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Mon excuse aussi sera dans l’affection +que je leur porte en raison de l’aide qu’ils m’ont +donnée par leur faculté de savoir regarder, étudier +longuement la nature et les hommes de ce +pays. J’espère qu’ils sauront faire apprécier +cette sincérité, fruit d’une longue expérience, +dont leurs lecteurs ont bien voulu maintes fois +déjà témoigner.</p> + +<p>Mais il faut dire que l’équipe de mes collaborateurs +n’est plus ce qu’elle fut. La guerre a +passé tuant les uns, dispersant les autres vers +les divers théâtres de l’expansion française. Il ne +me reste plus, pour parler du Maroc, que Martin, +le chef de file, et son compère Dupont, l’arabisant +distingué Dupont. Eux-mêmes ne sont +plus ce qu’ils ont été, des batteurs d’estrade +impénitents toujours en chevauchées par les +pistes des monts et de la plaine, des coureurs de +risques variés aux divers étages de la société +mograbine. Ils ont pris de l’âge et de la gravité. +Martin même est devenu fonctionnaire ; il a des +administrés. Son camarade et lui ne font plus +la guerre ; d’autres la font à leur tour dont ils +suivent avec bienveillance les efforts. N’ayant +plus rien de neuf à raconter, ils vivent de souvenirs. +Ceux-ci vont présenter au lecteur français +les annales d’une époque qui tient une place +importante dans l’histoire de notre installation +au Maroc. De plus, ce dont ils peuvent parler, +et qu’on va lire, offre divers enseignements et +témoignages utiles.</p> + +<p>Tout d’abord, ils nous rappelleront que l’Empire +du couchant a vu de tout temps des prétendants +insurrectionnels. Certains, comme Moulay +Hafid, avaient à faire valoir des droits naturels. +D’autres furent seulement des ambitieux. +On les appelle des Rogui. Ceux-ci s’imitent successivement +dans les méthodes qu’ils suivent +pour atteindre leur but : profiter du sentiment +anarchique qui est au fond de l’âme berbère +pour détacher certaines tribus de l’obéissance +au Gouvernement, user d’appuis extérieurs acquis +en échange de concessions minières qui +remplacent au Maroc les peaux d’ours. Ainsi fit +Bou Hamara, ainsi fait le rogui du Riff. Mais +où les propos de mes amis peuvent présenter un +réel intérêt, c’est quand ils nous montrent l’état +social récent de ce pays et lui font prendre date. +Le peuple marocain est en effet de ceux qui +évoluent très vite par l’effet du ferment que nos +idées, nos méthodes communiquent. Déjà la +jeune génération, celle qui a le plus profité de +nos enseignements et de nos œuvres sociales, se +montre prompte à nous suivre, adopte toutes les +formes de notre progrès, est prête également à +oublier qui le lui donna. C’est le propre des +peuples attardés que la France sauve et instruit +de pratiquer aussitôt que possible l’ingratitude. +Si, usant du coup qui nous fut fait ailleurs, +nos élèves marocains se plaignent un jour +de leur sort et regrettent le bon vieux temps, +les propos de Martin, sa douce ironie, seront là +pour rappeler sans méchanceté, mais avec sa +précision habituelle, ce qu’était le Maroc de 1910 +et la dégradante servitude qui pesait sur son +peuple quand la France parut.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak"><span class="large">LA MORT DU ROGUI</span><br> +Récit marocain.</h2> + +<p>Dupont qui feuilletait un livre grave relatant +des faits encore récents de l’histoire du +Maroc, s’arrêta pour dire à son camarade :</p> + +<p>— Écoutez, je vous prie, ce trait palpitant : +« Enfin Moulay Hafid, ayant pu réunir des forces +considérables, écrasa les révoltés et le Rogui Bou +Hamara, fait prisonnier, fut, par son ordre, torturé +de diverses façons et finalement jeté au +lion. »</p> + +<p>— La malveillance de la postérité, dit Martin, +n’est plus mise en doute par personne. Elle apparaît +en une quantité de textes, de relations, +que nous lisons et qui nous plaisent, car l’homme +aime à scander de détails affreux, seraient-ils +faux, la pensée qu’il accorde aux choses du +passé. Quelques horreurs injustes mais bien placées +sont utiles. Elles servent au lecteur de +moyen mnémotechnique et font vendre les livres. +Mais à l’égard du Sultan Moulay Hafid, nous +ne sommes pas encore la postérité, l’injustice +est flagrante et contre elle je m’insurge.</p> + +<p>Ne prenez pas, je vous prie, cet air goguenard, +auquel je devine que vous me dénierez le droit +de défendre ce monarque. Il ne fut pas un ami +de la France et, d’autant plus, la vérité en ce +qui le touche m’est chère, s’il est permis de trahir +en le traduisant l’adage latin que vous connaissez. +Je m’insurge, disais-je, de voir attribuer +à cet homme un crime supplémentaire par +des auteurs qui ignorent ses crimes réels.</p> + +<p>— Le Rogui pourtant est mort, fit Dupont, +lamentable victime d’un despote.</p> + +<p>— Ma révolte, interrompit Martin, vous paraîtra +peut-être encore mieux justifiée quand +vous saurez qu’elle résulte d’une autre injustice. +Le livre que vous teniez accuse sans aucune +preuve un des lions du palais d’avoir mangé le +Rogui. L’accusation donc est double ; elle enveloppe +Hafid et sa bête dans une même réprobation. +Il est certain que votre auteur n’en est +pas à un fauve près. Tenez ! dussé-je vous offusquer, +j’oserai davantage. Les larmes que je vous +vois prêt à verser sur le sort de Bou Hamara +ont quelque chose de crocodilesque qui me peine +chez un ami, car vous n’avez pas, nous n’avons +pas, nous tous Européens, le droit de les verser.</p> + +<p>— Je comprends, fit Dupont, que vous accuseriez...</p> + +<p>Mais Martin interrompit encore.</p> + +<p>— A l’encontre de cette lecture dont vous +cherchez à parfaire ce soir vos connaissances en +histoire, je n’accuse pas, je discute d’opinions +et voudrais orner d’images ma pensée pour +réfuter certains on-dit sans froisser personne. +Vous connaissez notre ami Soudan. Vous savez +qu’il est Suisse et qu’il a de l’esprit. Je l’ai rencontré +hier devant un perdreau et me suis efforcé +de l’enrôler dans cette société qui, sous l’invocation +de saint Hubert, protège le gibier en +France, aux colonies et dans les pays de protectorat. +Il s’y est refusé. « J’aime trop les lièvres, +perdreaux, etc. », me dit-il, et comme précisément +j’insistais, il ajouta : « les plus grands ennemis du +gibier sont les chasseurs ; ils le protègent et il +en meurt ».</p> + +<p>— Sont-ce là, fit Dupont, les images dont vous +enveloppez votre redressement des faits qui +nous occupent. Je les trouve vilaines.</p> + +<p>— Vous m’avez donc compris, fit Martin. +Asseyez-vous, prenez un cigare et prêtez-moi, +si vous pouvez, une oreille attentive.</p> + +<p>Puis, ayant trouvé dans ses paperasses ce qu’il +cherchait, Martin lut à son ami le récit qui va +suivre.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> + +<p>Or, en ces jours-là, Moulay Abd el Hafid était +sombre. Ses affaires n’avançaient pas. Le trésor +subissait un assaut de dépenses qui absorbaient +les recettes. Il régnait entre les unes et les autres +un équilibre désastreux qui, après deux ans de +règne, laissait à peine au Sultan quelques millions +à prendre et à placer en quelques banques +bien choisies. Les tribus payaient mal et, à part +Raïssouli qui venait de racheter sa charge au +prix raisonnable de 500.000 francs, on ne trouvait +plus de ces caïds intelligents, capables de +faire rendre à leurs ouailles quatre fois le montant +de l’impôt que celles-ci refusaient au Sultan. +Le Consul allemand n’eût-il pas été là pour +le lui rappeler sans cesse, Hafid aurait bien +compris que des Français venait tout le mal. +Lent, tenace mais discret, patient et gracieux, +toujours en éveil et jamais rebuté, implacable, +le contrôle français s’ébauchait, s’installait, façonnait +les esprits en vue de l’avenir. Complaisants, +toujours prêts à rendre service, familiers, +frayant même avec la populace, ses agents se +glissaient partout, racontaient des histoires, +admiraient des choses baroques, donnaient des +conseils et, dans une ambiance du Moyen Age, +luttant à coups de sourires contre la puissance +d’un autocrate redouté, étudiaient, pour en +trouver le défaut, la cuirasse dont s’armait et +se masquait le Gouvernement désuet, cupide et +féroce d’un peuple faible et malheureux. Ils +n’étaient pas douze et on les voyait en tous lieux. +Ils étaient si charmants qu’on finissait, pour +ne pas les contrarier, par ne plus rien faire sans +leur demander avis. Cet avis s’accordait si bien +en apparence avec la situation du moment, avec +les traditions, les mœurs ! Et le Sultan lui-même +ne donnait-il pas l’exemple ? Pour un rien, à +n’importe quelle heure de jour et de nuit, n’avait-il +pas recours à l’un de ces Français ? +Et, peu à peu, l’accoutumance venait d’obéir +à ces étrangers épris d’action dans la paresse +générale, des gens que l’on ne payait pas et qui +connaissaient à fond les affaires de l’État.</p> + +<p>Mais la première réaction vint du Sultan. +L’œuvre entreprise par ces quelques Français +perdus dans la foule le gêna quand il s’aperçut +qu’il ne pouvait pas s’enrichir assez vite. Les +chrétiens manifestaient en effet d’inquiétantes +velléités. Ils avaient mis quelque ordre dans +l’armée dont le Sultan avait utilement usé pour +consolider son usurpation. Ils voulurent que +cette troupe fût payée et, pour cela, faire état +des ressources qu’Hafid comptait employer +à sa guise. Ceci nécessitait un contrôle des +finances et l’établissement d’un budget. Hafid +saisit rapidement le sens de ce mot. Il le prit en +horreur. Constituer un trésor qui ne fût pas le +sien, était une formule inconciliable avec l’idée +qu’il se faisait de ses droits et de sa puissance. +Cette formule créait l’État, entité redoutable +pour un despote qui ne voulait connaître du +pouvoir que les satisfactions matérielles qu’il +donne...</p> + +<p>C’est pour cela qu’en ces mois d’automne +de l’an 1909, Hafid était morose. Il se sentait +faible, peut-être à la merci de ces gens entreprenants +dont l’œuvre, malgré lui, l’enveloppait, +l’étreignait. Ce fut l’époque des fureurs, +des mélancolies, des violences sanguinaires, des +excès d’alcool, des orgies.</p> + +<p>Puis la réaction se manifesta plus nette et +agissante. Les Français s’aperçurent qu’on cherchait +à détruire dans le peuple, chez les notables, +auprès des fonctionnaires du Maghzen, des ministres, +leur influence jusqu’alors grandissante. +Or, tandis que leur œuvre subissait cette éclipse, +des nuages s’amoncelaient dont le Sultan ne +paraissait pas dans ses tractations avec les +agents des puissances, dans ses actions journalières +s’inquiéter le moins du monde, mais qui +peuplaient ses nuits de cauchemars et d’angoisse. +Maintes tribus refusaient l’impôt, c’est-à-dire +l’obéissance. Les ministres, tous gens +du sud, chefs berbères maîtres chez eux, jouaient +à la cour les très grands seigneurs et, seuls en +état d’aider le Sultan de subsides sérieux, montraient +des exigences chaque jour plus grandes.</p> + +<p>Du côté des tribus et des villes, il se passait +ceci. Le Sultan demandait à tel groupe un impôt +dépassant ses forces. Les gens discutaient, suppliaient, +les otages engorgeaient les prisons. +Alors, tel personnage intervenait et payait au +Sultan la somme réclamée. Fait pour ce prix +gouverneur de la tribu récalcitrante, il lançait +sur elle ses sbires. Les gens payaient effroyablement. +Cependant Hafid tremblait, car il était +lâche ; il avait peur de la colère des foules et de +l’importance croissante de ses ministres, ses +soutiens.</p> + +<p>Mais les nuées les plus lourdes d’orage étaient +celles qui chargeaient le ciel vers l’est. Le Rogui +prospérait. Les tribus de l’Innaouen l’avaient +proclamé, reconnaissant en lui Moulay M’Hammed, +fils de Moulay Hassan, ce qui était faux +d’ailleurs. Cet imposteur était un homme d’action, +intelligent, dénué de scrupules et, dans ses +procédés de gouvernement, d’une cruauté à +rendre jaloux Abd el Hafid lui-même. Ses victimes +arrosées de pétrole flambaient, la nuit +toujours, en des points choisis pour qu’on les +vît mieux et que l’on tremblât. Il dominait enfin +par ses hordes bien armées et conduites non +sans habileté. Une volonté superbe aux larges +vues d’avenir aurait pu seule, si Dieu ne s’en +était chargé, inventer le Rogui, planter ce clou +dans le mur, suspendre en menace cette épée au +baldaquin du trône chérifien.</p> + +<p>Maître de Taza, renforcé des contingents Beranes, +Tsoul et Riata, le Rogui Bou Hamara +guidait lentement mais sûrement les pas de son +ânesse vers Fez la bien gardée, et cela au moment +même où Abd el Hafid croyait entendre +gronder d’un bout à l’autre de l’empire la colère +des peuples opprimés.</p> + +<p>Aidé dans ses amères réflexions par nos ennemis +traditionnels, le Sultan mit nos agents +en face de ce dilemme.</p> + +<p>— Vous avez organisé mon armée et je vous +en sais gré, bien que vous émettiez aujourd’hui +l’idée surprenante de me faire payer ces gens-là, +ce qui est contraire aux plus saines doctrines +de ce pays. Or les soldats sont faits pour défendre +leur maître, surtout quand il les paie. +Conduisez donc mes troupes contre le Rogui qui +est mon plus grand ennemi. Sinon, laissez la +place à d’autres qui accompliront pour moi cette +besogne.</p> + +<p>Il y avait toujours une ou plusieurs nations +prêtes à supplanter la France dans sa collaboration +avec le Sultan du Maroc, prêtes aussi à +organiser les forces de l’empire contre nous, au +flanc de notre domaine africain.</p> + +<p>L’armée chérifienne se mit donc en marche +vers l’est pour combattre l’usurpateur.</p> + +<p>Entre temps, Abd el Hafid, voulant prouver +aux foules que le Rogui n’était pas Moulay +M’Hammed, tira celui-ci du palais où il était +reclus étroitement. Le droit d’accession au trône +n’étant point défini par la loi musulmane, les +frères toujours nombreux d’un Sultan sont, +par principe, soupçonnés de vouloir remplacer +celui qui les évinça. Ils demeurent donc, leur vie +durant, des prétendants à surveiller. Mais ces +Chorfas, frères du Chérif couronné, ne sont pas +inquiétants au même degré. Il en est que leur +caractère, leurs aptitudes physiques et mentales +mettent hors de cause. Ceux-ci vivent +d’une façon misérable mais libres. Certains +d’entre eux, dont le loyalisme a su donner des +preuves ou des gages, représentent le souverain +dans les provinces et se maintiennent en ces +postes par leur habileté à s’y faire aussi petits +que possible. Mais il en est d’autres dont on +craint l’intelligence ou, tout au contraire, l’esprit +brouillon, d’autres aussi que des dispositions +natives ou leurs malheurs désignent à la vénération +populaire. Ces hommes-là, et surtout les +derniers, sont voués à la réclusion plus ou moins +sévère, à une surveillance étroite en tout cas, +dans l’ombre du maître. Pour le monde, ces +personnages se classent en deux catégories que +le protocole dénomme. Il y a les Chorfas « hors +des toits » et les Chorfas « sous les toits », formules +vraiment heureuses par leur précision +concise.</p> + +<p>Moulay M’Hammed, celui-là même dont le +Rogui usurpa l’identité, était, depuis la mort de +son père, « sous les toits ». Ce fut, comme l’on +sait, son frère puîné Abd el Aziz qui reçut du +Vizir Ba Ahmed le trône à la mort de Moulay +Hassan. Le négligé est un homme de taille assez +grande, élancée ; il est timide, borgne et laid. +Son intelligence est « plutôt près de Dieu que de +nous », suivant l’aimable périphrase trouvée par +la politesse musulmane. Or il advint que le +peuple marocain, peut-être touché du sort de ce +Chérif, peut-être aussi pour se venger élégamment +de ses maîtres successifs, se prit d’une +ferveur spéciale pour Moulay M’Hammed et +lui attribua, au détriment des autres, ce fameux +don de <i lang="ar">baraka</i> qui joue un si grand rôle dans la +mystique de l’Islam mograbin. Ceci n’aboutit +qu’à faire resserrer la surveillance dont ce malheureux +était l’objet. En fait, Moulay M’Hammed +est retranché du monde. Il en a pris l’habitude +et même de nos jours où le Sultan, confiant +dans la parole de la France, n’a plus rien à redouter +de ses frères, Moulay M’Hammed se +tient coi et reclus, volontairement. Il accompagne +humblement le Chérif à la mosquée, une +heure par semaine, puis réintègre sagement le +toit chérifien. Vingt ans de compression lui ont +enlevé tout orgueil. Il n’a qu’une crainte, c’est +qu’on ait encore peur de lui. Il est dégoûté de +cette baraka que le bon peuple lui accorde, dont +il a souffert toute sa vie et dont il ne peut plus +se défaire.</p> + +<p>Moulay Hafid, donc, voulant que le peuple +s’assurât de l’imposture du Rogui, sortit de +l’ombre son frère M’Hammed et, en grand cortège, +se rendit à cheval du palais au sanctuaire +de Moulay Idriss, patron de la ville de Fez et +grand saint de l’Islam occidental. Précédé de +ses porte-lance, et protégé par deux rangs d’abids, +ses soldats noirs, le Sultan marchait en +tête suivi de son frère le borgne, à cheval comme +lui. Mais plus jamais Hafid ne recommença son +expérience. Les habitants de Fez, naturellement +frondeurs, firent à leur souverain cette nique +de réserver au pauvre M’Hammed toutes leurs +manifestations de tendresse et de vénération. +La bousculade dans les rues étroites de la capitale +fut impérieuse et grave. Les gens, les femmes +même s’accrochaient aux jambes, aux +étriers du Chérif, à la crinière, à la queue de son +cheval implorant sa bénédiction. On ramena +bien vite au palais Moulay M’Hammed convaincu +qu’après cet esclandre sa mort était +certaine. Il n’en fut rien, puisque le pauvre est +encore vivant. Le bruit courut pourtant que +Moulay Hafid avait empoisonné son frère, mais +cette fausse nouvelle fut répandue par quelqu’un +qui aurait voulu faire massacrer les agents +français à la faveur des troubles provoqués par +quelque révolution. Celui-là se trompait : les +gens de Fez, si frondeurs qu’ils soient, n’ont +jamais eu de réaction contre les violences du +pouvoir hafidien.</p> + +<p>Entre temps, les troupes chérifiennes s’étaient +portées contre Bou Hamara dont les +forces, déjà maîtresses de l’Innaouen, avaient +gagné l’Ouergha, cherchant à tourner Fez par +le nord et à la couper de Tanger. Bou Hamara +entrait en contact avec les Djebala qui, à la +faveur des troubles dynastiques des années précédentes, +jouissaient d’une indépendance presque +complète. Il était douteux qu’ils consentissent +à reconnaître l’autorité du faux Moulay +M’Hammed, mais le prestige d’Abd el Hafid +n’en était pas moins ébranlé. L’audace de Bou +Hamara en ces jours-là se renforçait de la connaissance +qu’il avait de la situation générale. +Il savait les Français de Fez aux prises avec la +duplicité de Moulay Hafid. Il ne voyait pas +l’intérêt qu’ils pouvaient avoir à soutenir le +Sultan contre lui. Il avait dans son entourage +des gens qui, sans doute, le rassuraient à cet +égard et, ce faisant, le trompaient en exagérant +l’importance de son intervention dans les affaires +marocaines. L’action de Bou Hamara pouvait +être un adjuvant de manœuvre mais non servir +de base à une politique. Bou Hamara ne pouvait +être sultan. Son imposture était trop flagrante +pour qu’un État civilisé osât la soutenir +jusqu’aux marches du trône. Il n’aurait pu y +accéder que sous le nom de Moulay M’Hammed +que son sceau portait déjà frauduleusement dès +qu’il réussit à en imposer aux tribus de l’est. +Son succès définitif eût ouvert au Maroc une +ère de troubles graves d’origine honteuse. La +force de notre action ultérieure, au contraire, +devait être dans l’instauration d’un gouvernement +traditionnel et dans le respect de droits +dynastiques incontestés des masses musulmanes. +Au fond, Bou Hamara, pour avoir vendu à quelques +trafiquants, contre des armes de contrebande, +la concession de mines qui ne lui appartenaient +pas, se croyait fort d’irrésistibles protections. +Il a payé de sa vie cette illusion et +son imprudence.</p> + +<p>Au moment où Moulay Hafid lançait contre +lui ses méhallas, le Rogui était loin de sa base. +Entre elle et lui les populations avaient repris +leur indépendance et tout recul lui était interdit. +Ceci résulte de ce compartimentage particulariste +qui fait que chaque tribu se désintéresse +immédiatement d’un ordre de choses dès que +celui-ci se déplace pour se manifester chez le +voisin. Cet état d’esprit est une des tares de la +race berbère avec cette autre conviction qu’il +faut achever et piller le vaincu quel qu’il soit.</p> + +<p>Enfin la malchance de Bou Hamara voulut +qu’il n’y eût pas à la tête des troupes hafidiennes +qui l’attaquèrent d’officier français auquel +il pût se rendre, ce qui eût certainement +modifié les conséquences de sa défaite. Celui +qui d’habitude dirigeait les opérations des méhallas +chérifiennes était à cette époque employé +ailleurs. La colonne n’avait comme chefs que +des « caïds reha » du Maghzen, sous le commandement +de l’un d’eux. Deux sous-officiers français +faisaient le service de l’artillerie dans un +groupe considéré comme le plus solide et fidèle. +C’étaient de braves troupiers sans connaissances +politiques et qui n’étaient là que pour +empêcher que d’autres y fussent à leur place. +Ces enfants de chez nous ne voyaient dans le +Rogui qu’un abominable chef de bande sans +foi ni loi, auquel ils devaient, par surcroît, d’être +contraints, en plein été, dans des conditions +générales fort pénibles, de faire une série d’opérations +dangereuses et sans gloire.</p> + +<p>Au premier choc des tabors chérifiens, d’ailleurs +vigoureusement menés par leurs caïds, +les troupes du Rogui se débandèrent abandonnant +leur maître. Celui-ci avec deux ou trois +fidèles tenta de fuir, mais les tribus toujours +hostiles au vaincu lui barrèrent la route. Bou +Hamara se réfugia dans un marabout espérant +bénéficier du droit d’asile qu’il conférait selon +la tradition locale. Mais le Sultan, qui est un +descendant du prophète, est, de ce fait, nanti +en matière religieuse de droits imprescriptibles +qui le mettent au-dessus du commun. Son orthodoxie +supérieure ne fait cas des marabouts, +Zaouïas et autres entités religieuses adjacentes +à l’Islam, que dans la mesure où des nécessités +politiques parfois l’y obligent. Moulay Hafid +n’a jamais aimé les marabouts vivants ou morts +dont le peuple marocain est au contraire fort +épris et auxquels il donne si volontiers des +offrandes, alors qu’il rechigne à payer au Sultan +ses redevances. A l’encontre du respect que nos +armes professent pour les lieux saints, les méhallas +chérifiennes n’ont jamais ménagé un marabout +local lorsqu’il s’en trouvait dans leur +rayon d’opération et de pillage. Si les troupes +envoyées contre le Rogui avaient été commandées +par un officier français, celui-ci aurait sans +doute tenté, et probablement aussi sans succès, +de faire respecter le droit d’asile dont se réclamait +Bou Hamara. Mais les caïds du Sultan, +maîtres de la situation, firent ouvrir le feu sur +la sainte petite coupole toute blanche et solitaire +dans la grande vallée où, derrière les +fuyards, flambaient les douars et les cultures. +Nos sous-officiers écœurés, comme ils nous l’ont +dit, par les fureurs dont ils voyaient depuis +l’aurore le féroce déchaînement sur les vaincus, +sur les habitants du pays, sur les femmes et les +enfants abandonnés par les hordes en déroute, +exténués par une poursuite ardente dont, par +devoir professionnel, ils s’efforçaient d’appuyer +de leur tir les effets, nos troupiers donc, n’aspiraient +qu’au repos. Vers la fin de la journée, +très sagement ils décidèrent de s’arrêter, de +grouper autour d’eux un soutien d’infanterie +fourni par le caïd Bou Aouda, véritable ami +de la France, guerrier sûr et raisonnable. Ils +s’organisèrent ainsi sur l’emplacement qu’ils +venaient d’atteindre. Ce faisant, ces braves +gens se comportaient au mieux des intérêts du +Sultan. Avec leur batterie, leur réserve de munitions, +le tabor qu’ils avaient regroupé, ils +formaient une position de repli capable de +recueillir les troupes chérifiennes disséminées, +acharnées au meurtre et au pillage, dans le cas +toujours possible d’un retour offensif de l’ennemi +ou d’une attaque des tribus. Ils avaient +acquis depuis des mois l’expérience de la guerre +marocaine. Ils savaient qu’il n’y a rien de plus +précaire qu’un succès du Maghzen en pays +de « siba ».</p> + +<p>— C’est alors qu’intervinrent les caïds reha. +Ils avaient appris la fuite de Bou Hamara. L’indiscipline +de leurs soldats, uniquement préoccupés +de tuer et de voler, ne leur avait pas permis +de le joindre en force. Bien mieux, acharnés +à une capture dont ils espéraient belle récompense, +ils s’étaient heurtés aux tribus qui barrant +la route au Rogui accueillirent indistinctement +à coups de fusil le fuyard et les poursuivants. +C’est alors que le Rogui se jeta dans +le marabout, s’y barricada. Le refuge fut immédiatement +investi par les chefs du Maghzen, +mais alors les gens de tribu accoururent pour +faire respecter leur saint local. Les caïds et leurs +hommes durent s’enfuir au grand galop. A ce +moment, Bou Hamara pouvait se croire sauvé. +Il ne lui restait qu’à parlementer avec les habitants +du pays, à trouver une caution. Le marabout +le défendait. Aucune violation du sanctuaire +n’était à craindre des indigènes du lieu. +Ceux-ci, heureux d’avoir vu fuir les gens du +Maghzen, s’installèrent pour monter la garde +autour de leur prisonnier qui avait avec lui +quatre fidèles dont une femme. Celle-ci, usant +du droit coutumier, sortit du marabout en quête +de vivres et d’eau pour son maître et ses compagnons +exténués. On lui donna ce qu’elle demandait +par l’intercession du saint mort dont +elle se réclamait. Ceci est la logique même. Du +moment que la tribu reconnaît à son santon familier +le pouvoir de protéger quelqu’un, elle doit +nourrir le réfugié. En laissant celui-ci mourir +de faim, la pieuse collectivité violerait elle-même +le droit d’asile. Mais le Maghzen est loin +de pratiquer ces mœurs simplistes.</p> + +<p>Parvenus au repli constitué comme il a été +dit par nos sous-officiers, les caïds furieux de +leur déconvenue et fort surexcités recoururent +à l’artillerie, lui indiquèrent le refuge. Il y eut +palabre. Nos gens ne crurent pas devoir refuser +aux chefs responsables le concours qu’ils demandaient. +Le grand ennemi du Sultan était là. +Autour de lui les dissidents se rassemblaient. +A sa voix, un mouvement pouvait se déclancher +dont l’armée chérifienne avait tout à craindre. +Au surplus, pour nos sous-officiers le Rogui +était un odieux salopard dont les crimes ne se +comptaient plus. Ils avaient remarqué dès le +début de l’action que les troupes de l’adversaire +tiraient des balles françaises et ce détail +les avait scandalisés. Enfin le marabout, selon +l’expression de l’un d’eux, se voyait dans la +plaine « comme le nez au milieu de la figure », +ce qui est, pour un artilleur, irrésistible tentation. +Cela fut d’ailleurs très court. Deux coups +de réglage fusant mirent en fuite les indigènes +qui entouraient le marabout et qui ne s’attendaient +pas à cette intervention. Une salve à +obus explosifs écrasa la belle Koubba blanche. +Deux hommes furent tués. Le Rogui sorti du +refuge dès le premier coup fut, quelques instants +après, jeté sur le sol, étourdi par l’explosion +d’un percutant. Les gens du Maghzen +accourus le relevèrent. Le Rogui était prisonnier +du plus terrible ennemi.</p> + +<p>Il est de mode aujourd’hui de critiquer en +Afrique du Nord le goût très accentué de nos +compatriotes pour la « couleur locale ». On leur +reproche de la chercher et, surtout, de la voir +en tous lieux de cette terre où notre race est +venue rejoindre et continuer la tradition latine. +C’est un vilain travers, évidemment. Dire, en +effet, qu’en Tunisie, en Algérie, au Maroc nous +sommes chez nous est une formule admirable +par sa simplicité et qui doit rallier tous les suffrages. +Elle nous donne pour régler les difficultés +politiques, ethniques et autres, une sorte d’ineffable +commodité, un droit éminent contre quoi +rien ne saurait prévaloir. Nous sommes donc +en Afrique des indigènes chez eux et, dès lors, +que peut-on entendre par couleur locale ? +Cette expression est fort déplaisante et l’on +ne saurait tolérer qu’une fraction du peuple +français s’en serve pour qualifier la manière +d’être, la façon de vivre et l’habitat de l’autre +partie.</p> + +<p>Cette incidente a simplement pour but, en +situant notre point de vue, de préparer ce qui +va suivre : il est regrettablement exact qu’à +l’époque où se place ce récit, et même avant, le +peuple marocain, abusant de notre hospitalité, +se livrait à une véritable débauche de couleur +locale. Ses villes immenses d’abord... Mais ne +nous égarons point et remarquons qu’en cette +affaire Moulay Hafid fut le grand coupable. +Sous prétexte, sans doute, de traditions, sa cour +offrait un spectacle extraordinaire. Elle ressemblait +à s’y méprendre à ce que nous savions de +celle des nombreux sultans ses prédécesseurs. +C’était la cour d’un roi nègre, ornée de tous les +raffinements de la pompe orientale. Nous en +avons suffisamment parlé ailleurs<a href="#f1" id="FNanchor_1"><sup>[1]</sup></a> pour qu’il +soit utile d’y revenir ici. Nous ne retiendrons +de cet ensemble où s’alliaient couramment le +burlesque, le grandiose et le tragique, nous ne +noterons ici que les détails susceptibles de +donner une notion exacte de l’ambiance où +vivaient les personnages de ce récit, et où se +déroulèrent les faits qu’il relate.</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_1" id="f1">[1]</a> Dans <i>Badda fille berbère</i> et autres récits marocains, chez +Plon-Nourrit.</p> +</div> + +<p>L’énergie du Gouvernement chérifien était, +en ces jours-là, plus encore qu’autrefois, freinée, +réduite par des entraves bizarres venues on ne +sait d’où, par des formules inopérantes et cocasses, +des habitudes vaines, des coutumes +encombrantes où la religiosité fanatique se mêlait +aux règles d’une étiquette vraiment inattendue. +Moulay Hafid avait, pour justifier son +usurpation, joué de la xénophobie et proclamé +le retour aux chères traditions. L’esprit rétrograde +s’en donna donc à cœur joie... jusqu’au +jour, bien entendu, où sous la griffe du despote +chacun cessa de rire. Nos agents devaient trouver, +leur barrant la route, les obstacles les plus +sévères en même temps qu’absurdes. Ils durent, +Dieu sait comme, lutter pied à pied contre la +plus effarante des couleurs locales...</p> + +<p id="pg24">Ce qui doit suivre nous engage à noter, entre +mille autres, une de ces embûches que le rituel +marocain appelait des Quaïdas, des « choses +établies » qu’il faut respecter coûte que coûte, +dût l’État en périr. Les troupes chérifiennes +avaient des canons de modèles divers dont elles +ignoraient l’usage, mais dont deux ou trois spécimens +les suivaient partout. Ces pièces étaient +inutilisables et, quand elles avaient des munitions, +devenaient fort dangereuses pour les +imprudents qui auraient voulu les manier. Elles +accompagnaient les méhallas, portées ou tirées +par des chameaux, des mulets ou traînées plus +simplement à la bricole par des soldats. L’une +d’elles qu’on appelait le canon de nouba était +en bronze d’un modèle antique et servait, bourrée +de poudre du pays, à annoncer la prière de l’aurore +et, le soir, le coucher du soleil. A la longue, +dans l’esprit peu compliqué des foules berbères, +ces canons et le bruit que faisait l’un d’eux +bi-quotidiennement, apparurent comme l’apanage +du pouvoir chérifien. Les canons devinrent +une représentation ambulante du Chérif +couronné, bien mieux, une émanation de son +pouvoir spirituel. Ils eurent la baraka, reçurent +des prières, guérirent les écrouelles et même +d’autres maladies plus communes. On prêtait +serment au Sultan sur les canons. On voyait, +durant les trêves ou les palabres, les berbères, +les femmes berbères baiser les gros tubes impassibles, +leur demander toutes sortes de bienfaits +y compris la victoire contre le Sultan. Ceci peut +paraître illogique, mais point si l’on pense que +le populaire vénère le Sultan comme pontife et +l’abhorre comme oppresseur. Ce n’est évidemment +pas très clair pour notre esprit aryen, +mais c’est de l’Islam, et de l’Islam berbère qui +plus est. Les canons, enfin, dans la tradition +berbère comme dans la Quaïda Maghzen, détenaient +un droit d’asile inviolable, donnaient au +malheureux, opprimé ou criminel, qui parvenait +à s’asseoir sous la pièce entre les roues, +une protection de choix. Bien plus, le refuge +au canon étant un geste d’appel à la justice +suprême du Sultan, celui-ci était obligé de s’occuper +du suppliant, du « mzaoug » selon le +terme. Cette coutume conduisait parfois à des +situations étranges. En mars 1909, le Rogui +faisant déjà mine de s’approcher de Fez, Moulay +Hafid envoya contre lui une première mehalla. +Celle-ci comprenait douze cents hommes vêtus +de loques, recrutés de force dans les bas-fonds +de la grande ville. Comme on pouvait à juste +titre douter de leurs vertus, on ne les arma que +de quelque cinq cents fusils dont la moitié +n’avaient pas de culasse. Les hommes jugés les +plus braves reçurent cinq cartouches. Moulay +Hafid avait certes des troupes plus solides et +aguerries, mais elles étaient employées au sud, +vers Sefrou menacé par des tribus berbères +animées, selon la coutume, de mauvais esprit +envers le Gouvernement. C’est probablement +cette circonstance qui avait déterminé Bou +Hamara à prononcer vers Fez une pointe nouvelle. +Récemment proclamé par les Oulama de +la ville sainte, pensant tenir sous sa babouche +un peuple soumis, le Sultan, plein d’orgueil mais +inquiet, fit montre en cette occasion d’une imprudence +qui aurait pu lui coûter cher. On lui +en fit la remarque et, cynique, il répondit qu’il +essayait la valeur de sa baraka en même temps +que l’habileté militaire des agents que la France +lui offrait. Et l’on sut, de ce jour, qu’Hafid +n’avait aucune confiance dans son droit divin +et encore moins dans notre aide. Un officier +français devait en effet conduire contre le Rogui +la troupe de miséreux dont il a été parlé. +Et comme le Sultan soupçonnait son ennemi +de faire notre jeu, le tour ne manquait pas de +rouerie. Mais ce n’est point de cela qu’il s’agit. +La colonne en partance devait emmener avec +elle un petit canon, selon la formule, et ce canon +attendait dans la grande cour du Méchouar que +l’on vînt le prendre. Or le matin du jour fixé +pour le départ, lorsque l’officier français vint +au rassemblement, il trouva les soldats assis +bien calmes sur plusieurs lignes dans l’immense +Méchouar où ils paraissaient attendre sa venue. +Les chefs indigènes étaient eux-mêmes au repos +et tout ce monde semblait jouir d’une absolue +quiétude exempte de la martiale fébrilité qui +anime généralement les gens chargés de sauvegarder +l’Empire. Le petit canon était là +lui aussi, sur ses petites roues ; il attendait, +tout seul devant le centre des longues lignes +d’hommes au repos, il attendait qu’on vînt le +prendre pour son œuvre de gloire. Mais entre +ses roues, recroquevillé, cramponné aux rayons, +un homme était réfugié. Toutes les cinq minutes +on entendait sa voix qui criait : « J’en +appelle à la justice du Sultan. » L’officier mit +pied à terre et, soucieux de respecter les coutumes, +s’assit et attendit. Tout le monde continua +d’attendre, car la troupe ne pouvait +partir sans le canon et l’on ne pouvait troubler +celui-ci dans l’exercice de son droit d’asile. Le +Sultan seul devait libérer le noble engin en +accueillant le réfugié. Mais personne n’a jamais +au Maroc osé rompre le sommeil du souverain +et l’incident était d’ailleurs d’une telle banalité +que l’on ne crut même pas utile de l’informer +à son réveil. Un suppliant est bien peu +de chose, et s’il arrivait cette fois qu’il arrêtât +l’élan des défenseurs de l’État, ceux-ci étaient +trop heureux de remettre à plus tard leurs +exploits pour hâter le moins du monde le règlement +de cette affaire. Lorsque Hafid, vers le +soir, parut dans la grande cour des assemblées, +les troupes attendaient toujours. Il prit mal la +chose. Le respect des coutumes lui parut en +cette occasion poussé trop loin. Il fit châtier +sans l’entendre le suppliant dont l’étonnement +dut être vif. Et la colonne libérée s’en fut, +hors des murs, attendre pour partir le jour suivant<a href="#f2" id="FNanchor_2"><sup>[2]</sup></a>.