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GREVIN. — IMP. DE LAGNY</p> + +<div class="break"></div> + + +<p class="c top4em"><span class="i">Il a été tiré de cet ouvrage</span><br> +<span class="xsmall">CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE,</span><br> +<span class="i">tous numérotés.</span></p> + + +<div class="chapter"></div> + +<p class="ind top4em i">Ma chère « Tante Cine »,</p> + +<p class="i">C’est sous le nom par lequel vous invoquent vos +seuls intimes que, dans un sentiment de piété fraternelle, +je vous dédie ces pages. Elles ne racontent, +pour la plupart, que des amours et des rêves, éclos +en d’humbles âmes, aux marges de l’Occident. Mais, +aimer, rêver, n’est-ce pas toute l’histoire, peut-être +aussi tout le destin de cette Hespérie celtique, penchée +comme au balcon du vieux monde, et que pénètrent +d’une flamme si subtile, que parent d’une magie +si enivrante les suprêmes adieux du soleil ?</p> + +<p class="sign i">A. L. B.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c1">PÉCHÉ D’INNOCENT</h2> + +<p class="dedic">A François Lestic.</p> + + + + +<h3>I</h3> + + +<p>Ceux de mes compatriotes qui ont connu +Ervoanic Prigent se le rappellent encore. Il +était de ces types qu’on n’oublie pas.</p> + +<p>Quand on le voyait paraître dans les bourgs +du Trégor, — avec son éternel chapeau haut de +forme, aux plis avachis d’accordéon, que festonnait +une guirlande de fausses fleurs, avec +son antique habit à queue dont les longues +basques traînantes faisaient derrière lui une +espèce de sillage dans la poussière ou la boue +des rues, — vite, les enfants accouraient de tous +les seuils, et c’étaient à chacun de ses pas des +appels bruyants, des cris à fendre les oreilles :</p> + +<p>— Ervoanic ! Ervoanic !</p> + +<p>Lui, habitué à ces ovations, les accueillait +avec une condescendance hautaine de souverain +en tournée, ne s’offusquant même point si +elles dépassaient parfois les bornes des familiarités +permises.</p> + +<p>Il se campait fièrement, au beau milieu de la +place du village, croisait l’un sur l’autre les revers +de son habit à basques, promenait autour +de lui un regard digne, et envoyait de la main +les saluts protecteurs à toute la séquelle des +polissons.</p> + +<p>Il était réputé pour un être simple, ou, +comme on dit là-bas, pour un « innocent ». On +s’en amusait, tout en lui témoignant cette sorte +de vénération superstitieuse qui s’attache, en +Basse-Bretagne, à la sacro-sainte confrérie des +mendiants.</p> + +<p>A vrai dire, cependant, Ervoanic ne mendiait +pas.</p> + +<p>Jamais on ne le vit tendre son chapeau sur la +route, ni quêter aux portes un morceau de +pain. Il eût refusé l’aumône, si on la lui avait +offerte. Ses principes, là-dessus, étaient inflexibles. +Non, Ervoanic Prigent, roi des royaumes +illimités du rêve, ne sollicitait la charité de +personne : il se contentait, selon sa propre +expression, de « vivre sur le commun ».</p> + +<p>Ce soi-disant idiot avait, en effet, résolu le +problème de l’existence avec toute l’ingéniosité +d’un homme d’esprit.</p> + +<p>Sa méthode était la suivante.</p> + +<p>Il avait son jour pour se rendre à chaque +maison de quelque importance, le jour où il +était assuré d’y faire le meilleur repas. Il connaissait +par une série d’expériences soigneusement +contrôlées les menus habituels de toutes +les grosses fermes et de tous les manoirs du +pays, à six lieues à la ronde, et ne se montrait, +par exemple, à Coat-Garan que le mercredi +soir, qu’il y savait réservé à la soupe fraîche, +au Gollod que le samedi matin, qu’il y savait +consacré aux bonnes crêpes chaudes.</p> + +<p>Vous pouvez croire qu’il se présentait au +moment voulu. Jamais ni trop tôt ni trop tard. +Pas une fois la mémoire de son estomac ne se +trouva en défaut, au cours d’une carrière qui +fut pourtant des plus longues, car il approchait +de la centaine lorsqu’il s’en alla, comme il +disait, « goûter à la cuisine du bon Dieu ».</p> + +<p>Il mourut saintement, n’ayant, en ses quatre-vingt-dix-sept +années terrestres, commis qu’un +péché, un péché de gourmandise, cela va de +soi.</p> + +<p>L’histoire en est demeurée célèbre dans tous +les lieux jadis hantés de sa douce et charmante +folie.</p> + +<p>Et voici comme on raconte, en Trégor, « le +péché d’Ervoanic Prigent ».</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>II</h3> + + +<p>A l’approche des Gras, une odeur de porc +frais tué s’épand à travers l’Armorique. De +toutes les aires, même des métairies les plus +humbles, montent des fumées d’holocaustes, +exhalées par les âtres en plein air où, dans des +chaudrons monumentaux, trotte l’eau bouillante +pour ce que l’on appelle irrévérencieusement +« la lessive des cochons ».</p> + +<p>L’air est embaumé d’un parfum de côtelettes +qui rissolent.</p> + +<p>Au bord des ruisselets grossis par les pluies +de février, les servantes lavent les boyaux qui +se tortillent dans le courant, avec des convulsions +d’anguilles captives. Au-dessus des flambées +d’ajonc, dans les cuisines dont les meubles +cirés rougeoient d’une lueur de fournaise, les +ménagères font cuire le sang caillé.</p> + +<p>Vive le boudin de Bretagne ! Les joues se +gonflent comme la panse d’une cornemuse rien +qu’à prononcer son nom celtique : <i lang="br" xml:lang="br">Ar gwadi-gennou</i>…</p> + +<p>Mais qu’est-ce que le jeune boudin, né d’hier, +auprès de la vénérable andouille, pieusement +entretenue depuis des années, vieille déjà de +plusieurs hivers, et qui rêve, toute ridée, dans +un coin du foyer patriarcal, pendue à mi-hauteur +de la cheminée, comme la statue d’un +lare antique.</p> + +<p>Ah ! l’andouille !</p> + +<p>Le recteur de Trédarzec en possédait une qui +pesait cinq livres, oui, cinq belles et bonnes +livres, et peut-être quelques onces de plus. +Toutes les saintes âmes des vieilles filles de la +paroisse s’étaient entendues (chose exceptionnelle, +paraît-il) pour l’offrir à Dom Karantec, +en commémoration d’un jubilé.</p> + +<p>Lorsque le bon recteur s’attardait dans la +cuisine, — ce qui lui arrivait principalement le +soir, après quelque visite laborieuse à ses +ouailles des quartiers lointains, — tout en +tournant ses pouces et en étirant ses jambes +lasses devant les cendres, il disait d’une voix +timide, le regard levé vers la précieuse offrande :</p> + +<p>— Ne pensez-vous pas qu’il serait temps de +la manger, Coupaïa ?</p> + +<p>Et Coupaïa, la gouvernante, répondait, scandalisée :</p> + +<p>— Une andouille pareille ! Pouvez-vous blasphémer +de la sorte ? Attendez du moins les +Gras, Seigneur Jésus !</p> + +<p>Mais les Gras se succédaient… et se ressemblaient. +Et l’andouille commémorative demeurait +toujours accrochée à la même place, dans +son palais de suie craquelée, où elle se balançait +doucement, toutes les fois que des courants +d’air s’engouffraient dans la pièce avec +les mendiants de passage.</p> + +<p>De ces hôtes, infirmes d’esprit ou de corps, +qui venaient, plus souvent que ne l’eût souhaité +Coupaïa, loqueter à l’huis du presbytère, +le plus régulier, le plus assidu, comme bien on +pense, était Ervoanic Prigent.</p> + +<p>Il apparaissait quelquefois le dimanche, s’il +avait ouï dire, dans la semaine, qu’il dût y +avoir à la cure des « messieurs prêtres » étrangers. +Mais, tous les vendredis sans exception, +il était ponctuel comme la Justice.</p> + +<p>C’était un de ses axiomes, ou mieux un des +articles de son <i lang="la" xml:lang="la">credo</i>, que les gouvernantes des +presbytères ont reçu de la Providence, par décret +nominatif, le don de faire digérer sans douleur +les jours maigres à de robustes estomacs +de chrétiens. Et donc, le vendredi matin à la +pique de l’aube, il quittait Tréguier où il avait +eu la précaution de s’en venir coucher la veille, +franchissait la rivière sur le Pont Canada, s’arrêtait +à la chapelle de Tromeur, le temps de +faire ses dévotions à Notre-Dame et de prendre +haleine avant de s’engager dans la montée de +Kerguézec, fort raide à cette époque-là, parce +que l’on n’avait pas encore détourné la côte, +puis, musant et flânant, semant les bonjours +de droite et de gauche aux petites chaumines +proprettes, enguirlandées de vigne vierge ou +de passiflores, qui jalonnaient les paliers de +la route, il grimpait vers Trédarzec, du pas +tranquille d’un homme qui sait sa nourriture +gagnée d’avance, est certain qu’elle sera ce que +son goût du moment la désire, et, dès lors, +s’achemine vers elle sans hâte, s’oublie même +volontiers à humer l’air vif, — histoire de s’aiguiser +l’appétit.</p> + +<p>Le presbytère est situé derrière l’église, avec +laquelle il communique par le cimetière. +Fidèle au culte des défunts, parmi lesquels il +comptait nombre d’anciens bienfaiteurs, Ervoanic +commençait par aller tremper ses doigts +dans le bénitier de l’ossuaire et prenait ensuite +à travers les tombes, en marmottant des <i lang="la" xml:lang="la">De +profundis</i> où il mettait toute l’ardeur candide +de sa foi, mais dont il estropiait avec un acharnement +impitoyable les versets latins.</p> + +<p>Parfois, il rencontrait Dom Karantec sortant +de la sacristie, se dépêchait, en ce cas, +d’avaler le psaume.</p> + +<p>— … <i>Scant’npac… amen…</i> Dieu vous garde +en joie, monsieur le recteur !</p> + +<p>— Eh ! c’est donc toi, Ervoanic ? Bonjour, +mon brave !</p> + +<p>Le cher vieux prêtre passait fraternellement +son bras sous celui du mendiant. Et, pour le +taquiner un brin :</p> + +<p>— Chez qui es-tu invité aujourd’hui, que +te voilà dans nos parages ?</p> + +<p>— Mais chez vous donc, monsieur le recteur ! +N’avez-vous pas vu dans votre bréviaire que +c’est vendredi ?</p> + +<p>Dom Karantec lui donnait une amicale bourrade.</p> + +<p>— Vieux farceur ! Si tu connaissais seulement +ton <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i> aussi bien que ton +calendrier…</p> + +<p>— Que voulez-vous ? Les autres ont l’esprit +dans la tête : moi, on me l’a logé dans le ventre. +Et, comme on vous a fait, il faut rester.</p> + +<p>— Ha ! ha ! ha ! Crois-tu qu’il soit l’heure de +déjeuner, Ervoanic ?</p> + +<p>— Voyez le calvaire des morts, monsieur le +recteur, prononçait l’innocent, en montrant +du doigt la haute croix de granit debout au +centre du cimetière. Son ombre courte +annonce qu’il est près de midi.</p> + +<p>— Sais-tu, Ervoanic, que tu n’es peut-être +pas aussi simple qu’on le prétend ?</p> + +<p>— Il se pourrait, monsieur le recteur.</p> + +<p>Tous deux entraient de compagnie au presbytère, +et Dom Karantec, poussant la porte de la +cuisine, criait à Coupaïa :</p> + +<p>— Je vous amène votre amoureux, Sa +Majesté Ervoanic Prigent, premier du nom, +qui vient vous demander en mariage.</p> + +<p>Il n’y avait guère de vendredi dans l’année +que la peu endurante Coupaïa n’entendît ce +refrain, si bien qu’elle avait pris le parti de ne +s’en plus fâcher, mais d’en plaisanter, au contraire, +comme se prêtant au jeu.</p> + +<p>— Hé ! faisait-elle, on ne sait pas… La +volonté de Dieu est grande.</p> + +<p>Ervoanic, lui, riait discrètement, d’un rire +tout intérieur, gagnait la table de chêne massif +aboutée à la fenêtre, et là, replié sur lui-même, +attendait avec une patience dévote, les +mains jointes, les yeux au plafond, que la gouvernante +eût fini de tremper, selon les rites, +une exquise soupe au congre, fleurant un +parfum de cannelle, d’herbes fines et de beurre +fondu, dont elle ne manquait jamais de lui tenir +en réserve une pleine écuellée.</p> + +<p>Car, il n’y avait pas, à dire, il avait trouvé +grâce devant le cœur de la rébarbative Coupaïa, +ce diable d’homme !</p> + +<p>Elle l’avait pris en amitié sincère, et devinez +pourquoi. Pour le regard énamouré dont elle +l’avait souvent surpris à contempler l’andouille, +dès le seuil. Oui, c’est par là que leurs atomes +sympathiques s’étaient accrochés : leurs âmes +avaient communié dans le culte de la reine des +andouilles. Tous les vendredis, ils causaient +d’elle ensemble, longuement, d’un accent +pénétré.</p> + +<p>— N’est-ce pas qu’elle devient belle, +Ervoanic ?</p> + +<p>— Et comme elle doit être bonne ! Toutes +les vertus, Coupaïa.</p> + +<p>La gouvernante avait le nez bossué de verrues +qui faisaient penser à des taupinières et +les joues creusées de larges sillons, comme les +champs après les labours d’octobre. Il y avait +cependant des pauvres qui, dans l’espoir de +l’amadouer, ne craignaient pas de pousser la +flagornerie jusqu’à la comparer à la Vierge de +Tout-Remède et de Toute-Consolation, telle +qu’on la peut voir, en sa lourde robe à franges, +sous le porche de la cathédrale de Guingamp. +Ceux-là, Coupaïa les mettait incontinent à +la porte, avec un « fichez-moi la paix, sacripants ! » +et des tranches de pain sec, coupées +de la veille. Plus discret et plus avisé, Ervoanic +l’avait attendrie en lui vantant l’andouille du +jubilé, l’andouille des andouilles.</p> + +<p>— Car, je vous le dis, Coupaïa, moi qui les +ai toutes mesurées de l’œil : il n’y en a pas une +autre comme elle dans le canton.</p> + +<p>Oh ! oui, il avait ses finesses, cet Ervoanic, +quoiqu’il fût né, comme on disait, en fin de +semaine, quand il ne restait plus que de la +bêtise à distribuer.</p> + +<p>Il excellait à murmurer sur un ton de patenôtre :</p> + +<p>— Tenez, Coupaïa, je veux bien mourir, +pourvu qu’il me soit donné de la voir cuite.</p> + +<p>A quoi la vieille rétorquait, tremblante +d’émotion :</p> + +<p>— Parlez franchement. Trouvez-vous qu’elle +gagne ?</p> + +<p>— Si elle gagne, Coupaïa ! Dites que jamais +andouille n’eut cet air de prospérité ! C’en est +merveille. Voyez comme le culot monte. Encore +un an, elle sera noire comme ma pipe.</p> + +<p>Et il exhibait un brûle-gueule, couleur de +tourbe, dont, avec la permission de la gouvernante, +il insérait le court tuyau de terre jaune +entre ses dents ébréchées. Car elle l’autorisait +à « pétuner » dans sa cuisine, ma parole ! et +même, en d’extraordinaires minutes d’abandon, +daignait lui choisir de ses propres mains un +tison dans l’âtre.</p> + +<p>— Par exemple, ne crachez pas, Ervoanic.</p> + +<p>Fi donc ! Il savait chez qui il était, peut-être !… +Et, faisant claquer ses lèvres avec +bruit, il lançait de longues bouffées bleues qui +montaient vers l’andouille, comme un encens.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>III</h3> + + +<p>Or, les temps étaient révolus ; les destins +allaient s’accomplir.</p> + +<p>Tant de fumées propices et d’ardentes convoitises +avaient frôlé la peau de l’andouille +qu’elle en était noire, à n’en pas douter, — plus +noire que la pipe d’Ervoanic Prigent, plus +noire même que la soutane, la belle soutane +neuve de Dom Karantec.</p> + +<p>En quelle année cela se passait-il au juste ? +L’histoire ne le dit point.</p> + +<p>Le certain, c’est que l’hiver remontait vers le +septentrion, de son allure cassée de vieillard +cacochyme, le dos en voûte sous un énorme +parapluie aux baleines pleurantes, ainsi que se +le représentent volontiers les Bretons. C’est à +peine si l’on percevait encore, dans le lointain, +les éclats voilés de sa grosse toux et de ses +vastes éternuements. Et, le « vieux » parti, la +jeunesse de la terre se risquait timidement à +rouvrir les yeux, ses clairs yeux printaniers, +aux humides nuances gris-bleu, où riait la vie +renaissante après l’engourdissement d’un profond +sommeil.</p> + +<p>On assistait, de toutes parts, à la résurrection +de la Belle au bois dormant.</p> + +<p>La « Chanson des Gras » courait les sentiers +de la campagne et les raidillons des grèves, +hurlée à tue-tête par des groupes d’adolescents :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">En l’honneur de Malargez (mardi-gras),</div> +<div class="verse">Liesse en toute maisonnée !</div> + +<div class="verse stanza">Voici venir le temps nouveau</div> +<div class="verse">Derrière l’ancien temps en fuite.</div> + +<div class="verse stanza">C’est nous les joyeux messagers !</div> +<div class="verse">Nous annonçons la bonne nouvelle.</div> + +<div class="verse stanza">Ouvrez les portes, les fenêtres,</div> +<div class="verse">Au nom du soleil, notre maître !</div> + +<div class="verse stanza">Ouvrez, ouvrez vos cœurs aussi,</div> +<div class="verse">Au nom du bon soleil béni !</div> + +<div class="verse stanza">Soyez heureux, riches et pauvres,</div> +<div class="verse">Ainsi le veut le soleil d’or !</div> + +<div class="verse stanza">Le soleil d’or vient sur nos pas.</div> +<div class="verse">D’un sourire il fait fondre la neige ;</div> + +<div class="verse stanza">D’un sourire il fait naître l’amour…</div> +<div class="verse">C’est la chanson de Malargez !</div> + +<div class="verse stanza">Bonheur à ceux qui l’écouteront,</div> +<div class="verse">Tant pis pour ceux qui la mépriseront !</div> +</div> + +</div> +<p>Elle fut cause qu’Ervoanic Prigent se réveilla +tout radieux, ce matin-là, sur la couchette de +paille qu’il s’était dressée, le soir d’avant, dans +l’étable à veaux de maître Bernard Le Gonidec, +l’opulent boucher de Pleumeur.</p> + +<p>Il avait eu, sur la fin de son somme, un +songe magnifique.</p> + +<p>Une noble dame, aux formes un peu grasses, +était venue vers lui, parée comme une madone, +dans une auréole de lumière bleue, toute semblable +à la vapeur qui flotte dans les cuisines +bretonnes, les jours de gala ; et, le touchant au +front, elle lui avait dit d’une voix câline :</p> + +<p>— Ervoanic, ce n’est pas en vain que tu +m’auras si longtemps vénérée en silence. Tes +assiduités muettes, tes longs regards éloquents +m’ont pris le cœur. Apprends que j’ai résolu +de t’appartenir, de t’appartenir à toi seul.</p> + +<p>Alors, lui, effaré :</p> + +<p>— Qui êtes-vous, ô noble dame, et en quoi +ai-je pu mériter d’être ainsi distingué par vous ?</p> + +<p>— Je suis l’Andouille, Ervoanic, l’Andouille +qui t’est chère entre toutes, l’Andouille à qui +tu vouas, dès le premier jour, une adoration si +humble et si fervente, la superbe, l’incomparable +Andouille du presbytère de Trédarzec !</p> + +<p>A ces mots, transporté de ravissement et de +reconnaissance, le pauvre homme avait tendu +les bras vers la miraculeuse apparition ; mais +déjà elle s’était évanouie comme une ombre, +ne laissant derrière elle d’autre témoignage de +sa venue qu’un âcre parfum d’épices qu’Ervoanic +savourait encore, lorsqu’au chant des +annonciateurs de Malargez il avait rouvert les +yeux.</p> + +<p>— C’est égal, se dit-il, il y a dans ce rêve un +« avertissement ». J’hésitais vers quel logis +orienter mes pas, en ce jour de ripaille où +toutes les cuisines de Bretagne se transforment +à l’envi en des paradis de succulences. L’embarras +du choix me laissait perplexe… Les +songes viennent d’en haut : désormais, je suis +fixé.</p> + +<p>Et, dans la grâce adolescente du matin, qui +semblait danser au soleil, toute ruisselante +encore des perles de la rosée nocturne, il +s’achemina vers Trédarzec…</p> + +<p>— Salut à vous. Coupaïa !</p> + +<p>— A vous de même, Ervoanic.</p> + +<p>Coupaïa est très affairée.</p> + +<p>Et ce n’est pas sans motif. Monsieur l’archiprêtre +de Tréguier, successeur de saint Yves +et de saint Tudual, officie au maître-autel de +Trédarzec et déjeune ensuite au presbytère. +Alors, c’est grand branle-bas, vous pensez !</p> + +<p>Toutes les casseroles de cuivre sont descendues +au foyer, des clous de leur cadre de bois +peint en vert où, la veille de l’avant-veille, elles +se contentaient de briller d’un éclat stérile.</p> + +<p>Elles tiennent manifestement à montrer en +cette circonstance qu’elles ne sont pas de simples +ustensiles de parade. Rangées en bataille +sur la pierre de l’âtre, spacieuse et massive +comme une table de dolmen, elles se comportent +le plus bravement du monde, même les +plus novices, celles qui voient le feu pour la +première fois. En pourrait-il être autrement, je +vous le demande, sous les ordres d’un généralissime +culinaire de l’envergure de Coupaïa !</p> + +<p>Elle s’empresse de l’une à l’autre, active +celle-ci, modère celle-là, prodigue à toutes son +expérience et ses encouragements.</p> + +<p>Derrière les casseroles, les dominant de sa +taille, les écrasant de sa panse, une marmite se +dresse, semblable à une tour, mais à une tour +où gronderait un océan. Un couvercle la coiffe, +que la gouvernante soulève à tout moment, +comme pour se repaître du spectacle sublime +de la tempête déchaînée à l’intérieur.</p> + +<p>Ervoanic s’est arrêté dès les premiers pas, +les pieds rivés au parquet. Sa bouche béante +dessine un O majuscule ; ses prunelles écarquillées +ont l’air de vouloir rivaliser avec la +bouche. Il est sidéré.</p> + +<p>C’est qu’il vient de constater que l’andouille +de l’offrande n’est plus à sa place.</p> + +<p>Une exclamation soudaine de Coupaïa l’arrache +à sa stupeur :</p> + +<p>— Vierge Marie ! J’en perdrai la tête. Voilà +que j’ai oublié le persil !</p> + +<p>Onctueusement, Ervoanic, revenu à lui, +propose :</p> + +<p>— Désirez-vous que j’aille en prendre, Coupaïa ?</p> + +<p>— Vous ? Allons donc ! Vous ne sauriez seulement +pas la manière de le choisir. Vous +croyez que c’est aussi aisé que ça, peut-être ! +Vous m’en feriez du propre ! Non, tenez, je ne +vous demande qu’une chose. Veillez, jusqu’à ce +que je sois de retour, sur la marmite que voici. +Tâchez que l’eau continue de trotter en douceur. +Pour cela, vous n’aurez qu’à soulever un +peu le couvercle. D’ailleurs, je serai là dans +une minute.</p> + +<p>— Et les casseroles, Coupaïa ?</p> + +<p>— N’en ayez souci. Mais la marmite… Attention +à la marmite !</p> + +<p>Et, d’une voix grave, mystérieusement assourdie :</p> + +<p>— Songez que c’est l’andouille qui achève +de cuire là-dedans, Ervoanic !</p> + +<p>— L’andouille ! la belle and…!</p> + +<p>— Elle-même, en vérité.</p> + +<p>Le coup frappa Ervoanic en pleine poitrine. +Il demeura, un instant, suffoqué. Puis, avec +une longue expiration, moitié de désir, moitié +de regret :</p> + +<p>— Alors, elle va être mangée ?…</p> + +<p>— Dame ! On n’a pas tous les jours à sa +table monsieur l’archiprêtre… Suffit ! Je compte +sur vous, au moins ?</p> + +<p>— Oh ! vous pouvez me la confier, allez !</p> + +<p>Ervoanic est rouge, rouge jusqu’au bout de +ses oreilles velues dont le poil se hérisse. Tandis +que la gouvernante trottine à pas menus dans +les allées du jardin, vers la plate-bande réservée +au persil, derrière le carré d’asperges, il s’agenouille +sur le rebord de l’âtre, devant la tour +grondante où, comme dans les contes, est renfermée +la princesse, objet de ses vœux.</p> + +<p>Il se sent triste, affreusement triste.</p> + +<p>— Une si belle andouille ! Et si bonne ! +Toutes les vertus ! Dire que, dans une heure, +elle sera couchée sur un plat, et qu’on lui +plongera le couteau dans les entrailles, et qu’elle +sera découpée en tranches pour être servie à +monsieur l’archiprêtre, et qu’après en avoir +goûté monsieur l’archiprêtre en redemandera… +Oh ! sûrement qu’il en redemandera, et non pas +une fois, mais deux, mais trois fois, jusqu’à ce +qu’il n’en reste plus, Seigneur, jusqu’à ce qu’il +n’en reste plus !</p> + +<p>Les yeux d’Ervoanic se sont emplis de larmes. +A ses lèvres montent des phrases d’oraison +funèbre. Pour un peu, il entonnerait le <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i> — le +<i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i> de l’andouille.</p> + +<p>Elle n’a pourtant pas envie de mourir, celle +dont il déplore ainsi la disparition prochaine.</p> + +<p>Elle vit, au contraire, d’une vie qu’il ne lui +avait pas encore connue. Sous le couvercle, +qu’il a entrebâillé, il l’aperçoit qui fait de petits +mouvements joyeux, qui se tourne et se retourne, +qui danse, se trémousse et frétille d’aise, +comme si elle n’avait jamais été si bien. Au +bruit des mets qui mijotent à côté d’elle, dans +les casseroles vassales, la voilà qui se met à +chanter, elle aussi, à chanter des choses câlines, — les +mêmes exactement qu’Ervoanic entendit, +ce tantôt, dans la grange du boucher Le Gonidec, +à travers les voiles du rêve.</p> + +<p>La tentation est trop forte. Le malheureux +n’y peut plus tenir.</p> + +<p>D’une main, il a saisi le couvercle ; de l’autre, +il plonge dans la marmite la fourchette dont +Coupaïa se servait tout à l’heure pour stimuler +ses multiples fricots, et houp !…</p> + +<p>— Non ! Vous ne serez pas à monsieur l’archiprêtre. +Vous serez à moi, à moi seul !</p> + +<p>Les longues basques du fameux habit royal +ne s’étaient encore jamais prêtées à pareil usage. +L’andouille s’est engloutie dans la catacombe +d’une de leurs poches qui en fume d’épouvante.</p> + +<p>A sa place, dans l’eau qui persiste à bouillir, +comme si de rien n’était, quelque chose nage +qui lui ressemble comme un frère.</p> + +<p>Et c’est un tison de forme analogue, noir +aussi, parce que calciné, qu’Ervoanic a tout +simplement cueilli sous une casserole et qu’il a +plongé dans la marmite pour retarder, ne fût-ce +que de quelques secondes, la découverte de son +larcin.</p> + +<p>— Tout a-t-il marché comme il faut, Ervoanic ?</p> + +<p>— Oh ! oui bien, Coupaïa !</p> + +<p>C’est, en effet, Coupaïa qui rentre du potager, +un fin bouquet de persil à la main.</p> + +<p>— Dieu vous bénisse donc ! Et allez prendre +l’air. En ce moment-ci votre présence me gênerait. +Vous me donneriez des distractions… +Mais revenez sur les deux heures, après que +ces messieurs auront pris le café. Foi de +gouvernante, vous goûterez de l’andouille, +Ervoanic !</p> + +<p>Elle ne sait pas si bien dire, la sainte +femme !</p> + +<p>Lui se retire à reculons, comme comblé +d’une promesse si alléchante, et bredouillant +des kyrielles de remerciements.</p> + +<p>Force lui est cependant de montrer le dos, +quand il est pour franchir la porte.</p> + +<p>Et Coupaïa de crier :</p> + +<p>— Prenez garde, Ervoanic !… N’avez-vous +pas fourré votre pipe dans votre poche, sans +l’éteindre ? Je crois que vous avez le feu à votre +basque gauche !…</p> + +<p>Cela suffit pour le lui mettre aux talons, +paraît-il, car, en un clin d’œil, il a déguerpi, +comme s’il avait eu les ailes de Mercure à ses +pieds sordides de vieux vagabond.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>IV</h3> + + +<p>Il n’y avait pas dix minutes qu’il s’était éclipsé +quand le cordon bleu du presbytère, estimant +que l’andouille devait être à point, jugea l’instant +venu de la sortir et de l’étendre religieusement +sur le lit de persil vert qu’elle lui avait +préparé.</p> + +<p>Mais, lorsqu’elle voulut la piquer, impossible !</p> + +<p>Quatre, cinq essais successifs demeurèrent +également infructueux. L’andouille du jubilé +avait, en vérité, le diable au corps et semblait +avoir pris à tâche de faire damner l’angélique +Coupaïa.</p> + +<p>— Malédiction ! tonna, de guerre lasse, la +vieille bonne, qui sacrait pour la première fois +de sa vie. J’aurai pourtant raison de vous !</p> + +<p>Et, envoyant promener à l’autre bout de la +cuisine la fourchette impuissante, elle empoigna +les pinces.</p> + +<p>Pour le coup l’andouille récalcitrante dut +s’avouer vaincue. Elle sortit enfin !</p> + +<p>Coupaïa la vit et faillit choir à terre.</p> + +<p>Horreur ! Elle était en bois…</p> + +<p>— Le misérable ! Il l’a enlevée ! Il l’a enlevée !</p> + +<p>Non, bonne Coupaïa, il s’est laissé enlever +par elle.</p> + +<p>L’infortunée se désolait, gémissait :</p> + +<p>— Que dirait Dom Karantec, que penserait +monsieur l’archiprêtre ?</p> + +<p>Et déjà elle était dehors, sourde aux objurgations +des casseroles abandonnées ; elle courait +de maison en maison, ameutant les commères +du bourg :</p> + +<p>— Ervoanic ? Vous n’avez pas vu Ervoanic ?</p> + +<p>En deux mots, elle contait l’histoire. Et les +commères de s’exclamer, avec des mines de fin +du monde :</p> + +<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Jesus ! Maria ! Credo !</i> Miséricorde ! Ervoanic +Prigent ! Est-il possible ?… Un si doux +homme ! L’enfant du bon Dieu ! Un innocent !</p> + +<p>Et toutes de se mettre à la recherche de l’infâme +ravisseur. On fouilla les coins et les +recoins, les crèches et les greniers, les cours +et les impasses. On le traqua partout, sauf là où +il était, c’est-à-dire à l’église.</p> + +<p>Mon Dieu, oui ! A l’église, où officiait précisément +monsieur l’archiprêtre, en somptueuse +chasuble mauve, illuminée, dans le dos, d’un +resplendissant soleil d’or.</p> + +<p>Entré par la porte du bas-côté, le gueux +s’était glissé le long de la muraille jusques +au confessionnal, où Dom Karantec achevait +d’écouter d’une oreille bénigne et d’absoudre +d’une main paterne les péchés de ses ouailles, +car l’heure de la communion approchait.</p> + +<p>C’était un chrétien de la bonne souche, Ervoanic +Prigent. Et, bien qu’à l’entendre il n’eût +jamais eu « ni père, ni mère », il n’en avait pas +moins une conscience fort chatouilleuse, plus +chatouilleuse peut-être que celle de beaucoup +de gens très apparentés. Tout en traînant sur +ses mollets le fruit de son larcin, il ne laissait +pas de se faire les reproches les plus sanglants, +et, réfugié dans un angle obscur, près du +tribunal de pénitence, il se meurtrissait la poitrine +de <i lang="la" xml:lang="la">mea culpa</i> sonores, non sans s’interrompre +de temps à autre pour tâter derrière lui +la poche complice dont la douce tiédeur lui +pénétrait la chair.</p> + +<p>Son tour venu, il s’enfonça dans le réduit +redoutable et s’agenouilla sur le petit banc de +bois, la figure à la hauteur du guichet.</p> + +<p>— Mon père, bénissez-moi, parce que j’ai +péché…</p> + +<p>Au son de cette voix, le vieux prêtre eut un +léger sursaut :</p> + +<p>— Levez la tête, mon fils.</p> + +<p>Dans l’étroit grillage s’encadra une face délicieusement +niaise, toute rongée de poils hirsutes.</p> + +<p>— Dieu me pardonne !… Est-ce que ce n’est +pas toi, Ervoanic ?</p> + +<p>— Hélas ! si, monsieur le recteur, c’est moi.</p> + +<p>— Qu’est-ce qui te prend ! Ta place n’est pas +ici, mon garçon… Les innocents comme toi ne +pèchent point.</p> + +<p>— Je voudrais bien vous croire, monsieur le +recteur ; cependant, je n’ai pas l’esprit tranquille, +et s’il vous plaisait de m’entendre…</p> + +<p>— Allons, soit ! Raconte-moi ce qui te tarabuste…, +mais fais vite, car la cloche de l’Élévation +va tinter et monsieur l’archiprêtre m’attend +à l’autel.</p> + +<p>— Voilà, mon père… Il m’est arrivé une +chose qui ne m’était jamais arrivée encore… +J’ai volé !</p> + +<p>— Volé, Ervoanic ! En es-tu bien sûr ?</p> + +<p>— Presque, monsieur le recteur.</p> + +<p>— Alors, c’est mal, en effet, c’est très mal. +Tu n’as qu’un moyen de réparer ta faute : c’est +de restituer.</p> + +<p>— Restituer, dites-vous ?</p> + +<p>— Oui, reporter ce que tu as dérobé chez la +personne à qui tu as fait tort.</p> + +<p>— J’y ai pensé, mais… c’est très difficile. +Peut-être, monsieur le recteur, qu’en vous remettant +la chose à vous-même…</p> + +<p>Ici, le bon apôtre fit semblant de plonger la +main dans ses basques boueuses.</p> + +<p>Dom Karantec l’arrêta vivement, du geste.</p> + +<p>— Non, non… Cela ne me regarde point.</p> + +<p>— Mais si, monsieur le recteur, cela vous regarde…</p> + +<p>— Puisque je te dis que non.</p> + +<p>— Je vous en prie, monsieur le recteur…</p> + +<p>— Jamais de la vie.</p> + +<p>— Sûr, monsieur le recteur, vous ne voulez +pas ?</p> + +<p>— Combien de fois faudra-t-il que je te le +répète ?</p> + +<p>— Malheur de moi ! C’est qu’alors je ne sais +vraiment plus comment faire…</p> + +<p>— Ah, çà ! Tu connais pourtant le propriétaire +de l’objet volé, j’imagine !</p> + +<p>— Comme je vous connais vous-même, monsieur +le recteur.</p> + +<p>— Eh bien ! tu vas à lui et tu lui dis : « Je +vous rapporte votre bien. » C’est simple comme +bonjour.</p> + +<p>— Vous parlez d’or, monsieur le recteur, +mais si le propriétaire ne consent pas à le +reprendre ?…</p> + +<p>— Tu le lui as donc proposé ?</p> + +<p>— Tout comme je viens de vous le proposer +à vous, foi d’honnête homme… qui n’a péché +qu’une fois !</p> + +<p>— Que ne le disais-tu tout de suite, triple +buse !… Si le propriétaire ne veut pas que tu +lui rendes ton larcin, c’est donc qu’il t’en fait +cadeau.</p> + +<p>— J’avais du scrupule… Je suis bien content +puisque c’est comme ça, monsieur le recteur.</p> + +<p>— Finis de ton mieux ton <i lang="la" xml:lang="la">Confiteor</i>, pendant +que je te donne l’absolution… Et maintenant, +va en paix, mon pauvre Ervoanic.</p> + +<p>— Dieu vous fasse vivre longtemps, monsieur +le recteur !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>V</h3> + + +<p>Dom Karantec n’apprit qu’une demi-heure +plus tard le tour dont ce farceur d’Ervoanic +l’avait joué. Il eut le bon esprit d’en rire. +Monsieur l’archiprêtre rit aussi, mais du bout +les lèvres seulement, en prélat à qui l’on fait +faire piètre régal après lui avoir promis merveilles, — car +le déjeuner, qui devait être succulent, +fut détestable.</p> + +<p>Non seulement l’andouille du jubilé n’y parut +point, mais, à vouloir courir après elle, Coupaïa +avait laissé brûler les autres plats.</p> + +<p>Ce fut un désastre.</p> + +<p>Ervoanic Prigent eut, en revanche, des +Gras tels qu’il les eût souhaités à Dieu même. +Au sortir de l’église, il s’était esquivé dans la +campagne, le pied leste, l’estomac en bel appétit +et la conscience en repos.</p> + +<p>Pour la première fois de sa vie, de sa dure vie de +vagabond, il allait réaliser sa chimère de royauté, +en s’offrant une bombance <i>chez lui</i>, c’est-à-dire +en plein air, en plein soleil, en pleine nature.</p> + +<p>Le ciel convalescent de février, ou de petites +nuées immobiles traînaient en une ouate d’argent, +enveloppait les collines trégorroises d’une +paix et d’une mansuétude infinies.</p> + +<p>Le gueux s’installa dans une friche, derrière +la ferme de Créc’hello, d’où le regard embrassait, +au loin, l’embouchure de la rivière, le +large, semé d’îles blondes, et, tout au fond de +l’horizon, la svelte tige du phare des Héaux, +semblable à un grand lis blanc, jailli de la +mer. Là, ses basques repliées sous lui en +guise de trône, Ervoanic, premier et dernier du +nom, savoura magistralement la plus exquise +des andouilles, à l’abri d’un talus embaumé +d’herbe nouvelle, avec une source fraîche à +portée de sa main et des gazouillis d’oiseaux +au-dessus de sa tête.</p> + +<p>Et telle est la naïve histoire du péché d’Ervoanic +Prigent. Ainsi l’ai-je du moins entendu +conter à mon vieil ami Jean Flem, de chère et +malicieuse mémoire, lequel ajoutait, en guise +de conclusion :</p> + +<p>— C’était le temps où les innocents eux-mêmes +avaient de l’esprit au pays de Tréguier.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">L’INCENDIE +DU VENDREDI SAINT</h2> + +<p class="dedic">A Mademoiselle Marie Butts.</p> + + + + +<h3>I</h3> + + +<blockquote> +<p>« Arrangez-vous donc pour venir passer les +vacances de Pâques avec nous, dans votre vieux +pays. C’est le vrai moment pour le revoir. Déjà +le printemps a commencé de courir à travers +la forêt. Arrivez : nous ferons comme lui. »</p> +</blockquote> + +<p>La lettre était signée de mon vieil ami Hernoy, +propriétaire-cultivateur à Saint-Servais et +premier magistrat, s’il vous plaît, de cette +petite commune sans histoire où j’ai, comme +on dit, reçu le jour. C’est pour moi une fête +de toute l’âme chaque fois qu’il m’est donné +de retourner à mon humble berceau. Mais, +cette année-là, particulièrement, j’éprouvais +jusqu’à la souffrance je ne sais quelle nostalgie +physique de l’air natal. L’invitation de Claude +Hernoy tombait donc on ne peut mieux.</p> + +<p>Et voilà comment, le 10 avril 1896, — un +jour de Vendredi Saint, — le chemin de fer à +voie étroite qui, à Guingamp, se détache de la +grande ligne, pour s’infiltrer laborieusement +au cœur granitique de la Bretagne, me débarquait, +sur le coup de cinq heures du soir, en +gare de Callac, où Hernoy m’attendait avec un +tilbury de campagne attelé d’un bidet cornouaillais.</p> + +<p>C’était toute ma patrie montagnarde qui me +souriait dans la figure ouverte et franche de ce +bon géant barbu, taillé en plein chêne.</p> + +<p>— Houp ! fit-il, en rassemblant les guides.</p> + +<p>L’instant d’après, nous escaladions au trot +les paliers successifs qui, comme les marches +d’un temple, conduisent au tabernacle majestueux +de la forêt.</p> + +<p>Car Saint-Servais est essentiellement un +village forestier, un nid humain suspendu à la +lisière moutonnante des bois. Toutes les hauteurs +d’alentour forment comme les vagues +immenses d’une mer d’arbres qui, à l’instar de +l’autre, de la mer proprement dite, a son bruit, +sa rumeur innombrable, tantôt chanson et +tantôt plainte, ses tempêtes aussi, ses colères +aveugles d’élément, — ses drames.</p> + +<p>Mais qu’elle était donc belle, et imposante, +et apaisante à voir, par ce doux crépuscule +d’avril, tassée et comme prosternée là-haut, +sur l’horizon, dans le recueillement religieux +que semble communiquer aux choses l’approche +auguste de la nuit ! Nous achevions de gravir +la côte du Méné Mikel, d’où on la découvre +en sa plus ample étendue. De lui-même, +Claude arrêta le cheval, et, dessinant dans +l’air, avec son fouet, la course harmonieuse +des bois étagés devant nous, sur l’autre versant +du ravin d’où pointait le clocher de Saint-Servais :</p> + +<p>— Saluez-moi ça, dit-il. Saluez votre <i lang="br" xml:lang="br">Mamm-Goz</i> !