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JOSEPH-RENAUD</p> + +<h1>LE CLAVECIN<br> +HANTÉ</h1> + + +<p class="c gap">ÉDITIONS PIERRE LAFITTE<br> +90, <span class="xsmall">AVENUE DES CHAMPS-ÉLYSÉES</span><br> +<span class="g">PARIS</span></p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">Copyright par <span class="sc">Librairie Hachette</span>, Paris, 1920.<br> +Tous droits de reproduction, de traduction +et d’adaptation réservés pour tous pays.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="c top4em i large">à A. R. H.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c1">LE CLAVECIN HANTÉ</h2> + + +<p>Depuis toujours, le père Laquinte, dit « Guignagauche », +guidait les visiteurs dans le vieux +château de Senin-les-Ruines dont les tours ébréchées +s’imposaient altièrement sur les ondulations +de la plaine picarde.</p> + +<p>Petit vieillard glabre, ridé, grimaçant, il commentait +les pierres historiques d’une voix nasale +de marionnette qui sonnait bizarrement dans le +silence des ruines. Il avait de l’érudition et la déployait +selon l’importance des visiteurs ; ses propos +devenaient même fort intéressants quand l’auditoire +était de marque.</p> + +<p>Les articles sur le château de Senin qui paraissaient +quelquefois en des revues anglaises ou allemandes, +n’oubliaient pas de mentionner le vieil +original.</p> + +<p>A part ces fonctions que l’isolement du village +rendait intermittentes, le père Laquinte exerçait +celle de rebouteux ; ses drogues guérissaient, incontestablement, +des maladies réputées incurables. +Cela lui avait valu plusieurs condamnations pour +exercice illégal de la médecine et une renommée +inquiétante de « j’teux d’sorts ». Les paysans le +craignaient et haïssaient. Même ceux qu’il avait +sauvés s’écartaient de son chemin.</p> + +<p>Et puis il recevait des journaux d’Allemagne ! +Les gamins de l’école, au crépuscule, gibecières +ballantes, lui criaient de loin : « A pouille l’Alboche !… »</p> + +<p>Des années et des années auparavant, il était +arrivé à Senin avec une charretée de vieux meubles +baroques. Voilà tout ce qu’on savait de lui. +Et son regard, insaisissable grâce au strabisme, +prenait vite une bizarre expression de menace +qui décourageait les questionneurs.</p> + +<p>Il vivait au pied de l’énorme côte menant aux +ruines, dans une chaumière encombrée de bouquins, +de paperasses, de verreries chimiques.</p> + +<p>La nuit, ce repaire luisait souvent d’haletantes +clartés rouges. Alors, dans le village endormi, +quelque cultivateur, se relevant pour soigner des +bêtes à l’étable, grommelait entre deux pelletées +de fumier :</p> + +<p>« V’là cor Guignagauche qui bout d’la poison ! »</p> + +<hr> + + +<p>A la mi-août 1914, les petites feuilles des sous-préfectures +voisines annoncèrent des triomphes +français en Alsace-Lorraine. On plaignait les gars +du village que, d’après leurs hâtives cartes-postales, +on savait en Belgique : ils ne seraient pas, +les pauvres ! à la reprise de Strasbourg et Metz !… Puis +ce furent les rumeurs affreuses, patriotiquement +démenties d’abord… Nos troupes, désordonnées, +mélangées, repassèrent au carrefour où, +trois semaines auparavant, on avait été les acclamer… Les +populations du Nord, en fuite, disaient +sans faire halte le désastre immense et que, là-bas, +leurs chaumières n’étaient plus que des poutres +brûlées joignant des murs en ruines…</p> + +<p>Senin voulut rester d’abord… Mais, un matin, +la brise apporta les aboiements précipités du +canon. Du sommet abrupt que le vieux château +terminait dans l’air, on aperçut sourdre, au loin, +sur l’horizon, d’immenses fumées à reflets écarlates…</p> + +<p>Alors les courages fondirent. Les femmes +criaient. Les tocsins se répondaient sur l’immense +campagne. Les mobiliers paysans s’entassèrent +frénétiquement sur charrettes, carrioles, brouettes, +au hasard de la fête. On tâcha d’emmener le +bétail. On eût voulu emporter les champs, les +vergers… C’était un désordre pathétique…</p> + +<p>Seul, le père Laquinte resta, dans sa demeure +mal famée, parmi ses livres et ses drogues, tranquille, +louchant, dédaigneux, malgré le fracas +ébranlant l’horizon, de la bataille sans bornes…</p> + +<p>« V’là Guignagauche qui veut faire camarade +avec les Boches ! » criaient des vieilles. Et elles +jetèrent des cailloux dans la fenêtre du « j’teux +d’sorts ». Mais, comme il y parut, elles s’enfuirent, +troussant leurs cottes.</p> + +<p>… Au crépuscule, les routes brumeuses furent +submergées d’uniformes gris. Cette invasion, +bruyamment, bonassement, avec une confiance +hilare, s’étendit jusqu’au village, reflua autour, +l’étreignit, moussa entre les chaumières…</p> + +<hr> + + +<p>Le père Laquinte fut interrogé par l’« <span lang="de" xml:lang="de">oberst</span> » +commandant le régiment bavarois qui allait passer +la nuit à Senin. Cet officier supérieur, gras, +la taille amincie par un corset, le visage rond et +rasé, les cheveux teints, les pommettes rougies +à peine et les lèvres un peu plus, avait un roulement +de hanches féminin et des manières précieuses.</p> + +<p>Un joli lieutenant robuste et silencieux, aux +mains énormes et baguées bizarrement, ne le +quittait guère et sentait le musc.</p> + +<p>Dans le régiment on surnommait l’<span lang="de" xml:lang="de">oberst</span> « la +Poupée » ; et le lieutenant « la Gazelle » à cause +de son musc.</p> + +<p>Dans les bagages de l’<span lang="de" xml:lang="de">oberst</span> se trouvaient une +grande quantité de livres et de brochures ayant +trait aux curiosités artistiques et archéologiques +du Nord de la France.</p> + +<p>Et il dit au vieux guide, d’une voix à la fois +rauque et mignarde :</p> + +<p>« Regardez toute cette librairie qui me suit :… Et +pourtant vos sales journaux écrivaillent que +nous sommes des barbares !… Monsieur l’expert +des ruines, un Bavarois sait faire la guerre, sa +puissante épée dans une main et, dans l’autre, +un livre ! Notre puissance combative s’associe à +une extrême civilisation et en est un des aspects, +une des clartés… Mais cette photo reproduite par +cette revue… là… n’est-elle pas votre effigie ? +Oh ! nous avons de la chance ! Il paraît que vous +êtes une curiosité locale ! Nous allons donc +visiter ces ruines d’une façon intéressante… +Veuillez nous guider. »</p> + +<p>Et un <span lang="de" xml:lang="de">feldwebel</span>, ajouta, en bousculant violemment +le vieillard :</p> + +<p>« Marche devant !… »</p> + +<p>Le père Laquinte ne s’étonna point. A peine +son petit visage sec se plissa-t-il davantage autour +de ses yeux louchant, à peine les fanons de son +cou s’empourprèrent-ils.</p> + +<p>Il commença à gravir la rude côte devant +l’<span lang="de" xml:lang="de">oberst</span>, le lieutenant et une dizaine d’officiers.</p> + +<p>Derrière eux, le paysage s’abaissait, s’élargissait, +devenait une immense étendue de campagne +où les moissons ondoyaient jusqu’aux +forêts indistinctes de l’horizon. Senin ne fut plus +qu’un jouet minuscule avec son clocher, ses +rouges toits, ses peupliers. L’air fraîchit…</p> + +<p>Enfin, le sommet !… Une passerelle menait +aux ruines par-dessus un grand fossé marécageux +où coassaient des grenouilles centenaires.</p> + +<p>Une énorme tour, presque intacte, offrit les +marches creusées de son escalier tournant…</p> + +<p>Et, dès lors, Guignagauche récita ses explications +avec son nasillement monotone, automatique, +où subsistait l’accent du pays. Les Germains +écoutaient, comparaient avec les dires des brochures, +interrogeaient, remerciaient…</p> + +<p>En les grandes salles sonores, sombres, parfois +d’étroites meurtrières leur montraient l’étendue +indistincte de la plaine où rougeoyait le soir.</p> + +<p>Au loin, les heurts sourds du canon se contrariaient +irrégulièrement…</p> + +<p>La plus haute salle était si vaste que même +un midi ensoleillé y laissait de l’ombre, si haute +qu’au-dessus de soi on sentait, on entendait, sans +les voir, le vol en cercle d’oiseaux nocturnes qui +y nichaient… Là, spécialement, le silence, l’obscurité, +l’atmosphère, étaient étranges…</p> + +<p>En entrant, les officiers se turent, soulevèrent +leurs fourreaux de sabre…</p> + +<p>La voix de Polichinelle du vieux guide crépita :</p> + +<p>« Vous êtes ici en ce qui constituait le salon +de la dernière comtesse de Senin, guillotinée, en +1793, à cause de son amitié pour Marie-Antoinette, +reine de France. Elle était très belle. Elle +avait beaucoup d’instruction aussi, puisqu’elle +réunissait en ce château les grands esprits de +l’époque, surtout les philosophes, les musiciens, +les peintres… Cette pièce, que vous voyez si délabrée, +a contenu les gens les plus fameux de la +Régence et du règne de Louis XVI. Ah ! si ces +pierres pouvaient parler !</p> + +<p>— Qu’est-ce que c’est, là ?… Ce vieux clavecin… +lamentable avec son clavier édenté et ses +cordes tordues ?… » demanda « La Gazelle », le +suave lieutenant de l’<span lang="de" xml:lang="de">oberst</span>.</p> + +<p>Le père Laquinte regarda le clavecin, craintivement.</p> + +<p>« Ce clavecin ?… oh, c’est la légende du château… +ou plutôt pas une légende, Vos Excellences, +non… une suite de faits mystérieux, +oui, mystérieux…, quoique <i>nettement constatés</i> +par les gens les plus capables… Voilà : vers 1780, +un de vos compatriotes, le chevalier Gluck, vint +en France où il fit fureur… La reine Marie-Antoinette +le protégea contre les partisans de son +rival Piccini… Mais de nobles officiers bavarois +connaissent aussi bien que les lettrés français les +querelles des Gluckistes et des Piccinistes ! Cela +appartient à l’histoire de la musique et Munich +est la cité de tous les arts !… Or, la comtesse de +Senin fit plus encore que la reine pour le chevalier +Gluck… Le comte, qui courait les gueuses +de Paris et passait ses nuits dans les maisons de +jeu du Palais-Royal, laissait sa femme fort +libre. Et Gluck rejoignait souvent la comtesse +en ce château, dont il devint un familier… Il +passait quelquefois deux jours et une nuit en +chaise de poste pour être ici quelques heures… +Il était épris corps et âme de la comtesse… Il +préférait un regard d’elle à ses plus grands succès +de compositeur… Des livres marquent même +qu’elle fut la seule passion de sa vie et son +suprême regret au seuil de la mort… Et ils ne +se trompent pas, ces livres, allez !… Nous en +sommes sûrs, ici à Senin !… Car, la nuit qui +suit chaque anniversaire de la mort de la comtesse, +le chevalier Gluck <i>revient</i> ici, en habit +de la cour… Oui, Excellences, il <i>revient</i> !… et +pas d’erreur, ni d’hallucinations !… C’est bien +lui !… »</p> + +<p>Le vieillard parlait à voix basse, mais d’une +façon intense. L’obscurité, presque totale, était +menaçante. De l’angoisse, comme laissée là par +autrefois, frissonnait entre les pierres humides…</p> + +<p>— Oui, il <i>revient</i> dans cette salle et il joue les +motifs préférés de son amie sur ce clavecin qui, +alors, se trouve bon comme jadis et qu’à cause de +cela personne n’a jamais voulu enlever d’ici… +Oh, c’est bien Gluck, allez !… Gluck tel que sur +les gravures… Bien des gens, qui ne croyaient +pas, l’ont guetté <i>et l’ont vu</i> !… Il est transparent +comme de la fumée, mais il n’y a pas à se tromper… +Et on entend le clavecin nettement…, de +si beaux airs !… Aussi vrai que nous sommes +là ?… Et tenez, Excellences, c’est justement ce +soir l’anniversaire en question ! »</p> + +<p>Le père Laquinte murmura seulement ces derniers +mots.</p> + +<p>Dans les ténèbres, maintenant profondes, de +la vieille tour, le vent nocturne grondait…</p> + +<p>« De la lumière… » ordonna nerveusement +l’<span lang="de" xml:lang="de">oberst</span>.</p> + +<p>Aux mains de plusieurs officiers, des cônes +électriques parurent, projetèrent des ronds pâles +sur les pierres.</p> + +<p>Et « La Poupée » ajouta :</p> + +<p>« Les légendes ont parfois une intéressante +part de vérité ! Rappelez-vous celle de l’Atlantide, +qui semblait une diablerie de nourrice, et +qui est devenue une réalité historique !… La ville +d’Ys, à la pointe ouest de l’Europe, a parfaitement +existé !… Or, nous avons ce soir une occasion +superbe d’examiner une curieuse légende… +et de faire une politesse à l’auteur génial d’<i>Iphigénie</i> !… +Soupons dans cette salle ! Notre régiment +qui, avant l’entrée à Paris, sert de pivot à +une conversion du corps d’armée vers l’est, est +ici, jusqu’à demain au moins, bien tranquille… +Nous allons attendre Gluck en buvant du champagne… +L’ami, trouvez le nécessaire dans le village !… »</p> + +<p>Et, se tournant vers « La Gazelle », le commandant +bavarois ajouta :</p> + +<p>« Cela te plaît ainsi, j’espère, cher Frantz ? »</p> + +<hr> + + +<p>Le père Laquinte fit généreusement enfoncer +par la soldatesque teutonne les portes des maisons. +Il indiqua les meilleures caves, les étables +riches. Il divulgua, sans vergogne, les cachettes +où les habitants avaient enfoui des objets précieux.</p> + +<p>Il fut populaire et obéi…</p> + +<p>Tout en organisant le pillage, il faisait apprêter +et transporter au sommet du château, un +énorme repas pour ces dilettantes bavarois qui +voulaient voir Gluck surgir dans les ténèbres de +minuit…</p> + +<p>… Peu avant cette heure ordinaire aux sorcelleries, +en un coin de la grande salle hantée +où des lueurs oscillantes de bougies déplaçaient +des lambeaux d’ombre, les officiers, gonflés de +mangeaille, s’alcoolisaient, tuniques ouvertes, +accoudés lourdement.</p> + +<p>La brume nocturne entrait, malgré les planches +appliquées contre les meurtrières. On avait +chassé les oiseaux de nuit. Les pierres suintaient. +L’air sentait la cave, le rhum, le cigare +et, soudain, le musc, quand, d’un délicat foulard, +« La Gazelle » s’essuyait les tempes…</p> + +<p>Dehors, l’ombre opaque, humide, s’imposait +sur le roulement lointain de la canonnade. D’un +clocher, l’heure, à chaque quart, lointaine, illusoire +peut-être, montait en vibrant à travers les +murailles…</p> + +<p>Au village, le régiment était ivre. Depuis les +plaines belges il n’avait pas encore trouvé de +vins aussi gaillards, d’eaux-de-vie aussi âpres. +Ces hommes habitués aux beuveries de bière +absorbaient ces alcools français comme du léger +liquide munichois. Aussi gisaient-ils pêle-mêle, +ronflant, vomissant…</p> + +<p>… Le commandant bavarois discourait, les +yeux vagues :</p> + +<p>« Minuit bientôt, Messieurs… La matérialisation +de choix que nous attendons, se produira-t-elle ?… +Nous sommes persuadés que non, à cause +de notre grand sens scientifique… Mais, qui +sait ?… peut-être !… Ah ! on en arrive vite à ces +limites de la pensée : <i>peut-être… qui sait !…</i> +Rappelez-vous l’adage de ce baroque Hamlet en +qui leur Shakespeare incarna l’âme germanique : +« Il y a plus de choses au ciel et sur la terre que +les philosophes n’en rêvèrent jamais !… » Grâce +à ce bonhomme qui louche et à cette attente puérile +de Gluck, notre imagination contemple le +Versailles de Marie-Antoinette et toute cette époque +française qu’il fallait connaître, paraît-il, pour +savoir la douceur de vivre… Versailles !… La +cour admirable… le Trianon, les bergeries, les +menuets au clair de lune, les philosophes, les +querelles entre Gluckistes et Piccinistes… Antoinette ! +« … <i>O toi qui, dans tes mains, portes aussi ta +tête, rose et lis transformés en un bouquet de +fête, et que sur l’échafaud un ange vient cueillir !</i>… » +chanta leur poète, dont l’art et le sang +savent cette époque à laquelle nous voici par +notre violent rêve… Ah ! l’heure est exquise pour +nous Bavarois raffinés… Mais à qui devons-nous +cette joie intellectuelle ?… à la Force !… à nos +canons !… Buvons au <span lang="de" xml:lang="de">Kaiser</span> !… <span lang="de" xml:lang="de">Hoch !… +Hoch !…</span> »</p> + +<p>Mais commandant et officiers esquissèrent seulement, +et péniblement, le geste du toast. Ils se +sentaient lourds d’une singulière langueur… le +corps engourdi et l’esprit anormalement lucide, +capables de dialoguer mieux qu’à l’ordinaire, +impuissants à tout effort physique… État agréable, +après tout…</p> + +<p>Dehors, dans les ténèbres, la brume s’épaississait +encore. C’était, prématurément, l’horreur +des nuits de novembre. Les heurts de la canonnade +se percevaient mieux.</p> + +<p>L’<span lang="de" xml:lang="de">oberst</span>, la main renversée, petit doigt en l’air, +regardait sa montre-bracelet.</p> + +<p>« Minuit moins deux… »</p> + +<p>Tous les regards se portèrent obliquement +vers la silhouette du clavecin hanté, indistincte +dans la pénombre…</p> + +<p>Il y eut un silence. Les respirations inclinaient +les flammes des dernières bougies…</p> + +<p>A travers les pierres de la tour, le premier +coup de minuit vibra… le second… le neuvième…, +le douzième…</p> + +<p>Nulle évidence spectrale ne parut en la vieille +salle… Rien… rien…</p> + +<p>Mais les officiers contemplaient, hébétés, un +rêve intérieur…</p> + +<p>L’<span lang="de" xml:lang="de">oberst</span>, sans bouger, les paupières lourdes, +murmura :</p> + +<p>« Décidément, pas de Gluck… pas de Gluck… +pas de Gluck… Il n’est qu’une illusion… Mais les +illusions ne sont-elles pas des réalités que nous +constatons mal !… Où est la vérité ?… Qu’est la +substance ?… L’atome possède-t-il plus qu’une +existence hypothétique ?… Le percevons-nous ?… +Problème et encore problème !… Et sans fin… Allons, +il faut tout de même nous diriger vers nos +cantonnements, en bas… Non qu’une attaque de +nuit soit à prévoir, loin de là… Mais nos bougies +défaillent, et puisque ce vieux Gluck oublie son +amie la comtesse… levons-nous !… et descendons… »</p> + +<p>En les officiers l’esprit de discipline luttait +contre l’engourdissement. Ils allaient se lever…</p> + +<p>Quelques bougies encore moururent en grésillant. +Les ténèbres étaient presque complètes…</p> + +<p>Soudain, la voix du père Laquinte susurra :</p> + +<p>« Écoutez !… »</p> + +<p>Une grêle mélodie métallique émanait de l’indécise +silhouette du clavecin !… On n’en avait pas +perçu les premières notes, mais, maintenant, elle +se détachait, faible, claire, répétée par de menus +échos…</p> + +<p>Hallucination ?… Non… il n’y a guère d’hallucinations +collectives… Alors ?… un mort jouait-il +du clavecin, là ?… Glacés de peur, les Bavarois +sentaient croître encore, et leur bizarre prostration +physique, et leur faculté de penser vite, clairement, +tumultueusement…</p> + +<p>Soudain, une flamme de bougie, s’exaltant +clair avant de s’éteindre, projeta quelques vives +clartés vers le clavecin : on y vit <i>une silhouette +en culotte courte et grand manteau de jadis… Les +mains jouaient !</i>…</p> + +<p>Elles s’arrêtèrent… La mélodie cessa net, +puis reprit, scandaleusement moderne sembla-t-il +aux officiers qui voulurent en vain se dresser, +protester… mais distinguent-ils le réel du +rêve ?… Non, puisqu’ils entendent les cordes du +clavecin éclater avec un vacarme terrible… Oh +oui, les cordes… Ce sont elles qui explosent, elles +qui tonnent, qui tonnent…</p> + +<p>Ils ne surent même pas qu’ils finissaient de +s’endormir !…</p> + +<hr> + + +<p>… Le père Laquinte termina ainsi ses explications +au colonel du régiment français qui, si +facilement, venait de reprendre Senin-les-Ruines +en une attaque de nuit :</p> + +<p>« Oui, mon colonel, le jus de pavots dont +j’avais arrosé leur mangeaille les a grisés, puis +endormis, comme s’ils avaient fumé de l’opium… +Un instant, j’ai cru la dose trop faible… mais +ma vieille boîte à musique, et moi au clavecin, +en culotte cycliste et cape de berger, ont fait +l’affaire… Juste à temps, car, après avoir joué le +grand air d’<i>Orphée</i>, la serinette se mettait à moudre +la valse de <i>Faust</i> ! et votre attaque commençait +son tapage… Quant aux soldats ils +étaient tous fin saouls dans le village, et je savais +bien que sans leurs officiers… Comment, mon +colonel ?… j’aurai la croix d’honneur… moi ?… +moi ?… oh ! mon colonel… »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">L’ÉLIXIR DE LONGUE VIE</h2> + + +<p>Je peux maintenant écrire la raison du suicide, +jusqu’ici inexpliqué, de mon ancien condisciple +de Condorcet, le grand biologiste Athanase +Gille, qui se supprima à moins de cinquante +ans et tandis que l’univers scientifique commençait +à s’incliner devant son génie après l’avoir longtemps +contesté…</p> + +<p>« Crise de neurasthénie aiguë » prétendirent les +gazettes, courtoisement.</p> + +<p>Maint envieux ricana : « Il a toujours été un +peu fou !… »</p> + +<p>Or jamais le cerveau de mon illustre ami n’avait +donné de plus remarquables preuves de force que +pendant les mois qui précédèrent son anéantissement…</p> + +<p>… Au petit, puis au grand lycée Condorcet, où +nous fîmes toutes nos études ensemble, Gille +témoignait d’un penchant irrésistible pour le merveilleux — surtout +pour le merveilleux d’autrefois. +Dans les vieilles légendes que nous enseignaient +nos versions latines et grecques, il voyait +le développement, embelli par la tradition orale, +de faits exacts. Il nous rapprenait l’Ancien Testament, +l’<i>Iliade</i>, l’<i>Odyssée</i>, dépouillés de symboles +et de fiction !… Les tentes de Coré, Dathan +et Abiron, détruites par un jet de feu divinement +volcanique ? Moïse qui, comme tous les initiés +d’alors, connaissait la poudre, avait préparé une +mine sous ces rebelles !… La manne qui sauve les +Israélites ? Elle tombe toujours ! Elle est un très +léger mélange de résine et de miel que le vent +prend à certains arbres et emporte au loin !… Les +incrédules n’ont qu’à faire le voyage pour s’en convaincre… +La chute d’Icare ?… l’accident d’un aviateur +de l’époque, oui, d’<i>un aviateur</i> ! car l’humanité, +en des civilisations préhistoriques, a connu +toutes les merveilles de la machinerie actuelle et +bien d’autres, que peut-être, notre science retrouvera, +dans le futur… Les dragons noblement +occis par saint Georges, saint Michel, et autres +héros ?… pas du tout fabuleux !… de grands sauriens +de la faune antédiluvienne qui ne s’est pas +éteinte d’un seul coup — et dont il existe d’ailleurs +encore des échantillons sur le globe actuel : +les fameux serpents de mer, aperçus, et par +d’irrécusables témoins, dans la baie d’Along, +sont des ichtyosaures que des convulsions volcaniques +arrachent quelquefois aux grottes +immenses des côtes chinoises où ils survivent à +leur époque… Les aurochs, les mammouths, ont +disparu à une date relativement récente… Et sur +certains sommets du Brésil, du Pérou, on trouve +d’énormes vampires, d’ailleurs inoffensifs, très +rares, qui sont des ptérodactyles dégénérés, ainsi +que l’affirment des savants, comme Th. Wood, +Silbermann, Cantagallo…</p> + +<p>Tels étaient ses propos. A l’écouter nous +omettions de jouer aux barres ou aux billes !… En +classe, le professeur se taisait parfois pour laisser +dire cet extraordinaire lycéen qui s’était +donné comme grands maîtres les mages d’il y a +vingt mille ans et qui affirmait violemment que +dix lignes des Védas hindous contiennent plus +de science que tout Darwin, tout Berthelot, tout +Pasteur ! Il rayonnait d’une si puissante conviction +que nous, ses condisciples, nous nous le +représentions dans les ténèbres rousses de Rembrandt +avec le bonnet fourré et la longue robe de +Faust, et regardant, halluciné, luire, à la fenêtre, +les triangles polychromes du macrocosme…</p> + +<p>Il devint bachelier en même temps que moi +avec — lui ! — la mention très bien. Nous passâmes +ensemble nos vacances en Bretagne… Il +tenait à me prouver que la ville d’Ys exista +réellement… Ah ! notre arrivée à la pointe du Raz, +ce tour de l’éboulis de rochers gigantesques où, +par bonds formidables, la ruée des flots accourt, +puis tonne, râle, en s’abattant !… La baie des +Trépassés et le bouleversement énorme de ses +vagues !… Puis l’étang de Laoual, ce marécage +imprévu qui prolonge jusqu’à deux cents mètres +de la mer sa vase et ses roseaux !… Comme je +revois nettement ce visionnaire de Gille gesticuler, +avec des gestes un peu anguleux, dans le +vent brutal qui nous décoiffait !… J’entends sa +voix, qui devait crier pour me parvenir dans le +fracas marin !</p> + +<p>Il disait, avec son accent enthousiaste :</p> + +<p>« Mon vieux, la légende d’Ys, du roi Gralon +et de sa mauvaise fille Dahut, se développa, +comme toutes des légendes, autour d’une vérité… +Ys <i>exista</i> !… et il est impossible de ne pas lui +assigner comme emplacement la plaine basse, +incurvée, qui est devenue la baie de Douarnenez… +Des preuves ?… diverses voies romaines, +venant des quatre coins de l’horizon, s’arrêtent +brusquement au bord de la baie ; à marée basse, +en creusant un peu dans le sable, on les retrouve, +ici intactes, là ruinées, mais on les retrouve ; or +elles conduisaient quelque part ! et elles se dirigent +toutes vers le milieu de la baie !… Note aussi +que jusqu’en 1793, chaque année, le jour des +Morts, on a dit la messe en bateau, <i>au milieu de +la baie de Douarnenez, en mémoire des ensevelis +d’Ys</i>… On raconte aussi que lorsqu’une marée +très basse coïncide avec un vent de terre qui la +pousse encore plus loin du bord, les flots laissent +à découvert d’étranges blocs affectant des formes +trop géométriques pour ne pas être de création +humaine… Mais la ville aux cent églises s’étendait +plus loin. Nous allons le constater… »</p> + +<p>En effet, sur l’étang de Laoual, en barque, +nous palpâmes à l’aide d’une perche de six mètres, +des surfaces carrées, rectangulaires, polygonales, +qui ne pouvaient être des rochers…</p> + +<p>« Sans doute, affirme Gille, cette cathédrale à +laquelle fait allusion ce distique trouvé par M. Le +Carguet, percepteur d’Audierne, dans le texte +d’un très vieux parchemin breton : « Quarante +manteaux d’écarlate s’en vont chaque dimanche +entendre la messe à Laoual… » Les « manteaux +d’écarlate » ? Évidemment des seigneurs +gallo-romains… La messe ? Ce que notre perche +rencontrait sous ces eaux vaseuses était-il un clocheton +de la basilique dont selon la complainte, +les cloches légendaires sonnent pendant certaines +nuits d’hiver ?… »</p> + +<hr> + + +<p>… Je partis peu après aux États-Unis et y restai +une vingtaine d’années, pendant lesquelles je +correspondis régulièrement avec Athanase Gille.</p> + +<p>Docteur en médecine, il s’était spécialisé dans +l’étude des infiniment petits.</p> + +<p>« Pour purger un organisme humain d’une +invasion bacillaire nuisible, m’écrivit-il bien avant +les travaux de Metchnikoff, il ne suffit pas de le +mettre en état de défense grâce à des injections +de nombreux cadavres des mêmes bacilles, il faut +hardiment y déchaîner une autre invasion de bacilles +ennemis des premiers et qui les détruiront, +puis qui, cette besogne faite, ne sauraient non +seulement nuire à l’organisme mais même y +séjourner… Ne me crois pas un grand innovateur : +c’est ainsi qu’à Ninive le groupe des vingt +et un grands prêtres défendaient la sublime métropole +contre les épidémies formidables qui ravageaient +alors la surface du globe… »</p> + +<p>En fait, comme le monde médical le sait, les +trois meilleurs sérums, créés depuis 1910, sont +dus à Athanase Gille ; mais il refusa toujours de +les laisser désigner par son nom ; il prétendait +leur imposer celui de thérapeutes, morts depuis +quinze mille ans ; en les écrits mystérieux desquels +il affirmait avoir trouvé les indications les +plus directement utiles à la création de ces remèdes +souverains !