diff options
Diffstat (limited to '78350-0.txt')
| -rw-r--r-- | 78350-0.txt | 3934 |
1 files changed, 3934 insertions, 0 deletions
diff --git a/78350-0.txt b/78350-0.txt new file mode 100644 index 0000000..3f49c82 --- /dev/null +++ b/78350-0.txt @@ -0,0 +1,3934 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78350 *** + + + + + + DRIEU LA ROCHELLE + + PLAINTE + CONTRE INCONNU + + édition originale + + + PARIS + Librairie Gallimard + ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE + 3, rue de Grenelle, (VIme) + + + + +DE CET AUTEUR + + + INTERROGATION (N. R. F.) + FOND DE CANTINE (N. R. F.) + ÉTAT CIVIL (N. R. F.) + MESURE DE LA FRANCE (Grasset) + + + + +IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE, APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES, CENT HUIT +EXEMPLAIRES IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ LAFUMA-NAVARRE, DONT +HUIT EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE A A H, CENT EXEMPLAIRES +RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, NUMÉROTÉS DE I +A C, ET SEPT CENT QUATRE-VINGT-DOUZE EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE +L’ÉDITION ORIGINALE SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, DONT DOUZE +EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE a A l, SEPT CENT CINQUANTE +EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A 750, TRENTE EXEMPLAIRES D’AUTEUR HORS +COMMERCE NUMÉROTÉS DE 751 A 780, CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT ET +AUTHENTIQUEMENT L’ÉDITION ORIGINALE. + +EXEMPLAIRE + + +TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS +Y COMPRIS LA RUSSIE. COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD, 1924. + + + + +NOUS FÛMES SURPRIS + +A Dunoyer de Segonzac. + + Ils aperçoivent dans la plupart des ridicules le germe des + vices. + + B. Constant. + + +Nous fûmes surpris, comme nous descendions de Verdun, par la nouvelle +âprement attendue d’un jour à l’autre, depuis quatre ans, soudain +incroyable. + +En l’honneur de l’armistice, mon général américain me chargea de +pourvoir à une bâfrée qui restât dans nos mémoires de géants. Je raflai +des bouteilles de champagne et de fine dans une ville de l’arrière. Elle +perdait sa situation: les soldats, qui avaient pu s’y cacher, sentaient +moins leur honte et se réjouissaient timidement de la nouvelle +orientation; tapis longtemps dans la coulisse d’un grand paysage +humain--mille trous, mille traits éphémères, arbres immenses de +fumée--les habitants comptaient leurs profits. Plus tard ils +regretteraient le pittoresque. + +La bâfrée eut lieu chez le dernier curé d’un antique village, tandis que +sur la route passaient encore de puissantes caravanes. La cuisinière, +avec un soin infini, où se mêlaient un imperceptible plaisir, une tendre +reconnaissance, un étonnement sans curiosité, une minutieuse ignorance +du génie américain, nous avait préparé deux ou trois plats exquis qui +furent emportés dans des torrents d’alcool. + +Trois jours plus tard, je pus venir à Paris en fausse permission. J’y +arrivai après une course à cheval et en auto qui avait brassé mon sang. +Le soir, j’allai au bar recruter des compagnons. Grâce à un camarade de +collège, que je croyais sous terre depuis 1914, je m’accointai avec Guy +La Marche et un autre. Nous dînâmes dans une petite boîte tenue par une +Irlandaise. Elle mangeait ses dernières perles avec le pianiste. Elle +avait eu d’illustres équipages, ils sortaient tout écumeux d’entre les +pieds d’un seigneur autrichien qui avait été tué à la tête de ses +hussards, dans les plaines de Galicie--ô mythes d’hier! + +Guy La Marche était lieutenant dans les tanks. Il était grand comme +beaucoup de Français. Ses épaules étaient larges, presque épaisses, mais +tombaient agréablement; sa taille pas assez étroite; ses jambes +suffisamment longues. On se félicitait de voir qu’il avait manqué d’être +très beau mais qu’il avait échappé à cet accident qui l’aurait posé +comme une borne au milieu des hommes. Il avait des mains fortes, des +ongles rognés et le grain de sa peau était imprégné de cambouis. Nous +nous habillions avec une fantaisie coupée de sévérité: tout en gris +ardoise, avec une tache rouge au col, et quelles bottes! profondément +adoucies comme par les caresses le corps d’une femme de quarante ans. + +Plus tard, j’ai remarqué ses sourcils peu fournis, toute l’ombre venant +d’une paupière lourde, ses narines, ses lèvres minces, ses cheveux +fragiles couchés très loin au bout d’un front qui se dérobait un peu. Le +teint des hommes d’alors: soleil, pluie, vin, fumée, sueur. Ce soir-là, +je voyais tout à grands traits: un camarade entre autres, si jeune, si +fier. + +Ce furent les derniers jours de notre jeunesse. La guerre avait été une +merveilleuse déception. Elle achevait de nous claquer entre les mains. +Nous avions vingt ou vingt-cinq ans, nous enterrions un énorme passé, et +les amis que nous avait d’abord offerts la Destinée et que nous avions +choisis. Rien qui ne fût substitution. Nous tenions la place pour chacun +d’entre nous de ceux qu’il nous aurait préférés. Notre camaraderie de ce +soir était une convention où nous mettions une volonté désespérée. + +L’alcool rouvrit les écluses du sang. Bien sûr! nous racontâmes des +histoires de guerre, pauvres histoires tronquées qui tournaient court +dans la mort ou dans l’infamie de l’arrière. + +Nous parlâmes des femmes, gauchement. Français, pourtant, nous avions +hérité de la science des corps, sinon des cœurs. On ne l’aurait pas cru; +nous nous rappelions en tâtonnant un sein, une hanche, sans pouvoir dire +des noms jamais sus. Nous avions roulé, nos cœurs étaient des pierres +sans mousse. Toutes ces femmes, frêles aiguilles affolées par ce gros et +long orage! Nous rentrions rincés, avec de drôles de visages qui les +inquiétaient, qui les exaspérèrent. + +Ce furent d’étranges soirées que celles-là, où il nous fallut faire nos +premiers pas dans la vie qui décidément était notre lot. Entre hommes +encore, nous errions dans les boîtes de nuit. + +Dans un domaine étroit et profond, nous avions accompli des actes. Dans +notre sang qui coulait, nous avions vu un amour prodigieux. Il n’était +pas épuisé. Nous aurions voulu faire quelque chose de plus. Si les +hommes avaient osé, si les femmes avaient su. + +Mais tout le monde se tourna le dos. La guerre n’avait été qu’une +parenthèse dans la paix. En notre absence, quelque chose s’était encore +détraqué. Grands enfants que nous étions, nous fûmes pris au dépourvu. +Comme nos aînés, il nous fallut improviser la paix, comme il leur avait +fallu improviser la guerre. + +Dans un café-concert de quartier, on resservait de vieilles tempêtes. Il +y avait là, étayée par les faisceaux électriques, debout, une chanteuse +qu’on appelait Impéria. Elle était nue dans une robe noire, elle avait +un beau poitrail de vache qui aurait pu avoir du lait, elle avait des +dents. Le dernier siècle qu’on croyait voir crever, soudain secoué de +délire, se roulait dans sa voix qu’elle faisait râler. Elle portait +toute la tradition: le coup de gueule de 1830, le tour de hanche de +1880. Elle chantait pêle-mêle les petits soldats, les mères qui ne +feront plus d’enfants, la haine des Allemands, l’amour battu. Vieille +nippe fameuse, rebourrée de viande avariée, ventre vaste, cabossé comme +la timbale du timbalier. Les mouches étaient sur cette puissante +charogne: une mare d’Amer Picon, une savane semée de mégots, l’éther qui +sent l’infirmerie de Saint-Lazare. + +C’était Guy La Marche qui nous avait amenés dans ce beuglant plein de +familles modestes, de doux permissionnaires, d’amoureux sur qui la sueur +plaquait des mèches. Ce jeune officier taciturne--ou sentencieux, à la +recherche des phrases sobres, dignes des actions passées--nostalgique, +effacé, éclatant en défis obscurs, tout d’un coup je ne le vis plus. Sa +bouche feignait le mépris, mais son regard se perdait dans les charmes +sales qu’Impéria secouait autour d’elle, et y saisissait pour son +plaisir ce qu’ils avaient de plus truqué, de regonflé. Il +l’applaudissait avec un acharnement mauvais. + +Je me demandais ce qu’il saluait là de semblable à lui-même. + +Nous la ramassâmes à la sortie et nous la poussâmes aux Halles, jusque +dans un bistrot où nous finîmes la nuit entre des ouvriers endormis, des +prostituées qui tenaient dans leur sac le pauvre secret des hommes, et +deux marlous studieux. Nous fûmes ivres. + +L’un de nous quatre était littérateur. Cuirassier d’abord, Ablain était +passé, avec son attirail poétique, dans l’infanterie. On l’avait +rencontré un peu partout, dans une ou deux attaques, dans une douzaine +d’hôpitaux, dans les bars remplis de convalescents, dans une expédition +lointaine vers cette poignée d’Allemands qui narguait le monde du côté +de l’Équateur, chez un éditeur. Mêlant les coups de tête à de menues +habiletés, il avait couru après l’héroïsme. Pris au mot par les +événements, plutôt favorables alors à ce genre de prétention, je crois +qu’il s’était trouvé nez à nez quelquefois, au cours de ces quatre ans, +avec le fantôme qui prenait des poses si avantageuses dans ses rêveries +et déclamations, et qu’une ou deux fois il avait tenu bon. Le reste du +temps, il avait tourné le dos, avec cette excuse que s’il avait envie +d’être un héros tous les trente-six du mois, il ne pouvait supporter +d’être un soldat tous les jours. + +Ce soir-là, il faisait feu des quatre pieds. Il nous replaçait sa +rhapsodie: «Je suis saoul comme ce tank que j’ai vu un jour d’attaque. +Je dérape, je suis sur le flanc, une fois de plus je me planque. J’ai +raté ma mort, j’étais fait pour mourir à Charleroi en 1914, j’étais fait +pour charger tout en fer à Crécy et perdre la bataille. Vous vous +boyautez en me regardant, je vous parais un ivrogne peu efficace et qui +vomit sa littérature, mais je voudrais vous dire quelque chose. Tout de +même on y a été, il n’y a pas à sortir de là, mes petits gars. On l’a +faite, et comment! Il y a tout de même des mots qui ne sont plus des +mots, qui sont des faits. Faim, froid, sang, merde. Vous avez beau +rigoler, vous ne me retirerez pas que vous avez donné dans ce fameux +panneau. Et ce ne fut pas seulement à votre premier combat que vous avez +eu le feu dans le sang. On vous a rattrapés à d’autres tournants, et à +la sortie des abattoirs, vous aviez froid dans le dos en défilant devant +le général, avec son feuillage d’or et son cheval. Tas de soudards, on +vous a eus! Un signe du chef, et ça court sur une mitrailleuse. Vous +pouvez crâner, maintenant!» + +Le ton d’Ablain était insupportable. Au contact des soldats, pour leur +plaire, il avait pris un accent traînard, dont l’affectation +m’inquiétait. + +Ablain semblait fort sensible aux approbations de La Marche qui le +fascinait par les étoiles de sa Croix de Guerre. Lui, le pauvre Ablain, +à cause de l’extrême agitation de sa carrière militaire, n’avait +décroché qu’un insigne étranger. + +La Marche qui avait bu plus que nous tous, gardait son aplomb, mais je +remarquais qu’il était soulevé par cette éloquence qui, pour s’humilier +en bonne pocharde, n’en était pas moins pleine d’une esbroufe assez +louche. + +Il partit avec Impéria. Elle oubliait la vieille femme qui l’entretenait +et qui l’attendait à la maison. + + * * * * * + +Vers le mois d’avril, j’avais cessé d’être soldat et je me promenais sur +la Côte d’Azur, pas fier. Je me jetai dans les jupes d’une +infirmière-major que j’avais connue quelque part. Elle me fit la +plaisanterie de m’inviter à voir ses blessés. «J’ai un délicieux +lieutenant de tanks, que vous devez sûrement connaître: Guy La Marche.» + +Après m’avoir exhibé quelques paysans bretons et sénégalais, les +derniers figurants qu’on avait pu ramasser pour la représentation +d’adieu, sans frapper, elle ouvrit la porte de La Marche, qui était dans +les bras d’une sorte de jeune homme. Elle ignorait ces choses et +continua de les ignorer. + +Je regardai le gamin qui pinçait les lèvres: un personnage +conventionnel, n’en parlons pas. La Marche était gêné; moi, je devins +triste. Cette chambre sentait la mort, une mort qui puait un parfum à la +mode. + +Il prit sur la table de nuit, entre le revolver d’ordonnance et le +narcotique, un livre d’Ablain qui venait de paraître. Pour établir une +communication entre nous par-dessus la tête de ce tiers, qui était +habillé en artilleur lourd, il me parla de ces poèmes de guerre. Il ne +fit que me déplaire. + +Ce fut, une fois de plus, l’ennui de surprendre quelqu’un, dont on +espérait qu’il ne pouvait tirer ses pensées que de soi, comme jadis un +bonhomme tirait de sa cave le vin de sa vigne, courir emprunter des mots +à n’importe qui. Et quelle gêne de voir un gaillard, dont la sûreté des +gestes vous a toujours fait plaisir, tomber dans tous les traquenards du +faux esprit et en sortir un jugement qui cloche. + +La Marche avait fait la guerre avec générosité, mais, à cause de +l’improbable artilleur, il n’osait pas les mots simples qui auraient été +brefs et durs. Je m’aperçus qu’il nous ménageait l’un et l’autre. Ses +paroles allaient vers moi, mais une inflexion ironique en détournait +l’effusion loyale. La nonchalance de son corps achevait de les trahir et +m’insultait. + +Il était à moitié habillé et vautré sur son lit. Il avait aux jambes ses +belles bottes qu’il regardait au-dessus de sa tête, et aux bras un +pyjama assez sobre. Il était pâle, il avait déjà perdu sa patine +guerrière. Ses yeux, dans cette position horizontale, allongés sous la +paupière bleuie, écoulaient un regard faible. + +Je respirais mal. Allais-je rayer de mes papiers ce garçon accepté de si +bon cœur à Paris? Était-il si peu solide qu’il eût glissé sur cette +pelure souillée? + +Pourtant, j’aurais bien passé la soirée avec lui. Pour ne pas être seul, +à cause de l’éternelle et bienfaisante curiosité, et parce que sa +silhouette continuait néanmoins de me dire autre chose que ce que je +venais de voir. Il fallait éliminer l’autre. Comment manger un morceau, +et boire un verre, et rire, et ne rien dire devant ce garçonnet aux +joues d’ouate rose? + +Nous sortîmes. J’avais une voiture. Je leur proposai d’aller à +Marseille. La Marche prit le volant, le petit se mit derrière et, +pendant quelques heures, nous nous retrouvâmes les camarades que nous +avions été le premier soir. + +La Marche était fait pour maîtriser une force, pour appliquer ses +muscles à une tâche. Aussitôt qu’il était en mouvement, il montrait une +sorte de grandeur. D’un seul coup sa figure s’était purifiée, la courbe +de son front n’était plus inquiétante sous la claque du vent, ses yeux +dégainaient des regards précis, le souvenir des aubes parisiennes +s’effaçait de ses joues, son menton achevait mieux son visage. + +Point de conversation, mais une mélopée se formait de nos exclamations +dociles aux sobres péripéties de la route. Amusement? Non. Contentement? +plutôt. Joie? Oui. Nous roulions de plus en plus fort. Nous saluâmes +avec confiance la nuit, grande compagne que nous avions perdue depuis le +front. Elle couvrit les détails de son mouvement large: les villages +sortaient à peine de la solitude; entre deux bois d’oliviers, un homme, +dans l’éclat du zinc et des bouteilles multicolores, soulevait un verre. + +Nous quittâmes la région des eucalyptus qui sentent fort parmi les +lambeaux de leur écorce. Ce fut la région élevée et désertique qui +entoure Marseille, Afrique déjà austère, pas encore secrète. + +Nous entrâmes dans la ville où, parmi le sommeil et la mort, les cinémas +prolongeaient une vie mondiale, faite de sottes amours, de cérémonies +mesquines et des bonds de la jeunesse américaine. + +Nous arrivions forts, presque menaçants; dans d’autres circonstances, +nous aurions pu conquérir cette ville. Ce soir-là, nous aurions dû nous +coucher. Nous allâmes au Vieux Port. Nous bûmes parmi des femmes dont la +nudité était un artifice. Elles fumaient, elles lisaient des romans, +elles cousaient, elles parlaient de leurs rêves. Bien que courtoises, +elles ne nous trouvèrent pas gais. Avec d’autres, elles auraient été une +dernière fois des filles de joie. Nous les laissâmes. + +La Marche portait sur son épaule le paltoquet. Il le jeta en travers de +son lit. Je les perdais de vue. J’entrai dans ma chambre, je pris un +bain froid, je me couchai et m’endormis. + + * * * * * + +Le 1er mai 1919, je me baguenaudais dans les rues de Paris, avec Ablain. +Nous attendions la dernière minute pour nous décider entre la révolution +et la réaction. Il n’y eut rien d’éclatant. Une lente réaction, +commencée en Europe depuis plusieurs années, continua ce jour-là comme +les autres, et passa inaperçue. + +Nous nous étions arrêtés, déçus, au bord d’un trottoir. Un formidable +coup de trompe vint nous émouvoir. Un autobus s’arrête, devant la pointe +de nos pieds. + +Nous levons les yeux: Guy La Marche est au volant. Nous montons dans +l’autobus. A deux cents mètres de là, arrêt brusque. De la plate-forme, +nous apercevons La Marche qui dégringole de son siège. Alors que nous +sommes descendus nous-mêmes, il nous heurte, il nous écarte en jurant et +court vers un charretier qui s’éloigne en brandissant son fouet contre +lui. La Marche, à une allure correcte, les coudes au corps, rejoint +l’homme en quelques foulées, et d’une seule poignée, le descend de son +siège. Il s’écarte un peu, prend position, allonge le bras et le met par +terre. + +Pendant ce temps, nos pieds nous ont portés jusqu’au point de chute. + +--Qu’est-ce qu’il y a? + +A une pommette de La Marche, un bref trait blanc sur fond rouge. + +--Le salaud! il m’a foutu un coup de fouet en passant. Ah! mon salaud, +va! + +Il est ravi. Ablain, tout ému, a un geste gauche pour relever l’homme +qui est ivre. + +Arrivent des gardes municipaux. Nous sommes dans un quartier bourgeois; +une petite foule leur conseille vivement de mettre en boîte cet ivrogne +justement corrigé, car il est plus saoul d’idées que de vin. Quant à La +Marche, on le laissa partir, après qu’on l’eut pris en note. + +Comme c’était son dernier voyage, rieur, il nous proposa de l’attendre à +la sortie du dépôt et de l’accompagner chez le commissaire. + +--Je voudrais voir ce qu’ils vont faire de mon type. S’ils le repassent +à tabac, le pauvre vieux! + +Le commissaire reçut, sans aucune bienveillance, notre ami que nous +suivions avec admiration. Ce jeune bourgeois, infatué de s’être promené +dans la guerre, pourquoi se mêlait-il de défendre l’ordre? Qu’il en +profitât, c’était tout ce qu’on lui demandait. Mais Ablain cita des noms +imposants et, comme il réclamait, soudain hostile à la police, +l’élargissement de son bonhomme, il l’obtint. + +Le charretier était rafraîchi; dans la rue, il nous regardait avec +méfiance et ahurissement. Mais il était bien content d’être sorti du +lieu de supplice vers quoi ne le portait plus aucune ardeur. + +--Avoue que c’est vache, ce que tu as fait, lui dit La Marche. On ne +fout pas des coups de fouet à un homme... et sans prévenir encore... et +puis en se débinant après. + +--Ben oui, mais ce n’est pas votre métier. + +--Ce n’est pas une raison pour me fouetter! + +--Ben oui; mais vous ne faites pas votre métier. Pourquoi que vous vous +mêlez de ce qui ne vous regarde pas? + +--Mais si, mon vieux, ça me regarde. + +--Faut laisser les travailleurs. + +--Vous laissez tout tomber. + +La Marche opposa tant bien que mal des bouts d’arguments tirés de son +journal à ceux que son adversaire tira du sien. Mais ses manières +étaient aisées, même ce tutoiement qui m’était pénible. L’autre +s’amadouait. + +Nous le laissâmes surpris de ce Premier Mai soudain rempli par une +expérience et non par des mots. + +Ensuite Guy me prodigua ses opinions. Je tâchais de les démêler. + +Guy était réactionnaire. Du moins, le croyait-il. Et c’était vrai dans +le sens intermittent du mot. Il était aussi incapable de manifester ses +préférences profondes par des actes suivis et réglés que de les renier +par un geste délibéré. Si relâché qu’il parût au courant des jours, on +s’apercevait de temps à autre qu’il était encore attaché aux principes +qui avaient nourri ses parents. Il réagissait selon ces principes, par +un instinct affaibli aux seules possibilités de la défense, dans des cas +isolés et parfaitement contradictoires avec d’autres cas où il ne se +montrait nullement conséquent avec ses origines, mais où, n’ayant +d’autres guides que ses sens en désordre, il s’engageait dans des voies +dangereuses, comme un aveugle rebelle et perdu qui ne voudrait plus se +fier qu’au son que fait sourdre sa canne d’un mur délicieux. + +Engoncé de telle manière, il ne pouvait prononcer ni supporter une +parole qui touchât à un ordre de choses dont on voit encore dans le +monde présent les traces impérieuses, coupées çà et là par des pistes +neuves et déroutantes dont nous ne voyons pas le but. Dans la terreur de +certains mots qui, aussitôt échappés, auraient donné à sa conduite une +signification décidément subversive, toute sa vie s’organisait dans une +hypocrisie obscure contre ses croyances. + +Lui qui se prélassait parmi les hommes de plaisir les plus veules, les +intelligences les plus licencieuses, il n’aurait jamais souffert qu’on +fît devant lui un mot contre les prêtres; mais il n’aurait jamais songé +à entrer dans une église où quelques femmes supplient encore les +gardiens du musée de leur expliquer le secret bienfaisant des tableaux +et des statues, où quelques hommes volontaires luttent contre le lugubre +engourdissement de l’âme du monde. Et tout d’un coup, le dimanche, +entrent et sortent les dernières familles, les mains croisées sur leurs +tares. + +Il ne dirait jamais du mal de l’Armée, mais un jour à Londres je pensais +à lui comme je revoyais les grenadiers, à la porte du Roi. Tuniques +rouges, buffleteries blanches, énormes bonnets qui rappellent les plus +féroces imaginations des guerriers sauvages. Ces jeunes hommes guindés +vont et viennent rapidement devant leurs niches. Il y a toujours deux +douzaines de passants arrêtés devant eux, c’est que ces mannequins +rappellent le plus noble orgueil, le droit de se faire tuer pour un +maître. + +Ils portent sur l’épaule un fusil, ustensile déjà démodé. La même +tradition exige que ces guerriers aient encore sur le front un peu de ce +poil dont ils étaient autrefois couverts et que ce fusil soit agrémenté +d’une sorte de couteau. Celui-ci rappelle les travaux qui ont rempli les +annales jusqu’à l’avant-dernier siècle: deux hommes ne se donnaient la +mort que de la main à la main, qu’après s’être un peu tâtés, peut-être +regardés. Ils avaient le temps de se connaître, et l’âme de celui qui +l’emportait s’augmentait de l’âme du défaillant. + +J’avais vu dans l’œil de Guy, lors de l’incident du charretier, briller +un sentiment vigoureux et inutilisable comme ce fer antique attaché à +une moderne machine à tuer. + + * * * * * + +Mais nous étions arrivés au bar où Guy passait tous les soirs. + +Le paltoquet, vêtu de gris londonien, se jouait d’un fétu. Il feignit de +s’étonner et de s’amuser de nos aventures. + +Guy était fort gai et tout à son aise, lampant les verres avec entrain. + +Pour moi, il était sept heures du soir: les hommes ne travaillent plus; +la soirée sera surprenante. + +Ablain était galvanisé par les violents événements qui auraient pu +survenir, et redressé dans son veston, se faisait l’effet d’un +demi-solde, coriace amateur de plaies et bosses. + +La Marche se pencha sur le paltoquet