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+ <title>Ames d’occident | Project Gutenberg</title>
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+
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+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78355 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large">ANATOLE LE BRAZ</p>
+
+<h1>AMES D’OCCIDENT</h1>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS<br>
+3, <span class="xsmall">RUE AUBER</span>, 3</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS</p>
+
+
+<p class="c"><span class="xsmall">DU MÊME AUTEUR</span><br>
+Format in-18.</p>
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="h bot xsmall">AU PAYS DES PARDONS</td>
+<td class="bot left2">1 vol.</td></tr>
+<tr><td class="h bot xsmall">LA CHANSON DE LA BRETAGNE</td>
+<td class="bot left2">1 —</td></tr>
+<tr><td class="h bot xsmall">PAQUES D’ISLANDE</td>
+<td class="bot left2">1 —</td></tr>
+<tr><td class="h bot xsmall">LE GARDIEN DU FEU</td>
+<td class="bot left2">1 —</td></tr>
+<tr><td class="h bot xsmall">LE SANG DE LA SIRÈNE</td>
+<td class="bot left2">1 —</td></tr>
+<tr><td class="h bot xsmall">LA TERRE DU PASSÉ</td>
+<td class="bot left2">1 —</td></tr>
+<tr><td class="h bot xsmall">LE THÉATRE CELTIQUE</td>
+<td class="bot left2">1 —</td></tr>
+</table>
+</div>
+
+<p class="c gap">Droits de reproduction et de traduction réservés
+pour tous les pays.</p>
+
+
+<p class="c gap xsmall">E. GREVIN. — IMP. DE LAGNY</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="c top4em"><span class="i">Il a été tiré de cet ouvrage</span><br>
+<span class="xsmall">CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE,</span><br>
+<span class="i">tous numérotés.</span></p>
+
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="ind top4em i">Ma chère « Tante Cine »,</p>
+
+<p class="i">C’est sous le nom par lequel vous invoquent vos
+seuls intimes que, dans un sentiment de piété fraternelle,
+je vous dédie ces pages. Elles ne racontent,
+pour la plupart, que des amours et des rêves, éclos
+en d’humbles âmes, aux marges de l’Occident. Mais,
+aimer, rêver, n’est-ce pas toute l’histoire, peut-être
+aussi tout le destin de cette Hespérie celtique, penchée
+comme au balcon du vieux monde, et que pénètrent
+d’une flamme si subtile, que parent d’une magie
+si enivrante les suprêmes adieux du soleil ?</p>
+
+<p class="sign i">A. L. B.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">PÉCHÉ D’INNOCENT</h2>
+
+<p class="dedic">A François Lestic.</p>
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Ceux de mes compatriotes qui ont connu
+Ervoanic Prigent se le rappellent encore. Il
+était de ces types qu’on n’oublie pas.</p>
+
+<p>Quand on le voyait paraître dans les bourgs
+du Trégor, — avec son éternel chapeau haut de
+forme, aux plis avachis d’accordéon, que festonnait
+une guirlande de fausses fleurs, avec
+son antique habit à queue dont les longues
+basques traînantes faisaient derrière lui une
+espèce de sillage dans la poussière ou la boue
+des rues, — vite, les enfants accouraient de tous
+les seuils, et c’étaient à chacun de ses pas des
+appels bruyants, des cris à fendre les oreilles :</p>
+
+<p>— Ervoanic ! Ervoanic !</p>
+
+<p>Lui, habitué à ces ovations, les accueillait
+avec une condescendance hautaine de souverain
+en tournée, ne s’offusquant même point si
+elles dépassaient parfois les bornes des familiarités
+permises.</p>
+
+<p>Il se campait fièrement, au beau milieu de la
+place du village, croisait l’un sur l’autre les revers
+de son habit à basques, promenait autour
+de lui un regard digne, et envoyait de la main
+les saluts protecteurs à toute la séquelle des
+polissons.</p>
+
+<p>Il était réputé pour un être simple, ou,
+comme on dit là-bas, pour un « innocent ». On
+s’en amusait, tout en lui témoignant cette sorte
+de vénération superstitieuse qui s’attache, en
+Basse-Bretagne, à la sacro-sainte confrérie des
+mendiants.</p>
+
+<p>A vrai dire, cependant, Ervoanic ne mendiait
+pas.</p>
+
+<p>Jamais on ne le vit tendre son chapeau sur la
+route, ni quêter aux portes un morceau de
+pain. Il eût refusé l’aumône, si on la lui avait
+offerte. Ses principes, là-dessus, étaient inflexibles.
+Non, Ervoanic Prigent, roi des royaumes
+illimités du rêve, ne sollicitait la charité de
+personne : il se contentait, selon sa propre
+expression, de « vivre sur le commun ».</p>
+
+<p>Ce soi-disant idiot avait, en effet, résolu le
+problème de l’existence avec toute l’ingéniosité
+d’un homme d’esprit.</p>
+
+<p>Sa méthode était la suivante.</p>
+
+<p>Il avait son jour pour se rendre à chaque
+maison de quelque importance, le jour où il
+était assuré d’y faire le meilleur repas. Il connaissait
+par une série d’expériences soigneusement
+contrôlées les menus habituels de toutes
+les grosses fermes et de tous les manoirs du
+pays, à six lieues à la ronde, et ne se montrait,
+par exemple, à Coat-Garan que le mercredi
+soir, qu’il y savait réservé à la soupe fraîche,
+au Gollod que le samedi matin, qu’il y savait
+consacré aux bonnes crêpes chaudes.</p>
+
+<p>Vous pouvez croire qu’il se présentait au
+moment voulu. Jamais ni trop tôt ni trop tard.
+Pas une fois la mémoire de son estomac ne se
+trouva en défaut, au cours d’une carrière qui
+fut pourtant des plus longues, car il approchait
+de la centaine lorsqu’il s’en alla, comme il
+disait, « goûter à la cuisine du bon Dieu ».</p>
+
+<p>Il mourut saintement, n’ayant, en ses quatre-vingt-dix-sept
+années terrestres, commis qu’un
+péché, un péché de gourmandise, cela va de
+soi.</p>
+
+<p>L’histoire en est demeurée célèbre dans tous
+les lieux jadis hantés de sa douce et charmante
+folie.</p>
+
+<p>Et voici comme on raconte, en Trégor, « le
+péché d’Ervoanic Prigent ».</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>A l’approche des Gras, une odeur de porc
+frais tué s’épand à travers l’Armorique. De
+toutes les aires, même des métairies les plus
+humbles, montent des fumées d’holocaustes,
+exhalées par les âtres en plein air où, dans des
+chaudrons monumentaux, trotte l’eau bouillante
+pour ce que l’on appelle irrévérencieusement
+« la lessive des cochons ».</p>
+
+<p>L’air est embaumé d’un parfum de côtelettes
+qui rissolent.</p>
+
+<p>Au bord des ruisselets grossis par les pluies
+de février, les servantes lavent les boyaux qui
+se tortillent dans le courant, avec des convulsions
+d’anguilles captives. Au-dessus des flambées
+d’ajonc, dans les cuisines dont les meubles
+cirés rougeoient d’une lueur de fournaise, les
+ménagères font cuire le sang caillé.</p>
+
+<p>Vive le boudin de Bretagne ! Les joues se
+gonflent comme la panse d’une cornemuse rien
+qu’à prononcer son nom celtique : <i lang="br" xml:lang="br">Ar gwadi-gennou</i>…</p>
+
+<p>Mais qu’est-ce que le jeune boudin, né d’hier,
+auprès de la vénérable andouille, pieusement
+entretenue depuis des années, vieille déjà de
+plusieurs hivers, et qui rêve, toute ridée, dans
+un coin du foyer patriarcal, pendue à mi-hauteur
+de la cheminée, comme la statue d’un
+lare antique.</p>
+
+<p>Ah ! l’andouille !</p>
+
+<p>Le recteur de Trédarzec en possédait une qui
+pesait cinq livres, oui, cinq belles et bonnes
+livres, et peut-être quelques onces de plus.
+Toutes les saintes âmes des vieilles filles de la
+paroisse s’étaient entendues (chose exceptionnelle,
+paraît-il) pour l’offrir à Dom Karantec,
+en commémoration d’un jubilé.</p>
+
+<p>Lorsque le bon recteur s’attardait dans la
+cuisine, — ce qui lui arrivait principalement le
+soir, après quelque visite laborieuse à ses
+ouailles des quartiers lointains, — tout en
+tournant ses pouces et en étirant ses jambes
+lasses devant les cendres, il disait d’une voix
+timide, le regard levé vers la précieuse offrande :</p>
+
+<p>— Ne pensez-vous pas qu’il serait temps de
+la manger, Coupaïa ?</p>
+
+<p>Et Coupaïa, la gouvernante, répondait, scandalisée :</p>
+
+<p>— Une andouille pareille ! Pouvez-vous blasphémer
+de la sorte ? Attendez du moins les
+Gras, Seigneur Jésus !</p>
+
+<p>Mais les Gras se succédaient… et se ressemblaient.
+Et l’andouille commémorative demeurait
+toujours accrochée à la même place, dans
+son palais de suie craquelée, où elle se balançait
+doucement, toutes les fois que des courants
+d’air s’engouffraient dans la pièce avec
+les mendiants de passage.</p>
+
+<p>De ces hôtes, infirmes d’esprit ou de corps,
+qui venaient, plus souvent que ne l’eût souhaité
+Coupaïa, loqueter à l’huis du presbytère,
+le plus régulier, le plus assidu, comme bien on
+pense, était Ervoanic Prigent.</p>
+
+<p>Il apparaissait quelquefois le dimanche, s’il
+avait ouï dire, dans la semaine, qu’il dût y
+avoir à la cure des « messieurs prêtres » étrangers.
+Mais, tous les vendredis sans exception,
+il était ponctuel comme la Justice.</p>
+
+<p>C’était un de ses axiomes, ou mieux un des
+articles de son <i lang="la" xml:lang="la">credo</i>, que les gouvernantes des
+presbytères ont reçu de la Providence, par décret
+nominatif, le don de faire digérer sans douleur
+les jours maigres à de robustes estomacs
+de chrétiens. Et donc, le vendredi matin à la
+pique de l’aube, il quittait Tréguier où il avait
+eu la précaution de s’en venir coucher la veille,
+franchissait la rivière sur le Pont Canada, s’arrêtait
+à la chapelle de Tromeur, le temps de
+faire ses dévotions à Notre-Dame et de prendre
+haleine avant de s’engager dans la montée de
+Kerguézec, fort raide à cette époque-là, parce
+que l’on n’avait pas encore détourné la côte,
+puis, musant et flânant, semant les bonjours
+de droite et de gauche aux petites chaumines
+proprettes, enguirlandées de vigne vierge ou
+de passiflores, qui jalonnaient les paliers de
+la route, il grimpait vers Trédarzec, du pas
+tranquille d’un homme qui sait sa nourriture
+gagnée d’avance, est certain qu’elle sera ce que
+son goût du moment la désire, et, dès lors,
+s’achemine vers elle sans hâte, s’oublie même
+volontiers à humer l’air vif, — histoire de s’aiguiser
+l’appétit.</p>
+
+<p>Le presbytère est situé derrière l’église, avec
+laquelle il communique par le cimetière.
+Fidèle au culte des défunts, parmi lesquels il
+comptait nombre d’anciens bienfaiteurs, Ervoanic
+commençait par aller tremper ses doigts
+dans le bénitier de l’ossuaire et prenait ensuite
+à travers les tombes, en marmottant des <i lang="la" xml:lang="la">De
+profundis</i> où il mettait toute l’ardeur candide
+de sa foi, mais dont il estropiait avec un acharnement
+impitoyable les versets latins.</p>
+
+<p>Parfois, il rencontrait Dom Karantec sortant
+de la sacristie, se dépêchait, en ce cas,
+d’avaler le psaume.</p>
+
+<p>— … <i>Scant’npac… amen…</i> Dieu vous garde
+en joie, monsieur le recteur !</p>
+
+<p>— Eh ! c’est donc toi, Ervoanic ? Bonjour,
+mon brave !</p>
+
+<p>Le cher vieux prêtre passait fraternellement
+son bras sous celui du mendiant. Et, pour le
+taquiner un brin :</p>
+
+<p>— Chez qui es-tu invité aujourd’hui, que
+te voilà dans nos parages ?</p>
+
+<p>— Mais chez vous donc, monsieur le recteur !
+N’avez-vous pas vu dans votre bréviaire que
+c’est vendredi ?</p>
+
+<p>Dom Karantec lui donnait une amicale bourrade.</p>
+
+<p>— Vieux farceur ! Si tu connaissais seulement
+ton <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i> aussi bien que ton
+calendrier…</p>
+
+<p>— Que voulez-vous ? Les autres ont l’esprit
+dans la tête : moi, on me l’a logé dans le ventre.
+Et, comme on vous a fait, il faut rester.</p>
+
+<p>— Ha ! ha ! ha ! Crois-tu qu’il soit l’heure de
+déjeuner, Ervoanic ?</p>
+
+<p>— Voyez le calvaire des morts, monsieur le
+recteur, prononçait l’innocent, en montrant
+du doigt la haute croix de granit debout au
+centre du cimetière. Son ombre courte
+annonce qu’il est près de midi.</p>
+
+<p>— Sais-tu, Ervoanic, que tu n’es peut-être
+pas aussi simple qu’on le prétend ?</p>
+
+<p>— Il se pourrait, monsieur le recteur.</p>
+
+<p>Tous deux entraient de compagnie au presbytère,
+et Dom Karantec, poussant la porte de la
+cuisine, criait à Coupaïa :</p>
+
+<p>— Je vous amène votre amoureux, Sa
+Majesté Ervoanic Prigent, premier du nom,
+qui vient vous demander en mariage.</p>
+
+<p>Il n’y avait guère de vendredi dans l’année
+que la peu endurante Coupaïa n’entendît ce
+refrain, si bien qu’elle avait pris le parti de ne
+s’en plus fâcher, mais d’en plaisanter, au contraire,
+comme se prêtant au jeu.</p>
+
+<p>— Hé ! faisait-elle, on ne sait pas… La
+volonté de Dieu est grande.</p>
+
+<p>Ervoanic, lui, riait discrètement, d’un rire
+tout intérieur, gagnait la table de chêne massif
+aboutée à la fenêtre, et là, replié sur lui-même,
+attendait avec une patience dévote, les
+mains jointes, les yeux au plafond, que la gouvernante
+eût fini de tremper, selon les rites,
+une exquise soupe au congre, fleurant un
+parfum de cannelle, d’herbes fines et de beurre
+fondu, dont elle ne manquait jamais de lui tenir
+en réserve une pleine écuellée.</p>
+
+<p>Car, il n’y avait pas, à dire, il avait trouvé
+grâce devant le cœur de la rébarbative Coupaïa,
+ce diable d’homme !</p>
+
+<p>Elle l’avait pris en amitié sincère, et devinez
+pourquoi. Pour le regard énamouré dont elle
+l’avait souvent surpris à contempler l’andouille,
+dès le seuil. Oui, c’est par là que leurs atomes
+sympathiques s’étaient accrochés : leurs âmes
+avaient communié dans le culte de la reine des
+andouilles. Tous les vendredis, ils causaient
+d’elle ensemble, longuement, d’un accent
+pénétré.</p>
+
+<p>— N’est-ce pas qu’elle devient belle,
+Ervoanic ?</p>
+
+<p>— Et comme elle doit être bonne ! Toutes
+les vertus, Coupaïa.</p>
+
+<p>La gouvernante avait le nez bossué de verrues
+qui faisaient penser à des taupinières et
+les joues creusées de larges sillons, comme les
+champs après les labours d’octobre. Il y avait
+cependant des pauvres qui, dans l’espoir de
+l’amadouer, ne craignaient pas de pousser la
+flagornerie jusqu’à la comparer à la Vierge de
+Tout-Remède et de Toute-Consolation, telle
+qu’on la peut voir, en sa lourde robe à franges,
+sous le porche de la cathédrale de Guingamp.
+Ceux-là, Coupaïa les mettait incontinent à
+la porte, avec un « fichez-moi la paix, sacripants ! »
+et des tranches de pain sec, coupées
+de la veille. Plus discret et plus avisé, Ervoanic
+l’avait attendrie en lui vantant l’andouille du
+jubilé, l’andouille des andouilles.</p>
+
+<p>— Car, je vous le dis, Coupaïa, moi qui les
+ai toutes mesurées de l’œil : il n’y en a pas une
+autre comme elle dans le canton.</p>
+
+<p>Oh ! oui, il avait ses finesses, cet Ervoanic,
+quoiqu’il fût né, comme on disait, en fin de
+semaine, quand il ne restait plus que de la
+bêtise à distribuer.</p>
+
+<p>Il excellait à murmurer sur un ton de patenôtre :</p>
+
+<p>— Tenez, Coupaïa, je veux bien mourir,
+pourvu qu’il me soit donné de la voir cuite.</p>
+
+<p>A quoi la vieille rétorquait, tremblante
+d’émotion :</p>
+
+<p>— Parlez franchement. Trouvez-vous qu’elle
+gagne ?</p>
+
+<p>— Si elle gagne, Coupaïa ! Dites que jamais
+andouille n’eut cet air de prospérité ! C’en est
+merveille. Voyez comme le culot monte. Encore
+un an, elle sera noire comme ma pipe.</p>
+
+<p>Et il exhibait un brûle-gueule, couleur de
+tourbe, dont, avec la permission de la gouvernante,
+il insérait le court tuyau de terre jaune
+entre ses dents ébréchées. Car elle l’autorisait
+à « pétuner » dans sa cuisine, ma parole ! et
+même, en d’extraordinaires minutes d’abandon,
+daignait lui choisir de ses propres mains un
+tison dans l’âtre.</p>
+
+<p>— Par exemple, ne crachez pas, Ervoanic.</p>
+
+<p>Fi donc ! Il savait chez qui il était, peut-être !…
+Et, faisant claquer ses lèvres avec
+bruit, il lançait de longues bouffées bleues qui
+montaient vers l’andouille, comme un encens.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Or, les temps étaient révolus ; les destins
+allaient s’accomplir.</p>
+
+<p>Tant de fumées propices et d’ardentes convoitises
+avaient frôlé la peau de l’andouille
+qu’elle en était noire, à n’en pas douter, — plus
+noire que la pipe d’Ervoanic Prigent, plus
+noire même que la soutane, la belle soutane
+neuve de Dom Karantec.</p>
+
+<p>En quelle année cela se passait-il au juste ?
+L’histoire ne le dit point.</p>
+
+<p>Le certain, c’est que l’hiver remontait vers le
+septentrion, de son allure cassée de vieillard
+cacochyme, le dos en voûte sous un énorme
+parapluie aux baleines pleurantes, ainsi que se
+le représentent volontiers les Bretons. C’est à
+peine si l’on percevait encore, dans le lointain,
+les éclats voilés de sa grosse toux et de ses
+vastes éternuements. Et, le « vieux » parti, la
+jeunesse de la terre se risquait timidement à
+rouvrir les yeux, ses clairs yeux printaniers,
+aux humides nuances gris-bleu, où riait la vie
+renaissante après l’engourdissement d’un profond
+sommeil.</p>
+
+<p>On assistait, de toutes parts, à la résurrection
+de la Belle au bois dormant.</p>
+
+<p>La « Chanson des Gras » courait les sentiers
+de la campagne et les raidillons des grèves,
+hurlée à tue-tête par des groupes d’adolescents :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">En l’honneur de Malargez (mardi-gras),</div>
+<div class="verse">Liesse en toute maisonnée !</div>
+
+<div class="verse stanza">Voici venir le temps nouveau</div>
+<div class="verse">Derrière l’ancien temps en fuite.</div>
+
+<div class="verse stanza">C’est nous les joyeux messagers !</div>
+<div class="verse">Nous annonçons la bonne nouvelle.</div>
+
+<div class="verse stanza">Ouvrez les portes, les fenêtres,</div>
+<div class="verse">Au nom du soleil, notre maître !</div>
+
+<div class="verse stanza">Ouvrez, ouvrez vos cœurs aussi,</div>
+<div class="verse">Au nom du bon soleil béni !</div>
+
+<div class="verse stanza">Soyez heureux, riches et pauvres,</div>
+<div class="verse">Ainsi le veut le soleil d’or !</div>
+
+<div class="verse stanza">Le soleil d’or vient sur nos pas.</div>
+<div class="verse">D’un sourire il fait fondre la neige ;</div>
+
+<div class="verse stanza">D’un sourire il fait naître l’amour…</div>
+<div class="verse">C’est la chanson de Malargez !</div>
+
+<div class="verse stanza">Bonheur à ceux qui l’écouteront,</div>
+<div class="verse">Tant pis pour ceux qui la mépriseront !</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Elle fut cause qu’Ervoanic Prigent se réveilla
+tout radieux, ce matin-là, sur la couchette de
+paille qu’il s’était dressée, le soir d’avant, dans
+l’étable à veaux de maître Bernard Le Gonidec,
+l’opulent boucher de Pleumeur.</p>
+
+<p>Il avait eu, sur la fin de son somme, un
+songe magnifique.</p>
+
+<p>Une noble dame, aux formes un peu grasses,
+était venue vers lui, parée comme une madone,
+dans une auréole de lumière bleue, toute semblable
+à la vapeur qui flotte dans les cuisines
+bretonnes, les jours de gala ; et, le touchant au
+front, elle lui avait dit d’une voix câline :</p>
+
+<p>— Ervoanic, ce n’est pas en vain que tu
+m’auras si longtemps vénérée en silence. Tes
+assiduités muettes, tes longs regards éloquents
+m’ont pris le cœur. Apprends que j’ai résolu
+de t’appartenir, de t’appartenir à toi seul.</p>
+
+<p>Alors, lui, effaré :</p>
+
+<p>— Qui êtes-vous, ô noble dame, et en quoi
+ai-je pu mériter d’être ainsi distingué par vous ?</p>
+
+<p>— Je suis l’Andouille, Ervoanic, l’Andouille
+qui t’est chère entre toutes, l’Andouille à qui
+tu vouas, dès le premier jour, une adoration si
+humble et si fervente, la superbe, l’incomparable
+Andouille du presbytère de Trédarzec !</p>
+
+<p>A ces mots, transporté de ravissement et de
+reconnaissance, le pauvre homme avait tendu
+les bras vers la miraculeuse apparition ; mais
+déjà elle s’était évanouie comme une ombre,
+ne laissant derrière elle d’autre témoignage de
+sa venue qu’un âcre parfum d’épices qu’Ervoanic
+savourait encore, lorsqu’au chant des
+annonciateurs de Malargez il avait rouvert les
+yeux.</p>
+
+<p>— C’est égal, se dit-il, il y a dans ce rêve un
+« avertissement ». J’hésitais vers quel logis
+orienter mes pas, en ce jour de ripaille où
+toutes les cuisines de Bretagne se transforment
+à l’envi en des paradis de succulences. L’embarras
+du choix me laissait perplexe… Les
+songes viennent d’en haut : désormais, je suis
+fixé.</p>
+
+<p>Et, dans la grâce adolescente du matin, qui
+semblait danser au soleil, toute ruisselante
+encore des perles de la rosée nocturne, il
+s’achemina vers Trédarzec…</p>
+
+<p>— Salut à vous. Coupaïa !</p>
+
+<p>— A vous de même, Ervoanic.</p>
+
+<p>Coupaïa est très affairée.</p>
+
+<p>Et ce n’est pas sans motif. Monsieur l’archiprêtre
+de Tréguier, successeur de saint Yves
+et de saint Tudual, officie au maître-autel de
+Trédarzec et déjeune ensuite au presbytère.
+Alors, c’est grand branle-bas, vous pensez !</p>
+
+<p>Toutes les casseroles de cuivre sont descendues
+au foyer, des clous de leur cadre de bois
+peint en vert où, la veille de l’avant-veille, elles
+se contentaient de briller d’un éclat stérile.</p>
+
+<p>Elles tiennent manifestement à montrer en
+cette circonstance qu’elles ne sont pas de simples
+ustensiles de parade. Rangées en bataille
+sur la pierre de l’âtre, spacieuse et massive
+comme une table de dolmen, elles se comportent
+le plus bravement du monde, même les
+plus novices, celles qui voient le feu pour la
+première fois. En pourrait-il être autrement, je
+vous le demande, sous les ordres d’un généralissime
+culinaire de l’envergure de Coupaïa !</p>
+
+<p>Elle s’empresse de l’une à l’autre, active
+celle-ci, modère celle-là, prodigue à toutes son
+expérience et ses encouragements.</p>
+
+<p>Derrière les casseroles, les dominant de sa
+taille, les écrasant de sa panse, une marmite se
+dresse, semblable à une tour, mais à une tour
+où gronderait un océan. Un couvercle la coiffe,
+que la gouvernante soulève à tout moment,
+comme pour se repaître du spectacle sublime
+de la tempête déchaînée à l’intérieur.</p>
+
+<p>Ervoanic s’est arrêté dès les premiers pas,
+les pieds rivés au parquet. Sa bouche béante
+dessine un O majuscule ; ses prunelles écarquillées
+ont l’air de vouloir rivaliser avec la
+bouche. Il est sidéré.</p>
+
+<p>C’est qu’il vient de constater que l’andouille
+de l’offrande n’est plus à sa place.</p>
+
+<p>Une exclamation soudaine de Coupaïa l’arrache
+à sa stupeur :</p>
+
+<p>— Vierge Marie ! J’en perdrai la tête. Voilà
+que j’ai oublié le persil !</p>
+
+<p>Onctueusement, Ervoanic, revenu à lui,
+propose :</p>
+
+<p>— Désirez-vous que j’aille en prendre, Coupaïa ?</p>
+
+<p>— Vous ? Allons donc ! Vous ne sauriez seulement
+pas la manière de le choisir. Vous
+croyez que c’est aussi aisé que ça, peut-être !
+Vous m’en feriez du propre ! Non, tenez, je ne
+vous demande qu’une chose. Veillez, jusqu’à ce
+que je sois de retour, sur la marmite que voici.
+Tâchez que l’eau continue de trotter en douceur.
+Pour cela, vous n’aurez qu’à soulever un
+peu le couvercle. D’ailleurs, je serai là dans
+une minute.</p>
+
+<p>— Et les casseroles, Coupaïa ?</p>
+
+<p>— N’en ayez souci. Mais la marmite… Attention
+à la marmite !</p>
+
+<p>Et, d’une voix grave, mystérieusement assourdie :</p>
+
+<p>— Songez que c’est l’andouille qui achève
+de cuire là-dedans, Ervoanic !</p>
+
+<p>— L’andouille ! la belle and…!</p>
+
+<p>— Elle-même, en vérité.</p>
+
+<p>Le coup frappa Ervoanic en pleine poitrine.
+Il demeura, un instant, suffoqué. Puis, avec
+une longue expiration, moitié de désir, moitié
+de regret :</p>
+
+<p>— Alors, elle va être mangée ?…</p>
+
+<p>— Dame ! On n’a pas tous les jours à sa
+table monsieur l’archiprêtre… Suffit ! Je compte
+sur vous, au moins ?</p>
+
+<p>— Oh ! vous pouvez me la confier, allez !</p>
+
+<p>Ervoanic est rouge, rouge jusqu’au bout de
+ses oreilles velues dont le poil se hérisse. Tandis
+que la gouvernante trottine à pas menus dans
+les allées du jardin, vers la plate-bande réservée
+au persil, derrière le carré d’asperges, il s’agenouille
+sur le rebord de l’âtre, devant la tour
+grondante où, comme dans les contes, est renfermée
+la princesse, objet de ses vœux.</p>
+
+<p>Il se sent triste, affreusement triste.</p>
+
+<p>— Une si belle andouille ! Et si bonne !
+Toutes les vertus ! Dire que, dans une heure,
+elle sera couchée sur un plat, et qu’on lui
+plongera le couteau dans les entrailles, et qu’elle
+sera découpée en tranches pour être servie à
+monsieur l’archiprêtre, et qu’après en avoir
+goûté monsieur l’archiprêtre en redemandera…
+Oh ! sûrement qu’il en redemandera, et non pas
+une fois, mais deux, mais trois fois, jusqu’à ce
+qu’il n’en reste plus, Seigneur, jusqu’à ce qu’il
+n’en reste plus !</p>
+
+<p>Les yeux d’Ervoanic se sont emplis de larmes.
+A ses lèvres montent des phrases d’oraison
+funèbre. Pour un peu, il entonnerait le <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i> — le
+<i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i> de l’andouille.</p>
+
+<p>Elle n’a pourtant pas envie de mourir, celle
+dont il déplore ainsi la disparition prochaine.</p>
+
+<p>Elle vit, au contraire, d’une vie qu’il ne lui
+avait pas encore connue. Sous le couvercle,
+qu’il a entrebâillé, il l’aperçoit qui fait de petits
+mouvements joyeux, qui se tourne et se retourne,
+qui danse, se trémousse et frétille d’aise,
+comme si elle n’avait jamais été si bien. Au
+bruit des mets qui mijotent à côté d’elle, dans
+les casseroles vassales, la voilà qui se met à
+chanter, elle aussi, à chanter des choses câlines, — les
+mêmes exactement qu’Ervoanic entendit,
+ce tantôt, dans la grange du boucher Le Gonidec,
+à travers les voiles du rêve.</p>
+
+<p>La tentation est trop forte. Le malheureux
+n’y peut plus tenir.</p>
+
+<p>D’une main, il a saisi le couvercle ; de l’autre,
+il plonge dans la marmite la fourchette dont
+Coupaïa se servait tout à l’heure pour stimuler
+ses multiples fricots, et houp !…</p>
+
+<p>— Non ! Vous ne serez pas à monsieur l’archiprêtre.
+Vous serez à moi, à moi seul !</p>
+
+<p>Les longues basques du fameux habit royal
+ne s’étaient encore jamais prêtées à pareil usage.
+L’andouille s’est engloutie dans la catacombe
+d’une de leurs poches qui en fume d’épouvante.</p>
+
+<p>A sa place, dans l’eau qui persiste à bouillir,
+comme si de rien n’était, quelque chose nage
+qui lui ressemble comme un frère.</p>
+
+<p>Et c’est un tison de forme analogue, noir
+aussi, parce que calciné, qu’Ervoanic a tout
+simplement cueilli sous une casserole et qu’il a
+plongé dans la marmite pour retarder, ne fût-ce
+que de quelques secondes, la découverte de son
+larcin.</p>
+
+<p>— Tout a-t-il marché comme il faut, Ervoanic ?</p>
+
+<p>— Oh ! oui bien, Coupaïa !</p>
+
+<p>C’est, en effet, Coupaïa qui rentre du potager,
+un fin bouquet de persil à la main.</p>
+
+<p>— Dieu vous bénisse donc ! Et allez prendre
+l’air. En ce moment-ci votre présence me gênerait.
+Vous me donneriez des distractions…
+Mais revenez sur les deux heures, après que
+ces messieurs auront pris le café. Foi de
+gouvernante, vous goûterez de l’andouille,
+Ervoanic !</p>
+
+<p>Elle ne sait pas si bien dire, la sainte
+femme !</p>
+
+<p>Lui se retire à reculons, comme comblé
+d’une promesse si alléchante, et bredouillant
+des kyrielles de remerciements.</p>
+
+<p>Force lui est cependant de montrer le dos,
+quand il est pour franchir la porte.</p>
+
+<p>Et Coupaïa de crier :</p>
+
+<p>— Prenez garde, Ervoanic !… N’avez-vous
+pas fourré votre pipe dans votre poche, sans
+l’éteindre ? Je crois que vous avez le feu à votre
+basque gauche !…</p>
+
+<p>Cela suffit pour le lui mettre aux talons,
+paraît-il, car, en un clin d’œil, il a déguerpi,
+comme s’il avait eu les ailes de Mercure à ses
+pieds sordides de vieux vagabond.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Il n’y avait pas dix minutes qu’il s’était éclipsé
+quand le cordon bleu du presbytère, estimant
+que l’andouille devait être à point, jugea l’instant
+venu de la sortir et de l’étendre religieusement
+sur le lit de persil vert qu’elle lui avait
+préparé.</p>
+
+<p>Mais, lorsqu’elle voulut la piquer, impossible !</p>
+
+<p>Quatre, cinq essais successifs demeurèrent
+également infructueux. L’andouille du jubilé
+avait, en vérité, le diable au corps et semblait
+avoir pris à tâche de faire damner l’angélique
+Coupaïa.</p>
+
+<p>— Malédiction ! tonna, de guerre lasse, la
+vieille bonne, qui sacrait pour la première fois
+de sa vie. J’aurai pourtant raison de vous !</p>
+
+<p>Et, envoyant promener à l’autre bout de la
+cuisine la fourchette impuissante, elle empoigna
+les pinces.</p>
+
+<p>Pour le coup l’andouille récalcitrante dut
+s’avouer vaincue. Elle sortit enfin !</p>
+
+<p>Coupaïa la vit et faillit choir à terre.</p>
+
+<p>Horreur ! Elle était en bois…</p>
+
+<p>— Le misérable ! Il l’a enlevée ! Il l’a enlevée !</p>
+
+<p>Non, bonne Coupaïa, il s’est laissé enlever
+par elle.</p>
+
+<p>L’infortunée se désolait, gémissait :</p>
+
+<p>— Que dirait Dom Karantec, que penserait
+monsieur l’archiprêtre ?</p>
+
+<p>Et déjà elle était dehors, sourde aux objurgations
+des casseroles abandonnées ; elle courait
+de maison en maison, ameutant les commères
+du bourg :</p>
+
+<p>— Ervoanic ? Vous n’avez pas vu Ervoanic ?</p>
+
+<p>En deux mots, elle contait l’histoire. Et les
+commères de s’exclamer, avec des mines de fin
+du monde :</p>
+
+<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Jesus ! Maria ! Credo !</i> Miséricorde ! Ervoanic
+Prigent ! Est-il possible ?… Un si doux
+homme ! L’enfant du bon Dieu ! Un innocent !</p>
+
+<p>Et toutes de se mettre à la recherche de l’infâme
+ravisseur. On fouilla les coins et les
+recoins, les crèches et les greniers, les cours
+et les impasses. On le traqua partout, sauf là où
+il était, c’est-à-dire à l’église.</p>
+
+<p>Mon Dieu, oui ! A l’église, où officiait précisément
+monsieur l’archiprêtre, en somptueuse
+chasuble mauve, illuminée, dans le dos, d’un
+resplendissant soleil d’or.</p>
+
+<p>Entré par la porte du bas-côté, le gueux
+s’était glissé le long de la muraille jusques
+au confessionnal, où Dom Karantec achevait
+d’écouter d’une oreille bénigne et d’absoudre
+d’une main paterne les péchés de ses ouailles,
+car l’heure de la communion approchait.</p>
+
+<p>C’était un chrétien de la bonne souche, Ervoanic
+Prigent. Et, bien qu’à l’entendre il n’eût
+jamais eu « ni père, ni mère », il n’en avait pas
+moins une conscience fort chatouilleuse, plus
+chatouilleuse peut-être que celle de beaucoup
+de gens très apparentés. Tout en traînant sur
+ses mollets le fruit de son larcin, il ne laissait
+pas de se faire les reproches les plus sanglants,
+et, réfugié dans un angle obscur, près du
+tribunal de pénitence, il se meurtrissait la poitrine
+de <i lang="la" xml:lang="la">mea culpa</i> sonores, non sans s’interrompre
+de temps à autre pour tâter derrière lui
+la poche complice dont la douce tiédeur lui
+pénétrait la chair.</p>
+
+<p>Son tour venu, il s’enfonça dans le réduit
+redoutable et s’agenouilla sur le petit banc de
+bois, la figure à la hauteur du guichet.</p>
+
+<p>— Mon père, bénissez-moi, parce que j’ai
+péché…</p>
+
+<p>Au son de cette voix, le vieux prêtre eut un
+léger sursaut :</p>
+
+<p>— Levez la tête, mon fils.</p>
+
+<p>Dans l’étroit grillage s’encadra une face délicieusement
+niaise, toute rongée de poils hirsutes.</p>
+
+<p>— Dieu me pardonne !… Est-ce que ce n’est
+pas toi, Ervoanic ?</p>
+
+<p>— Hélas ! si, monsieur le recteur, c’est moi.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qui te prend ! Ta place n’est pas
+ici, mon garçon… Les innocents comme toi ne
+pèchent point.</p>
+
+<p>— Je voudrais bien vous croire, monsieur le
+recteur ; cependant, je n’ai pas l’esprit tranquille,
+et s’il vous plaisait de m’entendre…</p>
+
+<p>— Allons, soit ! Raconte-moi ce qui te tarabuste…,
+mais fais vite, car la cloche de l’Élévation
+va tinter et monsieur l’archiprêtre m’attend
+à l’autel.</p>
+
+<p>— Voilà, mon père… Il m’est arrivé une
+chose qui ne m’était jamais arrivée encore…
+J’ai volé !</p>
+
+<p>— Volé, Ervoanic ! En es-tu bien sûr ?</p>
+
+<p>— Presque, monsieur le recteur.</p>
+
+<p>— Alors, c’est mal, en effet, c’est très mal.
+Tu n’as qu’un moyen de réparer ta faute : c’est
+de restituer.</p>
+
+<p>— Restituer, dites-vous ?</p>
+
+<p>— Oui, reporter ce que tu as dérobé chez la
+personne à qui tu as fait tort.</p>
+
+<p>— J’y ai pensé, mais… c’est très difficile.
+Peut-être, monsieur le recteur, qu’en vous remettant
+la chose à vous-même…</p>
+
+<p>Ici, le bon apôtre fit semblant de plonger la
+main dans ses basques boueuses.</p>
+
+<p>Dom Karantec l’arrêta vivement, du geste.</p>
+
+<p>— Non, non… Cela ne me regarde point.</p>
+
+<p>— Mais si, monsieur le recteur, cela vous regarde…</p>
+
+<p>— Puisque je te dis que non.</p>
+
+<p>— Je vous en prie, monsieur le recteur…</p>
+
+<p>— Jamais de la vie.</p>
+
+<p>— Sûr, monsieur le recteur, vous ne voulez
+pas ?</p>
+
+<p>— Combien de fois faudra-t-il que je te le
+répète ?</p>
+
+<p>— Malheur de moi ! C’est qu’alors je ne sais
+vraiment plus comment faire…</p>
+
+<p>— Ah, çà ! Tu connais pourtant le propriétaire
+de l’objet volé, j’imagine !</p>
+
+<p>— Comme je vous connais vous-même, monsieur
+le recteur.</p>
+
+<p>— Eh bien ! tu vas à lui et tu lui dis : « Je
+vous rapporte votre bien. » C’est simple comme
+bonjour.</p>
+
+<p>— Vous parlez d’or, monsieur le recteur,
+mais si le propriétaire ne consent pas à le
+reprendre ?…</p>
+
+<p>— Tu le lui as donc proposé ?</p>
+
+<p>— Tout comme je viens de vous le proposer
+à vous, foi d’honnête homme… qui n’a péché
+qu’une fois !</p>
+
+<p>— Que ne le disais-tu tout de suite, triple
+buse !… Si le propriétaire ne veut pas que tu
+lui rendes ton larcin, c’est donc qu’il t’en fait
+cadeau.</p>
+
+<p>— J’avais du scrupule… Je suis bien content
+puisque c’est comme ça, monsieur le recteur.</p>
+
+<p>— Finis de ton mieux ton <i lang="la" xml:lang="la">Confiteor</i>, pendant
+que je te donne l’absolution… Et maintenant,
+va en paix, mon pauvre Ervoanic.</p>
+
+<p>— Dieu vous fasse vivre longtemps, monsieur
+le recteur !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Dom Karantec n’apprit qu’une demi-heure
+plus tard le tour dont ce farceur d’Ervoanic
+l’avait joué. Il eut le bon esprit d’en rire.
+Monsieur l’archiprêtre rit aussi, mais du bout
+les lèvres seulement, en prélat à qui l’on fait
+faire piètre régal après lui avoir promis merveilles, — car
+le déjeuner, qui devait être succulent,
+fut détestable.</p>
+
+<p>Non seulement l’andouille du jubilé n’y parut
+point, mais, à vouloir courir après elle, Coupaïa
+avait laissé brûler les autres plats.</p>
+
+<p>Ce fut un désastre.</p>
+
+<p>Ervoanic Prigent eut, en revanche, des
+Gras tels qu’il les eût souhaités à Dieu même.
+Au sortir de l’église, il s’était esquivé dans la
+campagne, le pied leste, l’estomac en bel appétit
+et la conscience en repos.</p>
+
+<p>Pour la première fois de sa vie, de sa dure vie de
+vagabond, il allait réaliser sa chimère de royauté,
+en s’offrant une bombance <i>chez lui</i>, c’est-à-dire
+en plein air, en plein soleil, en pleine nature.</p>
+
+<p>Le ciel convalescent de février, ou de petites
+nuées immobiles traînaient en une ouate d’argent,
+enveloppait les collines trégorroises d’une
+paix et d’une mansuétude infinies.</p>
+
+<p>Le gueux s’installa dans une friche, derrière
+la ferme de Créc’hello, d’où le regard embrassait,
+au loin, l’embouchure de la rivière, le
+large, semé d’îles blondes, et, tout au fond de
+l’horizon, la svelte tige du phare des Héaux,
+semblable à un grand lis blanc, jailli de la
+mer. Là, ses basques repliées sous lui en
+guise de trône, Ervoanic, premier et dernier du
+nom, savoura magistralement la plus exquise
+des andouilles, à l’abri d’un talus embaumé
+d’herbe nouvelle, avec une source fraîche à
+portée de sa main et des gazouillis d’oiseaux
+au-dessus de sa tête.</p>
+
+<p>Et telle est la naïve histoire du péché d’Ervoanic
+Prigent. Ainsi l’ai-je du moins entendu
+conter à mon vieil ami Jean Flem, de chère et
+malicieuse mémoire, lequel ajoutait, en guise
+de conclusion :</p>
+
+<p>— C’était le temps où les innocents eux-mêmes
+avaient de l’esprit au pays de Tréguier.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2">L’INCENDIE
+DU VENDREDI SAINT</h2>
+
+<p class="dedic">A Mademoiselle Marie Butts.</p>
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<blockquote>
+<p>« Arrangez-vous donc pour venir passer les
+vacances de Pâques avec nous, dans votre vieux
+pays. C’est le vrai moment pour le revoir. Déjà
+le printemps a commencé de courir à travers
+la forêt. Arrivez : nous ferons comme lui. »</p>
+</blockquote>
+
+<p>La lettre était signée de mon vieil ami Hernoy,
+propriétaire-cultivateur à Saint-Servais et
+premier magistrat, s’il vous plaît, de cette
+petite commune sans histoire où j’ai, comme
+on dit, reçu le jour. C’est pour moi une fête
+de toute l’âme chaque fois qu’il m’est donné
+de retourner à mon humble berceau. Mais,
+cette année-là, particulièrement, j’éprouvais
+jusqu’à la souffrance je ne sais quelle nostalgie
+physique de l’air natal. L’invitation de Claude
+Hernoy tombait donc on ne peut mieux.</p>
+
+<p>Et voilà comment, le 10 avril 1896, — un
+jour de Vendredi Saint, — le chemin de fer à
+voie étroite qui, à Guingamp, se détache de la
+grande ligne, pour s’infiltrer laborieusement
+au cœur granitique de la Bretagne, me débarquait,
+sur le coup de cinq heures du soir, en
+gare de Callac, où Hernoy m’attendait avec un
+tilbury de campagne attelé d’un bidet cornouaillais.</p>
+
+<p>C’était toute ma patrie montagnarde qui me
+souriait dans la figure ouverte et franche de ce
+bon géant barbu, taillé en plein chêne.</p>
+
+<p>— Houp ! fit-il, en rassemblant les guides.</p>
+
+<p>L’instant d’après, nous escaladions au trot
+les paliers successifs qui, comme les marches
+d’un temple, conduisent au tabernacle majestueux
+de la forêt.</p>
+
+<p>Car Saint-Servais est essentiellement un
+village forestier, un nid humain suspendu à la
+lisière moutonnante des bois. Toutes les hauteurs
+d’alentour forment comme les vagues
+immenses d’une mer d’arbres qui, à l’instar de
+l’autre, de la mer proprement dite, a son bruit,
+sa rumeur innombrable, tantôt chanson et
+tantôt plainte, ses tempêtes aussi, ses colères
+aveugles d’élément, — ses drames.</p>
+
+<p>Mais qu’elle était donc belle, et imposante,
+et apaisante à voir, par ce doux crépuscule
+d’avril, tassée et comme prosternée là-haut,
+sur l’horizon, dans le recueillement religieux
+que semble communiquer aux choses l’approche
+auguste de la nuit ! Nous achevions de gravir
+la côte du Méné Mikel, d’où on la découvre
+en sa plus ample étendue. De lui-même,
+Claude arrêta le cheval, et, dessinant dans
+l’air, avec son fouet, la course harmonieuse
+des bois étagés devant nous, sur l’autre versant
+du ravin d’où pointait le clocher de Saint-Servais :</p>
+
+<p>— Saluez-moi ça, dit-il. Saluez votre <i lang="br" xml:lang="br">Mamm-Goz</i> !</p>
+
+<p>La <i lang="br" xml:lang="br">Mamm-Goz</i>, la « grand’mère », ah !