…</p> + +<p>… A mon retour en France, je reconnus difficilement +mon ancien compatriote qui, au lycée, +resplendissait d’une grâce ardente…</p> + +<p>Chauve, le visage plissé comme par un constant +effort de mémoire, les yeux clignotants, les mains +inquiètes, le corps fléchi, les habits sans forme, +tachés, il semblait un vieux et consciencieux préparateur +de chimie…</p> + +<p>Immédiatement, et comme si nous nous étions +quittés la veille, il me parla de ses travaux… Il +ne les inspirait plus de l’antiquité dont la tradition +était décidément trop obscure — la majeure +partie des textes qu’elle laissa restant indéchiffrables. +Mais le labeur des Alchimistes du moyen +âge lui semblait une source inouïe d’information +et d’inspiration. Il les tenait non pas seulement +pour des précurseurs, mais pour de géniaux réalisateurs. +Il affirmait que les résultats de leur +effort étaient encore inconnus, qu’ils avaient +caché les plus décisifs par crainte de procès de +sorcellerie, mais que leurs ouvrages, volontairement +embrumés, deviennent très lumineux pour +qui en saisit la facile clef…</p> + +<p>Pendant plusieurs heures — et avec quel +lyrisme quasi religieux ! — il me vanta la profonde +science, le courage, la ténacité, de Roger +Bacon, Albert le Grand, Paracelse, Basile Valentin, +Raymond Lulle…</p> + +<p>Après cette entrevue je restai deux ans sans +nouvelles de lui. Mes lettres demeurèrent sans +réponse…</p> + +<p>Je parvins seulement à savoir qu’il avait acquis +en Bretagne, près de Guérande, une vaste propriété +et qu’il y conduisait de mystérieuses expériences…</p> + +<p>… Plus tard, on trouva près de son cadavre +cette lettre pour moi :</p> + +<p>« Vieil ami, pardonne-moi ce silence… Voici +ce qui m’arriva !… C’est formidable… <i>J’ai composé +l’élixir des Alchimistes, oui, l’élixir de Longue +Vie !</i>… Ne me crois pas fou ! Trois êtres +humains me doivent la jeunesse, la fascinante +jeunesse, le seul but qui vaille l’effort de penser, +d’agir… la jeunesse !…</p> + +<p>« Oui, j’ai retrouvé ce secret !… <i>trouvé</i>, plutôt +un nouveau secret car les divers âges de l’humanité +employèrent, pour obtenir le rajeunissement, +des formules très différentes, également efficaces, +et correspondant à leur avance mentale.</p> + +<p>« Je n’empruntai rien à la tradition ; ce furent +les théories scientifiques les plus récentes que +j’adaptai vers ce but ancien.</p> + +<p>« En un vieux château de Bretagne qu’entoure +un grand parc délaissé, analogue au Paradou, je +commençai mon « Grand Œuvre ».</p> + +<p>« Modeste, mon premier effort ! J’injectai à des +chevaux une série de solutions stériles composées +d’organes humains broyés, pulvérisés. Un organe +par cheval. Quelques semaines après, les bonnes +bêtes me donnaient des sérums agissant sur des +organes pareils et <i>vivants</i>. Mes sujets étaient de +vieux paysans bretons acceptant les soins du +docteur de Paris : des cœurs atrophiés, des +reins presque hors d’usage, des foies torpides — toutes +ces insuffisances dues à la sénilité — reprirent +un fonctionnement normal ! Début encourageant +au point de vue thérapeutique, mais +combien le but était éloigné encore… Il fallait +que mes sérums rajeunisseurs forment un ensemble +<i>polyvalent</i>, c’est-à-dire capable de rendre +à <i>tous</i> les organes leur force primitive, soit +directement soit grâce aux réactions des organes +voisins. Bien entendu, pas de formule unique ; +les tares personnelles à chaque individu nécessitaient +une gamme de sérums spécialement composée +pour lui.</p> + +<p>« Après une assez longue période d’essais, +d’hésitations, je tentai le rajeunissement intégral +de divers singes anthropoïdes arrivés presque au +terme de leur existence. Ce furent d’abord de +demi-échecs. Mes sujets périrent. Mais ils mouraient +<i>guéris de la vieillesse</i> et ayant repris complètement +l’aspect physique de l’âge adulte.</p> + +<p>« Enfin, j’ai réussi à faire d’un chimpanzé décrépi +un alerte individu. La semaine d’avant il +grelottait près d’un poêle, sourd, presque aveugle, +paralysé. Maintenant, il virevoltait de branche en +branche, en cent cabrioles ; il criait, entre ses +crocs blancs, sa joie de vivre… Mes expériences +suivantes, régulièrement heureuses, me permirent +de penser que ma technique opératoire avait +acquis une certaine valeur… Il me restait à +l’essayer sur des êtres humains, c’est-à-dire à +franchir, dangereusement, une longue distance… +Mais en bactériologie aussi un instant arrive toujours +où il faut risquer…</p> + +<p>« J’enlevai, de force, trois vieillards pensionnaires +d’un asile… oui, de force, pendant qu’un +dimanche ils se promenaient…</p> + +<p>« Mes aides les saisirent à l’improviste, les +bâillonnèrent, les poussèrent dans un auto.</p> + +<p>« Ces trois sujets étaient extrêmement différents.</p> + +<p>« L’un, rendu gâteux par la sénilité avait été +un sculpteur de demi-talent. Oh ! pas un de ceux +qui, maniant la réclame avec adresse, savent s’assurer +un resplendissement passager et des ressources +monétaires ! Non, un robuste travailleur, +créant dans la joie, et triste quand ses œuvres, +vendues enfin, quittaient son atelier. Il avait vécu +en le Montmartre d’avant le Sacré-Cœur et le +Moulin-Rouge, une existence de travail heureux… +Il lui suffisait, alors, d’avoir assez d’argent +pour ses repas — bouillon et bœuf, fromage, +demi-litre de rouge — à des entresols de bistro, +au coin de la rue Fromentin et du boulevard de +Clichy, où chez Coconnier, au bas de la rue Lepic, +et pour ses bocks, le soir, pendant sa partie +d’échecs à la « Nouvelle Athènes ».</p> + +<p>« Mon second sujet était un vieux sociologue, +épave de la littérature et de la politique. Presque +centenaire, il avait connu Barbès et participé +à sa tentative d’évasion du Mont Saint-Michel. +Sa vie, un peu analogue à celle de Cipriani, s’était +passée tumultueusement dans la vapeur de tabac, +les vociférations et les menaces des meetings politiques, +ardemment en exil, lamentablement en les +plus diverses geôles. Ses opinions ne triomphèrent +point. Il s’y obstina, avec piété, sans espoir.</p> + +<p>« Une femme, mon troisième sujet. Une +ancienne courtisane qui avait brillé sous le second +Empire. Assez instruite, spirituelle, elle abondait +en souvenirs sur la Païva, la baronne +d’Ange, les soupers du grand 16, les bals de +l’Opéra, tout le Paris légendaire de Gavarni… +Étant sentimentale, elle n’avait pas fait fortune. +A la soixantaine la misère l’accabla. Elle devint +ouvreuse dans un petit théâtre. Plus tard, un legs +modique d’un vieil ami lui valut son admission +dans l’asile, alors que les infirmités l’accablaient…</p> + +<p>« Je ne t’ennuierai pas avec les détails des interventions +chirurgicales successives, sous anesthésie +profonde, des séries d’injections intra-veineuses +et intra-musculaires, que nécessita ma +tentative sur ces trois personnes et qui durèrent +un mois… Je risquais d’abréger leur vie — de +peu !… et la chance de la prolonger me paraissait +une suffisante justification morale de l’entreprise…</p> + +<p>« Un mois après, <i>deux jeunes hommes et une +adolescente</i> : <span class="xsmall">EUX</span> ! allaient et venaient dans le +parc, ivres de vie, de lumière !…</p> + +<hr> + + +<p>« Je baptisai Paul, Pierre, Ève, ces enfants de +mes travaux.</p> + +<p>« Qu’était pour eux leur première existence ?… +Rayonnants de revivre, ils détestaient ce passé — mais +ils en avaient conservé le souvenir et +l’expérience, et ce fut le tragique de la chose…</p> + +<p>« Bientôt, après un an peut-être, ils nous — je +dis <i>nous</i> car mes aides-opérateurs restent, irrécusables +témoins ! — ils nous firent assister à +un spectacle prodigieux… Les forces mentales de +deux générations s’additionnaient en ces trois +<i>surhumains</i>… Leur puissance d’assimilation, +leur facilité de création, étaient extraordinaires. +Ils comprenaient, ils réalisaient tout ce que, selon +le dicton, vieillesse ne peut. Spontanément, +sans effort, ils accomplissaient d’effarantes merveilles. +Une tâche où les plus illustres eussent +peiné leur était d’une facilité enfantine… Des +« prodiges » je te dis, et dans le sens le plus intense +du mot…</p> + +<p>« Ils me donnèrent la certitude qu’aux temps +antiques, d’illustres guides de peuples, dont la +gloire brille encore, n’obtinrent le resplendissement +complet de leur génie qu’<i>en une seconde +existence</i>, séparée de la première non par la mort +mais par une régénération scientifique… Ou en +une troisième ? Une quatrième ?… Qui sait ?… +Soixante années, étendue ordinaire de la jeunesse +mentale, ne suffisent pas à réaliser une œuvre +grande !… « Ma découverte, m’écriai-je alors, +centuplera les forces de la race, créera — en voici +déjà trois — les <i>Surhumains</i> rêvés par Nietzsche !… »</p> + +<p>« J’avais lieu de penser ainsi !… Les marbres +que, par simple divertissement, <i>Paul</i> se mit à +sculpter dépassent ceux de la grande époque grecque… +Va les voir, et juge !…</p> + +<p>« En sa première existence, il n’avait été qu’un +artiste consciencieux ; en la seconde il faisait surgir +autour de lui un sublime peuple blanc.</p> + +<p>« <i>Pierre</i> acquit, en quelques mois, une réputation +presque mondiale, grâce à des articles de +sociologie (quelques-uns accompagnent cette lettre… +lis ! admire !) qu’il écrivait à ses moments +perdus, en hâte, et signait d’un pseudonyme.</p> + +<p>« Le pauvre agitateur politique était devenu un +de ces flambeaux qui guident le Monde !…</p> + +<p>« <i>Ève</i> ?… Ève !… Je ne peux guère parler +d’elle… ou trop… Les grâces de toutes les littératures, +de toutes les philosophies, resplendirent +vite en son âme, car, avec une seule lecture, elle +assimilait intégralement la substance des livres +les plus ardus et elle transformait, pour elle et +pour ceux avec qui elle conversait, cette rude pâture +en une mousse intellectuelle, légère, fine, irisée… +Au cours de sa première vie, elle n’avait +compris que Paul de Koch, Feuillet, et Dumas +père… Ah ! l’écouter des heures ! Et quelle profonde +musique, sa voix !…</p> + +<p>« Sa beauté ? une si extraordinaire magnificence +corporelle exige aussi pour resplendir, j’en suis +sûr, que s’additionnent les puissances séductrices +de deux existences… De deux existences, que +dis-je ? Toutes les puissances séductrices de la +race semblent accumulées en elle ! Les phrases +enchanteresses des poètes ne sont que pauvre verbiage +pour qui a contemplé Ève… Et quelle noblesse +de geste, de démarche ! Si elle quitte le +parc, les paysans bretons s’agenouillent sur son +passage ; ensuite ils chuchotent dans les hameaux +que je garde une sainte chez moi…</p> + +<hr> + + +<p>« Aujourd’hui était le dernier jour du délai +d’examen que j’avais imposé à ma découverte. Je +comptais, ensuite, la faire connaître à l’univers.</p> + +<p>« Et j’aurais présenté un quatrième sujet artificiellement +rajeuni : moi !… Depuis qu’Ève renaquit +en ce coin de Bretagne, j’ai recommencé à +m’apercevoir dans les glaces — qui m’offrent, +unanimement, l’image ridicule d’un vieux pion… +Et pourtant, combien je suis jeune puisque je +regardais tendrement, sentimentalement, la série +des ampoules… là, devant moi… qui devaient, +pour Ève, me rendre la jeunesse !… Pour Ève ?… +Eh oui ! ne ris pas, c’était inévitable… j’ai toujours +vécu dans le passé, dans les livres, ce qui +n’est pas vivre. Et, soudain, surgit près de moi +une femme dont on peut dire avec exactitude +qu’elle est inimaginablement belle !…</p> + +<p>« Et puis, ce qui irrita encore ma fougue, Ève +a un certain penchant pour moi — pour moi tel +que je suis, usé, grisonnant… Reconnaissance ?… +peut-être… Et elle me trouve pittoresque… +une sorte de Robert Houdin scientifique, +de Donato sans charlatanisme… Et sa merveilleuse +intelligence de deuxième vie comprend mon +effort scientifique… J’ai eu souvent des auditeurs +d’une grande réceptivité intellectuelle, toi par +exemple, mon vieil ami ! Je n’ai jamais <i>causé</i> +qu’avec elle…</p> + +<p>« Donc, aujourd’hui dernier jour du délai… — mais +une appréhension s’était peu à peu glissée +en moi… vipère !… vipère !… et je voulus en +faire justice…</p> + +<p>« Je me rendis dans le parc, aux cottages +qu’habitent mes trois « recréatures ».</p> + +<p>« Le sculpteur, Paul, pétrissait la glaise d’une +bacchante prodigieuse devant laquelle je restai +d’abord muet d’une émotion que Rodin ou Michel-Ange +eussent partagée… Cette ébauche imposait +un silence religieux… même les domestiques parlaient +bas en sa présence et marchaient sur la +pointe des pieds… Personne n’aurait pu commettre +un acte répréhensible près d’elle, ou après +l’avoir longuement contemplée, car, à une pareille +hauteur, l’esthétique se confond avec l’éthique, la +beauté devient une toute-puissante morale.</p> + +<p>« — Paul, quelles exaltations sublimes vous donnerez +à l’univers ! dis-je… Votre art est le fruit le +plus éclatant de ma découverte… Il suffira d’un +peu de votre labeur pour que l’existence humaine, +prolongée, renforcée, grâce à moi, connaisse grâce +à vous les plus magnifiantes ivresses de la +beauté ! »</p> + +<p>« Il me contempla d’abord avec effarement ; puis +avec pitié. Et il partit d’un rire qui avait la force +de l’adolescence et l’ironie supérieure de la vieillesse.</p> + +<p>« — M’ensevelir dans l’âpre travail, comme jadis ?… +Pourquoi ? Je vous dois la jeunesse, mais, +heureusement, je suis revenu des folies de la jeunesse. »</p> + +<p>« Il plaisantait, sans doute… du moins je voulus +le croire… Et je repris :</p> + +<p>« — Mais… le Beau ?… Jadis ces deux paroles +« le Beau » constituaient pour vous une formule +sainte…</p> + +<p>« — Je <i>croyais</i>, alors !… Je ne <i>savais pas !</i>… Le +Beau n’existe point, cher créateur !… Ce qui, en +tel point de la terre, ou pour tel individu, est d’un +art suprême, un peu plus loin, ou pour d’autres, +est purement laid… Quel être, quelle latitude, a +raison ?… Les conceptions humaines sont ridiculement +relatives… Pourquoi s’enthousiasmer à propos +de l’une ou de l’autre ?… Allons, ne faites pas +ces yeux blancs vers cette masse de glaise dont je +ne me soucie guère… Je la modèle pour distraire +mes mains qui ont gardé de jadis un besoin âpre +de pétrir… et aussi pour gagner quelque argent… +Je désire un automobile,… j’ai des catalogues +ici… voyez-les donc…</p> + +<p>« — Paul, au nom de la résurrection que vous me +devez…</p> + +<p>« — Quelle valeur aura-t-elle si vous me condamnez +aux travaux forcés ?… M’épuiser à fixer +en marbre une vision intérieure sans que je sois +certain qu’elle est réellement, absolument belle ?… +J’aime mieux vivre !… Vivre, oui ! avec juste assez +de travail pour que ma nouvelle série d’années +s’écoule d’une façon charmante… Mais regardez +donc ce catalogue de la maison Panhard… Ce modèle-ci +possède entre autres qualités… »</p> + +<hr> + + +<p>« … Je me précipitai chez Pierre : lui me consolerait !…</p> + +<p>« Il fumait, étendu, en maniant des cartes à +jouer.</p> + +<p>« Je le félicitai pour un article paru l’avant-veille, +sous un pseudonyme, dans une grande revue +et dont toute la presse du matin célébrait la +lucidité extraordinaire. Une question ouvrière internationale, +la plus ardue peut-être, considérée +comme insoluble, s’y trouvait résolue. Oh ! mais +résolue lumineusement, sans que personne puisse +répliquer, sans qu’une objection s’élevât ! Les +journaux demandaient quel était ce prodigieux +sociologue et, pour le savoir, des délégations de +syndicats ouvriers et patronaux s’étaient rendues +aux bureaux de la revue ! Mais la direction même +ne connaissait que le pseudonyme…</p> + +<p>« — Bravo !… Vous pouvez hâter de plusieurs +siècles l’évolution de l’humanité vers le Mieux-Etre, +dis-je. Votre parole est une magique semence +qui germe aussitôt. En l’histoire du +Monde, depuis les anciens âges, aucune influence +civilisatrice ne me semble avoir eu la force de la +vôtre… »</p> + +<p>« Il sourit en époussetant de la main la vapeur +bleue qui s’annelait devant son visage…</p> + +<p>« — Vous croyez encore aux influences civilisatrices ?… +Que vous êtes jeune, notre créateur !… +Mais, voyons !… L’homme désire davantage à +mesure qu’il progresse. Chacun de ses pas en +avant crée un nouveau désir… Il croit, sans cesse, +que la réalisation de son idéal du moment le rendra +pour toujours heureux… mais, après cet +idéal, un autre surgit, puis un autre encore, et +un autre, et le bonheur recule toujours, sans fin, +comme l’horizon devant le voyageur… Pourquoi +participerais-je à cette poursuite, la sachant +vaine ?… »</p> + +<p>« Une terreur… physique à force d’intensité !… +me frappa… Voyais-je s’écrouler mon œuvre ?…</p> + +<p>« J’essayai de discuter — quoique Pierre écartât +dédaigneusement mes paroles, à mesure, d’un +geste indolent qui chassait aussi des volutes de +fumée bleue…</p> + +<p>« — Comptez-vous pour rien, Pierre, la noblesse +de ce continuel effort humain vers un but qui +s’élève constamment ?</p> + +<p>« — Et que, donc, on n’atteindra jamais !… +D’ailleurs, ce but ne s’élève pas, il change… Ses +transformations successives ne l’augmentent nullement… +Il est noble ?… allons donc !… de la blague !… +du bluff !… A propos de bluff, j’ai appris +à jouer au poker, hier, au casino de La Baule… +quel jeu merveilleux !… ne pourrions-nous faire +quelques parties ici… à quatre ou cinq…? »</p> + +<p>« … L’épouvante… mais comprends-moi bien, +une épouvante aussi physique, aussi intense, que +celle de notre ancêtre des cavernes lorsqu’il rencontrait +un mégathérium,… me ricanait des choses +que je ne voulais pas entendre, pas comprendre…</p> + +<p>« Je m’enfuis, comme vers un refuge, dans la +direction du délicieux coin de parc où Ève, en un +hamac, lisait…</p> + +<p>« La journée était torride. Les feuillages des +arbres n’arrêtaient du soleil que son éclat. Il +faisait une chaleur de serre, lourde, âcre…</p> + +<p>« Ève semblait une déesse !… Un halo de +beauté l’entourait… Une vie excessive resplendissait +en son énorme chevelure, en la lumière de +son teint, en la cambrure puissante de son torse…</p> + +<p>« Ah ! non, certes non, pour l’éclosion de tant +de beauté une seule existence ne suffit pas !…</p> + +<p>« Je renversai sa tête sur mon bras, lentement… +Nos regards se pénétrèrent, avec une émotion infinie… +Elle haletait… Elle m’attirait vers elle, un +peu… Je la sentais mienne… Et combien passionnément +elle le serait lorsque le quinquagénaire +à cheveux gris aurait repris l’aspect de ses vingt +ans !… Ah ! notre existence, alors, dans la gloire +de mon triomphe scientifique, dans la splendeur +de notre jeunesse reconquise…</p> + +<p>« J’osai murmurer : « Je vous aime ! »</p> + +<p>« Alors, et soudain, la joie qui luisait en ses +longs yeux mi-clos se changea en ressentiment. +Ses bras m’écartèrent… Elle détourna la tête, le +front plissé, comme quelqu’un qui repousse de +lointains souvenirs…</p> + +<p>« — Aimer ?… On est si vite las !… De l’exaltation, +puis de la tristesse… Ces joies ont un +affreux arrière-goût… Pour les souhaiter il faut +ne les avoir jamais connues !… dit-elle d’un ton +dédaigneux qui contrastait avec le passionné +rayonnement de son jeune corps.</p> + +<p>« — Mais notre élan l’un vers l’autre, il y a une +minute !… vous étiez émue, Ève, vous aussi…</p> + +<p>« — Nous étions dupes tous deux. C’est avec +cette illusion que la nature nous guide vers un +gouffre d’ennui.</p> + +<p>« Était-ce l’atroce chaleur qui faisait pétiller +dans ma vue ces étincelles… et claquer mes dents ?</p> + +<p>« Mes paumes saignaient par mes ongles…</p> + +<p>« J’entendis ma voix objecter avec désespoir :</p> + +<p>« — Mais les sacrifices, les deuils, les héroïsmes, +les suicides, les meurtres, et toutes les magnificences +artistiques, que cause le formidable +Amour ?… »</p> + +<p>« Nonchalamment, elle disposa ses mains sous +sa nuque.</p> + +<p>« — Sottises de débutants ou débutantes !… Avec +plus d’expérience ces gens auraient souri avec lassitude… +De l’amour il ne demeure jamais qu’un +peu de lassitude dans le sourire…</p> + +<p>« … Je sentis que mes pas m’entraînaient loin +de cette belle adolescente qui parlait comme une +vieille femme…</p> + +<p>« La vanité terrible de ma découverte m’apparaissait +brutalement… J’avais pu restituer à ces +trois êtres l’<i>aspect</i> de la vingtième année… L’<i>aspect +seulement !</i>… C’étaient trois momies conservées +vivantes dans l’apparence de la jeunesse… +Leur première existence leur avait transmis l’<i>expérience</i> +de l’âge mûr, non l’enthousiasme de la +jeunesse…</p> + +<p>« Et il n’est pas de génie sans enthousiasme.</p> + +<p>« Les rides s’effacent, la silhouette se redresse, +le sang retrouve son énergie : je l’ai prouvé… Mais +l’enthousiasme, qui anime tout effort, ne reparaît +point une fois disparu au souffle de l’expérience…</p> + +<p>« Je rajeunis l’argile humaine, j’y accumule les +forces pensantes de deux générations ; mais, hélas, +je ne sais faire oublier à des êtres neufs les vanités, +les illusions, les échecs, d’une existence +précédente ; et, avertis, ils n’entreprendront rien… +Ma découverte, que je croyais si grande, encombrerait +l’univers avec des vieillards masqués de +jeunesse.</p> + +<p>« Alors, moi, en une seconde vie, je serais incapable +d’effort ?… Inutile ?… Pourquoi renaîtrais-je ?… +Celle que j’aime tant ne peut plus aimer… +Pourquoi vivrais-je ?…</p> + + +<hr> + + +<p>« Ami, je termine cette lettre… Le douloureux +battement de mes tempes me gêne pour écrire… +Oh ! je pense avec précision. Je t’assure que je ne +suis pas un dément…</p> + +<p>« Suis mes gestes !… J’ai ici un banal et sûr revolver… +Ces ampoules, énormes, glauques, contenant +les gammes de sérums qui devaient me rajeunir, +je les projette par la fenêtre… elles se brisent +clairement sur les pierres, en bas… Les registres +contenant les formules de ma méthode, les voici, +boue fumante dans un bain d’acide… tout est +anéanti… et moi, qui aurais pu renaître comme +Faust, j’appuie à ma tempe cette arme froide… »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3" title="LES YEUX">LES YEUX<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> D’après Amb. Bierce.</p> +</div> + +<p>Étendu à l’aise sur un sofa, en robe de chambre +et pantoufles, seul, dans le silence du soir, Harker +Brayton sourit. Il était en train de lire <i>Les merveilles +de la Science</i>, de Monyster, et un passage +de ce très ancien ouvrage lui semblait spécialement +comique.</p> + +<p>Ce passage disait : « <i>Il est attesté par de nombreux +et sages témoins que les yeux des serpents +ont une propriété magnétique spéciale… Évitez le +regard d’un serpent ou bien vous serez invinciblement +attiré jusqu’à lui et vous périrez de sa morsure</i> ».</p> + +<p>« La seule merveille est que, dans le temps +de ce bon Monyster, des gens instruits aient pu +croire à des sottises qu’aujourd’hui même les ignorants +rejettent !… » pensa tout haut Harker Brayton.</p> + +<p>Et une série de réflexions se succédèrent intensément +en son esprit sur lequel toute lecture avait +grande influence…</p> + +<p>Pour mieux penser, il abaissa le livre…</p> + +<p>Alors, en un coin obscur de la chambre, quelque +chose attira son attention…</p> + +<p>Il voyait, dans l’ombre, sous le lit, deux petits +points lumineux, rapprochés l’un de l’autre…</p> + +<p>Oh ! il s’en soucia peu !… Et il reprit tranquillement +sa lecture.</p> + +<p>Mais, quelques instants après, une impulsion +lui fit abaisser encore le livre et rechercher ce +qu’il avait vu…</p> + +<p>Les deux points lumineux étaient toujours là. +Peut-être plus nets que tout à l’heure… Et +n’avaient-ils pas bougé ?… ils semblaient légèrement +plus près de Brayton.</p> + +<p>Ils étaient d’ailleurs trop dans l’ombre pour révéler +leur nature à l’attention superficielle qu’il +leur prêtait.</p> + +<p>Il se remit à lire. Soudain, la phrase lue déjà +lui suggéra une pensée qui le fit sursauter… Le +volume, glissant de sa main, tomba sur le divan, +puis sur le parquet, feuilles froissées, et y demeura…</p> + +<p>Maintenant Brayton, à demi-levé, regardait intensément +dans l’ombre sous le lit où les deux +points lui semblaient briller avec une force accrue… +Son attention se concentrait anxieusement, +elle perçait l’obscurité… bientôt il devina, il aperçut +près d’un pied du lit les anneaux repliés d’un +serpent !… oui, un long serpent dont les deux +points brillants étaient les yeux…</p> + +<p>L’horrible tête plate, sortie un peu des anneaux +concentriques, pointait vers lui fixement… Les +yeux n’étaient plus de simples points lumineux : +ils regardaient les siens, avec intention…</p> + +<hr> + + +<p>Apercevoir un serpent, dans une chambre à +coucher, est un fait peu ordinaire et qui demande +une explication…</p> + +<p>Harker Brayton, célibataire, trente-cinq ans, +riche, curieux de sciences et de belles lettres, était, +pour l’instant, l’hôte d’un de ses amis, un savant +connu, le docteur Druring, et une vieille et vaste +demeure sise près de San Francisco.</p> + +<p>Cette maison avait une de ces excentricités que +l’isolement développe toujours, en les choses +comme chez les hommes : une aile récemment +ajoutée, d’un style moderne et qui contrastait +presque comiquement avec le reste. Elle était à la +fois un laboratoire, un musée et une « serpenterie » !… +Les goûts scientifiques du D<sup>r</sup> Druring +allaient vers certaines formes assez inférieures de +la vie animale, telles que les tortues et les serpents… +les serpents surtout !…</p> + +<p>« Je suis le Zola de la zoologie reptilienne », +disait-il.</p> + +<p>Sa femme et ses filles craignaient fort « la Serpenterie » +et ne s’y rendaient jamais. Elles n’en +voyaient les redoutables hôtes que lorsque, empaillés +luxueusement, ils venaient orner un vestibule, +un hall ou un fumoir… Orner ? à l’avis du +docteur ! car, vivants ou « naturalisés », elles +abhorraient ces immondes reptiles… D’autant plus +que certains de ceux-ci — <i>et Harker Brayton le +savait !</i> — plusieurs fois avaient été trouvés hors +de la Serpenterie, en des endroits de la maison où +leur présence était terriblement dangereuse.</p> + +<p>Sauf cette particularité, à laquelle on s’accoutumait +vite, l’existence chez le D<sup>r</sup> Druring était +confortable et calme.</p> + +<hr> + + +<p>M. Brayton ne fut pas violemment affecté par +ce qu’il venait d’apercevoir. Un sursaut de surprise, +un frisson de dégoût…</p> + +<p>Sa première pensée fut de sonner. Les domestiques +n’étaient pas couchés. On viendrait. On +capturerait le serpent ou on le tuerait.</p> + +<p>Mais, bien que le cordon de sonnette pendit à sa +portée, il ne fit pas le geste… Pourquoi ?… on +l’aurait peut-être accusé d’une peur qu’il ne ressentait +pas !…</p> + +<p>Il était plus affecté par la bizarrerie que par le +danger de ce qui lui arrivait. Un serpent dans une +chambre à coucher, c’est absurde et choquant…</p> + +<p>Il ignorait l’espèce de ce serpent… Il en discernait +mal la longueur… Quel était le péril ?