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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78325 ***
+
+
+
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+
+ ANDRÉ LEBEY
+
+ AMENO KAMATO
+
+ (DESSINS DE G. CORVEL)
+
+
+ PARIS
+ LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie
+ 21, RUE HAUTEFEUILLE, VIe
+ MCMXXIV
+
+
+
+
+DERNIÈRES PUBLICATIONS DU MÊME AUTEUR
+
+
+ Jean de Tinan (Floury).
+ Coffrets étoilés (Renaissance du Livre).
+ Les 7 idées des 7 dîners des 7 (Renaissance du Livre).
+ Gerbes et Mosaïques (Povolovsky).
+ Blasons du plaisir (Bernouard).
+
+
+Copyright by les Éditions G. Crès et Cie, 1924.
+
+Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour
+tous pays.
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
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+
+ A
+ ADOLPHE HODÉE
+ ET A
+ LA SOCIÉTÉ
+ _LES AMIS DES JARDINS_
+ QUI VEULENT
+ RÉSURRECTIONNER
+ L’ART DE LA NATURE
+ AUTOUR DES DEMEURES
+ COMME
+ DANS LES CITÉS,
+ C’EST-A-DIRE
+ RAMENER
+ L’HARMONIE
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+MAKEMONO
+
+DANS LE GOUT DE L’ÉCOLE DE TOSA
+
+ «Qui habite ici? Je ne sais. Et, cependant, je verse des larmes
+ reconnaissantes.»
+
+ SAÏGHIO (XIIe siècle).
+
+
+En ce temps-là, sur les Iles heureuses, qui possèdent l’hégémonie du
+monde, le gouvernement des quatre mers et des dix mille pays, la tempête
+de la guerre avait tout dévasté, telle que les morts devenaient plus
+nombreux que les vivants. La fureur était si générale que les fils du
+Soleil Levant n’arrêtaient plus de se tuer. Les cadavres infectaient
+jusqu’aux montagnes; l’air même que respiraient les dieux commençait
+d’être impur. Le sol détaillait à l’infini la dévastation terrible.
+Partout les corps s’amoncelaient en monceaux ou s’allongeaient en
+longues lignes irrégulières et les incendies continuaient d’éclairer
+dans la ténèbre nocturne le tableau tragique abandonné par la lumière du
+jour; pendant ces nuits si lourdes, quelquefois exemptes de combat quand
+les fatigues accumulées avaient raison de la lutte même, seuls les
+incendies empêchaient la terre d’apparaître désertique tout en ajoutant
+à son horreur. Les champs mornes et nus, veufs de culture, se
+succédaient, monotones. Les grandes rivières n’abandonnaient plus au
+vent qui les faisait chanter les couleurs frémissantes de l’espérance.
+Essaimée la houle des blés qui balance dans ses remous, à la grande
+saison, la couleur de l’astre royal. Presque plus d’arbres. L’humanité
+se consumait ainsi d’autant plus que la nature, toute-puissante, cessait
+de s’imposer à sa pensée comme à son cœur, car l’homme existe par elle,
+vit en elle, respire en elle, à travers son étendue où il renouvelle son
+énergie mystérieuse. Les poissons ne paraient plus les eaux de leurs
+reflets d’arc-en-ciel. Le gibier des forêts, anéanti, n’ouvrait nulle
+part l’éventail en fuite de ses plumes ocellées. Et le souvenir
+cherchait en vain aux parcs quelquefois moins effacés de la mémoire
+l’époque lointaine où les roches et les herbes, les feuilles et les
+fleurs parlaient de l’invisible ou vers lui. Pourquoi les Ancêtres
+divins avaient-ils fait taire jusqu’aux moindres bouches? La plainte
+immense de toute la nature saccagée aurait, peut-être, à la longue,
+atteint les sens des hommes, affaibli leurs bras. Il n’était pas
+jusqu’aux torrents rapides qui ne fussent devenus sans murmure; ils
+coulaient une eau morte de plomb fondu, muette et lourde. Les pierres,
+comme pétrifiées, restaient sans éclat. Le cours régulier des saisons
+cessait de demeurer une espérance possible. L’harmonie occulte entre la
+vie humaine et les marées n’opérait pas. Shino-tsou-Hiko, le prince à la
+longue haleine, aux souffles lents, indéfiniment prolongés, dont la
+persistance continue, inépuisable, s’épanche sur les flots, comme à
+travers les pins, s’était emporté lui-même dans son dernier soupir. Les
+dieux du vent dont les deux piliers invisibles soutiennent l’ordre
+universel, l’auguste pilier du pays et l’auguste pilier du ciel,
+s’étaient évaporés, chacun sur sa propre colonne.
+
+De mémoire humaine ou extra-terrestre, jamais tant de flèches n’avaient
+obscurci l’atmosphère. La lutte noble du sabre avait été si constante,
+tous les guerriers y étaient devenus d’une habileté si régulière, les
+combats duraient depuis si longtemps que, pendant plusieurs jours, la
+guerre avait un peu reculé: les hommes paraissaient avoir rendu leurs
+armes inutiles par la science plus grande encore avec laquelle, de part
+et d’autre, ils savaient s’en préserver dans le moment même qu’ils les
+employaient contre l’adversaire. Les archers atteignaient à une adresse
+inconnue; ils combattaient derrière la première ligne des samouraïs dont
+les duels duraient des heures et la passion de s’entretuer était telle,
+malgré la tristesse qu’ils ressentaient en eux de temps à autre, que,
+par delà la première mêlée, les traits, au-dessus des grands guerriers
+de bronze, d’or et d’argent, casqués d’antennes, entretenaient une sorte
+de musique aérienne, menaçante et plaintive. C’était comme une voûte
+artificielle mouvante, tissant sans fin sa trame, sauf à l’instant où
+deux flèches heurtaient leurs bambous ou leurs fers; elles cassaient net
+avec un bruit sec qui semblait répondre aux coups des lames de sabre sur
+les plaques de métal des armures; mais l’infernale trame n’arrêtait pas
+son sifflement aigu dont le déroulement presque régulier reprenait
+aussitôt dans le silence, les soupirs ou les clameurs des combattants
+acharnés à leur fin. Plusieurs fois des groupes de shoguns, seuls
+survivants du massacre dont ils n’avaient pu se rendre compte tout à
+fait, combattaient encore tandis que leurs troupes, derrière eux, de
+part et d’autre, étaient déjà étendues à terre où l’épaisseur des traits
+sur les cadavres, ou autour d’eux, dressait comme une suite de fragiles
+stèles tombales inclinées sous le vent. Les deux derniers survivants
+décuplaient leur ardeur, possédés en plus par les âmes des morts
+insinuées en eux pour leur valoir une fureur nouvelle. Quand l’un avait
+achevé de tuer l’autre, blessé lui-même, sanglant, il prenait enfin
+conscience du décor, de sa victime et du malheur commun. Alors, à genoux
+près des siens, devant l’ennemi vaincu, devenu fraternel, le kodzuka
+sorti de son sabre rouge embrassé une dernière fois, seul au milieu des
+plaines de carnage d’où montait, ici et là, une dernière colère ou un
+suprême gémissement, il s’ouvrait le ventre, avec méthode, selon le rite
+ancien. Et il restait là, les entrailles sorties, le regard fixe, le
+visage immobile, affreusement crispé sur la dernière souffrance.
+
+Bientôt les aigles noirs aux grandes ailes découpées descendaient de la
+zone des neiges, suivis des corbeaux qui demeuraient à distance pour se
+partager les restes épars; ils venaient par bandes, en tournant d’abord
+à travers l’étendue, puis s’abattaient d’un coup, féroces et majestueux.
+Les uns et les autres commençaient de frapper du bec. Un effroyable cri
+montait tout à coup dans le silence vers la nue vide, car quelques-uns
+se réveillaient de leurs blessures, mais les oiseaux étaient plus
+nombreux que l’infortuné dont le cœur battait encore suffisamment pour
+qu’il sentît fouiller sa chair ou ses yeux, pas assez pour qu’il pût
+soulever les bras et se défendre. D’autres oiseaux, d’ailleurs,
+arrivaient toujours, sans fin, les vautours au long cou; les éperviers
+bruns, réguliers et fiers, qui se découpent nets sur l’azur, comme un
+sceau héraldique, mouvant et ailé; vers le soir, les chouettes lugubres.
+Bientôt il n’existait plus de vie humaine et les vastes ailes battaient
+de joie à travers les flèches dans les plumes de celles-ci.
+
+Inutilement sur quelques points de l’immense cimetière, le cerisier, roi
+des arbres à l’époque du renouveau, aux jours d’avril, étendait avec une
+piété naturelle, éclatante, ses branches colorées de neige douce et
+rose. Elles duraient moins encore, d’année en année, qu’aux temps
+propices, déjà lointains, comme abolis, de la paix bienfaisante,
+emportées par les vents sauvages, desséchées par les flammes qui
+venaient jusqu’à elles, car les incendies qui s’allumaient partout se
+propageaient des semaines entières. La nappe mouvante, éployée à la
+façon d’une mer fluide, déchaînée, sans cesse renaissante, dévorait
+tout. Il semblait ainsi que dans cet âge barbare où il n’y avait plus ni
+sépultures, ni funérailles, le feu, stimulé mystérieusement par une
+puissance secrète, ait été mandaté pour achever l’œuvre des oiseaux de
+proie en remédiant par sa purification souveraine à la besogne
+d’ensevelissement que ne pouvaient accomplir les vivants dont le seul
+destin était désormais de se détruire. Ceux qui ne se battaient pas,
+trop vieux, étaient depuis longtemps morts de faim. Les enfants en bas
+âge avaient suivi les femmes, les autres les armées, mais les femmes
+avaient accompagné les clans et étaient mortes peu à peu, soit de
+fatigue, soit dans les sacs des villes et des camps, soit même de la
+main de leurs maris, de leurs amants ou de leurs frères, qui avaient
+égorgé jusqu’à leurs enfants quand ils y étaient contraints par la
+certitude de ne pas les sauver. L’assiégeant entrait presque toujours
+dans une cité morte au milieu des cendres. Tout était de deuil ou de feu
+dans l’Empire d’Amatérasu. Les lacs étalaient des eaux troubles,
+souillées, corrompues, et dans les golfes des côtes désertes, au long
+des caps effilés sur la mer, l’écume des vagues, elle-même ensanglantée,
+rejetait et reprenait tour à tour les cadavres. Du haut du ciel, les
+flots, le long des îles jadis parées et riantes parce que les hommes
+n’avaient pas déserté le Shinntô, qui est la Voie des Dieux,
+paraissaient répéter, mais mouvantes, les vagues des morts que les
+oiseaux et les flammes n’avaient pas encore dévorés sur la terre.
+
+Sur cette tristesse générale, le Fugi-No-Yama lui-même, sommet du globe
+terrestre, voilait souvent sa cime étincelante, sacrée. Le prodigieux
+lotus aux huit pétales sans tache avait cessé de s’épanouir. Des treize
+provinces de l’Empire dont il était la parure, la joie, le symbole et la
+protection, il survenait de longs jours où nul ne le distinguait plus.
+Personne, dans la nécessité de la lutte quotidienne, sauf à de rares
+instants, n’invoquait sa force tutélaire. Les milliers et les milliers
+de pèlerins d’autrefois ne se dirigeaient plus vers lui pour y porter
+une fois l’an, selon l’usage, leurs prières rythmées. Le mont divin se
+vengeait ainsi d’avoir cessé d’être le lieu central de l’union parfaite
+où toutes les croyances de toutes les confessions se conciliaient à son
+abri vers le même culte de l’astre solaire et de la patrie, car il n’est
+en réalité qu’un seul culte à travers le monde sous les apparences
+diverses ou les noms opposés, en dépit de leurs hostilités mêmes, et
+suivant le vers fameux du poème révélé en songe à l’empereur Séiwa, les
+Dieux siègent dans le cœur de l’homme. La déesse du Feu, qui fait éclore
+les fleurs, s’était envolée de ses mystères et les fervents qui se
+prosternaient devant Ko-no-hana-saku-yia-himé, disséminés au hasard ou
+tués aussi, ne pouvaient célébrer la dynastie des Maîtres suprêmes. Le
+Fugi, pointu sur les dix cercles qui mènent à son sommet, n’était plus
+le lotus unique, la fleur excellente, close sur son cœur ou l’ouvrant
+sur le monde, dont les huit pétales correspondent aux huit vertus
+dispensatrices de la sérénité profonde, et il se dressait, nu, vers le
+ciel muet comme pour implorer, malgré tout, le mystère insondable de
+l’espace, autel de la Nature, sans prêtres, bientôt sans peuple. Seul
+l’orage se faisait entendre en plusieurs nuits pesantes autour de sa
+majesté; la foudre qui diminuait le scintillement des étoiles
+l’entourait alors d’un halo d’éclairs qui rendait la neige irréelle et
+spectrale.
+
+Szannôo, Dieu du Mal, roi de la terre et des cieux, régnait sur le
+globe. Il s’en étonnait lui-même quand il se plaisait à réfléchir, mais
+comme son orgueil était caressé par l’étendue de sa domination, il
+oubliait ce qui lui permettait de l’imposer. S’il avançait plus loin du
+côté de son cœur, il se disait qu’il n’était pour rien dans l’aventure
+et que la puissance à lui conférée découlait des hommes, car les dieux
+ne vivent que dans la mesure où ceux-ci les créent; leur existence, leur
+mort ou leur résurrection dépendent de leurs caprices. Plus il
+réfléchissait, plus il se sentait fort, plus il trouvait aussi dans
+cette énergie souveraine de quoi humilier les siens qui l’avaient
+toujours relégué, bafoué ou meurtri, vaincu, en tous cas; il y goûtait
+la subtilité d’une revanche dont il n’était pas responsable, la joie de
+la vengeance que les humains, justement, assurent le plaisir des dieux.
+Farouche, porté à ne pas croire durable tout ce qui dépendait de la
+lumière, il se demandait en dernier lieu si cette ascension rapide
+n’était pas dans l’ordre du Destin qui domine tous les Olympes. Les
+temps étaient venus, un nouvel âge commençait, décrété par une loi
+supérieure. Il ne passait plus que lui dans les nuées et il ne redoutait
+que sa sœur Amatérasu, reine du jour, qu’il s’inquiétait seulement de ne
+rencontrer jamais. A la longue, par crainte d’une catastrophe, il se mit
+à sa recherche. Mais le chasseur sombre escaladait en vain les pics du
+ciel, fouillait sans résultat les profondeurs de la terre; invisible, la
+Déesse n’était nulle part où il pût atteindre, à moins qu’elle ne lui
+échappât. Il se consolait devant le cours régulier des aubes et des
+crépuscules, et, bien qu’il eût maudit la clarté dès sa naissance, il se
+réconciliait avec elle, maintenant qu’il s’en croyait le dominateur,
+jusqu’à la reconnaître nécessaire.
+
+Un matin, elle cessa de pâlir la nuit. Il attendit longtemps, attendit
+encore, mais la nuit restait bien semblable, sauf que la lune en avait
+disparu, ce qui la rendait plus sombre. Les étoiles, pâles, demeuraient
+découpées, brillantes et froides. Puis elles cessèrent en grand nombre.
+Il frissonna: Amatérasu aussi serait-elle morte?... Il se demanda, des
+nuits et des nuits, ce qui avait pu se passer; pourtant, comme il
+restait encore des soldats et que la guerre continuait, il étendit les
+bras vers les derniers astres qui commençaient de s’effacer, pour les
+prendre à témoin de sa maîtrise. Puis, arrivé au bout du monde, là où
+une stèle usée atteste encore, d’après la légende, que fut inhumée la
+première femme, il s’assit lentement. Transporté d’allégresse, saisi
+d’une joie terrible et frénétique, acharné sur soi, certain d’être
+devenu le chef unique et de pouvoir tout régler à son gré, entraîné à
+penser qu’il saurait enfanter seul une race d’êtres nouveaux, maudits
+comme lui, destinés à des luttes plus gigantesques encore qui
+perpétueraient son règne, énorme, immense, étendu jusqu’aux voûtes du
+ciel, couvrant le globe, qu’il serrait ensuite de ses ailes membraneuses
+et velues, il féconda les terres et les eaux de sa joie solitaire, dans
+la possession et l’amour de lui-même.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+Les Dieux n’étaient pas moins inquiets. Retirés au plus haut de la nue,
+ils voyaient avec une terreur étrange, qui ne les avait jamais
+effleurés, la nuit conserver l’espace. Ils ne comprenaient pas. Leur
+orgueil souffrait moins que leur immortalité et ils en voulaient à la
+sœur autant qu’au frère: ainsi, désormais, au lieu de dépendre des deux,
+ils n’obéissaient qu’à lui, mais ils n’oubliaient pas que c’était par sa
+faute à elle et, comme depuis des siècles ils ne savaient plus rien du
+chasseur noir qu’à force de rabaisser ils ne fréquentaient, ni ne
+voyaient, c’est contre Amatérasu que grandissait leur rancune; elle
+s’augmentait de toutes les imprécations accumulées contre elle. Du plus
+loin qu’ils remontaient le long de Shinntô, rien de semblable n’avait pu
+se laisser prévoir et eux aussi, réduits à merci, se demandaient si la
+Voie divine n’allait pas se clore. Ils n’entendaient plus rien, ni à
+leur propre nature, ni à leur peuple, dont la morale naturelle, qui naît
+spontanément du cœur, paraissait éteinte, car les hommes des temps
+anciens, dont l’âme était pleine de droiture, n’avaient pas besoin de
+règles. Les Immortels, pour la première fois, envisageaient
+l’éventualité de la Mort. Un vent glacé soufflait sur leur détresse. Il
+est dit, dans les Hautes Écritures, que les Dieux sont des miroirs et
+que la Divinité seule reflète clairement la Nature.