+comme cette appellation toute filiale était bien
+celle qui convenait pour exprimer la physionomie
+accueillante et vénérable de l’antique
+terre aïeule dans laquelle nous allions entrer !</p>
+
+<p>D’un geste unanime, Claude et moi nous lui
+ôtâmes nos chapeaux.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Mais, aussi vite, mon ami laissa échapper
+un : « Tonnerre de Dieu ! » qui n’avait manifestement
+plus rien de tendre ni d’admiratif.</p>
+
+<p>— Quoi donc ? Qu’est-ce qui ne va pas ? demandai-je,
+un peu effaré.</p>
+
+<p>La main en abat-jour au-dessus des sourcils,
+quoiqu’il ne flottât plus qu’un reste de lumière
+agonisante parmi les pourpres assombries du
+couchant, Hernoy concentrait toute l’intensité
+de son regard dans la direction de Saint-Nicodème,
+là où déferlent les dernières houles sylvestres
+vers le septentrion.</p>
+
+<p>L’œil des « boisiers » est comme celui des
+marins : il fore les lointains avec l’acuité d’une
+vrille ; il discerne l’indiscernable.</p>
+
+<p>— Oui, oui, ce ne peut être que cela, murmura
+mon compagnon, visiblement ennuyé.</p>
+
+<p>— Expliquez-moi du moins ce qu’il y a,
+Claude !</p>
+
+<p>— Il y a… il y a, mon cher, qu’il y a le
+feu dans la forêt.</p>
+
+<p>— Non ! où ?</p>
+
+<p>— Vous rappelez-vous la position de la
+roche à l’Hermite sur les crêtes du Barroz ?</p>
+
+<p>— A merveille.</p>
+
+<p>— Eh bien ! fixez votre attention de ce
+côté… N’apercevez-vous pas comme une série
+de flocons de laine grise accrochés aux cimes
+des arbres ?</p>
+
+<p>J’eus beau cligner les yeux, je ne réussis à
+rien démêler dans l’énorme fourrure végétale
+déjà consolidée en une masse d’ombre opaque
+sur le fond plus pâle du firmament nocturne.</p>
+
+<p>— Soit ! Patientons une minute, dit Hernoy.</p>
+
+<p>Ce fut une minute angoissante. Le bidet lui-même
+se tenait immobile, arqué sur ses fines
+jambes de chevreuil, les naseaux dilatés, les
+oreilles droites, comme s’il eût flairé de l’insolite.</p>
+
+<p>— Quand je vous le disais ! s’écria mon
+ami.</p>
+
+<p>Une espèce de halo rougeâtre venait brusquement
+d’éclairer le ciel au-dessus des croupes
+du Barroz, semblable au lever apocalyptique de
+quelque astre sanglant. Puis des fumées incandescentes
+jaillirent, tourbillonnèrent, s’éployèrent,
+balayant de leurs chevelures sinistres les
+hautes branches qui s’étiraient, se hérissaient,
+comme réveillées en sursaut.</p>
+
+<p>Nous entendîmes au loin des clameurs confuses.
+Les cloches de Saint-Servais tintèrent le
+glas d’alarme.</p>
+
+<p>Hernoy cingla sa bête d’une « mèchée ».</p>
+
+<p>— Force me sera de passer une partie de
+la nuit en forêt, bougonna-t-il. Ah ! elles ne
+sont pas tous les jours folâtres, les fonctions
+de maire dans notre Cornouaille des bois !…
+Et moi qui m’étais tant promis de savourer en
+paix avec vous les truites que j’ai pêchées à
+votre intention, des truites superbes, vous
+verrez, — de celles que notre recteur, qui s’y
+connaît, appelle « des truites de Vendredi
+Saint ».</p>
+
+<p>Il n’eut pas plus tôt lancé le mot qu’il tressaillit,
+comme frappé d’une idée subite :</p>
+
+<p>— Au fait… Comment n’y ai-je pas songé ?
+Mais nous y sommes, au Vendredi Saint !</p>
+
+<p>Et, avec un hochement de tête, il ajouta :</p>
+
+<p>— Plus de doute… C’est encore pour nuire au
+garde de Kerveltrec qu’on aura bouté le feu !
+Ça n’en finira décidément pas, cette histoire…</p>
+
+<p>— Quelle histoire, Claude ? Vous parlez par
+énigmes… Je ne saisis pas très bien le rapport
+entre cet incendie…</p>
+
+<p>— Et le Vendredi Saint, n’est-ce pas ? Vous
+aurez vite fait de comprendre… Mais nous
+n’en avons plus que pour un demi-kilomètre…
+Je vous conterai cela tout à l’heure, en dînant.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Lorsque nous atteignîmes Saint-Servais, le
+village était presque désert. Seules, quelques
+femmes, demeurées pour garder les enfants,
+échangeaient, d’une porte à l’autre, leurs commentaires,
+émaillés de « Mon Jésus miséricorde ! »
+et de « Tout de même, aussi donc ! ».
+Le reste de la population valide avait gagné le
+bois.</p>
+
+<p>— Tu donneras de l’avoine au cheval sans
+le dételer, dit Claude à son jeune valet d’écurie,
+pendant que je présentais mes devoirs à
+madame Hernoy.</p>
+
+<p>Après quoi, se tournant vers sa femme :</p>
+
+<p>— Et nous, notre avoine est-elle prête ?</p>
+
+<p>— Il y aura même une bouche de plus pour
+la partager avec vous.</p>
+
+<p>— Ah ! qui ça ?</p>
+
+<p>— Skan, le chef sabotier des Pierres-Longues,
+qui a, paraît-il, à t’entretenir… Il t’attend depuis
+un bon quart d’heure dans la salle à manger.</p>
+
+<p>— Parfait ! Nous allons avoir des détails
+sur l’incendie… Et quel beau type de boisier,
+mon cher, ce Jozon Skan !… Regardez plutôt, me
+chuchota Claude, comme nous passions à table.</p>
+
+<p>Le sabotier, qui se tenait debout dans le fond
+de la pièce, s’était avancé pour nous toucher
+la main. Hernoy ne m’avait pas menti : tout
+jeune — vingt-cinq ans peut-être — cet homme
+était beau, en effet, beau, c’est le cas de le
+dire, comme l’antique. Avec sa grande crinière
+dorée, son visage clair, à peine teinté de hâle,
+ses yeux couleur de source et ses fines moustaches
+tombantes, d’un blond de seigle mûr,
+il faisait penser à quelque mâle Antinoüs gaulois,
+nourri dans le commerce des druides. Son
+accoutrement barbare aidait à l’illusion. Une
+manière de sayon en peau de bique enveloppait
+son torse, et ses jambes étaient comme engainées
+dans ces braies étroites, tissées d’étoupe
+grossière, qui ne sont plus guère de mode en
+Bretagne que chez les habitants de l’Arrée. Le
+tranchant bleuâtre d’une hachette débordait son
+ceinturon de cuir brut. Son air, son port, toute
+sa personne respirait un je ne sais quoi de fier et
+d’indompté, voire de farouche, comme son nom.</p>
+
+<p>— J’ignorais qu’il y eût des Skan à Saint-Servais…
+Est-ce que vous êtes originaire de
+la paroisse ? lui demandai-je, pour l’apprivoiser,
+quand nous fûmes assis, tous trois, autour de
+la soupière fumante (car madame Hernoy,
+fidèle à l’ancien us breton, ne s’attablait pas
+avec ses hôtes, uniquement occupée de les
+servir elle-même).</p>
+
+<p>— Oh ! fit-il, Skan est mon surnom de sabotier,
+et, pour ce qui est de ma paroisse, nous
+autres, vous savez, nous sommes de partout
+où il y a des bois.</p>
+
+<p>— A propos de bois, intervint le maire, c’est
+bien le troisième feu, n’est-il pas vrai, que l’on
+allume ainsi dans ceux du Barroz ?</p>
+
+<p>— Le troisième, acquiesça le jeune homme.</p>
+
+<p>— Et toujours à la même date, mon cher,
+poursuivit Claude, en s’adressant à moi, toujours
+dans cette sacrée soirée du Vendredi
+Saint… Saisissez-vous maintenant le rapport ?</p>
+
+<p>— S’il s’agit d’une pure coïncidence, elle est
+bizarre.</p>
+
+<p>— Ouais ! Derrière ces coïncidences-là, il y
+a un brandon qui sait ce qu’il veut.</p>
+
+<p>— Forêt qui brûle au printemps, haine qui
+couva longtemps… C’est du moins ce que dit
+la Sagesse du bois, appuya le chef sabotier.</p>
+
+<p>— Et l’objet de cette vengeance trois fois
+répétée serait le garde de Kerveltrec ?… N’est-ce
+pas le même chez qui nous collationnâmes,
+il y a deux ans, sous les auspices d’une si charmante
+jeune fille ?</p>
+
+<p>— Précisément. Et Jozon Skan vous attestera
+que Jeanne Rouzès est plus charmante que
+jamais, répondit Hernoy ; car, si la voix du
+peuple est la voix de Dieu, je ne tarderai pas
+ceindre mon écharpe pour les unir… Inutile de
+baisser la tête, Jozon… Je trouve même, entre
+nous, que tu ne te presses pas suffisamment, et
+le vieux Rouzès est de mon avis. Il me le déclarait
+encore l’autre jour : depuis quatre ans que tu
+es dans le pays, sa fille ne rêve que de toi : tu
+l’as ensorcelée, à ce qu’il prétend… Et, tiens !
+puisque nous sommes sur ce chapitre, sais-tu
+ce qu’il a remarqué, le vieux Rouzès ?</p>
+
+<p>— Sans doute que le feu n’avait commencé
+à prendre dans ses coupes qu’après mon entrée
+au chantier des Pierres-Longues.</p>
+
+<p>— Il te l’a donc dit ?</p>
+
+<p>— Presque.</p>
+
+<p>— Selon lui, c’est parce que Jeanne a jeté
+son dévolu sur toi qu’on s’est mis à lui chercher
+noise, à lui. Ne pouvant te disputer la
+fille, les amoureux évincés se vengent sur le
+père. « Ah ! elle fait fi de nous, la Rouzès ! Eh
+bien ! le vieux trinquera pour elle ! Ou il perdra
+sa place de garde, ou il ne lui restera, dans
+tout le Barroz, pas un seul arbre vert à garder ».
+Voilà comment il explique les choses, et
+ça n’est déjà point si mal raisonné, par ma foi !</p>
+
+<p>Le chef sabotier eut sur les lèvres un sourire
+quelque peu ambigu, mais ne souffla mot.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Un fumet suave, soudain répandu dans toute
+la salle, venait, d’ailleurs, de changer momentanément
+le cours de nos pensées : la pêche
+miraculeuse de mon ami faisait son apparition
+sur un plat d’une pantagruélique envergure,
+porté à bras tendus par madame Hernoy.
+Claude ne manqua naturellement pas de rééditer
+pour Jozon Skan la plaisanterie ecclésiastique
+du recteur sur les truites du Vendredi
+Saint.</p>
+
+<p>De nouveau, le jeune homme sourit :</p>
+
+<p>— C’est comme au Barroz, dit-il, il y a les
+brûleries du Vendredi Saint.</p>
+
+<p>Et il reprit, d’un ton moitié sérieux, moitié
+railleur :</p>
+
+<p>— Est-ce que le forestier de Kerveltrec vous
+a expliqué aussi pourquoi le feu est allumé ce
+jour-là, et non pas un autre ?</p>
+
+<p>L’objection était directe.</p>
+
+<p>— Non, rétorqua le maire. Sur ce point il
+n’a pu fournir aucun éclaircissement valable,
+ni au brigadier de gendarmerie de Callac, ni à
+moi-même.</p>
+
+<p>Skan se renversa sur sa chaise et, les yeux au
+plafond, articula d’une voix lente :</p>
+
+<p>— Alors, c’est qu’il ne l’a pas voulu.</p>
+
+<p>— Hein ! Qu’est-ce à dire ? balbutia Claude,
+interloqué.</p>
+
+<p>— Cela signifie, monsieur Hernoy, que j’en
+ai assez à la fin d’entendre Bertrand Rouzès
+mêler lâchement le nom de sa fille à une histoire
+où il n’a que faire… Cela signifie qu’il
+faut, une bonne fois, que la vérité se sache :
+tant pis pour qui en devra pâtir… Voyons,
+réfléchissez ! Si c’est à cause de moi, cependant,
+que tous ces galants ont été congédiés,
+les croyez-vous assez bêtes pour risquer le
+bagne en brûlant les bois du garde de Kerveltrec,
+quand, avec un petit guet-apens de rien
+du tout, il leur serait si aisé d’avoir ma peau à
+moi pour le même prix !</p>
+
+<p>Il s’était levé. Dans ses prunelles couleur
+de source frémissait comme une lueur d’orage.</p>
+
+<p>— Non ! non ! A chacun ses ennemis, comme
+à chacun ses amis. De quelque façon qu’elle
+tourne, il est temps que cette comédie finisse,
+et c’est pourquoi, dès que j’ai vu le Barroz en
+feu, je suis descendu de là-haut, monsieur le
+maire, avant que vous n’y montiez… Je ne me
+doutais pas que vous seriez en compagnie ;
+mais madame Hernoy m’a conseillé de vous
+attendre quand même, et monsieur m’excusera,
+j’espère, ajouta-t-il en me désignant.</p>
+
+<p>— Monsieur est un de chez nous, un rejeton
+de la forêt, dit Claude. Tu peux parler devant
+lui aussi librement que devant moi.</p>
+
+<p>— Oh ! je n’ai pas accoutumé d’avoir peur
+de rien ni de personne, repartit le chef sabotier.
+Donc, voici : Bertrand Rouzès est un hypocrite,
+et je vous apporte le moyen de le confondre.</p>
+
+<p>— Diable ! Jozon, pour un peu tu nous
+donnerais à supposer que c’est lui qui met le
+feu.</p>
+
+<p>— Il sait, du moins, qui le met, et en
+mémoire de quel Vendredi Saint… non, de
+quel Vendredi Infernal, on le met ! affirma le
+jeune homme avec une énergie presque sauvage.</p>
+
+<p>— T’offrirais-tu à le prouver ?</p>
+
+<p>— Je ne suis pas venu pour autre chose…
+La meilleure des preuves, ce sera l’aveu du
+garde lui-même, n’est-ce pas ? Eh bien, monsieur
+le maire, il ne tient qu’à vous de le
+recueillir : je me charge, moi, de le lui arracher.</p>
+
+<p>— Où ? Quand ? Comment ?</p>
+
+<p>— Le plus tôt sera le mieux… Mais peut-être
+que, par égard pour monsieur, vous ne grimperez
+pas en forêt, ce soir ?</p>
+
+<p>— Si fait ! Mon ami sait bien que mon devoir
+de maire…</p>
+
+<p>Je ne le laissai pas achever.</p>
+
+<p>— Votre ami, mon cher Claude, sera fort
+aise de vous accompagner, si, cependant, le
+chef sabotier ne craint pas que je sois de trop.</p>
+
+<p>— Foi de Dieu, non ! répondit-il avec un
+mouvement de la tête qui secoua du front à la
+nuque toute son opulente tignasse d’or fauve ;
+c’est pour vous que ce sera une corvée… Il est
+vrai que, par la même occasion, vous verrez la
+brûlerie… C’est une chose à voir… Dans ce
+moment-ci, il doit y avoir près d’un hectare en
+feu. Ça chauffait déjà dur quand j’ai dégringolé
+les sentiers du Barroz. Des arbres entiers
+se tordaient avec des râles de bêtes au mouroir,
+ni plus ni moins que s’ils avaient été vivants…
+J’avais presque pitié d’eux, mais, tout de
+même, je me retournais sans cesse pour
+regarder, tellement c’était terrible et beau… Il
+ne faut pas être gaucher, savez-vous, pour
+allumer en si peu de temps une pareille
+flambée ! Et par un jour de calme encore !
+Pensez ce que ça aurait été s’il avait soufflé la
+moindre brise !</p>
+
+<p>— A t’entendre, ma parole, tu n’aurais pas
+été fâché qu’elle soufflât, observa plaisamment
+le maire.</p>
+
+<p>Une vive rougeur empourpra les joues de
+Jozon Skan, comme s’il eût eu sur la face le
+reflet de cette vision d’incendie qu’il venait
+d’évoquer. Il répliqua :</p>
+
+<p>— C’est seulement pour vous dire que ça
+brûle ferme et que vous ferez bien de ne pas
+vous risquer en voiture au-delà de Kerbernès…
+Après, si vous m’en croyez, vous continuerez
+à pied, par le chemin des charrois, jusqu’à la
+bifurcation de la Roche à l’Hermite, où je serai
+à vous guetter… L’essentiel est que le garde
+n’ait vent de rien… Pour le reste, fiez-vous à
+moi, soit dit sans vous commander, monsieur
+le maire, et permettez que je vous fausse compagnie.</p>
+
+<p>— Il suffit, Jozon. Nous serons exacts au rendez-vous…
+Mais prends au moins le coup du départ.</p>
+
+<p>— Merci. J’ai mon content, mille grâces à
+vous ainsi qu’à madame Hernoy, fit-il en assujettissant
+sous son menton la mince jugulaire
+de son feutre montagnard que décorait une
+plume de ramier.</p>
+
+<p>Et, de l’allure preste qui lui avait sans doute
+valu son surnom<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, il se dirigea vers la porte.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> <i lang="br" xml:lang="br">Skan</i> équivaut en breton au français « léger ».</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Une demi-heure plus tard, nous étions
+nous-mêmes en route pour la forêt, conduits,
+cette fois, par le garçon de Claude, que nous
+devions abandonner à Kerbernès avec l’équipage.
+Dans le bas-fond, des buées lumineuses
+flottaient comme la traîne d’argent de
+la nuit, tandis qu’à notre droite s’érigeaient
+en un formidable mur d’ombre les premières
+assises des hauteurs boisées. Le ciel d’avril,
+au-dessus de nos têtes, planait limpide et fourmillant
+d’étoiles. L’égouttement sonore de la
+rosée ponctuait seul le magique silence.
+Jamais on n’eût soupçonné l’œuvre dévastatrice
+qui s’accomplissait là-haut, derrière ces crêtes
+chevelues vers lesquelles nous montions et d’où
+s’exhalait une telle intensité de vie végétale,
+un si puissant arome de printemps.</p>
+
+<p>Nous devisions, Claude et moi, du chef sabotier
+et des sentiments peu cordiaux qu’il
+semblait nourrir envers son futur beau-père.</p>
+
+<p>— Ces gens des bois, déclarait mon ami, ne
+sont pas faits comme tout le monde. Ils ont
+une existence, des mœurs et des idées à part.
+Ils arrivent, séjournent quelques saisons, puis
+reprennent leur vol. Ce sont des oiseaux de
+passage. Le plus souvent ils ne connaissent
+pas eux-mêmes leur état civil. A force de s’appeler
+entre eux par des sobriquets, ils en
+viennent à ne plus savoir leur nom véritable.
+Ce qui ne les empêche pas de se tenir pour
+inébranlablement solidaires les uns des autres et
+comme liés par une espèce de fraternité mystique
+plus forte que toutes les parentés. Chez
+les ouvriers du sabot, le titre consacré est celui
+de « cousins ». Et, à l’abri de ce cousinage-là,
+ils sont assurés d’une protection, d’un refuge
+contre toutes les polices et toutes les justices
+du monde… Très sympathiques, du reste, pour
+l’ordinaire ; les plus probes et les plus loyaux
+des hommes. « La parole du sabotier est
+aussi sûre que son coup de hache », dit
+le proverbe… Il n’y a que les gardes avec lesquels
+ils fassent mauvais ménage, quand ceux-ci
+se montrent par trop hargneux et tracassiers,
+comme ce fut longtemps le cas pour
+le vieux sanglier de Kerveltrec… Car il n’a pas
+toujours été commode, Bertrand Rouzès…
+C’est seulement depuis une dizaine d’années
+qu’il a mis de l’eau dans son vin, et pour noyer
+d’anciens remords, insinuent les méchantes
+langues.</p>
+
+<p>— Et les anciennes rancunes, elles, n’ont
+pas désarmé ?</p>
+
+<p>— Il faut croire.</p>
+
+<p>— L’étrange est qu’elles aient attendu, pour
+ouvrir le feu, si j’ose dire, la présence de Jozon
+Skan parmi vos administrés.</p>
+
+<p>— Tout cela n’est pas net, évidemment…
+Mais voici Kerbernès et l’amorce du chemin
+des charrois, au bout duquel est la clé du mystère.</p>
+
+<p>Un vrai chemin de croix, ce chemin des charrois,
+d’autant plus rude à gravir qu’on y voyageait
+à l’aveuglette. Le ciel, les étoiles, la
+demi-clarté des vapeurs nocturnes, tout s’était
+évanoui, brusquement intercepté par la grande
+ténèbre forestière, par le règne du noir absolu.
+Heureusement que Claude avait, selon son
+expression, des yeux de boisier à l’extrémité de
+ses deux orteils. Ses facultés de nyctalope nous
+permirent d’escalader sans trop d’encombre
+l’espèce de cap, détaché en vedette, que couronnent
+les débris du gigantesque dolmen ruiné
+désigné dans le pays sous le nom de Roche à
+l’Hermite.</p>
+
+<p>— Par ici, prononça une voix qui n’était pas
+celle du maire.</p>
+
+<p>Couché à plat ventre sur une des pierres,
+Jozon Skan nous guettait au lieu fixé. Il nous
+tendit la main pour nous hisser jusqu’à lui. Ce
+ne fut pas, je l’avoue, sans un certain soulagement
+que j’émergeai de l’océan d’arbres.</p>
+
+<p>— Regardez, dit le jeune homme, quand,
+avec son aide, j’eus gravi le sommet du bloc
+druidique.</p>
+
+<p>Je n’essaierai pas de dépeindre ce que je vis.
+J’assistais au déroulement d’une hallucination
+dantesque. C’était comme un sabbat de flammes
+ruées en cercle à l’assaut de la forêt. Elles
+s’élançaient, couraient, bondissaient, félines et
+monstrueuses, tantôt confondues, tantôt séparées,
+chacune ayant sa forme, sa couleur diabolique
+et, en quelque sorte, son geste de destruction.
+Celles-ci rampaient comme des serpents ;
+celles-là fendaient les airs comme des hippogriffes.
+Au centre du brasier, des troncs à demi
+consumés se dressaient, exhibant les moignons
+calcinés de leurs maîtresses branches : on eût
+dit un peuple de croix et de gibets sacrés, tout
+un immense Golgotha en feu. Sur le pourtour,
+la futaie encore indemne s’apprêtait à subir le
+même destin, immobile et comme figée dans
+une stupeur tragique, cependant que des cris,
+des appels humains décelaient par intervalles
+l’obscur grouillement des équipes de travailleurs
+s’escrimant, sous bois, à circonscrire le
+fléau.</p>
+
+<p>— N’est-ce pas que c’est réussi ? fit, à côté
+de moi, le chef sabotier.</p>
+
+<p>— Il ne nous manque plus que de savoir à
+qui offrir nos compliments, répondit Hernoy.</p>
+
+<p>Jozon Skan s’était faufilé dans une anfractuosité
+des roches. Quand il reparut au pied
+de l’éboulis, il balançait à son poing une petite
+lanterne allumée.</p>
+
+<p>— Venez, dit-il.</p>
+
+<p>Il nous précéda dans une sente sinueuse,
+encaissée, où pleurait faiblement un bruit d’eau,
+et nous mena ainsi, tout d’une traite, jusqu’à
+un « placître », une manière de rond-point
+gazonné que des hêtres lisses, aux tons
+marbrés, entouraient comme les colonnes
+monumentales d’un péristyle. Là, il attendit
+une minute que nous l’eussions rejoint ; puis,
+marchant droit à l’un des beaux arbres blancs :</p>
+
+<p>— Approchez-vous, monsieur le maire, et lisez.</p>
+
+<p>La lumière de son fanal, projetée au niveau
+de son front sur l’écorce, nous découvrit l’entaille
+profonde d’une inscription plutôt barbare,
+et dont les boursouflures de la sève avaient
+encore défiguré les lettres. Claude préféra me
+céder le pas :</p>
+
+<p>— C’est votre métier, mon cher, de déchiffrer
+les vieilles écritures.</p>
+
+<p>Je parvins, non sans peine, à épeler :</p>
+
+
+<p class="c"><span class="sc">Vendredi Saint</span>, 1884.</p>
+
+
+<p>— C’est bien cela, confirma le chef sabotier.</p>
+
+<p>— Mil huit cent quatre-vingt-quatre, ma dernière
+année de régiment, dit Claude. Et que
+signifie cette date sur ce hêtre ? demanda-t-il à
+Jozon Skan.</p>
+
+<p>— C’est justement la question que vous
+poserez, s’il vous plaît, au garde de Kerveltrec.</p>
+
+<p>— Et s’il fait mine de ne rien savoir ?</p>
+
+<p>— Je serai là pour lui rafraîchir l’entendement,
+prononça d’une voix sourde le jeune
+homme, en reprenant la tête de notre caravane
+à travers le hallier.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Nous n’avions pas encore débouché dans la
+clairière où sont groupés les bâtiments de Kerveltrec,
+que les chiens, par leurs aboiements,
+avaient dénoncé notre arrivée.</p>
+
+<p>— Paix, les bêtes ! cria Jozon Skan.</p>
+
+<p>Au même instant, la porte de l’habitation
+s’ouvrit toute grande et, dans le cadre
+éclairé, se dessina la svelte silhouette d’une
+jeune fille.</p>
+
+<p>— C’est monsieur le maire, Jeanne…, avec
+un de ses amis, qui est aussi de vos connaissances,
+prévint le chef sabotier.</p>
+
+<p>La fille du garde nous introduisit dans la
+cuisine et nous avança des sièges.</p>
+
+<p>— Mon père est au feu, dit-elle, mais je vais
+le sonner.</p>
+
+<p>Elle saisit une de ces trompes qui sont en
+usage dans les fermes bretonnes sous le nom
+de <i lang="br" xml:lang="br">corn-boud</i> et, campée sur le seuil, en tira
+trois mugissements prolongés que répercutèrent
+au loin les échos des bois. Comme elle
+revenait vers nous, Jozon Skan la retint par la
+manche de son « justin » de drap noir, lamé de
+velours, à la mode des femmes de Carhaix :</p>
+
+<p>— Je ne suis pas remonté dîner aux Pierres-Longues,
+Jeanne, et ma mère nourrice ne doit
+pas être tranquille. Est-ce que ça vous ennuierait
+de détacher un des chiens et d’aller dire
+à la pauvre chère vieille qu’elle ne se tourmente
+pas d’idées folles, que je suis avec
+monsieur Hernoy ?</p>
+
+<p>— Bien sûr que non, fit-elle avec élan…, si
+toutefois ces messieurs ont l’obligeance d’attendre
+mon père sans moi… D’ailleurs, il ne
+saurait tarder…</p>
+
+<p>— Va, va, ma fille, répondit Claude. Il est
+plus doux d’obéir à un fiancé qui demande qu’à
+un mari qui commande.</p>
+
+<p>Elle nous gratifia d’un bonsoir rapide et
+s’esquiva.</p>
+
+<p>— C’est exprès que tu l’as renvoyée, Jozon ?
+interrogea mon ami.</p>
+
+<p>— Exprès. Les oreilles des enfants ne
+sont pas faites pour entendre les péchés des
+pères.</p>
+
+<p>Ces mots furent suivis d’un silence qu’aucun
+de nous n’éprouva le désir de rompre. Le jeune
+homme s’était rencogné entre une armoire et
+la muraille, dans l’angle le plus reculé de la
+pièce. Le maire et moi nous avions pris place
+de part et d’autre de la table, sur laquelle brûlait
+une chandelle fumeuse, plantée dans un
+haut support de fer-blanc. Au dehors, le ronflement
+de l’incendie grondait par intermittences,
+comme un tonnerre souterrain, et
+d’effrayantes fulgurations balafraient le ciel.
+Quinze, vingt minutes s’écoulèrent qui me
+parurent une éternité.</p>
+
+<p>Enfin des pas retentirent, martelant le sol,
+et le garde entra. De sa casquette de chasse à
+la pointe de ses bottes, il n’était que fange et
+souillure. Il se dégageait de lui une odeur composite
+qui sentait le bois roussi, la feuille morte
+et la glèbe fraîchement labourée.</p>
+
+<p>— Je ne vous offre pas la main, messieurs,
+et pour cause, dit-il. Je ne suis pas à toucher
+avec des pincettes.</p>
+
+<p>Il était venu s’appuyer à la table, sans avoir
+remarqué Jozon Skan. Mais l’absence de sa fille
+l’étonna.</p>
+
+<p>— Comment ! Vous êtes seuls ? Où donc a
+passé Jeanne ?</p>
+
+<p>Il s’apprêtait à la héler ; le maire l’arrêta :</p>
+
+<p>— C’est principalement pour nous laisser
+seuls qu’elle est sortie… Nous avons à converser
+de choses sérieuses, Bertrand.</p>
+
+<p>— Dites de choses abominables, monsieur
+le maire, de choses dont on n’aurait même pas
+l’idée au pays des sauvages… Ah ! poursuivit-il,
+en m’interpellant, vous la revoyez dans un joli
+état, votre forêt de Saint-Servais ! Et vous
+pouvez être fier de vos compatriotes ! Parlons-en !
+Toute une coupe du Barroz en flammes ;
+mes plus beaux sujets fauchés, pulvérisés,
+anéantis ; moi, mes trente-cinq ans d’infatigable
+surveillance flambés du même coup : car,
+dans notre administration, un incendie, c’est
+une mauvaise note ; deux, c’est l’avertissement
+définitif ; et le troisième, c’est la carrière brisée,
+c’est votre serviteur chassé de Kerveltrec et
+flanqué à la porte du bois, comme un incapable,
+comme un malpropre ! Voilà, cependant,
+leur œuvre, à ces bandits ! Et tout
+cela, pourquoi ? Parce que j’ai une fille, monsieur…</p>
+
+<p>— Pardon, Bertrand, interrompit Claude,
+permettez-moi de vous rappeler que les pistes
+indiquées par vous, lors du dernier attentat,
+ont dû être abandonnées toutes, après enquête…
+Peut-être serait-il temps de chercher ailleurs…
+Si les dédains de Jeanne ont pu froisser quelques
+galants, combien d’animosités autrement
+farouches et tenaces n’avez-vous pas dû vous
+créer, vous, Bertrand Rouzès, durant ces
+trente-cinq années d’étroite, de vigilante garde,
+que vous évoquiez tout de suite et dont je
+tâcherai, pour ma part, que vous ne perdiez pas
+le fruit ! Je n’avance rien d’excessif ni de désobligeant
+pour vous, n’est-ce pas ? en disant que
+vous avez rarement été pitoyable aux braconniers,
+aux tendeurs de collets et même aux
+ramasseurs de bois mort.</p>
+
+<p>— Je faisais mon métier en conscience, grommela
+le forestier, en ramenant à lui de dessous
+la table un antique billot de chêne sur lequel
+il s’assit lourdement.</p>
+
+<p>— Vous y apportiez, paraît-il, plus de zèle
+que tous vos confrères réunis… J’ai entendu
+plus d’une fois se plaindre de votre dureté et
+souhaiter qu’il vous arrivât malheur.</p>
+
+<p>— Il est difficile de contenter tout le monde
+et son maître. Qui fait bonne garde a souvent à
+mordre, et ce ne sont pas les chenapans qui
+manquent en forêt… Mais les maraudeurs qui
+vivent du bois n’auraient pas la stupidité d’y
+mettre le feu… Puis, soyez juste, monsieur le
+maire : à supposer que j’aie eu la dent prompte
+autrefois, il y a, par contre, belle lurette que je
+feins tout au plus d’aboyer.</p>
+
+<p>— J’en conviens, Bertrand : je n’ai pas
+oublié la véritable action de grâces qui s’éleva,
+de Saint-Servais à Saint-Nicodème, quand on
+sut quel changement inespéré s’était produit en
+vous.</p>
+
+<p>— Et c’est le moment où l’on n’a plus qu’à
+se louer de moi que l’on choisirait pour me
+nuire avec cet acharnement ! Savez-vous qu’il
+y a douze ans, oui, douze ans, monsieur le
+maire, que je n’ai pas dressé un seul procès-verbal !</p>
+
+<p>Tout décidé que je fusse à me confiner dans
+mon rôle de comparse muet, je ne sus pas réprimer
+une observation :</p>
+
+<p>— Douze ans, dites-vous ?</p>
+
+<p>C’était exactement l’intervalle écoulé entre la
+date de 1896, où nous étions, et celle de 1884,
+inscrite sur l’arbre du rond-point. La même
+réflexion se présenta sans doute à l’esprit de
+Claude, car il attrapa, comme on dit, la balle
+au bond :</p>
+
+<p>— Voilà précisément ce que nous aurions
+intérêt à examiner ensemble. Douze ans, cela
+nous reporte, si je ne me trompe, à 1884. Eh
+bien ! je vous le demande, et je vous supplie de
+me répondre à cœur ouvert : qu’est-ce donc qui
+s’est passé d’extraordinaire au placître des
+Grands-Hêtres, le jour du Vendredi Saint 1884 ?</p>
+
+<p>La question atteignit le vieux garde comme
+un coup de poing en pleine poitrine. Il se
+cramponna des deux mains au rebord de la
+table et, les lèvres tremblantes, la langue
+pâteuse, bredouilla :</p>
+
+<p>— Le placître des Grands-Hêtres… Le Vendredi
+Saint…</p>
+
+<p>Mais, par un violent effort sur lui-même, il
+se ressaisit :</p>
+
+<p>— Quelle histoire est-ce là, monsieur le
+maire ?</p>
+
+<p>— Je suis monté chez vous pour l’apprendre
+de votre bouche, Bertrand. J’ai la certitude
+qu’elle renferme le secret de tous ces incendies
+et qu’elle seule peut nous mettre sur la trace
+des vrais coupables… Au nom de la forêt martyrisée,
+au nom des cinq ou six cents arbres
+qui agonisent là-bas, faites appel à vos souvenirs,
+je vous en conjure, et parlez !</p>
+
+<p>Le vieillard eut une seconde d’hésitation,
+glissa un regard oblique vers la fenêtre qu’illuminait
+d’un rapide éclat quelque nouvelle
+poussée des flammes lointaines, et, finalement,
+répondit :</p>
+
+<p>— Je regrette beaucoup, monsieur Hernoy,
+mais, avec la meilleure volonté du monde, il
+m’est impossible de vous donner satisfaction.</p>
+
+<p>Pour bien marquer que toute insistance
+serait superflue, il faisait déjà le mouvement de
+se lever quand une voix, derrière lui, le cloua
+littéralement sur son billot.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>— Alors, Bertrand Rouzès, ce sera donc à
+moi de parler.</p>
+
+<p>Jozon Skan venait de surgir à l’improviste
+de sa cachette.</p>
+
+<p>— Toi ! D’où sors-tu et de… de quoi te
+mêles-tu ? bégaya le forestier, dont la face avait
+blêmi.</p>
+
+<p>Très calme, en apparence, le jeune homme
+riposta :</p>
+
+<p>— Ma foi, j’arrive des Grands-Hêtres, comme
+ces messieurs ; et, puisque vous ne savez plus,
+dites-vous, ce qui s’y est passé, voici de cela
+douze ans, jour pour jour, eh bien ! je vais,
+avec votre permission vous le remémorer.</p>
+
+<p>— Comment le connaîtrais-tu, toi qui n’es
+parmi nous que depuis quatre ans ?</p>
+
+<p>— Ce n’est pas sans motif, peut-être, qu’on
+nous répute, nous autres sabotiers, pour avoir
+des accointances avec les Esprits des arbres…
+J’ai quelquefois écouté ce que raconte, la nuit,
+à ses voisins du placître le dixième hêtre à
+gauche, celui qu’on nomme, je crois, le « hêtre
+aux fourmis ».</p>
+
+<p>L’effet de ces derniers mots sur le garde fut
+terrifiant. Il fondit, comme au contact d’un fer
+rouge :</p>
+
+<p>— Non !… Tu ne diras pas… Je ne veux pas !</p>
+
+<p>— Il le faut, Bertrand Rouzès ; on ne peut
+pas vous laisser mentir plus longtemps contre
+Dieu, contre votre fille. C’est maintenant le
+tour de la vérité.</p>
+
+<p>— Par pitié, Jozon !</p>
+
+<p>— Est-ce que vous avez eu pitié, vous,
+lorsque le petit se traînait à vos genoux, dans
+l’herbe ?</p>
+
+<p>Le vieux, qui avait courbé le dos sous l’apostrophe,
+murmura :</p>
+
+<p>— J’étais fou, Jozon, je n’étais plus moi…</p>
+
+<p>Puis, avec la sombre résolution d’une bête
+traquée :</p>
+
+<p>— Au moins que je vous explique, monsieur
+le maire… C’était une de ces années où toutes
+les calamités vous tombent dessus. Ma femme,
+malade depuis l’automne, se mourait. J’avais
+été contraint d’éloigner Jeanne, de la mettre en
+pension chez les sœurs de Callac. La maison
+était lugubre comme un cimetière à l’abandon.
+Dans le bois, ça n’allait pas mieux. Une horde
+de malandrins s’était abattue sur la contrée.
+Toutes les nuits, on saccageait, on pillait. Un
+matin de mars, je trouvai mes chiens sur le
+flanc : ils étaient empoisonnés. Enfin, j’avais
+deux vaches, ma femme ne se nourrissant plus
+que de lait… Une d’elles me fut volée, le
+7 avril. L’autre… Ah ! Jour de Dieu ! s’écria-t-il,
+plût au ciel qu’elle eût été volée, elle aussi !</p>
+
+<p>Ce fut le chef sabotier qui termina la phrase
+demeurée en suspens :</p>
+
+<p>— L’autre, dans l’après-midi du Vendredi
+Saint, un petit vagabond des routes, vivant de
+charité, fut surpris par vous en train de la traire
+dans son chapeau.</p>
+
+<p>— Oui, il avait profité de ce qu’elle paissait
+à l’attache, dans le placître des Grands-Hêtres…
+C’eût été aujourd’hui, il en aurait été quitte
+pour une paire de calottes. Mais, en ce temps-là !
+Et surtout cette année-là !… Mettez-vous à
+ma place, messieurs, après ce que je viens de
+conter…</p>
+
+<p>— Je vois ça, dit Claude : Vous lui sautez à
+la gorge, n’est-ce pas ? Il avait quel âge ?</p>
+
+<p>— Treize ans, treize ans de mendicité,
+d’insultes, de coups, de privations et de faim,
+gronda le chef sabotier.</p>
+
+<p>— Je lui saute à la gorge, si vous voulez,
+reprit le garde, prêt désormais à toutes les concessions.
+Il roule à terre…</p>
+
+<p>— Lait et tout, n’oubliez pas ce détail, Bertrand
+Rouzès, compléta Jozon Skan, car il
+est bon de savoir que, s’il fut empêché de boire
+sa traite avec les lèvres, il la but avec son corps
+et ses jambes, à travers les trous de ses haillons.</p>
+
+<p>— Tu dis bien. Il roule à terre en répandant
+le lait, le lait qui était pour la malade, messieurs.
+J’avais mon fouet de chasse. Je vais
+pour le lever sur lui. Il crie je ne sais plus
+quoi…</p>
+
+<p>— Il crie : « Vous ne me fouetterez pas… Je
+ne suis pas un de vos chiens, race de livrée ! »
+Et vous lui répondez : « Non, tu es de ceux
+qui les empoisonnent, graine de bagne ! »</p>
+
+<p>— Peut-être, Jozon. Il se tortille si furieusement
+que ses guenilles me restent aux doigts…</p>
+
+<p>— Non pas. Vous les avez bel et bien arrachées,
+Bertrand Rouzès ; vous l’avez mis nu, nu
+comme un ver. Alors, lui, grelottant de froid,
+de honte et de peur, il s’est accroché à vos
+genoux, à votre veste, à votre barbe, partout
+où il a pu…</p>
+
+<p>— En me labourant la figure avec ses ongles
+de louveteau, Jozon.</p>
+
+<p>— Était-ce aussi dans le langage des loups
+qu’il vous hurlât au dire du hêtre : « Pour
+l’amour du Christ ! C’est jour de Vendredi Saint…
+Ne me frappez pas ! Sinon, la malédiction de
+Dieu sera sur vous comme sur le bourreau
+du Calvaire ! »</p>
+
+<p>— Bourreau du Calvaire, oui, messieurs, il
+me griffait en m’appelant bourreau du Calvaire !…
+A partir de ce moment-là, qu’est-ce
+que j’ai dit ? Qu’est-ce que j’ai fait !…</p>
+
+<p>Du revers de la main, il essuya les grosses
+gouttes de sueur qui lui perlaient aux tempes.