</p> + +<p>La <i lang="br" xml:lang="br">Mamm-Goz</i>, la « grand’mère », ah ! +comme cette appellation toute filiale était bien +celle qui convenait pour exprimer la physionomie +accueillante et vénérable de l’antique +terre aïeule dans laquelle nous allions entrer !</p> + +<p>D’un geste unanime, Claude et moi nous lui +ôtâmes nos chapeaux.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>II</h3> + + +<p>Mais, aussi vite, mon ami laissa échapper +un : « Tonnerre de Dieu ! » qui n’avait manifestement +plus rien de tendre ni d’admiratif.</p> + +<p>— Quoi donc ? Qu’est-ce qui ne va pas ? demandai-je, +un peu effaré.</p> + +<p>La main en abat-jour au-dessus des sourcils, +quoiqu’il ne flottât plus qu’un reste de lumière +agonisante parmi les pourpres assombries du +couchant, Hernoy concentrait toute l’intensité +de son regard dans la direction de Saint-Nicodème, +là où déferlent les dernières houles sylvestres +vers le septentrion.</p> + +<p>L’œil des « boisiers » est comme celui des +marins : il fore les lointains avec l’acuité d’une +vrille ; il discerne l’indiscernable.</p> + +<p>— Oui, oui, ce ne peut être que cela, murmura +mon compagnon, visiblement ennuyé.</p> + +<p>— Expliquez-moi du moins ce qu’il y a, +Claude !</p> + +<p>— Il y a… il y a, mon cher, qu’il y a le +feu dans la forêt.</p> + +<p>— Non ! où ?</p> + +<p>— Vous rappelez-vous la position de la +roche à l’Hermite sur les crêtes du Barroz ?</p> + +<p>— A merveille.</p> + +<p>— Eh bien ! fixez votre attention de ce +côté… N’apercevez-vous pas comme une série +de flocons de laine grise accrochés aux cimes +des arbres ?</p> + +<p>J’eus beau cligner les yeux, je ne réussis à +rien démêler dans l’énorme fourrure végétale +déjà consolidée en une masse d’ombre opaque +sur le fond plus pâle du firmament nocturne.</p> + +<p>— Soit ! Patientons une minute, dit Hernoy.</p> + +<p>Ce fut une minute angoissante. Le bidet lui-même +se tenait immobile, arqué sur ses fines +jambes de chevreuil, les naseaux dilatés, les +oreilles droites, comme s’il eût flairé de l’insolite.</p> + +<p>— Quand je vous le disais ! s’écria mon +ami.</p> + +<p>Une espèce de halo rougeâtre venait brusquement +d’éclairer le ciel au-dessus des croupes +du Barroz, semblable au lever apocalyptique de +quelque astre sanglant. Puis des fumées incandescentes +jaillirent, tourbillonnèrent, s’éployèrent, +balayant de leurs chevelures sinistres les +hautes branches qui s’étiraient, se hérissaient, +comme réveillées en sursaut.</p> + +<p>Nous entendîmes au loin des clameurs confuses. +Les cloches de Saint-Servais tintèrent le +glas d’alarme.</p> + +<p>Hernoy cingla sa bête d’une « mèchée ».</p> + +<p>— Force me sera de passer une partie de +la nuit en forêt, bougonna-t-il. Ah ! elles ne +sont pas tous les jours folâtres, les fonctions +de maire dans notre Cornouaille des bois !… +Et moi qui m’étais tant promis de savourer en +paix avec vous les truites que j’ai pêchées à +votre intention, des truites superbes, vous +verrez, — de celles que notre recteur, qui s’y +connaît, appelle « des truites de Vendredi +Saint ».</p> + +<p>Il n’eut pas plus tôt lancé le mot qu’il tressaillit, +comme frappé d’une idée subite :</p> + +<p>— Au fait… Comment n’y ai-je pas songé ? +Mais nous y sommes, au Vendredi Saint !</p> + +<p>Et, avec un hochement de tête, il ajouta :</p> + +<p>— Plus de doute… C’est encore pour nuire au +garde de Kerveltrec qu’on aura bouté le feu ! +Ça n’en finira décidément pas, cette histoire…</p> + +<p>— Quelle histoire, Claude ? Vous parlez par +énigmes… Je ne saisis pas très bien le rapport +entre cet incendie…</p> + +<p>— Et le Vendredi Saint, n’est-ce pas ? Vous +aurez vite fait de comprendre… Mais nous +n’en avons plus que pour un demi-kilomètre… +Je vous conterai cela tout à l’heure, en dînant.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>III</h3> + + +<p>Lorsque nous atteignîmes Saint-Servais, le +village était presque désert. Seules, quelques +femmes, demeurées pour garder les enfants, +échangeaient, d’une porte à l’autre, leurs commentaires, +émaillés de « Mon Jésus miséricorde ! » +et de « Tout de même, aussi donc ! ». +Le reste de la population valide avait gagné le +bois.</p> + +<p>— Tu donneras de l’avoine au cheval sans +le dételer, dit Claude à son jeune valet d’écurie, +pendant que je présentais mes devoirs à +madame Hernoy.</p> + +<p>Après quoi, se tournant vers sa femme :</p> + +<p>— Et nous, notre avoine est-elle prête ?</p> + +<p>— Il y aura même une bouche de plus pour +la partager avec vous.</p> + +<p>— Ah ! qui ça ?</p> + +<p>— Skan, le chef sabotier des Pierres-Longues, +qui a, paraît-il, à t’entretenir… Il t’attend depuis +un bon quart d’heure dans la salle à manger.</p> + +<p>— Parfait ! Nous allons avoir des détails +sur l’incendie… Et quel beau type de boisier, +mon cher, ce Jozon Skan !… Regardez plutôt, me +chuchota Claude, comme nous passions à table.</p> + +<p>Le sabotier, qui se tenait debout dans le fond +de la pièce, s’était avancé pour nous toucher +la main. Hernoy ne m’avait pas menti : tout +jeune — vingt-cinq ans peut-être — cet homme +était beau, en effet, beau, c’est le cas de le +dire, comme l’antique. Avec sa grande crinière +dorée, son visage clair, à peine teinté de hâle, +ses yeux couleur de source et ses fines moustaches +tombantes, d’un blond de seigle mûr, +il faisait penser à quelque mâle Antinoüs gaulois, +nourri dans le commerce des druides. Son +accoutrement barbare aidait à l’illusion. Une +manière de sayon en peau de bique enveloppait +son torse, et ses jambes étaient comme engainées +dans ces braies étroites, tissées d’étoupe +grossière, qui ne sont plus guère de mode en +Bretagne que chez les habitants de l’Arrée. Le +tranchant bleuâtre d’une hachette débordait son +ceinturon de cuir brut. Son air, son port, toute +sa personne respirait un je ne sais quoi de fier et +d’indompté, voire de farouche, comme son nom.</p> + +<p>— J’ignorais qu’il y eût des Skan à Saint-Servais… +Est-ce que vous êtes originaire de +la paroisse ? lui demandai-je, pour l’apprivoiser, +quand nous fûmes assis, tous trois, autour de +la soupière fumante (car madame Hernoy, +fidèle à l’ancien us breton, ne s’attablait pas +avec ses hôtes, uniquement occupée de les +servir elle-même).</p> + +<p>— Oh ! fit-il, Skan est mon surnom de sabotier, +et, pour ce qui est de ma paroisse, nous +autres, vous savez, nous sommes de partout +où il y a des bois.</p> + +<p>— A propos de bois, intervint le maire, c’est +bien le troisième feu, n’est-il pas vrai, que l’on +allume ainsi dans ceux du Barroz ?</p> + +<p>— Le troisième, acquiesça le jeune homme.</p> + +<p>— Et toujours à la même date, mon cher, +poursuivit Claude, en s’adressant à moi, toujours +dans cette sacrée soirée du Vendredi +Saint… Saisissez-vous maintenant le rapport ?</p> + +<p>— S’il s’agit d’une pure coïncidence, elle est +bizarre.</p> + +<p>— Ouais ! Derrière ces coïncidences-là, il y +a un brandon qui sait ce qu’il veut.</p> + +<p>— Forêt qui brûle au printemps, haine qui +couva longtemps… C’est du moins ce que dit +la Sagesse du bois, appuya le chef sabotier.</p> + +<p>— Et l’objet de cette vengeance trois fois +répétée serait le garde de Kerveltrec ?… N’est-ce +pas le même chez qui nous collationnâmes, +il y a deux ans, sous les auspices d’une si charmante +jeune fille ?</p> + +<p>— Précisément. Et Jozon Skan vous attestera +que Jeanne Rouzès est plus charmante que +jamais, répondit Hernoy ; car, si la voix du +peuple est la voix de Dieu, je ne tarderai pas +ceindre mon écharpe pour les unir… Inutile de +baisser la tête, Jozon… Je trouve même, entre +nous, que tu ne te presses pas suffisamment, et +le vieux Rouzès est de mon avis. Il me le déclarait +encore l’autre jour : depuis quatre ans que tu +es dans le pays, sa fille ne rêve que de toi : tu +l’as ensorcelée, à ce qu’il prétend… Et, tiens ! +puisque nous sommes sur ce chapitre, sais-tu +ce qu’il a remarqué, le vieux Rouzès ?</p> + +<p>— Sans doute que le feu n’avait commencé +à prendre dans ses coupes qu’après mon entrée +au chantier des Pierres-Longues.</p> + +<p>— Il te l’a donc dit ?</p> + +<p>— Presque.</p> + +<p>— Selon lui, c’est parce que Jeanne a jeté +son dévolu sur toi qu’on s’est mis à lui chercher +noise, à lui. Ne pouvant te disputer la +fille, les amoureux évincés se vengent sur le +père. « Ah ! elle fait fi de nous, la Rouzès ! Eh +bien ! le vieux trinquera pour elle ! Ou il perdra +sa place de garde, ou il ne lui restera, dans +tout le Barroz, pas un seul arbre vert à garder ». +Voilà comment il explique les choses, et +ça n’est déjà point si mal raisonné, par ma foi !</p> + +<p>Le chef sabotier eut sur les lèvres un sourire +quelque peu ambigu, mais ne souffla mot.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>IV</h3> + + +<p>Un fumet suave, soudain répandu dans toute +la salle, venait, d’ailleurs, de changer momentanément +le cours de nos pensées : la pêche +miraculeuse de mon ami faisait son apparition +sur un plat d’une pantagruélique envergure, +porté à bras tendus par madame Hernoy. +Claude ne manqua naturellement pas de rééditer +pour Jozon Skan la plaisanterie ecclésiastique +du recteur sur les truites du Vendredi +Saint.</p> + +<p>De nouveau, le jeune homme sourit :</p> + +<p>— C’est comme au Barroz, dit-il, il y a les +brûleries du Vendredi Saint.</p> + +<p>Et il reprit, d’un ton moitié sérieux, moitié +railleur :</p> + +<p>— Est-ce que le forestier de Kerveltrec vous +a expliqué aussi pourquoi le feu est allumé ce +jour-là, et non pas un autre ?</p> + +<p>L’objection était directe.</p> + +<p>— Non, rétorqua le maire. Sur ce point il +n’a pu fournir aucun éclaircissement valable, +ni au brigadier de gendarmerie de Callac, ni à +moi-même.</p> + +<p>Skan se renversa sur sa chaise et, les yeux au +plafond, articula d’une voix lente :</p> + +<p>— Alors, c’est qu’il ne l’a pas voulu.</p> + +<p>— Hein ! Qu’est-ce à dire ? balbutia Claude, +interloqué.</p> + +<p>— Cela signifie, monsieur Hernoy, que j’en +ai assez à la fin d’entendre Bertrand Rouzès +mêler lâchement le nom de sa fille à une histoire +où il n’a que faire… Cela signifie qu’il +faut, une bonne fois, que la vérité se sache : +tant pis pour qui en devra pâtir… Voyons, +réfléchissez ! Si c’est à cause de moi, cependant, +que tous ces galants ont été congédiés, +les croyez-vous assez bêtes pour risquer le +bagne en brûlant les bois du garde de Kerveltrec, +quand, avec un petit guet-apens de rien +du tout, il leur serait si aisé d’avoir ma peau à +moi pour le même prix !</p> + +<p>Il s’était levé. Dans ses prunelles couleur +de source frémissait comme une lueur d’orage.</p> + +<p>— Non ! non ! A chacun ses ennemis, comme +à chacun ses amis. De quelque façon qu’elle +tourne, il est temps que cette comédie finisse, +et c’est pourquoi, dès que j’ai vu le Barroz en +feu, je suis descendu de là-haut, monsieur le +maire, avant que vous n’y montiez… Je ne me +doutais pas que vous seriez en compagnie ; +mais madame Hernoy m’a conseillé de vous +attendre quand même, et monsieur m’excusera, +j’espère, ajouta-t-il en me désignant.</p> + +<p>— Monsieur est un de chez nous, un rejeton +de la forêt, dit Claude. Tu peux parler devant +lui aussi librement que devant moi.</p> + +<p>— Oh ! je n’ai pas accoutumé d’avoir peur +de rien ni de personne, repartit le chef sabotier. +Donc, voici : Bertrand Rouzès est un hypocrite, +et je vous apporte le moyen de le confondre.</p> + +<p>— Diable ! Jozon, pour un peu tu nous +donnerais à supposer que c’est lui qui met le +feu.</p> + +<p>— Il sait, du moins, qui le met, et en +mémoire de quel Vendredi Saint… non, de +quel Vendredi Infernal, on le met ! affirma le +jeune homme avec une énergie presque sauvage.</p> + +<p>— T’offrirais-tu à le prouver ?</p> + +<p>— Je ne suis pas venu pour autre chose… +La meilleure des preuves, ce sera l’aveu du +garde lui-même, n’est-ce pas ? Eh bien, monsieur +le maire, il ne tient qu’à vous de le +recueillir : je me charge, moi, de le lui arracher.</p> + +<p>— Où ? Quand ? Comment ?</p> + +<p>— Le plus tôt sera le mieux… Mais peut-être +que, par égard pour monsieur, vous ne grimperez +pas en forêt, ce soir ?</p> + +<p>— Si fait ! Mon ami sait bien que mon devoir +de maire…</p> + +<p>Je ne le laissai pas achever.</p> + +<p>— Votre ami, mon cher Claude, sera fort +aise de vous accompagner, si, cependant, le +chef sabotier ne craint pas que je sois de trop.</p> + +<p>— Foi de Dieu, non ! répondit-il avec un +mouvement de la tête qui secoua du front à la +nuque toute son opulente tignasse d’or fauve ; +c’est pour vous que ce sera une corvée… Il est +vrai que, par la même occasion, vous verrez la +brûlerie… C’est une chose à voir… Dans ce +moment-ci, il doit y avoir près d’un hectare en +feu. Ça chauffait déjà dur quand j’ai dégringolé +les sentiers du Barroz. Des arbres entiers +se tordaient avec des râles de bêtes au mouroir, +ni plus ni moins que s’ils avaient été vivants… +J’avais presque pitié d’eux, mais, tout de +même, je me retournais sans cesse pour +regarder, tellement c’était terrible et beau… Il +ne faut pas être gaucher, savez-vous, pour +allumer en si peu de temps une pareille +flambée ! Et par un jour de calme encore ! +Pensez ce que ça aurait été s’il avait soufflé la +moindre brise !</p> + +<p>— A t’entendre, ma parole, tu n’aurais pas +été fâché qu’elle soufflât, observa plaisamment +le maire.</p> + +<p>Une vive rougeur empourpra les joues de +Jozon Skan, comme s’il eût eu sur la face le +reflet de cette vision d’incendie qu’il venait +d’évoquer. Il répliqua :</p> + +<p>— C’est seulement pour vous dire que ça +brûle ferme et que vous ferez bien de ne pas +vous risquer en voiture au-delà de Kerbernès… +Après, si vous m’en croyez, vous continuerez +à pied, par le chemin des charrois, jusqu’à la +bifurcation de la Roche à l’Hermite, où je serai +à vous guetter… L’essentiel est que le garde +n’ait vent de rien… Pour le reste, fiez-vous à +moi, soit dit sans vous commander, monsieur +le maire, et permettez que je vous fausse compagnie.</p> + +<p>— Il suffit, Jozon. Nous serons exacts au rendez-vous… +Mais prends au moins le coup du départ.</p> + +<p>— Merci. J’ai mon content, mille grâces à +vous ainsi qu’à madame Hernoy, fit-il en assujettissant +sous son menton la mince jugulaire +de son feutre montagnard que décorait une +plume de ramier.</p> + +<p>Et, de l’allure preste qui lui avait sans doute +valu son surnom<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, il se dirigea vers la porte.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i lang="br" xml:lang="br">Skan</i> équivaut en breton au français « léger ».</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h3>V</h3> + + +<p>Une demi-heure plus tard, nous étions +nous-mêmes en route pour la forêt, conduits, +cette fois, par le garçon de Claude, que nous +devions abandonner à Kerbernès avec l’équipage. +Dans le bas-fond, des buées lumineuses +flottaient comme la traîne d’argent de +la nuit, tandis qu’à notre droite s’érigeaient +en un formidable mur d’ombre les premières +assises des hauteurs boisées. Le ciel d’avril, +au-dessus de nos têtes, planait limpide et fourmillant +d’étoiles. L’égouttement sonore de la +rosée ponctuait seul le magique silence. +Jamais on n’eût soupçonné l’œuvre dévastatrice +qui s’accomplissait là-haut, derrière ces crêtes +chevelues vers lesquelles nous montions et d’où +s’exhalait une telle intensité de vie végétale, +un si puissant arome de printemps.</p> + +<p>Nous devisions, Claude et moi, du chef sabotier +et des sentiments peu cordiaux qu’il +semblait nourrir envers son futur beau-père.</p> + +<p>— Ces gens des bois, déclarait mon ami, ne +sont pas faits comme tout le monde. Ils ont +une existence, des mœurs et des idées à part. +Ils arrivent, séjournent quelques saisons, puis +reprennent leur vol. Ce sont des oiseaux de +passage. Le plus souvent ils ne connaissent +pas eux-mêmes leur état civil. A force de s’appeler +entre eux par des sobriquets, ils en +viennent à ne plus savoir leur nom véritable. +Ce qui ne les empêche pas de se tenir pour +inébranlablement solidaires les uns des autres et +comme liés par une espèce de fraternité mystique +plus forte que toutes les parentés. Chez +les ouvriers du sabot, le titre consacré est celui +de « cousins ». Et, à l’abri de ce cousinage-là, +ils sont assurés d’une protection, d’un refuge +contre toutes les polices et toutes les justices +du monde… Très sympathiques, du reste, pour +l’ordinaire ; les plus probes et les plus loyaux +des hommes. « La parole du sabotier est +aussi sûre que son coup de hache », dit +le proverbe… Il n’y a que les gardes avec lesquels +ils fassent mauvais ménage, quand ceux-ci +se montrent par trop hargneux et tracassiers, +comme ce fut longtemps le cas pour +le vieux sanglier de Kerveltrec… Car il n’a pas +toujours été commode, Bertrand Rouzès… +C’est seulement depuis une dizaine d’années +qu’il a mis de l’eau dans son vin, et pour noyer +d’anciens remords, insinuent les méchantes +langues.</p> + +<p>— Et les anciennes rancunes, elles, n’ont +pas désarmé ?</p> + +<p>— Il faut croire.</p> + +<p>— L’étrange est qu’elles aient attendu, pour +ouvrir le feu, si j’ose dire, la présence de Jozon +Skan parmi vos administrés.</p> + +<p>— Tout cela n’est pas net, évidemment… +Mais voici Kerbernès et l’amorce du chemin +des charrois, au bout duquel est la clé du mystère.</p> + +<p>Un vrai chemin de croix, ce chemin des charrois, +d’autant plus rude à gravir qu’on y voyageait +à l’aveuglette. Le ciel, les étoiles, la +demi-clarté des vapeurs nocturnes, tout s’était +évanoui, brusquement intercepté par la grande +ténèbre forestière, par le règne du noir absolu. +Heureusement que Claude avait, selon son +expression, des yeux de boisier à l’extrémité de +ses deux orteils. Ses facultés de nyctalope nous +permirent d’escalader sans trop d’encombre +l’espèce de cap, détaché en vedette, que couronnent +les débris du gigantesque dolmen ruiné +désigné dans le pays sous le nom de Roche à +l’Hermite.</p> + +<p>— Par ici, prononça une voix qui n’était pas +celle du maire.</p> + +<p>Couché à plat ventre sur une des pierres, +Jozon Skan nous guettait au lieu fixé. Il nous +tendit la main pour nous hisser jusqu’à lui. Ce +ne fut pas, je l’avoue, sans un certain soulagement +que j’émergeai de l’océan d’arbres.</p> + +<p>— Regardez, dit le jeune homme, quand, +avec son aide, j’eus gravi le sommet du bloc +druidique.</p> + +<p>Je n’essaierai pas de dépeindre ce que je vis. +J’assistais au déroulement d’une hallucination +dantesque. C’était comme un sabbat de flammes +ruées en cercle à l’assaut de la forêt. Elles +s’élançaient, couraient, bondissaient, félines et +monstrueuses, tantôt confondues, tantôt séparées, +chacune ayant sa forme, sa couleur diabolique +et, en quelque sorte, son geste de destruction. +Celles-ci rampaient comme des serpents ; +celles-là fendaient les airs comme des hippogriffes. +Au centre du brasier, des troncs à demi +consumés se dressaient, exhibant les moignons +calcinés de leurs maîtresses branches : on eût +dit un peuple de croix et de gibets sacrés, tout +un immense Golgotha en feu. Sur le pourtour, +la futaie encore indemne s’apprêtait à subir le +même destin, immobile et comme figée dans +une stupeur tragique, cependant que des cris, +des appels humains décelaient par intervalles +l’obscur grouillement des équipes de travailleurs +s’escrimant, sous bois, à circonscrire le +fléau.</p> + +<p>— N’est-ce pas que c’est réussi ? fit, à côté +de moi, le chef sabotier.</p> + +<p>— Il ne nous manque plus que de savoir à +qui offrir nos compliments, répondit Hernoy.</p> + +<p>Jozon Skan s’était faufilé dans une anfractuosité +des roches. Quand il reparut au pied +de l’éboulis, il balançait à son poing une petite +lanterne allumée.</p> + +<p>— Venez, dit-il.</p> + +<p>Il nous précéda dans une sente sinueuse, +encaissée, où pleurait faiblement un bruit d’eau, +et nous mena ainsi, tout d’une traite, jusqu’à +un « placître », une manière de rond-point +gazonné que des hêtres lisses, aux tons +marbrés, entouraient comme les colonnes +monumentales d’un péristyle. Là, il attendit +une minute que nous l’eussions rejoint ; puis, +marchant droit à l’un des beaux arbres blancs :</p> + +<p>— Approchez-vous, monsieur le maire, et lisez.</p> + +<p>La lumière de son fanal, projetée au niveau +de son front sur l’écorce, nous découvrit l’entaille +profonde d’une inscription plutôt barbare, +et dont les boursouflures de la sève avaient +encore défiguré les lettres. Claude préféra me +céder le pas :</p> + +<p>— C’est votre métier, mon cher, de déchiffrer +les vieilles écritures.</p> + +<p>Je parvins, non sans peine, à épeler :</p> + + +<p class="c"><span class="sc">Vendredi Saint</span>, 1884.</p> + + +<p>— C’est bien cela, confirma le chef sabotier.</p> + +<p>— Mil huit cent quatre-vingt-quatre, ma dernière +année de régiment, dit Claude. Et que +signifie cette date sur ce hêtre ? demanda-t-il à +Jozon Skan.</p> + +<p>— C’est justement la question que vous +poserez, s’il vous plaît, au garde de Kerveltrec.</p> + +<p>— Et s’il fait mine de ne rien savoir ?</p> + +<p>— Je serai là pour lui rafraîchir l’entendement, +prononça d’une voix sourde le jeune +homme, en reprenant la tête de notre caravane +à travers le hallier.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>VI</h3> + + +<p>Nous n’avions pas encore débouché dans la +clairière où sont groupés les bâtiments de Kerveltrec, +que les chiens, par leurs aboiements, +avaient dénoncé notre arrivée.</p> + +<p>— Paix, les bêtes ! cria Jozon Skan.</p> + +<p>Au même instant, la porte de l’habitation +s’ouvrit toute grande et, dans le cadre +éclairé, se dessina la svelte silhouette d’une +jeune fille.</p> + +<p>— C’est monsieur le maire, Jeanne…, avec +un de ses amis, qui est aussi de vos connaissances, +prévint le chef sabotier.</p> + +<p>La fille du garde nous introduisit dans la +cuisine et nous avança des sièges.</p> + +<p>— Mon père est au feu, dit-elle, mais je vais +le sonner.</p> + +<p>Elle saisit une de ces trompes qui sont en +usage dans les fermes bretonnes sous le nom +de <i lang="br" xml:lang="br">corn-boud</i> et, campée sur le seuil, en tira +trois mugissements prolongés que répercutèrent +au loin les échos des bois. Comme elle +revenait vers nous, Jozon Skan la retint par la +manche de son « justin » de drap noir, lamé de +velours, à la mode des femmes de Carhaix :</p> + +<p>— Je ne suis pas remonté dîner aux Pierres-Longues, +Jeanne, et ma mère nourrice ne doit +pas être tranquille. Est-ce que ça vous ennuierait +de détacher un des chiens et d’aller dire +à la pauvre chère vieille qu’elle ne se tourmente +pas d’idées folles, que je suis avec +monsieur Hernoy ?</p> + +<p>— Bien sûr que non, fit-elle avec élan…, si +toutefois ces messieurs ont l’obligeance d’attendre +mon père sans moi… D’ailleurs, il ne +saurait tarder…</p> + +<p>— Va, va, ma fille, répondit Claude. Il est +plus doux d’obéir à un fiancé qui demande qu’à +un mari qui commande.</p> + +<p>Elle nous gratifia d’un bonsoir rapide et +s’esquiva.</p> + +<p>— C’est exprès que tu l’as renvoyée, Jozon ? +interrogea mon ami.</p> + +<p>— Exprès. Les oreilles des enfants ne +sont pas faites pour entendre les péchés des +pères.</p> + +<p>Ces mots furent suivis d’un silence qu’aucun +de nous n’éprouva le désir de rompre. Le jeune +homme s’était rencogné entre une armoire et +la muraille, dans l’angle le plus reculé de la +pièce. Le maire et moi nous avions pris place +de part et d’autre de la table, sur laquelle brûlait +une chandelle fumeuse, plantée dans un +haut support de fer-blanc. Au dehors, le ronflement +de l’incendie grondait par intermittences, +comme un tonnerre souterrain, et +d’effrayantes fulgurations balafraient le ciel. +Quinze, vingt minutes s’écoulèrent qui me +parurent une éternité.</p> + +<p>Enfin des pas retentirent, martelant le sol, +et le garde entra. De sa casquette de chasse à +la pointe de ses bottes, il n’était que fange et +souillure. Il se dégageait de lui une odeur composite +qui sentait le bois roussi, la feuille morte +et la glèbe fraîchement labourée.</p> + +<p>— Je ne vous offre pas la main, messieurs, +et pour cause, dit-il. Je ne suis pas à toucher +avec des pincettes.</p> + +<p>Il était venu s’appuyer à la table, sans avoir +remarqué Jozon Skan. Mais l’absence de sa fille +l’étonna.</p> + +<p>— Comment ! Vous êtes seuls ? Où donc a +passé Jeanne ?</p> + +<p>Il s’apprêtait à la héler ; le maire l’arrêta :</p> + +<p>— C’est principalement pour nous laisser +seuls qu’elle est sortie… Nous avons à converser +de choses sérieuses, Bertrand.</p> + +<p>— Dites de choses abominables, monsieur +le maire, de choses dont on n’aurait même pas +l’idée au pays des sauvages… Ah ! poursuivit-il, +en m’interpellant, vous la revoyez dans un joli +état, votre forêt de Saint-Servais ! Et vous +pouvez être fier de vos compatriotes ! Parlons-en ! +Toute une coupe du Barroz en flammes ; +mes plus beaux sujets fauchés, pulvérisés, +anéantis ; moi, mes trente-cinq ans d’infatigable +surveillance flambés du même coup : car, +dans notre administration, un incendie, c’est +une mauvaise note ; deux, c’est l’avertissement +définitif ; et le troisième, c’est la carrière brisée, +c’est votre serviteur chassé de Kerveltrec et +flanqué à la porte du bois, comme un incapable, +comme un malpropre ! Voilà, cependant, +leur œuvre, à ces bandits ! Et tout +cela, pourquoi ? Parce que j’ai une fille, monsieur…</p> + +<p>— Pardon, Bertrand, interrompit Claude, +permettez-moi de vous rappeler que les pistes +indiquées par vous, lors du dernier attentat, +ont dû être abandonnées toutes, après enquête… +Peut-être serait-il temps de chercher ailleurs… +Si les dédains de Jeanne ont pu froisser quelques +galants, combien d’animosités autrement +farouches et tenaces n’avez-vous pas dû vous +créer, vous, Bertrand Rouzès, durant ces +trente-cinq années d’étroite, de vigilante garde, +que vous évoquiez tout de suite et dont je +tâcherai, pour ma part, que vous ne perdiez pas +le fruit ! Je n’avance rien d’excessif ni de désobligeant +pour vous, n’est-ce pas ? en disant que +vous avez rarement été pitoyable aux braconniers, +aux tendeurs de collets et même aux +ramasseurs de bois mort.</p> + +<p>— Je faisais mon métier en conscience, grommela +le forestier, en ramenant à lui de dessous +la table un antique billot de chêne sur lequel +il s’assit lourdement.</p> + +<p>— Vous y apportiez, paraît-il, plus de zèle +que tous vos confrères réunis… J’ai entendu +plus d’une fois se plaindre de votre dureté et +souhaiter qu’il vous arrivât malheur.</p> + +<p>— Il est difficile de contenter tout le monde +et son maître. Qui fait bonne garde a souvent à +mordre, et ce ne sont pas les chenapans qui +manquent en forêt… Mais les maraudeurs qui +vivent du bois n’auraient pas la stupidité d’y +mettre le feu… Puis, soyez juste, monsieur le +maire : à supposer que j’aie eu la dent prompte +autrefois, il y a, par contre, belle lurette que je +feins tout au plus d’aboyer.</p> + +<p>— J’en conviens, Bertrand : je n’ai pas +oublié la véritable action de grâces qui s’éleva, +de Saint-Servais à Saint-Nicodème, quand on +sut quel changement inespéré s’était produit en +vous.</p> + +<p>— Et c’est le moment où l’on n’a plus qu’à +se louer de moi que l’on choisirait pour me +nuire avec cet acharnement ! Savez-vous qu’il +y a douze ans, oui, douze ans, monsieur le +maire, que je n’ai pas dressé un seul procès-verbal !</p> + +<p>Tout décidé que je fusse à me confiner dans +mon rôle de comparse muet, je ne sus pas réprimer +une observation :</p> + +<p>— Douze ans, dites-vous ?</p> + +<p>C’était exactement l’intervalle écoulé entre la +date de 1896, où nous étions, et celle de 1884, +inscrite sur l’arbre du rond-point. La même +réflexion se présenta sans doute à l’esprit de +Claude, car il attrapa, comme on dit, la balle +au bond :</p> + +<p>— Voilà précisément ce que nous aurions +intérêt à examiner ensemble. Douze ans, cela +nous reporte, si je ne me trompe, à 1884. Eh +bien ! je vous le demande, et je vous supplie de +me répondre à cœur ouvert : qu’est-ce donc qui +s’est passé d’extraordinaire au placître des +Grands-Hêtres, le jour du Vendredi Saint 1884 ?</p> + +<p>La question atteignit le vieux garde comme +un coup de poing en pleine poitrine. Il se +cramponna des deux mains au rebord de la +table et, les lèvres tremblantes, la langue +pâteuse, bredouilla :</p> + +<p>— Le placître des Grands-Hêtres… Le Vendredi +Saint…</p> + +<p>Mais, par un violent effort sur lui-même, il +se ressaisit :</p> + +<p>— Quelle histoire est-ce là, monsieur le +maire ?</p> + +<p>— Je suis monté chez vous pour l’apprendre +de votre bouche, Bertrand. J’ai la certitude +qu’elle renferme le secret de tous ces incendies +et qu’elle seule peut nous mettre sur la trace +des vrais coupables… Au nom de la forêt martyrisée, +au nom des cinq ou six cents arbres +qui agonisent là-bas, faites appel à vos souvenirs, +je vous en conjure, et parlez !</p> + +<p>Le vieillard eut une seconde d’hésitation, +glissa un regard oblique vers la fenêtre qu’illuminait +d’un rapide éclat quelque nouvelle +poussée des flammes lointaines, et, finalement, +répondit :</p> + +<p>— Je regrette beaucoup, monsieur Hernoy, +mais, avec la meilleure volonté du monde, il +m’est impossible de vous donner satisfaction.</p> + +<p>Pour bien marquer que toute insistance +serait superflue, il faisait déjà le mouvement de +se lever quand une voix, derrière lui, le cloua +littéralement sur son billot.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>VII</h3> + + +<p>— Alors, Bertrand Rouzès, ce sera donc à +moi de parler.</p> + +<p>Jozon Skan venait de surgir à l’improviste +de sa cachette.</p> + +<p>— Toi ! D’où sors-tu et de… de quoi te +mêles-tu ? bégaya le forestier, dont la face avait +blêmi.</p> + +<p>Très calme, en apparence, le jeune homme +riposta :</p> + +<p>— Ma foi, j’arrive des Grands-Hêtres, comme +ces messieurs ; et, puisque vous ne savez plus, +dites-vous, ce qui s’y est passé, voici de cela +douze ans, jour pour jour, eh bien ! je vais, +avec votre permission vous le remémorer.</p> + +<p>— Comment le connaîtrais-tu, toi qui n’es +parmi nous que depuis quatre ans ?</p> + +<p>— Ce n’est pas sans motif, peut-être, qu’on +nous répute, nous autres sabotiers, pour avoir +des accointances avec les Esprits des arbres… +J’ai quelquefois écouté ce que raconte, la nuit, +à ses voisins du placître le dixième hêtre à +gauche, celui qu’on nomme, je crois, le « hêtre +aux fourmis ».</p> + +<p>L’effet de ces derniers mots sur le garde fut +terrifiant. Il fondit, comme au contact d’un fer +rouge :</p> + +<p>— Non !… Tu ne diras pas… Je ne veux pas !</p> + +<p>— Il le faut, Bertrand Rouzès ; on ne peut +pas vous laisser mentir plus longtemps contre +Dieu, contre votre fille. C’est maintenant le +tour de la vérité.</p> + +<p>— Par pitié, Jozon !</p> + +<p>— Est-ce que vous avez eu pitié, vous, +lorsque le petit se traînait à vos genoux, dans +l’herbe ?</p> + +<p>Le vieux, qui avait courbé le dos sous l’apostrophe, +murmura :</p> + +<p>— J’étais fou, Jozon, je n’étais plus moi…</p> + +<p>Puis, avec la sombre résolution d’une bête +traquée :</p> + +<p>— Au moins que je vous explique, monsieur +le maire… C’était une de ces années où toutes +les calamités vous tombent dessus. Ma femme, +malade depuis l’automne, se mourait. J’avais +été contraint d’éloigner Jeanne, de la mettre en +pension chez les sœurs de Callac. La maison +était lugubre comme un cimetière à l’abandon. +Dans le bois, ça n’allait pas mieux. Une horde +de malandrins s’était abattue sur la contrée. +Toutes les nuits, on saccageait, on pillait. Un +matin de mars, je trouvai mes chiens sur le +flanc : ils étaient empoisonnés. Enfin, j’avais +deux vaches, ma femme ne se nourrissant plus +que de lait… Une d’elles me fut volée, le +7 avril. L’autre… Ah ! Jour de Dieu ! s’écria-t-il, +plût au ciel qu’elle eût été volée, elle aussi !</p> + +<p>Ce fut le chef sabotier qui termina la phrase +demeurée en suspens :</p> + +<p>— L’autre, dans l’après-midi du Vendredi +Saint, un petit vagabond des routes, vivant de +charité, fut surpris par vous en train de la traire +dans son chapeau.</p> + +<p>— Oui, il avait profité de ce qu’elle paissait +à l’attache, dans le placître des Grands-Hêtres… +C’eût été aujourd’hui, il en aurait été quitte +pour une paire de calottes. Mais, en ce temps-là ! +Et surtout cette année-là !… Mettez-vous à +ma place, messieurs, après ce que je viens de +conter…</p> + +<p>— Je vois ça, dit Claude : Vous lui sautez à +la gorge, n’est-ce pas ? Il avait quel âge ?</p> + +<p>— Treize ans, treize ans de mendicité, +d’insultes, de coups, de privations et de faim, +gronda le chef sabotier.</p> + +<p>— Je lui saute à la gorge, si vous voulez, +reprit le garde, prêt désormais à toutes les concessions. +Il roule à terre…</p> + +<p>— Lait et tout, n’oubliez pas ce détail, Bertrand +Rouzès, compléta Jozon Skan, car il +est bon de savoir que, s’il fut empêché de boire +sa traite avec les lèvres, il la but avec son corps +et ses jambes, à travers les trous de ses haillons.</p> + +<p>— Tu dis bien. Il roule à terre en répandant +le lait, le lait qui était pour la malade, messieurs. +J’avais mon fouet de chasse. Je vais +pour le lever sur lui. Il crie je ne sais plus +quoi…</p> + +<p>— Il crie : « Vous ne me fouetterez pas… Je +ne suis pas un de vos chiens, race de livrée ! » +Et vous lui répondez : « Non, tu es de ceux +qui les empoisonnent, graine de bagne ! »</p> + +<p>— Peut-être, Jozon. Il se tortille si furieusement +que ses guenilles me restent aux doigts…</p> + +<p>— Non pas. Vous les avez bel et bien arrachées, +Bertrand Rouzès ; vous l’avez mis nu, nu +comme un ver. Alors, lui, grelottant de froid, +de honte et de peur, il s’est accroché à vos +genoux, à votre veste, à votre barbe, partout +où il a pu…</p> + +<p>— En me labourant la figure avec ses ongles +de louveteau, Jozon.</p> + +<p>— Était-ce aussi dans le langage des loups +qu’il vous hurlât au dire du hêtre : « Pour +l’amour du Christ ! C’est jour de Vendredi Saint… +Ne me frappez pas ! Sinon, la malédiction de +Dieu sera sur vous comme sur le bourreau +du Calvaire ! »</p> + +<p>— Bourreau du Calvaire, oui, messieurs, il +me griffait en m’appelant bourreau du Calvaire !… +A partir de ce moment-là, qu’est-ce +que j’ai dit ? Qu’est-ce que j’ai fait !…</p> + +<p>Du revers de la main, il essuya les grosses +gouttes de sueur qui lui perlaient aux tempes. +Claude et moi, nous étions haletants. Le chef +sabotier se pencha vers le garde :</p> + +<p>— Vous avez dit, Bertrand Rouzès : « Puisque +je suis un bourreau du Calvaire, je vais donc te +donner, à toi, la place que tu mérites, celle du +mauvais larron ». Et vous ne vous êtes pas +contenté de le dire, vous l’avez fait.</p> + +<p>— Quoi ? demanda fiévreusement le maire, +énervé sans doute par la même angoisse tragique +qui m’oppressait.</p> + +<p>— Une chose, reprit Jozon Skan, une chose +comme on n’en fait pas quand on est un chrétien +baptisé ou, simplement, n’importe quel homme +né d’une femme.</p> + +<p>— Tu ne veux cependant pas dire qu’il ait eu +le cœur de garrotter l’enfant à l’un des arbres, +se récria mon ami.</p> + +<p>— Allons ! C’est à vous de répondre, Bertrand +Rouzès, ricana le jeune homme, en touchant +l’épaule du garde.</p> + +<p>Celui-ci marmonna, le front baissé :</p> + +<p>— Si, monsieur le maire… Je le liai avec la +corde de la vache, et je m’en allai.</p> + +<p>Une double exclamation d’horreur s’échappa +de la bouche de Claude et de la mienne.</p> + +<p>— Attendez, reprit le chef sabotier, impassible, +il y a la suite… Bertrand Rouzès omet +une circonstance essentielle : l’arbre en question +n’était autre que le hêtre aux fourmis.</p> + +<p>Le garde se dressa, l’œil hagard, le bras +étendu :</p> + +<p>— Je jure sur la tête de ma fille que je ne +pensai pas en cet instant à la fourmilière.</p> + +<p>— L’enfant non plus, Bertrand Rouzès, n’y +pensa pas tout d’abord… D’ailleurs, il n’était +guère en posture de penser à quoi que ce fut, +excepté qu’il avait froid, qu’il avait mal, que la +corde serrait dur, et que les gardes de votre +espèce étaient bien méchants… Quand vous +l’aviez crucifié là, c’était presque l’heure du soir, +si vous vous souvenez, l’heure où les corbeaux +regagnent leurs gîtes des bois. L’enfant les vit +passer au-dessus du placître, par volées. Ils +furent meilleurs que vous. Bertrand Rouzès, +car ils ne s’attaquèrent point à lui… La nuit +tomba, monsieur le maire, une nuit comme à +présent, moins les flammes. L’enfant s’était engourdi, +ne se rendait quasiment plus compte +de rien. Or, voici qu’il rêva tout à coup que des +milliers de petites démangeaisons grimpaient +le long de ses pieds, de ses jambes…</p> + +<p>— Assez ! Jozon… Grâce pour nous, sinon +pour le garde ! implora Claude avec véhémence.