</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_2" id="f2">[2]</a> Cette misérable cohue n’alla pas loin. Campée à l’est de Fez +et en vue de cette ville sur une hauteur dénommée Ank-el-Djemel, +elle fut surprise par la neige et souffrit d’une vague de froid dont +beaucoup d’hommes moururent. Le Rogui, gêné lui-même par le +mauvais temps, ne put accentuer son mouvement. On ramena vers +Fez les malheureux soldats chérifiens ou tout au moins ceux qui +n’avaient pas d’eux-mêmes pris cette prudente initiative.</p> +</div> + +<hr> + +<p>Comme Martin suspendait la lecture pour +rallumer son cigare, Dupont éprouva le désir +d’ergoter, selon son habitude.</p> + +<p>— Autant qu’il me souvienne, dit-il, des faits +que vous narrez, votre récit jusqu’à présent les +suit avec une suffisante sincérité. Mais je n’aime +pas ces incidentes prolongées dont vous entrelardez +votre thème principal. Votre histoire de +canon tabou, pour exacte qu’elle soit, n’intéresse +pas votre sujet. Vous cédez, je crois, au +fâcheux attrait de la couleur locale.</p> + +<p>— Je n’aurais pas, fit Martin, rallumé mon +cigare si je m’étais douté qu’à la faveur d’une +interruption, vous dussiez m’adresser des sarcasmes. +L’homme dont je parle n’est pas mort +sur le trajet des Batignolles à l’Odéon, ce qui +me dispenserait de noter les coutumes des Parisiens. +Votre reproche de sacrifier au goût de +France pour la couleur locale m’attriste d’autant +plus qu’il paraît justifié. Je suis pris entre +deux nécessités contradictoires, celle d’être véridique +en plaçant mes sujets dans leur exact +milieu et celle d’affermir chez nos compatriotes +l’idée que l’Afrique latine est bien leur habitat +séculaire et national, proposition qui, je vous +l’ai dit, m’enchante par la facilité qu’elle apporte +à toutes nos réflexions en matière africaine. +Autant que M. Louis Bertrand, je confesse qu’il +n’y a plus de Méditerranée. J’avoue ne pouvoir +entendre à Rabat la messe de Monseigneur sans +rêver que j’écoute la voix de saint Augustin +sous les voûtes d’Hippone. Le moindre bourricot +me fait songer à ceux du temps d’Apulée. +Mais, à l’égal de cet autre Martin, ami de Candide, +qui était manichéen et ne savait qu’y +faire, je suis, moi, conteur, et n’y puis rien. Je +ne puis davantage faire que la ville de Fez ait +un autre aspect ni que Moulay Hafid soit un monarque +constitutionnel. Je ne veux pas tromper +mes lecteurs éventuels sur la qualité de la marchandise +vendue et placer la mort du Rogui +dans le cadre des <i>Misérables</i>. Dites seulement +si je dois achever ma lecture.</p> + +<p>Et comme Dupont faisait un geste d’acquiescement +résigné, Martin continua.</p> + +<hr> + +<p>Cette digression sur le rôle du canon dans +l’armée chérifienne nous ramène aux deux artilleurs +dont l’intervention avait provoqué la capture +de Bou Hamara. Quelques mois s’étaient +écoulés depuis qu’ils honoraient de leurs services +le Sultan Moulay Abd el Hafid et, sous +leur impulsion, les canons avaient retrouvé leur +faculté guerrière tout en gardant pour le peuple +le prestige ancien dont il a été parlé. Informés +de l’arrivée du prisonnier, les artilleurs allèrent +le voir. L’homme gisait devant la tente du caïd +chef de la mehalla. Il avait pour tout vêtement +son pantalon marocain. On lui avait enlevé le +reste et son torse puissant, brun, apparaissait +ruisselant de sueur. Il gisait les pieds entravés ; +ses poings ramenés et liés derrière la tête servaient +à celle-ci de support. Sa face de quarteron, +dont une transpiration de fièvre vernissait +l’épiderme, était une chose tragique. Les +yeux s’y déplaçaient constamment dans leurs +orbites par une volonté farouche de voir, de +dévisager les gens qui l’entouraient, les arrivants. +Un rictus nerveux avait pris ses lèvres, +les maintenait écartées, frémissantes, et découvrait +sa dentition très blanche, complète et +saine, au travers de laquelle la bave coulait, +s’amassait aux commissures et moussait sous +la pression du souffle furieux qui haletait du +torse comme d’une forge. Parfois le regard se +posait sur quelqu’un et la bouche crachait un +nom suivi d’injures. Comme les deux Français +s’écartaient, ayant assez vu, ils entendirent la +voix qui les interpellait :</p> + +<p>— Roumis, si vous êtes ici utiles à quelque +chose, tuez-moi.</p> + +<p>Ils s’arrêtèrent, écoutèrent sans se retourner +puis reprirent le chemin de leur tente.</p> + +<p>— Sale métier, dit l’un.</p> + +<p>— Servitude, dit l’autre qui avait de la lecture.</p> + +<p>Mais ils n’étaient pas au bout de leurs répugnances. +Les canons du Sultan étaient en effet +devant leur tente, ainsi que les harnais, les +caisses à munitions, le tout bien rangé, empilé. +Ces gens avaient le souci de l’ordre et soignaient +le matériel à eux confié comme s’ils étaient +dans leur corps d’origine, et même mieux : car, +loin de tout et de tous, lancés seuls dans la +bagarre marocaine, enfants perdus ignorés de +la France, leur amour-propre de soldats français +s’exaltait jusqu’à l’absurde et jusqu’au +sublime. Les caïds donc s’avisèrent que le Rogui +prisonnier devait aller saluer le Sultan en +la personne de ses canons. On passa une corde +dans l’anneau que formaient ses bras liés et on +le traîna sur le sol jusque devant les pièces. +L’homme resta là étendu, déchiré, saignant. On +lui rajusta son pantalon qui avait cédé aux +aspérités du sol ; la pudeur musulmane, même +dans les frénésies de la guerre, n’admet la nudité +que pour les cadavres. La coutume autorise +à dépouiller les morts, mais on doit laisser +la chemise aux vivants que l’on pille.</p> + +<p>La méhalla couvrait de ses tentes un mouvement +accentué de terrain dominant une plaine. +On était parti de là pour bousculer la horde +ennemie vers l’est. Maintenant le soleil déclinant +donnait des ombres aux choses et les détails +du pays qui, durant la journée, se perdaient +dans la buée méridienne, apparaissaient +en pleine valeur. C’était une belle image de +nature nord-africaine, deux rivières, des moissons +jaunies, des bouquets d’arbres, des jardins +de figuiers en quinconce ; de-ci de-là, jusque +très loin, un, deux, trois marabouts blancs sur +une croupe, au fond d’un ravin, dans du jaune, +du vert sombre. C’était tellement grand que +l’on n’y distinguait pas d’êtres humains, évidemment +trop petits. Les hommes pourtant +avaient passé dans le tableau. On suivait leurs +traces démentes aux colonnes de fumée qui, +un peu partout, dans l’air lourd de cette fin de +journée chaude, s’élevaient marquant les douars, +les demeures saccagées, brûlées. Assez près, +vers le nord, les montagnes des Djebala limitaient +la vue, puis, beaucoup plus loin dans +l’est, celles des Cenhadja, des Tsoul rosissaient +dans le soleil oblique, tandis que, là-bas, donnant +la direction de Taza, la corne nette du +Tazeka s’évanouissait déjà dans le violet précurseur +de l’ombre. De la plaine, les vainqueurs +surgissaient en foule, montant la colline vers +le camp. En avant des deux canons, le Rogui +gisait le visage tourné vers l’est, la tête appuyée +toujours sur ses deux poings. L’excès de douleur +physique et morale l’avait abattu. Il n’injuriait +plus ses bourreaux. Et silencieux il vit +ses soldats prisonniers qu’on amenait par grappes, +le collier de fer au cou, vers les canons du +Sultan. Lorsqu’un rang était arrivé, les hommes +qui le formaient s’accroupissaient d’un seul +mouvement à cause de la chaîne qui reliait leurs +carcans. Il en vint environ quatre cents qui, +autour des canons encadrant le vaincu, formèrent +de grands cercles douloureux. Toute la +nuit, Bou Hamara dut entendre les lamentations +qui s’élevaient, se répondaient de groupes +à groupes, et les invectives de ses soldats qui +lui reprochaient leur défaite.</p> + +<p>En même temps avaient paru les têtes coupées. +Ceux qui en apportaient les tenaient par +la mèche rituelle du crâne ; rares étaient les courageux +qui les avaient enfilées à la baïonnette +du fusil, car il n’est rien de plus lourd et encombrant +qu’une arme sur l’épaule avec, au bout, +ce contre-poids. Les gens passaient d’abord +devant la grande tente du caïd chef de la mehalla +heureuse<a href="#f3" id="FNanchor_3"><sup>[3]</sup></a>. Là, ils élevaient le trophée +à bout de bras et criaient : que Dieu bénisse +notre Seigneur ! On les complimentait et le +scribe leur jetait cinq pièces d’argent, cinq +douros, tarif chérifien. Puis ils allaient vers les +canons qui peu à peu se garnissaient de têtes +coupées. Cette ornementation n’est pas chose +facile. Les têtes ne restent pas où on les pose ; +sur les plaques d’essieu, entre les rais passe +encore. Sur le tube elles ne tiennent qu’en équilibre +instable ; de l’affût qui est incliné elles +glissent. On s’obstine, on rit et, de guerre lasse, +on les laisse où elles tombent ; peu importe, +sinon que l’offrande soit faite et que l’hommage +soit rendu aux canons du Chérif victorieux.</p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#FNanchor_3" id="f3">[3]</a> L’empire du Maroc fut toujours et longtemps encore sera +le pays des formules, des épithètes obligées qu’on observe soigneusement +dans le langage écrit et parlé. Subissant une déformation +professionnelle dont il s’excuse, mais justifiée par une longue fréquentation +de la société mograbine, le rédacteur de ces annales +use souvent des locutions toutes faites dont nul en ce pays, à +l’égal du Maître, ne voudrait se départir. Le Sultan écrit : « ma +méhalla heureuse, mon étrier victorieux, mon Maghzen glorieux, +mes caïds intègres ». Sous Sa plume et celle de Ses sujets le Gouvernement +de la République a été qualifié, une fois pour toutes, de +<i>Doulat el fakhima</i> (le gouvernement considérable), ce qui évite de +dire : le gouvernement protecteur.</p> +</div> + +<p>La nuit passa ; jusqu’à l’aube il y eut fête +dans le camp. Les ribaudes officielles, les éphèbes +réguliers, en extra les femmes, les enfants capturés, +la musique, les chants scandés des battements +du tambour et des grincements du guimbri, +le thé et le sucre de prise... mais il vaut +mieux laisser cela ou n’en parler que pour marquer +l’endurance singulière des Marocains à la +fatigue. Ceux qui ont dû vivre parmi ces hordes +ont constaté que, même après les jours de grand +effort, le soldat ne dormait pas avant les premières +heures du matin. Cet être dort comme +il mange, c’est-à-dire quand il le peut et sa +nature récupère aussi bien le sommeil manqué +que la nourriture dont elle fut privée, question +de nerfs et d’estomac.</p> + +<p>Lorsque, le lendemain de ce jour de bataille, +les sous-officiers d’artillerie sortirent de leur +tente, ils virent leurs pièces poisseuses, sanguinolentes, +enguirlandées de crânes. La rosée nocturne +dont les canons, comme on le sait, aiment +à rafraîchir leur métal surmené, s’était bien +condensée sur celui-ci, mais elle suait salie, +immonde, autour des frettes et coulait, honteuse, +au long des flasques de l’affût. Et malgré +que ces deux hommes fussent blasés de couleur +locale, leur dégoût s’exhala en jurons parallèles. +Ceci fait, prenant les têtes par quelque +partie saillante, ils les mirent en tas avec tout +le respect possible. Le Rogui avait été ramené +devant la tente du Caïd pour y être mieux gardé. +Les prisonniers gisaient accablés ou endormis, +chacun à sa place dans le rang, la chaîne au cou. +Et nos gens se mirent en devoir de nettoyer +leurs canons, ainsi qu’il est prescrit par les +règlements.</p> + +<p>A l’époque où se passaient les faits ici relatés, +les expéditions des armées chérifiennes manquaient +encore d’organisation. L’imprévoyance +du Maghzen en ces matières, l’inaptitude des +chefs à régler les détails essentiels ont toujours +frappé les Européens admis à suivre les événements +ou contraints d’y participer. Cette fois-ci, +on avait oublié les juifs saleurs de têtes coupées. +Ces spécialistes doivent normalement suivre les +bagages d’une méhalla bien préparée et sûre de +la victoire. Le Rogui par exemple en avait +toujours qu’il prélevait sur le mellah de Taza. +Or le temps pressait. Le chef de colonne, en +cette fâcheuse conjoncture comme en bien d’autres, +eut recours aux Français. Ceux-ci n’avaient +en vue que d’éloigner l’horrible tas grimaçant +et puant mais leur conseil n’en fut pas moins +efficace. Ils firent observer qu’on était à la fin +du mois d’août et qu’en exposant les têtes sur +une aire bien choisie, quelque part hors du +camp, le soleil furieusement ardent les sécherait, +les racornirait à souhait. On les mettrait ensuite +dans des sacs avec du sel dont le pays fournissait +une excellente qualité au lieu dit Arba de +Tissa. Ils complétèrent leurs conseils par des +considérations utiles et simplement dites sur +le rôle important du soleil dans les questions +d’hygiène. Ces braves gens avaient une notion +très haute de leur mission civilisatrice et ne +perdaient aucune occasion d’instruire les élèves, +les bons élèves d’ailleurs, dont l’éducation leur +était confiée.</p> + +<p>— Le soleil, disaient-ils à ces simples, est le +grand maître de votre santé publique. Il ne se +contente pas de faire pousser les moissons, il +détruit ces esprits subtils ennemis des hommes +dont parle votre prophète et que nous appelons +microbes. C’est lui, ce sont ses rayons ardents +qui, pour remédier à vos imprudences et vous +éviter de terribles épidémies, dessèchent et momifient +les charognes sans nombre que vous +déposez le long des murs respectables du palais +de vos rois, depuis Bab Segma jusqu’à l’oued +Fez, de même qu’ils vont tanner, maroquiner +si l’on peut dire, les têtes de vos compatriotes +dont vous désirez faire hommage au Sultan<a href="#f4" id="FNanchor_4"><sup>[4]</sup></a>.</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_4" id="f4">[4]</a> En mars 1909 les membres de la mission française ont +compté trente-sept charognes de chevaux, chameaux et mulets +le long du mur du palais. Ils ont couvert de chaux vive ces cadavres +pour éteindre la pestilence qui s’en dégageait et qui rendait +intenable le terrain d’exercice où s’assemblaient les troupes dont +l’instruction leur était confiée.</p></div> + +<p>Ayant ainsi, selon leur courtoisie et leur +science habituelles, paré, une fois de plus, aux +défaillances du commandement indigène et fait +à leurs élèves une utile leçon de choses, les artilleurs +se retirèrent sous leur tente pour le repas +de midi. Ils y trouvèrent un de leurs nombreux +amis qui les attendait, le nommé Habib Bacca, +Caïd reha, c’est-à-dire chef d’un tabor ou bataillon +marocain<a href="#f5" id="FNanchor_5"><sup>[5]</sup></a>. C’était un homme de haute +stature, dont les traits, alourdis par une mâchoire +et un menton trop accentués, manquaient +de distinction. Mais il était de teint blanc, +signe certain de supériorité, pensaient nos deux +compatriotes qu’il avait su intéresser très vite. +Il les fréquentait assidûment, les écoutait, les +questionnait avec plaisir. Il racontait ses voyages +dans le pays, dans le Riff principalement, +région très inconnue sur laquelle il fournissait +de profitables renseignements. En échange, il +acquérait des notions de calcul et cette première +partie des sciences militaires que l’on +donne chez nous aux caporaux. Peu à peu, la +camaraderie des camps aidant, les bonnes relations +s’accentuaient. Habib était un des meilleurs +élèves des sous-officiers français.</p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#FNanchor_5" id="f5">[5]</a> Ce personnage, membre d’une importante famille du Haouz, +nommé plus tard Pacha de Tiznit, se noya en embarquant sur le +navire qui devait de Mogador le conduire dans le Sous.</p></div> + +<p>— Nous en ferons quelque chose, disaient-ils +avec une naïve fierté.</p> + +<p>Cette fois, le caïd avait apporté une énorme +pastèque. Il l’avait ouverte et coupée en morceaux +qui s’empilaient, vert sombre, rose et noir, +sur un grand plateau de cuivre. Ce régal de +fraîcheur était le bienvenu et nos sous-officiers +y goûtèrent avec joie. L’heure brûlante exigeait +un abri. Le leur était commode, spacieux. Des +nattes recouvraient extérieurement la toile doublée +intérieurement d’une cotonnade à ramages. +Malgré cela, le séjour sous la tente était +fort pénible. Dehors un soleil implacable rôtissait +la nature ; aucun souffle ne passait sur la +grande plaine et sur la colline que garnissait +l’immense camp de la Mehalla heureuse saoule +de gloire. La température n’invitait que trop au +sommeil, mais il valait mieux éviter la sieste +congestionnante ; la conversation donc s’engagea +autour de la pastèque juteuse. Le caïd raconta +l’affaire de la veille et les sous-officiers firent +à leur idée la critique de la manœuvre d’autant +plus facilement que leurs canons étaient intervenus +chaque fois qu’une faute aurait pu compromettre +la sécurité d’un échelon, jusqu’à +l’heure où, le succès assuré, la Mehalla heureuse +avait abandonné tout ordre et toute retenue +pour se livrer au massacre et au pillage. Les +instructeurs d’artillerie ne pouvaient admettre +la rupture au feu de la discipline. Ils étaient là +pour redresser ces écarts et n’y manquaient pas.</p> + +<p>La pastèque avait perdu toute sa chair rose +au moment où le récit du combat proprement +dit avait pris fin. Il ne restait plus dans le grand +plateau de cuivre qu’une multitude de noyaux +noirs éparpillés sur les fragments de côte vert +sombre. Assis les jambes croisées sous lui devant +cette image du désordre après la bataille, le +Caïd, jouant du bout des doigts avec les grains +ou se servant des tranches pour simuler des +détails du terrain, raconta cette poursuite, dit +ce qu’il avait fait et vu. Puis, s’apercevant que +ses auditeurs peu intéressés par cette phase +penchaient vers la somnolence, il termina par +un épisode qui ressaisit leur attention.</p> + +<p>— C’est à ce moment, dit-il, que j’ai rencontré +le chrétien ; vous savez bien, celui qui, +depuis des mois, fournissait au Rogui des cartouches +ou rechargeait avec une petite machine +les étuis vides. Son cheval venait d’être tué par +quelque balle perdue, tandis que lui-même souffrant +de chaleur et de soif s’était arrêté au bord +de l’oued dans un champ irrigué plein de superbes +pastèques. En pareil cas j’aurais bu, +moi, l’eau bourbeuse et négligé les fruits pour repartir +au plus vite. Vous avez, vous autres Européens, +une prévention contre l’eau de notre pays. +Je ne lui ai pas laissé le temps d’ouvrir sa pastèque. +L’occasion était trop belle de tuer le +nazaréen au service des rebelles. Je l’ai abattu +d’un coup de revolver et, tout de suite mettant +pied à terre, j’ai couru vers lui. J’ai eu jusqu’au +bout ma chance. J’ai pu, avant qu’il fût mort, +lui tourner la tête vers l’orient et l’égorger +selon le rite. J’ai rapporté sa tête et aussi cette +pastèque, comme vous voyez. Voici des papiers +que j’ai trouvés sur lui ; ils pourront peut-être +vous dire qui c’était. J’ai gardé sa montre pour +la faire voir au Sultan qui me récompensera.</p> + +<p>Et sur ces mots, dédaigneux de juger l’effet +de son récit, le bon élève s’en alla.</p> + +<p>Deux bouches sans doute le dirent, mais on +n’entendit, unanime, qu’un seul mot sous la +tente surchauffée : — Ah, le salaud !</p> + +<p>Mais nos gens qu’un long séjour parmi les +troupes chérifiennes avait confirmés dans le +mépris des impressions fortuites et fâcheuses, +ne s’attardèrent pas aux réflexions superflues. +Durant cet après-midi caniculaire, les soldats +du Maghzen victorieux les virent, pleins de +zèle semblait-il pour le service de Sa Majesté, +surveiller sous un soleil à rendre fou, le séchage +des têtes rebelles. Armés chacun d’un bâton, +ils les tournaient et retournaient sur l’aire d’argile +sans doute pour qu’elles séchassent uniformément. +Ils se penchaient sur chacune et +de tous leurs yeux regardaient, cherchaient. +Puis lassés, congestionnés par la réverbération, +recuits au souffle brûlant du vent d’est, refoulant +les nausées de leur diaphragme comme +celles de leur âme, ils regagnèrent la tente. Leur +expérience se complétait de cette notion utile +qu’après trente-six heures il est impossible dans +un tas de têtes coupées de reconnaître un visage, +de distinguer le type aryen du sémite.</p> + +<hr> + +<p>— Voilà qui est triste mais exact, interrompit +Dupont pour laisser souffler un peu son camarade. +Mais ne pourriez-vous tempérer ces horreurs ? +Ne critiquiez-vous pas tantôt chez d’autres +écrivains ce que vous commettez ici ? Je +n’achète pas les livres dont vous disiez qu’ils +plaisent par les violences qu’on y trouve.</p> + +<p>— Ma manière, répondit Martin, renforce +au contraire ma proposition du début en montrant +que la vérité, en certains cas, est suffisamment +triste par elle-même pour qu’il soit utile +de l’aggraver. Mais si cette histoire vous chagrine, +je puis vous en dire d’autres. Aimez-vous les +histoires d’amour à la mode Maghzen ? Connaissez-vous +celle d’Abou Abbas le Mérinide +et de son esclave Khounta l’hermaphrodite<a href="#f6" id="FNanchor_6"><sup>[6]</sup></a> ? +Ou celle encore si touchante...</p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#FNanchor_6" id="f6">[6]</a> <i>Note de l’éditeur.</i> — L’histoire de Khounta n’a pas encore été +publiée et ne figure pas dans les manuscrits de l’auteur confiés à +nos soins. Il semble bien qu’elle en ait été retirée par un scrupule +de l’auteur même. De la série dont elle fait partie, une nouvelle +moins légère, « Le Thé », a paru dans l’ouvrage intitulé <i>Récits Marocains +de la Plaine et des Monts</i>, édité par la maison Berger-Levrault.</p></div> + +<p>— Je ne veux rien autre que la fin de votre +récit, interrompit Dupont. J’ai hâte de voir +mourir cet homme, sentiment coupable, contraire +à mon tempérament mais que je dois à +la façon dont vous traitez cette triste aventure. +Je déplore aussi cet épisode du bon élève coupeur +de tête. Bien que ces faits soient anciens, +leur rappel est troublant pour notre zèle éducateur.</p> + +<p>— Ce zèle, répartit Martin, est indéfectible. +Il fait partie même du génie de notre race. On +n’y peut rien. Des exemples pourtant sont utiles +pour lui éviter de s’égarer. Celui de ces deux +instructeurs et de leur farouche disciple démontre +qu’on ne saurait exiger un état d’esprit +tel que le nôtre de n’importe quel cerveau.</p> + +<p>Chaque race a une façon de penser et d’agir +qui lui est propre et qui résulte de sa nature profonde. +Pour régir un type différent du vôtre, +c’est donc celle-ci qu’il faut atteindre en préparant +sa réceptivité. Apprenez d’emblée à un +Arabe, et dans sa langue, l’art moderne de la +guerre, il ne l’appliquera que pour chercher à +vous vaincre parce qu’il ne peut raisonner autrement. +Vous vous êtes créé un ennemi renforcé. +Au contraire, modifiez avant tout ses moyens +de penser, imposez-lui les vôtres, qu’il pense +en votre langue véhicule de votre génie, et vous +aurez, peut-être et en tout cas de cette façon +seulement, un autre homme. La chose est dure. +Traitez-la comme un de ces cas pathologiques +qui exigent le sérum à doses massives. A la première +génération n’enseignez que cela, ce qui +est déjà beaucoup. Vous vous éviterez bien des +regrets et les reproches de ceux qui vous suivront. +Car ceux-là seront comme vous ; Français, +ils voudront absolument instruire des +hommes. Je l’ai dit : <i>on n’y peut rien</i>. Mais alors +les élèves qu’ils auront devant eux penseront +comme eux, ou tout au moins dans la même +langue, et le danger sera déjà moindre. Nos +deux sous-officiers s’efforçaient d’inculquer, en +arabe, des idées françaises à des gens dont rien +n’avait modifié le tempérament. Ils devaient +s’attendre à quelque mécompte.</p> + +<p>Mais en me coupant ainsi sans cesse, vous me +forcez à rafistoler de nœuds le fil de mon histoire ; +il devient rèche.</p> + +<p>— Continuez donc, fit Dupont.</p> + +<hr> + +<p>La capture de Bou Hamara fut connue très +vite à Fez, et y causa vive émotion. Il y eut au +bord des lèvres de nombreuses congratulations +officielles mais, au fond des cœurs, des regrets, +de l’ennui, une certaine inquiétude. A vrai dire, +les habitants de la ville sainte ne croyaient pas +qu’Abd el Hafid viendrait si vite à bout du +Rogui. Ils en doutaient parce qu’ils n’y tenaient +pas.</p> + +<p>Non point que l’homme à l’ânesse eût à Fez +de nombreux partisans. Les juifs tout d’abord +le détestaient car ils l’accusaient, non sans raison, +d’avoir causé la ruine de la communauté +israélite importante de Taza. Celle-ci, écrasée +de contributions exagérées et infamantes, décimée, +proscrite, avait fui définitivement vers +Debdou, vers Fez, vers Méllila. Les musulmans +notables et tous ceux de la classe moyenne et +commerçante le méprisaient. Ils connaissaient +l’homme et son imposture. Mais depuis des +années on avait pris l’habitude de vivre avec, +auprès de soi, cette menace oscillante qui sans +cesse avançait, reculait, se faisait durant des +mois silencieuse, puis revivait turbulente pour +s’apaiser encore après quelque éclat inoffensif +et lointain. Le voisinage de ce perturbateur +était, pour tous, une contre-partie amusante et +vengeresse de l’autorité tracassière du Maghzen, +une bride aux lubies despotiques des Sultans. +L’existence du Rogui renforçait enfin le +prestige des Oulama, de ceux dont l’autorité +dogmatique confirme les pouvoirs temporels +et religieux de chaque nouveau souverain. De +ceux-là qui venaient de proclamer Hafid, Bou +Hamara ne pouvait se passer pour régner à son +tour. Il était peu probable qu’ils consentissent +à reconnaître Moulay M’Hammed dans le contadin +originaire des environs de Fez qu’ils +avaient vu secrétaire au Maghzen. Pour entraîner +la décision des Oulama, il faut avoir des +droits certains à la couronne ou la force qui y +supplée et devant laquelle les juristes s’inclinent +parce qu’elle vient évidemment de Dieu. Le +musulman qui cède malgré sa volonté première +ou sa conscience à quelque volonté plus puissante, +prononce invariablement ces mots : « Il +n’y a d’aide et de force qu’en Dieu Très haut et +sublime », formule qui justifie, console ou venge. +Mais les temps ne sont plus où quelques aventuriers +meneurs de foules sauvages se jetaient +sur le Moghreb et balayaient les dynasties. +Aujourd’hui, en vertu d’une tradition plusieurs +fois séculaire, on ne règne au Maroc qu’en prouvant +vers le Prophète une ascendance connue, +définie sinon exacte. Et vraiment Bou Hamara +n’était tout de même pas assez fort pour s’en +passer. Mais sa menace, en diminuant le prestige +du souverain, forçait celui-ci à garder +quelque mesure, à se ménager l’appui des Oulama +et de l’immense clientèle de leurs ouailles.</p> + +<p>Or, cette mesure Hafid ne l’observait guère. +Sceptique, sa comédie religieuse avait été rapidement +jugée. Ses fantaisies bien plus coupables +que celles, enfantines, de son frère Abd el Aziz, +inquiétaient. Que seraient-elles après la suppression +de la crainte salutaire qui les refrénait encore, +après la mort du Rogui ?</p> + +<p>Enfin, la Méhalla victorieuse revint à Fez +et ce fut un beau spectacle.</p> + +<p>On connaît, nous avons décrit ailleurs l’immense +cour dite du Méchouar adjacente au +palais, d’un côté close de vieilles murailles, +dominée sur les trois autres faces par les hautes +tours de l’enceinte qui défend la demeure impériale, +traversée tout au long d’un de ses côtés +par l’oued Fez canalisé. Le pavillon aux marches +de faïence bleue qu’Hafid avait fait construire +adossé à l’enceinte venait d’être terminé. Le +Sultan s’y tenait chaque jour durant la Maghzénia +qui est l’assemblée des services du gouvernement. +Il y recevait les visites, celles des ambassadeurs, +des consuls, de ses ministres, des +marchands et des courtiers. Devant ce kiosque +à cinquante mètres, c’est-à-dire à peu près vers +le milieu du Méchouar, Hafid avait fait maçonner +un cube de pierre muni d’une rampe +d’accès. Cela devait servir à l’exposition publique +du vaincu dans sa cage. Car on lui en +avait fabriqué une, solide encore que grossière, +aux ateliers de la « Makina », usine, arsenal +impérial que dirigeait un aimable homme, latin +à l’esprit fertile en mécaniques de fortune, en +ravaudages simplifiés, non ingénieur mais ingénieux, +un débrouillard qui faisait au Palais des +tirages de rideau avec des fils de sonnerie électrique +ou vice versa, un bricoleur enfin, brave +homme qui élevait saintement une nombreuse +famille en répondant de son mieux aux exigences +des sultans. Il fit donc la cage du Rogui sans +hésitation ni murmure. Il devait ses services +au souverain qui le payait. Ce fut lui qui, pour +clôturer le ciel ouvert d’un étroit patio où +l’homme était gardé la nuit, et en l’absence de +barreaux métalliques, prit des tiges de bois +qu’il entoura de fer-blanc. Il en disait :</p> + +<p>— Cé soun dé toubes animés dé legno.</p> + +<p>L’entrée triomphale de la Méhalla heureuse +eut lieu le matin vers 9 heures d’un jour brûlant. +La décrire ? Imaginez un tableau de Cormon +avec, en plus de la lumière, un grouillement inquiétant +de foule dans la poussière, et pour +vous qui regardez, très vite l’impression de lassitude +que donne un bain maure qui se prolonge.</p> + +<p>Curieux ? certes, mais qui ne doit pas vous +étonner vous, latin, s’il est exact, comme on veut +bien nous le dire, que tout ce qui est indigène +et peut ici nous paraître étrange, est du romain +dont nous avons perdu le souvenir. La foule des +soldats, compacte hors des murs, s’étira au passage +des portes en un ruban large de six à huit +hommes qui remplit le Méchouar de longs rangs +parallèles en arrière du cube de pierre et face +au pavillon chérifien. Chaque rang comportait +un des tabors et ceux-ci se succédaient selon +l’ordre de bataille en usage, lequel était réglé +par l’ancienneté des caïds au service des sultans. +Mais pour qu’il n’y eût pas de jaloux, tous les +caïds étaient entrés ensemble. A pied, comme +il convient pour venir chez le Sultan, vêtus +d’uniformes de couleurs vives et variées, ils +marchaient sur la même ligne la main gauche +au fourreau du sabre, tandis que l’autre poing +tenait la lame droite devant eux comme un +cierge. Derrière, maîtrisés chacun par deux +hommes, venaient leurs chevaux lourds et gras +trottinant, prêts à ruer sous la selle de parade +chamarrée d’or à la housse de soie. Mais avant +tout le monde était passée la clique, la formidable +clique marocaine dont la création, l’existence +furent cause, entre les représentants des +puissances européennes, des plus ardentes joutes +diplomatiques. Le choix de la nationalité +des coups de langue et des roulements de peau +d’âne qui rendraient au Chérif les honneurs +musicaux qui lui sont dus a donné lieu, durant +des années, à des luttes épiques. A l’époque +dont nous parlons, les effets de la concurrence +politique et commerciale avaient laissé de nombreuses +traces. Les clairons étaient de ces demi-clairons +espagnols qui donnent un chant si +triste. Les tambours étaient du modèle grêle +de l’armée allemande. Les uniformes étaient +anglais. Le lecteur qui trouverait ces détails +superflus prouverait qu’il manque de sens critique. +La variété des moyens et méthodes dont +disposait en 1909 la clique du Sultan résumait +vingt ans d’histoire du Maroc, présentait en +un parfait microcosme la longue suite des compétitions +européennes déchaînées sur l’Empire +du Couchant. Or, en 1909, la France l’emportait. +Les tambours allemands peu à peu crevaient +et cédaient la place à ceux d’Arcole. Le directeur +italien de l’arsenal chérifien, homme très +opportuniste de son naturel, avait, en allongeant +le tube, transformé le cornet espagnol en +clairon gaulois. Le chef de fanfare était algérien +et donnait en sabir l’éducation. Les hommes +enfin, ayant tous du sang nègre, détenaient le +sentiment musical qui est le propre des peuples +à pigmentation accentuée. Ils faisaient merveille. +Si nos compatriotes étaient peu nombreux +à Fez, ils avaient au moins, dès cette +époque, allégeant pour eux la lourde atmosphère +d’un islam de plomb, la vibrante allégresse des +sonneries françaises.