+Claude et moi, nous étions haletants. Le chef
+sabotier se pencha vers le garde :</p>
+
+<p>— Vous avez dit, Bertrand Rouzès : « Puisque
+je suis un bourreau du Calvaire, je vais donc te
+donner, à toi, la place que tu mérites, celle du
+mauvais larron ». Et vous ne vous êtes pas
+contenté de le dire, vous l’avez fait.</p>
+
+<p>— Quoi ? demanda fiévreusement le maire,
+énervé sans doute par la même angoisse tragique
+qui m’oppressait.</p>
+
+<p>— Une chose, reprit Jozon Skan, une chose
+comme on n’en fait pas quand on est un chrétien
+baptisé ou, simplement, n’importe quel homme
+né d’une femme.</p>
+
+<p>— Tu ne veux cependant pas dire qu’il ait eu
+le cœur de garrotter l’enfant à l’un des arbres,
+se récria mon ami.</p>
+
+<p>— Allons ! C’est à vous de répondre, Bertrand
+Rouzès, ricana le jeune homme, en touchant
+l’épaule du garde.</p>
+
+<p>Celui-ci marmonna, le front baissé :</p>
+
+<p>— Si, monsieur le maire… Je le liai avec la
+corde de la vache, et je m’en allai.</p>
+
+<p>Une double exclamation d’horreur s’échappa
+de la bouche de Claude et de la mienne.</p>
+
+<p>— Attendez, reprit le chef sabotier, impassible,
+il y a la suite… Bertrand Rouzès omet
+une circonstance essentielle : l’arbre en question
+n’était autre que le hêtre aux fourmis.</p>
+
+<p>Le garde se dressa, l’œil hagard, le bras
+étendu :</p>
+
+<p>— Je jure sur la tête de ma fille que je ne
+pensai pas en cet instant à la fourmilière.</p>
+
+<p>— L’enfant non plus, Bertrand Rouzès, n’y
+pensa pas tout d’abord… D’ailleurs, il n’était
+guère en posture de penser à quoi que ce fut,
+excepté qu’il avait froid, qu’il avait mal, que la
+corde serrait dur, et que les gardes de votre
+espèce étaient bien méchants… Quand vous
+l’aviez crucifié là, c’était presque l’heure du soir,
+si vous vous souvenez, l’heure où les corbeaux
+regagnent leurs gîtes des bois. L’enfant les vit
+passer au-dessus du placître, par volées. Ils
+furent meilleurs que vous. Bertrand Rouzès,
+car ils ne s’attaquèrent point à lui… La nuit
+tomba, monsieur le maire, une nuit comme à
+présent, moins les flammes. L’enfant s’était engourdi,
+ne se rendait quasiment plus compte
+de rien. Or, voici qu’il rêva tout à coup que des
+milliers de petites démangeaisons grimpaient
+le long de ses pieds, de ses jambes…</p>
+
+<p>— Assez ! Jozon… Grâce pour nous, sinon
+pour le garde ! implora Claude avec véhémence.</p>
+
+<p>Bertrand Rouzès s’était appliqué les deux
+poings sur les oreilles. Moi, j’essayais en vain
+d’écarter de mes yeux l’obsédante image du
+hêtre, complice involontaire d’un tel forfait, où
+j’avais déchiffré, tantôt, la date énigmatique,
+sans soupçonner que je lisais une formule
+d’exécration gravée par un patient sur le poteau
+de son supplice. Le chef sabotier, cependant,
+repartait :</p>
+
+<p>— Tranquillisez-vous, monsieur le maire. Les
+fourmis ne le dévorèrent pas tout entier. Les
+premières à table préférèrent à sa peau la crème
+de la vache à Rouzès, dont je vous ai dit qu’il
+s’était, sans le vouloir, englué le corps. A
+quelque chose malheur est bon… De même,
+sans leurs picotements, il se serait, je suppose,
+endormi du grand sommeil, pour à tout jamais.
+Elles le tinrent si bien éveillé que, lorsqu’elles
+lui pénétrèrent dans les narines, il poussa un
+de ces hurlements d’agonie…</p>
+
+<p>— Tais-toi, Jozon ! Je l’entends encore…
+gémit lamentablement le garde. Ma femme en
+eut un vomissement de sang, — l’avant-dernier.
+Je la laissai pour me précipiter au secours de
+l’autre… Il n’y avait plus personne auprès de
+l’arbre.</p>
+
+<p>— Sauf les fourmis, Bertrand Rouzès… Oui,
+des chercheurs d’aubaine, des « malandrins »,
+comme vous dites, avaient, par fortune, coupé
+les liens du mauvais larron avant qu’il fût trop
+tard… Et maintenant, si vous désirez connaître
+la fin de l’histoire, monsieur le maire, apprenez
+que ces braconneurs de rencontre emportèrent
+le garçonnet jusque chez une pauvresse de par
+là-haut, derrière Saint-Nicodème. La pauvresse
+eut la compassion de le recevoir dans sa hutte
+et de l’héberger, de le soigner, comme s’il eût
+été son propre fils. C’était la veuve d’un sabotier.
+Elle avait, comme toutes les femmes du
+bois, la science des herbes et de leurs vertus.
+Elle pansa ses plaies à vif. Il n’y avait eu de
+très entamées que les cuisses et les hanches…
+Le plus long à guérir, ce fut l’esprit. Pendant
+plus de deux années, <i lang="br" xml:lang="br">Job ar Merrien</i>, « Joseph
+des Fourmis », comme l’avait baptisé la vieille,
+vu qu’il avait oublié son nom comme le reste, — pendant
+plus de deux années, <span lang="br" xml:lang="br">Job ar Merrien</span>
+eut la tête presque aussi faible que celle d’un
+innocent… Mais, un matin d’avril qu’il avait
+accompagné à l’église sa mère nourrice, qui
+allait faire ses pâques, il arriva que le prêtre se
+mit à sermonner sur le crucifiement… Ce fut
+comme si la foudre lui eût traversé le front,
+monsieur le maire. Brusquement, il se rappela
+tout, le placître, le garde, le hêtre, les fourmis.
+Et là, devant le Christ, il jura son serment, foi
+de Joseph Broudic, — car du même coup il
+avait retrouvé son nom, son triste nom de
+misère, — que, du jour où il serait un homme,
+il ne s’écoulerait pas un Vendredi Saint sans
+que la forêt elle-même ne criât son crime à
+Bertrand Rouzès… Ce soir, c’est la troisième
+fois en trois ans qu’il se tient parole, — ajouta
+le chef sabotier, en montrant au loin, sur le
+ciel sanglant, la fantastique chevauchée des
+flammes.</p>
+
+<p>A ce moment, la porte s’ouvrit. C’était Jeanne
+qui revenait des Pierres-Longues. Et, dans l’atmosphère
+de cauchemar où nous étions plongés
+depuis près d’une heure, son entrée fut comme
+la radieuse apparition d’une bienfaisante fée des
+bois, envoyée pour notre délivrance.</p>
+
+<p>— Oh ! pas un mot devant elle, Jozon !
+supplia le garde, à voix basse.</p>
+
+<p>Mais déjà les traits du jeune homme s’étaient
+radoucis, et ce fut en souriant qu’il s’informa :</p>
+
+<p>— Avez-vous mis en repos l’esprit de la
+vieille sabotière. Jeanne ?</p>
+
+<p>— J’ai fait du mieux que j’ai pu ; tout de
+même elle se languit de vous… Il paraît que,
+les autres nuits, ça lui est égal de vous savoir
+dehors, mais pas la nuit du Vendredi Saint…
+Alors, si monsieur le maire n’avait plus besoin
+de vous…</p>
+
+<p>Hernoy s’était levé. Très maître de lui, il dit
+du ton le plus naturel :</p>
+
+<p>— Je comprends, Jozon, que ta mère nourrice
+ait quelque hâte de te revoir. Mais, avant
+que tu ne lui portes la bonne nouvelle, c’est le
+moins que je l’annonce à la principale intéressée…</p>
+
+<p>Je le regardai, anxieux. Où voulait-il en
+venir ? Par quelle aberration soudaine osait-il
+parler de « bonne nouvelle » dans cette maison,
+devant ces hommes, au sortir de l’épouvantable
+récit dont nous étions encore tout frémissants,
+et à la lueur des cinq cents torches
+vengeresses qu’une implacable Némésis forestière
+brandissait sous nos yeux et presque à
+notre face, dans la nuit ?… En prononçant les
+derniers mots, il s’était rapproché de la jeune
+fille, de façon à se placer entre elle et le chef
+sabotier qui, instinctivement, s’était reculé jusqu’au
+mur.</p>
+
+<p>— Pendant que tu trottais aux Pierres-Longues,
+devine, ma belle, de quoi nous causions
+ici ?</p>
+
+<p>Jeanne Rouzès inclina sur sa guimpe son
+visage sérieux, rosé par sa course nocturne, et
+que la fine coiffe carhaisienne ourlait d’une
+blancheur.</p>
+
+<p>— Je n’aurais pas grand mérite à cela, monsieur
+le maire… La vieille des Pierres-Longues
+ne m’a pas caché que Jozon Skan faisait pour
+moi, ce soir, à Kerveltrec une chose que jamais
+sabotier n’a faite pour personne…</p>
+
+<p>— Ah ! Et laquelle donc ?</p>
+
+<p>— Braver, au péril de sa vie, pour l’amour
+de ma réputation, la justice des gens du bois,
+en vous révélant le nom du « cousin » qui,
+tous les ans, boute le feu au Barroz.</p>
+
+<p>— En effet, Jeanne, reprit au plus vite
+Hernoy ; mais je gage que la vieille ne t’a pas
+confié ce que son fils adoptif m’a chargé de
+demander à ton père en échange.</p>
+
+<p>— Non.</p>
+
+<p>— Eh bien ! va lui dire que, puisque ton
+père l’accepte pour gendre, tu l’acceptes aussi
+pour mari.</p>
+
+<p>— Oh ! du profond de mon cœur ! soupira-t-elle,
+en tournant vers Jozon Skan ses beaux
+yeux graves où des larmes montaient.</p>
+
+<p>Avant que le chef sabotier eût eu le temps de
+se reconnaître, le maire lui avait poussé Jeanne
+Rouzès dans les bras. Il demeura une seconde
+devant elle, indécis et comme courroucé. En
+cette âme de sauvagerie et de passion les forces
+ennemies se livraient sans doute un assaut
+suprême. Brusquement, il laissa rouler sa
+lourde crinière d’or sur l’épaule de la jeune
+fille, lui étreignit la taille de ses deux mains et
+fondit en sanglots.</p>
+
+<p>Claude, cependant, avait empoigné le garde
+par sa blouse :</p>
+
+<p>— En route, Bertrand Rouzès ! N’oublions
+pas que la forêt brûle et que notre place est au
+feu !…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>C’est par une lettre de Claude Hernoy que
+s’ouvrent ces pages ; c’est également une lettre
+de lui qui va les clore. Voici ce qu’il m’écrivait
+à la date du 25 avril, onze jours juste
+après notre émouvante arrivée à Saint-Servais :</p>
+
+<blockquote>
+<p> « … Quant à la brûlerie du Barroz, vous
+pouvez dire : Paix à ses cendres ! Je viens, ce
+matin même, lundi de la Quasimodo, de proclamer
+« unis par le mariage » Jeanne-Marie-Émilie
+Rouzès et Joseph Broudic, surnommé
+Jozon Skan. Le conjoint est porté dans l’acte
+comme exerçant la profession de garde-forestier
+au lieu-dit de Kerveltrec, en cette commune.
+Oui, celui qui s’était juré de détruire le
+Barroz a prêté, la semaine dernière, le serment
+de le protéger. Je n’ai pas craint de certifier
+aux propriétaires que, sous la gérance du jeune
+druide, comme vous l’appeliez, la forêt ne
+brûlerait plus. Et, sur cette assurance, ils ont
+accordé à Bertrand Rouzès une pension de retraite
+qui lui permettra de retourner en son
+pays de Carhaix planter ses choux. De sorte
+que, pour m’exprimer comme dans nos parages,
+tout le monde <i>sont</i> contents. J’imagine que
+vous le serez autant que votre</p>
+
+<p class="sign">» <span class="xsmall">CLAUDE HERNOY</span>.</p>
+
+<p>» <i>Post-scriptum.</i> — Au nombre des arbres
+de haute futaie marqués pour tomber à la prochaine
+coupe d’automne se trouve, paraît-il, le
+« hêtre aux fourmis ». <i>Amen</i>. »</p>
+</blockquote>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">LE SONNEUR DE GARLAN</h2>
+
+<p class="dedic">A Mademoiselle Sophie Godet.</p>
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>C’est une vieille petite paroisse, là-bas, au
+fond du pays morlaisien, dans la direction de
+la mer, sur le versant méridional de la combe
+du Dourdu.</p>
+
+<p>Une ceinture de collines l’enveloppe et
+l’isole. Elle est là, comme nichée dans un
+creux de verdure, à l’écart des routes passantes.
+N’était la pointe aiguë de son clocher,
+n’étaient surtout les gracieux carillons qui s’en
+échappent aux dimanches et jours de fêtes
+gardées, rien ne révélerait au monde son
+existence. Son joli nom de Garlan lui vient,
+à ce qu’il paraît, d’un vieux saint oublié dont
+vous chercheriez vainement la vie dans le
+Propre du diocèse.</p>
+
+<p>De la mémoire même de saint Garlan il ne
+subsiste que ce dicton :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i2"><i lang="br" xml:lang="br">An ôtro Sant Garlann</i></div>
+<div class="verse"><i lang="br" xml:lang="br">A rê cleïer aour gant bleuniô lann.</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Ce qui veut dire : « Monseigneur saint Garlan
+fabriquait des cloches d’or avec les fleurs de
+l’ajonc. » D’où il est permis d’inférer qu’il goûtait
+fort ce genre de musique et que les Garlantais
+lui doivent, pour une bonne part, la
+tradition des belles sonneries, qui est toute la
+gloire de leur bourgade.</p>
+
+<p>Cette bourgade se compose, au total, de
+l’église, du presbytère, de l’école mixte, et d’un
+chapelet de maisons basses, égrenées autour
+du cimetière qui promène sur leurs antiques
+chaumes moussus l’ombre dense de ses grands
+ifs.</p>
+
+<p>Dans l’une d’elles, que voile à demi une
+épaisse touffe de sureau, habitait, il y a quelque
+cinquante ou soixante ans, Agapit Quesseveur,
+plus souvent désigné par le sobriquet affectueux
+de Gapit, — abréviation de son étrange
+prénom.</p>
+
+<p>Il avait commencé, tout adolescent, par entrer
+en apprentissage à Morlaix.</p>
+
+<p>Morlaix, — la ville des cigarières, — est
+aussi, comme chacun sait, la capitale des tonneliers.
+Dans la profondeur des hautes bâtisses
+moyenâgeuses de la rue des Nobles ou de la
+rue des Archers se creusent des espèces d’arrière-cours
+où les sombres maçonneries qui les
+encadrent entretiennent une constante humidité
+de sépulcre et ne laissent pénétrer qu’un
+filet de jour spectral, tombé du mince hublot
+de ciel que découpent les toits en surplomb.
+Des ombilics, des scolopendres, de frêles fougères
+d’eau accrochent leurs végétations malades
+aux parois suintantes des murs. L’odeur aigre
+des vieilles murailles, entassées sur un dallage
+toujours gras d’une boue noirâtre, s’y mêle au
+moisi des siècles, au relent de décomposition
+qui s’exhale des caves souterraines, glaciales
+et putrides comme des égouts désaffectés.</p>
+
+<p>Cinq, six années durant, Gapit Quesseveur
+avait besogné, en qualité d’apprenti tonnelier,
+dans une de ces basses-fosses, et déjà le bruit
+courait à Garlan qu’il allait recevoir une paie de
+compagnon, — avant même d’avoir atteint l’âge
+de la conscription, — lorsqu’un après-midi de
+septembre, vers l’époque de la Foire-Haute, on
+l’avait vu rentrer au village, en charrette, allongé
+sur une botte de paille et si différent de lui-même
+qu’il en était devenu méconnaissable.
+Vous eussiez dit son fantôme. Il avait fallu le
+descendre de la voiture et le transporter à bras
+jusqu’à son lit, comme un blessé, comme un
+moribond…</p>
+
+<p>Longtemps il était demeuré dans l’impossibilité
+de se mouvoir, les membres travaillés
+d’un mal secret qu’une rebouteuse, mandée de
+Plougaznou, avait déclaré sans remède.</p>
+
+<p>Cela lui était arrivé tout d’un coup, sans
+qu’il sût comment. Une nuit, il avait rêvé
+qu’on lui sciait les os et, le lendemain, il avait
+constaté avec épouvante que ni ses jambes, ni
+ses mains ne lui obéissaient plus.</p>
+
+<p>Le sentiment unanime fut qu’il y avait du
+surnaturel dans son cas. Les gens de la ville
+avaient dû lui jeter un sort.</p>
+
+<p>Sa mère, veuve, et qui de quatre enfants
+n’avait conservé que lui, le soigna du mieux
+qu’elle put, avec des onguents de bonne femme,
+des oraisons compliquées et des pèlerinages aux
+sanctuaires les plus réputés de la région, particulièrement
+à Notre-Dame du Rélecq dont elle
+balaya la chapelle, selon le rite, par trois lundis
+consécutifs.</p>
+
+<p>Au bout de quelques mois de ce régime,
+et sa jeunesse aidant, Gapit Quesseveur se
+rétablit.</p>
+
+<p>Il se rétablit, mais resta chétif et contrefait,
+la taille comme cassée en deux par le
+milieu des reins, les épaules déviées, le col infléchi
+en avant du torse, — objet d’étonnement
+et de commisération pour les personnes de son
+voisinage que déconcertait toujours un peu
+l’inquiétante anomalie de cette tête de jeune
+homme sur ce corps de vieillard.</p>
+
+<p>Il fut des semaines sans se risquer hors du
+courtil familial : son infortune lui pesait comme
+une honte.</p>
+
+<p>Le recteur lui apportait de temps en temps
+les consolations d’usage :</p>
+
+<p>— Il n’est que de se soumettre à la volonté
+de Dieu, mon enfant.</p>
+
+<p>Il hochait la tête, murmurait :</p>
+
+<p>— N’empêche que je serai toujours un propre
+à rien.</p>
+
+<p>Mais ce n’était pas cette pensée dont il souffrait
+le plus : il y en avait une autre, tout au
+fond de lui, qu’il n’eût jamais avouée, pas
+même en confession à l’article de la mort, et
+qui, la nuit, le tenait éveillé de longues heures
+à sangloter, sangloter sans fin, la face enfouie
+dans son traversin de balle d’avoine…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Peu à peu, cependant, il prit sur lui de
+sortir, de se montrer ; et, pour n’être pas complètement
+à la charge de sa mère, « Gritta la
+veuve », dont les ressources étaient plus que
+modestes, il se procura quelques vagues
+besognes domestiques, comme d’éfibrer du
+chanvre ou de teiller du lin. Bientôt, s’aguerrissant,
+il porta ses services dans la bourgade, là
+où il ne s’agissait que d’un petit coup de main
+à donner. On le vit, à la forge, tirer le soufflet ;
+chez le sabotier, affûter les tarières et les
+gouges ; à l’église, cirer le chœur ou ranger
+les chaises autour des piliers, sous la direction
+de Jannou, le sacristain ; mais surtout, les jours
+de baptêmes ou d’enterrements, doubler Justin
+Lissillour, le sonneur, pour carillonner les <i lang="la" xml:lang="la">Te
+Deum</i> ou marteler les glas.</p>
+
+<p>Les cloches lui étaient des amies et des confidentes :
+elles accueillaient sa peine et la berçaient,
+en l’étourdissant.</p>
+
+<p>A exercer ainsi sa faiblesse, il lui sembla que
+les forces lui revenaient, il rêva d’une résurrection
+possible : l’espoir, le désir violent de
+la santé ranimaient ses énergies éteintes.</p>
+
+<p>Un dimanche de juillet, il alla jusqu’à se
+faire beau, comme avant sa maladie, et parut
+à la grand’messe. Il crut remarquer, pendant
+l’office, qu’on ne le regardait plus avec les
+mêmes yeux de commisération. Ce fut chez lui
+plus que du soulagement, presque de l’orgueil.</p>
+
+<p>Dans le cimetière, à l’issue de la cérémonie,
+il se mêla aux groupes des autres jeunes
+hommes, ses camarades d’antan, échangea des
+bonjours avec les figures de sa connaissance,
+s’enhardit à ne point détourner la tête lorsque
+les jeunes filles débouchèrent du porche pour
+se répandre parmi les tombes. Une d’elles,
+l’apercevant, vint à lui :</p>
+
+<p>— Dieu merci, vous voilà sur pied, Gapit
+Quesseveur, dit-elle d’une voix joyeuse dont le
+timbre le pénétra jusqu’aux moelles.</p>
+
+<p>— Oui, Jeanne-Louise, balbutia-t-il.</p>
+
+<p>Ce fut tout ce qu’il put répondre. Il se tenait
+devant elle, pâle, la gorge sèche, tout son sang
+formant boule dans son cœur étranglé. Alors,
+Jeanne-Louise fut comme gênée, elle aussi, et,
+feignant de chercher quelqu’un des yeux dans
+la foule, elle jeta d’un ton rapide où perçait
+une légère nuance d’embarras :</p>
+
+<p>— Puisque vous êtes bien à présent, si vous
+passez à notre porte, entrez boire un verre de
+cidre, n’est-ce pas, Gapit ?</p>
+
+<p>Il répondit pour la seconde fois :</p>
+
+<p>— Oui, Jeanne-Louise.</p>
+
+<p>Déjà elle s’éloignait par une allée transversale.
+Il vit son châle vert et sa coiffe blanche
+s’effacer derrière les ifs… « Puisque vous êtes
+bien à présent », avait-elle dit. Oh ! comme il
+eût voulu courir après elle, la saisir par le bas
+de sa robe, lui crier, les mains jointes : « Ayez
+pitié, Jeanne-Louise ! Il n’est pire souffrance
+que d’aimer !… »</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Il avait connu Jeanne-Louise Mével sur les
+bancs du catéchisme ; ensemble ils avaient fait
+leurs trois communions, et, bien souvent, sous
+le prétexte de chercher des nids, il l’avait accompagnée,
+avec d’autres fillettes du même parage,
+le long du chemin creux qui menait du bourg
+à la tenue du Kergoz où, depuis des générations,
+les Mével étaient fermiers.</p>
+
+<p>Leurs deux pères avaient été liés d’une
+vieille amitié de régiment. Lorsque, à treize
+ans, Gapit avait perdu le sien, Pierre Mével,
+qui portait la croix à l’enterrement, avait proposé
+à la veuve de prendre l’orphelin chez lui,
+comme gardeur de vaches, si toutefois il se
+sentait du goût pour les travaux de la terre.</p>
+
+<p>— Mais, voyez-vous, avait-il ajouté, il n’y a
+plus grand’chose à faire de ce côté-là, si ce
+n’est misérer. A la place de votre garçon, qui
+est intelligent et qui a de l’école, moi, j’irais
+en ville quérir un gagne-pain, sinon moins fatigant,
+du moins plus profitable.</p>
+
+<p>A l’appui de son dire il avait cité l’exemple
+d’Yvon Scolan, « celui qui fut valet de charrue
+chez les Porzamparc ». Un beau matin, le gaillard
+avait planté là le soc, secoué, à la lisière
+du champ, la glèbe de ses sabots, et joué des
+jambes vers Morlaix, muni des quatre sous
+qu’il avait en poche.</p>
+
+<p>— Il y est aujourd’hui maître-tonnelier, possède
+pignon sur rue et de bon bien au soleil.
+Comme il était du cousinage de ma défunte
+femme, je peux, si vous en êtes d’avis, lui toucher
+un mot au sujet de votre garçon… La
+tonnellerie est un métier qui va toujours…
+D’ailleurs, qu’est-ce qui empêchera Gapit, son
+apprentissage terminé, de s’établir à Garlan ?
+Dans un terroir à pommes, comme est le nôtre,
+ce n’est sûrement pas l’ouvrage qui lui manquera.</p>
+
+<p>Ce dernier argument avait eu raison des
+répugnances de Gritta Quesseveur à se séparer
+de son fils. Gapit, lui, eût préféré paître, sa vie
+durant, les troupeaux de Pierre Mével, sans
+autres gages que la nourriture, pourvu qu’il
+lui fût accordé de la prendre à la même table
+que sa petite amie de catéchisme. Mais le fermier
+du Kergoz, gouverneur de la fabrique
+paroissiale, était un de ces hommes considérables
+dont on ne discute point les oracles,
+lorsqu’ils vous font l’honneur de s’intéresser à
+vous.</p>
+
+<p>Séance tenante, il avait été décidé que l’orphelin
+s’expatrierait.</p>
+
+<p>— Quand tu en seras à gagner tes trois francs
+par jour, repasse au Kergoz, lui avait dit Pierre
+Mével en guise d’au revoir : — si, à ce moment-là,
+tu aimes encore à dénicher les oiseaux, il y
+aura peut-être, par ici, une tourterelle pour toi.</p>
+
+<p>Il avait suffi de cette phrase pour dissiper la
+mélancolie de Gapit Quesseveur. Il était parti,
+le cœur vaillant, son mince baluchon d’exilé
+sur l’épaule, roulé dans un mouchoir de coton
+bleu.</p>
+
+<p>Il était parti… Et voici qu’il était de retour,
+hélas !… non pas lui, mais la ruine de ce qu’il
+avait été, et, qui pis est, une ruine où s’était
+enraciné, d’autant plus vivace, son premier,
+son unique amour d’enfant !…</p>
+
+<p>Car il l’avait toujours aimée, éperdument
+aimée, cette Jeanne-Louise Mével, et c’était de
+l’aimer désormais sans issue qui faisait sa torture
+intime, son vrai mal. Jamais il ne les
+gagnerait, les trois francs par jour ; jamais elle
+ne serait pour lui, la tourterelle du Kergoz.</p>
+
+<p>Quelle apparence, en effet, que Pierre Mével ?…
+Et pourquoi pas, après tout ? Est-ce que,
+sans lui, sans son conseil funeste, Gapit Quesseveur
+ne serait pas, à cette heure, un homme
+comme les autres, mieux tourné et plus
+« capable » que beaucoup d’autres ? N’était-ce
+pas sur les instances du fermier, et pour mériter
+Jeanne-Louise, qu’il s’était précipité au-devant
+de son mauvais destin ? Alors !… On a beau
+régner en maître au Kergoz, il faut tout de
+même compter avec sa conscience de chrétien,
+et celle de Pierre Mével n’était certainement
+pas sans lui répéter : « Tu avais naguère promis
+ta fille à Gapit, comme une récompense ;
+tu la lui dois aujourd’hui, comme un dédommagement. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ainsi ruminait l’infortuné, en regagnant le
+logis, après la scène du cimetière.</p>
+
+<p>L’élan de Jeanne-Louise vers lui l’avait
+comme soulevé au-dessus de lui-même.</p>
+
+<p>Non, décidément, tout n’était pas désespéré.</p>
+
+<p>Eût-elle témoigné une joie si sincère de le
+revoir sur pied, comme elle avait dit, si, à son
+exemple, elle n’était demeurée fidèle à leurs
+sentiments d’autrefois ? L’eût-elle prié à se
+désaltérer au Kergoz, ne fût-ce qu’en passant,
+si le spectacle de sa disgrâce physique
+lui avait inspiré quelque aversion ?</p>
+
+<p>Et, au surplus, pourquoi ne s’en irait-elle
+pas comme elle était venue, cette disgrâce ?
+Pourquoi ne réussirait-il pas à la vaincre ?
+Pourquoi ne redeviendrait-il pas la belle plante
+humaine, robuste et droite, qu’il était hier
+encore, avant que l’humidité des caves morlaisiennes
+n’eût aigri sa sève et noué ses rameaux ?
+Qui veut peut. Et il avait une telle envie, une
+telle fureur de vouloir !…</p>
+
+<p>En lui-même, il se jura :</p>
+
+<p>« Le Gapit Quesseveur qui reprendra le
+chemin du Kergoz n’aura plus la tête sur le
+côté, ni le corps de travers. »</p>
+
+<p>Le soir, Gritta disait à Philomène Jannou,
+la femme du sacristain, sa voisine :</p>
+
+<p>— Écoutez-le !… J’ai idée que c’est la vertu
+de la grand’messe qui opère en lui.</p>
+
+<p>Dans l’ombre odorante du sureau, devant le
+couchant doré que fauchaient des vols d’hirondelles,
+Gapit fredonnait en sourdine l’air du
+<i>jabadaw</i> qui est la danse des noces au pays de
+Garlan.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>A quatre ou cinq mois de là, dans le courant
+de l’hiver, comme le fils et la mère achevaient
+le souper au coin de l’âtre, un grêle tintement
+de clochette au dehors les fit tressaillir.</p>
+
+<p>— Le Bon Dieu qui va chez quelqu’un, soupira
+la veuve en se signant.</p>
+
+<p>Elle supputait encore chez qui ce pouvait
+être, quand, brusquement, la porte s’entrebâilla.</p>
+
+<p>— Gapit ! cria du seuil une voix qu’ils reconnurent
+aussitôt pour celle du recteur.</p>
+
+<p>Effectivement, messire Guéguen, le desservant
+de la paroisse, se tenait sur le pas de
+l’entrée, revêtu de son surplis. Gritta s’empressa
+de lui épousseter une chaise, avec son
+tablier.</p>
+
+<p>— Non, non, protesta-t-il, je ne m’assieds
+pas… Un mot seulement… Je viens d’administrer
+Justin Lissillour…</p>
+
+<p>Le jeune homme ne put retenir une exclamation
+désolée :</p>
+
+<p>— Quoi ? Justin… Justin le sonneur ?</p>
+
+<p>— Oui… un coup de sang… C’était un
+excellent serviteur, mais il buvait trop : je lui
+avais toujours prédit qu’il finirait comme ça…
+Dieu lui a tout juste laissé le temps de se repentir
+et de te recommander à moi pour son
+successeur. D’après lui, tu es doué comme pas
+un pour les cloches… Ça t’irait-il de les avoir
+à sonner ?</p>
+
+<p>Avant que Gapit eût ouvert la bouche, sa
+mère avait déjà répondu :</p>
+
+<p>— Pouvez-vous le demander ?… Dites que
+jamais il n’aurait osé rêver une pareille bénédiction !</p>
+
+<p>De fait, c’était l’avenir assuré.</p>
+
+<p>Sans être lucrative, la fonction rapportait
+bon an mal an une pièce de quatre cents livres.
+Car, si les émoluments fixes étaient insignifiants,
+il y avait le casuel, il y avait surtout les
+quêtes à domicile.</p>
+
+<p>« J’ai de quoi faire vivre un ménage », se dit
+Gapit Quesseveur, comme il rentrait chez lui,
+le surlendemain, après s’être essayé à sa première
+grande sonnerie pour les funérailles de
+Justin Lissillour.</p>
+
+<p>Il fut très vite un incomparable sonneur. La
+souffrance avait affiné ses nerfs et comme
+éveillé en lui des sens d’artiste. Il s’était pris
+d’un culte pour ses cloches. Il conversait avec
+elles, comme avec des Esprits de l’air, s’initiait
+à l’âme multiple enfermée dans leur métal,
+s’appliquait en toute occasion à tirer d’elles des
+accords inentendus.</p>
+
+<p>— Ne dirait-on pas qu’il les fait parler, et
+dans le langage des anges encore !… s’écriaient,
+aux jours de fêtes, les gens de Garlan, émerveillés.</p>
+
+<p>C’était vrai à la lettre.</p>
+
+<p>Mais, lorsque Jeanne-Louise Mével était de
+grand’messe, elles ne parlaient pas seulement,
+elles chantaient, elles s’égosillaient, elles s’exaltaient
+en un prestigieux épanouissement d’harmonies.
+La grosse cloche surtout, qu’on appelait
+le <i lang="la" xml:lang="la">Salve</i>, roulait des vibrations si pleines et
+si profondes qu’elles semblaient le bruit d’une
+mer aérienne, déferlant aux grèves de l’espace.</p>
+
+<p>Ainsi Gapit Quesseveur, par les voix retentissantes
+du bronze, publiait à tous les vents le
+secret d’amour qu’il ne pouvait ni garder pour
+lui seul, ni partager avec un autre humain.</p>
+
+<p>Adossé au mur du porche, sous les cloches
+encore agitées d’une ondulation serpentine, il
+demandait à Jeanne-Louise, quand elle sortait
+parmi ses compagnes, à l’issue de l’office :</p>
+
+<p>— Avez-vous trouvé que c’était bien, aujourd’hui ?</p>
+
+<p>— Très bien, Gapit, admirablement bien,
+répondait-elle avec un joli mouvement de la
+tête qui ramenait dans l’esprit du jeune homme
+l’image de la tourterelle.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le printemps arriva. Les premières verdures
+hésitantes tissèrent leurs trames encore fragiles
+aux cimes du pays boisé.</p>
+
+<p>C’était l’usage de la paroisse que le sonneur
+fît dans la semaine sainte l’une des deux quêtes
+auxquelles il avait droit, celle qu’en raison du
+temps pascal on nommait « la quête des œufs ».</p>
+
+<p>Gapit Quesseveur s’était promis de renoncer
+à la sienne plutôt que de se présenter à son
+désavantage chez les hôtes du Kergoz. Mais, à
+se balancer pendant des mois, suspendu aux
+câbles des cloches, quelque chose de leur élasticité
+s’était comme insinué dans ses membres.
+Les nœuds de ses reins et de son échine
+s’étaient relâchés. Une sève vivante sourdait
+confusément jusque dans les parties les plus
+desséchées de son être.</p>
+
+<p>Dès le lundi des Rameaux, il se mit donc en
+route ; et, les trois jours qui suivirent, on ne
+rencontra plus que lui par les petits chemins
+accidentés, aux talus fleuris de jonquilles et de
+primevères, ou sur les sentiers frayés d’une
+ferme à l’autre dans le vert tendre des blés
+naissants. Il allait de seuil en seuil, partout
+salué d’une parole de bienvenue, partout comblé
+de rustiques offrandes.</p>
+
+<p>Le jeudi soir, cependant, il n’avait pas encore
+approché du Kergoz. Plus d’une fois, il
+s’était arrêté au sommet des collines
+avoisinantes pour contempler, avec un singulier
+mélange de plaisir et d’angoisse, les fines
+cheminées anciennes, blanchies à la chaux,
+qui, pareilles à des « amers », dominaient la
+houle des jeunes feuillages. Il aspirait de toute
+son âme vers ce logis et, néanmoins, reculait
+sans cesse l’instant, pour lui si décisif, où il en
+franchirait la porte.</p>
+
+<p>Enfin, le Vendredi Saint, il s’arma de courage.</p>
+
+<p>Il faisait une matinée radieuse, exquisément
+tiédie par les haleines du large : un ciel délicat,
+où des nuages roses s’éparpillaient comme des
+pétales de fleur, — un vrai printemps de fiançailles.</p>
+
+<p>Dans la cour du manoir, le sonneur croisa
+Jeanne-Louise, qui se dirigeait vers les étables
+avec un faix de luzerne mouillée entre ses bras
+nus, les manches retroussées au-dessus des
+coudes.</p>
+
+<p>— Ah ! c’est vous, Gapit, dit-elle.</p>
+
+<p>Et, laissant glisser la provende qui s’étala
+comme un flot d’émeraude à ses pieds, elle le
+précéda dans la maison. Pierre Mével, assis à
+la grande table de la cuisine, déjeunait d’une
+tranche de pain de seigle, graissée de lard. Il
+essuya sa main droite à son genou et la tendit
+au visiteur :</p>
+
+<p>— Bonjour, prononça-t-il. Prends place vis-à-vis
+de moi et mange… Toi, fille, apporte-nous
+du cidre frais.</p>
+
+<p>Il en versa deux pleines écuellées.</p>
+
+<p>— A ta santé, mon gars !… Je commençais
+croire qu’on ne te verrait plus au Kergoz !</p>
+
+<p>Gapit, qui s’apprêtait à boire, redressa la
+nuque pour répondre :</p>
+
+<p>— Ce n’est pas l’envie qui m’a manqué…
+J’ai eu beaucoup de chagrins, Pierre Mével.</p>
+
+<p>— Oui, je sais… ta maladie… Tu n’as vraiment
+pas eu de chance ! Nous le disions encore
+ces temps derniers, n’est-ce pas, Jeanne-Louise ?</p>
+
+<p>Cette allusion à sa « maladie », faite sur un
+ton d’apitoiement banal et devant celle qu’il
+aimait, blessa au vif la fierté du jeune
+homme.</p>
+
+<p>Il protesta, presque avec véhémence :</p>
+
+<p>— Je n’ai plus de mal nulle part et, pour
+la moisson d’août, je serai aussi gaillard que si
+je n’avais jamais été souffrant… C’est le recteur
+qui me l’a dit, ajouta-t-il plus doucement,
+non sans rougir un peu de ce mensonge.</p>
+
+<p>— Dieu le veuille ! articula le fermier. Et,
+après tout, il n’y a rien dont on ne puisse
+guérir, à ton âge.</p>
+
+<p>Mais dans ses yeux se lisait l’incrédulité
+qui était au fond de sa pensée, et toute son
+attitude trahissait le mépris inconscient du
+campagnard robuste pour l’infirme.</p>
+
+<p>Il y eut un silence pénible. La jeune fille,
+par compassion pour son ami d’autrefois, intervint :</p>
+
+<p>— Ce qui est sûr, c’est que vous êtes le
+contraire d’un manchot. Jamais il n’y avait
+encore eu à Garlan de sonneur tel que vous.
+Cela, il n’y a qu’une voix dans la paroisse
+pour le déclarer.</p>
+
+<p>Les prunelles de Gapit Quesseveur brillèrent
+d’un éclat reconnaissant.</p>
+
+<p>— Oui, n’est-ce pas que mes cloches
+m’obéissent ? s’écria-t-il.</p>
+
+<p>— Comme des servantes, à la vérité.</p>
+
+<p>Pierre Mével avait quitté son banc. On entendit
+grincer un battant d’armoire dans la
+pièce voisine. Quand le fermier reparut, il
+tenait entre ses doigts une pistole, un jaunet
+de dix francs, qu’il voulut déposer ostensiblement
+dans la paume du sonneur.</p>
+
+<p>— Tu sais, il y aura la pareille pour toi à
+chacune de tes quêtes, fit-il avec une cordialité
+un peu emphatique.</p>
+
+<p>Mais Gapit, au lieu d’avancer la main, l’avait
+fourrée dans sa poche.</p>
+
+<p>— Hein ?… Tu refuses ?… balbutia le paysan,
+interloqué.</p>
+
+<p>Le sonneur s’était levé. Par une tension
+farouche de sa volonté, les poings cramponnés
+au rebord de la table, il s’érigeait presque droit.
+Ses yeux dont le bleu gris s’était soudain foncé
+jusqu’au noir d’encre s’attachèrent ardemment
+sur la jeune fille.</p>
+
+<p>— Jeanne-Louise, prononça-t-il avec lenteur,
+c’est de vous, de vous seule, que je requiers
+mes œufs de Pâques. Répondez-moi, s’il vous
+plaît, selon votre sentiment. Vous serez ou ma
+vie ou ma mort. Sans vous, rien ne m’est rien,
+et ce que je suis venu vous quémander, c’est
+vous-même. Dites-moi d’un mot, d’un signe, si
+c’est oui ou si c’est non.</p>
+
+<p>L’héritière avait écouté ce discours, les lèvres
+entr’ouvertes, comme frappée de stupeur,
+n’osant comprendre. Chez Gapit Quesseveur,
+tous les ressorts de la machine humaine
+s’étaient arrêtés. Il attendait dans une immobilité
+tragique la réponse de la jeune fille.
+Enfin, n’en pouvant plus :</p>
+
+<p>— Jeanne-Louise !… implora-t-il d’un accent
+de supplication passionnée.</p>
+
+<p>Jeanne-Louise le regarda, défit, puis renoua
+d’un geste automatique les cordons de son
+tablier à ramages, et courut se cacher au bas
+bout de la maison, prise d’une sorte d’affolement
+subit, traquée par une mystérieuse épouvante…</p>
+
+<p>Gapit Quesseveur gagna la porte, les jarrets
+vacillants comme ceux d’un homme ivre.</p>
+
+<p>En retraversant la cour, il aperçut à terre,
+devant lui, la jonchée de luzerne que Jeanne-Louise,
+au moment de son arrivée, avait laissée
+choir. Dans son égarement, il en ramassa une
+poignée et se mit à la mordiller, à la mâchonner,
+tout le long de la route, comme ces insensés
+de la fable que le délire d’amour métamorphosait
+en bêtes.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Le Samedi Saint, veille de Pâques, après les
+deux jours de funèbre silence par lesquels la
+chrétienté commémore le trépas du Rédempteur,
+les cloches, on le sait, reviennent de
+Rome avec une âme toute neuve pour sonner
+la grande allégresse de la Résurrection. C’est
+un retour impatiemment guetté par les gamins
+des bourgades bretonnes. On leur a conté que
+les mystiques voyageuses rentrent bourrées de
+dragées pontificales. Il n’est que de se coucher
+sur leur passage, le ventre en l’air, la bouche
+ouverte et les yeux clos, pour recevoir à la
+volée, en pluie de sucre, la manne qu’elles
+répandent avec leurs sons.</p>
+
+<p>Aussi, bien avant l’heure sacramentelle,
+toute la polissonnerie de Garlan était-elle
+attroupée sur la place, épiant le départ du sonneur
+pour l’église. Garçonnets et fillettes l’acclamèrent
+dès qu’il se montra.</p>
+
+<p>Du temps de Justin Lissillour ils n’avaient
+éprouvé que des déceptions. Les cloches avaient
+beau revenir de Rome, nulles dragées ne
+s’échappaient de leurs flancs. C’était apparemment
+que Justin Lissillour ne s’entendait pas à
+les faire tomber : il était trop vieux… Mais
+avec Gapit Quesseveur, on pouvait reprendre
+confiance : des averses de bonbonneries pascales
+allaient pleuvoir.</p>
+
+<p>— C’est le jour de sonner ta plus belle sonnerie,
+hein, Gapit !</p>
+
+<p>— Vous ne croyez pas si bien dire, les enfants,
+répondit le jeune homme en fendant la
+bande piailleuse qui se rua vers le cimetière
+sur ses talons.</p>
+
+<p>Il souriait d’un sourire étrange et triste. Son
+corps semblait plus déjeté que de coutume, ses
+épaules, plus inégales, comme si l’ancien mal
+l’eût ressaisi. Quand il pénétra sous la voûte
+du porche, où pendaient les câbles désœuvrés
+des cloches, les galopins, déjà étendus de leur
+long sur le tertre des morts, lui crièrent
+d’une seule voix :</p>
+
+<p>— Tire dessus ! Tire ferme, Gapit !</p>
+
+<p>Lui, cependant, ne faisait pas mine de vouloir
+commencer.</p>
+
+<p>A leur grand étonnement, ils le virent qui,
+au lieu d’empoigner les cordes, s’engageait
+dans l’étroit escalier de la tour.</p>
+
+<p>— Tiens ! Pourquoi donc grimpe-t-il là-haut ?
+demanda quelqu’un.</p>
+
+<p>— Je parie que c’est pour mieux sonner,
+suggéra Dorik Mélégan, l’acolyte.</p>
+
+<p>Ils écoutèrent les pas de Gapit Quesseveur
+monter, se perdre dans la sombre spirale de
+pierre. Peu après, sa silhouette se dessinait en
+noir à travers le balustre ajouré de la galerie
+des cloches, et tout aussitôt les trois battants
+entrèrent en branle.</p>
+
+<p>Dorik Mélégan avait touché juste : ce devait
+être, en effet, pour mieux sonner que Gapit
+Quesseveur avait adopté cette manière nouvelle,
+car jamais, de mémoire d’homme, les
+oreilles des paroissiens de Garlan n’avaient ouï
+musique aussi miraculeuse. Cela tenait à ce
+point du prodige que le recteur lui-même avait
+interrompu la lecture de son bréviaire et déserté
+la tonnelle de son jardin pour venir, au
+milieu de la bourgade, béer à cet ensorcelant
+carillon.</p>
+
+<p>C’était comme un chœur céleste déployant
+des milliers d’ailes immenses dans l’azur. Tout
+le cri de l’espérance humaine ressuscitée, tout
+l’alleluia de la création rendue à la lumière, à
+la chaleur, à l’amour, palpitaient magnifiquement
+sur le monde, en des accords à la fois
+puissants et doux, d’une amplitude et d’une
+suavité sans égales. Les commères, extasiées,
+ne savaient que joindre les mains sous le menton ;
+messire Guéguen songeait :</p>
+
+<p>— Feu Justin Lissillour ne m’avait pas
+trompé : il a décidément le don, ce Gapit ! C’est
+aussi émouvant que le Cantique des Cantiques…</p>
+
+<p>Mais à l’admiration succéda brusquement la
+peur.</p>
+
+<p>L’hymne triomphale s’était changée en une
+sorte de plainte pesante, de gémissement solennel.
