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+ <title>Le clavecin hanté | Project Gutenberg</title>
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+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78439 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large">J. JOSEPH-RENAUD</p>
+
+<h1>LE CLAVECIN<br>
+HANTÉ</h1>
+
+
+<p class="c gap">ÉDITIONS PIERRE LAFITTE<br>
+90, <span class="xsmall">AVENUE DES CHAMPS-ÉLYSÉES</span><br>
+<span class="g">PARIS</span></p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">Copyright par <span class="sc">Librairie Hachette</span>, Paris, 1920.<br>
+Tous droits de reproduction, de traduction
+et d’adaptation réservés pour tous pays.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c top4em i large">à A. R. H.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">LE CLAVECIN HANTÉ</h2>
+
+
+<p>Depuis toujours, le père Laquinte, dit « Guignagauche »,
+guidait les visiteurs dans le vieux
+château de Senin-les-Ruines dont les tours ébréchées
+s’imposaient altièrement sur les ondulations
+de la plaine picarde.</p>
+
+<p>Petit vieillard glabre, ridé, grimaçant, il commentait
+les pierres historiques d’une voix nasale
+de marionnette qui sonnait bizarrement dans le
+silence des ruines. Il avait de l’érudition et la déployait
+selon l’importance des visiteurs ; ses propos
+devenaient même fort intéressants quand l’auditoire
+était de marque.</p>
+
+<p>Les articles sur le château de Senin qui paraissaient
+quelquefois en des revues anglaises ou allemandes,
+n’oubliaient pas de mentionner le vieil
+original.</p>
+
+<p>A part ces fonctions que l’isolement du village
+rendait intermittentes, le père Laquinte exerçait
+celle de rebouteux ; ses drogues guérissaient, incontestablement,
+des maladies réputées incurables.
+Cela lui avait valu plusieurs condamnations pour
+exercice illégal de la médecine et une renommée
+inquiétante de « j’teux d’sorts ». Les paysans le
+craignaient et haïssaient. Même ceux qu’il avait
+sauvés s’écartaient de son chemin.</p>
+
+<p>Et puis il recevait des journaux d’Allemagne !
+Les gamins de l’école, au crépuscule, gibecières
+ballantes, lui criaient de loin : « A pouille l’Alboche !… »</p>
+
+<p>Des années et des années auparavant, il était
+arrivé à Senin avec une charretée de vieux meubles
+baroques. Voilà tout ce qu’on savait de lui.
+Et son regard, insaisissable grâce au strabisme,
+prenait vite une bizarre expression de menace
+qui décourageait les questionneurs.</p>
+
+<p>Il vivait au pied de l’énorme côte menant aux
+ruines, dans une chaumière encombrée de bouquins,
+de paperasses, de verreries chimiques.</p>
+
+<p>La nuit, ce repaire luisait souvent d’haletantes
+clartés rouges. Alors, dans le village endormi,
+quelque cultivateur, se relevant pour soigner des
+bêtes à l’étable, grommelait entre deux pelletées
+de fumier :</p>
+
+<p>« V’là cor Guignagauche qui bout d’la poison ! »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>A la mi-août 1914, les petites feuilles des sous-préfectures
+voisines annoncèrent des triomphes
+français en Alsace-Lorraine. On plaignait les gars
+du village que, d’après leurs hâtives cartes-postales,
+on savait en Belgique : ils ne seraient pas,
+les pauvres ! à la reprise de Strasbourg et Metz !… Puis
+ce furent les rumeurs affreuses, patriotiquement
+démenties d’abord… Nos troupes, désordonnées,
+mélangées, repassèrent au carrefour où,
+trois semaines auparavant, on avait été les acclamer… Les
+populations du Nord, en fuite, disaient
+sans faire halte le désastre immense et que, là-bas,
+leurs chaumières n’étaient plus que des poutres
+brûlées joignant des murs en ruines…</p>
+
+<p>Senin voulut rester d’abord… Mais, un matin,
+la brise apporta les aboiements précipités du
+canon. Du sommet abrupt que le vieux château
+terminait dans l’air, on aperçut sourdre, au loin,
+sur l’horizon, d’immenses fumées à reflets écarlates…</p>
+
+<p>Alors les courages fondirent. Les femmes
+criaient. Les tocsins se répondaient sur l’immense
+campagne. Les mobiliers paysans s’entassèrent
+frénétiquement sur charrettes, carrioles, brouettes,
+au hasard de la fête. On tâcha d’emmener le
+bétail. On eût voulu emporter les champs, les
+vergers… C’était un désordre pathétique…</p>
+
+<p>Seul, le père Laquinte resta, dans sa demeure
+mal famée, parmi ses livres et ses drogues, tranquille,
+louchant, dédaigneux, malgré le fracas
+ébranlant l’horizon, de la bataille sans bornes…</p>
+
+<p>« V’là Guignagauche qui veut faire camarade
+avec les Boches ! » criaient des vieilles. Et elles
+jetèrent des cailloux dans la fenêtre du « j’teux
+d’sorts ». Mais, comme il y parut, elles s’enfuirent,
+troussant leurs cottes.</p>
+
+<p>… Au crépuscule, les routes brumeuses furent
+submergées d’uniformes gris. Cette invasion,
+bruyamment, bonassement, avec une confiance
+hilare, s’étendit jusqu’au village, reflua autour,
+l’étreignit, moussa entre les chaumières…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le père Laquinte fut interrogé par l’« <span lang="de" xml:lang="de">oberst</span> »
+commandant le régiment bavarois qui allait passer
+la nuit à Senin. Cet officier supérieur, gras,
+la taille amincie par un corset, le visage rond et
+rasé, les cheveux teints, les pommettes rougies
+à peine et les lèvres un peu plus, avait un roulement
+de hanches féminin et des manières précieuses.</p>
+
+<p>Un joli lieutenant robuste et silencieux, aux
+mains énormes et baguées bizarrement, ne le
+quittait guère et sentait le musc.</p>
+
+<p>Dans le régiment on surnommait l’<span lang="de" xml:lang="de">oberst</span> « la
+Poupée » ; et le lieutenant « la Gazelle » à cause
+de son musc.</p>
+
+<p>Dans les bagages de l’<span lang="de" xml:lang="de">oberst</span> se trouvaient une
+grande quantité de livres et de brochures ayant
+trait aux curiosités artistiques et archéologiques
+du Nord de la France.</p>
+
+<p>Et il dit au vieux guide, d’une voix à la fois
+rauque et mignarde :</p>
+
+<p>« Regardez toute cette librairie qui me suit :… Et
+pourtant vos sales journaux écrivaillent que
+nous sommes des barbares !… Monsieur l’expert
+des ruines, un Bavarois sait faire la guerre, sa
+puissante épée dans une main et, dans l’autre,
+un livre ! Notre puissance combative s’associe à
+une extrême civilisation et en est un des aspects,
+une des clartés… Mais cette photo reproduite par
+cette revue… là… n’est-elle pas votre effigie ?
+Oh ! nous avons de la chance ! Il paraît que vous
+êtes une curiosité locale ! Nous allons donc
+visiter ces ruines d’une façon intéressante…
+Veuillez nous guider. »</p>
+
+<p>Et un <span lang="de" xml:lang="de">feldwebel</span>, ajouta, en bousculant violemment
+le vieillard :</p>
+
+<p>« Marche devant !… »</p>
+
+<p>Le père Laquinte ne s’étonna point. A peine
+son petit visage sec se plissa-t-il davantage autour
+de ses yeux louchant, à peine les fanons de son
+cou s’empourprèrent-ils.</p>
+
+<p>Il commença à gravir la rude côte devant
+l’<span lang="de" xml:lang="de">oberst</span>, le lieutenant et une dizaine d’officiers.</p>
+
+<p>Derrière eux, le paysage s’abaissait, s’élargissait,
+devenait une immense étendue de campagne
+où les moissons ondoyaient jusqu’aux
+forêts indistinctes de l’horizon. Senin ne fut plus
+qu’un jouet minuscule avec son clocher, ses
+rouges toits, ses peupliers. L’air fraîchit…</p>
+
+<p>Enfin, le sommet !… Une passerelle menait
+aux ruines par-dessus un grand fossé marécageux
+où coassaient des grenouilles centenaires.</p>
+
+<p>Une énorme tour, presque intacte, offrit les
+marches creusées de son escalier tournant…</p>
+
+<p>Et, dès lors, Guignagauche récita ses explications
+avec son nasillement monotone, automatique,
+où subsistait l’accent du pays. Les Germains
+écoutaient, comparaient avec les dires des brochures,
+interrogeaient, remerciaient…</p>
+
+<p>En les grandes salles sonores, sombres, parfois
+d’étroites meurtrières leur montraient l’étendue
+indistincte de la plaine où rougeoyait le soir.</p>
+
+<p>Au loin, les heurts sourds du canon se contrariaient
+irrégulièrement…</p>
+
+<p>La plus haute salle était si vaste que même
+un midi ensoleillé y laissait de l’ombre, si haute
+qu’au-dessus de soi on sentait, on entendait, sans
+les voir, le vol en cercle d’oiseaux nocturnes qui
+y nichaient… Là, spécialement, le silence, l’obscurité,
+l’atmosphère, étaient étranges…</p>
+
+<p>En entrant, les officiers se turent, soulevèrent
+leurs fourreaux de sabre…</p>
+
+<p>La voix de Polichinelle du vieux guide crépita :</p>
+
+<p>« Vous êtes ici en ce qui constituait le salon
+de la dernière comtesse de Senin, guillotinée, en
+1793, à cause de son amitié pour Marie-Antoinette,
+reine de France. Elle était très belle. Elle
+avait beaucoup d’instruction aussi, puisqu’elle
+réunissait en ce château les grands esprits de
+l’époque, surtout les philosophes, les musiciens,
+les peintres… Cette pièce, que vous voyez si délabrée,
+a contenu les gens les plus fameux de la
+Régence et du règne de Louis XVI. Ah ! si ces
+pierres pouvaient parler !</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que c’est, là ?… Ce vieux clavecin…
+lamentable avec son clavier édenté et ses
+cordes tordues ?… » demanda « La Gazelle », le
+suave lieutenant de l’<span lang="de" xml:lang="de">oberst</span>.</p>
+
+<p>Le père Laquinte regarda le clavecin, craintivement.</p>
+
+<p>« Ce clavecin ?… oh, c’est la légende du château…
+ou plutôt pas une légende, Vos Excellences,
+non… une suite de faits mystérieux,
+oui, mystérieux…, quoique <i>nettement constatés</i>
+par les gens les plus capables… Voilà : vers 1780,
+un de vos compatriotes, le chevalier Gluck, vint
+en France où il fit fureur… La reine Marie-Antoinette
+le protégea contre les partisans de son
+rival Piccini… Mais de nobles officiers bavarois
+connaissent aussi bien que les lettrés français les
+querelles des Gluckistes et des Piccinistes ! Cela
+appartient à l’histoire de la musique et Munich
+est la cité de tous les arts !… Or, la comtesse de
+Senin fit plus encore que la reine pour le chevalier
+Gluck… Le comte, qui courait les gueuses
+de Paris et passait ses nuits dans les maisons de
+jeu du Palais-Royal, laissait sa femme fort
+libre. Et Gluck rejoignait souvent la comtesse
+en ce château, dont il devint un familier… Il
+passait quelquefois deux jours et une nuit en
+chaise de poste pour être ici quelques heures…
+Il était épris corps et âme de la comtesse… Il
+préférait un regard d’elle à ses plus grands succès
+de compositeur… Des livres marquent même
+qu’elle fut la seule passion de sa vie et son
+suprême regret au seuil de la mort… Et ils ne
+se trompent pas, ces livres, allez !… Nous en
+sommes sûrs, ici à Senin !… Car, la nuit qui
+suit chaque anniversaire de la mort de la comtesse,
+le chevalier Gluck <i>revient</i> ici, en habit
+de la cour… Oui, Excellences, il <i>revient</i> !… et
+pas d’erreur, ni d’hallucinations !… C’est bien
+lui !… »</p>
+
+<p>Le vieillard parlait à voix basse, mais d’une
+façon intense. L’obscurité, presque totale, était
+menaçante. De l’angoisse, comme laissée là par
+autrefois, frissonnait entre les pierres humides…</p>
+
+<p>— Oui, il <i>revient</i> dans cette salle et il joue les
+motifs préférés de son amie sur ce clavecin qui,
+alors, se trouve bon comme jadis et qu’à cause de
+cela personne n’a jamais voulu enlever d’ici…
+Oh, c’est bien Gluck, allez !… Gluck tel que sur
+les gravures… Bien des gens, qui ne croyaient
+pas, l’ont guetté <i>et l’ont vu</i> !… Il est transparent
+comme de la fumée, mais il n’y a pas à se tromper…
+Et on entend le clavecin nettement…, de
+si beaux airs !… Aussi vrai que nous sommes
+là ?… Et tenez, Excellences, c’est justement ce
+soir l’anniversaire en question ! »</p>
+
+<p>Le père Laquinte murmura seulement ces derniers
+mots.</p>
+
+<p>Dans les ténèbres, maintenant profondes, de
+la vieille tour, le vent nocturne grondait…</p>
+
+<p>« De la lumière… » ordonna nerveusement
+l’<span lang="de" xml:lang="de">oberst</span>.</p>
+
+<p>Aux mains de plusieurs officiers, des cônes
+électriques parurent, projetèrent des ronds pâles
+sur les pierres.</p>
+
+<p>Et « La Poupée » ajouta :</p>
+
+<p>« Les légendes ont parfois une intéressante
+part de vérité ! Rappelez-vous celle de l’Atlantide,
+qui semblait une diablerie de nourrice, et
+qui est devenue une réalité historique !… La ville
+d’Ys, à la pointe ouest de l’Europe, a parfaitement
+existé !… Or, nous avons ce soir une occasion
+superbe d’examiner une curieuse légende…
+et de faire une politesse à l’auteur génial d’<i>Iphigénie</i> !…
+Soupons dans cette salle ! Notre régiment
+qui, avant l’entrée à Paris, sert de pivot à
+une conversion du corps d’armée vers l’est, est
+ici, jusqu’à demain au moins, bien tranquille…
+Nous allons attendre Gluck en buvant du champagne…
+L’ami, trouvez le nécessaire dans le village !… »</p>
+
+<p>Et, se tournant vers « La Gazelle », le commandant
+bavarois ajouta :</p>
+
+<p>« Cela te plaît ainsi, j’espère, cher Frantz ? »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le père Laquinte fit généreusement enfoncer
+par la soldatesque teutonne les portes des maisons.
+Il indiqua les meilleures caves, les étables
+riches. Il divulgua, sans vergogne, les cachettes
+où les habitants avaient enfoui des objets précieux.</p>
+
+<p>Il fut populaire et obéi…</p>
+
+<p>Tout en organisant le pillage, il faisait apprêter
+et transporter au sommet du château, un
+énorme repas pour ces dilettantes bavarois qui
+voulaient voir Gluck surgir dans les ténèbres de
+minuit…</p>
+
+<p>… Peu avant cette heure ordinaire aux sorcelleries,
+en un coin de la grande salle hantée
+où des lueurs oscillantes de bougies déplaçaient
+des lambeaux d’ombre, les officiers, gonflés de
+mangeaille, s’alcoolisaient, tuniques ouvertes,
+accoudés lourdement.</p>
+
+<p>La brume nocturne entrait, malgré les planches
+appliquées contre les meurtrières. On avait
+chassé les oiseaux de nuit. Les pierres suintaient.
+L’air sentait la cave, le rhum, le cigare
+et, soudain, le musc, quand, d’un délicat foulard,
+« La Gazelle » s’essuyait les tempes…</p>
+
+<p>Dehors, l’ombre opaque, humide, s’imposait
+sur le roulement lointain de la canonnade. D’un
+clocher, l’heure, à chaque quart, lointaine, illusoire
+peut-être, montait en vibrant à travers les
+murailles…</p>
+
+<p>Au village, le régiment était ivre. Depuis les
+plaines belges il n’avait pas encore trouvé de
+vins aussi gaillards, d’eaux-de-vie aussi âpres.
+Ces hommes habitués aux beuveries de bière
+absorbaient ces alcools français comme du léger
+liquide munichois. Aussi gisaient-ils pêle-mêle,
+ronflant, vomissant…</p>
+
+<p>… Le commandant bavarois discourait, les
+yeux vagues :</p>
+
+<p>« Minuit bientôt, Messieurs… La matérialisation
+de choix que nous attendons, se produira-t-elle ?…
+Nous sommes persuadés que non, à cause
+de notre grand sens scientifique… Mais, qui
+sait ?… peut-être !… Ah ! on en arrive vite à ces
+limites de la pensée : <i>peut-être… qui sait !…</i>
+Rappelez-vous l’adage de ce baroque Hamlet en
+qui leur Shakespeare incarna l’âme germanique :
+« Il y a plus de choses au ciel et sur la terre que
+les philosophes n’en rêvèrent jamais !… » Grâce
+à ce bonhomme qui louche et à cette attente puérile
+de Gluck, notre imagination contemple le
+Versailles de Marie-Antoinette et toute cette époque
+française qu’il fallait connaître, paraît-il, pour
+savoir la douceur de vivre… Versailles !… La
+cour admirable… le Trianon, les bergeries, les
+menuets au clair de lune, les philosophes, les
+querelles entre Gluckistes et Piccinistes… Antoinette !
+« … <i>O toi qui, dans tes mains, portes aussi ta
+tête, rose et lis transformés en un bouquet de
+fête, et que sur l’échafaud un ange vient cueillir !</i>… »
+chanta leur poète, dont l’art et le sang
+savent cette époque à laquelle nous voici par
+notre violent rêve… Ah ! l’heure est exquise pour
+nous Bavarois raffinés… Mais à qui devons-nous
+cette joie intellectuelle ?… à la Force !… à nos
+canons !… Buvons au <span lang="de" xml:lang="de">Kaiser</span> !… <span lang="de" xml:lang="de">Hoch !…
+Hoch !…</span> »</p>
+
+<p>Mais commandant et officiers esquissèrent seulement,
+et péniblement, le geste du toast. Ils se
+sentaient lourds d’une singulière langueur… le
+corps engourdi et l’esprit anormalement lucide,
+capables de dialoguer mieux qu’à l’ordinaire,
+impuissants à tout effort physique… État agréable,
+après tout…</p>
+
+<p>Dehors, dans les ténèbres, la brume s’épaississait
+encore. C’était, prématurément, l’horreur
+des nuits de novembre. Les heurts de la canonnade
+se percevaient mieux.</p>
+
+<p>L’<span lang="de" xml:lang="de">oberst</span>, la main renversée, petit doigt en l’air,
+regardait sa montre-bracelet.</p>
+
+<p>« Minuit moins deux… »</p>
+
+<p>Tous les regards se portèrent obliquement
+vers la silhouette du clavecin hanté, indistincte
+dans la pénombre…</p>
+
+<p>Il y eut un silence. Les respirations inclinaient
+les flammes des dernières bougies…</p>
+
+<p>A travers les pierres de la tour, le premier
+coup de minuit vibra… le second… le neuvième…,
+le douzième…</p>
+
+<p>Nulle évidence spectrale ne parut en la vieille
+salle… Rien… rien…</p>
+
+<p>Mais les officiers contemplaient, hébétés, un
+rêve intérieur…</p>
+
+<p>L’<span lang="de" xml:lang="de">oberst</span>, sans bouger, les paupières lourdes,
+murmura :</p>
+
+<p>« Décidément, pas de Gluck… pas de Gluck…
+pas de Gluck… Il n’est qu’une illusion… Mais les
+illusions ne sont-elles pas des réalités que nous
+constatons mal !… Où est la vérité ?… Qu’est la
+substance ?… L’atome possède-t-il plus qu’une
+existence hypothétique ?… Le percevons-nous ?…
+Problème et encore problème !… Et sans fin… Allons,
+il faut tout de même nous diriger vers nos
+cantonnements, en bas… Non qu’une attaque de
+nuit soit à prévoir, loin de là… Mais nos bougies
+défaillent, et puisque ce vieux Gluck oublie son
+amie la comtesse… levons-nous !… et descendons… »</p>
+
+<p>En les officiers l’esprit de discipline luttait
+contre l’engourdissement. Ils allaient se lever…</p>
+
+<p>Quelques bougies encore moururent en grésillant.
+Les ténèbres étaient presque complètes…</p>
+
+<p>Soudain, la voix du père Laquinte susurra :</p>
+
+<p>« Écoutez !… »</p>
+
+<p>Une grêle mélodie métallique émanait de l’indécise
+silhouette du clavecin !… On n’en avait pas
+perçu les premières notes, mais, maintenant, elle
+se détachait, faible, claire, répétée par de menus
+échos…</p>
+
+<p>Hallucination ?… Non… il n’y a guère d’hallucinations
+collectives… Alors ?… un mort jouait-il
+du clavecin, là ?… Glacés de peur, les Bavarois
+sentaient croître encore, et leur bizarre prostration
+physique, et leur faculté de penser vite, clairement,
+tumultueusement…</p>
+
+<p>Soudain, une flamme de bougie, s’exaltant
+clair avant de s’éteindre, projeta quelques vives
+clartés vers le clavecin : on y vit <i>une silhouette
+en culotte courte et grand manteau de jadis… Les
+mains jouaient !</i>…</p>
+
+<p>Elles s’arrêtèrent… La mélodie cessa net,
+puis reprit, scandaleusement moderne sembla-t-il
+aux officiers qui voulurent en vain se dresser,
+protester… mais distinguent-ils le réel du
+rêve ?… Non, puisqu’ils entendent les cordes du
+clavecin éclater avec un vacarme terrible… Oh
+oui, les cordes… Ce sont elles qui explosent, elles
+qui tonnent, qui tonnent…</p>
+
+<p>Ils ne surent même pas qu’ils finissaient de
+s’endormir !…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>… Le père Laquinte termina ainsi ses explications
+au colonel du régiment français qui, si
+facilement, venait de reprendre Senin-les-Ruines
+en une attaque de nuit :</p>
+
+<p>« Oui, mon colonel, le jus de pavots dont
+j’avais arrosé leur mangeaille les a grisés, puis
+endormis, comme s’ils avaient fumé de l’opium…
+Un instant, j’ai cru la dose trop faible… mais
+ma vieille boîte à musique, et moi au clavecin,
+en culotte cycliste et cape de berger, ont fait
+l’affaire… Juste à temps, car, après avoir joué le
+grand air d’<i>Orphée</i>, la serinette se mettait à moudre
+la valse de <i>Faust</i> ! et votre attaque commençait
+son tapage… Quant aux soldats ils
+étaient tous fin saouls dans le village, et je savais
+bien que sans leurs officiers… Comment, mon
+colonel ?… j’aurai la croix d’honneur… moi ?…
+moi ?… oh ! mon colonel… »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2">L’ÉLIXIR DE LONGUE VIE</h2>
+
+
+<p>Je peux maintenant écrire la raison du suicide,
+jusqu’ici inexpliqué, de mon ancien condisciple
+de Condorcet, le grand biologiste Athanase
+Gille, qui se supprima à moins de cinquante
+ans et tandis que l’univers scientifique commençait
+à s’incliner devant son génie après l’avoir longtemps
+contesté…</p>
+
+<p>« Crise de neurasthénie aiguë » prétendirent les
+gazettes, courtoisement.</p>
+
+<p>Maint envieux ricana : « Il a toujours été un
+peu fou !… »</p>
+
+<p>Or jamais le cerveau de mon illustre ami n’avait
+donné de plus remarquables preuves de force que
+pendant les mois qui précédèrent son anéantissement…</p>
+
+<p>… Au petit, puis au grand lycée Condorcet, où
+nous fîmes toutes nos études ensemble, Gille
+témoignait d’un penchant irrésistible pour le merveilleux — surtout
+pour le merveilleux d’autrefois.
+Dans les vieilles légendes que nous enseignaient
+nos versions latines et grecques, il voyait
+le développement, embelli par la tradition orale,
+de faits exacts. Il nous rapprenait l’Ancien Testament,
+l’<i>Iliade</i>, l’<i>Odyssée</i>, dépouillés de symboles
+et de fiction !… Les tentes de Coré, Dathan
+et Abiron, détruites par un jet de feu divinement
+volcanique ? Moïse qui, comme tous les initiés
+d’alors, connaissait la poudre, avait préparé une
+mine sous ces rebelles !… La manne qui sauve les
+Israélites ? Elle tombe toujours ! Elle est un très
+léger mélange de résine et de miel que le vent
+prend à certains arbres et emporte au loin !… Les
+incrédules n’ont qu’à faire le voyage pour s’en convaincre…
+La chute d’Icare ?… l’accident d’un aviateur
+de l’époque, oui, d’<i>un aviateur</i> ! car l’humanité,
+en des civilisations préhistoriques, a connu
+toutes les merveilles de la machinerie actuelle et
+bien d’autres, que peut-être, notre science retrouvera,
+dans le futur… Les dragons noblement
+occis par saint Georges, saint Michel, et autres
+héros ?… pas du tout fabuleux !… de grands sauriens
+de la faune antédiluvienne qui ne s’est pas
+éteinte d’un seul coup — et dont il existe d’ailleurs
+encore des échantillons sur le globe actuel :
+les fameux serpents de mer, aperçus, et par
+d’irrécusables témoins, dans la baie d’Along,
+sont des ichtyosaures que des convulsions volcaniques
+arrachent quelquefois aux grottes
+immenses des côtes chinoises où ils survivent à
+leur époque… Les aurochs, les mammouths, ont
+disparu à une date relativement récente… Et sur
+certains sommets du Brésil, du Pérou, on trouve
+d’énormes vampires, d’ailleurs inoffensifs, très
+rares, qui sont des ptérodactyles dégénérés, ainsi
+que l’affirment des savants, comme Th. Wood,
+Silbermann, Cantagallo…</p>
+
+<p>Tels étaient ses propos. A l’écouter nous
+omettions de jouer aux barres ou aux billes !… En
+classe, le professeur se taisait parfois pour laisser
+dire cet extraordinaire lycéen qui s’était
+donné comme grands maîtres les mages d’il y a
+vingt mille ans et qui affirmait violemment que
+dix lignes des Védas hindous contiennent plus
+de science que tout Darwin, tout Berthelot, tout
+Pasteur ! Il rayonnait d’une si puissante conviction
+que nous, ses condisciples, nous nous le
+représentions dans les ténèbres rousses de Rembrandt
+avec le bonnet fourré et la longue robe de
+Faust, et regardant, halluciné, luire, à la fenêtre,
+les triangles polychromes du macrocosme…</p>
+
+<p>Il devint bachelier en même temps que moi
+avec — lui ! — la mention très bien. Nous passâmes
+ensemble nos vacances en Bretagne… Il
+tenait à me prouver que la ville d’Ys exista
+réellement… Ah ! notre arrivée à la pointe du Raz,
+ce tour de l’éboulis de rochers gigantesques où,
+par bonds formidables, la ruée des flots accourt,
+puis tonne, râle, en s’abattant !… La baie des
+Trépassés et le bouleversement énorme de ses
+vagues !… Puis l’étang de Laoual, ce marécage
+imprévu qui prolonge jusqu’à deux cents mètres
+de la mer sa vase et ses roseaux !… Comme je
+revois nettement ce visionnaire de Gille gesticuler,
+avec des gestes un peu anguleux, dans le
+vent brutal qui nous décoiffait !… J’entends sa
+voix, qui devait crier pour me parvenir dans le
+fracas marin !</p>
+
+<p>Il disait, avec son accent enthousiaste :</p>
+
+<p>« Mon vieux, la légende d’Ys, du roi Gralon
+et de sa mauvaise fille Dahut, se développa,
+comme toutes des légendes, autour d’une vérité…
+Ys <i>exista</i> !… et il est impossible de ne pas lui
+assigner comme emplacement la plaine basse,
+incurvée, qui est devenue la baie de Douarnenez…
+Des preuves ?… diverses voies romaines,
+venant des quatre coins de l’horizon, s’arrêtent
+brusquement au bord de la baie ; à marée basse,
+en creusant un peu dans le sable, on les retrouve,
+ici intactes, là ruinées, mais on les retrouve ; or
+elles conduisaient quelque part ! et elles se dirigent
+toutes vers le milieu de la baie !… Note aussi
+que jusqu’en 1793, chaque année, le jour des
+Morts, on a dit la messe en bateau, <i>au milieu de
+la baie de Douarnenez, en mémoire des ensevelis
+d’Ys</i>… On raconte aussi que lorsqu’une marée
+très basse coïncide avec un vent de terre qui la
+pousse encore plus loin du bord, les flots laissent
+à découvert d’étranges blocs affectant des formes
+trop géométriques pour ne pas être de création
+humaine… Mais la ville aux cent églises s’étendait
+plus loin. Nous allons le constater… »</p>
+
+<p>En effet, sur l’étang de Laoual, en barque,
+nous palpâmes à l’aide d’une perche de six mètres,
+des surfaces carrées, rectangulaires, polygonales,
+qui ne pouvaient être des rochers…</p>
+
+<p>« Sans doute, affirme Gille, cette cathédrale à
+laquelle fait allusion ce distique trouvé par M. Le
+Carguet, percepteur d’Audierne, dans le texte
+d’un très vieux parchemin breton : « Quarante
+manteaux d’écarlate s’en vont chaque dimanche
+entendre la messe à Laoual… » Les « manteaux
+d’écarlate » ? Évidemment des seigneurs
+gallo-romains… La messe ? Ce que notre perche
+rencontrait sous ces eaux vaseuses était-il un clocheton
+de la basilique dont selon la complainte,
+les cloches légendaires sonnent pendant certaines
+nuits d’hiver ?… »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>… Je partis peu après aux États-Unis et y restai
+une vingtaine d’années, pendant lesquelles je
+correspondis régulièrement avec Athanase Gille.</p>
+
+<p>Docteur en médecine, il s’était spécialisé dans
+l’étude des infiniment petits.</p>
+
+<p>« Pour purger un organisme humain d’une
+invasion bacillaire nuisible, m’écrivit-il bien avant
+les travaux de Metchnikoff, il ne suffit pas de le
+mettre en état de défense grâce à des injections
+de nombreux cadavres des mêmes bacilles, il faut
+hardiment y déchaîner une autre invasion de bacilles
+ennemis des premiers et qui les détruiront,
+puis qui, cette besogne faite, ne sauraient non
+seulement nuire à l’organisme mais même y
+séjourner… Ne me crois pas un grand innovateur :
+c’est ainsi qu’à Ninive le groupe des vingt
+et un grands prêtres défendaient la sublime métropole
+contre les épidémies formidables qui ravageaient
+alors la surface du globe… »</p>
+
+<p>En fait, comme le monde médical le sait, les
+trois meilleurs sérums, créés depuis 1910, sont
+dus à Athanase Gille ; mais il refusa toujours de
+les laisser désigner par son nom ; il prétendait
+leur imposer celui de thérapeutes, morts depuis
+quinze mille ans ; en les écrits mystérieux desquels
+il affirmait avoir trouvé les indications les
+plus directement utiles à la création de ces remèdes
+souverains !…</p>
+
+<p>… A mon retour en France, je reconnus difficilement
+mon ancien compatriote qui, au lycée,
+resplendissait d’une grâce ardente…</p>
+
+<p>Chauve, le visage plissé comme par un constant
+effort de mémoire, les yeux clignotants, les mains
+inquiètes, le corps fléchi, les habits sans forme,
+tachés, il semblait un vieux et consciencieux préparateur
+de chimie…</p>
+
+<p>Immédiatement, et comme si nous nous étions
+quittés la veille, il me parla de ses travaux… Il
+ne les inspirait plus de l’antiquité dont la tradition
+était décidément trop obscure — la majeure
+partie des textes qu’elle laissa restant indéchiffrables.