</p> + +<p>Enfin, suivant les canons, ou les traînant à +la bricole, vinrent les prisonniers. Ils n’étaient +plus que cent soixante environ. Aux autres, +les chefs de la Méhalla heureuse avaient vendu +leur liberté, opération fructueuse gênée par la +nécessité de présenter de ces gens un nombre +raisonnable. On les plaça, ceux-là, sur un seul +rang devant le haut cube de pierre, tandis que +suivi d’une plèbe sortie de la ville, avide du +spectacle mais silencieuse, paraissait le Rogui +dans sa cage où il était depuis deux jours secoué +au déhanchement d’un énorme chameau. On +fit « baraker » la bête grognante au bas de la +rampe et vingt hommes maladroits et criant +portèrent la cage au sommet du pilori. Puis le +silence se fit et les deux mille hommes qui +étaient là s’assirent, ce qui est sous les armes, +pensaient-ils, la meilleure façon d’attendre. On +attendit le Sultan deux heures, peut-être davantage, +car à l’encontre de ce qui se passe en Europe +où les princes se piquent d’une exactitude +dont ils disent qu’elle est leur politesse, le souverain +du Maroc considérait qu’une manifestation +efficace du pouvoir absolu était de n’admettre +aucun programme de travail. Nous connaissons +des personnalités et non des moindres +qui ont ainsi attendu des jours entiers, en plein +soleil ou sous la pluie, un Sultan qui pourtant +les avait fait appeler. Et l’on s’estimait heureux +lorsqu’à la fin du jour un nègre, un eunuque, +un domestique vous abordait, par curiosité semblait-il, +et disait : « Tu comptais peut-être voir +Sidi... tu peux t’en aller... il apparaîtra demain, +si Dieu veut. »</p> + +<p>Ce jour-là, Moulay Abd el Hafid était présent, +mais dans une pièce située derrière son +pavillon de réception et d’où il pouvait tout +voir. Ses ministres étaient à leur poste dans les +chambres à leur usage construites au pied des +hautes murailles et que l’on nomme <i>béniqas</i>.</p> + +<p>Enfin un mouvement troubla l’hébétude surchauffée +des deux mille soldats. Quelqu’un venait +d’annoncer que le Sultan arrivait. On se +leva. Les caïds se portèrent en courant sur une +ligne à quelques mètres du grand escalier d’azur, +lâchèrent leurs sandales et se jetèrent à genoux, +courbés, les mains et le front dans la poussière. +La clique qui avait déjà de la discipline manœuvra, +vint se placer en potence par rapport +au front à dix mètres des marches bleues conduisant +au pavillon. Dans le silence on entendit, +nette, la voix de son chef algérien qui lui faisait +en sabir les ultimes recommandations.</p> + +<p>— Gardavo ! et rodbalek el signal que jti di, +bande de salauds.</p> + +<p>Le tambour-major leva sa canne. A l’opposé, +dignes, majestueux dans la blancheur des fins +lainages, les ministres, leurs secrétaires, les notables +formaient une ligne de toges graves, couleur +de neige.</p> + +<p>La canne à tête dorée retomba et formidable, +claquée par quarante tambours et soixante +clairons la « Générale » retentit, éclata. Abd el +Hafid, fils de Hassan, Sultan de Fez et de Maroc, +Empereur, maître du Sous et des Algarves, +apparaissait, tout en haut des marches bleues, +sur le seuil de sa demeure. Alors, tandis que le +refrain de nos cérémonies françaises bondissait +vigoureux, goguenard entre les vieilles murailles +d’où les émouchets affolés s’envolaient par centaines, +tandis que, précurseurs, les clairons claironnaient +l’avenir aux échos renfrognés du +palais chérifien, les caïds, tous ensemble, gravirent +en courant les marches et s’arrêtèrent +aplatis aux pieds du Sultan. Sur un geste imperceptible +de bénédiction ils redégringolèrent au +bas de l’escalier, sautèrent dans leurs savates +et disparurent dans les rangs. A ce moment la +sonnerie finissait et l’on vit la ligne blanche des +ministres et des notables qui se ployait d’un +seul mouvement, se redressait aussitôt avec +cette clameur : Que Dieu bénisse notre Seigneur ! +Au pied des marches, le caïd méchouar, +tout seul, la main sur sa grande canne de cérémonie, +répondit pour son maître : que Dieu vous +donne la paix, vous dit mon Seigneur !</p> + +<p>Hafid était vêtu de blanc comme tout le +monde, mais sans le selham qui complète la +tenue officielle des dignitaires marocains. Il portait +au ventre une ceinture de cuir rouge ; une +chéchia pointue de même couleur lui emboîtait +profondément le crâne. De tout l’ensemble grandiose +qui s’étendait devant lui, il ne voyait, ne +fixait que le Rogui, son ennemi encagé. Il alla +vers lui. Mais descendre un escalier avec majesté +ou seulement avec grâce est un art qui fait +partie de l’éducation des princes. Hafid ne savait +pas descendre un escalier. Il abordait chaque +marche de travers et du même pied comme un +boiteux, et il n’est pas de solennité dont la gravité +résiste à la gaucherie et au ridicule de qui +la préside. Du coup, un flottement de lassitude +désabusée se fit dans la ligne blanche des notables ; +le chef de fanfare commanda : repos ! +Les deux mille soldats cessèrent de regarder ; +beaucoup s’assirent. D’autres dirent : Voilà le +teigneux ! et tirèrent de leur besace la pipe de +kif. L’impression de grandeur qu’avait donnée +cette scène s’évanouit. D’un bout à l’autre de +l’immense cour chacun se mit à parler à son +voisin. Un brouhaha monta, irrespectueux, insouciant +du drame qui pourtant continuait. Il +était près de midi, le soleil tapait ; poussière et +relents de sueur animale planaient près du sol +sur la foule de moins en moins attentive à son +constat stupide de faits qui ne l’intéressaient +plus.</p> + +<p>Parvenu au bas de l’imposant escalier, Hafid +marcha droit au cube de pierre qui portait la +cage du Rogui. Le Chambellan suivait. Le Caïd +de la garde noire, dans un uniforme rouge brique, +les joignit. Aucun ministre ne se détacha du +rang pour s’approcher. Seul donc, entre ses deux +esclaves, Hafid examina le prisonnier. Pour ce +faire, il fut obligé de lever la tête. Il eut l’impression +nette que c’était l’autre, là-haut, qui +le toisait. Il regretta d’avoir voulu ce cube de +pierre. Quelles paroles échangèrent le Sultan et +son captif ? On les a citées. Elles font bien dans +la légende et sont d’ailleurs plausibles. Le Chambellan +et le Caïd nègre les ont peut être entendues +et répétées. Les seules impressions certaines +qui se puissent ici donner de ce premier +contact sont, chez le Rogui d’abord, la constatation +d’un redressement sauvage de volonté +malgré ses souffrances physiques et morales qui +déjà depuis deux jours dépassaient toute endurance +humaine, chez Hafid un étonnement de +ne trouver en sa victime aucune timidité, aucun +fléchissement d’orgueil. Il fut de cela dégoûté, +contrit. On le vit bientôt remonter dans son +pavillon. Il y dominait au moins le tableau et +retrouvait une posture moins fausse que celle +qu’il venait de subir au pied du pilori, sous le +regard et les paroles dédaigneuses de Bou Hamara. +D’autres soins l’appelaient aussi dont +l’heure venait de lui être rappelée à l’oreille par +ces mots du Chambellan : « Le juif est là, la +messagère est partie, elle reviendra dans une +heure. »</p> + +<p>La foule évacua le Méchouar, les notables +partirent après convocation pour le lendemain. +Le Rogui fut porté dans le local préparé à son +intention et où d’autres avant lui avaient attendu +leur sort.</p> + +<p>Hafid s’en fut, précédé de quelques esclaves, +par les jardins du palais. Sous un arbre touffu, +à l’ombre, un fauteuil était disposé. Il y prit place +pour recevoir le juif Chemaoun, homme d’âge +et dignitaire de la communauté israélite. C’était +un beau vieillard maigre, très propre dans sa +lévite neuve. Il avait grand air et le tenait de sa +famille qui depuis longtemps, exemple de vertus +et de discipline, guidait et soutenait une importante +fraction d’Israël dans les fatalités de la +servitude. De la porte lointaine, à travers le +jardin, un eunuque l’avait aidé à marcher pieds +nus vers le Sultan. Parvenu devant Hafid, il +s’inclina, mais non point selon l’usage jusqu’à +tomber à genoux, le front dans la poussière. On +lui avança même un petit siège bas où il s’assit. +Et le Sultan parla.</p> + +<p>— Je protège les juifs. Ils ont bien servi mon +père défunt. Je veux qu’ils me servent aussi. +Or, il y a chez les tiens trop d’attachement encore +à mon frère Abd el Aziz. Ils disent qu’ils +gagnaient avec lui plus d’argent qu’avec moi. +Ils disent que je suis avare, et leurs propos me +déplaisent, car l’étranger s’en empare. Tu sais +mieux que personne le résultat des prodigalités +d’Abd el Aziz. Les Français étreignent nos affaires. +Ce n’est pas, pour les juifs, une raison +d’oublier que je suis leur maître et de donner +cours à leur tempérament de révolutionnaires. +Il faudra leur rappeler qu’ils sont des otages au +sein de l’Islam victorieux et que mon désir +même de les sortir de sujétion se heurte à l’opinion +immense de mes frères musulmans. Il faut +le leur dire et les menacer de mon châtiment +s’ils ne comprennent pas.</p> + +<p>— Je répondrai au Sultan, dit le vieillard. +Dieu aussi protège les juifs, et j’en suis sûr au +point de pouvoir te dire que Sa protection sur +toi dépend du sort des juifs au pied de ton trône. +Tu viens de me dire des choses dont l’importance +est minime au regard des choses fortes +dont Dieu juge.</p> + +<p>Hafid quitta sa pose nonchalante, se mit d’aplomb +sur son siège. Sa main droite se crispa sur +le bras du fauteuil, et l’autre fit un geste pour +éloigner les quelques esclaves qui l’entouraient.</p> + +<p>— Parle, rabbi, dit-il ensuite.</p> + +<p>— Tu m’appelles rabbi quand nous sommes +seuls ; j’étais venu, Chemaoun était venu pour +affaires. Qui doit parler, est-ce le rabbin, est-ce +le courtier ?</p> + +<p>— Il y a longtemps, reprit Hafid, que je voulais +m’entretenir avec toi. Les affaires viendront +après. J’ai quelque instant. Je sais que tu es +de très vieille souche, et qu’en dehors de ton +métier tu es réputé parmi les Juifs pour la +profondeur de tes vues... Est-il vrai que tu avais +prédit à mon frère...</p> + +<p>— Abd el Aziz, dit le vieillard, avait cette +opinion très saine et commune à bien des +musulmans instruits que certains juifs, à certaines +heures, possèdent l’intuition des faits par +lesquels doit se manifester la volonté de l’Unique. +Je ne veux pas blasphémer, mais il est sûr que +nous connaissons le Vrai Dieu, le tien, depuis +plus de cinq mille ans. Nous subissons sa loi qui +nous a placés parmi vous en otages, dis-tu, en +témoins, devrais-tu dire. Tu as fait allusion à +l’ancienneté de ma famille. Écoute ma réponse. +Tes ancêtres n’étaient pas à Grenade, les miens +y étaient. A cette époque déjà l’on nommait rabbi +les héritiers du sacerdoce qui nous était confié. +Nous participions au gouvernement du peuple, +car, en ces temps, musulmans et juifs éprouvaient +la même crainte d’une commune oppression. +Ils s’étaient associés contre l’ennemi unique, +le chrétien. Tu es instruit ; sais-tu que parmi +les soixante-sept conditions mises à la reddition +de Grenade et acceptées par les chrétiens, il en +était une qui stipulait que les musulmans ne +pourraient être administrés que par un musulman +ou par un juif, « de ceux qui les administraient +auparavant de la part de leur Sultan ».</p> + +<p>— C’est vrai, dit Hafid, j’ai lu cela dans El +Makkari.</p> + +<p>— Eh bien ! ces juifs-là étaient mes aïeux. +Depuis, leurs enfants, avec des fortunes diverses, +ont commercé, travaillé l’or et l’argent, fait +des affaires avec les musulmans, aidé les sultans +de leurs deniers propres ou de leur crédit. +Mais ils ont gardé surtout leur foi et les rigides +préceptes de la Loi. Nous sommes de père en fils +les bergers du troupeau et soutenons les cœurs +auxquels nous parlons au nom d’Adonaï Ihad, +nom terrible. La vénération populaire entretient +nos tombeaux. Je n’ai jamais rien prédit +à ton frère. Pour mieux te dire, ce don de prophétie, +assez fréquent parmi les nôtres, nous +l’étouffons, nous le chambrons dès qu’il se manifeste +chez un homme. Tu sais pourquoi. Il +trouble inutilement nos foules et risque de déchaîner +la colère des musulmans, car il est écrit +dans votre livre que nul ne pourra faire acte +de prophète après le vôtre. Mais il arrive parfois +que des femmes juives sont prises d’une +sorte d’extase au cours de laquelle une vibration +du sens prophétique semble les secouer. Nous +laissons libre cours à ces manifestations qui +sont au moins pour nos penseurs des sujets +d’étude et de réflexion. Et puis, chez une femme, +vous l’admettez... Or écoute ceci...</p> + +<p>Tu sais que souvent des musulmans en proie +aux peines de ce monde viennent vers les sépulcres +des saints juifs prier, tenter vers Dieu +un appel par une intervention qu’ils jugent +plus puissante. Certain soir, un esclave du palais, +en grand mystère, vint nous dire que quelqu’un +se rendrait en pèlerinage sur la tombe de mon +arrière-grand-père Rabbi Ephraïm. Il fallait le +secret, sous peine de mort, et que dans la nécropole +déserte quelqu’un de sûr guidât les pas du +visiteur. Quel pouvait-il être ? Ce fut ma mère +qui remplit l’office redoutable ordonné. Deux +personnes dont une femme, croit-elle, sortirent +par la petite porte qui s’ouvre dans ton mur +tout près de notre cimetière. Que s’est-il passé ? +Nous l’ignorons. Ma mère était sujette à l’extase +prophétique. Mon fils la trouva, au matin, inconsciente +auprès du tombeau entre deux +cierges qui achevaient de brûler. Depuis cette +nuit, elle n’est plus jamais sortie de sa chambre. +Tu comprends pourquoi. A-t-elle parlé aux +visiteurs ? Qu’a-t-elle dit ? Je l’ignore.</p> + +<p>— Ou tu feins de l’ignorer, dit Hafid dont +le trouble était apparent ; or ce qui fut dit se +réalisa. Rabbi, quelque jour j’irai sur vos tombes +ou ailleurs, moi ; je veux savoir des choses. Je +suis plus puissant que mon frère et l’on aurait +tort de me refuser...</p> + +<p>Hafid s’énervait visiblement. Ses traits de +quarteron sanguin se durcissaient de volonté +rageuse, puis soudain s’alanguissaient d’inquiétude ; +tel il fut toujours quand son âme peu +sereine, à la faveur de quelque fait le touchant +de très près, lui montait au visage. Le vieux juif +écoutait, les mains sur ses genoux, tranquille. Sa +tête un peu penchée appuyait sur la sombre +lévite sa grande barbe presque blanche. On eût +dit un prêtre écoutant la confession d’un forcené. +Mais ce faible vieillard osa reprendre la parole.</p> + +<p>— On ne force pas la porte de l’avenir en +disant : je veux. Notre Seigneur aussi se méprend +sur le pouvoir dont il sollicite l’effet. Je +lui ai dit ce qu’il en était. Qu’il me croie. Que +notre Seigneur aussi se calme. Ces choses sont +troublantes, qu’il en éloigne ses esprits, qu’il +rappelle ses serviteurs : il n’y a ici que le bijoutier +Chemaoun aux ordres de son maître.</p> + +<p>— Tu as raison, dit Hafid, mais je te reverrai. +Juif, ajouta-t-il à plus haute voix, montre ta +marchandise.</p> + +<p>Le bijoutier sortit de sa poche un petit paquet +enveloppé d’un morceau de journal et présenta +quatre bracelets d’or identiques, ornementés +sur le plat de ces mièvres dessins, toujours les +mêmes, dont se contente l’art indigène du Maroc +d’aujourd’hui, quatre bracelets de ceux que +ces gens donnent en cadeau à la fois riche et +banal aux femmes, qu’ils veulent flatter, récompenser +ou vaincre ; bijoux immanquablement +pareils qu’il s’agisse de remercier d’un bienfait +ou de payer une fille, présent de prince ou de +lourdaud, dot de vierge ou salaire de catin, +largesse, pourboire, épingles, épices ou pot-de-vin, +image du peu d’élégance et d’invention +dans la générosité qui est le propre des richards +mograbins. Le Sultan les prit, et sans +même les regarder, les remit à l’eunuque le plus +proche.</p> + +<p>— On va te payer, dit-il, puis, égayé par ce +que ces hochets féminins lui rappelaient sans +doute, il plaisanta. Sais-tu, juif, pour qui sont +ces bijoux, pour qui tu as travaillé, saint +homme ? Ah ! ah ! c’est pour payer une roumia, +une chrétienne ; qu’en dis-tu ?</p> + +<p>L’orfèvre s’était levé, un rictus qu’il s’efforçait +d’atténuer plissait l’ivoire de sa face sénile.</p> + +<p>— L’or fond au creuset, dit-il, sans odeur qui +dénonce sa provenance et ignorant des hontes +qu’il paiera demain... S’il s’agit de payer celle +d’une chrétienne... Notre Seigneur croit-il m’attrister ? +Que Dieu bénisse notre Seigneur... Et +subitement, voyant que le Sultan allait s’éloigner, +il fit un pas audacieux vers lui.</p> + +<p>— Abd el Hafid, fils de Hassan, sois favorable +aux juifs et ils te serviront. Suspends l’interdiction +de fabriquer des baignoires, autorise +au Mellah l’installation d’un bain public pour +les juifs.</p> + +<p>Hafid prit à l’écart l’orfèvre, appela d’un +geste son chambellan. S’adressant à celui-ci, il +déclara :</p> + +<p>— Je suis favorable à ce que demande le +juif, mais j’ai peur des gens de la ville, des +oulama. C’est une nouveauté... trouvez un +moyen, une formule. Si j’accorde aux juifs le +droit de prendre des bains, les musulmans vont +dire que le Mellah étant en amont l’eau sera +souillée ; c’est grave. Réfléchissez-y, l’un et +l’autre ; quant à moi, je suis favorable, favorable. +Allons, va-t’en, Chemaoun.</p> + +<hr> + +<p>Arrivé là, Martin donna du poing sur la table +pour réveiller Dupont qui s’était endormi.</p> + +<p>— Présent, fit celui-ci, est-il mort ?</p> + +<p>— Qui ça ?</p> + +<p>— Mais le Rogui parbleu !</p> + +<p>— Allons Dupont, mon ami, vous savez +bien qu’il en a encore pour vingt jours. Vous y +étiez.</p> + +<p>— Je l’avoue, mais n’ai point de ces temps +fâcheux conservé joie qui m’incite à en revivre +les heures. Votre <i>Mort du Rogui</i>, dites-moi, +est-ce une nouvelle ?</p> + +<p>— C’est un titre, répondit Martin, je l’emprunte +à l’événement typique d’une époque +encore toute proche et d’un régime aboli dont +il importe que le souvenir demeure. Oublier +vite est le propre de notre race et de notre +temps. Vous venez d’arriver à Fez en wagon +à couloir. Vous trouvez cela tout naturel. Je +vous ai connu il y a douze ans cherchant à tout +prix un cheval pour fuir, dégoûté, la même ville. +Ne pensez-vous pas qu’il soit opportun, pour +aider à la mesure du chemin parcouru, de dire +les tribulations de ceux qui en ces jours montaient +la galère et dont vous fûtes ? Dire ce +qu’était ce monde, comment il pensait, vivait, +ce qu’était son gouvernement, de quelle façon +il comprenait son rôle et l’exerçait, n’est-ce +pas mettre en valeur notre œuvre rapide et +nous en donner la fierté ? C’est prudence aussi. +Car il faut, tant nous sommes oublieux, rappeler +qu’il existe là une civilisation dont les forces +inapparentes parce qu’en sommeil ou dominées, +demeurent vivantes, riches de tout l’héritage +d’un long passé, de grandes traditions, +d’une histoire puissante et parfois prestigieuse, +forces dont les composantes agissent sous la +poussée d’une foi, d’un dogme issus d’une philosophie +à tendance dominatrice. Le contraste +que j’évoque entre ce qu’était hier et ce que +nous voyons aujourd’hui, exalte nos énergies +françaises mais conseille surtout qu’elles ne +s’endorment. Pas plus que la nature, le génie +des races ne fait de saut. Le bond de progrès +que vous constatez est votre fait et non celui +des gens auxquels nous l’imposons. Leur évolution +vers vos méthodes, leur adaptation à vos +procédés, sont choses évidentes mais trop rapides +pour que le fond des âmes en soit encore +atteint et modifié. Ce qui apparaît est une merveille, +elle porte l’empreinte d’une de ces volontés +claires et bien latines que notre peuple +produit et dont il illustre son histoire. Mais +gardez-vous d’ouvrir la matrice et de croire +que vous y trouverez un moulage définitif de +forme et homogène de grain. La matière que +vous y avez mise n’est pas de celles qui +gardent, indélébiles, les marques du premier +pétrissage. Soyez tenace en votre propos de modeleur +car cette matière, elle, l’est formidablement +dans son dessein de vous lasser et si possible +de vous vaincre.</p> + +<p>— Ouf ! fit Dupont, vous abusez. Il est tard. +Ce n’est plus l’heure des prêches. Vous allez +me donner des cauchemars épouvantables ou, +ce qui revient au même, me faire revivre ceux +du passé. Alors qu’il serait si simple, sans se +mettre martel en tête, de jouir des facilités de +l’heure présente, du calme, de cette sérénité +sans quoi les belles choses inexistent. C’est entendu : +<i lang="la">Patria nobis haec otia fecit.</i> Donc j’ouvre +votre verrière. Il est minuit, la lune est pleine. +Fez dort dans son grand vallon sous la masse +sombre du Zalagh. On dirait une belle chatte, +une blanche moumoute pelotonnée somnolente +contre un énorme coussin. Écoutez, elle ronronne. +Est-ce le souffle de ses cent mille dormeurs, +leurs râles de souffrances humaines mêlées +à leurs plaintes d’amour ? C’est aussi le +ronflement discret des moulins, des cent vieux +machins hydrauliques que nos minoteries vont +étouffer. C’est le chant de l’oued qui dégouline +et par mille dérivations alimente les vasques des +jardins genre Alcasar, fait gémir les norias +de Boujeloud, rince les caniveaux et purge les +latrines. Avez-vous consigné dans vos notes +effarantes que Fez est la ville du monde où le +plus anciennement fut institué le tout-à-l’égout ? +Quelle preuve plus décisive de puissante et radieuse +civilisation ? Posez donc votre manuscrit. +Regardez Fez blafarde dans la lumière, +que lui dispense amoureusement sa sœur la +lune ; vous n’aurez jamais plus belle chose à +décrire. D’en bas, des jardins de notre ami le +Vizir montent des bouffées de jasmin et d’oranger. +Il fait évidemment un peu chaud, mais c’est +exprès. Ainsi les fleurs exhaleront tous leurs +parfums. Pigez-moi cet effet de lune sur les +hauts peupliers au feuillage argenté, tremblant. +Ces grandes sentinelles chargées de garder la +ville en auraient-elles la frousse ? Le fait est +qu’elle est inquiétante l’immense carrière de +cubes dont les faces si blanches durant le jour +ont cette nuit des teintes d’acier et dont les +angles projettent des ombres couleur de mercure.</p> + +<p>— C’est fantastique, reprit Martin tout bas, +et voyez comme au jeu des petits nuages couvrant +et démasquant l’orbe lunaire, apparaissent +des détails que l’œil dans la lumière diffuse +ne percevait plus : pourquoi, puisque la lueur +est jaune en son principe, cette teinte générale +de fourreau de sabre astiqué ? Pourquoi rouge, +alors, le pisé des vieilles tours Almohades ?</p> + +<p>— Comme vous disiez vrai ! fit Dupont ; une +ombre passe et surcharge d’un lavis mouvant le +clair-obscur du tableau. Tous les détails qu’elle +quitte réapparaissent plus nets, plus complets. +Voici les cent minarets de la ville sainte. Du +point élevé où nous sommes, au bord du plateau +de Fez Djedid, on ne les voyait pas au-dessous de +nous, noyés qu’ils étaient dans l’accumulation +des bâtisses. Ils semblent surgir, nouveaux, du +sol qui les porte et crever l’enchevêtrement des +maisons pour se dresser au-dessus d’elles. Et +pourtant ils sont anciens et surveillent ainsi +depuis des temps le domaine d’Islam qui se +presse autour d’eux.</p> + +<p>— Voici, reprit Martin, la tour magistrale de +Moulay Idriss. Les faïences vertes qui couvrent +ses faces, celles qui revêtent les toits du sanctuaire +sont, par la caresse de la lune, moirées +étrangement. Sous cette forme ou d’autres, +il est là, ce sanctuaire, depuis plus d’un millénaire. +Il y était longtemps avant que fût battu +le premier des pilotis où pose Notre-Dame. +Voici que s’élève le chant pour les malades et +les affligés. Les moulins se sont tus. Jusqu’à +l’aube, les deux belles voix qui se répondent +vont planer sur la ville endormie. Puis ce sera +l’aurore, et cent voix clameront la gloire de +Dieu Maître des mondes et rediront la mission +du Prophète.</p> + +<p>— Oui, fit Dupont, ces voix rouleront sur la +ville comme elles font depuis des siècles. Guerres, +révolutions, sac des villes, bouleversement des +trônes, ruine des dynasties, rien n’y a fait, pas +même l’arrivée des chrétiens, en 1911, les chrétiens +dont jamais, depuis qu’il en est, les armes +n’avaient atteint Fez la Sainte et la bien gardée. +Je me rappelle avoir vu nos troupes défiler au +long des murailles et, du créneau de rempart où +j’étais juché, contemplant ce spectacle inoubliable, +j’apercevais le minaret de Lalla Mina +en Fez Djedid. Le fracas des tambours secouait +les vingt échos des cours, des redans, des portes +en chicane. Là-haut, parce que c’en était l’heure, +l’homme criait : Dieu seul est grand ! Un an +plus tard, durant l’assaut de Fez par les Berbères, +tandis que les nôtres surpris, coincés +entre la mosquée de Bab Guissa et la muraille, +s’y défendaient avec rage, le muezzin, ne pouvant +grimper à sa tour envahie par les combattants, +s’installa devant la porte et, là, en pleine +bataille, cria la prière parce que c’en était +l’heure. Cette confiance impassible dans la force +et la pérennité du dogme, des idées qui animent +ces foules et les dirigent, donne à penser profondément. +Ce n’est pas une entité négligeable, +au sein de notre empire d’Afrique, que cette +métropole de l’islam occidental, cœur aux contractions +puissantes d’où tout part et où tout +reflue, pôle sacro-saint d’où s’élancent les missionnaires +prosélytes en tout lieu respectés, +écoutés, irradiant foyer où tour à tour les masses +berbères viennent réchauffer leur zèle qui souvent +s’use aux rudesses de la vie. C’est une +erreur de ne voir ici que chiqué, décor et couleur +locale, une utopie d’y vouloir retrouver l’empreinte +fortement façonnée du génie latin. +Quatorze siècles d’islam ont vécu et travaillé +dans cette plaine où rien n’existait avant que +tristesse et solitude sauvage. Il est plus exact +de dire qu’il nous échoit aujourd’hui d’imprimer +ici notre marque. Ce sera, en effet, la gloire du +génie latin. Comment ferez-vous ? Comment +traiterez-vous ce peuple dont toute la vie morale +et la vénération s’orientent vers cette cité mystérieuse, +foyer ardent, quoi qu’on dise, de prosélytisme +musulman. Les souverains catholiques +ont, certes, rétabli la chrétienté sur l’Espagne +après huit siècles de domination berbère. Mais +par quels procédés ? Or cette ville est votre associée, +amie soumise. A la force de vos armes +elle oppose, <i>elle aussi</i>, la politique du sourire, +du sourire tenace autant que ce qu’il cache : +l’indéfectible espoir musulman. La locomotive, +dites-vous...</p> + +<p>— Mais je ne dis rien, fit Martin.</p> + +<p>— Pardon, elle ne saurait suffire. Ils la conduiront +comme ils mènent déjà des automobiles +et volent en avion. Il y faut, Monsieur, des cités +françaises, des villages à forte expansion morale +et économique. C’est œuvre longue ; en +attendant, vivez de politique. Tenez, au lieu de +raconter la mort du Rogui ou même à la faveur +de cette tranche d’annales qui s’y prête après +tout, à votre place, dis-je, je rappellerais ce +qu’était ce monde et ce qu’il est encore sous le +sourire. Ce faisant, et montrant le chemin parcouru, +j’exalterais nos énergies françaises en +termes propres à éviter qu’elles ne s’endorment...</p> + +<p>— Vous vous moquez du monde, interrompit +Martin. Vous le disiez : il est très tard. Ce n’est +plus l’heure des prêches. Allez vous coucher, +et que la senteur d’orange et de jasmin des jardins +viziriels vous soit clémente.</p> + +<p>Dupont donc s’en alla ; mais, avant de franchir +le seuil de la pièce, soucieux de maintenir +son ami dans le chemin de l’exactitude, il eut +encore à son adresse cette remarque :</p> + +<p>— Et si vous racontez le spectacle de cette +nuit, n’oubliez pas de citer l’ombre épaisse +et mouvante des noirs micocouliers dans le grand +ravin, sous vos fenêtres. Personne encore n’en a +parlé, que je sache... Bonsoir.</p> + +<p>Et l’insupportable bavard revint à l’heure +juste, le lendemain, pour écouter Martin qui +reprenait son récit.</p> + +<hr> + +<p>Le juif parti, le Sultan, à la recherche d’un +endroit frais, rentra dans le sérail dont il se +mit à suivre les détours. Ceci n’est pas une figure. +Les tours et détours dont se complique un +palais chérifien déroutent une imagination +saine. Ce n’est pas que les architectes n’aient +su concevoir de belles choses et de justes mesures. +Ils ont tracé des corps de bâtiments de +proportions normales, aux accès vraiment +royaux. Mais les fantaisies personnelles des occupants +successifs les ont surchargés d’annexes, +de demeures adventices, de petites maisons inattendues +dans les dégagements de telle autre +plus grande et déjà superflue, ont pour quelques +lubies sans lendemain multiplié les retraites +intimes, coupé en deux des cours et maçonné +des ouvertures jugées inutiles, certain jour, ou +indiscrètes. Le problème des communications, +au travers du dédale qui résulte de tant d’initiatives +et de goûts imprévus, est devenu d’une +difficulté d’autant plus grande que souvent on +oublia d’y penser et qu’il a fallu le résoudre +après coup. Heureuse est la solution quand elle +se résume en couloirs tantôt larges, clairs ou +obscurs, à ciel ouvert ou voûtés, toujours à +coudes brusques et multipliés. C’est ce que nous +avouons avoir, quelques lignes plus haut, par +un abus prosaïque de termes nobles, appelé les +détours du sérail.</p> + +<p>C’était l’heure très chaude. Le Sultan s’engouffra +dans un couloir et, au deuxième coude +de celui-ci, bien à l’ombre, s’assit sur un coussin +dans l’encoignure. Debout, fermant chacun d’un +côté le chemin désormais obturé, interdit, le +chambellan et le chef des eunuques encadrèrent +le Maître. Celui-ci voulut manger. Le chambellan +tapa dans ses mains. On apporta l’aiguière, +puis les plats. Dans cet espace exigu on les +posait à terre difficilement devant l’homme, qui +s’amusait parfois de la gêne de ses domestiques. +Sur un mot du chambellan on remplaça ceux-ci +par des enfants qui, maladroits et irrespectueux, +glissaient, tombaient, s’attardaient le cul par +terre à pleurnicher. Alors, pour égayer le souverain, +un grand esclave allongeait un bras formidable, +cueillait par le dos du vêtement le +moutard, le soulevait, le retirait du conflit. +Moulay Hafid était de bonne humeur. Il pensait +à son succès et oubliait le juif dont la présence +et les paroles l’avaient un instant assombri. +Un petit garçon ayant du genou renversé un +plat et craignant d’être puni, eut une attaque +de nerfs, ce qui mit le Chérif en gaieté. On le vit +rire. Le chambellan osa l’imiter et l’eunuque de +choix gloussa de servitude attendrie. Il avait +gloussé ainsi pour des maîtres divers toujours +fidèlement servis mais eux-mêmes toujours soucieux +de préserver ce serviteur et ses semblables. +Les eunuques meurent comme tout le monde +et leur recrutement n’est plus facile. C’est un +fait d’importance sociale digne de retenir l’attention. +Le mouvement d’émancipation qui, +dans certains pays d’Islam, met des fenêtres aux +gynécées et supprime le voile féminin, coïncide — ce +n’est évidemment qu’une coïncidence — avec +la disparition des eunuques.