semblent rester en réserve dans + l'âme, où on les retrouve toujours lorsqu'on est disposé à s'affliger. + + --La conversation des femmes, dans la société, ressemble à ce duvet + dont on se sert pour emballer les porcelaines: ce n'est rien, et sans + lui tout se brise. + + + + +MARQUISE DE LESCURE + +(MARIE-LOUISE-VICTOIRE DE DONNISSAN) + +(En secondes noces MARQUISE DE LA ROCHEJAQUELEIN) + +(1772-1857) + + +Célèbre femme politique. D'un caractère viril, elle voulut partager +tous les périls de la guerre de Vendée, dont ses deux maris furent les +héros. Ses _Mémoires_, où elle raconte toutes les péripéties de son +existence aventureuse, eurent un grand succès et furent traduits dans +toutes les langues de l'Europe. On les réimprime encore aujourd'hui. La +rédaction en est due à la participation de M. de Barard. + + + + +Mme COTTIN (MARIE RUSTAUD) + +(1773-1807) + + +Est une des plus sympathiques femmes littéraires de la fin du XVIIIe +siècle. + +Toute jeune, Marie Rustaud quittait Torménio, sa ville natale, +pour suivre son mari, un riche banquier, M. Cottin, et laissait +derrière elle de nombreux regrets pour sa modestie, sa douceur, sa +bienveillance, son inépuisable bonté. Dans le somptueux hôtel du riche +banquier, elle ne se sent pas à l'aise au milieu d'un monde frivole: +car ce qu'elle aime, c'est le foyer domestique, c'est le calme et le +silence de son cabinet de travail, où elle peut secrètement laisser +courir sa plume sur le papier au gré de son imagination. Elle avait +vingt ans lorsque son mari mourut au moment de passer devant le +tribunal révolutionnaire, et la laissa sans fortune. Elle se confina +dans la retraite et demanda à sa plume non seulement de la faire +vivre, mais surtout de lui permettre ses libéralités généreuses. +Sa première œuvre, _Claire d'Albe_, qu'elle avait écrite riche et +heureuse, fut vendue par elle au profit d'un ami, proscrit et fugitif, +qui avait besoin d'un millier de francs pour quitter la France et +assurer son sort. + +Ce roman, qui avait été écrit en quinze jours sans une seule rature, +obtint un si grand succès qu'elle se décida à publier successivement: +_Amélie de Mansfield_, _Mathilde_, _Malvina_ et _Élisabeth_. Dans tous +ses romans, ses héroïnes sont posées sur un piédestal de vertu et de +résignation; et quoique protestante, elle les a fait toutes catholiques. + +Réservée, modeste dans le monde, ce n'est qu'à son corps défendant que +son éditeur livra son nom à la publicité. Elle est de ces rares femmes +de lettres qui n'ont jamais donné prise à aucun blâme. + +De même que Mme de Sévigné, elle ne savait pas l'orthographe; mais on +n'était pas aussi difficile qu'aujourd'hui, la concurrence étant bien +moins grande. Ses ouvrages ont passé de mode, et elle est bien moins +connue de notre génération que Mme de La Fayette. + +«Dépourvue de beauté, nous dit lady Morgan, n'ayant aucune de ces +grâces qui en tiennent lieu, elle inspira néanmoins deux passions +fatales: un jeune parent sa tua d'un coup de pistolet dans son jardin +et son rival sexagénaire s'empoisonna.» + +Nous donnons un extrait descriptif d'un de ses romans, et une lettre +intime à un de ses amis qui dépeint bien sa belle âme. + + + ÉLISABETH, OU LES EXILÉS DE SIBÉRIE + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + La ville de Tobolsk, capitale de la Sibérie, est située sur les + rives de l'Irtish; au nord, elle est entourée d'immenses forêts qui + s'étendent jusqu'à la mer Glaciale. Dans cet espace de onze cent + verstes, on rencontre des montagnes arides, rocailleuses et couvertes + de neiges éternelles; des plaines incultes, dépouillées, où, dans + les jours les plus chauds de l'année, la terre ne dégèle pas à un + pied; de tristes et larges fleuves dont les eaux glacées n'ont jamais + arrosé une prairie, ni vu épanouir une fleur. En avançant davantage + vers le pôle, les cèdres, les sapins, tous les grands arbres + disparaissent; des broussailles de mélèzes rampants et de bouleaux + nains deviennent le seul ornement de ces misérables contrées; enfin + des marais chargés de mousse se montrent comme le dernier effort + d'une nature expirante; après quoi, toute trace de végétation + disparaît. Néanmoins, c'est là qu'au milieu des horreurs d'un éternel + hiver la nature a encore des pompes magnifiques; c'est là que les + aurores boréales sont fréquentes et majestueuses, et qu'embrassant + l'horizon en forme d'arc très clair d'où partent des colonnes + de lumière mobile, elles donnent à ces régions hyperborées des + spectacles dont les merveilles sont inconnues aux peuples du Midi. + Au sud de Tobolsk s'étend le cercle d'Ischim; des landes, parsemées + de tombeaux et entrecoupées de lacs amers, le séparent des Kirguis, + peuple nomade et idolâtre. A gauche, il est borné par l'Irtish, qui + va se perdre, après de nombreux détours, sur les frontières de la + Chine, et à droite par le Tobol. Les rives de ce fleuve sont nues + et stériles; elles ne présentent à l'œil que des fragments de rocs + brisés, entassés les uns sur les autres, et surmontés de quelques + sapins; à leurs pieds, dans un angle du Tobol, on trouve le village + domanial de Saimka; sa distance de Tobolsk est de plus de six cents + verstes. Glacé jusqu'à la dernière limite du cercle, au milieu d'un + pays désert, tout ce qui l'entoure est sombre comme son soleil et + triste comme son climat. + + Cependant le cercle d'Ischim est surnommé l'Italie de la Sibérie, + parce qu'il y a quelques jours d'été et que l'hiver n'y dure que + huit mois; mais il y est d'une rigueur extrême. Le vent du nord, qui + souffle alors continuellement, arrive chargé des glaces des déserts + arctiques, et en apporte un froid si pénétrant et si vif que, dès le + mois de septembre, le Tobol charrie des glaces. Une neige épaisse + tombe sur la terre, et ne la quitte plus qu'à la fin de mai... + + + LETTRE + + _Nos esprits vous semblent marcher dans une direction si opposée + que vous ne pouvez expliquer que par la fatalité l'amitié qui nous + unit l'un à l'autre. Eh bien! que diriez-vous si je vous assurais + que j'ai maintenant la conviction presque entière que nous serons un + jour parfaitement d'accord et que nos esprits s'entendront comme nos + cœurs s'entendent aujourd'hui? Soyez bien persuadé que je ne vous + aimerais pas comme je le fais si nous ne devions pas finir ainsi. + D'abord nous ne sommes pas dans une route si opposée que vous le + dites, car mes idées religieuses vous occupent; vous les repoussez, + il est vrai, mais vous y pensez, et c'est beaucoup. Elles font + fermenter votre tête, elles agitent votre sang, elles vous irritent; + cela vaut bien mieux que si vous n'y songiez pas. Si je vous voyais, + à cet égard, dans l'indifférence où je vois certaines personnes, + je n'aurais aucune espérance et je croirais votre cœur mort avant + vous. Si les idées religieuses mettent en un tel mouvement toutes + les facultés de votre âme, c'est parce qu'elle a l'instinct que la + vérité n'est que là. Ne riez pas, je vous prie, et laissez-moi vous + parler de votre âme, que j'aime parce qu'elle est bonne, excellente, + pleine de chaleur et de noblesse. N'apercevez-vous pas combien elle + combat contre votre esprit, comme elle se révolte fièrement contre ce + qu'il veut lui persuader...? Je porte en moi-même un calme ravissant, + une sérénité angélique. Je suis heureuse, je suis sûre de l'être + toujours: car mon bonheur n'est pas dans les événements, il est en + moi. J'ai appris non seulement à me résigner, mais à aimer les peines + que Dieu m'envoie; elles ne sont que l'expiation de mes torts, et je + bénis sa justice et sa bonté. Je ne m'enfoncerai jamais dans le chaos + des sciences: ma piété n'a pas besoin de savoir, elle est toute dans + mon cœur, elle est toute d'amour..._ + + + + +BARONNE DE STAËL-HOLSTEIN + +(ANNE-LOUISE-GERMAINE NECKER) + +(1766-1817) + + +Mme de Staël est la femme littéraire la plus importante et la plus +discutée de l'époque; à cheval sur les deux siècles, elle sert de +transition entre l'école des Précieuses et l'hôtel de Rambouillet, où +le joli et le gracieux s'alliaient à l'esprit. + +Mme de Staël était laide, elle le savait; elle voulut faire oublier +qu'elle était femme, en étant savante. Aussi trouva-t-elle beaucoup de +détracteurs, sans chômer pour cela d'adorateurs[53]. Comme écrivain, +elle eut une véritable influence sur la littérature, et on fait à +son nom l'honneur de le placer partout entre celui de Jean-Jacques +Rousseau et de Chateaubriand. Le milieu où elle vécut toute sa vie +devait contribuer à former son goût et son style. Toute enfant, +elle rencontrait dans le salon de son père Marmontel, Buffon, Grimm, +Francklin, Hume, Raynal, etc. Invitée par le gouvernement impérial +à se tenir à quarante lieues de Paris, elle fit ce fameux voyage en +Allemagne qui la mit en contact avec les grands esprits germaniques +de l'époque; à son retour, elle publia son ouvrage le plus important, +_l'Allemagne_, qui fut saisi par le ministère, et la fit condamner à +l'internement dans son château de Coppet, où il lui était interdit de +recevoir même ses meilleurs amis. Heureusement pour elle, l'Empire ne +dura pas longtemps, mais les événements désastreux qui mettaient fin à +son exil ulcéraient en même temps son âme éminemment française. + +Quand on parle de Mme de Staël au point de vue littéraire, on cite +aussitôt _Corinne_. Certes, on ne peut nier à cet ouvrage un souffle +puissant de grandeur et d'entraînement; l'improvisation de Corinne au +Capitole est un morceau qu'il faut avoir lu. Il est bon aussi de lire +_l'Allemagne_, ouvrage essentiellement révélateur de ce pays que nous +n'avons jamais assez cherché à connaître. + +Mais c'est dans ses ouvrages philosophiques qu'on peut juger de +l'étendue de son jugement. + +Voici les titres des principaux ouvrages dus à sa plume féconde, mais +à peu près oubliés aujourd'hui: de 1786 à 1822, elle en a publiés +dix-huit, parmi lesquels les _Lettres sur les écrits et caractères de +J.-J. Rousseau_; _Sophie_, comédie, et _Jane Grey_, tragédie; _Recueil +de morceaux détachés_, _Réflexion sur la paix intérieure et la paix +extérieure_, _De l'influence des passions sur le bonheur des individus +et des nations_, _De la littérature considérée dans ses rapports +avec les institutions sociales_, _Delphine_, _Corinne, ou l'Italie_; +_l'Allemagne_, _Dix années d'exil_, etc. + + + INVOCATION DE CORINNE + + Italie, empire du soleil! Italie, maîtresse du monde! Italie, berceau + des lettres! je te salue. Combien de fois la race humaine te fut + soumise, tributaire de tes armes, de tes beaux-arts et de ton ciel! + + Un dieu quitta l'Olympe pour se réfugier en Ausonie; l'aspect de ce + pays fit rêver les vertus de l'âge d'or, et l'homme y parut trop + heureux pour l'y supposer coupable. + + Rome conquit l'univers par son génie et fut reine par la liberté. Le + caractère romain s'imprima sur le monde, et l'invasion des barbares, + en détruisant l'Italie, obscurcit l'univers entier. + + L'Italie reparut avec les divins trésors que les Grecs fugitifs + rapportèrent dans son sein; le ciel lui révéla ses lois; l'audace de + ses enfants découvrit un nouvel hémisphère; elle fut reine encore par + le spectre de la pensée, mais ce spectre de lauriers ne fit que des + ingrats. + + L'Imagination lui rendit l'univers qu'elle avait perdu. Les peintres, + les poètes, enfantèrent pour elle une terre, + un Olympe, des enfers et des cieux; et le feu qui l'anime, mieux + gardé par son génie que par le dieu des païens, ne trouva point dans + l'Europe un Prométhée qui le ravît. + + Pourquoi suis-je au Capitole? pourquoi mon humble front va-t-il + recevoir la couronne que Pétrarque a portée et qui reste suspendue + au cyprès funèbre du Tasse? pourquoi... si vous n'aimiez assez la + gloire, ô mes concitoyens! pour récompenser son culte autant que ses + succès! + + Eh bien! si vous l'aimez, cette gloire qui choisit trop souvent + ses victimes parmi les vainqueurs qu'elle a couronnés, pensez avec + orgueil à ces siècles qui virent la renaissance des arts! Le Dante, + l'Homère des temps modernes, poète sacré de nos mystères religieux, + héros de la pensée, plongea son génie dans le Styx pour aborder à + l'enfer, et son âme fut profonde comme les abîmes qu'il a décrits. + + L'Italie, au temps de sa puissance, revit tout entière dans le Dante. + Animé par l'esprit des républiques, guerrier aussi bien que poète, il + souffle la flamme des actions parmi les morts, et ses ombres ont une + vie plus forte que les vivants d'aujourd'hui. + + Les souvenirs de la terre les poursuivent encore; leurs passions sans + but s'acharnent à leur cœur; elles s'agitent sur le passé, qui leur + semble encore moins irrévocable que leur éternel avenir. + + On dirait que le Dante, banni de son pays, a transporté dans les + régions imaginaires les peines qui le + dévoraient. Ses ombres demandent sans cesse des nouvelles de + l'existence, comme le poète lui-même s'informe de sa patrie, et + l'enfer s'offre à lui sous les couleurs de l'exil. + + Tout, à ses yeux, se revêt du costume de Florence. Les morts qu'il + évoque semblent renaître aussi Toscans que lui; ce ne sont point + les bornes de son esprit, c'est la force de son âme qui fait entrer + l'univers dans le cercle de sa pensée. + + Un enchaînement mystique de cercles et de sphères le conduit de + l'enfer au purgatoire, au paradis; historien fidèle de sa vision, il + inonde de clarté les régions les plus obscures, et le monde qu'il + crée dans son triple poème est complet, animé, brillant comme une + planète nouvelle aperçue dans le firmament. + + A sa voix, tout sur la terre se change en poésie: les objets, + les idées, les lois, les phénomènes semblent un nouvel Olympe, + de nouvelles divinités; mais cette mythologie de l'imagination + s'anéantit comme le paganisme à l'aspect du paradis, de cet océan de + lumière étincelant de rayons d'étoiles, de vertus et d'amour. + + Les magiques paroles de notre plus grand poète sont le prisme de + l'univers; toutes ses merveilles s'y réfléchissent, s'y divisent, s'y + recomposent! les sons imitent les couleurs, les couleurs se fondent + en harmonie; la rime, sonore ou bizarre, rapide ou prolongée, est + inspirée par cette divination poétique, beauté suprême de l'art, + triomphe du génie, qui découvre dans la nature tous les secrets en + relation avec le cœur de l'homme. + + Le Dante espérait de son poème la fin de son exil: il comptait sur la + renommée pour médiatrice; mais il mourut trop tôt pour recueillir les + palmes de la patrie. Souvent la vie passagère de l'homme s'use dans + les revers; et si la gloire triomphe, si l'on aborde enfin sur une + plage plus heureuse, la tombe s'ouvre derrière le port, et le destin + à mille formes annonce souvent la fin de la vie par le retour du + bonheur!... + + + SUR L'ALLEMAGNE + + Il serait intéressant de comparer les stances de Schiller sur la + perte de la jeunesse, intitulées l'_Idéal_, avec celles de Voltaire: + + Si vous voulez que j'aime encore, + Rendez-moi l'âge des amours, etc. + + On voit dans le poète français l'expression d'un regret aimable, dont + l'amour et les joies de la vie sont l'objet; le poète allemand pleure + la perte de l'enthousiasme et de l'innocente pureté des pensées du + premier âge; et c'est par la poésie et la pensée qu'il se flatte + d'embellir encore le déclin de ses ans. Il n'y a pas dans les stances + de Schiller cette clarté facile et brillante que permet un genre + d'esprit à la portée de tout le monde... + + ..... Nous fîmes une excursion sur l'un de ces lacs dans lesquels les + beautés de la nature se réfléchissent, et qui semblent placés aux + pieds des Alpes pour en multiplier les ravissants aspects. Un temps + orageux nous + dérobait la vue distincte des montagnes; mais, confondues avec + les nuages, elles n'en étaient que plus redoutables. La tempête + grossissait, et, bien qu'un sentiment de terreur s'emparât de mon + âme, j'aimais cette foudre du ciel qui confond l'orgueil de l'homme. + Nous nous reposâmes un moment dans une espèce de grotte avant de nous + hasarder à traverser la partie du lac de Thun qui est entourée de + rochers inabordables. C'est dans un lieu pareil que Guillaume Tell + sut braver les abîmes et s'attacher à des écueils pour échapper à + ses tyrans. Nous aperçûmes alors dans le lointain cette montagne qui + porte le nom de la Vierge (_Jungfrau_); aucun voyageur n'a jamais pu + gravir jusqu'à son sommet: elle est moins haute que le Mont-Blanc, + et cependant elle inspire plus de respect, parce qu'on la sait + inaccessible[54]. + + Nous arrivâmes à Unterseen, et le bruit de l'Aar, qui tombe en + cascades autour de cette petite ville, disposait l'âme à des + impressions rêveuses. Les étrangers, en grand nombre, étaient logés + dans des maisons de paysans, fort propres, mais rustiques. Il était + assez piquant de voir se promener dans la rue d'Unterseen de jeunes + Parisiens tout à coup transportés dans les vallées de la Suisse; ils + n'entendaient plus que le bruit des torrents, ils ne voyaient plus + que des montagnes, et cherchaient si dans ces lieux solitaires ils + pourraient s'ennuyer assez pour retourner avec plus de plaisir encore + dans le monde. + + Le soir qui précéda la fête, on alluma des feux sur les montagnes; + c'est ainsi que jadis les libérateurs de la Suisse donnèrent le + signal de leur sainte conspiration. Ces feux, placés sur les sommets, + ressemblaient à la lune, lorsqu'elle se lève derrière les montagnes + et qu'elle se montre à la fois ardente et paisible. On eût dit que + des astres nouveaux venaient assister au plus touchant spectacle + que notre monde puisse encore offrir. L'un de ces signaux enflammés + semblait placé dans le ciel, d'où il éclairait les ruines du château + d'Unspunnen, autrefois possédé par Berthold, le fondateur de Berne, + en mémoire de qui se donnait la fête. Des ténèbres profondes + environnaient ce point lumineux, et les montagnes, qui pendant la + nuit ressemblent à de grands fantômes, apparaissaient comme l'ombre + gigantesque des morts qu'on voulait célébrer. + + Le jour de la fête, le temps était doux, mais nébuleux; il fallait + que la nature répondît à l'attendrissement de tous les cœurs. + L'enceinte choisie pour les jeux est entourée de collines parsemées + d'arbres et des montagnes à perte de vue sont derrière ces collines. + Tous les spectateurs, au nombre de près de six mille, s'assirent + sur les hauteurs en pente, et les couleurs variées des habillements + ressemblaient dans l'éloignement à des fleurs répandues sur la + prairie. Jamais un aspect plus riant ne put annoncer une fête; mais + quand les regards s'élevaient, des rochers suspendus semblaient, + comme la destinée, menacer les humains au milieu de leurs plaisirs. + + Lorsque la foule des spectateurs fut réunie, on entendit venir de + loin la procession de la fête, procession solennelle en effet, + puisqu'elle était consacrée au culte du passé. Une musique agréable + l'accompagnait; les magistrats paraissaient à la tête des paysans; + les jeunes paysannes étaient vêtues selon le costume ancien et + pittoresque de chaque canton; les hallebardes et les bannières de + chaque vallée étaient portées en avant de la marche par des hommes + à cheveux blancs, habillés précisément comme on l'était il y a cinq + siècles, lors de la conjuration de Grütli. Une émotion profonde + s'emparait de l'âme en voyant ces drapeaux si pacifiques qui avaient + pour gardiens des vieillards. Le vieux temps était représenté par ces + hommes, âgés pour nous, mais si jeunes en présence des siècles! Je + ne sais quel air de confiance, dans tous ces êtres faibles, touchait + profondément, parce que cette confiance ne leur était inspirée que + par la loyauté de leur âme. Les yeux se remplissaient de larmes au + milieu de la fête, comme dans ces jours heureux et mélancoliques où + l'on célèbre la convalescence de ce qu'on aime... + + [53] La vue de cette femme célèbre remplit d'abord d'une excessive + timidité. La figure de Mme de Staël a été fort discutée. Mais un + superbe regard, un sourire doux, une expression habituelle de + bienveillance, l'absence de toute affectation minutieuse et de toute + réserve gênante, des mots flatteurs, des louanges un peu directes, + mais qui semblent échapper à l'enthousiasme, une variété inépuisable + de conversation, étonnent, attirent, et lui concilient presque tous + ceux qui l'approchent. Je ne connais aucune femme et même aucun homme + qui soit plus convaincu de son immense supériorité sur tout le monde, + et qui fasse moins peser cette supériorité. (BENJAMIN CONSTANT.) + + [54] La Jungfrau fut escaladée pour la première fois, en 1841, par + les naturalistes suisses Agassiz, Desor, etc. + + + + +Mme GUIZOT, NÉE PAULINE DE MEULAN + +(1773-1827) + + +Elle eut des débuts très intéressants. Douée d'un réel talent +littéraire, arrivée à Paris ruinée, elle écrivait sous un pseudonyme, +dans les _Débats_, des courriers pour venir en aide à sa mère, +lorsqu'elle tomba dangereusement malade; ce fut pour elle un cruel +souci que de penser qu'elle perdait son gagne-pain. Quel ne fut pas +l'étonnement de ces dames quand elles apprirent que les courriers +étaient arrivés régulièrement au journal, et qu'elles pouvaient +émarger; un jeune et timide inconnu qui avait aperçu Pauline chez M. +Suard, leur ami et protecteur, avait su les difficultés dans lesquelles +elles se trouvaient, et avait eu l'heureuse inspiration d'imiter son +style et de la remplacer. Elles tinrent à connaître leur bienfaiteur, +qui n'était autre que M. Guizot, le futur ministre, alors débutant, +et que Pauline de Meulan épousa en 1802; quoique plus âgée que son +mari de quelques années, le mariage fut des plus heureux, les deux +époux étant en concordance de sentiments et d'idées; elle n'en jouit +malheureusement que quinze années, car elle mourut en 1817, âgée de +quarante-trois ans. + +Elle laissa nombre d'ouvrages dont: _Essais de littérature et de +morale_, _les Enfants_, _l'Écolier, ou Raoul et Victor_, _l'Éducation +domestique_, _Nouveaux contes_, _Idées de droit et de devoir_, _De +l'anarchie et du pouvoir_, etc. + +Ses livres pour les enfants sont excellents et ont tous eu de +nombreuses éditions. Ses pensées philosophiques s'inspirent des idées +les plus élevées. + + + DE L'INFLUENCE DES FEMMES DANS LA LITTÉRATURE + + Pour connaître les mœurs d'un siècle, il faut consulter les ouvrages + écrits par des femmes, presque toujours modelés uniformément sur + une situation commune à toutes; les femmes sentent et pensent + beaucoup moins d'après leur jugement personnel que d'après les + habitudes que leur ont données la place qu'elles occupent dans la + société et le rôle qu'elles sont appelées à y jouer. L'indépendance + et l'originalité sont nécessairement rares chez des êtres dont + l'existence est renfermée dans un cercle étroit et dont les intérêts + sont semblables. Sauf les observations qu'elle aura pu faire + sur elle-même, fécond et important sujet de réflexions, il y a + toujours lieu de croire que ce que pense une femme est ce qui sera + généralement reçu par les femmes de son temps, et de ce que les + femmes pensent dans un temps quelconque on peut aisément inférer ce + qu'elles y sont. + + + PENSÉES DÉTACHÉES + + --Le courage d'un homme est de se soustraire au joug; celui d'une + femme est de le supporter; y conformer sa volonté, c'est pour elle le + seul moyen d'espérer cette liberté qui consiste à faire ce qu'on veut. + + --L'énergie de l'âme s'endort dans les vagues rêveries de + l'espérance; le travail actuel pèse à celui qui croit pouvoir se + reposer sur l'avenir: mais que tout à coup la perspective du bonheur + se ferme devant lui, il recueille + toutes ses forces dans le moment présent et, appuyé sur son malheur, + s'élance à de nouvelles destinées. + + --La gloire est le superflu de l'honneur; et comme toute autre espèce + de superflu, celui-là s'acquiert souvent aux dépens du nécessaire. + +Sa nièce, MARGUERITE-ANDRÉE-ÉLISA DILSON, Mme GUIZOT (1804-1833), +seconde femme du ministre, a écrit aussi quelques opuscules. + +Elle écrivait, avant son mariage, à sa sœur, les lignes suivantes, +contenant une appréciation que les oreilles féminines ne sont pas +habituées à entendre: + + _Il y a dans la raison des hommes quelque chose de supérieur qui + dédommage de la soumission; leur volonté est calme, tandis que la + nôtre s'agite sans cesse; une multitude de petits incidents qui nous + contrarient vivement ne les atteignent même pas: aussi veulent-ils + moins fréquemment, mais plus également et plus durablement que nous. + Dans tous les ménages que je vois, j'observe cette différence, et + je suis persuadée que beaucoup de femmes très distinguées ont dû à + cette dispensation de la Providence leur bonheur avec des maris qui + n'avaient pas autant d'esprit qu'elles, mais dont le caractère ferme + et calme donnait l'appui et le repos dont elles avaient besoin;... on + verra ce que des «femmes d'esprit comme nous» peuvent apprendre d'un + homme médiocre._ + + _On dit que je suis très instruite, et je sais bien que je le suis + plus que la plupart des femmes; eh bien, ma chère, je + n'ai jamais causé un peu sérieusement avec un homme sans apercevoir + combien il y avait de décousu dans mon instruction et de lacune dans + mes connaissances. Il y a quelque chose de désultoire dans l'esprit et + dans l'éducation des femmes; elles ne savent jamais rien à fond, ce qui + fait que les hommes les battent aisément dans la discussion. Si on est + vaincue par un mari qu'on aime, le mal n'est pas grand._ + +Élisa Dilson, _continue Mme de Witt, née Guizot_[55], n'a pas épousé +un homme médiocre, et elle l'a beaucoup aidé pendant sa courte vie +conjugale, le remplaçant souvent dans le travail de préparation des +numéros de la _Revue française_, pour laquelle elle rédigeait des +articles non signés, qui sont restés le témoignage durable d'une +instruction solide et étendue, comme de l'esprit le plus délicat et de +l'âme la plus élevée. Morte à vingt-neuf ans, elle a laissé dans la +vie de celui qu'elle aimait un vide irréparable, et, grâce à ce fidèle +souvenir, elle a tenu une grande place dans la vie de ses enfants, qui +l'ont à peine entrevue..... + + [55] Voir la notice sur Mme de Witt, née Guizot, et sur ses œuvres, + dans la 3e partie, consacrée aux écrivains vivants. + + + + +Mme DE RÉMUSAT + +(1780-1821) + + +Claire-Élisabeth-Jeanne Gravier de Vergennes, dame de palais de +l'impératrice Joséphine, mère du comte Charles de Rémusat, a laissé +des _Mémoires_ et des _Lettres_ excitant sans doute beaucoup plus +la curiosité que son livre très remarquable: _Essai sur l'éducation +des femmes_, publié par son fils après sa mort en 1824, et auquel +l'Académie française décerna une médaille d'or. Il est bien regrettable +qu'un tel livre soit presque inconnu aujourd'hui: toutes les mères ou +éducatrices devraient le lire et le méditer. + + + ESSAI SUR L'ÉDUCATION DES FEMMES + + Tous les biens sont si fugitifs qu'alors qu'on les tient il faut + encore prévoir qu'ils doivent nous échapper. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Quelles ressources laissent-ils à un esprit léger et irréfléchi? + + Le désœuvrement ajoute à toutes les douleurs comme à tous les vices. + + L'enfance, si nous ne l'attristons pas, la jeunesse, si nous la + laissons faire, sont des temps de jouissance et de bonheur. Il est + facile, sans les déposséder de leur apanage naturel, de les munir de + quelques idées sérieuses qui prépareront le repos et la dignité de + ces derniers temps.--Que la jeune fille apprenne ou qu'elle aperçoive + le plus tôt possible la faiblesse de l'enfance, les droits de la + jeunesse, mais, en même temps, à quelle condition et dans quel but + ces droits lui sont donnés. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Mais pour obtenir qu'une pensée sérieuse puisse trouver place au + milieu des émotions des premiers pas de la vie, il est essentiel + qu'une mère indulgente et sincère, se rappelant ce qu'elle a senti et + éprouvé, laisse un libre cours aux impressions naturelles à cet âge. + + La mère éclairée représente, à l'égard de sa fille, l'une de ces + divinités surveillantes que les anciens plaçaient auprès des mortels; + c'est la sagesse, c'est la prudence, sous des traits plus doux et + plus chers que ceux de Mentor. Elle doit seconder la conscience + sans la remplacer; elle doit condescendre à la jeunesse pour en + être écoutée; elle doit comprendre son naïf orgueil, son doux + entraînement; c'est en sympathisant avec elle qu'on peut prétendre à + la conduire. Quels moyens d'influence et de persuasion n'aura pas une + mère qui, s'armant ainsi de la seule vérité, conversant des avantages + et des droits du bel âge, enseignera en même temps à sa fille sa + liberté et ses devoirs? + + Je crois que l'on peut tirer pour la morale un grand parti de la + beauté. La beauté est une puissance. Un beau visage attire les + regards. + +[Illustration] + + Penser, combattre et vaincre, voilà la véritable vie, voilà la source + de l'intérêt; hors de là, il n'y a que découragement et langueur. + + + + +Mme SWETCHINE + +(1782-1857) + + +Sophie Soymonof, née sur les bords de la Neva, avait trente-quatre ans +en 1816, quand elle vint s'installer à Paris, dans la haute société +de la Restauration, et ouvrir un salon qui fut le plus recherché de +l'époque. + +L'ensemble de son extérieur n'attirait pas le regard, mais sa +physionomie, son geste, son accent, étaient doués d'un attrait +sympathique indéfinissable. Mariée à dix-sept ans à M. de Swetchine, +qui en avait quarante-deux, ayant pour son mari un attachement plein de +respect et une incessante sollicitude, elle ne fit jamais parler d'elle. + +Les femmes, ordinairement peu accessibles à l'influence des autres +femmes, étaient pleines de confiance envers Mme Swetchine. Les plus +jeunes n'échappaient pas davantage à son empire. Ce qui peut faire +naître l'hostilité entre les femmes n'existait pas en Mme Swetchine. +Elle n'éveillait jamais un sentiment de rivalité, parce qu'on ne +pouvait jamais surprendre en elle la tentation de se faire valoir aux +dépens d'une autre ou d'éclipser qui que ce fût; son désintéressement +obtenait grâce pour sa supériorité. Cette femme, qui, dès qu'elle +pouvait jouir d'une heure de solitude, se livrait aux études les +plus graves et, elle l'avouait quelquefois, se plongeait dans la +métaphysique comme dans un bain, n'était plus que grâce et enjouement +dès qu'une jeune femme était entrée dans son salon. + +«Une malice souriante et tempérée par une charité sincère, voilà +l'impression générale que laisse la lecture des _Airelles_ et des +_Pensées_.» + +«Il y a quelque chose de plus dans les écrits sur _la Résignation et la +Vieillesse_: il y a une émotion qui parfois est d'autant plus active +et pénétrante qu'elle se contient; on dirait que la vertu que Mme +Swetchine a le plus assidûment cultivée en elle soit la résignation... +Il serait difficile de choisir quelques citations qui puissent donner +une idée nette du talent de Mme Swetchine. C'est un talent d'âme. Le +charme de ses écrits est dans la justesse parfaite du ton, dans la +sincérité de l'accent. Tout y repose l'esprit, rien n'y brille[56]. + + --Ne désirons d'esprit que ce qu'il en faut pour être parfaitement + bon, et c'est en désirer beaucoup: car la bonté se compose, avant + tout, de l'intelligence de tous les besoins hors de nous, et de tous + les moyens d'y pourvoir qui sont en nous-mêmes. + + --Écrire au crayon, c'est parler à voix basse. + + --Ceux qui nous rendent heureux nous savent toujours gré de l'être; + leur reconnaissance est le prix de leurs propres bienfaits. + + --La politesse, chez une maîtresse de maison, consiste à alimenter la + conversation et à ne s'en emparer jamais; elle a la garde de cette + espèce de feu sacré, mais il faut que tout le monde puisse s'en + approcher. + + [56] M. Caro, _Philosophes et Philosophies_. + + + + +LA DUCHESSE D'ABRANTÈS + +(1784-1838) + + +Fille de M. de Pernon, qui avait acquis une grande fortune par +l'entreprise de vivres à l'armée de Rochambeau, en Amérique, mais qui +avait tout perdu à la Révolution, par sa mère d'origine corse, Paule +connut Napoléon Bonaparte dès son enfance, puisqu'il venait chez ses +parents les jours de vacances, alors qu'il était élève boursier à +l'École militaire. Mariée plus tard à Junot, un des jeunes généraux du +conquérant, elle vécut toujours dans l'orbite napoléonienne. Sa mère, +très mondaine, la façonna au monde de bonne heure, et, pendant l'Empire +et la Restauration, elle eut un des salons les plus courus de l'époque +et fut une des femmes les plus en vue. Comme œuvre littéraire, elle +n'a écrit qu'après la mort de son mari, alors qu'elle se retrouva, par +suite de ses goûts de désordre et de dépense, dans la pauvreté; de +1825 à 1832 parurent quelques romans, puis ses _Mémoires sur Napoléon_, +qui viennent d'être réédités; le style en est aussi négligé que dans +la plupart des mémoires de femmes dont nous avons déjà parlé, mais les +détails qu'elle donne sont néanmoins fort intéressants. + +Elle s'étend beaucoup sur le côté _mode_, et, franchement, il n'est pas +sans utilité de le connaître. Elle est morte à cinquante-quatre ans, +dans une position de fortune plus que médiocre, à cause de ses goûts +dispendieux et désordonnés. Son fils unique n'ayant que des filles, le +nom s'est trouvé éteint, quand Napoléon III l'a relevé dans le mari de +l'une d'elles, M. Maurice Le Ray. + +Ses propres filles ont écrit sous le nom de Constance Aubert et de +Joséphine Amet. + +Mme Ancelot, dans ses _Salons du XIXe siècle_, nous dépeint la triste +mort de cette femme qui avait été si brillante. Ce cri du cœur qu'elle +laissa échapper chez Mme Ancelot, où des amis s'étaient réunis après la +première représentation de _Marie, ou Trois Epoques_: «Qu'on est donc +bien ainsi la nuit pour causer: on ne craint ni les ennuyeux, ni les +créanciers!» dépeint bien l'existence précaire qu'elle menait. Elle +s'amusait comme une petite folle à diriger le théâtre de l'hôtel du +comte Jules de Castellane pendant qu'on saisissait ses meubles. + +Huit jours avant sa mort, malade, elle dut se réfugier dans une maison +de santé aux environs de Paris, où elle mourut loin des siens pendant +que l'on vendait ses meubles. + + + MÉMOIRES[57] + + (A PROPOS DE SON MARIAGE) + + A cette époque, on employait cinquante ou soixante louis à faire une + corbeille très riche pour contenir les objets précieux donnés par + le mari, et cette corbeille, après être restée sur la commode de la + jeune femme pendant six mois ou un an, montait au garde-meuble, où + les rats la mangeaient malgré tous les symboles, tous les myrtes + brodés sur l'enveloppe.--Mlle l'Olive (la lingère) avait donc fait + faire un vase immensément grand, recouvert en velours blanc et + vert richement brodé d'or; le socle du vase était en bronze doré, + et le couvercle, brodé comme le reste, était surmonté d'une pomme + de pin de bronze noir, surmonté d'une flèche qui fixait également + deux couronnes ciselées en or bruni, l'une d'olivier, l'autre de + laurier. C'était dans cette corbeille que se trouvaient les châles de + cachemire, les voiles de point d'Angleterre, les garnitures de robes + en point à l'aiguille et en point de Bruxelles, ainsi qu'en blonde + pour l'été. + + Il y avait aussi des robes de blonde blanche et de dentelle noire, + des pièces de mousseline de l'Inde, des pièces + de velours, des étoffes turques que le général avait rapportées + d'Égypte, des robes de bal pour une mariée; ma robe de présentation; + des robes de mousseline de l'Inde brodées en lames d'argent, et + puis des fleurs de chez Mme Roux; des rubans de toutes largeurs, + de toutes les couleurs; des sacs, des éventails, des gants, des + essences de Fargeon, de Riban, des sachets de peau d'Espagne et + d'herbes de Montpellier; enfin, rien n'avait été oublié. De chaque + côté de la corbeille étaient deux sultans. Dans le premier étaient + deux nécessaires: l'un renfermait tout ce qu'il faut pour la toilette + des dents et des mains, en objets en or émaillé de noir; l'autre + contenait tout ce dont une femme se sert pour travailler: un dé, + des ciseaux, un étui, un poinçon, tout cela en or également et + entouré de perles fines. Dans l'autre sultan était l'écrin et une + lorgnette en écaille blonde et or, avec deux rangées de diamants. + L'écrin renfermait une fort belle rivière de chatons, une paire de + boucles d'oreilles également en chatons montés en forme de roues, + six épis et un peigne moitié perles et moitié diamants, qui, en + raison de l'énorme quantité de cheveux que j'avais alors, était + presque aussi grand qu'on le ferait aujourd'hui. Dans le même écrin + était un médaillon carré entouré de perles fines, dans lequel était + le portrait du général Junot, peint par Isabey et admirablement + ressemblant, comme on peut le croire. Mais, en bonne foi, il était de + taille à être plutôt attaché dans une galerie que suspendu au cou. + Enfin, c'était la mode, et Mme Murat avait un portrait de son mari, + également peint par Isabey, et encore plus grand que le mien. Dans + le même sultan, et à côté de l'écrin, étaient de superbes topazes + que le général avait rapportées d'Égypte et dont la grosseur était + fabuleuse, des cornalines orientales à plusieurs couches et d'une + épaisseur extraordinaire, et des pierres gravées antiques. + + Tout cela n'était pas monté. Le général Junot préférait que je le + fisse faire à mon goût. Dans ce même sultan, que le général avait + arrangé lui-même, était la bourse appelée bourse des épousailles; + elle était en chaînons d'or rattachés les uns aux autres par une + petite et très délicate étoile émaillée de vert. Le fermoir était + également émaillé. Comme la somme que Junot avait destinée à cette + bourse n'aurait pu y être contenue, elle y avait été placée en + billets de banque, moins cinquante louis en jolis petits sequins de + Venise, qui couvraient les billets de banque. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + D'une immense corbeille, ou plutôt une malle en gros de Naples rose + brodée en chenille noire, portant mon chiffre et fortement parfumée + de peaux d'Espagne, malgré sa grandeur, étaient sortis une quantité + de petits paquets noués avec des faveurs roses ou bleues. C'étaient + des chemises à manches gaufrées, brodées comme brodait Mlle l'Olive; + des mouchoirs, des jupons, des canezous du matin, des peignoirs de + mousseline de l'Inde, des camisoles de nuit, des bonnets du matin + de toutes les couleurs et de toutes les formes, et tout cela brodé, + garni de valenciennes, ou de malines, ou de point d'Angleterre. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Paris, en 1796-97, avait une physionomie singulière; les maisons + particulières craignaient de montrer du luxe en recevant + habituellement, et l'on se bornait à aller beaucoup dans les réunions + d'abonnés, où se trouvait alors la meilleure compagnie. Il en + était ainsi non seulement pour des concerts, mais pour des bals. + On n'imagine guère aujourd'hui que les femmes les plus élégantes + allaient danser au bal de Thélusson, au bal de Richelieu; toutes les + castes s'y trouvaient réunies et confondues, et s'entendaient fort + bien ensemble pour rire et chanter. + + Un jour, au bal de Thélusson: + + «Eh! mon Dieu! quelle est cette belle personne?» dit Mme de Da..s au + vieux marquis d'Hautefort, qui lui donnait le bras, en indiquant une + femme qui entrait et vers laquelle non seulement les regards, mais la + foule se portait. + + Cette femme était d'une taille au-dessus de la moyenne; mais une + harmonie parfaite dans toute sa personne empêchait de s'apercevoir + de l'inconvénient de sa trop haute stature. C'était la Vénus + du Capitole, plus belle encore que l'œuvre de Phidias; on y + retrouvait la même pureté de traits, la même perfection dans les + bras, les mains, les pieds, et tout cela animé par une expression + bienveillante. Sa parure ne contribuait pas à ajouter à sa beauté, + car elle avait une simple robe de mousseline des Indes, drapée à + l'antique et rattachée sur les épaules avec deux camées; une ceinture + d'or serrait sa taille et était également fermée par un camée; un + large bracelet d'or arrêtait et fixait sa manche fort au-dessus du + coude. Ses cheveux, d'un noir de velours, étaient courts et frisés + tout autour de la tête, cette coiffure s'appelait alors à la Titus; + sur ses épaules était un superbe châle de cachemire rouge, parure à + cette époque fort rare et fort recherchée. Elle le drapait autour + d'elle d'une manière toujours gracieuse et pittoresque, formant ainsi + le plus ravissant tableau. + + «C'est Mme Tallien», répondit M. d'Hautefort. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + L'une des plus belles fêtes, l'une des plus élégantes dans sa + magnificence, fut celle que donna M. de Talleyrand au ministère des + relations extérieures... Ma mère voulut absolument y aller... Je puis + affirmer que j'ai vu peu de femmes plus charmantes qu'elle. + + Nous étions mises de même: une robe de crêpe blanc garnie avec deux + larges rubans d'argent, dont le bord était lui-même bordé avec un + bouillon gros comme le pouce, en gaze rose lamée argent, et sur la + tête une guirlande de feuilles de chêne dont les glands étaient en + argent. Ma mère avait des diamants et moi des perles, c'était la + seule différence qu'il y eût dans notre parure. + + Un jour ma mère donnait un bal; elle avait réuni tout ce que Paris + avait alors de plus élégant dans le faubourg Saint-Germain. Quant à + l'autre parti, il était représenté par la famille Bonaparte, par des + hommes comme M. de Trénis et quelques autres, qui, en leur qualité de + beaux danseurs, étaient invités dans le peu de maisons particulières + qui recevaient. + + Bonaparte venait de partir pour l'Égypte; Mme Leclerc + n'était encore que dame de beauté, et sa principauté n'avait rien de + réel; elle sentait la nécessité de faire beaucoup de frais; elle y + réussissait complètement. Prévenue par ma mère, elle avait préparé + pour ce bal une toilette qui devait, dit-elle, l'immortaliser; elle + fit de cette toilette l'affaire sérieuse d'une semaine entière; + elle recommanda le secret le plus complet, et qui fut effectivement + gardé par MM. Germon et Charbonnier. Elle avait demandé à ma mère de + s'habiller chez elle pour que sa parure fût de toute sa fraîcheur + au moment de son entrée au bal. Il faudrait avoir connu Mme Leclerc + à cette époque pour se faire une idée juste de l'impression qu'elle + produisit dans le salon lorsqu'elle y parut. Elle était coiffée ce + jour-là avec des bandelettes de fourrure très précieuse dont j'ignore + le nom, mais d'un poil très ras, d'une peau très souple et parsemée + de petites taches tigrées. Ces bandelettes étaient surmontées + de grappes de raisin en or. C'était la copie fidèle d'un camée + représentant une bacchante. + + Une robe de mousseline de l'Inde, d'une excessive finesse, avait + au bas une broderie en lames d'or de la hauteur de quatre ou cinq + doigts, représentant une guirlande de pampox. Une tunique, de la + forme grecque la plus pure, se drapait sur sa jolie taille, en ayant + également au bord une broderie semblable à celle de la robe; sa + tunique était arrêtée sur ses épaules par des camées du plus grand + prix. Les manches, extrêmement courtes et légèrement plissées, + avaient un petit poignet et étaient également retenues par des + camées. La ceinture, mise au-dessous du sein, comme nous le voyons + dans les statues, était fermée par une bande d'or bruni, dont le + cadenas était une superbe pierre gravée antique. Comme Mme Leclerc + s'était habillée dans la maison, elle n'avait pas mis ses gants + et laissait voir ses jolis bras si blancs et si ronds, ornés de + bracelets d'or et de camées. Rien ne peut donner une idée juste de + cette ravissante figure. + + Elle éclairait vraiment le salon dans lequel elle entrait. Un murmure + de louanges l'accueillit aussitôt qu'elle parut, et se prolongea sans + égard pour celles qui étaient présentes, sans doute fort peu tentées + de joindre leurs voix à celles de MM. Juste de Noailles, Charles de + Noailles, de Montcalm, de Montbreton, de Montargis, de Rastignac, + de l'Aigle, de la Feuillade, etc. Mme de Contades, dont la belle + tournure et le charme avaient produit son effet accoutumé à son + entrée, fut vivement choquée de se voir abandonnée. + + Prenant le bras d'un de ces messieurs, elle se rendit, avec cette + démarche exquise qu'elle avait, dans le boudoir où Mme Leclerc + s'était établie de manière à recevoir le plus de lumière possible. + Après l'avoir admirée, elle s'écria: + + «Ah! mon Dieu, quel malheur! une si jolie personne, que c'est + malheureux! + + --Quoi donc?... Que voyez-vous? + + --Comment!... Mais ces deux oreilles!... Si j'en avais de pareilles, + je me les ferais ôter.» + + Dans une pièce aussi petite, chacune de ces paroles retentit... En + effet, jamais plus drôles d'oreilles. C'était + un morceau de cartilage blanc, même tout uni et sans être aucunement + ourlé... Mme Leclerc se troubla, se trouva mal et finit par aller se + coucher avant minuit. + + + --Autre costume de Mme Tallien: habit d'amazone en casimir gros + bleu avec des boutons jaunes et le collet et les parements en + velours rouge; sur ses beaux cheveux noirs, alors coupés à la Titus + et bouclés tout autour de sa tête, dont la forme était parfaite, + était posé, un peu de côté, un bonnet en velours écarlate bordé de + fourrure. Elle était admirable de beauté dans ce costume. + + [57] Ollendorff, éditeur. Nouvelle édition, 1892, par Mme Carette, + née Bouver. L'ancienne édition datait de 1837, coûtait une + soixantaine de francs, et était devenue difficile à se procurer. + + + + +ROSE-CÉLESTE VIEN + + +Née à Évreux, morte à Paris; fille du général Bache, elle épousa +le fils du célèbre peintre Vien, le maître de David. Elle mérite +d'être signalée par sa connaissance, assez rare chez les femmes, des +langues grecque et latine. Nouvelle Mme Dacier, elle s'est appliquée +à des traductions d'ouvrages de ces deux langues mortes. Nous avons +d'elle une très remarquable traduction d'_Anacréon_ (1825),--et une +de _Basia_ de Jean Second (1832).--Elle a écrit des poésies de son +chef d'une facture très classique et d'un style très pur. On cite +particulièrement, _la Statue de Saint-Victor_, légende du moyen âge, +_les Deux Chevaliers_, et enfin _la Romance de minuit_, bien connue à +l'époque et dont voici quelques stances: + + J'entends sonner la douzième heure, + Et dans ma paisible demeure + Le doux sommeil entre sans bruit; + Il est minuit... + Avant de clore la paupière, + La tendresse attire une mère + Vers l'enfant que berce la nuit; + Il est minuit. + + + LA FLEUR DES RUINES + + Qu'elle est belle la fleur qui, du sein des ruines, + Du voyageur ému vient frapper les regards; + Sur cette vieille tour, dont les débris épars + Couvrent au loin le flanc de ces collines, + Brille son disque d'or comme, au printemps nouveau, + Un rayon de soleil qui luit sur un tombeau. + Vierges! cueillez la rose aux couleurs purpurines, + Je préfère la fleur qui croît sur ces ruines. + + Fleur de la solitude! honneur des monuments, + Toi seule viens parer les débris éloquents + De ces marbres brisés par la fureur des âges! + Sur ces créneaux détruits par les vents, les orages, + Tu braves les autans, + Et ta tige remplit chaque fente que creuse + De sa faux envieuse + L'inexorable temps. + . . . . . . . . + + + + +Mme DESBORDES-VALMORE + +(1786-1859) + + +Marceline Desbordes eut une existence triste. Elle essaya d'abord +du théâtre, mais elle était trop sentimentale pour cette carrière +essentiellement mondaine. Elle se consacra à la littérature, après son +mariage avec M. Valmore. Les portraits du temps nous la représentent +bien comme on peut se la figurer en lisant ses poésies, idéale et +rêveuse, avec de longues boucles de cheveux blonds et un profil de +camée. + +Ses œuvres ne périront point; elles seront de plus en plus appréciées +à cause de leur charme exquis. Il est impossible de les lire sans +éprouver une vive sympathie pour cette âme tendre et passionnée qui +s'exhale dans ses écrits; les sentiments qu'elle exprime sont toujours +purs et touchants. + +Elle a publié: _Élégies et Romances_, 1819; _Élégies et Poésies +nouvelles_, 1825; _Pleurs_, 1833; _les Violettes_, 1839; _Pauvres +fleurs_, 1839; _Contes en vers_, 1840; _Bouquets et Prières_, 1843; et +en prose: _les Veillées d'artistes_, _l'Atelier d'un peintre_, _Jeunes +têtes et jeunes cœurs_. + +Ce n'est pas sans une indicible émotion que nous retrouvons ces vers +dans lesquels nous avons appris à lire, et les premiers qui se sont +fixés dans notre mémoire; pendant toute mon enfance, je ne pouvais +m'endormir sans les répéter comme une prière: + + Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tête, + Plein de plumes choisies, et blanc, et fait pour moi! + Quand on a peur du vent, des loups, de la tempête, + Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi. + +Et comme mon petit cœur se serrait, et les larmes me venaient aux yeux, +en continuant: + + Beaucoup, beaucoup d'enfants, pauvres et nus, sans mère, + Sans maison, n'ont jamais d'oreiller pour dormir, + Ils ont toujours sommeil, ô destinée amère! + Maman, douce maman! cela me fait gémir. + . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Et je me rappelle aussi ma première institutrice m'apprenant à faire un +petit geste de la main au-dessus de terre, en disant: + + Un tout petit enfant s'en allait à l'école. + On avait dit: «Allez!», il tâchait d'obéir, + Mais son livre était lourd, il ne pouvait courir. + Il pleure et suit des yeux une abeille qui vole. + + «Abeille, lui dit-il, voulez-vous me parler? + Moi, je vais à l'école: il faut apprendre à lire! + Mais le maître est tout noir, et je n'ose pas rire, + Voulez-vous rire, abeille, et m'apprendre à voler?» + +Que j'étais loin alors de comprendre l'_art de lire les vers_ comme +nous l'enseigne l'éminent académicien, M. E. Legouvé! + +Mais celle qui avait pris pour exergue: + + Je mourus sans rendre une offense, + Mon sort fut une longue enfance, + Et ma pensée un long amour. + +et qui mettait tant de cœur et de talent dans ses poésies +pour les enfants et les mères, avait les plus hautes envolées pour +interpréter le sentiment de la femme aimante, sentiment trop délicat +pour n'être pas souvent blessé; on en trouve de maintes plaintes dans +ses _Élégies_: + + Va, mon âme, au-dessus de la foule qui passe, + Ainsi qu'un libre oiseau te baigner dans l'espace, + Va voir, et ne reviens qu'après avoir touché + Le rêve... mon beau rêve à la terre caché. + . . . . . . . . . . . . . . . . . + Moi, je suis une femme aussi comme ta mère, + Elle me défendrait de ton insulte amère; + Plus grand que son amour, mon amour se donna. + Une femme aima trop, et Dieu lui pardonna! + + + + +Mme BADOIS + +(1760-1839) + + +Poète oubliée, comme le sont la plupart des poètes féminins de notre +siècle; ses vers sont empreints de mélancolie et bien féminins. +Ses poésies ont été publiées en recueil, sous le titre: _Élégies +maternelles_, 1803; _Élégies nationales_, 1813. + + Le nom de mère, hélas! qui fit tout mon bonheur, + Ses accents douloureux l'ont gravé dans mon cœur. + Par un dernier effort où survit sa tendresse, + Je la vois surmonter ses tourments, sa faiblesse; + Ses yeux cherchent mes yeux, sa main cherche ma main, + Elle m'appelle encore et tombe sur mon sein... + Dieu puissant, Dieu cruel, tu combles ma misère! + C'en est fait, elle expire, et je ne suis plus mère! + Il est temps que sur moi la tombe se referme, + Et le comble des maux amène enfin leur terme. + Hélas! il est donc vrai, je perdrai ma douleur: + Je sens que tout finit, oui, tout, jusqu'au malheur. + Empire de la mort, vaste et profond abîme, + Où tombe également l'innocence et le crime, + De ton immensité la ténébreuse horreur + N'a rien qui désormais puisse étonner mon cœur. + Ma fille est dans ton sein; ah! c'est trop lui survivre! + J'ai vécu pour l'aimer, et je meurs pour la suivre. + + + LE SAULE DES REGRETS + + Saule, cher à l'amour et cher à la sagesse, + Tu vis l'autre printemps, sous ton heureux rameau, + Un chantre aimé des dieux moduler sa tristesse; + Et l'onde vint plus fière enfler ton doux ruisseau. + + Sur le feuillage ému, sur le flot qui murmure, + L'amour a conservé ses soupirs douloureux. + Moi, je te viens offrir les pleurs de la nature, + Ne dois-tu pas ton ombre à tous les malheureux? + + Dans ce même vallon, doux saule, j'étais mère! + Mon âme s'enivrait d'orgueil et de bonheur; + Dans ce même vallon, seule avec ma misère, + Je n'ai que ton abri, mes regrets et mon cœur. + + Ma fille a respiré l'air pur de ton rivage; + Elle a cueilli des fleurs sur ces gazons touffus; + Ses charmes innocents, les grâces de son âge, + Ont embelli ces lieux: doux saule, elle n'est plus! + + J'aimais à contempler sa touchante figure + Dans le cristal mouvant de ce faible ruisseau; + J'y trouvais son sourire, sa blonde chevelure... + Hélas! je cherche encore et n'y vois qu'un tombeau! + + Cesse de protéger la tranquille sagesse; + A l'amour étonné retire tes bienfaits. + Je viens, loin des heureux, t'apporter ma détresse, + Sois l'asile des pleurs, sois l'arbre des regrets! + + Dérobe à tous les yeux ce douloureux mystère; + Que ton ombre épaissie enveloppe mon sort; + Sous tes pâles rameaux, retombant vers la terre, + Enferme autour de moi le silence et la mort. + + Dieu! tu m'entends; déjà, sur la tige flétrie, + La fleur perd son éclat, la feuille sa fraîcheur; + Doux saule, tu me peins le terme de ma vie: + Hélas! tu veux aussi mourir de ma douleur. + + Ton aspect dans mon cœur vient d'arrêter mes larmes; + Ah! laisse-moi du moins le pouvoir de gémir. + De mes regrets plaintifs rends-moi les tristes charmes; + Je le sens, il me faut ou pleurer ou mourir. + + Lorsqu'assis à tes pieds, sous les vents en furie, + Le sage voit ton front se courber sans effort, + Il pardonne au destin, il supporte la vie: + Apprends-moi donc aussi qu'il faut céder au sort. + + Ah! rends-moi du printemps la fraîcheur renaissante, + Rends à mon cœur flétri ces sons trop tôt perdus; + Rends-moi les arts, la paix, l'amitié plus touchante, + Mais non, ne me rends rien; doux saule, elle n'est plus! + + + + +ANGÉLIQUE GORDON + +(1791-1839) + + +Née à Paris, mais d'origine écossaise, elle écrivit plusieurs romans +moraux, et un volume de vers intitulé: _Écrits poétiques d'un jeune +solitaire_ (1826), dont nous détachons ce quatrain: + + Une vapeur brillante avait séduit mon cœur, + Je m'égarais dans une nuit profonde; + Mais pour me détacher du monde, + Vous m'avez envoyé _l'Ange de la douleur_. + + + + +Mme ANCELOT + +(1795-1872) + + +Marguerite-Virginie Chardon, née à Dijon, épousa M. Ancelot, +littérateur distingué, membre de l'Académie française. Elle eut un +des salons les plus littéraires de l'époque, où se rencontraient la +duchesse d'Abrantès, Mme Vigée-Lebrun, Mme Sophie Gay et sa fille. + +Quelques nouvelles, une vingtaine de pièces de théâtre dont: _Marie, +ou Trois Époques_, Théâtre-Français, 1836; _le Château de ma nièce_, +représenté chez le comte de Castellane; _Hermance_; _le Baron de +Frémonstiers_, _les Salons de Paris au XIXe siècle_, _Foyer éteint_, +tel est à peu près son bagage littéraire. + +Mme Ancelot avait une fille charmante, âme d'élite, modeste et +réservée, Louise Ancelot, qui épousa M. Lachaud, le célèbre avocat, et +dont l'éloge peut se résumer en ces mots: «Comme les peuples heureux +elle n'eut pas d'histoire.» + +Elle mourut en 1885, de la rupture d'un anévrisme. Son fils, Georges +Lachaud, héritier du talent de son père, et qui nous avait déjà donné +de fines satires des mœurs modernes dans _Cabotinage_ et plusieurs +autres romans de mœurs, vit sa carrière arrêtée en pleine maturité par +une maladie nerveuse causée par le chagrin qu'il éprouva de la mort de +sa mère. + +Mme Ancelot était peintre de talent. Un de ses tableaux les plus +connus, qui figura au salon de 1828, représentait _Une Lecture chez M. +Ancelot_. + +Voici ce qu'elle nous en dit elle-même: + + J'ai étudié la peinture, parce que mon goût m'y portait. A l'âge de + quinze ans, je peignais quelquefois sept ou huit heures par jour, + composant de petits tableaux de genre, sachant de l'art tout ce + qui ne s'apprend pas, mais ignorant beaucoup de ce que les maîtres + enseignent. Depuis, j'ai écrit de même, par goût, par passion, mais + toujours sans projet, sans calcul, aimant les lettres et les arts, + comme j'aime mes amis, pour eux-mêmes. Aussi je n'ai jamais éprouvé + de mécomptes, ni jamais ressenti d'envie contre personne. Ce que j'ai + fait en peinture et en littérature m'a rendue plus indulgente pour + les ouvrages des autres, plus enthousiaste de leurs talents, plus + sympathique à leurs succès. + +_Les Salons de Paris_ de Mme Ancelot sont plus intéressants que bien +des _Mémoires_ et seront certainement réédités quand ils seront tombés +dans le domaine public. Les salons, qu'elle décrit _sur le vif_, de Mme +Vigée-Lebrun, de la duchesse d'Abrantès, du baron Gérard, etc., étaient +fréquentés par les notabilités littéraires et artistiques, et elle +donne à chacun son dû; ainsi, dans le salon du baron Gérard: + + On rencontrait Henri Beyle (Stendhal, l'auteur de _Rouge et Noir_, de + _la Chartreuse de Parme_, etc.), dont rien ne peut rendre la piquante + vivacité et qui avait avec M. Mérimée des entretiens inimitables + par l'originalité tout à fait opposée de leur caractère et de leur + intelligence, qui faisaient valoir l'un par l'autre et élevaient par + la contradiction à leur plus haute grande puissance des esprits de si + haute portée. Beyle était ému de tout, il éprouvait mille sensations + diverses en quelques minutes. Rien ne lui échappait et rien ne le + laissait de sang-froid; mais ses émotions tristes étaient cachées + sous des plaisanteries, et jamais il ne semblait aussi gai que le + jour où il éprouvait de vives contrariétés. Alors quelle verve de + folie et de sagesse! Le calme insouciant et moqueur de Mérimée le + troublait bien un peu et le rappelait quelquefois à lui-même; mais + quand il s'était contenu, son esprit jaillissait de nouveau plus + énergique et plus original. + +Le salon de Mme Ancelot méritait sa place dans la nomenclature au +moins autant que les précédents; littérateurs et artistes arrivés et +débutants s'y pressaient; Alfred de Vigny était un des assidus; et +parmi les jeunes qui arrivèrent à la gloire, il faut citer le peintre +célèbre, Jean Gigoux. + + + + +Mme AMABLE TASTU + +(1798-1890) + + +Née à Metz, Sabine-Casimire-Amable Voïart perdit, encore enfant, +sa mère, sœur de Bouchotte, ministre de la guerre sous la première +République. Son père se remaria avec Anne Petitpain (1796-1866), +Metzine également, qui écrivit sous le nom de Voïart quelques romans et +traductions non sans mérite. _La Vierge d'Ardecenne_ (1820), _la Femme, +ou les Six Amours_ (1828), ouvrage couronné par l'Académie française, +les _Chants populaires de la Seine_, traduction très estimée. Amable +ne rencontra donc dans son entourage aucune entrave à ses goûts +littéraires. + +Dès l'âge de onze ans (1809), elle fut félicitée pour son idylle, +_Réséda_, par l'impératrice Joséphine. Le _Narcisse_, publié dans _le +Mercure_ en 1816, fut le point de départ de ses relations avec M. +Joseph Tastu, imprimeur très érudit, conservateur à la bibliothèque +Sainte-Geneviève, qu'elle épousa. + +Avec son premier recueil, _la Chevalerie française_, elle fut couronnée, +pour la quatrième fois, aux Jeux floraux. + +«Mme Tastu s'applique de préférence à des scènes historiques, à +des traductions, au mythe même, plutôt qu'à exprimer ses propres +sentiments. Toutefois, bien que ce soit là une fantaisie réglée et sans +essor aventureux, elle a aussi ses heures de plaintes amères ou de +vagues tristesses, et ces dernières nous ont valu la jolie pièce des +_Feuilles du saule_[58].» + +On a d'elle plusieurs recueils de _Poésies_[59] et un certain nombre +d'ouvrages en prose pour les enfants, un _Éloge de Mme de Sévigné_ +(1840), couronné par l'Académie française, _Soirées littéraires +de Paris_, 1832, _Cours d'histoire de France_, 1837; _Voyages_, +_excursions_, etc. + +Qui ne connaît cette délicieuse hymne de la _Veille de Noël_, qui +rappelle les poésies du moyen âge de Paule de Fontenille et de Clotilde +de Surville? + + Entre mes doigts guide ce lin docile; + Pour mon enfant, tourne, léger fuseau, + Seul tu soutiens sa vie encore débile, + Tourne sans bruit auprès de son berceau. + . . . . . . . . . . . . . . + Paisible, il dort du sommeil de son âge, + Sans pressentir mes douloureux tourments. + Reine du ciel, accorde-lui longtemps + Ce doux repos qui n'est plus mon partage. + Pour mon enfant, tourne, léger fuseau, + Tourne sans bruit auprès de son berceau. + . . . . . . . . . . . . . . + Le monde entier m'oublie et me délaisse, + Je n'ai connu que d'éternels soucis. + Vierge sacrée! au moins donne à mon fils + Tout le bonheur qu'espérait ma jeunesse. + Pour mon enfant, tourne, léger fuseau, + Tourne sans bruit auprès de son berceau. + . . . . . . . . . . . . . . + Tendre arbrisseau menacé par l'orage, + Privé d'un père, où sera ton appui? + A ta faiblesse il ne reste aujourd'hui + Que mon amour, mes soins et mon courage. + Pour mon enfant, tourne, léger fuseau, + Tourne sans bruit auprès de son berceau. + . . . . . . . . . . . . . . + Tout dort, hélas! je travaille et je veille, + La paix des nuits ne ferme plus mes yeux. + Permets du moins, appui des malheureux, + Que ma douleur jusqu'au matin sommeille. + Entre mes doigts guide ce lin docile; + Pour mon enfant, tourne, léger fuseau, + Seul tu soutiens sa vie encore débile, + Tourne sans bruit auprès de son berceau. + + + PLAINTE + + _No more, o never more._ + SHELLEY. + + O monde! ô vie! ô temps! fantômes, ombres vaines, + Qui lassez à la fin mes pas irrésolus, + Quand reviendront ces jours où vos mains étaient pleines? + Jamais, oh! jamais plus! + L'éclat du jour s'éteint aux pleurs où je me noie: + Les charmes de la nuit passent inaperçus; + Nuit, jour, printemps, hiver, est-il rien que je voie? + Mon cœur peut battre encor de peine, mais de joie, + Jamais, oh! jamais plus! + + + LE DERNIER JOUR DE L'ANNÉE + + Déjà la rapide journée + Fait place aux heures du sommeil, + Et du dernier fils de l'année + S'est enfui le dernier soleil. + Près du foyer, seule, inactive, + Livrée aux souvenirs puissants, + Ma pensée erre, fugitive, + Des jours passés aux jours présents. + Ma vue, au hasard arrêtée, + Longtemps de la flamme agitée + Suit les caprices éclatants, + Ou s'attache à l'acier mobile + Qui compte sur l'émail fragile + Les pas silencieux du temps. + Un pas encore, encore une heure, + Et l'année aura sans retour + Atteint sa dernière demeure, + L'aiguille aura fini son tour. + . . . . . . . . . . . . . . . . . + Écoutons!... le timbre sonore + Lentement frémit douze fois; + Il se tait... je l'écoute encore, + Et l'année expire à sa voix. + C'en est fait! en vain je l'appelle. + Adieu!... Salut, sa sœur nouvelle. + Salut! quels dons chargent ta main? + Quels biens nous apporte ton aile? + Quels beaux jours dorment dans ton sein? + Que dis-je? à mon âme tremblante + Ne révèle pas tes secrets. + D'espoir, de jeunesse, d'attraits, + Aujourd'hui tu parais brillante, + Et ta course insensible et lente + Peut-être amène les regrets. + Ainsi chaque soleil se lève, + Témoin de nos vœux insensés; + Ainsi toujours son cours s'achève + En entraînant comme un vain rêve + Nos vœux déçus et dispersés. + + [58] _Médaillons et Camées_, par Desplace. + + [59] Chez M. Perrin, éditeur, qui nous a autorisé à emprunter à ce + volume, d'ailleurs épuisé, les citations que nous en faisons. + + + + +Mme FÉLICIE D'AYZAC + +(1801) + + +Elle professa trente-cinq ans à la Maison de Saint-Denis, et publia en +1847 un volume de poésie: _Soupirs_, qui fut couronné par l'Académie +française. Comme toutes les femmes poètes, elle donne surtout dans +le ton romantique. Elle a écrit aussi une _Histoire de l'Abbaye de +Saint-Denis en France_, 2 tomes, 1861, couronnée par l'Académie des +inscriptions et belles-lettres. + +Les vers de l'érudite historiographe de la Maison de Saint-Denis +étaient en grande faveur de 1830 à 1850; on les trouve dans tous les +recueils. Dans _les Ruines de Palmyre_, il y a une certaine grandeur de +description que l'on retrouve dans _Retour des Alpes_, dont suivent des +fragments. + + + LES RUINES DE PALMYRE + + Le soleil se couchait aux rives de Ségor: + Un sillon éclatant de feu, de pourpre et d'or, + Marquait encore sa trace aux monts de la Syrie. + Les chameaux à pas lents traversaient la prairie, + Et déjà, se levant dans le ciel le plus pur, + La lune paraissait sur son trône d'azur. + La nuit, sur le désert jetant ses sombres voiles, + Précipita bientôt son char semé d'étoiles, + Et je n'entendis plus, dans les airs apaisés, + Que l'oiseau soupirant sous les dômes brisés. + + Sur les combles vieillis je m'assis en silence, + Aux lieux même où Tadmor siégeait dans l'opulence, + Où la pourpre d'Ophir décorait ses remparts. + Je ne vis plus au loin que des débris épars. + Ce lieu, cet abandon, ce site poétique, + Le lierre élancé sur la colonne antique, + Près des leçons du temps, les leçons de l'orgueil. + L'aspect d'une cité changée en un cercueil. + . . . . . . . . . . . . . . . + De tant de majesté voilà donc ce qui reste! + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Tadmor a disparu dans la nuit éternelle, + Les flots des nations se sont poussés sur elle. + . . . . . . . . . . . . . . . + Ainsi donc des humains les ouvrages périssent, + Ainsi dans le néant les siècles s'engloutissent, + Ainsi dans le néant tombent précipités + Et le faste du trône et l'orgueil des cités. + + + RETOUR DES ALPES + + Silencieux vallon, humble pont de verdure, + Sentier mystérieux fuyant parmi les bois, + Ruisseau qui, sous ces rocs, cache sa source pure, + Après vingt ans d'exil enfin je vous revois! + . . . . . . . . . . . . . . . + Le temps a tout détruit! Le rêveur solitaire + N'entend plus au vallon que la brise légère + Par son souffle embaumé faisant courber les fleurs; + Que l'avalanche au loin roulant dans les abîmes, + Le chamois fugitif errant de cime en cime, + Ou l'hôte des forêts soupirant ses douleurs. + Retrouverai-je encore sur ce rocher sauvage + Le chalet défiant et les flots et l'orage? + . . . . . . . . . . . . . . . + Mais non, tout a changé; cependant, sur la terre, + Errant, proscrit, courbé par la vieillesse austère, + Du sort qui me proscrit épuisant la rigueur, + Le souvenir de ma chaumière, + Celui de mes beaux jours fait battre encor mon cœur. + . . . . . . . . . . . . . . . . + + + LE NID + + Arbres hospitaliers, prêtez-leur vos ombrages, + Sur eux avec amour penchez vos bras amis; + Non, par moi vos secrets ne seront pas trahis, + Et, seule chaque jour, rêvant dans ces bocages, + Je viendrai visiter sous vos légers feuillages + L'asile où j'ai compté quatre faibles petits. + . . . . . . . . . . . . . . . . + +[Illustration] + + + + +[Illustration] + +DEUXIÈME PARTIE + +DE 1830 A NOS JOURS + +(1re série) + + +LE style romantique de Chateaubriand commence à paraître suranné. +George Sand fait son apparition, et donne à la littérature féminine +une impulsion, une énergie qu'on ne l'avait pas soupçonnée capable +d'avoir. De ce moment, les femmes écrivains vont devenir légion, et, +à mesure que nous approcherons de nos jours, elles se multiplieront +tellement que nous devrons renoncer à citer tous les noms. Nous devrons +nous contenter des têtes de ligne, des _leaders_, et parfois même +d'une énumération succincte. D'ailleurs un écrivain n'est intéressant +qu'autant qu'il fait école ou possède une originalité personnelle. Nous +divisons cette deuxième partie en deux séries. + +Dans la première nous plaçons spécialement les auteurs décédés, sans +nous défendre d'erreurs _possibles_, car il est bien plus difficile +d'avoir des données biographiques certaines sur les contemporains que +sur les anciens. + + + + +GEORGE SAND + +(1804-1870) + + +Aurore Dupin, femme du baron Dudevant, est la plus grande romancière de +notre siècle. Se débarrassant des entraves dont une femme est toujours +entourée, son mari, ses enfants, les préjugés sociaux, elle vint à +Paris à l'âge de vingt-deux ans.--Collaboratrice de Jules Sandeau, elle +lui emprunta la première syllabe de son nom pour pseudonyme. + +Malgré les vives attaques contenues dans ses œuvres contre les +institutions et les conventions sociales, ou plutôt à cause de ces +attaques même, et aussi de cette harmonieuse et flexible langue, +colorée, forte, variée, qu'elle emploie, les nombreux romans que sa +plume infatigable produisaient lui firent bientôt une réputation hors +ligne. + +Ses débuts ne furent pas dorés, et c'est à son énergie qu'elle a dû de +persévérer. Elle nous l'apprend elle-même: + + Je n'ai point eu de succès, écrit-elle à un ami. Mon ouvrage a été + trouvé invraisemblable par les gens auxquels j'ai demandé conseil. En + conscience, ils m'ont dit que c'était trop bien de morale et de vertu + pour être trouvé probable par le public... + + On m'agrée dans la _Revue de Paris_, mais on me fait languir. Il faut + que les noms connus passent avant moi. + C'est trop juste. Patience donc. Je travaille à me faire inscrire + dans _la Mode_ et dans _l'Artiste_, deux journaux du même genre que + la _Revue_. C'est bien le diable si je ne réussis dans aucun. + + En attendant, il faut vivre. Pour cela je fais le dernier des + métiers, je fais des articles pour _le Figaro_. Si vous saviez ce que + c'est! Mais on est payé sept francs la colonne, et avec ça on boit, + on mange, on va même au spectacle, en suivant _certain conseil que + vous m'avez donné_[60]. + + [60] C'était de s'habiller en homme afin de pouvoir aller au + parterre. + +La philosophie n'est pas le domaine de cet esprit ingénieux, qui est +surtout un conteur excellent, un descriptif hors ligne. + +La popularité de ses œuvres nous dispense d'en publier des fragments, +ni même la liste complète, beaucoup trop longue. + +_Rose et Blanche_ fut la première; _Indiana_, _Valentine_, _Lelio_, les +_Lettres d'un voyageur_, _Jacques_, _André_, _Leone Leoni_, _Mauprat_, +_Consuelo_, suivirent; les plus lues sont: _François le Champi_, +arrangé pour le théâtre; _la Mare au Diable_, dont la réputation est +universelle, surtout parce que c'est à peu près la seule œuvre de notre +grand romancier qui peut être lue par les jeunes filles; _le Marquis de +Villemer_, _la Petite Fadette_. + +Ses descriptions ont certainement ouvert la porte au style +impressionniste qui nous déborde. Par exemple, ce tableau des Pyrénées: + + Les monts se resserrent, le gave s'encaisse et gronde sourdement en + passant sous les arcades de rochers et de vigne sauvage; les flancs + noirs des roches se recouvrent de plantes grimpantes dont le vert + vigoureux passe à des teintes bleues sur les plans éloignés et à des + tons grisâtres sur les sommets. L'eau des torrents en reçoit les + reflets, tantôt d'un vert limpide, tantôt d'un bleu mat ardoisé, + comme on en voit sur les eaux de la mer. De grands ponts de marbre + d'une seule arche s'élancent d'un flanc à l'autre de la montagne + au-dessus des précipices. Rien n'est si imposant que la structure et + la situation de ces ponts jetés dans l'espace et nageant dans l'air + blanc et humide qui semble tomber à regret dans le ravin.... + +Elle fut néanmoins bonne mère, et parfois moraliste, quoiqu'un un peu +paradoxale. + + + PENSÉE + + --La vérité fait quelquefois des brèches, le mensonge fait toujours + des ruines. + + + LETTRE A MAURICE DUDEVANT, OU MAURICE SAND + + NÉ EN 1823[61], MORT LE 4 SEPTEMBRE 1884. + + Paris, 18 juin 1833. + + _Travaille, sois fort, sois fier, sois indépendant, méprise les + petites vexations attribuées à ton âge. Réserve ta force de + résistance pour des actes et contre des faits qui en vaudront la + peine. Ces temps viendront. Si je n'y suis plus, pense à moi qui ai + souffert et travaille gaiement. Nous nous ressemblons d'âme et de + visage. Je sais, dès aujourd'hui, quelle sera ta vie intellectuelle. + Je crains pour toi bien des douleurs profondes, j'espère pour toi des + joies bien pures. Garde en toi le trésor de la bonté. Sache donner + sans hésitation, perdre sans regret, acquérir sans lâcheté. Sache + mettre dans ton cœur le bonheur de ceux que tu aimes à la place de + celui qui te manquera. Garde l'espérance d'une autre vie, c'est là + que les mères retrouvent leurs fils. Aime toutes les créatures de + Dieu, pardonne à celles qui sont disgraciées, résiste à celles qui + sont indignes, dévoue-toi à celles qui sont grandes par la vertu._ + + _Aime-moi! je t'apprendrai bien des choses si nous vivons ensemble. + Si nous ne sommes pas appelés à ce bonheur (le plus grand qui puisse + m'arriver, le seul qui me fasse désirer une longue vie), tu prieras + Dieu pour moi, et du sein de la mort, s'il reste dans l'univers + quelque chose de moi, l'ombre de ta mère veillera sur toi._ + + _Ton amie,_ + + GEORGE. + + [61] Nous empruntons cette lettre inédite à la _Gazette + anecdotique_, 1889. + + + + +Mme DE GIRARDIN + +(1804-1855) + + +Delphine Gay naquit à Aix-la-Chapelle. Sa mère, Sophie Gay, née la +Vallette, mariée en premières noces à M. Liottier, agent de change, et +en secondes noces à M. Gay, receveur général du département de la Roër, +a laissé de jolies poésies et quelques ouvrages non sans mérite; sa +grand'mère était Francesca Peretti. + +«La première fois que nous vîmes Delphine Gay, raconte Théophile +Gautier, c'était à cette orageuse représentation où Hernani faisait +sonner son cor comme un clairon d'appel... Quand elle entra +dans sa loge elle se pencha pour regarder la salle, qui n'était +pas la moins curieuse partie du spectacle; sa beauté,--_belleza +folgorante_,--suspendit un instant ce tumulte et lui valut une triple +salve d'applaudissements. Cette manifestation n'était peut-être pas de +bien bon goût, mais considérez que le parterre ne se composait que de +poètes, de sculpteurs et de peintres, ivres d'enthousiasme, fous de la +forme, peu soucieux des lois du monde. La belle jeune fille portait +alors cette écharpe bleue du portrait d'Hersent, et, le coude appuyé au +rebord de la loge, en reproduisait involontairement la pose célèbre: +ses magnifiques cheveux blonds, noués sur le sommet de la tête en une +large boucle selon la mode du temps, lui formaient une couronne de +reine et, vaporeusement crêpés, estompaient d'un brouillard d'or le +contour de ses joues, dont nous ne saurions mieux comparer la teinte +qu'à du marbre rose.» + +Dans tous les écrits du temps, on retrouve cet accueil fait à la +beauté suave de la jeune Delphine. + +Mme Ancelot ne fait pas un portrait flatteur de Mme Sophie Gay: «Elle +était peu aimée, toutes ses paroles, très vives, très animées et dites +d'une voix très haute et peu agréable, consistaient à dire beaucoup +de bien d'elle, et beaucoup de mal des autres. La beauté et le talent +de sa fille la firent admettre chez des personnes qui la fuyaient.» +Elle ajoute sur Delphine: «L'éclat de son teint et de ses cheveux, +sa haute taille bien prise et ses yeux d'un beau bleu, en faisaient +une remarquable beauté. Elle disait ses vers avec ses vingt ans, +éblouissante de fraîcheur, et c'était quelque chose de charmant.» + +Elle épousa Émile de Girardin, et ouvrit son salon rue Laffitte. + +«Mme de Girardin[62] était alors dans tout l'éclat de sa beauté, et ce +que ses traits magnifiques avaient pu avoir de trop arrêté, de trop +découpé dans le marbre pour une jeune fille, seyait admirablement à +la femme et s'harmonisait avec sa taille élevée et ses proportions +de statue; elle a parlé quelquefois dans ses poésies de jeunesse du +bonheur d'être belle», en personne pleine de son sujet. Quand elle dit +de sa splendide chevelure: + + Mon front était si fier de sa couronne blonde, + Anneaux d'or et d'argent tant de fois caressés, + Et j'avais tant d'orgueil quand j'entrais dans le monde, + Orgueilleuse et les yeux baissés, + +ce n'est pas coquetterie chez elle, mais pur sentiment d'harmonie. +Sa belle âme était heureuse d'habiter un beau corps... + + [62] Théophile Gautier. + +«Tout l'appartement était tendu d'un damas de laine vert d'eau dont +le ton glauque comme celui d'une grotte de Néréides ne pouvait être +supporté que par un teint de blonde irréprochable. Elle avait choisi +cette nuance sans méchanceté, mais les brunes égarées dans cette +caverne verte y paraissaient jaunes comme des coings ou enluminées +comme des furies... + +«Elle était chez elle toujours vêtue d'un peignoir blanc, très large, +dont nulle ceinture ne marquait la taille, et quand elle écrivait +elle ne pouvait souffrir ni peigne ni lien dans les cheveux, qu'elle +laissait flotter en large nappe sur ses épaules.» + +Elle fut une des plus sympathiques femmes du milieu du siècle pour ses +grâces personnelles et son esprit. + +Ses principales œuvres sont: + +_Madeleine_, épopée. + +_La Peste de Barcelone_, sujet mis au concours de l'Académie. + +_Napoline_, un exquis poème féminin et nouveau, unique en son genre, où +l'on veut voir l'auteur pour modèle de son héroïne. + +Puis l'imitatrice d'Ovide consentit à aborder la prose et publia: + +_Le Lorgnon_, _la Marquise de Pontanges_, _la Canne de M. de Balzac_, +_Marguerite, ou les Deux Amours_, roman; _Il ne faut pas jouer avec la +douleur_, nouvelle. + +Au théâtre: _l'École des journalistes_, un coup de maître, dont la +censure ne permit pas la représentation; _Judith_ et _Cléopâtre_ moitié +tragédie, moitié drame, consacrés par le talent de Mlle Rachel; _Lady +Tartufe_, comédie en cinq actes, d'une satire si fine; _la Joie fait +peur_, que la Comédie-Française reprend toujours avec le même franc +succès de touchant attrait; _le Chapeau d'un horloger_, joué d'abord +au Gymnase, puis au Palais-Royal, bouffonnerie, fantaisie d'esprit que +l'on prend souvent pour du Labiche. + +Le public est très ingrat; qui ne connaît, pour l'avoir chantée ou +entendu chanter cent fois, jeunes et vieux, cette romance entraînante: + + Il a passé comme un nuage, + Comme un flot rapide en son cours, + Mais mon cœur garde son image + Toujours. + +Eh bien, combien savent que ces paroles sont de Mme de Girardin? + +Et tous ceux qui vont rire au _Chapeau d'un horloger_, ou pleurer à _la +Joie fait peur_, ne pensent pas, pour la moitié, que ces chefs-d'œuvre +sont de Mme de Girardin. + +Les _Lettres parisiennes du vicomte de Launay_[63] sont des mémoires +mondains de 1837 à 1848. Quand il y aura cinquante ans que Mme de +Girardin sera morte et qu'ils seront tombés dans le domaine public, +c'est-à-dire qu'il ne dépendra plus de l'éditeur de tenir sous clef +l'auteur et d'étouffer sa renommée, on les publiera et on les lira +avec un regain de succès, tout y étant, sans exception, intéressant; +ce que l'on ne pourrait pas dire des chroniques d'aujourd'hui, dont la +plupart sont vides de faits et d'idées. On croirait vraiment que Mme de +Girardin écrivait pour l'avenir. Ainsi, dans la lettre XIV, du 6 juin +1841, elle raconte d'abord la réception de Victor Hugo à l'Académie; +les choses s'y passaient à peu près comme aujourd'hui: + + Jamais on n'avait vu pareille affluence, jamais la foule n'avait + été plus agitée, plus impatiente; jamais plus de coups de poing ne + furent donnés par intérêt de littérature, et jamais coups de poing ne + frappèrent de plus charmantes épaules; jamais, non, jamais on n'avait + compté tant de femmes et de jolies femmes dans la docte enceinte; + jamais on n'avait admiré tant de fleurs dans le vieux bocage... Dès + dix heures du matin la salle était pleine; à dix heures et demie, les + hommes étaient déjà forcés d'être ingénieux, c'est-à-dire d'utiliser + les recoins, d'improviser des tabourets microscopiques. Depuis onze + heures jusqu'à deux heures les portes furent assiégées... + + [63] Calmann-Lévy, éditeur. + +Mais nous connaissons cela; ce qui est moins banal, c'est la lettre qui +nous apprend comment et quand fut écrite la belliqueuse poésie d'Alfred +du Musset: + + Nous l'avons eu, votre Rhin allemand, + Il a tenu dans notre verre. + + Un Allemand obscur, Becker, avait osé envoyer à Lamartine un tas + de méchants vers parmi lesquels se trouvait _le Rhin Allemand_, + autrement dit la Marseillaise de l'Allemagne: + + «Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, quoiqu'ils le demandent + dans leurs cris comme des corbeaux avides...» + + Lamartine, avec un dédain sublime, répondit par un noble chant, qu'il + appela _la Marseillaise de la Paix_: + + Roule, libre et superbe, entre tes larges rives, + Rhin! Nil de l'Occident, coupe des nations + Et des peuples assis qui boivent tes eaux vives, + Emporte les défis et les ambitions! + Il ne tachera plus le cristal de ton onde, + Le sang rouge du Franc, le sang bleu du Germain! + + Ces beaux vers venaient de paraître dans la _Revue des Deux-Mondes_, + et, chez Mme de Girardin, «plusieurs ouvriers en poésie» réunis, + Théophile Gautier, Balzac, Alfred de Musset et la maîtresse de la + maison, lisaient chacun leur strophe préférée. Mme de Girardin, après + avoir chaudement admiré, dit: «C'est très beau, mais c'est trop + généreux. J'aurais voulu qu'on dît des choses désagréables à ce + monsieur. J'ai le préjugé de la patrie: j'aurais aimé à répondre + à cet Allemand des vers cruels.--Moi aussi! s'écria Alfred de + Musset.--Faites-les donc vite», reprirent en chœur tous les + assistants. On enferma le poète dans le jardin en lui donnant deux + cigares et ce qu'il faut pour écrire. + +Un quart d'heure après, on lui rouvrit, la célèbre poésie était écrite. + +Jules Janin raconte ainsi les funérailles de cette remarquable et +inoubliable femme, dont la gloire, dans sa modestie et sa suavité, +survivra peut-être à celle de son mari. + + Le deuil fut immense autour de ce cercueil; on vit arriver, poussés + par une commune douleur, les jeunes gens et les vieillards: les + vieillards, qui l'avaient adoptée enfant, les jeunes gens, charmés + de son esprit, attentifs au passage de ce convoi funèbre, et qui + saluaient, en la saluant, tant de grâce et tant d'esprit, tant de + belle prose et tant de beaux vers! Ainsi pleurée, ainsi laissant une + trace profonde dans le souvenir de la famille lettrée, elle a touché + enfin à l'accomplissement de ce rêve qui avait été le rêve de ses + seize ans: «Que c'est beau, disait-elle aux funérailles du général + Foy, que c'est beau d'aller ainsi à la tombe, au milieu de tant de + gens qui vous pleurent, et qui jettent des couronnes d'immortelles + sur votre cercueil!» + + + + +BERTIN (LOUISE-ANGÉLIQUE) + +(1805-1863) + + +Née aux Roches, dans la vallée de la Bièvre (Seine-et-Oise), qu'elle +habita toute sa vie, Mlle Bertin, qui était la fille de Louis Bertin, +le fondateur du _Journal des Débats_, et qui resta à la tête du +journal après la mort de son père en 1854, ne se maria pas; elle était +impotente, et on la rencontrait toujours dans sa petite voiture traînée +de deux poneys blancs qu'elle conduisait elle-même. Son salon était des +plus littéraires, on peut l'imaginer. La peinture, la musique, étaient +ses occupations favorites. Elle a écrit un volume de poésies couronné +par l'Académie française. + +Elle est une des rares femmes qui, ayant composé de la musique pour +librettos, aient vu leurs œuvres exécutées sur le théâtre. + + + LA MORT ET LA VIE + + Si la mort est le but, pourquoi donc sur les routes + Est-il dans les buissons de si charmantes fleurs? + Et lorsqu'au vent d'automne elles s'envolent toutes, + Pourquoi les voir partir d'un œil mouillé de pleurs? + + Si la vie est le but, pourquoi donc sur les routes + Tant de pierres dans l'herbe et d'épines aux fleurs, + Que, pendant le voyage, hélas! nous devons toutes + Tacher de notre sang et mouiller de nos pleurs? + + + + +EUGÉNIE DE GUÉRIN + +(1805-1848) + + +Mlle Eugénie de Guérin avait une nature essentiellement littéraire et +poétique. Spontanément elle s'est dévoilée sublime écrivain, et, si la +mort ne l'avait enlevée à la fleur de l'âge, elle aurait laissé des +œuvres nombreuses. On n'a d'elle qu'un recueil de lettres qui a suffi à +sa réputation. De nombreuses éditions, qui se renouvellent sans cesse, +en sont une preuve irréfutable. + + + LETTRE SUR LA MORT DE SON FRÈRE + + _Le 20 juillet (1840)._--C'est une bien triste et précieuse relique + que l'écriture des morts, reste, ou plutôt image de leur âme qui + se trace sur le papier. Depuis plusieurs jours, j'ai regardé ainsi + mon cher Maurice dans ses lettres que j'ai mises par ordre, paquet + funèbre où tant de choses sont renfermées. O la belle intelligence, + et quelle promission de trésors! Plus je vis et plus je vois ce que + nous avons perdu en Maurice. Par combien d'endroits n'était-il pas + attachant! Noble jeune homme, si distingué, d'une nature si élevée, + rare et exquise, d'un idéal si beau, qu'il ne hantait rien que par la + poésie: n'eût-il pas charmé par tous les charmes du cœur? + + C'est bien vouloir s'enivrer de tristesse de revenir sur ce passé, + de feuilleter ces papiers, de rouvrir ces cahiers pleins de lui. O + puissance des souvenirs! Ces choses mortes me font, je crois, plus + d'impression que de leur vivant, et le ressentir est plus fort que le + sentir. J'ai éprouvé cela maintes fois... + + Deux petits oiseaux, deux compagnons de ma chambrette, les + bienvenus, qui chanteront quand j'écrirai, me feront musique et + accompagnement comme les pianos qui jouaient à côté de Mme de Staël + quand elle écrivait. Le son est inspirateur: je le comprends par + ceux de la campagne, si légers, si aériens, si vagues, si au hasard + et d'un si grand effet sur l'âme. Que doit-ce être d'une harmonie + de science et de génie sur qui comprend cela, sur qui a reçu une + organisation musicale, développée par l'étude et la connaissance de + l'art? Rien au monde n'est plus puissant sur l'âme, plus pénétrant. + Je le comprends, mais ne le sens pas. Dans ma profonde ignorance, + j'écouterais avec autant de plaisir un grillon qu'un violon. Les + instruments n'agissent pas sur moi, ou bien peu. Il faut que j'y + comprenne comme à un air simple; mais les grands concerts, mais les + opéras, mais les morceaux tant vantés, langue inconnue! Quand je dis + opéras, je n'en ai jamais ouï, seulement entendu des ouvertures sur + les pianos. + + + + +MARIE JEMMA + +(NÉE EN 1834) + + +Mlle Céline Renard, connue sous le pseudonyme de Marie Jemma, naquit +à Bourbonne-les-Bains, dans une famille adonnée à la littérature et +aux beaux-arts. Ses œuvres ne sont pas nombreuses, car elle est morte +jeune, mais elles renferment un sentiment poétique rare, et qui les a +fait rechercher. Nous la plaçons ici parce qu'elle appréciait hautement +Eugénie de Guérin. + + + AU CAYLA + + SUR LA TOMBE D'EUGÉNIE DE GUÉRIN + + C'est là qu'elle vivait, belle fleur solitaire, + Entre un rayon du ciel et l'ombre du mystère, + Lorsque sur son coteau Dieu la cueillit pour nous. + Sentiers qu'elle foula, vous en souvenez-vous? + O triste et doux passé! souvenirs pleins de charmes. + Passant, donne à sa tombe et des chants et des larmes! + Ange, elle a tant prié! femme, elle a tant souffert! + Parfums, brise des bois, murmure, saint concert, + Vous aviez pour monter l'aile de son génie, + Mais le monde ignorait le secret d'Eugénie! + Elle cachait sa lyre et filait son fuseau. + Du laurier, bien souvent, le glorieux rameau, + En éclairant le front jette une ombre sur l'âme, + Et Dieu même, gardien de ce doux cœur de femme, + N'a couronné que son tombeau. + + (_Élévations._) + + + + +DANIEL STERN + +(1805-1876) + + +Marie de Flavigny, née à Francfort-sur-le-Mein, mais d'origine +française, écrivit sous le pseudonyme de _Daniel Stern_, dans l'école +de George Sand, avec plus de métaphysique allemand; George Sand lui a +d'ailleurs donné dans les _Lettres d'un voyageur_ des preuves d'estime. + +Une dizaine d'ouvrages: _Essai sur la liberté_, _Histoire de la +Révolution_ de 1848 (3 vol.), 1856, _Florence et Turin_, _Henri +Valentia_, _Mélida_, en 1845, un de ses plus grand succès. Son plus +beau livre est _Dante et Gœthe_. C'est une œuvre dialoguée où elle +admire également l'Italie et l'Allemagne: + + Quelle que soit la différence des noms, des personnes ou des + relations, Mme de Stein inspire à Gœthe une passion aussi noble en + son principe et en ses effets que l'amour de Dante pour Béatrice. + Pour se rendre moins indigne d'elle, Gœthe, docile comme le poète + italien aux reproches de son exigeante amie, maîtrise jusqu'à la + passion qu'elle lui inspire; il ouvre son cœur aux ambitions hautes. + Du milieu des plaisirs, il incline son jeune souverain aux désirs du + bien public; il s'applique à la bonne administration des affaires, + à l'économie des finances, au redressement des abus. Sans système + et par la simple impulsion de son grand cœur, Gœthe se préoccupe + incessamment + d'améliorer le sort des classes laborieuses. Il lutte avec la + fatalité de la misère, «comme Jacob avec l'ange invisible», et tout + le bien qu'il entreprend et qu'il réalise, toute l'activité qu'il + déploie, ne suffisent pas encore à remplir son existence. Au sein + des plus brillantes compagnies, l'ennui l'obsède; auprès de la femme + qu'il aime, un malaise inexplicable le tourmente. Il s'appelle + Légion, dit-il, et il se sent seul. Il cherche l'ombre épaisse des + forêts, il gravit les cimes désertes, il descend dans la nuit des + mineurs. Comme Dante, errant et inquiet dans la vallée de la Magra, + Gœthe demande aux silences d'_Ilmenau_ la paix. Mais quelque chose + d'indéfinissable le travaille; de lointains horizons l'attirent; il + a le mal du pays, d'un pays qu'il n'a jamais vu. Une voix chante en + lui: «Dahin, Dahin!» Il faut qu'il parte; il le sent, il le dit; il + faut qu'il voie, il faut qu'il possède l'Italie, ou bien il est perdu. + +Après avoir eu un salon très fréquenté par les célébrités artistiques +et littéraires, et dont Liszt était un assidu, elle est morte dans des +idées de spiritisme exalté. + +Elle a eu trois filles: l'aînée, mariée au comte Guy de Charnacé, a +écrit de l'esthétique sous le pseudonyme de Sault; la seconde a épousé +Émile Ollivier avant qu'il fût ministre de l'Empire, elle est morte +jeune en lui laissant un fils; la troisième, Cosima, avait épousé Hans +de Bulow, elle divorça pour épouser l'illustre Wagner. + + + + +Mme CRAVEN + +NÉE PAULINE DE LA FERRONAYS + +(1805-1890) + + +Fille du comte de la Ferronays, ambassadeur à Saint-Pétersbourg, Mme +Craven est «une belle âme qui a écrit l'histoire de belles âmes». + +«La femme ne se croit pas «cerveau d'homme» après la cinquantaine +(Mme Craven a commencé à écrire âgée de plus de cinquante ans), alors +que les cheveux grisonnent et que les habitudes sont prises. Elle ne +quitte son salon pour s'asseoir à un secrétaire que sous l'impulsion +des circonstances et pour obéir à un sentiment irrésistible. Or, c'est +le cas de Mme Craven, dont la vocation fut tardive. «J'ai cru, voilà +pourquoi j'ai parlé», chantait David. Elle pouvait dire à son tour: +«J'ai admiré, et voilà pourquoi j'ai écrit...» Un jour, elle crut +surprendre un reproche au fond de sa conscience: «Non, pensa-t-elle, +je ne puis capitaliser davantage; c'est de l'avarice. Il faut que je +partage mon trésor avec les pauvres en impressions et en souvenirs.» +Alors elle brisa aux pieds du public son vase d'albâtre[64].» + + [64] _Mme A. Craven_, par M. Arthur Mugnier. + +Le _Récit d'une sœur_, qui est pour la plus grande partie la +correspondance authentique et intime d'une famille bien connue, fit +grand bruit. Peu de livres de femme se sont vendus à un aussi grand +nombre d'exemplaires. «Ce livre est un calice de douleurs!» + +Elle a été très critiquée par Armand de Pontmartin et Barbey +d'Aurevilly. Ce dernier aurait voulu que le _Récit d'une sœur_ fût +l'unique livre de Mme Craven. «La plume qui l'a écrit devrait être +brisée, a-t-il dit, comme, dans certains pays, le verre avec lequel on +a trinqué avec le roi. Le verre funèbre plein de délices et d'angoisses +dans lequel Mme Craven a bu à la mémoire des siens ne devait plus +servir à personne. Est-ce que le roi de Thulé, après avoir pleuré dans +sa coupe, ne la jeta pas à la mer?» + +Mme Craven a écrit d'autres livres qui tous ont eu de nombreuses +éditions: _Éliane_, _Anne Séverin_, _Fleurange_, couronné par +l'Académie française, comme le _Récit d'une sœur_; _le Mot de +l'énigme_, _Adélaïde Capei_, la _Vie de lady Fullerton_. + +L'œuvre de Mme Craven consistant surtout en lettres de ses parents ou +amis, on trouve peu d'elle à citer. Mais dans ce qu'elle écrit comme +dans ce qu'elle choisit pour publier, la note tendre, sentimentale, +domine. + + + PRÉFACE DU RÉCIT D'UNE SŒUR + + «Rendez-moi la joie avec la douleur, et je veux bien vivre comme j'ai + vécu, aimer comme j'ai aimé.» Voilà à peu près en quels termes un des + poètes de notre temps, lord Byron, a exprimé un sentiment analogue à + celui qui nous fait accepter les plus douloureux souvenirs plutôt que + l'oubli, qui anéantirait ensemble l'amertume et la douleur du passé. + Cette manière de sentir est la mienne... Oh! non, je ne désire + l'oubli ni des joies, ni des peines que j'ai connues... Je bénis + Dieu de la disposition qu'il m'a donnée à revenir sans cesse sur + les traces qu'ont laissées après eux ceux avec lesquels il m'a été + si doux de vivre. Le souvenir des jours heureux passés ensemble est + devenu pour moi une joie et non une douleur, et, bien loin de désirer + l'oubli, je demande au Ciel de me conserver toujours la mémoire + vive et fidèle des jours évanouis et la faculté de faire comprendre + quels furent ceux avec lesquels s'écoulèrent ces jours et quel fut + le bonheur qu'y répandit leur présence. Penser à eux et parler d'eux + m'a été doux depuis qu'ils ne sont plus, comme il m'était doux de + leur parler et de vivre près d'eux quand ils étaient là. Aussi + l'occupation favorite de ma vie a-t-elle été de lire et de rassembler + les lettres et les papiers de tout genre dans lesquels est demeurée + gravée l'empreinte fidèle de leurs âmes; ce n'est pas sans un tendre + orgueil que je les ai parfois fait connaître à d'autres, et que j'ai + vu même les indifférents s'attendrir ou s'émerveiller en lisant + quelques-unes des pages que j'entreprends aujourd'hui de réunir d'une + façon plus complète. Je voudrais, je l'assure, que la mémoire de ceux + qui les ont écrites répandît son doux parfum un peu au delà du cercle + de ceux qui les ont aimés, et je voudrais les faire aimer de ceux qui + les ont vu passer sans les connaître, mais non sans les remarquer + peut-être... + + + PENSÉES + + --Vivre longtemps, c'est se survivre. + + --Oh! chères visions du passé! c'est encore une douce faculté + que celle de vous évoquer ainsi. Alexandrine disait bien que + «l'imagination était une belle chose», et elle avait raison de + l'appeler «une peinture magique». + + + + +COMTESSE DASH + +(1805-1874) + + +Cisterne de Courtiras, vicomtesse de Saint-Mars, connue sous le +pseudonyme de Comtesse Dash, est certainement une des femmes qui a +écrit le plus de notre siècle; sa féconde imagination ne tarissait +jamais; ses ouvrages ont souvent sept ou huit tomes, et son œuvre doit +bien se chiffrer par une centaine de titres. Très lus, à l'époque, dans +les cabinets de lecture, on n'en parle plus et ne les voit dans aucune +bibliothèque. Elle est tombée dans l'oubli, parce que son style n'a +rien d'original. + +Aussi n'y a-t-il rien à citer d'elle. + + + + +LA PRINCESSE BELGIOJOSO + +(NÉE EN 1808) + + +Née à Milan, elle vint résider à Paris, ne pouvant supporter d'habiter +sa ville natale sous la domination autrichienne; elle y présida un +salon d'élite comme celui de Mme de Staël et de Mme Récamier. Le beau +portrait, tracé par Stendhal dans _la Chartreuse de Parme_, de la +duchesse de San Severino aurait été inspiré par elle. + +«La princesse Belgiojoso, nous dit Mme Ancelot, qui la rencontrait dans +le salon du peintre Gérard, était aussi remarquable par son esprit que +par une beauté dont le caractère avait quelque chose de particulier qui +frappait étrangement, et dont la vie est aussi remplie d'excentricités +que sa figure présente de traits bizarres. Sa vive imagination, excitée +par les scènes tumultueuses de notre époque, ne pouvait se restreindre +aux paisibles émotions et aux succès féminins que l'on trouve dans les +salons.» + +Elle a écrit: _Souvenirs d'exil_, 1850, _Notions d'histoire à l'usage +des enfants_, 1851, _Nouvelles et scènes de la vie turque_, _Essai sur +la formation du dogme catholique_, articles dans _le National_ et la +_Revue des Deux-Mondes_. + + + ÉMINA + + (RÉCIT TURCO-ASIATIQUE) + + Légèrement vêtue d'un pantalon d'indienne suisse imprimée, retenu + par une coulisse au-dessus de ses chevilles nues, d'une chemise en + calicot blanc retombant sur le pantalon et remplissant l'office de + jupe, d'une veste de calicot rayé rouge et jaune, descendant jusqu'au + bas des reins et serrée à la taille par une écharpe de même étoffe; + les bras couverts d'abord par les larges manches de sa chemise, + et ensuite par celles plus étroites et plus courtes de sa veste; + les cheveux tressés et tombant sur ses épaules, la tête couverte + d'un fez, sur lequel un mouchoir en mousseline fond vert, bigarré + de couleurs éclatantes, flottait carrément par derrière à la façon + d'un voile; un grand bâton à la main, et ses provisions serrées dans + une serviette passée en sautoir; telle était Émina, lorsqu'elle + s'éloignait de la vallée, suivant ses chèvres et suivie par son chien. + + + + +ÉLISA MERCŒUR + +(1809-1835) + + +Quoique morte âgée seulement de vingt-six ans, Élisa Mercœur fut très +connue des femmes de sa génération, parce que ses écrits parurent dans +des journaux de famille, mais elle a été vite oubliée. Qui est-ce qui +lit maintenant Élisa Mercœur? + +Cette jeune fille, qui possédait certainement la flamme poétique, +naquit à Nantes, et apprit seule le latin et l'anglais. Croyant comme +bien d'autres pouvoir arriver par sa plume à la gloire et à la fortune, +encouragée par une lettre flatteuse de Chateaubriand, comme en écrivent +trop à la légère les hautes personnalités, qui songent bien davantage à +laisser un souvenir sympathique qu'à être réellement utiles, elle vint +à Paris avec sa mère et n'y rencontra que déboires et dégoûts. + +Ses vers se distinguaient cependant par la grâce, la sensibilité, le +rythme harmonieux. Une nouvelle qu'elle publia dans un journal, _la +Comtesse de Villequier_, dénote une grande puissance dramatique, et +une tragédie, _Boadbil_, prouve qu'elle eût sans doute écrit pour +le théâtre. Patronnée par Victor Hugo, après bien des luttes et des +efforts, elle obtint une pension du gouvernement, qui lui fut enlevée +par la révolution de juillet avant qu'elle en eût touché même le +premier quartier. De privations et de langueur, elle mourut en 1835. + +Après sa mort, son talent fit plus de bruit que de son vivant. Sa +mère publia une édition de ses œuvres complètes et put recueillir une +souscription pour lui élever une tombe au Père-Lachaise, sur laquelle +on a gravé quelques-uns de ses vers. + +Voici une de ses gracieuses poésies: + + Lorsque je vins m'asseoir au festin de la vie, + Quand on passa la coupe au convive nouveau, + J'ignorais le dégoût dont l'ivresse est suivie, + Et le poids d'une chaîne à son dernier anneau. + + Et pourtant, je savais que les flambeaux des fêtes, + Éteints ou consumés, s'éclipsent tour à tour, + Et je voyais les fleurs qui tombaient de nos têtes + Montrer en s'effeuillant leur vieillesse d'un jour. + + J'apercevais déjà sur le front des convives + Des reflets passagers de tristesse ou d'espoir... + Souriant au départ des heures fugitives, + J'attendais que l'aurore inclinât vers le soir. + + J'ai connu qu'un regret payait l'expérience, + Et je n'ai pas voulu l'acheter de mes pleurs; + Gardant comme un trésor ma calme insouciance, + Dans leur fraîche beauté j'ai su cueillir les fleurs. + + Préférant ma démence à la raison du sage, + Si j'ai borné ma vie à l'instant du bonheur, + Toi qui n'as cru jamais aux rêves du jeune âge, + Qu'importe qu'après moi tu m'accuses d'erreur. + + En vain tes froids conseils cherchent à me confondre, + L'obtiendras-tu jamais, ce demain attendu? + Lorsqu'au funèbre appel il nous faudra répondre, + Nous aurons tous les deux, toi pensé, moi vécu. + + Nomme cette maxime ou sagesse, ou délire, + Moi, je veux jour à jour dépenser mon destin; + Il est heureux, celui qui peut encor sourire + Lorsque vient le moment de quitter le festin. + + + + +Mme LESGUILLON + +(NÉE EN 1810) + + +Mme Hermance Sandron, épouse de P.-J. Lesguillon, le poète bien connu, +a publié des poésies charmantes: _Rayons d'amour_, _Contes du cœur_, +à l'usage des jeunes filles et des enfants. Nous détachons les vers +suivants sur _les Femmes savantes_, parfaitement justes d'expression et +de forme: + + Les femmes de Molière ont si longtemps fait rire + Qu'une femme avec crainte apprend à bien écrire; + Mais Molière, en esprit prophétique et profond, + N'attaquait que la forme et respectait le fond. + Il raillait à bon droit dans les fausses savantes + La sottise en rubans et les phrases pédantes, + Mais ne proscrivait pas le vrai du sentiment + Qui s'instruit et s'élève au noble enseignement. + S'il revenait, Molière, il verrait avec joie + La femme l'admirer en dévidant la soie, + Et la jeune ouvrière, en tournant un chapeau, + Commenter La Fontaine et réciter Boileau. + + + + +Mme MENESSIER-NODIER + +(NÉE EN 1811) + + +Fille du célèbre romancier Charles Nodier, qui, passionné bibliophile, +fit le sacrifice de vendre sa bibliothèque pour lui faire une dot, +en 1831, lorsqu'elle épousa M. Menessier, est auteur d'un volume de +poésies, _le Perce-Neige_, de _Charles Nodier, épisodes et souvenirs +de sa vie_, ainsi que de beaucoup d'articles dans les journaux dont on +trouve peu de trace. + + + + +ÉLISE GAGNE + +(NÉE EN 1813) + + +Née à Rochefort, Élise Moreau de Russ, épouse de Paulin Gagne, a +publié, en 1837, un recueil de vers très bien accueilli, les _Rêves +d'une jeune fille_. On a encore d'elle: _Omégar, ou le Dernier homme_, +poème en douze chants, une étude biographique sur Mme de Bawr et des +livres pour enfants. + + + + +Mme ACKERMANN + +(1813-1890) + + +Les ouvrages de Louise-Victoire Choquet, dame Ackermann, sont peu +répandus, d'abord parce qu'ils sont peu nombreux, et peut-être aussi +parce qu'il fut peu parlé d'elle. C'était une femme savante qui d'un +long séjour en Allemagne avait rapporté une grande simplicité. Elle +était une érudite, quoique poète, et avait étudié le sanscrit et +l'hébreu. + +Une de ses poésies les plus connues est _le Nuage_, qui commence ainsi: + + Levez les yeux, c'est moi qui passe sur vos têtes, + Diaphane et léger, libre dans le ciel pur, + L'aile ouverte, attendant le souffle des tempêtes, + Je plonge et nage en plein azur. + +Depuis sa mort, on parle beaucoup plus d'elle que de son vivant, +probablement parce que l'intérêt de son éditeur est plus grand. +Sainte-Beuve ne l'a pas oubliée dans ses _Lundis_. + +Mme Alphonse Daudet a fait sur elle une jolie étude où elle cite encore +ces deux quatrains: + + Moi que, sans mon aveu, l'aveugle destinée + Embarqua sur l'étrange et frêle bâtiment, + Je ne veux pas non plus, muette et résignée, + Subir mon engloutissement! + . . . . . . . . . . . . . . . + + Afin qu'elle éclatât d'un jet plus énergique + J'ai, dans ma résistance à l'assaut des flots noirs, + De tous les cœurs en moi comme en un centre unique + Rassemblé tous les désespoirs! + . . . . . . . . . . . . . . . + + + + +Mme LA COMTESSE DE GASPARIN + +(NÉE EN 1815) + + +Valérie Boissier de Gasparin est surtout connue comme l'auteur des +_Horizons prochains_. + +Ardente protestante, ses écrits, empreints d'une profonde moralité, ne +tombent jamais dans le roman. _Le Mariage au point de vue chrétien_ +a été couronné par l'Académie en 1853. Elle a publié: _Horizons +prochains_, 1859, _Horizons célestes_, 1859, _Vesper_, 1861, +_Tristesses humaines_, 1863. + + + PENSÉE + + Savoir être heureuse, c'est-à-dire ne pas se plaire aux ennuis, + ne pas se plaire aux soucis, glisser sur certaines impressions + fâcheuses; savoir être heureuse, c'est-à-dire soulever les montagnes + qui barrent le chemin, s'avancer d'un pas confiant dans la vie. + + + + +Mme EGGER + + +Fille du savant helléniste membre de l'Institut, femme de M. +Émile Egger, érudit et helléniste aussi, membre de l'Académie des +inscriptions et belles-lettres, elle aurait pu être une nouvelle +Mme Dacier. Elle a cherché à familiariser les jeunes filles avec +l'antiquité grecque et latine. + +On cite d'elle particulièrement un portrait de la ménagère grecque, +d'après _l'Économique_ de Xénophon, et une étude très remarquée sur +Saint-Évremond, parue dans _le Correspondant_. + + + + +Mme PENQUER + +(NÉE EN 1827) + + +Mme Léocadie-Auguste Penquer, née au château de Kérouartz (Finistère), +qu'elle a décrit en très beaux vers dans les _Chants du Foyer_, 1862, +écrits sous l'inspiration de Lamartine; plus tard elle écrivit les +_Révélations poétiques_, où l'on sent l'influence de Victor Hugo. Elle +aborde enfin le poème épique et nous laisse _Siruensée_, _Velléda_, +poèmes divisés en douze chants. Ses poésies sont semées de pensées +heureuses. + + L'autan, qui détruit tout quand il s'élève et gronde, + A l'arbre de l'amour ne prend pas une fleur. + . . . . . . . . . . . . . . . . + C'est l'hiver que l'amour des pauvres me reprend, + Plus vif, plus chaleureux, plus fraternel, plus grand. + + + + +COMTESSE DORA D'ISTRIA + +(NÉE EN 1828) + + +Hélène Ghika, princesse Kolzoff-Massalky, pseudonyme Dora d'Istria, +reçut une profonde instruction. Grande voyageuse, elle parcourut +l'Europe et l'Asie à un point de vue tout théologique. A écrit _la +Suisse allemande_, _la Vie monastique en Orient_, _les Femmes en +Orient_, _Voyage en Suisse_. Comme compatriote et émule citons à côté +d'elle la princesse Cantacuzène. + + + + +ROSE HAREL + +(NÉE EN 1830) + + +Ici se présente un cas exceptionnel. Une pauvre servante de Lisieux, +ayant passé ses années dans les champs à cultiver la terre, composait +des vers sans connaître une seule règle de la versification, sans avoir +rien étudié. _L'Alouette aux blés_, recueil de poésies remarquables, a +paru en 1863, publié à l'aide d'une souscription ouverte par les soins +de M. Adolphe Bordes. + + + + +Mme BLANCHECOTTE + +(NÉE EN 1830) + + +Son premier livre de vers remporta un prix de l'Académie française: +_Rêves et réalités_. Elle publia un autre volume, _Nouvelles Poésies_ +(1861), _le Long du chemin_, pensées d'une solitaire, ouvrage en prose, +sorte de manuel ascétique sans dogme particulier. Son style n'a rien de +bien original; on cite ce quatrain sur la mort de Béranger: + + La lyre de Tyrtée est là; rien n'y résonne. + Ensemble ils ont perdu, doux poète endormi, + La France son chanteur, le peuple son ami. + Tu ne vibreras plus pour elle ni personne. + +[Illustration] + + + A MON ENFANT QUI VA NAITRE + + Petit être adoré, dont le sexe inconnu + Me fait souvent rêver un nom doux ou sonore, + Viens, oh! viens, je t'attends! Quand tu seras venu, + J'ai de l'amour pour toi, je puis souffrir encore, + J'ai gardé pour ta vie un fécond dévoûment; + A toi la paix, mon ange! à mon cœur le tourment! + . . . . . . . . . . . . . . . + + L'appui dont on peut le moins se passer, c'est l'appui que l'on + trouve en soi-même. + + + + +LA COMTESSE DE CHAMBRUN + +(1827-1891) + + +Marie-Jeanne Godard-Desmarest, née à Baccarat, seconde fille du grand +industriel dont le père avait fondé la célèbre cristallerie, d'origine +béarnaise par sa mère, épousa en 1853 le comte de Chambrun. D'une +nature essentiellement poétique et sensible, elle ressentit vivement +les grandes douleurs de l'âme: la perte d'une sœur, puis de sa mère. +Elle souffrit beaucoup d'une existence oisive qu'elle emplissait +cependant autant qu'elle pouvait par les bonnes œuvres et l'art. +Profondément musicienne, élève de Reber, les dernières années de sa vie +furent occupées surtout à faire entendre chez elle, dans une superbe +chapelle, et dans un recueillement religieux, les chefs-d'œuvre de la +musique. Son mari avait perdu la vue. + +«Philosophe, il avait organisé avec méthode sa vie d'aveugle qui +renonce volontiers à la lumière du jour, pourvu que cette obscurité +extérieure rende encore plus vive et plus pure la lumière du dedans.» +Elle l'initiait aux jouissances musicales. + +Ces concerts spirituels réunissaient des artistes tels que Mmes Krauss, +Conneau, l'orchestre de Colonne, et le Tout-Paris s'efforçait de s'y +faire inviter. La comtesse de Chambrun était poète. Une main pieuse a +recueilli après sa mort ses poésies, afin qu'elle se survécût dans la +pensée des êtres intelligents. + +Nous citerons seulement l'une d'elles, _la Passiflore_; outre qu'elle +décrit bien l'état d'âme de la comtesse de Chambrun, elle a été mise en +musique par Ambroise Thomas et par Gounod. + + Voici sur mon déclin la fleur que j'ai choisie; + D'autres l'appelleront fleur de la passion, + Je la nomme fleur de la vie; + Qu'importe c'est le même nom. + + Elle a la couronne d'épines, + Et l'échelle qui mène au ciel, + Et l'éponge aux gouttes divines + Tour à tour d'hysope et de miel; + + Elle a le vert de l'espérance, + Elle a le violet du deuil; + C'est la joie et c'est la souffrance, + C'est le berceau, c'est le cercueil. + + C'est donc sur mon déclin la fleur que j'ai choisie + D'une teinte pareille au jour qui va pâlir. + Elle est l'image de la vie, + C'est le passé, c'est l'avenir. + + + + +Mlle MÉLANIE BOUROTTE + +(NÉE EN 1832) + + +Née à Vigneulles (Meuse). Poète d'intuition, fille d'un inspecteur +des eaux et forêts, elle reçut de sa mère, femme douée de grandes +capacités, une instruction littéraire très profonde. Elle a écrit un +recueil de poésies, _l'Echo des bois_ (1860), _la Madeleine au désert_, +où elle essaie de soulever de grands problèmes sur la théodicée. + +Elle s'écrie: + + Vous, penseurs fatigués de sonder les abîmes, + Découragés lutteurs dans l'arène vaincus, + Sceptiques désolés, poètes, fous sublimes, + Vous tous au cœur saignant, vous qui n'espérez plus, + Fuyez la foule ingrate et ses promesses vaines; + Dans le calme et la foi, venez vous recueillir. + La nature a des chants pour endormir vos peines, + Des dictames pour les guérir. + + + + +CLAIRE DE CHANDENEUX + +(MORTE EN 1884) + + +Mme de Chandeneux a eu une note à elle; elle a pris pour sujet de ses +écrits les ménages de militaires; il y avait là une source d'études +presque intarissable, où elle a pu alimenter une série de romans de +mœurs charmants que les jeunes femmes ont lus avec intérêt et profit. +Son style est clair, suffisamment correct. + + + + +Mlle ZÉNAIDE FLEURIOT + +(MORTE EN 1889) + + +Mlle Zénaïde Fleuriot peut être regardée comme la tête de ligne de +toute une escouade de femmes écrivant les intrigues édifiantes, les +nouvelles morales et sentimentales à l'usage des jeunes filles et des +jeunes élèves de couvent et de pensionnat, qui approvisionnent les +bibliothèques roses et lilas de nos grands éditeurs. Leur style est +suffisamment correct, mais, de par leur clientèle même, elles sont +condamnées à ne chercher aucune originalité. Il n'y a donc rien à +citer, et impossibilité aussi d'énumérer les nombreux ouvrages sous +peine de publier un véritable catalogue. + + + + +MARQUISE DE BLOCQUEVILLE + +(1814-1892) + + +Louise-Adélaïde, princesse d'Eckmühl, fille du maréchal Davout, duc +d'Auerstædt, mariée au marquis de Blocqueville, mérite la plus haute +place parmi les femmes littéraires et aussi parmi les femmes de salon +du XIXe siècle; tous ceux qui l'ont connue et approchée seront de mon +avis. + +Son salon a été le plus recherché et le mieux dirigé de la dernière +moitié du siècle, fréquenté par les littérateurs les plus éminents, les +hommes politiques les plus marquants. Toutes les hautes personnalités +tenaient à honneur d'y être reçues; les hauts personnages étrangers de +passage à Paris briguaient une invitation; et un artiste qui avait le +bonheur de se faire entendre chez Mme la marquise de Blocqueville était +lancé. + +Nommer les illustrations qui ont passé chez elle, même en assidus et +intimes, formerait l'annuaire des célébrités depuis cinquante ans, se +présentent sous notre plume les noms de: MM. Cousin, Villemain, Caro, +le duc de Broglie, Camille Doucet, Jurien de La Gravière, le marquis de +Rambuteau, Le Myre de Villers, Eugène Manuel, Nadaud, D. Jouaust, comte +André Zamoïski, etc. Mme la vicomtesse de Janzé et Mme Beulé étaient +des dernières intimes. Mmes les princesses Gortschakoff, Ourousoff, +Galitzin, Mme d'Abadie; ses nièces, Mmes la duchesse d'Albuféra et +de Feltre, comtesses Viguier, de Maleyssie, de Montesquieu; toute +l'aristocratie, la diplomatie, la haute littérature, se donnaient +rendez-vous quai Malaquais, où la marquise de Blocqueville habitait +depuis trente années. Son suprême bon ton ne laissa jamais introduire +autour d'elle le moindre élément féminin parasite, et Dieu sait quelle +énergie et quelle bravoure il faut pour cela à Paris quand on reçoit. +Son salon était, je crois, unique sous ce rapport. Mme la marquise +de Blocqueville était implacable. Et je pourrais citer plus d'une +femme portant des noms connus, accueillies partout avec empressement, +qu'elle a obstinément refusé, devant moi, de recevoir en dépit des +supplications de ses meilleurs amis. + +«C'est une intrigante, disait-elle, je ne veux pas la voir.» + +D'ailleurs, elle repoussait avec la même fermeté les hommes qui avaient +transigé, à sa connaissance, aux lois de l'honneur. La moindre tare, le +plus petit scandale, vous faisait expulser nettement. Elle était aussi +tenace dans ses inimitiés que fidèle dans ses amitiés. Cependant, elle +était bonne et bienveillante plus qu'on ne pourrait l'imaginer, mais +sans banalité aucune. D'une inépuisable charité que l'on ne sollicitait +jamais en vain, ne jouissant que d'une fortune très limitée pour ses +obligations de grande dame, elle savait, par ses habitudes d'ordre, +décupler les moyens dont elle disposait. Généreuse et d'une délicatesse +exquise, elle obligeait avec adresse et sans jamais froisser. + +Que d'anecdotes curieuses je pourrais citer! que de paroles +spirituelles, de mots exquis, de fines appréciations j'ai notées +lorsque je revenais de chez elle! Mais la profession d'écrivain +tournerait à l'état d'espionnage si nous racontions tout ce que nous +entendons, et il doit se passer au moins de nombreuses années avant que +nous puissions le faire. + +C'est uniquement comme femme de lettres que nous avons à nous occuper +ici de cette aimable et impeccable grande dame, essentiellement +française de naissance, de cœur, de beauté, d'esprit. Non seulement +elle a écrit de nombreux ouvrages, mais elle les a écrits dans une +langue épurée qui la rend l'égale, pour notre siècle, de Mme de La +Fayette pour le XVIIe siècle, et la place très au-dessus de la masse de +nos romancières et moralistes modernes. + +Peu de mois avant sa mort, nous lui avions communiqué notre projet de +lui donner dans notre _Anthologie_ la place à laquelle elle avait droit +avant toute autre; en nous donnant sur ses œuvres les renseignements +indispensables, elle ajoutait dans sa lettre du 11 juillet 1892: + + _En grâce, ne dites pas de moi un bien que je ne mérite pas, cela + me rend confuse! Je ne mérite que si peu d'éloges! En dépit de mes + efforts, il y a tant d'imperfections dans mon pauvre être!