+Mais le labeur des Alchimistes du moyen
+âge lui semblait une source inouïe d’information
+et d’inspiration. Il les tenait non pas seulement
+pour des précurseurs, mais pour de géniaux réalisateurs.
+Il affirmait que les résultats de leur
+effort étaient encore inconnus, qu’ils avaient
+caché les plus décisifs par crainte de procès de
+sorcellerie, mais que leurs ouvrages, volontairement
+embrumés, deviennent très lumineux pour
+qui en saisit la facile clef…</p>
+
+<p>Pendant plusieurs heures — et avec quel
+lyrisme quasi religieux ! — il me vanta la profonde
+science, le courage, la ténacité, de Roger
+Bacon, Albert le Grand, Paracelse, Basile Valentin,
+Raymond Lulle…</p>
+
+<p>Après cette entrevue je restai deux ans sans
+nouvelles de lui. Mes lettres demeurèrent sans
+réponse…</p>
+
+<p>Je parvins seulement à savoir qu’il avait acquis
+en Bretagne, près de Guérande, une vaste propriété
+et qu’il y conduisait de mystérieuses expériences…</p>
+
+<p>… Plus tard, on trouva près de son cadavre
+cette lettre pour moi :</p>
+
+<p>« Vieil ami, pardonne-moi ce silence… Voici
+ce qui m’arriva !… C’est formidable… <i>J’ai composé
+l’élixir des Alchimistes, oui, l’élixir de Longue
+Vie !</i>… Ne me crois pas fou ! Trois êtres
+humains me doivent la jeunesse, la fascinante
+jeunesse, le seul but qui vaille l’effort de penser,
+d’agir… la jeunesse !…</p>
+
+<p>« Oui, j’ai retrouvé ce secret !… <i>trouvé</i>, plutôt
+un nouveau secret car les divers âges de l’humanité
+employèrent, pour obtenir le rajeunissement,
+des formules très différentes, également efficaces,
+et correspondant à leur avance mentale.</p>
+
+<p>« Je n’empruntai rien à la tradition ; ce furent
+les théories scientifiques les plus récentes que
+j’adaptai vers ce but ancien.</p>
+
+<p>« En un vieux château de Bretagne qu’entoure
+un grand parc délaissé, analogue au Paradou, je
+commençai mon « Grand Œuvre ».</p>
+
+<p>« Modeste, mon premier effort ! J’injectai à des
+chevaux une série de solutions stériles composées
+d’organes humains broyés, pulvérisés. Un organe
+par cheval. Quelques semaines après, les bonnes
+bêtes me donnaient des sérums agissant sur des
+organes pareils et <i>vivants</i>. Mes sujets étaient de
+vieux paysans bretons acceptant les soins du
+docteur de Paris : des cœurs atrophiés, des
+reins presque hors d’usage, des foies torpides — toutes
+ces insuffisances dues à la sénilité — reprirent
+un fonctionnement normal ! Début encourageant
+au point de vue thérapeutique, mais
+combien le but était éloigné encore… Il fallait
+que mes sérums rajeunisseurs forment un ensemble
+<i>polyvalent</i>, c’est-à-dire capable de rendre
+à <i>tous</i> les organes leur force primitive, soit
+directement soit grâce aux réactions des organes
+voisins. Bien entendu, pas de formule unique ;
+les tares personnelles à chaque individu nécessitaient
+une gamme de sérums spécialement composée
+pour lui.</p>
+
+<p>« Après une assez longue période d’essais,
+d’hésitations, je tentai le rajeunissement intégral
+de divers singes anthropoïdes arrivés presque au
+terme de leur existence. Ce furent d’abord de
+demi-échecs. Mes sujets périrent. Mais ils mouraient
+<i>guéris de la vieillesse</i> et ayant repris complètement
+l’aspect physique de l’âge adulte.</p>
+
+<p>« Enfin, j’ai réussi à faire d’un chimpanzé décrépi
+un alerte individu. La semaine d’avant il
+grelottait près d’un poêle, sourd, presque aveugle,
+paralysé. Maintenant, il virevoltait de branche en
+branche, en cent cabrioles ; il criait, entre ses
+crocs blancs, sa joie de vivre… Mes expériences
+suivantes, régulièrement heureuses, me permirent
+de penser que ma technique opératoire avait
+acquis une certaine valeur… Il me restait à
+l’essayer sur des êtres humains, c’est-à-dire à
+franchir, dangereusement, une longue distance…
+Mais en bactériologie aussi un instant arrive toujours
+où il faut risquer…</p>
+
+<p>« J’enlevai, de force, trois vieillards pensionnaires
+d’un asile… oui, de force, pendant qu’un
+dimanche ils se promenaient…</p>
+
+<p>« Mes aides les saisirent à l’improviste, les
+bâillonnèrent, les poussèrent dans un auto.</p>
+
+<p>« Ces trois sujets étaient extrêmement différents.</p>
+
+<p>« L’un, rendu gâteux par la sénilité avait été
+un sculpteur de demi-talent. Oh ! pas un de ceux
+qui, maniant la réclame avec adresse, savent s’assurer
+un resplendissement passager et des ressources
+monétaires ! Non, un robuste travailleur,
+créant dans la joie, et triste quand ses œuvres,
+vendues enfin, quittaient son atelier. Il avait vécu
+en le Montmartre d’avant le Sacré-Cœur et le
+Moulin-Rouge, une existence de travail heureux…
+Il lui suffisait, alors, d’avoir assez d’argent
+pour ses repas — bouillon et bœuf, fromage,
+demi-litre de rouge — à des entresols de bistro,
+au coin de la rue Fromentin et du boulevard de
+Clichy, où chez Coconnier, au bas de la rue Lepic,
+et pour ses bocks, le soir, pendant sa partie
+d’échecs à la « Nouvelle Athènes ».</p>
+
+<p>« Mon second sujet était un vieux sociologue,
+épave de la littérature et de la politique. Presque
+centenaire, il avait connu Barbès et participé
+à sa tentative d’évasion du Mont Saint-Michel.
+Sa vie, un peu analogue à celle de Cipriani, s’était
+passée tumultueusement dans la vapeur de tabac,
+les vociférations et les menaces des meetings politiques,
+ardemment en exil, lamentablement en les
+plus diverses geôles. Ses opinions ne triomphèrent
+point. Il s’y obstina, avec piété, sans espoir.</p>
+
+<p>« Une femme, mon troisième sujet. Une
+ancienne courtisane qui avait brillé sous le second
+Empire. Assez instruite, spirituelle, elle abondait
+en souvenirs sur la Païva, la baronne
+d’Ange, les soupers du grand 16, les bals de
+l’Opéra, tout le Paris légendaire de Gavarni…
+Étant sentimentale, elle n’avait pas fait fortune.
+A la soixantaine la misère l’accabla. Elle devint
+ouvreuse dans un petit théâtre. Plus tard, un legs
+modique d’un vieil ami lui valut son admission
+dans l’asile, alors que les infirmités l’accablaient…</p>
+
+<p>« Je ne t’ennuierai pas avec les détails des interventions
+chirurgicales successives, sous anesthésie
+profonde, des séries d’injections intra-veineuses
+et intra-musculaires, que nécessita ma
+tentative sur ces trois personnes et qui durèrent
+un mois… Je risquais d’abréger leur vie — de
+peu !… et la chance de la prolonger me paraissait
+une suffisante justification morale de l’entreprise…</p>
+
+<p>« Un mois après, <i>deux jeunes hommes et une
+adolescente</i> : <span class="xsmall">EUX</span> ! allaient et venaient dans le
+parc, ivres de vie, de lumière !…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>« Je baptisai Paul, Pierre, Ève, ces enfants de
+mes travaux.</p>
+
+<p>« Qu’était pour eux leur première existence ?…
+Rayonnants de revivre, ils détestaient ce passé — mais
+ils en avaient conservé le souvenir et
+l’expérience, et ce fut le tragique de la chose…</p>
+
+<p>« Bientôt, après un an peut-être, ils nous — je
+dis <i>nous</i> car mes aides-opérateurs restent, irrécusables
+témoins ! — ils nous firent assister à
+un spectacle prodigieux… Les forces mentales de
+deux générations s’additionnaient en ces trois
+<i>surhumains</i>… Leur puissance d’assimilation,
+leur facilité de création, étaient extraordinaires.
+Ils comprenaient, ils réalisaient tout ce que, selon
+le dicton, vieillesse ne peut. Spontanément,
+sans effort, ils accomplissaient d’effarantes merveilles.
+Une tâche où les plus illustres eussent
+peiné leur était d’une facilité enfantine… Des
+« prodiges » je te dis, et dans le sens le plus intense
+du mot…</p>
+
+<p>« Ils me donnèrent la certitude qu’aux temps
+antiques, d’illustres guides de peuples, dont la
+gloire brille encore, n’obtinrent le resplendissement
+complet de leur génie qu’<i>en une seconde
+existence</i>, séparée de la première non par la mort
+mais par une régénération scientifique… Ou en
+une troisième ? Une quatrième ?… Qui sait ?…
+Soixante années, étendue ordinaire de la jeunesse
+mentale, ne suffisent pas à réaliser une œuvre
+grande !… « Ma découverte, m’écriai-je alors,
+centuplera les forces de la race, créera — en voici
+déjà trois — les <i>Surhumains</i> rêvés par Nietzsche !… »</p>
+
+<p>« J’avais lieu de penser ainsi !… Les marbres
+que, par simple divertissement, <i>Paul</i> se mit à
+sculpter dépassent ceux de la grande époque grecque…
+Va les voir, et juge !…</p>
+
+<p>« En sa première existence, il n’avait été qu’un
+artiste consciencieux ; en la seconde il faisait surgir
+autour de lui un sublime peuple blanc.</p>
+
+<p>« <i>Pierre</i> acquit, en quelques mois, une réputation
+presque mondiale, grâce à des articles de
+sociologie (quelques-uns accompagnent cette lettre…
+lis ! admire !) qu’il écrivait à ses moments
+perdus, en hâte, et signait d’un pseudonyme.</p>
+
+<p>« Le pauvre agitateur politique était devenu un
+de ces flambeaux qui guident le Monde !…</p>
+
+<p>« <i>Ève</i> ?… Ève !… Je ne peux guère parler
+d’elle… ou trop… Les grâces de toutes les littératures,
+de toutes les philosophies, resplendirent
+vite en son âme, car, avec une seule lecture, elle
+assimilait intégralement la substance des livres
+les plus ardus et elle transformait, pour elle et
+pour ceux avec qui elle conversait, cette rude pâture
+en une mousse intellectuelle, légère, fine, irisée…
+Au cours de sa première vie, elle n’avait
+compris que Paul de Koch, Feuillet, et Dumas
+père… Ah ! l’écouter des heures ! Et quelle profonde
+musique, sa voix !…</p>
+
+<p>« Sa beauté ? une si extraordinaire magnificence
+corporelle exige aussi pour resplendir, j’en suis
+sûr, que s’additionnent les puissances séductrices
+de deux existences… De deux existences, que
+dis-je ? Toutes les puissances séductrices de la
+race semblent accumulées en elle ! Les phrases
+enchanteresses des poètes ne sont que pauvre verbiage
+pour qui a contemplé Ève… Et quelle noblesse
+de geste, de démarche ! Si elle quitte le
+parc, les paysans bretons s’agenouillent sur son
+passage ; ensuite ils chuchotent dans les hameaux
+que je garde une sainte chez moi…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>« Aujourd’hui était le dernier jour du délai
+d’examen que j’avais imposé à ma découverte. Je
+comptais, ensuite, la faire connaître à l’univers.</p>
+
+<p>« Et j’aurais présenté un quatrième sujet artificiellement
+rajeuni : moi !… Depuis qu’Ève renaquit
+en ce coin de Bretagne, j’ai recommencé à
+m’apercevoir dans les glaces — qui m’offrent,
+unanimement, l’image ridicule d’un vieux pion…
+Et pourtant, combien je suis jeune puisque je
+regardais tendrement, sentimentalement, la série
+des ampoules… là, devant moi… qui devaient,
+pour Ève, me rendre la jeunesse !… Pour Ève ?…
+Eh oui ! ne ris pas, c’était inévitable… j’ai toujours
+vécu dans le passé, dans les livres, ce qui
+n’est pas vivre. Et, soudain, surgit près de moi
+une femme dont on peut dire avec exactitude
+qu’elle est inimaginablement belle !…</p>
+
+<p>« Et puis, ce qui irrita encore ma fougue, Ève
+a un certain penchant pour moi — pour moi tel
+que je suis, usé, grisonnant… Reconnaissance ?…
+peut-être… Et elle me trouve pittoresque…
+une sorte de Robert Houdin scientifique,
+de Donato sans charlatanisme… Et sa merveilleuse
+intelligence de deuxième vie comprend mon
+effort scientifique… J’ai eu souvent des auditeurs
+d’une grande réceptivité intellectuelle, toi par
+exemple, mon vieil ami ! Je n’ai jamais <i>causé</i>
+qu’avec elle…</p>
+
+<p>« Donc, aujourd’hui dernier jour du délai… — mais
+une appréhension s’était peu à peu glissée
+en moi… vipère !… vipère !… et je voulus en
+faire justice…</p>
+
+<p>« Je me rendis dans le parc, aux cottages
+qu’habitent mes trois « recréatures ».</p>
+
+<p>« Le sculpteur, Paul, pétrissait la glaise d’une
+bacchante prodigieuse devant laquelle je restai
+d’abord muet d’une émotion que Rodin ou Michel-Ange
+eussent partagée… Cette ébauche imposait
+un silence religieux… même les domestiques parlaient
+bas en sa présence et marchaient sur la
+pointe des pieds… Personne n’aurait pu commettre
+un acte répréhensible près d’elle, ou après
+l’avoir longuement contemplée, car, à une pareille
+hauteur, l’esthétique se confond avec l’éthique, la
+beauté devient une toute-puissante morale.</p>
+
+<p>«  — Paul, quelles exaltations sublimes vous donnerez
+à l’univers ! dis-je… Votre art est le fruit le
+plus éclatant de ma découverte… Il suffira d’un
+peu de votre labeur pour que l’existence humaine,
+prolongée, renforcée, grâce à moi, connaisse grâce
+à vous les plus magnifiantes ivresses de la
+beauté ! »</p>
+
+<p>« Il me contempla d’abord avec effarement ; puis
+avec pitié. Et il partit d’un rire qui avait la force
+de l’adolescence et l’ironie supérieure de la vieillesse.</p>
+
+<p>«  — M’ensevelir dans l’âpre travail, comme jadis ?…
+Pourquoi ? Je vous dois la jeunesse, mais,
+heureusement, je suis revenu des folies de la jeunesse. »</p>
+
+<p>« Il plaisantait, sans doute… du moins je voulus
+le croire… Et je repris :</p>
+
+<p>«  — Mais… le Beau ?… Jadis ces deux paroles
+« le Beau » constituaient pour vous une formule
+sainte…</p>
+
+<p>«  — Je <i>croyais</i>, alors !… Je ne <i>savais pas !</i>… Le
+Beau n’existe point, cher créateur !… Ce qui, en
+tel point de la terre, ou pour tel individu, est d’un
+art suprême, un peu plus loin, ou pour d’autres,
+est purement laid… Quel être, quelle latitude, a
+raison ?… Les conceptions humaines sont ridiculement
+relatives… Pourquoi s’enthousiasmer à propos
+de l’une ou de l’autre ?… Allons, ne faites pas
+ces yeux blancs vers cette masse de glaise dont je
+ne me soucie guère… Je la modèle pour distraire
+mes mains qui ont gardé de jadis un besoin âpre
+de pétrir… et aussi pour gagner quelque argent…
+Je désire un automobile,… j’ai des catalogues
+ici… voyez-les donc…</p>
+
+<p>«  — Paul, au nom de la résurrection que vous me
+devez…</p>
+
+<p>«  — Quelle valeur aura-t-elle si vous me condamnez
+aux travaux forcés ?… M’épuiser à fixer
+en marbre une vision intérieure sans que je sois
+certain qu’elle est réellement, absolument belle ?…
+J’aime mieux vivre !… Vivre, oui ! avec juste assez
+de travail pour que ma nouvelle série d’années
+s’écoule d’une façon charmante… Mais regardez
+donc ce catalogue de la maison Panhard… Ce modèle-ci
+possède entre autres qualités… »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>« … Je me précipitai chez Pierre : lui me consolerait !…</p>
+
+<p>« Il fumait, étendu, en maniant des cartes à
+jouer.</p>
+
+<p>« Je le félicitai pour un article paru l’avant-veille,
+sous un pseudonyme, dans une grande revue
+et dont toute la presse du matin célébrait la
+lucidité extraordinaire. Une question ouvrière internationale,
+la plus ardue peut-être, considérée
+comme insoluble, s’y trouvait résolue. Oh ! mais
+résolue lumineusement, sans que personne puisse
+répliquer, sans qu’une objection s’élevât ! Les
+journaux demandaient quel était ce prodigieux
+sociologue et, pour le savoir, des délégations de
+syndicats ouvriers et patronaux s’étaient rendues
+aux bureaux de la revue ! Mais la direction même
+ne connaissait que le pseudonyme…</p>
+
+<p>«  — Bravo !… Vous pouvez hâter de plusieurs
+siècles l’évolution de l’humanité vers le Mieux-Etre,
+dis-je. Votre parole est une magique semence
+qui germe aussitôt. En l’histoire du
+Monde, depuis les anciens âges, aucune influence
+civilisatrice ne me semble avoir eu la force de la
+vôtre… »</p>
+
+<p>« Il sourit en époussetant de la main la vapeur
+bleue qui s’annelait devant son visage…</p>
+
+<p>«  — Vous croyez encore aux influences civilisatrices ?…
+Que vous êtes jeune, notre créateur !…
+Mais, voyons !… L’homme désire davantage à
+mesure qu’il progresse. Chacun de ses pas en
+avant crée un nouveau désir… Il croit, sans cesse,
+que la réalisation de son idéal du moment le rendra
+pour toujours heureux… mais, après cet
+idéal, un autre surgit, puis un autre encore, et
+un autre, et le bonheur recule toujours, sans fin,
+comme l’horizon devant le voyageur… Pourquoi
+participerais-je à cette poursuite, la sachant
+vaine ?… »</p>
+
+<p>« Une terreur… physique à force d’intensité !…
+me frappa… Voyais-je s’écrouler mon œuvre ?…</p>
+
+<p>« J’essayai de discuter — quoique Pierre écartât
+dédaigneusement mes paroles, à mesure, d’un
+geste indolent qui chassait aussi des volutes de
+fumée bleue…</p>
+
+<p>«  — Comptez-vous pour rien, Pierre, la noblesse
+de ce continuel effort humain vers un but qui
+s’élève constamment ?</p>
+
+<p>«  — Et que, donc, on n’atteindra jamais !…
+D’ailleurs, ce but ne s’élève pas, il change… Ses
+transformations successives ne l’augmentent nullement…
+Il est noble ?… allons donc !… de la blague !…
+du bluff !… A propos de bluff, j’ai appris
+à jouer au poker, hier, au casino de La Baule…
+quel jeu merveilleux !… ne pourrions-nous faire
+quelques parties ici… à quatre ou cinq…? »</p>
+
+<p>« … L’épouvante… mais comprends-moi bien,
+une épouvante aussi physique, aussi intense, que
+celle de notre ancêtre des cavernes lorsqu’il rencontrait
+un mégathérium,… me ricanait des choses
+que je ne voulais pas entendre, pas comprendre…</p>
+
+<p>« Je m’enfuis, comme vers un refuge, dans la
+direction du délicieux coin de parc où Ève, en un
+hamac, lisait…</p>
+
+<p>« La journée était torride. Les feuillages des
+arbres n’arrêtaient du soleil que son éclat. Il
+faisait une chaleur de serre, lourde, âcre…</p>
+
+<p>« Ève semblait une déesse !… Un halo de
+beauté l’entourait… Une vie excessive resplendissait
+en son énorme chevelure, en la lumière de
+son teint, en la cambrure puissante de son torse…</p>
+
+<p>« Ah ! non, certes non, pour l’éclosion de tant
+de beauté une seule existence ne suffit pas !…</p>
+
+<p>« Je renversai sa tête sur mon bras, lentement…
+Nos regards se pénétrèrent, avec une émotion infinie…
+Elle haletait… Elle m’attirait vers elle, un
+peu… Je la sentais mienne… Et combien passionnément
+elle le serait lorsque le quinquagénaire
+à cheveux gris aurait repris l’aspect de ses vingt
+ans !… Ah ! notre existence, alors, dans la gloire
+de mon triomphe scientifique, dans la splendeur
+de notre jeunesse reconquise…</p>
+
+<p>« J’osai murmurer : « Je vous aime ! »</p>
+
+<p>« Alors, et soudain, la joie qui luisait en ses
+longs yeux mi-clos se changea en ressentiment.
+Ses bras m’écartèrent… Elle détourna la tête, le
+front plissé, comme quelqu’un qui repousse de
+lointains souvenirs…</p>
+
+<p>«  — Aimer ?… On est si vite las !… De l’exaltation,
+puis de la tristesse… Ces joies ont un
+affreux arrière-goût… Pour les souhaiter il faut
+ne les avoir jamais connues !… dit-elle d’un ton
+dédaigneux qui contrastait avec le passionné
+rayonnement de son jeune corps.</p>
+
+<p>«  — Mais notre élan l’un vers l’autre, il y a une
+minute !… vous étiez émue, Ève, vous aussi…</p>
+
+<p>«  — Nous étions dupes tous deux. C’est avec
+cette illusion que la nature nous guide vers un
+gouffre d’ennui.</p>
+
+<p>« Était-ce l’atroce chaleur qui faisait pétiller
+dans ma vue ces étincelles… et claquer mes dents ?</p>
+
+<p>« Mes paumes saignaient par mes ongles…</p>
+
+<p>« J’entendis ma voix objecter avec désespoir :</p>
+
+<p>«  — Mais les sacrifices, les deuils, les héroïsmes,
+les suicides, les meurtres, et toutes les magnificences
+artistiques, que cause le formidable
+Amour ?… »</p>
+
+<p>« Nonchalamment, elle disposa ses mains sous
+sa nuque.</p>
+
+<p>«  — Sottises de débutants ou débutantes !… Avec
+plus d’expérience ces gens auraient souri avec lassitude…
+De l’amour il ne demeure jamais qu’un
+peu de lassitude dans le sourire…</p>
+
+<p>« … Je sentis que mes pas m’entraînaient loin
+de cette belle adolescente qui parlait comme une
+vieille femme…</p>
+
+<p>« La vanité terrible de ma découverte m’apparaissait
+brutalement… J’avais pu restituer à ces
+trois êtres l’<i>aspect</i> de la vingtième année… L’<i>aspect
+seulement !</i>… C’étaient trois momies conservées
+vivantes dans l’apparence de la jeunesse…
+Leur première existence leur avait transmis l’<i>expérience</i>
+de l’âge mûr, non l’enthousiasme de la
+jeunesse…</p>
+
+<p>« Et il n’est pas de génie sans enthousiasme.</p>
+
+<p>« Les rides s’effacent, la silhouette se redresse,
+le sang retrouve son énergie : je l’ai prouvé… Mais
+l’enthousiasme, qui anime tout effort, ne reparaît
+point une fois disparu au souffle de l’expérience…</p>
+
+<p>« Je rajeunis l’argile humaine, j’y accumule les
+forces pensantes de deux générations ; mais, hélas,
+je ne sais faire oublier à des êtres neufs les vanités,
+les illusions, les échecs, d’une existence
+précédente ; et, avertis, ils n’entreprendront rien…
+Ma découverte, que je croyais si grande, encombrerait
+l’univers avec des vieillards masqués de
+jeunesse.</p>
+
+<p>« Alors, moi, en une seconde vie, je serais incapable
+d’effort ?… Inutile ?… Pourquoi renaîtrais-je ?…
+Celle que j’aime tant ne peut plus aimer…
+Pourquoi vivrais-je ?…</p>
+
+
+<hr>
+
+
+<p>« Ami, je termine cette lettre… Le douloureux
+battement de mes tempes me gêne pour écrire…
+Oh ! je pense avec précision. Je t’assure que je ne
+suis pas un dément…</p>
+
+<p>« Suis mes gestes !… J’ai ici un banal et sûr revolver…
+Ces ampoules, énormes, glauques, contenant
+les gammes de sérums qui devaient me rajeunir,
+je les projette par la fenêtre… elles se brisent
+clairement sur les pierres, en bas… Les registres
+contenant les formules de ma méthode, les voici,
+boue fumante dans un bain d’acide… tout est
+anéanti… et moi, qui aurais pu renaître comme
+Faust, j’appuie à ma tempe cette arme froide… »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3" title="LES YEUX">LES YEUX<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> D’après Amb. Bierce.</p>
+</div>
+
+<p>Étendu à l’aise sur un sofa, en robe de chambre
+et pantoufles, seul, dans le silence du soir, Harker
+Brayton sourit. Il était en train de lire <i>Les merveilles
+de la Science</i>, de Monyster, et un passage
+de ce très ancien ouvrage lui semblait spécialement
+comique.</p>
+
+<p>Ce passage disait : « <i>Il est attesté par de nombreux
+et sages témoins que les yeux des serpents
+ont une propriété magnétique spéciale… Évitez le
+regard d’un serpent ou bien vous serez invinciblement
+attiré jusqu’à lui et vous périrez de sa morsure</i> ».</p>
+
+<p>« La seule merveille est que, dans le temps
+de ce bon Monyster, des gens instruits aient pu
+croire à des sottises qu’aujourd’hui même les ignorants
+rejettent !… » pensa tout haut Harker Brayton.</p>
+
+<p>Et une série de réflexions se succédèrent intensément
+en son esprit sur lequel toute lecture avait
+grande influence…</p>
+
+<p>Pour mieux penser, il abaissa le livre…</p>
+
+<p>Alors, en un coin obscur de la chambre, quelque
+chose attira son attention…</p>
+
+<p>Il voyait, dans l’ombre, sous le lit, deux petits
+points lumineux, rapprochés l’un de l’autre…</p>
+
+<p>Oh ! il s’en soucia peu !… Et il reprit tranquillement
+sa lecture.</p>
+
+<p>Mais, quelques instants après, une impulsion
+lui fit abaisser encore le livre et rechercher ce
+qu’il avait vu…</p>
+
+<p>Les deux points lumineux étaient toujours là.
+Peut-être plus nets que tout à l’heure… Et
+n’avaient-ils pas bougé ?… ils semblaient légèrement
+plus près de Brayton.</p>
+
+<p>Ils étaient d’ailleurs trop dans l’ombre pour révéler
+leur nature à l’attention superficielle qu’il
+leur prêtait.</p>
+
+<p>Il se remit à lire. Soudain, la phrase lue déjà
+lui suggéra une pensée qui le fit sursauter… Le
+volume, glissant de sa main, tomba sur le divan,
+puis sur le parquet, feuilles froissées, et y demeura…</p>
+
+<p>Maintenant Brayton, à demi-levé, regardait intensément
+dans l’ombre sous le lit où les deux
+points lui semblaient briller avec une force accrue…
+Son attention se concentrait anxieusement,
+elle perçait l’obscurité… bientôt il devina, il aperçut
+près d’un pied du lit les anneaux repliés d’un
+serpent !… oui, un long serpent dont les deux
+points brillants étaient les yeux…</p>
+
+<p>L’horrible tête plate, sortie un peu des anneaux
+concentriques, pointait vers lui fixement… Les
+yeux n’étaient plus de simples points lumineux :
+ils regardaient les siens, avec intention…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Apercevoir un serpent, dans une chambre à
+coucher, est un fait peu ordinaire et qui demande
+une explication…</p>
+
+<p>Harker Brayton, célibataire, trente-cinq ans,
+riche, curieux de sciences et de belles lettres, était,
+pour l’instant, l’hôte d’un de ses amis, un savant
+connu, le docteur Druring, et une vieille et vaste
+demeure sise près de San Francisco.</p>
+
+<p>Cette maison avait une de ces excentricités que
+l’isolement développe toujours, en les choses
+comme chez les hommes : une aile récemment
+ajoutée, d’un style moderne et qui contrastait
+presque comiquement avec le reste. Elle était à la
+fois un laboratoire, un musée et une « serpenterie » !…
+Les goûts scientifiques du D<sup>r</sup> Druring
+allaient vers certaines formes assez inférieures de
+la vie animale, telles que les tortues et les serpents…
+les serpents surtout !…</p>
+
+<p>« Je suis le Zola de la zoologie reptilienne »,
+disait-il.</p>
+
+<p>Sa femme et ses filles craignaient fort « la Serpenterie »
+et ne s’y rendaient jamais. Elles n’en
+voyaient les redoutables hôtes que lorsque, empaillés
+luxueusement, ils venaient orner un vestibule,
+un hall ou un fumoir… Orner ? à l’avis du
+docteur ! car, vivants ou « naturalisés », elles
+abhorraient ces immondes reptiles… D’autant plus
+que certains de ceux-ci — <i>et Harker Brayton le
+savait !</i> — plusieurs fois avaient été trouvés hors
+de la Serpenterie, en des endroits de la maison où
+leur présence était terriblement dangereuse.</p>
+
+<p>Sauf cette particularité, à laquelle on s’accoutumait
+vite, l’existence chez le D<sup>r</sup> Druring était
+confortable et calme.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>M. Brayton ne fut pas violemment affecté par
+ce qu’il venait d’apercevoir. Un sursaut de surprise,
+un frisson de dégoût…</p>
+
+<p>Sa première pensée fut de sonner. Les domestiques
+n’étaient pas couchés. On viendrait. On
+capturerait le serpent ou on le tuerait.</p>
+
+<p>Mais, bien que le cordon de sonnette pendit à sa
+portée, il ne fit pas le geste… Pourquoi ?… on
+l’aurait peut-être accusé d’une peur qu’il ne ressentait
+pas !…</p>
+
+<p>Il était plus affecté par la bizarrerie que par le
+danger de ce qui lui arrivait. Un serpent dans une
+chambre à coucher, c’est absurde et choquant…</p>
+
+<p>Il ignorait l’espèce de ce serpent… Il en discernait
+mal la longueur… Quel était le péril ?…
+morsure empoisonnée ou étreinte ?… En tout cas,
+le reptile était de trop, impertinemment de
+trop, en cette chambre paisible… Quoique les meubles,
+les tapis, les coussins, les tableaux fussent
+d’un goût affreux, ce fragment de la vie sauvage
+des jungles contrastait désagréablement avec eux.
+Et puis les exhalaisons de son haleine se
+mélangeaient — dégoûtante pensée ! — avec l’air que
+Brayton respirait…</p>
+
+<p>Tout cela devait décider celui-ci à agir. Chez
+les intellectuels nerveux l’esprit considère d’abord
+et l’action suit…</p>
+
+<p>Il se leva… Sa résolution était prise : il allait
+se retirer doucement, à reculons, jusqu’à la porte,
+sans effrayer le reptile, sans le lâcher du regard.