+Peu à peu, les coups s’assourdirent, s’espacèrent.
+Ils tintaient le glas, maintenant, un
+glas d’une tristesse inexprimable, lourd de
+larmes, tout gonflé de sanglots. Puis, il y eut
+une pause lugubre, suivie d’un vaste soupir
+d’agonie où l’on eût dit que l’âme de la grosse
+cloche s’exhalait.</p>
+
+<p>Toute la bourgade en désarroi s’interrogea
+des yeux avec anxiété. Qu’est-ce que cela pouvait
+bien signifier ? On eut le pressentiment de
+quelque chose de funeste, peut-être d’irréparable.</p>
+
+<p>— Jannou, à la tour ! à la tour ! commanda
+messire Guéguen au sacristain.</p>
+
+<p>Celui-ci hésitait ; deux paroissiens de bonne
+volonté, le maréchal-ferrant et le charpentier,
+lui offrirent leur concours.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Pendant une dizaine de minutes qui parurent
+des siècles, on vit les trois ombres s’agiter confusément
+dans la chambre des cloches, sous
+les gueules de bronze encore frémissantes.
+Après quoi, Pennec, le charpentier, penché sur
+le rebord extérieur de la galerie, et les mains
+en porte-voix, cria :</p>
+
+<p>— Monsieur le recteur…, montez…, montez
+vite !… Il est besoin de vous !…</p>
+
+<p>Messire Guéguen s’élança vers le porche,
+aussi précipitamment que le permettait son
+âge et, pour la première fois de sa vie depuis
+qu’il était recteur de Garlan, escalada les
+quatre-vingt-six marches qui menaient au couronnement
+de l’édifice. Il était tout haletant
+quand il déboucha sur la plate-forme.</p>
+
+<p>— Eh bien ! Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? Où
+est Gapit ?</p>
+
+<p>— Il y a qu’il a voulu se périr, le pauvre !
+Voyez, dit Jannou qui avait lui-même la couleur
+livide d’un cadavre.</p>
+
+<p>Les deux autres s’écartèrent et découvrirent
+au prêtre le corps du sonneur, allongé sur le
+dos, la tête appuyée à l’un des contreforts de
+la flèche. La figure était toute marbrée de
+plaques bleuâtres : à la commissure des lèvres
+quelques gouttes de sang avaient perlé.</p>
+
+<p>— Le malheureux ! murmura messire Guéguen
+d’un ton où le blâme s’attendrissait de
+pitié.</p>
+
+<p>— Le maréchal a été obligé de couper la
+corde de la grosse cloche presque au ras du
+levier, — reprit la voix dolente du sacristain…
+Le dommage n’est pas considérable, car elle
+n’était plus neuve, ajouta-t-il par manière
+d’excuse, dans la crainte sans doute que le
+desservant ne lui fît reproche d’avoir laissé
+détériorer le bien de l’église.</p>
+
+<p>— Le maréchal ne pouvait pas donner une
+plus belle marque d’intelligence, dit messire
+Guéguen, non sans vivacité.</p>
+
+<p>Il s’était agenouillé auprès du sonneur et,
+d’un doigt preste, avait dégrafé les vêtements,
+arraché le bouton de la chemise de chanvre,
+mis à nu la poitrine — d’où un papier glissa
+auquel personne ne prit garde.</p>
+
+<p>— Aidez-moi à l’appuyer ici, contre cet arc-boutant.</p>
+
+<p>Tous ces curés des campagnes bretonnes
+sont, par nécessité, médecins des corps en
+même temps que des âmes. A palper la
+dépouille inerte de Gapit Quesseveur, messire
+Guéguen avait eu la satisfaction de constater
+que la peau était encore tiède, que les vertèbres
+de la nuque jouaient normalement, que
+les muscles avaient conservé leur souplesse. Il
+s’empressa d’exécuter toutes les manœuvres
+prescrites en pareil cas.</p>
+
+<p>Les autres le regardaient faire, immobiles
+et pleins d’un trouble superstitieux, persuadés
+en leur for intérieur que c’était là quelque
+opération de magie.</p>
+
+<p>— Vous verrez qu’il va le rappeler d’entre
+les morts, chuchota le sacristain.</p>
+
+<p>Et presque aussitôt, en effet, le travail de la
+résurrection commença.</p>
+
+<p>Le frisson de la vie parcourut les traits du
+sonneur ; les paupières battirent ; la gorge
+eut une aspiration éperdue, comme pour boire
+d’un seul coup toutes les puissances régénératrices
+éparses dans le vent printanier.</p>
+
+<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum laudamus !</i>… proféra le prêtre,
+rayonnant.</p>
+
+<p>Il tira de la poche de sa soutane un cordial
+qui ne le quittait jamais et en versa quelques
+gouttes entre les lèvres de Gapit.</p>
+
+<p>Celui-ci ouvrit les yeux, les promena deux
+ou trois secondes au-dessus de lui vers les
+cloches dont l’airain grondait mollement à la
+caresse sonore de l’air vif, puis les referma
+d’un clignement brusque, sans doute terrassé
+par une nouvelle syncope.</p>
+
+<p>— Il va falloir le descendre en douceur, dit
+messire Guéguen… Nous le sauverons, je l’espère.</p>
+
+<p>Puis, s’adressant au sacristain :</p>
+
+<p>— Çà, Jannou, est-ce qu’il aurait eu quelque
+contrariété au cours de sa quête, par hasard ?</p>
+
+<p>— Pas que je sache, monsieur le recteur.</p>
+
+<p>— Quelle raison a-t-il donc pu avoir, selon
+vous, d’attenter ainsi à ses jours ?</p>
+
+<p>— Si vous voulez mon idée, fit à mi-voix
+le sacristain, Gapit, depuis que vous l’avez
+nommé sonneur, n’était plus naturel.</p>
+
+<p>— Quoi ? Qu’est-ce que vous avez remarqué
+chez lui de pas naturel ?</p>
+
+<p>Jannou se frotta le bout du nez :</p>
+
+<p>— Son amour pour ses cloches, monsieur le
+recteur…, car elles étaient devenues les
+siennes, et non plus celles de la paroisse. Il
+ne parlait que d’elles, ne vivait que pour elles.
+Demandez-lui, s’il en réchappe, combien de
+fois je lui ai répété : « Gapit, tu te plais trop
+avec les cloches. Cela te portera malheur »…
+Les cloches, c’est comme les sirènes : qui leur
+donne son âme, leur livre aussi, tôt ou tard,
+son corps par-dessus le marché… Gapit Quesseveur
+refusait de le croire… N’empêche qu’à
+l’heure qu’il est, monsieur le recteur, sans
+vous, sans votre oraison…</p>
+
+<p>— C’est bon, c’est bon, interrompit messire
+Guéguen. Pour un peu, à vous entendre, ce
+seraient les cloches qui auraient essayé de
+pendre le sonneur. Enfin, l’essentiel est qu’elles
+n’y aient pas complètement réussi… Veillez
+à la descente, mes braves ! continua-t-il, en se
+tournant vers les deux artisans.</p>
+
+<p>Ceux-ci soulevèrent Gapit, l’un par les aisselles,
+l’autre par les jambes, et, précédés du
+sacristain, qui n’avait pas négligé de s’emparer
+de la corde, ils s’engouffrèrent avec leur faix
+humain dans le noir de l’escalier. Le recteur se
+disposait à s’y aventurer derrière eux, lorsqu’il
+avisa, traînant sur le parquet, une enveloppe
+de lettre, tombée là comme un message d’en-haut.
+Il se baissa pour la ramasser. Elle était
+toute constellée de pains à cacheter multicolores
+et exhibait, au recto, en guise de suscription,
+cette formulette d’écolier :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Celui qui ce papier trouvera</div>
+<div class="verse">A Gapit Quesseveur le rendra,</div>
+<div class="verse">Et surtout point ne le lira,</div>
+<div class="verse">Sinon en enfer il ira.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>— Voilà une défense riche de promesses, se
+dit le vieux prêtre. Enfreignons-la donc sans
+scrupule, malgré les foudres dont elle nous
+menace.</p>
+
+<p>Et, joignant l’acte à la parole, il fit sauter les
+cachets.</p>
+
+<p>Ce qu’il trouva, ce fut une de ces médiocres
+« images de première communion » où sont
+représentés des enfants bien sages et très endimanchés,
+s’agenouillant à la Table sainte pour
+y recevoir l’Eucharistie. Elle était fanée, jaunie,
+cette image, vieille déjà de près de douze ans ; — mais,
+pour subsister encore presque intacte,
+de quels soins pieux n’avait-elle pas dû être
+l’objet ! Au dos, une plume maladroite avait
+tracé, en des caractères d’une application laborieuse,
+cette dédicace : « A mon camarade de
+catéchisme (<i>sic</i>), Gapit Quesseveur, souvenir de
+nos Pâques ». Et c’était signé : « Jeanne-Louise
+Mével, du Kergoz, paroisse de Garlan, arrondissement
+de Morlaix, Finistère. »</p>
+
+<p>— Tiens ! tiens ! tiens !… se récria sur trois
+intonations différentes le recteur.</p>
+
+<p>Ces quatre lignes, dans leur brève simplicité,
+venaient de lui en apprendre plus long que
+tous les radotages de cet imbécile de Jannou.</p>
+
+<p>Ses regards allèrent de la petite image puérile
+au levier de la grosse cloche, veuf de sa
+corde ; plongèrent à plus de cent pieds au dessous
+de lui dans le terroir onduleux, strié de
+vallons, bosselé de collines, dont il était le
+maître spirituel ; s’attardèrent un moment sur
+les toits du Kergoz, reconnaissables, dans le
+fouillis des verdures, à leurs cheminées
+blanches, dorées de soleil ; puis se perdirent au
+fond du ciel vaste, du jeune ciel velouté d’avril,
+tendu comme une soie immense sur les lointains
+resplendissants.</p>
+
+<p>— Vos voies, Seigneur, sont impénétrables,
+murmura-t-il en inclinant sa toison de boucles
+grises où la tonsure luisait comme une fontaine
+parmi des saules.</p>
+
+<p>Et, après avoir logé la précieuse enveloppe
+dans la ceinture de sa soutane, il descendit.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Gapit Quesseveur fut pendant trois semaines
+entre la vie et la mort. Et, pendant trois semaines,
+Jeanne-Louise Mével ne bougea pour
+ainsi dire pas d’auprès du lit-clos où il se débattait
+en proie à d’effrayants accès de délire,
+suivis d’étranges torpeurs encore plus effrayantes.</p>
+
+<p>Dès le samedi, sur le soir, elle s’était présentée
+chez Gritta la veuve.</p>
+
+<p>— Je viens de la part de monsieur le recteur,
+avait-elle dit sans autre explication.</p>
+
+<p>Et elle s’était installée à demeure au chevet
+de Gapit. Détermination qui ne parut singulière
+à personne dans la bourgade, puisque
+cependant l’homme de Dieu l’avait inspirée et
+que Pierre Mével lui-même, loin de s’en montrer
+mécontent, s’y associait, à sa manière, en
+attelant tous les seconds jours son tilbury vert-pomme
+pour aller à Morlaix quérir le docteur.
+Car, cette fois, on n’eut point recours à la
+rebouteuse de Plougaznou, ni non plus aux
+onguents variés des matrones, conseillères
+habituelles de Gritta.</p>
+
+<p>— A d’autres maux il faut d’autres remèdes,
+avait déclaré Jeanne-Louise, dès l’abord, avec
+une autorité douce, mais ferme.</p>
+
+<p>Sur le banc-dossier s’alignèrent de menues
+fioles aux étiquettes inintelligibles, que la jeune
+fille manipulait seule. Les élixirs contenus
+dans leurs flancs avaient-ils une vertu plus
+efficace que l’eau du Rélecq ou celle de Saint-Laurent-du-Pouldour ?
+Ce qui est sûr, c’est
+qu’un matin, — un joli matin de mai, sentant
+la menthe et le chèvrefeuille, — la fièvre
+céda. Le médecin, après un rapide coup d’œil
+sur le malade qui reposait comme un enfant,
+annonça qu’on entrait dorénavant dans la période
+réparatrice.</p>
+
+<p>Gapit Quesseveur était sauvé.</p>
+
+<p>Tout Garlan, que le drame avait passionné,
+bien qu’il n’en soupçonnât point les vraies
+causes, tout Garlan poussa un soupir de soulagement,
+comme si les destinées de la paroisse
+eussent été liées à celles du sonneur. Mais
+nulle action de grâces n’égala en ferveur celle
+que Jeanne-Louise Mével entonna dans le
+secret de ses pensées.</p>
+
+<p>Le docteur n’eut pas plus tôt pris congé
+qu’elle dit à la vieille Gritta, d’une voix qui
+s’efforçait de rester calme, mais où tremblotaient
+des sanglots :</p>
+
+<p>— Maintenant que votre fils est hors de
+danger, il est plus que temps que je m’en
+retourne chez nous, où les choses du ménage
+sont un peu à l’abandon. D’ailleurs, Gapit ne
+tardera pas à recouvrer son entendement, et
+l’avis de monsieur le recteur est que je m’éloigne
+avant qu’il ne regarde autour de lui, de peur
+que, pour une raison ou pour une autre, la
+vue d’une étrangère dans la chambre ne lui
+donne une brusque émotion… Avec les malades
+de son espèce, il suffit d’un rien, et tout est à
+recommencer… Il ne faut même pas qu’il sache
+que je l’ai soigné, comprenez-vous ? Ne prononcez
+pas mon nom la première… Il y a
+peut-être en lui des choses dont il n’est pas
+bon qu’il se souvienne trop vite. Laissez-le se
+chercher, se rappeler… Si, alors, il s’informe
+de moi, mais à cette condition seulement, vous
+lui remettrez, s’il vous plaît, la lettre que je
+m’en vais incontinent lui faire.</p>
+
+<p>— Qu’il en soit selon votre volonté et celle
+de messire Guéguen, répondit avec componction
+l’excellente femme qui, depuis l’« accident »
+de Gapit, vénérait en l’héritière du
+Kergoz une incarnation de la bonté céleste,
+l’ange même du dévouement.</p>
+
+<p>La burette d’encre et la plume dont le médecin
+se servait pour libeller ses ordonnances
+étaient sur la table. Jeanne-Louise tira de la
+devantière de son tablier la feuille de papier à
+bordure bleue qu’elle s’était procurée chez l’institutrice
+du village et, de sa main la plus posée,
+elle écrivit :</p>
+
+<p>« Ceci, Gapit Quesseveur, est pour vous
+donner à connaître que, le lendemain du jour
+où je vous fis, sans le vouloir, une peine si
+grande, monsieur le recteur vint au Kergoz
+m’apporter l’image qui est sous ce pli. « S’il
+meurt, me dit-il, épinglez-la au mur près de
+votre bénitier, afin que, matin et soir, elle vous
+fasse souvenir de prier pour son âme. S’il
+survit, eh bien ! votre cœur vous conseillera
+si vous devez la garder ou la rendre. » Merci à
+Dieu, vous survivrez, Gapit. Je vous la restitue
+donc. Ainsi me l’a conseillé mon cœur.
+Mais, après ce que vous avez souffert à cause
+de moi, le vôtre n’aura-t-il pas changé d’intentions ?
+Selon ce qu’il vous dictera, je serai votre
+heureuse ou votre malheureuse servante. »</p>
+
+<p>Et elle signa, en gros caractères, comme
+jadis, au temps de leurs amours enfantines :</p>
+
+
+<p class="sign"><span class="blk">» <span class="xsmall">JEANNE-LOUISE MÉVEL</span>,<br>
+<i>du Kergoz, paroisse de Garlan</i>. »</span></p>
+
+
+<hr>
+
+
+<p>Un quart d’heure plus tard, après une courte
+visite au presbytère, elle dévalait, vive comme
+l’espérance, la pente caillouteuse du chemin
+creux que, trois semaines auparavant, Gapit
+Quesseveur avait gravi comme un calvaire,
+l’âme triste jusqu’à la mort…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Cinq jours passèrent, — cinq jours longs
+comme des éternités pour l’attente angoissée
+de la jeune fille, cinq jours pendant lesquels
+tout son être flotta comme en dérive, ballotté
+entre la confiance et le doute… Si, pourtant,
+il n’allait plus vouloir d’elle, à présent ! Si elle
+ne pouvait plus être à ses yeux qu’un objet
+d’horreur et d’exécration, après l’abominable
+péché qu’il avait failli consommer pour l’amour
+d’elle ?…</p>
+
+<p>A quoi Pierre Mével objectait en son verbe
+rude, tout pétri d’orgueil paysan :</p>
+
+<p>— Il faudrait voir ça, par exemple, qu’un
+sonneur de quatre sous fût assez benêt pour
+garder rancune à l’unique héritière du Kergoz !…</p>
+
+<p>L’argument, loin d’apaiser les craintes de
+Jeanne-Louise, les exaspérait.</p>
+
+<p>— Ce benêt-là, songeait-elle, vous a dit
+naguère : « Je ne veux pas de votre argent ! »
+Pourquoi ne me dirait-il pas aujourd’hui : « Je
+n’ai plus que faire de votre tendresse » ?</p>
+
+<p>Et ses affres la ressaisissaient de plus belle.</p>
+
+<p>A la sixième aube, elle n’y tint plus.</p>
+
+<p>— Il en sera ce qui sera, mais j’en aurai le
+cœur net.</p>
+
+<p>Elle revêtit son châle à franges, comme pour
+un « pardon », ajusta sur ses cheveux, lissés en
+bandeaux, sa coiffe la plus fine dont les barbes
+palpitaient à ses tempes comme deux ailes,
+descendit l’escalier sur ses bas, pour ne donner
+l’éveil à personne dans la maison encore endormie,
+puis, ayant chaussé ses « claques » auprès
+du seuil, se dirigea d’un pas résolu vers le bourg.</p>
+
+<p>Elle touchait à la mi-route, quand les premières
+notes de l’Angélus saluèrent le soleil
+naissant. En dévote « fille de Marie », elle se
+mit à réciter l’<i lang="la" xml:lang="la">Ave</i> ; mais, subitement, les versets
+latins se figèrent à ses lèvres. Comme le
+samedi de malheur où Gapit avait tenté de se
+périr, la sonnerie matinale, ses claires volées à
+peine dispersées dans le ciel, venait, presque
+sans transition, de s’alourdir en glas.</p>
+
+<p>Qui donc était mort à Garlan ?</p>
+
+<p>Une idée terrible, une idée folle traversa l’esprit
+de Jeanne-Louise.</p>
+
+<p>— Seigneur Dieu ! Pourvu que ce ne soit
+pas lui !…</p>
+
+<p>Et il lui sembla que les coups funèbres tombant
+deux par deux lui tintaient fatidiquement
+aux oreilles :</p>
+
+<p>— C’est lui !… c’est lui !…</p>
+
+<p>Elle essaya de courir, aiguillonnée par une
+soif impérieuse de savoir… Mais ses jambes se
+dérobaient sous elle. De faiblesse elle dut s’appuyer
+au talus, le front moite, le sein battant.
+Et voici qu’elle n’eut plus envie de rien, sinon
+de mourir là, sur l’heure, afin que son corps
+fût joint à celui de Gapit et qu’on dît d’eux,
+comme dans la complainte d’« Isabelle Le
+Cam » :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">Ils ont partagé la même fosse,</div>
+<div class="verse">S’ils n’ont point partagé le même lit…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Un bruit de pieds nus dévalant au galop vers
+elle vint l’arracher à sa prostration. Elle feignit
+de reprendre sa marche. Du fond de la
+ténèbre verte, toute criblée de gouttes de
+lumière, une petite forme humaine, pelotonnée
+dans son élan, déboula comme un lièvre. Pour
+un peu, le gamin buttait contre elle. Alors seulement,
+elle reconnut Dorik Mélégan, l’acolyte.
+D’une voix saccadée, qui s’étouffait dans
+sa gorge, elle lui demanda, à brûle-pourpoint :</p>
+
+<p>— C’est moi que tu cherches ? Gapit est
+mort ?</p>
+
+<p>Et comme l’enfant de chœur ne disait mot,
+ahuri, l’haleine coupée :</p>
+
+<p>— Parle, au nom du Christ !… Parle !…</p>
+
+<p>— Gapit ? s’exclama-t-il enfin, avec un rire
+fendu de guingois dans sa face de pleine lune,
+saupoudrée de taches de rousseur, — Gapit ?
+mais c’est lui-même qui m’envoie vous dire
+d’arriver, d’arriver vite… Et il n’est pas en
+volonté de mourir, non-da !… Celle qui a trépassé
+cette nuit, c’est…</p>
+
+<p>Jeanne-Louise n’en écouta pas davantage.
+Que lui importait qui avait trépassé, du moment
+que Gapit Quesseveur était en vie et qu’il
+souhaitait de la revoir !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>— Vous êtes bien faraude pour un jour
+semainier, Jeanne-Louise.</p>
+
+<p>Elle répondait vaguement de la tête aux propos
+des commères qui la bonjouraient d’un côté
+à l’autre de la place. Encore qu’elle eût ralenti
+son pas, elle avait l’air de glisser au-dessus du
+sol, soulevée comme par un fluide.</p>
+
+<p>La porte des Quesseveur baillait toute large,
+à l’extrémité du courtil, foisonnant d’herbe
+folle, ou, comme un blanc bouquet de mariée,
+le sureau déjà fleurissait. Près de franchir le
+seuil, la fille du Kergoz s’arrêta défaillante,
+prise d’une sorte de vertige de toute l’âme,
+dans l’émotion de cette minute suprême. Mais,
+avec la mystérieuse divination des malades — et
+des amoureux, — Gapit avait pressenti son
+approche.</p>
+
+<p>Il appela comme en songe :</p>
+
+<p>— Jeanne-Louise !…</p>
+
+<p>Elle entra.</p>
+
+<p>Un rayon de soleil, filtré par l’écartement des
+rideaux de grosse percaline qui garnissaient la
+fenêtre, sabrait d’une étincelante lame d’or la
+pénombre religieuse du logis. Des flammes
+roses s’allumaient de-ci de-là dans les luisants
+des vieux meubles. La chanson discrète d’un
+rouet décelait seule la présence de Gritta la
+veuve, dans l’angle le plus obscur de la pièce,
+là où s’entassaient, en hiver, les fagots d’ajonc.</p>
+
+<p>De son lit, Gapit tendit la main à Jeanne-Louise,
+qui la pressa légèrement. Ce furent, en
+cet instant solennel, toutes leurs effusions.
+L’héritière s’assit sur le banc-dossier où elle
+avait passé tant de veilles, expié tant de
+remords, agité tant de rêves. Elle n’osait attacher
+ses yeux sur Gapit. Lui, en revanche,
+l’enveloppait, la couvait tout entière du regard
+profond et chaud de ses prunelles pâlies. Et il y
+avait entre eux un silence plein de choses
+ineffables, une communion enchantée.</p>
+
+<p>Le jeune homme, à la fin, prit la parole :</p>
+
+<p>— Ainsi, murmura-t-il d’un ton si faible
+qu’on eût dit un souffle, ainsi, c’est vrai que tu
+consens à être mienne ?</p>
+
+<p>Instinctivement et sans effort, il revenait
+avec elle au tutoiement de leur enfance. Elle
+répondit, les paupières toujours baissées :</p>
+
+<p>— Oui, Gapit.</p>
+
+<p>Il respira longuement ; puis, après une
+pause :</p>
+
+<p>— Et tu n’auras pas honte de moi, infirme,
+maléficié…, plus maléficié encore, peut-être,
+qu’avant le… le retour des cloches ?</p>
+
+<p>Elle dit avec une assurance tranquille, et en
+le dévisageant bien en face, cette fois :</p>
+
+<p>— Non, Gapit.</p>
+
+<p>— Tu es une brave, Jeanne-Louise Mével,
+comme il y en a peu.</p>
+
+<p>Et, la voix vibrante d’une énergie concentrée,
+il continua :</p>
+
+<p>— Mais je peux te le dire maintenant : grâce
+à toi, Jeanne-Louise, il sera aussi sain, aussi
+droit…, oui, aussi droit, tu m’entends, que le
+plus fier luron de la paroisse, celui qui, le soir
+de tes noces, mènera le jabadaw avec toi sur
+l’aire à battre du Kergoz !…</p>
+
+<p>Elle avait levé vers lui des yeux inquiets, se
+demandant s’il ne parlait pas encore dans le
+délire de la fièvre.</p>
+
+<p>Il pénétra son sentiment.</p>
+
+<p>— Tu crois que je divague, ou que je débite
+un conte de fées. C’est pourtant la vérité vraie.
+Je sens bien que, depuis un mois, mon corps
+n’est plus le même. Je suis comme si l’on
+m’avait mis des ressorts tout neufs, à la place
+des autres qui étaient cassés… Tiens, pas plus
+tard que la nuit dernière, j’en ai fait l’épreuve.
+Pendant que ma mère dormait, je suis descendu
+de mon lit et, sur ce banc où te voilà, je
+me suis campé tout debout… Juge de ma joie :
+je n’étais plus noué ; j’avais les membres aussi
+souples qu’un poulain de chez toi… Et comment
+cela est-il advenu ? Par toi, Jeanne-Louise,
+parce que j’ai voulu mourir à cause de toi…
+Là où j’allais chercher la mort, tu m’as fait retrouver
+la vie, toute la vie, Jeanne-Louise,
+comme au temps où je te dénichais des oiseaux
+dans les arbres du Kergoz… Vois plutôt !</p>
+
+<p>D’un mouvement brusque il s’était dressé
+sur son séant et, avant que la jeune fille, stupéfaite,
+eût pu tenter un geste pour le retenir, il
+était assis auprès d’elle, sur le banc-dossier,
+habillé du tricot de laine et du pantalon de bure
+qu’il avait lui-même tirés de l’armoire, à
+l’insu de Gritta, dans la nuit.</p>
+
+<p>La crise meurtrière dont il achevait de sortir
+victorieux l’avait, en effet, labouré, retourné,
+renouvelé, transfiguré de fond en comble. Des
+ruines de l’ancien Gapit, un Gapit intact avait
+surgi, hâve encore et décharné, mais d’aplomb,
+avec la mine fière d’un jeune lutteur qui viendrait
+de promener autour de l’arène le mouton,
+prix du combat.</p>
+
+<p>Jeanne-Louise qui n’osait en croire ses yeux
+lui souriait, muette, pétrifiée. Il se pencha sur elle
+et, la serrant contre lui d’une étreinte ardente :</p>
+
+<p>— Tu as fait ce miracle, douce jolie !…</p>
+
+<p>— Il n’y a de miracles que de la part de
+Dieu ! lança du dehors, par la porte ouverte,
+une voix semi-joviale, semi-bougonnante.
+C’était messire Guéguen qui, renseigné par
+Dorik Mélégan, s’offrait, à l’issue de sa messe
+basse, le plaisir de contempler son œuvre, en
+surprenant ses deux catéchistes d’autrefois dans
+leur premier tête-à-tête de fiancés.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Au prône du dimanche suivant, qui était le
+troisième dimanche d’avant la Pentecôte, les
+gens de Garlan furent officiellement avertis
+qu’« il y avait promesse de mariage entre
+Agapit Quesseveur, du bourg, et Jeanne-Louise
+Mével, de la tenue du Kergoz ».</p>
+
+<p>— Les personnes qui connaîtraient quelque
+empêchement à cette union, ajouta le recteur,
+selon la formule canonique, sont dans l’obligation
+de nous le révéler, sous peine d’encourir
+les foudres de l’Église.</p>
+
+<p>Il ne se trouva pas d’empêchement valable,
+paraît-il, car c’est de la bouche du propre fils
+de Jeanne-Louise Mével et d’Agapit Quesseveur
+qu’ont été recueillis, en terroir morlaisien,
+les détails de cette véridique histoire.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">LA BARRIQUE D’OR</h2>
+
+<p class="dedic">A Théophile Deyrolle.</p>
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>C’était en pleine saison de la sardine, un
+soir de juillet. Les barques rentraient une à
+une, tournaient le musoir du môle et, dans un
+ébrouement sonore de voiles brusquement abattues,
+venaient se ranger le long des quais de
+l’arrière-port, en s’étirant comme des bêtes
+lasses à l’heure accoutumée du repos.</p>
+
+<p>Ces retours de pêche, durant les mois productifs,
+sont la fête quotidienne et pourtant
+toujours nouvelle des petites cités de la mer.
+Comme dans les villes de l’intérieur on se transporte
+à la gare pour voir passer les trains, ici
+l’on se donne rendez-vous sur la cale pour
+assister à l’arrivée des bateaux. C’est un spectacle
+dont on ne se rassasie jamais. Il a quelque
+chose de joyeux et de solennel tout ensemble, de
+majestueux et de captivant. On dirait d’une caravane
+immense, d’une espèce de fantasia nautique,
+somptueusement bariolée, évoluant, aux derniers
+feux du soleil, sur la tranquille splendeur des
+eaux. Les larges misaines, rougies au tan, s’enflamment
+comme des pourpres, les focs et les
+trinquettes irradient comme des boucliers, les
+filets, bleus ou mauves, séchant le long des mâts,
+semblent des écharpes aériennes, piquées à des
+pointes de lances, et il n’est pas jusqu’aux
+dures faces boucanées des matelots qui, magnifiées
+par le couchant, n’évoquent les héros
+des grandes flibustes, la race ardente des conquistadors.</p>
+
+<p>L’accostage terminé, lorsque les chaloupes
+déversent à terre leurs myriades de poissons
+étincelants, les femmes qui les empilent à
+mesure dans des corbeilles ont l’air de brasser
+un butin barbare, une féerique provende de
+nacre, d’émeraude et de saphir, échappée de
+quelque conte des Mille et une Nuits.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce soir-là, il y avait des ribambellées de
+monde sur les quais. Les filles surtout étaient
+en nombre. La marée montante ayant coïncidé
+avec la clôture du travail de jour dans les
+usines, des bandes de « friteuses » allaient et
+venaient, se tenant, comme à leur habitude,
+par la taille, la hanche provocante, l’œil égrillard
+et le parler gras. Presque toutes avaient,
+parmi les pêcheurs, qui un frère, qui un
+« promis », dont elles guettaient le débarquement,
+pour regagner en leur compagnie les
+quartiers pullulants de la haute ville. Leurs
+sandales de bois cliquetaient sur le granit visqueux,
+diamanté d’écailles ; leurs appels, leurs
+éclats de rire, leurs quolibets jetés à plein gosier
+se croisaient dans l’air vibrant.</p>
+
+<p>Cent vingt, cent cinquante chaloupes avaient
+défilé, accueillies de questions ou de lazzis,
+quand, à l’approche de la cent cinquante et
+unième, une rumeur s’éleva, grandit, se propagea
+de groupe en groupe à travers la foule.
+Il était arrivé quelque chose à bord de l’<i>Espère-en-Dieu</i>…</p>
+
+<p>Quoi ? on ne savait pas très bien, mais ce
+devait être grave… Des deux matelots de
+l’équipage, l’un, disait-on, était à moitié mort,
+et l’autre ne valait guère mieux… Le patron
+avait le crâne fendu… Seuls, le novice et le
+mousse étaient à peu près intacts, — et encore !…</p>
+
+<p>Bref, un hôpital flottant.</p>
+
+<p>Et les suppositions, les conjectures pessimistes
+de pleuvoir.</p>
+
+<p>— Sûr qu’ils auront eu un attrapage avec
+les Gâvrais !…</p>
+
+<p>— Ou avec les thoniers de Groix… Ils
+s’imaginent que la mer est à eux, ces Grésillons !</p>
+
+<p>Désir Fauquet, — un second-maître retraité
+qui avait gardé sur le cœur l’amertume de
+Fachoda, — émit l’hypothèse, tout de suite préférée,
+d’un conflit international :</p>
+
+<p>— Vous verrez que c’est quelque rôdeur
+anglais qui leur aura tiré dessus.</p>
+
+<p>Les têtes sont chaudes à Concarneau, ce
+petit Marseille de l’occident. Déjà l’on parlait
+de barricader les portes de la Ville-Close où
+fume encore, après quatre cents ans, le souvenir
+des guerres de la Ligue… Du moins décida-t-on
+d’avertir le syndic de la marine. Et l’on
+attendit…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>L’<i>Espère-en-Dieu</i>, cependant, s’amarrait à
+l’un des anneaux du môle. Tout n’était pas
+fiction dans les bruits qui l’avaient devancé. Il
+ne ramenait pas de cadavres, non ; mais, à
+n’en pas douter, il y avait de fortes avaries
+humaines…</p>
+
+<p>Ce fut le patron qui se hissa le premier à
+terre.</p>
+
+<p>Il avait une oreille déchirée, les pommettes
+boursouflées, crevassées et violacées, comme
+de vraies pommes, la vareuse en lambeaux. Un
+mouchoir, tordu en compresse hâtive et imbibé
+d’eau de mer, lui bandait les deux tiers du
+front.</p>
+
+<p>Il fonça, tête baissée, dans les curieux :</p>
+
+<p>— Arrière, tas de veaux !… Place !</p>
+
+<p>Le syndic, accouru, tenta de lui arracher des
+explications :</p>
+
+<p>— Eh bien ! quoi, Tostivin ?… Qu’est-ce qu’il
+y a eu ?… Vous vous êtes donc cognés ?…</p>
+
+<p>— Vous pouvez le dire, grogna le sardinier
+en bousculant quatre ou cinq spectateurs.
+Chacun en a pris pour son compte… Oh ! mais,
+continua-t-il avec un accent de défi,
+l’affaire n’est pas terminée… Je n’en démordrai
+pas… Ils veulent qu’on aille chez le commissaire :
+on ira chez le commissaire !…</p>
+
+<p>— Qui ? ils ?</p>
+
+<p>— Crotte !… Qui voulez-vous que ça soit
+sinon ces deux andouilles ?</p>
+
+<p>Il désignait du geste, au-dessous de lui, les
+deux matelots demeurés dans l’embarcation, et
+qui, penchés sur un seau, ne montraient que
+l’envers de leurs personnes.</p>
+
+<p>Puis, les apostrophant :</p>
+
+<p>— Hé, Miroux !… Hé, Tréfentec !… Est-ce
+que vous y êtes, enfin ?… C’est pas le moment
+de caler, peut-être !…</p>
+
+<p>Les deux hommes secouèrent leurs nuques
+dégouttelantes.</p>
+
+<p>Oh ! Ils n’avaient ni l’un ni l’autre l’intention
+de caler… Ce qui était dit était dit… Seulement,
+nom d’une chique ! encore fallait-il
+leur donner le temps de se débarbouiller un
+peu…</p>
+
+<p>Le fait est qu’ils en avaient joliment besoin !
+Ils n’étaient que plaies et bosses, la figure
+marbrée d’ecchymoses, le nez tuméfié, la peau
+zébrée de sillons sanglants que l’ablution
+saline devait irriter à vif.</p>
+
+<p>— Ah çà ! intervint pour la seconde fois le
+syndic, qui diable est-ce qui vous a tous mis en
+cet état ?</p>
+
+<p>Mais sa voix fut couverte par celle de Tostivin,
+pestant contre les lenteurs visiblement
+calculées des deux matelots.</p>
+
+<p>— Comme si vous ne vous frotteriez pas
+aussi bien le cuir après, capons que vous
+êtes !… Tant pis ! Si vous ne venez pas, moi je
+vais.</p>
+
+<p>— Minute ! On y va, sacrédié ! bougonnèrent-ils
+sans grande conviction, tout en s’essuyant
+le visage dans les voiles que le novice et le
+mousse achevaient de carguer.</p>
+
+<p>Rappropriés à la « six-quat’-deux », ils gravirent
+les échelons d’accès.</p>
+
+<p>— En route ! fit Tostivin.</p>
+
+<p>Ils lui emboîtèrent le pas. Non plus que leur
+chef de file, ils ne paraissaient d’humeur à se
+répandre en confidences, et la foule, déçue,
+allait être condamnée à se disperser sans avoir
+rien appris, quand, à la faveur du remous
+creusé par les trois pêcheurs, une « friteuse »
+qui, depuis quelques instants, jouait des coudes
+pour tâcher de les joindre parvint à se couler
+jusqu’à Joachim Miroux.</p>
+
+<p>C’était Léontine Capdevert, sa promise. Ils
+n’« espéraient » que d’avoir touché le gain de
+la saison pour se mettre en ménage. Même
+qu’ils avaient retenu leur logement, à partir de
+la Saint-Michel, dans la maison qui est avant
+l’atelier Deyrolle, sur le chemin de Beuzec-Concq…</p>
+
+<p>Elle avait agrippé par le bras le jeune marin
+qui ne témoignait aucun enthousiasme de cette
+rencontre ; et, le regardant sous le menton :</p>
+
+<p>— Ce n’est pas pour te flatter, mon cher,
+mais ce que tu as l’air d’une vilaine viande de
+boucherie !…</p>
+
+<p>Il ne releva pas le compliment, se contenta
+de répondre, l’esprit absent, tout à son idée :</p>
+
+<p>— N’empêche que nous avons la vérité avec
+nous, moi et Gab Tréfentec… Et, jusque devant
+le commissaire, j’en donnerais ma tête à
+couper…</p>
+
+<p>— Tu peux en parler, de ta tête !… Si ça
+n’est pas une abomination !… Vous étiez donc
+archi-soûls d’eau-de-vie, que vous vous êtes
+entre-tués comme ça ?</p>
+
+<p>— Non, c’est à cause d’une barrique d’or que
+c’est venu.</p>
+
+<p>Une barrique d’or !… De stupeur, la Concarnoise
+lâcha le bras du matelot, de quoi celui-ci
+profita sur-le-champ pour courir après ses compagnons
+qui, pendant ce colloque, l’avaient distancé.
+Si bien qu’à toutes les questions dont
+elle fut immédiatement assaillie Léontine Capdevert
+ne put répondre qu’une chose : c’est
+qu’il y avait une barrique d’or dans l’histoire.</p>
+
+<p>C’en fut, du reste, assez.</p>
+
+<p>Le propos vola de bouche en bouche, merveilleux
+oiseau de chimère, enrichi, à chaque
+essor, d’un plumage plus ample et plus éclatant.