+
+La religion cessait d’être puisque le lien entre eux et les hommes était
+brisé. Ils le constataient avec d’autant plus d’angoisse que le deuil
+universel leur prouvait leur destin; il en devenait le présage. Comme
+ils pleuraient, maintenant, l’âge d’azur où ils avaient fait parler les
+rochers, les arbres, les plantes, les moindres herbes! Ils auraient
+voulu retrouver la parole perdue afin de la leur rendre, mais ils s’y
+efforçaient en vain, assurés au moment même qu’ils le tentaient que tout
+était inutile. Ils appelaient, sans obtenir de réponse, les divinités
+secondaires, celles qui brillent comme des lucioles et celles qui
+bourdonnent comme des mouches. Fatale époque où, par leur faute
+réciproque, le ciel et la terre furent séparés! Les Kamis intermédiaires
+n’accomplissaient plus leur office de messagers, épuisés, sans doute,
+comme ils allaient l’être eux-mêmes.
+
+Une fois, néanmoins, de la plaine des hauts cieux où ils étaient
+retirés, ils entendirent s’accroître une plainte immense. Elle monta
+d’abord comme d’une seule voix, puis, au fur et à mesure qu’elle se
+rapprochait, tout en gardant unis les ensembles divers de son
+gémissement, elle laissait mieux percevoir que celui-ci était
+innombrable. Et c’était le soupir des huit cents myriades de dieux qui
+pullulaient, en venant demander les raisons de la mort du monde.
+
+Les yeux humides de larmes, les visages tirés par la lassitude, ils
+arrivèrent.
+
+Ils se réunirent tous en une assemblée formidable au lit desséché de la
+Rivière du Ciel et, quand ils se tinrent là, essaim momentanément
+immobile, silencieux, le Kami de l’Espérance, incliné vers
+Omoï-Kané-no-Kami, l’Assembleur de pensées, le supplia de trouver un
+plan pour forcer la déesse de la lumière à réapparaître.
+
+Accablés, ils reprenaient courage par le désir de l’action dont leur
+discussion même, qui fut prolongée, leur valait déjà, en partie, la
+promesse. Le calme au milieu duquel les uns et les autres, à leur tour,
+régulièrement, prenaient la parole, augmentait peu à peu leur attente.
+Car l’Assembleur de pensées, vieillard vénérable à la tête d’argent, aux
+lignes fortes, douces et restées jeunes, leur avait demandé d’abord de
+lui faire connaître les intentions qui animaient le concile auguste. Ils
+se tenaient à leur place, selon le rang hiérarchique, lumineux dans la
+nuit pâle, sous les couleurs de leurs costumes et de leurs insignes. Si
+les hommes avaient pu pressentir d’en bas tant de grandeur, les armes
+leur seraient tombées des mains, ils auraient échangé à leur tour le
+baiser fraternel, mais, jusqu’à ce qu’ils aient pu s’égaler à leurs
+maîtres, le Destin cruel exige qu’ils persévèrent à se déchirer.
+
+Les uns voulaient qu’Amatérasu fût sommée de réapparaître, persuadés,
+assuraient-ils, qu’elle céderait devant l’unanimité divine; ils
+ajoutaient qu’en cas de résistance, du moment qu’ils possédaient la
+force et qu’ils étaient sûrs du succès de la contrainte, il ne
+subsistait aucune considération de nature à empêcher le recours immédiat
+et brutal, au besoin, à celle-ci. Les autres avançaient que des prières
+pourraient suffire; le cœur de la Déesse ne résisterait pas à la
+supplique générale de tous ceux qui soutiennent le monde avec elle,
+au-dessus du Malheur et de la seule Matière. Les Dieux les plus anciens
+ne partageaient aucune des deux certitudes qui venaient du scepticisme
+ou de l’optimisme; ils n’étaient sûrs que d’une chose, pour leur part,
+le résultat à obtenir, la nécessité de vaincre; aussi tout devait-il y
+être subordonné. Une fois là, ils avouaient leur impuissance; des
+différents moyens examinés aucun ne leur donnait satisfaction, et le
+stratagème qu’ils auraient voulu découvrir ne leur venait pas; la ruse,
+en effet, leur paraissait le procédé le meilleur vis-à-vis d’une femme
+qu’il fallait faire céder contre sa volonté. Mais Amatérasu était
+au-dessus de la Faiblesse, de l’Amour, du Plaisir et de la Surprise;
+véritablement reine, réellement impériale, elle déjouait les trames du
+Hasard et du Destin, les calculs de l’intelligence, les pièges des sens
+ou du cœur; la volonté la plus subtile se brisait, dissoute d’avance,
+aux pieds de son trône, diamant dur et clair, lucide et intangible, fait
+de la possession complète de soi.
+
+Devant l’exposé implacable,--implacable comme elle,--il paraissait que
+le découragement gagnait à nouveau l’assemblée, jusqu’alors contenue.
+Des plaintes recommençaient, isolées, puis se rejoignant et se
+répondant, comme si la lamentation, reprise à la façon d’un hymne,
+pouvait seule, dans l’angoisse universelle, délivrer de la malédiction,
+éperdue, qui s’appesantissait jusque sur eux. Mais le répit était court.
+Le silence retombait jusqu’au fond de leur être, plus lourd que toutes
+les pierres de tous les sépulcres d’autrefois. Rares étaient ceux qui
+levaient encore leurs regards sur Omoï-Kané-no-Kami, tant il donnait
+l’impression qu’il estimait superflu de répondre ou de parler. Pourtant,
+lorsqu’ils eurent tous épuisé, jusqu’à la limite de leurs forces ou de
+leur fatigue, les désespoirs comme les espoirs de leurs sentiments,
+l’Assembleur de Pensées se leva.
+
+Il éleva aussi ses mains, en les rejoignant de manière que les médius
+dressés, en se touchant par le bout, représentent l’auréole flamboyante,
+puis les index, levés et appuyés contre la face dorsale des médius,
+l’activation de la flamme. Longtemps silencieux dans cette attitude, il
+figurait, immobile, le reliquaire allongé de son intelligence et de
+soi-même. Ses lèvres remuaient à peine, sans bruit, pour une prière
+muette; ses yeux, tournés vers le visible ou vers l’invisible,
+s’ouvraient et se fermaient tour à tour, et le battement des longs cils
+recourbés paraissait prendre possession de l’inconnu.
+
+Enfin, il parla.
+
+Il fallait d’abord joindre la Déesse.
+
+Il y avait toute chance qu’elle se fût cachée dans son domaine habituel.
+Les dieux l’y cerneraient de toute part et ils délibéreraient mieux
+là-bas, inspirés par l’endroit même. Le plus urgent, afin qu’elle ne
+s’en échappât point, était d’y partir. Il avait, d’ailleurs, son plan et
+son idée. Sûr de la réussite, il ne demandait que de la confiance afin
+d’en mettre l’essentiel à exécution sans perdre une minute.
+
+Et il dit avec une conviction singulière:
+
+--La Reine des Cieux ne peut vivre concentrée sur son propre rayonnement
+sans se détruire elle-même. Que la patience soit notre vertu principale,
+constante, la certitude notre bâton de pèlerin. Dans la caverne qui la
+cache, le feu dont elle est faite entamera peu à peu les rochers; ou
+bien il les dissoudra pour s’en évader, ou bien, dévorée par sa propre
+flamme, Amatérasu, afin de ne pas mourir en tissant le linceul de son
+bûcher, sera contrainte de laisser filtrer, fût-ce par une fissure
+minuscule, le plus mince de ses rayons. A la minute même où celui-ci
+passera, nous commencerons d’être victorieux.
+
+Et il ajouta:
+
+--Au surplus, j’ai mieux encore afin d’achever notre conquête.
+
+En lui-même, cependant, il ne pensait qu’à moitié ce qu’il avait dit,
+mais il savait que pour faire agir les dieux aussi bien que les hommes,
+il est nécessaire de procéder par des affirmations formelles. Il
+n’ignorait pas davantage que le fait d’entreprendre une action en
+engendre une autre et que celles-ci, à leur tour, suscitent de nouvelles
+pensées parmi lesquelles se rencontre la plus juste et la meilleure.
+L’essentiel n’est-il pas de tromper le malheur, une fois sa méditation
+épuisée, en l’arrachant à son obstination?
+
+Puis, pour les distraire, en même temps qu’afin de les égaler à leur
+tâche, il leur rappela la première querelle de la déesse avec Szannôo.
+
+Amatérasu tient le plus haut rang dans l’histoire sacrée. Elle a reçu
+l’investiture éclatante. Élevée à la monarchie céleste, elle fit
+rayonner dans la lumière les beautés d’un caractère divin. Quand le Mâle
+impétueux s’élança vers les cîmes, il bouleversa toute la nature et,
+bien qu’il eût annoncé sa visite, son auguste sœur se méfia de ses
+intentions. Elle dit même tout haut dans la chambre sacrée, aux murs
+chargés de plus de couleurs que les ailes de tous les papillons de
+l’univers, tandis que ses femmes innombrables tissaient ses vêtements
+plus nombreux et plus colorés encore: «La raison, qui mène mon frère ici
+ne part sûrement pas d’un bon cœur... Il veut me voler mon territoire.»
+Elle avait alors dénoué sa chevelure lourde afin de la tordre d’augustes
+nœuds; et à la fois dans l’auguste nœud gauche et dans l’auguste nœud
+droit, comme aussi dans le reste de son auguste coiffure et pareillement
+à son auguste bras gauche et à son auguste bras droit, elle avait
+enroulé un auguste cordon complet de joyaux courbés long de huit pieds,
+de cinq cents joyaux. Elle avait posé en écharpe sur son dos un carquois
+d’un millier de flèches, mis un gantelet fort et résonnant, et,
+saisissant son arc à la corde dorée, l’avait fiché de telle sorte que le
+sommet de l’arc trembla. Enfin elle avait enfoncé ses pieds dans le sol
+dur jusqu’à la hauteur de ses belles cuisses, faisant voler la terre
+comme de la neige, et elle s’était tenue plus vaillante qu’un homme
+puissant...
+
+Il contait encore...
+
+Il contait toujours...
+
+Il termina en annonçant la victoire.
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+Les Dieux se levèrent tous ensemble. Soulevés par une foi inusitée, ils
+l’acclamèrent. Les bras étendus vers leur propre désir, ils paraissaient
+diaphanes; lumineuses, leurs couleurs, pailletées d’une poussière
+d’astres, les inspiraient aussi comme si d’innombrables âmes chatoyantes
+pavoisaient la leur; et il leur apparaissait que c’était la lumière
+divine elle-même qu’ils retrouvaient en eux. «Au commencement étaient le
+Verbe et l’Action», et il semblait encore que toutes ces clartés
+colorées rendaient la nuit moins sombre. Transportés, ravis, en marche
+vers un nouveau destin, ils étaient comme une armée de lucioles
+gigantesques qui remplaçaient au lit desséché de la grande rivière
+céleste les aubes obscures par un fleuve de transparence immatérielle.
+
+Ils reprenaient la trame interrompue. Ils revivaient avec l’histoire
+sans plus s’y durcir, ni s’en séparer. Inexpugnables, à l’abri de
+l’erreur, redevenus les fils de l’espace autrefois solaire, ils
+redevenaient la vie du thème immense et n’était-il pas vain que celui-ci
+en leurs personnes fût travaillé d’une sorte d’inquiétude perpétuelle?
+Elle les menait au salut. Ils redescendaient vers les îles de la
+perfection, sur cette terre japonaise où ils avaient vécu si près de ses
+fils, autour d’eux. Ils reverraient au cœur du Yamato, dans la patrie de
+la patrie, les longues pentes boisées du Kô-ya-san, où la nature,
+spiritualisée, est devenue religieuse dans ses moindres détails.
+Quelques-uns se promettaient de s’y fixer afin d’y accueillir, à la fin
+des siècles, les derniers sages, exilés, qu’ils mèneraient à leur tour
+vers la libération.
+
+Leur pensée, onctueuse comme de l’huile, les ramenait aux paysages
+désertés qu’aiment les hommes vertueux parce que les rochers, les arbres
+et les saisons s’y amusent, s’y balancent et s’y suivent comme des
+enfants. La montagne y est une chose puissante; sa forme haute,
+escarpée, comme un homme à l’aise, parée comme une cuirasse de mikado,
+se dresse avec grandeur, en contemplant tranquillement tout ce qui est
+plus bas qu’elle; ou bien elle se renverse en dressant un front nu qui
+ne voit plus que l’azur. L’eau est une chose qui vit, profonde ou unie,
+mouvementée ou pleine comme la chair, ou rapide et violente à la façon
+de la flèche; les gazons, les fleurs, les saules la regardent avec un
+éclat joyeux ou, penchés, alanguis, en préparant des larmes, et plus
+d’un saule meurt par amour, de s’être trop penché sur elle.
+
+Les Dieux regrettaient la terre. Ils y revoyaient les soirs pleins de
+pourpre triomphale où, à côté des poètes qui ne se doutaient pas de leur
+présence, ils comparaient les poèmes à une peinture musicale sans forme
+virile, où à côté des peintres, ils voyaient dans leurs peintures une
+poésie qui avait pris forme. Et les peintres et les poètes, sans savoir
+pourquoi, faisaient silence pour laisser monter vers eux, comme un
+rappel, la vie cachée des choses. Ils savaient, mieux que les autres,
+que la nature n’est pas un plan distinct, séparé de leur activité. Aucun
+décor n’y reste insensible et par l’âme ils prenaient contact avec
+l’essence de tout. L’âme des paysages se mêlait à leur âme et la faisait
+chanter.
+
+Tandis qu’ils rêvaient, Omoï-Kané-no-Kami siffla les oiseaux aux longs
+chants de la nuit éternelle et les fit chanter. Il prit les deux rochers
+de la rivière déserte et le fer des montagnes de métal. Il appela le
+forgeron Ama-tsou-Mara, qui fut chargé de fabriquer la lance du soleil.
+Il fit venir Ishikoridomé, qu’il pria de façonner un miroir bien poli et
+Tamanoya auquel il demanda un cordon complet de joyaux courbés, au
+nombre de cinq cents: magatamos, cornalines, chalcédoines, chrysoprases,
+améthystes, toutes en forme de virgules. A Ameno-Koyané, ainsi qu’à
+Fonto-Tama, il ordonna de faire tirer l’omoplate d’un des daims sacrés
+du mont Kagou ainsi que d’y prendre de l’écorce de cerisier sauvage afin
+de procéder à la divination véritable et complète, en arrachant par ses
+racines un sakaki de cinq cents branches, arbre saint du Shinntô. Tous
+réunis autour de l’arbre vénérable accrocheraient aux branches
+supérieures le cordon de joyaux, long de huit pieds, aux branches
+moyennes le grand miroir, aux branches basses les offrandes
+blanches et les offrandes bleues, également purificatrices et
+pacificatrices; Ameno-Koyané réciterait avec dévotion le grand rituel;
+Ameno-Tadji-Karaono se tiendrait caché; en dernier lieu Ameno-Uzumé se
+mettant en écharpe le céleste lycopode du mont Kagou, faisant du fusain
+céleste du même mont sa coiffure, des feuilles de bambou de la même
+montagne à ses mains, en bouquet, danserait sur une planche sonore près
+de l’endroit où se cachait Amatérasu. Elle danserait même sans mesure,
+animée par l’esprit divin, éperdue jusqu’où, dans son délire, il
+entendrait conduire ou même égarer ses mouvements et ses gestes. Et les
+Dieux se tiendraient autour d’elle afin de l’exhorter et de
+l’accompagner de toutes manières.
+
+Ils partirent aussitôt à la recherche du soleil.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+Pleurant sur la grande race qui savait seule douer de vie la matière,
+Amatérasu, de plus en plus esseulée, au fur et à mesure que la guerre
+épuisait tout, errait, lamentable. La terre élue, dont elle était la
+protectrice, semblait la repousser de toute sa désolation et elle
+passait au-dessus d’elle en glissant dans l’air qui accumulait les
+heures sous ses pieds, comme pour la dérober à sa douleur, mais, attirée
+invinciblement, elle revenait sur elle dans le désir d’y rencontrer
+quand même un dernier refuge, bien que rien n’y fût épargné et que sa
+dévastation s’étendît sans autres limites que ses rivages. Il ne restait
+plus de temple et dans l’unique, dont toutes les ruines n’avaient pas
+été détruites, elle arriva pour y voir sa propre statue, laquée d’or au
+rayonnement de son auréole, lutter à la base contre les flammes qui
+dévoraient le trône de lotus, noir d’encens immémorial, où posaient ses
+pieds jusqu’alors immaculés. Amatérasu demeura là devant son effigie
+comme si elle contemplait son propre bûcher. Elle ne bougeait pas tant
+il lui apparaissait inutile de retarder sa destruction fatale; de plus
+en plus immobile, elle laissait son âme rejoindre l’œuvre antique,
+possédée du vœu de mourir à son tour; elle ne se ressaisit qu’à
+l’instant où elle ressentait qu’elle devenait, en quelque sorte, la
+statue elle-même, vaincue par le feu, colonne lumineuse et pétillante
+sous la voûte du temple qui commençait de craquer et de brûler
+doucement. Elle passa ses mains sur son visage en serrant ses tempes
+pour y retrouver le battement de ses veines et reprit sa course, plus
+douloureuse encore. Morts tous les paysages, morte la beauté de la terre
+parée où l’homme, modeste et fort, était demeuré à sa place dans le
+système du monde, dominé jusqu’en sa volonté par l’immanence des
+principes qui animent l’univers, subtil à croire celui-ci formé des
+images transitoires qui lui révèlent les forces éternelles. Comment tant
+de familiarité avec les choses dont il dépassait la forme en apparence
+inerte afin d’en surprendre la vie cachée avait-elle pu l’amener à se
+soumettre si totalement à la guerre? Pourquoi tant de spiritualité, si
+déterminée jadis vers les simplifications audacieuses qui ne laissent
+plus subsister de la forme que l’Esprit, l’avait-il laissé vaincre par
+le Mal?
