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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78304 ***
+
+
+
+
+ MAURICE LE GLAY
+
+ LA MORT
+ DU ROGUI
+
+ PARIS
+ BERGER-LEVRAULT, ÉDITEURS
+ 136, Boulevard Saint-Germain (VIe)
+
+ 1926
+
+
+
+
+ _Il a été tiré de ce livre, avant impression des exemplaires
+ ordinaires, 5 exemplaires, numérotés de 1 à 5, sur Hollande Van
+ Gelder Zonen et 25 exemplaires, numérotés de 6 à 30, sur vélin pur
+ fil Lafuma._
+
+ _Il a été tiré, en outre, 5 exemplaires_ (hors commerce), _marqués de
+ A à E, sur Hollande Van Gelder Zonen_.
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+L’intérêt que le lecteur a bien voulu prendre aux récits de mon ami
+Martin, à ses colloques avec ses camarades Dupont, Dubois, Durand et
+d’autres, tous bien Français comme lui, l’accueil fait aux divers
+tableaux tracés par eux de leurs aventures propres et des événements
+marocains dont ils furent témoins, justifieront, je pense, mon audace de
+leur laisser encore la parole. Mon excuse aussi sera dans l’affection
+que je leur porte en raison de l’aide qu’ils m’ont donnée par leur
+faculté de savoir regarder, étudier longuement la nature et les hommes
+de ce pays. J’espère qu’ils sauront faire apprécier cette sincérité,
+fruit d’une longue expérience, dont leurs lecteurs ont bien voulu
+maintes fois déjà témoigner.
+
+Mais il faut dire que l’équipe de mes collaborateurs n’est plus ce
+qu’elle fut. La guerre a passé tuant les uns, dispersant les autres vers
+les divers théâtres de l’expansion française. Il ne me reste plus, pour
+parler du Maroc, que Martin, le chef de file, et son compère Dupont,
+l’arabisant distingué Dupont. Eux-mêmes ne sont plus ce qu’ils ont été,
+des batteurs d’estrade impénitents toujours en chevauchées par les
+pistes des monts et de la plaine, des coureurs de risques variés aux
+divers étages de la société mograbine. Ils ont pris de l’âge et de la
+gravité. Martin même est devenu fonctionnaire; il a des administrés. Son
+camarade et lui ne font plus la guerre; d’autres la font à leur tour
+dont ils suivent avec bienveillance les efforts. N’ayant plus rien de
+neuf à raconter, ils vivent de souvenirs. Ceux-ci vont présenter au
+lecteur français les annales d’une époque qui tient une place importante
+dans l’histoire de notre installation au Maroc. De plus, ce dont ils
+peuvent parler, et qu’on va lire, offre divers enseignements et
+témoignages utiles.
+
+Tout d’abord, ils nous rappelleront que l’Empire du couchant a vu de
+tout temps des prétendants insurrectionnels. Certains, comme Moulay
+Hafid, avaient à faire valoir des droits naturels. D’autres furent
+seulement des ambitieux. On les appelle des Rogui. Ceux-ci s’imitent
+successivement dans les méthodes qu’ils suivent pour atteindre leur but:
+profiter du sentiment anarchique qui est au fond de l’âme berbère pour
+détacher certaines tribus de l’obéissance au Gouvernement, user d’appuis
+extérieurs acquis en échange de concessions minières qui remplacent au
+Maroc les peaux d’ours. Ainsi fit Bou Hamara, ainsi fait le rogui du
+Riff. Mais où les propos de mes amis peuvent présenter un réel intérêt,
+c’est quand ils nous montrent l’état social récent de ce pays et lui
+font prendre date. Le peuple marocain est en effet de ceux qui évoluent
+très vite par l’effet du ferment que nos idées, nos méthodes
+communiquent. Déjà la jeune génération, celle qui a le plus profité de
+nos enseignements et de nos œuvres sociales, se montre prompte à nous
+suivre, adopte toutes les formes de notre progrès, est prête également à
+oublier qui le lui donna. C’est le propre des peuples attardés que la
+France sauve et instruit de pratiquer aussitôt que possible
+l’ingratitude. Si, usant du coup qui nous fut fait ailleurs, nos élèves
+marocains se plaignent un jour de leur sort et regrettent le bon vieux
+temps, les propos de Martin, sa douce ironie, seront là pour rappeler
+sans méchanceté, mais avec sa précision habituelle, ce qu’était le Maroc
+de 1910 et la dégradante servitude qui pesait sur son peuple quand la
+France parut.
+
+
+
+
+LA MORT DU ROGUI
+
+Récit marocain.
+
+
+Dupont qui feuilletait un livre grave relatant des faits encore récents
+de l’histoire du Maroc, s’arrêta pour dire à son camarade:
+
+--Écoutez, je vous prie, ce trait palpitant: «Enfin Moulay Hafid, ayant
+pu réunir des forces considérables, écrasa les révoltés et le Rogui Bou
+Hamara, fait prisonnier, fut, par son ordre, torturé de diverses façons
+et finalement jeté au lion.»
+
+--La malveillance de la postérité, dit Martin, n’est plus mise en doute
+par personne. Elle apparaît en une quantité de textes, de relations, que
+nous lisons et qui nous plaisent, car l’homme aime à scander de détails
+affreux, seraient-ils faux, la pensée qu’il accorde aux choses du passé.
+Quelques horreurs injustes mais bien placées sont utiles. Elles servent
+au lecteur de moyen mnémotechnique et font vendre les livres. Mais à
+l’égard du Sultan Moulay Hafid, nous ne sommes pas encore la postérité,
+l’injustice est flagrante et contre elle je m’insurge.
+
+Ne prenez pas, je vous prie, cet air goguenard, auquel je devine que
+vous me dénierez le droit de défendre ce monarque. Il ne fut pas un ami
+de la France et, d’autant plus, la vérité en ce qui le touche m’est
+chère, s’il est permis de trahir en le traduisant l’adage latin que vous
+connaissez. Je m’insurge, disais-je, de voir attribuer à cet homme un
+crime supplémentaire par des auteurs qui ignorent ses crimes réels.
+
+--Le Rogui pourtant est mort, fit Dupont, lamentable victime d’un
+despote.
+
+--Ma révolte, interrompit Martin, vous paraîtra peut-être encore mieux
+justifiée quand vous saurez qu’elle résulte d’une autre injustice. Le
+livre que vous teniez accuse sans aucune preuve un des lions du palais
+d’avoir mangé le Rogui. L’accusation donc est double; elle enveloppe
+Hafid et sa bête dans une même réprobation. Il est certain que votre
+auteur n’en est pas à un fauve près. Tenez! dussé-je vous offusquer,
+j’oserai davantage. Les larmes que je vous vois prêt à verser sur le
+sort de Bou Hamara ont quelque chose de crocodilesque qui me peine chez
+un ami, car vous n’avez pas, nous n’avons pas, nous tous Européens, le
+droit de les verser.
+
+--Je comprends, fit Dupont, que vous accuseriez...
+
+Mais Martin interrompit encore.
+
+--A l’encontre de cette lecture dont vous cherchez à parfaire ce soir
+vos connaissances en histoire, je n’accuse pas, je discute d’opinions et
+voudrais orner d’images ma pensée pour réfuter certains on-dit sans
+froisser personne. Vous connaissez notre ami Soudan. Vous savez qu’il
+est Suisse et qu’il a de l’esprit. Je l’ai rencontré hier devant un
+perdreau et me suis efforcé de l’enrôler dans cette société qui, sous
+l’invocation de saint Hubert, protège le gibier en France, aux colonies
+et dans les pays de protectorat. Il s’y est refusé. «J’aime trop les
+lièvres, perdreaux, etc.», me dit-il, et comme précisément j’insistais,
+il ajouta: «les plus grands ennemis du gibier sont les chasseurs; ils le
+protègent et il en meurt».
+
+--Sont-ce là, fit Dupont, les images dont vous enveloppez votre
+redressement des faits qui nous occupent. Je les trouve vilaines.
+
+--Vous m’avez donc compris, fit Martin. Asseyez-vous, prenez un cigare
+et prêtez-moi, si vous pouvez, une oreille attentive.
+
+Puis, ayant trouvé dans ses paperasses ce qu’il cherchait, Martin lut à
+son ami le récit qui va suivre.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Or, en ces jours-là, Moulay Abd el Hafid était sombre. Ses affaires
+n’avançaient pas. Le trésor subissait un assaut de dépenses qui
+absorbaient les recettes. Il régnait entre les unes et les autres un
+équilibre désastreux qui, après deux ans de règne, laissait à peine au
+Sultan quelques millions à prendre et à placer en quelques banques bien
+choisies. Les tribus payaient mal et, à part Raïssouli qui venait de
+racheter sa charge au prix raisonnable de 500.000 francs, on ne trouvait
+plus de ces caïds intelligents, capables de faire rendre à leurs
+ouailles quatre fois le montant de l’impôt que celles-ci refusaient au
+Sultan. Le Consul allemand n’eût-il pas été là pour le lui rappeler sans
+cesse, Hafid aurait bien compris que des Français venait tout le mal.
+Lent, tenace mais discret, patient et gracieux, toujours en éveil et
+jamais rebuté, implacable, le contrôle français s’ébauchait,
+s’installait, façonnait les esprits en vue de l’avenir. Complaisants,
+toujours prêts à rendre service, familiers, frayant même avec la
+populace, ses agents se glissaient partout, racontaient des histoires,
+admiraient des choses baroques, donnaient des conseils et, dans une
+ambiance du Moyen Age, luttant à coups de sourires contre la puissance
+d’un autocrate redouté, étudiaient, pour en trouver le défaut, la
+cuirasse dont s’armait et se masquait le Gouvernement désuet, cupide et
+féroce d’un peuple faible et malheureux. Ils n’étaient pas douze et on
+les voyait en tous lieux. Ils étaient si charmants qu’on finissait, pour
+ne pas les contrarier, par ne plus rien faire sans leur demander avis.
+Cet avis s’accordait si bien en apparence avec la situation du moment,
+avec les traditions, les mœurs! Et le Sultan lui-même ne donnait-il pas
+l’exemple? Pour un rien, à n’importe quelle heure de jour et de nuit,
+n’avait-il pas recours à l’un de ces Français? Et, peu à peu,
+l’accoutumance venait d’obéir à ces étrangers épris d’action dans la
+paresse générale, des gens que l’on ne payait pas et qui connaissaient à
+fond les affaires de l’État.
