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+ <title>La mort du Rogui | Project Gutenberg</title>
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78304 ***</div>
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+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+
+<p class="c top2em sc large">Maurice LE GLAY</p>
+
+<h1>LA MORT<br>
+DU ROGUI</h1>
+
+<p class="c gap">PARIS<br>
+BERGER-LEVRAULT, ÉDITEURS<br>
+136, Boulevard Saint-Germain (VI<sup>e</sup>)<br>
+1926</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="top4em"><i>Il a été tiré de ce livre, avant impression des exemplaires
+ordinaires, 5 exemplaires, numérotés de 1 à 5, sur Hollande
+Van Gelder Zonen et 25 exemplaires, numérotés de 6 à 30,
+sur vélin pur fil Lafuma.</i></p>
+
+<p><i>Il a été tiré, en outre, 5 exemplaires</i> (hors commerce),
+<i>marqués de A à E, sur Hollande Van Gelder Zonen</i>.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">AVANT-PROPOS</h2>
+
+<p>L’intérêt que le lecteur a bien voulu prendre
+aux récits de mon ami Martin, à ses colloques
+avec ses camarades Dupont, Dubois, Durand
+et d’autres, tous bien Français comme lui, l’accueil
+fait aux divers tableaux tracés par eux
+de leurs aventures propres et des événements
+marocains dont ils furent témoins, justifieront,
+je pense, mon audace de leur laisser encore la
+parole. Mon excuse aussi sera dans l’affection
+que je leur porte en raison de l’aide qu’ils m’ont
+donnée par leur faculté de savoir regarder, étudier
+longuement la nature et les hommes de ce
+pays. J’espère qu’ils sauront faire apprécier
+cette sincérité, fruit d’une longue expérience,
+dont leurs lecteurs ont bien voulu maintes fois
+déjà témoigner.</p>
+
+<p>Mais il faut dire que l’équipe de mes collaborateurs
+n’est plus ce qu’elle fut. La guerre a
+passé tuant les uns, dispersant les autres vers
+les divers théâtres de l’expansion française. Il ne
+me reste plus, pour parler du Maroc, que Martin,
+le chef de file, et son compère Dupont, l’arabisant
+distingué Dupont. Eux-mêmes ne sont
+plus ce qu’ils ont été, des batteurs d’estrade
+impénitents toujours en chevauchées par les
+pistes des monts et de la plaine, des coureurs de
+risques variés aux divers étages de la société
+mograbine. Ils ont pris de l’âge et de la gravité.
+Martin même est devenu fonctionnaire ; il a des
+administrés. Son camarade et lui ne font plus
+la guerre ; d’autres la font à leur tour dont ils
+suivent avec bienveillance les efforts. N’ayant
+plus rien de neuf à raconter, ils vivent de souvenirs.
+Ceux-ci vont présenter au lecteur français
+les annales d’une époque qui tient une place
+importante dans l’histoire de notre installation
+au Maroc. De plus, ce dont ils peuvent parler,
+et qu’on va lire, offre divers enseignements et
+témoignages utiles.</p>
+
+<p>Tout d’abord, ils nous rappelleront que l’Empire
+du couchant a vu de tout temps des prétendants
+insurrectionnels. Certains, comme Moulay
+Hafid, avaient à faire valoir des droits naturels.
+D’autres furent seulement des ambitieux.
+On les appelle des Rogui. Ceux-ci s’imitent successivement
+dans les méthodes qu’ils suivent
+pour atteindre leur but : profiter du sentiment
+anarchique qui est au fond de l’âme berbère
+pour détacher certaines tribus de l’obéissance
+au Gouvernement, user d’appuis extérieurs acquis
+en échange de concessions minières qui
+remplacent au Maroc les peaux d’ours. Ainsi fit
+Bou Hamara, ainsi fait le rogui du Riff. Mais
+où les propos de mes amis peuvent présenter un
+réel intérêt, c’est quand ils nous montrent l’état
+social récent de ce pays et lui font prendre date.
+Le peuple marocain est en effet de ceux qui
+évoluent très vite par l’effet du ferment que nos
+idées, nos méthodes communiquent. Déjà la
+jeune génération, celle qui a le plus profité de
+nos enseignements et de nos œuvres sociales, se
+montre prompte à nous suivre, adopte toutes les
+formes de notre progrès, est prête également à
+oublier qui le lui donna. C’est le propre des
+peuples attardés que la France sauve et instruit
+de pratiquer aussitôt que possible l’ingratitude.
+Si, usant du coup qui nous fut fait ailleurs,
+nos élèves marocains se plaignent un jour
+de leur sort et regrettent le bon vieux temps,
+les propos de Martin, sa douce ironie, seront là
+pour rappeler sans méchanceté, mais avec sa
+précision habituelle, ce qu’était le Maroc de 1910
+et la dégradante servitude qui pesait sur son
+peuple quand la France parut.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak"><span class="large">LA MORT DU ROGUI</span><br>
+Récit marocain.</h2>
+
+<p>Dupont qui feuilletait un livre grave relatant
+des faits encore récents de l’histoire du
+Maroc, s’arrêta pour dire à son camarade :</p>
+
+<p>— Écoutez, je vous prie, ce trait palpitant :
+« Enfin Moulay Hafid, ayant pu réunir des forces
+considérables, écrasa les révoltés et le Rogui Bou
+Hamara, fait prisonnier, fut, par son ordre, torturé
+de diverses façons et finalement jeté au
+lion. »</p>
+
+<p>— La malveillance de la postérité, dit Martin,
+n’est plus mise en doute par personne. Elle apparaît
+en une quantité de textes, de relations,
+que nous lisons et qui nous plaisent, car l’homme
+aime à scander de détails affreux, seraient-ils
+faux, la pensée qu’il accorde aux choses du
+passé. Quelques horreurs injustes mais bien placées
+sont utiles. Elles servent au lecteur de
+moyen mnémotechnique et font vendre les livres.
+Mais à l’égard du Sultan Moulay Hafid, nous
+ne sommes pas encore la postérité, l’injustice
+est flagrante et contre elle je m’insurge.</p>
+
+<p>Ne prenez pas, je vous prie, cet air goguenard,
+auquel je devine que vous me dénierez le droit
+de défendre ce monarque. Il ne fut pas un ami
+de la France et, d’autant plus, la vérité en ce
+qui le touche m’est chère, s’il est permis de trahir
+en le traduisant l’adage latin que vous connaissez.
+Je m’insurge, disais-je, de voir attribuer
+à cet homme un crime supplémentaire par
+des auteurs qui ignorent ses crimes réels.</p>
+
+<p>— Le Rogui pourtant est mort, fit Dupont,
+lamentable victime d’un despote.</p>
+
+<p>— Ma révolte, interrompit Martin, vous paraîtra
+peut-être encore mieux justifiée quand
+vous saurez qu’elle résulte d’une autre injustice.
+Le livre que vous teniez accuse sans aucune
+preuve un des lions du palais d’avoir mangé le
+Rogui. L’accusation donc est double ; elle enveloppe
+Hafid et sa bête dans une même réprobation.
+Il est certain que votre auteur n’en est
+pas à un fauve près. Tenez ! dussé-je vous offusquer,
+j’oserai davantage. Les larmes que je vous
+vois prêt à verser sur le sort de Bou Hamara
+ont quelque chose de crocodilesque qui me peine
+chez un ami, car vous n’avez pas, nous n’avons
+pas, nous tous Européens, le droit de les verser.</p>
+
+<p>— Je comprends, fit Dupont, que vous accuseriez...</p>
+
+<p>Mais Martin interrompit encore.</p>
+
+<p>— A l’encontre de cette lecture dont vous
+cherchez à parfaire ce soir vos connaissances en
+histoire, je n’accuse pas, je discute d’opinions
+et voudrais orner d’images ma pensée pour
+réfuter certains on-dit sans froisser personne.
+Vous connaissez notre ami Soudan. Vous savez
+qu’il est Suisse et qu’il a de l’esprit. Je l’ai rencontré
+hier devant un perdreau et me suis efforcé
+de l’enrôler dans cette société qui, sous l’invocation
+de saint Hubert, protège le gibier en
+France, aux colonies et dans les pays de protectorat.
+Il s’y est refusé. « J’aime trop les lièvres,
+perdreaux, etc. », me dit-il, et comme précisément
+j’insistais, il ajouta : « les plus grands ennemis du
+gibier sont les chasseurs ; ils le protègent et il
+en meurt ».</p>
+
+<p>— Sont-ce là, fit Dupont, les images dont vous
+enveloppez votre redressement des faits qui
+nous occupent. Je les trouve vilaines.</p>
+
+<p>— Vous m’avez donc compris, fit Martin.
+Asseyez-vous, prenez un cigare et prêtez-moi,
+si vous pouvez, une oreille attentive.</p>
+
+<p>Puis, ayant trouvé dans ses paperasses ce qu’il
+cherchait, Martin lut à son ami le récit qui va
+suivre.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+
+<p>Or, en ces jours-là, Moulay Abd el Hafid était
+sombre. Ses affaires n’avançaient pas. Le trésor
+subissait un assaut de dépenses qui absorbaient
+les recettes. Il régnait entre les unes et les autres
+un équilibre désastreux qui, après deux ans de
+règne, laissait à peine au Sultan quelques millions
+à prendre et à placer en quelques banques
+bien choisies. Les tribus payaient mal et, à part
+Raïssouli qui venait de racheter sa charge au
+prix raisonnable de 500.000 francs, on ne trouvait
+plus de ces caïds intelligents, capables de
+faire rendre à leurs ouailles quatre fois le montant
+de l’impôt que celles-ci refusaient au Sultan.
+Le Consul allemand n’eût-il pas été là pour
+le lui rappeler sans cesse, Hafid aurait bien
+compris que des Français venait tout le mal.
+Lent, tenace mais discret, patient et gracieux,
+toujours en éveil et jamais rebuté, implacable,
+le contrôle français s’ébauchait, s’installait, façonnait
+les esprits en vue de l’avenir. Complaisants,
+toujours prêts à rendre service, familiers,
+frayant même avec la populace, ses agents se
+glissaient partout, racontaient des histoires,
+admiraient des choses baroques, donnaient des
+conseils et, dans une ambiance du Moyen Age,
+luttant à coups de sourires contre la puissance
+d’un autocrate redouté, étudiaient, pour en
+trouver le défaut, la cuirasse dont s’armait et
+se masquait le Gouvernement désuet, cupide et
+féroce d’un peuple faible et malheureux. Ils
+n’étaient pas douze et on les voyait en tous lieux.
+Ils étaient si charmants qu’on finissait, pour
+ne pas les contrarier, par ne plus rien faire sans
+leur demander avis. Cet avis s’accordait si bien
+en apparence avec la situation du moment, avec
+les traditions, les mœurs ! Et le Sultan lui-même
+ne donnait-il pas l’exemple ? Pour un rien, à
+n’importe quelle heure de jour et de nuit, n’avait-il
+pas recours à l’un de ces Français ?
+Et, peu à peu, l’accoutumance venait d’obéir
+à ces étrangers épris d’action dans la paresse
+générale, des gens que l’on ne payait pas et qui
+connaissaient à fond les affaires de l’État.</p>
+
+<p>Mais la première réaction vint du Sultan.
+L’œuvre entreprise par ces quelques Français
+perdus dans la foule le gêna quand il s’aperçut
+qu’il ne pouvait pas s’enrichir assez vite. Les
+chrétiens manifestaient en effet d’inquiétantes
+velléités. Ils avaient mis quelque ordre dans
+l’armée dont le Sultan avait utilement usé pour
+consolider son usurpation. Ils voulurent que
+cette troupe fût payée et, pour cela, faire état
+des ressources qu’Hafid comptait employer
+à sa guise. Ceci nécessitait un contrôle des
+finances et l’établissement d’un budget. Hafid
+saisit rapidement le sens de ce mot. Il le prit en
+horreur. Constituer un trésor qui ne fût pas le
+sien, était une formule inconciliable avec l’idée
+qu’il se faisait de ses droits et de sa puissance.
+Cette formule créait l’État, entité redoutable
+pour un despote qui ne voulait connaître du
+pouvoir que les satisfactions matérielles qu’il
+donne...</p>
+
+<p>C’est pour cela qu’en ces mois d’automne
+de l’an 1909, Hafid était morose. Il se sentait
+faible, peut-être à la merci de ces gens entreprenants
+dont l’œuvre, malgré lui, l’enveloppait,
+l’étreignait. Ce fut l’époque des fureurs,
+des mélancolies, des violences sanguinaires, des
+excès d’alcool, des orgies.</p>
+
+<p>Puis la réaction se manifesta plus nette et
+agissante. Les Français s’aperçurent qu’on cherchait
+à détruire dans le peuple, chez les notables,
+auprès des fonctionnaires du Maghzen, des ministres,
+leur influence jusqu’alors grandissante.
+Or, tandis que leur œuvre subissait cette éclipse,
+des nuages s’amoncelaient dont le Sultan ne
+paraissait pas dans ses tractations avec les
+agents des puissances, dans ses actions journalières
+s’inquiéter le moins du monde, mais qui
+peuplaient ses nuits de cauchemars et d’angoisse.
+Maintes tribus refusaient l’impôt, c’est-à-dire
+l’obéissance. Les ministres, tous gens
+du sud, chefs berbères maîtres chez eux, jouaient
+à la cour les très grands seigneurs et, seuls en
+état d’aider le Sultan de subsides sérieux, montraient
+des exigences chaque jour plus grandes.</p>
+
+<p>Du côté des tribus et des villes, il se passait
+ceci. Le Sultan demandait à tel groupe un impôt
+dépassant ses forces. Les gens discutaient, suppliaient,
+les otages engorgeaient les prisons.
+Alors, tel personnage intervenait et payait au
+Sultan la somme réclamée. Fait pour ce prix
+gouverneur de la tribu récalcitrante, il lançait
+sur elle ses sbires. Les gens payaient effroyablement.
+Cependant Hafid tremblait, car il était
+lâche ; il avait peur de la colère des foules et de
+l’importance croissante de ses ministres, ses
+soutiens.</p>
+
+<p>Mais les nuées les plus lourdes d’orage étaient
+celles qui chargeaient le ciel vers l’est. Le Rogui
+prospérait. Les tribus de l’Innaouen l’avaient
+proclamé, reconnaissant en lui Moulay M’Hammed,
+fils de Moulay Hassan, ce qui était faux
+d’ailleurs. Cet imposteur était un homme d’action,
+intelligent, dénué de scrupules et, dans ses
+procédés de gouvernement, d’une cruauté à
+rendre jaloux Abd el Hafid lui-même. Ses victimes
+arrosées de pétrole flambaient, la nuit
+toujours, en des points choisis pour qu’on les
+vît mieux et que l’on tremblât. Il dominait enfin
+par ses hordes bien armées et conduites non
+sans habileté. Une volonté superbe aux larges
+vues d’avenir aurait pu seule, si Dieu ne s’en
+était chargé, inventer le Rogui, planter ce clou
+dans le mur, suspendre en menace cette épée au
+baldaquin du trône chérifien.</p>
+
+<p>Maître de Taza, renforcé des contingents Beranes,
+Tsoul et Riata, le Rogui Bou Hamara
+guidait lentement mais sûrement les pas de son
+ânesse vers Fez la bien gardée, et cela au moment
+même où Abd el Hafid croyait entendre
+gronder d’un bout à l’autre de l’empire la colère
+des peuples opprimés.</p>
+
+<p>Aidé dans ses amères réflexions par nos ennemis
+traditionnels, le Sultan mit nos agents
+en face de ce dilemme.</p>
+
+<p>— Vous avez organisé mon armée et je vous
+en sais gré, bien que vous émettiez aujourd’hui
+l’idée surprenante de me faire payer ces gens-là,
+ce qui est contraire aux plus saines doctrines
+de ce pays. Or les soldats sont faits pour défendre
+leur maître, surtout quand il les paie.
+Conduisez donc mes troupes contre le Rogui qui
+est mon plus grand ennemi. Sinon, laissez la
+place à d’autres qui accompliront pour moi cette
+besogne.</p>
+
+<p>Il y avait toujours une ou plusieurs nations
+prêtes à supplanter la France dans sa collaboration
+avec le Sultan du Maroc, prêtes aussi à
+organiser les forces de l’empire contre nous, au
+flanc de notre domaine africain.</p>
+
+<p>L’armée chérifienne se mit donc en marche
+vers l’est pour combattre l’usurpateur.</p>
+
+<p>Entre temps, Abd el Hafid, voulant prouver
+aux foules que le Rogui n’était pas Moulay
+M’Hammed, tira celui-ci du palais où il était
+reclus étroitement. Le droit d’accession au trône
+n’étant point défini par la loi musulmane, les
+frères toujours nombreux d’un Sultan sont,
+par principe, soupçonnés de vouloir remplacer
+celui qui les évinça. Ils demeurent donc, leur vie
+durant, des prétendants à surveiller. Mais ces
+Chorfas, frères du Chérif couronné, ne sont pas
+inquiétants au même degré. Il en est que leur
+caractère, leurs aptitudes physiques et mentales
+mettent hors de cause. Ceux-ci vivent
+d’une façon misérable mais libres. Certains
+d’entre eux, dont le loyalisme a su donner des
+preuves ou des gages, représentent le souverain
+dans les provinces et se maintiennent en ces
+postes par leur habileté à s’y faire aussi petits
+que possible. Mais il en est d’autres dont on
+craint l’intelligence ou, tout au contraire, l’esprit
+brouillon, d’autres aussi que des dispositions
+natives ou leurs malheurs désignent à la vénération
+populaire. Ces hommes-là, et surtout les
+derniers, sont voués à la réclusion plus ou moins
+sévère, à une surveillance étroite en tout cas,
+dans l’ombre du maître. Pour le monde, ces
+personnages se classent en deux catégories que
+le protocole dénomme. Il y a les Chorfas « hors
+des toits » et les Chorfas « sous les toits », formules
+vraiment heureuses par leur précision
+concise.</p>
+
+<p>Moulay M’Hammed, celui-là même dont le
+Rogui usurpa l’identité, était, depuis la mort de
+son père, « sous les toits ». Ce fut, comme l’on
+sait, son frère puîné Abd el Aziz qui reçut du
+Vizir Ba Ahmed le trône à la mort de Moulay
+Hassan. Le négligé est un homme de taille assez
+grande, élancée ; il est timide, borgne et laid.
+Son intelligence est « plutôt près de Dieu que de
+nous », suivant l’aimable périphrase trouvée par
+la politesse musulmane. Or il advint que le
+peuple marocain, peut-être touché du sort de ce
+Chérif, peut-être aussi pour se venger élégamment
+de ses maîtres successifs, se prit d’une
+ferveur spéciale pour Moulay M’Hammed et
+lui attribua, au détriment des autres, ce fameux
+don de <i lang="ar">baraka</i> qui joue un si grand rôle dans la
+mystique de l’Islam mograbin. Ceci n’aboutit
+qu’à faire resserrer la surveillance dont ce malheureux
+était l’objet. En fait, Moulay M’Hammed
+est retranché du monde. Il en a pris l’habitude
+et même de nos jours où le Sultan, confiant
+dans la parole de la France, n’a plus rien à redouter
+de ses frères, Moulay M’Hammed se
+tient coi et reclus, volontairement. Il accompagne
+humblement le Chérif à la mosquée, une
+heure par semaine, puis réintègre sagement le
+toit chérifien. Vingt ans de compression lui ont
+enlevé tout orgueil. Il n’a qu’une crainte, c’est
+qu’on ait encore peur de lui. Il est dégoûté de
+cette baraka que le bon peuple lui accorde, dont
+il a souffert toute sa vie et dont il ne peut plus
+se défaire.</p>
+
+<p>Moulay Hafid, donc, voulant que le peuple
+s’assurât de l’imposture du Rogui, sortit de
+l’ombre son frère M’Hammed et, en grand cortège,
+se rendit à cheval du palais au sanctuaire
+de Moulay Idriss, patron de la ville de Fez et
+grand saint de l’Islam occidental. Précédé de
+ses porte-lance, et protégé par deux rangs d’abids,
+ses soldats noirs, le Sultan marchait en
+tête suivi de son frère le borgne, à cheval comme
+lui. Mais plus jamais Hafid ne recommença son
+expérience. Les habitants de Fez, naturellement
+frondeurs, firent à leur souverain cette nique
+de réserver au pauvre M’Hammed toutes leurs
+manifestations de tendresse et de vénération.
+La bousculade dans les rues étroites de la capitale
+fut impérieuse et grave. Les gens, les femmes
+même s’accrochaient aux jambes, aux
+étriers du Chérif, à la crinière, à la queue de son
+cheval implorant sa bénédiction. On ramena
+bien vite au palais Moulay M’Hammed convaincu
+qu’après cet esclandre sa mort était
+certaine. Il n’en fut rien, puisque le pauvre est
+encore vivant. Le bruit courut pourtant que
+Moulay Hafid avait empoisonné son frère, mais
+cette fausse nouvelle fut répandue par quelqu’un
+qui aurait voulu faire massacrer les agents
+français à la faveur des troubles provoqués par
+quelque révolution. Celui-là se trompait : les
+gens de Fez, si frondeurs qu’ils soient, n’ont
+jamais eu de réaction contre les violences du
+pouvoir hafidien.</p>
+
+<p>Entre temps, les troupes chérifiennes s’étaient
+portées contre Bou Hamara dont les
+forces, déjà maîtresses de l’Innaouen, avaient
+gagné l’Ouergha, cherchant à tourner Fez par
+le nord et à la couper de Tanger. Bou Hamara
+entrait en contact avec les Djebala qui, à la
+faveur des troubles dynastiques des années précédentes,
+jouissaient d’une indépendance presque
+complète. Il était douteux qu’ils consentissent
+à reconnaître l’autorité du faux Moulay
+M’Hammed, mais le prestige d’Abd el Hafid
+n’en était pas moins ébranlé. L’audace de Bou
+Hamara en ces jours-là se renforçait de la connaissance
+qu’il avait de la situation générale.
+Il savait les Français de Fez aux prises avec la
+duplicité de Moulay Hafid. Il ne voyait pas
+l’intérêt qu’ils pouvaient avoir à soutenir le
+Sultan contre lui. Il avait dans son entourage
+des gens qui, sans doute, le rassuraient à cet
+égard et, ce faisant, le trompaient en exagérant
+l’importance de son intervention dans les affaires
+marocaines. L’action de Bou Hamara pouvait
+être un adjuvant de manœuvre mais non servir
+de base à une politique. Bou Hamara ne pouvait
+être sultan. Son imposture était trop flagrante
+pour qu’un État civilisé osât la soutenir
+jusqu’aux marches du trône. Il n’aurait pu y
+accéder que sous le nom de Moulay M’Hammed
+que son sceau portait déjà frauduleusement dès
+qu’il réussit à en imposer aux tribus de l’est.
+Son succès définitif eût ouvert au Maroc une
+ère de troubles graves d’origine honteuse. La
+force de notre action ultérieure, au contraire,
+devait être dans l’instauration d’un gouvernement
+traditionnel et dans le respect de droits
+dynastiques incontestés des masses musulmanes.
+Au fond, Bou Hamara, pour avoir vendu à quelques
+trafiquants, contre des armes de contrebande,
+la concession de mines qui ne lui appartenaient
+pas, se croyait fort d’irrésistibles protections.
+Il a payé de sa vie cette illusion et
+son imprudence.</p>
+
+<p>Au moment où Moulay Hafid lançait contre
+lui ses méhallas, le Rogui était loin de sa base.
+Entre elle et lui les populations avaient repris
+leur indépendance et tout recul lui était interdit.
+Ceci résulte de ce compartimentage particulariste
+qui fait que chaque tribu se désintéresse
+immédiatement d’un ordre de choses dès que
+celui-ci se déplace pour se manifester chez le
+voisin. Cet état d’esprit est une des tares de la
+race berbère avec cette autre conviction qu’il
+faut achever et piller le vaincu quel qu’il soit.</p>
+
+<p>Enfin la malchance de Bou Hamara voulut
+qu’il n’y eût pas à la tête des troupes hafidiennes
+qui l’attaquèrent d’officier français auquel
+il pût se rendre, ce qui eût certainement
+modifié les conséquences de sa défaite. Celui
+qui d’habitude dirigeait les opérations des méhallas
+chérifiennes était à cette époque employé
+ailleurs. La colonne n’avait comme chefs que
+des « caïds reha » du Maghzen, sous le commandement
+de l’un d’eux. Deux sous-officiers français
+faisaient le service de l’artillerie dans un
+groupe considéré comme le plus solide et fidèle.
+C’étaient de braves troupiers sans connaissances
+politiques et qui n’étaient là que pour
+empêcher que d’autres y fussent à leur place.
+Ces enfants de chez nous ne voyaient dans le
+Rogui qu’un abominable chef de bande sans
+foi ni loi, auquel ils devaient, par surcroît, d’être
+contraints, en plein été, dans des conditions
+générales fort pénibles, de faire une série d’opérations
+dangereuses et sans gloire.</p>
+
+<p>Au premier choc des tabors chérifiens, d’ailleurs
+vigoureusement menés par leurs caïds,
+les troupes du Rogui se débandèrent abandonnant
+leur maître. Celui-ci avec deux ou trois
+fidèles tenta de fuir, mais les tribus toujours
+hostiles au vaincu lui barrèrent la route. Bou
+Hamara se réfugia dans un marabout espérant
+bénéficier du droit d’asile qu’il conférait selon
+la tradition locale. Mais le Sultan, qui est un
+descendant du prophète, est, de ce fait, nanti
+en matière religieuse de droits imprescriptibles
+qui le mettent au-dessus du commun. Son orthodoxie
+supérieure ne fait cas des marabouts,
+Zaouïas et autres entités religieuses adjacentes
+à l’Islam, que dans la mesure où des nécessités
+politiques parfois l’y obligent. Moulay Hafid
+n’a jamais aimé les marabouts vivants ou morts
+dont le peuple marocain est au contraire fort
+épris et auxquels il donne si volontiers des
+offrandes, alors qu’il rechigne à payer au Sultan
+ses redevances. A l’encontre du respect que nos
+armes professent pour les lieux saints, les méhallas
+chérifiennes n’ont jamais ménagé un marabout
+local lorsqu’il s’en trouvait dans leur
+rayon d’opération et de pillage. Si les troupes
+envoyées contre le Rogui avaient été commandées
+par un officier français, celui-ci aurait sans
+doute tenté, et probablement aussi sans succès,
+de faire respecter le droit d’asile dont se réclamait
+Bou Hamara. Mais les caïds du Sultan,
+maîtres de la situation, firent ouvrir le feu sur
+la sainte petite coupole toute blanche et solitaire
+dans la grande vallée où, derrière les
+fuyards, flambaient les douars et les cultures.
+Nos sous-officiers écœurés, comme ils nous l’ont
+dit, par les fureurs dont ils voyaient depuis
+l’aurore le féroce déchaînement sur les vaincus,
+sur les habitants du pays, sur les femmes et les
+enfants abandonnés par les hordes en déroute,
+exténués par une poursuite ardente dont, par
+devoir professionnel, ils s’efforçaient d’appuyer
+de leur tir les effets, nos troupiers donc, n’aspiraient
+qu’au repos. Vers la fin de la journée,
+très sagement ils décidèrent de s’arrêter, de
+grouper autour d’eux un soutien d’infanterie
+fourni par le caïd Bou Aouda, véritable ami
+de la France, guerrier sûr et raisonnable. Ils
+s’organisèrent ainsi sur l’emplacement qu’ils
+venaient d’atteindre. Ce faisant, ces braves
+gens se comportaient au mieux des intérêts du
+Sultan. Avec leur batterie, leur réserve de munitions,
+le tabor qu’ils avaient regroupé, ils
+formaient une position de repli capable de
+recueillir les troupes chérifiennes disséminées,
+acharnées au meurtre et au pillage, dans le cas
+toujours possible d’un retour offensif de l’ennemi
+ou d’une attaque des tribus. Ils avaient
+acquis depuis des mois l’expérience de la guerre
+marocaine. Ils savaient qu’il n’y a rien de plus
+précaire qu’un succès du Maghzen en pays
+de « siba ».</p>
+
+<p>— C’est alors qu’intervinrent les caïds reha.
+Ils avaient appris la fuite de Bou Hamara. L’indiscipline
+de leurs soldats, uniquement préoccupés
+de tuer et de voler, ne leur avait pas permis
+de le joindre en force. Bien mieux, acharnés
+à une capture dont ils espéraient belle récompense,
+ils s’étaient heurtés aux tribus qui barrant
+la route au Rogui accueillirent indistinctement
+à coups de fusil le fuyard et les poursuivants.
+C’est alors que le Rogui se jeta dans
+le marabout, s’y barricada. Le refuge fut immédiatement
+investi par les chefs du Maghzen,
+mais alors les gens de tribu accoururent pour
+faire respecter leur saint local. Les caïds et leurs
+hommes durent s’enfuir au grand galop. A ce
+moment, Bou Hamara pouvait se croire sauvé.
+Il ne lui restait qu’à parlementer avec les habitants
+du pays, à trouver une caution. Le marabout
+le défendait. Aucune violation du sanctuaire
+n’était à craindre des indigènes du lieu.
+Ceux-ci, heureux d’avoir vu fuir les gens du
+Maghzen, s’installèrent pour monter la garde
+autour de leur prisonnier qui avait avec lui
+quatre fidèles dont une femme. Celle-ci, usant
+du droit coutumier, sortit du marabout en quête
+de vivres et d’eau pour son maître et ses compagnons
+exténués. On lui donna ce qu’elle demandait
+par l’intercession du saint mort dont
+elle se réclamait. Ceci est la logique même. Du
+moment que la tribu reconnaît à son santon familier
+le pouvoir de protéger quelqu’un, elle doit
+nourrir le réfugié. En laissant celui-ci mourir
+de faim, la pieuse collectivité violerait elle-même
+le droit d’asile. Mais le Maghzen est loin
+de pratiquer ces mœurs simplistes.</p>
+
+<p>Parvenus au repli constitué comme il a été
+dit par nos sous-officiers, les caïds furieux de
+leur déconvenue et fort surexcités recoururent
+à l’artillerie, lui indiquèrent le refuge. Il y eut
+palabre. Nos gens ne crurent pas devoir refuser
+aux chefs responsables le concours qu’ils demandaient.
+Le grand ennemi du Sultan était là.
+Autour de lui les dissidents se rassemblaient.
+A sa voix, un mouvement pouvait se déclancher
+dont l’armée chérifienne avait tout à craindre.
+Au surplus, pour nos sous-officiers le Rogui
+était un odieux salopard dont les crimes ne se
+comptaient plus. Ils avaient remarqué dès le
+début de l’action que les troupes de l’adversaire
+tiraient des balles françaises et ce détail
+les avait scandalisés. Enfin le marabout, selon
+l’expression de l’un d’eux, se voyait dans la
+plaine « comme le nez au milieu de la figure »,
+ce qui est, pour un artilleur, irrésistible tentation.
+Cela fut d’ailleurs très court. Deux coups
+de réglage fusant mirent en fuite les indigènes
+qui entouraient le marabout et qui ne s’attendaient
+pas à cette intervention. Une salve à
+obus explosifs écrasa la belle Koubba blanche.
+Deux hommes furent tués. Le Rogui sorti du
+refuge dès le premier coup fut, quelques instants
+après, jeté sur le sol, étourdi par l’explosion
+d’un percutant. Les gens du Maghzen
+accourus le relevèrent. Le Rogui était prisonnier
+du plus terrible ennemi.</p>
+
+<p>Il est de mode aujourd’hui de critiquer en
+Afrique du Nord le goût très accentué de nos
+compatriotes pour la « couleur locale ». On leur
+reproche de la chercher et, surtout, de la voir
+en tous lieux de cette terre où notre race est
+venue rejoindre et continuer la tradition latine.
+C’est un vilain travers, évidemment. Dire, en
+effet, qu’en Tunisie, en Algérie, au Maroc nous
+sommes chez nous est une formule admirable
+par sa simplicité et qui doit rallier tous les suffrages.
+Elle nous donne pour régler les difficultés
+politiques, ethniques et autres, une sorte d’ineffable
+commodité, un droit éminent contre quoi
+rien ne saurait prévaloir. Nous sommes donc
+en Afrique des indigènes chez eux et, dès lors,
+que peut-on entendre par couleur locale ?
+Cette expression est fort déplaisante et l’on
+ne saurait tolérer qu’une fraction du peuple
+français s’en serve pour qualifier la manière
+d’être, la façon de vivre et l’habitat de l’autre
+partie.</p>
+
+<p>Cette incidente a simplement pour but, en
+situant notre point de vue, de préparer ce qui
+va suivre : il est regrettablement exact qu’à
+l’époque où se place ce récit, et même avant, le
+peuple marocain, abusant de notre hospitalité,
+se livrait à une véritable débauche de couleur
+locale. Ses villes immenses d’abord... Mais ne
+nous égarons point et remarquons qu’en cette
+affaire Moulay Hafid fut le grand coupable.
+Sous prétexte, sans doute, de traditions, sa cour
+offrait un spectacle extraordinaire. Elle ressemblait
+à s’y méprendre à ce que nous savions de
+celle des nombreux sultans ses prédécesseurs.
+C’était la cour d’un roi nègre, ornée de tous les
+raffinements de la pompe orientale. Nous en
+avons suffisamment parlé ailleurs<a href="#f1" id="FNanchor_1"><sup>[1]</sup></a> pour qu’il
+soit utile d’y revenir ici. Nous ne retiendrons
+de cet ensemble où s’alliaient couramment le
+burlesque, le grandiose et le tragique, nous ne
+noterons ici que les détails susceptibles de
+donner une notion exacte de l’ambiance où
+vivaient les personnages de ce récit, et où se
+déroulèrent les faits qu’il relate.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_1" id="f1">[1]</a> Dans <i>Badda fille berbère</i> et autres récits marocains, chez
+Plon-Nourrit.</p>
+</div>
+
+<p>L’énergie du Gouvernement chérifien était,
+en ces jours-là, plus encore qu’autrefois, freinée,
+réduite par des entraves bizarres venues on ne
+sait d’où, par des formules inopérantes et cocasses,
+des habitudes vaines, des coutumes
+encombrantes où la religiosité fanatique se mêlait
+aux règles d’une étiquette vraiment inattendue.
+Moulay Hafid avait, pour justifier son
+usurpation, joué de la xénophobie et proclamé
+le retour aux chères traditions. L’esprit rétrograde
+s’en donna donc à cœur joie... jusqu’au
+jour, bien entendu, où sous la griffe du despote
+chacun cessa de rire. Nos agents devaient trouver,
+leur barrant la route, les obstacles les plus
+sévères en même temps qu’absurdes. Ils durent,
+Dieu sait comme, lutter pied à pied contre la
+plus effarante des couleurs locales...</p>
+
+<p id="pg24">Ce qui doit suivre nous engage à noter, entre
+mille autres, une de ces embûches que le rituel
+marocain appelait des Quaïdas, des « choses
+établies » qu’il faut respecter coûte que coûte,
+dût l’État en périr. Les troupes chérifiennes
+avaient des canons de modèles divers dont elles
+ignoraient l’usage, mais dont deux ou trois spécimens
+les suivaient partout. Ces pièces étaient
+inutilisables et, quand elles avaient des munitions,
+devenaient fort dangereuses pour les
+imprudents qui auraient voulu les manier. Elles
+accompagnaient les méhallas, portées ou tirées
+par des chameaux, des mulets ou traînées plus
+simplement à la bricole par des soldats. L’une
+d’elles qu’on appelait le canon de nouba était
+en bronze d’un modèle antique et servait, bourrée
+de poudre du pays, à annoncer la prière de l’aurore
+et, le soir, le coucher du soleil. A la longue,
+dans l’esprit peu compliqué des foules berbères,
+ces canons et le bruit que faisait l’un d’eux
+bi-quotidiennement, apparurent comme l’apanage
+du pouvoir chérifien. Les canons devinrent
+une représentation ambulante du Chérif
+couronné, bien mieux, une émanation de son
+pouvoir spirituel. Ils eurent la baraka, reçurent
+des prières, guérirent les écrouelles et même
+d’autres maladies plus communes. On prêtait
+serment au Sultan sur les canons. On voyait,
+durant les trêves ou les palabres, les berbères,
+les femmes berbères baiser les gros tubes impassibles,
+leur demander toutes sortes de bienfaits
+y compris la victoire contre le Sultan. Ceci peut
+paraître illogique, mais point si l’on pense que
+le populaire vénère le Sultan comme pontife et
+l’abhorre comme oppresseur. Ce n’est évidemment
+pas très clair pour notre esprit aryen,
+mais c’est de l’Islam, et de l’Islam berbère qui
+plus est. Les canons, enfin, dans la tradition
+berbère comme dans la Quaïda Maghzen, détenaient
+un droit d’asile inviolable, donnaient au
+malheureux, opprimé ou criminel, qui parvenait
+à s’asseoir sous la pièce entre les roues,
+une protection de choix. Bien plus, le refuge
+au canon étant un geste d’appel à la justice
+suprême du Sultan, celui-ci était obligé de s’occuper
+du suppliant, du « mzaoug » selon le
+terme. Cette coutume conduisait parfois à des
+situations étranges. En mars 1909, le Rogui
+faisant déjà mine de s’approcher de Fez, Moulay
+Hafid envoya contre lui une première mehalla.