_ + +Douée d'autant de modestie que de juste fierté, possédant une urbanité +et une grâce exquises dans sa personne comme dans son esprit, elle +conserva le sourire sur les lèvres, même dans les plus grandes +souffrances, car elle souffrait depuis son enfance d'une goutte sereine +et elle devait combattre vaillamment tous les jours pour se tenir +debout. Elle avait eu à supporter bien des maladies et des accidents. +Fort belle étant jeune, elle était une _jolie vieille_, franchement +vieille; les cheveux blancs ondulés sur les tempes, la tête enveloppée +d'une grande fanchon, soutenue par des fleurs; vêtue de robes amples, +à longue traîne, avec une mante pour dissimuler la taille, elle avait +le plus grand air quand elle faisait quelques pas, ce qui lui arrivait +rarement. Elle est restée sur la brèche jusqu'au dernier moment, +toujours entourée et recherchée. + +Des gens qui n'ont jamais mis le pied chez elle ont fait courir le +bruit que la pièce d'Édouard Pailleron, _le Monde où l'on s'ennuie_, +était inspirée par son salon.--Je n'ai jamais pu saisir l'allusion.--On +causait très gaiement chez elle, on riait même beaucoup, quoique pas +d'une gaieté de cabaret; mais il n'y a que des imbéciles qui ont pu s'y +ennuyer. Il y régnait un ton de bonne compagnie; on y parlait presque +uniquement de choses intellectuelles. On savait écouter ceux qui en +valaient la peine. Ce n'était point du papotage ni du flirtage; tout le +monde ne parlait pas à la fois en criant et debout, comme dans certains +salons. Mais bien des écrivains parlent de choses et de personnes +qu'ils n'ont jamais vues. Une très spirituelle chroniqueuse a comparé +Mme la marquise de Blocqueville à Mme de Maintenon. Or, elle n'avait +absolument aucun point de ressemblance avec cette illustre pédagogue. +Si on tient à la comparer à une personnalité de l'autre siècle, c'est +avec la marquise de Lambert que je lui trouve plus d'un point de +ressemblance. + +Elle était trop finement femme pour laisser faire son portrait +moins belle qu'autrefois; mais elle m'a donné une épreuve sur chine +d'une fine gravure faite d'après un dessin qui représente plutôt +sa silhouette que sa figure, mais la silhouette de sa personne +entière. Elle est là, assise avec une longue robe à falbala que je +lui connaissais, sa mante Louis XVI, sa fanchon, dans son jardin +de Villers-sur-Mer, devant un théâtre qu'elle a fait arranger dans +le feuillage, et sur lequel une de ses nièces préférées, dernière +descendante de Jeanne d'Arc dont elle porte le nom, récite un +monologue. Cette petite scène de sa vie intime m'est plus précieuse +qu'un simple portrait. + +Ne pouvant guère marcher, elle avait ce prétexte pour ne pas +accompagner ses visiteurs, à ses jours de réception; elle se soulevait +simplement de son grand fauteuil, ses pieds enveloppés d'une riche +peau d'ours; les hommes lui baisaient la main, les femmes faisaient +la révérence. Cette manière de faire était bien préférable à l'allée +et venue continuelle des maîtresses de maison qui accompagnent à la +porte de leur salon. Cette habitude devrait être supprimée les jours de +réception. Mais lorsqu'on allait la voir en tête à tête, elle savait +très bien vous accompagner. Elle était douée d'un tact exquis. Quel +regard inquiet elle jetait au visiteur qui restait silencieux, et comme +elle cherchait à faire valoir chacun! + +La marquise de Blocqueville avait surtout à cœur la mémoire de +son père, le maréchal Davout; elle s'occupait sans relâche de la +publication des écrits qu'il a laissés. Elle a fondé à Auxerre, berceau +de la famille, un musée et une bibliothèque, auxquels elle a laissé ses +meubles et ses objets d'art, tous souvenirs précieux. + +N'oublions pas de mentionner qu'elle fut nommée, la troisième femme en +six siècles, grande-maîtresse des Jeux floraux de Toulouse. + +Aujourd'hui elle repose sous le magnifique mausolée qui a été élevé au +Père-Lachaise à la mémoire du maréchal Davout. + + +Voici la liste de ses ouvrages dans l'ordre de leur publication; ce +n'est pas un mince bagage: + +_Perdita_, roman, première édition parue avant 1848, réimprimée en 1890 +par Jouaust, son éditeur et son ami, qu'elle tenait en haute estime. + +_Chrétienne et Musulman_, roman, réédité en 1892 par Jouaust, sous le +titre de _Stella et Mohamed_, titre sous lequel il a été traduit en +italien et a obtenu un grand succès. + +_Le Prisme de l'âme_, fort volume in-8º de 600 pages, qu'on pourrait +appeler la _Philosophie du cœur_ (Hetzel). + +_Rome_, fort volume in-8º (Hetzel). + +_Les Soirées de la Villa des Jasmins_, 4 tomes in-8º, ouvrage favori de +l'auteur, traduit en anglais (Perrin, éditeur). + +_Maréchal Davout, prince d'Eckmühl, raconté par les siens et par +lui-même_, 4 vol. in-8º (1802 à 1815). + +_Correspondance inédite du Maréchal Davout_, _prince d'Eckmühl_, 1 vol. + +_Roses de Noël_, pensées (collection des Moralistes, d'Ollendorff). + +_Pensées d'un Pape_ (Jouaust), petit in-32. + +_Chrysanthèmes_ (Jouaust), petit in-32. + +_A travers l'Invisible_ (Jouaust). Son dernier ouvrage (1891). + +Outre quelques pages de ses ouvrages, trop peu populaires à cause de +leur prix élevé, nous publions les deux dernières lettres qu'elle nous +a adressées, avec des _pensées inédites_. + + Villers-sur-Mer, 16 septembre 1892. + + _... Je n'ai pas eu un jour de quasi santé. Je n'ai pu une seule fois + faire les deux cents pas qui me permettraient d'assister au coucher + du soleil dans la mer, une de mes passions... J'ai beaucoup pensé, + beaucoup souffert, mais pas du tout travaillé; seule tous les jours, + ne voyant du monde que le soir, j'ai savouré, en toute longueur de + temps, cette parole du grand Lacordaire: «La solitude est la demeure + naturelle de toutes les pensées.»_ + + _Voici quelques_ CHRYSANTHÈMES INÉDITS; _j'aimerais à revoir + l'épreuve de ceux que vous choisirez, si vous en choisissez + quelques-uns..._ + + _Laissez-moi, chère petite_ Tocania[65], _souhaiter plein succès à + votre livre_ (L'ANTHOLOGIE) _et à son auteur._ + + A.-L. ECKMUHL, marquise DE BLOCQUEVILLE. + + [65] Homonyme de prénom, en espagnol. + + +Deuxième et dernière lettre: + + 26 septembre 1892, Villers-sur-Mer, chalet du Ravin. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + _«Hélas! je n'ai rien de bon à vous dire de ma déplorable santé, + exaspérée par l'air de la mer. J'ai une grande tristesse de quitter + ce lieu charmant où_, sans doute, je ne devrai jamais revenir (!); + _et cependant j'aspire à Paris, où je serai plus confortablement + installée pour souffrir. J'arriverai du_ 1er _au_ 5, _pour profiter + du rapide, si je suis en état de partir... Pardon de cette grosse + tache faite par ma fièvre aux épreuves; il y a quelques corrections + importantes..._ + + _... Merci bien de l'envoi de ces épreuves. Comme je vous félicite + de travailler,--il est dur de ne le pouvoir pas!... Installée + et reposée, je réclamerai votre journal que vous voudrez bien + m'apporter? Santé et heur je vous souhaite..._ + + A.-L. E., marquise DE BLOCQUEVILLE. + +Hélas! elle n'eut pas le temps de nous appeler; deux jours après son +arrivée, le 7, elle succombait subitement à une affection du cœur! + +Et maintenant, nous conservons comme des reliques ces épreuves +corrigées de sa tremblante main, et nous disons avec le poète: + + Quand reviendront ces jours? Jamais! oh! jamais plus! + + + DERNIERS CHRYSANTHÈMES + + (INÉDITS) + + Beaucoup d'êtres peuvent fréquenter notre demeure et n'y entrer + jamais. Seule la sympathie ouvre les portes, et la sympathie souffle + où elle veut. + + Le «bonjour» n'est pas toujours gai, mais la _séparation_ a toujours + ses déchirements, car on laisse en tout ce que l'on quitte un peu de + soi-même. + + La charité est un pieux amour qui ose, et la reconnaissance un devoir + qui commande souvent à des sourds. + + Un village sans église est triste comme une âme sans Dieu. + + Les agités trouvent souvent le temps de s'ennuyer, jamais celui de + penser. + + Gardez-nous, Seigneur, de ce qu'un sage du passé appelait + l'_ensorcellement des niaiseries_. + + Les âmes pâles sont les nébuleuses du ciel des esprits. + + L'homme a le droit de parler des idées qu'il se fait du monde + supérieur, mais si l'être _mortel_ s'avise de mettre en scène + l'_Immortel_, il le réduit à la mesquine mesure qu'il ne peut + dépasser. + + Milton, si grand, si éblouissant quand il dépeint l'enfer + et le roi des anges déchus, dès qu'il essaye de _pourtraicter_ Dieu, + le rapetisse et l'humanise. + + + CHRYSANTHÈMES BLANCS + + L'âme humaine a soif de sympathies intelligentes, et il y a des + flatteries réellement touchantes: ce sont les flatteries à parfum + génial comme celui des fleurs, qui ne ressemble en rien au parfum + composé des essences. + + Une femme exceptionnellement belle ou riche doit se faire légion, + afin de repousser les bataillons serrés de prétendants toujours prêts + à monter à l'assaut de sa beauté ou de sa bourse. + + + PRISME DE L'AME + + L'amour est la sérieuse affaire des hommes de n'importe quel âge. + Quand l'affaire est mauvaise, la vie doit nécessairement s'en + ressentir. + + Comment l'époux et le père de famille, le cœur douloureusement + oppressé par de tristes préoccupations personnelles, donneraient-ils + aux intérêts du dehors l'attention qu'ils réclament? + + Les troubles d'un intérieur agité ne permettent d'apporter, ni dans + le commerce, ni dans la vie publique, le calme nécessaire au succès. + La conduite politique elle-même manque fatalement de délicatesse et + de tenue, quand la conduite privée manque de sécurité. + + L'homme qui se consacre au pays a l'intime besoin de sentir, alors + qu'il se jette dans l'orageuse mêlée des + grandes luttes de la vie, qu'un doux et loyal sourire l'attend chez + lui. Son âme a besoin de s'appuyer en paix aux nobles amours pour + pouvoir se dévouer librement au devoir... + + La lumière du cœur produit la vraie lumière de l'esprit, et les + ténèbres du foyer suivent hors de chez lui le maître de ce foyer. + Certes, un orateur, quelle que soit sa peine secrète, pourra + rencontrer d'âpres mouvements d'éloquence, de superbes élans de + colère et d'indignation, illuminer même les questions qu'il sera + appelé à traiter, mais certainement il ne les éclairera pas. + + Avez-vous jamais remarqué, au contraire, comment l'enfant tendrement + et fortement élevé à l'abri salutaire de deux êtres qui s'aiment + d'un amour béni s'élance au travers de la vie, pénétré de l'idée du + bonheur et du droit. + + + DU BONHEUR + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Le bonheur est rapide, insaisissable: les yeux qu'il illumine + aujourd'hui de son ineffable rayonnement pleureront certainement + demain. Il y a de quasi-bonheurs, il y a surtout de jeunes bonheurs; + mais sur le bonheur, comme sur les ailes du papillon, se trouve + une poussière impalpable qui en harmonise tous les tons, et qui + ne revient jamais plus parer la fleur mobile une fois qu'une rude + atteinte l'en a dépouillée. + + Le papillon peut échapper aux doigts cruels qui le retenaient, voler + encore, s'abandonner à de douces brises, chercher à vivre; mais il a + perdu sa fierté en perdant sa + confiance et son éclat, et mourra de langueur sans retrouver sa joie + et sa beauté premières. + + Dans notre esprit, l'idée de bonheur se confond positivement avec + le mot triste et charmant--d'autrefois..., car le passé devient + le mélancolique lieu d'asile de toute félicité humaine, du moment + où l'avenir ne sourit plus à nos vingt ans. Aussi les montagnes + m'ont-elles paru toujours la poétique image de nos rêves de bonheur. + Aperçues de loin, soit que l'on marche vers elles ou que l'on se + retourne pour les revoir encore, elles se montrent à nos regards + doucement irisées des tons les plus suaves, azurées et souriantes; + mais dès qu'on cherche à les gravir, elles nous apparaissent âpres, + rudes, hérissées d'abîmes, telles qu'elles sont enfin. + + Si le passé et l'avenir, brillants enchantements de nos souvenirs + ou de notre espérance, lassent le cœur à l'instant où il faut les + vivre, les montagnes lassent les muscles de l'homme qui s'obstine à + les gravir. Mon avis serait donc, si une fois, un jour, une heure, + on se trouvait à peu près bien, de fermer sagement les yeux et de se + refuser à rien voir de nouveau. + + L'inconnu est l'ennemi du connu, et la douleur est la réaction + nécessaire des joies, si la joie est parfois une réaction de la + douleur. Rien n'étant stable ici-bas, c'est à l'instant où nous nous + sentons heureux que nous devrions craindre pour l'instant qui va + suivre. + + Au nom d'une loi d'équilibre dont chacun profite à son tour, il n'y a + pas de malheur qui ne serve à ceux qu'il n'atteint pas. Hélas! l'âge + nous enseigne généralement + trop tard la souveraine bonté en plus de la souveraine sagesse des + commandements de Dieu. + + En nous défendant le mal, il nous défend la cause première de + toute souffrance,--la faute engendrant le châtiment. Mais comment + croire, alors que le sang bouillonne dans nos veines, que résister + à ses passions est moins terrible que de s'y abandonner? Une ardeur + impatiente est la fatalité de notre race; le plus grand tort des + Français, et par suite de la France, est de ne savoir pas attendre et + de tout gâter par une hâte aveugle. Le châtiment d'un enthousiasme + autant que d'un acte irréfléchi est de devoir en venir à le juger. Il + est cruel d'avoir à subir les longs désenchantements d'un engagement + trop prompt. + + Si on le pouvait, il conviendrait surtout de voyager dans les heures + ardentes de l'existence. La fatigue de corps que la vie de voyage + entraîne donne du repos à l'âme. Il y a d'ailleurs dans la nature une + si magnifique, une si bizarre variété, que l'existence, _rien que + pour voir_, semble parfois bonne. + + Je conseillerais encore aux violents, aux tourmentés, aux affligés, + de se souvenir que les occupations mécaniques et régulières apaisent + la pensée. Forcer sa main et ses yeux à s'appliquer à une broderie, à + une copie de vers ou de musique, est contraindre sa douleur à prendre + peu à peu, comme le sang, un cours résigné et paisible. + + Apprendre à souffrir est réellement apprendre à vivre. Faute de + grands bonheurs, il est nécessaire de s'en préparer de petits. + + La lecture, ne l'oublions pas, est une source de vives jouissances et + un puissant élément de distraction. On a presque le même contentement + à rencontrer ses pensées en un livre qu'à rencontrer un ami sur la + terre étrangère. + + La sensation qui s'éveille en nous alors que nous retrouvons une idée + qui est _nôtre_ dans l'œuvre d'autrui est à la fois douce et bizarre. + En la saluant de l'esprit et du cœur, on se sent moins seul; on bénit + tendrement l'être qui a su traduire en nobles et sympathiques paroles + un des rêves de notre âme. + + La pensée de la mort doit aussi entrer dans nos provisions de voyage. + Il est essentiel de savoir se dire, aux heures d'abandon douloureux, + que l'existence la plus entourée aboutit à la solitude du tombeau, et + d'occuper son imagination des rêves d'outre-vie. + + La fantasque avidité de le voir seulement passer me visite souvent. + Je voudrais arriver à pressentir la forme qu'affecte le bonheur; je + voudrais savoir s'il tient plus de l'homme ou de la femme; d'un bon + dîner ou d'un portefeuille ministériel; d'un titre, d'une gloire, + d'une distinction sociale; d'un coquet chapeau, d'une chaise de + poste, d'un navire ballotté par toutes les mers; d'un couvre-pied + ouaté... Que sais-je encore de plus infime ou de plus grand? + + Le bonheur doit nécessairement appartenir à la race des caméléons, + afin de se plier au caprice de toutes les têtes, de tous les désirs + et de toutes les circonstances... + + + + +[Illustration] + +DEUXIÈME PARTIE + +ÉCRIVAINS VIVANT A NOS JOURS + +(2e série) + + +NOUS avons supprimé, pour les auteurs vivants, les dates de +naissance, difficiles à connaître avec exactitude. Nous avons dû +abandonner l'ordre chronologique, pour adopter un classement par +aptitude, et autant que possible dans l'ordre auquel les auteurs se +sont présentés aux lecteurs par leurs ouvrages. Nous avons commencé +par les _femmes-poètes_, pensant plus galant de donner le pas à +la poésie; après les rares _femmes politiques_, _journalistes_, +quoiqu'elles aient parfois cumulé et soient aussi romancières, et les +plus rares encore, intrépides voyageuses scientifiques, viennent les +_romancières_ proprement dites, très nombreuses, les _pédagogues_, +celles qui écrivent pour les enfants, les _chroniqueuses_, et enfin les +_psychologues_, qui ont su adopter l'_écriture_ recherchée paraissant +devoir être le style du XXe siècle et que nous sommes forcée de placer +à la fin, non que par leur talent elles ne méritent la première place, +mais parce qu'elles donnent le dernier mot de la littérature actuelle. + +Nous rappelons encore une fois que nous citons seulement les _leaders_, +celles qui ont une note personnelle, et que nous continuons à pratiquer +l'éclectisme et l'impartialité les plus larges. Nous ne faisons pas ici +de la critique, nous sommes simplement compilateur. + +Nous regrettons seulement d'être obligé d'omettre tant de noms qui +surgissent tous les jours; malgré notre désir de faire aussi complet +que possible, nous sommes positivement débordé par la vague qui monte, +monte toujours et plus vite que nous. + + +LES FEMMES POÈTES + +Les poètes sont beaucoup plus nombreux qu'on ne se l'imagine parmi les +femmes, mais elles n'arrivent pas toutes à la postérité; la place nous +manque pour citer toutes celles que nous connaissons, et nous devons +nous contenter de nommer _Mlle Loyseau_, prix de poésie de l'Académie, +_Sylvanecte_, _Sylvane_, _Mlle Vacaresco_, etc. + + + + +Mme ANAÏS SÉGALAS + + +A la tête des femmes écrivains vivantes nous tenons à placer le poète +féminin le plus populaire du XIXe siècle. + +Le père d'Anaïs Ségalas, M. Charles Ménard, auteur d'un spirituel +ouvrage (_l'Ami des bêtes_), épousa une charmante créole des Antilles. +Sa fille hérita de toute la grâce de sa mère. Mariée à quinze ans à M. +Victor Ségalas, avocat de talent, elle a parcouru une longue carrière +de bonheur et de succès non interrompus. + +A côté de tant d'existences bouleversées et abreuvées d'amertumes, la +sienne a été d'une inaltérable sérénité, jusqu'au chagrin affreux que +lui a causé la mort de son mari, il y a peu d'années. + +Elle a vécu et vit dans une aisance très large, sans inquiétude pour +son avenir ni pour celui des siens, ayant près d'elle une fille unique +et dévouée, intelligente autant que bonne, qui cultive les lettres et +les beaux-arts. + +Officier d'Académie, ayant reçu des médailles et des prix dans tous les +concours, lauréate de la Société d'Encouragement au bien, l'Académie +française lui a décerné le prix Botta en 1888. Ses poésies, dont +l'humour et la satire ne sont pas exclus, sont empreintes d'une nuance +sentimentale et touchante qui fait venir les larmes aux yeux tout en +conservant le sourire sur les lèvres. L'observation philosophique se +retrouve dans cette versification facile, à la portée de l'enfance, +mais non sans charme pour l'âge mûr. Parmi les plus populaires de ses +poésies, il faut citer _le Petit Sou neuf_. Quel est l'enfant de notre +époque qui n'apprend pas, en épelant ses lettres: + + Comme te voilà beau, monsieur le Petit Sou... + +Les poésies de Mme Anaïs Ségalas pourraient s'appeler les annales du +XIXe siècle mises en vers. Elle nous raconte notre vie, soit dans _les +Cartes de visite_, soit dans _le Bal de Charité_, ou encore dans _le +Jardin des Tuileries_ et dans la poésie sur les _Gens de lettres_. +Survient-il un événement quelconque, infatigable, elle prend sa plume +légère et vive et retrace la scène dans des vers mi-satiriques, +mi-plaisants qui nous la fixe dans la mémoire. + +C'est ainsi qu'après l'ordonnance du préfet de police (été 1892), pour +museler les chiens, elle s'est écriée, avec cette verve intarissable +qui lui est si personnelle: + + Avez-vous vu des chiens, courbant leurs têtes fières, + Froissés dans leur orgueil, porter des muselières? + Paris les affranchit souvent de ce lien; + Mais parfois, par un jour de soleil et de flamme, + L'arrêt fatal revient. C'est en vain qu'on réclame: + Saint Roch serait forcé de museler son chien. + + Et la rage! dit-on.--Mais nos chiens doux, tranquilles, + Pourquoi les opprimer, quand on voit par les villes + Tant de gens enragés sans bâillons ni réseaux? + Les uns, railleurs charmants; d'autres, hurleurs farouches. + Quand vous laissez en paix tant de méchantes bouches, + Pourquoi donc enchaîner tant d'innocents museaux? + + Muselez cette femme au gracieux sourire, + Aux deux lèvres de rose, à la dent qui déchire + Les réputations, et qui certes mord bien! + Sa voix est douce, avec des notes argentines, + Mais ses petites dents, de blanches perles fines, + Font souvent plus de mal que les longs crocs du chien. + + Et ces ambitieux, aboyant en colère + Contre l'État, les lois, et voulant tout refaire, + Il faut les museler! Qu'on leur donne un trésor, + Une place, et soudain ces hurleurs, ô merveille! + N'auront plus d'aboîment pour assourdir l'oreille: + On les fait taire avec des muselières d'or. + + Muselez ces voyous, roquets pleins d'insolence; + Et même à la tribune ou dans la conférence, + Quand l'orateur bavard, comme un long écheveau + Déroule une parole ou malsaine, ou mollasse, + Quand le fil du discours n'est que de la filasse, + Mettez la muselière auprès du verre d'eau. + + Muselez ces auteurs, dont le talent coupable + Recherche le scandale et prêche l'impudeur, + Qui, sur chaque feuillet, pour mordre le lecteur, + Ont un vice embusqué. Leur poison redoutable + Peut se gagner; près d'eux vous courez des dangers: + Ils ne sont pas mordus par des chiens enragés, + Mais ils sont mordus par le diable. + + Muselez cet ivrogne aussitôt qu'il voudrait + Franchir, pour s'enivrer, le seuil du cabaret, + Car il jette au comptoir son argent et son âme; + Il s'abrutit avec l'eau-de-vie... ou de mort, + Il devient animal, sans raison ni remord, + Et, dans son verre, il boit les larmes de sa femme! + + Mais ne muselez pas le chien, ce compagnon, + Ce gardien, pour qu'il puisse aboyer au larron. + Cet arsenal de dents, qu'il lui montre en furie, + Pour garder la maison lui sert d'arme et d'outil; + Il ressemble au soldat quand il met son fusil + Au service de la patrie. + + Laissez-le nous parler... sans savoir conjuguer + Nos verbes si connus: calomnier, narguer, + Médire. Sa parole est pourtant nette et claire: + Avec ses aboîments joyeux, ses cris jaloux, + Il dit très bien «je t'aime». Il est plus fort que nous + Sur la langue du cœur, qu'il parle sans grammaire. + + Oh! qu'il soit libre, heureux, cet ami sans rival, + Ce Pylade! Le chien, c'est plus qu'un animal, + C'est un mystère... Il a des yeux tout pleins de flamme. + S'il ne sent pas en lui cette âme, ce soleil + Qui luit et brûle en nous, son instinct sans pareil + Doit être une étincelle d'âme. + + Quand on perd sa splendeur, sa dorure, son bien, + Quand la fausse amitié, par quelque vent d'orage, + Part avec la fortune et la suit comme un page, + On est toujours certain, pourtant, voyez-vous bien, + D'avoir un ami sûr, fidèle et sans reproche, + Quand, malgré la ruine, en fouillant dans sa poche, + On y trouve dix francs pour l'impôt de son chien. + +Dans ses _Souvenirs_, Alexandre Dumas a pu confondre la poétique de +Mme Anaïs Ségalas avec la façon de faire de Victor Hugo. Roger de +Beauvoir ayant demandé à Victor Hugo de lui écrire des vers sur la tête +d'un squelette qui se trouvait chez lui, l'auteur des _Orientales_ +écrivit six vers de Mme Anaïs Ségalas, faisant partie d'une poésie de +trente-six vers imprimée dans son premier recueil, _les Oiseaux de +passage_, qui lui avait été inspirée par une tête de mort trouvée dans +les ruines du château royal de Sèvres. Les voici pour la curiosité du +fait; ils sont d'ailleurs fort beaux: + + Lampe, qu'as-tu fait de ta flamme? + Squelette, qu'as-tu fait de l'âme? + Cage déserte, qu'as-tu fait + De ton bel oiseau qui chantait? + Volcan, qu'as-tu fait de la lave? + Qu'as-tu fait de ton maître, esclave? + +Mme Anaïs Ségalas a aussi écrit nombre de romans en prose fort +intéressants et a fait représenter plusieurs pièces de théâtre, qui +peuvent, pour la plupart, se jouer dans les salons. Voici la liste de +ses œuvres, par ordre de publication: + + +POÉSIES + +_Les Oiseaux de passage.--Enfantines, Poésies à ma fille.--La +Femme.--Nos Bons Parisiens.--Poésies pour tous._ + + +ROMANS + +_Les Mystères de la maison.--Les Magiciennes d'aujourd'hui.--La +Vie de feu.--Les Fleurs de Paris.--Les Deux Fils.--Le Compagnon +invisible.--Les Mariages dangereux.--Les Romans du wagon.--La Semaine +de la Marquise._ + + +ROMANS ILLUSTRÉS + +_Les Jeunes Gens à marier.--Le Livre des vacances.--Récits des +Antilles._ + + +THÉATRE + +_La Loge de l'Opéra_, drame en 3 actes et en prose (Odéon). + +_Le Trembleur_, comédie en 2 actes et en prose (Odéon). + +_Les Absents ont raison_, comédie en 2 actes et en prose (Odéon). + +_Les Deux Amoureux de la Grand'mère_, vaudeville en 1 acte (Théâtre de +la Gaîté). + +_Les Inconvénients de la Sympathie_, vaudeville en 1 acte (Théâtre de +la Porte-Saint-Martin). + + + LA MUSE D'ALFRED DE MUSSET + + La voyez-vous venir... Je la reconnais, moi! + La muse de Musset, étincelante, étrange. + Muse de Lamartine, elle lutte avec toi, + Et comme un chevalier guerroyant au tournoi, + Croise sa plume d'or avec ta plume d'ange. + C'est la fine railleuse, aux mots vifs et mordants, + Chantant comme un pinson, sifflant comme les merles, + Qui, tout en se moquant des sots et des pédants, + Charme, attire, éblouit: en leur montrant les dents, + Elle vient, en riant, les mordre avec des perles. + Elle tient une plume et n'a pas de ciseaux + Pour couper (comme fait le filou littéraire) + Aux strophes du voisin quelques petits morceaux. + Musset n'a-t-il pas dit: «Je hais le plagiaire; + Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.» + Mais ce verre charmant, taillé, svelte, élégant, + Lorsqu'il trinquait avec la muse, sa compagne, + Faisait un bruit sonore, avec un air fringant, + S'emplissait jusqu'au bord d'une mousse d'argent; + Il était tout pareil aux verres de Champagne. + Sa muse est jeune, fraîche, et ressemble au printemps, + Chante sous les lilas et fuit les gens moroses. + Les amoureux lui font des succès éclatants; + Elle a dans ses chansons le feu de leurs vingt ans, + Et ses plus beaux lauriers, ce sont des lauriers roses. + Elle ne porte pas, comme ces chastes sœurs, + Le peplum long et blanc. Muse folle et fêtée, + Tu tiens la belle lyre où s'accrochent les cœurs, + Mais du cygne et des lis tu n'as pas les blancheurs, + Et ta tunique, ô muse! est bien décolletée. + Sur ton front étoilé, plein de rayons divins, + Tu poses volontiers un bonnet de grisette. + Tu ne cours pas toujours par les plus purs chemins, + Mais que tu brodes bien la pimpante cornette + Avant de la jeter par-dessus les moulins! + Quand tu chantes _Rolla_, ton aile lumineuse + Effleure un sol fangeux... qui semble étincelant, + Car ta voix est si fraîche, ô sirène! ô charmeuse! + Que même quelquefois la pudeur, en tremblant, + Pour t'admirer soulève un peu son voile blanc. + Mais tout à coup voilà que tu deviens guerrière: + A ce chant de défi qui nous défend l'accès + Du Rhin allemand, toi, tu réponds noble et fière, + Réclamant vaillamment notre ancienne frontière, + Et ton rire gaulois devient un chant français. + Ta colère superbe en double la puissance + Et met à ton beau front plus de rayonnement. + Tu t'élances sans peur dans le Rhin écumant, + Pour reprendre à la nage et pour rendre à la France + Un laurier d'autrefois, volé par l'Allemand. + O Musset! ta chanson n'est pas toujours légère, + Et l'on voit succéder à ton rire moqueur + Des larmes, des regrets, quelque pensée amère! + De ton esprit charmant en vain tu voulus faire + Un voile pailleté, pour nous cacher ton cœur: + Tu lances jusqu'au ciel, dans un chant magnifique, + Un cri d'_espoir en Dieu_. Tu veux croire et prier, + Toi, si souvent rieur et fort peu catholique! + Si l'église parfois te voit sous son portique, + C'est un peu comme un diable auprès d'un bénitier. + Mais l'âme d'un poète est, malgré lui, sauvée. + De la croyance au Ciel, d'où lui viennent ses chants + Sans qu'il le sache en lui la graine s'est levée, + Et, sans qu'il l'ait pourtant semée et cultivée, + La foi lui pousse au cœur comme un bluet aux champs. + Car, pour l'inspirer, Dieu, qui dicte son poème, + A l'étoile, au soleil, prend maint rayon doré, + Une flamme d'amour au séraphin lui-même; + Et, pour chauffer l'esprit du poète qu'il aima, + De tous ces feux du ciel il est le feu sacré. + Mais notre cher Musset, que partout on proclame, + Connaît Dieu maintenant. La mort vint le chercher; + Il se brûla bien vite à cette belle flamme + Que l'inspiration allumait dans son âme, + Et de son piédestal il se fit un bûcher. + + + + +LOUISE D'ISOLE + + +Mme Riom, connue sous le pseudonyme ci-dessus, a publié, toute jeune, +quatre volumes sous le pseudonyme du comte de Saint-Jean, deux recueils +de poésies en 1864 et 1867, un poème sur l'enchanteur Merlin, et un +roman politique en 1871, _Mobiles et zouaves bretons_. Comme préface +à son premier livre de poésies elle a commenté ainsi le célèbre vers +d'Ovide: + + + _Tu sine me ibis in urbem_: + + Pour la dernière fois, oh! laissez-moi, mon livre, + Rassembler vos feuillets, par mes larmes flétris; + Au souffle du ciel je vous livre, + Qu'il vous emporte vers Paris! + + Je comprends maintenant ces plaintes d'un grand homme, + Du fond d'un sombre exil disant en son émoi: + «Mon livre, vous irez à Rome! + Hélas! et vous irez sans moi!» + + Arrivez à Paris, ô pages ignorées, + A l'heure où l'hirondelle annonce le printemps. + Touchez ses rives adorées + Et mes souvenirs palpitants! + + + + +Mme G. DE MONTGOMERY + +(LUCIE-MARIE-ADÈLE DITTE) + + +Petite-fille du célèbre miniaturiste suédois Hall, arrière-petite-fille +d'une Fergusson, de la famille écossaise de ce nom, elle est cependant +bien Française, née en France, dans le château de ses parents, en +Seine-et-Oise et alliée aux familles d'Étampes, de Caylus, de Bizemont, +de Lagrange, de Lambel, de Plinval. En pleine jeunesse, possédant une +immense fortune, mariée à un parfait gentilhomme, jeune diplomate, +femme du monde accomplie, il lui semble qu'il lui manque cependant +quelque chose, et elle livre un volume de _Poésies_ à Lemerre, +l'éditeur des Parnassiens, c'est-à-dire qu'elle s'expose à la critique +du public indifférent et exigeant quelquefois jusqu'à la cruauté, +s'écriant, avec cette verve que l'on nomme le feu sacré, le diable au +corps que donne une vocation vraie: + + Je veux être quelqu'un, je veux être un poète, + Et s'il faut de mon sang que je marque les pas, + Je m'ouvrirai moi-même et le cœur et la tête; + Mourir sans laisser d'œuvre est un double trépas. + + Car si le cœur pourrit, l'âme est une immortelle, + Le corps est l'instrument qu'elle jette au rebut, + Et souvent il fléchit, et sa souffrance est telle + Qu'on le voit succomber en arrivant au but. + + Qu'importe! si la voix a pu se faire entendre; + Qu'importe! si le pied a gravi le sommet! + Mourir n'est pas mourir, car vivre c'est attendre + Le lever du soleil qui ne s'éteint jamais. + +Elle avait désormais cette auréole de gloire qui lui manquait, car les +vers sont sonores, bien frappés. Ils riment le plus souvent avec des +substantifs. On y remarque la délicatesse, la richesse d'imagination, +la suavité et la recherche d'expression de la femme du monde-poète; +son volume fut accueilli par ce qu'on appelle une «excellente presse», +avec une faveur hors ligne, qui lui assure de passer à la postérité. Il +débute par ce gracieux _Avant-propos_. + + O mes enfants chéris, ô mes timides vers, + Vous dont la renommée est mon unique envie; + O vous qui possédez tout l'espoir de ma vie + Avant d'aller combattre en ce grand univers, + Soyez bénis, ô vous, printemps de mes hivers! + + Vous pour qui je ressens tout l'amour d'une mère, + Enfants de mon esprit et non pas de mon sang, + Dans ce monde où vraiment je ne suis qu'en passant, + Sur cette triste terre, en cette vie amère, + Devenez immortels, enfants de ma chimère! + . . . . . . . . . . . . . . . + +Mme G. de Montgomery n'est pas seulement poète, elle est aussi +musicienne et compositeur. Un recueil de _Mélodies_ d'elle a été +accueilli avec beaucoup de succès; une œuvre lyrique dont elle fait +les vers et la musique occupe en ce moment et depuis un an déjà toute +sa vie. Elle a le plaisir de pouvoir composer le poème et la musique, +immense avantage. + +Terminons par une petite pièce de vers pimpante comme un Watteau. + + + MA GRAND'MERE DE L'AN IV + + _A Madame la comtesse Zoé de Saint-Mars._ + + Ma grand'mère, en l'an quatre, avait la taille fine, + Ma grand'mère, en l'an quatre, avait le pied bien fait. + En la voyant passer on eût dit la Dauphine, + Tant sa marche était douce et son maintien parfait. + + Ma grand'mère, en l'an quatre, avait un bonnet rose, + Un tout petit bonnet sur ses beaux cheveux blonds. + Elle était fort jolie, et sa lèvre mi-close + Changeait en doux rêveurs les plus joyeux garçons. + + Les vieillards auprès d'elle avaient l'âme ravie, + Se souvenant alors de leur printemps joyeux; + Et moi, je donnerais bien des jours de ma vie + Pour avoir pu, rêveur, embrasser ses grands yeux. + + + + +S.-B. DE COURPON + + +Mme Armand de Bovet, née Sophie de Courpon, écrit sous le pseudonyme +de _Mardoche_, et sous son nom de jeune fille, des chroniques très +enlevées, des romans, dont un, _les Écumeurs de Salon_, a paru dans _le +Pays_, des critiques musicales. Plusieurs volumes de vers, entre autres +une riposte bien sentie aux _Blasphèmes_ de Richepin sont édités. Poète +d'instinct, elle rimait tout enfant. + + + IMPRÉCATION (tiré des _Contes de Mardoche_) + + Quand Dieu pour les damnés fut à bout de sévices + Et qu'il eut épuisé tortures et supplices, + Après avoir fourni plus de bois et de fer + A Satan qu'il n'en faut pour fondre son enfer, + Après avoir fait naître, à chaque bout du monde, + Les monstres, les fléaux et la misère immonde + Il trouva (s'informant avec un soin jaloux) + Que ce sombre attirail était presque trop doux. + Et puis, tous ces tourments avaient des airs antiques, + Et la mode n'est plus aux choses dramatiques. + Il fallait un supplice, unique et raffiné, + Qui, par les autres dieux, ne fût pas profané. + Et, s'inspirant alors du juif de la légende + Qui ne peut nulle part accepter une offrande, + Ni jamais retirer de sa poche un denier, + N'espérant le repos qu'au jugement dernier, + Il choisit un poète et lui dit: «Dans ton âme + J'entretiendrai moi-même une éternelle flamme, + Mais tu seras transi de froid sur ton bûcher, + Dont pas un être humain ne voudra s'approcher. + De ton cœur vont couler d'amples sources d'eaux vives + Et tu mourras de soif sur le bord de leurs rives, + Enviant le destin des arbres, des roseaux, + Qui peuvent s'enlacer du moins par leurs rameaux. + Tes plus brûlants désirs resteront lettre morte + Et d'aucun paradis tu n'ouvriras la porte. + Toi, pour qui j'ai pétri toutes les passions, + Tu les enfanteras dans les déceptions, + Et, si tu crois presser des mains dans ton délire, + Tu ne feras plier que le bois de ta lyre.» + + + + +Mme ANAÏS DEWAILLY + + +Mme Gustave Mesureur a écrit sous son nom de jeune fille, Anaïs +Dewailly, un délicieux petit volume de vers maternels, qui mérite +d'être lu par les mères et les enfants, un autre livre de poésies, +_Rimes roses_, et d'autres ouvrages en prose où elle s'occupe toujours +des enfants et des mères. _Le Petit marin_, que nous citons ci-après, +peut marcher de pair avec _le Petit oreiller_, _le Petit enfant à +l'école_, de Mme Desbordes-Valmore, _le Petit savoyard_, etc. Ses +_aquarelles_ sont de véritables Millet en vers: + + + LE PETIT MARIN + + Un moussaillon du port, sur la route pierreuse, + S'en allait, les pieds nus et les cheveux au vent. + Il sanglotait, tout haut, d'une voix douloureuse + Et, triste, j'écoutais sa plainte en le suivant. + + Quatre ans à peine et seul, je frémis, oh! misère! + Peut-être l'avait-on battu, le cher mignon. + Et m'approchant de lui: «Petit, que fait ta mère? + Pourquoi pleurer ainsi? tu souffres? dis ton nom. + + «Réponds-moi, je pourrais te consoler sur l'heure. + Veux-tu qu'au prochain bourg nous achetions du pain? + Aimes-tu les gâteaux? j'en ai dans ma demeure.» + Mais lui, pleurant plus fort: «Non, non, je n'ai pas faim!» + + Son chagrin persistant, je pressentais un drame. + Cet enfant éploré, pensais-je, doit courir + Demander du secours; peut-être qu'une femme, + Sa mère, en ce moment est proche de mourir! + + Aux maux des tout petits mon âme s'intéresse. + J'accompagnai l'enfant et, pour calmer ses cris, + Je le pris dans mes bras. Hélas! quelle détresse! + Aux cailloux du chemin ses pieds s'étaient meurtris! + + Je serrai contre moi ce fils de mendiante. + Sa douleur apaisée, il sourit, l'orphelin! + Et jugeant tout à coup ma mine confiante, + Pour conter son secret, il eut un air câlin: + + «Si j'avais un bateau qui vogue sur la lame, + Je ne pleurerais plus, je serais bien heureux; + Un bateau de bois blanc, c'est beau! dites, Madame? + On les paye cinq sous, et je n'en ai que deux.» + + Heureux âge où le cœur facilement s'épanche, + Et désolé pour rien se console de peu! + Il rêvait d'une barque avec sa voile blanche. + Comment ne pas sourire à ce naïf aveu? + + C'était là son regret, le sujet de sa peine. + Alors, comme une fée exauçant son désir, + J'entrai chez le marchand et je lui fis choisir + Un beau bateau qui fût digne du capitaine. + + + LE POULAIN (_aquarelle_) + + On a conduit le gros bétail à la pâture. + Dans la prairie en fleurs, qu'entoure une clôture, + Des vaches, des chevaux errent tranquillement; + Quelques-uns sont couchés. Un beau poulain normand + Gambade et se repaît, libre de toute entrave. + Jamais il n'a connu la honte d'être esclave; + Jamais il n'a senti lui peser sur le cou + L'humiliante bride ou l'insultant licou; + En jouant, d'une haleine, il ferait une lieue. + Et sur ses fins jarrets flotte sa longue queue. + Sa crinière sauvage et brune orne son front, + Il galope au hasard, hennit, puis s'interrompt. + Au revers d'un fossé tout à coup il s'arrête. + Il accourt frémissant et redresse la tête. + Un cheval passe au loin, qui, moins heureux que lui, + Travaille, souffle, sue, et tire avec ennui + Un camion chargé de pièces de charpente. + Du chemin, défoncé par l'eau, la faible pente + Est pénible à gravir; il ne peut avancer. + A chaque effort, la roue, en tournant, fait grincer + Le moyeu. L'animal tout en sueur ruisselle; + Il butte à chaque pas et la pierre étincelle. + Le roulier, un bon homme, a pitié cette fois, + Et, sans lever le fouet, l'excite de la voix, + Montrant pour le quart d'heure une rare indulgence. + Le poulain observait, l'œil plein d'intelligence, + Comme si le malheur des siens l'intéressait. + Immobile et debout, on eût dit qu'il pensait, + Entrevoyant déjà sa sombre destinée: + Est-ce donc pour souffrir que notre race est née? + +[Illustration] + + + PAYSAGE (_aquarelle_) + + C'est la pleine campagne; au loin, des fours à chaux, + Là, des terrains plantés de pois et d'artichauts. + Une fine poussière ouatant la route blanche. + Des champs ensemencés, dont l'ocre brune tranche + Sur le velours moelleux des blés et des foins verts. + Des vergers où l'on voit poindre des fruits divers; + Des arbres constellés de cerises vermeilles, + Des abricots planant au-dessus des groseilles. + Une intense clarté, qui rayonne des cieux, + Allume la campagne et fatigue les yeux. + La blancheur du chemin a trop d'éclat, et l'ombre + D'un épais marronnier fait une tache sombre. + Comme pour ajouter à cette variété + De tons resplendissants par un soleil d'été, + L'uniforme gros bleu, jaune d'or, écarlate, + Sous l'indigo du ciel, dans un fond vert, éclate + De deux pioupious, assis sur le bord d'un taillis, + Qui devisent entre eux des choses du pays. + + + + +Mme LA BARONNE DE GOYA-BORRAS + +(NÉE O'BRIEN) + + +Ce sont ses enfants, sa fille, qui ont fait imprimer presque à son +insu, les poésies de Mme de Goya. C'est avec une religion toute filiale +qu'ils y ont procédé. Rien n'a été trop beau pour _le livre de leur +mère_: papier, caractères, fleurons, culs-de-lampe, c'est tout à fait +une édition de grand luxe. L'écrin devait être digne des perles qu'il +était appelé à renfermer. On ne peut que féliciter la mère d'avoir de +tels enfants et les enfants d'avoir une telle mère. Quoique les noms de +l'auteur paraissent étrangers, elle écrit en vraie Française. Voici ce +qu'elle dit elle-même de ses poésies dans un Envoi à une de ses amies: + + Il faut te les donner, mes pauvres poésies, + Et te faire un recueil de mes œuvres choisies. + . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . + J'espère toutefois que tu seras discrète, + Et que tu garderas ma faiblesse secrète, + Ne les laisse pas voir; tu sais les préjugés; + Combien pour moins encore ont été mal jugés. + + On ne me connaît pas là-bas, on pourrait croire + Que ton amie est folle avec tout ce grimoire, + Et les plus indulgents penseraient à coup sûr + Que j'ai tête à l'envers et pieds chaussés d'azur; + + Qu'en Sapho je me pose et que, dans ma sottise, + Je fais l'intéressante et la femme incomprise; + Le monde est ainsi fait, ma chère, et tu sais bien + Qu'à notre pauvre sexe il ne pardonne rien. + + Pour toi, tu sais combien je suis peu poétique, + Tu sais jusqu'à quel point ma vie est prosaïque, + Comme chaque détail en est simple et banal: + Élever mes enfants est mon seul idéal. + + Nul devoir n'est trahi par cette peccadille. + Ma plume n'a jamais fait tort à mon aiguille, + Et ce n'est qu'en vaquant aux soins de ma maison + Que j'ose griffonner quelque rime au brouillon. + + Car si j'ai dans mes goûts admis quelque partage, + Ma muse préférée est celle du ménage. + . . . . . . . . . . . . . . . + + + + +Mme MARIE DE BOSGUÉRARD + + +Née Fœdéré, petite-fille du savant médecin de ce nom, poète de cœur +et d'âme, gracieuse femme, mère par dessus tout, telle est Mme de +Bosguérard, peu connue du monde, car elle vit retirée, entre ses _cinq_ +filles qu'elle adore, travaillant pour elles. Plus de quarante volumes +pour enfants et l'adolescence sont dus à sa plume, qui ne voulut jamais +du succès au prix de signer un roman scandaleux. Ses poésies peuvent +rivaliser avec celles de n'importe quelles femmes poètes de notre +siècle, quoiqu'elles soient écrites à plume levée. C'est surtout à ce +titre que nous la comprenons dans cette Anthologie, d'autant plus que, +jusqu'ici, elles n'ont pas été réunies en volumes, et n'ont paru que +dans la collection des _Causeries familières_; elles méritent cependant +de survivre: + + + SUR UNE ROSE + + RÊVERIE + + Avez-vous quelquefois, passant par un sentier, + Entrevu tout à coup dans l'ombre et la verdure + Une rose sauvage, enfant de l'églantier, + Quand vous alliez cueillir ou la fraise ou la mûre? + + Alors que faisiez-vous, tout le long du chemin? + En récoltant des fleurs un peu partout, dans l'herbe, + Vous formiez un bouquet bien gros pour votre main, + Orné tout aussitôt de la rose superbe. + + Mais quelques pas plus loin, la brise s'élevant + Emportait doucement les feuilles de la rose; + Elle mourait le soir, née au soleil levant! + Et vous n'y pensiez pas! C'était si peu de chose! + + Si, comme moi, pourtant, vous aviez, par hasard, + Entendu les accents de ces fleurs gracieuses, + Vous n'auriez pas, je crois, alors passant plus tard, + Arraché sans regret ces roses amoureuses. + + Voici ce que je vis un beau jour de printemps: + Le soleil radieux illuminait la plaine; + Des oiseaux qui chantaient, heureux de ce beau temps, + Et moi-même attendrie et voulant prendre haleine, + + Je m'assis un instant sur le bord du sentier. + Un arbre séculaire étendait son feuillage, + Un oiseau gazouillait tout près d'un églantier, + Et j'entendis soudain du sein de cet ombrage + + Un doux son retentir... Je cherchais çà et là... + C'était comme un soupir envoyé par la brise, + «Ma sœur, disait la voix, oh! que je suis éprise + «De ce charmant oiseau qui demeure par-là!» + + Quelqu'un lui répondit avec un ton plus fort: + «Enfant, vous aimez tout, le soleil dans la plaine, + «L'oiseau, le papillon, tout ceci vous entraîne! + «Aimer tout, selon moi, c'est avoir un grand tort! + + «Car vous avez ici peu de temps pour fleurir. + «Le soleil d'aujourd'hui qui vous a fait éclore + «Demain vous mûrira! Peut-être un jour encore + «Et vous serez ici, las! bien près de mourir!... + + «Croyez-moi, cachez-vous et fermez votre cœur, + «De crainte de l'user et de vivre trop vite, + «Vivez sans rien aimer, tâchez qu'on vous évite + «En montrant vos épines, alors on aura peur.» + . . . . . . . . . . . . . . . + + + + +Mme LUDOVIC FOUCAULT + +(Morte en 1891) + + +Aimable et modeste, charitable et pieuse, elle n'a jamais cherché +l'éclat et la publicité. + + + L'AIMABLE VIEILLE + + _A ma chère et vénérée Belle-Mère_ + + Son front a quelques plis, mais elle est fraîche et rose, + Jamais on ne lui voit un visage morose, + Ses cheveux ont blanchi sous la neige des ans, + Ses yeux n'ont plus l'éclat, la beauté du printemps, + Mais sa bouche a gardé son aimable sourire. + Spirituelle et gaie, elle aime encore à dire + Refrain du bon vieux temps, mot pétillant d'esprit, + Joyeux conte où jamais sa verve ne tarit. + Sa conscience est pure et sa verve sereine; + Pourtant elle a connu l'amertume et la peine: + Elle a souvent pleuré, prié, lutté, souffert, + Mais elle a résisté. C'est l'arbre toujours vert + Qui brave les autans et rit de la tempête. + On aime à contempler sa vénérable tête; + Il semble qu'elle porte une auréole au front, + Diadème d'honneur que ses vertus lui font. + En la voyant ainsi souriante et vermeille, + On se sent pénétré près de l'aimable vieille + D'un sentiment mêlé d'amour et de respect, + Tout souci, tout chagrin s'enfuit à son aspect. + D'un cortège animé d'enfants qui la chérissent, + Les doux épanchements sans cesse rajeunissent + La sève de son cœur et le font reverdir. + Vous qui lui ressemblez, n'ayez peur de vieillir, + Car pour récompenser la femme vertueuse, + Le Seigneur lui réserve une vieillesse heureuse, + Et si votre printemps peut être regretté, + Femmes, consolez-vous, chaque âge a sa beauté. + + + + +Mme EUGÉNIE VICQ + + +Habitant la province, spirituelle et intelligente; elle a surtout écrit +pour elle et les siens. + + + FERME TES JOLIS YEUX + + (_Extrait des_ Loisirs d'une grand'mère) + + Ferme tes jolis yeux! depuis plus de deux heures + Enfant sur mes genoux tu t'agites, tu pleures, + Pourquoi donc tant gémir? + Il fait nuit, et tu sais..... tu promis d'être sage, + Grand'mère ne veut pas exiger davantage, + Il est temps de dormir. + + Ferme tes jolis yeux! sais-tu que la fauvette + A depuis bien longtemps, par une chansonnette, + Rappelé ses petits; + Et que, la nuit, la fleur resserre sa corolle, + Que toujours le sommeil de la douleur console + Les doux anges bénis? + + Ferme tes jolis yeux que ma bouche caresse! + Le feu s'éteint dans l'âtre, au dehors tout bruit cesse, + J'ai terminé mes chants, + C'est l'instant du repos, puisque le jour s'achève; + Tout est calme, tout dort, on ne vit plus qu'en rêve; + Chaque chose a son temps. + + Sais-tu que seulement se lèvent les étoiles + Quand les jolis yeux bleus se couvrent de leurs voiles, + Et que toute la nuit + Sous un nuage noir elles restent cachées + Lorsque pleure un enfant, tant elles sont fâchées + Qu'il ne soit pas au lit? + + Ferme tes jolis yeux; les petites amies, + Dans leurs gentils berceaux, sont toutes endormies. + Sous de frais rideaux bleus + Dors!... tu seras demain joyeux et plus facile, + L'ange sera content en te voyant docile, + Ferme tes jolis yeux. + + + + +FEMMES POLITIQUES ET JOURNALISTES + +Mme ADAM + + +Juliette Lamber est née à Verberie, près Senlis; son père était +médecin. Elle épousa M. Émile Adam. C'est une des figures de femmes +du XIXe siècle appelée à vivre dans la postérité, à cause du rôle +politique qu'elle a su prendre et qui l'a sortie d'entre les nombreuses +femmes de lettres de notre époque. Elle est presque unique en France +en son genre. C'est ce que nous appelons une tête de ligne. Depuis +1870, et avec Gambetta pour commensal, dont son mari défunt était l'ami +intime, elle a tenu un salon politique encore plus ou tout autant +que littéraire et artistique. Elle a fondé une revue, tâche rarement +entreprise par une femme. Dans cette revue, elle s'est surtout réservé +la partie de la politique extérieure, et les _Lettres_ qu'elle y publie +périodiquement ne sont pas sans être lues avec considération dans les +pays étrangers. + +Mme Adam se délasse de temps en temps de la politique par des œuvres de +sentiment et d'imagination. + +Elle débuta en 1858 par: + +_Idées anti-proudhoniennes sur l'amour et la femme._ + +_La Papauté dans la question italienne._ + +_Garibaldi, sa vie, d'après des documents inédits._ + +_Blanche de Civry._ + +_Le Mandarin_, 1860; _Mon village; Récits d'une Paysanne_, 1862; +_Voyage autour du Grand Prix_, 1863; _Dans les Alpes_, 1867; +_L'Education de Laure_, 1868; _Saine et sauve_, 1870; _Récits du golfe +de Juan_, 1873; _Journal d'une Parisienne pendant le Siège de Paris_; +_Jean et Pascal_, 1876; _Laide_, 1878; _Grecque_, 1879; _Galathée_, +1880; _Poètes grecs contemporains_, 1882; _Chanson des nouveaux +époux_, 1882; _Païenne_, 1883; _Patrie hongroise_, 1884; _Récits d'une +paysanne_, 1884; _Coupable comédie_, 1885; _Pensées spirites_, 1888; +_Lettre d'un Paysan hongrois_. + + + PAIENNE (_extrait de_) + + Je regardais sur la route de Catane la silhouette boisée des Alpines, + me demandant si l'artiste créateur, vieilli, avait tremblé en faisant + ce dessin, ou si le temps, de ses dents ébréchées, avait rongé les + lignes pures. + + Sombre, avec ses bases puissantes, la montagne noire s'élevait dans + le ciel à mesure que le soleil descendait. + + Mes yeux fixent l'astre à son déclin, et je le vois répandre sa + lumière, soit en flèches, soit en globules. Les flèches dansent, + retenues autour de la face brillante, mais les globules semblent + tomber de ses lèvres. + + Signes divins, ces globules forment des caractères enchevêtrés, + qu'Apollon n'a point encore appris à lire aux hommes nouveaux, et + que, seule peut-être depuis les âges sacrés de la Grèce antique, je + commence à déchiffrer. + + La nappe d'azur du ciel s'émiette, poudroie, les cyprès s'entourent + d'une buée d'ombre et se gonflent. Le Luberon blanchit, les Alpines + se teintent lentement de violet. + + Peu à peu, le soleil ramasse ses clartés et sa chaleur, puis, + brusquement, il les rejette par delà l'horizon; des feux s'allument + au-dessous de l'astre et renvoient d'en bas leurs flammes au ciel. + + Le dôme de la grande allée de platanes est rutilant, sous la pourpre, + le faîte des peupliers se dore; des nuages se forment; ils boivent + une dernière fois à la coupe de lumière, ils sont lie de vin. + + Le soir tombe. Les oliviers s'argentent. Les nuages se dissipent en + flocons d'un gris tourterelle, des crinières dorées apparaissent une + dernière fois au sommet des Alpines. + + Bientôt la nuit froide pleure, le jour brûlant a disparu. + + + _Lettre sur la politique extérieure_ + + (Parue en août 1891, au moment où l'alliance franco-russe faisait le + sujet des polémiques): + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + L'hypocrisie, les fausses assurances, les menaces, le reptilisme, les + intrigues ont fait leur temps; la déification de l'Allemagne s'en ira + où vont les feuilles d'antan, où iront bientôt la «barbarie» de la + Russie, «l'anarchie» de la France, et où sont allées déjà la haine du + Tsar pour la République et sa répulsion pour notre hymne national. La + vérité, qui plane comme une auréole autour de la figure d'Alexandre + III, et qui est l'un des attributs du caractère français, apparaît + enfin et se dégage de la fumée des saluts de nos canons à Cronstadt. + + L'empereur de Russie, dans cette magnificence d'âme qui complète + idéalement certains de ses actes, a voulu que l'un de ceux qui ont + donné leur vie pour l'union franco-russe soit évoqué aux jours du + succès de son œuvre, et il a autorisé les amis de Katkoff à lui + élever un monument. + + Je voudrais citer tout entières les lettres que j'ai reçues de + Russie, surtout de Pétersbourg et de Moscou, durant ces derniers + jours bénis entre tous. Moi aussi j'ai la récompense d'une lutte de + vingt ans sans défaillance. Mes lecteurs fidèles savent mieux que + personne que, depuis douze ans, la _Nouvelle Revue_ n'a cessé de les + diriger dans les voies du relèvement où la France marche à cette + heure. Le Congrès de Berlin m'a brouillé avec mes amis politiques + les plus puissants et les plus populaires. J'ai sacrifié à mes + prévoyances nationales le désir légitime que j'avais d'exercer une + influence dans un milieu gouvernemental au succès duquel je n'avais + cessé de contribuer; mais, par les mêmes raisons patriotiques + qu'après 1877, je me suis écartée d'amitiés à la fois chères et + illustres, de même aujourd'hui aucune divergence de détail, aucune + antipathie de personne ne peut attiédir la gratitude que j'éprouve + pour le ministère qui a donné à l'amiral Gervais la mission française + qu'il vient de remplir. + + J'envoie du fond de mon âme à M. le Président de la + République,--pourquoi n'ajouterai-je pas, moi femme, à Mme + Carnot,--dont le patriotisme n'a jamais cessé d'être en éveil, et + j'en pourrais donner des preuves, j'envoie au groupe choisi des + membres de notre armée et de notre marine qui entourent le chef de + l'État à l'Élysée et y ont entretenu les sympathies franco-russes, + le tribut d'une reconnaissance qui ne peut être dédaignée, car + elle est celle de la première des russophiles qui, le jour de la + capitulation de Paris, après avoir appris que la grande-duchesse + héritière de Russie, aujourd'hui l'impératrice, avait refusé de + boire à la victoire de Sedan, écrivait dans des notes journalières + publiées sous le titre de _Journal d'une Parisienne, siège de Paris_: + «Tournons-nous vers la Russie, c'est d'elle que nous viendra le + relèvement.» + + Et il est venu par la Russie, ce relèvement, après vingt années, + durant lesquelles ni chagrins, ni déboires, ni calomnies, ni + sacrifices, ni incompréhension de mes actes, ni soupçons, ni + ridicules, ne m'ont été épargnés. Je me rappelle à cette heure, entre + tant d'autres, l'un des mots les plus cruels et les plus récents qui + me fut dit à l'Hippodrome, le jour de la première représentation de + _Skobeleff_, par un grand journaliste d'un grand journal parisien, et + qui donne bien l'idée du ton qu'on n'avait cessé de prendre avec moi: + «Avant deux ans, me fut-il dit, vous serez traînée sur une claie sur + les boulevards de Paris, car c'est vous qui avez le plus contribué + à donner à la France le goût du cosaque.» Gambetta ne m'avait-il + pas écrit, en 1876, un an avant le congrès de Berlin: «Il faut être + effronté pour rêver l'alliance russe.» L'injure, on le voit, allait + _crescendo_, comme allait, il est vrai, le progrès de l'idée russe + en France. Et, puisque j'ai répété deux mots parmi les injures + reçues, je me ravise et veux citer le passage d'une lettre de l'un de + ceux qui ont prêché, en Russie, la bonne parole que de mon côté je + prêchais en France... + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + + + +Mme MICHELET + + +Femme du célèbre historien Michelet, elle s'est bornée à écrire les +_Mémoires d'une enfant_, et à inspirer, copier, servir de secrétaire +à son mari; d'aucuns disent à l'aider considérablement de son talent +personnel, aussi grand que celui devant lequel elle s'effaçait. + + + + +Mme EDGAR QUINET + + +Née en Roumanie, mais Française de cœur et d'esprit, elle a consacré sa +vie et son talent à son mari, M. Edgar Quinet. Elle a publié: _Mémoires +d'exil_, 1866, _le Siège de 1870_, _les Sentiers de France_, où il y a +les plus délicieuses et poétiques descriptions. + + + RÊVERIES DANS LES SENTIERS + + Que rapporte le voyageur des rivages bretons? Une pierre de tumulus, + un herbier, des algues, des coquillages; est-ce tout? Il a recueilli + une fleur immortelle, un sentiment que la mousse des temps ni l'écume + des mers ne terniront jamais. Il a retrempé son amour de la France + dans le spectacle de sa beauté et de ses misères. Plus cette terre + lui a semblé appauvrie, plus il voudrait la voir refleurir. Il a + admiré ses magnificences, sa fertilité, il y cherche la place d'un + peuple heureux. + + Et celui qui ne sait qu'aimer la France, comment pourra-t-il la + servir? En la faisant aimer aux autres; en ranimant l'amour du vrai. + + + + +Mme RATAZZI + + +De tous les noms que la destinée avait réservés pour la princesse +Marie-Lætitia Bonaparte-Wyse, c'est sous celui de Ratazzi qu'elle s'est +acquis le plus de notoriété et que nous croyons devoir l'inscrire +ici. Sa mère, fille de Lucien Bonaparte, avait épousé sir Thomas +Wyse, membre du Parlement et diplomate du gouvernement britannique. +Marie-Lætitia épousa d'abord le comte de Solms, dont elle eut un fils. +Devenue veuve, elle se remaria à Urbain Rattazzi, premier ministre +de Victor-Emmanuel; après la mort de ce second mari, elle épousa en +troisièmes noces don Luis de Rute, riche Espagnol, tué en duel en +1890. Les vicissitudes de la fortune l'accompagnèrent dans ses divers +mariages. Jolie, spirituelle, artiste, elle n'eut jamais un de ces +salons fermés dont il est difficile d'enfoncer la porte. Sa trop grande +hospitalité l'a trahie. + +Elle a fait paraître les œuvres de son second mari, M. Ratazzi, et a +beaucoup écrit elle-même de romans, de poésies, de pièces de théâtre, +sous le nom de Ratazzi et de Rute; c'est sous ce dernier nom qu'elle a +fondé une revue, _les Matinées espagnoles_, à laquelle nous empruntons +une page où elle se défend des calomnies qui venaient de l'assaillir: + + + LETTRE A TONY REVILLON[66] + + Londres. + + _..... Lorsqu'il y a six mois un orage formidable gronda sur ma + tête, déchaîné par les causes les plus banales, les plus vulgaires, + les plus infimes, dont ceux qui l'alimentaient inconsciemment ne + comprirent jamais le pourquoi, pas plus que moi-même, au surplus, + deux pays gardèrent un silence aussi obstiné que chevaleresque sur + toutes les phases de ce chantage pyramidal dégénéré en tragédie + burlesque,--ne se mêlèrent pas de cette malpropre aventure, fût-ce + pour en enregistrer les péripéties, les comptes rendus exacts ou + défigurés: l'Angleterre et l'Italie. L'Angleterre ne s'occupe + jamais des procès de sous-ordres, des témoignages ou des histoires + de domestiques, ainsi que le disait dernièrement un de ses plus + spirituels chroniqueurs. Ses journaux, même les plus satiriques, + n'ont pas la moindre place pour une certaine littérature de bas + étage. Quant à l'Italie, qui s'obstina à ne pas reproduire même les + comptes rendus des débats auxquels on m'avait si abominablement + mêlée, comme si tous ces bavardages et querelles d'antichambre me + regardaient,--elle se souvenait peut-être,--et l'éloignement, de + même que la mort, rend impartial,--de cette femme de président de + conseil, qui promena douze ans ses rêves et ses fantaisies dans les + villes poétiques qui, tour à tour, l'inspirèrent, ne fut jamais mêlée + à aucune intrigue, ne recommanda, ne patronna jamais aucune affaire, + ne sollicita aucun emploi, ne posséda jamais aucune action dans + aucune banque, aucun chemin de fer, aucune industrie, vit ses revenus + s'amoindrir sensiblement au lieu de s'accroître, dans les jours de + pouvoir des siens. Au bout d'un certain temps, la lumière se fait, la + justice apparaît; elle fait plus qu'apparaître, elle éclate; après + une si longue absence, un si profond effondrement d'une existence + entière, les peuples et les gens vous rendent tout naturellement la + place qui vous appartient, et ce n'est que justice; de même que si + l'on était mort, l'opinion publique vous juge en dernier ressort. + Et c'est cette opinion publique, de laquelle nous relevons tous, à + laquelle je me soumets, car je sais qu'au fond elle est toujours + impartiale et vraie, que je sais posséder absolument, malgré les + clameurs de quelques misérables, qui fait ma force, mon courage, + ma consolation dans les luttes âpres de la vie. Et c'est surtout + en Angleterre et en Italie que j'éprouve ce sentiment. Lorsque_ + j'existais, _lorsque j'étais en pleine fortune, en plein prestige, + on pouvait me discuter, faire semblant de me méconnaître, m'adresser + quelques épigrammes, et je ne m'en fâchais pas, mais aujourd'hui que + le temps a tout remis à sa place, tout nivelé, que je suis morte, + pour ainsi dire, que je suis devenue étrangère à ce grand pays qui + enthousiasma mes vingt ans, la justice s'est faite pour moi. D'autres + femmes d'hommes d'État, de présidents de conseils, m'ont éclipsée + sans doute, comme charme, comme naissance, comme richesse ou comme + beauté, mais aucune,--et j'en suis fière,--ne m'a fait oublier. Il y + en a eu de plus séduisantes, et de plus intelligentes peut-être, de + plus aimables et de plus populaires, à coup sûr, mais aucune, j'ose + le dire, qui ait aimé davantage le pays devenu le sien, et qui se + soit moins mêlée d'intrigues d'aucun genre..._ + + [66] _Matinées espagnoles_, 1er août 1892. + + + + +SÉVERINE + + +Journaliste dans l'âme, elle excelle à faire des articles émouvants en +faveur des classes pauvres. Après avoir dirigé le _Mot d'Ordre_ avec +Jules Vallès, elle s'est mariée et écrit maintenant dans le _Figaro_, +dans le _Gil Blas_, dans _le Journal_, _l'Echo de Paris_, etc. A été +interviewer le Pape, et vient de refuser de poser sa candidature au +Parlement, dans l'exquise lettre suivante, le groupe «la Solidarité des +femmes» ayant proposé à Mme Séverine d'être candidate: + + + _A Madame Potonié-Pierre, secrétaire du groupe la «Solidarité des + femmes»._ + + Paris, le 9 Janvier 1893. + + Madame et citoyenne, + + Mille grâces de l'offre, mais il y a méprise, mon refus de 1885 vous + en était garant. + + Sur le terrain économique--c'est-à-dire la défense des intérêts et + des droits féminins, en ce qu'ils ont de sérieux et de sacré--je suis + votre homme! Sur le terrain politique, je persiste à méconnaître + les délices du suffrage universel, quelque sexe qui y doive + participer--ce n'est point quand la pomme est pourrie qu'il faut y + mordre! + + Donc, trop «arriérée» comme femme, fière du rôle abnégatif et + maternel que la nature m'a dévolu, aucunement tentée de déchoir aux + masculines ambitions; donc, trop «avancée» comme bas-bleu, plutôt + gouailleuse quant à l'efficacité du vote, je ne me sens mûre que pour + l'abstention. + + Recevez, madame et citoyenne, mon fraternel salut. + + SÉVERINE. + + + Mme _Potonié-Pierre_ est aussi une femme écrivain, défendant les + droits des femmes, ainsi que Mme Maria Deraisme et toute une + catégorie de femmes politiques que la place nous manque pour étudier + ici. + +Dans le même ordre d'idées de _Séverine_ il faut nommer _Louise +Michel_, qui a écrit plusieurs volumes. + + + + +VOYAGES ET SCIENCES + + +Elles ne sont pas nombreuses les voyageuses intrépides qui, au retour +de longues et pénibles excursions entreprises non dans un but de gain, +mais dans un but scientifique, publient leurs livres de route! + +Mme Le Ray, belle-mère de la duchesse d'Abrantès, arrive de l'Asie +Mineure et de la Perse, et habite la solitaire ville du roi-soleil +quand elle se repose; nous la nommons la première à cause de son grand +âge. + +Mais Mme Dieulafoy est plus populaire par la relation de ses voyages +publiés dans le _Tour du Monde_, et par le musée fondé avec les +antiquités du plus haut intérêt qu'elle a rapportées. + +Elle a fait acte d'homme et a reçu la récompense masculine, la croix de +la Légion d'honneur, qu'elle porte à la boutonnière du veston masculin +que sa taille svelte lui permet d'adopter. + + + + +Mme LA DUCHESSE DE FITZ-JAMES + + +A écrit dans la _Revue des Deux-Mondes_ et dans _le Correspondant_ des +articles signés Lœvenjelm, duchesse de Fitz-James, sur la manière de +substituer des plantations américaines aux vignes françaises détruites +par le phylloxera, articles remarquables par leur côté scientifique +autant que par leur langue. Une grande dame agronome et écrivain, +voilà qui n'est pas banal, et dont nous trouvons peu d'exemples. + + +Comme écrivain philanthropique n'oublions pas _M_lle _Pauline de +Grandpré_, qui a fondé l'œuvre des Libérées de Saint-Lazare, et a écrit +les _Légendes de Notre-Dame_; dans les revues économistes, il faut +citer les articles de Mlle Raffalowitch. + + + + +CHRONIQUEUSES + +ÉTINCELLE + + +Fille de M. Biard, peintre de talent, qui est allé au cap Nord avec +Louis-Philippe, et avait épousé Léonie d'Aunet, originaire du Canada, +laquelle a écrit, entre autres, le _Voyage d'une femme au Spitzberg_, +Marie Biard, mariée au vicomte de Peyronny, remariée au baron Double +de Saint-Lambert, fils et héritier du célèbre collectionneur, a débuté +par des chroniques dans les journaux hebdomadaires, et un roman signé +du pseudonyme de Georges de Létorière (1875). Les articles: _Carnets +mondains_, dans _le Figaro_, signés Étincelle, dès 1880, lui ont +valu la célébrité. Étincelle restera le type de la chroniqueuse fin +de siècle, laissant loin derrière elle le vicomte de Launay (Mme de +Girardin). On lui doit ces expressions mignardes et fouillées, comme +les gracieux saxes Louis XVI, dont son mariage avec le baron Double +devait la faire propriétaire; jamais style mieux assorti. Elle a su +faire de l'art dans le chiffonnage, et a célébré avec une flexibilité +et une abondance de termes délicats les grâces et les talents de toutes +les princesses royales de l'Europe et des plus hautes dames, qui ne lui +ont pas ménagé les témoignages de reconnaissance. Elle a signé de son +nom, baronne Double, une préface très littéraire à une édition Jouaust +des _Mémoires de Mme de Staal-Delaunay_ (1890), et a publié (1892) un +émouvant roman de passion, _Josette_, dans la _Revue des Deux-Mondes_, +qu'il ne faut pas confondre avec l'idylle du même nom d'André Theuriet. +Dans _la Semaine des enfants_ a paru un conte de fées illustré qu'elle +a écrit à l'âge de douze ans. Elle est la tête de ligne d'une phalange +de «chroniqueuses fin de siècle» dont nous nous dispenserons de parler +plus amplement: _Violette_, _Camée_, _Camélia_, _Crayon d'or_, etc., +qui ont surgi sur ses traces. + +Nous croyons ne pouvoir citer d'elle rien de plus intéressant qu'une +interview avec Rosa Bonheur, faisant connaître ainsi par une femme une +autre femme qui, pour ne pas être écrivain, n'en est pas moins illustre. + + + VISITE A ROSA BONHEUR[67] + + La royauté de Fontainebleau se compose d'un palais et d'une forêt. La + gloire du palais est éclipsée. Celle de la forêt durera autant que + l'humanité. + + [67] Fragment d'un article sur Fontainebleau. (_Figaro_, août 1892.) + + Il tombe des arbres une douceur charmeuse. On y aperçoit des + sous-bois pleins de clairs-obscurs, où la lumière ambrée transperce + l'épaisseur des feuillages, où des ombres de branchages enlacés + semblent d'épais rideaux à demi soulevés sur des perspectives + ensoleillées. + + Les mousses, pleines de baumes et de menthes, dégagent une senteur + pénétrante. En se hasardant sur le sable fin des petits sentiers + qui courent clairs sous l'ombre des hêtres, on trouve des coins + ignorés, embaumés, étranges, où le silence recueilli, le calme + invraisemblable, donne une impression de lointain, si lointain... + + Presque un rêve, ces visions de forêt aux retraites cachées, ignorées + de la foule. Que de songes se réveillent là, comme des oiseaux! + Toujours l'enchanteresse couronnée d'émeraude révèle ses secrets à + ses fervents, secrets de mélancolie et d'oubli apaisant. S'asseoir + là et sentir couler la vie, peut-être cela suffit-il. Ces arbres + superbes, on les a crus longtemps courtisans: ils restaient si bien + rangés en deux files sur le passage des rois et des empereurs. Ils + ne sont que philosophes. A présent, il n'y a plus d'empereurs, plus + de rois, et les arbres regardent passer les inconnus comme ils + regardaient les illustres. Ils sont si hauts, qu'ils n'ont pas + compris les gloires et qu'ils ignorent les petitesses. + + La saison en ce moment n'est pas animée. Chaque villa reste close, + et ses habitants immobiles attendent que le vieux Phœbus ait cessé + d'avoir des ardeurs exagérées pour un astre de son âge. Phœbus + devient _schoking_. + + En septembre, la gaieté et les joyeuses chevauchées renaîtront dans + les allées désertes. Sous ses pampres verdoyants le raisin de Thomery + se dore de jour en jour. Bientôt sonnera l'heure du pillage charmant, + où les enfants disputent aux oiseaux les grappes mûres. + + Près de Thomery, à la lisière de la forêt, dans un chemin sylvestre + et champêtre à la fois, s'élève un château très simple, flanqué d'une + vaste tour dans le style Louis XIII, mais moderne. Là, vraiment, pour + ceux qui pensent et qui estiment les choses et les personnes à leur + juste valeur, se trouve concentré, en un seul être, tout l'intérêt + vivant de Fontainebleau. + + C'est le logis fermé et très fermé de Rosa Bonheur. + + Cette gloire n'a pas cessé de rayonner dans le ciel de l'art depuis + quarante ans. Il faut lui demander audience, comme à une souveraine. + C'est bien juste, la grande artiste ne veut pas être en butte aux + curiosités banales. + + Dès qu'on l'aperçoit, venant au-devant de ceux qu'elle admet, on voit + qu'elle veut se faire pardonner la règle d'étiquette qu'ils ont dû + subir. + + On le sait, le premier peintre animalier d'Europe est une petite + femme qui s'habille en homme: un pantalon gris, une blouse bleue de + paysan vendéen, brodée en + blanc sur les épaules, un col de chemise éclatant de blancheur et une + cravate nouée simplement, tel est le costume. Le visage, encadré dans + d'épais cheveux argentés et ondulés naturellement, a conservé une + irrésistible séduction. Ce n'est pas un homme, ce n'est pas une femme + qui vous regarde de ses beaux yeux noirs pleins de feu, qui sourit de + cette bouche fine, c'est une âme. C'est l'âme bonne et sublime d'un + être de génie. + + La grande cour Louis XIII est occupée par son atelier. Très beau + cet atelier, avec son grand tapis des Indes à fond turquoise, ses + meubles simples, de belle couleur chaude. Au fond, une immense + toile inachevée tient un des côtés de la pièce. Elle représente des + chevaux battant le blé, dans un paysage de côte d'azur, éblouissant + de soleil. L'ardente vie des chevaux ne saurait s'exprimer. C'est + superbe. La toile, achetée 300,000 francs pour l'Amérique, reste là, + attendant le caprice de son auteur. + + De nouvelles œuvres, celles-là terminées, se groupent dans l'atelier. + J'ai remarqué une toute petite toile qui renferme dans un étroit + espace une vision inoubliable: un berger des Pyrénées en costume + pittoresque conduit un troupeau de moutons; le ciel est d'un bleu + vibrant; on sent qu'il tombe des rayons brûlants sur l'homme et les + animaux, et ce berger vous réchaufferait... + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + + + +Mme CARETTE, NÉE BOUVET + + +Lectrice de l'impératrice Eugénie, Mme Carette sera la Mme de +Staal-Delaunay du second empire, qui ne me paraît pas avoir de +Saint-Simon. Elle a débuté par un roman, _Passion_, et publie une +collection des _Mémoires_ des femmes des XVIIIe et XIXe siècles; mais +son grand succès est dans ses _Souvenirs des Tuileries_. Dans le siècle +prochain, on s'intéressera beaucoup à lire, par exemple, son récit +d'une certaine revue jouée à Compiègne en 1865, _les Commentaires de +César_, où la princesse de Metternich jouait en travesti le rôle de +cocher de fiacre. La marquise de Galliffet représentait l'Industrie, +drapée de laine blanche, coiffée de rayons d'or, comme la statue qui +domine le dôme du Palais des Champs-Élysées. La comtesse de Pourtalès +était en _Hôtel des Ventes_. + +_Trouville_ (Mme Bartholoni), _Deauville_ (la baronne Poilly), se +disputaient la suprématie, et le marquis de Caux, en cocodès au +naturel, cherchait à mettre d'accord les deux villes d'eaux rivales; à +distance d'années tout cela paraît bien plus piquant que sur le moment. + + Les cochers de fiacre venaient de se mettre en grève (alors, comme + maintenant). + + Au bruit d'un cliquetis de fouets dans la coulisse apparaissait un + cocher de fiacre, fouet à la main, bien étoffé dans son long carrick + blanc, finement chaussé de bottes + à revers, le cou serré dans la haute cravate blanche, et le + chapeau à cocarde posé sur le bord des yeux, un cocher tel que + la grâce mignarde du XVIIIe siècle l'aurait reproduit en pâte + tendre, plein de malice et d'élégance sous la livrée populaire + d'un cocher de l'Urbaine, la princesse de Metternich faisait une + entrée étourdissante, et d'une petite voix aigrelette détaillait ses + couplets, avec plus de verve et d'esprit qu'on n'en a jamais entendu + sur aucun théâtre: + + _D'un bout à l'autre de Paris, + En voiturant jusqu'à leur porte + Un tas de gens de toutes sortes, + J'observe et j'ai beaucoup appris! + Primo, je vais prendre à la gare + Les voyageurs et leur colis; + Les premiers dans cette bagarre + Ne sont pas toujours très polis. + Quand tout commence à s'animer, + J'ai déjà fait plus d'une course; + A midi je jette à la Bourse + Les pigeons qui s'y font plumer. + . . . . . . . . . . . . + Le soir, c'est quelque bon ménage + Qu'on mène au bal, et, quelquefois, + Pour ne pas déranger la cage[68], + Le serin monte auprès de moi! + . . . . . . . . . . . . + Le samedi survient et, crac, + Pour la noce il faut que j'attelle; + Et nous allons en ribambelle + Faire trois fois le tour du lac. + . . . . . . . . . . . . + Mais avec moi rien n'est perdu, + Et chaque objet que l'on égare, + Pourvu du moins qu'on le déclare, + Sera fidèlement rendu. + Sans que l'ambition m'assiège, + Haut placé je suis fort content; + Combien d'autres qui, sur le siège, + En devraient savoir faire autant._ + + [68] A cette époque, les femmes portaient des crinolines appelées + cage. + +Restons-en sur cette réflexion à méditer! + + + + +MARQUISE DE SEMÉAC + + +Sous ce pseudonyme, la comtesse de Castelbajac, veuve en premières +noces du comte Duchâtel, a écrit les _Mémoires d'une Parisienne du XIXe +siècle_. + +Sa fille, la vicomtesse de C. V. promet un écrivain pour le XXe siècle, +sous le pseudonyme R. de l'Indre. + + + + +GYP + + +La comtesse de Martel, née de Mirabeau, a obtenu la palme dans une +littérature légère que le fond satirique et un style élégant font +seuls tolérer. Ses personnages sont devenus classiques: tel son petit +_Bob_, petit garçon que promène un vénérable ecclésiastique, son +précepteur, au concours hippique et autres lieux mondains, en lui +posant les questions les plus embarrassantes. _Autour du mariage_ et +_Bob_ sont ses plus grands succès. Elle réussit moins bien dans son +feuilleton du _Raté_. Elle reste maîtresse en son genre et n'a pas fait +école; jusqu'à présent celles qui ont voulu l'imiter ont eu la plume +trop lourde et sont descendues dans le ruisseau. Gyp reste au salon. + +Ses ouvrages tiennent plutôt de la chronique que du roman. + + + + +ARVÈDE BARINE + + +Critique littéraire de grand mérite. Écrit dans la _Revue des +Deux-Mondes_. A obtenu le prix d'éloquence à l'Académie. + + + + +LIVRES DE PENSÉES + +CARMEN SYLVA + +(PSEUDONYME DE LA REINE DE ROUMANIE) + + + «J'aurais du plaisir à ce qu'on chantât mes compositions sans que + l'on sût de qui elles sont.» + +C'est bien là le cri d'une jeune reine qui est poète et écrivain, et +qui connaît le prix de la sincérité! + +Quoique Carmen Sylva soit étrangère, elle a été couronnée par +l'Académie française; nous lui donnons place avec plaisir; elle a +publié jusqu'ici un volume de pensées très remarquable; un livre de +contes roumains et plusieurs romans, tous empreints d'une mélancolie +qui ne la quitte pas depuis la mort de sa fille, son unique enfant. + + «Je prie Dieu de pouvoir mourir pleurée, après une vie de travail, si + je ne devais avoir ni enfants, ni petits-enfants.» + +Tel était le souhait qu'elle formait avant que son mariage l'eût placée +sur un trône, et alors qu'elle vivait simplement dans le château de ses +pères, à Neuwied, où nous l'avons connue, joyeuse fillette, où elle est +retournée aujourd'hui, malade et exilée. + +Elle écrit encore à la date du 2 janvier 1869: + + «Rien qu'une action de grâces pour l'année chaude, ensoleillée qui + vient de passer. Pas de vœu pour l'année commencée, sinon que le + travail de mes mains soit béni.» + + + PENSÉES + + --Le moins que l'on fasse, il faut le faire tout à fait, si l'on veut + que cela réussisse; le moins que l'on soit, il le faut être tout + entier, si l'on veut être quelque chose. + + --Tout travail bien terminé est un échelon sur lequel + on peut poser le pied solidement et sûrement pour monter plus haut. + + --L'homme détruit à coups de cornes comme le taureau, ou à coups de + pattes comme l'ours; la femme à coups de dents comme la souris, ou + par une étreinte comme le serpent. + + --La toilette n'est pas une chose indifférente, elle fait de vous + un objet d'art animé, à condition que vous soyez la parure de votre + parure. + + --Une femme incomprise est une femme qui ne comprend pas les autres. + + --N'épousez pas une femme aux coins de la bouche pendants, la bouche + elle-même fût-elle une cerise, vous trouveriez le fruit amer! + + + + +LA COMTESSE DIANE + + +Sous ce pseudonyme, la comtesse de Beausacq a inauguré la petite +collection des Moralistes de l'éditeur Ollendorff (petits livres de +_Pensées_) où l'on trouve encore, outre plusieurs auteurs déjà cités +dans cet ouvrage, _Ange Bénigne_, _Amica et Mathilde_, etc. + + --Ce qu'on dit à l'être à qui on dit tout n'est pas la moitié de ce + qu'on lui cache. + + --Gâter les enfants, c'est les tromper sur la vie, qui, elle, ne gâte + pas les hommes. + + --La bonté de la jeunesse est de l'élan; celle de la vieillesse est + de l'indulgence. + + --Les joies viennent des choses, mais le bonheur vient des êtres. + + --La bonté ajoute à notre vie la vie des autres, à laquelle elle nous + intéresse. + + --Il n'y a de sacrifice que pour ceux qui n'aiment pas; ceux qui + aiment ne sentent pas qu'ils se sacrifient. + + --Les étourdis qui oublient tout s'oublient rarement eux-mêmes. + Quoique plus innocente que l'égoïsme, l'étourderie arrive aux mêmes + résultats. + + --L'indiscret justifierait le menteur. + + + + +LES ROMANCIÈRES + + +Ici nous sommes absolument débordés, impossible même de faire une +énumération, et nous demandons mille pardons à Jacques Vincent, à +Gennevraye, à Mme Gustave Haller (Mme Fould), à Pierre Cœur, à Pierre +Ninous et à cent autres que nous sommes forcés d'omettre. + + + + +Mme CARO + + +En 1866, sous le second Empire, la femme de l'éminent professeur du +Collège de France qui devait être bientôt de l'Académie française, fit +publier sans nom d'auteur _le Péché de Madeleine_; ce roman délicat +obtint un vif succès. On cherchait à deviner qui se cachait sous cet +anonymat, et, singulier aplomb, plusieurs écrivains se le laissèrent +attribuer, ce que voyant Mme Caro se décida à se nommer. D'aucuns +prétendent que ce n'est pas d'elle et qu'elle l'a découvert dans de +vieux papiers. Depuis la mort de son mari d'autres écrits ont prouvé +qu'elle n'en était cependant point incapable. + + + + +TH. BENTZON + + +Une quarantaine de volumes à son actif, dont la moitié à peu près +œuvres originales; l'autre moitié traductions des romans anglais, +américains et allemands: Bret-Harte, Bayle, Aldrich, Ouida, Sacher +Masoch, Elliot; tels sont les auteurs dont elle est l'interprète +ordinaire. + + + + +Mme MARY SUMMER + + +Les romans fort nombreux de Mme Mary Summer n'offrent aucune +originalité de style. Mais elle excelle surtout à relater les épisodes +romanesques dans les mœurs de la première République, du premier Empire +et de la Restauration, en leur donnant un charme suranné et un parfum +de souvenirs exhumés qui plaisent à beaucoup de lecteurs. + + + + +JUDITH GAUTIER + + +Fille de Théophile Gautier, mariée à Catulle Mendès, a hérité de toute +la poésie ensoleillée que son père jetait sur le papier du bout de sa +plume. Type oriental, elle écrit comme elle peint, avec un merveilleux +coloris; l'Orient pour elle ne s'arrête pas à la Turquie: c'est la +Chine, le Japon, qu'elle exploite. Ses œuvres s'appellent: _le Dragon +impérial_, _la Marchande de sourires_, comédie représentée à l'Odéon, +etc. Elle est, avec Mme Pauline Thys et Mlle Simone Arnauld, les seules +femmes ayant pu aborder le théâtre. + + + + +HENRY GRÉVILLE + + +Mme Durand-Gréville, qui est, sans contredit, la romancière la plus +lue de la fin de notre siècle, a eu des débuts difficiles qu'elle nous +raconte elle-même: + + C'était en 1874. J'avais un gros bagage de pièces en trois, quatre + et cinq actes, en prose et en vers, et pas mal de romans en + portefeuille, mais je n'avais encore pu ni faire imprimer une ligne + ni faire représenter un alexandrin. Le théâtre de la Tour-d'Auvergne + rouvrait ses portes + avec une direction toute neuve, des artistes frais engagés, des + peintures rafraîchies et des intentions absolument littéraires. Je ne + me rappelle plus par suite de quelles circonstances je fus priée de + faire un prologue en vers pour cette petite fête. Un prologue en vers + déclamé devant la critique parisienne! Le cœur me battait bien fort; + je fis mon prologue, qui obtint quelque succès. M. de Banville voulut + bien en reproduire quelques vers dans un feuilleton du lundi suivant, + et la direction, enthousiasmée, tout en refusant avec fermeté de me + jouer une pièce de quelque importance, me demanda un acte en prose. + J'écrivis _A la campagne_, je le fis copier et le remis dans les + mains du directeur. + + Je m'étonnais de ne pas avoir encore reçu de bulletin de répétition, + lorsqu'un jour, vers deux heures de l'après-midi, je reçus une + lettre. On m'envoyait tout un service, loges, fauteuils d'orchestre + et balcon, pour la première représentation qui devait avoir lieu le + soir même. M. Durand-Gréville courut au théâtre... on avait oublié de + me prévenir, tout simplement! Je ferai quelque jour un monologue avec + l'état d'esprit d'un auteur auquel arrive pareille aventure. Mais + est-ce jamais arrivé à d'autres? Malgré mes dispositions naturelles à + me méfier de l'idée si répandue, et au fond flatteuse: «ces choses-là + n'arrivent qu'à moi!» je ne puis m'imaginer qu'il y ait beaucoup + d'auteurs qu'on ait oublié d'inviter à suivre les répétitions de leur + pièce. + + On donnait _A la campagne_ le soir même, c'était positif,--et l'on + avait aussi oublié d'inviter la critique;--mais + tout se passait en famille à la Tour-d'Auvergne. N'avait-on pas + invité la critique à l'ouverture, trois semaines plus tôt? Cela + devait suffire pour toute l'année. + + Cependant, nous allâmes au théâtre vers huit heures et demie, pensant + arriver à la fin du lever du rideau des jours précédents. Nous nous + asseyons dans notre loge: on jouait une pièce. Ce n'était pas le + décor du lever de rideau que je connaissais. + + «Mais, me dit M. Durand-Gréville, en tournant vers moi son visage + consterné, c'est _A la campagne_ qu'on joue. + + --Pas possible!» répondis-je. + + Je n'avais pas achevé cette courte phrase que le rideau tombait sur + mon dénouement, au milieu des applaudissements. Ma pièce toute neuve + avait été donnée en lever de rideau, et le lever de rideau de la + veille devenait pièce de résistance. + + Je n'ai jamais voulu revoir _A la campagne_; mais ce malheureux acte + a dû avoir beaucoup de succès, car il m'a rapporté soixante-neuf + francs et des centimes: cela signifie, à la Tour-d'Auvergne, un + nombre incalculable de représentations, peut-être cinquante ou + soixante... Cela ne m'a pas consolé. + +Henry Gréville n'a pas moins de cinquante volumes aujourd'hui édités +chez Plon, la plupart à de nombreuses éditions. Ce sont surtout ses +romans russes qui ont contribué le plus à son succès. Elle tient la +corde des femmes romancières de notre époque, dans le genre pouvant +être lu en famille. + + + + +MANUELA + + +Mme la duchesse d'Uzès (Anne de Rochechouart, de Mortemart) épousa +M. le duc de Crussol, depuis duc d'Uzès, et réunit ainsi dans son +écusson les armes des deux plus anciennes familles de l'aristocratie +française. Veuve fort jeune avec quatre enfants (deux fils et deux +filles), et une fortune immense à administrer, elle a fait preuve +de bonne heure d'une énergie et d'une sagesse dénotant le caractère +fortement trempé et singulièrement doué dont elle est favorisée. Ne se +contentant pas d'être la plus exquise grande dame dans son splendide +château de Bonnelles et de Boursault, chasseresse intrépide et mère de +famille exemplaire, elle a failli, entraînée par son bon cœur, devenir +une femme politique. Elle a pu rester «populaire» en ce temps de +démocratie, grâce à sa charité inépuisable, qu'elle accomplit en payant +de sa personne: on l'a vue panser les ulcéreux et distribuer le pain et +la soupe elle-même, revêtue de la livrée d'infirmière, dans les hivers +malheureux. Nous avons dû effleurer ce côté de sa vie privée pour faire +ressortir la personnalité peu banale de «Manuela», qui trouve encore +le moyen d'être un sculpteur de talent et un écrivain observateur dans +ses heures de délassement, venant confirmer que la femme la plus haut +placée ne dédaigna jamais la plume plus que les beaux-arts. + +Manuela, dont les mains fines et nerveuses conduisent _à quatre +chevaux_ avec le chic le plus moderne, a sculpté de ces mêmes blanches +mains aristocratiques un groupe qui orne l'autel de la chapelle de +saint Hubert, dans l'église du Sacré-Cœur à Montmartre, une magnifique +statue pour le département de l'Aveyron, une statue pour Poissy, une +statue pour le Canada, une _Jeanne d'Arc_ de grand modèle, une _Diane +couchée_ en marbre (appartenant au comte Werlé), etc. + +Fatiguée de l'ébauchoir, elle se repose en prenant la plume et écrit +de ravissantes pièces de théâtre: _Le Cœur et le Sang_ (drame), _la +Sourde_ (opérette), _Un Cas_, que Mlle Reichemberg a joué partout, +etc.; _Julien Masly_, un roman de plus longue haleine; une _Chronique +historique sur Rambouillet_, qui lui est demandée par un éditeur, +comme à une simple femme de lettres, pour un grand ouvrage en cours de +publication. + +Au moment où nous écrivons, «Manuela» est loin d'avoir donné son +dernier essor comme artiste et comme écrivain. Nul ne peut dire +jusqu'où elle ira dans l'avenir. Elle est certainement une des plus +importantes personnalités féminines de la fin du XIXe siècle, et qui +empiétera de beaucoup dans le XXe, car elle est encore jeune, quoique +déjà grand'mère. La postérité aura à s'occuper d'elle à plus de titres +que des femmes beaux esprits des XVIIe et XVIIIe siècles, dont il n'y +en a pas qui lui soit comparable, puisqu'il n'en fût aucune aussi +universelle. + + + + +Mlle JEANNE SCHULTZ + + +Une nouvelle venue qui a déjoué la routine.--Il parut un jour dans la +_Revue des Deux-Mondes_, dont l'accès est si difficile, une nouvelle, +_la Neuvaine de Collette_, qui avait été envoyée sans signature à cette +rédaction, auprès de laquelle les écrivains s'imaginent avoir besoin +de recommandations puissantes. Le talent de cette nouvelle suffit à +la faire insérer. Il se produisit alors ce qui était arrivé pour _le +Péché de Madeleine_, de Mme Caro: on l'attribua à diverses femmes du +monde, et l'une d'elles, Mme de K., accepta tacitement d'être l'auteur +de ce petit chef-d'œuvre. Partout elle était accueillie et félicitée; +elle ne rejetait point les éloges, et se laissa même attribuer d'autres +ouvrages de la même plume. Un jour, les obstacles qui empêchaient +Mlle Schultz de se faire connaître furent levés, et elle se dévoila +pour aller recevoir le prix que l'Académie lui décernait. Mme de K., +confuse, fut rejetée comme une intrigante des salons qui l'avaient +accueillie. + + + + +LITTÉRATURE POUR L'ADOLESCENCE + + +Mme de Witt, née Guizot, dont l'érudition seule égale la modestie, est +à la tête de cette glorieuse phalange de notre époque qui écrit pour +la jeunesse, et il faut nommer comme grandes marques, à son côté: Mme +de Stolz, la comtesse de Ségur, Mme de Pibrac, Mme Colomb[69], Mme +de Pressensé, Mme Blandy, Mme de Nanteuil, Mme Tremadeur, Mme Julie +Gourault, et une quantité d'autres que j'oublie forcément, car elles +sont légion, qui ont suivi la trace de Mme Guizot. Les fillettes ne +peuvent plus se plaindre de ne pas avoir d'historiettes à lire. Ce sont +la plupart des petits chefs-d'œuvre de sentiment et de morale. Le style +est suffisant, mais n'a rien d'assez personnel pour être cité. + + [69] Décédée pendant que notre livre était sous presse. + +Plusieurs cependant ont un cachet tout personnel: Mme de Witt s'adonne +aux études d'histoire; elle compulse les chroniques de Froissart, et +rend le vieux langage intelligible pour ses jeunes lecteurs; dans ses +historiettes, le héros ou l'héroïne est la plupart du temps malade ou +infirme, ce qui est toujours touchant et édifiant. + +Mme de Stolz a adopté les études de calcul où elle a trouvé une mine +intarissable. + + + + +PÉDAGOGIE + + +Il est juste de faire ici une place à une catégorie de femmes écrivains +qui n'en ont pas moins de mérite parce qu'elles ont modestement pris +pour elles la tâche la plus ingrate, la plus obscure, mais non la moins +utile, les livres pédagogiques. + +La méthode de Mme Pape-Carpentier a été adoptée partout. Les _Leçons de +choses_ sont universelles. + +Mlle Pauline de Kergomard, dont les ouvrages sur la comptabilité +rendent de si grands services, Mme Dallet (du Phalanstère Gudin), dont +la méthode de lecture est si claire et si excellente; Mme Schefer, +etc., nous ont donné une foule de livres pratiques, qui ont un succès +bien moins éphémère que quantité d'ouvrages d'imagination, et ils n'ont +pas exigé moins de talent. Mme Jules Favre, veuve de l'ancien ministre, +directrice de l'École normale de Sèvres, a écrit des livres de +philosophie et de haute moralité, entre autres _la Morale de Cicéron_. +Rendons-leur donc honneur et reconnaissance. + + + + +PSYCHOLOGISTES + +Mme ALPHONSE DAUDET + + +Quand Mme Alphonse Daudet a publié ses premiers essais littéraires, +nous nous sommes cru menacés d'une série de femmes d'auteurs, Mme +Hector Malot, etc. Il n'y aurait pas eu à se plaindre; mais Mme +Alphonse Daudet est restée le _leader_. Son style est cherché, tout à +fait moderniste, mais très féminin. Elle produit peu, et surtout des +études psychologiques sur l'enfance ou sur elle-même. Elle publie dans +le Supplément du _Figaro_ des analyses courtes, genre très sentimental. + + + Tombée des cloches dans la campagne une après-midi de dimanche, parmi + le grand silence des champs au repos. Appel vers les petites rues + tristes à cailloux saillants qui aboutissent à la place de l'Église, + et venue des fidèles du tantôt bien plus rares que ceux du matin, et + mélancoliques, silencieux. Rien des habitués des messes de soleil, + en toilette, brillants et causant, échangeant les compliments et les + saluts, du pain bénit au bout des gants, un signe vers les voitures + rangées à l'ombre, sous les platanes du petit cours. Rien de la + sortie triomphale de midi où l'orgue à toute voix ouvre le grand + portail, quand sonnent en même temps les angélus et les cloches des + châteaux annonçant le déjeuner. + + Non, à cette heure de vêpres, des files de religieuses et d'enfants + en uniformes ternes, des femmes vêtues de deuil, des vieilles filles + au dos rond, toutes celles que chassent de leur intérieur solitaire + l'isolement et l'inoccupation du dimanche, qui n'attendent ni famille + ni visite imprévue... + + ... Leurs mains s'activent, soit que la chaude journée amoitisse + leur front ou que la fraîche matinée d'automne pique leurs épaules + sous la camisole lâche, les plus heureuses, celles déjà moins jeunes + pour qui cette couture en plein air vers quatre ou cinq heures du + tantôt, ou l'épluchage de menus légumes entre leurs doigts tordus, + vulgaire chapelet du travail, semble le repos de gros ouvrages + terminés, la halte, la respiration de tout l'être. Quelques plantes + communes sur les fenêtres, sur le petit mur clôturant: des géraniums + en pots, des œillets éventaillés, non loin du linge étendu; un + chat sommeille en rond sur la chaise de paille où pendent des bas + à raccommoder ou toute autre occupation ménagère, et l'on sent que + voilà ces femmes installées jusqu'au soleil couché sous la poussière + de la route. + + + + +Mlle MARIE-ANNE DE BOVET + + +Mlle Marie-Anne de Bovet, dont la mère a écrit sous son nom de jeune +fille, Louise Audebert, plusieurs romans de mœurs parfaitement étudiés +et des pièces de théâtre charmantes, s'est donnée aux lettres après la +mort de son père, le général de Bovet (1884). Elle a débuté sous le +pseudonyme de Mab, dans les _Causeries Familières_, par des critiques +d'art et de musique, que ses aptitudes artistiques lui rendaient +faciles; puis, utilisant ses connaissances de langues étrangères, +elle traduisit, aussitôt après, les _Mémoires de Lord Malmesbury_ +(Ollendorff) et ceux _du colonel Gordon_ (Firmin-Didot). Bientôt connue +et appréciée, elle a avancé rapidement dans la carrière littéraire, +grâce à son style énergique. Outre les nombreux livres d'elle édités +chaque année: _Lettres d'Irlande_, _Voyage en Irlande_ (Hachette), +etc., on trouve son nom ou son pseudonyme dans _le Figaro_, _le Temps_, +_la République Française_, _la Nouvelle Revue_, _l'Illustration_, _la +Vie Parisienne_, des revues anglaises et américaines, etc., sous des +articles de critique sociale, politique, artistique ou littéraire, des +études de mœurs, des chroniques de voyages, etc. + + + UNE VILLE MORTE[70] + + «Au sortir de Tarascon, une grande plaine ensoleillée où les blés + bondissent tout pleins de coquelicots. Nous allons bon train, + au trot du robuste petit cheval camarguais, l'encolure courte, + l'arrière-train ample, ramassé et tout rond, hormis les flancs évidés + et la jambe plate et nerveuse, qui traîne allègrement, comme pour + son plaisir, le vis-à-vis d'osier protégé par un tendelet de toile + blanche orné de glands bleus. Le matin laisse encore traîner dans la + lumière d'or de légères ombres bleuâtres, de larges souffles chauds + traversent l'air imprégné de ces senteurs aromatiques qui sont le + bouquet de la Provence. + + [70] Supplément du _Figaro_, 1892. _En Provence._ + + Brusquement, au détour d'un chaînon de mamelons pelés sur lequel + on bute tout à coup, c'est le désert, brûlé et aride. Le long de + la route blanche de poussière, dans une terre jaune et pierreuse, + craquelée par la sécheresse, des vergers d'oliviers rabougris dont + les grappes d'un blanc grisâtre atténuent encore le feuillage pâle, + de vigoureux amandiers fourchus chargés de leurs coques vertes, de + gros figuiers noirs tout tortus, des câpriers à mignonnes fleurs + roses. Des bouquets de pins étiques et de maigres acacias, quelques + vieux mûriers gibbeux, décharnés et chauves, signalent un petit + _mas_, abrité des coups de mistral par un rideau de cyprès chétifs. + Le _maïstral_, le «magistral», c'est-à-dire le vent par excellence, + celui dont on disait naguère: + + «Parlement, Mistral et Durance + Sont les trois fléaux de Provence.» + + Auprès de ces humbles métairies au porche accosté d'une treille, des + murs bas en pierres sèches habillés de pourpiers à fleurs rouges + et orangées, des buissons épineux de cactus et de lentisques, ou + simplement des haies de joncs et de roseaux desséchés, enclosent + des jardinets faits avec de l'humus rapporté sur un coin de terrain + épierré, qu'arrose parcimonieusement un imperceptible filet d'eau. Ce + n'est que l'humidité qui manque au généreux sol provençal pour donner + une végétation vigoureuse. Dès qu'il a si peu que ce soit de quoi + étancher sa soif, il verdoie avec abondance, et ce sont les oasis de + ce désert rocailleux, ces petits potagers où la sauge, la verveine et + le romarin embaument les planches d'oignons et d'ail, d'aubergines et + de «pommes d'amour», à l'ombre légère de grêles micocouliers. + + Une table de pierre inclinée se relève par ressauts abrupts en + crêtes basses, hérissées, rageuses, dont la ligne tourmentée se + découpe aiguë sur le bleu vif de l'horizon. Par places, une herbe + rase, calcinée, où les grillons mènent leur chœur assourdissant, où + bruissent les cigales ivres de chaleur. Dans les crevasses rampent + de minuscules liserons roses, se blottissent de petites touffes de + mauves, s'aplatissent les larges corolles d'un jaune verdissant. + Thym, lavandes et menthes se pâment au soleil en exhalant leurs + fortes odeurs poivrées. + + Etrange paysage dont la tonalité grise et fauve est égayée par le + blanc et le pourpre des églantiers qui fleurissent mêlés aux buissons + de genévriers et de jujubiers à la silhouette rêche. + + Nous montons à travers un éboulis de pierrailles rouges et des maquis + de chênes kermès--une âpre garrigue peuplée de lapins et de grands + lézards verts. Dans les tailles abandonnées de carrières qui font + comme des sabrures blanches, mûrit un seigle clairsemé, et quelques + figuiers s'agrippent, énergiques et vivaces, aux fissures où le vent + a apporté un peu de terre végétale. Un désert couleur d'ocre, où le + cours de rares ruisselets est marqué par des verdures maigres. De + loin en loin, un pauvre essai de jeune vigne altérée. + + + + +GEORGES DE PEYREBRUNE + + +Le style pittoresque de Mme de Peyrebrune mérite une place dans la fin +du XIXe siècle. + + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Une mer calme, moirée, platement étendue, jusqu'à l'horizon lointain + marqué d'une ligne droite, sous le ciel qui la touche, uni comme + elle, est un spectacle morne et qui endort. + + Et ce calme revêt cependant une grandeur troublante, quand le regard + peut embrasser une immense coulée, un vaste lambeau de mer, immobile + et bleu ainsi qu'un ciel tombé, et cela dans le grand silence des + nues, comme, par exemple, du haut d'une falaise très haute, à pic sur + cette immensité. + + Là seulement on peut ressentir, autant qu'il est donné à nos sens de + la percevoir, la sensation de l'infini. + + On conçoit la notion de l'âme errante dans l'espace. Un besoin de + planer vous emporte. Un désir inconscient vous fait tendre les bras, + comme si l'on ouvrait des ailes pour prendre un essor calme dans + cette solitude infinie où règne l'éternelle paix. + + A ces hauteurs, et dans ce silence lumineux des espaces, la + pensée s'affine, en même temps qu'elle devient la dominante de + vos sensations. On ne vit plus que par la puissance de l'idée + contemplative; le corps allégé se tait. Et un bonheur inexprimable + enveloppe l'être conquis à ce prélude de dématérialisation. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Le cri d'une mouette, la chute d'un peu de cette terre rouge qui + zèbre de laque les rocs crayeux de la falaise, le bourdonnement + d'une mouche, un coup de vent qui vous frôle et vous jette, en + passant, des mots mystérieux, en voilà assez pour composer une + symphonie qui complète l'idéale volupté, dont tout l'être frémit et + vibre. + + Cependant, pour fleurir les herbes, des grappes de coccinelles + s'y suspendent en boutons: leurs rouges élytres, s'écartant pour + l'envolée, semblent l'éclosion subite d'une fleurette sanglante. + + Et, comme des papillons blancs, les voiles des pêcheurs rasent le + flot lointain. + + Baignés dans cet azur et dans ces cercles de lumières diffuses, les + yeux, où toute vie est montée, se pâment dans des délices de clartés. + Ils se pâment, et la rosée qui féconde l'âme coule de leur prunelle + extasiée. + + + + +THÉOSOPHIE + +Mme TOLA-DORIAN + + +Née princesse Metcherscky, mariée à l'ancien député de la Loire, +fils de l'ancien ministre des travaux publics et frère de M. Ménard +Dorian, député de l'Hérault, Mme Tola-Dorian, tout en conservant +l'âme slave, écrit mieux que plus d'une vraie Française; elle a su +s'approprier le style de l'avenir. Après plusieurs traductions, elle a +édité, comme œuvre personnelle, des _Poèmes lyriques_, et a fondé une +revue théosophique, la _Revue d'aujourd'hui_. Entre autres écrivains +féminins théosophiques, citons sommairement la duchesse de Pomar, la +comtesse d'Adhémar, Mme Blanasky, etc. + + + UNE NUIT BLANCHE + PAR UNE BISE FROIDE SOUS LE POLE NORD + + Les Rayons, les Blancheurs, l'Aurore, + Montent des glauques profondeurs + Sur la glace multicolore; + Ainsi qu'une vivante flore, + S'épanouissent, pleins d'ardeurs, + Les Rayons, les Blancheurs, l'Aurore! + + Les arcs-en-ciel viennent éclore + Sous les éclairs, fauves rôdeurs, + Sur la glace multicolore... + + La haute banquise se dore + Belle de ses triples pudeurs, + Les Rayons, les Blancheurs, l'Aurore. + + +FIN + + + + +ERRATA + + + Page 178.--Sophie Arnould, morte en 1803 et non 1703. + -- 237.--Princesse de Salm-Dych et non Dycha. + -- 63.--Madeleine Rouvre, marquise de Sablé, au lieu de Souvre. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Avertissement I + + Préface sur l'instruction des + femmes et la carrière littéraire. III + + + Ire PÉRIODE: XIIIe AU XVIe SIÈCLE + + _Note.--Héloïse._ 2 + + Marie de France. 3 + + Agnès de Navarre Champagne. 5 + + Christine de Pisan. 9 + + Clotilde de Surville. 21 + + Marie de Clèves. 23 + + Clémence Isaure. 24 + + Marguerite d'Angoulême. 29 + + Paule de Viguier. 32 + + Louise Labé. 35 + + Clémence de Bourges. 38 + + Pernette du Quillet 40 + + Dames des Roches. 40 + + Anne de Marquets. 40 + + Anne Séguier. 40 + + Dame de Vergnes. 40 + + Elisène de Crenne. 41 + + Marseille d'Altouvins. 41 + + Catherine de Parthenay. 42 + + Marie de Romieu. 43 + + Marguerite de France. 45 + + Anne de Rohan. 47 + + Mlle de Gournay. 50 + + + IIe PÉRIODE: XVIIe ET XVIIIe SIÈCLES + + Madeleine de Scudéry. 55 + + Marquise de Sablé. 63 + + Mlle de Calage. 65 + + Comtesse de la Suze. 66 + + Comtesse de Brégy. 67 + + Anne de Bourbon. 69 + + Mme de Motteville. 70 + + Duchesse de Nemours. 73 + + Marquise de Sévigné. 75 + + Mme de Grignan. 79 + + -- de Simiane. 79 + + Mme de Coulanges. 79 + + Mlle de Montpensier. 80 + + Mme de la Fayette. 81 + + Mme de Maintenon. 87 + + Princesse des Ursins. 92 + + Marquise de Caylus. 94 + + Mme Deshoulières. 96 + + Marquise de Lambert. 105 + + Mme D'Aulnoy. 112 + + -- Dacier. 115 + + -- de Lenoncourt de Courcelles. 124 + + Jeanne Dumée. 125 + + Catherine Bernard. 126 + + Comtesse de Murat. 127 + + Mme de Tencin. 128 + + -- de Staal-Delaunay. 129 + + -- de Graffigny. 132 + + -- du Deffand. 135 + + Mlle de Lespinasse. 137 + + Mme Geoffrin. 138 + + Marquise du Châtelet. 140 + + Mme du Boccage. 144 + + Mme Le Prince de Beaumont. 148 + + Mme Riccoboni. 157 + + -- Daubenton. 163 + + Mlle Du Sommery. 163 + + Mme de Puysieux. 167 + + Mme Boufflers-Rouvrel. 172 + + Mme d'Epinay. 174 + + -- Petiteau de la Férandière. 175 + + Marquise de Montesson. 176 + + Mlle Clairon. 177 + + Sophie Arnould. 178 + + Marquise d'Antremont. 178 + + + IIIe PÉRIODE: FIN DU XVVIIe SIÈCLE + JUSQU'A NOS JOURS + + PREMIÈRE PARTIE: DE 1789 A 1830. + + _Révolution à 1830._ 184 + + Mme Roland. 185 + + Comtesse de Beauharnais. 194 + + Mme de Verdier. 194 + + Mme Ducrest. 198 + + Mme de Genlis. 198 + + Baronne de Montolieu. 206 + + Mme Campan. 207 + + -- Vigée-Lebrun. 213 + + -- de Charrière. 214 + + Mlle de Kéralio. 218 + + Mme Joliveau de Segrais. 220 + + -- Lefrançais-Lallande. 222 + + -- Dufrenoy. 222 + + -- Necker de Saussure. 224 + + Mme de Souza. 227 + + Baronne de Krudner. 229 + + Comtesse de Bawr. 236 + + Duchesse de Duras. 236 + + Mme Mallès de Beaulieu. 237 + + Baronne de Meré. 237 + + Princesse de Salm-Dych. 237 + + Marquise de Lescure de La Rochejacquelein. 239 + + Mme Cottin. 240 + + Baronne de Staël. 248 + + Mme Guizot, née de Meulan. 253 + + -- née Dilson. 256 + + Mme de Rémusat 257 + + -- Swetchine. 260 + + Duchesse d'Abrantès. 262 + + Mme Vien. 271 + + -- Desbordes-Valmore. 273 + + -- Victoire Badois. 276 + + Angélique Gordon. 278 + + Mme Ancelot. 279 + + -- Amable Tastu. 282 + + -- Félicie d'Ayzac. 287 + + + DEUXIÈME PARTIE: DE 1789 A 1830. + + Ire SÉRIE: Auteurs décédés. + + George Sand. 291 + + Sophie Gay. 294 + + Mme de Girardin. 294 + + Mlle Bertin. 302 + + Eugénie de Guérin. 303 + + Marie Jemma. 304 + + Daniel Stern. 306 + + Mme Craven. 308 + + Comtesse Dash. 311 + + Princesse Belgiojoso. 312 + + Elisa Mercœur. 313 + + Mme Lesguillon. 316 + + Mme Menessier Nodier. 317 + + -- Elise Gagne. 317 + + -- Louise Choquet, dame Ackermann. 318 + + -- la comtesse de Gasparin. 319 + + -- Egger. 320 + + -- Penquer. 320 + + -- Comtesse Dora d'Istria. 321 + + -- Princesse Cantacuzène. 321 + + -- Rose Harel. 321 + + -- Blanchecotte. 322 + + -- la comtesse de Chambrun. 323 + + Mlle Mélanie Bourotte. 324 + + Mme Claire de Chandeneux. 325 + + Mlle Zénaïde Fleuriot. 326 + + Marquise de Blocqueville. 326 + + + 2e SÉRIE: Ecrivains vivants. + + _Les Femmes poètes._ + + Mlle Loyseau 342 + + Mme Sylvanecte. 342 + + Mlle Vacaresco 342 + + Mme Anaïs Ségalas. 342 + + -- Louise d'Isole. 351 + + -- G. de Montgomery. 352 + + -- Sophie de B. de Courpon. 355 + + -- Anaïs Dewailly. 357 + + -- la baronne de Goya-Borras. 361 + + -- de Bosguérard. 362 + + -- Ludovic Foucault. 365 + + -- Eugénie Vicq. 366 + + + _Femmes politiques et journalistes._ + + Mme Adam. 367 + + Mme Michelet. 373 + + -- Edgar Quinet. 373 + + -- Ratazzi. 374 + + Séverine. 377 + + Mme Potonié-Pierre. 378 + + -- Maria Deraisme. 378 + + -- Louise Michel. 378 + + + _Voyages et Sciences._ 379 + + + _Philanthropie, économie._ 379 + + Mme Le Ray. 379 + + -- Dieulafoy. 379 + + Mme la Duchesse de Fitz-James. 379 + + Mlle Pauline de Grandpré. 380 + + -- Sarah Raffalowitch. 380 + + + _Chroniqueuses._ + + Lucien Perey. 380 + + Etincelle. 380 + + Mme Carette. 384 + + Marquise de Seméac. 387 + + Gyp. 387 + + Arvède Barine. 388 + + + _Livres de Pensées._ + + Carmen Sylva. 388 + + Comtesse Diane. 390 + + Ange Bénigne. 390 + + Amica et Mathilde. 390 + + + _Les Romancières._ + + Stanislas Meunier. 391 + + Jane Herval. 391 + + Mme Flourens. 391 + + Gennevraye. 391 + + Mme Gustave Haller. 391 + + Pierre Ninous. 391 + + Jacquet Vincent. 391 + + Pierre Cœur. 391 + + Mme Caro. 391 + + Th. Bentzon. 392 + + Mary Summer. 392 + + Henry Gréville. 393 + + Manuela (Duchesse d'Uzès). 396 + + Mlle Jeanne Schultz. 398 + + Vicomtesse de Janzé. 398 + + + _Théâtre._ + + Judith Gautier. 393 + + Pauline Thys. 393 + + Simone Arnauld. 393 + + Mme Louise Audebert. 402 + + + _Littérature pour l'adolescence._ + + Mme de Witt. 399 + + -- De Stolz. 399 + + -- Comtesse de Ségur. 399 + + -- De Pibrac. 399 + + -- Colomb. 399 + + -- De Pressensé. 399 + + -- Blandy. 399 + + -- De Nanteuil. 399 + + -- Trémadeur. 399 + + -- Julie Gourault. 399 + + -- Louis Figuier. 399 + + + _Pédagogie._ + + Mme Pape-Carpentier. 400 + + Mme Jules Favre. 400 + + -- Pauline de Kergomard. 400 + + -- Dallet. 400 + + -- Scheffer. 400 + + + _Psychologie._ + + Mme Alphonse Daudet. 400 + + Mme Hector Malot. 400 + + Mlle Marie-Anne de Bovet. 402 + + Georges de Peyrebrune. 405 + + Rachilde. 405 + + Rousselande. 405 + + + _Théosophie._ + + Mme Tola Dorian. 407 + + Duchesse de Pomar. 408 + + Comtesse d'Adhémar. 408 + + Mme Blanasky. 408 + + +Paris, imp. D. Jouaust, L. Cerf successeur, 13, rue de Médicis. + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78843 *** diff --git a/78843-h/78843-h.htm b/78843-h/78843-h.htm new file mode 100644 index 0000000..75bb4d6 --- /dev/null +++ b/78843-h/78843-h.htm @@ -0,0 +1,15095 @@ +<!DOCTYPE html> + <html lang="fr"> + <head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Anthologie des femmes écrivains | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +/* Typographie */ +body {margin-left: 20%; margin-right: 10%; max-width: 40em;} +.x-ebookmaker body {width: 100%;} + +p {text-align: justify; text-indent: 1.5em; margin-top: 0.75em; margin-bottom: 0.75em;} +.p2 {text-align: justify; text-indent: 1.5em; margin-top: 0.8em; margin-bottom: 0.8em;} + +/* headings centered */ +h1, h2, h3 {text-align: center;} + +h1 {font-size: 3.8em; font-weight: lighter; line-height: 1.2em; letter-spacing: 0.05em; +word-spacing: 0.1em; margin-top: 0.5em; margin-bottom: -0.2em;} + +h2 {font-weight: lighter; 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l’espace qui +leur est mesuré ne permet d’en nommer que quelques-unes déjà partout +en vedette.—Ensuite, le désir de montrer l’importance de la carrière +littéraire pour notre sexe, à l’appui de ce que j’avais écrit à ce +sujet, et qui est reproduit dans la Préface ci-contre.</p> + +<p>J’ai donc pensé intéressant de réunir en un faisceau, en un +«bouquet» l’œuvre littéraire féminine, depuis la fondation de la langue +française jusqu’à nos jours, d’une façon aussi complète que possible. +Je me suis attachée tout particulièrement au choix des citations, les +cherchant attrayantes, évitant la banalité. J’ai cru devoir professer +le plus complet éclectisme, me plaisant à réunir sous la bannière +littéraire, sans égard aux divergences politiques ou religieuses, les +noms <span class="pagenum2" id="Page_II">II</span> les plus étonnés de +se trouver côte à côte, depuis la servante poète jusqu’à la plus grande +dame.</p> + +<p>Je ne crois pas avoir commis beaucoup d’omissions dans les deux +premières périodes, sauf <i>Barbe de Verrue</i> (<span class="smcap90">XV</span><sup>e</sup> siècle), +que j’ai découverte trop tard. Mais parmi nos contemporaines, j’ai le +regret d’avoir été impuissante à les nommer toutes, ayant déjà dépassé +les limites que je m’étais prescrites. Parmi les noms omis faute de +place, se présentent sous ma plume <i>M<sup>me</sup> Louise Collet</i>, célèbre +par son petit volume <i>Lui</i> (Alfred de Musset); <i>la Vicomtesse de +Janzé</i>, auteur des <i>Souvenirs d’Alfred de Musset</i>; <i>M<sup>mes</sup> +Hippolyte</i> et <i>Stanislas Meunier</i>, romancières; <i>M<sup>me</sup> +Louise Figuier</i>; <i>Rousselande</i> (baronne d’Uxelles), de la +<i>Revue des Deux-Mondes</i>; <i>Rachilde</i> (M<sup>me</sup> Alfred Valette); +<i>Lucien Perrey</i> (M<sup>lle</sup> Herpin), historien; <i>Jane Herval</i>, +l’auteur de la <i>Mission de Germaine</i>; <i>M<sup>me</sup> Flourens</i>, née +Michel-Chevalier, traducteur de l’<i>Anneau d’Amadis</i>, par Lord +Lytton, etc.</p> + +<p>Disons encore que je ne me suis pas attardée à dévoiler scrupuleusement +les pseudonymes, pour satisfaire une vaine curiosité; le nom sous +lequel on sait acquérir quelque gloire n’est-il pas plus vôtre que le +nom patronymique?</p> + +<p class="rsignature"><span class="smcap90">L. d’Alq.</span></p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum2 hidden" id="Page_III">III</span></p> + + <div class="figcenter1" id="ch_b" style="width: 600px;"> + <img src="images/bandeau1.jpg" alt="bandeau décoratif" width="600" height="90"> + </div> + + <h2 class="h2chap"><span class="big120">PRÉFACE</span><br> + <span class="center"><b>____</b></span><br><br> + <span class="small90">DE L’INSTRUCTION DES FEMMES</span><br> + <span class="small50">ET DE LA CARRIÈRE LITTÉRAIRE POUR ELLES</span></h2> +</div> + +<p class="noindent"><img class="lettrine" src="images/lettre-i.jpg" width="70" height="66" alt="I"> +<span class="firstletter">I</span><span class="smcap80">L</span> <i>y a quelques années le supplément, publié par</i> <span class="smcap90">le +Figaro</span><i> les dimanches, sous la direction habile de M. Périvier, +posait de temps à autre à ses lecteurs des questions sur lesquelles il +aimait à avoir l’opinion de personnes compétentes; en février</i> 1888, +<i>on lisait celle-ci:</i> Nous dire des charmes que les jeunes filles +ont perdus ou gagnés, comme esprit ou comme cœur, à la suite des +transformations de l’enseignement depuis quelques années?</p> + +<div class="quote"> + <p><i>De l’avis de M. Gréard, le vice-recteur de l’Académie de Paris: + «Passionnées parfois quand il s’agit d’autrui, les femmes sont + d’admirables juges, éclairés, discrets et sûrs, lorsqu’elles traitent + de leurs intérêts les plus nobles: M<sup>me</sup> de Staël ne s’étonnait + pas sans raison qu’on se passât de leur suffrage dans une question + où l’on ne peut se passer de leur concours.» M. Périvier appela à + donner leurs opinions quatre femmes qui lui paraissaient, sans doute, + par la <span class="pagenum2" id="Page_IV">IV</span> divergence même des idées qu’elles devaient professer, + offrir un contraste intéressant:</i> M<sup>me</sup> Alphonse Daudet, <i>qui + est tout sentiment et dont le talent littéraire rappelle de fort près + celui de son mari; la sémillante</i> Étincelle, <i>au style gracieux + comme un Fragonard ou un Boucher</i>; Gyp, <i>l’écrivain de la</i> + Vie parisienne <i>par excellence, l’historien des pschutteux du XIX<sup>e</sup> + siècle, et enfin la soussignée</i>, M<sup>me</sup> d’Alq, <i>sans qu’elles se + doutassent qu’on allait les mettre en comparaison.</i></p> + + <p><i>M<sup>me</sup> Alphonse Daudet critiqua, principalement et non sans + raison, dans l’éducation moderne l’engouement des cours, qui sont + prétexte de sortie du matin au soir et font des petites demoiselles + Benoiton.</i></p> + + <p><i>Étincelle annonça que «miss Positive» ferait son apparition dans + ce monde parisien qui connaissait la jeune fille-ange, la jeune + femme-fée, mais qui ne connaissait pas la demoiselle-pionne!</i></p> + + <p><i>«Elle ne sera ni jolie, ni même propre: la science est + exigeante.—Elle aura les ongles en deuil de nos collégiens et + les cheveux courts en broussailles.—Elle sera brouillée avec les + brosses, les savons, les frais parfums, les romans et l’idéal!—(Pas + polie pour les savants, Étincelle).</i></p> + + <p>«<i>Mais elle nommera</i> toutes choses par leurs noms!»</p> + + <p class="dottedline2"> </p> + + <p><i>Quant à Gyp, «il faut, dit-elle, apprendre aux filles à être + honnêtes, bonnes et jolies (cela s’apprend tout comme le reste), et + si les hommes, au lieu d’être aussi «forts», étaient un peu plus + malins, ils se garderaient de rendre les femmes savantes.»</i></p> + + <p><span class="pagenum2" id="Page_V">V</span></p> + + <p class="dottedline2"> </p> + + <p><i>M<sup>me</sup> d’Alq:</i></p> + + <p><i>«Du moment que la femme ne perd pas conscience des avantages + de son sexe, qu’elle conserve le désir de plaire, si instinctif à + la nature féminine, qu’elle s’instruit dans le but de posséder un + nouveau charme à l’appui de sa beauté, charme qu’elle conservera plus + longtemps que cette beauté fugitive, elle acquiert par l’instruction + une chance de plus à son avoir...</i></p> + + <p><i>«Le tort de l’enseignement actuel qui vise trop à remplir la tête, + pendant qu’il isole le cœur, sans mettre dans la main d’instrument + pratique pour les luttes de la vie, est d’être pareil pour toutes les + situations sociales. Le fruit de l’arbre de la science (qui a été + cause des malheurs de notre mère Eve, ne l’oublions pas!) demande + à n’être absorbé qu’avec discernement, selon les tempéraments, les + positions, les âges.</i></p> + + <p><i>«La tâche naturelle de la femme est d’être épouse docile et + dévouée, mère capable et tendre, maîtresse de maison adroite et + attrayante; ce qui lui est indispensable à savoir, on songe le moins + à le lui enseigner! Un homme préférera une femme intelligente à une + savante, car il pourra, toujours inculquer à la première la dose + d’instruction qu’il voudra.</i></p> + + <p><i>«Une femme ne doit pas être plus instruite que l’homme à + l’alliance duquel elle peut aspirer, sans quoi elle serait la + supérieure dans le ménage, ce qui les rendrait tous les deux fort + malheureux. Le mari se trouverait humilié; les rôles seraient + intervertis.</i></p> + + <p><span class="pagenum2" id="Page_VI">VI</span></p> + + <p><i>«La femme riche ne peut que gagner aux transformations de + l’enseignement, tandis que la femme pauvre y puise les tristesses des + déclassées, puisqu’il ne peut lui fournir les moyens de sortir de sa + position.»