+
+Mais la première réaction vint du Sultan. L’œuvre entreprise par ces
+quelques Français perdus dans la foule le gêna quand il s’aperçut qu’il
+ne pouvait pas s’enrichir assez vite. Les chrétiens manifestaient en
+effet d’inquiétantes velléités. Ils avaient mis quelque ordre dans
+l’armée dont le Sultan avait utilement usé pour consolider son
+usurpation. Ils voulurent que cette troupe fût payée et, pour cela,
+faire état des ressources qu’Hafid comptait employer à sa guise. Ceci
+nécessitait un contrôle des finances et l’établissement d’un budget.
+Hafid saisit rapidement le sens de ce mot. Il le prit en horreur.
+Constituer un trésor qui ne fût pas le sien, était une formule
+inconciliable avec l’idée qu’il se faisait de ses droits et de sa
+puissance. Cette formule créait l’État, entité redoutable pour un
+despote qui ne voulait connaître du pouvoir que les satisfactions
+matérielles qu’il donne...
+
+C’est pour cela qu’en ces mois d’automne de l’an 1909, Hafid était
+morose. Il se sentait faible, peut-être à la merci de ces gens
+entreprenants dont l’œuvre, malgré lui, l’enveloppait, l’étreignait. Ce
+fut l’époque des fureurs, des mélancolies, des violences sanguinaires,
+des excès d’alcool, des orgies.
+
+Puis la réaction se manifesta plus nette et agissante. Les Français
+s’aperçurent qu’on cherchait à détruire dans le peuple, chez les
+notables, auprès des fonctionnaires du Maghzen, des ministres, leur
+influence jusqu’alors grandissante. Or, tandis que leur œuvre subissait
+cette éclipse, des nuages s’amoncelaient dont le Sultan ne paraissait
+pas dans ses tractations avec les agents des puissances, dans ses
+actions journalières s’inquiéter le moins du monde, mais qui peuplaient
+ses nuits de cauchemars et d’angoisse. Maintes tribus refusaient
+l’impôt, c’est-à-dire l’obéissance. Les ministres, tous gens du sud,
+chefs berbères maîtres chez eux, jouaient à la cour les très grands
+seigneurs et, seuls en état d’aider le Sultan de subsides sérieux,
+montraient des exigences chaque jour plus grandes.
+
+Du côté des tribus et des villes, il se passait ceci. Le Sultan
+demandait à tel groupe un impôt dépassant ses forces. Les gens
+discutaient, suppliaient, les otages engorgeaient les prisons. Alors,
+tel personnage intervenait et payait au Sultan la somme réclamée. Fait
+pour ce prix gouverneur de la tribu récalcitrante, il lançait sur elle
+ses sbires. Les gens payaient effroyablement. Cependant Hafid tremblait,
+car il était lâche; il avait peur de la colère des foules et de
+l’importance croissante de ses ministres, ses soutiens.
+
+Mais les nuées les plus lourdes d’orage étaient celles qui chargeaient
+le ciel vers l’est. Le Rogui prospérait. Les tribus de l’Innaouen
+l’avaient proclamé, reconnaissant en lui Moulay M’Hammed, fils de Moulay
+Hassan, ce qui était faux d’ailleurs. Cet imposteur était un homme
+d’action, intelligent, dénué de scrupules et, dans ses procédés de
+gouvernement, d’une cruauté à rendre jaloux Abd el Hafid lui-même. Ses
+victimes arrosées de pétrole flambaient, la nuit toujours, en des points
+choisis pour qu’on les vît mieux et que l’on tremblât. Il dominait enfin
+par ses hordes bien armées et conduites non sans habileté. Une volonté
+superbe aux larges vues d’avenir aurait pu seule, si Dieu ne s’en était
+chargé, inventer le Rogui, planter ce clou dans le mur, suspendre en
+menace cette épée au baldaquin du trône chérifien.
+
+Maître de Taza, renforcé des contingents Beranes, Tsoul et Riata, le
+Rogui Bou Hamara guidait lentement mais sûrement les pas de son ânesse
+vers Fez la bien gardée, et cela au moment même où Abd el Hafid croyait
+entendre gronder d’un bout à l’autre de l’empire la colère des peuples
+opprimés.
+
+Aidé dans ses amères réflexions par nos ennemis traditionnels, le Sultan
+mit nos agents en face de ce dilemme.
+
+--Vous avez organisé mon armée et je vous en sais gré, bien que vous
+émettiez aujourd’hui l’idée surprenante de me faire payer ces gens-là,
+ce qui est contraire aux plus saines doctrines de ce pays. Or les
+soldats sont faits pour défendre leur maître, surtout quand il les paie.
+Conduisez donc mes troupes contre le Rogui qui est mon plus grand
+ennemi. Sinon, laissez la place à d’autres qui accompliront pour moi
+cette besogne.
+
+Il y avait toujours une ou plusieurs nations prêtes à supplanter la
+France dans sa collaboration avec le Sultan du Maroc, prêtes aussi à
+organiser les forces de l’empire contre nous, au flanc de notre domaine
+africain.
+
+L’armée chérifienne se mit donc en marche vers l’est pour combattre
+l’usurpateur.
+
+Entre temps, Abd el Hafid, voulant prouver aux foules que le Rogui
+n’était pas Moulay M’Hammed, tira celui-ci du palais où il était reclus
+étroitement. Le droit d’accession au trône n’étant point défini par la
+loi musulmane, les frères toujours nombreux d’un Sultan sont, par
+principe, soupçonnés de vouloir remplacer celui qui les évinça. Ils
+demeurent donc, leur vie durant, des prétendants à surveiller. Mais ces
+Chorfas, frères du Chérif couronné, ne sont pas inquiétants au même
+degré. Il en est que leur caractère, leurs aptitudes physiques et
+mentales mettent hors de cause. Ceux-ci vivent d’une façon misérable
+mais libres. Certains d’entre eux, dont le loyalisme a su donner des
+preuves ou des gages, représentent le souverain dans les provinces et se
+maintiennent en ces postes par leur habileté à s’y faire aussi petits
+que possible. Mais il en est d’autres dont on craint l’intelligence ou,
+tout au contraire, l’esprit brouillon, d’autres aussi que des
+dispositions natives ou leurs malheurs désignent à la vénération
+populaire. Ces hommes-là, et surtout les derniers, sont voués à la
+réclusion plus ou moins sévère, à une surveillance étroite en tout cas,
+dans l’ombre du maître. Pour le monde, ces personnages se classent en
+deux catégories que le protocole dénomme. Il y a les Chorfas «hors des
+toits» et les Chorfas «sous les toits», formules vraiment heureuses par
+leur précision concise.
+
+Moulay M’Hammed, celui-là même dont le Rogui usurpa l’identité, était,
+depuis la mort de son père, «sous les toits». Ce fut, comme l’on sait,
+son frère puîné Abd el Aziz qui reçut du Vizir Ba Ahmed le trône à la
+mort de Moulay Hassan. Le négligé est un homme de taille assez grande,
+élancée; il est timide, borgne et laid. Son intelligence est «plutôt
+près de Dieu que de nous», suivant l’aimable périphrase trouvée par la
+politesse musulmane. Or il advint que le peuple marocain, peut-être
+touché du sort de ce Chérif, peut-être aussi pour se venger élégamment
+de ses maîtres successifs, se prit d’une ferveur spéciale pour Moulay
+M’Hammed et lui attribua, au détriment des autres, ce fameux don de
+_baraka_ qui joue un si grand rôle dans la mystique de l’Islam mograbin.
+Ceci n’aboutit qu’à faire resserrer la surveillance dont ce malheureux
+était l’objet. En fait, Moulay M’Hammed est retranché du monde. Il en a
+pris l’habitude et même de nos jours où le Sultan, confiant dans la
+parole de la France, n’a plus rien à redouter de ses frères, Moulay
+M’Hammed se tient coi et reclus, volontairement. Il accompagne
+humblement le Chérif à la mosquée, une heure par semaine, puis réintègre
+sagement le toit chérifien. Vingt ans de compression lui ont enlevé tout
+orgueil. Il n’a qu’une crainte, c’est qu’on ait encore peur de lui. Il
+est dégoûté de cette baraka que le bon peuple lui accorde, dont il a
+souffert toute sa vie et dont il ne peut plus se défaire.
+
+Moulay Hafid, donc, voulant que le peuple s’assurât de l’imposture du
+Rogui, sortit de l’ombre son frère M’Hammed et, en grand cortège, se
+rendit à cheval du palais au sanctuaire de Moulay Idriss, patron de la
+ville de Fez et grand saint de l’Islam occidental. Précédé de ses
+porte-lance, et protégé par deux rangs d’abids, ses soldats noirs, le
+Sultan marchait en tête suivi de son frère le borgne, à cheval comme
+lui. Mais plus jamais Hafid ne recommença son expérience. Les habitants
+de Fez, naturellement frondeurs, firent à leur souverain cette nique de
+réserver au pauvre M’Hammed toutes leurs manifestations de tendresse et
+de vénération. La bousculade dans les rues étroites de la capitale fut
+impérieuse et grave. Les gens, les femmes même s’accrochaient aux
+jambes, aux étriers du Chérif, à la crinière, à la queue de son cheval
+implorant sa bénédiction. On ramena bien vite au palais Moulay M’Hammed
+convaincu qu’après cet esclandre sa mort était certaine. Il n’en fut
+rien, puisque le pauvre est encore vivant. Le bruit courut pourtant que
+Moulay Hafid avait empoisonné son frère, mais cette fausse nouvelle fut
+répandue par quelqu’un qui aurait voulu faire massacrer les agents
+français à la faveur des troubles provoqués par quelque révolution.
+Celui-là se trompait: les gens de Fez, si frondeurs qu’ils soient, n’ont
+jamais eu de réaction contre les violences du pouvoir hafidien.
+
+Entre temps, les troupes chérifiennes s’étaient portées contre Bou
+Hamara dont les forces, déjà maîtresses de l’Innaouen, avaient gagné
+l’Ouergha, cherchant à tourner Fez par le nord et à la couper de Tanger.
+Bou Hamara entrait en contact avec les Djebala qui, à la faveur des
+troubles dynastiques des années précédentes, jouissaient d’une
+indépendance presque complète. Il était douteux qu’ils consentissent à
+reconnaître l’autorité du faux Moulay M’Hammed, mais le prestige d’Abd
+el Hafid n’en était pas moins ébranlé. L’audace de Bou Hamara en ces
+jours-là se renforçait de la connaissance qu’il avait de la situation
+générale. Il savait les Français de Fez aux prises avec la duplicité de
+Moulay Hafid. Il ne voyait pas l’intérêt qu’ils pouvaient avoir à
+soutenir le Sultan contre lui. Il avait dans son entourage des gens qui,
+sans doute, le rassuraient à cet égard et, ce faisant, le trompaient en
+exagérant l’importance de son intervention dans les affaires marocaines.