et, avec deux doigts, tira de sa +poche un petit livre. + +«Ah! Ah! jeune poète, nous y voilà donc.» + +Du coin de l’œil, j’aperçois le titre: _Pattes de Mouches_. Cet +exemplaire sur Japon porte une dédicace: + + A Guy La Marche, + + _La beauté est la seule gloire._ + +Suit la signature du paltoquet, accompagnée de dates compliquées. Le +tout, d’une écriture d’institutrice. + +Je me détournai pour permettre à Guy de se livrer au contentement sans +craindre mon ironie. L’alcool assurait déjà sa désinvolture. + +--Mais c’est très bien, mon petit gars... Je vais lire ça, cette nuit... +Beau papier. Ah! voilà le fameux poème... «A un jeune guerrier»... +«Printemps déchiré»... A part cela, qu’est-ce que vous devenez? + +--La princesse est venue hier chez maman. Elle a été étonnante. + +Guy était à la fois ironique et respectueux. + +Sa première qualité était la modestie, mais j’en voyais sortir des +faiblesses. Certes elle le maintenait assez loin des cercles où l’on met +en commun une prétention à l’esprit, ce qui était une rare chance. +Depuis notre conversation à l’hôpital, il s’était même trouvé une +manière de contourner les obstacles. Quand il s’approchait d’un livre ou +d’un tableau, il roulait des épaules et affectait de n’employer que des +mots balourds, empruntés au jargon sportif, en sorte qu’il gardait un +air de bon enfant dans ses jugements les plus téméraires. + +Mais pourquoi les gens comme La Marche ne sont-ils pas à leur aise dans +le siècle? Pourquoi ne parlent-ils pas directement des passions, des +vices qu’ils peuvent connaître? Mais non, ils s’avancent dans la vie un +roman à la main, comme un Baedecker. + +Guy s’inclinait devant ce petit sot parce qu’il s’était mis +ostensiblement de la partie et qu’il avait de l’encre aux doigts. + +C’était encore par modestie qu’il s’excluait du monde. La bonne +bourgeoisie où sa naissance le plaçait, s’amusait trop modestement. Les +filles y étaient fades, ou leur effronterie fraîchement acquise ne +l’aguichait pas. Il rêvait de s’élever dans des régions plus brillantes, +mais pour y atteindre, il lui aurait fallu une patience et une platitude +qui n’étaient pas dans son caractère, ou une légèreté qui n’était pas +dans son esprit. Et à ses bons moments, il n’était pas loin de deviner +que le jeu n’en vaut pas la chandelle. + +Une incessante et incertaine convoitise le tirait hors de chez lui. Mais +du jour au lendemain il prenait des habitudes qui le rétrécissaient. La +première fois qu’il était entré dans un bar, ç’avait été celui où nous +étions, où les hommes seuls étaient admis. Il y était revenu tous les +soirs. Les bars de femmes lui paraissaient plus vulgaires et il ne +dansait pas à cause d’une imperceptible lourdeur. + +L’adolescence est un temps périlleux, fatal à bien des garçons qui +prennent alors l’habitude d’attendre et d’oublier le bonheur. + +Guy La Marche était assez beau pour ne pas attendre. Mais il était lent, +au point de négliger même ses désirs et de maltraiter ses appétits. Il +comptait sur les occasions; la moindre difficulté lui semblait un bon +prétexte pour leur tourner le dos et reprendre son immobilité. + +Ce soir-là, je commençais à débrouiller le fil replié de sa paresse. + +Dans un coin de ce bar qui faisait son habitude puérile, il avait trouvé +un accueil qui avait flatté en lui de vagues ambitions. Au lycée, Guy, +déjà lambin, s’était vite découragé, acceptant l’augure de ses maîtres +qui l’avaient classé comme propre à rien. Ici, au contraire, des jeunes +gens soignés, qui parlaient d’une façon délicate, l’avaient entouré de +toutes sortes d’attentions. La Marche avait de l’assurance physique, +mais pour des choses dont on lui disait qu’elles étaient précieuses, un +besoin obscur et pénible qui le rendait timide, car il ne sentait pas +son esprit armé pour ces conquêtes, et pourtant c’était par l’esprit +qu’il eût voulu aussi en jouir. Aussi fut-il sensible à l’excès aux +découvertes qu’ils lui facilitaient; ils lui prêtaient des livres, lui +offraient des cravates, lui montraient des appartements complètement +vides, selon le goût du jour. + +--Ces gens-là sont plus fins que les autres, s’était-il écrié un jour, +devant moi. + +--Pourquoi, mon cher La Marche? + +--Je ne sais pas, ils sont plus fins. + +--Vous croyez? + +On rapproche faiblesse et finesse, force et grossièreté. + +Mais on ne peut expliquer seulement La Marche par ces futiles mots +d’ordre. Et ses désirs? + +Les premiers mouvements du cœur sont faibles, imaginaires, et tiennent +au jeu de l’esprit, si vif que soit l’élan des sens. La coquetterie est +une sphère illusoire où La Marche s’enragea. Plein de secrets +contradictoires et de périlleux retours est le goût de la séduction. +Celui qui aime trop à séduire, peut en venir à ne plus exiger de +prendre. Certes, la séduction est le premier mouvement vers la +possession, mais c’est d’abord un plaisir de l’attente. Tel séducteur +qu’on a pu croire d’abord animé par le désir de prendre, on ne le voit +jamais rien saisir, mais il s’empêtre dans ses propres charmes. + +Dans ce bar où le paresseux revenait toujours, il s’aperçut que la +coquetterie ne connaît plus de frontière. Il était prêt à exercer son +prestige sur n’importe qui: il l’exerça sur ceux qui l’entouraient, ces +hommes qui lui laissaient entendre que son corps, comme son esprit, +était bien fait. + +Le jour où un geste plus précis de l’un d’eux, tout en le faisant +sursauter, lui décela qu’il avait pris des habitudes, il recula un peu, +mais il ne trouva rien derrière lui pour s’appuyer et repousser ce qui +insensiblement s’était rapproché. + +Les mœurs sont faciles, douces, sournoises. Tout est permis. Le nouveau +est recommandé. Son père ni aucun homme n’avait joué un rôle quelconque +dans son éducation. Sa mère, sa sœur, n’avaient que leurs caresses. Au +lycée, des fonctionnaires hâtivement lui avaient indiqué de jolis +passages à lire dans les livres. Personne pour saluer en lui une dignité +naissante, celle de l’homme. + +A dix-huit ans, quand La Marche, après avoir raté son bachot et piétiné +quelques mois dans une caserne de province, avait été jeté dans une +grande catastrophe truquée, une offensive de printemps, il n’avait pas +grand’chose à perdre. S’il avait été abattu, il aurait laissé tomber sur +le sol un maigre fruit. Dans l’anonymat désolé des foules, des armées, +la mort, en retournant ses poches, aurait découvert un snobisme +désintéressé, un culte assez naïf du courage et de la sensualité, une +tendresse un peu sadique pour la figure hâve de la patrie. + + * * * * * + +Nous nous perdions de vue, La Marche et moi, pendant des mois. Trop de +coups de téléphone pour atteindre tout le monde. + +Et puis, pour faire une amitié il faut désirer ensemble quelque chose +qui nous dépasse. Plus rien ne dépassait Guy, me semblait-il. Tout ce +vers quoi il s’était exhaussé lui était, depuis l’armistice, retombé sur +le nez. Nous ne soulevions encore que par saccades ce rêve de la guerre +qui avait étourdi notre jeunesse. + +Un soir une jeune fille me demanda de l’accompagner à la foire. Elles +étaient deux, l’autre plus jolie, mince. Ses os trop frêles ne +soutenaient pas assez sa ligne, et ses traits étaient trop délicats pour +former un visage régulier. Point de peau, une chair infiniment sensible, +une nappe de lait brûlé. Des yeux pâles. Des cheveux cendrés, fins, +indiscernables les uns des autres et d’un nombre si immense que leur +masse subtile semblait peser sur ses tempes teintées de vert, frêles +plaques de jade. Pourtant du nerf, grâce au tennis et à la danse. Elle +s’appelait Claire. + +Nous étions dans la foule, au milieu d’un univers de rencontre, des +atomes suspendus entre quelques nébuleuses. Les manèges, les balançoires +faisaient de gros tourbillons de matière clinquante et d’humanité +agrippée que parcouraient, comme l’esprit d’un créateur fatigué et +idiot, un bruit et une lumière atroces. + +Claire était rêveuse et n’écoutait pas les exclamations que me +suggéraient nos voyages forcément circulaires. + +L’approche de quelqu’un me fit taire: Guy La Marche. Il se remettait, +sans que je le lui demandasse, dans ma filature. Il avait hélé Claire. +Ils se connaissaient. Leurs bouches se connaissaient. + +A côté de cette fille si étroite, Guy prenait un faux air de brute. +Pourtant Claire était flexible, mais pas cassable; elle céderait +toujours sans rompre dans les bras un peu gros de celui-là qu’elle avait +préféré, et dont la tête était assez fine. Une même eau grise coulait +des yeux de l’un dans ceux de l’autre. Leurs traits, en se rapprochant, +s’aiguisaient. + +Il y avait, entre cette fille fermée, toute abîmée intérieurement, et ce +garçon dépravé, ivrogne, touché parfois de nostalgie pour la vie virile, +comme des fiançailles éphémères. Leurs gestes s’accrochaient: ses +crispements à elle, ses rudesses à lui. + +Je les épiais avec mon espoir rabroué par tant de spectacles que +m’impose le vice cruel. Je me laissais rêver aux anciens âges de large +volupté, à des alliances de forces en l’honneur de qui s’élèvent +toujours en moi des épithalames. + +Nous étions dans une baraque dont l’enseigne était: «Musée Dupuytren». +Drôle de race qu’on a dite autrefois si gaie, et qui arrive à certains +détours de la dure recherche du plaisir. Des couples, curieusement unis +pour cultiver par contraste leur double égoïsme, se promènent au milieu +de ces abominations, de ces maladies qui sont sous le signe de Vénus. +Qu’ils ont de résistance pour s’embrasser encore--ce sera de façon plus +détournée--à la sortie de ce charnier! Ils supportent, aussi bien, le +sinistre bruit de vaisselle qu’on entend au fond des cabinets de +toilette. Mais ils ne veulent pas imposer de pareilles épreuves à la +limite de la vie et de la mort, à leurs enfants. Ils les laissent dans +les limbes. Tout simplement, dédaignant les grands gestes métaphysiques +de l’Asie, un peuple, bras dessus bras dessous, s’enfonce dans la mort. + +Parmi les verges, comme des arbres travaillés par la pourriture +équatoriale et les vagins comme des fourmilières éventrées, Guy et +Claire s’étaient écartés de nous. + +--Guy, épousez-moi. Je n’ai pas beaucoup d’argent, nous mangerons ma +dot. Après... + +--Vous me voyez marié? + +--La partie devrait vous tenter. Je vous croyais joueur. + +--Je traîne dans les bars, je n’ai pas de situation, je ne suis pas un +homme qu’on épouse. + +--Bon, je vais me marier. Vous aurez pour maîtresse une femme mariée. Ce +sera très 1890. + +--Peuh!... + +Nous nous arrêtâmes ensuite devant un tir. Autre histoire. Un monsieur +épaulait. Des tics pleins la figure comme une guêpe contre une glace. +Soudain, tout s’immobilise, les pipes volent en éclats. Le tireur se +retourne; sa figure encore effacée par l’effort, disparaît devant Guy, +sous un anéantissement plus irréparable. + +Guy fronce les sourcils et me regarde de biais. + +Jim Fizz avait quarante ans, les épaules surmontées, une grosse tête, +une grosse voix. Mais les apparences sont parfois trompeuses. Dans son +art qui était le cinéma, il brouillait l’écran de ses mièvreries. +C’était, en réalité, un petit garçon qui pleurait dans les coins, ce +gros débauché, chez qui se déversait, comme le stout dans un verre +épais, l’écume de la jeunesse. + +Rapprochant Fizz du paltoquet, je les voyais si différents que je +perdais à nouveau la trace de Guy. Je ne savais pas débarrasser un +visage, un corps, des artifices et des accessoires; retirer à celui-ci +sa moustache, ou, au contraire, poser une barbe à celui-là. Si j’avais +rajeuni Jim Fizz, de vingt ans, si je l’avais rasé, j’aurais vu qu’il ne +différait plus du paltoquet. Ou inversement. L’un et l’autre, c’étaient +des cœurs de sucre dans des corps de grosse viande. + +Mais n’oublions pas que nous sommes à la foire, voilà justement que le +paltoquet passe dans un wagonnet folâtre. Il est près de nous, il nous +fait un signe mesquin de la canne qui, dans ses mains, est un accessoire +ridicule. Et tout d’un coup, un ressort fait bondir au loin le véhicule +et son mol contenu. Il est avec une femme qui, en dépit des accidents +convenus de la promenade, ne quitte pas Guy des yeux. + +Grâce à elle je devais retrouver Guy, mais il fallut attendre. Claire, +qui avait d’abord supplié Guy de la lui présenter, soudain s’était +écartée du groupe, en arrachant aussi son amie qui me tirait par la +main. Claire avait voulu rentrer tout de suite. + + * * * * * + +Un printemps, vers cinq heures, Guy vint me chercher. + +--Allons du côté du Bois. J’ai rendez-vous avec... + +--Comment? + +--Peau. C’est ma maîtresse. + +En route, nous rencontrâmes Gonzague. A la bien regarder, Peau n’était +ni petite ni mince. + +--La quatrième fois que nous nous remettons ensemble, me dit-elle, après +m’avoir examiné avec méfiance. + +--Et ce n’est pas la dernière, s’écria La Marche, en l’embrassant. + +--Ça veut dire que tu vas me plaquer dans quinze jours? Enfin, pour le +moment, ça m’amuse autant que toi. + +--Crâneuse, ricana Gonzague, toi, Peau, tu pleures chaque fois toutes +les larmes de ton corps. + +--Peut-être. Vous voulez que je dise que je l’aime. Eh bien, oui, je +l’aime, mon amant. + +Nous étions seuls dans un jardin, près de la Seine. Guy la caressait +avec nonchalance, avec complaisance. + +--C’est encore toi, ce qu’il y a de mieux. + +La nonchalance était pour nous, nous sentions qu’il retenait son élan. + +Il s’enchantait de ce corps gracieux, qui, sous nos yeux, inventait de +nouveaux signes de la tendresse. + +Gonzague enviait le contentement de Guy, mais en méprisait la cause. + +--Ce n’est pas une femme comme j’en aurai, comme il n’y en a pas. Et +puis, il la paye. + +J’appris que Guy avait fait un héritage. Il s’était associé à un +marchand d’autos, il travaillait. + +--Non, Guy, tu gagnes de l’argent? + +--J’ai fait un mois de dix mille. Le vieux croyait m’avoir au début, +mais je l’ai secoué. + +--Et voilà, ajouta Gonzague, ce grand idiot entretient cette donzelle! + +--J’adore ça, c’est ce qui me plaît le plus dans notre ménage, répliqua +La Marche. + +Ses épaules s’étaient carrées. + +Nous revenions vers Paris. Ils marchaient devant Gonzague et moi, en +s’embrassant. + +Gonzague grognait. + +--Quel idiot! Une petite grue. Carrière négligée. + +J’essayais de rattraper Guy et de repasser par le fil de sa vie. + +«Voyons, le paltoquet, Jim Fizz d’un côté, Peau de l’autre. Comment +relier ces épisodes. Un court voyage d’aller et retour dans un pays qui +ne lui a pas plu, où il est allé parce que c’était la mode. Il a +vingt-quatre ans. Il est rentré, n’en parlons plus.» + + + + +LA VALISE VIDE + +A Paul Éluard. + + +Je l’avais rencontré pour la première fois chez Gertrude qui n’était pas +encore mariée et qui nous recevait chez son père dans un appartement +qu’elle avait sur le toit. + +C’était un beau garçon. Il mêlait plusieurs types rebattus. Je voulais +qu’une origine italienne expliquât la fastidieuse régularité de ses +traits. Quelque chose qui les doublait le rendait roumain. D’autre part +les Espagnols ont cette odeur mâle. Mais un jeune Parisien a une +propreté londonienne. + +Long et large, charnu et chevelu, brun de peau et de poil. Après cela, +ses yeux gris clairs vous surprenaient. + +On lui voyait un dandinement qui éveillait l’idée d’un éphèbe que le +stupre engraissera. C’était ce qu’il tenait de plus sûr de son père, +fondé de pouvoir d’un coulissier catholique, qui allait ainsi en se +déhanchant à son bureau tous les matins, sans malice. Au demeurant il +était Français à vingt quartiers. «Gonzague» était sorti de l’aimable +ignorance de sa mère. + +Il s’habillait chez un tailleur médiocre, qui prétendait donner à ses +clients l’illusion qu’ils étaient riches. Plus tard, il connut la +fraîcheur de cravates et de chaussettes des Anglais. + +Gertrude me le présenta avec emphase. Elle m’attira dans un coin de son +absurde atelier pour me vanter sa sensibilité, les livres qu’il avait +lus, les gens rares qu’il fréquentait. Elle n’insistait pas sur sa +beauté qui frappait. Je l’avais trouvé épais. Je m’appliquai à découvrir +les charmes qu’on m’indiquait avec tant d’insistance chez ce garçon qui +pérorait près du porto. Je retouchai un peu sa silhouette. + +Il n’avait pas d’esprit, mais quand personne n’en a, j’oublie qu’on +devrait en avoir. Il parlait de personnes que je n’étais pas seul à ne +pas connaître. Au lieu de lui en savoir mauvais gré, on s’étonnait +devant l’inconnu. La volubilité de ses paroles faisait les bouches bées. +Des autres qu’il se rattachait par quelque rapport futile, il revenait +par saccades à soi dont il parlait machinalement et sans intérêt +profond. Il fallait se laisser étourdir par ce rythme syncopé: un +sourire détendit le coin de mes lèvres. Il s’arrêta net, interrogea +anxieusement le fond de mon esprit plutôt que de mon cœur, me situa dans +un monde de hasard. Mais déjà il me marquait la gratitude enamourée des +cabotins. + +Gertrude était enchantée de mon zèle et me bourrait de gâteaux et de +cigarettes. Elle voulait me prêter ses éditions originales et annonçait +que nous allions tous vivre dans l’obscur enchantement des téléphonages. +Elle me confia qu’elle ne laissait jamais chômer sa sensualité. Nous en +étions accablés de preuves: la somptuosité lugubre de ses chambres, la +musique que nous prodiguait une pianiste venue de n’importe quel coin de +l’Europe et l’hébétude de ses amies, qui aspiraient péniblement à la +licence de l’esprit. + +Je sortis avec Gonzague. Nous allâmes à pied jusqu’à un bar; nous y +bûmes, nous y dînâmes, puis nous fûmes au cirque, dans d’autres bars et +nous nous quittâmes vers deux heures, assez ivres. Nous nous étions +harcelés de mille questions. Aucun n’avait répondu à l’autre, mais il +l’avait éclairé par ces demandes qu’il faisait en hâte et qui, mieux que +des aveux, décelaient ses désirs, ses faiblesses et ses secrets. Chacun +avait ainsi déclaré brutalement ses complaisances, en ne songeant qu’à +pousser son inquisition, à plier l’adversaire à l’ordre extraordinaire +de son interrogatoire. Il nous restait l’âcreté du tabac dans nos +bouches et dans nos vêtements. Nous avions pour une nuit assouvi cette +gloutonnerie de nous-même que nous appelions curiosité. + +Il me confia vers la fin qu’il était affligé d’un inconvénient physique +de la sorte dont on parle entre camarades français. Il amena la +conversation sur les particularités mentales qui en résultaient. Il se +sentait isolé, anormal, sale, ridicule, privé de ses droits sur la vie. +Ce désagrément durait et tournait à la catastrophe. Sa destinée au loin +devenait sinistre. Il y avait un mois qu’il était séparé du reste du +monde. + +--Les femmes vous manquent? + +--Non, je ne sais plus ce qui me manque. Tout me manque. Mon infortune +s’étend à des tas de choses. Je ne peux pas boire, enfin je ne devrais +pas boire. Je ne téléphone pas aux amis qui m’entraînent comme vous, ce +soir. Et puis, je suis comme impuissant, je prends l’habitude de me +détourner des femmes, car si je leur fais la cour, vous comprenez, j’ai +peur d’être mis au pied du mur. Alors je me conduis comme une gourde +avec les nouvelles rencontres. Je retombe sur mes anciennes camarades, +les jeunes filles. Tous les serments que je m’étais faits pendant la +guerre de ne plus gâcher une occasion, deviennent inutiles. Quelle +poisse! Ah! aussitôt que je vais être guéri! Mais le serai-je jamais? + +Nous avions pris rendez-vous pour le lendemain. A cause de mes +dissipations du moment, je ne vins pas à sa rencontre. Je ne le revis +que longtemps après. + + * * * * * + +Une nuit, j’entrais dans un bar que je ne connaissais pas. J’aperçus +d’abord des figures nulles, ensuite Gonzague au milieu de plusieurs +jeunes gens. Tous avaient porté des regards curieux vers celui qui +entrait. Gonzague m’avait reconnu. Nos regards se croisèrent. Il +esquissa un geste, mais je baissai mes yeux soudain aveuglés. + +Je m’assis: le voisinage et mon esseulement me forcèrent à les écouter. +Ils parlaient bruyamment; ils affirmaient encore plus que la +connaissance des choses qu’ils préféraient, l’ignorance crasse des +autres. C’était une tablée de gens de lettres. + +Gonzague faisait parmi ses compagnons une légère disparate qui lui +donnait l’avantage. Nouveau venu, il était le centre de l’attention. Il +ne parlait pas beaucoup, d’autres jasaient longuement, mais on tournait +la tête vers lui à chacune de ses remarques, glissées en manière de +plaisanteries brusques, inachevées et réticentes. On l’examinait dans +toute sa personne. Ils étaient pauvrement vêtus, avec une noble +simplicité et quelques enfantillages. Lui, était costumé avec l’élégance +téméraire des jeunes gens qui ne vivent pas dans un monde déterminé et +qui les connaît, mais dans les endroits publics, dansoirs, restaurants, +halls d’hôtels, où il faut forcer les regards. + +Mais ces jeunes visionnaires se fatiguaient vite de cet aspect et +détournaient les yeux. Ils buvaient et fumaient beaucoup, avec +affectation. + +Bientôt Gonzague se retourna vers moi, nous nous crûmes obligés de nous +serrer les mains. Je me plaisais dans la torpeur et dans la +contemplation; je laissai tomber ses questions machinales. Il n’insista +pas. Je me rendis indifférent et imperceptible. Il avait eu le temps, +néanmoins, de me souffler le nom d’une revue littéraire, avec une +précaution comique comme s’il eût provoqué la curiosité du barman et des +clients. Ses camarades y écrivaient. + +«Qu’est-ce que vous devenez?» avais-je grommelé. + +Il m’avait répondu: «Rien» d’un ton arrogant. + +Leur conversation roulait sur des inconnus qu’on vantait ou qu’on +dénigrait à outrance. Ceux qui étaient loués, l’étaient à cause de +traits infimes. On parla de quelqu’un qui collectionnait les boîtes +d’allumettes de tous les pays. «Oui, mais Gonzague fait mieux», +s’écria-t-on. Il rit de plaisir, s’excusa de son excellence, puis +aussitôt renchérit sur les autres qui rappelaient ses bons tours. +Pendant toute une semaine, il avait eu un goût impérieux pour les +accessoires de bars: porte-allumettes, choqueurs, soucoupes, poquères +d’as disparaissaient dans ses poches. A un autre moment, il avait +convoité les boutons d’uniforme ou de livrée. Avec des ciseaux spéciaux, +il les coupait dans le métro, à la porte des casernes, en parlant aux +chasseurs, sans que les bonnes gens qui en étaient défublés s’en +doutassent. Ensuite il avait préféré les mouchoirs, les stylos, les +monocles, les bâtons de rouge. Plus la prouesse était mince, plus elle +était appréciée. + +Après l’éloge de la kleptomanie, on passa à l’exaltation de +l’alcoolisme, des cartes, des courses. Ils donnaient tous les mêmes +raisons à leurs engouements. Mais pendant que les autres cherchaient des +remarques trop fines qui effleuraient les babioles dont ils jouaient et +faisaient glisser l’esprit ailleurs, Gonzague se contentait de les +approuver distraitement. Sous ses paroles insignifiantes, je sentais +qu’il était seul vraiment épris du Jeu où l’on se hasarde tout entier, +où l’on se prête au moins à une prompte usure. Il n’avait de goût arrêté +pour aucune forme de son plaisir. Les combinaisons des cartes ou des +chevaux ne le retenaient pas plus que les mixtures d’alcool ou les +petits périls du vol à la tire. Ce qui l’attirait ce n’était pas la +spéculation sur le risque, la jouissance de l’appréhension. Mais il +avait reconnu là le passe-temps par excellence, le geste le plus vain +dont il pût saluer les heures. + +En le