+Un des caractères spécifiques de l’imagination
+occidentale, c’est, en même temps que sa
+mobilité toujours en éveil, son extraordinaire
+puissance de réalisation. Ces simples mots :
+« une barrique d’or » agirent dans les cerveaux
+à la manière d’un précipité, suffirent à y déterminer
+une nouvelle cristallisation idéale. Adieu,
+les Gâvrais et les thoniers de Groix ! Le second-maître
+Fauquet, lui-même, ne s’obstina
+pas davantage dans la hantise anglaise, et les
+portes de la Ville-Close, rouillées depuis des
+siècles sur leurs gonds, demeurèrent paisiblement
+ouvertes, comme celles du temple de
+Janus. La barrique d’or ! Il n’y en avait plus
+que pour la barrique d’or !…</p>
+
+<p>Vous eussiez juré que les gens la voyaient,
+l’entendaient rouler pesamment devant eux,
+retentissante de tous les trésors enfermés dans
+ses flancs, et que c’était elle qu’ils escortaient
+comme en triomphe, tandis que, délaissant les
+quais, désormais sans charme, ils refluaient en
+houles vers la place où, dans l’ombre des
+ormes, allongée par le soir, se dressaient les
+bureaux du Commissariat de l’inscription maritime,
+le principal monument de Concarneau,
+avec le laboratoire des pêches et le vivier aux
+langoustes.</p>
+
+<p>Surpris de cette invasion soudaine de badauds,
+les boutiquiers, en train d’accrocher leurs contrevents,
+écarquillaient les yeux, s’informaient :</p>
+
+<p>— Mais, qu’est-ce qu’il y a aussi donc ?</p>
+
+<p>— Comment ? Vous ne savez pas ?… Une barrique
+d’or, monsieur Pouliquen !… Ceux de
+l’<i>Espère-en-Dieu</i> qui ont trouvé une barrique
+d’or !</p>
+
+<p>— Pas possible !…</p>
+
+<p>— C’est si vrai qu’ils sont en ce moment au
+commissariat, à faire leur déclaration.</p>
+
+<p>— Une barrique d’or, que vous dites ?… Vous
+ne confondez pas avec une barre d’or ?</p>
+
+<p>— Non, non, une barrique… ce qui s’appelle
+une barrique…</p>
+
+<p>— Vous l’avez vue ?</p>
+
+<p>Vue ? Pas à proprement parler, mais, mon
+Dieu, c’était tout comme, puisqu’on tenait la
+chose de Joachim Miroux, lequel n’aurait pas
+été mentir à sa bonne amie, n’est-ce pas ?…</p>
+
+<p>D’autres survenaient, plus affirmatifs :</p>
+
+<p>— Elle est dans le bateau, savez-vous ?…
+C’est pour ça que le novice et le mousse n’ont
+pas débarqué, qu’ils sont restés de faction à
+bord.</p>
+
+<p>Et, le mirage opérant avec une vertu croissante,
+les détails se précisèrent. On donna les
+dimensions de la barrique, on en évalua la
+jauge. Bientôt on fut même quasiment fixé sur
+les circonstances dans lesquelles s’était faite
+la trouvaille. C’était Joachim Miroux, paraît-il,
+qui en ramenant son filet avait senti une résistance,
+comme d’un corps lourd. Alors, il avait
+crié Gab Tréfentec pour lui prêter la main en
+douceur ; et la barrique avait émergé. Par
+exemple, ça n’avait pas été commode de l’arrimer
+dans la chaloupe. Elle pesait le tonnerre de Dieu,
+vous pensez !… Mais aussi quelle stupéfaction — et
+quelle jubilation, — quand le patron
+avait fait sauter la bonde !… Ils s’attendaient
+à voir jaillir n’importe quoi de liquide, de l’eau-de-vie,
+du tafia, mettons, si vous voulez, du vin
+des îles, à moins que ce ne fût tout bêtement
+du pétrole, comme l’autre année, à Penmarc’h,
+où tout le pays eut la colique d’en avoir bu…
+Eh bien, non ! ce qui avait coulé, ç’avait été de
+l’or, du bel or fauve, clair et tintant, un ruissellement
+de jaunets !…</p>
+
+<p>— Des piastres, je gage, ou encore des roupies,
+suggérait le <i>cap’taine</i> Guével, un ancien
+long-courrier qui, ayant bourlingué sur toutes
+les mers, se piquait de connaître les noms des
+monnaies dans toutes les langues.</p>
+
+<p>Et il ajoutait, à l’ébahissement de son auditoire :</p>
+
+<p>— La roupie, à elle seule, vaut près de quarante
+francs de France.</p>
+
+<p>Pour lui, l’aventure ne présentait rien que de
+très normal. Pareille aubaine était arrivée vingt
+fois, non pas à lui, malheureusement, mais
+à des « collègues » avec lesquels il avait fait les
+« quatre cents coups », dans sa jeunesse, et qui
+s’amusaient à frire les louis à la poêle, pour les
+lancer aux gamins… Ces découvertes-là, selon
+lui, s’expliquaient « mathématiquement ». N’allait-on
+pas, un temps fut, chercher des tonnes
+d’or aux Amériques, comme on va aujourd’hui
+chercher des barils de rogue en Norvège ? Et ce
+qu’il en sombrait, de ces navires d’alors, mal
+gréés, mal montés, mal gouvernés ! Tenez, pas
+plus loin qu’à Vigo, sur les côtes d’Espagne, il
+y a toute une flotte ensablée dans les fonds ;
+des richesses immenses dorment là, perdues à
+trois cents brasses ; — un cimetière de milliards,
+de quoi fournir des rentes de roi aux
+mariniers de tout le Ponant. Qu’une de ces
+vieilles carcasses enfouies se disloque, crac ! la
+cargaison, « soulagée », fiche le camp ; les
+courants vous la cueillent, vous la drossent, et,
+comme il y en a plus d’un, de ces courants du
+Golfe, qui porte vers le noroît, vous concevez
+que, si par chance vous jetez le filet au bon
+moment… Voilà ! Ça n’était pas plus malin que
+ça, l’histoire de l’<i>Espère-en-Dieu</i>.</p>
+
+<p>La démonstration était si convaincante et,
+comme disait le <i>cap’taine</i>, si « mathématique »,
+qu’il ne fit plus doute pour personne que la
+barrique d’or « sauvetée » par Miroux ne provînt
+en droite ligne des galions de Vigo.</p>
+
+<p>Quant à la bataille qui s’était livrée autour
+d’elle, il n’était pas besoin d’être grand clerc
+pour en deviner les motifs : discussions de partage,
+évidemment. On savait Tostivin rapace :
+les sous lui collaient à la peau des mains. A plus
+forte raison, les pièces d’or.</p>
+
+<p>— Vous verrez que, sous prétexte qu’il est le
+patron, il aura prétendu s’adjuger la moitié du
+gâteau.</p>
+
+<p>— La moitié ?… Oui, le tout donc !…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Pendant qu’on épiloguait ainsi sur leur cas,
+les trois hommes franchissaient le portail,
+solennel comme un porche d’église, au-dessus
+duquel s’étalait, flanqué de deux ancres peintes,
+le large écriteau du commissariat.</p>
+
+<p>Une antichambre réservée au public précédait
+les bureaux. C’était une pièce vide et triste ;
+aux parois lépreuses des murs s’effiloquaient
+des débris d’affiches officielles ; le parquet
+boueux, humide de l’égouttement des sabots-bottes,
+maculé de taches brunâtres par le jus
+des chiques, sentait la saumure et le champignon
+pourri.</p>
+
+<p>Près de la fenêtre, le gendarme de planton,
+Moreau, que les friteuses avaient surnommé
+Joli-Cœur, sommeillait à demi sur une chaise,
+le képi dans les jambes et la tunique déboutonnée.</p>
+
+<p>L’entrée des trois compères lui fit ouvrir un
+œil, puis l’autre.</p>
+
+<p>— Il n’y a personne, grommela-t-il avec un
+bâillement. Vous ne retiendrez donc jamais
+que les bureaux sont fermés à cinq heures !</p>
+
+<p>— C’est que…, risqua Tostivin.</p>
+
+<p>Moreau, dit Joli-Cœur, s’apprêtait à le balancer,
+lui et ses acolytes ; mais il n’eut pas
+plus tôt remarqué leurs trognes bouffies,
+bleuies, tailladées, sanguinolentes, que, se laissant
+retomber sur sa chaise, il s’esclaffa :</p>
+
+<p>— Ah bien ! mes cocos…</p>
+
+<p>— Oui, acquiesça le patron, à la fois humilié
+et enhardi, on s’est salement astiqué… Est-ce
+que, malgré que ça soit fermé chez vous, on ne
+pourrait pas voir le commissaire ?</p>
+
+<p>— Le commissaire… ha ! ha ! ha !… Il est
+à sa manille, le commissaire… ho ! ho ! ho !</p>
+
+<p>Et, entre deux hoquets :</p>
+
+<p>— Mais ça serait péché qu’il manque ça !…
+Vous êtes trop mignons, les agneaux !… Je
+cours le chercher.</p>
+
+<p>Il rajusta ses grègues, se reboutonna va
+comme je te pousse, et disparut dans une ruelle
+de traverse, toujours pouffant.</p>
+
+<p>Sur le pourtour de la salle régnait un banc
+de bois, usé, lustré par des générations de
+« clients ».</p>
+
+<p>— Ma foi, assiettons-nous toujours, fit Tostivin.</p>
+
+<p>Et, prêchant d’exemple, il s’installa, le dos
+à la fenêtre, tandis qu’à l’autre extrémité s’affalaient
+côte à côte Joachim Miroux et Gab Tréfentec.</p>
+
+<p>Colère de marin crève et passe comme un
+grain, dit le proverbe. Celle de nos trois découvreurs
+d’or en tonne inclinait manifestement à
+l’accalmie, depuis qu’ils avaient mis entre eux
+et le monde extérieur l’enceinte réfrigérante
+du commissariat. Ils commençaient à se demander
+<i lang="it" xml:lang="it">in petto</i> quelle satanée lubie leur avait
+pris de venir s’échouer, comme de stupides
+cachalots, en ce trou morne, alors qu’il eût été
+si sage et si simple de faire la paix devant un
+litre, à l’<i>Assurance contre la soif</i>, chez le père
+Quénec’hdu, ou au <i>Rendez-vous des Mathurins</i>,
+chez la mère Stéphan… Les rires tonitruants
+du gendarme avaient jeté le trouble dans leurs
+esprits ; leur crânerie de tantôt les abandonnait ;
+ils se sentaient piteux et grotesques.</p>
+
+<p>— Nous devons avoir l’air de trois tourtes,
+observa Miroux.</p>
+
+<p>Joignez que le lieu, avec sa nudité, son
+silence, sa moisissure administrative, leur en
+imposait à l’instar d’un prétoire de tribunal, et
+qu’ils n’étaient plus très sûrs, maintenant, que
+leur litige valût d’y être porté. Le commissaire
+était capable d’estimer que la chose ne méritait
+point qu’on le dérangeât… Sans compter qu’on
+l’arrachait à sa manille… Et dam ! s’il était mal
+luné, gare la casse ! Il n’entendait pas tous les
+jours de la bonne oreille, le commissaire…</p>
+
+<p>— Si qu’on s’en allait ? proposa timidement
+la voix de Gab Tréfentec.</p>
+
+<p>— Je sais bien ousqu’on serait mieux qu’ici,
+appuya Miroux.</p>
+
+<p>Le patron se taisait. Mais il tapait du talon,
+comme s’il avait eu des fourmis sous la plante
+des pieds. Au fond, il n’eût pas été fâché de se
+défiler, comme on dit, à l’anglaise. Pourtant,
+il tint bon :</p>
+
+<p>— Quand le vin est tiré, faut le boire.</p>
+
+<p>D’ailleurs, le gendarme de marine rentrait.
+Il n’avait pas eu besoin de trotter jusqu’à l’estaminet
+de l’<i>Hôtel des Touristes</i> : le syndic
+avait déjà fait le nécessaire et prévenu qui de
+droit.</p>
+
+<p>— Ces messieurs seront là dans un instant,
+annonça-t-il avec une gravité où ne se trahissait
+plus la moindre envie de rire, si même il
+n’y perçait une nuance inattendue de politesse
+et quasi de respect.</p>
+
+<p>Sa courte sortie avait incontestablement
+modifié sa conception des choses, et il était
+facile de voir que les trois « cocos » dont il
+s’était tant gaussé tout à l’heure avaient, dans
+l’intervalle, revêtu à ses yeux un prestige qui
+transformait en glorieux stigmates les bouffissures
+multicolores de leurs faces meurtries.</p>
+
+<p>— Eh ! eh ! les amis, fit-il d’un accent pénétré,
+vous ne m’aviez pas dit ça… Vous en
+avez une veine !… Nom d’une giberne, c’est
+pas à nous, de la gendarmerie, qu’il arrivera
+jamais d’être si chançards !…</p>
+
+<p>Les trois hommes s’entre-regardèrent, la
+mine ahurie ; le patron, croyant à quelque
+ironie nouvelle, haussa les épaules, riposta :</p>
+
+<p>— Ne blaguez pas, monsieur Moreau… Des
+coups de poing, ça ne coûte qu’à prendre…
+Ça s’attrape dans la gendarmerie comme dans
+les autres métiers.</p>
+
+<p>— Oh ! mais, pardon !… J’en empocherais
+bien dix fois plus que vous n’en avez reçu…
+Seulement, faudrait aussi le reste avec, patron,
+si ça ne vous fait rien !</p>
+
+<p>— Quoi ? le reste ?</p>
+
+<p>— Oh ! vous m’entendez… Suffit !</p>
+
+<p>Un bruit de pas s’approchait.</p>
+
+<p>— Chut ! Voici le commissaire, souffla le
+gendarme.</p>
+
+<p>Et il se figea dans la posture militaire, la
+main droite au képi. Tostivin, Miroux, Tréfentec
+s’étaient dressés d’un bond, somme mus
+par un même ressort.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Le commissaire traversa la salle, suivi du
+syndic, marcha vers la porte de son cabinet personnel,
+dissimulée dans une encoignure, l’ouvrit,
+puis, se retournant vers les hommes de
+l’<i>Espère-en-Dieu</i>, leur dit avec une familiarité
+joviale dont il n’était guère coutumier :</p>
+
+<p>— Allons, mes braves, venez me conter ça.</p>
+
+<p>Braves, ils ne l’étaient pas beaucoup à cette
+minute, les pauvres diables ! Ils s’ébranlèrent
+cependant, à la queue leu-leu, le patron en tête,
+et, dandinant leurs torses gourds, ils s’avancèrent
+jusqu’au paillasson qui garnissait le seuil
+du sanctuaire, habituellement interdit aux profanes.
+Là, Tostivin s’arrêta, comme devant un
+obstacle insurmontable, une sorte de barrière
+sacrée. Et, pour montrer qu’il avait de l’éducation,
+peut-être aussi pour gagner du temps,
+il se mettait en devoir de quitter ses sabots-bottes,
+lorsque le commissaire, qui avait déjà
+pris place à son bureau, lui cria :</p>
+
+<p>— Ta, ta, ta !… Qu’est-ce que vous faites
+donc ?… Pas tant de cérémonies, s’il vous plaît.</p>
+
+<p>Il poussa la condescendance jusqu’à les prier
+de s’asseoir, — oui, de s’asseoir en sa présence, — et
+sur des sièges de luxe encore, dont jamais
+culottes goudronnées de matelot n’avaient seulement
+frôlé le rotin ! Ils n’en utilisèrent, au
+reste, que le rebord, où ils se perchèrent à
+demi, les bras ballants le long des cuisses, en
+des attitudes contraintes et caricaturales de
+pingouins désorientés.</p>
+
+<p>Le gendarme de marine et le syndic se tenaient
+de chaque côté de la porte, debout et
+fronts découverts.</p>
+
+<p>Il y eut quelques secondes d’un silence impressionnant.
+Enfin, le commissaire parla :</p>
+
+<p>— Voyons, dit-il, — et ses doigts jouaient
+machinalement avec un coupe-papier, — voyons,
+procédons par ordre… Je connais en gros l’histoire :
+le syndic m’en a touché un mot et le
+capitaine Guével a eu l’obligeance de me confier
+au passage ce que l’un ou l’autre d’entre
+vous lui en avait appris. Mais c’est de votre
+propre bouche que je dois recueillir votre déposition…
+Avant de vous interroger, toutefois, il
+ne sera sans doute pas superflu que je vous
+rappelle, pour votre gouverne, les instructions
+du Code maritime relatives aux épaves.</p>
+
+<p>Tostivin eut un élan d’approbation :</p>
+
+<p>— C’est ça, monsieur le commissaire ! Vous
+y êtes !… dites la loi à ces imbéciles qui se
+figurent savoir tout, et qui ne sont que des ânes,
+en vérité…, des ânes !</p>
+
+<p>Son indignation, momentanément assoupie,
+rejaillissait soudain, comme une lame sourde.
+Le commissaire esquissa un sourire à l’adresse
+des « ânes » et continua, bienveillant :</p>
+
+<p>— Écoutez donc en quels termes s’expriment
+l’ordonnance de 1681 et celle de 1791, qui
+règlent la jurisprudence en la matière.</p>
+
+<p>Miroux et Tréfentec se croisèrent les bras
+avec ensemble, afin de se donner un maintien
+plus attentif. Le commissaire étala devant lui
+les Tables de la Loi sous la forme d’un livre
+pansu, hérissé de signets, — tout à fait un de
+ces bréviaires de curé qui ont une marque pour
+chaque office. Il feuilleta quelques pages et lut :</p>
+
+<p><i>Les effets tombés de la mer par suite de naufrage
+ou autrement, et repêchés ensuite, sont
+vendus par l’administration. Un tiers du produit
+de la vente…</i></p>
+
+<p>— Vous entendez bien ? Un tiers, commenta-t-il.</p>
+
+<p><i>… est alloué à l’inventeur et les deux tiers
+restants sont attribués au Domaine, s’il n’y a
+pas de réclamation des propriétaires se produisant
+dans le délai d’un an et un jour.</i></p>
+
+<p>— Dans l’espèce, il n’est pas vraisemblable,
+on peut le dire, que vous ayez des réclamations
+à craindre.</p>
+
+<p>Les trois hommes, interprétant comme une
+plaisanterie l’observation du magistrat, feignirent
+un accès d’hilarité.</p>
+
+<p>— Oh ! pour ça, non ! affirmèrent-ils d’une
+seule voix, en se plaquant sur les lèvres leurs
+bérets sales, roulés en bouchons.</p>
+
+<p>Le commissaire agita son coupe-papier :</p>
+
+<p>— Ainsi, c’est bien compris, n’est-ce pas !…
+Vous êtes trois inventeurs, si je ne m’abuse. Il
+vous revient donc un tiers à vous répartir entre
+trois : ce qui fait que vous avez droit, chacun
+de vous, à un neuvième de la valeur totale de
+l’épave rencontrée.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que nous vous disions !… s’écrièrent
+avec un accent de triomphe Joachim Miroux
+et Gab Tréfentec, l’index tendu vers Tostivin.</p>
+
+<p>Et Miroux souligna :</p>
+
+<p>— C’est-y vous ou nous qui sont des ânes, à
+cette heure ?</p>
+
+<p>Tostivin, cependant, n’avait pas bronché.
+Imperturbable dans sa foi, il se contenta de rétorquer
+du haut de sa certitude :</p>
+
+<p>— Vous n’en mènerez pas si large, quand
+monsieur le commissaire aura tout lu.</p>
+
+<p>— Moi ? fit le commissaire étonné, mais j’ai
+tout lu… Je vous ai donné connaissance du
+texte complet.</p>
+
+<p>— Pardon, excuse, mon commissaire, vous
+ne nous avez pas dit, sauf votre respect, ce
+qu’il y a dans la loi pour la part du bateau.</p>
+
+<p>— La part du bateau ?</p>
+
+<p>— Dam !… Est-ce qu’il n’a pas droit à sa
+part, comme chacun de nous, le bateau ?</p>
+
+<p>— Dans vos conventions de pêche, oui, mon
+cher Tostivin… Le bateau, avec son gréement,
+ses engins, ses apparaux, constitue un instrument
+de travail, un outil essentiel : il représente,
+dans votre association, le capital ; il est
+donc de toute équité qu’à ce titre il reçoive sa
+rémunération. Rien de plus légitime. C’est parfait…
+Mais, ici, le cas est tout différent.
+L’<i>Espère-en-Dieu</i> n’a pas été spécialement
+armé pour la quête aux épaves, que je sache.
+Il en survient une, par hasard ? Elle est à qui
+la découvre, elle est à l’inventeur, sauf les restrictions
+édictées par la loi. Et il n’y a pas à
+chercher autre chose… Le bateau, mon cher
+Tostivin, il n’en est pas question.</p>
+
+<p>— Parbleu ! ricanèrent en chœur les deux
+matelots.</p>
+
+<p>Le patron, lui, avait verdi.</p>
+
+<p>— Alors, soupira-t-il, la voix étranglée, c’est
+que la loi n’est plus la loi.</p>
+
+<p>Puis, se levant d’un sursaut farouche qui fit
+glisser de sa tempe à son cou le foulard ensanglanté :</p>
+
+<p>— Non, non et non, mon commissaire, cela
+n’est pas Dieu possible, et vous me casseriez
+la tête en menus morceaux, comme un caillou
+des routes, que vous n’y feriez pas entrer ça !…</p>
+
+<p>— On en sait quelque chose, nous autres…
+pas vrai, Tréfentec ? insinua Joachim Miroux.</p>
+
+<p>— Ah ! s’exclama le commissaire, le voilà
+donc, le motif, le puéril et vain motif pour
+lequel vous vous êtes si consciencieusement
+assommés !… Vous serez bien toujours les
+mêmes !</p>
+
+<p>Tostivin, qui s’était rassis pour renouer son
+bandeau, mâchonna, les dents serrées :</p>
+
+<p>— On est patron ou on ne l’est pas… Je défendais
+les droits de mon bateau et je suis prêt
+à recommencer… On ne m’ôtera pas de la
+caboche qu’il y a une justice pour les bateaux
+comme pour les hommes…</p>
+
+<p>— Assez là-dessus, patron, et veuillez vous
+souvenir devant qui vous êtes, fit un peu durement
+le supérieur que l’impatience gagnait.</p>
+
+<p>— Alors, puisque c’est eux qui ont raison,
+moi, je n’ai plus qu’à vous dire bonsoir et
+merci, mon commissaire.</p>
+
+<p>— Permettez ! Il y a la déclaration… Passons
+à la déclaration.</p>
+
+<p>— Quelle déclaration ?</p>
+
+<p>— Vous avez décidément perdu le nord, mon
+pauvre Tostivin.</p>
+
+<p>Et, considérant qu’il n’y avait plus rien de
+sensé à tirer de ce Topinambou, buté avec une
+obstination de sauvage à son idée fixe, le magistrat
+se tourna vers Miroux que la voix publique
+lui avait, d’ailleurs, désigné, sur le trajet, comme
+le principal inventeur de la mirifique épave.</p>
+
+<p>— Allez, vous, l’ami !… Exposez-moi tout,
+point par point, depuis l’origine.</p>
+
+<p>Le matelot, rouge comme une brique, poussé
+du coude son compagnon, murmura, la langue
+pâteuse :</p>
+
+<p>— Dis, toi, Tréfentec.</p>
+
+<p>Mais Tréfentec objecta, pour se récuser, qu’il
+avait la « gueule » en capilotade.</p>
+
+<p>— Eh bien ? réitéra le commissaire, quand
+vous voudrez… J’attends.</p>
+
+<p>Force fut à Miroux de s’exécuter.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>L’affaire était assez drôlement venue, ma foi !
+On rentrait du large, par le travers des îles, la
+pêche finie : il était à la barre, lui, Joachim
+Miroux, avec Tréfentec à ses côtés, sur bâbord.
+Et on se disait des choses, n’importe quoi,
+histoire de tuer le temps, car la brise avait
+molli.</p>
+
+<p>Mais voilà qu’à propos de rien Tréfentec
+s’était mis à le taquiner sur Léontine Capdevert,
+une friteuse de l’usine Roulland, son
+amoureuse, lui demandant si ça serait bientôt
+qu’on boirait le vin de la noce. Alors, il avait
+répondu, comme il aurait dit autre chose :</p>
+
+<p>«  — Quand j’aurai trouvé la barrique d’or
+qu’on dit qu’elle flotte dans les eaux des Glénans. »</p>
+
+<p>— Singulier pressentiment ! observa le commissaire.</p>
+
+<p>Miroux crut devoir ouvrir une parenthèse :</p>
+
+<p>— C’est des contes de bonnes femmes, vous
+savez, des dictons du temps des anciens…
+comme quoi, entre Penfret et l’île aux Moutons,
+toutes les fois qu’il souffle vent de suroît,
+on entend tosser contre les roches…</p>
+
+<p>Le commissaire l’interrompit :</p>
+
+<p>— N’insistez pas. Arrivons au fait.</p>
+
+<p>— J’arrive, mon commissaire.</p>
+
+<p>» Il avait donc répondu « ça que j’ai dit »,
+lorsque le patron, qui dormait d’un œil, à
+l’avant, sur le tillac, avait ronchonné comme ça :</p>
+
+<p>»  — Oh ! mais, tu sais, Joachim, après que
+tu l’aurais trouvée, ta barrique d’or, faudrait
+pas t’imaginer qu’elle serait toute pour toi
+seul.</p>
+
+<p>A quoi il avait riposté :</p>
+
+<p>— N’ayez pas peur. On connaît la loi. Je
+n’ai pas besoin de vous pour m’apprendre que
+vous auriez votre part, Gab Tréfentec aussi, et
+même le novice et le mousse, par-dessus le
+marché.</p>
+
+<p>Qu’est-ce qu’il aurait pu dire de mieux ? Eh
+bien ! d’après Tostivin, ça n’était pas ça. Le
+mousse et le novice n’avaient droit à rien du
+tout ; par contre, lui, Tostivin, il avait droit à
+deux parts… Le sang de Miroux n’avait fait
+qu’un tour :</p>
+
+<p>— Deux parts !… Pourquoi deux parts ?</p>
+
+<p>— La mienne et celle du bateau.</p>
+
+<p>— Flûte pour le bateau !</p>
+
+<p>— C’est dans la loi.</p>
+
+<p>— Macache !</p>
+
+<p>— Je te la ferai lire par le commissaire.</p>
+
+<p>— Flûte pour !…</p>
+
+<p>Le narrateur se mordit les lèvres à temps :</p>
+
+<p>— Mettez-vous à ma place, mon commissaire,
+allégua-t-il en guise de circonstance atténuante ; — on
+n’est qu’un matelot, si vous
+voulez, mais tout de même on a son amour-propre,
+on n’accepte pas qu’un patron plus
+riche que vous, essaie de vous manger la laine
+sur le dos…</p>
+
+<p>Or, comme Tostivin s’entêtait à réclamer ses
+deux parts, comme Miroux ne s’entêtait pas
+moins dans son refus de les lui concéder, le
+premier avait sauté du tillac, le second avait
+lâché la barre, et, dans le milieu de l’embarcation,
+sur une litière de sardines en bouillie,
+tous deux en étaient venus aux mains. Naturellement,
+Tréfentec s’était interposé pour les
+séparer. Alors, ç’avait été le branle-bas complet,
+la grande « tripotée » en commun, le
+massacre à trois, chacun tapant où ça tombait,
+cependant que le novice et le mousse marquaient
+les coups : pan ! vlan ! hardi ! souque !
+pare à virer !…</p>
+
+<p>— Comment ! se récria le commissaire, vous
+vous êtes rossés avant même d’avoir rencontré
+l’épave ?</p>
+
+<p>— C’est pas après, bien sûr !</p>
+
+<p>— Non, ce que vous êtes à peindre, mes lascars !…</p>
+
+<p>Adossés aux montants de la porte, le syndic
+et le gendarme étouffaient, par déférence hiérarchique,
+pour ne pas éclater. Les deux matelots
+riaient des babines. Seul, Tostivin, qui avait
+fait semblant de se désintéresser du récit de
+Miroux, gardait un air sombre. Le commissaire
+reprit :</p>
+
+<p>— Et alors, où et quand l’avez-vous rencontrée ?</p>
+
+<p>— Rencontrée ? répéta machinalement le
+jeune pêcheur, comme s’il se fût agi d’un
+vocable insolite dont la signification lui échappait.</p>
+
+<p>Et, perplexe, il demanda :</p>
+
+<p>— Rencontré quoi ?</p>
+
+<p>— Mais, l’épave, saperlipopette ?… Vous ne
+comptez pourtant pas nous faire louvoyer
+autour d’elle jusqu’au jugement dernier !</p>
+
+<p>— L’épave ?</p>
+
+<p>— Oui, enfin, la barrique, la barrique d’or…,
+puisque barrique d’or il y a.</p>
+
+<p>Les yeux du matelot rayonnèrent d’une illumination
+subite, et ce fut avec une simplicité
+sereine qu’il répondit :</p>
+
+<p>— Mais, mon commissaire, y en avait pas, de
+barrique d’or.</p>
+
+<p>— Hein ? Quoi ?… Pas de barrique d’or ?…
+Ah ! ça, qu’est-ce que vous me chantez là ?…
+Vous n’avez pas trouvé une barrique d’or ?…</p>
+
+<p>La question était si abracadabrante, paraît-il,
+qu’elle dérida le patron lui-même. Il sortit
+de son mutisme pour déclarer entre haut et
+bas :</p>
+
+<p>— Avec ça qu’on se serait fait toute cette
+bile à cause d’elle, si on l’aurait trouvée !</p>
+
+<p>— Ainsi, vous ne l’a-vez pas trou-vée ! scanda
+rageusement le commissaire.</p>
+
+<p>Et, prenant à témoins le gendarme et le
+syndic, que cette conclusion inattendue de
+l’aventure avait comme pétrifiés :</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que vous en pensez, vous
+autres ?… Elle est bonne, celle-là !…</p>
+
+<p>Au vrai, elle lui semblait plutôt mauvaise.
+Il bondit de son fauteuil, aplatit violemment
+sur la table ses paumes écartées :</p>
+
+<p>— C’est donc pour vous payer ma tête que
+vous m’avez dérangé…, que vous avez ameuté
+la ville…, que…</p>
+
+<p>Il ne se possédait plus : il suffoquait. Les
+trois hommes, tremblants comme des feuilles,
+cherchaient du regard dans le plancher une
+trappe, une écoutille, par où s’abîmer sous terre.
+Miroux, effaré, bégaya.</p>
+
+<p>— C’est la faute à Tostivin… C’est lui qui a
+voulu… rapport à la part du bateau…</p>
+
+<p>— Ah ! oui, la part du bateau ! rugit le commissaire…
+Je m’en vais vous la coller, moi, la
+part du bateau !… Au bloc !… Gendarme, syndic,
+flanquez-moi ces ganaches au bloc !… Et si
+quelqu’un vous demande pourquoi, vous répondrez
+qu’ils sont plus bêtes que ne le permet le
+règlement…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Et voilà comment ceux de l’<i>Espère-en-Dieu</i>,
+après s’être écharpés pour une barrique d’or
+qui n’existait pas, expièrent en outre, par une
+nuit de prison, le crime de ne l’avoir point
+découverte.</p>
+
+<p>Ce qui n’empêche pas, au reste, qu’on ne
+parle couramment à Concarneau de « l’année
+où ceux de l’<i>Espère-en-Dieu</i> trouvèrent une
+barrique d’or ».</p>
+
+<p>Les mirages d’Occident ont pour eux qu’ils
+sont indéfectibles : une fois créés, ils entrent
+dans la catégorie de l’éternel.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5">LE ROMAN DE LAURIK COSQUÊR</h2>
+
+<p class="dedic">A Madame J. Le Roy White.</p>
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Un matin que j’avais accompagné un ami à
+la chasse aux oiseaux de mer, dans les parages
+de Buguélès, nous ne fûmes pas peu surpris,
+en approchant de ce petit village de pêcheurs,
+perdu au fond d’une crique de la Manche trégorroise,
+d’entendre tinter à coups joyeux
+l’unique cloche de sa chapelle. Buguélès n’étant
+qu’une « trêve » de la paroisse de Penvénan,
+on n’y célèbre d’ordinaire la messe qu’une fois
+l’an, le jour du « pardon », qui ne vient qu’en
+septembre. Or, nous étions dans la première
+semaine d’août, comme l’eût attesté, à défaut
+de calendrier, la merveilleuse lumière estivale
+qui dorait au loin la mer et les îles, et,
+plus près de nous, les menus champs de la
+côte encore couronnés de leurs blés intacts.
+Que se passait-il donc d’insolite, ce matin-là,
+et à quelle occasion cette sonnerie d’allégresse
+dont les notes légères s’égrenaient comme un
+vol d’alouettes dans l’opulente clarté d’un ciel
+triomphal ?</p>
+
+<p>Curieux de m’en informer, j’avisai un paysan de
+ma connaissance, en train de réparer un talus.</p>
+
+<p>— Vous ne savez donc pas ? fit-il, en prenant
+lui-même un air étonné ; mais c’est Laurik
+Cosquêr qui épouse Néa Garandel ! Et, à cause
+que celle-ci est impotente, le recteur du bourg
+a consenti à ce qu’ils fussent mariés dans la
+chapelle.</p>
+
+<p>Laurik Cosquêr ? Laurik Cosquêr ?… Ce nom
+ne fut pas sans réveiller en moi un souvenir
+resté précis. Enfant, je me rappelais avoir eu
+en grande vénération un brave homme qui le
+portait. Laurik est un diminutif de Laur, qui
+est à son tour un diminutif de Laurent. Il y a
+en Bretagne trois catégories de gens qu’on a
+coutume de désigner par ces diminutifs affectueux :
+les bambins, les « innocents » et, quelquefois,
+les vieillards.</p>
+
+<p>Le Laurik Cosquêr dont ma mémoire enfantine
+me renvoyait soudain l’image appartenait
+à cette dernière catégorie. C’était un ancien
+matelot retraité, un « pensionné » de la mer,
+comme on disait, à qui manquait un bras, le
+bras droit, tranché d’un coup de hache d’abordage
+dans je ne sais quel combat. Il était vieux,
+ou du moins me paraissait tel, avec son collier
+de barbe grisonnante, ses allures graves de
+patriarche, sa figure mince, toute labourée de
+rides qui lui plissaient la peau comme des
+vagues, et ses oreilles velues de loup de mer,
+des oreilles aux larges lobes violacés, que traversaient
+deux anneaux d’or. Mais une jeunesse
+étrange persistait dans ses yeux bleus, d’un
+bleu délicat, dont le regard était infiniment
+doux, quoiqu’un peu triste.</p>
+
+<p>Du temps que ma famille habitait Penvénan,
+il était rare qu’elle ne l’invitât point à venir
+manger la soupe du dimanche.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Une touchante coutume bretonne, cette
+soupe du dimanche ! Nos populations rustiques
+sont demeurées obstinément fidèles à la grand’messe.
+Elles ne s’y rendent pas seulement par
+piété, mais aussi par plaisir. Dans les fermes
+éloignées, on s’y prépare dès l’aube. Maîtres et
+domestiques, après avoir soigné les bêtes et lâché
+les chevaux dans les prés, procèdent à leur toilette
+hebdomadaire. On se débarbouille en commun,
+à l’auge du puits, dans la cour. Chacun
+revêt ses habits propres, ses « hardes du
+dimanche ». Trois sons de cloches, espacés de
+demi-heure en demi-heure, annoncent l’office :
+on se met en route à l’appel du premier son.</p>
+
+<p>Au printemps, en été, même dans l’arrière-saison,
+c’est une fête de s’en aller de compagnie
+vers le bourg, par les sentiers des champs
+ou les chemins creux, sous la voûte mobile des
+branches ensoleillées.</p>
+
+<p>Les vieux ne sont pas moins assidus à la
+grand’messe que les jeunes. On les voit arriver
+de leur pas alenti, suçant de leurs lèvres crispées
+la courte pipe de terre brune, dont ils
+secouent la cendre sur leur pouce, avant d’enjamber
+l’échalier du cimetière. Ils ont à l’église
+leurs places consacrées dans les vieux bancs
+vermoulus qui entourent la base des piliers, ou
+sur les marches qui règnent au pied de la balustrade
+du chœur. C’est de là qu’agenouillés ou
+assis ils suivent tant bien que mal l’office. Confits
+pour la plupart en un état de douce somnolence,
+de vague et ronronnante rêverie, que
+bercent les trémolos des chantres, ils ruminent
+d’obscurs pensers ou remuent les poussières de
+leurs souvenirs, tout en roulant, d’un geste à la
+fois dévotieux et machinal, les grains usés d’un
+interminable chapelet.</p>
+
+<p>A l’issue de la messe, un régal d’une essence
+moins mystique attend les plus déshérités
+d’entre eux. Il est, en effet, d’usage, en vertu
+d’une tradition immémoriale dont l’origine
+remonte peut-être au régime des anciens clans,
+que, dans toutes les maisons un peu aisées de
+la bourgade, leur couvert soit mis, ou, pour
+parler comme en Bretagne, leur soupe soit
+trempée.</p>
+
+<p>Chaque famille a naturellement ses hôtes de
+prédilection et comme qui dirait sa clientèle
+attitrée. Nous avions adopté Laurik Cosquêr,
+et je ne concevais pas, à cette époque, le
+déjeuner du dimanche sans lui. Il arrivait pourtant
+qu’il cherchât à s’y dérober, non que notre
+hospitalité lui fût à charge, mais par discrétion,
+car c’était une âme fière et d’une susceptibilité
+un peu farouche. Une fois sur deux, il fallait le
+guetter au sortir du cimetière, où il faisait
+exprès de s’attarder plus que de raison sur les
+tombes de ses morts, éparses aux quatre coins
+de l’enclos. J’avais donc mission de le relancer
+et je m’en acquittais avec zèle. Il n’avait pas
+fini son dernier signe de croix que j’étais à ses
+côtés.</p>
+
+<p>— Allons, Laurik, tout le monde est là. On
+n’attend que vous.</p>
+
+<p>Il secouait sa vieille tête frisée, enfonçait
+sur ses oreilles sa casquette en peau de loutre,
+achetée jadis au cours de quelque campagne
+polaire, et murmurait :</p>
+
+<p>— Pas aujourd’hui, mon enfant ! Non, en
+vérité, pas aujourd’hui !</p>
+
+<p>Mais je me cramponnais à lui, je le saisissais
+par le seul bras qui lui restât, et, de guerre
+lasse, il cédait enfin, tout en protestant qu’il
+n’avait ni faim ni soif, et alléguant que c’était
+une « grande insolence » de sa part d’abuser
+ainsi de la bonté des gens. On le poussait par les
+épaules dans la cuisine où d’autres invités du
+dimanche, atteints comme lui de quelque infirmité,
+s’escrimaient déjà devant les assiettes
+pleines et, dédaigneux des rites civilisés, mangeaient
+l’épaisse soupe aux légumes avec leur
+fourchette ou piquaient les mets à la pointe de
+leur couteau de poche. Il y avait là Baptiste
+Javré, qui affirmait le plus sérieusement du
+monde n’avoir jamais eu ni père ni mère ; Jozon
+Kerham, surnommé Jonas, parce que, ancien
+baleinier, il prétendait avoir failli être victime
+de la même mésaventure que le prophète biblique ;
+et Gabik « l’innocent » ; et Kanan,
+Kanan le sourd-muet, Kanan aux yeux éloquents,
+mais à la bouche tordue dans un perpétuel
+rictus d’impuissance ; d’autres encore,
+qu’il serait trop long d’énumérer ou dont les
+noms m’échappent.</p>
+
+<p>Humbles et naïfs commensaux ! Dès qu’ils
+voyaient paraître Laurik Cosquêr, ils se serraient
+avec déférence, pour lui faire place.
+Laurik apportait dans cette assemblée de ses
+pairs une note spéciale de gravité. La conversation
+prenait tout de suite un tour plus noble et,
+des racontars locaux, s’élevait aux considérations
+générales. Parmi ce petit monde, Laurik
+passait pour un « philosophe », pour un homme
+qui, ayant beaucoup voyagé, avait beaucoup
+vu, beaucoup réfléchi.</p>
+
+<p>Sa philosophie, sans être gaie, était sereine,
+indulgente à la vie ; mais la mort ne lui faisait
+pas peur, si même il n’avait pour elle un secret
+penchant.</p>
+
+<p>— Mourir, disait-il, est une chose plus aisée
+que de vivre. Quand l’heure viendra de virer
+lof pour lof, je serai prêt au commandement.
+Et le plus tôt sera le mieux. J’ai plus de parents
+et d’amis en l’autre monde qu’en ce monde-ci
+et, ma foi, je ne serai pas fâché de les revoir.</p>
+
+<p>Sur un seul chapitre il restait muet : celui
+de l’amour.</p>
+
+<p>Les autres l’en plaisantaient quelquefois, lui
+reprochaient de vieillir en célibataire impénitent,
+s’étonnaient qu’avec une pension viagère
+de trois cents francs, il n’eût jamais songé à
+s’offrir une femme pour lui tenir société dans
+le logis du bord des grèves, dont il laissait
+volontairement pourrir le chaume, et où il passait
+les soirées en colloques taciturnes avec un
+hibou apprivoisé qu’il appelait son cousin… A
+toutes ces pointes Laurik ne répondait que par
+des haussements d’épaules. Ou bien, feignant
+une ironie qui sonnait faux, il déclarait d’une
+voix brève, un peu tremblante :</p>
+
+<p>— Mettons que j’aie fait vœu de célibat
+comme les prêtres et, s’il vous plaît, n’en parlons
+plus.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Tel était le personnage que le nom prononcé
+de Laurik Cosquêr venait brusquement de ressusciter
+au fond de mes souvenirs. Il ne se
+pouvait évidemment pas qu’il fût le même qu’on
+mariait à cette heure sous les voûtes basses du
+petit oratoire marin de Buguélès. Depuis le
+temps que, promené loin de Penvénan par le
+hasard des migrations paternelles, j’avais perdu
+de vue le bon manchot, il s’était bien écoulé
+quelque vingt-cinq ans. Le « vieux Laurik »,
+comme on l’appelait déjà dans ce lointain
+passé, devait être aujourd’hui presque un octogénaire,
+si, plutôt, il n’était pas sorti de la
+durée pour entrer dans l’âge éternel. Ce fut
+donc par pur acquit de conscience, et pour
+n’avoir pas l’air de me désintéresser d’un événement
+carillonné à si grand bruit, que je
+demandai au paysan qui m’avait renseigné :</p>
+
+<p>— C’est sans doute un filleul du Laurik Cosquêr
+que j’ai connu autrefois ?</p>
+
+<p>— Un filleul ? s’écria l’homme. Par la Vierge,
+il n’y a jamais eu qu’un Laurik Cosquêr en ce
+pays !</p>
+
+<p>— Allons donc !… Celui dont je parle, s’il
+vit encore, a dans les soixante-quinze ou quatre-vingts
+ans.</p>
+
+<p>— Oui bien, monsieur, soixante-dix-huit
+sonnés à la dernière Pâque de Pentecôte. Nous
+sommes d’accord.</p>
+
+<p>Le sérieux même avec lequel il s’exprimait
+me fit croire à une de ces douces mystifications
+où les Trégorrois, nés malins, sont toujours
+heureux de s’exercer. Il lut apparemment dans
+ma pensée, car il reprit en souriant :</p>
+
+<p>— Je ne vous dis pourtant que ce qui est…
+Montez au village, et vous verrez. Vous aurez
+peut-être plus de foi dans vos yeux que dans
+vos oreilles.</p>
+
+<p>Et, se remettant à son talus :</p>
+
+<p>— D’ailleurs, conclut-il, ce Laurik est un
+particulier qui ne fait jamais les choses comme
+tout le monde.</p>
+
+<p>Je voulus en avoir le cœur net.</p>
+
+<p>Aussi bien, il était dans notre itinéraire de
+couper par Buguélès pour joindre plus vite les
+grèves de Plougrescant, chères aux courlis.
+Nous grimpâmes donc le raidillon qui mène au
+village, entre des rangées de roches, vertes de
+lierre ou rouillées de lichen.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>La clochette, là-haut, ne tintait plus : signe
+que la cérémonie tirait à sa fin.</p>
+
+<p>De fait, nous n’eûmes pas plutôt atteint le
+« placître » feutré de gazon, où la chapelle est
+couchée comme un bloc de pierre d’une seule
+pièce, peu différent des mégalithes qui l’entourent,
+que nous nous trouvâmes en présence du
+cortège nuptial, si toutefois il est permis d’appeler
+de ce nom l’inénarrable défilé de couples
+humains auquel il nous fut donné d’assister.</p>
+
+<p>Vous eussiez dit d’une gageure.</p>
+
+<p>Hommes, femmes, tous étaient vieux, mais
+vieux invraisemblablement, vieux comme l’antique
+sanctuaire de mer dont ils venaient de
+franchir le porche, vieux comme les granits
+sans âge qui le dominaient de leurs masses
+cyclopéennes. Et le plus beau, c’est qu’il n’y
+avait pas un de ces vieux, pas une de ces vieilles
+qui ne fussent éclopés de quelque membre.
+Mon ami ne put se défendre d’un éclat de rire
+à cet extraordinaire spectacle.</p>
+
+<p>— Mais c’est une sortie d’hôpital, cette noce !</p>
+
+<p>Nous comptâmes au hasard trois jambes de
+bois, deux bosses, autant d’yeux crevés, une
+paire de pieds bots, quatre crocs de fer vissés à
+des moignons… Seul, le joueur d’accordéon qui
+ouvrait la marche paraissait exempt de tare : à
+peine eut-il fait dix pas que nous constatâmes
+qu’il était aveugle.</p>
+
+<p>Des costumes il en allait comme des types.
+On eût difficilement imaginé un plus baroque
+assemblage de vêtures surannées, fleurant
+jusque sous le soleil d’août le moisi des garde-robes
+ancestrales. Le crâne des hommes s’emboîtait
+tout entier dans d’indescriptibles tromblons ;
+sur la tête des femmes se gonflaient
+d’immenses « catioles », vastes comme des
+voilures.</p>
+
+<p>Si grotesque pourtant que fût cette étrange
+mascarade, elle avait, à y regarder de plus près,
+quelque chose d’attendrissant qui en corrigeait
+le comique. Il suffisait, en effet, d’un coup d’œil
+sur ces vieilles physionomies fanées, parcheminées,
+ratatinées, pour se sentir touché par
+l’espèce de rayonnement intérieur qui les illuminait.
+C’était une joie contenue et sans gestes, — la
+joie même est silencieuse en Bretagne, — mais
+rien qu’aux petites flammes de sang qui
+rosissaient les pommettes couleur de buis, rien
+qu’au fugitif éclat des prunelles décolorées, il
+était visible que toute cette séquelle boitante,
+clopinante et tortillante communiait religieusement
+dans le bonheur de Laurik, comme si
+c’eût été le sien propre.</p>
+
+<p>Car c’était bien Laurik, le Laurik de mes
+dimanches d’enfant, et pas un autre, pas un de
+ses arrière-neveux ou de ses homonymes, qui
+s’avançait, ainsi escorté, entre la double haie
+des gens du village accourus avec leur marmaille
+pour lui faire fête. Il avait remplacé la
+casquette en peau de loutre par un large couvre-chef
+évasé en cône et portait glorieusement,
+épinglé au parement de sa veste bleu de roi, le
+bouquet de fleurs artificielles, orné d’un flot de
+rubans, qu’il est de règle en Bretagne trégorroise
+d’arborer quand on se marie. Mais, à part
+ces deux détails de toilette, j’eusse été fort en
+peine de dire ce qu’il pouvait y avoir de changé
+en lui, depuis le temps que je ne l’avais revu.