</p> + +<p>Bertrand Rouzès s’était appliqué les deux +poings sur les oreilles. Moi, j’essayais en vain +d’écarter de mes yeux l’obsédante image du +hêtre, complice involontaire d’un tel forfait, où +j’avais déchiffré, tantôt, la date énigmatique, +sans soupçonner que je lisais une formule +d’exécration gravée par un patient sur le poteau +de son supplice. Le chef sabotier, cependant, +repartait :</p> + +<p>— Tranquillisez-vous, monsieur le maire. Les +fourmis ne le dévorèrent pas tout entier. Les +premières à table préférèrent à sa peau la crème +de la vache à Rouzès, dont je vous ai dit qu’il +s’était, sans le vouloir, englué le corps. A +quelque chose malheur est bon… De même, +sans leurs picotements, il se serait, je suppose, +endormi du grand sommeil, pour à tout jamais. +Elles le tinrent si bien éveillé que, lorsqu’elles +lui pénétrèrent dans les narines, il poussa un +de ces hurlements d’agonie…</p> + +<p>— Tais-toi, Jozon ! Je l’entends encore… +gémit lamentablement le garde. Ma femme en +eut un vomissement de sang, — l’avant-dernier. +Je la laissai pour me précipiter au secours de +l’autre… Il n’y avait plus personne auprès de +l’arbre.</p> + +<p>— Sauf les fourmis, Bertrand Rouzès… Oui, +des chercheurs d’aubaine, des « malandrins », +comme vous dites, avaient, par fortune, coupé +les liens du mauvais larron avant qu’il fût trop +tard… Et maintenant, si vous désirez connaître +la fin de l’histoire, monsieur le maire, apprenez +que ces braconneurs de rencontre emportèrent +le garçonnet jusque chez une pauvresse de par +là-haut, derrière Saint-Nicodème. La pauvresse +eut la compassion de le recevoir dans sa hutte +et de l’héberger, de le soigner, comme s’il eût +été son propre fils. C’était la veuve d’un sabotier. +Elle avait, comme toutes les femmes du +bois, la science des herbes et de leurs vertus. +Elle pansa ses plaies à vif. Il n’y avait eu de +très entamées que les cuisses et les hanches… +Le plus long à guérir, ce fut l’esprit. Pendant +plus de deux années, <i lang="br" xml:lang="br">Job ar Merrien</i>, « Joseph +des Fourmis », comme l’avait baptisé la vieille, +vu qu’il avait oublié son nom comme le reste, — pendant +plus de deux années, <span lang="br" xml:lang="br">Job ar Merrien</span> +eut la tête presque aussi faible que celle d’un +innocent… Mais, un matin d’avril qu’il avait +accompagné à l’église sa mère nourrice, qui +allait faire ses pâques, il arriva que le prêtre se +mit à sermonner sur le crucifiement… Ce fut +comme si la foudre lui eût traversé le front, +monsieur le maire. Brusquement, il se rappela +tout, le placître, le garde, le hêtre, les fourmis. +Et là, devant le Christ, il jura son serment, foi +de Joseph Broudic, — car du même coup il +avait retrouvé son nom, son triste nom de +misère, — que, du jour où il serait un homme, +il ne s’écoulerait pas un Vendredi Saint sans +que la forêt elle-même ne criât son crime à +Bertrand Rouzès… Ce soir, c’est la troisième +fois en trois ans qu’il se tient parole, — ajouta +le chef sabotier, en montrant au loin, sur le +ciel sanglant, la fantastique chevauchée des +flammes.</p> + +<p>A ce moment, la porte s’ouvrit. C’était Jeanne +qui revenait des Pierres-Longues. Et, dans l’atmosphère +de cauchemar où nous étions plongés +depuis près d’une heure, son entrée fut comme +la radieuse apparition d’une bienfaisante fée des +bois, envoyée pour notre délivrance.</p> + +<p>— Oh ! pas un mot devant elle, Jozon ! +supplia le garde, à voix basse.</p> + +<p>Mais déjà les traits du jeune homme s’étaient +radoucis, et ce fut en souriant qu’il s’informa :</p> + +<p>— Avez-vous mis en repos l’esprit de la +vieille sabotière. Jeanne ?</p> + +<p>— J’ai fait du mieux que j’ai pu ; tout de +même elle se languit de vous… Il paraît que, +les autres nuits, ça lui est égal de vous savoir +dehors, mais pas la nuit du Vendredi Saint… +Alors, si monsieur le maire n’avait plus besoin +de vous…</p> + +<p>Hernoy s’était levé. Très maître de lui, il dit +du ton le plus naturel :</p> + +<p>— Je comprends, Jozon, que ta mère nourrice +ait quelque hâte de te revoir. Mais, avant +que tu ne lui portes la bonne nouvelle, c’est le +moins que je l’annonce à la principale intéressée…</p> + +<p>Je le regardai, anxieux. Où voulait-il en +venir ? Par quelle aberration soudaine osait-il +parler de « bonne nouvelle » dans cette maison, +devant ces hommes, au sortir de l’épouvantable +récit dont nous étions encore tout frémissants, +et à la lueur des cinq cents torches +vengeresses qu’une implacable Némésis forestière +brandissait sous nos yeux et presque à +notre face, dans la nuit ?… En prononçant les +derniers mots, il s’était rapproché de la jeune +fille, de façon à se placer entre elle et le chef +sabotier qui, instinctivement, s’était reculé jusqu’au +mur.</p> + +<p>— Pendant que tu trottais aux Pierres-Longues, +devine, ma belle, de quoi nous causions +ici ?</p> + +<p>Jeanne Rouzès inclina sur sa guimpe son +visage sérieux, rosé par sa course nocturne, et +que la fine coiffe carhaisienne ourlait d’une +blancheur.</p> + +<p>— Je n’aurais pas grand mérite à cela, monsieur +le maire… La vieille des Pierres-Longues +ne m’a pas caché que Jozon Skan faisait pour +moi, ce soir, à Kerveltrec une chose que jamais +sabotier n’a faite pour personne…</p> + +<p>— Ah ! Et laquelle donc ?</p> + +<p>— Braver, au péril de sa vie, pour l’amour +de ma réputation, la justice des gens du bois, +en vous révélant le nom du « cousin » qui, +tous les ans, boute le feu au Barroz.</p> + +<p>— En effet, Jeanne, reprit au plus vite +Hernoy ; mais je gage que la vieille ne t’a pas +confié ce que son fils adoptif m’a chargé de +demander à ton père en échange.</p> + +<p>— Non.</p> + +<p>— Eh bien ! va lui dire que, puisque ton +père l’accepte pour gendre, tu l’acceptes aussi +pour mari.</p> + +<p>— Oh ! du profond de mon cœur ! soupira-t-elle, +en tournant vers Jozon Skan ses beaux +yeux graves où des larmes montaient.</p> + +<p>Avant que le chef sabotier eût eu le temps de +se reconnaître, le maire lui avait poussé Jeanne +Rouzès dans les bras. Il demeura une seconde +devant elle, indécis et comme courroucé. En +cette âme de sauvagerie et de passion les forces +ennemies se livraient sans doute un assaut +suprême. Brusquement, il laissa rouler sa +lourde crinière d’or sur l’épaule de la jeune +fille, lui étreignit la taille de ses deux mains et +fondit en sanglots.</p> + +<p>Claude, cependant, avait empoigné le garde +par sa blouse :</p> + +<p>— En route, Bertrand Rouzès ! N’oublions +pas que la forêt brûle et que notre place est au +feu !…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>VIII</h3> + + +<p>C’est par une lettre de Claude Hernoy que +s’ouvrent ces pages ; c’est également une lettre +de lui qui va les clore. Voici ce qu’il m’écrivait +à la date du 25 avril, onze jours juste +après notre émouvante arrivée à Saint-Servais :</p> + +<blockquote> +<p> « … Quant à la brûlerie du Barroz, vous +pouvez dire : Paix à ses cendres ! Je viens, ce +matin même, lundi de la Quasimodo, de proclamer +« unis par le mariage » Jeanne-Marie-Émilie +Rouzès et Joseph Broudic, surnommé +Jozon Skan. Le conjoint est porté dans l’acte +comme exerçant la profession de garde-forestier +au lieu-dit de Kerveltrec, en cette commune. +Oui, celui qui s’était juré de détruire le +Barroz a prêté, la semaine dernière, le serment +de le protéger. Je n’ai pas craint de certifier +aux propriétaires que, sous la gérance du jeune +druide, comme vous l’appeliez, la forêt ne +brûlerait plus. Et, sur cette assurance, ils ont +accordé à Bertrand Rouzès une pension de retraite +qui lui permettra de retourner en son +pays de Carhaix planter ses choux. De sorte +que, pour m’exprimer comme dans nos parages, +tout le monde <i>sont</i> contents. J’imagine que +vous le serez autant que votre</p> + +<p class="sign">» <span class="xsmall">CLAUDE HERNOY</span>.</p> + +<p>» <i>Post-scriptum.</i> — Au nombre des arbres +de haute futaie marqués pour tomber à la prochaine +coupe d’automne se trouve, paraît-il, le +« hêtre aux fourmis ». <i>Amen</i>. »</p> +</blockquote> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">LE SONNEUR DE GARLAN</h2> + +<p class="dedic">A Mademoiselle Sophie Godet.</p> + + + + +<h3>I</h3> + + +<p>C’est une vieille petite paroisse, là-bas, au +fond du pays morlaisien, dans la direction de +la mer, sur le versant méridional de la combe +du Dourdu.</p> + +<p>Une ceinture de collines l’enveloppe et +l’isole. Elle est là, comme nichée dans un +creux de verdure, à l’écart des routes passantes. +N’était la pointe aiguë de son clocher, +n’étaient surtout les gracieux carillons qui s’en +échappent aux dimanches et jours de fêtes +gardées, rien ne révélerait au monde son +existence. Son joli nom de Garlan lui vient, +à ce qu’il paraît, d’un vieux saint oublié dont +vous chercheriez vainement la vie dans le +Propre du diocèse.</p> + +<p>De la mémoire même de saint Garlan il ne +subsiste que ce dicton :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i2"><i lang="br" xml:lang="br">An ôtro Sant Garlann</i></div> +<div class="verse"><i lang="br" xml:lang="br">A rê cleïer aour gant bleuniô lann.</i></div> +</div> + +</div> +<p>Ce qui veut dire : « Monseigneur saint Garlan +fabriquait des cloches d’or avec les fleurs de +l’ajonc. » D’où il est permis d’inférer qu’il goûtait +fort ce genre de musique et que les Garlantais +lui doivent, pour une bonne part, la +tradition des belles sonneries, qui est toute la +gloire de leur bourgade.</p> + +<p>Cette bourgade se compose, au total, de +l’église, du presbytère, de l’école mixte, et d’un +chapelet de maisons basses, égrenées autour +du cimetière qui promène sur leurs antiques +chaumes moussus l’ombre dense de ses grands +ifs.</p> + +<p>Dans l’une d’elles, que voile à demi une +épaisse touffe de sureau, habitait, il y a quelque +cinquante ou soixante ans, Agapit Quesseveur, +plus souvent désigné par le sobriquet affectueux +de Gapit, — abréviation de son étrange +prénom.</p> + +<p>Il avait commencé, tout adolescent, par entrer +en apprentissage à Morlaix.</p> + +<p>Morlaix, — la ville des cigarières, — est +aussi, comme chacun sait, la capitale des tonneliers. +Dans la profondeur des hautes bâtisses +moyenâgeuses de la rue des Nobles ou de la +rue des Archers se creusent des espèces d’arrière-cours +où les sombres maçonneries qui les +encadrent entretiennent une constante humidité +de sépulcre et ne laissent pénétrer qu’un +filet de jour spectral, tombé du mince hublot +de ciel que découpent les toits en surplomb. +Des ombilics, des scolopendres, de frêles fougères +d’eau accrochent leurs végétations malades +aux parois suintantes des murs. L’odeur aigre +des vieilles murailles, entassées sur un dallage +toujours gras d’une boue noirâtre, s’y mêle au +moisi des siècles, au relent de décomposition +qui s’exhale des caves souterraines, glaciales +et putrides comme des égouts désaffectés.</p> + +<p>Cinq, six années durant, Gapit Quesseveur +avait besogné, en qualité d’apprenti tonnelier, +dans une de ces basses-fosses, et déjà le bruit +courait à Garlan qu’il allait recevoir une paie de +compagnon, — avant même d’avoir atteint l’âge +de la conscription, — lorsqu’un après-midi de +septembre, vers l’époque de la Foire-Haute, on +l’avait vu rentrer au village, en charrette, allongé +sur une botte de paille et si différent de lui-même +qu’il en était devenu méconnaissable. +Vous eussiez dit son fantôme. Il avait fallu le +descendre de la voiture et le transporter à bras +jusqu’à son lit, comme un blessé, comme un +moribond…</p> + +<p>Longtemps il était demeuré dans l’impossibilité +de se mouvoir, les membres travaillés +d’un mal secret qu’une rebouteuse, mandée de +Plougaznou, avait déclaré sans remède.</p> + +<p>Cela lui était arrivé tout d’un coup, sans +qu’il sût comment. Une nuit, il avait rêvé +qu’on lui sciait les os et, le lendemain, il avait +constaté avec épouvante que ni ses jambes, ni +ses mains ne lui obéissaient plus.</p> + +<p>Le sentiment unanime fut qu’il y avait du +surnaturel dans son cas. Les gens de la ville +avaient dû lui jeter un sort.</p> + +<p>Sa mère, veuve, et qui de quatre enfants +n’avait conservé que lui, le soigna du mieux +qu’elle put, avec des onguents de bonne femme, +des oraisons compliquées et des pèlerinages aux +sanctuaires les plus réputés de la région, particulièrement +à Notre-Dame du Rélecq dont elle +balaya la chapelle, selon le rite, par trois lundis +consécutifs.</p> + +<p>Au bout de quelques mois de ce régime, +et sa jeunesse aidant, Gapit Quesseveur se +rétablit.</p> + +<p>Il se rétablit, mais resta chétif et contrefait, +la taille comme cassée en deux par le +milieu des reins, les épaules déviées, le col infléchi +en avant du torse, — objet d’étonnement +et de commisération pour les personnes de son +voisinage que déconcertait toujours un peu +l’inquiétante anomalie de cette tête de jeune +homme sur ce corps de vieillard.</p> + +<p>Il fut des semaines sans se risquer hors du +courtil familial : son infortune lui pesait comme +une honte.</p> + +<p>Le recteur lui apportait de temps en temps +les consolations d’usage :</p> + +<p>— Il n’est que de se soumettre à la volonté +de Dieu, mon enfant.</p> + +<p>Il hochait la tête, murmurait :</p> + +<p>— N’empêche que je serai toujours un propre +à rien.</p> + +<p>Mais ce n’était pas cette pensée dont il souffrait +le plus : il y en avait une autre, tout au +fond de lui, qu’il n’eût jamais avouée, pas +même en confession à l’article de la mort, et +qui, la nuit, le tenait éveillé de longues heures +à sangloter, sangloter sans fin, la face enfouie +dans son traversin de balle d’avoine…</p> + +<hr> + + +<p>Peu à peu, cependant, il prit sur lui de +sortir, de se montrer ; et, pour n’être pas complètement +à la charge de sa mère, « Gritta la +veuve », dont les ressources étaient plus que +modestes, il se procura quelques vagues +besognes domestiques, comme d’éfibrer du +chanvre ou de teiller du lin. Bientôt, s’aguerrissant, +il porta ses services dans la bourgade, là +où il ne s’agissait que d’un petit coup de main +à donner. On le vit, à la forge, tirer le soufflet ; +chez le sabotier, affûter les tarières et les +gouges ; à l’église, cirer le chœur ou ranger +les chaises autour des piliers, sous la direction +de Jannou, le sacristain ; mais surtout, les jours +de baptêmes ou d’enterrements, doubler Justin +Lissillour, le sonneur, pour carillonner les <i lang="la" xml:lang="la">Te +Deum</i> ou marteler les glas.</p> + +<p>Les cloches lui étaient des amies et des confidentes : +elles accueillaient sa peine et la berçaient, +en l’étourdissant.</p> + +<p>A exercer ainsi sa faiblesse, il lui sembla que +les forces lui revenaient, il rêva d’une résurrection +possible : l’espoir, le désir violent de +la santé ranimaient ses énergies éteintes.</p> + +<p>Un dimanche de juillet, il alla jusqu’à se +faire beau, comme avant sa maladie, et parut +à la grand’messe. Il crut remarquer, pendant +l’office, qu’on ne le regardait plus avec les +mêmes yeux de commisération. Ce fut chez lui +plus que du soulagement, presque de l’orgueil.</p> + +<p>Dans le cimetière, à l’issue de la cérémonie, +il se mêla aux groupes des autres jeunes +hommes, ses camarades d’antan, échangea des +bonjours avec les figures de sa connaissance, +s’enhardit à ne point détourner la tête lorsque +les jeunes filles débouchèrent du porche pour +se répandre parmi les tombes. Une d’elles, +l’apercevant, vint à lui :</p> + +<p>— Dieu merci, vous voilà sur pied, Gapit +Quesseveur, dit-elle d’une voix joyeuse dont le +timbre le pénétra jusqu’aux moelles.</p> + +<p>— Oui, Jeanne-Louise, balbutia-t-il.</p> + +<p>Ce fut tout ce qu’il put répondre. Il se tenait +devant elle, pâle, la gorge sèche, tout son sang +formant boule dans son cœur étranglé. Alors, +Jeanne-Louise fut comme gênée, elle aussi, et, +feignant de chercher quelqu’un des yeux dans +la foule, elle jeta d’un ton rapide où perçait +une légère nuance d’embarras :</p> + +<p>— Puisque vous êtes bien à présent, si vous +passez à notre porte, entrez boire un verre de +cidre, n’est-ce pas, Gapit ?</p> + +<p>Il répondit pour la seconde fois :</p> + +<p>— Oui, Jeanne-Louise.</p> + +<p>Déjà elle s’éloignait par une allée transversale. +Il vit son châle vert et sa coiffe blanche +s’effacer derrière les ifs… « Puisque vous êtes +bien à présent », avait-elle dit. Oh ! comme il +eût voulu courir après elle, la saisir par le bas +de sa robe, lui crier, les mains jointes : « Ayez +pitié, Jeanne-Louise ! Il n’est pire souffrance +que d’aimer !… »</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>II</h3> + + +<p>Il avait connu Jeanne-Louise Mével sur les +bancs du catéchisme ; ensemble ils avaient fait +leurs trois communions, et, bien souvent, sous +le prétexte de chercher des nids, il l’avait accompagnée, +avec d’autres fillettes du même parage, +le long du chemin creux qui menait du bourg +à la tenue du Kergoz où, depuis des générations, +les Mével étaient fermiers.</p> + +<p>Leurs deux pères avaient été liés d’une +vieille amitié de régiment. Lorsque, à treize +ans, Gapit avait perdu le sien, Pierre Mével, +qui portait la croix à l’enterrement, avait proposé +à la veuve de prendre l’orphelin chez lui, +comme gardeur de vaches, si toutefois il se +sentait du goût pour les travaux de la terre.</p> + +<p>— Mais, voyez-vous, avait-il ajouté, il n’y a +plus grand’chose à faire de ce côté-là, si ce +n’est misérer. A la place de votre garçon, qui +est intelligent et qui a de l’école, moi, j’irais +en ville quérir un gagne-pain, sinon moins fatigant, +du moins plus profitable.</p> + +<p>A l’appui de son dire il avait cité l’exemple +d’Yvon Scolan, « celui qui fut valet de charrue +chez les Porzamparc ». Un beau matin, le gaillard +avait planté là le soc, secoué, à la lisière +du champ, la glèbe de ses sabots, et joué des +jambes vers Morlaix, muni des quatre sous +qu’il avait en poche.</p> + +<p>— Il y est aujourd’hui maître-tonnelier, possède +pignon sur rue et de bon bien au soleil. +Comme il était du cousinage de ma défunte +femme, je peux, si vous en êtes d’avis, lui toucher +un mot au sujet de votre garçon… La +tonnellerie est un métier qui va toujours… +D’ailleurs, qu’est-ce qui empêchera Gapit, son +apprentissage terminé, de s’établir à Garlan ? +Dans un terroir à pommes, comme est le nôtre, +ce n’est sûrement pas l’ouvrage qui lui manquera.</p> + +<p>Ce dernier argument avait eu raison des +répugnances de Gritta Quesseveur à se séparer +de son fils. Gapit, lui, eût préféré paître, sa vie +durant, les troupeaux de Pierre Mével, sans +autres gages que la nourriture, pourvu qu’il +lui fût accordé de la prendre à la même table +que sa petite amie de catéchisme. Mais le fermier +du Kergoz, gouverneur de la fabrique +paroissiale, était un de ces hommes considérables +dont on ne discute point les oracles, +lorsqu’ils vous font l’honneur de s’intéresser à +vous.</p> + +<p>Séance tenante, il avait été décidé que l’orphelin +s’expatrierait.</p> + +<p>— Quand tu en seras à gagner tes trois francs +par jour, repasse au Kergoz, lui avait dit Pierre +Mével en guise d’au revoir : — si, à ce moment-là, +tu aimes encore à dénicher les oiseaux, il y +aura peut-être, par ici, une tourterelle pour toi.</p> + +<p>Il avait suffi de cette phrase pour dissiper la +mélancolie de Gapit Quesseveur. Il était parti, +le cœur vaillant, son mince baluchon d’exilé +sur l’épaule, roulé dans un mouchoir de coton +bleu.</p> + +<p>Il était parti… Et voici qu’il était de retour, +hélas !… non pas lui, mais la ruine de ce qu’il +avait été, et, qui pis est, une ruine où s’était +enraciné, d’autant plus vivace, son premier, +son unique amour d’enfant !…</p> + +<p>Car il l’avait toujours aimée, éperdument +aimée, cette Jeanne-Louise Mével, et c’était de +l’aimer désormais sans issue qui faisait sa torture +intime, son vrai mal. Jamais il ne les +gagnerait, les trois francs par jour ; jamais elle +ne serait pour lui, la tourterelle du Kergoz.</p> + +<p>Quelle apparence, en effet, que Pierre Mével ?… +Et pourquoi pas, après tout ? Est-ce que, +sans lui, sans son conseil funeste, Gapit Quesseveur +ne serait pas, à cette heure, un homme +comme les autres, mieux tourné et plus +« capable » que beaucoup d’autres ? N’était-ce +pas sur les instances du fermier, et pour mériter +Jeanne-Louise, qu’il s’était précipité au-devant +de son mauvais destin ? Alors !… On a beau +régner en maître au Kergoz, il faut tout de +même compter avec sa conscience de chrétien, +et celle de Pierre Mével n’était certainement +pas sans lui répéter : « Tu avais naguère promis +ta fille à Gapit, comme une récompense ; +tu la lui dois aujourd’hui, comme un dédommagement. »</p> + +<hr> + + +<p>Ainsi ruminait l’infortuné, en regagnant le +logis, après la scène du cimetière.</p> + +<p>L’élan de Jeanne-Louise vers lui l’avait +comme soulevé au-dessus de lui-même.</p> + +<p>Non, décidément, tout n’était pas désespéré.</p> + +<p>Eût-elle témoigné une joie si sincère de le +revoir sur pied, comme elle avait dit, si, à son +exemple, elle n’était demeurée fidèle à leurs +sentiments d’autrefois ? L’eût-elle prié à se +désaltérer au Kergoz, ne fût-ce qu’en passant, +si le spectacle de sa disgrâce physique +lui avait inspiré quelque aversion ?</p> + +<p>Et, au surplus, pourquoi ne s’en irait-elle +pas comme elle était venue, cette disgrâce ? +Pourquoi ne réussirait-il pas à la vaincre ? +Pourquoi ne redeviendrait-il pas la belle plante +humaine, robuste et droite, qu’il était hier +encore, avant que l’humidité des caves morlaisiennes +n’eût aigri sa sève et noué ses rameaux ? +Qui veut peut. Et il avait une telle envie, une +telle fureur de vouloir !…</p> + +<p>En lui-même, il se jura :</p> + +<p>« Le Gapit Quesseveur qui reprendra le +chemin du Kergoz n’aura plus la tête sur le +côté, ni le corps de travers. »</p> + +<p>Le soir, Gritta disait à Philomène Jannou, +la femme du sacristain, sa voisine :</p> + +<p>— Écoutez-le !… J’ai idée que c’est la vertu +de la grand’messe qui opère en lui.</p> + +<p>Dans l’ombre odorante du sureau, devant le +couchant doré que fauchaient des vols d’hirondelles, +Gapit fredonnait en sourdine l’air du +<i>jabadaw</i> qui est la danse des noces au pays de +Garlan.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>III</h3> + + +<p>A quatre ou cinq mois de là, dans le courant +de l’hiver, comme le fils et la mère achevaient +le souper au coin de l’âtre, un grêle tintement +de clochette au dehors les fit tressaillir.</p> + +<p>— Le Bon Dieu qui va chez quelqu’un, soupira +la veuve en se signant.</p> + +<p>Elle supputait encore chez qui ce pouvait +être, quand, brusquement, la porte s’entrebâilla.</p> + +<p>— Gapit ! cria du seuil une voix qu’ils reconnurent +aussitôt pour celle du recteur.</p> + +<p>Effectivement, messire Guéguen, le desservant +de la paroisse, se tenait sur le pas de +l’entrée, revêtu de son surplis. Gritta s’empressa +de lui épousseter une chaise, avec son +tablier.</p> + +<p>— Non, non, protesta-t-il, je ne m’assieds +pas… Un mot seulement… Je viens d’administrer +Justin Lissillour…</p> + +<p>Le jeune homme ne put retenir une exclamation +désolée :</p> + +<p>— Quoi ? Justin… Justin le sonneur ?</p> + +<p>— Oui… un coup de sang… C’était un +excellent serviteur, mais il buvait trop : je lui +avais toujours prédit qu’il finirait comme ça… +Dieu lui a tout juste laissé le temps de se repentir +et de te recommander à moi pour son +successeur. D’après lui, tu es doué comme pas +un pour les cloches… Ça t’irait-il de les avoir +à sonner ?</p> + +<p>Avant que Gapit eût ouvert la bouche, sa +mère avait déjà répondu :</p> + +<p>— Pouvez-vous le demander ?… Dites que +jamais il n’aurait osé rêver une pareille bénédiction !</p> + +<p>De fait, c’était l’avenir assuré.</p> + +<p>Sans être lucrative, la fonction rapportait +bon an mal an une pièce de quatre cents livres. +Car, si les émoluments fixes étaient insignifiants, +il y avait le casuel, il y avait surtout les +quêtes à domicile.</p> + +<p>« J’ai de quoi faire vivre un ménage », se dit +Gapit Quesseveur, comme il rentrait chez lui, +le surlendemain, après s’être essayé à sa première +grande sonnerie pour les funérailles de +Justin Lissillour.</p> + +<p>Il fut très vite un incomparable sonneur. La +souffrance avait affiné ses nerfs et comme +éveillé en lui des sens d’artiste. Il s’était pris +d’un culte pour ses cloches. Il conversait avec +elles, comme avec des Esprits de l’air, s’initiait +à l’âme multiple enfermée dans leur métal, +s’appliquait en toute occasion à tirer d’elles des +accords inentendus.</p> + +<p>— Ne dirait-on pas qu’il les fait parler, et +dans le langage des anges encore !… s’écriaient, +aux jours de fêtes, les gens de Garlan, émerveillés.</p> + +<p>C’était vrai à la lettre.</p> + +<p>Mais, lorsque Jeanne-Louise Mével était de +grand’messe, elles ne parlaient pas seulement, +elles chantaient, elles s’égosillaient, elles s’exaltaient +en un prestigieux épanouissement d’harmonies. +La grosse cloche surtout, qu’on appelait +le <i lang="la" xml:lang="la">Salve</i>, roulait des vibrations si pleines et +si profondes qu’elles semblaient le bruit d’une +mer aérienne, déferlant aux grèves de l’espace.</p> + +<p>Ainsi Gapit Quesseveur, par les voix retentissantes +du bronze, publiait à tous les vents le +secret d’amour qu’il ne pouvait ni garder pour +lui seul, ni partager avec un autre humain.</p> + +<p>Adossé au mur du porche, sous les cloches +encore agitées d’une ondulation serpentine, il +demandait à Jeanne-Louise, quand elle sortait +parmi ses compagnes, à l’issue de l’office :</p> + +<p>— Avez-vous trouvé que c’était bien, aujourd’hui ?</p> + +<p>— Très bien, Gapit, admirablement bien, +répondait-elle avec un joli mouvement de la +tête qui ramenait dans l’esprit du jeune homme +l’image de la tourterelle.</p> + +<hr> + + +<p>Le printemps arriva. Les premières verdures +hésitantes tissèrent leurs trames encore fragiles +aux cimes du pays boisé.</p> + +<p>C’était l’usage de la paroisse que le sonneur +fît dans la semaine sainte l’une des deux quêtes +auxquelles il avait droit, celle qu’en raison du +temps pascal on nommait « la quête des œufs ».</p> + +<p>Gapit Quesseveur s’était promis de renoncer +à la sienne plutôt que de se présenter à son +désavantage chez les hôtes du Kergoz. Mais, à +se balancer pendant des mois, suspendu aux +câbles des cloches, quelque chose de leur élasticité +s’était comme insinué dans ses membres. +Les nœuds de ses reins et de son échine +s’étaient relâchés. Une sève vivante sourdait +confusément jusque dans les parties les plus +desséchées de son être.</p> + +<p>Dès le lundi des Rameaux, il se mit donc en +route ; et, les trois jours qui suivirent, on ne +rencontra plus que lui par les petits chemins +accidentés, aux talus fleuris de jonquilles et de +primevères, ou sur les sentiers frayés d’une +ferme à l’autre dans le vert tendre des blés +naissants. Il allait de seuil en seuil, partout +salué d’une parole de bienvenue, partout comblé +de rustiques offrandes.</p> + +<p>Le jeudi soir, cependant, il n’avait pas encore +approché du Kergoz. Plus d’une fois, il +s’était arrêté au sommet des collines +avoisinantes pour contempler, avec un singulier +mélange de plaisir et d’angoisse, les fines +cheminées anciennes, blanchies à la chaux, +qui, pareilles à des « amers », dominaient la +houle des jeunes feuillages. Il aspirait de toute +son âme vers ce logis et, néanmoins, reculait +sans cesse l’instant, pour lui si décisif, où il en +franchirait la porte.</p> + +<p>Enfin, le Vendredi Saint, il s’arma de courage.</p> + +<p>Il faisait une matinée radieuse, exquisément +tiédie par les haleines du large : un ciel délicat, +où des nuages roses s’éparpillaient comme des +pétales de fleur, — un vrai printemps de fiançailles.</p> + +<p>Dans la cour du manoir, le sonneur croisa +Jeanne-Louise, qui se dirigeait vers les étables +avec un faix de luzerne mouillée entre ses bras +nus, les manches retroussées au-dessus des +coudes.</p> + +<p>— Ah ! c’est vous, Gapit, dit-elle.</p> + +<p>Et, laissant glisser la provende qui s’étala +comme un flot d’émeraude à ses pieds, elle le +précéda dans la maison. Pierre Mével, assis à +la grande table de la cuisine, déjeunait d’une +tranche de pain de seigle, graissée de lard. Il +essuya sa main droite à son genou et la tendit +au visiteur :</p> + +<p>— Bonjour, prononça-t-il. Prends place vis-à-vis +de moi et mange… Toi, fille, apporte-nous +du cidre frais.</p> + +<p>Il en versa deux pleines écuellées.</p> + +<p>— A ta santé, mon gars !… Je commençais +croire qu’on ne te verrait plus au Kergoz !</p> + +<p>Gapit, qui s’apprêtait à boire, redressa la +nuque pour répondre :</p> + +<p>— Ce n’est pas l’envie qui m’a manqué… +J’ai eu beaucoup de chagrins, Pierre Mével.</p> + +<p>— Oui, je sais… ta maladie… Tu n’as vraiment +pas eu de chance ! Nous le disions encore +ces temps derniers, n’est-ce pas, Jeanne-Louise ?</p> + +<p>Cette allusion à sa « maladie », faite sur un +ton d’apitoiement banal et devant celle qu’il +aimait, blessa au vif la fierté du jeune +homme.</p> + +<p>Il protesta, presque avec véhémence :</p> + +<p>— Je n’ai plus de mal nulle part et, pour +la moisson d’août, je serai aussi gaillard que si +je n’avais jamais été souffrant… C’est le recteur +qui me l’a dit, ajouta-t-il plus doucement, +non sans rougir un peu de ce mensonge.</p> + +<p>— Dieu le veuille ! articula le fermier. Et, +après tout, il n’y a rien dont on ne puisse +guérir, à ton âge.</p> + +<p>Mais dans ses yeux se lisait l’incrédulité +qui était au fond de sa pensée, et toute son +attitude trahissait le mépris inconscient du +campagnard robuste pour l’infirme.</p> + +<p>Il y eut un silence pénible. La jeune fille, +par compassion pour son ami d’autrefois, intervint :</p> + +<p>— Ce qui est sûr, c’est que vous êtes le +contraire d’un manchot. Jamais il n’y avait +encore eu à Garlan de sonneur tel que vous. +Cela, il n’y a qu’une voix dans la paroisse +pour le déclarer.</p> + +<p>Les prunelles de Gapit Quesseveur brillèrent +d’un éclat reconnaissant.</p> + +<p>— Oui, n’est-ce pas que mes cloches +m’obéissent ? s’écria-t-il.</p> + +<p>— Comme des servantes, à la vérité.</p> + +<p>Pierre Mével avait quitté son banc. On entendit +grincer un battant d’armoire dans la +pièce voisine. Quand le fermier reparut, il +tenait entre ses doigts une pistole, un jaunet +de dix francs, qu’il voulut déposer ostensiblement +dans la paume du sonneur.</p> + +<p>— Tu sais, il y aura la pareille pour toi à +chacune de tes quêtes, fit-il avec une cordialité +un peu emphatique.</p> + +<p>Mais Gapit, au lieu d’avancer la main, l’avait +fourrée dans sa poche.</p> + +<p>— Hein ?… Tu refuses ?… balbutia le paysan, +interloqué.</p> + +<p>Le sonneur s’était levé. Par une tension +farouche de sa volonté, les poings cramponnés +au rebord de la table, il s’érigeait presque droit. +Ses yeux dont le bleu gris s’était soudain foncé +jusqu’au noir d’encre s’attachèrent ardemment +sur la jeune fille.</p> + +<p>— Jeanne-Louise, prononça-t-il avec lenteur, +c’est de vous, de vous seule, que je requiers +mes œufs de Pâques. Répondez-moi, s’il vous +plaît, selon votre sentiment. Vous serez ou ma +vie ou ma mort. Sans vous, rien ne m’est rien, +et ce que je suis venu vous quémander, c’est +vous-même. Dites-moi d’un mot, d’un signe, si +c’est oui ou si c’est non.</p> + +<p>L’héritière avait écouté ce discours, les lèvres +entr’ouvertes, comme frappée de stupeur, +n’osant comprendre. Chez Gapit Quesseveur, +tous les ressorts de la machine humaine +s’étaient arrêtés. Il attendait dans une immobilité +tragique la réponse de la jeune fille. +Enfin, n’en pouvant plus :</p> + +<p>— Jeanne-Louise !… implora-t-il d’un accent +de supplication passionnée.</p> + +<p>Jeanne-Louise le regarda, défit, puis renoua +d’un geste automatique les cordons de son +tablier à ramages, et courut se cacher au bas +bout de la maison, prise d’une sorte d’affolement +subit, traquée par une mystérieuse épouvante…</p> + +<p>Gapit Quesseveur gagna la porte, les jarrets +vacillants comme ceux d’un homme ivre.</p> + +<p>En retraversant la cour, il aperçut à terre, +devant lui, la jonchée de luzerne que Jeanne-Louise, +au moment de son arrivée, avait laissée +choir. Dans son égarement, il en ramassa une +poignée et se mit à la mordiller, à la mâchonner, +tout le long de la route, comme ces insensés +de la fable que le délire d’amour métamorphosait +en bêtes.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>IV</h3> + + +<p>Le Samedi Saint, veille de Pâques, après les +deux jours de funèbre silence par lesquels la +chrétienté commémore le trépas du Rédempteur, +les cloches, on le sait, reviennent de +Rome avec une âme toute neuve pour sonner +la grande allégresse de la Résurrection. C’est +un retour impatiemment guetté par les gamins +des bourgades bretonnes. On leur a conté que +les mystiques voyageuses rentrent bourrées de +dragées pontificales. Il n’est que de se coucher +sur leur passage, le ventre en l’air, la bouche +ouverte et les yeux clos, pour recevoir à la +volée, en pluie de sucre, la manne qu’elles +répandent avec leurs sons.</p> + +<p>Aussi, bien avant l’heure sacramentelle, +toute la polissonnerie de Garlan était-elle +attroupée sur la place, épiant le départ du sonneur +pour l’église. Garçonnets et fillettes l’acclamèrent +dès qu’il se montra.</p> + +<p>Du temps de Justin Lissillour ils n’avaient +éprouvé que des déceptions. Les cloches avaient +beau revenir de Rome, nulles dragées ne +s’échappaient de leurs flancs. C’était apparemment +que Justin Lissillour ne s’entendait pas à +les faire tomber : il était trop vieux… Mais +avec Gapit Quesseveur, on pouvait reprendre +confiance : des averses de bonbonneries pascales +allaient pleuvoir.</p> + +<p>— C’est le jour de sonner ta plus belle sonnerie, +hein, Gapit !</p> + +<p>— Vous ne croyez pas si bien dire, les enfants, +répondit le jeune homme en fendant la +bande piailleuse qui se rua vers le cimetière +sur ses talons.</p> + +<p>Il souriait d’un sourire étrange et triste. Son +corps semblait plus déjeté que de coutume, ses +épaules, plus inégales, comme si l’ancien mal +l’eût ressaisi. Quand il pénétra sous la voûte +du porche, où pendaient les câbles désœuvrés +des cloches, les galopins, déjà étendus de leur +long sur le tertre des morts, lui crièrent +d’une seule voix :</p> + +<p>— Tire dessus ! Tire ferme, Gapit !</p> + +<p>Lui, cependant, ne faisait pas mine de vouloir +commencer.</p> + +<p>A leur grand étonnement, ils le virent qui, +au lieu d’empoigner les cordes, s’engageait +dans l’étroit escalier de la tour.</p> + +<p>— Tiens ! Pourquoi donc grimpe-t-il là-haut ? +demanda quelqu’un.</p> + +<p>— Je parie que c’est pour mieux sonner, +suggéra Dorik Mélégan, l’acolyte.</p> + +<p>Ils écoutèrent les pas de Gapit Quesseveur +monter, se perdre dans la sombre spirale de +pierre. Peu après, sa silhouette se dessinait en +noir à travers le balustre ajouré de la galerie +des cloches, et tout aussitôt les trois battants +entrèrent en branle.</p> + +<p>Dorik Mélégan avait touché juste : ce devait +être, en effet, pour mieux sonner que Gapit +Quesseveur avait adopté cette manière nouvelle, +car jamais, de mémoire d’homme, les +oreilles des paroissiens de Garlan n’avaient ouï +musique aussi miraculeuse. Cela tenait à ce +point du prodige que le recteur lui-même avait +interrompu la lecture de son bréviaire et déserté +la tonnelle de son jardin pour venir, au +milieu de la bourgade, béer à cet ensorcelant +carillon.</p> + +<p>C’était comme un chœur céleste déployant +des milliers d’ailes immenses dans l’azur. Tout +le cri de l’espérance humaine ressuscitée, tout +l’alleluia de la création rendue à la lumière, à +la chaleur, à l’amour, palpitaient magnifiquement +sur le monde, en des accords à la fois +puissants et doux, d’une amplitude et d’une +suavité sans égales. Les commères, extasiées, +ne savaient que joindre les mains sous le menton ; +messire Guéguen songeait :</p> + +<p>— Feu Justin Lissillour ne m’avait pas +trompé : il a décidément le don, ce Gapit ! C’est +aussi émouvant que le Cantique des Cantiques…</p> + +<p>Mais à l’admiration succéda brusquement la +peur.</p> + +<p>L’hymne triomphale s’était changée en une +sorte de plainte pesante, de gémissement solennel. +Peu à peu, les coups s’assourdirent, s’espacèrent. +Ils tintaient le glas, maintenant, un +glas d’une tristesse inexprimable, lourd de +larmes, tout gonflé de sanglots. Puis, il y eut +une pause lugubre, suivie d’un vaste soupir +d’agonie où l’on eût dit que l’âme de la grosse +cloche s’exhalait.</p> + +<p>Toute la bourgade en désarroi s’interrogea +des yeux avec anxiété. Qu’est-ce que cela pouvait +bien signifier ? On eut le pressentiment de +quelque chose de funeste, peut-être d’irréparable.</p> + +<p>— Jannou, à la tour ! à la tour ! commanda +messire Guéguen au sacristain.</p> + +<p>Celui-ci hésitait ; deux paroissiens de bonne +volonté, le maréchal-ferrant et le charpentier, +lui offrirent leur concours.