… +morsure empoisonnée ou étreinte ?… En tout cas, +le reptile était de trop, impertinemment de +trop, en cette chambre paisible… Quoique les meubles, +les tapis, les coussins, les tableaux fussent +d’un goût affreux, ce fragment de la vie sauvage +des jungles contrastait désagréablement avec eux. +Et puis les exhalaisons de son haleine se +mélangeaient — dégoûtante pensée ! — avec l’air que +Brayton respirait…</p> + +<p>Tout cela devait décider celui-ci à agir. Chez +les intellectuels nerveux l’esprit considère d’abord +et l’action suit…</p> + +<p>Il se leva… Sa résolution était prise : il allait +se retirer doucement, à reculons, jusqu’à la porte, +sans effrayer le reptile, sans le lâcher du regard. +On quitte ainsi les grands de ce monde, car la +grandeur est de la puissance, et la puissance est +une menace…</p> + +<p>Mais si l’horrible chose rampante le suit ?… eh +bien, il y a aux murs non seulement de médiocres +tableaux, mais des sabres asiatiques… Il en saisira +un…</p> + +<p>Donc, Brayton leva le pied droit pour commencer +sa prudente retraite… il le leva seulement car +il ressentit une aversion pour la fin de ce geste… +une aversion profonde, bizarre et qu’il voulut s’expliquer :</p> + +<p>« Je comprends !… Je ne suis pas poltron et +quoiqu’il n’y ait personne là, instinctivement j’hésite +à reculer… »</p> + +<p>Le pied droit toujours suspendu, il s’appuyait, +d’une main, sur le dos d’une chaise afin de conserver +son équilibre.</p> + +<p>« Sottise que cet amour-propre !… Aussi je recule +d’un grand pas !… »</p> + +<p>Il leva le pied plus haut et le replaça vivement +sur le sol — un peu <i>en avant</i> de l’autre pied… +Oui, en avant !… Comment cela s’était-il produit ?… +il ne s’en rendait pas compte…</p> + +<p>Il essaya aussitôt de reculer avec le pied +gauche… Même résultat : le pied gauche vint se +mettre <i>en avant</i> du pied droit…</p> + +<p>Sa main étreignait la chaise, au bout du bras +tendu en arrière… oh ! elle étreignait terriblement ! +Elle ne voulait pas lâcher… elle en était toute +blanche…</p> + +<p>La tête mauvaise du serpent pointait toujours +hors des anneaux enroulés… Elle n’avait pas +bougé mais les yeux étaient maintenant des étoiles +électriques, pétillantes…</p> + +<p>Brayton, affreusement pâle, respirait par saccades +rauques. Il fit, il ne put s’empêcher de faire, +un autre pas en avant… un autre encore… tirant +derrière lui la chaise… la chaise qui, enfin abandonnée, +tomba bruyamment contre le pied de la +table… Le serpent ne remua pas… Ses yeux +étaient deux soleils qui le cachaient entièrement… +deux soleils multicolores grandissant, à l’infini, et +diminuant.</p> + +<p>Soudain tout disparaît… Où donc est-il ?… de +grandes fleurs lumineuses tournent… ah ! il va se +retrouver car voici qu’il entend… où donc ?… les +heurts sourds, continuels d’un tam tam… oui, des +heurts de tam tam rythmant une musique inconcevablement +douce, agile, qui a les résonances +cristallines d’une harpe éolienne… Oh ! il la reconnaît… +les livres en ont tant parlé !… c’est la +mélodie qu’exhale à l’aurore la statue de Mammon !… +et lui, il se trouve parmi les roseaux du +Nil… c’est de là qu’il écoute, à travers le silence +des siècles, cet hymne éternel…</p> + +<p>Cela cesse… ou plutôt cela est devenu, par degrés +insensibles, le grondement distant d’un orage +qui s’éloigne… Et l’hallucination auditive devient +visuelle… tout s’éclaire… un merveilleux paysage +glisse devant Brayton… un paysage éclatant de +soleil et de pluie, immense, et qui abrite cent villes +distinctes. Au milieu, un serpent prodigieux, un +monstre de l’apocalypse, couronné d’une tiare d’or, +évolue en lents enroulements, et le regarde… le +regarde avec des yeux humains où il croit reconnaître +ceux de sa mère, morte il y a vingt ans…</p> + +<p>Soudain, d’un seuil coup la vision entière se lève +vers le ciel, comme un rideau de théâtre, laissant +place à de la nuit noire… alors…</p> + +<p>… Son visage est violemment cogné… Réveil !… +Où ?… Ah oui, là… Il vient de tomber face en +avant sur le plancher… Du sang coule de son nez, +de ses lèvres.</p> + +<hr> + + +<p>Quelques minutes il reste étourdi, les yeux clos, +la bouche haletante contre la poussière du mince +tapis…</p> + +<p>La conscience lui revient… il comprend que +cette chute, en détournant ses yeux, a rompu la +fascination… Sauvé !…</p> + +<p>Qu’il ne laisse pas reprendre son regard et il +pourra fuir… oh ! oui, fuir éperdument, délicieusement !…</p> + +<p>Mais elle est trop affreuse, la pensée du serpent +qui se tient là, près, sans doute dans ce ramassement +qui précède le bond… Oui, trop affreuse !… +A ce degré, l’horreur est attirante… irrésistible… +Il veut savoir… il veut…</p> + +<p>Il leva la tête, apporta ses yeux à l’impitoyable +regard et fut encore un esclave, un jouet, une +pauvre chose humaine, passivement soumise à la +bête immonde.</p> + +<p>Le serpent dédaignait d’ailleurs d’exercer davantage +son pouvoir sur l’imagination créatrice de +Brayton… En la tête triangulaire, les yeux brillaient +avec une expression cruelle… mais plus +d’hallucinations !… la réalité, l’inévitable et affreuse +réalité, rien d’autre… Le reptile triomphant, +tenant sa victime, lui laissait sa pleine +conscience…</p> + +<p>Une terrible scène suivit. L’homme à plat ventre, +à un mètre de l’animal, se dressa sur les +coudes, la tête renversée en arrière, les jambes +allongées… De l’écume moussait à ses lèvres… +Des convulsions nerveuses secouaient d’une façon +presque reptilienne son corps… Il se courbait en +arrière, jetait ses deux jambes ensemble d’un côté, +de l’autre… Chaque mouvement le rapprochait un +peu du serpent… Ses mains s’arc-boutaient au +sol dans un effort désespéré pour résister à l’attirance — mais, +incessamment, il avançait sur les +coudes…</p> + +<hr> + + +<p>Le D<sup>r</sup> Druring et sa femme étaient assis dans +la bibliothèque. L’humeur du savant, souvent +assez âpre, paraissait ce soir-là remarquablement +bonne.</p> + +<p>« Je viens d’obtenir, grâce à un échange avec +un autre collectionneur, un splendide <i>ophiophagus</i>.</p> + +<p>— Un quoi ?</p> + +<p>— Un <i>ophiophagus</i> ?!</p> + +<p>— Qu’est-ce encore que cela ?</p> + +<p>— Dire que vous êtes ma femme et que vous… +Cela devrait être un cas de divorce !… L’<i>ophiophagus</i> +est un serpent qui présente cette particularité +bizarre de dévorer les autres serpents…</p> + +<p>— Je souhaite que celui-là dévore tous ceux que +vous possédez… mais comment peut-il arriver à +ce résultat vis-à-vis de ses semblables ? En les fascinant +sans doute ? »</p> + +<p>Le D<sup>r</sup> Druring fit un geste d’ennui.</p> + +<p>« Comment pouvez-vous croire à de pareilles +billevesées !… Le pouvoir magnétique des serpents +n’est qu’une superstition, ma chère amie, +une très vulgaire superstition ! »</p> + +<p>A cet instant un cri abominable retentit dans la +maison silencieuse… se prolongea en plainte…</p> + +<p>Mr et Mrs Druring se levèrent brusquement…</p> + +<p>Le cri se fit entendre encore, plus faible, différent…</p> + +<p>Le docteur était déjà hors de la bibliothèque, +montant l’escalier quatre à quatre.</p> + +<p>Dans le corridor, devant la chambre de Brayton, +il trouva plusieurs domestiques, qui avaient entendu, +eux aussi.</p> + +<p>Ils entrèrent ensemble…</p> + +<p>Brayton gisait face contre terre, enfoncé sous +le lit jusqu’aux épaules. Ils le tirèrent en arrière, +le retournèrent sur le dos… Il était mort. Du sang, +de d’écume, barbouillaient son visage… Ses yeux, +distendus, portaient encore une telle expression +d’épouvante que les domestiques reculèrent.</p> + +<p>— Une attaque sans doute… le cœur… ou le +cerveau… dit le savant en s’agenouillant près du +corps…</p> + +<p>Son regard alla par hasard sous le lit.</p> + +<p>« Mon Dieu !… comment cela se trouve-t-il +ici… »</p> + +<p>Il étendit le bras, saisit le serpent et le projeta +encore enroulé, à l’autre bout de la chambre où +sa chute fit un bruit mou, où il demeura immobile.</p> + +<p>C’était un serpent empaillé. Ses yeux étaient +deux clous de cuivre.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">EN EUPHORIE</h2> + + +<p>Ce matin-là M<sup>me</sup> Jeanne Divais — célèbre pour +sa beauté persistante, pour ses bijoux, et pour +l’ordonnance incomparable des fêtes que son mari, +le professeur Divais, médecin des hôpitaux, donnait +en leur hôtel du Parc Monceau — se félicitait +de sa nouvelle manucure. Ses mains commençaient +à perdre ces rides qui attestent l’âge et +qui, avec celles du cou, sont les plus tenaces…</p> + +<p>Non que la déparât le ridicule de s’accrocher +désespérément à la jeunesse ! Elle avait renoncé +depuis longtemps à vivre davantage que d’une +façon décorative… Et des mains flétries sous les +bagues sont d’une inconvenante laideur… on +croit les voir trembloter…</p> + +<p>… Dans le grand miroir lumineux, incliné en +face d’elle, parut la bonne face, à barbe grisonnante +et carrée, du professeur Divais. Il n’avait +pas retiré sa pelisse et tenait à la main son chapeau +et sa canne. Pourquoi donc, retour de l’hôpital, +venait-il de traverser l’antichambre avec +tant de hâte ?… Le regard de sa femme le lui +demanda, dès le baiser qu’ils échangeaient, chaque +jour, à cet instant.</p> + +<p>Il sourit, s’excusa. Un laquais vint le débarrasser…</p> + +<p>« Ma chérie, je ne sais si tu approuveras ce +que j’ai cru devoir faire tout à l’heure… Il m’est +arrivé une chose… une chose…</p> + +<p>— Eh mais, cette émotion… Qu’as-tu donc ?… +Allons, raconte tranquillement…</p> + +<p>— Voilà… tout à l’heure un hasard m’a fait +assister aux derniers instants de… tu ne pourrais +deviner qui… Souvenir ancien et bien douloureux, +pour toi, chérie… Stéphane Maurive !… »</p> + +<p>Elle sursauta. Instinctivement, son regard, à +travers la grande baie limpide ouvrant le salon +vers l’espace, s’en fut aux lointaines coupoles +blanches qui marquaient, en une brume légère, +les hauteurs de Montmartre… elle les aperçut +non comme elles sont à présent, couvertes d’édifices, +simple prolongement de Paris avec un mauvais +renom de cabarets et music-halls, mais +comme elles étaient il y a trente ans ; alors, le +Sacré-Cœur commençait à peine à surgir sous +des échafaudages ; il y avait encore quelques +champs d’avoine entre la rue Luc-Lambin et la +place du Tertre. Des jardins, des terrains vagues +séparaient les basses petites maisons provinciales. +L’herbe encadrait les pavés dans les ruelles tortes. +Des volailles gloussaient derrière chaque mur. +Le soir, l’ombre à peine troublée par quelques +réverbères à l’huile, était curieusement sinistre ; +et il montait, de l’immensité phosphorescente de +Paris, un murmure lointain…</p> + +<p>Le salon reparut aux yeux éblouis de M<sup>me</sup> Divais. +Elle balbutia :</p> + +<p>« Tu es certain que… c’était bien lui ?…</p> + +<p>— Oh Jeanne ! absolument certain !… »</p> + +<p>Trente années auparavant elle s’était enfuie de +chez ses parents pour aller vivre dans une chambre +mansardée, au sixième, rue Lepic, en face +des immobiles, des désespérées ailes noires du +Moulin de la Galette, avec Stéphane Maurive, +jeune ingénieur toujours à la veille d’obtenir un +emploi rémunérateur pour son talent considérable — son +génie, disaient ses amis — et échouant +toujours parce que l’ampleur, l’avance de ses +idées, effrayaient les grands industriels…</p> + +<p>Ç’avaient été douze mois d’atroce dénuement +mais d’amour passionné. Des dîners, à deux, +avec cinq sous de foie gras, une livre de pain, et +de l’eau, mais quelles nuits d’étreintes et de causerie +où la parole de Maurive, enflammée, visionnaire, +fascinante, reconstruisait l’Univers grâce +aux miracles de la mécanique et de la chimie !… +Il jurait qu’elle serait la reine d’un Monde nouveau +par lui édifié, un Monde enfin heureux…</p> + +<p>L’hiver fut terrible. Pas de feu. Elle portait +un maillot cycliste et une vieille houppelande de +son mari. Nul début de réalisation des grands +rêves n’apparaissait…</p> + +<p>Enfin, lasse de misère, harcelée par ses parents, +malade, elle avait quitté Stéphane. Un soir +celui-ci, en rentrant, ne trouva qu’une brève +lettre d’adieu ; ses désespérés efforts pour revoir +Jeanne cachée en province, chez un oncle, demeurèrent +vains.</p> + +<p>Peu après elle fut épousée par un camarade de +Maurive, le docteur Divais, fils du célèbre chirurgien +auquel la fortune et les relations paternelles +promettaient une carrière facile.</p> + +<p>Maurive partit en Amérique, comme émigrant.</p> + +<p>Celle qu’il avait tant aimée connut dès lors +tous les enchantements de la richesse…</p> + +<p>« Et comment… cela… s’est-il passé ?…</p> + +<p>— Ce matin, après l’hôpital, je passe à la +clinique de d’Arsonvalisation de la rue Molitor +où j’ai un malade. Je demande qu’on le change +de chambre. L’infirmière en chef répond qu’une +chambre meilleure, la plus coûteuse de la maison, +allait être rendue libre par le décès imminent de +son occupant, un Américain d’origine française +qu’elle me désigne ainsi : « Ce pauvre M. Stéphane +Maurive »… Il a fait une étonnante carrière +aux États-Unis dans la construction métallique… +La grande firme Marshall <span lang="en" xml:lang="en">and</span> Mac Lain, +tu sais, la plus considérable du monde, il en était +le directeur, l’âme agissante, Marshall et Mac +Lain n’ayant guère fait que le commanditer… +Il est revenu en France le mois dernier pour de +l’artério-sclérose à la dernière période… On l’a +transporté en auto du paquebot à la clinique. +État désespéré… rien à faire…</p> + +<p>« Je suis entré dans sa chambre… Il a été un +malheur dans ta vie, mais quand la mort est là… +Et puis il t’aimait, à sa façon, mais il t’aimait… +Et j’ai été au lycée avec lui… Je suis donc entré… +C’était la fin… il agonisait… sans un ami, sans +un parent… il ne s’est pas marié là-bas… Personne +là qu’une garde qui cacha, quand je parus, +le roman-cinéma qu’elle était en train de lire… +Il ne pouvait déjà plus parler mais son regard me +reconnut aussitôt, malgré tant d’années… et de la +vie reparut à son visage qui se figeait déjà dans +la définitive rigidité. Je risquai quelques banales +phrases d’espoir… Il les repoussa, effaça d’un +geste tremblant et d’une ébauche de sourire… Il +voulut dire quelques mots mais ses lèvres s’agitèrent +à vide…</p> + +<p>« Des yeux il parvint à me désigner une enveloppe +cachetée qui se trouvait sur la table parmi +des fioles pharmaceutiques…</p> + +<p>« — Il a recommandé d’ensevelir cela avec lui !… +murmura la garde.</p> + +<p>« Je pris donc la lettre… La bouche de Maurive +esquissa : « Ouvrez ! » deux fois… Je déchirai +l’enveloppe… Sais-tu ce qu’elle contenait ?… +Cette lettre que tu lui laissas en quittant son taudis +de la rue Lepic !… Touchante, n’est-ce pas, +une telle persistance dans le souvenir !… et je n’ai +pu m’empêcher de lui dire que je t’en ferais part… +Cette promesse amena sur sa pauvre figure terreuse +comme une éclaircie souriante. Et, soudain, +il me dit « <i>Merci !</i> » nettement, presque fortement !… +avec sa voix de jadis !… Alors, je voulus +donner de la douceur à ses dernières minutes… +c’est machinal chez un médecin… et pour Maurive +j’avais mieux que cette morphine avec laquelle +nous pouvons rendre une agonie paisible, optimiste, +<i>euphorique</i>… Je lui ai parlé de toi… oui, de +toi, Jeanne !… Même, ma chérie, j’ai été un peu +loin… il semblait si heureux que je me suis permis +d’inventer… J’allai jusqu’à lui dire, en affectant +un ton amer, que jamais tu ne l’avais oublié, +que, malgré mes efforts, tu ne t’étais pas consolée +de votre séparation, que tu lui étais restée fidèle de +cœur… Ces paroles m’étaient pénibles, chérie, +malgré mon habitude professionnelle de tromper +les pauvres malades, mais elles étaient tellement +bienfaisantes !… Si tu avais vu le ravissement de +ses traits !… Il y avait un nimbe de joie autour de +lui… Son regard, en s’enfonçant peu à peu dans +le lointain, gardait du bonheur… La fin l’a surpris +en pleine illusion… Tu me pardonnes, Jeanne, +d’avoir abusé de ton nom et d’une période si triste +de ta jeunesse ?…</p> + +<p>— C’est très bien ce que tu as fait là, mon +ami !… répondit M<sup>me</sup> Divais d’une voix un peu +haletante… Oui, très digne de ta bonté !… Mais +es-tu certain, sans erreur possible, qu’il a compris, +qu’il a cru ?…</p> + +<p>— Absolument certain !… Il était assez affaibli +pour croire ces invraisemblances, assez conscient +pour pleinement comprendre… »</p> + +<p>Alors, l’âme loin de lui, elle embrassa son mari +avec une gratitude presque passionnée. Car, +croyant bercer le mourant avec des chimères, il +<i>lui avait dit la vérité</i> !… Et elle était immensément +heureuse que Maurive ait enfin su qu’épouse +fidèle elle avait pourtant regretté durant toute sa +vie riche, cette année de misère, de lutte, d’espoir, +dans l’atelier montmartrois, et qu’elle n’avait jamais +aimé que lui, Stéphane, son Stéphane !…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">LA FOUILLE</h2> + + +<p>Le grand café marseillais étalait ses tables dans +le soleil et le vacarme. L’assemblée des consommateurs +y était plus bizarrement cosmopolite que +jamais car l’armistice venait de rétablir les services +de paquebots.</p> + +<p>Je regardais le visage, les silhouettes, j’écoutais +les jargons. Soudain, j’eus l’impression de connaître +un maigre gentleman voûté, aux traits tombants +sous des cheveux en désordre, aux habits déformés +qui, immobile devant un verre de liqueur, +contemplait vaguement les mâts et la lumière du +Vieux Port… N’était-ce point… eh oui, je ne me +trompais pas, c’était Jacques Neville, qu’on avait +dit mort… Jacques Neville, mon camarade de +Louis-le-Grand, le malheureux héros d’une affaire +tragique dont seul je sais le secret.</p> + +<p>Son regard bleu pâle, comme usé, rencontra le +mien et se détourna.</p> + +<p>« Chasseur ! de quoi écrire !… portez cette +lettre à ce monsieur à cheveux gris qui est tout +seul là-bas… »</p> + +<p>J’ai écrit : « <i>Mon cher Neville, ne veux-tu pas +causer quelques minutes avec moi ?</i> »</p> + +<p>Il a le pli. Il décachette. Il griffonne une réponse.</p> + +<p>Oh ! il paye, me salue, et s’en va, courbé, le pas +incertain, lamentable… La foule se referme sur +lui…</p> + +<p>Sa réponse, d’une écriture tremblée, dit : « <i>Non, +je n’existe plus. Merci !</i> »</p> + +<p>Le chasseur sait de lui que c’est un original +qu’on voit toujours seul et qui parfois s’enivre…</p> + +<p>Et l’aventure d’il y a vingt ans me surgit avec +une netteté crue, comme si le soleil provençal +avait illuminé soudain un coin de ma mémoire.</p> + +<hr> + + +<p>Le fumoir chez le banquier Destieux, après +dîner. Un dîner de huit camarades hommes, anciens +élèves de Louis-le-Grand, présidé par la +femme de notre hôte, cette adorable Suzy Destieux +dont la célèbre beauté était spécialement éclatante +ce soir-là.</p> + +<p>Elle vient de nous quitter à cause de nos +cigares…</p> + +<p>Jacques Neville est accoudé à la cheminée. +Grand, athlétique, brillant causeur, très érudit, +avec une pointe de timidité qui le rendait plus +charmant encore, il débutait aux Affaires Étrangères +et son avenir semblait considérable.</p> + +<p>Un autre de nos condisciples, Christian, l’explorateur +Christian auquel la France doit de si utiles +territoires en Afrique, un gaillard brun, obèse, +au teint déjà touché de jaune par le paludisme, +nous raconte des histoires de mines de diamants.</p> + +<p>Sa parole, très expressive, avec une nuance +d’accent bourguignon, a vraiment fait disparaître +le petit salon art nouveau… nous sommes dans la +mystérieuse brousse africaine, sous le ciel aveuglant, +parmi des noirs… nous respirons des odeurs +de campements et de fauves, nous entendons le +continuel tam-tam hypnotiseur d’un village nègre.</p> + +<p>« Quant à ce diamant qui coûta dix-sept existences +humaines et qui ne vaut guère que trois +cent mille francs, le voici… »</p> + +<p>Et Christian sort d’une poche de son gilet blanc +le diamant, gros comme une noisette, à peine +taillé, dont il vient de nous conter les aventures.</p> + +<p>Le fumoir reparaît autour de nous. Des cigarettes +s’étaient éteintes pendant le récit.</p> + +<p>Chacun veut voir cette pierre étonnante. Elle +passe de main en main. Je suis le dernier à l’examiner. +Elle ne paye pas de mine, presque brute +encore, et il faut, pour en concevoir la valeur, +l’imaginer taillée, polie et scintillant sur une poitrine +de femme, au bas d’une chaînette de platine.</p> + +<p>Je la pose, avec précaution, sur la table autour +de laquelle nous faisions cercle.</p> + +<p>Soudain, les lampes électriques pâlissent, +s’éteignent. Rires. La fâcheuse panne !… Elle fut +courte d’ailleurs. Christian eut à peine le temps +de nous expliquer que la nuit tombait aussi brusquement +sous les tropiques.</p> + +<p>Les filaments rougissent dans les ampoules et +revoici la lumière ordinaire.</p> + +<p>Mais le diamant, qu’aux yeux de tous j’ai placé +sur la table, <i>n’y est plus</i> !…</p> + +<p>Émotion… Où donc est-il ?… Il a dû tomber à +terre…</p> + +<p>Recherches fiévreuses. On examine le plancher, +on déplace les meubles : rien…</p> + +<p>Christian affectait de prendre plaisamment +l’aventure. Mais le visage barbu de Destieux se +congestionnait de colère… à Louis-le-Grand puis +dans la vie Destieux fut toujours violent ; ses employés +le redoutaient, on disait même que ses +crises brutales de jalousie rendaient sa femme fort +malheureuse…</p> + +<p>On recommence les recherches. Elles étaient +d’autant plus faciles que les meubles étaient « art +nouveau » très simples, et qu’ils ne comportaient +pas de coussins, pas de tentures, pas d’armoires, ni +de guéridons à tiroirs.</p> + +<p>Personne n’était entré. Personne n’était sorti…</p> + +<p>Or, ce fut en vain qu’on s’acharna. Après trois +quarts d’heure, le diamant demeurait introuvable.</p> + +<p>Nous nous regardions…</p> + +<p>Destieux dit alors sèchement :</p> + +<p>« Il n’y a pas de voleurs parmi nous. C’est entendu. +Mais ce diamant a disparu d’une façon… +vraiment surprenante. Si nous nous en tenions à +ces recherches, qui sait, nous conserverions peut-être +quelque arrière-pensée les uns sur les autres. +Il n’y a qu’un moyen d’éviter cela : traitons-nous +comme si nous ne nous connaissions pas ! Retournons +nos poches !… Et je donne l’exemple… »</p> + +<p>Non seulement la proposition fut bien accueillie, +mais elle dissipa l’embarras qui planait…</p> + +<p>Destieux vide et retourne ses poches, secoue son +mouchoir, fait examiner son porte-monnaie puis +il retire son habit, ses escarpins et exige qu’on +palpe ses manches, son torse, ses jambes.</p> + +<p>Ensuite je fais de même et avec d’autant plus +de minutie que j’ai été le dernier à avoir le diamant +entre les mains.</p> + +<p>La fouille continue, sérieuse, attentive, et non +en simple formalité.</p> + +<p>Elle n’a donné encore aucun résultat. Et pourtant +tout le monde y a passé, sauf Jacques +Neville…</p> + +<p>On se tourne vers lui : il est très pâle… les +doigts de ses mains se crispent, s’allongent… +Ses lèvres remuent, mais demeurent muettes.</p> + +<p>« Messieurs, dit-il enfin avec effort, d’une voix +haletante, lointaine, que nous ne reconnûmes pas, +je ne peux me résoudre à être fouillé… Je n’ai pas +le diamant sur moi, je le jure sur l’honneur !… +j’aime mieux prendre la responsabilité pécuniaire +de sa perte que subir une pareille humiliation… +Monsieur Christian, vous avez dit tout à l’heure +que cette pierre valait trois cent mille francs, vous +recevrez demain un chèque pour cette somme… »</p> + +<p>Il y eut un affreux silence… Puis l’un de nous, +un méridional assez emporté, s’écrie :</p> + +<p>« Il faut pourtant savoir… »</p> + +<p>Il s’approche de Neville, les mains tendues et +il reçoit de l’athlétique diplomate une bousculade +qui le précipite à l’autre bout de la pièce parmi les +chaises renversées.</p> + +<p>Destieux sonna et dit au valet qui parut :</p> + +<p>« Reconduisez M. Neville… »</p> + +<p>Comme Jacques commençait, devant la haie des +regards méprisants, une sortie qu’il voulait digne, +M<sup>me</sup> Destieux entra si jolie, un peu « poupée » +avec son visage lisse, pur, sous les boucles blondes +avec ses yeux enfantins, son sourire immobile, +mais si jolie vraiment !</p> + +<p>« Qu’y a-t-il donc ? » demanda-t-elle.</p> + +<p>Destieux, le violent Destieux qui jusqu’alors +s’était contenu mieux que je ne l’aurais supposé, +répondit :</p> + +<p>« Je chasse cet individu… ce voleur !… »</p> + +<p>Neville, déjà dans le cadre de la porte, se retourna +brusquement en une attitude de meurtre… +Je n’ai jamais vu physionomie plus menaçante… +Destieux reprit, avec une hâte où il y avait quelque +peur physique :</p> + +<p>— Alors, faites comme nous tous… Montrez ce +que vous avez dans vos poches… Laissez-vous +fouiller ! »</p> + +<p>Neville regarda M<sup>me</sup> Destieux dont le petit +sourire de danseuse anglaise ne bougeait pas… Il +la regarda… Oh ! je me rappellerai toujours ce +regard…</p> + +<p>Puis il sortit…</p> + +<hr> + + +<p>En rentrant chez moi, je le trouvai marchant +de long en large devant la porte de mon domicile… +A Louis-le-Grand j’avais été son meilleur ami.</p> + +<p>« Vous me croyez coupable ?…</p> + +<p>— Votre attitude ne justifie-t-elle pas au moins +le soupçon ?…</p> + +<p>— Vous allez la comprendre… »</p> + +<p>Il monta chez moi. La porte close, il cria :</p> + +<p>« Fouillez-moi !… oui, maintenant… vous… +j’y tiens…</p> + +<p>— Mais ce ne sera pas une preuve !… en chemin +vous avez pu vous débarrasser du diamant !…</p> + +<p>— Pardon… ce sera la preuve… ou tout au +moins l’explication… Fouillez-moi !… »</p> + +<p>Il aurait pu vider lui-même ses poches. Mais, +il avait perdu tout son sang-froid… il tenait à continuer +la scène du fumoir…</p> + +<p>Sa voix avait une insistance si douloureuse que +j’obéis… et dans la poche intérieure de son habit +je trouve un paquet de quelques lettres et le petit +bouquet que, pendant le dîner, portait à son corsage +la femme de notre hôte, la jolie Suzy Destieux ! +Les lettres étaient d’elle aussi…</p> + +<p>« Voilà l’explication… Même à vous je n’aurais +pas dû la donner, puisque l’honneur de la pauvre +petite est en jeu… mais comprenez mon désespoir, +mon abominable désespoir !… Vous savez quelle +brute jalouse est son mari… Tout le monde aurait +reconnu le bouquet… Destieux aurait lu les lettres… +C’était la vie de Suzy, ou la mienne. Que +faire maintenant ?… »</p> + +<p>Il sanglotait, son grand corps écroulé dans un +fauteuil !</p> + +<p>Je lui serre les mains, je l’assure de mon estime, +de mon dévouement. Et j’examine avec lui la +situation, dans tous ses aspects dont pas un n’était +favorable… Que faire ?… Trouver, non seulement +le diamant, mais surtout, le voleur…</p> + +<hr> + + +<p>Dès neuf heures du matin, nous voici dans une +agence de police privée dont le directeur, un petit +vieillard élégant, à nez pointu de fouine, nous +écoute sans mot dire, prend des notes, demande +des arrhes considérables, puis annonce qu’il va +« mettre l’affaire en main » et que nous n’avons +plus qu’à attendre.