</p> + +<p>Et maintenant, quels sont ces enfants dont +on vient de voir qu’ils participaient parfois au +service ? On les appelle des chouirdis, mot dont +l’étymologie arabe est connue mais n’importe +en ce récit. Comme la jungle, les palais chérifiens +ont leur « petit peuple », les chouirdis. +Leur nombre est considérable. A toute heure +du jour, par toutes les issues, dans les vastes +cours qui précèdent le palais, sous les portes +en chicane, aux écuries, au débouché des corridors +mystérieux on en voit toujours un, deux +ou trois qui vont quelque part ou qui en +viennent. Observez. Vous constaterez que ce +ne sont jamais les mêmes. Ils sont une foule. +Souvent le palais semble endormi au centre de +ses vastes approches vides et mortes. Non. Voilà +un gosse qui sort d’un coin. Il marche délibérément, +passe une porte et disparaît. C’est un +problème. Les jours de grandes cérémonies, +quand toutes les attentions sont tendues vers +celui qui les cause ou le spectacle qu’elles donnent, +un, deux ou trois enfants traversent le +tableau sans gêne aucune, indifférents et silencieux. +Parfois l’un porte quelque chose, un bol +de soupe, un pain maigre et rond en équilibre +sur sa tête. Ils sont tous du même âge, impubère +certainement. C’est parfois une fillette, mais +rarement. On ne les voit pas courir ni jouer +quand ils se croisent. Personne ne s’occupe +d’eux. A l’égard du chrétien qu’ils peuvent rencontrer +ils sont distants sans inquiétude et muets. +Bonjour, bonsoir, à peine, puis ils continueront +leur chemin sans hâte comme s’ils ne savaient +qui les envoie ni où ils vont. Ils repasseront +pourtant tout à l’heure. Ils vous regarderont +en riant comme pour dire : c’est encore moi. +Ils sont vêtus uniformément, pieds et tête nus, +d’une courte djellaba et d’une chemise raccommodée. +Ils sont sales et généralement bruns de +peau. Fils imprécis de la multitude d’êtres, esclaves, +domestiques, jardiniers, gardes, soldats, +nègres, palefreniers, fabricants de mangeaille, +surveillants de portes, ouvriers sans salaires, +scribes oubliés, gens de peine, ils sont la graine +de tous ceux qui vivaient ou vivent encore au +service du palais dans les noualas ou dans les +petites maisons accroupies, entre des haies de +cactus, sous les grands murs de l’immense enceinte +impériale, et qui, depuis des temps, y ont +créé des quartiers dont l’étendue étonne<a href="#f7" id="FNanchor_7"><sup>[7]</sup></a>. De +neuf à treize ans, ils sont considérés comme +auxiliaires inoffensifs et circulent partout comme +domestiques de domestiques. Car c’est le +propre du serviteur marocain de ne pouvoir +travailler seul et d’avoir toujours besoin de +quelqu’un qui le regarde faire ou soit là pour +lui passer quelque chose qu’il pourrait aussi +bien prendre de sa propre main. Le service du +palais est une école supérieure de paresse et +en serait une de découragement si celui-ci pouvait +atteindre les âmes très inférieures de gens +à demi nègre ou tout à fait, vivant sans nerfs +ni volonté ni morale de salaires infimes et de +rabiots irréguliers. Dans l’immense apathie qu’élabore +ce monde enclos, vraiment distinct +du peuple dont il vit, les chouirdis font paresseusement +les courses au dehors pour des tas de +gens dont c’est le sort d’être confinés dans des +murs et de manquer du courage qu’il faudrait +pour en sortir, pour toutes les personnes aussi +que leur sexe et la tradition ont, du jour où +elles y pénétrèrent jusqu’à la mort, séparées de +la vie normale. Les yeux des enfants, des petits +commissionnaires, sont, dans la généralité des +jours, les seuls miroirs où elles puissent saisir +un reflet d’une autre existence qui aurait pu +être la leur, à laquelle leur pensée figée s’attache +d’ailleurs beaucoup moins qu’on le croit. Dans +le harem, fort peu d’êtres sont jeunes et réagiraient +encore au contact des passions, des joies, +des souffrances humaines ; mais le principe qui +les assemble et les reclut, elles, femmes d’âge +mur, vénérables vieilles au chef branlant, beautés +depuis plus ou moins longtemps fanées, +oubliées, qui plurent un jour à des maîtres aujourd’hui +chassés du pouvoir ou morts, nobles +personnes qui conçurent des princes ingrats ou +dispersés, idoles à cheveux blancs désormais +taboues pour la tradition intérieure du fait +qu’elles furent jadis « embellies » d’une caresse +souveraine, filles nombreuses du harem sacré +données à des princes et reprises à la mort de +leurs maîtres, la loi qui les saisit, elles et leurs +servantes pour les retrancher du monde, dépasse +vraiment notre compréhension. L’idée que toute +femme qui fut distinguée d’un Sultan, que +toute fille née des œuvres chérifiennes ne sauraient +faire partie du commun des mortelles +est surprenante d’orgueil enfantin. C’est une +idée d’ailleurs qui s’éteint du fait, surtout, que +pratiquement elle est, de notre temps, gênante +en ses effets, lourde, coûteuse pour ceux qui, +prenant la couronne, héritent du fardeau de +tant d’existences frappées d’inutilité et dont +le plus grand nombre ne les intéresse plus. +Moulay Hafid, avare, était exaspéré de cette +charge. Jamais les trois harems de Fez, Meknès +et Marrakch ne furent plus pauvrement entretenus +et les femmes qu’ils abritent si durement +traitées et malheureuses que sous son +règne.</p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#FNanchor_7" id="f7">[7]</a> A Meknès, le vaste quartier impérial présente de ces groupements +des exemples typiques.</p> +</div> + +<p>Le Sultan achevait son repas lorsque, dans +le couloir, parut une personne pour laquelle +aucun passage n’était interdit. Le chambellan +s’aplatit contre le mur pour laisser approcher +Lalla Mbarka, nourrice de Moulay Hafid. Nous +avons ailleurs<a href="#f8" id="FNanchor_8"><sup>[8]</sup></a> fait le portrait de cette femme +et nous lui gardons ici son titre de nourrice +sans savoir s’il est exact. On expliquait de ce +seul mot dans l’entourage du Sultan et à l’usage +surtout des Européens, toujours jugés indiscrets +et curieux, l’étonnante place qu’elle occupait +au palais. Elle ne quittait guère la personne +du souverain que pour accomplir en ville +les missions délicates et mystérieuses dont il +la chargeait. Durant trois années, on a vu +son visage impénétrable auprès du canapé +rococo qui servait de trône à son maître. Indifférente, +semblait-il, à ce qui se passait, gardienne +somnolente, en gendarme, d’un despote +inquiet, accroupie à portée de la main du siège +impérial comme une pauvre chose sans importance, +cette femme a connu tous les visiteurs, +depuis le plus vague mercanti jusqu’aux ambassadeurs +des puissances. Elle était là, qu’Hafid +reçût dans son grand pavillon du Méchouar, +dans le kiosque de la cour des lions, dans les +annexes de Boujeloud ou ailleurs. Il n’est pas +de conversations futiles ou graves, de tractations +politiques qu’elle n’ait écoutées. Quand +on ne la voyait pas, elle était présente tout de +même, masquée aux regards de quelque façon. +Elle a disparu de la scène chérifienne un beau +jour comme elle y était entrée, on ne sait pourquoi. +En fait, à l’époque où se place ce récit, +elle rendait au Sultan des services nombreux +et compliqués, et l’on conçoit que pour y réussir +il lui fallût être au courant des affaires. Elle +assurait somme toute les relations du Sultan +avec le monde et la ville et y employait ses facultés +affinées qui lui permettaient de briller +tour à tour comme confidente, messagère, espionne, +entremetteuse et proxénète.</p> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#FNanchor_8" id="f8">[8]</a> Dans le volume +<i>Badda fille berbère</i>, chez Plon-Nourrit.</p> +</div> + +<p>Moulay Hafid a contracté plusieurs mariages +avec des filles de hauts personnages et de notables. +Bien qu’il fît peu de cas des lois musulmanes +et n’admît pour règle que son bon plaisir, +il fallait respecter les usages, les traditions de +famille, établir au mieux les conventions, diriger +les marchandages que ces affaires nécessitent. +Les gens, tout honorés qu’il leur fallût +paraître de s’allier au souverain, souffraient de +donner leurs enfants à cet homme généralement +détesté pour ses vices, ses violences, que +l’on savait en outre irréligieux et incapable +d’attachement à ses épouses, dont le règne +enfin s’annonçait peu sûr, sinon ébranlé d’ores +et déjà. A toutes ces tractations la nourrice +travaillait. Au gynécée chérifien, que nous différentions +ici des harems dont nous avons dit +plus haut le caractère de couvents pour femmes +veuves et abandonnées, la confidente tenait +l’emploi de porte-parole, d’intermédiaire entre +les jeunes femmes et leurs familles plus ou moins +inquiètes. Elle servait encore là son maître et, +en échange d’amabilités et de douces images de +la vie faite aux hôtes du palais, drainait pour +le Sultan les bénédictions et les cadeaux ou +flatteurs ou profitables, dont elle avait sa part. +Conduite par ces occupations dans les milieux +les plus divers, reçue dans toutes les grandes +familles, elle en connaissait les idées, les tendances. +De condition servile, elle parlait aux +hommes librement et à visage découvert. Nulle +porte n’eût osé se fermer devant elle. Le Sultan +avait donc en cette femme une espionne de +choix dont il pouvait recueillir d’utiles avis sur +l’opinion publique, sur celle plus forte et efficiente +des notables. Il n’est pas certain qu’il les +ait eus. Les services même de sa confidente +lui furent marchandés. L’intérêt seul guidait +cette femme et l’on peut dire qu’il y a eu sur +terre un homme détesté même de sa nourrice. +Qu’elle l’ait été d’ailleurs ou non, il en usait +comme d’une proxénète. La malheureuse allait +partout et rabattait. Et l’orfèvre juif fondait +des bracelets d’or.</p> + +<p>Lalla Mbarka s’approchait poussant devant +elle un chouirdi qui résistait et qu’en virago +qui n’a besoin de personne, elle propulsait à +coups de pied dans le derrière. Sa voix tonnait +dans le couloir voûté, sonore.</p> + +<p>— C’est cet enfant du péché, celui qui garde +ma mule ! je n’en veux plus. D’ailleurs si Ba +Azizi — c’était le nom du chef des eunuques — faisait +son métier, il aurait bien vu qu’il ne +peut plus rester avec moi, me suivre chez les +femmes.</p> + +<p>— Comment cela ? fit Hafid prenant un ton +courroucé alors qu’il était bien près de pouffer +de rire.</p> + +<p>Alors, du corps énorme et adipeux de l’eunuque, +sortirent des sons surprenants. On eût +dit un ventriloque imitant la voix d’un enfant +gâté que l’on gronde.</p> + +<p>— Hi ! Hi ! je ne peux pas le surveiller. Hi ! +Hi ! il n’est jamais là... toujours dehors avec la +mule, avec Lalla...</p> + +<p>Parmi les jeunes gamins qui servent au palais, +il en est qui pénètrent dans le bâtiment réservé, +travaillent avec les servantes des femmes et font +pour celles-ci de pauvres petites commissions +comme d’aller acheter quelque douceur, un +bouquet de menthe pour le thé, un bout d’étoffe, +ou bien vont en messagers chez des parents, +des amis. Ils sont un peu les souffre-douleur des +servantes aigries et des femmes volontaires, +mais ils se plaisent auprès des recluses dont ils +recueillent, malgré tout, des gestes et des mots +tendres qu’apprécie leur pauvre âme d’orphelins +ou d’abandonnés. Ces enfants sont fort surveillés. +Il est dans les attributions du gardien +de les examiner une fois par semaine, de discerner +à l’apparition du système pileux les +approches de la puberté. On se contente d’ailleurs +de cet indice et dès qu’il se montre, les +garçons sont écartés de la vue des femmes. +Celui dont se plaignait la nourrice protestait et +discutait son cas avec cette liberté de jugement +et de termes qui, en cette matière, nous étonne, +mais qui résulte d’une éducation bien différente +de la nôtre.</p> + +<p>— Ce n’est pas vrai, disait le gamin, je ne +suis pas pubère, je veux rester avec les femmes. +Sidi, je me mets sous ta protection contre celle-ci, +c’est une méchante... je veux rester...</p> + +<p>D’un seul geste, l’eunuque saisit par le bas +la djelaba et la chemise du garçon et les retourna +complètement. Le corps nu, un beau bronze, +apparut tandis que les bras relevés restaient +pris avec la tête comme dans un sac.</p> + +<p>— Ce n’est qu’un prétexte, dit la nourrice +à l’oreille du Sultan. Tandis que j’étais dans une +maison et qu’il gardait ma mule à la porte, il +a joué et parlé durant plus d’une heure avec +l’un de ces maudits Français. Il ne faut plus +qu’il sorte. Qu’a-t-il pu dire ?</p> + +<p>— Vois Sidi ! vois Sidi ! glapissait l’eunuque, +c’est un enfant ! je le savais bien, elle ment ! elle +ment !</p> + +<p>La colère mettait des trémolos à sa voix de +tête. Il trépignait comme une femme qui va +avoir une attaque de nerfs. Il tenait sous le +bras le corps du petit garçon et gêné par l’étroitesse +du couloir mettait sous le nez du Sultan +le sexe infantile du prisonnier dont les jambes +gigotaient. Hafid riait aux éclats. Mais il fallait +calmer l’eunuque, être susceptible, coléreux, +sujet à des crises et marchandise rare.</p> + +<p>— Tu as raison, dit-il, d’ailleurs je te le donne. +Allons, calme-toi, le petit restera avec les femmes +sous ta garde, mais il ne sortira plus jamais, +jamais... sinon le silo.</p> + +<p>Le gamin remis sur ses pieds, tremblant d’émotion, +se jeta dans les jambes du Sultan, lui +serra le genou de toutes ses forces.</p> + +<p>— Ah Sidi ! ah Sidi !</p> + +<p>On l’emporta sanglotant de reconnaissance +pour l’homme, le terrible homme.</p> + +<p>Les témoins s’effacèrent. Sidna repu, lassé +du corridor et de ses amusements, s’était levé. +Suivi de la femme, il gagna certaine pièce où +il voulait faire la sieste. Parmi les cent recoins +qu’offre le sérail c’en était un tout à fait discret, +une simple chambre dont le seul luxe était, +sur le sol, un beau carrelage en damier manganèse +et blanc, un plafond de bois peint de fines +fleurs encadré d’une cimaise en plâtre ouvragé +de style mograbin très pur. Il n’y avait comme +mobilier que deux matelas et quatre coussins. +La pièce sans fenêtre prenait jour par une +grande porte sur un minuscule jardin. Les +grands murs aveugles des bâtisses voisines dominaient +la petite cour où ne poussait, dans un +coin, qu’un arbre venu là tout seul et de l’herbe +poussée drue, grâce à l’eau qui abonde à Fez. +On avait la sensation d’être au fond d’un puits. +L’endroit était frais et propice au repos les +jours de grande chaleur.</p> + +<p>Les esclaves restant aux abords sans se montrer, +la femme accroupie sur le sol, tout près de +son maître, rendit compte de sa mission.</p> + +<p>— Tu l’as vue ? demanda le Sultan.</p> + +<p>— Non, pas encore, car il m’eût fallu pénétrer +deux fois chez elle dans la même journée, +ce qui eût inquiété les musulmans du voisinage. +Tu vas comprendre le jeu. J’ai vu, ailleurs, certaine +domestique de la dame. Comme celle-ci, +pour les gens, ne peut venir au palais sans son +mari... tu donnes une fête de nuit, ou plutôt le +harem est en fête pour la prise du Rogui et tu +invites la dame. La fête durera toute la nuit... +on dit que c’est l’habitude... et la dame passe +la nuit au harem en fête.</p> + +<p>— Mais je ne veux pas lui montrer les femmes ! +s’écria Hafid, elles lui raconteraient toutes leurs +histoires, pleurnicheraient leurs plaintes, je les +connais les vieilles ! et l’autre saurait tout cela.</p> + +<p>— Tu ne comprends pas, laisse-moi terminer. +La dame donc, par une faveur magnifique de +Sidna, est invitée chez les femmes. Elle arrive +conduite par son mari qui s’en retourne. Ça, +c’est pour le monde, surtout pour ces satanés +chrétiens. Le mari parti, plus de harem, mais +ce que voudra mon Seigneur. C’est elle-même +qui a trouvé ça.</p> + +<p>— Il n’y a de puissance qu’en Dieu ! fit +Hafid, il n’y a de ruse pareille que dans une +tête de femme ou celle d’Iblis... et ensuite...</p> + +<p>— Donc dans un instant, après la sieste de +Sidi, je repars, je vais cette fois chez la dame, +elle me reçoit, elle appelle son mari. De la part +de mon maître, j’invite la dame à la fête de +nuit du harem en l’honneur de la prise du +Rogui.</p> + +<p>— Et tu expliques au mari, continua le Sultan, +que pour éviter les jalousies des autres +chrétiens, l’inquiétude des consuls... comme si +je n’étais pas le maître !... tu lui dis d’amener +sa femme à la chute du jour par le Méchouar qui +sera vide à cette heure. Et sur ce, je dors, fais +bonne garde. Mais d’abord, un peu de remède.</p> + +<p>La nourrice fit quelques pas vers l’angle du +jardinet où s’ouvrait le couloir d’accès. Les +esclaves aiment chez leurs maîtres des habitudes +bien connues et régulières qui leur évitent +des initiatives ou des courses inutiles. Une +main noire tendit une bouteille de champagne, +un verre. Revenue devant le monarque, la nourrice, +avec une dextérité qui prouvait un long +exercice, déboucha sans bruit et donna le remède. +L’autre vidait d’un trait, à la marocaine, +les coupes successives.</p> + +<p>L’homme dormit deux heures tandis que la +gardienne, assise par terre contre un des montants +de la porte, somnolait très légèrement, +très consciente. L’homme dormait avec parfois +des soubresauts. Parfois aussi sa tête quittait +le coussin, ses yeux s’ouvraient quelques secondes +et roulaient, inquiets, furieux. Invariablement +alors, la femme dénonçait sa présence +par ces mots : Naam Sidi, à tes ordres, Seigneur ! +Et la tête rassurée retournait à ses rêves.</p> + +<p>La sieste finie, l’homme demeura quelque +temps engourdi, congestionné. Reflet certain +de pensées terribles, son regard naturellement +peu doux, vrillait durci, méchant à faire peur. +L’alcool agissait et, dans l’être humain, excitait +la bête.</p> + +<p>— Quand la femme sera là, Seigneur, où la +conduira-t-on ?</p> + +<p>— La femme ? Ah ! oui ! au hammam donc ! +qu’on me laisse.</p> + +<p>La nourrice partie, le grand eunuque Ba +Azizi prit sa place contre la porte dont son +vaste corps bouchait une bonne part. Le jeune +garçon était avec lui. Par haine de la nourrice +dont l’autorité dans la maison gênait la sienne, +l’eunuque avait nettoyé et habillé tout de neuf +sa nouvelle recrue. Il poussa l’enfant vers le +Sultan. Il fallait, en effet, selon la coutume +domestique du palais, qu’il parût porteur de ses +vêtements neufs devant le donateur. On ne +saurait croire à quels infimes détails la folie du +pouvoir absolu faisait descendre ces autocrates, +impuissants par contre à toute œuvre générale +et féconde.</p> + +<p>La vue du gamin, qui tantôt l’avait fait rire, +parut plaire à Hafid. Ses traits se rassérénèrent +un instant. Il posa sa main sur la tête du gosse +qui, troublé de tant d’honneur, se laissa choir à +genoux aux pieds du maître. Celui-ci, repris d’ailleurs +par sa nervosité de malade, fourrageait +dans la tignasse crépue, tandis que son regard +se fixait, vide de toute expression, devant lui. +Des pensées en foule se disputaient sa raison : +le Rogui, sa cage, son arrogance, qu’en ferait-il ? +les berbères qui s’agitaient... et ce ministre qui +l’écrasait de sa morgue, puis d’autres figures +encore, odieuses, ces consuls à récriminations +continues, les Français qui faisaient au contraire +trop bien, insupportables... Sa nervosité +alcoolique lui montrait en mal les moindres détails +de sa vie publique, muait en idées parasites, +lancinantes, déformées, en idées de cauchemar +les réflexions qu’il s’efforçait de poser +sur les événements, sur les hommes. Il avait +peur, il avait sommeil ; il avait rêvé que le vieux +juif l’étranglait, qu’il étranglait lui-même la +nourrice, et le chambellan et l’eunuque. Pourquoi ? +rien que pour ces sanglots d’angoisse qui +lui remontaient du ventre à la gorge. Il était +faible. Il se prenait en pitié. Ses jambes lui +semblaient molles, sa tête pesait et pourtant +ces impressions lui étaient agréables, un peu, +dans l’immensité de son malaise, de son dégoût, +de ses craintes futiles, il les savait futiles. Et +si le Rogui s’échappait, si ce consul, cet homme +rond, irrésistible, le réclamait !</p> + +<p>Ses doigts se crispaient sur la tête du jeune +esclave qui, peureux, implorait des yeux l’eunuque.</p> + +<p>— Il faut laisser faire Sidi... laisser faire Sidi, +chantonnait la voix grêle du gros asexué.</p> + +<p>L’enfant alors regarda l’homme, sa face boursouflée, +inquiète, marquée de fatigue et à laquelle +la coiffure rouge, la chéchia pointue partie +de travers donnait un aspect ridicule et morne. +Alors, dans cette jeune âme, vint éclore une +pensée de pitié, une peine filiale dont le réflexe +fut immédiat, imprévu. Il saisit le bras du Sultan +et se hissant jusqu’à poser la tête sur son +épaule, il lui dit tout simplement :</p> + +<p>— Tu es fatigué, Sidi. Dors ! Et puis, dors +sans crainte. C’est moi qui vais veiller.</p> + +<p>Le Sultan écarta un peu la tête pour regarder, +comme hébété, la tête qui venait de parler. Il +n’avait jamais entendu chose pareille. Ses yeux +rencontrèrent les autres yeux, y virent une +prière souriante, une calme volonté. Et sans +insister le moins du monde, il s’étendit sur sa +couche, renfonça le bonnet écarlate sur son +front et, après un geste pour assurer la jeune +main dans la sienne, il s’endormit tout à fait +tranquille, d’un seul coup.</p> + +<p>Son sommeil fut court, mais serein sans doute, +car au réveil Hafid avait une autre figure. Il +parut songer quelques instants puis il fit appeler +le chambellan.</p> + +<p>— Je voudrais voir, dit-il, ces Français qui +accompagnaient mes soldats quand ils ont pris +Bou Hamara. Je veux entendre leur récit de +l’affaire... Mais je ne puis leur montrer trop +d’intérêt, à cause de l’Allemand... et de la mission +turque. Alors qu’ils viennent à la chute du +jour, par le Méchouar qui sera vide à cette +heure. Ils attendront là...</p> + +<p>— Sidi pense-t-il qu’ils vont voir les autres, +le mari et la femme qui viendront précisément +de ce côté-là ?</p> + +<p>— C’est ce qu’il faut... tu ne comprends donc +rien ?</p> + +<p>— A tes ordres, Sidi, fit le chambellan qui +d’ailleurs avait fort bien compris.</p> + +<p>Tout à fait dispos maintenant, Hafid s’en +fut dans le jardin où des secrétaires l’attendaient. +Devant lui, ces gens, une heure durant, +comptèrent des pièces de monnaie, les mirent +dans des petits sacs de mille pécètes chacun. +C’était la solde des soldats qui la réclamaient +depuis un mois. Hafid, un crayon à la main, ornait +chaque sac d’une étiquette sur laquelle il +écrivait : 1.000.</p> + +<p>Autour de lui, silencieux, appliqués, les secrétaires +qui préparaient des piles de douros, de +quarts, de demi-quarts, le chambellan, l’eunuque, +les esclaves, tous admiraient, béats, le soin +qu’apportait le maître aux affaires publiques.</p> + +<hr> + +<p>Dupont à qui pesait sans doute de garder le +silence, interrompit son ami.</p> + +<p>— Prenez quelque repos dont votre public +aura sa part. Les épisodes se succèdent qu’il lui +faut, croyez-moi, goûter avec lenteur. J’aime +votre israélite de bonne famille et orfèvre andalous +plus oublieux de son art que de sa généalogie +et je suis encore tout ému de cette histoire +de l’enfant nègre et du terrible homme. Par +cela vous pouvez juger de l’intérêt que je porte +à vos discours.</p> + +<p>— Je reconnais, dit Martin, l’habileté polie +que vous mettez à demander grâce.</p> + +<p>— Je demande seulement à prendre quelques +forces pour mieux entendre ce qui va suivre. +Je devine facilement, ayant avec vous vécu +ces temps héroïques, que vous allez nous raconter +des choses terribles. Il sied, cher ami, +de doser les horreurs. Celles-ci vont se corser +puisque les femmes entrent en scène. Je trouve, +à ce sujet, que vous êtes trop dur pour la nourrice +du tyran. Qu’elle ait rempli par intérêt ses +offices scabreux la rend odieuse et ceci déplaira. +Il y a dans tous les peuples une tradition définitivement +fixée et favorable aux nourrices. +Vous la chambardez, c’est imprudent. Le fait +d’avoir donné le sein à quelqu’un autorise les +plus grandes faiblesses chez la nourricière pour +le nourrisson. Faites commettre à celle-ci toutes +les turpitudes mais par tendresse et dévouement. +Qu’il y ait enfin quelqu’un de sympathique +dans votre récit.</p> + +<p>— N’exagérez pas l’antipathie que provoquent +mes sujets. Je réclame de votre jugement +grâce pour le vieux juif et grâce pour +l’eunuque.</p> + +<p>— Le gros Ba Azizi, je vous le concède, est +supportable. C’était, vous en souvenez-vous, un +grand enfant n’ayant que des idées fort brèves +en toutes choses. La conversation avec lui était +pénible. Il usait, en parlant, de ce timbre élevé +qui est réglementaire dans sa profession, et +tout à coup, malgré soi, on se mettait, pour lui +répondre, à l’unisson. Je ne connais pas de +contagion plus surprenante, ni de plus fâcheuse +impression. On emportait en le quittant une +réelle inquiétude. Dussiez-vous au cours de +votre récit le charger de mérites, n’oubliez +pas qu’un eunuque n’est jamais sympathique.</p> + +<p>— Que faire donc pour vous contenter ? dit +Martin.</p> + +<p>— Enfin, continua le critique, vous mettez +dans la bouche du Sultan parlant des femmes +cette remarque que leurs ruses dépassent celles +d’Iblis, c’est-à-dire du diable lui-même. C’est +là le plus pâle de ces lieux communs dont use +la sagesse des nations. Ce fut dit en toutes les +langues et mis en action souvent, je le concède, +non sans charmes. Comme ruse féminine, il y +a mieux que celle proposée par votre péronnelle. +Écoutez, à votre tour, celle-ci. Et sortant d’un +lourd portefeuille un petit manuscrit, Dupont +commença :</p> + +<p>Ceci est un conte d’entre les contes de mon +vieil ami le marabout gardien du joli cimetière +qui, là-haut, sous la Casba d’Alger la blanche, +domine le vallon de Bab el Oued.</p> + +<p class="h3">Histoire d’Iblis et de la vieille femme.</p> + +<p>Parmi les tombes, dans la douceur du jour +baissant, le taleb à barbe blanche me dit ceci :</p> + +<p>— Ami, tu viens de voir, comme moi, cette +femme prostrée de douleur, là-bas, sur cette +tombe. Elle s’en est allée, tout d’un coup, rejoindre +son amant qui venait de paraître sous +les grands arbres, au flanc de la colline. Dans +nos discours le mot de ruse s’est glissé, tu +as même ri, si je ne m’abuse, tandis que moi-même +je comparais aux actes du diable celui +de cette faible créature. Nous avons ainsi, l’un +et l’autre, jugé des actes d’autrui, ce que ta +religion comme la mienne recommande d’éviter. +A la réflexion, si tu le veux bien, ce qui s’est +passé là, devant nous, ne mérite pas l’appréciation +sévère qui nous est venue et la réprobation +dont nous chargerions trop facilement cette +personne. Nous ne savons d’elle qu’une chose, +c’est qu’elle est femme. L’étant, ses fautes, +comme celles de ses semblables, sont connues ; +le Très-Haut en a fait, une fois pour toutes, la +somme et, dans son immense miséricorde, peut-être +aussi pour ménager à ses lourdes fonctions +de juge quelque repos, il a pris soin de ne donner +à la femme qu’une âme fort réduite ou incomplète +à ce point que bien des sages parmi les +sages admettent qu’il ne lui en a pas donné du +tout. N’ayant point d’âme, cette femme ne +peut pécher et ton jugement, ami, est entaché +d’injustice. Quant à la ruse, elle subsiste ; +nous pouvons en témoigner sans crainte. Elle +fut donnée à la femme précisément en compensation +de l’âme qui lui était refusée. D’entre +les jurisconsultes qui l’affirment, je pourrai te +citer maints noms célèbres et vénérés. Le créateur +ayant été obligé, pour des raisons de politique +générale, de lâcher sur le monde cet Iblis +que vous appelez le diable, ne pouvait laisser la +femme exposée sans armes à ses coups. Le +maître des mondes est l’Unique, c’est-à-dire +le seul clément, compatissant et généreux. A +côté de l’homme et pour l’aider à se défendre +contre le lapidable, il a placé la femme armée de +la ruse ; quelle merveille de sagesse !</p> + +<p>Je vais te citer un exemple de ce que peut +inventer une femme pour vaincre le diable. +Tu verras que la créature n’use pas toujours +mal de l’arme terrible qu’elle possède.</p> + +<p>Mais il faut d’abord que je te parle d’Iblis +et de son caractère. Réprouvé, chassé définitivement +du ciel, il a gardé son âme sans laquelle +ses actes ne seraient pas, comme ils doivent +l’être nécessairement, coupables et odieux. +Elle est faite, cette âme, de tout le mal qui existait +dans la partie de l’univers dont le Très-Haut +s’est réservé l’usage. Il n’y a plus de mal +dans le paradis. Dieu s’en est débarrassé de cette +façon. Iblis donc, est, pour toute la durée du +monde, celui qui ne peut concevoir que l’opposé +du bien, qui est en lutte contre l’œuvre de +Dieu. Pour lui, rien n’est beau ni bon de ce qui +fut créé par le maître des mondes. Il est le Haineux, +le Mécontent, le Contempteur. Il ne sort +de sa bouche, car il possède la parole, qu’amère +critique et moquerie. Il est d’ailleurs insupportable +bavard. Il lui faut obligatoirement discourir, +démontrer que Dieu s’est trompé en +toutes choses, qu’il aurait dû faire ceci comme +cela. Il parle avec élégance, facilité et une +fausse conviction qui subjugue. Il lui faut enfin +gêner le cours des événements tel qu’il est écrit. +L’homme par exemple, étant la plus belle œuvre +de Dieu, se voit réserver la plus forte haine +du diable. Soustraire la créature au jugement +qui l’attend, la plonger directement dans l’enfer, +est un des jeux auxquels se complaît Iblis le +damné, le lapidé.</p> + +<p>Un jour donc d’entre les jours...</p> + +<p>— Vous dites ? interrompit Martin.</p> + +<p>— C’est le début du conte, reprit Dupont, d’un +conte oriental. Il faut que le lecteur ne s’y trompe +pas et cette forme est propre à le renseigner.</p> + +<p>— Que non pas ! vous prenez pour marque +d’origine ce qui ne fut que fantaisie de traducteurs +en mal de singularité. Vous ne me ferez +pas croire que votre vieux marabout s’exprimait +ainsi. Tous les contes du monde commencent +de la même façon : il était une fois. +Vous vous conduisez à l’égard de la langue française, +chère à Dieu par sa clarté, comme le ferait +Iblis le lapidé. Ou bien encore, oublieux des +reproches que vous me décochiez, vous sacrifiez +fâcheusement au goût pervers de nos compatriotes +pour la fausse couleur locale. Changez +de ton ou refermez ce manuscrit d’entre vos +manuscrits.</p> + +<p>— Non point. Donnant, donnant. J’écoute +vos récits des temps hafidiens avec une attention +d’autant plus méritoire que ces événements +me sont connus. Vous ignorez l’aventure de +la vieille et du diable. A l’encontre des ruses +que vous relevez dans un monde interlope, +celle dont me parla le gardien du cimetière est +édifiante et moralisatrice. Elle doit vous être +profitable. Permettez à mon conteur qui était +un saint homme de poursuivre.</p> + +<p>Il y avait donc une fois, en cette ville d’Alger, +un couple de vieillards tendrement unis +par le souvenir des joies jadis goûtées, par celui +des douleurs également subies, par leur actuelle +misère, enfin, patiemment supportée. Ils habitaient +en quelque taudis reçu de la générosité +d’un citadin riche qui comptait par cette aumône +se faire pardonner un jour son opulence +acquise de diverses manières. La femme possédait +encore assez de vigueur pour subvenir +à l’entretien de son époux. Elle allait quêter +pour lui aux portes charitables, aux devantures +des moutchous opulents et gras. Elle avait +une grande sérénité d’esprit, de la malice et du +savoir-faire. L’homme, par contre, fléchissait +tristement sous le poids des années, sous le +regret des jours passés, sous la crainte du châtiment +aussi, car il avait une lourde faute inscrite +à son passif au livre des comptes. Jadis, à +l’époque où ses sens en pleine ardeur l’emportaient +sur toute réflexion, il avait eu, quelque +part, commerce avec une juive (révérence gardée), +impureté que seules peuvent laver trois +ablutions suivies de trois onctions de toute +l’huile contenue dans trois jarres de trois mesures +chacune. Jamais, au grand jamais, avait-il +possédé l’argent qu’il eût fallu pour acquérir +pareille quantité d’huile et le prix défiant toute +raison auquel vous autres Français, par des +manœuvres commerciales peut-être mais coupables +sûrement, avez porté cette denrée si +nécessaire au pauvre monde, le prix de l’huile, +dis-je, chez les gros mozabites, les juifs efflanqués +(révérence gardée), et les kabiles insolents +lui interdisait tout espoir de racheter sa faute. +Le vieux s’ouvrait fréquemment de ses peines +à la vieille qui le consolait de son mieux non +sans laisser entendre, pourtant, que pareille inquiétude +ne venait pas aux hommes sérieux qui +savent s’écarter des juives grasses, pâles et +molles aux attraits trompeurs et dont l’amour, +c’est connu, manque de ce charme prenant et +musclé que les femmes arabes ont reçu pour +leur part en ce monde. Aboul Faradj l’affirme +dans son Traité des mystères de l’amour et +avec lui... Mais je disais qu’à l’approche de la +mort, cet homme redoutait plus Iblis que Dieu +même. C’est ainsi que le péché conduit toujours +vers un autre plus grave. Le Très-Haut, +pensait-il, est miséricordieux, le diable ne l’est +pas. Il voudra certainement me prendre et me +plonger vivant en enfer. Dans ses affres, le +malheureux maudissait également les juives aux +molles caresses (sauf ton respect), et les chrétiens +qui ont fait renchérir l’huile. Je fais intentionnellement +devant toi, ami, ce rapprochement +des griefs de mon sujet non point pour +t’offenser mais pour t’instruire. Un gouvernement +soucieux de s’attacher l’amour du peuple +doit s’efforcer de lui rendre la vie possible.</p> + +<p>En fait, Iblis apparut une nuit dans la pauvre +chambre. La vieille dormait. Elle ne s’éveilla +point. Le mari ne dormait pas ou rêvait peut-être. +Dieu seul le sait. En tout cas, il vit le +diable tout d’un coup à la lueur phosphorescente +qu’il dégageait et dont s’éclaira le taudis. +Iblis ricanait méchamment.</p> + +<p>— Je viendrai te prendre dans un mois, jour +pour jour. Mais comme j’aurai ce jour-là fort +à faire, tu m’épargneras la moitié du chemin. +Tu iras m’attendre dans le sentier qui +descend de la Bouzaréa vers Bab el Oued. A mi-hauteur, +au bord de ce chemin creux, il y a un +gros caroubier. Tu le connais ? C’est parfait. +Tu y seras à midi tapant.</p> + +<p>Il est connu que le Chitane, par un raffinement +de cruauté, prévient ses victimes à l’avance. +Ainsi fit-il cette fois-là, et tu penseras avec moi +que le malheureux payait vraiment fort cher +les molles caresses d’une juive et l’imprévoyance +économique de votre gouvernement. Mais avant +de disparaître, Iblis aperçut la vieille qui dormait +ou se gardait bien d’en laisser douter.</p> + +<p>— C’est ta femme, cela ? Nom de Moi ! qu’elle +est laide et rabougrie ! Une chèvre impudique, +au pied fourchu et barbue du menton t’aurait +mieux convenu. A bientôt !</p> + +<p>Le lapidé disparut laissant derrière soi une +âcre odeur de soufre. En vain la vieille s’efforça-t-elle +de rassurer son mari. Il avait rêvé, disait-elle, +et l’odeur de soufre provenait de leurs +vêtements que, selon l’usage, elle avait, la veille, +soumis de son mieux à la fumigation. Le mois +passa d’autant plus cruel pour le pauvre homme +qu’il ne pouvait faire partager à sa femme ses +transes indicibles. Elle vaquait à sa besogne +coutumière en toute sérénité et quand son mari +lui reprochait son peu de compassion à ses souffrances, +elle répondait invariablement :</p> + +<p>— Le diable ! pas peur du diable. Et la +vieille ne sortit jamais de cette affirmation très +nette des sentiments que lui inspiraient les difficultés +de l’heure présente.</p> + +<p>Le jour venu elle prépara même un repas plus +copieux que d’habitude.</p> + +<p>— Cette promenade à la campagne nous donnera +de l’appétit, dit-elle. Et son mari, la croyant +folle, lui pardonna son insensibilité.