+
+Pourtant la suprématie des fils du chrysanthème demeurait certaine, par
+le cœur, par l’intelligence, et leur développement lent, pareil à celui
+des grands peuples et des grands maîtres, l’avait démontré, comme tant
+d’autres magnificences. Eux seuls, dans le vaste monde, à l’inverse des
+autres peuples, ne possédaient pas la faculté qui permet de croire à ce
+qu’on sait n’être pas vrai. Ne leur avait-il pas été accordé le don de
+maîtriser l’univers, aussi loin que la limite où le ciel se dresse comme
+une muraille, aussi loin que les bornes où les nuages bleus reposent
+aplatis, aussi loin que les confins où les nuages blancs gisent, au
+loin, abaissés, aussi loin sur la plaine bleue de la mer que la limite
+où atteignent des proues des vaisseaux sans laisser sécher leurs gaffes,
+ni leurs rames, enfin sur les routes que les hommes suivent sur la terre
+aussi loin que la limite où parviennent les sabots des chevaux foulant
+des roches inégales et les racines des arbres.
+
+Haute dans sa robe d’or, Amatérasu, de toute la volonté de ses mains
+longues à la manière des lianes, tendues en cette minute comme les fines
+aiguilles de pin, jetait la malédiction suprême vers son frère exécré.
+Pourtant elle aussi se sentait impuissante au moment même qu’elle
+appelait contre lui les puissances éparses des divinités inférieures;
+une barrière infranchissable l’isolait sur elle-même, en la séparant des
+choses. Les forces de la Nature, reléguées ou perdues, ne montaient plus
+vers ses paumes ouvertes sur le désert; la réalité formidable qui se
+dissimule derrière les montagnes caressées par les nuages, les cascades
+ruisselantes, l’orgueil des rochers, les volutes des brouillards, l’eau
+lente ou vive des fleuves et l’éventail des arbres qui chante dans le
+vent avec les vagues de la mer, qui découpe les astres et les entretient
+dans leur permanence, reculait aussi derrière les choses disparues dont
+elles étaient le signe. Tout était fané, effeuillé, comme l’art des
+fleurs, symboles des divers éléments, dont le poème d’aucun bouquet ne
+disposait plus nulle part les gammes éclatantes. Évanoui
+l’indéfinissable sentiment des décors champêtres qui parlent au cœur
+tout bas, mais si loin en lui-même, sans qu’il soit possible de
+l’exprimer par des mots.
+
+A travers les trois grandes îles et les petites, elle ne trouva que
+trois jardins à peu près intacts. L’un disait la Rectitude, l’autre la
+Douceur amoureuse et le troisième, qui continuait le second, la
+Tristesse. Amatérasu demeura longtemps dans celui-ci comme s’il fût,
+désormais, son dernier sanctuaire. Il était enveloppé de pins sombres
+que défendaient de longs ifs noirs, et les ifs ténébreux entouraient une
+lanterne de pierre qui, dans l’obscurité du soir, laissait filtrer sur
+le site silencieux une lumière pâle, mystérieuse. Il avait une quinzaine
+de mètres carrés: rien n’y était régulier; son jardinier-poète savait
+trop, par expérience, avec quel imprévu la douleur enveloppe l’âme;
+néanmoins, une sérénité bienfaisante tombait de sa beauté mélancolique
+et ses vallonnements aux pentes douces offraient comme autant d’abris.
+
+Le second portait en offrande au ciel la petite pagode qui s’ouvrait au
+bord de son lac à moitié couvert de nymphées et, dans les camélias qui
+l’entouraient, la pagode, comme les fleurs, ouvrait le cœur, en lui
+donnant envie de s’y reposer. Tout n’était artificiel que pour capter
+mieux la nature en la mettant en valeur et en la dépassant; de fait,
+plus spontanée en apparence que nulle part, arrivée au maximum de sa
+signification, elle s’offrait dans toute sa joie tranquille comme vers
+une autre jouissance plus étonnante encore dont la plénitude la dominait
+tout en se manifestant déjà en elle avec une persuasion irrésistible, et
+cette violence faite d’une ardente langueur de vivre, ainsi sauvée au
+milieu de la dévastation universelle, était extraordinaire; elle
+persuadait que le plaisir de la volupté doit venir à bout de tout. Il
+n’était rien dans l’agencement des arbres, des corbeilles et des fleurs,
+dans la recherche des contrastes de la forme, de la ligne et de la
+couleur qui n’environnât la déesse, au point de la rendre à nouveau
+amoureuse de la vie, et par-dessus les iris foncés au violet magnifique
+qui bordaient la dernière porte, les érables, distribués de manière que
+les rayons du soleil couchant viennent en les frappant rehausser les
+riches tons de pourpre de leurs feuilles, avaient l’air, sous le vent,
+de lui dire doucement adieu avec de longs gestes, de longues mains
+végétales, quand elle gagna le jardin de la Rectitude.
+
+Il était presque tout en pierres amenées de très loin, dont les plus
+remarquables, alignées au long d’une allée droite, menaient à l’une
+d’elles, toute droite elle aussi, plantée debout, nue et fixée du côté
+de l’orient. Une perspective infinie fuyait derrière, à travers la
+campagne ouverte, si loin que rien n’y arrêtait la vue jusqu’à l’horizon
+du ciel, et tout s’harmonisait tellement avec le décor que l’âme même du
+soleil levant paraissait s’être réfugiée là. Elle palpitait, jaune
+impalpable, poussière dorée, autour de l’aiguille de pierre qui marquait
+l’heure au sable roux des douze allées au centre desquelles elle
+rayonnait de lumière et d’ombre. Amatérasu, droite contre elle, ajoutait
+encore à cette irradiation et son éclat colorait la blancheur des
+chrysanthèmes répandus alentour, dans les massifs, à profusion.
+
+Au loin, du fond du lointain, la clameur atroce de la bataille arrivait
+par bouffées, à intervalles. La fille du feu la trouvait plus odieuse
+encore après sa halte dans les trois jardins. A quoi bon vivre pour voir
+souffrir et mourir tous ceux qui sont la vie, dans l’impuissance
+d’empêcher la disparition progressive des êtres qui la perpétuent? Rien
+ne mordait sur leur fureur homicide. Elle savait qu’elle n’avait à
+celle-ci aucune responsabilité; pourtant, elle se cherchait des raisons
+contraires: faute d’en découvrir, elle songea tout à coup qu’elle
+favorisait quand même le déchaînement du meurtre par la lumière du jour.
+Bientôt, elle se persuada qu’elle était maudite également puisque les
+fils de la Terre ne la méritaient plus et que la seule arme qui lui
+restât contre Szannôo était de la supprimer. Elle n’avait plus le droit
+d’éclairer le monde puisqu’elle aidait ainsi, sans le vouloir, au
+meurtre, et que les hommes se vouaient à la Nuit. Il ne lui restait qu’à
+disparaître.
+
+Vite décidée, n’envisageant aucune autre solution plus favorable à la
+cessation du massacre, elle atteignit d’un seul vol rapide la plus haute
+montagne céleste, s’y enferma dans la grotte dont elle seule connaissait
+la profondeur, puis, comme sa clarté filtrait encore en laissant à
+travers l’espace une lumière diffuse, elle roula une roche énorme qui
+boucha toute l’ouverture.
+
+Et elle s’endormit.
+
+Des nuits et des nuits, puisqu’il n’y avait plus de jours, elle dormit
+de la sorte. Elle ne s’éveilla qu’après avoir été, des nuits et des
+nuits également, arrachée à sa lourde torpeur, d’abord par un vacarme
+infernal, ensuite par un bruit singulier, inconnu.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+Les Dieux, à la suite d’un voyage aux pérégrinations contradictoires,
+avaient découvert le refuge de la Déesse et planté l’Arbre vénérable de
+la Science du Bien et du Mal devant la roche énorme qui murait la grotte
+divine. Et des nuits et des nuits, après avoir tenu conseil sans
+parvenir à se mettre d’accord, ils s’étaient prosternés à tour de rôle
+en suppliant Amatérasu de réapparaître. Chacun avait non seulement
+récité les litanies différentes que leur adressaient, autrefois, leurs
+propres fidèles, mais y avaient encore ajouté des accents étranges,
+nouveaux, suggérés par leur détresse. Vainement. L’Assembleur de Pensées
+lui-même, dont ils avaient refusé le plan une fois qu’arrivés, ils
+s’étaient trouvés en mesure d’en faire l’essai, ne savait plus quel
+conseil leur proposer. La tête vide, comme les autres, il s’abandonnait
+aux heures funèbres en suivant les lamentations qui montaient de
+l’assemblée auguste. Vainement. Tous se ruèrent plusieurs fois pour
+arracher le bloc ou le pousser plus loin dans la caverne, saisis, à la
+fois, par la volonté de délivrer Amatérasu d’elle-même ou de la tuer;
+ils s’essayèrent aussi à tailler la pierre brute. Vainement. Ils
+n’avaient même plus de désirs et se couchaient, résignés, dans l’attente
+de la Mort.
+
+Le sommeil, à la fois pesant et fiévreux qui les possédait de plus en
+plus, les anéantissait si lourdement qu’une nuit ils se soulevèrent avec
+un immense effort et se mirent à hurler. Au fur et à mesure qu’ils
+criaient davantage, ils consentaient moins à mourir. Et c’était une
+sorte de mélopée vengeresse à la rumeur inouïe. A la fin, leurs
+vociférations étaient si chargées de colère douloureuse, exaspérée,
+qu’Omoï-Kané-no-Kami craignit qu’ils ne finissent par faire comme les
+hommes maintenant à bout, presque tous morts sur la terre ravagée, en
+remplaçant leur guerre par celle des Dieux. Il résolut d’exécuter ses
+projets. Il cacha Ameno-Tadji-Karaono et ordonna à Ameno-Koyané de
+réciter le grand Rituel.
+
+Ameno-Koyané le déroula et, tandis que se répandait une odeur d’encens
+macéré, il fit les différents gestes de l’officiant qui purifient les
+yeux, puis entraînent à la méditation pénétrante des Sept Roues
+extérieures, la Roue du Feu, la Roue du Vide, la Roue de l’Air, la Roue
+tournante de la Loi, la Roue de la Terre, la Roue de l’Eau, enfin la
+Roue de la Métamorphose; puis il dessina toujours de ses bras levés,
+après avoir répété le signe de la Flamme, qui est triangulaire, le sceau
+du Sabre de la Grande Intelligence.
+
+Après une dernière élévation, que nul n’a le droit de définir, il entama
+la vraie Parole, pénétrée, comme d’une essence immémoriale, de tous les
+rites anciens, et qui s’ouvre par une phrase mémorable: «Au temps où
+commencèrent le Ciel et la Terre, les Divinités se formèrent dans la
+plaine des Hauts-Cieux...»
+
+Il continuait:
+
+«Lorsque la terre, jeune, pareille à de l’huile flottante, se mouvait
+ainsi qu’une méduse...»
+
+Mais les paroles primitives, à partir d’ici, ne peuvent être répétées,
+car elles s’échapperaient du texte saint, dites par des lèvres profanes,
+de même que le cheval de Han-Kou s’envola de la soie dans le tumulte et
+dans la nuée, dès que le maître, la peinture achevée, eut terminé ses
+yeux.
+
+Dans le silence, les phrases mystiques se succédaient. Certaines étaient
+prodigieuses, d’autres si simples et dénudées qu’elles semblaient venir
+d’un temps où rien n’existait encore. Balancées sur le mode mineur et
+uniforme, elles visaient à capter l’essence première des métaux, des
+plantes et des formes animiques errantes. Elles célébraient la majesté
+de l’Inconnaissable, qui est le premier et le dernier mot de toutes les
+religions, et il se trouvait qu’elles parlaient constamment de choses
+déjà disparues, comme les hommes, les Temples, la Lune et le Soleil. Il
+en était de même quand elles décrivaient le palais des divinités
+supérieures où des Dévas, les ailes fermées, montaient la garde autour
+du flamboiement de la grande escarboucle dont le mot qui s’y inscrit
+n’est compréhensible que de ceux qui ont dépassé toutes les sagesses. Il
+était question de dalles de marbre noir, miroitant à la façon des eaux
+d’un lac sans fond, sur lesquelles passaient des êtres impalpables, le
+visage rose sous des diadèmes étoilés; au-dessus d’eux, des arceaux
+montaient les uns sur les autres vers des dômes blancs, arrondis sous un
+azur un peu sombre, aux teintes violettes semées d’astres palpitants. A
+travers les strophes passait et repassait l’éternel balancement d’une
+Aspara, et en écrasant des fleurs dans ses paumes, elle leur faisait
+exhaler un parfum plus doux.
+
+Et il semblait aux Immortels que c’était la Vie.
+
+Et Ameno-Koyané s’écria:
+
+«O œil de feu!
+
+Centre rayonnant de la grande étoile, source essentielle, premier et
+dernier secret que notre peuple adore sous la forme d’une femme pour
+t’aimer davantage et pouvoir te posséder dans l’extase suprême,
+entends-moi! Si j’ai suivi de toute mon intelligence la route de la
+Vérité parce qu’elle est faite pour le cerveau, comme la fleur et le
+fruit pour le cerisier, la lumière est faite pour nos yeux qui vont se
+fermer s’ils ne la reflètent plus!
+
+O Déesse!
+
+Toutes les existences viennent de toi, hormis le Mal que tu ne veux plus
+nous aider à vaincre. Voilà pourquoi ton frère triomphe. Prends garde
+que son règne ne demeure, sur la terre et dans les cieux, par delà
+l’Extra-monde!
+
+O Lumière!
+
+Expansion de la vie, vie mystérieuse, individualisée dans la
+multiplicité des formes, tout ce qui a été et sera dans l’éternité des
+temps est issu de toi seule ou en dérive et les formes elles-mêmes ne
+sont que la lumière fixée par un courant qui se dilue ensuite afin de te
+ramener les âmes!
+
+O Clarté!
+
+De même que le prisme te décompose en sept rayons, de même les plans
+supérieurs décomposent la lumière originelle dont nul, à part toi, ne
+saurait se faire idée, en sept nuances dont l’intensité diminue d’autant
+que les plans traversés par elle sont de moins en moins éthérés!
+
+O Divine!
+
+Chacune des couleurs est analogue à l’une des sept facultés de l’âme,
+aux sept vertus et aux sept vices, aux formes géométriques planes et
+solides, aux sept planètes issues de toi,
+
+Car tu es une,
+
+O Pure entre les Pures!
+
+Amatérasu resplendissante!»
+
+Mais rien ne répondait dans la grotte profonde, et le roc énorme,
+toujours immobile, intact, ne laissait filtrer ni grain de poussière
+lumineux, ni soupir imperceptible.
+
+Alors Omoï-Kané-no-Kami prit deux morceaux de bois de fer, et les
+frappant l’un contre l’autre, en tira une suite de sons; ils se
+succédaient au milieu des éclairs qui partaient du bois heurté,
+zigzaguant à travers l’assemblée auguste. Assis au-dessus d’elle sur une
+branche de l’Arbre vénérable, il atteignit, dans l’imagination des
+Dieux, l’aspect d’un nouveau maître de la foudre.
+
+Pour lui ressembler, ils firent comme lui. Ils se saisirent de tout ce
+qu’ils trouvèrent, de pierres, de cailloux et de petits rochers,
+d’ustensiles oubliés et de poteries. Il y en avait de toutes sortes,
+échouées là mystérieusement, et celles de Raku, en terre douce et
+poreuse, vernissée, qui porte le sceau de la joie par la grâce
+d’Hideyoshi, et celles de Toshiro, si vieilles, en terre brune, et
+celles de Karatzu, rugueuses mais émouvantes, et celles d’Hizen, et
+celles d’Hirado si fines, si bleues, si suaves. Beaucoup partirent sur
+la terre, qui revinrent avec des armures et des sabres, et il paraissait
+que les armes étaient de toutes les époques comme si les hommes
+n’avaient jamais cessé de se battre; d’ailleurs, la famille Miôchin, par
+delà Masuda Munemori, ne remonte-t-elle pas au petit-fils du dieu Takara
+qui enseigna le travail du métal? Mais les lames de Masamura cédaient
+encore devant celles de Masamune, qui coupaient un cheveu déposé sur
+leur tranchant par le zéphir aussi bien qu’elles fendaient une barre de
+fer massif. Il est vrai que la barre initiale avait été elle-même faite
+selon la règle, enfermée dans une enveloppe d’argile et de cendre sans
+être jamais touchée par la main nue, puis chauffée au fourneau sur du
+charbon de bois, fendue par le milieu et pliée en double. Sur l’enclume
+ensuite, repliée jusqu’à quinze fois, réunie à trois barres préparées de
+même, cinq fois encore pliée en double et soudée, elle se trouvait alors
+constituée par 16777216 couches de métal. La lame étirée enfin dans
+toute sa longueur était trempée: revêtue d’une couche d’argile et de
+charbon de bois en poudre, elle ne laissait à découvert qu’une bande de
+métal d’un quart de pouce environ et la lame était, sur le fourneau,
+portée au rouge sombre tandis que le tranchant était chauffé à blanc;
+puis l’eau décisive à la température déterminée. Et les Dieux, à
+retrouver ces objets, à les revivre, à s’en réjouir, se sentaient moins
+malheureux. Et comme s’ils trempaient à nouveau les lames enchantées
+dans la nuit éternelle, glacée, ils répétaient la chanson même du grand
+Masamune qui faisait entrer de la sorte l’esprit de la musique dans le
+métal: «Que la paix règne sur la terre, la paix!»