revoyant le lendemain, car au moment où je sortais il avait couru +après moi pour me proposer de déjeuner avec lui, je compris mieux qu’il +était entièrement dominé par cette hantise de passer le temps, +c’est-à-dire d’en imiter et d’en hâter la déroute par une gesticulation +quelconque. Gonzague s’exerçait à faire le vide en lui-même. D’abord il +était ignare. Ne sachant rien du passé, il laissait aussi le présent lui +échapper. Il ne lisait pas les livres, il ne regardait pas les tableaux, +il n’écoutait pas la musique. Or l’art, en donnant du prix aux +sensations, offre aux hommes leur seule chance de réaliser la vie. Et +c’est ce dont encore lui est redevable la pire brute qui n’est jamais +ingénue. Il touchait la main de fantômes brillants rencontrés dans les +couloirs et les salons, il les appelait par leur nom au faible écho. +Sans esprit d’intrigue, il avait de l’entregent: sa nonchalance le +livrait à tout le monde. Comme alors je soupçonnais mal la facilité de +Paris, je m’étonnai d’apprendre que Gonzague fréquentait deux ou trois +salons littéraires. Il y était bien reçu et, sans lui demander la +moindre garantie même proportionnée à son âge, une page d’écriture par +exemple, on lui accordait à tout hasard un bel avenir. Gonzague n’avait +que vingt-deux ans, mais il en savait moins qu’un enfant de dix ans. Je +lui souhaitais un ami pédant qui lui fît un affront et le forçât à +ouvrir la valise vide avec laquelle il pensait plus tard improviser des +tours de prestidigitation. + +En attendant, il n’était pas inoccupé. + +Il avait débuté à l’ancienne mode par d’illusoires études de droit. +Cocasse survivance. Mais il n’avait jamais mis le pied rue des Écoles, +dans ce musée neuf construit vers un Quartier Latin totalement oublié +que visitent des touristes japonais. + +Il était devenu tout de suite secrétaire d’un illustre journaliste. +Passée cette petite porte, il s’était cru dans la littérature. Son +patron, chaque matin, lui dictait d’un trait une chronique pour un +journal mondain, un article de politique étrangère pour une feuille de +province, une étude de mœurs parisiennes pour une agence américaine. +Gonzague tapait tant bien que mal, mais depuis l’âge de douze ans ne +songeait plus à l’orthographe. L’autre, qui était un ancien normalien, +ne trouva pas de son goût cette désuétude et le dit sur un ton de +magister. Gonzague répondit qu’il se fichait de l’orthographe, qu’il +n’aimait pas les observations, au moins celles qui étaient bien fondées, +et que s’il ignorait la grammaire, le vieillard ne se rappelait pas +toujours les bonnes manières puisqu’il lui versait son abondante prose +tandis que, ne perdant pas une minute, dans la salle de bain, il +satisfaisait d’autres besoins. + +«Pasticher en tout le XVIIe siècle, même dans ses chaises percées. +Maître, mon salaire.» + +Il n’en fut pas moins ulcéré par le souvenir de cette réprimande. Mais +il n’avait pas le temps d’apprendre même les rudiments. + +Il devint tout de suite le second d’un homme assez actif, à cheval sur +la Bourse, les journaux et la politique. Plus une minute qui se +défendît. Gonzague avait maintenant le moyen de les perdre toutes. Et sa +journée ne lui suffisait pas, il était heureux qu’aucune de ses soirées +ne fût jamais libre. Je l’ai vu à sept heures du soir, des amis lui +ayant fait faux-bond, affolé par la crainte de la solitude et de +soi-même, se pendre au téléphone et supplier n’importe qui de le +rejoindre. Il se serait réconcilié avec le plus féroce de ses ennemis, +s’il en avait eu, pour que cette présence pût le leurrer un soir encore. +Seul, il aurait été obligé de penser, de sentir. Il craignait ces +mouvements inhabituels. + +Mais sa conversation n’était faite que des gestes maniaques d’un +solitaire. Il ignorait grossièrement son interlocuteur; du reste, neuf +fois sur dix, l’autre ne songeait pas plus que lui à communiquer avec +les humains. Les manies auxquelles Gonzague sacrifiait étaient de +faibles préférences qui s’étaient développées, faute de concurrence. +Rien ne lui tenait moins à cœur dans ses propos que leur objet, puisque +c’était son prochain. Mais le collectionneur chaque jour tripote toutes +les pièces de sa collection. Causant avec n’importe qui, Gonzague le +bousculait pour en venir à sa satisfaction et, une fois de plus, il +passait en revue tous les gens qu’il connaissait. Il notait les légères +variations du jour dans leur costume, leurs liaisons, leur bleuf et cela +faisait un carnaval endormi. Il ne voulait pas avouer le caractère +routinier de cette habitude, il lui avait cherché un prétexte +passionnel: une soi-disant ambition dont il se vantait sardoniquement et +qui lui faisait regarder, prétendait-il, quiconque comme un rival à +surveiller et à surprendre. Au vrai, Gonzague s’accommodait de son +prochain écrasement par l’imminente cabale que forme tout le monde +contre chacun d’entre nous. + +Il ne se reliait aux autres que par ces liens ténus de la médisance. +Mais aucune amitié, aucun amour. + +Un camarade qui m’avait rencontré avec Gonzague, me demanda: «Tu vois +souvent ce garçon? Comment peux-tu y trouver du plaisir? Il n’est pas +drôle. Et puis on dit que ses mœurs...» + +Celui qui m’avertissait n’appartenait pas au même clan que Gonzague, +loin de là. Son totem et ses tabous n’étaient pas les mêmes. Pourtant +d’un groupe à l’autre, si hostiles qu’ils soient entre eux, on retrouve +les mêmes traits, qui prouvent qu’ils sont contemporains. Par exemple, +mon ami m’avait dit: «Gonzague n’est pas drôle.» En quoi il se pliait à +un préjugé universel. Est-il drôle ou n’est-il pas drôle? n’échappent à +cette question que les gens consacrés par l’argent, ou le nom, ou la +profession, ou le vice. En général, on trouve moyen d’admettre qu’à sa +manière est drôle un ami confortable, une relation titrée, un artiste ou +un homosexuel. Pourtant on entend de ces propos subversifs: «Elle a une +bien belle voiture... vous savez qu’elle aime les femmes... mais +vraiment elle n’est pas drôle.» Et en voilà une de qui sont menacés les +droits souverains que lui valent sa richesse et son vice. Il y a des +paniques devant ceux qui ne sont pas drôles. + +Comment est-on drôle? On ne vous demande point tant des mots et des +gestes d’un comique achevé qu’une attitude à l’égard de la vie, une +façon d’en représenter les événements qui engagent vos amis à se laisser +aller à leur pente la plus facile. Il s’agit de ne refuser aucune +distraction à ses contemporains, qui ont perdu la recette des anciens +plaisirs, qui n’en ont guère inventé de nouveaux, qui n’en sont que plus +insatiables et prétendent que chaque minute leur apporte une sensation +fraîche. Ils recherchent la variété, préfèrent le changement aux choses +dont ils changent et confondent la rapidité avec l’intensité. Mais si, +par-dessus le marché, l’ami indulgent sait chiffonner l’anecdote qu’on +lui a passée la veille, singer deux ou trois personnes (les imitations +sont mieux prisées que les portraits, qui défigurent pour rendre plus +ressemblant et entraînent un effort,) détraquer toute situation d’un mot +qui ramène les esprits à la convention de monotone cocasserie, alors on +dira «qu’il est vraiment drôle» et ces menus avantages, qu’on rencontre +d’ailleurs rarement, le mettront à une place enviée. + +Pensant comme tout le monde, je fus donc ému par les propos de mon ami. + +Je me dis qu’en effet je ne trouvais pas Gonzague bien vif ni bien +piquant. Mais une sorte d’orgueil vint me secourir, je voulus justifier +mon habitude et Gonzague en profita. Sa silhouette parmi d’autres était +assez plaisante. Je ne lui demandais pas beaucoup. Nous parlions de nos +cravates, du prochain match de boxe ou de l’avenir de nos camarades. +Celui-ci entrerait-il à l’Académie? Bien sûr. Celui-là serait-il +sous-secrétaire d’État? Pourquoi pas. Ce troisième tromperait son monde +et avant peu il serait dans le lit d’une héritière et dans quarante +conseils d’administration. Nous bavardions. Gonzague s’acharnait à ce +petit jeu, avec des moyens primitifs d’observation qu’il ne +perfectionnait pas, faute de vouloir contempler et méditer. Il feignait +de s’y reconnaître entre les faux-semblants de l’indolence, de la hâte, +de la gaucherie, de la facilité. Mais, dépourvu de tout sens tragique, +il ne percevait pas les inflexions secrètes d’une voix qui sortait de +sous un masque. + +Il y avait aussi longtemps que j’avais quelque curiosité pour la vie +privée de Gonzague. + +En cela encore semblable à mes contemporains, je songe anxieusement à ce +qui se passe dans le lit d’autrui. Voici comment se forme cette manie. +L’amour, ou comme on dit par découragement devant les grands mots et les +grandes entreprises, la vie sexuelle, demeure notre principale affaire. +Elle nous provoque aux exercices appropriés, et à tant de rendez-vous, +de coups de téléphone, de va-et-vient, surtout elle nous remplit +l’esprit. + +A Paris comme ailleurs, aujourd’hui comme hier. Mais nous y mettons +notre tour particulier; notre souci porte avec toute la frivolité +imaginable sur les choses qui sont à côté, qui ne font que toucher à +cette vie sexuelle, sur ses manifestations, sur ses déportements, sur +ses résultats mondains, mais--là est notre marque--surtout sur son +principe, sur le degré d’énergie qu’on y dépense, physique et +sentimentale. Certes nous nous intéressons aux personnes, aux +circonstances; mais pour nous la question capitale est celle-ci: comment +se comportent-ils l’un envers l’autre? Qu’est-ce qu’ils donnent +exactement de leurs corps et de leurs cœurs? Et ce souci que par +hypocrisie nous feignons léger et ironique est au fond âpre et éhonté. + +C’est que d’abord cet ordre domine encore les autres: il s’agit donc d’y +exceller. De là, de ce point de vue, une évaluation perpétuelle de +soi-même et des autres, de méticuleuses comparaisons. C’est que surtout +cette grande affaire est un grand tourment puisqu’elle est une faillite +menaçante pour beaucoup. L’amour est fatigué. Voilà pourquoi la +surveillance du prochain prend la tournure d’une attente angoissée, +sournoise, pleine de dispositions perfides. En l’épiant, on pense avant +tout à la faiblesse, on s’attend à diverses défaillances. On s’étonne +quand on rencontre la normale: elle paraît mystère, dissimulation, ou +avantage éphémère. La curiosité travaille sur ce qu’elle peut ramasser +d’à peu près sûr; mais on devine aussi, on invente. Et trois ou quatre +légendes--ce sont toujours les mêmes, car les combinaisons ajoutées +par le vice aux pratiques traditionnelles ne sont pas bien +nombreuses--enserrent les isolés, les couples, les groupes dans leurs +interprétations conventionnelles. + +Gonzague et moi nous parlions tout le temps de ces choses, qui, en dépit +du cynisme trompeur des confidences françaises, restent secrètes pour +une raison indestructible et éternelle: les âmes sont impénétrables les +unes par les autres. On a beau avouer ses gestes, on ne peut pas amener +à la lumière tous leurs mobiles. Le mensonge qui est au cœur de tout, +l’impuissance à se comprendre soi-même font que les êtres qui se +prostituent le plus hardiment restent des énigmes aussi difficiles que +s’ils se défendaient par la pudeur. + +«Mais pourtant, me demandais-je, n’est-il pas des âmes que l’air du +temps a rendues stériles et où ne germe pas le moindre secret?» J’étais +alors assez inhumain pour me résigner à cette défaite, ou emporté par +l’esprit implacable de la satire. Je préférais la justice à la charité. + +Gonzague se plaignait de n’avoir pas d’aventures, de n’avoir pas de +maîtresses. Il ébauchait des badinages qui tournaient court en +vingt-quatre heures, ou même il restait des semaines sans rencontrer la +moindre occasion de s’échauffer un peu, ou sinon lui, son espoir. +Était-ce la faute des femmes qui n’étaient pas assez jolies ou qui +étaient trop sottes? Était-ce la sienne? Manquait-il de bonne volonté, +d’indulgence, de persévérance? Les explications de Gonzague étaient +abondantes et confuses. Témoin de ces escarmouches, je n’étais sûr que +de ce fait constant: toujours Gonzague interrompait le jeu avant même +qu’on pût savoir s’il allait au succès ou à l’échec. Il donnait comme +raisons: les mauvaises habitudes contractées pendant sa maladie, la +timidité, l’insuffisance de relations. + +Mais ces excuses étaient en l’air et il leur prêtait peu d’intérêt. Son +esprit était occupé par une lamentation assez fade, à peine relevée +d’ironie; il s’abandonnait à un sentiment de solitude. + +Pourtant la mode est trop à l’anti-romantisme pour que nous ne fassions +pas toujours en sorte que nos langueurs les plus nuageuses ne +s’entr’ouvrent de temps à autre d’un éclair lucide. Gonzague annonçait +que cela changerait ou échappait des ricanements qui aussitôt me font +croire que sa vie intime n’est pas aussi dépourvue qu’il le dit. Il +sortait de sa poche un jeu de cartes, entreprenait une réussite et tout +d’un coup rasséréné m’assurait qu’avant quinze jours il aurait entamé +avec une brune fort brillante et fort riche une grande passion. + +Il arrivait que, quelques jours après, il me téléphonât à deux ou à huit +heures du matin pour m’annoncer que les cartes avaient eu raison. + +--J’ai sommeil. + +--Mon cher, j’ai rencontré hier au soir, chez des gens, une femme +étonnante. Ravissante, tout à fait mon genre. + +--Votre genre? + +--Mais oui, vous savez bien, une femme plate, sans seins, sans hanches, +sans attributs. + +--Eh! bien, tant mieux, bonsoir. + +--Hallo! non vraiment, elle est remarquable. Un visage très inattendu, +un masque mexicain, vous savez, comment appelle-t-on cela? + +--... + +--Enfin, peu importe. Et un esprit assez curieux. + +--Bon, nous verrons. A ce soir. + +--Ah! mais je ne la montre pas. D’abord elle est très difficile... +Figurez-vous qu’elle habite... Ah! d’abord c’est la cousine de Chose... +Comment l’appelez-vous?... + +Le soir, Gonzague apparaissait très soigné, avec un air de contentement +insupportable. + +--Là, oui, ça se voit: vous venez de coucher avec elle. + +--Mon cher ami! vous ne voudriez pas! Quelles illusions vous vous faites +encore sur moi. Je lui ai téléphoné. Mais elle ne sera pas libre avant +mercredi. D’ici là? + +--Et mercredi alors? + +--Je l’emmène à un concert très ennuyeux. + +--Après? + +--Vous pensez bien qu’il ne se passera rien, comme toujours. + +--Bousculez-la. + +--C’est une personne très particulière. Je ne sais pas d’abord si elle +est sensuelle, cette dame. Elle est bien séduisante, en tous cas. + +--Vous êtes amoureux? + +--Oh! amoureux! + +--Bon, vous vous en fichez. + +--Ça, pas du tout. J’ai été agité toute la journée. Ç’a été toute une +histoire de lui téléphoner. + +Le lendemain, il était encore pendu au téléphone. Mais le numéro n’était +pas libre, ou Madame n’était pas là. Je lui parlais d’autre chose. Un +camarade arrivait. Il y avait toujours quelque incident qui l’empêchait +de revenir à l’appareil et de suivre sa chance. Gonzague continuait +d’évoquer à tort et à travers le nouveau fantôme, mais pensait bientôt à +faire un poquère. + +Le jour du rendez-vous arrivait. Il la voyait enfin, mais il était +calmé, inerte. Il n’avait plus rien à lui dire. Il répétait froidement +ce qu’il avait d’abord inventé. Sa partenaire avait l’impression qu’il +n’avait nullement désiré la revoir. + +Or Gonzague pouvait être beau, cela n’était pas suffisant, s’il n’aimait +pas sinon l’amour, du moins la conquête et la décision. La femme a +horreur de l’incertitude, elle la ressent comme une insulte dont parfois +elle se venge, elle en vient à pouvoir rompre un vif élan. Par un manque +d’accent qui n’appartenait qu’à lui et qui donnait à chaque mot qu’il +prononçait l’air d’arriver d’un lointain inaccessible de rêvasserie, de +somnolence et d’immobilité, Gonzague assurait bientôt son interlocutrice +qu’il ne serait ni tendre, ni méchant, mais narquois, inconsistant, et +qu’il remettrait toujours au lendemain ce qu’il pouvait faire le jour +même, c’est-à-dire trouver une parole directe, bien désagréable ou +nettement mensongère, faire sentir qu’il aimait les réalités et qu’il +avait l’habitude des caresses utiles. + +Gonzague était trop averti sur lui-même, sinon sur les autres, pour ne +pas sentir de temps en temps qu’il gâchait sa chance. Ce sentiment +l’incitait à une activité passagère, féconde en gaffes. Ce garçon +trouvait le moyen de se faire gifler. + +A la suite de trop maigres anecdotes, dépité, je le laissais en plan +pendant huit jours. Et pour en finir, pour trouver un passe-partout qui +fermât sa porte, j’essayais toutes les explications. + +D’abord j’imaginais une maîtresse qu’il fallait dissimuler par +discrétion, ou par honte, ou par peur. Mais je peux dire à ma décharge +que bien vite je songeais à notre débraillé à tous: supposer une retenue +aussi héroïque était une grosse naïveté. + +Alors j’en venais au plus banal. Gonzague n’aimait pas l’amour parce +qu’il n’y avait pas dans sa santé, dans sa constitution de quoi y +fournir. Ou bien il avait pris goût aux amours autrefois défendues et +tout ce que je voyais de ces velléités n’était que parade et +trompe-l’œil. Dans ce cas, il se moquait sévèrement de moi. Inquiet, je +réfléchissais de plus belle. + +Je n’avais pas besoin de chercher bien loin dans ce qui me revenait de +ses faits et gestes pour trouver tous les indices et les plus +contradictoires. Gonzague était robuste d’aspect: comment croire à une +faiblesse qui, alors, ne pouvait être due qu’à un accident, tout de même +rare? D’autre part, il y avait parmi ses amis plusieurs amateurs +notoires. Donc... Mais il y avait dans son esprit et dans sa conduite +quelque chose de si divergent, de si éparpillé, que la représentation de +Gonzague amoureux, ramassé par un goût quel qu’il fût, était +invraisemblable. + + «Mon cher ami, + + «Où êtes-vous? Où courez-vous? Je n’ai pu vous joindre à mon dernier + passage à Paris. Comme votre vie est brûlante. A effleurer votre + porte, sous laquelle j’ai posé timidement ma carte, j’ai senti mes + doigts tout échauffés. Votre âme en s’évadant encore une fois avait + laissé un sillage ardent à travers ce seuil si souvent transgressé. + Comme je voudrais vous suivre. Hélas! je serais bientôt exténué, je me + coucherais au bord de la route et j’y mourrais, si votre main si belle + et si forte ne se tendait vers moi pour m’aider et m’entraîner. Ah! si + je pouvais m’appuyer un peu--oh! si peu!--à votre épaule de jeune + dieu. Mon âme se raidirait et soulèverait mon corps. Mais où + êtes-vous!...» + +Un soir, j’étais chez Gonzague, attendant qu’il eût fini de s’habiller. +Il avait laissé traîner avec affectation cette lettre sous mon nez. +Impossible de ne pas lire la première page. Qu’en conclure? L’écriture +était aussi efféminée que le ton. Mais les initiales et le lieu de +provenance m’assuraient qu’un monsieur l’avait écrite. + +Gonzague en saisissait le ridicule, sans doute; je rencontrais dans la +glace son regard pendant qu’il nouait sa cravate. Et ce ridicule était +tel qu’il m’empêchait de former une hypothèse. + +Pourtant je notais que Gonzague s’amusait de ces flatteries sournoises. +Dans un des milieux où il fréquentait, il devait recevoir beaucoup de +ces hommages-là. Or, à son insu, ne faisaient-ils pas compensation aux +déboires qu’il s’attirait du côté des femmes? Par là ne satisfaisait-il +pas un peu les exigences de conquête et de vanité qui sont au cœur de +l’amour. Et cela encore lui permettait d’attendre. + +Il m’arriva aussi d’interroger l’entourage de Gonzague. Je m’aperçus +qu’on avait déjà médité sur son personnage. Du moins c’est ce que +croyait avoir fait Gertrude. + +«Ah! mon cher, n’est-ce pas, quelle chose curieuse! Et comme c’est +difficile de dire. Les gens sont inouïs. Enfin! C’est un très beau +garçon. C’est drôle, il ne plaît pas à la plupart de mes amies. Moi je +dois dire que je n’ai pas envie de coucher avec lui. Mais c’est un beau +garçon tout de même. Et s’il s’en donnait la peine, elles changeraient +d’avis. + +«Vous croyez que les hommes?... Comme ça m’amuse, comme je voudrais +savoir! Qu’est-ce que vous voulez, on ne sait jamais. Il est certain +qu’il est beaucoup sorti l’hiver dernier avec le petit Fara. Vous savez +ce petit qui a de si jolis yeux, qui a été le fiancé de Floche, le petit +Fara. Fara avait certainement le béguin. Eh! bien, je ne sais pas, je ne +crois pas. + +«Gonzague est très compliqué, je crois qu’il y a autre chose. Ah çà! +quoi? D’abord je crois qu’il fume beaucoup. Vous ne le saviez pas?... De +source sûre, il a été très amoureux d’une femme pendant la guerre. Mais +voilà qui ne prouve pas qu’il n’aime pas mieux les hommes, n’est-ce pas? +A-t-il couché avec cette femme?... + +«Je suis curieuse de voir ce que ce garçon deviendra. Vous ne trouvez +pas qu’il a du talent. Vous avez lu ce qu’il a écrit dans _Poètes +Mineurs_? Ah! allons, avouez que c’est assez étonnant. Quelles images! +Oui, évidemment, il n’y a pas grand’chose, mais il y a un ton... + +«Et puis enfin, c’est un drôle de type. On ne sait vraiment pas avec +lui.» + +Me voilà lancé sur une nouvelle piste. Comment n’y avais-je pas pensé +plus tôt? Gonzague est dans les drogues. De là cette indifférence, ces +lointains, ces velléités narquoises. + +Je lui téléphone, je le rejoins, je l’examine. Pas moyen de rien +distinguer dans ce visage plein. Même la cavité oculaire chez lui n’est +pas le lieu sensible entre les os, où, dès vingt ans, marquent les +trépignements du plaisir. + +--Vous m’avez l’air d’un monsieur qui a fumé toute la nuit. + +--Par exemple, moi fumer! Pendant la guerre, deux ou trois fois, mais +depuis... Comment devinez-vous? Vraiment ça se voit? Oui, j’ai fumé +cette nuit. Cela ne m’arrive que bien rarement et je le fais sans +conviction. Mais qu’est-ce que vous voulez, il faut bien que de temps en +temps je passe la nuit. Quand je rentre chez moi, le matin, j’ai +l’impression qu’il s’est passé quelque chose... ou rien. Mais enfin... +Je n’ai pas de maîtresse en l’honneur de qui je pourrais découcher. + +--Farceur. Vous vous gardez bien de faire le nécessaire--ce qui ne +serait pas grand’chose--pour qu’une demi-douzaine de bonnes filles +s’intéressent à vous. Gonzague, vous vous foutez de moi. Enfin, +qu’est-ce que vous aimez? Autre chose? + +--Mais non, mon cher, quel enfant vous faites. Vous croyez que c’est +plus ingénieux d’imaginer le pire. Mais je suis plus normal que vous. +J’aime beaucoup les belles dames. Seulement je ne sais pas y faire, +voilà tout. Alors je reste chaste pendant des mois, des années. Voilà ce +que vous ne pouvez pas imaginer, hein? + +Il ne m’était inconnu qu’à cause de mon indifférence. + + * * * * * + +Je dois dire qu’à cette époque-là il atteignit à la maîtrise dans sa +manière. Il put croire qu’il était dès lors insaisissable. Mon Gonzague +était une boule parfaitement polie, abandonnée par un point fuyant de sa +rotondité, sur un billard idéalement plat, à tous les carambolages. + +A huit heures du matin, il sautait de son lit dans son bain, dans un +taxi et la ronde commençait. D’abord au bureau de l’homme d’action. Son +coup d’œil glissait sur les journaux. + +Les dépêches réduisent le geste des peuples à un cérémonial décharné. A +cause de son ignorance, ne soupçonnant rien de l’Histoire en cours, +Gonzague avait beau jeu à se moquer des batailles, des congrès, des +discours. + +De la vie des hommes, bien qu’elle ait peu de fond, il n’affleure +pourtant rien dans toute cette flore de papier, où l’encre fait une sève +trompeuse. Il faut un art assez réfléchi pour voir perler le signe qui, +une seconde au coin d’une page tout de suite glissée aux égouts, annonce +l’accumulation inévitable, la prochaine rupture. La Presse est une +vieille église où les moulins à prières remplacent toute oraison +véridique. Nos contemporains y passent plusieurs fois par jour et font +leurs génuflexions distraites devant les images mornes d’un monde déjà +disparu. + +Gonzague sentait confusément ce perpétuel décalage et il croyait +rattraper la vie en courant aux faits-divers. Mais les journaux sont +aussi fermés à la grave vérité d’un crime qu’au sens véritable de ce +grand silence qui pèse sur le monde. + +L’homme d’action arrivait et lisait son courrier. Lettres d’amour, d’un +sordide amour. On y apprenait que des hommes existaient quelque part, +hors des murs de ce bureau, dans des villes, çà et là, et à leurs +complices ils confiaient leurs misérables désirs. A quelles sombres +tribus appartenaient-ils? Mangeurs de terre, radoteurs de chiffres +sacrés. + +«Ah! si vous pouviez nous procurer ce manganèse. Nous le convoitons avec +tant d’amour. Quelles choses profitables nous en ferions. Si c’est oui, +vous obtiendrez de nous tout ce que vous voudrez, sauf le cœur.» + +«De Beers, 925, 925. Je vois dans le ciel qu’elles montent. Oui; elles +montent les de Beers que pour vous j’achetai hier. Voyez au ciel +l’étoile de la de Beers. 