</p> + +<p>— Tu connais aussi ce chemin creux, il est +charmant. C’est tout ce qui reste du bocage +enchanteur qui garnissait dans ma jeunesse +les collines auquel El Djezaïr s’appuie. On y est +loin des routes poudreuses que sillonnent avec +fureur vos machines trépidantes dont la trace +sent bien plus mauvais que celle des chameaux.</p> + +<p>Tu connais aussi le vieux caroubier, bel arbre +d’une espèce dont les fleurs exhalent un parfum +qui incite à l’amour. Nul doute qu’Iblis avait +par surcroît d’ironie choisi ce lieu pour y convoquer +la triste victime d’une juive aux molles +caresses. Les deux époux y parvinrent à midi +moins le quart. L’homme se laissa tomber au +pied de l’arbre. Il ne lui restait que tout juste +assez de force pour regarder de temps à autre +là-haut vers le sommet de la Bouzaréa par où +devait venir le maudit. Sa femme était à quelques +pas derrière lui dans le chemin creux.</p> + +<p>— S’il pouvait avoir oublié ! gémit-il, à quoi +il entendit sa compagne qui répondait :</p> + +<p>— Il serait d’une insolence extrême qu’il +nous eût dérangés pour rien.</p> + +<p>Malgré son abattement, le condamné ne put +sans révolte entendre cette réponse cynique. +Il eut un sursaut de volonté et de colère. Il +voulut maudire son ingrate compagne. Se cramponnant +aux grosses racines du caroubier qui +saillaient hors du talus, il fit un effort, et se retourna +vers la misérable. Il la vit toute nue au +beau milieu du sentier.</p> + +<p>Je ne sais pas comment tu aurais, dans une +circonstance analogue, envisagé la situation. +Vous accordez en effet à vos femmes des libertés +d’allures très éloignées de nos conceptions. En +tout cas, ce dut être un rude coup pour un musulman +honnête et craignant Dieu. Aucun son +ne put sortir de sa gorge, ses mains ne purent +faire un geste, ses jambes un pas. Sa misère +dépassait toute mesure. Entre l’enfer qui le menaçait +et la honte qui flétrissait sa dernière +minute, sa pauvre âme s’amollissait au point +de ressembler comme consistance à la pâte +fluide que jette le marchand de beignets dans +la friture. Il regardait pourtant, tandis que +pleuvaient doucement sur sa pauvre tête les +fines fleurs du caroubier aux senteurs subtiles +et provocantes. Il regardait et ce qui devait +être son dernier regard fut pour constater que +l’âge n’avait pas, autant qu’il le pensait, déformé +les charmes dont il avait pris sa joie. Mais +déjà la femme lui criait :</p> + +<p>— Tiens-toi tranquille, imbécile, le voici qui +vient. Ceci dit, elle se roula dans la poussière, +la belle et fine poussière grise de nos pays à la +fin de l’été. Puis, ainsi poudrée sur toutes les +faces, ayant rabattu devant ses yeux sa chevelure +encore longue et abondante, elle se mit +à quatre pattes au milieu du sentier, sa tresse +balayant le sol et le derrière face à l’ennemi qui +approchait. On entendit un grand froufrou +d’ailes coriaces. Et Iblis, précis autant que le +sont, dites-vous, vos militaires, apparut dans +le chemin. Ce qu’il vit tout d’abord ne fut pas +le pauvre homme écroulé sous l’arbre, mais cette +chose dont je viens de parler.</p> + +<p>— Je ne sais, ô mon ami, s’il t’est arrivé parfois +de rencontrer une femme toute nue et marchant +à quatre pattes sur une route. On m’a +dit que ton pays est riche en curiosités de toutes +sortes. J’ai peine à croire pourtant que soit commun, +même dans ton bled, le spectacle qui +s’offrit aux regards d’Iblis — qu’il soit maudit — sur +le sentier qui descend de la Bouzaréa +vers Bab el Oued. Or, c’est un fait constaté et +jugé par maints érudits que le corps humain +si noble, que celui de la femme en particulier +auquel le Créateur a donné tant de grâce et de +beauté, prend un aspect monstrueux dès qu’il +adopte des attitudes et qu’il s’anime de mouvements +autres que ceux en vue desquels il fut +construit. Iblis s’y laissa prendre. Il faut considérer +que le furieux besoin dont il est tourmenté +de dénigrer les œuvres divines absorbe à ce +point ses facultés qu’il en perd la plus simple et +saine jugeote. Et il en fut cette fois comme il +devait être. Il ne vit pas sa victime, il n’y pensa +plus, mais un immense éclat de rire le secoua +tandis que d’un geste qui lui est familier, il +essuyait la chassie qui suinte éternellement de +ses yeux roussis par le feu de l’enfer. Il est fort +laid, tu le sais, et de plus voit fort mal. Mais +pour l’instant, il avait matière à critique facile.</p> + +<p>— Voilà bien de tes œuvres, ô Allah ! grinça-t-il. +Elle est marquée de ton sceau, celle-là, +ô Maître ! ô Architecte ! ô Créateur ! Est-ce toi +qui as commis cet être nouveau ? Je ne l’avais +pas encore rencontré. Mes compliments ! As-tu +tenté de faire un veau, un pachyderme ou simplement +voulu te moquer du monde, de ton +pauvre monde difforme, bancroche et raté ? Ah ! +vraiment, il est plein d’ineffables surprises, mais +cette chose, cette bête les dépasse toutes en +absurdité. Quelle énorme face ! Elle fait corps +avec la tête qui est à la fois tête, cou, ventre +et poitrine. Où sont les yeux ? tu les as oubliés. +Je ne vois qu’une bouche immense et verticale, +ô génie ! Et le nez, et les oreilles, macache ?</p> + +<p>Le Contempteur secoué d’un rire mauvais +tournait autour du phénomène en éructant ses +sarcasmes.</p> + +<p>— Tiens ! voilà la queue. Est-ce par là que +l’Ange, ton Ange prendra cet être pour le monter +au ciel ? Et sous la queue une grosse boule, +et sous la boule deux mamelles pendantes. Il +paraît donc que c’est une femelle. Je voudrais +voir le mâle. J’admire aussi cet épiderme. Il ne +doit pas avoir chaud en hiver ton animal, +ô Maître !</p> + +<p>Et comme tout en blasphémant le bavard +réprouvé palpait de la main la face glabre et, +il faut en convenir, sans expression, une des +jambes qui portaient la bête décocha une ruade +en soulevant un nuage de poussière.</p> + +<p>— Horreur de sale bête ! elle tape qui +plus est, et j’ai du sable dans les yeux. Je t’ai +assez vue, splendide créature du plus génial des +créateurs ! Et il tira sa montre.</p> + +<p>— Je perds mon temps, je devrais être à +Boufarik. Glorifie ton inventeur, ô merveille ! +Adieu ! On entendit un autre froufrou, un peu +de poussière tourbillonna sur la route. Iblis +était parti.</p> + +<p>L’animal monstrueux demeura quelques secondes +immobile puis reprit avec la verticale +son aspect normal. La femme, de son mieux, +secoua la poussière qui la couvrait, courut à +ses hardes et, vêtue pudiquement comme il +sied à la femme d’un bon musulman, retrouva +son mari et le prit par la main.</p> + +<p>— Allons dîner, fit-elle. Et tout le long de +la route, on entendit le vieux qui proclamait +sans arrêt, sans arrêt :</p> + +<p>— <span lang="ar">La haoula la qououata illa billah</span>, il n’y a +d’aide et de force qu’en Dieu !</p> + +<p>Et l’on ne sut s’il disait cela, le pauvre, par +reconnaissance envers le Très-Haut ou pour +implorer sa protection contre la femme, la Rusée, +la Dominatrice, victorieuse du diable en personne.</p> + +<p>Le récit était terminé. Le gardien se leva du +banc de pierre. Je l’imitai et nous reprîmes le +chemin de la ville. Et tandis que mon esprit +léger s’attardait aux images évoquées, la juive +aux molles caresses, le vieux, la bête monstrueuse +et cet imbécile d’Iblis aux yeux roussis, +lui grave toujours, à mes côtés, reprenait son +thème coutumier sur la crise des loyers, le prix +des œufs et autres aspects de la rudesse des +temps.</p> + +<p>— Et voilà, fit Dupont en posant son manuscrit.</p> + +<p>— Votre marabout gardien de cimetière me +plaît, dit Martin, parce qu’il est exactement +représentatif de ce monde moyen musulman +auquel vont mes sympathies. Parfaitement élevés, +suffisamment instruits pour ne jamais +être ennuyeux, ces gens ne nous montrent ni +morgue inutile, ni servilité gênante. On se plaît +auprès d’eux et notre présence ne paraît pas les +inquiéter. Ils ont des vertus dont la modestie +n’est pas la moindre. A l’égard du pouvoir +étranger qu’est le nôtre, ils ont une soumission +presque aimable qui semble toujours vous dire : +à tout prendre, nous aimons mieux que ce soit +vous que d’autres. Ils ne font pas de politique +et vivent avec l’heure. Quand ils ont quelque +sujet de mécontentement, ils le disent avec +franchise et politesse ou bien vous glissent leur +affaire à la faveur d’une de ces petites histoires +auxquelles ils excellent. J’admire ce procédé +qui consiste à vous montrer le malheureux mari +de la vieille damné sans rémission parce que +l’huile est trop chère sous le Gouvernement de +la République. Votre type est algérien, mais +ses pareils sont légion parmi les maures des +villes marocaines. Ils ont de la santé physique +et morale et ces gens me plaisent enfin parce +qu’ils sont aussi peu Maghzen que possible.</p> + +<p>— Qu’est-ce donc que le Maghzen ? fit Dupont.</p> + +<p>— Jadis, répondit Martin, c’était le gouvernement +par lequel les Sultans tiraient tout +du peuple sans rien lui donner en échange. Aujourd’hui, +c’est un ensemble de fonctionnaires +qui attendent sous notre contrôle le moment +de s’en alléger, mais qui comptent plus pour +cela sur quelque circonstance heureuse que +sur leur valeur propre. Maghzen est à l’origine +de notre mot magasin. S’il me fallait traduire +le mot arabe en français, je préférerais au magasin +un peu vulgaire le terme plus noble de +chapelle. Celui-ci dans notre langue exprime, +par métonymie, une réunion de personnes ayant +une même tendance, une commune aspiration. +Être Maghzen, c’était aspirer à profiter des +excès du pouvoir en l’aidant à les commettre. +Dans les deux derniers siècles de l’histoire, le +propre du Gouvernement marocain fut d’être +en désaccord complet avec le peuple gouverné +et l’accoutumance fit de ce désaccord un principe +exactement admis et respecté de part et +d’autre. Aujourd’hui les choses se présentent +un peu différemment. Le désaccord a cessé d’être +immuable ; il augmente parce que le peuple +évolue, tandis que le Maghzen demeure égal, +involué sur des principes qui lui sont trop chers +pour qu’il s’en sépare, et dont il y a tout lieu de +croire qu’il mourra. Quant à nous, nous regardons +et c’est ce qu’il y a de mieux à faire car le +peuple seul nous intéresse. Et ceci me ramène +à votre gardien de cimetière dont vos questions +insidieuses m’avaient éloigné.</p> + +<p>— Je comprends qu’il vous plaise. Ne trouvez-vous +pas que ces gens sont charmants de bonhomie +simpliste et qu’il n’est pas d’administrés +plus philosophes ?</p> + +<p>— Il faut constater une fois de plus, quoi +qu’on en dise, que ce ne sont pas des barbares. +Leur éloignement pour les formes de notre civilisation +prouve qu’ils en ont une et la jugent +bonne, ce qui est une force. Et s’ils ne conçoivent +point le progrès à notre façon, pouvons-nous, +<i>a priori</i>, dire qu’ils errent ? Ils sont incapables, +leur reproche-t-on, d’une découverte +scientifique. Le fait est qu’ils n’ont pas inventé +les gaz asphyxiants.</p> + +<p>— Ne trouvez-vous pas surtout, fit Dupont, +que vos opinions ce soir diffèrent étrangement +de celles que vous émettiez hier, tandis que +vous et moi regardions Fez endormie sous le +rayon caressant de sa sœur la lune ?</p> + +<p>— La variation, répondit Martin, ou plutôt +la variété d’appréciation est, en cette matière, +la sagesse même. Pensez, je vous prie, à la complexité +des sentiments que le contact de l’Islam +provoque chez ses observateurs selon les dispositions +propres de chacun, selon le fait, les +circonstances de temps et de lieux. Songez que, +parmi ceux qui pourraient vous lire, beaucoup +chercheront dans vos lignes la confirmation de +leurs idées personnelles et qu’il est élégant de +satisfaire le plus grand nombre possible de +lecteurs.</p> + +<p>— Vous êtes cynique, fit Dupont.</p> + +<p>— Songez qu’une opinion trop nette et unique, +continua Martin sans s’émouvoir, serait +de votre part fatuité, impertinence ; qu’elle +prouverait aussi chez vous absence d’objectivité, +entêtement, parti pris, toutes choses précisément +dont il faut se défendre au regard de +l’entité formidable, au contact je dirai presque +dans l’intimité sociale de laquelle vous avez +décidé de vivre. Si varié que vous puissiez être +dans vos jugements et vos discours, vous n’égalerez +jamais la variété des aspects qui s’offrent +à l’examen. Vous serez toujours au-dessous de +la question, ce qui vaut encore mieux d’ailleurs +que de passer à côté. Vous n’êtes pas, que je +sache, chargé de cours ès politique musulmane. +Contentez-vous donc de raconter vos petites +histoires et permettez-moi de dire les miennes. +Laissons à d’autres le soin de conclure génialement. +Et pour répondre directement à l’accusation +de versatilité dont vous me mortifiâtes, +sachez que votre brave homme de marabout +me plaît parce qu’il est resté bien musulman, +parce qu’il n’a pas voulu apprendre les mathématiques, +ni admettre que ce soit la terre qui +tourne autour du soleil. Sachez qu’il me console +de tous les autres, les évolués, ceux que nous +avons voulu pousser à notre civilisation alors +qu’elle n’était pas faite à leur taille, qui le comprennent, +et qui par regret ou envie, ne pensent +qu’à brûler ce qu’ils n’étaient pas capables +d’adorer, les évolués, ai-je dit, les fils ingrats +de Sem nourris aux tentes de Japhet que l’on +voit, au nom du droit des peuples à disposer +de leur propre faiblesse, arpenter mécontents +les quais français d’Alger la belle et d’un louche +regard demander à Moscou si le Maroc brûle.</p> + +<p>— Voilà, certes, un autre aspect de la question +et le moins aimable, fit Dupont en prenant +congé de son ami.</p> + +<hr> + +<p>— Voyez, lui dit-il le lendemain, je n’ai pas +apporté mon portefeuille. Je ne vous interromprai +pas. Docilement attentif à votre voix, je +veux connaître la mort du Rogui s’il vous plaît +de la dire... Vous avez laissé hier le Sultan dans +son jardin où, parmi les scribes, il s’attardait +aux affaires de l’État. Vous nous annonciez +aussi une visite. Je pressens une idylle ; je les +adore.</p> + +<p>— Goûtez donc celle-ci, fit Martin qui reprit +sa lecture.</p> + +<p>Étendue sur la dalle chaude, la femme s’abandonne +aux mains qui la traitent. Elle subit +l’amollissement physique fort doux qui prend +dès le début du hammam, qui disparaît par accoutumance +ou réaction au deuxième quart +d’heure et reparaît vers la fin lorsqu’on s’attarde. +Un détail gêne. Il ne fait pas assez clair +dans cette pièce voûtée toute embuée où, prosaïquement, +sur un bout de planche, dans un +coin brûle très vite une courte bougie qu’on +remplacera par une autre dès qu’elle aura fondu. +Cela manque de gaîté. Elle eût préféré le décor +vu sur des images : un patio à colonnettes de +marbre ; au milieu se creuse un riche bassin +de faïence ; la Sultane nue, un pied dans l’eau, +fait des effets de seins sur un tapis ; des colombes +se becquètent au bord de la vasque centrale ; +une esclave, éthiopienne certainement, manie +un vaste chasse-mouche en plumes de paon.</p> + +<p>L’esclave est là ; il y en a même deux, vigoureuses +et toutes nues, des bronzes ruisselants, +car elles travaillent. Oh comme elles travaillent +les sombres esclaves de la blanche et blonde +odalisque ! Elles ont des gestes égaux, simultanés, +exécutés dans un ordre fixe, bien appris. +Entre leurs mains, de fortes mains roses en +dedans, l’être n’est plus qu’une masse de chair +sans volonté. Pan, une claque sur la cuisse. +Cela veut dire qu’il faut se retourner. Pan, une +claque sur la fesse : revenez sur le dos ; et si la +masse de chair ne comprend pas, on la retourne +sur la dalle chaude sans rudesse mais péremptoirement. +Le bain comporte des rites dont ces +femmes sont les gardiennes. Il n’y a qu’à laisser +faire et rêver en glissant vers la langueur...</p> + +<p>Tout s’est fort bien passé. Elle est arrivée +avec son mari par le Méchouar, à la fin de la +journée. Il n’y avait pour les recevoir que le +grand eunuque et la nourrice. Son mari ne pouvait +pas hésiter à leur confier sa femme. Celle-ci +s’en est allée vers le harem, vers la fête du harem. +L’homme a été conduit chez le chambellan. +Très flatté, il a dû prendre le thé avec ce personnage +et repartir aimablement salué. Elle-même, +guidée par la nourrice, s’est retrouvée +dans une pièce attenante au bain, garnie de +tapis, de lits de repos. On lui a dit que Sa Majesté +mettait son hammam et ses esclaves à sa +disposition. C’était une gracieuseté impériale +flatteuse certes et difficile à refuser, bien qu’elle +parût inopportune. D’ailleurs par qui transmettre +au grand seigneur, avec l’expression de +sa gratitude, son excuse de ne pas profiter d’une +faveur superflue ?... Sans attendre une réponse, +la nourrice est partie la laissant seule. Du moins +l’a-t-elle cru, mais tout de suite elle a constaté +son erreur. Deux personnes étaient à ses côtés. +Cela s’est accompli mystérieusement avec une +rapidité qui l’a étonnée, inquiétée même un tantinet, +lui marquant le début d’une aventure +où sa volonté va perdre, à mesure qu’elle s’y +enfoncera, toute espèce d’utilité et d’importance. +Elle a vu les femmes qui la regardaient, deux +mulâtresses égales de taille et d’âge, jeunes, +en pleine force. Elles se ressemblaient étonnamment, +même chevelure courte divisée en petites +tresses, même visage aux traits mous où vivaient, +peu, des yeux mornes qui ne paraissaient +pas refléter une âme ; même poitrine +ferme qu’aucune maternité ne devait avoir réclamée ; +on en jugeait facilement car elles étaient +nues, sauf qu’elles portaient à mi-ventre un +pagne qui, tout à l’heure, lui-même tombera +pour le travail. Émue, elle leur a dit en arabe +un petit bonjour timide : <i>La bass ?</i> auquel rien +n’a répondu, ni voix ni clignement de paupière. +Elle s’est souvenue d’une phrase lue : les muets +du sérail. Mais déjà les mains noires s’appliquaient +à la dévêtir. Elle a ri, un peu nerveusement, +mais les mains ne se sont point arrêtées. +On la dévêtait sans rudesse, ni hostilité, mais +avec une continuité qui lui paraissait irrésistible. +Dès lors, elle avait eu la sensation, elle +l’aurait longtemps, que le travail de ces doigts +marquait le début d’un ordre de faits qu’il n’était +plus en son pouvoir de modifier, d’arrêter. +Une angoisse l’a prise qui sans doute a paru +sur ses traits, ou par quelque mouvement de +défense inquiète, car soudain les sombres esclaves +ont fait de petits cris comme pour calmer +une enfant peureuse : « Non, non..., non, non... » +et se sont déclenchées en gestes amicaux +bien semblables, bien appris ; elles ont eu cette +caresse de l’embrasser chacune en même temps +sur une joue. Cela sans doute faisait partie de +leur métier, elles devaient connaître cet état +d’âme souvent rencontré chez les femmes qu’on +préparait pour le maître. Alors, réconfortée, +elle avait pris le parti de rire. Après tout c’était +amusant, nouveau, peu banal et elle était femme, +que diable ! En avant pour l’aventure amoureuse ! +Et les deux négresses s’étaient mises à +rire aussi, satisfaites de n’avoir point de lutte +à engager, de discours encourageants à inventer. +Puis on l’avait poussée sous une tenture dans +une pièce plus sombre un peu plus chaude, puis +dans une autre chaude, puis dans le hammam. +Là, les femmes n’avaient plus eu le loisir de +chantonner leurs petits rires. Elles s’étaient +mises à travailler.</p> + +<p>On l’a d’abord aspergée d’eau tiède. Ensuite +les mains roses l’ont enduite d’une pâte savonneuse +et parfumée. Avec des gestes dont la régularité, +la précision professionnelle excluaient +toute impudeur, les parties ombrées de sa personne +ont reçu leur part d’une pâte probablement +différente de l’autre, autant qu’elle en peut +juger par un léger picotement de l’épiderme. +Puis le massage a commencé énergique et prudent +à la fois, pénible sans doute pour celles qui +en sont chargées. Elle entend les han par lesquels, +souvent, les négresses s’encouragent. Elle écoute, +étonnée cette sorte de sifflement bizarre qui +sort d’une façon continue des grosses lèvres +brunes et dont ces femmes accompagnent leur +travail. Et la voici qui s’abandonne à la douce +langueur, au bien-être étrange qui l’envahit, +l’annihile. Bientôt les plus énergiques compressions +de ses muscles sous les doigts savants qui +les malaxent ne sont plus que des caresses +anéantissantes qu’elle aime, qu’elle désire, dont +elle appréhende la fin. Car il ne lui reste aucune +autre volonté que de prolonger le charme +ineffable de ce repos surprenant dans tout son +être. Maintenant viennent les flexions savantes +des membres. Jamais elle ne s’était cru tant +de souplesse. Ses doigts se tournent, s’écartent, +se ploient au delà du possible imaginé. Ses bras +passent sous sa tête, se croisent sur la poitrine +et encore mieux derrière le dos, s’allongent par +la traction puissante et douce des esclaves qui +pour cet effort s’arc-boutent d’un pied sous +son aisselle. Voici le tour des jambes que l’on +tire et distend pour de larges girations, puis +que l’on ploie lentement, savamment jusqu’à +ce que les genoux touchent la poitrine. Enfin, +c’est la grande aspersion à l’eau chaude sous +laquelle l’abondante mousse savonneuse se détache, +s’enfuit, glisse par paquets blancs sur les +dalles sombres comme des îlots neigeux qu’emporterait +une inondation. Un bien-être complet, +nouveau la possède et la charme. Elle a fermé +les yeux et jamais, lui semble-t-il, le sommeil +ne serait plus doux qu’en cette buée chaude, +cette demi-obscurité. C’est à peine si, dans son +alanguissement, elle s’aperçoit qu’à l’aide d’une +petite lame de bois l’on gratte l’enduit qui a +détruit sa parure pilaire et qui en se détachant +l’entraîne. Après une dernière ablution d’eau +tiède, on la met debout, on l’essuie, on la guide ; +elle passe du hammam dans une pièce contiguë +qui n’est pourtant pas la même que celle où elle +fut, à l’entrée, dévêtue. Elle s’étonne de cette +abondance de locaux, du mystérieux agencement +qui en fait un dédale étouffé, loin du +monde. La pièce éclairée de deux ampoules est +meublée à l’arabe et confortable. Il y a des +tapis, des divans, une grande glace. Elle y +trouve ses vêtements, mais ses premiers soins +sont pour sa chevelure. Debout devant la glace, +tandis qu’elle se coiffe son peignoir entr’ouvert +lui montre la nudité complète de son corps +épilé. Elle en éprouve une sensation nouvelle +qui la gêne un peu, pas longtemps. Déjà, remplaçant +les négresses qui ont disparu, deux +autres femmes presque blanches de teint, vêtues +simplement mais très propres, s’empressent +autour d’elle. On l’habille en mauresque et ceci +lui plaît fort. Les étoffes sont légères et fines, le +caftan est en voile de soie jaune pâle aussi +délicate au toucher qu’à la vue. L’odalisque +s’installe pour le thé après lequel différents +plats se succèdent dont elle goûte, des doigts, +à l’arabe. Rien ne la gêne ni ne l’inquiète. Elle +est à son aise tout à fait. Des servantes l’entourent +et babillent auxquelles elle parle et qui +lui répondent. Elle vit ces moments jamais +connus, comme si tous lui étaient familiers. +Elle a voulu posséder ces moments-là. Elle les +a et en use sans hésitation ni scrupule. Tout est +loin d’elle qui fut son monde, son pays, sa famille, +son foyer, ses devoirs. Quels devoirs ? +Bah ! Rien que femme, possédée tout entière +de l’immense curiosité avide des femmes, elle +grignote des amandes grillées ; elle jouit de son +rêve ; elle ne pense pas qu’il puisse prendre fin. +Elle ne pense même pas à l’amour qui n’est +plus qu’un détail infime dans l’ensemble des +faits qui s’accomplissent.</p> + +<p>Mais qu’y a-t-il ? Les servantes ne parlent +plus, elles se hâtent. Un ordre vient de passer +de bouche en bouche. Un mot est dit par des +voies apeurées : Sidi... Sidi... et les plats disparaissent +et l’aiguière qui clôt le repas tremble +aux mains de la dernière servante. Celle-ci, nerveuse, +verse à peine quelques gouttes d’eau +sur les doigts et s’écarte. Une femme arrive. +Elle est âgée et vêtue plus richement que les +autres. Elle a une gravité de mère noble et tout +dans sa prestance et ses gestes dénote l’habitude +du commandement. D’un regard qui s’attache +pesant sur l’étrangère, elle vérifie que +tout est bien dans l’arrangement et la parure. +C’est l’<i>Arifa</i>, la maîtresse des femmes du palais. +Elle prend la main que l’autre un peu inquiète +lui tend en signe d’amitié, et sans brusquerie, +mais volontaire, en profite pour l’aider à se +lever. Elle ne la lâche plus et l’entraîne.</p> + +<p>— Sidi t’attend.</p> + +<p>Elles font quelques pas dans un couloir, elles +traversent une pièce, puis une autre pièce +encore, et soudain la femme sent que la main +qui la guidait n’est plus là ; une portière retombe +derrière elle, une porte se ferme, elle est seule. +Non. L’homme vient de la saisir à bras le corps +et la contraint de s’asseoir sur un sofa. Le geste +a été brusque et la surprise forte. Mais la femme +croit à quelque plaisanterie de grand seigneur +un peu rude. Elle l’amadouera. Assise à son +côté, elle rit et minaude. Elle lui parle, le salue +des mots courants qu’elle connaît. Lui, répond +d’une formule banale et déjà s’occupe de caresses, +de privautés. Vraiment cela va trop vite +et manque de poésie, des moindres formes même. +Elle se défend doucement, parle plus haut... +il va peut-être se reprendre ; il rit et l’enlace. +Elle s’aperçoit qu’il a de la boisson et un gros +ennui la redresse, cabrée presque. Elle tente +de s’écarter et, pour retarder cet élan, cherche +des mots qui viennent mal, sortent en sanglots +et la troublent elle-même davantage. Elle ne +s’attendait pas à cette hâte audacieuse et croyait +plutôt à de la réserve, à des égards que sa complaisance, +pense-t-elle, méritait. Elle est fâchée, +le fera-t-elle voir ? L’autre, pressant, l’attire, une +petite lutte s’engage et, comme elle veut se +dégager, d’un geste brusque qui a pris au col +les faradjia légères qui la vêtent, il déchire net +du haut en bas ces jolies choses, faible obstacle +qui la protégeait encore, qui cède et la découvre. +Plus encore que la violence faite à sa pudeur, +ce brutal irrespect pour des parures dont sa +frivolité féminine s’était réjouie, la secoue de +colère. D’un bond qui surprend l’homme elle +est sur pied ; dans sa langue qu’il ne comprend +pas, elle proteste, l’insulte et drapant sur soi son +caftan, son linge déchirés, voulant menacer de +fuir, d’appeler, elle court vers ce qui doit être +une porte, vers un rideau, une « khamia » brodée +qui masque évidemment quelque ouverture. Lui +n’a pas bougé du sofa, son rire au contraire +s’élargit. Il lève la main et claque des doigts un +appel. Du rideau qui s’écarte, surgissent deux +hommes, deux <i>abid ed dar</i>. La malheureuse voit +les visages bouffis et glabres de ces eunuques qui +regardent le maître, attendent un ordre. Alors +peur, trouble, honte, désespoir tombent d’un +coup sur la femme. Elle devine la pire des injures +en même temps que, par un choc en retour, sa +conscience réveillée lui crie qu’elle ne l’aura +pas volée. On va la maîtriser, la présenter +vaincue à celui qui commande. Mais presque +aussitôt l’excès même de ces impressions lui +procure cette réflexion que sa révolte est stupide, +qu’après tout elle s’est jetée d’elle-même +en cette aventure et d’elle-même s’est livrée à +cet amant ; elle devait l’accepter tel qu’il est, +d’autant plus que cette timidité tardive risque +de lui faire perdre tout le bénéfice escompté +d’une liaison qu’elle a voulue, cherchée. Ayant +ainsi pensé, elle s’élance vers l’homme qui toujours +rit, amusé. Elle se place dans ses bras.</p> + +<p>— Non, non ! dis-leur qu’ils s’en aillent... je +voulais jouer, plaisanter... chasse-les, me voici.</p> + +<p>Elle devine qu’il fait un geste. Elle entend +une porte qui se ferme, un petit bruit de commutateur +rend violette et douce la lumière +tandis qu’elle fléchit sous l’emprise et croule.</p> + +<p>L’homme s’est éloigné. Elle demeure ainsi +sans notion des minutes qui passent jusqu’à ce +qu’un rappel de sensations l’envahisse et la +réveille. Elle est seule, la chambre est tiède, la +lumière douce ; elle jouit béate du bien-être qui +détend ses nerfs. Une admiration attendrie lui +vient pour son corps, tache claire sur le tapis +de haute laine rouge. Elle veut penser à ce +qu’elle croit être son triomphe et tout ce qui fut +calcul en sa conduite veut raisonner. La voici +favorite d’un Sultan... Mais où est-il donc, tandis +qu’elle s’étire rageuse déjà d’être laissée seule ?</p> + +<hr> + +<p>Cette nuit-là, le Rogui donna quelques soucis +à ses gardiens. Ils crurent qu’il allait mourir, +alors que l’ordre était qu’il vécût. Les souffrances +endurées depuis huit jours avaient vaincu +sa robuste nature. Après sa première journée +d’exposition sur le pilori du Méchouar, on l’avait +extrait de sa cage et transporté dans le local +qui devait lui servir de prison. A peine tentait-il +de prendre quelque nourriture qu’on le vit chanceler +et perdre connaissance. Les soins élémentaires +qu’on donne en pareil cas n’eurent point +d’effet, au grand ennui du personnel et du chambellan +accouru. Celui-ci se disposait à prévenir +le Sultan lorsque précisément on le vit apparaître. +Il venait, changeant de plaisir, contempler +son prisonnier. Son émoi fut rude. L’homme +allait mourir et lui échapper. Sans doute les +mauvais traitements dont il avait été l’objet +de la part des caïds militaires étaient cause de +cette syncope qui se prolongeait. Que faire ? +il eût fallu le secours d’un de ces médecins +chrétiens qui savent, avec une petite seringue, +ranimer les gens. Un exprès partit avec ordre +de ramener le médecin militaire de la mission +française, démarche faite bien à contre-cœur, +car on n’aimait guère mêler ces étrangers aux +sombres affaires du sérail. En même temps d’autres +exprès partirent pour arrêter et conduire +au palais les caïds victorieux mais stupides qui +n’avaient pas su ménager l’homme. Si le Rogui +mourait, ils paieraient durement cette mort. +Le Sultan tremblait de colère. Son entourage +tremblait aussi, mais de peur. On le savait, dans +ces accès, capable de jeter les ordres les plus +effrayants. Et soudain le Rogui se reprit à vivre. +L’assistance rassérénée montra sa joie. On s’empressait +autour du malheureux, on lui prodiguait +des soins, des compliments. Hafid lui tapait +dans les mains.</p> + +<p>« Louange à Dieu, il vit ! » répétait-il. Ses +gens reçurent des recommandations pour que +l’homme fût alimenté, vêtu. En même temps, +de nouveaux exprès partirent avec ordre de +rejoindre les premiers, de les ramener. Il fallait +arrêter net, puisqu’on le pouvait, toute inutile +divulgation de ce qui se passait au palais. Le +médecin qui habitait loin ne fut donc pas dérangé, +mais les chefs qui gîtaient en Fez Djedid, +aux alentours de la résidence impériale, apprirent +dans la même nuit, à quelques minutes +d’intervalle, qu’ils étaient destitués, arrêtés, attendus +par les culs de basse-fosse chérifiens, +puis que plus rien n’était de tout cela et qu’ils +pouvaient en pleine sérénité continuer leurs +exploits au service du Sultan.</p> + +<p>« Que Dieu lui donne la victoire ! » proclamèrent +ces gens, car ainsi fallait-il dire en mettant +dans la main tendue des sbires la sokhra, +c’est-à-dire le prix du message bon ou mauvais. +Ceci donne un exemple, utile à rappeler, des +aléas qui grevaient les fonctions officielles sous +l’autorité des Sultans. Ceux qui en subissaient +les fantaisies les acceptaient avec résignation. +Fatalisme, diront les uns, preuve, penseront +d’autres, que ces gens étaient mûrs pour toutes +les servitudes quand nous leur avons apporté +la liberté.</p> + +<p>Remis de cette chaude alerte, Hafid calmé, +joyeux que sa vengeance fût sauve, se souvint +de la chrétienne qu’il avait laissée pâmée sur +un grand tapis rouge et l’alla retrouver. Quant +au mari, le chambellan l’avait reçu d’aimable +façon. On avait pris le thé, mangé des pâtisseries +aux amandes. Incidemment, l’homme du Sultan +avait effleuré quelques sujets de politique générale, +laissé entendre que l’on manquait au palais +d’un bon conseiller dans bien des circonstances +délicates. Il flattait ainsi, comme seuls ces gens +savent le faire sans rien engager, la fatuité de +l’intrigant peu chargé de scrupules dont la +femme faisait à cette heure trempette dans le +hammam chérifien. Celui-là devait être comme +tant d’autres aventuriers qu’il avait vus, écoutés, +flattés et finalement dupés, tous ceux qui sous +prétexte de commerce, d’un art à exercer ou +d’affaires à traiter cherchaient à prendre pied +dans celles de l’État et à jouer un rôle profitable +dans la déliquescente gabegie où pataugeait le +gouvernement marocain.</p> + +<p>L’homme s’en fut donc, ému et fier de l’influence +qu’il avait su, selon toute vraisemblance +et sa femme aidant, prendre sur le bras droit, +le conseiller intime de Sa Majesté. En sortant du +palais par le grand Méchouar, il se trouva en +présence des militaires que le Sultan avait convoqués. +Obéissant aux instructions qui leur recommandaient +d’être toujours prêts à répondre +aux appels du souverain, ces gens étaient venus +et attendaient qu’on voulût bien les introduire. +Malgré l’esprit de discipline qui les animait, ils +étaient fort mécontents d’attendre, et, lassés, se +préparaient à reprendre leurs chevaux, à quitter +les lieux, lorsqu’ils virent l’autre roumi qui +sortait du palais. Il était à cheval et derrière lui +un domestique suivait tenant en main la monture +de sa femme. Ces gens se saluèrent et la +conversation s’engagea. Dès qu’il sut la raison de +leur venue à cette heure tardive, le nouvel ami +du chambellan voulut leur rendre service.</p> + +<p>— Votre convocation ne peut être, dit-il, +que le résultat d’une erreur. En tout cas, depuis +qu’elle vous fit chercher, Sa Majesté a dû se +donner toute à des affaires importantes. Elle ne +vous recevra certainement pas ce soir. Je sors +de chez le chambellan...