+On quitte ainsi les grands de ce monde, car la
+grandeur est de la puissance, et la puissance est
+une menace…</p>
+
+<p>Mais si l’horrible chose rampante le suit ?… eh
+bien, il y a aux murs non seulement de médiocres
+tableaux, mais des sabres asiatiques… Il en saisira
+un…</p>
+
+<p>Donc, Brayton leva le pied droit pour commencer
+sa prudente retraite… il le leva seulement car
+il ressentit une aversion pour la fin de ce geste…
+une aversion profonde, bizarre et qu’il voulut s’expliquer :</p>
+
+<p>« Je comprends !… Je ne suis pas poltron et
+quoiqu’il n’y ait personne là, instinctivement j’hésite
+à reculer… »</p>
+
+<p>Le pied droit toujours suspendu, il s’appuyait,
+d’une main, sur le dos d’une chaise afin de conserver
+son équilibre.</p>
+
+<p>« Sottise que cet amour-propre !… Aussi je recule
+d’un grand pas !… »</p>
+
+<p>Il leva le pied plus haut et le replaça vivement
+sur le sol — un peu <i>en avant</i> de l’autre pied…
+Oui, en avant !… Comment cela s’était-il produit ?…
+il ne s’en rendait pas compte…</p>
+
+<p>Il essaya aussitôt de reculer avec le pied
+gauche… Même résultat : le pied gauche vint se
+mettre <i>en avant</i> du pied droit…</p>
+
+<p>Sa main étreignait la chaise, au bout du bras
+tendu en arrière… oh ! elle étreignait terriblement !
+Elle ne voulait pas lâcher… elle en était toute
+blanche…</p>
+
+<p>La tête mauvaise du serpent pointait toujours
+hors des anneaux enroulés… Elle n’avait pas
+bougé mais les yeux étaient maintenant des étoiles
+électriques, pétillantes…</p>
+
+<p>Brayton, affreusement pâle, respirait par saccades
+rauques. Il fit, il ne put s’empêcher de faire,
+un autre pas en avant… un autre encore… tirant
+derrière lui la chaise… la chaise qui, enfin abandonnée,
+tomba bruyamment contre le pied de la
+table… Le serpent ne remua pas… Ses yeux
+étaient deux soleils qui le cachaient entièrement…
+deux soleils multicolores grandissant, à l’infini, et
+diminuant.</p>
+
+<p>Soudain tout disparaît… Où donc est-il ?… de
+grandes fleurs lumineuses tournent… ah ! il va se
+retrouver car voici qu’il entend… où donc ?… les
+heurts sourds, continuels d’un tam tam… oui, des
+heurts de tam tam rythmant une musique inconcevablement
+douce, agile, qui a les résonances
+cristallines d’une harpe éolienne… Oh ! il la reconnaît…
+les livres en ont tant parlé !… c’est la
+mélodie qu’exhale à l’aurore la statue de Mammon !…
+et lui, il se trouve parmi les roseaux du
+Nil… c’est de là qu’il écoute, à travers le silence
+des siècles, cet hymne éternel…</p>
+
+<p>Cela cesse… ou plutôt cela est devenu, par degrés
+insensibles, le grondement distant d’un orage
+qui s’éloigne… Et l’hallucination auditive devient
+visuelle… tout s’éclaire… un merveilleux paysage
+glisse devant Brayton… un paysage éclatant de
+soleil et de pluie, immense, et qui abrite cent villes
+distinctes. Au milieu, un serpent prodigieux, un
+monstre de l’apocalypse, couronné d’une tiare d’or,
+évolue en lents enroulements, et le regarde… le
+regarde avec des yeux humains où il croit reconnaître
+ceux de sa mère, morte il y a vingt ans…</p>
+
+<p>Soudain, d’un seuil coup la vision entière se lève
+vers le ciel, comme un rideau de théâtre, laissant
+place à de la nuit noire… alors…</p>
+
+<p>… Son visage est violemment cogné… Réveil !…
+Où ?… Ah oui, là… Il vient de tomber face en
+avant sur le plancher… Du sang coule de son nez,
+de ses lèvres.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quelques minutes il reste étourdi, les yeux clos,
+la bouche haletante contre la poussière du mince
+tapis…</p>
+
+<p>La conscience lui revient… il comprend que
+cette chute, en détournant ses yeux, a rompu la
+fascination… Sauvé !…</p>
+
+<p>Qu’il ne laisse pas reprendre son regard et il
+pourra fuir… oh ! oui, fuir éperdument, délicieusement !…</p>
+
+<p>Mais elle est trop affreuse, la pensée du serpent
+qui se tient là, près, sans doute dans ce ramassement
+qui précède le bond… Oui, trop affreuse !…
+A ce degré, l’horreur est attirante… irrésistible…
+Il veut savoir… il veut…</p>
+
+<p>Il leva la tête, apporta ses yeux à l’impitoyable
+regard et fut encore un esclave, un jouet, une
+pauvre chose humaine, passivement soumise à la
+bête immonde.</p>
+
+<p>Le serpent dédaignait d’ailleurs d’exercer davantage
+son pouvoir sur l’imagination créatrice de
+Brayton… En la tête triangulaire, les yeux brillaient
+avec une expression cruelle… mais plus
+d’hallucinations !… la réalité, l’inévitable et affreuse
+réalité, rien d’autre… Le reptile triomphant,
+tenant sa victime, lui laissait sa pleine
+conscience…</p>
+
+<p>Une terrible scène suivit. L’homme à plat ventre,
+à un mètre de l’animal, se dressa sur les
+coudes, la tête renversée en arrière, les jambes
+allongées… De l’écume moussait à ses lèvres…
+Des convulsions nerveuses secouaient d’une façon
+presque reptilienne son corps… Il se courbait en
+arrière, jetait ses deux jambes ensemble d’un côté,
+de l’autre… Chaque mouvement le rapprochait un
+peu du serpent… Ses mains s’arc-boutaient au
+sol dans un effort désespéré pour résister à l’attirance — mais,
+incessamment, il avançait sur les
+coudes…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le D<sup>r</sup> Druring et sa femme étaient assis dans
+la bibliothèque. L’humeur du savant, souvent
+assez âpre, paraissait ce soir-là remarquablement
+bonne.</p>
+
+<p>« Je viens d’obtenir, grâce à un échange avec
+un autre collectionneur, un splendide <i>ophiophagus</i>.</p>
+
+<p>— Un quoi ?</p>
+
+<p>— Un <i>ophiophagus</i> ?!</p>
+
+<p>— Qu’est-ce encore que cela ?</p>
+
+<p>— Dire que vous êtes ma femme et que vous…
+Cela devrait être un cas de divorce !… L’<i>ophiophagus</i>
+est un serpent qui présente cette particularité
+bizarre de dévorer les autres serpents…</p>
+
+<p>— Je souhaite que celui-là dévore tous ceux que
+vous possédez… mais comment peut-il arriver à
+ce résultat vis-à-vis de ses semblables ? En les fascinant
+sans doute ? »</p>
+
+<p>Le D<sup>r</sup> Druring fit un geste d’ennui.</p>
+
+<p>« Comment pouvez-vous croire à de pareilles
+billevesées !… Le pouvoir magnétique des serpents
+n’est qu’une superstition, ma chère amie,
+une très vulgaire superstition ! »</p>
+
+<p>A cet instant un cri abominable retentit dans la
+maison silencieuse… se prolongea en plainte…</p>
+
+<p>Mr et Mrs Druring se levèrent brusquement…</p>
+
+<p>Le cri se fit entendre encore, plus faible, différent…</p>
+
+<p>Le docteur était déjà hors de la bibliothèque,
+montant l’escalier quatre à quatre.</p>
+
+<p>Dans le corridor, devant la chambre de Brayton,
+il trouva plusieurs domestiques, qui avaient entendu,
+eux aussi.</p>
+
+<p>Ils entrèrent ensemble…</p>
+
+<p>Brayton gisait face contre terre, enfoncé sous
+le lit jusqu’aux épaules. Ils le tirèrent en arrière,
+le retournèrent sur le dos… Il était mort. Du sang,
+de d’écume, barbouillaient son visage… Ses yeux,
+distendus, portaient encore une telle expression
+d’épouvante que les domestiques reculèrent.</p>
+
+<p>— Une attaque sans doute… le cœur… ou le
+cerveau… dit le savant en s’agenouillant près du
+corps…</p>
+
+<p>Son regard alla par hasard sous le lit.</p>
+
+<p>« Mon Dieu !… comment cela se trouve-t-il
+ici… »</p>
+
+<p>Il étendit le bras, saisit le serpent et le projeta
+encore enroulé, à l’autre bout de la chambre où
+sa chute fit un bruit mou, où il demeura immobile.</p>
+
+<p>C’était un serpent empaillé. Ses yeux étaient
+deux clous de cuivre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">EN EUPHORIE</h2>
+
+
+<p>Ce matin-là M<sup>me</sup> Jeanne Divais — célèbre pour
+sa beauté persistante, pour ses bijoux, et pour
+l’ordonnance incomparable des fêtes que son mari,
+le professeur Divais, médecin des hôpitaux, donnait
+en leur hôtel du Parc Monceau — se félicitait
+de sa nouvelle manucure. Ses mains commençaient
+à perdre ces rides qui attestent l’âge et
+qui, avec celles du cou, sont les plus tenaces…</p>
+
+<p>Non que la déparât le ridicule de s’accrocher
+désespérément à la jeunesse ! Elle avait renoncé
+depuis longtemps à vivre davantage que d’une
+façon décorative… Et des mains flétries sous les
+bagues sont d’une inconvenante laideur… on
+croit les voir trembloter…</p>
+
+<p>… Dans le grand miroir lumineux, incliné en
+face d’elle, parut la bonne face, à barbe grisonnante
+et carrée, du professeur Divais. Il n’avait
+pas retiré sa pelisse et tenait à la main son chapeau
+et sa canne. Pourquoi donc, retour de l’hôpital,
+venait-il de traverser l’antichambre avec
+tant de hâte ?… Le regard de sa femme le lui
+demanda, dès le baiser qu’ils échangeaient, chaque
+jour, à cet instant.</p>
+
+<p>Il sourit, s’excusa. Un laquais vint le débarrasser…</p>
+
+<p>« Ma chérie, je ne sais si tu approuveras ce
+que j’ai cru devoir faire tout à l’heure… Il m’est
+arrivé une chose… une chose…</p>
+
+<p>— Eh mais, cette émotion… Qu’as-tu donc ?…
+Allons, raconte tranquillement…</p>
+
+<p>— Voilà… tout à l’heure un hasard m’a fait
+assister aux derniers instants de… tu ne pourrais
+deviner qui… Souvenir ancien et bien douloureux,
+pour toi, chérie… Stéphane Maurive !… »</p>
+
+<p>Elle sursauta. Instinctivement, son regard, à
+travers la grande baie limpide ouvrant le salon
+vers l’espace, s’en fut aux lointaines coupoles
+blanches qui marquaient, en une brume légère,
+les hauteurs de Montmartre… elle les aperçut
+non comme elles sont à présent, couvertes d’édifices,
+simple prolongement de Paris avec un mauvais
+renom de cabarets et music-halls, mais
+comme elles étaient il y a trente ans ; alors, le
+Sacré-Cœur commençait à peine à surgir sous
+des échafaudages ; il y avait encore quelques
+champs d’avoine entre la rue Luc-Lambin et la
+place du Tertre. Des jardins, des terrains vagues
+séparaient les basses petites maisons provinciales.
+L’herbe encadrait les pavés dans les ruelles tortes.
+Des volailles gloussaient derrière chaque mur.
+Le soir, l’ombre à peine troublée par quelques
+réverbères à l’huile, était curieusement sinistre ;
+et il montait, de l’immensité phosphorescente de
+Paris, un murmure lointain…</p>
+
+<p>Le salon reparut aux yeux éblouis de M<sup>me</sup> Divais.
+Elle balbutia :</p>
+
+<p>« Tu es certain que… c’était bien lui ?…</p>
+
+<p>— Oh Jeanne ! absolument certain !… »</p>
+
+<p>Trente années auparavant elle s’était enfuie de
+chez ses parents pour aller vivre dans une chambre
+mansardée, au sixième, rue Lepic, en face
+des immobiles, des désespérées ailes noires du
+Moulin de la Galette, avec Stéphane Maurive,
+jeune ingénieur toujours à la veille d’obtenir un
+emploi rémunérateur pour son talent considérable — son
+génie, disaient ses amis — et échouant
+toujours parce que l’ampleur, l’avance de ses
+idées, effrayaient les grands industriels…</p>
+
+<p>Ç’avaient été douze mois d’atroce dénuement
+mais d’amour passionné. Des dîners, à deux,
+avec cinq sous de foie gras, une livre de pain, et
+de l’eau, mais quelles nuits d’étreintes et de causerie
+où la parole de Maurive, enflammée, visionnaire,
+fascinante, reconstruisait l’Univers grâce
+aux miracles de la mécanique et de la chimie !…
+Il jurait qu’elle serait la reine d’un Monde nouveau
+par lui édifié, un Monde enfin heureux…</p>
+
+<p>L’hiver fut terrible. Pas de feu. Elle portait
+un maillot cycliste et une vieille houppelande de
+son mari. Nul début de réalisation des grands
+rêves n’apparaissait…</p>
+
+<p>Enfin, lasse de misère, harcelée par ses parents,
+malade, elle avait quitté Stéphane. Un soir
+celui-ci, en rentrant, ne trouva qu’une brève
+lettre d’adieu ; ses désespérés efforts pour revoir
+Jeanne cachée en province, chez un oncle, demeurèrent
+vains.</p>
+
+<p>Peu après elle fut épousée par un camarade de
+Maurive, le docteur Divais, fils du célèbre chirurgien
+auquel la fortune et les relations paternelles
+promettaient une carrière facile.</p>
+
+<p>Maurive partit en Amérique, comme émigrant.</p>
+
+<p>Celle qu’il avait tant aimée connut dès lors
+tous les enchantements de la richesse…</p>
+
+<p>« Et comment… cela… s’est-il passé ?…</p>
+
+<p>— Ce matin, après l’hôpital, je passe à la
+clinique de d’Arsonvalisation de la rue Molitor
+où j’ai un malade. Je demande qu’on le change
+de chambre. L’infirmière en chef répond qu’une
+chambre meilleure, la plus coûteuse de la maison,
+allait être rendue libre par le décès imminent de
+son occupant, un Américain d’origine française
+qu’elle me désigne ainsi : « Ce pauvre M. Stéphane
+Maurive »… Il a fait une étonnante carrière
+aux États-Unis dans la construction métallique…
+La grande firme Marshall <span lang="en" xml:lang="en">and</span> Mac Lain,
+tu sais, la plus considérable du monde, il en était
+le directeur, l’âme agissante, Marshall et Mac
+Lain n’ayant guère fait que le commanditer…
+Il est revenu en France le mois dernier pour de
+l’artério-sclérose à la dernière période… On l’a
+transporté en auto du paquebot à la clinique.
+État désespéré… rien à faire…</p>
+
+<p>« Je suis entré dans sa chambre… Il a été un
+malheur dans ta vie, mais quand la mort est là…
+Et puis il t’aimait, à sa façon, mais il t’aimait…
+Et j’ai été au lycée avec lui… Je suis donc entré…
+C’était la fin… il agonisait… sans un ami, sans
+un parent… il ne s’est pas marié là-bas… Personne
+là qu’une garde qui cacha, quand je parus,
+le roman-cinéma qu’elle était en train de lire…
+Il ne pouvait déjà plus parler mais son regard me
+reconnut aussitôt, malgré tant d’années… et de la
+vie reparut à son visage qui se figeait déjà dans
+la définitive rigidité. Je risquai quelques banales
+phrases d’espoir… Il les repoussa, effaça d’un
+geste tremblant et d’une ébauche de sourire… Il
+voulut dire quelques mots mais ses lèvres s’agitèrent
+à vide…</p>
+
+<p>« Des yeux il parvint à me désigner une enveloppe
+cachetée qui se trouvait sur la table parmi
+des fioles pharmaceutiques…</p>
+
+<p>«  — Il a recommandé d’ensevelir cela avec lui !…
+murmura la garde.</p>
+
+<p>« Je pris donc la lettre… La bouche de Maurive
+esquissa : « Ouvrez ! » deux fois… Je déchirai
+l’enveloppe… Sais-tu ce qu’elle contenait ?…
+Cette lettre que tu lui laissas en quittant son taudis
+de la rue Lepic !… Touchante, n’est-ce pas,
+une telle persistance dans le souvenir !… et je n’ai
+pu m’empêcher de lui dire que je t’en ferais part…
+Cette promesse amena sur sa pauvre figure terreuse
+comme une éclaircie souriante. Et, soudain,
+il me dit « <i>Merci !</i> » nettement, presque fortement !…
+avec sa voix de jadis !… Alors, je voulus
+donner de la douceur à ses dernières minutes…
+c’est machinal chez un médecin… et pour Maurive
+j’avais mieux que cette morphine avec laquelle
+nous pouvons rendre une agonie paisible, optimiste,
+<i>euphorique</i>… Je lui ai parlé de toi… oui, de
+toi, Jeanne !… Même, ma chérie, j’ai été un peu
+loin… il semblait si heureux que je me suis permis
+d’inventer… J’allai jusqu’à lui dire, en affectant
+un ton amer, que jamais tu ne l’avais oublié,
+que, malgré mes efforts, tu ne t’étais pas consolée
+de votre séparation, que tu lui étais restée fidèle de
+cœur… Ces paroles m’étaient pénibles, chérie,
+malgré mon habitude professionnelle de tromper
+les pauvres malades, mais elles étaient tellement
+bienfaisantes !… Si tu avais vu le ravissement de
+ses traits !… Il y avait un nimbe de joie autour de
+lui… Son regard, en s’enfonçant peu à peu dans
+le lointain, gardait du bonheur… La fin l’a surpris
+en pleine illusion… Tu me pardonnes, Jeanne,
+d’avoir abusé de ton nom et d’une période si triste
+de ta jeunesse ?…</p>
+
+<p>— C’est très bien ce que tu as fait là, mon
+ami !… répondit M<sup>me</sup> Divais d’une voix un peu
+haletante… Oui, très digne de ta bonté !… Mais
+es-tu certain, sans erreur possible, qu’il a compris,
+qu’il a cru ?…</p>
+
+<p>— Absolument certain !… Il était assez affaibli
+pour croire ces invraisemblances, assez conscient
+pour pleinement comprendre… »</p>
+
+<p>Alors, l’âme loin de lui, elle embrassa son mari
+avec une gratitude presque passionnée. Car,
+croyant bercer le mourant avec des chimères, il
+<i>lui avait dit la vérité</i> !… Et elle était immensément
+heureuse que Maurive ait enfin su qu’épouse
+fidèle elle avait pourtant regretté durant toute sa
+vie riche, cette année de misère, de lutte, d’espoir,
+dans l’atelier montmartrois, et qu’elle n’avait jamais
+aimé que lui, Stéphane, son Stéphane !…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5">LA FOUILLE</h2>
+
+
+<p>Le grand café marseillais étalait ses tables dans
+le soleil et le vacarme. L’assemblée des consommateurs
+y était plus bizarrement cosmopolite que
+jamais car l’armistice venait de rétablir les services
+de paquebots.</p>
+
+<p>Je regardais le visage, les silhouettes, j’écoutais
+les jargons. Soudain, j’eus l’impression de connaître
+un maigre gentleman voûté, aux traits tombants
+sous des cheveux en désordre, aux habits déformés
+qui, immobile devant un verre de liqueur,
+contemplait vaguement les mâts et la lumière du
+Vieux Port… N’était-ce point… eh oui, je ne me
+trompais pas, c’était Jacques Neville, qu’on avait
+dit mort… Jacques Neville, mon camarade de
+Louis-le-Grand, le malheureux héros d’une affaire
+tragique dont seul je sais le secret.</p>
+
+<p>Son regard bleu pâle, comme usé, rencontra le
+mien et se détourna.</p>
+
+<p>« Chasseur ! de quoi écrire !… portez cette
+lettre à ce monsieur à cheveux gris qui est tout
+seul là-bas… »</p>
+
+<p>J’ai écrit : « <i>Mon cher Neville, ne veux-tu pas
+causer quelques minutes avec moi ?</i> »</p>
+
+<p>Il a le pli. Il décachette. Il griffonne une réponse.</p>
+
+<p>Oh ! il paye, me salue, et s’en va, courbé, le pas
+incertain, lamentable… La foule se referme sur
+lui…</p>
+
+<p>Sa réponse, d’une écriture tremblée, dit : « <i>Non,
+je n’existe plus. Merci !</i> »</p>
+
+<p>Le chasseur sait de lui que c’est un original
+qu’on voit toujours seul et qui parfois s’enivre…</p>
+
+<p>Et l’aventure d’il y a vingt ans me surgit avec
+une netteté crue, comme si le soleil provençal
+avait illuminé soudain un coin de ma mémoire.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le fumoir chez le banquier Destieux, après
+dîner. Un dîner de huit camarades hommes, anciens
+élèves de Louis-le-Grand, présidé par la
+femme de notre hôte, cette adorable Suzy Destieux
+dont la célèbre beauté était spécialement éclatante
+ce soir-là.</p>
+
+<p>Elle vient de nous quitter à cause de nos
+cigares…</p>
+
+<p>Jacques Neville est accoudé à la cheminée.
+Grand, athlétique, brillant causeur, très érudit,
+avec une pointe de timidité qui le rendait plus
+charmant encore, il débutait aux Affaires Étrangères
+et son avenir semblait considérable.</p>
+
+<p>Un autre de nos condisciples, Christian, l’explorateur
+Christian auquel la France doit de si utiles
+territoires en Afrique, un gaillard brun, obèse,
+au teint déjà touché de jaune par le paludisme,
+nous raconte des histoires de mines de diamants.</p>
+
+<p>Sa parole, très expressive, avec une nuance
+d’accent bourguignon, a vraiment fait disparaître
+le petit salon art nouveau… nous sommes dans la
+mystérieuse brousse africaine, sous le ciel aveuglant,
+parmi des noirs… nous respirons des odeurs
+de campements et de fauves, nous entendons le
+continuel tam-tam hypnotiseur d’un village nègre.</p>
+
+<p>« Quant à ce diamant qui coûta dix-sept existences
+humaines et qui ne vaut guère que trois
+cent mille francs, le voici… »</p>
+
+<p>Et Christian sort d’une poche de son gilet blanc
+le diamant, gros comme une noisette, à peine
+taillé, dont il vient de nous conter les aventures.</p>
+
+<p>Le fumoir reparaît autour de nous. Des cigarettes
+s’étaient éteintes pendant le récit.</p>
+
+<p>Chacun veut voir cette pierre étonnante. Elle
+passe de main en main. Je suis le dernier à l’examiner.
+Elle ne paye pas de mine, presque brute
+encore, et il faut, pour en concevoir la valeur,
+l’imaginer taillée, polie et scintillant sur une poitrine
+de femme, au bas d’une chaînette de platine.</p>
+
+<p>Je la pose, avec précaution, sur la table autour
+de laquelle nous faisions cercle.</p>
+
+<p>Soudain, les lampes électriques pâlissent,
+s’éteignent. Rires. La fâcheuse panne !… Elle fut
+courte d’ailleurs. Christian eut à peine le temps
+de nous expliquer que la nuit tombait aussi brusquement
+sous les tropiques.</p>
+
+<p>Les filaments rougissent dans les ampoules et
+revoici la lumière ordinaire.</p>
+
+<p>Mais le diamant, qu’aux yeux de tous j’ai placé
+sur la table, <i>n’y est plus</i> !…</p>
+
+<p>Émotion… Où donc est-il ?… Il a dû tomber à
+terre…</p>
+
+<p>Recherches fiévreuses. On examine le plancher,
+on déplace les meubles : rien…</p>
+
+<p>Christian affectait de prendre plaisamment
+l’aventure. Mais le visage barbu de Destieux se
+congestionnait de colère… à Louis-le-Grand puis
+dans la vie Destieux fut toujours violent ; ses employés
+le redoutaient, on disait même que ses
+crises brutales de jalousie rendaient sa femme fort
+malheureuse…</p>
+
+<p>On recommence les recherches. Elles étaient
+d’autant plus faciles que les meubles étaient « art
+nouveau » très simples, et qu’ils ne comportaient
+pas de coussins, pas de tentures, pas d’armoires, ni
+de guéridons à tiroirs.</p>
+
+<p>Personne n’était entré. Personne n’était sorti…</p>
+
+<p>Or, ce fut en vain qu’on s’acharna. Après trois
+quarts d’heure, le diamant demeurait introuvable.</p>
+
+<p>Nous nous regardions…</p>
+
+<p>Destieux dit alors sèchement :</p>
+
+<p>« Il n’y a pas de voleurs parmi nous. C’est entendu.
+Mais ce diamant a disparu d’une façon…
+vraiment surprenante. Si nous nous en tenions à
+ces recherches, qui sait, nous conserverions peut-être
+quelque arrière-pensée les uns sur les autres.
+Il n’y a qu’un moyen d’éviter cela : traitons-nous
+comme si nous ne nous connaissions pas ! Retournons
+nos poches !… Et je donne l’exemple… »</p>
+
+<p>Non seulement la proposition fut bien accueillie,
+mais elle dissipa l’embarras qui planait…</p>
+
+<p>Destieux vide et retourne ses poches, secoue son
+mouchoir, fait examiner son porte-monnaie puis
+il retire son habit, ses escarpins et exige qu’on
+palpe ses manches, son torse, ses jambes.</p>
+
+<p>Ensuite je fais de même et avec d’autant plus
+de minutie que j’ai été le dernier à avoir le diamant
+entre les mains.</p>
+
+<p>La fouille continue, sérieuse, attentive, et non
+en simple formalité.</p>
+
+<p>Elle n’a donné encore aucun résultat. Et pourtant
+tout le monde y a passé, sauf Jacques
+Neville…</p>
+
+<p>On se tourne vers lui : il est très pâle… les
+doigts de ses mains se crispent, s’allongent…
+Ses lèvres remuent, mais demeurent muettes.</p>
+
+<p>« Messieurs, dit-il enfin avec effort, d’une voix
+haletante, lointaine, que nous ne reconnûmes pas,
+je ne peux me résoudre à être fouillé… Je n’ai pas
+le diamant sur moi, je le jure sur l’honneur !…
+j’aime mieux prendre la responsabilité pécuniaire
+de sa perte que subir une pareille humiliation…
+Monsieur Christian, vous avez dit tout à l’heure
+que cette pierre valait trois cent mille francs, vous
+recevrez demain un chèque pour cette somme… »</p>
+
+<p>Il y eut un affreux silence… Puis l’un de nous,
+un méridional assez emporté, s’écrie :</p>
+
+<p>« Il faut pourtant savoir… »</p>
+
+<p>Il s’approche de Neville, les mains tendues et
+il reçoit de l’athlétique diplomate une bousculade
+qui le précipite à l’autre bout de la pièce parmi les
+chaises renversées.</p>
+
+<p>Destieux sonna et dit au valet qui parut :</p>
+
+<p>« Reconduisez M. Neville… »</p>
+
+<p>Comme Jacques commençait, devant la haie des
+regards méprisants, une sortie qu’il voulait digne,
+M<sup>me</sup> Destieux entra si jolie, un peu « poupée »
+avec son visage lisse, pur, sous les boucles blondes
+avec ses yeux enfantins, son sourire immobile,
+mais si jolie vraiment !</p>
+
+<p>« Qu’y a-t-il donc ? » demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Destieux, le violent Destieux qui jusqu’alors
+s’était contenu mieux que je ne l’aurais supposé,
+répondit :</p>
+
+<p>« Je chasse cet individu… ce voleur !… »</p>
+
+<p>Neville, déjà dans le cadre de la porte, se retourna
+brusquement en une attitude de meurtre…
+Je n’ai jamais vu physionomie plus menaçante…
+Destieux reprit, avec une hâte où il y avait quelque
+peur physique :</p>
+
+<p>— Alors, faites comme nous tous… Montrez ce
+que vous avez dans vos poches… Laissez-vous
+fouiller ! »</p>
+
+<p>Neville regarda M<sup>me</sup> Destieux dont le petit
+sourire de danseuse anglaise ne bougeait pas… Il
+la regarda… Oh ! je me rappellerai toujours ce
+regard…</p>
+
+<p>Puis il sortit…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En rentrant chez moi, je le trouvai marchant
+de long en large devant la porte de mon domicile…
+A Louis-le-Grand j’avais été son meilleur ami.</p>
+
+<p>« Vous me croyez coupable ?…</p>
+
+<p>— Votre attitude ne justifie-t-elle pas au moins
+le soupçon ?…</p>
+
+<p>— Vous allez la comprendre… »</p>
+
+<p>Il monta chez moi. La porte close, il cria :</p>
+
+<p>« Fouillez-moi !… oui, maintenant… vous…
+j’y tiens…</p>
+
+<p>— Mais ce ne sera pas une preuve !… en chemin
+vous avez pu vous débarrasser du diamant !…</p>
+
+<p>— Pardon… ce sera la preuve… ou tout au
+moins l’explication… Fouillez-moi !… »</p>
+
+<p>Il aurait pu vider lui-même ses poches. Mais,
+il avait perdu tout son sang-froid… il tenait à continuer
+la scène du fumoir…</p>
+
+<p>Sa voix avait une insistance si douloureuse que
+j’obéis… et dans la poche intérieure de son habit
+je trouve un paquet de quelques lettres et le petit
+bouquet que, pendant le dîner, portait à son corsage
+la femme de notre hôte, la jolie Suzy Destieux !