+Celle-ci comprenait douze cents hommes vêtus
+de loques, recrutés de force dans les bas-fonds
+de la grande ville. Comme on pouvait à juste
+titre douter de leurs vertus, on ne les arma que
+de quelque cinq cents fusils dont la moitié
+n’avaient pas de culasse. Les hommes jugés les
+plus braves reçurent cinq cartouches. Moulay
+Hafid avait certes des troupes plus solides et
+aguerries, mais elles étaient employées au sud,
+vers Sefrou menacé par des tribus berbères
+animées, selon la coutume, de mauvais esprit
+envers le Gouvernement. C’est probablement
+cette circonstance qui avait déterminé Bou
+Hamara à prononcer vers Fez une pointe nouvelle.
+Récemment proclamé par les Oulama de
+la ville sainte, pensant tenir sous sa babouche
+un peuple soumis, le Sultan, plein d’orgueil mais
+inquiet, fit montre en cette occasion d’une imprudence
+qui aurait pu lui coûter cher. On lui
+en fit la remarque et, cynique, il répondit qu’il
+essayait la valeur de sa baraka en même temps
+que l’habileté militaire des agents que la France
+lui offrait. Et l’on sut, de ce jour, qu’Hafid
+n’avait aucune confiance dans son droit divin
+et encore moins dans notre aide. Un officier
+français devait en effet conduire contre le Rogui
+la troupe de miséreux dont il a été parlé.
+Et comme le Sultan soupçonnait son ennemi
+de faire notre jeu, le tour ne manquait pas de
+rouerie. Mais ce n’est point de cela qu’il s’agit.
+La colonne en partance devait emmener avec
+elle un petit canon, selon la formule, et ce canon
+attendait dans la grande cour du Méchouar que
+l’on vînt le prendre. Or le matin du jour fixé
+pour le départ, lorsque l’officier français vint
+au rassemblement, il trouva les soldats assis
+bien calmes sur plusieurs lignes dans l’immense
+Méchouar où ils paraissaient attendre sa venue.
+Les chefs indigènes étaient eux-mêmes au repos
+et tout ce monde semblait jouir d’une absolue
+quiétude exempte de la martiale fébrilité qui
+anime généralement les gens chargés de sauvegarder
+l’Empire. Le petit canon était là
+lui aussi, sur ses petites roues ; il attendait,
+tout seul devant le centre des longues lignes
+d’hommes au repos, il attendait qu’on vînt le
+prendre pour son œuvre de gloire. Mais entre
+ses roues, recroquevillé, cramponné aux rayons,
+un homme était réfugié. Toutes les cinq minutes
+on entendait sa voix qui criait : « J’en
+appelle à la justice du Sultan. » L’officier mit
+pied à terre et, soucieux de respecter les coutumes,
+s’assit et attendit. Tout le monde continua
+d’attendre, car la troupe ne pouvait
+partir sans le canon et l’on ne pouvait troubler
+celui-ci dans l’exercice de son droit d’asile. Le
+Sultan seul devait libérer le noble engin en
+accueillant le réfugié. Mais personne n’a jamais
+au Maroc osé rompre le sommeil du souverain
+et l’incident était d’ailleurs d’une telle banalité
+que l’on ne crut même pas utile de l’informer
+à son réveil. Un suppliant est bien peu
+de chose, et s’il arrivait cette fois qu’il arrêtât
+l’élan des défenseurs de l’État, ceux-ci étaient
+trop heureux de remettre à plus tard leurs
+exploits pour hâter le moins du monde le règlement
+de cette affaire. Lorsque Hafid, vers le
+soir, parut dans la grande cour des assemblées,
+les troupes attendaient toujours. Il prit mal la
+chose. Le respect des coutumes lui parut en
+cette occasion poussé trop loin. Il fit châtier
+sans l’entendre le suppliant dont l’étonnement
+dut être vif. Et la colonne libérée s’en fut,
+hors des murs, attendre pour partir le jour suivant<a href="#f2" id="FNanchor_2"><sup>[2]</sup></a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_2" id="f2">[2]</a> Cette misérable cohue n’alla pas loin. Campée à l’est de Fez
+et en vue de cette ville sur une hauteur dénommée Ank-el-Djemel,
+elle fut surprise par la neige et souffrit d’une vague de froid dont
+beaucoup d’hommes moururent. Le Rogui, gêné lui-même par le
+mauvais temps, ne put accentuer son mouvement. On ramena vers
+Fez les malheureux soldats chérifiens ou tout au moins ceux qui
+n’avaient pas d’eux-mêmes pris cette prudente initiative.</p>
+</div>
+
+<hr>
+
+<p>Comme Martin suspendait la lecture pour
+rallumer son cigare, Dupont éprouva le désir
+d’ergoter, selon son habitude.</p>
+
+<p>— Autant qu’il me souvienne, dit-il, des faits
+que vous narrez, votre récit jusqu’à présent les
+suit avec une suffisante sincérité. Mais je n’aime
+pas ces incidentes prolongées dont vous entrelardez
+votre thème principal. Votre histoire de
+canon tabou, pour exacte qu’elle soit, n’intéresse
+pas votre sujet. Vous cédez, je crois, au
+fâcheux attrait de la couleur locale.</p>
+
+<p>— Je n’aurais pas, fit Martin, rallumé mon
+cigare si je m’étais douté qu’à la faveur d’une
+interruption, vous dussiez m’adresser des sarcasmes.
+L’homme dont je parle n’est pas mort
+sur le trajet des Batignolles à l’Odéon, ce qui
+me dispenserait de noter les coutumes des Parisiens.
+Votre reproche de sacrifier au goût de
+France pour la couleur locale m’attriste d’autant
+plus qu’il paraît justifié. Je suis pris entre
+deux nécessités contradictoires, celle d’être véridique
+en plaçant mes sujets dans leur exact
+milieu et celle d’affermir chez nos compatriotes
+l’idée que l’Afrique latine est bien leur habitat
+séculaire et national, proposition qui, je vous
+l’ai dit, m’enchante par la facilité qu’elle apporte
+à toutes nos réflexions en matière africaine.
+Autant que M. Louis Bertrand, je confesse qu’il
+n’y a plus de Méditerranée. J’avoue ne pouvoir
+entendre à Rabat la messe de Monseigneur sans
+rêver que j’écoute la voix de saint Augustin
+sous les voûtes d’Hippone. Le moindre bourricot
+me fait songer à ceux du temps d’Apulée.
+Mais, à l’égal de cet autre Martin, ami de Candide,
+qui était manichéen et ne savait qu’y
+faire, je suis, moi, conteur, et n’y puis rien. Je
+ne puis davantage faire que la ville de Fez ait
+un autre aspect ni que Moulay Hafid soit un monarque
+constitutionnel. Je ne veux pas tromper
+mes lecteurs éventuels sur la qualité de la marchandise
+vendue et placer la mort du Rogui
+dans le cadre des <i>Misérables</i>. Dites seulement
+si je dois achever ma lecture.</p>
+
+<p>Et comme Dupont faisait un geste d’acquiescement
+résigné, Martin continua.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Cette digression sur le rôle du canon dans
+l’armée chérifienne nous ramène aux deux artilleurs
+dont l’intervention avait provoqué la capture
+de Bou Hamara. Quelques mois s’étaient
+écoulés depuis qu’ils honoraient de leurs services
+le Sultan Moulay Abd el Hafid et, sous
+leur impulsion, les canons avaient retrouvé leur
+faculté guerrière tout en gardant pour le peuple
+le prestige ancien dont il a été parlé. Informés
+de l’arrivée du prisonnier, les artilleurs allèrent
+le voir. L’homme gisait devant la tente du caïd
+chef de la mehalla. Il avait pour tout vêtement
+son pantalon marocain. On lui avait enlevé le
+reste et son torse puissant, brun, apparaissait
+ruisselant de sueur. Il gisait les pieds entravés ;
+ses poings ramenés et liés derrière la tête servaient
+à celle-ci de support. Sa face de quarteron,
+dont une transpiration de fièvre vernissait
+l’épiderme, était une chose tragique. Les
+yeux s’y déplaçaient constamment dans leurs
+orbites par une volonté farouche de voir, de
+dévisager les gens qui l’entouraient, les arrivants.
+Un rictus nerveux avait pris ses lèvres,
+les maintenait écartées, frémissantes, et découvrait
+sa dentition très blanche, complète et
+saine, au travers de laquelle la bave coulait,
+s’amassait aux commissures et moussait sous
+la pression du souffle furieux qui haletait du
+torse comme d’une forge. Parfois le regard se
+posait sur quelqu’un et la bouche crachait un
+nom suivi d’injures. Comme les deux Français
+s’écartaient, ayant assez vu, ils entendirent la
+voix qui les interpellait :</p>
+
+<p>— Roumis, si vous êtes ici utiles à quelque
+chose, tuez-moi.</p>
+
+<p>Ils s’arrêtèrent, écoutèrent sans se retourner
+puis reprirent le chemin de leur tente.</p>
+
+<p>— Sale métier, dit l’un.</p>
+
+<p>— Servitude, dit l’autre qui avait de la lecture.</p>
+
+<p>Mais ils n’étaient pas au bout de leurs répugnances.
+Les canons du Sultan étaient en effet
+devant leur tente, ainsi que les harnais, les
+caisses à munitions, le tout bien rangé, empilé.
+Ces gens avaient le souci de l’ordre et soignaient
+le matériel à eux confié comme s’ils étaient
+dans leur corps d’origine, et même mieux : car,
+loin de tout et de tous, lancés seuls dans la
+bagarre marocaine, enfants perdus ignorés de
+la France, leur amour-propre de soldats français
+s’exaltait jusqu’à l’absurde et jusqu’au
+sublime. Les caïds donc s’avisèrent que le Rogui
+prisonnier devait aller saluer le Sultan en
+la personne de ses canons. On passa une corde
+dans l’anneau que formaient ses bras liés et on
+le traîna sur le sol jusque devant les pièces.
+L’homme resta là étendu, déchiré, saignant. On
+lui rajusta son pantalon qui avait cédé aux
+aspérités du sol ; la pudeur musulmane, même
+dans les frénésies de la guerre, n’admet la nudité
+que pour les cadavres. La coutume autorise
+à dépouiller les morts, mais on doit laisser
+la chemise aux vivants que l’on pille.</p>
+
+<p>La méhalla couvrait de ses tentes un mouvement
+accentué de terrain dominant une plaine.
+On était parti de là pour bousculer la horde
+ennemie vers l’est. Maintenant le soleil déclinant
+donnait des ombres aux choses et les détails
+du pays qui, durant la journée, se perdaient
+dans la buée méridienne, apparaissaient
+en pleine valeur. C’était une belle image de
+nature nord-africaine, deux rivières, des moissons
+jaunies, des bouquets d’arbres, des jardins
+de figuiers en quinconce ; de-ci de-là, jusque
+très loin, un, deux, trois marabouts blancs sur
+une croupe, au fond d’un ravin, dans du jaune,
+du vert sombre. C’était tellement grand que
+l’on n’y distinguait pas d’êtres humains, évidemment
+trop petits. Les hommes pourtant
+avaient passé dans le tableau. On suivait leurs
+traces démentes aux colonnes de fumée qui,
+un peu partout, dans l’air lourd de cette fin de
+journée chaude, s’élevaient marquant les douars,
+les demeures saccagées, brûlées. Assez près,
+vers le nord, les montagnes des Djebala limitaient
+la vue, puis, beaucoup plus loin dans
+l’est, celles des Cenhadja, des Tsoul rosissaient
+dans le soleil oblique, tandis que, là-bas, donnant
+la direction de Taza, la corne nette du
+Tazeka s’évanouissait déjà dans le violet précurseur
+de l’ombre. De la plaine, les vainqueurs
+surgissaient en foule, montant la colline vers
+le camp. En avant des deux canons, le Rogui
+gisait le visage tourné vers l’est, la tête appuyée
+toujours sur ses deux poings. L’excès de douleur
+physique et morale l’avait abattu. Il n’injuriait
+plus ses bourreaux. Et silencieux il vit
+ses soldats prisonniers qu’on amenait par grappes,
+le collier de fer au cou, vers les canons du
+Sultan. Lorsqu’un rang était arrivé, les hommes
+qui le formaient s’accroupissaient d’un seul
+mouvement à cause de la chaîne qui reliait leurs
+carcans. Il en vint environ quatre cents qui,
+autour des canons encadrant le vaincu, formèrent
+de grands cercles douloureux. Toute la
+nuit, Bou Hamara dut entendre les lamentations
+qui s’élevaient, se répondaient de groupes
+à groupes, et les invectives de ses soldats qui
+lui reprochaient leur défaite.</p>
+
+<p>En même temps avaient paru les têtes coupées.
+Ceux qui en apportaient les tenaient par
+la mèche rituelle du crâne ; rares étaient les courageux
+qui les avaient enfilées à la baïonnette
+du fusil, car il n’est rien de plus lourd et encombrant
+qu’une arme sur l’épaule avec, au bout,
+ce contre-poids. Les gens passaient d’abord
+devant la grande tente du caïd chef de la mehalla
+heureuse<a href="#f3" id="FNanchor_3"><sup>[3]</sup></a>. Là, ils élevaient le trophée
+à bout de bras et criaient : que Dieu bénisse
+notre Seigneur ! On les complimentait et le
+scribe leur jetait cinq pièces d’argent, cinq
+douros, tarif chérifien. Puis ils allaient vers les
+canons qui peu à peu se garnissaient de têtes
+coupées. Cette ornementation n’est pas chose
+facile. Les têtes ne restent pas où on les pose ;
+sur les plaques d’essieu, entre les rais passe
+encore. Sur le tube elles ne tiennent qu’en équilibre
+instable ; de l’affût qui est incliné elles
+glissent. On s’obstine, on rit et, de guerre lasse,
+on les laisse où elles tombent ; peu importe,
+sinon que l’offrande soit faite et que l’hommage
+soit rendu aux canons du Chérif victorieux.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#FNanchor_3" id="f3">[3]</a> L’empire du Maroc fut toujours et longtemps encore sera
+le pays des formules, des épithètes obligées qu’on observe soigneusement
+dans le langage écrit et parlé. Subissant une déformation
+professionnelle dont il s’excuse, mais justifiée par une longue fréquentation
+de la société mograbine, le rédacteur de ces annales
+use souvent des locutions toutes faites dont nul en ce pays, à
+l’égal du Maître, ne voudrait se départir. Le Sultan écrit : « ma
+méhalla heureuse, mon étrier victorieux, mon Maghzen glorieux,
+mes caïds intègres ». Sous Sa plume et celle de Ses sujets le Gouvernement
+de la République a été qualifié, une fois pour toutes, de
+<i>Doulat el fakhima</i> (le gouvernement considérable), ce qui évite de
+dire : le gouvernement protecteur.</p>
+</div>
+
+<p>La nuit passa ; jusqu’à l’aube il y eut fête
+dans le camp. Les ribaudes officielles, les éphèbes
+réguliers, en extra les femmes, les enfants capturés,
+la musique, les chants scandés des battements
+du tambour et des grincements du guimbri,
+le thé et le sucre de prise... mais il vaut
+mieux laisser cela ou n’en parler que pour marquer
+l’endurance singulière des Marocains à la
+fatigue. Ceux qui ont dû vivre parmi ces hordes
+ont constaté que, même après les jours de grand
+effort, le soldat ne dormait pas avant les premières
+heures du matin. Cet être dort comme
+il mange, c’est-à-dire quand il le peut et sa
+nature récupère aussi bien le sommeil manqué
+que la nourriture dont elle fut privée, question
+de nerfs et d’estomac.</p>
+
+<p>Lorsque, le lendemain de ce jour de bataille,
+les sous-officiers d’artillerie sortirent de leur
+tente, ils virent leurs pièces poisseuses, sanguinolentes,
+enguirlandées de crânes. La rosée nocturne
+dont les canons, comme on le sait, aiment
+à rafraîchir leur métal surmené, s’était bien
+condensée sur celui-ci, mais elle suait salie,
+immonde, autour des frettes et coulait, honteuse,
+au long des flasques de l’affût. Et malgré
+que ces deux hommes fussent blasés de couleur
+locale, leur dégoût s’exhala en jurons parallèles.
+Ceci fait, prenant les têtes par quelque
+partie saillante, ils les mirent en tas avec tout
+le respect possible. Le Rogui avait été ramené
+devant la tente du Caïd pour y être mieux gardé.
+Les prisonniers gisaient accablés ou endormis,
+chacun à sa place dans le rang, la chaîne au cou.
+Et nos gens se mirent en devoir de nettoyer
+leurs canons, ainsi qu’il est prescrit par les
+règlements.</p>
+
+<p>A l’époque où se passaient les faits ici relatés,
+les expéditions des armées chérifiennes manquaient
+encore d’organisation. L’imprévoyance
+du Maghzen en ces matières, l’inaptitude des
+chefs à régler les détails essentiels ont toujours
+frappé les Européens admis à suivre les événements
+ou contraints d’y participer. Cette fois-ci,
+on avait oublié les juifs saleurs de têtes coupées.
+Ces spécialistes doivent normalement suivre les
+bagages d’une méhalla bien préparée et sûre de
+la victoire. Le Rogui par exemple en avait
+toujours qu’il prélevait sur le mellah de Taza.
+Or le temps pressait. Le chef de colonne, en
+cette fâcheuse conjoncture comme en bien d’autres,
+eut recours aux Français. Ceux-ci n’avaient
+en vue que d’éloigner l’horrible tas grimaçant
+et puant mais leur conseil n’en fut pas moins
+efficace. Ils firent observer qu’on était à la fin
+du mois d’août et qu’en exposant les têtes sur
+une aire bien choisie, quelque part hors du
+camp, le soleil furieusement ardent les sécherait,
+les racornirait à souhait. On les mettrait ensuite
+dans des sacs avec du sel dont le pays fournissait
+une excellente qualité au lieu dit Arba de
+Tissa. Ils complétèrent leurs conseils par des
+considérations utiles et simplement dites sur
+le rôle important du soleil dans les questions
+d’hygiène. Ces braves gens avaient une notion
+très haute de leur mission civilisatrice et ne
+perdaient aucune occasion d’instruire les élèves,
+les bons élèves d’ailleurs, dont l’éducation leur
+était confiée.</p>
+
+<p>— Le soleil, disaient-ils à ces simples, est le
+grand maître de votre santé publique. Il ne se
+contente pas de faire pousser les moissons, il
+détruit ces esprits subtils ennemis des hommes
+dont parle votre prophète et que nous appelons
+microbes. C’est lui, ce sont ses rayons ardents
+qui, pour remédier à vos imprudences et vous
+éviter de terribles épidémies, dessèchent et momifient
+les charognes sans nombre que vous
+déposez le long des murs respectables du palais
+de vos rois, depuis Bab Segma jusqu’à l’oued
+Fez, de même qu’ils vont tanner, maroquiner
+si l’on peut dire, les têtes de vos compatriotes
+dont vous désirez faire hommage au Sultan<a href="#f4" id="FNanchor_4"><sup>[4]</sup></a>.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_4" id="f4">[4]</a> En mars 1909 les membres de la mission française ont
+compté trente-sept charognes de chevaux, chameaux et mulets
+le long du mur du palais. Ils ont couvert de chaux vive ces cadavres
+pour éteindre la pestilence qui s’en dégageait et qui rendait
+intenable le terrain d’exercice où s’assemblaient les troupes dont
+l’instruction leur était confiée.</p></div>
+
+<p>Ayant ainsi, selon leur courtoisie et leur
+science habituelles, paré, une fois de plus, aux
+défaillances du commandement indigène et fait
+à leurs élèves une utile leçon de choses, les artilleurs
+se retirèrent sous leur tente pour le repas
+de midi. Ils y trouvèrent un de leurs nombreux
+amis qui les attendait, le nommé Habib Bacca,
+Caïd reha, c’est-à-dire chef d’un tabor ou bataillon
+marocain<a href="#f5" id="FNanchor_5"><sup>[5]</sup></a>. C’était un homme de haute
+stature, dont les traits, alourdis par une mâchoire
+et un menton trop accentués, manquaient
+de distinction. Mais il était de teint blanc,
+signe certain de supériorité, pensaient nos deux
+compatriotes qu’il avait su intéresser très vite.
+Il les fréquentait assidûment, les écoutait, les
+questionnait avec plaisir. Il racontait ses voyages
+dans le pays, dans le Riff principalement,
+région très inconnue sur laquelle il fournissait
+de profitables renseignements. En échange, il
+acquérait des notions de calcul et cette première
+partie des sciences militaires que l’on
+donne chez nous aux caporaux. Peu à peu, la
+camaraderie des camps aidant, les bonnes relations
+s’accentuaient. Habib était un des meilleurs
+élèves des sous-officiers français.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#FNanchor_5" id="f5">[5]</a> Ce personnage, membre d’une importante famille du Haouz,
+nommé plus tard Pacha de Tiznit, se noya en embarquant sur le
+navire qui devait de Mogador le conduire dans le Sous.</p></div>
+
+<p>— Nous en ferons quelque chose, disaient-ils
+avec une naïve fierté.</p>
+
+<p>Cette fois, le caïd avait apporté une énorme
+pastèque. Il l’avait ouverte et coupée en morceaux
+qui s’empilaient, vert sombre, rose et noir,
+sur un grand plateau de cuivre. Ce régal de
+fraîcheur était le bienvenu et nos sous-officiers
+y goûtèrent avec joie. L’heure brûlante exigeait
+un abri. Le leur était commode, spacieux. Des
+nattes recouvraient extérieurement la toile doublée
+intérieurement d’une cotonnade à ramages.
+Malgré cela, le séjour sous la tente était
+fort pénible. Dehors un soleil implacable rôtissait
+la nature ; aucun souffle ne passait sur la
+grande plaine et sur la colline que garnissait
+l’immense camp de la Mehalla heureuse saoule
+de gloire. La température n’invitait que trop au
+sommeil, mais il valait mieux éviter la sieste
+congestionnante ; la conversation donc s’engagea
+autour de la pastèque juteuse. Le caïd raconta
+l’affaire de la veille et les sous-officiers firent
+à leur idée la critique de la manœuvre d’autant
+plus facilement que leurs canons étaient intervenus
+chaque fois qu’une faute aurait pu compromettre
+la sécurité d’un échelon, jusqu’à
+l’heure où, le succès assuré, la Mehalla heureuse
+avait abandonné tout ordre et toute retenue
+pour se livrer au massacre et au pillage. Les
+instructeurs d’artillerie ne pouvaient admettre
+la rupture au feu de la discipline. Ils étaient là
+pour redresser ces écarts et n’y manquaient pas.</p>
+
+<p>La pastèque avait perdu toute sa chair rose
+au moment où le récit du combat proprement
+dit avait pris fin. Il ne restait plus dans le grand
+plateau de cuivre qu’une multitude de noyaux
+noirs éparpillés sur les fragments de côte vert
+sombre. Assis les jambes croisées sous lui devant
+cette image du désordre après la bataille, le
+Caïd, jouant du bout des doigts avec les grains
+ou se servant des tranches pour simuler des
+détails du terrain, raconta cette poursuite, dit
+ce qu’il avait fait et vu. Puis, s’apercevant que
+ses auditeurs peu intéressés par cette phase
+penchaient vers la somnolence, il termina par
+un épisode qui ressaisit leur attention.</p>
+
+<p>— C’est à ce moment, dit-il, que j’ai rencontré
+le chrétien ; vous savez bien, celui qui,
+depuis des mois, fournissait au Rogui des cartouches
+ou rechargeait avec une petite machine
+les étuis vides. Son cheval venait d’être tué par
+quelque balle perdue, tandis que lui-même souffrant
+de chaleur et de soif s’était arrêté au bord
+de l’oued dans un champ irrigué plein de superbes
+pastèques. En pareil cas j’aurais bu,
+moi, l’eau bourbeuse et négligé les fruits pour repartir
+au plus vite. Vous avez, vous autres Européens,
+une prévention contre l’eau de notre pays.
+Je ne lui ai pas laissé le temps d’ouvrir sa pastèque.
+L’occasion était trop belle de tuer le
+nazaréen au service des rebelles. Je l’ai abattu
+d’un coup de revolver et, tout de suite mettant
+pied à terre, j’ai couru vers lui. J’ai eu jusqu’au
+bout ma chance. J’ai pu, avant qu’il fût mort,
+lui tourner la tête vers l’orient et l’égorger
+selon le rite. J’ai rapporté sa tête et aussi cette
+pastèque, comme vous voyez. Voici des papiers
+que j’ai trouvés sur lui ; ils pourront peut-être
+vous dire qui c’était. J’ai gardé sa montre pour
+la faire voir au Sultan qui me récompensera.</p>
+
+<p>Et sur ces mots, dédaigneux de juger l’effet
+de son récit, le bon élève s’en alla.</p>
+
+<p>Deux bouches sans doute le dirent, mais on
+n’entendit, unanime, qu’un seul mot sous la
+tente surchauffée : — Ah, le salaud !</p>
+
+<p>Mais nos gens qu’un long séjour parmi les
+troupes chérifiennes avait confirmés dans le
+mépris des impressions fortuites et fâcheuses,
+ne s’attardèrent pas aux réflexions superflues.
+Durant cet après-midi caniculaire, les soldats
+du Maghzen victorieux les virent, pleins de
+zèle semblait-il pour le service de Sa Majesté,
+surveiller sous un soleil à rendre fou, le séchage
+des têtes rebelles. Armés chacun d’un bâton,
+ils les tournaient et retournaient sur l’aire d’argile
+sans doute pour qu’elles séchassent uniformément.
+Ils se penchaient sur chacune et
+de tous leurs yeux regardaient, cherchaient.
+Puis lassés, congestionnés par la réverbération,
+recuits au souffle brûlant du vent d’est, refoulant
+les nausées de leur diaphragme comme
+celles de leur âme, ils regagnèrent la tente. Leur
+expérience se complétait de cette notion utile
+qu’après trente-six heures il est impossible dans
+un tas de têtes coupées de reconnaître un visage,
+de distinguer le type aryen du sémite.</p>
+
+<hr>
+
+<p>— Voilà qui est triste mais exact, interrompit
+Dupont pour laisser souffler un peu son camarade.
+Mais ne pourriez-vous tempérer ces horreurs ?
+Ne critiquiez-vous pas tantôt chez d’autres
+écrivains ce que vous commettez ici ? Je
+n’achète pas les livres dont vous disiez qu’ils
+plaisent par les violences qu’on y trouve.</p>
+
+<p>— Ma manière, répondit Martin, renforce
+au contraire ma proposition du début en montrant
+que la vérité, en certains cas, est suffisamment
+triste par elle-même pour qu’il soit utile
+de l’aggraver. Mais si cette histoire vous chagrine,
+je puis vous en dire d’autres. Aimez-vous les
+histoires d’amour à la mode Maghzen ? Connaissez-vous
+celle d’Abou Abbas le Mérinide
+et de son esclave Khounta l’hermaphrodite<a href="#f6" id="FNanchor_6"><sup>[6]</sup></a> ?
+Ou celle encore si touchante...</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#FNanchor_6" id="f6">[6]</a> <i>Note de l’éditeur.</i> — L’histoire de Khounta n’a pas encore été
+publiée et ne figure pas dans les manuscrits de l’auteur confiés à
+nos soins. Il semble bien qu’elle en ait été retirée par un scrupule
+de l’auteur même. De la série dont elle fait partie, une nouvelle
+moins légère, « Le Thé », a paru dans l’ouvrage intitulé <i>Récits Marocains
+de la Plaine et des Monts</i>, édité par la maison Berger-Levrault.</p></div>
+
+<p>— Je ne veux rien autre que la fin de votre
+récit, interrompit Dupont. J’ai hâte de voir
+mourir cet homme, sentiment coupable, contraire
+à mon tempérament mais que je dois à
+la façon dont vous traitez cette triste aventure.
+Je déplore aussi cet épisode du bon élève coupeur
+de tête. Bien que ces faits soient anciens,
+leur rappel est troublant pour notre zèle éducateur.</p>
+
+<p>— Ce zèle, répartit Martin, est indéfectible.
+Il fait partie même du génie de notre race. On
+n’y peut rien. Des exemples pourtant sont utiles
+pour lui éviter de s’égarer. Celui de ces deux
+instructeurs et de leur farouche disciple démontre
+qu’on ne saurait exiger un état d’esprit
+tel que le nôtre de n’importe quel cerveau.</p>
+
+<p>Chaque race a une façon de penser et d’agir
+qui lui est propre et qui résulte de sa nature profonde.
+Pour régir un type différent du vôtre,
+c’est donc celle-ci qu’il faut atteindre en préparant
+sa réceptivité. Apprenez d’emblée à un
+Arabe, et dans sa langue, l’art moderne de la
+guerre, il ne l’appliquera que pour chercher à
+vous vaincre parce qu’il ne peut raisonner autrement.
+Vous vous êtes créé un ennemi renforcé.
+Au contraire, modifiez avant tout ses moyens
+de penser, imposez-lui les vôtres, qu’il pense
+en votre langue véhicule de votre génie, et vous
+aurez, peut-être et en tout cas de cette façon
+seulement, un autre homme. La chose est dure.
+Traitez-la comme un de ces cas pathologiques
+qui exigent le sérum à doses massives. A la première
+génération n’enseignez que cela, ce qui
+est déjà beaucoup. Vous vous éviterez bien des
+regrets et les reproches de ceux qui vous suivront.
+Car ceux-là seront comme vous ; Français,
+ils voudront absolument instruire des
+hommes. Je l’ai dit : <i>on n’y peut rien</i>. Mais alors
+les élèves qu’ils auront devant eux penseront
+comme eux, ou tout au moins dans la même
+langue, et le danger sera déjà moindre. Nos
+deux sous-officiers s’efforçaient d’inculquer, en
+arabe, des idées françaises à des gens dont rien
+n’avait modifié le tempérament. Ils devaient
+s’attendre à quelque mécompte.</p>
+
+<p>Mais en me coupant ainsi sans cesse, vous me
+forcez à rafistoler de nœuds le fil de mon histoire ;
+il devient rèche.</p>
+
+<p>— Continuez donc, fit Dupont.</p>
+
+<hr>
+
+<p>La capture de Bou Hamara fut connue très
+vite à Fez, et y causa vive émotion. Il y eut au
+bord des lèvres de nombreuses congratulations
+officielles mais, au fond des cœurs, des regrets,
+de l’ennui, une certaine inquiétude. A vrai dire,
+les habitants de la ville sainte ne croyaient pas
+qu’Abd el Hafid viendrait si vite à bout du
+Rogui. Ils en doutaient parce qu’ils n’y tenaient
+pas.</p>
+
+<p>Non point que l’homme à l’ânesse eût à Fez
+de nombreux partisans. Les juifs tout d’abord
+le détestaient car ils l’accusaient, non sans raison,
+d’avoir causé la ruine de la communauté
+israélite importante de Taza. Celle-ci, écrasée
+de contributions exagérées et infamantes, décimée,
+proscrite, avait fui définitivement vers
+Debdou, vers Fez, vers Méllila. Les musulmans
+notables et tous ceux de la classe moyenne et
+commerçante le méprisaient. Ils connaissaient
+l’homme et son imposture. Mais depuis des
+années on avait pris l’habitude de vivre avec,
+auprès de soi, cette menace oscillante qui sans
+cesse avançait, reculait, se faisait durant des
+mois silencieuse, puis revivait turbulente pour
+s’apaiser encore après quelque éclat inoffensif
+et lointain. Le voisinage de ce perturbateur
+était, pour tous, une contre-partie amusante et
+vengeresse de l’autorité tracassière du Maghzen,
+une bride aux lubies despotiques des Sultans.
+L’existence du Rogui renforçait enfin le
+prestige des Oulama, de ceux dont l’autorité
+dogmatique confirme les pouvoirs temporels
+et religieux de chaque nouveau souverain. De
+ceux-là qui venaient de proclamer Hafid, Bou
+Hamara ne pouvait se passer pour régner à son
+tour. Il était peu probable qu’ils consentissent
+à reconnaître Moulay M’Hammed dans le contadin
+originaire des environs de Fez qu’ils
+avaient vu secrétaire au Maghzen. Pour entraîner
+la décision des Oulama, il faut avoir des
+droits certains à la couronne ou la force qui y
+supplée et devant laquelle les juristes s’inclinent
+parce qu’elle vient évidemment de Dieu. Le
+musulman qui cède malgré sa volonté première
+ou sa conscience à quelque volonté plus puissante,
+prononce invariablement ces mots : « Il
+n’y a d’aide et de force qu’en Dieu Très haut et
+sublime », formule qui justifie, console ou venge.
+Mais les temps ne sont plus où quelques aventuriers
+meneurs de foules sauvages se jetaient
+sur le Moghreb et balayaient les dynasties.
+Aujourd’hui, en vertu d’une tradition plusieurs
+fois séculaire, on ne règne au Maroc qu’en prouvant
+vers le Prophète une ascendance connue,
+définie sinon exacte. Et vraiment Bou Hamara
+n’était tout de même pas assez fort pour s’en
+passer. Mais sa menace, en diminuant le prestige
+du souverain, forçait celui-ci à garder
+quelque mesure, à se ménager l’appui des Oulama
+et de l’immense clientèle de leurs ouailles.</p>
+
+<p>Or, cette mesure Hafid ne l’observait guère.
+Sceptique, sa comédie religieuse avait été rapidement
+jugée. Ses fantaisies bien plus coupables
+que celles, enfantines, de son frère Abd el Aziz,
+inquiétaient. Que seraient-elles après la suppression
+de la crainte salutaire qui les refrénait encore,
+après la mort du Rogui ?</p>
+
+<p>Enfin, la Méhalla victorieuse revint à Fez
+et ce fut un beau spectacle.</p>
+
+<p>On connaît, nous avons décrit ailleurs l’immense
+cour dite du Méchouar adjacente au
+palais, d’un côté close de vieilles murailles,
+dominée sur les trois autres faces par les hautes
+tours de l’enceinte qui défend la demeure impériale,
+traversée tout au long d’un de ses côtés
+par l’oued Fez canalisé. Le pavillon aux marches
+de faïence bleue qu’Hafid avait fait construire
+adossé à l’enceinte venait d’être terminé. Le
+Sultan s’y tenait chaque jour durant la Maghzénia
+qui est l’assemblée des services du gouvernement.
+Il y recevait les visites, celles des ambassadeurs,
+des consuls, de ses ministres, des
+marchands et des courtiers. Devant ce kiosque
+à cinquante mètres, c’est-à-dire à peu près vers
+le milieu du Méchouar, Hafid avait fait maçonner
+un cube de pierre muni d’une rampe
+d’accès. Cela devait servir à l’exposition publique
+du vaincu dans sa cage. Car on lui en
+avait fabriqué une, solide encore que grossière,
+aux ateliers de la « Makina », usine, arsenal
+impérial que dirigeait un aimable homme, latin
+à l’esprit fertile en mécaniques de fortune, en
+ravaudages simplifiés, non ingénieur mais ingénieux,
+un débrouillard qui faisait au Palais des
+tirages de rideau avec des fils de sonnerie électrique
+ou vice versa, un bricoleur enfin, brave
+homme qui élevait saintement une nombreuse
+famille en répondant de son mieux aux exigences
+des sultans. Il fit donc la cage du Rogui sans
+hésitation ni murmure. Il devait ses services
+au souverain qui le payait. Ce fut lui qui, pour
+clôturer le ciel ouvert d’un étroit patio où
+l’homme était gardé la nuit, et en l’absence de
+barreaux métalliques, prit des tiges de bois
+qu’il entoura de fer-blanc. Il en disait :</p>
+
+<p>— Cé soun dé toubes animés dé legno.</p>
+
+<p>L’entrée triomphale de la Méhalla heureuse
+eut lieu le matin vers 9 heures d’un jour brûlant.
+La décrire ? Imaginez un tableau de Cormon
+avec, en plus de la lumière, un grouillement inquiétant
+de foule dans la poussière, et pour
+vous qui regardez, très vite l’impression de lassitude
+que donne un bain maure qui se prolonge.</p>
+
+<p>Curieux ? certes, mais qui ne doit pas vous
+étonner vous, latin, s’il est exact, comme on veut
+bien nous le dire, que tout ce qui est indigène
+et peut ici nous paraître étrange, est du romain
+dont nous avons perdu le souvenir. La foule des
+soldats, compacte hors des murs, s’étira au passage
+des portes en un ruban large de six à huit
+hommes qui remplit le Méchouar de longs rangs
+parallèles en arrière du cube de pierre et face
+au pavillon chérifien. Chaque rang comportait
+un des tabors et ceux-ci se succédaient selon
+l’ordre de bataille en usage, lequel était réglé
+par l’ancienneté des caïds au service des sultans.
+Mais pour qu’il n’y eût pas de jaloux, tous les
+caïds étaient entrés ensemble. A pied, comme
+il convient pour venir chez le Sultan, vêtus
+d’uniformes de couleurs vives et variées, ils
+marchaient sur la même ligne la main gauche
+au fourreau du sabre, tandis que l’autre poing
+tenait la lame droite devant eux comme un
+cierge. Derrière, maîtrisés chacun par deux
+hommes, venaient leurs chevaux lourds et gras
+trottinant, prêts à ruer sous la selle de parade
+chamarrée d’or à la housse de soie. Mais avant
+tout le monde était passée la clique, la formidable
+clique marocaine dont la création, l’existence
+furent cause, entre les représentants des
+puissances européennes, des plus ardentes joutes
+diplomatiques. Le choix de la nationalité
+des coups de langue et des roulements de peau
+d’âne qui rendraient au Chérif les honneurs
+musicaux qui lui sont dus a donné lieu, durant
+des années, à des luttes épiques. A l’époque
+dont nous parlons, les effets de la concurrence
+politique et commerciale avaient laissé de nombreuses
+traces. Les clairons étaient de ces demi-clairons
+espagnols qui donnent un chant si
+triste. Les tambours étaient du modèle grêle
+de l’armée allemande. Les uniformes étaient
+anglais. Le lecteur qui trouverait ces détails
+superflus prouverait qu’il manque de sens critique.