+
+Ama-tsou-Mara rapporta une grande cuve de bronze.
+
+Ameno-Kamato, qui reprit sa place la dernière, à l’écart, pliait sous le
+poids d’arcs énormes, si nombreux qu’elle disparaissait presque entre
+leurs bois et leurs cordes, un peu comme une araignée dans ses toiles.
+Elle seule n’ajoutait rien au vacarme auquel ils s’efforçaient sans
+qu’il en résultât autre chose qu’un bruit insensé dont l’exagération,
+encore accrue par leurs clameurs, paraissait devoir faire s’écrouler les
+dernières architectures qui supportaient le monde. Et dans toutes ces
+nuits barbares, c’était comme si les maîtres célestes, dépossédés,
+s’entraînaient à la destruction finale universelle.
+
+Derrière le bloc énorme, Amatérasu, réveillée maintenant, écoutait avec
+tranquillité, certaine de sa revanche. Ce désordre prolongé, permanent,
+signifiait effectivement la fin de tout, par conséquent le début d’autre
+chose. Mais elle n’y pouvait rien, et la folie de ses anciens compagnons
+lui faisait aimer davantage sa retraite inviolable. Hors de leur
+atteinte, à ne plus éclairer que son domaine personnel, elle découvrait
+en elle-même des clartés particulières.
+
+Les périodes de bruit et de silence entretenaient les Dieux,
+alternativement, mais ne les sauvaient point. Bientôt, il leur parut que
+l’ombre devenait de plus en plus froide. La chaleur amassée dans
+l’éther, et qui résultait de tant et de tant de milliards de jours,
+commençait de s’épuiser. Ils se regardaient, blêmes, en frissonnant.
+Étaient-ils décidément condamnés? Ils n’osèrent se répondre et comme ils
+savaient, plus ils réfléchissaient, qu’il en serait ainsi, selon toute
+vraisemblance, ils décidèrent d’oublier. Pour y parvenir, ils accrurent
+le vacarme infernal, comme si, en tapant sur leurs instruments divers,
+ils martelaient jusqu’au souvenir, comme s’ils l’enfonçaient au plus
+profond du passé. Un vent de folie les saisissait, qui recouvrait leur
+mémoire, mais bientôt l’ombre, de plus en plus froide, pénétrait leurs
+corps, arrêtait leurs bras, glaçait leurs cœurs en leur rappelant que
+rien, même quand il s’agissait d’eux, ne saurait interrompre le cours
+ascensionnel des lois inexorables.
+
+Une nuit lugubre où leur ardeur désespérée commençait de se ralentir,
+sur un signe d’Omoï-Kané-no-Kami, Uzumé dansa.
+
+Elle était merveilleuse dans son kimono orange et noir où des éperviers
+fauves ouvraient leurs ailes en forme de croissant. Elle éployait
+elle-même sur celles-ci, comme sur l’ondulation de toute la soie et la
+douce langueur pâle ambrée de son visage aux cheveux noirs traversés de
+bois laqué d’or, un grand éventail blanc mêlé de feuilles vertes qui
+palpitait, tel un doux clair de lune parmi des branchages. Elle allait,
+lentement et légèrement, tournant sur elle-même à petits pas, ce qui
+soulevait l’étoffe autour de ses jambes fines et, quand elle s’arrêtait,
+la faisait s’arrêter aussi pour s’enrouler d’un seul mouvement
+rythmique, courbée sur ses sandales aux deux lames de bois. Elle tapait
+dès lors avec elles sur la planche où elle évoluait, les faisant claquer
+sur place à petits coups de plus en plus vifs, serrés et pressés.
+
+Charmés, les Immortels, oublieux de leur misère, redoublaient
+l’accompagnement en essayant de suivre le mouvement de la danse.
+Malheureusement ils le contrariaient plutôt. Aussi frappaient-ils de
+plus en plus fort afin d’atténuer et de perdre leur maladresse dans le
+bruit grandissant qui, sur toutes choses, devenait leur seul refuge,
+dernier moyen qui leur permît de se fuir.
+
+Derrière le bloc énorme encastré dans la roche de la caverne comme s’il
+en faisait partie, le silence d’Amatérasu finissait par persuader ses
+prisonniers qu’elle n’était pas là.
+
+L’ombre devenait de plus en plus glacée, au point de paraître se
+solidifier comme de l’eau, et les huit cents myriades de dieux se
+tâtaient personnellement, puis se touchaient les uns les autres pour
+être sûre qu’ils n’étaient pas encore devenus des glaciers noirs.
+
+Une nuit le froid fut tel qu’ils se sentirent mourir.
+
+Ils pensèrent qu’il valait mieux, une fois pour toutes, accepter le
+Destin. Ils allumèrent un grand feu et prièrent Uzumé de danser une
+dernière fois au milieu de la flamme où elle leur symboliserait le
+dernier rayon de la douce vie. Ils voyaient là, en outre, une tentative
+extrême et se demandaient si leurs plaintes ne seraient pas telles
+qu’Amatérasu, à condition qu’elle fût réellement ici et à moins qu’elle
+n’ait voulu leur sommeil éternel, n’y saurait plus résister. A la pensée
+qu’elle demeurerait seule, à son tour, ne se laisserait-elle pas
+fléchir?
+
+Certaine de périr également, Uzumé décida de mourir de sa danse même en
+s’y donnant toute jusqu’à la dernière palpitation du cœur dans sa
+poitrine, et elle espérait qu’il s’y romprait net à l’instant du plus
+grand vertige afin qu’elle ne sentît même pas le passage tragique.
+
+Elle commença plus lentement encore que les fois précédentes, allant et
+venant au milieu des flammes sans les atteindre avec une aisance
+infinie. Elle ondulait comme une autre flamme immatérielle. Quand une
+des langues de feu qui la prenait pour une de ses sœurs se rapprochait
+trop, elle l’écartait d’un large coup du grand éventail blanc qui
+tombait sur elle comme une aile de neige. Elle était si parfaite que le
+désir renaissait au cœur des Dieux et, au fur et à mesure qu’elle
+accélérait sa cadence, il devenait de l’amour. Ils imaginaient la Mort
+vaincue et que la danse entreprise pour les y amener les en écartait.
+Uzumé, serrée par le feu au point que l’éventail palpitait de plus en
+plus vite et plus rapidement sur lui, ne leur paraissait pas pouvoir en
+être atteinte, ni consumée. Elle ne sentait plus le danger, sinon pour
+dominer sa menace croissante. Montée sur la cuve de bronze placée sur la
+passerelle qui la faisait résonner à la fois sous ses pieds jusqu’au
+cœur du ciel et de la terre qu’elle réunissait à nouveau, elle
+grandissait, surnaturelle, dans sa divinité même, et les Dieux hors
+d’eux-mêmes, sans savoir ce qu’ils faisaient, redoublaient d’ardeur à
+frapper sur leurs instruments improvisés ou à jeter des morceaux
+d’arbres dans le brasier magique. L’accompagnement était tel
+qu’Amatérasu, collée contre le bloc énorme, se retenait de peur de le
+déplacer.
+
+L’accord s’établissait peu à peu entre les Dieux et la danseuse; ils
+s’entendaient presque, sans atteindre encore au rythme. Cette espérance
+singulière, qu’ils ne s’expliquaient pas, ouvrait sa voile au lac
+ténébreux de leurs âmes malades,--une voile qui frémissait sur leurs
+vagues intérieures comme le grand éventail blanc sur les flammes hautes
+au centre desquelles résonnait de plus en plus sous les pas, de plus en
+plus rapides, de la nouvelle déesse qui délivrait l’olympe oriental, la
+cuve enchantée.
+
+Et Uzumé, inouïe, les mains au-dessus de la tête, à travers l’espace,
+vers le ciel, semblait grandir jusqu’à lui pour y moissonner les astres
+qui allaient revenir.
+
+Tout à coup, les Dieux entendirent comme une nappe d’eau musicalement
+surnaturelle qui répandait ses ondes chantantes et murmurantes.
+
+Extraits d’eux-mêmes, transportés, leur être transi pénétré de chaleur
+et de fraîcheur à la fois, ils regardèrent au-dessus de l’Arbre
+vénérable et là, plus haute que lui, debout sur le promontoire de la
+caverne céleste, dominant le bloc énorme, ils virent s’avancer vêtue
+d’une robe de lumière, Ameno-Kamato. Ses mains aux doigts recourbés dans
+leurs ongliers d’argent couraient le long d’un instrument inconnu, formé
+de cordes tendues les unes à côté des autres, jaunes sous ses gestes
+pâles. Et ils reconnurent qu’il était fait de grands arcs de shoguns
+allongés aussi les uns à côté des autres, croisés par deux, liés
+ensemble.
+
+Omoï-Kané-no-Kami en compta trente-trois.
+
+Magicienne du champ de bataille où il ne restait plus un seul vivant,
+mais dont elle avait vaincu la loi sanglante en la dépassant vers une
+recherche supérieure, elle remplaçait sur l’arme dangereuse les flèches
+meurtrières et fatales par les traits invisibles et rédempteurs des
+sons. Et les grands arcs de laque rouge des princes défunts vibraient
+comme l’espoir en répandant à travers l’espace, par la totalité du
+rythme perdu, puis retrouvé, l’harmonie tutélaire.
+
+Sa harpe haute en main, Ameno-Kamato accompagnait Uzumé dont la danse,
+plus ardente encore, mais plus régulière, devenait prodigieuse. Les
+Dieux tous debout, dressés d’un seul élan, entonnèrent un hymne unanime
+où leur douleur égalisée se dépassait à la recherche du salut.
+
+Uzumé, portée au paroxysme de toutes les allégresses et de toutes les
+délivrances par la musique éperdue d’Ameno-Kamato dont la douceur
+sonore, aux longs sanglots heureux, atteignait les extases divines,
+ouvrit son kimono sur les pointes de ses seins ronds et purs. Dansant
+toujours, d’un pas de plus en plus savant, mais frénétique et accéléré,
+elle l’abandonna jusqu’à ses pieds qui le piétinèrent. Et elle était si
+belle, nue sur le feu dont l’or dorait encore sa peau dorée, en y
+éclairant les ombres douces qu’il semblait faire vivre déjà vers leurs
+promesses de bonheur, que les Dieux arrêtèrent leur chant pour le
+terminer par une clameur d’allégresse dont l’écho retentit jusqu’au bout
+du monde.
+
+Alors il parut que la nuit se faisait éclatante. Mais comme ils avaient
+perdu l’habitude de la lumière, les Dieux cessèrent d’abord de voir,
+accoutumés seulement à la transparence phosphorescente qui émanait
+d’eux-mêmes comme au feu dont ils avaient entouré Uzumé. Au fur et à
+mesure qu’ils redevinrent toute leur réalité, ils distinguèrent. Bientôt
+ils contemplèrent tout à fait l’Aube nouvelle. Ils étaient eux-mêmes
+comme agrandis jusqu’aux voûtes de l’éther par l’irradiation qui les
+ressuscitait sur toute la Plaine des Hauts Cieux et le Pays central des
+plaines de roseaux illuminés entre lesquels le lit desséché de la
+Rivière du ciel coulait et poudroyait comme la voie lactée. L’immense
+rayonnement emplissait l’Infini. Là-bas, très loin, sous leurs pieds,
+plus loin encore, les Iles de la Perfection, telles des coquilles
+irrégulières de nacre ou de perle sur la mer, mûrissaient un orient
+magnifique. Et comme la grande lyre s’exaltait toujours, les sphères
+célestes, entraînées, répondaient des différentes parties de l’espace en
+abandonnant pour la première fois la révélation de leur musique aérienne
+aux notes prolongées,--soit rythmiques et continues comme les vagues de
+la mer, soit effeuillées en long pétales espacés aux sons de bronze
+blanc, sonores, mais filtrés par l’atmosphère bleue, sans fin.
+
+Amatérasu avait poussé d’elle-même le bloc monstrueux.
+
+Il avait roulé jusqu’à l’Arbre vénérable et s’était brisé à son contact.
+
+Ameno-Tadji-Karaono avait aussitôt pris la main de la réapparue et
+Fonto-Tama s’était empressé de tendre une corde derrière son auguste dos
+pour l’empêcher de revenir en arrière.
+
+Droite devant la bouche d’ombre, la Reine de la Lumière, heureuse,
+rayonnait de toute part sur le globe enivré, et les rayons d’or du
+soleil répondaient, au-dessus d’elle, aux cordes d’or d’Ameno-Kamato.
+Plus bas, Uzumé attendait, immobile, qu’Omoï-Kané-no-Kami lui mît en
+main le miroir sacré de l’Arbre vénérable pour le dresser sur les Dieux
+à genoux devant elles trois.
+
+Et les trois Déesses resplendissaient sur la même ligne droite.
+
+ * * * * *
+
+Le Monde était sauvé.
+
+Il ne lui restait qu’à renouveler les disciplines éternelles.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LE PRÉSENT OUVRAGE ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 15 NOVEMBRE MIL NEUF CENT
+VINGT-TROIS POUR LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie, PAR DURAND, DE CHARTRES, A
+ÉTÉ TIRÉ A 570 EXEMPLAIRES, SOIT 20 SUR RAPHIA DE MADAGASCAR (DONT 5
+HORS COMMERCE) NUMÉROTÉS DE 1 A 15 ET DE 16 A 20 ET 550 EXEMPLAIRES SUR
+ALFA (DONT 50 HORS COMMERCE) NUMÉROTÉS DE 21 A 550 ET DE 551 A 570.
+
+Nº
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78325 ***
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+ <title>Ameno Kamato | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78325 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em large">ANDRÉ LEBEY</p>
+
+<h1>AMENO KAMATO</h1>
+
+<p class="c xsmall">(DESSINS DE G. CORVEL)</p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+LES ÉDITIONS G. CRÈS ET C<sup>ie</sup><br>
+21, <span class="xsmall">RUE HAUTEFEUILLE</span>, <small>VI</small><sup>e</sup><br>
+<span class="small">MCMXXIV</span></p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">DERNIÈRES PUBLICATIONS DU MÊME AUTEUR</p>
+
+
+<ul>
+<li><span class="sc">Jean de Tinan</span> (Floury).</li>
+<li><span class="sc">Coffrets étoilés</span> (Renaissance du Livre).</li>
+<li><span class="sc">Les 7 idées des 7 dîners des 7</span> (Renaissance du Livre).</li>
+<li><span class="sc">Gerbes et Mosaïques</span> (Povolovsky).</li>
+<li><span class="sc">Blasons du plaisir</span> (Bernouard).</li>
+</ul>
+
+<p class="c gap small"><span class="i"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright by</span> les Éditions G. Crès et C<sup>ie</sup>, 1924.</span><br>
+Tous droits de traduction, de reproduction
+et d’adaptation réservés pour tous pays.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top2em"><img src="images/illu1.png" alt=""></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+
+<p class="cc top4em">A<br>
+ADOLPHE HODÉE<br>
+ET A<br>
+LA SOCIÉTÉ<br>
+<i>LES AMIS DES JARDINS</i><br>
+QUI VEULENT<br>
+RÉSURRECTIONNER<br>
+L’ART DE LA NATURE<br>
+AUTOUR DES DEMEURES<br>
+COMME<br>
+DANS LES CITÉS,<br>
+C’EST-A-DIRE<br>
+RAMENER<br>
+L’HARMONIE</p>
+
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c"><img src="images/illu2.png" alt=""></p>
+
+<p class="c xlarge i">MAKEMONO<br>
+DANS LE GOUT DE L’ÉCOLE DE TOSA</p>
+
+<h2 class="nobreak" title="I">&nbsp;</h2>
+
+<blockquote class="epi">
+<p class="i">« Qui habite ici ? Je ne sais.
+Et, cependant, je verse des larmes
+reconnaissantes. »</p>
+
+<p class="sign"><span class="sc">Saïghio</span> (<small>XII</small><sup>e</sup> siècle).</p>
+
+</blockquote>
+
+<p>En ce temps-là, sur les Iles heureuses, qui possèdent
+l’hégémonie du monde, le gouvernement
+des quatre mers et des dix mille pays, la
+tempête de la guerre avait tout dévasté, telle que les
+morts devenaient plus nombreux que les vivants.