+Les lettres étaient d’elle aussi…</p>
+
+<p>« Voilà l’explication… Même à vous je n’aurais
+pas dû la donner, puisque l’honneur de la pauvre
+petite est en jeu… mais comprenez mon désespoir,
+mon abominable désespoir !… Vous savez quelle
+brute jalouse est son mari… Tout le monde aurait
+reconnu le bouquet… Destieux aurait lu les lettres…
+C’était la vie de Suzy, ou la mienne. Que
+faire maintenant ?… »</p>
+
+<p>Il sanglotait, son grand corps écroulé dans un
+fauteuil !</p>
+
+<p>Je lui serre les mains, je l’assure de mon estime,
+de mon dévouement. Et j’examine avec lui la
+situation, dans tous ses aspects dont pas un n’était
+favorable… Que faire ?… Trouver, non seulement
+le diamant, mais surtout, le voleur…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Dès neuf heures du matin, nous voici dans une
+agence de police privée dont le directeur, un petit
+vieillard élégant, à nez pointu de fouine, nous
+écoute sans mot dire, prend des notes, demande
+des arrhes considérables, puis annonce qu’il va
+« mettre l’affaire en main » et que nous n’avons
+plus qu’à attendre.</p>
+
+<p>Le surlendemain il nous cachait avec lui dans
+l’arrière-boutique d’un joaillier israëlite de Vaugirard
+auquel une femme du peuple avait voulu
+vendre une pierre non taillée et volumineuse…
+Elle devait revenir aujourd’hui…</p>
+
+<p>Cette arrière-boutique, une sorte de cave, sentait
+la limaille et le vinaigre. Le métro qui passait
+en dessous nous massait de sa trépidation,
+chaque trois minutes…</p>
+
+<p>L’attente fut longue, avec d’angoissantes incertitudes,
+car il y eut diverses clientes avant la
+nôtre…</p>
+
+<p>Enfin, le joaillier nous rejoint sous un prétexte,
+nous montre un diamant — qui est bien celui de
+Christian !</p>
+
+<p>Nous faisons irruption… La personne du peuple
+n’est autre que Suzy Destieux sous le manteau
+de sa femme de chambre et ses cheveux blonds
+cachés par une gaze !…</p>
+
+<p>Ah ! le face à face de ces deux êtres !… Leur
+explication tragique sans souci du joaillier qui
+adossé à sa porte répétait : « En se dépêchant,
+Messié !… En se dépêchant, Messié… »</p>
+
+<p>Tombée à genoux le visage grimaçant de larmes,
+l’admirable blonde avoua : le diamant a roulé sur
+la table que quelqu’un a dû heurter par mégarde
+dans l’obscurité… il s’est logé en tombant dans
+une déchirure du tapis qui recouvrait cette table…
+on a dû l’enfoncer davantage entre l’étoffe et la
+doublure en secouant le tapis. Suzy le découvrit
+par hasard le lendemain matin !… et alors elle se
+rappela ses notes de couturière…</p>
+
+<p>Le détective voulait la faire arrêter. Mais
+Neville, trébuchant, les dents claquantes, ouvrit
+la porte et la désigna à la femme du banquier…
+Elle s’en alla, heureuse d’en être quitte ainsi, sans
+un mot de regret…</p>
+
+<p>« Nafkè… Nafkè !… » marmonnait le bijoutier
+juif…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>On fit parvenir le diamant à Christian, sous un
+prétexte choisi avec soin mais qui ne pouvait être
+bon. Tout le monde crut que Neville restituait, et
+même qu’il ne restituait que faute d’avoir pu négocier
+la pierre précieuse. Peut-être eût-il mieux
+valu envoyer à l’explorateur le chèque promis — mais
+Neville était peu fortuné et, après un tel
+scandale, il n’eût pas trouvé de prêteur.</p>
+
+<p>Considéré comme un voleur, il dut quitter les
+Affaires Étrangères, démissionner de deux grands
+cercles, fuir Paris. Il voyagea plusieurs années.
+A son retour, je le revis fiancé à une jeune fille
+qu’il aimait intensément. Une lettre anonyme
+conta l’histoire du diamant et le mariage fut brisé
+à la veille d’être conclu. J’allai trouver le presque
+beau-père et, sous le sceau du secret, je lui fis
+connaître la vérité. Il ne me crut pas.</p>
+
+<p>Alors le pauvre garçon disparut. Je le pensais
+mort depuis longtemps… M<sup>me</sup> Destieux est encore
+d’une grande beauté. On cite la persistance de sa
+jeunesse. Parfois, au théâtre, je la croise. Son
+regard de baby rencontre le mien sans trouble. Se
+souvient-elle ?</p>
+
+<p>… Elles méritent de la défiance ces femmes toujours
+adolescentes, dont le visage d’ingénue n’acquiert
+dans la vie aucune expression, aucune ride,
+aucune lassitude. Elles n’aiment ni ne souffrent.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6">LES ÉVADÉS</h2>
+
+
+<p>« Pastier t’avait dit qu’en vingt-quatre heures
+on s’rait à la frontière suisse… Ça fait juste trois
+jours qu’on s’est évadé et nous v’là encore en
+plein pays boche… Y a pas d’erreur, on y est
+encore, on y est si tellement qu’on n’ose pas montrer
+son blair hors des bois et que si qu’on nous
+rencontrerait on serait foutus, et comment !… Et
+tu n’sais même plus l’chemin, toi un môme qu’a de
+l’instruction… Tu bigles d’après l’soleil pour
+t’rend’ compte d’quel côté c’est l’Sud, et on va
+par là… J’en f’rais autant, moi, Blin, que j’suis
+qu’plombier-zingueur… A quoi ça t’sert d’avoir
+suivi toutes sortes de classes… C’qu’y a d’plus
+embêtant c’est les provisions !… a sont presque
+finies, les provisions, et quand a l’seront tout à
+fait on aura l’choix : ou claquer au pied d’un arbre
+ou s’laisser reprendre, c’est-à-dire claquer aussi
+par suite des punitions qu’on nous foutra… Pas
+très bath c’qui nous attend, d’une façon comme
+ed’lautre !… »</p>
+
+<p>Et Blin croisa les bras en renversant en arrière
+sa géante silhouette. Son visage touffu d’ouvrier
+était rougi par le crépuscule filant entre les
+branches.</p>
+
+<p>Pastier rajustait nerveusement son binocle.
+Petit, fluet, pâle, paraissant moins que ses vingt-deux
+ans, il avait dirigé l’évasion. Les reproches
+lui causaient un gros chagrin nerveux de gosse…</p>
+
+<p>Ils reprirent en silence leur marche dans la
+forêt…</p>
+
+<p>Prisonniers l’un de Charleroi, l’autre de Maubeuge,
+ils s’étaient enfuis du terrible camp de
+Rigenburg avec leurs économies de boîtes de
+conserves et grâce à des vêtements civils obtenus
+sous prétexte d’une représentation théâtrale. Ils
+avaient d’abord suivi la grand’route, marchant la
+nuit, se cachant le jour. Mais, à cause des patrouilles
+devenues fréquentes, ils avaient dû se
+jeter dans les bois, les grands bois sauvages qui
+descendent les pentes du duché de Bade jusqu’au
+Rhin… Le Rhin ! leur but, là-bas, vers le Sud.
+Qu’ils l’atteignent en un point quelconque, entre
+Schaffouse et Bâle, qu’ils le traversent malgré les
+sentinelles, et c’est la Suisse, la bonne Suisse miséricordieuse !…</p>
+
+<p>… Ils marchèrent longtemps encore, ce soir-là,
+dans le noir intense, le silence, l’humidité, de
+l’énorme forêt, ils marchèrent sans se parler, sans
+se voir ; l’un sentant à côté de lui le piétinement
+de l’autre, et les bras tendus à cause des arbres…</p>
+
+<p>La voix de Pastier dit :</p>
+
+<p>« Écoute, Blin, il doit être minuit. On n’y voit
+goutte. Dormons un peu. Le jour paraît dans deux
+ou trois heures. Alors, on s’débrouillera… »</p>
+
+<p>A tâtons, ils trouvèrent un endroit du sol presque
+sec, sous un sapin. Roulés chacun dans une
+grosse couverture de cheval, ils s’étendirent côte
+à côte, le paquet des provisions à leurs pieds.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Soudain Pastier sortit du sommeil. Avait-il entendu
+réellement, ou en rêve, s’éloigner un froissement
+de feuilles, de branchages ?… Ses yeux
+grands ouverts n’apercevaient que le noir intense
+de la nuit… Une bête sauvage errant dans la forêt
+nocturne, sans doute ?… Elle n’avait pas dérobé
+les provisions ?… Non !… Il les sentait à ses
+pieds…</p>
+
+<p>Ces provisions !… des boîtes de conserves… du
+pain séché… des saucisses !… Elles eussent suffi
+à Blin <i>ou</i> à lui, à <i>un seul</i>, pour atteindre la frontière
+malgré les erreurs de route, les retards. Mais
+pas <i>à deux</i>…</p>
+
+<p>L’instant viendra où ils devront se livrer
+pour ne pas périr d’inanition… Ils connaîtront les
+horreurs des représailles teutonnes…</p>
+
+<p><i>Un seul</i> pouvait se sauver. Lui ou Blin… Un
+seul !… Lequel ?…</p>
+
+<p>Du vent d’est s’était levé et sifflait monotonément
+dans le faîte des grands arbres…</p>
+
+<p>Pastier… peu à peu… insensiblement… avec de
+menus efforts silencieux… sortit de sa couverture…
+Il se dressa…</p>
+
+<p>Le voici debout : sur un morceau de papier, il
+griffonne d’une grosse écriture : « <i>Mon vieux
+Blin, je te laisse les vivres et je m’en vais, seul.
+Continue dans la même direction. Bonne chance !</i> »</p>
+
+<p>Puis à tâtons il pose le papier sur Blin enroulé
+dans sa couverture, et il s’éloigne en silence.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Bientôt une demi-lueur blafarde filtra des feuillages.
+Des oiseaux transis pépièrent.</p>
+
+<p>Pasquier marchait vite, à grandes enjambées.
+Au petit matin il ne risquait ni les heurts de
+troncs d’arbres, comme la nuit, ni les rencontres
+dangereuses comme le jour…</p>
+
+<p>En serrant les dents, en crispant les poings, en
+comptant : « Une, deux !… une, deux !… » il
+tâcha de dompter l’immense lassitude de ses
+jambes surmenées, de son cerveau ahuri par le
+manque de sommeil… Il était musculairement très
+débile et, depuis l’évasion, il n’avait pas dormi
+plus de deux heures de suite…</p>
+
+<p>Les pommes de pins roulaient sous ses pas, ou
+bien, dans les bas-fonds, de la vase sournoise menaçait
+de l’enliser…</p>
+
+<p>Comme il sautait un fossé son lorgnon y tomba.
+A grand’peine, avec des gestes d’aveugle, il parvint
+à le retrouver — intact, heureusement !</p>
+
+<p>A midi, il atteignit une lisière ; la forêt, après
+les ondulations d’une grande plaine où étincelaient
+quelques villages, reprenait, à l’horizon bleuâtre
+là-bas… Il dut attendre la nuit, à plat ventre dans
+un fourré épineux près duquel si souvent des
+gens passaient qu’il n’osa s’endormir par crainte
+de déceler sa présence en ronflant.</p>
+
+<p>La faim lui donnait des brûlures d’estomac et
+des nausées. Pour la calmer il mâchonna des racines
+qui laissèrent dans sa bouche une amertume
+acide…</p>
+
+<p>Il se rappela les bonnes conserves odorantes
+abandonnées à Blin !…</p>
+
+<p>La nuit venue, comme, en traversant la plaine,
+il passait près d’un village, un chien de berger se
+rua vers ses jambes, le mordit à une cheville. A
+coups de pied et avec des cailloux, il parvint à
+l’éloigner. Il banda la blessure avec son mouchoir
+et il reprit sa terrible marche en boitant… Enfin il
+atteignit l’obscurité plus épaisse des bois… Là il
+eut une chance : celle de rencontrer, par hasard,
+un buisson de mûres !… A les fiévreusement cueillir,
+à n’en vouloir pas laisser une, il ensanglanta
+ses mains tâtonnantes…</p>
+
+<p>Il se sentit plus fort. Et cette nuit-là il ne s’arrêta
+point ; mais, plusieurs fois, tout en marchant,
+il crut s’éveiller avec la conscience qu’il venait de
+parler à haute voix… Et il marchait, marchait
+toujours, divaguant, cauchemardant, se cognant
+aux arbres… Il étouffait d’une chaleur sèche. Son
+pouls battait vite, vite, incomptable. Et il eut
+d’affreux accès de faim… Il ne s’en tenait plus à
+envier Blin : il regrettait l’immonde gamelle boche
+de Rigenburg… Comme il l’eût savourée !…</p>
+
+<p>L’aurore bleuissait les clairières quand il traversa,
+difficilement, un ruisseau forestier, l’eau
+jusqu’aux genoux. Cela rétrécit encore ses souliers
+qui le meurtrirent de plus en plus. A bout
+d’endurance, il les retira, mais le sentier était
+caillouteux, il dut les remettre et l’avance lui
+devint une torture…</p>
+
+<p>Sa jambe mordue étant enflée, chaude… Il pleurait
+de douleur, en se traînant, il pleurait à gros
+sanglots… Une racine le fit choir… Il resta sur
+les pierres du sentier tel qu’il y était tombé ; et il
+s’endormit.</p>
+
+<p>Midi scintillait quand un vieux paysan badois
+le secoua par le bras et, en allemand, l’avertit
+qu’il était dangereux de cuver sa bière au soleil.</p>
+
+<p>« Ya… ya… » balbutia Pastier.</p>
+
+<p>Le rustre s’éloignait en riant.</p>
+
+<p>Il eut grand’peine à se remettre debout, à s’y
+maintenir. Des nuées d’étincelles blanches pétillaient
+dans sa vue. Au hasard, il arracha des
+feuilles autour de lui, en combla sa bouche, les
+mâcha, avala… Mais ce fut en vain qu’il essaya
+d’avancer parmi les fourrés !… Il n’avait plus la
+force d’écarter les branches, de réfléchir à la
+bonne direction approximative… C’était la fin…
+Il se sentait tranquille vis-à-vis de lui-même, tout
+excusé… il avait fait son possible… Maintenant
+il allait se laisser arrêter par n’importe qui, sur
+la route — qu’il distinguait à travers les feuillages…
+Après on lui donnerait bien un peu de
+soupe…</p>
+
+<p>Trébuchant, il atteignit la grand’route en
+pente. Mais quelle vivifiante, quelle inouïe surprise :
+à quelques kilomètres un fleuve bleu sinuait…
+le Rhin… Ah ! comme il le reconnut, quoiqu’il
+ne l’eût jamais vu que sur des cartes postales
+illustrées… Au delà c’était la Suisse, la liberté !…</p>
+
+<p>Ah ! sans cette atroce faim, peut-être qu’il…
+Mais il aperçut dans la poussière un sale morceau
+de pain, informe, piétiné. Il le mangea, délicieusement…
+Puis il suivit la route. Aux gens qu’il
+croisait, il disait : « <i lang="de" xml:lang="de">Guten Tag</i> » ; ils ne
+s’étonnaient point que ce pauvre boiteux, si
+maigre et si pâle, phtisique sans doute, ne fût
+point à la guerre…</p>
+
+<p>Le Rhin grandissait… Mais, de loin, une
+patrouille héla Pasquier !… La forêt bordait toujours
+la route : il s’y précipita en courant maigre
+la douleur de sa jambe blessée, et ses souliers
+torturants… Plusieurs détonations sèches retentirent…
+des balles cassèrent près de lui des branchages,
+ricochèrent de tronc en tronc en piaulant…
+Il avait perdu son binocle… Il ne voyait
+plus que des formes confuses… Il courut encore,
+désespérément…</p>
+
+<p>Des pas pesants le poursuivaient… Enfin ils
+s’éloignèrent… Le silence forestier…</p>
+
+<p>Alors, à bout de respiration et d’énergie, il
+s’abattit à la renverse et ne bougea plus.</p>
+
+<p>Il reprenait lentement conscience… mais sa
+mémoire ne lui apportait que des images confuses…
+Et qui donc, au-dessus de lui, trempait
+sa main dans une casquette pleine d’eau, lui
+aspergeait le visage, trempait sa… Blin ?…
+Était-ce à Blin cette tête de mourant qui vivait
+tout de même sous ses touffes informes de barbe
+et ses cheveux emmêlés ?</p>
+
+<p>Il reconnut la voix faubourienne, bien qu’elle
+fût bizarrement rauque, et gutturale comme si
+les lèvres eussent perdu la force de remuer.</p>
+
+<p>« Mon p’tit gars, c’est’core une veine que j’t’aie
+aperçu là, à tourner de l’œil… Allons, ouste ! V’là
+la nuit bientôt… Y a des barques tant et plus
+amarrées au bord du Rhin qu’est à trois minutes
+d’ici et pas d’sentinelles auprès… d’puis tantôt
+que j’l’observe… Dès qu’y fera noir on traversera
+en pépères… C’est pus qu’un p’tit effort. On est
+sauvés !…</p>
+
+<p>— Sauvés ?</p>
+
+<p>— Mais oui !… Ouste que j’te dis… Seulement,
+j’ai pas bouffé depuis que j’t’ai plaqué
+là-bas pendant que tu roupillais… Y t’resterait
+pas des fois un peu de conserves ?…</p>
+
+<p>— Mais Blin, c’est moi qui… Voyons, le
+paquet aux conserves, il était bien là quand je
+suis parti… Et mon papier… »</p>
+
+<p>Ils s’expliquèrent. Et le plombier-zingueur
+conclut :</p>
+
+<p>« On a eu la même idée ! Quand t’as cru
+m’quitter, j’étais déjà fichu le camp te laissant
+les provisions, après avoir fourré un fagot dans
+ma couverture pour qu’tu t’aperçoives de mon
+absence l’plus tard possible… c’est sur c’t’espèce
+d’mannequin qu’t’as mis ton papier… Elles sont
+encore là-bas, nos pauvres conserves ! Et, en
+se sacrifiant l’un pour l’autre, on a failli claquer
+d’faim chacun de not’ côté… Hein, mon p’tit,
+on est des frères ! »</p>
+
+<p>Riant, pleurant, ils s’embrassaient.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7" title="LA FENÊTRE BARRÉE">LA FENÊTRE BARRÉE<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> D’après Amb. Bierce.</p>
+</div>
+
+<p>Alors, l’horreur de la forêt non défrichée,
+obscure, impénétrable, pestilentielle, couvrait la
+contrée qui sourit maintenant, au nord de Cincinnati.</p>
+
+<p>Çà et là, en quelques clairières créées par la
+foudre, des trappeurs, isolés, menaient une existence
+sauvage. Une fois l’an ils sortaient des bois,
+à grand’peine, pour vendre des fourrures et
+acquérir de la poudre, du plomb, de la quinine,
+et des conserves.</p>
+
+<p>D’ordinaire c’étaient des violents qui avaient
+fui la justice de leur pays ou qui redoutaient une
+vengeance particulière. Ou bien encore des misanthropes,
+des demi-fous, que l’affreuse solitude
+réjouissait…</p>
+
+<p>Cet immense tombeau végétal abaissait promptement
+l’être humain… Quand ils descendaient,
+longeant le fleuve, vers d’autres hommes, plusieurs
+jours leur étaient nécessaires pour rapprendre
+à parler…</p>
+
+<p>L’un d’eux, un vieillard trapu, de rude aspect,
+nommé Murlock, habitait, non loin de la lisière
+sud, une hutte de bois dont la fenêtre était barrée — oui,
+barrée avec des poutres, des lattes, clouées
+en désordre, hâtivement, rageusement, les unes
+sur les autres… on semblait avoir voulu, non
+seulement obturer la fenêtre, mais l’enfouir,
+l’oublier… Murlock la remplaçait par la porte
+qu’il tenait sans cesse ouverte, même la nuit,
+malgré le danger des reptiles et des fauves…</p>
+
+<p>On ignorait pourquoi la fenêtre de cette hutte
+demeurait aussi obstinément barrée. Le vieil
+homme prenait un air menaçant dès qu’on le
+questionnait…</p>
+
+<p>Il me servait parfois de guide ; c’est grâce à
+lui que j’ai tué une dizaine de panthères. Il me
+témoignait une sorte de rude affection. J’osai
+l’interroger au sujet de sa fenêtre. Il me regarda
+fixement, furieusement, puis s’enfonça dans la
+brousse et ne reparut pas de trois jours.</p>
+
+<p>Je devais pourtant connaître son secret : après
+sa mort, le shériff du district m’apporta son vieux
+fusil à piston, qu’il m’avait légué, et aussi une
+lettre : une lettre sans orthographe, écrite d’une
+main enfantine sur du gros papier, et que le trappeur
+avait dû passer bien du temps à rédiger.</p>
+
+<p>Elle me disait l’histoire mystérieuse de la
+fenêtre…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quand Murlock, jeune, athlétique, s’était bâti
+cet asile dans la forêt vierge, poursuivre des
+fauves et vivre de leurs dépouilles, lui semblait
+le plus magnifique destin… L’attente de l’animal
+guetté pendant des heures, le craquement de
+branches qui en annonce l’approche, l’anxiété de
+ne pas savoir s’il traversera, et assez lentement
+pour le coup de feu, cette clairière pénétrée de
+lune, la joie de voir la rage tumultueuse du fauve
+tombé à travers les branchages dans la trappe,
+toutes ces émotions profondes en la race pour
+avoir été vécues par l’humanité primitive et que
+le civilisé retrouve dans le sport ou dans le poker,
+lui semblaient les seules assez intenses pour lui.</p>
+
+<p>Son bonheur fut complet quand la fille d’un
+cabaretier qui, à dix lieues de la forêt, vendait à
+boire, bouteille d’une main, revolver Colt de
+l’autre, consentit à partager sa vie sauvage. Elle
+était d’une éclatante beauté rousse. Les partis ne
+lui manquaient pas. On s’était battu à cause d’elle.
+Quand elle entendit Murlock parler de ses aventures
+dans la forêt multiforme, bruissante et
+redoutable, il lui sembla regarder un beau livre
+d’images. Malgré son père, elle épousa le jeune
+trappeur — qui, le matin même du mariage, rencontra
+en duel, avec des conditions féroces, deux
+prétendants évincés…</p>
+
+<p>Juste après le <i>oui !</i> devant le clergyman en
+tournée, il s’évanouit, ayant perdu beaucoup de
+sang par plusieurs blessures…</p>
+
+<p>… Elle lui fut l’épouse, la famille, l’humanité.
+Cette civilisation, dont ils entendaient parler, ne
+les attira jamais. La solitude centuplait leur tendresse.
+Ils s’aimaient, enfantinement, totalement…</p>
+
+<p>Plusieurs années bienheureuses passèrent,
+promptes comme des jours…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Murlock était le maître des grands carnassiers.
+Mais ils ne sont pas redoutables pour qui peut
+attendre le moment propice de tirer. Le péril de
+la forêt est dans la faune infiniment petite, dans
+les hordes microbiennes nées des putréfactions
+végétales et animales…</p>
+
+<p>Un soir, en revenant de visiter des trappes de
+panthères, Murlock ne fut pas reconnu par sa
+femme. Étendue sur le plancher, brûlante de
+fièvre, elle balbutiait et pleurait…</p>
+
+<p>Ni médecin, ni voisin à moins de vingt lieues.
+D’ailleurs, comment la quitter !… Il la soigna,
+éperdument, de ses grosses mains maladroites.
+jusqu’à ce que les yeux lui fissent mal, il chercha
+dans un vieux manuel de médecine, datant
+de quatre-vingts ans, un diagnostic et des
+recettes…</p>
+
+<p>Après plusieurs jours de divagation, soudain,
+un midi, elle parut reprendre conscience. Son
+regard parcourut avec lenteur la hutte de bois,
+où la dévorante lumière d’été entrait par la fenêtre
+grande ouverte, puis, s’arrêtant sur Murlock,
+il prit une expression terrible de douleur et d’effroi.</p>
+
+<p>Elle esquissa un geste d’adieu qu’interrompit
+la lourde chute de sa main… Après quelques
+hoquets, elle eut comme visage un masque de cire
+aux yeux vitreux sous les mèches blondes
+mouillés…</p>
+
+<p>Murlock, qui n’avait jamais vu s’éteindre un
+être humain, couvrit de sanglots la forme froide,
+pendant des heures et des heures — des jours
+peut-être… Fermer des chers yeux fut terrible
+à son amour…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La solitude lui sembla brusquement atroce. La
+forêt l’entourait d’épouvantes insoupçonnées. En
+veillant l’inerte aimée, il gardait son fusil près de
+lui et renouvelait parfois l’amorce.</p>
+
+<p>Enfin il se souvint que les pauvres morts doivent
+être préparés pour le repos sans réveil au sein de
+la nature créatrice et miséricordieuse…</p>
+
+<p>Il étendit le corps, qui était resté souple, sur la
+longue table en bois rude, la chère table de leurs
+repas !</p>
+
+<p>Il peigna, enroula, coiffa, l’admirable chevelure
+rousse. Il joignit les doigts et maintint les poignets
+avec un ruban, brin de luxe retrouvé au fond d’un
+coffret…</p>
+
+<p>Quelle douleur en ces préparatifs — qu’il acheva
+comme la forêt devenait nocturne, hostile…</p>
+
+<p>Il avait creusé la tombe avec le pic qui lui servait
+pour les trappes à fauves…</p>
+
+<p>Ce serait pour l’aurore…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Après avoir embrassé encore une fois les paupières
+closes de l’aimée, il s’assit contre la table,
+à la place qui lui était ordinaire pendant les repas,
+les coudes sur l’âpre bois, la tête dans les mains…</p>
+
+<p>La terne lueur d’une puante lampe à huile
+donnait, sur le visage détendu qu’il regardait
+désespérément, qu’il voulait voir jusqu’à la dernière
+seconde…</p>
+
+<p>Mais la fatigue ignore nos émotions. Le pauvre
+homme n’avait pas dormi depuis longtemps ; le
+vent léger, qui entrait par la fenêtre ouverte,
+caressait ses brûlantes paupières ; c’était l’heure
+ordinaire de son repos. Un irrésistible sommeil
+l’accabla…</p>
+
+<p>… Quelque temps après, soudain, il s’éveilla
+net… pour écouter !… pour écouter… Il ne lui restait
+aucune somnolence… Il lui semblait qu’avant
+ce réveil il avait entendu… entendu quoi ?…</p>
+
+<p>La lampe s’était éteinte… Silence épais…</p>
+
+<p>A côté de la forme inerte, il regardait intensément
+dans l’obscurité… Il n’apercevait rien et
+ignorait ce qu’il cherchait à voir… Sa respiration
+était suspendue, son sang immobile.</p>
+
+<p><i>Quoi</i> donc l’avait éveillé, oui, <i>quoi</i> ?…</p>
+
+<p>Et <i>où</i> était-ce ?…</p>
+
+<p>Les légendes fantastiques de la forêt surgirent
+confusément à sa mémoire… blanches silhouettes
+errant, en peine, la nuit…, visages aux yeux de
+feu qui, de tronc en tronc, vous suivent… aigre
+voix susurrant à l’oreille du trappeur qu’il ne
+reverra pas sa hutte…</p>
+
+<p>Murlock voulut réagir…, il fit un effort mental — mais,
+horreur ! la table sur laquelle il était
+toujours accoudé, <i>remuait légèrement</i>… et il
+entendit un <i>pas</i> dans la chambre… Non, <i>des pas</i> !…
+comme des pieds nus marchant sur le plancher…</p>
+
+<p>Qui marchait ainsi dans les ténèbres, près de
+lui ?…</p>
+
+<p>La peur paralysa Murlock, le contraignit à ces
+secondes d’attente garrottée qui semblent des
+heures… Il n’avait jamais veillé de cadavre…
+L’effroi était plus fort… Vainement voulut-il murmurer
+le nom de l’épouse, étendre la main vers
+elle… elle, là, si près de lui, sur la longue table…
+Sa voix, sa main, n’obéirent pas…</p>
+
+<p>Une forte impulsion poussa la table contre sa
+poitrine… en même temps qu’il entendait, qu’il
+sentait, une lourde chute sur le plancher…</p>
+
+<p>Et des sons rauques, étouffés, inhumains, s’élevèrent
+dans la hutte…</p>
+
+<p>L’excès même de la terreur rendit à Murlock
+ses facultés. Il étendit les bras sur la table, pour
+étreindre, pour protéger, la forme chérie.</p>
+
+<p><i>Il n’y avait rien sur la table !…</i></p>
+
+<p>La démence contraint à agir ; à agir n’importe
+comment… Murlock saisit son fusil qui était pendu
+derrière lui et, sans épauler, il fit feu dans les
+ténèbres…</p>
+
+<p>Et, à l’éclair du coup, il aperçut une énorme
+panthère tirant le corps de sa femme vers la
+fenêtre ouverte, les crocs enfoncés dans sa gorge.</p>
+
+<p>Murlock s’évanouit…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>… Quand il sortit de l’inconscience, le soleil
+pénétrait le dôme colossal de la forêt. Les bruits
+du jour étaient tels qu’à l’ordinaire…</p>
+
+<p>Le corps de la morte gisait près de la fenêtre,
+là où l’avait abandonné le fauve mis en fuite par
+le coup de feu…</p>
+
+<p>Du cou, déchiqueté par les crocs de la bête, une
+flaque de sang, de beau sang vivant, avait coulé…
+Les membres se crispaient horriblement dans une
+attitude de défense suprême… La figure, aux yeux
+ouverts, portait une expression d’abominable
+terreur…</p>
+
+<p>Entre les dents, il trouva un fragment de
+l’oreille du fauve…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c8">LES FACTURES</h2>
+
+
+<p>Une gare de frontière en février 1917. Huit
+heures d’un délicieux matin. Hors le haut cintre
+du hall, là-bas où les rails filent vers la Suisse,
+des sommets déchiquetés de montagnes se profilent
+en des lueurs roses.</p>
+
+<p>Le rapide quotidien est arrivé de Paris il y a
+cinquante minutes ; les voyageurs, bougons, mal
+réveillés, et qui mettaient en l’air alpestre du quai
+une atmosphère et des aspects de métropole, ont dû
+tous descendre et s’entasser en file étroite maintenue
+par des barrières, dans un baraquement de
+planches. Toujours si froid, ce baraquement, malgré
+un poêle rouge, que les employés l’appelaient
+« le Palais de glace ».</p>
+
+<p>Chaque deux à trois minutes, une porte s’ouvre ;
+une personne, ou une famille, entre dans la petite
+pièce où les commissaires spéciaux de la Sûreté
+Générale scrutent les visages, examinent les passeports,
+cherchent dans des boîtes à fiches, questionnent
+minutieusement, souvent acheminent les
+gens vers la salle de fouille ou leur déclarent qu’ils
+ne peuvent sortir de France.</p>
+
+<p>La porte se referme ; le rassemblement humain
+soupire et avance d’un pas avec anxiété car si les
+formalités ne sont pas terminées à l’heure extrême
+du départ du train, on aura à attendre le suivant
+jusqu’au lendemain.</p>
+
+<p>C’est ici une des portes de la France et les
+agents de l’ennemi cherchent sans cesse à la
+franchir pour venir chez nous ou pour porter
+en Suisse des renseignements dont le moindre est
+très important et dont certains peuvent faire tuer
+vingt mille de nos soldats. Qui sont-ils ces agents ?