+La variété des moyens et méthodes dont
+disposait en 1909 la clique du Sultan résumait
+vingt ans d’histoire du Maroc, présentait en
+un parfait microcosme la longue suite des compétitions
+européennes déchaînées sur l’Empire
+du Couchant. Or, en 1909, la France l’emportait.
+Les tambours allemands peu à peu crevaient
+et cédaient la place à ceux d’Arcole. Le directeur
+italien de l’arsenal chérifien, homme très
+opportuniste de son naturel, avait, en allongeant
+le tube, transformé le cornet espagnol en
+clairon gaulois. Le chef de fanfare était algérien
+et donnait en sabir l’éducation. Les hommes
+enfin, ayant tous du sang nègre, détenaient le
+sentiment musical qui est le propre des peuples
+à pigmentation accentuée. Ils faisaient merveille.
+Si nos compatriotes étaient peu nombreux
+à Fez, ils avaient au moins, dès cette
+époque, allégeant pour eux la lourde atmosphère
+d’un islam de plomb, la vibrante allégresse des
+sonneries françaises.</p>
+
+<p>Enfin, suivant les canons, ou les traînant à
+la bricole, vinrent les prisonniers. Ils n’étaient
+plus que cent soixante environ. Aux autres,
+les chefs de la Méhalla heureuse avaient vendu
+leur liberté, opération fructueuse gênée par la
+nécessité de présenter de ces gens un nombre
+raisonnable. On les plaça, ceux-là, sur un seul
+rang devant le haut cube de pierre, tandis que
+suivi d’une plèbe sortie de la ville, avide du
+spectacle mais silencieuse, paraissait le Rogui
+dans sa cage où il était depuis deux jours secoué
+au déhanchement d’un énorme chameau. On
+fit « baraker » la bête grognante au bas de la
+rampe et vingt hommes maladroits et criant
+portèrent la cage au sommet du pilori. Puis le
+silence se fit et les deux mille hommes qui
+étaient là s’assirent, ce qui est sous les armes,
+pensaient-ils, la meilleure façon d’attendre. On
+attendit le Sultan deux heures, peut-être davantage,
+car à l’encontre de ce qui se passe en Europe
+où les princes se piquent d’une exactitude
+dont ils disent qu’elle est leur politesse, le souverain
+du Maroc considérait qu’une manifestation
+efficace du pouvoir absolu était de n’admettre
+aucun programme de travail. Nous connaissons
+des personnalités et non des moindres
+qui ont ainsi attendu des jours entiers, en plein
+soleil ou sous la pluie, un Sultan qui pourtant
+les avait fait appeler. Et l’on s’estimait heureux
+lorsqu’à la fin du jour un nègre, un eunuque,
+un domestique vous abordait, par curiosité semblait-il,
+et disait : « Tu comptais peut-être voir
+Sidi... tu peux t’en aller... il apparaîtra demain,
+si Dieu veut. »</p>
+
+<p>Ce jour-là, Moulay Abd el Hafid était présent,
+mais dans une pièce située derrière son
+pavillon de réception et d’où il pouvait tout
+voir. Ses ministres étaient à leur poste dans les
+chambres à leur usage construites au pied des
+hautes murailles et que l’on nomme <i>béniqas</i>.</p>
+
+<p>Enfin un mouvement troubla l’hébétude surchauffée
+des deux mille soldats. Quelqu’un venait
+d’annoncer que le Sultan arrivait. On se
+leva. Les caïds se portèrent en courant sur une
+ligne à quelques mètres du grand escalier d’azur,
+lâchèrent leurs sandales et se jetèrent à genoux,
+courbés, les mains et le front dans la poussière.
+La clique qui avait déjà de la discipline manœuvra,
+vint se placer en potence par rapport
+au front à dix mètres des marches bleues conduisant
+au pavillon. Dans le silence on entendit,
+nette, la voix de son chef algérien qui lui faisait
+en sabir les ultimes recommandations.</p>
+
+<p>— Gardavo ! et rodbalek el signal que jti di,
+bande de salauds.</p>
+
+<p>Le tambour-major leva sa canne. A l’opposé,
+dignes, majestueux dans la blancheur des fins
+lainages, les ministres, leurs secrétaires, les notables
+formaient une ligne de toges graves, couleur
+de neige.</p>
+
+<p>La canne à tête dorée retomba et formidable,
+claquée par quarante tambours et soixante
+clairons la « Générale » retentit, éclata. Abd el
+Hafid, fils de Hassan, Sultan de Fez et de Maroc,
+Empereur, maître du Sous et des Algarves,
+apparaissait, tout en haut des marches bleues,
+sur le seuil de sa demeure. Alors, tandis que le
+refrain de nos cérémonies françaises bondissait
+vigoureux, goguenard entre les vieilles murailles
+d’où les émouchets affolés s’envolaient par centaines,
+tandis que, précurseurs, les clairons claironnaient
+l’avenir aux échos renfrognés du
+palais chérifien, les caïds, tous ensemble, gravirent
+en courant les marches et s’arrêtèrent
+aplatis aux pieds du Sultan. Sur un geste imperceptible
+de bénédiction ils redégringolèrent au
+bas de l’escalier, sautèrent dans leurs savates
+et disparurent dans les rangs. A ce moment la
+sonnerie finissait et l’on vit la ligne blanche des
+ministres et des notables qui se ployait d’un
+seul mouvement, se redressait aussitôt avec
+cette clameur : Que Dieu bénisse notre Seigneur !
+Au pied des marches, le caïd méchouar,
+tout seul, la main sur sa grande canne de cérémonie,
+répondit pour son maître : que Dieu vous
+donne la paix, vous dit mon Seigneur !</p>
+
+<p>Hafid était vêtu de blanc comme tout le
+monde, mais sans le selham qui complète la
+tenue officielle des dignitaires marocains. Il portait
+au ventre une ceinture de cuir rouge ; une
+chéchia pointue de même couleur lui emboîtait
+profondément le crâne. De tout l’ensemble grandiose
+qui s’étendait devant lui, il ne voyait, ne
+fixait que le Rogui, son ennemi encagé. Il alla
+vers lui. Mais descendre un escalier avec majesté
+ou seulement avec grâce est un art qui fait
+partie de l’éducation des princes. Hafid ne savait
+pas descendre un escalier. Il abordait chaque
+marche de travers et du même pied comme un
+boiteux, et il n’est pas de solennité dont la gravité
+résiste à la gaucherie et au ridicule de qui
+la préside. Du coup, un flottement de lassitude
+désabusée se fit dans la ligne blanche des notables ;
+le chef de fanfare commanda : repos !
+Les deux mille soldats cessèrent de regarder ;
+beaucoup s’assirent. D’autres dirent : Voilà le
+teigneux ! et tirèrent de leur besace la pipe de
+kif. L’impression de grandeur qu’avait donnée
+cette scène s’évanouit. D’un bout à l’autre de
+l’immense cour chacun se mit à parler à son
+voisin. Un brouhaha monta, irrespectueux, insouciant
+du drame qui pourtant continuait. Il
+était près de midi, le soleil tapait ; poussière et
+relents de sueur animale planaient près du sol
+sur la foule de moins en moins attentive à son
+constat stupide de faits qui ne l’intéressaient
+plus.</p>
+
+<p>Parvenu au bas de l’imposant escalier, Hafid
+marcha droit au cube de pierre qui portait la
+cage du Rogui. Le Chambellan suivait. Le Caïd
+de la garde noire, dans un uniforme rouge brique,
+les joignit. Aucun ministre ne se détacha du
+rang pour s’approcher. Seul donc, entre ses deux
+esclaves, Hafid examina le prisonnier. Pour ce
+faire, il fut obligé de lever la tête. Il eut l’impression
+nette que c’était l’autre, là-haut, qui
+le toisait. Il regretta d’avoir voulu ce cube de
+pierre. Quelles paroles échangèrent le Sultan et
+son captif ? On les a citées. Elles font bien dans
+la légende et sont d’ailleurs plausibles. Le Chambellan
+et le Caïd nègre les ont peut être entendues
+et répétées. Les seules impressions certaines
+qui se puissent ici donner de ce premier
+contact sont, chez le Rogui d’abord, la constatation
+d’un redressement sauvage de volonté
+malgré ses souffrances physiques et morales qui
+déjà depuis deux jours dépassaient toute endurance
+humaine, chez Hafid un étonnement de
+ne trouver en sa victime aucune timidité, aucun
+fléchissement d’orgueil. Il fut de cela dégoûté,
+contrit. On le vit bientôt remonter dans son
+pavillon. Il y dominait au moins le tableau et
+retrouvait une posture moins fausse que celle
+qu’il venait de subir au pied du pilori, sous le
+regard et les paroles dédaigneuses de Bou Hamara.
+D’autres soins l’appelaient aussi dont
+l’heure venait de lui être rappelée à l’oreille par
+ces mots du Chambellan : « Le juif est là, la
+messagère est partie, elle reviendra dans une
+heure. »</p>
+
+<p>La foule évacua le Méchouar, les notables
+partirent après convocation pour le lendemain.
+Le Rogui fut porté dans le local préparé à son
+intention et où d’autres avant lui avaient attendu
+leur sort.</p>
+
+<p>Hafid s’en fut, précédé de quelques esclaves,
+par les jardins du palais. Sous un arbre touffu,
+à l’ombre, un fauteuil était disposé. Il y prit place
+pour recevoir le juif Chemaoun, homme d’âge
+et dignitaire de la communauté israélite. C’était
+un beau vieillard maigre, très propre dans sa
+lévite neuve. Il avait grand air et le tenait de sa
+famille qui depuis longtemps, exemple de vertus
+et de discipline, guidait et soutenait une importante
+fraction d’Israël dans les fatalités de la
+servitude. De la porte lointaine, à travers le
+jardin, un eunuque l’avait aidé à marcher pieds
+nus vers le Sultan. Parvenu devant Hafid, il
+s’inclina, mais non point selon l’usage jusqu’à
+tomber à genoux, le front dans la poussière. On
+lui avança même un petit siège bas où il s’assit.
+Et le Sultan parla.</p>
+
+<p>— Je protège les juifs. Ils ont bien servi mon
+père défunt. Je veux qu’ils me servent aussi.
+Or, il y a chez les tiens trop d’attachement encore
+à mon frère Abd el Aziz. Ils disent qu’ils
+gagnaient avec lui plus d’argent qu’avec moi.
+Ils disent que je suis avare, et leurs propos me
+déplaisent, car l’étranger s’en empare. Tu sais
+mieux que personne le résultat des prodigalités
+d’Abd el Aziz. Les Français étreignent nos affaires.
+Ce n’est pas, pour les juifs, une raison
+d’oublier que je suis leur maître et de donner
+cours à leur tempérament de révolutionnaires.
+Il faudra leur rappeler qu’ils sont des otages au
+sein de l’Islam victorieux et que mon désir
+même de les sortir de sujétion se heurte à l’opinion
+immense de mes frères musulmans. Il faut
+le leur dire et les menacer de mon châtiment
+s’ils ne comprennent pas.</p>
+
+<p>— Je répondrai au Sultan, dit le vieillard.
+Dieu aussi protège les juifs, et j’en suis sûr au
+point de pouvoir te dire que Sa protection sur
+toi dépend du sort des juifs au pied de ton trône.
+Tu viens de me dire des choses dont l’importance
+est minime au regard des choses fortes
+dont Dieu juge.</p>
+
+<p>Hafid quitta sa pose nonchalante, se mit d’aplomb
+sur son siège. Sa main droite se crispa sur
+le bras du fauteuil, et l’autre fit un geste pour
+éloigner les quelques esclaves qui l’entouraient.</p>
+
+<p>— Parle, rabbi, dit-il ensuite.</p>
+
+<p>— Tu m’appelles rabbi quand nous sommes
+seuls ; j’étais venu, Chemaoun était venu pour
+affaires. Qui doit parler, est-ce le rabbin, est-ce
+le courtier ?</p>
+
+<p>— Il y a longtemps, reprit Hafid, que je voulais
+m’entretenir avec toi. Les affaires viendront
+après. J’ai quelque instant. Je sais que tu es
+de très vieille souche, et qu’en dehors de ton
+métier tu es réputé parmi les Juifs pour la
+profondeur de tes vues... Est-il vrai que tu avais
+prédit à mon frère...</p>
+
+<p>— Abd el Aziz, dit le vieillard, avait cette
+opinion très saine et commune à bien des
+musulmans instruits que certains juifs, à certaines
+heures, possèdent l’intuition des faits par
+lesquels doit se manifester la volonté de l’Unique.
+Je ne veux pas blasphémer, mais il est sûr que
+nous connaissons le Vrai Dieu, le tien, depuis
+plus de cinq mille ans. Nous subissons sa loi qui
+nous a placés parmi vous en otages, dis-tu, en
+témoins, devrais-tu dire. Tu as fait allusion à
+l’ancienneté de ma famille. Écoute ma réponse.
+Tes ancêtres n’étaient pas à Grenade, les miens
+y étaient. A cette époque déjà l’on nommait rabbi
+les héritiers du sacerdoce qui nous était confié.
+Nous participions au gouvernement du peuple,
+car, en ces temps, musulmans et juifs éprouvaient
+la même crainte d’une commune oppression.
+Ils s’étaient associés contre l’ennemi unique,
+le chrétien. Tu es instruit ; sais-tu que parmi
+les soixante-sept conditions mises à la reddition
+de Grenade et acceptées par les chrétiens, il en
+était une qui stipulait que les musulmans ne
+pourraient être administrés que par un musulman
+ou par un juif, « de ceux qui les administraient
+auparavant de la part de leur Sultan ».</p>
+
+<p>— C’est vrai, dit Hafid, j’ai lu cela dans El
+Makkari.</p>
+
+<p>— Eh bien ! ces juifs-là étaient mes aïeux.
+Depuis, leurs enfants, avec des fortunes diverses,
+ont commercé, travaillé l’or et l’argent, fait
+des affaires avec les musulmans, aidé les sultans
+de leurs deniers propres ou de leur crédit.
+Mais ils ont gardé surtout leur foi et les rigides
+préceptes de la Loi. Nous sommes de père en fils
+les bergers du troupeau et soutenons les cœurs
+auxquels nous parlons au nom d’Adonaï Ihad,
+nom terrible. La vénération populaire entretient
+nos tombeaux. Je n’ai jamais rien prédit
+à ton frère. Pour mieux te dire, ce don de prophétie,
+assez fréquent parmi les nôtres, nous
+l’étouffons, nous le chambrons dès qu’il se manifeste
+chez un homme. Tu sais pourquoi. Il
+trouble inutilement nos foules et risque de déchaîner
+la colère des musulmans, car il est écrit
+dans votre livre que nul ne pourra faire acte
+de prophète après le vôtre. Mais il arrive parfois
+que des femmes juives sont prises d’une
+sorte d’extase au cours de laquelle une vibration
+du sens prophétique semble les secouer. Nous
+laissons libre cours à ces manifestations qui
+sont au moins pour nos penseurs des sujets
+d’étude et de réflexion. Et puis, chez une femme,
+vous l’admettez... Or écoute ceci...</p>
+
+<p>Tu sais que souvent des musulmans en proie
+aux peines de ce monde viennent vers les sépulcres
+des saints juifs prier, tenter vers Dieu
+un appel par une intervention qu’ils jugent
+plus puissante. Certain soir, un esclave du palais,
+en grand mystère, vint nous dire que quelqu’un
+se rendrait en pèlerinage sur la tombe de mon
+arrière-grand-père Rabbi Ephraïm. Il fallait le
+secret, sous peine de mort, et que dans la nécropole
+déserte quelqu’un de sûr guidât les pas du
+visiteur. Quel pouvait-il être ? Ce fut ma mère
+qui remplit l’office redoutable ordonné. Deux
+personnes dont une femme, croit-elle, sortirent
+par la petite porte qui s’ouvre dans ton mur
+tout près de notre cimetière. Que s’est-il passé ?
+Nous l’ignorons. Ma mère était sujette à l’extase
+prophétique. Mon fils la trouva, au matin, inconsciente
+auprès du tombeau entre deux
+cierges qui achevaient de brûler. Depuis cette
+nuit, elle n’est plus jamais sortie de sa chambre.
+Tu comprends pourquoi. A-t-elle parlé aux
+visiteurs ? Qu’a-t-elle dit ? Je l’ignore.</p>
+
+<p>— Ou tu feins de l’ignorer, dit Hafid dont
+le trouble était apparent ; or ce qui fut dit se
+réalisa. Rabbi, quelque jour j’irai sur vos tombes
+ou ailleurs, moi ; je veux savoir des choses. Je
+suis plus puissant que mon frère et l’on aurait
+tort de me refuser...</p>
+
+<p>Hafid s’énervait visiblement. Ses traits de
+quarteron sanguin se durcissaient de volonté
+rageuse, puis soudain s’alanguissaient d’inquiétude ;
+tel il fut toujours quand son âme peu
+sereine, à la faveur de quelque fait le touchant
+de très près, lui montait au visage. Le vieux juif
+écoutait, les mains sur ses genoux, tranquille. Sa
+tête un peu penchée appuyait sur la sombre
+lévite sa grande barbe presque blanche. On eût
+dit un prêtre écoutant la confession d’un forcené.
+Mais ce faible vieillard osa reprendre la parole.</p>
+
+<p>— On ne force pas la porte de l’avenir en
+disant : je veux. Notre Seigneur aussi se méprend
+sur le pouvoir dont il sollicite l’effet. Je
+lui ai dit ce qu’il en était. Qu’il me croie. Que
+notre Seigneur aussi se calme. Ces choses sont
+troublantes, qu’il en éloigne ses esprits, qu’il
+rappelle ses serviteurs : il n’y a ici que le bijoutier
+Chemaoun aux ordres de son maître.</p>
+
+<p>— Tu as raison, dit Hafid, mais je te reverrai.
+Juif, ajouta-t-il à plus haute voix, montre ta
+marchandise.</p>
+
+<p>Le bijoutier sortit de sa poche un petit paquet
+enveloppé d’un morceau de journal et présenta
+quatre bracelets d’or identiques, ornementés
+sur le plat de ces mièvres dessins, toujours les
+mêmes, dont se contente l’art indigène du Maroc
+d’aujourd’hui, quatre bracelets de ceux que
+ces gens donnent en cadeau à la fois riche et
+banal aux femmes, qu’ils veulent flatter, récompenser
+ou vaincre ; bijoux immanquablement
+pareils qu’il s’agisse de remercier d’un bienfait
+ou de payer une fille, présent de prince ou de
+lourdaud, dot de vierge ou salaire de catin,
+largesse, pourboire, épingles, épices ou pot-de-vin,
+image du peu d’élégance et d’invention
+dans la générosité qui est le propre des richards
+mograbins. Le Sultan les prit, et sans
+même les regarder, les remit à l’eunuque le plus
+proche.</p>
+
+<p>— On va te payer, dit-il, puis, égayé par ce
+que ces hochets féminins lui rappelaient sans
+doute, il plaisanta. Sais-tu, juif, pour qui sont
+ces bijoux, pour qui tu as travaillé, saint
+homme ? Ah ! ah ! c’est pour payer une roumia,
+une chrétienne ; qu’en dis-tu ?</p>
+
+<p>L’orfèvre s’était levé, un rictus qu’il s’efforçait
+d’atténuer plissait l’ivoire de sa face sénile.</p>
+
+<p>— L’or fond au creuset, dit-il, sans odeur qui
+dénonce sa provenance et ignorant des hontes
+qu’il paiera demain... S’il s’agit de payer celle
+d’une chrétienne... Notre Seigneur croit-il m’attrister ?
+Que Dieu bénisse notre Seigneur... Et
+subitement, voyant que le Sultan allait s’éloigner,
+il fit un pas audacieux vers lui.</p>
+
+<p>— Abd el Hafid, fils de Hassan, sois favorable
+aux juifs et ils te serviront. Suspends l’interdiction
+de fabriquer des baignoires, autorise
+au Mellah l’installation d’un bain public pour
+les juifs.</p>
+
+<p>Hafid prit à l’écart l’orfèvre, appela d’un
+geste son chambellan. S’adressant à celui-ci, il
+déclara :</p>
+
+<p>— Je suis favorable à ce que demande le
+juif, mais j’ai peur des gens de la ville, des
+oulama. C’est une nouveauté... trouvez un
+moyen, une formule. Si j’accorde aux juifs le
+droit de prendre des bains, les musulmans vont
+dire que le Mellah étant en amont l’eau sera
+souillée ; c’est grave. Réfléchissez-y, l’un et
+l’autre ; quant à moi, je suis favorable, favorable.
+Allons, va-t’en, Chemaoun.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Arrivé là, Martin donna du poing sur la table
+pour réveiller Dupont qui s’était endormi.</p>
+
+<p>— Présent, fit celui-ci, est-il mort ?</p>
+
+<p>— Qui ça ?</p>
+
+<p>— Mais le Rogui parbleu !</p>
+
+<p>— Allons Dupont, mon ami, vous savez
+bien qu’il en a encore pour vingt jours. Vous y
+étiez.</p>
+
+<p>— Je l’avoue, mais n’ai point de ces temps
+fâcheux conservé joie qui m’incite à en revivre
+les heures. Votre <i>Mort du Rogui</i>, dites-moi,
+est-ce une nouvelle ?</p>
+
+<p>— C’est un titre, répondit Martin, je l’emprunte
+à l’événement typique d’une époque
+encore toute proche et d’un régime aboli dont
+il importe que le souvenir demeure. Oublier
+vite est le propre de notre race et de notre
+temps. Vous venez d’arriver à Fez en wagon
+à couloir. Vous trouvez cela tout naturel. Je
+vous ai connu il y a douze ans cherchant à tout
+prix un cheval pour fuir, dégoûté, la même ville.
+Ne pensez-vous pas qu’il soit opportun, pour
+aider à la mesure du chemin parcouru, de dire
+les tribulations de ceux qui en ces jours montaient
+la galère et dont vous fûtes ? Dire ce
+qu’était ce monde, comment il pensait, vivait,
+ce qu’était son gouvernement, de quelle façon
+il comprenait son rôle et l’exerçait, n’est-ce
+pas mettre en valeur notre œuvre rapide et
+nous en donner la fierté ? C’est prudence aussi.
+Car il faut, tant nous sommes oublieux, rappeler
+qu’il existe là une civilisation dont les forces
+inapparentes parce qu’en sommeil ou dominées,
+demeurent vivantes, riches de tout l’héritage
+d’un long passé, de grandes traditions,
+d’une histoire puissante et parfois prestigieuse,
+forces dont les composantes agissent sous la
+poussée d’une foi, d’un dogme issus d’une philosophie
+à tendance dominatrice. Le contraste
+que j’évoque entre ce qu’était hier et ce que
+nous voyons aujourd’hui, exalte nos énergies
+françaises mais conseille surtout qu’elles ne
+s’endorment. Pas plus que la nature, le génie
+des races ne fait de saut. Le bond de progrès
+que vous constatez est votre fait et non celui
+des gens auxquels nous l’imposons. Leur évolution
+vers vos méthodes, leur adaptation à vos
+procédés, sont choses évidentes mais trop rapides
+pour que le fond des âmes en soit encore
+atteint et modifié. Ce qui apparaît est une merveille,
+elle porte l’empreinte d’une de ces volontés
+claires et bien latines que notre peuple
+produit et dont il illustre son histoire. Mais
+gardez-vous d’ouvrir la matrice et de croire
+que vous y trouverez un moulage définitif de
+forme et homogène de grain. La matière que
+vous y avez mise n’est pas de celles qui
+gardent, indélébiles, les marques du premier
+pétrissage. Soyez tenace en votre propos de modeleur
+car cette matière, elle, l’est formidablement
+dans son dessein de vous lasser et si possible
+de vous vaincre.</p>
+
+<p>— Ouf ! fit Dupont, vous abusez. Il est tard.
+Ce n’est plus l’heure des prêches. Vous allez
+me donner des cauchemars épouvantables ou,
+ce qui revient au même, me faire revivre ceux
+du passé. Alors qu’il serait si simple, sans se
+mettre martel en tête, de jouir des facilités de
+l’heure présente, du calme, de cette sérénité
+sans quoi les belles choses inexistent. C’est entendu :
+<i lang="la">Patria nobis haec otia fecit.</i> Donc j’ouvre
+votre verrière. Il est minuit, la lune est pleine.
+Fez dort dans son grand vallon sous la masse
+sombre du Zalagh. On dirait une belle chatte,
+une blanche moumoute pelotonnée somnolente
+contre un énorme coussin. Écoutez, elle ronronne.
+Est-ce le souffle de ses cent mille dormeurs,
+leurs râles de souffrances humaines mêlées
+à leurs plaintes d’amour ? C’est aussi le
+ronflement discret des moulins, des cent vieux
+machins hydrauliques que nos minoteries vont
+étouffer. C’est le chant de l’oued qui dégouline
+et par mille dérivations alimente les vasques des
+jardins genre Alcasar, fait gémir les norias
+de Boujeloud, rince les caniveaux et purge les
+latrines. Avez-vous consigné dans vos notes
+effarantes que Fez est la ville du monde où le
+plus anciennement fut institué le tout-à-l’égout ?
+Quelle preuve plus décisive de puissante et radieuse
+civilisation ? Posez donc votre manuscrit.
+Regardez Fez blafarde dans la lumière,
+que lui dispense amoureusement sa sœur la
+lune ; vous n’aurez jamais plus belle chose à
+décrire. D’en bas, des jardins de notre ami le
+Vizir montent des bouffées de jasmin et d’oranger.
+Il fait évidemment un peu chaud, mais c’est
+exprès. Ainsi les fleurs exhaleront tous leurs
+parfums. Pigez-moi cet effet de lune sur les
+hauts peupliers au feuillage argenté, tremblant.
+Ces grandes sentinelles chargées de garder la
+ville en auraient-elles la frousse ? Le fait est
+qu’elle est inquiétante l’immense carrière de
+cubes dont les faces si blanches durant le jour
+ont cette nuit des teintes d’acier et dont les
+angles projettent des ombres couleur de mercure.</p>
+
+<p>— C’est fantastique, reprit Martin tout bas,
+et voyez comme au jeu des petits nuages couvrant
+et démasquant l’orbe lunaire, apparaissent
+des détails que l’œil dans la lumière diffuse
+ne percevait plus : pourquoi, puisque la lueur
+est jaune en son principe, cette teinte générale
+de fourreau de sabre astiqué ? Pourquoi rouge,
+alors, le pisé des vieilles tours Almohades ?</p>
+
+<p>— Comme vous disiez vrai ! fit Dupont ; une
+ombre passe et surcharge d’un lavis mouvant le
+clair-obscur du tableau. Tous les détails qu’elle
+quitte réapparaissent plus nets, plus complets.
+Voici les cent minarets de la ville sainte. Du
+point élevé où nous sommes, au bord du plateau
+de Fez Djedid, on ne les voyait pas au-dessous de
+nous, noyés qu’ils étaient dans l’accumulation
+des bâtisses. Ils semblent surgir, nouveaux, du
+sol qui les porte et crever l’enchevêtrement des
+maisons pour se dresser au-dessus d’elles. Et
+pourtant ils sont anciens et surveillent ainsi
+depuis des temps le domaine d’Islam qui se
+presse autour d’eux.</p>
+
+<p>— Voici, reprit Martin, la tour magistrale de
+Moulay Idriss. Les faïences vertes qui couvrent
+ses faces, celles qui revêtent les toits du sanctuaire
+sont, par la caresse de la lune, moirées
+étrangement. Sous cette forme ou d’autres,
+il est là, ce sanctuaire, depuis plus d’un millénaire.
+Il y était longtemps avant que fût battu
+le premier des pilotis où pose Notre-Dame.
+Voici que s’élève le chant pour les malades et
+les affligés. Les moulins se sont tus. Jusqu’à
+l’aube, les deux belles voix qui se répondent
+vont planer sur la ville endormie. Puis ce sera
+l’aurore, et cent voix clameront la gloire de
+Dieu Maître des mondes et rediront la mission
+du Prophète.</p>
+
+<p>— Oui, fit Dupont, ces voix rouleront sur la
+ville comme elles font depuis des siècles. Guerres,
+révolutions, sac des villes, bouleversement des
+trônes, ruine des dynasties, rien n’y a fait, pas
+même l’arrivée des chrétiens, en 1911, les chrétiens
+dont jamais, depuis qu’il en est, les armes
+n’avaient atteint Fez la Sainte et la bien gardée.
+Je me rappelle avoir vu nos troupes défiler au
+long des murailles et, du créneau de rempart où
+j’étais juché, contemplant ce spectacle inoubliable,
+j’apercevais le minaret de Lalla Mina
+en Fez Djedid. Le fracas des tambours secouait
+les vingt échos des cours, des redans, des portes
+en chicane. Là-haut, parce que c’en était l’heure,
+l’homme criait : Dieu seul est grand ! Un an
+plus tard, durant l’assaut de Fez par les Berbères,
+tandis que les nôtres surpris, coincés
+entre la mosquée de Bab Guissa et la muraille,
+s’y défendaient avec rage, le muezzin, ne pouvant
+grimper à sa tour envahie par les combattants,
+s’installa devant la porte et, là, en pleine
+bataille, cria la prière parce que c’en était
+l’heure. Cette confiance impassible dans la force
+et la pérennité du dogme, des idées qui animent
+ces foules et les dirigent, donne à penser profondément.
+Ce n’est pas une entité négligeable,
+au sein de notre empire d’Afrique, que cette
+métropole de l’islam occidental, cœur aux contractions
+puissantes d’où tout part et où tout
+reflue, pôle sacro-saint d’où s’élancent les missionnaires
+prosélytes en tout lieu respectés,
+écoutés, irradiant foyer où tour à tour les masses
+berbères viennent réchauffer leur zèle qui souvent
+s’use aux rudesses de la vie. C’est une
+erreur de ne voir ici que chiqué, décor et couleur
+locale, une utopie d’y vouloir retrouver l’empreinte
+fortement façonnée du génie latin.
+Quatorze siècles d’islam ont vécu et travaillé
+dans cette plaine où rien n’existait avant que
+tristesse et solitude sauvage. Il est plus exact
+de dire qu’il nous échoit aujourd’hui d’imprimer
+ici notre marque. Ce sera, en effet, la gloire du
+génie latin. Comment ferez-vous ? Comment
+traiterez-vous ce peuple dont toute la vie morale
+et la vénération s’orientent vers cette cité mystérieuse,
+foyer ardent, quoi qu’on dise, de prosélytisme
+musulman. Les souverains catholiques
+ont, certes, rétabli la chrétienté sur l’Espagne
+après huit siècles de domination berbère. Mais
+par quels procédés ? Or cette ville est votre associée,
+amie soumise. A la force de vos armes
+elle oppose, <i>elle aussi</i>, la politique du sourire,
+du sourire tenace autant que ce qu’il cache :
+l’indéfectible espoir musulman. La locomotive,
+dites-vous...</p>
+
+<p>— Mais je ne dis rien, fit Martin.</p>
+
+<p>— Pardon, elle ne saurait suffire. Ils la conduiront
+comme ils mènent déjà des automobiles
+et volent en avion. Il y faut, Monsieur, des cités
+françaises, des villages à forte expansion morale
+et économique. C’est œuvre longue ; en
+attendant, vivez de politique. Tenez, au lieu de
+raconter la mort du Rogui ou même à la faveur
+de cette tranche d’annales qui s’y prête après
+tout, à votre place, dis-je, je rappellerais ce
+qu’était ce monde et ce qu’il est encore sous le
+sourire. Ce faisant, et montrant le chemin parcouru,
+j’exalterais nos énergies françaises en
+termes propres à éviter qu’elles ne s’endorment...</p>
+
+<p>— Vous vous moquez du monde, interrompit
+Martin. Vous le disiez : il est très tard. Ce n’est
+plus l’heure des prêches. Allez vous coucher,
+et que la senteur d’orange et de jasmin des jardins
+viziriels vous soit clémente.</p>
+
+<p>Dupont donc s’en alla ; mais, avant de franchir
+le seuil de la pièce, soucieux de maintenir
+son ami dans le chemin de l’exactitude, il eut
+encore à son adresse cette remarque :</p>
+
+<p>— Et si vous racontez le spectacle de cette
+nuit, n’oubliez pas de citer l’ombre épaisse
+et mouvante des noirs micocouliers dans le grand
+ravin, sous vos fenêtres. Personne encore n’en a
+parlé, que je sache... Bonsoir.</p>
+
+<p>Et l’insupportable bavard revint à l’heure
+juste, le lendemain, pour écouter Martin qui
+reprenait son récit.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le juif parti, le Sultan, à la recherche d’un
+endroit frais, rentra dans le sérail dont il se
+mit à suivre les détours. Ceci n’est pas une figure.
+Les tours et détours dont se complique un
+palais chérifien déroutent une imagination
+saine. Ce n’est pas que les architectes n’aient
+su concevoir de belles choses et de justes mesures.
+Ils ont tracé des corps de bâtiments de
+proportions normales, aux accès vraiment
+royaux. Mais les fantaisies personnelles des occupants
+successifs les ont surchargés d’annexes,
+de demeures adventices, de petites maisons inattendues
+dans les dégagements de telle autre
+plus grande et déjà superflue, ont pour quelques
+lubies sans lendemain multiplié les retraites
+intimes, coupé en deux des cours et maçonné
+des ouvertures jugées inutiles, certain jour, ou
+indiscrètes. Le problème des communications,
+au travers du dédale qui résulte de tant d’initiatives
+et de goûts imprévus, est devenu d’une
+difficulté d’autant plus grande que souvent on
+oublia d’y penser et qu’il a fallu le résoudre
+après coup. Heureuse est la solution quand elle
+se résume en couloirs tantôt larges, clairs ou
+obscurs, à ciel ouvert ou voûtés, toujours à
+coudes brusques et multipliés. C’est ce que nous
+avouons avoir, quelques lignes plus haut, par
+un abus prosaïque de termes nobles, appelé les
+détours du sérail.</p>
+
+<p>C’était l’heure très chaude. Le Sultan s’engouffra
+dans un couloir et, au deuxième coude
+de celui-ci, bien à l’ombre, s’assit sur un coussin
+dans l’encoignure. Debout, fermant chacun d’un
+côté le chemin désormais obturé, interdit, le
+chambellan et le chef des eunuques encadrèrent
+le Maître. Celui-ci voulut manger. Le chambellan
+tapa dans ses mains. On apporta l’aiguière,
+puis les plats. Dans cet espace exigu on les
+posait à terre difficilement devant l’homme, qui
+s’amusait parfois de la gêne de ses domestiques.
+Sur un mot du chambellan on remplaça ceux-ci
+par des enfants qui, maladroits et irrespectueux,
+glissaient, tombaient, s’attardaient le cul par
+terre à pleurnicher. Alors, pour égayer le souverain,
+un grand esclave allongeait un bras formidable,
+cueillait par le dos du vêtement le
+moutard, le soulevait, le retirait du conflit.
+Moulay Hafid était de bonne humeur. Il pensait
+à son succès et oubliait le juif dont la présence
+et les paroles l’avaient un instant assombri.
+Un petit garçon ayant du genou renversé un
+plat et craignant d’être puni, eut une attaque
+de nerfs, ce qui mit le Chérif en gaieté. On le vit
+rire. Le chambellan osa l’imiter et l’eunuque de
+choix gloussa de servitude attendrie. Il avait
+gloussé ainsi pour des maîtres divers toujours
+fidèlement servis mais eux-mêmes toujours soucieux
+de préserver ce serviteur et ses semblables.
+Les eunuques meurent comme tout le monde
+et leur recrutement n’est plus facile. C’est un
+fait d’importance sociale digne de retenir l’attention.
+Le mouvement d’émancipation qui,
+dans certains pays d’Islam, met des fenêtres aux
+gynécées et supprime le voile féminin, coïncide — ce
+n’est évidemment qu’une coïncidence — avec
+la disparition des eunuques.</p>
+
+<p>Et maintenant, quels sont ces enfants dont
+on vient de voir qu’ils participaient parfois au
+service ? On les appelle des chouirdis, mot dont
+l’étymologie arabe est connue mais n’importe
+en ce récit. Comme la jungle, les palais chérifiens
+ont leur « petit peuple », les chouirdis.
+Leur nombre est considérable. A toute heure
+du jour, par toutes les issues, dans les vastes
+cours qui précèdent le palais, sous les portes
+en chicane, aux écuries, au débouché des corridors
+mystérieux on en voit toujours un, deux
+ou trois qui vont quelque part ou qui en
+viennent. Observez. Vous constaterez que ce
+ne sont jamais les mêmes. Ils sont une foule.
+Souvent le palais semble endormi au centre de
+ses vastes approches vides et mortes. Non. Voilà
+un gosse qui sort d’un coin. Il marche délibérément,
+passe une porte et disparaît. C’est un
+problème. Les jours de grandes cérémonies,
+quand toutes les attentions sont tendues vers
+celui qui les cause ou le spectacle qu’elles donnent,
+un, deux ou trois enfants traversent le
+tableau sans gêne aucune, indifférents et silencieux.
+Parfois l’un porte quelque chose, un bol
+de soupe, un pain maigre et rond en équilibre
+sur sa tête. Ils sont tous du même âge, impubère
+certainement. C’est parfois une fillette, mais
+rarement. On ne les voit pas courir ni jouer
+quand ils se croisent. Personne ne s’occupe
+d’eux. A l’égard du chrétien qu’ils peuvent rencontrer
+ils sont distants sans inquiétude et muets.