</p> + +<p>Le surlendemain il nous cachait avec lui dans +l’arrière-boutique d’un joaillier israëlite de Vaugirard +auquel une femme du peuple avait voulu +vendre une pierre non taillée et volumineuse… +Elle devait revenir aujourd’hui…</p> + +<p>Cette arrière-boutique, une sorte de cave, sentait +la limaille et le vinaigre. Le métro qui passait +en dessous nous massait de sa trépidation, +chaque trois minutes…</p> + +<p>L’attente fut longue, avec d’angoissantes incertitudes, +car il y eut diverses clientes avant la +nôtre…</p> + +<p>Enfin, le joaillier nous rejoint sous un prétexte, +nous montre un diamant — qui est bien celui de +Christian !</p> + +<p>Nous faisons irruption… La personne du peuple +n’est autre que Suzy Destieux sous le manteau +de sa femme de chambre et ses cheveux blonds +cachés par une gaze !…</p> + +<p>Ah ! le face à face de ces deux êtres !… Leur +explication tragique sans souci du joaillier qui +adossé à sa porte répétait : « En se dépêchant, +Messié !… En se dépêchant, Messié… »</p> + +<p>Tombée à genoux le visage grimaçant de larmes, +l’admirable blonde avoua : le diamant a roulé sur +la table que quelqu’un a dû heurter par mégarde +dans l’obscurité… il s’est logé en tombant dans +une déchirure du tapis qui recouvrait cette table… +on a dû l’enfoncer davantage entre l’étoffe et la +doublure en secouant le tapis. Suzy le découvrit +par hasard le lendemain matin !… et alors elle se +rappela ses notes de couturière…</p> + +<p>Le détective voulait la faire arrêter. Mais +Neville, trébuchant, les dents claquantes, ouvrit +la porte et la désigna à la femme du banquier… +Elle s’en alla, heureuse d’en être quitte ainsi, sans +un mot de regret…</p> + +<p>« Nafkè… Nafkè !… » marmonnait le bijoutier +juif…</p> + +<hr> + + +<p>On fit parvenir le diamant à Christian, sous un +prétexte choisi avec soin mais qui ne pouvait être +bon. Tout le monde crut que Neville restituait, et +même qu’il ne restituait que faute d’avoir pu négocier +la pierre précieuse. Peut-être eût-il mieux +valu envoyer à l’explorateur le chèque promis — mais +Neville était peu fortuné et, après un tel +scandale, il n’eût pas trouvé de prêteur.</p> + +<p>Considéré comme un voleur, il dut quitter les +Affaires Étrangères, démissionner de deux grands +cercles, fuir Paris. Il voyagea plusieurs années. +A son retour, je le revis fiancé à une jeune fille +qu’il aimait intensément. Une lettre anonyme +conta l’histoire du diamant et le mariage fut brisé +à la veille d’être conclu. J’allai trouver le presque +beau-père et, sous le sceau du secret, je lui fis +connaître la vérité. Il ne me crut pas.</p> + +<p>Alors le pauvre garçon disparut. Je le pensais +mort depuis longtemps… M<sup>me</sup> Destieux est encore +d’une grande beauté. On cite la persistance de sa +jeunesse. Parfois, au théâtre, je la croise. Son +regard de baby rencontre le mien sans trouble. Se +souvient-elle ?</p> + +<p>… Elles méritent de la défiance ces femmes toujours +adolescentes, dont le visage d’ingénue n’acquiert +dans la vie aucune expression, aucune ride, +aucune lassitude. Elles n’aiment ni ne souffrent.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">LES ÉVADÉS</h2> + + +<p>« Pastier t’avait dit qu’en vingt-quatre heures +on s’rait à la frontière suisse… Ça fait juste trois +jours qu’on s’est évadé et nous v’là encore en +plein pays boche… Y a pas d’erreur, on y est +encore, on y est si tellement qu’on n’ose pas montrer +son blair hors des bois et que si qu’on nous +rencontrerait on serait foutus, et comment !… Et +tu n’sais même plus l’chemin, toi un môme qu’a de +l’instruction… Tu bigles d’après l’soleil pour +t’rend’ compte d’quel côté c’est l’Sud, et on va +par là… J’en f’rais autant, moi, Blin, que j’suis +qu’plombier-zingueur… A quoi ça t’sert d’avoir +suivi toutes sortes de classes… C’qu’y a d’plus +embêtant c’est les provisions !… a sont presque +finies, les provisions, et quand a l’seront tout à +fait on aura l’choix : ou claquer au pied d’un arbre +ou s’laisser reprendre, c’est-à-dire claquer aussi +par suite des punitions qu’on nous foutra… Pas +très bath c’qui nous attend, d’une façon comme +ed’lautre !… »</p> + +<p>Et Blin croisa les bras en renversant en arrière +sa géante silhouette. Son visage touffu d’ouvrier +était rougi par le crépuscule filant entre les +branches.</p> + +<p>Pastier rajustait nerveusement son binocle. +Petit, fluet, pâle, paraissant moins que ses vingt-deux +ans, il avait dirigé l’évasion. Les reproches +lui causaient un gros chagrin nerveux de gosse…</p> + +<p>Ils reprirent en silence leur marche dans la +forêt…</p> + +<p>Prisonniers l’un de Charleroi, l’autre de Maubeuge, +ils s’étaient enfuis du terrible camp de +Rigenburg avec leurs économies de boîtes de +conserves et grâce à des vêtements civils obtenus +sous prétexte d’une représentation théâtrale. Ils +avaient d’abord suivi la grand’route, marchant la +nuit, se cachant le jour. Mais, à cause des patrouilles +devenues fréquentes, ils avaient dû se +jeter dans les bois, les grands bois sauvages qui +descendent les pentes du duché de Bade jusqu’au +Rhin… Le Rhin ! leur but, là-bas, vers le Sud. +Qu’ils l’atteignent en un point quelconque, entre +Schaffouse et Bâle, qu’ils le traversent malgré les +sentinelles, et c’est la Suisse, la bonne Suisse miséricordieuse !…</p> + +<p>… Ils marchèrent longtemps encore, ce soir-là, +dans le noir intense, le silence, l’humidité, de +l’énorme forêt, ils marchèrent sans se parler, sans +se voir ; l’un sentant à côté de lui le piétinement +de l’autre, et les bras tendus à cause des arbres…</p> + +<p>La voix de Pastier dit :</p> + +<p>« Écoute, Blin, il doit être minuit. On n’y voit +goutte. Dormons un peu. Le jour paraît dans deux +ou trois heures. Alors, on s’débrouillera… »</p> + +<p>A tâtons, ils trouvèrent un endroit du sol presque +sec, sous un sapin. Roulés chacun dans une +grosse couverture de cheval, ils s’étendirent côte +à côte, le paquet des provisions à leurs pieds.</p> + +<hr> + + +<p>Soudain Pastier sortit du sommeil. Avait-il entendu +réellement, ou en rêve, s’éloigner un froissement +de feuilles, de branchages ?… Ses yeux +grands ouverts n’apercevaient que le noir intense +de la nuit… Une bête sauvage errant dans la forêt +nocturne, sans doute ?… Elle n’avait pas dérobé +les provisions ?… Non !… Il les sentait à ses +pieds…</p> + +<p>Ces provisions !… des boîtes de conserves… du +pain séché… des saucisses !… Elles eussent suffi +à Blin <i>ou</i> à lui, à <i>un seul</i>, pour atteindre la frontière +malgré les erreurs de route, les retards. Mais +pas <i>à deux</i>…</p> + +<p>L’instant viendra où ils devront se livrer +pour ne pas périr d’inanition… Ils connaîtront les +horreurs des représailles teutonnes…</p> + +<p><i>Un seul</i> pouvait se sauver. Lui ou Blin… Un +seul !… Lequel ?…</p> + +<p>Du vent d’est s’était levé et sifflait monotonément +dans le faîte des grands arbres…</p> + +<p>Pastier… peu à peu… insensiblement… avec de +menus efforts silencieux… sortit de sa couverture… +Il se dressa…</p> + +<p>Le voici debout : sur un morceau de papier, il +griffonne d’une grosse écriture : « <i>Mon vieux +Blin, je te laisse les vivres et je m’en vais, seul. +Continue dans la même direction. Bonne chance !</i> »</p> + +<p>Puis à tâtons il pose le papier sur Blin enroulé +dans sa couverture, et il s’éloigne en silence.</p> + +<hr> + + +<p>Bientôt une demi-lueur blafarde filtra des feuillages. +Des oiseaux transis pépièrent.</p> + +<p>Pasquier marchait vite, à grandes enjambées. +Au petit matin il ne risquait ni les heurts de +troncs d’arbres, comme la nuit, ni les rencontres +dangereuses comme le jour…</p> + +<p>En serrant les dents, en crispant les poings, en +comptant : « Une, deux !… une, deux !… » il +tâcha de dompter l’immense lassitude de ses +jambes surmenées, de son cerveau ahuri par le +manque de sommeil… Il était musculairement très +débile et, depuis l’évasion, il n’avait pas dormi +plus de deux heures de suite…</p> + +<p>Les pommes de pins roulaient sous ses pas, ou +bien, dans les bas-fonds, de la vase sournoise menaçait +de l’enliser…</p> + +<p>Comme il sautait un fossé son lorgnon y tomba. +A grand’peine, avec des gestes d’aveugle, il parvint +à le retrouver — intact, heureusement !</p> + +<p>A midi, il atteignit une lisière ; la forêt, après +les ondulations d’une grande plaine où étincelaient +quelques villages, reprenait, à l’horizon bleuâtre +là-bas… Il dut attendre la nuit, à plat ventre dans +un fourré épineux près duquel si souvent des +gens passaient qu’il n’osa s’endormir par crainte +de déceler sa présence en ronflant.</p> + +<p>La faim lui donnait des brûlures d’estomac et +des nausées. Pour la calmer il mâchonna des racines +qui laissèrent dans sa bouche une amertume +acide…</p> + +<p>Il se rappela les bonnes conserves odorantes +abandonnées à Blin !…</p> + +<p>La nuit venue, comme, en traversant la plaine, +il passait près d’un village, un chien de berger se +rua vers ses jambes, le mordit à une cheville. A +coups de pied et avec des cailloux, il parvint à +l’éloigner. Il banda la blessure avec son mouchoir +et il reprit sa terrible marche en boitant… Enfin il +atteignit l’obscurité plus épaisse des bois… Là il +eut une chance : celle de rencontrer, par hasard, +un buisson de mûres !… A les fiévreusement cueillir, +à n’en vouloir pas laisser une, il ensanglanta +ses mains tâtonnantes…</p> + +<p>Il se sentit plus fort. Et cette nuit-là il ne s’arrêta +point ; mais, plusieurs fois, tout en marchant, +il crut s’éveiller avec la conscience qu’il venait de +parler à haute voix… Et il marchait, marchait +toujours, divaguant, cauchemardant, se cognant +aux arbres… Il étouffait d’une chaleur sèche. Son +pouls battait vite, vite, incomptable. Et il eut +d’affreux accès de faim… Il ne s’en tenait plus à +envier Blin : il regrettait l’immonde gamelle boche +de Rigenburg… Comme il l’eût savourée !…</p> + +<p>L’aurore bleuissait les clairières quand il traversa, +difficilement, un ruisseau forestier, l’eau +jusqu’aux genoux. Cela rétrécit encore ses souliers +qui le meurtrirent de plus en plus. A bout +d’endurance, il les retira, mais le sentier était +caillouteux, il dut les remettre et l’avance lui +devint une torture…</p> + +<p>Sa jambe mordue étant enflée, chaude… Il pleurait +de douleur, en se traînant, il pleurait à gros +sanglots… Une racine le fit choir… Il resta sur +les pierres du sentier tel qu’il y était tombé ; et il +s’endormit.</p> + +<p>Midi scintillait quand un vieux paysan badois +le secoua par le bras et, en allemand, l’avertit +qu’il était dangereux de cuver sa bière au soleil.</p> + +<p>« Ya… ya… » balbutia Pastier.</p> + +<p>Le rustre s’éloignait en riant.</p> + +<p>Il eut grand’peine à se remettre debout, à s’y +maintenir. Des nuées d’étincelles blanches pétillaient +dans sa vue. Au hasard, il arracha des +feuilles autour de lui, en combla sa bouche, les +mâcha, avala… Mais ce fut en vain qu’il essaya +d’avancer parmi les fourrés !… Il n’avait plus la +force d’écarter les branches, de réfléchir à la +bonne direction approximative… C’était la fin… +Il se sentait tranquille vis-à-vis de lui-même, tout +excusé… il avait fait son possible… Maintenant +il allait se laisser arrêter par n’importe qui, sur +la route — qu’il distinguait à travers les feuillages… +Après on lui donnerait bien un peu de +soupe…</p> + +<p>Trébuchant, il atteignit la grand’route en +pente. Mais quelle vivifiante, quelle inouïe surprise : +à quelques kilomètres un fleuve bleu sinuait… +le Rhin… Ah ! comme il le reconnut, quoiqu’il +ne l’eût jamais vu que sur des cartes postales +illustrées… Au delà c’était la Suisse, la liberté !…</p> + +<p>Ah ! sans cette atroce faim, peut-être qu’il… +Mais il aperçut dans la poussière un sale morceau +de pain, informe, piétiné. Il le mangea, délicieusement… +Puis il suivit la route. Aux gens qu’il +croisait, il disait : « <i lang="de" xml:lang="de">Guten Tag</i> » ; ils ne +s’étonnaient point que ce pauvre boiteux, si +maigre et si pâle, phtisique sans doute, ne fût +point à la guerre…</p> + +<p>Le Rhin grandissait… Mais, de loin, une +patrouille héla Pasquier !… La forêt bordait toujours +la route : il s’y précipita en courant maigre +la douleur de sa jambe blessée, et ses souliers +torturants… Plusieurs détonations sèches retentirent… +des balles cassèrent près de lui des branchages, +ricochèrent de tronc en tronc en piaulant… +Il avait perdu son binocle… Il ne voyait +plus que des formes confuses… Il courut encore, +désespérément…</p> + +<p>Des pas pesants le poursuivaient… Enfin ils +s’éloignèrent… Le silence forestier…</p> + +<p>Alors, à bout de respiration et d’énergie, il +s’abattit à la renverse et ne bougea plus.</p> + +<p>Il reprenait lentement conscience… mais sa +mémoire ne lui apportait que des images confuses… +Et qui donc, au-dessus de lui, trempait +sa main dans une casquette pleine d’eau, lui +aspergeait le visage, trempait sa… Blin ?… +Était-ce à Blin cette tête de mourant qui vivait +tout de même sous ses touffes informes de barbe +et ses cheveux emmêlés ?</p> + +<p>Il reconnut la voix faubourienne, bien qu’elle +fût bizarrement rauque, et gutturale comme si +les lèvres eussent perdu la force de remuer.</p> + +<p>« Mon p’tit gars, c’est’core une veine que j’t’aie +aperçu là, à tourner de l’œil… Allons, ouste ! V’là +la nuit bientôt… Y a des barques tant et plus +amarrées au bord du Rhin qu’est à trois minutes +d’ici et pas d’sentinelles auprès… d’puis tantôt +que j’l’observe… Dès qu’y fera noir on traversera +en pépères… C’est pus qu’un p’tit effort. On est +sauvés !…</p> + +<p>— Sauvés ?</p> + +<p>— Mais oui !… Ouste que j’te dis… Seulement, +j’ai pas bouffé depuis que j’t’ai plaqué +là-bas pendant que tu roupillais… Y t’resterait +pas des fois un peu de conserves ?…</p> + +<p>— Mais Blin, c’est moi qui… Voyons, le +paquet aux conserves, il était bien là quand je +suis parti… Et mon papier… »</p> + +<p>Ils s’expliquèrent. Et le plombier-zingueur +conclut :</p> + +<p>« On a eu la même idée ! Quand t’as cru +m’quitter, j’étais déjà fichu le camp te laissant +les provisions, après avoir fourré un fagot dans +ma couverture pour qu’tu t’aperçoives de mon +absence l’plus tard possible… c’est sur c’t’espèce +d’mannequin qu’t’as mis ton papier… Elles sont +encore là-bas, nos pauvres conserves ! Et, en +se sacrifiant l’un pour l’autre, on a failli claquer +d’faim chacun de not’ côté… Hein, mon p’tit, +on est des frères ! »</p> + +<p>Riant, pleurant, ils s’embrassaient.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7" title="LA FENÊTRE BARRÉE">LA FENÊTRE BARRÉE<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> D’après Amb. Bierce.</p> +</div> + +<p>Alors, l’horreur de la forêt non défrichée, +obscure, impénétrable, pestilentielle, couvrait la +contrée qui sourit maintenant, au nord de Cincinnati.</p> + +<p>Çà et là, en quelques clairières créées par la +foudre, des trappeurs, isolés, menaient une existence +sauvage. Une fois l’an ils sortaient des bois, +à grand’peine, pour vendre des fourrures et +acquérir de la poudre, du plomb, de la quinine, +et des conserves.</p> + +<p>D’ordinaire c’étaient des violents qui avaient +fui la justice de leur pays ou qui redoutaient une +vengeance particulière. Ou bien encore des misanthropes, +des demi-fous, que l’affreuse solitude +réjouissait…</p> + +<p>Cet immense tombeau végétal abaissait promptement +l’être humain… Quand ils descendaient, +longeant le fleuve, vers d’autres hommes, plusieurs +jours leur étaient nécessaires pour rapprendre +à parler…</p> + +<p>L’un d’eux, un vieillard trapu, de rude aspect, +nommé Murlock, habitait, non loin de la lisière +sud, une hutte de bois dont la fenêtre était barrée — oui, +barrée avec des poutres, des lattes, clouées +en désordre, hâtivement, rageusement, les unes +sur les autres… on semblait avoir voulu, non +seulement obturer la fenêtre, mais l’enfouir, +l’oublier… Murlock la remplaçait par la porte +qu’il tenait sans cesse ouverte, même la nuit, +malgré le danger des reptiles et des fauves…</p> + +<p>On ignorait pourquoi la fenêtre de cette hutte +demeurait aussi obstinément barrée. Le vieil +homme prenait un air menaçant dès qu’on le +questionnait…</p> + +<p>Il me servait parfois de guide ; c’est grâce à +lui que j’ai tué une dizaine de panthères. Il me +témoignait une sorte de rude affection. J’osai +l’interroger au sujet de sa fenêtre. Il me regarda +fixement, furieusement, puis s’enfonça dans la +brousse et ne reparut pas de trois jours.</p> + +<p>Je devais pourtant connaître son secret : après +sa mort, le shériff du district m’apporta son vieux +fusil à piston, qu’il m’avait légué, et aussi une +lettre : une lettre sans orthographe, écrite d’une +main enfantine sur du gros papier, et que le trappeur +avait dû passer bien du temps à rédiger.</p> + +<p>Elle me disait l’histoire mystérieuse de la +fenêtre…</p> + +<hr> + + +<p>Quand Murlock, jeune, athlétique, s’était bâti +cet asile dans la forêt vierge, poursuivre des +fauves et vivre de leurs dépouilles, lui semblait +le plus magnifique destin… L’attente de l’animal +guetté pendant des heures, le craquement de +branches qui en annonce l’approche, l’anxiété de +ne pas savoir s’il traversera, et assez lentement +pour le coup de feu, cette clairière pénétrée de +lune, la joie de voir la rage tumultueuse du fauve +tombé à travers les branchages dans la trappe, +toutes ces émotions profondes en la race pour +avoir été vécues par l’humanité primitive et que +le civilisé retrouve dans le sport ou dans le poker, +lui semblaient les seules assez intenses pour lui.</p> + +<p>Son bonheur fut complet quand la fille d’un +cabaretier qui, à dix lieues de la forêt, vendait à +boire, bouteille d’une main, revolver Colt de +l’autre, consentit à partager sa vie sauvage. Elle +était d’une éclatante beauté rousse. Les partis ne +lui manquaient pas. On s’était battu à cause d’elle. +Quand elle entendit Murlock parler de ses aventures +dans la forêt multiforme, bruissante et +redoutable, il lui sembla regarder un beau livre +d’images. Malgré son père, elle épousa le jeune +trappeur — qui, le matin même du mariage, rencontra +en duel, avec des conditions féroces, deux +prétendants évincés…</p> + +<p>Juste après le <i>oui !</i> devant le clergyman en +tournée, il s’évanouit, ayant perdu beaucoup de +sang par plusieurs blessures…</p> + +<p>… Elle lui fut l’épouse, la famille, l’humanité. +Cette civilisation, dont ils entendaient parler, ne +les attira jamais. La solitude centuplait leur tendresse. +Ils s’aimaient, enfantinement, totalement…</p> + +<p>Plusieurs années bienheureuses passèrent, +promptes comme des jours…</p> + +<hr> + + +<p>Murlock était le maître des grands carnassiers. +Mais ils ne sont pas redoutables pour qui peut +attendre le moment propice de tirer. Le péril de +la forêt est dans la faune infiniment petite, dans +les hordes microbiennes nées des putréfactions +végétales et animales…</p> + +<p>Un soir, en revenant de visiter des trappes de +panthères, Murlock ne fut pas reconnu par sa +femme. Étendue sur le plancher, brûlante de +fièvre, elle balbutiait et pleurait…</p> + +<p>Ni médecin, ni voisin à moins de vingt lieues. +D’ailleurs, comment la quitter !… Il la soigna, +éperdument, de ses grosses mains maladroites. +jusqu’à ce que les yeux lui fissent mal, il chercha +dans un vieux manuel de médecine, datant +de quatre-vingts ans, un diagnostic et des +recettes…</p> + +<p>Après plusieurs jours de divagation, soudain, +un midi, elle parut reprendre conscience. Son +regard parcourut avec lenteur la hutte de bois, +où la dévorante lumière d’été entrait par la fenêtre +grande ouverte, puis, s’arrêtant sur Murlock, +il prit une expression terrible de douleur et d’effroi.</p> + +<p>Elle esquissa un geste d’adieu qu’interrompit +la lourde chute de sa main… Après quelques +hoquets, elle eut comme visage un masque de cire +aux yeux vitreux sous les mèches blondes +mouillés…</p> + +<p>Murlock, qui n’avait jamais vu s’éteindre un +être humain, couvrit de sanglots la forme froide, +pendant des heures et des heures — des jours +peut-être… Fermer des chers yeux fut terrible +à son amour…</p> + +<hr> + + +<p>La solitude lui sembla brusquement atroce. La +forêt l’entourait d’épouvantes insoupçonnées. En +veillant l’inerte aimée, il gardait son fusil près de +lui et renouvelait parfois l’amorce.</p> + +<p>Enfin il se souvint que les pauvres morts doivent +être préparés pour le repos sans réveil au sein de +la nature créatrice et miséricordieuse…</p> + +<p>Il étendit le corps, qui était resté souple, sur la +longue table en bois rude, la chère table de leurs +repas !</p> + +<p>Il peigna, enroula, coiffa, l’admirable chevelure +rousse. Il joignit les doigts et maintint les poignets +avec un ruban, brin de luxe retrouvé au fond d’un +coffret…</p> + +<p>Quelle douleur en ces préparatifs — qu’il acheva +comme la forêt devenait nocturne, hostile…</p> + +<p>Il avait creusé la tombe avec le pic qui lui servait +pour les trappes à fauves…</p> + +<p>Ce serait pour l’aurore…</p> + +<hr> + + +<p>Après avoir embrassé encore une fois les paupières +closes de l’aimée, il s’assit contre la table, +à la place qui lui était ordinaire pendant les repas, +les coudes sur l’âpre bois, la tête dans les mains…</p> + +<p>La terne lueur d’une puante lampe à huile +donnait, sur le visage détendu qu’il regardait +désespérément, qu’il voulait voir jusqu’à la dernière +seconde…</p> + +<p>Mais la fatigue ignore nos émotions. Le pauvre +homme n’avait pas dormi depuis longtemps ; le +vent léger, qui entrait par la fenêtre ouverte, +caressait ses brûlantes paupières ; c’était l’heure +ordinaire de son repos. Un irrésistible sommeil +l’accabla…</p> + +<p>… Quelque temps après, soudain, il s’éveilla +net… pour écouter !… pour écouter… Il ne lui restait +aucune somnolence… Il lui semblait qu’avant +ce réveil il avait entendu… entendu quoi ?…</p> + +<p>La lampe s’était éteinte… Silence épais…</p> + +<p>A côté de la forme inerte, il regardait intensément +dans l’obscurité… Il n’apercevait rien et +ignorait ce qu’il cherchait à voir… Sa respiration +était suspendue, son sang immobile.</p> + +<p><i>Quoi</i> donc l’avait éveillé, oui, <i>quoi</i> ?…</p> + +<p>Et <i>où</i> était-ce ?…</p> + +<p>Les légendes fantastiques de la forêt surgirent +confusément à sa mémoire… blanches silhouettes +errant, en peine, la nuit…, visages aux yeux de +feu qui, de tronc en tronc, vous suivent… aigre +voix susurrant à l’oreille du trappeur qu’il ne +reverra pas sa hutte…</p> + +<p>Murlock voulut réagir…, il fit un effort mental — mais, +horreur ! la table sur laquelle il était +toujours accoudé, <i>remuait légèrement</i>… et il +entendit un <i>pas</i> dans la chambre… Non, <i>des pas</i> !… +comme des pieds nus marchant sur le plancher…</p> + +<p>Qui marchait ainsi dans les ténèbres, près de +lui ?…</p> + +<p>La peur paralysa Murlock, le contraignit à ces +secondes d’attente garrottée qui semblent des +heures… Il n’avait jamais veillé de cadavre… +L’effroi était plus fort… Vainement voulut-il murmurer +le nom de l’épouse, étendre la main vers +elle… elle, là, si près de lui, sur la longue table… +Sa voix, sa main, n’obéirent pas…</p> + +<p>Une forte impulsion poussa la table contre sa +poitrine… en même temps qu’il entendait, qu’il +sentait, une lourde chute sur le plancher…</p> + +<p>Et des sons rauques, étouffés, inhumains, s’élevèrent +dans la hutte…</p> + +<p>L’excès même de la terreur rendit à Murlock +ses facultés. Il étendit les bras sur la table, pour +étreindre, pour protéger, la forme chérie.</p> + +<p><i>Il n’y avait rien sur la table !…</i></p> + +<p>La démence contraint à agir ; à agir n’importe +comment… Murlock saisit son fusil qui était pendu +derrière lui et, sans épauler, il fit feu dans les +ténèbres…</p> + +<p>Et, à l’éclair du coup, il aperçut une énorme +panthère tirant le corps de sa femme vers la +fenêtre ouverte, les crocs enfoncés dans sa gorge.</p> + +<p>Murlock s’évanouit…</p> + +<hr> + + +<p>… Quand il sortit de l’inconscience, le soleil +pénétrait le dôme colossal de la forêt. Les bruits +du jour étaient tels qu’à l’ordinaire…</p> + +<p>Le corps de la morte gisait près de la fenêtre, +là où l’avait abandonné le fauve mis en fuite par +le coup de feu…</p> + +<p>Du cou, déchiqueté par les crocs de la bête, une +flaque de sang, de beau sang vivant, avait coulé… +Les membres se crispaient horriblement dans une +attitude de défense suprême… La figure, aux yeux +ouverts, portait une expression d’abominable +terreur…</p> + +<p>Entre les dents, il trouva un fragment de +l’oreille du fauve…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8">LES FACTURES</h2> + + +<p>Une gare de frontière en février 1917. Huit +heures d’un délicieux matin. Hors le haut cintre +du hall, là-bas où les rails filent vers la Suisse, +des sommets déchiquetés de montagnes se profilent +en des lueurs roses.</p> + +<p>Le rapide quotidien est arrivé de Paris il y a +cinquante minutes ; les voyageurs, bougons, mal +réveillés, et qui mettaient en l’air alpestre du quai +une atmosphère et des aspects de métropole, ont dû +tous descendre et s’entasser en file étroite maintenue +par des barrières, dans un baraquement de +planches. Toujours si froid, ce baraquement, malgré +un poêle rouge, que les employés l’appelaient +« le Palais de glace ».</p> + +<p>Chaque deux à trois minutes, une porte s’ouvre ; +une personne, ou une famille, entre dans la petite +pièce où les commissaires spéciaux de la Sûreté +Générale scrutent les visages, examinent les passeports, +cherchent dans des boîtes à fiches, questionnent +minutieusement, souvent acheminent les +gens vers la salle de fouille ou leur déclarent qu’ils +ne peuvent sortir de France.</p> + +<p>La porte se referme ; le rassemblement humain +soupire et avance d’un pas avec anxiété car si les +formalités ne sont pas terminées à l’heure extrême +du départ du train, on aura à attendre le suivant +jusqu’au lendemain.</p> + +<p>C’est ici une des portes de la France et les +agents de l’ennemi cherchent sans cesse à la +franchir pour venir chez nous ou pour porter +en Suisse des renseignements dont le moindre est +très important et dont certains peuvent faire tuer +vingt mille de nos soldats. Qui sont-ils ces agents ? +Peut-être ce vieillard cacochyme qui toussotte dans +sa pelisse, cette bonne grosse dame que deux bébés +accompagnent, ce saint ecclésiastique, ce dandy +dont la voix aiguë proteste contre les courants +d’air !… Tous les aspects ! Tous les faux +papiers !… Où cachent-ils leurs documents ? Talon +d’une bottine, doublure d’un manteau, chevelure, +manche creux d’un parapluie, ou les endroits les +plus intimes du corps ?… sans parler de la bille +creuse en argent que l’on avale…</p> + +<p>Aussi ces services de frontière sont-ils en communication +téléphonique incessante, de nuit +comme de jour, avec le Ministère de l’Intérieur et +le Ministre de la Guerre. D’énormes courriers +quotidiens leur apportent des signalements, des +ordres, des résultats d’enquête. Leur labeur est +redoutable et délicat.</p> + +<hr> + + +<p>Ce matin-là l’officier de service était le lieutenant +Maurice Lumne. Blessé en Argonne, il occupait +ce poste durant sa convalescence qui devait +être longue.