+Peut-être ce vieillard cacochyme qui toussotte dans
+sa pelisse, cette bonne grosse dame que deux bébés
+accompagnent, ce saint ecclésiastique, ce dandy
+dont la voix aiguë proteste contre les courants
+d’air !… Tous les aspects ! Tous les faux
+papiers !… Où cachent-ils leurs documents ? Talon
+d’une bottine, doublure d’un manteau, chevelure,
+manche creux d’un parapluie, ou les endroits les
+plus intimes du corps ?… sans parler de la bille
+creuse en argent que l’on avale…</p>
+
+<p>Aussi ces services de frontière sont-ils en communication
+téléphonique incessante, de nuit
+comme de jour, avec le Ministère de l’Intérieur et
+le Ministre de la Guerre. D’énormes courriers
+quotidiens leur apportent des signalements, des
+ordres, des résultats d’enquête. Leur labeur est
+redoutable et délicat.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce matin-là l’officier de service était le lieutenant
+Maurice Lumne. Blessé en Argonne, il occupait
+ce poste durant sa convalescence qui devait
+être longue.</p>
+
+<p>Il avait une physionomie douce, un peu triste,
+aux traits tombants, une moustache maladroitement
+taillée à l’américaine, et de longues mains
+maigres.</p>
+
+<p>En son petit bureau sis dans la gare même, non
+loin du baraquement d’attente, il ouvrait, devant
+une grille ardente, son courrier personnel apporté
+par le train, quand un des commissaires spéciaux
+entra.</p>
+
+<p>— Mon lieutenant, j’ai saisi dans la valise d’une
+voyageuse ces paperasses-là qui étaient roulées en
+tampon au fond d’une bottine… Et je crois bien
+que la particulière est cette suspecte que signalait
+la circulaire S. C. R. 9873 2/11 d’avant-hier… Je
+vais vous l’amener… vous l’interrogerez vous-même… »</p>
+
+<p>La S. C. R., « Section de Centralisation des
+Renseignements » dépend du Ministère de la
+Guerre… L’Intérieur et la Guerre, très jaloux de
+leurs attributions respectives, les mélangent pourtant
+avec une cordialité apparente.</p>
+
+<p>L’officier déplaça péniblement sa jambe droite
+qui, malgré plusieurs interventions chirurgicales
+demeurait douloureuse et roide. Il écarta son
+courrier puis, avec soin, peu à peu, il déchiffonna,
+il lissa, les papiers suspects.</p>
+
+<p>C’étaient deux factures de grande couturière.</p>
+
+<p>Regardées obliquement, puis en transparence,
+elles n’offrirent pas ces traces légères que laissent
+les encres sympathiques. Il y appliqua pourtant le
+fer chaud électrique : rien ne parut. Un premier
+réactif passé au pinceau, d’un angle à l’autre, ne
+fit surgir nulle évidence d’écriture secrète.</p>
+
+<p>Mais, sous le second, la blancheur du papier se
+couvrit soudain de caractères teutons, de chiffres,
+de lignes formant un plan !…</p>
+
+<p>Le cas était net, flagrant, extrêmement grave…</p>
+
+<p>Le jeune lieutenant eut un geste de colère !…
+Il revit, brusquement, la ligne sinueuse des
+tranchées dans la plaine boueuse, presque liquide,
+défoncée de cratères d’obus, empanachée d’énormes
+flocons blancs et d’éclairs rouges, il perçut le
+vacarme terrible des explosions… Des files de nos
+soldats s’effondraient autour de lui, pulvérisés,
+enfouis… Que de familles françaises bientôt sangloteraient !…
+Et cela, grâce à des avertissements
+transmis à l’ennemi, grâce à des papiers comme
+ces deux prétendues factures !…</p>
+
+<p>Cette fois, au moins, ce n’était qu’une tentative,
+et les douze fusils du peloton d’exécution projetteraient
+des balles justicières…</p>
+
+<p>Au-dessus des bruits de la gare, du halètement
+de la locomotive en attente et des chocs de verreries
+dans le buffet où consommaient les voyageurs
+déjà « visités », une voix féminine s’approcha
+en protestant :</p>
+
+<p>« C’est indigne… Traiter ainsi une femme…
+je me plaindrai !… »</p>
+
+<p>Au son de cette voix, l’officier sursauta…</p>
+
+<p>Le commissaire spécial ouvrit la porte, fit entrer
+une jeune femme élégante, jolie, animée, et se
+retira.</p>
+
+<p>« Monsieur, on vient de se conduire ignoblement
+avec… Oh ! comment, c’est toi, mon petit ?…
+Toi !… Oh !… Quelle veine… non, quelle veine !…
+Depuis avant la guerre !… Oui ! j’ai été vilaine
+avec toi… J’aurais dû t’écrire… mais, tu sais, je
+remets toujours au lendemain, et les jours
+passent… oh ! j’ai tout de même bien pensé à
+toi… je me demandais ce que tu étais devenu…
+Figure-toi qu’on vient de me traiter abominablement…
+j’ai un passeport en règle, il n’y a pas à
+dire, il est en règle !… et on m’interroge comme si
+j’étais une espionne… on me retourne ma malle
+de fond en comble… on froisse mes robes…
+Qu’est-ce que tu as à me regarder ainsi ? Tu m’en
+veux encore ? »</p>
+
+<p>Lentement, il lui indiqua sur les fausses factures,
+encore humides, les phrases en allemand,
+les chiffres, les plans…</p>
+
+<p>Elle prit un air insolent et naïf.</p>
+
+<p>« Je ne sais pas ce que c’est cela…</p>
+
+<p>— Marthe… la vérité !…</p>
+
+<p>— Je la dis, quoi, la vérité !… D’abord ces
+papiers ce n’est pas à moi…</p>
+
+<p>— Tu sais ce qui t’attend ?… Le poteau, comme
+Mata-Hari ! »</p>
+
+<p>Elle essaya de rire dédaigneusement. Mais
+l’émotion vieillissait sa figure de bébé dans le flou
+de ses cheveux décoiffés par le train… Ses lèvres
+rougies tremblaient…</p>
+
+<p>La retrouver ainsi, cette puérile danseuse pour
+salons « esthétiques » et ateliers d’opiomanes, cette
+petite inconsciente qu’avant la guerre il avait tant
+aimée !… dont il avait tant souffert à cause de
+« Freddy », le Portugais obséquieux et robuste
+qui l’accompagnait… oh ! en tout bien tout
+honneur ! selon elle : « Freddy ?… mon danseur !…
+rien de plus !… je le paye… Un larbin !… »
+disait-elle… Un si véhément amour, accentué par
+de telles souffrances !… Brusque séparation en
+août 1914. Depuis, pas de nouvelles de l’aimée !
+Elle avait quitté son domicile d’alors en disant :
+« Je pars en tournée théâtrale à l’étranger… »
+Ce fut à elle qu’il pensa obstinément pendant la
+détresse abominable des premières batailles, dans
+la monotone torture des tranchées, et lorsque,
+blessé, il râla, toute une nuit d’hiver, dans un trou
+d’obus. A l’hôpital militaire, son délire parlait
+d’elle sans cesse aux infirmières émues d’une si
+violente passion…</p>
+
+<p>Dans sa peur, elle se rappela que ce gosse de
+Maurice obéissait à tous ses caprices et que,
+même, elle ne l’avait pas sérieusement aimé parce
+qu’il « lui cédait trop ».</p>
+
+<p>Elle prit cette douce voix soyeuse à laquelle
+elle se souvenait qu’il ne résistait point :</p>
+
+<p>« Mon petit Maurice, rends-moi cela et dis
+qu’on me laisse tranquille. »</p>
+
+<p>Il jeta brusquement les deux feuilles dans un
+tiroir et le ferma à clef.</p>
+
+<p>« Chéri, puisque je te dis que c’est une
+erreur !… voyons, crois-moi !… tu ne vas pas me
+faire avoir des ennuis !</p>
+
+<p>— Tu es arrêtée !… tu passeras en conseil de
+guerre ! »</p>
+
+<p>Il y eut un silence. On entendit siffler la locomotive
+de l’express qui repartait… ses heurts
+sourds se précipitèrent, disparurent au loin.</p>
+
+<p>Alors, la danseuse, tombée dans un fauteuil,
+éclata en gros sanglots pitoyables. Elle n’était,
+comme toujours, qu’une enfant…</p>
+
+<p>« Rends-toi donc compte, Marthe, de ce que
+tu as fait !… »</p>
+
+<p>D’abord elle ne put répondre. Les larmes
+l’étranglaient. Des fils de salive se tendaient entre
+ses mâchoires grimaçantes…</p>
+
+<p>Elle balbutia enfin :</p>
+
+<p>« Ce n’est pas moi… est-ce que je sais ce qu’il
+y a sur ces papiers… Ce n’est pas moi… C’est
+Freddy !…</p>
+
+<p>— Le Portugais ?</p>
+
+<p>— Il est Bavarois. On est parti ensemble à
+Berne l’avant-veille de la guerre… Il savait depuis
+longtemps qu’elle allait avoir lieu… Ensuite on a
+habité Lorrach, un patelin dans le duché de Bade
+près de la frontière suisse… Maintenant on est à
+Zurich, avenue de la Gare… Ce n’est pas ma
+faute s’il m’envoie à Paris… Il m’a donné l’habitude
+de la morphine… Quand je n’obéis pas il me
+retire mes ampoules et je ne peux en avoir que
+par lui… Regarde. »</p>
+
+<p>Elle releva sa robe. Ses cuisses musclées, pâles,
+étaient pointillées de piqûres rougeâtres.</p>
+
+<p>« Quand on s’est mis dans la morphine, chéri,
+on ne peut plus résister… Je vais quelquefois
+passer deux jours à Paris pour des toilettes… Il
+y a des types que je ne connais pas… ce n’est
+jamais le même !… qui me remettent des papiers…
+je les rapporte à Freddy… Je n’ai jamais rien su
+que cela… Je ne suis pas une espionne, oh çà !
+pour sûr que non !… on ne peut pas le dire !… je
+n’ai fait que remettre des papiers… »</p>
+
+<p>Le lieutenant regardait, plus ému encore qu’elle,
+la femme qu’il aimait tant, qui avait été son premier
+amour, son seul amour, toute sa douleur,
+toute sa vie !… Bientôt le conseil de guerre… les
+uniformes incertains dans la salle sombre… le
+verdict : la mort ! car on ne tiendrait pas compte
+de l’intoxication, de la débilité mentale… Puis
+l’aube d’exécution, le petit jour descendant le long
+des murailles du château de Vincennes… la corde
+neuve qui maintient au poteau une silhouette qui
+va être une cible… le miséricordieux bandeau que
+dépasse la chevelure blonde…</p>
+
+<p>Le visage du jeune homme exprimait l’horreur
+de ces pensées si intensément que la danseuse
+poussa un cri rauque… Elle se jeta à genoux en
+recommençant à sangloter. Elle lui enlaça les
+jambes. Son chapeau glissa. Son corsage s’ouvrit
+sur l’admirable poitrine…</p>
+
+<p>« Non, Maurice… Tu ne vas pas faire cela,
+Maurice chéri !… Jette au feu ces papiers !… Ta
+petite t’en conjure !… ta petite à toi… oh si ! je
+t’aimais bien, et s’il n’y avait pas eu Freddy… lui
+me dominait et toi tu étais trop doux… mais je
+t’aimais… Non ! ne dis pas non !… Écoute-moi…
+écoute-moi donc !… Ne me repousse pas ainsi…
+Écoute, si tu veux, je reste en France avec toi…
+je serai à toi, rien qu’à toi… je ferai tout ce que
+tu voudras… »</p>
+
+<p>Il sentait contre lui la chaleur du beau corps.
+Jamais il ne l’avait aimé davantage…</p>
+
+<p>Quelle tentation !… Détruite le texte de ces
+papiers en y appliquant un réactif acide. Rendre
+Marthe inoffensive en lui interdisant le passage de
+la frontière, officiellement, jusqu’à la fin des hostilités.
+Attribuer le bruit de l’entretien au « cuisinage »
+énergique d’une femme suspecte… Et
+avoir Marthe toute à lui, enfin !… Seule, sans ressources,
+loin du faux Portugais, elle serait vraiment
+sienne !… Sa mort, sanction absolument inutile,
+ne profiterait en rien à la Sûreté Nationale !…</p>
+
+<p>Il étendit la main vers les factures… Mais un
+coup de mémoire lui montra soudain, en vision
+crue, la bataille formidable, hideuse, les panaches
+mous des explosions, le jappement prolongé des
+mitrailleuses, — et les cadavres des soldats de
+France, comblant en désordre la tranchée et sur
+lesquels, à chaque seconde, d’autres braves garçons
+venaient, par rangs entiers, s’abattre… Certains
+hurlaient affreusement… Il lui sembla que
+s’il faisait grâce ces cris le poursuivraient… toujours…
+Il les entendait avec une si atroce netteté…</p>
+
+<p>Il appuya trois fois, signal convenu, sur un bouton
+électrique que cachait le tapis de la table.</p>
+
+<p>Deux agents entrèrent, saisirent par le bras la
+femme, qui cria, menaça, injuria. Ils l’entraînèrent
+pendant que l’officier mettait sous enveloppe
+le document terrible et l’adressait à ses chefs :
+État-Major de l’Armée, 2<sup>e</sup> Bureau, S. C. R…</p>
+
+<p>Plus tard, le même commissaire spécial entra
+pour une affaire de service dans le petit bureau.</p>
+
+<p>Il s’aperçut que le jeune homme avait la figure
+singulièrement pâle et crispée :</p>
+
+<p>« Est-ce que votre jambe vous fait davantage
+souffrir, mon lieutenant ?</p>
+
+<p>— Non… au contraire… je vais même demander
+à repartir au front.</p>
+
+<p>— Mais votre régiment se trouve dans un secteur
+rudement exposé, pour l’instant…</p>
+
+<p>— Je sais… je sais… »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c9" title="AU PONT DU HIBOU">AU PONT DU HIBOU<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> D’après Amb. Bierce.</p>
+</div>
+
+<p>Un homme aux mains liées derrière le dos se
+tenait à l’extérieur du parapet d’un pont de bois,
+sur le bout d’une planche.</p>
+
+<p>Une corde qui cerclait, lâche, son cou, était attachée
+au parapet auquel il tournait le dos. Il regardait
+l’eau torrentielle courir, écumer, à huit mètres
+au-dessous de lui.</p>
+
+<p>A l’autre extrémité de la planche se trouvait un
+robuste sergent de l’armée américaine. Il faisait
+contre-poids. Tout à l’heure le sergent quitterait
+brusquement la planche qui basculerait ; le condamné
+tomberait avec elle dans l’espace, la corde
+le retiendrait — par le cou…</p>
+
+<p>Sur la berge, une compagnie d’infanterie, immobile,
+présentait les armes.</p>
+
+<p>Le capitaine, en avant de la ligne, raide, son
+sabre nu à la main, le regard sur sa montre, attendait
+l’heure précise de donner le signal…</p>
+
+<p>Personne ne bougeait. La Mort est une dignitaire
+qui, lorsqu’elle arrive après avoir été annoncée,
+doit être reçue avec des marques de respect,
+même par ceux qu’elle n’impressionne pas.</p>
+
+<p>L’homme qu’on allait pendre avait trente-cinq
+ans. C’était un civil, un planteur du sud. Ses cheveux
+bruns tombaient le long de son visage distingué.
+Rien en lui d’un vulgaire criminel : le
+code militaire prévoit l’exécution de gens très différents
+et les gentlemen ne sont pas exclus…</p>
+
+<p>Celui-ci avait essayé, patriotiquement, d’incendier
+le « Pont du Hibou » qui allait maintenant
+lui servir de potence. Il se nommait Carton Farquhar.</p>
+
+<p>… Le sergent s’assurait, en portant un peu de
+son poids sur le garde-fou, que la planche basculerait
+net, que rien ne la retiendrait…</p>
+
+<p>Carton Farquhar regarda un instant encore l’appui
+incertain sous ses pieds — puis l’écume de la
+rivière bouillonnante… une énorme pièce de bois
+y dansait comme un bouchon ; il la suivit des yeux — et
+s’en voulut de s’attentionner, même machinalement,
+à autre chose qu’à sa femme, qu’à ses
+trois enfants…</p>
+
+<p>Comme il avait vécu heureux !… Un mariage
+pauvre mais d’amour, la fortune rapidement conquise
+par un labeur probe, trois enfants vigoureux !
+Son foyer était un modèle d’harmonie, de
+tendresse… Les fêtes familiales ! Anniversaires de
+naissance ! <span lang="en" xml:lang="en">Christmas</span> ! Huit jours avant, encore,
+son bonheur semblait un défi au destin… Et maintenant !…
+Sa femme saurait-elle démêler les affaires
+qu’il laissait ? Ses enfants sont tout jeunes…
+Suppliciantes anxiétés…</p>
+
+<p>Oh ! il ne regrettait rien ! Il avait fait, impulsivement
+son devoir de citoyen sudiste : l’incendie
+du Pont du Hibou devait gêner l’armée du général
+Lincoln, mais comme Farquhar n’était point
+soldat, son geste devenait celui d’un franc-tireur ;
+un tribunal martial l’avait condamné aussi justement
+que promptement… Dieu !… mourir… mourir !…
+plus jamais autour de son cou les petits
+bras, menottes jointes, de ses enfants,… ni le soir
+pour le sommeil, la tiède tête brune de sa femme
+sur son épaule…</p>
+
+<p>Pour dissimuler ses larmes, pour être jusqu’à
+la dernière seconde avec les êtres chers, il baissa
+les paupières…</p>
+
+<p>Ses ultimes instants duraient… duraient…</p>
+
+<p>Un son régulier, sourd, que d’abord il ne s’expliqua
+point, retentissait maintenant près de lui…
+On eût dit des coups de marteau de forgeron sur
+l’enclume. Cela semblait tout contre lui et pourtant
+éloigné. Il écouta chaque heurt avec impatience
+et aussi — pourquoi donc ? — avec appréhension…
+Les intervalles de silence entre les
+coups, s’allongèrent… Des heures ne séparaient-elles
+pas un coup de l’autre ?…</p>
+
+<p>Ce qu’il entendait là, c’était le tic-tac de sa
+montre…</p>
+
+<p>Obsédé, il rouvrit les yeux, aperçut encore l’eau
+écumeuse et folle.</p>
+
+<p>« Si je pouvais libérer mes mains, pensa-t-il,
+je dégagerais aisément ma tête du nœud coulant
+et je sauterais dans le fleuve. En nageant entre
+deux eaux, peut-être éviterais-je les balles ; je regagnerais
+ma demeure !… Ma femme, mes petits !… »</p>
+
+<p>Il essaya de séparer ses poignets. Mais la corde
+fine, solide, mouillée, à rang triple, les réunissait
+implacablement…</p>
+
+<p>Sur la berge, le capitaine alluma un éclair dans
+l’air en levant son sabre.</p>
+
+<p>Le sergent fit un bond de côté… La planche bascula…</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Carton Farquhar tomba dans l’eau comme une
+statue de plomb. Il perdit conscience…</p>
+
+<p>Une douleur à la gorge et aux poignets l’éveilla.
+Où donc se trouvait-il ?…</p>
+
+<p>Un grand froid l’enveloppait, un froid bizarre
+mais qui lui rendit vite sa lucidité entière… oui,
+vite, par bonheur ! car il suffoquait… de l’eau saumâtre
+comblait sa bouche…</p>
+
+<p>Il comprit que la corde attachée au parapet
+s’étant cassée, il venait de tomber dans le fleuve
+au lieu de rester pendu au pont… Il ouvrit les
+yeux et, à travers une verdâtre brume, il aperçut
+au-dessus de lui une lumière lointaine, inaccessible.
+Il descendait encore dans l’eau, certainement,
+car la lumière s’affaiblit jusqu’à disparaître.
+Puis elle recommença à luire, elle augmenta et il
+connut ainsi qu’il revenait à la surface…</p>
+
+<p>Il dut faire inconsciemment un grand effort car
+une douleur aiguë à ses poignets lui révéla qu’il
+essayait de les dégager. Il donnait son attention
+à cette lutte comme un badaud observe un jongleur.
+Quel splendide effort !… Quelle force magnifique !…
+Ah ! bravo ! la corde cédait !… Il observa
+comme ses mains vinrent vite débarrasser
+son cou du fragment de nœud coulant encore enfoncé
+dans la chair…</p>
+
+<p>Il sentit sa tête émerger ; la lumière matinale
+l’aveugla délicieusement… Il but une longue aspiration
+d’air… Ah ! la caresse des pentes vagues
+sur son visage !… Il nageait avec force… La détente
+de ses membres avait une souplesse, une
+allonge, qui lui parurent extraordinaires.</p>
+
+<p>Il osa regarder les berges… Sur l’une, la forêt
+énorme, bruissante. Sur l’autre, mais loin déjà, en
+silhouettes précises contre le bleu pâle de l’horizon,
+les soldats qui gesticulaient…</p>
+
+<p>De son sabre lumineux, le capitaine désigna le
+nageur. Les soldats se groupèrent instinctivement
+en peloton. Leurs fusils, parallèles comme à
+l’exercice, visèrent… un léger nuage s’en éleva,
+vite écarté par le vent… Autour de Farquhar, de
+menues gerbes d’eau fusèrent sous les balles…</p>
+
+<p>Il plongea, aussi vite, aussi profondément qu’il
+le put, à coups de jarrets effrénés, parmi des bulles
+d’air. Ses mains pataugèrent dans la vase et les
+pierres du fond. L’eau hurlait dans ses oreilles
+avec le tonitruement du Niagara.</p>
+
+<p>Il lui fallut enfin revenir à la surface pour respirer.
+Il vit alors qu’il avait été longtemps sous
+l’eau, entraîné par le courant, car le pont du Hibou
+se profilait à une distance considérable et qui augmentait…
+De grands bois couvraient les deux
+berges.</p>
+
+<p>Il nagea de toutes ses forces. Elles ne faiblissaient
+pas. Et son cerveau était aussi alerte que
+ses bras et ses jambes. Il pensait avec la prestesse
+de l’éclair. Jamais, en ses meilleurs jours, il ne
+s’était senti autant de vitalité physique, de puissance
+mentale…</p>
+
+<p>Il se rappela un concours de natation où, écolier,
+il avait gagné une coupe d’argent, qui se trouvait
+encore sur la cheminée de sa chambre… Il n’était
+pas plus entraîné que maintenant… vraiment pas
+plus !…</p>
+
+<p>Du sable racla ses genoux. Le bord !… Il avait
+pied. Il se traîna. Nulle évidence humaine ou animale
+ne paraissait. Quelques secondes après il
+était à l’abri dans la forêt.</p>
+
+<p>Sauvé !…</p>
+
+<p>Il étendit ses vêtements au soleil aveuglant,
+comme concentré, d’une clairière. Pendant qu’ils
+séchaient, il mangea des baies sauvages dont il ne
+reconnut pas le goût…</p>
+
+<p>Puis, tout le jour, il marcha vers le Sud sans
+rencontrer personne… Toujours pas d’êtres humains,
+ni d’animaux. Une solitude, un silence,
+imposants. Et la forêt semblait interminable, plus
+il marchait, plus elle devenait fourrée, rude. Il ne
+s’était jamais aperçu qu’il vivait dans une contrée
+aussi sauvage… Révélation inquiétante, vraiment !…</p>
+
+<p>Mais des souvenirs d’enfance, de famille, jaillissant
+dans sa mémoire, distrayaient sa fatigue.
+Il revit le visage plissé, souriant, de son père, la
+silhouette voûtée de sa mère… Puis le matin de
+son mariage… oh… avec quelle netteté surgissait
+ce matin d’immense bonheur !… la petite église de
+village, fourrée de lierre… le cortège avec les
+fraîches toilettes claires… sa fiancée en blanc…
+Il entendit le poétique carillon grêle… il entendit…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Au crépuscule, il trouva devant lui une route
+qui devait mener dans la bonne direction. Elle
+était aussi large et droite qu’un boulevard de
+grande ville, et pourtant déserte ; son lointain se
+perdait dans un brouillard bleuâtre… tout y était
+régulier, géométrique…</p>
+
+<p>La nuit tomba, d’un seul coup, comme sous les
+tropiques. Mais ce ne furent pas les ténèbres complètes…
+au ciel brillaient de grandes étoiles d’or,
+nouvelles lui sembla-t-il et groupées étrangement…
+leur ordonnance sur le fond verdâtre de l’infini
+n’avait-elle pas une signification secrète, maligne ?…</p>
+
+<p>Et il percevait parfois sur son passage, des
+bruits insolites… Même, entre les branches des
+halliers il entendit… oh ! sans erreur possible, il
+entendit murmurer dans une langue inconnue !…
+Tout cela ne l’inquiétait point… Les troupes Nordistes
+étaient loin et seules elles pouvaient constituer
+un danger pour lui…</p>
+
+<p>La lassitude congestionnait ses yeux qu’il ne
+pouvait clore, et son cou nu qui lui faisait mal…
+Sa langue, desséchée, brûlait… il la reposa en
+l’avançant entre ses dents, en plein air froid…</p>
+
+<p>Comme le sol de la route est doux : il ne le sent
+plus sous ses pas…</p>
+
+<p>… Il a dû s’endormir en marchant malgré ses
+souffrances, car c’est maintenant le matin, le joli
+matin… Quelle joie dans la forêt ! des poignées
+d’oiseaux se poursuivent dans les buissons… des
+sources invisibles gazouillent… des traînées de
+pâquerettes blanchissent les talus.</p>
+
+<p>Peut-être s’éveille-t-il simplement d’un long délire
+causé par la fatigue ?… La route tourne…
+Oh ! il aperçoit sa maison !… Elle brille dans la
+lumière du matin. La cheminée fume bleue, les
+chiens aboient…</p>
+
+<p>Au haut du perron, sa femme lui tend les bras
+avec une fascinante joie… à travers le jardin ses
+enfants courent au devant de lui… le plus petit
+en trébuchant…</p>
+
+<p>Comme il va les étreindre, il sent un coup terrible
+à la nuque, une grande clarté l’aveugle. Une
+détonation énorme l’assourdit. Puis, silence… ténèbres…</p>
+
+<p>… Carton Farquhar était mort. Son cadavre, le
+cou brisé, se balançait doucement dans l’air, sous
+le pont du Hibou.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>L’instant de la mort est plein de rêves qui semblent
+durer des heures, des jours<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Ce récit a été démarqué par un conteur américain
+O. Henry (Sydney Porter), qui plagia aussi un
+épisode des <i>Misérables</i> dans une nouvelle ayant plus
+tard donné lieu à une pièce : <i>Alias Jimmy Valentine</i>,
+jouée à Paris sous le titre : <i>Le mystérieux Jimmy</i>.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c10">LE DUEL AU CIGARE</h2>
+
+
+<p>« Regardez cette gueule de singe !… Nous sommes
+donc ici dans une ménagerie ?… »</p>
+
+<p>L’homme ainsi interpellé par un colosse blond
+à demi-ivre, venait d’entrer, une pauvre valise à
+la main, dans le grand bar en planches, illuminé
+par des lampes à acétylène, qui marquait la halte
+de la vieille diligence étique reliant encore, ce
+10 août 1914, la frontière mexicaine et le <span lang="en" xml:lang="en">Southern
+Pacific Railway</span> à travers la brousse immense du
+Texas…</p>
+
+<p>Ses vêtements étaient ceux d’un <span lang="en" xml:lang="en">cow-boy</span>, il
+« sentait l’Ouest », mais sa petite taille, ses vifs
+yeux noirs enfoncés sous de broussailleux sourcils,
+son teint très brun, son visage barbu opiniâtre
+et doux, ses manières timides, se remarquaient
+en cette assemblée tumultueuse de grands anglo-saxons…</p>
+
+<p>Il regarda tranquillement l’insulteur et quelques
+buveurs qui avaient ricané à l’ombre de leurs
+feutres, puis, avant posé près de lui, avec grand
+soin, sa valise raccommodée çà et là avec de la ficelle,
+il commanda un <span lang="en" xml:lang="en">whisky-and-soda</span>.</p>
+
+<p>L’air chaud sentait le cuir, le rhum, le gin,
+l’écurie. La clarté des lampes à acétylène était si
+crue que la fumée des cigares faisait des ombres
+montantes sur les murs de bois à travers lesquels
+on entendait, par intervalles, la grande voix lugubre
+du vent s’étendre sur l’immense prairie
+déserte…</p>
+
+<p>La voix injurieuse reprit :</p>
+
+<p>« Oh ! le chimpanzé boit dans un verre, comme
+un homme !… C’est étonnant ce qu’on arrive à
+enseigner à ces animaux-là !… »</p>
+
+<p>Cette fois le rire fut général. Le même geste
+enleva le cigare de toutes les bouches aussitôt distendues
+d’hilarité. A travers la mouvante vapeur
+bleue, on dévisageait brutalement le nouveau venu
+qui, la tête entre les mains et les coudes sur les
+genoux, semblait rêver…</p>
+
+<p>« Mais on n’arrive pas, vous le voyez, à leur
+faire comprendre le langage humain… »</p>
+
+<p>A nouveau éclata la tempête de gaîté. D’énormes
+mains claquèrent sur les cuisses… On se
+renversait pour mieux rire…</p>
+
+<p>Quelques voix rauques crièrent : « Lâche !…
+Rayé de jaune !… Trembleur !… » vers l’homme
+dont la patience scandalisait — en cet Ouest demeuré
+aujourd’hui encore combatif à l’ancienne
+mode, et où le revolver répond vite à la moindre
+offense…</p>
+
+<p>Alors, sans hâte, soigneusement, il enleva
+l’épingle fermant la poche intérieure de son veston
+d’où il sortit un petit cahier, à couverture de
+parchemin sale, qui portait en calligraphie ronde,
+à demi effacée, son nom : Molinier (Jean).</p>
+
+<p>« Gentlemen, je ne suis pas plus poltron qu’un
+autre… Jetez un coup d’œil sur ceci qui est ce que
+nous appelons en France un livret militaire…
+Sur cette page, là, tenez ! vous pouvez lire qu’en
+cas de guerre je dois me rendre, dans le plus bref
+délai, à Bar-le-Duc, dépôt du 94<sup>e</sup> régiment d’infanterie…
+Vous connaissez les nouvelles d’Europe…
+Mon pays est en guerre depuis huit jours
+avec l’Allemagne… Hier, j’ai quitté ma femme,
+mes trois gosses, ma ferme, mon troupeau, à
+soixante milles au Sud d’ici, et je m’embarque à
+New-York après-demain… Je ne peux donc relever
+aucune insulte, devant tout mon sang à la
+défense de mon pays… »</p>
+
+<p>Il y eut un instant de silence. On entendit dehors,
+dans la nuit, bruire le large vent de la
+plaine…</p>
+
+<p>Pour la plupart des rudes gens présents, une
+guerre — sottise commune encore chez ces arriérés
+d’Européens, mais impossible en Amérique ! — concernait
+les militaires professionnels
+dont se battre était la <i lang="en" xml:lang="en">business</i>, une <i lang="en" xml:lang="en">business</i>
+comme une autre. Puisque ce Français était un
+soldat on comprenait son abstention, mais elle ne
+lui attirait pas une sympathie frémissante…</p>
+
+<p>L’insulteur qui, jusqu’alors, était resté assis,
+voûté, écrasant une chaise de l’affaissement de
+son corps énorme, se leva.</p>
+
+<p>Il avait la nuque si musclée qu’il ne pouvait
+relever complètement la tête.</p>
+
+<p>« Je savais bien que c’était un damné Français !…
+Oui, à sa gueule noiraude dès qu’il est
+entré… Moi je suis Allemand, je m’appelle Buhler
+et je suis né à Hambourg… si les damnés Anglais
+ne barraient pas la mer… je… »</p>
+
+<p>Il n’en put dire davantage… Une bouteille,
+frénétiquement projetée par Molinier, lui ensanglanta
+le visage… déjà le petit Français, en corps
+à corps, esquivait ses gros coups de poing, le jetait
+sur le sol grâce à un croc en jambes qui rappelait
+Belleville, se roulait avec lui parmi les
+tables renversées, le frappant de la tête, des
+coudes, des genoux,… Quand on intervint il lui
+« tenait » le crâne par les oreilles et le « sonnait »
+sur le plancher.</p>
+
+<p>Pendant qu’on relevait Buhler, qu’on l’épongeait,
+Molinier, la respiration calme, déclara :</p>
+
+<p>« Gentlemen, cela change tout que ce coquin
+soit Allemand !… Je viens de le corriger, et quoiqu’il
+ne soit pas un gentleman, je suis prêt à
+lui donner réparation… En effet, mettre des balles
+dans la peau d’un Alboche, ici ou en Alsace-Lorraine,
+c’est toujours bonne besogne… et c’est
+mon devoir… Seulement la diligence repart à minuit…
+dans juste une demi-heure et ne pas la
+manquer est aussi mon devoir… »</p>
+
+<p>Deux groupes s’étaient formés, l’un d’Américains
+germanisants par origine, par anglophobie,
+ou par puritanisme, l’autre de vrais Yankees qui
+se rappelaient La Fayette ou qui prenaient sportivement
+parti pour le petit homme contre le colosse.</p>
+
+<p>Après quelques minutes d’une discussion dont
+Molinier, assis paisiblement, se désintéressa, il
+fut décidé que le combat aurait lieu aussitôt, dehors,
+dans les ténèbres, et « au cigare »…</p>
+
+<p>Buhler s’inondait le crâne d’eau froide, afin
+de dissiper son ivresse. Il absorba une dose de
+« bromo seltzer » pour calmer ses nerfs, assurer
+sa main et son coup d’œil. Car il était un duelliste
+expérimenté.</p>
+
+<p>Molinier ouvrit sa valise avec des gestes lents
+de paysan et y trouva, parmi des chaussettes de
+grosse laine et des mouchoirs à carreaux, un
+vieux revolver Colt, à simple action, tout chargé.