</i></p> + + <p><i>La femme riche a tout à gagner à être instruite, très instruite, + savante même; c’est pour elle le seul moyen d’échapper à la frivolité + qui l’enserre, et quelquefois au vice. Sera-t-elle ennuyeuse, + comme le craint Gyp? La femme n’est-elle donc bonne qu’à servir + d’amusement, de jouet, qu’à divertir l’homme, comme une poupée, + jolie, rieuse, mais qu’on jette de côté lorsqu’elle se fane et que le + ressort fragile de la gaieté se brise?</i></p> + + <p><i>Que de bévues une femme qui n’est pas instruite peut commettre! + Que de sottises lui échapperont! Comment pourra-t-elle tenir le salon + de son mari, qu’il soit habile diplomate, savant de l’Institut, + artiste célèbre, écrivain illustre, si elle ne connaît pas à fond les + questions que l’on discute devant elle?</i></p> + + <p><i>L’éducation de la femme est faussée la plupart du temps, mais n’en + accusez pas l’instruction. Elle est faussée par l’éducation. La femme + réellement instruite et savante n’est pas plus pédante et ennuyeuse + qu’elle n’est laide, sale et affublée de lunettes et de bas bleus. + Pure fiction! Ce sont les fausses savantes, les «poseuses» qui sont + ainsi.</i></p> + + <p><i>Il existe un malentendu et beaucoup d’exagération dans l’idée + que l’on se fait des femmes instruites ou savantes que l’on confond + avec pédantes. Étincelle se trompe en parlant comme elle le fait + de la</i> demoiselle-pionne. <i>Pourquoi Étincelle, si jolie femme + et si soignée elle-même, suppose-t-elle <span class="pagenum2" id="Page_VII">VII</span> que ces pauvres + sous-maîtresses ne peuvent être ni jolies ni propres? qu’elles auront + les ongles en deuil et seront brouillées avec le savon? N’est-il + point possible d’écrire sans se barbouiller d’encre? M<sup>me</sup> Delphine + de Girardin écrivait toujours vêtue de blanc. Devons-nous nous + imaginer que la mignonne et spirituelle Gyp, la sémillante Étincelle + gardent à leurs doigts des traces de leur plume?</i></p> + + <p><i>Et si elles n’étaient pas des femmes instruites, aurions-nous le + plaisir de les lire?</i></p> + + <p><i>Parce qu’on a rencontré, une fois en passant, une</i> «pédante» + <i>ridicule et laide, on en conclut que la laideur et le ridicule + sont le partage de la femme savante: bien des ignorantes sont aussi + laides et ridicules; elles le sont même davantage que les autres, + et je puis garantir que parmi les femmes d’esprit et les jeunes + filles qui passent leurs examens chaque année, il y en a grand nombre + de fort jolies et même... ayant recours aux raffinements de la + parfumerie!</i></p> + + <p><i>Être jolie semble être, dans un certain monde, un devoir auquel + une femme ne doit jamais faillir. C’est une dette qu’il faut qu’elle + paie aux yeux. Si la nature ne l’a point faite belle, tant pis, elle + apprendra à l’être, elle se fera une beauté factice. Quand on est + jeune c’est encore facile; mais le temps est impitoyable, il arrive + implacable, mettant des pochettes sous les yeux, et sous le menton, + des creux qui n’ont rien des mignonnes fossettes de l’enfance, des + teintes singulières aux cheveux. «Fi! que c’est laid! Éloignez + ce portrait; plutôt la mort, mille fois!» entends-je s’écrier la + Paulette de</i> «Autour du mariage». <i>Oui, il y en a qui préfèrent + la mort! Cependant, si elles étaient plus <span class="pagenum2" id="Page_VIII">VIII</span> instruites, si elles + savaient trouver dans la lecture, dans l’étude toujours nouvelle et + si attrayante des sciences le moyen de se suffire à elles-mêmes et + de conserver, par leur conversation, quelque attrait pour des hommes + sérieux, elles supporteraient la vieillesse avec plus de sérénité.</i></p> + + <p><i>Malgré les ajustements d’aujourd’hui si rajeunissants, la femme ne + peut défier impunément les années: il y a une limite, tant reculée + qu’elle puisse la rejeter; de même que l’homme prudent épargne pour + ses vieux jours, la femme doit faire provision pour quand elle + ne paiera plus de mine. Pour ce moment... désagréable, elle doit + réserver un fonds de bonté, de réputation, d’estime et d’érudition + qui l’aideront dans ce passage du Rubicon.</i></p> + + <p><i>D’ailleurs combien de jeunes filles sont capables de ces fortes + études? Le nombre en est tellement minime qu’il n’a pas lieu + d’inquiéter. Les femmes savantes seront toujours en très petit + nombre. En moyenne, l’instruction des femmes est peut-être un peu + plus élevée qu’il y a quarante ans; cependant, le nombre de jeunes + filles trop ignorantes est encore de beaucoup plus fort que le nombre + de jeunes filles trop savantes dont on nous menace.</i></p> + + <p><i>Je connais des femmes qui n’ont jamais lu un livre sérieux et + ne savent de la politique et des sciences que ce dont leurs maris + veulent bien leur faire part; j’affirme qu’elles ne sont ni plus + recherchées, ni plus aimées, ni d’un commerce plus intéressant. + Leur conversation ne roule que sur les potins de l’office et de la + couturière. Il est vrai que leurs maris sont parfaitement libres + d’aller au cercle, car elles bâillent aussitôt qu’ils ouvrent la + bouche, et la conversation <span class="pagenum2" id="Page_IX">IX</span> de leurs coiffeurs ou de leurs femmes + de chambre les intéresse bien davantage.</i></p> + + <p><i>Savante ou ignorante, une femme peut être affectée et ridicule, + si elle manque de tact et de bon sens. Il est évident que la femme + instruite a sur l’homme qui ne l’est pas (il y en a) une supériorité + qui déplaît à celui-ci. Pour obtenir une égalité parfaite, on + pourrait accorder à la femme le droit d’être savante,—et de faire + partie de l’Institut et du Parlement si l’on veut—à l’âge où elle + perd sa beauté, et auquel ces messieurs arrivent aussi, seulement, + à ces postes si recherchés, vers le neuvième lustre, pour cette + moitié de la vie que l’étude facilite tant à passer agréablement et + utilement, alors qu’on ne peut plus prendre sa part au plaisir.</i></p> + + <p><i>Ah! que M. Gréard ne met-il aussi dans le programme un cours de + vertu, de bon sens pratique, de discernement, de philosophie<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>..., + mais il faudrait des professeurs! A qui donner de pareilles + chaires?</i></p> + + <p><i>Pour les filles de classe peu fortunée, une instruction trop + complète n’est pas une source de bien-être; il n’est pas possible + qu’elles sacrifient assez de temps pour l’acquérir réellement + profonde et de façon à y trouver une carrière brillante. Pour la + femme riche, un grand savoir est une ressource, si le malheur vient + frapper à sa porte. Ne vaudrait-il pas mieux réserver pour celles-là + la position si estimable d’institutrice, que de les laisser s’établir + lingères ou maîtresses d’hôtel, tandis que la fille née dans le + commerce ne souffrira nullement d’y rester?</i></p> + + <p><span class="pagenum2" id="Page_X">X</span></p> + + <p><i>Précisément, on est à même de fournir à la première dans leurs + raffinements les plus extrêmes, les moyens de rester dans sa sphère + le cas échéant. Sans s’imposer aucun sacrifice, ses parents peuvent + lui payer des professeurs de grand mérite; peu importe qu’elle + passe plusieurs années avant d’être capable de produire un tableau + digne d’attention ou d’avoir acquis une voix remarquable; elle peut + suivre à loisir les cours de philosophie comparée, et aussi avoir + un laboratoire. Qui pourra se plaindre que M<sup>lle</sup> de Rothschild + fasse des expériences de chimie, ou que M<sup>lle</sup> Canrobert passe ses + journées dans son atelier, le pinceau à la main? Quel mal y aura-t-il + à ce que la princesse V... grave des eaux-fortes, et la comtesse de + ... compose des vers qu’elle fera imprimer ensuite luxueusement à ses + frais, sans avoir besoin d’attendre après un éditeur?</i></p> + + <p><i>Dans une classe qui, sans être riche, a des horizons aussi élevés, + existe une autre difficulté. L’instruction, les fréquentations, + l’entourage créent des aspirations matérielles et intellectuelles, + s’accordant mal avec ce qu’il est possible de réaliser, et font d’une + position aisée, comparée à la pauvreté, une misère dorée qu’il s’agit + d’améliorer sans se déclasser, c’est-à-dire sans quitter son salon, + sans rien perdre de son élégance, sans renoncer à la vie moderne.</i></p> + + <p><i>La veuve ou fille d’officier supérieur, de nobles ruinés, de + magistrats, ne peut pas se faire couturière ni blanchisseuse; + il ne lui reste que la position d’institutrice, et, outre que + la concurrence est grande, la santé et la jeunesse sont là + indispensables.</i></p> + + <p><i>Pour ce cas particulier, s’offrent deux carrières vastes <span class="pagenum2" id="Page_XI">XI</span> et + libérales, praticables par la femme la plus délicate sans rompre avec + les habitudes de son rang, et sans cesser de surveiller sa maison.</i></p> + + <p><i>Dans les arts industriels et décoratifs, elle trouvera une foule + de ressources. Les dessins à la plume, ceux sur bois, ainsi que la + gravure, pour publications illustrées, journaux de modes, livres + d’enfants, cartes de chromo, offrent un débouché considérable. + L’aquarelle, la peinture sur bois (vernis Martin), sur faïence, sur + étoffe, la terre cuite, les broderies d’art (ces dernières d’un + rapport peu avantageux), sont autant d’occupations agréables, ne + demandant pas des talents hors ligne.</i></p> + + <p><i>A côté, il ne faut pas hésiter à placer la littérature, comme + la carrière répondant le mieux aux affinités du sexe féminin. La + carrière d’écrivain est la plus appropriée à la femme qui a passé sa + jeunesse dans l’opulence, ou même dans une aisance très relative. La + femme a tenu de tout temps une place honorable dans la littérature. + Il est rare qu’elle se soit abaissée à chercher le succès dans le + scandale; on la trouve à la tête des genres les plus nobles, les plus + purs, les plus gracieux. Il existe toute une filière de noms aimés, + qui forment comme une lignée d’aïeules et de traditions aux femmes + écrivains, à commencer par Christine de Pisan.</i></p> + + <p><i>La femme de lettres se recrute dans tous les rangs de la société, + en France, comme dans les autres pays. On compte dans le nombre + plusieurs têtes couronnées, la reine Impératrice Victoria, la + reine de Roumanie qui combat sous le pseudonyme de Carmen Sylva, + l’archiduchesse Valérie, M<sup>me</sup> Carnot, qui a traduit des ouvrages + anglais sous la <span class="pagenum2" id="Page_XII">XII</span> direction de son père. La presse périodique + la plus sérieuse ne sait plus se passer d’un rédacteur féminin; à + l’Académie française, le prix d’éloquence et le prix de poésie sont + fréquemment accordés à des femmes.</i></p> + + <p><i>Il est donc irréfutable que la femme a une place bien marquée dans + les lettres.</i></p> + + <p><i>Sauf par exception, la femme écrivain évitera de s’aventurer sur + le terrain de la politique et des finances; rarement elle essaiera + d’aborder la haute littérature et le théâtre. Il y a toute une + catégorie d’écrits à la portée du talent littéraire féminin où il + est facile de réussir: les livres pour l’enfance et la jeunesse, + la nouvelle, les ouvrages de pédagogie et de compilation, les + traductions de langues étrangères, le roman honnête. Une imagination + fertile, l’observation fine et perspicace, un esprit sentimental + et, par dessus tout, une loquacité proverbiale, sont accordés à + l’unanimité au sexe féminin. La femme, bavarde par nature, aime à + écrire; ayant l’opportunité d’épancher le trop plein de son âme sur + le papier, elle deviendra, incontestable avantage, plus taciturne + dans sa vie privée.</i></p> + + <p><i>A tout âge, la femme peut écrire; infirme, souffrante, elle peut + encore écrire dans son lit sans se fatiguer. En soignant ses enfants, + sans s’éloigner de son ménage, elle peut s’acquitter de ce travail. + La carrière d’écrivain est donc la plus appropriée à la femme + instruite<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>...</i></p> + + <p class="rsignature"><span class="smcap90">L. d’Alq.</span></p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum hidden" id="Page_1">1</span></p> + + <div class="figcenter1" id="ch_c" style="width: 600px;"> + <img src="images/bandeau1.jpg" alt="bandeau décoratif" width="600" height="90"> + </div> + + <h2 class="h2chap">PREMIÈRE PÉRIODE<br> + <span class="small80">XIII<sup>e</sup> - XVI<sup>e</sup> SIÈCLE</span></h2> +</div> + +<p class="noindent"><img class="lettrine" src="images/lettre-n.jpg" width="70" height="71" alt="N"> +<span class="firstletter">N</span><span class="smcap80">OUS</span> commençons notre <i>Anthologie</i> avec les premiers écrivains +féminins qui se sont servis de la langue française proprement dite, +laissant de côté la savante et touchante Héloïse<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>, ainsi que d’autres +auteurs dont les écrits en latin ou en langue romane sortent de notre +cadre.</p> + +<p>Nous arrêterons cette première période à M<sup>lle</sup> de Gournay, qui +termine la série des femmes écrivains du XVI<sup>e</sup> siècle. Nous avons pensé +qu’il serait curieux et intéressant de tirer de l’obscurité quelques +noms oubliés, et d’étendre dans une certaine mesure l’exposé de cette +naïve et suave littérature qui va du Moyen âge à la Renaissance +et ne manque ni de charme ni de richesse, en <i>cette parleur la +plus delitable</i><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> d’une langue qui sort de l’enfance et marche +rapidement à la virilité. De par la loi constamment observée dans +les développements de l’humanité, la prose est toujours précédée par +la poésie, aussi les poètes abondent-ils, rimant, non sans art ni +harmonie, des pensées sérieuses et élevées mêlées à la plus exquise +sensibilité, dans les gracieux rondeaux et virelais, les chevaleresques +ballades et les récits épiques.</p> + +<div class="figcenter3" style="width: 100px;"> + <img src="images/vignette1.jpg" alt="vignette décorative" width="100" height="25"> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum hidden" id="Page_3">3</span></p> + <h3 class="h3chap" id="ch_1"><span class="big120">MARIE DE FRANCE</span><br> + <span class="small80">(XIII</span><span class="small70 sup2">e</span> <span class="small80">SIÈCLE)</span></h3> +</div> + +<p class="noindent"><img class="lettrine" src="images/lettre-l.jpg" width="70" height="70" alt="L"> +<span class="firstletter">L</span><span class="smcap80">A</span> première femme poète qui écrivit pour le public, quoique +peu de ses ouvrages soient parvenus jusqu’à nous, <i>Marie de +France</i>, naquit à Compiègne, d’après ce que raconte d’elle un poète, +Jehan Dupain. De son origine, on connaît seulement ce qu’elle dit +elle-même par ce vers:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent"><i>Marie ay nom, ii sui de France.</i></p> + </div> +</div> + +<p>Elle fit partie du groupe de trouvères attirés par <span class="pagenum" id="Page_4">4</span> les princes +anglo-normands à l’époque des troubadours et du <i>Roman du Renart</i>.</p> + +<p>Un de ses plus beaux poèmes a pour titre <i>le Purgatoire de +Saint-Patrice</i>; elle a publié, sous le pseudonyme d’Ysopet, une +imitation en langue d’oïl de cent trois fables d’Ésope, de Phèdre et +d’autres auteurs, que le roi Henri I<sup>er</sup> a traduites en anglais. +Elle puisa souvent ses inspirations à la source féconde des anciennes +légendes de Bretagne et d’Irlande. On connaît d’elle aussi une +quinzaine de <i>lais</i>, entre autres celui du <i>Léotic</i> ou +<i>Rossignol</i>, dont on trouve une réminiscence dans le conte de +M<sup>me</sup> d’Aulnoy, <i>l’Oiseau bleu</i>. <i>Les Deux Amants</i> est un +autre petit poème de Marie de France plein de gracieux et touchants +détails.</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">LA MORS ET LI BOSQUILLON<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Tant de loin que de prez n’est laide</span><br> + <span class="i0">La Mors. La clamait à son ayde</span><br> + <span class="i0">Tosjors ung povre bosquillon</span><br> + <span class="i0">Que n’ot chevance ne sillon:</span><br> + <span class="i0">«Que ne viens, disoit, ô ma mie,</span><br> + <span class="i0">Finer ma dolorouse vie!»</span><br> + <span class="i0">Tant brama qu’advint; et de voix</span><br> + <span class="i0">Terrible: «Que veux-tu?—Ce bois</span><br> + <span class="i0">Que m’aydiez à carguer, Madame!»</span><br> + <span class="i0">Peur et labeur n’ont mesme game.</span> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_5">5</span></p> + <h3 class="h3chap" id="ch_2"><span class="big120">AGNÈS DE NAVARRE CHAMPAGNE</span><br> + <span class="smcap80">(Dame de FOIX, née vers 1330.)</span></h3> +</div> + +<p>Fille de Thibaut VII, comte de Champagne, de Navarre par sa grand’mère, +elle avait hérité de son aïeul, Thibaut VI, d’une nature de poète et +d’artiste; musicienne, rieuse, expansive, c’est la plus ravissante +personnalité de l’époque qu’Agnès de Champagne. Son imagination +ardente, son goût pour les lettres dans ce qu’elles ont de plus exquis, +l’entraînèrent dans une liaison romanesque avec Guillaume de Machau, +chansonnier célèbre du XIV<sup>e</sup> siècle, secrétaire de Jean de Luxembourg, +contrefait, goutteux, déjà âgé. Elle lui fit savoir mystérieusement +qu’une jeune princesse admirait ses vers; il n’en fallut pas davantage +pour exciter l’imagination de Machau: une correspondance littéraire et +sentimentale s’établit; Agnès devint l’élève et l’émule du spirituel +et tendre poète. De charmantes lettres pleines d’enjouement et de +sensibilité, de nombreux rondeaux, ballades et chansons<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>, dont Machau +fit la musique et qu’Agnès chantait à ravir, furent le résultat de ce +bel enthousiasme, qui, malgré les protestations affectueuses de la +jeune élève, resta certainement <span class="pagenum" id="Page_6">6</span> platonique, comme le prouvent les +insistances réitérées du pauvre maître, qui s’écrie sans cesse:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Morray-je donc sans avoir votre amour,</span><br> + <span class="i10">Dame que j’aime!</span> + </div> + </div> +</div> + +<p>Elle épousa plus tard le beau Phœbus, comte de Foix, ainsi dénommé +à cause de sa chevelure dorée, et qui la rendit malheureuse, ainsi +que son pauvre fils Gaston, mort de faim en prison, accusé d’avoir +empoisonné son père.</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">RONDEAUX</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sans cuer<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> de moi pas ne vous partirez<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a></span><br> + <span class="i0">Ainsois arez le cuer de vostre amie,</span><br> + <span class="i0">Car en vous yert, partout où vous serez</span><br> + <span class="i0">Sans cuer de moy pas ne vous partirez.</span><br> + <span class="i0">Certaine suy que bien le garderez,</span><br> + <span class="i0">Et li vostre me fera compagnie.</span><br> + <span class="i0">Sans cuer de moi pas ne vous partirez</span><br> + <span class="i0">Ainsois arez le cuer de vostre amie.</span> + </div> + + <div class="figcenter4" style="width: 40px;"> + <img src="images/vignette2.jpg" alt="petit ornement décoratif" width="40" height="31"> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i6">Amis, si Dieu me confort,</span><br> + <span class="i6">Vous arez le cuer de mi,</span><br> + <span class="i6">Qui sur tout vous aime fort;</span><br> + <span class="i6">Amis, si Dieu me confort,</span><br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_7">7</span> + <span class="i6">Or laissiez tout desconfort,</span><br> + <span class="i6">Car vous l’avez sans demi;</span><br> + <span class="i6">Amis, si Dieu me confort,</span><br> + <span class="i6">Vous arez le cuer de mi.</span> + </div> + </div> +</div> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">BALLADE</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il n’est doleurs, des confors ne tristesse,</span><br> + <span class="i0">Amy, gaieté, ni pensée dolente,</span><br> + <span class="i0">Fierté, durté, pointure ne ospresse,</span><br> + <span class="i0">N’autre meschief d’amour que je ne sente,</span><br> + <span class="i4">Et tant plains, souspire et plour,</span><br> + <span class="i0">Que mes las cuers est tout noiez en plour;</span><br> + <span class="i0">Mais tous les jours me va de mal en pis,</span><br> + <span class="i0">Et tout pour vous, biaus, dous, loyaus amis.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Quar quant je voye que n’ay voye n’adresse</span><br> + <span class="i0">A tost veoir vostre maniere gente,</span><br> + <span class="i0">Et vo douceur qui de loing mon cuer blesse</span><br> + <span class="i0">Qui tandis m’est par pensée présente</span><br> + <span class="i4">Je n’ai confort ne recour,</span><br> + <span class="i0">Fors à plourer et à haïr le jour</span><br> + <span class="i0">Que je vif tant, n’est mes plus grans delits,</span><br> + <span class="i0">Et tout pour vous, biaus, dous, loyaus amis.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais si je suis loing de vous sans liesse</span><br> + <span class="i0">Ne pensez jà que d’amer me repente,</span><br> + <span class="i0">Car loyauté me doctrine et adresse</span><br> + <span class="i0">A vous amer en tres loyale entente</span><br> + <span class="i4">Si que cuer, penser, amour,</span><br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_8">8</span> + <span class="i0">Voloir, plaisance et desir, sans retour,</span><br> + <span class="i0">Ay-je esloingné de tous et arrier mis,</span><br> + <span class="i0">Et tout pour vous, biaus, dous, loyaus amis.</span> + </div> + </div> +</div> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">CHANSON</p> + <p class="center small90"><i>Refrain.</i></p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Moult suy de bonne heure née</span><br> + <span class="i2">Quand je suis si bien amée</span><br> + <span class="i6">De mon doulz ami,</span><br> + <span class="i2">Qu’il ha toute amour guerpi</span><br> + <span class="i2">Et son cuer à toute vée</span><br> + <span class="i6">Pour l’amour de mi.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i4">Nos cuers en joie norri</span><br> + <span class="i6">Sont si, que soussi</span><br> + <span class="i2">Ne riens que nous desagrée</span><br> + <span class="i2">N’avons, pour ce qu’assevi</span><br> + <span class="i6">Sommes de mercy,</span><br> + <span class="i2">Qu’est souffisance eppelée.</span><br> + <span class="i2">Un delir, une pensée,</span><br> + <span class="i2">Un cuer, une ame est entée</span><br> + <span class="i6">En nous; et aussi</span><br> + <span class="i2">De voloir somes uni</span><br> + <span class="i2">Oncques plus douce assemblée</span><br> + <span class="i6">Par ma foy ne vi.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Moult suy, etc.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i2">Non pour quant je me deffri</span><br> + <span class="i6">Seulette et gemi</span><br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_9">9</span> + <span class="i2">Souvent à face esplourée</span><br> + <span class="i2">Quant loingtaine soy de li</span><br> + <span class="i6">Qu’ay tant enchieri</span><br> + <span class="i2">Que sans li riens ne m’agrée,</span><br> + <span class="i2">Mais d’espoir suy confortée</span><br> + <span class="i2">Et tres bien asseurée</span><br> + <span class="i6">Que mettre en oubli</span><br> + <span class="i2">Ne me porrait par nul si;</span><br> + <span class="i2">Dont ma joie est si doublée</span><br> + <span class="i6">Que tous maulz oubli.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Moult suy, etc.</span> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_3"><span class="big120">CHRISTINE DE PISAN</span><br> + <span class="smcap80">(Née a Venise en 1363)</span><a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor"><span class="small60">[9]</span></a></h3> +</div> + +<p>Christine de Pisan est la première femme qui écrivit en prose dans +la langue française et qui fut, dans le sens propre du mot, femme de +lettres, c’est-à-dire vécut de sa plume. Sa vie, remplie de vertus, +de devoirs accomplis, de luttes, son mérite intellectuel, en font un +véritable modèle à citer, et nous ne dissimulons pas le culte que nous +lui avons voué. Elle a droit à la première place en <span class="pagenum" id="Page_10">10</span> tête de la +phalange des femmes écrivains. Néanmoins, si les grandes lignes de son +existence sont suffisamment connues, et si la mention de son nom figure +dans les ouvrages pédagogiques, ses écrits ne sont pas vulgarisés +autant qu’ils le méritent; cela s’explique par l’absence de nouvelles +éditions. Pour la lire, il faut avoir recours aux manuscrits ou à des +éditions remontant aux premières années de l’imprimerie<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>.</p> + +<p>Christine de Pisan eut une enfance heureuse, somptueuse, quoique +bourgeoise. Fille du D<sup>r</sup> Thomas de Pisan, le savant astrologue que +Charles le Sage avait fait venir de Bologne et attaché à sa personne, +elle vint avec sa mère, à l’âge de cinq ans, rejoindre son père +installé au Louvre, et fut présentée au roi, qui, charmé de ses grâces +enfantines et de son précoce esprit, promit de la faire élever à la +cour comme la plus noble damoiselle.</p> + +<p>A quatorze ans, Christine possédait ses auteurs anciens et écrivait +correctement des vers en latin et en français, sans se douter qu’un +jour son savoir deviendrait son gagne-pain et celui des siens. Son +père, en vrai sage, lui choisit alors pour époux non un des brillants +seigneurs de la cour qui auraient <span class="pagenum" id="Page_11">11</span> brigué l’honneur d’épouser la +jeune protégée du roi, la fille du riche astrologue dont la charge +rapportait deux cents livres par mois, mais un jeune «escholier», +notaire et secrétaire du roi, Estienne du Castel, originaire d’une +vieille et noble famille de Picardie.</p> + +<p>Le bonheur de Christine était à son apogée. En vertu des lois qui +régissent l’humanité, il devait donc décroître. Charles V mourut, le +crédit de Thomas de Pisan s’évanouit, et le vieil astrologue, accablé +par les infirmités et les désastres, succomba peu de temps après.</p> + +<p>Estienne ne gagnant pas assez pour suffire à sa famille, Christine prit +la plume et commença à écrire pour le public des essais historiques; +mais une catastrophe plus terrible encore devait venir briser à tout +jamais «<i>sa pauvre âme ensdolosrie</i>». Son mari, enlevé par la +peste, la laissa sans fortune avec trois jeunes enfants et sa vieille +mère à sa charge. Vieille histoire d’aujourd’hui comme d’alors, que +l’on retrouve de tous les temps. Son malheur est cause de sa gloire. +Elle se met au travail avec une nouvelle énergie, étudiant ce qu’elle +s’aperçoit ne pas savoir assez, compulsant, feuilletant les maîtres, +peuplant sa mémoire, travaillant son style; puis elle lance ses écrits +en un français très châtié, dédiés aux nobles personnages qui peuvent +la protéger.</p> + +<p>Elle dédia, entre autres, son livre de la <i>Mutation <span class="pagenum" id="Page_12">12</span> de +Fortune</i><a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> au duc Philippe le Hardi, qui éprouva tant de plaisir +à cette lecture qu’il la fit appeler au palais du Louvre; elle rentra +non sans émotion dans cette demeure royale où elle avait passé une si +heureuse enfance. Philippe lui traça le plan d’un ouvrage, précieux +pour Christine à exécuter autant avec le cœur qu’avec la plume: ce +n’était rien moins que la vie du monarque surnommé le Salomon de la +France.</p> + +<p>Les documents du temps nous la représentent à son pupitre de chêne, +entourée de livres et de manuscrits, vêtue de la longue robe de drap et +des coiffes multiples à la religieuse, travaillant avec ardeur à son +livre préféré: <i>le Chemin de la long estude</i>, lorsque les envoyés +du duc se présentèrent.</p> + +<p>Elle entreprit alors d’écrire l’histoire de Charles V, de ce roi +<i>qui, dans sa jeunesse, l’asvoit nousrie de son pain</i>. Personne +mieux qu’elle ne connaissait ce qu’il y avait de grandeur et de +sagesse dans ce faible corps rendu si débile par le poison de Charles +le Mauvais, et ne pouvait mieux décrire le faste des fêtes royales +et les mœurs chevaleresques de cette cour où elle avait été élevée, +de ce palais dont les détours n’avaient pas de secret pour elle. La +première partie de son ouvrage était finie avant <span class="pagenum" id="Page_13">13</span> l’année écoulée. +Elle allait commencer la seconde, quand une fois de plus la mort vint +se mettre en travers de sa sécurité en prenant Philippe le Hardi, qui +n’eut pas la joie de voir achever cet impérissable monument, élevé avec +une indicible piété à l’inoubliable mémoire de son frère.</p> + +<p>Christine de Pisan se ploya avec résignation devant l’implacable +malheur qui ne se lassait pas de la poursuivre. Sa mère avait été +rejoindre les aimés déjà partis, et «<i>son cuer s’espanouissoit de +joye quand elle songeoit que le iour ne sausroit tarsder bien loing où +elle si bieng isroit les restrouvez</i>».</p> + +<p>Pendant le règne de Charles VII et l’invasion anglaise, aussi +profondément ulcérée dans son patriotisme que dans ses affections, elle +se retira dans un monastère. La France sauvée, elle ressaisit sa lyre +pour saluer Jeanne d’Arc; ce fut son chant du cygne<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Chose est bien digne de mémoire</span><br> + <span class="i0">Que Dieu par une Vierge tendre</span><br> + <span class="i0">Sur France si grant grâce estendre.</span><br> + <span class="i0">Tu Johanne, de bonne heure née,</span><br> + <span class="i2">Benoist<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a> soit Ciel qui te créa.</span><br> + <span class="i2">Par miracle fut envoïée</span><br> + <span class="i2">Au roy pour sa provision;</span><br> + <span class="i2">Son fait n’est pas illusion,</span><br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_14">14</span> + <span class="i2">Car bien a esté esprouvée...</span><br> + <span class="i2">Par conseil en conclusion</span><br> + <span class="i2">A l’effect la chose est prouvée,</span><br> + <span class="i2">Et sa belle vie, par foy,</span><br> + <span class="i2">Par quoy on adjouste plus foy</span><br> + <span class="i2">A son fait, quoy qu’elle fasse,</span><br> + <span class="i2">Toujours en Dieu devant la face...</span><br> + <span class="i2">Hée! quel honneur au féminin</span><br> + <span class="i2">Sexe! que Dieu l’ayme, il appert!</span> + </div> + </div> +</div> + +<p>Sa fille avait pris le voile et ses deux fils étaient retournés dans +la patrie de leur grand-père chercher un avenir plus sûr. Elle mourut +isolée et résignée.</p> + +<p>Outre les ouvrages que nous avons nommés, il faut encore citer d’elle +la <i>Vision</i>, la <i>Cisté des Dames</i>, <i>Cent histoires de +Troyes</i>, <i>Cent ballades</i>, une quantité de <i>virelays</i>, de +<i>rondeaux</i>, de <i>jeux à vendre</i>.</p> + +<p>C’est dans l’édition de 1505 que nous avons pris connaissance de la +<i>Cisté des Dames</i>, la première probablement qui ait été faite +d’après les manuscrits de l’auteur. C’est une sorte de savoir-vivre et +de science de la vie de l’époque, donnant une foule de bons conseils et +de renseignements très curieux. Ce livre, écrit en prose, commence par +cette phrase:</p> + +<p><i>Par les troys filles de Dieu, nômées Raison, Droiture et +Justice</i>, etc.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_15">15</span></p> + +<p>L’un des derniers chapitres est ainsi intitulé: <i>Comment il +appartient que les dames damoiselles à demeuret sur les manoirs se +gousvernent au fait de mesnage</i>.</p> + +<p>Ses poésies, moins difficiles à entendre que la prose, sont empreintes +d’une sensibilité et d’une mélancolie qui vont au cœur. Elles ne +sont pas dénuées de philosophie. Quelques-unes chantent l’amour +chevaleresque, parce qu’elles se vendaient mieux que les tristes<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, +et, pour subvenir aux besoins des siens, elle faisait taire sa douleur +et s’efforçait d’être gaie, ainsi qu’elle le répète souvent dans ses +vers.</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">RONDEAU XI</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">De triste cuer, chanter joyeusement,</span><br> + <span class="i0">Et rire en dueil, c’est chose fort à faire;</span><br> + <span class="i0">De son penser monstrer tout le contraire,</span><br> + <span class="i0">N’yssir doulz ris de doulent sentement.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ainsi me fault faire communement</span><br> + <span class="i0">Et me convient, pour celer mon affaire,</span><br> + <span class="i0">De triste cuer chanter joyeusement.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Car en mon cuer porte couvertement</span><br> + <span class="i0">Le dueil qui soit qui plus me puet desplaire,</span><br> + <span class="i0">Et si me fault, pour les gens faire taire,</span><br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_16">16</span> + <span class="i0">Rire en plorant, et très amerement</span><br> + <span class="i0">De triste cuer chanter joyeusement.</span> + </div> + </div> +</div> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">BALLADE XVIII</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Aucunes gens ne me finent de dire</span><br> + <span class="i0">Pour quoy je suis si malencolieuse,</span><br> + <span class="i0">Et plus chanter ne me voyent ne rire,</span><br> + <span class="i0">Mais plus simple qu’une religieuse</span><br> + <span class="i0">Qui estre sueil si gaye et si joyeuse;</span><br> + <span class="i0">Mais a bon droit se je ne chante mais,</span><br> + <span class="i0">Car trop grief dueil est en mon cuer remais.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et tant à fait Fortune, Dieu lui mire!</span><br> + <span class="i0">Qu’elle a changié en vie doloreuse</span><br> + <span class="i0">Mes jeux, mes ris, et ce m’a fait eslire,</span><br> + <span class="i0">Dueil pour soulas, et vie trop greveuse;</span><br> + <span class="i0">Si ay raison d’estre morne et songeuse,</span><br> + <span class="i0">Ne n’ay espoir que j’aye mieulx jamais,</span><br> + <span class="i0">Car trop grief dueil est en mon cuer remais.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Merveilles n’est se ma leesce empire;</span><br> + <span class="i0">Car en moy n’a pensée gracieuse,</span><br> + <span class="i0">N’autre plaisir qui a joye me tire;</span><br> + <span class="i0">Pour ce me tient rude et maugracieuse</span><br> + <span class="i0">Le desplaisir de ma vie anuieuse.</span><br> + <span class="i0">Et se je suis triste, je n’en puis mais,</span><br> + <span class="i0">Car trop grief dueil est en mon cuer remais.</span> + </div> + </div> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_17">17</span></p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">BALLADE XI</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Seulete suy et seulete veuil estre,</span><br> + <span class="i0">Seulete m’a mon doulz ami laissiée,</span><br> + <span class="i0">Seulete suy sans compagnon ne maistre,</span><br> + <span class="i0">Seulete suy dolente et courrouciée,</span><br> + <span class="i0">Seulete suy en langueur mesaisiée<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>,</span><br> + <span class="i0">Seulete suy plus que nulle esgarée,</span><br> + <span class="i0">Seulete suy sans amis demourée.</span> + </div> + </div> +</div> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">VIRELAY XII</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Se pris et los estoit à departir</span><br> + <span class="i0">Et à donner, selon mon jugement,</span><br> + <span class="i0">J’en sçay aucuns qui bien petitement</span><br> + <span class="i0">Y devroient à mon avis partir.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et, non obstant qu’ilz cuident bien avoir</span><br> + <span class="i0">Assez beauté, gentillece et proece,</span><br> + <span class="i0">Et que chascun cuide un prince valoir,</span><br> + <span class="i0">A leurs beaulx faix appert leur grant noblece.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais puis qu’on voit, qui qu’il soit, consentir</span><br> + <span class="i0">A villains faits et parler laidement,</span><br> + <span class="i0">Pas nobles n’est; ains deust on rudement</span><br> + <span class="i0">D’entre les bons si faitte gens sortir</span><br> + <span class="i0">Se pris et los estoit à departir.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="pagenum hidden" id="Page_18">18</span> + <span class="i0">Ne en leurs dis, il n’a nul mot de voir</span><br> + <span class="i0">Grans vanteurs, sonts n’il n’est si grant maistrece</span><br> + <span class="i0">Qu’ilz n’osent bien dire que leur vouloir</span><br> + <span class="i0">En ont tout fait, hé Dieux! quel gentillece.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Comme il siet mal à noble homme à mentir</span><br> + <span class="i0">Et mesdire de femme et vrayement!</span><br> + <span class="i0">Telle gent sont drois villains purement,</span><br> + <span class="i0">Et devroit-on leur renom amortir</span><br> + <span class="i0">Se pris et los estoit à departir.</span> + </div> + </div> +</div> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">JEUX A VENDRE<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a></p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Je vous vens la rose de may?</span><br> + <span class="i0">Oncques en ma vie n’aimay</span><br> + <span class="i0">Autant dame ne damoiselle</span><br> + <span class="i0">Que je fais vous, gente femelle,</span><br> + <span class="i0">Si me retenez a amy,</span><br> + <span class="i0">Car tout avez le cœur de mi.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Je vous vens l’oiselet en gage?</span><br> + <span class="i0">Si vous estes faulx, c’est dommage,</span><br> + <span class="i0">Car vous estes et bel et doulx,</span><br> + <span class="i0">Si n’ayez telle tache en vous,</span><br> + <span class="i0">Et digne serez d’être aimé</span><br> + <span class="i0">Bel et bon et bien renommé.</span> + </div> + </div> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_19">19</span></p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">DICTS MORAUX A SON FILS</p> + <p class="center small70">(FRAGMENTS)</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Fils, je n’ai mie grand trésor</span><br> + <span class="i0">Pour t’enrichir. Mais au lieu d’or,</span><br> + <span class="i0">Aucuns renseignemens montrer</span><br> + <span class="i0">Te veuil, si les veuilles noter.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Dés ta jeunesse pure et monde<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>,</span><br> + <span class="i0">Apprens à cognoistre le monde,</span><br> + <span class="i0">Si que tu puisses par apprendre</span><br> + <span class="i0">Garder en tous cas de mesprendre.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Se as bon maistre, sers-le bien,</span><br> + <span class="i0">Dys bien de lui, garde le sien,</span><br> + <span class="i0">Son secret scelles; quoi qu’il fasse,</span><br> + <span class="i0">Soyes humble devant sa face.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Se tu es cappitaine de gent,</span><br> + <span class="i0">N’ayes renom d’amer argent,</span><br> + <span class="i0">Car à peine pourras trouver</span><br> + <span class="i0">Bon gens d’armes si en veulx louer.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Se pays as à gouverner,</span><br> + <span class="i0">Et longuement tu veulx régner,</span><br> + <span class="i0">Tiens justice et cruel ne soyes,</span><br> + <span class="i0">Ni de grever gens ne quiers voyes.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Se tu as estat ou office,</span><br> + <span class="i0">Dont tu te meles de justice,</span><br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_20">20</span> + <span class="i0">Garde comment tu jugeras,</span><br> + <span class="i0">Car devant le grant juge iras.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ayes pitié des pauvres gens</span><br> + <span class="i0">Que tu voys nuz et indigens,</span><br> + <span class="i0">Et leur aydes quand tu porras;</span><br> + <span class="i0">Souviengne-toi que tu morras.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Aymes qui te tient amy</span><br> + <span class="i0">Et te gard de ton ennemy;</span><br> + <span class="i0">Nul ne peut avoir trop d’amys,</span><br> + <span class="i0">Il n’est nulz petits ennemys.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ne soyes decepveur de femme,</span><br> + <span class="i0">Honore-les, ne les diffame,</span><br> + <span class="i0">Soffise-toi d’en amer une,</span><br> + <span class="i0">Et ne prens cointance à chacune.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Se tu prens femme accorte et sage,</span><br> + <span class="i0">Croy-la du fait de ton mesnage,</span><br> + <span class="i0">Adjoutes foy à sa parolle,</span><br> + <span class="i0">Mais ne te confesse à la folle.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Se tu sçayes qu’on te diffame</span><br> + <span class="i0">Sans cause, et que tu ayes blasme,</span><br> + <span class="i0">Ne t’en courrouce. Fais toujours bien,</span><br> + <span class="i0">Car droit vaincra, je te dys bien.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">D’aucun parle à toy bien prends garde</span><br> + <span class="i0">La fin que le parlant regarde,</span><br> + <span class="i0">Et, se cest requeste ou semonce,</span><br> + <span class="i0">Pense ung petit avant responce.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="pagenum hidden" id="Page_21">21</span> + <span class="i0">Ne laisse pas que Dieu servir</span><br> + <span class="i0">Pour au monde trop asservir,</span><br> + <span class="i0">Car biens mondains sont à défin</span><br> + <span class="i0">Et l’âme durera sans fin.</span> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_4"><span class="big120">CLOTILDE DE SURVILLE</span><br> + <span class="small80">(Marguerite-Éléonore-Clotilde de Vallon-Chalys)</span><br> + <span class="small80">(1405-1494)</span></h3> +</div> + +<p>L’origine des délicates poésies connues de Clotilde de Surville est +contestée, par le motif qu’on n’en mentionne nulle trace dans les +ouvrages du temps. On les attribue au marquis de Surville, capitaine +au premier régiment de France, fusillé en 1798, lequel n’aurait fait +que pasticher les rondeaux de Charles d’Orléans, en assurant qu’il +les avait trouvées dans des papiers de son aïeule. La famille Millet, +descendante des Surville, vivant aujourd’hui, proteste énergiquement, +avec documents à l’appui; malheureusement elle ne peut produire les +manuscrits mêmes, qui ont été égarés.</p> + +<p>Suivant le précepte «dans le doute abstiens-toi», nous croyons devoir +soumettre néanmoins ici quelques pièces au jugement du lecteur, et il +dira comme nous:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p lang="it" class="noindent"><i>Se non è vero, è bene trovato.</i></p> + </div> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_22">22</span></p> + +<p>D’abord, les <i>Verselets à mon premier-né</i><a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> mis en musique et +tant chantés vers 1805:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">O cher enfantelet, vrai pourtraict de ton pere,</span><br> + <span class="i4">Dors sur le seyn que ta bousche a pressé!</span><br> + <span class="i0">Dors, petiot, cloz, amy, sur le seyn de ta mere,</span><br> + <span class="i4">Tien doulx œillet par le somme oppressé.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Bel amy, cher petiot, que ta pupille tendre</span><br> + <span class="i4">Gouste ung sommeil qui plus n’est fait pour moy!</span><br> + <span class="i0">Je veille pour te veoir, te nourrir, te défendre;</span><br> + <span class="i4">Ainz qu’il m’est doulx ne veiller que pour toi...</span> + </div> + </div> +</div> + +<p>Et un triolet extrait de la pastorale héroïque de <i>Rosalyre</i>:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Tant au loing du roy de mon cœur</span><br> + <span class="i0">C’est trop, hélaz! languir seulette!</span><br> + <span class="i0">N’ay plus ny parler, ny couleur,</span><br> + <span class="i0">Tant au loing du roy de mon cœur!</span><br> + <span class="i0">N’a donc pitié de ma langueur,</span><br> + <span class="i0">Lui qui n’oyoit que sa poulette?</span><br> + <span class="i0">Tant au loing du roy de mon cœur</span><br> + <span class="i0">C’est trop, hélaz! languir seulette!</span> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_23">23</span></p> + <h3 class="h3chap" id="ch_5"><span class="big120">MARIE DE CLÈVES</span><br> + <span class="small80">(1426-1487)</span></h3> +</div> + +<p>Fille du duc de Clèves Adolphe IV, mariée à l’âge de quinze ans au +duc Charles d’Orléans, qui avait vingt-cinq ans de plus qu’elle, elle +protégea les arts et les lettres.</p> + +<p>Elle tenait au château de Blois une cour très luxueuse, ce qui ne +l’empêchait pas d’étendre ses prodigalités aux Universités de Paris, +de Caen et d’Orléans, payant la pension des jeunes clercs, fournissant +des locaux, et, à la mort de son mari, elle épousa Jean de Rabodange, +gentilhomme de l’Artois, beaucoup plus jeune qu’elle; en son honneur, +elle fit fabriquer des tapisseries représentant ses armoiries +parlantes, des <i>rabots</i> et des <i>anges</i>, avec cette devise: +<i>Encore n’est-il que Rabot d’Ange.</i> Elle a laissé quelques poésies.</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">RONDEL</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">En la forest de Longue attente</span><br> + <span class="i0">Entrée suis en une sente,</span><br> + <span class="i0">Dont oster je ne puis mon cœur.</span><br> + <span class="i0">Pourquoi je viz en grant douleur,</span><br> + <span class="i0">Par fortune qui me tourmente.</span><br> + <span class="i0">. . . . . . . . . . . .</span><br> + <span class="i0">Ay-je donc tort si me garmente</span><br> + <span class="i0">Plus que nulle qui soit vivante?</span><br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_24">24</span> + <span class="i0">Par Dieu, nenni! Veu mon malheur:</span><br> + <span class="i0">Car ainsi m’aist mon Créateur</span><br> + <span class="i0">Qu’il n’est peine que je ne sente</span><br> + <span class="i0">En la forest de Longue attente.</span> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_6"><span class="big120">CLÉMENCE ISAURE</span><br> + <span class="smcap80">(Née a Toulouse vers 1450)</span></h3> +</div> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">De toi l’on ne sait rien, noble dame...—et qu’importe?</span><br> + <span class="i0">Que sait-on de l’étoile en suspens dans l’azur,</span><br> + <span class="i0">Hors cet éclat si doux que son rayon apporte,</span><br> + <span class="i0">Et qui nous fait rêver de quelque éther plus pur?</span><br> + <span class="i0">Sous la mousse des bois n’est-il pas d’humble source</span><br> + <span class="i0">Dont les flots transparents couleraient ignorés,</span><br> + <span class="i0">Si les myosotis ne trahissaient sa course</span><br> + <span class="i6">Au travers des cailloux dorés?</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et tu fus, en ces temps, la source intarissable</span><br> + <span class="i0">Dont un siècle altéré but à longs traits les pleurs,</span><br> + <span class="i0">Alors qu’autour de toi, sur la ronce et le sable,</span><br> + <span class="i0">L’herbe reverdissait en s’émaillant de fleurs;</span><br> + <span class="i0">Tu fus l’étoile d’or, parmi toutes choisie,</span><br> + <span class="i0">Qui, sous les cieux obscurs se laissant entrevoir,</span><br> + <span class="i0">Vins guider de ses feux l’errante Poésie</span><br> + <span class="i6">Vers le berceau du Gai Savoir<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.</span> + </div> + </div> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_25">25</span></p> + +<p>Il est vrai qu’on a voulu nous arracher Clémence Isaure, comme on veut +démolir notre héroïque Jeanne d’Arc, en traitant de légende tout ce +qui est souvenir! Il y en a qui prétendent que Clémence Isaure n’a +jamais existé, mais les historiens ont remonté aux sources. M. Stéphen +Liégeard examine à Toulouse même les documents relatifs à l’existence +de la noble et poétique dame, et avec la certitude la plus éclairée +nous renseigne.</p> + +<p>Le voyageur allemand Jodocus Sincerus, qui visita la France vers 1610, +rapporta la copie d’une inscription latine placée dans le Capitole, que +M. Stéphen Liégeard a également vérifiée, et qui ne laisse aucun doute:</p> + +<div class="quote"> + <p><i>Clémence Isaure, fille de Louis Isaure, de l’illustre famille des + Isaure, s’étant vouée au célibat, comme l’état le plus parfait, et + ayant vécu cinquante ans vierge, établit pour l’usage public de sa + patrie les marchés au blé, au vin, au poisson et aux herbes, et les + légua aux capitouls, à condition qu’ils célébreraient chaque année + les jeux floraux dans l’Hôtel de ville qu’elle avait fait bâtir à ses + dépens, qu’ils y donneraient un festin, et qu’ils porteraient des + roses sur son tombeau; que, s’ils négligeaient d’exécuter sa volonté, + le fisc s’emparerait, sous les mêmes charges, sans autre forme de + procès, des biens légués. Elle a voulu qu’on lui érigeât, en ce lieu, + un tombeau où elle repose en paix. Elle a fait cette inscription de + son vivant.</i></p> +</div> + +<p>«La poésie tombait un peu en désuétude quand <span class="pagenum" id="Page_26">26</span> une jeune et noble +vierge de Toulouse, Clémence Isaure, qui vivait en ces temps de deuil, +vit les autels de la patrie désertés, et prête à s’éteindre cette +vive flamme de l’esprit qui avait projeté tant d’éclat sur sa patrie. +Dès lors, elle n’eut plus qu’une pensée, remettre en honneur un culte +dont elle devait être tout ensemble la prêtresse et la muse. Pour ce +faire, elle rallia autour de sa bannière les débris épars du vénérable +Collège...</p> + +<p>«Tous ceux qui tenaient encore un luth, tous ceux qui n’avaient point +désappris le rythme harmonieux de la «sirvente» et du «tenson», furent +convoqués, chaque année, le 3 mai. C’était la date anniversaire de la +fête de 1324, où Vidal, le premier, avait cueilli <i>la Violette</i>. +A cette tige, unique récompense d’alors, Isaure, sous le nom de +<i>Fleurs nouvelles</i>, en ajouta deux autres, <i>le Souci</i> et +<i>l’Églantine</i>...</p> + +<p>«Peu de temps suffit à grouper les poètes dispersés au vent de l’orage. +Bientôt, Bertrand de Roaix, par des vers pleins de grâce et de mélodie, +conquiert la moderne Églantine, tandis que la dame de Villeneuve fait +applaudir sa <i>canso</i> adressée à Clémence Isaure. Elle-même, la +patronne de ces solennités littéraires, ne dédaignait point de prendre +parfois en main le luth d’ivoire. Alors, pareille à la jeune fille du +conte des fées, elle laissait tomber de ses lèvres des roses et des +diamants, des perles ou des saphirs.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_27">27</span></p> + +<p>«Les trois strophes qui suivent, en langue d’oc, donneront une idée de +ses poésies; elles remontent à l’an 1499. Elles ont été retrouvées par +le savant M. Dumège, dans un manuscrit de l’abbaye de Saint-Savin. Ce +sont des larmes plutôt que des vers; c’est comme un chant du cygne, +harmonieux et plaintif:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ciutat de mos aujols, ô tan genta Tholosa!</span><br> + <span class="i0">Al fis aymans uffris senhal d’onor;</span><br> + <span class="i0">Sios a james digna de son lausor,</span><br> + <span class="i0">Nobla coma totjorn, et totjorn poderosa!</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Soèn à tort l’ergulhos en el pensa</span><br> + <span class="i0">Qu’on drad sera tostems del aymadors;</span><br> + <span class="i0">Mes io say ben que les joëns Trobadors</span><br> + <span class="i0">Oblidaran la fama de Clamensa.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Tal en los cams la rosa primavera</span><br> + <span class="i0">Floris gentil quan torna lo gay tems;</span><br> + <span class="i0">Mes del vent de la nueg brancejado rabems,</span><br> + <span class="i0">Moris, et per totjorn s’oblida de la terra<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.</span> + </div> + </div> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_28">28</span></p> + +<p>«Nous voilà bien loin de la ballade de Florian:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">A Toulouse il fut une belle,</span><br> + <span class="i0">Clémence Isaure était son nom;</span><br> + <span class="i0">Le beau Lautrec brûla pour elle,</span><br> + <span class="i0">Et de sa foi reçut le don...</span><br> + <span class="i0">. . . . . . . . . . . </span> + </div> + </div> +</div> + +<p>«Ni par le fond, ni par la forme, cette fiction de l’auteur +d’<i>Estelle</i> n’est digne de la noble Toulousaine.</p> + +<p>«Cependant, l’ère des temps modernes était ouverte: l’institution +durait toujours. Le prince à l’œil duquel aucune gloire n’échappait, +Louis XIV, voulut l’ériger en Académie; c’est ce qu’il fit par lettres +patentes datées de Fontainebleau, 1694. Du même trait de plume, il +créait une quatrième fleur, <i>l’Amarante d’or</i>, prix de l’ode; +ce fut désormais la plus haute récompense à laquelle put prétendre +le chantre inspiré. Le commencement du siècle dernier vit fleurir +<i>le Lis</i>, dédié à la Vierge. Enfin, sous une date beaucoup +moins reculée, se place l’éclosion de <i>la Primevère</i> et de +<i>l’Œillet</i>, qui vinrent grossir la gerbe et compléter le bouquet.»</p> + +<p>Depuis que cette éloquente étude, empruntée au livre déjà cité du poète +des <i>Grands Cœurs</i> et de <span class="pagenum" id="Page_29">29</span> l’auteur de <i>la Côte d’azur</i>, +et dont nous regrettons de ne pouvoir donner qu’une partie, a été +écrite, M<sup>me</sup> la marquise de Blocqueville a fondé <i>le Jasmin</i>, +une de ses fleurs préférées. (Voir sa biographie dans la troisième +période, écrivains du XIX<sup>e</sup> siècle.)</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_7"><span class="big120">MARGUERITE D’ANGOULÊME</span><br> + <span class="small80">(1492-1549)</span></h3> +</div> + +<p>Fille du duc d’Angoulême et sœur de François I<sup>er</sup>, Marguerite naquit +à Angoulême; elle épousa en premières noces le duc d’Alençon, et +en secondes noces Henri d’Albret, roi de Navarre; sa fille, Jeanne +d’Albret, eut pour fils Henri IV. Dès l’âge de sept ans, elle composait +des vers latins et entendait le grec et l’hébreu; à cette époque, la +langue latine était encore employée dans les lettres, et surtout à la +cour. Elle tenait un salon de beaux esprits, dont firent partie Calvin, +Clément Marot, son poète en titre, et Dolet. Elle protégea Amyot et +fonda huit chaires à la Sorbonne. Elle écrivait dans un excellent +style. Son principal ouvrage est l’<i>Heptaméron</i>, recueil de contes +libres, imité du <i>Décaméron</i> de Boccace; elle a laissé en plus +des <i>Lettres</i> et des <i>Poésies</i>, les <i>Marguerites de la +Marguerite</i>, dont nous donnons <span class="pagenum" id="Page_30">30</span> ci-après quelques fragments, +après avoir terminé cette courte biographie par le jugement de Littré +sur cette savante princesse.</p> + +<p>«Il faut, à côté de la conteuse spirituelle moitié gaie, moitié +sérieuse des <i>Nouvelles</i>, voir en elle la femme pleine de cœur +et de sens qui se montre dans les lettres la protectrice éclairée des +savants, la princesse tolérante en matière de religion en un temps où +il n’y avait pas de tolérance, enfin celle qui, entourée de toutes +grandeurs, a dit d’elle-même qu’<i>elle avoit porté plus que son faix +de l’ennui commun à toute créature bien née</i>.»</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center"><span class="smcap90">Portrait de François I<sup>er</sup>, son frère</span></p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">De sa beaulté il est blanc et vermeil,</span><br> + <span class="i0">Les cheveulx bruns, de grande et belle taille;</span><br> + <span class="i0">En terre il est comme au ciel le soleil,</span><br> + <span class="i0">Hardi, vaillant, sage et preux en bataille,</span><br> + <span class="i0">Fort et puissant, qui ne peut avoir peur.</span><br> + <span class="i0">Que prince nul, tant soit-il grand l’assaille,</span><br> + <span class="i0">Il est bégnin, doux, humble en sa grandeur,</span><br> + <span class="i0">Fort et constant et plein de patience,</span><br> + <span class="i0">Soit en prison, en tristesse ou malheur.</span><br> + <span class="i0">Il a de Dieu la parfaicte science</span><br> + <span class="i0">Que doit avoir ung roy tout plein de foy,</span><br> + <span class="i0">Bon jugement et bonne conscience.</span> + </div> + </div> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_31">31</span></p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">SATYRES ET NYMPHES DE LA REINE DE NAVARRE</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Un jour très clair que le soleil luisait,</span><br> + <span class="i0">Et moins ardent un chacun induisait</span><br> + <span class="i0">Chercher au loin les campagnes fleuries,</span><br> + <span class="i0">Sombres forêts et riantes prairies..</span><br> + <span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . </span><br> + <span class="i0">Ainsi parlant, pensant toute seule être,</span><br> + <span class="i0">Je vois de loin trois dames apparaître,</span><br> + <span class="i0">Saillant d’un bois, haut, feuillé et épais,</span><br> + <span class="i0">Dont un ruisseau très clair pour mettre frais</span><br> + <span class="i0">Entre le bois et le pré se mettait,</span><br> + <span class="i0">Portant le noir, et l’une et l’autre était...</span><br> + <span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . </span> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="small3a"> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">MARGUERITE DE NAVARRE A FRANÇOIS I<sup>er</sup></p> + + <p class="rdate2">(Tolède, 1525.)</p> + + <p class="dottedline2"> </p> + + <p><i>Monseigneur, suis contraincte d’attendre encore samedy, mais je + vous envoye quelqu’un qui bien au long vous contera ce que demain + et tous ces jours aura esté faict, afin que ayant passé plus avant + il vous plaise entendre les bons tours qu’ils vous font, et si sçay + bien qu’ils ont grand peur que je m’en ennuye, car je leur donne à + entendre que, s’ils ne font mieux, je m’en veux retourner...</i></p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_8"><span class="big120">PAULE DE VIGUIER</span><br> + <span class="smcap80">(Baronne de Fontenille)</span><br> + <span class="small80">(1519-1605)</span></h3> +</div> + +<p>Née à Toulouse, issue par sa mère de la très illustre famille de +Lancefoc, surnommée la Belle Paule par François I<sup>er</sup>, en 1533, lors +du passage de ce roi à Toulouse, où elle fut chargée de lui lire des +stances charmantes qu’elle avait composées pour cette occasion, et qui +malheureusement n’ont pas été conservées.</p> + +<p>Le roi lui répondit: «Vous serez, gente demoiselle, connue et renommée +parmi dames tant de Languedoc que de France et autres pays fort +lointains comme la plus belle et la mieux versée en tous arts et +poésie; et moi je garderai bonne souvenance de notre <i>Belle Paule</i> +que telle on surnommera.—Et vous, Messieurs, merci! ajouta le roi en +se tournant vers les capitouls; j’aurai garde d’oublier votre bonne et +fidèle ville de Tolose.»</p> + +<p>Le chevalier Minut, son cousin et son admirateur malheureux, qui a fait +un livre tout consacré aux beautés de Paule, <i>la Paulographie</i>, +s’est complu longuement dans la description de sa chevelure, qu’elle +portait tressée et entremêlée de perles, rejetée en arrière. Elle +n’était pas précisément <span class="pagenum" id="Page_33">33</span> cendrée, mais elle avait des reflets +argentins qui prêtaient à ses ondulations un soyeux d’une inexprimable +mollesse. C’est ce ton particulier dans les beaux cheveux blonds qu’un +artiste italien désignait par le mot <i>morbidezza</i>. Elle s’en +couvrait tout entière quand elle les dénouait. Dans ses traits, dans sa +taille légère, dans son port de reine ou de déesse, rien ne rompait le +charme exquis de la perfection.</p> + +<p>Elle reçut aussi un autre surnom aussi mérité: <i>la Vénus +chrétienne</i>; à quinze ans ses parents la marièrent contre son +gré à Bénaquet, que, malgré les tristesses de son âme, elle rendit +parfaitement heureux pendant dix ans. Quand il mourut, la laissant +veuve à vingt-cinq ans, elle put choisir alors l’élu de son cœur, le +baron de Fontenille, qui lui était resté fidèle.</p> + +<p>Paule ne connut pas l’existence sereine que tout semblait lui présager. +La perte de son unique enfant, à un âge où il se montrait déjà sous +les traits charmants de sa mère et doué de toutes ses qualités, la +plongea dans une tristesse que rien ne devait plus enlever. Pleine de +sa douleur et se complaisant dans son amertume, elle se retira du monde +d’une manière si absolue qu’elle ne sortait plus de chez elle et se +rendait même invisible aux amis de sa maison.</p> + +<p>Il ne suffit pas à Paule d’avoir le don de la beauté parfaite, sa +beauté se couronnait et s’illuminait <span class="pagenum" id="Page_34">34</span> de toutes les vertus et de +tous les talents. Dans son isolement, elle avait demandé à la poésie +un adoucissement à ses maux. L’Académie des Jeux floraux voulut, à +son tour, forcer sa retraite en l’invitant à venir recevoir dans ses +concours un <i>Souci funèbre</i> offert à l’harmonieuse expression de +sa douleur. Paule ne résista pas à ce touchant témoignage des regrets +publics; elle se rendit au milieu d’une de ces fêtes brillantes, +couverte de vêtements noirs et le crêpe au front. D’une voix pleine de +sanglots, elle consentit à divulguer ses regrets. Elle chanta l’amour +maternel dans ses joies et dans ses tristesses.</p> + +<p>Le dernier soupir de cette élégie se trouve entre nos mains, nous le +donnons ici. Elle peut rivaliser avec <i>l’Enfantelet</i> de Clotilde +de Surville:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le tendre corps de mon fils moult chéry</span><br> + <span class="i0">Gist maintenant dessoubs la froide lame;</span><br> + <span class="i0">Dans les cieuls clairs doit triompher son âme,</span><br> + <span class="i0">Car en vertu tousjours il fut nourry.</span><br> + <span class="i0">Las! j’ai perdu mon beau rosier fleury,</span><br> + <span class="i0">De mon vieux temps l’orgueil et l’espérance;</span><br> + <span class="i0">La seule mort peut donner allégeance</span><br> + <span class="i0">Au mal cruel qui mon cœur a meurtry.</span><br> + <span class="i0">Or, adieu donc, mon enfant moult chéry,</span><br> + <span class="i0">De toi mon cœur gardera souvenance!</span> + </div> + </div> +</div> + +<p>En 1564, âgée de quarante-cinq ans, elle fut encore proclamée la plus +belle dame de France <span class="pagenum" id="Page_35">35</span> par Charles IX et Catherine de Médicis, qui +voulurent la voir à leur passage à Toulouse.</p> + +<p>Malgré ses chagrins, et après avoir perdu son mari bien-aimé, elle +resta belle, nous assure Brantôme, alors qu’elle fût octogénaire; elle +mourut à quatre-vingt-sept ans, ayant conservé toute la grâce du plus +aimable esprit<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_9"><span class="big120">LOUISE LABÉ</span><br> + <span class="small80">(1526-1566)</span></h3> +</div> + +<p>Née à Lyon, Louise Charley, ou Charlin, ou encore Charlieu, a écrit +sous le pseudonyme de Louise Labé, et fut surnommée <i>la Belle +Cordière</i> parce que son père était marchand cordier et que son +mari, Ennemond Perrin, avait la même profession. Ses vers respirent la +grâce, la facilité et le sentiment par-dessus tout, le sentiment si +fin, si délicat de la passion tendre et féminine que l’on retrouve dans +notre siècle chez M<sup>me</sup> Desbordes-Valmore. Il a été conservé d’elle +vingt-quatre sonnets, trois élégies, une épître et un dialogue en +prose. Il ne fallait pas alors un bagage littéraire plus complet pour +appartenir aux lettres. Un seul sonnet ne suffit-il pas à une gloire +poétique?</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_36">36</span></p> + +<p>Déjà à cette époque se tenaient des salons de beaux esprits, et chez +<i>la Belle Cordière</i> de Lyon se réunissaient les amateurs de +littérature et de beaux-arts de la ville. Sainte-Beuve estime très haut +la prose de Louise Labé, et un de ses contemporains, Paradin, le doyen +de Beaujeu, nous la dépeint ainsi dans ses <i>Mémoires de l’histoire de +Lyon</i>, publiés en 1573:</p> + +<p>«Elle avoit la face plus angélique qu’humaine, mais ce n’estoit rien à +la comparaison de son esprit tant chaste, tant vertueux, tant poétique, +tant rare en savoir, qu’il sembloit qu’il eust esté créé de Dieu pour +estre admiré comme un grand prodige entre les humains.»</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">SONNETS</p> + <p class="center">I</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Je vis, je meurs, je me brusle et me noye,</span><br> + <span class="i0">J’ai chaut extresme en endurant froidure,</span><br> + <span class="i0">La vie m’est et trop molle et trop dure;</span><br> + <span class="i0">J’ai grans ennuis entremeslez de joye.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Tout à un coup je ris et me larmoye,</span><br> + <span class="i0">Et en plaisir maint grief tourment j’endure;</span><br> + <span class="i0">Mon bien s’en va, et à jamais il dure;</span><br> + <span class="i0">Tout en un coup je seiche et je verdoye.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ainsi amour inconstamment me meine;</span><br> + <span class="i0">Et quand je pense avoir plus de douleur,</span><br> + <span class="i0">Sans y penser je me treuve hors de peine.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="pagenum hidden" id="Page_37">37</span> + <span class="i0">Puis, quand je croy ma joye estre certaine</span><br> + <span class="i0">Et estre en haut de mon désiré heur,</span><br> + <span class="i0">Il me remet en mon premier malheur.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="center">II</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Tant que mes yeux pourront larmes espandre</span><br> + <span class="i0">A l’heur passé avec toy regretter,</span><br> + <span class="i0">Et qu’aux sanglots et soupirs résister</span><br> + <span class="i0">Pourra ma voix, et un peu faire entendre;</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Tant que ma main pourra les cordes tendre</span><br> + <span class="i0">Du mignart luth pour tes grâces chanter,</span><br> + <span class="i0">Tant que l’esprit se voudra contenter</span><br> + <span class="i0">De ne vouloir rien fors que toy comprendre,</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Je ne souhaitte encore point mourir;</span><br> + <span class="i0">Mais quand mes yeus je sentiray tarir,</span><br> + <span class="i0">Ma voix cassée et ma main impuissante,</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et mon esprit, en ce mortel séjour,</span><br> + <span class="i0">Ne pouvant plus monstrer signe d’amante,</span><br> + <span class="i0">Priray la mort noircir mon plus cler jour.</span> + </div> + </div> +</div> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">ÉLÉGIE</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Vous qui lisez, ô dames lionnoises...</span><br> + <span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . </span><br> + <span class="i0">Ne veuillez point condamner ma simplesse</span><br> + <span class="i0">Et jeune erreur de ma folle jeunesse,</span><br> + <span class="i0">Si c’est erreur; mais qui, dessous les cieus,</span><br> + <span class="i0">Se peut vanter de n’estre vicieus?</span><br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_38">38</span> + <span class="i0">L’un n’est content de sa sorte de vie,</span><br> + <span class="i0">Et tousjours porte à ses voisins envie;</span><br> + <span class="i0">L’un, forcenant de voir la paix en terre,</span><br> + <span class="i0">Par tous moyens tasche y mettre la guerre;</span><br> + <span class="i0">L’autre, croyant povreté estre vice,</span><br> + <span class="i0">A autre Dieu qu’Or ne fait sacrifice;</span><br> + <span class="i0">L’autre sa foy parjure il emploira</span><br> + <span class="i0">A decevoir quelcun qui le croira;</span><br> + <span class="i0">L’un, en mentant de sa langue lézarde,</span><br> + <span class="i0">Mile brocars sur l’un et l’autre darde.</span><br> + <span class="i0">Je ne suis point sous ces planetes née</span><br> + <span class="i0">Qui m’ussent pu tant faire infortunée.</span><br> + <span class="i0">Oncques ne fut mon œil marri de voir</span><br> + <span class="i0">Chez mon voisin mieux que chez moi pleuvoir.</span><br> + <span class="i0">Oncq ne mis noise ou discord entre amis;</span><br> + <span class="i0">A faire gain jamais ne me soumis;</span><br> + <span class="i0">Mentir, tromper et abuser autrui,</span><br> + <span class="i0">Tant m’a desplu que mesdire de lui.</span><br> + <span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . </span> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="small3a"> + +<div class="quote"> + <p id="ch_9a" class="center small90">A M<sup>lle</sup> CLÉMENCE DE BOURGES<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>, LYONNAISE</p> + + <p class="center small90">(SUR L’INSTRUCTION DES FEMMES)</p> + + <p><i>Estant le temps venu, Mademoiselle, que les severes lois des + hommes n’empeschent plus les femmes de s’appliquer <span class="pagenum" id="Page_39">39</span> + aux sciences et disciplines, il me semble que celles qui en ont la + commodité doivent employer cette honneste liberté, que nostre sexe + a autrefois tant desirée, a icelles apprendre et montrer aux hommes + le tort qu’ils nous fesoient en nous privant du bien et de l’honneur + qui nous en pouvoit venir; et si quelcune parvient en tel degré que + de pouvoir mettre ses concepcions par escrit, le faire songneusement, + et non desdaigner la gloire, et s’en parer plustot que de chaisnes, + anneaux et somptueux habits...</i></p> + + <p><i>Je ne puis faire autre chose que prier les vertueuses dames + d’eslever un peu leurs esprits par-dessus leurs quenoilles et fuseaux + et s’employer à faire entendre au monde que, si nous ne sommes faites + pour commander, si ne devons-nous estre desdaignées pour compagnes, + tant es affaires domestiques que publiques, de ceux qui gouvernent + et se font obéir. En outre la reputacion que notre sexe en recevra, + nous aurons valu au public que les hommes mettront plus de peine + et d’estude aux sciences vertueuses, de peur qu’ils n’ayent honte + de voir precéder celles desquelles ils ont prétendu estre toujours + supérieurs quasi en tout. S’il y a quelque chose recommandable + apres la gloire et l’honneur, le plaisir que l’estude des lettres a + accoutumé donner nous y doit chacune inciter; qui est autre que les + autres recréations, desquelles quand on en a pris tant que l’on veut + on ne se peut vanter d’autre chose que d’avoir passé le temps. Mais + celle de l’estude laisse un contentement de soy qui nous demeure + plus longuement. Car le passé nous réjouit et sert plus que le + présent...</i></p> + + <p class="rsignature">De Lyon, ce 24 juillet 1555.</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_40">40</span></p> + <h3 class="h3chap" id="ch_10"><span class="big120">PERNETTE DU QUILLET</span><br> + <span class="smcap80">(Morte a Lyon en 1546)</span></h3> +</div> + +<p>A fait partie de la pléiade de dames lyonnaises littéraires, de la +société de Louise Labé et de Clémence de Bourges, avec Anne de +Marquets, Anne Séguier, dame de Vergnes, etc.</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">POÉSIES IMPRIMÉES EN 1545</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sans cognoissance aucune en mon printemps j’estois</span><br> + <span class="i0">Libre sans liberté, car rien ne regrettois</span><br> + <span class="i10">En ma vague pensée,</span><br> + <span class="i0">De mols et vains desirs follement dispensée.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Las! amour, tout jaloux du commun bien des dieux,</span><br> + <span class="i0">Me vint escarmoucher par faux allarmes d’yeux;</span><br> + <span class="i10">Mais je vis sa fallace,</span><br> + <span class="i0">Par quoi me retirai et lui quittai la place.</span> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_11"><span class="big120">DAMES DES ROCHES</span> + <span class="smcap80">mère et fille</span><br> + <span class="smcap80">de Lyon (1550 environ)</span></h3> +</div> + +<p>Ont laissé un grand nombre de lettres charmantes et très sages, ainsi +que des poésies, mais dont il n’a pas été beaucoup parlé. <span class="pagenum" id="Page_41">41</span></p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent">Si mes escrits n’ont gravé sur la face<br> + Le sacré nom de l’immortalité,<br> + Je ne l’ai quis non plus que merité,<br> + Si je ne l’ai de faveur ou de grace.<br> + . . . . . . . . . . . . . </p> + </div> +</div> + +<div class="figcenter4" style="width: 40px;"> + <img src="images/vignette2.jpg" alt="petit ornement décoratif" width="40" height="31"> +</div> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . <br> + Quenouille, mon souci, je vous promets et jure<br> + De vous aimer toujours, et jamais ne changer<br> + Votre honneur domestic pour un bien étranger<br> + Qui seme inconstamment et fort peu de temps dure.</p> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_12"><span class="big120">ÉLISÈNE DE CRENNE</span><br> + <span class="smcap80">Surnommée LA BELLE HÉLISENNE</span></h3> +</div> + +<p>A eu des ouvrages en prose imprimés en 1538, d’après M. de Juvigny; ils +n’ont pas laissé d’autre trace.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_13"><span class="big120">MARSEILLE D’ALTOUVINS</span><br> + <span class="smcap80">(Née a Marseille en 1550)</span></h3> +</div> + +<p>A joui en Provence d’une grande réputation; on a d’elle de fort jolis +vers, malheureusement bien oubliés. <span class="pagenum" id="Page_42">42</span></p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent">Nul n’aura dans le ciel partage<br> + S’il n’a chanté par l’univers<br> + Le rare phœnix de notre âge,<br> + Paul et Belcand unis en vers<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>.</p> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_14"><span class="big120">CATHERINE LARCHEVÊQUE DE PARTHENAY</span></h3> +</div> + +<p class="dottedline2"> </p> + +<p>Elle épousa en 1568 le baron de Pont; ce mariage fut annulé et elle +se remaria en 1575 à René, vicomte de Rohan, mort en 1586. Elle +cultivait les belles-lettres avec succès et fit imprimer en 1572 des +<i>Poésies</i>; elle écrivit aussi une tragédie d’<i>Holopherne</i> non +imprimée; puis une <i>Apologie pour le roi Henri IV envers ceux qui le +blâment de ce qu’il gratifie plus ses ennemis que ses serviteurs</i>. +M<sup>me</sup> de Rohan, calviniste, s’enferma pendant le siège de La Rochelle, +et vécut avec sa fille trois mois de viande de cheval et de quatre +onces de pain; elle sut élever son fils, le célèbre Henri de Rohan, +dans ce courage indomptable qui le distingua, et aussi sa fille Anne, +mariée au duc de Deux-Ponts. C’est elle qui répondit à Henri IV: «J’ai +trop peu de bien pour être votre femme, et je suis de trop bonne maison +pour être votre maîtresse<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>.»</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_43">43</span></p> + <h3 class="h3chap" id="ch_15"><span class="big120">MARIE DE ROMIEU</span><br> + <span class="small80">(1550 ENVIRON A 1600)</span></h3> +</div> + +<p>Les dates de sa naissance et de sa mort ne sont pas connues avec +précision. On sait seulement qu’elle est née à Viviers, dans le +Vivarais, et que ses <i>Premières œuvres poétiques</i> furent éditées +en 1580.</p> + +<p>Son œuvre principale, et qui mériterait, autant par l’excellente langue +dans laquelle elle est écrite que pour les idées qu’elle agite, d’être +connue <i>in extenso</i>, est son <i>Discours</i> pour la défense des +femmes, qui lui valut maintes félicitations de plusieurs poètes du +temps, entre autres celles de Jan Édouard de Morin, qui débutent avec +entrain:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent">Ce mâle vers en fat de ta verve femelle<br> + Me faict prodigieus sonner en la poictrine<br> + Un vœu de m’enfemmer. . . . . . . <br> + . . . . . . . . . . . . . . . . </p> + </div> +</div> + +<p>Ces poésies en son honneur sont réunies aux siennes dans un tout petit +volume que nous avons eu entre les mains à la Bibliothèque nationale, +et qui est intitulé ainsi qu’il suit:</p> + +<p><i>Œuvres poétiques de M<sup>me</sup> Marie Romieu, contenant un brief +Discours, que l’excellence de la femme surpasse celle de l’homme, non +moins recréatif que plein de beaux exemples. Le tout à trés haute et +trés <span class="pagenum" id="Page_44">44</span> illustre princesse ma dame Marguerite de Lorraine, duchesse +de Joyeuse. A Paris,</i> 1581, <i>pour Lucas Breger, tenant sa boutique +au second pillier de la grand’salle du Palais.</i></p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">DISCOURS</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Nous avons bien souvent à mespris une chose,</span><br> + <span class="i0">Ignorans la vertu qui est en elle enclose,</span><br> + <span class="i0">Faute de rechercher diligemment le pris</span><br> + <span class="i0">Qui pouvoit estonner en après nos esprits:</span><br> + <span class="i0">Car, comme un coq qui treuve une perle perdue,</span><br> + <span class="i0">Ne sçachant la valeur de la chose incognue,</span><br> + <span class="i0">Ainsi, ne peu s’en faut, l’homme ignare ne sçait</span><br> + <span class="i0">Quel est entre les deux sexes le plus parfait.</span><br> + <span class="i0">Il me plais bien de voir des hommes le courage,</span><br> + <span class="i0">Des hommes le sçavoir, le pouvoir, l’avantage,</span><br> + <span class="i0">Il me plais bien de voir des hommes la grandeur;</span><br> + <span class="i0">Mais, puis si nous venons à priser la valleur,</span><br> + <span class="i0">Le courage, l’esprit et la magnificence,</span><br> + <span class="i0">L’honneur et la vertu et toute l’excellence</span><br> + <span class="i0">Qu’on voit luire toujours au sexe feminin,</span><br> + <span class="i0">A bon droit nous dirons que c’est le plus divin.</span><br> + <span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . . . </span><br> + <span class="i0">Allons donc plus avant, venons à la douceur</span><br> + <span class="i0">Et sainte humanité dont est remply leur cueur.</span><br> + <span class="i0">S’est-il treuvé quelqu’un qui n’eut l’âme saisie</span><br> + <span class="i0">De semblable bonté, faveur et courtoisie?</span><br> + <span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . . . </span><br> + <span class="i0">Pleurez, mes yeux, pleurez, et ores de vos pleurs</span><br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_45">45</span> + <span class="i2">Faites sortir un ruisseau de douleur,</span><br> + <span class="i0">Et toy, mon cœur, fend toy d’une douleur profonde,</span><br> + <span class="i2">Fay que mon mort se suive en l’autre monde.</span> + </div> + </div> +</div> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">HYMNE A LA ROSE</p> + <p class="center small70">POUVANT SERVIR D’ÉPITAPHE</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">. . . . . . . . . . . . . . . . . <br> + Celle qui gist ici sous cette froide cendre,<br> + Toute sa vie aima la rose fraische et tendre,<br> + Et l’aima tellement qu’après que le trespas<br> + L’eut poussée à son gré aux ondes de là-bas<br> + Voulut que son cercueil fût entouré de roses,<br> + Comme ce qu’elle aimoit par-dessus toutes choses.</p> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_16"><span class="big120">MARGUERITE DE FRANCE</span><a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor"><span class="small60">[25]</span></a><br> + <span class="small80">(1553-1615)</span></h3> +</div> + +<p>Fille de Henri II et de Catherine de Médicis, sœur de Charles IX et +de Henri III, première <span class="pagenum" id="Page_46">46</span> femme de Henri IV, répudiée en 1599, +Marguerite de Valois eut une vie privée aussi irrégulière et aussi +joyeuse que celle de son mari.</p> + +<p>Elle écrivit pendant son exil au château d’Usson des <i>Poésies</i> +et des <i>Mémoires</i> comprenant, de 1569 à 1582, une période +de pas moins de treize années, qu’elle comparait dans la préface +de cet ouvrage adressée à Brantôme «à de petits oursons qui vont +vers l’historien, en masse lourde et difforme pour y recevoir leur +formation».</p> + +<p>Ces mémoires furent écrits par elle dans le but de justifier sa +conduite. Ils sont aussi peu possibles à lire par tous les yeux que les +<i>Contes</i> de la reine de Navarre, sa grand’belle-mère.</p> + +<p>Son style clair, précis, délicat, sympathique et naïf en même temps, +lui vaut cet éloge de Bacon dans son <i>Histoire de la littérature +française jusqu’au XVI<sup>e</sup> siècle</i>, «qu’elle sert de transition +entre Christine de Pisan et M<sup>me</sup> de Sévigné». De goût élégant, elle +supprima le hennin et imagina de se coiffer avec ses cheveux.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">MÉMOIRES<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a></p> + + <p class="dottedline2 br"> </p> + + <p>J’allois en une lictiere faicte à pilliers doublez de velours + incarnadin d’Espagne, en broderie d’or et de serge <span class="pagenum" id="Page_47">47</span> + nuée, à devise; cette lictiere toute vitrée, et les vitres toutes + faictes à devises, y ayant ou à la doublure ou aux vitres quarante + devises toutes différentes, avec les mots en espaignol et italien, + sur le soleil et ses effects. Laquelle estoit suivie de la lictiere + de M<sup>me</sup> de la Roche-sur-Yon et de celle de M<sup>me</sup> de Tournon, ma + dame d’honneur, et dix filles à cheval avec leur gouvernante, et de + six carrosses ou chariots où alloit le reste des dames et filles + d’elles et de moy. Je passay par la Picardie, où les villes avoient + commandement du roy de me recepvoir selon que j’avois cet honneur de + lui estre, qui, en passant, me firent tout l’honneur que j’eusse peu + desirer.</p> + + <p class="dottedline2"> </p> + + <p>Partant<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a> de Cambray, j’allay coucher à Valenciennes, terre de + Flandre, où M. le comte de Lalain, M. de Montigny, sa femme et sa + belle-sœur, M<sup>me</sup> d’Aurec, et toutes les plus apparentes et galantes + dames de ce pays-là, m’attendoient pour me recepvoir.....</p> + + <p>Le comte de Lalain, se disant estre parent du roy mon mary, ne + pouvoit assez faire de démonstration de l’aise qu’il avoit de me + voir là, et quand son prince naturel y eust esté, il ne l’eust pu + recepvoir avec plus d’honneur, de bien veuillance et d’affection. + Arrivant à nous, à la maison du comte de Lalain, où il me fist loger, + je trouvay <span class="pagenum" id="Page_48">48</span> à la cour la comtesse de Lalain, sa femme (Marguerite + de Ligne), avec bien quatre-vingts ou cent dames du païs ou de la + ville, de qui je fus reçeue non comme princesse estrangere, mais + comme si j’eusse esté leur naturelle dame, le naturel des Flamandes + estant d’estre privées, familieres et joyeuses.</p> + + <p>La comtesse de Lalain tenant de ce naturel, mais ayant davantage + un esprit grand et eslevé, de quoy elle ne ressembloit moins à + vostre cousine que du visage et de la façon, cela me donna soudain + asseurance qu’il me seroit aisé de faire amitié estroite avec elle, + ce qui pourroit apporter de l’utilité à l’avancement du dessein de + mon frere...</p> + + <p>L’heure du soupper venue, nous allons au festin et au bal, que le + comte de Lalain continua tant que je fus à Mons, qui fut plus que + je ne pensois estimant debvoir partir dés le lendemain. Mais cette + honneste femme me contraingnist de passer une sepmaine avec eux, + ce que je ne voulois faire, craingnant de les incommoder. Mais il + ne me feust jamais possible de le persuader à son mary ni à elle, + qu’encore à toute force me laisserent partir au bout de huict jours. + Vivant avec une telle privauté avec elle, elle demeura à mon coucher + fort tard, et y eust demeuré davantage; mais elle faisoit chose peu + commune à personne de telle qualité, qui toutes fois tesmoingne une + nature accompagnée d’une grande bonté. Elle nourrissoit son petit + fils de son lait, de sorte qu’estant le lendemain au festin, assise + tout auprès de moy à la table qui est le lieu où ceux de ce païs-là + se communiquent avec <span class="pagenum" id="Page_49">49</span> le plus de franchise, n’ayant l’esprit + bandé qu’à mon but, qui n’estoit que d’advancer le dessein de mon + frere, elle parée et toute couverte de pierreries et de broderies, + avec une robille à l’espagnole de toille d’or noire, avec des bandes + de broderie de canetille d’or et d’argent, et un pourpoint de toille + d’argent blanche en broderie d’or avec des gros boutons de diamant + (habit approprié à l’office de nourrice), l’on luy apporta à la + table son petit fils emmaillotté aussi richement qu’estoit vestue la + nourrice, pour lui donner à taicter.</p> + + <p>Elle le met entre nous deux sur la table, et librement se + desboutonne, baillant son tétin à son petit, ce qui eust esté tenu à + incivilité à quelque autre; mais elle le faisoit avec tant de grâce + et de naifveté, comme toutes ses actions en estoient accompaignées, + qu’elle en reçeust autant de louange que la compagnie de plaisir.....</p> + + <p>Les tables levées, le bal commença en la salle mesme où nous estions, + qui estoit grande et belle.....</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_17"><span class="big120">ANNE DE ROHAN</span><br> + <span class="small80">(1580-1646)</span></h3> +</div> + +<p>Fille de René de Rohan et de Catherine de Parthenay<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>, Anne de +Rohan était d’un esprit très supérieur, comme celui de sa mère. Elle +lisait couramment <span class="pagenum" id="Page_50">50</span> l’hébreu et écrivait de fort beaux vers. On lui +attribue même une grande influence sur le poète Malherbe, au sujet de +règles de la versification qu’elle le décida à adopter.</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">SONNET</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Nature avoit encore un beau chef-d’œuvre à faire<br> + Quand elle fist au jour naistre tes blonds cheveux,<br> + Et dont la splendeur rend tous les cœurs furieux;<br> + De celuy qui son trait allonge pour y voir,</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">En vain viendroit Cérès au combat de ta gloire,<br> + Pour emporter le prix entre tes blonds cheveux,<br> + Car sa divinité n’a rien plus précieux<br> + Pour imprimer dessus le tableau de mémoire.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Plustôt desmêlerait l’antre dédalien,<br> + Mon cœur banny de soy, qu’il rompe le lien<br> + Qui le tient enserré dans cette tresse blonde,</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">N’ayant rien de plus beau ny de plus lumineux<br> + Aux flambeaux allumés sur le lambris des cieux,<br> + Au point que leur clarté éclaire tout le monde.</p> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_18"><span class="big120">M<sup>lle</sup> DE GOURNAY</span> + <span class="smcap80">(Marie de Jars)</span><br> + <span class="small80">(1566-1645)</span></h3> +</div> + +<p>On l’appelait la <i>fille d’alliance</i> de Montaigne, dont elle a +édité les œuvres en 1595, avec une <span class="pagenum" id="Page_51">51</span> «extrême superstition», selon +ses propres paroles; il semble que la piété légendaire qu’elle avait +pour son père adoptif soit son principal titre à passer à la postérité. +Les biographies donnent peu de détails sur elle, et si l’on interroge +Staaf sur son livre intitulé <i>l’Ombre</i>, il vous répond: «Un livre +de poésies.» Eh bien! non, il y a confusion. Désireuse de lire ces +poésies en vieux langage, j’ai demandé à la Bibliothèque nationale ce +volume de M<sup>lle</sup> de Gournay, et ce ne sont nullement des poésies, mais +bel et bien de la prose et des conseils moraux, excellents à lire.</p> + +<p>Ce volume, édité par <i>Libert, rue Saint-Jean-de-Latran</i>, en +MDCXXVI, a pour épigraphe, et comme pour justifier son nom:</p> + +<div class="rpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent"><i>L’homme est l’ombre d’un songe<br> + Et son œuvre est son ombre.</i></p> + </div> +</div> + +<p>Voici quelques titres de chapitres que j’ai relevés.</p> + +<p>— <i>Si la vengeance est licite...</i></p> + +<p>— <i>Antipathie des âmes basses et hautes...</i></p> + +<p>— <i>Abrégé d’institution pour le prince souverain</i>, où je copie +ces lignes bien dignes d’être méditées:</p> + +<div class="quote"> + <p>Tu ne te peux rendre trop souple et soubmis à ceux qui te seront + donnez, pour t’apprendre à soubmettre après toy-mesme et les choses + à toy; et ne crois pas y soubmettre jamais les choses à ton poinct + qu’en travaillant à te rendre aimable et desirable partout où tu te + voudras rendre puissant.....</p> + + <p><span class="pagenum" id="Page_52">52</span></p> + + <p>Nos esprits hument les esprits qui leur sont familiers ny plus ny + moins que nos corps hument l’air un instant et s’en nourrissent. Des + maux faicts avec plaisir, le plaisir passe et le mal demeure, et des + biens faicts avec peine, le bien demeure et le mal passe...</p> +</div> + +<div class="figcenter4" style="width: 40px;"> + <img src="images/vignette2.jpg" alt="petit ornement décoratif" width="40" height="31"> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">DE LA MÉDISANCE</p> + + <p class="center"><i>A Madame la marquise de Guercheville</i><br> + <span class="small90">Dame d’honneur de la reyne-mère du roy.</span></p> + + <p class="dottedline2 br"> </p> + + <p>Lorsque Momus reprocha la faute de Prométhée de n’avoir pas fait + une fenestre au sein de l’homme afin que l’œil penétrast ce que son + cœur donneroit de contraire à sa parole, je m’esbahis comme il ne le + reprit aussi pour avoir manqué d’apposer quelque ferme arrest</p> + + <div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent">Et plusieurs freins avec plusieurs timons</p> + </div> + </div> + + <p class="noindent">à sa langue et à son oreille, parties si glissantes à l’abus, et + dont l’abus est si coulpable. Il arrive que nous exposons tous les + jours les biens pour la vie, la vie pour une parcelle de l’honneur, + qu’Aristote appelle aussi le plus grand des biens externes, comme il + qualifie la honte le plus grand des maux de cette condition...</p> +</div> + +<p class="center2">FIN DE LA PREMIÈRE PÉRIODE</p> + +<div class="figcenter3" style="width: 100px;"> + <img src="images/vignette1.jpg" alt="vignette décorative" width="100" height="25"> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum hidden" id="Page_53">53</span></p> + + <div class="figcenter1" id="ch_d" style="width: 600px;"> + <img src="images/bandeau1.jpg" alt="bandeau décoratif" width="600" height="90"> + </div> + + <h2 class="h2chap">DEUXIÈME PÉRIODE<br> + <span class="small80">XVII<sup>e</sup> - XVIII<sup>e</sup> SIÈCLE</span></h2> +</div> + +<p class="noindent"><img class="lettrine" src="images/lettre-u.jpg" width="70" height="66" alt="U"> +<span class="firstletter">U</span><span class="smcap80">NE</span> +cinquantaine d’années s’est écoulée. La Renaissance a fait son +œuvre. Malherbe a épuré le vieux langage. Le français est arrivé à +son apogée. Nul ne peut se flatter de dépasser comme clarté et comme +syntaxe Corneille, La Bruyère, Voltaire et Diderot. Avec M<sup>lle</sup> de +Scudéry commence cette célèbre pléiade, unique au monde, de femmes +françaises écrivains. Dans le XVII<sup>e</sup> siècle nous trouvons de fertiles +romancières, de plus rares poètes, quelques moralistes et savantes. +Le XVIII<sup>e</sup> siècle est celui des Correspondances et Mémoires. Toute +femme spirituelle, mondaine, enjouée, est facilement maîtresse dans +le style épistolaire, qui doit rester familier et antipédantesque. +Nous avons hésité à considérer les correspondantes comme auteurs. Aux +Mémoires, infiniment utiles au point de vue de l’histoire et des mœurs, +il ne faut demander non plus des conceptions de haut vol ni le souffle +littéraire indispensable aux œuvres d’imagination. Il est difficile de +déployer une grande science de rhétorique pour répéter dix fois dans +la même feuille: «Je suis entrée chez la reine, etc.» Aussi avons-nous +choisi comme citations, quand nous l’avons pu, des réflexions et +commentaires appartenant en propre à l’auteur ou à un de ses ouvrages +littéraires, plutôt que des fragments de mémoires ou de lettres.</p> + +<p>La Révolution ayant mis un point d’arrêt dans la vie sociale, et étant +en même temps un point de départ d’autres mœurs et d’autres idées, +nous avons arrêté cette seconde période à M<sup>me</sup> d’Antremont, qui a +correspondu avec Voltaire âgé et nous conduit jusqu’à 1789.</p> + +<div class="figcenter3" style="width: 150px;"> + <img src="images/vignette3.jpg" alt="vignette décorative" width="150" height="33"> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum hidden" id="Page_55">55</span></p> + + <div class="figcenter1" style="width: 600px;"> + <img src="images/bandeau2.jpg" alt="bandeau décoratif" width="600" height="162"> + </div> + + <h3 class="h3chap" id="ch_19"><span class="big120">MADELEINE DE SCUDÉRY</span><br> + <span class="small80">(1607-1701)</span></h3> +</div> + +<p class="noindent"><img class="lettrine" src="images/lettre-m.jpg" width="70" height="71" alt="M"> +<span class="firstletter">M</span><span class="smcap90">ADELEINE</span> de Scudéry est sans contredit une des plus grandes +figures de femmes littéraires; notre époque l’a qualifiée bien à tort +de pédante, se rapportant à la satire de Boileau, mais la postérité lui +rendra justice, comme on la rend à ces colossales statues qui, vues de +près, choquent le vulgaire appréciateur, mais que l’éloignement remet à +leur point.</p> + +<p>Madeleine de Scudéry, dès sa première jeunesse, fut l’orgueil et +l’oracle de sa ville natale, le <i>Havre-de-Grâce</i>; elle vint +à Paris, à l’âge de quinze ans, se présenter dans cet hôtel de +Rambouillet, rendez-vous des illustrations du siècle.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_56">56</span></p> + +<p>M<sup>lle</sup> de Scudéry a embrassé la carrière de femme de lettres +par besoin, pour subvenir à la vie quotidienne de sa famille et +d’elle-même. Ce fut en dissimulant son nom et sous la signature de +son frère qu’elle publia ses premiers ouvrages: <i>Les Aventures de +Baisa</i>, <i>Harangues de femmes illustres</i>, <i>Cyrus</i>, et +les premiers volumes de <i>Clélie</i>. Pendant la publication de +cet ouvrage son secret fut divulgué. Elle écrivit alors sans signer +<i>Célinte</i>, <i>Mathilde</i>, la <i>Promenade de Versailles</i>, +deux volumes de <i>Conversations</i>, des vers et des lettres.</p> + +<p>On lui reproche, défaut propre à bien des écrivains qui sont obligés de +produire trop vite, de ne pas assez soigner ses écrits. Cependant, elle +n’en remporta pas moins le prix d’éloquence à l’Académie, sur le sujet +de <i>la Gloire</i>. La sienne était alors à son apogée. Le roi Louis +XIV assistait à la réunion, où elle fut acclamée par la cour et par le +public. Dès lors, ses ouvrages furent traduits dans toutes les langues +et aucun genre de célébrité ne lui fit défaut, car elle était aussi +charitable et vertueuse que spirituelle.</p> + +<p>Elle mourut à quatre-vingt-quatorze ans, après avoir continué jusqu’au +dernier moment, quoique valétudinaire, à être l’âme et l’esprit de +l’hôtel de Rambouillet, et après avoir, hélas! vu mourir tous ses amis, +y compris Pellisson, si renommé par sa laideur, et qui l’était à peine +autant qu’elle: M<sup>lle</sup> de Scudéry n’était point belle et ne connut +<span class="pagenum" id="Page_57">57</span> pas la puissance du charme féminin dont elle parlait dans ses +romans, d’ailleurs tous très moraux, d’après l’avis des hommes les plus +austères.</p> + +<p>«L’occupation de mon automne, écrivait Mascaron, est la lecture de +<i>Cyrus</i>, de <i>Clélie</i> et d’<i>Ibrahim</i>; je ne fais point +de difficultés à vous avouer que, dans les sermons que je prépare pour +l’avenir, ils seront souvent cités à côté de saint Augustin et de saint +Bernard.»</p> + +<p>Le savant Fléchier, «après avoir lu les dix volumes de +<i>Conversations</i>, veut distribuer ce livre aux fidèles de +son diocèse pour leur apprendre la morale et leur donner de bons +modèles»;—et le Père Lacroix parle de l’auteur en ces termes: «Elle +sut si bien mêler la simplicité de l’histoire et la richesse des +inventions, l’élégance et la facilité du style, la légèreté des +conversations, la bienséance des mœurs, la noblesse et la variété des +caractères, la grandeur et la pureté des sentiments, qu’on peut dire +que c’est une école ouverte pour former les jeunes gens, et où le cœur +et l’esprit, loin d’être en danger de se corrompre, n’ont d’autres +risques à courir que de ne pouvoir atteindre à la hauteur et à la +perfection des modèles que l’on y prépare.»</p> + +<p>Les <i>Portraits</i> de M<sup>lle</sup> de Scudéry sont recommandés comme les +meilleurs morceaux de ses ouvrages.</p> + +<p>Elle maniait aussi bien le vers, quoiqu’elle ait plus particulièrement +écrit en prose.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_58">58</span></p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">PORTRAIT DE PHÉRÉCYDE<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a></p> + + <p>... Il faut que vous sachiez qu’il étoit non seulement d’une taille + avantageuse, mais encore extrêmement beau; mais d’une beauté de son + sexe, qui n’avoit rien que de grand et de noble. Il avoit pourtant le + teint délicat, les yeux bleus et fins, le tour du visage agréable; + mais avec tout cela il n’avoit rien qui ressemblast à la beauté + des femmes. Au contraire, sa mine étoit haute; et quoy qu’il eust + une douceur inconcevable dans l’air du visage, il y avoit pourtant + je ne sçay quelle fierté douce qui lui donnoit une espèce d’audace + respectueuse qui le rendoit plus aimable. Au reste, il avoit la + plus belle teste du monde: car ses cheveux faisoient mille anneaux + sans artifice, et estoient du plus beau brun possible qu’il estoit + possible de voir. Phérécyde estant donc tel que je viens de vous + le représenter, c’est-à-dire ayant tout l’agrément de la beauté + et tout l’enjouement de la jeunesse, n’en avoit pourtant ny le + décontenancement, ny l’inconsidération: et l’on eust dit qu’il estoit + venu au monde en sçachant le monde, tant il agissoit sagement et + galamment tout ensemble. Le son de sa voix estoit infiniment aimable; + et il avoit cet avantage d’avoir en toutes ses actions un agrément + inexpliquable, que la seule nature peut donner. Au reste, il avoit + l’âme si noble, les inclinations si belles, le cœur si tendre pour + ses amis, et si remply de zèle et de chaleur pour eux, qu’il en + méritoit beaucoup de loüange. <span class="pagenum" id="Page_59">59</span> De plus, il avoit naturellement + l’esprit fort éclairé; et il faisoit des vers si beaux, si touchans + et si passionnez, qu’il estoit aisé de voir qu’il n’avoit pas l’âme + différente; et ceux du grand Therpandre, son oncle<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>, qui a tant eu + de réputation, n’estoient pas plus beaux que les siens. Aussi suis-je + persuadé que jamais personne n’a eu le cœur si tendre à l’amitié, + ny si ardent à l’amour que Phérécyde: car, pour l’ordinaire, ceux + qui ont cette passion fort vive ont une amitié plus modérée; et, au + contraire, ceux qui sont capables d’une amitié fort ardente ne le + sont pas si souvent d’un fort violent amour. Mais, pour Phérécyde, il + aimoit ses amies et ses amis avec des ardeurs démesurées, qui ne se + destruisoient point les unes et les autres dans son cœur. Au reste, + il avoit un talent particulier, dans les heures de son enjouement, + qui estoit de contrefaire si admirablement et si plaisamment tout + ensemble tous ceux qu’il vouloit représenter, qu’il devenoit presque + ce qu’estoient ceux qu’il imitoit. Mais pour avoir ce plaisir-là, il + faloit estre au palais de Cléomire ou chez Élise, et y estre mesme + en petite compagnie. De plus, jamais homme n’a esté si propre que + Phérécyde à une véritable galanterie, et mesme à une feinte passion, + ny n’a sçeu soupirer plus à propos ny d’une manière plus propre à + faire écouter ses soupirs sans colère: car il avoit si bien sçeu + trouver l’art de faire un mélange de respect et de hardiesse, en sa + façon d’agir avec celles qu’il aimoit effectivement ou qu’il feignoit + d’aimer, qu’il <span class="pagenum" id="Page_60">60</span> n’estoit pas aisé qu’il fust maltraité. Enfin, + Madame, je pense pouvoir dire qu’il n’estoit pas possible de trouver + un plus aimable galand que celui-là, ny un plus agréable amy; et je + pense pouvoir assurer que, s’il eust vécu plus longtemps, il eust été + un aussi honneste homme qu’il y en ait jamais eu en Phénicie. Mais la + mort le ravit à tous ses amis à l’âge que je vous ai dit: ayant eu + la gloire d’estre pleuré par les plus beaux yeux du monde et par les + plus illustres personnes de toute nostre cour.</p> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">PORTRAIT DE SAPHO<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a></p> + + <p>Sapho a eu l’avantage que son père et sa mère avoient tous deux + beaucoup d’esprit et beaucoup de vertu, mais elle eust le malheur + de les perdre de si bonne heure qu’elle ne put recevoir d’eux que + les premières inclinations au bien, car elle n’avoit que six ans + lorsqu’ils moururent... Elle n’avoit que douze ans quand on commença + de parler d’elle comme d’une personne dont la beauté, l’esprit et le + jugement estoient déjà formez et donnoient de l’admiration à tout le + monde. Je vous dirai seulement qu’on n’a jamais remarqué en qui que + ce soit des inclinations plus nobles, ny une facilité plus grande à + apprendre tout ce qu’elle a voulu savoir. Encore que vous m’entendiez + parler de Sapho comme de la plus merveilleuse et de la plus charmante + personne de toute la Grèce, il ne faut pourtant pas vous imaginer + que sa beauté soit une de ces grandes beautés en qui l’envie même + ne sauroit trouver <span class="pagenum" id="Page_61">61</span> aucun défaut... Elle est pourtant capable + d’inspirer de plus grandes passions que les plus grandes beautés de + la terre... Pour le teint, elle ne l’a pas de la dernière blancheur, + il a toutefois un si bel éclat qu’on peut dire qu’elle l’a beau; mais + ce que Sapho a de souverainement agréable, c’est qu’elle a les yeux + si beaux, si vifs, si amoureux et si pleins d’esprit, qu’on ne peut + ni en soutenir l’éclat, ni en détacher ses regards... Les charmes de + son esprit surpassent de beaucoup ceux de sa beauté. Elle a une telle + disposition à apprendre que, sans que l’on ait presque jamais ouï + dire que Sapho ait rien appris, elle sçait pourtant toutes choses... + mais elle songe tellement à demeurer dans la bienséance de son sexe + qu’elle ne parle que des choses que les femmes doivent parler.</p> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">A PROPOS DE L’INSTRUCTION DES FEMMES</p> + + <p>Encore que je sois ennemie déclarée de toutes les femmes qui font + les savans, je ne laisse pas de trouver l’autre extrémité fort + condamnable, et d’estre souvent épouvantée de voir tant de femmes + de qualité avec une ignorance si grossière que, selon moi, elles + déshonorent notre sexe. En effet, la difficulté de sçavoir quelque + chose avec bienséance ne vient pas tant à une femme de ce qu’elle + sçait que de ce que les autres ne sçavent pas, et c’est sans doute la + singularité qui fait qu’il est très difficile d’être comme les autres + ne sont point, sans s’exposer à estre blasmée... Je ne sçache rien + de plus injurieux à notre sexe que de dire qu’une femme n’est point + obligée de rien apprendre...</p> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_62">62</span></p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">LA TUBÉREUSE</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">. . . . . . . . . . . . . . . . . . <br> + Des bords de l’Orient je suis originaire;<br> + Le soleil proprement peut se dire mon père;<br> + Le printemps ne m’est rien, je ne le connois pas,<br> + Et ce n’est point à lui que je dois mes appas.<br> + Je l’appelle en raillant le père des fleurettes,<br> + Du fragile muguet, des simples violettes,<br> + Et de cent autres fleurs qui naissent tour à tour,<br> + Mais de qui les beautés durent à peine un jour.<br> + Voyez-moi seulement, je suis la plus parfaite:<br> + J’ai le teint fort uni, la taille haute et droite,<br> + Des roses et du lis j’ai le brillant éclat.<br> + Et du plus beau jasmin le lustre délicat.<br> + Je surpasse en odeur et la jonquille et l’ambre,<br> + Et les plus grands des rois me souffrent dans leur chambre.<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . </p> + </div> + </div> +</div> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">LA BEAUTÉ, L’ESPRIT ET LA VERTU</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">La fleur que vous avez vu naistre,<br> + Et qui va bientôt disparoistre,<br> + C’est la beauté qu’on vante tant;<br> + L’une brille quelques journées,<br> + L’autre dure quelques années,<br> + Et diminue à chaque instant.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">L’esprit dure un peu davantage,<br> + Mais à la fin il s’affoiblit;<br> + Et s’il se forme d’âge en âge,<br> + Il brille moins plus il vieillit.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent"> + <span class="pagenum hidden" id="Page_63">63</span> + La vertu, seul bien véritable,<br> + Nous suit au delà du trépas;<br> + Mais ce bien solide et durable,<br> + Hélas! on ne le cherche pas.</p> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_20"><span class="big120">SABLÉ</span> + <span class="smcap80">(Madeleine-Rouvre, Marquise de)</span><br> + <span class="small80">(1598-1678)</span></h3> +</div> + +<p>M<sup>me</sup> de Sablé était une des assidues de l’hôtel de Rambouillet. M. +Cousin, dans ses études sur les femmes du XVII<sup>e</sup> siècle, en a parlé +comme une des femmes les plus distinguées de son siècle.</p> + +<p>Un portrait finement tracé nous en est resté, écrit par M<sup>lle</sup> de +Montpensier, parlant en même temps de la comtesse de Maure, sous les +noms de princesse Parthénie et de reine de Misnie; elle dit:</p> + +<div class="quote"> + <p>..... C’étoient des personnes par les mains desquelles le secret de + tout le monde avait à passer. La princesse de Penthièvre (M<sup>me</sup> de + Sablé) avait le goût aussi délicat que l’esprit; rien n’égaloit la + magnificence des festins qu’elle faisoit, tous les mets en étoient + exquis, et sa propreté a été au delà de tout ce que l’on peut + imaginer. C’est de leur temps que l’écriture a été mise en usage; + auparavant on n’écrivoit que les contrats de mariage, et des lettres + on n’en entendoit pas parler.</p> +</div> + +<p>Son salon était un des plus spirituels; très liée <span class="pagenum" id="Page_64">64</span> avec le duc de +La Rochefoucauld, ses Maximes furent imprimées en 1708, à la fin du +livre des <i>Maximes</i> de l’illustre moraliste.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">MAXIMES</p> + + <p class="p2">— Être trop mécontent de soi est une faiblesse; être trop content de + soi est une sottise.</p> + + <p class="p2">— Il y a un certain empire dans la manière de parler et dans les + actions qui se fait faire place partout et qui gagne par avance la + considération et le respect.</p> + + <p class="p2">— Une méchante manière gâte tout, même la justice et la raison. Le + <i>comment</i> fait la meilleure partie des choses, et l’air qu’on + leur donne dore, accommode et adoucit les plus fâcheuses.</p> + + <p class="p2">— Dans la connaissance des choses humaines, notre esprit ne doit + jamais se rendre esclave en s’assujettissant aux fantaisies d’autrui. + Il faut étendre la liberté de son jugement et ne rien mettre dans sa + tête par aucune autorité purement humaine. Quand on nous propose la + diversité des opinions, il faut choisir, s’il y a lieu; sinon, il + faut rester dans le doute.</p> + + <p class="p2">— Il n’y a rien qui n’ait quelque perfection: c’est le bonheur du + bon goût de le trouver en chaque chose; mais la malignité naturelle + fait découvrir un vice entre plusieurs vertus pour le relever et + le publier, ce qui est plutôt une marque du mauvais naturel qu’un + avantage du discernement; et c’est bien mal passer sa vie que de se + nourrir toujours des imperfections d’autrui.</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_65">65</span></p> + <h3 class="h3chap" id="ch_21"><span class="big120">M</span><span class="sup2">lle</span> + <span class="big120">DE CALAGES</span><br> + <span class="smcap80">(1610 A 1658 ENVIRON)</span></h3> +</div> + +<p>Marie Pech de Calages, contemporaine de Corneille, est surtout connue +par un ouvrage important, le poème de <i>Judith, ou la Délivrance de +Béthulie</i>, composé de huit livres, édité après la mort de l’auteur, +en 1660, à Toulouse, par M<sup>lle</sup> L’Héritier de Villandon, et dédié à la +reine. Ce poème était terminé avant que <i>le Cid</i> eût paru, alors +que la langue poétique n’avait pas encore subi le perfectionnement que +Corneille devait lui donner. Cependant il contient des morceaux de +premier ordre. M<sup>lle</sup> de Calages a remporté plusieurs fois des prix à +l’Académie des Jeux floraux.</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">JUDITH, OU LA DÉLIVRANCE DE BÉTHULIE</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . <br> + Son courage redouble, un feu divin l’embrase.<br> + Ce n’est plus cet objet dont le charme vainqueur<br> + Du farouche Holopherne avoit séduit le cœur,<br> + Sa démarche et ses traits n’ont rien d’une mortelle.<br> + Une sombre fureur en ses yeux étincelle,<br> + Ses cheveux sur son front semblent se hérisser,<br> + Un pouvoir inconnu la force d’avancer.<br> + Elle voit sur le lit la redoutable épée<br> + Qui dans le sang hébreu devoit être trempée;<br> + Elle hâte ses pas et prend entre ses mains<br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_66">66</span> + Le fer victorieux, la terreur des humains,<br> + Observe avec horreur ce conquérant du monde,<br> + S’applaudit en voyant son ivresse profonde,<br> + Puis soulève le fer, l’arrache du fourreau,<br> + Et, le cœur enflammé par un transport nouveau,<br> + Croit entendre la voix du Ciel qui l’encourage:<br> + «Tu le veux, Dieu puissant, achève ton ouvrage!»<br> + Elle dit, et d’un bras par Dieu même affermi<br> + Frappe d’un fer tranchant son superbe ennemi.<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . </p> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_22"><span class="big120">DE LA SUZE</span> + <span class="big120 smcap80">(Henriette de Coligny, C</span><span class="small70"><sup>tesse</sup></span> + <span class="big120 smcap80">)</span><br> + <span class="small80">(1618-1673)</span></h3> +</div> + +<p>Petite-fille de l’amiral de Coligny, elle épousa Thomas Hamilton, comte +de Hadington. Devenue veuve, se remaria à Gaspard de Champagne, comte +de la Suze; ne fut pas heureuse en ménage: le comte de la Suze, fort +jaloux, l’emmena dans ses terres. Ne pouvant souffrir ni son mari ni la +solitude, elle se sépara du comte, et de protestante se fit catholique, +«afin, dit Christine de Suède, de ne rencontrer son mari ni dans ce +monde ni dans l’autre».</p> + +<p>M<sup>me</sup> de la Suze était d’une grande beauté et possédait une +physionomie charmante.</p> + +<p>Ses poésies sont presque toutes rimées par Pellisson. <span class="pagenum" id="Page_67">67</span> Elles sont +d’une douceur que l’on pourrait appeler fade; le monde littéraire qui +constituait sa petite cour les admirait aveuglément.</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">CHANSON</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">J’ai juré mille fois de ne jamais aimer,<br> + Et je ne croyais pas que rien pût me charmer;<br> + Mais alors que je fis ce dessein téméraire,<br> + Tircis, vous n’aviez pas entrepris de me plaire.<br> + Ma raison contre vous ne fait plus son devoir,<br> + Et de l’amour enfin je connais le pouvoir.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Hélas de mon erreur trop tard je m’aperçois;<br> + Je pensais que ce dieu ne rangeait sous ses lois<br> + Que ceux qui de ses traits savent mal se défendre,<br> + Mais je sens que mon cœur malgré moi va se rendre.<br> + Ma raison contre vous ne fait plus son devoir,<br> + Et de l’amour enfin je connais le pouvoir.</p> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_23"><span class="big120">DE BRÉGY</span> + <span class="smcap80">(Charlotte Saumaise de Chazan)</span><br> + <span class="small80">(1619-1693)</span></h3> +</div> + +<p>Charlotte de Chazan fut élevée par son oncle, le célèbre Saumaize; +elle avait tant d’esprit et d’agréments qu’elle sut charmer à quatorze +ans le comte de Brégy, qui devint ambassadeur en Pologne et en Suède. +Ce mariage ne fut pas très heureux; elle ne paraît pas avoir eu une +sincère affection pour <span class="pagenum" id="Page_68">68</span> son mari. Très jolie, très séduisante, elle +eut beaucoup de succès à la cour. On a d’elle un volume de <i>Lettres +et Poésies</i> édité à Leyde en 1666.</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">ÉPIGRAMME</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Ci-dessous gît un grand seigneur<br> + Qui tout couramment nous apprit<br> + Qu’un homme peut vivre sans cœur<br> + Et mourir sans rendre l’esprit.</p> + </div> + </div> +</div> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">SONNET SUR LES ANTIQUITEZ DE ROME</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Vous que l’on vit jadis de splendeurs éclatans,<br> + Termes, cirques, palais, que partout on renomme,<br> + Si vous montrez encore la puissance de Rome,<br> + Vous montrez bien aussi la puissance du temps.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Autrefois l’on a vu loger des empereurs<br> + Où logent maintenant tous les oyseaux funestes;<br> + De ce que vous étiez vous n’êtes que le reste,<br> + Et la guerre a sur vous déployé ses fureurs.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Rome, qui sous ses lois rangea toute la terre,<br> + Ayant régné longtemps reperdit par la guerre<br> + Tout ce que sa puissance avait pu conquérir.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Sa ruine a du sort témoigné l’inconstance,<br> + L’autheur de son trépas le fut de sa naissance,<br> + Mars luy donna la vie et Mars la fit périr.</p> + </div> + </div> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_69">69</span></p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_24"><span class="big120">ANNE DE BOURBON</span><br> + <span class="small80">(1619-1677)</span></h3> +</div> + +<p>Fille de Henri II, prince de Condé, et de Marguerite de Montmorency, +femme de Henri d’Orléans, duc de Longueville, Anne de Bourbon s’occupa +de politique: sœur des princes de Conti et de Condé, elle usa de toute +son influence pour les pousser dans le parti de la Fronde; on a d’elle +un choix de lettres qui ne manquent pas d’originalité. Elle mourut aux +Carmélites.