</p> + +<p>Il avait une physionomie douce, un peu triste, +aux traits tombants, une moustache maladroitement +taillée à l’américaine, et de longues mains +maigres.</p> + +<p>En son petit bureau sis dans la gare même, non +loin du baraquement d’attente, il ouvrait, devant +une grille ardente, son courrier personnel apporté +par le train, quand un des commissaires spéciaux +entra.</p> + +<p>— Mon lieutenant, j’ai saisi dans la valise d’une +voyageuse ces paperasses-là qui étaient roulées en +tampon au fond d’une bottine… Et je crois bien +que la particulière est cette suspecte que signalait +la circulaire S. C. R. 9873 2/11 d’avant-hier… Je +vais vous l’amener… vous l’interrogerez vous-même… »</p> + +<p>La S. C. R., « Section de Centralisation des +Renseignements » dépend du Ministère de la +Guerre… L’Intérieur et la Guerre, très jaloux de +leurs attributions respectives, les mélangent pourtant +avec une cordialité apparente.</p> + +<p>L’officier déplaça péniblement sa jambe droite +qui, malgré plusieurs interventions chirurgicales +demeurait douloureuse et roide. Il écarta son +courrier puis, avec soin, peu à peu, il déchiffonna, +il lissa, les papiers suspects.</p> + +<p>C’étaient deux factures de grande couturière.</p> + +<p>Regardées obliquement, puis en transparence, +elles n’offrirent pas ces traces légères que laissent +les encres sympathiques. Il y appliqua pourtant le +fer chaud électrique : rien ne parut. Un premier +réactif passé au pinceau, d’un angle à l’autre, ne +fit surgir nulle évidence d’écriture secrète.</p> + +<p>Mais, sous le second, la blancheur du papier se +couvrit soudain de caractères teutons, de chiffres, +de lignes formant un plan !…</p> + +<p>Le cas était net, flagrant, extrêmement grave…</p> + +<p>Le jeune lieutenant eut un geste de colère !… +Il revit, brusquement, la ligne sinueuse des +tranchées dans la plaine boueuse, presque liquide, +défoncée de cratères d’obus, empanachée d’énormes +flocons blancs et d’éclairs rouges, il perçut le +vacarme terrible des explosions… Des files de nos +soldats s’effondraient autour de lui, pulvérisés, +enfouis… Que de familles françaises bientôt sangloteraient !… +Et cela, grâce à des avertissements +transmis à l’ennemi, grâce à des papiers comme +ces deux prétendues factures !…</p> + +<p>Cette fois, au moins, ce n’était qu’une tentative, +et les douze fusils du peloton d’exécution projetteraient +des balles justicières…</p> + +<p>Au-dessus des bruits de la gare, du halètement +de la locomotive en attente et des chocs de verreries +dans le buffet où consommaient les voyageurs +déjà « visités », une voix féminine s’approcha +en protestant :</p> + +<p>« C’est indigne… Traiter ainsi une femme… +je me plaindrai !… »</p> + +<p>Au son de cette voix, l’officier sursauta…</p> + +<p>Le commissaire spécial ouvrit la porte, fit entrer +une jeune femme élégante, jolie, animée, et se +retira.</p> + +<p>« Monsieur, on vient de se conduire ignoblement +avec… Oh ! comment, c’est toi, mon petit ?… +Toi !… Oh !… Quelle veine… non, quelle veine !… +Depuis avant la guerre !… Oui ! j’ai été vilaine +avec toi… J’aurais dû t’écrire… mais, tu sais, je +remets toujours au lendemain, et les jours +passent… oh ! j’ai tout de même bien pensé à +toi… je me demandais ce que tu étais devenu… +Figure-toi qu’on vient de me traiter abominablement… +j’ai un passeport en règle, il n’y a pas à +dire, il est en règle !… et on m’interroge comme si +j’étais une espionne… on me retourne ma malle +de fond en comble… on froisse mes robes… +Qu’est-ce que tu as à me regarder ainsi ? Tu m’en +veux encore ? »</p> + +<p>Lentement, il lui indiqua sur les fausses factures, +encore humides, les phrases en allemand, +les chiffres, les plans…</p> + +<p>Elle prit un air insolent et naïf.</p> + +<p>« Je ne sais pas ce que c’est cela…</p> + +<p>— Marthe… la vérité !…</p> + +<p>— Je la dis, quoi, la vérité !… D’abord ces +papiers ce n’est pas à moi…</p> + +<p>— Tu sais ce qui t’attend ?… Le poteau, comme +Mata-Hari ! »</p> + +<p>Elle essaya de rire dédaigneusement. Mais +l’émotion vieillissait sa figure de bébé dans le flou +de ses cheveux décoiffés par le train… Ses lèvres +rougies tremblaient…</p> + +<p>La retrouver ainsi, cette puérile danseuse pour +salons « esthétiques » et ateliers d’opiomanes, cette +petite inconsciente qu’avant la guerre il avait tant +aimée !… dont il avait tant souffert à cause de +« Freddy », le Portugais obséquieux et robuste +qui l’accompagnait… oh ! en tout bien tout +honneur ! selon elle : « Freddy ?… mon danseur !… +rien de plus !… je le paye… Un larbin !… » +disait-elle… Un si véhément amour, accentué par +de telles souffrances !… Brusque séparation en +août 1914. Depuis, pas de nouvelles de l’aimée ! +Elle avait quitté son domicile d’alors en disant : +« Je pars en tournée théâtrale à l’étranger… » +Ce fut à elle qu’il pensa obstinément pendant la +détresse abominable des premières batailles, dans +la monotone torture des tranchées, et lorsque, +blessé, il râla, toute une nuit d’hiver, dans un trou +d’obus. A l’hôpital militaire, son délire parlait +d’elle sans cesse aux infirmières émues d’une si +violente passion…</p> + +<p>Dans sa peur, elle se rappela que ce gosse de +Maurice obéissait à tous ses caprices et que, +même, elle ne l’avait pas sérieusement aimé parce +qu’il « lui cédait trop ».</p> + +<p>Elle prit cette douce voix soyeuse à laquelle +elle se souvenait qu’il ne résistait point :</p> + +<p>« Mon petit Maurice, rends-moi cela et dis +qu’on me laisse tranquille. »</p> + +<p>Il jeta brusquement les deux feuilles dans un +tiroir et le ferma à clef.</p> + +<p>« Chéri, puisque je te dis que c’est une +erreur !… voyons, crois-moi !… tu ne vas pas me +faire avoir des ennuis !</p> + +<p>— Tu es arrêtée !… tu passeras en conseil de +guerre ! »</p> + +<p>Il y eut un silence. On entendit siffler la locomotive +de l’express qui repartait… ses heurts +sourds se précipitèrent, disparurent au loin.</p> + +<p>Alors, la danseuse, tombée dans un fauteuil, +éclata en gros sanglots pitoyables. Elle n’était, +comme toujours, qu’une enfant…</p> + +<p>« Rends-toi donc compte, Marthe, de ce que +tu as fait !… »</p> + +<p>D’abord elle ne put répondre. Les larmes +l’étranglaient. Des fils de salive se tendaient entre +ses mâchoires grimaçantes…</p> + +<p>Elle balbutia enfin :</p> + +<p>« Ce n’est pas moi… est-ce que je sais ce qu’il +y a sur ces papiers… Ce n’est pas moi… C’est +Freddy !…</p> + +<p>— Le Portugais ?</p> + +<p>— Il est Bavarois. On est parti ensemble à +Berne l’avant-veille de la guerre… Il savait depuis +longtemps qu’elle allait avoir lieu… Ensuite on a +habité Lorrach, un patelin dans le duché de Bade +près de la frontière suisse… Maintenant on est à +Zurich, avenue de la Gare… Ce n’est pas ma +faute s’il m’envoie à Paris… Il m’a donné l’habitude +de la morphine… Quand je n’obéis pas il me +retire mes ampoules et je ne peux en avoir que +par lui… Regarde. »</p> + +<p>Elle releva sa robe. Ses cuisses musclées, pâles, +étaient pointillées de piqûres rougeâtres.</p> + +<p>« Quand on s’est mis dans la morphine, chéri, +on ne peut plus résister… Je vais quelquefois +passer deux jours à Paris pour des toilettes… Il +y a des types que je ne connais pas… ce n’est +jamais le même !… qui me remettent des papiers… +je les rapporte à Freddy… Je n’ai jamais rien su +que cela… Je ne suis pas une espionne, oh çà ! +pour sûr que non !… on ne peut pas le dire !… je +n’ai fait que remettre des papiers… »</p> + +<p>Le lieutenant regardait, plus ému encore qu’elle, +la femme qu’il aimait tant, qui avait été son premier +amour, son seul amour, toute sa douleur, +toute sa vie !… Bientôt le conseil de guerre… les +uniformes incertains dans la salle sombre… le +verdict : la mort ! car on ne tiendrait pas compte +de l’intoxication, de la débilité mentale… Puis +l’aube d’exécution, le petit jour descendant le long +des murailles du château de Vincennes… la corde +neuve qui maintient au poteau une silhouette qui +va être une cible… le miséricordieux bandeau que +dépasse la chevelure blonde…</p> + +<p>Le visage du jeune homme exprimait l’horreur +de ces pensées si intensément que la danseuse +poussa un cri rauque… Elle se jeta à genoux en +recommençant à sangloter. Elle lui enlaça les +jambes. Son chapeau glissa. Son corsage s’ouvrit +sur l’admirable poitrine…</p> + +<p>« Non, Maurice… Tu ne vas pas faire cela, +Maurice chéri !… Jette au feu ces papiers !… Ta +petite t’en conjure !… ta petite à toi… oh si ! je +t’aimais bien, et s’il n’y avait pas eu Freddy… lui +me dominait et toi tu étais trop doux… mais je +t’aimais… Non ! ne dis pas non !… Écoute-moi… +écoute-moi donc !… Ne me repousse pas ainsi… +Écoute, si tu veux, je reste en France avec toi… +je serai à toi, rien qu’à toi… je ferai tout ce que +tu voudras… »</p> + +<p>Il sentait contre lui la chaleur du beau corps. +Jamais il ne l’avait aimé davantage…</p> + +<p>Quelle tentation !… Détruite le texte de ces +papiers en y appliquant un réactif acide. Rendre +Marthe inoffensive en lui interdisant le passage de +la frontière, officiellement, jusqu’à la fin des hostilités. +Attribuer le bruit de l’entretien au « cuisinage » +énergique d’une femme suspecte… Et +avoir Marthe toute à lui, enfin !… Seule, sans ressources, +loin du faux Portugais, elle serait vraiment +sienne !… Sa mort, sanction absolument inutile, +ne profiterait en rien à la Sûreté Nationale !…</p> + +<p>Il étendit la main vers les factures… Mais un +coup de mémoire lui montra soudain, en vision +crue, la bataille formidable, hideuse, les panaches +mous des explosions, le jappement prolongé des +mitrailleuses, — et les cadavres des soldats de +France, comblant en désordre la tranchée et sur +lesquels, à chaque seconde, d’autres braves garçons +venaient, par rangs entiers, s’abattre… Certains +hurlaient affreusement… Il lui sembla que +s’il faisait grâce ces cris le poursuivraient… toujours… +Il les entendait avec une si atroce netteté…</p> + +<p>Il appuya trois fois, signal convenu, sur un bouton +électrique que cachait le tapis de la table.</p> + +<p>Deux agents entrèrent, saisirent par le bras la +femme, qui cria, menaça, injuria. Ils l’entraînèrent +pendant que l’officier mettait sous enveloppe +le document terrible et l’adressait à ses chefs : +État-Major de l’Armée, 2<sup>e</sup> Bureau, S. C. R…</p> + +<p>Plus tard, le même commissaire spécial entra +pour une affaire de service dans le petit bureau.</p> + +<p>Il s’aperçut que le jeune homme avait la figure +singulièrement pâle et crispée :</p> + +<p>« Est-ce que votre jambe vous fait davantage +souffrir, mon lieutenant ?</p> + +<p>— Non… au contraire… je vais même demander +à repartir au front.</p> + +<p>— Mais votre régiment se trouve dans un secteur +rudement exposé, pour l’instant…</p> + +<p>— Je sais… je sais… »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c9" title="AU PONT DU HIBOU">AU PONT DU HIBOU<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> D’après Amb. Bierce.</p> +</div> + +<p>Un homme aux mains liées derrière le dos se +tenait à l’extérieur du parapet d’un pont de bois, +sur le bout d’une planche.</p> + +<p>Une corde qui cerclait, lâche, son cou, était attachée +au parapet auquel il tournait le dos. Il regardait +l’eau torrentielle courir, écumer, à huit mètres +au-dessous de lui.</p> + +<p>A l’autre extrémité de la planche se trouvait un +robuste sergent de l’armée américaine. Il faisait +contre-poids. Tout à l’heure le sergent quitterait +brusquement la planche qui basculerait ; le condamné +tomberait avec elle dans l’espace, la corde +le retiendrait — par le cou…</p> + +<p>Sur la berge, une compagnie d’infanterie, immobile, +présentait les armes.</p> + +<p>Le capitaine, en avant de la ligne, raide, son +sabre nu à la main, le regard sur sa montre, attendait +l’heure précise de donner le signal…</p> + +<p>Personne ne bougeait. La Mort est une dignitaire +qui, lorsqu’elle arrive après avoir été annoncée, +doit être reçue avec des marques de respect, +même par ceux qu’elle n’impressionne pas.</p> + +<p>L’homme qu’on allait pendre avait trente-cinq +ans. C’était un civil, un planteur du sud. Ses cheveux +bruns tombaient le long de son visage distingué. +Rien en lui d’un vulgaire criminel : le +code militaire prévoit l’exécution de gens très différents +et les gentlemen ne sont pas exclus…</p> + +<p>Celui-ci avait essayé, patriotiquement, d’incendier +le « Pont du Hibou » qui allait maintenant +lui servir de potence. Il se nommait Carton Farquhar.</p> + +<p>… Le sergent s’assurait, en portant un peu de +son poids sur le garde-fou, que la planche basculerait +net, que rien ne la retiendrait…</p> + +<p>Carton Farquhar regarda un instant encore l’appui +incertain sous ses pieds — puis l’écume de la +rivière bouillonnante… une énorme pièce de bois +y dansait comme un bouchon ; il la suivit des yeux — et +s’en voulut de s’attentionner, même machinalement, +à autre chose qu’à sa femme, qu’à ses +trois enfants…</p> + +<p>Comme il avait vécu heureux !… Un mariage +pauvre mais d’amour, la fortune rapidement conquise +par un labeur probe, trois enfants vigoureux ! +Son foyer était un modèle d’harmonie, de +tendresse… Les fêtes familiales ! Anniversaires de +naissance ! <span lang="en" xml:lang="en">Christmas</span> ! Huit jours avant, encore, +son bonheur semblait un défi au destin… Et maintenant !… +Sa femme saurait-elle démêler les affaires +qu’il laissait ? Ses enfants sont tout jeunes… +Suppliciantes anxiétés…</p> + +<p>Oh ! il ne regrettait rien ! Il avait fait, impulsivement +son devoir de citoyen sudiste : l’incendie +du Pont du Hibou devait gêner l’armée du général +Lincoln, mais comme Farquhar n’était point +soldat, son geste devenait celui d’un franc-tireur ; +un tribunal martial l’avait condamné aussi justement +que promptement… Dieu !… mourir… mourir !… +plus jamais autour de son cou les petits +bras, menottes jointes, de ses enfants,… ni le soir +pour le sommeil, la tiède tête brune de sa femme +sur son épaule…</p> + +<p>Pour dissimuler ses larmes, pour être jusqu’à +la dernière seconde avec les êtres chers, il baissa +les paupières…</p> + +<p>Ses ultimes instants duraient… duraient…</p> + +<p>Un son régulier, sourd, que d’abord il ne s’expliqua +point, retentissait maintenant près de lui… +On eût dit des coups de marteau de forgeron sur +l’enclume. Cela semblait tout contre lui et pourtant +éloigné. Il écouta chaque heurt avec impatience +et aussi — pourquoi donc ? — avec appréhension… +Les intervalles de silence entre les +coups, s’allongèrent… Des heures ne séparaient-elles +pas un coup de l’autre ?…</p> + +<p>Ce qu’il entendait là, c’était le tic-tac de sa +montre…</p> + +<p>Obsédé, il rouvrit les yeux, aperçut encore l’eau +écumeuse et folle.</p> + +<p>« Si je pouvais libérer mes mains, pensa-t-il, +je dégagerais aisément ma tête du nœud coulant +et je sauterais dans le fleuve. En nageant entre +deux eaux, peut-être éviterais-je les balles ; je regagnerais +ma demeure !… Ma femme, mes petits !… »</p> + +<p>Il essaya de séparer ses poignets. Mais la corde +fine, solide, mouillée, à rang triple, les réunissait +implacablement…</p> + +<p>Sur la berge, le capitaine alluma un éclair dans +l’air en levant son sabre.</p> + +<p>Le sergent fit un bond de côté… La planche bascula…</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Carton Farquhar tomba dans l’eau comme une +statue de plomb. Il perdit conscience…</p> + +<p>Une douleur à la gorge et aux poignets l’éveilla. +Où donc se trouvait-il ?…</p> + +<p>Un grand froid l’enveloppait, un froid bizarre +mais qui lui rendit vite sa lucidité entière… oui, +vite, par bonheur ! car il suffoquait… de l’eau saumâtre +comblait sa bouche…</p> + +<p>Il comprit que la corde attachée au parapet +s’étant cassée, il venait de tomber dans le fleuve +au lieu de rester pendu au pont… Il ouvrit les +yeux et, à travers une verdâtre brume, il aperçut +au-dessus de lui une lumière lointaine, inaccessible. +Il descendait encore dans l’eau, certainement, +car la lumière s’affaiblit jusqu’à disparaître. +Puis elle recommença à luire, elle augmenta et il +connut ainsi qu’il revenait à la surface…</p> + +<p>Il dut faire inconsciemment un grand effort car +une douleur aiguë à ses poignets lui révéla qu’il +essayait de les dégager. Il donnait son attention +à cette lutte comme un badaud observe un jongleur. +Quel splendide effort !… Quelle force magnifique !… +Ah ! bravo ! la corde cédait !… Il observa +comme ses mains vinrent vite débarrasser +son cou du fragment de nœud coulant encore enfoncé +dans la chair…</p> + +<p>Il sentit sa tête émerger ; la lumière matinale +l’aveugla délicieusement… Il but une longue aspiration +d’air… Ah ! la caresse des pentes vagues +sur son visage !… Il nageait avec force… La détente +de ses membres avait une souplesse, une +allonge, qui lui parurent extraordinaires.</p> + +<p>Il osa regarder les berges… Sur l’une, la forêt +énorme, bruissante. Sur l’autre, mais loin déjà, en +silhouettes précises contre le bleu pâle de l’horizon, +les soldats qui gesticulaient…</p> + +<p>De son sabre lumineux, le capitaine désigna le +nageur. Les soldats se groupèrent instinctivement +en peloton. Leurs fusils, parallèles comme à +l’exercice, visèrent… un léger nuage s’en éleva, +vite écarté par le vent… Autour de Farquhar, de +menues gerbes d’eau fusèrent sous les balles…</p> + +<p>Il plongea, aussi vite, aussi profondément qu’il +le put, à coups de jarrets effrénés, parmi des bulles +d’air. Ses mains pataugèrent dans la vase et les +pierres du fond. L’eau hurlait dans ses oreilles +avec le tonitruement du Niagara.</p> + +<p>Il lui fallut enfin revenir à la surface pour respirer. +Il vit alors qu’il avait été longtemps sous +l’eau, entraîné par le courant, car le pont du Hibou +se profilait à une distance considérable et qui augmentait… +De grands bois couvraient les deux +berges.</p> + +<p>Il nagea de toutes ses forces. Elles ne faiblissaient +pas. Et son cerveau était aussi alerte que +ses bras et ses jambes. Il pensait avec la prestesse +de l’éclair. Jamais, en ses meilleurs jours, il ne +s’était senti autant de vitalité physique, de puissance +mentale…</p> + +<p>Il se rappela un concours de natation où, écolier, +il avait gagné une coupe d’argent, qui se trouvait +encore sur la cheminée de sa chambre… Il n’était +pas plus entraîné que maintenant… vraiment pas +plus !…</p> + +<p>Du sable racla ses genoux. Le bord !… Il avait +pied. Il se traîna. Nulle évidence humaine ou animale +ne paraissait. Quelques secondes après il +était à l’abri dans la forêt.</p> + +<p>Sauvé !…</p> + +<p>Il étendit ses vêtements au soleil aveuglant, +comme concentré, d’une clairière. Pendant qu’ils +séchaient, il mangea des baies sauvages dont il ne +reconnut pas le goût…</p> + +<p>Puis, tout le jour, il marcha vers le Sud sans +rencontrer personne… Toujours pas d’êtres humains, +ni d’animaux. Une solitude, un silence, +imposants. Et la forêt semblait interminable, plus +il marchait, plus elle devenait fourrée, rude. Il ne +s’était jamais aperçu qu’il vivait dans une contrée +aussi sauvage… Révélation inquiétante, vraiment !…</p> + +<p>Mais des souvenirs d’enfance, de famille, jaillissant +dans sa mémoire, distrayaient sa fatigue. +Il revit le visage plissé, souriant, de son père, la +silhouette voûtée de sa mère… Puis le matin de +son mariage… oh… avec quelle netteté surgissait +ce matin d’immense bonheur !… la petite église de +village, fourrée de lierre… le cortège avec les +fraîches toilettes claires… sa fiancée en blanc… +Il entendit le poétique carillon grêle… il entendit…</p> + +<hr> + + +<p>Au crépuscule, il trouva devant lui une route +qui devait mener dans la bonne direction. Elle +était aussi large et droite qu’un boulevard de +grande ville, et pourtant déserte ; son lointain se +perdait dans un brouillard bleuâtre… tout y était +régulier, géométrique…</p> + +<p>La nuit tomba, d’un seul coup, comme sous les +tropiques. Mais ce ne furent pas les ténèbres complètes… +au ciel brillaient de grandes étoiles d’or, +nouvelles lui sembla-t-il et groupées étrangement… +leur ordonnance sur le fond verdâtre de l’infini +n’avait-elle pas une signification secrète, maligne ?…</p> + +<p>Et il percevait parfois sur son passage, des +bruits insolites… Même, entre les branches des +halliers il entendit… oh ! sans erreur possible, il +entendit murmurer dans une langue inconnue !… +Tout cela ne l’inquiétait point… Les troupes Nordistes +étaient loin et seules elles pouvaient constituer +un danger pour lui…</p> + +<p>La lassitude congestionnait ses yeux qu’il ne +pouvait clore, et son cou nu qui lui faisait mal… +Sa langue, desséchée, brûlait… il la reposa en +l’avançant entre ses dents, en plein air froid…</p> + +<p>Comme le sol de la route est doux : il ne le sent +plus sous ses pas…</p> + +<p>… Il a dû s’endormir en marchant malgré ses +souffrances, car c’est maintenant le matin, le joli +matin… Quelle joie dans la forêt ! des poignées +d’oiseaux se poursuivent dans les buissons… des +sources invisibles gazouillent… des traînées de +pâquerettes blanchissent les talus.</p> + +<p>Peut-être s’éveille-t-il simplement d’un long délire +causé par la fatigue ?… La route tourne… +Oh ! il aperçoit sa maison !… Elle brille dans la +lumière du matin. La cheminée fume bleue, les +chiens aboient…</p> + +<p>Au haut du perron, sa femme lui tend les bras +avec une fascinante joie… à travers le jardin ses +enfants courent au devant de lui… le plus petit +en trébuchant…</p> + +<p>Comme il va les étreindre, il sent un coup terrible +à la nuque, une grande clarté l’aveugle. Une +détonation énorme l’assourdit. Puis, silence… ténèbres…</p> + +<p>… Carton Farquhar était mort. Son cadavre, le +cou brisé, se balançait doucement dans l’air, sous +le pont du Hibou.</p> + +<hr> + + +<p>L’instant de la mort est plein de rêves qui semblent +durer des heures, des jours<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Ce récit a été démarqué par un conteur américain +O. Henry (Sydney Porter), qui plagia aussi un +épisode des <i>Misérables</i> dans une nouvelle ayant plus +tard donné lieu à une pièce : <i>Alias Jimmy Valentine</i>, +jouée à Paris sous le titre : <i>Le mystérieux Jimmy</i>.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c10">LE DUEL AU CIGARE</h2> + + +<p>« Regardez cette gueule de singe !… Nous sommes +donc ici dans une ménagerie ?… »</p> + +<p>L’homme ainsi interpellé par un colosse blond +à demi-ivre, venait d’entrer, une pauvre valise à +la main, dans le grand bar en planches, illuminé +par des lampes à acétylène, qui marquait la halte +de la vieille diligence étique reliant encore, ce +10 août 1914, la frontière mexicaine et le <span lang="en" xml:lang="en">Southern +Pacific Railway</span> à travers la brousse immense du +Texas…</p> + +<p>Ses vêtements étaient ceux d’un <span lang="en" xml:lang="en">cow-boy</span>, il +« sentait l’Ouest », mais sa petite taille, ses vifs +yeux noirs enfoncés sous de broussailleux sourcils, +son teint très brun, son visage barbu opiniâtre +et doux, ses manières timides, se remarquaient +en cette assemblée tumultueuse de grands anglo-saxons…</p> + +<p>Il regarda tranquillement l’insulteur et quelques +buveurs qui avaient ricané à l’ombre de leurs +feutres, puis, avant posé près de lui, avec grand +soin, sa valise raccommodée çà et là avec de la ficelle, +il commanda un <span lang="en" xml:lang="en">whisky-and-soda</span>.</p> + +<p>L’air chaud sentait le cuir, le rhum, le gin, +l’écurie. La clarté des lampes à acétylène était si +crue que la fumée des cigares faisait des ombres +montantes sur les murs de bois à travers lesquels +on entendait, par intervalles, la grande voix lugubre +du vent s’étendre sur l’immense prairie +déserte…</p> + +<p>La voix injurieuse reprit :</p> + +<p>« Oh ! le chimpanzé boit dans un verre, comme +un homme !… C’est étonnant ce qu’on arrive à +enseigner à ces animaux-là !… »</p> + +<p>Cette fois le rire fut général. Le même geste +enleva le cigare de toutes les bouches aussitôt distendues +d’hilarité. A travers la mouvante vapeur +bleue, on dévisageait brutalement le nouveau venu +qui, la tête entre les mains et les coudes sur les +genoux, semblait rêver…</p> + +<p>« Mais on n’arrive pas, vous le voyez, à leur +faire comprendre le langage humain… »</p> + +<p>A nouveau éclata la tempête de gaîté. D’énormes +mains claquèrent sur les cuisses… On se +renversait pour mieux rire…</p> + +<p>Quelques voix rauques crièrent : « Lâche !… +Rayé de jaune !… Trembleur !… » vers l’homme +dont la patience scandalisait — en cet Ouest demeuré +aujourd’hui encore combatif à l’ancienne +mode, et où le revolver répond vite à la moindre +offense…</p> + +<p>Alors, sans hâte, soigneusement, il enleva +l’épingle fermant la poche intérieure de son veston +d’où il sortit un petit cahier, à couverture de +parchemin sale, qui portait en calligraphie ronde, +à demi effacée, son nom : Molinier (Jean).</p> + +<p>« Gentlemen, je ne suis pas plus poltron qu’un +autre… Jetez un coup d’œil sur ceci qui est ce que +nous appelons en France un livret militaire… +Sur cette page, là, tenez ! vous pouvez lire qu’en +cas de guerre je dois me rendre, dans le plus bref +délai, à Bar-le-Duc, dépôt du 94<sup>e</sup> régiment d’infanterie… +Vous connaissez les nouvelles d’Europe… +Mon pays est en guerre depuis huit jours +avec l’Allemagne… Hier, j’ai quitté ma femme, +mes trois gosses, ma ferme, mon troupeau, à +soixante milles au Sud d’ici, et je m’embarque à +New-York après-demain… Je ne peux donc relever +aucune insulte, devant tout mon sang à la +défense de mon pays… »</p> + +<p>Il y eut un instant de silence. On entendit dehors, +dans la nuit, bruire le large vent de la +plaine…</p> + +<p>Pour la plupart des rudes gens présents, une +guerre — sottise commune encore chez ces arriérés +d’Européens, mais impossible en Amérique ! — concernait +les militaires professionnels +dont se battre était la <i lang="en" xml:lang="en">business</i>, une <i lang="en" xml:lang="en">business</i> +comme une autre. Puisque ce Français était un +soldat on comprenait son abstention, mais elle ne +lui attirait pas une sympathie frémissante…</p> + +<p>L’insulteur qui, jusqu’alors, était resté assis, +voûté, écrasant une chaise de l’affaissement de +son corps énorme, se leva.</p> + +<p>Il avait la nuque si musclée qu’il ne pouvait +relever complètement la tête.</p> + +<p>« Je savais bien que c’était un damné Français !… +Oui, à sa gueule noiraude dès qu’il est +entré… Moi je suis Allemand, je m’appelle Buhler +et je suis né à Hambourg… si les damnés Anglais +ne barraient pas la mer… je… »</p> + +<p>Il n’en put dire davantage… Une bouteille, +frénétiquement projetée par Molinier, lui ensanglanta +le visage… déjà le petit Français, en corps +à corps, esquivait ses gros coups de poing, le jetait +sur le sol grâce à un croc en jambes qui rappelait +Belleville, se roulait avec lui parmi les +tables renversées, le frappant de la tête, des +coudes, des genoux,… Quand on intervint il lui +« tenait » le crâne par les oreilles et le « sonnait » +sur le plancher.</p> + +<p>Pendant qu’on relevait Buhler, qu’on l’épongeait, +Molinier, la respiration calme, déclara :</p> + +<p>« Gentlemen, cela change tout que ce coquin +soit Allemand !