+C’était à croire que ces vingt-cinq ou trente
+années, qui avaient fait de moi un homme mûr,
+avaient passé sur lui sans le frôler. Il avait
+même, dans le port et l’allure, un dandinement
+allègre que je ne lui avais jamais connu, et le
+bleu fin de ses yeux limpides, ravivé comme un
+ciel d’avril, brillait d’une ardeur inaccoutumée.
+C’était le même Laurik Cosquêr, mais ragaillardi
+et comme remis à neuf.</p>
+
+<p>Il marchait avec une lenteur calculée, d’un
+pas de procession, donnant le bras, son unique
+bras valide, à une délicieuse vieille, toute
+sculptée, tout amenuisée par l’âge, fraîche
+néanmoins, blonde encore d’un blond argenté,
+mais dont le rhumatisme sans doute, si fréquent
+chez les femmes de la mer, avaient à
+demi ankylosé les jambes, car elle cheminait
+péniblement, sur la pointe de ses souliers à
+boucles, avec de petits sautillements d’oiseau
+blessé, qui n’étaient d’ailleurs pas sans grâce.</p>
+
+<p>Le couple des vieux jeunes époux traversa
+le placître, puis obliqua vers la principale
+auberge du lieu, suivi de la queue zigzaguante
+et cahotante des conviés, et précédé du sonneur
+d’accordéon qui, sous prétexte de jouer l’air
+de « J’ai du bon tabac », arrachait aux entrailles
+fatiguées de son instrument des notes stridentes
+et sauvages, de véritables mugissements de
+tempête.</p>
+
+<p>Sur les flancs et les derrières de la noce,
+tout le village en rumeur bourdonnait comme
+un essaim.</p>
+
+<p>Nous descendîmes vers l’auberge avec la
+foule. C’était le moins que je prisse le temps
+de complimenter Laurik Cosquêr sur ses épousailles,
+puisque cependant le hasard m’en rendait
+témoin. L’envie aussi me poussait de savoir
+par quel motif il avait pu être amené à cette
+détermination presque <i lang="la" xml:lang="la">in extremis</i>.</p>
+
+<p>Nous le trouvâmes dans la cuisine où il
+attendait, avec ses invités, que l’hôtesse donnât
+le signal de se mettre à table. Assis à côté de
+sa compagne, sur le banc du lit clos près de
+l’âtre, il se disposait à allumer sa pipe. Mais
+je ne lui eus pas plutôt demandé s’il se souvenait
+encore de moi, que, de surprise, il laissa
+choir à terre le morceau de braise qu’il faisait
+sauter dans le creux de sa main.</p>
+
+<p>— Vous ! s’écria-t-il, c’est vous !</p>
+
+<p>Une buée subite ternit ses yeux clairs. J’étais
+ému moi-même de son émotion. Il ajouta, en
+une sorte d’aparté pieux :</p>
+
+<p>— Ce jour est donc deux fois un jour de
+bénédiction.</p>
+
+<p>Puis, sa pensée se reportant, selon une habitude
+invétérée de l’esprit breton, vers ceux des
+miens qui n’étaient plus :</p>
+
+<p>— Que la grâce de Dieu soit avec les défunts !
+murmura-t-il.</p>
+
+<p>Il y eut un « amen » discret et de nombreux
+signes de croix dans l’assistance.</p>
+
+<p>Laurik s’était tourné vers sa femme :</p>
+
+<p>— Néa Garandel, le nom des parents de cet
+homme-ci devra toujours être dans nos prières.</p>
+
+<p>La vieille acquiesça de la tête, sous sa grande
+cornette à l’ancienne mode, dont les ailes recourbées
+l’enveloppaient quasi toute de leurs blanches
+mousselines empesées. J’allais remercier
+quand, de la pièce voisine, s’éleva la voix de
+l’hôtesse, annonçant que « c’était prêt ».</p>
+
+<p>— J’ai tant mangé de fois la soupe chez vous,
+un temps fut, que vous ne refuserez pas aujourd’hui
+de goûter à la mienne, vous et votre
+camarade, me dit Laurik en rentrant dans la
+poche de son gilet la pipe dont j’avais arrêté
+l’allumage.</p>
+
+<p>Je le priai de nous excuser. Les gens de la
+noce avaient déjà tous gagné leurs places devant
+les plats fumants, qu’il nous objurguait encore
+« pour l’amour de Dieu et des saints ».</p>
+
+<p>Jusque sur le pas de la porte, il me supplia.</p>
+
+<p>— Vous avez vu, disait-il : j’ai voulu que
+tous les anciens, tous les maléficiés du quartier
+fussent du fricot… Je n’ai pu avoir ni Baptiste
+Javré, ni Gabik l’innocent, parce qu’ils sont
+morts, Dieu ait leurs âmes ! Mais il y en a
+d’autres, qui vous ont connu… Venez ! Si je
+vous avais su au pays, j’aurais fait les choses
+comme on doit : je vous aurais envoyé les inviteurs,
+et vous n’auriez pas pu ne pas venir,
+n’est-ce pas ?…</p>
+
+<p>La voix de l’hôtesse, s’élevant de nouveau,
+lui coupa la parole :</p>
+
+<p>— Laurik, on vous réclame pour le <i lang="la" xml:lang="la">Benedicite</i>.</p>
+
+<p>— Voilà que vous oubliez les devoirs de
+votre état, lui dis-je. Ne faites pas languir votre
+monde, et apprenez-moi seulement où vous
+comptez demeurer désormais avec votre femme.</p>
+
+<p>— Toujours au vieux moulin de Pellinec,
+donc ! N’est-ce pas à la femme de suivre son
+mari… J’ai fait mettre un toit neuf, en ardoises…</p>
+
+<p>— Eh bien ! Je prétends aller un de ces jours
+trinquer avec vous, mais à la condition que
+vous m’expliquerez…</p>
+
+<p>Il ne me laissa pas finir et, lâchant ma main
+qu’il avait saisie :</p>
+
+<p>— Pourquoi Laurik Cosquêr devient à
+soixante-dix-huit ans l’homme de Néa Garandel…
+Si l’histoire vous intéresse, je vous la
+conterai quand il vous plaira. Je n’ai plus de
+raisons pour la cacher, ni à vous, ni à personne.</p>
+
+<p>Il y avait une gravité singulière et comme
+une tristesse dans l’accent dont il prononça
+cette dernière phrase. L’instant d’après, comme
+nous passions sous la fenêtre de la salle où il
+avait rejoint ses convives, nous l’entendîmes
+qui commençait, d’un ton solennel et presque
+sacerdotal :</p>
+
+<p>— <i lang="la" xml:lang="la">Benedicite, Domine, nos et ea…</i></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>L’anse de Pellinec n’est séparée du village de
+Buguélès que par une étroite langue de terre.
+Un ruisseau y débouche dans les sables, qui
+alimentait autrefois les vannes d’un ancien
+moulin seigneurial, aujourd’hui désaffecté. Une
+roue extérieure à moitié pourrie, dont les ais
+noirâtres et suintants font penser à du bois fossilisé,
+témoigne seule de la primitive destination
+de l’édifice. L’étang lui-même s’est envasé
+et transformé en un fourré de plantes aquatiques
+où, parmi le foisonnement des roseaux,
+des osmondes et des nénuphars, pullulent les
+sarcelles et les pluviers.</p>
+
+<p>La maison, en grosses pierres de taille,
+tourne le dos à la mer qui, à la marée montante,
+en vient battre les assises incrustées de
+coquillages et toutes chevelues de goémon.
+Les trois ouvertures de sa façade, à savoir : la
+porte, une fenêtre moyenne et une lucarne,
+donnent sur l’étang. On y accède, ou mieux on
+y descend, par un escalier d’une dizaine de
+marches pratiqué dans la maçonnerie d’une
+chaussée en contre-haut, qui faisait anciennement
+l’office de barrage. Le paysage, à l’entour,
+est solitaire. Du sentier herbeux qui suit
+la chaussée, l’œil n’aperçoit, d’un côté, que de
+plates étendues de sables, semées d’îlots, de
+l’autre, que des arêtes chauves de collines enserrant
+un court vallon boisé.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>C’est dans cette thébaïde semi-terrienne,
+semi-marine, que, peu de jours après notre rapide
+entrevue de Buguélès, je vins rendre visite
+à Laurik Cosquêr.</p>
+
+<p>Il s’y était installé, m’avait-il conté jadis,
+après avoir gagné ses invalides. C’était alors un
+logis abandonné, dont la toiture de chaume
+s’effondrait, et que l’on disait hanté par des
+esprits, lesquels étaient, paraît-il, tout prosaïquement
+les corneilles des bois voisins, une
+tribu de rats de mer et quelques nichées d’oiseaux
+nocturnes.</p>
+
+<p>Vingt-six ou vingt-huit ans, Laurik Cosquêr
+avait vécu sous ce chaume délabré, bercé dans
+ses souvenirs ou dans ses songes par la plainte
+du vent à travers les joncs et par le clapotis des
+vagues au pied du moulin, sans autre compagnie
+que la sienne et celle du mélancolique génie de ce
+lieu sauvage, incarné sous les traits d’un hibou.</p>
+
+<p>Par quelle lubie soudaine cet anachorète des
+grèves imaginait-il aujourd’hui, presque à la
+limite extrême de l’âge humain, d’introduire
+dans sa demeure et dans sa vie une femme ? Y
+avait-il là le mystère, toujours passionnant,
+d’une destinée, ou, simplement, une aberration,
+une rupture d’équilibre, le commencement de
+la déchéance définitive dans le cerveau affaibli
+d’un vieillard ?…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Çà, Laurik, vous voyez que je suis fidèle
+à ma promesse : j’espère que vous allez l’être à
+la vôtre.</p>
+
+<p>— Néa ! Néa ! C’est le monsieur !</p>
+
+<p>Il se fit un remue-ménage dans le vieux logis
+dont mes yeux, encore pleins de la grande lumière
+du dehors, percèrent d’abord assez mal
+la pénombre. Laurik s’empressa vers moi, me
+guida jusqu’à la table où Néa s’était mise en
+devoir de dérouler la nappe au pain, puis de
+déposer deux tasses et une bouteille à peine
+entamée.</p>
+
+<p>— C’est le vin qui reste de la noce, dit Laurik.
+Comme de juste, l’hôtesse nous a donné à
+emporter ce qui n’avait pas été bu.</p>
+
+<p>Il versa, et nous trinquâmes.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’il faut vous souhaiter, Laurik ?
+demandai-je.</p>
+
+<p>— Plus rien, répondit-il d’une voix brève et
+concentrée. Le seul vœu que j’aie jamais fait,
+je l’ai obtenu tard, mais je l’ai obtenu.</p>
+
+<p>Il promena le revers de sa manche sur son
+visage, en apparence pour s’essuyer les lèvres,
+en réalité pour sécher à ses paupières une
+larme qui menaçait de tomber. Aussi vite, du
+reste, il secoua son émotion et reprit avec un
+paisible sourire :</p>
+
+<p>— Vous avez remarqué le toit neuf, du
+moins ?</p>
+
+<p>— Comment donc ! Du plus loin qu’on dévale
+vers Pellinec, on en voit étinceler les ardoises.</p>
+
+<p>Sa figure s’épanouit dans son large collier
+de barbe blanche.</p>
+
+<p>— Et ici, trouvez-vous que c’est bien ?</p>
+
+<p>Mon regard avait eu le temps de s’habituer à
+la demi-lueur verdâtre, à l’espèce de pâle jour
+sous-marin qui flottait dans la pièce. Je n’aurais
+jamais soupçonné chez Laurik Cosquêr un
+mobilier aussi cossu. L’armoire, de châtaignier
+massif, avait les proportions d’un monument ;
+les initiales de deux nouveaux époux s’y lisaient
+en grosses lettres fraîchement entaillées
+au couteau dans le bois. Le dressoir était paré
+d’assiettes irréprochables. L’horloge trônait
+dans une longue gaine historiée de fleurs
+peintes et percée en son milieu d’une ouverture
+vitrée où passait et repassait, comme une
+lune d’or, l’orbe sans tache d’un balancier resplendissant.
+Mais la merveille, c’était, à gauche
+du foyer, le lit clos, avec son cintre sculpté
+garni de courts rideaux à ramages entre lesquels
+on distinguait, cloué contre le mur du
+fond, au-dessus de l’entassement rebondi des
+couettes et des matelas, un grand bénitier de
+faïence, ombragé par toute une gerbe de buis
+pascal. A la maîtresse poutre du plafond planait,
+suspendue comme un <i lang="la" xml:lang="la">ex-voto</i>, une de ces
+bouteilles commémoratives où les gens de mer
+s’ingénient à faire entrer, par un miracle de
+patience, la reproduction minuscule, mais
+exacte, et sans qu’il y manque un seul agrès,
+du navire de l’État ou du commerce, à bord
+duquel ils s’enorgueillissent davantage d’avoir
+servi.</p>
+
+<p>Tout cela respirait une propreté avenante,
+avec une vague odeur de vieux, néanmoins, ce
+je ne sais quel relent des siècles, ordinaire à la
+plupart des logis bretons, comme si les maisons
+elles-mêmes, en ce pays d’antiquité,
+suaient le passé par tous leurs pores.</p>
+
+<p>— Oh ! oh ! Laurik, déclarai-je, mon inspection
+terminée, ceci ne doit guère ressembler à
+la « case » dont vous me parliez autrefois. Néa
+Garandel en a fait un palais.</p>
+
+<p>La jolie vieille, qui remuait avec une petite
+fourche de fer la braise de l’âtre, se retourna
+au compliment.</p>
+
+<p>— Grand merci, monsieur, dit-elle. Mais à
+chacun son dû. Même du temps que Laurik ne
+m’avait pas, les choses ont toujours été céans
+telles que vous les voyez. Case ou palais, Néa
+Garandel n’y est pour rien.</p>
+
+<p>— Ne la croyez pas, intervint Laurik avec
+vivacité. Je ne soignais le nid que pour l’amour
+d’elle, sûr qu’elle finirait bien un jour par y
+venir nicher.</p>
+
+<p>Puis, comme je le regardais de l’air indécis
+de quelqu’un qui n’est pas dans la confidence :</p>
+
+<p>— Vous allez saisir, continua-t-il. Vous êtes
+venu chercher une histoire, vous l’aurez… Par
+exemple, vous prendrez le café avec nous. Néa
+s’apprêtait à le mettre sur le feu quand vous
+êtes entré… Pendant que l’eau bouillira, nous
+fumerons, vous écouterez, et je conterai…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Sa pipe allumée, il commença :</p>
+
+<p>— Vous souvenez-vous comme ils me plaisantaient
+jadis, les autres, à cause, disaient-ils,
+que je n’avais jamais aimé aucune femme ?…
+Je ne répondais rien. A quoi bon ? Ils n’eussent
+pas compris… L’amour est une fleur
+rare, monsieur. Beaucoup s’imaginent l’avoir
+cueillie, qui n’ont cueilli que son ombre. Elle
+est comme l’herbe d’or, l’<i lang="br" xml:lang="br">aour ieotenn</i> des
+légendes, qui ne s’épanouit que tous les sept
+ans, la nuit de la première lune, en des lieux
+difficiles à connaître. Il faut savoir la distinguer,
+à la minute unique où elle se révèle par
+son éclat parmi les autres fleurs. Et il faut
+aussi porter sur elle une main prudente ; sinon,
+elle se dérobe, glisse, ne vous laissant au bout
+des doigts qu’un peu de poussière dorée ; car
+c’est une fleur vivante, monsieur, et qui, si
+l’on ne s’est pas trompé en la coupant, ne
+sèche plus. Moi, je l’ai trouvée sans la chercher
+et j’en ai eu l’âme embaumée à toujours…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Il avait alors dix-sept ans, — dix-sept ans et
+huit mois, supputa-t-il. Son père, qui était taupier,
+lui avait enseigné son état. Les taupiers
+formaient à cette époque, en Bretagne, une
+corporation fort prisée. La croyance paysanne
+voyait dans la taupe un être infernal, diabolique.
+C’étaient, disait-on, les fermiers avaricieux
+qui, après leur mort, se réincarnaient
+dans ces animaux, « pour revenir labourer la
+terre par en-dessous ». Les gens qui faisaient
+métier de les détruire passaient pour des manières
+de sorciers, possédant un secret spécial
+qu’ils se transmettaient de génération en génération.</p>
+
+<p>Tandis que le père s’en allait de son côté,
+Laurik s’en allait du sien, son hoyau sur
+l’épaule, un bissac en bandoulière ; déjà réputé
+pour un maître dans la pratique de son art,
+jovial, du reste, toujours un brin de chanson
+aux lèvres, Laurik Cosquêr était partout le
+bienvenu.</p>
+
+<p>Dès qu’il paraissait à l’entrée de la cour, le
+bouvier occupé à curer l’étable ou la servante
+en train de donner à manger aux porcs s’écriait :</p>
+
+<p>— Salut à l’homme aux taupes ! Salut au
+<i lang="br" xml:lang="br">gohétêr</i> !</p>
+
+<p>Et les visages semblaient si contents que
+« c’était comme s’il eût apporté le soleil ».</p>
+
+<p>Dans les grandes fermes, il restait parfois
+toute une semaine : dans les petites, deux
+jours, trois jours au plus. A peine arrivé, on le
+pressait de questions. Il fallait qu’il débitât les
+nouvelles apprises d’un terroir à l’autre, les
+mariages et les décès, les aventures sentimentales
+des jeunes gens, le prix du blé, le cours
+du bétail, mille choses encore. Il s’exécutait
+de si bonne grâce que la veillée se prolongeait
+souventes fois jusqu’à ce que la dernière larme
+de la chandelle de résine eût fini de s’égoutter
+sur la pierre de l’âtre.</p>
+
+<p>A la prime blancheur de l’aube, il était sur
+pied et partait pour les champs. Ah ! qu’il
+avait vu se lever, des matins de toutes les couleurs !…
+Sur les dix heures, on lui apportait
+son déjeuner : une écuellée de soupe d’oing,
+une tranche de lard, un morceau de pain bis,
+moitié seigle et moitié froment. Tout en « cassant
+sa faim », il échangeait quelques mots
+avec la personne qui était venue, — et qui était
+à l’ordinaire le gardeur de vaches, mais, parfois
+aussi, la fille de la maison.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que sa « planète » voulut qu’il
+liât connaissance avec Néa Garandel.</p>
+
+<p>Un très modeste domaine, cette terre
+Garandel, sise en la paroisse de Camlez, sur les
+pentes de la vallée du Pont-Neuf, là-bas, dans
+l’arrière-pays. Un corps de logis sous chaume,
+deux ou trois crèches délabrées, un mulon de
+paille autour d’une perche, une charrette ferrée,
+un cheval de labour, deux vaches laitières avec
+leurs veaux, une truie pleine, — sauf votre respect, — six
+journaux cultivables, dont un sous
+pré, plus un arpent de lande, c’était tout l’avoir
+de la famille.</p>
+
+<p>Mais, miséricorde ! quel brave monde !</p>
+
+<p>Le père avait été soldat sous Napoléon l’ancien.
+Un homme étonnant, qui avait appris à
+jurer en vingt langues, « oui, n’est-ce pas ?
+Néa, en vingt langues, sans compter le breton ».
+Ah ! c’est celui-là qu’il eût fallu entendre conter
+son histoire. Il avait fait la guerre chez les
+Russes. Rien qu’à la façon dont il vous disait :
+« Imaginez-vous de la neige… », tout le froid
+du pays de l’hiver vous passait dans les moelles
+et vos cheveux se hérissaient aussi raide que les
+« dents de glace » aux chaumes des toits. Selon
+lui, l’Empereur n’était pas mort : il courait les
+mers sur un navire blanc, louvoyant pour dépister
+les Anglais, n’attendant qu’une occasion
+propice de débarquer en Bretagne. Sitôt qu’il
+aurait pris terre, toutes les cloches de tous
+les clochers se mettraient à carillonner d’elles-mêmes…
+Il n’eût pas fait bon le contredire là-dessus,
+le père Garandel.</p>
+
+<p>La mère, Fanta, était une femme d’une quarantaine
+d’années, accorte de figure et de manières,
+et qui grasseyait un peu en parlant.</p>
+
+<p>Des deux garçons, l’aîné, après avoir tiré au sort
+un bon numéro, s’était engagé, pour toucher la
+prime, en remplacement du fils du notaire de
+Langoat ; le cadet était entré en apprentissage
+chez un bourrelier du bourg. En sorte qu’il ne
+restait d’enfant à la maison que Néa.</p>
+
+<p>Quoique le train des Garandel fût des plus
+médiocres, Laurik ne se plaisait nulle part
+autant que chez eux. On y mangeait plus de
+patates et de bouillie que de viande fraîche ou
+de lard fumé ; mais cette nourriture, servie dans
+le chaudron de fonte par les mains de Fanta,
+et assaisonnée par les récits du vieux, lui
+paraissait le plus exquis, le plus succulent des
+régals. Et il faisait dans la crèche aux vaches,
+où il n’avait pour lit qu’une couette de paille
+entre quatre piquets, des rêves merveilleux qui
+lui laissaient dans l’esprit, pour toute la
+journée, un contentement particulier d’être au monde,
+de voir le ciel sur sa tête et de sentir la terre
+sous ses pieds.</p>
+
+<p>Pourquoi n’était-il en ces dispositions d’humeur
+que chez les Garandel ? Il ne se le demandait
+même pas, ou, s’il lui arrivait d’essayer d’y
+réfléchir, il se l’expliquait par cette observation
+qu’il avait souvent ouïe dans la bouche de son
+père : à savoir qu’à respirer l’air d’un logis
+honnête, où chacun travaille pour tous, on en
+garde en soi comme un parfum… Or, il y avait
+une autre raison, la vraie, et qu’il découvrit un
+beau jour, comme par une révélation.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce fut, exactement, le 12 avril… Après
+soixante ans comptés, il revoyait encore toute
+nette la figure qu’avaient, ce matin-là, les
+choses. D’abord les prés, nouvellement reverdis,
+tapissés d’une jeune herbe de printemps,
+soyeuse comme une fourrure de chat, que mouchetaient
+les taches brunes des taupinières ; puis
+la rivière, sinueuse, grossie par les pluies de
+mars, tantôt courante et ruissante, et chantant
+la claire chanson de l’eau vive, tantôt endormie
+en nappes tranquilles et mirant sur des fonds
+de sable les fins rameaux des aulnes à peine
+feuillus ; puis les collines, voilées d’une brume
+légère, et les <i lang="br" xml:lang="br">mézou</i>, les terres hautes, d’où s’élevaient
+de calmes fumées, — émanées de toits
+invisibles ; enfin le ciel, un grand ciel très pur,
+très éloigné, très vaste, enveloppant tout d’une
+lumière humide et bleue, d’une lumière tendre
+comme une caresse.</p>
+
+<p>Il avait jeté bas sa veste et besognait ferme,
+en corps de chemise, sous le soleil béni… Pourtant,
+contrairement à son habitude, quand il
+était en tournée chez les Garandel, un vague
+malaise l’oppressait depuis son réveil. Il avait
+l’impression que, dans sa poitrine, son cœur
+n’était plus en place. Par moments, il l’entendait
+battre à grands coups sonores, comme
+une cloche de pardon ; puis, brusquement, le
+carillon s’éteignait en un silence plein de mystère.
+Jamais encore il n’avait été ainsi. Un
+trouble étrange l’agitait, — quelque chose
+comme le pressentiment obscur d’il ne savait
+quoi.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce donc qui va m’arriver ? se demandait-il.</p>
+
+<p>Cela devenait à la longue si violent qu’il eut
+peur que la tête ne lui tournât. Plantant là son
+hoyau, il avisa un tronc d’aulne penché au ras
+de l’eau, s’y étendit à plat ventre et se plongea
+la face dans le courant, qui était d’une fraîcheur
+glacée.</p>
+
+<p>En cet instant même, derrière lui, dans la
+pente, une voix cria :</p>
+
+<p>— Laurik, hé !… Laurik Cosquêr !… Où donc
+êtes-vous ?</p>
+
+<p>Il se sentit soulevé comme un poisson que le
+pêcheur, d’une secousse de sa ligne, fait sauter
+sur la berge.</p>
+
+<p>La voix, de nouveau, répéta :</p>
+
+<p>— Laurik ! Laurik, hé !</p>
+
+<p>Oh ! cet appel si jeune, si vibrant, d’un timbre
+si harmonieux, dût-il vivre encore autant qu’il
+avait déjà vécu, il l’entendrait toujours, toujours.</p>
+
+<p>Celle qui le hélait se tenait debout dans une
+brèche de talus, au flanc du coteau, entre deux
+touffes de prunelliers dont les branches bourgeonnantes
+se rejoignaient presque à la hauteur
+de sa coiffe… Sa jupe de laine rouge, à
+raies bleues, lui descendait à peine aux chevilles
+et, de l’étroit corsage aux parements entrouverts
+qui lui serrait la taille, son cou svelte
+s’échappait comme une fleur de sa gaine. Son
+visage, rosé par l’air vif, semblait éclairé d’une
+gloire dont ses cheveux d’or pâle, ébouriffés
+autour des tempes, eussent été les rayons. Toute
+sa personne était si légère, si immatérielle à
+voir, elle touchait si peu la terre, même avec
+ses sabots, que vous eussiez dit une apparition,
+un de ces follets aériens qui voltigent, à ce
+qu’on raconte, dans les vapeurs des prairies et
+se posent sur l’herbe sans la courber.</p>
+
+<p>Laurik, a son aspect, était demeuré comme
+en extase. Elle lui eût annoncé : « Je suis la
+Vierge Marie, conçue sans péché », qu’il n’aurait
+pas éprouvé un saisissement plus religieux. Il
+n’osait ni faire un mouvement, ni articuler un
+son, par crainte de la voir s’envoler.</p>
+
+<p>Et ce n’était, certes, que la petite Néa Garandel,
+mais une Néa si différente de celle qu’il
+avait cru connaître jusqu’alors, une Néa si
+transfigurée !</p>
+
+<p>Elle, cependant, dès qu’elle l’avait aperçu, à
+demi agenouillé près du tronc d’aulne, la face
+encore ruisselante, et fixant sur elle des yeux
+agrandis par la stupeur, était partie d’un grand
+éclat de rire.</p>
+
+<p>— C’est donc dans la rivière que vous attrapez
+maintenant les taupes, Laurik Cosquêr ?… Vous
+avez vos cheveux qui dégouttent, comme le poil
+d’un chien mouillé.</p>
+
+<p>Et de rire encore, de rire si follement qu’elle
+fut sur le point de se laisser choir, avec le
+panier qu’elle portait.</p>
+
+<p>Laurik s’était précipité pour la retenir.</p>
+
+<p>— Vous auriez pu vous faire mal, dit-il.
+L’herbe est glissante, ce matin, à cause de la
+rosée.</p>
+
+<p>Il avait autre chose sur les lèvres, mais cela
+ne voulait pas sortir : une sorte de charme invincible
+lui paralysait la langue. Comme il contemplait
+toujours la jeune fille, planté droit devant
+elle, immobile et les bras ballants, elle s’écria :</p>
+
+<p>— Ah ! çà, Laurik, quand finirez-vous de me
+dévisager ainsi ? On dirait, en vérité, que vous
+ne m’avez jamais vue.</p>
+
+<p>Il baissa la tête pour répondre :</p>
+
+<p>— Vous parlez juste, sans le savoir, Néa
+Garandel : il me semble, en effet, que je vous
+vois aujourd’hui pour la première fois.</p>
+
+<p>Il n’ajouta rien ; mais, tandis qu’ils descendaient
+de compagnie vers le bord de l’eau, il
+songeait à part soi : « Se peut-il qu’une seule
+année ait suffi pour un tel miracle ? La Néa de
+l’an passé n’était encore qu’une fillette, bonne
+au plus à garder les vaches, et que je trouvais
+d’habitude, le soir de mon arrivée, sagement
+assise sur le seuil de la maison à se réciter tout
+haut son catéchisme. Celle-ci est déjà une
+« héritière » en sa fleur, dont les galants se
+disputeront demain le parapluie, pour la conduire
+aux pardons, et qui sèmera le souci
+d’amour dans le cœur de plus d’un jeune
+homme. Étais-je donc aveugle, hier, ou bien y
+a-t-il une vertu spéciale dans la lumière
+d’avril ?… »</p>
+
+<p>Ils avaient atteint le bas du pré. Vive et
+preste, Néa tira de son panier une écuelle à
+couvercle et un paquet enveloppé d’un linge
+bien propre.</p>
+
+<p>— Voici votre déjeuner, Laurik. Il y a
+d’abord de la soupe aux fèves, que vous aimez
+tant… Et ceci, fit-elle en dépliant le linge,
+c’est des crêpes de froment, de la fête de Sainte-Brigitte,
+en Ploézal, où nous avons des cousins.
+Ma mère vous les envoie, pour que vous ayez
+aussi votre lot du pardon.</p>
+
+<p>Sa voix résonnait dans le cœur du taupier,
+plus suave qu’un chant de bouvreuil. Il eût
+souhaité qu’elle parlât longtemps, toujours…
+Pour attendre qu’il eût mangé, elle était allée
+s’asseoir un peu à distance, sur une pierre
+moussue. Lui n’avait pas bougé.</p>
+
+<p>— Eh bien ! Laurik Cosquêr, vous n’avez
+donc pas faim, que vous vous morfondez là,
+bouche bée, comme notre vieux recteur en
+chaire, quand il a perdu la suite de son prône ?</p>
+
+<p>Faim ? ma foi, non ! Laurik Cosquêr n’avait
+pas faim. Il se força pourtant à manger, par
+crainte d’offenser les Garandel, et aussi, et surtout,
+parce que, plus il prolongerait le repas,
+moins vite Néa s’en irait. C’est vous dire qu’il
+ne mettait pas les bouchées doubles. Jamais
+crêpes de pardon ne furent, en apparence,
+plus lentement et plus artistement savourées.</p>
+
+<p>— Elles sont bonnes, n’est-ce pas, Laurik ?</p>
+
+<p>— Délicieuses, Néa.</p>
+
+<p>Et, mentalement, il corrigeait :</p>
+
+<p>« C’est vous, petite Néa Garandel, c’est vous,
+entendez-moi bien, qui êtes un délice ! »</p>
+
+<p>Mais, pour rien au monde, il n’aurait eu la
+hardiesse d’exprimer tout haut ce qu’il pensait
+tout bas.</p>
+
+<p>Fatiguée d’être assise, la jeune fille s’était
+levée, avait fait quelques pas le long de la
+rivière. Brusquement, elle recula. Elle venait
+d’apercevoir en l’air, au-dessus de son front,
+un chapelet de petites bêtes noires dont les
+cadavres en boule se balançaient, suspendus par
+les pattes antérieures, à la maîtresse branche
+d’un chêne.</p>
+
+<p>— Que de taupes vous avez déjà tuées, Laurik !
+fit-elle en se retournant.</p>
+
+<p>Il répondit, non sans orgueil :</p>
+
+<p>— Oui, comptez : il y en a quinze.</p>
+
+<p>Elle resta un moment pensive à les contempler.
+Puis, après un silence :</p>
+
+<p>— C’est tout de même un métier comme il
+y en a peu, que celui de taupier.</p>
+
+<p>Prenant la chose pour un compliment, Laurik
+estima que l’occasion était belle de se faire
+valoir auprès de la jeune fille à qui, — son cœur
+le lui disait clairement, — sa destinée venait de
+se lier pour jamais. Il releva d’un geste ses
+cheveux encore trempés et, debout sur la
+berge, il commença de discourir, avec une
+loquacité fébrile, touchant son état :</p>
+
+<p>— Oui, un métier comme il y en a peu,
+certes, car il y faut un talent que tout le
+monde n’a pas, et beaucoup de patience,
+d’adresse, de perspicacité. Ne devient pas taupier
+qui veut. Moi, j’ai eu ça de naissance. A
+huit ans, je suivais mon père. Il a formé bien
+des apprentis ; mais, demandez-le-lui si vous ne
+me croyez pas, aucun d’eux n’est à même de
+rivaliser avec son fils Laurik, ni pour l’oreille, ni
+pour l’œil, ni pour la sûreté du coup de main…
+Quand mon hoyau s’abat, la taupe n’a plus qu’à
+réciter son <i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i>… Il n’y a pas de profession
+méprisable, quand on l’exerce honnêtement ;
+mais je suis fier de la mienne. En
+avez-vous d’autres, dans nos campagnes, qui
+soient d’un meilleur rapport ? De l’angélus du
+matin à l’angélus du soir, je ne suis pas embarrassé
+pour tuer mes vingt-cinq ou trente bêtes.
+A un sou la bête, voyez : le calcul est simple. Où
+sont-ils, dans vos environs, Néa, les jeunes
+hommes qui, à mon âge, gagnent de vingt-cinq
+à trente sous par jour ?…</p>
+
+<p>Il s’arrêta sur cette apostrophe. Il était à
+bout d’haleine, la lèvre sèche, les joues en feu.
+Néa, tout le temps qu’il avait parlé, n’avait pas
+quitté des yeux la guirlande des taupes mortes
+dont les pattes de derrière, crispées sous le
+ventre, étaient roses comme des mains d’enfant.
+Devant la mine grave, l’attitude songeuse de la
+jeune fille, Laurik ne douta point que ses
+paroles ne l’eussent profondément impressionnée.</p>
+
+<p>Il en conçut une de ces joies intenses qui
+vous exaltent tout l’être, mais son illusion ne
+dura guère. D’un mot, Néa lui fit sentir qu’il y
+avait un abîme entre leurs « idées ».</p>
+
+<p>— A votre place, Laurik, moi, j’aimerais
+mieux gagner moins et avoir un autre métier.</p>
+
+<p>Interloqué, il bredouilla :</p>
+
+<p>— Pour… Pourquoi ?</p>
+
+<p>Elle regarda de nouveau vers les petits
+ventres noirs, ballonnés et reluisants de soleil,
+réfléchit une minute en roulant autour de ses
+doigts les brides de sa capeline, puis répliqua
+d’un ton catégorique :</p>
+
+<p>— Parce que !…</p>
+
+<p>Et elle acheva sa pensée par un geste de la
+main qui signifiait :</p>
+
+<p>« Tant pis pour vous, si vous ne comprenez
+pas. Après tout, ce n’est pas mon affaire. »</p>
+
+<p>Eh ! si, c’était votre affaire, ô toute gracieuse
+et toute-puissante Néa Garandel ! Car, la foi
+robuste que Laurik Cosquêr avait, tout à l’heure
+encore, dans l’excellence de son métier, voici
+que, sur un simple mot de vous, il venait de la
+sentir s’écrouler en lui, à jamais. Dire qu’il
+avait été si glorieux d’être réputé, à l’instar de
+son père, pour le « roi des taupiers » du Trégor,
+et qu’il en souffrait à présent comme d’une humiliation,
+comme d’un déshonneur !… Et cela était
+l’ouvrage d’un brin de fille pas plus grosse qu’une
+tige de fougère, dont, la veille encore, il daignait
+à peine remarquer l’existence. Allez donc
+prétendre ensuite qu’il n’y a pas dans l’amour
+une force plus puissante que les quatre éléments
+réunis !…</p>
+
+<p>Aussi tranquille que si rien ne se fût passé,
+Néa rangeait dans le panier l’écuelle, le plat
+qui lui servait de couvercle et le linge qui avait
+enveloppé les crêpes.</p>
+
+<p>— Là, fit-elle, prête à regrimper la pente.</p>
+
+<p>Et, avec une de ces révérences à l’ancienne
+mode que l’on apprenait alors chez les Sœurs :</p>
+
+<p>— Bonne continuation de journée, Laurik !</p>
+
+<p>Il se campa en face d’elle dans le sentier.</p>
+
+<p>— Il y a une chose que je voudrais savoir,
+avant que vous ne vous en alliez de la prairie…
+Si vous aviez été homme, quel état auriez-vous
+donc choisi, Néa Garandel ?</p>
+
+<p>— Oh ! un seul, le plus beau, le plus vaillant :
+j’aurais été marin sur la mer !</p>
+
+<p>De quel accent superbe elle lança cette
+phrase ! Et comme ils brillaient, ses yeux !…
+Vous eussiez dit deux éclairs bleuâtres, pareils
+aux épars, non suivis de tonnerre, qui labourent
+parfois les firmaments sans nuages des chaudes
+nuits d’été. Laurik en eut l’âme comme
+traversée de part en part. Et, à leur lueur
+rapide, il mesura quel bouleversement s’était accompli
+dans son destin. Son ancienne vie n’était
+plus qu’un rêve… Le vent printanier avait pris
+un goût de sel… Des eaux lourdes, salies
+d’étoupes et de goudron, léchaient les quais d’un
+port… Un vaisseau levait l’ancre…</p>
+
+<p>Il murmura :</p>
+
+<p>— Soit !</p>
+
+<p>Néa, elle, était déjà loin. Sa coiffe, là-haut,
+voletait comme un papillon blanc parmi l’ajourement
+délicat des jeunes verdures.</p>
+
+<p>Pour la première fois depuis qu’il était au
+monde, l’angoisse de la solitude étreignit
+Laurik. Les prés, les champs, les collines boisées
+lui parurent vides infiniment. La rivière,
+tantôt si joyeuse en ses bonds, ne roulait plus
+maintenant que des sanglots… Se remettre à sa
+tâche, il n’y songea même pas. Apercevant son
+hoyau planté en terre à ses pieds, il le saisit
+avec violence, le fit tournoyer au-dessus de sa
+tête et l’envoya « dinguer » à l’autre extrémité
+de la prairie. L’outil de ses exploits de taupier
+lui était devenu un objet de dégoût. Comme si
+ce mouvement de rage eût épuisé ses nerfs, il
+s’affaissa de son long sur le sol, et, s’apitoyant
+sur soi-même, il pleura, le nez dans l’herbe.</p>
+
+<p>A travers la brume de ses larmes, il revit
+l’image de Néa. Elle était en lui, elle l’emplissait
+tout entier, et il sentit qu’il ne pouvait
+plus vivre que pour elle, que, si elle refusait
+d’être un jour sa femme, il ne lui resterait plus
+qu’à mourir. « Il n’est pire feu que feu
+d’amour », dit la Sagesse des Bretons. En
+Laurik un brasier flambait, allumé par une
+main d’enfant. Son sang bourdonnait dans ses
+artères et vibrait à ses tempes comme un
+tocsin…</p>
+
+<p>Il se traîna jusqu’à la rivière pour en aspirer
+la fraîcheur.</p>
+
+<p>Quatre, cinq heures peut-être s’écoulèrent
+ainsi. Les premières ombres du soir commençaient
+à baigner le vallon. Laurik secoua la
+torpeur qui avait succédé chez lui à la fièvre,
+marcha au chêne où il avait suspendu ses
+taupes, jeta le chapelet de cadavres sur son
+épaule et, après avoir, au passage, ramassé son
+hoyau, remonta vers la ferme. Il n’y avait dans
+la maison, quand il entra, que la ménagère.</p>
+
+<p>— Vous êtes plus tôt que d’habitude, Laurik,
+dit-elle. N’allez pas croire au moins que ce soit
+pour vous en faire reproche, mais c’est parce
+que le souper ne sera pas cuit avant un bon
+moment.</p>
+
+<p>Et elle expliqua qu’elle était seule pour vaquer
+aux soins intérieurs, Néa ayant dû se rendre au
+bourg, à confesse, comme il est de règle dans
+la saison de Pâques.</p>
+
+<p>— Excusez-moi, Fanta, répondit Laurik :
+avec votre permission, je ne resterai point à
+souper.</p>
+
+<p>— Hein ! Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il y a donc,
+Jésus-Dieu ?</p>
+
+<p>— Il y a que j’ai désir de m’en retourner
+chez nous… Je ne suis pas à mon aise.</p>
+
+<p>Elle vint se placer près de lui, dans le jour
+de la porte, pour l’examiner.</p>
+
+<p>— C’est vrai que vous êtes pâle. Vous aurez
+attrapé chaud et froid.</p>
+
+<p>— Possible.</p>
+
+<p>— Et vous prétendez faire trois lieues, de
+nuit, mal disposé comme vous êtes ?… Je n’y
+consentirai pas… Vous allez coucher dans notre
+lit qui est bien clos et bourré de bonne balle.
+Garandel et moi, nous trouverons facilement à
+nous caser dans celui de Néa, et la fillette sera
+quitte pour dormir à l’étable.</p>
+
+<p>Tant de sollicitude remua Laurik jusqu’aux
+entrailles. Il fut sur le point de tout avouer à la
+vénérable Fanta, si compatissante, si maternelle.
+Mais une pudeur le retint, et aussi le
+sentiment de son indignité présente aux yeux
+de celle qu’il aimait.</p>
+
+<p>— Dieu vous bénisse, Fanta !… De cheminer,
+cela me dégourdira les sangs… Gardez seulement
+les taupes et dites au vieux Garandel qu’il
+me paiera… quand je reviendrai.</p>
+
+<p>Sur cette parole à double entente, il sortit,
+malgré les supplications, les « <i>Ma Doué ! Ma
+Doué ta !<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a></i> » de la vieille. Comme il franchissait
+l’échalier, à l’angle du pignon, il distingua,
+dans le crépuscule tombant, la fine silhouette
+de Néa qui rentrait de Camlez, encapuchonnée
+dans sa mante. Un instant, il délibéra s’il l’attendrait.
+Mais pour lui dire quoi ? Qu’il y avait en
+lui l’étoffe d’un homme selon ses vœux ? Ces
+choses se prouvent par des actes. Il se contenta
+d’agiter en l’air son toquet de feutre, en
+criant :</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Mon Dieu ! Mon Dieu donc !</p>
+</div>
+<p>— A Dieu vat !</p>
+
+<p>A Dieu vat ! Le cri des marins qui s’embarquent…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Laurik Cosquêr en était là de son récit
+quand, du coin de l’âtre où elle semblait uniquement
+attentive au chant de l’eau dans la
+bouilloire, sa femme annonça que le marc était
+« passé ».</p>
+
+<p>Le « café de quatre heures » est un rite
+essentiel de la vie bretonne, et il n’est pas de
+chaumière si misérable où il ne soit pratiqué
+journellement. J’aurais commis la plus grave
+injure envers mes hôtes, en refusant de communier
+avec eux dans cette tradition en quelque
+sorte nationale ; et, d’ailleurs, le début de leur
+humble aventure d’amour ne me rendait que
+plus avide d’en connaître la fin.</p>
+
+<p>Une fois qu’il eut devant lui sa tasse fumante,
+et après l’avoir « poivrée d’un soupçon d’eau-de-vie
+à quarante sous le litre », — encore un
+reliquat de la noce, — Laurik reprit :</p>
+
+<p>— Voilà, monsieur, comment j’épousai la
+mer, à seule fin de plaire à Néa Garandel…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Oh ! ce ne fut pas sans lutte. Ses parents,
+lorsqu’il s’ouvrit à eux de sa détermination, en
+se gardant bien toutefois de leur en révéler le
+véritable motif, le crurent subitement devenu
+fou.</p>
+
+<p>— Que diable ! Ça n’est pas tombé sur toi
+comme un coup de vent, cette frénésie de la
+mer ?…</p>
+
+<p>Il affirmait, très calme :</p>
+
+<p>— Si fait. Chez la plupart des garçons de
+mon âge il paraît que c’est ainsi que ça vient.</p>
+
+<p>Et il citait des exemples, nommait celui-ci,
+celui-là, tel autre, tous des jeunes gens du
+canton.</p>
+
+<p>— Oui ! lui objectait-on, des sans-métier !