+Bonjour, bonsoir, à peine, puis ils continueront
+leur chemin sans hâte comme s’ils ne savaient
+qui les envoie ni où ils vont. Ils repasseront
+pourtant tout à l’heure. Ils vous regarderont
+en riant comme pour dire : c’est encore moi.
+Ils sont vêtus uniformément, pieds et tête nus,
+d’une courte djellaba et d’une chemise raccommodée.
+Ils sont sales et généralement bruns de
+peau. Fils imprécis de la multitude d’êtres, esclaves,
+domestiques, jardiniers, gardes, soldats,
+nègres, palefreniers, fabricants de mangeaille,
+surveillants de portes, ouvriers sans salaires,
+scribes oubliés, gens de peine, ils sont la graine
+de tous ceux qui vivaient ou vivent encore au
+service du palais dans les noualas ou dans les
+petites maisons accroupies, entre des haies de
+cactus, sous les grands murs de l’immense enceinte
+impériale, et qui, depuis des temps, y ont
+créé des quartiers dont l’étendue étonne<a href="#f7" id="FNanchor_7"><sup>[7]</sup></a>. De
+neuf à treize ans, ils sont considérés comme
+auxiliaires inoffensifs et circulent partout comme
+domestiques de domestiques. Car c’est le
+propre du serviteur marocain de ne pouvoir
+travailler seul et d’avoir toujours besoin de
+quelqu’un qui le regarde faire ou soit là pour
+lui passer quelque chose qu’il pourrait aussi
+bien prendre de sa propre main. Le service du
+palais est une école supérieure de paresse et
+en serait une de découragement si celui-ci pouvait
+atteindre les âmes très inférieures de gens
+à demi nègre ou tout à fait, vivant sans nerfs
+ni volonté ni morale de salaires infimes et de
+rabiots irréguliers. Dans l’immense apathie qu’élabore
+ce monde enclos, vraiment distinct
+du peuple dont il vit, les chouirdis font paresseusement
+les courses au dehors pour des tas de
+gens dont c’est le sort d’être confinés dans des
+murs et de manquer du courage qu’il faudrait
+pour en sortir, pour toutes les personnes aussi
+que leur sexe et la tradition ont, du jour où
+elles y pénétrèrent jusqu’à la mort, séparées de
+la vie normale. Les yeux des enfants, des petits
+commissionnaires, sont, dans la généralité des
+jours, les seuls miroirs où elles puissent saisir
+un reflet d’une autre existence qui aurait pu
+être la leur, à laquelle leur pensée figée s’attache
+d’ailleurs beaucoup moins qu’on le croit. Dans
+le harem, fort peu d’êtres sont jeunes et réagiraient
+encore au contact des passions, des joies,
+des souffrances humaines ; mais le principe qui
+les assemble et les reclut, elles, femmes d’âge
+mur, vénérables vieilles au chef branlant, beautés
+depuis plus ou moins longtemps fanées,
+oubliées, qui plurent un jour à des maîtres aujourd’hui
+chassés du pouvoir ou morts, nobles
+personnes qui conçurent des princes ingrats ou
+dispersés, idoles à cheveux blancs désormais
+taboues pour la tradition intérieure du fait
+qu’elles furent jadis « embellies » d’une caresse
+souveraine, filles nombreuses du harem sacré
+données à des princes et reprises à la mort de
+leurs maîtres, la loi qui les saisit, elles et leurs
+servantes pour les retrancher du monde, dépasse
+vraiment notre compréhension. L’idée que toute
+femme qui fut distinguée d’un Sultan, que
+toute fille née des œuvres chérifiennes ne sauraient
+faire partie du commun des mortelles
+est surprenante d’orgueil enfantin. C’est une
+idée d’ailleurs qui s’éteint du fait, surtout, que
+pratiquement elle est, de notre temps, gênante
+en ses effets, lourde, coûteuse pour ceux qui,
+prenant la couronne, héritent du fardeau de
+tant d’existences frappées d’inutilité et dont
+le plus grand nombre ne les intéresse plus.
+Moulay Hafid, avare, était exaspéré de cette
+charge. Jamais les trois harems de Fez, Meknès
+et Marrakch ne furent plus pauvrement entretenus
+et les femmes qu’ils abritent si durement
+traitées et malheureuses que sous son
+règne.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#FNanchor_7" id="f7">[7]</a> A Meknès, le vaste quartier impérial présente de ces groupements
+des exemples typiques.</p>
+</div>
+
+<p>Le Sultan achevait son repas lorsque, dans
+le couloir, parut une personne pour laquelle
+aucun passage n’était interdit. Le chambellan
+s’aplatit contre le mur pour laisser approcher
+Lalla Mbarka, nourrice de Moulay Hafid. Nous
+avons ailleurs<a href="#f8" id="FNanchor_8"><sup>[8]</sup></a> fait le portrait de cette femme
+et nous lui gardons ici son titre de nourrice
+sans savoir s’il est exact. On expliquait de ce
+seul mot dans l’entourage du Sultan et à l’usage
+surtout des Européens, toujours jugés indiscrets
+et curieux, l’étonnante place qu’elle occupait
+au palais. Elle ne quittait guère la personne
+du souverain que pour accomplir en ville
+les missions délicates et mystérieuses dont il
+la chargeait. Durant trois années, on a vu
+son visage impénétrable auprès du canapé
+rococo qui servait de trône à son maître. Indifférente,
+semblait-il, à ce qui se passait, gardienne
+somnolente, en gendarme, d’un despote
+inquiet, accroupie à portée de la main du siège
+impérial comme une pauvre chose sans importance,
+cette femme a connu tous les visiteurs,
+depuis le plus vague mercanti jusqu’aux ambassadeurs
+des puissances. Elle était là, qu’Hafid
+reçût dans son grand pavillon du Méchouar,
+dans le kiosque de la cour des lions, dans les
+annexes de Boujeloud ou ailleurs. Il n’est pas
+de conversations futiles ou graves, de tractations
+politiques qu’elle n’ait écoutées. Quand
+on ne la voyait pas, elle était présente tout de
+même, masquée aux regards de quelque façon.
+Elle a disparu de la scène chérifienne un beau
+jour comme elle y était entrée, on ne sait pourquoi.
+En fait, à l’époque où se place ce récit,
+elle rendait au Sultan des services nombreux
+et compliqués, et l’on conçoit que pour y réussir
+il lui fallût être au courant des affaires. Elle
+assurait somme toute les relations du Sultan
+avec le monde et la ville et y employait ses facultés
+affinées qui lui permettaient de briller
+tour à tour comme confidente, messagère, espionne,
+entremetteuse et proxénète.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#FNanchor_8" id="f8">[8]</a> Dans le volume
+<i>Badda fille berbère</i>, chez Plon-Nourrit.</p>
+</div>
+
+<p>Moulay Hafid a contracté plusieurs mariages
+avec des filles de hauts personnages et de notables.
+Bien qu’il fît peu de cas des lois musulmanes
+et n’admît pour règle que son bon plaisir,
+il fallait respecter les usages, les traditions de
+famille, établir au mieux les conventions, diriger
+les marchandages que ces affaires nécessitent.
+Les gens, tout honorés qu’il leur fallût
+paraître de s’allier au souverain, souffraient de
+donner leurs enfants à cet homme généralement
+détesté pour ses vices, ses violences, que
+l’on savait en outre irréligieux et incapable
+d’attachement à ses épouses, dont le règne
+enfin s’annonçait peu sûr, sinon ébranlé d’ores
+et déjà. A toutes ces tractations la nourrice
+travaillait. Au gynécée chérifien, que nous différentions
+ici des harems dont nous avons dit
+plus haut le caractère de couvents pour femmes
+veuves et abandonnées, la confidente tenait
+l’emploi de porte-parole, d’intermédiaire entre
+les jeunes femmes et leurs familles plus ou moins
+inquiètes. Elle servait encore là son maître et,
+en échange d’amabilités et de douces images de
+la vie faite aux hôtes du palais, drainait pour
+le Sultan les bénédictions et les cadeaux ou
+flatteurs ou profitables, dont elle avait sa part.
+Conduite par ces occupations dans les milieux
+les plus divers, reçue dans toutes les grandes
+familles, elle en connaissait les idées, les tendances.
+De condition servile, elle parlait aux
+hommes librement et à visage découvert. Nulle
+porte n’eût osé se fermer devant elle. Le Sultan
+avait donc en cette femme une espionne de
+choix dont il pouvait recueillir d’utiles avis sur
+l’opinion publique, sur celle plus forte et efficiente
+des notables. Il n’est pas certain qu’il les
+ait eus. Les services même de sa confidente
+lui furent marchandés. L’intérêt seul guidait
+cette femme et l’on peut dire qu’il y a eu sur
+terre un homme détesté même de sa nourrice.
+Qu’elle l’ait été d’ailleurs ou non, il en usait
+comme d’une proxénète. La malheureuse allait
+partout et rabattait. Et l’orfèvre juif fondait
+des bracelets d’or.</p>
+
+<p>Lalla Mbarka s’approchait poussant devant
+elle un chouirdi qui résistait et qu’en virago
+qui n’a besoin de personne, elle propulsait à
+coups de pied dans le derrière. Sa voix tonnait
+dans le couloir voûté, sonore.</p>
+
+<p>— C’est cet enfant du péché, celui qui garde
+ma mule ! je n’en veux plus. D’ailleurs si Ba
+Azizi — c’était le nom du chef des eunuques — faisait
+son métier, il aurait bien vu qu’il ne
+peut plus rester avec moi, me suivre chez les
+femmes.</p>
+
+<p>— Comment cela ? fit Hafid prenant un ton
+courroucé alors qu’il était bien près de pouffer
+de rire.</p>
+
+<p>Alors, du corps énorme et adipeux de l’eunuque,
+sortirent des sons surprenants. On eût
+dit un ventriloque imitant la voix d’un enfant
+gâté que l’on gronde.</p>
+
+<p>— Hi ! Hi ! je ne peux pas le surveiller. Hi !
+Hi ! il n’est jamais là... toujours dehors avec la
+mule, avec Lalla...</p>
+
+<p>Parmi les jeunes gamins qui servent au palais,
+il en est qui pénètrent dans le bâtiment réservé,
+travaillent avec les servantes des femmes et font
+pour celles-ci de pauvres petites commissions
+comme d’aller acheter quelque douceur, un
+bouquet de menthe pour le thé, un bout d’étoffe,
+ou bien vont en messagers chez des parents,
+des amis. Ils sont un peu les souffre-douleur des
+servantes aigries et des femmes volontaires,
+mais ils se plaisent auprès des recluses dont ils
+recueillent, malgré tout, des gestes et des mots
+tendres qu’apprécie leur pauvre âme d’orphelins
+ou d’abandonnés. Ces enfants sont fort surveillés.
+Il est dans les attributions du gardien
+de les examiner une fois par semaine, de discerner
+à l’apparition du système pileux les
+approches de la puberté. On se contente d’ailleurs
+de cet indice et dès qu’il se montre, les
+garçons sont écartés de la vue des femmes.
+Celui dont se plaignait la nourrice protestait et
+discutait son cas avec cette liberté de jugement
+et de termes qui, en cette matière, nous étonne,
+mais qui résulte d’une éducation bien différente
+de la nôtre.</p>
+
+<p>— Ce n’est pas vrai, disait le gamin, je ne
+suis pas pubère, je veux rester avec les femmes.
+Sidi, je me mets sous ta protection contre celle-ci,
+c’est une méchante... je veux rester...</p>
+
+<p>D’un seul geste, l’eunuque saisit par le bas
+la djelaba et la chemise du garçon et les retourna
+complètement. Le corps nu, un beau bronze,
+apparut tandis que les bras relevés restaient
+pris avec la tête comme dans un sac.</p>
+
+<p>— Ce n’est qu’un prétexte, dit la nourrice
+à l’oreille du Sultan. Tandis que j’étais dans une
+maison et qu’il gardait ma mule à la porte, il
+a joué et parlé durant plus d’une heure avec
+l’un de ces maudits Français. Il ne faut plus
+qu’il sorte. Qu’a-t-il pu dire ?</p>
+
+<p>— Vois Sidi ! vois Sidi ! glapissait l’eunuque,
+c’est un enfant ! je le savais bien, elle ment ! elle
+ment !</p>
+
+<p>La colère mettait des trémolos à sa voix de
+tête. Il trépignait comme une femme qui va
+avoir une attaque de nerfs. Il tenait sous le
+bras le corps du petit garçon et gêné par l’étroitesse
+du couloir mettait sous le nez du Sultan
+le sexe infantile du prisonnier dont les jambes
+gigotaient. Hafid riait aux éclats. Mais il fallait
+calmer l’eunuque, être susceptible, coléreux,
+sujet à des crises et marchandise rare.</p>
+
+<p>— Tu as raison, dit-il, d’ailleurs je te le donne.
+Allons, calme-toi, le petit restera avec les femmes
+sous ta garde, mais il ne sortira plus jamais,
+jamais... sinon le silo.</p>
+
+<p>Le gamin remis sur ses pieds, tremblant d’émotion,
+se jeta dans les jambes du Sultan, lui
+serra le genou de toutes ses forces.</p>
+
+<p>— Ah Sidi ! ah Sidi !</p>
+
+<p>On l’emporta sanglotant de reconnaissance
+pour l’homme, le terrible homme.</p>
+
+<p>Les témoins s’effacèrent. Sidna repu, lassé
+du corridor et de ses amusements, s’était levé.
+Suivi de la femme, il gagna certaine pièce où
+il voulait faire la sieste. Parmi les cent recoins
+qu’offre le sérail c’en était un tout à fait discret,
+une simple chambre dont le seul luxe était,
+sur le sol, un beau carrelage en damier manganèse
+et blanc, un plafond de bois peint de fines
+fleurs encadré d’une cimaise en plâtre ouvragé
+de style mograbin très pur. Il n’y avait comme
+mobilier que deux matelas et quatre coussins.
+La pièce sans fenêtre prenait jour par une
+grande porte sur un minuscule jardin. Les
+grands murs aveugles des bâtisses voisines dominaient
+la petite cour où ne poussait, dans un
+coin, qu’un arbre venu là tout seul et de l’herbe
+poussée drue, grâce à l’eau qui abonde à Fez.
+On avait la sensation d’être au fond d’un puits.
+L’endroit était frais et propice au repos les
+jours de grande chaleur.</p>
+
+<p>Les esclaves restant aux abords sans se montrer,
+la femme accroupie sur le sol, tout près de
+son maître, rendit compte de sa mission.</p>
+
+<p>— Tu l’as vue ? demanda le Sultan.</p>
+
+<p>— Non, pas encore, car il m’eût fallu pénétrer
+deux fois chez elle dans la même journée,
+ce qui eût inquiété les musulmans du voisinage.
+Tu vas comprendre le jeu. J’ai vu, ailleurs, certaine
+domestique de la dame. Comme celle-ci,
+pour les gens, ne peut venir au palais sans son
+mari... tu donnes une fête de nuit, ou plutôt le
+harem est en fête pour la prise du Rogui et tu
+invites la dame. La fête durera toute la nuit...
+on dit que c’est l’habitude... et la dame passe
+la nuit au harem en fête.</p>
+
+<p>— Mais je ne veux pas lui montrer les femmes !
+s’écria Hafid, elles lui raconteraient toutes leurs
+histoires, pleurnicheraient leurs plaintes, je les
+connais les vieilles ! et l’autre saurait tout cela.</p>
+
+<p>— Tu ne comprends pas, laisse-moi terminer.
+La dame donc, par une faveur magnifique de
+Sidna, est invitée chez les femmes. Elle arrive
+conduite par son mari qui s’en retourne. Ça,
+c’est pour le monde, surtout pour ces satanés
+chrétiens. Le mari parti, plus de harem, mais
+ce que voudra mon Seigneur. C’est elle-même
+qui a trouvé ça.</p>
+
+<p>— Il n’y a de puissance qu’en Dieu ! fit
+Hafid, il n’y a de ruse pareille que dans une
+tête de femme ou celle d’Iblis... et ensuite...</p>
+
+<p>— Donc dans un instant, après la sieste de
+Sidi, je repars, je vais cette fois chez la dame,
+elle me reçoit, elle appelle son mari. De la part
+de mon maître, j’invite la dame à la fête de
+nuit du harem en l’honneur de la prise du
+Rogui.</p>
+
+<p>— Et tu expliques au mari, continua le Sultan,
+que pour éviter les jalousies des autres
+chrétiens, l’inquiétude des consuls... comme si
+je n’étais pas le maître !... tu lui dis d’amener
+sa femme à la chute du jour par le Méchouar qui
+sera vide à cette heure. Et sur ce, je dors, fais
+bonne garde. Mais d’abord, un peu de remède.</p>
+
+<p>La nourrice fit quelques pas vers l’angle du
+jardinet où s’ouvrait le couloir d’accès. Les
+esclaves aiment chez leurs maîtres des habitudes
+bien connues et régulières qui leur évitent
+des initiatives ou des courses inutiles. Une
+main noire tendit une bouteille de champagne,
+un verre. Revenue devant le monarque, la nourrice,
+avec une dextérité qui prouvait un long
+exercice, déboucha sans bruit et donna le remède.
+L’autre vidait d’un trait, à la marocaine,
+les coupes successives.</p>
+
+<p>L’homme dormit deux heures tandis que la
+gardienne, assise par terre contre un des montants
+de la porte, somnolait très légèrement,
+très consciente. L’homme dormait avec parfois
+des soubresauts. Parfois aussi sa tête quittait
+le coussin, ses yeux s’ouvraient quelques secondes
+et roulaient, inquiets, furieux. Invariablement
+alors, la femme dénonçait sa présence
+par ces mots : Naam Sidi, à tes ordres, Seigneur !
+Et la tête rassurée retournait à ses rêves.</p>
+
+<p>La sieste finie, l’homme demeura quelque
+temps engourdi, congestionné. Reflet certain
+de pensées terribles, son regard naturellement
+peu doux, vrillait durci, méchant à faire peur.
+L’alcool agissait et, dans l’être humain, excitait
+la bête.</p>
+
+<p>— Quand la femme sera là, Seigneur, où la
+conduira-t-on ?</p>
+
+<p>— La femme ? Ah ! oui ! au hammam donc !
+qu’on me laisse.</p>
+
+<p>La nourrice partie, le grand eunuque Ba
+Azizi prit sa place contre la porte dont son
+vaste corps bouchait une bonne part. Le jeune
+garçon était avec lui. Par haine de la nourrice
+dont l’autorité dans la maison gênait la sienne,
+l’eunuque avait nettoyé et habillé tout de neuf
+sa nouvelle recrue. Il poussa l’enfant vers le
+Sultan. Il fallait, en effet, selon la coutume
+domestique du palais, qu’il parût porteur de ses
+vêtements neufs devant le donateur. On ne
+saurait croire à quels infimes détails la folie du
+pouvoir absolu faisait descendre ces autocrates,
+impuissants par contre à toute œuvre générale
+et féconde.</p>
+
+<p>La vue du gamin, qui tantôt l’avait fait rire,
+parut plaire à Hafid. Ses traits se rassérénèrent
+un instant. Il posa sa main sur la tête du gosse
+qui, troublé de tant d’honneur, se laissa choir à
+genoux aux pieds du maître. Celui-ci, repris d’ailleurs
+par sa nervosité de malade, fourrageait
+dans la tignasse crépue, tandis que son regard
+se fixait, vide de toute expression, devant lui.
+Des pensées en foule se disputaient sa raison :
+le Rogui, sa cage, son arrogance, qu’en ferait-il ?
+les berbères qui s’agitaient... et ce ministre qui
+l’écrasait de sa morgue, puis d’autres figures
+encore, odieuses, ces consuls à récriminations
+continues, les Français qui faisaient au contraire
+trop bien, insupportables... Sa nervosité
+alcoolique lui montrait en mal les moindres détails
+de sa vie publique, muait en idées parasites,
+lancinantes, déformées, en idées de cauchemar
+les réflexions qu’il s’efforçait de poser
+sur les événements, sur les hommes. Il avait
+peur, il avait sommeil ; il avait rêvé que le vieux
+juif l’étranglait, qu’il étranglait lui-même la
+nourrice, et le chambellan et l’eunuque. Pourquoi ?
+rien que pour ces sanglots d’angoisse qui
+lui remontaient du ventre à la gorge. Il était
+faible. Il se prenait en pitié. Ses jambes lui
+semblaient molles, sa tête pesait et pourtant
+ces impressions lui étaient agréables, un peu,
+dans l’immensité de son malaise, de son dégoût,
+de ses craintes futiles, il les savait futiles. Et
+si le Rogui s’échappait, si ce consul, cet homme
+rond, irrésistible, le réclamait !</p>
+
+<p>Ses doigts se crispaient sur la tête du jeune
+esclave qui, peureux, implorait des yeux l’eunuque.</p>
+
+<p>— Il faut laisser faire Sidi... laisser faire Sidi,
+chantonnait la voix grêle du gros asexué.</p>
+
+<p>L’enfant alors regarda l’homme, sa face boursouflée,
+inquiète, marquée de fatigue et à laquelle
+la coiffure rouge, la chéchia pointue partie
+de travers donnait un aspect ridicule et morne.
+Alors, dans cette jeune âme, vint éclore une
+pensée de pitié, une peine filiale dont le réflexe
+fut immédiat, imprévu. Il saisit le bras du Sultan
+et se hissant jusqu’à poser la tête sur son
+épaule, il lui dit tout simplement :</p>
+
+<p>— Tu es fatigué, Sidi. Dors ! Et puis, dors
+sans crainte. C’est moi qui vais veiller.</p>
+
+<p>Le Sultan écarta un peu la tête pour regarder,
+comme hébété, la tête qui venait de parler. Il
+n’avait jamais entendu chose pareille. Ses yeux
+rencontrèrent les autres yeux, y virent une
+prière souriante, une calme volonté. Et sans
+insister le moins du monde, il s’étendit sur sa
+couche, renfonça le bonnet écarlate sur son
+front et, après un geste pour assurer la jeune
+main dans la sienne, il s’endormit tout à fait
+tranquille, d’un seul coup.</p>
+
+<p>Son sommeil fut court, mais serein sans doute,
+car au réveil Hafid avait une autre figure. Il
+parut songer quelques instants puis il fit appeler
+le chambellan.</p>
+
+<p>— Je voudrais voir, dit-il, ces Français qui
+accompagnaient mes soldats quand ils ont pris
+Bou Hamara. Je veux entendre leur récit de
+l’affaire... Mais je ne puis leur montrer trop
+d’intérêt, à cause de l’Allemand... et de la mission
+turque. Alors qu’ils viennent à la chute du
+jour, par le Méchouar qui sera vide à cette
+heure. Ils attendront là...</p>
+
+<p>— Sidi pense-t-il qu’ils vont voir les autres,
+le mari et la femme qui viendront précisément
+de ce côté-là ?</p>
+
+<p>— C’est ce qu’il faut... tu ne comprends donc
+rien ?</p>
+
+<p>— A tes ordres, Sidi, fit le chambellan qui
+d’ailleurs avait fort bien compris.</p>
+
+<p>Tout à fait dispos maintenant, Hafid s’en
+fut dans le jardin où des secrétaires l’attendaient.
+Devant lui, ces gens, une heure durant,
+comptèrent des pièces de monnaie, les mirent
+dans des petits sacs de mille pécètes chacun.
+C’était la solde des soldats qui la réclamaient
+depuis un mois. Hafid, un crayon à la main, ornait
+chaque sac d’une étiquette sur laquelle il
+écrivait : 1.000.</p>
+
+<p>Autour de lui, silencieux, appliqués, les secrétaires
+qui préparaient des piles de douros, de
+quarts, de demi-quarts, le chambellan, l’eunuque,
+les esclaves, tous admiraient, béats, le soin
+qu’apportait le maître aux affaires publiques.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Dupont à qui pesait sans doute de garder le
+silence, interrompit son ami.</p>
+
+<p>— Prenez quelque repos dont votre public
+aura sa part. Les épisodes se succèdent qu’il lui
+faut, croyez-moi, goûter avec lenteur. J’aime
+votre israélite de bonne famille et orfèvre andalous
+plus oublieux de son art que de sa généalogie
+et je suis encore tout ému de cette histoire
+de l’enfant nègre et du terrible homme. Par
+cela vous pouvez juger de l’intérêt que je porte
+à vos discours.</p>
+
+<p>— Je reconnais, dit Martin, l’habileté polie
+que vous mettez à demander grâce.</p>
+
+<p>— Je demande seulement à prendre quelques
+forces pour mieux entendre ce qui va suivre.
+Je devine facilement, ayant avec vous vécu
+ces temps héroïques, que vous allez nous raconter
+des choses terribles. Il sied, cher ami,
+de doser les horreurs. Celles-ci vont se corser
+puisque les femmes entrent en scène. Je trouve,
+à ce sujet, que vous êtes trop dur pour la nourrice
+du tyran. Qu’elle ait rempli par intérêt ses
+offices scabreux la rend odieuse et ceci déplaira.
+Il y a dans tous les peuples une tradition définitivement
+fixée et favorable aux nourrices.
+Vous la chambardez, c’est imprudent. Le fait
+d’avoir donné le sein à quelqu’un autorise les
+plus grandes faiblesses chez la nourricière pour
+le nourrisson. Faites commettre à celle-ci toutes
+les turpitudes mais par tendresse et dévouement.
+Qu’il y ait enfin quelqu’un de sympathique
+dans votre récit.</p>
+
+<p>— N’exagérez pas l’antipathie que provoquent
+mes sujets. Je réclame de votre jugement
+grâce pour le vieux juif et grâce pour
+l’eunuque.</p>
+
+<p>— Le gros Ba Azizi, je vous le concède, est
+supportable. C’était, vous en souvenez-vous, un
+grand enfant n’ayant que des idées fort brèves
+en toutes choses. La conversation avec lui était
+pénible. Il usait, en parlant, de ce timbre élevé
+qui est réglementaire dans sa profession, et
+tout à coup, malgré soi, on se mettait, pour lui
+répondre, à l’unisson. Je ne connais pas de
+contagion plus surprenante, ni de plus fâcheuse
+impression. On emportait en le quittant une
+réelle inquiétude. Dussiez-vous au cours de
+votre récit le charger de mérites, n’oubliez
+pas qu’un eunuque n’est jamais sympathique.</p>
+
+<p>— Que faire donc pour vous contenter ? dit
+Martin.</p>
+
+<p>— Enfin, continua le critique, vous mettez
+dans la bouche du Sultan parlant des femmes
+cette remarque que leurs ruses dépassent celles
+d’Iblis, c’est-à-dire du diable lui-même. C’est
+là le plus pâle de ces lieux communs dont use
+la sagesse des nations. Ce fut dit en toutes les
+langues et mis en action souvent, je le concède,
+non sans charmes. Comme ruse féminine, il y
+a mieux que celle proposée par votre péronnelle.
+Écoutez, à votre tour, celle-ci. Et sortant d’un
+lourd portefeuille un petit manuscrit, Dupont
+commença :</p>
+
+<p>Ceci est un conte d’entre les contes de mon
+vieil ami le marabout gardien du joli cimetière
+qui, là-haut, sous la Casba d’Alger la blanche,
+domine le vallon de Bab el Oued.</p>
+
+<p class="h3">Histoire d’Iblis et de la vieille femme.</p>
+
+<p>Parmi les tombes, dans la douceur du jour
+baissant, le taleb à barbe blanche me dit ceci :</p>
+
+<p>— Ami, tu viens de voir, comme moi, cette
+femme prostrée de douleur, là-bas, sur cette
+tombe. Elle s’en est allée, tout d’un coup, rejoindre
+son amant qui venait de paraître sous
+les grands arbres, au flanc de la colline. Dans
+nos discours le mot de ruse s’est glissé, tu
+as même ri, si je ne m’abuse, tandis que moi-même
+je comparais aux actes du diable celui
+de cette faible créature. Nous avons ainsi, l’un
+et l’autre, jugé des actes d’autrui, ce que ta
+religion comme la mienne recommande d’éviter.
+A la réflexion, si tu le veux bien, ce qui s’est
+passé là, devant nous, ne mérite pas l’appréciation
+sévère qui nous est venue et la réprobation
+dont nous chargerions trop facilement cette
+personne. Nous ne savons d’elle qu’une chose,
+c’est qu’elle est femme. L’étant, ses fautes,
+comme celles de ses semblables, sont connues ;
+le Très-Haut en a fait, une fois pour toutes, la
+somme et, dans son immense miséricorde, peut-être
+aussi pour ménager à ses lourdes fonctions
+de juge quelque repos, il a pris soin de ne donner
+à la femme qu’une âme fort réduite ou incomplète
+à ce point que bien des sages parmi les
+sages admettent qu’il ne lui en a pas donné du
+tout. N’ayant point d’âme, cette femme ne
+peut pécher et ton jugement, ami, est entaché
+d’injustice. Quant à la ruse, elle subsiste ;
+nous pouvons en témoigner sans crainte. Elle
+fut donnée à la femme précisément en compensation
+de l’âme qui lui était refusée. D’entre
+les jurisconsultes qui l’affirment, je pourrai te
+citer maints noms célèbres et vénérés. Le créateur
+ayant été obligé, pour des raisons de politique
+générale, de lâcher sur le monde cet Iblis
+que vous appelez le diable, ne pouvait laisser la
+femme exposée sans armes à ses coups. Le
+maître des mondes est l’Unique, c’est-à-dire
+le seul clément, compatissant et généreux. A
+côté de l’homme et pour l’aider à se défendre
+contre le lapidable, il a placé la femme armée de
+la ruse ; quelle merveille de sagesse !</p>
+
+<p>Je vais te citer un exemple de ce que peut
+inventer une femme pour vaincre le diable.
+Tu verras que la créature n’use pas toujours
+mal de l’arme terrible qu’elle possède.</p>
+
+<p>Mais il faut d’abord que je te parle d’Iblis
+et de son caractère. Réprouvé, chassé définitivement
+du ciel, il a gardé son âme sans laquelle
+ses actes ne seraient pas, comme ils doivent
+l’être nécessairement, coupables et odieux.
+Elle est faite, cette âme, de tout le mal qui existait
+dans la partie de l’univers dont le Très-Haut
+s’est réservé l’usage. Il n’y a plus de mal
+dans le paradis. Dieu s’en est débarrassé de cette
+façon. Iblis donc, est, pour toute la durée du
+monde, celui qui ne peut concevoir que l’opposé
+du bien, qui est en lutte contre l’œuvre de
+Dieu. Pour lui, rien n’est beau ni bon de ce qui
+fut créé par le maître des mondes. Il est le Haineux,
+le Mécontent, le Contempteur. Il ne sort
+de sa bouche, car il possède la parole, qu’amère
+critique et moquerie. Il est d’ailleurs insupportable
+bavard. Il lui faut obligatoirement discourir,
+démontrer que Dieu s’est trompé en
+toutes choses, qu’il aurait dû faire ceci comme
+cela. Il parle avec élégance, facilité et une
+fausse conviction qui subjugue. Il lui faut enfin
+gêner le cours des événements tel qu’il est écrit.
+L’homme par exemple, étant la plus belle œuvre
+de Dieu, se voit réserver la plus forte haine
+du diable. Soustraire la créature au jugement
+qui l’attend, la plonger directement dans l’enfer,
+est un des jeux auxquels se complaît Iblis le
+damné, le lapidé.</p>
+
+<p>Un jour donc d’entre les jours...</p>
+
+<p>— Vous dites ? interrompit Martin.</p>
+
+<p>— C’est le début du conte, reprit Dupont, d’un
+conte oriental. Il faut que le lecteur ne s’y trompe
+pas et cette forme est propre à le renseigner.</p>
+
+<p>— Que non pas ! vous prenez pour marque
+d’origine ce qui ne fut que fantaisie de traducteurs
+en mal de singularité. Vous ne me ferez
+pas croire que votre vieux marabout s’exprimait
+ainsi. Tous les contes du monde commencent
+de la même façon : il était une fois.
+Vous vous conduisez à l’égard de la langue française,
+chère à Dieu par sa clarté, comme le ferait
+Iblis le lapidé. Ou bien encore, oublieux des
+reproches que vous me décochiez, vous sacrifiez
+fâcheusement au goût pervers de nos compatriotes
+pour la fausse couleur locale. Changez
+de ton ou refermez ce manuscrit d’entre vos
+manuscrits.</p>
+
+<p>— Non point. Donnant, donnant. J’écoute
+vos récits des temps hafidiens avec une attention
+d’autant plus méritoire que ces événements
+me sont connus. Vous ignorez l’aventure de
+la vieille et du diable. A l’encontre des ruses
+que vous relevez dans un monde interlope,
+celle dont me parla le gardien du cimetière est
+édifiante et moralisatrice. Elle doit vous être
+profitable. Permettez à mon conteur qui était
+un saint homme de poursuivre.</p>
+
+<p>Il y avait donc une fois, en cette ville d’Alger,
+un couple de vieillards tendrement unis
+par le souvenir des joies jadis goûtées, par celui
+des douleurs également subies, par leur actuelle
+misère, enfin, patiemment supportée. Ils habitaient
+en quelque taudis reçu de la générosité
+d’un citadin riche qui comptait par cette aumône
+se faire pardonner un jour son opulence
+acquise de diverses manières. La femme possédait
+encore assez de vigueur pour subvenir
+à l’entretien de son époux. Elle allait quêter
+pour lui aux portes charitables, aux devantures
+des moutchous opulents et gras. Elle avait
+une grande sérénité d’esprit, de la malice et du
+savoir-faire. L’homme, par contre, fléchissait
+tristement sous le poids des années, sous le
+regret des jours passés, sous la crainte du châtiment
+aussi, car il avait une lourde faute inscrite
+à son passif au livre des comptes. Jadis, à
+l’époque où ses sens en pleine ardeur l’emportaient
+sur toute réflexion, il avait eu, quelque
+part, commerce avec une juive (révérence gardée),
+impureté que seules peuvent laver trois
+ablutions suivies de trois onctions de toute
+l’huile contenue dans trois jarres de trois mesures
+chacune. Jamais, au grand jamais, avait-il
+possédé l’argent qu’il eût fallu pour acquérir
+pareille quantité d’huile et le prix défiant toute
+raison auquel vous autres Français, par des
+manœuvres commerciales peut-être mais coupables
+sûrement, avez porté cette denrée si
+nécessaire au pauvre monde, le prix de l’huile,
+dis-je, chez les gros mozabites, les juifs efflanqués
+(révérence gardée), et les kabiles insolents
+lui interdisait tout espoir de racheter sa faute.
+Le vieux s’ouvrait fréquemment de ses peines
+à la vieille qui le consolait de son mieux non
+sans laisser entendre, pourtant, que pareille inquiétude
+ne venait pas aux hommes sérieux qui
+savent s’écarter des juives grasses, pâles et
+molles aux attraits trompeurs et dont l’amour,
+c’est connu, manque de ce charme prenant et
+musclé que les femmes arabes ont reçu pour
+leur part en ce monde. Aboul Faradj l’affirme
+dans son Traité des mystères de l’amour et
+avec lui... Mais je disais qu’à l’approche de la
+mort, cet homme redoutait plus Iblis que Dieu
+même. C’est ainsi que le péché conduit toujours
+vers un autre plus grave. Le Très-Haut,
+pensait-il, est miséricordieux, le diable ne l’est
+pas. Il voudra certainement me prendre et me
+plonger vivant en enfer. Dans ses affres, le
+malheureux maudissait également les juives aux
+molles caresses (sauf ton respect), et les chrétiens
+qui ont fait renchérir l’huile. Je fais intentionnellement
+devant toi, ami, ce rapprochement
+des griefs de mon sujet non point pour
+t’offenser mais pour t’instruire. Un gouvernement
+soucieux de s’attacher l’amour du peuple
+doit s’efforcer de lui rendre la vie possible.</p>
+
+<p>En fait, Iblis apparut une nuit dans la pauvre
+chambre. La vieille dormait. Elle ne s’éveilla
+point. Le mari ne dormait pas ou rêvait peut-être.
+Dieu seul le sait. En tout cas, il vit le
+diable tout d’un coup à la lueur phosphorescente
+qu’il dégageait et dont s’éclaira le taudis.
+Iblis ricanait méchamment.</p>
+
+<p>— Je viendrai te prendre dans un mois, jour
+pour jour. Mais comme j’aurai ce jour-là fort
+à faire, tu m’épargneras la moitié du chemin.
+Tu iras m’attendre dans le sentier qui
+descend de la Bouzaréa vers Bab el Oued. A mi-hauteur,
+au bord de ce chemin creux, il y a un
+gros caroubier. Tu le connais ? C’est parfait.
+Tu y seras à midi tapant.</p>
+
+<p>Il est connu que le Chitane, par un raffinement
+de cruauté, prévient ses victimes à l’avance.