+L’action de Bou Hamara pouvait être un adjuvant de manœuvre mais non
+servir de base à une politique. Bou Hamara ne pouvait être sultan. Son
+imposture était trop flagrante pour qu’un État civilisé osât la soutenir
+jusqu’aux marches du trône. Il n’aurait pu y accéder que sous le nom de
+Moulay M’Hammed que son sceau portait déjà frauduleusement dès qu’il
+réussit à en imposer aux tribus de l’est. Son succès définitif eût
+ouvert au Maroc une ère de troubles graves d’origine honteuse. La force
+de notre action ultérieure, au contraire, devait être dans
+l’instauration d’un gouvernement traditionnel et dans le respect de
+droits dynastiques incontestés des masses musulmanes. Au fond, Bou
+Hamara, pour avoir vendu à quelques trafiquants, contre des armes de
+contrebande, la concession de mines qui ne lui appartenaient pas, se
+croyait fort d’irrésistibles protections. Il a payé de sa vie cette
+illusion et son imprudence.
+
+Au moment où Moulay Hafid lançait contre lui ses méhallas, le Rogui
+était loin de sa base. Entre elle et lui les populations avaient repris
+leur indépendance et tout recul lui était interdit. Ceci résulte de ce
+compartimentage particulariste qui fait que chaque tribu se désintéresse
+immédiatement d’un ordre de choses dès que celui-ci se déplace pour se
+manifester chez le voisin. Cet état d’esprit est une des tares de la
+race berbère avec cette autre conviction qu’il faut achever et piller le
+vaincu quel qu’il soit.
+
+Enfin la malchance de Bou Hamara voulut qu’il n’y eût pas à la tête des
+troupes hafidiennes qui l’attaquèrent d’officier français auquel il pût
+se rendre, ce qui eût certainement modifié les conséquences de sa
+défaite. Celui qui d’habitude dirigeait les opérations des méhallas
+chérifiennes était à cette époque employé ailleurs. La colonne n’avait
+comme chefs que des «caïds reha» du Maghzen, sous le commandement de
+l’un d’eux. Deux sous-officiers français faisaient le service de
+l’artillerie dans un groupe considéré comme le plus solide et fidèle.
+C’étaient de braves troupiers sans connaissances politiques et qui
+n’étaient là que pour empêcher que d’autres y fussent à leur place. Ces
+enfants de chez nous ne voyaient dans le Rogui qu’un abominable chef de
+bande sans foi ni loi, auquel ils devaient, par surcroît, d’être
+contraints, en plein été, dans des conditions générales fort pénibles,
+de faire une série d’opérations dangereuses et sans gloire.
+
+Au premier choc des tabors chérifiens, d’ailleurs vigoureusement menés
+par leurs caïds, les troupes du Rogui se débandèrent abandonnant leur
+maître. Celui-ci avec deux ou trois fidèles tenta de fuir, mais les
+tribus toujours hostiles au vaincu lui barrèrent la route. Bou Hamara se
+réfugia dans un marabout espérant bénéficier du droit d’asile qu’il
+conférait selon la tradition locale. Mais le Sultan, qui est un
+descendant du prophète, est, de ce fait, nanti en matière religieuse de
+droits imprescriptibles qui le mettent au-dessus du commun. Son
+orthodoxie supérieure ne fait cas des marabouts, Zaouïas et autres
+entités religieuses adjacentes à l’Islam, que dans la mesure où des
+nécessités politiques parfois l’y obligent. Moulay Hafid n’a jamais aimé
+les marabouts vivants ou morts dont le peuple marocain est au contraire
+fort épris et auxquels il donne si volontiers des offrandes, alors qu’il
+rechigne à payer au Sultan ses redevances. A l’encontre du respect que
+nos armes professent pour les lieux saints, les méhallas chérifiennes
+n’ont jamais ménagé un marabout local lorsqu’il s’en trouvait dans leur
+rayon d’opération et de pillage. Si les troupes envoyées contre le Rogui
+avaient été commandées par un officier français, celui-ci aurait sans
+doute tenté, et probablement aussi sans succès, de faire respecter le
+droit d’asile dont se réclamait Bou Hamara. Mais les caïds du Sultan,
+maîtres de la situation, firent ouvrir le feu sur la sainte petite
+coupole toute blanche et solitaire dans la grande vallée où, derrière
+les fuyards, flambaient les douars et les cultures. Nos sous-officiers
+écœurés, comme ils nous l’ont dit, par les fureurs dont ils voyaient
+depuis l’aurore le féroce déchaînement sur les vaincus, sur les
+habitants du pays, sur les femmes et les enfants abandonnés par les
+hordes en déroute, exténués par une poursuite ardente dont, par devoir
+professionnel, ils s’efforçaient d’appuyer de leur tir les effets, nos
+troupiers donc, n’aspiraient qu’au repos. Vers la fin de la journée,
+très sagement ils décidèrent de s’arrêter, de grouper autour d’eux un
+soutien d’infanterie fourni par le caïd Bou Aouda, véritable ami de la
+France, guerrier sûr et raisonnable. Ils s’organisèrent ainsi sur
+l’emplacement qu’ils venaient d’atteindre. Ce faisant, ces braves gens
+se comportaient au mieux des intérêts du Sultan. Avec leur batterie,
+leur réserve de munitions, le tabor qu’ils avaient regroupé, ils
+formaient une position de repli capable de recueillir les troupes
+chérifiennes disséminées, acharnées au meurtre et au pillage, dans le
+cas toujours possible d’un retour offensif de l’ennemi ou d’une attaque
+des tribus. Ils avaient acquis depuis des mois l’expérience de la guerre
+marocaine. Ils savaient qu’il n’y a rien de plus précaire qu’un succès
+du Maghzen en pays de «siba».
+
+--C’est alors qu’intervinrent les caïds reha. Ils avaient appris la
+fuite de Bou Hamara. L’indiscipline de leurs soldats, uniquement
+préoccupés de tuer et de voler, ne leur avait pas permis de le joindre
+en force. Bien mieux, acharnés à une capture dont ils espéraient belle
+récompense, ils s’étaient heurtés aux tribus qui barrant la route au
+Rogui accueillirent indistinctement à coups de fusil le fuyard et les
+poursuivants. C’est alors que le Rogui se jeta dans le marabout, s’y
+barricada. Le refuge fut immédiatement investi par les chefs du Maghzen,
+mais alors les gens de tribu accoururent pour faire respecter leur saint
+local. Les caïds et leurs hommes durent s’enfuir au grand galop. A ce
+moment, Bou Hamara pouvait se croire sauvé. Il ne lui restait qu’à
+parlementer avec les habitants du pays, à trouver une caution. Le
+marabout le défendait. Aucune violation du sanctuaire n’était à craindre
+des indigènes du lieu. Ceux-ci, heureux d’avoir vu fuir les gens du
+Maghzen, s’installèrent pour monter la garde autour de leur prisonnier
+qui avait avec lui quatre fidèles dont une femme. Celle-ci, usant du
+droit coutumier, sortit du marabout en quête de vivres et d’eau pour son
+maître et ses compagnons exténués. On lui donna ce qu’elle demandait par
+l’intercession du saint mort dont elle se réclamait. Ceci est la logique
+même. Du moment que la tribu reconnaît à son santon familier le pouvoir
+de protéger quelqu’un, elle doit nourrir le réfugié. En laissant
+celui-ci mourir de faim, la pieuse collectivité violerait elle-même le
+droit d’asile. Mais le Maghzen est loin de pratiquer ces mœurs
+simplistes.
+
+Parvenus au repli constitué comme il a été dit par nos sous-officiers,
+les caïds furieux de leur déconvenue et fort surexcités recoururent à
+l’artillerie, lui indiquèrent le refuge. Il y eut palabre. Nos gens ne
+crurent pas devoir refuser aux chefs responsables le concours qu’ils
+demandaient. Le grand ennemi du Sultan était là. Autour de lui les
+dissidents se rassemblaient. A sa voix, un mouvement pouvait se
+déclancher dont l’armée chérifienne avait tout à craindre. Au surplus,
+pour nos sous-officiers le Rogui était un odieux salopard dont les
+crimes ne se comptaient plus. Ils avaient remarqué dès le début de
+l’action que les troupes de l’adversaire tiraient des balles françaises
+et ce détail les avait scandalisés. Enfin le marabout, selon
+l’expression de l’un d’eux, se voyait dans la plaine «comme le nez au
+milieu de la figure», ce qui est, pour un artilleur, irrésistible
+tentation. Cela fut d’ailleurs très court. Deux coups de réglage fusant
+mirent en fuite les indigènes qui entouraient le marabout et qui ne
+s’attendaient pas à cette intervention. Une salve à obus explosifs
+écrasa la belle Koubba blanche. Deux hommes furent tués. Le Rogui sorti
+du refuge dès le premier coup fut, quelques instants après, jeté sur le
+sol, étourdi par l’explosion d’un percutant. Les gens du Maghzen
+accourus le relevèrent. Le Rogui était prisonnier du plus terrible
+ennemi.
+
+Il est de mode aujourd’hui de critiquer en Afrique du Nord le goût très
+accentué de nos compatriotes pour la «couleur locale». On leur reproche
+de la chercher et, surtout, de la voir en tous lieux de cette terre où
+notre race est venue rejoindre et continuer la tradition latine. C’est
+un vilain travers, évidemment. Dire, en effet, qu’en Tunisie, en
+Algérie, au Maroc nous sommes chez nous est une formule admirable par sa
+simplicité et qui doit rallier tous les suffrages. Elle nous donne pour
+régler les difficultés politiques, ethniques et autres, une sorte
+d’ineffable commodité, un droit éminent contre quoi rien ne saurait
+prévaloir. Nous sommes donc en Afrique des indigènes chez eux et, dès
+lors, que peut-on entendre par couleur locale? Cette expression est fort
+déplaisante et l’on ne saurait tolérer qu’une fraction du peuple
+français s’en serve pour qualifier la manière d’être, la façon de vivre
+et l’habitat de l’autre partie.
+
+Cette incidente a simplement pour but, en situant notre point de vue, de
+préparer ce qui va suivre: il est regrettablement exact qu’à l’époque où
+se place ce récit, et même avant, le peuple marocain, abusant de notre
+hospitalité, se livrait à une véritable débauche de couleur locale. Ses
+villes immenses d’abord... Mais ne nous égarons point et remarquons
+qu’en cette affaire Moulay Hafid fut le grand coupable. Sous prétexte,
+sans doute, de traditions, sa cour offrait un spectacle extraordinaire.