+Il le démaillotta du linge gras qui le protégeait
+contre la rouille.</p>
+
+<p>Le <span lang="en" xml:lang="en">bar-tender</span>, Mac Pherson, un écossais américanisé,
+s’approcha et lui dit à voix basse :</p>
+
+<p>« Écoutez, <span lang="en" xml:lang="en">Frenchy</span>, on va vous placer à
+quinze pas l’un de l’autre ; comme la nuit est
+extrêmement noire chacun de vous fumera un
+cigare dont l’adversaire devra toujours voir le
+feu… Vous tirerez à volonté, avec ce point rouge
+pour seul guide… Interdiction de bouger de votre
+place. Maintenant, <span lang="en" xml:lang="en">Frenchy</span>, vous n’avez aucune
+chance de sortir vivant de l’affaire… ce
+Buhler est un revolvériste étonnant… cet après-midi
+il nous a fait une démonstration… Il tire avec
+une diabolique vitesse et atteint tout ce qu’il
+vise. Il exécute des fantaisies : le double roulement,
+l’éventail, le coup du shériff, comme je
+n’ai jamais vu…</p>
+
+<p>— Tout va bien… Coupez le sermon !…</p>
+
+<p>— Il s’est souvent battu ! Jamais il n’a manqué
+son homme !… Jamais !… Et ses armes sont du
+dernier modèle, il les connaît, il s’est longuement
+entraîné avec, il les a en main… celle qu’il a
+choisie pour tout à l’heure a une détente si douce
+qu’il suffirait de souffler dessus !… Tandis que
+vous, avec votre vieil aboyeur…</p>
+
+<p>— Pas le temps d’en acheter un autre… D’ailleurs
+il tire droit tout de même… Allons-y !… »</p>
+
+<p>On ouvrait la porte. Une rafale de vent coucha
+la flamme des lampes.</p>
+
+<p>Dans les ténèbres, les deux groupes dont on
+devinait le remuement noir, avançaient à tâtons,
+trébuchaient sur des racines, se heurtaient. La
+grande voix lugubre du vent, du mystérieux vent
+du Texas, parfois s’élevait soudain, gémissait,
+piaulait, puis s’éteignait dans un silence si profond
+qu’on distinguait le lointain jappement clair
+de coyotes chassant au loin…</p>
+
+<p>Une nuit pareille était un sinistre et étrange
+décor de duel. Mais là-bas les combats singuliers
+ont encore leurs bizarreries d’autrefois, et aussi
+leur gravité ; les conditions en sont souvent fantaisistes,
+voire cruelles — et pas « d’honneur satisfait »
+sans mort, ou, au moins, sans blessure
+extrêmement grave entraînant l’inconscience immédiate
+et absolue… Molinier ou Buhler devait
+y rester… Tous les deux peut-être, grâce au
+« coup double » sinistrement dénommé le « coup
+des deux veuves » que de semblables conditions
+rendent fréquent.</p>
+
+<p>On plaça les combattants à une distance de
+quinze pas qu’il fut difficile de mesurer en cette
+obscurité. Chacun alluma un gros cigare qu’il ne
+devait laisser ni s’éteindre ni se recouvrir de
+cendre. Chaque adversaire devinait ainsi la place
+de l’autre à cette menue étoile pourpre…</p>
+
+<p>Mac Pherson, qui assistait Molinier, lui dit,
+bas, juste à l’instant de s’écarter de lui pour laisser
+le champ libre :</p>
+
+<p>« <span lang="en" xml:lang="en">Frenchy</span>, je vais vous indiquer un truc… un
+truc très employé dans ce genre de duel… c’est
+votre suprême chance !… Cela consiste à tenir le cigare
+non à la bouche mais avec la main gauche,
+au bout du bras étendu de côté… L’adversaire
+qui tire sur le point rouge passe donc à un mètre
+de vous… Mieux il vise, et plus le moyen est
+efficace… »</p>
+
+<p>Molinier avait écouté le conseil d’un air méditatif.
+Il cracha dans ses mains, empoigna solidement
+la crosse de son vieux revolver, et répondit :</p>
+
+<p>« C’est un truc connu, très employé, dites-vous ?…
+Merci Mac !… Mais moi j’aime les choses
+simples…</p>
+
+<p>— Ne vous entêtez pas… employez donc ce
+procédé… oh ! il n’est pas d’effet certain, mais
+il vous donnerait une chance de revoir votre
+femme et vos gosses… Et puis, quand vous partez
+défendre votre pays de l’autre côté de la mare
+aux harengs, ce serait bête de faire ici un pâté de
+viande froide…</p>
+
+<p>— C’est cette grosse saucisse de Buhler qui va
+refroidir, pas moi… Retirez-vous, mon vieux !… »</p>
+
+<p>Les adversaires, en place, et les assistants à
+plat ventre dans l’herbe, attendaient le commandement :
+« <i>Feu !</i> »…</p>
+
+<p>C’était un instant de grand silence dans la
+plaine… Un <span lang="en" xml:lang="en">mocking-bird</span> réveillé, jeta quelques
+notes perçantes en s’envolant… Les ténèbres
+étaient si épaisses que le feu de chaque cigare
+semblait énorme…</p>
+
+<p>« Gentlemen, prêts ?… A volonté, <i>Feu !</i>… »</p>
+
+<p>Silence… Le point rouge du cigare de Buhler
+s’éloigna en zigzags rapides vers la gauche, revint
+vers la droite, s’éleva, s’abaissa…</p>
+
+<p>Évidemment, le Teuton cherchait à dissimuler
+sa place, à enlever tout point de mire exact à Molinier…</p>
+
+<p>Le rond pourpre du cigare de celui-ci demeurait
+absolument immobile !</p>
+
+<p>« Le niais ne suit pas mon conseil, dit Mac
+Pherson… il va se faire plomber le coffre… Ce
+que les Français sont suffisants !… ils ne veulent
+jamais rien écouter, même quand… »</p>
+
+<p>Deux détonations, aux longues flammes retentirent,
+presqu’en même temps, mais Molinier
+avait certainement tiré le second…</p>
+
+<p>Puis on perçut la chute d’un corps sur l’herbe
+sèche, et des gémissements… Qui était tombé ?…
+Dans cette ombre épaisse, comment savoir ?…</p>
+
+<p>— <span lang="en" xml:lang="en">Frenchy</span> !… <span lang="en" xml:lang="en">Frenchy</span> !… cria Mac Pherson.</p>
+
+<p>— Ça va, merci !… »</p>
+
+<p>On courut. Les cônes lumineux de quelques
+torches électriques de poche trouvèrent le Hambourgeois
+étendu en une pose anguleuse, grotesque,
+de marionnette projetée à terre.</p>
+
+<p>Il avait reçu au ventre la balle de Molinier. Il
+hoquetait…</p>
+
+<p>Et Molinier, en remettant avec soin son vieux
+revolver dans sa valise, dit à Mac Pherson :</p>
+
+<p>« Je n’ai pas suivi votre tuyau, mais il m’a
+été bien utile tout de même… Puisque vous, un
+pacifique tenancier de bar, vous connaissiez ce
+truc de combat, donc Buhler, duelliste expérimenté,
+non seulement devait le connaître aussi,
+mais supposer que je m’en servirais… Alors j’ai
+tout bonnement tenu mon cigare à la bouche…
+L’Alboche pensant que je l’avais au bout de mon
+bras gauche étendu, a visé à côté… sa balle a
+sifflé à un mètre à ma droite…</p>
+
+<p>— Mais vous, dans cette nuit noire, comment
+vous êtes-vous guidé ?</p>
+
+<p>— Pour être sûr, j’ai tiré sur la lueur de son
+coup de feu… Mon père tenait un tir à la carabine
+et au pistolet Flobert dans les foires de France…
+cela m’a fait de la théorie quand j’étais gosse…
+Et puis, j’ai quinze ans de Texas où il y a de la
+pratique quotidienne sur les animaux et parfois,
+vous voyez, sur les gens… Maintenant, vite, mon
+vieux, aidez-moi avec ma valise, que la diligence
+ne se trotte pas sans moi !… »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c11">L’ADIEU</h2>
+
+
+<p>Le 24 février 1918, dans notre maison de
+Neuilly-sur-Seine, je relis la tendre lettre quotidienne
+de mon mari lieutenant au front. Les domestiques
+sont couchés. Grand silence de village
+endormi… Pour entendre le murmure de Paris
+il faudrait que j’ouvre une fenêtre et que je prête
+l’oreille… La nuit est brouillée de brume : au ciel
+de grosses nuées humides : pas de gothas à craindre…</p>
+
+<p>La compagnie de Jacques vient d’être ramenée
+à l’arrière, telle est l’heureuse nouvelle que m’apporte
+cette lettre. Une semaine de calme pour
+moi ! On se battait si terriblement dans son secteur,
+ces jours derniers encore !… Je suis certaine
+que ce n’est pas pour me rassurer qu’il se dit
+en sûreté, quoique nos combattants aient parfois
+de ces tendres subterfuges. Mais Jacques et moi
+nous sommes si profondément unis qu’il ne <i>pourrait</i>
+rien me cacher… Dès les premiers jours de
+nos cinq ans de ménage nous nous sommes découvert
+des âmes extraordinairement semblables ressentant
+tout pareillement et n’ayant pas besoin
+de paroles ou d’écrits pour correspondre… Si souvent
+une même pensée nous venait et que nous
+exprimions par les mêmes paroles tous deux en
+même temps, si souvent ! qu’après avoir commencé
+par rire de ces apparentes coïncidences, nous les
+avons interprétées dans un sens plus haut… Même
+éloignés nous ressentions les mêmes impressions…
+peut-être l’un les communiquait-il à l’autre par
+une sorte d’influence à distance…</p>
+
+<p>Je <i>savais</i>, sans être près de Jacques, s’il était
+triste ou gai, heureux ou découragé… Et lui, un
+jour, quitta brusquement une chasse, en Sologne,
+et revint en hâte : j’étais tombée soudain malade
+et, de là-bas, il l’avait <i>senti</i>…</p>
+
+<p>… Je numérote la chère lettre avec le stylographe
+de Jacques et je la joins aux précédentes
+dans un coffret…</p>
+
+<p>Puis je referme ce stylographe dont il se sert
+depuis l’adolescence, qui est un peu de lui, et qu’à
+cause de cela je lui ai demandé de me laisser. J’y
+appuie mes lèvres et je le pose sur son bureau à
+côté de cette belle édition des <i>Perles Rouges</i> reliée
+en cuir fauve qu’il affectionne…</p>
+
+<p>Pour cela je déloge Sphynge, la chatte persane,
+qui somnolait entre la lampe et le sous-main. Lentement,
+elle consent à sauter à terre, me regarde
+avec reproche, s’étire en bâillant, puis, soudain
+preste, bondit sur mes genoux.</p>
+
+<p>« Sphynge, où est-il ton maître ?… Loin, en la
+nuit, là-bas… à l’Est !… dans la pluie, le froid…
+Et nous sommes là, seules, toutes deux… Il t’aime
+bien, il parle de toi dans ses lettres… Dis,
+Sphynge, nous le reverrons ?… »</p>
+
+<p>Mais, à coups gracieux de sa patte de velours,
+elle gifle les pendeloques de mon collier… Mon
+collier ! cadeau de Jacques pour le premier anniversaire
+de notre mariage…</p>
+
+<p>Onze heures seulement. Je n’ai pas sommeil. Et
+les nuits en février, sont encore si longues !…
+D’ordinaire, à cette heure paisible, j’aime parcourir
+la maison… je descends, je vois si la porte
+donnant sur le Boulevard Maillot et celle du
+jardin sont bien closes, je traverse le salon, je
+redresse un cadre dans le hall, j’inspecte la cuisine.
+Mais, ce soir… non !… je vais rester ici,
+dans le cabinet de travail de mon mari, et tricoter
+pour sa section, car je suis toujours la tricoteuse
+qu’on était si intensément en l’hiver 1914-1915…
+Quand il ouvrira le paquet, je suis sûre qu’il
+embrassera ces monstres de laine !…</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Ai-je dormi ?… non, il ne me semble pas avoir
+perdu conscience… Non !… mais depuis… depuis
+combien de temps ? une heure peut-être… en proie
+à une étrange attente nerveuse, je suis restée immobile,
+complètement, figée dans cette attitude
+d’une tricoteuse qui écoute.</p>
+
+<p>Qui écoute quoi ?… La nuit est lourde, hostile…
+Et le silence est si profond qu’il m’inquiète… Je
+distingue avec une bizarre précision le tic-tac chantant
+de l’horloge qui est en bas, dans le hall…
+d’ordinaire, il ne fait pas tant de bruit… J’entends
+aussi ma respiration : elle est haletante… et je
+sens, sur mes lèvres, qu’elle est glacée… Les ténèbres…
+les ténèbres me paraissent comme…
+comme frémir… comme <i>vivre</i> !… Qu’ai-je donc ?</p>
+
+<p>Il faut bien que je me l’avoue… pourquoi dissimuler
+vis-à-vis de moi-même ?… J’ai peur… dans
+cette maison écrasée de nuit, de silence…</p>
+
+<p>Oh ! un meuble a craqué !… les autres soirs cela
+arrive et je n’entends même pas, tandis que…</p>
+
+<p>Les domestiques ? ils couchent dans le chalet, au
+fond du jardin… pour leur téléphoner je devrais
+aller jusqu’à ma chambre… et je n’ose… je ne
+pourrais même pas quitter ce fauteuil… je ne pense
+qu’à rester immobile, qu’à ne pas faire le moindre
+bruit, afin d’écouter… d’écouter quoi ?</p>
+
+<p>Cette épouvante s’est levée en moi peu à peu…
+Et sans raison !… Je proteste parce qu’elle est sans
+raison !…</p>
+
+<p>Oh !… Oh !… la porte d’entrée en bas, qui donne
+de la rue sur le hall… elle vient de s’ouvrir !…
+C’est impossible puisqu’après-dîner je l’ai moi-même
+fermée à double tour… Oh si ! elle est ouverte :
+je sens un léger courant d’air… oui, elle
+s’est bien ouverte, sans erreur possible… puisqu’elle
+se referme !… Crier au secours ? Non !
+le son de ma voix me terrifierait plus encore…
+et, en bas, on entendrait…</p>
+
+<p>Qui est-ce <i>on</i> ?… Chut !… chut…</p>
+
+<p>Des pas dans l’escalier ?… Non, je ne les entends
+pas… J’ai beau prêter l’oreille, je n’entends rien…
+Mais je les devine, je les sens… alors, c’est peut-être
+une hallucination… Chut !… quelqu’un monte
+en s’efforçant de ne pas faire de bruit…</p>
+
+<p>Une marche geint, cette marche qu’on a déjà
+réparée, passé le tournant… Jacques, que n’es-tu
+près de moi pour crier, pour me défendre !…</p>
+
+<p>Oh !… cela est pire : Sphynge s’est dressée…
+elle a sauté à terre et elle regarde la porte, elle
+écoute… <i>Elle aussi a entendu !</i>… Donc je ne suis
+pas une malheureuse hallucinée !…</p>
+
+<p>Sur le palier, maintenant… C’est sur le palier…
+<i>Cela</i> hésite… Je me tasse dans le fauteuil… je
+sens mes mains qui se meurtrissent à en étreindre
+le dossier… Il faudrait, c’est si simple, que j’aille
+doucement pousser le verrou de la porte… il est
+solide, je serais en sûreté… la porte n’est qu’à
+quatre pas !… mais nulle force humaine ne me
+contraindrait à bouger.</p>
+
+<p>Je n’entends plus rien… plus rien depuis quelques
+secondes… c’étaient peut-être mes pauvres
+nerfs qui… <i>Oh ! la porte commence à s’ouvrir</i>…
+à peine… mais j’aperçois une raie noire de l’obscurité
+du palier…</p>
+
+<p>Elle s’entre-bâille, menaçante… La voilà grande
+ouverte… Personne !… à la lueur de la lampe qui
+éclaire le cabinet de travail j’aperçois tout le palier
+tranquille…</p>
+
+<p>Mais <i>quelqu’un est entré</i>… j’en suis certaine…</p>
+
+<p>Je <i>sens</i>… il me semble même <i>voir</i>… une présence
+vivante qui erre dans la pièce, et pas au
+hasard, non, mais avec une extraordinaire assurance…</p>
+
+<p>Et je ne me trompe pas puisque Sphynge, en
+ronronnant, suit des pas invisibles, se frotte avec
+joie aux chevilles de… <i>de qui donc</i> ?…</p>
+
+<p>On a heurté un tabouret…</p>
+
+<p>Oh ! les cercles, les huit, que fait cette chatte en
+marchant sur le tapis… Je regarde attentivement
+la glace : vais-je y voir surgir une image ?…</p>
+
+<p>Quelque chose a passé entre la lampe et moi…
+Toujours rien dans la glace… Oh !… oh !… le stylographe !…
+on le soulève de la table !… il est
+tenu en l’air… tenu par rien, puisque je ne vois
+rien… Ah ! on vient de le poser soigneusement à
+sa place…</p>
+
+<p>Le livre à reliure fauve… <i>Les Perles Rouges</i>…
+Il s’ouvre… j’entends crisser les pages… on le
+feuillette… il retombe sur la table, avec bruit…</p>
+
+<p>Horreur !… la présence affreuse s’approche… je
+la perçois… elle est là… Sphynge évolue contre
+elle à mes pieds… Vais-je devenir folle d’épouvante ?…
+Oh ! n’ai-je pas senti une main sur mon
+front ? Et entendu comme un sanglot… un sanglot…</p>
+
+<p>… C’est fini. Plus rien. Tout a disparu… disparu
+net, avec une soudaineté surprenante… Je me retrouve
+lucide, honteuse. L’atmosphère est banale.
+Le cabinet de travail a son aspect ordinaire.
+Sphynge aussi semble surprise… elle flaire le
+tapis, les meubles… puis elle s’enroule dans son
+pelage ras, soupire, s’endort…</p>
+
+<p>Quelle heure ?… <i>Minuit vingt-cinq</i>…</p>
+
+<p>Sans la moindre appréhension, je descends dans
+le hall… La porte d’entrée est close à double tour…
+l’horloge chantonne familièrement… je parcours la
+maison… Rien d’anormal…</p>
+
+<p>Décidément, et quoiqu’ils ne m’aient jamais joué
+aucun tour, il faut que je surveille mes nerfs.
+Comme Jacques se moquerait de moi s’il savait !…</p>
+
+<p>Demain j’irai demander une ordonnance à notre
+vieux docteur…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ensuite ?… Ah ! combien de femmes françaises
+l’ont vécu mon affreux mois d’après !…</p>
+
+<p>Plus de lettres de Jacques. Les miennes, et les
+paquets que j’envoie, me reviennent avec la mention :
+« Le destinataire n’a pu être joint ». Le
+bureau des Renseignements aux Familles, m’informe
+que mon mari est disparu. De l’espoir encore !…</p>
+
+<p>Mais, un après-midi, un vieillard en noir, aussi
+ému que moi, me rend visite. Il vient de la mairie…</p>
+
+<p>Mon pauvre Jacques a été tué dans une attaque
+de nuit le 24 février à <i>minuit vingt-cinq</i>… A
+l’heure même où me surgissait cette affreuse
+épouvante… On a retrouvé son cher corps, on a
+constaté l’heure à sa montre brisée…</p>
+
+<p>Est-ce lui qui, alors qu’il expirait là-bas, est
+pourtant venu dans notre demeure…? Est-ce lui
+qui a tenu le stylographe, feuilleté le livre, posé la
+main sur mon front ?…</p>
+
+<p>Ou bien mon être subconscient, se trouvant
+averti par une mystérieuse vague mentale — avec
+quelle force Jacques a dû lancer vers moi sa dernière
+pensée ! — ai-je, par réaction, imaginé cette
+scène terrifiante ?…</p>
+
+<p>Pourtant je suis d’une santé robuste. Jamais,
+au grand jamais, je n’ai eu d’hallucinations… Non,
+c’est mon bien-aimé qui est venu dire adieu à sa
+femme, à notre chère demeure !… Sphynge, dont
+les nerfs sont plus subtils que les miens, n’a-t-elle
+pas reconnu son maître ?…</p>
+
+<p>… J’ai espéré qu’il reviendrait… Avec quelle
+émotion j’aurais accueilli ces signes de sa présence
+qui m’effrayèrent tant, ce soir du 24 février…
+Combien de nuits dans la maison solitaire, errant
+de chambre en chambre, passai-je à l’attendre, à
+crier son nom chéri à travers mes larmes !… Mais
+vainement ! Il n’est jamais revenu… Pourtant, au
+profond de l’au-delà, je suis sûre qu’il <i>sent</i> ma tendresse…</p>
+
+<p>J’ai tout essayé… Je me suis rendue en des milieux
+spirites… La planchette, les tables tournantes,
+l’écriture automatique, les médiums à incarnation,
+n’ont même pas ébauché un rapprochement…
+J’ai écouté discourir des occultistes célèbres
+dans l’espoir qu’ils m’aideraient à renouer la
+chaîne brisée. Et rien !… Oh ! je ne dis pas qu’il
+<i>n’y a rien</i> puisque j’ai eu une si forte preuve ! Mais
+pourquoi est-il venu à l’instant de son trépas et
+plus jamais ensuite ?…</p>
+
+<p>Pourquoi la Visiteuse, après avoir été si clémente,
+s’est-elle montrée si implacable ?… Comment,
+alors qu’il expirait, est-il venu vers moi ?…
+Nombreuses sont de semblables apparitions de pauvres
+mourants, on en cite dans toutes les familles.
+Mais nul ne les explique. Et l’être cher ne revient
+plus. Son adieu est pour toujours…</p>
+
+<p>Comment vient-il ?… Pourquoi ne revient-il
+pas ?…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c12" title="L’ORTEIL EN MOINS">L’ORTEIL EN MOINS<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> D’après Amb. Bierce.</p>
+</div>
+
+<p>La vieille demeure des Mantish était hantée. Les
+gens sceptiques, et il y en avait déjà beaucoup en
+1840, dans ce coin de l’Amérique du Nord ! — convenaient
+qu’il se passait là des faits vraiment
+étranges.</p>
+
+<p>C’était une maison très ancienne, non pas en
+ruines mais depuis longtemps abandonnée, dans
+une lande devenue sauvage, auprès d’un chemin
+où l’on passait peu.</p>
+
+<p>Son aspect sinistre justifiait à lui seul sa mauvaise
+réputation ; même en plein jour il suffisait de
+la regarder pour ressentir un malaise qui se transformait
+vite en effroi. Seuls certains châteaux
+d’autrefois ont une atmosphère aussi triste, aussi
+déprimante…</p>
+
+<p>Après le crépuscule, les gens égarés dans ces
+parages voyaient avec angoisse la maison damnée
+surgir de l’ombre ; alors, ils s’éloignaient vite et,
+rentrés chez eux, tremblaient encore…</p>
+
+<p>Mais il y avait pire : selon de nombreux et irrécusables
+témoins, des silhouettes pâles erraient
+la nuit autour de la Maison Mantish, y entraient,
+en ressortaient, bien que volets et portes fussent
+hermétiquement clos. On avait entendu d’affreuses
+plaintes, perçantes, humaines, qui venaient
+de ce lieu d’épouvante et que rien n’expliquait…
+On avait vu des lumières livides briller à travers
+les fentes des volets.</p>
+
+<p>Quinze ans auparavant cette maison était fraîche
+et riante. Mr et Mrs Mantish l’habitaient :
+lui, un bellâtre brutal et ivrogne, elle, née Gertrude
+Cash, une blonde délicate, un peu timide,
+aux grands yeux bleus.</p>
+
+<p>Un jour, dans on ne sut jamais quel accès de
+fureur alcoolique, Mantish étrangla sa femme.
+Quand il revint à la conscience, il s’enfuit…</p>
+
+<p>Le meurtre ne fut constaté que le lendemain.
+En ce temps qui ne connaissait ni le téléphone,
+ni le télégraphe, douze heures d’avance c’était
+l’impunité pour un meurtrier. Mantish ne devait
+jamais être rejoint.</p>
+
+<p>Quand tout fut terminé, le shériff, avec l’assentiment
+de Robert Cash, père de la pauvre Gertrude,
+fit clore la Maison du Crime. Peu à peu elle
+acquit son aspect sinistre et son effrayante réputation.</p>
+
+<p>Robert Cash, qui vivait toujours au moment où
+se passe ce récit, affirmait avoir reconnu plusieurs
+fois sa fille parmi les formes blanches qui semblaient
+encore habiter la demeure déserte.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>… Ce soir-là, trois rudes <span lang="en" xml:lang="en">cow-boys</span> : King, Sanchez
+et Harrigan, menaient grand bruit au <i>Cygne
+blanc</i>, l’auberge du village le plus voisin de la
+Maison Mantish.</p>
+
+<p>A l’autre bout de la pièce, seul à une table, se
+trouvait un homme qu’ils ne connaissaient pas et
+qui avait depuis quelques jours une chambre au
+<i>Cygne blanc</i>. Barbu, les cheveux longs, taillé en
+force, l’air pas commode, il ne parlait à personne.</p>
+
+<p>Une vingtaine de garçons du pays buvaient et
+jouaient aux cartes, dans la brume bleue des cigares.</p>
+
+<p>« Oui, je le répète, je ne peux supporter les
+difformités physiques, disait King, qui était de
+beaucoup le plus âgé des trois <span lang="en" xml:lang="en">cow-boys</span> et dont
+le visage tourmenté, ridé, presque grimaçant, attestait
+qu’il avait souffert. Non que je prétende
+qu’elles correspondent à des difformités morales,
+oh loin de là ! mais que voulez-vous, je suis ainsi !
+C’est un sentiment que je ne peux vaincre… et il
+me… »</p>
+
+<p>Harrigan interrompit :</p>
+
+<p>« Alors une jeune personne qui n’aurait pas
+de nez ne courrait pas le risque de devenir
+Mrs King !…</p>
+
+<p>— Certainement non… même si elle possédait
+des millions !…</p>
+
+<p>— Tu exagères… Toi si impulsif, toi chevaleresque
+à plaisir ? Il suffirait que tu l’aimes !…</p>
+
+<p>— Je n’exagère pas… Et j’en ai donné, jadis,
+une preuve… une preuve terrible… Vous étiez
+alors des enfants… J’ai rompu avec cette adorable
+Gertrude Cash, que je devais épouser, en
+apprenant qu’à la suite d’un accident on lui avait
+amputé l’orteil du pied droit.</p>
+
+<p>— Et on connaît la fin de l’histoire !… Peu
+après, et peut-être par simple dépit, elle se maria
+avec une fameuse canaille, ce Mantish qui était
+moins susceptible en ce qui concerne les orteils
+mais qui finit par étrangler sa femme… Il est
+maintenant à l’autre bout du monde… à moins
+qu’il ne soit mort… »</p>
+
+<p>Il y eut un instant de silence.</p>
+
+<p>King reprit, d’un ton grave, les yeux vers le
+sol :</p>
+
+<p>« Cela fut la tragédie de mon existence… nous
+nous aimions beaucoup Gertrude et moi… Et,
+parce que je n’ai pas su vaincre la répulsion que
+m’inspirent les infirmités, la pauvre petite a…
+Mais je ne pouvais imaginer que cette rupture
+aurait pareille conséquence !… Je traîne ce cadavre
+dans la vie… J’aimais passionnément Gertrude… »</p>
+
+<p>Harrigan, à voix basse et en désignant l’étranger
+qui buvait seul, dit alors :</p>
+
+<p>« Cet homme à la table là-bas… Comme il
+écoute ce que nous disons !…</p>
+
+<p>— Oh ! il n’écoute pas, il entend !… Nous crions
+assez haut pour qu’il entende sans avoir besoin
+d’écouter !… » plaisanta Sanchez.</p>
+
+<p>Mais King, que la conversation précédente
+avait sans doute mis de mauvaise humeur, s’était
+détourné et regardait l’étranger avec une insistance
+malpolie.</p>
+
+<p>Il finit par l’interpeller.</p>
+
+<p>« Hé ! là-bas, vous feriez bien d’aller boire
+ailleurs… »</p>
+
+<p>L’homme répondit :</p>
+
+<p>« Pourquoi donc ?</p>
+
+<p>— Parce que vous n’avez évidemment pas
+l’habitude de vous trouver avec des gentlemen !… »</p>
+
+<p>A ces paroles, dites sur le ton le plus haut,
+toutes les conversations s’arrêtèrent. On se leva,
+on se tourna vers la querelle commençante. Des
+gens montèrent sur des chaises afin de mieux
+voir.</p>
+
+<p>L’inconnu s’avança, pâle, menaçant… Mais
+Harrigan déjà s’interposait :</p>
+
+<p>« Voyons, King, il n’y avait pas de raison
+d’employer un pareil langage… Retirez ce que
+vous avez dit…</p>
+
+<p>— Pourquoi donc ?… On n’a pas à être poli
+avec un damné cochon… »</p>
+
+<p>La seconde d’après, King recevait au visage
+le contenu du verre de l’étranger. Allait-il y avoir
+un pugilat ?… Déjà le patron du <i>Cygne Noir</i> se
+jetait entre les adversaires.</p>
+
+<p>Mais King, très calme, s’essuya le visage avec
+soin et reprit :</p>
+
+<p>— Je réclame la satisfaction due à quiconque
+reçoit une voie de fait en réponse à une simple
+malpolitesse… »</p>
+
+<p>C’était la pleine époque des duels dits « à l’américaine ».</p>
+
+<p>Les combats singuliers, extrêmement fréquents
+en Amérique, y avaient pris une sauvagerie parfois
+cocasse. Les conditions, toujours très graves,
+que l’offensé imposait et que l’offenseur ne pouvait
+discuter, n’avaient rien de fixe, de réglé
+d’avance, et elles s’augmentaient souvent d’une
+sorte de fantaisie macabre.</p>
+
+<p>« Vous connaissez les usages de ce pays ? »
+demanda Harrigan à l’étranger.</p>
+
+<p>Celui-ci, dont le visage encadré de longs cheveux
+et d’une barbe touffue était énergique jusqu’à
+la brutalité, frappa sur la table en criant :</p>
+
+<p>« Que votre ami choisisse l’arme et le terrain !…
+L’heure aussi… tout de suite s’il
+veut !… »</p>
+
+<p>King prit l’assistance à témoin :</p>
+
+<p>« Vous entendez, gentlemen !… On ne me conteste
+pas le choix de l’arme, de l’heure et du
+terrain… Que deux d’entre vous veuillent bien
+assister mon adversaire… Tout doit se passer
+régulièrement… »</p>
+
+<p>Deux gaillards curieux de voir le combat,
+acceptèrent.</p>
+
+<p>A la porte, il y avait justement deux carrioles
+appartenant à des fermiers en train de boire.