</p> + +<p>Et comme les deux troupiers ne demandaient +qu’à partir, ils enfourchèrent leurs chevaux et +reprirent le chemin de la ville de concert avec +celui qui les avait joints. Devant eux marchaient +à pied des porte-lanterne, derrière venaient +les palefreniers indigènes montés comme +leurs maîtres. Après les ruelles étroites et tortueuses +du quartier de Moulay Abdallah où +l’on ne pouvait marcher qu’à la file, la route +au long de Boujeloud s’élargit et, au botte à +botte, la conversation reprit.</p> + +<p>— Votre rôle est ingrat, dit l’homme à ses +deux voisins, et j’admire votre ténacité dont +le gouvernement qui vous emploie aura peu de +profit. Vous ne réussirez pas parce que vous êtes +des officiels. On accepte vos services par nécessité +politique, donc par contrainte. Le Maghzen, +voyez-vous, redoute les officiels. Moi qui vous +parle, sans ordre qui me dirige et me couvre, +je suis, au palais, mieux reçu que vous et surtout +mieux écouté. Je n’inquiète pas et l’on +me confie bien des choses que l’on vous cache. +Tenez, à ne considérer que les progrès de notre +civilisation, de nos idées dans les milieux musulmans +les plus fermés, les plus distants, +qu’avez-vous obtenu ? Tandis que je puis vous +dire ceci : ma femme, Monsieur, devenue l’amie +intime des femmes du Sultan, convoquée par +elles, assiste ce soir aux réjouissances que s’offre +le harem à l’occasion de la victoire, n’est-ce +pas un succès ? Ne pensez-vous pas que ceci +serve notre cause et que mon influence doive +profiter au gouvernement ?</p> + +<p>— Le fait est, répondit un des troupiers, que +vous avez remporté un avantage qui dépasse +nos moyens. Nous ne sommes que des soldats, +nous marchons quand et comme on nous l’ordonne. +Nous avons pris le Rogui ; vous avez, +dites-vous, conquis le harem. Vous servez aussi +le gouvernement et je vous félicite de vous +dévouer ainsi, sans y être obligé, à la cause générale. +Mais à votre place, voyez-vous, j’éviterais +de mêler ma femme à toutes ces histoires. On ne +sait jamais quelle rosserie l’on peut attendre de +ces gens-là. A part cela, tous mes compliments.</p> + +<p>Et, quand ils furent seuls, le soldat continua +à l’adresse de son camarade.</p> + +<p>— Maintenant je comprends pourquoi l’on +nous a convoqués ce soir au palais. Il fallait +nous faire constater que celui-ci est cocu, pour +que nous en souffrions comme compatriotes, +comme chrétiens. En fait de rosserie, c’en est une.</p> + +<p>— J’aime encore mieux, fut-il répondu, le +sort de l’autre dont la tête boucanée grimace +dans quelque créneau de Bab Mahrouq. Il +croyait aussi faire fortune mais il n’y a risqué +que sa peau... Allez, hue, fiston !</p> + +<p>Et, d’une claque sur la croupe, il encouragea +son cheval qui hésitait à franchir le seuil de +l’écurie. Avec toutes sortes d’égards, les deux +troupiers veillèrent à l’installation de leurs montures. +Ces soins étaient leur grande distraction +d’exilés, mais résultaient aussi, comme pour +tous les Européens vivant à Fez, d’une nécessité +primordiale. Sans un bon cheval on ne +pouvait vaquer à ses affaires ni même souvent +bouger de chez soi.</p> + +<p>En ces temps-là, encore proches, aucun Européen +n’aurait fait à pied le moindre parcours +dans la ville de Fez, et ceci d’abord par raison +de tenue, de dignité. Dans la grande cité, la +foule des cavaliers, des gens à mules, emplissait +les rues sans s’occuper le moins du monde des +piétons, gens du commun. Marcher à pied eût +été s’exposer à l’irrespect du peuple, à l’arrogance +et aux bousculades de la part de tout ce +qui possédait une monture, c’eût été en outre +fort pénible en raison du manque absolu d’entretien +des voies bossuées ou défoncées, encombrées +de toutes sortes d’obstacles absurdes dont +l’insouciance générale prenait l’habitude sans +même penser qu’il pouvait en être autrement. +Enfin l’esprit de la population, qui jamais ne +fut amical envers les chrétiens, était à cette +époque particulièrement hostile. Les chrétiens +dont les enfantillages d’Abd el Aziz avaient +sans ménagement imposé la présence impure +à la ville sainte, les chrétiens qu’Hafid pour se +faire proclamer avait juré d’écarter et qui reparaissaient +en petit nombre mais fort actifs, +les chrétiens dont on savait que les troupes +occupaient le pays des Chaouïa, Oudjda la ville +frontière, et les oasis du sud, on parlait d’eux +sans cesse dans tous les milieux. On parlait +surtout des Français qui, parmi les nations +aspirant à la direction des affaires, tenaient +à ce moment une place spéciale. Or les idées +brassées par les citadins dans les groupes religieux, +le commerce, les corporations, milieux +d’un niveau intellectuel plus élevé, préparé à +la discussion, l’aimant et capables d’ailleurs de +raisonner et de juger les événements, le fait +aussi que les compétitions européennes naguère +encore en lutte s’effaçaient peu à peu au bénéfice +de l’influence française, tout ce que l’on +pouvait dire et entendre à ce sujet agissait sur +la masse ignorante et malheureuse y créant un +état d’esprit propice aux explosions de colère +xénophobe. Fez, ville de travail et de pensée, n’a +jamais pu se dire maîtresse de sa populace. Les +idées de résistance à l’emprise européenne, le +renforcement du sentiment religieux qui se produit +toujours par réaction au contact ou à l’approche +du chrétien, tout ce qui agitait la classe +dirigeante prenait, en passant dans la masse, +allure de fanatisme. La crainte de la populace +et de ses excès avait, en retour, sur les classes +supérieures cet effet de les faire renchérir sur +leurs propres opinions pour ne pas être taxées +de tiédeur. Ceci est nettement apparu lors de +l’émeute du 17 avril 1912, soulèvement militaire +certes, mais de populace aussi puisqu’on +avait commis cette faute d’enrôler celle-ci dans +une armée qu’il fallait, pour justifier un plan, +grossir coûte que coûte. Et la classe dirigeante, +à quelques exceptions près, fut affolée, impuissante +ou complice.</p> + +<p>En fait, trois ans plus tôt, c’est-à-dire à +l’époque où Hafid s’apprêtait à tuer le Rogui, +le peuple était déjà sourdement mais nettement +hostile. A cheval toujours, les Européens circulant +pouvaient feindre de ne pas comprendre +l’insulte des gens crachant sur les pieds des +montures, passer aussi sans paraître remarquer +le geste des femmes se collant le visage aux murs +des ruelles pour échapper aux regards des chrétiens +détestés.</p> + +<hr> + +<p>Dupont qui depuis quelques instants donnait +des marques d’impatience intervint.</p> + +<p>— Permettez que j’admire, dit-il, ce procédé +qui, de la rencontre que firent d’un cocu deux +troupiers philosophes, vous permet de tirer des +conclusions péremptoires sur l’aptitude des foules +à la révolte. Vous restez certes dans le ton général +des affaires Maghzen où le plaisant +se joint au sévère et le burlesque au tragique. +Mais croyez-vous que ce genre convienne à +votre sujet ? Pour moi, autant je vous prise conteur, +autant annaliste je vous trouve fâcheux. +Cela tient peut-être à la petitesse, à la mesquinerie +méchante des gens dont vous parlez. Cela +vient aussi du fait que, non content de dire des +événements, vous vous permettez de les commenter. +Sur quoi fondez-vous par exemple cette +opinion que le peuple de Fez avait à l’époque, +à notre égard, des intentions hostiles ? S’il en eut, +quelle part attribuez-vous dans leurs causes au +milieu, à ses tendances, à l’enseignement religieux, +aux réactions des éléments extérieurs +sur l’opinion publique de la grande cité ? Abou +Mohammed Salah ben Abd el Halim de Grenade +a dit...</p> + +<p>— J’attribue, dit Martin, l’hostilité dont vous +honorez mes discours au fait que je me suis +permis, devant l’arabisant distingué que vous +êtes, d’émettre des opinions sur une matière +dont vous réclamez le monopole. Je ne connais +rien de plus odieux que la nécessité où l’on est +parfois de vivre auprès d’un arabisant. S’ils +sont deux, passe encore ; tandis qu’ils s’observent +et se déchirent, on peut jouir de quelque repos. +Il m’est arrivé d’en rencontrer trois et j’ai dû +prendre la fuite. Je vous applique, vous le voyez, +ainsi qu’à vos semblables, ce que disait certain +sage musulman de ses femmes. Mais vous brandissez +déjà vos auteurs. Vous brûlez de nous +instruire. Enfourchez donc votre dada, cher +ami, et montrez-nous, pendant que je repose, +quelques aperçus sagaces sur l’esprit de la +grande ville, ses causes et ses effets.</p> + +<p>— Je ne saurais, fit Dupont en feuilletant +ses notes, traiter un sujet aussi grave si vous +ne quittez ce sourire sceptique et refroidissant. +Mon intention était d’étayer votre récit par +trop léger de quelques réflexions sérieuses sur +l’Islam mograbin. Ne pensez-vous pas que ceci +soit d’importance ?</p> + +<p>— Tout en ces matières importe, dit Martin, +comme aussi de n’en point exagérer l’importance. +Mais je vous sais gré, cher maître, du +secours que vous m’apportez et que j’accepte +le plus gravement du monde.</p> + +<p>— Il s’agit donc de Fez, commença Dupont, +considérée comme pôle irradiant de pensée musulmane +en cet extrême occident d’Afrique. +Foyer d’intellectualité pure, c’est-à-dire dépouillée +de toute science profane et inutile, université +religieuse prétendant enseigner une orthodoxie +supérieure, repoussant tout ce qui n’est +pas le Qoran, affirmant l’efficience de la lettre +et rejetant les commentateurs, Fez est certainement +en Islam le moins libéral, le plus intransigeant +des centres doctrinaires. Les causes profondes +de cet état d’esprit, de cette involution +de pensée religieuse sur une formule rigide et +impitoyable, pourraient être recherchées dans +le passé. On les trouverait peut-être dans les +conditions géographiques, historiques et morales +qui régissent l’empire du soleil couchant. +Compris tout au bout du vieux monde entre +l’Espagne désislamisée et l’Afrique mineure +tournée vers le Khalife de Stamboul, disposant +depuis des siècles de son Emir, de son guide +propre qui est en même temps son Imam ou chef +religieux, le Moghreb a voulu s’isoler, se singulariser, +s’élever au-dessus de toutes les discussions, +ignorer les exégèses, les schismes dont +l’orient musulman a souffert et souffrira jusqu’au +bout, car l’Asie est une vaste marmite +où la pensée humaine, inquiétante sorcière, fait +bouillon des plus étranges crapauds. Ces causes +lointaines du particularisme religieux mograbin, +sont probables sinon réelles. Mais il en est d’autres +plus jeunes, plus locales et intimes qui +expliquent facilement la tendance que nous +remarquons, cet absolutisme dogmatique dont +l’enseignement ici porte la marque : ce que +signifie tel verset ? que t’importe ! puisque la +possession du verset seule te sanctifie.</p> + +<p>Tout d’abord il faut noter que les plus hautes +classes de la population citadine comportent +une forte proportion de juifs islamisés. Nous +ignorons comment se firent ces conversions et +quelles époques les virent. L’histoire de Fez +est longue, et longue aussi la servitude juive +au Maroc. Nous savons qu’Israël souffrait jadis +volontiers pour sa foi jusqu’au martyre. Mais +il est exact aussi qu’en dehors des crises aiguës +de folie religieuse ou de colère commerciale qui +jetaient les musulmans sur les groupes d’hébreux +vivant à leur contact, ces derniers étaient +en terre d’Islam moins dépaysés qu’en notre +Europe par exemple. Les juifs qu’on faisait +chrétiens redevenaient juifs dès que possible. +Ils ont moins de prévention contre l’Islam. Tous +les sémites pensent et agissent en sémites. Ils +se rossent et se conduisent en frères ennemis, +frères tout de même. Il est douteux pourtant +que les conversions aient été en aucun temps +volontaires. Il est plus certain que beaucoup +furent imposées par la force, d’autres par la +menace de l’exil, plusieurs cédèrent à cette autre +contrainte qu’est le souci de jouir en paix des +biens de ce monde. Il est avéré, en tout cas, +que maints juifs convertis sont devenus de bons +musulmans et ont fait souche de vaillants et +farouches sectateurs de Mahomet. Ce faisant, +ils ont joint à leur conviction nouvelle toute +l’énergie qu’ils tenaient de leur race et en +particulier cette discipline religieuse que le Judaïsme +impose aux siens, étroite et féroce. Passant +de la Synagogue à la Mosquée, ils ont +emporté leur goût pour la tradition rigide et minutieuse +et même conservé ces constantes intérieures, +la loi, la religion dont leur race s’était +armée pour maintenir son unité morale. Ils ont +ainsi donné aux classes dirigeantes de Fez ce +caractère qui frappe, singulier mélange de religiosité +outrée et de génie commercial. Peut-être +ont-ils leur part dans l’évolution vers le +fanatisme d’un Islam qui fut certainement plus +tolérant jadis qu’aujourd’hui. Mais l’esprit qui +anime l’enseignement que Fez donne et répand +dans le Moghreb, résulte aussi et peut-être pour +la plus grande part, des nécessités du prosélytisme +musulman chez les autochtones, de la +lutte contre l’anthropolâtrie maraboutique à +laquelle aboutit constamment l’islamisation des +berbères.</p> + +<p>Il ne devait pas échapper aux souverains +conscients de leur mission, et il y en eut, que ces +populations sont inaptes à conserver indéfiniment +et sans déformation l’empreinte d’une +philosophie quelconque, empreinte sans laquelle +pourtant ne pouvait se faire la cohésion indispensable +à l’unité du domaine impérial. Ils ont +compris qu’il fallait inculquer aux berbères des +principes simples, sans commentaires prêtant +à discussion : « voici le livre, crois en sa vertu +ou sois maudit, chassé » ; qu’il fallait insuffler +à la masse ces principes à jet continu. Car l’islamisation +des berbères fut le grand œuvre tout +au long des dynasties successives, chacune proclamant +la nécessité de régénérer le sentiment +religieux affaibli sous la précédente, chacune +ayant pour guide un « saint » menant vers l’Islam +des hordes aussi totalement ignorantes de +l’Islam que l’avaient été celles venues avant +elles. Et l’on voit l’autochtone réagir au cours +des siècles sur l’enseignement même qu’il cherche. +Les historiens musulmans, à maintes +reprises, nous en donnent des preuves, nous +montrent par exemple tel souverain révoquant +un jurisconsulte de la grande école pour le remplacer +par un autre moins savant mais qui parlait +berbère.</p> + +<p>Fez s’est donc mise au niveau des cœurs +qu’elle voulait gagner. Elle y a réussi. Les habitants +de la Berbérie sont musulmans plus et +mieux qu’ils n’ont été mosaïstes ou chrétiens. +Ils ont bien un peu façonné l’Islam à leur taille, +mais il n’y a pas de schisme au Maroc, point de +sectes dissidentes qui vaillent la peine d’être notées. +Et grâce à l’esprit farouchement particulariste +qu’élabore la cité sainte, le pays tout +entier a pu tenir tête aux assauts du progrès +et s’isoler du monde plus longtemps et mieux +qu’aucune autre contrée n’a jamais pu le faire.</p> + +<p>Mais, en fin de compte, si la grande université +a créé, dans l’immense enceinte de Fez la +bien gardée, une ambiance propre à réchauffer +le zèle des populations mograbines, une ombre +chaude dont Isabelle Eberhardt eût déliré, elle +y entretient aussi une atmosphère lourde où +les âmes se traînent, où les hommes pour vivre +ont besoin de culottes larges et de savates.</p> + +<p>— Vous dites ? interrompit Martin.</p> + +<p>— Je termine, fit Dupont, ma démonstration +par un aphorisme concluant et définitif. +Y a-t-il, en effet, preuve plus grande de la religiosité +de tout un peuple que l’obligation qu’il +s’impose d’un vêtement et d’une chaussure +indispensables à l’observance des règles liturgiques ? +Il est impossible de dire la prière si l’on +ne porte un pantalon bouffant. Lui seul +permet sans douleur et sans danger de s’asseoir +sur ses propres jambes croisées, de se relever, +de se jeter à genoux, de se prosterner, de se +rasseoir surtout étant prosterné, d’exécuter enfin +la gymnastique imposée par le législateur à +tous les musulmans, pratique merveilleusement +conçue pour assurer jusque dans l’âge le plus +avancé la souplesse des membres et pour combattre +l’obésité. Doutez-vous que celui qui prescrivit +cinq fois par jour cet exercice de vingt +minutes, ait eu pour dessein de donner à son +peuple une valeur physique de premier ordre ? +Voyez ce doux et noble vieillard qui professe +à Karaouyine. Il est assis sur sa jambe gauche +qui est complètement enfouie sous ses amples +vêtements. Il a, par contre, sa jambe droite +placée en travers devant lui, le pied sur le genou +gauche, de telle sorte que cette jambe lui fournit +une balustrade où, pour parler à ses élèves, il +va de temps à autre s’accouder des deux bras. +La leçon finie, il se relèvera d’un seul coup sans +qu’aucun des assistants plus jeunes ne lui tende +la main. Il aurait garde, d’ailleurs, de l’accepter. +Ce serait avouer qu’il ne peut faire seul sa prière. +Demandez, Monsieur, cette souple verdeur à +quelqu’un des vôtres. Tantôt vous exposiez +cette idée soutenable, mais bien impertinente, +que la disparition fatale des eunuques coïncidait +en Orient avec le développement des idées +libérales. Ma proposition est bien moins risquée. +Elle est, en tout cas, à l’honneur du peuple qui +en fait l’objet. Rien n’est plus noble que le respect +des traditions dont la vie sociale est faite. +Je continue donc. Il n’est pas de prière possible +sans pantalon large, et il est incorrect de la +faire sans pantalon. C’est pourquoi les Berbères +la font peu et mettent des chausses pour venir +à Fez où ils seront obligés de se montrer pieux. +Leurs femmes n’en mettront pas, car elles n’entrent +point dans les sanctuaires. Mais telle est +la vigueur du sentiment religieux élaboré par +la grande ville, que les rudes montagnardes qui +se promènent à Meknès à visage découvert se +voileront pour pénétrer avec leurs gars dans la +cité sainte.</p> + +<p>Je passe à la chaussure, <i lang="la">paragrapho</i>, Monsieur, +<i lang="la">sutoribus</i>. La savate marocaine, chaussure +nationale s’il en fut et merveilleusement +égalitaire, car celle du Sultan ne diffère pas de +celle du fossoyeur, la savate dans laquelle on +entre et dont on sort d’un tout petit mouvement +sans se baisser, l’incommode pantoufle +qui ne tient pas au pied par un contrefort entourant +le talon mais par une crispation des +orteils et plus tard par une sorte d’accord tacite +entre contenant et contenu qui est bien une des +singularités les plus curieuses de ce pays, la +babouche marocaine en cuir jaune que l’on +prend à la main dès qu’il faut courir, la « balra », +dis-je, pour l’appeler par son nom, est la preuve +excellente de l’attachement de tout un peuple +aux rites orthodoxes. Avouez, je vous prie, +qu’elle est indispensable à des gens qui doivent +faire pieds nus cinq prières par jour et chaque +fois se laver les pieds sans les essuyer. Imaginez +la sujétion qu’apporterait en cette affaire l’obligation +de retirer et de remettre des chaussettes +et des bottines à boutons. On ne fait plus +la prière dès qu’on a des godillots ou un pantalon +collant. Et ceci, d’ailleurs, tuera cela. +Déjà la chaussette, bien que timidement, se répand +dans la masse, des milliers de berbères ont +parcouru l’Europe dans les croquenots militaires +de la princesse et ne les quitteront plus +que difficilement. Le Marocain en mal d’évolution +qui vous parle des droits de l’homme, de +M. Wilson et qui vous souffle à l’oreille qu’il est +franc-maçon, a quitté la savate pour la bottine. +L’impersonnelle et irresponsable circulaire qui +a réduit dans les ateliers de l’État les gabarits +sur lesquels se coupent les pantalons des tirailleurs +a porté un coup terrible à l’antique et +belle chose...</p> + +<p>— Et n’est-ce pas profondément regrettable ? +reprit Martin. Le musulman, même en pleine +tension religieuse, n’est dangereux que par secousse +et rarement. Il est de fréquentation facile +et d’abord courtois, il est hospitalier. Mais il +change en effet radicalement dès qu’il ramasse +sa chemise dans son pantalon et porte des chaussures +européennes. Il est fâcheux que ces gens +ne puissent vivre à notre contact sans se transformer +car, tout bien considéré, ils n’y gagnent +rien et nous y perdons. L’enseignement de Fez, +fanatique à ne voir que son principe, est pacifique +pratiquement. Qu’enseigne-t-il, après tout ? +la résignation. On n’apprend pas le maniement des +armes à Karaouyine. On y joute à coups d’ergotages +scolastiques. Au lieu de cela, les voici +prêts à se jeter dans la mêlée de nos idées, de +nos disputes. Comme leur cérébralité n’est pas +apte à nous suivre, ils s’aigriront et nous gêneront, +uniquement d’ailleurs pour cette raison +qu’ignorant leurs insuffisances diverses, nous +les prendrons au sérieux. Ah ! que ne peut-on +leur conseiller de rester dans l’ombre chaude +de leur foi, pieusement accroupis, attentifs aux +leçons inoffensives de leurs vieux maîtres, tandis +que, dans la petite école à côté, les enfants +ânonnent des versets, tandis que les colombes +voltigent autour du patio, tandis que les savates +attendent, discrètes, bien alignées près de la +porte ! Je vous approuve, amis musulmans, de +penser que le progrès est un Dieu cruel, qui +empêche ses sectateurs de dormir et qui les tue. +Je vous approuve de passer votre jeunesse à +discourir éperdument sur les mérites relatifs du +beau-père et du gendre de votre prophète, sur +la façon de faire vos ablutions, sur la morphologie +et la syntaxe de votre langue sublime ; et +j’admets d’autant mieux votre mépris pour nos +idées sur le système du monde, que depuis Einstein +c’est peut-être vous qui avez raison. Pour +votre tranquillité autant que pour la nôtre, +écartez-vous des sciences exactes et des autres +où vous ne puiseriez que d’importunes ambitions. +Cherchez la sagesse dans votre livre +sans pousser plus loin. Puisque nous vous l’apportons, +usez largement du confort moderne, +mais n’en fabriquez pas. Qu’il subsiste au moins +grâce à vous sur cette terre des âmes et des +choses surannées où nous puissions, de temps à +autre, reposer nos yeux et attarder notre pensée. +En un mot, restez ce que vous êtes pour qu’on +vous aime.</p> + +<p>— Je vous arrête, fit Dupont, car vous allez +en termes attendrissants contredire votre début. +Vous êtes incapable d’une opinion ferme en ces +matières dont une longue expérience aurait dû, +pourtant, vous donner connaissance certaine. +Vous versez à leur sujet dans le sophisme et +soufflez alternativement sur ces choses et le +chaud et le froid.</p> + +<p>— C’est, répondit Martin, que ma pensée oscille +entre deux propositions qui me sont également +chères. Comme Français épris d’amour pour +l’humanité, je voudrais tirer ce peuple de son +actuelle torpeur, lui parler, non point de ses +devoirs qu’il connaît pour le moins autant que +nous savons les nôtres, mais de ses droits, l’élever +à la liberté, le guider sur la route radieuse +du progrès, réveiller la conscience ensommeillée +de ses citoyens et, ceci fait, par simple amour +de l’art et du danger, lui montrer la beauté de +la lutte, l’instruire des moyens qu’y emploie +notre civilisation. Mais aussi plus simplement, +en égoïste oublieux ou lassé de son rôle éducateur, +je voudrais qu’il restât, ce peuple, tel qu’il +s’est fait lui-même, parce qu’il est amusant, +sociable, et qu’auprès de lui je me repose de +toutes les belles inventions que je lui demande +d’admirer. Vous me déniez la possession d’aucune +opinion ferme. J’en ai une pourtant : c’est +que les musulmans sont bien comme ils sont +et que c’est nous qui les rendons insupportables. +Ceci dit, j’avoue mes torts et renonce à vous +suivre dans les réflexions profondes qui vous +viennent au contact de la civilisation mograbine. +Je veux rester conteur tout simplement et, puisqu’il +est question de ces milieux éclairés, religieux +et diserts qui sont la gloire de la ville +sainte, laissez-moi vous y conduire tandis que +le Sultan, somnolant à l’épaule de sa nouvelle +conquête, pense à la façon dont il fera mourir le +Rogui.</p> + +<p>— Je vous écoute, fit Dupont.</p> + +<hr> + +<p>Après sa première rencontre, dans la cour +du méchouar, avec son prisonnier, Hafid avait +congédié tout le monde et donné rendez-vous +pour le lendemain à ses ministres et aux oulama. +Ceux-ci, mécontents d’ailleurs de la désinvolture +avec laquelle on les faisait courir les rues +par la chaleur accablante, avaient, en quittant +les lieux, convenu de se retrouver à l’heure +fraîche chez le principal d’entre eux.</p> + +<p>Ben Louaz n’était pas le plus vénéré des sages +jurisconsultes alors vivants. Deux autres le +dépassaient dans le respect général par leurs +vertus et leur science religieuse. Mais ils étaient, +ceux-là, très âgés et se tenaient écartés des +affaires publiques. Ils avaient chargé ben Louaz +de les représenter au Conseil des oulama et ceci +le désignait bien pour en être le chef lorsque +Dieu rappellerait à lui ses pieux serviteurs. En +attendant, leur coadjuteur prenait volontiers +l’initiative des réunions où s’élaboraient les directives +de la communauté et se décidaient les +quelques actes politiques par lesquels, prudemment, +les juristes se rappelaient à l’attention +des Sultans. Leur situation était en ceci délicate. +De par l’islam et la tradition propre du +Maghreb, le Sultan est chef temporel de l’Empire +et chef spirituel de la communauté. Son +pouvoir est universel et, dès qu’il est nommé, +ceux mêmes qui ont proclamé la légalité de son +accession au trône rentrent dans l’ombre et +s’inclinent devant le maître. Celui-ci pourtant +n’éloigne pas les oulama. Il leur demande parfois +des avis et, plus rarement, des consultations +propres à justifier certains de ses actes. Mais il +n’accepterait pas leurs remontrances. Quand +le Sultan est à Fez où se trouvent les principaux +jurisconsultes, ceux-ci sont tenus de se +montrer à la cour, de figurer dans les conseils, +d’entourer enfin le monarque dans les circonstances +graves, de le soutenir du prestige que +le peuple accorde à leur science et à leurs vertus +musulmanes. On pourrait croire que les oulama +ont, en ces occurrences, possibilité de marquer +leur volonté, d’exercer une influence sur la +marche des affaires publiques. Cependant, ils +s’en gardent bien : le Sultan est le maître absolu ; +la doctrine elle-même interdit de heurter +de front sa volonté. Chose singulière : la force +des oulama réside tout entière dans la faculté +qu’ils ont de ne pas agir ; et ces actes politiques +dont nous parlions plus haut se bornent de leur +part à se rendre au palais ou à n’y pas aller. Par +là, par leur présence ou leur abstention, ils se +montrent soutiens du trône ou censeurs impitoyables +de celui qui l’occupe. Il est d’une importance +capitale pour le Sultan que ces docteurs, +auxquels il ne demandera généralement +rien, répondent cependant quand il les convoque, +car leur inutilité dont personne ne doute +devient une puissance quand elle refuse qu’on +la constate. Abd el Aziz est tombé parce que les +oulama se sont plusieurs fois de suite excusés +poliment de ne pouvoir se rendre auprès de lui. +L’enseignement religieux dont ces gens sont +les pontifes a sur les esprits telle emprise que +l’opinion publique devient hostile au souverain +quand les docteurs le boudent, opposent l’inertie +et l’indifférence à sa conduite ou à ses excès de +pouvoir.</p> + +<p>On suit d’abord une des rues qui descendent +vers Fez el Bali et que bordent les échoppes des +marchands de ferraille et de goudron. On la +quitte pour prendre une ruelle à gauche puis +d’autres nombreuses à droite, à gauche, dont +la dernière, entre les hauts murs aveugles de +nobles et jalouses demeures, finit en cul-de-sac. +Au fond de celui-ci est la porte de ben Louaz. +Dans la journée, elle est toujours ouverte. Par +tradition familiale, la maison de l’alem directeur +de la foi veut être accueillante aux disciples. +Ainsi le veut aussi la tyrannie de la domesticité +dont s’encombrent le personnage et sa +famille. Entre le logis et les boutiques de la rue +marchande, ce sont les allées et venues continuelles +de jeunes esclaves mâles, tandis que +sous le porche les petites négresses lippues au +regard effronté paraissent et disparaissent, +prennent ce qu’on apporte des mains des commissionnaires, +rient, criaillent et aguichent leurs +compagnons. Invariablement, depuis des années, +quand il descend de mule devant son +seuil, le professeur prend le ciel et les murs voisins +à témoin que cette engeance jette le déshonneur +sur sa maison. Invariablement de +même, l’engeance se bouscule pour baiser main +ou vêtement du maître qui rentre bougonnant, +heureux et paternel.</p> + +<p>Ben Louaz est un beau vieillard, vigoureux +héritier d’une lignée de savants religieux. Il +fait remonter son origine à ces Arabes qui vinrent +il y a plusieurs siècles de Kairouan s’installer +dans la Fez naissante et contribuèrent +dès le début à l’instruction des sauvages mograbins. +Il est quelque peu jaloux d’un collègue +qui, portant en son nom celui d’une ville andalouse, +se réclame aussi d’une antique et pure +origine arabe, tandis que les autres s’amusent +de ces deux orgueils en remarquant que ces +confrères ont autant l’un que l’autre visage +berbère et, dans leurs personnes et leurs actes, +toutes les caractéristiques de cette race.</p> + +<p>En quittant le palais où ils avaient vu le +Rogui dans sa cage, cinq importants personnages +s’étaient donné rendez-vous chez ben +Louaz à l’heure, avaient-ils ajouté en souriant, +où les oiseaux dorment, ceci par allusion +à certaine particularité de la maison qui devait +les recevoir. Celle-ci, vaste et riche, montrait +tout d’abord au visiteur un grand patio dont +tout le centre à ciel ouvert était occupé par une +immense volière. Le goût du savant pour les +oiseaux s’étant aggravé du fait que sa femme +l’avait partagé, tout, dans le premier corps du +logis, avait été sacrifié au bien-être des pensionnaires +ailés choisis avec soin, payés très cher, +venus souvent de loin et dont la collection était +l’orgueil de son propriétaire. Riche, ben Louaz +avait dépensé des sommes importantes dans +le choix des treillages les plus perfectionnés +propres à compartimenter sa volière. Il en avait +fait une chose vraiment curieuse, mais à la +longue, pour lui, encombrante et tyrannique. Le +climat du Maroc est chéri des oiseaux. Ils y +pullulent et deviennent d’une impertinence extrême. +Certaines races n’avaient pas tardé à +déborder de la volière. Peu à peu, toute cette +partie de la demeure leur avait été abandonnée +ainsi qu’à leur guano. Un vol égaré de ces +moineaux insolents qui vivent à Marrakch s’était +abattu certain jour sur la maison et leur +tempérament révolutionnaire avait eu la partie +belle dans ce milieu gâté par tous les soins dont +on l’entourait. En fait, tant que durait le jour, +le grand patio et les pièces voisines étaient +intenables à cause de la rumeur qu’y déchaînaient +les cris, le pépiement, le sifflet, les appels +roulés et roucoulés des petits êtres coalisés. La +maison, heureusement, comportait d’autres appartements +pour le maître et pour ses femmes, +pour ses hôtes. Or il advint que le populaire, +toujours en quête de merveilleux, affirma que +l’alem connaissait la langue des oiseaux et avait +avec eux de longs et graves entretiens. Ceci +renforçait de mystère les mérites qu’on lui reconnaissait, +mais lui interdisait aussi de rendre +la plus belle partie de son logis à sa destination +normale : sa renommée en eût souffert. Il était +prisonnier de sa volière. S’il leur arrivait d’en +rire, ses collègues pourtant ne le critiquaient +point, car ils savaient qu’il ne faut pas contrarier +la crédulité publique, source intarissable +de profits moraux et matériels.</p> + +<p>Cinq donc des plus éminents docteurs de la +foi se rendirent ce soir-là chez ben Louaz. Successivement, +à leur descente de mule, les domestiques, +multipliant les marques de vénération, +leur firent éviter la maison des oiseaux et les +guidèrent vers la pièce où le maître du logis les +attendait. Il y avait l’Andalous dont il a été +question, esprit très fin, poète à ses heures et +qui, s’il faut en croire les hommes de son âge +compagnons de sa vie, avait en sa jeunesse +écrit maintes pièces légères que l’on se passait +sous le manteau. Mais ceci ne compromettait +en rien son renom très pur de docteur très +orthodoxe. Vinrent aussi le Beranesi et le Riffain, +deux berbères têtus, sectaires et violents, +qui se vantaient très volontiers d’avoir combattu +le modernisme plus apparent que réel, +puéril en tout cas du Sultan Abd el Aziz. Son +successeur ne leur en montrait nulle reconnaissance, +ce dont ils enrageaient sans oser le laisser +voir. Le supplice affreux du Kittani, un des +leurs, était encore récent et sans abattre l’autorité +des Oulama donnait tout de même à +réfléchir. Le supplicié était un chérif fondateur +d’une secte jugée quelque peu hétérodoxe, +mais dont la plus grande erreur était d’avoir, +au lendemain de la proclamation d’Hafid, fait +acte de prétendant. Fort de sa récente reconnaissance +par les Oulama, le Sultan s’était vengé +terriblement en faisant mourir très lentement +son parent sous la corde. Ce faisant, il avait +éliminé un compétiteur dangereux, mais aussi +laissé entendre aux gens d’église qu’ils eussent +à se maintenir dans leur rôle déjà pour lui fort +gênant. Les deux autres invités de ben Louaz +étaient le Fassi, qui avait été ambassadeur en +Europe, et le Rbati, deux savants orateurs de +mosquée, très estimés de la population. Leur +opportunisme prudent se masquait sous un détachement +affecté de tout ce qui n’était pas +religion pure. Leur tactique résultait d’ailleurs +d’une réelle expérience du pays, des affaires +publiques et des affaires en général. Tous ces +hommes de science et de religion soignaient +leurs intérêts matériels, vivaient comme l’on +dit chez nous bourgeoisement, gérant leurs biens +en bons pères de famille. Or un musulman y a +toujours beaucoup de mérite en raison des charges +coûteuses qui résultent de la façon de vivre, +de toutes les complications dont ces gens encombrent +leur existence.