+Ainsi fit-il cette fois-là, et tu penseras avec moi
+que le malheureux payait vraiment fort cher
+les molles caresses d’une juive et l’imprévoyance
+économique de votre gouvernement. Mais avant
+de disparaître, Iblis aperçut la vieille qui dormait
+ou se gardait bien d’en laisser douter.</p>
+
+<p>— C’est ta femme, cela ? Nom de Moi ! qu’elle
+est laide et rabougrie ! Une chèvre impudique,
+au pied fourchu et barbue du menton t’aurait
+mieux convenu. A bientôt !</p>
+
+<p>Le lapidé disparut laissant derrière soi une
+âcre odeur de soufre. En vain la vieille s’efforça-t-elle
+de rassurer son mari. Il avait rêvé, disait-elle,
+et l’odeur de soufre provenait de leurs
+vêtements que, selon l’usage, elle avait, la veille,
+soumis de son mieux à la fumigation. Le mois
+passa d’autant plus cruel pour le pauvre homme
+qu’il ne pouvait faire partager à sa femme ses
+transes indicibles. Elle vaquait à sa besogne
+coutumière en toute sérénité et quand son mari
+lui reprochait son peu de compassion à ses souffrances,
+elle répondait invariablement :</p>
+
+<p>— Le diable ! pas peur du diable. Et la
+vieille ne sortit jamais de cette affirmation très
+nette des sentiments que lui inspiraient les difficultés
+de l’heure présente.</p>
+
+<p>Le jour venu elle prépara même un repas plus
+copieux que d’habitude.</p>
+
+<p>— Cette promenade à la campagne nous donnera
+de l’appétit, dit-elle. Et son mari, la croyant
+folle, lui pardonna son insensibilité.</p>
+
+<p>— Tu connais aussi ce chemin creux, il est
+charmant. C’est tout ce qui reste du bocage
+enchanteur qui garnissait dans ma jeunesse
+les collines auquel El Djezaïr s’appuie. On y est
+loin des routes poudreuses que sillonnent avec
+fureur vos machines trépidantes dont la trace
+sent bien plus mauvais que celle des chameaux.</p>
+
+<p>Tu connais aussi le vieux caroubier, bel arbre
+d’une espèce dont les fleurs exhalent un parfum
+qui incite à l’amour. Nul doute qu’Iblis avait
+par surcroît d’ironie choisi ce lieu pour y convoquer
+la triste victime d’une juive aux molles
+caresses. Les deux époux y parvinrent à midi
+moins le quart. L’homme se laissa tomber au
+pied de l’arbre. Il ne lui restait que tout juste
+assez de force pour regarder de temps à autre
+là-haut vers le sommet de la Bouzaréa par où
+devait venir le maudit. Sa femme était à quelques
+pas derrière lui dans le chemin creux.</p>
+
+<p>— S’il pouvait avoir oublié ! gémit-il, à quoi
+il entendit sa compagne qui répondait :</p>
+
+<p>— Il serait d’une insolence extrême qu’il
+nous eût dérangés pour rien.</p>
+
+<p>Malgré son abattement, le condamné ne put
+sans révolte entendre cette réponse cynique.
+Il eut un sursaut de volonté et de colère. Il
+voulut maudire son ingrate compagne. Se cramponnant
+aux grosses racines du caroubier qui
+saillaient hors du talus, il fit un effort, et se retourna
+vers la misérable. Il la vit toute nue au
+beau milieu du sentier.</p>
+
+<p>Je ne sais pas comment tu aurais, dans une
+circonstance analogue, envisagé la situation.
+Vous accordez en effet à vos femmes des libertés
+d’allures très éloignées de nos conceptions. En
+tout cas, ce dut être un rude coup pour un musulman
+honnête et craignant Dieu. Aucun son
+ne put sortir de sa gorge, ses mains ne purent
+faire un geste, ses jambes un pas. Sa misère
+dépassait toute mesure. Entre l’enfer qui le menaçait
+et la honte qui flétrissait sa dernière
+minute, sa pauvre âme s’amollissait au point
+de ressembler comme consistance à la pâte
+fluide que jette le marchand de beignets dans
+la friture. Il regardait pourtant, tandis que
+pleuvaient doucement sur sa pauvre tête les
+fines fleurs du caroubier aux senteurs subtiles
+et provocantes. Il regardait et ce qui devait
+être son dernier regard fut pour constater que
+l’âge n’avait pas, autant qu’il le pensait, déformé
+les charmes dont il avait pris sa joie. Mais
+déjà la femme lui criait :</p>
+
+<p>— Tiens-toi tranquille, imbécile, le voici qui
+vient. Ceci dit, elle se roula dans la poussière,
+la belle et fine poussière grise de nos pays à la
+fin de l’été. Puis, ainsi poudrée sur toutes les
+faces, ayant rabattu devant ses yeux sa chevelure
+encore longue et abondante, elle se mit
+à quatre pattes au milieu du sentier, sa tresse
+balayant le sol et le derrière face à l’ennemi qui
+approchait. On entendit un grand froufrou
+d’ailes coriaces. Et Iblis, précis autant que le
+sont, dites-vous, vos militaires, apparut dans
+le chemin. Ce qu’il vit tout d’abord ne fut pas
+le pauvre homme écroulé sous l’arbre, mais cette
+chose dont je viens de parler.</p>
+
+<p>— Je ne sais, ô mon ami, s’il t’est arrivé parfois
+de rencontrer une femme toute nue et marchant
+à quatre pattes sur une route. On m’a
+dit que ton pays est riche en curiosités de toutes
+sortes. J’ai peine à croire pourtant que soit commun,
+même dans ton bled, le spectacle qui
+s’offrit aux regards d’Iblis — qu’il soit maudit — sur
+le sentier qui descend de la Bouzaréa
+vers Bab el Oued. Or, c’est un fait constaté et
+jugé par maints érudits que le corps humain
+si noble, que celui de la femme en particulier
+auquel le Créateur a donné tant de grâce et de
+beauté, prend un aspect monstrueux dès qu’il
+adopte des attitudes et qu’il s’anime de mouvements
+autres que ceux en vue desquels il fut
+construit. Iblis s’y laissa prendre. Il faut considérer
+que le furieux besoin dont il est tourmenté
+de dénigrer les œuvres divines absorbe à ce
+point ses facultés qu’il en perd la plus simple et
+saine jugeote. Et il en fut cette fois comme il
+devait être. Il ne vit pas sa victime, il n’y pensa
+plus, mais un immense éclat de rire le secoua
+tandis que d’un geste qui lui est familier, il
+essuyait la chassie qui suinte éternellement de
+ses yeux roussis par le feu de l’enfer. Il est fort
+laid, tu le sais, et de plus voit fort mal. Mais
+pour l’instant, il avait matière à critique facile.</p>
+
+<p>— Voilà bien de tes œuvres, ô Allah ! grinça-t-il.
+Elle est marquée de ton sceau, celle-là,
+ô Maître ! ô Architecte ! ô Créateur ! Est-ce toi
+qui as commis cet être nouveau ? Je ne l’avais
+pas encore rencontré. Mes compliments ! As-tu
+tenté de faire un veau, un pachyderme ou simplement
+voulu te moquer du monde, de ton
+pauvre monde difforme, bancroche et raté ? Ah !
+vraiment, il est plein d’ineffables surprises, mais
+cette chose, cette bête les dépasse toutes en
+absurdité. Quelle énorme face ! Elle fait corps
+avec la tête qui est à la fois tête, cou, ventre
+et poitrine. Où sont les yeux ? tu les as oubliés.
+Je ne vois qu’une bouche immense et verticale,
+ô génie ! Et le nez, et les oreilles, macache ?</p>
+
+<p>Le Contempteur secoué d’un rire mauvais
+tournait autour du phénomène en éructant ses
+sarcasmes.</p>
+
+<p>— Tiens ! voilà la queue. Est-ce par là que
+l’Ange, ton Ange prendra cet être pour le monter
+au ciel ? Et sous la queue une grosse boule,
+et sous la boule deux mamelles pendantes. Il
+paraît donc que c’est une femelle. Je voudrais
+voir le mâle. J’admire aussi cet épiderme. Il ne
+doit pas avoir chaud en hiver ton animal,
+ô Maître !</p>
+
+<p>Et comme tout en blasphémant le bavard
+réprouvé palpait de la main la face glabre et,
+il faut en convenir, sans expression, une des
+jambes qui portaient la bête décocha une ruade
+en soulevant un nuage de poussière.</p>
+
+<p>— Horreur de sale bête ! elle tape qui
+plus est, et j’ai du sable dans les yeux. Je t’ai
+assez vue, splendide créature du plus génial des
+créateurs ! Et il tira sa montre.</p>
+
+<p>— Je perds mon temps, je devrais être à
+Boufarik. Glorifie ton inventeur, ô merveille !
+Adieu ! On entendit un autre froufrou, un peu
+de poussière tourbillonna sur la route. Iblis
+était parti.</p>
+
+<p>L’animal monstrueux demeura quelques secondes
+immobile puis reprit avec la verticale
+son aspect normal. La femme, de son mieux,
+secoua la poussière qui la couvrait, courut à
+ses hardes et, vêtue pudiquement comme il
+sied à la femme d’un bon musulman, retrouva
+son mari et le prit par la main.</p>
+
+<p>— Allons dîner, fit-elle. Et tout le long de
+la route, on entendit le vieux qui proclamait
+sans arrêt, sans arrêt :</p>
+
+<p>— <span lang="ar">La haoula la qououata illa billah</span>, il n’y a
+d’aide et de force qu’en Dieu !</p>
+
+<p>Et l’on ne sut s’il disait cela, le pauvre, par
+reconnaissance envers le Très-Haut ou pour
+implorer sa protection contre la femme, la Rusée,
+la Dominatrice, victorieuse du diable en personne.</p>
+
+<p>Le récit était terminé. Le gardien se leva du
+banc de pierre. Je l’imitai et nous reprîmes le
+chemin de la ville. Et tandis que mon esprit
+léger s’attardait aux images évoquées, la juive
+aux molles caresses, le vieux, la bête monstrueuse
+et cet imbécile d’Iblis aux yeux roussis,
+lui grave toujours, à mes côtés, reprenait son
+thème coutumier sur la crise des loyers, le prix
+des œufs et autres aspects de la rudesse des
+temps.</p>
+
+<p>— Et voilà, fit Dupont en posant son manuscrit.</p>
+
+<p>— Votre marabout gardien de cimetière me
+plaît, dit Martin, parce qu’il est exactement
+représentatif de ce monde moyen musulman
+auquel vont mes sympathies. Parfaitement élevés,
+suffisamment instruits pour ne jamais
+être ennuyeux, ces gens ne nous montrent ni
+morgue inutile, ni servilité gênante. On se plaît
+auprès d’eux et notre présence ne paraît pas les
+inquiéter. Ils ont des vertus dont la modestie
+n’est pas la moindre. A l’égard du pouvoir
+étranger qu’est le nôtre, ils ont une soumission
+presque aimable qui semble toujours vous dire :
+à tout prendre, nous aimons mieux que ce soit
+vous que d’autres. Ils ne font pas de politique
+et vivent avec l’heure. Quand ils ont quelque
+sujet de mécontentement, ils le disent avec
+franchise et politesse ou bien vous glissent leur
+affaire à la faveur d’une de ces petites histoires
+auxquelles ils excellent. J’admire ce procédé
+qui consiste à vous montrer le malheureux mari
+de la vieille damné sans rémission parce que
+l’huile est trop chère sous le Gouvernement de
+la République. Votre type est algérien, mais
+ses pareils sont légion parmi les maures des
+villes marocaines. Ils ont de la santé physique
+et morale et ces gens me plaisent enfin parce
+qu’ils sont aussi peu Maghzen que possible.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce donc que le Maghzen ? fit Dupont.</p>
+
+<p>— Jadis, répondit Martin, c’était le gouvernement
+par lequel les Sultans tiraient tout
+du peuple sans rien lui donner en échange. Aujourd’hui,
+c’est un ensemble de fonctionnaires
+qui attendent sous notre contrôle le moment
+de s’en alléger, mais qui comptent plus pour
+cela sur quelque circonstance heureuse que
+sur leur valeur propre. Maghzen est à l’origine
+de notre mot magasin. S’il me fallait traduire
+le mot arabe en français, je préférerais au magasin
+un peu vulgaire le terme plus noble de
+chapelle. Celui-ci dans notre langue exprime,
+par métonymie, une réunion de personnes ayant
+une même tendance, une commune aspiration.
+Être Maghzen, c’était aspirer à profiter des
+excès du pouvoir en l’aidant à les commettre.
+Dans les deux derniers siècles de l’histoire, le
+propre du Gouvernement marocain fut d’être
+en désaccord complet avec le peuple gouverné
+et l’accoutumance fit de ce désaccord un principe
+exactement admis et respecté de part et
+d’autre. Aujourd’hui les choses se présentent
+un peu différemment. Le désaccord a cessé d’être
+immuable ; il augmente parce que le peuple
+évolue, tandis que le Maghzen demeure égal,
+involué sur des principes qui lui sont trop chers
+pour qu’il s’en sépare, et dont il y a tout lieu de
+croire qu’il mourra. Quant à nous, nous regardons
+et c’est ce qu’il y a de mieux à faire car le
+peuple seul nous intéresse. Et ceci me ramène
+à votre gardien de cimetière dont vos questions
+insidieuses m’avaient éloigné.</p>
+
+<p>— Je comprends qu’il vous plaise. Ne trouvez-vous
+pas que ces gens sont charmants de bonhomie
+simpliste et qu’il n’est pas d’administrés
+plus philosophes ?</p>
+
+<p>— Il faut constater une fois de plus, quoi
+qu’on en dise, que ce ne sont pas des barbares.
+Leur éloignement pour les formes de notre civilisation
+prouve qu’ils en ont une et la jugent
+bonne, ce qui est une force. Et s’ils ne conçoivent
+point le progrès à notre façon, pouvons-nous,
+<i>a priori</i>, dire qu’ils errent ? Ils sont incapables,
+leur reproche-t-on, d’une découverte
+scientifique. Le fait est qu’ils n’ont pas inventé
+les gaz asphyxiants.</p>
+
+<p>— Ne trouvez-vous pas surtout, fit Dupont,
+que vos opinions ce soir diffèrent étrangement
+de celles que vous émettiez hier, tandis que
+vous et moi regardions Fez endormie sous le
+rayon caressant de sa sœur la lune ?</p>
+
+<p>— La variation, répondit Martin, ou plutôt
+la variété d’appréciation est, en cette matière,
+la sagesse même. Pensez, je vous prie, à la complexité
+des sentiments que le contact de l’Islam
+provoque chez ses observateurs selon les dispositions
+propres de chacun, selon le fait, les
+circonstances de temps et de lieux. Songez que,
+parmi ceux qui pourraient vous lire, beaucoup
+chercheront dans vos lignes la confirmation de
+leurs idées personnelles et qu’il est élégant de
+satisfaire le plus grand nombre possible de
+lecteurs.</p>
+
+<p>— Vous êtes cynique, fit Dupont.</p>
+
+<p>— Songez qu’une opinion trop nette et unique,
+continua Martin sans s’émouvoir, serait
+de votre part fatuité, impertinence ; qu’elle
+prouverait aussi chez vous absence d’objectivité,
+entêtement, parti pris, toutes choses précisément
+dont il faut se défendre au regard de
+l’entité formidable, au contact je dirai presque
+dans l’intimité sociale de laquelle vous avez
+décidé de vivre. Si varié que vous puissiez être
+dans vos jugements et vos discours, vous n’égalerez
+jamais la variété des aspects qui s’offrent
+à l’examen. Vous serez toujours au-dessous de
+la question, ce qui vaut encore mieux d’ailleurs
+que de passer à côté. Vous n’êtes pas, que je
+sache, chargé de cours ès politique musulmane.
+Contentez-vous donc de raconter vos petites
+histoires et permettez-moi de dire les miennes.
+Laissons à d’autres le soin de conclure génialement.
+Et pour répondre directement à l’accusation
+de versatilité dont vous me mortifiâtes,
+sachez que votre brave homme de marabout
+me plaît parce qu’il est resté bien musulman,
+parce qu’il n’a pas voulu apprendre les mathématiques,
+ni admettre que ce soit la terre qui
+tourne autour du soleil. Sachez qu’il me console
+de tous les autres, les évolués, ceux que nous
+avons voulu pousser à notre civilisation alors
+qu’elle n’était pas faite à leur taille, qui le comprennent,
+et qui par regret ou envie, ne pensent
+qu’à brûler ce qu’ils n’étaient pas capables
+d’adorer, les évolués, ai-je dit, les fils ingrats
+de Sem nourris aux tentes de Japhet que l’on
+voit, au nom du droit des peuples à disposer
+de leur propre faiblesse, arpenter mécontents
+les quais français d’Alger la belle et d’un louche
+regard demander à Moscou si le Maroc brûle.</p>
+
+<p>— Voilà, certes, un autre aspect de la question
+et le moins aimable, fit Dupont en prenant
+congé de son ami.</p>
+
+<hr>
+
+<p>— Voyez, lui dit-il le lendemain, je n’ai pas
+apporté mon portefeuille. Je ne vous interromprai
+pas. Docilement attentif à votre voix, je
+veux connaître la mort du Rogui s’il vous plaît
+de la dire... Vous avez laissé hier le Sultan dans
+son jardin où, parmi les scribes, il s’attardait
+aux affaires de l’État. Vous nous annonciez
+aussi une visite. Je pressens une idylle ; je les
+adore.</p>
+
+<p>— Goûtez donc celle-ci, fit Martin qui reprit
+sa lecture.</p>
+
+<p>Étendue sur la dalle chaude, la femme s’abandonne
+aux mains qui la traitent. Elle subit
+l’amollissement physique fort doux qui prend
+dès le début du hammam, qui disparaît par accoutumance
+ou réaction au deuxième quart
+d’heure et reparaît vers la fin lorsqu’on s’attarde.
+Un détail gêne. Il ne fait pas assez clair
+dans cette pièce voûtée toute embuée où, prosaïquement,
+sur un bout de planche, dans un
+coin brûle très vite une courte bougie qu’on
+remplacera par une autre dès qu’elle aura fondu.
+Cela manque de gaîté. Elle eût préféré le décor
+vu sur des images : un patio à colonnettes de
+marbre ; au milieu se creuse un riche bassin
+de faïence ; la Sultane nue, un pied dans l’eau,
+fait des effets de seins sur un tapis ; des colombes
+se becquètent au bord de la vasque centrale ;
+une esclave, éthiopienne certainement, manie
+un vaste chasse-mouche en plumes de paon.</p>
+
+<p>L’esclave est là ; il y en a même deux, vigoureuses
+et toutes nues, des bronzes ruisselants,
+car elles travaillent. Oh comme elles travaillent
+les sombres esclaves de la blanche et blonde
+odalisque ! Elles ont des gestes égaux, simultanés,
+exécutés dans un ordre fixe, bien appris.
+Entre leurs mains, de fortes mains roses en
+dedans, l’être n’est plus qu’une masse de chair
+sans volonté. Pan, une claque sur la cuisse.
+Cela veut dire qu’il faut se retourner. Pan, une
+claque sur la fesse : revenez sur le dos ; et si la
+masse de chair ne comprend pas, on la retourne
+sur la dalle chaude sans rudesse mais péremptoirement.
+Le bain comporte des rites dont ces
+femmes sont les gardiennes. Il n’y a qu’à laisser
+faire et rêver en glissant vers la langueur...</p>
+
+<p>Tout s’est fort bien passé. Elle est arrivée
+avec son mari par le Méchouar, à la fin de la
+journée. Il n’y avait pour les recevoir que le
+grand eunuque et la nourrice. Son mari ne pouvait
+pas hésiter à leur confier sa femme. Celle-ci
+s’en est allée vers le harem, vers la fête du harem.
+L’homme a été conduit chez le chambellan.
+Très flatté, il a dû prendre le thé avec ce personnage
+et repartir aimablement salué. Elle-même,
+guidée par la nourrice, s’est retrouvée
+dans une pièce attenante au bain, garnie de
+tapis, de lits de repos. On lui a dit que Sa Majesté
+mettait son hammam et ses esclaves à sa
+disposition. C’était une gracieuseté impériale
+flatteuse certes et difficile à refuser, bien qu’elle
+parût inopportune. D’ailleurs par qui transmettre
+au grand seigneur, avec l’expression de
+sa gratitude, son excuse de ne pas profiter d’une
+faveur superflue ?... Sans attendre une réponse,
+la nourrice est partie la laissant seule. Du moins
+l’a-t-elle cru, mais tout de suite elle a constaté
+son erreur. Deux personnes étaient à ses côtés.
+Cela s’est accompli mystérieusement avec une
+rapidité qui l’a étonnée, inquiétée même un tantinet,
+lui marquant le début d’une aventure
+où sa volonté va perdre, à mesure qu’elle s’y
+enfoncera, toute espèce d’utilité et d’importance.
+Elle a vu les femmes qui la regardaient, deux
+mulâtresses égales de taille et d’âge, jeunes,
+en pleine force. Elles se ressemblaient étonnamment,
+même chevelure courte divisée en petites
+tresses, même visage aux traits mous où vivaient,
+peu, des yeux mornes qui ne paraissaient
+pas refléter une âme ; même poitrine
+ferme qu’aucune maternité ne devait avoir réclamée ;
+on en jugeait facilement car elles étaient
+nues, sauf qu’elles portaient à mi-ventre un
+pagne qui, tout à l’heure, lui-même tombera
+pour le travail. Émue, elle leur a dit en arabe
+un petit bonjour timide : <i>La bass ?</i> auquel rien
+n’a répondu, ni voix ni clignement de paupière.
+Elle s’est souvenue d’une phrase lue : les muets
+du sérail. Mais déjà les mains noires s’appliquaient
+à la dévêtir. Elle a ri, un peu nerveusement,
+mais les mains ne se sont point arrêtées.
+On la dévêtait sans rudesse, ni hostilité, mais
+avec une continuité qui lui paraissait irrésistible.
+Dès lors, elle avait eu la sensation, elle
+l’aurait longtemps, que le travail de ces doigts
+marquait le début d’un ordre de faits qu’il n’était
+plus en son pouvoir de modifier, d’arrêter.
+Une angoisse l’a prise qui sans doute a paru
+sur ses traits, ou par quelque mouvement de
+défense inquiète, car soudain les sombres esclaves
+ont fait de petits cris comme pour calmer
+une enfant peureuse : « Non, non..., non, non... »
+et se sont déclenchées en gestes amicaux
+bien semblables, bien appris ; elles ont eu cette
+caresse de l’embrasser chacune en même temps
+sur une joue. Cela sans doute faisait partie de
+leur métier, elles devaient connaître cet état
+d’âme souvent rencontré chez les femmes qu’on
+préparait pour le maître. Alors, réconfortée,
+elle avait pris le parti de rire. Après tout c’était
+amusant, nouveau, peu banal et elle était femme,
+que diable ! En avant pour l’aventure amoureuse !
+Et les deux négresses s’étaient mises à
+rire aussi, satisfaites de n’avoir point de lutte
+à engager, de discours encourageants à inventer.
+Puis on l’avait poussée sous une tenture dans
+une pièce plus sombre un peu plus chaude, puis
+dans une autre chaude, puis dans le hammam.
+Là, les femmes n’avaient plus eu le loisir de
+chantonner leurs petits rires. Elles s’étaient
+mises à travailler.</p>
+
+<p>On l’a d’abord aspergée d’eau tiède. Ensuite
+les mains roses l’ont enduite d’une pâte savonneuse
+et parfumée. Avec des gestes dont la régularité,
+la précision professionnelle excluaient
+toute impudeur, les parties ombrées de sa personne
+ont reçu leur part d’une pâte probablement
+différente de l’autre, autant qu’elle en peut
+juger par un léger picotement de l’épiderme.
+Puis le massage a commencé énergique et prudent
+à la fois, pénible sans doute pour celles qui
+en sont chargées. Elle entend les han par lesquels,
+souvent, les négresses s’encouragent. Elle écoute,
+étonnée cette sorte de sifflement bizarre qui
+sort d’une façon continue des grosses lèvres
+brunes et dont ces femmes accompagnent leur
+travail. Et la voici qui s’abandonne à la douce
+langueur, au bien-être étrange qui l’envahit,
+l’annihile. Bientôt les plus énergiques compressions
+de ses muscles sous les doigts savants qui
+les malaxent ne sont plus que des caresses
+anéantissantes qu’elle aime, qu’elle désire, dont
+elle appréhende la fin. Car il ne lui reste aucune
+autre volonté que de prolonger le charme
+ineffable de ce repos surprenant dans tout son
+être. Maintenant viennent les flexions savantes
+des membres. Jamais elle ne s’était cru tant
+de souplesse. Ses doigts se tournent, s’écartent,
+se ploient au delà du possible imaginé. Ses bras
+passent sous sa tête, se croisent sur la poitrine
+et encore mieux derrière le dos, s’allongent par
+la traction puissante et douce des esclaves qui
+pour cet effort s’arc-boutent d’un pied sous
+son aisselle. Voici le tour des jambes que l’on
+tire et distend pour de larges girations, puis
+que l’on ploie lentement, savamment jusqu’à
+ce que les genoux touchent la poitrine. Enfin,
+c’est la grande aspersion à l’eau chaude sous
+laquelle l’abondante mousse savonneuse se détache,
+s’enfuit, glisse par paquets blancs sur les
+dalles sombres comme des îlots neigeux qu’emporterait
+une inondation. Un bien-être complet,
+nouveau la possède et la charme. Elle a fermé
+les yeux et jamais, lui semble-t-il, le sommeil
+ne serait plus doux qu’en cette buée chaude,
+cette demi-obscurité. C’est à peine si, dans son
+alanguissement, elle s’aperçoit qu’à l’aide d’une
+petite lame de bois l’on gratte l’enduit qui a
+détruit sa parure pilaire et qui en se détachant
+l’entraîne. Après une dernière ablution d’eau
+tiède, on la met debout, on l’essuie, on la guide ;
+elle passe du hammam dans une pièce contiguë
+qui n’est pourtant pas la même que celle où elle
+fut, à l’entrée, dévêtue. Elle s’étonne de cette
+abondance de locaux, du mystérieux agencement
+qui en fait un dédale étouffé, loin du
+monde. La pièce éclairée de deux ampoules est
+meublée à l’arabe et confortable. Il y a des
+tapis, des divans, une grande glace. Elle y
+trouve ses vêtements, mais ses premiers soins
+sont pour sa chevelure. Debout devant la glace,
+tandis qu’elle se coiffe son peignoir entr’ouvert
+lui montre la nudité complète de son corps
+épilé. Elle en éprouve une sensation nouvelle
+qui la gêne un peu, pas longtemps. Déjà, remplaçant
+les négresses qui ont disparu, deux
+autres femmes presque blanches de teint, vêtues
+simplement mais très propres, s’empressent
+autour d’elle. On l’habille en mauresque et ceci
+lui plaît fort. Les étoffes sont légères et fines, le
+caftan est en voile de soie jaune pâle aussi
+délicate au toucher qu’à la vue. L’odalisque
+s’installe pour le thé après lequel différents
+plats se succèdent dont elle goûte, des doigts,
+à l’arabe. Rien ne la gêne ni ne l’inquiète. Elle
+est à son aise tout à fait. Des servantes l’entourent
+et babillent auxquelles elle parle et qui
+lui répondent. Elle vit ces moments jamais
+connus, comme si tous lui étaient familiers.
+Elle a voulu posséder ces moments-là. Elle les
+a et en use sans hésitation ni scrupule. Tout est
+loin d’elle qui fut son monde, son pays, sa famille,
+son foyer, ses devoirs. Quels devoirs ?
+Bah ! Rien que femme, possédée tout entière
+de l’immense curiosité avide des femmes, elle
+grignote des amandes grillées ; elle jouit de son
+rêve ; elle ne pense pas qu’il puisse prendre fin.
+Elle ne pense même pas à l’amour qui n’est
+plus qu’un détail infime dans l’ensemble des
+faits qui s’accomplissent.</p>
+
+<p>Mais qu’y a-t-il ? Les servantes ne parlent
+plus, elles se hâtent. Un ordre vient de passer
+de bouche en bouche. Un mot est dit par des
+voies apeurées : Sidi... Sidi... et les plats disparaissent
+et l’aiguière qui clôt le repas tremble
+aux mains de la dernière servante. Celle-ci, nerveuse,
+verse à peine quelques gouttes d’eau
+sur les doigts et s’écarte. Une femme arrive.
+Elle est âgée et vêtue plus richement que les
+autres. Elle a une gravité de mère noble et tout
+dans sa prestance et ses gestes dénote l’habitude
+du commandement. D’un regard qui s’attache
+pesant sur l’étrangère, elle vérifie que
+tout est bien dans l’arrangement et la parure.
+C’est l’<i>Arifa</i>, la maîtresse des femmes du palais.
+Elle prend la main que l’autre un peu inquiète
+lui tend en signe d’amitié, et sans brusquerie,
+mais volontaire, en profite pour l’aider à se
+lever. Elle ne la lâche plus et l’entraîne.</p>
+
+<p>— Sidi t’attend.</p>
+
+<p>Elles font quelques pas dans un couloir, elles
+traversent une pièce, puis une autre pièce
+encore, et soudain la femme sent que la main
+qui la guidait n’est plus là ; une portière retombe
+derrière elle, une porte se ferme, elle est seule.
+Non. L’homme vient de la saisir à bras le corps
+et la contraint de s’asseoir sur un sofa. Le geste
+a été brusque et la surprise forte. Mais la femme
+croit à quelque plaisanterie de grand seigneur
+un peu rude. Elle l’amadouera. Assise à son
+côté, elle rit et minaude. Elle lui parle, le salue
+des mots courants qu’elle connaît. Lui, répond
+d’une formule banale et déjà s’occupe de caresses,
+de privautés. Vraiment cela va trop vite
+et manque de poésie, des moindres formes même.
+Elle se défend doucement, parle plus haut...
+il va peut-être se reprendre ; il rit et l’enlace.
+Elle s’aperçoit qu’il a de la boisson et un gros
+ennui la redresse, cabrée presque. Elle tente
+de s’écarter et, pour retarder cet élan, cherche
+des mots qui viennent mal, sortent en sanglots
+et la troublent elle-même davantage. Elle ne
+s’attendait pas à cette hâte audacieuse et croyait
+plutôt à de la réserve, à des égards que sa complaisance,
+pense-t-elle, méritait. Elle est fâchée,
+le fera-t-elle voir ? L’autre, pressant, l’attire, une
+petite lutte s’engage et, comme elle veut se
+dégager, d’un geste brusque qui a pris au col
+les faradjia légères qui la vêtent, il déchire net
+du haut en bas ces jolies choses, faible obstacle
+qui la protégeait encore, qui cède et la découvre.
+Plus encore que la violence faite à sa pudeur,
+ce brutal irrespect pour des parures dont sa
+frivolité féminine s’était réjouie, la secoue de
+colère. D’un bond qui surprend l’homme elle
+est sur pied ; dans sa langue qu’il ne comprend
+pas, elle proteste, l’insulte et drapant sur soi son
+caftan, son linge déchirés, voulant menacer de
+fuir, d’appeler, elle court vers ce qui doit être
+une porte, vers un rideau, une « khamia » brodée
+qui masque évidemment quelque ouverture. Lui
+n’a pas bougé du sofa, son rire au contraire
+s’élargit. Il lève la main et claque des doigts un
+appel. Du rideau qui s’écarte, surgissent deux
+hommes, deux <i>abid ed dar</i>. La malheureuse voit
+les visages bouffis et glabres de ces eunuques qui
+regardent le maître, attendent un ordre. Alors
+peur, trouble, honte, désespoir tombent d’un
+coup sur la femme. Elle devine la pire des injures
+en même temps que, par un choc en retour, sa
+conscience réveillée lui crie qu’elle ne l’aura
+pas volée. On va la maîtriser, la présenter
+vaincue à celui qui commande. Mais presque
+aussitôt l’excès même de ces impressions lui
+procure cette réflexion que sa révolte est stupide,
+qu’après tout elle s’est jetée d’elle-même
+en cette aventure et d’elle-même s’est livrée à
+cet amant ; elle devait l’accepter tel qu’il est,
+d’autant plus que cette timidité tardive risque
+de lui faire perdre tout le bénéfice escompté
+d’une liaison qu’elle a voulue, cherchée. Ayant
+ainsi pensé, elle s’élance vers l’homme qui toujours
+rit, amusé. Elle se place dans ses bras.</p>
+
+<p>— Non, non ! dis-leur qu’ils s’en aillent... je
+voulais jouer, plaisanter... chasse-les, me voici.</p>
+
+<p>Elle devine qu’il fait un geste. Elle entend
+une porte qui se ferme, un petit bruit de commutateur
+rend violette et douce la lumière
+tandis qu’elle fléchit sous l’emprise et croule.</p>
+
+<p>L’homme s’est éloigné. Elle demeure ainsi
+sans notion des minutes qui passent jusqu’à ce
+qu’un rappel de sensations l’envahisse et la
+réveille. Elle est seule, la chambre est tiède, la
+lumière douce ; elle jouit béate du bien-être qui
+détend ses nerfs. Une admiration attendrie lui
+vient pour son corps, tache claire sur le tapis
+de haute laine rouge. Elle veut penser à ce
+qu’elle croit être son triomphe et tout ce qui fut
+calcul en sa conduite veut raisonner. La voici
+favorite d’un Sultan... Mais où est-il donc, tandis
+qu’elle s’étire rageuse déjà d’être laissée seule ?</p>
+
+<hr>
+
+<p>Cette nuit-là, le Rogui donna quelques soucis
+à ses gardiens. Ils crurent qu’il allait mourir,
+alors que l’ordre était qu’il vécût. Les souffrances
+endurées depuis huit jours avaient vaincu
+sa robuste nature. Après sa première journée
+d’exposition sur le pilori du Méchouar, on l’avait
+extrait de sa cage et transporté dans le local
+qui devait lui servir de prison. A peine tentait-il
+de prendre quelque nourriture qu’on le vit chanceler
+et perdre connaissance. Les soins élémentaires
+qu’on donne en pareil cas n’eurent point
+d’effet, au grand ennui du personnel et du chambellan
+accouru. Celui-ci se disposait à prévenir
+le Sultan lorsque précisément on le vit apparaître.
+Il venait, changeant de plaisir, contempler
+son prisonnier. Son émoi fut rude. L’homme
+allait mourir et lui échapper. Sans doute les
+mauvais traitements dont il avait été l’objet
+de la part des caïds militaires étaient cause de
+cette syncope qui se prolongeait. Que faire ?
+il eût fallu le secours d’un de ces médecins
+chrétiens qui savent, avec une petite seringue,
+ranimer les gens. Un exprès partit avec ordre
+de ramener le médecin militaire de la mission
+française, démarche faite bien à contre-cœur,
+car on n’aimait guère mêler ces étrangers aux
+sombres affaires du sérail. En même temps d’autres
+exprès partirent pour arrêter et conduire
+au palais les caïds victorieux mais stupides qui
+n’avaient pas su ménager l’homme. Si le Rogui
+mourait, ils paieraient durement cette mort.
+Le Sultan tremblait de colère. Son entourage
+tremblait aussi, mais de peur. On le savait, dans
+ces accès, capable de jeter les ordres les plus
+effrayants. Et soudain le Rogui se reprit à vivre.
+L’assistance rassérénée montra sa joie. On s’empressait
+autour du malheureux, on lui prodiguait
+des soins, des compliments. Hafid lui tapait
+dans les mains.</p>
+
+<p>« Louange à Dieu, il vit ! » répétait-il. Ses
+gens reçurent des recommandations pour que
+l’homme fût alimenté, vêtu. En même temps,
+de nouveaux exprès partirent avec ordre de
+rejoindre les premiers, de les ramener. Il fallait
+arrêter net, puisqu’on le pouvait, toute inutile
+divulgation de ce qui se passait au palais. Le
+médecin qui habitait loin ne fut donc pas dérangé,
+mais les chefs qui gîtaient en Fez Djedid,
+aux alentours de la résidence impériale, apprirent
+dans la même nuit, à quelques minutes
+d’intervalle, qu’ils étaient destitués, arrêtés, attendus
+par les culs de basse-fosse chérifiens,
+puis que plus rien n’était de tout cela et qu’ils
+pouvaient en pleine sérénité continuer leurs
+exploits au service du Sultan.</p>
+
+<p>« Que Dieu lui donne la victoire ! » proclamèrent
+ces gens, car ainsi fallait-il dire en mettant
+dans la main tendue des sbires la sokhra,
+c’est-à-dire le prix du message bon ou mauvais.
+Ceci donne un exemple, utile à rappeler, des
+aléas qui grevaient les fonctions officielles sous
+l’autorité des Sultans. Ceux qui en subissaient
+les fantaisies les acceptaient avec résignation.
+Fatalisme, diront les uns, preuve, penseront
+d’autres, que ces gens étaient mûrs pour toutes
+les servitudes quand nous leur avons apporté
+la liberté.</p>
+
+<p>Remis de cette chaude alerte, Hafid calmé,
+joyeux que sa vengeance fût sauve, se souvint
+de la chrétienne qu’il avait laissée pâmée sur
+un grand tapis rouge et l’alla retrouver. Quant
+au mari, le chambellan l’avait reçu d’aimable
+façon. On avait pris le thé, mangé des pâtisseries
+aux amandes. Incidemment, l’homme du Sultan
+avait effleuré quelques sujets de politique générale,
+laissé entendre que l’on manquait au palais
+d’un bon conseiller dans bien des circonstances
+délicates. Il flattait ainsi, comme seuls ces gens
+savent le faire sans rien engager, la fatuité de
+l’intrigant peu chargé de scrupules dont la
+femme faisait à cette heure trempette dans le
+hammam chérifien. Celui-là devait être comme
+tant d’autres aventuriers qu’il avait vus, écoutés,
+flattés et finalement dupés, tous ceux qui sous
+prétexte de commerce, d’un art à exercer ou
+d’affaires à traiter cherchaient à prendre pied
+dans celles de l’État et à jouer un rôle profitable
+dans la déliquescente gabegie où pataugeait le
+gouvernement marocain.</p>
+
+<p>L’homme s’en fut donc, ému et fier de l’influence
+qu’il avait su, selon toute vraisemblance
+et sa femme aidant, prendre sur le bras droit,
+le conseiller intime de Sa Majesté. En sortant du
+palais par le grand Méchouar, il se trouva en
+présence des militaires que le Sultan avait convoqués.