+King monta dans l’une avec Sanchez et Harrigan.
+L’inconnu s’installa avec ses témoins sous
+la bâche de l’autre — qui suivit la première, conduite
+par King.</p>
+
+<p>La nuit était affreuse, pleine de rafales. Entre
+des nuages sulfureux glissait parfois une
+effrayante clarté lunaire…</p>
+
+<p>A contre sens du trot des chevaux, les arbres
+passaient dans les ténèbres, montrant l’un après
+l’autre, vaguement, leur silhouette déchiquetée…</p>
+
+<p>King arrêta sa carriole et en descendit, avec
+Sanchez et Harrigan, à un endroit imprévu entre
+tous, un endroit abominable : devant la Maison
+Mantish, la Maison du Crime, dont l’aspect semblait,
+cette nuit-là, plus sinistre encore que d’ordinaire…</p>
+
+<p>L’étranger, qui était enfoui sous la bâche de la
+carriole, sembla assez impressionné lorsqu’il eut
+sauté à terre.</p>
+
+<p>« Où diable m’avez-vous emmené ? grommela-t-il.</p>
+
+<p>— J’ai le choix de l’endroit !… Je choisis l’intérieur
+de cette maison !… Tiens, vous êtes moins
+fier que lorsque vous m’avez jeté du whisky au
+visage ? »</p>
+
+<p>L’autre cracha par terre et répondit :</p>
+
+<p>« Je n’ai pas plus peur de votre damnée maison
+que de vous !… »</p>
+
+<p>On parvint difficilement à ouvrir la porte.
+Quand, enfin, elle céda, on entendit des échos
+plaintifs venir de l’intérieur.</p>
+
+<p>Cela sentait le moisi, la cave… Les six hommes
+suivirent un couloir presqu’à tâtons et dans un
+grand silence car un épais tapis de poussière rendait
+les pas muets, un couloir où la lueur d’une
+chandelle qu’ils avaient allumée faisait osciller de
+grandes ombres.</p>
+
+<p>Ils parvinrent à une large pièce carrée, vide. Les
+deux fenêtres étaient hermétiquement closes par
+la poussière et la vétusté, derrière leurs volets assujettis
+à l’aide d’énormes barres de fer.</p>
+
+<p>« Halte !… » dit Harrigan.</p>
+
+<p>Personne ne franchit le seuil !…</p>
+
+<p>Puis Harrigan ajouta :</p>
+
+<p>« Déshabillez-vous !… C’est en cette pièce
+même qu’aura lieu le duel, dans l’obscurité. »</p>
+
+<p>King et l’étranger, sans entrer dans la pièce,
+retirèrent chapeau, cravate et veste.</p>
+
+<p>Sanchez sortit alors deux longs couteaux à
+bœuf.</p>
+
+<p>« Voici les armes !… Ces deux couteaux sont
+exactement pareils. »</p>
+
+<p>Chaque combattant en prit un, puis, toujours
+selon l’usage, et afin d’établir qu’il ne portait
+d’autre arme, il fut fouillé par les témoins de
+l’adversaire.</p>
+
+<p>« Maintenant tout est prêt… Veuillez alors
+vous placer dans cet angle. »</p>
+
+<p>Il indiquait le coin de la salle le plus éloigné de
+la porte.</p>
+
+<p>L’étranger, après un instant d’hésitation, franchit
+le seuil et gagna la place assignée tandis
+que King se mettait dans le coin opposé… les
+témoins restèrent dans le corridor.</p>
+
+<p>Inclinés en avant, la main crispée sur l’éclair
+vague du couteau, les deux combattants se regardaient — avec
+cette haine spéciale qu’on n’éprouve
+qu’en présence de la mort…</p>
+
+<p>Sanchez éteignit la chandelle. Obscurité profonde.</p>
+
+<p>— Gentlemen, dit la voix de Harrigan, qui
+semblait lointaine en ces ténèbres, nous allons
+nous retirer ; vous ne bougerez pas jusqu’à ce que
+vous entendiez se refermer la porte extérieure de
+la maison… Cela sera le signal du combat !… Ensuite,
+que Dieu vous aide !</p>
+
+<p>Il y eut le bruit de la porte de la salle que les
+témoins refermaient.</p>
+
+<p>Enfin la porte de la maison retentit sourdement…</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+<p>Le lendemain matin, par un soleil resplendissant,
+le shériff du district, Sanchez, Harrigan,
+King et Robert Cash, le père de la pauvre
+Mrs Gertrude Mantish, s’arrêtaient devant la
+demeure hantée et y pénétraient.</p>
+
+<p>Au bout du couloir, on ouvrit la porte de la
+salle… Était-elle déserte ?… Non. Quand les yeux
+se furent habitués à la demi-obscurité, ils distinguèrent
+un homme qui se tenait sur un genou,
+dans l’angle le plus éloigné de la porte…</p>
+
+<p>Il était dans une attitude d’épouvante atroce,
+les épaules levées jusqu’aux oreilles, le visage
+détourné, les mains étendues…</p>
+
+<p>Le shériff tira sur l’un des bras, qu’il sentait
+raide et froid.</p>
+
+<p>Le cadavre roula sur le flanc, d’un seul coup,
+sans quitter sa pose contractée…</p>
+
+<p>Il offrait ainsi sa figure au jour douteux qui
+venait de la porte.</p>
+
+<p>Et Robert Cash balbutia :</p>
+
+<p>« Seigneur ! Mais… mais c’est Mantish.</p>
+
+<p>— Vous voyez bien que je ne me suis pas
+trompé ! s’écria King, triomphant. Dès le premier
+instant je l’ai reconnu… Il a laissé pousser
+sa barbe et ses cheveux, mais ma mémoire est
+bonne… L’attirance mystérieuse qui ramène toujours,
+invinciblement, un meurtrier vers le lieu
+du crime, l’a-t-elle fait revenir dans le pays, ou
+y avait-il simplement quelque intérêt ? on ne le
+saura jamais ; mais c’est bien lui !… Quand, hier
+soir, par une supercherie qui était la plus légitime
+vengeance, je me suis glissé hors de cette
+pièce, en même temps que Sanchez et Harrigan,
+et que j’ai quitté avec eux la maison, c’était
+pour laisser en proie à toutes les horreurs de
+l’ombre et du remords, un misérable assassin…
+Un duel avec lui ? Non, mais pire, bien pire :
+les ténèbres de cette pièce où jadis il tua sa
+femme !…</p>
+
+<p>— Mais… de quoi donc est-il mort ? » demanda
+le shériff.</p>
+
+<p>En effet Mantish se trouvait encore dans le
+coin même où il s’était placé pour le combat.</p>
+
+<p>Son attitude et son visage attestaient une épouvante
+inouïe…</p>
+
+<p>Qu’avait-il donc <i>vu</i> dans les ténèbres ?</p>
+
+<p>On regarda autour de lui… on chercha…</p>
+
+<p>Or, sur la couche épaisse de poussière qui
+revêtait le sol, à côté des empreintes des bottes
+des hommes, il y avait, extrêmement nettes, <i>celles
+de deux pieds nus</i>… elles se dirigeaient vers le
+cadavre…</p>
+
+<p>Cash, livide, tremblant, dit en les désignant :</p>
+
+<p>« Regardez !… regardez !… <i>le gros orteil du
+pied droit manque !… ce sont les pas de Gertrude !</i> »</p>
+
+<p>Gertrude, on le sait, était le prénom de
+Mrs Mantish, fille de Robert Cash, et la femme,
+la victime, de l’assassin dont le cadavre gisait là…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c13">L’ÉMOTION DE MAURICIA</h2>
+
+
+<p>Du vertigineux balcon, Mauricia vit disparaître,
+à travers ses larmes, l’auto miroitant qui
+emportait son mari, deux témoins, quatre épées
+emmaillottées de serge verte, et un médecin…</p>
+
+<p>On ne lui avait pas indiqué l’endroit choisi pour
+le duel — par crainte qu’elle n’y surgisse, dramatique,
+affolée comme dans le <i>Maître de
+Forges</i>…</p>
+
+<p>Elle cherchait à deviner où cela se passerait…
+Son regard, par-dessus des horizons de cheminées,
+découvrit, là-bas, si loin, le Mont Valérien
+bleuâtre… Était-ce là ?… Suresnes, le Val-d’Or,
+Puteaux, contiennent des parcs isolés… Ou bien,
+comme on le lui avait presque donné à entendre,
+Jacques se battrait-il à Meudon, plus loin, à droite
+du squelette rouillé de la Tour Eiffel ?…</p>
+
+<p>Mais, l’étincellement du lumineux matin
+l’étourdissait. Et elle n’avait pas l’habitude de se
+lever si tôt… Elle rentra dans sa chambre, sa
+chambre neuve de récente mariée, et, gentille
+brune en peignoir mauve, elle s’abattit sur le
+grand lit…</p>
+
+<p>Des pensées tumultueuses s’ameutaient en son
+cerveau. Un duel ? Qu’était-ce au juste ? Elle ne
+savait guère… Un an auparavant elle vivait encore
+tièdement, chez ses parents, marchands de
+drap, rue des Salines, à Lons-le-Saulnier où l’on
+se bat peu !… La veille, son mari, avocat débutant,
+lui avait dit :</p>
+
+<p>« Chérie, j’ai eu une dispute avec un de mes
+collègues, un certain Leroy… oui, celui qui me
+téléphone quelquefois… Il m’a plaisanté sur la
+profession de tes parents… tu comprends que je
+n’allais pas laisser injurier ta famille… je lui
+ai répondu de telle sorte que demain matin nous
+nous alignons… oui, un duel !… et à l’épée !…
+Avec moi on ne s’en sort pas avec deux balles
+sans résultat… Il va voir, Leroy… »</p>
+
+<p>La petite épouse, toute fraîche de Lons-le-Saulnier,
+cherchait depuis, et encore pendant cette
+angoissante attente, à se représenter ce que pouvait
+bien être un duel…</p>
+
+<p>La légion épique des héros de Dumas père
+s’agitait dans sa mémoire dans un fracas de ferraille…
+Bons vieux romans lus en cachette et
+passionnément, à la pension des demoiselles
+Troubéon !… Comment se passent les duels ?…
+les illustrations le disaient : les adversaires croisent,
+en forme de ciseaux très ouverts, leurs longues
+colichemardes, et l’une d’elles transperce
+l’autre : la moitié de la lame ressort dans le
+dos !… Son mari était donc à ce point anachronique
+et brave !…</p>
+
+<p>Elle se rappela aussi un illustré populaire qui,
+quelques mois auparavant, avait représenté un
+duel moderne : deux messieurs en bras de chemise,
+tenant des épées et entourés d’autres messieurs
+en redingote et chapeaux haut de forme…</p>
+
+<p>Jacques allait être un de ces vaillants !… S’il
+triomphait, si l’on voyait son nom dans les journaux,
+quelles lettres elle enverrait à Lons-le-Saulnier !…
+Comme ses amies de pension jalouseraient
+l’épouse du « Parisien » !… Aux vacances,
+qu’elle serait fière de se promener à
+son bras, le dimanche après-midi, autour de la
+musique militaire jouant <i>Faust</i> !… Oui, mais si…
+cette pensée la précipita en de nouveaux gros
+sanglots de bébé… A son angoisse, il se mêlait
+une admiration sans bornes pour son héroïque
+mari… Se battre ainsi pour l’honneur de ses parents
+à elle !… quelle noble nature !…</p>
+
+<p>Il lui semblait percevoir les échos d’un formidable
+combat…</p>
+
+<p>A force de pleurer, elle s’endormit, en larmes…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>… Aux glaces biseautées de l’auto les allées
+calmes et lumineuses du Bois défilèrent. Il y
+avait de jeunes pousses aux arbres. Des traînées
+de pâquerettes blanchissaient les pelouses ; des
+poignées de moineaux jaillissaient des buissons.</p>
+
+<p>Jacques disait à ses deux témoins :</p>
+
+<p>« Je vous assure que Leroy ne fera pas une plus
+mauvaise figure que lorsque je l’ai trouvé en caleçon
+dans le cabinet de toilette de Gaby… Quel
+mufle tout de même !… Il savait pourtant combien
+je tiens à Gaby… »</p>
+
+<p>Car la vraie raison de la rencontre était Gaby,
+une petite femme du Quartier Latin pour laquelle
+le mari de Mauricia et son ex-camarade Leroy
+avaient un vif attachement, chacun d’eux se
+croyant le seul élu…</p>
+
+<p>Auteuil, la porte Molitor, la masse énorme du
+Vélodrome du Parc des Princes. C’était là…</p>
+
+<p>Jacques, dont c’était le premier duel, se sentit
+faiblir… cette porte de Bois, comment la repasserait-il,
+tout à l’heure ?… debout, ou étendu sur
+une civière ?… Sa langue, bizarrement sèche, cherchait
+en vain de la salive… D’un effort, il s’affermit…</p>
+
+<p>Son premier témoin montra un papier d’autorisation
+au gardien, Alphonse, et le groupe pénétra
+dans le quartier des coureurs : vaste triangle
+de terre battue sis derrière les tribunes et bordé
+de deux séries de cabines pour les cyclistes.
+Alphonse en ouvrit une et les témoins engagèrent
+Jacques à s’apprêter…</p>
+
+<p>Comme plusieurs gentlemen en chapeaux haut
+de forme paraissaient, parmi lesquels il reconnut
+son adversaire, il resta seul et ferma la porte.
+Malaisément, il retroussa le bas de son pantalon,
+mit une chemise de flanelle, ganta sa main
+droite… La salive s’obstinait à fuir sa langue…
+Il haletait un peu.</p>
+
+<p>Quelle bête d’histoire !… A cette heure-là, les
+autres jours, il lisait ses journaux, tranquillement
+couché, son chocolat près de lui… Pourquoi
+diable a-t-il cru devoir faire le matamore en présence
+de Gaby et promettre à Leroy de lui mettre
+« six pouces de fer » dans la poitrine !… Et pourquoi
+n’a-t-il pas osé dire à ses témoins qu’il préférait
+que l’affaire s’arrangeât… Et puis, ça coûte
+chaud un duel !… Ça lui reviendrait au moins à
+sept cents francs, tout compris…</p>
+
+<p>Mais, d’abord, ne pas se faire tuer !… Dans son
+souvenir, il cherchait les leçons du père Briquet,
+jadis, au collège… Pliant sur les jarrets, les bras
+en garde, il essaya son allonge… Ses jambes tremblaient…
+Le duel s’était décidé si vite qu’il
+n’avait pu prendre cette préparation de la dernière
+heure où excellent des professeurs spécialistes
+de l’épée de combat… En duel, les coups
+blessent partout, tandis qu’à la salle d’armes de
+son lycée on n’annonçait, on ne comptait, que
+ceux atteignant la poitrine… Saurait-il garer son
+bras, son visage, ses jambes… Son visage surtout,
+à cause des femmes…</p>
+
+<p>Il se répétait : « Je ferai <i>une, deux</i>… Je ferai
+<i>une, deux</i> !… » cherchant de l’assurance dans ce
+projet…</p>
+
+<p>La porte s’ouvrit devant son premier témoin.</p>
+
+<p>« Eh bien, es-tu prêt ?… Nous avons gagné,
+au sort, la place et les épées… On t’attend… »</p>
+
+<p>Il sentit sa figure devenir couleur de craie…
+Il sortit… le grand jour l’éblouissait… Machinalement,
+il se dirigea vers l’ombre des tribunes
+où les deux médecins flambaient les épées, longues
+aiguilles claires, sur des morceaux de coton
+enflammé…</p>
+
+<p>Le matin d’été resplendissait… En le profond
+ciel bleu, des hirondelles, très haut, dessinaient
+de fantaisistes polygones noirs. Sous l’heureuse
+lumière les redingotes donnaient aux témoins des
+allures funèbres.</p>
+
+<p>Quelques coureurs, à maillots multicolores,
+s’étaient arrêtés dans le cadre de la porte et
+regardaient.</p>
+
+<p>Il prit l’épée, qui lui sembla lourde, mal en
+main…</p>
+
+<p>Le directeur du combat joignit les pointes, prononça
+quelques phrases dont Jacques entendit
+seulement : « <i>Allez, Messieurs !</i> »</p>
+
+<p>Il tomba en garde comme au collège… Il se
+répétait : « Je vais faire <i>une, deux</i>… je vais faire
+<i>une, deux</i>… »</p>
+
+<p>Leroy, le buste penché en arrière, la figure de
+trois quarts, tendait le bras désespérément… il
+semblait un pêcheur à la ligne tenant sa gaule le
+plus à bout de bras possible… Il avait été la
+veille au soir dans une salle d’armes où on lui
+avait répété : « Tenez l’arme horizontalement au
+bout de votre bras tendu… Et sous aucun prétexte
+ne raccourcissez le bras !… »</p>
+
+<p>Jacques parvint, avec peine, car sa pointe tremblotait,
+à engager le fer comme à la leçon du
+père Briquet. Y étant parvenu, il n’osa se fendre…
+N’allait-il pas, au passage, se piquer à cette
+pointe horizontale… Que faire ?</p>
+
+<p>A ce moment, Leroy envoya un petit coup
+timide dans la direction du poignet, vite retiré,
+de Jacques… Cela fut une révélation pour celui-ci…
+A son tour il tâcha, sans se fendre, de piquer
+la main de Leroy… il n’y réussit pas mais il parvint,
+en reculant chaque fois la main, à éviter les
+picotements de l’adversaire… Pour plus de commodité,
+il tint l’épée à l’extrême du pommeau,
+l’index allongé en-dessus… mais ses coups rencontraient
+chaque fois la coquille de Leroy, qui
+tintait.</p>
+
+<p>A tour de rôle, sans se presser, prudemment
+éloignés l’un de l’autre, ils piquaient vers la main
+adverse et reculaient aussitôt, comme si le coup
+avait allumé une mine… Parfois ils reculaient
+tous deux en même temps…</p>
+
+<p>Le petit jeu des grands enfants barbus continua,
+lent, monotone… Ils semblaient pêcher des
+écrevisses…</p>
+
+<p>Soudain le directeur du combat hurla « Halte ! »
+et, la canne haute, se rua entre les adversaires
+comme si leur fureur avait pu les empêcher d’entendre…
+Au poignet de Leroy une piqûre rutilait,
+une piqûre d’un millimètre, à peine visible…</p>
+
+<p>Les médecins, sérieusement, avec des termes
+scientifiques, déclarèrent que le blessé était en
+état d’infériorité.</p>
+
+<p>« Messieurs, l’honneur est satisfait !… »</p>
+
+<p>La rencontre avait duré une minute et quart.</p>
+
+<p>Jacques, en remettant sa chemise de jour, son
+gilet et sa redingote, se sentait envahi d’un puissant
+bien-être. Il bavardait.</p>
+
+<p>« Je n’ai pas été ému… pas du tout, du tout…
+Et ça n’a pas duré longtemps… je lui ai fait son
+affaire en cinq secs… »</p>
+
+<p>Le procès-verbal rédigé, les deux groupes se
+saluèrent, s’en furent vers leurs voitures. Leroy,
+de sa main blessée et bandée faisait tournoyer sa
+canne afin de montrer que la blessure était insignifiante.</p>
+
+<p>« Alors, pourquoi qu’il n’a pas continué ? »
+goguenarda un cycliste.</p>
+
+<p>Et Alphonse, le gardien, disait :</p>
+
+<p>« J’ai vu ici plus de cent duels, mais jamais un
+où l’on ait eu autant peur de se faire bobo. »</p>
+
+<p>Le chauffeur avait découvert l’auto. Jacques
+s’installa dans le fond ainsi que sur un trône.
+Autour de lui, le matin resplendissait comme
+d’admiration…</p>
+
+<p>Un bruit de voix dans l’antichambre réveilla
+Mauricia… Jacques ouvrait la porte… Jacques
+vivant, et souriant.</p>
+
+<p>« Ah ! mon chéri !… mon chéri !…</p>
+
+<p>— Eh bien oui, j’ai flanqué un coup d’épée à
+Leroy… et ça n’a pas traîné… A la première
+reprise… Oh ! je l’ai ménagé, l’animal… J’aurais
+pu dix fois le toucher au corps, mais j’ai eu
+pitié de lui… et j’ai pensé que tes parents, quand
+ils seraient au courant, m’approuveraient de ne
+pas avoir vengé trop sévèrement l’offense faite
+à leur nom… »</p>
+
+<p>Les idées de Mauricia tournoyaient. Était-ce
+possible ? Son mari s’était battu en duel. Son mari
+avait blessé son adversaire. Que dirait-on à Lons-le-Saulnier
+autour de la musique militaire ! Elle
+croyait n’avoir épousé qu’un avocat et voilà que
+son époux s’auréolait de la gloire des d’Artagnan,
+des Porthos. Vraiment le destin la comblait !…
+Certainement le nom de Jacques — son
+nom à elle ! — serait imprimé dans les journaux…
+quand on a risqué sa vie c’est bien le moins…
+Elle étouffait de joie et de gloire.</p>
+
+<p>« Dis donc, chérie… puisque c’est pour tes
+parents que je me suis battu, écris donc à ton père
+de prendre à sa charge les frais du duel… Ça se
+montera dans les deux mille francs, tout compris…
+Si c’est toi qui demandes cette petite
+somme il l’enverra tout de suite… D’ailleurs
+c’est bien le moins…</p>
+
+<p>— Mais oui !… oh ! je te la promets !… Mon
+Jacques !… mon héros, mon héros !… »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c14" title="LA CHOSE D’ÉPOUVANTE">LA CHOSE D’ÉPOUVANTE<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a></h2>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> D’après Amb. Bierce</p>
+</div>
+
+<p>Le Coroner termina le résumé de l’affaire, telle
+que l’établissaient divers témoignages et le rapport
+du médecin légiste. Les sept jurés approuvèrent
+d’une secousse de tête. Ces trappeurs ou
+bûcherons étaient de pensée lente et de geste
+brusque.</p>
+
+<p>— Puisque le témoin, Peter Smith, ce journaliste
+dont la déposition aurait sans doute éclairci
+le cas mystérieux du pauvre Hugh Morgan, n’a
+pu encore être retrouvé, nous allons conclure…
+Etes-vous tous d’accord pour penser que Hugh
+Morgan fut tué par un lion de montagne ?…</p>
+
+<p>— De mémoire d’homme on n’a vu semblable
+animal dans le pays ! grommela un trappeur.</p>
+
+<p>— Et le corps du malheureux était broyé, déchiqueté,
+d’une façon telle qu’on penserait à un
+rhinocéros, un éléphant ou un autre animal
+d’Afrique… » ajouta un des bûcherons.</p>
+
+<p>La porte s’ouvrit brusquement et un jeune
+homme entra. Il était vêtu comme on l’est dans
+les villes et couvert de poussière…</p>
+
+<p>« Je regrette d’arriver aussi tard, dit-il, mais
+j’ai dû faire un long trajet afin de télégraphier à
+mon journal… »</p>
+
+<p>Le coroner sourit aigrement :</p>
+
+<p>« Votre article diffère sans doute du récit que,
+sous la foi du serment, vous allez nous faire ?</p>
+
+<p>— Pardon !… cet article, dont j’ai ici le brouillon,
+peut être considéré comme une déposition
+devant Dieu et les hommes… Et pourtant
+il est si incroyable que je l’ai envoyé non comme
+un reportage d’après des faits exacts, mais
+comme un récit imaginé !…<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> »</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Kipling devait montrer lui aussi, plus tard,
+dans <i lang="en" xml:lang="en">A Matter of fact</i> (<span lang="en" xml:lang="en">Many Inventions</span>) un journaliste
+publiant comme une œuvre d’imagination, un
+reportage parfaitement exact, mais relatant des faits
+si extraordinaires que le public n’y eût sans doute
+pas ajouté foi.</p>
+</div>
+<p>On fit jurer sur la Bible le jeune journaliste,
+selon la formule usuelle et légale. Puis le coroner
+reprit :</p>
+
+<p>« Votre nom ?… Votre profession ?… Votre
+âge ?…</p>
+
+<p>— Peter Smith, correspondant de presse et
+auteur de contes pour magazines, vingt-sept ans.</p>
+
+<p>— Vous connaissiez Hugh Morgan, la victime ?</p>
+
+<p>— Oui…</p>
+
+<p>— Vous étiez avec lui à l’instant de sa mort ?</p>
+
+<p>— Je me trouvais près de lui… Depuis une
+quinzaine j’étais son hôte en ce pays… car j’aime
+beaucoup la chasse et la pêche… Et puis je tenais
+à l’étudier, lui et sa vie solitaire, un peu bizarre
+même… Il me semblait pouvoir créer avec lui
+un curieux caractère de fiction.</p>
+
+<p>— Racontez comment eut lieu sa mort… Vous
+pouvez vous aider avec le brouillon de votre
+article… »</p>
+
+<p>Il y eut un mouvement d’attention. Les jurés,
+le coroner, le public, composé aussi de rudes montagnards,
+s’installèrent pour bien entendre.</p>
+
+<p>Le jeune homme sortit un manuscrit de sa
+poche et commença :</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>« Le soleil venait de se lever. Avec un chien et,
+chacun, un fusil de chasse, à plomb, nous étions
+à la recherche de cailles, assez abondantes dans
+ces parages. Selon Morgan nous devions en trouver
+surtout au-delà d’un rideau de sapins qu’il me
+désigna.</p>
+
+<p>Pour nous rendre à cet endroit nous traversâmes
+une plaine onduleuse couverte d’une sorte
+de jungle faite de hautes avoines sauvages et
+d’arbustes ; nous y étions, au plus épais, Morgan
+me précédant de quelques mètres, quand nous
+entendîmes à notre droite un grand bruit… c’était
+comme si un animal avait parcouru la jungle
+dont le sommet semblait s’agiter violemment sur
+son passage.</p>
+
+<p>« Nous venons de lever un cerf… Quel dommage
+qu’on n’ait pas une carabine, » dis-je.</p>
+
+<p>Morgan, arrêté, dans une pose anxieuse, observait
+intensément les sommets de buissons qui
+s’agitaient… Il avait levé les deux chiens de son
+fusil et se tenait prêt à tirer… Il ne répondit
+pas…</p>
+
+<p>Cette émotion me surprit, car son sang-froid
+dans les circonstances dangereuses était toujours
+remarquable…</p>
+
+<p>« Allons, allons, vous n’allez pas tirer sur un
+cerf avec du petit plomb, » lui dis-je.</p>
+
+<p>Il me répondit :</p>
+
+<p>« J’ai des chevrotines dans mon canon droit et
+une balle dans le gauche. »</p>
+
+<p>Aller à la chasse aux cailles avec un fusil ainsi
+chargé, qu’est-ce qui lui prenait ?… Mais comme
+son visage se tournait dans un effort pour mieux
+voir, je fus frappé de sa pâleur. Certainement il
+y avait du danger près de nous…</p>
+
+<p>Et ma pensée fut alors que nous avions levé
+non pas un cerf mais un ours grizzly…</p>
+
+<p>La grande surface végétale était tranquille
+maintenant… on n’y entendait plus rien d’insolite…
+mais Morgan demeurait immobile dans la
+même attitude défensive…</p>
+
+<p>« Qu’est-ce donc ?… Répondez, qu’est-ce ?…
+Oui… qu’est-ce ?</p>
+
+<p>— C’est, c’est… la Chose d’Épouvante », balbutia-t-il
+d’une voix rauque, saccadée, que je ne
+lui connaissais pas.</p>
+
+<p>Il tremblait !…</p>
+
+<p>A cet instant, la jungle s’agita encore, inexplicablement…,
+car on n’y apercevait rien… Non,
+rien ne la parcourait… On eût dit un tourbillon
+de vent comme il s’en forme pendant les orages.