950, 960. Un petit sou, s’il vous plaît, je +prie pour vous.» + +On y répondait par la dictée aux sténographes, et sèchement. Sans cesse +le téléphone et au bout du fil les hommes masqués. La navette reprenait. +L’action est faite de mille riens. Quel va-et-vient d’augures dans les +bureaux pour prolonger le mouvement endormi et de moins en moins +vaniteux de l’esclave dans son atelier. De quoi s’agit-il? Personne ne +le sait, mais il faut bien, faute de guerres, de famines et de pestes, +que s’occupe cette engeance. Que de découvreurs, de baptistes, +d’intermédiaires, de profiteurs, de gêneurs, de chanteurs, de gâcheurs, +depuis cette rencontre accidentelle de l’ouvrier qui s’embauche et du +patron qui s’improvise, jusqu’au geste égaré de l’homme dans la rue qui +achète l’article. Quel encombrement merveilleux et quelle suave mêlée! +Quelle luxuriance abstraite sur le thème. + +Gonzague bâclait, du reste, sa besogne et fuyant devant l’horreur de ce +qu’il faisait, glissait ailleurs, déjà dégoûté de ce qu’il allait faire, +possédé par la fringale d’une seule sensation: passer d’une chose à une +autre. Il avait imposé à son patron son style lunatique. Il passait de +longs moments entre le coiffeur, la manucure et le pédicure, au hammam, +dans les bars où il pariait, téléphonait, buvait, retéléphonait et +entretenait mille conciliabules. Il déjeunait et dînait à droite et à +gauche. Il faisait même quelques visites. Non pas qu’il eût beaucoup de +points d’appui dans la ville--il était trop nonchalant et trop +timide--mais six ou sept maisons où l’on va au moins une fois tous les +huit jours suffisent à remplir la semaine. + +Enfin la nuit arrivait. Le dîner fini à dix heures, un acte dans un +théâtre, ou plutôt trois numéros d’un music-hall ou d’un cirque, ou les +cinq dernières minutes d’un concert Il entrait partout sans payer et ce +privilège qu’il partageait avec mille inconnus l’entretenait, lui comme +eux, dans l’idée fantastique de sa notoriété. + +Puis il traînait dans les bars, les garçonnières, les boîtes de toute +sorte, les fumeries, les tabagies, voire deux ou trois salons où +au-dessus de cent mille francs de rentes de jeunes ménages bourgeois +s’essaient au mécénat. + +Toute cette frénésie n’était qu’immobilité morne, contemplation +fainéante, attente stérile. + +Les hommes d’affaires ne lui pardonnaient pas sa disposition d’esprit: +ils voyaient que l’intérêt de Gonzague n’était pas engagé dans ce qui +l’occupait avec eux, qu’il ne songeait pas, malgré tant d’encouragements +poétiques, à croire au Génie des Affaires. Dépités, ils ne faisaient +aucun cas de lui. + +Il en était ainsi partout. Où il arrivait, Gonzague de lui-même +s’encageait dans un treillis brillant de paroles qui le séparait des +choses et au milieu de la fête, dans un trépignement intérieur, immobile +à force d’agitation, il prenait aux ébats des autres une part inconnue, +qui le laissait affreusement insatisfait. + +Gonzague passait des heures dans les dansoirs, mais il ne dansait pas. +C’était assurer plus qu’à moitié sa séparation d’avec les femmes; +c’était se priver d’un avantage qui compense la pauvreté, la nullité +sociale. + +Gonzague était partout et n’était nulle part. Il restait en dehors de +tout. Son manque d’argent n’était pas fait pour améliorer cette +situation. Il en gagnait peu. Les taxis, les restaurants, les bars, les +cigarettes, les à-compte aux fournisseurs, le jeu effeuillaient vite ses +pauvres billets. Il tapait ses amis, sa famille, son patron et +s’arrangeait à peu près. Mais il était toujours à court. + +De là, une inquiétude. Peu à peu l’insuffisance, le gâchis de sa vie +formaient un sentiment obscur qui se crispait autour de cette question +d’argent. Gonzague était trop peu attaché à soi où il ne trouvait pas ce +sens avaricieux de ses qualités, cette manie de la grandeur, ce besoin +angoissé de l’inégalité qui font les grandes fortunes; il se laissait +trop facilement piper par ses divertissements pour se sentir amer, mais +il s’impatientait et se butait contre cet obstacle. + +A cause de ce sentiment de pénurie sur lequel il se fascinait, ce +garçon, qui méprisait, en raffinant sur l’ignominie des propos, les +mœurs bourgeoises de ses parents, finissait par vivre plus mesquinement +qu’eux. Car entre ses appétits que son imagination avait accrus et ses +moyens, il y avait un espace qui aurait dû solliciter irrésistiblement +son orgueil, mais qu’il ne se décidait jamais à franchir, s’accommodant +de subsister dans la lésine de ses passions. Par exemple, il pouvait +vivre sans auto, ce qui diminuait de cinquante pour cent (estimait-il) +le rendement de ses sens. + +Tout au plus jouissait-il sur un mode ironique de la richesse de ses +amis. + +Il se consolait par cent paroles: il se prostituerait aux hommes, aux +femmes; il écrirait en trois semaines un roman pornographique. Il passa +tout un soir à calculer le nombre de pages qu’il lui faudrait écrire par +jour pour briguer en temps utile un des prix de l’année. + +Il traîna, un été, dans une ville d’eau, derrière une jeune fille plutôt +riche à qui dès le premier jour il avait avoué, en bouffonnant, sa +convoitise. Ce n’était pas pour la choquer, mais encore aurait-il fallu +qu’il la courtisât chaleureusement. + +Deux ou trois fois il parla de pays où l’on faisait fortune. + +Néanmoins Gonzague songea assez sérieusement au succès littéraire. Il +n’écrivait pas, mais il continuait de fréquenter ces jeunes littérateurs +avec qui je l’avais vu. + +Ceux-ci étaient lents à se remettre du plaisir où les avaient jetés son +désarroi d’abord nullement calculé, ses lubies dispersées, son +modernisme suffisamment maladroit pour paraître une parodie, et enfin le +soin ravi qu’il avait pris d’user des avantages qu’il avait sur eux. +Parce qu’ils se méfiaient de leur métier, les ravages qu’un profane +pouvait faire parmi eux n’étaient comparables qu’à l’affolement que +provoque dans quelques salons l’apparition d’un écrivain célèbre. + +Pendant quelques jours, Gonzague représenta assez bien sous une forme +naïve, inattendue et amusante leur idéal. + +Les attributs de la personnalité étaient brisés ou pervertis. L’esprit +créait chaque matin et dévorait avant le soir sa façon d’être du jour. +La volonté faisait des crochets, semblait s’anéantir, puis soudain +ressurgissait dans quelque éclat. Les passions n’étaient pas combattues, +mais déviées vers des débouchés imprévus. Il fallait rompre à tout prix +unité et continuité. N’importe quel mouvement violent était bon qui leur +donnât la sensation d’un brassage énergique: négation, paradoxe, +illogisme, contradiction, enfin toutes les combinaisons possibles de +l’entendement, qui ne sont pas plus nombreuses que celles de l’amour. + +Mais l’esprit, à ces grossiers exercices de force, se fatiguait et +devenait épais. Alors ceux-là qui ne craignaient rien tant qu’une idée +se fixât, fît barrage et arrêtât la circulation perpétuelle qui leur +semblait être prospérité cérébrale, ils étaient à la merci d’une +surprise vulgaire. C’est ainsi qu’un Gonzague qui n’était que manies et +trucs, faibles manies devenues des trucs timides, leur en imposait. + +Mais l’esprit n’est pas une machine pneumatique. Des négations à la +vanvole n’expulsent pas les préjugés, il faudrait pouvoir les extirper. +Autant s’arracher l’âme. + +La vie qu’ils aimaient et qui était forte en eux, incita les camarades +de Gonzague à un brusque réveil hors de ces somnolences acharnées. C’est +ainsi qu’un jour ils regardèrent Gonzague avec des yeux sourcilleux. Ils +le chassèrent en le huant et en proférant les raisons les plus +enthousiastes. Ils s’aperçurent qu’ils étaient au milieu des espaces le +groupe d’hommes le plus farouchement attaché à soi-même, comme un peuple +qui a perdu son terroir et qui va errant, une poignée de terre dans un +sachet sur la poitrine. Mais ce fut plus tard... + +En attendant, le jeu à la mode, là et ailleurs, était le jeu du chat +perché. On se jetait dans cet exercice par terreur d’assumer une +responsabilité intellectuelle et de donner prise à la raillerie d’un +plus mobile que soi. On vit de vieux messieurs, toujours séduits par +l’inquiétude des adolescents et amoureux de toute frayeur, se mêler dans +la partie. Chacun de sautiller d’une trouvaille biscornue à une +découverte baroque, avec l’espoir qu’un camarade serait toujours d’une +seconde en retard. + +Et comme il y avait longtemps qu’on avait épuisé l’extraordinaire, on en +revenait à l’enfance de l’art, on parcourait le chemin en sens inverse. +On s’arrêtait soudain devant l’Arc-de-Triomphe: «Comme c’est bien, parce +que ça a voulu être bien, et c’est bien en effet.» Quitte à repartir +vers Luna-Park: «Comme c’est bien, parce que c’est mal.» + +Gonzague fit découvrir à ses amis dans l’espace de quinze jours un +chanteur populaire, célèbre depuis vingt ans, un acteur de province qui +venait de reprendre le Guignol des Champs-Élysées, une somnambule, +Landru, une femme qui n’avait rien pour elle et le génie d’Alfred de +Musset. + +Ces expériences et ces succès le laissaient farouchement triste. Il +sentait que son crédit s’épuisait. Puis il continuait de vivre, une +partie du temps, loin de ses compères et bien qu’il ne se défît jamais +de leurs manies communes qui faisaient office de sortilèges et qui +maintenaient autour de son esprit, partout où il allait, un cercle +magique, il voyait bien qu’il n’arrivait point par là à tromper toutes +ses envies. + +Il en vint à des gestes excessifs. Il parla de suicide. Confiant dans +l’inépuisable crédulité, il se décida à découvrir cette source de +faits-divers. + +Selon la méthode admise, il fallait d’abord, par toutes sortes de +plaisanteries traîtresses, de cet acte qui a joué un rôle capital dans +l’existence de beaucoup d’hommes d’action et de passion, faire la plus +démodée, la plus fastidieuse, la moins étonnante des cérémonies qui +prennent place dans la carrière d’un homme entre sa première communion +et son enterrement. Ce lui fut facile de montrer tout ce qu’il y a de +convenu, d’inefficace, de déjà vu, de stupide, de ridicule dans ce coup +de partie par quoi on pense mettre tous les atouts dans son jeu. + +Mais comment sortir de là, comment renverser le raisonnement, en venir à +l’apologie? Il n’y avait qu’à continuer tout droit. Cet acte ridicule, +non pas absurde (trop grand mot qui les eût effarouchés), mais plat, +indifférent, c’est ainsi qu’il devint possible. «Le matin en me +couchant, au lieu de tourner le bouton électrique, sans faire attention, +je me trompe, j’appuie sur la gâchette.» + +Ceci transporta Gonzague et ses amis. Pendant quelque temps, il vécut +dans un état de grâce, de gloire intime. Il avait surmonté le suicide. +Il ne savait plus s’il était mort ou vivant, s’il avait tiré ou s’il +avait fait craquer un tison dans la nuit. + +Pour ajouter à cet état bienheureux d’éventualité, l’homme d’action mit +Gonzague à la porte. Gonzague garda un taxi toute une nuit pour user un +reste d’argent dans de tristes bars. Ce taxi me déposa à ma porte. Je +claquai la portière: excédé, je quittais Gonzague pour toujours. + +Je fus invité à passer Septembre dans les Baléares où Gertrude avait +aménagé un ancien repaire de pirates. J’arrivais, je vis Gonzague. Avec +notre affectation de muflerie, ou notre goût désordonné pour la vérité, +je lui dis mon déplaisir de le revoir. Il fut ravi de cette marque +d’intérêt et pendant les séances du culte superstitieux que sur la plage +nous rendions au soleil il ne manquait pas de s’allonger à mon côté. + +Gertrude était vierge et en donnant le change par quelques excès de +langage, se gardait pour un mari qu’elle appelait et qui du reste lui +vint, l’hiver suivant, sous la forme radieuse d’un champion de golf. En +attendant la saison des accomplissements--dont on a le droit de se +demander s’ils ne furent pas médiocres, car une distance anormale +s’était allongée entre son cerveau et son ventre, et le champion, fort +timide au lit, ne semblait pas de ceux qui remettent de l’ordre dans une +femme--Gertrude continuait d’étudier théoriquement la sensualité. C’est +pourquoi elle nous exposait aux feux célestes. + +Il est donné à bon nombre de nos contemporains, qui ne se livrent pas à +certaine littérature et aux drogues, de découvrir une autre littérature +et les sports. Le sport pour ceux-là n’a jamais été une passion ni un +goût, mais il est devenu promptement une manie. Ils sont opprimés par un +souci de plus en plus anxieux de conservation qu’ils ne voient pas +voisiner avec l’idée romantique de destruction et de mort qui flatte les +autres. Ce n’est qu’une idée, et ils évitent les gros efforts: par +exemple, ils se soumettent, mollement allongés, à l’action de l’astre +qui doit les remplir peu à peu d’une mystérieuse vitalité. Bientôt ils +perdent de vue le but. Un signe suffit à les satisfaire. Il ne s’agit +plus que de montrer à Paris au retour une peau passée à la flamme. Pour +les femmes, c’est un fard. + +Nous usions donc cinq heures par jour à nous noircir. Nous descendions +du nid de pirates sur les coups de dix heures et jusqu’à une heure ou +deux, nous étions vautrés, tout nus, protégés seulement par des lunettes +d’écaille et un numéro mal coupé de la _Nouvelle Revue Française_. Le +soleil, étonné de notre témérité, grondait et nous battait comme plâtre. +La punition était douce. Nous nous plongions dans la mer, après nous +être conformés aux rites suédois. Quel peuple ennuyeux! Une, deux. Une, +deux. + +Tout cela n’était pas très laid; Gertrude avait des seins parfaits +auxquels nous ne prenions pas garde. Les fastidieuses grivoiseries +moururent dans cette Baléare, au bout de peu de jours; nos propos +étaient chastes, ainsi que les vingt-quatre heures de la journée. Ceux +d’entre nous qui avaient des femmes n’avaient pas l’impression de les +risquer parmi les célibataires. Tout se détendait dans ce feu et cette +eau. + +Gonzague ne me tapait plus sur les nerfs; je n’avais plus de nerfs, ou +ils étaient occupés à transmettre à mes muscles des ordres, comme ceux +qu’on entend dans la cour d’une caserne: une, deux. Gonzague d’ailleurs +se montrait sous un autre jour. Dès le premier matin, à cause d’un geste +ou d’une parole que je ne me rappelle plus, nous nous étions regardés +les uns les autres, et nous avions compris que ce Gonzague trépidant +était fait comme tant d’autres pour la paresse du nègre. + +Que la femme pile le millet, l’homme fumera sa pipe. Confions-nous un +instant au bonheur improbable de nos ancêtres. Gertrude, passez-moi le +tabac. Et dire qu’il y en avait parmi eux, il y a trois mille ans, qui +aspiraient à s’enfermer dans un cabinet de banquier. Les colonnes de +chiffres secrétées par les enregistreurs envahissent le lieu comme le +cactus l’Australie, et l’homme est taraudé par mille coups de téléphone +muets comme par la dent du lapin. + +Les humains à travers les siècles se divisent en deux bordées de tribord +et de bâbord: ceux qui naquirent pour l’avenir, ceux qui naîtront pour +le passé. Ne parlons pas de ceux qui se fichent du tiers comme du quart; +ils sont trop. Mais louons les princes qui sont toujours contents et +qui, couchés sur le dos, par la mémoire et la prophétie, jouissent de +tout le temps. + +Gonzague dormait en même temps que tout le monde. Dans nos jeux, sa +supériorité était manifeste. Pendant les repas, son appétit et son +humeur allaient de pair. Il ricanait moins, il grimaçait moins et +pouvait même parler des absents sans cette inquiétude qui lui faisait à +Paris en cinq minutes prodiguer le bois vert sur le dos de n’importe +qui, puis se perdre en réticences complices comme si l’autre avait été +là et qu’il eût pu lui tendre la rhubarbe. Quitte à le recharger à fond +dans la cinquième minute, par peur d’avoir été conciliant, ou surtout +d’avoir marqué trop d’estime pour l’intelligence de quelqu’un. + + * * * * * + +Mais, par le dernier bateau, nous arriva Joan Daimler. Était-ce une +Américaine, une Européenne? Nul ne le savait, et c’était pourquoi +Gertrude l’avait invitée. L’explication la plus courante eût été qu’elle +fût Juive. Mais non. Nous ne savions qu’une chose: c’est qu’elle avait +un mari en Amérique qui lui prêtait amicalement son nom et lui envoyait +des dollars. Ce qui faisait frôler à la jeune femme le domaine de la +fable. + +Elle parlait parfois de ses origines, mais on n’y comprenait rien. Il +semblait que, née au croisement des races, elle ne se rattachât qu’à sa +mère, voyageuse et amoureuse. Le lieu de sa conception ou de sa nativité +ne signifiait rien. Un homme au monde pouvait être sûr qu’il n’était pas +son père, c’était le Hongrois qui, vers le temps où Joan apparut, était +le mari de sa mère. Celle-ci l’avait souvent répété à sa fille, sans lui +donner un autre point de repère. + +Gonzague la regarda. Il ne vit rien qu’un vague prestige, et en fut +ravi. + +Joan Daimler était encore innommée. N’ayant pas encore reconnu tous les +morceaux de sa personne, qui lui arrivaient des quatre coins du monde, +elle n’était pas encore tombée d’accord avec elle-même. Mais elle n’y +manquerait pas. Le cosmopolitisme est l’état le moins irréductible, le +moins durable. Certes Joan avait traîné dans des hôtels, des paquebots, +des trains. Mais elle avait passé toute son adolescence à Paris, dans +l’Ile Saint-Louis et avait reçu un enseignement bien ordonné d’un +prêtre, spécialiste de ces cas difficiles. Ce n’était pas une petite +folle. + +Cette jeune femme de vingt-trois ans venait d’être un peu relâchée par +son mari, amoureux agréable pendant un an, mais soudain saisi par le +génie des affaires. Elle avait de l’argent, elle se promenait. Elle +était sérieuse, peut-être pour plusieurs années, peut-être pour +toujours, comme tant d’autres femmes. + +Les uns la trouvaient sotte, les autres intelligente. Ses os un peu gros +n’étaient revêtus que de muscles fins et de peau brune. Un front renflé, +un nez sortant d’un profond enfoncement et obligé de pointer pour que le +profil atteignît à la courbe idéale, des lèvres un peu contractées sur +un imperceptible sourire continuel qui a dû cesser un jour ou l’autre. +Le menton? solide. + +Je raffole des nouvelles rencontres: quand devant moi deux êtres +apparaissent l’un à l’autre pour la première fois, je crois que tout est +remis en question par la vertu de ce contact. La vie la plus décidée ou +la plus épuisée peut prendre un cours inattendu ou se regonfler. + +On vit tout de suite que Mrs Daimler avait distingué Gonzague, qui de +son côté remuait un peu. Les choix de l’amour sont explicables: on en +peut toujours donner des raisons qui sont satisfaisantes et qui se +réduisent à la méthode arithmétique: addition et soustraction. Gonzague +l’emportait sur tous les hommes présents. Dans nos courses et nos +luttes, il montrait sa force. Il primait aussi dans la conversation par +une abondance vaine et irrésistible. Aucun d’entre nous n’inquiétait son +assurance. Trois des hommes présents étaient mariés et s’occupaient de +leurs femmes qu’ils aimaient par rencontre. Ils étaient las des +aventures, comme du reste les trois célibataires fourbus par les +fastidieuses facilités de Paris. + +Mrs Daimler se tournait bonnement vers le seul garçon disponible. Par +souci de confort, pour qu’on portât ses menus fardeaux et qu’on +l’escortât dans une promenade à pied. + +De telles raisons sont suffisantes. + +Joan et Gonzague ne s’intéressèrent pas, ils s’intriguèrent. Quelqu’un +en fut satisfait, Gertrude. Elle rêvait de complications. Elle parvint à +leur en donner l’illusion, en même temps qu’à elle-même. Elle prenait +souvent à part l’Américaine--comme nous disions--et la chapitrait. + +--Comment trouvez-vous Gonzague? + +--Charmant garçon. Qui est-ce? + +--C’est un garçon très curieux, vous verrez? + +--Ah! en quoi est-il curieux? + +--Vous ne vous imaginez pas. Drôle de corps. + +--Oh! mais, dites-moi. + +--Il est très difficile, terriblement perspicace. Je ne l’ai pas encore +vu pris par une femme. + +--Il n’a pas l’air de s’en occuper beaucoup. + +--Que si. Seulement il cache son jeu. + +--Vous croyez. + +Joan ne cherchait pas aventure. Mais tout humain est aux aguets, et il +n’y en a pas un qui ne soit prêt à lâcher la maigre proie pour l’ombre. + +Gonzague interrogeait Joan. Il faisait pleuvoir sur elle les questions +indiscrètes ou saugrenues. Joan écoutait; elle n’était pas revenue en +France pour revoir le Musée du Louvre, mais elle voulait bien achever de +connaître cet esprit français qui s’exerce infatigablement sur les +choses de l’amour. + +«Aimez-vous votre mari?» Première soirée, première cigarette. + +--Vos questions sont trop vagues pour qu’on y réponde. + +--Bon. Aimez-vous faire l’amour? + +--On n’est jamais sûr de ces choses-là que par comparaison. + +--Et encore! appuya Gertrude à tout hasard. + +--Vous sentez-vous le génie de l’amour? + +--Et vous? + +--Oh moi! + +--Eh bien, quoi? + +--Moi, je rate les trains. + +--Vous êtes jeune. + +--Vous ne vous êtes pas regardée. + +Quand on parle d’amour, c’est la femme qui est interrogée et qui fait +semblant de ne pas répondre ou qui, par un préjugé récent, abonde en +propos si audacieux qu’ils ne portent pas. Quand on traite de la +conduite, des mobiles, des fins dernières, l’homme prend la parole et +rien ne peut l’arrêter. La femme fait semblant de questionner, +d’écouter, s’en moque, transpose tout. + +Donc Joan: + +--Qu’est-ce que vous faites dans la vie? + +--Rien. + +--Pas vrai. + +--Un tas de choses qui ne me distraient guère. + +--Quoi? + +--Des affaires, de la littérature... + +--Mais c’est varié, c’est amusant. + +--Je ne fais pas tout cela très bien. + +--Tant pis pour vous. Vous m’agacez. Comment pouvez-vous me parler des +médiocrités que vous vous permettez? + +--Je ne vous fais pas la cour. + +--Comme vous n’êtes pas une vraie brute, vous devriez être spirituel. + +--Vous aimez les comédies de caractères. + +--J’aime les caractères. + +--Les femmes sont mauvais juges. Leur point de vue est trop spécial. Et +puis, qu’est-ce qu’un caractère? l’absence de tous les autres. + +--Allez chercher la périssoire. + +Malgré sa carrure d’épaules, il fut bien étriqué devant ce touriste qui +ne demandait pourtant qu’à l’apprécier. Il était très agréable en +caleçon de bain. Ceci encore n’aurait rien décidé. Mais un feu s’était +allumé dans ses yeux. + +Gertrude était ravie et s’écriait: + +--Je suis sûre que Gonzague a eu les histoires les plus étonnantes. +Seulement il n’est pas comme vous, il est discret. C’est un type très +bien. Je le trouve follement sympathique, en ce moment. + +Ces années-ci, nous avons une façon d’insister qui nous fait croire à +l’acuité de nos nerfs, sinon au raffinement de nos manières. Nous mîmes +tous un zèle excessif à favoriser l’intrigue entre Joan et Gonzague. +Nous nous y prenions assez habilement; il y a de l’entremetteuse chez la +plupart des contemporains. Pourtant les deux intéressés souffrirent +bientôt d’un environnement électrique; leurs pulsations étaient à la +merci de la sensibilité de leurs compagnons. Cette délicatesse de +perception, ils la possédaient aussi et, avant même de les achever, ils +se dégoûtèrent de leurs paroles qui résonnaient à leurs oreilles comme +dans une maison déserte où on ne sait si l’on n’est écouté. + +Les gestes même auraient-ils pu les sauver de cet envoûtement? Ils +étaient si prévus. A chaque repas nous faisions l’examen microscopique +de leurs lèvres. + +Joan s’exaspéra. Comme Gonzague hésitait, elle le prit au pied de la +lettre et l’écarta un peu. + +Pendant deux ou trois jours, il avait été assez gaillard, et même il +n’avait pas manqué de jactance. Il retomba d’une minute à l’autre dans +son caractère. Il nous prit à part les uns après les autres, hommes, +femmes et domestiques. Il nous dit quel avait été son espoir, comme il +avait été près du but, sa récente déconvenue. + +Gertrude était ravie de son trouble qu’elle me donnait comme preuve de +l’authenticité de notre ami. Comme je n’avais rien à faire dans cette +Baléare, je causais avec elle. + +--Alors, votre Gonzague, il est comme tout le monde? + +--C’est selon... + +--La première femelle venue, et le voilà un peu agité. Vous avez bien +vu, pendant le déjeuner, le pauvre œil qu’il faisait à Mrs Daimler. + +Elle voulait que son héros fût à la fois étrange et capable des mêmes +réactions que tout le monde. + +--Il est sensible, c’est ce que vous n’avez jamais voulu croire. Mais il +ne perd pas la tête, allez... Du reste, Joan en vaudrait la peine. Je +trouve décidément que tout en elle est d’une distinction. Si elle +s’habillait mieux... + +--Cette femme-là n’existe pas. Elle existera peut-être un jour, oui. +Vous, Gertrude, vous ne pouvez pas la vanter sérieusement. Hein! entre +nous? + +Gertrude se gonflait de vanité. + +C’est alors qu’apparut un noble Espagnol qui habitait dans le voisinage. +D’un regard, il fit sentir à Mrs Daimler pourquoi elle était revenue. + +Elle avait repris le bateau par amour des vieilles choses, croyait-elle. +Malentendu qui règne entre les deux continents et qui fait l’affaire des +Compagnies transatlantiques. En réalité, quand on aime le passé, c’est +qu’on aime la jeunesse. Ce qui fut autrefois, ce fut la jeunesse. Ce que +les Américains goûtent chez nous, aux alentours de la Baltique ou de la +Méditerranée, c’est une jeunesse persistante, qui s’est préservée. Joan +ne pouvait mieux la trouver que chez cet Espagnol intact depuis des +siècles, conservé par sa civilisation. + +Gonzague, incertain, ambigu à cause de son jeune âge, mâtiné de ses +propres innovations et des habitudes de son père, ce n’était rien pour +Joan qui nous demandait ce que nous-mêmes allons chercher chez les +Arabes, les Persans, les Indiens. Car si nous sommes jeunes, nous le +sommes moins que les Orientaux ou les Méridionaux. + +Mais nous sommes moins vieux que les Américains, le plus vieux peuple +qu’on connaisse. Leur sénilité est faite de toutes les vieilleries du +monde. Ils ne l’ont pas encore dépassée par une nouvelle naissance, où +apparaîtrait leur originalité. En attendant, plus avancés que les +Européens dans l’évolution mécanique, plus abstraits, ravis au plan +absurde de leur confort, plus éloignés du point de départ de la Nature +qui, dans sa naïveté, est passion et douleur, angoisse et mystère, ils +sont d’autant plus vieux. + +Donc l’Espagnol n’eut qu’à paraître et Gonzague rentra dans le rang. + + * * * * * + +Quelques jours après, nous étions, Gonzague et moi, à Marseille, +traînant le soir dans le Vieux-Port. Il avait l’air de s’y retrouver et +me mena dans un certain endroit. + +--Oh! ce n’est pas très drôle. Mais enfin, ça n’est pas mal tout de +même. Ç’a a un côté: vertu ancienne, assez touchant. C’est comme vous +voudrez, du reste, nous pouvons aussi bien nous coucher. + +Je sentis de l’insistance, ce qui raviva un peu ma curiosité et me fit +accepter la corvée de l’accompagner. Tout fut comme je l’avais prévu: +saleté, tristesse, platitude, tout sauf ceci, que Gonzague, sans rien +perdre de sa réserve, jeta des regards fort vifs sur une vieille +sorcière peinte de couleurs sauvages. + +Je le regardais furtivement, mais une odeur fade de bureau de placement +me força de sortir et de laisser là mon verre de bière. Il me suivit. + +--Pourquoi n’êtes-vous pas resté, Gonzague? Cela vous intéressait. + +--Oui, assez. + +Nous continuâmes d’errer, la nuit était chaude, nous buvions çà et là. +Gonzague poussait des soupirs, brûlait cigarette sur cigarette. + +--J’ai envie de faire l’amour ce soir. + +--Avec qui? Mrs Daimler? + +--Loin. Trop beau. + +--Hum! Trop beau? + +--Elle était très bien; l’Espagnol aussi, du reste. Je n’en sortirai +pas. + +--De quoi? de votre chasteté? C’est une blague. Vous n’étiez venu qu’une +fois à Marseille, l’an dernier. Vous aviez pourtant bien repéré certains +coins et la vieille a eu l’air de vous reconnaître. + +--Oui... Naturellement, ma chasteté n’est même pas vraie. Trop beau, +aussi. + +--Je m’en doutais. + +--Oh! avouez que vous avez marché comme les autres. Du reste, je ne vous +trompais pas, au fond, je suis chaste. + +--Vous devenez ridicule avec vos petits mystères. Allez-y. Parlez, et +nous pourrons enfin ne plus revenir là-dessus. + +--Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise? Je n’ai rien, rien à +raconter. + +--Vous avez le goût des femmes comme celles que nous avons vues, tout à +l’heure. Avouez que si vous vous abstenez des femmes propres, c’est +parce que les femmes un peu sales... + +--Vous êtes toujours le même. Quand vous tenez une nouvelle hypothèse, +vous lâchez toutes les autres. Il ne faut en lâcher aucune. Je ne suis +pas si simple. + +--Oh! + +--A certaines époques, mais jamais d’une façon suivie, il m’est arrivé +de passer dix minutes avec de ces femmes. + +--Vous avez des sens? + +--Je ne sais pas ce qu’est l’amour. Je n’ai jamais eu de maîtresse, je +n’ai jamais poussé une intimité quelconque avec une femme dans une +chambre, dans un lit. Je n’ai jamais tutoyé une femme, je ne me suis +jamais déshabillé... + +--Mais cette passion que vous avez eue pendant la guerre, m’a-t-on dit, +pour une personne qui sculptait ou qui écrivait, je ne sais plus, elle +ne vous a pas mené jusqu’au bout? + +Gonzague marqua un silence. + +--... Madame Lemberg, c’est vrai, dire que je ne vous ai jamais parlé +d’elle. + +Et soudain il me raconta une vague aventure, avec abondance, et +l’étonnement de pouvoir remplir la nuit de quelque chose qui lui +appartînt. Il s’embrouillait, sautait en avant, reculait, ne pouvait +fixer certains points et revenait sans cesse sur d’autres. Il me fallait +l’arrêter, l’interroger, réfléchir. Mais ai-je fait tant d’efforts? + +C’était au début de la guerre; il avait dix-huit ans. Il était beau: ses +traits trop réguliers étaient encore estompés, ses yeux pâles semblaient +rêveurs; ne ressortait pas encore cette musculature arrondie qui +contrasta par la suite avec la forme anguleuse de son âme. + +Il fut emmené par un ami chez Madame Lemberg. + +Cette femme, qui n’avait que vingt-cinq ans, était encore endormie, +récemment désabusée de son mari, mollement soulevée par des aspirations +esthétiques par quoi elle simulait désirs et faiblesses. Elle se +préparait à une liaison dont elle ne voyait que l’aspect théâtral. Les +yeux troubles de Gonzague la ravirent. Le corps du jeune homme offrait +une beauté confortable, qui engageait la sentimentalité à grandir sans +crainte de n’être pas appuyée par d’autres réussites. + +Toute une soirée, Gonzague put croire qu’il tenait la chance d’être aimé +adolescent par une belle femme et cela lui paraissait merveilleux, car +alors il n’était pas goguenard. + +La beauté de Madame Lemberg était grosse, accentuée par un goût pédant +pour le pittoresque dans la toilette et la sotte gravité de la femme +moderne qui veut jouir religieusement de tout sans en perdre une +bouchée. Ses fauteuils étaient roides et peu accueillants: il n’y avait +dans son salon pas plus d’intimité que dans une Salle des Pas Perdus. +Mais elle avait une sorte de notoriété parce qu’on prêtait le charme de +son corps aux objets qu’elle envoyait aux Salons. + +Le lendemain de cette rencontre, Gonzague courut confier son espoir à un +ami qu’il traîna dès le soir vers cette grande flatterie inattendue. + +Quelle maladresse! il surprit tout de suite un regard décisif entre Mme +Lemberg et ce garçonnet qui était plus joli que Gonzague n’était beau et +qui sut feindre à propos quelque gourmandise. Sa bouche faisait des +moues charmantes. Quand elle aurait mordu au fruit, on lui verrait un +dégoût exquis et l’amante connaîtrait une inquiétude suffisamment +acidulée. + +Madame Lemberg fit semblant d’hésiter quelque temps. Elle n’oubliait pas +qu’il faut savourer toute licence. + +Et l’extrême jeunesse de ses deux favoris ne se montrait guère +impatiente. Ils étaient tout à l’imagination, affectaient, pour paraître +avertis et raffinés, de n’être pas pressés par leurs appétits, et +s’attardaient aux rêves faciles. + +Bien des jeunes gens qui ont été élevés mollement, sont encore ambigus à +dix-huit ans. Flexibles, ils plient sous le faix. Il n’y a pas de grande +différence entre celui qui a été gâté par sa mère et qui la recherche +dans sa première maîtresse et celui qui par faiblesse et timidité reste +parmi les hommes dont certains pourront l’enjôler par une sournoise +douceur. + +Madame Lemberg se détournait parfois de la grâce touchante du dernier +venu pour revoir la beauté lourde de Gonzague. Elle ne se résolvait pas +à se priver de quelque chose dont elle avait eu envie, à retirer à +celui-ci les droits imperceptibles qu’elle lui avait donnés le premier +soir. + +Cet inégal partage fut facilité par la guerre, car les deux amoureux, +dont l’un était devenu bientôt l’amant de la dame, et ce n’avait pas été +Gonzague, furent envoyés dans la banlieue, l’un dans un camp d’aviation, +l’autre dans un parc d’automobiles. Ils venaient tour à tour à Paris. + +Gonzague était taquiné par quelques sentiments: l’orgueil l’engageait à +s’effacer, mais la tristesse d’être seul dans les rudes baraquements et +le souvenir de frôlements où persistait une promesse, le ramenaient vers +l’objet de ses désirs qui, à cause de ces circonstances malheureuses et +grâce à ses dispositions, demeurèrent longtemps distants. + +Comme elle le gardait auprès d’elle, quand il venait la voir, il +finissait par s’enhardir. Mais il ne voyait pas que la situation était +bien meilleure qu’elle ne paraissait. Il n’en tira qu’un maigre parti. + +Pourtant l’ami de Gonzague que Madame Lemberg avait préféré ne +l’attirait que par le cœur. La vivacité dont il avait fait montre avait +seulement facilité un accomplissement où elle avait surtout goûté les +marques de tendresse. + +Et au contraire, ce qui lui avait plu dans le regard de Gonzague, sans +qu’elle s’en rendît compte, c’était ce qui n’y était pas. + +Gonzague, pas plus qu’elle, n’y comprit goutte. Cela dura longtemps. + +D’abord il y avait la guerre. Qui a échappé, pendant qu’elle dura, parmi +ceux qui ignoraient sa sévère réalité, à un goût immodéré pour les +situations pathétiques? + +Ensuite ils n’étaient continents que lorsqu’ils étaient ensemble. Elle +avait son mari, son amant; bien rarement l’un ou l’autre, mais aussi une +femme connaît les voies de sa propre sensualité. + +Et lui, ne trouvait-il pas dans cette caserne de fin de guerre, les +pires habitudes? + +--Gonzague, quand avez-vous pris des drogues pour la première fois? + +--Tiens, c’est drôle, c’est juste à ce moment-là. Il y avait un +capitaine qui commandait mon groupe et qui était pédéraste. Il +m’invitait chez lui le soir. Je voyais bien où il voulait en venir. Il +m’offrait de la coco. Une fois, j’en ai pris. Je trouvais cela +diablement audacieux. + +--Et alors? + +--Vous allez frémir. + +--Mon pauvre Gonzague. + +--Il y avait un autre garçon qui était là. Je me montrais assez fuyant. +J’étais un peu parti, sur un divan. Eux aussi. Je ne sais pas trop ce +qui s’est passé... Non, vraiment, parole d’honneur... Vous savez quand +on prend des drogues ensemble, tout se mélange, on ne sait plus très +bien. Et c’est peut-être à cause de cela qu’on vous a dit que j’étais de +la secte. On a sans doute usé de moi sans que j’y fisse attention, deux +ou trois fois, dans les fumeries. + +Je le regardais. Il était tanné, salé par un mois de vie heureuse. Il +exultait de santé à deux cents lieues de ces petites folies. + +Mais j’imaginais facilement un autre Gonzague, exaspéré par la +promiscuité militaire, dans cette frénésie de fin de guerre, quand les +hommes et les femmes sentaient que cette chère aventure manquée allait +finir. + +Je me rappelai, après l’avoir oubliée pendant longtemps, une des +premières confidences qu’il m’avait livrées. Elle n’avait pu me frapper +alors, car elle était trop banale et je ne m’étais pas encore appliqué à +faire, des courtes allées et venues de mon bonhomme, les signes d’un +mystère. Il avait été pendant trois mois à Lyon, non sans vanité, +l’amant de cœur de la femme la mieux entretenue de l’endroit. Elle se +droguait, et lui avec elle. + +Décidément, les drogues expliquaient un côté de Gonzague, non pas qu’il +en eût jamais pris beaucoup, mais elles favorisent dans les milieux où +on en use une grande indifférence aux choses sexuelles. Les drogués +finissent par donner le ton à des gens qui les fréquentent, qui ne +partagent pas leur vice mais qu’ils étonnent. + +Gonzague ainsi avait pu rester loin de Madame Lemberg, loin des femmes, +loin de tout ce qui vivait. + +Toutes ces ivresses du front, de l’arrière avaient été confondues par ce +pauvre enfant sans génie, à qui la tête tournait. La lâcheté de son +père, qui avait trop peur pour ne pas admettre que son fils fût en +délicatesse avec les événements, lui avait facilité de traîner dans les +camps d’artillerie de la banlieue et dans les boîtes de Montmartre. Il +n’avait connu de la grande exploration que les cendres laissées par les +aventuriers dans leurs camps, allant plus loin. Il avait perdu une +petite partie mesquine dans un bar ou un boudoir, pendant que d’autres +faisaient leur grand jeu ailleurs, dans le ciel et dans l’enfer. + +Deux ou trois fois, son sang s’était révolté contre tant de fadeur. Il +avait soudain serré dans ses bras, autrefois durcis par le tennis, cette +Madame Lemberg, qui pouvait enfin céder. + +Mais un mot maladroit, une allusion absurde à l’autre dont il n’était +pas bien jaloux, allaient encore obliger sa proie à se dérober. + +Elle avait trop envie d’être enfin conquise, elle le faisait taire et +ouf! elle sombrait à pic dans une de ces jouissances torpides et +indéfinies, que les femmes insatisfaites finissent par produire +elles-mêmes, quand elles ne pressent sur leur cœur qu’une effigie. + +--Je vous disais, me répétait Gonzague, que je n’ai jamais été nu dans +les bras d’une femme nue, car tout cela se passait dans un petit salon +mal fermé, dans un décourageant désordre de vêtements. + +--En France, qui est la terre du plaisir, à ce qu’on dit, bien des +hommes en sont là. Mais ils sont laids, ou pauvres, ou timides, ou +vertueux. Mais vous? Vous êtes bien fait. + +--Il m’est revenu que vous aviez avoué, cher ami, à l’un de nos +camarades, que ma beauté était bien vulgaire. + +--Soit. Mais j’ai ajouté que vous aviez peut-être le sens de la noblesse +de l’esprit. Mais là n’est pas la question... Ce quelque chose d’attendu +qu’il y a dans vos charmes ne devait vous priver d’aucune espèce de +femmes. Vous auriez commencé, par exemple, par les grues. Les autres +auraient eu leur tour. + +--Il aurait fallu que je commence très tôt. J’ai vingt-trois ans, il est +déjà trop tard. J’ai la pire réputation, je n’en ai aucune. + +--Vous n’étiez pas timide pourtant. + +--Cette délicatesse que vous ne m’accordez pas, mon cher, l’ombre de +l’idée en est passée sur moi et elle a glacé les gestes robustes qui +auraient fait mes débuts. + +--Plus simplement, à une époque de moindre confusion, vous auriez été un +gros moine qui mange bien, mais qui évite facilement les autres +embûches. Il en est qui trouvent, entre leur désir et les êtres, une +petite image gênante ou une lacune imperceptible. Vous n’êtes pas de +ceux-là. Vous êtes comme tant d’autres chez qui la mécanique ne se +déclanche qu’aux moments choisis par la Nature pour ses fins les plus +connues. Et la Religion ne brusquait guère les exigences de celle-ci en +poussant vos semblables dans la voie du célibat. Mais l’éréthisme de +notre époque vous talonne, vous inquiète. Vous qui êtes placide et +pourtant prêt à bien besogner, vous qui êtes éminemment normal, dans un +monde insolite d’exaspérés et d’angoissés, vous vous êtes apparu étrange +et menacé. Parmi tant de malades vous n’avez pas voulu vous croire sain +et vous vous êtes assuré de quelque tare imaginaire. Non, vous n’êtes +pas un délicat, l’appétit vous viendra en mangeant. Vous n’avez que +vingt-trois ans, on va bientôt vous glisser un bon plat sous le nez. + +--Vous oubliez qu’on ne fait plus de bonne cuisine. Non, j’ai pris +l’habitude de regarder les femmes de loin. + +--Mais votre imagination? + +--Je n’ai pas beaucoup d’imagination. + +--Voilà un point délicat. Vous ne voyez pas leur corps? + +--Guère. Quand je les évoque--et c’est rare, je vis dans le vague, ou je +suis au téléphone--je vois des silhouettes habillées, chiffonnées. Ce +qui me domine alors, ce n’est pas quelque chose de sensuel, qui tient à +mes yeux, à mes doigts ou à mon nez, c’est un jugement sec sur mon +caractère; je me dis: tu n’as pas de pouvoir sur les êtres, tâche +d’avoir cette femme. + +--Alors quand vous êtes loin des femmes, rien d’elles ne vient susciter +votre esprit. Vous ne voyez pas soudain de ces inflexions qui mettent +leurs corps si proches que la main se porte naturellement à les toucher. +Car les rapprochements des corps ne sont possibles que si d’abord ils se +sont produits dans l’imagination, sans effort et sans accroc. Vous +n’avez pas d’élan suffisant. Il ne vient pas du centre de votre vie, cet +influx qui lance et qui soutient le mouvement de l’esprit. Et quand vous +êtes près d’elles, est-ce que... + +--Mais je tiens mon rôle très convenablement. Ne voyez pas là un effet +de ma vanité; je crois que je peux dire qu’en cette matière, j’en suis +dépourvu. + +--Sait-on jamais! + +--Je vous assure que s’il m’arrive par hasard d’être enfermé seul avec +une femme, je m’en tire le plus galamment du monde. Savez-vous que +l’autre année, j’ai eu une vierge? + +--Non! Et ces rencontres que vous aviez avec ces filles? + +--Accidents. Les femmes dont nous parlions sont les seules qui m’aient +jamais pressé: c’était leur métier. Je les trouvais tous les jours en +rentrant chez moi, sur le trottoir. Je les suivais pour ne pas leur +dire: non. Si une femme convenable en avait fait autant... + +--Mais elles en font autant. + +--Tout de même, je suis décourageant. + +--Vous n’étiez pas dégoûté? + +--Je les regardais peu. + +--Vous subissiez leurs gestes. + +--Ah non! Je ne l’aurais pas supporté. Non, de moi-même, sans secours, +sans provocation, je m’exécutais promptement... + +Gonzague était superbe. + +--... et je filais. + +--Pourquoi avez-vous cessé? + +--Parce que j’ai déménagé. Elles ne fréquentaient pas mon nouveau +quartier. + +--Allons, vous ne me ferez pas croire que du jour au lendemain... + +--Du jour au lendemain. + +--Mais depuis? + +--Rien, pendant des mois. + +--Il y avait autre chose. Persistance des habitudes de l’enfance? Vous +n’aviez pas eu de mauvaises habitudes, étant enfant? + +--Si. Et je les ai continuées assez longtemps. Mais point du tout par +plaisir, ni par impossibilité de les interrompre. Non, c’était la +constatation de mon isolement, de mon incommunicabilité, voilà tout. + +--Bigre. + +--Un jour, j’ai trouvé que cela même était superflu. + + + + +LE PIQUE-NIQUE + +A Georges Auric. + + Paroles que permet la rage + A l’innocence qu’on outrage + C’est aujourd’hui votre saison. + + Malherbe. + + +Une voiture roulait sur le bord de la Méditerranée. Aux environs de +Marchélepot qui tenait le volant, deux hommes et deux femmes immobiles. + +Comment parler d’un paysage de vignes? Des bouts de bois sont plantés de +distance en distance sur un sol nettoyé de telle façon que l’esprit se +resserre sur une idée sèche. Pourtant à l’échalas s’accroche un +feuillage opulent qui couvre des fruits fragiles, nombreux, compacts +comme les tissus d’un sein vivace. + +Ici et là, des Français vivent encore, dans de vieilles maisons. + +De l’autre côté de la route il y a les montagnes; grâce au ciel elles +forment des lignes qui nous conviennent. + +Ils ne bougeaient pas, idoles d’un modèle courant. Marchélepot traçait +un itinéraire impérieux, aux virages raccourcis. Il ralentissait +rageusement, ses quatre roues éraflaient la pierraille quand il +traversait les villages qui puent le vin et la prospérité, où se meuvent +lentement les paysans et leurs chars. + +Les idoles étaient vêtues de blanc que bariolaient des oripeaux trempés +dans la chimie. Elles parlaient. + +On peut renverser sa tête dans la capote et découvrir soudain l’ampleur +du ciel; on pourrait atteindre au plus haut de son âme. + +Mais dans quelle atmosphère facile roulaient l’une sur le dos de +l’autre, cette auto et cette planète! En marquait une satisfaction sûre +la lèvre de Marchélepot. + +Elles parlaient. + +--Ma chère Jeannette, puisque nous voyageons, racontez-nous vos voyages, +disait Liessies à tout hasard. + +--J’aime tant à voyager: j’ai tout sacrifié à mes voyages. + +--Vous ne voyagez plus guère, vos sacrifices sont finis. + +--Liessies, qu’est-ce que vous me faites dire? Je ne sacrifie jamais +rien, voyons. + +--Racontez toujours. + +--Si je vous parlais du Kashmir, tout ce que j’ai vu, tout ce que j’ai +senti là-bas--ah! vous ne pouvez pas l’imaginer--me cachera ces Maures. + +--Qu’est-ce que ça fait? + +--Je croyais que vous aimiez davantage vos sensations. + +--Mais non, intervenait Mrs Brace, Liessies a raison, il sera temps de +jouir de cette promenade quand nous nous la rappellerons. + +--Ma belle Gwen, s’écriait Jeannette de Baveux, vous voilà enchantée, +vous aimez les mélanges. + +--Mais, reprenait Gwen Brace, ne pouvons-nous faire plusieurs choses à +la fois? Je peux regarder les Maures et votre Kashmir en même temps, +vous savez. + +--Ah! mon Kashmir! + +--Gwen, interrompait Liessies, si vous êtes de mon avis, je ne sais pas +si je suis du vôtre. Quoi? vous aimez les