+Obéissant aux instructions qui leur recommandaient
+d’être toujours prêts à répondre
+aux appels du souverain, ces gens étaient venus
+et attendaient qu’on voulût bien les introduire.
+Malgré l’esprit de discipline qui les animait, ils
+étaient fort mécontents d’attendre, et, lassés, se
+préparaient à reprendre leurs chevaux, à quitter
+les lieux, lorsqu’ils virent l’autre roumi qui
+sortait du palais. Il était à cheval et derrière lui
+un domestique suivait tenant en main la monture
+de sa femme. Ces gens se saluèrent et la
+conversation s’engagea. Dès qu’il sut la raison de
+leur venue à cette heure tardive, le nouvel ami
+du chambellan voulut leur rendre service.</p>
+
+<p>— Votre convocation ne peut être, dit-il,
+que le résultat d’une erreur. En tout cas, depuis
+qu’elle vous fit chercher, Sa Majesté a dû se
+donner toute à des affaires importantes. Elle ne
+vous recevra certainement pas ce soir. Je sors
+de chez le chambellan...</p>
+
+<p>Et comme les deux troupiers ne demandaient
+qu’à partir, ils enfourchèrent leurs chevaux et
+reprirent le chemin de la ville de concert avec
+celui qui les avait joints. Devant eux marchaient
+à pied des porte-lanterne, derrière venaient
+les palefreniers indigènes montés comme
+leurs maîtres. Après les ruelles étroites et tortueuses
+du quartier de Moulay Abdallah où
+l’on ne pouvait marcher qu’à la file, la route
+au long de Boujeloud s’élargit et, au botte à
+botte, la conversation reprit.</p>
+
+<p>— Votre rôle est ingrat, dit l’homme à ses
+deux voisins, et j’admire votre ténacité dont
+le gouvernement qui vous emploie aura peu de
+profit. Vous ne réussirez pas parce que vous êtes
+des officiels. On accepte vos services par nécessité
+politique, donc par contrainte. Le Maghzen,
+voyez-vous, redoute les officiels. Moi qui vous
+parle, sans ordre qui me dirige et me couvre,
+je suis, au palais, mieux reçu que vous et surtout
+mieux écouté. Je n’inquiète pas et l’on
+me confie bien des choses que l’on vous cache.
+Tenez, à ne considérer que les progrès de notre
+civilisation, de nos idées dans les milieux musulmans
+les plus fermés, les plus distants,
+qu’avez-vous obtenu ? Tandis que je puis vous
+dire ceci : ma femme, Monsieur, devenue l’amie
+intime des femmes du Sultan, convoquée par
+elles, assiste ce soir aux réjouissances que s’offre
+le harem à l’occasion de la victoire, n’est-ce
+pas un succès ? Ne pensez-vous pas que ceci
+serve notre cause et que mon influence doive
+profiter au gouvernement ?</p>
+
+<p>— Le fait est, répondit un des troupiers, que
+vous avez remporté un avantage qui dépasse
+nos moyens. Nous ne sommes que des soldats,
+nous marchons quand et comme on nous l’ordonne.
+Nous avons pris le Rogui ; vous avez,
+dites-vous, conquis le harem. Vous servez aussi
+le gouvernement et je vous félicite de vous
+dévouer ainsi, sans y être obligé, à la cause générale.
+Mais à votre place, voyez-vous, j’éviterais
+de mêler ma femme à toutes ces histoires. On ne
+sait jamais quelle rosserie l’on peut attendre de
+ces gens-là. A part cela, tous mes compliments.</p>
+
+<p>Et, quand ils furent seuls, le soldat continua
+à l’adresse de son camarade.</p>
+
+<p>— Maintenant je comprends pourquoi l’on
+nous a convoqués ce soir au palais. Il fallait
+nous faire constater que celui-ci est cocu, pour
+que nous en souffrions comme compatriotes,
+comme chrétiens. En fait de rosserie, c’en est une.</p>
+
+<p>— J’aime encore mieux, fut-il répondu, le
+sort de l’autre dont la tête boucanée grimace
+dans quelque créneau de Bab Mahrouq. Il
+croyait aussi faire fortune mais il n’y a risqué
+que sa peau... Allez, hue, fiston !</p>
+
+<p>Et, d’une claque sur la croupe, il encouragea
+son cheval qui hésitait à franchir le seuil de
+l’écurie. Avec toutes sortes d’égards, les deux
+troupiers veillèrent à l’installation de leurs montures.
+Ces soins étaient leur grande distraction
+d’exilés, mais résultaient aussi, comme pour
+tous les Européens vivant à Fez, d’une nécessité
+primordiale. Sans un bon cheval on ne
+pouvait vaquer à ses affaires ni même souvent
+bouger de chez soi.</p>
+
+<p>En ces temps-là, encore proches, aucun Européen
+n’aurait fait à pied le moindre parcours
+dans la ville de Fez, et ceci d’abord par raison
+de tenue, de dignité. Dans la grande cité, la
+foule des cavaliers, des gens à mules, emplissait
+les rues sans s’occuper le moins du monde des
+piétons, gens du commun. Marcher à pied eût
+été s’exposer à l’irrespect du peuple, à l’arrogance
+et aux bousculades de la part de tout ce
+qui possédait une monture, c’eût été en outre
+fort pénible en raison du manque absolu d’entretien
+des voies bossuées ou défoncées, encombrées
+de toutes sortes d’obstacles absurdes dont
+l’insouciance générale prenait l’habitude sans
+même penser qu’il pouvait en être autrement.
+Enfin l’esprit de la population, qui jamais ne
+fut amical envers les chrétiens, était à cette
+époque particulièrement hostile. Les chrétiens
+dont les enfantillages d’Abd el Aziz avaient
+sans ménagement imposé la présence impure
+à la ville sainte, les chrétiens qu’Hafid pour se
+faire proclamer avait juré d’écarter et qui reparaissaient
+en petit nombre mais fort actifs,
+les chrétiens dont on savait que les troupes
+occupaient le pays des Chaouïa, Oudjda la ville
+frontière, et les oasis du sud, on parlait d’eux
+sans cesse dans tous les milieux. On parlait
+surtout des Français qui, parmi les nations
+aspirant à la direction des affaires, tenaient
+à ce moment une place spéciale. Or les idées
+brassées par les citadins dans les groupes religieux,
+le commerce, les corporations, milieux
+d’un niveau intellectuel plus élevé, préparé à
+la discussion, l’aimant et capables d’ailleurs de
+raisonner et de juger les événements, le fait
+aussi que les compétitions européennes naguère
+encore en lutte s’effaçaient peu à peu au bénéfice
+de l’influence française, tout ce que l’on
+pouvait dire et entendre à ce sujet agissait sur
+la masse ignorante et malheureuse y créant un
+état d’esprit propice aux explosions de colère
+xénophobe. Fez, ville de travail et de pensée, n’a
+jamais pu se dire maîtresse de sa populace. Les
+idées de résistance à l’emprise européenne, le
+renforcement du sentiment religieux qui se produit
+toujours par réaction au contact ou à l’approche
+du chrétien, tout ce qui agitait la classe
+dirigeante prenait, en passant dans la masse,
+allure de fanatisme. La crainte de la populace
+et de ses excès avait, en retour, sur les classes
+supérieures cet effet de les faire renchérir sur
+leurs propres opinions pour ne pas être taxées
+de tiédeur. Ceci est nettement apparu lors de
+l’émeute du 17 avril 1912, soulèvement militaire
+certes, mais de populace aussi puisqu’on
+avait commis cette faute d’enrôler celle-ci dans
+une armée qu’il fallait, pour justifier un plan,
+grossir coûte que coûte. Et la classe dirigeante,
+à quelques exceptions près, fut affolée, impuissante
+ou complice.</p>
+
+<p>En fait, trois ans plus tôt, c’est-à-dire à
+l’époque où Hafid s’apprêtait à tuer le Rogui,
+le peuple était déjà sourdement mais nettement
+hostile. A cheval toujours, les Européens circulant
+pouvaient feindre de ne pas comprendre
+l’insulte des gens crachant sur les pieds des
+montures, passer aussi sans paraître remarquer
+le geste des femmes se collant le visage aux murs
+des ruelles pour échapper aux regards des chrétiens
+détestés.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Dupont qui depuis quelques instants donnait
+des marques d’impatience intervint.</p>
+
+<p>— Permettez que j’admire, dit-il, ce procédé
+qui, de la rencontre que firent d’un cocu deux
+troupiers philosophes, vous permet de tirer des
+conclusions péremptoires sur l’aptitude des foules
+à la révolte. Vous restez certes dans le ton général
+des affaires Maghzen où le plaisant
+se joint au sévère et le burlesque au tragique.
+Mais croyez-vous que ce genre convienne à
+votre sujet ? Pour moi, autant je vous prise conteur,
+autant annaliste je vous trouve fâcheux.
+Cela tient peut-être à la petitesse, à la mesquinerie
+méchante des gens dont vous parlez. Cela
+vient aussi du fait que, non content de dire des
+événements, vous vous permettez de les commenter.
+Sur quoi fondez-vous par exemple cette
+opinion que le peuple de Fez avait à l’époque,
+à notre égard, des intentions hostiles ? S’il en eut,
+quelle part attribuez-vous dans leurs causes au
+milieu, à ses tendances, à l’enseignement religieux,
+aux réactions des éléments extérieurs
+sur l’opinion publique de la grande cité ? Abou
+Mohammed Salah ben Abd el Halim de Grenade
+a dit...</p>
+
+<p>— J’attribue, dit Martin, l’hostilité dont vous
+honorez mes discours au fait que je me suis
+permis, devant l’arabisant distingué que vous
+êtes, d’émettre des opinions sur une matière
+dont vous réclamez le monopole. Je ne connais
+rien de plus odieux que la nécessité où l’on est
+parfois de vivre auprès d’un arabisant. S’ils
+sont deux, passe encore ; tandis qu’ils s’observent
+et se déchirent, on peut jouir de quelque repos.
+Il m’est arrivé d’en rencontrer trois et j’ai dû
+prendre la fuite. Je vous applique, vous le voyez,
+ainsi qu’à vos semblables, ce que disait certain
+sage musulman de ses femmes. Mais vous brandissez
+déjà vos auteurs. Vous brûlez de nous
+instruire. Enfourchez donc votre dada, cher
+ami, et montrez-nous, pendant que je repose,
+quelques aperçus sagaces sur l’esprit de la
+grande ville, ses causes et ses effets.</p>
+
+<p>— Je ne saurais, fit Dupont en feuilletant
+ses notes, traiter un sujet aussi grave si vous
+ne quittez ce sourire sceptique et refroidissant.
+Mon intention était d’étayer votre récit par
+trop léger de quelques réflexions sérieuses sur
+l’Islam mograbin. Ne pensez-vous pas que ceci
+soit d’importance ?</p>
+
+<p>— Tout en ces matières importe, dit Martin,
+comme aussi de n’en point exagérer l’importance.
+Mais je vous sais gré, cher maître, du
+secours que vous m’apportez et que j’accepte
+le plus gravement du monde.</p>
+
+<p>— Il s’agit donc de Fez, commença Dupont,
+considérée comme pôle irradiant de pensée musulmane
+en cet extrême occident d’Afrique.
+Foyer d’intellectualité pure, c’est-à-dire dépouillée
+de toute science profane et inutile, université
+religieuse prétendant enseigner une orthodoxie
+supérieure, repoussant tout ce qui n’est
+pas le Qoran, affirmant l’efficience de la lettre
+et rejetant les commentateurs, Fez est certainement
+en Islam le moins libéral, le plus intransigeant
+des centres doctrinaires. Les causes profondes
+de cet état d’esprit, de cette involution
+de pensée religieuse sur une formule rigide et
+impitoyable, pourraient être recherchées dans
+le passé. On les trouverait peut-être dans les
+conditions géographiques, historiques et morales
+qui régissent l’empire du soleil couchant.
+Compris tout au bout du vieux monde entre
+l’Espagne désislamisée et l’Afrique mineure
+tournée vers le Khalife de Stamboul, disposant
+depuis des siècles de son Emir, de son guide
+propre qui est en même temps son Imam ou chef
+religieux, le Moghreb a voulu s’isoler, se singulariser,
+s’élever au-dessus de toutes les discussions,
+ignorer les exégèses, les schismes dont
+l’orient musulman a souffert et souffrira jusqu’au
+bout, car l’Asie est une vaste marmite
+où la pensée humaine, inquiétante sorcière, fait
+bouillon des plus étranges crapauds. Ces causes
+lointaines du particularisme religieux mograbin,
+sont probables sinon réelles. Mais il en est d’autres
+plus jeunes, plus locales et intimes qui
+expliquent facilement la tendance que nous
+remarquons, cet absolutisme dogmatique dont
+l’enseignement ici porte la marque : ce que
+signifie tel verset ? que t’importe ! puisque la
+possession du verset seule te sanctifie.</p>
+
+<p>Tout d’abord il faut noter que les plus hautes
+classes de la population citadine comportent
+une forte proportion de juifs islamisés. Nous
+ignorons comment se firent ces conversions et
+quelles époques les virent. L’histoire de Fez
+est longue, et longue aussi la servitude juive
+au Maroc. Nous savons qu’Israël souffrait jadis
+volontiers pour sa foi jusqu’au martyre. Mais
+il est exact aussi qu’en dehors des crises aiguës
+de folie religieuse ou de colère commerciale qui
+jetaient les musulmans sur les groupes d’hébreux
+vivant à leur contact, ces derniers étaient
+en terre d’Islam moins dépaysés qu’en notre
+Europe par exemple. Les juifs qu’on faisait
+chrétiens redevenaient juifs dès que possible.
+Ils ont moins de prévention contre l’Islam. Tous
+les sémites pensent et agissent en sémites. Ils
+se rossent et se conduisent en frères ennemis,
+frères tout de même. Il est douteux pourtant
+que les conversions aient été en aucun temps
+volontaires. Il est plus certain que beaucoup
+furent imposées par la force, d’autres par la
+menace de l’exil, plusieurs cédèrent à cette autre
+contrainte qu’est le souci de jouir en paix des
+biens de ce monde. Il est avéré, en tout cas,
+que maints juifs convertis sont devenus de bons
+musulmans et ont fait souche de vaillants et
+farouches sectateurs de Mahomet. Ce faisant,
+ils ont joint à leur conviction nouvelle toute
+l’énergie qu’ils tenaient de leur race et en
+particulier cette discipline religieuse que le Judaïsme
+impose aux siens, étroite et féroce. Passant
+de la Synagogue à la Mosquée, ils ont
+emporté leur goût pour la tradition rigide et minutieuse
+et même conservé ces constantes intérieures,
+la loi, la religion dont leur race s’était
+armée pour maintenir son unité morale. Ils ont
+ainsi donné aux classes dirigeantes de Fez ce
+caractère qui frappe, singulier mélange de religiosité
+outrée et de génie commercial. Peut-être
+ont-ils leur part dans l’évolution vers le
+fanatisme d’un Islam qui fut certainement plus
+tolérant jadis qu’aujourd’hui. Mais l’esprit qui
+anime l’enseignement que Fez donne et répand
+dans le Moghreb, résulte aussi et peut-être pour
+la plus grande part, des nécessités du prosélytisme
+musulman chez les autochtones, de la
+lutte contre l’anthropolâtrie maraboutique à
+laquelle aboutit constamment l’islamisation des
+berbères.</p>
+
+<p>Il ne devait pas échapper aux souverains
+conscients de leur mission, et il y en eut, que ces
+populations sont inaptes à conserver indéfiniment
+et sans déformation l’empreinte d’une
+philosophie quelconque, empreinte sans laquelle
+pourtant ne pouvait se faire la cohésion indispensable
+à l’unité du domaine impérial. Ils ont
+compris qu’il fallait inculquer aux berbères des
+principes simples, sans commentaires prêtant
+à discussion : « voici le livre, crois en sa vertu
+ou sois maudit, chassé » ; qu’il fallait insuffler
+à la masse ces principes à jet continu. Car l’islamisation
+des berbères fut le grand œuvre tout
+au long des dynasties successives, chacune proclamant
+la nécessité de régénérer le sentiment
+religieux affaibli sous la précédente, chacune
+ayant pour guide un « saint » menant vers l’Islam
+des hordes aussi totalement ignorantes de
+l’Islam que l’avaient été celles venues avant
+elles. Et l’on voit l’autochtone réagir au cours
+des siècles sur l’enseignement même qu’il cherche.
+Les historiens musulmans, à maintes
+reprises, nous en donnent des preuves, nous
+montrent par exemple tel souverain révoquant
+un jurisconsulte de la grande école pour le remplacer
+par un autre moins savant mais qui parlait
+berbère.</p>
+
+<p>Fez s’est donc mise au niveau des cœurs
+qu’elle voulait gagner. Elle y a réussi. Les habitants
+de la Berbérie sont musulmans plus et
+mieux qu’ils n’ont été mosaïstes ou chrétiens.
+Ils ont bien un peu façonné l’Islam à leur taille,
+mais il n’y a pas de schisme au Maroc, point de
+sectes dissidentes qui vaillent la peine d’être notées.
+Et grâce à l’esprit farouchement particulariste
+qu’élabore la cité sainte, le pays tout
+entier a pu tenir tête aux assauts du progrès
+et s’isoler du monde plus longtemps et mieux
+qu’aucune autre contrée n’a jamais pu le faire.</p>
+
+<p>Mais, en fin de compte, si la grande université
+a créé, dans l’immense enceinte de Fez la
+bien gardée, une ambiance propre à réchauffer
+le zèle des populations mograbines, une ombre
+chaude dont Isabelle Eberhardt eût déliré, elle
+y entretient aussi une atmosphère lourde où
+les âmes se traînent, où les hommes pour vivre
+ont besoin de culottes larges et de savates.</p>
+
+<p>— Vous dites ? interrompit Martin.</p>
+
+<p>— Je termine, fit Dupont, ma démonstration
+par un aphorisme concluant et définitif.
+Y a-t-il, en effet, preuve plus grande de la religiosité
+de tout un peuple que l’obligation qu’il
+s’impose d’un vêtement et d’une chaussure
+indispensables à l’observance des règles liturgiques ?
+Il est impossible de dire la prière si l’on
+ne porte un pantalon bouffant. Lui seul
+permet sans douleur et sans danger de s’asseoir
+sur ses propres jambes croisées, de se relever,
+de se jeter à genoux, de se prosterner, de se
+rasseoir surtout étant prosterné, d’exécuter enfin
+la gymnastique imposée par le législateur à
+tous les musulmans, pratique merveilleusement
+conçue pour assurer jusque dans l’âge le plus
+avancé la souplesse des membres et pour combattre
+l’obésité. Doutez-vous que celui qui prescrivit
+cinq fois par jour cet exercice de vingt
+minutes, ait eu pour dessein de donner à son
+peuple une valeur physique de premier ordre ?
+Voyez ce doux et noble vieillard qui professe
+à Karaouyine. Il est assis sur sa jambe gauche
+qui est complètement enfouie sous ses amples
+vêtements. Il a, par contre, sa jambe droite
+placée en travers devant lui, le pied sur le genou
+gauche, de telle sorte que cette jambe lui fournit
+une balustrade où, pour parler à ses élèves, il
+va de temps à autre s’accouder des deux bras.
+La leçon finie, il se relèvera d’un seul coup sans
+qu’aucun des assistants plus jeunes ne lui tende
+la main. Il aurait garde, d’ailleurs, de l’accepter.
+Ce serait avouer qu’il ne peut faire seul sa prière.
+Demandez, Monsieur, cette souple verdeur à
+quelqu’un des vôtres. Tantôt vous exposiez
+cette idée soutenable, mais bien impertinente,
+que la disparition fatale des eunuques coïncidait
+en Orient avec le développement des idées
+libérales. Ma proposition est bien moins risquée.
+Elle est, en tout cas, à l’honneur du peuple qui
+en fait l’objet. Rien n’est plus noble que le respect
+des traditions dont la vie sociale est faite.
+Je continue donc. Il n’est pas de prière possible
+sans pantalon large, et il est incorrect de la
+faire sans pantalon. C’est pourquoi les Berbères
+la font peu et mettent des chausses pour venir
+à Fez où ils seront obligés de se montrer pieux.
+Leurs femmes n’en mettront pas, car elles n’entrent
+point dans les sanctuaires. Mais telle est
+la vigueur du sentiment religieux élaboré par
+la grande ville, que les rudes montagnardes qui
+se promènent à Meknès à visage découvert se
+voileront pour pénétrer avec leurs gars dans la
+cité sainte.</p>
+
+<p>Je passe à la chaussure, <i lang="la">paragrapho</i>, Monsieur,
+<i lang="la">sutoribus</i>. La savate marocaine, chaussure
+nationale s’il en fut et merveilleusement
+égalitaire, car celle du Sultan ne diffère pas de
+celle du fossoyeur, la savate dans laquelle on
+entre et dont on sort d’un tout petit mouvement
+sans se baisser, l’incommode pantoufle
+qui ne tient pas au pied par un contrefort entourant
+le talon mais par une crispation des
+orteils et plus tard par une sorte d’accord tacite
+entre contenant et contenu qui est bien une des
+singularités les plus curieuses de ce pays, la
+babouche marocaine en cuir jaune que l’on
+prend à la main dès qu’il faut courir, la « balra »,
+dis-je, pour l’appeler par son nom, est la preuve
+excellente de l’attachement de tout un peuple
+aux rites orthodoxes. Avouez, je vous prie,
+qu’elle est indispensable à des gens qui doivent
+faire pieds nus cinq prières par jour et chaque
+fois se laver les pieds sans les essuyer. Imaginez
+la sujétion qu’apporterait en cette affaire l’obligation
+de retirer et de remettre des chaussettes
+et des bottines à boutons. On ne fait plus
+la prière dès qu’on a des godillots ou un pantalon
+collant. Et ceci, d’ailleurs, tuera cela.
+Déjà la chaussette, bien que timidement, se répand
+dans la masse, des milliers de berbères ont
+parcouru l’Europe dans les croquenots militaires
+de la princesse et ne les quitteront plus
+que difficilement. Le Marocain en mal d’évolution
+qui vous parle des droits de l’homme, de
+M. Wilson et qui vous souffle à l’oreille qu’il est
+franc-maçon, a quitté la savate pour la bottine.
+L’impersonnelle et irresponsable circulaire qui
+a réduit dans les ateliers de l’État les gabarits
+sur lesquels se coupent les pantalons des tirailleurs
+a porté un coup terrible à l’antique et
+belle chose...</p>
+
+<p>— Et n’est-ce pas profondément regrettable ?
+reprit Martin. Le musulman, même en pleine
+tension religieuse, n’est dangereux que par secousse
+et rarement. Il est de fréquentation facile
+et d’abord courtois, il est hospitalier. Mais il
+change en effet radicalement dès qu’il ramasse
+sa chemise dans son pantalon et porte des chaussures
+européennes. Il est fâcheux que ces gens
+ne puissent vivre à notre contact sans se transformer
+car, tout bien considéré, ils n’y gagnent
+rien et nous y perdons. L’enseignement de Fez,
+fanatique à ne voir que son principe, est pacifique
+pratiquement. Qu’enseigne-t-il, après tout ?
+la résignation. On n’apprend pas le maniement des
+armes à Karaouyine. On y joute à coups d’ergotages
+scolastiques. Au lieu de cela, les voici
+prêts à se jeter dans la mêlée de nos idées, de
+nos disputes. Comme leur cérébralité n’est pas
+apte à nous suivre, ils s’aigriront et nous gêneront,
+uniquement d’ailleurs pour cette raison
+qu’ignorant leurs insuffisances diverses, nous
+les prendrons au sérieux. Ah ! que ne peut-on
+leur conseiller de rester dans l’ombre chaude
+de leur foi, pieusement accroupis, attentifs aux
+leçons inoffensives de leurs vieux maîtres, tandis
+que, dans la petite école à côté, les enfants
+ânonnent des versets, tandis que les colombes
+voltigent autour du patio, tandis que les savates
+attendent, discrètes, bien alignées près de la
+porte ! Je vous approuve, amis musulmans, de
+penser que le progrès est un Dieu cruel, qui
+empêche ses sectateurs de dormir et qui les tue.
+Je vous approuve de passer votre jeunesse à
+discourir éperdument sur les mérites relatifs du
+beau-père et du gendre de votre prophète, sur
+la façon de faire vos ablutions, sur la morphologie
+et la syntaxe de votre langue sublime ; et
+j’admets d’autant mieux votre mépris pour nos
+idées sur le système du monde, que depuis Einstein
+c’est peut-être vous qui avez raison. Pour
+votre tranquillité autant que pour la nôtre,
+écartez-vous des sciences exactes et des autres
+où vous ne puiseriez que d’importunes ambitions.
+Cherchez la sagesse dans votre livre
+sans pousser plus loin. Puisque nous vous l’apportons,
+usez largement du confort moderne,
+mais n’en fabriquez pas. Qu’il subsiste au moins
+grâce à vous sur cette terre des âmes et des
+choses surannées où nous puissions, de temps à
+autre, reposer nos yeux et attarder notre pensée.
+En un mot, restez ce que vous êtes pour qu’on
+vous aime.</p>
+
+<p>— Je vous arrête, fit Dupont, car vous allez
+en termes attendrissants contredire votre début.
+Vous êtes incapable d’une opinion ferme en ces
+matières dont une longue expérience aurait dû,
+pourtant, vous donner connaissance certaine.
+Vous versez à leur sujet dans le sophisme et
+soufflez alternativement sur ces choses et le
+chaud et le froid.</p>
+
+<p>— C’est, répondit Martin, que ma pensée oscille
+entre deux propositions qui me sont également
+chères. Comme Français épris d’amour pour
+l’humanité, je voudrais tirer ce peuple de son
+actuelle torpeur, lui parler, non point de ses
+devoirs qu’il connaît pour le moins autant que
+nous savons les nôtres, mais de ses droits, l’élever
+à la liberté, le guider sur la route radieuse
+du progrès, réveiller la conscience ensommeillée
+de ses citoyens et, ceci fait, par simple amour
+de l’art et du danger, lui montrer la beauté de
+la lutte, l’instruire des moyens qu’y emploie
+notre civilisation. Mais aussi plus simplement,
+en égoïste oublieux ou lassé de son rôle éducateur,
+je voudrais qu’il restât, ce peuple, tel qu’il
+s’est fait lui-même, parce qu’il est amusant,
+sociable, et qu’auprès de lui je me repose de
+toutes les belles inventions que je lui demande
+d’admirer. Vous me déniez la possession d’aucune
+opinion ferme. J’en ai une pourtant : c’est
+que les musulmans sont bien comme ils sont
+et que c’est nous qui les rendons insupportables.
+Ceci dit, j’avoue mes torts et renonce à vous
+suivre dans les réflexions profondes qui vous
+viennent au contact de la civilisation mograbine.
+Je veux rester conteur tout simplement et, puisqu’il
+est question de ces milieux éclairés, religieux
+et diserts qui sont la gloire de la ville
+sainte, laissez-moi vous y conduire tandis que
+le Sultan, somnolant à l’épaule de sa nouvelle
+conquête, pense à la façon dont il fera mourir le
+Rogui.</p>
+
+<p>— Je vous écoute, fit Dupont.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Après sa première rencontre, dans la cour
+du méchouar, avec son prisonnier, Hafid avait
+congédié tout le monde et donné rendez-vous
+pour le lendemain à ses ministres et aux oulama.
+Ceux-ci, mécontents d’ailleurs de la désinvolture
+avec laquelle on les faisait courir les rues
+par la chaleur accablante, avaient, en quittant
+les lieux, convenu de se retrouver à l’heure
+fraîche chez le principal d’entre eux.</p>
+
+<p>Ben Louaz n’était pas le plus vénéré des sages
+jurisconsultes alors vivants. Deux autres le
+dépassaient dans le respect général par leurs
+vertus et leur science religieuse. Mais ils étaient,
+ceux-là, très âgés et se tenaient écartés des
+affaires publiques. Ils avaient chargé ben Louaz
+de les représenter au Conseil des oulama et ceci
+le désignait bien pour en être le chef lorsque
+Dieu rappellerait à lui ses pieux serviteurs. En
+attendant, leur coadjuteur prenait volontiers
+l’initiative des réunions où s’élaboraient les directives
+de la communauté et se décidaient les
+quelques actes politiques par lesquels, prudemment,
+les juristes se rappelaient à l’attention
+des Sultans. Leur situation était en ceci délicate.
+De par l’islam et la tradition propre du
+Maghreb, le Sultan est chef temporel de l’Empire
+et chef spirituel de la communauté. Son
+pouvoir est universel et, dès qu’il est nommé,
+ceux mêmes qui ont proclamé la légalité de son
+accession au trône rentrent dans l’ombre et
+s’inclinent devant le maître. Celui-ci pourtant
+n’éloigne pas les oulama. Il leur demande parfois
+des avis et, plus rarement, des consultations
+propres à justifier certains de ses actes. Mais il
+n’accepterait pas leurs remontrances. Quand
+le Sultan est à Fez où se trouvent les principaux
+jurisconsultes, ceux-ci sont tenus de se
+montrer à la cour, de figurer dans les conseils,
+d’entourer enfin le monarque dans les circonstances
+graves, de le soutenir du prestige que
+le peuple accorde à leur science et à leurs vertus
+musulmanes. On pourrait croire que les oulama
+ont, en ces occurrences, possibilité de marquer
+leur volonté, d’exercer une influence sur la
+marche des affaires publiques. Cependant, ils
+s’en gardent bien : le Sultan est le maître absolu ;
+la doctrine elle-même interdit de heurter
+de front sa volonté. Chose singulière : la force
+des oulama réside tout entière dans la faculté
+qu’ils ont de ne pas agir ; et ces actes politiques
+dont nous parlions plus haut se bornent de leur
+part à se rendre au palais ou à n’y pas aller. Par
+là, par leur présence ou leur abstention, ils se
+montrent soutiens du trône ou censeurs impitoyables
+de celui qui l’occupe. Il est d’une importance
+capitale pour le Sultan que ces docteurs,
+auxquels il ne demandera généralement
+rien, répondent cependant quand il les convoque,
+car leur inutilité dont personne ne doute
+devient une puissance quand elle refuse qu’on
+la constate. Abd el Aziz est tombé parce que les
+oulama se sont plusieurs fois de suite excusés
+poliment de ne pouvoir se rendre auprès de lui.
+L’enseignement religieux dont ces gens sont
+les pontifes a sur les esprits telle emprise que
+l’opinion publique devient hostile au souverain
+quand les docteurs le boudent, opposent l’inertie
+et l’indifférence à sa conduite ou à ses excès de
+pouvoir.</p>
+
+<p>On suit d’abord une des rues qui descendent
+vers Fez el Bali et que bordent les échoppes des
+marchands de ferraille et de goudron. On la
+quitte pour prendre une ruelle à gauche puis
+d’autres nombreuses à droite, à gauche, dont
+la dernière, entre les hauts murs aveugles de
+nobles et jalouses demeures, finit en cul-de-sac.
+Au fond de celui-ci est la porte de ben Louaz.
+Dans la journée, elle est toujours ouverte. Par
+tradition familiale, la maison de l’alem directeur
+de la foi veut être accueillante aux disciples.
+Ainsi le veut aussi la tyrannie de la domesticité
+dont s’encombrent le personnage et sa
+famille. Entre le logis et les boutiques de la rue
+marchande, ce sont les allées et venues continuelles
+de jeunes esclaves mâles, tandis que
+sous le porche les petites négresses lippues au
+regard effronté paraissent et disparaissent,
+prennent ce qu’on apporte des mains des commissionnaires,
+rient, criaillent et aguichent leurs
+compagnons. Invariablement, depuis des années,
+quand il descend de mule devant son
+seuil, le professeur prend le ciel et les murs voisins
+à témoin que cette engeance jette le déshonneur
+sur sa maison. Invariablement de
+même, l’engeance se bouscule pour baiser main
+ou vêtement du maître qui rentre bougonnant,
+heureux et paternel.</p>
+
+<p>Ben Louaz est un beau vieillard, vigoureux
+héritier d’une lignée de savants religieux. Il
+fait remonter son origine à ces Arabes qui vinrent
+il y a plusieurs siècles de Kairouan s’installer
+dans la Fez naissante et contribuèrent
+dès le début à l’instruction des sauvages mograbins.
+Il est quelque peu jaloux d’un collègue
+qui, portant en son nom celui d’une ville andalouse,
+se réclame aussi d’une antique et pure
+origine arabe, tandis que les autres s’amusent
+de ces deux orgueils en remarquant que ces
+confrères ont autant l’un que l’autre visage
+berbère et, dans leurs personnes et leurs actes,
+toutes les caractéristiques de cette race.</p>
+
+<p>En quittant le palais où ils avaient vu le
+Rogui dans sa cage, cinq importants personnages
+s’étaient donné rendez-vous chez ben
+Louaz à l’heure, avaient-ils ajouté en souriant,
+où les oiseaux dorment, ceci par allusion
+à certaine particularité de la maison qui devait
+les recevoir. Celle-ci, vaste et riche, montrait
+tout d’abord au visiteur un grand patio dont
+tout le centre à ciel ouvert était occupé par une
+immense volière. Le goût du savant pour les
+oiseaux s’étant aggravé du fait que sa femme
+l’avait partagé, tout, dans le premier corps du
+logis, avait été sacrifié au bien-être des pensionnaires
+ailés choisis avec soin, payés très cher,
+venus souvent de loin et dont la collection était
+l’orgueil de son propriétaire. Riche, ben Louaz
+avait dépensé des sommes importantes dans
+le choix des treillages les plus perfectionnés
+propres à compartimenter sa volière. Il en avait
+fait une chose vraiment curieuse, mais à la
+longue, pour lui, encombrante et tyrannique. Le
+climat du Maroc est chéri des oiseaux. Ils y
+pullulent et deviennent d’une impertinence extrême.
+Certaines races n’avaient pas tardé à
+déborder de la volière. Peu à peu, toute cette
+partie de la demeure leur avait été abandonnée
+ainsi qu’à leur guano. Un vol égaré de ces
+moineaux insolents qui vivent à Marrakch s’était
+abattu certain jour sur la maison et leur
+tempérament révolutionnaire avait eu la partie
+belle dans ce milieu gâté par tous les soins dont
+on l’entourait. En fait, tant que durait le jour,
+le grand patio et les pièces voisines étaient
+intenables à cause de la rumeur qu’y déchaînaient
+les cris, le pépiement, le sifflet, les appels
+roulés et roucoulés des petits êtres coalisés. La
+maison, heureusement, comportait d’autres appartements
+pour le maître et pour ses femmes,
+pour ses hôtes. Or il advint que le populaire,
+toujours en quête de merveilleux, affirma que
+l’alem connaissait la langue des oiseaux et avait
+avec eux de longs et graves entretiens. Ceci
+renforçait de mystère les mérites qu’on lui reconnaissait,
+mais lui interdisait aussi de rendre
+la plus belle partie de son logis à sa destination
+normale : sa renommée en eût souffert. Il était
+prisonnier de sa volière. S’il leur arrivait d’en
+rire, ses collègues pourtant ne le critiquaient
+point, car ils savaient qu’il ne faut pas contrarier
+la crédulité publique, source intarissable
+de profits moraux et matériels.</p>
+
+<p>Cinq donc des plus éminents docteurs de la
+foi se rendirent ce soir-là chez ben Louaz. Successivement,
+à leur descente de mule, les domestiques,
+multipliant les marques de vénération,
+leur firent éviter la maison des oiseaux et les
+guidèrent vers la pièce où le maître du logis les
+attendait. Il y avait l’Andalous dont il a été
+question, esprit très fin, poète à ses heures et
+qui, s’il faut en croire les hommes de son âge
+compagnons de sa vie, avait en sa jeunesse
+écrit maintes pièces légères que l’on se passait
+sous le manteau. Mais ceci ne compromettait
+en rien son renom très pur de docteur très
+orthodoxe. Vinrent aussi le Beranesi et le Riffain,
+deux berbères têtus, sectaires et violents,
+qui se vantaient très volontiers d’avoir combattu
+le modernisme plus apparent que réel,
+puéril en tout cas du Sultan Abd el Aziz. Son
+successeur ne leur en montrait nulle reconnaissance,
+ce dont ils enrageaient sans oser le laisser
+voir. Le supplice affreux du Kittani, un des
+leurs, était encore récent et sans abattre l’autorité
+des Oulama donnait tout de même à
+réfléchir. Le supplicié était un chérif fondateur
+d’une secte jugée quelque peu hétérodoxe,
+mais dont la plus grande erreur était d’avoir,
+au lendemain de la proclamation d’Hafid, fait
+acte de prétendant. Fort de sa récente reconnaissance
+par les Oulama, le Sultan s’était vengé
+terriblement en faisant mourir très lentement
+son parent sous la corde. Ce faisant, il avait
+éliminé un compétiteur dangereux, mais aussi
+laissé entendre aux gens d’église qu’ils eussent
+à se maintenir dans leur rôle déjà pour lui fort
+gênant. Les deux autres invités de ben Louaz
+étaient le Fassi, qui avait été ambassadeur en
+Europe, et le Rbati, deux savants orateurs de
+mosquée, très estimés de la population. Leur
+opportunisme prudent se masquait sous un détachement
+affecté de tout ce qui n’était pas
+religion pure. Leur tactique résultait d’ailleurs
+d’une réelle expérience du pays, des affaires
+publiques et des affaires en général. Tous ces
+hommes de science et de religion soignaient
+leurs intérêts matériels, vivaient comme l’on
+dit chez nous bourgeoisement, gérant leurs biens
+en bons pères de famille. Or un musulman y a
+toujours beaucoup de mérite en raison des charges
+coûteuses qui résultent de la façon de vivre,
+de toutes les complications dont ces gens encombrent
+leur existence.</p>
+
+<p>Ben Louaz n’était pas le moins riche d’entre
+eux et recevait fort bien. Mais, ce soir-là, une
+évidente préoccupation le tenait ainsi que ses
+hôtes. On but longuement le thé sans autres
+propos que les habituels compliments qui même
+se prolongèrent. Ces gens s’étudiaient ; chacun
+eût voulu savoir ce que pensait le prochain des
+événements en cours ; personne ne se décidait
+à les discuter. Donc comme il est de coutume
+chez les musulmans — et comme il arrive
+aussi fréquemment chez nous — le but de la
+réunion n’intervint dans la conversation que
+sous forme d’incidente.</p>
+
+<p>— Tu ne nous as pas montré, dit l’Andalous
+à ben Louaz, tes dernières trouvailles. On dit
+que le caïd du Sous t’a expédié des canaris
+superbes.</p>
+
+<p>— C’est exact, mais ils dorment à cette
+heure et je me garderai bien de réveiller la
+volière. Elle me donne d’ailleurs, ajouta-t-il,
+des ennuis. L’homme qui veut être sage, qui
+croit l’être en cherchant dans les beautés de la
+nature un dérivatif aux passions humaines, ne
+réussit que rarement. Je ne sais si Dieu n’a pas
+voulu me donner une leçon en faisant prolifier
+sans mesure mon élevage.</p>
+
+<p>— Peut-être, répondit l’Andalous, mais ne
+te plains pas de ce qui t’arrive. Le mal eût pu
+devenir plus grave, car les oiseaux sont les
+êtres les plus irrespectueux qui soient. Ils n’ont
+pas fait crouler ta demeure bénie. Je t’ai entendu
+dire toi-même à tes élèves que le vertueux
+Abdallah, fils d’Abi es Sbar qui, six cents ans
+avant toi, occupait à Qaraouyine la place que
+tu honores, dut faire reconstruire le minaret de
+la mosquée délabré par les oiseaux qui, pour y
+accrocher leurs nids, avaient criblé de trous les
+quatre faces, aggravant le mal à chaque couvée
+de telle sorte que les pluies pénétraient la
+masse et peu à peu la dissolvaient.</p>
+
+<p>— Et ceci me rappelle autre chose, fit le
+Fassi. Lors de mon ambassade chez les chrétiens,
+parmi les nombreuses curiosités qu’à
+l’envi ces gens fort présomptueux me montraient
+pour me convaincre de leurs talents, je vis un
+genre de construction nouvellement inventé
+dont ils paraissaient très fiers et qui consistait
+à noyer des tiges de fer dans le ciment. Les
+maçons de là-bas prétendaient qu’on obtenait
+ainsi des murs étonnamment solides et durables.</p>
+
+<p>— Dieu seul est durable, firent en chœur les
+voix.</p>
+
+<p>— ... eh bien, le noble Abdallah ben Abou
+Sbar, pour construire le minaret dont tu parles
+et qui d’ailleurs est toujours debout, usa d’un
+procédé analogue à celui dont les chrétiens
+s’enorgueillissent. Il fit incorporer aux matériaux
+des tiges de fer qui assurèrent la cohésion.</p>
+
+<p>— Est-ce bien la même chose ? fit ben Louaz.</p>
+
+<p>— Peu importe, reprit le Fassi. J’ai voulu
+dire, et c’est l’anecdote des oiseaux irrespectueux
+qui m’en a donné le prétexte, que nous
+savons bâtir avec élégance et solidement et
+cela depuis des siècles. Je réponds ainsi à certaine
+réflexion désobligeante dont un de ces
+insolents certain jour me mortifia : « Vous
+n’avez rien inventé », me dit-il...</p>
+
+<p>— Ta réponse est insuffisante, reprit l’hôte.