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>V</h3> + + +<p>Pendant une dizaine de minutes qui parurent +des siècles, on vit les trois ombres s’agiter confusément +dans la chambre des cloches, sous +les gueules de bronze encore frémissantes. +Après quoi, Pennec, le charpentier, penché sur +le rebord extérieur de la galerie, et les mains +en porte-voix, cria :</p> + +<p>— Monsieur le recteur…, montez…, montez +vite !… Il est besoin de vous !…</p> + +<p>Messire Guéguen s’élança vers le porche, +aussi précipitamment que le permettait son +âge et, pour la première fois de sa vie depuis +qu’il était recteur de Garlan, escalada les +quatre-vingt-six marches qui menaient au couronnement +de l’édifice. Il était tout haletant +quand il déboucha sur la plate-forme.</p> + +<p>— Eh bien ! Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? Où +est Gapit ?</p> + +<p>— Il y a qu’il a voulu se périr, le pauvre ! +Voyez, dit Jannou qui avait lui-même la couleur +livide d’un cadavre.</p> + +<p>Les deux autres s’écartèrent et découvrirent +au prêtre le corps du sonneur, allongé sur le +dos, la tête appuyée à l’un des contreforts de +la flèche. La figure était toute marbrée de +plaques bleuâtres : à la commissure des lèvres +quelques gouttes de sang avaient perlé.</p> + +<p>— Le malheureux ! murmura messire Guéguen +d’un ton où le blâme s’attendrissait de +pitié.</p> + +<p>— Le maréchal a été obligé de couper la +corde de la grosse cloche presque au ras du +levier, — reprit la voix dolente du sacristain… +Le dommage n’est pas considérable, car elle +n’était plus neuve, ajouta-t-il par manière +d’excuse, dans la crainte sans doute que le +desservant ne lui fît reproche d’avoir laissé +détériorer le bien de l’église.</p> + +<p>— Le maréchal ne pouvait pas donner une +plus belle marque d’intelligence, dit messire +Guéguen, non sans vivacité.</p> + +<p>Il s’était agenouillé auprès du sonneur et, +d’un doigt preste, avait dégrafé les vêtements, +arraché le bouton de la chemise de chanvre, +mis à nu la poitrine — d’où un papier glissa +auquel personne ne prit garde.</p> + +<p>— Aidez-moi à l’appuyer ici, contre cet arc-boutant.</p> + +<p>Tous ces curés des campagnes bretonnes +sont, par nécessité, médecins des corps en +même temps que des âmes. A palper la +dépouille inerte de Gapit Quesseveur, messire +Guéguen avait eu la satisfaction de constater +que la peau était encore tiède, que les vertèbres +de la nuque jouaient normalement, que +les muscles avaient conservé leur souplesse. Il +s’empressa d’exécuter toutes les manœuvres +prescrites en pareil cas.</p> + +<p>Les autres le regardaient faire, immobiles +et pleins d’un trouble superstitieux, persuadés +en leur for intérieur que c’était là quelque +opération de magie.</p> + +<p>— Vous verrez qu’il va le rappeler d’entre +les morts, chuchota le sacristain.</p> + +<p>Et presque aussitôt, en effet, le travail de la +résurrection commença.</p> + +<p>Le frisson de la vie parcourut les traits du +sonneur ; les paupières battirent ; la gorge +eut une aspiration éperdue, comme pour boire +d’un seul coup toutes les puissances régénératrices +éparses dans le vent printanier.</p> + +<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum laudamus !</i>… proféra le prêtre, +rayonnant.</p> + +<p>Il tira de la poche de sa soutane un cordial +qui ne le quittait jamais et en versa quelques +gouttes entre les lèvres de Gapit.</p> + +<p>Celui-ci ouvrit les yeux, les promena deux +ou trois secondes au-dessus de lui vers les +cloches dont l’airain grondait mollement à la +caresse sonore de l’air vif, puis les referma +d’un clignement brusque, sans doute terrassé +par une nouvelle syncope.</p> + +<p>— Il va falloir le descendre en douceur, dit +messire Guéguen… Nous le sauverons, je l’espère.</p> + +<p>Puis, s’adressant au sacristain :</p> + +<p>— Çà, Jannou, est-ce qu’il aurait eu quelque +contrariété au cours de sa quête, par hasard ?</p> + +<p>— Pas que je sache, monsieur le recteur.</p> + +<p>— Quelle raison a-t-il donc pu avoir, selon +vous, d’attenter ainsi à ses jours ?</p> + +<p>— Si vous voulez mon idée, fit à mi-voix +le sacristain, Gapit, depuis que vous l’avez +nommé sonneur, n’était plus naturel.</p> + +<p>— Quoi ? Qu’est-ce que vous avez remarqué +chez lui de pas naturel ?</p> + +<p>Jannou se frotta le bout du nez :</p> + +<p>— Son amour pour ses cloches, monsieur le +recteur…, car elles étaient devenues les +siennes, et non plus celles de la paroisse. Il +ne parlait que d’elles, ne vivait que pour elles. +Demandez-lui, s’il en réchappe, combien de +fois je lui ai répété : « Gapit, tu te plais trop +avec les cloches. Cela te portera malheur »… +Les cloches, c’est comme les sirènes : qui leur +donne son âme, leur livre aussi, tôt ou tard, +son corps par-dessus le marché… Gapit Quesseveur +refusait de le croire… N’empêche qu’à +l’heure qu’il est, monsieur le recteur, sans +vous, sans votre oraison…</p> + +<p>— C’est bon, c’est bon, interrompit messire +Guéguen. Pour un peu, à vous entendre, ce +seraient les cloches qui auraient essayé de +pendre le sonneur. Enfin, l’essentiel est qu’elles +n’y aient pas complètement réussi… Veillez +à la descente, mes braves ! continua-t-il, en se +tournant vers les deux artisans.</p> + +<p>Ceux-ci soulevèrent Gapit, l’un par les aisselles, +l’autre par les jambes, et, précédés du +sacristain, qui n’avait pas négligé de s’emparer +de la corde, ils s’engouffrèrent avec leur faix +humain dans le noir de l’escalier. Le recteur se +disposait à s’y aventurer derrière eux, lorsqu’il +avisa, traînant sur le parquet, une enveloppe +de lettre, tombée là comme un message d’en-haut. +Il se baissa pour la ramasser. Elle était +toute constellée de pains à cacheter multicolores +et exhibait, au recto, en guise de suscription, +cette formulette d’écolier :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Celui qui ce papier trouvera</div> +<div class="verse">A Gapit Quesseveur le rendra,</div> +<div class="verse">Et surtout point ne le lira,</div> +<div class="verse">Sinon en enfer il ira.</div> +</div> + +</div> +<p>— Voilà une défense riche de promesses, se +dit le vieux prêtre. Enfreignons-la donc sans +scrupule, malgré les foudres dont elle nous +menace.</p> + +<p>Et, joignant l’acte à la parole, il fit sauter les +cachets.</p> + +<p>Ce qu’il trouva, ce fut une de ces médiocres +« images de première communion » où sont +représentés des enfants bien sages et très endimanchés, +s’agenouillant à la Table sainte pour +y recevoir l’Eucharistie. Elle était fanée, jaunie, +cette image, vieille déjà de près de douze ans ; — mais, +pour subsister encore presque intacte, +de quels soins pieux n’avait-elle pas dû être +l’objet ! Au dos, une plume maladroite avait +tracé, en des caractères d’une application laborieuse, +cette dédicace : « A mon camarade de +catéchisme (<i>sic</i>), Gapit Quesseveur, souvenir de +nos Pâques ». Et c’était signé : « Jeanne-Louise +Mével, du Kergoz, paroisse de Garlan, arrondissement +de Morlaix, Finistère. »</p> + +<p>— Tiens ! tiens ! tiens !… se récria sur trois +intonations différentes le recteur.</p> + +<p>Ces quatre lignes, dans leur brève simplicité, +venaient de lui en apprendre plus long que +tous les radotages de cet imbécile de Jannou.</p> + +<p>Ses regards allèrent de la petite image puérile +au levier de la grosse cloche, veuf de sa +corde ; plongèrent à plus de cent pieds au dessous +de lui dans le terroir onduleux, strié de +vallons, bosselé de collines, dont il était le +maître spirituel ; s’attardèrent un moment sur +les toits du Kergoz, reconnaissables, dans le +fouillis des verdures, à leurs cheminées +blanches, dorées de soleil ; puis se perdirent au +fond du ciel vaste, du jeune ciel velouté d’avril, +tendu comme une soie immense sur les lointains +resplendissants.</p> + +<p>— Vos voies, Seigneur, sont impénétrables, +murmura-t-il en inclinant sa toison de boucles +grises où la tonsure luisait comme une fontaine +parmi des saules.</p> + +<p>Et, après avoir logé la précieuse enveloppe +dans la ceinture de sa soutane, il descendit.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>VI</h3> + + +<p>Gapit Quesseveur fut pendant trois semaines +entre la vie et la mort. Et, pendant trois semaines, +Jeanne-Louise Mével ne bougea pour +ainsi dire pas d’auprès du lit-clos où il se débattait +en proie à d’effrayants accès de délire, +suivis d’étranges torpeurs encore plus effrayantes.</p> + +<p>Dès le samedi, sur le soir, elle s’était présentée +chez Gritta la veuve.</p> + +<p>— Je viens de la part de monsieur le recteur, +avait-elle dit sans autre explication.</p> + +<p>Et elle s’était installée à demeure au chevet +de Gapit. Détermination qui ne parut singulière +à personne dans la bourgade, puisque +cependant l’homme de Dieu l’avait inspirée et +que Pierre Mével lui-même, loin de s’en montrer +mécontent, s’y associait, à sa manière, en +attelant tous les seconds jours son tilbury vert-pomme +pour aller à Morlaix quérir le docteur. +Car, cette fois, on n’eut point recours à la +rebouteuse de Plougaznou, ni non plus aux +onguents variés des matrones, conseillères +habituelles de Gritta.</p> + +<p>— A d’autres maux il faut d’autres remèdes, +avait déclaré Jeanne-Louise, dès l’abord, avec +une autorité douce, mais ferme.</p> + +<p>Sur le banc-dossier s’alignèrent de menues +fioles aux étiquettes inintelligibles, que la jeune +fille manipulait seule. Les élixirs contenus +dans leurs flancs avaient-ils une vertu plus +efficace que l’eau du Rélecq ou celle de Saint-Laurent-du-Pouldour ? +Ce qui est sûr, c’est +qu’un matin, — un joli matin de mai, sentant +la menthe et le chèvrefeuille, — la fièvre +céda. Le médecin, après un rapide coup d’œil +sur le malade qui reposait comme un enfant, +annonça qu’on entrait dorénavant dans la période +réparatrice.</p> + +<p>Gapit Quesseveur était sauvé.</p> + +<p>Tout Garlan, que le drame avait passionné, +bien qu’il n’en soupçonnât point les vraies +causes, tout Garlan poussa un soupir de soulagement, +comme si les destinées de la paroisse +eussent été liées à celles du sonneur. Mais +nulle action de grâces n’égala en ferveur celle +que Jeanne-Louise Mével entonna dans le +secret de ses pensées.</p> + +<p>Le docteur n’eut pas plus tôt pris congé +qu’elle dit à la vieille Gritta, d’une voix qui +s’efforçait de rester calme, mais où tremblotaient +des sanglots :</p> + +<p>— Maintenant que votre fils est hors de +danger, il est plus que temps que je m’en +retourne chez nous, où les choses du ménage +sont un peu à l’abandon. D’ailleurs, Gapit ne +tardera pas à recouvrer son entendement, et +l’avis de monsieur le recteur est que je m’éloigne +avant qu’il ne regarde autour de lui, de peur +que, pour une raison ou pour une autre, la +vue d’une étrangère dans la chambre ne lui +donne une brusque émotion… Avec les malades +de son espèce, il suffit d’un rien, et tout est à +recommencer… Il ne faut même pas qu’il sache +que je l’ai soigné, comprenez-vous ? Ne prononcez +pas mon nom la première… Il y a +peut-être en lui des choses dont il n’est pas +bon qu’il se souvienne trop vite. Laissez-le se +chercher, se rappeler… Si, alors, il s’informe +de moi, mais à cette condition seulement, vous +lui remettrez, s’il vous plaît, la lettre que je +m’en vais incontinent lui faire.</p> + +<p>— Qu’il en soit selon votre volonté et celle +de messire Guéguen, répondit avec componction +l’excellente femme qui, depuis l’« accident » +de Gapit, vénérait en l’héritière du +Kergoz une incarnation de la bonté céleste, +l’ange même du dévouement.</p> + +<p>La burette d’encre et la plume dont le médecin +se servait pour libeller ses ordonnances +étaient sur la table. Jeanne-Louise tira de la +devantière de son tablier la feuille de papier à +bordure bleue qu’elle s’était procurée chez l’institutrice +du village et, de sa main la plus posée, +elle écrivit :</p> + +<p>« Ceci, Gapit Quesseveur, est pour vous +donner à connaître que, le lendemain du jour +où je vous fis, sans le vouloir, une peine si +grande, monsieur le recteur vint au Kergoz +m’apporter l’image qui est sous ce pli. « S’il +meurt, me dit-il, épinglez-la au mur près de +votre bénitier, afin que, matin et soir, elle vous +fasse souvenir de prier pour son âme. S’il +survit, eh bien ! votre cœur vous conseillera +si vous devez la garder ou la rendre. » Merci à +Dieu, vous survivrez, Gapit. Je vous la restitue +donc. Ainsi me l’a conseillé mon cœur. +Mais, après ce que vous avez souffert à cause +de moi, le vôtre n’aura-t-il pas changé d’intentions ? +Selon ce qu’il vous dictera, je serai votre +heureuse ou votre malheureuse servante. »</p> + +<p>Et elle signa, en gros caractères, comme +jadis, au temps de leurs amours enfantines :</p> + + +<p class="sign"><span class="blk">» <span class="xsmall">JEANNE-LOUISE MÉVEL</span>,<br> +<i>du Kergoz, paroisse de Garlan</i>. »</span></p> + + +<hr> + + +<p>Un quart d’heure plus tard, après une courte +visite au presbytère, elle dévalait, vive comme +l’espérance, la pente caillouteuse du chemin +creux que, trois semaines auparavant, Gapit +Quesseveur avait gravi comme un calvaire, +l’âme triste jusqu’à la mort…</p> + +<hr> + + +<p>Cinq jours passèrent, — cinq jours longs +comme des éternités pour l’attente angoissée +de la jeune fille, cinq jours pendant lesquels +tout son être flotta comme en dérive, ballotté +entre la confiance et le doute… Si, pourtant, +il n’allait plus vouloir d’elle, à présent ! Si elle +ne pouvait plus être à ses yeux qu’un objet +d’horreur et d’exécration, après l’abominable +péché qu’il avait failli consommer pour l’amour +d’elle ?…</p> + +<p>A quoi Pierre Mével objectait en son verbe +rude, tout pétri d’orgueil paysan :</p> + +<p>— Il faudrait voir ça, par exemple, qu’un +sonneur de quatre sous fût assez benêt pour +garder rancune à l’unique héritière du Kergoz !…</p> + +<p>L’argument, loin d’apaiser les craintes de +Jeanne-Louise, les exaspérait.</p> + +<p>— Ce benêt-là, songeait-elle, vous a dit +naguère : « Je ne veux pas de votre argent ! » +Pourquoi ne me dirait-il pas aujourd’hui : « Je +n’ai plus que faire de votre tendresse » ?</p> + +<p>Et ses affres la ressaisissaient de plus belle.</p> + +<p>A la sixième aube, elle n’y tint plus.</p> + +<p>— Il en sera ce qui sera, mais j’en aurai le +cœur net.</p> + +<p>Elle revêtit son châle à franges, comme pour +un « pardon », ajusta sur ses cheveux, lissés en +bandeaux, sa coiffe la plus fine dont les barbes +palpitaient à ses tempes comme deux ailes, +descendit l’escalier sur ses bas, pour ne donner +l’éveil à personne dans la maison encore endormie, +puis, ayant chaussé ses « claques » auprès +du seuil, se dirigea d’un pas résolu vers le bourg.</p> + +<p>Elle touchait à la mi-route, quand les premières +notes de l’Angélus saluèrent le soleil +naissant. En dévote « fille de Marie », elle se +mit à réciter l’<i lang="la" xml:lang="la">Ave</i> ; mais, subitement, les versets +latins se figèrent à ses lèvres. Comme le +samedi de malheur où Gapit avait tenté de se +périr, la sonnerie matinale, ses claires volées à +peine dispersées dans le ciel, venait, presque +sans transition, de s’alourdir en glas.</p> + +<p>Qui donc était mort à Garlan ?</p> + +<p>Une idée terrible, une idée folle traversa l’esprit +de Jeanne-Louise.</p> + +<p>— Seigneur Dieu ! Pourvu que ce ne soit +pas lui !…</p> + +<p>Et il lui sembla que les coups funèbres tombant +deux par deux lui tintaient fatidiquement +aux oreilles :</p> + +<p>— C’est lui !… c’est lui !…</p> + +<p>Elle essaya de courir, aiguillonnée par une +soif impérieuse de savoir… Mais ses jambes se +dérobaient sous elle. De faiblesse elle dut s’appuyer +au talus, le front moite, le sein battant. +Et voici qu’elle n’eut plus envie de rien, sinon +de mourir là, sur l’heure, afin que son corps +fût joint à celui de Gapit et qu’on dît d’eux, +comme dans la complainte d’« Isabelle Le +Cam » :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">Ils ont partagé la même fosse,</div> +<div class="verse">S’ils n’ont point partagé le même lit…</div> +</div> + +</div> +<p>Un bruit de pieds nus dévalant au galop vers +elle vint l’arracher à sa prostration. Elle feignit +de reprendre sa marche. Du fond de la +ténèbre verte, toute criblée de gouttes de +lumière, une petite forme humaine, pelotonnée +dans son élan, déboula comme un lièvre. Pour +un peu, le gamin buttait contre elle. Alors seulement, +elle reconnut Dorik Mélégan, l’acolyte. +D’une voix saccadée, qui s’étouffait dans +sa gorge, elle lui demanda, à brûle-pourpoint :</p> + +<p>— C’est moi que tu cherches ? Gapit est +mort ?</p> + +<p>Et comme l’enfant de chœur ne disait mot, +ahuri, l’haleine coupée :</p> + +<p>— Parle, au nom du Christ !… Parle !…</p> + +<p>— Gapit ? s’exclama-t-il enfin, avec un rire +fendu de guingois dans sa face de pleine lune, +saupoudrée de taches de rousseur, — Gapit ? +mais c’est lui-même qui m’envoie vous dire +d’arriver, d’arriver vite… Et il n’est pas en +volonté de mourir, non-da !… Celle qui a trépassé +cette nuit, c’est…</p> + +<p>Jeanne-Louise n’en écouta pas davantage. +Que lui importait qui avait trépassé, du moment +que Gapit Quesseveur était en vie et qu’il +souhaitait de la revoir !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>VII</h3> + + +<p>— Vous êtes bien faraude pour un jour +semainier, Jeanne-Louise.</p> + +<p>Elle répondait vaguement de la tête aux propos +des commères qui la bonjouraient d’un côté +à l’autre de la place. Encore qu’elle eût ralenti +son pas, elle avait l’air de glisser au-dessus du +sol, soulevée comme par un fluide.</p> + +<p>La porte des Quesseveur baillait toute large, +à l’extrémité du courtil, foisonnant d’herbe +folle, ou, comme un blanc bouquet de mariée, +le sureau déjà fleurissait. Près de franchir le +seuil, la fille du Kergoz s’arrêta défaillante, +prise d’une sorte de vertige de toute l’âme, +dans l’émotion de cette minute suprême. Mais, +avec la mystérieuse divination des malades — et +des amoureux, — Gapit avait pressenti son +approche.</p> + +<p>Il appela comme en songe :</p> + +<p>— Jeanne-Louise !…</p> + +<p>Elle entra.</p> + +<p>Un rayon de soleil, filtré par l’écartement des +rideaux de grosse percaline qui garnissaient la +fenêtre, sabrait d’une étincelante lame d’or la +pénombre religieuse du logis. Des flammes +roses s’allumaient de-ci de-là dans les luisants +des vieux meubles. La chanson discrète d’un +rouet décelait seule la présence de Gritta la +veuve, dans l’angle le plus obscur de la pièce, +là où s’entassaient, en hiver, les fagots d’ajonc.</p> + +<p>De son lit, Gapit tendit la main à Jeanne-Louise, +qui la pressa légèrement. Ce furent, en +cet instant solennel, toutes leurs effusions. +L’héritière s’assit sur le banc-dossier où elle +avait passé tant de veilles, expié tant de +remords, agité tant de rêves. Elle n’osait attacher +ses yeux sur Gapit. Lui, en revanche, +l’enveloppait, la couvait tout entière du regard +profond et chaud de ses prunelles pâlies. Et il y +avait entre eux un silence plein de choses +ineffables, une communion enchantée.</p> + +<p>Le jeune homme, à la fin, prit la parole :</p> + +<p>— Ainsi, murmura-t-il d’un ton si faible +qu’on eût dit un souffle, ainsi, c’est vrai que tu +consens à être mienne ?</p> + +<p>Instinctivement et sans effort, il revenait +avec elle au tutoiement de leur enfance. Elle +répondit, les paupières toujours baissées :</p> + +<p>— Oui, Gapit.</p> + +<p>Il respira longuement ; puis, après une +pause :</p> + +<p>— Et tu n’auras pas honte de moi, infirme, +maléficié…, plus maléficié encore, peut-être, +qu’avant le… le retour des cloches ?</p> + +<p>Elle dit avec une assurance tranquille, et en +le dévisageant bien en face, cette fois :</p> + +<p>— Non, Gapit.</p> + +<p>— Tu es une brave, Jeanne-Louise Mével, +comme il y en a peu.</p> + +<p>Et, la voix vibrante d’une énergie concentrée, +il continua :</p> + +<p>— Mais je peux te le dire maintenant : grâce +à toi, Jeanne-Louise, il sera aussi sain, aussi +droit…, oui, aussi droit, tu m’entends, que le +plus fier luron de la paroisse, celui qui, le soir +de tes noces, mènera le jabadaw avec toi sur +l’aire à battre du Kergoz !…</p> + +<p>Elle avait levé vers lui des yeux inquiets, se +demandant s’il ne parlait pas encore dans le +délire de la fièvre.</p> + +<p>Il pénétra son sentiment.</p> + +<p>— Tu crois que je divague, ou que je débite +un conte de fées. C’est pourtant la vérité vraie. +Je sens bien que, depuis un mois, mon corps +n’est plus le même. Je suis comme si l’on +m’avait mis des ressorts tout neufs, à la place +des autres qui étaient cassés… Tiens, pas plus +tard que la nuit dernière, j’en ai fait l’épreuve. +Pendant que ma mère dormait, je suis descendu +de mon lit et, sur ce banc où te voilà, je +me suis campé tout debout… Juge de ma joie : +je n’étais plus noué ; j’avais les membres aussi +souples qu’un poulain de chez toi… Et comment +cela est-il advenu ? Par toi, Jeanne-Louise, +parce que j’ai voulu mourir à cause de toi… +Là où j’allais chercher la mort, tu m’as fait retrouver +la vie, toute la vie, Jeanne-Louise, +comme au temps où je te dénichais des oiseaux +dans les arbres du Kergoz… Vois plutôt !</p> + +<p>D’un mouvement brusque il s’était dressé +sur son séant et, avant que la jeune fille, stupéfaite, +eût pu tenter un geste pour le retenir, il +était assis auprès d’elle, sur le banc-dossier, +habillé du tricot de laine et du pantalon de bure +qu’il avait lui-même tirés de l’armoire, à +l’insu de Gritta, dans la nuit.</p> + +<p>La crise meurtrière dont il achevait de sortir +victorieux l’avait, en effet, labouré, retourné, +renouvelé, transfiguré de fond en comble. Des +ruines de l’ancien Gapit, un Gapit intact avait +surgi, hâve encore et décharné, mais d’aplomb, +avec la mine fière d’un jeune lutteur qui viendrait +de promener autour de l’arène le mouton, +prix du combat.</p> + +<p>Jeanne-Louise qui n’osait en croire ses yeux +lui souriait, muette, pétrifiée. Il se pencha sur elle +et, la serrant contre lui d’une étreinte ardente :</p> + +<p>— Tu as fait ce miracle, douce jolie !…</p> + +<p>— Il n’y a de miracles que de la part de +Dieu ! lança du dehors, par la porte ouverte, +une voix semi-joviale, semi-bougonnante. +C’était messire Guéguen qui, renseigné par +Dorik Mélégan, s’offrait, à l’issue de sa messe +basse, le plaisir de contempler son œuvre, en +surprenant ses deux catéchistes d’autrefois dans +leur premier tête-à-tête de fiancés.</p> + +<hr> + + +<p>Au prône du dimanche suivant, qui était le +troisième dimanche d’avant la Pentecôte, les +gens de Garlan furent officiellement avertis +qu’« il y avait promesse de mariage entre +Agapit Quesseveur, du bourg, et Jeanne-Louise +Mével, de la tenue du Kergoz ».</p> + +<p>— Les personnes qui connaîtraient quelque +empêchement à cette union, ajouta le recteur, +selon la formule canonique, sont dans l’obligation +de nous le révéler, sous peine d’encourir +les foudres de l’Église.</p> + +<p>Il ne se trouva pas d’empêchement valable, +paraît-il, car c’est de la bouche du propre fils +de Jeanne-Louise Mével et d’Agapit Quesseveur +qu’ont été recueillis, en terroir morlaisien, +les détails de cette véridique histoire.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">LA BARRIQUE D’OR</h2> + +<p class="dedic">A Théophile Deyrolle.</p> + + + + +<h3>I</h3> + + +<p>C’était en pleine saison de la sardine, un +soir de juillet. Les barques rentraient une à +une, tournaient le musoir du môle et, dans un +ébrouement sonore de voiles brusquement abattues, +venaient se ranger le long des quais de +l’arrière-port, en s’étirant comme des bêtes +lasses à l’heure accoutumée du repos.</p> + +<p>Ces retours de pêche, durant les mois productifs, +sont la fête quotidienne et pourtant +toujours nouvelle des petites cités de la mer. +Comme dans les villes de l’intérieur on se transporte +à la gare pour voir passer les trains, ici +l’on se donne rendez-vous sur la cale pour +assister à l’arrivée des bateaux. C’est un spectacle +dont on ne se rassasie jamais. Il a quelque +chose de joyeux et de solennel tout ensemble, de +majestueux et de captivant. On dirait d’une caravane +immense, d’une espèce de fantasia nautique, +somptueusement bariolée, évoluant, aux derniers +feux du soleil, sur la tranquille splendeur des +eaux. Les larges misaines, rougies au tan, s’enflamment +comme des pourpres, les focs et les +trinquettes irradient comme des boucliers, les +filets, bleus ou mauves, séchant le long des mâts, +semblent des écharpes aériennes, piquées à des +pointes de lances, et il n’est pas jusqu’aux +dures faces boucanées des matelots qui, magnifiées +par le couchant, n’évoquent les héros +des grandes flibustes, la race ardente des conquistadors.</p> + +<p>L’accostage terminé, lorsque les chaloupes +déversent à terre leurs myriades de poissons +étincelants, les femmes qui les empilent à +mesure dans des corbeilles ont l’air de brasser +un butin barbare, une féerique provende de +nacre, d’émeraude et de saphir, échappée de +quelque conte des Mille et une Nuits.</p> + +<hr> + + +<p>Ce soir-là, il y avait des ribambellées de +monde sur les quais. Les filles surtout étaient +en nombre. La marée montante ayant coïncidé +avec la clôture du travail de jour dans les +usines, des bandes de « friteuses » allaient et +venaient, se tenant, comme à leur habitude, +par la taille, la hanche provocante, l’œil égrillard +et le parler gras. Presque toutes avaient, +parmi les pêcheurs, qui un frère, qui un +« promis », dont elles guettaient le débarquement, +pour regagner en leur compagnie les +quartiers pullulants de la haute ville. Leurs +sandales de bois cliquetaient sur le granit visqueux, +diamanté d’écailles ; leurs appels, leurs +éclats de rire, leurs quolibets jetés à plein gosier +se croisaient dans l’air vibrant.</p> + +<p>Cent vingt, cent cinquante chaloupes avaient +défilé, accueillies de questions ou de lazzis, +quand, à l’approche de la cent cinquante et +unième, une rumeur s’éleva, grandit, se propagea +de groupe en groupe à travers la foule. +Il était arrivé quelque chose à bord de l’<i>Espère-en-Dieu</i>…</p> + +<p>Quoi ? on ne savait pas très bien, mais ce +devait être grave… Des deux matelots de +l’équipage, l’un, disait-on, était à moitié mort, +et l’autre ne valait guère mieux… Le patron +avait le crâne fendu… Seuls, le novice et le +mousse étaient à peu près intacts, — et encore !…</p> + +<p>Bref, un hôpital flottant.</p> + +<p>Et les suppositions, les conjectures pessimistes +de pleuvoir.</p> + +<p>— Sûr qu’ils auront eu un attrapage avec +les Gâvrais !…</p> + +<p>— Ou avec les thoniers de Groix… Ils +s’imaginent que la mer est à eux, ces Grésillons !</p> + +<p>Désir Fauquet, — un second-maître retraité +qui avait gardé sur le cœur l’amertume de +Fachoda, — émit l’hypothèse, tout de suite préférée, +d’un conflit international :</p> + +<p>— Vous verrez que c’est quelque rôdeur +anglais qui leur aura tiré dessus.</p> + +<p>Les têtes sont chaudes à Concarneau, ce +petit Marseille de l’occident. Déjà l’on parlait +de barricader les portes de la Ville-Close où +fume encore, après quatre cents ans, le souvenir +des guerres de la Ligue… Du moins décida-t-on +d’avertir le syndic de la marine. Et l’on +attendit…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>II</h3> + + +<p>L’<i>Espère-en-Dieu</i>, cependant, s’amarrait à +l’un des anneaux du môle. Tout n’était pas +fiction dans les bruits qui l’avaient devancé. Il +ne ramenait pas de cadavres, non ; mais, à +n’en pas douter, il y avait de fortes avaries +humaines…</p> + +<p>Ce fut le patron qui se hissa le premier à +terre.</p> + +<p>Il avait une oreille déchirée, les pommettes +boursouflées, crevassées et violacées, comme +de vraies pommes, la vareuse en lambeaux. Un +mouchoir, tordu en compresse hâtive et imbibé +d’eau de mer, lui bandait les deux tiers du +front.</p> + +<p>Il fonça, tête baissée, dans les curieux :</p> + +<p>— Arrière, tas de veaux !… Place !</p> + +<p>Le syndic, accouru, tenta de lui arracher des +explications :</p> + +<p>— Eh bien ! quoi, Tostivin ?… Qu’est-ce qu’il +y a eu ?… Vous vous êtes donc cognés ?…</p> + +<p>— Vous pouvez le dire, grogna le sardinier +en bousculant quatre ou cinq spectateurs. +Chacun en a pris pour son compte… Oh ! mais, +continua-t-il avec un accent de défi, +l’affaire n’est pas terminée… Je n’en démordrai +pas… Ils veulent qu’on aille chez le commissaire : +on ira chez le commissaire !…</p> + +<p>— Qui ? ils ?</p> + +<p>— Crotte !… Qui voulez-vous que ça soit +sinon ces deux andouilles ?</p> + +<p>Il désignait du geste, au-dessous de lui, les +deux matelots demeurés dans l’embarcation, et +qui, penchés sur un seau, ne montraient que +l’envers de leurs personnes.</p> + +<p>Puis, les apostrophant :</p> + +<p>— Hé, Miroux !… Hé, Tréfentec !… Est-ce +que vous y êtes, enfin ?… C’est pas le moment +de caler, peut-être !…</p> + +<p>Les deux hommes secouèrent leurs nuques +dégouttelantes.</p> + +<p>Oh ! Ils n’avaient ni l’un ni l’autre l’intention +de caler… Ce qui était dit était dit… Seulement, +nom d’une chique ! encore fallait-il +leur donner le temps de se débarbouiller un +peu…</p> + +<p>Le fait est qu’ils en avaient joliment besoin ! +Ils n’étaient que plaies et bosses, la figure +marbrée d’ecchymoses, le nez tuméfié, la peau +zébrée de sillons sanglants que l’ablution +saline devait irriter à vif.</p> + +<p>— Ah çà ! intervint pour la seconde fois le +syndic, qui diable est-ce qui vous a tous mis en +cet état ?</p> + +<p>Mais sa voix fut couverte par celle de Tostivin, +pestant contre les lenteurs visiblement +calculées des deux matelots.</p> + +<p>— Comme si vous ne vous frotteriez pas +aussi bien le cuir après, capons que vous +êtes !… Tant pis ! Si vous ne venez pas, moi je +vais.</p> + +<p>— Minute ! On y va, sacrédié ! bougonnèrent-ils +sans grande conviction, tout en s’essuyant +le visage dans les voiles que le novice et le +mousse achevaient de carguer.</p> + +<p>Rappropriés à la « six-quat’-deux », ils gravirent +les échelons d’accès.</p> + +<p>— En route ! fit Tostivin.</p> + +<p>Ils lui emboîtèrent le pas. Non plus que leur +chef de file, ils ne paraissaient d’humeur à se +répandre en confidences, et la foule, déçue, +allait être condamnée à se disperser sans avoir +rien appris, quand, à la faveur du remous +creusé par les trois pêcheurs, une « friteuse » +qui, depuis quelques instants, jouait des coudes +pour tâcher de les joindre parvint à se couler +jusqu’à Joachim Miroux.</p> + +<p>C’était Léontine Capdevert, sa promise. Ils +n’« espéraient » que d’avoir touché le gain de +la saison pour se mettre en ménage. Même +qu’ils avaient retenu leur logement, à partir de +la Saint-Michel, dans la maison qui est avant +l’atelier Deyrolle, sur le chemin de Beuzec-Concq…</p> + +<p>Elle avait agrippé par le bras le jeune marin +qui ne témoignait aucun enthousiasme de cette +rencontre ; et, le regardant sous le menton :</p> + +<p>— Ce n’est pas pour te flatter, mon cher, +mais ce que tu as l’air d’une vilaine viande de +boucherie !…</p> + +<p>Il ne releva pas le compliment, se contenta +de répondre, l’esprit absent, tout à son idée :</p> + +<p>— N’empêche que nous avons la vérité avec +nous, moi et Gab Tréfentec… Et, jusque devant +le commissaire, j’en donnerais ma tête à +couper…</p> + +<p>— Tu peux en parler, de ta tête !… Si ça +n’est pas une abomination !… Vous étiez donc +archi-soûls d’eau-de-vie, que vous vous êtes +entre-tués comme ça ?</p> + +<p>— Non, c’est à cause d’une barrique d’or que +c’est venu.</p> + +<p>Une barrique d’or !… De stupeur, la Concarnoise +lâcha le bras du matelot, de quoi celui-ci +profita sur-le-champ pour courir après ses compagnons +qui, pendant ce colloque, l’avaient distancé. +Si bien qu’à toutes les questions dont +elle fut immédiatement assaillie Léontine Capdevert +ne put répondre qu’une chose : c’est +qu’il y avait une barrique d’or dans l’histoire.</p> + +<p>C’en fut, du reste, assez.</p> + +<p>Le propos vola de bouche en bouche, merveilleux +oiseau de chimère, enrichi, à chaque +essor, d’un plumage plus ample et plus éclatant. +Un des caractères spécifiques de l’imagination +occidentale, c’est, en même temps que sa +mobilité toujours en éveil, son extraordinaire +puissance de réalisation. Ces simples mots : +« une barrique d’or » agirent dans les cerveaux +à la manière d’un précipité, suffirent à y déterminer +une nouvelle cristallisation idéale. Adieu, +les Gâvrais et les thoniers de Groix ! Le second-maître +Fauquet, lui-même, ne s’obstina +pas davantage dans la hantise anglaise, et les +portes de la Ville-Close, rouillées depuis des +siècles sur leurs gonds, demeurèrent paisiblement +ouvertes, comme celles du temple de +Janus. La barrique d’or ! Il n’y en avait plus +que pour la barrique d’or !…</p> + +<p>Vous eussiez juré que les gens la voyaient, +l’entendaient rouler pesamment devant eux, +retentissante de tous les trésors enfermés dans +ses flancs, et que c’était elle qu’ils escortaient +comme en triomphe, tandis que, délaissant les +quais, désormais sans charme, ils refluaient en +houles vers la place où, dans l’ombre des +ormes, allongée par le soir, se dressaient les +bureaux du Commissariat de l’inscription maritime, +le principal monument de Concarneau, +avec le laboratoire des pêches et le vivier aux +langoustes.</p> + +<p>Surpris de cette invasion soudaine de badauds, +les boutiquiers, en train d’accrocher leurs contrevents, +écarquillaient les yeux, s’informaient :</p> + +<p>— Mais, qu’est-ce qu’il y a aussi donc ?</p> + +<p>— Comment ? Vous ne savez pas ?… Une barrique +d’or, monsieur Pouliquen !… Ceux de +l’<i>Espère-en-Dieu</i> qui ont trouvé une barrique +d’or !</p> + +<p>— Pas possible !…</p> + +<p>— C’est si vrai qu’ils sont en ce moment au +commissariat, à faire leur déclaration.</p> + +<p>— Une barrique d’or, que vous dites ?… Vous +ne confondez pas avec une barre d’or ?</p> + +<p>— Non, non, une barrique… ce qui s’appelle +une barrique…</p> + +<p>— Vous l’avez vue ?</p> + +<p>Vue ? Pas à proprement parler, mais, mon +Dieu, c’était tout comme, puisqu’on tenait la +chose de Joachim Miroux, lequel n’aurait pas +été mentir à sa bonne amie, n’est-ce pas ?…</p> + +<p>D’autres survenaient, plus affirmatifs :</p> + +<p>— Elle est dans le bateau, savez-vous ?… +C’est pour ça que le novice et le mousse n’ont +pas débarqué, qu’ils sont restés de faction à +bord.</p> + +<p>Et, le mirage opérant avec une vertu croissante, +les détails se précisèrent. On donna les +dimensions de la barrique, on en évalua la +jauge. Bientôt on fut même quasiment fixé sur +les circonstances dans lesquelles s’était faite +la trouvaille. C’était Joachim Miroux, paraît-il, +qui en ramenant son filet avait senti une résistance, +comme d’un corps lourd. Alors, il avait +crié Gab Tréfentec pour lui prêter la main en +douceur ; et la barrique avait émergé. Par +exemple, ça n’avait pas été commode de l’arrimer +dans la chaloupe. Elle pesait le tonnerre de Dieu, +vous pensez !… Mais aussi quelle stupéfaction — et +quelle jubilation, — quand le patron +avait fait sauter la bonde !… Ils s’attendaient +à voir jaillir n’importe quoi de liquide, de l’eau-de-vie, +du tafia, mettons, si vous voulez, du vin +des îles, à moins que ce ne fût tout bêtement +du pétrole, comme l’autre année, à Penmarc’h, +où tout le pays eut la colique d’en avoir bu… +Eh bien, non ! ce qui avait coulé, ç’avait été de +l’or, du bel or fauve, clair et tintant, un ruissellement +de jaunets !…</p> + +<p>— Des piastres, je gage, ou encore des roupies, +suggérait le <i>cap’taine</i> Guével, un ancien +long-courrier qui, ayant bourlingué sur toutes +les mers, se piquait de connaître les noms des +monnaies dans toutes les langues.</p> + +<p>Et il ajoutait, à l’ébahissement de son auditoire :</p> + +<p>— La roupie, à elle seule, vaut près de quarante +francs de France.</p> + +<p>Pour lui, l’aventure ne présentait rien que de +très normal. Pareille aubaine était arrivée vingt +fois, non pas à lui, malheureusement, mais +à des « collègues » avec lesquels il avait fait les +« quatre cents coups », dans sa jeunesse, et qui +s’amusaient à frire les louis à la poêle, pour les +lancer aux gamins… Ces découvertes-là, selon +lui, s’expliquaient « mathématiquement ». N’allait-on +pas, un temps fut, chercher des tonnes +d’or aux Amériques, comme on va aujourd’hui +chercher des barils de rogue en Norvège ? Et ce +qu’il en sombrait, de ces navires d’alors, mal +gréés, mal montés, mal gouvernés ! Tenez, pas +plus loin qu’à Vigo, sur les côtes d’Espagne, il +y a toute une flotte ensablée dans les fonds ; +des richesses immenses dorment là, perdues à +trois cents brasses ; — un cimetière de milliards, +de quoi fournir des rentes de roi aux +mariniers de tout le Ponant. Qu’une de ces +vieilles carcasses enfouies se disloque, crac ! la +cargaison, « soulagée », fiche le camp ; les +courants vous la cueillent, vous la drossent, et, +comme il y en a plus d’un, de ces courants du +Golfe, qui porte vers le noroît, vous concevez +que, si par chance vous jetez le filet au bon +moment… Voilà ! Ça n’était pas plus malin que +ça, l’histoire de l’<i>Espère-en-Dieu</i>.