+Elle ressemblait à s’y méprendre à ce que nous savions de celle des
+nombreux sultans ses prédécesseurs. C’était la cour d’un roi nègre,
+ornée de tous les raffinements de la pompe orientale. Nous en avons
+suffisamment parlé ailleurs[1] pour qu’il soit utile d’y revenir ici.
+Nous ne retiendrons de cet ensemble où s’alliaient couramment le
+burlesque, le grandiose et le tragique, nous ne noterons ici que les
+détails susceptibles de donner une notion exacte de l’ambiance où
+vivaient les personnages de ce récit, et où se déroulèrent les faits
+qu’il relate.
+
+ [1] Dans _Badda fille berbère_ et autres récits marocains, chez
+ Plon-Nourrit.
+
+L’énergie du Gouvernement chérifien était, en ces jours-là, plus encore
+qu’autrefois, freinée, réduite par des entraves bizarres venues on ne
+sait d’où, par des formules inopérantes et cocasses, des habitudes
+vaines, des coutumes encombrantes où la religiosité fanatique se mêlait
+aux règles d’une étiquette vraiment inattendue. Moulay Hafid avait, pour
+justifier son usurpation, joué de la xénophobie et proclamé le retour
+aux chères traditions. L’esprit rétrograde s’en donna donc à cœur
+joie... jusqu’au jour, bien entendu, où sous la griffe du despote chacun
+cessa de rire. Nos agents devaient trouver, leur barrant la route, les
+obstacles les plus sévères en même temps qu’absurdes. Ils durent, Dieu
+sait comme, lutter pied à pied contre la plus effarante des couleurs
+locales...
+
+Ce qui doit suivre nous engage à noter, entre mille autres, une de ces
+embûches que le rituel marocain appelait des Quaïdas, des «choses
+établies» qu’il faut respecter coûte que coûte, dût l’État en périr. Les
+troupes chérifiennes avaient des canons de modèles divers dont elles
+ignoraient l’usage, mais dont deux ou trois spécimens les suivaient
+partout. Ces pièces étaient inutilisables et, quand elles avaient des
+munitions, devenaient fort dangereuses pour les imprudents qui auraient
+voulu les manier. Elles accompagnaient les méhallas, portées ou tirées
+par des chameaux, des mulets ou traînées plus simplement à la bricole
+par des soldats. L’une d’elles qu’on appelait le canon de nouba était en
+bronze d’un modèle antique et servait, bourrée de poudre du pays, à
+annoncer la prière de l’aurore et, le soir, le coucher du soleil. A la
+longue, dans l’esprit peu compliqué des foules berbères, ces canons et
+le bruit que faisait l’un d’eux bi-quotidiennement, apparurent comme
+l’apanage du pouvoir chérifien. Les canons devinrent une représentation
+ambulante du Chérif couronné, bien mieux, une émanation de son pouvoir
+spirituel. Ils eurent la baraka, reçurent des prières, guérirent les
+écrouelles et même d’autres maladies plus communes. On prêtait serment
+au Sultan sur les canons. On voyait, durant les trêves ou les palabres,
+les berbères, les femmes berbères baiser les gros tubes impassibles,
+leur demander toutes sortes de bienfaits y compris la victoire contre le
+Sultan. Ceci peut paraître illogique, mais point si l’on pense que le
+populaire vénère le Sultan comme pontife et l’abhorre comme oppresseur.
+Ce n’est évidemment pas très clair pour notre esprit aryen, mais c’est
+de l’Islam, et de l’Islam berbère qui plus est. Les canons, enfin, dans
+la tradition berbère comme dans la Quaïda Maghzen, détenaient un droit
+d’asile inviolable, donnaient au malheureux, opprimé ou criminel, qui
+parvenait à s’asseoir sous la pièce entre les roues, une protection de
+choix. Bien plus, le refuge au canon étant un geste d’appel à la justice
+suprême du Sultan, celui-ci était obligé de s’occuper du suppliant, du
+«mzaoug» selon le terme. Cette coutume conduisait parfois à des
+situations étranges. En mars 1909, le Rogui faisant déjà mine de
+s’approcher de Fez, Moulay Hafid envoya contre lui une première mehalla.
+Celle-ci comprenait douze cents hommes vêtus de loques, recrutés de
+force dans les bas-fonds de la grande ville. Comme on pouvait à juste
+titre douter de leurs vertus, on ne les arma que de quelque cinq cents
+fusils dont la moitié n’avaient pas de culasse. Les hommes jugés les
+plus braves reçurent cinq cartouches. Moulay Hafid avait certes des
+troupes plus solides et aguerries, mais elles étaient employées au sud,
+vers Sefrou menacé par des tribus berbères animées, selon la coutume, de
+mauvais esprit envers le Gouvernement. C’est probablement cette
+circonstance qui avait déterminé Bou Hamara à prononcer vers Fez une
+pointe nouvelle. Récemment proclamé par les Oulama de la ville sainte,
+pensant tenir sous sa babouche un peuple soumis, le Sultan, plein
+d’orgueil mais inquiet, fit montre en cette occasion d’une imprudence
+qui aurait pu lui coûter cher. On lui en fit la remarque et, cynique, il
+répondit qu’il essayait la valeur de sa baraka en même temps que
+l’habileté militaire des agents que la France lui offrait. Et l’on sut,
+de ce jour, qu’Hafid n’avait aucune confiance dans son droit divin et
+encore moins dans notre aide. Un officier français devait en effet
+conduire contre le Rogui la troupe de miséreux dont il a été parlé. Et
+comme le Sultan soupçonnait son ennemi de faire notre jeu, le tour ne
+manquait pas de rouerie. Mais ce n’est point de cela qu’il s’agit. La
+colonne en partance devait emmener avec elle un petit canon, selon la
+formule, et ce canon attendait dans la grande cour du Méchouar que l’on
+vînt le prendre. Or le matin du jour fixé pour le départ, lorsque
+l’officier français vint au rassemblement, il trouva les soldats assis
+bien calmes sur plusieurs lignes dans l’immense Méchouar où ils
+paraissaient attendre sa venue. Les chefs indigènes étaient eux-mêmes au
+repos et tout ce monde semblait jouir d’une absolue quiétude exempte de
+la martiale fébrilité qui anime généralement les gens chargés de
+sauvegarder l’Empire. Le petit canon était là lui aussi, sur ses petites
+roues; il attendait, tout seul devant le centre des longues lignes
+d’hommes au repos, il attendait qu’on vînt le prendre pour son œuvre de
+gloire. Mais entre ses roues, recroquevillé, cramponné aux rayons, un
+homme était réfugié. Toutes les cinq minutes on entendait sa voix qui
+criait: «J’en appelle à la justice du Sultan.» L’officier mit pied à
+terre et, soucieux de respecter les coutumes, s’assit et attendit. Tout
+le monde continua d’attendre, car la troupe ne pouvait partir sans le
+canon et l’on ne pouvait troubler celui-ci dans l’exercice de son droit
+d’asile. Le Sultan seul devait libérer le noble engin en accueillant le
+réfugié. Mais personne n’a jamais au Maroc osé rompre le sommeil du
+souverain et l’incident était d’ailleurs d’une telle banalité que l’on
+ne crut même pas utile de l’informer à son réveil. Un suppliant est bien
+peu de chose, et s’il arrivait cette fois qu’il arrêtât l’élan des
+défenseurs de l’État, ceux-ci étaient trop heureux de remettre à plus
+tard leurs exploits pour hâter le moins du monde le règlement de cette
+affaire. Lorsque Hafid, vers le soir, parut dans la grande cour des
+assemblées, les troupes attendaient toujours. Il prit mal la chose. Le
+respect des coutumes lui parut en cette occasion poussé trop loin. Il
+fit châtier sans l’entendre le suppliant dont l’étonnement dut être vif.
+Et la colonne libérée s’en fut, hors des murs, attendre pour partir le
+jour suivant[2].
+
+ [2] Cette misérable cohue n’alla pas loin. Campée à l’est de Fez et en
+ vue de cette ville sur une hauteur dénommée Ank-el-Djemel, elle fut
+ surprise par la neige et souffrit d’une vague de froid dont beaucoup
+ d’hommes moururent. Le Rogui, gêné lui-même par le mauvais temps, ne
+ put accentuer son mouvement. On ramena vers Fez les malheureux soldats
+ chérifiens ou tout au moins ceux qui n’avaient pas d’eux-mêmes pris
+ cette prudente initiative.
+
+ * * * * *
+
+Comme Martin suspendait la lecture pour rallumer son cigare, Dupont
+éprouva le désir d’ergoter, selon son habitude.
+
+--Autant qu’il me souvienne, dit-il, des faits que vous narrez, votre
+récit jusqu’à présent les suit avec une suffisante sincérité. Mais je
+n’aime pas ces incidentes prolongées dont vous entrelardez votre thème
+principal. Votre histoire de canon tabou, pour exacte qu’elle soit,
+n’intéresse pas votre sujet. Vous cédez, je crois, au fâcheux attrait de
+la couleur locale.
+
+--Je n’aurais pas, fit Martin, rallumé mon cigare si je m’étais douté
+qu’à la faveur d’une interruption, vous dussiez m’adresser des
+sarcasmes. L’homme dont je parle n’est pas mort sur le trajet des
+Batignolles à l’Odéon, ce qui me dispenserait de noter les coutumes des
+Parisiens. Votre reproche de sacrifier au goût de France pour la couleur
+locale m’attriste d’autant plus qu’il paraît justifié. Je suis pris
+entre deux nécessités contradictoires, celle d’être véridique en plaçant
+mes sujets dans leur exact milieu et celle d’affermir chez nos
+compatriotes l’idée que l’Afrique latine est bien leur habitat séculaire
+et national, proposition qui, je vous l’ai dit, m’enchante par la
+facilité qu’elle apporte à toutes nos réflexions en matière africaine.
+Autant que M. Louis Bertrand, je confesse qu’il n’y a plus de
+Méditerranée. J’avoue ne pouvoir entendre à Rabat la messe de
+Monseigneur sans rêver que j’écoute la voix de saint Augustin sous les
+voûtes d’Hippone. Le moindre bourricot me fait songer à ceux du temps
+d’Apulée. Mais, à l’égal de cet autre Martin, ami de Candide, qui était
+manichéen et ne savait qu’y faire, je suis, moi, conteur, et n’y puis
+rien. Je ne puis davantage faire que la ville de Fez ait un autre aspect
+ni que Moulay Hafid soit un monarque constitutionnel. Je ne veux pas
+tromper mes lecteurs éventuels sur la qualité de la marchandise vendue
+et placer la mort du Rogui dans le cadre des _Misérables_. Dites
+seulement si je dois achever ma lecture.