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">PENSÉE</p> + + <p>Les beaux jours que donne le soleil ne sont que pour le peuple, la + présence de ce que l’on aime fait les beaux jours des honnêtes gens.</p> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">LETTRE<br><br> + <span class="small80">A M<sup>me</sup> LA PRINCESSE LOUISE-MARIE DE GONZAGUE</span></p> + + <p class="rdate">Le 27 août 1645.</p> + + <p><i>Je vous suis très redevable de la bonté que vous avez eue de + prendre part à la joie que le bonheur de Monsieur mon frère m’a + donnée. C’est une marque très obligeante de l’honneur que vous me + faites de m’aimer, que je n’ai point de paroles pour vous exprimer + le ressentiment que j’en ai. Je crois que vous ne doutez pas de ma + reconnaissance là-dessus; c’est pourquoi j’en quitterai le discours + pour vous <span class="pagenum" id="Page_70">70</span> donner des nouvelles de M. le maréchal de Grammont, comme vous me + l’ordonnez. Je vous dirai donc qu’il est prisonnier, mais pas blessé, + à ce que l’on m’a assuré. On espère que sa prison ne sera pas longue. + Car nous avons pris le général Glen, contre lequel on croit qu’on + l’échangera promptement, les ennemis ayant grand besoin d’un homme de + commandement parmi eux, et ayant perdu, par la mort de Mercy et par + la prison de celui-ci, tous les plus considérables qu’ils eussent; + ce qui fait croire qu’ils ne feront nulle difficulté de rendre M. + le maréchal de Grammont contre Glen, qu’on leur devait offrir tout + à l’heure. Voilà tout ce que j’en ai appris. La pauvre M<sup>me</sup> de + Montausier est fort affligée de Pisany, à ce qu’on m’a dit. Je suis + ravie que Trie vous soit agréable et que le séjour ne vous en soit + pas incommode. Je souhaite pourtant de tout mon cœur que vous le + quittiez bientôt, afin qu’en vous voyant souvent on puisse profiter + du temps qui reste à vous avoir encore ici...</i></p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_25"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">DE MOTTEVILLE</span> + <span class="smcap80">(Françoise Bertaut)</span><br> + <span class="small80">(1621-1689)</span></h3> +</div> + +<p>Nièce de l’évêque de Séez, fille d’un gentilhomme de la chambre du roi; +sa mère, d’origine espagnole, servant d’intermédiaire à la reine pour +correspondre secrètement avec sa famille, Françoise Bertaut, dès l’âge +de sept ans, fut attachée à la personne de la reine Anne d’Autriche; +mais <span class="pagenum" id="Page_71">71</span> Richelieu, craignant déjà son influence, l’éloigna. Vers sa +vingtième année, sa mère, qui l’avait conduite en Normandie, la maria +à M. Langlois de Motteville, qui en avait quatre-vingts. Après la +mort de Richelieu, elle revint près d’Anne d’Autriche, et fut pendant +vingt-deux ans plutôt une amie de la reine qu’une femme de chambre, +dont elle avait le titre. Mazarin la craignait aussi, mais ne fut +point aussi rigoureux que son prédécesseur. Elle n’a laissé que des +<i>Mémoires pour servir à l’histoire de la reine Anne d’Autriche</i>, +écrits dans une langue simple et spirituelle. On y rencontre quelques +observations assez véridiques:</p> + +<div class="quote"> + <p>Les rois ne voient jamais leurs maux qu’au travers de mille nuages. + La Vérité, que les poètes et les peintres représentent toute nue, est + toujours, devant eux, habillée de mille façons, et jamais mondaine + n’a si souvent changé de mode que celle-là en change quand elle va + dans les palais de roi.</p> + + <p class="center br small90">JOURNÉE DES BARRICADES</p> + + <p class="dottedline2 br"> </p> + + <p>Sur le soir, le coadjuteur revint trouver la reine de la part du + peuple, forcé de prendre cette commission pour lui demander encore + une fois leur prisonnier, résolus, à ce qu’ils disaient, si on le + leur refusait, à le ravoir par la force. Comme le cœur de la reine + n’était pas susceptible de faiblesse, qu’il paraissait en elle un + courage qui aurait <span class="pagenum" id="Page_72">72</span> + pu faire honte aux plus vaillants, et que d’ailleurs le cardinal ne + trouvait pas son avantage à être toujours battu, elle se moqua de + cette harangue, et le coadjuteur s’en retourna sans réponse. Un de + ses amis et un peu des miens qui, peut-être, aussi bien que lui, + n’était pas dans son âme au désespoir des mauvaises aventures de la + cour, et qui ne l’avait pas quitté de toute la journée, me dit à + l’oreille que tout était perdu; qu’on ne s’amusât point à croire que + ce n’était rien; que tout était à craindre de l’insolence du peuple; + que déjà les rues étaient pleines de voix qui criaient contre la + reine, et qu’il ne croyait pas que cela se pût apaiser aisément.</p> + + <p>La nuit qui survint là-dessus les sépara tous, et confirma la + reine dans sa créance que l’aventure du jour n’était nullement à + craindre. Elle tourna la chose en raillerie, et me demanda au sortir + du conseil, comme elle vint se déshabiller, si je n’avais pas eu + grand’peur. Cette princesse me faisait une continuelle guerre de ma + poltronnerie, si bien qu’elle me fit l’honneur de me dire gaiement + qu’à midi, quand on était venu lui dire le bruit que le peuple + commençait à faire, elle avait aussitôt pensé à moi et à la frayeur + que j’aurais au moment que j’entendrais cette nouvelle si terrible, + et ces grands mots de <i>chaînes tendues</i> et de <i>barricades</i>.</p> + + <p>Elle avait bien deviné, car j’avais pensé mourir d’étonnement quand + on me vint dire que Paris était en armes, ne croyant pas que jamais + dans ce Paris, le séjour des délices et des douceurs, on pût voir la + guerre ni des barricades que dans l’histoire et la vie d’Henri III. + Enfin <span class="pagenum" id="Page_73">73</span> + cette plaisanterie dura tout le soir; et comme j’étais la moins + vaillante de la compagnie, toute la honte de cette journée tomba sur + moi. Je me moquai en moi-même, non seulement de ma frayeur, mais + encore des avis que, deux heures auparavant, Laigues m’avait donnés + si charitablement. Ce ne fut pas sans admirer comme les choses sont + prises si diversement selon les différentes passions des hommes...</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_26"><span class="big120">MARIE D’ORLÉANS LONGUEVILLE</span><br> + <span class="smcap80">DUCHESSE DE NEMOURS</span><br> + <span class="small80">(1625-1707)</span></h3> +</div> + +<p>Femme de beaucoup d’esprit et d’une haute vertu, elle passa la majeure +partie de son existence dans une espèce de retraite. Belle-fille de la +bruyante duchesse de Longueville, elle avait en haine toute la famille +des Condé et ne leur pardonna qu’à son lit de mort.</p> + +<p>Elle a laissé un volume de <i>Mémoires</i> spirituels et agréablement +écrits, mais dont il faut mettre en doute l’impartialité.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">RETOUR DES PRINCES A PARIS</p> + + <p class="center small80">APRÈS LEUR DÉLIVRANCE PAR MAZARIN</p> + + <p>Le jeudy gras que les trois princes arrivèrent à Paris, on y fit des + feux de joye de leur élargissement, comme <span class="pagenum" id="Page_74">74</span> + on en avoit fait auparavant de leur prison. Mais à dire la vérité, + les derniers ne se firent ni d’un si bon cœur, ni avec tant de gayté + que les premiers: car le peuple est bien étrange dans ces divers + mouvements, et il en avoit donné plusieurs marques au sujet des trois + princes.</p> + + <p>Monsieur le duc d’Orléans alla au-devant d’eux dans son carrosse, où + le duc de Beaufort et le coadjuteur eurent l’honneur de l’accompagner.</p> + + <p>Ce furent de grands embrassements et de grands compliments de part et + d’autre. Mais voilà à quoi se borna entre eux toute la reconnoissance + aussi bien que toute l’amitié.</p> + + <p>Monsieur, qui n’avoit point vu la reine depuis leur brouillerie, + vint lui présenter les trois princes, et de là il les mena souper au + palais d’Orléans. Cette visite fut assez froide et le repas ne fut + guère plus échauffé, et comme il n’y arriva rien de plus remarquable, + on commença dès lors à se remettre de ce qu’on avoit tant appréhendé + de ce retour de Monsieur le Prince. On jugea facilement, par cette + retenue qu’on n’attendoit point de lui, qu’il n’avait ni de si grands + ni de si violents desseins qu’on se les étoit figurez, et par un + commencement si modéré et si peu prévu on jugea même encore de toute + la suite de ses démarches...</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_75">75</span></p> + <h3 class="h3chap" id="ch_27"><span class="big120">MARQUISE DE SÉVIGNÉ</span><br> + <span class="smcap80">(Marie de Rabutin)</span><br> + <span class="small80">(1626-1696)</span></h3> +</div> + +<p>La vie de M<sup>me</sup> de Sévigné est tellement sue qu’il semble superflu de +répéter ce qui a été dit et redit partout. Elle n’a pas été une femme +de lettres qui ait vécu de sa plume, ou nous ait laissé de nombreuses +et savantes œuvres d’imagination ou de morale; c’était une aimable et +spirituelle femme, ni précieuse, ni pédante, qui écrivit à sa famille +et à ses amis des lettres pleines d’enjouement et de naturel. Ces amis +les ont jugées dignes d’être publiées pour rester des modèles du genre. +A cette époque, le style épistolaire n’était pas encore développé, +et la marquise de Sévigné contribua probablement à encourager ses +descendantes dans cette voie.</p> + +<p>Aujourd’hui, les femmes qui écrivent de charmantes lettres ne sont plus +rares; la «spirituelle marquise», ainsi qu’on l’appelle, est légèrement +démodée.</p> + +<p>Les méchantes langues assurent que les lettres de M<sup>me</sup> de Sévigné ont +été corrigées; on en donne pour preuve qu’il est avéré qu’elle écrivait +sans orthographe, ce qui avait lieu assez souvent encore chez les gens +de qualité; son mérite est néanmoins <span class="pagenum" id="Page_76">76</span> indiscutable, mais pas aussi +exceptionnel aujourd’hui qu’alors.</p> + +<p>Il est bon de remarquer que si des lettres comme celles de M<sup>me</sup> +de Sévigné demandent de l’expansion, de l’humour, de l’entrain, une +certaine inclination à bavarder, il est autrement difficile et exige un +tout autre genre de talent de mener à bien un long roman ou une étude +philosophique.</p> + +<p>Nous ne croyons pas devoir citer un trop grand nombre de ses lettres +si connues, et surtout celle, si universellement répandue, à M. de +Coulanges, surnommée <i>la Nouvelle incroyable</i>. On la trouve dans +tous les recueils; elle commence ainsi:</p> + +<div class="quote"> + <p><i>Je m’en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus + surprenante, la plus merveilleuse, la plus triomphante, la plus + étourdissante, la plus inouïe, etc...</i></p> +</div> + +<p>Et elle continue pendant une demi-page avant de dire que M. de Lauzun +épouse Mademoiselle.</p> + +<p>Nous l’aimons mieux dans son amour maternel. Presque toutes ses lettres +sont adressées à M<sup>me</sup> de Grignan, sa fille. C’est à elle qu’elle dit +cette phrase mémorable et sublime: «<i>Je souffre à votre poitrine.</i>»</p> + +<p>Celle de la séparation d’avec sa fille exprime bien ce que plus d’une +mère pense à cette occasion.</p> + +<p>C’est plutôt la lettre d’une amie que d’une mère; on pourrait critiquer +dans sa bouche cette <span class="pagenum" id="Page_77">77</span> dernière phrase: «<i>Aimez-moi toujours.</i>» +Une mère ne dit pas cela à sa fille<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>.</p> + +<div class="quote"> + <p class="rdate">Montélimar, le 5 octobre 1673.</p> + + <p><i>Voici un terrible jour, ma chère enfant, je vous avoue que je n’en + puis plus. Je vous ai quittée dans un état qui augmente ma douleur. + Je songe à tous les pas que vous faites et à tous ceux que je fais, + et combien il s’en faut qu’en marchant toujours de cette sorte nous + puissions jamais nous rencontrer! Mon cœur est en repos quand il + est auprès de vous; c’est son état naturel, et le seul qui peut lui + plaire. Ce qui s’est passé ce matin me donne une douleur sensible et + me fait un déchirement dont votre philosophie sait les raisons: je + les ai senties et les sentirai longtemps.</i></p> + + <p><i>J’ai le cœur et l’imagination tout remplis de vous; je n’y puis + penser sans pleurer, et j’y pense toujours; de sorte que l’état où je + suis n’est pas une chose soutenable: comme il est extrême, j’espère + qu’il ne durera pas dans cette violence. Je vous cherche toujours, et + je trouve que tout me manque, parce que vous me manquez. Mes yeux, + qui vous ont tant rencontrée depuis quatorze mois, ne vous trouvent + plus: le temps agréable qui est passé rend celui-ci douloureux, + jusqu’à ce que j’y sois un peu accoutumée; mais ce ne sera jamais + assez pour ne pas souhaiter ardemment de vous revoir et de vous + embrasser. Je ne dois pas espérer mieux de l’avenir que du passé; je + sais ce que votre absence m’a fait souffrir; <span class="pagenum" id="Page_78">78</span> + je serai encore plus à plaindre, parce que je me suis fait + imprudemment une habitude de vous voir. Il me semble que je ne vous + ai point assez embrassée en partant; qu’avais-je à ménager? Je ne + vous ai point assez dit combien je suis contente de votre tendresse; + je ne vous ai point assez recommandée à M. de Grignan; je ne l’ai + point assez remercié de toutes ses politesses et de toute l’amitié + qu’il a pour moi; j’en attendrai les effets sur tous les chapitres: + il y en a où il a plus d’intérêt que moi, quoique j’en sois plus + touchée que lui. Je suis déjà dévorée de curiosité; je n’espère de + consolation que de vos lettres, qui me feront encore bien soupirer. + En un mot, ma fille, je ne vis que pour vous: Dieu me fasse la grâce + de l’aimer quelque jour comme je vous aime! Je songe aux Pichons; je + suis toute pétrie des Grignan; je tiens partout. Jamais un voyage + n’a été si triste que le nôtre; nous ne disons pas un mot. Adieu, ma + chère enfant, aimez-moi toujours; nous revoilà dans les lettres.</i></p> +</div> + +<div class="figcenter4" style="width: 40px;"> + <img src="images/vignette2.jpg" alt="petit ornement décoratif" width="40" height="31"> +</div> + +<div class="quote"> + <p>Je viens de recevoir le livre de l’abbé Nicole; je voudrais en faire + un bouillon et l’avaler. Il est écrit pour bien du monde; mais je + crois qu’il n’a eu véritablement que moi en vue. Ce qu’il dit de + l’orgueil et de l’amour-propre qui se trouve dans toutes les disputes + et que l’on recouvre du beau nom de vérité, c’est une chose qui me + ravit. Vous savez que je ne puis souffrir que les vieilles gens + disent: «Je suis trop vieux pour me corriger.» Je pardonnerais plutôt + aux jeunes gens de dire: «Je suis trop jeune.» La jeunesse est si + aimable qu’il faudrait <span class="pagenum" id="Page_79">79</span> + l’adorer, si l’âme et l’esprit étaient aussi parfaits que le + corps. Mais quand on n’est plus jeune, c’est alors qu’il faut + se perfectionner et tâcher de regagner par les bonnes qualités + ce qu’on perd du côté des agréables. Il y a longtemps que je + fais ces réflexions, et, par cette raison, <i>je veux tous les + jours travailler à mon esprit, à mon âme, à mon cœur et à mes + sentiments</i>; voilà de quoi je suis pleine.</p> +</div> + +<p>Comme émules de M<sup>me</sup> de Sévigné, on a publié les <i>Lettres de +M<sup>me</sup> de Grignan</i>, sa fille, et celles de M<sup>me</sup> de Simiane, sa +petite-fille, dont elle avait dit dans une lettre à sa fille: «<i>Je +suis contente qu’elle ne soit pas parfaite, afin d’avoir le plaisir de +la repétrir.</i>» Mais il n’y a rien d’extraordinairement remarquable +dans ces lettres comme littérature. De même de:</p> + +<p><span class="smcap90">Marie Dugué-Bagnols</span>, fille de l’intendant de Lyon, qui épousa +M. Fustel de Coulanges, cousin germain de M<sup>me</sup> de Sévigné. Quoique +femme de beaucoup d’esprit, elle a dû surtout sa réputation à M<sup>me</sup> de +Sévigné, qui ne cesse de parler de «l’esprit de M<sup>me</sup> de Coulanges, +qui est une dignité à la cour».</p> + +<p>On a recueilli les lettres de M<sup>me</sup> de Coulanges à sa cousine; elles +sont charmantes, mais sans éclat: un style aimable et beaucoup de grâce +en font le principal charme; tout porte à croire qu’elle brillait +surtout dans la conversation lorsqu’elle était excitée.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_80">80</span></p> + <h3 class="h3chap" id="ch_28"><span class="big120">M</span><span class="sup2">lle</span> + <span class="big120">DE MONTPENSIER</span><br> + <span class="smcap80">(Jeanne-Marie-Louise d’Orléans)</span><br> + <span class="small80">(1627-1693)</span></h3> +</div> + +<p>La personnalité historique de la Grande Mademoiselle est trop connue +pour qu’il soit besoin d’esquisser ici sa biographie. Destinée d’abord +à épouser son cousin, Louis XIV, quoiqu’elle eût onze ans de plus que +lui, elle se maria, malgré les entraves à surmonter, avec le vicomte +de Lauzun. On se figure difficilement l’illustre frondeuse la plume +à la main pour écrire. C’est pendant son exil à Saint-Fargeau, de +1652 à 1657, qu’elle eut le temps de nous donner, outre ses Mémoires, +un opuscule, <i>la Relation de l’Ile invisible, la Princesse de +Paphagonie</i>, un roman et <i>Divers Portraits</i>. Néanmoins, elle +n’est pas à ranger dans la catégorie des femmes de lettres proprement +dites; on lui reproche des négligences de style.</p> + +<p>Le portrait qu’elle a écrit de <i>Christine, reine de Suède</i>, +est cependant bien amusant, et nous pensons que c’est un des plus +intéressants extraits à donner de ses écrits:</p> + +<div class="quote"> + <p class="dottedline2"> </p> + + <p>J’avais tant ouï parler de la manière bizarre de son habillement + que je mourais de peur de rire en la voyant... Elle avait une jupe + d’étoffe de soie grise avec de la dentelle d’or et d’argent, un + justaucorps de camelot couleur <span class="pagenum" id="Page_81">81</span> + de feu avec de la dentelle de même, et une petite tresse or, argent + et noir; de même il y avait sur la jupe aussi un mouchoir noué de + point de Gênes, avec un ruban couleur de feu; une perruque blonde, + et derrière un rond comme les femmes en portent, un chapeau avec des + plumes noires qu’elle tenait.</p> + + <p>Elle est blanche, les yeux bleus; des moments elle les a doux, + d’autres fort rudes; la bouche assez agréable, quoique grande, + les dents belles, le nez assez grand et aquilin; fort petite, son + justaucorps cache sa mauvaise taille. Enfin, à tout prendre, elle me + parut un joli petit garçon...</p> + + <p>Après le ballet, nous fûmes à la comédie. Là, elle me surprit, car, + en louant les endroits qui lui plaisaient, elle jurait Dieu, elle se + couchait dans sa chaise, jetait ses jambes d’un côté, les passait sur + les bras, enfin elle faisait des postures que je n’avais vu faire + qu’à Trioelet et à Dodelet, qui sont deux bouffons, l’un Italien, + l’autre Français... Il lui prend des rêveries profondes, fait de + grands soupirs, puis tout à coup elle revient comme une personne qui + s’éveille en sursaut...</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_29"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">DE LA FAYETTE</span><br> + <span class="smcap80">(Marie-Madeleine Pioche de La Vergne)</span><br> + <span class="small80">(1634-1693)</span></h3> +</div> + +<p>M<sup>me</sup> de La Fayette est une des figures les plus intéressantes des +femmes écrivains et bel esprit <span class="pagenum" id="Page_82">82</span> des XVII<sup>e</sup> et XVIII<sup>e</sup> siècles. +Très jeune, elle fut présentée à l’hôtel de Rambouillet, où M<sup>lle</sup> de +Scudéry et M<sup>me</sup> de Montausier la proclamèrent une «vraie merveille». +Ses premiers maîtres avaient été Ménage et le Père Rapin. A l’hôtel +de Rambouillet elle trouvait, en pleine jeunesse et à l’aurore de son +talent, celui que l’on devait surnommer plus tard «l’aigle de Meaux». +Modeste, belle à ravir, douce, vertueuse, elle ne tirait aucune vanité +de ses fortes études classiques, où Virgile avait le premier pas. A +vingt-deux ans, elle distingua le comte de La Fayette, qu’elle épousa; +mariage tranquille et de raison. Le goût d’écrire et de produire ses +écrits lui vint de son intimité avec Segrais, qu’elle accueillit dans +sa maison quand M<sup>lle</sup> de Montpensier le chassa par caprice, et plus +encore de sa grande amitié avec le duc de La Rochefoucauld, qui eut une +importante influence sur sa vie entière et dont elle disait: «M. de +La Rochefoucauld m’a donné de l’esprit, mais j’ai reformé son cœur», +pendant que lui créait pour elle cette éloquente et simple épithète de +«vraie».</p> + +<p>Segrais signa ses premiers ouvrages, <i>Mademoiselle de Montpensier</i> +et <i>Zaïde</i>. Peu après parut <i>la Princesse de Clèves</i>, que +Taine définit avec tant de justesse dans une comparaison avec les +<i>Mémoires de Saint-Simon</i>:</p> + +<div class="quote"> + <p>«Le petit livre de M<sup>me</sup> de La Fayette est un <span class="pagenum" id="Page_83">83</span> écrin d’or où + luisent les purs diamants dont se paraît l’aristocratie polie. Les + <i>Mémoires de Saint-Simon</i> sont un grand cabinet secret où gisent + entassés sous une lumière vengeresse les défroques salies et menteuses + dont s’affublait l’aristocratie servile. Après avoir ouvert le cabinet, + il est à propos d’ouvrir l’écrin.</p> + + <p>«Elle parle, mais en grande dame, avec le sentiment secret de sa + dignité et de la dignité de ceux qui l’écoutent. Son style imite sa + parole... Ce style est aussi mesuré que noble. M<sup>me</sup> de La Fayette + n’élève jamais la voix.</p> + + <p>«D’un bout à l’autre de son livre brille une sérénité charmante, ses + personnages semblent glisser au milieu d’un air limpide et lumineux...</p> + + <p>«Elle se contient comme une grande dame et une femme du monde. Les + sentiments sont d’accord avec le style; ses sensations sont aussi + délicates que la manière de les dire... On sent une âme qui a été + élevée par les plus nobles conseils et les plus grands exemples, + qui respecte l’honneur non seulement comme une loi inviolable, mais + aussi comme la plus chère et la plus précieuse partie de son trésor + intérieur.»</p> +</div> + +<p>M<sup>me</sup> de La Fayette fut grande amie de M<sup>me</sup> Scarron et de la +marquise de Sévigné. Elle avait quarante-quatre ans quand elle écrivit +<i>la Princesse de Clèves</i>, où l’on trouve le style épuré et +délicat, ainsi que les sentiments élevés qu’elle possédait au suprême +degré.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_84">84</span></p> + +<p>La vie fut pour elle sans attrait après la mort de son ami, le duc de +La Rochefoucauld, l’auteur des <i>Maximes</i>. Elle lui survécut dix +ans et mourut à l’âge de soixante ans. On a aussi d’elle <i>la Comtesse +de Tende</i>, des <i>Mémoires de la cour de France</i> pour 1688 et +1689, de nombreuses <i>Lettres</i> et l’<i>Histoire</i> de cette +Henriette d’Angleterre, qu’elle avait tant aimée alors qu’elle était +attachée à sa personne, et qu’elle regretta si sincèrement.</p> + + +<div class="quote"> + <p class="center small90">LA PRINCESSE DE CLÈVES</p> + + <p class="dottedline2 br"> </p> + + <p>M<sup>me</sup> de Chartres empira si considérablement que l’on commença à + désespérer de sa vie; elle reçut ce que les médecins lui dirent du + péril où elle était avec un courage digne de sa vertu et de sa piété. + Après qu’ils furent sortis, elle fit retirer tout le monde et appeler + M<sup>me</sup> de Clèves.</p> + + <p>«Il faut nous quitter, ma fille, lui dit-elle en lui tendant la + main; le péril où je vous laisse et le besoin que vous avez de + moi augmentent le déplaisir que j’ai de vous quitter. Vous avez + de l’inclination pour M. de Nemours; je ne vous demande pas de me + l’avouer: je ne suis plus en état de me servir de votre sincérité + pour vous conduire. Il y a déjà longtemps que je me suis aperçue de + cette inclination; mais je ne vous en ai pas voulu parler d’abord, de + peur de vous en faire apercevoir vous-même. Vous ne la connaissez que + trop présentement; vous êtes sur le bord du précipice; il vous faut + de grands efforts et <span class="pagenum" id="Page_85">85</span> + de grandes violences pour vous retenir. Songez ce que vous devez à + votre mari, songez ce que vous devez à vous-même, et pensez que vous + allez perdre cette réputation que vous vous êtes acquise, et que je + vous ai tant souhaitée. Ayez de la force et du courage, ma fille; + retirez-vous de la cour; obligez votre mari de vous emmener; ne + craignez point de prendre des partis trop rudes et trop difficiles; + quelque affreux qu’ils vous paraissent d’abord, ils seront plus + doux dans les suites que les malheurs d’une galanterie. Si d’autres + raisons que celles de la vertu et de votre devoir vous pouvaient + obliger à ce que je souhaite, je vous dirais que, si quelque chose + était capable de troubler le bonheur que j’espère en sortant de ce + monde, ce serait de vous voir tomber comme les autres femmes; mais si + ce malheur vous doit arriver, je reçois la mort avec joie, pour n’en + pas être le témoin.»</p> + + <p>M<sup>me</sup> de Clèves fondait en larmes sur la main de sa mère, qu’elle + tenait serrée contre les siennes; et M<sup>me</sup> de Chartres se sentant + touchée elle-même:</p> + + <p>«Adieu, ma fille, lui dit-elle, finissons une conversation qui nous + attendrit trop l’une et l’autre, et souvenez-vous, si vous pouvez, de + tout ce que je viens de vous dire.»</p> + + <p>Elle se tourna de l’autre côté en achevant ces paroles et commanda + à sa fille d’appeler ses femmes, sans vouloir l’écouter ni parler + davantage. M<sup>me</sup> de Clèves sortit de la chambre de sa mère en l’état + qu’on peut s’imaginer, et M<sup>me</sup> de Chartres ne songea plus qu’à se + préparer à la mort. Elle vécut encore deux jours, pendant lesquels + elle <span class="pagenum" id="Page_86">86</span> + ne voulut plus revoir sa fille, qui était la seule chose à quoi elle + se sentait attachée.</p> + + <p>M<sup>me</sup> de Clèves était dans une affliction extrême. Son mari ne la + quittait point, et, sitôt que M<sup>me</sup> de Chartres fut expirée, il + l’emmena à la campagne pour l’éloigner d’un lieu qui ne faisait + qu’aigrir sa douleur. On n’en a jamais vu de pareille. Quoique la + tendresse et la reconnaissance y eussent la plus grande part, le + besoin qu’elle sentait qu’elle avait de sa mère pour se défendre + contre M. de Nemours ne laissait pas d’y en avoir beaucoup. Elle se + trouvait malheureuse d’être abandonnée à elle-même dans un temps où + elle était si peu maîtresse de ses sentiments, et où elle eût tant + souhaité d’avoir quelqu’un qui pût la plaindre et lui donner de la + force. La manière dont M. de Clèves en usait pour elle lui faisait + souhaiter plus fortement que jamais de ne manquer à rien de ce + qu’elle lui devait. Elle lui témoignait aussi plus d’amitié et plus + de tendresse qu’elle n’avait encore fait; elle ne voulait point qu’il + la quittât, et il lui semblait qu’à force de s’attacher à lui il la + défendrait contre M. de Nemours.</p> + + <p>Ce prince vint voir M. de Clèves à la campagne; il fit ce qu’il put + pour rendre aussi une visite à M<sup>me</sup> de Clèves, mais elle ne le + voulut point recevoir; et, sentant bien qu’elle ne pouvait s’empêcher + de le trouver aimable, elle avait fait une forte résolution de + s’empêcher de le voir et d’en éviter toutes les occasions qui + dépendraient d’elle.</p> + + <p class="dottedline"> </p> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_87">87</span></p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_30"><span class="big120">MARQUISE DE MAINTENON</span><br> + <span class="smcap80">(Françoise d’Aubigné)</span><br> + <span class="small80">(1635-1719)</span></h3> +</div> + +<p>Petite-fille du célèbre Agrippa d’Aubigné, M<sup>me</sup> de Maintenon, que le +roi Louis XIV surnomma la Raison, eut une existence pénible dans ses +commencements, et non dénuée d’épines dans sa dernière période, malgré +son côté brillant.</p> + +<p>Venue au monde dans la prison de Niort, où sa mère partageait la +captivité de son mari, Constant d’Aubigné; emportée aussitôt née par +sa tante, M<sup>me</sup> de Villette, elle fut bientôt ramenée à la prison de +Château-Trompette, dans le préau de laquelle elle fit ses premiers pas. +De la Martinique, où son père fut envoyé (nous dirions aujourd’hui +exporté) par suite de sa mauvaise conduite, après avoir été près d’être +jetée à la mer comme morte pendant la traversée; ballottée en France +et de nouveau à la Martinique; laissée, après la mort de son père, en +otage à un créancier, qui finit par la mettre à la porte; rapatriée par +le consul à l’âge de douze ans, toute seule; ballottée de nouveau entre +sa grand’tante maternelle, qui faisait retomber sur elle l’animosité +que la famille de Condillac avait vouée à sa mère pour son mariage +contre leur gré; sa bonne tante de Villette, qui lui faisait <span class="pagenum" id="Page_88">88</span> +embrasser le protestantisme; son autre parente, l’altière M<sup>me</sup> de +Neuillant, qui la contraignait à se convertir au catholicisme en lui +faisant panser les chevaux et garder les dindons; enfin, revenue auprès +de sa mère, obligée d’aller, s’enveloppant d’une mante, chercher la +soupe distribuée à la porte d’un presbytère... sa mère morte, reprenant +sa vie d’humiliations chez M<sup>me</sup> de Neuillant, et, pour échapper +à cette tutelle tyrannique, épousant, sans dot, le cul-de-jatte +Scarron... Telle fut la première partie de l’existence de la future +M<sup>me</sup> de Maintenon. Le philosophe poète se dit qu’avec une telle femme +il pourrait conjurer la pauvreté.</p> + +<p>C’est à cette époque qu’en donnant à dîner chez son mari il lui +arrivait de faire oublier à ses convives, par l’attrait de sa +conversation, les plats qui manquaient. Après la mort du pauvre +poète, envers lequel elle se conduisit avec dévouement, elle obtint +une place de gouvernante des enfants du duc du Maine; Louis XIV put +apprécier son bon sens et son tact parfait. Ici encore, sa vertu et +son esprit la servirent; elle avait plus de cinquante ans quand le roi +l’épousa secrètement. Elle utilisa le temps de son influence à de sages +institutions. Elle fonda l’établissement d’éducation des demoiselles +de Saint-Cyr, écrivit des <i>Lettres et Entretiens sur l’éducation</i> +qui sont fréquemment consultés dans les cours pédagogiques. C’est à ce +titre <span class="pagenum" id="Page_89">89</span> qu’elle appartient à la littérature. «Elle avait fait, nous +dit M. Gréard, membre de l’Académie française et vice-recteur de +la Sorbonne, son <i>bréviaire</i> de l’<i>Éducation des filles</i>, de +Fénelon; elle fut la première à s’emparer de ce livre, qui devait être +d’abord une consultation privée.»</p> + +<p>Elle fut une moraliste. Obligée d’amuser un roi inamusable, il paraît +qu’elle s’ennuyait fort elle-même, ce qui peut paraître surprenant +chez une personne aussi raisonnable et qui avait tant d’occupations +sérieuses.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">LETTRE A M<sup>me</sup> DE LA MAISON-FORT</p> + + <p class="dottedline2 br"> </p> + + <p><i>Que ne puis-je vous donner toute mon expérience! Que ne puis-je + vous faire voir l’ennui qui dévore les grands et la peine qu’ils ont + à remplir leurs journées! Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse + dans une fortune qu’on aurait eu peine à imaginer, et qu’il n’y a + que le secours de Dieu qui m’empêche d’y succomber? J’ai été jeune + et jolie; j’ai goûté des plaisirs; j’ai été aimée partout dans un + âge un peu plus avancé; j’ai passé des années dans le commerce de + l’esprit; je suis venue à la faveur, et je vous proteste, ma chère + fille, que tous les états laissent un vide affreux, une inquiétude, + une lassitude, une envie de connaître autre chose, parce qu’en tout + cela rien ne satisfait entièrement. On n’est en repos que lorsqu’on + s’est donné à Dieu, mais avec cette volonté déterminée dont je vous + parle quelquefois; alors on sent qu’il n’y a rien à chercher et qu’on + est arrivé <span class="pagenum" id="Page_90">90</span> + à ce qui est bon sur la terre: on a des chagrins, mais on a aussi une + solide consolation, et la paix au fond du cœur au milieu des plus + grandes peines.</i></p> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">LETTRE A CHARLES D’AUBIGNÉ, SON FRÈRE</p> + + <p class="rdate">1676.</p> + + <p>On n’est malheureux que par sa faute.—<i>Ce sera toujours mon texte + et ma réponse à vos lamentations... Il y a dix ans, nous étions bien + éloignés l’un et l’autre du point où nous en sommes aujourd’hui. + Nos espérances étaient si peu de chose que nous bornions nos vœux + à trois mille livres de rente: nous en avons quatre fois plus, et + nos souhaits ne seraient pas encore remplis... Si les biens nous + viennent, recevons-les de la main de Dieu, mais n’ayons pas de vues + trop vastes. Nous avons le nécessaire et le commode, tout le reste + n’est que cupidité. Tous ces désirs de grandeur partent du vide d’un + cœur inquiet.</i></p> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">PENSÉE</p> + + <p>L’économie nous met en état de faire l’aumône, et c’est là le motif + qui nous la doit faire aimer.</p> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">L’INDISCRÉTION<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a></p> + + <p>Une personne indiscrète fait tout mal à propos, elle entre à + contre-temps, elle sort de même. Entrer mal à <span class="pagenum" id="Page_91">91</span> + propos, c’est rendre visite à une personne quand elle est en affaire + ou qu’elle est avec une autre qui lui est assez intime pour être + bien aise de se trouver seule avec elle; on sort à contre-temps + quand, après avoir fait cette indiscrétion, on fait sentir à la + personne qu’on s’aperçoit qu’elle serait bien aise de se trouver + seule avec son amie et qu’on sort sur-le-champ: c’est l’embarrasser + et l’obliger à se défendre, car il n’y a personne qui ose convenir + tout franchement qu’elle est de trop dans la conversation. Quand on a + tant fait de faire une visite mal à propos, il faut faire comme si on + ne s’apercevait pas de l’embarras qu’on cause, rendre sa visite très + courte et chercher un prétexte pour en sortir honnêtement et le plus + tôt qu’on peut, sans faire sentir que c’est parce qu’on s’aperçoit + qu’on interrompt la conversation commencée avec l’autre personne, à + moins que celle qu’on va voir ne fût en affaire: car, pour lors, il + serait de la prudence de ne pas passer outre et de remettre la visite + à un autre jour.</p> + + <p>Une personne indiscrète n’entend point ce qu’on veut qu’elle sache + et elle écoute ce qu’on ne veut pas qu’elle entende, parce que, dans + le premier cas, au lieu d’écouter ceux qui parlent et d’entrer dans + le sujet de la conversation, elle l’interrompt pour dire ce qui lui + vient dans l’esprit; elle écoute ce qu’on ne veut pas qu’elle entende + dans une conversation dont elle ne devait pas être, au lieu de se + retirer prudemment. Rien ne rend si indiscrète que de n’être occupé + que de soi, ne parlant que de soi, de ses maux, de ses affaires.</p> + + <p>Pour éviter les indiscrétions, il faut être occupé des <span class="pagenum" id="Page_92">92</span> + autres plus que de soi; penser, avant que de parler, si ce qu’on va + dire ne fera de mal à personne, s’il n’aura pas de mauvaises suites.</p> + + <p class="dottedline2"> </p> + + <p>Révéler un secret, cela passe l’indiscrétion: c’est une perfidie, + c’est une infamie dont une personne d’honneur n’est pas capable.</p> + + <p>Encore sont des indiscrétions qu’il faut tâcher d’éviter avec soin, + si l’on ne veut pas être fort désagréable en société: choisir la + place la plus commode, prendre ce qu’il y a de meilleur sur la table, + interrompre ceux qui parlent, parler trop haut, etc.</p> + + <p class="dottedline2"> </p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_31"><span class="big120">PRINCESSE DES URSINS</span><br> + <span class="small80">(1635-1722)</span></h3> +</div> + +<p>Anne-Marie de La Trémoïlle, fille du duc de Noirmoutier, épousa, en +1659, Adrien-Blaise de Talleyrand, prince de Chalais, qu’elle suivit +dans son exil en Espagne et en Italie; il mourut en 1673; elle épousa +alors le duc de Bracciano, prince des Ursins, et de là date son +existence politique.</p> + +<p>La princesse nourrissait une de ces ambitions vastes, fort au-dessus de +son sexe et de l’ambition ordinaire des hommes<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>. Adroite, prudente, +hardie, gracieuse de manières, d’un charme indéfinissable, <span class="pagenum" id="Page_93">93</span> fière, +bienveillante, elle jouit d’une grande influence à raison d’une +éloquence irrésistible; elle joua un grand rôle politique à la cour +d’Espagne de Philippe V.</p> + +<p>Quoique septuagénaire, on prétendit qu’elle aurait voulu, le roi étant +devenu veuf, s’en faire épouser pour monter sur le trône, mais il +n’avait que trente ans. Elle se décida à le remarier; sur un léger +conseil d’étiquette qu’elle voulut donner, dès son arrivée, à la +jeune reine (princesse Elisabeth Farnèse), probablement stylée en +conséquence, la reine s’emporta (1714, décembre) et la fit jeter, en +robe de gala, sans vêtement de dessus ni quoi que ce soit, en voiture +et conduire à la frontière, après douze ans de pouvoir absolu. M<sup>me</sup> +de Maintenon et le roi lui battirent froid quand elle arriva à Paris. +On a d’elle ses lettres au maréchal de Villeroi, et surtout celles à +M<sup>me</sup> de Maintenon et à la maréchale de Noailles.</p> + +<p>Elle fut une femme politique célèbre plutôt qu’une femme écrivain de +talent.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">LETTRE A LA MARÉCHALE DE NOAILLES</p> + + <p class="rdate">Rome, 12 décembre 1699.</p> + + <p class="dottedline2 br"> </p> + + <p><i>Je me donne l’honneur d’écrire à M<sup>me</sup> de Maintenon sur la mort + de M<sup>me</sup> de Montchevreuil<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>, + et je vous adresse ma <span class="pagenum" id="Page_94">94</span> + lettre, Madame, parce qu’elle vaudra quelque chose en passant par + vos mains. Ce n’est qu’un simple compliment. J’ai eu besoin de votre + conseil pour le hasarder, car je ne sais que trop le peu de temps que + cette admirable personne a à donner à des choses aussi inutiles. Vous + me donnez bien de la vanité quand vous m’assurez, Madame, qu’elle + prendrait bien du plaisir à avoir un commerce réglé avec moi si elle + en avait le loisir. C’est me dire proprement qu’elle m’estime et + qu’elle m’honore de son amitié. Il suffirait que l’on sût en ce pays + qu’elle me trouve digne de cette grâce pour que le Sacré Collège + me regardât avec admiration. Jugez, Madame, de ce qui arriverait + si, effectivement, j’étais en possession de cet avantage. M<sup>me</sup> de + Maintenon écrit d’une manière si noble, si spirituelle, que je ne + sais si ses lettres ne me feraient pas encore plus de plaisir que + d’honneur...</i></p> + + <p class="dottedline2"> </p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_32"><span class="big120">MARQUISE DE CAYLUS</span><br> + <span class="smcap80">(Marthe-Marguerite de Villette)</span><br> + <span class="small80">(1673-1729)</span></h3> +</div> + +<p>Elle était protestante, parente de M<sup>me</sup> d’Aubigné, et raconte, dans +ses <i>Souvenirs</i>, sa conversion dans les termes suivants:</p> + +<div class="quote"> + <p>M<sup>me</sup> de Maintenon vint me chercher et m’emmena seule à + Saint-Germain. Je pleurai d’abord beaucoup, mais je trouvai, le + lendemain, la messe du roi si belle, <span class="pagenum" id="Page_95">95</span> + que je consentis à me faire catholique à condition que je + l’entendrais tous les jours.</p> +</div> + +<p>M<sup>me</sup> de Caylus traite spécialement dans ses <i>Mémoires</i> de la +cour de Louis XIV; nièce de M<sup>me</sup> de Maintenon, elle y parle beaucoup +de sa tante, de M<sup>mes</sup> de Thianges et de Montespan. La belle duchesse +n’est pas une moraliste dans l’acception du mot. Dans cet ouvrage, il +n’y a pas à chercher des conseils de grande édification, mais plutôt +des renseignements sur l’entourage du grand roi.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">MÉMOIRES</p> + + <p class="center small80">LA COMÉDIE A SAINT-CYR</p> + + <p class="dottedline2 br"> </p> + + <p>M<sup>me</sup> de Brinon avait de l’esprit et une facilité incroyable + d’écrire et de parler, car elle faisait aussi des espèces de + sermons fort éloquents, et tous les dimanches, après la messe, elle + expliquait l’Évangile comme aurait pu le faire M. Le Tourneur.</p> + + <p>M<sup>me</sup> de Maintenon voulut voir une des pièces de M<sup>me</sup> de Brinon; + elle la trouva telle qu’elle était, c’est-à-dire si mauvaise qu’elle + la pria de n’en plus faire jouer de semblables, et de prendre plutôt + quelques belles pièces de Corneille ou de Racine. Les petites filles + représentèrent <i>Cinna</i> assez passablement pour des enfants qui + n’avaient été formées au théâtre que par une vieille religieuse. + <span class="pagenum" id="Page_96">96</span> + Elles jouèrent ensuite <i>Andromaque</i>, et, soit que les actrices + en fussent mieux choisies, ou qu’elles commençassent à prendre des + airs de la cour, cette pièce ne fut que trop bien représentée au gré + de M<sup>me</sup> de Maintenon, et lui fit appréhender que cet amusement ne + leur insinuât des sentiments contraires à ceux qu’elle voulait leur + inspirer.</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_33"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">DESHOULIÈRES</span><br> + <span class="smcap80">(Antoinette du Ligier de La Garde)</span><br> + <span class="small80">(1638-1694)</span></h3> +</div> + +<p>M<sup>me</sup> Deshoulières eut une grande réputation, une grande influence, +un grand crédit, qu’elle ne dut qu’à son talent, à ses qualités, aux +agréments de son esprit, car elle était pauvre, et, quoique belle, +elle se piqua de rester toujours honnête femme. Voltaire, qui n’avait +pas connu la femme, goûtait fort le poète, et, dans la <i>liste des +écrivains du règne de Louis XIV</i>, il a formulé ce jugement: «De +toutes les dames françaises qui ont cultivé la poésie, c’est celle +qui a le mieux réussi.» Lemontey a renchéri sur cet éloge en ne +trouvant que Voltaire lui-même, dans le genre léger, supérieur à M<sup>me</sup> +Deshoulières.</p> + +<p>Sa vie fut accidentée dans sa première partie, avant d’être dans la +seconde tranquille, d’apparence <span class="pagenum" id="Page_97">97</span> au moins, sinon de réalité, vouée +aux devoirs de la famille et consolée de plus d’un chagrin, dont +l’amertume a mis un pli à son sourire, même dans ses rêveries les plus +idylliques.</p> + +<p>Elle épousa, à quatorze ans, un mari de trente ans. Elle avait reçu +une éducation brillante et raffinée sous le rapport littéraire; elle +avait appris non seulement l’espagnol et l’italien, mais encore le +latin. Partie de la France pour fuir la pauvreté, car la disgrâce des +proscrits les atteignait dans leurs biens, la jeune femme retrouvait la +pauvreté en Belgique, mais compensée par les succès les plus brillants +de beauté et d’esprit.</p> + +<p>Après avoir été gardée huit mois prisonnière, en Belgique, par les +Espagnols, pour avoir exprimé trop franchement sa manière de penser, +et délivrée par son mari, cette courageuse et spirituelle femme, +revenue à Paris, savoura la récompense de son dévouement en éloges et +en succès de salon qui purent beaucoup contribuer à sa gloire et à +son plaisir, mais peu à sa fortune et à son repos. Elle eut des amis +illustres, qui applaudirent à ses vers et firent honneur à son salon. +Sa vie, désormais sans aventure, s’écoula dans une médiocrité non +dorée, sans autre plaisir que des plaisirs d’esprit, empoisonnés par +des soucis domestiques et de précoces souffrances; elle mourut, âgée +de cinquante-six ans seulement, après avoir langui onze ans dans les +cruelles douleurs <span class="pagenum" id="Page_98">98</span> d’un cancer au sein. Les déceptions d’une vie +longtemps agitée avaient laissé dans sa douceur un fond d’amertume +et mis sur son enjouement comme un voile habituel de mélancolie. +Cette femme, qui a composé tant d’idylles, de rondeaux, de chansons, +de madrigaux, a su tirer de la même veine des réflexions morales +d’une âpre éloquence de désabusement, des épîtres d’un ton sévère et +satirique. Voilà en résumé ce que nous apprend la préface de M. de +Lescure à une édition de ses œuvres publiées par Jouaust.</p> + +<p>Sauf sa gracieuse bergerie allégorique adressée à ses enfants:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent">Dans ces prés fleuris<br> + Qu’arrose la Seine,</p> + </div> +</div> + +<p class="noindent">où elle recommande en forme de poétique requête à la +protection du dieu Pan (Louis XIV) son troupeau, c’est-à-dire sa +famille, on ne connaît guère ses poésies, cependant d’une importance +plus sérieuse que la jolie idylle ne le ferait soupçonner.</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">ÉPITRE CHAGRINE</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . </span><br> + <span class="i0">Quel espoir vous séduit? quel gloire vous tente?</span><br> + <span class="i6">Quel caprice? à quoi pensez-vous?</span><br> + <span class="i6">Vous voulez devenir savante:</span><br> + <span class="i0">Hélas! du bel esprit savez-vous les dégoûts?</span><br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_99">99</span> + <span class="i0">Ce nom, jadis si beau, si révéré de tous,</span><br> + <span class="i6">N’a plus rien, aimable Amarante,</span><br> + <span class="i6"> Ni d’honorable ni de doux,</span><br> + <span class="i6">Sitôt que, par la voix commune,</span><br> + <span class="i0">De ce titre odieux on se trouve chargé.</span><br> + <span class="i0">De toutes les vertus n’en manquât-il pas une,</span><br> + <span class="i0">Suffit qu’un bel esprit en nous ait érigé,</span><br> + <span class="i0">Pour ne pouvoir prétendre à la moindre fortune.</span><br> + <span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . </span><br> + <span class="i0">Pourrez-vous toujours voir votre cabinet plein</span><br> + <span class="i6">Et de pédants et de poètes,</span><br> + <span class="i0">Qui vous fatigueront avec un front serein</span><br> + <span class="i6">Des sottises qu’ils auront faites?</span><br> + <span class="i0">Pourrez-vous supporter qu’un fat de qualité,</span><br> + <span class="i0">Qui sait à peine lire et qu’un caprice guide,</span><br> + <span class="i6">De tout vos ouvrages décide?</span><br> + <span class="i6">Un esprit de malignité</span><br> + <span class="i6">Dans le monde a su se répandre;</span><br> + <span class="i0">On achète un bon livre afin de s’en moquer:</span><br> + <span class="i0">C’est des plus longs travaux le fruit qu’il faut attendre,</span><br> + <span class="i6">Personne ne lit pour apprendre,</span><br> + <span class="i6">On ne lit que pour critiquer.</span><br> + <span class="i0">Vous riez, vous croyez ma colère chimérique,</span><br> + <span class="i6">L’amour-propre vous dit tout bas</span><br> + <span class="i0">Que je vous fais grand tort, que vous ne devez pas</span><br> + <span class="i0">Du plus rude censeur redouter la critique.</span><br> + <span class="i0">Eh bien! considérez que dans chaque maison</span><br> + <span class="i0">Où vous aura conduit un importun usage,</span><br> + <span class="i0">Dès qu’un laquais aura prononcé votre nom:</span><br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_100">100</span> + <span class="i6">«C’est un bel esprit, dira-t-on,</span><br> + <span class="i6">Changeons de voix et de langage.»</span><br> + <span class="i6">Alors sur un précieux ton,</span><br> + <span class="i0">Des plus grands mots faisant un assemblage,</span><br> + <span class="i0">On ne vous parlera que d’ouvrages nouveaux,</span><br> + <span class="i0">On vous demandera ce qu’il faut qu’on en pense.</span><br> + <span class="i0">En face, on vous dira que les vôtres sont beaux,</span><br> + <span class="i6">Et l’on poussera l’impudence</span><br> + <span class="i0">Jusques à vous presser d’en dire des morceaux.</span><br> + <span class="i0">Si tout votre discours n’est obscur, emphatique,</span><br> + <span class="i0">On se dira tout bas: «C’est là ce bel esprit?</span><br> + <span class="i6">Tout comme un autre elle s’explique,</span><br> + <span class="i6">On entend tout ce qu’elle dit.»</span><br> + <span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . </span><br> + <span class="i0">Dès que la renommée aura semé le bruit</span><br> + <span class="i6">Que vous savez toucher la lyre,</span><br> + <span class="i6">Hommes, femmes, tout vous craindra,</span><br> + <span class="i6">Hommes, femmes, tout vous fuira,</span><br> + <span class="i0">Parce qu’ils ne sauront en mille ans que vous dire.</span><br> + <span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . </span><br> + <span class="i0">Ce que prête la fable à la haute éloquence,</span><br> + <span class="i6">Ce que l’histoire a consacré,</span><br> + <span class="i6">Ne vaut jamais rien à leur gré:</span><br> + <span class="i6"><i>Ce qu’on sait plus qu’eux les offense.</i></span><br> + <span class="i0">On dirait, à les voir, de l’air présomptueux</span><br> + <span class="i6">Dont ils s’empressent pour entendre</span><br> + <span class="i6">Des vers qu’on ne lit point pour eux,</span><br> + <span class="i0">Qu’à décider de tout ils ont droit de prétendre;</span><br> + <span class="i0">Sur ce dehors trompeur, on ne doit pas compter.</span><br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_101">101</span> + <span class="i6">Bien souvent sans les écouter,</span><br> + <span class="i6">Plus souvent sans y rien comprendre,</span><br> + <span class="i0">On les voit les blâmer, on les voit les défendre.</span><br> + <span class="i6">Quelques faux brillants bien placés:</span><br> + <span class="i6">Toute la pièce est admirable;</span><br> + <span class="i6">Un mot leur déplaît, c’est assez:</span><br> + <span class="i6">Toute la pièce est détestable.</span><br> + <span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . </span><br> + <span class="i2">Ne cherchez plus une frivole gloire</span><br> + <span class="i0">Qui cause tant de peine et si peu de plaisir.</span><br> + <span class="i2">Je la connois, et vous pouvez m’en croire:</span><br> + <span class="i0">Jamais dans Hippocrène on ne m’auroit vu boire</span><br> + <span class="i0">Si le Ciel m’eût laissée en pouvoir de choisir.</span><br> + <span class="i0">Mais, hélas! de son sort personne n’est le maître,</span><br> + <span class="i0">Le penchant de nos cœurs est toujours violent;</span><br> + <span class="i0">J’ai su faire des vers avant que de connoître</span><br> + <span class="i0">Les chagrins attachés à ce maudit talent!</span><br> + <span class="i6">Vous que le Ciel n’a point fait naître</span><br> + <span class="i6">Avec ce talent que je hais,</span><br> + <span class="i0">Croyez-en mes conseils, ne l’acquérez jamais.</span> + </div> + </div> +</div> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">SOLITUDE</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . . </span><br> + <span class="i6">Charmante et paisible retraite,</span><br> + <span class="i0">Que de votre douceur je connois bien le prix,</span><br> + <span class="i6">Et que je conçois de mépris</span><br> + <span class="i0">Pour les vains embarras dont je me suis défaite!</span><br> + <span class="i0">Que sous ces chênes verts je passe d’heureux jours!</span><br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_102">102</span> + <span class="i0">Dans ces lieux écartés que la nature est belle!</span><br> + <span class="i0">Rien ne la défigure, elle y garde toujours</span><br> + <span class="i0">La même autorité qu’avant qu’on eût contre elle</span><br> + <span class="i0">Imaginé des lois l’inutile secours.</span><br> + <span class="i0">Ici le cerf, l’agneau, le paon, la tourterelle,</span><br> + <span class="i0">Pour la possession d’un champ ou d’un verger</span><br> + <span class="i6"> N’ont point ensemble de querelle;</span><br> + <span class="i6">Nul bien ne leur est étranger;</span><br> + <span class="i0">Nul n’exerce sur l’autre un pouvoir tyrannique,</span><br> + <span class="i0">Et d’aïeux éclatants pas un d’eux ne se pique.</span><br> + <span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . . </span><br> + <span class="i6">Avec étonnement j’y vois</span><br> + <span class="i6">Que le plus petit des reptiles,</span><br> + <span class="i6">Cent fois plus habile que moi,</span><br> + <span class="i0">Trouve pour tous ses maux des remèdes utiles.</span><br> + <span class="i0">Qui de nous, dans le temps de sa prospérité,</span><br> + <span class="i6">A l’active fourmi ressemble?</span><br> + <span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . . </span><br> + <span class="i6">Quels états sont mieux policés</span><br> + <span class="i6">Que l’est une ruche d’abeilles?</span><br> + <span class="i0">C’est là que les abus ne se sont point glissés</span><br> + <span class="i0">Et que les volontés en tout temps sont pareilles.</span><br> + <span class="i0">De leur roi qui les aime elles sont le soutien;</span><br> + <span class="i0">On sent leur aiguillon dès qu’on cherche à leur nuire;</span><br> + <span class="i6">Pour les châtier il n’a rien:</span><br> + <span class="i6">Il n’est roi que pour les conduire</span><br> + <span class="i6">Et que pour leur faire du bien.</span><br> + <span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . . </span><br> + <span class="i0">Ah! n’avons-nous pas dû nous dire mille fois,</span><br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_103">103</span> + <span class="i0">En les voyant être heureux sans richesse,</span><br> + <span class="i0">Habiles sans étude, équitables sans lois,</span><br> + <span class="i2">Qu’ils possèdent seuls la sagesse?</span><br> + <span class="i0">Il n’en est presque point dont l’homme n’ait reçu</span><br> + <span class="i0">Des leçons qui l’ont fait rougir de sa faiblesse,</span><br> + <span class="i0">Et, quoiqu’il s’applaudisse, il doit à leur adresse</span><br> + <span class="i0">Plus d’un art que, sans eux, il n’aurait jamais su.</span> + </div> + </div> +</div> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">LE BEL ESPRIT</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Le bel esprit, au siècle de Marot,</span><br> + <span class="i0">Des dons du Ciel passoit pour le gros lot;</span><br> + <span class="i0">Des grands seigneurs il donnoit accointance,</span><br> + <span class="i0">Menoit parfois à noble jouissance,</span><br> + <span class="i0">Et, qui plus est, faisoit bouillir le pot.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Or, est passé ce temps où d’un bon mot,</span><br> + <span class="i0">Stance ou dizain, on payoit son écot:</span><br> + <span class="i0">Plus n’en voyons qui prennent pour finance</span><br> + <span class="i10">Le bel esprit.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">A prix d’argent, l’auteur, comme le sot,</span><br> + <span class="i0">Boit sa chopine et mange son gigot;</span><br> + <span class="i0">Heureux encor d’en avoir suffisance!</span><br> + <span class="i0">Maints ont le chef plus rempli que la panse.</span><br> + <span class="i0">Dame Ignorance a fait enfin capot</span><br> + <span class="i10">Le bel esprit.</span> + </div> + </div> +</div> + +<div class="figcenter4" style="width: 40px;"> + <img src="images/vignette2.jpg" alt="petit ornement décoratif" width="40" height="31"> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_104">104</span></p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">RÉFLEXIONS DIVERSES</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="center">I</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Homme, contre la mort quoi que l’art te promette,</span><br> + <span class="i6">Il ne sauroit te secourir.</span><br> + <span class="i0">Prépares-y ton cœur; dis-toi: «C’est une dette</span><br> + <span class="i6">Qu’en recevant le jour j’ai faite.»</span><br> + <span class="i6">Nous ne naissons que pour mourir.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="center">II</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i6">Esclaves que rien ne rebute,</span><br> + <span class="i0">Vous qui, pour arriver au comble des honneurs,</span><br> + <span class="i0">Aux caprices des grands êtes toujours en butte;</span><br> + <span class="i0">Vous, de tous leurs défauts lâches adorateurs,</span><br> + <span class="i0">Savez-vous le succès de tant de sacrifices?</span><br> + <span class="i0">Quand, par les grands emplois, on aura satisfait</span><br> + <span class="i6">A vos soins, à vos longs services,</span><br> + <span class="i6">Hélas! pour vous qu’aura-t-on fait</span><br> + <span class="i6">Que vous ouvrir des précipices?</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="center">III</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Est-ce vivre? et peut-on, sans que l’esprit murmure,</span><br> + <span class="i0">Se donner tout entière au soin de sa parure?</span><br> + <span class="i0">Se peut-il qu’on arrive à cet instant fatal</span><br> + <span class="i0">Qui termine les jours que le destin nous prête</span><br> + <span class="i0">Sans avoir jamais eu d’autres soucis en tête</span><br> + <span class="i6">Que de ce qui sied bien ou mal?</span><br> + <span class="i0">Faire de sa beauté sa principale affaire</span><br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_105">105</span> + <span class="i6">Est le plus indigne des soins;</span><br> + <span class="i6">Le dessein général de plaire</span><br> + <span class="i6">Fait que nous plaisons beaucoup moins.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="center">IV</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Lorsque la mort moissonne, à la fleur de son âge,</span><br> + <span class="i6">L’homme pleinement convaincu</span><br> + <span class="i6">Que la foiblesse est son partage,</span><br> + <span class="i0">Et qui contre les sens a mille fois vaincu,</span><br> + <span class="i0">On ne doit point gémir du coup qui le délivre.</span><br> + <span class="i0">Quelque jeune qu’on soit, quand on a su bien vivre,</span><br> + <span class="i6">On a toujours assez vécu.</span> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_34"><span class="big120">MARQUISE DE LAMBERT</span><br> + <span class="smcap80">(Anne-Thérèse de Marquenat de Courcelles)</span><br> + <span class="small80">(1667-1733)</span></h3> +</div> + +<p>Les détails biographiques sur la marquise de Lambert ne font pas +défaut, et nous n’avons qu’à puiser à bonne source: dans une réédition +de ses œuvres par Jouaust.</p> + +<p>M. de Lescure, dans une étude critique des plus intéressantes, fait +ressortir toute la sagesse et toute la vigueur mordante qui éclatent +dans ses ouvrages, dont les principales divisions: <i>Conseils à +<span class="pagenum" id="Page_106">106</span> mon fils, Conseils à ma fille, De l’Amitié, Réflexions sur la +femme</i>, forment un traité de morale et d’éducation des plus complets.</p> + +<p>«La marquise de Lambert eut la première un salon dans ce XVIII<sup>e</sup> siècle +où les femmes régnèrent par les salons. La première elle fut une +puissance sociale, littéraire, académique, dirigea la mode, régenta le +goût, imposa le ton, fit de l’éventail le sceptre de la conversation, +donna de ces dîners dont le billet d’invitation était un brevet de +réputation et d’influence. Hâtons-nous de le dire: si M<sup>me</sup> de Lambert +fut une puissance, elle mérita de l’être. Son talent est resté pur +comme sa vie, son influence fut noble comme son cœur. Elle exerça sur +les mœurs de son temps un empire salutaire.</p> + +<p>«Son histoire, qui est celle d’une femme sage et heureuse par la +sagesse, est courte, comme celle des gens heureux et sages, et peut +tenir en quelques lignes. Le drame de sa vie est tout intérieur.</p> + +<p>«Enfant, elle se dérobait souvent aux plaisirs de son âge pour aller +lire en son particulier, et elle s’accoutuma dès lors de son propre +mouvement à faire de petits extraits de ce qui la frappait le plus.</p> + +<p>«Sa mère s’était remariée à Bachaumont, qui fit l’éducation de la +petite fille.</p> + +<p>«Fontenelle, qui fut un de ses meilleurs amis, dit que «sa maison était +la seule où l’on se <span class="pagenum" id="Page_107">107</span> trouvât pour se parler raisonnablement les uns +aux autres, et même avec esprit selon l’occasion»...</p> + +<p>«Le duc de Nevers lui avait cédé à titre viager une aile du palais +Mazarin. Elle occupait l’extrémité de la galerie qui s’avance, vers la +rue Colbert, sur la rue de Richelieu, au n<sup>o</sup> 12. Elle recevait le mardi +et le mercredi de chaque semaine tous ceux qui avaient de l’esprit, +sans regarder à la fortune et à la noblesse, quoiqu’elle réunissait les +grands seigneurs aux beaux esprits.</p> + +<p>Elle mourut à quatre-vingt-six ans.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">AVIS D’UNE MÈRE A SON FILS</p> + + <p class="dottedline2 br"> </p> + + <p>Voici, mon fils, quelques préceptes qui regardent les mœurs, + lisez-les sans peine. Ce ne sont pas des leçons sèches, qui sentent + l’autorité d’une mère: ce sont des avis que vous donne une amie, et + qui parlent du cœur.</p> + + <p>Quelques soins que l’on prenne de l’éducation des enfans, elle est + toujours très imparfaite. Il faudroit, pour la rendre utile, avoir + d’excellens gouverneurs, et où les prendre? A peine les princes + peuvent-ils en avoir et se les conserver. Où trouve-t-on des hommes + assez au-dessus des autres pour être dignes de les conduire? + Cependant les premières années sont précieuses, puisqu’elles assurent + le mérite des autres.</p> + + <p>Il n’y a que deux temps dans la vie où la vérité se + <span class="pagenum" id="Page_108">108</span> + montre utilement à tous: dans la jeunesse pour nous instruire, dans + la vieillesse pour nous consoler.</p> + + <p class="dottedline2"> </p> + + <p>On peut beaucoup déplaire avec beaucoup d’esprit, lorsqu’on ne + s’applique qu’à chercher les défauts d’autrui et à les exposer au + grand jour. Pour ces sortes de gens, qui n’ont d’esprit qu’aux dépens + des autres, ils doivent penser qu’il n’y a point de vie assez pure + pour avoir droit de censurer celle d’autrui.</p> + + <p>Il faut, s’il est possible, mon fils, être content de son état. Rien + de plus rare et de plus estimable que de trouver des personnes qui en + soient satisfaites; c’est notre faute. Il n’y a point de condition + si mauvaise qui n’ait un bon côté: chaque état a son point de vue, + il faut savoir s’y mettre; ce n’est pas la faute des situations, + c’est la nôtre. Nous avons bien plus à nous plaindre de notre humeur + que de la fortune. Nous imputons aux événemens les défauts qui ne + viennent que de notre chagrin. Le mal est en nous, ne le cherchons + pas ailleurs. En adoucissant notre humeur, souvent nous changeons + notre fortune. Il nous est bien plus aisé de nous ajuster aux choses + que d’ajuster les choses à nous. Souvent l’application à chercher + le remède irrite le mal; et l’imagination, d’intelligence avec la + douleur, l’accroît et la fortifie. L’attention aux malheurs les + rapproche en les tenant présents à l’âme. Une résistance inutile + retarde l’habitude qu’elle contracteroit avec son état. Il faut céder + aux malheurs. Renvoyez-les à la patience, c’est à elle seule à les + adoucir.</p> + + <p><span class="pagenum" id="Page_109">109</span></p> + + <p>Il faut compter qu’il n’y a aucune condition qui n’ait ses peines; + c’est l’état de la vie humaine: rien de pur, tout est mêlé. C’est + vouloir s’affranchir de la loi commune que de prétendre à un bonheur + constant. Les personnes qui vous paroissent les plus heureuses, si + vous aviez compté avec leur fortune ou avec leur cœur, ne vous le + paroîtroient guère. Les plus élevés sont souvent les plus malheureux. + Avec de grands emplois et des maximes vulgaires, on est toujours + agité. C’est la raison qui ôte les soucis de l’âme, et non pas + les places. Si vous êtes sage, la fortune ne peut ni augmenter ni + diminuer votre bonheur.</p> + + <p>Jugez par vous-même, et non par l’opinion d’autrui. Les malheurs et + les déréglemens viennent des faux jugemens; les faux jugemens, des + sentimens, et les sentimens, du commerce que l’on a avec les hommes; + vous en revenez toujours plus imparfait. Pour affoiblir l’impression + qu’ils font sur vous, et pour modérer vos désirs et vos chagrins, + songez que le temps emporte et vos peines et vos plaisirs; que chaque + instant, quelque jeune que vous soyez, vous enlève une partie de + vous-même.</p> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">AVIS D’UNE MÈRE A SA FILLE</p> + + <p>... Les vertus des femmes sont difficiles, parce que la gloire n’aide + pas à les pratiquer. Vivre chez soi, ne régler que soi et sa famille, + être simple, juste et modeste, vertus pénibles, parce qu’elles sont + obscures... Que votre première parure soit donc la modestie, elle + augmente la beauté et sert de voile à la laideur; la modestie est le + <span class="pagenum" id="Page_110">110</span> + supplément de la beauté. Le grand malheur de la laideur, c’est + qu’elle éteint et qu’elle ensevelit le mérite des femmes... C’est une + grande affaire quand il faut que le mérite se fasse jour au travers + d’un extérieur désagréable.</p> + + <p>Vous n’êtes pas née sans agrémens, mais vous n’êtes pas une beauté; + cela vous oblige à faire provision de mérite; on ne vous fera grâce + de rien. La beauté inspire un sentiment de douceur qui prévient. Si + vous n’avez point ces avances, on vous jugera à la rigueur. Qu’il + n’y ait donc rien dans vos manières qui fasse sentir que vous vous + ignorez. L’air de confiance révolte dans une figure médiocre.</p> + + <p>Rien n’est plus court d’ailleurs que le règne de la beauté, rien + n’est plus triste que la suite de la vie des femmes qui n’ont + su qu’être belles. Si l’on a commencé à s’attacher à vous par + l’agrément, faites qu’on y demeure par le mérite... Les grâces sans + mérite ne plaisent pas longtemps, et le mérite sans grâces peut se + faire estimer sans tomber. Il faut donc que les femmes aient le + mérite aimable...</p> + + <p>La beauté trompe la personne qui la possède, elle enivre l’âme. + Cependant faites attention qu’il n’y a qu’un fort petit nombre + d’années de différence entre une belle femme et une qui ne l’est + plus... Les véritables grâces ne dépendent pas d’une parure trop + recherchée. Il faut satisfaire à la mode comme à une servitude + fâcheuse et ne lui donner que ce qu’on ne peut lui refuser.</p> + + <p>Que ne doit-on pas aux agrémens de l’imagination? C’est elle qui fait + les poètes et les orateurs; rien ne plaît <span class="pagenum" id="Page_111">111</span> + tant que ces imaginations vives, délicates, remplies d’idées riantes. + Si vous joignez la force à l’agrément, elle domine, elle force l’âme + et l’entraîne: car nous cédons plus certainement à l’agrément qu’à la + vérité. L’imagination est la source et la gardienne de nos plaisirs. + Ce n’est qu’à elle qu’on doit l’agréable illusion des passions. + Toujours d’intelligence avec le cœur, elle sait lui fournir toutes + les erreurs dont il a besoin; elle a droit aussi sur le temps; elle + sait rappeler les plaisirs passés, et nous fait jouir par avance de + tous ceux que l’avenir nous promet; elle nous donne de ces joies + sérieuses qui ne font rire que l’esprit: toute l’âme est en elle; et, + dès qu’elle se refroidit, tous les charmes de la vie disparoissent.</p> + + <p>Parmi les avantages qu’on accorde aux femmes, on prétend qu’elles ont + un goût fin pour juger des choses d’agrément. Beaucoup de personnes + ont défini le goût. Une dame d’une profonde érudition (M<sup>me</sup> Dacier) + a prétendu que c’est «une harmonie, un accord de l’esprit et de + la raison», et qu’on en a plus ou moins, selon que cette harmonie + est plus ou moins juste. Une autre personne a prétendu que le goût + est une union du sentiment et de l’esprit, et que l’un et l’autre, + d’intelligence, forment ce qu’on appelle le <i>jugement</i>. Ce qui + fait croire que le goût tient plus au sentiment qu’à l’esprit, c’est + qu’on ne peut rendre raison de ses goûts, parce que l’action de + l’esprit qui consiste à considérer un objet était bien moins parfaite + dans les femmes, parce que le sentiment qui les domine les distrait + et les entraîne. L’attention est nécessaire; elle fait naître la + lumière, pour ainsi dire approche <span class="pagenum" id="Page_112">112</span> + les idées de l’esprit, et les met à sa portée. Mais, chez les + femmes, les idées s’offrent d’elles-mêmes, et s’arrangent plutôt par + sentiment que par réflexion: la nature raisonne pour elles et leur en + épargne tous les frais. Je ne crois donc pas que le sentiment nuise à + l’entendement...</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_35"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">D’AULNOY</span><br> + <span class="smcap80">(Née Marie-Catherine Le Jumel) de Barneville</span><br> + <span class="small80">(1650-1705)</span></h3> +</div> + +<p>Nous ne nous occuperons pas de la vie privée de M<sup>me</sup> d’Aulnoy; +mariée, à l’âge de quinze ans, à un homme beaucoup plus âgé qu’elle, +débauché et qui mangea tout son bien, elle ne fut pas la seule coupable +dans le ménage. Elle eut cinq enfants, dont quatre filles.</p> + +<p>Son premier ouvrage fut la <i>Relation d’un voyage en Espagne</i>, +publiée en 1690, qui fut pour elle un heureux début littéraire. +Elle continua par les <i>Mémoires sur la cour d’Espagne</i>, puis +les <i>Mémoires sur la cour de France</i> (1692), et <i>sur la cour +d’Angleterre</i> (1695).</p> + +<p>Succédèrent les <i>Mémoires secrets de plusieurs grands princes de la +cour, Konieski la Gonzieure</i>, l’<i>Histoire d’Hippolyte, comte de +Douglas</i>, roman qui fut goûté à l’époque; mais l’œuvre qui fit <span class="pagenum" id="Page_113">113</span> +principalement sa réputation dans le public fut ses <i>Contes nouveaux, +ou les Fées à la mode</i>, qu’elle augmenta successivement de trois à +huit tomes, encouragée par son succès. Elle obtint la suprématie sur +tous les conteurs de l’époque, et La Harpe a dit: «que leur auteur +savait mettre de l’art et du goût jusque dans les frivolités et +conserver la vraisemblance dans le merveilleux».</p> + +<p><i>L’Oiseau bleu</i>, <i>la Belle aux cheveux d’or</i>, <i>Finette +Cendron</i>, <i>la Chatte blanche</i>, <i>la Biche au bois</i>, ne +seront jamais oubliés et vivront à côté des contes de Perrault.</p> + +<p>Ils sont moins bonhomme, moins naïfs, moins enfantins, plus travaillés, +en un mot; on y sent la touche délicate de la jolie femme. Ils sont au +nombre de vingt-quatre.</p> + +<p>Dans <i>Finette Cendron</i>, M<sup>me</sup> d’Aulnoy a emprunté à l’histoire +de <i>Cendrillon</i> et à celle du <i>Petit Poucet</i>: car la trame +des contes de fées provient d’un fond traditionnel intitulé <i>Il +Pentamerone</i>, qui est l’ouvrage type où Perrault et +M<sup>me</sup> d’Aulnoy ont vivifié et fécondé leur inspiration. Ses contes, +écrits en prose, sont suivis d’une morale en vers libres.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">LA BELLE AUX CHEVEUX D’OR</p> + + <p class="center small90">(Fin.)</p> + + <p>... Cabriolle se glissa doucement dans la presse, car il y avoit + grand bruit à la cour pour la mort du roi. Il dit à <span class="pagenum" id="Page_114">114</span> + la reine: «Madame, n’oubliez pas le pauvre Avenant.» Elle se souvint + aussitôt des peines qu’il avoit souffertes à cause d’elle, et de sa + grande fidélité: elle sortit sans parler à personne, et fut droit + à la tour, où elle ôta elle-même les fers des pieds et des mains + d’Avenant, et, lui mettant une couronne d’or sur la tête et le + manteau royal sur les épaules, elle lui dit: «Venez, aimable Avenant, + je vous fais roi, et vous prends pour mon époux.» Il se jeta à ses + pieds et la remercia. Chacun fut ravi de l’avoir pour maître, il se + fit la plus belle noce du monde, et la Belle aux cheveux d’or vécut + longtemps avec le bel Avenant, tous deux heureux et satisfaits.</p> +</div> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i6">Si par hasard un malheureux</span><br> + <span class="i6">Te demande ton assistance,</span><br> + <span class="i0">Ne lui refuse point un secours généreux:</span><br> + <span class="i0">Un bienfait tôt ou tard reçoit sa récompense.</span><br> + <span class="i2">Quand Avenant, avec tant de bonté,</span><br> + <span class="i0">Servoit carpe et corbeau; quand, jusqu’au hibou même,</span><br> + <span class="i0">Sans être rebuté de sa laideur extrême,</span><br> + <span class="i6">Il conservoit la liberté,</span><br> + <span class="i6">Auroit-on pu jamais le croire</span><br> + <span class="i6">Que ces animaux quelque jour</span><br> + <span class="i2">Le conduiroient au comble de la gloire,</span><br> + <span class="i0">Lorsqu’il voudroit du roi servir le tendre amour?</span><br> + <span class="i0">Malgré tous les attraits d’une beauté charmante,</span><br> + <span class="i0">Qui commençoit pour lui de sentir des désirs,</span><br> + <span class="i0">Il conserve à son maître, étouffant ses soupirs,</span><br> + <span class="i6">Une fidélité constante.</span><br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_115">115</span> + <span class="i0">Toutefois sans raison il se voit accusé;</span><br> + <span class="i0">Mais quand à son bonheur il paroît plus d’obstacle,</span><br> + <span class="i6">Le Ciel lui devoit un miracle,</span><br> + <span class="i0">Qu’à la vertu jamais le Ciel n’a refusé.</span> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_36"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">DACIER</span> <span class="big120 smcap85">(Anne Lefebvre)</span><br> + <span class="small80">(1651-1720)</span></h3> +</div> + +<p>M<sup>me</sup> Dacier est au XVII<sup>e</sup> siècle ce que fut Christine de Pisan +au XIV<sup>e</sup>: femme de lettres dans le sens propre du mot, sérieuse, +instruite, plus même, savante, ce qui ne l’empêcha pas d’être, comme +sa devancière, une vertueuse épouse, une tendre et excellente mère de +famille.</p> + +<p>«Aucune voix savante ne s’est encore levée pour prononcer son éloge; +nulle ville n’a songé à lui élever un monument triomphal ou funèbre; +seule une petite inscription, gravée sur le fronton d’une vieille et +sombre maison de Saumur, rappelle que c’est là qu’elle est née<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>.»</p> + +<p>C’est que, comme Christine de Pisan, elle vécut retirée et modeste, se +consacrant aux siens et à l’étude; elle ne chercha pas à briller à la +cour. Cependant la lutte pour la vie de sa devancière lui fut épargnée. +Son père, Tanneguy-Lefebvre, <span class="pagenum" id="Page_116">116</span> était un savant. Il consacrait ses +loisirs à l’éducation de son fils, qui résumait probablement pour lui +l’espoir de la famille. Mais l’écolier aimait davantage les exercices +de corps que l’étude; il pensait à ses courses à travers les champs +après les papillons, pendant que le père lui expliquait les racines +grecques. Anne, timide fillette de onze ans, assistait, sa tapisserie +à la main, aux leçons données dans la pièce où se tenait la famille. +Un jour, voyant son frère embarrassé pour répondre, elle se hasarda à +lui souffler sa leçon. Son père l’entendit et resta stupéfait. Il la +questionna et découvrit avec un tressaillement d’orgueil que sa fille +tenait de lui le goût de l’étude et des langues mortes.</p> + +<p>Désormais, il s’occupa de son instruction et il trouva en elle plus +qu’un disciple, un émule et un compagnon d’étude. Elle avait la passion +des auteurs anciens; elle lut bientôt les grecs à livre ouvert. +Parmi les élèves de son père était un jeune orphelin, André Dacier, +originaire de Castres, âgé de dix-huit ans, aussi studieux qu’Anne. +Tanneguy-Lefebvre, ayant remarqué ses capacités, le fit travailler +chez lui; le jeune homme et la jeune fille compulsaient ensemble les +auteurs classiques, luttant ensemble pour les découvertes littéraires +et scientifiques, à l’âge où d’autres ne pensent qu’au plaisir. André +dut quitter son professeur. Quelque temps après, Tanneguy <span class="pagenum" id="Page_117">117</span> mourut +et Anne vint demander à la capitale le moyen de compléter encore ses +études.</p> + +<p>A l’âge de dix-sept ans, en 1668, elle avait déjà traduit, commenté et +publié, les <i>Comédies de Térence</i>, cinq ouvrages en latin et les +<i>Poésies d’Anacréon et de Sapho</i>, traduites du grec en français, +avec remarques. L’édition de 1680 est signée: Anne Lefebvre. Cette +traduction est tellement belle que Boileau a dit <i>qu’elle devrait +faire tomber la plume des mains de tous ceux qui entreprendraient de +traduire ces poésies en vers</i>.</p> + +<p>A Paris, elle retrouva André Dacier et l’épousa, continuant avec lui +l’existence studieuse de leur adolescence, sans se laisser éblouir +par l’accueil que la cour et la ville faisaient à la jeune savante. +Son mari fut élu membre de l’Académie française en 1695 et secrétaire +perpétuel en 1713.</p> + +<p>Chargée par le duc de Montausier de concourir à la collection des +Anciens qu’il faisait faire pour le Dauphin, elle traduisit, commenta +et fit imprimer successivement, avant qu’aucun de ses collaborateurs +eût encore rien produit, <i>Florus</i>, <i>Aurelius Victor</i>, +<i>Eutrope</i> et <i>Dictys de Crète</i>, ce qui lui valut de Bayle ce +public hommage:</p> + +<div class="quote"> + <p>«Ainsi voilà notre siècle hautement vaincu par cette illustre savante, + puisque, dans le temps que plusieurs hommes n’ont pas produit un seul + auteur, M<sup>me</sup> Dacier en a déjà produit quatre.»</p> +</div> + +<p>Les plus difficiles lui rendaient justice, et Saint-Simon <span class="pagenum" id="Page_118">118</span> +lui-même, si dédaigneux des gens de lettres, la juge en ces termes:</p> + +<div class="quote"> + <p>«Elle n’était savante que dans son cabinet et avec des savants; partout + ailleurs, simple, unie, avec de l’esprit agréable dans la conversation, + on ne se serait pas douté qu’elle fût rien de plus que les femmes les + plus ordinaires.»</p> +</div> + +<p>Elle ne recherchait ni l’admiration, ni les hommages, et semblait avoir +choisi pour sa devise et la règle de sa conduite ce vers de Sophocle +qu’elle écrivit un jour, au-dessus de son nom, sur un album qu’on lui +présentait:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent">Le silence est la parure des femmes.</p> + </div> +</div> + +<p>Homère était son poète de prédilection. La Mothe eut la prétention de +traduire l’<i>Iliade</i> sans connaître un mot de grec, en l’arrangeant +et la raccourcissant, sous le prétexte d’en rendre la lecture plus +agréable, ce qui lui attira la risée des savants, tout en lui valant +une pension de huit cents livres; outrée de ce crime littéraire, M<sup>me</sup> +Dacier, avec une indignation toute virile, écrivit comme réfutation +son très célèbre ouvrage: <i>les Causes de la corruption du goût</i>, +auquel La Mothe riposta par quelques réflexions spirituelles sur la +critique; ce qui fit dire aux témoins de cette lutte littéraire que La +Mothe avait discuté en «femme spirituelle» et M<sup>me</sup> Dacier en «homme +savant».</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_119">119</span></p> + +<p>Outre les ouvrages que nous avons déjà nommés, on a encore d’elle:</p> + +<p>—L’<i>Amphitryon</i>, l’<i>Éprédien</i> et le <i>Ruden</i>, 3 vol., +comédies de Plaute, traduites en français avec remarques, édités en +1683.</p> + +<p>—<i>Plutus</i> et <i>Nuées</i>, d’Aristophane (1684); la première +traduction que l’on ait hasardée du fameux comique.</p> + +<p>—Deux <i>Vies des hommes illustres</i>, de Plutarque.</p> + +<p>—L’<i>Iliade</i>, d’Homère, 4 vol. (1711).</p> + +<p>—<i>Homère défendu contre l’apologie du Père Hardouin.</i></p> + +<p>—L’<i>Odyssée</i>, d’Homère (1708).</p> + +<p>—L’<i>Iliade</i> et l’<i>Odyssée</i>, 8 vol. (1716).</p> + +<p>A ce dernier ouvrage si important elle a écrit une préface pleine de +tendresse et d’émotion sur la mort de sa fille, qui avait été la cause +de l’interruption de ses travaux; Sainte-Beuve dit qu’il est impossible +de parler de M<sup>me</sup> Dacier sans citer cette préface. On la trouve, en +effet, partout où il est question d’elle. Pour ce motif, nous jugeons +inutile de la répéter ici. Qu’y a-t-il d’étonnant, d’ailleurs, à ce +qu’une mère se laisse aller à exprimer une douleur intense dans cette +circonstance, et que, éloquente comme M<sup>me</sup> Dacier, elle le fasse +dans les termes les plus touchants et les mieux appropriés? Ce n’est +qu’une preuve que la science ne dessèche pas le cœur. La perte de deux +charmants enfants, un fils et une fille, vint <span class="pagenum" id="Page_120">120</span> assombrir la fin de +sa vie. Elle mourut à soixante-neuf ans, accablée d’infirmités.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">ODE II<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a></p> + + <p class="center small80">SUR LA BEAUTÉ</p> + + <p>La nature ayant donné les cornes aux taureaux pour leur défense, + aux chevaux les pieds, aux lièvres la vitesse, aux poissons les + nageoires, les ailes aux oiseaux et aux hommes la prudence, elle + n’eut plus rien dont elle pût faire présent aux femmes. Que leur + donna-t-elle donc? La beauté, qui leur tient lieu de dards et de + boucliers, car il n’y a rien qui puisse résister à une belle.</p> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">ODE XXXVII</p> + + <p class="center small80">SUR LE PRINTEMPS</p> + + <p>Voyez comme au retour du Printemps toutes les grâces sont chargées + de roses; voyez comme le calme règne sur la mer; voyez comme les + plongeurs se jouent dans l’eau et comme les grues s’en retournent.</p> + + <p>Le soleil brille d’une lumière pure et les nuées obscures sont + dissipées. Voyez comme le travail du laboureur est éclatant. Les + oliviers poussent déjà, et la vigne est couronnée de ses feuilles. + Enfin, tout semble nous assurer de l’abondance de cette année.</p> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_121">121</span></p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">ODE XL</p> + + <p>Un jour, Cupidon n’ayant pas pris garde à une abeille qui dormait + dans des roses, fut piqué à un doigt; aussitôt il se mit à pleurer, + et, courant de toute sa force à la belle Cythérie: «Je suis perdu, + maman, s’écria-t-il, je suis perdu et je me meurs: un petit serpent + ailé, que les laboureurs nomment abeille, vient de me piquer.» Cette + déesse lui répondit: «Si l’aiguillon d’une abeille te fait tant de + mal, combien penses-tu, mon fils, que souffrent ceux que tu blesses + de tes flèches?»</p> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">DE L’ART DE TRADUIRE<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a></p> + + <p>Quand je parle d’une traduction en prose, je ne veux pas parler d’une + traduction servile, je parle d’une traduction généreuse et noble, + qui, en s’attachant fortement aux idées de son original, cherche les + beautés de sa langue, et rend ses images sans compter les mots. La + première, par une fidélité trop scrupuleuse, devient très infidèle: + car, pour conserver la lettre, elle ruine l’esprit, ce qui est + l’ouvrage d’un froid et stérile génie, au lieu que l’autre, en ne + s’attachant principalement qu’à conserver l’esprit, ne laisse pas, + dans ses plus grandes libertés, de conserver aussi la lettre; et, par + ses traits hardis, mais toujours vrais, elle devient non seulement la + fidèle copie de son original, mais un second original même: ce qui ne + peut être exécuté que par un génie solide, noble et <span class="pagenum" id="Page_122">122</span> + fécond... Il n’en est pas de la traduction comme de la copie d’un + tableau, où le copiste s’assujettit à suivre les traits, les + couleurs, les proportions, les contours, les attitudes de l’original + qu’il imite. Cela est tout différent. Un bon traducteur n’est point + si contraint... Dans cette imitation comme dans toutes les autres, + il faut que l’âme, pleine des beautés qu’elle veut imiter et enivrée + des heureuses vapeurs qui s’élèvent de ces sources fécondes, se + laisse ravir et transporter par cet enthousiasme étranger, et qu’elle + produise ainsi des expressions et des images très différentes, + quoique semblables.</p> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">PRÉFACE DE LA TRADUCTION DE L’<i>ILIADE</i></p> + + <p>..... Plus un original est parfait dans le grand et dans le sublime, + plus il perd dans les copies, cela est certain. Il n’y a donc point + de poète qui perde tant qu’Homère dans une traduction où il n’est + pas possible de faire passer la force, l’harmonie, la noblesse, la + majesté de ses expressions, et de conserver l’âme qui est répandue + dans sa poésie et qui fait de tout son poème comme un corps vivant et + animé.</p> + + <p class="dottedline2"> </p> + + <p>On a dit: «Il faut traduire les poètes en vers pour conserver tout + le feu de la poésie.» Il n’y aurait assurément rien de mieux si on + le pouvait, mais de le croire possible, c’est une erreur, et qui, à + mon avis, peut être démontrée. J’ai osé l’avancer autrefois dans ma + Préface sur Anacréon, et depuis ce temps-là je me suis entièrement + confirmée dans mon sentiment...</p> + + <p><span class="pagenum" id="Page_123">123</span></p> + + <p>Un traducteur peut dire en prose tout ce qu’Homère a dit; c’est ce + qu’il ne peut jamais faire en vers, surtout en notre langue, où il + faut nécessairement qu’il change, qu’il retranche, qu’il ajoute. Or, + ce qu’Homère a pensé et dit, quoique rendu plus simplement et moins + poétiquement qu’il ne l’a dit, vaut certainement mieux que tout ce + qu’on est forcé de lui prêter en le traduisant en vers.</p> + + <p>Voilà une première raison; il y en a une autre: notre poésie n’est + pas capable de rendre toutes les beautés d’Homère et d’atteindre à + son élévation.</p> + + <p>Elle pourra le suivre en quelques endroits choisis, elle attrapera + heureusement deux vers, quatre vers, six vers, comme M. Despréaux l’a + fait dans son <i>Longin</i>, et M. Racine dans quelques-unes de ses + tragédies, mais à la longue le tissu sera si faible qu’il n’y aura + rien de plus languissant...</p> + + <p>Virgile disait «qu’il aurait été plus aisé d’arracher à Hercule sa + massue que de dérober un vers à Homère par l’imitation»; si Virgile + trouvait cela si difficile en sa langue, nous devons le trouver + impossible dans la nôtre.</p> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">TRAITÉ DES CAUSES DE LA CORRUPTION DU GOUST</p> + + <p class="dottedline2 br"> </p> + + <p>Mais nous avons encore deux choses qui nous sont particulières et + qui contribuent autant que tout le reste à la corruption du goust. + L’une, ce sont les spectacles licencieux qui combattent directement + les mœurs, et dont la poésie et la musique, également molles et + efféminées, <span class="pagenum" id="Page_124">124</span> + communiquent tout leur poison à l’âme et relâchent tous les nerfs + de l’esprit, de sorte que presque toute notre poésie d’aujourd’hui + porte ce caractère; l’autre, ce sont ces ouvrages fades et frivoles + dont j’ai parlé dans la Préface sur l’<i>Iliade</i>, ces faux poèmes + épiques, ces romans mêmes que l’<i>ignorance</i> et l’<i>amour</i> + ont produit, et qui, <i>métamorphosant les plus grands héros</i> de + l’antiquité en bourgeois et damoiseaux<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>, accoutument tellement les + jeunes gens à ces faux caractères qu’ils ne peuvent plus souffrir + les vrais héros, s’ils ne ressemblent à ces personnages bizarres et + extravagants...</p> + + <p>Notre poésie s’est aussi garantie de cette contagion; et n’est-elle + pas devenue la rivale de cette poésie grecque entre les mains des + grands poètes qui ont honoré le dernier siècle?</p> + + <p>A signaler encore dans les causes de la corruption du goust la + mauvaise éducation, l’ignorance du maître, la paresse et la + négligence des jeunes gens...</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_37"><span class="big120">LENONCOURT </span> + <span class="smcap80">(Marie-Sidonie de)</span><br> + <span class="smcap80">Marquise de Courcelles</span><br> + <span class="small80">(1651-1685)</span></h3> +</div> + +<p>Auteur de spirituels <i>Mémoires</i> publiés en 1808 et 1863. Comme +échantillon de son style, nous donnons le portrait qu’elle a écrit +d’elle-même; <span class="pagenum" id="Page_125">125</span> on jugera qu’elle n’avait pas une médiocre idée de sa +personne:</p> + +<div class="quote"> + <p>Je suis grande, j’ai la taille admirable et le meilleur air que l’on + puisse avoir; j’ai de beaux cheveux bruns, faits comme ils doivent + être pour parer mon visage et relever le plus beau teint du monde. + J’ai les yeux assez grands; je ne les ai ni bleus, ni bruns, mais + entre ces deux couleurs ils en ont une agréable et particulière; je + ne les ouvre jamais tout entiers... J’ai le nez d’une régularité + parfaite... Je chante bien, sans beaucoup de méthode; j’ai même assez + de musique pour me tirer d’affaire avec des connaisseurs... Pour + de l’esprit, j’en ai plus que personne; je l’ai naturel, plaisant, + badin, capable aussi de grandes choses, si je voulais m’y appliquer. + J’ai des lumières, et connais mieux que personne ce que je devrais + faire, quoique je ne le fasse quasi jamais.</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_38"><span class="big120">JEANNE DUMÉE</span><br> + <span class="small80">(1660 ENVIRON)</span></h3> +</div> + +<p>Veuve à dix-sept ans, elle s’adonna à l’étude des sciences. Elle a +écrit un ouvrage très savant intitulé: <i>Entretien sur l’opinion de +Copernic.</i> Il n’a jamais été imprimé. Il existe en manuscrit à la +Bibliothèque nationale<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>. C’est un in-4<sup>o</sup> en maroquin rouge marqué 50 +Y. Saint-Germain.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_126">126</span></p> + +<p>Elle fut une savante, par conséquent s’occupa peu de briller et d’avoir +une cour; elle appartenait d’ailleurs à la bourgeoisie; elle n’avait +pas de «salon» ou d’hôtel pour jouer à la marquise du Châtelet, aussi +son histoire est-elle restée obscure.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">PRÉFACE</p> + + <p class="dottedline2 br"> </p> + + <p>On dira peut-être que c’est ouvrage trop délicat aux personnes de mon + sexe. Je demeure d’accord que je me suis laissée toucher à l’ambition + de travailler sur des matières auxquelles les dames de mon temps + n’ont point encore pensé, et même enfin de leur faire connaître + qu’elles ne sont point incapables de l’étude, <i>si elles voulaient + s’en donner la peine</i>, puisque entre le cerveau d’une femme et + celui d’un homme il n’y a aucune différence.</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_39"><span class="big120">CATHERINE BERNARD</span><br> + <span class="small80">(1662-1712)</span></h3> +</div> + +<p>Parente des deux Corneille et de Fontenelle, écrivit une tragédie +intitulée <i>Brutus</i>, que Voltaire, dit-on, n’a pas craint d’imiter.</p> + +<p>On a d’elle plusieurs poésies, entre autres ce madrigal bien connu:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent">Vous n’écrivez que pour écrire,<br> + C’est pour vous un amusement;<br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_127">127</span> + Moi, qui vous aime tendrement,<br> + Je n’écris que pour vous le dire.</p> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_40"><span class="big120">COMTESSE DE MURAT</span><br> + <span class="smcap80">(Henriette-Julie Castelnau)</span><br> + <span class="small80">(1670-1716)</span></h3> +</div> + +<p>Morte à quarante-six ans, elle ne put laisser des œuvres bien +importantes. Elle avait le vers facile, la pensée fine et morale.</p> + +<p>Voici les conseils charmants qu’elle adresse aux jeunes filles sur le +moyen de plaire en restant naturelles:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <span class="i0">Muse de tous nos jeux, objets de nos hommages,</span><br> + <span class="i0">Songez que le dépit se mêle à nos suffrages,</span><br> + <span class="i0">Lorsque vous empruntez les travestissements</span><br> + <span class="i0">Trop peu dignes de vous, malgré leurs agréments.</span><br> + <span class="i0">D’un naturel heureux l’ascendant est extrême;</span><br> + <span class="i0">Pour nous plaire toujours soyez toujours la même.</span><br> + <span class="i0">Sous les myrtes fleuris, dans les palais charmants,</span><br> + <span class="i0">Devenez-vous princesse, ou compagne de Flore,</span><br> + <span class="i0">Vous causez dans les cœurs de doux ravissements,</span><br> + <span class="i0">Un murmure s’élève, éclate, augmente encore,</span><br> + <span class="i0">Vous entendez partout les applaudissements.</span><br> + <span class="i0">Eh bien! croyez-les donc, ces cœurs que vous touchez</span><br> + <span class="i0">Sous les vrais ornements que votre art vous présente:</span><br> + <span class="i6">Vous n’êtes jamais plus charmante</span><br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_128">128</span> + <span class="i6">Que lorsque vous vous ressemblez.</span><br> + <span class="i6">. . . . . . . . . . . . . . </span><br> + <span class="i8">Faut-il être tant volage?</span><br> + <span class="i8">Ai-je dit au doux plaisir,</span><br> + <span class="i8">Tu nous fuis, las! quel dommage!</span><br> + <span class="i8">Dès qu’on a pu te saisir.</span><br> + <span class="i8">Ce plaisir tant regrettable</span><br> + <span class="i8">Me répond: «Rends grâce aux dieux;</span><br> + <span class="i8">S’ils m’avaient fait plus durable,</span><br> + <span class="i8">Ils m’auraient gardé pour eux.»</span> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_41"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">DE TENCIN</span><br> + <span class="smcap80">(Claudine-Alexandrine Guérin)</span><br> + <span class="small80">(1681-1749)</span></h3> +</div> + +<p>Fut d’abord chanoinesse de Neuville. A Paris, son salon réunissait +l’élite des écrivains et des savants<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>.</p> + +<p>Elle a écrit plusieurs romans: <i>le Comte de Comminges</i>, <i>le +Siège de Calais</i>, <i>les Malheurs de l’amour</i> et un grand nombre +de lettres.</p> + +<p>Elle disait un jour à Marmontel:</p> + +<div class="quote"> + <p>Malheur à qui attend tout de sa plume; rien de plus casuel. L’homme + qui fait des souliers est sûr de son salaire, l’homme qui fait un + livre ou une tragédie n’est jamais sûr de rien.</p> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_129">129</span></p> + +<p>Sa conduite fut des plus légères; nous ne nous occuperons pas de sa vie +privée. Elle s’est avouée la mère de d’Alembert, que l’on avait trouvé +abandonné sur les marches de l’église Saint-Roch peu de jours après sa +naissance. Alors qu’il fut arrivé à une réputation universelle, elle +essaya de revendiquer ses droits maternels qu’elle avait méconnus si +longtemps; mais il lui répondit en lui montrant la paysanne qui l’avait +élevé: «Ma mère, la voici, je ne connais qu’elle qui a pris soin de +moi.» Cet épisode a été reproduit sur la toile par Jean Gigoux.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_42"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">DE STAAL + (N</span><span class="smcap80">ée</span> <span class="big120">DELAUNAY)</span><br> + <span class="small80">(1693-1757)</span></h3> +</div> + +<p>M<sup>lle</sup> Delaunay fut lectrice de la duchesse du Maine; c’est elle qui +ourdit la fameuse conspiration qui la fit enfermer à la Bastille avec +ses maîtres. Elle n’est connue que par ses <i>Mémoires</i> sur la +cour, dont le style est aussi bon que peut l’être celui de mémoires de +détails quotidiens, exacts et minimes.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">MÉMOIRES</p> + + <p class="center small90">(Proposition de mariage de M. de Staal.)</p> + + <p class="dottedline2 br"> </p> + + <p>M<sup>me</sup> la duchesse du Maine, craignant que je ne voulusse enfin + rompre les liens qui m’attachaient à elle, songea <span class="pagenum" id="Page_130">130</span> + à les redoubler. Elle combattit d’abord mes idées de retraite, + voulut en pénétrer toutes les raisons, me donna lieu d’alléguer + les embarras et les dégoûts où m’exposait sans cesse la situation + équivoque où j’étais auprès d’elle. Les distinctions qu’elle m’avait + accordées depuis que j’avais quitté le titre et les fonctions de + femme de chambre n’avaient pas des limites précises. Je ne savais + presque jamais si j’étais dedans ou dehors. Pour peu que je les + passasse, ou sans m’en apercevoir, ou par ordre de sa part, les mines + et les murmures de ses dames, attentives à la distance qui devait + être entre elles et moi, m’y faisaient désagréablement rentrer. + Je lui présentai ces inconvénients comme une excuse du parti que + je songeais à prendre: quoique ce n’en fussent pas les véritables + motifs, ils étaient plus propres à la frapper qu’aucun autre. Elle + me dit qu’il y avait moyen d’y remédier en me faisant épouser un + homme de condition qui me mettrait de niveau à toutes les dames de sa + cour; que les charges que possédait M. le duc du Maine le mettaient + à portée de faire la fortune de beaucoup de gens; qu’on trouverait + sans peine quelque officier sous les ordres de ce prince qui, pour + son avancement, entendrait à ce mariage; qu’elle allait chercher + quelqu’un propre à remplir ses vues à cet égard, et qui d’ailleurs me + conviendrait. Je crus que la découverte n’en serait pas facile. Loin + donc de m’opposer à la bonne volonté de M<sup>me</sup> la duchesse du Maine, + je lui témoignai de la reconnaissance du soin qu’elle voulait prendre + de mon établissement.</p> + + <p><span class="pagenum" id="Page_131">131</span></p> + + <p>Il s’en était présenté quelques-uns depuis que j’avais manqué M. + Dacier; mais les inconvénients que j’y avais remarqués m’avaient + empêchée de les accepter.</p> + + <p>D’autres partis me furent offerts qui ne me convinrent point. L’un + était un homme assez riche, d’une condition médiocre, qui vivait à + Paris fort retiré et voulait une femme raisonnable pour lui tenir + compagnie. Il fallait conclure sans examen: je refusai.</p> + + <p>Une dame de mes amies m’en proposa encore un autre. C’était un + gentilhomme d’environ cinquante ans, qui avait quitté depuis peu + le service, vivait en province dans une jolie terre, y habitait + une maison bien bâtie et bien meublée. Celui-là, je le vis chez la + personne qui m’en avait parlé. Il était d’une assez bonne figure et + d’un bon maintien; il ne me trouva pas si décrépite qu’il me croyait. + Content d’ailleurs du peu de bien que je possédais (car les amis que + j’avais perdus m’avaient laissé des marques de leur amitié), il dit à + son amie qu’il était prêt à conclure, pourvu que je n’eusse point de + répugnance à passer ma vie dans son château.</p> + + <p>Je fis dire à l’homme dont il s’agissait qu’étant aussi attachée que + je l’étais à M<sup>me</sup> la duchesse du Maine je ne pouvais me résoudre + à la quitter sans retour. Il répondit que, si je voulais conserver + d’autres liens que ceux que je prendrais avec lui, je ne pouvais lui + convenir. Cette réponse me persuada qu’il ne me convenait pas non + plus, et je rompis.</p> + + <p>M<sup>me</sup> la duchesse du Maine ne sut rien de tous ces projets avortés. + Cependant elle avait chargé M<sup>me</sup> de <span class="pagenum" id="Page_132">132</span> + Surl..., femme d’un officier suisse de mes amies et fort attachée à + elle, de chercher quelqu’un dans le corps helvétique commandé par M. + le duc du Maine qui voulût prendre une femme sans naissance, ni bien, + ni beauté, ni jeunesse. A peine les treize cantons pouvaient suffire + à cette découverte. Aussi la dame y employa-t-elle un long temps, + et je ne pensais plus à sa mission, lorsqu’un jour, étant venue à + Sceaux, elle me dit: «Je crois avoir trouvé par hasard l’homme que + nous cherchions. Ne songeant qu’à me promener, j’ai accompagné M. de + Surl... chez un officier de sa nation qui demeure dans le voisinage + d’une campagne où j’étais. Là, j’ai trouvé une petite maison neuve + et propre, entourée de troupeaux de vaches et de moutons. Le maître + du logis (M. de Staal), qui n’est pas jeune, m’a plu par une + physionomie avantageuse. C’est un homme de condition, veuf, qui vit + dans cette retraite avec deux de ses filles. Elles paraissent douces + et raisonnables et tout occupées des soins de leur ménage. Il est peu + avancé, quoiqu’il serve depuis longtemps et qu’il ait bien fait son + devoir, parce qu’il s’est tenu à l’écart; mais, ajouta-t-elle, j’ai + pensé qu’une protection qui le ferait valoir, sans qu’il s’en donnât + la peine, lui serait fort agréable.»...</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_43"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">DE GRAFFIGNY</span><br> + <span class="smcap80">(Françoise d’Issembourg d’Happoncourt)</span><br> + <span class="small80">(1695-1758)</span></h3> +</div> + +<p>Mariée à un chambellan de la cour de Lorraine <span class="pagenum" id="Page_133">133</span> grossier et cruel, +elle fut forcée de se séparer de son mari et vécut dans des embarras +pécuniaires des plus pénibles, auxquels vinrent s’ajouter des critiques +acerbes dont elle fut le but, en dépit des relations d’amitié qu’elle +entretint avec Voltaire et M<sup>me</sup> du Châtelet. Pendant son séjour à +Ferney, elle écrivit des lettres très curieuses sur la vie intime de +ses hôtes, lettres qui furent publiées longtemps après sa mort.</p> + +<p>Elle publia les <i>Lettres péruviennes</i>, roman dans lequel on +trouve, selon Palissot, des sentiments, de la passion, mais plus +ordinairement</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent">Une métaphysique où le jargon domine,<br> + Souvent imperceptible à force d’être fine.</p> + </div> +</div> + +<p>Ces <i>Lettres péruviennes</i> furent son début littéraire. Elle +avait cinquante-deux ans. Elle eut un grand succès au théâtre avec +<i>Cénie</i>, et un grand revers qui l’accabla profondément avec <i>la +Fille d’Anatide</i>. Sainte-Beuve l’accuse de <i>cailletages</i>; +elle-même ne disait-elle pas:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent">Cailleter, oh! c’est une douce chose.</p> + </div> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">LETTRES PÉRUVIENNES</p> + + <p class="dottedline2 br"> </p> + + <p>Quoique l’astronomie fût une des principales connaissances des + Péruviens, ils s’effrayaient des prodiges, ainsi que bien d’autres + peuples. Trois cercles qu’on avait aperçus autour de la lune, et + surtout quelques comètes, <span class="pagenum" id="Page_134">134</span> + avaient répandu la terreur parmi eux; une aigle poursuivie par + d’autres oiseaux, la mer sortie de ses bornes, tout enfin rendait + l’oracle aussi infaillible que funeste. Le fils aîné du septième des + Incas, dont le nom annonçait dans la langue péruvienne la fatalité de + son époque, avait vu autrefois une figure fort différente de celle + des Péruviens: une barbe longue, une robe qui couvrait le sceptre + jusqu’aux pieds, un animal qu’il menait en laisse, tout cela avait + effrayé le jeune prince, à qui le fantôme avait dit qu’il était le + fils du soleil et qu’il s’appelait Viracocha. Cette fable ridicule + s’était malheureusement conservée parmi les Péruviens, et, dès qu’ils + virent les Espagnols avec de grandes barbes, les jambes couvertes, + et montés sur des animaux dont ils n’avaient jamais connu l’espèce, + ils crurent voir en eux les fils de ce Viracocha qui s’était dit fils + du soleil, et c’est de là que l’usurpateur se fit donner, par les + ambassadeurs qu’il leur envoya, le titre de descendant du dieu qu’ils + adoraient. Tout fléchit devant eux: le peuple est partout le même. + Les Espagnols furent connus presque généralement pour des dieux, + dont on ne parvint point à calmer les fureurs par les dons les plus + considérables et par les hommages les plus humiliants.</p> + + <p>Les Péruviens s’étant aperçus que les chevaux des Espagnols + mâchaient leurs freins, s’imaginèrent que ces monstres domptés, qui + partageaient leur respect et peut-être leur culte, se nourrissaient + de métaux; ils allaient leur chercher tout l’or et l’argent qu’ils + possédaient et les entouraient chaque jour de ces offrandes. On se + <span class="pagenum" id="Page_135">135</span> + borne à ce trait pour peindre la crédulité des habitants du Pérou et + la facilité que trouvèrent les Espagnols à les séduire.</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_44"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">DU DEFFAND</span><br> + <span class="smcap80">(Marie de Vichy-Chambon)</span><br> + <span class="small80">(1697-1780)</span></h3> +</div> + +<p>M<sup>me</sup> du Deffand fut une des femmes «à salon» les plus réputées du +XVIII<sup>e</sup> siècle; devenue aveugle à cinquante-six ans, elle commença +la série de ses réceptions à la communauté Saint-Joseph de la rue +Saint-Dominique, qui furent aussi célèbres que celles qui devaient +avoir lieu cinquante ans plus tard à l’Abbaye-au-Bois avec M<sup>me</sup> +Récamier. Parmi les assidus, on cite Voltaire, le président Hénault, +d’Alembert, Boufflers, Beauffremont, Montesquieu, Walpole. Les +chroniques du temps nous la représentent une coquette froide et sans +cœur. Son esprit était mordant. Elle ne fut pas aimée. Elle fut +cruellement punie par M<sup>lle</sup> de Lespinasse, sa lectrice, qui, par les +charmes de sa conversation, attira à elle tous les amis de la marquise, +dont, quand celle-ci la congédia, le salon fut déserté. Quoique connue +pour être sceptique, elle tint à mourir comme elle avait vécu, en +esprit fort qui ménage les convenances. Elle accepta l’assistance +du curé de Saint-Sulpice, <span class="pagenum" id="Page_136">136</span> mais en lui posant ses conditions: +«Monsieur le curé, vous serez fort content de moi, mais faites-moi +grâce de trois choses: ni questions, ni raisons, ni sermons.»</p> + +<p>Elle n’a pas écrit d’ouvrages; on a seulement édité des lettres d’elle +après sa mort, où elle se montre fort spirituelle et philosophe sans +trop dissimuler l’amertume et l’aigreur de ses sentiments, surtout +dans celles à Voltaire. Elle découvrit cependant, mais en regardant un +peu tard dans son cœur, qu’elle éprouvait une véritable affection pour +Horace Walpole.</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small90">LES DEUX AGES DE L’HOMME</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il est un âge heureux, mais qu’on perd sans retour,</span><br> + <span class="i0">Où la faible jeunesse entraîne sur ses traces</span><br> + <span class="i6">Le plaisir vif avec l’amour</span><br> + <span class="i6">Et les désirs avec les grâces.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il est un âge affreux, sombre et froide saison,</span><br> + <span class="i0">Où l’homme encor s’égare et prend dans sa tristesse</span><br> + <span class="i6">Son impuissance pour sa sagesse</span><br> + <span class="i6">Et ses craintes pour la raison.</span> + </div> + </div> +</div> + +<div class="figcenter4" style="width: 40px;"> + <img src="images/vignette2.jpg" alt="petit ornement décoratif" width="40" height="31"> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="dottedline2"> </p> + + <p>Je lis l’histoire, parce qu’il faut savoir les faits jusqu’à un + certain point, et puis parce qu’elle fait connaître les hommes; c’est + la seule science qui excite ma curiosité, + <span class="pagenum" id="Page_137">137</span> + parce qu’on ne saurait se passer de vivre avec eux. (<i>Lettre à + Voltaire.</i>)</p> +</div> + +<div class="figcenter4" style="width: 40px;"> + <img src="images/vignette2.jpg" alt="petit ornement décoratif" width="40" height="31"> +</div> + +<div class="quote"> + <p>Toutes les conditions, toutes les espèces me paraissent également + malheureuses; le fâcheux, c’est d’être né, et l’on peut pourtant dire + de ce malheur-là que le remède est pire que le mal. (<i>Idem.</i>)</p> +</div> + +<div class="figcenter4" style="width: 40px;"> + <img src="images/vignette2.jpg" alt="petit ornement décoratif" width="40" height="31"> +</div> + +<div class="quote"> + <p>Ne parlons plus de bonheur, c’est la pierre philosophale qui ruine + ceux qui la cherchent. On ne se rend point heureux par système; il + n’y a de bonnes recettes pour le trouver que de prendre le temps + comme il vient et les gens comme ils sont. J’ajouterai être bien avec + soi-même. (<i>Idem.</i>)</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_45"><span class="big120">M</span><span class="sup2">lle</span> + <span class="big120">DE LESPINASSE</span> + <span class="smcap80">(Julie-Jeanne)</span><br> + <span class="small80">(1732-1776)</span></h3> +</div> + +<p>Demoiselle de compagnie, à vingt-deux ans, de M<sup>me</sup> du Deffand, nous +nous permettons d’intervertir l’ordre chronologique pour la placer +aussitôt après cette dernière; elle était arrivée à tellement dominer +chez sa maîtresse que celle-ci la congédia. M<sup>lle</sup> de Lespinasse +alla alors habiter au coin de la rue de Bellechasse et de la rue +Saint-Dominique, où la suivirent les beaux esprits qu’elle avait connus +chez la marquise du Deffand, au salon de laquelle elle fit en quelque +sorte concurrence. <span class="pagenum" id="Page_138">138</span> Elle était jeune, elle eut le dessus. +«Nulle part, a dit Marmontel, la conversation n’était plus vive, plus +brillante, mieux réglée.» Elle n’a laissé que des lettres, dont un +grand nombre à d’Alembert et à M. de Guibert.</p> + +<div class="quote"> + <p>Le malheur a du moins cela de bon qu’il corrige de toutes ces petites + passions qui agitent les gens oisifs et corrompus. (<i>Lettre à M. de + Guibert.</i>)</p> +</div> + +<div class="quote"> +<p>Le bonheur n’est pas dans les grandes richesses. Où donc est-il? + Chez quelques érudits bien connus et bien solitaires; chez de bons + artisans bien occupés d’un travail lucratif et peu pénible; chez de + bons fermiers qui ont de nombreuses familles, bien agissants, et qui + vivent dans une aisance honnête. Tout le reste de la terre fourmille + de sots, de stupides ou de fous. (<i>Idem.</i>)</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_46"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">GEOFFRIN</span><br> + <span class="small80">(1699-1777)</span></h3> +</div> + +<p>M<sup>me</sup> Geoffrin, née Thérèse Rodet, n’est qu’un Mécène littéraire; +elle aurait pu jouer un rôle plus actif, les quelques lettres et +pensées que l’on a d’elle le prouvent. Petite bourgeoise, elle épousa, +à quinze ans, M. Geoffrin, caissier dans la manufacture de glaces +de Saint-Gobain, qui lui laissa non une grande richesse, mais une +fortune suffisante pour qu’avec cet ordre et cette économie, <span class="pagenum" id="Page_139">139</span> +qu’elle appelait «une source d’indépendance et de libéralités», elle +pût tenir une maison qui fût la plus recherchée de Paris. Elle fut +avant tout maîtresse de maison parfaite. Elle donnait à dîner deux +fois par semaine; simple dans sa toilette, mais tenant à ce que ses +amis vécussent confortablement chez elle. Bonne et sincère, elle se +rendait utile à tout le monde. Elle le fut surtout pour le jeune prince +Poniatowski, qui ne l’oublia pas quand il devint roi de Pologne.</p> + +<p>Il lui écrivit alors: <i>Maman, votre fils est roi.</i> Elle dut aller +peu de temps après visiter «son fils roi», qui lui fit la surprise de +lui rendre à quatre cents lieues de Paris son appartement de la rue +Saint-Honoré.</p> + +<p>«Mettant un prix infini à son commerce avec les grands, M<sup>me</sup> Geoffrin +ne les voyait pas beaucoup chez eux, s’y trouvant assez mal à l’aise; +mais elle leur donnait le désir de venir chez elle, par une coquetterie +imperceptiblement flatteuse, les recevant ensuite avec un air aisé, +naturel, demi-respectueux et demi-familier..., toujours sur les limites +des bienséances, qu’elle ne passait jamais.» (<span class="smcap90">Marmontel.</span>)</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">LETTRE AU ROI DE POLOGNE</p> + + <p class="dottedline2"> </p> + + <p><i>En arrivant chez moi, j’ai repris mon genre de vie, et ce genre de + vie me conduira jusqu’à soixante-dix ans, qui + <span class="pagenum" id="Page_140">140</span> + seront accomplis dans deux ans. Pour lors, je commencerai à + rompre tous les attachements de mon cœur, et puis je le fermerai + hermétiquement, de façon qu’il n’y puisse plus rien entrer. Je + veux que ma mort physique soit aussi douce qu’il soit possible, + et pour cela il ne faut point avoir de déchirures à faire, et je + n’en puis avoir que par mon cœur. Ma petite philosophie m’a fait + donner à toutes les choses qui m’entourent leur juste valeur, et je + les quitterai sans regret. Je vois l’époque de ma mort morale très + gaiement...</i></p> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">PENSÉES</p> + + <p>—Il faut, pour avoir des amis et se rendre bonne à quelque chose en + ce monde, <i>beaucoup donner et beaucoup pardonner</i>.</p> + + <p class="br">—Faites en sorte, si vous ouvrez un avis, que celui qui vous écoute + croie l’avoir lui-même donné.</p> + + <p class="br">—Ne demandez guère de conseils, de peur qu’on ne vous sache mauvais + gré de ne les avoir point suivis.</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_47"><span class="big120">MARQUISE DU CHATELET</span><br> + <span class="small80">(1706-1749)</span></h3> +</div> + +<p>Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Breteuil, mariée au marquis du +Châtelet, fort jeune, réunit les plus brillantes qualités.</p> + +<p>Belle à ravir, jeune, opulente, elle se donne aux études les plus +abstraites sans cesser d’être aimable femme.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_141">141</span></p> + +<p>Elle fut amie de Voltaire et de Saint-Lambert; c’est dans le château +de Cirey, en Lorraine, chez M<sup>me</sup> du Châtelet, que Voltaire écrivit +ses principaux ouvrages: <i>Mahomet</i>, <i>Alzire</i>, <i>Mérope</i>, +<i>Histoire de Charles XII</i>, <i>le Siècle de Louis XIV</i>.</p> + +<p>Elle étudia les mathématiques transcendantes et la physique générale, +commenta Leibnitz et Newton dans ce temps où les écrits de ces grands +philosophes n’étaient encore connus que d’un petit nombre de savants. +En 1738, elle concourut pour le prix de l’Académie des sciences sur le +sujet <i>de déterminer la nature du feu</i>; elle ne manqua le prix que +de quelques voix.</p> + +<p>On a dit que Voltaire, par ses louanges, avait fait sa réputation. +C’est possible qu’il ait contribué à celle-ci; mais, comme preuve de +son mérite réel, ses livres sont là.</p> + +<p>La toilette l’occupait comme une jeune fille. Elle dit:</p> + +<div class="quote"> + <p>Je ris plus que personne aux marionnettes, et j’avoue qu’une + boîte, une porcelaine, un meuble nouveau, sont pour moi une vraie + jouissance. (<i>Recherche du bonheur.</i>)</p> +</div> + +<p>«Née avec une éloquence singulière, a dit Voltaire, elle ne déployait +cette éloquence que lorsqu’elle avait des objets dignes d’elle. Les +lettres où il ne s’agissait que de montrer de l’esprit, ces petites +finesses, ces tours délicats que l’on donne à des pensées ordinaires, +n’entraient <span class="pagenum" id="Page_142">142</span> pas dans l’immensité de ses talents. Elle eût plutôt +écrit comme Pascal et Nicole que comme M<sup>me</sup> de Sévigné...</p> + +<p>«Jamais personne ne fut si savante, et jamais personne ne mérita moins +qu’on dît d’elle: «C’est une femme savante.»</p> + +<p>Elle a laissé:</p> + +<p>Les <i>Institutions de physique</i> (1738), avec l’analyse sur +la <i>Philosophie de Leibnitz</i>, ajoutée à la fin de l’édition +d’Amsterdam de 1742.