+La fureur était si générale que les fils du Soleil
+Levant n’arrêtaient plus de se tuer. Les cadavres infectaient
+jusqu’aux montagnes ; l’air même que respiraient
+les dieux commençait d’être impur. Le sol
+détaillait à l’infini la dévastation terrible. Partout
+les corps s’amoncelaient en monceaux ou s’allongeaient
+en longues lignes irrégulières et les incendies
+continuaient d’éclairer dans la ténèbre nocturne
+le tableau tragique abandonné par la lumière
+du jour ; pendant ces nuits si lourdes, quelquefois
+exemptes de combat quand les fatigues accumulées
+avaient raison de la lutte même, seuls les incendies
+empêchaient la terre d’apparaître désertique tout
+en ajoutant à son horreur. Les champs mornes et
+nus, veufs de culture, se succédaient, monotones.
+Les grandes rivières n’abandonnaient plus au vent
+qui les faisait chanter les couleurs frémissantes de
+l’espérance. Essaimée la houle des blés qui balance
+dans ses remous, à la grande saison, la couleur de
+l’astre royal. Presque plus d’arbres. L’humanité
+se consumait ainsi d’autant plus que la nature,
+toute-puissante, cessait de s’imposer à sa pensée
+comme à son cœur, car l’homme existe par elle,
+vit en elle, respire en elle, à travers son étendue
+où il renouvelle son énergie mystérieuse. Les
+poissons ne paraient plus les eaux de leurs reflets
+d’arc-en-ciel. Le gibier des forêts, anéanti, n’ouvrait
+nulle part l’éventail en fuite de ses plumes
+ocellées. Et le souvenir cherchait en vain aux parcs
+quelquefois moins effacés de la mémoire l’époque
+lointaine où les roches et les herbes, les feuilles
+et les fleurs parlaient de l’invisible ou vers lui.
+Pourquoi les Ancêtres divins avaient-ils fait taire
+jusqu’aux moindres bouches ? La plainte immense
+de toute la nature saccagée aurait, peut-être, à la
+longue, atteint les sens des hommes, affaibli leurs
+bras. Il n’était pas jusqu’aux torrents rapides qui
+ne fussent devenus sans murmure ; ils coulaient
+une eau morte de plomb fondu, muette et lourde.
+Les pierres, comme pétrifiées, restaient sans éclat.
+Le cours régulier des saisons cessait de demeurer
+une espérance possible. L’harmonie occulte entre
+la vie humaine et les marées n’opérait pas. Shino-tsou-Hiko,
+le prince à la longue haleine, aux
+souffles lents, indéfiniment prolongés, dont la
+persistance continue, inépuisable, s’épanche sur
+les flots, comme à travers les pins, s’était emporté
+lui-même dans son dernier soupir. Les dieux du
+vent dont les deux piliers invisibles soutiennent
+l’ordre universel, l’auguste pilier du pays et l’auguste
+pilier du ciel, s’étaient évaporés, chacun
+sur sa propre colonne.</p>
+
+<p>De mémoire humaine ou extra-terrestre, jamais
+tant de flèches n’avaient obscurci l’atmosphère.
+La lutte noble du sabre avait été si constante,
+tous les guerriers y étaient devenus d’une habileté
+si régulière, les combats duraient depuis si longtemps
+que, pendant plusieurs jours, la guerre
+avait un peu reculé : les hommes paraissaient
+avoir rendu leurs armes inutiles par la science
+plus grande encore avec laquelle, de part et d’autre,
+ils savaient s’en préserver dans le moment
+même qu’ils les employaient contre l’adversaire.
+Les archers atteignaient à une adresse inconnue ;
+ils combattaient derrière la première ligne des
+samouraïs dont les duels duraient des heures et
+la passion de s’entretuer était telle, malgré la tristesse
+qu’ils ressentaient en eux de temps à autre,
+que, par delà la première mêlée, les traits, au-dessus
+des grands guerriers de bronze, d’or et
+d’argent, casqués d’antennes, entretenaient une
+sorte de musique aérienne, menaçante et plaintive.
+C’était comme une voûte artificielle mouvante,
+tissant sans fin sa trame, sauf à l’instant où deux
+flèches heurtaient leurs bambous ou leurs fers ;
+elles cassaient net avec un bruit sec qui semblait
+répondre aux coups des lames de sabre sur les
+plaques de métal des armures ; mais l’infernale
+trame n’arrêtait pas son sifflement aigu dont le
+déroulement presque régulier reprenait aussitôt
+dans le silence, les soupirs ou les clameurs des
+combattants acharnés à leur fin. Plusieurs fois des
+groupes de shoguns, seuls survivants du massacre
+dont ils n’avaient pu se rendre compte tout à fait,
+combattaient encore tandis que leurs troupes,
+derrière eux, de part et d’autre, étaient déjà étendues
+à terre où l’épaisseur des traits sur les cadavres,
+ou autour d’eux, dressait comme une suite
+de fragiles stèles tombales inclinées sous le vent.
+Les deux derniers survivants décuplaient leur
+ardeur, possédés en plus par les âmes des morts insinuées
+en eux pour leur valoir une fureur nouvelle.
+Quand l’un avait achevé de tuer l’autre, blessé
+lui-même, sanglant, il prenait enfin conscience
+du décor, de sa victime et du malheur commun.
+Alors, à genoux près des siens, devant l’ennemi
+vaincu, devenu fraternel, le kodzuka sorti de son
+sabre rouge embrassé une dernière fois, seul au
+milieu des plaines de carnage d’où montait, ici
+et là, une dernière colère ou un suprême gémissement,
+il s’ouvrait le ventre, avec méthode,
+selon le rite ancien. Et il restait là, les entrailles
+sorties, le regard fixe, le visage immobile, affreusement
+crispé sur la dernière souffrance.</p>
+
+<p>Bientôt les aigles noirs aux grandes ailes découpées
+descendaient de la zone des neiges, suivis
+des corbeaux qui demeuraient à distance pour
+se partager les restes épars ; ils venaient par
+bandes, en tournant d’abord à travers l’étendue,
+puis s’abattaient d’un coup, féroces et majestueux.
+Les uns et les autres commençaient de
+frapper du bec. Un effroyable cri montait tout à
+coup dans le silence vers la nue vide, car quelques-uns
+se réveillaient de leurs blessures, mais
+les oiseaux étaient plus nombreux que l’infortuné
+dont le cœur battait encore suffisamment
+pour qu’il sentît fouiller sa chair ou ses yeux,
+pas assez pour qu’il pût soulever les bras et se
+défendre. D’autres oiseaux, d’ailleurs, arrivaient
+toujours, sans fin, les vautours au long cou ; les
+éperviers bruns, réguliers et fiers, qui se découpent
+nets sur l’azur, comme un sceau héraldique,
+mouvant et ailé ; vers le soir, les chouettes lugubres.
+Bientôt il n’existait plus de vie humaine et
+les vastes ailes battaient de joie à travers les
+flèches dans les plumes de celles-ci.</p>
+
+<p>Inutilement sur quelques points de l’immense
+cimetière, le cerisier, roi des arbres à l’époque du
+renouveau, aux jours d’avril, étendait avec une
+piété naturelle, éclatante, ses branches colorées
+de neige douce et rose. Elles duraient moins
+encore, d’année en année, qu’aux temps propices,
+déjà lointains, comme abolis, de la paix bienfaisante,
+emportées par les vents sauvages, desséchées
+par les flammes qui venaient jusqu’à
+elles, car les incendies qui s’allumaient partout se
+propageaient des semaines entières. La nappe mouvante,
+éployée à la façon d’une mer fluide, déchaînée,
+sans cesse renaissante, dévorait tout. Il semblait
+ainsi que dans cet âge barbare où il n’y
+avait plus ni sépultures, ni funérailles, le feu, stimulé
+mystérieusement par une puissance secrète,
+ait été mandaté pour achever l’œuvre des oiseaux
+de proie en remédiant par sa purification souveraine
+à la besogne d’ensevelissement que ne pouvaient
+accomplir les vivants dont le seul destin
+était désormais de se détruire. Ceux qui ne se
+battaient pas, trop vieux, étaient depuis longtemps
+morts de faim. Les enfants en bas âge avaient
+suivi les femmes, les autres les armées, mais les
+femmes avaient accompagné les clans et étaient
+mortes peu à peu, soit de fatigue, soit dans les
+sacs des villes et des camps, soit même de la main
+de leurs maris, de leurs amants ou de leurs frères,
+qui avaient égorgé jusqu’à leurs enfants quand
+ils y étaient contraints par la certitude de ne pas
+les sauver. L’assiégeant entrait presque toujours
+dans une cité morte au milieu des cendres. Tout
+était de deuil ou de feu dans l’Empire d’Amatérasu.
+Les lacs étalaient des eaux troubles, souillées,
+corrompues, et dans les golfes des côtes
+désertes, au long des caps effilés sur la mer,
+l’écume des vagues, elle-même ensanglantée, rejetait
+et reprenait tour à tour les cadavres. Du
+haut du ciel, les flots, le long des îles jadis parées
+et riantes parce que les hommes n’avaient pas
+déserté le Shinntô, qui est la Voie des Dieux,
+paraissaient répéter, mais mouvantes, les vagues
+des morts que les oiseaux et les flammes
+n’avaient pas encore dévorés sur la terre.</p>
+
+<p>Sur cette tristesse générale, le Fugi-No-Yama
+lui-même, sommet du globe terrestre, voilait souvent
+sa cime étincelante, sacrée. Le prodigieux
+lotus aux huit pétales sans tache avait cessé de
+s’épanouir. Des treize provinces de l’Empire
+dont il était la parure, la joie, le symbole et la
+protection, il survenait de longs jours où nul ne
+le distinguait plus. Personne, dans la nécessité
+de la lutte quotidienne, sauf à de rares instants,
+n’invoquait sa force tutélaire. Les milliers et les
+milliers de pèlerins d’autrefois ne se dirigeaient
+plus vers lui pour y porter une fois l’an, selon
+l’usage, leurs prières rythmées. Le mont divin se
+vengeait ainsi d’avoir cessé d’être le lieu central
+de l’union parfaite où toutes les croyances de
+toutes les confessions se conciliaient à son abri
+vers le même culte de l’astre solaire et de la patrie,
+car il n’est en réalité qu’un seul culte à travers
+le monde sous les apparences diverses ou les
+noms opposés, en dépit de leurs hostilités mêmes,
+et suivant le vers fameux du poème révélé
+en songe à l’empereur Séiwa, les Dieux siègent
+dans le cœur de l’homme. La déesse du Feu, qui
+fait éclore les fleurs, s’était envolée de ses mystères
+et les fervents qui se prosternaient devant
+Ko-no-hana-saku-yia-himé, disséminés au hasard
+ou tués aussi, ne pouvaient célébrer la dynastie
+des Maîtres suprêmes. Le Fugi, pointu sur les
+dix cercles qui mènent à son sommet, n’était
+plus le lotus unique, la fleur excellente, close sur
+son cœur ou l’ouvrant sur le monde, dont les huit
+pétales correspondent aux huit vertus dispensatrices
+de la sérénité profonde, et il se dressait,
+nu, vers le ciel muet comme pour implorer, malgré
+tout, le mystère insondable de l’espace, autel
+de la Nature, sans prêtres, bientôt sans peuple.
+Seul l’orage se faisait entendre en plusieurs nuits
+pesantes autour de sa majesté ; la foudre qui diminuait
+le scintillement des étoiles l’entourait
+alors d’un halo d’éclairs qui rendait la neige
+irréelle et spectrale.</p>
+
+<p>Szannôo, Dieu du Mal, roi de la terre et des
+cieux, régnait sur le globe. Il s’en étonnait lui-même
+quand il se plaisait à réfléchir, mais comme
+son orgueil était caressé par l’étendue de sa
+domination, il oubliait ce qui lui permettait de
+l’imposer. S’il avançait plus loin du côté de son
+cœur, il se disait qu’il n’était pour rien dans
+l’aventure et que la puissance à lui conférée découlait
+des hommes, car les dieux ne vivent que
+dans la mesure où ceux-ci les créent ; leur existence,
+leur mort ou leur résurrection dépendent
+de leurs caprices. Plus il réfléchissait, plus il
+se sentait fort, plus il trouvait aussi dans cette
+énergie souveraine de quoi humilier les siens qui
+l’avaient toujours relégué, bafoué ou meurtri,
+vaincu, en tous cas ; il y goûtait la subtilité d’une
+revanche dont il n’était pas responsable, la joie
+de la vengeance que les humains, justement,
+assurent le plaisir des dieux. Farouche, porté à
+ne pas croire durable tout ce qui dépendait de la
+lumière, il se demandait en dernier lieu si cette
+ascension rapide n’était pas dans l’ordre du Destin
+qui domine tous les Olympes. Les temps
+étaient venus, un nouvel âge commençait, décrété
+par une loi supérieure. Il ne passait plus que lui
+dans les nuées et il ne redoutait que sa sœur
+Amatérasu, reine du jour, qu’il s’inquiétait seulement
+de ne rencontrer jamais. A la longue,
+par crainte d’une catastrophe, il se mit à sa recherche.
+Mais le chasseur sombre escaladait en
+vain les pics du ciel, fouillait sans résultat les
+profondeurs de la terre ; invisible, la Déesse n’était
+nulle part où il pût atteindre, à moins qu’elle ne
+lui échappât. Il se consolait devant le cours régulier
+des aubes et des crépuscules, et, bien qu’il
+eût maudit la clarté dès sa naissance, il se réconciliait
+avec elle, maintenant qu’il s’en croyait le
+dominateur, jusqu’à la reconnaître nécessaire.</p>
+
+<p>Un matin, elle cessa de pâlir la nuit. Il attendit
+longtemps, attendit encore, mais la nuit restait
+bien semblable, sauf que la lune en avait disparu,
+ce qui la rendait plus sombre. Les étoiles,
+pâles, demeuraient découpées, brillantes et froides.
+Puis elles cessèrent en grand nombre. Il
+frissonna : Amatérasu aussi serait-elle morte ?…
+Il se demanda, des nuits et des nuits, ce qui avait
+pu se passer ; pourtant, comme il restait encore
+des soldats et que la guerre continuait, il étendit
+les bras vers les derniers astres qui commençaient
+de s’effacer, pour les prendre à témoin de
+sa maîtrise. Puis, arrivé au bout du monde, là où
+une stèle usée atteste encore, d’après la légende,
+que fut inhumée la première femme, il s’assit
+lentement. Transporté d’allégresse, saisi d’une
+joie terrible et frénétique, acharné sur soi, certain
+d’être devenu le chef unique et de pouvoir
+tout régler à son gré, entraîné à penser qu’il saurait
+enfanter seul une race d’êtres nouveaux,
+maudits comme lui, destinés à des luttes plus gigantesques
+encore qui perpétueraient son règne,
+énorme, immense, étendu jusqu’aux voûtes du
+ciel, couvrant le globe, qu’il serrait ensuite de ses
+ailes membraneuses et velues, il féconda les terres
+et les eaux de sa joie solitaire, dans la possession
+et l’amour de lui-même.</p>
+
+<p class="c gap"><img src="images/illu3.png" alt=""></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c"><img src="images/illu4.png" alt=""></p>
+
+<h2 class="nobreak" title="II">&nbsp;</h2>
+
+<p>Les Dieux n’étaient pas moins inquiets. Retirés
+au plus haut de la nue, ils voyaient avec une
+terreur étrange, qui ne les avait jamais effleurés,
+la nuit conserver l’espace. Ils ne comprenaient
+pas. Leur orgueil souffrait moins que leur immortalité
+et ils en voulaient à la sœur autant
+qu’au frère : ainsi, désormais, au lieu de dépendre
+des deux, ils n’obéissaient qu’à lui, mais ils
+n’oubliaient pas que c’était par sa faute à elle
+et, comme depuis des siècles ils ne savaient plus
+rien du chasseur noir qu’à force de rabaisser ils
+ne fréquentaient, ni ne voyaient, c’est contre
+Amatérasu que grandissait leur rancune ; elle
+s’augmentait de toutes les imprécations accumulées
+contre elle. Du plus loin qu’ils remontaient
+le long de Shinntô, rien de semblable n’avait pu
+se laisser prévoir et eux aussi, réduits à merci, se
+demandaient si la Voie divine n’allait pas se
+clore. Ils n’entendaient plus rien, ni à leur propre
+nature, ni à leur peuple, dont la morale naturelle,
+qui naît spontanément du cœur, paraissait
+éteinte, car les hommes des temps anciens, dont
+l’âme était pleine de droiture, n’avaient pas besoin
+de règles. Les Immortels, pour la première fois,
+envisageaient l’éventualité de la Mort. Un vent
+glacé soufflait sur leur détresse. Il est dit, dans les
+Hautes Écritures, que les Dieux sont des miroirs et
+que la Divinité seule reflète clairement la Nature.</p>
+
+<p>La religion cessait d’être puisque le lien entre
+eux et les hommes était brisé. Ils le constataient
+avec d’autant plus d’angoisse que le deuil universel
+leur prouvait leur destin ; il en devenait le
+présage. Comme ils pleuraient, maintenant, l’âge
+d’azur où ils avaient fait parler les rochers, les
+arbres, les plantes, les moindres herbes ! Ils auraient
+voulu retrouver la parole perdue afin de la
+leur rendre, mais ils s’y efforçaient en vain, assurés
+au moment même qu’ils le tentaient que tout
+était inutile. Ils appelaient, sans obtenir de réponse,
+les divinités secondaires, celles qui brillent
+comme des lucioles et celles qui bourdonnent
+comme des mouches. Fatale époque où, par leur
+faute réciproque, le ciel et la terre furent séparés !