+Insuffisante aussi celle que j’entendis dernièrement.
+Un des nôtres leur disait en effet :
+« Vous cherchez en ce monde votre paradis. Nous
+aurons dans l’autre monde celui qui nous est
+promis. »</p>
+
+<p>— Comment, protesta le Riffain, cette réponse
+ne te satisfait pas ?</p>
+
+<p>— Elle est pieuse, reprit ben Louaz, elle est
+sage aussi car elle laisse croire à notre renoncement.
+Elle endort. Elle trompe. Celui qui
+parlait ainsi n’avait en effet rien de mieux à
+dire, c’était un être quelconque auquel Dieu
+dictait une formule opportune. Mais ici pouvons-nous
+raisonner ainsi ?</p>
+
+<p>— En effet, dit l’Andalous ; il est plus sensé
+de reconnaître que la science européenne nous
+domine et d’avouer notre faiblesse. Cet aveu ne
+nous amoindrit pas car, tout venant de Dieu,
+qu’Il soit exalté ! science et faiblesse résultent
+de sa volonté. Que sera celle-ci demain, qui
+sera demain le maître ou l’élève ?</p>
+
+<p>— Dès maintenant, reprit ben Louaz, qui
+pourrait dire que l’Islam est faible ? Les musulmans
+couvrent une immense partie de la terre.
+Et penser comme font les chrétiens, qu’eux
+seuls domineront toujours parce qu’ils savent,
+avec des machines, fabriquer du sucre et des
+cotonnades ou encore des canons, mépriser ceux
+qui préfèrent comme nous la science sacrée aux
+sciences humaines, est un orgueil dont Dieu Très-Haut
+ne peut être qu’offensé. En attendant
+qu’il marque sa volonté, on ne doit répondre à
+ce mépris que par le nôtre.</p>
+
+<p>— En attendant, fit le Beranesi, ces maudits
+chrétiens nous obsèdent. On ne parle en tous
+lieux que de leurs faits et gestes. Leur nombre
+est encore infime, Dieu soit loué, et pourtant
+on les voit partout. Se peut-il qu’un État comme
+celui-ci ne puisse vivre sans intrusion des étrangers
+en ses affaires ? Moulay Hassan est mort,
+hélas ! qui sut avec tant d’habileté tenir éloignées
+leurs entreprises, étouffer leurs intrigues. On
+voyait bien quelques chrétiens dans son entourage,
+mais leur rôle se bornait à celui de conseillers
+lointains. Ils étaient là en curieux, se conformaient
+aux usages et ne commandaient
+pas.</p>
+
+<p>— C’était, fit le Fassi, l’époque heureuse où
+le Sultan parlait d’égal à égal aux sultans d’Europe
+parce que le pays suffisait aux besoins du
+pays et qu’à ceux qui offraient des choses étonnantes
+on pouvait encore répondre : merci,
+remportez cette affaire, nous ne saurions nous
+en servir et nous n’en voyons pas l’utilité.
+Tandis qu’il faut craindre de plus en plus
+l’envahissement des nouveautés coûteuses. Le
+Maghzen est endetté. On a besoin des Français,
+on cède, on achète, la créance s’accroît.</p>
+
+<p>— Ils sont adroits d’ailleurs, fit l’Andalous,
+et, avouons-le, y mettent des formes que d’autres
+Européens avant eux n’observaient pas. Vous
+vous en souvenez, cela commença par un rien :
+la cuiller. Ces gens s’étonnèrent que les soldats
+du Sultan mangeassent avec leurs doigts comme
+vous et moi. Ils soutinrent tenacement cette
+opinion, contraire à nos idées, que la nourriture,
+pour être profitable, doit être portée à la
+bouche avec un objet en métal. Nous n’y avons
+pas fait d’objection, car cette atteinte aux coutumes
+paraissait peu grave, et ce fut ce qu’ils
+appelèrent la première réforme. Ce mot leur
+plaît beaucoup et s’applique, m’a-t-on dit, aux
+innovations diverses qu’ils proposent un peu partout.
+Ils y mettent de l’insistance, mais aussi une
+sorte de conviction aimable qui subjugue. Ils
+sont, comme vous le savez, assez orgueilleux.
+Lorsque vous leur parlez, ne leur dites pas :
+Vous autres chrétiens, cela a l’air de les gêner ;
+dites : Vous autres qui êtes des réformateurs...
+vous les disposerez merveilleusement à vous
+entendre si vous avez quelque chose à leur
+demander, ce qu’il faut éviter le plus possible.
+Ayant vu que nous acceptions la cuiller, ils
+préconisèrent un vêtement spécial pour les soldats,
+puis des chaussures. Nous en sommes aujourd’hui
+aux canons.</p>
+
+<p>A ce moment le Rebati, jusqu’alors silencieux,
+prit la parole.</p>
+
+<p>— Le plus fâcheux est que, pour sa politique,
+le Sultan — que Dieu le tienne par la main — ayant
+accepté d’acheter en France des canons,
+est contraint d’en commander aussi en
+Allemagne et que cette pratique conduit le
+pays à sa perte... Car il faudra, pour payer, contracter
+emprunt et, par suite, donner des gages.
+La gestion de ces gages exigera un nouveau
+contingent de chrétiens calculateurs, vérificateurs.
+Nous serons bientôt submergés. Ne pensez-vous
+pas, conclut-il, qu’il serait temps de
+représenter au Sultan les dangers de sa politique
+et de lui montrer la profondeur du gouffre vers
+lequel il penche ?</p>
+
+<p>Il n’y eut pas de réponse. Chacun de ces hommes
+prudents attendit celle que pouvait faire
+son voisin et même souhaita qu’il n’en fît pas.
+Car la question était fort épineuse et, vraiment,
+de quoi se mêlait si mal à propos le collègue ?
+Pensait-il réellement à faire des remontrances
+au souverain, au farouche Abd le Hafid grisé,
+qui plus est, par sa victoire sur le Rogui ? Il y
+eut quelques instants de gêne dans la blanche
+assemblée des saints hommes. Le maître de la
+maison, avec grand à-propos, frappa dans ses
+mains pour faire paraître les petites esclaves.
+On servit à nouveau des tasses de thé. On entendit
+les aspirations bruyantes des buveurs qui
+s’attardèrent à siroter. Puis l’Andalous, avec
+une indifférence voulue, résuma l’opinion ambiante
+en laissant, dans le silence contraint,
+tomber ce dicton berbère :</p>
+
+<p>— Il n’est personne qui dise au lion : tu pues
+de la bouche.</p>
+
+<p>Bien que tardif, nul ne douta que ceci répondît
+à la question du Rebati. Les visages se détendirent.
+Et par déduction logique, le lion fit
+penser à la cage et la cage au Rogui.</p>
+
+<p>— En attendant, fit ben Louaz, c’est de l’autre
+lion qu’il s’agit. Que faisons-nous du Rogui ?</p>
+
+<p>— Si nous proclamions qu’il est le vrai Moulay
+M’Hammed, dit en ricanant le Riffain qui
+avait de la rancune contre l’ingratitude du Sultan.</p>
+
+<p>— Est-il vrai, fit ben Louaz, que certains
+d’entre vous expédient en secret ce qu’ils possèdent
+vers les parages de montagnes... du Riff
+ou d’ailleurs ? Non, n’est-ce pas. Alors, pas de
+mauvaises plaisanteries. Personne ne fait rien
+ici sans son compère, et chacun de nous est responsable
+des légèretés du voisin.</p>
+
+<p>— Que faisons-nous du Rogui ? as-tu dit,
+reprit le Riffain sans paraître s’émouvoir de la
+remontrance, mais désireux de pallier l’effet de
+sa boutade. Il s’est fait prendre, il ne nous
+intéresse plus.</p>
+
+<p>— Mais Hafid, dit le Beranesi, s’enquerra du
+genre de mort qu’il lui faut appliquer. La chose
+est prévue par la loi. Nous seuls la devons dire
+et interpréter. Il ne faut plus tolérer que le Sultan
+se passe de notre avis. J’ai revu tous les
+textes. Les rebelles...</p>
+
+<p>— Cet homme et ses auxiliaires, reprit ben
+Louaz, et sa voix prit le ton d’autorité qu’il
+fallait pour dominer le débat, cet homme est en
+rebellion contre le Sultan et non point contre
+l’Islam. Celui-ci seul importe ; il n’est pas en
+cause. Vos opinions personnelles, comme vos
+susceptibilités de jurisconsultes, doivent rester
+au fond de votre gorge et de votre cœur. Le
+Sultan, d’ailleurs, est à ce paroxysme d’orgueil
+où l’on ne pense pas avoir besoin de conseils. Il
+n’en demandera pas. Qu’il se débrouille avec ses
+prisonniers, et si, en cette affaire, l’Europe,
+comme on peut le croire, a les yeux fixés sur lui,
+il appartient à ses ministres de le renseigner.
+C’est de la politique, la religion n’a rien à y voir.
+Nous répondrons certes à la convocation du
+Sultan. Nous irons sans hâte obséquieuse comme
+sans retard frondeur. Au travers de la foule
+avide des spectacles de guerre nous passerons
+lentement. Abd el Hafid, s’il veut que nous
+arrivions jusqu’à lui, devra faire fendre la masse
+du populaire devant nos mules apeurées. Au
+conseil nous n’aurons rien à dire, car on ne nous
+aura pas attendus pour juger le Rogui et ses
+hommes.</p>
+
+<p>Les Oulama, sous le verbe ferme de leur chef,
+se taisaient. Cette abstention un peu hypocrite
+qu’on leur indiquait convenait à leurs goûts et
+chacun en soi-même jugeait qu’elle était à cette
+heure plus que jamais opportune. Abd el Hafid
+effrayait. Depuis qu’il était là, les affaires du
+Maghzen, jusqu’alors lentes, alourdies d’atermoiements,
+de réticences malignes, d’hésitations
+superflues, prenaient une allure trépidante qui
+donnait le vertige aux vieux musulmans et en
+particulier à ces graves hommes de religion qui,
+selon l’expression même de l’un d’entre eux,
+s’estimaient « gens de patience et d’espoir ». Les
+événements depuis quelques mois se précipitaient
+selon un rythme nouveau, déconcertant.
+Chacun avait le sentiment, dans l’entourage du
+Sultan et dans la partie éclairée de la population
+citadine, qu’Hafid, impulsif et violent de
+son naturel, épousait le branle tumultueux
+donné par les Français aux affaires de l’État,
+branle d’ailleurs dont ceux-ci voulaient rester
+maîtres, qu’ils sauraient graduer à leur guise et
+conduire à leurs fins.</p>
+
+<p>Mais c’était déjà trop longtemps parler de
+choses sérieuses et celles-ci réglées par la volonté
+plus forte de l’alem ben Louaz, les esprits apaisés
+goûtèrent le repos des heures tièdes. L’hôte
+lui-même, dont le torse s’était quelque peu redressé
+lorsqu’il avait dicté à ses collègues la
+conduite à tenir au cours des événements, s’était
+affalé de nouveau dans ses blancs lainages.
+Son visage devint souriant, il était pressé de
+faire oublier la contrainte qui avait pesé sur le
+début de la soirée. Son geste discret repoussa
+les fâcheuses pensées tandis qu’il concluait.</p>
+
+<p>— De tout ceci, demain nous dira la suite,
+demain s’il plaît à Dieu.</p>
+
+<p>Et les invités opinèrent à leur tour d’un s’il
+plaît à Dieu, heureux, abandonné, confiant et
+paresseux.</p>
+
+<p>Ils étaient à l’un des bouts de la pièce trop
+longue, assis à la turque, leurs jambes reployées
+sous les amples vêtements, blancs comme leurs
+barbes, comme leurs turbans de mousseline. Ils
+étaient graves de par leur âge et leurs vêtures ;
+ils n’étaient point solennels et ne voulaient pas
+l’être ; l’heure était douce et, insoucieux des
+rugissements que devait pousser là-bas le Rogui
+dans sa cage, ils aspiraient à boire frais. Aux
+petites négrillonnes avaient succédé leurs répliques
+mâles. Les jeunes garçons présentèrent
+des pâtisseries et des bols d’une eau fraîche qui
+puait le goudron, puis ce fut une pastèque toute
+découpée, c’est-à-dire de l’eau encore. Après
+quoi, ces personnages durent se laver les mains
+et se rincer la bouche selon le rite. Enfin l’on
+apporta les cassolettes ; ce que voyant, les six
+nobles vieillards devinrent tout à coup manchots,
+c’est-à-dire que leurs bras et leurs belles mains
+blanches vidèrent les larges manches et disparurent
+à l’intérieur des vêtements. Ceux-ci,
+comme on le sait, sont admirablement taillés,
+faits, compris pour l’aisance absolue des mouvements,
+pour la façon dont ces gens marchent,
+s’assoient, montent à mule, se prosternent.
+L’homme le plus grave dans la plus sérieuse
+compagnie peut se gratter sans gêne pour lui-même
+et pour les convenances. Les bras disparus
+firent donc bouffer les beaux lainages, tandis
+que le maître du logis prenait dans une boîte en
+cristal des petits morceaux du bois précieux,
+les suçait un instant pour les humecter, puis
+l’un après l’autre les déposait avec soin sur les
+braises des cassolettes. Les petits esclaves soufflaient
+un peu, refermaient le couvercle et, se
+mettant à genoux devant chaque hôte, passaient
+le brûloir entre les pieds sous la cloche des
+vêtements. Les chefs dodelinaient de satisfaction
+dans le nuage fumeux qui sortait du col,
+tandis que par l’effet de l’air chaud se ballonnaient
+les djellabas. Certains tout de même toussèrent,
+car le petit bout de bois, substance
+coûteuse, émet un parfum dont ces gens par
+tradition raffolent, mais âcre au possible, sternutatoire
+et, pour les nez aryens, hostile.</p>
+
+<p>La fumigation terminée, les bras reparurent,
+chacun se cala de nouveau béatement dans les
+coussins, et tout doucement les petites conversations
+reprirent. Avisant un aparté, ben Louaz
+questionna.</p>
+
+<p>— Que dis-tu, tout bas, à l’oreille de ton voisin ?...</p>
+
+<p>— Je lui demandais, répondit l’interpellé,
+s’il avait entendu cette chanteuse nouvellement
+connue, et dont la voix est paraît-il surprenante.</p>
+
+<p>— Nous allons en juger, dit ben Louaz en
+tapant deux fois des mains pour appeler ses
+gens.</p>
+
+<p>Au signal qu’ils attendaient certainement,
+deux esclaves, hommes robustes, surgirent. Rapidement,
+vers l’extrémité de la pièce à l’opposé
+du coin occupé par les hôtes, ils tendirent entre
+les frises et le plancher un vaste rideau de cretonne
+peinte. Puis sans même que les graves
+personnages eussent osé jeter vers elle un regard,
+une femme, la chanteuse, voilée, empaquetée
+des pieds à la tête, très vive passa et disparut
+derrière la tenture. Car si les nobles professeurs
+ne dédaignent pas les plaisirs profanes, ils ne
+peuvent, du moins en présence de témoins, ajouter
+à leur plaisir celui des yeux en contemplant
+un visage féminin. « Tu ne verras pas la femme
+de ton frère » ; rigorisme auquel se complurent
+d’importants personnages qui n’étaient pas docteurs
+de la loi. C’est ainsi que le fameux Ba
+Ahmed, grand ministre du sultan Moulay Hassan,
+faisait jadis écarter les femmes du trajet de
+sa mule dans les rues poudreuses de la rouge
+Marrakch. C’est ainsi que lorsqu’une femme
+avait à comparaître au tribunal de tel célèbre
+cadi, les huissiers tendaient un drap entre elle
+et le saint juge. Il est bon d’ajouter qu’en ces
+temps heureux, les femmes (qui ont toujours
+circulé nombreuses dans les villes marocaines)
+allaient presque toutes à visage découvert,
+lamentable relâchement aujourd’hui réfréné.
+Depuis l’arrivée en nombre des Français, toutes
+les femmes sont rentrées dans le saint devoir,
+au moins celui qui consiste à se voiler... et les
+pachas y veillent.</p>
+
+<p>Derrière la cotonnade à ramages, quelques
+coups tapotés sur une derbouka réclamèrent
+l’attention, puis, adoptant un rythme, les doigts
+tambourinèrent un prélude. Et la femme attaqua
+sur une note aiguë.</p>
+
+<p>Il est inutile de décrire ici ce qu’est un chant
+de cette sorte. On admet communément que la
+voix humaine est le plus riche des instruments
+comme genre de timbres et ampleur de registre.
+Ce que l’on entend au Maroc confirme cette
+autre opinion que chaque race dispose de cordes
+vocales différentes et affectionne en cette matière
+ce que la nature lui donna. Pour ce motif,
+nous ne sommes pas en état d’apprécier impartialement
+les sons dont les Oulama, ce soir-là,
+se réjouissaient à l’extrême. Pour nos oreilles
+impures, autant d’ailleurs que le reste de nos
+personnes, registre et timbre marocains oscillent
+entre le ré dièze mêlécasse et le mi bémol rogomme
+du registre soprano.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+
+<p>— Parfait, mais dites au moins ce que cette
+femme chantait, interrompit Dupont, depuis
+trop longtemps silencieux.</p>
+
+<p>— C’est que, répondit Martin, je prétends
+qu’elle ne chantait rien, ou plutôt que les mots
+qu’elle pouvait par hasard prononcer sur des
+notes diverses n’avaient point entre eux la liaison
+d’une idée.</p>
+
+<p>— Vous êtes un philistin, reprit Dupont, ou
+n’y comprenez goutte. N’avez-vous point lu les
+ravissantes strophes que ces femmes disent et
+qu’ont reproduites nos auteurs les plus fins ? Quel
+démon vous agite de nier la poésie qui s’attache
+aux choses mograbines ? Vous faites, Monsieur,
+le plus grand tort au tourisme. D’ailleurs vous
+traitez d’une matière qui ne vous appartient pas.
+Les arabisants...</p>
+
+<p>— Je crois, fit Martin, vous avoir donné sur
+ceux-ci, dont vous êtes, mon opinion définitive.
+Je me garderais de vous demander ce que cette
+femme chantait. Plutôt que de rester court,
+vous mettriez sur ses lèvres un cliché d’amour
+pathétique et vous le qualifieriez d’andalou.
+Il y en a, comme vous disiez, des pages de recueils.
+Mais, à part une ou deux chansons grivoises,
+je n’ai jamais entendu que des sons
+voyelles modulés sans art sur des notes éraillées.
+Je vous accorde cependant que dans les campagnes
+les chanteuses répètent à satiété deux ou
+trois phrases de louanges à l’adresse de celui qui
+les a convoquées pour réjouir ses hôtes, puis,
+l’heure venue, débitent, au roulement frénétique
+des ventres et des croupes, les plus énormes
+grossièretés. Vous conviendrez que chez le grave
+ben Louaz...</p>
+
+<p>Et, sans attendre la réponse, Martin, obstiné,
+continua son récit.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+
+<p>Le chant se prolongea, suivant la mode marocaine,
+aussi longtemps que l’artiste put disposer
+d’un souffle suffisant. Quand il cessa tout
+à coup, en point de suspension sur la médiante,
+personne n’applaudit car ce n’est pas l’usage,
+mais un murmure des plus flatteurs accompagna
+le : Dieu te bénisse, ô Lalla ! dont ben Louaz
+remercia la chanteuse. Celle-ci, plus empaquetée
+que jamais, gagna rapidement le patio et disparut.
+C’est alors que l’Alem Andalous, comme
+poète plus sensible que ses collègues, plus apte
+en tout cas à dire leur générale et sénile satisfaction,
+retira des deux mains son turban, ce qui
+est la marque, chez un musulman, d’une émotion
+intense agréable ou cruelle, ou poétique
+ou furieuse, marque fréquente aussi, mais ce
+n’était pas le cas, d’une lourde ivresse en quête
+de fraîcheur. Les Oulama voyant nu le crâne
+rasé de leur ami, connurent qu’il allait redevenir
+jeune et des oui, oui encourageants exprimèrent
+qu’ils seraient, de toute leur attention, complices.
+Le poète d’ailleurs la tête renversée, les
+yeux demi-clos, lâchait la bride à son inspiration :</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse">De ta Maison, je ne dirai rien, ô ben Louaz,</div>
+<div class="verse">Sinon qu’elle est bénie de Dieu et de qui la fréquente.</div>
+<div class="verse">De ta raison, je ne dirai rien, ô ben Louaz,</div>
+<div class="verse">Sinon qu’elle est claire et profonde comme l’eau d’un lac de montagne.</div>
+ <div class="verse">De ton accueil, je dirai, ô ben Louaz,</div>
+ <div class="verse">Qu’il présage celui qui t’attend au Paradis.</div>
+ <div class="verse">Car ceux que tu appelles auprès de toi</div>
+ <div class="verse">Déjà, pour apaiser leur faim, y trouvent des mets délicieux,</div>
+ <div class="verse">Et calment leur soif de l’eau pure et fraîche de l’amitié.</div>
+ <div class="verse">Et s’ils ne peuvent encore approcher la Houri,</div>
+ <div class="verse">La Houri toujours vierge aux seins arrondis et aux cuisses transparentes<a href="#f9" id="FNanchor_9"><sup>[9]</sup></a>,</div>
+ <div class="verse">Du moins en goûtent-ils la voix céleste et l’appel voluptueux.</div>
+ <div class="verse">Certes, ô ben Louaz, j’exagère en dotant une humaine forme de mérites surhumains,</div>
+ <div class="verse">Mais pardonne au poète grisé par le charme des heures que tu lui accordes.</div>
+</div>
+</div>
+
+<div class="footnote">
+<p><a href="#FNanchor_9" id="f9">[9]</a> Qoran, en diverses sourates, et, aussi, <i>Traditions Islamiques</i>
+d’<span class="sc">El Bokhari</span>, traduction <span class="sc">Houdas</span> et <span class="sc">Marçais</span>, chez Leroux, éditeur.
+</p>
+</div>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+
+<p>Tandis que le conseil des Oulama s’inquiétait
+ainsi des événements en cours, tandis que plein
+d’orgueil et d’alcool, Hafid s’attardait repu près
+de sa blonde et grasse roumia, tandis que Bou
+Hamara aux soins empressés de ses gardiens
+reprenait les forces qu’il lui faudrait pour marcher
+au supplice, quelque part, dans le quartier
+des consuls, un homme, de ces Français dont les
+gens de Fez disaient : « Ils ne dorment, ni ne
+mangent comme tout le monde », un fonctionnaire
+ployé sous une grosse lampe Vacuum,
+suait des notes à l’adresse de son gouvernement...
+« Le Sultan, enhardi par cette victoire qu’il doit
+au zèle inopportun de deux militaires entêtés,
+n’est plus abordable... il est ivre dès le matin
+(quinquina Dubonnet, champagnes divers, pas
+de concurrence étrangère)... le peuple silencieux
+attend des spectacles sanglants, il les aura... il
+sait qu’il doit les avoir... Chez le souverain
+actes d’impulsion alcoolique... dans l’âme des
+foules remous de passions violentes... Ici s’ouvre
+une ère d’erreurs où se peuvent dérouler les plus
+graves événements... faits à suivre heure par
+heure pour les guider si possible... savoir en
+user... prévoir aussi un dérivatif calmant... dans
+une dizaine de jours il y aura dans l’Est un
+autre Rogui... »</p>
+
+<hr>
+
+<p>Le lendemain, au rendez-vous, ce fut Dupont
+qui, le premier, prit la parole.</p>
+
+<p>— A mon avis, dit-il, il faudrait tout de suite
+rassurer un chacun sur le sort de ce deuxième
+Rogui qu’hier, je ne sais pourquoi, vous mentionnâtes.
+Il faut éviter les confusions de personnes
+mais se garder aussi que vos lecteurs,
+inquiets déjà de la façon dont finira votre récit,
+ne s’effarent à la pensée qu’il puisse recommencer.
+Croyez-moi, réglez en quelques mots ce
+nouveau compte. Ne laissez pas naître cette
+opinion inexacte que, même en ces temps barbares,
+le Maroc ait été en permanence un théâtre
+de drames effarants et d’acteurs farouches, alors
+qu’au contraire le plaisant se joignait toujours
+au cruel et même lui faisait cortège.</p>
+
+<p>— J’aimerais mieux, dit Martin, rayer de ces
+annales une mention peut-être inutile et courir
+à mon but. Vous vous êtes plaint déjà du retard
+que j’apportais à faire mourir Bou Hamara.</p>
+
+<p>— C’est exact, fit Dupont, mais je n’en suis
+plus à quelques lignes près, surtout quand elles
+sont gaies. Souvenez-vous-en. Il s’appelait Abd
+el Kebir, et se réclamait d’une haute origine.
+Nous l’appelions, nous, l’homme à la pompe
+depuis le jour où, désireux de recevoir comme
+ses frères une marque d’intérêt, il avait demandé
+qu’on lui offrît une pompe à incendie. En matière
+de propagande politique, la conscience
+professionnelle du diplomate doit être inaccessible
+à l’étonnement et, depuis qu’il en arrive au
+quai d’Orsay, les rapports consulaires ont transmis
+des demandes plus surprenantes. La pompe
+vint. Elle était verte avec un liseré jaune et ses
+bras d’un brun sombre, pareils, avait-on pensé,
+à ceux humains qui les manieraient. Deux
+ouvriers délégués de l’usine accompagnèrent la
+livraison pour en déballer sur place les organes
+et en indiquer le maniement. Le cadeau revint
+sans doute assez cher, mais enfin El Kebir put,
+jusqu’à satiété, s’amuser à doucher ses esclaves
+et en rire, paraît-il, jusqu’à perdre le souffle. A nos
+sens de démocrates impénitents, c’est là un
+odieux abus de la puissance patriarcale qui
+régit la famille mograbine et cet avant-goût du
+pouvoir despotique devait livrer l’homme à la
+pompe aux pires entraînements.</p>
+
+<p>— Bravo, fit Martin.</p>
+
+<p>— Or il advint précisément que le Rogui
+Bou Hamara fut pris et la nécessité pour certains
+de le remplacer se trouva coïncider avec les aspirations
+d’El Kebir à la tyrannie. Sans doute
+pensait-il encore que ces maudits chrétiens qui
+lui avaient donné une pompe lui procureraient
+aussi facilement une couronne. Il fallait toutefois
+l’aller chercher loin dans l’est, du côté de
+Taza. Il dut s’y rendre vite en faible équipage
+et faire, pour éviter Hafid, un grand détour par
+les tribus berbères de la montagne. Et chaque
+soir, à l’étape, les mêmes discours s’entendaient.</p>
+
+<p>— Qui es-tu, toi, voyageur ? demandaient les
+Berbères.</p>
+
+<p>— Je suis un tel, fils d’un tel, je suis chérif
+et je me déclare sultan.</p>
+
+<p>— Tu disais donc que tu veux être sultan ?
+Tu vas sans doute à Fez tuer Hafid ?</p>
+
+<p>— Non, je vais à Taza ; c’est là qu’on fait
+les sultans.</p>
+
+<p>— Nous te passerons donc en sécurité à la
+tribu voisine, car nous voyons bien que tu es
+chérif ; mais jure-nous que tu n’es pas déjà
+sultan. Jure-le sur l’âme de ton saint père le
+Sultan, que Dieu lui fasse miséricorde<a href="#f10" id="FNanchor_10"><sup>[10]</sup></a>... Et
+maintenant on va t’apporter les enfants pour
+que tu les touches.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_10" id="f10">[10]</a> Sur les sentiments complexes que professent les Berbères à
+l’égard du Sultan, voir pages <a href="#pg24">24 et 25</a>.</p>
+</div>
+
+<p>— Apportez-moi aussi de quoi manger, disait
+le prétendant.</p>
+
+<p>Plus il avançait vers l’est, et plus les gens l’entouraient,
+curieux. Mais il arrivait mal à se faire
+comprendre.</p>
+
+<p>— Reste avec nous, lui disaient certains, et
+quand tu seras mort nous t’élèverons une belle
+Koubba.</p>
+
+<p>— Nous t’accueillons avec plaisir, ô chérif,
+disaient d’autres, mais quand tu seras sultan,
+ne remets plus ici tes pieds, que Dieu sanctifie
+leurs traces !</p>
+
+<p>Enfin l’homme parvint chez les Riatas, tribu
+qui entoure la ville de Taza, laquelle était, à
+cette époque, toute en ruines accumulées et de
+divers âges.</p>
+
+<p>— Je suis un tel, fils d’un tel, dit le chérif,
+je suis prétendant au trône à la place de Bou
+Hamara qui s’est fait prendre et qui d’ailleurs
+n’était pas chérif. Proclamez-moi Sultan.</p>
+
+<p>— Voire, dirent les gens, ceci demande réflexion.
+Comme chérif, sois d’ailleurs le bienvenu ;
+plante ici ta tente, entrave ici ton cheval
+et mets-toi en prière pour qu’il pleuve sur notre
+territoire, puisque tu es chérif.</p>
+
+<p>Or il se trouva que le pauvre El Kébir qui se
+plaisait tant à doucher ses esclaves, avait horreur
+de l’eau. Il était sale, négligé, repoussant
+à ce point, qu’il dégoûta les Riatas eux-mêmes,
+gens pourtant assez grossiers. Sa simplicité d’esprit
+et sa malpropreté corporelle confirmèrent
+très vite les habitants dans cette opinion qu’il
+était réellement un saint homme mais qu’il
+serait inopérant dans un rôle temporel. On lui
+donna femme et provende, on vint en pèlerinage
+lui demander sa bénédiction, mais les
+tribus placèrent autour de lui des gardes pour
+qu’il ne pût correspondre avec le monde extérieur
+et s’aviser, si peu que ce soit, de faire acte
+de prétendant.</p>
+
+<p>C’est pourquoi l’homme à la pompe vécut et
+vit encore, insoucieux. Son aventure, réduite à
+peu de chose par la sagesse populaire, méritait
+cependant cette note discrète en marge de l’histoire
+marocaine.</p>
+
+<p>— Merci, fit Martin, ceci repose et me fait
+regretter d’avoir, pour traiter d’une époque,
+choisi l’épisode tragique qui me sert de titre ;
+mais le vin est tiré...</p>
+
+<p>— Hâtez-vous donc de conclure, reprit Dupont,
+en évitant des longueurs. Par exemple, ne
+recommencez pas à décrire le grand Méchouar
+et ses entours, non plus que la façon dont les
+acteurs se présentaient. Dites simplement qu’à
+l’heure fixée par le Sultan, tout était en place
+dans le même ordre, le Rogui dans sa cage sur
+le pilori, les prisonniers, les troupes et la foule.</p>
+
+<p>— Il me faut cependant, fit Martin, parler
+de cette foule. C’est elle seule, après tout, qui
+intéresse. Le Rogui est mort, le Sultan est
+changé, les ministres aussi, tandis que la foule
+est toujours là, énigme. Ce jour-là, elle cessa
+presque de l’être pour moi. Tout d’abord, elle
+fut en nombre double de ce qu’elle était la
+veille. Cela tint à ce que le peuple de Fez ne crut
+pas tout entier, d’un seul coup, à la victoire du
+Sultan. Il fallut au plus grand nombre le rapport
+de ceux qui virent de leurs yeux l’arrivée des
+troupes poussant devant elles les prisonniers et
+le Rogui dans sa cage, sur son chameau. Ceci
+parce que le peuple de Fez est essentiellement
+frondeur et déteste par principe le pouvoir en
+place, en tremble plus que de raison, tout en
+niant jusqu’à l’absurde ses succès. Et nous
+savons qu’il en est aujourd’hui comme il en
+fut de tout temps, que ces gens critiquent et
+détestent le pouvoir débonnaire des Français
+ainsi qu’ils ont fait, avec plus de raison, certes,
+de celui de leurs princes. Et nous savons aussi
+que cela n’est d’aucune importance ; nous le
+savons depuis que pour reconquérir l’amour de
+sa bonne ville insurgée, certain Sultan n’eut
+qu’à faire tirer sur elle un coup de canon à blanc,
+depuis qu’aux heures sanglantes d’avril 1912,
+ces cent mille hommes armés, hurlants et pétaradants
+furent dominés par une seule compagnie
+de tirailleurs tunisiens.</p>
+
+<p>Mais nous ne sommes qu’en août 1909. Ce
+jour-là Fez s’éveilla péniblement et, gourde de
+lourd sommeil, s’étira paresseusement dans ses
+mille ruelles treillagées, sombres, aux senteurs
+trop fortes. Fez avait mal dormi. Moulay Hafid,
+le Sultan qui demeurait là-haut sur le plateau
+à l’air libre de Fez Djedid, venait de rompre les
+règles du jeu. Il avait remporté une victoire.
+Le premier qui l’apprit ne haussa point les
+épaules, car telle n’est pas la façon chez ces
+gens d’exprimer le doute et l’incuriosité, mais
+dit, en fermant les yeux : Dieu doit le savoir ; puis
+il fustigea d’un chasse-mouche en palmier son
+éventaire. Des centaines d’autres firent comme
+lui, mais tous, un peu nerveusement, fermèrent
+plus tôt leurs boutiques et s’en furent, pensants.
+Car une victoire du Sultan présageait une contribution
+à bref délai. L’heure chaude passée,
+quand on ouvrit les devantures pour le grouillement
+du soir, les premiers assistants avaient
+parlé. Le doute n’était plus possible, et dangereux
+par suite pouvait être de l’exprimer. La
+foule emplissait les rues entre les magasins innombrables,
+ces magasins sans porte dont la fermeture
+se rabat pour servir d’accoudoir au chaland.
+La foule circulait tout occupée en apparence
+de ses achats, de ses affaires, mais anxieuse de
+nouvelles. Parfois les êtres s’immobilisaient. On
+écoutait quelqu’un qui, descendu de Fez Djedid,
+disait un épisode de ce qu’il avait vu au Dar el
+Maghzen, au quartier impérial. Puis le grouillement
+reprenait actif, serré au coude à coude,
+au hanche à hanche, à tout instant fendu par
+des ânes, des mulets dont les charges bousculaient
+ou, trop hautes et branlantes, menaçaient.