+des propres à rien !… Mais toi !… un chasseur
+de taupes !… et qui as le don comme pas un !…</p>
+
+<p>Sa mère alla secrètement commander au
+curé de Tréguier une messe avec cierge à
+l’autel de saint Yves, pour obtenir, par l’intercession
+du grand avocat des humbles, qu’il ne
+persistât point dans sa funeste résolution. Son
+père, en désespoir de cause, le menaça de le
+renier.</p>
+
+<p>— C’est bien, dit Laurik, si vous ne donnez
+votre consentement à mon départ, vous le donnerez
+donc à ma mort !</p>
+
+<p>Ce n’était point là un vain propos : les vieux
+le sentirent et cédèrent. Moins de trois semaines
+plus tard, Laurik était inscrit, immatriculé,
+embarqué.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Son premier voyage dura cinquante-deux
+mois. C’était le temps des frégates à voiles. Il
+parcourut des mers immenses, traversa des
+atmosphères embrasées, frôla de mystérieux
+fantômes de glaces. Devant lui se déroulèrent
+les spectacles d’une création inconnue, qui ne
+semblait pas sortie des mains du même Dieu
+que celui des Bretons. Et cela ne l’intéressa
+point…</p>
+
+<p>Une seule chose hantait sa pensée, occupait
+ses yeux de son âme, — et c’était l’image
+de Néa. Sous les ciels de feu comme sous les
+ciels de ténèbres, à l’Équateur comme au cap
+Horn, elle obstruait pour lui l’horizon. Pas une
+fois il n’accepta de descendre à terre, aux
+escales, ni n’éprouva la curiosité de vérifier par
+lui-même les merveilles que lui contaient les
+camarades sur leurs nocturnes équipées dans
+les villes de plaisir. Tout lui était indifférent, de
+ce qui n’était point Néa. Ses courts sommeils
+entre les quarts de nuit, il les passait à rêver
+d’elle dans son hamac, et, le jour, il restait des
+heures là-haut, dans les vergues, à s’enivrer
+de son souvenir, au bercement égal des alizés
+ou parmi le furieux déchaînement des cyclones.</p>
+
+<p>Il ne se préoccupait pas plus de lui faire parvenir
+de ses nouvelles qu’il ne s’attendait à recevoir
+des siennes.</p>
+
+<p>D’abord, il ne savait ni lire, ni écrire, et il
+eût cru profaner ses sentiments en les livrant
+à des plumes étrangères. Puis, la mode des
+lettres était encore une rareté chez les marins
+de cette époque. On ne communiquait guère
+avec le pays que par l’intermédiaire des « collègues »
+qui y allaient ou qui en revenaient. Et
+c’était là une occasion qui ne se présentait pas
+souvent.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Plût à Dieu que Laurik Cosquêr ne l’eût
+jamais rencontrée !</p>
+
+<p>Mais une fatalité la mit sur sa route.</p>
+
+<p>Il y avait près de trois ans qu’il « bourlinguait
+au tonnerre de Brest », sur la frégate
+l’<i>Intrépide</i>, quand, un jour, dans les mers du
+Sud, on fut accosté par le croiseur <i>Neptune</i>
+qui, sa période terminée, rentrait en France.
+Pendant une couple d’heures on fraternisa d’un
+bord à l’autre, selon l’usage. Or, quelle ne fut
+pas la joie de Laurik, de retrouver, parmi les
+matelots du <i>Neptune</i>, un des hommes, précisément,
+sur l’exemple desquels il s’était appuyé
+pour justifier à son père la soudaine éclosion
+de sa vocation maritime ! Il se nommait Constant
+Trégloz (Dieu lui fasse paix !), et il était
+originaire de Buguélès, où ses parents tenaient
+un « débit ».</p>
+
+<p>Plus âgé que Laurik de quatre ou cinq ans,
+il comptait déjà plusieurs campagnes et s’en
+allait en congé définitif.</p>
+
+<p>Un fier luron, ma foi, large d’épaules, franc
+d’allures, à qui la navigation avait singulièrement
+profité.</p>
+
+<p>L’entrevue fut naturellement des plus cordiales,
+mais sans grandes manifestations extérieures,
+à la bretonne.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’il faudra dire chez toi, cadet ?
+demanda Trégloz, quand la minute de la séparation
+fut arrivée.</p>
+
+<p>— Tu diras bien le bonjour aux vieux, que
+je n’ai pas de regret à ce que j’ai fait, que la
+santé va bien et que je souhaite qu’il en soit de
+même pour eux.</p>
+
+<p>— Entendu ça. Et tu n’as personne d’autre
+à bonjourer ?</p>
+
+<p>Laurik eut sur le bout de la langue le nom
+de Néa, mais ce fut pour le ravaler aussi vite.
+« Toujours cette sacrée honte, qu’est-ce que
+vous voulez ? » Et, après une longue hésitation,
+comme s’il eût dû chercher au fond de sa
+mémoire, il répondit simplement :</p>
+
+<p>— Les Garandel, de Camlez, ont été bons
+pour moi… Je serais content que tu t’informes
+où ils demeurent et que tu leur portes mes
+amitiés.</p>
+
+<p>Ah ! si, du moins, il n’avait rien dit !… Mais
+qui peut prévoir ?</p>
+
+<p>Passons, n’est-ce pas ?</p>
+
+<p>Le moment vint où « ceux de l’<i>Intrépide</i> »
+revirent à leur tour la terre de France. Un
+22 mai, sur les cinq heures du soir, Laurik
+Cosquêr quittait à Morlaix la diligence de Brest
+à Saint-Brieuc et s’acheminait à pied vers le
+plateau trégorrois. Il avait en poche son diplôme
+de gabier, un congé de six mois, et, noués dans
+son mouchoir, sept-vingts écus d’économies,
+presque une richesse, qu’il allait pouvoir
+déposer avec son cœur entre les mains de Néa.
+Cette pensée lui donnait des ailes. Les quinze
+lieues qu’il avait à franchir semblaient fuir sous
+ses pas. Il avait le meilleur des bâtons de route,
+l’espoir. Joignez que la nuit était merveilleusement
+belle, l’ombre transparente et tiède, l’air
+embaumé d’une odeur d’herbe déjà mûre pour
+la fenaison. Les arbres, les ajoncs des talus
+bruissaient à peine. Une brume argentée
+flottait, comme la respiration des champs
+endormis…</p>
+
+<p>Aux approches de Camlez, Laurik eut l’âme
+inondée d’une telle allégresse qu’il se mit à
+entonner une chanson de bord, apprise sur le
+gaillard d’arrière de <i>l’Intrépide</i>, et qu’on eût
+dite composée à son sujet :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">« Pour l’amour d’une blonde,</div>
+<div class="verse">Je me suis-t-engagé</div>
+<div class="verse">Marin sur l’eau profonde,</div>
+<div class="verse">Jour et nuit en danger.</div>
+<div class="verse"><b>. . . . . . . . . .</b></div>
+<div class="verse">J’ai fait le tour du monde :</div>
+<div class="verse">Me voilà-t-en congé.</div>
+<div class="verse">Vais savoir chez ma blonde</div>
+<div class="verse">Si son cœur a changé.</div>
+<div class="verse"><b>. . . . . . . . . .</b></div>
+<div class="verse">Je lui dirai : ma blonde,</div>
+<div class="verse">Si ton cœur a changé,</div>
+<div class="verse">Vais me périr dans l’onde,</div>
+<div class="verse">Quoique sachant nager !…</div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Il en était à ce couplet quand tout à coup,
+sur ses talons, quelqu’un s’exclama :</p>
+
+<p>— Damné sois-je ! Que le cœur de ta douce
+ait changé ou non, ta voix à toi, du moins
+Laurik Cosquêr, est restée facile à reconnaître !</p>
+
+<p>C’était un homme de Trévou-Tréguignec, un
+tailleur d’habits qui avait souvent travaillé dans
+les mêmes maisons que Laurik. Il était nu-pieds,
+ayant ôté ses souliers pour marcher plus vite,
+et c’est pourquoi Laurik ne l’avait pas entendu
+venir.</p>
+
+<p>— Les uns chantent, les autres pleurent,
+reprit-il. Ainsi, moi, je vais annoncer au fils
+de Kerambesk que son père a été trouvé noyé
+dans l’étang du Bois-Riou.</p>
+
+<p>La joie de Laurik fut empoisonnée. Ouïr
+parler de mort, en rentrant au pays, n’est pas
+d’un bon présage. Heureusement qu’on arrivait
+au carrefour des Trois-Croix où s’amorce
+le chemin du Pont-Neuf. Laurik s’empressa de
+« larguer » le tailleur, sans même lui toucher
+la main, et s’engagea au pas de course
+dans la descente… Un bouquet d’arbres, des
+meules de paille, le dos arrondi d’un toit de
+chaume émergèrent comme une île du brouillard
+blanchâtre de la vallée… C’était là !… Il
+pouvait être deux heures du matin. Les gens
+les bêtes, tout reposait. Mais les choses avaient
+leur vieil aspect familier. Il n’était pas jusqu’au
+tombereau qui n’érigeât comme d’habitude ses
+brancards vides, à la place accoutumée, au
+milieu de la cour. Le marin dut s’y adosser,
+tellement ses jambes flageolaient sous lui, non
+de fatigue, mais d’émotion. Par les petites vitres
+des lucarnes pleines de noir, il sentait l’âme de
+la maison qui le regardait. Qu’y avait-il dans
+ce regard ? Promesse ou menaces… Pour la
+première fois, un doute poignant lui pénétra
+dans l’esprit comme une lame.</p>
+
+<p>Il eut peine à réprimer un cri.</p>
+
+<p>Dans sa soudaine angoisse, il imagina d’aller
+coller son oreille à la porte, pour écouter s’il
+n’entendrait point le souffle de Néa, dont il
+savait que le lit se dressait juste en face.</p>
+
+<p>Mais le tic-tac de l’horloge fut le seul bruit
+qu’il put percevoir dans le profond silence.</p>
+
+<p>— Bah ! se dit-il, pour se rassurer, c’est
+d’avoir tant marché qui me donne ces idées
+sottes. Tout ça va se dissiper avec les mauvaises
+influences de la nuit.</p>
+
+<p>Il se dirigea, sur la pointe du pied, vers
+l’étable aux vaches où, jadis, il avait son coucher.
+Quand il ouvrit la claie de genêt, les
+bonnes bêtes, vautrées côte à côte dans la litière,
+se bornèrent comme autrefois à soulever nonchalamment
+leurs mufles appesantis. Comme
+autrefois, il les caressa d’une tape au passage
+et, côtoyant le mur, gagna l’angle de droite…
+Elle était là, comme par le passé, elle était là,
+entre ses quatre piquets, la couette de paille
+qui lui avait si souvent inspiré de si beaux
+rêves ! Il s’y allongea, tout rasséréné. Et sur
+ses paupières le sommeil s’abattit comme un
+coup de poing…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>— Jésus, <i>ma Doué</i> ! Laurik le taupier qui
+est ici dans la crèche !</p>
+
+<p>C’était la voix grasseyante de Fanta.</p>
+
+<p>— En voilà une surprise ! ne cessait-elle de
+répéter… En voilà une surprise !…</p>
+
+<p>D’un bond, Laurik avait sauté à bas de sa
+couchette. Il frottait machinalement ses yeux
+gonflés et tentait de balbutier de vagues
+paroles.</p>
+
+<p>La vieille l’entraîna :</p>
+
+<p>— Viens, on causera en déjeunant.</p>
+
+<p>Il la suivit vers la ferme, toute blonde sous
+le premier soleil… Il ne savait s’il marchait à
+la mort ou à la vie.</p>
+
+<p>— Devine qui j’ai trouvé en allant soigner
+les vaches, cria Fanta dès le seuil.</p>
+
+<p>Le vieux Garandel, qui avait le nez dans sa
+soupe, se leva du banc où il était assis, dans
+l’encoignure de la fenêtre.</p>
+
+<p>— Ah ! ah ! fit-il gaiement, je vais donc pouvoir
+te régler ma dette… Oui, les quinze taupes
+qui ne t’ont pas été payées !… Mais d’abord,
+matelot, que je te donne l’accolade !… Nous
+avons eu de tes nouvelles : tu fais ton chemin,
+à ce qu’il paraît. Tu vas nous conter ça.</p>
+
+<p>Fanta, près du foyer, trempait une autre
+écuellée.</p>
+
+<p>— Commence par te loger ceci quelque part,
+mon bonhomme, dit-elle. Tu dois avoir un
+rude creux dans l’estomac.</p>
+
+<p>Lui, cependant, furetait des yeux autour de
+la pièce.</p>
+
+<p>— Je vois ce que c’est, reprit Fanta ; tu
+trouves drôle qu’il n’y ait que nous dans la
+maison, n’est-ce pas ?… Las ! Qu’est-ce que tu
+veux ? C’est ainsi… Nous sommes seuls dorénavant,
+seuls comme des pauvres vieux.</p>
+
+<p>— Jusqu’à ce que le fils aîné rentre du service…,
+s’il rentre, opina l’ancien grognard.</p>
+
+<p>Le marin sentit son cœur s’arrêter.</p>
+
+<p>— Alors, Néa ?… commença-t-il, les lèvres
+blanches.</p>
+
+<p>— Néa ! s’écria la ménagère dont le visage se
+rida de plaisir… Néa !… C’est vrai, tu ne sais
+pas… Elle est maintenant dans tes parages, du
+côté de la mer, là-bas, à Buguélès… Et elle
+sera bien contente de te voir, pour sûr ! Car,
+si elle est heureuse comme elle est, c’est en
+grande partie à toi qu’elle doit son bonheur.</p>
+
+<p>— A moi ? bégaya Laurik, la tête chavirée.</p>
+
+<p>— Dam, oui ! A toi, intervint le vieux ; si
+tu n’avais pas envoyé Constant Trégloz nous
+porter tes amitiés, notre fille, tu penses bien,
+ne l’eût jamais connu, et, du moment qu’elle
+ne l’aurait pas connu, comment diable se
+seraient-ils accordés ?</p>
+
+<p>— C’est clair, approuva la vieille.</p>
+
+<p>Et, sans se douter que chacune de ses phrases
+poignardait le cœur de Laurik, elle se mit à
+donner des détails :</p>
+
+<p>— Moi, je la trouvais un peu bien jeunette
+pour entrer en ménage, et Garandel, lui, tant
+que d’avoir un gendre, aurait mieux aimé un
+cultivateur… Mais quoi ! Ce Trégloz, du jour
+qu’il l’avait vue, s’était juré qu’il l’aurait par la
+porte ou par la fenêtre… Et comme elle-même
+avait dans l’idée d’être femme de marin, nous
+l’avons laissée aller à la grâce de Dieu, — pour
+son bien, d’ailleurs, puisqu’ils s’entendent et
+qu’ils se tirent d’affaire… Ne manque pas de
+passer leur dire un bonjour : tu verras que
+c’est très gentil chez eux…</p>
+
+<p>— Ainsi, elle est mariée…, articula Laurik
+avec lenteur, mais d’un son de voix si étrange
+qu’il se demanda lui-même si ce n’était pas un
+autre qui avait parlé.</p>
+
+<p>Les vieux reculèrent d’épouvante, en s’apercevant
+qu’il était aussi livide qu’un cadavre au
+linceul… Il leur fit, de la main, un geste d’adieu
+et s’appuya, pour sortir, à la cloison de bois
+qui, dans les fermes bretonnes, protège la
+table contre l’air de la porte. Comme il descendait
+la dernière marche du seuil, il entendit la
+femme qui disait à son mari :</p>
+
+<p>— M’est avis que nous devrions réciter un
+<i lang="la" xml:lang="la">De profundis</i> pour l’âme de Laurik Cosquêr…
+Sûrement qu’il est mort au loin. Ce que nous
+avons vu, ce n’est pas lui, c’est son <i>intersigne</i>.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Longtemps ils restèrent persuadés qu’ils
+avaient reçu la visite, non d’un vivant, mais
+d’un fantôme. Et ce qui les confirma encore
+dans leur sentiment, ce fut quand ils apprirent,
+à quelques jours de là, que les parents de
+Laurik n’avaient pas eu vent de leur fils. Dans
+la débâcle de tout son être, il ne s’était plus
+souvenu, en effet, qu’il avait un père et
+une mère. Néa Garandel, en s’en allant avec un
+autre, avait comme dévasté sa vie. Il était plus
+seul et plus perdu que le plus abandonné des
+orphelins… Deux jours et deux nuits, il erra
+le long de la rivière, aux alentours du pré des
+Garandel, absent du monde et de lui-même. Il
+n’avait de volonté à rien, pas même à se périr.
+Pas de colère non plus contre personne : une
+grande tristesse seulement et une grande pitié.
+S’étant assoupi vers l’aube du troisième jour,
+il fut tout effaré, au réveil, de trouver une
+douceur à sa souffrance. Sa jeunesse avait travaillé
+en lui, à son insu, sournoisement, comme
+fait la taupe sous terre. Il gagna la grand’route
+de Lannion, mangea dans une auberge, rentra
+parmi les hommes. Le lendemain, il était de
+retour à Brest et, le surlendemain était rembarqué…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>… — Ce que je devins après ça, monsieur ?…
+Eh bien ! Je battis la mer comme auparavant,
+allant où l’on me commandait d’aller, faisant
+campagne ici, là, en Afrique, en Crimée, en
+Chine, un peu partout…, et je continuai d’aimer
+Néa Garandel…</p>
+
+<p>De renoncer à son rêve d’amour, malgré le
+démenti que lui avaient infligé les événements,
+cela n’était pas dans ses moyens. Il s’entêtait,
+au contraire, avec la chimérique obstination de
+sa race, dans une fidélité d’autant plus farouche
+qu’elle avait été plus cruellement déçue. Le vieil
+optimisme celtique, hérité de ses ancêtres,
+lui interdisait de désespérer. La même voix
+indomptable qui assurait aux peuples de la
+Cambrie qu’Arthur n’était pas mort, au vieux
+Garandel, que le vaisseau blanc de « son Empereur »
+croisait toujours en vue des côtes de
+France, lui certifiait, à lui, que, tôt ou tard, il
+aurait son heure, que son attente ne serait pas
+indéfiniment trompée.</p>
+
+<p>Qu’attendait-il donc ? Il n’eût su le dire au
+juste…, la volonté de Dieu…, l’inconnu.</p>
+
+<p>Dix ans, vingt ans s’écoulèrent, pendant lesquels
+il ne fit que de courtes apparitions au
+pays.</p>
+
+<p>Il s’informait de Néa auprès de la mère
+Cosquêr, qui avait, chaque semaine, l’occasion
+de la rencontrer le dimanche, à la messe, puisqu’elles
+habitaient dorénavant la même paroisse.
+Mais il ne parlait jamais d’elle qu’à mots couverts.</p>
+
+<p>— Et dans le ménage des Trégloz ?… demandait-il.</p>
+
+<p>La vieille Cosquêr répondait :</p>
+
+<p>— Ils vont tous bien…</p>
+
+<p>Elle ajoutait quantité de choses les concernant :
+une naissance d’enfant, le baptême d’une
+barque, le trépassement du vieux Garandel…
+Mais il n’y prêtait aucune attention.</p>
+
+<p>— Vous leur ferez mes compliments, disait-il.</p>
+
+<p>Et il repartait, courait à de nouveaux hasards,
+confiant, malgré tout, qu’un jour viendrait où,
+« sans offenser la religion ni personne », il
+pourrait confesser à Néa ce qu’il avait souffert
+pour l’amour d’elle.</p>
+
+<p>Une seule fois, il crut bien que cette revanche
+ne lui serait pas accordée.</p>
+
+<p>C’était durant la guerre de Chine, « à… à…
+bref un nom comme un éternuement… », là où
+il eut le bras fauché d’un coup de hache.</p>
+
+<p>— Cet homme est fini, avait déclaré le major,
+après le pansement.</p>
+
+<p>Déjà il se sentait glisser, par-dessus bord,
+dans l’éternité, quand, des profondeurs bourdonnantes
+de son cerveau, un cri jaillit, un
+appel jeune, virginal et pur comme le printemps
+breton.</p>
+
+<p>— Laurik !… Laurik, hé !</p>
+
+<p>A six semaines de là, un transport le ramenait
+en France, manchot et « pensionné », les
+traits prématurément vieillis, mais la tête saine
+et le cœur intact.</p>
+
+<p>Il arriva pour apprendre la mort de son père,
+survenue dans l’intervalle, et pour recevoir la
+dernière bénédiction de sa mère « qui se languissait
+de son mari ». De toutes les maisons
+où le taupier défunt allait en journée, de son
+vivant, on envoya quelqu’un à l’enterrement de
+sa veuve.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ce fut dans cette pénible circonstance que,
+pour la première fois depuis vingt ans, Laurik
+revit Néa.</p>
+
+<p>On en était au moment où l’assistance défile
+au pied de la fosse, pour l’asperger d’eau bénite
+et laisser tomber une poignée de terre sur le
+cercueil. Les hommes avaient passé, et c’était
+maintenant le tour des femmes, enveloppées,
+selon l’usage, dans leurs grandes capes de
+deuil qui les faisaient se ressembler toutes.
+Laurik les regardait sans les voir, écoutant
+tristement sonner le bois de la bière sous
+chaque motte qui le heurtait. Tout à coup,
+comme une des femmes se penchait vers le
+bénitier, il tressaillit : quelque chose en lui
+venait de l’avertir que cette forme noire, c’était
+Néa.</p>
+
+<p>C’était elle, en effet.</p>
+
+<p>Au sortir du cimetière, elle l’aborda.</p>
+
+<p>— Peut-être que vous ne me reconnaissez
+plus, dit-elle doucement, en faisant glisser en
+arrière, d’un gracieux mouvement de tête, la
+cagoule de son manteau.</p>
+
+<p>— Si ! Néa, et je vous remercie d’être venue.
+Un sanglot le secoua, où sa douleur de fils
+n’était que pour moitié. Néa reprit :</p>
+
+<p>— Je vous plains de tout mon cœur. C’est
+triste quand on n’a plus personne… Moi aussi,
+j’ai perdu mes vieux… Ma mère est morte chez
+nous, l’hiver dernier… Mais j’ai un mari, des
+enfants…, je ne suis pas seule…</p>
+
+<p>Elle fit une pause, puis d’une voix lente,
+posée :</p>
+
+<p>— Savez-vous, Laurik ? Vous êtes jeune
+encore : à votre place, moi, je me marierais.</p>
+
+<p>Si dur que fût le choc, il le reçut sans broncher.</p>
+
+<p>— Vous rappelez-vous, Néa, qu’il y a vingt
+ans vous m’avez dit : « A votre place, moi, je
+serais marin » ? Ça ne m’a pas précisément
+réussi, prononça-t-il avec un pâle sourire,
+tandis que, du geste, il montrait son épaule
+mutilée.</p>
+
+<p>— Je ne l’ai pas oublié, dit-elle… Et vous
+m’en voulez sans doute de cela, Laurik Cosquêr ?</p>
+
+<p>— Moi, vous en vouloir ! Oh ! non… Ni de
+cela, ni d’autre chose, Néa Garandel.</p>
+
+<p>Toute la violence de son amour s’était comme
+projetée hors de lui dans cet « Oh ! non ! ». Il
+s’en faisait déjà reproche ; mais Néa repartit
+avec tranquillité, en fixant sur lui ses beaux
+yeux clairs dont l’âge n’avait point altérer
+l’éclat :</p>
+
+<p>— Eh bien ! alors, pour me prouver que
+c’est vrai, descendez nous voir, Laurik, un
+jour que vous aurez moins de chagrin… Nous
+parlons souvent de vous avec Trégloz, et ça
+lui fera beaucoup, beaucoup de plaisir, si vous
+venez… Pensez donc, depuis le temps !…</p>
+
+<p>Il répliqua très vite :</p>
+
+<p>— Certainement… Comptez sur moi, Néa…
+Un jour, oui…, plus tard…, vous me verrez
+arriver, je vous promets.</p>
+
+<p>Là dessus, elle était allée dans sa route, lui,
+dans la sienne…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Ceci se passait, il y a quarante ans,
+monsieur. Au commencement du mois dernier,
+avec sa permission de Dieu, j’ai tenu
+parole.</p>
+
+<p>Il huma le fond de sa tasse, et poursuivit :</p>
+
+<p>— C’était le lendemain de la messe anniversaire,
+célébrée à la mémoire de Constant Trégloz.
+Je mis mes hardes propres, et m’en fus, au
+tomber du soir, jusqu’à Buguélès. Néa filait
+sur le pas de sa porte. Je la bonjourai et lui
+dis : « L’âme de Constant Trégloz est dans son
+repos, vos enfants sont mariés, vous voilà
+seule et sans personne, Néa, comme j’étais le
+jour de l’enterrement de ma mère et comme
+je suis resté depuis. Je vous promis ce jour-là
+que vous me verriez arriver. Je suis venu. »
+Elle répondit : « Je savais que vous viendriez,
+Laurik, et je sais aussi ce que vous venez chercher. — Je
+l’ai attendu assez longtemps, Néa,
+pour que vous, ne me renvoyiez point avec un
+refus. » Elle dénoua le ruban qui attachait le
+manche de la quenouille à son corsage et me
+tendit la quenouille en disant : « Emportez-la,
+Laurik, avec la laine qui est dessus : je la filerai
+dans votre maison ». Voilà, monsieur, comment
+furent nos fiançailles, n’est-ce pas, Néa ?</p>
+
+<p>— C’est la vérité, fit la petite vieille, à croppetons,
+sur la pierre de l’âtre, où elle était
+retournée s’asseoir, le café servi.</p>
+
+<p>— La noce, reprit Laurik, vous l’avez vue
+de vos yeux, et, si vous aviez écouté ma prière,
+vous auriez eu le droit de dire : « J’en étais ! »
+comme font les conteurs, à la fin de leurs histoires.</p>
+
+<p>Il ajouta d’un ton pénétré :</p>
+
+<p>— Vous savez à présent la mienne, monsieur,
+et que, c’est l’histoire d’un homme heureux.</p>
+
+<p>Une lumière nageait dans ses prunelles d’un
+bleu profond, une lumière mélancolique et
+douce, comme celle qui se mourait au dehors
+sous les premières cendres du crépuscule.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>J’avais pris congé de Néa Garandel et j’allais
+quitter Laurik Cosquêr au bas de l’escalier de
+granit, taillé dans la chaussée de l’étang, quand
+des vols de corneilles passèrent au-dessus de
+nos têtes, gagnant les bois.</p>
+
+<p>— A propos, dit le vieillard, vous savez, le
+hibou que j’appelais mon cousin et sur lequel
+les autres me taquinaient sans cesse ?</p>
+
+<p>— Ah ! oui, Laurik… Eh bien ?</p>
+
+<p>— Figurez-vous… Le soir où Néa vint ici
+comme ma femme, il n’était plus là… Et,
+depuis, nous ne l’avons pas revu.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6">LE TRÉSOR DE NOËL</h2>
+
+<p class="dedic">A Madame Georges-Robert Lefort.</p>
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>C’était aux approches de Noël. J’avais alors
+dans les dix ans et je commençais mon rudiment
+de latin sous les auspices du recteur de
+Ploumilliau, lequel n’était autre, s’il vous
+plaît, que messire Yves-Marie-Victor de Villiers
+de l’Isle-Adam, le propre oncle de l’écrivain.</p>
+
+<p>Voici beau temps que le saint homme repose
+dans le sein de Dieu, pour m’exprimer comme
+son épitaphe.</p>
+
+<p>A l’époque dont je parle, c’était un vieillard
+de haute stature, aux larges épaules à peine
+voûtées, avec une tête léonine, un nez impétueux
+et des yeux étranges, — des yeux à
+éclipses, en quelque sorte, comme certains
+phares, des yeux dont on eût dit que le pouvoir
+éclairant se résorbait par intervalles, pour
+rayonner, l’instant d’après, d’un feu plus vif
+et plus pénétrant. Tandis que j’écris ces lignes,
+j’ai l’impression qu’ils me regardent encore, du
+fond de ce lointain passé. Il y avait en eux de
+la tendresse et de la malice, de l’ironie et de
+la bonté, tout cela mêlé d’un je ne sais quoi
+d’énigmatique, d’indéfinissable, qui troublait.</p>
+
+<p>— Allons, conclut-il ce soir-là, lorsque nous
+eûmes fini d’abattre un chapitre de l’<i lang="la" xml:lang="la">Epitome</i>, tu
+t’en es tiré fort congrûment… Cours d’une traite
+prévenir chez toi que je te garde à souper.</p>
+
+<p>Dans nos campagnes bretonnes, on ne
+« dîne » pas, on « soupe ». Et, toutes les fois
+que le vieux prêtre-gentilhomme était satisfait
+de mon travail, il commandait à la servante,
+Anna Béricotte, de mettre mon couvert.</p>
+
+<p>Je ne concevais pas qu’il pût y avoir de récompense
+plus agréable.</p>
+
+<p>Ces repas du presbytère m’enchantaient.
+Malgré les remontrances, souvent trop justifiées,
+de la sage Anna Béricotte, le recteur
+tenait volontiers table ouverte. Plus il avait de
+convives, plus il était ravi. Presque tous étaient,
+comme moi, des invités de la dernière heure,
+des invités de raccroc. Il les avait recrutés de-ci
+de-là, dans la rue, à l’église, voire au confessionnal.
+D’aucuns se présentaient <i lang="la" xml:lang="la">in extremis</i>,
+sans avoir été priés. Ils n’étaient pas les moins
+bien accueillis, ni non plus les moins divertissants.
+Ils arrivaient, sous prétexte d’une communication
+à faire à M. le recteur, et, invariablement,
+M. le recteur les poussait devant lui
+dans la salle à manger, en disant d’un ton
+paterne :</p>
+
+<p>— Entrez donc… Entrez donc… Vous m’expliquerez
+ça, la fourchette en main.</p>
+
+<p>Elle était intimidante au premier aspect, cette
+salle à manger, avec ses austères boiseries de
+chêne où, dans des cadres dédorés, jaunissaient
+des portraits de papes. Mais l’apparente sévérité
+des choses se fondait vite à la belle humeur
+des gens. J’ai vu défiler là des types extraordinaires,
+toute une Bretagne délicieuse et cocasse
+que l’avenir ne connaîtra plus. Moi-même, je
+la croyais effacée de ma mémoire, et voici que
+les noms me reviennent soudain avec les
+figures. C’est Jean-Louis Roparz, le chef-cantonnier,
+qui discourait, les paupières mi-closes,
+d’une voix caverneuse de conspirateur ; c’est
+Milliau Boubennec, le buraliste, un vétéran de
+la guerre d’Italie, qui, à cause d’un coup de
+sabre attrapé à Solferino, avait l’air d’avoir
+deux bouches et n’ouvrait jamais la véritable
+sans tonitruer aussi fort que s’il en avait eu
+quatre ; c’est Benjamin Caha, surnommé l’Empereur,
+parce qu’il faisait partie de l’équipage
+de la <i>Belle-Poule</i> quand elle ramena en France
+les cendres de Napoléon : pensionné de l’État,
+médaillé de Sainte-Hélène, l’Empereur avait
+adopté, pour occuper ses loisirs et gagner,
+comme il disait, son argent de tabac, la spécialité
+d’annoncer les enterrements, tâche dont il
+s’acquittait avec un entrain qui n’avait, en
+vérité, rien de funèbre ; c’est… Mais je n’ai pas
+promis de les dénombrer tous. Reprenons où
+j’en étais resté.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Je n’avais fait qu’un saut jusque chez moi et,
+avant que M. de l’Isle-Adam eût terminé le
+<i lang="la" xml:lang="la">Benedicite</i>, j’étais de retour au presbytère.</p>
+
+<p>Une dizaine de bonnes têtes réjouies couronnaient
+la table, ennuagées à demi par les fumées
+du potage et semblables, dans la tremblante
+clarté des chandelles, à autant de rouges levers
+de lune derrière un voile léger de vapeurs. Le
+recteur présidait, un peu distrait, un peu distant,
+à son habitude, et se bornant à encourager
+d’un sourire, énigmatique comme son
+regard, les divagations tout de suite abondantes
+de ses commensaux.</p>
+
+<p>La conversation, après avoir dessiné quelques
+méandres autour des derniers potins de la
+chronique locale, roulait maintenant à pleins
+bords sur la grande solennité prochaine et sur
+les liesses nocturnes par lesquelles toute la
+région s’apprêtait à célébrer la naissance du
+Sauveur. Puis, remontant le cours des souvenirs,
+elle rebroussa chemin vers les Noëls
+d’antan.</p>
+
+<p>— Ah ! si vous aviez été sur la <i>Belle-Poule</i> !
+entama l’Empereur. Une nuit de Noël douce et
+tiède, mes amis, comme chez nous la nuit de
+la Saint-Jean…</p>
+
+<p>Mais il l’avait débitée vingt fois, cette histoire
+d’un réveillon sus les tropiques. On en
+savait les termes par cœur.</p>
+
+<p>— Oui, c’est entendu : vous mîtes la <i>Belle-Poule</i>
+au pot ! clama l’organe retentissant du
+buraliste, qui avait des lettres.</p>
+
+<p>Il y eut un accès de grosse hilarité que l’Empereur
+partagea, encore qu’il se plaignît de
+l’incivilité avec laquelle « on lui coupait la
+chique ».</p>
+
+<p>— Moi, insinua le chef-cantonnier, que ses
+factions solitaires le long des grandes routes
+inclinaient aux graves songeries, je déplore
+que la nuit de Noël ne soit plus, comme dans
+les âges qui nous ont précédés, la nuit des
+miracles.</p>
+
+<p>— Que voulez-vous dire par ces paroles ?
+demanda le vicaire de Saint-Michel-en-Grève,
+un invité exotique dont j’avais l’honneur d’être
+le voisin de droite.</p>
+
+<p>— Dam ! exhala Roparz, en baissant à la
+fois le ton et les paupières, comme s’il se fût
+agi d’une révélation d’où dépendît notre sort à
+tous, — vous avez certainement ouï conter à
+nos anciens que, pendant la nuit sainte, les
+bœufs étaient autorisés à bavarder entre eux
+dans le langage des hommes… Eh bien ! il faut
+croire qu’ils ont abusé de la permission et
+qu’elle leur a été retirée, car, dorénavant, ils
+n’articulent plus une syllabe.</p>
+
+<p>Quelqu’un objecta :</p>
+
+<p>— Auriez-vous donc vérifié la chose, Jean-Louis !</p>
+
+<p>— Parfaitement !… Et par trois Noëls consécutifs…,
+et dans trois étables différentes.</p>
+
+<p>— Et vos oreilles n’ont rien perçu !</p>
+
+<p>— Rien.</p>
+
+<p>— Quoi ? ricana le notaire Landouar qui,
+peureux comme un lièvre, jouait volontiers
+l’esprit fort, il ne s’est pas trouvé un de ces
+animaux pour chuchoter, en bon breton de
+Tréguier, à son camarade : « Si nous plantions
+nos cornes dans le derrière de cet imbécile de
+Jean-Louis Roparz qui est décidément plus bête
+que nous » ?…</p>
+
+<p>— Non, pas même cela, monsieur Landouar.
+Et, pourtant, je me serais tenu pour édifié, si
+seulement ils avaient parlé en mauvais français
+de notaire.</p>
+
+<p>— Mouche ! s’écria Miliau le Balafré, heureux
+de marquer le coup.</p>
+
+<p>Jonathas Morvan, le marguillier, plus communément
+désigné par le sobriquet de « Micamô »,
+du nom de sa boisson favorite, — un
+mélange de café, de vin et d’eau-de-vie, introduit
+en Bretagne par les maquignons normands, — Jonathas
+Morvan, qui jusqu’alors n’avait
+desserré les dents que pour mâcher, estima
+sans doute le moment opportun de faire, lui
+aussi, sa déclaration de principe :</p>
+
+<p>— C’est comme le « Trésor de Noël »,
+nasilla-t-il (car il était affligé d’un rhume de
+cerveau qu’on disait héréditaire dans sa famille),
+vous savez bien, ce fameux trésor, dont les
+commères affirment qu’on l’entend <i>dirlinguer</i>
+sous terre, avec un clair bruit de pièces d’or, à
+tous les croisements de chemins. Vous êtes
+censé n’avoir qu’à le cueillir, pour peu que vous
+soyez sur la place quand tinte la clochette de
+l’Élévation, à la messe de minuit… Une année
+je résolus d’en avoir le cœur net, moi qui
+vous parle. Donc, je me rendis au carrefour de
+Nizilzi, et là, durant deux heures, messieurs,
+oui, deux heures d’horloge, je demeurai couché
+à plat ventre dans la neige… Le sang me
+bourdonnait aux tempes comme un rucher
+d’abeilles… Mais ce fut tout ce que j’entendis.</p>
+
+<p>— C’est là que vous vous serez enrhumé
+pour le reste de vos jours, observa d’un ton de
+commisération hypocrite Maudez Guermeur, le
+secrétaire de mairie.</p>
+
+<p>Micamô haussa les épaules :</p>
+
+<p>— A d’autres, le trésor de Noël ! Il n’y a pas
+de trésor de Noël.</p>
+
+<p>Au haut bout de la table, les yeux à éclipses
+de M. de l’Isle-Adam brillèrent d’un éclat
+glauque.</p>
+
+<p>— Vous l’avez cherché, Jonathas, dit-il, et
+vous ne l’avez pas trouvé. Je sais quelqu’un,
+moi, qui l’a trouvé, précisément parce qu’il ne
+le cherchait pas.</p>
+
+<p>Il se fit, à ces mots, un silence presque religieux.
+Tous les visages s’étaient tournés vers
+le recteur.</p>
+
+<p>Il commença :</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Le pays de Maël-Pestivien, où je suis né,
+est une contrée rude, pierreuse et pauvre, située
+à quelque douze lieues d’ici, dans ce que vous
+autres, gens des basses terres, vous appelez la
+montagne. Par une de ses lisières il touche à la
+forêt de Porthuault, où la reine Anne, de précieuse
+mémoire, avait jadis une de ses chasses.
+Moi-même, dans ma jeunesse, j’y allais souvent
+courre le gros gibier. Ce fut ainsi que je nouai
+connaissance avec Jérôme Garel.</p>
+
+<p>Jérôme Garel, mon cadet de dix-huit mois,
+était un beau garçon bien découplé, frais, souple
+et droit comme un plant de futaie. A demi
+bûcheron, à demi braconnier, il vivait de hasard
+et de liberté. Toujours rôdant, toujours furetant,
+il n’y en avait pas deux à posséder comme
+lui le sous-bois.</p>
+
+<p>Un soir que nous avions battu les halliers
+ensemble et que, dans notre ardeur, nous nous
+étions laissé surprendre par la nuit, il me proposa
+l’hospitalité dans sa hutte. J’acceptai. Nous
+dormîmes côte à côte sur le même lit de feuilles.
+A partir de ce moment, il considéra qu’il existait
+entre nous un lien sacré.</p>
+
+<p>Lorsque je m’éloignai, le matin, dans la
+rosée, il me dit en me secouant le poignet :</p>
+
+<p>— Je suis dur à l’apprivoisement, mais,
+quand ça y est, ça y est pour de bon.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, cédant un peu tard à
+l’appel de Dieu, je décidai d’entrer dans les
+Ordres. Je quittai la maison paternelle pour
+le séminaire, et ce fut seulement au bout de
+cinq années que je reparus à Maël-Pestivien.
+J’y venais célébrer ma première messe, au
+grand autel de la paroisse, un dimanche,
+22 juin. Parmi les personnes qui, à cette occasion,
+voulurent recevoir la communion de ma
+main, je distinguai immédiatement Jérôme à son
+épaisse toison frisée, noire comme un buisson
+de mûres et fleurant la senteur mouillée des bois.</p>
+
+<p>Je comptais le revoir à la sortie de l’église,
+mais je ne réussis point à le découvrir : effarouché
+par la foule qui me faisait cortège, il
+avait dû s’esquiver.</p>
+
+<p>Je m’arrangeai, le lendemain, pour aller le
+relancer jusque sous les ombrages de sa forêt.</p>
+
+<p>Il avait abandonné son ancien logis, et j’eus
+toutes les peines du monde à le joindre.
+Lorsque enfin je l’eus déniché dans sa nouvelle
+cache, bâtie au sommet d’une éminence d’où
+l’on embrassait un large panorama de fermes
+et de cultures, je remarquai dès l’abord dans
+ses traits une altération qui, la veille, ne m’avait
+point frappé. Il avait les joues hâves, les
+orbites creuses, le front barré d’un pli. Impossible
+de douter que le fier sauvageon en pleine
+pousse ne portât au flanc quelque blessure
+secrète par où sa sève coulait. Les démonstrations
+de joie avec lesquelles il m’accueillit ne
+me donnèrent pas le change.</p>
+
+<p>— Çà, lui demandai-je brusquement, qu’est-ce
+que tu as ? Qu’est-ce qui t’est arrivé ?</p>
+
+<p>— Moi ? fit-il en devenant tout pâle.</p>
+
+<p>— Oui, toi, Jérôme Garel. Je suis sûr que
+tu as de grosses peines. Qu’attends-tu pour me
+les confier ?</p>
+
+<p>Il baissa la tête ; deux larmes tombèrent
+comme deux gouttes de pluie à ses pieds.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas des choses à dire à un prêtre,
+monsieur de l’Isle-Adam.</p>
+
+<p>— Tu te trompes, Jérôme, nul n’a plus que
+le prêtre qualité pour tout entendre.</p>
+
+<p>Il m’entraîna vers le seuil de la hutte et, me
+désignant du doigt une des fermes éparses dans
+la vallée :</p>
+
+<p>— Vous voyez la fumée qui monte de ce toit
+de tuiles ? C’est pour la regarder monter ainsi,
+matin et soir, que j’ai établi mon domicile sur
+cette hauteur.</p>
+
+<p>Alors, en phrases gauches et plaintives,
+entrecoupées de sanglots, le malheureux forestier
+épancha son cœur dans le mien. Depuis
+deux ans déjà, il aimait Catherine Callac, l’héritière
+de Rozviliou, et avait toutes raisons de
+s’en croire aimé. Seulement, voilà : il y avait
+Callac le père, un homme serré, têtu, qui, parce
+qu’il payait à mon père à moi quatre cents écus
+de fermage, méprisait en Jérôme Garel le vagabond
+des bois, le sans-terre et le sans-gîte,
+n’ayant pour dot que ses yeux clairs, ses poings
+musclés et sa bonne hache d’abatteur d’arbres.</p>
+
+<p>— Le vieux grigou a juré, devant Catherine,
+qu’il lâcherait ses chiens sur moi, si je m’aventurais
+encore à la brune aux alentours de l’habitation…
+Je suis pourtant un chrétien comme
+les autres, n’est-il pas vrai, monsieur de l’Isle-Adam ?
+Je ne suis pas un loup…</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Ici, la salle fut ébranlée par un formidable
+« Mille millions de tonnerres ! » qui dut scandaliser
+dans leurs cadres les portraits des papes.</p>
+
+<p>— Ça m’a échappé, monsieur le recteur,
+s’excusa le buraliste aux poumons d’airain ;
+mais aussi, des ostrogoths comme ce Callac, on
+devrait en faire de la ratatouille !</p>
+
+<p>L’incident avait permis au vieux prêtre de
+reprendre haleine ; il poursuivit :</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>La douleur de ce pauvre garçon me navrait.