… Je viens de le corriger, et quoiqu’il +ne soit pas un gentleman, je suis prêt à +lui donner réparation… En effet, mettre des balles +dans la peau d’un Alboche, ici ou en Alsace-Lorraine, +c’est toujours bonne besogne… et c’est +mon devoir… Seulement la diligence repart à minuit… +dans juste une demi-heure et ne pas la +manquer est aussi mon devoir… »</p> + +<p>Deux groupes s’étaient formés, l’un d’Américains +germanisants par origine, par anglophobie, +ou par puritanisme, l’autre de vrais Yankees qui +se rappelaient La Fayette ou qui prenaient sportivement +parti pour le petit homme contre le colosse.</p> + +<p>Après quelques minutes d’une discussion dont +Molinier, assis paisiblement, se désintéressa, il +fut décidé que le combat aurait lieu aussitôt, dehors, +dans les ténèbres, et « au cigare »…</p> + +<p>Buhler s’inondait le crâne d’eau froide, afin +de dissiper son ivresse. Il absorba une dose de +« bromo seltzer » pour calmer ses nerfs, assurer +sa main et son coup d’œil. Car il était un duelliste +expérimenté.</p> + +<p>Molinier ouvrit sa valise avec des gestes lents +de paysan et y trouva, parmi des chaussettes de +grosse laine et des mouchoirs à carreaux, un +vieux revolver Colt, à simple action, tout chargé. +Il le démaillotta du linge gras qui le protégeait +contre la rouille.</p> + +<p>Le <span lang="en" xml:lang="en">bar-tender</span>, Mac Pherson, un écossais américanisé, +s’approcha et lui dit à voix basse :</p> + +<p>« Écoutez, <span lang="en" xml:lang="en">Frenchy</span>, on va vous placer à +quinze pas l’un de l’autre ; comme la nuit est +extrêmement noire chacun de vous fumera un +cigare dont l’adversaire devra toujours voir le +feu… Vous tirerez à volonté, avec ce point rouge +pour seul guide… Interdiction de bouger de votre +place. Maintenant, <span lang="en" xml:lang="en">Frenchy</span>, vous n’avez aucune +chance de sortir vivant de l’affaire… ce +Buhler est un revolvériste étonnant… cet après-midi +il nous a fait une démonstration… Il tire avec +une diabolique vitesse et atteint tout ce qu’il +vise. Il exécute des fantaisies : le double roulement, +l’éventail, le coup du shériff, comme je +n’ai jamais vu…</p> + +<p>— Tout va bien… Coupez le sermon !…</p> + +<p>— Il s’est souvent battu ! Jamais il n’a manqué +son homme !… Jamais !… Et ses armes sont du +dernier modèle, il les connaît, il s’est longuement +entraîné avec, il les a en main… celle qu’il a +choisie pour tout à l’heure a une détente si douce +qu’il suffirait de souffler dessus !… Tandis que +vous, avec votre vieil aboyeur…</p> + +<p>— Pas le temps d’en acheter un autre… D’ailleurs +il tire droit tout de même… Allons-y !… »</p> + +<p>On ouvrait la porte. Une rafale de vent coucha +la flamme des lampes.</p> + +<p>Dans les ténèbres, les deux groupes dont on +devinait le remuement noir, avançaient à tâtons, +trébuchaient sur des racines, se heurtaient. La +grande voix lugubre du vent, du mystérieux vent +du Texas, parfois s’élevait soudain, gémissait, +piaulait, puis s’éteignait dans un silence si profond +qu’on distinguait le lointain jappement clair +de coyotes chassant au loin…</p> + +<p>Une nuit pareille était un sinistre et étrange +décor de duel. Mais là-bas les combats singuliers +ont encore leurs bizarreries d’autrefois, et aussi +leur gravité ; les conditions en sont souvent fantaisistes, +voire cruelles — et pas « d’honneur satisfait » +sans mort, ou, au moins, sans blessure +extrêmement grave entraînant l’inconscience immédiate +et absolue… Molinier ou Buhler devait +y rester… Tous les deux peut-être, grâce au +« coup double » sinistrement dénommé le « coup +des deux veuves » que de semblables conditions +rendent fréquent.</p> + +<p>On plaça les combattants à une distance de +quinze pas qu’il fut difficile de mesurer en cette +obscurité. Chacun alluma un gros cigare qu’il ne +devait laisser ni s’éteindre ni se recouvrir de +cendre. Chaque adversaire devinait ainsi la place +de l’autre à cette menue étoile pourpre…</p> + +<p>Mac Pherson, qui assistait Molinier, lui dit, +bas, juste à l’instant de s’écarter de lui pour laisser +le champ libre :</p> + +<p>« <span lang="en" xml:lang="en">Frenchy</span>, je vais vous indiquer un truc… un +truc très employé dans ce genre de duel… c’est +votre suprême chance !… Cela consiste à tenir le cigare +non à la bouche mais avec la main gauche, +au bout du bras étendu de côté… L’adversaire +qui tire sur le point rouge passe donc à un mètre +de vous… Mieux il vise, et plus le moyen est +efficace… »</p> + +<p>Molinier avait écouté le conseil d’un air méditatif. +Il cracha dans ses mains, empoigna solidement +la crosse de son vieux revolver, et répondit :</p> + +<p>« C’est un truc connu, très employé, dites-vous ?… +Merci Mac !… Mais moi j’aime les choses +simples…</p> + +<p>— Ne vous entêtez pas… employez donc ce +procédé… oh ! il n’est pas d’effet certain, mais +il vous donnerait une chance de revoir votre +femme et vos gosses… Et puis, quand vous partez +défendre votre pays de l’autre côté de la mare +aux harengs, ce serait bête de faire ici un pâté de +viande froide…</p> + +<p>— C’est cette grosse saucisse de Buhler qui va +refroidir, pas moi… Retirez-vous, mon vieux !… »</p> + +<p>Les adversaires, en place, et les assistants à +plat ventre dans l’herbe, attendaient le commandement : +« <i>Feu !</i> »…</p> + +<p>C’était un instant de grand silence dans la +plaine… Un <span lang="en" xml:lang="en">mocking-bird</span> réveillé, jeta quelques +notes perçantes en s’envolant… Les ténèbres +étaient si épaisses que le feu de chaque cigare +semblait énorme…</p> + +<p>« Gentlemen, prêts ?… A volonté, <i>Feu !</i>… »</p> + +<p>Silence… Le point rouge du cigare de Buhler +s’éloigna en zigzags rapides vers la gauche, revint +vers la droite, s’éleva, s’abaissa…</p> + +<p>Évidemment, le Teuton cherchait à dissimuler +sa place, à enlever tout point de mire exact à Molinier…</p> + +<p>Le rond pourpre du cigare de celui-ci demeurait +absolument immobile !</p> + +<p>« Le niais ne suit pas mon conseil, dit Mac +Pherson… il va se faire plomber le coffre… Ce +que les Français sont suffisants !… ils ne veulent +jamais rien écouter, même quand… »</p> + +<p>Deux détonations, aux longues flammes retentirent, +presqu’en même temps, mais Molinier +avait certainement tiré le second…</p> + +<p>Puis on perçut la chute d’un corps sur l’herbe +sèche, et des gémissements… Qui était tombé ?… +Dans cette ombre épaisse, comment savoir ?…</p> + +<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Frenchy</span> !… <span lang="en" xml:lang="en">Frenchy</span> !… cria Mac Pherson.</p> + +<p>— Ça va, merci !… »</p> + +<p>On courut. Les cônes lumineux de quelques +torches électriques de poche trouvèrent le Hambourgeois +étendu en une pose anguleuse, grotesque, +de marionnette projetée à terre.</p> + +<p>Il avait reçu au ventre la balle de Molinier. Il +hoquetait…</p> + +<p>Et Molinier, en remettant avec soin son vieux +revolver dans sa valise, dit à Mac Pherson :</p> + +<p>« Je n’ai pas suivi votre tuyau, mais il m’a +été bien utile tout de même… Puisque vous, un +pacifique tenancier de bar, vous connaissiez ce +truc de combat, donc Buhler, duelliste expérimenté, +non seulement devait le connaître aussi, +mais supposer que je m’en servirais… Alors j’ai +tout bonnement tenu mon cigare à la bouche… +L’Alboche pensant que je l’avais au bout de mon +bras gauche étendu, a visé à côté… sa balle a +sifflé à un mètre à ma droite…</p> + +<p>— Mais vous, dans cette nuit noire, comment +vous êtes-vous guidé ?</p> + +<p>— Pour être sûr, j’ai tiré sur la lueur de son +coup de feu… Mon père tenait un tir à la carabine +et au pistolet Flobert dans les foires de France… +cela m’a fait de la théorie quand j’étais gosse… +Et puis, j’ai quinze ans de Texas où il y a de la +pratique quotidienne sur les animaux et parfois, +vous voyez, sur les gens… Maintenant, vite, mon +vieux, aidez-moi avec ma valise, que la diligence +ne se trotte pas sans moi !… »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c11">L’ADIEU</h2> + + +<p>Le 24 février 1918, dans notre maison de +Neuilly-sur-Seine, je relis la tendre lettre quotidienne +de mon mari lieutenant au front. Les domestiques +sont couchés. Grand silence de village +endormi… Pour entendre le murmure de Paris +il faudrait que j’ouvre une fenêtre et que je prête +l’oreille… La nuit est brouillée de brume : au ciel +de grosses nuées humides : pas de gothas à craindre…</p> + +<p>La compagnie de Jacques vient d’être ramenée +à l’arrière, telle est l’heureuse nouvelle que m’apporte +cette lettre. Une semaine de calme pour +moi ! On se battait si terriblement dans son secteur, +ces jours derniers encore !… Je suis certaine +que ce n’est pas pour me rassurer qu’il se dit +en sûreté, quoique nos combattants aient parfois +de ces tendres subterfuges. Mais Jacques et moi +nous sommes si profondément unis qu’il ne <i>pourrait</i> +rien me cacher… Dès les premiers jours de +nos cinq ans de ménage nous nous sommes découvert +des âmes extraordinairement semblables ressentant +tout pareillement et n’ayant pas besoin +de paroles ou d’écrits pour correspondre… Si souvent +une même pensée nous venait et que nous +exprimions par les mêmes paroles tous deux en +même temps, si souvent ! qu’après avoir commencé +par rire de ces apparentes coïncidences, nous les +avons interprétées dans un sens plus haut… Même +éloignés nous ressentions les mêmes impressions… +peut-être l’un les communiquait-il à l’autre par +une sorte d’influence à distance…</p> + +<p>Je <i>savais</i>, sans être près de Jacques, s’il était +triste ou gai, heureux ou découragé… Et lui, un +jour, quitta brusquement une chasse, en Sologne, +et revint en hâte : j’étais tombée soudain malade +et, de là-bas, il l’avait <i>senti</i>…</p> + +<p>… Je numérote la chère lettre avec le stylographe +de Jacques et je la joins aux précédentes +dans un coffret…</p> + +<p>Puis je referme ce stylographe dont il se sert +depuis l’adolescence, qui est un peu de lui, et qu’à +cause de cela je lui ai demandé de me laisser. J’y +appuie mes lèvres et je le pose sur son bureau à +côté de cette belle édition des <i>Perles Rouges</i> reliée +en cuir fauve qu’il affectionne…</p> + +<p>Pour cela je déloge Sphynge, la chatte persane, +qui somnolait entre la lampe et le sous-main. Lentement, +elle consent à sauter à terre, me regarde +avec reproche, s’étire en bâillant, puis, soudain +preste, bondit sur mes genoux.</p> + +<p>« Sphynge, où est-il ton maître ?… Loin, en la +nuit, là-bas… à l’Est !… dans la pluie, le froid… +Et nous sommes là, seules, toutes deux… Il t’aime +bien, il parle de toi dans ses lettres… Dis, +Sphynge, nous le reverrons ?… »</p> + +<p>Mais, à coups gracieux de sa patte de velours, +elle gifle les pendeloques de mon collier… Mon +collier ! cadeau de Jacques pour le premier anniversaire +de notre mariage…</p> + +<p>Onze heures seulement. Je n’ai pas sommeil. Et +les nuits en février, sont encore si longues !… +D’ordinaire, à cette heure paisible, j’aime parcourir +la maison… je descends, je vois si la porte +donnant sur le Boulevard Maillot et celle du +jardin sont bien closes, je traverse le salon, je +redresse un cadre dans le hall, j’inspecte la cuisine. +Mais, ce soir… non !… je vais rester ici, +dans le cabinet de travail de mon mari, et tricoter +pour sa section, car je suis toujours la tricoteuse +qu’on était si intensément en l’hiver 1914-1915… +Quand il ouvrira le paquet, je suis sûre qu’il +embrassera ces monstres de laine !…</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Ai-je dormi ?… non, il ne me semble pas avoir +perdu conscience… Non !… mais depuis… depuis +combien de temps ? une heure peut-être… en proie +à une étrange attente nerveuse, je suis restée immobile, +complètement, figée dans cette attitude +d’une tricoteuse qui écoute.</p> + +<p>Qui écoute quoi ?… La nuit est lourde, hostile… +Et le silence est si profond qu’il m’inquiète… Je +distingue avec une bizarre précision le tic-tac chantant +de l’horloge qui est en bas, dans le hall… +d’ordinaire, il ne fait pas tant de bruit… J’entends +aussi ma respiration : elle est haletante… et je +sens, sur mes lèvres, qu’elle est glacée… Les ténèbres… +les ténèbres me paraissent comme… +comme frémir… comme <i>vivre</i> !… Qu’ai-je donc ?</p> + +<p>Il faut bien que je me l’avoue… pourquoi dissimuler +vis-à-vis de moi-même ?… J’ai peur… dans +cette maison écrasée de nuit, de silence…</p> + +<p>Oh ! un meuble a craqué !… les autres soirs cela +arrive et je n’entends même pas, tandis que…</p> + +<p>Les domestiques ? ils couchent dans le chalet, au +fond du jardin… pour leur téléphoner je devrais +aller jusqu’à ma chambre… et je n’ose… je ne +pourrais même pas quitter ce fauteuil… je ne pense +qu’à rester immobile, qu’à ne pas faire le moindre +bruit, afin d’écouter… d’écouter quoi ?</p> + +<p>Cette épouvante s’est levée en moi peu à peu… +Et sans raison !… Je proteste parce qu’elle est sans +raison !…</p> + +<p>Oh !… Oh !… la porte d’entrée en bas, qui donne +de la rue sur le hall… elle vient de s’ouvrir !… +C’est impossible puisqu’après-dîner je l’ai moi-même +fermée à double tour… Oh si ! elle est ouverte : +je sens un léger courant d’air… oui, elle +s’est bien ouverte, sans erreur possible… puisqu’elle +se referme !… Crier au secours ? Non ! +le son de ma voix me terrifierait plus encore… +et, en bas, on entendrait…</p> + +<p>Qui est-ce <i>on</i> ?… Chut !… chut…</p> + +<p>Des pas dans l’escalier ?… Non, je ne les entends +pas… J’ai beau prêter l’oreille, je n’entends rien… +Mais je les devine, je les sens… alors, c’est peut-être +une hallucination… Chut !… quelqu’un monte +en s’efforçant de ne pas faire de bruit…</p> + +<p>Une marche geint, cette marche qu’on a déjà +réparée, passé le tournant… Jacques, que n’es-tu +près de moi pour crier, pour me défendre !…</p> + +<p>Oh !… cela est pire : Sphynge s’est dressée… +elle a sauté à terre et elle regarde la porte, elle +écoute… <i>Elle aussi a entendu !</i>… Donc je ne suis +pas une malheureuse hallucinée !…</p> + +<p>Sur le palier, maintenant… C’est sur le palier… +<i>Cela</i> hésite… Je me tasse dans le fauteuil… je +sens mes mains qui se meurtrissent à en étreindre +le dossier… Il faudrait, c’est si simple, que j’aille +doucement pousser le verrou de la porte… il est +solide, je serais en sûreté… la porte n’est qu’à +quatre pas !… mais nulle force humaine ne me +contraindrait à bouger.</p> + +<p>Je n’entends plus rien… plus rien depuis quelques +secondes… c’étaient peut-être mes pauvres +nerfs qui… <i>Oh ! la porte commence à s’ouvrir</i>… +à peine… mais j’aperçois une raie noire de l’obscurité +du palier…</p> + +<p>Elle s’entre-bâille, menaçante… La voilà grande +ouverte… Personne !… à la lueur de la lampe qui +éclaire le cabinet de travail j’aperçois tout le palier +tranquille…</p> + +<p>Mais <i>quelqu’un est entré</i>… j’en suis certaine…</p> + +<p>Je <i>sens</i>… il me semble même <i>voir</i>… une présence +vivante qui erre dans la pièce, et pas au +hasard, non, mais avec une extraordinaire assurance…</p> + +<p>Et je ne me trompe pas puisque Sphynge, en +ronronnant, suit des pas invisibles, se frotte avec +joie aux chevilles de… <i>de qui donc</i> ?…</p> + +<p>On a heurté un tabouret…</p> + +<p>Oh ! les cercles, les huit, que fait cette chatte en +marchant sur le tapis… Je regarde attentivement +la glace : vais-je y voir surgir une image ?…</p> + +<p>Quelque chose a passé entre la lampe et moi… +Toujours rien dans la glace… Oh !… oh !… le stylographe !… +on le soulève de la table !… il est +tenu en l’air… tenu par rien, puisque je ne vois +rien… Ah ! on vient de le poser soigneusement à +sa place…</p> + +<p>Le livre à reliure fauve… <i>Les Perles Rouges</i>… +Il s’ouvre… j’entends crisser les pages… on le +feuillette… il retombe sur la table, avec bruit…</p> + +<p>Horreur !… la présence affreuse s’approche… je +la perçois… elle est là… Sphynge évolue contre +elle à mes pieds… Vais-je devenir folle d’épouvante ?… +Oh ! n’ai-je pas senti une main sur mon +front ? Et entendu comme un sanglot… un sanglot…</p> + +<p>… C’est fini. Plus rien. Tout a disparu… disparu +net, avec une soudaineté surprenante… Je me retrouve +lucide, honteuse. L’atmosphère est banale. +Le cabinet de travail a son aspect ordinaire. +Sphynge aussi semble surprise… elle flaire le +tapis, les meubles… puis elle s’enroule dans son +pelage ras, soupire, s’endort…</p> + +<p>Quelle heure ?… <i>Minuit vingt-cinq</i>…</p> + +<p>Sans la moindre appréhension, je descends dans +le hall… La porte d’entrée est close à double tour… +l’horloge chantonne familièrement… je parcours la +maison… Rien d’anormal…</p> + +<p>Décidément, et quoiqu’ils ne m’aient jamais joué +aucun tour, il faut que je surveille mes nerfs. +Comme Jacques se moquerait de moi s’il savait !…</p> + +<p>Demain j’irai demander une ordonnance à notre +vieux docteur…</p> + +<hr> + + +<p>Ensuite ?… Ah ! combien de femmes françaises +l’ont vécu mon affreux mois d’après !…</p> + +<p>Plus de lettres de Jacques. Les miennes, et les +paquets que j’envoie, me reviennent avec la mention : +« Le destinataire n’a pu être joint ». Le +bureau des Renseignements aux Familles, m’informe +que mon mari est disparu. De l’espoir encore !…</p> + +<p>Mais, un après-midi, un vieillard en noir, aussi +ému que moi, me rend visite. Il vient de la mairie…</p> + +<p>Mon pauvre Jacques a été tué dans une attaque +de nuit le 24 février à <i>minuit vingt-cinq</i>… A +l’heure même où me surgissait cette affreuse +épouvante… On a retrouvé son cher corps, on a +constaté l’heure à sa montre brisée…</p> + +<p>Est-ce lui qui, alors qu’il expirait là-bas, est +pourtant venu dans notre demeure…? Est-ce lui +qui a tenu le stylographe, feuilleté le livre, posé la +main sur mon front ?…</p> + +<p>Ou bien mon être subconscient, se trouvant +averti par une mystérieuse vague mentale — avec +quelle force Jacques a dû lancer vers moi sa dernière +pensée ! — ai-je, par réaction, imaginé cette +scène terrifiante ?…</p> + +<p>Pourtant je suis d’une santé robuste. Jamais, +au grand jamais, je n’ai eu d’hallucinations… Non, +c’est mon bien-aimé qui est venu dire adieu à sa +femme, à notre chère demeure !… Sphynge, dont +les nerfs sont plus subtils que les miens, n’a-t-elle +pas reconnu son maître ?…</p> + +<p>… J’ai espéré qu’il reviendrait… Avec quelle +émotion j’aurais accueilli ces signes de sa présence +qui m’effrayèrent tant, ce soir du 24 février… +Combien de nuits dans la maison solitaire, errant +de chambre en chambre, passai-je à l’attendre, à +crier son nom chéri à travers mes larmes !… Mais +vainement ! Il n’est jamais revenu… Pourtant, au +profond de l’au-delà, je suis sûre qu’il <i>sent</i> ma tendresse…</p> + +<p>J’ai tout essayé… Je me suis rendue en des milieux +spirites… La planchette, les tables tournantes, +l’écriture automatique, les médiums à incarnation, +n’ont même pas ébauché un rapprochement… +J’ai écouté discourir des occultistes célèbres +dans l’espoir qu’ils m’aideraient à renouer la +chaîne brisée. Et rien !… Oh ! je ne dis pas qu’il +<i>n’y a rien</i> puisque j’ai eu une si forte preuve ! Mais +pourquoi est-il venu à l’instant de son trépas et +plus jamais ensuite ?…</p> + +<p>Pourquoi la Visiteuse, après avoir été si clémente, +s’est-elle montrée si implacable ?… Comment, +alors qu’il expirait, est-il venu vers moi ?… +Nombreuses sont de semblables apparitions de pauvres +mourants, on en cite dans toutes les familles. +Mais nul ne les explique. Et l’être cher ne revient +plus. Son adieu est pour toujours…</p> + +<p>Comment vient-il ?… Pourquoi ne revient-il +pas ?…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c12" title="L’ORTEIL EN MOINS">L’ORTEIL EN MOINS<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> D’après Amb. Bierce.</p> +</div> + +<p>La vieille demeure des Mantish était hantée. Les +gens sceptiques, et il y en avait déjà beaucoup en +1840, dans ce coin de l’Amérique du Nord ! — convenaient +qu’il se passait là des faits vraiment +étranges.</p> + +<p>C’était une maison très ancienne, non pas en +ruines mais depuis longtemps abandonnée, dans +une lande devenue sauvage, auprès d’un chemin +où l’on passait peu.</p> + +<p>Son aspect sinistre justifiait à lui seul sa mauvaise +réputation ; même en plein jour il suffisait de +la regarder pour ressentir un malaise qui se transformait +vite en effroi. Seuls certains châteaux +d’autrefois ont une atmosphère aussi triste, aussi +déprimante…</p> + +<p>Après le crépuscule, les gens égarés dans ces +parages voyaient avec angoisse la maison damnée +surgir de l’ombre ; alors, ils s’éloignaient vite et, +rentrés chez eux, tremblaient encore…</p> + +<p>Mais il y avait pire : selon de nombreux et irrécusables +témoins, des silhouettes pâles erraient +la nuit autour de la Maison Mantish, y entraient, +en ressortaient, bien que volets et portes fussent +hermétiquement clos. On avait entendu d’affreuses +plaintes, perçantes, humaines, qui venaient +de ce lieu d’épouvante et que rien n’expliquait… +On avait vu des lumières livides briller à travers +les fentes des volets.</p> + +<p>Quinze ans auparavant cette maison était fraîche +et riante. Mr et Mrs Mantish l’habitaient : +lui, un bellâtre brutal et ivrogne, elle, née Gertrude +Cash, une blonde délicate, un peu timide, +aux grands yeux bleus.</p> + +<p>Un jour, dans on ne sut jamais quel accès de +fureur alcoolique, Mantish étrangla sa femme. +Quand il revint à la conscience, il s’enfuit…</p> + +<p>Le meurtre ne fut constaté que le lendemain. +En ce temps qui ne connaissait ni le téléphone, +ni le télégraphe, douze heures d’avance c’était +l’impunité pour un meurtrier. Mantish ne devait +jamais être rejoint.</p> + +<p>Quand tout fut terminé, le shériff, avec l’assentiment +de Robert Cash, père de la pauvre Gertrude, +fit clore la Maison du Crime. Peu à peu elle +acquit son aspect sinistre et son effrayante réputation.</p> + +<p>Robert Cash, qui vivait toujours au moment où +se passe ce récit, affirmait avoir reconnu plusieurs +fois sa fille parmi les formes blanches qui semblaient +encore habiter la demeure déserte.</p> + +<hr> + + +<p>… Ce soir-là, trois rudes <span lang="en" xml:lang="en">cow-boys</span> : King, Sanchez +et Harrigan, menaient grand bruit au <i>Cygne +blanc</i>, l’auberge du village le plus voisin de la +Maison Mantish.</p> + +<p>A l’autre bout de la pièce, seul à une table, se +trouvait un homme qu’ils ne connaissaient pas et +qui avait depuis quelques jours une chambre au +<i>Cygne blanc</i>. Barbu, les cheveux longs, taillé en +force, l’air pas commode, il ne parlait à personne.</p> + +<p>Une vingtaine de garçons du pays buvaient et +jouaient aux cartes, dans la brume bleue des cigares.</p> + +<p>« Oui, je le répète, je ne peux supporter les +difformités physiques, disait King, qui était de +beaucoup le plus âgé des trois <span lang="en" xml:lang="en">cow-boys</span> et dont +le visage tourmenté, ridé, presque grimaçant, attestait +qu’il avait souffert. Non que je prétende +qu’elles correspondent à des difformités morales, +oh loin de là ! mais que voulez-vous, je suis ainsi ! +C’est un sentiment que je ne peux vaincre… et il +me… »</p> + +<p>Harrigan interrompit :</p> + +<p>« Alors une jeune personne qui n’aurait pas +de nez ne courrait pas le risque de devenir +Mrs King !…</p> + +<p>— Certainement non… même si elle possédait +des millions !…</p> + +<p>— Tu exagères… Toi si impulsif, toi chevaleresque +à plaisir ? Il suffirait que tu l’aimes !…</p> + +<p>— Je n’exagère pas… Et j’en ai donné, jadis, +une preuve… une preuve terrible… Vous étiez +alors des enfants… J’ai rompu avec cette adorable +Gertrude Cash, que je devais épouser, en +apprenant qu’à la suite d’un accident on lui avait +amputé l’orteil du pied droit.</p> + +<p>— Et on connaît la fin de l’histoire !… Peu +après, et peut-être par simple dépit, elle se maria +avec une fameuse canaille, ce Mantish qui était +moins susceptible en ce qui concerne les orteils +mais qui finit par étrangler sa femme… Il est +maintenant à l’autre bout du monde… à moins +qu’il ne soit mort… »</p> + +<p>Il y eut un instant de silence.</p> + +<p>King reprit, d’un ton grave, les yeux vers le +sol :</p> + +<p>« Cela fut la tragédie de mon existence… nous +nous aimions beaucoup Gertrude et moi… Et, +parce que je n’ai pas su vaincre la répulsion que +m’inspirent les infirmités, la pauvre petite a… +Mais je ne pouvais imaginer que cette rupture +aurait pareille conséquence !… Je traîne ce cadavre +dans la vie… J’aimais passionnément Gertrude… »</p> + +<p>Harrigan, à voix basse et en désignant l’étranger +qui buvait seul, dit alors :</p> + +<p>« Cet homme à la table là-bas… Comme il +écoute ce que nous disons !…</p> + +<p>— Oh ! il n’écoute pas, il entend !… Nous crions +assez haut pour qu’il entende sans avoir besoin +d’écouter !… » plaisanta Sanchez.</p> + +<p>Mais King, que la conversation précédente +avait sans doute mis de mauvaise humeur, s’était +détourné et regardait l’étranger avec une insistance +malpolie.</p> + +<p>Il finit par l’interpeller.</p> + +<p>« Hé ! là-bas, vous feriez bien d’aller boire +ailleurs… »</p> + +<p>L’homme répondit :</p> + +<p>« Pourquoi donc ?</p> + +<p>— Parce que vous n’avez évidemment pas +l’habitude de vous trouver avec des gentlemen !… »</p> + +<p>A ces paroles, dites sur le ton le plus haut, +toutes les conversations s’arrêtèrent. On se leva, +on se tourna vers la querelle commençante. Des +gens montèrent sur des chaises afin de mieux +voir.</p> + +<p>L’inconnu s’avança, pâle, menaçant… Mais +Harrigan déjà s’interposait :</p> + +<p>« Voyons, King, il n’y avait pas de raison +d’employer un pareil langage… Retirez ce que +vous avez dit…</p> + +<p>— Pourquoi donc ?… On n’a pas à être poli +avec un damné cochon… »</p> + +<p>La seconde d’après, King recevait au visage +le contenu du verre de l’étranger. Allait-il y avoir +un pugilat ?… Déjà le patron du <i>Cygne Noir</i> se +jetait entre les adversaires.</p> + +<p>Mais King, très calme, s’essuya le visage avec +soin et reprit :</p> + +<p>— Je réclame la satisfaction due à quiconque +reçoit une voie de fait en réponse à une simple +malpolitesse… »</p> + +<p>C’était la pleine époque des duels dits « à l’américaine ».</p> + +<p>Les combats singuliers, extrêmement fréquents +en Amérique, y avaient pris une sauvagerie parfois +cocasse. Les conditions, toujours très graves, +que l’offensé imposait et que l’offenseur ne pouvait +discuter, n’avaient rien de fixe, de réglé +d’avance, et elles s’augmentaient souvent d’une +sorte de fantaisie macabre.</p> + +<p>« Vous connaissez les usages de ce pays ? » +demanda Harrigan à l’étranger.</p> + +<p>Celui-ci, dont le visage encadré de longs cheveux +et d’une barbe touffue était énergique jusqu’à +la brutalité, frappa sur la table en criant :</p> + +<p>« Que votre ami choisisse l’arme et le terrain !… +L’heure aussi… tout de suite s’il +veut !… »</p> + +<p>King prit l’assistance à témoin :</p> + +<p>« Vous entendez, gentlemen !… On ne me conteste +pas le choix de l’arme, de l’heure et du +terrain… Que deux d’entre vous veuillent bien +assister mon adversaire… Tout doit se passer +régulièrement… »</p> + +<p>Deux gaillards curieux de voir le combat, +acceptèrent.