+Les Kamis intermédiaires n’accomplissaient
+plus leur office de messagers, épuisés, sans doute,
+comme ils allaient l’être eux-mêmes.</p>
+
+<p>Une fois, néanmoins, de la plaine des hauts
+cieux où ils étaient retirés, ils entendirent s’accroître
+une plainte immense. Elle monta d’abord
+comme d’une seule voix, puis, au fur et à mesure
+qu’elle se rapprochait, tout en gardant unis les
+ensembles divers de son gémissement, elle laissait
+mieux percevoir que celui-ci était innombrable.
+Et c’était le soupir des huit cents myriades
+de dieux qui pullulaient, en venant demander les
+raisons de la mort du monde.</p>
+
+<p>Les yeux humides de larmes, les visages tirés
+par la lassitude, ils arrivèrent.</p>
+
+<p>Ils se réunirent tous en une assemblée formidable
+au lit desséché de la Rivière du Ciel et,
+quand ils se tinrent là, essaim momentanément
+immobile, silencieux, le Kami de l’Espérance, incliné
+vers Omoï-Kané-no-Kami, l’Assembleur de
+pensées, le supplia de trouver un plan pour forcer
+la déesse de la lumière à réapparaître.</p>
+
+<p>Accablés, ils reprenaient courage par le désir
+de l’action dont leur discussion même, qui fut
+prolongée, leur valait déjà, en partie, la promesse.
+Le calme au milieu duquel les uns et les autres,
+à leur tour, régulièrement, prenaient la parole,
+augmentait peu à peu leur attente. Car l’Assembleur
+de pensées, vieillard vénérable à la tête
+d’argent, aux lignes fortes, douces et restées jeunes,
+leur avait demandé d’abord de lui faire connaître
+les intentions qui animaient le concile auguste.
+Ils se tenaient à leur place, selon le rang
+hiérarchique, lumineux dans la nuit pâle, sous
+les couleurs de leurs costumes et de leurs insignes.
+Si les hommes avaient pu pressentir d’en
+bas tant de grandeur, les armes leur seraient
+tombées des mains, ils auraient échangé à leur
+tour le baiser fraternel, mais, jusqu’à ce qu’ils
+aient pu s’égaler à leurs maîtres, le Destin cruel
+exige qu’ils persévèrent à se déchirer.</p>
+
+<p>Les uns voulaient qu’Amatérasu fût sommée
+de réapparaître, persuadés, assuraient-ils, qu’elle
+céderait devant l’unanimité divine ; ils ajoutaient
+qu’en cas de résistance, du moment qu’ils possédaient
+la force et qu’ils étaient sûrs du succès de
+la contrainte, il ne subsistait aucune considération
+de nature à empêcher le recours immédiat
+et brutal, au besoin, à celle-ci. Les autres avançaient
+que des prières pourraient suffire ; le cœur
+de la Déesse ne résisterait pas à la supplique générale
+de tous ceux qui soutiennent le monde
+avec elle, au-dessus du Malheur et de la seule
+Matière. Les Dieux les plus anciens ne partageaient
+aucune des deux certitudes qui venaient
+du scepticisme ou de l’optimisme ; ils n’étaient
+sûrs que d’une chose, pour leur part, le résultat à
+obtenir, la nécessité de vaincre ; aussi tout devait-il
+y être subordonné. Une fois là, ils
+avouaient leur impuissance ; des différents
+moyens examinés aucun ne leur donnait satisfaction,
+et le stratagème qu’ils auraient voulu
+découvrir ne leur venait pas ; la ruse, en effet, leur
+paraissait le procédé le meilleur vis-à-vis d’une
+femme qu’il fallait faire céder contre sa volonté.
+Mais Amatérasu était au-dessus de la Faiblesse, de
+l’Amour, du Plaisir et de la Surprise ; véritablement
+reine, réellement impériale, elle déjouait les trames
+du Hasard et du Destin, les calculs de l’intelligence,
+les pièges des sens ou du cœur ; la volonté
+la plus subtile se brisait, dissoute d’avance, aux
+pieds de son trône, diamant dur et clair, lucide et
+intangible, fait de la possession complète de soi.</p>
+
+<p>Devant l’exposé implacable, — implacable
+comme elle, — il paraissait que le découragement
+gagnait à nouveau l’assemblée, jusqu’alors contenue.
+Des plaintes recommençaient, isolées, puis
+se rejoignant et se répondant, comme si la lamentation,
+reprise à la façon d’un hymne, pouvait
+seule, dans l’angoisse universelle, délivrer de la
+malédiction, éperdue, qui s’appesantissait jusque
+sur eux. Mais le répit était court. Le silence retombait
+jusqu’au fond de leur être, plus lourd
+que toutes les pierres de tous les sépulcres d’autrefois.
+Rares étaient ceux qui levaient encore
+leurs regards sur Omoï-Kané-no-Kami, tant il
+donnait l’impression qu’il estimait superflu de
+répondre ou de parler. Pourtant, lorsqu’ils eurent
+tous épuisé, jusqu’à la limite de leurs forces
+ou de leur fatigue, les désespoirs comme les espoirs
+de leurs sentiments, l’Assembleur de Pensées
+se leva.</p>
+
+<p>Il éleva aussi ses mains, en les rejoignant de
+manière que les médius dressés, en se touchant
+par le bout, représentent l’auréole flamboyante,
+puis les index, levés et appuyés contre la face
+dorsale des médius, l’activation de la flamme.
+Longtemps silencieux dans cette attitude, il figurait,
+immobile, le reliquaire allongé de son intelligence
+et de soi-même. Ses lèvres remuaient à
+peine, sans bruit, pour une prière muette ; ses
+yeux, tournés vers le visible ou vers l’invisible,
+s’ouvraient et se fermaient tour à tour, et le battement
+des longs cils recourbés paraissait
+prendre possession de l’inconnu.</p>
+
+<p>Enfin, il parla.</p>
+
+<p>Il fallait d’abord joindre la Déesse.</p>
+
+<p>Il y avait toute chance qu’elle se fût cachée
+dans son domaine habituel. Les dieux l’y cerneraient
+de toute part et ils délibéreraient mieux
+là-bas, inspirés par l’endroit même. Le plus urgent,
+afin qu’elle ne s’en échappât point, était d’y
+partir. Il avait, d’ailleurs, son plan et son idée.
+Sûr de la réussite, il ne demandait que de la confiance
+afin d’en mettre l’essentiel à exécution
+sans perdre une minute.</p>
+
+<p>Et il dit avec une conviction singulière :</p>
+
+<p>— La Reine des Cieux ne peut vivre concentrée
+sur son propre rayonnement sans se détruire
+elle-même. Que la patience soit notre vertu principale,
+constante, la certitude notre bâton de
+pèlerin. Dans la caverne qui la cache, le feu dont
+elle est faite entamera peu à peu les rochers ;
+ou bien il les dissoudra pour s’en évader, ou bien,
+dévorée par sa propre flamme, Amatérasu, afin
+de ne pas mourir en tissant le linceul de son
+bûcher, sera contrainte de laisser filtrer, fût-ce
+par une fissure minuscule, le plus mince de ses
+rayons. A la minute même où celui-ci passera,
+nous commencerons d’être victorieux.</p>
+
+<p>Et il ajouta :</p>
+
+<p>— Au surplus, j’ai mieux encore afin d’achever
+notre conquête.</p>
+
+<p>En lui-même, cependant, il ne pensait qu’à
+moitié ce qu’il avait dit, mais il savait que pour
+faire agir les dieux aussi bien que les hommes, il
+est nécessaire de procéder par des affirmations
+formelles. Il n’ignorait pas davantage que le fait
+d’entreprendre une action en engendre une autre
+et que celles-ci, à leur tour, suscitent de nouvelles
+pensées parmi lesquelles se rencontre la plus
+juste et la meilleure. L’essentiel n’est-il pas de
+tromper le malheur, une fois sa méditation épuisée,
+en l’arrachant à son obstination ?</p>
+
+<p>Puis, pour les distraire, en même temps
+qu’afin de les égaler à leur tâche, il leur rappela
+la première querelle de la déesse avec Szannôo.</p>
+
+<p>Amatérasu tient le plus haut rang dans l’histoire
+sacrée. Elle a reçu l’investiture éclatante.
+Élevée à la monarchie céleste, elle fit rayonner
+dans la lumière les beautés d’un caractère divin.
+Quand le Mâle impétueux s’élança vers les cîmes,
+il bouleversa toute la nature et, bien qu’il eût
+annoncé sa visite, son auguste sœur se méfia de
+ses intentions. Elle dit même tout haut dans la
+chambre sacrée, aux murs chargés de plus de
+couleurs que les ailes de tous les papillons de
+l’univers, tandis que ses femmes innombrables
+tissaient ses vêtements plus nombreux et plus colorés
+encore : « La raison, qui mène mon frère
+ici ne part sûrement pas d’un bon cœur… Il veut
+me voler mon territoire. » Elle avait alors dénoué
+sa chevelure lourde afin de la tordre d’augustes
+nœuds ; et à la fois dans l’auguste nœud gauche
+et dans l’auguste nœud droit, comme aussi dans
+le reste de son auguste coiffure et pareillement
+à son auguste bras gauche et à son auguste bras
+droit, elle avait enroulé un auguste cordon complet
+de joyaux courbés long de huit pieds, de cinq
+cents joyaux. Elle avait posé en écharpe sur son
+dos un carquois d’un millier de flèches, mis un
+gantelet fort et résonnant, et, saisissant son arc à
+la corde dorée, l’avait fiché de telle sorte que le
+sommet de l’arc trembla. Enfin elle avait enfoncé
+ses pieds dans le sol dur jusqu’à la hauteur de ses
+belles cuisses, faisant voler la terre comme de la
+neige, et elle s’était tenue plus vaillante qu’un
+homme puissant…</p>
+
+<p>Il contait encore…</p>
+
+<p>Il contait toujours…</p>
+
+<p>Il termina en annonçant la victoire.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c"><img src="images/illu5.png" alt=""></p>
+
+<h2 class="nobreak" title="III">&nbsp;</h2>
+
+<p>Les Dieux se levèrent tous ensemble. Soulevés
+par une foi inusitée, ils l’acclamèrent. Les
+bras étendus vers leur propre désir, ils paraissaient
+diaphanes ; lumineuses, leurs couleurs, pailletées
+d’une poussière d’astres, les inspiraient aussi
+comme si d’innombrables âmes chatoyantes pavoisaient
+la leur ; et il leur apparaissait que c’était
+la lumière divine elle-même qu’ils retrouvaient
+en eux. « Au commencement étaient le Verbe
+et l’Action », et il semblait encore que toutes
+ces clartés colorées rendaient la nuit moins sombre.
+Transportés, ravis, en marche vers un nouveau
+destin, ils étaient comme une armée de
+lucioles gigantesques qui remplaçaient au lit
+desséché de la grande rivière céleste les aubes
+obscures par un fleuve de transparence immatérielle.</p>
+
+<p>Ils reprenaient la trame interrompue. Ils revivaient
+avec l’histoire sans plus s’y durcir, ni s’en
+séparer. Inexpugnables, à l’abri de l’erreur, redevenus
+les fils de l’espace autrefois solaire, ils
+redevenaient la vie du thème immense et n’était-il
+pas vain que celui-ci en leurs personnes fût
+travaillé d’une sorte d’inquiétude perpétuelle ?
+Elle les menait au salut. Ils redescendaient vers
+les îles de la perfection, sur cette terre japonaise
+où ils avaient vécu si près de ses fils, autour
+d’eux. Ils reverraient au cœur du Yamato, dans
+la patrie de la patrie, les longues pentes boisées
+du Kô-ya-san, où la nature, spiritualisée, est devenue
+religieuse dans ses moindres détails. Quelques-uns
+se promettaient de s’y fixer afin d’y
+accueillir, à la fin des siècles, les derniers sages,
+exilés, qu’ils mèneraient à leur tour vers la libération.</p>
+
+<p>Leur pensée, onctueuse comme de l’huile, les
+ramenait aux paysages désertés qu’aiment les
+hommes vertueux parce que les rochers, les arbres
+et les saisons s’y amusent, s’y balancent et
+s’y suivent comme des enfants. La montagne y
+est une chose puissante ; sa forme haute, escarpée,
+comme un homme à l’aise, parée comme une
+cuirasse de mikado, se dresse avec grandeur, en
+contemplant tranquillement tout ce qui est plus
+bas qu’elle ; ou bien elle se renverse en dressant
+un front nu qui ne voit plus que l’azur. L’eau est
+une chose qui vit, profonde ou unie, mouvementée
+ou pleine comme la chair, ou rapide et violente
+à la façon de la flèche ; les gazons, les fleurs,
+les saules la regardent avec un éclat joyeux ou,
+penchés, alanguis, en préparant des larmes, et
+plus d’un saule meurt par amour, de s’être trop
+penché sur elle.</p>
+
+<p>Les Dieux regrettaient la terre. Ils y revoyaient
+les soirs pleins de pourpre triomphale où, à côté
+des poètes qui ne se doutaient pas de leur présence,
+ils comparaient les poèmes à une peinture
+musicale sans forme virile, où à côté des peintres,
+ils voyaient dans leurs peintures une poésie
+qui avait pris forme. Et les peintres et les poètes,
+sans savoir pourquoi, faisaient silence pour laisser
+monter vers eux, comme un rappel, la vie
+cachée des choses. Ils savaient, mieux que les autres,
+que la nature n’est pas un plan distinct,
+séparé de leur activité. Aucun décor n’y reste
+insensible et par l’âme ils prenaient contact avec
+l’essence de tout. L’âme des paysages se mêlait
+à leur âme et la faisait chanter.</p>
+
+<p>Tandis qu’ils rêvaient, Omoï-Kané-no-Kami
+siffla les oiseaux aux longs chants de la nuit éternelle
+et les fit chanter. Il prit les deux rochers de
+la rivière déserte et le fer des montagnes de métal.
+Il appela le forgeron Ama-tsou-Mara, qui fut
+chargé de fabriquer la lance du soleil. Il fit venir
+Ishikoridomé, qu’il pria de façonner un miroir
+bien poli et Tamanoya auquel il demanda un cordon
+complet de joyaux courbés, au nombre de
+cinq cents : magatamos, cornalines, chalcédoines,
+chrysoprases, améthystes, toutes en forme de virgules.
+A Ameno-Koyané, ainsi qu’à Fonto-Tama,
+il ordonna de faire tirer l’omoplate d’un des
+daims sacrés du mont Kagou ainsi que d’y prendre
+de l’écorce de cerisier sauvage afin de procéder
+à la divination véritable et complète, en arrachant
+par ses racines un sakaki de cinq cents
+branches, arbre saint du Shinntô. Tous réunis
+autour de l’arbre vénérable accrocheraient aux
+branches supérieures le cordon de joyaux, long
+de huit pieds, aux branches moyennes le grand
+miroir, aux branches basses les offrandes blanches
+et les offrandes bleues, également purificatrices
+et pacificatrices ; Ameno-Koyané réciterait
+avec dévotion le grand rituel ; Ameno-Tadji-Karaono
+se tiendrait caché ; en dernier lieu Ameno-Uzumé
+se mettant en écharpe le céleste lycopode du
+mont Kagou, faisant du fusain céleste du même
+mont sa coiffure, des feuilles de bambou de la
+même montagne à ses mains, en bouquet, danserait
+sur une planche sonore près de l’endroit où
+se cachait Amatérasu. Elle danserait même sans
+mesure, animée par l’esprit divin, éperdue jusqu’où,
+dans son délire, il entendrait conduire ou
+même égarer ses mouvements et ses gestes. Et les
+Dieux se tiendraient autour d’elle afin de l’exhorter
+et de l’accompagner de toutes manières.</p>
+
+<p>Ils partirent aussitôt à la recherche du soleil.</p>
+
+<p class="c gap"><img src="images/illu6.png" alt=""></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c"><img src="images/illu7.png" alt=""></p>
+
+<h2 class="nobreak" title="IV">&nbsp;</h2>
+
+<p>Pleurant sur la grande race qui savait seule
+douer de vie la matière, Amatérasu, de plus
+en plus esseulée, au fur et à mesure que la guerre
+épuisait tout, errait, lamentable. La terre élue,
+dont elle était la protectrice, semblait la repousser
+de toute sa désolation et elle passait au-dessus
+d’elle en glissant dans l’air qui accumulait
+les heures sous ses pieds, comme pour la dérober
+à sa douleur, mais, attirée invinciblement, elle
+revenait sur elle dans le désir d’y rencontrer
+quand même un dernier refuge, bien que rien n’y
+fût épargné et que sa dévastation s’étendît sans
+autres limites que ses rivages. Il ne restait plus
+de temple et dans l’unique, dont toutes les ruines
+n’avaient pas été détruites, elle arriva pour y voir
+sa propre statue, laquée d’or au rayonnement de
+son auréole, lutter à la base contre les flammes
+qui dévoraient le trône de lotus, noir d’encens
+immémorial, où posaient ses pieds jusqu’alors
+immaculés. Amatérasu demeura là devant son
+effigie comme si elle contemplait son propre
+bûcher. Elle ne bougeait pas tant il lui apparaissait
+inutile de retarder sa destruction fatale ; de
+plus en plus immobile, elle laissait son âme
+rejoindre l’œuvre antique, possédée du vœu de
+mourir à son tour ; elle ne se ressaisit qu’à l’instant
+où elle ressentait qu’elle devenait, en quelque
+sorte, la statue elle-même, vaincue par le feu,
+colonne lumineuse et pétillante sous la voûte du
+temple qui commençait de craquer et de brûler
+doucement. Elle passa ses mains sur son visage
+en serrant ses tempes pour y retrouver le battement
+de ses veines et reprit sa course, plus douloureuse
+encore. Morts tous les paysages, morte
+la beauté de la terre parée où l’homme, modeste
+et fort, était demeuré à sa place dans le système
+du monde, dominé jusqu’en sa volonté par l’immanence
+des principes qui animent l’univers,
+subtil à croire celui-ci formé des images transitoires
+qui lui révèlent les forces éternelles. Comment
+tant de familiarité avec les choses dont il
+dépassait la forme en apparence inerte afin d’en
+surprendre la vie cachée avait-elle pu l’amener
+à se soumettre si totalement à la guerre ? Pourquoi
+tant de spiritualité, si déterminée jadis vers
+les simplifications audacieuses qui ne laissent
+plus subsister de la forme que l’Esprit, l’avait-il
+laissé vaincre par le Mal ?</p>
+
+<p>Pourtant la suprématie des fils du chrysanthème
+demeurait certaine, par le cœur, par l’intelligence,
+et leur développement lent, pareil à
+celui des grands peuples et des grands maîtres,
+l’avait démontré, comme tant d’autres magnificences.