</p> + +<p><i>Dispute célèbre avec Mairan</i> (1740), sur l’une des questions +alors les plus difficiles de la physique générale, sur les <i>forces +vives</i> (1745); <i>Traduction des principes de Newton</i>; +<i>Recherche du bonheur</i>, petit opuscule de pensées.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">INSTITUTIONS DE PHYSIQUE</p> + + <p class="dottedline2 br"> </p> + + <p>Je ne vous ferai point ici l’histoire des révolutions que la physique + a éprouvées; il faudrait, pour les rapporter toutes, faire un gros + livre. Je me propose de vous faire connaître <i>moins ce qu’on a + pensé que ce qu’il faut savoir</i>.</p> + + <p>Jusqu’au dernier siècle, les sciences ont été un secret impénétrable + auquel les prétendus savants étaient seuls initiés; c’était une + espèce de cabale dont le chiffre consistait en des mots barbares qui + semblaient inventés pour obscurcir l’esprit, pour le rebuter.</p> + + <p>Descartes parut dans cette nuit profonde comme un astre qui venait + éclairer l’univers. La révolution que ce <span class="pagenum" id="Page_143">143</span> + grand homme a causée dans les sciences est sûrement plus utile et est + peut-être plus mémorable que celle des plus grands empires, et l’on + peut dire que c’est à Descartes que la raison humaine doit le plus: + car il est plus aisé de trouver la vérité, quand on est une fois sur + ses traces, que de quitter celles de l’erreur. La Géométrie de ce + grand homme, sa Dioptrique, sa Méthode, sont des chefs-d’œuvre de + sagacité qui rendront son nom immortel, et s’il s’est trompé sur ces + quelques points de physique, c’est qu’il était homme, et qu’il n’est + pas donné à un seul homme ni à un seul siècle de tout connaître.</p> + + <p class="dottedline2"> </p> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">RÉFLEXIONS SUR LE BONHEUR</p> + + <p>Je dis qu’on ne peut être heureux et vicieux, et la démonstration + de cet axiome est dans le cœur de tous les hommes. Je soutiens même + aux plus scélérats qu’il n’y en a aucun à qui les reproches de sa + conscience, c’est-à-dire de son sentiment intérieur, le mépris qu’il + sent qu’il mérite et qu’il éprouve dès qu’on le connaît, ne tienne + lieu de supplice. Je n’entends pas par scélérats les voleurs, les + assassins, les empoisonneurs. Ils ne peuvent se trouver dans la + classe des gens pour qui j’écris. Mais je donne ce nom aux gens faux + et perfides, aux calomniateurs, aux délateurs, aux ingrats, enfin à + tous ceux qui sont atteints des vices contre lesquels les lois n’ont + point sévi, mais contre lesquels celles des mœurs et de la société + ont porté des arrêts d’autant plus terribles qu’ils sont toujours + exécutés.</p> + + <p><span class="pagenum" id="Page_144">144</span></p> + + <p>Je maintiens donc qu’il n’y a personne sur la terre qui puisse sentir + qu’on le méprise sans être au désespoir; le mépris public, cette + animadversion des gens de bien, est un supplice plus cruel que tous + ceux que le lieutenant criminel pourrait infliger, parce qu’il dure + plus longtemps et que l’espérance ne l’accompagne jamais.</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_48"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">DU BOCCAGE </span> + <span class="smcap80">(Marie-Anne Le Page)</span><br> + <span class="small80">(1710-1802)</span></h3> +</div> + +<p>Poète et prosateur, restée veuve jeune et fort belle, M<sup>me</sup> du Boccage +eut un salon des plus remarquables au XVIII<sup>e</sup> siècle, quoique sa +modestie lui fît fuir la publicité. Fontenelle et Voltaire étaient des +assidus. Elle était d’ailleurs fort jolie, et, sous son portrait, fut +écrit avec vérité:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent"><i>Forma Venus, arte Minerva.</i></p> + </div> +</div> + +<p class="noindent">Elle débuta par un succès: son premier ouvrage obtint, en +1746, le premier prix de poésie à l’Académie de Rouen. Elle a publié +successivement des traductions du <i>Paradis perdu</i>, de Milton, +et de <i>la Mort d’Abel</i>; puis un grand poème intitulé <i>la +Columbiade</i>, et des <i>Lettres</i> sur l’Angleterre, la Hollande, +l’Italie; elle fit représenter au théâtre une comédie intitulée +<i>les Amazones</i>. L’Académie d’Italie et d’autres Académies +étrangères l’accueillirent <span class="pagenum" id="Page_145">145</span> avec enthousiasme. Elle est morte à +quatre-vingt-huit ans; comme toutes les personnalités qui vivent trop +âgées, elle s’est survécu et n’a pas laissé le souvenir de celles qui +meurent en plein fracas de renommée.</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">PARADIS PERDU</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . <br> + Dans les champs où l’Euphrate, éloigné de sa source,<br> + Abandonne le Tigre et le joint dans sa course,<br> + Se présentent d’Éden les jardins enchantés.<br> + Là d’un premier printemps tout offre les beautés:<br> + Des cèdres, des palmiers élevés jusqu’aux nues,<br> + De ce séjour charmant forment les avenues.<br> + Sur l’or et les saphirs serpentent les ruisseaux,<br> + Et dans les prés naissants bondissent les troupeaux.<br> + Aux approches du loup, l’agneau paraît sans crainte;<br> + Le tigre est sans fureur et le renard sans feinte.<br> + Les arbres sont chargés et de fruits et de fleurs,<br> + De l’iris leur mélange imite les couleurs.<br> + Tel est l’heureux empire où vit dans l’innocence<br> + Le premier des humains au sein de l’abondance;<br> + Chaque pas le conduit à de nouveaux plaisirs;<br> + L’air pur n’est agité que par les doux zéphyrs:<br> + Ils embaument les airs, et leurs ailes légères<br> + Y portent les parfums des terres étrangères.</p> + </div> + </div> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_146">146</span></p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">LETTRE</p> + + <p class="rdate">A La Haye, le 20 juin 1750.</p> + + <p class="dottedline2 br"> </p> + + <p><i>Tout périt, tout passe.</i></p> + + <p><i>Cette patrie de Van Dyk et de Rubens, qui possède encore un + fameux peintre camaïeu nommé Smitt, est à présent moins féconde en + bons artistes. Le commerce y languit depuis que celui d’Amsterdam + et de Rotterdam prospère. Nous gagnâmes cette dernière ville par le + Mordick, où nous laissâmes notre voiture, pour nous mettre dans une + barque dont le conducteur est la meilleure figure à peindre en Caron + qu’on puisse trouver. Le vent était fort. Pour nous rassurer, il ne + manqua pas de nous conter le malheur du prince d’Orange, noyé en 1711 + sur cette petite mer, où nous étions cependant bien mieux que dans + l’affreux chariot de poste qui nous roula jusqu’à la Meuse...</i></p> + + <p><i>Rotterdam est riche, bien peuplé, bien bâti, coupé de larges + canaux rafraîchis des eaux de la Meuse, qui porte les plus grands + vaisseaux jusqu’au sein de la ville. Le mélange des mâts, des arbres + qui bordent les canaux, des clochers, des belvédères, nous surprit + agréablement...</i></p> + + <p><i>En quittant Rotterdam, nous passâmes à Delftâ, où résonnait dans + l’air un carillon de mille cloches à l’unisson. Nous y vîmes le + monument magnifique élevé à la mémoire du prince d’Orange, assassiné + à Delftâ. Le sculpteur a représenté à ses pieds un chien mort de + douleur de sa perte. Que de leçons les attributs qui décorent ces + monuments du néant des grandeurs humaines donnent à l’homme qui + pense!</i></p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_147">147</span></p> + + <p><i>Ce matin, nous avons fait deux lieues pour Ryswick, château fameux + par la paix de 1697, et nous partons ce soir pour Amsterdam, d’où + je vous écrirai s’il m’est possible; les routes, les amusements, me + laissent à peine le temps de poser le pied à terre.</i></p> +</div> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent">Moi, dont l’âme semble créée<br> + Pour chérir la paix qui me fuit,<br> + Je vis agitée, entourée;<br> + Vous, dont l’esprit plaît et séduit,<br> + Vous, que les grâces ont parée<br> + De ce charme que chacun suit,<br> + Souvent dans vos champs retirée,<br> + Vous vivez sans joie et sans bruit.<br> + . . . . . . . . . . . . . <br> + . . . . . . . . . . . . . <br> + Des destins divers sont nos guides;<br> + Si les monts, les torrents rapides<br> + Offrent des dangers, des terreurs,<br> + Au pied de cent rochers arides,<br> + Le vert des prés, l’émail des fleurs,<br> + Enchantent l’œil des voyageurs;<br> + Mais qui traverse dans la plaine<br> + Des chemins sûrs et peu riants<br> + A moins de plaisir, moins de peine:<br> + Tel est le sort qui nous entraîne!<br> + Un nombre égal d’heureux moments,<br> + D’ennui, d’espoir, d’amour, de haine,<br> + Des mortels partage les ans!</p> + </div> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_148">148</span></p> + +<div class="quote"> + <p><i>Enfin cette vie n’est qu’un court pèlerinage. Je vous traduis à ce + sujet une fable qui m’a paru bonne ce matin dans le Spectateur: «Un + derviche, voyageant en Perse, arrive à la capitale; et, dans l’idée + que les grands du pays épuisent souvent leurs trésors pour bâtir et + fonder des caravansérails, il prend le palais du roi pour une de + ces magnifiques auberges. D’un esprit distrait, il en traverse la + première et la seconde cour, monte les galeries, y pose sa valise + et s’en fait un chevet. Un des gardes l’aperçoit, l’instruit du + lieu qu’il profane et veut à l’instant l’en chasser. Pendant le + débat le monarque passe, sourit de la méprise du voyageur, et lui + demande comment il peut prendre la demeure d’un souverain pour une + hôtellerie. «Sire, dit humblement le derviche, j’ose vous faire une + question: quels étaient les maîtres de ces beaux lieux avant Votre + Majesté?—Mon père, mon aïeul, et tour à tour tous mes ancêtres, lui + répond le roi.—Et après vous, ajouta le derviche, à qui ces toits + immenses sont-ils destinés?—Au prince, mon fils, sans doute, s’écrie + le monarque étonné.—Ah! Sire, reprit le pèlerin, une maison qui + change si souvent d’hôte a le beau nom d’un palais, mais n’est, en + effet, qu’un vrai caravansérail.»</i></p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_49"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">DE BEAUMONT</span> + <span class="smcap80">(Marie Le Prince)</span><br> + <span class="small80">(1711-1780)</span></h3> +</div> + +<p>Née à Rouen, elle est l’auteur du <i>Magasin des enfants</i> et de la +suite, dite <i>Magasin des adolescentes</i>, <span class="pagenum" id="Page_149">149</span> ouvrage par dialogues +qui fit le bonheur de nos mères dans un temps où les livres pour les +enfants étaient excessivement rares. Celui-là était un traité de morale +récréatif et instructif. Il a été réédité encore en 1850. Son succès a +donc duré près de cent ans. Quel est le livre, aujourd’hui, qui peut se +vanter d’être réédité dans un siècle? et surtout de valoir autant?</p> + +<p>Cet ouvrage ferait plus encore aujourd’hui pour l’éducation des +enfants que tous les Verne et les Hetzel parus et à paraître. M<sup>me</sup> +de Beaumont, longtemps institutrice en Angleterre, écrivit d’abord +son livre en anglais, de là certains termes qui font croire à une +traduction. C’est un dialogue entre une institutrice et ses élèves, +lesquelles amènent des amies de tout âge. Non seulement les jeunes +filles répètent leurs leçons de géographie, d’histoire, etc., mais +elles causent avec leur institutrice un peu sur tout. C’est un +véritable cours pédagogique qui est fait en causeries.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">AVERTISSEMENT DU SECOND VOLUME</p> + + <p class="br">Le bon accueil qu’on a fait au <i>Magasin des enfants</i>, tant à + Londres que dans les pays étrangers, m’a déterminée à donner celui + des <i>Adolescentes</i>.</p> + + <p>De toutes les années de la vie, les plus dangereuses commencent à + quatorze et quinze ans. C’est à cet âge qu’une jeune personne entre + dans le monde, où elle prend, pour ainsi dire, une nouvelle manière + d’exister. Toutes <span class="pagenum" id="Page_150">150</span> + ses passions, contraires dans l’enfance, cherchent alors à se + développer, à s’autoriser par l’exemple des nouveaux personnages + avec lesquels elle commence à figurer. En lui supposant la meilleure + éducation, il est à craindre que les impressions n’en soient effacées + par celles que font les maximes dangereuses et corrompues qu’elle + entend alors. Que ne doit-on pas craindre pour celle qui n’apporte + dans ce pays, si nouveau pour elle, que des passions indomptées ou + flattées, une ignorance totale, des préjugés puérils, pour ne rien + dire de pis? Sa perte devient inévitable.</p> + + <p>On est surpris de voir augmenter tous les jours le nombre des femmes + méprisables; un peu de réflexion, et l’on s’étonnera plus sensément + de ce qu’on en trouve encore un si grand nombre de vertueuses.</p> + + <p>N’écoutons point l’amour-propre dans l’éternel panégyrique qu’il + nous fait de nous-mêmes. Jetons les yeux sur notre cœur, et avouons + de bonne foi que nous trouvons en nous le germe de tous les vices, + l’estime de tous les faux biens, la haine de la contrainte, l’amour + de la liberté, qui touche à celui du libertinage. C’est avec toutes + ces dispositions aux maladies mortelles de l’âme que nous nous + jetons sans précaution au milieu d’un air pestiféré sans le moindre + préservatif. Faut-il s’étonner des chutes fréquentes qui frappent et + effrayent le spectateur.</p> + + <p>La vertu peut seule diminuer les maux inévitables de cette vie. Voilà + ce que la plus grande partie des gouvernantes sont incapables de + faire. Les mères le sont-elles davantage, elles qui devraient sur + cela donner le ton aux <span class="pagenum" id="Page_151">151</span> + gouvernantes? Il y en a un grand nombre qui sont aussi ignorantes que + ces dernières, beaucoup plus dissipées, et qui ont moins de mœurs. + Leurs exemples font une contradiction perpétuelle avec leurs maximes. + Celle-ci, par une sévérité outrée, ferme le cœur de ses filles, qui, + réduites à la confiance d’une amie ou d’une domestique, font autant + de chutes que de pas. Celle-là, par une mollesse dangereuse, craint + d’altérer leur santé en les contredisant, et choisit de laisser aller + les choses comme elles peuvent, plutôt que de s’assujettir à la + contrainte des moyens qui peuvent conduire au juste milieu entre la + dureté et la faiblesse.</p> +</div> + +<div class="figcenter4" style="width: 40px;"> + <img src="images/vignette2.jpg" alt="petit ornement décoratif" width="40" height="31"> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">UNE LEÇON</p> + + <p class="center"><span class="smcap90">Miss Belotte.</span></p> + + <p>Je suis bien fâchée de ne vous avoir pas connue plus tôt, + Mademoiselle; je sens que je suis d’une telle ignorance, que j’en + suis toute honteuse. Je veux réparer le temps perdu, et m’instruire + de mille choses toutes simples que je n’entends pas.</p> + + <p class="center"><span class="smcap90">Mademoiselle Bonne.</span></p> + + <p>Outre qu’il est honteux d’être ignorantes, il y a encore une grande + raison qui doit vous faire chercher à être instruites. Vous serez + toutes mariées, Mesdames, et vous épouserez des hommes qui auront + beaucoup étudié, voyagé, et qui devront être savants. Si vous ne + savez parler que de vos coiffures, et que vous ayez un mari qui ait + profité de son éducation, il s’ennuiera avec vous, <span class="pagenum" id="Page_152">152</span> + il cherchera d’autre compagnie, parce qu’il ne connaîtra rien à votre + conversation; au lieu que, si vous êtes instruites, vous lui ferez + aimer sa maison, et il sera charmé de s’entretenir avec vous...</p> + + <p class="center"><span class="smcap90">Miss Molly.</span></p> + + <p>Je vous avoue, ma bonne, que j’ai le défaut de rire des vieilles + gens. La nourrice de maman vient nous voir quelquefois; comme cette + bonne femme n’a plus de dents, cela la fait parler d’une manière si + singulière que je ris comme une folle quand elle est partie; je suis + venue à bout de la contrefaire si bien que cela fait rire aussi tous + les domestiques de la maison.</p> + + <p class="center"><span class="smcap90">Mademoiselle Bonne.</span></p> + + <p>Le bel emploi pour une fille de qualité de faire le singe devant des + servantes et des valets! Comment voulez-vous qu’ils vous respectent, + après vous avoir vu faire de telles bassesses? Apprenez qu’il n’y + a rien de si bas que de se moquer des vieilles gens, ou de ceux + affligés de quelque défaut naturel. Les premiers méritent du respect, + les seconds de la compassion. Je vous avoue, ma chère, que je serais + bien fâchée si vous ne vous corrigiez pas de ce défaut; il annonce + ordinairement un cœur méchant et malin. Lady Spirituelle, dites à ces + dames comment on en agissait à Sparte avec les vieillards.</p> + + <p class="center"><span class="smcap90">Lady Spirituelle.</span></p> + + <p>La république de Sparte passait pour avoir les meilleures et les plus + sages lois. Je ne pense pas comme cela, Mesdames, car je trouve la + plus grande partie de ces lois ridicules et mauvaises; mais j’aime + beaucoup celles que les <span class="pagenum" id="Page_153">153</span> + Spartiates suivaient à l’égard des vieillards. Il n’était pas permis + aux jeunes gens de s’asseoir en leur présence; et quand ils venaient + dans les assemblées publiques, on leur cédait les meilleures places.</p> + + <p>Les Athéniens n’avaient pas les mêmes attentions. Un jour qu’il y + avait à Athènes des ambassadeurs de Sparte, ils furent scandalisés + de voir dans la foule de pauvres vieillards qui étaient poussés + sans pouvoir trouver une bonne place pour voir le spectacle. Les + ambassadeurs, qu’on avait mis dans la place d’honneur, ne purent + souffrir cela; et, s’étant levés, ils forcèrent ces vieillards à + s’asseoir en leur place, et donnèrent par là une bonne leçon aux + Athéniens.</p> + + <p class="center"><span class="smcap90">Lady Violente.</span></p> + + <p>Je suis bien fâchée quand j’entends raconter quelque sottise des + Athéniens; je suis comme lady Spirituelle, je les aime beaucoup plus + que les Lacédémoniens, dont je trouve les lois barbares.</p> + + <p class="center"><span class="smcap90">Mademoiselle Bonne.</span></p> + + <p>Vous êtes bien hardies, Mesdames, d’oser blâmer les lois des + Lacédémoniens, que les plus grands hommes admirent. Il me prend envie + de vous demander pourquoi vous aimez les Athéniens, et pourquoi vous + haïssez les Lacédémoniens: car il ne faut jamais aimer ou haïr par + caprice, et sans pouvoir donner de bonnes raisons de son amour ou de + sa haine.</p> + + <p class="center"><span class="smcap90">Lady Violente.</span></p> + + <p>Mon amour et ma haine sont fondés sur de bonnes raisons. Je hais les + Lacédémoniens, parce qu’ils étaient <span class="pagenum" id="Page_154">154</span> + cruels, qu’ils voulaient toujours rester ignorants, et que leurs + femmes n’avaient point de modestie. J’aime les Athéniens, parce + qu’ils étaient savants, qu’ils punissaient l’oisiveté, l’ingratitude. + Il est vrai qu’ils avaient de grands défauts; mais pourtant j’aime + mieux les défauts des Athéniens que les vertus des Lacédémoniens. + Permettez-moi de dire à ces dames comment on traitait les enfants à + Sparte.</p> + + <p class="center"><span class="smcap90">Mademoiselle Bonne.</span></p> + + <p>J’y consens de bon cœur; mais souvenez-vous qu’en nous faisant + remarquer les défauts des Lacédémoniens, la justice demande que vous + disiez quelque chose de leurs vertus.</p> + + <p class="center"><span class="smcap90">Lady Spirituelle.</span></p> + + <p>Je ne leur trouve pas de vertus, je vous assure.</p> + + <p class="center"><span class="smcap90">Mademoiselle Bonne.</span></p> + + <p>Comment pouvez-vous dire cela, ma chère? la grande obéissance + qu’ils avaient pour les lois n’était-elle pas une vertu?</p> + + <p class="center"><span class="smcap90">Lady Spirituelle.</span></p> + + <p>Non, en vérité, ma chère Bonne; je vous demande pardon de n’être pas + de votre sentiment, mais vous voulez que nous vous disions toujours + la vérité, et je mentirais si je disais que je trouve cela une vertu. + Tenez, ma Bonne, je dois vous obéir: mais si vous me disiez de tuer + lady Mary, mon obéissance serait-elle une vertu? Obéir à de mauvaises + lois, n’est-ce pas être bien méchant?</p> + + <p><span class="pagenum" id="Page_155">155</span></p> + + <p class="center"><span class="smcap90">Lady Violente.</span></p> + + <p>Voilà justement ce que je pense: par exemple, une des lois de Sparte + était d’accoutumer les enfants à mépriser la douleur: cela est fort + bien; mais pour leur faire prendre cette bonne habitude, il y avait + certains jours de fête où on les menait dans les temples pour les + fouetter jusqu’au sang, sans qu’ils eussent fait aucune faute: encore + il ne fallait pas pleurer. Un enfant qui aurait pleuré aurait perdu + sa réputation; aussi est-il arrivé plusieurs fois que ces malheureux + enfants sont morts sous les coups sans jeter une larme; et, ce qu’il + y a de plus abominable, c’est que les pères et les mères étaient là: + ils voyaient tranquillement déchirer leurs pauvres enfants et les + exhortaient à souffrir sans se plaindre.</p> + + <p class="center"><span class="smcap90">Mademoiselle Bonne.</span></p> + + <p>Voilà une raison sans réplique, et un motif légitime pour les jeunes + dames de haïr les Lacédémoniens. J’avoue aussi que je n’ai rien à + répliquer à lady Spirituelle. Pour que l’obéissance aux lois soit une + vertu, il faut que ces lois soient bonnes; si elles sont mauvaises, + plus on est exact à les observer, plus on est méchant.</p> + + <p class="center"><span class="smcap90">Miss Belotte.</span></p> + + <p>Pour moi, je n’y fais pas tant de façons: d’abord que les choses me + plaisent, je les crois bonnes; si elles me déplaisent, je dis d’abord + qu’elles ne valent rien.</p> + + <p class="center"><span class="smcap90">Mademoiselle Bonne.</span></p> + + <p>C’est le moyen de juger tout de travers. J’espère que vous n’agirez + pas ainsi à l’avenir. Vous avez beaucoup d’esprit, ma chère, et même + un esprit supérieur: il n’est <span class="pagenum" id="Page_156">156</span> + question que de mettre de la justesse dans cet esprit-là, et, si + vous voulez m’aider, nous y travaillerons; je suis sûre que nous + y réussirons. Lady Violente, vous m’avez dit que les Athéniens + punissaient l’ingratitude; il me semble que je vous ai donné, il y a + deux ans, une fort jolie histoire à ce sujet; voudriez-vous nous la + raconter?</p> + + <p class="center"><span class="smcap90">Lady Violente.</span></p> + + <p>Oui, ma Bonne, je m’en souviens fort bien. Il y avait dans la ville + d’Athènes des juges qui étaient chargés de punir les ingrats; + mais c’était une chose si rare qu’ils n’avaient rien à faire. Ils + s’ennuyèrent d’aller tous les jours à leur tribunal sans y trouver + personne et mirent une cloche à la porte de leur maison, afin qu’on + la pût sonner quand on aurait besoin d’eux. On fut si longtemps + sans sonner cette cloche que l’herbe qui croissait à la muraille + s’entortilla avec la corde. Dans ce temps-là il y avait dans la ville + un homme qui, voyant que son cheval était devenu si vieux qu’il ne + pouvait plus travailler, ne voulut pas le nourrir à rien faire et le + mit hors de son écurie. Ce pauvre cheval marchait tristement dans la + rue, comme s’il eût deviné qu’il était en danger de mourir de faim. + Il passa par hasard proche de la maison des juges dont j’ai parlé, + et, voyant de l’herbe à la muraille, il s’éleva sur le bout de ses + pieds pour tâcher de l’attraper: il eut beau faire, il ne prit que la + corde, ce qui fit sonner la cloche plusieurs fois. Les juges vinrent + aussitôt pour voir ce qu’on leur voulait, et, voyant que c’était un + cheval qui sonnait la cloche, ils demandèrent à qui il appartenait. + Quelques-uns des voisins leur dirent qu’il n’appartenait + <span class="pagenum" id="Page_157">157</span> + plus à personne, et que son maître lui avait donné son congé + parce qu’il ne pouvait plus travailler. «Vraiment, dirent les juges, + cette affaire nous regarde; c’est une véritable ingratitude à cet + homme de jeter dehors un pauvre animal domestique qui a usé sa vie + à son service; nous ne pouvons souffrir cela.» Effectivement, ils + firent venir le maître de ce cheval et l’obligèrent à donner une + somme pour nourrir cet animal le reste de ses jours...</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_50"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">RICCOBONI</span><br> + <span class="smcap80">(Marie-Jeanne Laboras de Mézières)</span><br> + <span class="small80">(1714-1792)</span></h3> +</div> + +<p>Il ne faut pas confondre Marie-Jeanne de Mézières, née à Paris, mariée +à Antoine Riccoboni, avec Hélène-Virginie Balletti, femme de Louis +Riccoboni, père d’Antoine, et qui fut une célèbre comédienne de son +époque. Les Riccoboni étaient les meilleurs comédiens de la troupe +italienne, et auteurs dramatiques non sans talent. Marie-Jeanne +appartint aussi au théâtre; elle le quitta en 1761. Elle possédait un +esprit distingué, une grâce et une résignation touchantes. Délaissée +par son mari, elle vécut dans la retraite, où elle se mit à écrire pour +satisfaire les besoins de son âme, dont la sensibilité un peu exaltée +la portait <span class="pagenum" id="Page_158">158</span> à s’épancher. Son style exagéré choque, venant après le +sobre et élégant langage des assidues de l’hôtel de Rambouillet; mais +elle s’inspirait de ses souffrances et de ses propres sentiments. C’est +en mettant son cœur dans ses ouvrages qu’elle obtint les plus brillants +succès. A la fin de sa vie, elle dut à sa plume de gagner sa vie, car +on lui retira une pension de mille livres qui lui était allouée depuis +sa sortie du théâtre. Ses principaux ouvrages sont les <i>Lettres de la +princesse Zelmaïde</i>, les <i>Lettres de Fanny Butler</i>, traduites +de l’anglais; <i>Ernestine</i>, que La Harpe a appelée «le diamant +de M<sup>me</sup> Riccoboni»; <i>la Comtesse de Sancerre</i>, <i>Sophie de +Vallière</i>, l’<i>Histoire du marquis de Cressys</i>.</p> + +<p>Néanmoins, qui est-ce qui songerait maintenant à M<sup>me</sup> Riccoboni et +à ses œuvres démodées, si elle n’avait attaché son nom à une œuvre +célèbre, signée d’un nom plus illustre! Voici comment M. Jean Fleury +nous raconte l’aventure, la chose est assez curieuse pour mériter +d’être relatée tout au long:</p> + +<p>«Saint-Foix, auteur des <i>Essais sur Paris</i> et de quelques comédies +mignardes, <i>l’Oracle</i>, <i>les Grâces</i>, soutenait un jour que le +style de Marivaux était inimitable. On lui cita un roman de Crébillon +fils dans lequel un des personnages, la fée Moustache, s’amuse à +parodier ce style; Saint-Foix soutint que cette imitation était très +mal réussie.</p> + +<p>«Il s’emporta, traita la fée de <i>bavarde</i>, <i>disant <span class="pagenum" id="Page_159">159</span> +une foule de mots et ne saisissant pas du tout l’esprit de M. de +Marivaux</i>. M<sup>me</sup> Riccoboni écoutait, se taisait, et ne prenait +aucune part à la dispute. Restée seule, elle parcourut deux ou trois +parties de <i>Marianne</i>, s’assit à son secrétaire et fit une suite +à ce roman. Deux jours après la conversation, elle la montra, sans +en nommer l’auteur; on la lut en présence de M. de Saint-Foix; il +l’entendit avec tant de surprise qu’il crut le manuscrit dérobé à M. de +Marivaux. Il voulait le faire imprimer; M<sup>me</sup> Riccoboni s’y opposa, +dans la crainte de désobliger M. de Marivaux. Dix ans après, cette +suite parut dans un journal dont le rédacteur eut la permission de M. +de Marivaux pour l’y insérer<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>.</p> + +<p>Telle est, sinon de la main, du moins d’après les confidences, et sous +la dictée pour ainsi dire de M<sup>me</sup> Riccoboni, l’histoire exacte de +cette <i>Suite</i> au roman de Marivaux, qui ne devait pas être une +<i>Fin</i>; car une des conditions que s’était imposées l’imitatrice, +c’était de ne pas faire avancer le récit. Elle y réussit à merveille, +au point que Grimm dit dans sa <i>Correspondance</i>:</p> + +<p>«C’est une imitation parfaite de la manière de Marivaux, mais d’un bien +meilleur goût. Si vous avez vu Arlequin courir la poste dans je ne sais +quelle farce, vous aurez une idée très exacte de <span class="pagenum" id="Page_160">160</span> cette manière qui +consiste à se donner un mouvement prodigieux sans avancer d’un pas. +M<sup>me</sup> Riccoboni court en poste à la Marivaux pendant cent douze pages, +et, à la fin de sa course, le roman de <i>Marianne</i> est aussi avancé +qu’auparavant. Mais, en vérité, sa manière d’écrire, même en se réglant +sur un mauvais modèle, est très supérieure à celle de Marivaux<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>.»</p> + +<p>Un juge plus impartial, d’Alembert, a rendu justice au mérite et au +bonheur du pastiche de M<sup>me</sup> Riccoboni, sans offense pour la justice +et le goût. Il a recommandé de ne pas confondre avec les mauvais +continuateurs de Marivaux M<sup>me</sup> Riccoboni, qui, par une espèce de +plaisanterie et de gageure, a essayé de continuer <i>Marianne</i> en +imitant le style de l’auteur. «On ne saurait, dit-il, pousser plus +loin l’imitation.» Nous pensons qu’il est intéressant de comparer son +imitation à son propre style, et nous donnons ci-après un extrait des +deux.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">SUITE DE LA VIE DE MARIANNE</p> + + <p class="center small90">(Imitation de Marivaux.)</p> + + <p>Vous voilà bien surprise, bien étonnée, Madame; je vois d’ici la mine + que vous faites. Je m’y attendais; vous cherchez, vous hésitez; il me + semble vous entendre dire: «Cette écriture est bien la sienne, mais + cela ne se peut <span class="pagenum" id="Page_161">161</span> + pas, la chose est impossible!»—Pardonnez-moi, Madame, c’est elle; + c’est Marianne, oui, Marianne elle-même.—Quoi! cette Marianne si + fameuse, si connue, si chérie, si désirée, que tout Paris croit + morte et enterrée? Eh! ma chère enfant, d’où sortez-vous? vous êtes + oubliée, on ne songe plus à vous; le public, las d’attendre, vous a + mise au rang des choses perdues sans retour.»</p> + + <p>A tout cela je répondrai que je ne m’en soucie guère: j’écris pour + vous, je vous ai promis la suite de mes aventures, je veux vous tenir + parole; si cela déplaît à quelqu’un, il n’a qu’à me laisser là. Au + fond j’écris pour m’amuser; j’aime à parler, à causer, à babiller + même; je réfléchis, tantôt bien, tantôt mal; j’ai de l’esprit, de la + finesse, une espèce de naturel, une sorte de naïf; il n’est peut-être + pas du goût de tout le monde, mais je ne l’en estime pas moins; il + fait le brillant de mon caractère. Ainsi, Madame, imaginez-vous bien + que je serai toujours la même; que le temps, l’âge ou la raison + ne m’ont point changée, ne m’ont seulement pas fait désirer de me + corriger. A présent, reprenons mon histoire.</p> + + <p>Je vous disais donc que, grâce au Ciel, la cloche sonna et que ma + religieuse me quitta: je dis grâce au Ciel, car en vérité son récit + m’avoit paru long, et la raison de cela, c’est qu’en m’occupant des + chagrins de mon amie je ne pouvois pas m’occuper des miens. Bien des + gens croient qu’il faut être malheureux soi-même pour compatir aux + infortunes des autres; il me semble à moi que cela n’est pas vrai. + Dans une situation heureuse on <span class="pagenum" id="Page_162">162</span> + voit avec attendrissement les personnes qui sont à plaindre, on + écoute avec sensibilité le récit de leurs peines; on est touché, on + les trouve considérables, la comparaison les grossit à nos yeux: + dans l’état contraire, le cœur, rempli de ses propres chagrins, + s’intéresse faiblement à ceux des autres; ils lui paraissent plus + faciles à supporter que les siens, et j’ai senti cela, moi qui vous + parle...</p> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">LETTRES D’UNE ÉPOUSE</p> + + <p class="dottedline2 br"> </p> + + <p>Hélas! tu m’as donc quittée? Trompée par ta tendre feinte, j’ai cru + que tant d’apprêts menaçaient seulement les hôtes de nos bois. O + quel triste réveil! mon époux loin de moi, ses esclaves empressés à + le suivre, les hennissements de ses fiers coursiers, le son aigu des + clairons, ses chariots armés de faux tranchantes! O guerre! ô fureur! + j’ai reconnu tes enseignes terribles! Mon âme s’est troublée. Dans + mon effroi j’ai appelé mon bien-aimé: mes accents douloureux ne l’ont + point ramené près de moi. Il craint donc de voir couler les pleurs + qu’il fait répandre! Il ne veut donc point partager l’amertume de + mes regrets! Cher époux, mes regards sont fixés sur ce champ fatal + où tu rassembles tes guerriers; j’aperçois ton superbe pavillon; je + le crie, en pleurant, de m’accorder un seul instant; ma voix se perd + dans les airs... Mais quel bruit se fait entendre? Ah! bruit affreux, + cruel signal! déjà mon époux déploie ses drapeaux de pourpre; il + saisit son arme redoutable; la trompette l’appelle, ses sons funestes + <span class="pagenum" id="Page_163">163</span> + l’entraînent loin de moi: il part, court, vole, me fuit! Mes yeux + baignés de larmes entrevoient à peine le nuage de poussière que sa + marche élève dans la plaine... Puissances suprêmes, veillez sur ses + jours précieux!</p> + + <p>Mes mains vont cultiver un jeune laurier. J’irai chaque jour + l’arroser de mes pleurs: il croîtra, et quand l’instant marqué pour + ton retour arrivera, ses feuilles ombrageront ta tête, ou couvriront + ma tombe.</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_51"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">DAUBENTON</span> + <span class="smcap80">(Marguerite)</span><br> + <span class="small80">(1720-1788)</span></h3> +</div> + +<p>Femme du célèbre naturaliste de ce nom; elle a écrit plusieurs romans, +dont <i>Zélie dans le désert</i>, qui a eu une douzaine d’éditions, +mais que l’on ne retrouve plus.</p> + + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_52"><span class="big120">M</span><span class="sup2">lle</span> + <span class="big120">DU SOMMERY</span> + <span class="smcap80">(de Fontette)</span><br> + <span class="small85">(1720-1790)</span></h3> +</div> + +<p>Il ne faut pas se faire d’illusions, beaucoup d’œuvres remarquables +sont ignorées ou tombent dans l’oubli, s’il ne s’est pas fait de bruit +autour de leurs auteurs, et surtout si ceux-ci n’ont laissé personne +après leur mort qui ait de l’intérêt à en faire. M<sup>lle</sup> du Sommery +est de ce nombre; son <span class="pagenum" id="Page_164">164</span> nom est à peu près inconnu aujourd’hui, +parce qu’elle n’a pas eu un salon brillant comme M<sup>mes</sup> de Tencin, +du Deffand, des amis comme d’Alembert ou Diderot, etc. Elle était une +moraliste. «Une vieille demoiselle de condition qui s’est occupée toute +sa vie de l’étude des hommes et des lettres. Tous ceux qui fréquentent +les assemblées publiques de l’Académie française la connaissent. Elle +n’en a jamais manqué une seule, et sa figure est remarquable: c’est une +grande brune presque noire, des sourcils fort épais, de grands yeux +pleins d’esprit et d’attention. Son livre prouve combien elle s’est +nourrie de la lecture des <i>Maximes</i> de La Rochefoucauld et des +<i>Caractères</i> de La Bruyère<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>.</p> + +<p>L’expression a presque toujours de la finesse et de la précision.</p> + +<p>«Sa conversation était piquante et caustique, sachant braver le +ridicule et saisissant ceux des autres avec beaucoup de finesse; +elle plaisait par sa franchise, même par sa bizarrerie. Elle était +implacable surtout pour les bavards, les sots et les fats, mais +serviable pour tous et d’une infatigable charité<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>.»</p> + +<p>Elle a publié avec beaucoup de succès:</p> + +<p><i>Doutes sur diverses opinions reçues dans la société</i>, dédiés aux +mânes de M. Saurin, membre <span class="pagenum" id="Page_165">165</span> de l’Académie française (décédé en +1781).—1782;</p> + +<p><i>Lettres de M<sup>me</sup> la comtesse de L... à M. le comte de +R...</i>—1785;</p> + +<p><i>Lettres à M<sup>lle</sup> de Tourville</i>, roman.—1788;</p> + +<p><i>L’Oreille</i>, conte philosophique.—1789.</p> + +<p>Elle édita ces <i>Lettres</i> comme ayant été écrites par une +contemporaine de M<sup>mes</sup> de La Fayette et de Sévigné, dont elle imite +parfaitement le langage, ce qui donna lieu à de grosses dissertations +entre de Sepchênes et de Gaillard; on les attribua à M<sup>me</sup> Riccoboni, +puis à M<sup>me</sup> de Genlis, et cela ne fit que contribuer à son succès. +Grimm disait qu’on «y trouvait de la grâce, de la facilité, un goût +fort sage, et le meilleur ton».</p> + +<p>Dans ces <i>Lettres</i>, elle exprime d’une façon fort originale +son opinion sur la sémillante marquise. Elle trouvait sa réputation +surfaite, et se tenait en défiance contre les épanchements maternels où +l’art épistolaire entrait, selon elle, pour beaucoup<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">LETTRE DE LA COMTESSE DE L.</p> + + <p class="dottedline2 br"> </p> + + <p><i>M<sup>me</sup> de Grignan se trouve fort mal du séjour de Paris. Je la vis + la semaine dernière chez M<sup>me</sup> de Coulanges. Je la trouvai maigrie + et abattue; elle se plaint de sa poitrine. M<sup>me</sup> de Sévigné pleure + tendrement sa mort en sa présence; <span class="pagenum" id="Page_166">166</span> + elle lui dit pathétiquement qu’elle est pulmonique, étique, + asthmatique, et tout ce qu’il y a de plus funeste en ique; de + façon que cette mourante beauté, que je ne crois malade que des + oppressantes caresses de madame sa mère, partira ces jours-ci pour + Grignan...</i></p> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">MAXIMES</p> + + <p class="p2">—Il se trouve parmi les gens de lettres un petit nombre de beaux + parleurs, mais infiniment peu de bons causeurs.</p> + + <p class="p2">—Le mauvais ton rend le commerce de beaucoup de gens insoutenable.</p> + + <p class="p2">—Le bon ton est une facilité noble dans le propos, une politesse + naturelle dans les expressions, une décence dans le maintien, une + convenance dans les égards, un tact qui nous avertit également de ce + que nous devons rendre aux autres, et de ce que les autres doivent + nous rendre.</p> + + <p class="p2">—On donne le nom de prudence à cette basse politesse qui n’ose ni + blâmer le vice, ni louer la vertu.</p> + + <p class="p2">—La fortune ne change pas les mœurs, elle les démasque.</p> + + <p class="p2">—Il est encore plus absurde de nier ce qu’on n’entend pas que de le + croire.</p> + + <p class="p2">—Un souper délicat dédommage d’une conversation languissante. Si + l’on ne buvait ni ne mangeait, que de maisons dans lesquelles on ne + pourrait tenir un quart d’heure!</p> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_167">167</span></p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">CARACTÈRES</p> + + <p>—L’homme d’airs<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a> réunit tous les défauts: il est impertinent, + suffisant, pédant, fat, affecté, important, dédaigneux; Narcisse en + est un modèle. Personne plus que Narcisse ne s’entend à donner une + fête... Il sait à peu près tout ce qu’on peut savoir de bagatelles, + ce qui le fait passer parmi beaucoup de gens pour homme de goût et + homme de lettres: il a des livres, des tableaux, des coquilles, des + nains, des singes, des perroquets, des chevaux, des chiens, c’est + l’homme le plus affairé du royaume. Je ne sais comment il suffit à + ces grandes occupations.—Cet homme utile à sa patrie passe neuf + heures dans son lit, quatre à sa toilette, deux avec ses bêtes, + autant avec le marchand de colifichets.</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_53"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">DE PUYSIEUX</span> + <span class="smcap80">(Madeleine d’Arsaut)</span><br> + <span class="small80">(1720-1795)</span></h3> +</div> + +<p>Née à Paris, élevée au couvent, ce qui n’influença guère ses +opinions, elle épousa à dix-sept ans un avocat au Parlement de Paris, +Philippe-Florent de Puysieux, âgé de vingt-deux ans, qui s’occupait +à faire des traductions d’ouvrages anglais pour les libraires. +Il traduisit, en outre: <i>La <span class="pagenum" id="Page_168">168</span> femme n’est pas inférieure à +l’homme.</i> Sa jeune femme l’aidait; mais bientôt mari et femme se +fatiguèrent de travailler, et se livrèrent aux plaisirs chacun de +son côté. Nous ne suivrons donc pas M<sup>me</sup> de Puysieux dans sa vie +intérieure, nous contentant d’indiquer que Diderot, de 1745 à 1750, +vint plus d’une fois à l’aide au jeune ménage. Ce fut pendant cette +période, en 1749, que M<sup>me</sup> de Puysieux publia les <i>Conseils à une +amie</i>, qui obtinrent un grand succès, et où l’on crut reconnaître en +maints endroits la plume du mordant philosophe. Cet ouvrage n’est pas +positivement un livre de morale, ni même un livre moral, comme quelques +sentences détachées pourraient le faire croire; c’est plutôt la +science de la vie selon le monde. En 1750 parut un second volume, les +<i>Caractères</i>, contre-partie du premier, et qui sont des <i>avis à +un père</i> pour diriger les premiers pas de son fils dans le monde. +Ils furent accueillis avec la même faveur que le précédent.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Puysieux ne sut pas être fidèle à Diderot pendant qu’il +fut enfermé à la Bastille, et il rompit ses relations avec elle. Ses +ouvrages s’en ressentirent. Quoiqu’elle eût protesté énergiquement +contre la part qu’on attribuait au maître dans ses écrits, ils ne +s’élevèrent plus au-dessus de la médiocrité.</p> + +<p>Néanmoins, elle publia encore:</p> + +<p><i>Le Plaisir et la Volupté</i>, conte allégorique <span class="pagenum" id="Page_169">169</span> (1752); +<i>Zalmire et Almanzine</i> (1753); <i>Mémoires de la comtesse de +Zurlac</i> (1755); <i>Réflexions et avis sur les défauts et ridicules à +la mode</i> (1761); <i>Alzarac</i> (1762); l’<i>Histoire de M<sup>lle</sup> de +Theuille</i> (1768); <i>Mémoires d’un homme de bien</i> (1768); <i>le +Marquis à la mode</i>, comédie en trois actes.</p> + +<p>Puis il ne fut plus question d’elle.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">CONSEILS A UNE AMIE</p> + + <p class="p2">—Les talents chassent l’ennui.</p> + + <p class="p2">—Les choses trop connues perdent de leur valeur; on a une espèce de + vénération pour celles qui sont rares. Voulez-vous être longtemps + belle, montrez-vous rarement. Voulez-vous inspirer l’envie de vous + connoître, rendez votre connoissance difficile; les plus belles + perdent beaucoup à être trop connues.</p> + + <p class="p2">—Ne tirez jamais le voile tout à fait sur vos qualités; c’est au + temps à le lever entièrement, laissez-le faire.</p> + + <p class="p2">—Que votre société soit douce; ne faites point sentir votre + supériorité. L’esprit, les talents, le mérite, le rang et la fortune, + sont pour les autres un poids assez pesant sans l’augmenter de celui + de l’ostentation.</p> + + <p class="p2">—Faites rarement les avances: prévenir certaines gens, c’est leur + ôter l’envie de se lier.</p> + + <p class="p2">—Quoique l’on dise que les personnes qui parlent bien n’ennuient + jamais, la grande volubilité de langue étourdit toujours.</p> + + <p class="p2"><span class="pagenum" id="Page_170">170</span></p> + + <p class="p2">—Il est plus facile d’écouter les autres que de s’écouter soi-même.</p> + + <p class="p2">—Un des plus grands bonheurs, c’est de pouvoir se suffire à soi-même.</p> + + <p class="p2">—Le temps de la jeunesse est le seul pour apprendre, et il vient un + âge où les plaisirs nous quittent; il faut bien des ressources à une + femme pour la consoler de cet abandon.</p> + + <p class="p2">—Il faut avoir une extrême modestie sur son savoir, et cacher + soigneusement, surtout devant les autres femmes, que l’on sait + quelque chose qu’elles ignorent.</p> + + <p class="p2">—Les grâces et les belles manières sont plus nécessaires aux femmes + qu’une belle figure; sans les grâces, la beauté ne plaît jamais. + L’art corrige la nature ou l’embellit.</p> + + <p class="p2">—On revient de la colère, de l’indignation ou de l’indifférence, + mais jamais du mépris.</p> + + <p class="p2">—On perd tout le mérite des bienfaits passés quand ils ne sont pas + renouvelés.</p> + + <p class="p2">—On est toujours dédommagé des sacrifices que l’on a faits à la + vertu: tous les plaisirs que nous procurent nos passions satisfaites + n’ont jamais valu le repos d’une personne qui n’est attachée qu’à ses + devoirs.</p> + + <p class="p2">—Ne faites point de vers: il est trop difficile d’en faire de bons. + De tous les talens restreints à l’état d’homme, c’est peut-être le + plus ridicule pour une femme. Il me semble que celle qu’on verroit à + la tête <span class="pagenum" id="Page_171">171</span> + de ses ouvriers, avec une longue perche à la main, conduire + l’ordonnance d’un bâtiment, seroit moins bizarre que celle qui se + tourmenteroit à composer deux couplets de chanson. Les langues, la + poésie, les lois du royaume, les matières de religion, toutes ces + belles choses sont insupportables dans une femme: je les en avertis + au nom de tous les hommes sensés.</p> + + <p class="p2">—Si parler bien est la marque de la belle éducation, bien écrire + marque la femme d’esprit; c’est la façon d’écrire qui distingue + la femme ordinaire d’avec la femme d’esprit. Parlez bien, écrivez + encore mieux; pensez bien, et pensez haut avec vos amis, et tâchez + surtout de vous exprimer avec aisance. Pour acquérir la facilité + de s’énoncer, il est nécessaire de savoir bien sa langue, et + de connoître toute la force des termes: faute d’en trouver qui + conviennent, on reste court, dans la crainte d’en hasarder de mal + placés. M<sup>me</sup> de *** est admirable à voir; mais il ne faut pas + l’entendre: chaque mot qu’elle prononce obscurcit sa figure, de + façon qu’on la quitte comme si elle étoit laide; malgré la beauté de + ses yeux et l’éclat de son teint, elle n’a jamais su conserver de + conquêtes; elle les fait en se montrant, elle les perd en parlant. + Quelle fatalité!</p> + + <p class="p2">—Il faut se défaire de l’excès de timidité: une noble assurance + prête beaucoup à la figure, et fait merveille dans la conversation. + La timidité gêne et embarrasse; faute d’un peu de hardiesse, on ne + hasarde rien, on manque l’occasion de dire de bonnes choses, et on + perd même <span class="pagenum" id="Page_172">172</span> + celle de s’avancer. La fortune aime les téméraires, et les femmes + le sont quelquefois; ce n’est pas ce qu’elles font de mieux. Quand + l’assurance est accompagnée de la beauté et de l’esprit, il n’est + rien dont on ne vienne à bout; mais, dût-on échouer dans toutes les + entreprises, j’aime encore mieux la timidité que l’excès opposé.</p> + + <p class="p2">—L’art de plaire est le plus grand des arts. Quand on plaît, tout + réussit, tout est facile. Ce talent dépend d’un je ne sais quoi qu’il + est si difficile de définir et que si peu de personnes possèdent, que + ceux qui l’ont en doivent rendre grâces à la nature.</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_54"><span class="big120">BOUFFLERS-ROUVREL</span><br> + <span class="smcap80">(Comtesse Marie-Charlotte-Hippolyte de)</span><br> + <span class="small80">(1724-1800)</span></h3> +</div> + +<p>Célèbre par son esprit très brillant et très paradoxal, qu’elle dut +puiser près de ses amis J.-J. Rousseau, Grimm et Hamm, c’est elle +qui négocia le mariage de M<sup>lle</sup> Necker avec M. de Staël. Elle +a laissé des <i>Maximes</i>, une <i>Tragédie en prose</i> et sa +<i>Correspondance</i> avec Gustave III, dont voici un passage:</p> + +<div class="quote"> + <p class="titlep smcap90">Description du Convoi funèbre de Louis XV</p> + + <p>Après sa mort il fut abandonné, comme c’est l’ordinaire; on l’enterra + promptement et sans la moindre <span class="pagenum" id="Page_173">173</span> + escorte; son corps passa vers minuit par le bois de Boulogne pour + aller à Saint-Denis. A son passage, des cris de dérision ont été + entendus: on répétait <i>taïaut! taïaut!</i> comme lorsque l’on + voit un cerf, et sur le ton ridicule dont il avait coutume de le + prononcer. Cette circonstance, si elle est vraie, ce que je ne puis + assurer, montre bien de la cruauté: mais rien n’est plus inhumain que + le Français indigné, et, il faut en convenir, jamais il n’eut plus + de sujet de l’être; jamais une nation délicate sur l’honneur et une + noblesse naturellement fière n’avaient reçu d’injure moins excusable + que celle que le feu roi nous a faite lorsqu’on l’a vu, non content + du scandale qu’il avait donné par ses maîtresses et par son sérail à + l’âge de soixante ans, tirer de la classe la plus vile, de l’état le + plus infâme, une créature, la pire de son espèce, pour l’établir à la + cour, l’admettre à table avec sa famille, la rendre maîtresse absolue + des grâces, des honneurs, des récompenses, de la politique et de lui, + dont elle a opéré la destruction, malheurs dont à peine nous espérons + la réparation. On ne peut s’empêcher de regarder cette mort soudaine + et la dispersion de toute cette infâme troupe comme un coup de la + Providence. Toutes les apparences leur permettaient encore quinze ans + de prospérité, et, si leur attente n’eût été déçue, jamais les mœurs + et l’esprit national n’auraient pu s’en relever...</p> + + <p class="dottedline2"> </p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_174">174</span></p> + <h3 class="h3chap" id="ch_55"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">D’ÉPINAY</span><br> + <span class="smcap80">(Louise-Florence-Pétronille Tardieu d’Esclavelle<br> de La Live)</span><br> + <span class="small80">(1725-1783)</span></h3> +</div> + +<p>Amie et protectrice de J.-J. Rousseau et de l’abbé Galvani, dont elle +fit éditer le <i>Dialogue sur les femmes</i>, elle n’écrivit que les +<i>Conversations d’Émilie</i> et un volume de <i>Correspondances</i>, +plus ses <i>Mémoires</i>, qu’elle avait laissés à Grimm, et qui ont +paru seulement en 1818. C’est elle qui fit bâtir dans la vallée de +Montmorency le fameux ermitage de Jean-Jacques.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">PENSÉE</p> + + <p>Un honnête homme travaille à mériter la louange, mais ne la recherche + point: il sait qu’on en est plus digne lorsqu’on n’agit que pour elle.</p> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">LETTRE A J.-J. ROUSSEAU.</p> + + <p class="rdate">Janvier 1757.</p> + + <p><i>Je crois, mon ami, qu’il est fort difficile de prescrire des + règles sur l’amitié, car chacun les fait, comme de raison, suivant + sa façon de penser... Il y a deux points généraux essentiels et + indispensables dans l’amitié auxquels tout le monde est forcé de se + réunir: l’indulgence et la liberté; sans cela il n’y a pas de liens + qui ne se brisent. C’est à peu près à quoi se réduit mon code.</i></p> + + <p><span class="pagenum" id="Page_175">175</span></p> + + <p><i>... Tenez, il faut aimer ses amis comme les vrais amateurs aiment + les tableaux; ils ont les yeux perpétuellement attachés sur les beaux + endroits et ne voient pas les autres.</i></p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_56"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">PETITEAU</span> + <span class="smcap80">(Marie-Amable)</span><br> + <span class="smcap80">(Marquise de La Férandière)</span><br> + <span class="small80">(1736-1817)</span></h3> +</div> + +<p>Née à Tours; elle épousa Louis-Antoine Rousseau, marquis de la +Férandière.</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">VERS POUR UN BOSQUET<br></p> + <p class="center small70">OÙ DEVAIENT ÊTRE PLACÉS LE TOMBEAU DE SON ÉPOUX ET LE SIEN</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Bosquet silencieux, où la simple nature</span><br> + <span class="i0">Cache son sanctuaire et ne l’ouvre qu’à nous,</span><br> + <span class="i0">Aimable confident des entretiens si doux</span><br> + <span class="i0">Que nous dicta cent fois l’amitié la plus pure,</span><br> + <span class="i0">Tant que de mon époux le cœur palpitera,</span><br> + <span class="i6">Tant que le mien le chérira,</span><br> + <span class="i0">De roses nous viendrons enlacer ton feuillage;</span><br> + <span class="i0">Nous viendrons dans ton sein chanter notre bonheur,</span><br> + <span class="i0">Et, rendant grâce aux dieux témoins de notre ardeur,</span><br> + <span class="i6">Nous reposer sous ton ombrage.</span><br> + <span class="i0">Mais, hélas! quand la mort, à la suite des ans,</span><br> + <span class="i4">Aura glacé nos esprits et nos sens,</span><br> + <span class="i0">Et tous deux au tombeau nous aura fait descendre,</span><br> + <span class="i0">Solitaire berceau, propice à notre amour,</span><br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_176">176</span> + <span class="i0">Que tu défends des feux et des regards du jour,</span><br> + <span class="i0">Tes verts rameaux enfin couvriront notre cendre.</span><br> + <span class="i4">Réduit paisible, aujourd’hui si charmant,</span><br> + <span class="i0">Ah! quel que soit alors ton aspect triste et sombre,</span><br> + <span class="i0">N’épouvante jamais que l’être indifférent,</span><br> + <span class="i6">Et que toujours le tendre amant</span><br> + <span class="i6">Vienne en rêvant chercher ton ombre!</span> + </div> + </div> +</div> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">L’AIGLE ET LE PAON</p> + <p class="center small70">FABLE</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Un aigle auprès d’un paon, non sans quelque murmure,</span><br> + <span class="i0">De sa robe enviait l’éclatante parure:</span><br> + <span class="i0">«Si vous devez briller aux yeux de l’univers,</span><br> + <span class="i6">Dit le paon, c’est par le courage;</span><br> + <span class="i0">L’oiseau que la nature a fait le roi des airs</span><br> + <span class="i6">N’a pas besoin d’un beau plumage.»</span> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_57"><span class="big120">MARQUISE DE MONTESSON</span><br> + <span class="smcap80">(Charlotte-Jeanne Béraud de La Haie de Riou)</span><br> + <span class="small80">(1737-1806)</span></h3> +</div> + +<p>Née à Paris, elle devint la femme morganatique du duc d’Orléans, +petit-fils du Régent. C’est chez elle et par elle que sa nièce, M<sup>me</sup> +de Genlis, se fit connaître et apprécier du duc de Chartres.</p> + +<p>Ses œuvres forment huit volumes, datés de 1782, <span class="pagenum" id="Page_177">177</span> et se composent de +comédies en prose et en vers, etc.; sur l’exemplaire de la Bibliothèque +nationale, on lit: <i>Tiré à douze exemplaires.</i>—Il n’est pas +étonnant que ce théâtre fût peu répandu! Une de ses pièces est tirée de +la <i>Marianne</i>, de Marivaux. Son raisonnement est satirique et son +style ne manque pas de fermeté.</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">COMÉDIE</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">. . . . . . . . . . . . . . . . . . <br> + D’éloquence, mon père! Oh! ce n’est pas cela;<br> + On ne se plaindra pas qu’il ait séduit par là.<br> + Il présente des faits sans tout cet étalage<br> + De grands mots dont toujours on doit blâmer l’usage.<br> + Il faut très simplement montrer la vérité:<br> + Elle n’a pas besoin d’art, de subtilité,<br> + On l’obscurcit souvent en cherchant trop à plaire;<br> + On n’éblouit par là, je crois, que le vulgaire;<br> + Mais tous les gens sensés seront de mon avis.</p> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_58"><span class="big120">M</span><span class="sup2">lle</span> + <span class="big120">CLAIRON</span><br> + <span class="small80">(1723-1803)</span></h3> +</div> + +<p>Née Claire Leyrus de Latude, célèbre actrice, a laissé des mémoires.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">PENSÉE</p> + + <p>—Il ne faut pas laisser croître l’herbe sur le chemin de l’amitié.</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_178">178</span></p> + <h3 class="h3chap" id="ch_59"><span class="big120">SOPHIE ARNOULD</span><br> + <span class="small80">(1743-1803)</span></h3> +</div> + +<p>Célèbre actrice de l’Opéra, a laissé aussi des mémoires.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">PENSÉE</p> + + <p>—La femme est un grand enfant qu’on amuse avec des joujoux, qu’on + endort avec des louanges, et qu’on séduit avec des promesses.</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_60"><span class="big120">M</span><span class="sup2">quise</span> + <span class="big120">DE RIBIÈRE D’ANTREMONT</span><br> + <span class="smcap80">(Marie-Anne-Henriette Paysan de l’Étang)</span><br> + <span class="small80">(1746-1802)</span></h3> +</div> + +<p>Femme d’esprit de la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle, à laquelle son <i>Ode +au silence</i> valut beaucoup d’admirateurs. Pour appartenir à un +sexe dénommé bavard, élever une poésie au silence, c’était en effet +original. Son aventure avec Voltaire mérite d’être racontée.</p> + +<p>Comme beaucoup de femmes de maintenant et de jadis, elle aimait +à écrire aux hommes illustres, et elle adressa une lettre +très enthousiaste au grand littérateur de l’époque. Voltaire, +précisément, venait d’être mystifié: un avocat né au Croisic, Paul +Desforges-Maillard (1699-1772), s’était rendu célèbre par des poésies +qu’il envoyait au <i>Mercure de <span class="pagenum" id="Page_179">179</span> France</i> sous le pseudonyme de +M<sup>lle</sup> Malerais de la Vigne. Néanmoins Voltaire s’y laissa prendre, et +M<sup>me</sup> d’Antremont, dans sa lettre, que nous donnons plus loin, fait +allusion à cette aventure; mais quand la ruse fut dévoilée, on ne fit +plus attention aux vers ni à l’auteur.</p> + +<p>Toujours prêt à sacrifier au beau sexe, Voltaire avait adressé la +poésie suivante à la prétendue poète, en lui envoyant son <i>Histoire +de Charles XII</i>:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <span class="i0">Toi dont la voix brillante a volé sur nos rives,</span><br> + <span class="i0">Toi qui tiens dans Paris nos muses attentives,</span><br> + <span class="i6">Qui sait si bien associer</span><br> + <span class="i6">Et la science et l’art de plaire,</span><br> + <span class="i6">Et les talents de Deshoulière</span><br> + <span class="i6">Et les études de Dacier,</span><br> + <span class="i0">J’ose envoyer aux pieds de ta Muse divine</span><br> + <span class="i0">Quelques faibles écrits, enfants de mon repos.</span><br> + <span class="i0">Charles fut seulement l’objet de mes travaux,</span><br> + <span class="i6">Henri Quatre fut mon héros,</span><br> + <span class="i6">Et tu seras mon héroïne.</span> + </div> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">LETTRE DE M<sup><span class="smcap90">me</span></sup> D’ANTREMONT A VOLTAIRE</p> + + <p class="rdate">A Aubenas, le 4 février 1768.</p> + + <p class="ldestinataire"><span class="smcap90">Monsieur</span>,</p> + + <p><i>Une femme qui n’est pas M<sup>me</sup> Desforges-Maillard, une femme + vraiment femme, et femme dans toute la force du terme, vous prie de + lire les pièces renfermées sous cette enveloppe. Elle fait des vers + parce qu’il faut faire quelque <span class="pagenum" id="Page_180">180</span> + chose, parce qu’il est aussi amusant d’assembler des mots que des + nœuds, et qu’il en coûte moins de symétriser des pensées que des + pompons; vous ne vous apercevrez que trop, Monsieur, que ces vers lui + ont peu coûté, et vous lui direz que</i></p> + + <div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent">Des vers faits aisément sont rarement aisés.</p> + </div> + </div> + + <p><i>Elle se rappelle vos préceptes sur ce sujet, et ceux de Boileau, + qui partage avec vous l’art de graver ses écrits dans la mémoire de + ses lecteurs, et d’instruire l’esprit sans lui demander des efforts. + Vos principes et les siens sont admirables, mais ils ne s’accordent + pas avec la légèreté d’une personne de vingt et un ans, qui a + beaucoup d’antipathie pour tout ce qui est pénible. Heureusement je + rime sans prétention, et mes ouvrages restent dans mon portefeuille; + s’ils en sortent aujourd’hui, c’est parce qu’il y a longtemps que + je désirais d’écrire à l’homme de France que je lis avec le plus + de plaisir, et que je me suis imaginé que quelques pièces de vers + serviraient de passeport à ma lettre; je n’ai point eu d’autres + motifs, Monsieur.</i></p> + + <div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <span class="i6">Il est des femmes beaux esprits:</span><br> + <span class="i0">A Pindare autrefois, dans les jeux Olympiques,</span><br> + <span class="i6">Corinne des succès lyriques</span><br> + <span class="i6">Très souvent disputa le prix.</span><br> + <span class="i0">Pindare, assurément, ne valait pas Voltaire,</span><br> + <span class="i6">Corinne valait mieux que moi:</span><br> + <span class="i6">Qu’il faudrait être téméraire</span><br> + <span class="i6">Pour entrer en lice avec toi!</span><br> + <span class="i0">Mais je le suis assez pour désirer de plaire</span><br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_181">181</span> + <span class="i0">A l’écrivain dont le goût est ma loi.</span><br> + <span class="i0">Si tu daignais sourire à mes ouvrages,</span><br> + <span class="i6">Quel sort égalerait le mien!</span><br> + <span class="i6">Tu réunis tous les suffrages,</span><br> + <span class="i6"> Et moi je n’aspire qu’au tien.</span> + </div> + </div> + + <p><i>Il serait bien glorieux pour moi, Monsieur, de l’obtenir; n’allez + pourtant pas croire que j’ose me flatter de le mériter, mais croyez + que rien ne peut égaler les sentiments d’estime et d’admiration avec + lesquels j’ai l’honneur d’être, etc.</i></p> +</div> + +<p>Probablement parce qu’il avait été dupé, Voltaire répondit moins +galamment qu’au mystificateur la lettre suivante:</p> + +<div class="quote"> + <p class="rdate">A Ferney, pays de Gex, le 20 février 1768.</p> + + <div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <span class="i0">Vous n’êtes point la Desforges-Maillard:</span><br> + <span class="i0">De l’Hélicon ce triste hermaphrodite</span><br> + <span class="i0">Passa pour femme, et ce fut son seul art;</span><br> + <span class="i0">Dès qu’il fut homme, il perdit son mérite.</span><br> + <span class="i0">Vous n’êtes point, et je m’y connais bien,</span><br> + <span class="i0">Cette Corinne et jalouse et bizarre</span><br> + <span class="i0">Qui par ses vers, où l’on n’entendait rien,</span><br> + <span class="i0">En déraison l’emportait sur Pindare.</span><br> + <span class="i0">Sapho, plus sage, en vers doux et charmants</span><br> + <span class="i0">Chanta l’amour; elle est votre modèle,</span><br> + <span class="i0">Vous possédez son esprit, ses talents;</span><br> + <span class="i0">Chantez, aimez, Phaon sera fidèle.</span> + </div> + </div> + + <p><i>Voilà, Madame, ce que je dirais si j’avais l’âge de <span class="pagenum" id="Page_182">182</span> + vingt et un ans, mais j’en ai soixante-quatorze passés; vous avez de + beaux yeux sans doute, cela ne peut être autrement, et j’ai presque + perdu la vue; vous avez le feu brillant de la jeunesse, et le mien + n’est plus que de la cendre froide; vous me ressuscitez, mais ce + n’est que pour un moment, et le fait est que je suis mort.</i></p> + + <p><i>C’est du fond de mon tombeau que je vous souhaite des jours aussi + beaux que vos talents.</i></p> + + <p><i>J’ai l’honneur d’être, etc.</i></p> + + <p class="rsignature"><span class="smcap90">De Voltaire.</span></p> +</div> + +<div class="figcenter3" style="width: 150px;"> + <img src="images/vignette4.jpg" alt="vignette décorative" width="150" height="58"> +</div> + +<p class="center2">FIN DE LA DEUXIÈME PÉRIODE</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum hidden" id="Page_184">184</span></p> + + <div class="figcenter1" id="ch_e" style="width: 600px;"> + <img src="images/bandeau3.jpg" alt="bandeau décoratif" width="600" height="85"> + </div> + + <h2 class="h2chap">TROISIÈME PÉRIODE<br> + <span class="small80">FIN DU XVIII</span><sup>e</sup> <span class="small80">SIÈCLE JUSQU’A NOS JOURS</span></h2> +</div> + +<p class="noindent"><img class="lettrine" src="images/lettre-n.jpg" width="70" height="71" alt="N"> +<span class="firstletter">N</span><span class="smcap80">OUS</span> +divisons cette troisième période en trois parties. Inutile +d’insister sur l’influence que les grands événements politiques, +changeant la destinée des nations, ont sur les beaux-arts et les +belles-lettres. Avec la Révolution commence la première partie, qui +comprend la fin du XVIII<sup>e</sup> siècle et le commencement du XIX<sup>e</sup>. On nous +pardonnera d’intervertir une fois encore l’ordre chronologique et de +placer en tête M<sup>me</sup> Roland, guillotinée en 1793, et dont le souvenir +est inséparable de cette époque. L’idée serait choquée de la trouver +après M<sup>me</sup> de Genlis, qui a élevé Louis-Philippe et était célèbre +sous la Restauration.</p> + +<p>Ce laps de temps nous a donné spécialement des sérieuses pédagogues, +des moralistes éminentes, des romancières de longue haleine.</p> + +<p>Nous arrêtons cette première partie après la Restauration, en +1830, alors que l’élan donné à la littérature par M<sup>me</sup> de Staël +et Chateaubriand va la faire entrer dans une voie qui s’élargira +rapidement désormais.</p> + +<div class="figcenter3" style="width: 150px;"> + <img src="images/vignette5.jpg" alt="vignette décorative" width="150" height="55"> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="section"> + <p><span class="pagenum hidden" id="Page_185">185</span></p> + + <div id="ch_61" class="figcenter1" style="width: 600px;"> + <img src="images/bandeau4.jpg" alt="bandeau décoratif" width="600" height="161"> + </div> + + <p class="souschapitre">PREMIÈRE PARTIE</p> + <p class="souschapitre"><span class="small80">(1789-1830)</span></p> + <p class="center">____</p> + + <h3 class="h3chap"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">ROLAND DE LA PLATIÈRE</span><br> + <span class="small80">(1754-1793)</span></h3> +</div> + +<p>Manon-Jeanne Philippon est plutôt une femme à caractère qu’une femme de +lettres proprement dite; elle ne nous a laissé que ses <i>Mémoires</i>, +écrits dans sa prison, et les <i>Lettres aux demoiselles Cannet</i> +qu’elle écrivait jeune fille de la petite cellule de son couvent. On +lui attribue aussi une <i>Étude</i> sur la femme révolutionnaire.</p> + +<p>C’est un grand caractère de femme politique et philosophe. M. Bernard +Perez, dans un de ses livres de psychologie, la prend comme modèle +du caractère des équilibrés. Elle se maria par raison plutôt que +par amour; son mari, brave et excellent homme, l’adorait. «Roland +se tuera», avait-elle dit quand on la jugeait; en effet, lorsqu’il +<span class="pagenum" id="Page_186">186</span> apprit que la tête de sa chère femme était tombée sur +l’échafaud, il alla au pied d’un chêne dans les bois, et se perça la +poitrine de sa canne armée.</p> + +<p>Elle fut comprise dans les poursuites dirigées contre les Girondins +par les Jacobins vainqueurs, et condamnée avec ses amis à mourir sur +l’échafaud. Michelet nous la montre par ce fatal soir de novembre 1793, +toujours belle sur le tombereau qui la mène à la guillotine. En passant +place de la Révolution, au pied de la statue géante de la Liberté, elle +s’écria en regardant la déesse: «Que de crimes commis en ton nom!», et +son regard embrassa pour la dernière fois une mer de têtes humaines. +Jules Claretie assure que, si on lui eût accordé le crayon demandé pour +écrire ses dernières impressions, elle eût mis: «Liberté, je meurs +néanmoins fidèle à ton culte!»</p> + +<p>Pour connaître M<sup>me</sup> Roland, pour avoir une idée de son style +énergique en même temps que de ses idées sérieuses, nous n’avons qu’à +la laisser parler dans ses <i>Mémoires</i>.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">MÉMOIRES</p> + + <p class="dottedline2 br"> </p> + + <p>Fille d’artiste, femme d’un savant devenu ministre et demeuré homme + de bien, aujourd’hui prisonnière destinée peut-être à une mort + violente et inopinée, j’ai <span class="pagenum" id="Page_187">187</span> + connu le bonheur et l’adversité, j’ai vu de près la gloire et subi + l’injustice.</p> + + <p>Née dans un état obscur, mais de parents honnêtes, j’ai passé ma + jeunesse au sein des beaux-arts, nourrie des charmes de l’étude, sans + connoître de supériorité que celle du mérite, ni de grandeur que + celle de la vertu.</p> + + <p>A l’âge où l’on prend un état, j’ai perdu les espérances de fortune + qui pouvoient m’en procurer un conforme à l’éducation que j’avois + reçue. L’alliance d’un homme respectable a paru réparer ces revers; + elle m’en préparoit de nouveaux.</p> + + <p>Un caractère doux, une âme forte, un esprit solide, un cœur très + affectueux, un extérieur qui annonçoit tout cela, m’ont rendue chère + à ceux qui me connoissent. La situation dans laquelle je me suis + trouvée m’a fait des ennemis; ma personne n’en a point: ceux qui + disent le plus de mal de moi ne m’ont jamais vue.</p> + + <p>Il est si vrai que les choses sont rarement ce qu’elles paroissent + être que les époques de ma vie où j’ai goûté le plus de douceurs + ou le plus éprouvé de chagrins sont souvent toutes contraires à ce + que d’autres pourroient en juger. C’est que le bonheur tient aux + affections plus qu’aux événements.</p> + + <p>Je me propose d’employer les loisirs de ma captivité à retracer ce + qui m’est personnel depuis ma tendre enfance jusqu’à ce moment; c’est + vivre une seconde fois que de revenir ainsi sur tous les pas de sa + carrière; et qu’a-t-on de mieux à faire en prison que de transporter + ailleurs son <span class="pagenum" id="Page_188">188</span> + existence par une heureuse fiction ou par des souvenirs intéressants?</p> + + <p>Si l’expérience s’acquiert moins à force d’agir qu’à force de + réfléchir sur ce qu’on voit et sur ce qu’on a fait, la mienne peut + s’augmenter beaucoup par l’entreprise que je commence.</p> + + <p>La chose publique, mes sentiments particuliers, me fournissent + assez, depuis deux mois de détention, de quoi penser et décrire + sans me rejeter sur des temps fort éloignés; aussi les cinq + premières semaines avoient-elles été consacrées à des <i>Notices + historiques</i> dont le recueil n’étoit peut-être pas sans mérite. + Elles viennent d’être anéanties; j’ai senti toute l’amertume de + cette perte que je ne réparerai point; mais je m’indignerois contre + moi-même de me laisser abattre par quoi que ce soit. Dans toutes les + peines que j’ai essuyées, la plus vive impression de douleur est + presque aussitôt accompagnée de l’ambition d’opposer mes forces au + mal dont je suis l’objet, et de le surmonter ou par le bien que je + fais à d’autres, ou par l’augmentation de mon propre courage. Ainsi, + le malheur peut me poursuivre et non m’accabler; les tyrans peuvent + me persécuter, mais m’avilir? jamais, jamais!</p> + + <p>Manon on m’appeloit; j’en suis fâchée pour les amateurs de romans: + ce nom n’est pas noble; il ne sied point à une héroïne du grand + genre; mais enfin c’étoit le mien, et c’est une histoire que j’écris. + Au reste, les plus délicats se seroient réconciliés avec le nom en + entendant ma mère le prononcer et voyant celle qui le + <span class="pagenum" id="Page_189">189</span> + portoit. Quelle expression manquoit de grâce quand ma mère + l’accompagnoit de son ton affectueux? Et, lorsque sa voix touchante + venoit pénétrer mon cœur, ne m’apprenoit-elle pas à lui ressembler?</p> + + <p>Vive sans être bruyante, et naturellement recueillie, je ne demandois + qu’à m’occuper, et je saisissois avec promptitude les idées qui + m’étoient présentées. Cette disposition fut mise tellement à profit + que je ne me suis jamais souvenue d’avoir appris à lire; j’ai ouï + dire que c’étoit chose faite à quatre ans, et que la peine de + m’enseigner s’étoit pour ainsi dire terminée à cette époque, parce + que, dès lors, il n’avoit plus été besoin que de ne pas me laisser + manquer de livres. Quels que fussent ceux qu’on me donnoit ou dont je + pouvois m’emparer, ils m’absorboient tout entière, et l’on ne pouvoit + plus me distraire que par des bouquets. La vue d’une fleur caresse + mon imagination et flatte mes sens à un point inexprimable; elle + réveille avec volupté le sentiment de l’existence. Sous le tranquille + abri du toit paternel, j’étois heureuse dès l’enfance avec des fleurs + et des livres: dans l’étroite enceinte d’une prison, au milieu des + fers imposés par la tyrannie la plus révoltante, j’oublie l’injustice + des hommes, leurs sottises et mes maux, avec des livres et des fleurs.</p> + + <p class="dottedline2"> </p> + + <p>L’occasion étoit trop belle pour négliger de me faire apprendre + l’Ancien, le Nouveau Testament, les catéchismes petit et grand; + j’apprenois tout ce qu’on vouloit, et j’aurois répété l’Alcoran si + l’on m’eût appris à le <span class="pagenum" id="Page_190">190</span> + lire. Je me souviens d’un peintre nommé Cuibal, fixé depuis à + Stuttgard, et dont j’ai vu, il y a peu d’années, un éloge du Poussin + couronné à l’Académie de Rouen; il venoit souvent chez mon père: + c’étoit un drôle de corps qui me faisoit des contes de Peau-d’Ane + que je n’ai point oubliés et qui m’amusoient beaucoup; il ne se + divertissoit pas moins à me faire débiter ma science. Je crois le + voir encore avec sa figure un peu grotesque, assis dans un fauteuil, + me prenant entre ses genoux, sur lesquels j’appuyois mes coudes, + et me faisant répéter le <i>Symbole de saint Athanase</i>; puis + récompensant ma complaisance par l’histoire de <i>Tangu</i>, dont le + nez étoit si long qu’il étoit obligé de l’entortiller autour de son + bras quand il vouloit marcher. On pourroit faire des oppositions plus + extravagantes!</p> + + <p class="dottedline2"> </p> + + <p>Cependant je voulois apprendre, et je n’aimois point à laisser + ce que j’avois entrepris. Il fut arrêté que j’irois chez l’abbé + Bunant, trois fois par semaine, dans la matinée; mais il ne savoit + pas s’assujettir à conserver sa liberté pour me consacrer quelques + instans; je le trouvois occupé d’affaires de paroisse, distrait + par des enfants ou déjeunant avec un ami: je perdois mon temps; + la mauvaise saison survint, et le latin fut abandonné. Je n’ai + conservé de cette tentative qu’une sorte d’instinct ou commencement + d’intelligence qui, dans le temps de ma dévotion, me permettait de + répéter ou chanter les psaumes sans ignorer absolument ce que je + disois, et beaucoup de facilité pour l’étude des langues en général, + <span class="pagenum" id="Page_191">191</span> + particulièrement pour l’italien, que j’ai appris, quelques années + après, seule et sans peine.</p> + + <p>Mon père ne me poussoit pas vivement au dessin, s’amusoit de + mon aptitude plus qu’il ne s’occupoit à développer chez moi un + grand talent; je compris même, par quelques mots échappés d’une + conversation avec ma mère, que cette femme prudente ne se soucioit + pas que j’allasse très loin dans ce genre. «Je ne veux pas qu’elle + devienne peintre, disoit-elle; il faudroit des études communes et + des liaisons dont nous n’avons que faire.» On me fit commencer à + graver; tout m’étoit bon; j’appris à tenir le burin, et je vainquis + bientôt les premières difficultés. Lors de la fête de quelqu’un de + nos grands-parents, qu’on alloit religieusement souhaiter, je portois + toujours pour mon tribut ou une jolie tête que je m’étois appliquée + à bien dessiner dans cette intention, ou une petite plaque de cuivre + bien propre, sur laquelle j’avois gravé un bouquet et un compliment + soigneusement écrit, dont M. Doucet m’avoit tourné les vers. Je + recevois en échange des almanachs qui m’amusoient beaucoup et quelque + présent d’objets à mon usage, destinés ordinairement à la parure que + j’aimois. Ma mère s’y plaisoit pour moi; elle étoit simple dans la + sienne et même souvent négligée; mais sa fille était sa poupée, et + j’avois dans mon enfance une mise élégante, même riche, qui sembloit + au-dessus de mon état. Les jeunes personnes portoient alors ce que + l’on appeloit des corps de robe: c’étoit un vêtement fait comme les + robes de cour, très juste à la taille, qu’il dessinoit fort bien, très + <span class="pagenum" id="Page_192">192</span> + ample par le bas, avec une longue queue traînante et ornée de divers + chiffons, suivant le goût ou la mode; on me donnoit les miens en + belles étoffes de soie, légères pour le dessin, modestes pour la + couleur, mais de prix et de qualité pareils aux robes de ma mère. La + toilette me coûtoit bien quelques chagrins, car on me faisoit souvent + les cheveux avec des papillotes, des fers chauds, tout l’attirail + ridicule et barbare dont on se servoit dans ce temps-là; j’avois la + tête extrêmement sensible, et le tiraillement qu’il falloit souffrir + était si douloureux qu’une grande coiffure me faisoit toujours verser + des larmes arrachées par la souffrance, sans être accompagnées de + plaintes.</p> + + <p>Il me semble que j’entends demander pour quels yeux étoit cette + toilette dans la vie retirée que je menois. Ceux qui feroient + cette question doivent se rappeler que je sortois deux fois la + semaine; et s’ils avoient connu les mœurs de ce qu’on appeloit les + bourgeois de Paris de mon temps, ils sauroient qu’il en existoit + des milliers dont la dépense, assez grande en parure, avoit pour + objet une représentation de quelques heures aux Tuileries tous les + dimanches; leurs femmes y joignoient celle de l’église, et le plaisir + de traverser doucement leur quartier sous les yeux du voisinage. + Joignez à cela les visites de famille aux grandes époques des fêtes + et du premier de l’an, une noce, un baptême, et vous verrez assez + d’occasions d’exercer la vanité. Au reste, on pourra remarquer + dans mon éducation plus d’un contraste. Cette petite personne, qui + paroissoit le dimanche à l’église et à la promenade dans + <span class="pagenum" id="Page_193">193</span> + un costume qu’on auroit pu croire sorti d’un équipage, et dont + l’apparence étoit fort bien soutenue par son maintien et son langage, + alloit fort bien aussi dans la semaine en petit fourreau de toile + au marché avec sa mère; elle descendoit même seule pour acheter, + à quelques pas de la maison, du persil ou de la salade que la + ménagère avoit oubliés. Il faut convenir que cela ne me plaisoit + pas beaucoup; mais je n’en témoignois rien, et j’avois l’art de + m’acquitter de ma commission de manière à y trouver de l’agrément. + J’y mettois une si grande politesse, avec quelque dignité, que la + fruitière ou autre personnage de cette espèce se faisoit un plaisir + de me servir d’abord, et que les premiers arrivés le trouvoient bon; + je remboursois toujours quelque compliment sur mon passage, et je + n’en étois que plus honnête. Cette enfant, qui lisoit des ouvrages + sérieux, expliquoit fort bien les cercles de la sphère céleste, + manioit le crayon et le burin, et se trouvoit à huit ans la meilleure + danseuse d’une assemblée de jeunes personnes au-dessus de son âge, + réunies pour une petite fête de famille; cette enfant étoit souvent + appelée à la cuisine pour y faire une omelette, éplucher des herbes + ou écumer le pot. Ce mélange d’études graves, d’exercices agréables + et de soins domestiques ordonnés, assaisonnés par la sagesse de ma + mère, m’a rendue propre à tout; il sembloit prédire les vicissitudes + de ma fortune et m’a aidée à les supporter. Je ne suis déplacée + nulle part; je saurois faire ma soupe aussi lestement que Philopœmen + coupoit du bois; mais personne n’imagineroit, en me voyant, que ce + fût un soin dont il convînt de me charger.</p> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_194">194</span></p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_62"><span class="big120">COMTESSE DE BEAUHARNAIS</span><br> + <span class="smcap80">(Marie-Anne-Fanny Mouchar)</span><br> + <span class="small80">(1738-1813)</span></h3> +</div> + +<p>Salon très parisien, fréquenté successivement par Rousseau, Dorat, +Buffon, Lebrun; ce dernier décocha un jour à la maîtresse de la maison +un peu galant distique qui fit le tour du monde:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent">Églé, belle et poète, a deux petits travers:<br> + Elle fait son visage et ne fait pas ses vers.</p> + </div> +</div> + +<p>Elle publia deux volumes de poésies et de prose, un roman historique +intitulé: les <i>Lettres de Stéphanie</i>, et des pièces de théâtre.</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">AUX SAUVAGES</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Sauvages, soyez nos modèles,<br> + Le sentiment guide vos pas;<br> + A sa loi vous êtes fidèles,<br> + Que n’habité-je vos climats!</p> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_63"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">DE VERDIER</span> + <span class="smcap80">(Suzanne Allut)</span><br> + <span class="small80">(1745-1813)</span></h3> +</div> + +<p>Nous ne trouvons aucune notice bibliographique sur cette femme de +lettres qui écrivit cette jolie pièce de vers dans le ton de l’époque:</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_195">195</span></p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">LA FONTAINE DE VAUCLUSE</p> + <p class="center small70">IDYLLE</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ce n’est pas seulement sur des rives fertiles</span><br> + <span class="i0">Que la nature plaît à notre œil enchanté:</span><br> + <span class="i6">Dans les climats les plus stériles,</span><br> + <span class="i0">Elle nous force encor d’admirer sa beauté.</span><br> + <span class="i0">Tempi nous attendrit, Vaucluse nous étonne,</span><br> + <span class="i0">Vaucluse, horrible asile, où Flore ni Pomone</span><br> + <span class="i0">N’ont jamais prodigué leurs touchantes faveurs,</span><br> + <span class="i0">Où jamais de ses dons la terre ne couronne</span><br> + <span class="i6">L’espérance des laboureurs.</span><br> + <span class="i0">Ici, de toutes parts, elle n’offre à la vue</span><br> + <span class="i0">Que les monts escarpés qui bordent ces déserts</span><br> + <span class="i6">Et qui, se cachant dans la nue,</span><br> + <span class="i6">Les séparent de l’univers.</span><br> + <span class="i0">Sous la voûte d’un roc dont la masse tranquille</span><br> + <span class="i0">Oppose à l’aquilon un rempart immobile,</span><br> + <span class="i6">Dans un majestueux repos,</span><br> + <span class="i0">Habite de ces bords la naïade sauvage;</span><br> + <span class="i0">Son front n’est point orné de flexibles roseaux,</span><br> + <span class="i6">Et la pureté de ses eaux</span><br> + <span class="i0">Est le seul ornement qui pare son rivage.</span><br> + <span class="i6">J’ai vu ses flots tumultueux</span><br> + <span class="i0">S’échapper de son urne en torrents écumeux;</span><br> + <span class="i6">J’ai vu ses ondes jaillissantes,</span><br> + <span class="i0">Se brisant à grand bruit sur des rochers affreux,</span><br> + <span class="i0">Précipiter leur cours vers des plaines riantes,</span><br> + <span class="i0">Qu’un ciel plus favorable éclaire de ses feux.</span><br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_196">196</span> + <span class="i0">L’écho gémit au loin: Philomèle craintive</span><br> + <span class="i6">Fuit et n’ose sur cette rive</span><br> + <span class="i6">Nous faire entendre ses accents.</span><br> + <span class="i0">L’oiseau seul de Pallas, dans ces cavernes sombres,</span><br> + <span class="i0">Confond pendant la nuit, avec l’horreur des ombres,</span><br> + <span class="i6">L’horreur de ses lugubres chants.</span><br> + <span class="i0">Déesse de ces bords, ma timide ignorance</span><br> + <span class="i0">N’ose lever sur vous des regards indiscrets;</span><br> + <span class="i0">Je ne veux point sonder les abîmes secrets</span><br> + <span class="i0">Où de l’astre du jour vous bravez la puissance,</span><br> + <span class="i6">Lorsque sa brûlante influence</span><br> + <span class="i0">Dessèche votre lit ainsi que nos guérets.</span><br> + <span class="i0">Je ne demande point par quel heureux mystère</span><br> + <span class="i0">Chaque printemps vous voit plus belle que jamais,</span><br> + <span class="i6">Tandis qu’au départ de Cérès</span><br> + <span class="i0">Vous nous offrez à peine une onde salutaire;</span><br> + <span class="i0">Expliquez-moi plutôt les nouveaux sentiments</span><br> + <span class="i6">Qui calment l’horreur de mes sens.</span><br> + <span class="i0">Quoi! ces tristes déserts, ces arides montagnes,</span><br> + <span class="i6">L’aspect affreux de ces campagnes,</span><br> + <span class="i0">Devraient-ils inspirer de si doux mouvements?</span><br> + <span class="i0">Ah! sans doute l’aurore y fit briller encore</span><br> + <span class="i0">Un rayon de ce feu que ressentit pour Laure</span><br> + <span class="i6">Le plus fidèle des amants.</span><br> + <span class="i0">Pétrarque auprès de vous soupira son martyre;</span><br> + <span class="i6">Pétrarque y chantait sur sa lyre</span><br> + <span class="i6">Sa flamme et ses tendres souhaits;</span><br> + <span class="i0">Et tandis que les cris d’une amante trahie,</span><br> + <span class="i6">Ou la voix de la Perfidie,</span><br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_197">197</span> + <span class="i0">Fatiguent nos coteaux, remplissent nos forêts,</span><br> + <span class="i6">Du sein de ses grottes profondes</span><br> + <span class="i6">L’écho ne répondit jamais</span><br> + <span class="i0">Qu’aux accents d’un amour aussi pur que vos ondes.</span><br> + <span class="i0">Trop heureux les amants l’un de l’autre enchantés,</span><br> + <span class="i6">Qui, sur ces rochers écartés,</span><br> + <span class="i0">Feraient revivre encor cette tendresse extrême;</span><br> + <span class="i6">Et, dans une douce langueur,</span><br> + <span class="i0">Oubliés des humains qu’ils oublieraient de même,</span><br> + <span class="i6">Suffiraient seuls à leur bonheur!</span><br> + <span class="i0">Mais, hélas! il n’est plus de chaînes aussi belles:</span><br> + <span class="i0">Pétrarque dans sa tombe enferma les Amours.</span><br> + <span class="i0">Nymphes qui répétiez ses chansons immortelles,</span><br> + <span class="i0">Vous voyez tous les ans la saison des beaux jours</span><br> + <span class="i6">Vous porter des ondes nouvelles:</span><br> + <span class="i6">Les siècles ont fini leur cours</span><br> + <span class="i0">Et n’ont point ramené des cœurs aussi fidèles.</span><br> + <span class="i0">Ah! conservez du moins les sacrés monuments</span><br> + <span class="i6">Qu’il a laissés sur vos rivages;</span><br> + <span class="i0">Ces chiffres, de ses feux respectables garants,</span><br> + <span class="i0">Ces murs qu’il habitait, ces murs sur qui le temps</span><br> + <span class="i6">N’osa consommer ses outrages.</span><br> + <span class="i0">Surtout que vos déserts, témoins de ses transports,</span><br> + <span class="i0">Ne recèlent jamais l’audace ou l’imposture;</span><br> + <span class="i0">Et si quelque infidèle ose souiller ces bords,</span><br> + <span class="i0">Que votre seul aspect confonde le parjure</span><br> + <span class="i6">Et fasse naître ses remords!</span> + </div> + </div> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_198">198</span></p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_64"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">DE GENLIS</span><br> + <span class="small80">(1746-1830)</span></h3> +</div> + +<p>Stéphanie-Félicité Ducrest de Saint-Aubin, comtesse de Genlis, marquise +de Sillery, naquit à Chamery, près Autun. Elle fut une véritable femme +de lettres pédagogue, celle qui ouvrit la voie aux si nombreuses femmes +qui devaient depuis écrire pour les enfants. Elle tenait d’ailleurs de +sa mère, M<sup>me</sup> Ducrest, laquelle laissa quelques romans pour jeunes +personnes, entre autres les <i>Dangers des liaisons</i>. La jeune +Félicité savait à peine assembler ses lettres qu’elle s’en servit +pour lire la <i>Clélie</i> de M<sup>lle</sup> de Scudéry. Dès l’âge de sept +ans, déjà chanoinesse, elle jouait la comédie dans le château de +Saint-Aubin, où elle fut trouvée si jolie déguisée en <i>Amour</i>, +qu’elle continua à porter le costume, avec des ailes, qu’on lui +retirait pour entrer à l’église.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Genlis posséda au plus haut degré l’esprit pédagogique. +Par suite de revers de fortune,—il en arrivait alors comme +aujourd’hui,—elle obtint d’être <i>gouverneur</i> des enfants du duc +d’Orléans, alors duc de Chartres, qu’elle rencontrait chez sa tante, +M<sup>me</sup> de Montesson, et ce fut elle qui éleva celui qui devait devenir +Louis-Philippe. Elle se faisait trop aimer de ses élèves, et, par +crainte de l’empire qu’elle pouvait exercer <span class="pagenum" id="Page_199">199</span> sur eux, la duchesse +l’éloignait quelquefois. Elle écrivait pendant un de ces voyages forcés +à Mademoiselle d’Orléans, son élève, ces lignes empreintes d’une +affection réellement trop exaltée:</p> + +<div class="quote"> + <p><i>Quand ma chère amie recevra cette lettre, je serai bien rapprochée + d’elle, et je ne m’en éloignerai plus. J’ai regretté mon enfant + aujourd’hui encore plus qu’à l’ordinaire, s’il est possible, parce + que ce pays est ravissant. Il n’y a pas de situations et d’environs + comparables à ceux de Clermont. Rien au monde n’est plus singulier, + plus pittoresque, plus frais et plus agréable. Nous rapportons à mon + enfant une grappe de raisin pétrifiée dans une fontaine, et puis des + pâtes d’abricots. Chère petite amie, je n’ai d’autre plaisir que + celui de m’occuper de toi, que j’aime à la folie et que je porte + partout dans mon cœur. J’ai au cou ton profil qui ne me quitte ni + jour, ni nuit, et puis un portrait, jouant de la harpe, et puis un + bracelet, et enfin ton portefeuille. Avec cela, la bonbonnière de ton + ouvrage que j’ai mise dans ma poche le jour cruel de mon départ, tous + les anneaux que tu m’as donnés pour ma montre, et ma jolie jarretière + de cheveux à mon doigt. En outre, j’ai dans ma poche toutes tes + charmantes petites lettres, que je relis toute la journée en voiture; + tout cela m’attendrit et m’occupe de la seule manière qui puisse + m’être agréable.</i></p> + + <p><i>Soignez-vous bien, mon doux Minon. Songez toujours qu’en vous + dissipant, qu’en ménageant votre santé, c’est la mienne dont vous + prenez soin. Bonsoir, fidèle et tendre amie. Je vous quitte parce + qu’il est tard, et qu’il faudra demain <span class="pagenum" id="Page_200">200</span> + se lever de bonne heure. Bonsoir, enfant chérie au delà de toute + expression.</i></p> +</div> + +<p>M<sup>me</sup> de Genlis, de retour peu de jours après, fut réintégrée dans +toutes les prérogatives de son emploi de <i>gouverneur</i>, mais sans +être réconciliée avec la duchesse, qui, de guerre lasse, finit par la +tolérer pour le moment, faute de mieux. De Mademoiselle d’Orléans, +M<sup>me</sup> de Genlis fait d’autre part l’éloge le plus complet:</p> + +<div class="quote"> + <p>Je puis dire avec vérité que je n’ai jamais connu un seul défaut à + Mademoiselle d’Orléans. Elle avoit naturellement une vive piété et + toutes les vertus. Elle faisoit des fautes, mais, je le répète, elle + n’avoit pas un seul défaut, c’est-à-dire un mauvais penchant ou une + mauvaise qualité dominante. Je n’ai aucun intérêt d’amour-propre à + convenir de cette vérité, puisque j’aurois beaucoup plus de mérite + à l’avoir élevée, si la nature ne lui avoit pas donné un caractère + aussi parfait. Elle avoit de l’esprit, et cet esprit ressembloit + beaucoup à celui de son père; il a particulièrement de la finesse et + de l’à-propos, ce qui, réuni à la sagesse, à la raison et à la bonté, + forme une personne aussi aimable à rencontrer qu’elle est attachante + dans le commerce intime de la vie<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>.</p> +</div> + +<p>Nous ne pouvons énumérer tous les ouvrages de M<sup>me</sup> de Genlis, ils +sont au nombre de 74; <span class="pagenum" id="Page_201">201</span> la plupart ont plusieurs tomes. Ses œuvres, +très lues encore à la moitié de notre siècle, sont maintenant tout à +fait surannées et effacées par nos nouveaux écrivains féminins, qui +ont été élevées, cependant, avec <i>les Veillées du Château et Adèle +et Théodore</i>, que l’on retrouve dans toutes les bibliothèques de +pensionnats.</p> + +<p>Voici les titres des principaux livres qu’elle publia et qui ont tous +eu de nombreuses éditions:</p> + +<p>1779. <i>Théâtre à l’usage des jeunes personnes, ou Théâtre +d’éducation.</i> 7 vol. in-8.</p> + +<p>1781. <i>Théâtre de société.</i> 2 vol. in-8.</p> + +<p>1782. <i>Annales de la vertu, ou Cours d’histoire à l’usage des +jeunes personnes.</i> 2 vol. in-8.</p> + +<p>1782. <i>Adèle et Théodore, ou Lettres sur l’éducation.</i> 3 vol. +in-8.</p> + +<p>1784. <i>Les Veillées du Château, ou Cours de morale à l’usage des +enfants.</i> 3 vol. in-8.</p> + +<p>1787. <i>Pièces tirées de l’Écriture sainte.</i> In-8.</p> + +<p>1790. <i>Discours sur l’éducation.</i></p> + +<p>1791. <i>Leçons d’une gouvernante à ses élèves.</i> 2 vol.</p> + +<p>1791. <i>Nouveau Théâtre sentimental.</i></p> + +<p>1795. <i>Les Chevaliers du Cygne.</i> 3 vol.</p> + +<p>1798. <i>Les Petits Émigrés.</i> 2 vol.</p> + +<p>1796. <i>Précis de la conduite de M<sup>me</sup> de G..... depuis la +Révolution.</i></p> + +<p>1807. <i>Souvenirs de Félicie.</i></p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_202">202</span></p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">SOUVENIRS DE FÉLICIE</p> + + <p class="dottedline2 br"> </p> + + <p>J’ai mis les devises à la mode. J’en ai donné beaucoup. D’autres + personnes en ont inventé de fort jolies. La meilleure de toutes est + celle de M<sup>me</sup> de Meulan: c’est un brin de violette à moitié caché + sous l’herbe, avec ces mots: <i>Il faut chercher.</i> Cette charmante + devise convient parfaitement à une personne si réservée et si + aimable, quand on la connoît<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>. M<sup>me</sup> de S*** a pris pour devise + une épingle, avec ces mots: <i>Je pique, mais j’attache.</i> J’étois + brouillée avec une personne que j’estimois et que j’aimois. M. M*** + nous a raccommodées; il m’a demandé un carnet avec une devise, j’ai + fait graver sur le cachet une aiguille à coudre avec ces mots: <i>Je + raccommode, je réunis.</i> J’ai donné pour devise à une jeune bonne + mère de mes amies un nid d’oiseau, rempli de petits nouvellement + éclos; la mère, posée sur le bord du nid, leur apporte un petit + rameau qu’elle tient dans son bec. Voici l’<i>âme</i> de cet emblème: + <i>Pourvu qu’ils vivent!</i>... Un homme de lettres (M. de Chamfort) + a pris cette devise: une tortue ayant la tête hors de son écaille, + et étant atteinte d’une flèche qui la lui perce; et pour <i>âme</i> + des mots latins, dont le sens est: <i>Heureuse, si elle eût été + entièrement cachée</i><a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>! Une belle devise fut celle du régiment + de cavalerie <span class="pagenum" id="Page_203">203</span> du grand Condé; elle représentoit un feu qui + commence à s’allumer, avec ces mots:</p> + + <div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <span class="i10"><i lang="la" >Splendescam, da materiam.</i></span><br><br> + <span class="i0">Plus j’aurai de matière, et plus j’aurai d’éclat.</span> + </div> + </div> + + <p>Une femme de ma connaissance, voulant exprimer qu’elle est + <i>soucieuse</i> et <i>pensive</i>, a pris pour devise un bouquet + de <i>soucis</i> et de <i>pensées</i>, ce qui est de très mauvais + goût. Les fleurs et les plantes ne peuvent être des symboles que + par leurs propriétés naturelles, ou par celles que la mythologie + leur attribue, ou enfin par l’usage consacré par les anciens. Ainsi + l’asphodèle est une plante funéraire, le cyprès est l’emblème de la + douleur, le laurier est celui de la gloire, etc.; mais prendre le + <i>souci</i> pour le symbole des <i>soucis moraux</i>, c’est faire + un jeu de mots très ridicule. L’<i>immortelle</i> est un bon emblème + de la constance, parce que son nom ne lui vient que d’une propriété + naturelle, celle de ne point se flétrir, de durer toujours.—Je + voudrois que l’usage de prendre une devise fût universel. Chaque + personne, par sa devise, révèle un petit secret, ou prend une sorte + d’engagement.</p> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_204">204</span></p> + +<div class="figcenter4" style="width: 40px;"> + <img src="images/vignette2.jpg" alt="petit ornement décoratif" width="40" height="31"> +</div> + +<div class="quote"> + <p>J’écoutois avec le plus vif intérêt tout ce que disoit M. de Beauvau; + je n’ai jamais entendu faire des remarques aussi fines et aussi + judicieuses. J’écrivis, avant de me coucher, tout ce que ma mémoire + put me rappeler de cet entretien. Nous autres femmes, qui n’avons + point fait d’études et qui sommes forcées de vivre dans le grand + monde, nous pourrions nous instruire au milieu de cette prodigieuse + dissipation, en écoutant les conversations des hommes distingués par + leur esprit; mais, pour cela, il ne faut pas chercher toujours à les + occuper de nous et les distraire par nos frivolités, il faut savoir + garder le silence; nous voulons leur plaire: les écouter avec intérêt + n’en seroit-il pas un moyen? On en cherche un plus brillant, on veut + causer, on veut montrer <i>de la grâce</i>, qu’en résulte-il? On + donne à l’homme le plus spirituel l’apparence d’un homme ordinaire, + on le force à dire des riens et des fadeurs, et souvent on le trouve + inférieur à celui qui n’a que le jargon de la galanterie... Pour moi, + j’ai plus acquis par le silence que par la lecture; on n’observe et + l’on ne s’instruit qu’en se taisant.</p> +</div> + +<div class="figcenter4" style="width: 40px;"> + <img src="images/vignette2.jpg" alt="petit ornement décoratif" width="40" height="31"> +</div> + +<div class="quote"> + <p>M. de Champ***, en passant dans un village, voit une chaumière en + feu; on lui dit qu’il ne reste qu’une vieille femme paralytique; il + s’y précipite, traverse rapidement les flammes, passe dessus des + poutres embrasées, trouve la vieille femme vivante, la prend dans ses + bras, l’emporte, <span class="pagenum" id="Page_205">205</span> + sort de la maison sain et sauf; mais, comme la vieille femme avoit + ses vêtements en feu, il la jette dans une mare qui se trouvoit + devant la porte, et il la noie! Cette mare, grossie par les pluies, + avoit six pieds de profondeur... Voilà une admirable action déjouée, + inutile, perdue; quelques pieds d’eau de moins, et cette histoire eût + été célébrée dans toutes les gazettes. L’héroïsme même a besoin de + bonheur.</p> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">LE MOYEN DE PLAIRE</p> + + <p class="center">(<i>Essai de morale.</i>)</p> + + <p>M. de Moncrif a écrit sur l’art et les moyens de plaire; une de ses + phrases vaut tout son livre, et c’est celle-ci: «Le moyen le plus sûr + de plaire est l’oubli constant et presque total de soi-même pour ne + s’occuper que des autres.»</p> + + <p>Les moyens de réussir dans le monde se composent donc d’une + bienveillance, d’une indulgence qui dénotent la bonté de l’âme, + et d’une attention scrupuleuse à remplir tous les devoirs de la + société. Une jeune femme à laquelle on trouve vraiment de l’esprit + et de l’instruction sans qu’elle ait cherché à le faire remarquer, + de l’agrément dans ses manières sans affectation, du goût dans sa + parure sans coquetterie, de la gaîté sans étourderie, du calme sans + indolence, des talents sans prétentions, me paroît un être vraiment + enchanteur, un modèle auquel on doit essayer de ressembler.</p> + + <p>Une jeune femme bien pénétrée de tous ces principes en paraissant + dans le monde est presque sûre du succès le plus complet. Qu’elle y + joigne surtout un grand respect <span class="pagenum" id="Page_206">206</span> + pour la vieillesse, une attention recherchée pour les femmes + âgées, dont le cœur est presque généralement ulcéré d’avoir vu + passer si rapidement les brillantes années de la jeunesse, et dont + le suffrage est entraînant lorsqu’il est favorable à celles qui les + remplacent sur le théâtre du monde. Que les attentions nécessaires + pour plaire ne s’adressent jamais aux jeunes gens; qu’une femme ait + soin d’éloigner de ses pas la foule de ces dangereux adorateurs; ils + l’en admireront davantage, et j’ose assurer la jeune personne qui + suivra religieusement ces conseils que son triomphe sera complet, + sera durable, et qu’elle réunira l’estime générale au bonheur de + plaire.</p> +</div> + +<div class="figcenter4" style="width: 40px;"> + <img src="images/vignette2.jpg" alt="petit ornement décoratif" width="40" height="31"> +</div> + +<div class="cpoesie br"> + <div class="poem"> + <span class="i0">Vous êtes un peu folle, et c’est vraiment dommage!</span><br> + <span class="i4">Ne me croyez pas en courroux:</span><br> + <span class="i0">De mon état ici je parle le langage,</span><br> + <span class="i0">Quand, au fond de mon cœur, un souvenir bien doux</span><br> + <span class="i0">M’accuse que j’étois cent fois pire à votre âge;</span><br> + <span class="i0">D’un peu d’étourderie enfin je vous absous.</span><br> + <span class="i0">Je crois que la gaîté peut être vive et sage,</span><br> + <span class="i0">Qu’on n’en médit souvent que lorsqu’on est jaloux</span><br> + <span class="i2">Et qu’on n’a plus le charmant avantage</span><br> + <span class="i4">De figurer parmi les fous.</span> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_65"><span class="big120">BARONNE DE MONTOLIEU</span><br> + <span class="small80">(1751-1832)</span></h3> +</div> + +<p>Pauline-Isabelle de Bottens, née à Lausanne, <span class="pagenum" id="Page_207">207</span> mais de famille +originaire du Rouergue, commença à écrire à trente-cinq ans, néanmoins +elle a publié plus de cent volumes. Elle était petite-nièce du colonel +Pollier.</p> + +<p><i>Caroline de Lichtfield</i>, son premier roman, non signé, fut +accueilli par un grand succès; suivirent <i>Ondine</i>, <i>Robinson +Crusoé</i>, traductions.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_66"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">CAMPAN</span><br> + <span class="smcap80">(Jeanne-Louise-Henriette Genest)</span><br> + <span class="small80">(1752-1822)</span></h3> +</div> + +<p>M<sup>me</sup> Genest témoigna toute jeune d’un grand goût pour l’érudition. +La situation de son père était modeste; il obtint pour elle une +place de lectrice auprès de Mesdames, filles de Louis XV. De là les +<i>Mémoires</i> si intéressants qu’elle a écrits sur la cour de +Marie-Antoinette.</p> + +<p>Mais sa destinée l’a favorisée en lui fournissant l’occasion de deux +carrières bien distinctes dans une seule vie.</p> + +<p>Après avoir été pendant vingt ans la confidente intime et aimée +de Marie-Antoinette, elle s’en trouva séparée par la Révolution; +à la chute de Robespierre, elle avait à sa charge sa mère âgée de +soixante-dix ans, son mari malade, un fils de neuf ans, et devant elle +un assignat de <span class="pagenum" id="Page_208">208</span> cinq cents francs et trente mille francs de dettes +de son mari, reconnues par elle.</p> + +<p>C’est alors qu’elle établit une pension à Saint-Germain; n’ayant pas +d’argent pour faire imprimer des prospectus, elle en écrivit cent à la +main.—Au bout d’un an, elle avait soixante élèves. Parmi ses élèves se +trouva Hortense de Beauharnais, la mère de Napoléon III. Elle devint +l’éducatrice la plus réputée et la plus capable du commencement du +siècle. Napoléon, désireux de conserver à la République les exquises +façons de l’ancienne cour, et à qui elle répondit ce mot devenu +célèbre, un jour qu’il lui demandait ce qui manquait aux hommes pour +être bien élevés: «Des mères!», la nomma directrice de la maison +d’Écouen. Après la Restauration, accusée d’avoir trahi le souvenir +de Marie-Antoinette, elle fut privée de sa situation et, abreuvée +d’amertume, mourut d’un cancer à Mantes, où l’on voit encore son +tombeau, avec l’épitaphe suivante:</p> + +<div class="quote"> + <div class="center"> + <p class="noindent center"><span class="smcap90">CI-GIT</span><br> + <span class="smcap90">Jeanne-Louise-Henriette GENÊT</span><br> + <span class="smcap90">Épouse de Pierre-Dominique Campan</span><br> + <span class="smcap90">Née a Versailles le 6 Octobre 1752</span><br> + <span class="smcap90">Décédée a Mantes le 16 Mai 1822</span><br><br> + <span class="smcap90">Elle fut utile a la jeunesse et consola<br> + les malheureux</span></p> + </div> +</div> + +<p>Ses dernières paroles furent, ayant appelé son <span class="pagenum" id="Page_209">209</span> médecin un peu +vivement: «Comme on est impérieux quand on n’a plus le temps d’être +poli!»</p> + +<p>Son traité de l’<i>Éducation des femmes</i> et son <i>Essai de +morale</i> méritent de figurer dans toute bibliothèque féminine; mais +je ne les crois pas réédités.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Campan a écrit de jolis portraits des filles de Louis XV.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">MÉMOIRES<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a></p> + + <p class="dottedline2 br"> </p> + + <p>Madame Adélaïde, l’aînée des princesses, était impérieuse et + emportée; les bonnes religieuses ne cessaient de céder à ses + ridicules fantaisies. Le maître de danse, seul professeur de + talent d’agrément qui eût suivi Mesdames à Fontevrault, leur + faisait apprendre une danse alors fort en vogue, qui s’appelait le + <i>menuet couleur de rose</i>. Madame voulut qu’il se nommât le + <i>menuet bleu</i>. Le maître résista à sa volonté: il prétendit + qu’on se moquerait de lui à la cour quand Madame parlerait d’un + <i>menuet bleu</i>. La princesse refusa de prendre sa leçon, frappa + du pied, et répétait <i>bleu, bleu; rose, rose</i>, disait le + maître. La communauté s’assembla pour décider de ce cas si grave; + les religieuses crièrent <i>bleu</i> comme Madame; le menuet fut + débaptisé, et la princesse dansa.</p> + + <p>Quand Mesdames, encore fort jeunes, furent revenues à la cour, elles + jouirent de l’amitié de monseigneur le <span class="pagenum" id="Page_210">210</span> Dauphin, et profitèrent + de ses conseils. Elles se livrèrent avec ardeur à l’étude, et y + consacrèrent presque tout leur temps; elles parvinrent à écrire + correctement le français et à savoir très bien l’histoire. Madame + Adélaïde, surtout, avait un désir immodéré d’apprendre; elle apprit + à jouer de tous les instruments de musique, depuis le cor (me + croira-t-on!) jusqu’à la guimbarde. L’italien, l’anglais, les hautes + mathématiques, le tour, l’horlogerie, occupèrent successivement les + loisirs de ces princesses. Madame Adélaïde avait eu un moment une + figure charmante; mais jamais beauté n’a si promptement disparu que + la sienne.</p> + + <p>Madame Victoire était belle et très gracieuse; son accueil, son + regard, son sourire étaient parfaitement d’accord avec la bonté de + son âme.</p> + + <p>Madame Sophie était d’une rare laideur; je n’ai jamais vu personne + avoir l’air si effarouché; elle marchait d’une vitesse extrême, et + pour reconnaître, sans les regarder, les gens qui se rangeaient + sur son passage, elle avait pris l’habitude de voir de côté, à la + manière des lièvres. Cette princesse était d’une si grande timidité + qu’il était possible de la voir tous les jours, pendant des années, + sans l’entendre prononcer un seul mot. On assurait cependant qu’elle + montrait de l’esprit et même de l’amabilité dans la société de + quelques dames préférées; elle s’instruisait beaucoup, mais elle + lisait seule: la présence d’une lectrice l’eût infiniment gênée. Il y + avait pourtant des occasions où cette princesse si sauvage devenait + tout à coup affable, gracieuse, et montrait la bonté la plus communicative; + <span class="pagenum" id="Page_211">211</span> + c’était lorsqu’il faisait de l’orage: elle en avait peur, + et tel était son effroi qu’alors elle s’approchait des personnes les + moins considérables; elle leur faisait mille questions obligeantes; + voyait-elle un éclair, elle leur serrait la main; pour un coup de + tonnerre, elle les eût embrassées; mais le beau temps revenu, la + princesse reprenait sa raideur, son silence, son air farouche, + passait devant tout le monde sans faire attention à personne, jusqu’à + ce qu’un nouvel orage vînt lui ramener sa peur et son affabilité.</p> + + <p>Madame Victoire, bonne, douce, affable, vivait avec la plus aimable + simplicité dans une société qui la chérissait: elle était adorée + de sa maison. Sans quitter Versailles, sans faire le sacrifice de + sa moelleuse bergère, elle remplissait avec exactitude les devoirs + de la religion, donnait aux pauvres tout ce qu’elle possédait, + observait rigoureusement les jeûnes et le carême. Il est vrai qu’on + reprochait à la table de Mesdames d’avoir acquis pour le maigre une + renommée que portaient au loin les parasites assidus à la table de + leur maître d’hôtel. Madame Victoire n’était point insensible à la + bonne chère, mais elle avait les scrupules les plus religieux sur les + plats qu’elle pouvait manger en temps de pénitence. Je la vis un jour + très tourmentée de ses doutes sur un oiseau d’eau qu’on lui servait + souvent pendant le carême. Il s’agissait de décider irrévocablement + si cet oiseau était maigre ou gras. Elle consulta un évêque qui se + trouvait à son dîner: le prélat prit aussitôt le son de voix positif, + l’attitude grave d’un juge en dernier ressort. Il répondit à la + princesse <span class="pagenum" id="Page_212">212</span> + qu’il avait été décidé qu’en un semblable doute, après avoir fait + cuire l’oiseau, il fallait le piquer sur un plat d’argent très + froid; que si le jus de l’animal se figeait dans l’espace d’un quart + d’heure, l’animal était réputé gras; que si le jus restait en huile, + on pouvait le manger en tout temps sans inquiétude. Madame Victoire + fit aussitôt faire l’épreuve, le jus ne figea point; ce fut une + joie pour la princesse, qui aimait beaucoup cette espèce de gibier. + Le maigre, qui occupait tant Madame Victoire, l’incommodait; aussi + attendait-elle avec impatience le coup de minuit du samedi saint; on + lui servait aussitôt une bonne volaille au riz, et plusieurs autres + mets succulents. Elle avouait avec une si aimable franchise son goût + pour la bonne chère et pour les commodités de la vie qu’il aurait + fallu être aussi sévère en principes qu’insensible aux excellentes + qualités de cette princesse pour lui en faire un crime.</p> + + <p>Madame Adélaïde avait plus d’esprit que Madame Victoire, mais elle + manquait absolument de cette bonté qui, seule, fait aimer les grands: + des manières brusques, une voix dure, une prononciation brève, la + rendaient plus qu’imposante. Elle portait très loin l’idée des + prérogatives du rang...</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_213">213</span></p> + <h3 class="h3chap" id="ch_67"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">VIGÉE-LEBRUN</span><br> + <span class="small80">(1752-1842)</span></h3> +</div> + +<p>Née à Paris. Quoiqu’elle fût plus célèbre comme peintre que comme +littérateur, elle a laissé trois volumes de <i>Souvenirs</i> (1835 à +1837) qui pourront bien, maintenant qu’ils sont tombés dans le domaine +public (elle est morte depuis cinquante ans), sortir de l’oubli et +prendre leur place à côté de beaucoup de mémoires qui ne les valent +pas. Si elle a peint six cent soixante-deux portraits, et seulement +quinze tableaux, auxquels on peut reprocher un manque de virilité, il +y a dans ses peintures tant de délicatesse et de grâce, un si exquis +sentiment féminin, qu’elles concordent absolument avec les poésies de +M<sup>me</sup> Desbordes-Valmore de la même époque.</p> + +<p>D’une réputation intacte, elle reçut dans son salon toutes les +célébrités du XVIII<sup>e</sup> et du XIX<sup>e</sup> siècle, successivement: Diderot, +d’Alembert, Marmontel, La Harpe, comte de Vaudreuil, prince de +Ligne, marquise de Ruze, comtesse de Ségur. Mais la société qu’elle +recherchait le plus, était celle des artistes. David était le plus +fidèle commensal de la maison. Elle mourut à quatre-vingt-dix ans, +après avoir, comme la plupart des peintres qui vivent vieux, peint +d’une main ferme <span class="pagenum" id="Page_214">214</span> après quatre-vingt ans: «elle était restée +attrayante, sa beauté avait vieilli, mais n’avait pas dégénéré en +laideur», nous dit M<sup>me</sup> Ancelot.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_68"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">SAINT-HYACINTHE DE CHARRIÈRE</span><br> + <span class="smcap80">(Agnès-Isabelle, Baronne de Tuyll de Serooskerken de Penthaz)</span><br> + <span class="small80">(1753-1805)</span></h3> +</div> + +<p>D’origine hollandaise, elle a écrit, sous le pseudonyme de l’<i>abbé +de la Tour</i>, des poésies, des pièces de théâtre, des romans, dont +<i>Callixte</i>, les <i>Lettres de Lausanne</i> (1786). Herder, dont +la correspondance avec M<sup>me</sup> de Charrière a été conservée, a traduit +plusieurs de ses œuvres en langue allemande. Le portrait qu’elle a +écrit d’elle-même est fin, enlevé, et mérite d’être cité. Elle a +composé aussi de jolies fables.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">PORTRAIT DE L’AUTEUR PEINT PAR ELLE-MÊME</p> + + <p>Compatissante par tempérament, libérale et généreuse par penchant, + Zélinde n’est bonne que par principe. Quand elle est douce et + facile, sachez-lui-en gré: c’est un effort. Quand elle est longtemps + civile et polie avec des gens dont elle ne se soucie pas, redoublez + d’estime: c’est un martyre. Elle a eu de la vanité, mais la connaissance + <span class="pagenum" id="Page_215">215</span> + et le mépris des hommes l’ont corrigée. Cependant cette vanité + va encore trop loin au gré de Zélinde même; elle pense que la gloire + n’est rien au prix du bonheur, mais elle ferait encore bien des pas + pour la gloire.</p> + + <p>Quand est-ce que les lumières de l’esprit commanderont aux penchants + du cœur? Alors elle cessera d’être coquette. Triste contradiction! + Zélinde, qui ne voudrait pas sans raison frapper un chien, écraser + le plus vil insecte, voudrait peut-être dans de certains moments + rendre un homme malheureux, et cela pour s’amuser, pour se procurer + une espèce de gloire, qui même ne flatte pas sa raison et ne touche + qu’un instant sa vanité! Mais le prestige est court; l’apparence du + succès la fait revenir à elle-même. Elle n’a pas plutôt reconnu son + intention qu’elle la méprise, l’abhorre, et veut y renoncer à jamais.</p> + + <p>Vous me demanderez peut-être si elle est belle, ou jolie, ou + passable. Je ne sais. C’est selon qu’on l’aime ou qu’elle veut se + faire aimer. Elle a le teint éclatant, la taille belle; elle le sait, + et s’en pare un peu trop au gré de la modestie. Elle n’a pas la + main blanche; elle le sait aussi, et en badine; mais elle voudrait + bien n’avoir pas sujet d’en badiner. Tendre à l’excès, et non moins + délicate, elle ne peut être heureuse par l’amour ni sans amour. + L’amitié eut-elle jamais un temple plus saint, plus digne d’elle, que + le cœur de Zélinde? Se voyant trop sensible pour être heureuse, elle + a presque cessé de prétendre au bonheur. Elle s’attache à la vertu; + elle fuit les repentirs, et cherche les amusements. Les plaisirs sont rares + <span class="pagenum" id="Page_216">216</span> + pour elle, mais ils sont vifs. Elle les saisit et les goûte + avec ardeur.</p> + + <p>Connaissant la vanité des projets et l’incertitude de l’avenir, elle + veut surtout rendre heureux le moment qui s’écoule. L’imagination + de Zélinde sait être riante, même quand son cœur est affligé. Des + sensations trop vives et trop fortes pour sa machine, une activité + excessive qui manque d’objets satisfaisants, voilà la source de tous + ses maux. Avec des organes moins sensibles, Zélinde eût eu l’âme d’un + grand homme. Avec moins d’esprit et de raison, elle n’eût été qu’une + femme faible.