</p> + +<p>A la porte, il y avait justement deux carrioles +appartenant à des fermiers en train de boire. +King monta dans l’une avec Sanchez et Harrigan. +L’inconnu s’installa avec ses témoins sous +la bâche de l’autre — qui suivit la première, conduite +par King.</p> + +<p>La nuit était affreuse, pleine de rafales. Entre +des nuages sulfureux glissait parfois une +effrayante clarté lunaire…</p> + +<p>A contre sens du trot des chevaux, les arbres +passaient dans les ténèbres, montrant l’un après +l’autre, vaguement, leur silhouette déchiquetée…</p> + +<p>King arrêta sa carriole et en descendit, avec +Sanchez et Harrigan, à un endroit imprévu entre +tous, un endroit abominable : devant la Maison +Mantish, la Maison du Crime, dont l’aspect semblait, +cette nuit-là, plus sinistre encore que d’ordinaire…</p> + +<p>L’étranger, qui était enfoui sous la bâche de la +carriole, sembla assez impressionné lorsqu’il eut +sauté à terre.</p> + +<p>« Où diable m’avez-vous emmené ? grommela-t-il.</p> + +<p>— J’ai le choix de l’endroit !… Je choisis l’intérieur +de cette maison !… Tiens, vous êtes moins +fier que lorsque vous m’avez jeté du whisky au +visage ? »</p> + +<p>L’autre cracha par terre et répondit :</p> + +<p>« Je n’ai pas plus peur de votre damnée maison +que de vous !… »</p> + +<p>On parvint difficilement à ouvrir la porte. +Quand, enfin, elle céda, on entendit des échos +plaintifs venir de l’intérieur.</p> + +<p>Cela sentait le moisi, la cave… Les six hommes +suivirent un couloir presqu’à tâtons et dans un +grand silence car un épais tapis de poussière rendait +les pas muets, un couloir où la lueur d’une +chandelle qu’ils avaient allumée faisait osciller de +grandes ombres.</p> + +<p>Ils parvinrent à une large pièce carrée, vide. Les +deux fenêtres étaient hermétiquement closes par +la poussière et la vétusté, derrière leurs volets assujettis +à l’aide d’énormes barres de fer.</p> + +<p>« Halte !… » dit Harrigan.</p> + +<p>Personne ne franchit le seuil !…</p> + +<p>Puis Harrigan ajouta :</p> + +<p>« Déshabillez-vous !… C’est en cette pièce +même qu’aura lieu le duel, dans l’obscurité. »</p> + +<p>King et l’étranger, sans entrer dans la pièce, +retirèrent chapeau, cravate et veste.</p> + +<p>Sanchez sortit alors deux longs couteaux à +bœuf.</p> + +<p>« Voici les armes !… Ces deux couteaux sont +exactement pareils. »</p> + +<p>Chaque combattant en prit un, puis, toujours +selon l’usage, et afin d’établir qu’il ne portait +d’autre arme, il fut fouillé par les témoins de +l’adversaire.</p> + +<p>« Maintenant tout est prêt… Veuillez alors +vous placer dans cet angle. »</p> + +<p>Il indiquait le coin de la salle le plus éloigné de +la porte.</p> + +<p>L’étranger, après un instant d’hésitation, franchit +le seuil et gagna la place assignée tandis +que King se mettait dans le coin opposé… les +témoins restèrent dans le corridor.</p> + +<p>Inclinés en avant, la main crispée sur l’éclair +vague du couteau, les deux combattants se regardaient — avec +cette haine spéciale qu’on n’éprouve +qu’en présence de la mort…</p> + +<p>Sanchez éteignit la chandelle. Obscurité profonde.</p> + +<p>— Gentlemen, dit la voix de Harrigan, qui +semblait lointaine en ces ténèbres, nous allons +nous retirer ; vous ne bougerez pas jusqu’à ce que +vous entendiez se refermer la porte extérieure de +la maison… Cela sera le signal du combat !… Ensuite, +que Dieu vous aide !</p> + +<p>Il y eut le bruit de la porte de la salle que les +témoins refermaient.</p> + +<p>Enfin la porte de la maison retentit sourdement…</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> +<p>Le lendemain matin, par un soleil resplendissant, +le shériff du district, Sanchez, Harrigan, +King et Robert Cash, le père de la pauvre +Mrs Gertrude Mantish, s’arrêtaient devant la +demeure hantée et y pénétraient.</p> + +<p>Au bout du couloir, on ouvrit la porte de la +salle… Était-elle déserte ?… Non. Quand les yeux +se furent habitués à la demi-obscurité, ils distinguèrent +un homme qui se tenait sur un genou, +dans l’angle le plus éloigné de la porte…</p> + +<p>Il était dans une attitude d’épouvante atroce, +les épaules levées jusqu’aux oreilles, le visage +détourné, les mains étendues…</p> + +<p>Le shériff tira sur l’un des bras, qu’il sentait +raide et froid.</p> + +<p>Le cadavre roula sur le flanc, d’un seul coup, +sans quitter sa pose contractée…</p> + +<p>Il offrait ainsi sa figure au jour douteux qui +venait de la porte.</p> + +<p>Et Robert Cash balbutia :</p> + +<p>« Seigneur ! Mais… mais c’est Mantish.</p> + +<p>— Vous voyez bien que je ne me suis pas +trompé ! s’écria King, triomphant. Dès le premier +instant je l’ai reconnu… Il a laissé pousser +sa barbe et ses cheveux, mais ma mémoire est +bonne… L’attirance mystérieuse qui ramène toujours, +invinciblement, un meurtrier vers le lieu +du crime, l’a-t-elle fait revenir dans le pays, ou +y avait-il simplement quelque intérêt ? on ne le +saura jamais ; mais c’est bien lui !… Quand, hier +soir, par une supercherie qui était la plus légitime +vengeance, je me suis glissé hors de cette +pièce, en même temps que Sanchez et Harrigan, +et que j’ai quitté avec eux la maison, c’était +pour laisser en proie à toutes les horreurs de +l’ombre et du remords, un misérable assassin… +Un duel avec lui ? Non, mais pire, bien pire : +les ténèbres de cette pièce où jadis il tua sa +femme !…</p> + +<p>— Mais… de quoi donc est-il mort ? » demanda +le shériff.</p> + +<p>En effet Mantish se trouvait encore dans le +coin même où il s’était placé pour le combat.</p> + +<p>Son attitude et son visage attestaient une épouvante +inouïe…</p> + +<p>Qu’avait-il donc <i>vu</i> dans les ténèbres ?</p> + +<p>On regarda autour de lui… on chercha…</p> + +<p>Or, sur la couche épaisse de poussière qui +revêtait le sol, à côté des empreintes des bottes +des hommes, il y avait, extrêmement nettes, <i>celles +de deux pieds nus</i>… elles se dirigeaient vers le +cadavre…</p> + +<p>Cash, livide, tremblant, dit en les désignant :</p> + +<p>« Regardez !… regardez !… <i>le gros orteil du +pied droit manque !… ce sont les pas de Gertrude !</i> »</p> + +<p>Gertrude, on le sait, était le prénom de +Mrs Mantish, fille de Robert Cash, et la femme, +la victime, de l’assassin dont le cadavre gisait là…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c13">L’ÉMOTION DE MAURICIA</h2> + + +<p>Du vertigineux balcon, Mauricia vit disparaître, +à travers ses larmes, l’auto miroitant qui +emportait son mari, deux témoins, quatre épées +emmaillottées de serge verte, et un médecin…</p> + +<p>On ne lui avait pas indiqué l’endroit choisi pour +le duel — par crainte qu’elle n’y surgisse, dramatique, +affolée comme dans le <i>Maître de +Forges</i>…</p> + +<p>Elle cherchait à deviner où cela se passerait… +Son regard, par-dessus des horizons de cheminées, +découvrit, là-bas, si loin, le Mont Valérien +bleuâtre… Était-ce là ?… Suresnes, le Val-d’Or, +Puteaux, contiennent des parcs isolés… Ou bien, +comme on le lui avait presque donné à entendre, +Jacques se battrait-il à Meudon, plus loin, à droite +du squelette rouillé de la Tour Eiffel ?…</p> + +<p>Mais, l’étincellement du lumineux matin +l’étourdissait. Et elle n’avait pas l’habitude de se +lever si tôt… Elle rentra dans sa chambre, sa +chambre neuve de récente mariée, et, gentille +brune en peignoir mauve, elle s’abattit sur le +grand lit…</p> + +<p>Des pensées tumultueuses s’ameutaient en son +cerveau. Un duel ? Qu’était-ce au juste ? Elle ne +savait guère… Un an auparavant elle vivait encore +tièdement, chez ses parents, marchands de +drap, rue des Salines, à Lons-le-Saulnier où l’on +se bat peu !… La veille, son mari, avocat débutant, +lui avait dit :</p> + +<p>« Chérie, j’ai eu une dispute avec un de mes +collègues, un certain Leroy… oui, celui qui me +téléphone quelquefois… Il m’a plaisanté sur la +profession de tes parents… tu comprends que je +n’allais pas laisser injurier ta famille… je lui +ai répondu de telle sorte que demain matin nous +nous alignons… oui, un duel !… et à l’épée !… +Avec moi on ne s’en sort pas avec deux balles +sans résultat… Il va voir, Leroy… »</p> + +<p>La petite épouse, toute fraîche de Lons-le-Saulnier, +cherchait depuis, et encore pendant cette +angoissante attente, à se représenter ce que pouvait +bien être un duel…</p> + +<p>La légion épique des héros de Dumas père +s’agitait dans sa mémoire dans un fracas de ferraille… +Bons vieux romans lus en cachette et +passionnément, à la pension des demoiselles +Troubéon !… Comment se passent les duels ?… +les illustrations le disaient : les adversaires croisent, +en forme de ciseaux très ouverts, leurs longues +colichemardes, et l’une d’elles transperce +l’autre : la moitié de la lame ressort dans le +dos !… Son mari était donc à ce point anachronique +et brave !…</p> + +<p>Elle se rappela aussi un illustré populaire qui, +quelques mois auparavant, avait représenté un +duel moderne : deux messieurs en bras de chemise, +tenant des épées et entourés d’autres messieurs +en redingote et chapeaux haut de forme…</p> + +<p>Jacques allait être un de ces vaillants !… S’il +triomphait, si l’on voyait son nom dans les journaux, +quelles lettres elle enverrait à Lons-le-Saulnier !… +Comme ses amies de pension jalouseraient +l’épouse du « Parisien » !… Aux vacances, +qu’elle serait fière de se promener à +son bras, le dimanche après-midi, autour de la +musique militaire jouant <i>Faust</i> !… Oui, mais si… +cette pensée la précipita en de nouveaux gros +sanglots de bébé… A son angoisse, il se mêlait +une admiration sans bornes pour son héroïque +mari… Se battre ainsi pour l’honneur de ses parents +à elle !… quelle noble nature !…</p> + +<p>Il lui semblait percevoir les échos d’un formidable +combat…</p> + +<p>A force de pleurer, elle s’endormit, en larmes…</p> + +<hr> + + +<p>… Aux glaces biseautées de l’auto les allées +calmes et lumineuses du Bois défilèrent. Il y +avait de jeunes pousses aux arbres. Des traînées +de pâquerettes blanchissaient les pelouses ; des +poignées de moineaux jaillissaient des buissons.</p> + +<p>Jacques disait à ses deux témoins :</p> + +<p>« Je vous assure que Leroy ne fera pas une plus +mauvaise figure que lorsque je l’ai trouvé en caleçon +dans le cabinet de toilette de Gaby… Quel +mufle tout de même !… Il savait pourtant combien +je tiens à Gaby… »</p> + +<p>Car la vraie raison de la rencontre était Gaby, +une petite femme du Quartier Latin pour laquelle +le mari de Mauricia et son ex-camarade Leroy +avaient un vif attachement, chacun d’eux se +croyant le seul élu…</p> + +<p>Auteuil, la porte Molitor, la masse énorme du +Vélodrome du Parc des Princes. C’était là…</p> + +<p>Jacques, dont c’était le premier duel, se sentit +faiblir… cette porte de Bois, comment la repasserait-il, +tout à l’heure ?… debout, ou étendu sur +une civière ?… Sa langue, bizarrement sèche, cherchait +en vain de la salive… D’un effort, il s’affermit…</p> + +<p>Son premier témoin montra un papier d’autorisation +au gardien, Alphonse, et le groupe pénétra +dans le quartier des coureurs : vaste triangle +de terre battue sis derrière les tribunes et bordé +de deux séries de cabines pour les cyclistes. +Alphonse en ouvrit une et les témoins engagèrent +Jacques à s’apprêter…</p> + +<p>Comme plusieurs gentlemen en chapeaux haut +de forme paraissaient, parmi lesquels il reconnut +son adversaire, il resta seul et ferma la porte. +Malaisément, il retroussa le bas de son pantalon, +mit une chemise de flanelle, ganta sa main +droite… La salive s’obstinait à fuir sa langue… +Il haletait un peu.</p> + +<p>Quelle bête d’histoire !… A cette heure-là, les +autres jours, il lisait ses journaux, tranquillement +couché, son chocolat près de lui… Pourquoi +diable a-t-il cru devoir faire le matamore en présence +de Gaby et promettre à Leroy de lui mettre +« six pouces de fer » dans la poitrine !… Et pourquoi +n’a-t-il pas osé dire à ses témoins qu’il préférait +que l’affaire s’arrangeât… Et puis, ça coûte +chaud un duel !… Ça lui reviendrait au moins à +sept cents francs, tout compris…</p> + +<p>Mais, d’abord, ne pas se faire tuer !… Dans son +souvenir, il cherchait les leçons du père Briquet, +jadis, au collège… Pliant sur les jarrets, les bras +en garde, il essaya son allonge… Ses jambes tremblaient… +Le duel s’était décidé si vite qu’il +n’avait pu prendre cette préparation de la dernière +heure où excellent des professeurs spécialistes +de l’épée de combat… En duel, les coups +blessent partout, tandis qu’à la salle d’armes de +son lycée on n’annonçait, on ne comptait, que +ceux atteignant la poitrine… Saurait-il garer son +bras, son visage, ses jambes… Son visage surtout, +à cause des femmes…</p> + +<p>Il se répétait : « Je ferai <i>une, deux</i>… Je ferai +<i>une, deux</i> !… » cherchant de l’assurance dans ce +projet…</p> + +<p>La porte s’ouvrit devant son premier témoin.</p> + +<p>« Eh bien, es-tu prêt ?… Nous avons gagné, +au sort, la place et les épées… On t’attend… »</p> + +<p>Il sentit sa figure devenir couleur de craie… +Il sortit… le grand jour l’éblouissait… Machinalement, +il se dirigea vers l’ombre des tribunes +où les deux médecins flambaient les épées, longues +aiguilles claires, sur des morceaux de coton +enflammé…</p> + +<p>Le matin d’été resplendissait… En le profond +ciel bleu, des hirondelles, très haut, dessinaient +de fantaisistes polygones noirs. Sous l’heureuse +lumière les redingotes donnaient aux témoins des +allures funèbres.</p> + +<p>Quelques coureurs, à maillots multicolores, +s’étaient arrêtés dans le cadre de la porte et +regardaient.</p> + +<p>Il prit l’épée, qui lui sembla lourde, mal en +main…</p> + +<p>Le directeur du combat joignit les pointes, prononça +quelques phrases dont Jacques entendit +seulement : « <i>Allez, Messieurs !</i> »</p> + +<p>Il tomba en garde comme au collège… Il se +répétait : « Je vais faire <i>une, deux</i>… je vais faire +<i>une, deux</i>… »</p> + +<p>Leroy, le buste penché en arrière, la figure de +trois quarts, tendait le bras désespérément… il +semblait un pêcheur à la ligne tenant sa gaule le +plus à bout de bras possible… Il avait été la +veille au soir dans une salle d’armes où on lui +avait répété : « Tenez l’arme horizontalement au +bout de votre bras tendu… Et sous aucun prétexte +ne raccourcissez le bras !… »</p> + +<p>Jacques parvint, avec peine, car sa pointe tremblotait, +à engager le fer comme à la leçon du +père Briquet. Y étant parvenu, il n’osa se fendre… +N’allait-il pas, au passage, se piquer à cette +pointe horizontale… Que faire ?</p> + +<p>A ce moment, Leroy envoya un petit coup +timide dans la direction du poignet, vite retiré, +de Jacques… Cela fut une révélation pour celui-ci… +A son tour il tâcha, sans se fendre, de piquer +la main de Leroy… il n’y réussit pas mais il parvint, +en reculant chaque fois la main, à éviter les +picotements de l’adversaire… Pour plus de commodité, +il tint l’épée à l’extrême du pommeau, +l’index allongé en-dessus… mais ses coups rencontraient +chaque fois la coquille de Leroy, qui +tintait.</p> + +<p>A tour de rôle, sans se presser, prudemment +éloignés l’un de l’autre, ils piquaient vers la main +adverse et reculaient aussitôt, comme si le coup +avait allumé une mine… Parfois ils reculaient +tous deux en même temps…</p> + +<p>Le petit jeu des grands enfants barbus continua, +lent, monotone… Ils semblaient pêcher des +écrevisses…</p> + +<p>Soudain le directeur du combat hurla « Halte ! » +et, la canne haute, se rua entre les adversaires +comme si leur fureur avait pu les empêcher d’entendre… +Au poignet de Leroy une piqûre rutilait, +une piqûre d’un millimètre, à peine visible…</p> + +<p>Les médecins, sérieusement, avec des termes +scientifiques, déclarèrent que le blessé était en +état d’infériorité.</p> + +<p>« Messieurs, l’honneur est satisfait !… »</p> + +<p>La rencontre avait duré une minute et quart.</p> + +<p>Jacques, en remettant sa chemise de jour, son +gilet et sa redingote, se sentait envahi d’un puissant +bien-être. Il bavardait.</p> + +<p>« Je n’ai pas été ému… pas du tout, du tout… +Et ça n’a pas duré longtemps… je lui ai fait son +affaire en cinq secs… »</p> + +<p>Le procès-verbal rédigé, les deux groupes se +saluèrent, s’en furent vers leurs voitures. Leroy, +de sa main blessée et bandée faisait tournoyer sa +canne afin de montrer que la blessure était insignifiante.</p> + +<p>« Alors, pourquoi qu’il n’a pas continué ? » +goguenarda un cycliste.</p> + +<p>Et Alphonse, le gardien, disait :</p> + +<p>« J’ai vu ici plus de cent duels, mais jamais un +où l’on ait eu autant peur de se faire bobo. »</p> + +<p>Le chauffeur avait découvert l’auto. Jacques +s’installa dans le fond ainsi que sur un trône. +Autour de lui, le matin resplendissait comme +d’admiration…</p> + +<p>Un bruit de voix dans l’antichambre réveilla +Mauricia… Jacques ouvrait la porte… Jacques +vivant, et souriant.</p> + +<p>« Ah ! mon chéri !… mon chéri !…</p> + +<p>— Eh bien oui, j’ai flanqué un coup d’épée à +Leroy… et ça n’a pas traîné… A la première +reprise… Oh ! je l’ai ménagé, l’animal… J’aurais +pu dix fois le toucher au corps, mais j’ai eu +pitié de lui… et j’ai pensé que tes parents, quand +ils seraient au courant, m’approuveraient de ne +pas avoir vengé trop sévèrement l’offense faite +à leur nom… »</p> + +<p>Les idées de Mauricia tournoyaient. Était-ce +possible ? Son mari s’était battu en duel. Son mari +avait blessé son adversaire. Que dirait-on à Lons-le-Saulnier +autour de la musique militaire ! Elle +croyait n’avoir épousé qu’un avocat et voilà que +son époux s’auréolait de la gloire des d’Artagnan, +des Porthos. Vraiment le destin la comblait !… +Certainement le nom de Jacques — son +nom à elle ! — serait imprimé dans les journaux… +quand on a risqué sa vie c’est bien le moins… +Elle étouffait de joie et de gloire.</p> + +<p>« Dis donc, chérie… puisque c’est pour tes +parents que je me suis battu, écris donc à ton père +de prendre à sa charge les frais du duel… Ça se +montera dans les deux mille francs, tout compris… +Si c’est toi qui demandes cette petite +somme il l’enverra tout de suite… D’ailleurs +c’est bien le moins…</p> + +<p>— Mais oui !… oh ! je te la promets !… Mon +Jacques !… mon héros, mon héros !… »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c14" title="LA CHOSE D’ÉPOUVANTE">LA CHOSE D’ÉPOUVANTE<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a></h2> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> D’après Amb. Bierce</p> +</div> + +<p>Le Coroner termina le résumé de l’affaire, telle +que l’établissaient divers témoignages et le rapport +du médecin légiste. Les sept jurés approuvèrent +d’une secousse de tête. Ces trappeurs ou +bûcherons étaient de pensée lente et de geste +brusque.</p> + +<p>— Puisque le témoin, Peter Smith, ce journaliste +dont la déposition aurait sans doute éclairci +le cas mystérieux du pauvre Hugh Morgan, n’a +pu encore être retrouvé, nous allons conclure… +Etes-vous tous d’accord pour penser que Hugh +Morgan fut tué par un lion de montagne ?…</p> + +<p>— De mémoire d’homme on n’a vu semblable +animal dans le pays ! grommela un trappeur.</p> + +<p>— Et le corps du malheureux était broyé, déchiqueté, +d’une façon telle qu’on penserait à un +rhinocéros, un éléphant ou un autre animal +d’Afrique… » ajouta un des bûcherons.</p> + +<p>La porte s’ouvrit brusquement et un jeune +homme entra. Il était vêtu comme on l’est dans +les villes et couvert de poussière…</p> + +<p>« Je regrette d’arriver aussi tard, dit-il, mais +j’ai dû faire un long trajet afin de télégraphier à +mon journal… »</p> + +<p>Le coroner sourit aigrement :</p> + +<p>« Votre article diffère sans doute du récit que, +sous la foi du serment, vous allez nous faire ?</p> + +<p>— Pardon !… cet article, dont j’ai ici le brouillon, +peut être considéré comme une déposition +devant Dieu et les hommes… Et pourtant +il est si incroyable que je l’ai envoyé non comme +un reportage d’après des faits exacts, mais +comme un récit imaginé !…<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> »</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Kipling devait montrer lui aussi, plus tard, +dans <i lang="en" xml:lang="en">A Matter of fact</i> (<span lang="en" xml:lang="en">Many Inventions</span>) un journaliste +publiant comme une œuvre d’imagination, un +reportage parfaitement exact, mais relatant des faits +si extraordinaires que le public n’y eût sans doute +pas ajouté foi.</p> +</div> +<p>On fit jurer sur la Bible le jeune journaliste, +selon la formule usuelle et légale. Puis le coroner +reprit :</p> + +<p>« Votre nom ?… Votre profession ?… Votre +âge ?…</p> + +<p>— Peter Smith, correspondant de presse et +auteur de contes pour magazines, vingt-sept ans.</p> + +<p>— Vous connaissiez Hugh Morgan, la victime ?</p> + +<p>— Oui…</p> + +<p>— Vous étiez avec lui à l’instant de sa mort ?</p> + +<p>— Je me trouvais près de lui… Depuis une +quinzaine j’étais son hôte en ce pays… car j’aime +beaucoup la chasse et la pêche… Et puis je tenais +à l’étudier, lui et sa vie solitaire, un peu bizarre +même… Il me semblait pouvoir créer avec lui +un curieux caractère de fiction.</p> + +<p>— Racontez comment eut lieu sa mort… Vous +pouvez vous aider avec le brouillon de votre +article… »</p> + +<p>Il y eut un mouvement d’attention. Les jurés, +le coroner, le public, composé aussi de rudes montagnards, +s’installèrent pour bien entendre.</p> + +<p>Le jeune homme sortit un manuscrit de sa +poche et commença :</p> + +<hr> + + +<p>« Le soleil venait de se lever. Avec un chien et, +chacun, un fusil de chasse, à plomb, nous étions +à la recherche de cailles, assez abondantes dans +ces parages. Selon Morgan nous devions en trouver +surtout au-delà d’un rideau de sapins qu’il me +désigna.</p> + +<p>Pour nous rendre à cet endroit nous traversâmes +une plaine onduleuse couverte d’une sorte +de jungle faite de hautes avoines sauvages et +d’arbustes ; nous y étions, au plus épais, Morgan +me précédant de quelques mètres, quand nous +entendîmes à notre droite un grand bruit… c’était +comme si un animal avait parcouru la jungle +dont le sommet semblait s’agiter violemment sur +son passage.</p> + +<p>« Nous venons de lever un cerf… Quel dommage +qu’on n’ait pas une carabine, » dis-je.</p> + +<p>Morgan, arrêté, dans une pose anxieuse, observait +intensément les sommets de buissons qui +s’agitaient… Il avait levé les deux chiens de son +fusil et se tenait prêt à tirer… Il ne répondit +pas…</p> + +<p>Cette émotion me surprit, car son sang-froid +dans les circonstances dangereuses était toujours +remarquable…</p> + +<p>« Allons, allons, vous n’allez pas tirer sur un +cerf avec du petit plomb, » lui dis-je.</p> + +<p>Il me répondit :</p> + +<p>« J’ai des chevrotines dans mon canon droit et +une balle dans le gauche. »</p> + +<p>Aller à la chasse aux cailles avec un fusil ainsi +chargé, qu’est-ce qui lui prenait ?… Mais comme +son visage se tournait dans un effort pour mieux +voir, je fus frappé de sa pâleur. Certainement il +y avait du danger près de nous…</p> + +<p>Et ma pensée fut alors que nous avions levé +non pas un cerf mais un ours grizzly…</p> + +<p>La grande surface végétale était tranquille +maintenant… on n’y entendait plus rien d’insolite… +mais Morgan demeurait immobile dans la +même attitude défensive…</p> + +<p>« Qu’est-ce donc ?… Répondez, qu’est-ce ?… +Oui… qu’est-ce ?</p> + +<p>— C’est, c’est… la Chose d’Épouvante », balbutia-t-il +d’une voix rauque, saccadée, que je ne +lui connaissais pas.</p> + +<p>Il tremblait !…</p> + +<p>A cet instant, la jungle s’agita encore, inexplicablement…, +car on n’y apercevait rien… Non, +rien ne la parcourait… On eût dit un tourbillon +de vent comme il s’en forme pendant les orages. +Les arbustes étaient non seulement penchés mais +aplatis sur le sol… <i>Cela</i> les écrasait, et ils ne se +relevaient pas… Et <i>cela</i> se dirigeait lentement +vers nous…</p> + +<p><i>Cela</i>, qu’était-ce donc ?…</p> + +<p>Jamais jusqu’alors je n’avais éprouvé la peur… +mais je connus, en présence de cette force <i>invisible</i>, +qui courbait et écrasait les arbustes, la pire +de toutes les épouvantes, celle qu’engendre la suspension +réelle ou imaginaire des lois naturelles…</p> + +<p>Les mouvements sans cause apparente de la jungle, +leur progrès vers nous, étaient beaucoup plus +effrayants que dans le présent récit…</p> + +<p>Nous avons une telle confiance dans les règles +de la nature que leur arrêt nous semble une terrible +menace, le début d’une catastrophe…</p> + +<p>Morgan était décidément en proie à une terreur +folle… Il épaula son arme et fit feu, des deux +canons à la fois, vers l’endroit où à trente mètres, +nous apercevions des arbustes se courber comme +d’eux-mêmes… La fumée du coup ne s’élargissait +pas encore que j’entendis un hurlement formidable… +un hurlement qui ne pouvait être que +d’un animal et où il y avait pourtant je ne sais +quoi d’humain… Morgan jeta son arme et prit +la fuite sans se soucier de moi… Au même instant +je fus précipité à terre par un contact que je +ne me suis pas encore expliqué… quelque chose +qui était lourd, velu, et <i>invisible</i> !… Je dus demeurer +quelques secondes inconscient… quelques +secondes seulement… Je revins à moi aux cris +affreux de Morgan… des cris que j’entendrai +toujours et auxquels se mêlaient de sourds grognements, +qui ne venaient pas de lui…</p> + +<p>Je l’aperçus lui-même à une certaine distance… +Je me levai péniblement et, fusil à la main, me +précipitai au secours de mon ami… Ah ! puisse +Dieu m’épargner de voir encore une horreur pareille… +Morgan, tombé sur les genoux, la tête +renversée en arrière et touchant le dos, était +secoué formidablement, en tous sens, comme une +proie dans l’étreinte d’une bête sauvage… A son +bras droit, qui était levé haut, la main semblait +manquer… du moins ne la voyais-je pas… L’autre +bras était invisible… A certains instants, je +ne pouvais discerner qu’une partie de son corps… +qui, soudain, reparaissait… Et près de lui, autour +de lui, rien d’anormal !… je ne voyais que lui et, +parfois, rien qu’une portion de lui… Je ne pouvais +savoir ce qui l’étreignait si furieusement… Ses +cris… (oh ! quels cris !)… allaient en diminuant +de force… ils se mêlaient toujours aux grognements +abominables dont j’ai parlé… Comme j’arrivais +près de lui, il retomba, inerte, sur le côté… +Il ne criait plus.</p> + +<p>A une certaine distance les ondulations de la +jungle au passage de l’être invisible s’éloignaient +vers la lisière d’un bois… ce fut seulement quand +elles l’eurent atteinte que, dans mon épouvante, +je pus les quitter du regard… Je m’empressai +auprès de Morgan… Il était mort… et vous savez +dans quel état… Il n’avait plus forme humaine… +on ne pouvait le reconnaître qu’à ses vêtements… +Autour de lui, le sol était labouré par le piétinement +de pattes… ou de pieds… énormes et informes… »</p> + +<p>Le journaliste se tut et replia son manuscrit.</p> + +<p>« Gentlemen, dit le coroner, avez-vous quelque +question à poser au témoin ? »</p> + +<p>Un colossal bûcheron se leva.</p> + +<p>« Je voudrais savoir de quel asile de fous le témoin +s’est échappé. »</p> + +<p>Le coroner se tourna gravement vers le journaliste :</p> + +<p>« M. Peter Smith, on désire savoir de quel asile +de fous vous vous êtes échappé.