+
+Et comme Dupont faisait un geste d’acquiescement résigné, Martin
+continua.
+
+ * * * * *
+
+Cette digression sur le rôle du canon dans l’armée chérifienne nous
+ramène aux deux artilleurs dont l’intervention avait provoqué la capture
+de Bou Hamara. Quelques mois s’étaient écoulés depuis qu’ils honoraient
+de leurs services le Sultan Moulay Abd el Hafid et, sous leur impulsion,
+les canons avaient retrouvé leur faculté guerrière tout en gardant pour
+le peuple le prestige ancien dont il a été parlé. Informés de l’arrivée
+du prisonnier, les artilleurs allèrent le voir. L’homme gisait devant la
+tente du caïd chef de la mehalla. Il avait pour tout vêtement son
+pantalon marocain. On lui avait enlevé le reste et son torse puissant,
+brun, apparaissait ruisselant de sueur. Il gisait les pieds entravés;
+ses poings ramenés et liés derrière la tête servaient à celle-ci de
+support. Sa face de quarteron, dont une transpiration de fièvre
+vernissait l’épiderme, était une chose tragique. Les yeux s’y
+déplaçaient constamment dans leurs orbites par une volonté farouche de
+voir, de dévisager les gens qui l’entouraient, les arrivants. Un rictus
+nerveux avait pris ses lèvres, les maintenait écartées, frémissantes, et
+découvrait sa dentition très blanche, complète et saine, au travers de
+laquelle la bave coulait, s’amassait aux commissures et moussait sous la
+pression du souffle furieux qui haletait du torse comme d’une forge.
+Parfois le regard se posait sur quelqu’un et la bouche crachait un nom
+suivi d’injures. Comme les deux Français s’écartaient, ayant assez vu,
+ils entendirent la voix qui les interpellait:
+
+--Roumis, si vous êtes ici utiles à quelque chose, tuez-moi.
+
+Ils s’arrêtèrent, écoutèrent sans se retourner puis reprirent le chemin
+de leur tente.
+
+--Sale métier, dit l’un.
+
+--Servitude, dit l’autre qui avait de la lecture.
+
+Mais ils n’étaient pas au bout de leurs répugnances. Les canons du
+Sultan étaient en effet devant leur tente, ainsi que les harnais, les
+caisses à munitions, le tout bien rangé, empilé. Ces gens avaient le
+souci de l’ordre et soignaient le matériel à eux confié comme s’ils
+étaient dans leur corps d’origine, et même mieux: car, loin de tout et
+de tous, lancés seuls dans la bagarre marocaine, enfants perdus ignorés
+de la France, leur amour-propre de soldats français s’exaltait jusqu’à
+l’absurde et jusqu’au sublime. Les caïds donc s’avisèrent que le Rogui
+prisonnier devait aller saluer le Sultan en la personne de ses canons.
+On passa une corde dans l’anneau que formaient ses bras liés et on le
+traîna sur le sol jusque devant les pièces. L’homme resta là étendu,
+déchiré, saignant. On lui rajusta son pantalon qui avait cédé aux
+aspérités du sol; la pudeur musulmane, même dans les frénésies de la
+guerre, n’admet la nudité que pour les cadavres. La coutume autorise à
+dépouiller les morts, mais on doit laisser la chemise aux vivants que
+l’on pille.
+
+La méhalla couvrait de ses tentes un mouvement accentué de terrain
+dominant une plaine. On était parti de là pour bousculer la horde
+ennemie vers l’est. Maintenant le soleil déclinant donnait des ombres
+aux choses et les détails du pays qui, durant la journée, se perdaient
+dans la buée méridienne, apparaissaient en pleine valeur. C’était une
+belle image de nature nord-africaine, deux rivières, des moissons
+jaunies, des bouquets d’arbres, des jardins de figuiers en quinconce;
+de-ci de-là, jusque très loin, un, deux, trois marabouts blancs sur une
+croupe, au fond d’un ravin, dans du jaune, du vert sombre. C’était
+tellement grand que l’on n’y distinguait pas d’êtres humains, évidemment
+trop petits. Les hommes pourtant avaient passé dans le tableau. On
+suivait leurs traces démentes aux colonnes de fumée qui, un peu partout,
+dans l’air lourd de cette fin de journée chaude, s’élevaient marquant
+les douars, les demeures saccagées, brûlées. Assez près, vers le nord,
+les montagnes des Djebala limitaient la vue, puis, beaucoup plus loin
+dans l’est, celles des Cenhadja, des Tsoul rosissaient dans le soleil
+oblique, tandis que, là-bas, donnant la direction de Taza, la corne
+nette du Tazeka s’évanouissait déjà dans le violet précurseur de
+l’ombre. De la plaine, les vainqueurs surgissaient en foule, montant la
+colline vers le camp. En avant des deux canons, le Rogui gisait le
+visage tourné vers l’est, la tête appuyée toujours sur ses deux poings.
+L’excès de douleur physique et morale l’avait abattu. Il n’injuriait
+plus ses bourreaux. Et silencieux il vit ses soldats prisonniers qu’on
+amenait par grappes, le collier de fer au cou, vers les canons du
+Sultan. Lorsqu’un rang était arrivé, les hommes qui le formaient
+s’accroupissaient d’un seul mouvement à cause de la chaîne qui reliait
+leurs carcans. Il en vint environ quatre cents qui, autour des canons
+encadrant le vaincu, formèrent de grands cercles douloureux. Toute la
+nuit, Bou Hamara dut entendre les lamentations qui s’élevaient, se
+répondaient de groupes à groupes, et les invectives de ses soldats qui
+lui reprochaient leur défaite.
+
+En même temps avaient paru les têtes coupées. Ceux qui en apportaient
+les tenaient par la mèche rituelle du crâne; rares étaient les courageux
+qui les avaient enfilées à la baïonnette du fusil, car il n’est rien de
+plus lourd et encombrant qu’une arme sur l’épaule avec, au bout, ce
+contre-poids. Les gens passaient d’abord devant la grande tente du caïd
+chef de la mehalla heureuse[3]. Là, ils élevaient le trophée à bout de
+bras et criaient: que Dieu bénisse notre Seigneur! On les complimentait
+et le scribe leur jetait cinq pièces d’argent, cinq douros, tarif
+chérifien. Puis ils allaient vers les canons qui peu à peu se
+garnissaient de têtes coupées. Cette ornementation n’est pas chose
+facile. Les têtes ne restent pas où on les pose; sur les plaques
+d’essieu, entre les rais passe encore. Sur le tube elles ne tiennent
+qu’en équilibre instable; de l’affût qui est incliné elles glissent. On
+s’obstine, on rit et, de guerre lasse, on les laisse où elles tombent;
+peu importe, sinon que l’offrande soit faite et que l’hommage soit rendu
+aux canons du Chérif victorieux.
+
+ [3] L’empire du Maroc fut toujours et longtemps encore sera le pays
+ des formules, des épithètes obligées qu’on observe soigneusement dans
+ le langage écrit et parlé. Subissant une déformation professionnelle
+ dont il s’excuse, mais justifiée par une longue fréquentation de la
+ société mograbine, le rédacteur de ces annales use souvent des
+ locutions toutes faites dont nul en ce pays, à l’égal du Maître, ne
+ voudrait se départir. Le Sultan écrit: «ma méhalla heureuse, mon
+ étrier victorieux, mon Maghzen glorieux, mes caïds intègres». Sous Sa
+ plume et celle de Ses sujets le Gouvernement de la République a été
+ qualifié, une fois pour toutes, de _Doulat el fakhima_ (le
+ gouvernement considérable), ce qui évite de dire: le gouvernement
+ protecteur.
+
+La nuit passa; jusqu’à l’aube il y eut fête dans le camp. Les ribaudes
+officielles, les éphèbes réguliers, en extra les femmes, les enfants
+capturés, la musique, les chants scandés des battements du tambour et
+des grincements du guimbri, le thé et le sucre de prise... mais il vaut
+mieux laisser cela ou n’en parler que pour marquer l’endurance
+singulière des Marocains à la fatigue. Ceux qui ont dû vivre parmi ces
+hordes ont constaté que, même après les jours de grand effort, le soldat
+ne dormait pas avant les premières heures du matin. Cet être dort comme
+il mange, c’est-à-dire quand il le peut et sa nature récupère aussi bien
+le sommeil manqué que la nourriture dont elle fut privée, question de
+nerfs et d’estomac.
+
+Lorsque, le lendemain de ce jour de bataille, les sous-officiers
+d’artillerie sortirent de leur tente, ils virent leurs pièces
+poisseuses, sanguinolentes, enguirlandées de crânes. La rosée nocturne
+dont les canons, comme on le sait, aiment à rafraîchir leur métal
+surmené, s’était bien condensée sur celui-ci, mais elle suait salie,
+immonde, autour des frettes et coulait, honteuse, au long des flasques
+de l’affût. Et malgré que ces deux hommes fussent blasés de couleur
+locale, leur dégoût s’exhala en jurons parallèles. Ceci fait, prenant
+les têtes par quelque partie saillante, ils les mirent en tas avec tout
+le respect possible. Le Rogui avait été ramené devant la tente du Caïd
+pour y être mieux gardé. Les prisonniers gisaient accablés ou endormis,
+chacun à sa place dans le rang, la chaîne au cou. Et nos gens se mirent
+en devoir de nettoyer leurs canons, ainsi qu’il est prescrit par les
+règlements.
+
+A l’époque où se passaient les faits ici relatés, les expéditions des
+armées chérifiennes manquaient encore d’organisation. L’imprévoyance du
+Maghzen en ces matières, l’inaptitude des chefs à régler les détails
+essentiels ont toujours frappé les Européens admis à suivre les
+événements ou contraints d’y participer. Cette fois-ci, on avait oublié
+les juifs saleurs de têtes coupées. Ces spécialistes doivent normalement
+suivre les bagages d’une méhalla bien préparée et sûre de la victoire.