</p> + +<p>La démonstration était si convaincante et, +comme disait le <i>cap’taine</i>, si « mathématique », +qu’il ne fit plus doute pour personne que la +barrique d’or « sauvetée » par Miroux ne provînt +en droite ligne des galions de Vigo.</p> + +<p>Quant à la bataille qui s’était livrée autour +d’elle, il n’était pas besoin d’être grand clerc +pour en deviner les motifs : discussions de partage, +évidemment. On savait Tostivin rapace : +les sous lui collaient à la peau des mains. A plus +forte raison, les pièces d’or.</p> + +<p>— Vous verrez que, sous prétexte qu’il est le +patron, il aura prétendu s’adjuger la moitié du +gâteau.</p> + +<p>— La moitié ?… Oui, le tout donc !…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>III</h3> + + +<p>Pendant qu’on épiloguait ainsi sur leur cas, +les trois hommes franchissaient le portail, +solennel comme un porche d’église, au-dessus +duquel s’étalait, flanqué de deux ancres peintes, +le large écriteau du commissariat.</p> + +<p>Une antichambre réservée au public précédait +les bureaux. C’était une pièce vide et triste ; +aux parois lépreuses des murs s’effiloquaient +des débris d’affiches officielles ; le parquet +boueux, humide de l’égouttement des sabots-bottes, +maculé de taches brunâtres par le jus +des chiques, sentait la saumure et le champignon +pourri.</p> + +<p>Près de la fenêtre, le gendarme de planton, +Moreau, que les friteuses avaient surnommé +Joli-Cœur, sommeillait à demi sur une chaise, +le képi dans les jambes et la tunique déboutonnée.</p> + +<p>L’entrée des trois compères lui fit ouvrir un +œil, puis l’autre.</p> + +<p>— Il n’y a personne, grommela-t-il avec un +bâillement. Vous ne retiendrez donc jamais +que les bureaux sont fermés à cinq heures !</p> + +<p>— C’est que…, risqua Tostivin.</p> + +<p>Moreau, dit Joli-Cœur, s’apprêtait à le balancer, +lui et ses acolytes ; mais il n’eut pas +plus tôt remarqué leurs trognes bouffies, +bleuies, tailladées, sanguinolentes, que, se laissant +retomber sur sa chaise, il s’esclaffa :</p> + +<p>— Ah bien ! mes cocos…</p> + +<p>— Oui, acquiesça le patron, à la fois humilié +et enhardi, on s’est salement astiqué… Est-ce +que, malgré que ça soit fermé chez vous, on ne +pourrait pas voir le commissaire ?</p> + +<p>— Le commissaire… ha ! ha ! ha !… Il est +à sa manille, le commissaire… ho ! ho ! ho !</p> + +<p>Et, entre deux hoquets :</p> + +<p>— Mais ça serait péché qu’il manque ça !… +Vous êtes trop mignons, les agneaux !… Je +cours le chercher.</p> + +<p>Il rajusta ses grègues, se reboutonna va +comme je te pousse, et disparut dans une ruelle +de traverse, toujours pouffant.</p> + +<p>Sur le pourtour de la salle régnait un banc +de bois, usé, lustré par des générations de +« clients ».</p> + +<p>— Ma foi, assiettons-nous toujours, fit Tostivin.</p> + +<p>Et, prêchant d’exemple, il s’installa, le dos +à la fenêtre, tandis qu’à l’autre extrémité s’affalaient +côte à côte Joachim Miroux et Gab Tréfentec.</p> + +<p>Colère de marin crève et passe comme un +grain, dit le proverbe. Celle de nos trois découvreurs +d’or en tonne inclinait manifestement à +l’accalmie, depuis qu’ils avaient mis entre eux +et le monde extérieur l’enceinte réfrigérante +du commissariat. Ils commençaient à se demander +<i lang="it" xml:lang="it">in petto</i> quelle satanée lubie leur avait +pris de venir s’échouer, comme de stupides +cachalots, en ce trou morne, alors qu’il eût été +si sage et si simple de faire la paix devant un +litre, à l’<i>Assurance contre la soif</i>, chez le père +Quénec’hdu, ou au <i>Rendez-vous des Mathurins</i>, +chez la mère Stéphan… Les rires tonitruants +du gendarme avaient jeté le trouble dans leurs +esprits ; leur crânerie de tantôt les abandonnait ; +ils se sentaient piteux et grotesques.</p> + +<p>— Nous devons avoir l’air de trois tourtes, +observa Miroux.</p> + +<p>Joignez que le lieu, avec sa nudité, son +silence, sa moisissure administrative, leur en +imposait à l’instar d’un prétoire de tribunal, et +qu’ils n’étaient plus très sûrs, maintenant, que +leur litige valût d’y être porté. Le commissaire +était capable d’estimer que la chose ne méritait +point qu’on le dérangeât… Sans compter qu’on +l’arrachait à sa manille… Et dam ! s’il était mal +luné, gare la casse ! Il n’entendait pas tous les +jours de la bonne oreille, le commissaire…</p> + +<p>— Si qu’on s’en allait ? proposa timidement +la voix de Gab Tréfentec.</p> + +<p>— Je sais bien ousqu’on serait mieux qu’ici, +appuya Miroux.</p> + +<p>Le patron se taisait. Mais il tapait du talon, +comme s’il avait eu des fourmis sous la plante +des pieds. Au fond, il n’eût pas été fâché de se +défiler, comme on dit, à l’anglaise. Pourtant, +il tint bon :</p> + +<p>— Quand le vin est tiré, faut le boire.</p> + +<p>D’ailleurs, le gendarme de marine rentrait. +Il n’avait pas eu besoin de trotter jusqu’à l’estaminet +de l’<i>Hôtel des Touristes</i> : le syndic +avait déjà fait le nécessaire et prévenu qui de +droit.</p> + +<p>— Ces messieurs seront là dans un instant, +annonça-t-il avec une gravité où ne se trahissait +plus la moindre envie de rire, si même il +n’y perçait une nuance inattendue de politesse +et quasi de respect.</p> + +<p>Sa courte sortie avait incontestablement +modifié sa conception des choses, et il était +facile de voir que les trois « cocos » dont il +s’était tant gaussé tout à l’heure avaient, dans +l’intervalle, revêtu à ses yeux un prestige qui +transformait en glorieux stigmates les bouffissures +multicolores de leurs faces meurtries.</p> + +<p>— Eh ! eh ! les amis, fit-il d’un accent pénétré, +vous ne m’aviez pas dit ça… Vous en +avez une veine !… Nom d’une giberne, c’est +pas à nous, de la gendarmerie, qu’il arrivera +jamais d’être si chançards !…</p> + +<p>Les trois hommes s’entre-regardèrent, la +mine ahurie ; le patron, croyant à quelque +ironie nouvelle, haussa les épaules, riposta :</p> + +<p>— Ne blaguez pas, monsieur Moreau… Des +coups de poing, ça ne coûte qu’à prendre… +Ça s’attrape dans la gendarmerie comme dans +les autres métiers.</p> + +<p>— Oh ! mais, pardon !… J’en empocherais +bien dix fois plus que vous n’en avez reçu… +Seulement, faudrait aussi le reste avec, patron, +si ça ne vous fait rien !</p> + +<p>— Quoi ? le reste ?</p> + +<p>— Oh ! vous m’entendez… Suffit !</p> + +<p>Un bruit de pas s’approchait.</p> + +<p>— Chut ! Voici le commissaire, souffla le +gendarme.</p> + +<p>Et il se figea dans la posture militaire, la +main droite au képi. Tostivin, Miroux, Tréfentec +s’étaient dressés d’un bond, somme mus +par un même ressort.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>IV</h3> + + +<p>Le commissaire traversa la salle, suivi du +syndic, marcha vers la porte de son cabinet personnel, +dissimulée dans une encoignure, l’ouvrit, +puis, se retournant vers les hommes de +l’<i>Espère-en-Dieu</i>, leur dit avec une familiarité +joviale dont il n’était guère coutumier :</p> + +<p>— Allons, mes braves, venez me conter ça.</p> + +<p>Braves, ils ne l’étaient pas beaucoup à cette +minute, les pauvres diables ! Ils s’ébranlèrent +cependant, à la queue leu-leu, le patron en tête, +et, dandinant leurs torses gourds, ils s’avancèrent +jusqu’au paillasson qui garnissait le seuil +du sanctuaire, habituellement interdit aux profanes. +Là, Tostivin s’arrêta, comme devant un +obstacle insurmontable, une sorte de barrière +sacrée. Et, pour montrer qu’il avait de l’éducation, +peut-être aussi pour gagner du temps, +il se mettait en devoir de quitter ses sabots-bottes, +lorsque le commissaire, qui avait déjà +pris place à son bureau, lui cria :</p> + +<p>— Ta, ta, ta !… Qu’est-ce que vous faites +donc ?… Pas tant de cérémonies, s’il vous plaît.</p> + +<p>Il poussa la condescendance jusqu’à les prier +de s’asseoir, — oui, de s’asseoir en sa présence, — et +sur des sièges de luxe encore, dont jamais +culottes goudronnées de matelot n’avaient seulement +frôlé le rotin ! Ils n’en utilisèrent, au +reste, que le rebord, où ils se perchèrent à +demi, les bras ballants le long des cuisses, en +des attitudes contraintes et caricaturales de +pingouins désorientés.</p> + +<p>Le gendarme de marine et le syndic se tenaient +de chaque côté de la porte, debout et +fronts découverts.</p> + +<p>Il y eut quelques secondes d’un silence impressionnant. +Enfin, le commissaire parla :</p> + +<p>— Voyons, dit-il, — et ses doigts jouaient +machinalement avec un coupe-papier, — voyons, +procédons par ordre… Je connais en gros l’histoire : +le syndic m’en a touché un mot et le +capitaine Guével a eu l’obligeance de me confier +au passage ce que l’un ou l’autre d’entre +vous lui en avait appris. Mais c’est de votre +propre bouche que je dois recueillir votre déposition… +Avant de vous interroger, toutefois, il +ne sera sans doute pas superflu que je vous +rappelle, pour votre gouverne, les instructions +du Code maritime relatives aux épaves.</p> + +<p>Tostivin eut un élan d’approbation :</p> + +<p>— C’est ça, monsieur le commissaire ! Vous +y êtes !… dites la loi à ces imbéciles qui se +figurent savoir tout, et qui ne sont que des ânes, +en vérité…, des ânes !</p> + +<p>Son indignation, momentanément assoupie, +rejaillissait soudain, comme une lame sourde. +Le commissaire esquissa un sourire à l’adresse +des « ânes » et continua, bienveillant :</p> + +<p>— Écoutez donc en quels termes s’expriment +l’ordonnance de 1681 et celle de 1791, qui +règlent la jurisprudence en la matière.</p> + +<p>Miroux et Tréfentec se croisèrent les bras +avec ensemble, afin de se donner un maintien +plus attentif. Le commissaire étala devant lui +les Tables de la Loi sous la forme d’un livre +pansu, hérissé de signets, — tout à fait un de +ces bréviaires de curé qui ont une marque pour +chaque office. Il feuilleta quelques pages et lut :</p> + +<p><i>Les effets tombés de la mer par suite de naufrage +ou autrement, et repêchés ensuite, sont +vendus par l’administration. Un tiers du produit +de la vente…</i></p> + +<p>— Vous entendez bien ? Un tiers, commenta-t-il.</p> + +<p><i>… est alloué à l’inventeur et les deux tiers +restants sont attribués au Domaine, s’il n’y a +pas de réclamation des propriétaires se produisant +dans le délai d’un an et un jour.</i></p> + +<p>— Dans l’espèce, il n’est pas vraisemblable, +on peut le dire, que vous ayez des réclamations +à craindre.</p> + +<p>Les trois hommes, interprétant comme une +plaisanterie l’observation du magistrat, feignirent +un accès d’hilarité.</p> + +<p>— Oh ! pour ça, non ! affirmèrent-ils d’une +seule voix, en se plaquant sur les lèvres leurs +bérets sales, roulés en bouchons.</p> + +<p>Le commissaire agita son coupe-papier :</p> + +<p>— Ainsi, c’est bien compris, n’est-ce pas !… +Vous êtes trois inventeurs, si je ne m’abuse. Il +vous revient donc un tiers à vous répartir entre +trois : ce qui fait que vous avez droit, chacun +de vous, à un neuvième de la valeur totale de +l’épave rencontrée.</p> + +<p>— Qu’est-ce que nous vous disions !… s’écrièrent +avec un accent de triomphe Joachim Miroux +et Gab Tréfentec, l’index tendu vers Tostivin.</p> + +<p>Et Miroux souligna :</p> + +<p>— C’est-y vous ou nous qui sont des ânes, à +cette heure ?</p> + +<p>Tostivin, cependant, n’avait pas bronché. +Imperturbable dans sa foi, il se contenta de rétorquer +du haut de sa certitude :</p> + +<p>— Vous n’en mènerez pas si large, quand +monsieur le commissaire aura tout lu.</p> + +<p>— Moi ? fit le commissaire étonné, mais j’ai +tout lu… Je vous ai donné connaissance du +texte complet.</p> + +<p>— Pardon, excuse, mon commissaire, vous +ne nous avez pas dit, sauf votre respect, ce +qu’il y a dans la loi pour la part du bateau.</p> + +<p>— La part du bateau ?</p> + +<p>— Dam !… Est-ce qu’il n’a pas droit à sa +part, comme chacun de nous, le bateau ?</p> + +<p>— Dans vos conventions de pêche, oui, mon +cher Tostivin… Le bateau, avec son gréement, +ses engins, ses apparaux, constitue un instrument +de travail, un outil essentiel : il représente, +dans votre association, le capital ; il est +donc de toute équité qu’à ce titre il reçoive sa +rémunération. Rien de plus légitime. C’est parfait… +Mais, ici, le cas est tout différent. +L’<i>Espère-en-Dieu</i> n’a pas été spécialement +armé pour la quête aux épaves, que je sache. +Il en survient une, par hasard ? Elle est à qui +la découvre, elle est à l’inventeur, sauf les restrictions +édictées par la loi. Et il n’y a pas à +chercher autre chose… Le bateau, mon cher +Tostivin, il n’en est pas question.</p> + +<p>— Parbleu ! ricanèrent en chœur les deux +matelots.</p> + +<p>Le patron, lui, avait verdi.</p> + +<p>— Alors, soupira-t-il, la voix étranglée, c’est +que la loi n’est plus la loi.</p> + +<p>Puis, se levant d’un sursaut farouche qui fit +glisser de sa tempe à son cou le foulard ensanglanté :</p> + +<p>— Non, non et non, mon commissaire, cela +n’est pas Dieu possible, et vous me casseriez +la tête en menus morceaux, comme un caillou +des routes, que vous n’y feriez pas entrer ça !…</p> + +<p>— On en sait quelque chose, nous autres… +pas vrai, Tréfentec ? insinua Joachim Miroux.</p> + +<p>— Ah ! s’exclama le commissaire, le voilà +donc, le motif, le puéril et vain motif pour +lequel vous vous êtes si consciencieusement +assommés !… Vous serez bien toujours les +mêmes !</p> + +<p>Tostivin, qui s’était rassis pour renouer son +bandeau, mâchonna, les dents serrées :</p> + +<p>— On est patron ou on ne l’est pas… Je défendais +les droits de mon bateau et je suis prêt +à recommencer… On ne m’ôtera pas de la +caboche qu’il y a une justice pour les bateaux +comme pour les hommes…</p> + +<p>— Assez là-dessus, patron, et veuillez vous +souvenir devant qui vous êtes, fit un peu durement +le supérieur que l’impatience gagnait.</p> + +<p>— Alors, puisque c’est eux qui ont raison, +moi, je n’ai plus qu’à vous dire bonsoir et +merci, mon commissaire.</p> + +<p>— Permettez ! Il y a la déclaration… Passons +à la déclaration.</p> + +<p>— Quelle déclaration ?</p> + +<p>— Vous avez décidément perdu le nord, mon +pauvre Tostivin.</p> + +<p>Et, considérant qu’il n’y avait plus rien de +sensé à tirer de ce Topinambou, buté avec une +obstination de sauvage à son idée fixe, le magistrat +se tourna vers Miroux que la voix publique +lui avait, d’ailleurs, désigné, sur le trajet, comme +le principal inventeur de la mirifique épave.</p> + +<p>— Allez, vous, l’ami !… Exposez-moi tout, +point par point, depuis l’origine.</p> + +<p>Le matelot, rouge comme une brique, poussé +du coude son compagnon, murmura, la langue +pâteuse :</p> + +<p>— Dis, toi, Tréfentec.</p> + +<p>Mais Tréfentec objecta, pour se récuser, qu’il +avait la « gueule » en capilotade.</p> + +<p>— Eh bien ? réitéra le commissaire, quand +vous voudrez… J’attends.</p> + +<p>Force fut à Miroux de s’exécuter.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>V</h3> + + +<p>L’affaire était assez drôlement venue, ma foi ! +On rentrait du large, par le travers des îles, la +pêche finie : il était à la barre, lui, Joachim +Miroux, avec Tréfentec à ses côtés, sur bâbord. +Et on se disait des choses, n’importe quoi, +histoire de tuer le temps, car la brise avait +molli.</p> + +<p>Mais voilà qu’à propos de rien Tréfentec +s’était mis à le taquiner sur Léontine Capdevert, +une friteuse de l’usine Roulland, son +amoureuse, lui demandant si ça serait bientôt +qu’on boirait le vin de la noce. Alors, il avait +répondu, comme il aurait dit autre chose :</p> + +<p>« — Quand j’aurai trouvé la barrique d’or +qu’on dit qu’elle flotte dans les eaux des Glénans. »</p> + +<p>— Singulier pressentiment ! observa le commissaire.</p> + +<p>Miroux crut devoir ouvrir une parenthèse :</p> + +<p>— C’est des contes de bonnes femmes, vous +savez, des dictons du temps des anciens… +comme quoi, entre Penfret et l’île aux Moutons, +toutes les fois qu’il souffle vent de suroît, +on entend tosser contre les roches…</p> + +<p>Le commissaire l’interrompit :</p> + +<p>— N’insistez pas. Arrivons au fait.</p> + +<p>— J’arrive, mon commissaire.</p> + +<p>» Il avait donc répondu « ça que j’ai dit », +lorsque le patron, qui dormait d’un œil, à +l’avant, sur le tillac, avait ronchonné comme ça :</p> + +<p>» — Oh ! mais, tu sais, Joachim, après que +tu l’aurais trouvée, ta barrique d’or, faudrait +pas t’imaginer qu’elle serait toute pour toi +seul.</p> + +<p>A quoi il avait riposté :</p> + +<p>— N’ayez pas peur. On connaît la loi. Je +n’ai pas besoin de vous pour m’apprendre que +vous auriez votre part, Gab Tréfentec aussi, et +même le novice et le mousse, par-dessus le +marché.</p> + +<p>Qu’est-ce qu’il aurait pu dire de mieux ? Eh +bien ! d’après Tostivin, ça n’était pas ça. Le +mousse et le novice n’avaient droit à rien du +tout ; par contre, lui, Tostivin, il avait droit à +deux parts… Le sang de Miroux n’avait fait +qu’un tour :</p> + +<p>— Deux parts !… Pourquoi deux parts ?</p> + +<p>— La mienne et celle du bateau.</p> + +<p>— Flûte pour le bateau !</p> + +<p>— C’est dans la loi.</p> + +<p>— Macache !</p> + +<p>— Je te la ferai lire par le commissaire.</p> + +<p>— Flûte pour !…</p> + +<p>Le narrateur se mordit les lèvres à temps :</p> + +<p>— Mettez-vous à ma place, mon commissaire, +allégua-t-il en guise de circonstance atténuante ; — on +n’est qu’un matelot, si vous +voulez, mais tout de même on a son amour-propre, +on n’accepte pas qu’un patron plus +riche que vous, essaie de vous manger la laine +sur le dos…</p> + +<p>Or, comme Tostivin s’entêtait à réclamer ses +deux parts, comme Miroux ne s’entêtait pas +moins dans son refus de les lui concéder, le +premier avait sauté du tillac, le second avait +lâché la barre, et, dans le milieu de l’embarcation, +sur une litière de sardines en bouillie, +tous deux en étaient venus aux mains. Naturellement, +Tréfentec s’était interposé pour les +séparer. Alors, ç’avait été le branle-bas complet, +la grande « tripotée » en commun, le +massacre à trois, chacun tapant où ça tombait, +cependant que le novice et le mousse marquaient +les coups : pan ! vlan ! hardi ! souque ! +pare à virer !…</p> + +<p>— Comment ! se récria le commissaire, vous +vous êtes rossés avant même d’avoir rencontré +l’épave ?</p> + +<p>— C’est pas après, bien sûr !</p> + +<p>— Non, ce que vous êtes à peindre, mes lascars !…</p> + +<p>Adossés aux montants de la porte, le syndic +et le gendarme étouffaient, par déférence hiérarchique, +pour ne pas éclater. Les deux matelots +riaient des babines. Seul, Tostivin, qui avait +fait semblant de se désintéresser du récit de +Miroux, gardait un air sombre. Le commissaire +reprit :</p> + +<p>— Et alors, où et quand l’avez-vous rencontrée ?</p> + +<p>— Rencontrée ? répéta machinalement le +jeune pêcheur, comme s’il se fût agi d’un +vocable insolite dont la signification lui échappait.</p> + +<p>Et, perplexe, il demanda :</p> + +<p>— Rencontré quoi ?</p> + +<p>— Mais, l’épave, saperlipopette ?… Vous ne +comptez pourtant pas nous faire louvoyer +autour d’elle jusqu’au jugement dernier !</p> + +<p>— L’épave ?</p> + +<p>— Oui, enfin, la barrique, la barrique d’or…, +puisque barrique d’or il y a.</p> + +<p>Les yeux du matelot rayonnèrent d’une illumination +subite, et ce fut avec une simplicité +sereine qu’il répondit :</p> + +<p>— Mais, mon commissaire, y en avait pas, de +barrique d’or.</p> + +<p>— Hein ? Quoi ?… Pas de barrique d’or ?… +Ah ! ça, qu’est-ce que vous me chantez là ?… +Vous n’avez pas trouvé une barrique d’or ?…</p> + +<p>La question était si abracadabrante, paraît-il, +qu’elle dérida le patron lui-même. Il sortit +de son mutisme pour déclarer entre haut et +bas :</p> + +<p>— Avec ça qu’on se serait fait toute cette +bile à cause d’elle, si on l’aurait trouvée !</p> + +<p>— Ainsi, vous ne l’a-vez pas trou-vée ! scanda +rageusement le commissaire.</p> + +<p>Et, prenant à témoins le gendarme et le +syndic, que cette conclusion inattendue de +l’aventure avait comme pétrifiés :</p> + +<p>— Qu’est-ce que vous en pensez, vous +autres ?… Elle est bonne, celle-là !…</p> + +<p>Au vrai, elle lui semblait plutôt mauvaise. +Il bondit de son fauteuil, aplatit violemment +sur la table ses paumes écartées :</p> + +<p>— C’est donc pour vous payer ma tête que +vous m’avez dérangé…, que vous avez ameuté +la ville…, que…</p> + +<p>Il ne se possédait plus : il suffoquait. Les +trois hommes, tremblants comme des feuilles, +cherchaient du regard dans le plancher une +trappe, une écoutille, par où s’abîmer sous terre. +Miroux, effaré, bégaya.</p> + +<p>— C’est la faute à Tostivin… C’est lui qui a +voulu… rapport à la part du bateau…</p> + +<p>— Ah ! oui, la part du bateau ! rugit le commissaire… +Je m’en vais vous la coller, moi, la +part du bateau !… Au bloc !… Gendarme, syndic, +flanquez-moi ces ganaches au bloc !… Et si +quelqu’un vous demande pourquoi, vous répondrez +qu’ils sont plus bêtes que ne le permet le +règlement…</p> + +<hr> + + +<p>Et voilà comment ceux de l’<i>Espère-en-Dieu</i>, +après s’être écharpés pour une barrique d’or +qui n’existait pas, expièrent en outre, par une +nuit de prison, le crime de ne l’avoir point +découverte.</p> + +<p>Ce qui n’empêche pas, au reste, qu’on ne +parle couramment à Concarneau de « l’année +où ceux de l’<i>Espère-en-Dieu</i> trouvèrent une +barrique d’or ».</p> + +<p>Les mirages d’Occident ont pour eux qu’ils +sont indéfectibles : une fois créés, ils entrent +dans la catégorie de l’éternel.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">LE ROMAN DE LAURIK COSQUÊR</h2> + +<p class="dedic">A Madame J. Le Roy White.</p> + + + + +<h3>I</h3> + + +<p>Un matin que j’avais accompagné un ami à +la chasse aux oiseaux de mer, dans les parages +de Buguélès, nous ne fûmes pas peu surpris, +en approchant de ce petit village de pêcheurs, +perdu au fond d’une crique de la Manche trégorroise, +d’entendre tinter à coups joyeux +l’unique cloche de sa chapelle. Buguélès n’étant +qu’une « trêve » de la paroisse de Penvénan, +on n’y célèbre d’ordinaire la messe qu’une fois +l’an, le jour du « pardon », qui ne vient qu’en +septembre. Or, nous étions dans la première +semaine d’août, comme l’eût attesté, à défaut +de calendrier, la merveilleuse lumière estivale +qui dorait au loin la mer et les îles, et, +plus près de nous, les menus champs de la +côte encore couronnés de leurs blés intacts. +Que se passait-il donc d’insolite, ce matin-là, +et à quelle occasion cette sonnerie d’allégresse +dont les notes légères s’égrenaient comme un +vol d’alouettes dans l’opulente clarté d’un ciel +triomphal ?</p> + +<p>Curieux de m’en informer, j’avisai un paysan de +ma connaissance, en train de réparer un talus.</p> + +<p>— Vous ne savez donc pas ? fit-il, en prenant +lui-même un air étonné ; mais c’est Laurik +Cosquêr qui épouse Néa Garandel ! Et, à cause +que celle-ci est impotente, le recteur du bourg +a consenti à ce qu’ils fussent mariés dans la +chapelle.</p> + +<p>Laurik Cosquêr ? Laurik Cosquêr ?… Ce nom +ne fut pas sans réveiller en moi un souvenir +resté précis. Enfant, je me rappelais avoir eu +en grande vénération un brave homme qui le +portait. Laurik est un diminutif de Laur, qui +est à son tour un diminutif de Laurent. Il y a +en Bretagne trois catégories de gens qu’on a +coutume de désigner par ces diminutifs affectueux : +les bambins, les « innocents » et, quelquefois, +les vieillards.</p> + +<p>Le Laurik Cosquêr dont ma mémoire enfantine +me renvoyait soudain l’image appartenait +à cette dernière catégorie. C’était un ancien +matelot retraité, un « pensionné » de la mer, +comme on disait, à qui manquait un bras, le +bras droit, tranché d’un coup de hache d’abordage +dans je ne sais quel combat. Il était vieux, +ou du moins me paraissait tel, avec son collier +de barbe grisonnante, ses allures graves de +patriarche, sa figure mince, toute labourée de +rides qui lui plissaient la peau comme des +vagues, et ses oreilles velues de loup de mer, +des oreilles aux larges lobes violacés, que traversaient +deux anneaux d’or. Mais une jeunesse +étrange persistait dans ses yeux bleus, d’un +bleu délicat, dont le regard était infiniment +doux, quoiqu’un peu triste.</p> + +<p>Du temps que ma famille habitait Penvénan, +il était rare qu’elle ne l’invitât point à venir +manger la soupe du dimanche.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>II</h3> + + +<p>Une touchante coutume bretonne, cette +soupe du dimanche ! Nos populations rustiques +sont demeurées obstinément fidèles à la grand’messe. +Elles ne s’y rendent pas seulement par +piété, mais aussi par plaisir. Dans les fermes +éloignées, on s’y prépare dès l’aube. Maîtres et +domestiques, après avoir soigné les bêtes et lâché +les chevaux dans les prés, procèdent à leur toilette +hebdomadaire. On se débarbouille en commun, +à l’auge du puits, dans la cour. Chacun +revêt ses habits propres, ses « hardes du +dimanche ». Trois sons de cloches, espacés de +demi-heure en demi-heure, annoncent l’office : +on se met en route à l’appel du premier son.</p> + +<p>Au printemps, en été, même dans l’arrière-saison, +c’est une fête de s’en aller de compagnie +vers le bourg, par les sentiers des champs +ou les chemins creux, sous la voûte mobile des +branches ensoleillées.</p> + +<p>Les vieux ne sont pas moins assidus à la +grand’messe que les jeunes. On les voit arriver +de leur pas alenti, suçant de leurs lèvres crispées +la courte pipe de terre brune, dont ils +secouent la cendre sur leur pouce, avant d’enjamber +l’échalier du cimetière. Ils ont à l’église +leurs places consacrées dans les vieux bancs +vermoulus qui entourent la base des piliers, ou +sur les marches qui règnent au pied de la balustrade +du chœur. C’est de là qu’agenouillés ou +assis ils suivent tant bien que mal l’office. Confits +pour la plupart en un état de douce somnolence, +de vague et ronronnante rêverie, que +bercent les trémolos des chantres, ils ruminent +d’obscurs pensers ou remuent les poussières de +leurs souvenirs, tout en roulant, d’un geste à la +fois dévotieux et machinal, les grains usés d’un +interminable chapelet.</p> + +<p>A l’issue de la messe, un régal d’une essence +moins mystique attend les plus déshérités +d’entre eux. Il est, en effet, d’usage, en vertu +d’une tradition immémoriale dont l’origine +remonte peut-être au régime des anciens clans, +que, dans toutes les maisons un peu aisées de +la bourgade, leur couvert soit mis, ou, pour +parler comme en Bretagne, leur soupe soit +trempée.</p> + +<p>Chaque famille a naturellement ses hôtes de +prédilection et comme qui dirait sa clientèle +attitrée. Nous avions adopté Laurik Cosquêr, +et je ne concevais pas, à cette époque, le +déjeuner du dimanche sans lui. Il arrivait pourtant +qu’il cherchât à s’y dérober, non que notre +hospitalité lui fût à charge, mais par discrétion, +car c’était une âme fière et d’une susceptibilité +un peu farouche. Une fois sur deux, il fallait le +guetter au sortir du cimetière, où il faisait +exprès de s’attarder plus que de raison sur les +tombes de ses morts, éparses aux quatre coins +de l’enclos. J’avais donc mission de le relancer +et je m’en acquittais avec zèle. Il n’avait pas +fini son dernier signe de croix que j’étais à ses +côtés.</p> + +<p>— Allons, Laurik, tout le monde est là. On +n’attend que vous.</p> + +<p>Il secouait sa vieille tête frisée, enfonçait +sur ses oreilles sa casquette en peau de loutre, +achetée jadis au cours de quelque campagne +polaire, et murmurait :</p> + +<p>— Pas aujourd’hui, mon enfant ! Non, en +vérité, pas aujourd’hui !</p> + +<p>Mais je me cramponnais à lui, je le saisissais +par le seul bras qui lui restât, et, de guerre +lasse, il cédait enfin, tout en protestant qu’il +n’avait ni faim ni soif, et alléguant que c’était +une « grande insolence » de sa part d’abuser +ainsi de la bonté des gens. On le poussait par les +épaules dans la cuisine où d’autres invités du +dimanche, atteints comme lui de quelque infirmité, +s’escrimaient déjà devant les assiettes +pleines et, dédaigneux des rites civilisés, mangeaient +l’épaisse soupe aux légumes avec leur +fourchette ou piquaient les mets à la pointe de +leur couteau de poche. Il y avait là Baptiste +Javré, qui affirmait le plus sérieusement du +monde n’avoir jamais eu ni père ni mère ; Jozon +Kerham, surnommé Jonas, parce que, ancien +baleinier, il prétendait avoir failli être victime +de la même mésaventure que le prophète biblique ; +et Gabik « l’innocent » ; et Kanan, +Kanan le sourd-muet, Kanan aux yeux éloquents, +mais à la bouche tordue dans un perpétuel +rictus d’impuissance ; d’autres encore, +qu’il serait trop long d’énumérer ou dont les +noms m’échappent.</p> + +<p>Humbles et naïfs commensaux ! Dès qu’ils +voyaient paraître Laurik Cosquêr, ils se serraient +avec déférence, pour lui faire place. +Laurik apportait dans cette assemblée de ses +pairs une note spéciale de gravité. La conversation +prenait tout de suite un tour plus noble et, +des racontars locaux, s’élevait aux considérations +générales. Parmi ce petit monde, Laurik +passait pour un « philosophe », pour un homme +qui, ayant beaucoup voyagé, avait beaucoup +vu, beaucoup réfléchi.</p> + +<p>Sa philosophie, sans être gaie, était sereine, +indulgente à la vie ; mais la mort ne lui faisait +pas peur, si même il n’avait pour elle un secret +penchant.</p> + +<p>— Mourir, disait-il, est une chose plus aisée +que de vivre. Quand l’heure viendra de virer +lof pour lof, je serai prêt au commandement. +Et le plus tôt sera le mieux. J’ai plus de parents +et d’amis en l’autre monde qu’en ce monde-ci +et, ma foi, je ne serai pas fâché de les revoir.</p> + +<p>Sur un seul chapitre il restait muet : celui +de l’amour.</p> + +<p>Les autres l’en plaisantaient quelquefois, lui +reprochaient de vieillir en célibataire impénitent, +s’étonnaient qu’avec une pension viagère +de trois cents francs, il n’eût jamais songé à +s’offrir une femme pour lui tenir société dans +le logis du bord des grèves, dont il laissait +volontairement pourrir le chaume, et où il passait +les soirées en colloques taciturnes avec un +hibou apprivoisé qu’il appelait son cousin… A +toutes ces pointes Laurik ne répondait que par +des haussements d’épaules. Ou bien, feignant +une ironie qui sonnait faux, il déclarait d’une +voix brève, un peu tremblante :</p> + +<p>— Mettons que j’aie fait vœu de célibat +comme les prêtres et, s’il vous plaît, n’en parlons +plus.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>III</h3> + + +<p>Tel était le personnage que le nom prononcé +de Laurik Cosquêr venait brusquement de ressusciter +au fond de mes souvenirs. Il ne se +pouvait évidemment pas qu’il fût le même qu’on +mariait à cette heure sous les voûtes basses du +petit oratoire marin de Buguélès. Depuis le +temps que, promené loin de Penvénan par le +hasard des migrations paternelles, j’avais perdu +de vue le bon manchot, il s’était bien écoulé +quelque vingt-cinq ans. Le « vieux Laurik », +comme on l’appelait déjà dans ce lointain +passé, devait être aujourd’hui presque un octogénaire, +si, plutôt, il n’était pas sorti de la +durée pour entrer dans l’âge éternel. Ce fut +donc par pur acquit de conscience, et pour +n’avoir pas l’air de me désintéresser d’un événement +carillonné à si grand bruit, que je +demandai au paysan qui m’avait renseigné :</p> + +<p>— C’est sans doute un filleul du Laurik Cosquêr +que j’ai connu autrefois ?</p> + +<p>— Un filleul ? s’écria l’homme. Par la Vierge, +il n’y a jamais eu qu’un Laurik Cosquêr en ce +pays !</p> + +<p>— Allons donc !… Celui dont je parle, s’il +vit encore, a dans les soixante-quinze ou quatre-vingts +ans.</p> + +<p>— Oui bien, monsieur, soixante-dix-huit +sonnés à la dernière Pâque de Pentecôte. Nous +sommes d’accord.</p> + +<p>Le sérieux même avec lequel il s’exprimait +me fit croire à une de ces douces mystifications +où les Trégorrois, nés malins, sont toujours +heureux de s’exercer. Il lut apparemment dans +ma pensée, car il reprit en souriant :</p> + +<p>— Je ne vous dis pourtant que ce qui est… +Montez au village, et vous verrez. Vous aurez +peut-être plus de foi dans vos yeux que dans +vos oreilles.</p> + +<p>Et, se remettant à son talus :</p> + +<p>— D’ailleurs, conclut-il, ce Laurik est un +particulier qui ne fait jamais les choses comme +tout le monde.</p> + +<p>Je voulus en avoir le cœur net.</p> + +<p>Aussi bien, il était dans notre itinéraire de +couper par Buguélès pour joindre plus vite les +grèves de Plougrescant, chères aux courlis. +Nous grimpâmes donc le raidillon qui mène au +village, entre des rangées de roches, vertes de +lierre ou rouillées de lichen.</p> + +<hr> + + +<p>La clochette, là-haut, ne tintait plus : signe +que la cérémonie tirait à sa fin.</p> + +<p>De fait, nous n’eûmes pas plutôt atteint le +« placître » feutré de gazon, où la chapelle est +couchée comme un bloc de pierre d’une seule +pièce, peu différent des mégalithes qui l’entourent, +que nous nous trouvâmes en présence du +cortège nuptial, si toutefois il est permis d’appeler +de ce nom l’inénarrable défilé de couples +humains auquel il nous fut donné d’assister.</p> + +<p>Vous eussiez dit d’une gageure.</p> + +<p>Hommes, femmes, tous étaient vieux, mais +vieux invraisemblablement, vieux comme l’antique +sanctuaire de mer dont ils venaient de +franchir le porche, vieux comme les granits +sans âge qui le dominaient de leurs masses +cyclopéennes. Et le plus beau, c’est qu’il n’y +avait pas un de ces vieux, pas une de ces vieilles +qui ne fussent éclopés de quelque membre. +Mon ami ne put se défendre d’un éclat de rire +à cet extraordinaire spectacle.</p> + +<p>— Mais c’est une sortie d’hôpital, cette noce !</p> + +<p>Nous comptâmes au hasard trois jambes de +bois, deux bosses, autant d’yeux crevés, une +paire de pieds bots, quatre crocs de fer vissés à +des moignons… Seul, le joueur d’accordéon qui +ouvrait la marche paraissait exempt de tare : à +peine eut-il fait dix pas que nous constatâmes +qu’il était aveugle.</p> + +<p>Des costumes il en allait comme des types. +On eût difficilement imaginé un plus baroque +assemblage de vêtures surannées, fleurant +jusque sous le soleil d’août le moisi des garde-robes +ancestrales. Le crâne des hommes s’emboîtait +tout entier dans d’indescriptibles tromblons ; +sur la tête des femmes se gonflaient +d’immenses « catioles », vastes comme des +voilures.</p> + +<p>Si grotesque pourtant que fût cette étrange +mascarade, elle avait, à y regarder de plus près, +quelque chose d’attendrissant qui en corrigeait +le comique. Il suffisait, en effet, d’un coup d’œil +sur ces vieilles physionomies fanées, parcheminées, +ratatinées, pour se sentir touché par +l’espèce de rayonnement intérieur qui les illuminait. +C’était une joie contenue et sans gestes, — la +joie même est silencieuse en Bretagne, — mais +rien qu’aux petites flammes de sang qui +rosissaient les pommettes couleur de buis, rien +qu’au fugitif éclat des prunelles décolorées, il +était visible que toute cette séquelle boitante, +clopinante et tortillante communiait religieusement +dans le bonheur de Laurik, comme si +c’eût été le sien propre.</p> + +<p>Car c’était bien Laurik, le Laurik de mes +dimanches d’enfant, et pas un autre, pas un de +ses arrière-neveux ou de ses homonymes, qui +s’avançait, ainsi escorté, entre la double haie +des gens du village accourus avec leur marmaille +pour lui faire fête. Il avait remplacé la +casquette en peau de loutre par un large couvre-chef +évasé en cône et portait glorieusement, +épinglé au parement de sa veste bleu de roi, le +bouquet de fleurs artificielles, orné d’un flot de +rubans, qu’il est de règle en Bretagne trégorroise +d’arborer quand on se marie. Mais, à part +ces deux détails de toilette, j’eusse été fort en +peine de dire ce qu’il pouvait y avoir de changé +en lui, depuis le temps que je ne l’avais revu. +C’était à croire que ces vingt-cinq ou trente +années, qui avaient fait de moi un homme mûr, +avaient passé sur lui sans le frôler. Il avait +même, dans le port et l’allure, un dandinement +allègre que je ne lui avais jamais connu, et le +bleu fin de ses yeux limpides, ravivé comme un +ciel d’avril, brillait d’une ardeur inaccoutumée. +C’était le même Laurik Cosquêr, mais ragaillardi +et comme remis à neuf.</p> + +<p>Il marchait avec une lenteur calculée, d’un +pas de procession, donnant le bras, son unique +bras valide, à une délicieuse vieille, toute +sculptée, tout amenuisée par l’âge, fraîche +néanmoins, blonde encore d’un blond argenté, +mais dont le rhumatisme sans doute, si fréquent +chez les femmes de la mer, avaient à +demi ankylosé les jambes, car elle cheminait +péniblement, sur la pointe de ses souliers à +boucles, avec de petits sautillements d’oiseau +blessé, qui n’étaient d’ailleurs pas sans grâce.</p> + +<p>Le couple des vieux jeunes époux traversa +le placître, puis obliqua vers la principale +auberge du lieu, suivi de la queue zigzaguante +et cahotante des conviés, et précédé du sonneur +d’accordéon qui, sous prétexte de jouer l’air +de « J’ai du bon tabac », arrachait aux entrailles +fatiguées de son instrument des notes stridentes +et sauvages, de véritables mugissements de +tempête.