</p> + +<p>— Cette question est insultante, mais je crois +que vous avez le droit de me poser des questions +insultantes… D’autre part, je sais si bien que +mon récit est incroyable qu’ainsi que je vous +l’ai déjà dit, je l’ai présenté à mes lecteurs comme +une œuvre d’imagination et non comme le reportage +de faits exacts… Eux aussi ne m’eussent +pas cru… Mais les morts parlent, quelquefois… +Je vois sur cette table, parmi ses armes et quelques-uns +de ses effets, le vieux registre où, chaque +soir, à la chandelle, avec un gros crayon, ce +pauvre Hugh Morgan inscrivait ses souvenirs de +la journée… Ce registre contient probablement +des précisions curieuses, car le ton de Morgan +lorsqu’il me murmura : « C’est la Chose d’Épouvante » +m’a donné à penser qu’il l’avait déjà rencontrée… »</p> + +<p>Mais le coroner répondit, en mettant le registre +dans sa poche :</p> + +<p>« Ce gribouillage est antérieur à la mort de +Morgan et ne peut, par conséquent, nous fournir +aucun élément de conviction… Gentlemen, j’attends +votre verdict… Témoin Smith, veuillez garder +le silence et vous asseoir !… »</p> + +<p>Les jurés murmurèrent entre eux puis le chef +sortit un gros crayon de charpentier et écrivit sur +un morceau de papier, en s’appliquant, d’une écriture +d’écolier :</p> + +<p>« Nous, le jury, nous croyons que l’ cadavre, +il fut tué par un animal sauvage, soit de c’ pays, +soit échappé d’une ménagerie… nous croyons aussi +qu’ ça se passa pendant qu’ not’ vieux camarade +il avait une attaque d’épilepsie… »</p> + +<hr> + + +<p>En ordonnant à Peter Smith de se taire, le +coroner lui avait fait un léger signe. Quand les +jurés furent partis il l’invita à déjeuner. Au porto +il tira de sa poche le journal de Morgan.</p> + +<p>« Ce sont des gens très simples ces jurés… +il eût été inutile, maladroit, peut-être même cruel, +de les troubler avec une hypothèse fantastique. +Votre déposition les avait déjà trop émus… Pour +vivre tranquillement il faut avoir foi dans le +témoignage des sens humains et dans les lois +naturelles… Maintenant, voyons ensemble ce +registre… »</p> + +<p>Après des pages sans intérêt, celle-ci attira leur +attention :</p> + +<p>20 Août. — Billy, mon vieux chien, devient +singulier… Il semble parfois sentir, apercevoir, +des choses là où il n’y en a pas… du moins là où +je n’en vois pas… Tantôt, il s’est mis à tourner +autour d’une pierre plate assez grosse pour servir +de siège à un homme… il aboyait furieusement, +la gueule tournée vers cette pierre… Il aboyait +non comme devant du gibier mais comme il le fait +quand un vagabond approche de ma maison… +Soudain il prit la fuite avec terreur et je ne le +revis que le soir…</p> + +<p>Un chien ne peut-il <i>voir</i> avec son odorat ?… +Une odeur impressionne-t-elle en lui un centre +nerveux avec des images de l’être produisant cette +odeur ?…</p> + +<p>2 Septembre. — Hier soir je regardais les +étoiles scintiller au-dessus de la crête de la colline +à l’est de ma maison. La nuit était pure et +froide. Je les voyais avec une netteté extraordinaire… +Or, l’une après l’autre, elles disparurent, +de gauche à droite… Chacune s’éclipsait, mais +pour un bref instant… et rien qu’une ou deux +à la fois… Toutes celles qui étaient <i>un peu</i> au-dessus +de la crête furent ainsi effacées, l’une +après l’autre, comme si <i>quelque chose</i> était passé +entre elles et moi… Quoi donc ?… La clarté nocturne +m’empêcha de discerner…</p> + +<p>Ce petit incident m’a privé de sommeil cette +nuit… Malgré moi j’y pensais… En m’éveillant +je me suis d’ailleurs trouvé ridicule… Vais-je +m’inquiéter ainsi pour des scintillements plus ou +moins vifs d’étoiles ?…</p> + +<p>15 septembre. — Cela s’aggrave… J’ai trouvé +autour de ma demeure des traces de pas… de pas +énormes… on dirait qu’un être humain, colossal… +ou un singe géant… s’est promené là…</p> + +<p>Et je dois reconnaître que je suis effrayé !… +J’y pense sans cesse… oh ! mais, sans cesse… Je +ne dors plus… je passe mes nuits les yeux grands +ouverts, regardant la porte que je barricade +comme si je craignais un siège, et la fenêtre où je +tremble de voir paraître un visage affreux… L’y +<i>voir</i> paraître ?… non, puisqu’<i>il</i> est invisible !… +Il ?… Il !… <i>Lui</i> !… mais qui ?… qui donc ?</p> + +<p>20 Septembre. — Quand je vais et viens dans +la montagne il me semble qu’on me suit, de tout +près, qu’on s’arrête quand je m’arrête… Cette +impression est si forte qu’elle doit avoir une +cause réelle… Plusieurs fois je me suis retourné +brusquement : personne !… J’ai crié : « Qui est +là ?… Parlez ! » On n’a pas répondu.</p> + +<p>Le sommeil m’accable chaque soir… Oh ! +comme je dormirais bien !… Mes yeux brûlent… +Mais je n’ose pas… à mesure qu’approche l’heure +du repos mon anxiété redouble… Je ne me couche +pas, je ne m’étends pas, car je veux veiller… +Je le sens qui rôde autour de la <i>maison</i>… Je ne +veux pas être endormi, sans défense, si malgré +mes précautions <i>il</i> entrait !…<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a></p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Ce récit fut écrit longtemps avant par « Le +Horla ».</p> +</div> +<p>27 Septembre. — Il est venu autour d’ici à nouveau… +Sa présence m’est de plus en plus évidente… +Hier, j’ai vu un sceau d’eau que j’avais +puisé dix minutes auparavant se lever seul dans +l’air, s’incliner doucement, se reposer à terre +comme si quelqu’un venait d’y boire… quelqu’un +d’une taille et d’une force colossales…</p> + +<p>Pourtant, ce n’est d’ordinaire que la nuit qu’Il +vient… Je veillerai ce soir avec mon fusil…</p> + +<p>28 Septembre. — Hier, je me suis embusqué +dans un buisson à vingt mètres de l’endroit où +plusieurs fois j’ai vu les traces de ses pas… +J’étais bien caché… J’avais mon fusil chargé, un +canon de chevrotines, l’autre à balle… Je suis sûr +de n’avoir point dormi… Je n’ai rien vu… absolument +rien vu passer sur cet endroit, un champ +sablonneux, qu’Il semble tant affectionner… Et, +à l’aube, j’y ai trouvé encore des traces de <i>Lui</i> !</p> + +<p>J’ai peur de… Car, si tout cela est réel je +deviendrai fou et si c’est imaginaire je suis déjà +fou.</p> + +<p>3 Octobre. — Je ne partirai pas… Il ne me chassera +point de chez moi… C’est ma maison, mon +champ… Et je ne suis pas un lâche…</p> + +<p>5 Octobre. — Je ne peux plus supporter… Heureusement +le jeune Peter Smith va venir passer +quelque temps chez moi. Il est instruit, intelligent, +au courant de tout ce que les savants ont +découvert ces temps-ci… Cela me réconfortera de +l’avoir près de moi…</p> + +<p>Et puis je verrai bien, à ses façons, s’il me +croit fou !</p> + +<p>7 Octobre. — J’ai la solution du problème — elle +m’est venue la nuit dernière — soudainement… +ce fut comme une révélation divine. Et +combien elle est simple, terriblement simple…</p> + +<p>Il y a des sons que nous ne pouvons entendre. +A chaque extrémité de l’échelle musicale sont des +notes qui n’impressionnent pas cet instrument +imparfait qu’est l’oreille humaine. Elles sont ou +trop élevées ou trop graves… J’ai vu des bandes, +de sansonnets occupant plusieurs arbres épais et +rapprochés, en complet silence, au crépuscule, soudain +sauter dans l’air et s’envoler, <i>tous ensemble</i>, +d’un seul élan… Tous ensemble, comment cela +pouvait-il se faire ?… Ils ne pouvaient se voir les +uns les autres, étant séparés par des paquets de +branches… Un chef ne pouvait être visible que +d’une très faible partie des autres. Il devait donc +y avoir un signal, un commandement, donné par +l’un d’eux mais <i>si aigu</i> que je ne l’entendais +pas… J’ai fait la même observation au sujet de +cailles occupant les deux versants d’une colline +et, en plus, séparées par des buissons épais… +Elles aussi prenaient leur vol toutes en même +temps… pareille simultanéité attestait l’existence +d’un signal quelconque donné par l’une d’elles et +qui ne tombait pas sous mes sens…</p> + +<p>Il est un fait bien connu des marins : une +bande de baleines jouant ou se nourrissant à la +surface de la mer, à une grande distance les unes +des autres, séparées notamment par la convexité +de la planète, parfois plongent toutes ensemble, et +disparaissent à la même seconde… un signal a +été donné, trop grave, pour être entendu par le +marin qui les observe du haut d’un mât, mais +dont la vibration est <i>sentie</i> par les soutiers et +les émigrants dans la cale… De même certaines +notes basses de l’orgue, à peine perceptibles à +l’oreille, mettent une puissante vibration dans les +pierres de la cathédrale.</p> + +<p>Or, il en est de même avec la vision. A chaque +extrémité du spectre solaire se trouvent des +rayons dits « actiniques » ou « chimiques » que +notre œil n’aperçoit pas et dont, pourtant, le +chimiste constate la présence indéniable. Ces +rayons ont une coloration que nous ne discernons +pas. L’œil est, lui aussi, un instrument +imparfait : il ne voit que quelques octaves de la +réelle « échelle chromatique »… Donc, je ne suis +pas fou : il y a des couleurs que nous ne voyons +pas, des couleurs invisibles…</p> + +<p>Et, Dieu me protège !… la Chose d’Épouvante +est d’une couleur de ce genre… Elle est invisible… +Il y a donc des êtres invisibles… Et je ne suis pas +fou…</p> + +<p>La contrée que j’habite est sauvage, mal +explorée… plus à l’est s’étendent de grandes forêts +où nul jamais ne pénétra… ces forêts sont peut-être +peuplées d’êtres invisibles et l’un s’est +aventuré jusqu’ici… Il m’observe, Il me guette… +Que vais-je devenir ?… Est-il plus fort que moi ? +ou moins fort ?… Sa race est-elle supérieure ou +inférieure à la mienne…</p> + +<p>Je sens en <i>lui</i> l’ennemi et, la prochaine fois, je +ferai feu… »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c15">LA CORDE BLONDE</h2> + + +<p>Ce matin de novembre 1914, je me promenais à +l’arrière des lignes allemandes, en Woëvre, avec +le blême major Brockstein et le <span lang="de" xml:lang="de">hauptmann</span> Conradt, +un colosse rougeaud. A l’horizon, comme +d’ordinaire, le tumulte sourd, irrégulier, du canon. +Des avions sur le ciel gris d’automne. La boue +était profonde.</p> + +<p>Après s’être montré fort sévère dans l’examen +des papiers qui attestaient ma qualité de journaliste +américain et m’autorisaient à suivre les +opérations militaires, après avoir fait vérifier par +des experts jusqu’à mon accent un peu nasillard +de New-Yorkais, après que ses espions se furent +portés garants de mon intense germanophilie, le +major Brockstein m’avait pris en amitié. Il me +facilitait la besogne en me donnant des autorisations +spéciales et même en me glissant des renseignements +que mes confrères ne recevaient pas. +Cela m’était d’autant plus utile que la guerre +stagnait dans les tranchées et que, nul fait d’importance +n’ayant lieu, il était difficile de câbler +des articles intéressants…</p> + +<p>Ce matin-là il n’avait pas encore dit un mot. +Le visage soucieux, il suivait du regard, distraitement, +les vols de corbeaux qui éclaboussaient le +ciel blafard.</p> + +<p>S’arrêtant soudain, il me posa, avec force, cette +bizarre question :</p> + +<p>« Croyez-vous aux fantômes ?… »</p> + +<p>Surpris, j’hésitais… Conradt s’était détourné +pour sourire lourdement.</p> + +<p>« Croyez-vous qu’un mort puisse revenir et se +venger ?… insista-t-il.</p> + +<p>— Il y a bien des choses que nous ignorons… +Le fantastique d’aujourd’hui est la réalité de +demain… On cite des faits singuliers…, répondis-je +prudemment.</p> + +<p>— Imaginez que… mais je vous conte cela pour +vous seul, non pour les journaux !… C’est pénible +et mystérieux… Voici… Fin août, lors de notre +grande avance, mon régiment s’arrêta un soir près +de Compiègne… Je passai la nuit dans une belle +propriété avec Conradt ici présent, un <span lang="de" xml:lang="de">feldwebel</span> +et cinq soldats… La maîtresse de la maison et sa +jeune fille n’avaient pu s’enfuir… ou bien, qui +sait, la discipline fameuse de notre armée leur +avait inspiré confiance !… Elles étaient charmantes… +Et quelle bonne cave… Je me rappelle +mal ce qui arriva… La guerre !… quand on avance +dans le sang et la mort, quand on ne sait pas si +on vivra encore le lendemain !… Je ne veux pas me +rappeler… Oh ! ce ne fut pas pire qu’ailleurs !… +Mais, le matin, cette femme écrivit une lettre à +son mari puis elle se tua avec sa fille… Des nécessités +stratégiques nous contraignirent alors, brusquement, +à nous replier vers le nord… Le mari, +qui arrivait de je ne sais où, rentra chez lui quelques +heures trop tard… Il lut la lettre, il vit les +cadavres, la maison abîmée… C’était un homme +d’une cinquantaine d’années, très irritable… Il +jura que tous ceux qui avaient passé cette fameuse +nuit dans sa maison périraient de sa main… Armé +d’un fusil de chasse, il se mit à hanter nos avant-postes… +Il devançait même les troupes françaises +pendant notre retraite… Bien entendu, cela ne +pouvait durer longtemps… Il fut cerné dans un +coin de montagne ; vingt coups de feu l’assaillirent… +J’étais là ! Je vois encore sa chute lourde, +son corps dégringolant avec mollesse la pente et +allant se déchiqueter, s’écraser, au fond du ravin… +J’ai su, de façon certaine, que des paysans français +l’avaient enterré le lendemain… Et pourtant… »</p> + +<p>Le major Brockstein s’arrêta. Ses yeux papillottant +regardaient les cimes neigeuses des montagnes +assez distinctes malgré la brume automnale, mais +ils ne devaient pas le voir…</p> + +<p>Il reprit, d’une voix changée, rauque…, péniblement :</p> + +<p>« Et pourtant, depuis, les soldats qui étaient +avec nous dans la propriété de Chantilly cette +nuit-là, ont été tués un à un, et en des circonstances +incroyables… l’un dans un abri souterrain, +durant son sommeil, au milieu de ses camarades +qui n’ont rien entendu ; l’autre au coin d’une haie, +alors qu’il écrivait à sa fiancée ; le troisième pendant +qu’il était de garde, la nuit, dans un petit +poste d’écoute ; le quatrième et le cinquième alors +qu’ils portaient la soupe à des camarades en première +ligne… Et tous <i>étranglés</i>… Il ne reste que +le <span lang="de" xml:lang="de">feldwebel</span> Klein, Conradt et moi… Tous les +autres ont été étranglés…</p> + +<p>— Alors, cherchez le responsable parmi les +soldats indous de l’Angleterre, il y a parmi eux +des <i>thugs</i> qui sont d’étonnants étrangleurs professionnels… +rien ne leur ferait verser le sang car +leur piété est grande, mais avec un lacet, ils accomplissent +d’affreuses merveilles…</p> + +<p>— Il n’y a pas un Indou à vingt lieues à la +ronde… nous sommes en face des lignes françaises… +les Anglais sont dans les Flandres… et +nous n’utilisons des prisonniers de couleur que +loin d’ici…</p> + +<p>— Alors, il s’agit d’une série de coïncidences !… +Comment voulez-vous qu’un gaillard qui a été tué +vienne étrangler vos hommes !… Reprenons notre +marche, car il fait froid… »</p> + +<p>… En approchant du village, nous aperçûmes +un groupe de soldats autour d’un cadavre… un +<span lang="de" xml:lang="de">feldwebel</span>… raide dans son uniforme gris, les bras +en défense, les traits tordus d’épouvante et des +marques rosâtres autour du cou…</p> + +<p>« Le <span lang="de" xml:lang="de">feldwebel</span> Klein ! » balbutia Conradt.</p> + +<p>Le visage de Brockstein était aussi livide que +celui du mort.</p> + +<hr> + + +<p>Les jours qui suivirent, le <span lang="de" xml:lang="de">hauptmann</span> Conradt +et le major Brockstein ne quittèrent plus leur +casernement qu’escortés chacun de quatre soldats… +La nuit, ils étaient étroitement gardés… +Les autres officiers, les hommes de troupe, ne +savaient plus rire… car la peur est le plus contagieux +de tous les sentiments… Et elle sévissait à +l’état épidémique… On sentait planer la mort…</p> + +<p>Comment admettre qu’un adversaire vivant, +quel qu’il soit, puisse franchir les lignes et frapper +avec tant de précision, avec une pareille impunité !… +Nulle défense ne semblait efficace contre +lui !… Klein s’était arrêté pour allumer un cigare +en revenant de diriger une corvée nocturne, tout +près d’un village en ruines… On ne l’avait revu +que mort, étranglé, dans une cave qui se trouvait +à l’autre extrémité du village.</p> + +<p>On craignait davantage le vengeur inconnu que +les éclats d’obus et les balles de shrapnels. Une +nuit, quelques aéroplanes français bombardèrent +les lignes. Ce fut un repos ! une douce diversion ! +Cette fois on avait affaire à un danger précis, tangible, +<i>humain</i>…</p> + +<p>Le <span lang="de" xml:lang="de">hauptmann</span> Conradt avait pourtant repris +quelqu’assurance. Il ricanait sous cape de l’émotion +du major. Mais il tenait grande ouverte la gaine +de son pistolet automatique Mauser et regardait +très souvent derrière lui…</p> + +<p>Un soir, il était seul dans sa chambre. Oh ! mais +absolument seul !… Une seule fenêtre, et grillée. +Pas de cheminée… Il écrivait un rapport… Il ne +risquait rien… Soudain, les sentinelles qui veillaient +devant la porte et sous la fenêtre entendirent +un bruit de lutte, des appels étouffés. Elles se +ruèrent… Leur <span lang="de" xml:lang="de">hauptmann</span> gisait sur le plancher, +mort, <i>étranglé lui aussi !</i>…</p> + +<p>Le médecin chargé d’examiner les traces autour +de son cou déclara en avoir vu de toutes semblables +sur les autres victimes ; elles ne venaient pas de +doigts, mais, semblait-il, d’une corde grossièrement +tressée…</p> + +<p>L’enquête n’expliqua pas ce meurtre, plus mystérieux +encore que les précédents… La boue qui +entourait la maison datait d’une pluie extrêmement +récente ; or, elle ne portait d’autres traces +que celles des pas des sentinelles… Les murs, +le plancher, le plafond, ne comportaient aucune +trappe, aucun passage secret…</p> + +<p>Le vengeur continuait donc à frapper, mystérieusement…</p> + +<p>Au matin, je rencontrai le major. Dix soldats +l’entouraient, sur son ordre, et il semblait un +prisonnier. Il me fit appeler. Mais les seules +paroles qu’il trouva, et si tremblantes ! si balbutiées ! +furent :</p> + +<p>« Plus que moi !… plus que moi !… »</p> + +<p>Je commençai à lui faire mes adieux, car mon +laissez-passer expirait le lendemain.</p> + +<p>Il m’interrompit :</p> + +<p>« Je pars moi aussi demain… oh oui, je pars !… +C’est ma dernière journée ici… J’ai besoin de ne +pas être seul ce soir… Passez donc, après dîner, +chez moi… nous fumerons, nous causerons… le +temps passera plus vite… »</p> + +<hr> + + +<p>Ce soir-là, que je n’oublierai jamais, l’ordonnance +du major vint me prendre vers neuf heures +pour me conduire auprès de lui.</p> + +<p>La nuit s’annonçait atroce. Le vent de novembre, +par bouffées brutales, courbait les silhouettes +noires des arbres, nous flagellait de sa pluie +glaciale. Ses sifflements couvraient les coups lointains, +presque indistincts, du canon… Je suivis +l’ordonnance par des sentiers détrempés. Des +contours de bastions sortaient vaguement de la +brume de pluie quand on passait près d’eux.</p> + +<p>Le major habitait une grande pièce au sommet +d’un escalier tournant dans une vieille ferme qui, +plusieurs siècles auparavant, avait été un château…</p> + +<p>Il ouvrit, referma, mit lui-même les verrous. +J’entendis l’ordonnance redescendre.</p> + +<p>Un grand feu de bûches pétillait, clair. Il faisait +sec et chaud malgré tous les vents qui grondaient +dans les corridors de la vieille demeure.</p> + +<p>Il m’accueillit avec une gratitude exubérante.</p> + +<p>« Merci d’être venu… ce soir je ne vais pas… +c’est en vain que je lutte… On ne lutte pas contre +l’épouvante… Voulez-vous boire ? »</p> + +<p>Je déclinai l’offre. Il mélangea un peu d’eau de +selz, dans un verre qu’il venait de vider, à +beaucoup d’eau-de-vie versée d’une bouteille à +étiquette française, volée à Reims. Il but avec +une avidité qui n’était qu’un désir d’ivresse… +Voir quelqu’un s’alcooliser pour perdre la raison +est un hideux spectacle…</p> + +<p>« D’ordinaire, je ne bois que de la bière faible, +dit-il. Mais cette eau-de-vie me réconforte… Je ne +sais pourquoi j’ai si peur… Je ne risque rien… +rien du tout… C’est stupide, se laisser ainsi impressionner +par des histoires… Oh ! qu’est-ce que +cela ? » cria-t-il en bondissant debout.</p> + +<p>C’était une soudaine poussée du vent et de la +pluie dans la fenêtre. Elle s’apaisa…</p> + +<p>« Vous voyez comme je suis nerveux… C’est +toujours ainsi, depuis… Je sens autour de moi +comme une présence mystérieuse… Mais je préfère +ce vent aux nuits de lune… La lune est épouvantable… +sa lumière verdâtre, tragique, se glisse ici, +malgré les volets et cette lampe… et rien ne peut +combattre son influence. »</p> + +<p>Il but encore. De l’eau-de-vie pure cette fois ; +un plein verre. Le ton de sa voix reprit de l’assurance.</p> + +<p>« Ce que j’ai fait, et ce que j’ai laissé faire, +là-bas, à Compiègne, je ne le regrette pas… Il +faut se faire craindre, c’est notre principe… Et +puis, la petite était si jolie… oh ! jolie, jolie !… +Comment regretterais-je de… Mais l’épouvante ne +raisonne pas… Cette délicieuse petite Française… +enfant encore et déjà femme… Non, je ne regrette +pas… Pourvu que la démence ne soit pas près de +moi… Mais, ce n’est pas la démence qui est redoutable !… +C’est <i>lui</i>, le père !… Je sens qu’il me +guette, qu’il attend l’occasion… Mais il ne l’aura +pas… J’ai obtenu d’aller combattre en Turquie. +Je pars demain… Il ne me suivra point là-bas…</p> + +<p>— Qui sait ?… la vengeance est obstinée… Ce +n’est pas impunément qu’on pille et qu’on viole !… +répondis-je à voix forte.</p> + +<p>— J’ai fait comme d’autres !… tant d’autres !…</p> + +<p>— Ils auront leur tour, ou ils l’ont déjà eu, +major Brockstein. »</p> + +<p>Dans son regard, fixé au mien, je vis naître le +soupçon. Il fallait agir vite.</p> + +<p>L’instant d’après, j’avais l’Allemand étendu +sous mes genoux, immobilisé par une torsion de +bras, bâillonné…</p> + +<p>« Tu m’as cru Américain, misérable imbécile !… +Je suis le père, l’époux dont tu as tant +peur !… Oui, me voilà !… Enfin !… Je t’ai fait +attendre parce que tu étais le chef ! Ton agonie +commença le jour où mes exécutions progressives +t’ont fait comprendre que vous m’aviez manqué +dans le ravin !… Je l’aurais prolongée encore, +cette agonie délicieuse… pas beaucoup, car la +folie risquait de m’enlever ma vengeance !… si tu +n’avais pas eu l’idée de fuir… Fuir ? Ha, ha, +ha !… Tout à l’heure, quand ce sera fini de toi, +ton ordonnance me reconduira respectueusement… +« Le major repose ! » lui dirai-je. Il n’entrera +dans ta chambre que demain matin, et alors je +serai loin…, j’ai tous les papiers nécessaires… +Maintenant, regarde cette petite corde blonde… +Ah ! je vois que tu te rappelles la natte de ma +pauvre fillette… Oui, c’est bien sa natte, tressée +un peu plus serrée… C’est avec ce cher souvenir +que j’ai tué les autres assassins… Oh ! inutile de +te débattre, je te tiens si bien !… Voici la corde +blonde nouée autour de ton cou… Je serre, je +serre !… Encore !… Tes yeux se vitrent… Sentir +tes dernières palpitations, mauvaise bête abattue, +les dernières, c’est la seule joie qui me soit possible +encore ! »</p> + + +<p class="c gap">FIN</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="h">Le Clavecin hanté</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">9</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">L’Élixir de longue vie</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">27</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Les Yeux</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">55</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">En Euphorie</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">69</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">La Fouille</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">77</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Les Évadés</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">91</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">La Fenêtre barrée</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">103</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Les Factures</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">113</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Au Pont du Hibou</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9">127</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">Le Duel au cigare</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c10">139</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">L’Adieu</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c11">151</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">L’Orteil en moins</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c12">163</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">L’Émotion de Mauricia</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c13">177</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">La Chose d’épouvante</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c14">189</a></div></td></tr> +<tr><td class="h">La Corde blonde</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c15">207</a></div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">Imprimerie <span class="sc">Mauchaussat</span><br> +16, Rue François Guibert, Paris (XV<sup>e</sup>)</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top2em b">ÉDITIONS PIERRE LAFITTE<br> +<span class="xsmall">PARIS — 90, Avenue des Champs-Élysées — PARIS</span></p> + + +<p class="cc"><span class="xsmall">ANDRÉ CORTHIS</span><br> +PETITES VIES DANS LA TOURMENTE</p> + +<p class="cc"><span class="xsmall">ROBERT DE FLERS, de l’Académie Française</span><br> +SUR LES CHEMINS DE LA GUERRE</p> + +<p class="cc"><span class="xsmall">LOUIS BARTHOU, de l’Académie Française</span><br> +LETTRES A UN JEUNE FRANÇAIS</p> + +<p class="cc"><span class="xsmall">MAURICE LEBLANC</span><br> +L’ILE AUX TRENTE CERCUEILS</p> + +<p class="cc"><span class="xsmall">GASTON LEROUX</span><br> +ROULETABILLE CHEZ KRUPP</p> + +<p class="cc"><span class="xsmall">CHARLES LE GOFFIC</span><br> +LE PIRATE DE L’ILE LERN</p> + +<p class="cc"><span class="xsmall">ALBERT BOISSIÈRE</span><br> +LE NEVEU DE L’ONCLE SAM</p> + +<p class="cc"><span class="xsmall">CHRISTIANE AIMERY</span><br> +PAS A PAS DANS LA NUIT</p> + +<p class="cc"><span class="xsmall">ÉMILE MOREAU</span><br> +LA NIÈCE DE BONAPARTE</p> + +<p class="cc"><span class="xsmall">ÉDOUARD DE KEYSER</span><br> +A L’OMBRE DU CARMEL</p> + +<p class="cc"><span class="xsmall">ALEXANDRE LARISSON</span><br> +BOUYSSOL LE MARIN</p> + +<p class="cc"><span class="xsmall">JEAN BERTHEROY</span><br> +LES VOIX DU FORUM</p> + +<p class="cc"><span class="xsmall">JEAN WEBSTER</span><br> +PAPA FAUCHEUX</p> + +<p class="cc"><span class="xsmall">P.-LOUIS RIVIÈRE</span><br> +POH DÈNG</p> + + +<p class="c gap xsmall">IMP. DE MATTEIS — PARIS</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78439 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78439-h/images/cover.jpg b/78439-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e5596e5 --- /dev/null +++ b/78439-h/images/cover.jpg |