mélanges? Mélangez-vous +seulement les choses au les gens aussi? + +--Eh! d’abord, pourquoi voulez-vous que je distingue les gens des +choses? + +--Alors vous, Gwen, vous n’êtes qu’une belle étoffe? + +Liessies se détournait de Madame de Baveux qui était à sa droite, pour +regarder Mrs Brace qui était à sa gauche. Ce visage-là, c’était la +beauté dont on parle, qu’on ne voit jamais. La beauté est insolite, on +est étonné de sa rencontre, son arabesque compose avec la laideur qui +l’enlace un chiffre mystérieux. + +Cependant Madame de Baveux parlait du Kashmir; elle était ridicule, ce +qui est atroce chez une femme. Liessies se disait qu’il avait raison, +contre une opinion assez répandue, de ne pas la trouver jolie, car un +charme certain rend une femme plus légère et lui évite de chercher +l’esprit. Pourtant elle était la maîtresse de Marchélepot qui aimait +dans les femmes comme dans les choses une réalité nette. + +Liessies ne l’écoutait guère, toujours tourné vers la belle étoffe. Sous +ses plis raides--cette beauté était un peu gourmée--il voulait deviner +un être respirant et bougeant, supposer un mystère. + +Mais Gwen était là, comme elle aurait été ailleurs. Elle vivait loin de +son pays, il ne lui manquait guère et elle aurait aussi bien pu vivre +loin de cette contrée-ci, dont le secret était de ceux qu’elle avait +toujours portés, prétendait-elle. + +Gwen avait des mains longues et sèches. + +--Gwen, pourquoi êtes-vous peintre? Vous retracez des figures. +Touchez-les plutôt avec vos doigts. + +Gwen souriait. L’ivoire robuste, la grande taille de ses dents serrées +comme une muraille aux trente-deux tours, faisaient son sourire +redoutable. Alors Liessies sentait les ressources de la vie. + +--Mais je les touche aussi. + +Elle réprimait sans cesse le contralto de sa voix. + +--Ah! vous les touchez. Eh bien! alors, tant pis. + +--J’en prends et j’en laisse. Vous êtes agaçant, Liessies, pourquoi +voulez-vous toujours que je préfère une chose à une autre? + +--Je voudrais vous voir attachée à la meule, forcée de tourner autour +d’un même point. + +--Je ne veux rien négliger. + +--Moi, je rêve de réserver, une fois pour toutes, mon attention à un +seul être. Et autant que la complaisance dans cet être, j’aime le +sacrifice du reste. Gwen, c’est que j’aime la vie plus que vous! + +--Que dites-vous? Personne n’aime la vie plus que moi. + +--Nous en sommes tous là, nous en avons plein la bouche. + +Jeannette se penchait vers l’avant et criait: «Généreux, cher, regardez +ces oliviers, ils sont torturés.» + +Généreux braquait un instant vers eux sa tête aux yeux fixes, ne voyait +pas les arbres dont le supplice était digne de remarque, souriait à +Jeannette non sans fadeur et se rencognait sous la protection du +pare-brise. De temps en temps, il interpellait avec sa monotone aménité +Marchélepot qui secouait les épaules, tandis qu’une forte plaisanterie +passait entre ses dents. + +--Ma chère Gwen, continuait Jeannette, vous êtes faite pour voyager. +Vous pouvez porter toutes les robes... + +--J’en doute, murmurait Liessies. + +--... vous n’auriez pas trop, comme parures, de tous les paysages du +monde. Quant à vous, Liessies, je vous vois toujours en France et je +doute de vous. + +--N’en doutez plus, Madame, je suis un lâche. + +Liessies, en tous cas, n’était pas un touche-à-tout. Il aurait voulu, +pour bondir sur d’autres terres, trouver d’abord un point d’appui sur la +sienne. Lent, méfiant, facilement déçu, il n’en finissait pas. Mais +depuis quelques jours, il lui semblait que tous ces tâtonnements +pouvaient s’achever dans un mouvement sûr, mettre la main sur Gwen. + +Mais Madame de Baveux, quand elle se penchait en avant pour regarder +Gwen Brace, retombait sous l’examen de Liessies, assis entre elles. Son +visage était trop rond, aucun trait ne s’y allongeait, en sorte que +l’idée de majesté en était absente et qu’au contraire un certain comique +errait autour du nez garçonnier, des yeux à fleur de tête, de la bouche +froncée, le long des cheveux tirés en arrière selon une mode humiliante +pour cette face inachevée qui réclamait au contraire le flou. Liessies +essayait de faire le compte des raisons qui liaient Marchélepot, +savoureusement raisonnable, à cette dame qui n’était pas de la bonne +année. + +La comtesse de Baveux, née Laronde, avait été la fille d’une célébrité +quelconque, depuis longtemps balayée. A vingt ans, elle avait sauté dans +un autre train, avait étonné par ses façons échevelées et ambitieuses un +Baveux, qui, encore maintenant, n’ayant rien à faire, la suivait de +loin. Les Baveux avaient eu une spécialité historique: ils se faisaient +tuer dans les charges de cavalerie les plus désastreuses de nos annales. +Après qu’ils eurent tout donné de leur personne dans ces sacrifices +brutaux, le dernier d’entre eux, lors de la dernière guerre, n’ayant pas +retrouvé, dans un État-Major, la tradition des aînés, s’était engagé à +l’aveuglette dans la voie des cadets et faute d’avoir pu entrer dans +l’Église, il s’asseyait parfois dans le salon de sa femme. Il s’arrêtait +de jouer avec des autos et des poupées pour, stupide, la regarder faire. +On aurait aimé qu’il fût capable d’ironie. Peut-être serait-elle venue +l’animer, jusqu’à lui faire battre Jeannette, s’il avait été pauvre et +elle, riche; mais avec le titre, il avait l’argent; accablé par cette +dernière dignité, il baissait les yeux et ne voulait pas croire que sa +femme ne fût réussie dans un genre extraordinaire. Jeannette se piquait +de violentes convoitises. Elle voulait bourrer son existence de voyages +et d’amours. Elle avait surtout voyagé, traînant Baveux, qui portait les +bagages, jusqu’au Mexique. + +Mais enfin, elle avait pu faire un arrangement avec Gustave Marchélepot. +Il avait d’abord été alléché par son nom, par son salon où, dans un +décor souvent bouleversé par l’apparition d’une nouvelle lubie, elle +recevait une racaille de peintres à idées fixes, de danseurs forcément +lascifs, d’explorateurs naïfs, de voyageurs de marque cingalais, +d’officiers de marine sans bateau, d’homosexuels de différentes +spécialités, de gens du monde enchantés de tant d’aubaines et même de +gens d’esprit qui venaient bibeloter dans ce bazar. + +Marchélepot, qui savait borner ses entreprises intellectuelles au solide +et commençait une collection de tableaux, avait retrouvé tôt son aplomb. +Comme, vers le haut d’un corps insignifiant, peu et mal habillé et +au-dessous d’une figure où se peignait l’idée de volupté comme un fard, +Madame de Baveux portait des seins fort jolis et assez célèbres, il +avait fait d’elle sa maîtresse, ce dont elle avait été ravie, car elle +cherchait un amant depuis dix ans, n’ayant connu dans ses voyages que +des passades fâcheuses, et Gustave était un garçon robuste, roux. Il lui +confiait le soin de ses affaires extérieures. Il était déjà, à +vingt-cinq ans, au retour de la guerre, le lieutenant de son père qui +gouvernait de grosses usines. Le soir, il voulait tirer des heures de +bureau un profit brillant. + +Liessies se surprit en train d’examiner gravement cette économie et +d’oublier que Gwen était une combinaison de chances plus rares. + +Voici pourtant avec quoi au premier coup d’œil il avait composé une +image: un front qui faisait assez d’espace au-dessus des yeux larges; +des lèvres bien taillées; un nez saillant avec des narines à l’air. Il +avait cru d’abord ne voir que le visage d’une enfant étonnée et qui +convoite tout, très pâle, mais il y avait des pommettes meurtries, un +sourire déchiré. + +--Etes-vous bonne? lui demandait-il. + +--La bonté, c’est la pire des férocités. Chaque fois que j’ai voulu être +bonne... Je suis bonne quelquefois. + +Une telle réponse agaçait Liessies. Il aurait voulu amadouer ce beau +front bourrelé de sentences. + +Jeannette s’assotait davantage: «Comment voulez-vous que notre Gwen soit +bonne, elle est trop belle.» + +Alors Liessies se demandait si l’une n’était pas l’ombre de l’autre et +si le ridicule de Jeannette ne faisait pas qu’exagérer les dispositions +de Gwen. Il s’étonnait d’ailleurs de pouvoir se défendre contre un +visage où il abritait ses rêves, contre un corps dont la moindre flexion +le faisait tressaillir. Mais ce n’était point par faiblesse qu’il se +dérobait, car il avait du cœur. + +Du reste, assez de ces distinctions futiles. Il ne s’agit que d’être +bien élevé, étant bien né. Cœur, esprit, âme, sens de Liessies, voilà +des mots qui sont enlevés tous ensemble dans chacun de ses mouvements. +Son cœur avait des raisons qui étaient les divisions de la Raison même. +L’admiration est le nom qu’il faut donner à ce qui seul l’ébranlait et +le portait vers une créature. Le rythme qui balançait le sang entre son +cœur et son cerveau, n’était-ce pas la noble suite d’idées qu’on avait +facilitée en lui? Le choix délibéré était déjà tendre préférence. + +Mais certaines âmes s’étendent sur de longs parages. Jamais l’apparition +d’une femme ne peut être signalée partout à la fois. Telle région +accueillait d’abord une grande ombre qui s’avançait, au ciel, vol +d’oiseaux. Avant qu’il ait pu rassembler ses réflexions, ces confins +étaient déjà peuplés et Liessies en ressentait de douces exactions. Il +savait se débarrasser de ces menaces et souvent ces masses palpitantes, +dans un fracas de muscles et de pennes, effarées, s’étaient éloignées de +son royaume soudain enveloppé d’un climat mélancolique. + +Toutefois ces parties atteintes et qui se laissaient si aisément +recouvrer, étaient-elles bien sensibles? Il avait longtemps considéré +comme un signe triste de pouvoir effaroucher le sort. Mais peu à peu il +devait s’habituer à lui-même, pour arriver au jour où il chérirait le +secret de sa sauvagerie. Il renfermait une lourde couche d’amour et de +foi, il ne voulait pas la livrer aux becs distraits. + + * * * * * + +Sortons de l’auto. Que Marchélepot la mène par ces pistes écartées, à +travers bois et vignes, jusqu’à cette plage déserte. L’auto stoppe. Pour +l’avion qui rentre à Saint-Raphaël, une raison invisible arrête cette +petite bête entre deux grains de sable. + +Gwen descend. Elle est maigre, efflanquée. N’appartient-elle pas à +quelque tribu de guerriers coureurs? les femmes coupent leurs cheveux en +signe de stérilité. Les tronçons de sa chevelure sont cachés sous un +mouchoir. Elle marche, les mains vides; elle ne porte aucun bijou, elle +est toute dépouillée. + +Liessies n’aimait pas les couleurs de Gwen. Il se disait: «Elle est +belle, donc il ne s’agit pas de carnaval. Pourtant la beauté n’y fait +rien, elle-même hélas! ne peut transgresser les bornes que nous impose +la vulgarité. Il faudrait mieux qu’en dépit de ses puissants écarts +d’humeur, elle s’en tînt à l’uniforme. Nous sommes tous faibles; qui ne +veut pas demeurer, en désespoir de cause, en deçà de la moyenne, sautera +trop loin, dans l’outrance. Or qui atteint à l’outrance se relâche déjà +dans une nouvelle facilité.» + +Mais comment Liessies peut-il ratiociner devant cette figure. La beauté +s’est abattue sur elle comme la vérité. Elle en est toute lacérée. + +Liessies se détourna d’elle, car il a bien fallu que sortent aussi de la +voiture Madame de Baveux et M. Généreux du Genroy, et ils entourent de +leurs gestes improbables Gwen, tandis que Gustave bondit, arrache sa +chemise et fait la culbute. Quel drôle de corps! Il est déjà tout nu; sa +peau blanche, cinglée par le soleil, devient écarlate. + +--Ce sable, c’est délicieux, c’est exquis. Gwen, venez avec moi, nous +allons courir toutes les deux comme des folles. + +Jeannette prend Mrs Brace par la taille et son élan s’inspire des +principes de la Rythmique, mais il les trahit bientôt, il flanche. +Pourquoi cette robe rose? + +Gwen court bien. C’est une Ménade plus authentique que l’autre qui déjà +se fait tirer. Pouf! elles tombent dans le sable. La comtesse se +renverse langoureusement et vante toute chose, selon son habitude; le +ciel, la mer, ces sombres pins, cette Américaine. + + * * * * * + +La fête commença par le bain. Les femmes s’en allèrent d’un côté, les +hommes de l’autre. C’est avec des gestes aimables que se déshabille M. +Généreux du Genroy, ancien officier de marine, orientaliste, opiomane, +au demeurant homme du monde. Un beau grison, un grand diable avec +quelque allure. Mais comme il est désagréable de trouver, au milieu de +la face humaine, lieu émouvant, ces yeux fixes, à jamais. Et ce rictus, +qui ne se moule plus sur l’imprévu de la vie: quelle déchéance, le +sourire de l’homme devenu une petite mécanique. + +La drogue est la dernière piste qu’ont trouvée les sots pour courir +après l’esprit. Liessies n’écoutait pas sans impatience les propos +puérils de Généreux sur les mystères de l’Orient, sur ses jardins +marocains, sur les cuirs dont il avait relié ses originales de Claude +Farrère, sur sa collection de pipes, sur ses chasses avec tel seigneur. +Cet amateur qui avait entre les mains les éléments d’une belle +vie--n’avait-il pas le goût du large et des complications d’âme qui se +nouent entre les continents?--en faisait une pantalonnade. Les voyages +sont devenus trop faciles, ils ne trempent plus un homme. Qu’avaient pu +faire des graves beautés de la terre une ignorance de petite femme, une +incurable futilité, un mol impressionnisme? un peu de fumée qu’il +croyait être sa fantaisie enfin délivrée. + +Ajoutez-y la caricature de l’officier de marine. + +«Ah! mes marins, s’écriait Madame de Baveux, je les adore. Je les +connais tous. Ce sont des êtres délicieux. Toutes les folies! mais quel +cœur! Et puis, ils aiment les voyages. Vous ne savez pas, Liessies, +quels êtres curieux il y a dans la marine!» + +Pour Généreux, la Marine était une institution ancienne, aimable, assez +inoffensive. Pendant la guerre, non seulement il n’avait pas songé à +descendre à terre avec les fusiliers, mais même il n’avait jamais été de +ceux qui taquinaient la mine; il avait aussi évité les longues et +austères chasses au sous-marin, et il avait toujours participé de +l’immobilité des gros bateaux. Toulon, sinon Brest, était une aimable +ville de province. Il y avait le lent mouvement du port et de loin en +loin un voyage par le monde, dont on ne voyait que les abords, sur un +bateau aimé trop longtemps pour ne pas être démodé. Servi par un +personnel encore sensible à la grâce des traditions, on était entre +amis; le recrutement laissait de plus en plus à désirer, mais +quelques-uns encore continuaient une noble routine. Toutes les +sinécures, souvent protectrices de la dignité, n’ont pas été abolies par +la rageuse activité moderne. Il y avait aussi la mer, sa vie changeante, +passionnée, d’un mystère plus attrayant que celui d’une bête, le ciel +tout proche, l’astronomie et son grand jeu pur, le tumulte des forces +divines et humaines; enfin loin, très loin, possible, un suicide +élégant, une bataille navale. + +Liessies trouvait chez Généreux un esprit de coterie qui, de Toulon, +s’étendait à certains milieux parisiens. La littérature double les +anciennes professions; comme dans la diplomatie, on trouve dans la +marine un littérateur à la douzaine. On a relevé tous les bas-fonds: pas +une fumerie, pas un bouge, pas une fille, pas un mousse qui n’aient été +crayonnés. Toulon, roman fané qui traîne sur des quais sans bateaux. + +Mais ils ont fini de mettre leur mince maillot. Déjà à la pointe du +bois, Gwen s’élance vers l’eau. Gustave l’y attend, soulevant de grands +prestiges d’écume. + +Il la poursuit et, pour le bon ordre, semble poursuivre Jeannette, qui +elle aussi voudrait attraper leur belle amie. Ce sont des éclaboussures, +des déhanchements, des chutes, et des cris et des rires qu’on dirait +lascifs. Que signifient ces jeux? + +Liessies n’est pas de ces hommes qui traînent avec la lâcheté de la +hyène derrière les troupes de femmes égarées. Il ne peut fournir à cette +histoire les frémissements que plusieurs songeraient à utiliser. + +De plus, par expérience, il était méfiant et soupçonnait souvent +certains désirs d’être émus beaucoup plus par la fièvre éparse que par +une nécessité intime. A ce moment même il notait que les regards de +Jeannette revenaient souvent avec inquiétude vers Gustave. + +Gustave jouait avec ses désirs et il en avait pour toutes les femmes. A +deux cents lieues de Paris, Liessies avait de la peine à croire que +cette fougue ne fût droite. + +Mais comme il se retournait gaîment vers Gwen, il vit qu’elle avait les +joues trop rouges. Il en eut une mauvaise impression et se mit à nager +vers le large. Elle poussa un cri d’approbation et le suivit. + +Tout en brassant avec une régularité qui calmait son cœur, il regardait +Gustave qui s’efforçait dans leur sillage. Il comptait sur +l’indifférence de Gwen à l’égard de ce poursuivant, et non pas pour de +bonnes raisons. Gwen n’était pas sensible aux qualités toutes nues: +impossible pour elle d’aimer un être simplement parce qu’il était beau, +ou bon, ou fort. Il lui fallait un assaisonnement. Il aurait fallu que +Marchélepot pour plaire eût à sa notoriété cette touche intellectuelle, +nécessaire à une Yankee avide, venue à Paris pour toucher tout ce qui +brille. A leur première rencontre Liessies avait parlé à Mrs Brace du +caractère plaisant d’un de ses amis. + +--Qu’est-ce qu’il fait? avait-elle demandé. + +--Il est peintre. + +--Oh! faites-le-moi connaître. Je veux connaître les peintres +maintenant, je connais déjà ceux qui écrivent. + +Le ridicule peut tuer le désir. + +Mais maintenant elle nageait dans la parfaite mesure de son effort et la +pureté de l’immense but liquide. Il pouvait presser contre ces joues son +rêve raisonnable et difficile comme une algue florissante, pleine +d’iode. Ce visage était le plus beau signe de force qu’il eût rencontré +depuis longtemps. Il ne se rappelait même de toute sa vie qu’un seul +visage qui lui eût déjà donné cette impression de fierté. Dans les +traits de Gwen, Liessies déchiffrait la somme des motifs les plus justes +que peut choisir un homme pour se soumettre. + +Gwen se tournait de côté et d’autre, à l’exemple des sirènes. Ses +compagnons ne perdaient pas la tête et la harcelaient rudement. Comme +elle le défiait, Gustave plongea et la fit boire. Elle reparut avec son +visage contracté, comme prise à la gorge par sa beauté. Liessies voyait +ses seins sous le lambeau de laine, mais peu lui importait. Son désir, +s’il la frappait en pleine poitrine, s’enfonçait comme un couteau et +cherchait son cœur pour le séparer du mal. + +Marchélepot ne cherchait pas si loin et battait l’eau autour d’elle de +gestes luisants. Elle se plaisait à cet hommage plein de claquements et +d’amples brassées. Son rire découvrait mortellement ses dents, elle se +retournait vers Liessies, rebelle. + +Mais soudain elle se couchait sur l’eau. Liessies reniflait. + +Enfin ils furent fatigués de nager en cercle et revinrent vers Jeannette +assez morose, qui jouait près du bord avec Généreux. Ils furent bientôt +vautrés dans le sable. + + * * * * * + +Gustave s’ébrouait et se montrait assez lyrique. + +«Généreux, hein, notre amie Gwen vous rappelle des choses que vous avez +vues en Grèce? Gwen, vous ne savez pas ce qu’il a fait, ce sacré +Généreux? Une nuit, il a trouvé le Parthénon si épatant, qu’il a voulu +coucher dedans avec un petit Anglais. Ils se sont installés au clair de +lune et ce qu’ils ont inventé encore: ils avaient apporté leur drogue, +ils ont pipoté toute la nuit. Quel type, hein?» + +Liessies donna à Généreux une rude tape sur les reins. + +--Vous pouvez vous vanter d’avoir le sens du grec, vous. + +--Liessies, j’ai horreur de ces brutalités, je vous prie de n’en avoir +plus jamais avec moi. + +--Allons, Liessies, cria Jeannette. Je vous l’ai déjà dit, vous n’avez +pas l’esprit des voyages. + +Liessies suçait un caillou pour ne pas perdre le goût de la réalité. +Enclin à la mélancolie, il sentait partout la mort et cette odeur +éveillait ses fureurs noires. Alors pour protéger la vie, il songeait à +tuer. Dans le brouhaha d’une révolution, pour venger sa nature outragée, +il pendrait ce Généreux. A cause de ces excès, certains de ses amis +doutaient de la qualité de son esprit. + +--Liessies manque de classe. Faute de pouvoir nuancer il ira au +fanatisme. Je ne le trouve pas très français. + +Après une minute de découragement, Liessies regardait Gwen. Se +prêterait-elle, s’il le lui demandait? Elle aimait jouer. L’image d’une +demi-réussite lui donnait l’envie de rentrer en lui-même et de n’en plus +sortir. Les indications qu’il s’acharnait à relire sur la face de cette +femme se brouillaient. + +Mais ne pouvait-il pas espérer davantage? Il y avait peut-être en elle +quelque chose qui brûlait? Il resterait déçu; il aurait fallu que +d’elle-même elle vînt, naturellement orientée vers lui. + +Une telle exigence cachait, derrière sa sévérité, une faiblesse, une +inexpérience enfantine. Dans tous les cas, la bonne volonté, l’appui +mutuel, la modération des besoins, l’oubli momentané de la beauté pour +la retrouver plus tard à travers des métamorphoses modestes, telles sont +les conditions imposées à la passion qui veut s’humaniser, réussir. + +Si Liessies avait eu un sens plus vif de ses prérogatives d’homme--mais +la noce qu’il faisait n’avait-elle pas détendu son ressort?