</p> + +<p>Ben Louaz n’était pas le moins riche d’entre +eux et recevait fort bien. Mais, ce soir-là, une +évidente préoccupation le tenait ainsi que ses +hôtes. On but longuement le thé sans autres +propos que les habituels compliments qui même +se prolongèrent. Ces gens s’étudiaient ; chacun +eût voulu savoir ce que pensait le prochain des +événements en cours ; personne ne se décidait +à les discuter. Donc comme il est de coutume +chez les musulmans — et comme il arrive +aussi fréquemment chez nous — le but de la +réunion n’intervint dans la conversation que +sous forme d’incidente.</p> + +<p>— Tu ne nous as pas montré, dit l’Andalous +à ben Louaz, tes dernières trouvailles. On dit +que le caïd du Sous t’a expédié des canaris +superbes.</p> + +<p>— C’est exact, mais ils dorment à cette +heure et je me garderai bien de réveiller la +volière. Elle me donne d’ailleurs, ajouta-t-il, +des ennuis. L’homme qui veut être sage, qui +croit l’être en cherchant dans les beautés de la +nature un dérivatif aux passions humaines, ne +réussit que rarement. Je ne sais si Dieu n’a pas +voulu me donner une leçon en faisant prolifier +sans mesure mon élevage.</p> + +<p>— Peut-être, répondit l’Andalous, mais ne +te plains pas de ce qui t’arrive. Le mal eût pu +devenir plus grave, car les oiseaux sont les +êtres les plus irrespectueux qui soient. Ils n’ont +pas fait crouler ta demeure bénie. Je t’ai entendu +dire toi-même à tes élèves que le vertueux +Abdallah, fils d’Abi es Sbar qui, six cents ans +avant toi, occupait à Qaraouyine la place que +tu honores, dut faire reconstruire le minaret de +la mosquée délabré par les oiseaux qui, pour y +accrocher leurs nids, avaient criblé de trous les +quatre faces, aggravant le mal à chaque couvée +de telle sorte que les pluies pénétraient la +masse et peu à peu la dissolvaient.</p> + +<p>— Et ceci me rappelle autre chose, fit le +Fassi. Lors de mon ambassade chez les chrétiens, +parmi les nombreuses curiosités qu’à +l’envi ces gens fort présomptueux me montraient +pour me convaincre de leurs talents, je vis un +genre de construction nouvellement inventé +dont ils paraissaient très fiers et qui consistait +à noyer des tiges de fer dans le ciment. Les +maçons de là-bas prétendaient qu’on obtenait +ainsi des murs étonnamment solides et durables.</p> + +<p>— Dieu seul est durable, firent en chœur les +voix.</p> + +<p>— ... eh bien, le noble Abdallah ben Abou +Sbar, pour construire le minaret dont tu parles +et qui d’ailleurs est toujours debout, usa d’un +procédé analogue à celui dont les chrétiens +s’enorgueillissent. Il fit incorporer aux matériaux +des tiges de fer qui assurèrent la cohésion.</p> + +<p>— Est-ce bien la même chose ? fit ben Louaz.</p> + +<p>— Peu importe, reprit le Fassi. J’ai voulu +dire, et c’est l’anecdote des oiseaux irrespectueux +qui m’en a donné le prétexte, que nous +savons bâtir avec élégance et solidement et +cela depuis des siècles. Je réponds ainsi à certaine +réflexion désobligeante dont un de ces +insolents certain jour me mortifia : « Vous +n’avez rien inventé », me dit-il...</p> + +<p>— Ta réponse est insuffisante, reprit l’hôte. +Insuffisante aussi celle que j’entendis dernièrement. +Un des nôtres leur disait en effet : +« Vous cherchez en ce monde votre paradis. Nous +aurons dans l’autre monde celui qui nous est +promis. »</p> + +<p>— Comment, protesta le Riffain, cette réponse +ne te satisfait pas ?</p> + +<p>— Elle est pieuse, reprit ben Louaz, elle est +sage aussi car elle laisse croire à notre renoncement. +Elle endort. Elle trompe. Celui qui +parlait ainsi n’avait en effet rien de mieux à +dire, c’était un être quelconque auquel Dieu +dictait une formule opportune. Mais ici pouvons-nous +raisonner ainsi ?</p> + +<p>— En effet, dit l’Andalous ; il est plus sensé +de reconnaître que la science européenne nous +domine et d’avouer notre faiblesse. Cet aveu ne +nous amoindrit pas car, tout venant de Dieu, +qu’Il soit exalté ! science et faiblesse résultent +de sa volonté. Que sera celle-ci demain, qui +sera demain le maître ou l’élève ?</p> + +<p>— Dès maintenant, reprit ben Louaz, qui +pourrait dire que l’Islam est faible ? Les musulmans +couvrent une immense partie de la terre. +Et penser comme font les chrétiens, qu’eux +seuls domineront toujours parce qu’ils savent, +avec des machines, fabriquer du sucre et des +cotonnades ou encore des canons, mépriser ceux +qui préfèrent comme nous la science sacrée aux +sciences humaines, est un orgueil dont Dieu Très-Haut +ne peut être qu’offensé. En attendant +qu’il marque sa volonté, on ne doit répondre à +ce mépris que par le nôtre.</p> + +<p>— En attendant, fit le Beranesi, ces maudits +chrétiens nous obsèdent. On ne parle en tous +lieux que de leurs faits et gestes. Leur nombre +est encore infime, Dieu soit loué, et pourtant +on les voit partout. Se peut-il qu’un État comme +celui-ci ne puisse vivre sans intrusion des étrangers +en ses affaires ? Moulay Hassan est mort, +hélas ! qui sut avec tant d’habileté tenir éloignées +leurs entreprises, étouffer leurs intrigues. On +voyait bien quelques chrétiens dans son entourage, +mais leur rôle se bornait à celui de conseillers +lointains. Ils étaient là en curieux, se conformaient +aux usages et ne commandaient +pas.</p> + +<p>— C’était, fit le Fassi, l’époque heureuse où +le Sultan parlait d’égal à égal aux sultans d’Europe +parce que le pays suffisait aux besoins du +pays et qu’à ceux qui offraient des choses étonnantes +on pouvait encore répondre : merci, +remportez cette affaire, nous ne saurions nous +en servir et nous n’en voyons pas l’utilité. +Tandis qu’il faut craindre de plus en plus +l’envahissement des nouveautés coûteuses. Le +Maghzen est endetté. On a besoin des Français, +on cède, on achète, la créance s’accroît.</p> + +<p>— Ils sont adroits d’ailleurs, fit l’Andalous, +et, avouons-le, y mettent des formes que d’autres +Européens avant eux n’observaient pas. Vous +vous en souvenez, cela commença par un rien : +la cuiller. Ces gens s’étonnèrent que les soldats +du Sultan mangeassent avec leurs doigts comme +vous et moi. Ils soutinrent tenacement cette +opinion, contraire à nos idées, que la nourriture, +pour être profitable, doit être portée à la +bouche avec un objet en métal. Nous n’y avons +pas fait d’objection, car cette atteinte aux coutumes +paraissait peu grave, et ce fut ce qu’ils +appelèrent la première réforme. Ce mot leur +plaît beaucoup et s’applique, m’a-t-on dit, aux +innovations diverses qu’ils proposent un peu partout. +Ils y mettent de l’insistance, mais aussi une +sorte de conviction aimable qui subjugue. Ils +sont, comme vous le savez, assez orgueilleux. +Lorsque vous leur parlez, ne leur dites pas : +Vous autres chrétiens, cela a l’air de les gêner ; +dites : Vous autres qui êtes des réformateurs... +vous les disposerez merveilleusement à vous +entendre si vous avez quelque chose à leur +demander, ce qu’il faut éviter le plus possible. +Ayant vu que nous acceptions la cuiller, ils +préconisèrent un vêtement spécial pour les soldats, +puis des chaussures. Nous en sommes aujourd’hui +aux canons.</p> + +<p>A ce moment le Rebati, jusqu’alors silencieux, +prit la parole.</p> + +<p>— Le plus fâcheux est que, pour sa politique, +le Sultan — que Dieu le tienne par la main — ayant +accepté d’acheter en France des canons, +est contraint d’en commander aussi en +Allemagne et que cette pratique conduit le +pays à sa perte... Car il faudra, pour payer, contracter +emprunt et, par suite, donner des gages. +La gestion de ces gages exigera un nouveau +contingent de chrétiens calculateurs, vérificateurs. +Nous serons bientôt submergés. Ne pensez-vous +pas, conclut-il, qu’il serait temps de +représenter au Sultan les dangers de sa politique +et de lui montrer la profondeur du gouffre vers +lequel il penche ?</p> + +<p>Il n’y eut pas de réponse. Chacun de ces hommes +prudents attendit celle que pouvait faire +son voisin et même souhaita qu’il n’en fît pas. +Car la question était fort épineuse et, vraiment, +de quoi se mêlait si mal à propos le collègue ? +Pensait-il réellement à faire des remontrances +au souverain, au farouche Abd le Hafid grisé, +qui plus est, par sa victoire sur le Rogui ? Il y +eut quelques instants de gêne dans la blanche +assemblée des saints hommes. Le maître de la +maison, avec grand à-propos, frappa dans ses +mains pour faire paraître les petites esclaves. +On servit à nouveau des tasses de thé. On entendit +les aspirations bruyantes des buveurs qui +s’attardèrent à siroter. Puis l’Andalous, avec +une indifférence voulue, résuma l’opinion ambiante +en laissant, dans le silence contraint, +tomber ce dicton berbère :</p> + +<p>— Il n’est personne qui dise au lion : tu pues +de la bouche.</p> + +<p>Bien que tardif, nul ne douta que ceci répondît +à la question du Rebati. Les visages se détendirent. +Et par déduction logique, le lion fit +penser à la cage et la cage au Rogui.</p> + +<p>— En attendant, fit ben Louaz, c’est de l’autre +lion qu’il s’agit. Que faisons-nous du Rogui ?</p> + +<p>— Si nous proclamions qu’il est le vrai Moulay +M’Hammed, dit en ricanant le Riffain qui +avait de la rancune contre l’ingratitude du Sultan.</p> + +<p>— Est-il vrai, fit ben Louaz, que certains +d’entre vous expédient en secret ce qu’ils possèdent +vers les parages de montagnes... du Riff +ou d’ailleurs ? Non, n’est-ce pas. Alors, pas de +mauvaises plaisanteries. Personne ne fait rien +ici sans son compère, et chacun de nous est responsable +des légèretés du voisin.</p> + +<p>— Que faisons-nous du Rogui ? as-tu dit, +reprit le Riffain sans paraître s’émouvoir de la +remontrance, mais désireux de pallier l’effet de +sa boutade. Il s’est fait prendre, il ne nous +intéresse plus.</p> + +<p>— Mais Hafid, dit le Beranesi, s’enquerra du +genre de mort qu’il lui faut appliquer. La chose +est prévue par la loi. Nous seuls la devons dire +et interpréter. Il ne faut plus tolérer que le Sultan +se passe de notre avis. J’ai revu tous les +textes. Les rebelles...</p> + +<p>— Cet homme et ses auxiliaires, reprit ben +Louaz, et sa voix prit le ton d’autorité qu’il +fallait pour dominer le débat, cet homme est en +rebellion contre le Sultan et non point contre +l’Islam. Celui-ci seul importe ; il n’est pas en +cause. Vos opinions personnelles, comme vos +susceptibilités de jurisconsultes, doivent rester +au fond de votre gorge et de votre cœur. Le +Sultan, d’ailleurs, est à ce paroxysme d’orgueil +où l’on ne pense pas avoir besoin de conseils. Il +n’en demandera pas. Qu’il se débrouille avec ses +prisonniers, et si, en cette affaire, l’Europe, +comme on peut le croire, a les yeux fixés sur lui, +il appartient à ses ministres de le renseigner. +C’est de la politique, la religion n’a rien à y voir. +Nous répondrons certes à la convocation du +Sultan. Nous irons sans hâte obséquieuse comme +sans retard frondeur. Au travers de la foule +avide des spectacles de guerre nous passerons +lentement. Abd el Hafid, s’il veut que nous +arrivions jusqu’à lui, devra faire fendre la masse +du populaire devant nos mules apeurées. Au +conseil nous n’aurons rien à dire, car on ne nous +aura pas attendus pour juger le Rogui et ses +hommes.</p> + +<p>Les Oulama, sous le verbe ferme de leur chef, +se taisaient. Cette abstention un peu hypocrite +qu’on leur indiquait convenait à leurs goûts et +chacun en soi-même jugeait qu’elle était à cette +heure plus que jamais opportune. Abd el Hafid +effrayait. Depuis qu’il était là, les affaires du +Maghzen, jusqu’alors lentes, alourdies d’atermoiements, +de réticences malignes, d’hésitations +superflues, prenaient une allure trépidante qui +donnait le vertige aux vieux musulmans et en +particulier à ces graves hommes de religion qui, +selon l’expression même de l’un d’entre eux, +s’estimaient « gens de patience et d’espoir ». Les +événements depuis quelques mois se précipitaient +selon un rythme nouveau, déconcertant. +Chacun avait le sentiment, dans l’entourage du +Sultan et dans la partie éclairée de la population +citadine, qu’Hafid, impulsif et violent de +son naturel, épousait le branle tumultueux +donné par les Français aux affaires de l’État, +branle d’ailleurs dont ceux-ci voulaient rester +maîtres, qu’ils sauraient graduer à leur guise et +conduire à leurs fins.</p> + +<p>Mais c’était déjà trop longtemps parler de +choses sérieuses et celles-ci réglées par la volonté +plus forte de l’alem ben Louaz, les esprits apaisés +goûtèrent le repos des heures tièdes. L’hôte +lui-même, dont le torse s’était quelque peu redressé +lorsqu’il avait dicté à ses collègues la +conduite à tenir au cours des événements, s’était +affalé de nouveau dans ses blancs lainages. +Son visage devint souriant, il était pressé de +faire oublier la contrainte qui avait pesé sur le +début de la soirée. Son geste discret repoussa +les fâcheuses pensées tandis qu’il concluait.</p> + +<p>— De tout ceci, demain nous dira la suite, +demain s’il plaît à Dieu.</p> + +<p>Et les invités opinèrent à leur tour d’un s’il +plaît à Dieu, heureux, abandonné, confiant et +paresseux.</p> + +<p>Ils étaient à l’un des bouts de la pièce trop +longue, assis à la turque, leurs jambes reployées +sous les amples vêtements, blancs comme leurs +barbes, comme leurs turbans de mousseline. Ils +étaient graves de par leur âge et leurs vêtures ; +ils n’étaient point solennels et ne voulaient pas +l’être ; l’heure était douce et, insoucieux des +rugissements que devait pousser là-bas le Rogui +dans sa cage, ils aspiraient à boire frais. Aux +petites négrillonnes avaient succédé leurs répliques +mâles. Les jeunes garçons présentèrent +des pâtisseries et des bols d’une eau fraîche qui +puait le goudron, puis ce fut une pastèque toute +découpée, c’est-à-dire de l’eau encore. Après +quoi, ces personnages durent se laver les mains +et se rincer la bouche selon le rite. Enfin l’on +apporta les cassolettes ; ce que voyant, les six +nobles vieillards devinrent tout à coup manchots, +c’est-à-dire que leurs bras et leurs belles mains +blanches vidèrent les larges manches et disparurent +à l’intérieur des vêtements. Ceux-ci, +comme on le sait, sont admirablement taillés, +faits, compris pour l’aisance absolue des mouvements, +pour la façon dont ces gens marchent, +s’assoient, montent à mule, se prosternent. +L’homme le plus grave dans la plus sérieuse +compagnie peut se gratter sans gêne pour lui-même +et pour les convenances. Les bras disparus +firent donc bouffer les beaux lainages, tandis +que le maître du logis prenait dans une boîte en +cristal des petits morceaux du bois précieux, +les suçait un instant pour les humecter, puis +l’un après l’autre les déposait avec soin sur les +braises des cassolettes. Les petits esclaves soufflaient +un peu, refermaient le couvercle et, se +mettant à genoux devant chaque hôte, passaient +le brûloir entre les pieds sous la cloche des +vêtements. Les chefs dodelinaient de satisfaction +dans le nuage fumeux qui sortait du col, +tandis que par l’effet de l’air chaud se ballonnaient +les djellabas. Certains tout de même toussèrent, +car le petit bout de bois, substance +coûteuse, émet un parfum dont ces gens par +tradition raffolent, mais âcre au possible, sternutatoire +et, pour les nez aryens, hostile.</p> + +<p>La fumigation terminée, les bras reparurent, +chacun se cala de nouveau béatement dans les +coussins, et tout doucement les petites conversations +reprirent. Avisant un aparté, ben Louaz +questionna.</p> + +<p>— Que dis-tu, tout bas, à l’oreille de ton voisin ?...</p> + +<p>— Je lui demandais, répondit l’interpellé, +s’il avait entendu cette chanteuse nouvellement +connue, et dont la voix est paraît-il surprenante.</p> + +<p>— Nous allons en juger, dit ben Louaz en +tapant deux fois des mains pour appeler ses +gens.</p> + +<p>Au signal qu’ils attendaient certainement, +deux esclaves, hommes robustes, surgirent. Rapidement, +vers l’extrémité de la pièce à l’opposé +du coin occupé par les hôtes, ils tendirent entre +les frises et le plancher un vaste rideau de cretonne +peinte. Puis sans même que les graves +personnages eussent osé jeter vers elle un regard, +une femme, la chanteuse, voilée, empaquetée +des pieds à la tête, très vive passa et disparut +derrière la tenture. Car si les nobles professeurs +ne dédaignent pas les plaisirs profanes, ils ne +peuvent, du moins en présence de témoins, ajouter +à leur plaisir celui des yeux en contemplant +un visage féminin. « Tu ne verras pas la femme +de ton frère » ; rigorisme auquel se complurent +d’importants personnages qui n’étaient pas docteurs +de la loi. C’est ainsi que le fameux Ba +Ahmed, grand ministre du sultan Moulay Hassan, +faisait jadis écarter les femmes du trajet de +sa mule dans les rues poudreuses de la rouge +Marrakch. C’est ainsi que lorsqu’une femme +avait à comparaître au tribunal de tel célèbre +cadi, les huissiers tendaient un drap entre elle +et le saint juge. Il est bon d’ajouter qu’en ces +temps heureux, les femmes (qui ont toujours +circulé nombreuses dans les villes marocaines) +allaient presque toutes à visage découvert, +lamentable relâchement aujourd’hui réfréné. +Depuis l’arrivée en nombre des Français, toutes +les femmes sont rentrées dans le saint devoir, +au moins celui qui consiste à se voiler... et les +pachas y veillent.</p> + +<p>Derrière la cotonnade à ramages, quelques +coups tapotés sur une derbouka réclamèrent +l’attention, puis, adoptant un rythme, les doigts +tambourinèrent un prélude. Et la femme attaqua +sur une note aiguë.</p> + +<p>Il est inutile de décrire ici ce qu’est un chant +de cette sorte. On admet communément que la +voix humaine est le plus riche des instruments +comme genre de timbres et ampleur de registre. +Ce que l’on entend au Maroc confirme cette +autre opinion que chaque race dispose de cordes +vocales différentes et affectionne en cette matière +ce que la nature lui donna. Pour ce motif, +nous ne sommes pas en état d’apprécier impartialement +les sons dont les Oulama, ce soir-là, +se réjouissaient à l’extrême. Pour nos oreilles +impures, autant d’ailleurs que le reste de nos +personnes, registre et timbre marocains oscillent +entre le ré dièze mêlécasse et le mi bémol rogomme +du registre soprano.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> + +<p>— Parfait, mais dites au moins ce que cette +femme chantait, interrompit Dupont, depuis +trop longtemps silencieux.</p> + +<p>— C’est que, répondit Martin, je prétends +qu’elle ne chantait rien, ou plutôt que les mots +qu’elle pouvait par hasard prononcer sur des +notes diverses n’avaient point entre eux la liaison +d’une idée.</p> + +<p>— Vous êtes un philistin, reprit Dupont, ou +n’y comprenez goutte. N’avez-vous point lu les +ravissantes strophes que ces femmes disent et +qu’ont reproduites nos auteurs les plus fins ? Quel +démon vous agite de nier la poésie qui s’attache +aux choses mograbines ? Vous faites, Monsieur, +le plus grand tort au tourisme. D’ailleurs vous +traitez d’une matière qui ne vous appartient pas. +Les arabisants...</p> + +<p>— Je crois, fit Martin, vous avoir donné sur +ceux-ci, dont vous êtes, mon opinion définitive. +Je me garderais de vous demander ce que cette +femme chantait. Plutôt que de rester court, +vous mettriez sur ses lèvres un cliché d’amour +pathétique et vous le qualifieriez d’andalou. +Il y en a, comme vous disiez, des pages de recueils. +Mais, à part une ou deux chansons grivoises, +je n’ai jamais entendu que des sons +voyelles modulés sans art sur des notes éraillées. +Je vous accorde cependant que dans les campagnes +les chanteuses répètent à satiété deux ou +trois phrases de louanges à l’adresse de celui qui +les a convoquées pour réjouir ses hôtes, puis, +l’heure venue, débitent, au roulement frénétique +des ventres et des croupes, les plus énormes +grossièretés. Vous conviendrez que chez le grave +ben Louaz...</p> + +<p>Et, sans attendre la réponse, Martin, obstiné, +continua son récit.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> + +<p>Le chant se prolongea, suivant la mode marocaine, +aussi longtemps que l’artiste put disposer +d’un souffle suffisant. Quand il cessa tout +à coup, en point de suspension sur la médiante, +personne n’applaudit car ce n’est pas l’usage, +mais un murmure des plus flatteurs accompagna +le : Dieu te bénisse, ô Lalla ! dont ben Louaz +remercia la chanteuse. Celle-ci, plus empaquetée +que jamais, gagna rapidement le patio et disparut. +C’est alors que l’Alem Andalous, comme +poète plus sensible que ses collègues, plus apte +en tout cas à dire leur générale et sénile satisfaction, +retira des deux mains son turban, ce qui +est la marque, chez un musulman, d’une émotion +intense agréable ou cruelle, ou poétique +ou furieuse, marque fréquente aussi, mais ce +n’était pas le cas, d’une lourde ivresse en quête +de fraîcheur. Les Oulama voyant nu le crâne +rasé de leur ami, connurent qu’il allait redevenir +jeune et des oui, oui encourageants exprimèrent +qu’ils seraient, de toute leur attention, complices. +Le poète d’ailleurs la tête renversée, les +yeux demi-clos, lâchait la bride à son inspiration :</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse">De ta Maison, je ne dirai rien, ô ben Louaz,</div> +<div class="verse">Sinon qu’elle est bénie de Dieu et de qui la fréquente.</div> +<div class="verse">De ta raison, je ne dirai rien, ô ben Louaz,</div> +<div class="verse">Sinon qu’elle est claire et profonde comme l’eau d’un lac de montagne.</div> + <div class="verse">De ton accueil, je dirai, ô ben Louaz,</div> + <div class="verse">Qu’il présage celui qui t’attend au Paradis.</div> + <div class="verse">Car ceux que tu appelles auprès de toi</div> + <div class="verse">Déjà, pour apaiser leur faim, y trouvent des mets délicieux,</div> + <div class="verse">Et calment leur soif de l’eau pure et fraîche de l’amitié.</div> + <div class="verse">Et s’ils ne peuvent encore approcher la Houri,</div> + <div class="verse">La Houri toujours vierge aux seins arrondis et aux cuisses transparentes<a href="#f9" id="FNanchor_9"><sup>[9]</sup></a>,</div> + <div class="verse">Du moins en goûtent-ils la voix céleste et l’appel voluptueux.</div> + <div class="verse">Certes, ô ben Louaz, j’exagère en dotant une humaine forme de mérites surhumains,</div> + <div class="verse">Mais pardonne au poète grisé par le charme des heures que tu lui accordes.</div> +</div> +</div> + +<div class="footnote"> +<p><a href="#FNanchor_9" id="f9">[9]</a> Qoran, en diverses sourates, et, aussi, <i>Traditions Islamiques</i> +d’<span class="sc">El Bokhari</span>, traduction <span class="sc">Houdas</span> et <span class="sc">Marçais</span>, chez Leroux, éditeur. +</p> +</div> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> + +<p>Tandis que le conseil des Oulama s’inquiétait +ainsi des événements en cours, tandis que plein +d’orgueil et d’alcool, Hafid s’attardait repu près +de sa blonde et grasse roumia, tandis que Bou +Hamara aux soins empressés de ses gardiens +reprenait les forces qu’il lui faudrait pour marcher +au supplice, quelque part, dans le quartier +des consuls, un homme, de ces Français dont les +gens de Fez disaient : « Ils ne dorment, ni ne +mangent comme tout le monde », un fonctionnaire +ployé sous une grosse lampe Vacuum, +suait des notes à l’adresse de son gouvernement... +« Le Sultan, enhardi par cette victoire qu’il doit +au zèle inopportun de deux militaires entêtés, +n’est plus abordable... il est ivre dès le matin +(quinquina Dubonnet, champagnes divers, pas +de concurrence étrangère)... le peuple silencieux +attend des spectacles sanglants, il les aura... il +sait qu’il doit les avoir... Chez le souverain +actes d’impulsion alcoolique... dans l’âme des +foules remous de passions violentes... Ici s’ouvre +une ère d’erreurs où se peuvent dérouler les plus +graves événements... faits à suivre heure par +heure pour les guider si possible... savoir en +user... prévoir aussi un dérivatif calmant... dans +une dizaine de jours il y aura dans l’Est un +autre Rogui... »</p> + +<hr> + +<p>Le lendemain, au rendez-vous, ce fut Dupont +qui, le premier, prit la parole.</p> + +<p>— A mon avis, dit-il, il faudrait tout de suite +rassurer un chacun sur le sort de ce deuxième +Rogui qu’hier, je ne sais pourquoi, vous mentionnâtes. +Il faut éviter les confusions de personnes +mais se garder aussi que vos lecteurs, +inquiets déjà de la façon dont finira votre récit, +ne s’effarent à la pensée qu’il puisse recommencer. +Croyez-moi, réglez en quelques mots ce +nouveau compte. Ne laissez pas naître cette +opinion inexacte que, même en ces temps barbares, +le Maroc ait été en permanence un théâtre +de drames effarants et d’acteurs farouches, alors +qu’au contraire le plaisant se joignait toujours +au cruel et même lui faisait cortège.</p> + +<p>— J’aimerais mieux, dit Martin, rayer de ces +annales une mention peut-être inutile et courir +à mon but. Vous vous êtes plaint déjà du retard +que j’apportais à faire mourir Bou Hamara.</p> + +<p>— C’est exact, fit Dupont, mais je n’en suis +plus à quelques lignes près, surtout quand elles +sont gaies. Souvenez-vous-en. Il s’appelait Abd +el Kebir, et se réclamait d’une haute origine. +Nous l’appelions, nous, l’homme à la pompe +depuis le jour où, désireux de recevoir comme +ses frères une marque d’intérêt, il avait demandé +qu’on lui offrît une pompe à incendie. En matière +de propagande politique, la conscience +professionnelle du diplomate doit être inaccessible +à l’étonnement et, depuis qu’il en arrive au +quai d’Orsay, les rapports consulaires ont transmis +des demandes plus surprenantes. La pompe +vint. Elle était verte avec un liseré jaune et ses +bras d’un brun sombre, pareils, avait-on pensé, +à ceux humains qui les manieraient. Deux +ouvriers délégués de l’usine accompagnèrent la +livraison pour en déballer sur place les organes +et en indiquer le maniement. Le cadeau revint +sans doute assez cher, mais enfin El Kebir put, +jusqu’à satiété, s’amuser à doucher ses esclaves +et en rire, paraît-il, jusqu’à perdre le souffle. A nos +sens de démocrates impénitents, c’est là un +odieux abus de la puissance patriarcale qui +régit la famille mograbine et cet avant-goût du +pouvoir despotique devait livrer l’homme à la +pompe aux pires entraînements.</p> + +<p>— Bravo, fit Martin.</p> + +<p>— Or il advint précisément que le Rogui +Bou Hamara fut pris et la nécessité pour certains +de le remplacer se trouva coïncider avec les aspirations +d’El Kebir à la tyrannie. Sans doute +pensait-il encore que ces maudits chrétiens qui +lui avaient donné une pompe lui procureraient +aussi facilement une couronne. Il fallait toutefois +l’aller chercher loin dans l’est, du côté de +Taza. Il dut s’y rendre vite en faible équipage +et faire, pour éviter Hafid, un grand détour par +les tribus berbères de la montagne. Et chaque +soir, à l’étape, les mêmes discours s’entendaient.</p> + +<p>— Qui es-tu, toi, voyageur ? demandaient les +Berbères.</p> + +<p>— Je suis un tel, fils d’un tel, je suis chérif +et je me déclare sultan.</p> + +<p>— Tu disais donc que tu veux être sultan ? +Tu vas sans doute à Fez tuer Hafid ?</p> + +<p>— Non, je vais à Taza ; c’est là qu’on fait +les sultans.</p> + +<p>— Nous te passerons donc en sécurité à la +tribu voisine, car nous voyons bien que tu es +chérif ; mais jure-nous que tu n’es pas déjà +sultan. Jure-le sur l’âme de ton saint père le +Sultan, que Dieu lui fasse miséricorde<a href="#f10" id="FNanchor_10"><sup>[10]</sup></a>... Et +maintenant on va t’apporter les enfants pour +que tu les touches.</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_10" id="f10">[10]</a> Sur les sentiments complexes que professent les Berbères à +l’égard du Sultan, voir pages <a href="#pg24">24 et 25</a>.</p> +</div> + +<p>— Apportez-moi aussi de quoi manger, disait +le prétendant.</p> + +<p>Plus il avançait vers l’est, et plus les gens l’entouraient, +curieux. Mais il arrivait mal à se faire +comprendre.</p> + +<p>— Reste avec nous, lui disaient certains, et +quand tu seras mort nous t’élèverons une belle +Koubba.</p> + +<p>— Nous t’accueillons avec plaisir, ô chérif, +disaient d’autres, mais quand tu seras sultan, +ne remets plus ici tes pieds, que Dieu sanctifie +leurs traces !</p> + +<p>Enfin l’homme parvint chez les Riatas, tribu +qui entoure la ville de Taza, laquelle était, à +cette époque, toute en ruines accumulées et de +divers âges.</p> + +<p>— Je suis un tel, fils d’un tel, dit le chérif, +je suis prétendant au trône à la place de Bou +Hamara qui s’est fait prendre et qui d’ailleurs +n’était pas chérif. Proclamez-moi Sultan.</p> + +<p>— Voire, dirent les gens, ceci demande réflexion. +Comme chérif, sois d’ailleurs le bienvenu ; +plante ici ta tente, entrave ici ton cheval +et mets-toi en prière pour qu’il pleuve sur notre +territoire, puisque tu es chérif.</p> + +<p>Or il se trouva que le pauvre El Kébir qui se +plaisait tant à doucher ses esclaves, avait horreur +de l’eau. Il était sale, négligé, repoussant +à ce point, qu’il dégoûta les Riatas eux-mêmes, +gens pourtant assez grossiers. Sa simplicité d’esprit +et sa malpropreté corporelle confirmèrent +très vite les habitants dans cette opinion qu’il +était réellement un saint homme mais qu’il +serait inopérant dans un rôle temporel. On lui +donna femme et provende, on vint en pèlerinage +lui demander sa bénédiction, mais les +tribus placèrent autour de lui des gardes pour +qu’il ne pût correspondre avec le monde extérieur +et s’aviser, si peu que ce soit, de faire acte +de prétendant.</p> + +<p>C’est pourquoi l’homme à la pompe vécut et +vit encore, insoucieux. Son aventure, réduite à +peu de chose par la sagesse populaire, méritait +cependant cette note discrète en marge de l’histoire +marocaine.</p> + +<p>— Merci, fit Martin, ceci repose et me fait +regretter d’avoir, pour traiter d’une époque, +choisi l’épisode tragique qui me sert de titre ; +mais le vin est tiré...</p> + +<p>— Hâtez-vous donc de conclure, reprit Dupont, +en évitant des longueurs. Par exemple, ne +recommencez pas à décrire le grand Méchouar +et ses entours, non plus que la façon dont les +acteurs se présentaient. Dites simplement qu’à +l’heure fixée par le Sultan, tout était en place +dans le même ordre, le Rogui dans sa cage sur +le pilori, les prisonniers, les troupes et la foule.</p> + +<p>— Il me faut cependant, fit Martin, parler +de cette foule. C’est elle seule, après tout, qui +intéresse. Le Rogui est mort, le Sultan est +changé, les ministres aussi, tandis que la foule +est toujours là, énigme. Ce jour-là, elle cessa +presque de l’être pour moi. Tout d’abord, elle +fut en nombre double de ce qu’elle était la +veille. Cela tint à ce que le peuple de Fez ne crut +pas tout entier, d’un seul coup, à la victoire du +Sultan. Il fallut au plus grand nombre le rapport +de ceux qui virent de leurs yeux l’arrivée des +troupes poussant devant elles les prisonniers et +le Rogui dans sa cage, sur son chameau. Ceci +parce que le peuple de Fez est essentiellement +frondeur et déteste par principe le pouvoir en +place, en tremble plus que de raison, tout en +niant jusqu’à l’absurde ses succès. Et nous +savons qu’il en est aujourd’hui comme il en +fut de tout temps, que ces gens critiquent et +détestent le pouvoir débonnaire des Français +ainsi qu’ils ont fait, avec plus de raison, certes, +de celui de leurs princes. Et nous savons aussi +que cela n’est d’aucune importance ; nous le +savons depuis que pour reconquérir l’amour de +sa bonne ville insurgée, certain Sultan n’eut +qu’à faire tirer sur elle un coup de canon à blanc, +depuis qu’aux heures sanglantes d’avril 1912, +ces cent mille hommes armés, hurlants et pétaradants +furent dominés par une seule compagnie +de tirailleurs tunisiens.