+Eux seuls, dans le vaste monde, à l’inverse
+des autres peuples, ne possédaient pas la faculté
+qui permet de croire à ce qu’on sait n’être pas
+vrai. Ne leur avait-il pas été accordé le don de
+maîtriser l’univers, aussi loin que la limite où le
+ciel se dresse comme une muraille, aussi loin que
+les bornes où les nuages bleus reposent aplatis,
+aussi loin que les confins où les nuages blancs
+gisent, au loin, abaissés, aussi loin sur la plaine
+bleue de la mer que la limite où atteignent des
+proues des vaisseaux sans laisser sécher leurs gaffes,
+ni leurs rames, enfin sur les routes que les hommes
+suivent sur la terre aussi loin que la limite où
+parviennent les sabots des chevaux foulant des
+roches inégales et les racines des arbres.</p>
+
+<p>Haute dans sa robe d’or, Amatérasu, de toute
+la volonté de ses mains longues à la manière des
+lianes, tendues en cette minute comme les fines
+aiguilles de pin, jetait la malédiction suprême
+vers son frère exécré. Pourtant elle aussi se sentait
+impuissante au moment même qu’elle appelait
+contre lui les puissances éparses des divinités
+inférieures ; une barrière infranchissable
+l’isolait sur elle-même, en la séparant des choses.
+Les forces de la Nature, reléguées ou perdues, ne
+montaient plus vers ses paumes ouvertes sur le
+désert ; la réalité formidable qui se dissimule
+derrière les montagnes caressées par les nuages,
+les cascades ruisselantes, l’orgueil des rochers,
+les volutes des brouillards, l’eau lente ou vive des
+fleuves et l’éventail des arbres qui chante dans
+le vent avec les vagues de la mer, qui découpe les
+astres et les entretient dans leur permanence,
+reculait aussi derrière les choses disparues dont
+elles étaient le signe. Tout était fané, effeuillé,
+comme l’art des fleurs, symboles des divers éléments,
+dont le poème d’aucun bouquet ne disposait
+plus nulle part les gammes éclatantes.
+Évanoui l’indéfinissable sentiment des décors
+champêtres qui parlent au cœur tout bas, mais si
+loin en lui-même, sans qu’il soit possible de
+l’exprimer par des mots.</p>
+
+<p>A travers les trois grandes îles et les petites,
+elle ne trouva que trois jardins à peu près intacts.
+L’un disait la Rectitude, l’autre la Douceur amoureuse
+et le troisième, qui continuait le second, la
+Tristesse. Amatérasu demeura longtemps dans
+celui-ci comme s’il fût, désormais, son dernier
+sanctuaire. Il était enveloppé de pins sombres que
+défendaient de longs ifs noirs, et les ifs ténébreux
+entouraient une lanterne de pierre qui, dans l’obscurité
+du soir, laissait filtrer sur le site silencieux
+une lumière pâle, mystérieuse. Il avait une
+quinzaine de mètres carrés : rien n’y était régulier ;
+son jardinier-poète savait trop, par expérience,
+avec quel imprévu la douleur enveloppe l’âme ;
+néanmoins, une sérénité bienfaisante tombait de
+sa beauté mélancolique et ses vallonnements aux
+pentes douces offraient comme autant d’abris.</p>
+
+<p>Le second portait en offrande au ciel la petite
+pagode qui s’ouvrait au bord de son lac à moitié
+couvert de nymphées et, dans les camélias qui
+l’entouraient, la pagode, comme les fleurs, ouvrait
+le cœur, en lui donnant envie de s’y reposer. Tout
+n’était artificiel que pour capter mieux la nature
+en la mettant en valeur et en la dépassant ; de
+fait, plus spontanée en apparence que nulle part,
+arrivée au maximum de sa signification, elle
+s’offrait dans toute sa joie tranquille comme vers
+une autre jouissance plus étonnante encore dont
+la plénitude la dominait tout en se manifestant
+déjà en elle avec une persuasion irrésistible,
+et cette violence faite d’une ardente langueur de
+vivre, ainsi sauvée au milieu de la dévastation
+universelle, était extraordinaire ; elle persuadait
+que le plaisir de la volupté doit venir à bout de
+tout. Il n’était rien dans l’agencement des arbres,
+des corbeilles et des fleurs, dans la recherche des
+contrastes de la forme, de la ligne et de la couleur
+qui n’environnât la déesse, au point de la rendre
+à nouveau amoureuse de la vie, et par-dessus les
+iris foncés au violet magnifique qui bordaient la
+dernière porte, les érables, distribués de manière
+que les rayons du soleil couchant viennent en
+les frappant rehausser les riches tons de pourpre
+de leurs feuilles, avaient l’air, sous le vent, de
+lui dire doucement adieu avec de longs gestes, de
+longues mains végétales, quand elle gagna le jardin
+de la Rectitude.</p>
+
+<p>Il était presque tout en pierres amenées de très
+loin, dont les plus remarquables, alignées au long
+d’une allée droite, menaient à l’une d’elles, toute
+droite elle aussi, plantée debout, nue et fixée
+du côté de l’orient. Une perspective infinie fuyait
+derrière, à travers la campagne ouverte, si loin
+que rien n’y arrêtait la vue jusqu’à l’horizon du
+ciel, et tout s’harmonisait tellement avec le décor
+que l’âme même du soleil levant paraissait s’être
+réfugiée là. Elle palpitait, jaune impalpable, poussière
+dorée, autour de l’aiguille de pierre qui
+marquait l’heure au sable roux des douze allées
+au centre desquelles elle rayonnait de lumière et
+d’ombre. Amatérasu, droite contre elle, ajoutait
+encore à cette irradiation et son éclat colorait la
+blancheur des chrysanthèmes répandus alentour,
+dans les massifs, à profusion.</p>
+
+<p>Au loin, du fond du lointain, la clameur atroce
+de la bataille arrivait par bouffées, à intervalles.
+La fille du feu la trouvait plus odieuse encore
+après sa halte dans les trois jardins. A quoi bon
+vivre pour voir souffrir et mourir tous ceux qui
+sont la vie, dans l’impuissance d’empêcher la
+disparition progressive des êtres qui la perpétuent ?
+Rien ne mordait sur leur fureur homicide.
+Elle savait qu’elle n’avait à celle-ci aucune
+responsabilité ; pourtant, elle se cherchait des
+raisons contraires : faute d’en découvrir, elle songea
+tout à coup qu’elle favorisait quand même le
+déchaînement du meurtre par la lumière du jour.
+Bientôt, elle se persuada qu’elle était maudite également
+puisque les fils de la Terre ne la méritaient
+plus et que la seule arme qui lui restât contre
+Szannôo était de la supprimer. Elle n’avait
+plus le droit d’éclairer le monde puisqu’elle aidait
+ainsi, sans le vouloir, au meurtre, et que les
+hommes se vouaient à la Nuit. Il ne lui restait
+qu’à disparaître.</p>
+
+<p>Vite décidée, n’envisageant aucune autre solution
+plus favorable à la cessation du massacre,
+elle atteignit d’un seul vol rapide la plus haute
+montagne céleste, s’y enferma dans la grotte dont
+elle seule connaissait la profondeur, puis, comme
+sa clarté filtrait encore en laissant à travers l’espace
+une lumière diffuse, elle roula une roche
+énorme qui boucha toute l’ouverture.</p>
+
+<p>Et elle s’endormit.</p>
+
+<p>Des nuits et des nuits, puisqu’il n’y avait plus
+de jours, elle dormit de la sorte. Elle ne s’éveilla
+qu’après avoir été, des nuits et des nuits également,
+arrachée à sa lourde torpeur, d’abord par
+un vacarme infernal, ensuite par un bruit singulier,
+inconnu.</p>
+
+<p class="c gap"><img src="images/illu8.png" alt=""></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="c"><img src="images/illu9.png" alt=""></p>
+
+<h2 class="nobreak" title="V">&nbsp;</h2>
+
+<p>Les Dieux, à la suite d’un voyage aux pérégrinations
+contradictoires, avaient découvert le
+refuge de la Déesse et planté l’Arbre vénérable de
+la Science du Bien et du Mal devant la roche
+énorme qui murait la grotte divine. Et des nuits
+et des nuits, après avoir tenu conseil sans parvenir
+à se mettre d’accord, ils s’étaient prosternés
+à tour de rôle en suppliant Amatérasu de réapparaître.
+Chacun avait non seulement récité les
+litanies différentes que leur adressaient, autrefois,
+leurs propres fidèles, mais y avaient encore
+ajouté des accents étranges, nouveaux, suggérés
+par leur détresse. Vainement. L’Assembleur de
+Pensées lui-même, dont ils avaient refusé le plan
+une fois qu’arrivés, ils s’étaient trouvés en mesure
+d’en faire l’essai, ne savait plus quel conseil
+leur proposer. La tête vide, comme les autres, il
+s’abandonnait aux heures funèbres en suivant
+les lamentations qui montaient de l’assemblée
+auguste. Vainement. Tous se ruèrent plusieurs
+fois pour arracher le bloc ou le pousser plus loin
+dans la caverne, saisis, à la fois, par la volonté
+de délivrer Amatérasu d’elle-même ou de la tuer ;
+ils s’essayèrent aussi à tailler la pierre brute.
+Vainement. Ils n’avaient même plus de désirs et
+se couchaient, résignés, dans l’attente de la Mort.</p>
+
+<p>Le sommeil, à la fois pesant et fiévreux qui les
+possédait de plus en plus, les anéantissait si
+lourdement qu’une nuit ils se soulevèrent avec
+un immense effort et se mirent à hurler. Au fur
+et à mesure qu’ils criaient davantage, ils consentaient
+moins à mourir. Et c’était une sorte de
+mélopée vengeresse à la rumeur inouïe. A la fin,
+leurs vociférations étaient si chargées de colère
+douloureuse, exaspérée, qu’Omoï-Kané-no-Kami
+craignit qu’ils ne finissent par faire comme les
+hommes maintenant à bout, presque tous morts
+sur la terre ravagée, en remplaçant leur guerre
+par celle des Dieux. Il résolut d’exécuter ses projets.
+Il cacha Ameno-Tadji-Karaono et ordonna à
+Ameno-Koyané de réciter le grand Rituel.</p>
+
+<p>Ameno-Koyané le déroula et, tandis que se
+répandait une odeur d’encens macéré, il fit les
+différents gestes de l’officiant qui purifient les
+yeux, puis entraînent à la méditation pénétrante
+des Sept Roues extérieures, la Roue du Feu, la
+Roue du Vide, la Roue de l’Air, la Roue tournante
+de la Loi, la Roue de la Terre, la Roue de
+l’Eau, enfin la Roue de la Métamorphose ; puis
+il dessina toujours de ses bras levés, après
+avoir répété le signe de la Flamme, qui est triangulaire,
+le sceau du Sabre de la Grande Intelligence.</p>
+
+<p>Après une dernière élévation, que nul n’a le
+droit de définir, il entama la vraie Parole, pénétrée,
+comme d’une essence immémoriale, de tous
+les rites anciens, et qui s’ouvre par une phrase
+mémorable : « Au temps où commencèrent le
+Ciel et la Terre, les Divinités se formèrent dans
+la plaine des Hauts-Cieux… »</p>
+
+<p>Il continuait :</p>
+
+<p>« Lorsque la terre, jeune, pareille à de l’huile
+flottante, se mouvait ainsi qu’une méduse… »</p>
+
+<p>Mais les paroles primitives, à partir d’ici, ne
+peuvent être répétées, car elles s’échapperaient
+du texte saint, dites par des lèvres profanes, de
+même que le cheval de Han-Kou s’envola de la
+soie dans le tumulte et dans la nuée, dès que le
+maître, la peinture achevée, eut terminé ses yeux.</p>
+
+<p>Dans le silence, les phrases mystiques se succédaient.
+Certaines étaient prodigieuses, d’autres
+si simples et dénudées qu’elles semblaient venir
+d’un temps où rien n’existait encore. Balancées
+sur le mode mineur et uniforme, elles visaient à
+capter l’essence première des métaux, des plantes
+et des formes animiques errantes. Elles célébraient
+la majesté de l’Inconnaissable, qui est le
+premier et le dernier mot de toutes les religions,
+et il se trouvait qu’elles parlaient constamment
+de choses déjà disparues, comme les hommes,
+les Temples, la Lune et le Soleil. Il en était de
+même quand elles décrivaient le palais des divinités
+supérieures où des Dévas, les ailes fermées,
+montaient la garde autour du flamboiement de la
+grande escarboucle dont le mot qui s’y inscrit
+n’est compréhensible que de ceux qui ont dépassé
+toutes les sagesses. Il était question de dalles de
+marbre noir, miroitant à la façon des eaux d’un
+lac sans fond, sur lesquelles passaient des êtres
+impalpables, le visage rose sous des diadèmes
+étoilés ; au-dessus d’eux, des arceaux montaient
+les uns sur les autres vers des dômes blancs,
+arrondis sous un azur un peu sombre, aux teintes
+violettes semées d’astres palpitants. A travers les
+strophes passait et repassait l’éternel balancement
+d’une Aspara, et en écrasant des fleurs dans ses
+paumes, elle leur faisait exhaler un parfum plus
+doux.</p>
+
+<p>Et il semblait aux Immortels que c’était la Vie.</p>
+
+<p>Et Ameno-Koyané s’écria :</p>
+
+<p>« O œil de feu !</p>
+
+<p>Centre rayonnant de la grande étoile, source
+essentielle, premier et dernier secret que notre
+peuple adore sous la forme d’une femme pour
+t’aimer davantage et pouvoir te posséder dans
+l’extase suprême, entends-moi ! Si j’ai suivi de
+toute mon intelligence la route de la Vérité parce
+qu’elle est faite pour le cerveau, comme la fleur
+et le fruit pour le cerisier, la lumière est faite
+pour nos yeux qui vont se fermer s’ils ne la
+reflètent plus !</p>
+
+<p>O Déesse !</p>
+
+<p>Toutes les existences viennent de toi, hormis
+le Mal que tu ne veux plus nous aider à vaincre.
+Voilà pourquoi ton frère triomphe. Prends garde
+que son règne ne demeure, sur la terre et dans
+les cieux, par delà l’Extra-monde !</p>
+
+<p>O Lumière !</p>
+
+<p>Expansion de la vie, vie mystérieuse, individualisée
+dans la multiplicité des formes, tout ce
+qui a été et sera dans l’éternité des temps est issu
+de toi seule ou en dérive et les formes elles-mêmes
+ne sont que la lumière fixée par un courant qui
+se dilue ensuite afin de te ramener les âmes !</p>
+
+<p>O Clarté !</p>
+
+<p>De même que le prisme te décompose en sept
+rayons, de même les plans supérieurs décomposent
+la lumière originelle dont nul, à part toi, ne
+saurait se faire idée, en sept nuances dont l’intensité
+diminue d’autant que les plans traversés
+par elle sont de moins en moins éthérés !</p>
+
+<p>O Divine !</p>
+
+<p>Chacune des couleurs est analogue à l’une des
+sept facultés de l’âme, aux sept vertus et aux sept
+vices, aux formes géométriques planes et solides,
+aux sept planètes issues de toi,</p>
+
+<p>Car tu es une,</p>
+
+<p>O Pure entre les Pures !</p>
+
+<p>Amatérasu resplendissante ! »</p>
+
+<p>Mais rien ne répondait dans la grotte profonde,
+et le roc énorme, toujours immobile, intact, ne
+laissait filtrer ni grain de poussière lumineux, ni
+soupir imperceptible.</p>
+
+<p>Alors Omoï-Kané-no-Kami prit deux morceaux
+de bois de fer, et les frappant l’un contre
+l’autre, en tira une suite de sons ; ils se succédaient
+au milieu des éclairs qui partaient du bois
+heurté, zigzaguant à travers l’assemblée auguste.