</p> +</div> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">LE BARBET</p> + <p class="center small70">FABLE</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i2">Un vieux barbet, cher à son maître,</span><br> + <span class="i2">Chien caressant et dévoué,</span><br> + <span class="i0">S’il se voyait quelquefois rabroué,</span><br> + <span class="i0">Se consolait, tout prêt à reconnaître</span><br> + <span class="i2">Que c’était là le droit du jeu.</span><br> + <span class="i2">Chacun de bile a quelque peu,</span><br> + <span class="i0">Et qui reçoit tous les jours des caresses</span><br> + <span class="i0">Peut bien parfois supporter des rudesses:</span><br> + <span class="i2">De l’amitié les hauts et bas</span><br> + <span class="i2">Valent mieux que l’indifférence.</span><br> + <span class="i2">Décidément, moi je le pense,</span><br> + <span class="i0">Et le barbet aussi. Mais ne voilà-t-il pas</span><br> + <span class="i2">Qu’un jour son maître fait l’emplette</span><br> + <span class="i2">D’un petit chien (bichon, levrette,</span><br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_217">217</span> + <span class="i2">L’un ou l’autre, il importe peu);</span><br> + <span class="i2">Son allure est vive et brillante,</span><br> + <span class="i2">Son poil luisant, son œil de feu,</span><br> + <span class="i2">Et sa manière en tout charmante:</span><br> + <span class="i2">Car, sans compter que pour l’esprit</span><br> + <span class="i2">Il est de race précieuse,</span><br> + <span class="i2">Dans l’école la plus fameuse</span><br> + <span class="i2">Pour les tours on l’avait instruit.</span><br> + <span class="i2">Le maître à l’excès s’en engoue,</span><br> + <span class="i2">Et sans merci le flatte et loue</span><br> + <span class="i2">En présence du vieux barbet,</span><br> + <span class="i2">Lequel, d’abord tout stupéfait,</span><br> + <span class="i2">Baisse l’oreille, fait la moue,</span><br> + <span class="i2">Puis, de l’humble rôle qu’il joue,</span><br> + <span class="i2">Se dégoûte enfin tout à fait.</span> + </div> + </div> +</div> + +<div class="figcenter4" style="width: 40px;"> + <img src="images/vignette2.jpg" alt="petit ornement décoratif" width="40" height="31"> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">PENSÉES</p> + + <p class="p2">—Quand une femme a de la capacité, il faut la reconnaître et en + tirer parti. Plus exacte que la plupart des hommes dans les choses + de détail, elle fait mieux qu’eux ce qu’elle sait aussi bien. Les + circonstances, faisant connaître les femmes, les mettent enfin à leur + place, au lieu que les hommes sont destinés, avant d’être connus, + puis nommés, à des places pour lesquelles bien souvent ils ne valent + rien.</p> + + <p class="p2">—Après un demi-quart d’heure de conversation on doit savoir à quoi + s’en tenir, pour la vie, sur quelqu’un, <span class="pagenum" id="Page_218">218</span> + quant à sa capacité d’entendement. Pourquoi donc vouloir encore + essayer de lui faire entendre ce qu’il ne peut entendre?—Il y a + cependant un avantage à la sottise pour celui qui vit avec des sots: + il s’entretient dans l’habitude de parler raison, ce qui entretient + celle de penser raison.</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_69"><span class="big120">M</span><span class="sup2">lle</span> + <span class="big120">DE KÉRALIO</span><br> + <span class="smcap80">(Dame Robert, Louise-Félicité Guénément)</span><br> + <span class="small80">(1758-1821)</span></h3> +</div> + +<p>Encore une laborieuse oubliée; ses nombreux travaux littéraires +n’ont guère laissé de trace qu’à la Bibliothèque nationale, où l’un +d’eux surtout est souvent consulté; c’est de cette façon que je l’ai +découverte. Une petite ligne en note au bas d’une page indiquait qu’on +avait trouvé le renseignement cité dans la <i>Collection des meilleurs +ouvrages composés par des dames</i>, par M<sup>lle</sup> de Kéralio.</p> + +<p>Je demandai cet ouvrage, on ne m’apporta pas moins de quatorze volumes. +Elle a fait en grand, en beaucoup trop grand, ce que nous faisons ici +en très petit. Outre une volumineuse étude sur le langage, entraînant +l’auteur dans une véritable histoire des Gaules, elle a publié les +œuvres <i>au complet</i> de toutes les femmes-écrivains jusqu’au <span class="pagenum" id="Page_219">219</span> +XVIII<sup>e</sup> siècle, les rééditant d’après les manuscrits et les premières +éditions. Évidemment, c’est d’une grande ressource; seulement, le style +de M<sup>lle</sup> de Kéralio est diffus, verbeux. L’absence de tables de +matières et d’index rend les recherches très fastidieuses.</p> + +<p>Ensuite, elle n’a pas respecté l’orthographe des différentes époques, +ce qui enlève en grande partie l’intérêt historique. Cet ouvrage a été +édité par l’auteur même, par livraisons.</p> + +<p>Il devait avoir quarante volumes, quatorze seulement ont paru. Il est +curieux de connaître comment les auteurs s’y prenaient à cette époque +pour s’éditer. Les conditions sont ainsi énoncées à la première page du +tome I<sup>er</sup> (1785-87):</p> + +<p>«Le prix de cet ouvrage sera de quatre livres dix sols le volume, en +tout cent cinquante-neuf livres. Il paraîtra chaque mois deux volumes; +on paye six livres en souscrivant, et sept livres dix sols en retirant +les premiers volumes.—En vente au domicile de l’auteur, 17, rue de +Grammont.»</p> + +<p>Son père était un littérateur non sans mérite; elle avait trente-trois +ans quand elle se maria avec M. Robert.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Roland l’a dépeinte dans ses <i>Mémoires</i> comme une femme +adroite, spirituelle et fière. Parmi les nombreux ouvrages qu’elle a +laissés, il faut encore citer, outre celui dont nous venons de parler: +<i>Adélaïde</i>, édité à Neufchâtel, 1776; <i>Histoire <span class="pagenum" id="Page_220">220</span> +d’Élisabeth, reine d’Angleterre</i>, 5 vol. (1786-89).</p> + +<p>Elle est morte à Bruxelles.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">PRÉFACE<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a></p> + + <p>L’intention d’élever un monument à la gloire des femmes françaises + distinguées dans la littérature m’a conduite à examiner l’état des + lettres où j’ai remarqué le nom des femmes savantes.</p> + + <p>Une femme jeune et belle, née au onzième siècle, temps où les gens du + monde lisaient à peine et n’écrivaient point, où le savoir, enfermé + dans les cloîtres et parmi les religieux qui, fidèles aux devoirs de + leur état, l’employaient uniquement aux choses saintes, Héloïse, fut + un de ces prodiges que la nature produit rarement, et l’ignorance de + son siècle la rend certainement supérieure à ce qu’elle eût paru dans + un siècle plus éclairé.</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_70"><span class="big120">JOLIVEAU DE SEGRAIS</span><br> + <span class="smcap80">(Marie-Madeleine)</span><br> + <span class="small80">(1756-1830)</span></h3> +</div> + +<p>Née à Bar-sur-Aube, écrivit un poème: <i>Suzanne</i>, et un volume +de <i>Fables</i> daté de 1802; on <span class="pagenum" id="Page_221">221</span> cite de ce livre la fable de +<i>l’Aigle et le Ver</i>, d’un style concis et ferme:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent">L’aigle disait au ver, sur un arbre attrapé:<br> + «Pour t’élever si haut, qu’as-tu fait?—J’ai rampé.»</p> + </div> +</div> + +<p>Écouchard-Lebrun, dit Lebrun-Pindard, ayant écrit une épigramme: <i>le +Moyen de parvenir</i>, où la même idée se retrouve, on ne sait lequel +on doit accuser de plagiat. Il est préférable de n’accuser personne, +tout le monde pouvant exploiter cette idée; afin que le lecteur puisse +être juge, voici les vers de Lebrun:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent"> + Un chêne était, sur la cime hautaine<br> + Du mont Ida, roi des monts d’alentour;<br> + Un aigle était sur la cime du chêne,<br> + Près de l’Olympe il y tenait sa cour.<br> + A l’improviste apparaît, un beau jour,<br> + Maître escargot, fier d’être au milieu d’elle.<br> + Des courtisans l’œil ne se croit fidèle.<br> + L’un d’eux lui dit: «Me serais-je trompé!<br> + Insecte vil, toi qui jamais n’eus d’aile,<br> + Comment vins-tu jusqu’ici?—<i>J’ai rampé.</i>»</p> + </div> +</div> + +<p>Avouons que les deux vers de M<sup>me</sup> de Segrais sont d’une éloquence +plus concise et plus énergique.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_222">222</span></p> + <h3 class="h3chap" id="ch_71"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">LEFRANÇAIS-LALLANDE</span><br> + <span class="small80">(1760-1832)</span></h3> +</div> + +<p>Une des rares femmes ayant écrit des livres scientifiques. Elle publia +des tables pour trouver l’heure en mer, par la hauteur du soleil et des +étoiles. Ces tables furent imprimées en 1791 par ordre de l’Assemblée +nationale. La même année, elle faisait faire à Cassini sa première +observation à l’observatoire du Collège de France. En 1799, elle +publiait le catalogue de dix mille étoiles réduites et calculées.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_72"><span class="big120">DUFRÉNOY</span> + <span class="smcap80">(Adélaïde-Gillette Billet)</span><br> + <span class="small80">(1765-1825)</span></h3> +</div> + +<p>Naquit à Nantes et épousa à quinze ans un riche procureur au Châtelet. +Elle connut néanmoins la plus terrible adversité, son mari ayant perdu +sa fortune et étant devenu aveugle. Elle ne dut son salut qu’à la +protection, presque à la charité de M. de Ségur, auquel elle s’adressa +dans un jour de cruelle détresse; il lui fit obtenir une pension. Elle +a écrit des ouvrages d’éducation et des poésies élégiaques; mais elle +est surtout connue par <span class="pagenum" id="Page_223">223</span> une chanson que lui adressa Béranger, +chanson dont voici le refrain:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent">Veille, ma lampe, veille encore,<br> + Je lis les vers de Dufrénoy.</p> + </div> +</div> + +<p>Ses premiers vers furent publiés en 1806. En 1814, l’Académie lui +décerna un prix pour les <i>Derniers moments de Bayard</i>, dont voici +un extrait.</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent">Renaissez dans mes chants, nobles mœurs de nos pères!<br> + Honneur, foi, loyauté, vertus héréditaires,<br> + Que dans les vieux châteaux l’aïeul en cheveux blancs<br> + Transmettait d’âge en âge à ses nobles enfants!<br> + Renaissez, jours fameux, religion! patrie!<br> + Et toi dont la mémoire est à jamais chérie,<br> + Bayard, toi dont le nom rappelle avec grandeur<br> + Tout ce qu’ont eu d’éclat ces siècles de l’honneur.<br> + Ta gloire ne meurt pas: le temps la renouvelle;<br> + Au sage comme au brave il t’offre pour modèle;<br> + Ton grand cœur au-dessus des caprices du sort<br> + Se montra tout entier dans les bras de la mort;<br> + J’apporte à ton cercueil l’hommage de la France!<br> + Déjà de Bonnivet l’orgueilleuse imprudence<br> + Fuyait loin de Milan, où toujours les Français<br> + Ont par de grands revers payé de grands succès;<br> + Bayard restait encore, et de sa renommée<br> + Seul pouvait protéger les débris de l’armée;<br> + Tout à coup, ô douleur! le tube meurtrier<br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_224">224</span> + De ses traits foudroyants a frappé le guerrier:<br> + Atteint d’un coup mortel, sur l’arène sanglante<br> + Il tombe, tout son camp jette un cri d’épouvante;<br> + Mais lui, dans la mort même incapable d’effroi,<br> + Nomme en tombant son Dieu, sa patrie et son roi!<br> + «Je suis mort, cria-t-il, mais gardez votre place,<br> + L’ennemi jusqu’au bout ne me verra qu’en face.»<br> + Il dit; et le héros respirant à moitié,<br> + Sous un arbre voisin avec peine appuyé,<br> + De sa mourante main ressaisissant son glaive,<br> + Après un long effort quelque temps se relève,<br> + Du geste et du regard excite nos soldats;<br> + Et déchiré, couvert des ombres du trépas,<br> + Son front, que par degré la douleur décolore,<br> + Tourné vers l’ennemi l’épouvantait encore!</p> + </div> +</div> + +<p>Sa vieillesse eût pu être calme, si elle n’eût été attaquée par les +plus odieuses calomnies. On la discuta comme auteur de ses poésies, que +l’on attribuait à M. de Fontanes; puis on la mit au nombre de prétendus +agents politiques. Ce dernier coup causa sa mort. MM. de Ségur, de +Pongerville et Tissot, protestèrent solennellement en sa faveur devant +sa tombe.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_225">225</span></p> + <h3 class="h3chap" id="ch_73"><span class="big120">M<sup>me</sup> NECKER</span><br> + <span class="smcap80">(Albertine-Adrienne de Saussure)</span><br> + <span class="small80">(1765-1841)</span></h3> +</div> + +<p>Parente de M<sup>me</sup> de Staël par son mari, Jacques Necker, professeur à +Genève, sa ville natale, où il mourut en 1825, elle était elle-même +fille du célèbre géologue de Saussure. Elle écrivit des ouvrages +pédagogiques. Son livre intitulé l’<i>Éducation progressive</i>, +consistant en trois tomes in-octavo, n’est pas sans mérite, mais il est +peu connu en France. En voici quelques pensées:</p> + +<div class="quote"> + <p class="p2">—On ne doit pas s’étonner si l’intelligence des femmes est précoce + et si les progrès des hommes sont tardifs: on ne parle aux unes que + du présent et aux autres que de l’avenir.</p> + + <p class="p2">—Ce qui prouve en faveur des femmes, c’est qu’elles ont tout contre + elles, et les lois et la force, et que cependant elles se laissent + rarement dominer.</p> + + <p class="p2">—Le sentiment qui nous est le plus naturel ne se déclare que + lorsque l’objet fait pour l’exciter nous est présenté; autrement + ce n’est qu’un désir vague, un besoin non satisfait. Mais dans cet + état équivoque, un penchant qui n’a pas trouvé à s’appliquer donne + pourtant quelques signes d’existence. Il tourmente d’un certain + malaise celui qui l’éprouve, et nuit au développement harmonieux de + <span class="pagenum" id="Page_226">226</span> + ses facultés. L’âme qui n’exerce pas toutes ses forces subit un + appauvrissement partiel, sans pouvoir se figurer ce qui lui manque. + Un jeune cygne élevé loin de l’eau n’aurait pas l’idée distincte + de l’eau, mais il languirait; tour à tour agité, inquiet, ou livré + à l’abattement, sa tristesse, sa maigreur, la teinte jaune de son + plumage, indiqueraient assez que sa destination n’est pas remplie. A + l’aspect d’une mare infecte, il pourrait s’y précipiter, et ce noble + oiseau nageant dans la vase ne paraîtrait qu’un être vil, rebut et + honte de la création. Mais donnez-lui la source vive, que l’onde pure + des grands fleuves vienne à restaurer sa vigueur, et vous verrez ce + qu’est le cygne. En peu de jours, sa blancheur éclatante, la grâce, + la majesté, la rapidité de ses mouvements, vous montreront quelle + était sa nature, quel élément avait manqué à son développement. Telle + est notre âme; elle peut vivre sans adorer Dieu, mais languissante et + desséchée; elle peut donner le change à ses désirs et se plonger dans + la superstition. C’est là ce qu’on voit sur les bords du Gange; mais + sur ceux de la Tamise, mais sur les rives de l’Atlantique, où s’élève + un monde nouveau, on apprend quel est l’essor que la religion donne à + l’âme.</p> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">LA VÉRITÉ DU CARACTÈRE</p> + + <p>Les paroles prennent chez chaque individu une valeur particulière + dont on est averti par des indices très délicats, mais qui, dans leur + ensemble, trompent rarement.</p> + + <p>Cette valeur peut être très élevée.</p> + + <p>Tel mot, prononcé par tel homme, répond de sa conduite + <span class="pagenum" id="Page_227">227</span> + à jamais: ce mot est <i>lui</i>; il saura le soutenir, quoi + qu’il en coûte. Il empreint sa moindre expression du sceau de son âme + auguste et produit une impression profonde en le prononçant.</p> + + <p>En revanche, les protestations les plus fortes de tel autre homme ne + comptent pas: ce sont des assignats démonétisés dont on ne regarde + plus le chiffre.</p> + + <p>Quand on voit des peuples entiers succomber sous le poids des mots + attachés à la dépréciation du langage; quand on voit que, dans leur + infortune, ils excitent à peine la pitié; que des êtres distingués + par les dons les plus brillants, les plus propres à émouvoir + l’imagination des autres hommes, dans l’impossibilité de produire + de l’impression, tombent dans le découragement ou sont réduits à + recourir à une exagération ridicule, symptôme et effet désastreux + qui affligent leur nation; quand, au contraire, on voit combien des + paroles rares et mesurées peuvent imposer de respect chez d’autres + peuples, comment ne pas mettre le plus grand soin, dans l’éducation + publique et particulière, à relever le prix du signe représentatif de + la pensée!</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_74"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">DE SOUZA</span><br> + <span class="small80">(1761-1836)</span></h3> +</div> + +<p>Adélaïde Filleul, veuve en premières noces du comte de +Flahaut, mort sur l’échafaud en 1793, <span class="pagenum" id="Page_228">228</span> née à Paris, écrivit pendant +son exil des romans qui furent accueillis avec grande faveur, comme +présentant des fines observations sur l’usage du monde, la conversation +d’une société distinguée.</p> + +<p><i>Adèle de Senange</i> fut son premier début, suivirent <i>Émilie et +Alphonse</i>, <i>Charles et Marie</i>, <i>Eugène et Mathilde</i>, <i>la +Duchesse de Guise</i>; <i>Eugène de Rothelin</i> roule sur l’habitude +alors de sacrifier les enfants à l’avenir de la famille; ainsi parle le +héros:</p> + +<div class="quote"> + <p>Le fils aîné de M. d’Estouteville devait hériter de toute sa fortune; + le second, déjà chevalier de Malte, avait prononcé ses vœux; M<sup>lle</sup> + d’Estouteville était chanoinesse et devait être nommée abbesse de + Remiremont, le premier de tous les chapitres nobles.</p> + + <p>Lorsque je fus présenté à M<sup>me</sup> d’Estouteville, sa fille était avec + elle. Sophie, grande, belle, avait cet air digne et noble qui semble + annoncer toutes les vertus; mais, à dix-huit ans, elle avait à peine + jeté un regard sur le monde et elle se croyait le droit de comparer, + de juger, d’avoir une opinion.</p> + + <p>Près d’elle était M<sup>lle</sup> d’Estaing; je la savais sans fortune; on la + disait malheureuse chez son oncle. En la voyant, je me rappelai les + conseils de mon père; ils me poursuivaient malgré moi, et tous les + mouvements d’Amélie attiraient mon attention. Elle avait une douceur + et une grâce particulières; sa figure, extrêmement blanche, mais un + peu pâle, offrait quelque chose de si pur, de si transparent, + <span class="pagenum" id="Page_229">229</span> + que la moindre agitation la colorait.—Je ne doutais pas + qu’Amélie fût la femme que mon père aurait préférée; mais je me + demandais si elle ne m’avait pas paru trop séduisante. Sa timidité + me rassura, un sentiment secret me disait que ces yeux n’auraient + jamais de colère; que cette voix ne s’élèverait jamais jusqu’à la + plainte.....</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_75"><span class="big120">BARONNE DE KRÜDENER</span><br> + <span class="smcap80">(Née Julienne Vietinghoff)</span><br> + <span class="small80">(1766-1824)</span></h3> +</div> + +<p>Quoique la baronne de Krüdener soit née à Riga, nous croyons devoir lui +donner une place dans notre Anthologie parce qu’elle écrivit surtout +dans notre langue française, qu’elle parlait dès l’âge de quatre ans. +Elle habita presque constamment la France depuis son enfance. En 1790, +elle épousa le baron de Krüdener, diplomate, dont elle se sépara à +l’amiable quelques années après en avoir eu deux enfants. Elle prit +rang à Paris parmi les beautés du premier Empire, et alors que la +capitale était livrée avec frénésie à toutes les ivresses des plaisirs +et des fêtes.</p> + +<p>Si elle plaisait surtout par l’aérienne légèreté de sa taille et de sa +danse, elle avait aussi dans son caractère cette idéalité des peuples +du Nord. La chronique prétend qu’elle ne résista pas toujours <span class="pagenum" id="Page_230">230</span> +aux entraînements des passions qu’elle inspirait. Comme elle ne l’a +jamais avoué, et qu’il est bon de ne pas s’en rapporter aveuglément sur +ce point aux racontars des hommes qui n’aiment pas à laisser croire +qu’on a su leur résister, ne décidons rien là-dessus. Il suffit que +dans ses écrits elle sache mettre la vertu au-dessus de la passion +pour que nous devions nous déclarer satisfait. Elle se plaisait à se +sentir aimée, c’est là un sentiment féminin qu’on ne peut incriminer. +Un jeune homme mourut soi-disant d’amour pour elle, et elle s’en fit +gloire un peu trop haut. De cette aventure elle tira son célèbre roman +de <i>Valérie</i>, qui, d’après les critiques les plus difficiles, est +le seul roman épistolaire qui ne soit pas ennuyeux à lire. Comme dans +les romans de M<sup>lle</sup> de Scudéry, de M<sup>me</sup> de La Fayette et autres +du temps, l’amour y reste noble et pur; une jeune fille peut le lire; +aujourd’hui, l’homme qui agirait comme Gustave serait bafoué. Elle +écrivit ce roman à l’époque de ses relations d’amitié avec Benjamin +Constant, qui le lui corrigea, assure-t-on. Elle approchait alors de +la cinquantaine et conservait néanmoins sa beauté et ses adorateurs. +Belle encore, et n’ayant pas renoncé à plaire, entrevoyant cependant +l’heure où elle plaira moins, elle songe à quelque chose de meilleur et +se jette dans le mysticisme, cherchant à fonder une sorte de culte. La +séduisante Livonienne entraîne après elle des milliers <span class="pagenum" id="Page_231">231</span> d’hommes +et de femmes, et se dévoue aux malheureux. En dehors du roman de +<i>Valérie</i> et des <i>Pensées d’une dame</i>, il n’y a rien d’elle +de très marquant.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">LETTRE DE GUSTAVE A UN AMI</p> + + <p class="center small90">(<i>Valérie.</i>)</p> + + <p class="dottedline2 br"> </p> + + <p>Mais il me reste à te détailler ce qui suivit cette première partie + de la fête. A peine fûmes-nous dix minutes dans cette salle, les uns + assis au milieu des fleurs, les autres parlant à voix basse, tous + paraissant aimer cette scène tranquille qui semblait offrir à chacun + quelques souvenirs agréables, que la toile du fond se leva: une + gaze d’argent occupait toute la place du haut en bas; elle imitait + parfaitement une glace. La lune disparut, et on vit à travers la gaze + une chambre très simplement meublée, assez éclairée pour qu’on ne + perdît rien, et une douzaine de jeunes filles assises auprès de leurs + jouets, ou le fuseau à la main, travaillant toutes. Leur costume + était celui des paysannes de notre pays: des corsets d’un drap bleu + foncé, un fichu d’une toile fine et blanche, qui, se roulant comme + un bandeau, enveloppait pittoresquement leur tête et descendait sur + leurs épaules avec des nattes de cheveux qui tombaient presque à + terre. Ce tableau était charmant. Une des jeunes filles paraissait se + détacher de ses compagnes; elle était plus jeune, plus svelte, ses + bras étaient plus délicats; les autres semblaient être + <span class="pagenum" id="Page_232">232</span> + faites pour l’entourer. Elle filait aussi, mais elle était placée + de manière à ce qu’on ne vît pas ses traits. A moitié cachée par + son attitude et par sa coiffure, elle était vêtue comme les autres + et paraissait pourtant plus distinguée. Valérie se reconnut dans + cette scène naïve de sa jeunesse, où elle s’était plu, comme elle + le faisait souvent, à travailler au milieu de plusieurs jeunes + filles qu’on élevait chez ses parents, qui, riches et bienfaisants, + recueillaient des enfants pauvres, les élevaient et les dotaient + ensuite. Elle comprit que j’avais voulu lui retracer le jour où le + comte la vit pour la première fois et la surprit au milieu de cette + scène aimable et naïve. Dès lors, charmé de sa candeur et de ses + grâces, il l’aima tendrement.</p> + + <p>Mais revenons à ce miroir magique qui ramenait Valérie au passé. + Des jeunes filles, élevées dans le Conservatoire des Mendicanti, + formaient un groupe, costumées comme nos paysannes suédoises; elles + chantaient mieux qu’elles, et, au lieu de leurs romances, nous + entendîmes des couplets composés pour la comtesse, accompagnés par + Frédéric et Ponto, placés de manière à ne pas être aperçus. Les + voix ravissantes des Mendicanti, le talent de ces artistes fameux, + la sensibilité de Valérie, contagieuse pour les autres, tout fit de + ce moment un moment délicieux, et les Italiens, habitués à exprimer + fortement ce qu’ils sentent, mêlèrent leurs acclamations à la joie + douce que me faisait ressentir le bonheur de Valérie.</p> + + <p>Le bal commença dans une des salles attenantes; tout le monde s’y + précipita. La toile étant tombée, on vit reparaître le clair de lune. + Valérie resta avec son mari; <span class="pagenum" id="Page_233">233</span> + tous deux parlèrent avec tendresse du souvenir que cette fête leur + retraçait. Le comte me dit les choses du monde les plus aimables; sa + femme, en me tendant la main, s’écria:</p> + + <p>«Bon Gustave! jamais je n’oublierai cette charmante soirée, ni la + salle des souvenirs.»</p> + + <p>Elle rentra ensuite avec le comte dans le bal. Je sortis pour + respirer le grand air et m’abandonner pendant quelques instants à mes + rêveries. En rentrant, je cherchais des yeux la comtesse au milieu de + la foule, et, ne la trouvant pas, je me doutais qu’elle avait cherché + la solitude dans la salle des souvenirs. Je la trouvai effectivement + dans l’embrasure d’une fenêtre: je m’approchai avec timidité; elle + me dit de m’asseoir à côté d’elle. Je vis qu’elle avait pleuré; elle + avait encore les larmes aux yeux, et je crus qu’elle s’était rappelé + la petite discussion du matin. Je savais combien les impressions + qu’elle recevait étaient profondes, et je lui dis:</p> + + <p>«Quoi! Madame, vous avez de la tristesse, aujourd’hui que nous + désirons surtout vous voir contente?</p> + + <p>—Non, me dit-elle, les larmes que j’ai versées ne sont point + amères: je me suis retracé cet âge que vous avez su me rappeler si + délicieusement; j’ai pensé à ma mère, à mes sœurs, à ce jour heureux + qui commença l’attachement du comte pour moi; je me suis attendrie + sur cette époque si chère; mais j’aime aussi l’Italie, je l’aime + beaucoup», dit-elle.</p> + + <p>Je tenais toujours sa main, et mes yeux étaient fixement attachés sur + cette main qui, deux ans auparavant, <span class="pagenum" id="Page_234">234</span> + était libre; je touchais cet anneau qui me séparait d’elle à jamais, + et qui faisait battre mon cœur de terreur et d’effroi; mes yeux s’y + fixaient avec stupeur.</p> + + <p>«Quoi! me disais-je, j’aurais pu prétendre aussi à elle! Je vivais + aussi dans le même pays, la même province; mon nom, mon âge, ma + fortune, tout me rapprochait d’elle; qu’est-ce qui m’a empêché de + deviner cet immense bonheur?»</p> + + <p>Mon cœur se serrait, et quelques larmes, douloureuses comme mes + pensées, tombaient sur sa main.</p> + + <p>«Qu’avez-vous, Gustave? dites-moi ce qui vous tourmente.»</p> + + <p>Elle voulait retirer sa main; mais sa voix était si touchante, j’osai + la retenir. Je voulais lui dire... que sais-je? Mais je sentis cet + anneau, mon supplice et mon juge; je sentis ma langue se glacer. Je + quittai la main de Valérie et je soupirai profondément.</p> + + <p>«Pourquoi, me dit-elle, pourquoi toujours cette tristesse? Je suis + sûre que vous pensez à cette femme. Je sens bien que son image est + venue vous troubler aujourd’hui plus que jamais; toute cette soirée + vous a ramené en Suède.</p> + + <p>—Oui, dis-je en respirant péniblement.</p> + + <p>—Elle a donc bien des charmes, me dit-elle, puisque rien ne peut + vous distraire d’elle?</p> + + <p>—Ah! elle a tout, tout ce qui fait les fortes passions: la grâce, la + timidité, la décence, avec une de ces âmes passionnées pour le bien + qui aiment parce qu’elles vivent, et qui ne vivent que pour la vertu; + enfin, par le plus <span class="pagenum" id="Page_235">235</span> + charmant des contrastes, elle a tout ce qui annonce la faiblesse et + la dépendance, tout ce qui réclame l’appui; son corps délicat est une + fleur que le plus léger souffle fait incliner, et son âme forte et + courageuse braverait la mort pour la vertu et pour l’amour.»</p> + + <p>Je prononçai ce dernier mot en tremblant, épuisé par la chaleur avec + laquelle j’avais parlé, ne sachant moi-même jusqu’où m’avait conduit + mon enthousiasme. Je tremblais qu’elle ne m’eût deviné, et j’appuyais + ma tête contre un des carreaux de la fenêtre, attendant avec anxiété + le premier son de sa voix.</p> + + <p>«Sait-elle que vous l’aimez? me dit Valérie avec une ingénuité + qu’elle n’aurait pu feindre.</p> + + <p>—Oh! non, non! m’écriai-je, j’espère bien que non; elle ne me + pardonnerait pas.</p> + + <p>—Ne le lui dites jamais, dit-elle; il doit être affreux de faire + naître une passion qui rend si malheureux. Si jamais je pouvais en + inspirer une semblable, je serais inconsolable; mais je ne le crains + pas, et cela me console de ne pas être belle.»</p> + + <p>Je m’étais remis de mon trouble.</p> + + <p>«Croyez-vous, Madame, que ce soit la beauté seule qui soit si + dangereuse? Regardez milady Erwin, la marquise de Ponti: je ne crois + pas qu’un statuaire puisse imaginer de plus beaux modèles; cependant + on vous disait encore hier que jamais elles n’avaient excité un + sentiment vif ou durable. Non, poursuivis-je, la beauté n’est + vraiment irrésistible qu’en nous expliquant quelque chose de moins + passager qu’elle, qu’en nous faisant rêver <span class="pagenum" id="Page_236">236</span> + à ce qui fait le charme de la vie au delà du moment fugitif où nous + sommes séduits par elle; il faut que l’âme la retrouve quand les sens + l’ont assez aperçue. L’âme ne se lasse jamais: plus elle admire, et + plus elle s’exalte; et c’est quand on sait l’émouvoir fortement qu’il + ne faut que de la grâce pour créer la plus forte passion. Un regard, + quelques sons d’une voix susceptible d’inflexions séduisantes, + contiennent alors tout ce qui fait délirer. La grâce surtout, cette + magie par excellence, renouvelle tous les enchantements...</p> + + <p class="dottedline2"> </p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_76"><span class="big120">COMTESSE SAINT-SIMON DE BAWR</span><br> + <span class="small80">(1776-1861)</span></h3> +</div> + +<p>Mariée en premières noces au philosophe Saint-Simon, elle a écrit des +romans et comédies dont <i>la Suite d’un bal masqué</i>, 1813.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_77"><span class="big120">DUCHESSE DE DURAS</span><br> + <span class="smcap80">(Claire Lechat Kersaint)</span><br> + <span class="small80">(1779-1828)</span></h3> +</div> + +<p>Née à Brest, a écrit deux ouvrages, <i>Ourika</i> et <i>Édouard</i>, +1825. Ce dernier, un chef-d’œuvre de l’époque, a obtenu un grand succès.</p> + +<p>En 1826, Latouche lança sous le nom de M<sup>me</sup> de <span class="pagenum" id="Page_237">237</span> Duras un conte +scandaleux, qui lui fit beaucoup de tort.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_78"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">MALLÈS,</span> + <span class="smcap80">NÉE</span> <span class="big120">DE BEAULIEU</span></h3> +</div> + +<p>Née à Nontron. Parmi grand nombre d’ouvrages pour la jeunesse, à citer +<i>le Robinson de douze ans</i>.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_79"><span class="big120">BARONNE QUINAUD DE MÉRÉ</span><br> + <span class="small80">(1751-1829)</span></h3> +</div> + +<p>Née à Paris. Auteur de trois cent quinze volumes, dont, hélas! aucun, +paraît-il, n’a mérité de passer à la postérité.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_80"><span class="big120">PRINCESSE DE SALM-DYCH</span><br> + <span class="smcap80">(Constance-Marie de Théis)</span><br> + <span class="small80">(1767-1845)</span></h3> +</div> + +<p>Femme de lettres, née à Nantes. Elle a laissé des <i>Poésies</i> et de +nombreux écrits, ainsi que des <i>Mémoires</i> sur sa vie.—Œuvres, 4 +vol. 1842.</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">PRIE ET TRAVAILLE</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">«Prie et travaille» est la devise heureuse<br> + D’un noble cœur, d’un esprit éclairé:<br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_238">238</span> + C’est d’une vie et pure et généreuse<br> + L’art, le devoir et le bonheur sacré.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">«Prie et travaille» était, dans le village,<br> + Ce que disaient nos guerriers valeureux.<br> + Ils priaient même au milieu du carnage,<br> + Et pour l’honneur ils en travaillaient mieux.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">«Prie et travaille» est ce que l’on répète<br> + Au malheureux qui réclame un peu d’or:<br> + Et ce conseil que souvent il rejette,<br> + S’il le suivait, lui vaudrait un trésor.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">«Prie et travaille» est le refrain du sage;<br> + Faibles mortels, récitez-le tout bas:<br> + Ceux dont l’erreur fut l’éternel partage<br> + Ne priaient guère et ne travaillaient pas.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Prie et travaille, ô toi que peut surprendre,<br> + Loin d’un époux, le monde, le plaisir;<br> + Par la prière occupe un cœur trop tendre,<br> + Par le travail un dangereux loisir.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Prie et travaille en tes sombres retraites,<br> + Beauté qu’à Dieu l’on veut sacrifier:<br> + Crains, en priant, les biens que tu regrettes,<br> + En travaillant cherche à les oublier.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Prie et travaille, homme vain, femme altière,<br> + Riche qu’entoure un pompeux attirail.<br> + Que reste-t-il à notre heure dernière,<br> + Hors la prière et les fruits du travail?</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent"><span class="pagenum hidden" id="Page_239">239</span> + Prie et travaille, ou redoute le blâme;<br> + Avec raison, enfin, on le redit:<br> + Car la prière est le charme de l’âme,<br> + Et le travail, le repos de l’esprit.</p> + </div> + </div> +</div> + +<p>On doit à M. de Pongerville une bonne édition des <i>Pensées</i> de la +princesse de Salm. En voici trois qui nous semblent charmantes:</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">PENSÉES DÉTACHÉES</p> + + <p class="p2 br">—Nous aimons la morale quand nous sommes vieux, parce qu’elle nous + fait un mérite d’une foule de privations qui nous sont devenues une + nécessité.</p> + + <p>—Il est des chagrins profonds qui semblent rester en réserve dans + l’âme, où on les retrouve toujours lorsqu’on est disposé à s’affliger.</p> + + <p class="p2">—La conversation des femmes, dans la société, ressemble à ce duvet + dont on se sert pour emballer les porcelaines: ce n’est rien, et sans + lui tout se brise.</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_81"><span class="big120">MARQUISE DE LESCURE</span><br> + <span class="smcap80">(Marie-Louise-Victoire de Donnissan)</span><br> + <span class="smcap70">(En secondes noces Marquise de La Rochejaquelein)</span><br> + <span class="small80">(1772-1857)</span></h3> +</div> + +<p>Célèbre femme politique. D’un caractère viril, elle voulut partager +tous les périls de la guerre de <span class="pagenum" id="Page_240">240</span> Vendée, dont ses deux maris furent +les héros. Ses <i>Mémoires</i>, où elle raconte toutes les péripéties +de son existence aventureuse, eurent un grand succès et furent +traduits dans toutes les langues de l’Europe. On les réimprime encore +aujourd’hui. La rédaction en est due à la participation de M. de Barard.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_82"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">COTTIN</span> + <span class="smcap80">(Marie Rustaud)</span><br> + <span class="small80">(1773-1807)</span></h3> +</div> + +<p>Est une des plus sympathiques femmes littéraires de la fin du XVIII<sup>e</sup> +siècle.</p> + +<p>Toute jeune, Marie Rustaud quittait Torménio, sa ville natale, +pour suivre son mari, un riche banquier, M. Cottin, et laissait +derrière elle de nombreux regrets pour sa modestie, sa douceur, sa +bienveillance, son inépuisable bonté. Dans le somptueux hôtel du riche +banquier, elle ne se sent pas à l’aise au milieu d’un monde frivole: +car ce qu’elle aime, c’est le foyer domestique, c’est le calme et le +silence de son cabinet de travail, où elle peut secrètement laisser +courir sa plume sur le papier au gré de son imagination. Elle avait +vingt ans lorsque son mari mourut au moment de passer devant le +tribunal révolutionnaire, et la laissa sans fortune. Elle se confina +dans la retraite <span class="pagenum" id="Page_241">241</span> et demanda à sa plume non seulement de la faire +vivre, mais surtout de lui permettre ses libéralités généreuses. Sa +première œuvre, <i>Claire d’Albe</i>, qu’elle avait écrite riche et +heureuse, fut vendue par elle au profit d’un ami, proscrit et fugitif, +qui avait besoin d’un millier de francs pour quitter la France et +assurer son sort.</p> + +<p>Ce roman, qui avait été écrit en quinze jours sans une seule rature, +obtint un si grand succès qu’elle se décida à publier successivement: +<i>Amélie de Mansfield</i>, <i>Mathilde</i>, <i>Malvina</i> et +<i>Élisabeth</i>. Dans tous ses romans, ses héroïnes sont posées sur un +piédestal de vertu et de résignation; et quoique protestante, elle les +a fait toutes catholiques.</p> + +<p>Réservée, modeste dans le monde, ce n’est qu’à son corps défendant que +son éditeur livra son nom à la publicité. Elle est de ces rares femmes +de lettres qui n’ont jamais donné prise à aucun blâme.</p> + +<p>De même que M<sup>me</sup> de Sévigné, elle ne savait pas l’orthographe; mais +on n’était pas aussi difficile qu’aujourd’hui, la concurrence étant +bien moins grande. Ses ouvrages ont passé de mode, et elle est bien +moins connue de notre génération que M<sup>me</sup> de La Fayette.</p> + +<p>«Dépourvue de beauté, nous dit lady Morgan, n’ayant aucune de ces +grâces qui en tiennent lieu, elle inspira néanmoins deux passions +fatales: un jeune parent sa tua d’un coup de pistolet dans son jardin +et son rival sexagénaire s’empoisonna.»</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_242">242</span></p> + +<p>Nous donnons un extrait descriptif d’un de ses romans, et une lettre +intime à un de ses amis qui dépeint bien sa belle âme.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">ÉLISABETH, OU LES EXILÉS DE SIBÉRIE</p> + + <p class="dottedline2 br"> </p> + + <p>La ville de Tobolsk, capitale de la Sibérie, est située sur les + rives de l’Irtish; au nord, elle est entourée d’immenses forêts + qui s’étendent jusqu’à la mer Glaciale. Dans cet espace de onze + cent verstes, on rencontre des montagnes arides, rocailleuses et + couvertes de neiges éternelles; des plaines incultes, dépouillées, + où, dans les jours les plus chauds de l’année, la terre ne dégèle + pas à un pied; de tristes et larges fleuves dont les eaux glacées + n’ont jamais arrosé une prairie, ni vu épanouir une fleur. En + avançant davantage vers le pôle, les cèdres, les sapins, tous les + grands arbres disparaissent; des broussailles de mélèzes rampants + et de bouleaux nains deviennent le seul ornement de ces misérables + contrées; enfin des marais chargés de mousse se montrent comme le + dernier effort d’une nature expirante; après quoi, toute trace de + végétation disparaît. Néanmoins, c’est là qu’au milieu des horreurs + d’un éternel hiver la nature a encore des pompes magnifiques; c’est + là que les aurores boréales sont fréquentes et majestueuses, et + qu’embrassant l’horizon en forme d’arc très clair d’où partent des + colonnes de lumière mobile, elles donnent à ces régions hyperborées + des spectacles dont les merveilles sont inconnues + <span class="pagenum" id="Page_243">243</span> + aux peuples du Midi. Au sud de Tobolsk s’étend le cercle + d’Ischim; des landes, parsemées de tombeaux et entrecoupées de lacs + amers, le séparent des Kirguis, peuple nomade et idolâtre. A gauche, + il est borné par l’Irtish, qui va se perdre, après de nombreux + détours, sur les frontières de la Chine, et à droite par le Tobol. + Les rives de ce fleuve sont nues et stériles; elles ne présentent + à l’œil que des fragments de rocs brisés, entassés les uns sur les + autres, et surmontés de quelques sapins; à leurs pieds, dans un angle + du Tobol, on trouve le village domanial de Saimka; sa distance de + Tobolsk est de plus de six cents verstes. Glacé jusqu’à la dernière + limite du cercle, au milieu d’un pays désert, tout ce qui l’entoure + est sombre comme son soleil et triste comme son climat.</p> + + <p>Cependant le cercle d’Ischim est surnommé l’Italie de la Sibérie, + parce qu’il y a quelques jours d’été et que l’hiver n’y dure que + huit mois; mais il y est d’une rigueur extrême. Le vent du nord, qui + souffle alors continuellement, arrive chargé des glaces des déserts + arctiques, et en apporte un froid si pénétrant et si vif que, dès le + mois de septembre, le Tobol charrie des glaces. Une neige épaisse + tombe sur la terre, et ne la quitte plus qu’à la fin de mai...</p> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">LETTRE</p> + + <p><i>Nos esprits vous semblent marcher dans une direction si opposée + que vous ne pouvez expliquer que par la fatalité l’amitié qui nous + unit l’un à l’autre. Eh bien! que diriez-vous + <span class="pagenum" id="Page_244">244</span> + si je vous assurais que j’ai maintenant la conviction presque + entière que nous serons un jour parfaitement d’accord et que nos + esprits s’entendront comme nos cœurs s’entendent aujourd’hui? Soyez + bien persuadé que je ne vous aimerais pas comme je le fais si nous + ne devions pas finir ainsi. D’abord nous ne sommes pas dans une + route si opposée que vous le dites, car mes idées religieuses vous + occupent; vous les repoussez, il est vrai, mais vous y pensez, et + c’est beaucoup. Elles font fermenter votre tête, elles agitent votre + sang, elles vous irritent; cela vaut bien mieux que si vous n’y + songiez pas. Si je vous voyais, à cet égard, dans l’indifférence + où je vois certaines personnes, je n’aurais aucune espérance et je + croirais votre cœur mort avant vous. Si les idées religieuses mettent + en un tel mouvement toutes les facultés de votre âme, c’est parce + qu’elle a l’instinct que la vérité n’est que là. Ne riez pas, je + vous prie, et laissez-moi vous parler de votre âme, que j’aime parce + qu’elle est bonne, excellente, pleine de chaleur et de noblesse. + N’apercevez-vous pas combien elle combat contre votre esprit, comme + elle se révolte fièrement contre ce qu’il veut lui persuader...? Je + porte en moi-même un calme ravissant, une sérénité angélique. Je suis + heureuse, je suis sûre de l’être toujours: car mon bonheur n’est pas + dans les événements, il est en moi. J’ai appris non seulement à me + résigner, mais à aimer les peines que Dieu m’envoie; elles ne sont + que l’expiation de mes torts, et je bénis sa justice et sa bonté. + Je ne m’enfoncerai jamais dans le chaos des sciences: ma piété n’a + pas besoin de savoir, elle est toute dans mon cœur, elle est toute + d’amour...</i></p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_245">245</span></p> + <h3 class="h3chap" id="ch_83"><span class="big120">BARONNE DE STAËL-HOLSTEIN</span><br> + <span class="smcap80">(Anne-Louise-Germaine Necker)</span><br> + <span class="small80">(1766-1817)</span></h3> +</div> + +<p>M<sup>me</sup> de Staël est la femme littéraire la plus importante et la plus +discutée de l’époque; à cheval sur les deux siècles, elle sert de +transition entre l’école des Précieuses et l’hôtel de Rambouillet, où +le joli et le gracieux s’alliaient à l’esprit.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Staël était laide, elle le savait; elle voulut faire oublier +qu’elle était femme, en étant savante. Aussi trouva-t-elle beaucoup de +détracteurs, sans chômer pour cela d’adorateurs<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>. Comme écrivain, +elle eut une véritable influence sur la littérature, et on fait à +son nom l’honneur de le placer partout entre celui de Jean-Jacques +Rousseau et de Chateaubriand. Le milieu où elle vécut toute sa vie +devait contribuer à former son <span class="pagenum" id="Page_246">246</span> goût et son style. Toute enfant, +elle rencontrait dans le salon de son père Marmontel, Buffon, Grimm, +Francklin, Hume, Raynal, etc. Invitée par le gouvernement impérial +à se tenir à quarante lieues de Paris, elle fit ce fameux voyage en +Allemagne qui la mit en contact avec les grands esprits germaniques +de l’époque; à son retour, elle publia son ouvrage le plus important, +<i>l’Allemagne</i>, qui fut saisi par le ministère, et la fit condamner +à l’internement dans son château de Coppet, où il lui était interdit de +recevoir même ses meilleurs amis. Heureusement pour elle, l’Empire ne +dura pas longtemps, mais les événements désastreux qui mettaient fin à +son exil ulcéraient en même temps son âme éminemment française.</p> + +<p>Quand on parle de M<sup>me</sup> de Staël au point de vue littéraire, on cite +aussitôt <i>Corinne</i>. Certes, on ne peut nier à cet ouvrage un +souffle puissant de grandeur et d’entraînement; l’improvisation de +Corinne au Capitole est un morceau qu’il faut avoir lu. Il est bon +aussi de lire <i>l’Allemagne</i>, ouvrage essentiellement révélateur de +ce pays que nous n’avons jamais assez cherché à connaître.</p> + +<p>Mais c’est dans ses ouvrages philosophiques qu’on peut juger de +l’étendue de son jugement.</p> + +<p>Voici les titres des principaux ouvrages dus à sa plume féconde, mais +à peu près oubliés aujourd’hui: de 1786 à 1822, elle en a publiés +dix-huit, parmi lesquels les <i>Lettres sur les écrits et caractères de +<span class="pagenum" id="Page_247">247</span> J.-J. Rousseau</i>; <i>Sophie</i>, comédie, et <i>Jane Grey</i>, +tragédie; <i>Recueil de morceaux détachés</i>, <i>Réflexion sur la paix +intérieure et la paix extérieure</i>, <i>De l’influence des passions +sur le bonheur des individus et des nations</i>, <i>De la littérature +considérée dans ses rapports avec les institutions sociales</i>, +<i>Delphine</i>, <i>Corinne, ou l’Italie</i>; <i>l’Allemagne</i>, +<i>Dix années d’exil</i>, etc.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">INVOCATION DE CORINNE</p> + + <p>Italie, empire du soleil! Italie, maîtresse du monde! Italie, berceau + des lettres! je te salue. Combien de fois la race humaine te fut + soumise, tributaire de tes armes, de tes beaux-arts et de ton ciel!</p> + + <p>Un dieu quitta l’Olympe pour se réfugier en Ausonie; l’aspect de ce + pays fit rêver les vertus de l’âge d’or, et l’homme y parut trop + heureux pour l’y supposer coupable.</p> + + <p>Rome conquit l’univers par son génie et fut reine par la liberté. Le + caractère romain s’imprima sur le monde, et l’invasion des barbares, + en détruisant l’Italie, obscurcit l’univers entier.</p> + + <p>L’Italie reparut avec les divins trésors que les Grecs fugitifs + rapportèrent dans son sein; le ciel lui révéla ses lois; l’audace de + ses enfants découvrit un nouvel hémisphère; elle fut reine encore par + le spectre de la pensée, mais ce spectre de lauriers ne fit que des + ingrats.</p> + + <p>L’Imagination lui rendit l’univers qu’elle avait perdu. Les peintres, + les poètes, enfantèrent pour elle une terre, <span class="pagenum" id="Page_248">248</span> + un Olympe, des enfers et des cieux; et le feu qui l’anime, mieux + gardé par son génie que par le dieu des païens, ne trouva point dans + l’Europe un Prométhée qui le ravît.</p> + + <p>Pourquoi suis-je au Capitole? pourquoi mon humble front va-t-il + recevoir la couronne que Pétrarque a portée et qui reste suspendue + au cyprès funèbre du Tasse? pourquoi... si vous n’aimiez assez la + gloire, ô mes concitoyens! pour récompenser son culte autant que ses + succès!</p> + + <p>Eh bien! si vous l’aimez, cette gloire qui choisit trop souvent + ses victimes parmi les vainqueurs qu’elle a couronnés, pensez avec + orgueil à ces siècles qui virent la renaissance des arts! Le Dante, + l’Homère des temps modernes, poète sacré de nos mystères religieux, + héros de la pensée, plongea son génie dans le Styx pour aborder à + l’enfer, et son âme fut profonde comme les abîmes qu’il a décrits.</p> + + <p>L’Italie, au temps de sa puissance, revit tout entière dans le Dante. + Animé par l’esprit des républiques, guerrier aussi bien que poète, il + souffle la flamme des actions parmi les morts, et ses ombres ont une + vie plus forte que les vivants d’aujourd’hui.</p> + + <p>Les souvenirs de la terre les poursuivent encore; leurs passions sans + but s’acharnent à leur cœur; elles s’agitent sur le passé, qui leur + semble encore moins irrévocable que leur éternel avenir.</p> + + <p>On dirait que le Dante, banni de son pays, a transporté dans les + régions imaginaires les peines qui le <span class="pagenum" id="Page_249">249</span> + dévoraient. Ses ombres demandent sans cesse des nouvelles de + l’existence, comme le poète lui-même s’informe de sa patrie, et + l’enfer s’offre à lui sous les couleurs de l’exil.</p> + + <p>Tout, à ses yeux, se revêt du costume de Florence. Les morts qu’il + évoque semblent renaître aussi Toscans que lui; ce ne sont point + les bornes de son esprit, c’est la force de son âme qui fait entrer + l’univers dans le cercle de sa pensée.</p> + + <p>Un enchaînement mystique de cercles et de sphères le conduit de + l’enfer au purgatoire, au paradis; historien fidèle de sa vision, il + inonde de clarté les régions les plus obscures, et le monde qu’il + crée dans son triple poème est complet, animé, brillant comme une + planète nouvelle aperçue dans le firmament.</p> + + <p>A sa voix, tout sur la terre se change en poésie: les objets, + les idées, les lois, les phénomènes semblent un nouvel Olympe, + de nouvelles divinités; mais cette mythologie de l’imagination + s’anéantit comme le paganisme à l’aspect du paradis, de cet océan de + lumière étincelant de rayons d’étoiles, de vertus et d’amour.</p> + + <p>Les magiques paroles de notre plus grand poète sont le prisme de + l’univers; toutes ses merveilles s’y réfléchissent, s’y divisent, s’y + recomposent! les sons imitent les couleurs, les couleurs se fondent + en harmonie; la rime, sonore ou bizarre, rapide ou prolongée, est + inspirée par cette divination poétique, beauté suprême de l’art, + triomphe du génie, qui découvre dans la nature tous les secrets en + relation avec le cœur de l’homme. <span class="pagenum" id="Page_250">250</span></p> + + <p>Le Dante espérait de son poème la fin de son exil: il comptait sur la + renommée pour médiatrice; mais il mourut trop tôt pour recueillir les + palmes de la patrie. Souvent la vie passagère de l’homme s’use dans + les revers; et si la gloire triomphe, si l’on aborde enfin sur une + plage plus heureuse, la tombe s’ouvre derrière le port, et le destin + à mille formes annonce souvent la fin de la vie par le retour du + bonheur!...</p> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">SUR L’ALLEMAGNE</p> + + <p>Il serait intéressant de comparer les stances de Schiller sur la + perte de la jeunesse, intitulées l’<i>Idéal</i>, avec celles de + Voltaire:</p> + + <div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent">Si vous voulez que j’aime encore,<br> + Rendez-moi l’âge des amours, etc.</p> + </div> + </div> + + <p>On voit dans le poète français l’expression d’un regret aimable, dont + l’amour et les joies de la vie sont l’objet; le poète allemand pleure + la perte de l’enthousiasme et de l’innocente pureté des pensées du + premier âge; et c’est par la poésie et la pensée qu’il se flatte + d’embellir encore le déclin de ses ans. Il n’y a pas dans les stances + de Schiller cette clarté facile et brillante que permet un genre + d’esprit à la portée de tout le monde...</p> + + <p>..... Nous fîmes une excursion sur l’un de ces lacs dans lesquels les + beautés de la nature se réfléchissent, et qui semblent placés aux + pieds des Alpes pour en multiplier les ravissants aspects. Un temps + orageux nous <span class="pagenum" id="Page_251">251</span> + dérobait la vue distincte des montagnes; mais, confondues avec + les nuages, elles n’en étaient que plus redoutables. La tempête + grossissait, et, bien qu’un sentiment de terreur s’emparât de mon + âme, j’aimais cette foudre du ciel qui confond l’orgueil de l’homme. + Nous nous reposâmes un moment dans une espèce de grotte avant de + nous hasarder à traverser la partie du lac de Thun qui est entourée + de rochers inabordables. C’est dans un lieu pareil que Guillaume + Tell sut braver les abîmes et s’attacher à des écueils pour échapper + à ses tyrans. Nous aperçûmes alors dans le lointain cette montagne + qui porte le nom de la Vierge (<i>Jungfrau</i>); aucun voyageur n’a + jamais pu gravir jusqu’à son sommet: elle est moins haute que le + Mont-Blanc, et cependant elle inspire plus de respect, parce qu’on la + sait inaccessible<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>.</p> + + <p>Nous arrivâmes à Unterseen, et le bruit de l’Aar, qui tombe en + cascades autour de cette petite ville, disposait l’âme à des + impressions rêveuses. Les étrangers, en grand nombre, étaient logés + dans des maisons de paysans, fort propres, mais rustiques. Il était + assez piquant de voir se promener dans la rue d’Unterseen de jeunes + Parisiens tout à coup transportés dans les vallées de la Suisse; ils + n’entendaient plus que le bruit des torrents, ils ne voyaient plus + que des montagnes, et cherchaient si dans ces lieux solitaires ils + pourraient s’ennuyer assez pour retourner avec plus de plaisir encore + dans le monde.</p> + + <p><span class="pagenum" id="Page_252">252</span></p> + + <p>Le soir qui précéda la fête, on alluma des feux sur les montagnes; + c’est ainsi que jadis les libérateurs de la Suisse donnèrent le + signal de leur sainte conspiration. Ces feux, placés sur les sommets, + ressemblaient à la lune, lorsqu’elle se lève derrière les montagnes + et qu’elle se montre à la fois ardente et paisible. On eût dit que + des astres nouveaux venaient assister au plus touchant spectacle + que notre monde puisse encore offrir. L’un de ces signaux enflammés + semblait placé dans le ciel, d’où il éclairait les ruines du château + d’Unspunnen, autrefois possédé par Berthold, le fondateur de Berne, + en mémoire de qui se donnait la fête. Des ténèbres profondes + environnaient ce point lumineux, et les montagnes, qui pendant la + nuit ressemblent à de grands fantômes, apparaissaient comme l’ombre + gigantesque des morts qu’on voulait célébrer.</p> + + <p>Le jour de la fête, le temps était doux, mais nébuleux; il fallait + que la nature répondît à l’attendrissement de tous les cœurs. + L’enceinte choisie pour les jeux est entourée de collines parsemées + d’arbres et des montagnes à perte de vue sont derrière ces collines. + Tous les spectateurs, au nombre de près de six mille, s’assirent + sur les hauteurs en pente, et les couleurs variées des habillements + ressemblaient dans l’éloignement à des fleurs répandues sur la + prairie. Jamais un aspect plus riant ne put annoncer une fête; mais + quand les regards s’élevaient, des rochers suspendus semblaient, + comme la destinée, menacer les humains au milieu de leurs plaisirs.</p> + + <p>Lorsque la foule des spectateurs fut réunie, on entendit + <span class="pagenum" id="Page_253">253</span> + venir de loin la procession de la fête, procession solennelle + en effet, puisqu’elle était consacrée au culte du passé. Une musique + agréable l’accompagnait; les magistrats paraissaient à la tête des + paysans; les jeunes paysannes étaient vêtues selon le costume ancien + et pittoresque de chaque canton; les hallebardes et les bannières de + chaque vallée étaient portées en avant de la marche par des hommes + à cheveux blancs, habillés précisément comme on l’était il y a cinq + siècles, lors de la conjuration de Grütli. Une émotion profonde + s’emparait de l’âme en voyant ces drapeaux si pacifiques qui avaient + pour gardiens des vieillards. Le vieux temps était représenté par ces + hommes, âgés pour nous, mais si jeunes en présence des siècles! Je + ne sais quel air de confiance, dans tous ces êtres faibles, touchait + profondément, parce que cette confiance ne leur était inspirée que + par la loyauté de leur âme. Les yeux se remplissaient de larmes au + milieu de la fête, comme dans ces jours heureux et mélancoliques où + l’on célèbre la convalescence de ce qu’on aime...</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_84"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">GUIZOT,</span> + <span class="smcap80">Née Pauline de Meulan</span><br> + <span class="small80">(1773-1827)</span></h3> +</div> + +<p>Elle eut des débuts très intéressants. Douée d’un réel talent +littéraire, arrivée à Paris ruinée, <span class="pagenum" id="Page_254">254</span> elle écrivait sous un +pseudonyme, dans les <i>Débats</i>, des courriers pour venir en aide à +sa mère, lorsqu’elle tomba dangereusement malade; ce fut pour elle un +cruel souci que de penser qu’elle perdait son gagne-pain. Quel ne fut +pas l’étonnement de ces dames quand elles apprirent que les courriers +étaient arrivés régulièrement au journal, et qu’elles pouvaient +émarger; un jeune et timide inconnu qui avait aperçu Pauline chez M. +Suard, leur ami et protecteur, avait su les difficultés dans lesquelles +elles se trouvaient, et avait eu l’heureuse inspiration d’imiter son +style et de la remplacer. Elles tinrent à connaître leur bienfaiteur, +qui n’était autre que M. Guizot, le futur ministre, alors débutant, +et que Pauline de Meulan épousa en 1802; quoique plus âgée que son +mari de quelques années, le mariage fut des plus heureux, les deux +époux étant en concordance de sentiments et d’idées; elle n’en jouit +malheureusement que quinze années, car elle mourut en 1817, âgée de +quarante-trois ans.</p> + +<p>Elle laissa nombre d’ouvrages dont: <i>Essais de littérature et de +morale</i>, <i>les Enfants</i>, <i>l’Écolier, ou Raoul et Victor</i>, +<i>l’Éducation domestique</i>, <i>Nouveaux contes</i>, <i>Idées de +droit et de devoir</i>, <i>De l’anarchie et du pouvoir</i>, etc.</p> + +<p>Ses livres pour les enfants sont excellents et ont tous eu de +nombreuses éditions. Ses pensées philosophiques s’inspirent des idées +les plus élevées.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_255">255</span></p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">DE L’INFLUENCE DES FEMMES DANS LA LITTÉRATURE</p> + + <p>Pour connaître les mœurs d’un siècle, il faut consulter les ouvrages + écrits par des femmes, presque toujours modelés uniformément sur + une situation commune à toutes; les femmes sentent et pensent + beaucoup moins d’après leur jugement personnel que d’après les + habitudes que leur ont données la place qu’elles occupent dans la + société et le rôle qu’elles sont appelées à y jouer. L’indépendance + et l’originalité sont nécessairement rares chez des êtres dont + l’existence est renfermée dans un cercle étroit et dont les intérêts + sont semblables. Sauf les observations qu’elle aura pu faire + sur elle-même, fécond et important sujet de réflexions, il y a + toujours lieu de croire que ce que pense une femme est ce qui sera + généralement reçu par les femmes de son temps, et de ce que les + femmes pensent dans un temps quelconque on peut aisément inférer ce + qu’elles y sont.</p> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">PENSÉES DÉTACHÉES</p> + + <p class="p2">—Le courage d’un homme est de se soustraire au joug; celui d’une +femme est de le supporter; y conformer sa volonté, c’est pour elle le +seul moyen d’espérer cette liberté qui consiste à faire ce qu’on veut.</p> + + <p class="p2">—L’énergie de l’âme s’endort dans les vagues rêveries de + l’espérance; le travail actuel pèse à celui qui croit pouvoir se + reposer sur l’avenir: mais que tout à coup la perspective du bonheur + se ferme devant lui, il recueille <span class="pagenum" id="Page_256">256</span> + toutes ses forces dans le moment présent et, appuyé sur son malheur, + s’élance à de nouvelles destinées.</p> + + <p class="p2">—La gloire est le superflu de l’honneur; et comme toute autre espèce + de superflu, celui-là s’acquiert souvent aux dépens du nécessaire.</p> +</div> + +<p>Sa nièce, <span class="smcap90">Marguerite-Andrée-Élisa Dilson</span>, M<sup>me</sup> <span class="smcap90">Guizot</span> +(1804-1833), seconde femme du ministre, a écrit aussi +quelques opuscules.</p> + +<p>Elle écrivait, avant son mariage, à sa sœur, les lignes suivantes, +contenant une appréciation que les oreilles féminines ne sont pas +habituées à entendre:</p> + +<div class="quote"> + <p><i>Il y a dans la raison des hommes quelque chose de supérieur qui + dédommage de la soumission; leur volonté est calme, tandis que la + nôtre s’agite sans cesse; une multitude de petits incidents qui nous + contrarient vivement ne les atteignent même pas: aussi veulent-ils + moins fréquemment, mais plus également et plus durablement que nous. + Dans tous les ménages que je vois, j’observe cette différence, et + je suis persuadée que beaucoup de femmes très distinguées ont dû à + cette dispensation de la Providence leur bonheur avec des maris qui + n’avaient pas autant d’esprit qu’elles, mais dont le caractère ferme + et calme donnait l’appui et le repos dont elles avaient besoin;... on + verra ce que des «femmes d’esprit comme nous» peuvent apprendre d’un + homme médiocre.</i></p> + + <p><i>On dit que je suis très instruite, et je sais bien que je le suis + plus que la plupart des femmes; eh bien, ma chère, je + <span class="pagenum" id="Page_257">257</span> n’ai jamais causé un peu sérieusement avec un homme sans + apercevoir combien il y avait de décousu dans mon instruction et de + lacune dans mes connaissances. Il y a quelque chose de désultoire + dans l’esprit et dans l’éducation des femmes; elles ne savent jamais + rien à fond, ce qui fait que les hommes les battent aisément dans la + discussion. Si on est vaincue par un mari qu’on aime, le mal n’est pas + grand.</i></p> +</div> + +<p>Élisa Dilson, <i>continue M<sup>me</sup> de Witt, née Guizot</i><a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>, n’a pas +épousé un homme médiocre, et elle l’a beaucoup aidé pendant sa courte +vie conjugale, le remplaçant souvent dans le travail de préparation +des numéros de la <i>Revue française</i>, pour laquelle elle rédigeait +des articles non signés, qui sont restés le témoignage durable d’une +instruction solide et étendue, comme de l’esprit le plus délicat et de +l’âme la plus élevée. Morte à vingt-neuf ans, elle a laissé dans la +vie de celui qu’elle aimait un vide irréparable, et, grâce à ce fidèle +souvenir, elle a tenu une grande place dans la vie de ses enfants, qui +l’ont à peine entrevue.....</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_85"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">DE RÉMUSAT</span><br> + <span class="small80">(1780-1821)</span></h3> +</div> + +<p>Claire-Élisabeth-Jeanne Gravier de Vergennes, dame de palais de +l’impératrice Joséphine, mère <span class="pagenum" id="Page_258">258</span> du comte Charles de Rémusat, a +laissé des <i>Mémoires</i> et des <i>Lettres</i> excitant sans doute +beaucoup plus la curiosité que son livre très remarquable: <i>Essai sur +l’éducation des femmes</i>, publié par son fils après sa mort en 1824, +et auquel l’Académie française décerna une médaille d’or. Il est bien +regrettable qu’un tel livre soit presque inconnu aujourd’hui: toutes +les mères ou éducatrices devraient le lire et le méditer.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">ESSAI SUR L’ÉDUCATION DES FEMMES</p> + + <p>Tous les biens sont si fugitifs qu’alors qu’on les tient il faut + encore prévoir qu’ils doivent nous échapper.</p> + + <p class="dottedline2"> </p> + + <p>Quelles ressources laissent-ils à un esprit léger et irréfléchi?</p> + + <p>Le désœuvrement ajoute à toutes les douleurs comme à tous les vices.</p> + + <p>L’enfance, si nous ne l’attristons pas, la jeunesse, si nous la + laissons faire, sont des temps de jouissance et de bonheur. Il est + facile, sans les déposséder de leur apanage naturel, de les munir de + quelques idées sérieuses qui prépareront le repos et la dignité de + ces derniers temps.—Que la jeune fille apprenne ou qu’elle aperçoive + le plus tôt possible la faiblesse de l’enfance, les droits de la + jeunesse, mais, en même temps, à quelle condition et dans quel but + ces droits lui sont donnés.</p> + + <p class="dottedline2"> </p> + + <p><span class="pagenum" id="Page_259">259</span></p> + + <p>Mais pour obtenir qu’une pensée sérieuse puisse trouver place au + milieu des émotions des premiers pas de la vie, il est essentiel + qu’une mère indulgente et sincère, se rappelant ce qu’elle a senti et + éprouvé, laisse un libre cours aux impressions naturelles à cet âge.</p> + + <p>La mère éclairée représente, à l’égard de sa fille, l’une de ces + divinités surveillantes que les anciens plaçaient auprès des mortels; + c’est la sagesse, c’est la prudence, sous des traits plus doux et + plus chers que ceux de Mentor. Elle doit seconder la conscience + sans la remplacer; elle doit condescendre à la jeunesse pour en + être écoutée; elle doit comprendre son naïf orgueil, son doux + entraînement; c’est en sympathisant avec elle qu’on peut prétendre à + la conduire. Quels moyens d’influence et de persuasion n’aura pas une + mère qui, s’armant ainsi de la seule vérité, conversant des avantages + et des droits du bel âge, enseignera en même temps à sa fille sa + liberté et ses devoirs?</p> + + <p>Je crois que l’on peut tirer pour la morale un grand parti de la + beauté. La beauté est une puissance. Un beau visage attire les + regards.</p> +</div> + +<div class="figcenter4" style="width: 40px;"> + <img src="images/vignette2.jpg" alt="petit ornement décoratif" width="40" height="31"> +</div> + +<div class="quote"> + <p>Penser, combattre et vaincre, voilà la véritable vie, voilà la source + de l’intérêt; hors de là, il n’y a que découragement et langueur.</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_260">260</span></p> + <h3 class="h3chap" id="ch_86"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">SWETCHINE</span><br> + <span class="small80">(1782-1857)</span></h3> +</div> + +<p>Sophie Soymonof, née sur les bords de la Neva, avait trente-quatre ans +en 1816, quand elle vint s’installer à Paris, dans la haute société +de la Restauration, et ouvrir un salon qui fut le plus recherché de +l’époque.</p> + +<p>L’ensemble de son extérieur n’attirait pas le regard, mais sa +physionomie, son geste, son accent, étaient doués d’un attrait +sympathique indéfinissable. Mariée à dix-sept ans à M. de Swetchine, +qui en avait quarante-deux, ayant pour son mari un attachement plein de +respect et une incessante sollicitude, elle ne fit jamais parler d’elle.</p> + +<p>Les femmes, ordinairement peu accessibles à l’influence des autres +femmes, étaient pleines de confiance envers M<sup>me</sup> Swetchine. Les plus +jeunes n’échappaient pas davantage à son empire. Ce qui peut faire +naître l’hostilité entre les femmes n’existait pas en M<sup>me</sup> Swetchine. +Elle n’éveillait jamais un sentiment de rivalité, parce qu’on ne +pouvait jamais surprendre en elle la tentation de se faire valoir aux +dépens d’une autre ou d’éclipser qui que ce fût; son désintéressement +obtenait grâce pour sa supériorité. Cette femme, qui, dès qu’elle +pouvait jouir d’une heure de solitude, se <span class="pagenum" id="Page_261">261</span> livrait aux études +les plus graves et, elle l’avouait quelquefois, se plongeait dans la +métaphysique comme dans un bain, n’était plus que grâce et enjouement +dès qu’une jeune femme était entrée dans son salon.</p> + +<p>«Une malice souriante et tempérée par une charité sincère, voilà +l’impression générale que laisse la lecture des <i>Airelles</i> et des +<i>Pensées</i>.»</p> + +<p>«Il y a quelque chose de plus dans les écrits sur <i>la Résignation +et la Vieillesse</i>: il y a une émotion qui parfois est d’autant +plus active et pénétrante qu’elle se contient; on dirait que la vertu +que M<sup>me</sup> Swetchine a le plus assidûment cultivée en elle soit la +résignation... Il serait difficile de choisir quelques citations qui +puissent donner une idée nette du talent de M<sup>me</sup> Swetchine. C’est un +talent d’âme. Le charme de ses écrits est dans la justesse parfaite du +ton, dans la sincérité de l’accent. Tout y repose l’esprit, rien n’y +brille<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>.</p> + +<div class="quote"> + <p class="p2">—Ne désirons d’esprit que ce qu’il en faut pour être parfaitement + bon, et c’est en désirer beaucoup: car la bonté se compose, avant + tout, de l’intelligence de tous les besoins hors de nous, et de tous + les moyens d’y pourvoir qui sont en nous-mêmes.</p> + + <p class="p2">—Écrire au crayon, c’est parler à voix basse.</p> + + <p class="p2">—Ceux qui nous rendent heureux nous savent toujours <span class="pagenum" id="Page_262">262</span>gré de + l’être; leur reconnaissance est le prix de leurs propres bienfaits.</p> + + <p class="p2">—La politesse, chez une maîtresse de maison, consiste à alimenter la + conversation et à ne s’en emparer jamais; elle a la garde de cette + espèce de feu sacré, mais il faut que tout le monde puisse s’en + approcher.</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_87"><span class="big120">LA DUCHESSE D’ABRANTÈS</span><br> + <span class="small80">(1784-1838)</span></h3> +</div> + +<p>Fille de M. de Pernon, qui avait acquis une grande fortune par +l’entreprise de vivres à l’armée de Rochambeau, en Amérique, mais qui +avait tout perdu à la Révolution, par sa mère d’origine corse, Paule +connut Napoléon Bonaparte dès son enfance, puisqu’il venait chez ses +parents les jours de vacances, alors qu’il était élève boursier à +l’École militaire. Mariée plus tard à Junot, un des jeunes généraux du +conquérant, elle vécut toujours dans l’orbite napoléonienne. Sa mère, +très mondaine, la façonna au monde de bonne heure, et, pendant l’Empire +et la Restauration, elle eut un des salons les plus courus de l’époque +et fut une des femmes les plus en vue. Comme œuvre littéraire, elle +n’a écrit qu’après la mort de son mari, alors qu’elle se retrouva, par +suite de ses <span class="pagenum" id="Page_263">263</span> goûts de désordre et de dépense, dans la pauvreté; +de 1825 à 1832 parurent quelques romans, puis ses <i>Mémoires sur +Napoléon</i>, qui viennent d’être réédités; le style en est aussi +négligé que dans la plupart des mémoires de femmes dont nous avons déjà +parlé, mais les détails qu’elle donne sont néanmoins fort intéressants.</p> + +<p>Elle s’étend beaucoup sur le côté <i>mode</i>, et, franchement, +il n’est pas sans utilité de le connaître. Elle est morte à +cinquante-quatre ans, dans une position de fortune plus que médiocre, à +cause de ses goûts dispendieux et désordonnés. Son fils unique n’ayant +que des filles, le nom s’est trouvé éteint, quand Napoléon III l’a +relevé dans le mari de l’une d’elles, M. Maurice Le Ray.</p> + +<p>Ses propres filles ont écrit sous le nom de Constance Aubert et de +Joséphine Amet.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Ancelot, dans ses <i>Salons du XIX<sup>e</sup> siècle</i>, nous dépeint +la triste mort de cette femme qui avait été si brillante. Ce cri +du cœur qu’elle laissa échapper chez M<sup>me</sup> Ancelot, où des amis +s’étaient réunis après la première représentation de <i>Marie, ou Trois +Epoques</i>: «Qu’on est donc bien ainsi la nuit pour causer: on ne +craint ni les ennuyeux, ni les créanciers!» dépeint bien l’existence +précaire qu’elle menait. Elle s’amusait comme une petite folle à +diriger le théâtre de l’hôtel du comte Jules de Castellane pendant +qu’on saisissait ses meubles.</p> + +<p>Huit jours avant sa mort, malade, elle dut se réfugier <span class="pagenum" id="Page_264">264</span> dans une +maison de santé aux environs de Paris, où elle mourut loin des siens +pendant que l’on vendait ses meubles.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">MÉMOIRES<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a></p> + + <p class="center small80">(A PROPOS DE SON MARIAGE)</p> + + <p>A cette époque, on employait cinquante ou soixante louis à faire une + corbeille très riche pour contenir les objets précieux donnés par + le mari, et cette corbeille, après être restée sur la commode de la + jeune femme pendant six mois ou un an, montait au garde-meuble, où + les rats la mangeaient malgré tous les symboles, tous les myrtes + brodés sur l’enveloppe.—M<sup>lle</sup> l’Olive (la lingère) avait donc + fait faire un vase immensément grand, recouvert en velours blanc et + vert richement brodé d’or; le socle du vase était en bronze doré, + et le couvercle, brodé comme le reste, était surmonté d’une pomme + de pin de bronze noir, surmonté d’une flèche qui fixait également + deux couronnes ciselées en or bruni, l’une d’olivier, l’autre de + laurier. C’était dans cette corbeille que se trouvaient les châles de + cachemire, les voiles de point d’Angleterre, les garnitures de robes + en point à l’aiguille et en point de Bruxelles, ainsi qu’en blonde + pour l’été.</p> + + <p>Il y avait aussi des robes de blonde blanche et de dentelle noire, + des pièces de mousseline de l’Inde, des pièces <span class="pagenum" id="Page_265">265</span> + de velours, des étoffes turques que le général avait rapportées + d’Égypte, des robes de bal pour une mariée; ma robe de présentation; + des robes de mousseline de l’Inde brodées en lames d’argent, et puis + des fleurs de chez M<sup>me</sup> Roux; des rubans de toutes largeurs, de + toutes les couleurs; des sacs, des éventails, des gants, des essences + de Fargeon, de Riban, des sachets de peau d’Espagne et d’herbes + de Montpellier; enfin, rien n’avait été oublié. De chaque côté de + la corbeille étaient deux sultans. Dans le premier étaient deux + nécessaires: l’un renfermait tout ce qu’il faut pour la toilette + des dents et des mains, en objets en or émaillé de noir; l’autre + contenait tout ce dont une femme se sert pour travailler: un dé, + des ciseaux, un étui, un poinçon, tout cela en or également et + entouré de perles fines. Dans l’autre sultan était l’écrin et une + lorgnette en écaille blonde et or, avec deux rangées de diamants. + L’écrin renfermait une fort belle rivière de chatons, une paire de + boucles d’oreilles également en chatons montés en forme de roues, + six épis et un peigne moitié perles et moitié diamants, qui, en + raison de l’énorme quantité de cheveux que j’avais alors, était + presque aussi grand qu’on le ferait aujourd’hui. Dans le même écrin + était un médaillon carré entouré de perles fines, dans lequel était + le portrait du général Junot, peint par Isabey et admirablement + ressemblant, comme on peut le croire. Mais, en bonne foi, il était de + taille à être plutôt attaché dans une galerie que suspendu au cou. + Enfin, c’était la mode, et M<sup>me</sup> Murat avait un portrait de son + mari, également peint par Isabey, et encore plus + <span class="pagenum" id="Page_266">266</span> grand que le + mien. Dans le même sultan, et à côté de l’écrin, étaient de superbes + topazes que le général avait rapportées d’Égypte et dont la grosseur + était fabuleuse, des cornalines orientales à plusieurs couches et + d’une épaisseur extraordinaire, et des pierres gravées antiques.</p> + + <p>Tout cela n’était pas monté. Le général Junot préférait que je le + fisse faire à mon goût. Dans ce même sultan, que le général avait + arrangé lui-même, était la bourse appelée bourse des épousailles; + elle était en chaînons d’or rattachés les uns aux autres par une + petite et très délicate étoile émaillée de vert. Le fermoir était + également émaillé. Comme la somme que Junot avait destinée à cette + bourse n’aurait pu y être contenue, elle y avait été placée en + billets de banque, moins cinquante louis en jolis petits sequins de + Venise, qui couvraient les billets de banque.</p> + + <p class="dottedline2"> </p> + + <p>D’une immense corbeille, ou plutôt une malle en gros de Naples rose + brodée en chenille noire, portant mon chiffre et fortement parfumée + de peaux d’Espagne, malgré sa grandeur, étaient sortis une quantité + de petits paquets noués avec des faveurs roses ou bleues. C’étaient + des chemises à manches gaufrées, brodées comme brodait M<sup>lle</sup> + l’Olive; des mouchoirs, des jupons, des canezous du matin, des + peignoirs de mousseline de l’Inde, des camisoles de nuit, des bonnets + du matin de toutes les couleurs et de toutes les formes, et tout cela + brodé, garni de valenciennes, ou de malines, ou de point d’Angleterre.</p> + + <p class="dottedline2"> </p> + + <p><span class="pagenum" id="Page_267">267</span></p> + + <p>Paris, en 1796-97, avait une physionomie singulière; les maisons + particulières craignaient de montrer du luxe en recevant + habituellement, et l’on se bornait à aller beaucoup dans les réunions + d’abonnés, où se trouvait alors la meilleure compagnie. Il en + était ainsi non seulement pour des concerts, mais pour des bals. + On n’imagine guère aujourd’hui que les femmes les plus élégantes + allaient danser au bal de Thélusson, au bal de Richelieu; toutes les + castes s’y trouvaient réunies et confondues, et s’entendaient fort + bien ensemble pour rire et chanter.</p> + + <p>Un jour, au bal de Thélusson:</p> + + <p>«Eh! mon Dieu! quelle est cette belle personne?» dit M<sup>me</sup> de Da..s + au vieux marquis d’Hautefort, qui lui donnait le bras, en indiquant + une femme qui entrait et vers laquelle non seulement les regards, + mais la foule se portait.</p> + + <p>Cette femme était d’une taille au-dessus de la moyenne; mais une + harmonie parfaite dans toute sa personne empêchait de s’apercevoir + de l’inconvénient de sa trop haute stature. C’était la Vénus + du Capitole, plus belle encore que l’œuvre de Phidias; on y + retrouvait la même pureté de traits, la même perfection dans les + bras, les mains, les pieds, et tout cela animé par une expression + bienveillante. Sa parure ne contribuait pas à ajouter à sa beauté, + car elle avait une simple robe de mousseline des Indes, drapée à + l’antique et rattachée sur les épaules avec deux camées; une ceinture + d’or serrait sa taille et était également fermée par un camée; un + large bracelet d’or arrêtait <span class="pagenum" id="Page_268">268</span> + et fixait sa manche fort au-dessus du coude. Ses cheveux, d’un + noir de velours, étaient courts et frisés tout autour de la tête, + cette coiffure s’appelait alors à la Titus; sur ses épaules était un + superbe châle de cachemire rouge, parure à cette époque fort rare et + fort recherchée. Elle le drapait autour d’elle d’une manière toujours + gracieuse et pittoresque, formant ainsi le plus ravissant tableau.</p> + + <p>«C’est M<sup>me</sup> Tallien», répondit M. d’Hautefort.</p> + + <p class="dottedline2"> </p> + + <p>L’une des plus belles fêtes, l’une des plus élégantes dans sa + magnificence, fut celle que donna M. de Talleyrand au ministère des + relations extérieures... Ma mère voulut absolument y aller... Je puis + affirmer que j’ai vu peu de femmes plus charmantes qu’elle.</p> + + <p>Nous étions mises de même: une robe de crêpe blanc garnie avec deux + larges rubans d’argent, dont le bord était lui-même bordé avec un + bouillon gros comme le pouce, en gaze rose lamée argent, et sur la + tête une guirlande de feuilles de chêne dont les glands étaient en + argent. Ma mère avait des diamants et moi des perles, c’était la + seule différence qu’il y eût dans notre parure.</p> + + <p>Un jour ma mère donnait un bal; elle avait réuni tout ce que Paris + avait alors de plus élégant dans le faubourg Saint-Germain. Quant à + l’autre parti, il était représenté par la famille Bonaparte, par des + hommes comme M. de Trénis et quelques autres, qui, en leur qualité de + beaux danseurs, étaient invités dans le peu de maisons particulières + qui recevaient.</p> + + <p>Bonaparte venait de partir pour l’Égypte; M<sup>me</sup> Leclerc + <span class="pagenum" id="Page_269">269</span> + n’était encore que dame de beauté, et sa principauté n’avait rien de + réel; elle sentait la nécessité de faire beaucoup de frais; elle y + réussissait complètement. Prévenue par ma mère, elle avait préparé + pour ce bal une toilette qui devait, dit-elle, l’immortaliser; elle + fit de cette toilette l’affaire sérieuse d’une semaine entière; + elle recommanda le secret le plus complet, et qui fut effectivement + gardé par MM. Germon et Charbonnier. Elle avait demandé à ma mère de + s’habiller chez elle pour que sa parure fût de toute sa fraîcheur au + moment de son entrée au bal. Il faudrait avoir connu M<sup>me</sup> Leclerc + à cette époque pour se faire une idée juste de l’impression qu’elle + produisit dans le salon lorsqu’elle y parut. Elle était coiffée ce + jour-là avec des bandelettes de fourrure très précieuse dont j’ignore + le nom, mais d’un poil très ras, d’une peau très souple et parsemée + de petites taches tigrées. Ces bandelettes étaient surmontées + de grappes de raisin en or. C’était la copie fidèle d’un camée + représentant une bacchante.</p> + + <p>Une robe de mousseline de l’Inde, d’une excessive finesse, avait + au bas une broderie en lames d’or de la hauteur de quatre ou cinq + doigts, représentant une guirlande de pampox. Une tunique, de la + forme grecque la plus pure, se drapait sur sa jolie taille, en ayant + également au bord une broderie semblable à celle de la robe; sa + tunique était arrêtée sur ses épaules par des camées du plus grand + prix. Les manches, extrêmement courtes et légèrement plissées, + avaient un petit poignet et étaient également retenues par des + camées. La ceinture, mise au-dessous <span class="pagenum" id="Page_270">270</span> + du sein, comme nous le voyons dans les statues, était fermée + par une bande d’or bruni, dont le cadenas était une superbe pierre + gravée antique. Comme M<sup>me</sup> Leclerc s’était habillée dans la maison, + elle n’avait pas mis ses gants et laissait voir ses jolis bras si + blancs et si ronds, ornés de bracelets d’or et de camées. Rien ne + peut donner une idée juste de cette ravissante figure.</p> + + <p>Elle éclairait vraiment le salon dans lequel elle entrait. Un murmure + de louanges l’accueillit aussitôt qu’elle parut, et se prolongea sans + égard pour celles qui étaient présentes, sans doute fort peu tentées + de joindre leurs voix à celles de MM. Juste de Noailles, Charles de + Noailles, de Montcalm, de Montbreton, de Montargis, de Rastignac, + de l’Aigle, de la Feuillade, etc. M<sup>me</sup> de Contades, dont la belle + tournure et le charme avaient produit son effet accoutumé à son + entrée, fut vivement choquée de se voir abandonnée.</p> + + <p>Prenant le bras d’un de ces messieurs, elle se rendit, avec cette + démarche exquise qu’elle avait, dans le boudoir où M<sup>me</sup> Leclerc + s’était établie de manière à recevoir le plus de lumière possible. + Après l’avoir admirée, elle s’écria:</p> + + <p>«Ah! mon Dieu, quel malheur! une si jolie personne, que c’est + malheureux!</p> + + <p>—Quoi donc?... Que voyez-vous?</p> + + <p>—Comment!... Mais ces deux oreilles!... Si j’en avais de pareilles, + je me les ferais ôter.»</p> + + <p>Dans une pièce aussi petite, chacune de ces paroles retentit... En + effet, jamais plus drôles d’oreilles. C’était <span class="pagenum" id="Page_271">271</span> + un morceau de cartilage blanc, même tout uni et sans être aucunement + ourlé... M<sup>me</sup> Leclerc se troubla, se trouva mal et finit par aller + se coucher avant minuit.</p> + + <p class="br">—Autre costume de M<sup>me</sup> Tallien: habit d’amazone en casimir gros + bleu avec des boutons jaunes et le collet et les parements en + velours rouge; sur ses beaux cheveux noirs, alors coupés à la Titus + et bouclés tout autour de sa tête, dont la forme était parfaite, + était posé, un peu de côté, un bonnet en velours écarlate bordé de + fourrure. Elle était admirable de beauté dans ce costume.</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_88"><span class="big120">ROSE-CÉLESTE VIEN</span></h3> +</div> + +<p>Née à Évreux, morte à Paris; fille du général Bache, elle épousa le +fils du célèbre peintre Vien, le maître de David. Elle mérite d’être +signalée par sa connaissance, assez rare chez les femmes, des langues +grecque et latine. Nouvelle M<sup>me</sup> Dacier, elle s’est appliquée à +des traductions d’ouvrages de ces deux langues mortes. Nous avons +d’elle une très remarquable traduction d’<i>Anacréon</i> (1825),—et +une de <i>Basia</i> de Jean Second (1832).—Elle a écrit des poésies +de son chef d’une facture très classique et d’un style très pur. On +cite particulièrement, <i>la Statue de Saint-Victor</i>, légende du +<span class="pagenum" id="Page_272">272</span> moyen âge, <i>les Deux Chevaliers</i>, et enfin <i>la Romance de +minuit</i>, bien connue à l’époque et dont voici quelques stances:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <span class="i0">J’entends sonner la douzième heure,</span><br> + <span class="i0">Et dans ma paisible demeure</span><br> + <span class="i0">Le doux sommeil entre sans bruit;</span><br> + <span class="i8">Il est minuit...</span><br> + <span class="i0">Avant de clore la paupière,</span><br> + <span class="i0">La tendresse attire une mère</span><br> + <span class="i0">Vers l’enfant que berce la nuit;</span><br> + <span class="i8">Il est minuit.</span> + </div> +</div> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80 br2">LA FLEUR DES RUINES</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Qu’elle est belle la fleur qui, du sein des ruines,</span><br> + <span class="i0">Du voyageur ému vient frapper les regards;</span><br> + <span class="i0">Sur cette vieille tour, dont les débris épars</span><br> + <span class="i4">Couvrent au loin le flanc de ces collines,</span><br> + <span class="i0">Brille son disque d’or comme, au printemps nouveau,</span><br> + <span class="i0">Un rayon de soleil qui luit sur un tombeau.</span><br> + <span class="i0">Vierges! cueillez la rose aux couleurs purpurines,</span><br> + <span class="i0">Je préfère la fleur qui croît sur ces ruines.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Fleur de la solitude! honneur des monuments,</span><br> + <span class="i0">Toi seule viens parer les débris éloquents</span><br> + <span class="i0">De ces marbres brisés par la fureur des âges!</span><br> + <span class="i0">Sur ces créneaux détruits par les vents, les orages,</span><br> + <span class="i8">Tu braves les autans,</span><br> + <span class="i0">Et ta tige remplit chaque fente que creuse</span><br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_273">273</span> + <span class="i8">De sa faux envieuse</span><br> + <span class="i8">L’inexorable temps.</span><br> + <span class="i4">. . . . . . . . . . . </span> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_89"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">DESBORDES-VALMORE</span><br> + <span class="small80">(1786-1859)</span></h3> +</div> + +<p>Marceline Desbordes eut une existence triste. Elle essaya d’abord +du théâtre, mais elle était trop sentimentale pour cette carrière +essentiellement mondaine. Elle se consacra à la littérature, après son +mariage avec M. Valmore. Les portraits du temps nous la représentent +bien comme on peut se la figurer en lisant ses poésies, idéale et +rêveuse, avec de longues boucles de cheveux blonds et un profil de +camée.</p> + +<p>Ses œuvres ne périront point; elles seront de plus en plus appréciées +à cause de leur charme exquis. Il est impossible de les lire sans +éprouver une vive sympathie pour cette âme tendre et passionnée qui +s’exhale dans ses écrits; les sentiments qu’elle exprime sont toujours +purs et touchants.</p> + +<p>Elle a publié: <i>Élégies et Romances</i>, 1819; <i>Élégies et Poésies +nouvelles</i>, 1825; <i>Pleurs</i>, 1833; <i>les Violettes</i>, 1839; +<i>Pauvres fleurs</i>, 1839; <i>Contes en vers</i>, 1840; <i>Bouquets +et Prières</i>, 1843; et en prose: <span class="pagenum" id="Page_274">274</span> <i>les Veillées d’artistes</i>, +<i>l’Atelier d’un peintre</i>, <i>Jeunes têtes et jeunes cœurs</i>.</p> + +<p>Ce n’est pas sans une indicible émotion que nous retrouvons ces vers +dans lesquels nous avons appris à lire, et les premiers qui se sont +fixés dans notre mémoire; pendant toute mon enfance, je ne pouvais +m’endormir sans les répéter comme une prière:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent">Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tête,<br> + Plein de plumes choisies, et blanc, et fait pour moi!<br> + Quand on a peur du vent, des loups, de la tempête,<br> + Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi.</p> + </div> +</div> + +<p>Et comme mon petit cœur se serrait, et les larmes me venaient aux yeux, +en continuant:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent">Beaucoup, beaucoup d’enfants, pauvres et nus, sans mère,<br> + Sans maison, n’ont jamais d’oreiller pour dormir,<br> + Ils ont toujours sommeil, ô destinée amère!<br> + Maman, douce maman! cela me fait gémir.<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . </p> + </div> +</div> + +<p>Et je me rappelle aussi ma première institutrice m’apprenant à faire un +petit geste de la main au-dessus de terre, en disant:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Un tout petit enfant s’en allait à l’école.<br> + On avait dit: «Allez!», il tâchait d’obéir,<br> + Mais son livre était lourd, il ne pouvait courir.<br> + Il pleure et suit des yeux une abeille qui vole.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent"><span class="pagenum hidden" id="Page_275">275</span> + «Abeille, lui dit-il, voulez-vous me parler?<br> + Moi, je vais à l’école: il faut apprendre à lire!<br> + Mais le maître est tout noir, et je n’ose pas rire,<br> + Voulez-vous rire, abeille, et m’apprendre à voler?»</p> + </div> + </div> +</div> + +<p>Que j’étais loin alors de comprendre l’<i>art de lire les vers</i> +comme nous l’enseigne l’éminent académicien, M. E. Legouvé!</p> + +<p>Mais celle qui avait pris pour exergue:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent">Je mourus sans rendre une offense,<br> + Mon sort fut une longue enfance,<br> + Et ma pensée un long amour.</p> + </div> +</div> + +<p class="noindent">et qui mettait tant de cœur et de talent dans ses poésies +pour les enfants et les mères, avait les plus hautes envolées pour +interpréter le sentiment de la femme aimante, sentiment trop délicat +pour n’être pas souvent blessé; on en trouve de maintes plaintes dans +ses <i>Élégies</i>:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent">Va, mon âme, au-dessus de la foule qui passe,<br> + Ainsi qu’un libre oiseau te baigner dans l’espace,<br> + Va voir, et ne reviens qu’après avoir touché<br> + Le rêve... mon beau rêve à la terre caché.<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . <br> + Moi, je suis une femme aussi comme ta mère,<br> + Elle me défendrait de ton insulte amère;<br> + Plus grand que son amour, mon amour se donna.<br> + Une femme aima trop, et Dieu lui pardonna!</p> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_276">276</span></p> + <h3 class="h3chap" id="ch_90"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">BADOIS</span><br> + <span class="small80">(1760-1839)</span></h3> +</div> + +<p>Poète oubliée, comme le sont la plupart des poètes féminins de notre +siècle; ses vers sont empreints de mélancolie et bien féminins. +Ses poésies ont été publiées en recueil, sous le titre: <i>Élégies +maternelles</i>, 1803; <i>Élégies nationales</i>, 1813.</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent">Le nom de mère, hélas! qui fit tout mon bonheur,<br> + Ses accents douloureux l’ont gravé dans mon cœur.<br> + Par un dernier effort où survit sa tendresse,<br> + Je la vois surmonter ses tourments, sa faiblesse;<br> + Ses yeux cherchent mes yeux, sa main cherche ma main,<br> + Elle m’appelle encore et tombe sur mon sein...<br> + Dieu puissant, Dieu cruel, tu combles ma misère!<br> + C’en est fait, elle expire, et je ne suis plus mère!<br> + Il est temps que sur moi la tombe se referme,<br> + Et le comble des maux amène enfin leur terme.<br> + Hélas! il est donc vrai, je perdrai ma douleur:<br> + Je sens que tout finit, oui, tout, jusqu’au malheur.<br> + Empire de la mort, vaste et profond abîme,<br> + Où tombe également l’innocence et le crime,<br> + De ton immensité la ténébreuse horreur<br> + N’a rien qui désormais puisse étonner mon cœur.<br> + Ma fille est dans ton sein; ah! c’est trop lui survivre!<br> + J’ai vécu pour l’aimer, et je meurs pour la suivre.</p> + </div> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_277">277</span></p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">LE SAULE DES REGRETS</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Saule, cher à l’amour et cher à la sagesse,<br> + Tu vis l’autre printemps, sous ton heureux rameau,<br> + Un chantre aimé des dieux moduler sa tristesse;<br> + Et l’onde vint plus fière enfler ton doux ruisseau.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Sur le feuillage ému, sur le flot qui murmure,<br> + L’amour a conservé ses soupirs douloureux.<br> + Moi, je te viens offrir les pleurs de la nature,<br> + Ne dois-tu pas ton ombre à tous les malheureux?</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Dans ce même vallon, doux saule, j’étais mère!<br> + Mon âme s’enivrait d’orgueil et de bonheur;<br> + Dans ce même vallon, seule avec ma misère,<br> + Je n’ai que ton abri, mes regrets et mon cœur.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Ma fille a respiré l’air pur de ton rivage;<br> + Elle a cueilli des fleurs sur ces gazons touffus;<br> + Ses charmes innocents, les grâces de son âge,<br> + Ont embelli ces lieux: doux saule, elle n’est plus!</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">J’aimais à contempler sa touchante figure<br> + Dans le cristal mouvant de ce faible ruisseau;<br> + J’y trouvais son sourire, sa blonde chevelure...<br> + Hélas! je cherche encore et n’y vois qu’un tombeau!</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Cesse de protéger la tranquille sagesse;<br> + A l’amour étonné retire tes bienfaits.<br> + Je viens, loin des heureux, t’apporter ma détresse,<br> + Sois l’asile des pleurs, sois l’arbre des regrets!</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent"> + <span class="pagenum hidden" id="Page_278">278</span> + Dérobe à tous les yeux ce douloureux mystère;<br> + Que ton ombre épaissie enveloppe mon sort;<br> + Sous tes pâles rameaux, retombant vers la terre,<br> + Enferme autour de moi le silence et la mort.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Dieu! tu m’entends; déjà, sur la tige flétrie,<br> + La fleur perd son éclat, la feuille sa fraîcheur;<br> + Doux saule, tu me peins le terme de ma vie:<br> + Hélas! tu veux aussi mourir de ma douleur.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Ton aspect dans mon cœur vient d’arrêter mes larmes;<br> + Ah! laisse-moi du moins le pouvoir de gémir.<br> + De mes regrets plaintifs rends-moi les tristes charmes;<br> + Je le sens, il me faut ou pleurer ou mourir.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Lorsqu’assis à tes pieds, sous les vents en furie,<br> + Le sage voit ton front se courber sans effort,<br> + Il pardonne au destin, il supporte la vie:<br> + Apprends-moi donc aussi qu’il faut céder au sort.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Ah! rends-moi du printemps la fraîcheur renaissante,<br> + Rends à mon cœur flétri ces sons trop tôt perdus;<br> + Rends-moi les arts, la paix, l’amitié plus touchante,<br> + Mais non, ne me rends rien; doux saule, elle n’est plus!</p> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_91"><span class="big120">ANGÉLIQUE GORDON</span><br> + <span class="small80">(1791-1839)</span></h3> +</div> + +<p>Née à Paris, mais d’origine écossaise, elle écrivit plusieurs romans +moraux, et un volume de vers <span class="pagenum" id="Page_279">279</span> intitulé: <i>Écrits poétiques d’un +jeune solitaire</i> (1826), dont nous détachons ce quatrain:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <span class="i0">Une vapeur brillante avait séduit mon cœur,</span><br> + <span class="i2">Je m’égarais dans une nuit profonde;</span><br> + <span class="i4">Mais pour me détacher du monde,</span><br> + <span class="i0">Vous m’avez envoyé <i>l’Ange de la douleur</i>.</span> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_92"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">ANCELOT</span><br> + <span class="small80">(1795-1872)</span></h3> +</div> + +<p>Marguerite-Virginie Chardon, née à Dijon, épousa M. Ancelot, +littérateur distingué, membre de l’Académie française. Elle eut un +des salons les plus littéraires de l’époque, où se rencontraient la +duchesse d’Abrantès, M<sup>me</sup> Vigée-Lebrun, M<sup>me</sup> Sophie Gay et sa fille.</p> + +<p>Quelques nouvelles, une vingtaine de pièces de théâtre dont: <i>Marie, +ou Trois Époques</i>, Théâtre-Français, 1836; <i>le Château de ma +nièce</i>, représenté chez le comte de Castellane; <i>Hermance</i>; +<i>le Baron de Frémonstiers</i>, <i>les Salons de Paris au XIX<sup>e</sup> +siècle</i>, <i>Foyer éteint</i>, tel est à peu près son bagage +littéraire.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Ancelot avait une fille charmante, âme d’élite, modeste et +réservée, Louise Ancelot, qui épousa M. Lachaud, le célèbre avocat, +et dont <span class="pagenum" id="Page_280">280</span> l’éloge peut se résumer en ces mots: «Comme les peuples +heureux elle n’eut pas d’histoire.»</p> + +<p>Elle mourut en 1885, de la rupture d’un anévrisme. Son fils, Georges +Lachaud, héritier du talent de son père, et qui nous avait déjà donné +de fines satires des mœurs modernes dans <i>Cabotinage</i> et plusieurs +autres romans de mœurs, vit sa carrière arrêtée en pleine maturité par +une maladie nerveuse causée par le chagrin qu’il éprouva de la mort de +sa mère.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Ancelot était peintre de talent. Un de ses tableaux les plus +connus, qui figura au salon de 1828, représentait <i>Une Lecture chez +M. Ancelot</i>.</p> + +<p>Voici ce qu’elle nous en dit elle-même:</p> + +<div class="quote"> + <p>J’ai étudié la peinture, parce que mon goût m’y portait. A l’âge de + quinze ans, je peignais quelquefois sept ou huit heures par jour, + composant de petits tableaux de genre, sachant de l’art tout ce + qui ne s’apprend pas, mais ignorant beaucoup de ce que les maîtres + enseignent. Depuis, j’ai écrit de même, par goût, par passion, mais + toujours sans projet, sans calcul, aimant les lettres et les arts, + comme j’aime mes amis, pour eux-mêmes. Aussi je n’ai jamais éprouvé + de mécomptes, ni jamais ressenti d’envie contre personne. Ce que j’ai + fait en peinture et en littérature m’a rendue plus indulgente pour + les ouvrages des autres, plus enthousiaste de leurs talents, plus + sympathique à leurs succès.</p> +</div> + +<p><i>Les Salons de Paris</i> de M<sup>me</sup> Ancelot sont plus <span class="pagenum" id="Page_281">281</span> +intéressants que bien des <i>Mémoires</i> et seront certainement +réédités quand ils seront tombés dans le domaine public. Les salons, +qu’elle décrit <i>sur le vif</i>, de M<sup>me</sup> Vigée-Lebrun, de la +duchesse d’Abrantès, du baron Gérard, etc., étaient fréquentés par les +notabilités littéraires et artistiques, et elle donne à chacun son dû; +ainsi, dans le salon du baron Gérard:</p> + +<div class="quote"> + <p>On rencontrait Henri Beyle (Stendhal, l’auteur de <i>Rouge et + Noir</i>, de <i>la Chartreuse de Parme</i>, etc.), dont rien ne + peut rendre la piquante vivacité et qui avait avec M. Mérimée des + entretiens inimitables par l’originalité tout à fait opposée de leur + caractère et de leur intelligence, qui faisaient valoir l’un par + l’autre et élevaient par la contradiction à leur plus haute grande + puissance des esprits de si haute portée. Beyle était ému de tout, + il éprouvait mille sensations diverses en quelques minutes. Rien ne + lui échappait et rien ne le laissait de sang-froid; mais ses émotions + tristes étaient cachées sous des plaisanteries, et jamais il ne + semblait aussi gai que le jour où il éprouvait de vives contrariétés. + Alors quelle verve de folie et de sagesse! Le calme insouciant + et moqueur de Mérimée le troublait bien un peu et le rappelait + quelquefois à lui-même; mais quand il s’était contenu, son esprit + jaillissait de nouveau plus énergique et plus original.</p> +</div> + +<p>Le salon de M<sup>me</sup> Ancelot méritait sa place dans la nomenclature au +moins autant que les précédents; <span class="pagenum" id="Page_282">282</span> littérateurs et artistes arrivés +et débutants s’y pressaient; Alfred de Vigny était un des assidus; et +parmi les jeunes qui arrivèrent à la gloire, il faut citer le peintre +célèbre, Jean Gigoux.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_93"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">AMABLE TASTU</span><br> + <span class="small80">(1798-1890)</span></h3> +</div> + +<p>Née à Metz, Sabine-Casimire-Amable Voïart perdit, encore enfant, +sa mère, sœur de Bouchotte, ministre de la guerre sous la première +République. Son père se remaria avec Anne Petitpain (1796-1866), +Metzine également, qui écrivit sous le nom de Voïart quelques romans et +traductions non sans mérite. <i>La Vierge d’Ardecenne</i> (1820), <i>la +Femme, ou les Six Amours</i> (1828), ouvrage couronné par l’Académie +française, les <i>Chants populaires de la Seine</i>, traduction très +estimée. Amable ne rencontra donc dans son entourage aucune entrave à +ses goûts littéraires.</p> + +<p>Dès l’âge de onze ans (1809), elle fut félicitée pour son idylle, +<i>Réséda</i>, par l’impératrice Joséphine. Le <i>Narcisse</i>, +publié dans <i>le Mercure</i> en 1816, fut le point de départ de ses +relations avec M. Joseph Tastu, imprimeur très érudit, conservateur à +la bibliothèque Sainte-Geneviève, qu’elle épousa.</p> + +<p>Avec son premier recueil, <i>la Chevalerie française</i>, <span class="pagenum" id="Page_283">283</span> elle +fut couronnée, pour la quatrième fois, aux Jeux floraux.</p> + +<p>«M<sup>me</sup> Tastu s’applique de préférence à des scènes historiques, à +des traductions, au mythe même, plutôt qu’à exprimer ses propres +sentiments. Toutefois, bien que ce soit là une fantaisie réglée et sans +essor aventureux, elle a aussi ses heures de plaintes amères ou de +vagues tristesses, et ces dernières nous ont valu la jolie pièce des +<i>Feuilles du saule</i><a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>.»</p> + +<p>On a d’elle plusieurs recueils de <i>Poésies</i><a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a> et un certain +nombre d’ouvrages en prose pour les enfants, un <i>Éloge de M<sup>me</sup> +de Sévigné</i> (1840), couronné par l’Académie française, <i>Soirées +littéraires de Paris</i>, 1832, <i>Cours d’histoire de France</i>, +1837; <i>Voyages</i>, <i>excursions</i>, etc.</p> + +<p>Qui ne connaît cette délicieuse hymne de la <i>Veille de Noël</i>, qui +rappelle les poésies du moyen âge de Paule de Fontenille et de Clotilde +de Surville?</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Entre mes doigts guide ce lin docile;<br> + Pour mon enfant, tourne, léger fuseau,<br> + Seul tu soutiens sa vie encore débile,<br> + Tourne sans bruit auprès de son berceau.<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . </p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent"><span class="pagenum" id="Page_284">284</span> + Paisible, il dort du sommeil de son âge,<br> + Sans pressentir mes douloureux tourments.<br> + Reine du ciel, accorde-lui longtemps<br> + Ce doux repos qui n’est plus mon partage.<br> + Pour mon enfant, tourne, léger fuseau,<br> + Tourne sans bruit auprès de son berceau<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . </p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Le monde entier m’oublie et me délaisse,<br> + Je n’ai connu que d’éternels soucis.<br> + Vierge sacrée! au moins donne à mon fils<br> + Tout le bonheur qu’espérait ma jeunesse.<br> + Pour mon enfant, tourne, léger fuseau,<br> + Tourne sans bruit auprès de son berceau.<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . </p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Tendre arbrisseau menacé par l’orage,<br> + Privé d’un père, où sera ton appui?<br> + A ta faiblesse il ne reste aujourd’hui<br> + Que mon amour, mes soins et mon courage.<br> + Pour mon enfant, tourne, léger fuseau,<br> + Tourne sans bruit auprès de son berceau.<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . </p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Tout dort, hélas! je travaille et je veille,<br> + La paix des nuits ne ferme plus mes yeux.<br> + Permets du moins, appui des malheureux,<br> + Que ma douleur jusqu’au matin sommeille.<br> + Entre mes doigts guide ce lin docile;<br> + Pour mon enfant, tourne, léger fuseau,<br> + Seul tu soutiens sa vie encore débile,<br> + Tourne sans bruit auprès de son berceau.</p> + </div> + </div> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_285">285</span></p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">PLAINTE</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i22"><i lang="en">No more, o never more.</i></span><br> + <span class="i32 smcap90">Shelley.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">O monde! ô vie! ô temps! fantômes, ombres vaines,</span><br> + <span class="i0">Qui lassez à la fin mes pas irrésolus,</span><br> + <span class="i0">Quand reviendront ces jours où vos mains étaient pleines?</span><br> + <span class="i10">Jamais, oh! jamais plus!</span><br> + <span class="i0">L’éclat du jour s’éteint aux pleurs où je me noie:</span><br> + <span class="i0">Les charmes de la nuit passent inaperçus;</span><br> + <span class="i0">Nuit, jour, printemps, hiver, est-il rien que je voie?</span><br> + <span class="i0">Mon cœur peut battre encor de peine, mais de joie,</span><br> + <span class="i10">Jamais, oh! jamais plus!</span> + </div> + </div> +</div> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">LE DERNIER JOUR DE L’ANNÉE</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Déjà la rapide journée<br> + Fait place aux heures du sommeil,<br> + Et du dernier fils de l’année<br> + S’est enfui le dernier soleil.<br> + Près du foyer, seule, inactive,<br> + Livrée aux souvenirs puissants,<br> + Ma pensée erre, fugitive,<br> + Des jours passés aux jours présents.<br> + Ma vue, au hasard arrêtée,<br> + Longtemps de la flamme agitée<br> + Suit les caprices éclatants,<br> + Ou s’attache à l’acier mobile<br> + Qui compte sur l’émail fragile<br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_286">286</span> + Les pas silencieux du temps.<br> + Un pas encore, encore une heure,<br> + Et l’année aura sans retour<br> + Atteint sa dernière demeure,<br> + L’aiguille aura fini son tour.<br> + . . . . . . . . . . . . <br> + Écoutons!... le timbre sonore<br> + Lentement frémit douze fois;<br> + Il se tait... je l’écoute encore,<br> + Et l’année expire à sa voix.<br> + C’en est fait! en vain je l’appelle.<br> + Adieu!... Salut, sa sœur nouvelle.<br> + Salut! quels dons chargent ta main?<br> + Quels biens nous apporte ton aile?<br> + Quels beaux jours dorment dans ton sein?<br> + Que dis-je? à mon âme tremblante<br> + Ne révèle pas tes secrets.<br> + D’espoir, de jeunesse, d’attraits,<br> + Aujourd’hui tu parais brillante,<br> + Et ta course insensible et lente<br> + Peut-être amène les regrets.<br> + Ainsi chaque soleil se lève,<br> + Témoin de nos vœux insensés;<br> + Ainsi toujours son cours s’achève<br> + En entraînant comme un vain rêve<br> + Nos vœux déçus et dispersés.</p> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_287">287</span></p> + <h3 class="h3chap" id="ch_94"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120"> FÉLICIE D’AYZAC</span><br> + <span class="small80">(1801)</span></h3> +</div> + +<p>Elle professa trente-cinq ans à la Maison de Saint-Denis, et publia +en 1847 un volume de poésie: <i>Soupirs</i>, qui fut couronné par +l’Académie française. Comme toutes les femmes poètes, elle donne +surtout dans le ton romantique. Elle a écrit aussi une <i>Histoire de +l’Abbaye de Saint-Denis en France</i>, 2 tomes, 1861, couronnée par +l’Académie des inscriptions et belles-lettres.</p> + +<p>Les vers de l’érudite historiographe de la Maison de Saint-Denis +étaient en grande faveur de 1830 à 1850; on les trouve dans tous les +recueils. Dans <i>les Ruines de Palmyre</i>, il y a une certaine +grandeur de description que l’on retrouve dans <i>Retour des Alpes</i>, +dont suivent des fragments.</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">LES RUINES DE PALMYRE</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Le soleil se couchait aux rives de Ségor:<br> + Un sillon éclatant de feu, de pourpre et d’or,<br> + Marquait encore sa trace aux monts de la Syrie.<br> + Les chameaux à pas lents traversaient la prairie,<br> + Et déjà, se levant dans le ciel le plus pur,<br> + La lune paraissait sur son trône d’azur.<br> + La nuit, sur le désert jetant ses sombres voiles,<br> + Précipita bientôt son char semé d’étoiles,<br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_288">288</span> + Et je n’entendis plus, dans les airs apaisés,<br> + Que l’oiseau soupirant sous les dômes brisés.<br><br> + Sur les combles vieillis je m’assis en silence,<br> + Aux lieux même où Tadmor siégeait dans l’opulence,<br> + Où la pourpre d’Ophir décorait ses remparts.<br> + Je ne vis plus au loin que des débris épars.<br> + Ce lieu, cet abandon, ce site poétique,<br> + Le lierre élancé sur la colonne antique,<br> + Près des leçons du temps, les leçons de l’orgueil.<br> + L’aspect d’une cité changée en un cercueil.<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . <br> + De tant de majesté voilà donc ce qui reste!<br> + . . . . . . . . . . . . <br> + Tadmor a disparu dans la nuit éternelle,<br> + Les flots des nations se sont poussés sur elle.<br> + . . . . . . . . . . . . <br> + Ainsi donc des humains les ouvrages périssent,<br> + Ainsi dans le néant les siècles s’engloutissent,<br> + Ainsi dans le néant tombent précipités<br> + Et le faste du trône et l’orgueil des cités.</p> + </div> + </div> +</div> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">RETOUR DES ALPES</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Silencieux vallon, humble pont de verdure,</span><br> + <span class="i0">Sentier mystérieux fuyant parmi les bois,</span><br> + <span class="i0">Ruisseau qui, sous ces rocs, cache sa source pure,</span><br> + <span class="i0">Après vingt ans d’exil enfin je vous revois!</span><br> + <span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . </span><br> + <span class="i0">Le temps a tout détruit! Le rêveur solitaire</span><br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_289">289</span> + <span class="i0">N’entend plus au vallon que la brise légère</span><br> + <span class="i0">Par son souffle embaumé faisant courber les fleurs;</span><br> + <span class="i0">Que l’avalanche au loin roulant dans les abîmes,</span><br> + <span class="i0">Le chamois fugitif errant de cime en cime,</span><br> + <span class="i0">Ou l’hôte des forêts soupirant ses douleurs.</span><br> + <span class="i0">Retrouverai-je encore sur ce rocher sauvage</span><br> + <span class="i0">Le chalet défiant et les flots et l’orage?</span><br> + <span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . </span><br> + <span class="i0">Mais non, tout a changé; cependant, sur la terre,</span><br> + <span class="i0">Errant, proscrit, courbé par la vieillesse austère,</span><br> + <span class="i0">Du sort qui me proscrit épuisant la rigueur,</span><br> + <span class="i6">Le souvenir de ma chaumière,</span><br> + <span class="i0">Celui de mes beaux jours fait battre encor mon cœur.</span><br> + <span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . </span><br> + </div> + </div> +</div> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">LE NID</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Arbres hospitaliers, prêtez-leur vos ombrages,<br> + Sur eux avec amour penchez vos bras amis;<br> + Non, par moi vos secrets ne seront pas trahis,<br> + Et, seule chaque jour, rêvant dans ces bocages,<br> + Je viendrai visiter sous vos légers feuillages<br> + L’asile où j’ai compté quatre faibles petits.<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . </p> + </div> + </div> +</div> + +<div class="figcenter3" style="width: 150px;"> + <img src="images/vignette6.jpg" alt="vignette décorative" width="150" height="38"> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="section"> + <p><span class="pagenum hidden" id="Page_290">290</span></p> + + <div class="figcenter1" id="sc_2" style="width: 600px;"> + <img src="images/bandeau1.jpg" alt="bandeau décoratif" width="600" height="90"> + </div> + + <p class="souschapitre">DEUXIÈME PARTIE</p> + <p class="souschapitre"><span class="small80">DE 1830 A NOS JOURS</span></p> + <p class="center">____</p> + + <p class="center"><span class="small90">(1<sup>re</sup> série)</span></p> +</div> + +<p class="noindent"><img class="lettrine" src="images/lettre-l.jpg" width="70" height="70" alt="L"> +<span class="firstletter">L</span><span class="smcap80">E</span> +style romantique de Chateaubriand commence à paraître suranné. +George Sand fait son apparition, et donne à la littérature féminine +une impulsion, une énergie qu’on ne l’avait pas soupçonnée capable +d’avoir. De ce moment, les femmes écrivains vont devenir légion, et, +à mesure que nous approcherons de nos jours, elles se multiplieront +tellement que nous devrons renoncer à citer tous les noms. Nous devrons +nous contenter des têtes de ligne, des <i>leaders</i>, et parfois même +d’une énumération succincte. D’ailleurs un écrivain n’est intéressant +qu’autant qu’il fait école ou possède une originalité personnelle. Nous +divisons cette deuxième partie en deux séries.</p> + +<p>Dans la première nous plaçons spécialement les auteurs décédés, +sans nous défendre d’erreurs <i>possibles</i>, car il est bien +plus difficile d’avoir des données biographiques certaines sur les +contemporains que sur les anciens.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_291">291</span></p> + <h3 class="h3chap" id="ch_95"><span class="big120">GEORGE SAND</span><br> + <span class="small80">(1804-1870)</span></h3> +</div> + +<p>Aurore Dupin, femme du baron Dudevant, est la plus grande romancière de +notre siècle. Se débarrassant des entraves dont une femme est toujours +entourée, son mari, ses enfants, les préjugés sociaux, elle vint à +Paris à l’âge de vingt-deux ans.—Collaboratrice de Jules Sandeau, elle +lui emprunta la première syllabe de son nom pour pseudonyme.</p> + +<p>Malgré les vives attaques contenues dans ses œuvres contre les +institutions et les conventions sociales, ou plutôt à cause de ces +attaques même, et aussi de cette harmonieuse et flexible langue, +colorée, forte, variée, qu’elle emploie, les nombreux romans que sa +plume infatigable produisaient lui firent bientôt une réputation hors +ligne.</p> + +<p>Ses débuts ne furent pas dorés, et c’est à son énergie qu’elle a dû de +persévérer. Elle nous l’apprend elle-même:</p> + +<div class="quote"> + <p>Je n’ai point eu de succès, écrit-elle à un ami. Mon ouvrage a été + trouvé invraisemblable par les gens auxquels j’ai demandé conseil. En + conscience, ils m’ont dit que c’était trop bien de morale et de vertu + pour être trouvé probable par le public...