</p> + +<p>Sur les flancs et les derrières de la noce, +tout le village en rumeur bourdonnait comme +un essaim.</p> + +<p>Nous descendîmes vers l’auberge avec la +foule. C’était le moins que je prisse le temps +de complimenter Laurik Cosquêr sur ses épousailles, +puisque cependant le hasard m’en rendait +témoin. L’envie aussi me poussait de savoir +par quel motif il avait pu être amené à cette +détermination presque <i lang="la" xml:lang="la">in extremis</i>.</p> + +<p>Nous le trouvâmes dans la cuisine où il +attendait, avec ses invités, que l’hôtesse donnât +le signal de se mettre à table. Assis à côté de +sa compagne, sur le banc du lit clos près de +l’âtre, il se disposait à allumer sa pipe. Mais +je ne lui eus pas plutôt demandé s’il se souvenait +encore de moi, que, de surprise, il laissa +choir à terre le morceau de braise qu’il faisait +sauter dans le creux de sa main.</p> + +<p>— Vous ! s’écria-t-il, c’est vous !</p> + +<p>Une buée subite ternit ses yeux clairs. J’étais +ému moi-même de son émotion. Il ajouta, en +une sorte d’aparté pieux :</p> + +<p>— Ce jour est donc deux fois un jour de +bénédiction.</p> + +<p>Puis, sa pensée se reportant, selon une habitude +invétérée de l’esprit breton, vers ceux des +miens qui n’étaient plus :</p> + +<p>— Que la grâce de Dieu soit avec les défunts ! +murmura-t-il.</p> + +<p>Il y eut un « amen » discret et de nombreux +signes de croix dans l’assistance.</p> + +<p>Laurik s’était tourné vers sa femme :</p> + +<p>— Néa Garandel, le nom des parents de cet +homme-ci devra toujours être dans nos prières.</p> + +<p>La vieille acquiesça de la tête, sous sa grande +cornette à l’ancienne mode, dont les ailes recourbées +l’enveloppaient quasi toute de leurs blanches +mousselines empesées. J’allais remercier +quand, de la pièce voisine, s’éleva la voix de +l’hôtesse, annonçant que « c’était prêt ».</p> + +<p>— J’ai tant mangé de fois la soupe chez vous, +un temps fut, que vous ne refuserez pas aujourd’hui +de goûter à la mienne, vous et votre +camarade, me dit Laurik en rentrant dans la +poche de son gilet la pipe dont j’avais arrêté +l’allumage.</p> + +<p>Je le priai de nous excuser. Les gens de la +noce avaient déjà tous gagné leurs places devant +les plats fumants, qu’il nous objurguait encore +« pour l’amour de Dieu et des saints ».</p> + +<p>Jusque sur le pas de la porte, il me supplia.</p> + +<p>— Vous avez vu, disait-il : j’ai voulu que +tous les anciens, tous les maléficiés du quartier +fussent du fricot… Je n’ai pu avoir ni Baptiste +Javré, ni Gabik l’innocent, parce qu’ils sont +morts, Dieu ait leurs âmes ! Mais il y en a +d’autres, qui vous ont connu… Venez ! Si je +vous avais su au pays, j’aurais fait les choses +comme on doit : je vous aurais envoyé les inviteurs, +et vous n’auriez pas pu ne pas venir, +n’est-ce pas ?…</p> + +<p>La voix de l’hôtesse, s’élevant de nouveau, +lui coupa la parole :</p> + +<p>— Laurik, on vous réclame pour le <i lang="la" xml:lang="la">Benedicite</i>.</p> + +<p>— Voilà que vous oubliez les devoirs de +votre état, lui dis-je. Ne faites pas languir votre +monde, et apprenez-moi seulement où vous +comptez demeurer désormais avec votre femme.</p> + +<p>— Toujours au vieux moulin de Pellinec, +donc ! N’est-ce pas à la femme de suivre son +mari… J’ai fait mettre un toit neuf, en ardoises…</p> + +<p>— Eh bien ! Je prétends aller un de ces jours +trinquer avec vous, mais à la condition que +vous m’expliquerez…</p> + +<p>Il ne me laissa pas finir et, lâchant ma main +qu’il avait saisie :</p> + +<p>— Pourquoi Laurik Cosquêr devient à +soixante-dix-huit ans l’homme de Néa Garandel… +Si l’histoire vous intéresse, je vous la +conterai quand il vous plaira. Je n’ai plus de +raisons pour la cacher, ni à vous, ni à personne.</p> + +<p>Il y avait une gravité singulière et comme +une tristesse dans l’accent dont il prononça +cette dernière phrase. L’instant d’après, comme +nous passions sous la fenêtre de la salle où il +avait rejoint ses convives, nous l’entendîmes +qui commençait, d’un ton solennel et presque +sacerdotal :</p> + +<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Benedicite, Domine, nos et ea…</i></p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>IV</h3> + + +<p>L’anse de Pellinec n’est séparée du village de +Buguélès que par une étroite langue de terre. +Un ruisseau y débouche dans les sables, qui +alimentait autrefois les vannes d’un ancien +moulin seigneurial, aujourd’hui désaffecté. Une +roue extérieure à moitié pourrie, dont les ais +noirâtres et suintants font penser à du bois fossilisé, +témoigne seule de la primitive destination +de l’édifice. L’étang lui-même s’est envasé +et transformé en un fourré de plantes aquatiques +où, parmi le foisonnement des roseaux, +des osmondes et des nénuphars, pullulent les +sarcelles et les pluviers.</p> + +<p>La maison, en grosses pierres de taille, +tourne le dos à la mer qui, à la marée montante, +en vient battre les assises incrustées de +coquillages et toutes chevelues de goémon. +Les trois ouvertures de sa façade, à savoir : la +porte, une fenêtre moyenne et une lucarne, +donnent sur l’étang. On y accède, ou mieux on +y descend, par un escalier d’une dizaine de +marches pratiqué dans la maçonnerie d’une +chaussée en contre-haut, qui faisait anciennement +l’office de barrage. Le paysage, à l’entour, +est solitaire. Du sentier herbeux qui suit +la chaussée, l’œil n’aperçoit, d’un côté, que de +plates étendues de sables, semées d’îlots, de +l’autre, que des arêtes chauves de collines enserrant +un court vallon boisé.</p> + +<hr> + + +<p>C’est dans cette thébaïde semi-terrienne, +semi-marine, que, peu de jours après notre rapide +entrevue de Buguélès, je vins rendre visite +à Laurik Cosquêr.</p> + +<p>Il s’y était installé, m’avait-il conté jadis, +après avoir gagné ses invalides. C’était alors un +logis abandonné, dont la toiture de chaume +s’effondrait, et que l’on disait hanté par des +esprits, lesquels étaient, paraît-il, tout prosaïquement +les corneilles des bois voisins, une +tribu de rats de mer et quelques nichées d’oiseaux +nocturnes.</p> + +<p>Vingt-six ou vingt-huit ans, Laurik Cosquêr +avait vécu sous ce chaume délabré, bercé dans +ses souvenirs ou dans ses songes par la plainte +du vent à travers les joncs et par le clapotis des +vagues au pied du moulin, sans autre compagnie +que la sienne et celle du mélancolique génie de ce +lieu sauvage, incarné sous les traits d’un hibou.</p> + +<p>Par quelle lubie soudaine cet anachorète des +grèves imaginait-il aujourd’hui, presque à la +limite extrême de l’âge humain, d’introduire +dans sa demeure et dans sa vie une femme ? Y +avait-il là le mystère, toujours passionnant, +d’une destinée, ou, simplement, une aberration, +une rupture d’équilibre, le commencement de +la déchéance définitive dans le cerveau affaibli +d’un vieillard ?…</p> + +<hr> + + +<p>— Çà, Laurik, vous voyez que je suis fidèle +à ma promesse : j’espère que vous allez l’être à +la vôtre.</p> + +<p>— Néa ! Néa ! C’est le monsieur !</p> + +<p>Il se fit un remue-ménage dans le vieux logis +dont mes yeux, encore pleins de la grande lumière +du dehors, percèrent d’abord assez mal +la pénombre. Laurik s’empressa vers moi, me +guida jusqu’à la table où Néa s’était mise en +devoir de dérouler la nappe au pain, puis de +déposer deux tasses et une bouteille à peine +entamée.</p> + +<p>— C’est le vin qui reste de la noce, dit Laurik. +Comme de juste, l’hôtesse nous a donné à +emporter ce qui n’avait pas été bu.</p> + +<p>Il versa, et nous trinquâmes.</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’il faut vous souhaiter, Laurik ? +demandai-je.</p> + +<p>— Plus rien, répondit-il d’une voix brève et +concentrée. Le seul vœu que j’aie jamais fait, +je l’ai obtenu tard, mais je l’ai obtenu.</p> + +<p>Il promena le revers de sa manche sur son +visage, en apparence pour s’essuyer les lèvres, +en réalité pour sécher à ses paupières une +larme qui menaçait de tomber. Aussi vite, du +reste, il secoua son émotion et reprit avec un +paisible sourire :</p> + +<p>— Vous avez remarqué le toit neuf, du +moins ?</p> + +<p>— Comment donc ! Du plus loin qu’on dévale +vers Pellinec, on en voit étinceler les ardoises.</p> + +<p>Sa figure s’épanouit dans son large collier +de barbe blanche.</p> + +<p>— Et ici, trouvez-vous que c’est bien ?</p> + +<p>Mon regard avait eu le temps de s’habituer à +la demi-lueur verdâtre, à l’espèce de pâle jour +sous-marin qui flottait dans la pièce. Je n’aurais +jamais soupçonné chez Laurik Cosquêr un +mobilier aussi cossu. L’armoire, de châtaignier +massif, avait les proportions d’un monument ; +les initiales de deux nouveaux époux s’y lisaient +en grosses lettres fraîchement entaillées +au couteau dans le bois. Le dressoir était paré +d’assiettes irréprochables. L’horloge trônait +dans une longue gaine historiée de fleurs +peintes et percée en son milieu d’une ouverture +vitrée où passait et repassait, comme une +lune d’or, l’orbe sans tache d’un balancier resplendissant. +Mais la merveille, c’était, à gauche +du foyer, le lit clos, avec son cintre sculpté +garni de courts rideaux à ramages entre lesquels +on distinguait, cloué contre le mur du +fond, au-dessus de l’entassement rebondi des +couettes et des matelas, un grand bénitier de +faïence, ombragé par toute une gerbe de buis +pascal. A la maîtresse poutre du plafond planait, +suspendue comme un <i lang="la" xml:lang="la">ex-voto</i>, une de ces +bouteilles commémoratives où les gens de mer +s’ingénient à faire entrer, par un miracle de +patience, la reproduction minuscule, mais +exacte, et sans qu’il y manque un seul agrès, +du navire de l’État ou du commerce, à bord +duquel ils s’enorgueillissent davantage d’avoir +servi.</p> + +<p>Tout cela respirait une propreté avenante, +avec une vague odeur de vieux, néanmoins, ce +je ne sais quel relent des siècles, ordinaire à la +plupart des logis bretons, comme si les maisons +elles-mêmes, en ce pays d’antiquité, +suaient le passé par tous leurs pores.</p> + +<p>— Oh ! oh ! Laurik, déclarai-je, mon inspection +terminée, ceci ne doit guère ressembler à +la « case » dont vous me parliez autrefois. Néa +Garandel en a fait un palais.</p> + +<p>La jolie vieille, qui remuait avec une petite +fourche de fer la braise de l’âtre, se retourna +au compliment.</p> + +<p>— Grand merci, monsieur, dit-elle. Mais à +chacun son dû. Même du temps que Laurik ne +m’avait pas, les choses ont toujours été céans +telles que vous les voyez. Case ou palais, Néa +Garandel n’y est pour rien.</p> + +<p>— Ne la croyez pas, intervint Laurik avec +vivacité. Je ne soignais le nid que pour l’amour +d’elle, sûr qu’elle finirait bien un jour par y +venir nicher.</p> + +<p>Puis, comme je le regardais de l’air indécis +de quelqu’un qui n’est pas dans la confidence :</p> + +<p>— Vous allez saisir, continua-t-il. Vous êtes +venu chercher une histoire, vous l’aurez… Par +exemple, vous prendrez le café avec nous. Néa +s’apprêtait à le mettre sur le feu quand vous +êtes entré… Pendant que l’eau bouillira, nous +fumerons, vous écouterez, et je conterai…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>V</h3> + + +<p>Sa pipe allumée, il commença :</p> + +<p>— Vous souvenez-vous comme ils me plaisantaient +jadis, les autres, à cause, disaient-ils, +que je n’avais jamais aimé aucune femme ?… +Je ne répondais rien. A quoi bon ? Ils n’eussent +pas compris… L’amour est une fleur +rare, monsieur. Beaucoup s’imaginent l’avoir +cueillie, qui n’ont cueilli que son ombre. Elle +est comme l’herbe d’or, l’<i lang="br" xml:lang="br">aour ieotenn</i> des +légendes, qui ne s’épanouit que tous les sept +ans, la nuit de la première lune, en des lieux +difficiles à connaître. Il faut savoir la distinguer, +à la minute unique où elle se révèle par +son éclat parmi les autres fleurs. Et il faut +aussi porter sur elle une main prudente ; sinon, +elle se dérobe, glisse, ne vous laissant au bout +des doigts qu’un peu de poussière dorée ; car +c’est une fleur vivante, monsieur, et qui, si +l’on ne s’est pas trompé en la coupant, ne +sèche plus. Moi, je l’ai trouvée sans la chercher +et j’en ai eu l’âme embaumée à toujours…</p> + +<hr> + + +<p>Il avait alors dix-sept ans, — dix-sept ans et +huit mois, supputa-t-il. Son père, qui était taupier, +lui avait enseigné son état. Les taupiers +formaient à cette époque, en Bretagne, une +corporation fort prisée. La croyance paysanne +voyait dans la taupe un être infernal, diabolique. +C’étaient, disait-on, les fermiers avaricieux +qui, après leur mort, se réincarnaient +dans ces animaux, « pour revenir labourer la +terre par en-dessous ». Les gens qui faisaient +métier de les détruire passaient pour des manières +de sorciers, possédant un secret spécial +qu’ils se transmettaient de génération en génération.</p> + +<p>Tandis que le père s’en allait de son côté, +Laurik s’en allait du sien, son hoyau sur +l’épaule, un bissac en bandoulière ; déjà réputé +pour un maître dans la pratique de son art, +jovial, du reste, toujours un brin de chanson +aux lèvres, Laurik Cosquêr était partout le +bienvenu.</p> + +<p>Dès qu’il paraissait à l’entrée de la cour, le +bouvier occupé à curer l’étable ou la servante +en train de donner à manger aux porcs s’écriait :</p> + +<p>— Salut à l’homme aux taupes ! Salut au +<i lang="br" xml:lang="br">gohétêr</i> !</p> + +<p>Et les visages semblaient si contents que +« c’était comme s’il eût apporté le soleil ».</p> + +<p>Dans les grandes fermes, il restait parfois +toute une semaine : dans les petites, deux +jours, trois jours au plus. A peine arrivé, on le +pressait de questions. Il fallait qu’il débitât les +nouvelles apprises d’un terroir à l’autre, les +mariages et les décès, les aventures sentimentales +des jeunes gens, le prix du blé, le cours +du bétail, mille choses encore. Il s’exécutait +de si bonne grâce que la veillée se prolongeait +souventes fois jusqu’à ce que la dernière larme +de la chandelle de résine eût fini de s’égoutter +sur la pierre de l’âtre.</p> + +<p>A la prime blancheur de l’aube, il était sur +pied et partait pour les champs. Ah ! qu’il +avait vu se lever, des matins de toutes les couleurs !… +Sur les dix heures, on lui apportait +son déjeuner : une écuellée de soupe d’oing, +une tranche de lard, un morceau de pain bis, +moitié seigle et moitié froment. Tout en « cassant +sa faim », il échangeait quelques mots +avec la personne qui était venue, — et qui était +à l’ordinaire le gardeur de vaches, mais, parfois +aussi, la fille de la maison.</p> + +<p>Ce fut ainsi que sa « planète » voulut qu’il +liât connaissance avec Néa Garandel.</p> + +<p>Un très modeste domaine, cette terre +Garandel, sise en la paroisse de Camlez, sur les +pentes de la vallée du Pont-Neuf, là-bas, dans +l’arrière-pays. Un corps de logis sous chaume, +deux ou trois crèches délabrées, un mulon de +paille autour d’une perche, une charrette ferrée, +un cheval de labour, deux vaches laitières avec +leurs veaux, une truie pleine, — sauf votre respect, — six +journaux cultivables, dont un sous +pré, plus un arpent de lande, c’était tout l’avoir +de la famille.</p> + +<p>Mais, miséricorde ! quel brave monde !</p> + +<p>Le père avait été soldat sous Napoléon l’ancien. +Un homme étonnant, qui avait appris à +jurer en vingt langues, « oui, n’est-ce pas ? +Néa, en vingt langues, sans compter le breton ». +Ah ! c’est celui-là qu’il eût fallu entendre conter +son histoire. Il avait fait la guerre chez les +Russes. Rien qu’à la façon dont il vous disait : +« Imaginez-vous de la neige… », tout le froid +du pays de l’hiver vous passait dans les moelles +et vos cheveux se hérissaient aussi raide que les +« dents de glace » aux chaumes des toits. Selon +lui, l’Empereur n’était pas mort : il courait les +mers sur un navire blanc, louvoyant pour dépister +les Anglais, n’attendant qu’une occasion +propice de débarquer en Bretagne. Sitôt qu’il +aurait pris terre, toutes les cloches de tous +les clochers se mettraient à carillonner d’elles-mêmes… +Il n’eût pas fait bon le contredire là-dessus, +le père Garandel.</p> + +<p>La mère, Fanta, était une femme d’une quarantaine +d’années, accorte de figure et de manières, +et qui grasseyait un peu en parlant.</p> + +<p>Des deux garçons, l’aîné, après avoir tiré au sort +un bon numéro, s’était engagé, pour toucher la +prime, en remplacement du fils du notaire de +Langoat ; le cadet était entré en apprentissage +chez un bourrelier du bourg. En sorte qu’il ne +restait d’enfant à la maison que Néa.</p> + +<p>Quoique le train des Garandel fût des plus +médiocres, Laurik ne se plaisait nulle part +autant que chez eux. On y mangeait plus de +patates et de bouillie que de viande fraîche ou +de lard fumé ; mais cette nourriture, servie dans +le chaudron de fonte par les mains de Fanta, +et assaisonnée par les récits du vieux, lui +paraissait le plus exquis, le plus succulent des +régals. Et il faisait dans la crèche aux vaches, +où il n’avait pour lit qu’une couette de paille +entre quatre piquets, des rêves merveilleux qui +lui laissaient dans l’esprit, pour toute la +journée, un contentement particulier d’être au monde, +de voir le ciel sur sa tête et de sentir la terre +sous ses pieds.</p> + +<p>Pourquoi n’était-il en ces dispositions d’humeur +que chez les Garandel ? Il ne se le demandait +même pas, ou, s’il lui arrivait d’essayer d’y +réfléchir, il se l’expliquait par cette observation +qu’il avait souvent ouïe dans la bouche de son +père : à savoir qu’à respirer l’air d’un logis +honnête, où chacun travaille pour tous, on en +garde en soi comme un parfum… Or, il y avait +une autre raison, la vraie, et qu’il découvrit un +beau jour, comme par une révélation.</p> + +<hr> + + +<p>Ce fut, exactement, le 12 avril… Après +soixante ans comptés, il revoyait encore toute +nette la figure qu’avaient, ce matin-là, les +choses. D’abord les prés, nouvellement reverdis, +tapissés d’une jeune herbe de printemps, +soyeuse comme une fourrure de chat, que mouchetaient +les taches brunes des taupinières ; puis +la rivière, sinueuse, grossie par les pluies de +mars, tantôt courante et ruissante, et chantant +la claire chanson de l’eau vive, tantôt endormie +en nappes tranquilles et mirant sur des fonds +de sable les fins rameaux des aulnes à peine +feuillus ; puis les collines, voilées d’une brume +légère, et les <i lang="br" xml:lang="br">mézou</i>, les terres hautes, d’où s’élevaient +de calmes fumées, — émanées de toits +invisibles ; enfin le ciel, un grand ciel très pur, +très éloigné, très vaste, enveloppant tout d’une +lumière humide et bleue, d’une lumière tendre +comme une caresse.</p> + +<p>Il avait jeté bas sa veste et besognait ferme, +en corps de chemise, sous le soleil béni… Pourtant, +contrairement à son habitude, quand il +était en tournée chez les Garandel, un vague +malaise l’oppressait depuis son réveil. Il avait +l’impression que, dans sa poitrine, son cœur +n’était plus en place. Par moments, il l’entendait +battre à grands coups sonores, comme +une cloche de pardon ; puis, brusquement, le +carillon s’éteignait en un silence plein de mystère. +Jamais encore il n’avait été ainsi. Un +trouble étrange l’agitait, — quelque chose +comme le pressentiment obscur d’il ne savait +quoi.</p> + +<p>— Qu’est-ce donc qui va m’arriver ? se demandait-il.</p> + +<p>Cela devenait à la longue si violent qu’il eut +peur que la tête ne lui tournât. Plantant là son +hoyau, il avisa un tronc d’aulne penché au ras +de l’eau, s’y étendit à plat ventre et se plongea +la face dans le courant, qui était d’une fraîcheur +glacée.</p> + +<p>En cet instant même, derrière lui, dans la +pente, une voix cria :</p> + +<p>— Laurik, hé !… Laurik Cosquêr !… Où donc +êtes-vous ?</p> + +<p>Il se sentit soulevé comme un poisson que le +pêcheur, d’une secousse de sa ligne, fait sauter +sur la berge.</p> + +<p>La voix, de nouveau, répéta :</p> + +<p>— Laurik ! Laurik, hé !</p> + +<p>Oh ! cet appel si jeune, si vibrant, d’un timbre +si harmonieux, dût-il vivre encore autant qu’il +avait déjà vécu, il l’entendrait toujours, toujours.</p> + +<p>Celle qui le hélait se tenait debout dans une +brèche de talus, au flanc du coteau, entre deux +touffes de prunelliers dont les branches bourgeonnantes +se rejoignaient presque à la hauteur +de sa coiffe… Sa jupe de laine rouge, à +raies bleues, lui descendait à peine aux chevilles +et, de l’étroit corsage aux parements entrouverts +qui lui serrait la taille, son cou svelte +s’échappait comme une fleur de sa gaine. Son +visage, rosé par l’air vif, semblait éclairé d’une +gloire dont ses cheveux d’or pâle, ébouriffés +autour des tempes, eussent été les rayons. Toute +sa personne était si légère, si immatérielle à +voir, elle touchait si peu la terre, même avec +ses sabots, que vous eussiez dit une apparition, +un de ces follets aériens qui voltigent, à ce +qu’on raconte, dans les vapeurs des prairies et +se posent sur l’herbe sans la courber.</p> + +<p>Laurik, a son aspect, était demeuré comme +en extase. Elle lui eût annoncé : « Je suis la +Vierge Marie, conçue sans péché », qu’il n’aurait +pas éprouvé un saisissement plus religieux. Il +n’osait ni faire un mouvement, ni articuler un +son, par crainte de la voir s’envoler.</p> + +<p>Et ce n’était, certes, que la petite Néa Garandel, +mais une Néa si différente de celle qu’il +avait cru connaître jusqu’alors, une Néa si +transfigurée !</p> + +<p>Elle, cependant, dès qu’elle l’avait aperçu, à +demi agenouillé près du tronc d’aulne, la face +encore ruisselante, et fixant sur elle des yeux +agrandis par la stupeur, était partie d’un grand +éclat de rire.</p> + +<p>— C’est donc dans la rivière que vous attrapez +maintenant les taupes, Laurik Cosquêr ?… Vous +avez vos cheveux qui dégouttent, comme le poil +d’un chien mouillé.</p> + +<p>Et de rire encore, de rire si follement qu’elle +fut sur le point de se laisser choir, avec le +panier qu’elle portait.</p> + +<p>Laurik s’était précipité pour la retenir.</p> + +<p>— Vous auriez pu vous faire mal, dit-il. +L’herbe est glissante, ce matin, à cause de la +rosée.</p> + +<p>Il avait autre chose sur les lèvres, mais cela +ne voulait pas sortir : une sorte de charme invincible +lui paralysait la langue. Comme il contemplait +toujours la jeune fille, planté droit devant +elle, immobile et les bras ballants, elle s’écria :</p> + +<p>— Ah ! çà, Laurik, quand finirez-vous de me +dévisager ainsi ? On dirait, en vérité, que vous +ne m’avez jamais vue.</p> + +<p>Il baissa la tête pour répondre :</p> + +<p>— Vous parlez juste, sans le savoir, Néa +Garandel : il me semble, en effet, que je vous +vois aujourd’hui pour la première fois.</p> + +<p>Il n’ajouta rien ; mais, tandis qu’ils descendaient +de compagnie vers le bord de l’eau, il +songeait à part soi : « Se peut-il qu’une seule +année ait suffi pour un tel miracle ? La Néa de +l’an passé n’était encore qu’une fillette, bonne +au plus à garder les vaches, et que je trouvais +d’habitude, le soir de mon arrivée, sagement +assise sur le seuil de la maison à se réciter tout +haut son catéchisme. Celle-ci est déjà une +« héritière » en sa fleur, dont les galants se +disputeront demain le parapluie, pour la conduire +aux pardons, et qui sèmera le souci +d’amour dans le cœur de plus d’un jeune +homme. Étais-je donc aveugle, hier, ou bien y +a-t-il une vertu spéciale dans la lumière +d’avril ?… »</p> + +<p>Ils avaient atteint le bas du pré. Vive et +preste, Néa tira de son panier une écuelle à +couvercle et un paquet enveloppé d’un linge +bien propre.</p> + +<p>— Voici votre déjeuner, Laurik. Il y a +d’abord de la soupe aux fèves, que vous aimez +tant… Et ceci, fit-elle en dépliant le linge, +c’est des crêpes de froment, de la fête de Sainte-Brigitte, +en Ploézal, où nous avons des cousins. +Ma mère vous les envoie, pour que vous ayez +aussi votre lot du pardon.</p> + +<p>Sa voix résonnait dans le cœur du taupier, +plus suave qu’un chant de bouvreuil. Il eût +souhaité qu’elle parlât longtemps, toujours… +Pour attendre qu’il eût mangé, elle était allée +s’asseoir un peu à distance, sur une pierre +moussue. Lui n’avait pas bougé.</p> + +<p>— Eh bien ! Laurik Cosquêr, vous n’avez +donc pas faim, que vous vous morfondez là, +bouche bée, comme notre vieux recteur en +chaire, quand il a perdu la suite de son prône ?</p> + +<p>Faim ? ma foi, non ! Laurik Cosquêr n’avait +pas faim. Il se força pourtant à manger, par +crainte d’offenser les Garandel, et aussi, et surtout, +parce que, plus il prolongerait le repas, +moins vite Néa s’en irait. C’est vous dire qu’il +ne mettait pas les bouchées doubles. Jamais +crêpes de pardon ne furent, en apparence, +plus lentement et plus artistement savourées.</p> + +<p>— Elles sont bonnes, n’est-ce pas, Laurik ?</p> + +<p>— Délicieuses, Néa.</p> + +<p>Et, mentalement, il corrigeait :</p> + +<p>« C’est vous, petite Néa Garandel, c’est vous, +entendez-moi bien, qui êtes un délice ! »</p> + +<p>Mais, pour rien au monde, il n’aurait eu la +hardiesse d’exprimer tout haut ce qu’il pensait +tout bas.</p> + +<p>Fatiguée d’être assise, la jeune fille s’était +levée, avait fait quelques pas le long de la +rivière. Brusquement, elle recula. Elle venait +d’apercevoir en l’air, au-dessus de son front, +un chapelet de petites bêtes noires dont les +cadavres en boule se balançaient, suspendus par +les pattes antérieures, à la maîtresse branche +d’un chêne.</p> + +<p>— Que de taupes vous avez déjà tuées, Laurik ! +fit-elle en se retournant.</p> + +<p>Il répondit, non sans orgueil :</p> + +<p>— Oui, comptez : il y en a quinze.</p> + +<p>Elle resta un moment pensive à les contempler. +Puis, après un silence :</p> + +<p>— C’est tout de même un métier comme il +y en a peu, que celui de taupier.</p> + +<p>Prenant la chose pour un compliment, Laurik +estima que l’occasion était belle de se faire +valoir auprès de la jeune fille à qui, — son cœur +le lui disait clairement, — sa destinée venait de +se lier pour jamais. Il releva d’un geste ses +cheveux encore trempés et, debout sur la +berge, il commença de discourir, avec une +loquacité fébrile, touchant son état :</p> + +<p>— Oui, un métier comme il y en a peu, +certes, car il y faut un talent que tout le +monde n’a pas, et beaucoup de patience, +d’adresse, de perspicacité. Ne devient pas taupier +qui veut. Moi, j’ai eu ça de naissance. A +huit ans, je suivais mon père. Il a formé bien +des apprentis ; mais, demandez-le-lui si vous ne +me croyez pas, aucun d’eux n’est à même de +rivaliser avec son fils Laurik, ni pour l’oreille, ni +pour l’œil, ni pour la sûreté du coup de main… +Quand mon hoyau s’abat, la taupe n’a plus qu’à +réciter son <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i>… Il n’y a pas de profession +méprisable, quand on l’exerce honnêtement ; +mais je suis fier de la mienne. En +avez-vous d’autres, dans nos campagnes, qui +soient d’un meilleur rapport ? De l’angélus du +matin à l’angélus du soir, je ne suis pas embarrassé +pour tuer mes vingt-cinq ou trente bêtes. +A un sou la bête, voyez : le calcul est simple. Où +sont-ils, dans vos environs, Néa, les jeunes +hommes qui, à mon âge, gagnent de vingt-cinq +à trente sous par jour ?…</p> + +<p>Il s’arrêta sur cette apostrophe. Il était à +bout d’haleine, la lèvre sèche, les joues en feu. +Néa, tout le temps qu’il avait parlé, n’avait pas +quitté des yeux la guirlande des taupes mortes +dont les pattes de derrière, crispées sous le +ventre, étaient roses comme des mains d’enfant. +Devant la mine grave, l’attitude songeuse de la +jeune fille, Laurik ne douta point que ses +paroles ne l’eussent profondément impressionnée.</p> + +<p>Il en conçut une de ces joies intenses qui +vous exaltent tout l’être, mais son illusion ne +dura guère. D’un mot, Néa lui fit sentir qu’il y +avait un abîme entre leurs « idées ».</p> + +<p>— A votre place, Laurik, moi, j’aimerais +mieux gagner moins et avoir un autre métier.</p> + +<p>Interloqué, il bredouilla :</p> + +<p>— Pour… Pourquoi ?</p> + +<p>Elle regarda de nouveau vers les petits +ventres noirs, ballonnés et reluisants de soleil, +réfléchit une minute en roulant autour de ses +doigts les brides de sa capeline, puis répliqua +d’un ton catégorique :</p> + +<p>— Parce que !…</p> + +<p>Et elle acheva sa pensée par un geste de la +main qui signifiait :</p> + +<p>« Tant pis pour vous, si vous ne comprenez +pas. Après tout, ce n’est pas mon affaire. »</p> + +<p>Eh ! si, c’était votre affaire, ô toute gracieuse +et toute-puissante Néa Garandel ! Car, la foi +robuste que Laurik Cosquêr avait, tout à l’heure +encore, dans l’excellence de son métier, voici +que, sur un simple mot de vous, il venait de la +sentir s’écrouler en lui, à jamais. Dire qu’il +avait été si glorieux d’être réputé, à l’instar de +son père, pour le « roi des taupiers » du Trégor, +et qu’il en souffrait à présent comme d’une humiliation, +comme d’un déshonneur !… Et cela était +l’ouvrage d’un brin de fille pas plus grosse qu’une +tige de fougère, dont, la veille encore, il daignait +à peine remarquer l’existence. Allez donc +prétendre ensuite qu’il n’y a pas dans l’amour +une force plus puissante que les quatre éléments +réunis !…</p> + +<p>Aussi tranquille que si rien ne se fût passé, +Néa rangeait dans le panier l’écuelle, le plat +qui lui servait de couvercle et le linge qui avait +enveloppé les crêpes.</p> + +<p>— Là, fit-elle, prête à regrimper la pente.</p> + +<p>Et, avec une de ces révérences à l’ancienne +mode que l’on apprenait alors chez les Sœurs :</p> + +<p>— Bonne continuation de journée, Laurik !</p> + +<p>Il se campa en face d’elle dans le sentier.</p> + +<p>— Il y a une chose que je voudrais savoir, +avant que vous ne vous en alliez de la prairie… +Si vous aviez été homme, quel état auriez-vous +donc choisi, Néa Garandel ?</p> + +<p>— Oh ! un seul, le plus beau, le plus vaillant : +j’aurais été marin sur la mer !</p> + +<p>De quel accent superbe elle lança cette +phrase ! Et comme ils brillaient, ses yeux !… +Vous eussiez dit deux éclairs bleuâtres, pareils +aux épars, non suivis de tonnerre, qui labourent +parfois les firmaments sans nuages des chaudes +nuits d’été. Laurik en eut l’âme comme +traversée de part en part. Et, à leur lueur +rapide, il mesura quel bouleversement s’était accompli +dans son destin. Son ancienne vie n’était +plus qu’un rêve… Le vent printanier avait pris +un goût de sel… Des eaux lourdes, salies +d’étoupes et de goudron, léchaient les quais d’un +port… Un vaisseau levait l’ancre…</p> + +<p>Il murmura :</p> + +<p>— Soit !</p> + +<p>Néa, elle, était déjà loin. Sa coiffe, là-haut, +voletait comme un papillon blanc parmi l’ajourement +délicat des jeunes verdures.</p> + +<p>Pour la première fois depuis qu’il était au +monde, l’angoisse de la solitude étreignit +Laurik. Les prés, les champs, les collines boisées +lui parurent vides infiniment. La rivière, +tantôt si joyeuse en ses bonds, ne roulait plus +maintenant que des sanglots… Se remettre à sa +tâche, il n’y songea même pas. Apercevant son +hoyau planté en terre à ses pieds, il le saisit +avec violence, le fit tournoyer au-dessus de sa +tête et l’envoya « dinguer » à l’autre extrémité +de la prairie. L’outil de ses exploits de taupier +lui était devenu un objet de dégoût. Comme si +ce mouvement de rage eût épuisé ses nerfs, il +s’affaissa de son long sur le sol, et, s’apitoyant +sur soi-même, il pleura, le nez dans l’herbe.</p> + +<p>A travers la brume de ses larmes, il revit +l’image de Néa. Elle était en lui, elle l’emplissait +tout entier, et il sentit qu’il ne pouvait +plus vivre que pour elle, que, si elle refusait +d’être un jour sa femme, il ne lui resterait plus +qu’à mourir. « Il n’est pire feu que feu +d’amour », dit la Sagesse des Bretons. En +Laurik un brasier flambait, allumé par une +main d’enfant. Son sang bourdonnait dans ses +artères et vibrait à ses tempes comme un +tocsin…</p> + +<p>Il se traîna jusqu’à la rivière pour en aspirer +la fraîcheur.</p> + +<p>Quatre, cinq heures peut-être s’écoulèrent +ainsi. Les premières ombres du soir commençaient +à baigner le vallon. Laurik secoua la +torpeur qui avait succédé chez lui à la fièvre, +marcha au chêne où il avait suspendu ses +taupes, jeta le chapelet de cadavres sur son +épaule et, après avoir, au passage, ramassé son +hoyau, remonta vers la ferme. Il n’y avait dans +la maison, quand il entra, que la ménagère.</p> + +<p>— Vous êtes plus tôt que d’habitude, Laurik, +dit-elle. N’allez pas croire au moins que ce soit +pour vous en faire reproche, mais c’est parce +que le souper ne sera pas cuit avant un bon +moment.</p> + +<p>Et elle expliqua qu’elle était seule pour vaquer +aux soins intérieurs, Néa ayant dû se rendre au +bourg, à confesse, comme il est de règle dans +la saison de Pâques.</p> + +<p>— Excusez-moi, Fanta, répondit Laurik : +avec votre permission, je ne resterai point à +souper.</p> + +<p>— Hein ! Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il y a donc, +Jésus-Dieu ?</p> + +<p>— Il y a que j’ai désir de m’en retourner +chez nous… Je ne suis pas à mon aise.</p> + +<p>Elle vint se placer près de lui, dans le jour +de la porte, pour l’examiner.</p> + +<p>— C’est vrai que vous êtes pâle. Vous aurez +attrapé chaud et froid.</p> + +<p>— Possible.</p> + +<p>— Et vous prétendez faire trois lieues, de +nuit, mal disposé comme vous êtes ?… Je n’y +consentirai pas… Vous allez coucher dans notre +lit qui est bien clos et bourré de bonne balle. +Garandel et moi, nous trouverons facilement à +nous caser dans celui de Néa, et la fillette sera +quitte pour dormir à l’étable.</p> + +<p>Tant de sollicitude remua Laurik jusqu’aux +entrailles. Il fut sur le point de tout avouer à la +vénérable Fanta, si compatissante, si maternelle. +Mais une pudeur le retint, et aussi le +sentiment de son indignité présente aux yeux +de celle qu’il aimait.</p> + +<p>— Dieu vous bénisse, Fanta !… De cheminer, +cela me dégourdira les sangs… Gardez seulement +les taupes et dites au vieux Garandel qu’il +me paiera… quand je reviendrai.</p> + +<p>Sur cette parole à double entente, il sortit, +malgré les supplications, les « <i>Ma Doué ! Ma +Doué ta !<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a></i> » de la vieille. Comme il franchissait +l’échalier, à l’angle du pignon, il distingua, +dans le crépuscule tombant, la fine silhouette +de Néa qui rentrait de Camlez, encapuchonnée +dans sa mante. Un instant, il délibéra s’il l’attendrait. +Mais pour lui dire quoi ? Qu’il y avait en +lui l’étoffe d’un homme selon ses vœux ? Ces +choses se prouvent par des actes. Il se contenta +d’agiter en l’air son toquet de feutre, en +criant :</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Mon Dieu ! Mon Dieu donc !</p> +</div> +<p>— A Dieu vat !</p> + +<p>A Dieu vat ! Le cri des marins qui s’embarquent…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>VI</h3> + + +<p>Laurik Cosquêr en était là de son récit +quand, du coin de l’âtre où elle semblait uniquement +attentive au chant de l’eau dans la +bouilloire, sa femme annonça que le marc était +« passé ».</p> + +<p>Le « café de quatre heures » est un rite +essentiel de la vie bretonne, et il n’est pas de +chaumière si misérable où il ne soit pratiqué +journellement. J’aurais commis la plus grave +injure envers mes hôtes, en refusant de communier +avec eux dans cette tradition en quelque +sorte nationale ; et, d’ailleurs, le début de leur +humble aventure d’amour ne me rendait que +plus avide d’en connaître la fin.</p> + +<p>Une fois qu’il eut devant lui sa tasse fumante, +et après l’avoir « poivrée d’un soupçon d’eau-de-vie +à quarante sous le litre », — encore un +reliquat de la noce, — Laurik reprit :</p> + +<p>— Voilà, monsieur, comment j’épousai la +mer, à seule fin de plaire à Néa Garandel…</p> + +<hr> + + +<p>Oh ! ce ne fut pas sans lutte. Ses parents, +lorsqu’il s’ouvrit à eux de sa détermination, en +se gardant bien toutefois de leur en révéler le +véritable motif, le crurent subitement devenu +fou.</p> + +<p>— Que diable ! Ça n’est pas tombé sur toi +comme un coup de vent, cette frénésie de la +mer ?…</p> + +<p>Il affirmait, très calme :</p> + +<p>— Si fait. Chez la plupart des garçons de +mon âge il paraît que c’est ainsi que ça vient.</p> + +<p>Et il citait des exemples, nommait celui-ci, +celui-là, tel autre, tous des jeunes gens du +canton.</p> + +<p>— Oui ! lui objectait-on, des sans-métier ! +des propres à rien !… Mais toi !… un chasseur +de taupes !… et qui as le don comme pas un !…</p> + +<p>Sa mère alla secrètement commander au +curé de Tréguier une messe avec cierge à +l’autel de saint Yves, pour obtenir, par l’intercession +du grand avocat des humbles, qu’il ne +persistât point dans sa funeste résolution. Son +père, en désespoir de cause, le menaça de le +renier.</p> + +<p>— C’est bien, dit Laurik, si vous ne donnez +votre consentement à mon départ, vous le donnerez +donc à ma mort !</p> + +<p>Ce n’était point là un vain propos : les vieux +le sentirent et cédèrent. Moins de trois semaines +plus tard, Laurik était inscrit, immatriculé, +embarqué.