+Le Rogui par exemple en avait toujours qu’il prélevait sur le mellah de
+Taza. Or le temps pressait. Le chef de colonne, en cette fâcheuse
+conjoncture comme en bien d’autres, eut recours aux Français. Ceux-ci
+n’avaient en vue que d’éloigner l’horrible tas grimaçant et puant mais
+leur conseil n’en fut pas moins efficace. Ils firent observer qu’on
+était à la fin du mois d’août et qu’en exposant les têtes sur une aire
+bien choisie, quelque part hors du camp, le soleil furieusement ardent
+les sécherait, les racornirait à souhait. On les mettrait ensuite dans
+des sacs avec du sel dont le pays fournissait une excellente qualité au
+lieu dit Arba de Tissa. Ils complétèrent leurs conseils par des
+considérations utiles et simplement dites sur le rôle important du
+soleil dans les questions d’hygiène. Ces braves gens avaient une notion
+très haute de leur mission civilisatrice et ne perdaient aucune occasion
+d’instruire les élèves, les bons élèves d’ailleurs, dont l’éducation
+leur était confiée.
+
+--Le soleil, disaient-ils à ces simples, est le grand maître de votre
+santé publique. Il ne se contente pas de faire pousser les moissons, il
+détruit ces esprits subtils ennemis des hommes dont parle votre prophète
+et que nous appelons microbes. C’est lui, ce sont ses rayons ardents
+qui, pour remédier à vos imprudences et vous éviter de terribles
+épidémies, dessèchent et momifient les charognes sans nombre que vous
+déposez le long des murs respectables du palais de vos rois, depuis Bab
+Segma jusqu’à l’oued Fez, de même qu’ils vont tanner, maroquiner si l’on
+peut dire, les têtes de vos compatriotes dont vous désirez faire hommage
+au Sultan[4].
+
+ [4] En mars 1909 les membres de la mission française ont compté
+ trente-sept charognes de chevaux, chameaux et mulets le long du mur du
+ palais. Ils ont couvert de chaux vive ces cadavres pour éteindre la
+ pestilence qui s’en dégageait et qui rendait intenable le terrain
+ d’exercice où s’assemblaient les troupes dont l’instruction leur était
+ confiée.
+
+Ayant ainsi, selon leur courtoisie et leur science habituelles, paré,
+une fois de plus, aux défaillances du commandement indigène et fait à
+leurs élèves une utile leçon de choses, les artilleurs se retirèrent
+sous leur tente pour le repas de midi. Ils y trouvèrent un de leurs
+nombreux amis qui les attendait, le nommé Habib Bacca, Caïd reha,
+c’est-à-dire chef d’un tabor ou bataillon marocain[5]. C’était un homme
+de haute stature, dont les traits, alourdis par une mâchoire et un
+menton trop accentués, manquaient de distinction. Mais il était de teint
+blanc, signe certain de supériorité, pensaient nos deux compatriotes
+qu’il avait su intéresser très vite. Il les fréquentait assidûment, les
+écoutait, les questionnait avec plaisir. Il racontait ses voyages dans
+le pays, dans le Riff principalement, région très inconnue sur laquelle
+il fournissait de profitables renseignements. En échange, il acquérait
+des notions de calcul et cette première partie des sciences militaires
+que l’on donne chez nous aux caporaux. Peu à peu, la camaraderie des
+camps aidant, les bonnes relations s’accentuaient. Habib était un des
+meilleurs élèves des sous-officiers français.
+
+ [5] Ce personnage, membre d’une importante famille du Haouz, nommé
+ plus tard Pacha de Tiznit, se noya en embarquant sur le navire qui
+ devait de Mogador le conduire dans le Sous.
+
+--Nous en ferons quelque chose, disaient-ils avec une naïve fierté.
+
+Cette fois, le caïd avait apporté une énorme pastèque. Il l’avait
+ouverte et coupée en morceaux qui s’empilaient, vert sombre, rose et
+noir, sur un grand plateau de cuivre. Ce régal de fraîcheur était le
+bienvenu et nos sous-officiers y goûtèrent avec joie. L’heure brûlante
+exigeait un abri. Le leur était commode, spacieux. Des nattes
+recouvraient extérieurement la toile doublée intérieurement d’une
+cotonnade à ramages. Malgré cela, le séjour sous la tente était fort
+pénible. Dehors un soleil implacable rôtissait la nature; aucun souffle
+ne passait sur la grande plaine et sur la colline que garnissait
+l’immense camp de la Mehalla heureuse saoule de gloire. La température
+n’invitait que trop au sommeil, mais il valait mieux éviter la sieste
+congestionnante; la conversation donc s’engagea autour de la pastèque
+juteuse. Le caïd raconta l’affaire de la veille et les sous-officiers
+firent à leur idée la critique de la manœuvre d’autant plus facilement
+que leurs canons étaient intervenus chaque fois qu’une faute aurait pu
+compromettre la sécurité d’un échelon, jusqu’à l’heure où, le succès
+assuré, la Mehalla heureuse avait abandonné tout ordre et toute retenue
+pour se livrer au massacre et au pillage. Les instructeurs d’artillerie
+ne pouvaient admettre la rupture au feu de la discipline. Ils étaient là
+pour redresser ces écarts et n’y manquaient pas.
+
+La pastèque avait perdu toute sa chair rose au moment où le récit du
+combat proprement dit avait pris fin. Il ne restait plus dans le grand
+plateau de cuivre qu’une multitude de noyaux noirs éparpillés sur les
+fragments de côte vert sombre. Assis les jambes croisées sous lui devant
+cette image du désordre après la bataille, le Caïd, jouant du bout des
+doigts avec les grains ou se servant des tranches pour simuler des
+détails du terrain, raconta cette poursuite, dit ce qu’il avait fait et
+vu. Puis, s’apercevant que ses auditeurs peu intéressés par cette phase
+penchaient vers la somnolence, il termina par un épisode qui ressaisit
+leur attention.
+
+--C’est à ce moment, dit-il, que j’ai rencontré le chrétien; vous savez
+bien, celui qui, depuis des mois, fournissait au Rogui des cartouches ou
+rechargeait avec une petite machine les étuis vides. Son cheval venait
+d’être tué par quelque balle perdue, tandis que lui-même souffrant de
+chaleur et de soif s’était arrêté au bord de l’oued dans un champ
+irrigué plein de superbes pastèques. En pareil cas j’aurais bu, moi,
+l’eau bourbeuse et négligé les fruits pour repartir au plus vite. Vous
+avez, vous autres Européens, une prévention contre l’eau de notre pays.
+Je ne lui ai pas laissé le temps d’ouvrir sa pastèque. L’occasion était
+trop belle de tuer le nazaréen au service des rebelles. Je l’ai abattu
+d’un coup de revolver et, tout de suite mettant pied à terre, j’ai couru
+vers lui. J’ai eu jusqu’au bout ma chance. J’ai pu, avant qu’il fût
+mort, lui tourner la tête vers l’orient et l’égorger selon le rite. J’ai
+rapporté sa tête et aussi cette pastèque, comme vous voyez. Voici des
+papiers que j’ai trouvés sur lui; ils pourront peut-être vous dire qui
+c’était. J’ai gardé sa montre pour la faire voir au Sultan qui me
+récompensera.
+
+Et sur ces mots, dédaigneux de juger l’effet de son récit, le bon élève
+s’en alla.
+
+Deux bouches sans doute le dirent, mais on n’entendit, unanime, qu’un
+seul mot sous la tente surchauffée:--Ah, le salaud!
+
+Mais nos gens qu’un long séjour parmi les troupes chérifiennes avait
+confirmés dans le mépris des impressions fortuites et fâcheuses, ne
+s’attardèrent pas aux réflexions superflues. Durant cet après-midi
+caniculaire, les soldats du Maghzen victorieux les virent, pleins de
+zèle semblait-il pour le service de Sa Majesté, surveiller sous un
+soleil à rendre fou, le séchage des têtes rebelles. Armés chacun d’un
+bâton, ils les tournaient et retournaient sur l’aire d’argile sans doute
+pour qu’elles séchassent uniformément. Ils se penchaient sur chacune et
+de tous leurs yeux regardaient, cherchaient. Puis lassés, congestionnés
+par la réverbération, recuits au souffle brûlant du vent d’est,
+refoulant les nausées de leur diaphragme comme celles de leur âme, ils
+regagnèrent la tente. Leur expérience se complétait de cette notion
+utile qu’après trente-six heures il est impossible dans un tas de têtes
+coupées de reconnaître un visage, de distinguer le type aryen du sémite.
+
+ * * * * *
+
+--Voilà qui est triste mais exact, interrompit Dupont pour laisser
+souffler un peu son camarade. Mais ne pourriez-vous tempérer ces
+horreurs? Ne critiquiez-vous pas tantôt chez d’autres écrivains ce que
+vous commettez ici? Je n’achète pas les livres dont vous disiez qu’ils
+plaisent par les violences qu’on y trouve.
+
+--Ma manière, répondit Martin, renforce au contraire ma proposition du
+début en montrant que la vérité, en certains cas, est suffisamment
+triste par elle-même pour qu’il soit utile de l’aggraver. Mais si cette
+histoire vous chagrine, je puis vous en dire d’autres. Aimez-vous les
+histoires d’amour à la mode Maghzen? Connaissez-vous celle d’Abou Abbas
+le Mérinide et de son esclave Khounta l’hermaphrodite[6]? Ou celle
+encore si touchante...
+
+ [6] _Note de l’éditeur._--L’histoire de Khounta n’a pas encore été
+ publiée et ne figure pas dans les manuscrits de l’auteur confiés à nos
+ soins. Il semble bien qu’elle en ait été retirée par un scrupule de
+ l’auteur même. De la série dont elle fait partie, une nouvelle moins
+ légère, «Le Thé», a paru dans l’ouvrage intitulé _Récits Marocains de
+ la Plaine et des Monts_, édité par la maison Berger-Levrault.
+
+--Je ne veux rien autre que la fin de votre récit, interrompit Dupont.
+J’ai hâte de voir mourir cet homme, sentiment coupable, contraire à mon
+tempérament mais que je dois à la façon dont vous traitez cette triste
+aventure. Je déplore aussi cet épisode du bon élève coupeur de tête.
+Bien que ces faits soient anciens, leur rappel est troublant pour notre
+zèle éducateur.
+
+--Ce zèle, répartit Martin, est indéfectible. Il fait partie même du
+génie de notre race. On n’y peut rien. Des exemples pourtant sont utiles
+pour lui éviter de s’égarer. Celui de ces deux instructeurs et de leur
+farouche disciple démontre qu’on ne saurait exiger un état d’esprit tel
+que le nôtre de n’importe quel cerveau.
+
+Chaque race a une façon de penser et d’agir qui lui est propre et qui
+résulte de sa nature profonde. Pour régir un type différent du vôtre,
+c’est donc celle-ci qu’il faut atteindre en préparant sa réceptivité.