+Le cri constant de balak ! balak ! dominait les
+bruits. « J’ai dit balak », déclarait le conducteur
+quand une plainte protestait contre un heurt,
+un pied de mule sur un pied de femme. « Il a
+dit balak », décidaient les témoins sans s’arrêter
+et cela passait, oscillant, pour disparaître à
+droite, à gauche, dans la bouche chaude de quelque
+fondouk inaperçu. Car on ne voit rien dans
+les souqs de Fez, tant la multiplicité rapprochée
+des détails fixes, mouvants, miroitants,
+enchevêtre la pensée, écrase l’attention
+inquiète déjà des contacts, des chocs avant ou
+après le balak. Ce jour-là se passait en somme
+ainsi que tous les autres. Il s’était peut-être
+produit quelque part un grave événement, mais
+rien n’en paraissait qui modifiât les attitudes
+ou altérât les visages. On vendait, on achetait.
+Les crieurs couraient montrant un objet, clamant
+le dernier prix offert. Les détaillants assis
+sur le plancher surélevé de leurs boutiques répliquaient
+à voix basse aux marchandages ou servaient
+sans hâte et comme par charité les clients,
+obligés donc en faute et auxquels, souvent, d’un
+mouvement de tête ils intimaient : « va plus loin ».
+On vendait, on achetait ; on faisait le <i>Bia ou
+chera</i>, la vente et l’achat, expression qui revient
+sans cesse dans les conversations de ce peuple,
+en deux mots synthèse de tout ce qu’il désire
+et veut être, termes et pensée qu’il a continuellement
+aux lèvres et au cœur, aussi souvent
+que cet autre cri : Moulay Idriss ! nom du
+maître religieux sous le patronage duquel, depuis
+des siècles, il accomplit les rites du Bia ou Chera.
+Trop cher ? possible ! bia ou chera. La pièce est-elle
+bonne ? Moulay Idriss ! Votre père, dites-vous,
+est malade ? Moulay Idriss ! Si quelque
+monnaie échappe et tombe, s’il casse un verre
+ou se contusionne, il prononce : Moulay Idriss !
+Quand on lui reproche son âpreté, son mépris,
+il dit : bia ou chera. Si l’on s’étonne de son teint
+pâle et de son air sombre, il rétorque en se tapant
+de la paume le front embrumé de soucis :
+bia ou chera ! puis il soupire : Moulay Idriss !
+pour compléter la devise de sa hanse autoritaire
+et fanatique... On vendait, on achetait ; pour un
+sou l’on discutait ou sur des sommes énormes,
+on traitait de petites choses infimes ou de pleins
+chargements caf ou fob. Bourse de gros négoce
+et chamailleries de miséreux bazardant des
+hardes se coudoyaient serrées dans le labyrinthe
+des souqs, sans gêne, sans morgue chez
+les grands, sans honte chez les autres, dans une
+promiscuité consentie créée par un sentiment
+qui est la vertu de ce peuple étrange : le droit
+égal pour tous de brocanter pour vivre. Parfois,
+sans que personne s’en émût, un énergumène
+surgissait demi-nu, les cheveux longs, fendait
+la foule les bras levés criant : Dieu est grand ! ou
+éructant avec fureur des versets. Il disparaissait
+vite, absorbé par la masse jamais fâchée. Ou
+bien encore une file d’aveugles se tenant par
+l’épaule passait en psalmodiant, longeait en
+quêtant les boutiques, se télescopait contre un
+mur, contre la foule même d’où, toujours, une
+main sortait et, secourable, remettait en marche
+le triste monôme.</p>
+
+<p>Aux approches du sanctuaire de Moulay
+Idriss, quartier interdit aux animaux, aux juifs
+et aux chrétiens, le commerce comme ailleurs
+allait son train, mais une sorte de religiosité
+tempérait les marchandages, baissait le ton des
+voix, assouplissait les remous. Les litanies pleurardes
+des affligés, des mendiants implorant le
+lieu saint ou provoquant la charité s’ajoutaient à
+la rumeur de trafic, l’appuyaient d’un chant soutenu
+fait du mot Allah, gémi, crié sur tous les
+tons possibles. Et tout cela faisait le bruit de la
+grande ville. Bruit spécial, étonnant pour qui
+le perçoit dans son ensemble d’un point dominant,
+tel par exemple que les terrasses du quartier
+de Deuh au bord du plateau de Fez Djedid,
+bruit étrange très différent de ceux qui nous
+sont familiers et privé de ce qui fait la basse
+dans le chant de nos villes : roulement de voitures,
+souffle d’engins mécaniques ; bruit flottant,
+continu de frottement sans sonorité où
+se fondent le broiement des moulins, le cliquetis
+des pieds d’animaux ferrés sur les cailloux des
+ruelles en pentes, le dégoulinage des rigoles, le
+râpage du sol sous les savates, les cris des marchands,
+le aoh continu en quoi se résolvent les
+plaintes religieuses de dix mille mendiants ou
+affligés vrais ou faux ; bruissement mat qui laisse
+en pleine valeur musicale les appels puissants
+des muezzins aux heures de prière.</p>
+
+<p>A la fin de ce jour, des crieurs passèrent annonçant
+la victoire et, pour que chacun sans
+doute pût aller s’en assurer, ils clamèrent que
+le Sultan ordonnait des fêtes de quatre jours.
+Dès lors fixée sur son manque à gagner, l’aristocratie
+marchande et religieuse, caisse arrêtée,
+dévotions faites, s’en fut chercher la fraîcheur
+et dormir sur ses terrasses. Tandis que dans les
+fonds obscurs des ruelles, au long des murs de
+mosquée, dans les cimetières, aux seuils des
+bouges, dans les cours de fondouqs la foule
+des autres, la foule inquiète, amère et suspecte
+s’emburnoussa pour rêver, souffrir, attendre le
+jour ou la mort ; monde trouble fait d’abord
+des déchets moraux de la population citadine,
+de ceux aussi du dehors qui, captés par ce que
+la ville offre d’attraits et d’espoirs, s’y jettent et
+rapidement y pourrissent.</p>
+
+<p>Mais ce n’est là qu’une partie de la masse
+populaire dont les mouvements donnent à Fez
+sa vitalité singulière. Il y a encore la foule des
+passagers venus de tous les points du Moghreb
+pour affaires et par dévotion, les unes ne vont
+pas sans l’autre, clientèle inépuisable qui sans
+cesse afflue, séjourne plus ou moins, reflue, gens
+de tribus diverses, souvent lointaines, toujours
+rudes, naïves ou sauvages dont Fez vit et tremble
+tout à la fois. Cette terreur est le revers de
+la médaille, le ver qui ronge l’enseigne : « Bia ou
+chera et Moulay Idriss » : commerce et religion,
+par laquelle cette métropole attire ses chalands.
+Fez ravitaille le monde berbère et lui inculque
+à jet continu la doctrine de l’Islam. Mais ce
+client néophyte est un être simple que les richesses
+exposées à sa vue affolent et que
+trouble, parce qu’il ne l’assimile pas, le ferment
+mystique qu’il hume dans l’ambiance de la
+ville sainte. Le commerçant Fasi a la hantise
+d’être pillé par sa clientèle, l’apôtre fanatique
+craint d’être étouffé par ses ouailles. Ceci devrait
+le rendre prudent, amoureux du calme, partisan
+d’une autorité vigoureuse apte à le protéger.
+Il n’en est rien pourtant. Par une étrange
+disposition d’âme, par l’effet de l’atavisme hébraïque
+qui le domine, ce peuple nerveux ou
+énervé, semble éprouver une jouissance morbide
+à gagner de l’argent dans l’inquiétude,
+tandis que, d’autre part, il lui faut se regimber
+contre tout pouvoir, se poser en victime d’une
+éternelle oppression.</p>
+
+<p>Ce matin-là, donc, Fez s’éveilla maussade. Les
+Fasi n’ouvrirent point leurs boutiques, restèrent
+pour le plus grand nombre chez eux, à écouter
+le bruit de la tourbe qui, sortant des bas-fonds
+étouffants de la vieille ville, rampait, grouillante,
+vers le plateau de Fez Djedid. Elle y allait non
+pour répondre à l’appel du Sultan et flatter
+celui-ci en assistant à son triomphe, mais sur
+le seul espoir d’un spectacle de violence, de
+meurtre peut-être, de supplices qui sait ? Elle
+montait sous le soleil dur, total, et, entraînant
+avec soi son nuage de poussière, ressuait son
+bouc à pleins pores. Elle s’entassait pour franchir
+au ralenti le crible des ruelles avoisinant
+le Dar el Maghzen. Elle montait empressée de
+plus en plus et l’âme trouble. On discernait la
+nervosité des gestes individuels, mais la masse
+où l’agitation des esprits allait croissant se
+déplaçait sans remous de violence, dans un
+calme d’ensemble où le silence, un étonnant
+silence, pesait. Sur les tours dominant le Méchouar,
+certains notables disposant de faveurs
+spéciales avaient, dès l’aurore, juché leurs
+femmes, ce qu’on appelle « la maison », loin de
+la foule aux mains insolentes, les femmes qui,
+à Fez, des terrasses et des tours où elles
+dominent à l’abri, veulent tout voir, impérieuses,
+et, sur le spectacle quel qu’il soit, épandent
+en nappes vibrantes leurs youyous inconscients.</p>
+
+<p>Dans son pavillon aux marches de faïence
+bleue, Moulay Hafid s’est installé le matin de
+bonne heure. Il ne pense plus à sa blonde maîtresse
+qu’il a laissée par là, quelque part, aux
+mains des esclaves prudentes et muettes. Le
+souverain est tout entier aux affaires de l’État,
+ou mieux à ses propres affaires pour lesquelles
+ce jour sera d’importance. La grande baie du
+mirador où il se tient est masquée d’une toile
+du haut en bas. Hafid est invisible du dehors
+mais, par les autres ouvertures grillagées, il
+peut surveiller l’ensemble de la vaste cour du
+Méchouar. Il a vu ses gens, les soldats de la
+garde noire, installer le Rogui dans sa cage sur
+le pilori maçonné au pied duquel, face au trône
+chérifien, ou plutôt face au velum qui le cache,
+le caïd des nègres, Embareck Soussi, s’est assis,
+esclave tout de rouge habillé. Dans l’ampleur
+du décor et la solitude du Méchouar encore
+vide il a l’air de loin, cet homme, au pied du gros
+socle inélégant et lourd qui le rend minuscule,
+d’un petit jouet, d’une poupée comique pour
+enfant soudanais qu’on aurait oubliée dans un
+square. Mais peu à peu l’espace se remplit. Les
+ministres, d’autres personnages désignés arrivent
+et selon l’ordre du maître, passent sous le
+rideau, disparaissent. Tous ces gens vont tenir
+conseil, tandis que dans le même ordre que la
+veille, les prisonniers, les troupes et la foule
+envahiront le Méchouar et s’installeront. Beaucoup
+plus tard et l’un après l’autre, on verra
+même des Oulama connus que leurs mules, par
+une faveur spéciale, apporteront jusqu’aux
+marches du trône. Ils arriveront tout blancs,
+gras, immaculés, dodelinants et bénisseurs pour
+entendre le Sultan s’excuser de les avoir dérangés.
+Lorsque, par intervalles, le rideau se soulevait,
+Hafid de sa place apercevait au delà du
+Rogui, des troupes, et par-dessus le long mur
+clôturant le palais, la foule qui couvrait le glacis
+de collines où s’étend le vaste cimetière de Bab
+Segma. Là s’étaient réunis, parmi les tombes,
+ceux qui dédaigneux du spectacle principal, peu
+soucieux de voir le Sultan et de contempler son
+triomphe, attendaient le passage obligé des prisonniers
+qu’on enverrait au supplice. Dans le
+pavillon le conseil se prolongeait. Hafid n’était
+pas pressé. Il goûtait lentement, il sirotait
+l’heure étonnante et terrible. Parfois même, il
+paraissait rêver tandis que, d’un mouvement
+las, il tendait l’un après l’autre ses pieds nus à
+la « nourrice » qui, assise sur le tapis, les massait.
+Quelqu’un cita la loi : pour ces crimes, la mort...</p>
+
+<p>— Qu’on les tue, dit Hafid... mais quelle mort ?</p>
+
+<p>— ... ou la mutilation, la main droite ou, en
+diagonale, un pied, une main.</p>
+
+<p>— Cela aussi c’est bien, dit Hafid. Puis,
+comme fatigué de tant penser, il conclut :</p>
+
+<p>— Qu’on les tue...</p>
+
+<p>Alors, parce qu’il y a toujours des gens dotés
+par Dieu — qu’Il soit exalté ! — du don de sagesse
+et d’opportunité, une voix reprit :</p>
+
+<p>— A mon avis, Sidi, il ne faut pas les tuer ;
+cela ferait crier l’Europe. Il vaut mieux en
+supplicier un certain nombre, pour l’exemple,
+et laisser les autres en prison, où ils mourront,
+si Dieu veut.</p>
+
+<p>— Voilà qui est bien, dit Hafid. Qu’il en soit
+ainsi. Et d’un geste il donna l’ordre de relever
+le velum. Les rangs des prisonniers, des soldats,
+virent l’homme assis dans son fauteuil, le bonnet
+rouge sur la tête, à ses pieds un paquet, la
+nourrice, derrière, les formes blanches des dignitaires
+debout. Un ordre fut donné. On vit les
+Mokhaznis, les sbires à bonnets pointus, se précipiter
+vers le rang des prisonniers. La voix de
+leur chef tourné vers le trône demanda :</p>
+
+<p>— Lesquels ?</p>
+
+<p>Du pavillon la voix de Hafid tomba :</p>
+
+<p>— Il n’importe.</p>
+
+<p>Alors les Mokhaznis, abattant au hasard la
+main sur des êtres, les tirèrent hors du rang. Les
+misérables, épuisés, roulaient du coup pour la
+plupart dans la poussière. Cela forma un autre
+rang en avant du premier. Mais le nombre ? on
+ne l’avait pas dit. Le chef des Mokhaznis interrogeait
+du regard le pavillon. Hafid de ses doigts
+indiquait des chiffres.</p>
+
+<p>— Zid Zoudj, ajoutes-en deux ; Zid Ouahad,
+encore un ; baraka, assez.</p>
+
+<p>Cela fit trente.</p>
+
+<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
+</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
+
+<hr>
+
+<p>Dupont interrompit son camarade.</p>
+
+<p>— Pour le lecteur français, dit-il, supprimez
+nettement ce qui va suivre et que je devine : la
+scène des mutilations sous les créneaux de Bab
+el Mahrouq où grimaçaient depuis la veille les
+têtes coupées, y compris celle de notre compatriote
+M. X... Bornez-vous à quelques remarques
+qui peuvent renseigner sur les connaissances de
+ce peuple en chirurgie. Il fut en effet observé, ce
+jour-là, que les bouchers de Fez savent très
+rapidement désarticuler un poignet préalablement
+et avec force ployé, faire tomber une main.
+Notez par contre qu’ils sont inhabiles à séparer
+un pied du membre qui le porte. Je me suis laissé
+dire que cette ablation est, d’ailleurs, en tout
+pays assez compliquée, délicate. Terminez en
+signalant que tous les amputés du pied moururent
+très vite dans la prison. Sur les dix auxquels
+on ne coupa que la main droite, six survécurent,
+ce qui est à la louange des opérateurs et aussi
+d’un médecin de la mission française qui, on ne
+sait trop comment, parvint à pénétrer dans la
+geôle, à les soigner. Ceci fut récompensé par un
+geste aimable comme en avait parfois Moulay
+Abd el Hafid. Quelques jours plus tard, les instructeurs
+français des troupes chérifiennes trouvèrent
+dans le rang ces six amputés de la main
+droite dont un ordre souverain faisait des soldats.</p>
+
+<p>— Je voudrais, pourtant, dit Martin, parler
+de la foule...</p>
+
+<p>— C’est une manie, fit Dupont.</p>
+
+<p>— ... de la foule qui regardait, dire les réflexes
+de son âme collective au spectacle de ces
+violences. Vous le rappelez-vous ? On voyait
+de loin mouliner les triques des Mokhaznis
+refoulant la populace en un cercle autour de
+l’étal de fortune où travaillaient les bouchers.
+Il y avait aussi la fumée du chaudron où bouillait
+la poix de cautérisation et la porte de Babel
+Mahrouq, formant courant d’air, rabattait cette
+nuée fuligineuse sur les visages. Vous avez tort
+de ne pas me laisser décrire à l’aise les ondulations
+de cette masse dont les éléments
+cherchaient à voir, avançaient puis reculaient
+sous le bâton des gardes, avec des soubresauts,
+des hans de joie nerveuse quand un membre
+tombait. Sur la blancheur sale des vêtures aux
+capuchons rejetés oscillaient des faces rutilantes,
+d’autres très blêmes, d’autres encore noires dont
+les lippes béaient, blanc sur rouge. En toutes,
+les yeux, le regard, dans les orbites comme
+agrandies, semblaient fixes, paralysés. La surexcitation
+croissait avec le sang, les rugissements
+des suppliciés. Les jambes de cette foule
+trépidaient. On voyait des êtres, par un choc
+de leurs nerfs, sauter verticalement sur place
+comme des pantins. Des femmes aussi étaient
+là, des mégères de sabbat, des demi-jeunes
+échappées de leurs bouges et qui avaient suivi
+des mâles. Pour s’exciter à supporter ce qu’elles
+étaient venues voir, ces femelles hurlaient,
+puis, très vite cherchant la griserie, elles
+se mirent à secouer avec rage la tête, les cheveux
+épars ; et ce fut comme un signal. Pour
+satisfaire la nervosité qui chez beaucoup parvenait
+au paroxysme douloureux, pour l’employer,
+lui donner un but, une raison, une excuse
+mystique et connue, instinctivement tous ces
+êtres, se prenant par la taille, formèrent des rangs
+concentriques tournés vers le supplice. Et le
+Jedab, l’effroyable danse des Aïssaoua, se mit
+en branle. Dès lors, tandis que haletait l’appel
+furieux : Allah ! Allah ! Allah ! Allah ! ce ne fut
+plus une foule, mais des rangs fous de têtes qui
+violemment, en contorsions démentes, rituelles
+toutefois et rythmiques, roulaient, roulaient,
+roulaient.</p>
+
+<p>— Et à ce moment-là, fit Dupont, les deux
+ou trois Européens qui par curiosité malsaine
+avaient poussé de ce côté leurs chevaux, s’enfuirent
+en péteux, la petite mort aux moelles.</p>
+
+<p>— Je me rappelle, ajouta Martin, comment,
+nous ayant rencontrés dans leur fuite, ils tombèrent
+pâles sur ma gourde de cognac.</p>
+
+<p>Mais je vois, continua Martin, que mon récit
+embrume votre regard et fronce vos sourcils.
+Qu’aurais-je dit encore qui vous déplaise ?</p>
+
+<p>— J’observe seulement, fit Dupont, que
+votre souci d’exactitude dans l’analyse des mouvements
+populaires vous met en contradiction
+avec ce qu’avant-hier vous affirmâtes, à savoir
+que ces gens ne sont pas des barbares. Que sont
+donc ceux dont vous venez de peindre le délire
+furieux et sanguinaire ?</p>
+
+<p>— Ils sont, répondit Martin, une lie. C’est la
+crasse au fond du foudre, le fumier de la serre
+chaude. Cela se rince et se balaye. Cela ne représente
+ni les facultés d’une race, ni l’esprit d’une
+civilisation. Toutes les grandes villes ont leur
+tourbe et les apaches de Panam non plus que
+les nervis de Marseille, ne font que la France ne
+soit la France. Votre critique me plaît cette fois
+parce qu’elle me permet de préciser mon analyse.
+Celle-ci veut, plus encore que la brutalité de
+cette foule, montrer la faute de celui qui, ces
+jours-là, eut l’inconscience d’en échauffer les
+bas instincts. Bien mieux, après avoir décrit
+cette populace qui devait prouver trois ans plus
+tard ce dont, prise au sérieux et armée par nos
+soins, elle était capable, j’ai tenu à montrer son
+inconsistance. Ce n’est rien, rien qu’un souffle
+malsain dont s’énerve la veulerie d’une cité
+molle. Il suffit de savoir que cette tare existe.
+Il suffit qu’elle sache que nous la connaissons.
+Pour le surplus, c’est affaire de pacha et de
+police. Et puisque l’occasion s’en présente, je
+ne saurais manquer de dire comment, avant l’instauration
+du protectorat, était assuré l’ordre
+dans l’État comme dans les familles. A l’époque
+où se passe ce récit, l’autorité indigène, pour
+maintenir dans le devoir les divers éléments de
+la population, aussi bien les bons que les méchants,
+usait de châtiments corporels dont le
+plus communément employé était la fustigation.
+Le civil comme le militaire y était soumis
+pour la moindre des fautes et l’on peut dire qu’il
+n’y a pas de peuple qui ait été plus fouetté que
+le marocain. Cette coutume est une des choses
+qui ont le plus contribué chez les autochtones
+berbères à créer et entretenir l’aversion profonde
+de ces libertaires pour le Maghzen. De ce
+point de vue, notre tempérament fut d’accord
+avec une saine politique en supprimant la fessée
+traditionnelle. A ce sujet il sied de redresser une
+erreur. Nos auteurs les plus consciencieux
+appellent couramment bastonnade la méthode
+de correction employée au Maroc avant notre
+réforme civilisatrice. Leur excuse est évidemment
+de n’avoir jamais vu, au vieux temps
+encore tout proche, fonctionner un tribunal de
+caïd ou de pacha. On n’y a jamais fait usage de
+bâton, mais de corde. Ainsi le veut la tradition
+chez ce peuple très attaché à ses coutumes. La
+corde, de l’épaisseur d’un doigt, est longue d’environ
+un mètre cinquante. Elle est parfois gainée
+de cuir rouge, mais alors c’est plutôt un insigne
+de commandement, si l’on veut le faisceau des
+licteurs chérifiens, qu’un instrument d’usage
+courant. On fouette l’homme à corriger sur les
+fesses sans les découvrir, tandis que trois camarades
+le maintiennent à plat ventre devant le
+juge. Ce genre de correction est d’une souplesse
+d’emploi qui le rend à la fois précieux pour l’autorité
+et redouté des justiciables. Il permet
+toute la gamme des peines depuis la paternelle
+fessée jusqu’à la mort. Celle-ci intervient
+plus ou moins vite selon la vigueur du patient
+et celle des exécutants. Elle peut être voulue
+par le juge ; elle peut aussi se produire fortuitement.
+Elle est causée par un arrêt du cœur
+qui est soumis, dès le début, à des réflexes
+contractants. Le comptage des coups est fait
+avec la plus grande sincérité. C’est le juge qui
+l’assure ou quelqu’un désigné par lui et choisi
+dans le public de l’audience. Aujourd’hui encore
+au Maroc où la vie patriarcale est toujours en
+faveur, la corde fait partie du mobilier de toute
+maison bien tenue. Elle est en général suspendue
+dans la cuisine. Enfin la maîtresse de maison
+qui est, le plus souvent, la première en date des
+épouses, porte une petite cordelette pendue à
+sa ceinture comme nos grand’mères portaient
+leur châtelaine. Et cent fois par jour les esclaves
+mal polies, paresseuses et encombrantes en sont
+menacées et s’en moquent tout en feignant,
+comme le veut la tradition, d’en être affolées
+pendant cinq minutes.</p>
+
+<hr>
+
+<p>Mais revenons au Rogui et à son vainqueur.
+Celui-ci connut, dans les jours qui suivirent la
+mutilation des prisonniers, que ses procédés
+avaient secoué les chancelleries. Les Anglais en
+particulier se montraient d’autant plus sévères
+que les « atrocités » de Fez s’étaient accomplies
+au moment où l’influence britannique était complètement
+effacée par la française. Moulay Abd
+el Hafid ne s’émut point. Il était suffisamment
+instruit en histoire pour connaître que les nations
+européennes ont souvent des sursauts
+maladifs d’humanité, denrée d’exportation de
+valeur minime. Hafid en mettait aussi sur le
+marché ; par exemple, il ne manquait jamais de
+protester contre certaines exécutions politiques
+espagnoles de l’époque. Tout au plus éprouva-t-il,
+du grincement des mâchoires diplomatiques,
+un peu de mauvaise humeur dont sa blonde
+roumia encaissait les effets.</p>
+
+<p>Car elle s’était prise au jeu et s’accrochait
+éperdument à ce maître farouche dont le cœur
+était de pierre et pourtant si léger. S’emparer
+d’un être pareil, au moment où son orgueil s’exagérait
+en orgies et violences le dominer ; faire
+de ses violences, de ses folies, de ses ruses politiques
+ou roueries vulgaires, de son énergie qui
+l’ennoblissait parfois, de ses lassitudes inquiètes
+aussi, un ensemble furieux, trouble, mais malléable
+en somme et fort malgré tout, qu’elle
+manierait, étoufferait, dirigerait à sa guise ;
+être dans un palais sans écho la favorite d’un
+despote affolant, affolé, posséder par lui cette
+jouissance de tenir un monde terrorisé sous sa
+paume potelée de gretchen en feu, il y avait là
+de quoi tenter un sadisme féminin. Il est certain
+qu’elle s’y appliqua. Paraissant lui complaire,
+Hafid s’en fut à sa maison des champs de Dar
+Debibagh, à deux kilomètres du palais. La
+Méhalla heureuse s’en vint camper en un grand
+cercle autour de cette villégiature. Le Sultan
+fut ainsi gardé par une double défense, le marais
+qui entoure la villa et l’armée au repos dont
+la mission française avait repris l’instruction.
+Selon la tradition toujours, qui servit en ce cas
+l’inquiétude chronique dont souffrait le souverain,
+l’artillerie de l’armée, une batterie de
+90<sup>mm</sup> Schneider-Canet, d’un modèle ancien, fut
+groupée, menaçant les approches, devant la
+porte de la résidence sur un glacis au bas duquel
+un fossé drainait le trop-plein du marais. La
+femme pensait par cette retraite momentanée
+imposer à son amant un tête-à-tête profitable à
+ses vues, le soustraire aux autres influences
+féminines et passionnelles dont le mot seul de
+harem bourrait son imagination. Elle ignorait
+que si son influence devenait effective, elle serait
+la seule qui l’eût pu jamais instaurer. Aucune
+emprise de cet ordre n’était possible sur cet
+homme. En réalité, le séjour à Dar Debibagh
+durant une quinzaine fut une contrainte où seul
+son être physique trouva quelque satisfaction.
+Un certain luxe l’entoura, mais sans aucune de
+ces attentions qui auraient marqué le commencement
+d’une liaison solide. A toute heure,
+quand l’idée l’en prenait, Hafid l’envoyait quérir
+et, son plaisir éteint, la remettait aux femmes
+ou, la laissant sur place, disparaissait. Et
+cela même ne devait durer longtemps...</p>
+
+<p>Malgré qu’il affectât dans ses paroles et même
+en des lettres de polémique de se placer au-dessus
+des critiques, Hafid s’inquiétait. Les
+exécutions de Bab el Mahrouq étaient décidément
+fort peu goûtées. Les consuls qu’il s’efforçait
+de voir souvent devenaient froids et ne
+tenaient pas à parler. Les rares Européens,
+deux ou trois, qui à cette époque habitaient Fez
+pour leurs affaires, restaient chez eux. Le Consul
+anglais, un ancien tailleur pasteur presbytérien,
+petit, rasé à glace, sautillant et, malgré cela
+tête ronde, grave, disait : « Oh ! c’est vraiment
+une chose affreuse, you know. Je proteste, j’ai
+écrit à Londres que je proteste. » L’Espagnol
+très effacé se taisait, ennuyé d’avoir à manifester
+une opinion. Le Français, un homme rond qui
+n’offrait aucune aspérité par où le prendre,
+disait : « Hou, hou, comme il fait chaud cette
+année ! » et, devant le souverain, prenait un ton
+gai dans un air très ennuyé qui donnait la
+chair de poule<a href="#f11" id="FNanchor_11"><sup>[11]</sup></a>. L’Allemand, un ancien Français
+très fin dont le traité de 1909 venait de
+luxer la politique personnelle, boudait le Maroc
+et son propre gouvernement. Mais informé des
+soucis du Sultan, il s’employait à les aggraver
+en lui soufflant que son collègue français voulait
+lui arracher le Rogui. Rien ne pouvait être
+plus pénible à Moulay Abd el Hafid. En ces
+jours-là, sous son étreinte furieuse, la roumia
+le croyait fou d’amour alors qu’il l’était de rage
+et qu’il nourrissait sa haine en violentant cette
+chair chrétienne.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p>
+<a href="#FNanchor_11" id="f11">[11]</a> Il ne paraît pas utile, l’ayant fait ailleurs (dans le volume
+<i>Badda</i>, chez Plon), de peindre ici cet agent qui chargé seul à Fez,
+durant sept ans des relations diplomatiques avec les sultans, a
+par sa manœuvre, <i lang="la">ad augusta per angusta</i>, justifié l’intervention
+française au Maroc, tout simplement.</p>
+</div>
+
+<p>Enfin, le Sultan apprit qu’une lettre de remontrances
+lui était adressée par les puissances
+pour l’inviter à supprimer dans son empire les
+supplices. Le représentant de la France sut
+aussi que la charge lui revenait, comme doyen
+des consuls présents à Fez, de porter au Sultan
+les doléances de l’Europe. Comme il lui arrivait
+parfois dans certaines circonstances graves, Hafid
+devint calme tout à coup. Il fit dire un matin
+au corps consulaire chargé de mission diplomatique
+qu’il le recevrait le jour suivant à
+11 heures. Mais dans la nuit, il apprit de l’Allemand
+qu’au cours de l’audience du lendemain
+on allait lui réclamer la liberté du Rogui. C’était
+ce qu’il craignait ; il s’énerva et, à tort, il crut.
+Et l’on conviendra d’après ce qui va suivre,
+qu’il conçut à cette exigence une réponse de
+prince. Très instruit de notre vie politique,
+ayant su, lors de son accession au trône, mettre
+en œuvre contre notre gouvernement la presse
+avancée, il se rappelait que celle-ci avait obtenu
+qu’on évitât toute immixtion dans la politique
+intérieure du Maroc. Il jugea que c’en était une
+et voulut y parer.</p>
+
+<p>Sur le glacis, entre les canons et la porte de la
+maison des champs, deux belles tentes d’apparat
+furent dressées à côté l’une de l’autre. Dans
+celle destinée à l’audience, on mit des tapis, des
+sièges. La deuxième pour le Sultan seul n’eut
+qu’un tapis et un pouf en sparterie. A 10 heures,
+le Sultan fit demander l’artilleur de la mission
+avec indication d’attendre Sidna auprès des
+canons. A 11 heures, le corps consulaire apparut
+sur ses chevaux, sauf l’Anglais qui s’abstint.
+Les représentants de l’Europe congestionnés
+se hâtèrent sous l’abri de la tente. Au même
+instant Hafid sortit de la villa et gagna la
+sienne. Un esclave lui apporta sur une assiette
+de ces radis marocains très longs et forts. Le
+Sultan se mit à les éplucher et croquer. Dans
+l’autre tente contiguë, les consuls affalés sur
+leurs sièges attendaient, suants. Le Sultan,
+tout en mangeant ses radis, se porta vers l’officier
+convoqué qui arrivait, saluait militairement.</p>
+
+<p>— Pourquoi, lui dit-il, n’es-tu pas habillé
+tout en noir comme tu l’étais quand je t’ai vu
+pour la première fois ?</p>
+
+<p>— Parce qu’il fait trop chaud, répondit
+l’autre.</p>
+
+<p>— Pourquoi, continua le monarque, chez
+vous les artilleurs sont-ils vêtus de noir ?</p>
+
+<p>— Je n’en sais rien, lui fut-il répondu. Il y a
+comme cela des « quaïdas », des coutumes, chez
+nous comme ici, dont on ignore l’origine.</p>
+
+<p>— Je déteste le noir, fit Hafid, tu le diras à
+ton gouvernement. Maintenant, montre-moi le
+fonctionnement de ce canon.</p>
+
+<p>La démonstration commença. Tout près, les
+consuls voyaient la scène et continuaient d’attendre,
+suants.</p>
+
+<p>A cette même heure, au Palais de Fez, se
+passait ce qui suit. Le petit nègre habillé de
+rouge, le caïd Embareck Soussi, chef de la garde
+noire, s’en fut seul trouver le Rogui dans sa prison
+et — après les salutations d’usage — lui
+dit :</p>
+
+<p>— Sidna m’a ordonné que tu meures, suis-moi.</p>
+
+<p>— Oui, fit l’homme, mais il apparut qu’il ne
+pourrait marcher. Alors le caïd se mit à quatre
+pattes. L’autre par un effort se souleva suffisamment
+pour se laisser choir sur le dos offert. S’emparant
+des bras du Rogui et les ramenant en
+collier sous son menton, le nègre trapu se releva
+et emporta le condamné. A quelques pas à
+peine, à l’entrée de la ménagerie, il y a un de
+ces bassins marocains d’alimentation dont les
+parois au-dessus du sol sont étayées de talus
+sur lesquels le voisinage du réservoir entretient
+en tout temps la verdure. Le caïd déposa là,
+sans rudesse, son fardeau, l’aida à s’adosser au
+talus et dit :</p>
+
+<p>— Tu vas mourir, professe ta foi.</p>
+
+<p>Le Rogui soulevant les deux mains à hauteur
+de son visage prononça :</p>
+
+<p>— Il n’y a d’autre dieu que Dieu et Notre
+Seigneur Mohammed est l’envoyé de Dieu.</p>
+
+<p>Immédiatement le caïd lui cassa la tête d’un
+coup de revolver.</p>
+
+<p>Cette arme était un revolver d’officier du
+modèle 1892. Il avait été pris en Chaouïa sur
+le corps du lieutenant du Boucheron et offert
+à Moulay Hafid qui l’avait donné à son esclave.</p>
+
+<p>L’homme mort, le caïd courut par le jardin
+jusqu’à la porte qui, dans le mur d’enceinte,
+s’ouvre sur le chemin de Dar Debibagh. Son
+cheval l’y attendait, tenu par un soldat de la
+garde. A grande allure, il fit en quelques instants
+la route. Hafid, de l’endroit où il se tenait
+feignant d’écouter les explications de l’artilleur,
+aperçut son esclave qui, venant au plus
+court, traversait au galop le marécage droit vers
+lui. L’officier, bien entendu, le vit aussi et se tut.
+On voyait des paquets de vase fuser par-dessus
+les roseaux, lancés par les pieds du cheval emballé
+sous l’éperon. Au bas du glacis, le caïd
+mit pied à terre et courut au Sultan, mais
+voyant l’officier tout proche, ce fut à voix basse
+qu’il parla dans l’oreille de son maître.</p>
+
+<p>A ce moment, l’adjoint du chambellan de
+service près de la grande tente s’avança et dit
+au Sultan que le Corps consulaire, convoqué pour
+11 heures et fatigué d’attendre, allait se retirer.</p>
+
+<p>— Je puis maintenant les entendre, dit Hafid.</p>
+
+<p>L’audience fut courte. Quand le Sultan sortit
+de la tente il était visiblement furieux. Chez cet
+homme, qui avait du sang noir, la colère se trahissait
+immanquablement par une pigmentation
+plus accentuée du visage où les orbites
+faisaient alors de rondes taches plus claires.</p>
+
+<p>L’intense surexcitation du souverain ne venait
+pas des « remontrances » que le consul français
+lui avait traduites sans aigreur selon le caractère
+même du document. Elle résultait de ce
+que, trompé par l’Allemand, il avait tué le
+Rogui trop tôt. L’homme rond, en effet, ni dans
+sa lecture de la lettre, ni durant la courte conversation
+qui suivit, n’avait parlé de Bou Hamara.</p>
+
+<p>Quelques instants plus tard, tandis que les
+consuls rejoignaient la ville par le plateau de
+Dar Mahrès, Hafid et son chambellan à mules
+coururent au palais. L’homme était bien mort.
+Peut-être le Sultan ordonna-t-il de le jeter au
+lion. On n’en sait officiellement rien, car les
+témoins étaient des gens bien discrets. La seule
+chose à peu près certaine, c’est que le corps du
+Rogui fut brûlé sur place sous des planches et
+tous les chiffons qu’on fit descendre en hâte du
+harem, le tout arrosé de pétrole. On le sait
+parce que la fumée qui s’élevait noire et droite
+dans l’air très lourd et calme ce jour-là, fut
+aperçue du dehors. On le dit également ici, parce
+que le caïd en convint beaucoup plus tard et
+de cet autre détail que les restes fort mal comburés
+furent enterrés dans le talus même contre
+lequel le cadavre gisait. Ce que l’on peut dire
+aussi, c’est que la roumia, le soir venu, fut sans
+égards renvoyée chez son maître légitime. Elle
+ne comprit rien à l’apostrophe : « les chrétiens
+sont tous des menteurs ! » que son amant lui
+jeta en guise d’adieu. De ce jour elle dut se contenter
+de faire, au palais, des passades fugitives.
+Trois ans plus tard elle y était, heureux hasard,
+la nuit qui précéda l’émeute. Elle y resta trois
+jours et put échapper au sort des autres.</p>
+
+<p>— Votre récit finit mal, critiqua Dupont. On
+n’y voit ni le vice puni, ni la vertu récompensée.
+On y voit même tout le contraire.</p>
+
+<p>— Qu’y puis-je ? répondit Martin.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em xsmall">IMPRIMERIE BERGER-LEVRAULT, NANCY-PARIS-STRASBOURG — 1926</p>
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78304 ***</div>
+</body>
+</html>