</p> + +<hr> + + +<p>Son premier voyage dura cinquante-deux +mois. C’était le temps des frégates à voiles. Il +parcourut des mers immenses, traversa des +atmosphères embrasées, frôla de mystérieux +fantômes de glaces. Devant lui se déroulèrent +les spectacles d’une création inconnue, qui ne +semblait pas sortie des mains du même Dieu +que celui des Bretons. Et cela ne l’intéressa +point…</p> + +<p>Une seule chose hantait sa pensée, occupait +ses yeux de son âme, — et c’était l’image +de Néa. Sous les ciels de feu comme sous les +ciels de ténèbres, à l’Équateur comme au cap +Horn, elle obstruait pour lui l’horizon. Pas une +fois il n’accepta de descendre à terre, aux +escales, ni n’éprouva la curiosité de vérifier par +lui-même les merveilles que lui contaient les +camarades sur leurs nocturnes équipées dans +les villes de plaisir. Tout lui était indifférent, de +ce qui n’était point Néa. Ses courts sommeils +entre les quarts de nuit, il les passait à rêver +d’elle dans son hamac, et, le jour, il restait des +heures là-haut, dans les vergues, à s’enivrer +de son souvenir, au bercement égal des alizés +ou parmi le furieux déchaînement des cyclones.</p> + +<p>Il ne se préoccupait pas plus de lui faire parvenir +de ses nouvelles qu’il ne s’attendait à recevoir +des siennes.</p> + +<p>D’abord, il ne savait ni lire, ni écrire, et il +eût cru profaner ses sentiments en les livrant +à des plumes étrangères. Puis, la mode des +lettres était encore une rareté chez les marins +de cette époque. On ne communiquait guère +avec le pays que par l’intermédiaire des « collègues » +qui y allaient ou qui en revenaient. Et +c’était là une occasion qui ne se présentait pas +souvent.</p> + +<hr> + + +<p>Plût à Dieu que Laurik Cosquêr ne l’eût +jamais rencontrée !</p> + +<p>Mais une fatalité la mit sur sa route.</p> + +<p>Il y avait près de trois ans qu’il « bourlinguait +au tonnerre de Brest », sur la frégate +l’<i>Intrépide</i>, quand, un jour, dans les mers du +Sud, on fut accosté par le croiseur <i>Neptune</i> +qui, sa période terminée, rentrait en France. +Pendant une couple d’heures on fraternisa d’un +bord à l’autre, selon l’usage. Or, quelle ne fut +pas la joie de Laurik, de retrouver, parmi les +matelots du <i>Neptune</i>, un des hommes, précisément, +sur l’exemple desquels il s’était appuyé +pour justifier à son père la soudaine éclosion +de sa vocation maritime ! Il se nommait Constant +Trégloz (Dieu lui fasse paix !), et il était +originaire de Buguélès, où ses parents tenaient +un « débit ».</p> + +<p>Plus âgé que Laurik de quatre ou cinq ans, +il comptait déjà plusieurs campagnes et s’en +allait en congé définitif.</p> + +<p>Un fier luron, ma foi, large d’épaules, franc +d’allures, à qui la navigation avait singulièrement +profité.</p> + +<p>L’entrevue fut naturellement des plus cordiales, +mais sans grandes manifestations extérieures, +à la bretonne.</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’il faudra dire chez toi, cadet ? +demanda Trégloz, quand la minute de la séparation +fut arrivée.</p> + +<p>— Tu diras bien le bonjour aux vieux, que +je n’ai pas de regret à ce que j’ai fait, que la +santé va bien et que je souhaite qu’il en soit de +même pour eux.</p> + +<p>— Entendu ça. Et tu n’as personne d’autre +à bonjourer ?</p> + +<p>Laurik eut sur le bout de la langue le nom +de Néa, mais ce fut pour le ravaler aussi vite. +« Toujours cette sacrée honte, qu’est-ce que +vous voulez ? » Et, après une longue hésitation, +comme s’il eût dû chercher au fond de sa +mémoire, il répondit simplement :</p> + +<p>— Les Garandel, de Camlez, ont été bons +pour moi… Je serais content que tu t’informes +où ils demeurent et que tu leur portes mes +amitiés.</p> + +<p>Ah ! si, du moins, il n’avait rien dit !… Mais +qui peut prévoir ?</p> + +<p>Passons, n’est-ce pas ?</p> + +<p>Le moment vint où « ceux de l’<i>Intrépide</i> » +revirent à leur tour la terre de France. Un +22 mai, sur les cinq heures du soir, Laurik +Cosquêr quittait à Morlaix la diligence de Brest +à Saint-Brieuc et s’acheminait à pied vers le +plateau trégorrois. Il avait en poche son diplôme +de gabier, un congé de six mois, et, noués dans +son mouchoir, sept-vingts écus d’économies, +presque une richesse, qu’il allait pouvoir +déposer avec son cœur entre les mains de Néa. +Cette pensée lui donnait des ailes. Les quinze +lieues qu’il avait à franchir semblaient fuir sous +ses pas. Il avait le meilleur des bâtons de route, +l’espoir. Joignez que la nuit était merveilleusement +belle, l’ombre transparente et tiède, l’air +embaumé d’une odeur d’herbe déjà mûre pour +la fenaison. Les arbres, les ajoncs des talus +bruissaient à peine. Une brume argentée +flottait, comme la respiration des champs +endormis…</p> + +<p>Aux approches de Camlez, Laurik eut l’âme +inondée d’une telle allégresse qu’il se mit à +entonner une chanson de bord, apprise sur le +gaillard d’arrière de <i>l’Intrépide</i>, et qu’on eût +dite composée à son sujet :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">« Pour l’amour d’une blonde,</div> +<div class="verse">Je me suis-t-engagé</div> +<div class="verse">Marin sur l’eau profonde,</div> +<div class="verse">Jour et nuit en danger.</div> +<div class="verse"><b>. . . . . . . . . .</b></div> +<div class="verse">J’ai fait le tour du monde :</div> +<div class="verse">Me voilà-t-en congé.</div> +<div class="verse">Vais savoir chez ma blonde</div> +<div class="verse">Si son cœur a changé.</div> +<div class="verse"><b>. . . . . . . . . .</b></div> +<div class="verse">Je lui dirai : ma blonde,</div> +<div class="verse">Si ton cœur a changé,</div> +<div class="verse">Vais me périr dans l’onde,</div> +<div class="verse">Quoique sachant nager !…</div> +</div> + +</div> +<p>Il en était à ce couplet quand tout à coup, +sur ses talons, quelqu’un s’exclama :</p> + +<p>— Damné sois-je ! Que le cœur de ta douce +ait changé ou non, ta voix à toi, du moins +Laurik Cosquêr, est restée facile à reconnaître !</p> + +<p>C’était un homme de Trévou-Tréguignec, un +tailleur d’habits qui avait souvent travaillé dans +les mêmes maisons que Laurik. Il était nu-pieds, +ayant ôté ses souliers pour marcher plus vite, +et c’est pourquoi Laurik ne l’avait pas entendu +venir.</p> + +<p>— Les uns chantent, les autres pleurent, +reprit-il. Ainsi, moi, je vais annoncer au fils +de Kerambesk que son père a été trouvé noyé +dans l’étang du Bois-Riou.</p> + +<p>La joie de Laurik fut empoisonnée. Ouïr +parler de mort, en rentrant au pays, n’est pas +d’un bon présage. Heureusement qu’on arrivait +au carrefour des Trois-Croix où s’amorce +le chemin du Pont-Neuf. Laurik s’empressa de +« larguer » le tailleur, sans même lui toucher +la main, et s’engagea au pas de course +dans la descente… Un bouquet d’arbres, des +meules de paille, le dos arrondi d’un toit de +chaume émergèrent comme une île du brouillard +blanchâtre de la vallée… C’était là !… Il +pouvait être deux heures du matin. Les gens +les bêtes, tout reposait. Mais les choses avaient +leur vieil aspect familier. Il n’était pas jusqu’au +tombereau qui n’érigeât comme d’habitude ses +brancards vides, à la place accoutumée, au +milieu de la cour. Le marin dut s’y adosser, +tellement ses jambes flageolaient sous lui, non +de fatigue, mais d’émotion. Par les petites vitres +des lucarnes pleines de noir, il sentait l’âme de +la maison qui le regardait. Qu’y avait-il dans +ce regard ? Promesse ou menaces… Pour la +première fois, un doute poignant lui pénétra +dans l’esprit comme une lame.</p> + +<p>Il eut peine à réprimer un cri.</p> + +<p>Dans sa soudaine angoisse, il imagina d’aller +coller son oreille à la porte, pour écouter s’il +n’entendrait point le souffle de Néa, dont il +savait que le lit se dressait juste en face.</p> + +<p>Mais le tic-tac de l’horloge fut le seul bruit +qu’il put percevoir dans le profond silence.</p> + +<p>— Bah ! se dit-il, pour se rassurer, c’est +d’avoir tant marché qui me donne ces idées +sottes. Tout ça va se dissiper avec les mauvaises +influences de la nuit.</p> + +<p>Il se dirigea, sur la pointe du pied, vers +l’étable aux vaches où, jadis, il avait son coucher. +Quand il ouvrit la claie de genêt, les +bonnes bêtes, vautrées côte à côte dans la litière, +se bornèrent comme autrefois à soulever nonchalamment +leurs mufles appesantis. Comme +autrefois, il les caressa d’une tape au passage +et, côtoyant le mur, gagna l’angle de droite… +Elle était là, comme par le passé, elle était là, +entre ses quatre piquets, la couette de paille +qui lui avait si souvent inspiré de si beaux +rêves ! Il s’y allongea, tout rasséréné. Et sur +ses paupières le sommeil s’abattit comme un +coup de poing…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>VII</h3> + + +<p>— Jésus, <i>ma Doué</i> ! Laurik le taupier qui +est ici dans la crèche !</p> + +<p>C’était la voix grasseyante de Fanta.</p> + +<p>— En voilà une surprise ! ne cessait-elle de +répéter… En voilà une surprise !…</p> + +<p>D’un bond, Laurik avait sauté à bas de sa +couchette. Il frottait machinalement ses yeux +gonflés et tentait de balbutier de vagues +paroles.</p> + +<p>La vieille l’entraîna :</p> + +<p>— Viens, on causera en déjeunant.</p> + +<p>Il la suivit vers la ferme, toute blonde sous +le premier soleil… Il ne savait s’il marchait à +la mort ou à la vie.</p> + +<p>— Devine qui j’ai trouvé en allant soigner +les vaches, cria Fanta dès le seuil.</p> + +<p>Le vieux Garandel, qui avait le nez dans sa +soupe, se leva du banc où il était assis, dans +l’encoignure de la fenêtre.</p> + +<p>— Ah ! ah ! fit-il gaiement, je vais donc pouvoir +te régler ma dette… Oui, les quinze taupes +qui ne t’ont pas été payées !… Mais d’abord, +matelot, que je te donne l’accolade !… Nous +avons eu de tes nouvelles : tu fais ton chemin, +à ce qu’il paraît. Tu vas nous conter ça.</p> + +<p>Fanta, près du foyer, trempait une autre +écuellée.</p> + +<p>— Commence par te loger ceci quelque part, +mon bonhomme, dit-elle. Tu dois avoir un +rude creux dans l’estomac.</p> + +<p>Lui, cependant, furetait des yeux autour de +la pièce.</p> + +<p>— Je vois ce que c’est, reprit Fanta ; tu +trouves drôle qu’il n’y ait que nous dans la +maison, n’est-ce pas ?… Las ! Qu’est-ce que tu +veux ? C’est ainsi… Nous sommes seuls dorénavant, +seuls comme des pauvres vieux.</p> + +<p>— Jusqu’à ce que le fils aîné rentre du service…, +s’il rentre, opina l’ancien grognard.</p> + +<p>Le marin sentit son cœur s’arrêter.</p> + +<p>— Alors, Néa ?… commença-t-il, les lèvres +blanches.</p> + +<p>— Néa ! s’écria la ménagère dont le visage se +rida de plaisir… Néa !… C’est vrai, tu ne sais +pas… Elle est maintenant dans tes parages, du +côté de la mer, là-bas, à Buguélès… Et elle +sera bien contente de te voir, pour sûr ! Car, +si elle est heureuse comme elle est, c’est en +grande partie à toi qu’elle doit son bonheur.</p> + +<p>— A moi ? bégaya Laurik, la tête chavirée.</p> + +<p>— Dam, oui ! A toi, intervint le vieux ; si +tu n’avais pas envoyé Constant Trégloz nous +porter tes amitiés, notre fille, tu penses bien, +ne l’eût jamais connu, et, du moment qu’elle +ne l’aurait pas connu, comment diable se +seraient-ils accordés ?</p> + +<p>— C’est clair, approuva la vieille.</p> + +<p>Et, sans se douter que chacune de ses phrases +poignardait le cœur de Laurik, elle se mit à +donner des détails :</p> + +<p>— Moi, je la trouvais un peu bien jeunette +pour entrer en ménage, et Garandel, lui, tant +que d’avoir un gendre, aurait mieux aimé un +cultivateur… Mais quoi ! Ce Trégloz, du jour +qu’il l’avait vue, s’était juré qu’il l’aurait par la +porte ou par la fenêtre… Et comme elle-même +avait dans l’idée d’être femme de marin, nous +l’avons laissée aller à la grâce de Dieu, — pour +son bien, d’ailleurs, puisqu’ils s’entendent et +qu’ils se tirent d’affaire… Ne manque pas de +passer leur dire un bonjour : tu verras que +c’est très gentil chez eux…</p> + +<p>— Ainsi, elle est mariée…, articula Laurik +avec lenteur, mais d’un son de voix si étrange +qu’il se demanda lui-même si ce n’était pas un +autre qui avait parlé.</p> + +<p>Les vieux reculèrent d’épouvante, en s’apercevant +qu’il était aussi livide qu’un cadavre au +linceul… Il leur fit, de la main, un geste d’adieu +et s’appuya, pour sortir, à la cloison de bois +qui, dans les fermes bretonnes, protège la +table contre l’air de la porte. Comme il descendait +la dernière marche du seuil, il entendit la +femme qui disait à son mari :</p> + +<p>— M’est avis que nous devrions réciter un +<i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i> pour l’âme de Laurik Cosquêr… +Sûrement qu’il est mort au loin. Ce que nous +avons vu, ce n’est pas lui, c’est son <i>intersigne</i>.</p> + +<hr> + + +<p>Longtemps ils restèrent persuadés qu’ils +avaient reçu la visite, non d’un vivant, mais +d’un fantôme. Et ce qui les confirma encore +dans leur sentiment, ce fut quand ils apprirent, +à quelques jours de là, que les parents de +Laurik n’avaient pas eu vent de leur fils. Dans +la débâcle de tout son être, il ne s’était plus +souvenu, en effet, qu’il avait un père et +une mère. Néa Garandel, en s’en allant avec un +autre, avait comme dévasté sa vie. Il était plus +seul et plus perdu que le plus abandonné des +orphelins… Deux jours et deux nuits, il erra +le long de la rivière, aux alentours du pré des +Garandel, absent du monde et de lui-même. Il +n’avait de volonté à rien, pas même à se périr. +Pas de colère non plus contre personne : une +grande tristesse seulement et une grande pitié. +S’étant assoupi vers l’aube du troisième jour, +il fut tout effaré, au réveil, de trouver une +douceur à sa souffrance. Sa jeunesse avait travaillé +en lui, à son insu, sournoisement, comme +fait la taupe sous terre. Il gagna la grand’route +de Lannion, mangea dans une auberge, rentra +parmi les hommes. Le lendemain, il était de +retour à Brest et, le surlendemain était rembarqué…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>VIII</h3> + + +<p>… — Ce que je devins après ça, monsieur ?… +Eh bien ! Je battis la mer comme auparavant, +allant où l’on me commandait d’aller, faisant +campagne ici, là, en Afrique, en Crimée, en +Chine, un peu partout…, et je continuai d’aimer +Néa Garandel…</p> + +<p>De renoncer à son rêve d’amour, malgré le +démenti que lui avaient infligé les événements, +cela n’était pas dans ses moyens. Il s’entêtait, +au contraire, avec la chimérique obstination de +sa race, dans une fidélité d’autant plus farouche +qu’elle avait été plus cruellement déçue. Le vieil +optimisme celtique, hérité de ses ancêtres, +lui interdisait de désespérer. La même voix +indomptable qui assurait aux peuples de la +Cambrie qu’Arthur n’était pas mort, au vieux +Garandel, que le vaisseau blanc de « son Empereur » +croisait toujours en vue des côtes de +France, lui certifiait, à lui, que, tôt ou tard, il +aurait son heure, que son attente ne serait pas +indéfiniment trompée.</p> + +<p>Qu’attendait-il donc ? Il n’eût su le dire au +juste…, la volonté de Dieu…, l’inconnu.</p> + +<p>Dix ans, vingt ans s’écoulèrent, pendant lesquels +il ne fit que de courtes apparitions au +pays.</p> + +<p>Il s’informait de Néa auprès de la mère +Cosquêr, qui avait, chaque semaine, l’occasion +de la rencontrer le dimanche, à la messe, puisqu’elles +habitaient dorénavant la même paroisse. +Mais il ne parlait jamais d’elle qu’à mots couverts.</p> + +<p>— Et dans le ménage des Trégloz ?… demandait-il.</p> + +<p>La vieille Cosquêr répondait :</p> + +<p>— Ils vont tous bien…</p> + +<p>Elle ajoutait quantité de choses les concernant : +une naissance d’enfant, le baptême d’une +barque, le trépassement du vieux Garandel… +Mais il n’y prêtait aucune attention.</p> + +<p>— Vous leur ferez mes compliments, disait-il.</p> + +<p>Et il repartait, courait à de nouveaux hasards, +confiant, malgré tout, qu’un jour viendrait où, +« sans offenser la religion ni personne », il +pourrait confesser à Néa ce qu’il avait souffert +pour l’amour d’elle.</p> + +<p>Une seule fois, il crut bien que cette revanche +ne lui serait pas accordée.</p> + +<p>C’était durant la guerre de Chine, « à… à… +bref un nom comme un éternuement… », là où +il eut le bras fauché d’un coup de hache.</p> + +<p>— Cet homme est fini, avait déclaré le major, +après le pansement.</p> + +<p>Déjà il se sentait glisser, par-dessus bord, +dans l’éternité, quand, des profondeurs bourdonnantes +de son cerveau, un cri jaillit, un +appel jeune, virginal et pur comme le printemps +breton.</p> + +<p>— Laurik !… Laurik, hé !</p> + +<p>A six semaines de là, un transport le ramenait +en France, manchot et « pensionné », les +traits prématurément vieillis, mais la tête saine +et le cœur intact.</p> + +<p>Il arriva pour apprendre la mort de son père, +survenue dans l’intervalle, et pour recevoir la +dernière bénédiction de sa mère « qui se languissait +de son mari ». De toutes les maisons +où le taupier défunt allait en journée, de son +vivant, on envoya quelqu’un à l’enterrement de +sa veuve.</p> + +<hr> + + +<p>Ce fut dans cette pénible circonstance que, +pour la première fois depuis vingt ans, Laurik +revit Néa.</p> + +<p>On en était au moment où l’assistance défile +au pied de la fosse, pour l’asperger d’eau bénite +et laisser tomber une poignée de terre sur le +cercueil. Les hommes avaient passé, et c’était +maintenant le tour des femmes, enveloppées, +selon l’usage, dans leurs grandes capes de +deuil qui les faisaient se ressembler toutes. +Laurik les regardait sans les voir, écoutant +tristement sonner le bois de la bière sous +chaque motte qui le heurtait. Tout à coup, +comme une des femmes se penchait vers le +bénitier, il tressaillit : quelque chose en lui +venait de l’avertir que cette forme noire, c’était +Néa.</p> + +<p>C’était elle, en effet.</p> + +<p>Au sortir du cimetière, elle l’aborda.</p> + +<p>— Peut-être que vous ne me reconnaissez +plus, dit-elle doucement, en faisant glisser en +arrière, d’un gracieux mouvement de tête, la +cagoule de son manteau.</p> + +<p>— Si ! Néa, et je vous remercie d’être venue. +Un sanglot le secoua, où sa douleur de fils +n’était que pour moitié. Néa reprit :</p> + +<p>— Je vous plains de tout mon cœur. C’est +triste quand on n’a plus personne… Moi aussi, +j’ai perdu mes vieux… Ma mère est morte chez +nous, l’hiver dernier… Mais j’ai un mari, des +enfants…, je ne suis pas seule…</p> + +<p>Elle fit une pause, puis d’une voix lente, +posée :</p> + +<p>— Savez-vous, Laurik ? Vous êtes jeune +encore : à votre place, moi, je me marierais.</p> + +<p>Si dur que fût le choc, il le reçut sans broncher.</p> + +<p>— Vous rappelez-vous, Néa, qu’il y a vingt +ans vous m’avez dit : « A votre place, moi, je +serais marin » ? Ça ne m’a pas précisément +réussi, prononça-t-il avec un pâle sourire, +tandis que, du geste, il montrait son épaule +mutilée.</p> + +<p>— Je ne l’ai pas oublié, dit-elle… Et vous +m’en voulez sans doute de cela, Laurik Cosquêr ?</p> + +<p>— Moi, vous en vouloir ! Oh ! non… Ni de +cela, ni d’autre chose, Néa Garandel.</p> + +<p>Toute la violence de son amour s’était comme +projetée hors de lui dans cet « Oh ! non ! ». Il +s’en faisait déjà reproche ; mais Néa repartit +avec tranquillité, en fixant sur lui ses beaux +yeux clairs dont l’âge n’avait point altérer +l’éclat :</p> + +<p>— Eh bien ! alors, pour me prouver que +c’est vrai, descendez nous voir, Laurik, un +jour que vous aurez moins de chagrin… Nous +parlons souvent de vous avec Trégloz, et ça +lui fera beaucoup, beaucoup de plaisir, si vous +venez… Pensez donc, depuis le temps !…</p> + +<p>Il répliqua très vite :</p> + +<p>— Certainement… Comptez sur moi, Néa… +Un jour, oui…, plus tard…, vous me verrez +arriver, je vous promets.</p> + +<p>Là dessus, elle était allée dans sa route, lui, +dans la sienne…</p> + +<hr> + + +<p>— Ceci se passait, il y a quarante ans, +monsieur. Au commencement du mois dernier, +avec sa permission de Dieu, j’ai tenu +parole.</p> + +<p>Il huma le fond de sa tasse, et poursuivit :</p> + +<p>— C’était le lendemain de la messe anniversaire, +célébrée à la mémoire de Constant Trégloz. +Je mis mes hardes propres, et m’en fus, au +tomber du soir, jusqu’à Buguélès. Néa filait +sur le pas de sa porte. Je la bonjourai et lui +dis : « L’âme de Constant Trégloz est dans son +repos, vos enfants sont mariés, vous voilà +seule et sans personne, Néa, comme j’étais le +jour de l’enterrement de ma mère et comme +je suis resté depuis. Je vous promis ce jour-là +que vous me verriez arriver. Je suis venu. » +Elle répondit : « Je savais que vous viendriez, +Laurik, et je sais aussi ce que vous venez chercher. — Je +l’ai attendu assez longtemps, Néa, +pour que vous, ne me renvoyiez point avec un +refus. » Elle dénoua le ruban qui attachait le +manche de la quenouille à son corsage et me +tendit la quenouille en disant : « Emportez-la, +Laurik, avec la laine qui est dessus : je la filerai +dans votre maison ». Voilà, monsieur, comment +furent nos fiançailles, n’est-ce pas, Néa ?</p> + +<p>— C’est la vérité, fit la petite vieille, à croppetons, +sur la pierre de l’âtre, où elle était +retournée s’asseoir, le café servi.</p> + +<p>— La noce, reprit Laurik, vous l’avez vue +de vos yeux, et, si vous aviez écouté ma prière, +vous auriez eu le droit de dire : « J’en étais ! » +comme font les conteurs, à la fin de leurs histoires.</p> + +<p>Il ajouta d’un ton pénétré :</p> + +<p>— Vous savez à présent la mienne, monsieur, +et que, c’est l’histoire d’un homme heureux.</p> + +<p>Une lumière nageait dans ses prunelles d’un +bleu profond, une lumière mélancolique et +douce, comme celle qui se mourait au dehors +sous les premières cendres du crépuscule.</p> + +<hr> + + +<p>J’avais pris congé de Néa Garandel et j’allais +quitter Laurik Cosquêr au bas de l’escalier de +granit, taillé dans la chaussée de l’étang, quand +des vols de corneilles passèrent au-dessus de +nos têtes, gagnant les bois.</p> + +<p>— A propos, dit le vieillard, vous savez, le +hibou que j’appelais mon cousin et sur lequel +les autres me taquinaient sans cesse ?</p> + +<p>— Ah ! oui, Laurik… Eh bien ?</p> + +<p>— Figurez-vous… Le soir où Néa vint ici +comme ma femme, il n’était plus là… Et, +depuis, nous ne l’avons pas revu.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">LE TRÉSOR DE NOËL</h2> + +<p class="dedic">A Madame Georges-Robert Lefort.</p> + + + + +<h3>I</h3> + + +<p>C’était aux approches de Noël. J’avais alors +dans les dix ans et je commençais mon rudiment +de latin sous les auspices du recteur de +Ploumilliau, lequel n’était autre, s’il vous +plaît, que messire Yves-Marie-Victor de Villiers +de l’Isle-Adam, le propre oncle de l’écrivain.</p> + +<p>Voici beau temps que le saint homme repose +dans le sein de Dieu, pour m’exprimer comme +son épitaphe.</p> + +<p>A l’époque dont je parle, c’était un vieillard +de haute stature, aux larges épaules à peine +voûtées, avec une tête léonine, un nez impétueux +et des yeux étranges, — des yeux à +éclipses, en quelque sorte, comme certains +phares, des yeux dont on eût dit que le pouvoir +éclairant se résorbait par intervalles, pour +rayonner, l’instant d’après, d’un feu plus vif +et plus pénétrant. Tandis que j’écris ces lignes, +j’ai l’impression qu’ils me regardent encore, du +fond de ce lointain passé. Il y avait en eux de +la tendresse et de la malice, de l’ironie et de +la bonté, tout cela mêlé d’un je ne sais quoi +d’énigmatique, d’indéfinissable, qui troublait.</p> + +<p>— Allons, conclut-il ce soir-là, lorsque nous +eûmes fini d’abattre un chapitre de l’<i lang="la" xml:lang="la">Epitome</i>, tu +t’en es tiré fort congrûment… Cours d’une traite +prévenir chez toi que je te garde à souper.</p> + +<p>Dans nos campagnes bretonnes, on ne +« dîne » pas, on « soupe ». Et, toutes les fois +que le vieux prêtre-gentilhomme était satisfait +de mon travail, il commandait à la servante, +Anna Béricotte, de mettre mon couvert.</p> + +<p>Je ne concevais pas qu’il pût y avoir de récompense +plus agréable.</p> + +<p>Ces repas du presbytère m’enchantaient. +Malgré les remontrances, souvent trop justifiées, +de la sage Anna Béricotte, le recteur +tenait volontiers table ouverte. Plus il avait de +convives, plus il était ravi. Presque tous étaient, +comme moi, des invités de la dernière heure, +des invités de raccroc. Il les avait recrutés de-ci +de-là, dans la rue, à l’église, voire au confessionnal. +D’aucuns se présentaient <i lang="la" xml:lang="la">in extremis</i>, +sans avoir été priés. Ils n’étaient pas les moins +bien accueillis, ni non plus les moins divertissants. +Ils arrivaient, sous prétexte d’une communication +à faire à M. le recteur, et, invariablement, +M. le recteur les poussait devant lui +dans la salle à manger, en disant d’un ton +paterne :</p> + +<p>— Entrez donc… Entrez donc… Vous m’expliquerez +ça, la fourchette en main.</p> + +<p>Elle était intimidante au premier aspect, cette +salle à manger, avec ses austères boiseries de +chêne où, dans des cadres dédorés, jaunissaient +des portraits de papes. Mais l’apparente sévérité +des choses se fondait vite à la belle humeur +des gens. J’ai vu défiler là des types extraordinaires, +toute une Bretagne délicieuse et cocasse +que l’avenir ne connaîtra plus. Moi-même, je +la croyais effacée de ma mémoire, et voici que +les noms me reviennent soudain avec les +figures. C’est Jean-Louis Roparz, le chef-cantonnier, +qui discourait, les paupières mi-closes, +d’une voix caverneuse de conspirateur ; c’est +Milliau Boubennec, le buraliste, un vétéran de +la guerre d’Italie, qui, à cause d’un coup de +sabre attrapé à Solferino, avait l’air d’avoir +deux bouches et n’ouvrait jamais la véritable +sans tonitruer aussi fort que s’il en avait eu +quatre ; c’est Benjamin Caha, surnommé l’Empereur, +parce qu’il faisait partie de l’équipage +de la <i>Belle-Poule</i> quand elle ramena en France +les cendres de Napoléon : pensionné de l’État, +médaillé de Sainte-Hélène, l’Empereur avait +adopté, pour occuper ses loisirs et gagner, +comme il disait, son argent de tabac, la spécialité +d’annoncer les enterrements, tâche dont il +s’acquittait avec un entrain qui n’avait, en +vérité, rien de funèbre ; c’est… Mais je n’ai pas +promis de les dénombrer tous. Reprenons où +j’en étais resté.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>II</h3> + + +<p>Je n’avais fait qu’un saut jusque chez moi et, +avant que M. de l’Isle-Adam eût terminé le +<i lang="la" xml:lang="la">Benedicite</i>, j’étais de retour au presbytère.</p> + +<p>Une dizaine de bonnes têtes réjouies couronnaient +la table, ennuagées à demi par les fumées +du potage et semblables, dans la tremblante +clarté des chandelles, à autant de rouges levers +de lune derrière un voile léger de vapeurs. Le +recteur présidait, un peu distrait, un peu distant, +à son habitude, et se bornant à encourager +d’un sourire, énigmatique comme son +regard, les divagations tout de suite abondantes +de ses commensaux.</p> + +<p>La conversation, après avoir dessiné quelques +méandres autour des derniers potins de la +chronique locale, roulait maintenant à pleins +bords sur la grande solennité prochaine et sur +les liesses nocturnes par lesquelles toute la +région s’apprêtait à célébrer la naissance du +Sauveur. Puis, remontant le cours des souvenirs, +elle rebroussa chemin vers les Noëls +d’antan.</p> + +<p>— Ah ! si vous aviez été sur la <i>Belle-Poule</i> ! +entama l’Empereur. Une nuit de Noël douce et +tiède, mes amis, comme chez nous la nuit de +la Saint-Jean…</p> + +<p>Mais il l’avait débitée vingt fois, cette histoire +d’un réveillon sus les tropiques. On en +savait les termes par cœur.</p> + +<p>— Oui, c’est entendu : vous mîtes la <i>Belle-Poule</i> +au pot ! clama l’organe retentissant du +buraliste, qui avait des lettres.</p> + +<p>Il y eut un accès de grosse hilarité que l’Empereur +partagea, encore qu’il se plaignît de +l’incivilité avec laquelle « on lui coupait la +chique ».</p> + +<p>— Moi, insinua le chef-cantonnier, que ses +factions solitaires le long des grandes routes +inclinaient aux graves songeries, je déplore +que la nuit de Noël ne soit plus, comme dans +les âges qui nous ont précédés, la nuit des +miracles.</p> + +<p>— Que voulez-vous dire par ces paroles ? +demanda le vicaire de Saint-Michel-en-Grève, +un invité exotique dont j’avais l’honneur d’être +le voisin de droite.</p> + +<p>— Dam ! exhala Roparz, en baissant à la +fois le ton et les paupières, comme s’il se fût +agi d’une révélation d’où dépendît notre sort à +tous, — vous avez certainement ouï conter à +nos anciens que, pendant la nuit sainte, les +bœufs étaient autorisés à bavarder entre eux +dans le langage des hommes… Eh bien ! il faut +croire qu’ils ont abusé de la permission et +qu’elle leur a été retirée, car, dorénavant, ils +n’articulent plus une syllabe.</p> + +<p>Quelqu’un objecta :</p> + +<p>— Auriez-vous donc vérifié la chose, Jean-Louis !</p> + +<p>— Parfaitement !… Et par trois Noëls consécutifs…, +et dans trois étables différentes.</p> + +<p>— Et vos oreilles n’ont rien perçu !</p> + +<p>— Rien.</p> + +<p>— Quoi ? ricana le notaire Landouar qui, +peureux comme un lièvre, jouait volontiers +l’esprit fort, il ne s’est pas trouvé un de ces +animaux pour chuchoter, en bon breton de +Tréguier, à son camarade : « Si nous plantions +nos cornes dans le derrière de cet imbécile de +Jean-Louis Roparz qui est décidément plus bête +que nous » ?…</p> + +<p>— Non, pas même cela, monsieur Landouar. +Et, pourtant, je me serais tenu pour édifié, si +seulement ils avaient parlé en mauvais français +de notaire.</p> + +<p>— Mouche ! s’écria Miliau le Balafré, heureux +de marquer le coup.</p> + +<p>Jonathas Morvan, le marguillier, plus communément +désigné par le sobriquet de « Micamô », +du nom de sa boisson favorite, — un +mélange de café, de vin et d’eau-de-vie, introduit +en Bretagne par les maquignons normands, — Jonathas +Morvan, qui jusqu’alors n’avait +desserré les dents que pour mâcher, estima +sans doute le moment opportun de faire, lui +aussi, sa déclaration de principe :</p> + +<p>— C’est comme le « Trésor de Noël », +nasilla-t-il (car il était affligé d’un rhume de +cerveau qu’on disait héréditaire dans sa famille), +vous savez bien, ce fameux trésor, dont les +commères affirment qu’on l’entend <i>dirlinguer</i> +sous terre, avec un clair bruit de pièces d’or, à +tous les croisements de chemins. Vous êtes +censé n’avoir qu’à le cueillir, pour peu que vous +soyez sur la place quand tinte la clochette de +l’Élévation, à la messe de minuit… Une année +je résolus d’en avoir le cœur net, moi qui +vous parle. Donc, je me rendis au carrefour de +Nizilzi, et là, durant deux heures, messieurs, +oui, deux heures d’horloge, je demeurai couché +à plat ventre dans la neige… Le sang me +bourdonnait aux tempes comme un rucher +d’abeilles… Mais ce fut tout ce que j’entendis.</p> + +<p>— C’est là que vous vous serez enrhumé +pour le reste de vos jours, observa d’un ton de +commisération hypocrite Maudez Guermeur, le +secrétaire de mairie.</p> + +<p>Micamô haussa les épaules :</p> + +<p>— A d’autres, le trésor de Noël ! Il n’y a pas +de trésor de Noël.</p> + +<p>Au haut bout de la table, les yeux à éclipses +de M. de l’Isle-Adam brillèrent d’un éclat +glauque.</p> + +<p>— Vous l’avez cherché, Jonathas, dit-il, et +vous ne l’avez pas trouvé. Je sais quelqu’un, +moi, qui l’a trouvé, précisément parce qu’il ne +le cherchait pas.</p> + +<p>Il se fit, à ces mots, un silence presque religieux. +Tous les visages s’étaient tournés vers +le recteur.</p> + +<p>Il commença :</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>III</h3> + + +<p>Le pays de Maël-Pestivien, où je suis né, +est une contrée rude, pierreuse et pauvre, située +à quelque douze lieues d’ici, dans ce que vous +autres, gens des basses terres, vous appelez la +montagne. Par une de ses lisières il touche à la +forêt de Porthuault, où la reine Anne, de précieuse +mémoire, avait jadis une de ses chasses. +Moi-même, dans ma jeunesse, j’y allais souvent +courre le gros gibier. Ce fut ainsi que je nouai +connaissance avec Jérôme Garel.</p> + +<p>Jérôme Garel, mon cadet de dix-huit mois, +était un beau garçon bien découplé, frais, souple +et droit comme un plant de futaie. A demi +bûcheron, à demi braconnier, il vivait de hasard +et de liberté. Toujours rôdant, toujours furetant, +il n’y en avait pas deux à posséder comme +lui le sous-bois.</p> + +<p>Un soir que nous avions battu les halliers +ensemble et que, dans notre ardeur, nous nous +étions laissé surprendre par la nuit, il me proposa +l’hospitalité dans sa hutte. J’acceptai. Nous +dormîmes côte à côte sur le même lit de feuilles. +A partir de ce moment, il considéra qu’il existait +entre nous un lien sacré.</p> + +<p>Lorsque je m’éloignai, le matin, dans la +rosée, il me dit en me secouant le poignet :</p> + +<p>— Je suis dur à l’apprivoisement, mais, +quand ça y est, ça y est pour de bon.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, cédant un peu tard à +l’appel de Dieu, je décidai d’entrer dans les +Ordres. Je quittai la maison paternelle pour +le séminaire, et ce fut seulement au bout de +cinq années que je reparus à Maël-Pestivien. +J’y venais célébrer ma première messe, au +grand autel de la paroisse, un dimanche, +22 juin. Parmi les personnes qui, à cette occasion, +voulurent recevoir la communion de ma +main, je distinguai immédiatement Jérôme à son +épaisse toison frisée, noire comme un buisson +de mûres et fleurant la senteur mouillée des bois.</p> + +<p>Je comptais le revoir à la sortie de l’église, +mais je ne réussis point à le découvrir : effarouché +par la foule qui me faisait cortège, il +avait dû s’esquiver.</p> + +<p>Je m’arrangeai, le lendemain, pour aller le +relancer jusque sous les ombrages de sa forêt.</p> + +<p>Il avait abandonné son ancien logis, et j’eus +toutes les peines du monde à le joindre. +Lorsque enfin je l’eus déniché dans sa nouvelle +cache, bâtie au sommet d’une éminence d’où +l’on embrassait un large panorama de fermes +et de cultures, je remarquai dès l’abord dans +ses traits une altération qui, la veille, ne m’avait +point frappé. Il avait les joues hâves, les +orbites creuses, le front barré d’un pli. Impossible +de douter que le fier sauvageon en pleine +pousse ne portât au flanc quelque blessure +secrète par où sa sève coulait. Les démonstrations +de joie avec lesquelles il m’accueillit ne +me donnèrent pas le change.</p> + +<p>— Çà, lui demandai-je brusquement, qu’est-ce +que tu as ? Qu’est-ce qui t’est arrivé ?</p> + +<p>— Moi ? fit-il en devenant tout pâle.</p> + +<p>— Oui, toi, Jérôme Garel. Je suis sûr que +tu as de grosses peines. Qu’attends-tu pour me +les confier ?</p> + +<p>Il baissa la tête ; deux larmes tombèrent +comme deux gouttes de pluie à ses pieds.</p> + +<p>— Ce n’est pas des choses à dire à un prêtre, +monsieur de l’Isle-Adam.</p> + +<p>— Tu te trompes, Jérôme, nul n’a plus que +le prêtre qualité pour tout entendre.</p> + +<p>Il m’entraîna vers le seuil de la hutte et, me +désignant du doigt une des fermes éparses dans +la vallée :</p> + +<p>— Vous voyez la fumée qui monte de ce toit +de tuiles ? C’est pour la regarder monter ainsi, +matin et soir, que j’ai établi mon domicile sur +cette hauteur.</p> + +<p>Alors, en phrases gauches et plaintives, +entrecoupées de sanglots, le malheureux forestier +épancha son cœur dans le mien. Depuis +deux ans déjà, il aimait Catherine Callac, l’héritière +de Rozviliou, et avait toutes raisons de +s’en croire aimé. Seulement, voilà : il y avait +Callac le père, un homme serré, têtu, qui, parce +qu’il payait à mon père à moi quatre cents écus +de fermage, méprisait en Jérôme Garel le vagabond +des bois, le sans-terre et le sans-gîte, +n’ayant pour dot que ses yeux clairs, ses poings +musclés et sa bonne hache d’abatteur d’arbres.</p> + +<p>— Le vieux grigou a juré, devant Catherine, +qu’il lâcherait ses chiens sur moi, si je m’aventurais +encore à la brune aux alentours de l’habitation… +Je suis pourtant un chrétien comme +les autres, n’est-il pas vrai, monsieur de l’Isle-Adam ? +Je ne suis pas un loup…</p> + +<hr> + + +<p>Ici, la salle fut ébranlée par un formidable +« Mille millions de tonnerres ! » qui dut scandaliser +dans leurs cadres les portraits des papes.</p> + +<p>— Ça m’a échappé, monsieur le recteur, +s’excusa le buraliste aux poumons d’airain ; +mais aussi, des ostrogoths comme ce Callac, on +devrait en faire de la ratatouille !</p> + +<p>L’incident avait permis au vieux prêtre de +reprendre haleine ; il poursuivit :</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>IV</h3> + + +<p>La douleur de ce pauvre garçon me navrait. +J’eusse souhaité de lui venir en aide ; mais +comment ?</p> + +<p>— Veux-tu, lui demandai-je, que je prie mon +père d’intercéder pour toi auprès de son fermier +de Rozviliou ?</p> + +<p>Il se redressa de toute sa taille :</p> + +<p>— Jamais de la vie ! Je n’entends pas que +mon secret coure la plaine et que les valets de +charrue fabriquent des chansons avec mon +désespoir. Non, je tiens à faire mes affaires +moi-même, monsieur de l’Isle-Adam. Et, s’il +faut que je perde la bataille, eh bien, il me restera +la Fontaine de Minuit !</p> + +<p>— La Fontaine de Minuit ? Qu’est-ce à dire, +Jérôme ? me récriai-je avec sévérité, m’imaginant +qu’il parlait d’attenter à ses jours.