+Les arbustes étaient non seulement penchés mais
+aplatis sur le sol… <i>Cela</i> les écrasait, et ils ne se
+relevaient pas… Et <i>cela</i> se dirigeait lentement
+vers nous…</p>
+
+<p><i>Cela</i>, qu’était-ce donc ?…</p>
+
+<p>Jamais jusqu’alors je n’avais éprouvé la peur…
+mais je connus, en présence de cette force <i>invisible</i>,
+qui courbait et écrasait les arbustes, la pire
+de toutes les épouvantes, celle qu’engendre la suspension
+réelle ou imaginaire des lois naturelles…</p>
+
+<p>Les mouvements sans cause apparente de la jungle,
+leur progrès vers nous, étaient beaucoup plus
+effrayants que dans le présent récit…</p>
+
+<p>Nous avons une telle confiance dans les règles
+de la nature que leur arrêt nous semble une terrible
+menace, le début d’une catastrophe…</p>
+
+<p>Morgan était décidément en proie à une terreur
+folle… Il épaula son arme et fit feu, des deux
+canons à la fois, vers l’endroit où à trente mètres,
+nous apercevions des arbustes se courber comme
+d’eux-mêmes… La fumée du coup ne s’élargissait
+pas encore que j’entendis un hurlement formidable…
+un hurlement qui ne pouvait être que
+d’un animal et où il y avait pourtant je ne sais
+quoi d’humain… Morgan jeta son arme et prit
+la fuite sans se soucier de moi… Au même instant
+je fus précipité à terre par un contact que je
+ne me suis pas encore expliqué… quelque chose
+qui était lourd, velu, et <i>invisible</i> !… Je dus demeurer
+quelques secondes inconscient… quelques
+secondes seulement… Je revins à moi aux cris
+affreux de Morgan… des cris que j’entendrai
+toujours et auxquels se mêlaient de sourds grognements,
+qui ne venaient pas de lui…</p>
+
+<p>Je l’aperçus lui-même à une certaine distance…
+Je me levai péniblement et, fusil à la main, me
+précipitai au secours de mon ami… Ah ! puisse
+Dieu m’épargner de voir encore une horreur pareille…
+Morgan, tombé sur les genoux, la tête
+renversée en arrière et touchant le dos, était
+secoué formidablement, en tous sens, comme une
+proie dans l’étreinte d’une bête sauvage… A son
+bras droit, qui était levé haut, la main semblait
+manquer… du moins ne la voyais-je pas… L’autre
+bras était invisible… A certains instants, je
+ne pouvais discerner qu’une partie de son corps…
+qui, soudain, reparaissait… Et près de lui, autour
+de lui, rien d’anormal !… je ne voyais que lui et,
+parfois, rien qu’une portion de lui… Je ne pouvais
+savoir ce qui l’étreignait si furieusement… Ses
+cris… (oh ! quels cris !)… allaient en diminuant
+de force… ils se mêlaient toujours aux grognements
+abominables dont j’ai parlé… Comme j’arrivais
+près de lui, il retomba, inerte, sur le côté…
+Il ne criait plus.</p>
+
+<p>A une certaine distance les ondulations de la
+jungle au passage de l’être invisible s’éloignaient
+vers la lisière d’un bois… ce fut seulement quand
+elles l’eurent atteinte que, dans mon épouvante,
+je pus les quitter du regard… Je m’empressai
+auprès de Morgan… Il était mort… et vous savez
+dans quel état… Il n’avait plus forme humaine…
+on ne pouvait le reconnaître qu’à ses vêtements…
+Autour de lui, le sol était labouré par le piétinement
+de pattes… ou de pieds… énormes et informes… »</p>
+
+<p>Le journaliste se tut et replia son manuscrit.</p>
+
+<p>« Gentlemen, dit le coroner, avez-vous quelque
+question à poser au témoin ? »</p>
+
+<p>Un colossal bûcheron se leva.</p>
+
+<p>« Je voudrais savoir de quel asile de fous le témoin
+s’est échappé. »</p>
+
+<p>Le coroner se tourna gravement vers le journaliste :</p>
+
+<p>« M. Peter Smith, on désire savoir de quel asile
+de fous vous vous êtes échappé.</p>
+
+<p>— Cette question est insultante, mais je crois
+que vous avez le droit de me poser des questions
+insultantes… D’autre part, je sais si bien que
+mon récit est incroyable qu’ainsi que je vous
+l’ai déjà dit, je l’ai présenté à mes lecteurs comme
+une œuvre d’imagination et non comme le reportage
+de faits exacts… Eux aussi ne m’eussent
+pas cru… Mais les morts parlent, quelquefois…
+Je vois sur cette table, parmi ses armes et quelques-uns
+de ses effets, le vieux registre où, chaque
+soir, à la chandelle, avec un gros crayon, ce
+pauvre Hugh Morgan inscrivait ses souvenirs de
+la journée… Ce registre contient probablement
+des précisions curieuses, car le ton de Morgan
+lorsqu’il me murmura : « C’est la Chose d’Épouvante »
+m’a donné à penser qu’il l’avait déjà rencontrée… »</p>
+
+<p>Mais le coroner répondit, en mettant le registre
+dans sa poche :</p>
+
+<p>« Ce gribouillage est antérieur à la mort de
+Morgan et ne peut, par conséquent, nous fournir
+aucun élément de conviction… Gentlemen, j’attends
+votre verdict… Témoin Smith, veuillez garder
+le silence et vous asseoir !… »</p>
+
+<p>Les jurés murmurèrent entre eux puis le chef
+sortit un gros crayon de charpentier et écrivit sur
+un morceau de papier, en s’appliquant, d’une écriture
+d’écolier :</p>
+
+<p>« Nous, le jury, nous croyons que l’ cadavre,
+il fut tué par un animal sauvage, soit de c’ pays,
+soit échappé d’une ménagerie… nous croyons aussi
+qu’ ça se passa pendant qu’ not’ vieux camarade
+il avait une attaque d’épilepsie… »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>En ordonnant à Peter Smith de se taire, le
+coroner lui avait fait un léger signe. Quand les
+jurés furent partis il l’invita à déjeuner. Au porto
+il tira de sa poche le journal de Morgan.</p>
+
+<p>« Ce sont des gens très simples ces jurés…
+il eût été inutile, maladroit, peut-être même cruel,
+de les troubler avec une hypothèse fantastique.
+Votre déposition les avait déjà trop émus… Pour
+vivre tranquillement il faut avoir foi dans le
+témoignage des sens humains et dans les lois
+naturelles… Maintenant, voyons ensemble ce
+registre… »</p>
+
+<p>Après des pages sans intérêt, celle-ci attira leur
+attention :</p>
+
+<p>20 Août. — Billy, mon vieux chien, devient
+singulier… Il semble parfois sentir, apercevoir,
+des choses là où il n’y en a pas… du moins là où
+je n’en vois pas… Tantôt, il s’est mis à tourner
+autour d’une pierre plate assez grosse pour servir
+de siège à un homme… il aboyait furieusement,
+la gueule tournée vers cette pierre… Il aboyait
+non comme devant du gibier mais comme il le fait
+quand un vagabond approche de ma maison…
+Soudain il prit la fuite avec terreur et je ne le
+revis que le soir…</p>
+
+<p>Un chien ne peut-il <i>voir</i> avec son odorat ?…
+Une odeur impressionne-t-elle en lui un centre
+nerveux avec des images de l’être produisant cette
+odeur ?…</p>
+
+<p>2 Septembre. — Hier soir je regardais les
+étoiles scintiller au-dessus de la crête de la colline
+à l’est de ma maison. La nuit était pure et
+froide. Je les voyais avec une netteté extraordinaire…
+Or, l’une après l’autre, elles disparurent,
+de gauche à droite… Chacune s’éclipsait, mais
+pour un bref instant… et rien qu’une ou deux
+à la fois… Toutes celles qui étaient <i>un peu</i> au-dessus
+de la crête furent ainsi effacées, l’une
+après l’autre, comme si <i>quelque chose</i> était passé
+entre elles et moi… Quoi donc ?… La clarté nocturne
+m’empêcha de discerner…</p>
+
+<p>Ce petit incident m’a privé de sommeil cette
+nuit… Malgré moi j’y pensais… En m’éveillant
+je me suis d’ailleurs trouvé ridicule… Vais-je
+m’inquiéter ainsi pour des scintillements plus ou
+moins vifs d’étoiles ?…</p>
+
+<p>15 septembre. — Cela s’aggrave… J’ai trouvé
+autour de ma demeure des traces de pas… de pas
+énormes… on dirait qu’un être humain, colossal…
+ou un singe géant… s’est promené là…</p>
+
+<p>Et je dois reconnaître que je suis effrayé !…
+J’y pense sans cesse… oh ! mais, sans cesse… Je
+ne dors plus… je passe mes nuits les yeux grands
+ouverts, regardant la porte que je barricade
+comme si je craignais un siège, et la fenêtre où je
+tremble de voir paraître un visage affreux… L’y
+<i>voir</i> paraître ?… non, puisqu’<i>il</i> est invisible !…
+Il ?… Il !… <i>Lui</i> !… mais qui ?… qui donc ?</p>
+
+<p>20 Septembre. — Quand je vais et viens dans
+la montagne il me semble qu’on me suit, de tout
+près, qu’on s’arrête quand je m’arrête… Cette
+impression est si forte qu’elle doit avoir une
+cause réelle… Plusieurs fois je me suis retourné
+brusquement : personne !… J’ai crié : « Qui est
+là ?… Parlez ! » On n’a pas répondu.</p>
+
+<p>Le sommeil m’accable chaque soir… Oh !
+comme je dormirais bien !… Mes yeux brûlent…
+Mais je n’ose pas… à mesure qu’approche l’heure
+du repos mon anxiété redouble… Je ne me couche
+pas, je ne m’étends pas, car je veux veiller…
+Je le sens qui rôde autour de la <i>maison</i>… Je ne
+veux pas être endormi, sans défense, si malgré
+mes précautions <i>il</i> entrait !…<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a></p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Ce récit fut écrit longtemps avant par « Le
+Horla ».</p>
+</div>
+<p>27 Septembre. — Il est venu autour d’ici à nouveau…
+Sa présence m’est de plus en plus évidente…
+Hier, j’ai vu un sceau d’eau que j’avais
+puisé dix minutes auparavant se lever seul dans
+l’air, s’incliner doucement, se reposer à terre
+comme si quelqu’un venait d’y boire… quelqu’un
+d’une taille et d’une force colossales…</p>
+
+<p>Pourtant, ce n’est d’ordinaire que la nuit qu’Il
+vient… Je veillerai ce soir avec mon fusil…</p>
+
+<p>28 Septembre. — Hier, je me suis embusqué
+dans un buisson à vingt mètres de l’endroit où
+plusieurs fois j’ai vu les traces de ses pas…
+J’étais bien caché… J’avais mon fusil chargé, un
+canon de chevrotines, l’autre à balle… Je suis sûr
+de n’avoir point dormi… Je n’ai rien vu… absolument
+rien vu passer sur cet endroit, un champ
+sablonneux, qu’Il semble tant affectionner… Et,
+à l’aube, j’y ai trouvé encore des traces de <i>Lui</i> !</p>
+
+<p>J’ai peur de… Car, si tout cela est réel je
+deviendrai fou et si c’est imaginaire je suis déjà
+fou.</p>
+
+<p>3 Octobre. — Je ne partirai pas… Il ne me chassera
+point de chez moi… C’est ma maison, mon
+champ… Et je ne suis pas un lâche…</p>
+
+<p>5 Octobre. — Je ne peux plus supporter… Heureusement
+le jeune Peter Smith va venir passer
+quelque temps chez moi. Il est instruit, intelligent,
+au courant de tout ce que les savants ont
+découvert ces temps-ci… Cela me réconfortera de
+l’avoir près de moi…</p>
+
+<p>Et puis je verrai bien, à ses façons, s’il me
+croit fou !</p>
+
+<p>7 Octobre. — J’ai la solution du problème — elle
+m’est venue la nuit dernière — soudainement…
+ce fut comme une révélation divine. Et
+combien elle est simple, terriblement simple…</p>
+
+<p>Il y a des sons que nous ne pouvons entendre.
+A chaque extrémité de l’échelle musicale sont des
+notes qui n’impressionnent pas cet instrument
+imparfait qu’est l’oreille humaine. Elles sont ou
+trop élevées ou trop graves… J’ai vu des bandes,
+de sansonnets occupant plusieurs arbres épais et
+rapprochés, en complet silence, au crépuscule, soudain
+sauter dans l’air et s’envoler, <i>tous ensemble</i>,
+d’un seul élan… Tous ensemble, comment cela
+pouvait-il se faire ?… Ils ne pouvaient se voir les
+uns les autres, étant séparés par des paquets de
+branches… Un chef ne pouvait être visible que
+d’une très faible partie des autres. Il devait donc
+y avoir un signal, un commandement, donné par
+l’un d’eux mais <i>si aigu</i> que je ne l’entendais
+pas… J’ai fait la même observation au sujet de
+cailles occupant les deux versants d’une colline
+et, en plus, séparées par des buissons épais…
+Elles aussi prenaient leur vol toutes en même
+temps… pareille simultanéité attestait l’existence
+d’un signal quelconque donné par l’une d’elles et
+qui ne tombait pas sous mes sens…</p>
+
+<p>Il est un fait bien connu des marins : une
+bande de baleines jouant ou se nourrissant à la
+surface de la mer, à une grande distance les unes
+des autres, séparées notamment par la convexité
+de la planète, parfois plongent toutes ensemble, et
+disparaissent à la même seconde… un signal a
+été donné, trop grave, pour être entendu par le
+marin qui les observe du haut d’un mât, mais
+dont la vibration est <i>sentie</i> par les soutiers et
+les émigrants dans la cale… De même certaines
+notes basses de l’orgue, à peine perceptibles à
+l’oreille, mettent une puissante vibration dans les
+pierres de la cathédrale.</p>
+
+<p>Or, il en est de même avec la vision. A chaque
+extrémité du spectre solaire se trouvent des
+rayons dits « actiniques » ou « chimiques » que
+notre œil n’aperçoit pas et dont, pourtant, le
+chimiste constate la présence indéniable. Ces
+rayons ont une coloration que nous ne discernons
+pas. L’œil est, lui aussi, un instrument
+imparfait : il ne voit que quelques octaves de la
+réelle « échelle chromatique »… Donc, je ne suis
+pas fou : il y a des couleurs que nous ne voyons
+pas, des couleurs invisibles…</p>
+
+<p>Et, Dieu me protège !… la Chose d’Épouvante
+est d’une couleur de ce genre… Elle est invisible…
+Il y a donc des êtres invisibles… Et je ne suis pas
+fou…</p>
+
+<p>La contrée que j’habite est sauvage, mal
+explorée… plus à l’est s’étendent de grandes forêts
+où nul jamais ne pénétra… ces forêts sont peut-être
+peuplées d’êtres invisibles et l’un s’est
+aventuré jusqu’ici… Il m’observe, Il me guette…
+Que vais-je devenir ?… Est-il plus fort que moi ?
+ou moins fort ?… Sa race est-elle supérieure ou
+inférieure à la mienne…</p>
+
+<p>Je sens en <i>lui</i> l’ennemi et, la prochaine fois, je
+ferai feu… »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c15">LA CORDE BLONDE</h2>
+
+
+<p>Ce matin de novembre 1914, je me promenais à
+l’arrière des lignes allemandes, en Woëvre, avec
+le blême major Brockstein et le <span lang="de" xml:lang="de">hauptmann</span> Conradt,
+un colosse rougeaud. A l’horizon, comme
+d’ordinaire, le tumulte sourd, irrégulier, du canon.
+Des avions sur le ciel gris d’automne. La boue
+était profonde.</p>
+
+<p>Après s’être montré fort sévère dans l’examen
+des papiers qui attestaient ma qualité de journaliste
+américain et m’autorisaient à suivre les
+opérations militaires, après avoir fait vérifier par
+des experts jusqu’à mon accent un peu nasillard
+de New-Yorkais, après que ses espions se furent
+portés garants de mon intense germanophilie, le
+major Brockstein m’avait pris en amitié. Il me
+facilitait la besogne en me donnant des autorisations
+spéciales et même en me glissant des renseignements
+que mes confrères ne recevaient pas.
+Cela m’était d’autant plus utile que la guerre
+stagnait dans les tranchées et que, nul fait d’importance
+n’ayant lieu, il était difficile de câbler
+des articles intéressants…</p>
+
+<p>Ce matin-là il n’avait pas encore dit un mot.
+Le visage soucieux, il suivait du regard, distraitement,
+les vols de corbeaux qui éclaboussaient le
+ciel blafard.</p>
+
+<p>S’arrêtant soudain, il me posa, avec force, cette
+bizarre question :</p>
+
+<p>« Croyez-vous aux fantômes ?… »</p>
+
+<p>Surpris, j’hésitais… Conradt s’était détourné
+pour sourire lourdement.</p>
+
+<p>« Croyez-vous qu’un mort puisse revenir et se
+venger ?… insista-t-il.</p>
+
+<p>— Il y a bien des choses que nous ignorons…
+Le fantastique d’aujourd’hui est la réalité de
+demain… On cite des faits singuliers…, répondis-je
+prudemment.</p>
+
+<p>— Imaginez que… mais je vous conte cela pour
+vous seul, non pour les journaux !… C’est pénible
+et mystérieux… Voici… Fin août, lors de notre
+grande avance, mon régiment s’arrêta un soir près
+de Compiègne… Je passai la nuit dans une belle
+propriété avec Conradt ici présent, un <span lang="de" xml:lang="de">feldwebel</span>
+et cinq soldats… La maîtresse de la maison et sa
+jeune fille n’avaient pu s’enfuir… ou bien, qui
+sait, la discipline fameuse de notre armée leur
+avait inspiré confiance !… Elles étaient charmantes…
+Et quelle bonne cave… Je me rappelle
+mal ce qui arriva… La guerre !… quand on avance
+dans le sang et la mort, quand on ne sait pas si
+on vivra encore le lendemain !… Je ne veux pas me
+rappeler… Oh ! ce ne fut pas pire qu’ailleurs !…
+Mais, le matin, cette femme écrivit une lettre à
+son mari puis elle se tua avec sa fille… Des nécessités
+stratégiques nous contraignirent alors, brusquement,
+à nous replier vers le nord… Le mari,
+qui arrivait de je ne sais où, rentra chez lui quelques
+heures trop tard… Il lut la lettre, il vit les
+cadavres, la maison abîmée… C’était un homme
+d’une cinquantaine d’années, très irritable… Il
+jura que tous ceux qui avaient passé cette fameuse
+nuit dans sa maison périraient de sa main… Armé
+d’un fusil de chasse, il se mit à hanter nos avant-postes…
+Il devançait même les troupes françaises
+pendant notre retraite… Bien entendu, cela ne
+pouvait durer longtemps… Il fut cerné dans un
+coin de montagne ; vingt coups de feu l’assaillirent…
+J’étais là ! Je vois encore sa chute lourde,
+son corps dégringolant avec mollesse la pente et
+allant se déchiqueter, s’écraser, au fond du ravin…
+J’ai su, de façon certaine, que des paysans français
+l’avaient enterré le lendemain… Et pourtant… »</p>
+
+<p>Le major Brockstein s’arrêta. Ses yeux papillottant
+regardaient les cimes neigeuses des montagnes
+assez distinctes malgré la brume automnale, mais
+ils ne devaient pas le voir…</p>
+
+<p>Il reprit, d’une voix changée, rauque…, péniblement :</p>
+
+<p>« Et pourtant, depuis, les soldats qui étaient
+avec nous dans la propriété de Chantilly cette
+nuit-là, ont été tués un à un, et en des circonstances
+incroyables… l’un dans un abri souterrain,
+durant son sommeil, au milieu de ses camarades
+qui n’ont rien entendu ; l’autre au coin d’une haie,
+alors qu’il écrivait à sa fiancée ; le troisième pendant
+qu’il était de garde, la nuit, dans un petit
+poste d’écoute ; le quatrième et le cinquième alors
+qu’ils portaient la soupe à des camarades en première
+ligne… Et tous <i>étranglés</i>… Il ne reste que
+le <span lang="de" xml:lang="de">feldwebel</span> Klein, Conradt et moi… Tous les
+autres ont été étranglés…</p>
+
+<p>— Alors, cherchez le responsable parmi les
+soldats indous de l’Angleterre, il y a parmi eux
+des <i>thugs</i> qui sont d’étonnants étrangleurs professionnels…
+rien ne leur ferait verser le sang car
+leur piété est grande, mais avec un lacet, ils accomplissent
+d’affreuses merveilles…</p>
+
+<p>— Il n’y a pas un Indou à vingt lieues à la
+ronde… nous sommes en face des lignes françaises…
+les Anglais sont dans les Flandres… et
+nous n’utilisons des prisonniers de couleur que
+loin d’ici…</p>
+
+<p>— Alors, il s’agit d’une série de coïncidences !…
+Comment voulez-vous qu’un gaillard qui a été tué
+vienne étrangler vos hommes !… Reprenons notre
+marche, car il fait froid… »</p>
+
+<p>… En approchant du village, nous aperçûmes
+un groupe de soldats autour d’un cadavre… un
+<span lang="de" xml:lang="de">feldwebel</span>… raide dans son uniforme gris, les bras
+en défense, les traits tordus d’épouvante et des
+marques rosâtres autour du cou…</p>
+
+<p>« Le <span lang="de" xml:lang="de">feldwebel</span> Klein ! » balbutia Conradt.</p>
+
+<p>Le visage de Brockstein était aussi livide que
+celui du mort.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Les jours qui suivirent, le <span lang="de" xml:lang="de">hauptmann</span> Conradt
+et le major Brockstein ne quittèrent plus leur
+casernement qu’escortés chacun de quatre soldats…
+La nuit, ils étaient étroitement gardés…
+Les autres officiers, les hommes de troupe, ne
+savaient plus rire… car la peur est le plus contagieux
+de tous les sentiments… Et elle sévissait à
+l’état épidémique… On sentait planer la mort…</p>
+
+<p>Comment admettre qu’un adversaire vivant,
+quel qu’il soit, puisse franchir les lignes et frapper
+avec tant de précision, avec une pareille impunité !…
+Nulle défense ne semblait efficace contre
+lui !… Klein s’était arrêté pour allumer un cigare
+en revenant de diriger une corvée nocturne, tout
+près d’un village en ruines… On ne l’avait revu
+que mort, étranglé, dans une cave qui se trouvait
+à l’autre extrémité du village.</p>
+
+<p>On craignait davantage le vengeur inconnu que
+les éclats d’obus et les balles de shrapnels. Une
+nuit, quelques aéroplanes français bombardèrent
+les lignes. Ce fut un repos ! une douce diversion !
+Cette fois on avait affaire à un danger précis, tangible,
+<i>humain</i>…</p>
+
+<p>Le <span lang="de" xml:lang="de">hauptmann</span> Conradt avait pourtant repris
+quelqu’assurance. Il ricanait sous cape de l’émotion
+du major. Mais il tenait grande ouverte la gaine
+de son pistolet automatique Mauser et regardait
+très souvent derrière lui…</p>
+
+<p>Un soir, il était seul dans sa chambre. Oh ! mais
+absolument seul !… Une seule fenêtre, et grillée.
+Pas de cheminée… Il écrivait un rapport… Il ne
+risquait rien… Soudain, les sentinelles qui veillaient
+devant la porte et sous la fenêtre entendirent
+un bruit de lutte, des appels étouffés. Elles se
+ruèrent… Leur <span lang="de" xml:lang="de">hauptmann</span> gisait sur le plancher,
+mort, <i>étranglé lui aussi !</i>…</p>
+
+<p>Le médecin chargé d’examiner les traces autour
+de son cou déclara en avoir vu de toutes semblables
+sur les autres victimes ; elles ne venaient pas de
+doigts, mais, semblait-il, d’une corde grossièrement
+tressée…</p>
+
+<p>L’enquête n’expliqua pas ce meurtre, plus mystérieux
+encore que les précédents… La boue qui
+entourait la maison datait d’une pluie extrêmement
+récente ; or, elle ne portait d’autres traces
+que celles des pas des sentinelles… Les murs,
+le plancher, le plafond, ne comportaient aucune
+trappe, aucun passage secret…</p>
+
+<p>Le vengeur continuait donc à frapper, mystérieusement…</p>
+
+<p>Au matin, je rencontrai le major. Dix soldats
+l’entouraient, sur son ordre, et il semblait un
+prisonnier. Il me fit appeler. Mais les seules
+paroles qu’il trouva, et si tremblantes ! si balbutiées !
+furent :</p>
+
+<p>« Plus que moi !… plus que moi !… »</p>
+
+<p>Je commençai à lui faire mes adieux, car mon
+laissez-passer expirait le lendemain.</p>
+
+<p>Il m’interrompit :</p>
+
+<p>« Je pars moi aussi demain… oh oui, je pars !…
+C’est ma dernière journée ici… J’ai besoin de ne
+pas être seul ce soir… Passez donc, après dîner,
+chez moi… nous fumerons, nous causerons… le
+temps passera plus vite… »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce soir-là, que je n’oublierai jamais, l’ordonnance
+du major vint me prendre vers neuf heures
+pour me conduire auprès de lui.</p>
+
+<p>La nuit s’annonçait atroce. Le vent de novembre,
+par bouffées brutales, courbait les silhouettes
+noires des arbres, nous flagellait de sa pluie
+glaciale. Ses sifflements couvraient les coups lointains,
+presque indistincts, du canon… Je suivis
+l’ordonnance par des sentiers détrempés. Des
+contours de bastions sortaient vaguement de la
+brume de pluie quand on passait près d’eux.</p>
+
+<p>Le major habitait une grande pièce au sommet
+d’un escalier tournant dans une vieille ferme qui,
+plusieurs siècles auparavant, avait été un château…</p>
+
+<p>Il ouvrit, referma, mit lui-même les verrous.
+J’entendis l’ordonnance redescendre.</p>
+
+<p>Un grand feu de bûches pétillait, clair. Il faisait
+sec et chaud malgré tous les vents qui grondaient
+dans les corridors de la vieille demeure.</p>
+
+<p>Il m’accueillit avec une gratitude exubérante.</p>
+
+<p>« Merci d’être venu… ce soir je ne vais pas…
+c’est en vain que je lutte… On ne lutte pas contre
+l’épouvante… Voulez-vous boire ? »</p>
+
+<p>Je déclinai l’offre. Il mélangea un peu d’eau de
+selz, dans un verre qu’il venait de vider, à
+beaucoup d’eau-de-vie versée d’une bouteille à
+étiquette française, volée à Reims. Il but avec
+une avidité qui n’était qu’un désir d’ivresse…
+Voir quelqu’un s’alcooliser pour perdre la raison
+est un hideux spectacle…</p>
+
+<p>« D’ordinaire, je ne bois que de la bière faible,
+dit-il. Mais cette eau-de-vie me réconforte… Je ne
+sais pourquoi j’ai si peur… Je ne risque rien…
+rien du tout… C’est stupide, se laisser ainsi impressionner
+par des histoires… Oh ! qu’est-ce que
+cela ? » cria-t-il en bondissant debout.</p>
+
+<p>C’était une soudaine poussée du vent et de la
+pluie dans la fenêtre. Elle s’apaisa…</p>
+
+<p>« Vous voyez comme je suis nerveux… C’est
+toujours ainsi, depuis… Je sens autour de moi
+comme une présence mystérieuse… Mais je préfère
+ce vent aux nuits de lune… La lune est épouvantable…
+sa lumière verdâtre, tragique, se glisse ici,
+malgré les volets et cette lampe… et rien ne peut
+combattre son influence. »</p>
+
+<p>Il but encore. De l’eau-de-vie pure cette fois ;
+un plein verre. Le ton de sa voix reprit de l’assurance.</p>
+
+<p>« Ce que j’ai fait, et ce que j’ai laissé faire,
+là-bas, à Compiègne, je ne le regrette pas… Il
+faut se faire craindre, c’est notre principe… Et
+puis, la petite était si jolie… oh ! jolie, jolie !…
+Comment regretterais-je de… Mais l’épouvante ne
+raisonne pas… Cette délicieuse petite Française…
+enfant encore et déjà femme… Non, je ne regrette
+pas… Pourvu que la démence ne soit pas près de
+moi… Mais, ce n’est pas la démence qui est redoutable !…
+C’est <i>lui</i>, le père !… Je sens qu’il me
+guette, qu’il attend l’occasion… Mais il ne l’aura
+pas… J’ai obtenu d’aller combattre en Turquie.
+Je pars demain… Il ne me suivra point là-bas…</p>
+
+<p>— Qui sait ?… la vengeance est obstinée… Ce
+n’est pas impunément qu’on pille et qu’on viole !…
+répondis-je à voix forte.</p>
+
+<p>— J’ai fait comme d’autres !… tant d’autres !…</p>
+
+<p>— Ils auront leur tour, ou ils l’ont déjà eu,
+major Brockstein. »</p>
+
+<p>Dans son regard, fixé au mien, je vis naître le
+soupçon. Il fallait agir vite.</p>
+
+<p>L’instant d’après, j’avais l’Allemand étendu
+sous mes genoux, immobilisé par une torsion de
+bras, bâillonné…</p>
+
+<p>« Tu m’as cru Américain, misérable imbécile !…
+Je suis le père, l’époux dont tu as tant
+peur !… Oui, me voilà !… Enfin !… Je t’ai fait
+attendre parce que tu étais le chef ! Ton agonie
+commença le jour où mes exécutions progressives
+t’ont fait comprendre que vous m’aviez manqué
+dans le ravin !… Je l’aurais prolongée encore,
+cette agonie délicieuse… pas beaucoup, car la
+folie risquait de m’enlever ma vengeance !… si tu
+n’avais pas eu l’idée de fuir… Fuir ? Ha, ha,
+ha !… Tout à l’heure, quand ce sera fini de toi,
+ton ordonnance me reconduira respectueusement…
+« Le major repose ! » lui dirai-je. Il n’entrera
+dans ta chambre que demain matin, et alors je
+serai loin…, j’ai tous les papiers nécessaires…
+Maintenant, regarde cette petite corde blonde…
+Ah ! je vois que tu te rappelles la natte de ma
+pauvre fillette… Oui, c’est bien sa natte, tressée
+un peu plus serrée… C’est avec ce cher souvenir
+que j’ai tué les autres assassins… Oh ! inutile de
+te débattre, je te tiens si bien !… Voici la corde
+blonde nouée autour de ton cou… Je serre, je
+serre !… Encore !… Tes yeux se vitrent… Sentir
+tes dernières palpitations, mauvaise bête abattue,
+les dernières, c’est la seule joie qui me soit possible
+encore ! »</p>
+
+
+<p class="c gap">FIN</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="h">Le Clavecin hanté</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">9</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">L’Élixir de longue vie</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">27</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Les Yeux</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">55</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">En Euphorie</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">69</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">La Fouille</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">77</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Les Évadés</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">91</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">La Fenêtre barrée</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">103</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Les Factures</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">113</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Au Pont du Hibou</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">127</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">Le Duel au cigare</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c10">139</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">L’Adieu</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c11">151</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">L’Orteil en moins</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c12">163</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">L’Émotion de Mauricia</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c13">177</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">La Chose d’épouvante</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c14">189</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h">La Corde blonde</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c15">207</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">Imprimerie <span class="sc">Mauchaussat</span><br>
+16, Rue François Guibert, Paris (XV<sup>e</sup>)</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top2em b">ÉDITIONS PIERRE LAFITTE<br>
+<span class="xsmall">PARIS — 90, Avenue des Champs-Élysées — PARIS</span></p>
+
+
+<p class="cc"><span class="xsmall">ANDRÉ CORTHIS</span><br>
+PETITES VIES DANS LA TOURMENTE</p>
+
+<p class="cc"><span class="xsmall">ROBERT DE FLERS, de l’Académie Française</span><br>
+SUR LES CHEMINS DE LA GUERRE</p>
+
+<p class="cc"><span class="xsmall">LOUIS BARTHOU, de l’Académie Française</span><br>
+LETTRES A UN JEUNE FRANÇAIS</p>
+
+<p class="cc"><span class="xsmall">MAURICE LEBLANC</span><br>
+L’ILE AUX TRENTE CERCUEILS</p>
+
+<p class="cc"><span class="xsmall">GASTON LEROUX</span><br>
+ROULETABILLE CHEZ KRUPP</p>
+
+<p class="cc"><span class="xsmall">CHARLES LE GOFFIC</span><br>
+LE PIRATE DE L’ILE LERN</p>
+
+<p class="cc"><span class="xsmall">ALBERT BOISSIÈRE</span><br>
+LE NEVEU DE L’ONCLE SAM</p>
+
+<p class="cc"><span class="xsmall">CHRISTIANE AIMERY</span><br>
+PAS A PAS DANS LA NUIT</p>
+
+<p class="cc"><span class="xsmall">ÉMILE MOREAU</span><br>
+LA NIÈCE DE BONAPARTE</p>
+
+<p class="cc"><span class="xsmall">ÉDOUARD DE KEYSER</span><br>
+A L’OMBRE DU CARMEL</p>
+
+<p class="cc"><span class="xsmall">ALEXANDRE LARISSON</span><br>
+BOUYSSOL LE MARIN</p>
+
+<p class="cc"><span class="xsmall">JEAN BERTHEROY</span><br>
+LES VOIX DU FORUM</p>
+
+<p class="cc"><span class="xsmall">JEAN WEBSTER</span><br>
+PAPA FAUCHEUX</p>
+
+<p class="cc"><span class="xsmall">P.-LOUIS RIVIÈRE</span><br>
+POH DÈNG</p>
+
+
+<p class="c gap xsmall">IMP. DE MATTEIS — PARIS</p>
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78439 ***</div>
+</body>
+</html>
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