--il ne se +serait pas effaré devant cette jeune femme. Dans l’atelier de Gwen à +Paris traînaient des esquisses, quelques livres mal lus, des cigarettes. +Elle était là, dans un groupe d’hommes et de femmes empêtrés sur +quelques idées, comme des mouches sur un papier gluant. Il n’y avait +qu’à la prendre par la main. + +Quand Liessies admettait qu’il pût tirer Gwen de ce cercle où elle se +repliait, il lui fallait se demander ce qu’il en ferait. Alors il +découvrait son isolement. Il tremblait d’amour, il sentait sur sa peau +le plus délicieux émoi quand il se rappelait les fortes alliances +contractées au front, mais le massacre de ses amis, la méfiance de la +ville ou le reste d’un mépris juvénile pour ce qui ne le comblait pas +d’un coup, tout cela faisait qu’à vingt-huit ans, après des années de +lutte à main armée, il se retrouvait seul. Il n’y avait pas de groupe où +il pût mettre à l’abri une femme. L’impatience l’avait chassé hors de sa +famille, il avait pu supporter la différence de mœurs qui se fait sentir +d’une génération à l’autre. Le soir, quand il sortait de son travail, il +se jetait dans Paris. Il était tombé sur une bande; il avait mis quelque +temps à s’y reconnaître. Quand il en avait eu assez, il y avait eu +quelque femme pour l’y retenir. + +Aussi, quand il rêvait d’un difficile accomplissement avec Gwen, il +n’imaginait que de détruire une partie de ses biens. Il abandonnerait +ses meilleurs soucis; il se sauverait avec cette inconnue, il risquerait +la solitude, il reprendrait la téméraire tentative de se maintenir +longtemps au plus tendu de la passion, sans appui. + + * * * * * + +Ils mangeaient. Comme le soleil cessait d’être visible, Jeannette, tout +en se nourrissant, donnait des noms aux couleurs humides de l’horizon. + +--Ah! ces tons orange, cela me rappelle presque le coucher de soleil de +Vera-Cruz. Vous vous rappelez Vera-Cruz, Généreux? + +--Chère amie, je n’y suis pas allé. Et pourtant, mes amis San-Benin +m’avaient invité à faire avec eux le tour des Antilles. Maria San-Benin +avait à ce moment-là le petit San-Fernan, ce qui faisait dire: jamais +deux San... trois... Bref, je n’ai pu les rejoindre. J’ai dû partir +alors pour la division d’Extrême-Orient, et demandez à notre amie +Jeannette, quand on a été de ce côté-là, on y retourne. + +--Ah! cette nostalgie. + +--Quand vous revenez, demanda Liessies, vous devez trouver Paris bien +étrange. + +--J’adore l’Ile-de-France, n’oublia pas Jeannette. Votre mère, Généreux, +a une maison exquise à... + +--Vous y êtes venue, chère amie, avec les B... + +--Vous avez l’air triste, tout d’un coup, mon cher Liessies. + +--C’est avec Betsy, vous vous souvenez, Jeannette, que nous avons passé +cet été dans le bungalow. Nous étions vraiment quelques amis... + +--Oh! cette Betsy, avec la petite K... + +--Ma chambre était fréquentée. Tout le monde m’empruntait mon divan. + +Liessies déplorait ses compagnons, mais il craignait parfois les +inconvénients du refus qui le séparait d’eux et le privait de les +comprendre dans leur faible fatalité. De leurs actes et de leurs +paroles, il formait une mécanique, mais il ne pénétrait pas jusqu’au +point où elle cessait d’être insolite et se rattachait aux engrenages +humains. + +Pourtant, dans les affaires, il devait souvent dissimuler, s’effacer +devant des hommes qu’il ne découvrait pas d’abord. Il recherchait le +secret de leur plaire en s’oubliant soi-même pendant quelque temps. Mais +il revenait sur eux bientôt, à la charge. Ce soir, la passion l’arrêtait +et l’empêchait d’atteindre les autres. Pendant ce dîner, il en ressentit +une gêne. Il n’entrait pas dans la conversation. + +On le taquina, il laissa dauber sur le masque insignifiant derrière +lequel il se retirait de plus en plus loin. A la fin, il s’écarta du +groupe bavard et il s’allongea plus près de l’eau. + +«Voici ce qu’il faudrait dire à Gwen: Gwen, comme cette clique, vous ne +croyez à rien et pourtant vous êtes crédule. Vous prêtez l’oreille au +bavardage de vos sens. + +Elle m’interrompt: + +--Mes sens! quel gros mot, Liessies. Le plaisir des autres m’étonne +toujours, et ce qui m’étonne plus encore, c’est que je le leur donne. +Mes sens, drôles de petits outils. La crispation d’un visage me fait +rêver. + +--Oui, Gwen. Mais pourquoi cette illusion-là, au détriment des autres. +Vous voulez pourtant les connaître toutes. Pourquoi retardez-vous d’en +essayer une nouvelle? Vous parlez d’étendre votre pouvoir sur la vie, +mais je le vois qui se rétrécit. Vous vous détournez peu à peu de tout +un monde. + +«Si vous ne recherchez que la diversité la plus apparente, celle des +corps, vous n’aurez jamais de prise sur cela seul qui mérite de retenir +notre curiosité--après que mille signaux l’ont appelée en cent +lieux--cela qui dans chacun est difficile, cela qui est caché. + +«Cela se cache plus subtilement que vous ne croyez et ce ne sont pas les +chiffonnements que nous connaissons qui ont pu vous le déceler. On ne +s’en approche qu’avec effort. Hélas! je vous parle de ces graves +attraits, mais les ai-je connus? + +«Au moins si je reste éloigné de cette vraie aventure, je ne me paie pas +de mots. Courant de l’une à l’autre, il vous semble que vous cédiez au +démon de la connaissance. Il n’en est rien, vous renoncez à connaître +quoi que ce soit. Le signe secret que tracent ces formes que vous +questionnez si légèrement, vous ne l’entendez pas. Vous dites qu’elles +vous font rêver, ce n’est pas vrai, je le nie de toute ma force dont +vous serez privée. Vous parlez d’une rêvasserie qui ne peut recevoir un +nom, de la somnolence la plus lourde de l’esprit. + +«Quand ce n’est pas à la fin d’une longue poursuite, d’une méditation +que s’épanouit la sensation, quand on en fait un point de départ, elle +borne tout à elle-même, elle arrête le mouvement de l’âme, elle +l’absorbe interminablement.» + +Liessies pouvait-il entraîner Gwen par une telle harangue? La sévérité +flattait d’abord cette fille. + +Il se retourna sur le sable: Gwen était allongée à côté de lui et le +regardait. + +--Vous me plaisez, embrassez-moi, fit-elle. + +--Non. + +--J’aime votre sourire. Souriez, Liessies. J’ai envie qu’on m’embrasse +ce soir. + +--Mufle! + +--Quoi! vous oubliez la pudeur. Si je dis: on, comprenez: vous. + +--Vous êtes incapable de me distinguer des autres. + +--Mon pauvre Liessies, regardez autour de vous. Il n’y a plus que la +mer, on ne peut plus discuter. + +--La parole vaut bien le bruit de la mer. + +--Embrassez-moi. J’aime mieux un cri qu’une parole. + +--Vous avez de la couleur ou de l’encre aux doigts, mais vous êtes plus +paresseuse que les bêtes. + +--Vous pouvez parler, vous. Avez-vous jamais fait le moindre effort pour +me comprendre? + +--... + +--Vous, Liessies, en ce moment, vous ne voyez pas que je suis là, moi. +Vous n’êtes pas sorti une fois de chez vous, en vous disant que vous +viendriez jusqu’à moi. Nous ne savons plus attendre. + +Gwen le regarda, soudain lasse; elle en avait trop vu. Mais elle était +loin de s’avouer vaincue. Le serait-elle jamais? Était-elle d’une telle +qualité qu’elle ne pût se contenter toujours de futiles victoires? +Aujourd’hui, les simulacres de résistance que faisait Liessies la +piquaient un peu. + +Elle porta la main sur lui, elle lui caressa le cou, la poitrine. Il +réfléchit rapidement; dans un instant il ne voudrait plus se détourner +de cette femme, séduit par une brusque éclipse du monde. Mais rien ne +naîtrait d’eux, si ce n’est les pensées douloureuses qu’il emporterait. + +Cette tentation fut dissipée par un mouvement rapide qui le dressa sur +ses pieds et le porta tout courant jusque dans un bois de pins. Enfin! +il ne pouvait plus supporter de se diminuer auprès d’une femme qu’il +avait confondue avec certains prestiges. + +Adossé à un arbre, les pieds dans l’austère tapis des aiguilles, il se +retrouva. Il n’avait pas connu ce dur contentement depuis son long exil +de quinze mois dans la montagne macédonienne. Les réserves qu’il avait +vu alors s’accumuler, il avait pu croire ensuite qu’elles s’étaient +perdues. Elles réapparaissaient et lui qui avait été brimé par la +circonstance contraire de cet amour, il se sentait croître de nouveau, +minute par minute. Il ne reverrait plus cette femme, il resterait seul, +il irait faire un tour en Afrique, dans ce désert où l’on peut vivre sur +les parties les plus irréductibles de son âme. + +Ce ne serait pas une fuite; les pensées de Liessies ne pourraient jamais +aller dans ce sens. Pendant la guerre, il avait vu l’homme, à certaines +heures mortelles, comme abandonné de Dieu, il en avait conçu une bonne +volonté ou un orgueil obstiné. Et déjà au delà de Gwen, dont le beau +visage était rongé par le ridicule, il en cherchait une autre, aux +cheveux longs. Celle-là pourrait être sans espoir, affreusement exilée +du bonheur. Mais Liessies, tu la vois, elle est raidie par la noblesse. + +Alors, il faudrait encore attendre. Pourquoi toujours sacrifiait-il +celle qui était là, en chair et en os, à celle qui devait venir et qui +était creuse comme un songe? Voilà encore qu’il abandonne une femme à +elle-même, à tout accident, et sans l’avoir atteinte, sans l’avoir +gagnée. + +Il s’en va, étouffant dans le silence du bois sa plainte contre un +inconnu de désirs, de fatalités, de misères qui abat autour de lui les +hommes et les femmes. + +Et nous ne connaîtrons pas Gwen. Liessies ne nous en rapporte pas le +secret. La vigilance de l’esprit, le souci de la subtile vérité, +l’imitation de Dieu qui est multiple comme il est un, lui recommandait +pourtant de s’en saisir. + +Tant pis, suivons-le. Que cette femme s’efface. + +Pourtant non! Plusieurs démons sont en lui. L’un d’eux fait encore un +geste violent d’alarme, de détresse, de dérision. Cette femme ne +valait-elle pas l’effort qui salit, la peine qui humilie? En +retrouverait-il jamais une autre qui soulevât seulement une telle +promesse? Tu as attendu, Liessies, tu attendras encore et peu à peu tu +te rétréciras, tu cesseras d’être, dans l’attente. Cette femme, loin de +toi, avant de te rencontrer, elle te niait, rebelle infatuée. Il fallait +t’en approcher à pas de loup. + +Tu te serais couché près d’elle, comme nonchalant. Tu l’aurais pressée +d’abord faiblement. Tour à tour tu aurais été le complice ambigu aux +caresses doucereuses, l’esclave qui est déjà le plus fort, le maître +qu’on n’évite plus. Peu à peu ta force se serait assemblée contre elle, +tu aurais soufflé sur un passé de cendre. Enfin tu serais redevenu +toi-même, et la femme méchante aurait été envahie par sa fécondité, hier +encore maudite. + +Elle aurait tout gagné, elle n’aurait rien perdu, elle aurait connu +l’homme entier, qui détient la hiérarchie des preuves. Ce qui d’abord +est laissé de côté est restitué au centuple. Il ne s’agit que de +patience. + + * * * * * + +Ce dernier propos ramena Liessies vers la plage. Il n’y avait plus +personne, il en eut du dépit et il sentit sa solitude. Le silence, mou +comme le sable, lui donna aussitôt le mot d’un facile mystère. Pourtant +il se mit à quatre pattes pour visiter les environs. Il ne chercha pas +longtemps sans que des petits rires vinssent le guider. Comme il se +trouvait sur un monticule, il n’avait qu’à passer la tête entre deux +touffes de joncs pour être au fait. + +Il attendit un peu avant d’épier ses amis. Il se haussa vers le ciel, un +bout d’univers à peine plus large que cette arène où se cherchaient deux +ou trois désirs. Liessies songea que ce ciel était à double fond, que la +vie était trop large, trop aisée, pour que ne paraissent pas inutiles +ces prohibitions qui resserraient ses poings et le penchaient plein de +menaces au-dessus de ces innocents. Mais son sort s’était prononcé +plusieurs fois depuis sa naissance, à tous les tournants de sa +croissance; de tout ce qui était devant lui il ne pouvait rien tirer, et +au contraire cela gênait et empêchait sa liberté. Cette dernière pensée +mettait en jeu son égoïsme, son orgueil. + +Un goût amer aussi lui faisait aimer le mot d’ordre de contrainte qu’on +avait mis sur ses lèvres. + +Enfin, dans l’Univers, il ne voyait que l’humain; il n’y pouvait +désirer, imposer que la durée de l’humain. Or, dans son enchevêtrement +immense et fragile, fait d’une seule conséquence mille fois repliée sur +soi-même, l’humain lui semblait menacé par cela qui, pour s’accomplir, +cause une rupture dans l’ordre de la chair. Liessies ne pouvait partager +sa vie avec des hommes qui supportaient l’idée que leurs amours et leur +mort buvaient à jamais tout leur sang. + +Mais pourquoi ne pas laisser de plus officieux entreprendre cette +défense qui sera brutale? Les hommes en ont vu d’autres, sans doute +sauront-ils encore rétablir les équilibres qui leur sont nécessaires? + +Mais on ne peut séparer Liessies de son inquiétude. Il lui faut +s’asservir à une besogne de chien qui va partout flairant et débusquant +la mort. + +Liessies écarta les joncs. Il y avait là trois corps, demi-nus. Tout ce +qui peut blesser un homme frappe Liessies en même temps: une jalousie +dégradante, un dégoût qui semble compromettre à jamais ses appétits les +plus vifs, une basse colère. La beauté de Gwen est flétrie. + +Liessies referma les joncs. + +Ces âmes n’avaient plus de forme. Il n’avait vu là que cette matière que +d’abord le Créateur anima vaguement, qui ne connaissait pas ses propres +limites. Le vulgaire fait sa pâture de tout ce qu’on inventa dans des +moments prodigues et on ne voit derrière lui que des excréments. Ces +enfants flanchaient dans la facilité. + +Tout découle de l’intime misère de la comtesse de Baveux. Gustave la +trompe depuis le premier jour avec toutes celles qu’il rencontre. Elle +n’a jamais songé qu’elle pût l’en empêcher. Elle ne le quittera point +par dépit, faute d’orgueil. Pour prolonger son amour menacé, elle +accepte de se rappeler des plaisirs qu’elle a connus au temps de sa +pénurie, qu’elle aurait pu si bien oublier. Et il faut qu’elle voie de +ses yeux Gustave la tromper, car n’ayant point d’imagination, elle peut +plus facilement retoucher les incidents dont elle est témoin et en tirer +la version la plus rassurante. Et puis elle intervient, et il lui semble +que son intervention brouille les cartes en sa faveur. + +Au début, ces complicités l’amusaient autant que Gustave. Mais bientôt +elle dût remarquer qu’il se distrayait d’elle de plus en plus. + +Enfin, cette certitude lui tomba sur le nez, elle n’était plus complice, +elle était dupe. Ce coup endommagea l’artifice de sa liaison. + +Elle commença de souffrir piteusement, mais elle n’apprenait pas le +silence et elle se plaignait à tort et à travers. + +Et Gustave? Ne jette-t-il sa maîtresse dans de pareilles équipées que +par ruse, pour la garder et pourtant ne se priver de personne? Ou cette +complication ajoute-t-elle à son plaisir? Gustave est un peu jaloux de +ce plaisir qui ne dépend pas entièrement de son abondance, et il +recherche la légère souffrance que lui cause cette jalousie. Le désir de +ce bon vivant qui semble aller tout droit est faussé. + +Quant à Gwen, Liessies ne veut plus y penser. Les yeux lui brûlent. + +Néanmoins, quand il l’avait surprise--Gustave s’efforçait d’embrasser +Gwen qui le repoussait, mollement parce qu’en même temps elle enlaçait +Jeannette--il aurait pu faire mieux que de se lever et de passer près +d’eux en sifflotant. + + * * * * * + +Jeannette se détacha du groupe et vint vers lui, ils marchèrent ensemble +vers la voiture. + +--Eh bien! mon petit Liessies, qu’est-ce que vous êtes devenu?... +Gustave est déchaîné... Vous avez rêvé? Comme je vous comprends. Tout me +dégoûte, ce soir. + +Elle regardait furtivement derrière elle. On entendit un éclat de la +voix de Gwen: «Assez!» + +--Gustave est effrayant, reprit Jeannette d’une voix qui s’apaisait en +proportion de l’accent impératif qu’on avait pu remarquer dans +l’exclamation de l’Américaine. + +--Il vous aime bien. + +--Parlons-en. Il faut tout lui passer. + +--La liberté! + +--C’est vrai, on exagère... Comme Gwen est belle; elle vous plaît, hein? + +--Pour ça, elle est belle. + +--Vous êtes indifférent! + +--Mais non! + +--Mais si! Pourtant vous lui plaisez, elle me l’a dit, vous savez, mon +petit Liessies. + +--Ce n’est pas une femme pour moi. + +--Pourquoi? Elle est belle, elle est intelligente, elle a une situation +indépendante. D’ailleurs, vous avez assez d’argent pour deux. + +--C’est drôle que vous veniez me parler de mariage, cette nuit. + +--Comme vous êtes bizarre! + +Ils s’assirent près de la voiture; Gwen et Gustave revenaient eux aussi, +un peu écartés l’un de l’autre. Gustave avait mis une écharpe en boule +et la lançait en l’air. Elle resta accrochée à la branche d’un pin. +Aussitôt de bien rire et de grimper à l’arbre. + +--Gustave, voyons, quel fou! + +Jeannette crie, puis elle renonce à ramener l’attention de l’enfant +terrible. Elle se renverse dans le sable. Une larme brille au clair de +lune, sur un visage diminué. + +Gwen a ri, a bondi, et puis soudain s’est arrêtée. Elle se tourne +songeuse vers la voiture, elle laisse Gustave. + +Gwen se penche sur Jeannette, elle la méprise doucement, elle la console +rudement. «Embrassez-moi. Pourquoi êtes-vous partie? Nous irons nous +promener demain, toutes les deux.» + +Elle l’embrasse. Cette bouche n’aura plus jamais que des expressions +gourmandes. Pourtant, elle a l’air de s’engager peu dans ces cajoleries. +Liessies songe encore: «Peut-être je ne sais pas distinguer un signe +important parmi ces grimaces.» + +Quand elle est assise à côté de lui, elle le regarde dans les yeux. «Me +voilà revenue. Vous n’avez rien à me reprocher. Du reste, j’ai le droit +de faire ce qui me plaît. Mais il se trouve que je n’ai rien fait.» + +Liessies détourne les yeux. + + + + +ANONYMES + +A Jean Boyer. + + +On dit à Sue que Stan voulait la connaître. + +Stan se montre. Il va tout de suite à elle, pour ne pas cacher son jeu. +Ensuite il cause avec les autres. Par moments il l’oublie, par moments +il la cherche à travers les autres. + +Il parle avec assurance des choses, en lui jetant des regards brefs et +durs. Il peut répondre à tout, il en a une telle confiance que bientôt +son regard dit la bonté. + +Il sait donner, prendre. Il est dans la familiarité et la complicité de +toutes les femmes qui sont là. + +C’est un homme. Quelle liberté, quelle puissance, quelle science! Quel +bien il peut faire! et la crainte du mal dont il est capable aussi, +n’est que délice! + +Stan se montre plus qu’il ne regarde. Pourtant, dès la porte, son +premier coup d’œil pouvait être le dernier. Mais il aurait fallu que Sue +fût bien laide pour qu’il ne prolongeât pas un regard avide. + +Plus tard, pendant quelque temps, Stan croira que tout fut décidé dans +ce clin d’œil, et à tout hasard il sent déjà comme un coup. Peut-être un +heureux enchaînement semblera se faire entre cette première rencontre +pleine de mirages empruntés à toute la Nature, et les rencontres +suivantes si elles accumulent des chances entre eux. + +Il ne la trouve pas repoussante, loin de là. Mais, échauffé par ses +amis, il est venu avec un si fort espoir de trouver une merveille, qu’il +peut embellir, plusieurs jours, une fille marquée des plus gros défauts +et escamoter avec une habileté fallacieuse ses parties moins réussies +derrière ses beaux morceaux. + +Et le long contact de nos yeux avec un visage agit au contraire de nos +premières impressions: une Sue d’abord peu appréciée pourrait, avec le +temps, connaître des jours de gloire. + + * * * * * + +Si Stan qui prétend qu’il sait dévisager et déshabiller les femmes, +n’aperçoit en haut d’une forme élancée que des fragments, une narine, +une pommette qui apparaissent et disparaissent, Sue ne peut rien voir. + +Ce qui, depuis quelques années, la travaillait doucement, l’a soudain +mordue. Devant l’homme vers qui allait tout son espoir, ses impressions +sont confuses parce que ce mouvement continue d’agir avec sa force +brute, alors que près de son but il aurait dû se transmuer dans un état +de bonheur ou de méfiance. Elle ne regarde pas le sort qui est sous ses +yeux, elle l’attend encore, mais la douloureuse impatience a disparu; +reste, tandis que pointe l’assurance, cette vivacité d’appréhension +qu’ensuite on compare avec dépit aux expériences languissantes. + +Stan et Sue sont entourés. Les amis qui les ont présentés attendent. Il +va falloir tout à l’heure que l’un et l’autre leur rapportent une nette +palpitation. Aussi font-ils un effort pour apercevoir quelque chose au +milieu de l’éblouissement. Stan fait cet effort par goût de la vérité. + +Sue se débat instinctivement contre ce qui l’oppresse. Par moments elle +se sent moins étourdie, alors quelques renseignements lui parviennent +sur la nature et même sur le nez de celui qui est là. Puis elle est +balayée de nouveau par la violence de l’idée de bonheur qui la roulera +jusqu’au fond de la prochaine nuit, jusqu’à un sommeil merveilleux. + +Il parlait, parlait. Quelques-unes de ses paroles atteignaient Sue. +«Nous pouvons mener une vie qui ne soit pas celle des autres... Nous +pouvons mener la vie des autres et nous ne la reconnaîtrons pas, toute +transfigurée par la vertu de notre sang... Nous pourrons oublier les +sordides origines quotidiennes. Nous ne descendrons plus jamais de la +cime des soucis. Il y a la force, elle existe, vous la voyez.» + +Il avait prononcé ce mot: force. Elle ne pourrait de longtemps, +peut-être jamais plus le voir sans sentir le nœud qu’il avait noué sans +vergogne entre un mot prestigieux et son nom. + + * * * * * + +Ils se quittèrent. Leurs amis retrouvèrent leurs proies qui s’avouaient +prises au piège, si flatteur. + +«Elle a de jolies choses. Quelle gosse! Elle est mal habillée; cela fait +un mystère; on se demande ce qui en sortira. Vous croyez qu’elle est +intelligente?» + +--«Il est intelligent. Il a un type curieux.» + +Elle avait hâte d’oublier le peu qu’elle avait appris sur lui, pour +revenir à son rêve. + +Stan redevient merveilleusement inconnu. + + * * * * * + +Il est heureux, il règne. Il a pris possession de Sue; rien ne lui +résiste en elle; avec rapidité il l’accommode selon son besoin. + +Ses pensées s’avancent doucement vers elle, mais elles sont despotiques. + +Il a des maîtresses, des amis, il est entouré, protégé. Pourtant, un +instant il s’est senti démuni devant cette créature. C’est qu’à propos +d’elle on a remué dans sa tête l’anxiété la plus primitive. + +«Je ne peux pas rester seul. Avec qui partager mes repas?» + +Mais aussitôt il s’est résolu à s’emparer de cet être utile et déjà il +est sûr d’une facile conquête. + + * * * * * + +Une nécessité pèse sur eux et étouffe leurs exigences plus subtiles. +Celui qui déjà semble choisi, affublé des ornements sacrés, n’est qu’un +pis-aller, mais la peur rapproche Stan et Sue, la peur d’errer toujours +dans des déserts de plus en plus peuplés, et seul. + + * * * * * + +Ils se revirent. Ils sentaient de l’émoi avant leurs entrevues, car ils +en attendaient du nouveau: ils avaient oublié dans les intervalles +beaucoup de ce qu’ils avaient appris l’un sur l’autre. + + * * * * * + +Sue ne pouvait pas encore bien voir Stan. Elle avait saisi cent détails +de sa figure qui restaient épars. Il fallut bien les rattacher les uns +aux autres par des moyens de fortune et si l’ensemble resta perdu, un +fétiche fut formé, suffisant pour les premiers besoins de sa religion. + +Les traits de ce garçon faisaient-ils la promesse qu’elle attendait? Son +aspect l’avait surprise, mais elle ne le croyait déjà plus évitable. Il +fallait légitimer ce type que le hasard imposait. C’est ainsi que par un +effet de la volonté enthousiaste de Sue il put effacer tout d’un coup, +au moins pour quelque temps, les images apparues au coin d’une rue, +entre les pages d’un livre, qui avaient peut-être déjà incliné +l’instinct de la fille. + + * * * * * + +Il faut que Sue jette son admiration à la tête de Stan, pour lui plaire. +Cette faible ruse coïncide avec le besoin de l’homme. + +Bientôt femme, elle maniera le miroir qui par ses jeux superficiels +attire vers l’extérieur, à fleur de peau, celui qui s’y regarde. La +magie des reflets dissout son dedans; il s’abandonne à cette +interprétation de son âme qui lui vient du dehors; ses traits s’altèrent +insidieusement dans la limpidité et bientôt leur nouvel aspect s’impose +à lui. Un beau jour, il est pris dans la glace. + + * * * * * + +Mais Stan n’en est pas là. Il en est au premier moment où cela nous +paraît merveilleux d’être tout pour un être. En dépit de la nombreuse +faculté d’étonnement des femmes, cela ne dure peut-être que vingt-quatre +heures. Mais que pouvons-nous faire d’autre que de sacrifier les moments +les uns aux autres? + +Stan se sentait chaudement entouré par Sue, apparemment retraite +derrière ses yeux à l’interrogation cristalline. + +Usurpation royale. Il était l’étrangeté de l’autre sexe. Elle le +flairait comme une race flaire une autre race. Craintive, avec des +maladresses si jolies qu’elles font craindre pour bientôt des habiletés. +Quand elle est sournoise, elle sent bon. Sort-elle des limbes où l’on +est toute âme, ou du plus sombre de son sexe? + + * * * * * + +Stan se trempa dans cette fraîcheur. Il en sortit un peu plus rude. + +Il avait dix ans de plus que Sue qui en avait dix-huit, années remplies, +à comparer avec celles d’une petite que ses parents croyaient avertie, +mais qui était restée à l’étroit, abritée par son enfantillage. + +L’expérience de Stan était insuffisante, mais elle lui donnait le pas +sur Sue. Quand il arrivait chez elle, il semblait à la jeune fille que +tout le dehors appartînt à cet homme. Il s’y mouvait librement; n’y +pouvait-il prendre tout ce qu’il voulait? Elle lui donnait tout le prix +de la liberté. + +Il eut un sentiment abusif de son avance. Il oublia qu’il jouissait +lâchement de la naïveté de l’adolescente, de sa disposition à accueillir +et à louer les choses. Il ne vit plus que son ignorance désarmée. +Pourquoi savait-elle si peu? Pourquoi était-elle à la merci de ce +qu’elle apprenait? + +Les hommes ont des articulations qui craquent comme la craie. Plus leur +raison se momifie et cesse d’être visitée par le sang, moins ils ont de +communication avec les femmes. Alors même que celles-ci se parent des +mots qu’elles entendent, leur sauvagerie ne restera pas moins intacte, +pleine de ressources ingénues, mal cachées par les habitudes qu’on leur +donne. Les jeunes femmes gardent des mystères. + +Stan, tout en prétendant ne pas tomber dans cette erreur, n’attendait +pas moins que Sue lui montrât, entre autres mérites, beaucoup qui +fussent semblables à ceux des hommes, et des meilleurs, par exemple: la +curiosité, le goût de la vérité. Et pourtant de ces mérites-là il était +prêt à se méfier. Il se sentit effrayé et flatté quand Sue lui dit: «Je +suis sculpteur, vous savez.» + +Stan ne croit pas au fond qu’une femme soit son égale, mais il agit +souvent comme s’il le croyait, car incapable de sortir de son esprit +masculin il oublie sans cesse qu’il a pensé que la femme n’était pas +semblable à l’homme et il entend que celle qui l’intéresse raisonne à sa +façon. + +Mais si par un geste ou mieux par une parole elle met en doute sa +supériorité, elle n’a plus en face d’elle qu’un individu qui revendique +passionnément son indispensable primauté sur tous ses proches. Cela, du +reste entouré de raisons captieuses et d’une hypocrite préoccupation de +franc-jeu dont Stan peut être dupe lui-même: si elle l’accuse de n’être +pas bon joueur, elle le verra faire aussitôt de grands efforts pour lui +prêter toutes les chances dont peut disposer un homme dans le commerce +de l’esprit. Quand Stan voit Sue chercher à sortir de son sexe afin +d’aller vers lui, il lui en sait gré. Pourquoi? Il ne le sait pas. + +Comme chacun des deux quitte sa position pour courir au-devant de +l’autre, ils risquent de ne pas se rencontrer. Tant de bonne volonté se +perdra-t-elle à cause de l’impatience, de la paresse? + +Pourtant Sue a bien attendu, longtemps, profondément, en femme! Si Stan +pouvait songer un instant aux trésors qui sont dans cette attente. + +Il est là, raidi dans un désir furieux et inarticulé. + + * * * * * + +Est-ce la passion de posséder qui dominait Stan? Était-il d’abord près +des choses et des êtres qu’il désirait? Ensuite y pénétrait-il jusqu’au +cœur? Enfin les assimilait-il à son âme? + +Les voyages, les sports, les affaires l’avaient éparpillé. Toutefois, en +dépit des passades et des débauches, il avait toujours eu quelque femme +auprès de qui il revenait. Mais cette femme qui masquait un trou de +solitude dont il avait peur, il dépensait tout son désir à s’en assurer +la possession physique. Ensuite il lui parlait longuement d’une intimité +à laquelle ils devaient atteindre. Mais le temps passait en propos qui +cherchaient, qui promettaient, et Stan s’en allait fatigué avant d’avoir +rien entrepris. + +Son auto était la chose dont il semblait jouir le plus. C’est que la +vitesse dans laquelle elle le plongeait, lui faisait sentir l’élan de +son âme. + +Les objets ne sont que des prétextes. Nous n’avons pas le sens de la +possession. Tous les trésors sont dans nos palais. Il n’y a rien en +dehors de nos prisons. Nous regardons à peine à la fenêtre. Stan est +l’un d’entre nous. + +Peut-être n’en est-il pas de même pour d’autres hommes? Devant un objet, +ils éprouvent un étonnement, un ravissement, ils admirent qu’il soit. +Ils croient encore qu’ils existent eux-mêmes. Toute chose créée leur est +donnée par le Créateur de la main à la main. Quand ils perdent pied dans +les excès, comme le sommeil, un ange les tient ramassés dans ses ailes. + +Nous n’abritons pas un tel foyer, nous ne nous tenons pas à ce degré +mystique de la raison. + +Stan ne gardait une auto que peu de temps, il la revendait bientôt. + +Allait-il en faire de même pour Sue? Était-ce Sue qu’il cherchait? cette +seule Sue qu’il y eût au monde? + +Il cherchait quelque chose qui fût hors de lui-même. Ce n’était pas pour +reconnaître, à travers deux épaisseurs de peau, le pourquoi palpitant de +cette différence. + +Peut-être jamais n’ira-t-il si loin. + +Non, il ne cherche cette chose en dehors de soi que pour la faire passer +du dehors au dedans. Il faut qu’il s’accroisse et qu’il le sente. + +S’il dévore Sue en glouton, ne résistera-t-elle pas sous sa dent? Ne +sentira-t-il pas quelque chose de dur comme un noyau? Cela semble le +meilleur: on s’y casse les dents, ou il faut apprendre à le sucer +doucement. Alors de ta salive, le fruit vivant s’épaissit et il en sort +une saveur exquise, qui ne cède qu’au goût de la mort. + +Sue espère de tels mystères. Mais attention! quelque puissante qu’elle +soit, son attente ne durera pas toujours, et peu à peu Sue sera +dépouillée de ses richesses mates. + +Car la femme tâche de ne plus se reposer sur l’homme. Il le faut bien, +plus d’un homme se dérobe ou ne sait plus toucher la femme. Mais cet +effort tourne encore à un appel au secours. + +Quand Sue rêvait de l’amour, entre autres formes immenses et vagues, +rétrécies çà et là par une précision qui la butait un instant, elle +imaginait un trésor d’intelligence qu’il lui livrerait. + +Elle attendait d’un homme le plaisir, mille soins furtifs, une +protection dont l’effet serait surtout de la rendre libre, des voyages, +enfin des travaux merveilleux. + +Sue tripotait la glaise. C’était difficile, mais dans les bons jours +captivant. Elle ne savait point par la méthode multiplier les bons +jours. Elle pleurait souvent sur une ébauche, de dépit, d’impatience, en +guise de supplication pour attendrir la matière, puis un coup de pouce +heureux la ravissait et lui faisait pressentir une satisfaction +irremplaçable. + +Ces expériences lui faisaient admirer les hommes qui sont maîtres du +secret et qui peuvent se réjouir en créateurs. Son souhait était qu’un +homme comme ceux-là se tournât vers elle; elle croyait qu’il lui +communiquerait la force. Et c’était le même qui lui donnerait les autres +choses convoitées. + +Le souhait de Sue était obscur. Si on le lui avait montré dans sa +signification, elle aurait pris peur en voyant sortir d’elle un tel aveu +de faiblesse. + + * * * * * + +Pourtant Stan et Sue s’adonnaient avec entrain à la passion du jeu qu’on +a introduite dans le monde du sentiment, à la surenchère des confidences +brutales. + +La sincérité est à l’ordre du jour. Mais que pratique-t-on sous ce nom? +un cynisme fainéant et trompeur. + +La paresse frappe tous nos gestes. Nous ne soupçonnons pas ce qu’il faut +de science et de patience pour mener au jour un peu du fond de notre +être. + +Il est difficile de dire la vérité, mais on peut étonner et en faire +accroire. + +Vous contez une anecdote où vous n’avez pas un rôle à votre honneur, +voilà votre confident persuadé que vous avez tout dit parce que vous +n’avez pas laissé de mettre en évidence ce qui était cuisant pour votre +amour-propre. Ce sot ne sait donc pas que le goût de l’humiliation est +entré dans les mœurs. + + * * * * * + +Sue, dominée par Stan comme par l’ombre énorme de tous les mâles +rassemblés, ne sentit pas de plaisir d’abord à la brutalité de ses +confidences, à ses débauches de sincérité. + +Il la mettait au fait de toute la licence de sa première jeunesse: sa +confession était si crue qu’elle la forçait à assister à toutes ses +passades. + +Ce débraillé la déçut: Stan n’avait pas autant de maîtrise sur soi-même +qu’elle lui en avait attribué dans ses premiers élans d’approbation et +il ignorait sa sensibilité. + +Mais elle ne permit pas à cette déception de mordre sur son courage. +Elle lui sut gré d’être lucide. Et elle était sa complice. Elle était +flattée par l’odeur sexuelle. + +Avant de subir les propos intempérants de Stan, elle s’était crue +avertie, mais de courts renseignements se rejoignaient mal. + +Elle eut honte de son ignorance. Elle la dissimula tant bien que mal. +Elle avouait à Stan une lacune, çà et là, elle l’offrait à leur commune +gaîté et elle essayait de se renseigner à demi-mot. Il s’empressait de +lui apprendre tout, pêle-mêle. De la dégrossir de la sorte ne demandait +encore que des soins grossiers. + + * * * * * + +Et ils jouissaient ensemble de l’habitude que chacun avait longtemps +caressée de son côté: rêver l’avenir, se gorger d’anticipations faciles +et flatteuses. Ils auraient dû frémir de tout ce qu’ils se découvraient +ainsi l’un à l’autre d’irréalité, de mollesse, d’imprévoyance. Mais +comment résister à ce délicieux laisser-aller des songeries? + +Stan parlait sans cesse de liberté. Écho de ce que l’époque dit une +dernière fois avant de s’en lasser. + +Certes, il voulait s’entre-lier avec Sue, aux points intimes et de façon +inextricable, mais il voulait que ce fût par des liens nouveaux, encore +ignorés, qu’on ne sentît point. Il se privait des liens habituels, +formés par le respect des choses plus grandes que nous. + +Il imaginait leur union qui pourtant devait englober les intérêts +quotidiens de la vie aussi bien que les exigences les plus hautaines et +moins fréquentes, comme l’accord majestueux de deux intelligences. + +«Asseyons-nous pour discuter», proposait-il, alors qu’il s’agissait de +marcher et d’accorder son pas en dépit des différences de taille, +d’allure et en dépit des obstacles. + +Il insistait sur cette liberté qu’il voulait pour Sue. Stan pensait du +reste plus à la libération de sa future femme qu’à sa liberté, à ce +qu’il souhaitait qu’elle quittât qu’à ce qu’elle allait trouver. Il +souhaitait de la débarrasser des choses qui en elle le gênaient, plutôt +qu’il ne commençait d’agir pour qu’elle entrât en possession de ses +biens propres. Il l’écartait de ses parents, plutôt qu’il ne se +l’attachait; il l’isolait du monde, plutôt qu’il ne lui destinait des +amis. + +Pour le reste, il avait confiance en soi. N’est-ce pas toute la +générosité qu’on peut demander à un homme de répandre sur une femme le +surplus de sa chaleur? A moins qu’il ne soit très faible ou très fort, +peut-on attendre qu’il se quitte pour aller visiter le cœur de sa +voisine? + +Du reste, Stan, par la vertu de son abondance, donnera beaucoup à Sue, +mais sans y prendre garde. Il parlera de sa générosité, mais il +n’accompagnera pas chacun de ses dons d’une intention assez aiguë pour +atteindre le point délicat de la gratitude. + +En revanche, il demande peu, mais âprement. + +Pas tellement son corps. Il a encore des maîtresses et il reste assez +insensible aux charmes de Sue qui sont cachés par la modestie. + +Était-elle déjà belle? Le serait-elle? Sue était gauche. Certains jours, +Stan pressentait un épanouissement superbe. D’autres fois, son doute +germait d’un détail qui soudain fixait ses regards. + +Que seraient leurs relations physiques? Jusqu’ici, quand il avait +rencontré une femme, il l’avait estimée avec promptitude pour le court +plaisir qu’elle pouvait lui donner. Mais Sue s’était avancée vers lui +dans une perspective sentimentale qui brouillait sa vue. + +Veut-il son cœur? Il en disperse le parfum en imaginant--il croit +stupidement que ce sont des fatalités--les tentations qu’elle connaîtra +plus tard, et dont il ne sera plus le démon. + +Enfin il pense, mais sans que sa pensée le pénètre, à ce mystère: +l’esprit de Sue, d’où peut sortir aussi bien le cocasse ou le ridicule +qu’une réussite charmante. + +Que veut-il alors? Que son orgueil triomphe. Mais si on lui avait +demandé de l’avouer il l’aurait nié. A cause d’un libéralisme faible, +hypocrite, ce sentiment était refoulé au fond de lui. Pourtant c’était +moins la revendication motivée d’un chef que l’exigence furieuse d’un +individu. Du reste, cette rage d’égoïsme qui le jetait sur la jeune +fille pour la dévorer, le tirait parfois en arrière, quand en pleine +attaque, il songeait à se défendre. + +Il la regardait, certains jours, avec suspicion. Allait-il donc lui +donner des droits sur lui, sur un être vivant, ouvert à la vie de toutes +parts? Stan avait scrupule à investir un autre être de tant de +puissance. + +Lui qui avait d’abord choisi de connaître beaucoup de femmes, que le +nombre avait lassé, qui aurait pu s’inquiéter du ravage qu’en faisait +dans son esprit la monotonie, au moment d’essayer l’entreprise contraire +qui est large, capable d’embrasser la plus grosse part de la vie et de +la bien tenir, voilà que le soupçon déjà venait le déranger. + +Il ne songeait plus qu’il avait condamné en connaissance de cause tout +ce qu’il quittait. Il ne voyait plus le côté de l’accroissement, mais le +côté de la diminution. + +Toutes les femmes qu’il avait bousculées, renversées, dépassées, il n’en +regrettait aucune. Il n’y en avait aucune dont il pouvait dire qu’il +aurait tout gagné à se contenter d’elle. + +Mais il y avait encore toutes celles qu’il n’avait pas connues; il +n’osait plus soudain s’en priver. + +C’est ainsi que Stan voulut plusieurs fois quitter Sue. Ces semblants de +rupture avant que rien ne soit lié, devraient effrayer, mais la +nécessité de faire quelque chose et de continuer n’importe quoi qui est +commencé fait passer sur ces tristes signes avant-coureurs. + + * * * * * + +Sue ne discernant point par le menu les mobiles de Stan, ressentait +comme des coups les réflexions saccadées du jeune homme. + +Elle n’avait pas le temps de souffrir car, du moment que le ton +désinvolte de l’homme l’avait mise dans la situation inférieure d’une +amoureuse, elle était fort occupée. + +Il s’agissait pour elle de donner à Stan une force irrésistible. Peu +importait qu’il lui fît mal: cela prouvait encore cette force qu’elle +lui cherchait. Elle aurait le temps plus tard de souffrir, quand elle +aurait tout fait pour lui, sauf cela; quand par les soins de sa dévotion +aveugle et habile elle l’aurait aidé à déployer tous les prestiges dont +il était capable. + +La femme qui aime est industrieuse. Elle emploie à la réussite d’un +sentiment, entre autres, les qualités qui font le succès d’une affaire. +Aussitôt qu’elle a pris confiance dans un homme, avec quel art elle tire +parti de tout en lui et autour de lui pour qu’il s’accroisse et +s’accomplisse. + +Elle n’est pas éclairée, elle se trompe. Le choix qu’elle fait d’une +personne, ce qu’elle y veut remarquer au détriment du reste, fait +ricaner les hommes. Pourtant s’ils se rangent secrètement entre eux +selon une hiérarchie toujours discutée mais admise de tous, une femme +les dispose autour de soi dans un ordre différent mais cohérent, et +conforme à ses besoins. + + * * * * * + +Stan, dans ces premiers temps, donnait à sa naissante compagne le change +sur sa nature d’homme. Et peut-être n’est-il pas assez fort, assez +assuré et permanent dans sa force pour que Sue apprenne jamais que +l’instinct de domination qui est au fond de cette nature est généreux +quand il se développe tout entier. Il gardait le souci intermittent de +partager ses prérogatives avec elle. Il feignait alors de ne pas +remarquer leurs différences. Il la traitait comme un camarade qui a +connu les mêmes aventures intellectuelles. Ce qu’il était prêt à +partager avec elle, dans ces moments-là, c’était encore son orgueil: +pour en doubler la satisfaction, il tenait à ce que sa partenaire jouît +avec lui de la même puissance. + +Il répétait encore qu’elle aurait toujours le droit d’aller et venir +comme lui, de s’absenter, de voyager seule, de voir qui elle voudrait. + +Sue s’enchantait de ces perspectives si larges. + +A ces heures où ils simulaient le plus aisément une telle entente, ils +ignoraient vraiment l’un et l’autre que leur dessein était plein de +contradictions et que, du reste, ils avaient déjà une vie en commun qui +ne se faisait pas de leur consentement égal. + +Car, Stan cessait parfois de se surveiller et de chercher son plaisir +dans une modération affectée. Alors sur un ton fort haut, il reprenait +et morigénait Sue. + +Mais ils admettaient tous deux que ces rudesses étaient rendues +nécessaires par un enseignement qu’il fallait brusquer pour qu’il fût +bientôt achevé. Cependant c’était déjà le fait du prince. + +L’existence qu’un homme et une femme mènent pendant la période de +séduction est exceptionnelle et noue de dangereux malentendus. On jouit +de plusieurs des avantages de la vie en commun, mais on en évite les +épreuves. Les fiançailles font du bonheur un artifice éphémère, une +trompeuse facilité, comme le fait l’amour contrarié, l’adultère. + +Une autre cause les rapprochait encore, qui n’était pas le travail utile +de leurs âmes: ils s’étaient liés, dès le début, contre ceux qui les +avaient présentés l’un à l’autre, qui s’étaient cru dorénavant des +droits sur eux, qui prétendaient intervenir encore. Stan et Sue étaient +incommodés par cette revendication qui leur rappelait que leur +rapprochement tenait à d’autres causes que leur seule fantaisie. + +Mais quand l’un vivait moins, au point de ne plus pouvoir désirer rien +ni personne, ou s’enfiévrant, croyait à une mûe qui allait le dépouiller +de sa sensibilité et de l’attachement de ces derniers mois, enfin quand +l’un doutait de l’autre, il prêtait l’oreille à ses amis et souhaitait +qu’ils lui répétassent ce qu’il se disait à lui-même. + +Ceux-ci, en les lâchant l’un sur l’autre, n’avaient fait que céder à des +forces plus grandes que les leurs. Mais, passé ce premier geste assez +large, ces comparses étaient revenus à une activité futile. + +Si les rapports de Stan et de Sue promettaient de tourner au succès, ils +éprouvaient un malaise, car, devant une telle accumulation de forces, +ils se sentaient faibles, et le moins qu’ils fissent alors c’était de +cesser de les encourager. + +Si les affaires du jeune couple paraissaient compromises, ils +redevenaient nécessaires et se rapprochaient avec les offres de service +les plus enjouées. + +Mais bientôt ils étaient gagnés par la contagieuse tristesse. Alors +l’inexistence de celui des deux qui était leur propre ami se creusait +facilement en eux. + +Déprimés, ils ne pouvaient plus croire en quelqu’un dont tout le crédit, +croyaient-ils, dépendait d’eux seuls. Et ils étaient séduits d’autant +par l’autre qui avait le mérite de venir d’ailleurs que de la zone +maudite où ils périclitaient, eux et leur créature. De là des louanges +ou des dénigrements inattendus. + +Orgueil et confiance reprenaient peu après; ils n’avaient plus assez de +méfiance pour celui qui ne s’appuyait pas sur eux. + +Mais quand Sue et Stan se retrouvaient ensemble, ils avaient vite fait, +ressaisis l’un par l’autre, de se soustraire à ces alternatives +auxquelles ils ne se prêtaient que pour se reposer l’un de l’autre. + + * * * * * + +Revenait la peur de la solitude, de tant de déceptions qui avaient +harassé Stan, qui d’avance faisaient renâcler Sue. + +Cette peur puissante, en se contractant, faisait renaître +l’enthousiasme. Alors tout était battements de cils, allusions au +pouvoir que chacun tenait de sa destinée ou de la nature, de donner le +bonheur à l’autre. + +«Il changera, tout changera, tout sera emporté par ce mouvement qui est +en moi, qui est en lui, qui nous fond ensemble.» + +Le temps de la décision approchait. + + * * * * * + +Sue, dans les dernières semaines, avait l’impression qu’elle se +débrouillait, qu’elle commençait à savoir certaines choses, qu’elle +avait profité de l’agitation qui était depuis peu dans sa vie. + +Sue n’ignorait pas ces calculs qui sont l’exigence du bonheur. Stan +est-il quelqu’un? Fera-t-il quelque chose? + +L’amour se pèse. Il ne se maintient que si les deux plateaux de la +balance sont strictement égaux. Une liaison est un échange de services +minutieusement équilibrés. Les ingrédients les plus divers sont matière +à des trocs subtils. Celui qui semble supérieur à son partenaire, +satisfait auprès de lui un besoin sordide, qui minait sa vie et que +personne ne soupçonnait. + +Pourtant le rêve dominait toujours Sue. Quand elle se heurtait à des +faits difficiles, elle les tâtait un peu, bientôt elle baissait les +paupières pour que tout se simplifiât à nouveau. + +Elle parut hésiter mais depuis le premier jour la pente la portait vers +le mariage. Elle trouvait de bonnes raisons à se laisser aller: elle +était droite, toute d’une pièce, elle se donnait une fois pour toutes et +cela était fait. + +Elle avait vu néanmoins Stan passer plusieurs fois du blanc au noir. Le +jour où elle dit: oui, fut blanc, puis à partir du lendemain, tout fut +gris pour longtemps. + +Elle n’en était pas à l’âge où l’on peut rêver les yeux ouverts. Alors, +quand on a recueilli un trait acceptable dans un visage, on cherche avec +une patience désespérée un autre trait à quoi le raccorder. On +l’aperçoit grâce à ces éclairs que laisse passer la vie. Ainsi se +compose la figure de la beauté dont on a eu un besoin urgent, maintenant +humble, patient, satisfait des aumônes du quotidien. On a appris le +mérite de tout ce qui est, et l’on sait faire ce qu’il faut pour adorer +ces passants qu’on arrête, qui peu à peu se transfigurent et, encore +debout devant vous, sont déjà touchés par la gloire du souvenir où on +les embaumera bientôt. + +Elle interrogeait sa figure d’une façon superstitieuse et paresseuse. +Elle n’essayait pas de suivre son caractère dans les détours laborieux +de sa nécessité, mais comme on fait scruter les lignes de sa main, en +croyant puérilement par un chemin plus court devancer la vie, elle +voulait que la forme du nez de Stan fût une promesse certaine de bonheur +où elle pût se reposer. + + * * * * * + +Pour Stan, la dernière hésitation qui l’arrêta, aurait pu lui faire +pressentir ses prochaines surprises, ses futurs travaux. A force de la +regarder, de l’interroger, il eut l’impression que toutes les +indications qu’il avait aperçues s’effaçaient, que les premières pousses +qu’elle avait sorties elle les rentrait, qu’il n’avait plus devant lui +qu’une petite fille bien plus serrée qu’au premier jour. + +Il en était fort décontenancé car il était habitué à des femmes qui +avaient quelque maturité, qui savaient lui présenter un des côtés où +elles étaient développées. + +Au vrai, Sue était pleine de destins divers. Mais Stan ne les apercevait +pas, repliés, emmêlés, modestes, sournois. + +Et s’il avait découvert dès lors leur profusion, il en aurait été +effrayé. Car les hommes profitent hardiment de la plasticité des femmes; +mais l’idée crue leur en est désagréable et ils en sont choqués, les +hypocrites. + +Stan, qui n’a jamais senti une femme muer dans ses bras, s’effarera plus +tard des premières métamorphoses de Sue. + + * * * * * + +Il fut enfin paralysé par l’idée de pari, par l’idée qu’il lui fallait +jouer sa destinée. Pour son âme un peu fatiguée, qui ne pouvait fournir +que de brusques efforts, un va-tout était un excitant nécessaire, en +dépit de la facilité du divorce qui, depuis le début, retire à cette +histoire toute force aventureuse. + +Il décida brusquement d’épouser. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Nous fûmes surpris 7 + La Valise vide 47 + Le Pique-nique 125 + Anonymes 169 + + + + + ACHEVÉ D’IMPRIMER + LE 16 SEPTEMBRE 1924 + PAR F. PAILLART, A + ABBEVILLE (SOMME) + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78350 *** |