</p> + +<p>— Oh ! ce n’est pas ce que vous pensez, protesta-t-il.</p> + +<p>Et, esquissant un sourire triste :</p> + +<p>— C’est vrai, les gens de Maël ne connaissent +ni l’existence, ni les vertus de cette source. +Les trois quarts des forestiers les ont eux-mêmes +mises en oubli, et je les ignorerais sans +doute pareillement, si Monna Kerdudo, la sorcière +du bois, qui m’a tenu sur les fonts baptismaux, +ne me les avait enseignées.</p> + +<p>— Et quelles sont ces vertus ?</p> + +<p>Il me prit la main et murmura :</p> + +<p>— Espérons que je ne serai pas obligé d’y +avoir recours. Mais si, contre ma plus chère +attente, j’étais réduit à cette nécessité, n’ayez +crainte, monsieur de l’Isle-Adam, vous en seriez +le premier averti.</p> + +<p>Nous nous quittâmes là-dessus.</p> + +<p>Ceci, ai-je dit, se passait en juin. De tout +l’été, de tout l’automne, je n’eus aucune nouvelle +de mon étrange ami. Mais, un après-midi +de décembre, comme je me promenais, en lisant +mon bréviaire, dans une des avenues du +manoir familial, je perçus soudain, derrière +moi, le froissement d’un pas furtif parmi les +feuilles mortes. Je me retournai : c’était Jérôme +Garel qui me rendait visite et qui, par discrétion, +pour ne pas interrompre ma lecture, avait +ôté ses sabots. Je constatai avec compassion +qu’il avait encore maigri depuis notre rencontre. +Sa mine était d’un homme exténué : +sous sa veste en peau de bique, ses os saillaient. +Je m’abstins de toute question. Ses yeux +me remercièrent de mon silence.</p> + +<p>— Monsieur de l’Isle-Adam, dit-il, j’ai un +grand service à vous demander.</p> + +<p>— Parle, Jérôme.</p> + +<p>— Voici. Dans dix jours, ce sera Noël… +Puisque vous n’êtes, pour le présent, attaché à +aucune paroisse, vous plairait-il de nous donner +une messe de minuit en forêt, à nous, les gens +des bois, qui ne sommes non plus les paroissiens +de personne ? Nous avons, dans le ravin +de Kerdonan, une chapelle de Saint-Barnabé +où, depuis les temps de la chouannerie, il n’a +pas été célébré d’office. La toiture, il est vrai, +n’est pas en très bon état, mais il ne manque +pas une pierre à l’autel.</p> + +<p>— Ce sont tes camarades, les bûcherons, qui +ont eu cette idée ?</p> + +<p>— Oui…, non…, moi et mes camarades. +Monsieur de l’Isle-Adam, je vais vous expliquer : +la chapelle de Saint-Barnabé est construite +juste au-dessus d’un souterrain où coule +une fontaine…</p> + +<p>— La Fontaine de Minuit, je gage ?</p> + +<p>— C’est son nom.</p> + +<p>— Et alors ?</p> + +<p>— Alors, autrefois, du temps que la chapelle +avait son chapelain, il suffisait d’une goutte +d’eau puisée à cette fontaine, la nuit de la Nativité, +pendant la sonnerie du <i lang="la" xml:lang="la">Sanctus</i>, pour +guérir à jamais de leur mal ceux qui souffraient +d’un amour contrarié… Monna Kerdudo m’a +certifié que, si toutes les anciennes conditions +étaient remplies à nouveau, la propriété que la +source avait jadis, elle l’aurait encore.</p> + +<p>Il y avait dans sa voix, dans son regard, +dans son geste, une supplication si ardente que +je ne tergiversai pas une minute, et, sans +même réfléchir que je me faisais peut-être, moi, +soldat du Christ, le complice de quelque antique +superstition païenne, je répondis :</p> + +<p>— Tu peux annoncer à tes camarades que +j’officierai dans la chapelle à la date fixée.</p> + +<p>Le recteur s’arrêta un instant. Ses prunelles +s’éteignirent, puis se ravivèrent. Il reprit :</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>V</h3> + + +<p>Je me rappellerai jusqu’à l’heure de ma +mort cette messe de minuit chez les forestiers. +Avec ses murs délabrés, ses pierres disjointes, +les touffes d’herbe, de saxifrages et de cochléarias, +qui poussaient dans les interstices, +l’humble chapelle rustique avait tout l’aspect +d’une crèche à l’abandon. Le Rédempteur eût +pu la choisir pour y naître. Par les lambris +crevassés de la voûte, on voyait étinceler, dans +l’azur frissonnant du ciel d’hiver, les piqûres +diamantées des étoiles. Une surtout resplendissait +d’un éclat fantastique, celle-là sans doute +qui conduisit à l’étable de Bethléem les bergers +galiléens.</p> + +<p>L’assistance elle-même avait quelque chose +de pastoral et de biblique.</p> + +<p>Une trentaine d’hommes, vêtus de peaux de +bêtes, la composaient, âmes primitives et un +peu sauvages comme leur équipement. Ils +étaient accourus par les sentes obscures, à la +trouble clarté de leurs lanternes de fer-blanc, +munies d’un carreau de corne. D’aucuns avaient +amené leurs femmes et leurs enfants. Tous +adoraient à voix basse, en un fredon indistinct +et très doux que prolongeait, au dehors, la +rumeur de l’immense forêt murmurante, comme +si elle eût prié avec ses fils.</p> + +<p>Jérôme Garel, lui, brillait par son absence.</p> + +<p>Mais, à l’autre extrémité de la chapelle, sous +le porche, Monna Kerdudo était à son poste, +ses doigts griffus de fée des bois cramponnés à +la corde de la cloche. Il fallait, en vérité, +qu’elle fût d’un chanvre solide, cette corde, +puisqu’elle ne resta pas aux mains de la vieille +sorcière quand j’élevai l’hostie au-dessus des +fronts prosternés. Monna Kerdudo vous avait +une façon de sonner le <i lang="la" xml:lang="la">Sanctus</i> qui eût plutôt +fait penser au tocsin.</p> + +<p>L’office terminé, je m’acheminais, pour dépouiller +mes ornements sacerdotaux, vers une +espèce de réduit, pratiqué à droite du chœur +en guise de sacristie, lorsque je me trouvai +subitement en face de Jérôme Garel, surgi je +ne savais d’où.</p> + +<p>Il était haletant ; il riait et pleurait à la fois, +sans pouvoir articuler une parole. Enfin, il balbutia :</p> + +<p>— Un miracle, monsieur de l’Isle-Adam ! +Un pur miracle !…</p> + +<p>Je crus qu’il avait l’esprit dérangé.</p> + +<p>— Non, non, protesta-t-il, je ne suis pas +fou.</p> + +<p>Et, dès que j’eus quitté mon surplis :</p> + +<p>— Venez, vous jugerez vous-même !… Par +ici, dit-il, en projetant devant lui, vers le sol, +la lumière du fanal qu’il portait.</p> + +<p>Une ouverture béante se creusait là, presque +à nos pieds, donnant accès dans un escalier de +granit dont les marches moussues allaient se +perdre au sein de la terre, sous la chapelle. Je +m’y enfonçai à la suite du forestier, et pénétrai, +guidé par lui, dans une manière de crypte, +toute tapissée de fougères et de scolopendres.</p> + +<p>Une fontaine ténébreuse en occupait le milieu, +encadrée de larges dalles, la plupart à +demi descellées.</p> + +<p>Jérôme s’agenouilla sur l’une d’elles :</p> + +<p>— Voilà comme j’étais, il n’y a qu’un instant… +J’avais fait le signe de la croix, dit adieu +à Catherine et puisé, au <i lang="la" xml:lang="la">Sanctus</i> sonnant, le +philtre d’oubli qui allait l’arracher de mon +cœur, puisque cependant son père refusait de +consentir à ce qu’elle fût mienne… Tout à +coup, au moment de boire, patatras ! C’était +cette dalle qui venait de basculer sous moi, +tenez, monsieur de l’Isle-Adam, comme ceci…</p> + +<p>Je laissai échapper un cri de stupéfaction.</p> + +<p>La pierre, en se renversant, avait mis à découvert +un véritable monceau d’or.</p> + +<p>Pour me prouver que nous n’étions ni l’un +ni l’autre les jouets d’une hallucination, le forestier +plongea les mains dans le tas. Les jaunets +tintèrent.</p> + +<p>— Quand je vous le disais, monsieur de +l’Isle-Adam, que vous aviez opéré un miracle !</p> + +<p>Debout maintenant, Jérôme Garel me dévisageait +d’un air de triomphe.</p> + +<p>— Il n’y a de miracle que d’En-Haut, répondis-je.</p> + +<p>Muré dans son idée, il rétorqua :</p> + +<p>— Celui-ci ne se serait pas accompli sans +votre intercession et celle de saint Barnabé… +Dans les dictons de Monna Kerdudo sur la +Fontaine de Minuit, il n’a jamais été question +d’un trésor caché sous la margelle. Donc…</p> + +<p>— Tu ne voudrais pourtant pas que cet or +ait poussé là d’aujourd’hui, comme champignons +en cave !</p> + +<p>— Eh ! monsieur de l’Isle-Adam, la nuit de +Noël a vu de plus étonnantes merveilles ! m’opposa +Jérôme avec simplicité.</p> + +<p>Je m’étais penché pour examiner de près sa +trouvaille. Les pièces à l’effigie de Louis XV +et de Louis XVI abondaient. Mais comme, dans +le nombre, figurait en outre un lot assez considérable +de « souverains » anglais, je n’eus +guère de doute sur la provenance de toute la +somme. Mon père, qui, dans la guerre chouanne, +avait commandé un corps de partisans, m’avait +souvent parlé de cachettes de ce genre, où l’on +enfouissait, à l’abri des perquisitions révolutionnaires, +les subsides envoyés par les princes. +C’était même sa tarentule, à ce cher homme, de +s’imaginer qu’il y en avait plusieurs d’intactes +dans nos parages… Celle que j’avais sous les +yeux lui donnait pour une fois raison… Je me +relevai en bénissant les mystérieux desseins de +la Providence qui faisait servir l’argent des rois +à réaliser le rêve d’un bûcheron.</p> + +<p>Jérôme attendait, anxieux.</p> + +<p>— C’est de l’or chrétien, n’est-ce pas, monsieur +de l’Isle-Adam ?</p> + +<p>— Du bel or de Noël, et qui ne doit rien à +personne, oui, mon garçon. Ramasse-le, il est +à toi. Tache d’en tirer du bonheur pour le +reste de tes jours, et ne manque pas de payer +une toiture neuve à la chapelle de saint Barnabé.</p> + +<p>Il eut je ne sais combien de louis à se fourrer +dans les poches…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>VI</h3> + + +<p>— Exactement quatre cent quarante, monsieur +de l’Isle-Adam ! lança joyeusement une +voix qui n’était celle d’aucun des convives.</p> + +<p>Tous, nous sursautâmes sur nos chaises.</p> + +<p>Passionnément attentifs au récit du vieux +prêtre, nous n’avions pas entendu la porte de +la salle à manger s’ouvrir, ni le visiteur inconnu +entrer. Celui-ci était un paysan d’une soixantaine +d’années, vert encore sous ses cheveux +noirs, à peine tramés de quelques fils d’argent. +Son petit chapeau rond, noué d’un lacet en +guise de jugulaire, sa veste courte, en « berlinge » +roux, et ses guêtres de toile bise décelaient +un montagnard de l’Arrée.</p> + +<p>— Parbleu ! s’écria le recteur en se levant, +c’est le cas de dire avec le proverbe que, quand +on parle du loup, on en voit la queue.</p> + +<p>— On voit même le loup tout entier, n’est-ce +pas, monsieur de l’Isle-Adam ? répliqua l’homme +en promenant sur nous son clair regard.</p> + +<p>— Viens çà près de moi, fit le recteur. +Et, se tournant vers le marguillier :</p> + +<p>— Jonathas Morvan, voici un camarade devant +lequel il serait imprudent d’affirmer qu’il +n’y a pas de trésors de Noël.</p> + +<p>Puis, s’adressant à toute la table :</p> + +<p>— Messieurs, j’ai l’honneur de vous présenter +maître Jérôme Garel, époux de dame Catherine +Callac et propriétaire en titre de Rozviliou… +Comment vont tes douze fils, ô patriarche ?</p> + +<p>— Bien. C’est le plus jeune, Benjamin, qui, +cette année, a tué le chevreuil.</p> + +<p>— Ah ! c’est vrai ! s’exclama le prêtre… J’ai +omis de vous l’apprendre, messieurs : depuis la +fameuse nuit dans la forêt de Porthuault, il ne +se passe point de Noël que le braconnier d’autrefois +ne m’apporte en offrande un chevreuil +commémoratif.</p> + +<p>Et, pour demeurer fidèle à ses habitudes, +M. de l’Isle-Adam ne manqua pas d’ajouter :</p> + +<p>— J’espère, messieurs, que nous aurons le +plaisir de le manger ensemble.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7">CHEZ +LE DERNIER DES NIAL MOR</h2> + +<p class="dedic">A Paul Ringuenoire.</p> + + + + +<h3>I</h3> + + +<p>Il y a de cela quelque douze ans. Je voyageais +dans le Nord-Ouest de l’Irlande, qui est, +comme on sait, la région de l’île restée la plus +primitive, la plus intacte, tout imprégnée qu’elle +est encore du vieil esprit gaélique. De Donegal, +où j’avais passé les fêtes de Noël, je m’étais +acheminé, à travers le <i lang="en" xml:lang="en">bog</i>, l’immense tourbière +noirâtre, sur Inver. Le directeur du séminaire +de Maynooth, à Dublin, m’avait remis +une lettre de recommandation pour le curé de +cette paroisse.</p> + +<p>Il faisait, malgré la saison, un de ces temps +moites et tièdes, d’une douceur mélancolique +et comme voilée de larmes, où se complaît +volontiers la mansuétude de l’hiver irlandais. Je +trouvai <i lang="en" xml:lang="en">father</i> Mac Carthy bêchant son jardin. +Il m’accueillit avec une cordialité patriarcale.</p> + +<p>— J’entends que nous finissions l’année ensemble, +déclara-t-il dès l’abord.</p> + +<p>Et il héla sa vieille servante, qui émergea de +derrière une haie, la tête encapuchonnée d’un +tartan, la taille ceinte d’un torchon de toile en +guise de tablier.</p> + +<p>— Mary, le ciel nous envoie un hôte.</p> + +<p>L’instant d’après, j’étais installé dans une +chambre des plus confortables, — « celle de +Monseigneur, quand nous avons l’honneur de +sa visite », m’annonça Mary, — d’où la vue +s’étendait au loin, par-delà des vallées d’émeraude, +d’un vert si lumineux qu’elles en étaient +comme diaphanes, jusqu’à la masse violette du +Slieve-League où la mer occidentale accrochait +ses guipures d’argent. Au dîner, comme je montrais +quelque confusion de me laisser héberger +avec ce sans-façon, le Père Mac Carthy me +coupa la parole dès les premiers mots.</p> + +<p>— Trêve d’excuses françaises ! fit-il d’un ton +de jovialité bourrue ; ne voyez-vous pas que +votre arrivée est une bénédiction pour moi, +dans ce canton perdu ? On est un peu en dehors +du monde, ici, savez-vous, et c’est moi qui vous +suis obligé de m’apporter comme un petit air +d’Europe. Songez qu’en fait de proches voisins, +je n’ai que les morts du cimetière… +Dieu ait leurs âmes !</p> + +<p>Au vrai, Inver est une de ces nombreuses +paroisses irlandaises qui, englobant un territoire +de plusieurs milles carrés, n’ont point +d’agglomération centrale. L’église, avec son +enclos des tombes, le presbytère avec son +écurie, son étable à vaches, son bout de jardin +et son arpent de pré, formaient, à cette époque, +tout le village. A quelques yards plus haut, +sur le versant d’une colline broussailleuse, +s’élevait la demeure du sacristain, lequel remplissait +en même temps les fonctions de fossoyeur +et de sonneur de cloches. Les autres +habitations, — de misérables <i lang="en" xml:lang="en">cabins</i> pour la +plupart, — s’égrenaient dans toutes les directions, +tantôt accrochées aux pentes, tantôt +enfouies dans les bas-fonds du vaste pays accidenté +dont elles ne faisaient, si l’on peut dire, que +ponctuer la solitude. Les cottages de fermiers +aisés se reconnaissaient, de-ci de-là, moins +au crépi blanc de leurs murs qu’au bouquet +d’arbres qui les ombrageait et à la teinte rose +des labours qui s’élargissaient en tache d’huile +autour d’eux, semblables à des commencements +de tonte dans l’épaisse toison de bruyère noire +dont cette contrée farouche était comme fourrée.</p> + +<p>Le bon prêtre, cependant, avait éprouvé le +besoin de se reprendre presque aussi vite.</p> + +<p>— N’allez pas, au moins, en conclure que je +m’ennuie parmi mes ouailles. Je n’échangerais +pas ma cure d’Inver contre le siège épiscopal de +Kilkenny dont elle dépend. Je pais un pauvre +troupeau ; mais, puisque vous me donnez quelques +jours, et que notre vieille race vous intéresse, +je vous mènerai chez elle ; nous nous +assiérons devant ses feux de tourbe, à ses +humbles foyers. Vous verrez quels braves +gens !… Mais j’y pense : à la Saint-Sylvestre, +qui est après-demain, il en passera bon nombre +au presbytère pour être les premiers à me saluer +sur le seuil de l’année nouvelle ; et vous pourrez +vous offrir, sans vous déranger, le spectacle +de la pure et authentique Irlande honorant à sa +manière le plus indigne de ses pasteurs.</p> + +<p>Tout en parlant, le vieillard s’était animé. +Une flamme soudaine avait empourpré son +visage. Ses yeux brillaient.</p> + +<p>— Il faut, néanmoins, que je vous montre +le pays, — mon pays !… Vous n’en trouverez +pas un second qui lui soit comparable. Tous +les matins, quand, au moment d’aller dire ma +messe, je le contemple du terre-plein de l’église, +je remercie le Seigneur de l’avoir fait si beau… +C’est une fascination… Après l’avoir parcouru, +vous comprendrez, j’en suis sûr, le mot du +vieux Nial Mor, répondant à saint Colomban +qui, pour le préparer à sortir sans regret de +cette vallée de larmes, lui vantait les magnificences +de la patrie céleste : « Je croirai donc +n’avoir pas quitté Inver. »</p> + +<p>Je connaissais ce Nial Mor, ami de Colomban, +pour avoir admiré dans l’église de Killibegs, +la sculpture archaïque, assez analogue à un bas-relief +assyrien, qui le représente en guerrier +des âges barbares, vêtu du <i>kilt</i> à forme de jupe, +les jambes nues, la main droite appuyée sur +sa hache d’armes ; mais je dus confesser au +Père Mac Carthy que j’ignorais qu’il fût d’Inver.</p> + +<p>— Il est si bien de chez nous, repartit avec +vivacité mon hôte, que sa famille — une des +seules qui n’aient pas été dépouillées par les +Cromwelliens — possède encore les trois quarts +de la paroisse. Notre <span lang="en" xml:lang="en">landlord</span> actuel descend +de lui en ligne ininterrompue.</p> + +<p>— Alors, cette résidence que j’ai entr’aperçue +en venant et dont j’ai longé le parc pendant +plus d’un mille ?…</p> + +<p>— Abrite Sa Grâce Henry Mac Swine, le +dernier des Nial Mor… parfaitement !</p> + +<p>— Le dernier, dites-vous ?</p> + +<p>— Heu !… J’en ai bien peur. Après vingt-cinq +ans de mariage, il attend encore un héritier. +C’est une de ses tristesses ; c’est une des +miennes aussi, car ces Nial Mor sont vraiment +d’une belle souche, nourrie de sève héroïque, et +qui, pour son dévouement à la catholique +Irlande, mériterait de reverdir jusqu’à la fin des +temps… J’aimerais vous conduire à lord Henry. +Mais, à cet égard, vous tombez mal.</p> + +<p>— Il est absent ?</p> + +<p>Le vénérable curé d’Inver eut un sursaut +d’indignation :</p> + +<p>— Lui ? Absent ?… Oh ! que non pas !… +L’absentéisme, dont se meurt notre terre irlandaise, +n’a pas d’adversaire plus intraitable. +Il est celui qui ne bouge jamais. Pas une fois +il n’a mis les pieds à Londres et pas un +dimanche, vous m’entendez, il n’a manqué l’office +à la paroisse… Regoûtez-moi ce porto : il +vient de chez lui… Non, si je me fais scrupule de +vous présenter à ce noble rejeton d’une grande +race et de visiter avec vous Mac Swine Manor, +où Hoche, votre Hoche, a, dit-on, couché deux +nuits, c’est que le moment n’est pas des plus propices… +Hum !… Comment vous expliquer cela ?…</p> + +<p><i lang="en" xml:lang="en">Father</i> Mac Carthy se gratta le sourcil gauche, +puis :</p> + +<p>— Je n’ai pas à vous apprendre qu’il y a +toujours eu dans le tempérament celte un je +ne sais quoi d’énigmatique, de déconcertant, et +nous autres, gens d’Erin, nous sommes des +archi-Celtes. Nous avons parfois nos humeurs +bizarres, ou, comme vous dites, en France, nos +lunes. Lord Henry est, à l’ordinaire, le plus +abordable, le plus sociable des hommes, mais, +par un phénomène assez étrange, les fins +d’année ne lui réussissent pas. Il semble que +l’approche de la Saint-Sylvestre exerce sur lui +une influence néfaste. Il est absorbé, silencieux, +triste, incapable de se mettre en frais et +de s’intéresser à une conversation suivie : bref, +tout l’opposé de son caractère véritable. Dans +ces conditions, vous risqueriez de n’emporter +de lui qu’une impression très fausse… Vous +comprenez, n’est-ce pas ? que j’hésite… D’autre +part, il me serait pénible, j’en fais l’aveu, que +vous vous éloigniez d’Inver sans avoir été reçu +par le descendant suprême du clan illustre qui +en a, pendant des siècles, incarné l’âme.</p> + +<p>Et le Père Mac Carthy conclut :</p> + +<p>— Enfin, nous verrons.</p> + +<p>Après quoi, choquant son verre contre le +mien, il prononça en gaélique :</p> + +<p>— <i>Da slaintié !</i> (A votre santé.)</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>II</h3> + + +<p>Deux jours plus tard, mais au repas du matin, +cette fois, nous nous retrouvions assis, l’un +en face de l’autre, dans la salle à manger du +presbytère, ornée de meubles d’acajou massif +où se jouaient en reflets de pourpre les clartés +mobiles du ciel irlandais. Par les larges baies +des fenêtres, la vue embrassait des lointains +vaporeux, irisés de lumières charmantes, aux +nuances d’une douceur et d’une délicatesse +ineffables. Le soleil, vainqueur de la brume, la +déchirait en voiles argentés qui se balançaient +dans l’azur avec des gonflements d’étoffes +légères. Après la pluie dont elle nous avait +inondés la veille, sans miséricorde, pendant la +tournée que le curé d’Inver m’avait fait faire +chez les notables de la paroisse, l’année agonisante, +parvenue à son terme, promettait d’expirer +dans un sourire.</p> + +<p>— Quand je vous le disais, que nous aurions +une belle Saint-Sylvestre !… commença mon +amphitryon. Larmes promptes, mais vite +essuyées, telle est l’Irlande…</p> + +<p>Il allait poursuivre sur ce thème, lorsque +Mary entra en tenant à la main un pli cacheté :</p> + +<p>— C’est de la part de lady Mac Swine, +<i lang="en" xml:lang="en">father</i>… L’homme est dans la cuisine, qui +attend la réponse.</p> + +<p>La physionomie du prêtre s’était tout à coup +rembrunie, et je crus remarquer qu’en ouvrant +la lettre ses doigts tremblaient. Mais il n’eut +pas plutôt jeté les yeux sur le papier que son +front se rasséréna.</p> + +<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Well</i>, Mary. Dites simplement à l’homme +de répondre que c’est entendu.</p> + +<p>Et, s’adressant à moi :</p> + +<p>— Je n’osais pas vous introduire de ma propre +autorité chez les Nial Mor. Mais il n’est pas +comme ces régions en apparence inhabitées +pour propager les nouvelles avec la soudaineté +de l’éclair. Lady Mac Swine sait déjà que je +vous ai fait hier les honneurs de la paroisse et +serait heureuse, m’écrit-elle, si vous acceptiez +de m’accompagner, ce soir, au château. Moi, +je ne puis me dérober à l’invitation, et vous +avez vu que je me suis également engagé pour +vous, sans vous consulter. Au cas où l’excursion +vous tenterait peu, en raison de ce que je +vous ai confié l’autre jour, je serai quitte pour +vous excuser.</p> + +<p>Elle me tentait, au contraire, beaucoup plus +que je ne voulais le laisser soupçonner. Indépendamment +du désir que j’avais, puisque +pourtant l’occasion m’en était fournie, de connaître +un homme avec lequel devait s’éteindre +un des plus grands noms celtiques, auréolé de +toutes les gloires de la légende, les propos du +Père Mac Carthy sur la maladie étrange de ce +dernier des Nial Mor, loin de décourager ma +curiosité, l’avaient excitée au plus haut point. +J’étais persuadé que le vieux prêtre ne m’avait +pas tout dit et qu’il y avait dans l’histoire de +lord Henry quelque particularité mystérieuse +qu’il me révélerait peut-être, de lui-même, soit +à l’aller, soit au retour.</p> + +<p>Une scène rapide, dont je fus le témoin au +cours de l’après-midi, me confirma dans mon +pressentiment. Ainsi que m’en avait prévenu +mon hôte, les gens d’Inver, obéissant à une +antique et pieuse coutume, s’étaient mis à +dévaler du haut pays vers le presbytère. Ils +arrivaient par bandes, comme en procession. +D’aucuns apportaient des offrandes, humbles +étrennes campagnardes, qui des pommes de terre, +qui du beurre, qui des œufs, qui des tranches +de lard frais. Les plus pauvres, qui étaient +aussi les plus nombreux, n’apportaient que leurs +souhaits, mais ils les clamaient avec une ferveur +si bruyante que le silence habituel du paysage +en était comme effaré. A chacun, à chacune, le +curé distribuait sa bénédiction, tandis que +Mary, dans la cuisine, versait aux hommes le +verre de whisky traditionnel, qu’ils avalaient +d’une gorgée. Durant trois heures consécutives, +ce fut un va-et-vient presque incessant. +Je vis défiler là des types inoubliables, spécimens +à la fois magnifiques et sordides de la +plus noble et de la plus insouciante des races.</p> + +<p>Un surtout captiva mon attention. C’était un +grand vieillard osseux, d’une maigreur de squelette, +drapé dans une espèce de plaid en loques, +le pantalon retroussé jusqu’à mi-jambes, les +pieds nus. A sa barbe de prophète, étalée en +nappe sur sa poitrine, au bâton d’épine +recourbé dont il s’aidait dans sa marche, et +n’eût été le « melon » cabossé qui le coiffait +malencontreusement, vous l’eussiez pris pour +la vivante image d’Ossian, fils de Fingal. Le +prêtre, en l’apercevant, s’écria d’un ton moitié +indulgent, moitié courroucé :</p> + +<p>— Vous êtes donc fou, vieux Padd !… Descendre +de la montagne en cet accoutrement, +quand, il n’y a pas dix jours, vous avez failli +rendre l’âme !… Gageons qu’avant la fin de la +semaine vous m’aurez encore appelé pour vous +extrémiser…</p> + +<p>Le bonhomme, qui s’était découvert, secoua +sa tête chenue :</p> + +<p>— Il le fallait, <i lang="en" xml:lang="en">father</i>…, il le fallait.</p> + +<p>— Vous n’aviez plus de médicaments ?</p> + +<p>— Ce n’est pas cela, toussota le vieux… Ma +fille Suzie, en s’éveillant, ce matin, a vu, sur la +bruyère de Carrick, l’ombre de la Femme noire +des…</p> + +<p>Le Père Mac Carthy ne le laissa pas achever.</p> + +<p>— C’est bien, c’est bien, Padd… Je sais… +Je suis averti.</p> + +<p>Et il entraîna vers la cuisine le fruste Ossian +des monts ; mais, par l’entrebâillement de la +porte je pus entendre celui-ci marmotter, en +vidant son verre :</p> + +<p>— Longue vie, <i lang="en" xml:lang="en">father</i>… Dieu garde notre +Nial Mor !</p> + +<hr> + + +<p>— Ces bergers des hautes bruyères, fit en +rentrant le curé, sont restés des êtres à part, +tout farcis de superstitions vaguement païennes. +Il faut leur pardonner : ils vivent si seuls !</p> + +<p>Comme il paraissait peu soucieux de s’étendre +davantage sur l’incident, j’imitai sa réserve. +La journée, d’ailleurs, tirait à sa fin : nous +n’avions plus guère que le temps de nous préparer +pour notre expédition du soir.</p> + +<p>Ce fut dans le <i lang="en" xml:lang="en">jaunting-car</i> du presbytère, +conduit par le sacristain-fossoyeur, que nous +accomplîmes le trajet. On sait la légèreté quasiment +impondérable de ce véhicule national. +Nous eûmes tôt franchi les quatre milles qui +devaient nous mettre à destination, bien que +la route, défoncée par les pluies, ne fût pas +précisément des plus roulantes. La grille du +parc était large ouverte ; large ouverte aussi, la +maîtresse-porte de la demeure seigneuriale, à +laquelle on accédait par un perron à double +rampe.</p> + +<p>— Dans la nuit du trente et un décembre +au premier janvier, — me chuchota mon vénérable +compagnon, pendant que nous traversions +le vestibule, spacieux et sonore comme +une nef d’église, — entre librement à Mac +Swine Manor toute personne, si misérable soit-elle, +qui peut, à un titre quelconque, se réclamer +du clan des Nial Mor.</p> + +<p>Pour l’instant, la maison, quoique brillamment +éclairée, semblait enveloppée de solitude +et de silence. Nous fûmes introduits dans un +salon. De part et d’autre d’une monumentale +cheminée de marbre, deux figures, qu’on eût +dites de marbre aussi, se levèrent. Le prêtre fit +les présentations ; j’étais devant lord Henry et +lady Margaret, — elle, souverainement aristocratique +d’aspect et de manières, blonde d’un +blond de paille mûre, toute jeune encore à voir, +malgré ses quarante-six ans ; lui, prématurément +vieilli, cheveux et barbe de neige, encore qu’il +n’eût guère dépassé la cinquantaine, la figure +lasse, indifférente et comme accablée d’ennui.</p> + +<hr> + + +<p>Quelles paroles furent échangées à ce moment-là, +et quelles pendant le dîner qui suivit, +comme dans la veillée où nous nous attardâmes +au sortir de table, sous les lambris d’un hall +somptueux, ce serait, en vérité, peine perdue +que de chercher à m’en souvenir. Elles n’étaient +manifestement proférées que des lèvres et destinées +à masquer la pensée des principaux +interlocuteurs plutôt qu’à la traduire. J’essayai +de déchiffrer cette pensée sur les visages, mais +en vain.</p> + +<p>Ce qui me reste dans la mémoire, de cette +longue et funèbre soirée, c’est le sentiment de +l’indéfinissable malaise, de l’attente muette, +inavouée, mystérieusement tragique, qui se +devinait dans les âmes et se communiquait aux +objets eux-mêmes, à la maison, au parc, à +tout le paysage d’extrême occident, couché dans +l’immensité de la nuit. Seul, <i lang="en" xml:lang="en">father</i> Mac Carthy +s’obstinait encore à briser les épaisseurs de +silence qui, de plus en plus, nous enserraient +comme des glaces. Lady Margaret feignait de +l’écouter.</p> + +<p>Quant au dernier des Nial Mor, sans le +geste machinal dont il appliquait parfois son +mouchoir à sa bouche, il aurait eu l’air plus +immobile et plus figé que son ancêtre de pierre, +dans l’église de Killibegs.</p> + +<p>Brusquement, comme l’énorme pendule à +carillon tintait le quart avant minuit, nous le +vîmes se dresser de son fauteuil, la face extraordinairement +pâle, presque exsangue, mais +les yeux animés d’une résolution singulière, +celle-là même, pensai-je, qui enflammait, aux +jours anciens, les héros des vieilles épopées +irlandaises, fondateurs de sa dynastie. J’interrogeai +du regard le curé d’Inver.</p> + +<p>— C’est l’heure où les serviteurs de Sa +Grâce et les tenanciers de ses domaines sont +admis à lui présenter leurs vœux, déclara-t-il +avec simplicité.</p> + +<p>Lady Margaret venait de presser le bouton +d’un timbre. Et, dans le fond du hall, des +hommes, des femmes, en effet, parurent. Le +régisseur de Mac Swine Manor s’avançait à leur +tête. Un à un ils défilèrent. Au fur et à mesure +qu’ils s’arrêtaient devant lui, lord Henry les +saluait par leur nom. Ainsi faisaient jadis ses +aïeux, lorsqu’ils passaient la revue de leurs +guerriers, voire de leurs guerrières. Pas une +fois il ne se trompa dans sa nomenclature. Je +fus étonné de constater que cette parade domestique, +d’un caractère si noble et si émouvant, +n’avait duré que treize minutes. La dernière +dans l’ordre de marche avait été la gardeuse de +porcs de Mac Swine Manor : elle finissait de +s’incliner devant lady Margaret quand les premiers +coups de minuit retentirent.</p> + +<p>Aussitôt que la douzième vibration se fut +éteinte, lord Henry baisa longuement la main +de sa femme ; puis, se tournant vers l’assistance, +massée à l’autre bout de la pièce :</p> + +<p>— Soyez témoins que Nial Mor a été chez lui +jusqu’à la dernière minute de l’année pour tous +ceux et toutes celles qui le voulaient rencontrer ! +prononça-t-il à voix haute.</p> + +<p>Un formidable : oui ! gaélique, jailli de quelque +cent vingt poitrines, ébranla le hall.</p> + +<p>— Il n’en sera pas différemment dans l’année +nouvelle, si Dieu m’aide ! repartit d’un ton déjà +moins compassé le châtelain de Mac Swine +Manor.</p> + +<p>— Et maintenant, conclut-il, soupez en joie !…</p> + +<p><i lang="en" xml:lang="en">Father</i> Mac Carthy avait dit vrai : la minute +redoutable franchie, lord Henry n’était plus le +même homme. Si nous nous fussions rendus à +ses instances, il nous eût gardés près de lui, à +sabler du porto, jusqu’à l’aube.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h3>III</h3> + + +<p>— Eh bien ? — me demanda le prêtre, tandis +que le sacristain-fossoyeur, un peu gris, nous +ramenait à fond de train sur Inver, — vous +avez vu le dernier des Nial Mor sous ses deux +aspects : n’est-ce pas qu’ils ne se ressemblent +guère ?</p> + +<p>— J’aime mieux le second, répondis-je, celui +d’après minuit.</p> + +<p>— Il est plus humain, mais l’autre est plus +héroïque, plus irlandais. C’est par l’autre que +lord Henry est vraiment de sa lignée et qu’il la +continue.</p> + +<p>— Comment cela ?</p> + +<p>— En montrant que, s’il partage les faiblesses +de ses ancêtres, il possède aussi leur +intrépidité… Savez-vous quelle visiteuse était +attendue, cette nuit, toutes portes ouvertes, à +Mac Swine Manor ?</p> + +<p>— La « Femme noire », je suppose, insinuai-je, +désireux de prouver au Père Mac +Carthy que j’étais capable de quelque perspicacité.</p> + +<p>Il n’avait pas prévu cette riposte.</p> + +<p>— Ah ! fit-il, vous aviez donc saisi au vol la +phrase du vieux Padd !</p> + +<p>Et il poursuivit, avec une nuance de tristesse +dans la voix :</p> + +<p>— Oui, les traditions les plus funestes sont +souvent les plus longues à tuer. Vous n’arracherez +pas de l’esprit de nos populations, pourtant +si chrétiennes, cette croyance invétérée, +que toute famille de sang noble a sa messagère +mystérieuse, sa Femme noire, ou, comme on +dit en gaélique, sa <i>banshee</i>, chargée par un +décret divin de lui intimer l’ordre fatal. Au +jour marqué, vous conteront les pâtres du <i lang="en" xml:lang="en">bog</i>, +elle s’annonce, dès le matin, sous l’aspect d’une +grande ombre, surgie des montagnes, et qui +s’allonge dans la direction de la maison menacée. +C’est ainsi que, d’après le vieux Padd, la +<i>banshee</i> des Nial Mor plane d’abord sur les +bruyères de Carrick. Vers le soir, elle emprunte +les traits d’une des personnes de la domesticité, +se glisse sans obstacle jusqu’au maître et, lui +touchant la main, profère à voix basse ce seul +mot : « Venez. »</p> + +<p>— De sorte que, dans le défilé de tout à +l’heure, chacune des femmes, sans en excepter +la gardeuse de porcs, pouvait être la <i>banshee</i> ?</p> + +<p>— On vous affirmera qu’elle revêt aussi bien +les déguisements d’homme.</p> + +<p>— Et lord Henry avait la conviction que de +l’une de ces bouches allait peut-être s’échapper +son arrêt.</p> + +<p>— Il n’y a pas d’exemple qu’un de ses aïeux +ait vécu au-delà de cinquante-cinq ans… Sous +une forme ou sous une autre, qu’elle lui fût +signifiée ou non par l’antique <i>banshee</i> familiale, +lord Henry, cette nuit, attendait la mort… Il +l’attendait, sinon sans angoisse, du moins avec +dignité, et cela, <i>chez lui</i>, sur sa terre domaniale, +parmi ses gens et ses vassaux, ayant son +curé à ses côtés, — ce qui, par parenthèse, +vous a valu à vous-même un spectacle peu +commun de nos jours, même en Irlande.</p> + +<p>— Je vous en suis plus reconnaissant que je +ne puis dire, <i lang="en" xml:lang="en">father</i>.</p> + +<p>Il reprit avec accent :</p> + +<p>— Je ne serais pas un prêtre, si je croyais à +l’existence des <i>banshees</i>, et je sais de science +certaine que Dieu nous rappelle à lui quand il +lui plaît ; mais je ne vois jamais approcher le +trente et un décembre sans être affreusement +obsédé par la crainte d’une catastrophe à Mac +Swine Manor… Tenez, ce matin, lorsque Mary +m’a remis la lettre, je me suis imaginé un +moment que tout était consommé. J’en avais la +sueur froide.</p> + +<p>— Je m’en suis aperçu, <i lang="en" xml:lang="en">father</i>… Mais +pourquoi, je vous prie, cette date du trente et +un décembre plutôt qu’une autre ? Y a-t-il +une raison ?…</p> + +<p>— J’ignore si elle est plausible, répondit le +Père Mac Carthy, mais je dois convenir qu’il y +en a une : vous la trouverez inscrite sur les +tablettes funéraires des Nial Mor enterrés dans +notre église depuis le quatorzième siècle. +Toutes portent : <i lang="la" xml:lang="la">anno decedente decessit.</i> Ce +qu’un dicton populaire rend ainsi : « Finir +comme un Nial Mor, à la Saint-Sylvestre. »</p> + +<hr> + + +<p>Au presbytère, Mary guettait notre retour.</p> + +<p>— Quoi de nouveau, <i lang="en" xml:lang="en">father</i> ?</p> + +<p>— Rien.</p> + +<p>— Dieu soit loué ! murmura dévotement la +vieille Irlandaise.</p> + +<p>Et elle joignit les mains vers les constellations +palpitantes qui, dans le ciel d’Inver, présidaient +à la naissance de la jeune année, sur +les confins de la grande île celtique, aux marges +de l’Extrême-Occident.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE</h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td class="h bot xsmall">PÉCHÉ D’INNOCENT</td> +<td class="bot r left2"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr> +<tr><td class="h bot xsmall">L’INCENDIE DU VENDREDI SAINT</td> +<td class="bot r left2"><div><a href="#c2">39</a></div></td></tr> +<tr><td class="h bot xsmall">LE SONNEUR DE GARLAN</td> +<td class="bot r left2"><div><a href="#c3">93</a></div></td></tr> +<tr><td class="h bot xsmall">LA BARRIQUE D’OR</td> +<td class="bot r left2"><div><a href="#c4">149</a></div></td></tr> +<tr><td class="h bot xsmall">LE ROMAN DE LAURIK COSQUÊR</td> +<td class="bot r left2"><div><a href="#c5">189</a></div></td></tr> +<tr><td class="h bot xsmall">LE TRÉSOR DE NOËL</td> +<td class="bot r left2"><div><a href="#c6">267</a></div></td></tr> +<tr><td class="h bot xsmall">CHEZ LE DERNIER DES NIAL MOR</td> +<td class="bot r left2"><div><a href="#c7">299</a></div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em xsmall">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY — 836-7-11.</p> + + + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78355 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78355-h/images/cover.jpg b/78355-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b5ae19c --- /dev/null +++ b/78355-h/images/cover.jpg |