+Apprenez d’emblée à un Arabe, et dans sa langue, l’art moderne de la
+guerre, il ne l’appliquera que pour chercher à vous vaincre parce qu’il
+ne peut raisonner autrement. Vous vous êtes créé un ennemi renforcé. Au
+contraire, modifiez avant tout ses moyens de penser, imposez-lui les
+vôtres, qu’il pense en votre langue véhicule de votre génie, et vous
+aurez, peut-être et en tout cas de cette façon seulement, un autre
+homme. La chose est dure. Traitez-la comme un de ces cas pathologiques
+qui exigent le sérum à doses massives. A la première génération
+n’enseignez que cela, ce qui est déjà beaucoup. Vous vous éviterez bien
+des regrets et les reproches de ceux qui vous suivront. Car ceux-là
+seront comme vous; Français, ils voudront absolument instruire des
+hommes. Je l’ai dit: _on n’y peut rien_. Mais alors les élèves qu’ils
+auront devant eux penseront comme eux, ou tout au moins dans la même
+langue, et le danger sera déjà moindre. Nos deux sous-officiers
+s’efforçaient d’inculquer, en arabe, des idées françaises à des gens
+dont rien n’avait modifié le tempérament. Ils devaient s’attendre à
+quelque mécompte.
+
+Mais en me coupant ainsi sans cesse, vous me forcez à rafistoler de
+nœuds le fil de mon histoire; il devient rèche.
+
+--Continuez donc, fit Dupont.
+
+ * * * * *
+
+La capture de Bou Hamara fut connue très vite à Fez, et y causa vive
+émotion. Il y eut au bord des lèvres de nombreuses congratulations
+officielles mais, au fond des cœurs, des regrets, de l’ennui, une
+certaine inquiétude. A vrai dire, les habitants de la ville sainte ne
+croyaient pas qu’Abd el Hafid viendrait si vite à bout du Rogui. Ils en
+doutaient parce qu’ils n’y tenaient pas.
+
+Non point que l’homme à l’ânesse eût à Fez de nombreux partisans. Les
+juifs tout d’abord le détestaient car ils l’accusaient, non sans raison,
+d’avoir causé la ruine de la communauté israélite importante de Taza.
+Celle-ci, écrasée de contributions exagérées et infamantes, décimée,
+proscrite, avait fui définitivement vers Debdou, vers Fez, vers Méllila.
+Les musulmans notables et tous ceux de la classe moyenne et commerçante
+le méprisaient. Ils connaissaient l’homme et son imposture. Mais depuis
+des années on avait pris l’habitude de vivre avec, auprès de soi, cette
+menace oscillante qui sans cesse avançait, reculait, se faisait durant
+des mois silencieuse, puis revivait turbulente pour s’apaiser encore
+après quelque éclat inoffensif et lointain. Le voisinage de ce
+perturbateur était, pour tous, une contre-partie amusante et vengeresse
+de l’autorité tracassière du Maghzen, une bride aux lubies despotiques
+des Sultans. L’existence du Rogui renforçait enfin le prestige des
+Oulama, de ceux dont l’autorité dogmatique confirme les pouvoirs
+temporels et religieux de chaque nouveau souverain. De ceux-là qui
+venaient de proclamer Hafid, Bou Hamara ne pouvait se passer pour régner
+à son tour. Il était peu probable qu’ils consentissent à reconnaître
+Moulay M’Hammed dans le contadin originaire des environs de Fez qu’ils
+avaient vu secrétaire au Maghzen. Pour entraîner la décision des Oulama,
+il faut avoir des droits certains à la couronne ou la force qui y
+supplée et devant laquelle les juristes s’inclinent parce qu’elle vient
+évidemment de Dieu. Le musulman qui cède malgré sa volonté première ou
+sa conscience à quelque volonté plus puissante, prononce invariablement
+ces mots: «Il n’y a d’aide et de force qu’en Dieu Très haut et sublime»,
+formule qui justifie, console ou venge. Mais les temps ne sont plus où
+quelques aventuriers meneurs de foules sauvages se jetaient sur le
+Moghreb et balayaient les dynasties. Aujourd’hui, en vertu d’une
+tradition plusieurs fois séculaire, on ne règne au Maroc qu’en prouvant
+vers le Prophète une ascendance connue, définie sinon exacte. Et
+vraiment Bou Hamara n’était tout de même pas assez fort pour s’en
+passer. Mais sa menace, en diminuant le prestige du souverain, forçait
+celui-ci à garder quelque mesure, à se ménager l’appui des Oulama et de
+l’immense clientèle de leurs ouailles.
+
+Or, cette mesure Hafid ne l’observait guère. Sceptique, sa comédie
+religieuse avait été rapidement jugée. Ses fantaisies bien plus
+coupables que celles, enfantines, de son frère Abd el Aziz,
+inquiétaient. Que seraient-elles après la suppression de la crainte
+salutaire qui les refrénait encore, après la mort du Rogui?
+
+Enfin, la Méhalla victorieuse revint à Fez et ce fut un beau spectacle.
+
+On connaît, nous avons décrit ailleurs l’immense cour dite du Méchouar
+adjacente au palais, d’un côté close de vieilles murailles, dominée sur
+les trois autres faces par les hautes tours de l’enceinte qui défend la
+demeure impériale, traversée tout au long d’un de ses côtés par l’oued
+Fez canalisé. Le pavillon aux marches de faïence bleue qu’Hafid avait
+fait construire adossé à l’enceinte venait d’être terminé. Le Sultan s’y
+tenait chaque jour durant la Maghzénia qui est l’assemblée des services
+du gouvernement. Il y recevait les visites, celles des ambassadeurs, des
+consuls, de ses ministres, des marchands et des courtiers. Devant ce
+kiosque à cinquante mètres, c’est-à-dire à peu près vers le milieu du
+Méchouar, Hafid avait fait maçonner un cube de pierre muni d’une rampe
+d’accès. Cela devait servir à l’exposition publique du vaincu dans sa
+cage. Car on lui en avait fabriqué une, solide encore que grossière, aux
+ateliers de la «Makina», usine, arsenal impérial que dirigeait un
+aimable homme, latin à l’esprit fertile en mécaniques de fortune, en
+ravaudages simplifiés, non ingénieur mais ingénieux, un débrouillard qui
+faisait au Palais des tirages de rideau avec des fils de sonnerie
+électrique ou vice versa, un bricoleur enfin, brave homme qui élevait
+saintement une nombreuse famille en répondant de son mieux aux exigences
+des sultans. Il fit donc la cage du Rogui sans hésitation ni murmure. Il
+devait ses services au souverain qui le payait. Ce fut lui qui, pour
+clôturer le ciel ouvert d’un étroit patio où l’homme était gardé la
+nuit, et en l’absence de barreaux métalliques, prit des tiges de bois
+qu’il entoura de fer-blanc. Il en disait:
+
+--Cé soun dé toubes animés dé legno.
+
+L’entrée triomphale de la Méhalla heureuse eut lieu le matin vers 9
+heures d’un jour brûlant. La décrire? Imaginez un tableau de Cormon
+avec, en plus de la lumière, un grouillement inquiétant de foule dans la
+poussière, et pour vous qui regardez, très vite l’impression de
+lassitude que donne un bain maure qui se prolonge.
+
+Curieux? certes, mais qui ne doit pas vous étonner vous, latin, s’il est
+exact, comme on veut bien nous le dire, que tout ce qui est indigène et
+peut ici nous paraître étrange, est du romain dont nous avons perdu le
+souvenir. La foule des soldats, compacte hors des murs, s’étira au
+passage des portes en un ruban large de six à huit hommes qui remplit le
+Méchouar de longs rangs parallèles en arrière du cube de pierre et face
+au pavillon chérifien. Chaque rang comportait un des tabors et ceux-ci
+se succédaient selon l’ordre de bataille en usage, lequel était réglé
+par l’ancienneté des caïds au service des sultans. Mais pour qu’il n’y
+eût pas de jaloux, tous les caïds étaient entrés ensemble. A pied, comme
+il convient pour venir chez le Sultan, vêtus d’uniformes de couleurs
+vives et variées, ils marchaient sur la même ligne la main gauche au
+fourreau du sabre, tandis que l’autre poing tenait la lame droite devant
+eux comme un cierge. Derrière, maîtrisés chacun par deux hommes,
+venaient leurs chevaux lourds et gras trottinant, prêts à ruer sous la
+selle de parade chamarrée d’or à la housse de soie. Mais avant tout le
+monde était passée la clique, la formidable clique marocaine dont la
+création, l’existence furent cause, entre les représentants des
+puissances européennes, des plus ardentes joutes diplomatiques. Le choix
+de la nationalité des coups de langue et des roulements de peau d’âne
+qui rendraient au Chérif les honneurs musicaux qui lui sont dus a donné
+lieu, durant des années, à des luttes épiques. A l’époque dont nous
+parlons, les effets de la concurrence politique et commerciale avaient
+laissé de nombreuses traces. Les clairons étaient de ces demi-clairons
+espagnols qui donnent un chant si triste. Les tambours étaient du modèle
+grêle de l’armée allemande. Les uniformes étaient anglais. Le lecteur
+qui trouverait ces détails superflus prouverait qu’il manque de sens
+critique. La variété des moyens et méthodes dont disposait en 1909 la
+clique du Sultan résumait vingt ans d’histoire du Maroc, présentait en
+un parfait microcosme la longue suite des compétitions européennes
+déchaînées sur l’Empire du Couchant. Or, en 1909, la France l’emportait.
+Les tambours allemands peu à peu crevaient et cédaient la place à ceux
+d’Arcole. Le directeur italien de l’arsenal chérifien, homme très
+opportuniste de son naturel, avait, en allongeant le tube, transformé le
+cornet espagnol en clairon gaulois. Le chef de fanfare était algérien et
+donnait en sabir l’éducation. Les hommes enfin, ayant tous du sang
+nègre, détenaient le sentiment musical qui est le propre des peuples à
+pigmentation accentuée. Ils faisaient merveille. Si nos compatriotes
+étaient peu nombreux à Fez, ils avaient au moins, dès cette époque,
+allégeant pour eux la lourde atmosphère d’un islam de plomb, la vibrante
+allégresse des sonneries françaises.