+J’eusse souhaité de lui venir en aide ; mais
+comment ?</p>
+
+<p>— Veux-tu, lui demandai-je, que je prie mon
+père d’intercéder pour toi auprès de son fermier
+de Rozviliou ?</p>
+
+<p>Il se redressa de toute sa taille :</p>
+
+<p>— Jamais de la vie ! Je n’entends pas que
+mon secret coure la plaine et que les valets de
+charrue fabriquent des chansons avec mon
+désespoir. Non, je tiens à faire mes affaires
+moi-même, monsieur de l’Isle-Adam. Et, s’il
+faut que je perde la bataille, eh bien, il me restera
+la Fontaine de Minuit !</p>
+
+<p>— La Fontaine de Minuit ? Qu’est-ce à dire,
+Jérôme ? me récriai-je avec sévérité, m’imaginant
+qu’il parlait d’attenter à ses jours.</p>
+
+<p>— Oh ! ce n’est pas ce que vous pensez, protesta-t-il.</p>
+
+<p>Et, esquissant un sourire triste :</p>
+
+<p>— C’est vrai, les gens de Maël ne connaissent
+ni l’existence, ni les vertus de cette source.
+Les trois quarts des forestiers les ont eux-mêmes
+mises en oubli, et je les ignorerais sans
+doute pareillement, si Monna Kerdudo, la sorcière
+du bois, qui m’a tenu sur les fonts baptismaux,
+ne me les avait enseignées.</p>
+
+<p>— Et quelles sont ces vertus ?</p>
+
+<p>Il me prit la main et murmura :</p>
+
+<p>— Espérons que je ne serai pas obligé d’y
+avoir recours. Mais si, contre ma plus chère
+attente, j’étais réduit à cette nécessité, n’ayez
+crainte, monsieur de l’Isle-Adam, vous en seriez
+le premier averti.</p>
+
+<p>Nous nous quittâmes là-dessus.</p>
+
+<p>Ceci, ai-je dit, se passait en juin. De tout
+l’été, de tout l’automne, je n’eus aucune nouvelle
+de mon étrange ami. Mais, un après-midi
+de décembre, comme je me promenais, en lisant
+mon bréviaire, dans une des avenues du
+manoir familial, je perçus soudain, derrière
+moi, le froissement d’un pas furtif parmi les
+feuilles mortes. Je me retournai : c’était Jérôme
+Garel qui me rendait visite et qui, par discrétion,
+pour ne pas interrompre ma lecture, avait
+ôté ses sabots. Je constatai avec compassion
+qu’il avait encore maigri depuis notre rencontre.
+Sa mine était d’un homme exténué :
+sous sa veste en peau de bique, ses os saillaient.
+Je m’abstins de toute question. Ses yeux
+me remercièrent de mon silence.</p>
+
+<p>— Monsieur de l’Isle-Adam, dit-il, j’ai un
+grand service à vous demander.</p>
+
+<p>— Parle, Jérôme.</p>
+
+<p>— Voici. Dans dix jours, ce sera Noël…
+Puisque vous n’êtes, pour le présent, attaché à
+aucune paroisse, vous plairait-il de nous donner
+une messe de minuit en forêt, à nous, les gens
+des bois, qui ne sommes non plus les paroissiens
+de personne ? Nous avons, dans le ravin
+de Kerdonan, une chapelle de Saint-Barnabé
+où, depuis les temps de la chouannerie, il n’a
+pas été célébré d’office. La toiture, il est vrai,
+n’est pas en très bon état, mais il ne manque
+pas une pierre à l’autel.</p>
+
+<p>— Ce sont tes camarades, les bûcherons, qui
+ont eu cette idée ?</p>
+
+<p>— Oui…, non…, moi et mes camarades.
+Monsieur de l’Isle-Adam, je vais vous expliquer :
+la chapelle de Saint-Barnabé est construite
+juste au-dessus d’un souterrain où coule
+une fontaine…</p>
+
+<p>— La Fontaine de Minuit, je gage ?</p>
+
+<p>— C’est son nom.</p>
+
+<p>— Et alors ?</p>
+
+<p>— Alors, autrefois, du temps que la chapelle
+avait son chapelain, il suffisait d’une goutte
+d’eau puisée à cette fontaine, la nuit de la Nativité,
+pendant la sonnerie du <i lang="la" xml:lang="la">Sanctus</i>, pour
+guérir à jamais de leur mal ceux qui souffraient
+d’un amour contrarié… Monna Kerdudo m’a
+certifié que, si toutes les anciennes conditions
+étaient remplies à nouveau, la propriété que la
+source avait jadis, elle l’aurait encore.</p>
+
+<p>Il y avait dans sa voix, dans son regard,
+dans son geste, une supplication si ardente que
+je ne tergiversai pas une minute, et, sans
+même réfléchir que je me faisais peut-être, moi,
+soldat du Christ, le complice de quelque antique
+superstition païenne, je répondis :</p>
+
+<p>— Tu peux annoncer à tes camarades que
+j’officierai dans la chapelle à la date fixée.</p>
+
+<p>Le recteur s’arrêta un instant. Ses prunelles
+s’éteignirent, puis se ravivèrent. Il reprit :</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Je me rappellerai jusqu’à l’heure de ma
+mort cette messe de minuit chez les forestiers.
+Avec ses murs délabrés, ses pierres disjointes,
+les touffes d’herbe, de saxifrages et de cochléarias,
+qui poussaient dans les interstices,
+l’humble chapelle rustique avait tout l’aspect
+d’une crèche à l’abandon. Le Rédempteur eût
+pu la choisir pour y naître. Par les lambris
+crevassés de la voûte, on voyait étinceler, dans
+l’azur frissonnant du ciel d’hiver, les piqûres
+diamantées des étoiles. Une surtout resplendissait
+d’un éclat fantastique, celle-là sans doute
+qui conduisit à l’étable de Bethléem les bergers
+galiléens.</p>
+
+<p>L’assistance elle-même avait quelque chose
+de pastoral et de biblique.</p>
+
+<p>Une trentaine d’hommes, vêtus de peaux de
+bêtes, la composaient, âmes primitives et un
+peu sauvages comme leur équipement. Ils
+étaient accourus par les sentes obscures, à la
+trouble clarté de leurs lanternes de fer-blanc,
+munies d’un carreau de corne. D’aucuns avaient
+amené leurs femmes et leurs enfants. Tous
+adoraient à voix basse, en un fredon indistinct
+et très doux que prolongeait, au dehors, la
+rumeur de l’immense forêt murmurante, comme
+si elle eût prié avec ses fils.</p>
+
+<p>Jérôme Garel, lui, brillait par son absence.</p>
+
+<p>Mais, à l’autre extrémité de la chapelle, sous
+le porche, Monna Kerdudo était à son poste,
+ses doigts griffus de fée des bois cramponnés à
+la corde de la cloche. Il fallait, en vérité,
+qu’elle fût d’un chanvre solide, cette corde,
+puisqu’elle ne resta pas aux mains de la vieille
+sorcière quand j’élevai l’hostie au-dessus des
+fronts prosternés. Monna Kerdudo vous avait
+une façon de sonner le <i lang="la" xml:lang="la">Sanctus</i> qui eût plutôt
+fait penser au tocsin.</p>
+
+<p>L’office terminé, je m’acheminais, pour dépouiller
+mes ornements sacerdotaux, vers une
+espèce de réduit, pratiqué à droite du chœur
+en guise de sacristie, lorsque je me trouvai
+subitement en face de Jérôme Garel, surgi je
+ne savais d’où.</p>
+
+<p>Il était haletant ; il riait et pleurait à la fois,
+sans pouvoir articuler une parole. Enfin, il balbutia :</p>
+
+<p>— Un miracle, monsieur de l’Isle-Adam !
+Un pur miracle !…</p>
+
+<p>Je crus qu’il avait l’esprit dérangé.</p>
+
+<p>— Non, non, protesta-t-il, je ne suis pas
+fou.</p>
+
+<p>Et, dès que j’eus quitté mon surplis :</p>
+
+<p>— Venez, vous jugerez vous-même !… Par
+ici, dit-il, en projetant devant lui, vers le sol,
+la lumière du fanal qu’il portait.</p>
+
+<p>Une ouverture béante se creusait là, presque
+à nos pieds, donnant accès dans un escalier de
+granit dont les marches moussues allaient se
+perdre au sein de la terre, sous la chapelle. Je
+m’y enfonçai à la suite du forestier, et pénétrai,
+guidé par lui, dans une manière de crypte,
+toute tapissée de fougères et de scolopendres.</p>
+
+<p>Une fontaine ténébreuse en occupait le milieu,
+encadrée de larges dalles, la plupart à
+demi descellées.</p>
+
+<p>Jérôme s’agenouilla sur l’une d’elles :</p>
+
+<p>— Voilà comme j’étais, il n’y a qu’un instant…
+J’avais fait le signe de la croix, dit adieu
+à Catherine et puisé, au <i lang="la" xml:lang="la">Sanctus</i> sonnant, le
+philtre d’oubli qui allait l’arracher de mon
+cœur, puisque cependant son père refusait de
+consentir à ce qu’elle fût mienne… Tout à
+coup, au moment de boire, patatras ! C’était
+cette dalle qui venait de basculer sous moi,
+tenez, monsieur de l’Isle-Adam, comme ceci…</p>
+
+<p>Je laissai échapper un cri de stupéfaction.</p>
+
+<p>La pierre, en se renversant, avait mis à découvert
+un véritable monceau d’or.</p>
+
+<p>Pour me prouver que nous n’étions ni l’un
+ni l’autre les jouets d’une hallucination, le forestier
+plongea les mains dans le tas. Les jaunets
+tintèrent.</p>
+
+<p>— Quand je vous le disais, monsieur de
+l’Isle-Adam, que vous aviez opéré un miracle !</p>
+
+<p>Debout maintenant, Jérôme Garel me dévisageait
+d’un air de triomphe.</p>
+
+<p>— Il n’y a de miracle que d’En-Haut, répondis-je.</p>
+
+<p>Muré dans son idée, il rétorqua :</p>
+
+<p>— Celui-ci ne se serait pas accompli sans
+votre intercession et celle de saint Barnabé…
+Dans les dictons de Monna Kerdudo sur la
+Fontaine de Minuit, il n’a jamais été question
+d’un trésor caché sous la margelle. Donc…</p>
+
+<p>— Tu ne voudrais pourtant pas que cet or
+ait poussé là d’aujourd’hui, comme champignons
+en cave !</p>
+
+<p>— Eh ! monsieur de l’Isle-Adam, la nuit de
+Noël a vu de plus étonnantes merveilles ! m’opposa
+Jérôme avec simplicité.</p>
+
+<p>Je m’étais penché pour examiner de près sa
+trouvaille. Les pièces à l’effigie de Louis XV
+et de Louis XVI abondaient. Mais comme, dans
+le nombre, figurait en outre un lot assez considérable
+de « souverains » anglais, je n’eus
+guère de doute sur la provenance de toute la
+somme. Mon père, qui, dans la guerre chouanne,
+avait commandé un corps de partisans, m’avait
+souvent parlé de cachettes de ce genre, où l’on
+enfouissait, à l’abri des perquisitions révolutionnaires,
+les subsides envoyés par les princes.
+C’était même sa tarentule, à ce cher homme, de
+s’imaginer qu’il y en avait plusieurs d’intactes
+dans nos parages… Celle que j’avais sous les
+yeux lui donnait pour une fois raison… Je me
+relevai en bénissant les mystérieux desseins de
+la Providence qui faisait servir l’argent des rois
+à réaliser le rêve d’un bûcheron.</p>
+
+<p>Jérôme attendait, anxieux.</p>
+
+<p>— C’est de l’or chrétien, n’est-ce pas, monsieur
+de l’Isle-Adam ?</p>
+
+<p>— Du bel or de Noël, et qui ne doit rien à
+personne, oui, mon garçon. Ramasse-le, il est
+à toi. Tache d’en tirer du bonheur pour le
+reste de tes jours, et ne manque pas de payer
+une toiture neuve à la chapelle de saint Barnabé.</p>
+
+<p>Il eut je ne sais combien de louis à se fourrer
+dans les poches…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>— Exactement quatre cent quarante, monsieur
+de l’Isle-Adam ! lança joyeusement une
+voix qui n’était celle d’aucun des convives.</p>
+
+<p>Tous, nous sursautâmes sur nos chaises.</p>
+
+<p>Passionnément attentifs au récit du vieux
+prêtre, nous n’avions pas entendu la porte de
+la salle à manger s’ouvrir, ni le visiteur inconnu
+entrer. Celui-ci était un paysan d’une soixantaine
+d’années, vert encore sous ses cheveux
+noirs, à peine tramés de quelques fils d’argent.
+Son petit chapeau rond, noué d’un lacet en
+guise de jugulaire, sa veste courte, en « berlinge »
+roux, et ses guêtres de toile bise décelaient
+un montagnard de l’Arrée.</p>
+
+<p>— Parbleu ! s’écria le recteur en se levant,
+c’est le cas de dire avec le proverbe que, quand
+on parle du loup, on en voit la queue.</p>
+
+<p>— On voit même le loup tout entier, n’est-ce
+pas, monsieur de l’Isle-Adam ? répliqua l’homme
+en promenant sur nous son clair regard.</p>
+
+<p>— Viens çà près de moi, fit le recteur.
+Et, se tournant vers le marguillier :</p>
+
+<p>— Jonathas Morvan, voici un camarade devant
+lequel il serait imprudent d’affirmer qu’il
+n’y a pas de trésors de Noël.</p>
+
+<p>Puis, s’adressant à toute la table :</p>
+
+<p>— Messieurs, j’ai l’honneur de vous présenter
+maître Jérôme Garel, époux de dame Catherine
+Callac et propriétaire en titre de Rozviliou…
+Comment vont tes douze fils, ô patriarche ?</p>
+
+<p>— Bien. C’est le plus jeune, Benjamin, qui,
+cette année, a tué le chevreuil.</p>
+
+<p>— Ah ! c’est vrai ! s’exclama le prêtre… J’ai
+omis de vous l’apprendre, messieurs : depuis la
+fameuse nuit dans la forêt de Porthuault, il ne
+se passe point de Noël que le braconnier d’autrefois
+ne m’apporte en offrande un chevreuil
+commémoratif.</p>
+
+<p>Et, pour demeurer fidèle à ses habitudes,
+M. de l’Isle-Adam ne manqua pas d’ajouter :</p>
+
+<p>— J’espère, messieurs, que nous aurons le
+plaisir de le manger ensemble.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7">CHEZ
+LE DERNIER DES NIAL MOR</h2>
+
+<p class="dedic">A Paul Ringuenoire.</p>
+
+
+
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Il y a de cela quelque douze ans. Je voyageais
+dans le Nord-Ouest de l’Irlande, qui est,
+comme on sait, la région de l’île restée la plus
+primitive, la plus intacte, tout imprégnée qu’elle
+est encore du vieil esprit gaélique. De Donegal,
+où j’avais passé les fêtes de Noël, je m’étais
+acheminé, à travers le <i lang="en" xml:lang="en">bog</i>, l’immense tourbière
+noirâtre, sur Inver. Le directeur du séminaire
+de Maynooth, à Dublin, m’avait remis
+une lettre de recommandation pour le curé de
+cette paroisse.</p>
+
+<p>Il faisait, malgré la saison, un de ces temps
+moites et tièdes, d’une douceur mélancolique
+et comme voilée de larmes, où se complaît
+volontiers la mansuétude de l’hiver irlandais. Je
+trouvai <i lang="en" xml:lang="en">father</i> Mac Carthy bêchant son jardin.
+Il m’accueillit avec une cordialité patriarcale.</p>
+
+<p>— J’entends que nous finissions l’année ensemble,
+déclara-t-il dès l’abord.</p>
+
+<p>Et il héla sa vieille servante, qui émergea de
+derrière une haie, la tête encapuchonnée d’un
+tartan, la taille ceinte d’un torchon de toile en
+guise de tablier.</p>
+
+<p>— Mary, le ciel nous envoie un hôte.</p>
+
+<p>L’instant d’après, j’étais installé dans une
+chambre des plus confortables, — « celle de
+Monseigneur, quand nous avons l’honneur de
+sa visite », m’annonça Mary, — d’où la vue
+s’étendait au loin, par-delà des vallées d’émeraude,
+d’un vert si lumineux qu’elles en étaient
+comme diaphanes, jusqu’à la masse violette du
+Slieve-League où la mer occidentale accrochait
+ses guipures d’argent. Au dîner, comme je montrais
+quelque confusion de me laisser héberger
+avec ce sans-façon, le Père Mac Carthy me
+coupa la parole dès les premiers mots.</p>
+
+<p>— Trêve d’excuses françaises ! fit-il d’un ton
+de jovialité bourrue ; ne voyez-vous pas que
+votre arrivée est une bénédiction pour moi,
+dans ce canton perdu ? On est un peu en dehors
+du monde, ici, savez-vous, et c’est moi qui vous
+suis obligé de m’apporter comme un petit air
+d’Europe. Songez qu’en fait de proches voisins,
+je n’ai que les morts du cimetière…
+Dieu ait leurs âmes !</p>
+
+<p>Au vrai, Inver est une de ces nombreuses
+paroisses irlandaises qui, englobant un territoire
+de plusieurs milles carrés, n’ont point
+d’agglomération centrale. L’église, avec son
+enclos des tombes, le presbytère avec son
+écurie, son étable à vaches, son bout de jardin
+et son arpent de pré, formaient, à cette époque,
+tout le village. A quelques yards plus haut,
+sur le versant d’une colline broussailleuse,
+s’élevait la demeure du sacristain, lequel remplissait
+en même temps les fonctions de fossoyeur
+et de sonneur de cloches. Les autres
+habitations, — de misérables <i lang="en" xml:lang="en">cabins</i> pour la
+plupart, — s’égrenaient dans toutes les directions,
+tantôt accrochées aux pentes, tantôt
+enfouies dans les bas-fonds du vaste pays accidenté
+dont elles ne faisaient, si l’on peut dire, que
+ponctuer la solitude. Les cottages de fermiers
+aisés se reconnaissaient, de-ci de-là, moins
+au crépi blanc de leurs murs qu’au bouquet
+d’arbres qui les ombrageait et à la teinte rose
+des labours qui s’élargissaient en tache d’huile
+autour d’eux, semblables à des commencements
+de tonte dans l’épaisse toison de bruyère noire
+dont cette contrée farouche était comme fourrée.</p>
+
+<p>Le bon prêtre, cependant, avait éprouvé le
+besoin de se reprendre presque aussi vite.</p>
+
+<p>— N’allez pas, au moins, en conclure que je
+m’ennuie parmi mes ouailles. Je n’échangerais
+pas ma cure d’Inver contre le siège épiscopal de
+Kilkenny dont elle dépend. Je pais un pauvre
+troupeau ; mais, puisque vous me donnez quelques
+jours, et que notre vieille race vous intéresse,
+je vous mènerai chez elle ; nous nous
+assiérons devant ses feux de tourbe, à ses
+humbles foyers. Vous verrez quels braves
+gens !… Mais j’y pense : à la Saint-Sylvestre,
+qui est après-demain, il en passera bon nombre
+au presbytère pour être les premiers à me saluer
+sur le seuil de l’année nouvelle ; et vous pourrez
+vous offrir, sans vous déranger, le spectacle
+de la pure et authentique Irlande honorant à sa
+manière le plus indigne de ses pasteurs.</p>
+
+<p>Tout en parlant, le vieillard s’était animé.
+Une flamme soudaine avait empourpré son
+visage. Ses yeux brillaient.</p>
+
+<p>— Il faut, néanmoins, que je vous montre
+le pays, — mon pays !… Vous n’en trouverez
+pas un second qui lui soit comparable. Tous
+les matins, quand, au moment d’aller dire ma
+messe, je le contemple du terre-plein de l’église,
+je remercie le Seigneur de l’avoir fait si beau…
+C’est une fascination… Après l’avoir parcouru,
+vous comprendrez, j’en suis sûr, le mot du
+vieux Nial Mor, répondant à saint Colomban
+qui, pour le préparer à sortir sans regret de
+cette vallée de larmes, lui vantait les magnificences
+de la patrie céleste : « Je croirai donc
+n’avoir pas quitté Inver. »</p>
+
+<p>Je connaissais ce Nial Mor, ami de Colomban,
+pour avoir admiré dans l’église de Killibegs,
+la sculpture archaïque, assez analogue à un bas-relief
+assyrien, qui le représente en guerrier
+des âges barbares, vêtu du <i>kilt</i> à forme de jupe,
+les jambes nues, la main droite appuyée sur
+sa hache d’armes ; mais je dus confesser au
+Père Mac Carthy que j’ignorais qu’il fût d’Inver.</p>
+
+<p>— Il est si bien de chez nous, repartit avec
+vivacité mon hôte, que sa famille — une des
+seules qui n’aient pas été dépouillées par les
+Cromwelliens — possède encore les trois quarts
+de la paroisse. Notre <span lang="en" xml:lang="en">landlord</span> actuel descend
+de lui en ligne ininterrompue.</p>
+
+<p>— Alors, cette résidence que j’ai entr’aperçue
+en venant et dont j’ai longé le parc pendant
+plus d’un mille ?…</p>
+
+<p>— Abrite Sa Grâce Henry Mac Swine, le
+dernier des Nial Mor… parfaitement !</p>
+
+<p>— Le dernier, dites-vous ?</p>
+
+<p>— Heu !… J’en ai bien peur. Après vingt-cinq
+ans de mariage, il attend encore un héritier.
+C’est une de ses tristesses ; c’est une des
+miennes aussi, car ces Nial Mor sont vraiment
+d’une belle souche, nourrie de sève héroïque, et
+qui, pour son dévouement à la catholique
+Irlande, mériterait de reverdir jusqu’à la fin des
+temps… J’aimerais vous conduire à lord Henry.
+Mais, à cet égard, vous tombez mal.</p>
+
+<p>— Il est absent ?</p>
+
+<p>Le vénérable curé d’Inver eut un sursaut
+d’indignation :</p>
+
+<p>— Lui ? Absent ?… Oh ! que non pas !…
+L’absentéisme, dont se meurt notre terre irlandaise,
+n’a pas d’adversaire plus intraitable.
+Il est celui qui ne bouge jamais. Pas une fois
+il n’a mis les pieds à Londres et pas un
+dimanche, vous m’entendez, il n’a manqué l’office
+à la paroisse… Regoûtez-moi ce porto : il
+vient de chez lui… Non, si je me fais scrupule de
+vous présenter à ce noble rejeton d’une grande
+race et de visiter avec vous Mac Swine Manor,
+où Hoche, votre Hoche, a, dit-on, couché deux
+nuits, c’est que le moment n’est pas des plus propices…
+Hum !… Comment vous expliquer cela ?…</p>
+
+<p><i lang="en" xml:lang="en">Father</i> Mac Carthy se gratta le sourcil gauche,
+puis :</p>
+
+<p>— Je n’ai pas à vous apprendre qu’il y a
+toujours eu dans le tempérament celte un je
+ne sais quoi d’énigmatique, de déconcertant, et
+nous autres, gens d’Erin, nous sommes des
+archi-Celtes. Nous avons parfois nos humeurs
+bizarres, ou, comme vous dites, en France, nos
+lunes. Lord Henry est, à l’ordinaire, le plus
+abordable, le plus sociable des hommes, mais,
+par un phénomène assez étrange, les fins
+d’année ne lui réussissent pas. Il semble que
+l’approche de la Saint-Sylvestre exerce sur lui
+une influence néfaste. Il est absorbé, silencieux,
+triste, incapable de se mettre en frais et
+de s’intéresser à une conversation suivie : bref,
+tout l’opposé de son caractère véritable. Dans
+ces conditions, vous risqueriez de n’emporter
+de lui qu’une impression très fausse… Vous
+comprenez, n’est-ce pas ? que j’hésite… D’autre
+part, il me serait pénible, j’en fais l’aveu, que
+vous vous éloigniez d’Inver sans avoir été reçu
+par le descendant suprême du clan illustre qui
+en a, pendant des siècles, incarné l’âme.</p>
+
+<p>Et le Père Mac Carthy conclut :</p>
+
+<p>— Enfin, nous verrons.</p>
+
+<p>Après quoi, choquant son verre contre le
+mien, il prononça en gaélique :</p>
+
+<p>— <i>Da slaintié !</i> (A votre santé.)</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Deux jours plus tard, mais au repas du matin,
+cette fois, nous nous retrouvions assis, l’un
+en face de l’autre, dans la salle à manger du
+presbytère, ornée de meubles d’acajou massif
+où se jouaient en reflets de pourpre les clartés
+mobiles du ciel irlandais. Par les larges baies
+des fenêtres, la vue embrassait des lointains
+vaporeux, irisés de lumières charmantes, aux
+nuances d’une douceur et d’une délicatesse
+ineffables. Le soleil, vainqueur de la brume, la
+déchirait en voiles argentés qui se balançaient
+dans l’azur avec des gonflements d’étoffes
+légères. Après la pluie dont elle nous avait
+inondés la veille, sans miséricorde, pendant la
+tournée que le curé d’Inver m’avait fait faire
+chez les notables de la paroisse, l’année agonisante,
+parvenue à son terme, promettait d’expirer
+dans un sourire.</p>
+
+<p>— Quand je vous le disais, que nous aurions
+une belle Saint-Sylvestre !… commença mon
+amphitryon. Larmes promptes, mais vite
+essuyées, telle est l’Irlande…</p>
+
+<p>Il allait poursuivre sur ce thème, lorsque
+Mary entra en tenant à la main un pli cacheté :</p>
+
+<p>— C’est de la part de lady Mac Swine,
+<i lang="en" xml:lang="en">father</i>… L’homme est dans la cuisine, qui
+attend la réponse.</p>
+
+<p>La physionomie du prêtre s’était tout à coup
+rembrunie, et je crus remarquer qu’en ouvrant
+la lettre ses doigts tremblaient. Mais il n’eut
+pas plutôt jeté les yeux sur le papier que son
+front se rasséréna.</p>
+
+<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Well</i>, Mary. Dites simplement à l’homme
+de répondre que c’est entendu.</p>
+
+<p>Et, s’adressant à moi :</p>
+
+<p>— Je n’osais pas vous introduire de ma propre
+autorité chez les Nial Mor. Mais il n’est pas
+comme ces régions en apparence inhabitées
+pour propager les nouvelles avec la soudaineté
+de l’éclair. Lady Mac Swine sait déjà que je
+vous ai fait hier les honneurs de la paroisse et
+serait heureuse, m’écrit-elle, si vous acceptiez
+de m’accompagner, ce soir, au château. Moi,
+je ne puis me dérober à l’invitation, et vous
+avez vu que je me suis également engagé pour
+vous, sans vous consulter. Au cas où l’excursion
+vous tenterait peu, en raison de ce que je
+vous ai confié l’autre jour, je serai quitte pour
+vous excuser.</p>
+
+<p>Elle me tentait, au contraire, beaucoup plus
+que je ne voulais le laisser soupçonner. Indépendamment
+du désir que j’avais, puisque
+pourtant l’occasion m’en était fournie, de connaître
+un homme avec lequel devait s’éteindre
+un des plus grands noms celtiques, auréolé de
+toutes les gloires de la légende, les propos du
+Père Mac Carthy sur la maladie étrange de ce
+dernier des Nial Mor, loin de décourager ma
+curiosité, l’avaient excitée au plus haut point.
+J’étais persuadé que le vieux prêtre ne m’avait
+pas tout dit et qu’il y avait dans l’histoire de
+lord Henry quelque particularité mystérieuse
+qu’il me révélerait peut-être, de lui-même, soit
+à l’aller, soit au retour.</p>
+
+<p>Une scène rapide, dont je fus le témoin au
+cours de l’après-midi, me confirma dans mon
+pressentiment. Ainsi que m’en avait prévenu
+mon hôte, les gens d’Inver, obéissant à une
+antique et pieuse coutume, s’étaient mis à
+dévaler du haut pays vers le presbytère. Ils
+arrivaient par bandes, comme en procession.
+D’aucuns apportaient des offrandes, humbles
+étrennes campagnardes, qui des pommes de terre,
+qui du beurre, qui des œufs, qui des tranches
+de lard frais. Les plus pauvres, qui étaient
+aussi les plus nombreux, n’apportaient que leurs
+souhaits, mais ils les clamaient avec une ferveur
+si bruyante que le silence habituel du paysage
+en était comme effaré. A chacun, à chacune, le
+curé distribuait sa bénédiction, tandis que
+Mary, dans la cuisine, versait aux hommes le
+verre de whisky traditionnel, qu’ils avalaient
+d’une gorgée. Durant trois heures consécutives,
+ce fut un va-et-vient presque incessant.
+Je vis défiler là des types inoubliables, spécimens
+à la fois magnifiques et sordides de la
+plus noble et de la plus insouciante des races.</p>
+
+<p>Un surtout captiva mon attention. C’était un
+grand vieillard osseux, d’une maigreur de squelette,
+drapé dans une espèce de plaid en loques,
+le pantalon retroussé jusqu’à mi-jambes, les
+pieds nus. A sa barbe de prophète, étalée en
+nappe sur sa poitrine, au bâton d’épine
+recourbé dont il s’aidait dans sa marche, et
+n’eût été le « melon » cabossé qui le coiffait
+malencontreusement, vous l’eussiez pris pour
+la vivante image d’Ossian, fils de Fingal. Le
+prêtre, en l’apercevant, s’écria d’un ton moitié
+indulgent, moitié courroucé :</p>
+
+<p>— Vous êtes donc fou, vieux Padd !… Descendre
+de la montagne en cet accoutrement,
+quand, il n’y a pas dix jours, vous avez failli
+rendre l’âme !… Gageons qu’avant la fin de la
+semaine vous m’aurez encore appelé pour vous
+extrémiser…</p>
+
+<p>Le bonhomme, qui s’était découvert, secoua
+sa tête chenue :</p>
+
+<p>— Il le fallait, <i lang="en" xml:lang="en">father</i>…, il le fallait.</p>
+
+<p>— Vous n’aviez plus de médicaments ?</p>
+
+<p>— Ce n’est pas cela, toussota le vieux… Ma
+fille Suzie, en s’éveillant, ce matin, a vu, sur la
+bruyère de Carrick, l’ombre de la Femme noire
+des…</p>
+
+<p>Le Père Mac Carthy ne le laissa pas achever.</p>
+
+<p>— C’est bien, c’est bien, Padd… Je sais…
+Je suis averti.</p>
+
+<p>Et il entraîna vers la cuisine le fruste Ossian
+des monts ; mais, par l’entrebâillement de la
+porte je pus entendre celui-ci marmotter, en
+vidant son verre :</p>
+
+<p>— Longue vie, <i lang="en" xml:lang="en">father</i>… Dieu garde notre
+Nial Mor !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Ces bergers des hautes bruyères, fit en
+rentrant le curé, sont restés des êtres à part,
+tout farcis de superstitions vaguement païennes.
+Il faut leur pardonner : ils vivent si seuls !</p>
+
+<p>Comme il paraissait peu soucieux de s’étendre
+davantage sur l’incident, j’imitai sa réserve.
+La journée, d’ailleurs, tirait à sa fin : nous
+n’avions plus guère que le temps de nous préparer
+pour notre expédition du soir.</p>
+
+<p>Ce fut dans le <i lang="en" xml:lang="en">jaunting-car</i> du presbytère,
+conduit par le sacristain-fossoyeur, que nous
+accomplîmes le trajet. On sait la légèreté quasiment
+impondérable de ce véhicule national.
+Nous eûmes tôt franchi les quatre milles qui
+devaient nous mettre à destination, bien que
+la route, défoncée par les pluies, ne fût pas
+précisément des plus roulantes. La grille du
+parc était large ouverte ; large ouverte aussi, la
+maîtresse-porte de la demeure seigneuriale, à
+laquelle on accédait par un perron à double
+rampe.</p>
+
+<p>— Dans la nuit du trente et un décembre
+au premier janvier, — me chuchota mon vénérable
+compagnon, pendant que nous traversions
+le vestibule, spacieux et sonore comme
+une nef d’église, — entre librement à Mac
+Swine Manor toute personne, si misérable soit-elle,
+qui peut, à un titre quelconque, se réclamer
+du clan des Nial Mor.</p>
+
+<p>Pour l’instant, la maison, quoique brillamment
+éclairée, semblait enveloppée de solitude
+et de silence. Nous fûmes introduits dans un
+salon. De part et d’autre d’une monumentale
+cheminée de marbre, deux figures, qu’on eût
+dites de marbre aussi, se levèrent. Le prêtre fit
+les présentations ; j’étais devant lord Henry et
+lady Margaret, — elle, souverainement aristocratique
+d’aspect et de manières, blonde d’un
+blond de paille mûre, toute jeune encore à voir,
+malgré ses quarante-six ans ; lui, prématurément
+vieilli, cheveux et barbe de neige, encore qu’il
+n’eût guère dépassé la cinquantaine, la figure
+lasse, indifférente et comme accablée d’ennui.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Quelles paroles furent échangées à ce moment-là,
+et quelles pendant le dîner qui suivit,
+comme dans la veillée où nous nous attardâmes
+au sortir de table, sous les lambris d’un hall
+somptueux, ce serait, en vérité, peine perdue
+que de chercher à m’en souvenir. Elles n’étaient
+manifestement proférées que des lèvres et destinées
+à masquer la pensée des principaux
+interlocuteurs plutôt qu’à la traduire. J’essayai
+de déchiffrer cette pensée sur les visages, mais
+en vain.</p>
+
+<p>Ce qui me reste dans la mémoire, de cette
+longue et funèbre soirée, c’est le sentiment de
+l’indéfinissable malaise, de l’attente muette,
+inavouée, mystérieusement tragique, qui se
+devinait dans les âmes et se communiquait aux
+objets eux-mêmes, à la maison, au parc, à
+tout le paysage d’extrême occident, couché dans
+l’immensité de la nuit. Seul, <i lang="en" xml:lang="en">father</i> Mac Carthy
+s’obstinait encore à briser les épaisseurs de
+silence qui, de plus en plus, nous enserraient
+comme des glaces. Lady Margaret feignait de
+l’écouter.</p>
+
+<p>Quant au dernier des Nial Mor, sans le
+geste machinal dont il appliquait parfois son
+mouchoir à sa bouche, il aurait eu l’air plus
+immobile et plus figé que son ancêtre de pierre,
+dans l’église de Killibegs.</p>
+
+<p>Brusquement, comme l’énorme pendule à
+carillon tintait le quart avant minuit, nous le
+vîmes se dresser de son fauteuil, la face extraordinairement
+pâle, presque exsangue, mais
+les yeux animés d’une résolution singulière,
+celle-là même, pensai-je, qui enflammait, aux
+jours anciens, les héros des vieilles épopées
+irlandaises, fondateurs de sa dynastie. J’interrogeai
+du regard le curé d’Inver.</p>
+
+<p>— C’est l’heure où les serviteurs de Sa
+Grâce et les tenanciers de ses domaines sont
+admis à lui présenter leurs vœux, déclara-t-il
+avec simplicité.</p>
+
+<p>Lady Margaret venait de presser le bouton
+d’un timbre. Et, dans le fond du hall, des
+hommes, des femmes, en effet, parurent. Le
+régisseur de Mac Swine Manor s’avançait à leur
+tête. Un à un ils défilèrent. Au fur et à mesure
+qu’ils s’arrêtaient devant lui, lord Henry les
+saluait par leur nom. Ainsi faisaient jadis ses
+aïeux, lorsqu’ils passaient la revue de leurs
+guerriers, voire de leurs guerrières. Pas une
+fois il ne se trompa dans sa nomenclature. Je
+fus étonné de constater que cette parade domestique,
+d’un caractère si noble et si émouvant,
+n’avait duré que treize minutes. La dernière
+dans l’ordre de marche avait été la gardeuse de
+porcs de Mac Swine Manor : elle finissait de
+s’incliner devant lady Margaret quand les premiers
+coups de minuit retentirent.</p>
+
+<p>Aussitôt que la douzième vibration se fut
+éteinte, lord Henry baisa longuement la main
+de sa femme ; puis, se tournant vers l’assistance,
+massée à l’autre bout de la pièce :</p>
+
+<p>— Soyez témoins que Nial Mor a été chez lui
+jusqu’à la dernière minute de l’année pour tous
+ceux et toutes celles qui le voulaient rencontrer !
+prononça-t-il à voix haute.</p>
+
+<p>Un formidable : oui ! gaélique, jailli de quelque
+cent vingt poitrines, ébranla le hall.</p>
+
+<p>— Il n’en sera pas différemment dans l’année
+nouvelle, si Dieu m’aide ! repartit d’un ton déjà
+moins compassé le châtelain de Mac Swine
+Manor.</p>
+
+<p>— Et maintenant, conclut-il, soupez en joie !…</p>
+
+<p><i lang="en" xml:lang="en">Father</i> Mac Carthy avait dit vrai : la minute
+redoutable franchie, lord Henry n’était plus le
+même homme. Si nous nous fussions rendus à
+ses instances, il nous eût gardés près de lui, à
+sabler du porto, jusqu’à l’aube.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>— Eh bien ? — me demanda le prêtre, tandis
+que le sacristain-fossoyeur, un peu gris, nous
+ramenait à fond de train sur Inver, — vous
+avez vu le dernier des Nial Mor sous ses deux
+aspects : n’est-ce pas qu’ils ne se ressemblent
+guère ?</p>
+
+<p>— J’aime mieux le second, répondis-je, celui
+d’après minuit.</p>
+
+<p>— Il est plus humain, mais l’autre est plus
+héroïque, plus irlandais. C’est par l’autre que
+lord Henry est vraiment de sa lignée et qu’il la
+continue.</p>
+
+<p>— Comment cela ?</p>
+
+<p>— En montrant que, s’il partage les faiblesses
+de ses ancêtres, il possède aussi leur
+intrépidité… Savez-vous quelle visiteuse était
+attendue, cette nuit, toutes portes ouvertes, à
+Mac Swine Manor ?</p>
+
+<p>— La « Femme noire », je suppose, insinuai-je,
+désireux de prouver au Père Mac
+Carthy que j’étais capable de quelque perspicacité.</p>
+
+<p>Il n’avait pas prévu cette riposte.</p>
+
+<p>— Ah ! fit-il, vous aviez donc saisi au vol la
+phrase du vieux Padd !</p>
+
+<p>Et il poursuivit, avec une nuance de tristesse
+dans la voix :</p>
+
+<p>— Oui, les traditions les plus funestes sont
+souvent les plus longues à tuer. Vous n’arracherez
+pas de l’esprit de nos populations, pourtant
+si chrétiennes, cette croyance invétérée,
+que toute famille de sang noble a sa messagère
+mystérieuse, sa Femme noire, ou, comme on
+dit en gaélique, sa <i>banshee</i>, chargée par un
+décret divin de lui intimer l’ordre fatal. Au
+jour marqué, vous conteront les pâtres du <i lang="en" xml:lang="en">bog</i>,
+elle s’annonce, dès le matin, sous l’aspect d’une
+grande ombre, surgie des montagnes, et qui
+s’allonge dans la direction de la maison menacée.
+C’est ainsi que, d’après le vieux Padd, la
+<i>banshee</i> des Nial Mor plane d’abord sur les
+bruyères de Carrick. Vers le soir, elle emprunte
+les traits d’une des personnes de la domesticité,
+se glisse sans obstacle jusqu’au maître et, lui
+touchant la main, profère à voix basse ce seul
+mot : « Venez. »</p>
+
+<p>— De sorte que, dans le défilé de tout à
+l’heure, chacune des femmes, sans en excepter
+la gardeuse de porcs, pouvait être la <i>banshee</i> ?</p>
+
+<p>— On vous affirmera qu’elle revêt aussi bien
+les déguisements d’homme.</p>
+
+<p>— Et lord Henry avait la conviction que de
+l’une de ces bouches allait peut-être s’échapper
+son arrêt.</p>
+
+<p>— Il n’y a pas d’exemple qu’un de ses aïeux
+ait vécu au-delà de cinquante-cinq ans… Sous
+une forme ou sous une autre, qu’elle lui fût
+signifiée ou non par l’antique <i>banshee</i> familiale,
+lord Henry, cette nuit, attendait la mort… Il
+l’attendait, sinon sans angoisse, du moins avec
+dignité, et cela, <i>chez lui</i>, sur sa terre domaniale,
+parmi ses gens et ses vassaux, ayant son
+curé à ses côtés, — ce qui, par parenthèse,
+vous a valu à vous-même un spectacle peu
+commun de nos jours, même en Irlande.</p>
+
+<p>— Je vous en suis plus reconnaissant que je
+ne puis dire, <i lang="en" xml:lang="en">father</i>.</p>
+
+<p>Il reprit avec accent :</p>
+
+<p>— Je ne serais pas un prêtre, si je croyais à
+l’existence des <i>banshees</i>, et je sais de science
+certaine que Dieu nous rappelle à lui quand il
+lui plaît ; mais je ne vois jamais approcher le
+trente et un décembre sans être affreusement
+obsédé par la crainte d’une catastrophe à Mac
+Swine Manor… Tenez, ce matin, lorsque Mary
+m’a remis la lettre, je me suis imaginé un
+moment que tout était consommé. J’en avais la
+sueur froide.</p>
+
+<p>— Je m’en suis aperçu, <i lang="en" xml:lang="en">father</i>… Mais
+pourquoi, je vous prie, cette date du trente et
+un décembre plutôt qu’une autre ? Y a-t-il
+une raison ?…</p>
+
+<p>— J’ignore si elle est plausible, répondit le
+Père Mac Carthy, mais je dois convenir qu’il y
+en a une : vous la trouverez inscrite sur les
+tablettes funéraires des Nial Mor enterrés dans
+notre église depuis le quatorzième siècle.
+Toutes portent : <i lang="la" xml:lang="la">anno decedente decessit.</i> Ce
+qu’un dicton populaire rend ainsi : « Finir
+comme un Nial Mor, à la Saint-Sylvestre. »</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Au presbytère, Mary guettait notre retour.</p>
+
+<p>— Quoi de nouveau, <i lang="en" xml:lang="en">father</i> ?</p>
+
+<p>— Rien.</p>
+
+<p>— Dieu soit loué ! murmura dévotement la
+vieille Irlandaise.</p>
+
+<p>Et elle joignit les mains vers les constellations
+palpitantes qui, dans le ciel d’Inver, présidaient
+à la naissance de la jeune année, sur
+les confins de la grande île celtique, aux marges
+de l’Extrême-Occident.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td class="h bot xsmall">PÉCHÉ D’INNOCENT</td>
+<td class="bot r left2"><div><a href="#c1">1</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h bot xsmall">L’INCENDIE DU VENDREDI SAINT</td>
+<td class="bot r left2"><div><a href="#c2">39</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h bot xsmall">LE SONNEUR DE GARLAN</td>
+<td class="bot r left2"><div><a href="#c3">93</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h bot xsmall">LA BARRIQUE D’OR</td>
+<td class="bot r left2"><div><a href="#c4">149</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h bot xsmall">LE ROMAN DE LAURIK COSQUÊR</td>
+<td class="bot r left2"><div><a href="#c5">189</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h bot xsmall">LE TRÉSOR DE NOËL</td>
+<td class="bot r left2"><div><a href="#c6">267</a></div></td></tr>
+<tr><td class="h bot xsmall">CHEZ LE DERNIER DES NIAL MOR</td>
+<td class="bot r left2"><div><a href="#c7">299</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em xsmall">E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY — 836-7-11.</p>
+
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78355 ***</div>
+</body>
+</html>
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