</p> + + <p>On m’agrée dans la <i>Revue de Paris</i>, mais on me fait languir. Il + faut que les noms connus passent avant moi. <span class="pagenum" id="Page_292">292</span> + C’est trop juste. Patience donc. Je travaille à me faire inscrire + dans <i>la Mode</i> et dans <i>l’Artiste</i>, deux journaux du même + genre que la <i>Revue</i>. C’est bien le diable si je ne réussis dans + aucun.</p> + + <p>En attendant, il faut vivre. Pour cela je fais le dernier des + métiers, je fais des articles pour <i>le Figaro</i>. Si vous saviez + ce que c’est! Mais on est payé sept francs la colonne, et avec ça + on boit, on mange, on va même au spectacle, en suivant <i>certain + conseil que vous m’avez donné</i><a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>.</p> +</div> + +<p>La philosophie n’est pas le domaine de cet esprit ingénieux, qui est +surtout un conteur excellent, un descriptif hors ligne.</p> + +<p>La popularité de ses œuvres nous dispense d’en publier des fragments, +ni même la liste complète, beaucoup trop longue.</p> + +<p><i>Rose et Blanche</i> fut la première; <i>Indiana</i>, +<i>Valentine</i>, <i>Lelio</i>, les <i>Lettres d’un voyageur</i>, +<i>Jacques</i>, <i>André</i>, <i>Leone Leoni</i>, <i>Mauprat</i>, +<i>Consuelo</i>, suivirent; les plus lues sont: <i>François le +Champi</i>, arrangé pour le théâtre; <i>la Mare au Diable</i>, dont la +réputation est universelle, surtout parce que c’est à peu près la seule +œuvre de notre grand romancier qui peut être lue par les jeunes filles; +<i>le Marquis de Villemer</i>, <i>la Petite Fadette</i>.</p> + +<p>Ses descriptions ont certainement ouvert la porte <span class="pagenum" id="Page_293">293</span> au style +impressionniste qui nous déborde. Par exemple, ce tableau des Pyrénées:</p> + +<div class="quote"> + <p>Les monts se resserrent, le gave s’encaisse et gronde sourdement en + passant sous les arcades de rochers et de vigne sauvage; les flancs + noirs des roches se recouvrent de plantes grimpantes dont le vert + vigoureux passe à des teintes bleues sur les plans éloignés et à des + tons grisâtres sur les sommets. L’eau des torrents en reçoit les + reflets, tantôt d’un vert limpide, tantôt d’un bleu mat ardoisé, + comme on en voit sur les eaux de la mer. De grands ponts de marbre + d’une seule arche s’élancent d’un flanc à l’autre de la montagne + au-dessus des précipices. Rien n’est si imposant que la structure et + la situation de ces ponts jetés dans l’espace et nageant dans l’air + blanc et humide qui semble tomber à regret dans le ravin....</p> +</div> + +<p>Elle fut néanmoins bonne mère, et parfois moraliste, quoiqu’un un peu +paradoxale.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">PENSÉE</p> + + <p>—La vérité fait quelquefois des brèches, le mensonge fait toujours + des ruines.</p> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">LETTRE A MAURICE DUDEVANT, OU MAURICE SAND</p> + + <p class="center small90">NÉ EN 1823<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>, MORT LE 4 SEPTEMBRE 1884.</p> + + <p class="rdate">Paris, 18 juin 1833.</p> + + <p><i>Travaille, sois fort, sois fier, sois indépendant, méprise les + petites vexations attribuées à ton âge. Réserve ta force <span class="pagenum" id="Page_294">294</span> de + résistance pour des actes et contre des faits qui en vaudront la + peine. Ces temps viendront. Si je n’y suis plus, pense à moi qui ai + souffert et travaille gaiement. Nous nous ressemblons d’âme et de + visage. Je sais, dès aujourd’hui, quelle sera ta vie intellectuelle. + Je crains pour toi bien des douleurs profondes, j’espère pour toi des + joies bien pures. Garde en toi le trésor de la bonté. Sache donner + sans hésitation, perdre sans regret, acquérir sans lâcheté. Sache + mettre dans ton cœur le bonheur de ceux que tu aimes à la place de + celui qui te manquera. Garde l’espérance d’une autre vie, c’est là + que les mères retrouvent leurs fils. Aime toutes les créatures de + Dieu, pardonne à celles qui sont disgraciées, résiste à celles qui + sont indignes, dévoue-toi à celles qui sont grandes par la vertu.</i></p> + + <p><i>Aime-moi! je t’apprendrai bien des choses si nous vivons ensemble. + Si nous ne sommes pas appelés à ce bonheur (le plus grand qui puisse + m’arriver, le seul qui me fasse désirer une longue vie), tu prieras + Dieu pour moi, et du sein de la mort, s’il reste dans l’univers + quelque chose de moi, l’ombre de ta mère veillera sur toi.</i></p> + + <p><i>Ton amie,</i></p> + + <p class="rsignature"><span class="smcap90">George</span>.</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_96"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">DE GIRARDIN</span><br> + <span class="small80">(1804-1855)</span></h3> +</div> + +<p>Delphine Gay naquit à Aix-la-Chapelle. Sa mère, Sophie Gay, née la +Vallette, mariée en <span class="pagenum" id="Page_295">295</span> premières noces à M. Liottier, agent de +change, et en secondes noces à M. Gay, receveur général du département +de la Roër, a laissé de jolies poésies et quelques ouvrages non sans +mérite; sa grand’mère était Francesca Peretti.</p> + +<p>«La première fois que nous vîmes Delphine Gay, raconte Théophile +Gautier, c’était à cette orageuse représentation où Hernani faisait +sonner son cor comme un clairon d’appel... Quand elle entra dans +sa loge elle se pencha pour regarder la salle, qui n’était pas +la moins curieuse partie du spectacle; sa beauté,—<i>belleza +folgorante</i>,—suspendit un instant ce tumulte et lui valut une +triple salve d’applaudissements. Cette manifestation n’était peut-être +pas de bien bon goût, mais considérez que le parterre ne se composait +que de poètes, de sculpteurs et de peintres, ivres d’enthousiasme, +fous de la forme, peu soucieux des lois du monde. La belle jeune fille +portait alors cette écharpe bleue du portrait d’Hersent, et, le coude +appuyé au rebord de la loge, en reproduisait involontairement la pose +célèbre: ses magnifiques cheveux blonds, noués sur le sommet de la tête +en une large boucle selon la mode du temps, lui formaient une couronne +de reine et, vaporeusement crêpés, estompaient d’un brouillard d’or le +contour de ses joues, dont nous ne saurions mieux comparer la teinte +qu’à du marbre rose.»</p> + +<p>Dans tous les écrits du temps, on retrouve cet <span class="pagenum" id="Page_296">296</span> accueil fait à la +beauté suave de la jeune Delphine.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Ancelot ne fait pas un portrait flatteur de M<sup>me</sup> Sophie Gay: +«Elle était peu aimée, toutes ses paroles, très vives, très animées +et dites d’une voix très haute et peu agréable, consistaient à dire +beaucoup de bien d’elle, et beaucoup de mal des autres. La beauté et +le talent de sa fille la firent admettre chez des personnes qui la +fuyaient.» Elle ajoute sur Delphine: «L’éclat de son teint et de ses +cheveux, sa haute taille bien prise et ses yeux d’un beau bleu, en +faisaient une remarquable beauté. Elle disait ses vers avec ses vingt +ans, éblouissante de fraîcheur, et c’était quelque chose de charmant.»</p> + +<p>Elle épousa Émile de Girardin, et ouvrit son salon rue Laffitte.</p> + +<p>«M<sup>me</sup> de Girardin<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a> était alors dans tout l’éclat de sa beauté, +et ce que ses traits magnifiques avaient pu avoir de trop arrêté, de +trop découpé dans le marbre pour une jeune fille, seyait admirablement +à la femme et s’harmonisait avec sa taille élevée et ses proportions +de statue; elle a parlé quelquefois dans ses poésies de jeunesse du +bonheur d’être belle», en personne pleine de son sujet. Quand elle dit +de sa splendide chevelure:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <span class="i0">Mon front était si fier de sa couronne blonde,</span><br> + <span class="i0">Anneaux d’or et d’argent tant de fois caressés,</span><br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_297">297</span> + <span class="i0">Et j’avais tant d’orgueil quand j’entrais dans le monde,</span><br> + <span class="i6">Orgueilleuse et les yeux baissés,</span> + </div> +</div> + +<p class="noindent">ce n’est pas coquetterie chez elle, mais pur sentiment +d’harmonie. Sa belle âme était heureuse d’habiter un beau corps...</p> + +<p>«Tout l’appartement était tendu d’un damas de laine vert d’eau dont +le ton glauque comme celui d’une grotte de Néréides ne pouvait être +supporté que par un teint de blonde irréprochable. Elle avait choisi +cette nuance sans méchanceté, mais les brunes égarées dans cette +caverne verte y paraissaient jaunes comme des coings ou enluminées +comme des furies...</p> + +<p>«Elle était chez elle toujours vêtue d’un peignoir blanc, très large, +dont nulle ceinture ne marquait la taille, et quand elle écrivait +elle ne pouvait souffrir ni peigne ni lien dans les cheveux, qu’elle +laissait flotter en large nappe sur ses épaules.»</p> + +<p>Elle fut une des plus sympathiques femmes du milieu du siècle pour ses +grâces personnelles et son esprit.</p> + +<p>Ses principales œuvres sont:</p> + +<p><i>Madeleine</i>, épopée.</p> + +<p><i>La Peste de Barcelone</i>, sujet mis au concours de l’Académie.</p> + +<p><i>Napoline</i>, un exquis poème féminin et nouveau, unique en son +genre, où l’on veut voir l’auteur pour modèle de son héroïne.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_298">298</span></p> + +<p>Puis l’imitatrice d’Ovide consentit à aborder la prose et publia:</p> + +<p><i>Le Lorgnon</i>, <i>la Marquise de Pontanges</i>, <i>la Canne de M. +de Balzac</i>, <i>Marguerite, ou les Deux Amours</i>, roman; <i>Il ne +faut pas jouer avec la douleur</i>, nouvelle.</p> + +<p>Au théâtre: <i>l’École des journalistes</i>, un coup de maître, +dont la censure ne permit pas la représentation; <i>Judith</i> et +<i>Cléopâtre</i> moitié tragédie, moitié drame, consacrés par le talent +de M<sup>lle</sup> Rachel; <i>Lady Tartufe</i>, comédie en cinq actes, d’une +satire si fine; <i>la Joie fait peur</i>, que la Comédie-Française +reprend toujours avec le même franc succès de touchant attrait; +<i>le Chapeau d’un horloger</i>, joué d’abord au Gymnase, puis au +Palais-Royal, bouffonnerie, fantaisie d’esprit que l’on prend souvent +pour du Labiche.</p> + +<p>Le public est très ingrat; qui ne connaît, pour l’avoir chantée ou +entendu chanter cent fois, jeunes et vieux, cette romance entraînante:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <span class="i0">Il a passé comme un nuage,</span><br> + <span class="i0">Comme un flot rapide en son cours,</span><br> + <span class="i0">Mais mon cœur garde son image</span><br> + <span class="i10">Toujours.</span> + </div> +</div> + +<p>Eh bien, combien savent que ces paroles sont de M<sup>me</sup> de Girardin?</p> + +<p>Et tous ceux qui vont rire au <i>Chapeau d’un horloger</i>, ou pleurer +à <i>la Joie fait peur</i>, ne pensent <span class="pagenum" id="Page_299">299</span> pas, pour la moitié, que +ces chefs-d’œuvre sont de M<sup>me</sup> de Girardin.</p> + +<p>Les <i>Lettres parisiennes du vicomte de Launay</i><a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a> sont des +mémoires mondains de 1837 à 1848. Quand il y aura cinquante ans que +M<sup>me</sup> de Girardin sera morte et qu’ils seront tombés dans le domaine +public, c’est-à-dire qu’il ne dépendra plus de l’éditeur de tenir sous +clef l’auteur et d’étouffer sa renommée, on les publiera et on les lira +avec un regain de succès, tout y étant, sans exception, intéressant; +ce que l’on ne pourrait pas dire des chroniques d’aujourd’hui, dont +la plupart sont vides de faits et d’idées. On croirait vraiment que +M<sup>me</sup> de Girardin écrivait pour l’avenir. Ainsi, dans la lettre XIV, +du 6 juin 1841, elle raconte d’abord la réception de Victor Hugo à +l’Académie; les choses s’y passaient à peu près comme aujourd’hui:</p> + +<div class="quote"> + <p>Jamais on n’avait vu pareille affluence, jamais la foule n’avait + été plus agitée, plus impatiente; jamais plus de coups de poing ne + furent donnés par intérêt de littérature, et jamais coups de poing ne + frappèrent de plus charmantes épaules; jamais, non, jamais on n’avait + compté tant de femmes et de jolies femmes dans la docte enceinte; + jamais on n’avait admiré tant de fleurs dans le vieux bocage... Dès + dix heures du matin la salle était pleine; à dix heures et demie, + les hommes étaient déjà <span class="pagenum" id="Page_300">300</span> forcés d’être ingénieux, c’est-à-dire + d’utiliser les recoins, d’improviser des tabourets microscopiques. + Depuis onze heures jusqu’à deux heures les portes furent assiégées...</p> +</div> + +<p>Mais nous connaissons cela; ce qui est moins banal, c’est la lettre qui +nous apprend comment et quand fut écrite la belliqueuse poésie d’Alfred +du Musset:</p> + +<div class="quote"> + <div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <span class="i0">Nous l’avons eu, votre Rhin allemand,</span><br> + <span class="i6">Il a tenu dans notre verre.</span> + </div> + </div> + + <p>Un Allemand obscur, Becker, avait osé envoyer à Lamartine un tas de + méchants vers parmi lesquels se trouvait <i>le Rhin Allemand</i>, + autrement dit la Marseillaise de l’Allemagne:</p> + + <p>«Ils ne l’auront pas, le libre Rhin allemand, quoiqu’ils le demandent + dans leurs cris comme des corbeaux avides...»</p> + + <p>Lamartine, avec un dédain sublime, répondit par un noble chant, qu’il + appela <i>la Marseillaise de la Paix</i>:</p> + + <div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent">Roule, libre et superbe, entre tes larges rives,<br> + Rhin! Nil de l’Occident, coupe des nations<br> + Et des peuples assis qui boivent tes eaux vives,<br> + Emporte les défis et les ambitions!<br> + Il ne tachera plus le cristal de ton onde,<br> + Le sang rouge du Franc, le sang bleu du Germain!</p> + </div> + </div> + + <p>Ces beaux vers venaient de paraître dans la <i>Revue des + Deux-Mondes</i>, et, chez M<sup>me</sup> de Girardin, «plusieurs ouvriers en + poésie» réunis, Théophile Gautier, Balzac, Alfred de Musset et la + maîtresse de la maison, lisaient chacun leur strophe préférée. M<sup>me</sup> + de Girardin, après <span class="pagenum" id="Page_301">301</span> + avoir chaudement admiré, dit: «C’est très beau, mais c’est trop + généreux. J’aurais voulu qu’on dît des choses désagréables à ce + monsieur. J’ai le préjugé de la patrie: j’aurais aimé à répondre + à cet Allemand des vers cruels.—Moi aussi! s’écria Alfred de + Musset.—Faites-les donc vite», reprirent en chœur tous les + assistants. On enferma le poète dans le jardin en lui donnant deux + cigares et ce qu’il faut pour écrire.</p> +</div> + +<p>Un quart d’heure après, on lui rouvrit, la célèbre poésie était écrite.</p> + +<p>Jules Janin raconte ainsi les funérailles de cette remarquable et +inoubliable femme, dont la gloire, dans sa modestie et sa suavité, +survivra peut-être à celle de son mari.</p> + +<div class="quote"> + <p>Le deuil fut immense autour de ce cercueil; on vit arriver, poussés + par une commune douleur, les jeunes gens et les vieillards: les + vieillards, qui l’avaient adoptée enfant, les jeunes gens, charmés + de son esprit, attentifs au passage de ce convoi funèbre, et qui + saluaient, en la saluant, tant de grâce et tant d’esprit, tant de + belle prose et tant de beaux vers! Ainsi pleurée, ainsi laissant une + trace profonde dans le souvenir de la famille lettrée, elle a touché + enfin à l’accomplissement de ce rêve qui avait été le rêve de ses + seize ans: «Que c’est beau, disait-elle aux funérailles du général + Foy, que c’est beau d’aller ainsi à la tombe, au milieu de tant de + gens qui vous pleurent, et qui jettent des couronnes d’immortelles + sur votre cercueil!»</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_302">302</span></p> + <h3 class="h3chap" id="ch_97"><span class="big120">BERTIN</span> + <span class="smcap80">(Louise-Angélique)</span><br> + <span class="small80">(1805-1863)</span></h3> +</div> + +<p>Née aux Roches, dans la vallée de la Bièvre (Seine-et-Oise), qu’elle +habita toute sa vie, M<sup>lle</sup> Bertin, qui était la fille de Louis +Bertin, le fondateur du <i>Journal des Débats</i>, et qui resta à la +tête du journal après la mort de son père en 1854, ne se maria pas; +elle était impotente, et on la rencontrait toujours dans sa petite +voiture traînée de deux poneys blancs qu’elle conduisait elle-même. Son +salon était des plus littéraires, on peut l’imaginer. La peinture, la +musique, étaient ses occupations favorites. Elle a écrit un volume de +poésies couronné par l’Académie française.</p> + +<p>Elle est une des rares femmes qui, ayant composé de la musique pour +librettos, aient vu leurs œuvres exécutées sur le théâtre.</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">LA MORT ET LA VIE</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Si la mort est le but, pourquoi donc sur les routes<br> + Est-il dans les buissons de si charmantes fleurs?<br> + Et lorsqu’au vent d’automne elles s’envolent toutes,<br> + Pourquoi les voir partir d’un œil mouillé de pleurs?</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Si la vie est le but, pourquoi donc sur les routes<br> + Tant de pierres dans l’herbe et d’épines aux fleurs,<br> + Que, pendant le voyage, hélas! nous devons toutes<br> + Tacher de notre sang et mouiller de nos pleurs?</p> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_303">303</span></p> + <h3 class="h3chap" id="ch_98"><span class="big120">EUGÉNIE DE GUÉRIN</span><br> + <span class="small80">(1805-1848)</span></h3> +</div> + +<p>M<sup>lle</sup> Eugénie de Guérin avait une nature essentiellement littéraire +et poétique. Spontanément elle s’est dévoilée sublime écrivain, et, si +la mort ne l’avait enlevée à la fleur de l’âge, elle aurait laissé des +œuvres nombreuses. On n’a d’elle qu’un recueil de lettres qui a suffi à +sa réputation. De nombreuses éditions, qui se renouvellent sans cesse, +en sont une preuve irréfutable.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">LETTRE SUR LA MORT DE SON FRÈRE</p> + + <p><i>Le 20 juillet (1840).</i>—C’est une bien triste et précieuse + relique que l’écriture des morts, reste, ou plutôt image de leur + âme qui se trace sur le papier. Depuis plusieurs jours, j’ai + regardé ainsi mon cher Maurice dans ses lettres que j’ai mises par + ordre, paquet funèbre où tant de choses sont renfermées. O la belle + intelligence, et quelle promission de trésors! Plus je vis et plus + je vois ce que nous avons perdu en Maurice. Par combien d’endroits + n’était-il pas attachant! Noble jeune homme, si distingué, d’une + nature si élevée, rare et exquise, d’un idéal si beau, qu’il ne + hantait rien que par la poésie: n’eût-il pas charmé par tous les + charmes du cœur?</p> + + <p>C’est bien vouloir s’enivrer de tristesse de revenir sur ce passé, + de feuilleter ces papiers, de rouvrir ces cahiers pleins de lui. O + puissance des souvenirs! Ces choses <span class="pagenum" id="Page_304">304</span> mortes me font, je crois, plus d’impression que de leur vivant, + et le ressentir est plus fort que le sentir. J’ai éprouvé cela maintes fois...</p> + + <p>Deux petits oiseaux, deux compagnons de ma chambrette, les bienvenus, + qui chanteront quand j’écrirai, me feront musique et accompagnement + comme les pianos qui jouaient à côté de M<sup>me</sup> de Staël quand elle + écrivait. Le son est inspirateur: je le comprends par ceux de la + campagne, si légers, si aériens, si vagues, si au hasard et d’un si + grand effet sur l’âme. Que doit-ce être d’une harmonie de science et de + génie sur qui comprend cela, sur qui a reçu une organisation musicale, + développée par l’étude et la connaissance de l’art? Rien au monde + n’est plus puissant sur l’âme, plus pénétrant. Je le comprends, mais + ne le sens pas. Dans ma profonde ignorance, j’écouterais avec autant + de plaisir un grillon qu’un violon. Les instruments n’agissent pas sur + moi, ou bien peu. Il faut que j’y comprenne comme à un air simple; mais + les grands concerts, mais les opéras, mais les morceaux tant vantés, + langue inconnue! Quand je dis opéras, je n’en ai jamais ouï, seulement + entendu des ouvertures sur les pianos.</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_99"><span class="big120">MARIE JEMMA</span><br> + <span class="small80">(NÉE EN 1834)</span></h3> +</div> + +<p>M<sup>lle</sup> Céline Renard, connue sous le pseudonyme de Marie Jemma, naquit +à Bourbonne-les-Bains, <span class="pagenum" id="Page_305">305</span> dans une famille adonnée à la littérature +et aux beaux-arts. Ses œuvres ne sont pas nombreuses, car elle est +morte jeune, mais elles renferment un sentiment poétique rare, et qui +les a fait rechercher. Nous la plaçons ici parce qu’elle appréciait +hautement Eugénie de Guérin.</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">AU CAYLA</p> + + <p class="center small70">SUR LA TOMBE D’EUGÉNIE DE GUÉRIN</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">C’est là qu’elle vivait, belle fleur solitaire,</span><br> + <span class="i0">Entre un rayon du ciel et l’ombre du mystère,</span><br> + <span class="i0">Lorsque sur son coteau Dieu la cueillit pour nous.</span><br> + <span class="i0">Sentiers qu’elle foula, vous en souvenez-vous?</span><br> + <span class="i0">O triste et doux passé! souvenirs pleins de charmes.</span><br> + <span class="i0">Passant, donne à sa tombe et des chants et des larmes!</span><br> + <span class="i0">Ange, elle a tant prié! femme, elle a tant souffert!</span><br> + <span class="i0">Parfums, brise des bois, murmure, saint concert,</span><br> + <span class="i0">Vous aviez pour monter l’aile de son génie,</span><br> + <span class="i0">Mais le monde ignorait le secret d’Eugénie!</span><br> + <span class="i0">Elle cachait sa lyre et filait son fuseau.</span><br> + <span class="i0">Du laurier, bien souvent, le glorieux rameau,</span><br> + <span class="i0">En éclairant le front jette une ombre sur l’âme,</span><br> + <span class="i0">Et Dieu même, gardien de ce doux cœur de femme,</span><br> + <span class="i6">N’a couronné que son tombeau.</span><br><br> + <span class="i30">(<i>Élévations.</i>)</span> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_306">306</span></p> + <h3 class="h3chap" id="ch_100"><span class="big120">DANIEL STERN</span><br> + <span class="small80">(1805-1876)</span></h3> +</div> + +<p>Marie de Flavigny, née à Francfort-sur-le-Mein, mais d’origine +française, écrivit sous le pseudonyme de <i>Daniel Stern</i>, dans +l’école de George Sand, avec plus de métaphysique allemand; George +Sand lui a d’ailleurs donné dans les <i>Lettres d’un voyageur</i> des +preuves d’estime.</p> + +<p>Une dizaine d’ouvrages: <i>Essai sur la liberté</i>, <i>Histoire de +la Révolution</i> de 1848 (3 vol.), 1856, <i>Florence et Turin</i>, +<i>Henri Valentia</i>, <i>Mélida</i>, en 1845, un de ses plus grand +succès. Son plus beau livre est <i>Dante et Gœthe</i>. C’est une œuvre +dialoguée où elle admire également l’Italie et l’Allemagne:</p> + +<div class="quote"> + <p>Quelle que soit la différence des noms, des personnes ou des + relations, M<sup>me</sup> de Stein inspire à Gœthe une passion aussi noble + en son principe et en ses effets que l’amour de Dante pour Béatrice. + Pour se rendre moins indigne d’elle, Gœthe, docile comme le poète + italien aux reproches de son exigeante amie, maîtrise jusqu’à la + passion qu’elle lui inspire; il ouvre son cœur aux ambitions hautes. + Du milieu des plaisirs, il incline son jeune souverain aux désirs du + bien public; il s’applique à la bonne administration des affaires, + à l’économie des finances, au redressement des abus. Sans système + et par la simple impulsion de son grand cœur, Gœthe se préoccupe + incessamment <span class="pagenum" id="Page_307">307</span> + d’améliorer le sort des classes laborieuses. Il lutte avec la + fatalité de la misère, «comme Jacob avec l’ange invisible», et + tout le bien qu’il entreprend et qu’il réalise, toute l’activité + qu’il déploie, ne suffisent pas encore à remplir son existence. + Au sein des plus brillantes compagnies, l’ennui l’obsède; auprès + de la femme qu’il aime, un malaise inexplicable le tourmente. Il + s’appelle Légion, dit-il, et il se sent seul. Il cherche l’ombre + épaisse des forêts, il gravit les cimes désertes, il descend dans la + nuit des mineurs. Comme Dante, errant et inquiet dans la vallée de + la Magra, Gœthe demande aux silences d’<i>Ilmenau</i> la paix. Mais + quelque chose d’indéfinissable le travaille; de lointains horizons + l’attirent; il a le mal du pays, d’un pays qu’il n’a jamais vu. Une + voix chante en lui: «Dahin, Dahin!» Il faut qu’il parte; il le sent, + il le dit; il faut qu’il voie, il faut qu’il possède l’Italie, ou + bien il est perdu.</p> +</div> + +<p>Après avoir eu un salon très fréquenté par les célébrités artistiques +et littéraires, et dont Liszt était un assidu, elle est morte dans des +idées de spiritisme exalté.</p> + +<p>Elle a eu trois filles: l’aînée, mariée au comte Guy de Charnacé, a +écrit de l’esthétique sous le pseudonyme de Sault; la seconde a épousé +Émile Ollivier avant qu’il fût ministre de l’Empire, elle est morte +jeune en lui laissant un fils; la troisième, Cosima, avait épousé Hans +de Bulow, elle divorça pour épouser l’illustre Wagner.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_308">308</span></p> + <h3 class="h3chap" id="ch_101"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">CRAVEN</span><br> + <span class="smcap80">Née Pauline de La Ferronays</span><br> + <span class="small80">(1805-1890)</span></h3> +</div> + +<p>Fille du comte de la Ferronays, ambassadeur à Saint-Pétersbourg, M<sup>me</sup> +Craven est «une belle âme qui a écrit l’histoire de belles âmes».</p> + +<p>«La femme ne se croit pas «cerveau d’homme» après la cinquantaine +(M<sup>me</sup> Craven a commencé à écrire âgée de plus de cinquante ans), +alors que les cheveux grisonnent et que les habitudes sont prises. Elle +ne quitte son salon pour s’asseoir à un secrétaire que sous l’impulsion +des circonstances et pour obéir à un sentiment irrésistible. Or, c’est +le cas de M<sup>me</sup> Craven, dont la vocation fut tardive. «J’ai cru, voilà +pourquoi j’ai parlé», chantait David. Elle pouvait dire à son tour: +«J’ai admiré, et voilà pourquoi j’ai écrit...» Un jour, elle crut +surprendre un reproche au fond de sa conscience: «Non, pensa-t-elle, +je ne puis capitaliser davantage; c’est de l’avarice. Il faut que je +partage mon trésor avec les pauvres en impressions et en souvenirs.» +Alors elle brisa aux pieds du public son vase d’albâtre<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>.»</p> + +<p>Le <i>Récit d’une sœur</i>, qui est pour la plus grande partie la +correspondance authentique et intime <span class="pagenum" id="Page_309">309</span> d’une famille bien connue, +fit grand bruit. Peu de livres de femme se sont vendus à un aussi grand +nombre d’exemplaires. «Ce livre est un calice de douleurs!»</p> + +<p>Elle a été très critiquée par Armand de Pontmartin et Barbey +d’Aurevilly. Ce dernier aurait voulu que le <i>Récit d’une sœur</i> fût +l’unique livre de M<sup>me</sup> Craven. «La plume qui l’a écrit devrait être +brisée, a-t-il dit, comme, dans certains pays, le verre avec lequel on +a trinqué avec le roi. Le verre funèbre plein de délices et d’angoisses +dans lequel M<sup>me</sup> Craven a bu à la mémoire des siens ne devait plus +servir à personne. Est-ce que le roi de Thulé, après avoir pleuré dans +sa coupe, ne la jeta pas à la mer?»</p> + +<p>M<sup>me</sup> Craven a écrit d’autres livres qui tous ont eu de nombreuses +éditions: <i>Éliane</i>, <i>Anne Séverin</i>, <i>Fleurange</i>, +couronné par l’Académie française, comme le <i>Récit d’une sœur</i>; +<i>le Mot de l’énigme</i>, <i>Adélaïde Capei</i>, la <i>Vie de lady +Fullerton</i>.</p> + +<p>L’œuvre de M<sup>me</sup> Craven consistant surtout en lettres de ses parents +ou amis, on trouve peu d’elle à citer. Mais dans ce qu’elle écrit comme +dans ce qu’elle choisit pour publier, la note tendre, sentimentale, +domine.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">PRÉFACE DU RÉCIT D’UNE SŒUR</p> + + <p>«Rendez-moi la joie avec la douleur, et je veux bien vivre comme j’ai + vécu, aimer comme j’ai aimé.» Voilà à <span class="pagenum" id="Page_310">310</span> + peu près en quels termes un des poètes de notre temps, lord Byron, + a exprimé un sentiment analogue à celui qui nous fait accepter + les plus douloureux souvenirs plutôt que l’oubli, qui anéantirait + ensemble l’amertume et la douleur du passé. Cette manière de sentir + est la mienne... Oh! non, je ne désire l’oubli ni des joies, ni des + peines que j’ai connues... Je bénis Dieu de la disposition qu’il m’a + donnée à revenir sans cesse sur les traces qu’ont laissées après + eux ceux avec lesquels il m’a été si doux de vivre. Le souvenir des + jours heureux passés ensemble est devenu pour moi une joie et non + une douleur, et, bien loin de désirer l’oubli, je demande au Ciel de + me conserver toujours la mémoire vive et fidèle des jours évanouis + et la faculté de faire comprendre quels furent ceux avec lesquels + s’écoulèrent ces jours et quel fut le bonheur qu’y répandit leur + présence. Penser à eux et parler d’eux m’a été doux depuis qu’ils + ne sont plus, comme il m’était doux de leur parler et de vivre près + d’eux quand ils étaient là. Aussi l’occupation favorite de ma vie + a-t-elle été de lire et de rassembler les lettres et les papiers de + tout genre dans lesquels est demeurée gravée l’empreinte fidèle de + leurs âmes; ce n’est pas sans un tendre orgueil que je les ai parfois + fait connaître à d’autres, et que j’ai vu même les indifférents + s’attendrir ou s’émerveiller en lisant quelques-unes des pages que + j’entreprends aujourd’hui de réunir d’une façon plus complète. Je + voudrais, je l’assure, que la mémoire de ceux qui les ont écrites + répandît son doux parfum un peu au delà du cercle de ceux qui les ont + aimés, et je voudrais <span class="pagenum" id="Page_311">311</span> + les faire aimer de ceux qui les ont vu passer sans les connaître, + mais non sans les remarquer peut-être...</p> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">PENSÉES</p> + + <p class="p2">—Vivre longtemps, c’est se survivre.</p> + + <p class="p2">—Oh! chères visions du passé! c’est encore une douce faculté + que celle de vous évoquer ainsi. Alexandrine disait bien que + «l’imagination était une belle chose», et elle avait raison de + l’appeler «une peinture magique».</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_102"><span class="big120">COMTESSE DASH</span><br> + <span class="small80">(1805-1874)</span></h3> +</div> + +<p>Cisterne de Courtiras, vicomtesse de Saint-Mars, connue sous le +pseudonyme de Comtesse Dash, est certainement une des femmes qui a +écrit le plus de notre siècle; sa féconde imagination ne tarissait +jamais; ses ouvrages ont souvent sept ou huit tomes, et son œuvre doit +bien se chiffrer par une centaine de titres. Très lus, à l’époque, dans +les cabinets de lecture, on n’en parle plus et ne les voit dans aucune +bibliothèque. Elle est tombée dans l’oubli, parce que son style n’a +rien d’original.</p> + +<p>Aussi n’y a-t-il rien à citer d’elle.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_312">312</span></p> + <h3 class="h3chap" id="ch_103"><span class="big120">LA PRINCESSE BELGIOJOSO</span><br> + <span class="small80">(NÉE EN 1808)</span></h3> +</div> + +<p>Née à Milan, elle vint résider à Paris, ne pouvant supporter d’habiter +sa ville natale sous la domination autrichienne; elle y présida un +salon d’élite comme celui de M<sup>me</sup> de Staël et de M<sup>me</sup> Récamier. Le +beau portrait, tracé par Stendhal dans <i>la Chartreuse de Parme</i>, +de la duchesse de San Severino aurait été inspiré par elle.</p> + +<p>«La princesse Belgiojoso, nous dit M<sup>me</sup> Ancelot, qui la rencontrait +dans le salon du peintre Gérard, était aussi remarquable par son +esprit que par une beauté dont le caractère avait quelque chose de +particulier qui frappait étrangement, et dont la vie est aussi remplie +d’excentricités que sa figure présente de traits bizarres. Sa vive +imagination, excitée par les scènes tumultueuses de notre époque, ne +pouvait se restreindre aux paisibles émotions et aux succès féminins +que l’on trouve dans les salons.»</p> + +<p>Elle a écrit: <i>Souvenirs d’exil</i>, 1850, <i>Notions d’histoire +à l’usage des enfants</i>, 1851, <i>Nouvelles et scènes de la vie +turque</i>, <i>Essai sur la formation du dogme catholique</i>, articles +dans <i>le National</i> et la <i>Revue des Deux-Mondes</i>.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_313">313</span></p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">ÉMINA</p> + + <p class="center small80">(RÉCIT TURCO-ASIATIQUE)</p> + + <p>Légèrement vêtue d’un pantalon d’indienne suisse imprimée, retenu + par une coulisse au-dessus de ses chevilles nues, d’une chemise en + calicot blanc retombant sur le pantalon et remplissant l’office de + jupe, d’une veste de calicot rayé rouge et jaune, descendant jusqu’au + bas des reins et serrée à la taille par une écharpe de même étoffe; + les bras couverts d’abord par les larges manches de sa chemise, + et ensuite par celles plus étroites et plus courtes de sa veste; + les cheveux tressés et tombant sur ses épaules, la tête couverte + d’un fez, sur lequel un mouchoir en mousseline fond vert, bigarré + de couleurs éclatantes, flottait carrément par derrière à la façon + d’un voile; un grand bâton à la main, et ses provisions serrées dans + une serviette passée en sautoir; telle était Émina, lorsqu’elle + s’éloignait de la vallée, suivant ses chèvres et suivie par son chien.</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_104"><span class="big120">ÉLISA MERCŒUR</span><br> + <span class="small80">(1809-1835)</span></h3> +</div> + +<p>Quoique morte âgée seulement de vingt-six ans, Élisa Mercœur fut très +connue des femmes de sa génération, parce que ses écrits parurent <span class="pagenum" id="Page_314">314</span> +dans des journaux de famille, mais elle a été vite oubliée. Qui est-ce +qui lit maintenant Élisa Mercœur?</p> + +<p>Cette jeune fille, qui possédait certainement la flamme poétique, +naquit à Nantes, et apprit seule le latin et l’anglais. Croyant comme +bien d’autres pouvoir arriver par sa plume à la gloire et à la fortune, +encouragée par une lettre flatteuse de Chateaubriand, comme en écrivent +trop à la légère les hautes personnalités, qui songent bien davantage à +laisser un souvenir sympathique qu’à être réellement utiles, elle vint +à Paris avec sa mère et n’y rencontra que déboires et dégoûts.</p> + +<p>Ses vers se distinguaient cependant par la grâce, la sensibilité, le +rythme harmonieux. Une nouvelle qu’elle publia dans un journal, <i>la +Comtesse de Villequier</i>, dénote une grande puissance dramatique, et +une tragédie, <i>Boadbil</i>, prouve qu’elle eût sans doute écrit pour +le théâtre. Patronnée par Victor Hugo, après bien des luttes et des +efforts, elle obtint une pension du gouvernement, qui lui fut enlevée +par la révolution de juillet avant qu’elle en eût touché même le +premier quartier. De privations et de langueur, elle mourut en 1835.</p> + +<p>Après sa mort, son talent fit plus de bruit que de son vivant. Sa +mère publia une édition de ses œuvres complètes et put recueillir une +souscription pour lui élever une tombe au Père-Lachaise, sur laquelle +on a gravé quelques-uns de ses vers.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_315">315</span></p> + +<p>Voici une de ses gracieuses poésies:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Lorsque je vins m’asseoir au festin de la vie,<br> + Quand on passa la coupe au convive nouveau,<br> + J’ignorais le dégoût dont l’ivresse est suivie,<br> + Et le poids d’une chaîne à son dernier anneau.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Et pourtant, je savais que les flambeaux des fêtes,<br> + Éteints ou consumés, s’éclipsent tour à tour,<br> + Et je voyais les fleurs qui tombaient de nos têtes<br> + Montrer en s’effeuillant leur vieillesse d’un jour.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">J’apercevais déjà sur le front des convives<br> + Des reflets passagers de tristesse ou d’espoir...<br> + Souriant au départ des heures fugitives,<br> + J’attendais que l’aurore inclinât vers le soir.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">J’ai connu qu’un regret payait l’expérience,<br> + Et je n’ai pas voulu l’acheter de mes pleurs;<br> + Gardant comme un trésor ma calme insouciance,<br> + Dans leur fraîche beauté j’ai su cueillir les fleurs.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Préférant ma démence à la raison du sage,<br> + Si j’ai borné ma vie à l’instant du bonheur,<br> + Toi qui n’as cru jamais aux rêves du jeune âge,<br> + Qu’importe qu’après moi tu m’accuses d’erreur.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">En vain tes froids conseils cherchent à me confondre,<br> + L’obtiendras-tu jamais, ce demain attendu?<br> + Lorsqu’au funèbre appel il nous faudra répondre,<br> + Nous aurons tous les deux, toi pensé, moi vécu.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent"><span class="pagenum hidden" id="Page_316">316</span> Nomme cette maxime ou sagesse, ou délire,<br> + Moi, je veux jour à jour dépenser mon destin;<br> + Il est heureux, celui qui peut encor sourire<br> + Lorsque vient le moment de quitter le festin.</p> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_105"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">LESGUILLON</span><br> + <span class="small80">(NÉE EN 1810)</span></h3> +</div> + +<p>M<sup>me</sup> Hermance Sandron, épouse de P.-J. Lesguillon, le poète bien +connu, a publié des poésies charmantes: <i>Rayons d’amour</i>, +<i>Contes du cœur</i>, à l’usage des jeunes filles et des enfants. +Nous détachons les vers suivants sur <i>les Femmes savantes</i>, +parfaitement justes d’expression et de forme:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent">Les femmes de Molière ont si longtemps fait rire<br> + Qu’une femme avec crainte apprend à bien écrire;<br> + Mais Molière, en esprit prophétique et profond,<br> + N’attaquait que la forme et respectait le fond.<br> + Il raillait à bon droit dans les fausses savantes<br> + La sottise en rubans et les phrases pédantes,<br> + Mais ne proscrivait pas le vrai du sentiment<br> + Qui s’instruit et s’élève au noble enseignement.<br> + S’il revenait, Molière, il verrait avec joie<br> + La femme l’admirer en dévidant la soie,<br> + Et la jeune ouvrière, en tournant un chapeau,<br> + Commenter La Fontaine et réciter Boileau.</p> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_317">317</span></p> + <h3 class="h3chap" id="ch_106"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">MENESSIER-NODIER</span><br> + <span class="small80">(NÉE EN 1811)</span></h3> +</div> + +<p>Fille du célèbre romancier Charles Nodier, qui, passionné bibliophile, +fit le sacrifice de vendre sa bibliothèque pour lui faire une dot, +en 1831, lorsqu’elle épousa M. Menessier, est auteur d’un volume de +poésies, <i>le Perce-Neige</i>, de <i>Charles Nodier, épisodes et +souvenirs de sa vie</i>, ainsi que de beaucoup d’articles dans les +journaux dont on trouve peu de trace.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_107"><span class="big120">ÉLISE GAGNE</span><br> + <span class="small80">(NÉE EN 1813)</span></h3> +</div> + +<p>Née à Rochefort, Élise Moreau de Russ, épouse de Paulin Gagne, a +publié, en 1837, un recueil de vers très bien accueilli, les <i>Rêves +d’une jeune fille</i>. On a encore d’elle: <i>Omégar, ou le Dernier +homme</i>, poème en douze chants, une étude biographique sur M<sup>me</sup> de +Bawr et des livres pour enfants.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_318">318</span></p> + <h3 class="h3chap" id="ch_108"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">ACKERMANN</span><br> + <span class="small80">(1813-1890)</span></h3> +</div> + +<p>Les ouvrages de Louise-Victoire Choquet, dame Ackermann, sont peu +répandus, d’abord parce qu’ils sont peu nombreux, et peut-être aussi +parce qu’il fut peu parlé d’elle. C’était une femme savante qui d’un +long séjour en Allemagne avait rapporté une grande simplicité. Elle +était une érudite, quoique poète, et avait étudié le sanscrit et +l’hébreu.</p> + +<p>Une de ses poésies les plus connues est <i>le Nuage</i>, qui commence +ainsi:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <span class="i0">Levez les yeux, c’est moi qui passe sur vos têtes,</span><br> + <span class="i0">Diaphane et léger, libre dans le ciel pur,</span><br> + <span class="i0">L’aile ouverte, attendant le souffle des tempêtes,</span><br> + <span class="i6">Je plonge et nage en plein azur.</span> + </div> +</div> + +<p>Depuis sa mort, on parle beaucoup plus d’elle que de son vivant, +probablement parce que l’intérêt de son éditeur est plus grand. +Sainte-Beuve ne l’a pas oubliée dans ses <i>Lundis</i>.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Alphonse Daudet a fait sur elle une jolie étude où elle cite +encore ces deux quatrains:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Moi que, sans mon aveu, l’aveugle destinée</span><br> + <span class="i0">Embarqua sur l’étrange et frêle bâtiment,</span><br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_319">319</span> + <span class="i0">Je ne veux pas non plus, muette et résignée,</span><br> + <span class="i6">Subir mon engloutissement!</span><br> + <span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . </span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Afin qu’elle éclatât d’un jet plus énergique</span><br> + <span class="i0">J’ai, dans ma résistance à l’assaut des flots noirs,</span><br> + <span class="i0">De tous les cœurs en moi comme en un centre unique</span><br> + <span class="i6">Rassemblé tous les désespoirs!</span><br> + <span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . </span> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_109"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">LA COMTESSE DE GASPARIN</span><br> + <span class="small80">(NÉE EN 1815)</span></h3> +</div> + +<p>Valérie Boissier de Gasparin est surtout connue comme l’auteur des +<i>Horizons prochains</i>.</p> + +<p>Ardente protestante, ses écrits, empreints d’une profonde moralité, +ne tombent jamais dans le roman. <i>Le Mariage au point de vue +chrétien</i> a été couronné par l’Académie en 1853. Elle a publié: +<i>Horizons prochains</i>, 1859, <i>Horizons célestes</i>, 1859, +<i>Vesper</i>, 1861, <i>Tristesses humaines</i>, 1863.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">PENSÉE</p> + + <p>Savoir être heureuse, c’est-à-dire ne pas se plaire aux ennuis, + ne pas se plaire aux soucis, glisser sur certaines impressions + fâcheuses; savoir être heureuse, c’est-à-dire soulever les montagnes + qui barrent le chemin, s’avancer d’un pas confiant dans la vie.</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_320">320</span></p> + <h3 class="h3chap" id="ch_110"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">EGGER</span></h3> +</div> + +<p>Fille du savant helléniste membre de l’Institut, femme de M. +Émile Egger, érudit et helléniste aussi, membre de l’Académie des +inscriptions et belles-lettres, elle aurait pu être une nouvelle +M<sup>me</sup> Dacier. Elle a cherché à familiariser les jeunes filles avec +l’antiquité grecque et latine.</p> + +<p>On cite d’elle particulièrement un portrait de la ménagère grecque, +d’après <i>l’Économique</i> de Xénophon, et une étude très remarquée +sur Saint-Évremond, parue dans <i>le Correspondant</i>.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_111"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">PENQUER</span><br> + <span class="small80">(NÉE EN 1827)</span></h3> +</div> + +<p>M<sup>me</sup> Léocadie-Auguste Penquer, née au château de Kérouartz +(Finistère), qu’elle a décrit en très beaux vers dans les <i>Chants +du Foyer</i>, 1862, écrits sous l’inspiration de Lamartine; plus tard +elle écrivit les <i>Révélations poétiques</i>, où l’on sent l’influence +de Victor Hugo. Elle aborde enfin le poème épique et nous laisse +<i>Siruensée</i>, <i>Velléda</i>, poèmes divisés en douze chants. Ses +poésies sont semées de pensées heureuses.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_321">321</span></p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent">L’autan, qui détruit tout quand il s’élève et gronde,<br> + A l’arbre de l’amour ne prend pas une fleur.<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . <br> + C’est l’hiver que l’amour des pauvres me reprend,<br> + Plus vif, plus chaleureux, plus fraternel, plus grand.</p> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_112"><span class="big120">COMTESSE DORA D’ISTRIA</span><br> + <span class="small80">(NÉE EN 1828)</span></h3> +</div> + +<p>Hélène Ghika, princesse Kolzoff-Massalky, pseudonyme Dora d’Istria, +reçut une profonde instruction. Grande voyageuse, elle parcourut +l’Europe et l’Asie à un point de vue tout théologique. A écrit <i>la +Suisse allemande</i>, <i>la Vie monastique en Orient</i>, <i>les Femmes +en Orient</i>, <i>Voyage en Suisse</i>. Comme compatriote et émule +citons à côté d’elle la princesse Cantacuzène.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_113"><span class="big120">ROSE HAREL</span><br> + <span class="small80">(NÉE EN 1830)</span></h3> +</div> + +<p>Ici se présente un cas exceptionnel. Une pauvre servante de Lisieux, +ayant passé ses années dans les champs à cultiver la terre, composait +des vers sans connaître une seule règle de la versification, sans +avoir rien étudié. <i>L’Alouette aux blés</i>, recueil de poésies +remarquables, a paru en 1863, publié à l’aide d’une souscription +ouverte par les soins de M. Adolphe Bordes.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_322">322</span></p> + <h3 class="h3chap" id="ch_114"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">BLANCHECOTTE</span><br> + <span class="small80">(NÉE EN 1830)</span></h3> +</div> + +<p>Son premier livre de vers remporta un prix de l’Académie française: +<i>Rêves et réalités</i>. Elle publia un autre volume, <i>Nouvelles +Poésies</i> (1861), <i>le Long du chemin</i>, pensées d’une solitaire, +ouvrage en prose, sorte de manuel ascétique sans dogme particulier. Son +style n’a rien de bien original; on cite ce quatrain sur la mort de +Béranger:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent">La lyre de Tyrtée est là; rien n’y résonne.<br> + Ensemble ils ont perdu, doux poète endormi,<br> + La France son chanteur, le peuple son ami.<br> + Tu ne vibreras plus pour elle ni personne.</p> + </div> +</div> + +<div class="figcenter4" style="width: 40px;"> + <img src="images/vignette2.jpg" alt="petit ornement décoratif" width="40" height="31"> +</div> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small70">A MON ENFANT QUI VA NAITRE</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Petit être adoré, dont le sexe inconnu<br> + Me fait souvent rêver un nom doux ou sonore,<br> + Viens, oh! viens, je t’attends! Quand tu seras venu,<br> + J’ai de l’amour pour toi, je puis souffrir encore,<br> + J’ai gardé pour ta vie un fécond dévoûment;<br> + A toi la paix, mon ange! à mon cœur le tourment!<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . </p> + </div> + </div> +</div> + +<div class="quote"> + <p>L’appui dont on peut le moins se passer, c’est l’appui que l’on + trouve en soi-même.</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_323">323</span></p> + <h3 class="h3chap" id="ch_115"><span class="big120">LA COMTESSE DE CHAMBRUN</span><br> + <span class="small80">(1827-1891)</span></h3> +</div> + +<p>Marie-Jeanne Godard-Desmarest, née à Baccarat, seconde fille du grand +industriel dont le père avait fondé la célèbre cristallerie, d’origine +béarnaise par sa mère, épousa en 1853 le comte de Chambrun. D’une +nature essentiellement poétique et sensible, elle ressentit vivement +les grandes douleurs de l’âme: la perte d’une sœur, puis de sa mère. +Elle souffrit beaucoup d’une existence oisive qu’elle emplissait +cependant autant qu’elle pouvait par les bonnes œuvres et l’art. +Profondément musicienne, élève de Reber, les dernières années de sa vie +furent occupées surtout à faire entendre chez elle, dans une superbe +chapelle, et dans un recueillement religieux, les chefs-d’œuvre de la +musique. Son mari avait perdu la vue.</p> + +<p>«Philosophe, il avait organisé avec méthode sa vie d’aveugle qui +renonce volontiers à la lumière du jour, pourvu que cette obscurité +extérieure rende encore plus vive et plus pure la lumière du dedans.» +Elle l’initiait aux jouissances musicales.</p> + +<p>Ces concerts spirituels réunissaient des artistes tels que M<sup>mes</sup> +Krauss, Conneau, l’orchestre de Colonne, et le Tout-Paris s’efforçait +de s’y faire inviter. La comtesse de Chambrun était poète. Une <span class="pagenum" id="Page_324">324</span> +main pieuse a recueilli après sa mort ses poésies, afin qu’elle se +survécût dans la pensée des êtres intelligents.</p> + +<p>Nous citerons seulement l’une d’elles, <i>la Passiflore</i>; outre +qu’elle décrit bien l’état d’âme de la comtesse de Chambrun, elle a été +mise en musique par Ambroise Thomas et par Gounod.</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Voici sur mon déclin la fleur que j’ai choisie;</span><br> + <span class="i0">D’autres l’appelleront fleur de la passion,</span><br> + <span class="i6">Je la nomme fleur de la vie;</span><br> + <span class="i6">Qu’importe c’est le même nom.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i6">Elle a la couronne d’épines,</span><br> + <span class="i6">Et l’échelle qui mène au ciel,</span><br> + <span class="i6">Et l’éponge aux gouttes divines</span><br> + <span class="i6">Tour à tour d’hysope et de miel;</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i6">Elle a le vert de l’espérance,</span><br> + <span class="i6">Elle a le violet du deuil;</span><br> + <span class="i6">C’est la joie et c’est la souffrance,</span><br> + <span class="i6">C’est le berceau, c’est le cercueil.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">C’est donc sur mon déclin la fleur que j’ai choisie</span><br> + <span class="i0">D’une teinte pareille au jour qui va pâlir.</span><br> + <span class="i6">Elle est l’image de la vie,</span><br> + <span class="i6">C’est le passé, c’est l’avenir.</span> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_116"><span class="big120">M</span><span class="sup2">lle</span> + <span class="big120">MÉLANIE BOUROTTE</span><br> + <span class="small80">(NÉE EN 1832)</span></h3> +</div> + +<p>Née à Vigneulles (Meuse). Poète d’intuition, fille d’un inspecteur des +eaux et forêts, elle reçut <span class="pagenum" id="Page_325">325</span> de sa mère, femme douée de grandes +capacités, une instruction littéraire très profonde. Elle a écrit un +recueil de poésies, <i>l’Echo des bois</i> (1860), <i>la Madeleine +au désert</i>, où elle essaie de soulever de grands problèmes sur la +théodicée.</p> + +<p>Elle s’écrie:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <span class="i0">Vous, penseurs fatigués de sonder les abîmes,</span><br> + <span class="i0">Découragés lutteurs dans l’arène vaincus,</span><br> + <span class="i0">Sceptiques désolés, poètes, fous sublimes,</span><br> + <span class="i0">Vous tous au cœur saignant, vous qui n’espérez plus,</span><br> + <span class="i0">Fuyez la foule ingrate et ses promesses vaines;</span><br> + <span class="i0">Dans le calme et la foi, venez vous recueillir.</span><br> + <span class="i0">La nature a des chants pour endormir vos peines,</span><br> + <span class="i6">Des dictames pour les guérir.</span> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_117"><span class="big120">CLAIRE DE CHANDENEUX</span><br> + <span class="small80">(MORTE EN 1884)</span></h3> +</div> + +<p>M<sup>me</sup> de Chandeneux a eu une note à elle; elle a pris pour sujet de +ses écrits les ménages de militaires; il y avait là une source d’études +presque intarissable, où elle a pu alimenter une série de romans de +mœurs charmants que les jeunes femmes ont lus avec intérêt et profit. +Son style est clair, suffisamment correct.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_326">326</span></p> + <h3 class="h3chap" id="ch_118"><span class="big120">M</span><span class="sup2">lle</span> + <span class="big120">ZÉNAIDE FLEURIOT</span><br> + <span class="small80">(MORTE EN 1889)</span></h3> +</div> + +<p>M<sup>lle</sup> Zénaïde Fleuriot peut être regardée comme la tête de ligne de +toute une escouade de femmes écrivant les intrigues édifiantes, les +nouvelles morales et sentimentales à l’usage des jeunes filles et des +jeunes élèves de couvent et de pensionnat, qui approvisionnent les +bibliothèques roses et lilas de nos grands éditeurs. Leur style est +suffisamment correct, mais, de par leur clientèle même, elles sont +condamnées à ne chercher aucune originalité. Il n’y a donc rien à +citer, et impossibilité aussi d’énumérer les nombreux ouvrages sous +peine de publier un véritable catalogue.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_119"><span class="big120">MARQUISE DE BLOCQUEVILLE</span><br> + <span class="small80">(1814-1892)</span></h3> +</div> + +<p>Louise-Adélaïde, princesse d’Eckmühl, fille du maréchal Davout, duc +d’Auerstædt, mariée au marquis de Blocqueville, mérite la plus haute +place parmi les femmes littéraires et aussi parmi les femmes de salon +du XIX<sup>e</sup> siècle; tous ceux qui l’ont connue et approchée seront de mon +avis.</p> + +<p>Son salon a été le plus recherché et le mieux <span class="pagenum" id="Page_327">327</span> dirigé de la +dernière moitié du siècle, fréquenté par les littérateurs les plus +éminents, les hommes politiques les plus marquants. Toutes les hautes +personnalités tenaient à honneur d’y être reçues; les hauts personnages +étrangers de passage à Paris briguaient une invitation; et un artiste +qui avait le bonheur de se faire entendre chez M<sup>me</sup> la marquise de +Blocqueville était lancé.</p> + +<p>Nommer les illustrations qui ont passé chez elle, même en assidus et +intimes, formerait l’annuaire des célébrités depuis cinquante ans, se +présentent sous notre plume les noms de: MM. Cousin, Villemain, Caro, +le duc de Broglie, Camille Doucet, Jurien de La Gravière, le marquis de +Rambuteau, Le Myre de Villers, Eugène Manuel, Nadaud, D. Jouaust, comte +André Zamoïski, etc. M<sup>me</sup> la vicomtesse de Janzé et M<sup>me</sup> Beulé +étaient des dernières intimes. M<sup>mes</sup> les princesses Gortschakoff, +Ourousoff, Galitzin, M<sup>me</sup> d’Abadie; ses nièces, M<sup>mes</sup> la duchesse +d’Albuféra et de Feltre, comtesses Viguier, de Maleyssie, de +Montesquieu; toute l’aristocratie, la diplomatie, la haute littérature, +se donnaient rendez-vous quai Malaquais, où la marquise de Blocqueville +habitait depuis trente années. Son suprême bon ton ne laissa jamais +introduire autour d’elle le moindre élément féminin parasite, et Dieu +sait quelle énergie et quelle bravoure il faut pour cela à Paris quand +on reçoit. Son salon était, je crois, unique <span class="pagenum" id="Page_328">328</span> sous ce rapport. +M<sup>me</sup> la marquise de Blocqueville était implacable. Et je pourrais +citer plus d’une femme portant des noms connus, accueillies partout +avec empressement, qu’elle a obstinément refusé, devant moi, de +recevoir en dépit des supplications de ses meilleurs amis.</p> + +<p>«C’est une intrigante, disait-elle, je ne veux pas la voir.»</p> + +<p>D’ailleurs, elle repoussait avec la même fermeté les hommes qui avaient +transigé, à sa connaissance, aux lois de l’honneur. La moindre tare, le +plus petit scandale, vous faisait expulser nettement. Elle était aussi +tenace dans ses inimitiés que fidèle dans ses amitiés. Cependant, elle +était bonne et bienveillante plus qu’on ne pourrait l’imaginer, mais +sans banalité aucune. D’une inépuisable charité que l’on ne sollicitait +jamais en vain, ne jouissant que d’une fortune très limitée pour ses +obligations de grande dame, elle savait, par ses habitudes d’ordre, +décupler les moyens dont elle disposait. Généreuse et d’une délicatesse +exquise, elle obligeait avec adresse et sans jamais froisser.</p> + +<p>Que d’anecdotes curieuses je pourrais citer! que de paroles +spirituelles, de mots exquis, de fines appréciations j’ai notées +lorsque je revenais de chez elle! Mais la profession d’écrivain +tournerait à l’état d’espionnage si nous racontions tout ce que nous +entendons, et il doit se passer au moins de nombreuses années avant que +nous puissions le faire.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_329">329</span></p> + +<p>C’est uniquement comme femme de lettres que nous avons à nous occuper +ici de cette aimable et impeccable grande dame, essentiellement +française de naissance, de cœur, de beauté, d’esprit. Non seulement +elle a écrit de nombreux ouvrages, mais elle les a écrits dans une +langue épurée qui la rend l’égale, pour notre siècle, de M<sup>me</sup> de La +Fayette pour le XVII<sup>e</sup> siècle, et la place très au-dessus de la masse +de nos romancières et moralistes modernes.</p> + +<p>Peu de mois avant sa mort, nous lui avions communiqué notre projet +de lui donner dans notre <i>Anthologie</i> la place à laquelle elle +avait droit avant toute autre; en nous donnant sur ses œuvres les +renseignements indispensables, elle ajoutait dans sa lettre du 11 +juillet 1892:</p> + +<div class="quote"> + <p><i>En grâce, ne dites pas de moi un bien que je ne mérite pas, cela + me rend confuse! Je ne mérite que si peu d’éloges! En dépit de mes + efforts, il y a tant d’imperfections dans mon pauvre être!</i></p> +</div> + +<p>Douée d’autant de modestie que de juste fierté, possédant une urbanité +et une grâce exquises dans sa personne comme dans son esprit, elle +conserva le sourire sur les lèvres, même dans les plus grandes +souffrances, car elle souffrait depuis son enfance d’une goutte sereine +et elle devait combattre vaillamment tous les jours pour se tenir +debout. Elle avait eu à supporter bien des maladies et des accidents. +<span class="pagenum" id="Page_330">330</span> Fort belle étant jeune, elle était une <i>jolie vieille</i>, +franchement vieille; les cheveux blancs ondulés sur les tempes, la +tête enveloppée d’une grande fanchon, soutenue par des fleurs; vêtue +de robes amples, à longue traîne, avec une mante pour dissimuler la +taille, elle avait le plus grand air quand elle faisait quelques pas, +ce qui lui arrivait rarement. Elle est restée sur la brèche jusqu’au +dernier moment, toujours entourée et recherchée.</p> + +<p>Des gens qui n’ont jamais mis le pied chez elle ont fait courir +le bruit que la pièce d’Édouard Pailleron, <i>le Monde où l’on +s’ennuie</i>, était inspirée par son salon.—Je n’ai jamais pu saisir +l’allusion.—On causait très gaiement chez elle, on riait même +beaucoup, quoique pas d’une gaieté de cabaret; mais il n’y a que +des imbéciles qui ont pu s’y ennuyer. Il y régnait un ton de bonne +compagnie; on y parlait presque uniquement de choses intellectuelles. +On savait écouter ceux qui en valaient la peine. Ce n’était point du +papotage ni du flirtage; tout le monde ne parlait pas à la fois en +criant et debout, comme dans certains salons. Mais bien des écrivains +parlent de choses et de personnes qu’ils n’ont jamais vues. Une très +spirituelle chroniqueuse a comparé M<sup>me</sup> la marquise de Blocqueville +à M<sup>me</sup> de Maintenon. Or, elle n’avait absolument aucun point de +ressemblance avec cette illustre pédagogue. Si on tient <span class="pagenum" id="Page_331">331</span> à la +comparer à une personnalité de l’autre siècle, c’est avec la marquise +de Lambert que je lui trouve plus d’un point de ressemblance.</p> + +<p>Elle était trop finement femme pour laisser faire son portrait +moins belle qu’autrefois; mais elle m’a donné une épreuve sur chine +d’une fine gravure faite d’après un dessin qui représente plutôt +sa silhouette que sa figure, mais la silhouette de sa personne +entière. Elle est là, assise avec une longue robe à falbala que je +lui connaissais, sa mante Louis XVI, sa fanchon, dans son jardin +de Villers-sur-Mer, devant un théâtre qu’elle a fait arranger dans +le feuillage, et sur lequel une de ses nièces préférées, dernière +descendante de Jeanne d’Arc dont elle porte le nom, récite un +monologue. Cette petite scène de sa vie intime m’est plus précieuse +qu’un simple portrait.</p> + +<p>Ne pouvant guère marcher, elle avait ce prétexte pour ne pas +accompagner ses visiteurs, à ses jours de réception; elle se soulevait +simplement de son grand fauteuil, ses pieds enveloppés d’une riche +peau d’ours; les hommes lui baisaient la main, les femmes faisaient +la révérence. Cette manière de faire était bien préférable à l’allée +et venue continuelle des maîtresses de maison qui accompagnent à la +porte de leur salon. Cette habitude devrait être supprimée les jours de +réception. Mais lorsqu’on allait la voir en tête à tête, elle savait +très bien vous accompagner. Elle était douée d’un tact <span class="pagenum" id="Page_332">332</span> exquis. +Quel regard inquiet elle jetait au visiteur qui restait silencieux, et +comme elle cherchait à faire valoir chacun!</p> + +<p>La marquise de Blocqueville avait surtout à cœur la mémoire de +son père, le maréchal Davout; elle s’occupait sans relâche de la +publication des écrits qu’il a laissés. Elle a fondé à Auxerre, berceau +de la famille, un musée et une bibliothèque, auxquels elle a laissé ses +meubles et ses objets d’art, tous souvenirs précieux.</p> + +<p>N’oublions pas de mentionner qu’elle fut nommée, la troisième femme en +six siècles, grande-maîtresse des Jeux floraux de Toulouse.</p> + +<p>Aujourd’hui elle repose sous le magnifique mausolée qui a été élevé au +Père-Lachaise à la mémoire du maréchal Davout.</p> + +<p class="br">Voici la liste de ses ouvrages dans l’ordre de leur publication; ce +n’est pas un mince bagage:</p> + +<p><i>Perdita</i>, roman, première édition parue avant 1848, réimprimée +en 1890 par Jouaust, son éditeur et son ami, qu’elle tenait en haute +estime.</p> + +<p><i>Chrétienne et Musulman</i>, roman, réédité en 1892 par Jouaust, +sous le titre de <i>Stella et Mohamed</i>, titre sous lequel il a été +traduit en italien et a obtenu un grand succès.</p> + +<p><i>Le Prisme de l’âme</i>, fort volume in-8<sup>o</sup> de 600 pages, qu’on +pourrait appeler la <i>Philosophie du cœur</i> (Hetzel).</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_333">333</span></p> + +<p><i>Rome</i>, fort volume in-8<sup>o</sup> (Hetzel).</p> + +<p><i>Les Soirées de la Villa des Jasmins</i>, 4 tomes in-8<sup>o</sup>, ouvrage +favori de l’auteur, traduit en anglais (Perrin, éditeur).</p> + +<p><i>Maréchal Davout, prince d’Eckmühl, raconté par les siens et par +lui-même</i>, 4 vol. in-8<sup>o</sup> (1802 à 1815).</p> + +<p><i>Correspondance inédite du Maréchal Davout</i>, <i>prince +d’Eckmühl</i>, 1 vol.</p> + +<p><i>Roses de Noël</i>, pensées (collection des Moralistes, d’Ollendorff).</p> + +<p><i>Pensées d’un Pape</i> (Jouaust), petit in-32.</p> + +<p><i>Chrysanthèmes</i> (Jouaust), petit in-32.</p> + +<p><i>A travers l’Invisible</i> (Jouaust). Son dernier ouvrage (1891).</p> + +<p>Outre quelques pages de ses ouvrages, trop peu populaires à cause de +leur prix élevé, nous publions les deux dernières lettres qu’elle nous +a adressées, avec des <i>pensées inédites</i>.</p> + +<div class="quote"> + <p class="rdate">Villers-sur-Mer, 16 septembre 1892.</p> + + <p><i>... Je n’ai pas eu un jour de quasi santé. Je n’ai pu une seule + fois faire les deux cents pas qui me permettraient d’assister au + coucher du soleil dans la mer, une de mes passions... J’ai beaucoup + pensé, beaucoup souffert, mais pas du tout travaillé; seule tous + les jours, ne voyant du monde que le soir, j’ai savouré, en toute + longueur de temps, cette parole du grand Lacordaire: «La solitude est + la demeure naturelle de toutes les pensées.»</i></p> + + <p><span class="pagenum" id="Page_334">334</span></p> + + <p><i>Voici quelques</i> <span class="smcap90">Chrysanthèmes inédits</span>; <i>j’aimerais + à revoir l’épreuve de ceux que vous choisirez, si vous en choisissez + quelques-uns...</i></p> + + <p><i>Laissez-moi, chère petite</i> Tocania<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>, <i>souhaiter plein + succès à votre livre</i> (<span class="smcap90">l’Anthologie</span>) <i>et à son + auteur.</i></p> + + <p class="rsignature2"><span class="smcap90">A.-L. Eckmuhl</span>, marquise <span class="smcap90">de Blocqueville</span>.</p> +</div> + +<p>Deuxième et dernière lettre:</p> + +<div class="quote"> + <p class="rdate">26 septembre 1892, Villers-sur-Mer, chalet du Ravin.</p> + + <p class="dottedline2"> </p> + + <p><i>«Hélas! je n’ai rien de bon à vous dire de ma déplorable santé, + exaspérée par l’air de la mer. J’ai une grande tristesse de quitter + ce lieu charmant où</i>, sans doute, je ne devrai jamais revenir (!); + <i>et cependant j’aspire à Paris, où je serai plus confortablement + installée pour souffrir. J’arriverai du</i> 1<sup>er</sup> <i>au</i> 5, + <i>pour profiter du rapide, si je suis en état de partir... Pardon de + cette grosse tache faite par ma fièvre aux épreuves; il y a quelques + corrections importantes...</i></p> + + <p><i>... Merci bien de l’envoi de ces épreuves. Comme je vous félicite + de travailler,—il est dur de ne le pouvoir pas!... Installée + et reposée, je réclamerai votre journal que vous voudrez bien + m’apporter? Santé et heur je vous souhaite...</i></p> + + <p class="rsignature2"><span class="smcap90">A.-L. E.</span>, marquise <span class="smcap90">de Blocqueville</span>.</p> +</div> + +<p>Hélas! elle n’eut pas le temps de nous appeler; deux jours après son +arrivée, le 7, elle succombait subitement à une affection du cœur!</p> + +<p>Et maintenant, nous conservons comme des reliques <span class="pagenum" id="Page_335">335</span> ces épreuves +corrigées de sa tremblante main, et nous disons avec le poète:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent">Quand reviendront ces jours? Jamais! oh! jamais plus!</p> + </div> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">DERNIERS CHRYSANTHÈMES</p> + + <p class="center small80">(INÉDITS)</p> + + <p class="p2">Beaucoup d’êtres peuvent fréquenter notre demeure et n’y entrer + jamais. Seule la sympathie ouvre les portes, et la sympathie souffle + où elle veut.</p> + + <p class="p2">Le «bonjour» n’est pas toujours gai, mais la <i>séparation</i> a + toujours ses déchirements, car on laisse en tout ce que l’on quitte + un peu de soi-même.</p> + + <p class="p2">La charité est un pieux amour qui ose, et la reconnaissance un devoir + qui commande souvent à des sourds.</p> + + <p class="p2">Un village sans église est triste comme une âme sans Dieu.</p> + + <p class="p2">Les agités trouvent souvent le temps de s’ennuyer, jamais celui de + penser.</p> + + <p class="p2">Gardez-nous, Seigneur, de ce qu’un sage du passé appelait + l’<i>ensorcellement des niaiseries</i>.</p> + + <p class="p2">Les âmes pâles sont les nébuleuses du ciel des esprits.</p> + + <p class="p2">L’homme a le droit de parler des idées qu’il se fait du monde + supérieur, mais si l’être <i>mortel</i> s’avise de mettre en scène + l’<i>Immortel</i>, il le réduit à la mesquine mesure qu’il ne peut + dépasser.</p> + + <p class="p2">Milton, si grand, si éblouissant quand il dépeint l’enfer + <span class="pagenum" id="Page_336">336</span> + et le roi des anges déchus, dès qu’il essaye de <i>pourtraicter</i> + Dieu, le rapetisse et l’humanise.</p> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">CHRYSANTHÈMES BLANCS</p> + + <p class="p2">L’âme humaine a soif de sympathies intelligentes, et il y a des + flatteries réellement touchantes: ce sont les flatteries à parfum + génial comme celui des fleurs, qui ne ressemble en rien au parfum + composé des essences.</p> + + <p class="p2">Une femme exceptionnellement belle ou riche doit se faire légion, + afin de repousser les bataillons serrés de prétendants toujours prêts + à monter à l’assaut de sa beauté ou de sa bourse.</p> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">PRISME DE L’AME</p> + + <p>L’amour est la sérieuse affaire des hommes de n’importe quel âge. + Quand l’affaire est mauvaise, la vie doit nécessairement s’en + ressentir.</p> + + <p>Comment l’époux et le père de famille, le cœur douloureusement + oppressé par de tristes préoccupations personnelles, donneraient-ils + aux intérêts du dehors l’attention qu’ils réclament?</p> + + <p>Les troubles d’un intérieur agité ne permettent d’apporter, ni dans + le commerce, ni dans la vie publique, le calme nécessaire au succès. + La conduite politique elle-même manque fatalement de délicatesse et + de tenue, quand la conduite privée manque de sécurité.</p> + + <p>L’homme qui se consacre au pays a l’intime besoin de sentir, alors + qu’il se jette dans l’orageuse mêlée des <span class="pagenum" id="Page_337">337</span> + grandes luttes de la vie, qu’un doux et loyal sourire l’attend chez + lui. Son âme a besoin de s’appuyer en paix aux nobles amours pour + pouvoir se dévouer librement au devoir...</p> + + <p>La lumière du cœur produit la vraie lumière de l’esprit, et les + ténèbres du foyer suivent hors de chez lui le maître de ce foyer. + Certes, un orateur, quelle que soit sa peine secrète, pourra + rencontrer d’âpres mouvements d’éloquence, de superbes élans de + colère et d’indignation, illuminer même les questions qu’il sera + appelé à traiter, mais certainement il ne les éclairera pas.</p> + + <p>Avez-vous jamais remarqué, au contraire, comment l’enfant tendrement + et fortement élevé à l’abri salutaire de deux êtres qui s’aiment + d’un amour béni s’élance au travers de la vie, pénétré de l’idée du + bonheur et du droit.</p> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">DU BONHEUR</p> + + <p class="dottedline2"> </p> + + <p>Le bonheur est rapide, insaisissable: les yeux qu’il illumine + aujourd’hui de son ineffable rayonnement pleureront certainement + demain. Il y a de quasi-bonheurs, il y a surtout de jeunes bonheurs; + mais sur le bonheur, comme sur les ailes du papillon, se trouve + une poussière impalpable qui en harmonise tous les tons, et qui + ne revient jamais plus parer la fleur mobile une fois qu’une rude + atteinte l’en a dépouillée.</p> + + <p>Le papillon peut échapper aux doigts cruels qui le retenaient, voler + encore, s’abandonner à de douces brises, chercher à vivre; mais il a + perdu sa fierté en perdant sa <span class="pagenum" id="Page_338">338</span> + confiance et son éclat, et mourra de langueur sans retrouver sa joie + et sa beauté premières.</p> + + <p>Dans notre esprit, l’idée de bonheur se confond positivement avec + le mot triste et charmant—d’autrefois..., car le passé devient + le mélancolique lieu d’asile de toute félicité humaine, du moment + où l’avenir ne sourit plus à nos vingt ans. Aussi les montagnes + m’ont-elles paru toujours la poétique image de nos rêves de bonheur. + Aperçues de loin, soit que l’on marche vers elles ou que l’on se + retourne pour les revoir encore, elles se montrent à nos regards + doucement irisées des tons les plus suaves, azurées et souriantes; + mais dès qu’on cherche à les gravir, elles nous apparaissent âpres, + rudes, hérissées d’abîmes, telles qu’elles sont enfin.</p> + + <p>Si le passé et l’avenir, brillants enchantements de nos souvenirs + ou de notre espérance, lassent le cœur à l’instant où il faut les + vivre, les montagnes lassent les muscles de l’homme qui s’obstine à + les gravir. Mon avis serait donc, si une fois, un jour, une heure, + on se trouvait à peu près bien, de fermer sagement les yeux et de se + refuser à rien voir de nouveau.</p> + + <p>L’inconnu est l’ennemi du connu, et la douleur est la réaction + nécessaire des joies, si la joie est parfois une réaction de la + douleur. Rien n’étant stable ici-bas, c’est à l’instant où nous nous + sentons heureux que nous devrions craindre pour l’instant qui va + suivre.</p> + + <p>Au nom d’une loi d’équilibre dont chacun profite à son tour, il n’y a + pas de malheur qui ne serve à ceux qu’il n’atteint pas. Hélas! l’âge + nous enseigne généralement <span class="pagenum" id="Page_339">339</span> + trop tard la souveraine bonté en plus de la souveraine sagesse des + commandements de Dieu.</p> + + <p>En nous défendant le mal, il nous défend la cause première de + toute souffrance,—la faute engendrant le châtiment. Mais comment + croire, alors que le sang bouillonne dans nos veines, que résister + à ses passions est moins terrible que de s’y abandonner? Une ardeur + impatiente est la fatalité de notre race; le plus grand tort des + Français, et par suite de la France, est de ne savoir pas attendre et + de tout gâter par une hâte aveugle. Le châtiment d’un enthousiasme + autant que d’un acte irréfléchi est de devoir en venir à le juger. Il + est cruel d’avoir à subir les longs désenchantements d’un engagement + trop prompt.</p> + + <p>Si on le pouvait, il conviendrait surtout de voyager dans les heures + ardentes de l’existence. La fatigue de corps que la vie de voyage + entraîne donne du repos à l’âme. Il y a d’ailleurs dans la nature une + si magnifique, une si bizarre variété, que l’existence, <i>rien que + pour voir</i>, semble parfois bonne.</p> + + <p>Je conseillerais encore aux violents, aux tourmentés, aux affligés, + de se souvenir que les occupations mécaniques et régulières apaisent + la pensée. Forcer sa main et ses yeux à s’appliquer à une broderie, à + une copie de vers ou de musique, est contraindre sa douleur à prendre + peu à peu, comme le sang, un cours résigné et paisible.</p> + + <p>Apprendre à souffrir est réellement apprendre à vivre. Faute de + grands bonheurs, il est nécessaire de s’en préparer de petits.</p> + + <p><span class="pagenum" id="Page_340">340</span></p> + + <p>La lecture, ne l’oublions pas, est une source de vives jouissances et + un puissant élément de distraction. On a presque le même contentement + à rencontrer ses pensées en un livre qu’à rencontrer un ami sur la + terre étrangère.</p> + + <p>La sensation qui s’éveille en nous alors que nous retrouvons une + idée qui est <i>nôtre</i> dans l’œuvre d’autrui est à la fois douce + et bizarre. En la saluant de l’esprit et du cœur, on se sent moins + seul; on bénit tendrement l’être qui a su traduire en nobles et + sympathiques paroles un des rêves de notre âme.</p> + + <p>La pensée de la mort doit aussi entrer dans nos provisions de voyage. + Il est essentiel de savoir se dire, aux heures d’abandon douloureux, + que l’existence la plus entourée aboutit à la solitude du tombeau, et + d’occuper son imagination des rêves d’outre-vie.</p> + + <p>La fantasque avidité de le voir seulement passer me visite souvent. + Je voudrais arriver à pressentir la forme qu’affecte le bonheur; je + voudrais savoir s’il tient plus de l’homme ou de la femme; d’un bon + dîner ou d’un portefeuille ministériel; d’un titre, d’une gloire, + d’une distinction sociale; d’un coquet chapeau, d’une chaise de + poste, d’un navire ballotté par toutes les mers; d’un couvre-pied + ouaté... Que sais-je encore de plus infime ou de plus grand?</p> + + <p>Le bonheur doit nécessairement appartenir à la race des caméléons, + afin de se plier au caprice de toutes les têtes, de tous les désirs + et de toutes les circonstances...</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="section"> + <p><span class="pagenum hidden" id="Page_341">341</span></p> + + <div class="figcenter1" id="sc_3" style="width: 600px;"> + <img src="images/bandeau1.jpg" alt="bandeau décoratif" width="600" height="90"> + </div> + + <p class="souschapitre">DEUXIÈME PARTIE</p> + <p class="souschapitre"><span class="small80">ÉCRIVAINS VIVANT A NOS JOURS</span></p> + <p class="center">____</p> + + <p class="center"><span class="small90">(2<sup>e</sup> série)</span></p> +</div> + +<p class="noindent"><img class="lettrine" src="images/lettre-n.jpg" width="70" height="71" alt="N"> +<span class="firstletter">N</span><span class="smcap80">OUS</span> +avons supprimé, pour les auteurs vivants, les dates de naissance, +difficiles à connaître avec exactitude. Nous avons dû abandonner +l’ordre chronologique, pour adopter un classement par aptitude, +et autant que possible dans l’ordre auquel les auteurs se sont +présentés aux lecteurs par leurs ouvrages. Nous avons commencé par +les <i>femmes-poètes</i>, pensant plus galant de donner le pas à la +poésie; après les rares <i>femmes politiques</i>, <i>journalistes</i>, +quoiqu’elles aient parfois cumulé et soient aussi romancières, +et les plus rares encore, intrépides voyageuses scientifiques, +viennent les <i>romancières</i> proprement dites, très nombreuses, +les <i>pédagogues</i>, celles qui écrivent pour les enfants, les +<i>chroniqueuses</i>, et enfin les <i>psychologues</i>, qui ont su +adopter l’<i>écriture</i> recherchée paraissant devoir être le style +du XX<sup>e</sup> siècle et que nous sommes forcée de placer à la fin, non que +par leur talent elles ne méritent la première place, mais parce <span class="pagenum" id="Page_342">342</span> +qu’elles donnent le dernier mot de la littérature actuelle.</p> + +<p>Nous rappelons encore une fois que nous citons seulement les +<i>leaders</i>, celles qui ont une note personnelle, et que nous +continuons à pratiquer l’éclectisme et l’impartialité les plus larges. +Nous ne faisons pas ici de la critique, nous sommes simplement +compilateur.</p> + +<p>Nous regrettons seulement d’être obligé d’omettre tant de noms qui +surgissent tous les jours; malgré notre désir de faire aussi complet +que possible, nous sommes positivement débordé par la vague qui monte, +monte toujours et plus vite que nous.</p> + +<hr class="small2"> + +<p class="souschapitre2" id="ch_120">LES FEMMES POÈTES</p> + +<p class="center">____</p> + +<p>Les poètes sont beaucoup plus nombreux qu’on ne se l’imagine parmi +les femmes, mais elles n’arrivent pas toutes à la postérité; la +place nous manque pour citer toutes celles que nous connaissons, et +nous devons nous contenter de nommer <i>M<sup>lle</sup> Loyseau</i>, prix de +poésie de l’Académie, <i>Sylvanecte</i>, <i>Sylvane</i>, <i>M<sup>lle</sup> +Vacaresco</i>, etc.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">ANAÏS SÉGALAS</span></h3> +</div> + +<p>A la tête des femmes écrivains vivantes nous tenons à placer le poète +féminin le plus populaire du XIX<sup>e</sup> siècle.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_343">343</span></p> + +<p>Le père d’Anaïs Ségalas, M. Charles Ménard, auteur d’un spirituel +ouvrage (<i>l’Ami des bêtes</i>), épousa une charmante créole des +Antilles. Sa fille hérita de toute la grâce de sa mère. Mariée à quinze +ans à M. Victor Ségalas, avocat de talent, elle a parcouru une longue +carrière de bonheur et de succès non interrompus.</p> + +<p>A côté de tant d’existences bouleversées et abreuvées d’amertumes, la +sienne a été d’une inaltérable sérénité, jusqu’au chagrin affreux que +lui a causé la mort de son mari, il y a peu d’années.</p> + +<p>Elle a vécu et vit dans une aisance très large, sans inquiétude pour +son avenir ni pour celui des siens, ayant près d’elle une fille unique +et dévouée, intelligente autant que bonne, qui cultive les lettres et +les beaux-arts.</p> + +<p>Officier d’Académie, ayant reçu des médailles et des prix dans tous les +concours, lauréate de la Société d’Encouragement au bien, l’Académie +française lui a décerné le prix Botta en 1888. Ses poésies, dont +l’humour et la satire ne sont pas exclus, sont empreintes d’une nuance +sentimentale et touchante qui fait venir les larmes aux yeux tout en +conservant le sourire sur les lèvres. L’observation philosophique se +retrouve dans cette versification facile, à la portée de l’enfance, +mais non sans charme pour l’âge mûr. Parmi les plus populaires de ses +poésies, il faut citer <i>le Petit Sou <span class="pagenum" id="Page_344">344</span> neuf</i>. Quel est l’enfant +de notre époque qui n’apprend pas, en épelant ses lettres:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent">Comme te voilà beau, monsieur le Petit Sou...</p> + </div> +</div> + +<p>Les poésies de M<sup>me</sup> Anaïs Ségalas pourraient s’appeler les annales +du XIX<sup>e</sup> siècle mises en vers. Elle nous raconte notre vie, soit dans +<i>les Cartes de visite</i>, soit dans <i>le Bal de Charité</i>, ou +encore dans <i>le Jardin des Tuileries</i> et dans la poésie sur +les <i>Gens de lettres</i>. Survient-il un événement quelconque, +infatigable, elle prend sa plume légère et vive et retrace la scène +dans des vers mi-satiriques, mi-plaisants qui nous la fixe dans la +mémoire.</p> + +<p>C’est ainsi qu’après l’ordonnance du préfet de police (été 1892), pour +museler les chiens, elle s’est écriée, avec cette verve intarissable +qui lui est si personnelle:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Avez-vous vu des chiens, courbant leurs têtes fières,</span><br> + <span class="i0">Froissés dans leur orgueil, porter des muselières?</span><br> + <span class="i0">Paris les affranchit souvent de ce lien;</span><br> + <span class="i0">Mais parfois, par un jour de soleil et de flamme,</span><br> + <span class="i0">L’arrêt fatal revient. C’est en vain qu’on réclame:</span><br> + <span class="i0">Saint Roch serait forcé de museler son chien.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et la rage! dit-on.—Mais nos chiens doux, tranquilles,</span><br> + <span class="i0">Pourquoi les opprimer, quand on voit par les villes</span><br> + <span class="i0">Tant de gens enragés sans bâillons ni réseaux?</span><br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_345">345</span> + <span class="i0">Les uns, railleurs charmants; d’autres, hurleurs farouches.</span><br> + <span class="i0">Quand vous laissez en paix tant de méchantes bouches,</span><br> + <span class="i0">Pourquoi donc enchaîner tant d’innocents museaux?</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Muselez cette femme au gracieux sourire,</span><br> + <span class="i0">Aux deux lèvres de rose, à la dent qui déchire</span><br> + <span class="i0">Les réputations, et qui certes mord bien!</span><br> + <span class="i0">Sa voix est douce, avec des notes argentines,</span><br> + <span class="i0">Mais ses petites dents, de blanches perles fines,</span><br> + <span class="i0">Font souvent plus de mal que les longs crocs du chien.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Et ces ambitieux, aboyant en colère</span><br> + <span class="i0">Contre l’État, les lois, et voulant tout refaire,</span><br> + <span class="i0">Il faut les museler! Qu’on leur donne un trésor,</span><br> + <span class="i0">Une place, et soudain ces hurleurs, ô merveille!</span><br> + <span class="i0">N’auront plus d’aboîment pour assourdir l’oreille:</span><br> + <span class="i0">On les fait taire avec des muselières d’or.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Muselez ces voyous, roquets pleins d’insolence;</span><br> + <span class="i0">Et même à la tribune ou dans la conférence,</span><br> + <span class="i0">Quand l’orateur bavard, comme un long écheveau</span><br> + <span class="i0">Déroule une parole ou malsaine, ou mollasse,</span><br> + <span class="i0">Quand le fil du discours n’est que de la filasse,</span><br> + <span class="i0">Mettez la muselière auprès du verre d’eau.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Muselez ces auteurs, dont le talent coupable</span><br> + <span class="i0">Recherche le scandale et prêche l’impudeur,</span><br> + <span class="i0">Qui, sur chaque feuillet, pour mordre le lecteur,</span><br> + <span class="i0">Ont un vice embusqué. Leur poison redoutable</span><br> + <span class="i0">Peut se gagner; près d’eux vous courez des dangers:</span><br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_346">346</span> + <span class="i0">Ils ne sont pas mordus par des chiens enragés,</span><br> + <span class="i6">Mais ils sont mordus par le diable.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Muselez cet ivrogne aussitôt qu’il voudrait</span><br> + <span class="i0">Franchir, pour s’enivrer, le seuil du cabaret,</span><br> + <span class="i0">Car il jette au comptoir son argent et son âme;</span><br> + <span class="i0">Il s’abrutit avec l’eau-de-vie... ou de mort,</span><br> + <span class="i0">Il devient animal, sans raison ni remord,</span><br> + <span class="i0">Et, dans son verre, il boit les larmes de sa femme!</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Mais ne muselez pas le chien, ce compagnon,</span><br> + <span class="i0">Ce gardien, pour qu’il puisse aboyer au larron.</span><br> + <span class="i0">Cet arsenal de dents, qu’il lui montre en furie,</span><br> + <span class="i0">Pour garder la maison lui sert d’arme et d’outil;</span><br> + <span class="i0">Il ressemble au soldat quand il met son fusil</span><br> + <span class="i6">Au service de la patrie.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Laissez-le nous parler... sans savoir conjuguer</span><br> + <span class="i0">Nos verbes si connus: calomnier, narguer,</span><br> + <span class="i0">Médire. Sa parole est pourtant nette et claire:</span><br> + <span class="i0">Avec ses aboîments joyeux, ses cris jaloux,</span><br> + <span class="i0">Il dit très bien «je t’aime». Il est plus fort que nous</span><br> + <span class="i0">Sur la langue du cœur, qu’il parle sans grammaire.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Oh! qu’il soit libre, heureux, cet ami sans rival,</span><br> + <span class="i0">Ce Pylade! Le chien, c’est plus qu’un animal,</span><br> + <span class="i0">C’est un mystère... Il a des yeux tout pleins de flamme.</span><br> + <span class="i0">S’il ne sent pas en lui cette âme, ce soleil</span><br> + <span class="i0">Qui luit et brûle en nous, son instinct sans pareil</span><br> + <span class="i6">Doit être une étincelle d’âme.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="pagenum hidden" id="Page_347">347</span> + <span class="i0">Quand on perd sa splendeur, sa dorure, son bien,</span><br> + <span class="i0">Quand la fausse amitié, par quelque vent d’orage,</span><br> + <span class="i0">Part avec la fortune et la suit comme un page,</span><br> + <span class="i0">On est toujours certain, pourtant, voyez-vous bien,</span><br> + <span class="i0">D’avoir un ami sûr, fidèle et sans reproche,</span><br> + <span class="i0">Quand, malgré la ruine, en fouillant dans sa poche,</span><br> + <span class="i0">On y trouve dix francs pour l’impôt de son chien.</span> + </div> + </div> +</div> + +<p>Dans ses <i>Souvenirs</i>, Alexandre Dumas a pu confondre la poétique +de M<sup>me</sup> Anaïs Ségalas avec la façon de faire de Victor Hugo. Roger de +Beauvoir ayant demandé à Victor Hugo de lui écrire des vers sur la tête +d’un squelette qui se trouvait chez lui, l’auteur des <i>Orientales</i> +écrivit six vers de M<sup>me</sup> Anaïs Ségalas, faisant partie d’une poésie +de trente-six vers imprimée dans son premier recueil, <i>les Oiseaux de +passage</i>, qui lui avait été inspirée par une tête de mort trouvée +dans les ruines du château royal de Sèvres. Les voici pour la curiosité +du fait; ils sont d’ailleurs fort beaux:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent"> + Lampe, qu’as-tu fait de ta flamme?<br> + Squelette, qu’as-tu fait de l’âme?<br> + Cage déserte, qu’as-tu fait<br> + De ton bel oiseau qui chantait?<br> + Volcan, qu’as-tu fait de la lave?<br> + Qu’as-tu fait de ton maître, esclave?</p> + </div> +</div> + +<p>M<sup>me</sup> Anaïs Ségalas a aussi écrit nombre de romans en prose fort +intéressants et a fait représenter <span class="pagenum" id="Page_348">348</span> plusieurs pièces de théâtre, +qui peuvent, pour la plupart, se jouer dans les salons. Voici la liste +de ses œuvres, par ordre de publication:</p> + +<p class="center small90">POÉSIES</p> + +<p><i>Les Oiseaux de passage.—Enfantines, Poésies à ma fille.—La +Femme.—Nos Bons Parisiens.—Poésies pour tous.</i></p> + +<p class="center small90">ROMANS</p> + +<p><i>Les Mystères de la maison.—Les Magiciennes d’aujourd’hui.—La +Vie de feu.—Les Fleurs de Paris.—Les Deux Fils.—Le Compagnon +invisible.—Les Mariages dangereux.—Les Romans du wagon.—La Semaine +de la Marquise.</i></p> + +<p class="center small90">ROMANS ILLUSTRÉS</p> + +<p><i>Les Jeunes Gens à marier.—Le Livre des vacances.—Récits des +Antilles.</i></p> + +<p class="center small90">THÉATRE</p> + +<p><i>La Loge de l’Opéra</i>, drame en 3 actes et en prose (Odéon).</p> + +<p><i>Le Trembleur</i>, comédie en 2 actes et en prose (Odéon).</p> + +<p><i>Les Absents ont raison</i>, comédie en 2 actes et en prose (Odéon).</p> + +<p><i>Les Deux Amoureux de la Grand’mère</i>, vaudeville en 1 acte +(Théâtre de la Gaîté).</p> + +<p><i>Les Inconvénients de la Sympathie</i>, vaudeville en 1 acte (Théâtre +de la Porte-Saint-Martin).</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_349">349</span></p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">LA MUSE D’ALFRED DE MUSSET</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">La voyez-vous venir... Je la reconnais, moi!<br> + La muse de Musset, étincelante, étrange.<br> + Muse de Lamartine, elle lutte avec toi,<br> + Et comme un chevalier guerroyant au tournoi,<br> + Croise sa plume d’or avec ta plume d’ange.<br> + C’est la fine railleuse, aux mots vifs et mordants,<br> + Chantant comme un pinson, sifflant comme les merles,<br> + Qui, tout en se moquant des sots et des pédants,<br> + Charme, attire, éblouit: en leur montrant les dents,<br> + Elle vient, en riant, les mordre avec des perles.<br> + Elle tient une plume et n’a pas de ciseaux<br> + Pour couper (comme fait le filou littéraire)<br> + Aux strophes du voisin quelques petits morceaux.<br> + Musset n’a-t-il pas dit: «Je hais le plagiaire;<br> + Mon verre n’est pas grand, mais je bois dans mon verre.»<br> + Mais ce verre charmant, taillé, svelte, élégant,<br> + Lorsqu’il trinquait avec la muse, sa compagne,<br> + Faisait un bruit sonore, avec un air fringant,<br> + S’emplissait jusqu’au bord d’une mousse d’argent;<br> + Il était tout pareil aux verres de Champagne.<br> + Sa muse est jeune, fraîche, et ressemble au printemps,<br> + Chante sous les lilas et fuit les gens moroses.<br> + Les amoureux lui font des succès éclatants;<br> + Elle a dans ses chansons le feu de leurs vingt ans,<br> + Et ses plus beaux lauriers, ce sont des lauriers roses.<br> + Elle ne porte pas, comme ces chastes sœurs,<br> + Le peplum long et blanc. Muse folle et fêtée,<br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_350">350</span> + Tu tiens la belle lyre où s’accrochent les cœurs,<br> + Mais du cygne et des lis tu n’as pas les blancheurs,<br> + Et ta tunique, ô muse! est bien décolletée.<br> + Sur ton front étoilé, plein de rayons divins,<br> + Tu poses volontiers un bonnet de grisette.<br> + Tu ne cours pas toujours par les plus purs chemins,<br> + Mais que tu brodes bien la pimpante cornette<br> + Avant de la jeter par-dessus les moulins!<br> + Quand tu chantes <i>Rolla</i>, ton aile lumineuse<br> + Effleure un sol fangeux... qui semble étincelant,<br> + Car ta voix est si fraîche, ô sirène! ô charmeuse!<br> + Que même quelquefois la pudeur, en tremblant,<br> + Pour t’admirer soulève un peu son voile blanc.<br> + Mais tout à coup voilà que tu deviens guerrière:<br> + A ce chant de défi qui nous défend l’accès<br> + Du Rhin allemand, toi, tu réponds noble et fière,<br> + Réclamant vaillamment notre ancienne frontière,<br> + Et ton rire gaulois devient un chant français.<br> + Ta colère superbe en double la puissance<br> + Et met à ton beau front plus de rayonnement.<br> + Tu t’élances sans peur dans le Rhin écumant,<br> + Pour reprendre à la nage et pour rendre à la France<br> + Un laurier d’autrefois, volé par l’Allemand.<br> + O Musset! ta chanson n’est pas toujours légère,<br> + Et l’on voit succéder à ton rire moqueur<br> + Des larmes, des regrets, quelque pensée amère!<br> + De ton esprit charmant en vain tu voulus faire<br> + Un voile pailleté, pour nous cacher ton cœur:<br> + Tu lances jusqu’au ciel, dans un chant magnifique,<br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_351">351</span> + Un cri d’<i>espoir en Dieu</i>. Tu veux croire et prier,<br> + Toi, si souvent rieur et fort peu catholique!<br> + Si l’église parfois te voit sous son portique,<br> + C’est un peu comme un diable auprès d’un bénitier.<br> + Mais l’âme d’un poète est, malgré lui, sauvée.<br> + De la croyance au Ciel, d’où lui viennent ses chants<br> + Sans qu’il le sache en lui la graine s’est levée,<br> + Et, sans qu’il l’ait pourtant semée et cultivée,<br> + La foi lui pousse au cœur comme un bluet aux champs.<br> + Car, pour l’inspirer, Dieu, qui dicte son poème,<br> + A l’étoile, au soleil, prend maint rayon doré,<br> + Une flamme d’amour au séraphin lui-même;<br> + Et, pour chauffer l’esprit du poète qu’il aima,<br> + De tous ces feux du ciel il est le feu sacré.<br> + Mais notre cher Musset, que partout on proclame,<br> + Connaît Dieu maintenant. La mort vint le chercher;<br> + Il se brûla bien vite à cette belle flamme<br> + Que l’inspiration allumait dans son âme,<br> + Et de son piédestal il se fit un bûcher.</p> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_121"><span class="big120">LOUISE D’ISOLE</span></h3> +</div> + +<p>M<sup>me</sup> Riom, connue sous le pseudonyme ci-dessus, a publié, toute +jeune, quatre volumes sous le pseudonyme du comte de Saint-Jean, deux +recueils de poésies en 1864 et 1867, un poème sur l’enchanteur Merlin, +et un roman politique en 1871, <i>Mobiles et zouaves bretons</i>. Comme +préface <span class="pagenum" id="Page_352">352</span> à son premier livre de poésies elle a commenté ainsi le +célèbre vers d’Ovide:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center"><i lang="la">Tu sine me ibis in urbem</i>:</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pour la dernière fois, oh! laissez-moi, mon livre,</span><br> + <span class="i0">Rassembler vos feuillets, par mes larmes flétris;</span><br> + <span class="i6">Au souffle du ciel je vous livre,</span><br> + <span class="i6">Qu’il vous emporte vers Paris!</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Je comprends maintenant ces plaintes d’un grand homme,</span><br> + <span class="i0">Du fond d’un sombre exil disant en son émoi:</span><br> + <span class="i6">«Mon livre, vous irez à Rome!</span><br> + <span class="i6">Hélas! et vous irez sans moi!»</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Arrivez à Paris, ô pages ignorées,</span><br> + <span class="i0">A l’heure où l’hirondelle annonce le printemps.</span><br> + <span class="i6">Touchez ses rives adorées</span><br> + <span class="i6">Et mes souvenirs palpitants!</span> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_122"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">G. DE MONTGOMERY</span><br> + <span class="smcap80">(Lucie-Marie-Adèle Ditte)</span></h3> +</div> + +<p>Petite-fille du célèbre miniaturiste suédois Hall, arrière-petite-fille +d’une Fergusson, de la famille écossaise de ce nom, elle est cependant +bien Française, née en France, dans le château de ses parents, en +Seine-et-Oise et alliée aux familles d’Étampes, de Caylus, de Bizemont, +de Lagrange, <span class="pagenum" id="Page_353">353</span> de Lambel, de Plinval. En pleine jeunesse, possédant +une immense fortune, mariée à un parfait gentilhomme, jeune diplomate, +femme du monde accomplie, il lui semble qu’il lui manque cependant +quelque chose, et elle livre un volume de <i>Poésies</i> à Lemerre, +l’éditeur des Parnassiens, c’est-à-dire qu’elle s’expose à la critique +du public indifférent et exigeant quelquefois jusqu’à la cruauté, +s’écriant, avec cette verve que l’on nomme le feu sacré, le diable au +corps que donne une vocation vraie:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Je veux être quelqu’un, je veux être un poète,<br> + Et s’il faut de mon sang que je marque les pas,<br> + Je m’ouvrirai moi-même et le cœur et la tête;<br> + Mourir sans laisser d’œuvre est un double trépas.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Car si le cœur pourrit, l’âme est une immortelle,<br> + Le corps est l’instrument qu’elle jette au rebut,<br> + Et souvent il fléchit, et sa souffrance est telle<br> + Qu’on le voit succomber en arrivant au but.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Qu’importe! si la voix a pu se faire entendre;<br> + Qu’importe! si le pied a gravi le sommet!<br> + Mourir n’est pas mourir, car vivre c’est attendre<br> + Le lever du soleil qui ne s’éteint jamais.</p> + </div> + </div> +</div> + +<p>Elle avait désormais cette auréole de gloire qui lui manquait, car +les vers sont sonores, bien frappés. Ils riment le plus souvent +avec des substantifs. On y remarque la délicatesse, la richesse +d’imagination, la suavité et la recherche d’expression <span class="pagenum" id="Page_354">354</span> de la +femme du monde-poète; son volume fut accueilli par ce qu’on appelle +une «excellente presse», avec une faveur hors ligne, qui lui assure de +passer à la postérité. Il débute par ce gracieux <i>Avant-propos</i>.</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="noindent">O mes enfants chéris, ô mes timides vers,<br> + Vous dont la renommée est mon unique envie;<br> + O vous qui possédez tout l’espoir de ma vie<br> + Avant d’aller combattre en ce grand univers,<br> + Soyez bénis, ô vous, printemps de mes hivers!</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Vous pour qui je ressens tout l’amour d’une mère,<br> + Enfants de mon esprit et non pas de mon sang,<br> + Dans ce monde où vraiment je ne suis qu’en passant,<br> + Sur cette triste terre, en cette vie amère,<br> + Devenez immortels, enfants de ma chimère!<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . </p> + </div> + </div> +</div> + +<p>M<sup>me</sup> G. de Montgomery n’est pas seulement poète, elle est aussi +musicienne et compositeur. Un recueil de <i>Mélodies</i> d’elle a été +accueilli avec beaucoup de succès; une œuvre lyrique dont elle fait +les vers et la musique occupe en ce moment et depuis un an déjà toute +sa vie. Elle a le plaisir de pouvoir composer le poème et la musique, +immense avantage.</p> + +<p>Terminons par une petite pièce de vers pimpante comme un Watteau.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_355">355</span></p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">MA GRAND’MERE DE L’AN IV</p> + <p class="center small90"><i>A Madame la comtesse Zoé de Saint-Mars.</i></p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Ma grand’mère, en l’an quatre, avait la taille fine,<br> + Ma grand’mère, en l’an quatre, avait le pied bien fait.<br> + En la voyant passer on eût dit la Dauphine,<br> + Tant sa marche était douce et son maintien parfait.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Ma grand’mère, en l’an quatre, avait un bonnet rose,<br> + Un tout petit bonnet sur ses beaux cheveux blonds.<br> + Elle était fort jolie, et sa lèvre mi-close<br> + Changeait en doux rêveurs les plus joyeux garçons.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Les vieillards auprès d’elle avaient l’âme ravie,<br> + Se souvenant alors de leur printemps joyeux;<br> + Et moi, je donnerais bien des jours de ma vie<br> + Pour avoir pu, rêveur, embrasser ses grands yeux.</p> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_123"><span class="big120">S.-B. DE COURPON</span></h3> +</div> + +<p>M<sup>me</sup> Armand de Bovet, née Sophie de Courpon, écrit sous le pseudonyme +de <i>Mardoche</i>, et sous son nom de jeune fille, des chroniques +très enlevées, des romans, dont un, <i>les Écumeurs de Salon</i>, a +paru dans <i>le Pays</i>, des critiques musicales. Plusieurs volumes +de vers, entre autres une riposte bien sentie aux <i>Blasphèmes</i> de +Richepin sont édités. Poète d’instinct, elle rimait tout enfant.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_356">356</span></p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center"><span class="small80">IMPRÉCATION</span> <span class="small90">(tiré des <i>Contes de Mardoche</i>)</span></p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent"> + Quand Dieu pour les damnés fut à bout de sévices<br> + Et qu’il eut épuisé tortures et supplices,<br> + Après avoir fourni plus de bois et de fer<br> + A Satan qu’il n’en faut pour fondre son enfer,<br> + Après avoir fait naître, à chaque bout du monde,<br> + Les monstres, les fléaux et la misère immonde<br> + Il trouva (s’informant avec un soin jaloux)<br> + Que ce sombre attirail était presque trop doux.<br> + Et puis, tous ces tourments avaient des airs antiques,<br> + Et la mode n’est plus aux choses dramatiques.<br> + Il fallait un supplice, unique et raffiné,<br> + Qui, par les autres dieux, ne fût pas profané.<br> + Et, s’inspirant alors du juif de la légende<br> + Qui ne peut nulle part accepter une offrande,<br> + Ni jamais retirer de sa poche un denier,<br> + N’espérant le repos qu’au jugement dernier,<br> + Il choisit un poète et lui dit: «Dans ton âme<br> + J’entretiendrai moi-même une éternelle flamme,<br> + Mais tu seras transi de froid sur ton bûcher,<br> + Dont pas un être humain ne voudra s’approcher.<br> + De ton cœur vont couler d’amples sources d’eaux vives<br> + Et tu mourras de soif sur le bord de leurs rives,<br> + Enviant le destin des arbres, des roseaux,<br> + Qui peuvent s’enlacer du moins par leurs rameaux.<br> + Tes plus brûlants désirs resteront lettre morte<br> + Et d’aucun paradis tu n’ouvriras la porte.<br> + Toi, pour qui j’ai pétri toutes les passions,<br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_357">357</span> + Tu les enfanteras dans les déceptions,<br> + Et, si tu crois presser des mains dans ton délire,<br> + Tu ne feras plier que le bois de ta lyre.»</p> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_124"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">ANAÏS DEWAILLY</span></h3> +</div> + +<p>M<sup>me</sup> Gustave Mesureur a écrit sous son nom de jeune fille, Anaïs +Dewailly, un délicieux petit volume de vers maternels, qui mérite +d’être lu par les mères et les enfants, un autre livre de poésies, +<i>Rimes roses</i>, et d’autres ouvrages en prose où elle s’occupe +toujours des enfants et des mères. <i>Le Petit marin</i>, que nous +citons ci-après, peut marcher de pair avec <i>le Petit oreiller</i>, +<i>le Petit enfant à l’école</i>, de M<sup>me</sup> Desbordes-Valmore, <i>le +Petit savoyard</i>, etc. Ses <i>aquarelles</i> sont de véritables +Millet en vers:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">LE PETIT MARIN</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Un moussaillon du port, sur la route pierreuse,<br> + S’en allait, les pieds nus et les cheveux au vent.<br> + Il sanglotait, tout haut, d’une voix douloureuse<br> + Et, triste, j’écoutais sa plainte en le suivant.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Quatre ans à peine et seul, je frémis, oh! misère!<br> + Peut-être l’avait-on battu, le cher mignon.<br> + Et m’approchant de lui: «Petit, que fait ta mère?<br> + Pourquoi pleurer ainsi? tu souffres? dis ton nom.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent"><span class="pagenum hidden" id="Page_358">358</span>«Réponds-moi, je pourrais te consoler sur l’heure.<br> + Veux-tu qu’au prochain bourg nous achetions du pain?<br> + Aimes-tu les gâteaux? j’en ai dans ma demeure.»<br> + Mais lui, pleurant plus fort: «Non, non, je n’ai pas faim!»</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Son chagrin persistant, je pressentais un drame.<br> + Cet enfant éploré, pensais-je, doit courir<br> + Demander du secours; peut-être qu’une femme,<br> + Sa mère, en ce moment est proche de mourir!</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Aux maux des tout petits mon âme s’intéresse.<br> + J’accompagnai l’enfant et, pour calmer ses cris,<br> + Je le pris dans mes bras. Hélas! quelle détresse!<br> + Aux cailloux du chemin ses pieds s’étaient meurtris!</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Je serrai contre moi ce fils de mendiante.<br> + Sa douleur apaisée, il sourit, l’orphelin!<br> + Et jugeant tout à coup ma mine confiante,<br> + Pour conter son secret, il eut un air câlin:</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">«Si j’avais un bateau qui vogue sur la lame,<br> + Je ne pleurerais plus, je serais bien heureux;<br> + Un bateau de bois blanc, c’est beau! dites, Madame?<br> + On les paye cinq sous, et je n’en ai que deux.»</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Heureux âge où le cœur facilement s’épanche,<br> + Et désolé pour rien se console de peu!<br> + Il rêvait d’une barque avec sa voile blanche.<br> + Comment ne pas sourire à ce naïf aveu?</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">C’était là son regret, le sujet de sa peine.<br> + Alors, comme une fée exauçant son désir,<br> + J’entrai chez le marchand et je lui fis choisir<br> + Un beau bateau qui fût digne du capitaine.</p> + </div> + </div> +</div> + +<p><span class="pagenum" id="Page_359">359</span></p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center"><span class="small80">LE POULAIN</span> <span class="small90">(<i>aquarelle</i>)</span></p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">On a conduit le gros bétail à la pâture.<br> + Dans la prairie en fleurs, qu’entoure une clôture,<br> + Des vaches, des chevaux errent tranquillement;<br> + Quelques-uns sont couchés. Un beau poulain normand<br> + Gambade et se repaît, libre de toute entrave.<br> + Jamais il n’a connu la honte d’être esclave;<br> + Jamais il n’a senti lui peser sur le cou<br> + L’humiliante bride ou l’insultant licou;<br> + En jouant, d’une haleine, il ferait une lieue.<br> + Et sur ses fins jarrets flotte sa longue queue.<br> + Sa crinière sauvage et brune orne son front,<br> + Il galope au hasard, hennit, puis s’interrompt.<br> + Au revers d’un fossé tout à coup il s’arrête.<br> + Il accourt frémissant et redresse la tête.<br> + Un cheval passe au loin, qui, moins heureux que lui,<br> + Travaille, souffle, sue, et tire avec ennui<br> + Un camion chargé de pièces de charpente.<br> + Du chemin, défoncé par l’eau, la faible pente<br> + Est pénible à gravir; il ne peut avancer.<br> + A chaque effort, la roue, en tournant, fait grincer<br> + Le moyeu. L’animal tout en sueur ruisselle;<br> + Il butte à chaque pas et la pierre étincelle.<br> + Le roulier, un bon homme, a pitié cette fois,<br> + Et, sans lever le fouet, l’excite de la voix,<br> + Montrant pour le quart d’heure une rare indulgence.<br> + Le poulain observait, l’œil plein d’intelligence,<br> + Comme si le malheur des siens l’intéressait.<br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_360">360</span> + Immobile et debout, on eût dit qu’il pensait,<br> + Entrevoyant déjà sa sombre destinée:<br> + Est-ce donc pour souffrir que notre race est née?</p> + </div> + </div> +</div> + +<div class="figcenter4" style="width: 40px;"> + <img src="images/vignette2.jpg" alt="petit ornement décoratif" width="40" height="31"> +</div> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center"><span class="small80">PAYSAGE</span> <span class="small90">(<i>aquarelle</i>)</span></p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">C’est la pleine campagne; au loin, des fours à chaux,<br> + Là, des terrains plantés de pois et d’artichauts.<br> + Une fine poussière ouatant la route blanche.<br> + Des champs ensemencés, dont l’ocre brune tranche<br> + Sur le velours moelleux des blés et des foins verts.<br> + Des vergers où l’on voit poindre des fruits divers;<br> + Des arbres constellés de cerises vermeilles,<br> + Des abricots planant au-dessus des groseilles.<br> + Une intense clarté, qui rayonne des cieux,<br> + Allume la campagne et fatigue les yeux.<br> + La blancheur du chemin a trop d’éclat, et l’ombre<br> + D’un épais marronnier fait une tache sombre.<br> + Comme pour ajouter à cette variété<br> + De tons resplendissants par un soleil d’été,<br> + L’uniforme gros bleu, jaune d’or, écarlate,<br> + Sous l’indigo du ciel, dans un fond vert, éclate<br> + De deux pioupious, assis sur le bord d’un taillis,<br> + Qui devisent entre eux des choses du pays.</p> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_361">361</span></p> + <h3 class="h3chap" id="ch_125"><span class="big120">M<sup>me</sup> LA BARONNE DE GOYA-BORRAS</span><br> + <span class="smcap80">(NÉE O’BRIEN)</span></h3> +</div> + +<p>Ce sont ses enfants, sa fille, qui ont fait imprimer presque à son +insu, les poésies de M<sup>me</sup> de Goya. C’est avec une religion toute +filiale qu’ils y ont procédé. Rien n’a été trop beau pour <i>le livre +de leur mère</i>: papier, caractères, fleurons, culs-de-lampe, c’est +tout à fait une édition de grand luxe. L’écrin devait être digne des +perles qu’il était appelé à renfermer. On ne peut que féliciter la +mère d’avoir de tels enfants et les enfants d’avoir une telle mère. +Quoique les noms de l’auteur paraissent étrangers, elle écrit en vraie +Française. Voici ce qu’elle dit elle-même de ses poésies dans un Envoi +à une de ses amies:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Il faut te les donner, mes pauvres poésies,<br> + Et te faire un recueil de mes œuvres choisies.<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . <br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . <br> + J’espère toutefois que tu seras discrète,<br> + Et que tu garderas ma faiblesse secrète,<br> + Ne les laisse pas voir; tu sais les préjugés;<br> + Combien pour moins encore ont été mal jugés.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">On ne me connaît pas là-bas, on pourrait croire<br> + Que ton amie est folle avec tout ce grimoire,<br> + Et les plus indulgents penseraient à coup sûr<br> + Que j’ai tête à l’envers et pieds chaussés d’azur;</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent"><span class="pagenum hidden" id="Page_362">362</span>Qu’en Sapho je me pose et que, dans ma sottise,<br> + Je fais l’intéressante et la femme incomprise;<br> + Le monde est ainsi fait, ma chère, et tu sais bien<br> + Qu’à notre pauvre sexe il ne pardonne rien.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Pour toi, tu sais combien je suis peu poétique,<br> + Tu sais jusqu’à quel point ma vie est prosaïque,<br> + Comme chaque détail en est simple et banal:<br> + Élever mes enfants est mon seul idéal.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Nul devoir n’est trahi par cette peccadille.<br> + Ma plume n’a jamais fait tort à mon aiguille,<br> + Et ce n’est qu’en vaquant aux soins de ma maison<br> + Que j’ose griffonner quelque rime au brouillon.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Car si j’ai dans mes goûts admis quelque partage,<br> + Ma muse préférée est celle du ménage.<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . </p> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_126"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">M</span><span class="smcap100">arie de</span> <span class="big120">BOSGUÉRARD</span></h3> +</div> + +<p>Née Fœdéré, petite-fille du savant médecin de ce nom, poète de cœur +et d’âme, gracieuse femme, mère par dessus tout, telle est M<sup>me</sup> +de Bosguérard, peu connue du monde, car elle vit retirée, entre ses +<i>cinq</i> filles qu’elle adore, travaillant pour elles. Plus de +quarante volumes pour enfants et l’adolescence sont dus à sa plume, qui +ne voulut jamais du succès au prix de signer un roman scandaleux. Ses +poésies peuvent rivaliser <span class="pagenum" id="Page_363">363</span> avec celles de n’importe quelles femmes +poètes de notre siècle, quoiqu’elles soient écrites à plume levée. +C’est surtout à ce titre que nous la comprenons dans cette Anthologie, +d’autant plus que, jusqu’ici, elles n’ont pas été réunies en volumes, +et n’ont paru que dans la collection des <i>Causeries familières</i>; +elles méritent cependant de survivre:</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">SUR UNE ROSE</p> + <p class="center small70">RÊVERIE</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Avez-vous quelquefois, passant par un sentier,<br> + Entrevu tout à coup dans l’ombre et la verdure<br> + Une rose sauvage, enfant de l’églantier,<br> + Quand vous alliez cueillir ou la fraise ou la mûre?</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Alors que faisiez-vous, tout le long du chemin?<br> + En récoltant des fleurs un peu partout, dans l’herbe,<br> + Vous formiez un bouquet bien gros pour votre main,<br> + Orné tout aussitôt de la rose superbe.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Mais quelques pas plus loin, la brise s’élevant<br> + Emportait doucement les feuilles de la rose;<br> + Elle mourait le soir, née au soleil levant!<br> + Et vous n’y pensiez pas! C’était si peu de chose!</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Si, comme moi, pourtant, vous aviez, par hasard,<br> + Entendu les accents de ces fleurs gracieuses,<br> + Vous n’auriez pas, je crois, alors passant plus tard,<br> + Arraché sans regret ces roses amoureuses.</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent"> <span class="pagenum hidden" id="Page_364">364</span> Voici ce que je vis un beau jour de printemps:<br> + Le soleil radieux illuminait la plaine;<br> + Des oiseaux qui chantaient, heureux de ce beau temps,<br> + Et moi-même attendrie et voulant prendre haleine,</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Je m’assis un instant sur le bord du sentier.<br> + Un arbre séculaire étendait son feuillage,<br> + Un oiseau gazouillait tout près d’un églantier,<br> + Et j’entendis soudain du sein de cet ombrage</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Un doux son retentir... Je cherchais çà et là...<br> + C’était comme un soupir envoyé par la brise,<br> + «Ma sœur, disait la voix, oh! que je suis éprise<br> + «De ce charmant oiseau qui demeure par-là!»</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Quelqu’un lui répondit avec un ton plus fort:<br> + «Enfant, vous aimez tout, le soleil dans la plaine,<br> + «L’oiseau, le papillon, tout ceci vous entraîne!<br> + «Aimer tout, selon moi, c’est avoir un grand tort!</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">«Car vous avez ici peu de temps pour fleurir.<br> + «Le soleil d’aujourd’hui qui vous a fait éclore<br> + «Demain vous mûrira! Peut-être un jour encore<br> + «Et vous serez ici, las! bien près de mourir!...</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">«Croyez-moi, cachez-vous et fermez votre cœur,<br> + «De crainte de l’user et de vivre trop vite,<br> + «Vivez sans rien aimer, tâchez qu’on vous évite<br> + «En montrant vos épines, alors on aura peur.»<br> + . . . . . . . . . . . . . . . . . . </p> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_365">365</span></p> + <h3 class="h3chap" id="ch_127"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">LUDOVIC FOUCAULT</span><br> + <span class="small80">(Morte en 1891)</span></h3> +</div> + +<p>Aimable et modeste, charitable et pieuse, elle n’a jamais cherché +l’éclat et la publicité.</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">L’AIMABLE VIEILLE</p> + <p class="center small90"><i>A ma chère et vénérée Belle-Mère</i></p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Son front a quelques plis, mais elle est fraîche et rose,<br> + Jamais on ne lui voit un visage morose,<br> + Ses cheveux ont blanchi sous la neige des ans,<br> + Ses yeux n’ont plus l’éclat, la beauté du printemps,<br> + Mais sa bouche a gardé son aimable sourire.<br> + Spirituelle et gaie, elle aime encore à dire<br> + Refrain du bon vieux temps, mot pétillant d’esprit,<br> + Joyeux conte où jamais sa verve ne tarit.<br> + Sa conscience est pure et sa verve sereine;<br> + Pourtant elle a connu l’amertume et la peine:<br> + Elle a souvent pleuré, prié, lutté, souffert,<br> + Mais elle a résisté. C’est l’arbre toujours vert<br> + Qui brave les autans et rit de la tempête.