</p> + +<p>Mais nous ne sommes qu’en août 1909. Ce +jour-là Fez s’éveilla péniblement et, gourde de +lourd sommeil, s’étira paresseusement dans ses +mille ruelles treillagées, sombres, aux senteurs +trop fortes. Fez avait mal dormi. Moulay Hafid, +le Sultan qui demeurait là-haut sur le plateau +à l’air libre de Fez Djedid, venait de rompre les +règles du jeu. Il avait remporté une victoire. +Le premier qui l’apprit ne haussa point les +épaules, car telle n’est pas la façon chez ces +gens d’exprimer le doute et l’incuriosité, mais +dit, en fermant les yeux : Dieu doit le savoir ; puis +il fustigea d’un chasse-mouche en palmier son +éventaire. Des centaines d’autres firent comme +lui, mais tous, un peu nerveusement, fermèrent +plus tôt leurs boutiques et s’en furent, pensants. +Car une victoire du Sultan présageait une contribution +à bref délai. L’heure chaude passée, +quand on ouvrit les devantures pour le grouillement +du soir, les premiers assistants avaient +parlé. Le doute n’était plus possible, et dangereux +par suite pouvait être de l’exprimer. La +foule emplissait les rues entre les magasins innombrables, +ces magasins sans porte dont la fermeture +se rabat pour servir d’accoudoir au chaland. +La foule circulait tout occupée en apparence +de ses achats, de ses affaires, mais anxieuse de +nouvelles. Parfois les êtres s’immobilisaient. On +écoutait quelqu’un qui, descendu de Fez Djedid, +disait un épisode de ce qu’il avait vu au Dar el +Maghzen, au quartier impérial. Puis le grouillement +reprenait actif, serré au coude à coude, +au hanche à hanche, à tout instant fendu par +des ânes, des mulets dont les charges bousculaient +ou, trop hautes et branlantes, menaçaient. +Le cri constant de balak ! balak ! dominait les +bruits. « J’ai dit balak », déclarait le conducteur +quand une plainte protestait contre un heurt, +un pied de mule sur un pied de femme. « Il a +dit balak », décidaient les témoins sans s’arrêter +et cela passait, oscillant, pour disparaître à +droite, à gauche, dans la bouche chaude de quelque +fondouk inaperçu. Car on ne voit rien dans +les souqs de Fez, tant la multiplicité rapprochée +des détails fixes, mouvants, miroitants, +enchevêtre la pensée, écrase l’attention +inquiète déjà des contacts, des chocs avant ou +après le balak. Ce jour-là se passait en somme +ainsi que tous les autres. Il s’était peut-être +produit quelque part un grave événement, mais +rien n’en paraissait qui modifiât les attitudes +ou altérât les visages. On vendait, on achetait. +Les crieurs couraient montrant un objet, clamant +le dernier prix offert. Les détaillants assis +sur le plancher surélevé de leurs boutiques répliquaient +à voix basse aux marchandages ou servaient +sans hâte et comme par charité les clients, +obligés donc en faute et auxquels, souvent, d’un +mouvement de tête ils intimaient : « va plus loin ». +On vendait, on achetait ; on faisait le <i>Bia ou +chera</i>, la vente et l’achat, expression qui revient +sans cesse dans les conversations de ce peuple, +en deux mots synthèse de tout ce qu’il désire +et veut être, termes et pensée qu’il a continuellement +aux lèvres et au cœur, aussi souvent +que cet autre cri : Moulay Idriss ! nom du +maître religieux sous le patronage duquel, depuis +des siècles, il accomplit les rites du Bia ou Chera. +Trop cher ? possible ! bia ou chera. La pièce est-elle +bonne ? Moulay Idriss ! Votre père, dites-vous, +est malade ? Moulay Idriss ! Si quelque +monnaie échappe et tombe, s’il casse un verre +ou se contusionne, il prononce : Moulay Idriss ! +Quand on lui reproche son âpreté, son mépris, +il dit : bia ou chera. Si l’on s’étonne de son teint +pâle et de son air sombre, il rétorque en se tapant +de la paume le front embrumé de soucis : +bia ou chera ! puis il soupire : Moulay Idriss ! +pour compléter la devise de sa hanse autoritaire +et fanatique... On vendait, on achetait ; pour un +sou l’on discutait ou sur des sommes énormes, +on traitait de petites choses infimes ou de pleins +chargements caf ou fob. Bourse de gros négoce +et chamailleries de miséreux bazardant des +hardes se coudoyaient serrées dans le labyrinthe +des souqs, sans gêne, sans morgue chez +les grands, sans honte chez les autres, dans une +promiscuité consentie créée par un sentiment +qui est la vertu de ce peuple étrange : le droit +égal pour tous de brocanter pour vivre. Parfois, +sans que personne s’en émût, un énergumène +surgissait demi-nu, les cheveux longs, fendait +la foule les bras levés criant : Dieu est grand ! ou +éructant avec fureur des versets. Il disparaissait +vite, absorbé par la masse jamais fâchée. Ou +bien encore une file d’aveugles se tenant par +l’épaule passait en psalmodiant, longeait en +quêtant les boutiques, se télescopait contre un +mur, contre la foule même d’où, toujours, une +main sortait et, secourable, remettait en marche +le triste monôme.</p> + +<p>Aux approches du sanctuaire de Moulay +Idriss, quartier interdit aux animaux, aux juifs +et aux chrétiens, le commerce comme ailleurs +allait son train, mais une sorte de religiosité +tempérait les marchandages, baissait le ton des +voix, assouplissait les remous. Les litanies pleurardes +des affligés, des mendiants implorant le +lieu saint ou provoquant la charité s’ajoutaient à +la rumeur de trafic, l’appuyaient d’un chant soutenu +fait du mot Allah, gémi, crié sur tous les +tons possibles. Et tout cela faisait le bruit de la +grande ville. Bruit spécial, étonnant pour qui +le perçoit dans son ensemble d’un point dominant, +tel par exemple que les terrasses du quartier +de Deuh au bord du plateau de Fez Djedid, +bruit étrange très différent de ceux qui nous +sont familiers et privé de ce qui fait la basse +dans le chant de nos villes : roulement de voitures, +souffle d’engins mécaniques ; bruit flottant, +continu de frottement sans sonorité où +se fondent le broiement des moulins, le cliquetis +des pieds d’animaux ferrés sur les cailloux des +ruelles en pentes, le dégoulinage des rigoles, le +râpage du sol sous les savates, les cris des marchands, +le aoh continu en quoi se résolvent les +plaintes religieuses de dix mille mendiants ou +affligés vrais ou faux ; bruissement mat qui laisse +en pleine valeur musicale les appels puissants +des muezzins aux heures de prière.</p> + +<p>A la fin de ce jour, des crieurs passèrent annonçant +la victoire et, pour que chacun sans +doute pût aller s’en assurer, ils clamèrent que +le Sultan ordonnait des fêtes de quatre jours. +Dès lors fixée sur son manque à gagner, l’aristocratie +marchande et religieuse, caisse arrêtée, +dévotions faites, s’en fut chercher la fraîcheur +et dormir sur ses terrasses. Tandis que dans les +fonds obscurs des ruelles, au long des murs de +mosquée, dans les cimetières, aux seuils des +bouges, dans les cours de fondouqs la foule +des autres, la foule inquiète, amère et suspecte +s’emburnoussa pour rêver, souffrir, attendre le +jour ou la mort ; monde trouble fait d’abord +des déchets moraux de la population citadine, +de ceux aussi du dehors qui, captés par ce que +la ville offre d’attraits et d’espoirs, s’y jettent et +rapidement y pourrissent.</p> + +<p>Mais ce n’est là qu’une partie de la masse +populaire dont les mouvements donnent à Fez +sa vitalité singulière. Il y a encore la foule des +passagers venus de tous les points du Moghreb +pour affaires et par dévotion, les unes ne vont +pas sans l’autre, clientèle inépuisable qui sans +cesse afflue, séjourne plus ou moins, reflue, gens +de tribus diverses, souvent lointaines, toujours +rudes, naïves ou sauvages dont Fez vit et tremble +tout à la fois. Cette terreur est le revers de +la médaille, le ver qui ronge l’enseigne : « Bia ou +chera et Moulay Idriss » : commerce et religion, +par laquelle cette métropole attire ses chalands. +Fez ravitaille le monde berbère et lui inculque +à jet continu la doctrine de l’Islam. Mais ce +client néophyte est un être simple que les richesses +exposées à sa vue affolent et que +trouble, parce qu’il ne l’assimile pas, le ferment +mystique qu’il hume dans l’ambiance de la +ville sainte. Le commerçant Fasi a la hantise +d’être pillé par sa clientèle, l’apôtre fanatique +craint d’être étouffé par ses ouailles. Ceci devrait +le rendre prudent, amoureux du calme, partisan +d’une autorité vigoureuse apte à le protéger. +Il n’en est rien pourtant. Par une étrange +disposition d’âme, par l’effet de l’atavisme hébraïque +qui le domine, ce peuple nerveux ou +énervé, semble éprouver une jouissance morbide +à gagner de l’argent dans l’inquiétude, +tandis que, d’autre part, il lui faut se regimber +contre tout pouvoir, se poser en victime d’une +éternelle oppression.</p> + +<p>Ce matin-là, donc, Fez s’éveilla maussade. Les +Fasi n’ouvrirent point leurs boutiques, restèrent +pour le plus grand nombre chez eux, à écouter +le bruit de la tourbe qui, sortant des bas-fonds +étouffants de la vieille ville, rampait, grouillante, +vers le plateau de Fez Djedid. Elle y allait non +pour répondre à l’appel du Sultan et flatter +celui-ci en assistant à son triomphe, mais sur +le seul espoir d’un spectacle de violence, de +meurtre peut-être, de supplices qui sait ? Elle +montait sous le soleil dur, total, et, entraînant +avec soi son nuage de poussière, ressuait son +bouc à pleins pores. Elle s’entassait pour franchir +au ralenti le crible des ruelles avoisinant +le Dar el Maghzen. Elle montait empressée de +plus en plus et l’âme trouble. On discernait la +nervosité des gestes individuels, mais la masse +où l’agitation des esprits allait croissant se +déplaçait sans remous de violence, dans un +calme d’ensemble où le silence, un étonnant +silence, pesait. Sur les tours dominant le Méchouar, +certains notables disposant de faveurs +spéciales avaient, dès l’aurore, juché leurs +femmes, ce qu’on appelle « la maison », loin de +la foule aux mains insolentes, les femmes qui, +à Fez, des terrasses et des tours où elles +dominent à l’abri, veulent tout voir, impérieuses, +et, sur le spectacle quel qu’il soit, épandent +en nappes vibrantes leurs youyous inconscients.</p> + +<p>Dans son pavillon aux marches de faïence +bleue, Moulay Hafid s’est installé le matin de +bonne heure. Il ne pense plus à sa blonde maîtresse +qu’il a laissée par là, quelque part, aux +mains des esclaves prudentes et muettes. Le +souverain est tout entier aux affaires de l’État, +ou mieux à ses propres affaires pour lesquelles +ce jour sera d’importance. La grande baie du +mirador où il se tient est masquée d’une toile +du haut en bas. Hafid est invisible du dehors +mais, par les autres ouvertures grillagées, il +peut surveiller l’ensemble de la vaste cour du +Méchouar. Il a vu ses gens, les soldats de la +garde noire, installer le Rogui dans sa cage sur +le pilori maçonné au pied duquel, face au trône +chérifien, ou plutôt face au velum qui le cache, +le caïd des nègres, Embareck Soussi, s’est assis, +esclave tout de rouge habillé. Dans l’ampleur +du décor et la solitude du Méchouar encore +vide il a l’air de loin, cet homme, au pied du gros +socle inélégant et lourd qui le rend minuscule, +d’un petit jouet, d’une poupée comique pour +enfant soudanais qu’on aurait oubliée dans un +square. Mais peu à peu l’espace se remplit. Les +ministres, d’autres personnages désignés arrivent +et selon l’ordre du maître, passent sous le +rideau, disparaissent. Tous ces gens vont tenir +conseil, tandis que dans le même ordre que la +veille, les prisonniers, les troupes et la foule +envahiront le Méchouar et s’installeront. Beaucoup +plus tard et l’un après l’autre, on verra +même des Oulama connus que leurs mules, par +une faveur spéciale, apporteront jusqu’aux +marches du trône. Ils arriveront tout blancs, +gras, immaculés, dodelinants et bénisseurs pour +entendre le Sultan s’excuser de les avoir dérangés. +Lorsque, par intervalles, le rideau se soulevait, +Hafid de sa place apercevait au delà du +Rogui, des troupes, et par-dessus le long mur +clôturant le palais, la foule qui couvrait le glacis +de collines où s’étend le vaste cimetière de Bab +Segma. Là s’étaient réunis, parmi les tombes, +ceux qui dédaigneux du spectacle principal, peu +soucieux de voir le Sultan et de contempler son +triomphe, attendaient le passage obligé des prisonniers +qu’on enverrait au supplice. Dans le +pavillon le conseil se prolongeait. Hafid n’était +pas pressé. Il goûtait lentement, il sirotait +l’heure étonnante et terrible. Parfois même, il +paraissait rêver tandis que, d’un mouvement +las, il tendait l’un après l’autre ses pieds nus à +la « nourrice » qui, assise sur le tapis, les massait. +Quelqu’un cita la loi : pour ces crimes, la mort...</p> + +<p>— Qu’on les tue, dit Hafid... mais quelle mort ?</p> + +<p>— ... ou la mutilation, la main droite ou, en +diagonale, un pied, une main.</p> + +<p>— Cela aussi c’est bien, dit Hafid. Puis, +comme fatigué de tant penser, il conclut :</p> + +<p>— Qu’on les tue...</p> + +<p>Alors, parce qu’il y a toujours des gens dotés +par Dieu — qu’Il soit exalté ! — du don de sagesse +et d’opportunité, une voix reprit :</p> + +<p>— A mon avis, Sidi, il ne faut pas les tuer ; +cela ferait crier l’Europe. Il vaut mieux en +supplicier un certain nombre, pour l’exemple, +et laisser les autres en prison, où ils mourront, +si Dieu veut.</p> + +<p>— Voilà qui est bien, dit Hafid. Qu’il en soit +ainsi. Et d’un geste il donna l’ordre de relever +le velum. Les rangs des prisonniers, des soldats, +virent l’homme assis dans son fauteuil, le bonnet +rouge sur la tête, à ses pieds un paquet, la +nourrice, derrière, les formes blanches des dignitaires +debout. Un ordre fut donné. On vit les +Mokhaznis, les sbires à bonnets pointus, se précipiter +vers le rang des prisonniers. La voix de +leur chef tourné vers le trône demanda :</p> + +<p>— Lesquels ?</p> + +<p>Du pavillon la voix de Hafid tomba :</p> + +<p>— Il n’importe.</p> + +<p>Alors les Mokhaznis, abattant au hasard la +main sur des êtres, les tirèrent hors du rang. Les +misérables, épuisés, roulaient du coup pour la +plupart dans la poussière. Cela forma un autre +rang en avant du premier. Mais le nombre ? on +ne l’avait pas dit. Le chef des Mokhaznis interrogeait +du regard le pavillon. Hafid de ses doigts +indiquait des chiffres.</p> + +<p>— Zid Zoudj, ajoutes-en deux ; Zid Ouahad, +encore un ; baraka, assez.</p> + +<p>Cela fit trente.</p> + +<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. +</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> + +<hr> + +<p>Dupont interrompit son camarade.</p> + +<p>— Pour le lecteur français, dit-il, supprimez +nettement ce qui va suivre et que je devine : la +scène des mutilations sous les créneaux de Bab +el Mahrouq où grimaçaient depuis la veille les +têtes coupées, y compris celle de notre compatriote +M. X... Bornez-vous à quelques remarques +qui peuvent renseigner sur les connaissances de +ce peuple en chirurgie. Il fut en effet observé, ce +jour-là, que les bouchers de Fez savent très +rapidement désarticuler un poignet préalablement +et avec force ployé, faire tomber une main. +Notez par contre qu’ils sont inhabiles à séparer +un pied du membre qui le porte. Je me suis laissé +dire que cette ablation est, d’ailleurs, en tout +pays assez compliquée, délicate. Terminez en +signalant que tous les amputés du pied moururent +très vite dans la prison. Sur les dix auxquels +on ne coupa que la main droite, six survécurent, +ce qui est à la louange des opérateurs et aussi +d’un médecin de la mission française qui, on ne +sait trop comment, parvint à pénétrer dans la +geôle, à les soigner. Ceci fut récompensé par un +geste aimable comme en avait parfois Moulay +Abd el Hafid. Quelques jours plus tard, les instructeurs +français des troupes chérifiennes trouvèrent +dans le rang ces six amputés de la main +droite dont un ordre souverain faisait des soldats.</p> + +<p>— Je voudrais, pourtant, dit Martin, parler +de la foule...</p> + +<p>— C’est une manie, fit Dupont.</p> + +<p>— ... de la foule qui regardait, dire les réflexes +de son âme collective au spectacle de ces +violences. Vous le rappelez-vous ? On voyait +de loin mouliner les triques des Mokhaznis +refoulant la populace en un cercle autour de +l’étal de fortune où travaillaient les bouchers. +Il y avait aussi la fumée du chaudron où bouillait +la poix de cautérisation et la porte de Babel +Mahrouq, formant courant d’air, rabattait cette +nuée fuligineuse sur les visages. Vous avez tort +de ne pas me laisser décrire à l’aise les ondulations +de cette masse dont les éléments +cherchaient à voir, avançaient puis reculaient +sous le bâton des gardes, avec des soubresauts, +des hans de joie nerveuse quand un membre +tombait. Sur la blancheur sale des vêtures aux +capuchons rejetés oscillaient des faces rutilantes, +d’autres très blêmes, d’autres encore noires dont +les lippes béaient, blanc sur rouge. En toutes, +les yeux, le regard, dans les orbites comme +agrandies, semblaient fixes, paralysés. La surexcitation +croissait avec le sang, les rugissements +des suppliciés. Les jambes de cette foule +trépidaient. On voyait des êtres, par un choc +de leurs nerfs, sauter verticalement sur place +comme des pantins. Des femmes aussi étaient +là, des mégères de sabbat, des demi-jeunes +échappées de leurs bouges et qui avaient suivi +des mâles. Pour s’exciter à supporter ce qu’elles +étaient venues voir, ces femelles hurlaient, +puis, très vite cherchant la griserie, elles +se mirent à secouer avec rage la tête, les cheveux +épars ; et ce fut comme un signal. Pour +satisfaire la nervosité qui chez beaucoup parvenait +au paroxysme douloureux, pour l’employer, +lui donner un but, une raison, une excuse +mystique et connue, instinctivement tous ces +êtres, se prenant par la taille, formèrent des rangs +concentriques tournés vers le supplice. Et le +Jedab, l’effroyable danse des Aïssaoua, se mit +en branle. Dès lors, tandis que haletait l’appel +furieux : Allah ! Allah ! Allah ! Allah ! ce ne fut +plus une foule, mais des rangs fous de têtes qui +violemment, en contorsions démentes, rituelles +toutefois et rythmiques, roulaient, roulaient, +roulaient.</p> + +<p>— Et à ce moment-là, fit Dupont, les deux +ou trois Européens qui par curiosité malsaine +avaient poussé de ce côté leurs chevaux, s’enfuirent +en péteux, la petite mort aux moelles.</p> + +<p>— Je me rappelle, ajouta Martin, comment, +nous ayant rencontrés dans leur fuite, ils tombèrent +pâles sur ma gourde de cognac.</p> + +<p>Mais je vois, continua Martin, que mon récit +embrume votre regard et fronce vos sourcils. +Qu’aurais-je dit encore qui vous déplaise ?</p> + +<p>— J’observe seulement, fit Dupont, que +votre souci d’exactitude dans l’analyse des mouvements +populaires vous met en contradiction +avec ce qu’avant-hier vous affirmâtes, à savoir +que ces gens ne sont pas des barbares. Que sont +donc ceux dont vous venez de peindre le délire +furieux et sanguinaire ?</p> + +<p>— Ils sont, répondit Martin, une lie. C’est la +crasse au fond du foudre, le fumier de la serre +chaude. Cela se rince et se balaye. Cela ne représente +ni les facultés d’une race, ni l’esprit d’une +civilisation. Toutes les grandes villes ont leur +tourbe et les apaches de Panam non plus que +les nervis de Marseille, ne font que la France ne +soit la France. Votre critique me plaît cette fois +parce qu’elle me permet de préciser mon analyse. +Celle-ci veut, plus encore que la brutalité de +cette foule, montrer la faute de celui qui, ces +jours-là, eut l’inconscience d’en échauffer les +bas instincts. Bien mieux, après avoir décrit +cette populace qui devait prouver trois ans plus +tard ce dont, prise au sérieux et armée par nos +soins, elle était capable, j’ai tenu à montrer son +inconsistance. Ce n’est rien, rien qu’un souffle +malsain dont s’énerve la veulerie d’une cité +molle. Il suffit de savoir que cette tare existe. +Il suffit qu’elle sache que nous la connaissons. +Pour le surplus, c’est affaire de pacha et de +police. Et puisque l’occasion s’en présente, je +ne saurais manquer de dire comment, avant l’instauration +du protectorat, était assuré l’ordre +dans l’État comme dans les familles. A l’époque +où se passe ce récit, l’autorité indigène, pour +maintenir dans le devoir les divers éléments de +la population, aussi bien les bons que les méchants, +usait de châtiments corporels dont le +plus communément employé était la fustigation. +Le civil comme le militaire y était soumis +pour la moindre des fautes et l’on peut dire qu’il +n’y a pas de peuple qui ait été plus fouetté que +le marocain. Cette coutume est une des choses +qui ont le plus contribué chez les autochtones +berbères à créer et entretenir l’aversion profonde +de ces libertaires pour le Maghzen. De ce +point de vue, notre tempérament fut d’accord +avec une saine politique en supprimant la fessée +traditionnelle. A ce sujet il sied de redresser une +erreur. Nos auteurs les plus consciencieux +appellent couramment bastonnade la méthode +de correction employée au Maroc avant notre +réforme civilisatrice. Leur excuse est évidemment +de n’avoir jamais vu, au vieux temps +encore tout proche, fonctionner un tribunal de +caïd ou de pacha. On n’y a jamais fait usage de +bâton, mais de corde. Ainsi le veut la tradition +chez ce peuple très attaché à ses coutumes. La +corde, de l’épaisseur d’un doigt, est longue d’environ +un mètre cinquante. Elle est parfois gainée +de cuir rouge, mais alors c’est plutôt un insigne +de commandement, si l’on veut le faisceau des +licteurs chérifiens, qu’un instrument d’usage +courant. On fouette l’homme à corriger sur les +fesses sans les découvrir, tandis que trois camarades +le maintiennent à plat ventre devant le +juge. Ce genre de correction est d’une souplesse +d’emploi qui le rend à la fois précieux pour l’autorité +et redouté des justiciables. Il permet +toute la gamme des peines depuis la paternelle +fessée jusqu’à la mort. Celle-ci intervient +plus ou moins vite selon la vigueur du patient +et celle des exécutants. Elle peut être voulue +par le juge ; elle peut aussi se produire fortuitement. +Elle est causée par un arrêt du cœur +qui est soumis, dès le début, à des réflexes +contractants. Le comptage des coups est fait +avec la plus grande sincérité. C’est le juge qui +l’assure ou quelqu’un désigné par lui et choisi +dans le public de l’audience. Aujourd’hui encore +au Maroc où la vie patriarcale est toujours en +faveur, la corde fait partie du mobilier de toute +maison bien tenue. Elle est en général suspendue +dans la cuisine. Enfin la maîtresse de maison +qui est, le plus souvent, la première en date des +épouses, porte une petite cordelette pendue à +sa ceinture comme nos grand’mères portaient +leur châtelaine. Et cent fois par jour les esclaves +mal polies, paresseuses et encombrantes en sont +menacées et s’en moquent tout en feignant, +comme le veut la tradition, d’en être affolées +pendant cinq minutes.</p> + +<hr> + +<p>Mais revenons au Rogui et à son vainqueur. +Celui-ci connut, dans les jours qui suivirent la +mutilation des prisonniers, que ses procédés +avaient secoué les chancelleries. Les Anglais en +particulier se montraient d’autant plus sévères +que les « atrocités » de Fez s’étaient accomplies +au moment où l’influence britannique était complètement +effacée par la française. Moulay Abd +el Hafid ne s’émut point. Il était suffisamment +instruit en histoire pour connaître que les nations +européennes ont souvent des sursauts +maladifs d’humanité, denrée d’exportation de +valeur minime. Hafid en mettait aussi sur le +marché ; par exemple, il ne manquait jamais de +protester contre certaines exécutions politiques +espagnoles de l’époque. Tout au plus éprouva-t-il, +du grincement des mâchoires diplomatiques, +un peu de mauvaise humeur dont sa blonde +roumia encaissait les effets.</p> + +<p>Car elle s’était prise au jeu et s’accrochait +éperdument à ce maître farouche dont le cœur +était de pierre et pourtant si léger. S’emparer +d’un être pareil, au moment où son orgueil s’exagérait +en orgies et violences le dominer ; faire +de ses violences, de ses folies, de ses ruses politiques +ou roueries vulgaires, de son énergie qui +l’ennoblissait parfois, de ses lassitudes inquiètes +aussi, un ensemble furieux, trouble, mais malléable +en somme et fort malgré tout, qu’elle +manierait, étoufferait, dirigerait à sa guise ; +être dans un palais sans écho la favorite d’un +despote affolant, affolé, posséder par lui cette +jouissance de tenir un monde terrorisé sous sa +paume potelée de gretchen en feu, il y avait là +de quoi tenter un sadisme féminin. Il est certain +qu’elle s’y appliqua. Paraissant lui complaire, +Hafid s’en fut à sa maison des champs de Dar +Debibagh, à deux kilomètres du palais. La +Méhalla heureuse s’en vint camper en un grand +cercle autour de cette villégiature. Le Sultan +fut ainsi gardé par une double défense, le marais +qui entoure la villa et l’armée au repos dont +la mission française avait repris l’instruction. +Selon la tradition toujours, qui servit en ce cas +l’inquiétude chronique dont souffrait le souverain, +l’artillerie de l’armée, une batterie de +90<sup>mm</sup> Schneider-Canet, d’un modèle ancien, fut +groupée, menaçant les approches, devant la +porte de la résidence sur un glacis au bas duquel +un fossé drainait le trop-plein du marais. La +femme pensait par cette retraite momentanée +imposer à son amant un tête-à-tête profitable à +ses vues, le soustraire aux autres influences +féminines et passionnelles dont le mot seul de +harem bourrait son imagination. Elle ignorait +que si son influence devenait effective, elle serait +la seule qui l’eût pu jamais instaurer. Aucune +emprise de cet ordre n’était possible sur cet +homme. En réalité, le séjour à Dar Debibagh +durant une quinzaine fut une contrainte où seul +son être physique trouva quelque satisfaction. +Un certain luxe l’entoura, mais sans aucune de +ces attentions qui auraient marqué le commencement +d’une liaison solide. A toute heure, +quand l’idée l’en prenait, Hafid l’envoyait quérir +et, son plaisir éteint, la remettait aux femmes +ou, la laissant sur place, disparaissait. Et +cela même ne devait durer longtemps...</p> + +<p>Malgré qu’il affectât dans ses paroles et même +en des lettres de polémique de se placer au-dessus +des critiques, Hafid s’inquiétait. Les +exécutions de Bab el Mahrouq étaient décidément +fort peu goûtées. Les consuls qu’il s’efforçait +de voir souvent devenaient froids et ne +tenaient pas à parler. Les rares Européens, +deux ou trois, qui à cette époque habitaient Fez +pour leurs affaires, restaient chez eux. Le Consul +anglais, un ancien tailleur pasteur presbytérien, +petit, rasé à glace, sautillant et, malgré cela +tête ronde, grave, disait : « Oh ! c’est vraiment +une chose affreuse, you know. Je proteste, j’ai +écrit à Londres que je proteste. » L’Espagnol +très effacé se taisait, ennuyé d’avoir à manifester +une opinion. Le Français, un homme rond qui +n’offrait aucune aspérité par où le prendre, +disait : « Hou, hou, comme il fait chaud cette +année ! » et, devant le souverain, prenait un ton +gai dans un air très ennuyé qui donnait la +chair de poule<a href="#f11" id="FNanchor_11"><sup>[11]</sup></a>. L’Allemand, un ancien Français +très fin dont le traité de 1909 venait de +luxer la politique personnelle, boudait le Maroc +et son propre gouvernement. Mais informé des +soucis du Sultan, il s’employait à les aggraver +en lui soufflant que son collègue français voulait +lui arracher le Rogui. Rien ne pouvait être +plus pénible à Moulay Abd el Hafid. En ces +jours-là, sous son étreinte furieuse, la roumia +le croyait fou d’amour alors qu’il l’était de rage +et qu’il nourrissait sa haine en violentant cette +chair chrétienne.</p> + +<div class="footnote"> +<p> +<a href="#FNanchor_11" id="f11">[11]</a> Il ne paraît pas utile, l’ayant fait ailleurs (dans le volume +<i>Badda</i>, chez Plon), de peindre ici cet agent qui chargé seul à Fez, +durant sept ans des relations diplomatiques avec les sultans, a +par sa manœuvre, <i lang="la">ad augusta per angusta</i>, justifié l’intervention +française au Maroc, tout simplement.</p> +</div> + +<p>Enfin, le Sultan apprit qu’une lettre de remontrances +lui était adressée par les puissances +pour l’inviter à supprimer dans son empire les +supplices. Le représentant de la France sut +aussi que la charge lui revenait, comme doyen +des consuls présents à Fez, de porter au Sultan +les doléances de l’Europe. Comme il lui arrivait +parfois dans certaines circonstances graves, Hafid +devint calme tout à coup. Il fit dire un matin +au corps consulaire chargé de mission diplomatique +qu’il le recevrait le jour suivant à +11 heures. Mais dans la nuit, il apprit de l’Allemand +qu’au cours de l’audience du lendemain +on allait lui réclamer la liberté du Rogui. C’était +ce qu’il craignait ; il s’énerva et, à tort, il crut. +Et l’on conviendra d’après ce qui va suivre, +qu’il conçut à cette exigence une réponse de +prince. Très instruit de notre vie politique, +ayant su, lors de son accession au trône, mettre +en œuvre contre notre gouvernement la presse +avancée, il se rappelait que celle-ci avait obtenu +qu’on évitât toute immixtion dans la politique +intérieure du Maroc. Il jugea que c’en était une +et voulut y parer.</p> + +<p>Sur le glacis, entre les canons et la porte de la +maison des champs, deux belles tentes d’apparat +furent dressées à côté l’une de l’autre. Dans +celle destinée à l’audience, on mit des tapis, des +sièges. La deuxième pour le Sultan seul n’eut +qu’un tapis et un pouf en sparterie. A 10 heures, +le Sultan fit demander l’artilleur de la mission +avec indication d’attendre Sidna auprès des +canons. A 11 heures, le corps consulaire apparut +sur ses chevaux, sauf l’Anglais qui s’abstint. +Les représentants de l’Europe congestionnés +se hâtèrent sous l’abri de la tente. Au même +instant Hafid sortit de la villa et gagna la +sienne. Un esclave lui apporta sur une assiette +de ces radis marocains très longs et forts. Le +Sultan se mit à les éplucher et croquer. Dans +l’autre tente contiguë, les consuls affalés sur +leurs sièges attendaient, suants. Le Sultan, +tout en mangeant ses radis, se porta vers l’officier +convoqué qui arrivait, saluait militairement.</p> + +<p>— Pourquoi, lui dit-il, n’es-tu pas habillé +tout en noir comme tu l’étais quand je t’ai vu +pour la première fois ?</p> + +<p>— Parce qu’il fait trop chaud, répondit +l’autre.</p> + +<p>— Pourquoi, continua le monarque, chez +vous les artilleurs sont-ils vêtus de noir ?</p> + +<p>— Je n’en sais rien, lui fut-il répondu. Il y a +comme cela des « quaïdas », des coutumes, chez +nous comme ici, dont on ignore l’origine.</p> + +<p>— Je déteste le noir, fit Hafid, tu le diras à +ton gouvernement. Maintenant, montre-moi le +fonctionnement de ce canon.</p> + +<p>La démonstration commença. Tout près, les +consuls voyaient la scène et continuaient d’attendre, +suants.</p> + +<p>A cette même heure, au Palais de Fez, se +passait ce qui suit. Le petit nègre habillé de +rouge, le caïd Embareck Soussi, chef de la garde +noire, s’en fut seul trouver le Rogui dans sa prison +et — après les salutations d’usage — lui +dit :</p> + +<p>— Sidna m’a ordonné que tu meures, suis-moi.</p> + +<p>— Oui, fit l’homme, mais il apparut qu’il ne +pourrait marcher. Alors le caïd se mit à quatre +pattes. L’autre par un effort se souleva suffisamment +pour se laisser choir sur le dos offert. S’emparant +des bras du Rogui et les ramenant en +collier sous son menton, le nègre trapu se releva +et emporta le condamné. A quelques pas à +peine, à l’entrée de la ménagerie, il y a un de +ces bassins marocains d’alimentation dont les +parois au-dessus du sol sont étayées de talus +sur lesquels le voisinage du réservoir entretient +en tout temps la verdure. Le caïd déposa là, +sans rudesse, son fardeau, l’aida à s’adosser au +talus et dit :</p> + +<p>— Tu vas mourir, professe ta foi.</p> + +<p>Le Rogui soulevant les deux mains à hauteur +de son visage prononça :</p> + +<p>— Il n’y a d’autre dieu que Dieu et Notre +Seigneur Mohammed est l’envoyé de Dieu.</p> + +<p>Immédiatement le caïd lui cassa la tête d’un +coup de revolver.</p> + +<p>Cette arme était un revolver d’officier du +modèle 1892. Il avait été pris en Chaouïa sur +le corps du lieutenant du Boucheron et offert +à Moulay Hafid qui l’avait donné à son esclave.</p> + +<p>L’homme mort, le caïd courut par le jardin +jusqu’à la porte qui, dans le mur d’enceinte, +s’ouvre sur le chemin de Dar Debibagh. Son +cheval l’y attendait, tenu par un soldat de la +garde. A grande allure, il fit en quelques instants +la route. Hafid, de l’endroit où il se tenait +feignant d’écouter les explications de l’artilleur, +aperçut son esclave qui, venant au plus +court, traversait au galop le marécage droit vers +lui. L’officier, bien entendu, le vit aussi et se tut. +On voyait des paquets de vase fuser par-dessus +les roseaux, lancés par les pieds du cheval emballé +sous l’éperon. Au bas du glacis, le caïd +mit pied à terre et courut au Sultan, mais +voyant l’officier tout proche, ce fut à voix basse +qu’il parla dans l’oreille de son maître.</p> + +<p>A ce moment, l’adjoint du chambellan de +service près de la grande tente s’avança et dit +au Sultan que le Corps consulaire, convoqué pour +11 heures et fatigué d’attendre, allait se retirer.</p> + +<p>— Je puis maintenant les entendre, dit Hafid.</p> + +<p>L’audience fut courte. Quand le Sultan sortit +de la tente il était visiblement furieux. Chez cet +homme, qui avait du sang noir, la colère se trahissait +immanquablement par une pigmentation +plus accentuée du visage où les orbites +faisaient alors de rondes taches plus claires.</p> + +<p>L’intense surexcitation du souverain ne venait +pas des « remontrances » que le consul français +lui avait traduites sans aigreur selon le caractère +même du document. Elle résultait de ce +que, trompé par l’Allemand, il avait tué le +Rogui trop tôt. L’homme rond, en effet, ni dans +sa lecture de la lettre, ni durant la courte conversation +qui suivit, n’avait parlé de Bou Hamara.</p> + +<p>Quelques instants plus tard, tandis que les +consuls rejoignaient la ville par le plateau de +Dar Mahrès, Hafid et son chambellan à mules +coururent au palais. L’homme était bien mort. +Peut-être le Sultan ordonna-t-il de le jeter au +lion. On n’en sait officiellement rien, car les +témoins étaient des gens bien discrets. La seule +chose à peu près certaine, c’est que le corps du +Rogui fut brûlé sur place sous des planches et +tous les chiffons qu’on fit descendre en hâte du +harem, le tout arrosé de pétrole. On le sait +parce que la fumée qui s’élevait noire et droite +dans l’air très lourd et calme ce jour-là, fut +aperçue du dehors. On le dit également ici, parce +que le caïd en convint beaucoup plus tard et +de cet autre détail que les restes fort mal comburés +furent enterrés dans le talus même contre +lequel le cadavre gisait. Ce que l’on peut dire +aussi, c’est que la roumia, le soir venu, fut sans +égards renvoyée chez son maître légitime. Elle +ne comprit rien à l’apostrophe : « les chrétiens +sont tous des menteurs ! » que son amant lui +jeta en guise d’adieu. De ce jour elle dut se contenter +de faire, au palais, des passades fugitives. +Trois ans plus tard elle y était, heureux hasard, +la nuit qui précéda l’émeute. Elle y resta trois +jours et put échapper au sort des autres.</p> + +<p>— Votre récit finit mal, critiqua Dupont. On +n’y voit ni le vice puni, ni la vertu récompensée. +On y voit même tout le contraire.</p> + +<p>— Qu’y puis-je ? répondit Martin.</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em xsmall">IMPRIMERIE BERGER-LEVRAULT, NANCY-PARIS-STRASBOURG — 1926</p> + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78304 ***</div> +</body> +</html> |