+Assis au-dessus d’elle sur une branche de l’Arbre
+vénérable, il atteignit, dans l’imagination des
+Dieux, l’aspect d’un nouveau maître de la foudre.</p>
+
+<p>Pour lui ressembler, ils firent comme lui. Ils se
+saisirent de tout ce qu’ils trouvèrent, de pierres,
+de cailloux et de petits rochers, d’ustensiles oubliés
+et de poteries. Il y en avait de toutes sortes,
+échouées là mystérieusement, et celles de Raku,
+en terre douce et poreuse, vernissée, qui porte
+le sceau de la joie par la grâce d’Hideyoshi, et
+celles de Toshiro, si vieilles, en terre brune, et
+celles de Karatzu, rugueuses mais émouvantes, et
+celles d’Hizen, et celles d’Hirado si fines, si
+bleues, si suaves. Beaucoup partirent sur la terre,
+qui revinrent avec des armures et des sabres, et
+il paraissait que les armes étaient de toutes les
+époques comme si les hommes n’avaient jamais
+cessé de se battre ; d’ailleurs, la famille Miôchin,
+par delà Masuda Munemori, ne remonte-t-elle pas
+au petit-fils du dieu Takara qui enseigna le travail
+du métal ? Mais les lames de Masamura cédaient
+encore devant celles de Masamune, qui
+coupaient un cheveu déposé sur leur tranchant
+par le zéphir aussi bien qu’elles fendaient une
+barre de fer massif. Il est vrai que la barre initiale
+avait été elle-même faite selon la règle, enfermée
+dans une enveloppe d’argile et de cendre
+sans être jamais touchée par la main nue, puis
+chauffée au fourneau sur du charbon de bois,
+fendue par le milieu et pliée en double. Sur l’enclume
+ensuite, repliée jusqu’à quinze fois, réunie
+à trois barres préparées de même, cinq fois
+encore pliée en double et soudée, elle se trouvait
+alors constituée par 16777216 couches de
+métal. La lame étirée enfin dans toute sa longueur
+était trempée : revêtue d’une couche d’argile
+et de charbon de bois en poudre, elle ne laissait
+à découvert qu’une bande de métal d’un
+quart de pouce environ et la lame était, sur le
+fourneau, portée au rouge sombre tandis que le
+tranchant était chauffé à blanc ; puis l’eau décisive
+à la température déterminée. Et les Dieux,
+à retrouver ces objets, à les revivre, à s’en réjouir,
+se sentaient moins malheureux. Et comme
+s’ils trempaient à nouveau les lames enchantées
+dans la nuit éternelle, glacée, ils répétaient la
+chanson même du grand Masamune qui faisait
+entrer de la sorte l’esprit de la musique dans le
+métal : « Que la paix règne sur la terre, la
+paix ! »</p>
+
+<p>Ama-tsou-Mara rapporta une grande cuve de
+bronze.</p>
+
+<p>Ameno-Kamato, qui reprit sa place la dernière,
+à l’écart, pliait sous le poids d’arcs énormes,
+si nombreux qu’elle disparaissait presque
+entre leurs bois et leurs cordes, un peu comme
+une araignée dans ses toiles. Elle seule n’ajoutait
+rien au vacarme auquel ils s’efforçaient sans
+qu’il en résultât autre chose qu’un bruit insensé
+dont l’exagération, encore accrue par leurs clameurs,
+paraissait devoir faire s’écrouler les dernières
+architectures qui supportaient le monde.
+Et dans toutes ces nuits barbares, c’était comme
+si les maîtres célestes, dépossédés, s’entraînaient
+à la destruction finale universelle.</p>
+
+<p>Derrière le bloc énorme, Amatérasu, réveillée
+maintenant, écoutait avec tranquillité, certaine
+de sa revanche. Ce désordre prolongé, permanent,
+signifiait effectivement la fin de tout, par
+conséquent le début d’autre chose. Mais elle n’y
+pouvait rien, et la folie de ses anciens compagnons
+lui faisait aimer davantage sa retraite inviolable.
+Hors de leur atteinte, à ne plus éclairer
+que son domaine personnel, elle découvrait en
+elle-même des clartés particulières.</p>
+
+<p>Les périodes de bruit et de silence entretenaient
+les Dieux, alternativement, mais ne les
+sauvaient point. Bientôt, il leur parut que l’ombre
+devenait de plus en plus froide. La chaleur
+amassée dans l’éther, et qui résultait de tant et
+de tant de milliards de jours, commençait de
+s’épuiser. Ils se regardaient, blêmes, en frissonnant.
+Étaient-ils décidément condamnés ? Ils
+n’osèrent se répondre et comme ils savaient, plus
+ils réfléchissaient, qu’il en serait ainsi, selon
+toute vraisemblance, ils décidèrent d’oublier.
+Pour y parvenir, ils accrurent le vacarme infernal,
+comme si, en tapant sur leurs instruments
+divers, ils martelaient jusqu’au souvenir, comme
+s’ils l’enfonçaient au plus profond du passé. Un
+vent de folie les saisissait, qui recouvrait leur
+mémoire, mais bientôt l’ombre, de plus en plus
+froide, pénétrait leurs corps, arrêtait leurs bras,
+glaçait leurs cœurs en leur rappelant que rien,
+même quand il s’agissait d’eux, ne saurait interrompre
+le cours ascensionnel des lois inexorables.</p>
+
+<p>Une nuit lugubre où leur ardeur désespérée
+commençait de se ralentir, sur un signe d’Omoï-Kané-no-Kami,
+Uzumé dansa.</p>
+
+<p>Elle était merveilleuse dans son kimono
+orange et noir où des éperviers fauves ouvraient
+leurs ailes en forme de croissant. Elle éployait
+elle-même sur celles-ci, comme sur l’ondulation
+de toute la soie et la douce langueur pâle ambrée
+de son visage aux cheveux noirs traversés de
+bois laqué d’or, un grand éventail blanc mêlé de
+feuilles vertes qui palpitait, tel un doux clair de
+lune parmi des branchages. Elle allait, lentement
+et légèrement, tournant sur elle-même à petits
+pas, ce qui soulevait l’étoffe autour de ses jambes
+fines et, quand elle s’arrêtait, la faisait s’arrêter
+aussi pour s’enrouler d’un seul mouvement
+rythmique, courbée sur ses sandales aux deux
+lames de bois. Elle tapait dès lors avec elles sur
+la planche où elle évoluait, les faisant claquer
+sur place à petits coups de plus en plus vifs,
+serrés et pressés.</p>
+
+<p>Charmés, les Immortels, oublieux de leur misère,
+redoublaient l’accompagnement en essayant
+de suivre le mouvement de la danse. Malheureusement
+ils le contrariaient plutôt. Aussi frappaient-ils
+de plus en plus fort afin d’atténuer et
+de perdre leur maladresse dans le bruit grandissant
+qui, sur toutes choses, devenait leur seul
+refuge, dernier moyen qui leur permît de se
+fuir.</p>
+
+<p>Derrière le bloc énorme encastré dans la roche
+de la caverne comme s’il en faisait partie, le
+silence d’Amatérasu finissait par persuader ses
+prisonniers qu’elle n’était pas là.</p>
+
+<p>L’ombre devenait de plus en plus glacée, au
+point de paraître se solidifier comme de l’eau, et
+les huit cents myriades de dieux se tâtaient personnellement,
+puis se touchaient les uns les autres
+pour être sûre qu’ils n’étaient pas encore
+devenus des glaciers noirs.</p>
+
+<p>Une nuit le froid fut tel qu’ils se sentirent
+mourir.</p>
+
+<p>Ils pensèrent qu’il valait mieux, une fois pour
+toutes, accepter le Destin. Ils allumèrent un
+grand feu et prièrent Uzumé de danser une dernière
+fois au milieu de la flamme où elle leur
+symboliserait le dernier rayon de la douce vie.
+Ils voyaient là, en outre, une tentative extrême et
+se demandaient si leurs plaintes ne seraient pas
+telles qu’Amatérasu, à condition qu’elle fût réellement
+ici et à moins qu’elle n’ait voulu leur
+sommeil éternel, n’y saurait plus résister. A la
+pensée qu’elle demeurerait seule, à son tour, ne se
+laisserait-elle pas fléchir ?</p>
+
+<p>Certaine de périr également, Uzumé décida de
+mourir de sa danse même en s’y donnant toute
+jusqu’à la dernière palpitation du cœur dans sa
+poitrine, et elle espérait qu’il s’y romprait net à
+l’instant du plus grand vertige afin qu’elle ne
+sentît même pas le passage tragique.</p>
+
+<p>Elle commença plus lentement encore que les
+fois précédentes, allant et venant au milieu des
+flammes sans les atteindre avec une aisance infinie.
+Elle ondulait comme une autre flamme immatérielle.
+Quand une des langues de feu qui la
+prenait pour une de ses sœurs se rapprochait
+trop, elle l’écartait d’un large coup du grand
+éventail blanc qui tombait sur elle comme une
+aile de neige. Elle était si parfaite que le désir
+renaissait au cœur des Dieux et, au fur et à mesure
+qu’elle accélérait sa cadence, il devenait de
+l’amour. Ils imaginaient la Mort vaincue et que
+la danse entreprise pour les y amener les en
+écartait. Uzumé, serrée par le feu au point que
+l’éventail palpitait de plus en plus vite et plus
+rapidement sur lui, ne leur paraissait pas pouvoir
+en être atteinte, ni consumée. Elle ne sentait
+plus le danger, sinon pour dominer sa menace
+croissante. Montée sur la cuve de bronze placée
+sur la passerelle qui la faisait résonner à la fois
+sous ses pieds jusqu’au cœur du ciel et de la
+terre qu’elle réunissait à nouveau, elle grandissait,
+surnaturelle, dans sa divinité même, et les
+Dieux hors d’eux-mêmes, sans savoir ce qu’ils
+faisaient, redoublaient d’ardeur à frapper sur
+leurs instruments improvisés ou à jeter des morceaux
+d’arbres dans le brasier magique. L’accompagnement
+était tel qu’Amatérasu, collée contre
+le bloc énorme, se retenait de peur de le déplacer.</p>
+
+<p>L’accord s’établissait peu à peu entre les Dieux
+et la danseuse ; ils s’entendaient presque, sans
+atteindre encore au rythme. Cette espérance singulière,
+qu’ils ne s’expliquaient pas, ouvrait sa
+voile au lac ténébreux de leurs âmes malades, — une
+voile qui frémissait sur leurs vagues intérieures
+comme le grand éventail blanc sur les
+flammes hautes au centre desquelles résonnait
+de plus en plus sous les pas, de plus en plus
+rapides, de la nouvelle déesse qui délivrait
+l’olympe oriental, la cuve enchantée.</p>
+
+<p>Et Uzumé, inouïe, les mains au-dessus de la
+tête, à travers l’espace, vers le ciel, semblait grandir
+jusqu’à lui pour y moissonner les astres qui
+allaient revenir.</p>
+
+<p>Tout à coup, les Dieux entendirent comme
+une nappe d’eau musicalement surnaturelle
+qui répandait ses ondes chantantes et murmurantes.</p>
+
+<p>Extraits d’eux-mêmes, transportés, leur être
+transi pénétré de chaleur et de fraîcheur à la
+fois, ils regardèrent au-dessus de l’Arbre vénérable
+et là, plus haute que lui, debout sur le promontoire
+de la caverne céleste, dominant le bloc
+énorme, ils virent s’avancer vêtue d’une robe de
+lumière, Ameno-Kamato. Ses mains aux doigts
+recourbés dans leurs ongliers d’argent couraient
+le long d’un instrument inconnu, formé de cordes
+tendues les unes à côté des autres, jaunes sous
+ses gestes pâles. Et ils reconnurent qu’il était
+fait de grands arcs de shoguns allongés aussi les
+uns à côté des autres, croisés par deux, liés ensemble.</p>
+
+<p>Omoï-Kané-no-Kami en compta trente-trois.</p>
+
+<p>Magicienne du champ de bataille où il ne restait
+plus un seul vivant, mais dont elle avait
+vaincu la loi sanglante en la dépassant vers une
+recherche supérieure, elle remplaçait sur l’arme
+dangereuse les flèches meurtrières et fatales par
+les traits invisibles et rédempteurs des sons. Et
+les grands arcs de laque rouge des princes défunts
+vibraient comme l’espoir en répandant à
+travers l’espace, par la totalité du rythme perdu,
+puis retrouvé, l’harmonie tutélaire.</p>
+
+<p>Sa harpe haute en main, Ameno-Kamato accompagnait
+Uzumé dont la danse, plus ardente
+encore, mais plus régulière, devenait prodigieuse.
+Les Dieux tous debout, dressés d’un seul élan,
+entonnèrent un hymne unanime où leur douleur
+égalisée se dépassait à la recherche du salut.</p>
+
+<p>Uzumé, portée au paroxysme de toutes les allégresses
+et de toutes les délivrances par la musique
+éperdue d’Ameno-Kamato dont la douceur
+sonore, aux longs sanglots heureux, atteignait les
+extases divines, ouvrit son kimono sur les pointes
+de ses seins ronds et purs. Dansant toujours,
+d’un pas de plus en plus savant, mais frénétique
+et accéléré, elle l’abandonna jusqu’à ses pieds qui
+le piétinèrent. Et elle était si belle, nue sur le feu
+dont l’or dorait encore sa peau dorée, en y éclairant
+les ombres douces qu’il semblait faire vivre
+déjà vers leurs promesses de bonheur, que les
+Dieux arrêtèrent leur chant pour le terminer par
+une clameur d’allégresse dont l’écho retentit jusqu’au
+bout du monde.</p>
+
+<p>Alors il parut que la nuit se faisait éclatante.
+Mais comme ils avaient perdu l’habitude de la
+lumière, les Dieux cessèrent d’abord de voir,
+accoutumés seulement à la transparence phosphorescente
+qui émanait d’eux-mêmes comme au
+feu dont ils avaient entouré Uzumé. Au fur et à
+mesure qu’ils redevinrent toute leur réalité, ils
+distinguèrent. Bientôt ils contemplèrent tout à
+fait l’Aube nouvelle. Ils étaient eux-mêmes comme
+agrandis jusqu’aux voûtes de l’éther par
+l’irradiation qui les ressuscitait sur toute la
+Plaine des Hauts Cieux et le Pays central des
+plaines de roseaux illuminés entre lesquels le lit
+desséché de la Rivière du ciel coulait et poudroyait
+comme la voie lactée. L’immense rayonnement
+emplissait l’Infini. Là-bas, très loin, sous
+leurs pieds, plus loin encore, les Iles de la Perfection,
+telles des coquilles irrégulières de nacre ou
+de perle sur la mer, mûrissaient un orient magnifique.
+Et comme la grande lyre s’exaltait toujours,
+les sphères célestes, entraînées, répondaient des
+différentes parties de l’espace en abandonnant pour
+la première fois la révélation de leur musique
+aérienne aux notes prolongées, — soit rythmiques
+et continues comme les vagues de la mer, soit
+effeuillées en long pétales espacés aux sons de
+bronze blanc, sonores, mais filtrés par l’atmosphère
+bleue, sans fin.</p>
+
+<p>Amatérasu avait poussé d’elle-même le bloc
+monstrueux.</p>
+
+<p>Il avait roulé jusqu’à l’Arbre vénérable et
+s’était brisé à son contact.</p>
+
+<p>Ameno-Tadji-Karaono avait aussitôt pris la
+main de la réapparue et Fonto-Tama s’était empressé
+de tendre une corde derrière son auguste
+dos pour l’empêcher de revenir en arrière.</p>
+
+<p>Droite devant la bouche d’ombre, la Reine de
+la Lumière, heureuse, rayonnait de toute part
+sur le globe enivré, et les rayons d’or du soleil
+répondaient, au-dessus d’elle, aux cordes d’or
+d’Ameno-Kamato. Plus bas, Uzumé attendait,
+immobile, qu’Omoï-Kané-no-Kami lui mît en
+main le miroir sacré de l’Arbre vénérable pour le
+dresser sur les Dieux à genoux devant elles trois.</p>
+
+<p>Et les trois Déesses resplendissaient sur la même
+ligne droite.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>Le Monde était sauvé.</p>
+
+<p>Il ne lui restait qu’à renouveler les disciplines
+éternelles.</p>
+
+<p class="c gap"><img src="images/illu10.png" alt=""></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="narrow noindent top4em"><span class="xsmall">LE PRÉSENT OUVRAGE ACHEVÉ D’IMPRIMER
+LE</span> 15 <span class="xsmall">NOVEMBRE MIL NEUF CENT VINGT-TROIS
+POUR LES ÉDITIONS G</span>. <span class="xsmall">CRÈS ET
+C</span><sup>ie</sup>, <span class="xsmall">PAR DURAND</span>, <span class="xsmall">DE CHARTRES</span>, <span class="xsmall">A ÉTÉ
+TIRÉ A</span> 570 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES</span>, <span class="xsmall">SOIT</span> 20 <span class="xsmall">SUR
+RAPHIA DE MADAGASCAR</span> (<span class="xsmall">DONT</span> 5 <span class="xsmall">HORS
+COMMERCE</span>) <span class="xsmall">NUMÉROTÉS DE</span> 1 <span class="xsmall">A</span> 15 <span class="xsmall">ET DE</span>
+16 <span class="xsmall">A</span> 20 <span class="xsmall">ET</span> 550 <span class="xsmall">EXEMPLAIRES SUR ALFA</span>
+(<span class="xsmall">DONT</span> 50 <span class="xsmall">HORS COMMERCE</span>) <span class="xsmall">NUMÉROTÉS
+DE</span> 21 <span class="xsmall">A</span> 550 <span class="xsmall">ET DE</span> 551 <span class="xsmall">A</span> 570.</p>
+
+<p class="c gap">N<sup>o</sup></p>
+
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78325 ***</div>
+</body>
+</html>
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