<br> + On aime à contempler sa vénérable tête;<br> + Il semble qu’elle porte une auréole au front,<br> + Diadème d’honneur que ses vertus lui font.<br> + En la voyant ainsi souriante et vermeille,<br> + On se sent pénétré près de l’aimable vieille<br> + D’un sentiment mêlé d’amour et de respect,<br> + Tout souci, tout chagrin s’enfuit à son aspect.<br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_366">366</span> + D’un cortège animé d’enfants qui la chérissent,<br> + Les doux épanchements sans cesse rajeunissent<br> + La sève de son cœur et le font reverdir.<br> + Vous qui lui ressemblez, n’ayez peur de vieillir,<br> + Car pour récompenser la femme vertueuse,<br> + Le Seigneur lui réserve une vieillesse heureuse,<br> + Et si votre printemps peut être regretté,<br> + Femmes, consolez-vous, chaque âge a sa beauté.</p> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_128"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">EUGÉNIE VICQ</span></h3> +</div> + +<p>Habitant la province, spirituelle et intelligente; elle a surtout écrit +pour elle et les siens.</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small80">FERME TES JOLIS YEUX</p> + <p class="center small90">(<i>Extrait des</i> Loisirs d’une grand’mère)</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ferme tes jolis yeux! depuis plus de deux heures</span><br> + <span class="i0">Enfant sur mes genoux tu t’agites, tu pleures,</span><br> + <span class="i12">Pourquoi donc tant gémir?</span><br> + <span class="i0">Il fait nuit, et tu sais..... tu promis d’être sage,</span><br> + <span class="i0">Grand’mère ne veut pas exiger davantage,</span><br> + <span class="i12">Il est temps de dormir.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ferme tes jolis yeux! sais-tu que la fauvette</span><br> + <span class="i0">A depuis bien longtemps, par une chansonnette,</span><br> + <span class="i12">Rappelé ses petits;</span><br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_367">367</span> + <span class="i0">Et que, la nuit, la fleur resserre sa corolle,</span><br> + <span class="i0">Que toujours le sommeil de la douleur console</span><br> + <span class="i12">Les doux anges bénis?</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ferme tes jolis yeux que ma bouche caresse!</span><br> + <span class="i0">Le feu s’éteint dans l’âtre, au dehors tout bruit cesse,</span><br> + <span class="i12">J’ai terminé mes chants,</span><br> + <span class="i0">C’est l’instant du repos, puisque le jour s’achève;</span><br> + <span class="i0">Tout est calme, tout dort, on ne vit plus qu’en rêve;</span><br> + <span class="i12">Chaque chose a son temps.</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sais-tu que seulement se lèvent les étoiles</span><br> + <span class="i0">Quand les jolis yeux bleus se couvrent de leurs voiles,</span><br> + <span class="i12">Et que toute la nuit</span><br> + <span class="i0">Sous un nuage noir elles restent cachées</span><br> + <span class="i0">Lorsque pleure un enfant, tant elles sont fâchées</span><br> + <span class="i12">Qu’il ne soit pas au lit?</span> + </div> + + <div class="stanza"> + <span class="i0">Ferme tes jolis yeux; les petites amies,</span><br> + <span class="i0">Dans leurs gentils berceaux, sont toutes endormies.</span><br> + <span class="i12">Sous de frais rideaux bleus</span><br> + <span class="i0">Dors!... tu seras demain joyeux et plus facile,</span><br> + <span class="i0">L’ange sera content en te voyant docile,</span><br> + <span class="i12">Ferme tes jolis yeux.</span> + </div> + </div> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p class="souschapitre2" id="ch_129">FEMMES POLITIQUES ET JOURNALISTES</p> + + <p class="center">____</p> + + <h3 class="h3chap"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> <span class="big120"> ADAM</span></h3> +</div> + +<p>Juliette Lamber est née à Verberie, près Senlis; son père était +médecin. Elle épousa M. Émile Adam. C’est une des figures de femmes du +XIX<sup>e</sup> siècle appelée à vivre dans la postérité, à <span class="pagenum" id="Page_368">368</span> cause du rôle +politique qu’elle a su prendre et qui l’a sortie d’entre les nombreuses +femmes de lettres de notre époque. Elle est presque unique en France +en son genre. C’est ce que nous appelons une tête de ligne. Depuis +1870, et avec Gambetta pour commensal, dont son mari défunt était l’ami +intime, elle a tenu un salon politique encore plus ou tout autant +que littéraire et artistique. Elle a fondé une revue, tâche rarement +entreprise par une femme. Dans cette revue, elle s’est surtout réservé +la partie de la politique extérieure, et les <i>Lettres</i> qu’elle y +publie périodiquement ne sont pas sans être lues avec considération +dans les pays étrangers.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Adam se délasse de temps en temps de la politique par des œuvres +de sentiment et d’imagination.</p> + +<p>Elle débuta en 1858 par:</p> + +<p><i>Idées anti-proudhoniennes sur l’amour et la femme.</i></p> + +<p><i>La Papauté dans la question italienne.</i></p> + +<p><i>Garibaldi, sa vie, d’après des documents inédits.</i></p> + +<p><i>Blanche de Civry.</i></p> + +<p><i>Le Mandarin</i>, 1860; <i>Mon village; Récits d’une Paysanne</i>, +1862; <i>Voyage autour du Grand Prix</i>, 1863; <i>Dans les Alpes</i>, +1867; <i>L’Education de Laure</i>, 1868; <i>Saine et sauve</i>, 1870; +<i>Récits du golfe de Juan</i>, 1873; <i>Journal d’une Parisienne +pendant le <span class="pagenum" id="Page_369">369</span> Siège de Paris</i>; <i>Jean et Pascal</i>, 1876; +<i>Laide</i>, 1878; <i>Grecque</i>, 1879; <i>Galathée</i>, 1880; +<i>Poètes grecs contemporains</i>, 1882; <i>Chanson des nouveaux +époux</i>, 1882; <i>Païenne</i>, 1883; <i>Patrie hongroise</i>, 1884; +<i>Récits d’une paysanne</i>, 1884; <i>Coupable comédie</i>, 1885; +<i>Pensées spirites</i>, 1888; <i>Lettre d’un Paysan hongrois</i>.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">PAIENNE (<i>extrait de</i>)</p> + + <p>Je regardais sur la route de Catane la silhouette boisée des Alpines, + me demandant si l’artiste créateur, vieilli, avait tremblé en faisant + ce dessin, ou si le temps, de ses dents ébréchées, avait rongé les + lignes pures.</p> + + <p>Sombre, avec ses bases puissantes, la montagne noire s’élevait dans + le ciel à mesure que le soleil descendait.</p> + + <p>Mes yeux fixent l’astre à son déclin, et je le vois répandre sa + lumière, soit en flèches, soit en globules. Les flèches dansent, + retenues autour de la face brillante, mais les globules semblent + tomber de ses lèvres.</p> + + <p>Signes divins, ces globules forment des caractères enchevêtrés, + qu’Apollon n’a point encore appris à lire aux hommes nouveaux, et + que, seule peut-être depuis les âges sacrés de la Grèce antique, je + commence à déchiffrer.</p> + + <p>La nappe d’azur du ciel s’émiette, poudroie, les cyprès s’entourent + d’une buée d’ombre et se gonflent. Le Luberon blanchit, les Alpines + se teintent lentement de violet.</p> + + <p>Peu à peu, le soleil ramasse ses clartés et sa chaleur, <span class="pagenum" id="Page_370">370</span> puis, + brusquement, il les rejette par delà l’horizon; des feux s’allument + au-dessous de l’astre et renvoient d’en bas leurs flammes au ciel.</p> + + <p>Le dôme de la grande allée de platanes est rutilant, sous la pourpre, + le faîte des peupliers se dore; des nuages se forment; ils boivent + une dernière fois à la coupe de lumière, ils sont lie de vin.</p> + + <p>Le soir tombe. Les oliviers s’argentent. Les nuages se dissipent en + flocons d’un gris tourterelle, des crinières dorées apparaissent une + dernière fois au sommet des Alpines.</p> + + <p>Bientôt la nuit froide pleure, le jour brûlant a disparu.</p> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="center small90"><i>Lettre sur la politique extérieure</i></p> + + <p class="center small90">(Parue en août 1891, au moment où l’alliance franco-russe faisait le + sujet des polémiques):</p> + + <p class="dottedline2a"> </p> + + <p>L’hypocrisie, les fausses assurances, les menaces, le reptilisme, les + intrigues ont fait leur temps; la déification de l’Allemagne s’en ira + où vont les feuilles d’antan, où iront bientôt la «barbarie» de la + Russie, «l’anarchie» de la France, et où sont allées déjà la haine du + Tsar pour la République et sa répulsion pour notre hymne national. La + vérité, qui plane comme une auréole autour de la figure d’Alexandre + III, et qui est l’un des attributs du caractère français, apparaît + enfin et se dégage de la fumée des saluts de nos canons à Cronstadt.</p> + + <p><span class="pagenum" id="Page_371">371</span></p> + + <p>L’empereur de Russie, dans cette magnificence d’âme qui complète + idéalement certains de ses actes, a voulu que l’un de ceux qui ont + donné leur vie pour l’union franco-russe soit évoqué aux jours du + succès de son œuvre, et il a autorisé les amis de Katkoff à lui + élever un monument.</p> + + <p>Je voudrais citer tout entières les lettres que j’ai reçues de + Russie, surtout de Pétersbourg et de Moscou, durant ces derniers + jours bénis entre tous. Moi aussi j’ai la récompense d’une lutte de + vingt ans sans défaillance. Mes lecteurs fidèles savent mieux que + personne que, depuis douze ans, la <i>Nouvelle Revue</i> n’a cessé + de les diriger dans les voies du relèvement où la France marche + à cette heure. Le Congrès de Berlin m’a brouillé avec mes amis + politiques les plus puissants et les plus populaires. J’ai sacrifié + à mes prévoyances nationales le désir légitime que j’avais d’exercer + une influence dans un milieu gouvernemental au succès duquel je + n’avais cessé de contribuer; mais, par les mêmes raisons patriotiques + qu’après 1877, je me suis écartée d’amitiés à la fois chères et + illustres, de même aujourd’hui aucune divergence de détail, aucune + antipathie de personne ne peut attiédir la gratitude que j’éprouve + pour le ministère qui a donné à l’amiral Gervais la mission française + qu’il vient de remplir.</p> + + <p>J’envoie du fond de mon âme à M. le Président de la + République,—pourquoi n’ajouterai-je pas, moi femme, à M<sup>me</sup> + Carnot,—dont le patriotisme n’a jamais cessé d’être en éveil, et + j’en pourrais donner des preuves, j’envoie <span class="pagenum" id="Page_372">372</span> au groupe choisi des + membres de notre armée et de notre marine qui entourent le chef de + l’État à l’Élysée et y ont entretenu les sympathies franco-russes, + le tribut d’une reconnaissance qui ne peut être dédaignée, car + elle est celle de la première des russophiles qui, le jour de la + capitulation de Paris, après avoir appris que la grande-duchesse + héritière de Russie, aujourd’hui l’impératrice, avait refusé de boire + à la victoire de Sedan, écrivait dans des notes journalières publiées + sous le titre de <i>Journal d’une Parisienne, siège de Paris</i>: + «Tournons-nous vers la Russie, c’est d’elle que nous viendra le + relèvement.»</p> + + <p>Et il est venu par la Russie, ce relèvement, après vingt années, + durant lesquelles ni chagrins, ni déboires, ni calomnies, ni + sacrifices, ni incompréhension de mes actes, ni soupçons, ni + ridicules, ne m’ont été épargnés. Je me rappelle à cette heure, entre + tant d’autres, l’un des mots les plus cruels et les plus récents qui + me fut dit à l’Hippodrome, le jour de la première représentation + de <i>Skobeleff</i>, par un grand journaliste d’un grand journal + parisien, et qui donne bien l’idée du ton qu’on n’avait cessé de + prendre avec moi: «Avant deux ans, me fut-il dit, vous serez traînée + sur une claie sur les boulevards de Paris, car c’est vous qui avez + le plus contribué à donner à la France le goût du cosaque.» Gambetta + ne m’avait-il pas écrit, en 1876, un an avant le congrès de Berlin: + «Il faut être effronté pour rêver l’alliance russe.» L’injure, on le + voit, allait <i>crescendo</i>, comme allait, il est vrai, le progrès + de l’idée russe en France. Et, puisque j’ai répété deux mots <span class="pagenum" id="Page_373">373</span> + parmi les injures reçues, je me ravise et veux citer le passage d’une + lettre de l’un de ceux qui ont prêché, en Russie, la bonne parole que + de mon côté je prêchais en France...</p> + + <p class="dottedline2"> </p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_130"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">MICHELET</span></h3> +</div> + +<p>Femme du célèbre historien Michelet, elle s’est bornée à écrire +les <i>Mémoires d’une enfant</i>, et à inspirer, copier, servir de +secrétaire à son mari; d’aucuns disent à l’aider considérablement +de son talent personnel, aussi grand que celui devant lequel elle +s’effaçait.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_131"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">EDGAR QUINET</span></h3> +</div> + +<p>Née en Roumanie, mais Française de cœur et d’esprit, elle a consacré +sa vie et son talent à son mari, M. Edgar Quinet. Elle a publié: +<i>Mémoires d’exil</i>, 1866, <i>le Siège de 1870</i>, <i>les Sentiers +de France</i>, où il y a les plus délicieuses et poétiques descriptions.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">RÊVERIES DANS LES SENTIERS</p> + + <p>Que rapporte le voyageur des rivages bretons? Une pierre de tumulus, + un herbier, des algues, des coquillages; <span class="pagenum" id="Page_374">374</span> est-ce tout? Il + a recueilli une fleur immortelle, un sentiment que la mousse des + temps ni l’écume des mers ne terniront jamais. Il a retrempé son + amour de la France dans le spectacle de sa beauté et de ses misères. + Plus cette terre lui a semblé appauvrie, plus il voudrait la voir + refleurir. Il a admiré ses magnificences, sa fertilité, il y cherche + la place d’un peuple heureux.</p> + + <p>Et celui qui ne sait qu’aimer la France, comment pourra-t-il la + servir? En la faisant aimer aux autres; en ranimant l’amour du vrai.</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_132"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">RATAZZI</span></h3> +</div> + +<p>De tous les noms que la destinée avait réservés pour la princesse +Marie-Lætitia Bonaparte-Wyse, c’est sous celui de Ratazzi qu’elle s’est +acquis le plus de notoriété et que nous croyons devoir l’inscrire +ici. Sa mère, fille de Lucien Bonaparte, avait épousé sir Thomas +Wyse, membre du Parlement et diplomate du gouvernement britannique. +Marie-Lætitia épousa d’abord le comte de Solms, dont elle eut un fils. +Devenue veuve, elle se remaria à Urbain Rattazzi, premier ministre +de Victor-Emmanuel; après la mort de ce second mari, elle épousa en +troisièmes noces don Luis de Rute, riche Espagnol,tué en duel en 1890. +Les vicissitudes de la fortune l’accompagnèrent +dans <span class="pagenum" id="Page_375">375</span> ses divers mariages. Jolie, spirituelle, artiste, elle n’eut +jamais un de ces salons fermés dont il est difficile d’enfoncer la +porte. Sa trop grande hospitalité l’a trahie.</p> + +<p>Elle a fait paraître les œuvres de son second mari, M. Ratazzi, et a +beaucoup écrit elle-même de romans, de poésies, de pièces de théâtre, +sous le nom de Ratazzi et de Rute; c’est sous ce dernier nom qu’elle +a fondé une revue, <i>les Matinées espagnoles</i>, à laquelle nous +empruntons une page où elle se défend des calomnies qui venaient de +l’assaillir:</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">LETTRE A TONY REVILLON<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a></p> + + <p class="rdate">Londres.</p> + + <p><i>..... Lorsqu’il y a six mois un orage formidable gronda sur ma + tête, déchaîné par les causes les plus banales, les plus vulgaires, + les plus infimes, dont ceux qui l’alimentaient inconsciemment ne + comprirent jamais le pourquoi, pas plus que moi-même, au surplus, + deux pays gardèrent un silence aussi obstiné que chevaleresque sur + toutes les phases de ce chantage pyramidal dégénéré en tragédie + burlesque,—ne se mêlèrent pas de cette malpropre aventure, fût-ce + pour en enregistrer les péripéties, les comptes rendus exacts ou + défigurés: l’Angleterre et l’Italie. L’Angleterre ne s’occupe jamais + des procès de sous-ordres, des témoignages ou des histoires de + domestiques, ainsi que le disait dernièrement <span class="pagenum" id="Page_376">376</span> un de ses plus + spirituels chroniqueurs. Ses journaux, même les plus satiriques, + n’ont pas la moindre place pour une certaine littérature de bas + étage. Quant à l’Italie, qui s’obstina à ne pas reproduire même les + comptes rendus des débats auxquels on m’avait si abominablement + mêlée, comme si tous ces bavardages et querelles d’antichambre me + regardaient,—elle se souvenait peut-être,—et l’éloignement, de + même que la mort, rend impartial,—de cette femme de président de + conseil, qui promena douze ans ses rêves et ses fantaisies dans les + villes poétiques qui, tour à tour, l’inspirèrent, ne fut jamais mêlée + à aucune intrigue, ne recommanda, ne patronna jamais aucune affaire, + ne sollicita aucun emploi, ne posséda jamais aucune action dans + aucune banque, aucun chemin de fer, aucune industrie, vit ses revenus + s’amoindrir sensiblement au lieu de s’accroître, dans les jours de + pouvoir des siens. Au bout d’un certain temps, la lumière se fait, la + justice apparaît; elle fait plus qu’apparaître, elle éclate; après + une si longue absence, un si profond effondrement d’une existence + entière, les peuples et les gens vous rendent tout naturellement la + place qui vous appartient, et ce n’est que justice; de même que si + l’on était mort, l’opinion publique vous juge en dernier ressort. + Et c’est cette opinion publique, de laquelle nous relevons tous, à + laquelle je me soumets, car je sais qu’au fond elle est toujours + impartiale et vraie, que je sais posséder absolument, malgré les + clameurs de quelques misérables, qui fait ma force, mon courage, + ma consolation dans les luttes âpres de la vie. Et c’est surtout + en Angleterre et en Italie que j’éprouve ce sentiment. Lorsque</i> + j’existais, <i>lorsque j’étais en pleine fortune, <span class="pagenum" id="Page_377">377</span> en plein + prestige, on pouvait me discuter, faire semblant de me méconnaître, + m’adresser quelques épigrammes, et je ne m’en fâchais pas, mais + aujourd’hui que le temps a tout remis à sa place, tout nivelé, que je + suis morte, pour ainsi dire, que je suis devenue étrangère à ce grand + pays qui enthousiasma mes vingt ans, la justice s’est faite pour moi. + D’autres femmes d’hommes d’État, de présidents de conseils, m’ont + éclipsée sans doute, comme charme, comme naissance, comme richesse ou + comme beauté, mais aucune,—et j’en suis fière,—ne m’a fait oublier. + Il y en a eu de plus séduisantes, et de plus intelligentes peut-être, + de plus aimables et de plus populaires, à coup sûr, mais aucune, + j’ose le dire, qui ait aimé davantage le pays devenu le sien, et qui + se soit moins mêlée d’intrigues d’aucun genre...</i></p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_133"><span class="big120">SÉVERINE</span></h3> +</div> + +<p>Journaliste dans l’âme, elle excelle à faire des articles émouvants en +faveur des classes pauvres. Après avoir dirigé le <i>Mot d’Ordre</i> +avec Jules Vallès, elle s’est mariée et écrit maintenant dans le +<i>Figaro</i>, dans le <i>Gil Blas</i>, dans <i>le Journal</i>, +<i>l’Echo de Paris</i>, etc. A été interviewer le Pape, et vient de +refuser de poser sa candidature au Parlement, dans l’exquise lettre +suivante, le groupe «la Solidarité des femmes» ayant proposé à M<sup>me</sup> +Séverine d’être candidate:</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_378">378</span></p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90"><i>A Madame Potonié-Pierre, secrétaire du groupe la «Solidarité des + femmes».</i></p> + + <p class="rdate">Paris, le 9 Janvier 1893.</p> + + <p class="ldestinataire">Madame et citoyenne,</p> + + <p>Mille grâces de l’offre, mais il y a méprise, mon refus de 1885 vous + en était garant.</p> + + <p>Sur le terrain économique—c’est-à-dire la défense des intérêts et + des droits féminins, en ce qu’ils ont de sérieux et de sacré—je suis + votre homme! Sur le terrain politique, je persiste à méconnaître + les délices du suffrage universel, quelque sexe qui y doive + participer—ce n’est point quand la pomme est pourrie qu’il faut y + mordre!</p> + + <p>Donc, trop «arriérée» comme femme, fière du rôle abnégatif et + maternel que la nature m’a dévolu, aucunement tentée de déchoir aux + masculines ambitions; donc, trop «avancée» comme bas-bleu, plutôt + gouailleuse quant à l’efficacité du vote, je ne me sens mûre que pour + l’abstention.</p> + + <p>Recevez, madame et citoyenne, mon fraternel salut.</p> + + <p class="rsignature"><span class="smcap90">Séverine.</span></p> +</div> + +<hr class="small3a"> + +<p class="br small90">M<sup>me</sup> <i>Potonié-Pierre</i> est aussi une femme écrivain, défendant +les droits des femmes, ainsi que M<sup>me</sup> Maria Deraisme et toute une +catégorie de femmes politiques que la place nous manque pour étudier +ici.</p> + +<p>Dans le même ordre d’idées de <i>Séverine</i> il faut nommer <i>Louise +Michel</i>, qui a écrit plusieurs volumes.</p> + +<hr class="small2"> + +<p><span class="pagenum" id="Page_379">379</span></p> + +<p class="souschapitre2">VOYAGES ET SCIENCES</p> + +<p class="center">____</p> + +<p class="br">Elles ne sont pas nombreuses les voyageuses intrépides qui, au retour +de longues et pénibles excursions entreprises non dans un but de gain, +mais dans un but scientifique, publient leurs livres de route!</p> + +<p>M<sup>me</sup> Le Ray, belle-mère de la duchesse d’Abrantès, arrive de l’Asie +Mineure et de la Perse, et habite la solitaire ville du roi-soleil +quand elle se repose; nous la nommons la première à cause de son grand +âge.</p> + +<p>Mais M<sup>me</sup> Dieulafoy est plus populaire par la relation de ses voyages +publiés dans le <i>Tour du Monde</i>, et par le musée fondé avec les +antiquités du plus haut intérêt qu’elle a rapportées.</p> + +<p>Elle a fait acte d’homme et a reçu la récompense masculine, la croix de +la Légion d’honneur, qu’elle porte à la boutonnière du veston masculin +que sa taille svelte lui permet d’adopter.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_134"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">LA DUCHESSE DE FITZ-JAMES</span></h3> +</div> + +<p>A écrit dans la <i>Revue des Deux-Mondes</i> et dans <i>le +Correspondant</i> des articles signés Lœvenjelm, duchesse de +Fitz-James, sur la manière de substituer des plantations américaines +aux vignes françaises détruites par le phylloxera, articles +remarquables par leur côté scientifique autant que par <span class="pagenum" id="Page_380">380</span> leur +langue. Une grande dame agronome et écrivain, voilà qui n’est pas +banal, et dont nous trouvons peu d’exemples.</p> + +<p>Comme écrivain philanthropique n’oublions pas <i>M</i><sup>lle</sup> <i>Pauline +de Grandpré</i>, qui a fondé l’œuvre des Libérées de Saint-Lazare, et a +écrit les <i>Légendes de Notre-Dame</i>; dans les revues économistes, +il faut citer les articles de M<sup>lle</sup> Raffalowitch.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> +<p class="souschapitre2" id="ch_135">CHRONIQUEUSES</p> + +<p class="center">____</p> + +<h3 class="h3chap"><span class="big120">ÉTINCELLE</span></h3> +</div> + +<p>Fille de M. Biard, peintre de talent, qui est allé au cap Nord +avec Louis-Philippe, et avait épousé Léonie d’Aunet, originaire du +Canada, laquelle a écrit, entre autres, le <i>Voyage d’une femme au +Spitzberg</i>, Marie Biard, mariée au vicomte de Peyronny, remariée +au baron Double de Saint-Lambert, fils et héritier du célèbre +collectionneur, a débuté par des chroniques dans les journaux +hebdomadaires, et un roman signé du pseudonyme de Georges de Létorière +(1875). Les articles: <i>Carnets mondains</i>, dans <i>le Figaro</i>, +signés Étincelle, dès 1880, lui ont valu la célébrité. Étincelle +restera le type de la chroniqueuse fin de <span class="pagenum" id="Page_381">381</span> siècle, laissant loin +derrière elle le vicomte de Launay (M<sup>me</sup> de Girardin). On lui doit +ces expressions mignardes et fouillées, comme les gracieux saxes +Louis XVI, dont son mariage avec le baron Double devait la faire +propriétaire; jamais style mieux assorti. Elle a su faire de l’art dans +le chiffonnage, et a célébré avec une flexibilité et une abondance de +termes délicats les grâces et les talents de toutes les princesses +royales de l’Europe et des plus hautes dames, qui ne lui ont pas +ménagé les témoignages de reconnaissance. Elle a signé de son nom, +baronne Double, une préface très littéraire à une édition Jouaust des +<i>Mémoires de M<sup>me</sup> de Staal-Delaunay</i> (1890), et a publié (1892) +un émouvant roman de passion, <i>Josette</i>, dans la <i>Revue des +Deux-Mondes</i>, qu’il ne faut pas confondre avec l’idylle du même nom +d’André Theuriet. Dans <i>la Semaine des enfants</i> a paru un conte de +fées illustré qu’elle a écrit à l’âge de douze ans. Elle est la tête de +ligne d’une phalange de «chroniqueuses fin de siècle» dont nous nous +dispenserons de parler plus amplement: <i>Violette</i>, <i>Camée</i>, +<i>Camélia</i>, <i>Crayon d’or</i>, etc., qui ont surgi sur ses traces.</p> + +<p>Nous croyons ne pouvoir citer d’elle rien de plus intéressant qu’une +interview avec Rosa Bonheur, faisant connaître ainsi par +une femme une autre femme qui, pour ne pas être écrivain, n’en est pas +moins illustre.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_382">382</span></p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">VISITE A ROSA BONHEUR<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a></p> + + <p>La royauté de Fontainebleau se compose d’un palais et d’une forêt. La + gloire du palais est éclipsée. Celle de la forêt durera autant que + l’humanité.</p> + + <p>Il tombe des arbres une douceur charmeuse. On y aperçoit des + sous-bois pleins de clairs-obscurs, où la lumière ambrée transperce + l’épaisseur des feuillages, où des ombres de branchages enlacés + semblent d’épais rideaux à demi soulevés sur des perspectives + ensoleillées.</p> + + <p>Les mousses, pleines de baumes et de menthes, dégagent une senteur + pénétrante. En se hasardant sur le sable fin des petits sentiers + qui courent clairs sous l’ombre des hêtres, on trouve des coins + ignorés, embaumés, étranges, où le silence recueilli, le calme + invraisemblable, donne une impression de lointain, si lointain...</p> + + <p>Presque un rêve, ces visions de forêt aux retraites cachées, ignorées + de la foule. Que de songes se réveillent là, comme des oiseaux! + Toujours l’enchanteresse couronnée d’émeraude révèle ses secrets à + ses fervents, secrets de mélancolie et d’oubli apaisant. S’asseoir + là et sentir couler la vie, peut-être cela suffit-il. Ces arbres + superbes, on les a crus longtemps courtisans: ils restaient si bien + rangés en deux files sur le passage des rois et des empereurs. Ils + ne sont que philosophes. A présent, il n’y a plus d’empereurs, plus + de rois, et les arbres regardent passer les inconnus comme ils + regardaient <span class="pagenum" id="Page_383">383</span> les illustres. Ils sont si hauts, qu’ils n’ont pas + compris les gloires et qu’ils ignorent les petitesses.</p> + + <p>La saison en ce moment n’est pas animée. Chaque villa reste close, + et ses habitants immobiles attendent que le vieux Phœbus ait cessé + d’avoir des ardeurs exagérées pour un astre de son âge. Phœbus + devient <i>schoking</i>.</p> + + <p>En septembre, la gaieté et les joyeuses chevauchées renaîtront dans + les allées désertes. Sous ses pampres verdoyants le raisin de Thomery + se dore de jour en jour. Bientôt sonnera l’heure du pillage charmant, + où les enfants disputent aux oiseaux les grappes mûres.</p> + + <p>Près de Thomery, à la lisière de la forêt, dans un chemin sylvestre + et champêtre à la fois, s’élève un château très simple, flanqué d’une + vaste tour dans le style Louis XIII, mais moderne. Là, vraiment, pour + ceux qui pensent et qui estiment les choses et les personnes à leur + juste valeur, se trouve concentré, en un seul être, tout l’intérêt + vivant de Fontainebleau.</p> + + <p>C’est le logis fermé et très fermé de Rosa Bonheur.</p> + + <p>Cette gloire n’a pas cessé de rayonner dans le ciel de l’art depuis + quarante ans. Il faut lui demander audience, comme à une souveraine. + C’est bien juste, la grande artiste ne veut pas être en butte aux + curiosités banales.</p> + + <p>Dès qu’on l’aperçoit, venant au-devant de ceux qu’elle admet, on voit + qu’elle veut se faire pardonner la règle d’étiquette qu’ils ont dû + subir.</p> + + <p>On le sait, le premier peintre animalier d’Europe est une petite + femme qui s’habille en homme: un pantalon gris, une blouse bleue de + paysan vendéen, brodée en <span class="pagenum" id="Page_384">384</span> + blanc sur les épaules, un col de chemise éclatant de blancheur et une + cravate nouée simplement, tel est le costume. Le visage, encadré dans + d’épais cheveux argentés et ondulés naturellement, a conservé une + irrésistible séduction. Ce n’est pas un homme, ce n’est pas une femme + qui vous regarde de ses beaux yeux noirs pleins de feu, qui sourit de + cette bouche fine, c’est une âme. C’est l’âme bonne et sublime d’un + être de génie.</p> + + <p>La grande cour Louis XIII est occupée par son atelier. Très beau + cet atelier, avec son grand tapis des Indes à fond turquoise, ses + meubles simples, de belle couleur chaude. Au fond, une immense + toile inachevée tient un des côtés de la pièce. Elle représente des + chevaux battant le blé, dans un paysage de côte d’azur, éblouissant + de soleil. L’ardente vie des chevaux ne saurait s’exprimer. C’est + superbe. La toile, achetée 300,000 francs pour l’Amérique, reste là, + attendant le caprice de son auteur.</p> + + <p>De nouvelles œuvres, celles-là terminées, se groupent dans l’atelier. + J’ai remarqué une toute petite toile qui renferme dans un étroit + espace une vision inoubliable: un berger des Pyrénées en costume + pittoresque conduit un troupeau de moutons; le ciel est d’un bleu + vibrant; on sent qu’il tombe des rayons brûlants sur l’homme et les + animaux, et ce berger vous réchaufferait...</p> + + <p class="dottedline2"> </p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_385">385</span></p> + <h3 class="h3chap" id="ch_136"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">CARETTE,</span> + <span class="smcap80">NÉE</span> <span class="big120">BOUVET</span></h3> +</div> + +<p>Lectrice de l’impératrice Eugénie, M<sup>me</sup> Carette sera la M<sup>me</sup> +de Staal-Delaunay du second empire, qui ne me paraît pas avoir de +Saint-Simon. Elle a débuté par un roman, <i>Passion</i>, et publie une +collection des <i>Mémoires</i> des femmes des XVIII<sup>e</sup> et XIX<sup>e</sup> siècles; +mais son grand succès est dans ses <i>Souvenirs des Tuileries</i>. +Dans le siècle prochain, on s’intéressera beaucoup à lire, par +exemple, son récit d’une certaine revue jouée à Compiègne en 1865, +<i>les Commentaires de César</i>, où la princesse de Metternich jouait +en travesti le rôle de cocher de fiacre. La marquise de Galliffet +représentait l’Industrie, drapée de laine blanche, coiffée de rayons +d’or, comme la statue qui domine le dôme du Palais des Champs-Élysées. +La comtesse de Pourtalès était en <i>Hôtel des Ventes</i>.</p> + +<p><i>Trouville</i> (M<sup>me</sup> Bartholoni), <i>Deauville</i> (la baronne +Poilly), se disputaient la suprématie, et le marquis de Caux, en +cocodès au naturel, cherchait à mettre d’accord les deux villes d’eaux +rivales; à distance d’années tout cela paraît bien plus piquant que sur +le moment.</p> + +<div class="quote"> + <p>Les cochers de fiacre venaient de se mettre en grève (alors, comme + maintenant).</p> + + <p>Au bruit d’un cliquetis de fouets dans la coulisse apparaissait un + cocher de fiacre, fouet à la main, bien étoffé dans son long carrick + blanc, finement chaussé de bottes <span class="pagenum" id="Page_386">386</span> + à revers, le cou serré dans la haute cravate blanche, et le + chapeau à cocarde posé sur le bord des yeux, un cocher tel que + la grâce mignarde du XVIII<sup>e</sup> siècle l’aurait reproduit en pâte + tendre, plein de malice et d’élégance sous la livrée populaire + d’un cocher de l’Urbaine, la princesse de Metternich faisait une + entrée étourdissante, et d’une petite voix aigrelette détaillait ses + couplets, avec plus de verve et d’esprit qu’on n’en a jamais entendu + sur aucun théâtre:</p> + + <div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent"><i>D’un bout à l’autre de Paris,<br> + En voiturant jusqu’à leur porte<br> + Un tas de gens de toutes sortes,<br> + J’observe et j’ai beaucoup appris!<br> + Primo, je vais prendre à la gare<br> + Les voyageurs et leur colis;<br> + Les premiers dans cette bagarre<br> + Ne sont pas toujours très polis.<br> + Quand tout commence à s’animer,<br> + J’ai déjà fait plus d’une course;<br> + A midi je jette à la Bourse<br> + Les pigeons qui s’y font plumer.</i><br> + . . . . . . . . . . . . <br> + + <i>Le soir, c’est quelque bon ménage<br> + Qu’on mène au bal, et, quelquefois,<br> + Pour ne pas déranger la cage<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>,<br> + Le serin monte auprès de moi!</i><br> + . . . . . . . . . . . . <br> + <span class="pagenum hidden" id="Page_387">387</span> + + <i>Le samedi survient et, crac,<br> + Pour la noce il faut que j’attelle;<br> + Et nous allons en ribambelle<br> + Faire trois fois le tour du lac.</i><br> + . . . . . . . . . . . . <br> + + <i>Mais avec moi rien n’est perdu,<br> + Et chaque objet que l’on égare,<br> + Pourvu du moins qu’on le déclare,<br> + Sera fidèlement rendu.<br> + Sans que l’ambition m’assiège,<br> + Haut placé je suis fort content;<br> + Combien d’autres qui, sur le siège,<br> + En devraient savoir faire autant.</i></p> + </div> + </div> +</div> + +<p>Restons-en sur cette réflexion à méditer!</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_137"><span class="big120">MARQUISE DE SEMÉAC</span></h3> +</div> + +<p>Sous ce pseudonyme, la comtesse de Castelbajac, veuve en premières +noces du comte Duchâtel, a écrit les <i>Mémoires d’une Parisienne du +XIX<sup>e</sup> siècle</i>.</p> + +<p>Sa fille, la vicomtesse de C. V. promet un écrivain pour le XX<sup>e</sup> +siècle, sous le pseudonyme R. de l’Indre.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_138"><span class="big120">GYP</span></h3> +</div> + +<p>La comtesse de Martel, née de Mirabeau, a obtenu la palme dans une +littérature légère que le <span class="pagenum" id="Page_388">388</span> fond satirique et un style élégant font +seuls tolérer. Ses personnages sont devenus classiques: tel son petit +<i>Bob</i>, petit garçon que promène un vénérable ecclésiastique, son +précepteur, au concours hippique et autres lieux mondains, en lui +posant les questions les plus embarrassantes. <i>Autour du mariage</i> +et <i>Bob</i> sont ses plus grands succès. Elle réussit moins bien dans +son feuilleton du <i>Raté</i>. Elle reste maîtresse en son genre et n’a +pas fait école; jusqu’à présent celles qui ont voulu l’imiter ont eu +la plume trop lourde et sont descendues dans le ruisseau. Gyp reste au +salon.</p> + +<p>Ses ouvrages tiennent plutôt de la chronique que du roman.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_139"><span class="big120">ARVÈDE BARINE</span></h3> +</div> + +<p>Critique littéraire de grand mérite. Écrit dans la <i>Revue des +Deux-Mondes</i>. A obtenu le prix d’éloquence à l’Académie.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p class="souschapitre2" id="ch_140">LIVRES DE PENSÉES</p> + + <p class="center">____</p> + + <h3 class="h3chap"><span class="big120">CARMEN SYLVA</span><br> + <span class="smcap80">(Pseudonyme de la Reine de Roumanie)</span></h3> +</div> + +<div class="quote"> + <p>«J’aurais du plaisir à ce qu’on chantât mes compositions sans que + l’on sût de qui elles sont.»</p> +</div> + +<p>C’est bien là le cri d’une jeune reine qui est <span class="pagenum" id="Page_389">389</span> poète et écrivain, +et qui connaît le prix de la sincérité!</p> + +<p>Quoique Carmen Sylva soit étrangère, elle a été couronnée par +l’Académie française; nous lui donnons place avec plaisir; elle a +publié jusqu’ici un volume de pensées très remarquable; un livre de +contes roumains et plusieurs romans, tous empreints d’une mélancolie +qui ne la quitte pas depuis la mort de sa fille, son unique enfant.</p> + +<div class="quote"> + <p>«Je prie Dieu de pouvoir mourir pleurée, après une vie de travail, si + je ne devais avoir ni enfants, ni petits-enfants.»</p> +</div> + +<p>Tel était le souhait qu’elle formait avant que son mariage l’eût placée +sur un trône, et alors qu’elle vivait simplement dans le château de ses +pères, à Neuwied, où nous l’avons connue, joyeuse fillette, où elle est +retournée aujourd’hui, malade et exilée.</p> + +<p>Elle écrit encore à la date du 2 janvier 1869:</p> + +<div class="quote"> + <p>«Rien qu’une action de grâces pour l’année chaude, ensoleillée qui + vient de passer. Pas de vœu pour l’année commencée, sinon que le + travail de mes mains soit béni.»</p> +</div> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">PENSÉES</p> + + <p class="p2">—Le moins que l’on fasse, il faut le faire tout à fait, si l’on veut + que cela réussisse; le moins que l’on soit, il le faut être tout + entier, si l’on veut être quelque chose.</p> + + <p class="p2">—Tout travail bien terminé est un échelon sur lequel + <span class="pagenum" id="Page_390">390</span> + on peut poser le pied solidement et sûrement pour monter plus haut.</p> + + <p class="p2">—L’homme détruit à coups de cornes comme le taureau, ou à coups de + pattes comme l’ours; la femme à coups de dents comme la souris, ou + par une étreinte comme le serpent.</p> + + <p class="p2">—La toilette n’est pas une chose indifférente, elle fait de vous + un objet d’art animé, à condition que vous soyez la parure de votre + parure.</p> + + <p class="p2">—Une femme incomprise est une femme qui ne comprend pas les autres.</p> + + <p class="p2">—N’épousez pas une femme aux coins de la bouche pendants, la bouche + elle-même fût-elle une cerise, vous trouveriez le fruit amer!</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_141"><span class="big120">LA COMTESSE DIANE</span></h3> +</div> + +<p>Sous ce pseudonyme, la comtesse de Beausacq a inauguré la petite +collection des Moralistes de l’éditeur Ollendorff (petits livres de +<i>Pensées</i>) où l’on trouve encore, outre plusieurs auteurs déjà +cités dans cet ouvrage, <i>Ange Bénigne</i>, <i>Amica et Mathilde</i>, +etc.</p> + +<div class="quote"> + <p class="p2">—Ce qu’on dit à l’être à qui on dit tout n’est pas la moitié de ce + qu’on lui cache.</p> + + <p><span class="pagenum" id="Page_391">391</span></p> + + <p class="p2">—Gâter les enfants, c’est les tromper sur la vie, qui, elle, ne gâte + pas les hommes.</p> + + <p class="p2">—La bonté de la jeunesse est de l’élan; celle de la vieillesse est + de l’indulgence.</p> + + <p class="p2">—Les joies viennent des choses, mais le bonheur vient des êtres.</p> + + <p class="p2">—La bonté ajoute à notre vie la vie des autres, à laquelle elle nous + intéresse.</p> + + <p class="p2">—Il n’y a de sacrifice que pour ceux qui n’aiment pas; ceux qui + aiment ne sentent pas qu’ils se sacrifient.</p> + + <p class="p2">—Les étourdis qui oublient tout s’oublient rarement eux-mêmes. + Quoique plus innocente que l’égoïsme, l’étourderie arrive aux mêmes + résultats.</p> + + <p class="p2">—L’indiscret justifierait le menteur.</p> +</div> + +<hr class="small2"> + +<p class="souschapitre2">LES ROMANCIÈRES</p> + +<p class="center">____</p> + +<p class="br">Ici nous sommes absolument débordés, impossible même de faire une +énumération, et nous demandons mille pardons à Jacques Vincent, à +Gennevraye, à M<sup>me</sup> Gustave Haller (M<sup>me</sup> Fould), à Pierre Cœur, à +Pierre Ninous et à cent autres que nous sommes forcés d’omettre.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_142"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">CARO</span></h3> +</div> + +<p>En 1866, sous le second Empire, la femme de l’éminent professeur du +Collège de France qui <span class="pagenum" id="Page_392">392</span> devait être bientôt de l’Académie française, +fit publier sans nom d’auteur <i>le Péché de Madeleine</i>; ce roman +délicat obtint un vif succès. On cherchait à deviner qui se cachait +sous cet anonymat, et, singulier aplomb, plusieurs écrivains se le +laissèrent attribuer, ce que voyant M<sup>me</sup> Caro se décida à se nommer. +D’aucuns prétendent que ce n’est pas d’elle et qu’elle l’a découvert +dans de vieux papiers. Depuis la mort de son mari d’autres écrits ont +prouvé qu’elle n’en était cependant point incapable.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_143"><span class="big120">TH. BENTZON</span></h3> +</div> + +<p>Une quarantaine de volumes à son actif, dont la moitié à peu près +œuvres originales; l’autre moitié traductions des romans anglais, +américains et allemands: Bret-Harte, Bayle, Aldrich, Ouida, Sacher +Masoch, Elliot; tels sont les auteurs dont elle est l’interprète +ordinaire.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_144"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">MARY SUMMER</span></h3> +</div> + +<p>Les romans fort nombreux de M<sup>me</sup> Mary Summer n’offrent aucune +originalité de style. Mais elle excelle surtout à relater les épisodes +romanesques dans les mœurs de la première République, du premier Empire +et de la Restauration, <span class="pagenum" id="Page_393">393</span> en leur donnant un charme suranné et un +parfum de souvenirs exhumés qui plaisent à beaucoup de lecteurs.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_145"><span class="big120">JUDITH GAUTIER</span></h3> +</div> + +<p>Fille de Théophile Gautier, mariée à Catulle Mendès, a hérité de toute +la poésie ensoleillée que son père jetait sur le papier du bout de sa +plume. Type oriental, elle écrit comme elle peint, avec un merveilleux +coloris; l’Orient pour elle ne s’arrête pas à la Turquie: c’est la +Chine, le Japon, qu’elle exploite. Ses œuvres s’appellent: <i>le Dragon +impérial</i>, <i>la Marchande de sourires</i>, comédie représentée à +l’Odéon, etc. Elle est, avec M<sup>me</sup> Pauline Thys et M<sup>lle</sup> Simone +Arnauld, les seules femmes ayant pu aborder le théâtre.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_146"><span class="big120">HENRY GRÉVILLE</span></h3> +</div> + +<p>M<sup>me</sup> Durand-Gréville, qui est, sans contredit, la romancière la plus +lue de la fin de notre siècle, a eu des débuts difficiles qu’elle nous +raconte elle-même:</p> + +<div class="quote"> + <p>C’était en 1874. J’avais un gros bagage de pièces en trois, quatre + et cinq actes, en prose et en vers, et pas mal de romans en + portefeuille, mais je n’avais encore pu ni faire imprimer une ligne + ni faire représenter un alexandrin. Le théâtre de la Tour-d’Auvergne + rouvrait ses portes <span class="pagenum" id="Page_394">394</span> + avec une direction toute neuve, des artistes frais engagés, des + peintures rafraîchies et des intentions absolument littéraires. Je ne + me rappelle plus par suite de quelles circonstances je fus priée de + faire un prologue en vers pour cette petite fête. Un prologue en vers + déclamé devant la critique parisienne! Le cœur me battait bien fort; + je fis mon prologue, qui obtint quelque succès. M. de Banville voulut + bien en reproduire quelques vers dans un feuilleton du lundi suivant, + et la direction, enthousiasmée, tout en refusant avec fermeté de me + jouer une pièce de quelque importance, me demanda un acte en prose. + J’écrivis <i>A la campagne</i>, je le fis copier et le remis dans les + mains du directeur.</p> + + <p>Je m’étonnais de ne pas avoir encore reçu de bulletin de répétition, + lorsqu’un jour, vers deux heures de l’après-midi, je reçus une + lettre. On m’envoyait tout un service, loges, fauteuils d’orchestre + et balcon, pour la première représentation qui devait avoir lieu le + soir même. M. Durand-Gréville courut au théâtre... on avait oublié de + me prévenir, tout simplement! Je ferai quelque jour un monologue avec + l’état d’esprit d’un auteur auquel arrive pareille aventure. Mais + est-ce jamais arrivé à d’autres? Malgré mes dispositions naturelles à + me méfier de l’idée si répandue, et au fond flatteuse: «ces choses-là + n’arrivent qu’à moi!» je ne puis m’imaginer qu’il y ait beaucoup + d’auteurs qu’on ait oublié d’inviter à suivre les répétitions de leur + pièce.</p> + + <p>On donnait <i>A la campagne</i> le soir même, c’était positif,—et + l’on avait aussi oublié d’inviter la critique;—mais <span class="pagenum" id="Page_395">395</span> + tout se passait en famille à la Tour-d’Auvergne. N’avait-on pas + invité la critique à l’ouverture, trois semaines plus tôt? Cela + devait suffire pour toute l’année.</p> + + <p>Cependant, nous allâmes au théâtre vers huit heures et demie, pensant + arriver à la fin du lever du rideau des jours précédents. Nous nous + asseyons dans notre loge: on jouait une pièce. Ce n’était pas le + décor du lever de rideau que je connaissais.</p> + + <p>«Mais, me dit M. Durand-Gréville, en tournant vers moi son visage + consterné, c’est <i>A la campagne</i> qu’on joue.</p> + + <p>—Pas possible!» répondis-je.</p> + + <p>Je n’avais pas achevé cette courte phrase que le rideau tombait sur + mon dénouement, au milieu des applaudissements. Ma pièce toute neuve + avait été donnée en lever de rideau, et le lever de rideau de la + veille devenait pièce de résistance.</p> + + <p>Je n’ai jamais voulu revoir <i>A la campagne</i>; mais ce malheureux + acte a dû avoir beaucoup de succès, car il m’a rapporté soixante-neuf + francs et des centimes: cela signifie, à la Tour-d’Auvergne, un + nombre incalculable de représentations, peut-être cinquante ou + soixante... Cela ne m’a pas consolé.</p> +</div> + +<p>Henry Gréville n’a pas moins de cinquante volumes aujourd’hui édités +chez Plon, la plupart à de nombreuses éditions. Ce sont surtout ses +romans russes qui ont contribué le plus à son succès. Elle tient la +corde des femmes romancières <span class="pagenum" id="Page_396">396</span> de notre époque, dans le genre +pouvant être lu en famille.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_147"><span class="big120">MANUELA</span></h3> +</div> + +<p>M<sup>me</sup> la duchesse d’Uzès (Anne de Rochechouart, de Mortemart) épousa +M. le duc de Crussol, depuis duc d’Uzès, et réunit ainsi dans son +écusson les armes des deux plus anciennes familles de l’aristocratie +française. Veuve fort jeune avec quatre enfants (deux fils et deux +filles), et une fortune immense à administrer, elle a fait preuve +de bonne heure d’une énergie et d’une sagesse dénotant le caractère +fortement trempé et singulièrement doué dont elle est favorisée. Ne se +contentant pas d’être la plus exquise grande dame dans son splendide +château de Bonnelles et de Boursault, chasseresse intrépide et mère +de famille exemplaire, elle a failli, entraînée par son bon cœur, +devenir une femme politique. Elle a pu rester «populaire» en ce temps +de démocratie, grâce à sa charité inépuisable, qu’elle accomplit en +payant de sa personne: on l’a vue panser les ulcéreux et distribuer +le pain et la soupe elle-même, revêtue de la livrée d’infirmière, +dans les hivers malheureux. Nous avons dû effleurer ce côté de sa vie +privée pour faire ressortir la personnalité peu banale de «Manuela», +qui trouve <span class="pagenum" id="Page_397">397</span> encore le moyen d’être un sculpteur de talent et un +écrivain observateur dans ses heures de délassement, venant confirmer +que la femme la plus haut placée ne dédaigna jamais la plume plus que +les beaux-arts.</p> + +<p>Manuela, dont les mains fines et nerveuses conduisent <i>à quatre +chevaux</i> avec le chic le plus moderne, a sculpté de ces mêmes +blanches mains aristocratiques un groupe qui orne l’autel de la +chapelle de saint Hubert, dans l’église du Sacré-Cœur à Montmartre, +une magnifique statue pour le département de l’Aveyron, une statue +pour Poissy, une statue pour le Canada, une <i>Jeanne d’Arc</i> de +grand modèle, une <i>Diane couchée</i> en marbre (appartenant au comte +Werlé), etc.</p> + +<p>Fatiguée de l’ébauchoir, elle se repose en prenant la plume et écrit de +ravissantes pièces de théâtre: <i>Le Cœur et le Sang</i> (drame), <i>la +Sourde</i> (opérette), <i>Un Cas</i>, que M<sup>lle</sup> Reichemberg a joué +partout, etc.; <i>Julien Masly</i>, un roman de plus longue haleine; +une <i>Chronique historique sur Rambouillet</i>, qui lui est demandée +par un éditeur, comme à une simple femme de lettres, pour un grand +ouvrage en cours de publication.</p> + +<p>Au moment où nous écrivons, «Manuela» est loin d’avoir donné son +dernier essor comme artiste et comme écrivain. Nul ne peut dire +jusqu’où elle ira dans l’avenir. Elle est certainement une des plus +importantes personnalités féminines de <span class="pagenum" id="Page_398">398</span> la fin du XIX<sup>e</sup> siècle, +et qui empiétera de beaucoup dans le XX<sup>e</sup>, car elle est encore jeune, +quoique déjà grand’mère. La postérité aura à s’occuper d’elle à plus +de titres que des femmes beaux esprits des XVII<sup>e</sup> et XVIII<sup>e</sup> siècles, +dont il n’y en a pas qui lui soit comparable, puisqu’il n’en fût aucune +aussi universelle.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_148"><span class="big120">M</span><span class="sup2">lle</span> + <span class="big120">JEANNE SCHULTZ</span></h3> +</div> + +<p>Une nouvelle venue qui a déjoué la routine.—Il parut un jour dans +la <i>Revue des Deux-Mondes</i>, dont l’accès est si difficile, une +nouvelle, <i>la Neuvaine de Collette</i>, qui avait été envoyée +sans signature à cette rédaction, auprès de laquelle les écrivains +s’imaginent avoir besoin de recommandations puissantes. Le talent de +cette nouvelle suffit à la faire insérer. Il se produisit alors ce +qui était arrivé pour <i>le Péché de Madeleine</i>, de M<sup>me</sup> Caro: +on l’attribua à diverses femmes du monde, et l’une d’elles, M<sup>me</sup> +de K., accepta tacitement d’être l’auteur de ce petit chef-d’œuvre. +Partout elle était accueillie et félicitée; elle ne rejetait point les +éloges, et se laissa même attribuer d’autres ouvrages de la même plume. +Un jour, les obstacles qui empêchaient M<sup>lle</sup> Schultz de se faire +connaître furent levés, et elle se dévoila pour aller recevoir le prix +que l’Académie lui décernait. M<sup>me</sup> de K., confuse, fut rejetée comme +une intrigante des salons qui l’avaient accueillie.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_399">399</span></p> + +<hr class="small2"> + +<p class="souschapitre2">LITTÉRATURE POUR L’ADOLESCENCE</p> + +<p class="center">____</p> + +<p class="br">M<sup>me</sup> de Witt, née Guizot, dont l’érudition seule égale la modestie, +est à la tête de cette glorieuse phalange de notre époque qui écrit +pour la jeunesse, et il faut nommer comme grandes marques, à son +côté: M<sup>me</sup> de Stolz, la comtesse de Ségur, M<sup>me</sup> de Pibrac, M<sup>me</sup> +Colomb<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>, M<sup>me</sup> de Pressensé, M<sup>me</sup> Blandy, M<sup>me</sup> de Nanteuil, +M<sup>me</sup> Tremadeur, M<sup>me</sup> Julie Gourault, et une quantité d’autres +que j’oublie forcément, car elles sont légion, qui ont suivi la +trace de M<sup>me</sup> Guizot. Les fillettes ne peuvent plus se plaindre de +ne pas avoir d’historiettes à lire. Ce sont la plupart des petits +chefs-d’œuvre de sentiment et de morale. Le style est suffisant, mais +n’a rien d’assez personnel pour être cité.</p> + +<p>Plusieurs cependant ont un cachet tout personnel: M<sup>me</sup> de Witt +s’adonne aux études d’histoire; elle compulse les chroniques de +Froissart, et rend le vieux langage intelligible pour ses jeunes +lecteurs; dans ses historiettes, le héros ou l’héroïne est la plupart +du temps malade ou infirme, ce qui est toujours touchant et édifiant.</p> + +<p>M<sup>me</sup> de Stolz a adopté les études de calcul où elle a trouvé une mine +intarissable.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_400">400</span></p> + +<hr class="small2"> + +<p class="souschapitre2">PÉDAGOGIE</p> + +<p class="center">____</p> + +<p>Il est juste de faire ici une place à une catégorie de femmes écrivains +qui n’en ont pas moins de mérite parce qu’elles ont modestement pris +pour elles la tâche la plus ingrate, la plus obscure, mais non la moins +utile, les livres pédagogiques.</p> + +<p>La méthode de M<sup>me</sup> Pape-Carpentier a été adoptée partout. Les +<i>Leçons de choses</i> sont universelles.</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Pauline de Kergomard, dont les ouvrages sur la comptabilité +rendent de si grands services, M<sup>me</sup> Dallet (du Phalanstère Gudin), +dont la méthode de lecture est si claire et si excellente; M<sup>me</sup> +Schefer, etc., nous ont donné une foule de livres pratiques, qui ont +un succès bien moins éphémère que quantité d’ouvrages d’imagination, +et ils n’ont pas exigé moins de talent. M<sup>me</sup> Jules Favre, veuve de +l’ancien ministre, directrice de l’École normale de Sèvres, a écrit des +livres de philosophie et de haute moralité, entre autres <i>la Morale +de Cicéron</i>. Rendons-leur donc honneur et reconnaissance.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p class="souschapitre2" id="ch_149">PSYCHOLOGISTES</p> + + <p class="center">____</p> + + <h3 class="h3chap"><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">ALPHONSE DAUDET</span></h3> +</div> + +<p>Quand M<sup>me</sup> Alphonse Daudet a publié ses premiers essais littéraires, +nous nous sommes cru <span class="pagenum" id="Page_401">401</span> menacés d’une série de femmes d’auteurs, +M<sup>me</sup> Hector Malot, etc. Il n’y aurait pas eu à se plaindre; mais +M<sup>me</sup> Alphonse Daudet est restée le <i>leader</i>. Son style est +cherché, tout à fait moderniste, mais très féminin. Elle produit peu, +et surtout des études psychologiques sur l’enfance ou sur elle-même. +Elle publie dans le Supplément du <i>Figaro</i> des analyses courtes, +genre très sentimental.</p> + +<div class="quote"> + <p>Tombée des cloches dans la campagne une après-midi de dimanche, parmi + le grand silence des champs au repos. Appel vers les petites rues + tristes à cailloux saillants qui aboutissent à la place de l’Église, + et venue des fidèles du tantôt bien plus rares que ceux du matin, et + mélancoliques, silencieux. Rien des habitués des messes de soleil, + en toilette, brillants et causant, échangeant les compliments et les + saluts, du pain bénit au bout des gants, un signe vers les voitures + rangées à l’ombre, sous les platanes du petit cours. Rien de la + sortie triomphale de midi où l’orgue à toute voix ouvre le grand + portail, quand sonnent en même temps les angélus et les cloches des + châteaux annonçant le déjeuner.</p> + + <p>Non, à cette heure de vêpres, des files de religieuses et d’enfants + en uniformes ternes, des femmes vêtues de deuil, des vieilles filles + au dos rond, toutes celles que chassent de leur intérieur solitaire + l’isolement et l’inoccupation du dimanche, qui n’attendent ni famille + ni visite imprévue...</p> + + <p>... Leurs mains s’activent, soit que la <span class="pagenum" id="Page_402">402</span> chaude journée amoitisse + leur front ou que la fraîche matinée d’automne pique leurs épaules + sous la camisole lâche, les plus heureuses, celles déjà moins jeunes + pour qui cette couture en plein air vers quatre ou cinq heures du + tantôt, ou l’épluchage de menus légumes entre leurs doigts tordus, + vulgaire chapelet du travail, semble le repos de gros ouvrages + terminés, la halte, la respiration de tout l’être. Quelques plantes + communes sur les fenêtres, sur le petit mur clôturant: des géraniums + en pots, des œillets éventaillés, non loin du linge étendu; un + chat sommeille en rond sur la chaise de paille où pendent des bas + à raccommoder ou toute autre occupation ménagère, et l’on sent que + voilà ces femmes installées jusqu’au soleil couché sous la poussière + de la route.</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_150"><span class="big120">M</span><span class="sup2">lle</span> + <span class="big120"> MARIE-ANNE DE BOVET</span></h3> +</div> + +<p>M<sup>lle</sup> Marie-Anne de Bovet, dont la mère a écrit sous son nom de +jeune fille, Louise Audebert, plusieurs romans de mœurs parfaitement +étudiés et des pièces de théâtre charmantes, s’est donnée aux lettres +après la mort de son père, le général de Bovet (1884). Elle a débuté +sous le pseudonyme de Mab, dans les <i>Causeries Familières</i>, par +des critiques d’art et de musique, que ses aptitudes artistiques +lui rendaient faciles; puis, utilisant ses connaissances de langues +étrangères, elle traduisit, aussitôt après, les <i>Mémoires de Lord +Malmesbury</i> (Ollendorff) et ceux <i>du colonel Gordon</i> (Firmin-Didot). +<span class="pagenum" id="Page_403">403</span> Bientôt connue et appréciée, elle a avancé rapidement +dans la carrière littéraire, grâce à son style énergique. Outre les +nombreux livres d’elle édités chaque année: <i>Lettres d’Irlande</i>, +<i>Voyage en Irlande</i> (Hachette), etc., on trouve son nom ou son +pseudonyme dans <i>le Figaro</i>, <i>le Temps</i>, <i>la République +Française</i>, <i>la Nouvelle Revue</i>, <i>l’Illustration</i>, <i>la +Vie Parisienne</i>, des revues anglaises et américaines, etc., sous des +articles de critique sociale, politique, artistique ou littéraire, des +études de mœurs, des chroniques de voyages, etc.</p> + +<div class="quote"> + <p class="center small90">UNE VILLE MORTE<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a></p> + + <p>«Au sortir de Tarascon, une grande plaine ensoleillée où les blés + bondissent tout pleins de coquelicots. Nous allons bon train, + au trot du robuste petit cheval camarguais, l’encolure courte, + l’arrière-train ample, ramassé et tout rond, hormis les flancs évidés + et la jambe plate et nerveuse, qui traîne allègrement, comme pour + son plaisir, le vis-à-vis d’osier protégé par un tendelet de toile + blanche orné de glands bleus. Le matin laisse encore traîner dans la + lumière d’or de légères ombres bleuâtres, de larges souffles chauds + traversent l’air imprégné de ces senteurs aromatiques qui sont le + bouquet de la Provence.</p> + + <p>Brusquement, au détour d’un chaînon de mamelons pelés sur lequel on + bute tout à coup, c’est le désert, brûlé et aride. Le long de la + route blanche de poussière, <span class="pagenum" id="Page_404">404</span> dans une terre jaune et pierreuse, + craquelée par la sécheresse, des vergers d’oliviers rabougris dont + les grappes d’un blanc grisâtre atténuent encore le feuillage pâle, + de vigoureux amandiers fourchus chargés de leurs coques vertes, de + gros figuiers noirs tout tortus, des câpriers à mignonnes fleurs + roses. Des bouquets de pins étiques et de maigres acacias, quelques + vieux mûriers gibbeux, décharnés et chauves, signalent un petit + <i>mas</i>, abrité des coups de mistral par un rideau de cyprès + chétifs. Le <i>maïstral</i>, le «magistral», c’est-à-dire le vent par + excellence, celui dont on disait naguère:</p> + + <div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <p class="noindent">«Parlement, Mistral et Durance<br> + Sont les trois fléaux de Provence.»</p> + </div> + </div> + + <p>Auprès de ces humbles métairies au porche accosté d’une treille, des + murs bas en pierres sèches habillés de pourpiers à fleurs rouges + et orangées, des buissons épineux de cactus et de lentisques, ou + simplement des haies de joncs et de roseaux desséchés, enclosent + des jardinets faits avec de l’humus rapporté sur un coin de terrain + épierré, qu’arrose parcimonieusement un imperceptible filet d’eau. Ce + n’est que l’humidité qui manque au généreux sol provençal pour donner + une végétation vigoureuse. Dès qu’il a si peu que ce soit de quoi + étancher sa soif, il verdoie avec abondance, et ce sont les oasis de + ce désert rocailleux, ces petits potagers où la sauge, la verveine et + le romarin embaument les planches d’oignons et d’ail, d’aubergines et + de «pommes d’amour», à l’ombre légère de grêles micocouliers.</p> + + <p><span class="pagenum" id="Page_405">405</span></p> + + <p>Une table de pierre inclinée se relève par ressauts abrupts en + crêtes basses, hérissées, rageuses, dont la ligne tourmentée se + découpe aiguë sur le bleu vif de l’horizon. Par places, une herbe + rase, calcinée, où les grillons mènent leur chœur assourdissant, où + bruissent les cigales ivres de chaleur. Dans les crevasses rampent + de minuscules liserons roses, se blottissent de petites touffes de + mauves, s’aplatissent les larges corolles d’un jaune verdissant. + Thym, lavandes et menthes se pâment au soleil en exhalant leurs + fortes odeurs poivrées.</p> + + <p>Etrange paysage dont la tonalité grise et fauve est égayée par le + blanc et le pourpre des églantiers qui fleurissent mêlés aux buissons + de genévriers et de jujubiers à la silhouette rêche.</p> + + <p>Nous montons à travers un éboulis de pierrailles rouges et des maquis + de chênes kermès—une âpre garrigue peuplée de lapins et de grands + lézards verts. Dans les tailles abandonnées de carrières qui font + comme des sabrures blanches, mûrit un seigle clairsemé, et quelques + figuiers s’agrippent, énergiques et vivaces, aux fissures où le vent + a apporté un peu de terre végétale. Un désert couleur d’ocre, où le + cours de rares ruisselets est marqué par des verdures maigres. De + loin en loin, un pauvre essai de jeune vigne altérée.</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <h3 class="h3chap" id="ch_151"><span class="big120">GEORGES DE PEYREBRUNE</span></h3> +</div> + +<p>Le style pittoresque de M<sup>me</sup> de Peyrebrune mérite une place dans la +fin du XIX<sup>e</sup> siècle.</p> + +<p><span class="pagenum" id="Page_406">406</span></p> + +<div class="quote"> + <p class="dottedline2"> </p> + + <p>Une mer calme, moirée, platement étendue, jusqu’à l’horizon lointain + marqué d’une ligne droite, sous le ciel qui la touche, uni comme + elle, est un spectacle morne et qui endort.</p> + + <p>Et ce calme revêt cependant une grandeur troublante, quand le regard + peut embrasser une immense coulée, un vaste lambeau de mer, immobile + et bleu ainsi qu’un ciel tombé, et cela dans le grand silence des + nues, comme, par exemple, du haut d’une falaise très haute, à pic sur + cette immensité.</p> + + <p>Là seulement on peut ressentir, autant qu’il est donné à nos sens de + la percevoir, la sensation de l’infini.</p> + + <p>On conçoit la notion de l’âme errante dans l’espace. Un besoin de + planer vous emporte. Un désir inconscient vous fait tendre les bras, + comme si l’on ouvrait des ailes pour prendre un essor calme dans + cette solitude infinie où règne l’éternelle paix.</p> + + <p>A ces hauteurs, et dans ce silence lumineux des espaces, la + pensée s’affine, en même temps qu’elle devient la dominante de + vos sensations. On ne vit plus que par la puissance de l’idée + contemplative; le corps allégé se tait. Et un bonheur inexprimable + enveloppe l’être conquis à ce prélude de dématérialisation.</p> + + <p class="dottedline2"> </p> + + <p>Le cri d’une mouette, la chute d’un peu de cette terre rouge qui + zèbre de laque les rocs crayeux de la falaise, <span class="pagenum" id="Page_407">407</span> le bourdonnement + d’une mouche, un coup de vent qui vous frôle et vous jette, en + passant, des mots mystérieux, en voilà assez pour composer une + symphonie qui complète l’idéale volupté, dont tout l’être frémit et + vibre.</p> + + <p>Cependant, pour fleurir les herbes, des grappes de coccinelles + s’y suspendent en boutons: leurs rouges élytres, s’écartant pour + l’envolée, semblent l’éclosion subite d’une fleurette sanglante.</p> + + <p>Et, comme des papillons blancs, les voiles des pêcheurs rasent le + flot lointain.</p> + + <p>Baignés dans cet azur et dans ces cercles de lumières diffuses, les + yeux, où toute vie est montée, se pâment dans des délices de clartés. + Ils se pâment, et la rosée qui féconde l’âme coule de leur prunelle + extasiée.</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p class="souschapitre2 br" id="ch_152">THÉOSOPHIE</p> + + <p class="center">____</p> + + <h3 class="h3chap" ><span class="big120">M</span><span class="sup2">me</span> + <span class="big120">TOLA-DORIAN</span></h3> +</div> + +<p>Née princesse Metcherscky, mariée à l’ancien député de la Loire, +fils de l’ancien ministre des travaux publics et frère de M. Ménard +Dorian, député de l’Hérault, M<sup>me</sup> Tola-Dorian, tout en conservant +l’âme slave, écrit mieux que plus d’une vraie Française; elle a su +s’approprier le style de l’avenir. Après plusieurs traductions, elle +a édité, comme œuvre personnelle, des <i>Poèmes lyriques</i>, et a +fondé une revue théosophique, la <i>Revue <span class="pagenum" id="Page_408">408</span> d’aujourd’hui</i>. +Entre autres écrivains féminins théosophiques, citons sommairement la +duchesse de Pomar, la comtesse d’Adhémar, M<sup>me</sup> Blanasky, etc.</p> + +<div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <div class="stanza"> + <p class="center small90">UNE NUIT BLANCHE<br> + PAR UNE BISE FROIDE SOUS LE POLE NORD</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Les Rayons, les Blancheurs, l’Aurore,<br> + Montent des glauques profondeurs<br> + Sur la glace multicolore;<br> + Ainsi qu’une vivante flore,<br> + S’épanouissent, pleins d’ardeurs,<br> + Les Rayons, les Blancheurs, l’Aurore!</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">Les arcs-en-ciel viennent éclore<br> + Sous les éclairs, fauves rôdeurs,<br> + Sur la glace multicolore...</p> + </div> + + <div class="stanza"> + <p class="noindent">La haute banquise se dore<br> + Belle de ses triples pudeurs,<br> + Les Rayons, les Blancheurs, l’Aurore.</p> + </div> + </div> +</div> + +<p class="center2">FIN</p> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum hidden" id="Page_408b"></span></p> +</div> + +<div class="footnotes"> + <h2 class="h2notes" id="notes">NOTES</h2> + <hr class="small3n"> + + <p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> La philosophie fait partie maintenant de l’enseignement + des jeunes filles; voir le rapport de M. Eugène Manuel sur le Concours + de 1891.</p> + + <p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> La dernière partie de cette préface a paru dans le + supplément littéraire du <i>Figaro</i> du 22 septembre 1888, sous la + rubrique <i>les Carrières féminines</i>, par M<sup>me</sup> L. d’Alq.</p> + + <p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Lire l’excellente traduction des <i>Lettres d’Héloïse</i>, + publiée avec le texte latin et précédée d’une introduction sur le + <i>Paris au Moyen âge</i>, par M. A. Gréard, de l’Académie française.</p> + + <p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Brunelli Latini, <i>Livre du Trésor</i>.</p> + + <p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Fable extraite du recueil cité plus haut, et qui a été + rimée également par La Fontaine et Boileau sous le titre de <i>la Mort + et le Bûcheron</i>.</p> + + <p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Édités dans la collection des <i>Poètes champenois</i>, + 1856, Reims, par M. Léon Tarbé.</p> + + <p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Cuer</i>, cœur.</p> + + <p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Ces vers gracieux répondent à un rondeau de Guillaume sur + ces mêmes rimes.</p> + + <p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> On ignore la date précise de sa mort.</p> + + <p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Ces difficultés commencent à diminuer. La Société des + Vieux Textes réédite les œuvres de Christine de Pisan par les soins de + l’érudit M. Maurice Roy. Deux volumes de poésies sont déjà parus, deux + autres sont en préparation, puis viendront les ouvrages en prose.</p> + + <p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Ouvrage en vers d’un grand intérêt, où Christine de + Pisan décrit les changements que la fortune opère dans le monde, et + naturellement prend son existence pour modèle.</p> + + <p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Voir <i>Christine de Pisan, sa vie et ses œuvres</i>, par + M. Robineau.</p> + + <p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Béni.</p> + + <p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Jean de Berry payait 200 écus, en 1413, l’épître sur le + Roman de la Rose.</p> + + <p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Mal à l’aise.</p> + + <p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Ces <i>jeux</i>, que l’on trouve au nombre de cent + soixante dans les œuvres de Christine de Pisan, lui étaient demandés. + Comme aujourd’hui, on faisait en société des <i>jeux d’esprit</i>, on + posait des questions. Ceux-ci ont évidemment donné naissance à celui + bien connu des enfants: Je vous vends mon corbillon.</p> + + <p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Nette.</p> + + <p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Les <i>Poésies de Clotilde de Surville</i> ont été + publiées par M. Ch. de Vanderbourg, membre de l’Académie française, + en 1803. Un des motifs faisant croire à une supercherie littéraire, + c’est qu’il est parlé dans ces poésies des satellites de Saturne, + dont le premier ne fut découvert par Huygens qu’en 1655. Ensuite, + on n’alternait pas encore à cette époque les rimes masculines et + féminines, quoique M. de Vanderbourg en donne des exemples dans + des prédécesseurs de Clotilde, mais que les bibliographes récusent + également.</p> + + <p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> <i>Le Verger d’Isaure</i>, par M. Stéphen Liégeard.</p> + + <p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> M. Stéphen Liégeard nous les traduit sur sa lyre d’or + dans l’<i>Éloge de Clémence Isaure</i>, pièce de vers lue au Capitole + en 1867:</p> + + <div class="cpoesie"> + <div class="poem"> + <span class="i0"><i>... Et, lorsque s’approchait l’heure mélancolique</i></span><br> + <span class="i0"><i>De quitter tes amis pour t’élancer vers Dieu,</i></span><br> + <span class="i0"><i>On entendit l’écho d’une harpe éolique</i></span><br> + <span class="i6"><i>Répéter ton dernier adieu:</i></span><br> + <span class="i0"><i>«Cité de mes aïeux,—disait-il,—ô Toulouse,</i></span><br> + <span class="i0"><i>«Que la gloire à jamais étincelle à ton front!</i></span><br> + <span class="i0"><i>«De l’hommage des preux reste toujours jalouse:</i></span><br> + <span class="i0"><i>«Quant à mon nom, hélas! je sais qu’ils l’oublieront.</i></span><br> + <span class="i0"><i>«Telle sourit la rose aux baisers de l’aurore;</i></span><br> + <span class="i0"><i>«Mais si, noir messager, le vent des nuits survient,</i></span><br> + <span class="i0"><i>«Il en est de la fleur comme il sera d’Isaure:</i></span><br> + <span class="i6"><i>«Elle meurt... et qui s’en souvient?»</i></span> + </div> + </div> + + <p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Nous avons emprunté ces détails à une notice de M. Jules + Toussy.</p> + + <p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> <i>Clémence de Bourges</i>, amie de <i>la Belle + Cordière</i>, qui lui dédia le <i>Débat de folie et amour</i>, dialogue + en vers, n’a pas eu ses œuvres éditées ni conservées.</p> + + <p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Louis Belcand de la Belcandière, né à Grasse, et + Pierre-Paul, né à Marseille, restaurateurs de la poésie provençale.</p> + + <p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Michaud.</p> + + <p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> On confond quelquefois Marguerite de Valois, dont il est + question en ce moment, avec Marguerite d’Angoulême, sœur de François + I<sup>er</sup>, grand’belle-mère de celle-ci. Nous avons publié la biographie + de Marguerite d’Angoulême de Navarre, ainsi que des extraits de ses + poésies (p. 29). Marguerite de Valois est appelée aussi Marguerite + de Navarre par quelques chroniqueurs, parce que Henri IV était de + Navarre avant d’être roi de France. Le nom Marguerite de France fut + déjà porté par la fille de Marguerite de Castille, comtesse de Vexin, + morte en 1158, et par la fille de saint Louis, mariée en 1270 à Jean le + Victorieux.</p> + + <p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> <i>Mémoires de la royne Marguerite</i>, publiés à + l’<i>Image de sainte Barbe</i>, chez <i>Charles Chapelain, en</i> 1628.</p> + + <p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> Il fut décidé qu’elle irait aux eaux de Spa avec la + princesse de la Roche-sur-Yon, à l’occasion des intérêts de son frère, + le duc d’Alençon, que l’on voulait voir régner dans les Pays-Bas. Cette + narration de son voyage, dont nous élaguons les réflexions politiques + fastidieuses, nous a paru intéressante au point de vue des mœurs de + l’époque et du pays.</p> + + <p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Voir page 42.</p> + + <p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> L’original du portrait de Phérécyde est Éléazar de + Chandeville, neveu de Malherbe.</p> + + <p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> Malherbe.</p> + + <p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> On prétend que M<sup>lle</sup> de Scudéry s’est dépeint + elle-même.</p> + + <p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> Nous ne sommes pas les premiers à critiquer l’admiration + un peu de convention décernée à M<sup>me</sup> de Sévigné. Voir à ce sujet la + biographie de M<sup>lle</sup> du Sommery, page 163.</p> + + <p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> <i>Conversations et entretiens de Madame de Maintenon + avec les demoiselles de Saint-Cyr, rédigés par les maîtresses de classe + et revus et corrigés par Madame de Maintenon</i> (1716). M<sup>me</sup> de + Maintenon ayant demandé aux demoiselles de la classe jaune de Saint-Cyr + sur quel sujet elles désiraient qu’elle leur fît l’instruction, M<sup>lle</sup> + de Chardon proposa l’<i>indiscrétion</i>.</p> + + <p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Saint-Simon.</p> + + <p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Très vieille amie de M<sup>me</sup> de Maintenon d’avant son + temps de grandeur.</p> + + <p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Ouvrage sur <i>les Femmes illustres</i>, de M<sup>me</sup> la + comtesse Drohojowska, 1832.</p> + + <p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> <i>Poésies d’Anacréon et de Sapho</i>, 1668. «En + traduisant Anacréon en notre langue, j’ai voulu donner aux dames le + plaisir de lire le plus joly et le plus galant poète grec que nous + ayons», dit-elle dans sa préface.</p> + + <p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a> Fragment de la Préface sur Horace.</p> + + <p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a> Qu’aurait dit M<sup>me</sup> Dacier s’il lui avait été donné de + voir nos opérettes?</p> + + <p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a> Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale, + publié par M. Léopold Delisle, membre de l’Institut.</p> + + <p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a> La Harpe et Villemain en ont fait le plus grand éloge.</p> + + <p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a> <i>Correspondance littéraire</i>, 1<sup>er</sup> mai 1765.</p> + + <p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a> <i>Œuvres</i> de M<sup>me</sup> Riccoboni, in-18, 1826, t. II.</p> + + <p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a> Grimm, dans sa <i>Correspondance littéraire</i>.</p> + + <p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a> Hippolyte de Laporte.</p> + + <p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a> Eugène Asse, <i>Une Femme moraliste au XVIII<sup>e</sup> + siècle</i>.</p> + + <p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a> Ce que nous appelons aujourd’hui «petit crevé» ou + «p’chutteux».</p> + + <p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a> <i>Mémoires</i>, III, p. 163-164.</p> + + <p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a> C’est la mère de l’aimable auteur du roman plein d’esprit + et d’intérêt intitulé <i>la Chapelle d’Ayton</i>.</p> + + <p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a> Cette devise est très remarquable, en ce qu’elle fut + prophétique. Si cet homme infortuné avait été obscur, ou s’il avait + pu se <i>cacher</i> dans le temps de la Terreur, il vivrait encore. + Cette devise rappelle celle de Fouquet, qui eut le même genre de + singularité. Fouquet avait dans ses armes un écureuil: il prit pour + devise cet écureuil, qu’il plaça entre huit lézards et un serpent, + animaux qui se trouvaient dans les armes de Colbert et de Le Tellier, + ses ennemis. L’<i>âme</i> de cette devise était: <i>Je ne sais où ils + m’entraînent.</i> En effet, il fut <i>entraîné</i> où il n’avait pas + prévu qu’on pût le conduire.</p> + + <p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a> Nouvelle édition, collection Ollendorff.</p> + + <p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a> Collection des ouvrages de femmes, par M<sup>lle</sup> de + Kéralio, 1785.</p> + + <p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a> La vue de cette femme célèbre remplit d’abord d’une + excessive timidité. La figure de M<sup>me</sup> de Staël a été fort discutée. + Mais un superbe regard, un sourire doux, une expression habituelle de + bienveillance, l’absence de toute affectation minutieuse et de toute + réserve gênante, des mots flatteurs, des louanges un peu directes, mais + qui semblent échapper à l’enthousiasme, une variété inépuisable de + conversation, étonnent, attirent, et lui concilient presque tous ceux + qui l’approchent. Je ne connais aucune femme et même aucun homme qui + soit plus convaincu de son immense supériorité sur tout le monde, et + qui fasse moins peser cette supériorité. (<span class="smcap90">Benjamin Constant.</span>)</p> + + <p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a> La Jungfrau fut escaladée pour la première fois, en 1841, + par les naturalistes suisses Agassiz, Desor, etc.</p> + + <p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a> Voir la notice sur M<sup>me</sup> de Witt, née Guizot, et sur ses + œuvres, dans la 3<sup>e</sup> partie, consacrée aux écrivains vivants.</p> + + <p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a> M. Caro, <i>Philosophes et Philosophies</i>.</p> + + <p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a> Ollendorff, éditeur. Nouvelle édition, 1892, par M<sup>me</sup> + Carette, née Bouver. L’ancienne édition datait de 1837, coûtait une + soixantaine de francs, et était devenue difficile à se procurer.</p> + + <p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a> <i>Médaillons et Camées</i>, par Desplace.</p> + + <p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a> Chez M. Perrin, éditeur, qui nous a autorisé à emprunter + à ce volume, d’ailleurs épuisé, les citations que nous en faisons.</p> + + <p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a> C’était de s’habiller en homme afin de pouvoir aller au + parterre.</p> + + <p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a> Nous empruntons cette lettre inédite à la <i>Gazette + anecdotique</i>, 1889.</p> + + <p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a> Théophile Gautier.</p> + + <p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a> Calmann-Lévy, éditeur.</p> + + <p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a> <i>M<sup>me</sup> A. Craven</i>, par M. Arthur Mugnier.</p> + + <p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a> Homonyme de prénom, en espagnol.</p> + + <p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a> <i>Matinées espagnoles</i>, 1<sup>er</sup> août 1892.</p> + + <p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a> Fragment d’un article sur Fontainebleau. (<i>Figaro</i>, + août 1892.)</p> + + <p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a> A cette époque, les femmes portaient des crinolines + appelées cage.</p> + + <p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a> Décédée pendant que notre livre était sous presse.</p> + + <p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a> Supplément du <i>Figaro</i>, 1892. <i>En Provence.</i></p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="section br2"> + <p class="center big110">ERRATA</p> + + <p>Page 178. — Sophie Arnould, morte en 1803 et non 1703.</p> + + <p> — 237. — Princesse de Salm-Dych et non Dycha.</p> + + <p> — 63. — Madeleine Rouvre, marquise de Sablé, au lieu de Souvre.</p> +</div> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <p><span class="pagenum" id="Page_409">409</span></p> +</div> + +<table class="tablematieres" id="table_des_matieres"> + <colgroup> + <col style="width: 90%;"> + <col style="width: 10%;"> + </colgroup> + <tbody> + <tr> + <td colspan="2" class="tdctop"><h2>TABLE DES MATIÈRES</h2></td> + </tr> + <tr> + <td colspan="2" class="tdctop"><hr class="small3t"></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Avertissement.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_a">I</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Préface sur l’instruction des + femmes et la carrière littéraire.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_b">III</a></td> + </tr> + <tr> + <td colspan="2" class="tdcmiddle big120"><a href="#ch_c"> I<sup>re</sup> PÉRIODE</a><br> + <span class="smcap70">XIII</span><sup>e</sup> <span class="smcap70">AU XVI</span><sup>e</sup> <span class="smcap70">SIÈCLE</span></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"><i>Note.—Héloïse.</i></td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Footnote_3">2</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Marie de France.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_1">3</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Agnès de Navarre Champagne.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_2">5</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Christine de Pisan.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_3">9</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Clothilde de Surville.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_4">21</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Marie de Clèves.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_5">23</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Clémence Isaure.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_6">24</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Marguerite d’Angoulême.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_7">29</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Paule de Viguier.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_8">32</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Louise Labé.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_9">35</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Clémence de Bourges.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_9a">38</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Pernette du Quillet.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_10">40</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Dames des Roches.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_11">40</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Anne de Marquets.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_10">40</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Anne Séguier.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_10">40</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Dame de Vergnes.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_10">40</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Elisène de Crenne.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_12">41</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Marseille d’Altouvins.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_13">41</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Catherine de Parthenay.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_14">42</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Marie de Romieu.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_15">43</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Marguerite de France.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_16">45</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Anne de Rohan.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_17">47</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>lle</sup> de Gournay.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_18">50</a></td> + </tr> + <tr> + <td colspan="2" class="tdcmiddle big120"><a href="#ch_d"> II<sup>e</sup> PÉRIODE</a><br> + <span class="smcap70">XVII</span><sup>e</sup> <span class="smcap70">ET XVIII</span><sup>e</sup> <span class="smcap70">SIÈCLES</span></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Madeleine de Scudéry.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_19">55</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Marquise de Sablé.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_20">63</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>lle</sup> de Calage.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_21">65</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Comtesse de la Suze.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_22">66</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Comtesse de Brégy.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_23">67</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Anne de Bourbon.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_24">69</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> de Motteville.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_25">70</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Duchesse de Nemours.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_26">73</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Marquise de Sévigné.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_27">75</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> de Grignan.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_79">79</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> de Simiane.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_79">79</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> de Coulanges.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_79">79</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>lle</sup> de Montpensier.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_28">80</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> de la Fayette.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_29">81</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> de Maintenon.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_30">87</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Princesse des Ursins.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_31">92</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Marquise de Caylus.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_32">94</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Deshoulières.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_33">96</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Marquise de Lambert.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_34">105</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> D’Aulnoy.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_35">112</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Dacier.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_36">115</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — de Lenoncourt de Courcelles.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_37">124</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Jeanne Dumée.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_38">125</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Catherine Bernard.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_39">126</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Comtesse de Murat.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_40">127</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"><span class="pagenum hidden" id="Page_410">410</span>M<sup>me</sup> de Tencin.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_41">128</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — de Staal-Delaunay.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_42">129</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — de Graffigny.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_43">132</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — du Deffand.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_44">135</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>lle</sup> de Lespinasse.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_45">137</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Geoffrin.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_46">138</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Marquise du Châtelet.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_47">140</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> du Boccage.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_48">144</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Le Prince de Beaumont.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_49">148</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Riccoboni.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_50">157</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Daubenton.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_51">163</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>lle</sup> Du Sommery.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_52">163</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> de Puysieux.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_53">167</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Boufflers-Rouvrel.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_54">172</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> d’Epinay.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_55">174</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Petiteau de la Férandière.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_56">175</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Marquise de Montesson.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_57">176</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>lle</sup> Clairon.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_58">177</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Sophie Arnould.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_59">178</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Marquise d’Antremont.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_60">178</a></td> + </tr> + <tr> + <td colspan="2" class="tdcmiddle big120"><a href="#ch_e">III<sup>e</sup> PÉRIODE</a><br> + <span class="smcap70">FIN DU XVII</span><sup>e</sup> <span class="smcap70">SIÈCLE JUSQU’A NOS JOURS</span><br> + <span class="smcap60">PREMIÈRE PARTIE: DE 1789 A 1830</span></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"><i>Révolution à 1830.</i></td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_e">184</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Roland.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_61">185</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Comtesse de Beauharnais.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_62">194</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> de Verdier.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_63">194</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Ducrest.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_198">198</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> de Genlis.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_64">198</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Baronne de Montolieu.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_65">206</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Campan.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_66">207</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Vigée-Lebrun.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_67">213</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — de Charrière.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_68">214</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>lle</sup> de Kéralio.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_69">218</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Joliveau de Segrais.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_70">220</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Lefrançais-Lallande.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_71">222</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Dufrenoy.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_72">222</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Necker de Saussure.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_73">224</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> de Souza.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_74">227</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Baronne de Krudner.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_75">229</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Comtesse de Bawr.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_76">236</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Duchesse de Duras.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_77">236</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Mallès de Beaulieu.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_78">237</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Baronne de Meré.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_79">237</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Princesse de Salm-Dych.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_80">237</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Marquise de Lescure de La Rochejacquelein.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_81">239</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Cottin.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_82">240</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Baronne de Staël.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_83">248</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Guizot, née de Meulan.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_84">253</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — née Dilson.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_256">256</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> de Rémusat.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_85">257</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Swetchine.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_86">260</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Duchesse d’Abrantès.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_87">262</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Vien.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_88">271</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Desbordes-Valmore.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_89">273</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Victoire Badois.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_90">276</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Angélique Gordon.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_91">278</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Ancelot.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_92">279</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Amable Tastu.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_93">282</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Félicie d’Ayzac.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_94">287</a></td> + </tr> + <tr> + <td colspan="2" class="tdcmiddle big120"><a href="#sc_2"><span class="smcap60">DEUXIÈME PARTIE: DE 1789 A 1830</span></a><br> + <span class="smcap60">1<sup>re</sup> SÉRIE: Auteurs décédés.</span></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">George Sand.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_95">291</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Sophie Gay.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_295">294</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> de Girardin.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_96">294</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>lle</sup> Bertin.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_97">302</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Eugénie de Guérin.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_98">303</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Marie Jemma.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_99">304</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Daniel Stern.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_100">306</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Craven.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_101">308</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Comtesse Dash.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_102">311</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Princesse Belgiojoso.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_103">312</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Elisa Mercœur.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_104">313</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Lesguillon.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_105">316</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"><span class="pagenum hidden" id="Page_411">411</span>M<sup>me</sup> Menessier Nodier.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_106">317</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Elise Gagne.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_107">317</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Louise Choquet, dame Ackermann.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_108">318</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — la comtesse de Gasparin.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_109">319</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Egger.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_110">320</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Penquer.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_111">320</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Comtesse Dora d’Istria.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_112">321</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Princesse Cantacuzène.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_321">321</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Rose Harel.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_113">321</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Blanchecotte.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_114">322</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — la comtesse de Chambrun.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_115">323</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>lle</sup> Mélanie Bourotte.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_116">324</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Claire de Chandeneux.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_117">325</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>lle</sup> Zénaïde Fleuriot.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_118">326</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Marquise de Blocqueville.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_119">326</a></td> + </tr> + <tr> + <td colspan="2" class="tdcmiddle big120"><a href="#sc_3"><span class="smcap60">2<sup>è</sup> SÉRIE: Ecrivains vivants.</span></a></td> + </tr> + <tr> + <td colspan="2" class="tdcmiddle2">Les Femmes poètes</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>lle</sup> Loyseau.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_342">342</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Sylvanecte.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_342">342</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>lle</sup> Vacaresco.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_342">342</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Anaïs Ségalas.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_120">342</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Louise d’Isole.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_121">351</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — G. de Montgomery.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_122">352</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Sophie de B. de Courpon.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_123">355</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Anaïs Dewailly.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_124">357</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — la baronne de Goya-Borras.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_125">361</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — de Bosguérard.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_126">362</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Ludovic Foucault.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_127">365</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Eugénie Vicq.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_128">366</a></td> + </tr> + <tr> + <td colspan="2" class="tdcmiddle2"><i>Femmes politiques et journalistes</i></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Adam.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_129">367</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Michelet.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_130">373</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Edgar Quinet.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_131">373</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Ratazzi.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_132">374</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Séverine.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_133">377</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Potonié-Pierre.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_378">378</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Maria Deraisme.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_378">378</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Louise Michel.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_378">378</a></td> + </tr> + <tr> + <td colspan="2" class="tdcmiddle2"><i>Voyages et Sciences</i><br><i>Philanthropie, économie</i></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Le Ray.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_379">379</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Dieulafoy.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_379">379</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> la Duchesse de Fitz-James.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_134">379</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>lle</sup> Pauline de Grandpré.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_380">380</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Sarah Raffalowitch.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_380">380</a></td> + </tr> + <tr> + <td colspan="2" class="tdcmiddle2"><i>Chroniqueuses</i></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Etincelle.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_135">380</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Carette.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_136">384</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Marquise de Seméac.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_137">387</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Gyp.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_138">387</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Arvède Barine.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_139">388</a></td> + </tr> + <tr> + <td colspan="2" class="tdcmiddle2"><i>Livres de Pensées</i></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Carmen Sylva.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_140">388</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Comtesse Diane.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_141">390</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Ange Bénigne.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_390">390</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Amica et Mathilde.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_390">390</a></td> + </tr> + <tr> + <td colspan="2" class="tdcmiddle2"><i>Les Romancières.</i></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Stanislas Meunier.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_391">391</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Jane Herval.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_391">391</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Flourens.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_391">391</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Gennevraye.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_391">391</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Gustave Haller.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_391">391</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Pierre Ninous.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_391">391</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Jacquet Vincent.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_391">391</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Pierre Cœur.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_391">391</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Caro.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_142">391</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Th. Bentzon.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_143">392</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Mary Summer.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_144">392</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"><span class="pagenum hidden" id="Page_412">412</span>Henry Gréville.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_146">393</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Manuela (Duchesse d’Uzès).</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_147">396</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>lle</sup> Jeanne Schultz.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_398">398</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Vicomtesse de Janzé.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_398">398</a></td> + </tr> + <tr> + <td colspan="2" class="tdcmiddle2"><i>Théâtre</i></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Judith Gautier.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_145">393</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Pauline Thys.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_393">393</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Simone Arnauld.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_393">393</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Louise Audebert.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_402">402</a></td> + </tr> + <tr> + <td colspan="2" class="tdcmiddle2"><i>Littérature pour l’adolescence</i></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> de Witt.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_399">399</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — De Stolz.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_399">399</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Comtesse de Ségur.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_399">399</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — De Pibrac.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_399">399</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Colomb.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_399">399</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — De Pressensé.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_399">399</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Blandy.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_399">399</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — De Nanteuil.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_399">399</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Trémadeur.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_399">399</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Julie Gourault.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_399">399</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Louis Figuier.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_399">399</a></td> + </tr> + <tr> + <td colspan="2" class="tdcmiddle2"><i>Pédagogie</i> </td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Pape-Carpentier.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_400">400</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Jules Favre.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_400">400</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Pauline de Kergomard.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_400">400</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Dallet.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_400">400</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom"> — Scheffer.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_400">400</a></td> + </tr> + <tr> + <td colspan="2" class="tdcmiddle2"><i>Psychologie</i></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Alphonse Daudet.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_149">400</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Hector Malot.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_400">400</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>lle</sup> Marie-Anne de Bovet.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_150">402</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Georges de Peyrebrune.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_151">405</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Rachilde.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_405">405</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Rousselande.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_405">405</a></td> + </tr> + <tr> + <td colspan="2" class="tdcmiddle2"><i>Théosophie</i></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Tola Dorian.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#ch_152">407</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Duchesse de Pomar.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_408">408</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">Comtesse d’Adhémar.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_408">408</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdlbottom">M<sup>me</sup> Blanasky.</td> + <td class="tdrbottom"><a href="#Page_408">408</a></td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<hr class="small3a"> + +<p class="center">Paris, imp. Jouaust, L. Cerf successeur, 13, rue de Médicis.</p> + +<hr class="chap"> + +<div class="chapter"> + <div class="tnote"> + <h2 class="h2note" id="note_au_lecteur">Au lecteur</h2> + + <p class="fontnote">Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version + originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées. Les corrections de + l’errata ont été prises en compte.</p> + + <p class="fontnote">La ponctuation n’a pas été modifiée hormis quelques corrections + mineures.</p> + + <p class="fontnote">La couverture est illustrée par un tableau de Jean-Baptiste Camille + Corot (1796-1875), intitulé: <i>Liseuse couronnée de fleurs</i> ou <i>La muse de Virgile</i>.</p> + + <p class="fontnote">Nous remercions <b>le musée du Louvre (Paris)</b> qui permet + la reproduction de cette œuvre. La couverture appartient au domaine public.</p> + </div> +</div> + +<hr class="full"> +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78843 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78843-h/images/bandeau1.jpg b/78843-h/images/bandeau1.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..10f1dc8 --- /dev/null +++ b/78843-h/images/bandeau1.jpg diff --git a/78843-h/images/bandeau2.jpg b/78843-h/images/bandeau2.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..426fc80 --- /dev/null +++ b/78843-h/images/bandeau2.jpg diff --git a/78843-h/images/bandeau3.jpg b/78843-h/images/bandeau3.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..cd0aa91 --- /dev/null +++ b/78843-h/images/bandeau3.jpg diff --git a/78843-h/images/bandeau4.jpg b/78843-h/images/bandeau4.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..29e7a3d --- /dev/null +++ b/78843-h/images/bandeau4.jpg diff --git a/78843-h/images/cover.jpg b/78843-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6233fb4 --- /dev/null +++ b/78843-h/images/cover.jpg diff --git a/78843-h/images/lettre-i.jpg b/78843-h/images/lettre-i.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b9fc7ac --- /dev/null +++ b/78843-h/images/lettre-i.jpg diff --git a/78843-h/images/lettre-l.jpg b/78843-h/images/lettre-l.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..25f4100 --- /dev/null +++ b/78843-h/images/lettre-l.jpg diff --git a/78843-h/images/lettre-m.jpg b/78843-h/images/lettre-m.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5c13258 --- /dev/null +++ b/78843-h/images/lettre-m.jpg diff --git a/78843-h/images/lettre-n.jpg b/78843-h/images/lettre-n.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a7d75a3 --- /dev/null +++ b/78843-h/images/lettre-n.jpg diff --git a/78843-h/images/lettre-u.jpg b/78843-h/images/lettre-u.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..78c3101 --- /dev/null +++ b/78843-h/images/lettre-u.jpg diff --git a/78843-h/images/sceau.jpg b/78843-h/images/sceau.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..58c2a60 --- /dev/null +++ b/78843-h/images/sceau.jpg diff --git a/78843-h/images/vignette1.jpg b/78843-h/images/vignette1.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e1039cc --- /dev/null +++ b/78843-h/images/vignette1.jpg diff --git a/78843-h/images/vignette2.jpg b/78843-h/images/vignette2.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c940b75 --- /dev/null +++ b/78843-h/images/vignette2.jpg diff --git a/78843-h/images/vignette3.jpg b/78843-h/images/vignette3.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2ad5467 --- /dev/null +++ b/78843-h/images/vignette3.jpg diff --git a/78843-h/images/vignette4.jpg b/78843-h/images/vignette4.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..644501e --- /dev/null +++ b/78843-h/images/vignette4.jpg diff --git a/78843-h/images/vignette5.jpg b/78843-h/images/vignette5.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..adf0600 --- /dev/null +++ b/78843-h/images/vignette5.jpg diff --git a/78843-h/images/vignette6.jpg b/78843-h/images/vignette6.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4a2b3b5 --- /dev/null +++ b/78843-h/images/vignette6.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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