+
+Enfin, suivant les canons, ou les traînant à la bricole, vinrent les
+prisonniers. Ils n’étaient plus que cent soixante environ. Aux autres,
+les chefs de la Méhalla heureuse avaient vendu leur liberté, opération
+fructueuse gênée par la nécessité de présenter de ces gens un nombre
+raisonnable. On les plaça, ceux-là, sur un seul rang devant le haut cube
+de pierre, tandis que suivi d’une plèbe sortie de la ville, avide du
+spectacle mais silencieuse, paraissait le Rogui dans sa cage où il était
+depuis deux jours secoué au déhanchement d’un énorme chameau. On fit
+«baraker» la bête grognante au bas de la rampe et vingt hommes
+maladroits et criant portèrent la cage au sommet du pilori. Puis le
+silence se fit et les deux mille hommes qui étaient là s’assirent, ce
+qui est sous les armes, pensaient-ils, la meilleure façon d’attendre. On
+attendit le Sultan deux heures, peut-être davantage, car à l’encontre de
+ce qui se passe en Europe où les princes se piquent d’une exactitude
+dont ils disent qu’elle est leur politesse, le souverain du Maroc
+considérait qu’une manifestation efficace du pouvoir absolu était de
+n’admettre aucun programme de travail. Nous connaissons des
+personnalités et non des moindres qui ont ainsi attendu des jours
+entiers, en plein soleil ou sous la pluie, un Sultan qui pourtant les
+avait fait appeler. Et l’on s’estimait heureux lorsqu’à la fin du jour
+un nègre, un eunuque, un domestique vous abordait, par curiosité
+semblait-il, et disait: «Tu comptais peut-être voir Sidi... tu peux t’en
+aller... il apparaîtra demain, si Dieu veut.»
+
+Ce jour-là, Moulay Abd el Hafid était présent, mais dans une pièce
+située derrière son pavillon de réception et d’où il pouvait tout voir.
+Ses ministres étaient à leur poste dans les chambres à leur usage
+construites au pied des hautes murailles et que l’on nomme _béniqas_.
+
+Enfin un mouvement troubla l’hébétude surchauffée des deux mille
+soldats. Quelqu’un venait d’annoncer que le Sultan arrivait. On se leva.
+Les caïds se portèrent en courant sur une ligne à quelques mètres du
+grand escalier d’azur, lâchèrent leurs sandales et se jetèrent à genoux,
+courbés, les mains et le front dans la poussière. La clique qui avait
+déjà de la discipline manœuvra, vint se placer en potence par rapport au
+front à dix mètres des marches bleues conduisant au pavillon. Dans le
+silence on entendit, nette, la voix de son chef algérien qui lui faisait
+en sabir les ultimes recommandations.
+
+--Gardavo! et rodbalek el signal que jti di, bande de salauds.
+
+Le tambour-major leva sa canne. A l’opposé, dignes, majestueux dans la
+blancheur des fins lainages, les ministres, leurs secrétaires, les
+notables formaient une ligne de toges graves, couleur de neige.
+
+La canne à tête dorée retomba et formidable, claquée par quarante
+tambours et soixante clairons la «Générale» retentit, éclata. Abd el
+Hafid, fils de Hassan, Sultan de Fez et de Maroc, Empereur, maître du
+Sous et des Algarves, apparaissait, tout en haut des marches bleues, sur
+le seuil de sa demeure. Alors, tandis que le refrain de nos cérémonies
+françaises bondissait vigoureux, goguenard entre les vieilles murailles
+d’où les émouchets affolés s’envolaient par centaines, tandis que,
+précurseurs, les clairons claironnaient l’avenir aux échos renfrognés du
+palais chérifien, les caïds, tous ensemble, gravirent en courant les
+marches et s’arrêtèrent aplatis aux pieds du Sultan. Sur un geste
+imperceptible de bénédiction ils redégringolèrent au bas de l’escalier,
+sautèrent dans leurs savates et disparurent dans les rangs. A ce moment
+la sonnerie finissait et l’on vit la ligne blanche des ministres et des
+notables qui se ployait d’un seul mouvement, se redressait aussitôt avec
+cette clameur: Que Dieu bénisse notre Seigneur! Au pied des marches, le
+caïd méchouar, tout seul, la main sur sa grande canne de cérémonie,
+répondit pour son maître: que Dieu vous donne la paix, vous dit mon
+Seigneur!
+
+Hafid était vêtu de blanc comme tout le monde, mais sans le selham qui
+complète la tenue officielle des dignitaires marocains. Il portait au
+ventre une ceinture de cuir rouge; une chéchia pointue de même couleur
+lui emboîtait profondément le crâne. De tout l’ensemble grandiose qui
+s’étendait devant lui, il ne voyait, ne fixait que le Rogui, son ennemi
+encagé. Il alla vers lui. Mais descendre un escalier avec majesté ou
+seulement avec grâce est un art qui fait partie de l’éducation des
+princes. Hafid ne savait pas descendre un escalier. Il abordait chaque
+marche de travers et du même pied comme un boiteux, et il n’est pas de
+solennité dont la gravité résiste à la gaucherie et au ridicule de qui
+la préside. Du coup, un flottement de lassitude désabusée se fit dans la
+ligne blanche des notables; le chef de fanfare commanda: repos! Les deux
+mille soldats cessèrent de regarder; beaucoup s’assirent. D’autres
+dirent: Voilà le teigneux! et tirèrent de leur besace la pipe de kif.
+L’impression de grandeur qu’avait donnée cette scène s’évanouit. D’un
+bout à l’autre de l’immense cour chacun se mit à parler à son voisin. Un
+brouhaha monta, irrespectueux, insouciant du drame qui pourtant
+continuait. Il était près de midi, le soleil tapait; poussière et
+relents de sueur animale planaient près du sol sur la foule de moins en
+moins attentive à son constat stupide de faits qui ne l’intéressaient
+plus.
+
+Parvenu au bas de l’imposant escalier, Hafid marcha droit au cube de
+pierre qui portait la cage du Rogui. Le Chambellan suivait. Le Caïd de
+la garde noire, dans un uniforme rouge brique, les joignit. Aucun
+ministre ne se détacha du rang pour s’approcher. Seul donc, entre ses
+deux esclaves, Hafid examina le prisonnier. Pour ce faire, il fut obligé
+de lever la tête. Il eut l’impression nette que c’était l’autre,
+là-haut, qui le toisait. Il regretta d’avoir voulu ce cube de pierre.
+Quelles paroles échangèrent le Sultan et son captif? On les a citées.
+Elles font bien dans la légende et sont d’ailleurs plausibles. Le
+Chambellan et le Caïd nègre les ont peut être entendues et répétées. Les
+seules impressions certaines qui se puissent ici donner de ce premier
+contact sont, chez le Rogui d’abord, la constatation d’un redressement
+sauvage de volonté malgré ses souffrances physiques et morales qui déjà
+depuis deux jours dépassaient toute endurance humaine, chez Hafid un
+étonnement de ne trouver en sa victime aucune timidité, aucun
+fléchissement d’orgueil. Il fut de cela dégoûté, contrit. On le vit
+bientôt remonter dans son pavillon. Il y dominait au moins le tableau et
+retrouvait une posture moins fausse que celle qu’il venait de subir au
+pied du pilori, sous le regard et les paroles dédaigneuses de Bou
+Hamara. D’autres soins l’appelaient aussi dont l’heure venait de lui
+être rappelée à l’oreille par ces mots du Chambellan: «Le juif est là,
+la messagère est partie, elle reviendra dans une heure.»
+
+La foule évacua le Méchouar, les notables partirent après convocation
+pour le lendemain. Le Rogui fut porté dans le local préparé à son
+intention et où d’autres avant lui avaient attendu leur sort.
+
+Hafid s’en fut, précédé de quelques esclaves, par les jardins du palais.
+Sous un arbre touffu, à l’ombre, un fauteuil était disposé. Il y prit
+place pour recevoir le juif Chemaoun, homme d’âge et dignitaire de la
+communauté israélite. C’était un beau vieillard maigre, très propre dans
+sa lévite neuve. Il avait grand air et le tenait de sa famille qui
+depuis longtemps, exemple de vertus et de discipline, guidait et
+soutenait une importante fraction d’Israël dans les fatalités de la
+servitude. De la porte lointaine, à travers le jardin, un eunuque
+l’avait aidé à marcher pieds nus vers le Sultan. Parvenu devant Hafid,
+il s’inclina, mais non point selon l’usage jusqu’à tomber à genoux, le
+front dans la poussière. On lui avança même un petit siège bas où il
+s’assit. Et le Sultan parla.
+
+--Je protège les juifs. Ils ont bien servi mon père défunt. Je veux
+qu’ils me servent aussi. Or, il y a chez les tiens trop d’attachement
+encore à mon frère Abd el Aziz. Ils disent qu’ils gagnaient avec lui
+plus d’argent qu’avec moi. Ils disent que je suis avare, et leurs propos
+me déplaisent, car l’étranger s’en empare. Tu sais mieux que personne le
+résultat des prodigalités d’Abd el Aziz. Les Français étreignent nos
+affaires. Ce n’est pas, pour les juifs, une raison d’oublier que je suis
+leur maître et de donner cours à leur tempérament de révolutionnaires.
+Il faudra leur rappeler qu’ils sont des otages au sein de l’Islam
+victorieux et que mon désir même de les sortir de sujétion se heurte à
+l’opinion immense de mes frères musulmans. Il faut le leur dire et les
+menacer de mon châtiment s’ils ne comprennent pas.
+
+--Je répondrai au Sultan, dit le vieillard. Dieu aussi protège les
+juifs, et j’en suis sûr au point de pouvoir te dire que Sa protection
+sur toi dépend du sort des juifs au pied de ton trône. Tu viens de me
+dire des choses dont l’importance est minime au regard des choses fortes
+dont Dieu juge.
+
+Hafid quitta sa pose nonchalante, se mit d’aplomb sur son siège. Sa main
+droite se crispa sur le bras du fauteuil, et l’autre fit un geste pour
+éloigner les quelques esclaves qui l’entouraient.
+
+--Parle, rabbi, dit-il ensuite.
+
+--Tu m’appelles rabbi quand nous sommes seuls; j’étais venu, Chemaoun
+était venu pour affaires. Qui doit parler, est-ce le rabbin, est-ce le
+courtier?
+
+--Il y a longtemps, reprit Hafid, que je voulais m’entretenir avec toi.
+Les affaires viendront après. J’ai quelque instant. Je sais que tu es de
+très vieille souche, et qu’en dehors de ton métier tu es réputé parmi
+les Juifs pour la profondeur de tes vues... Est-il vrai que tu avais
+prédit à mon frère...
+
+--Abd el Aziz, dit le vieillard, avait cette opinion très saine et
+commune à bien des musulmans instruits que certains juifs, à certaines
+heures, possèdent l’intuition des faits par lesquels doit se manifester
+la volonté de l’Unique. Je ne veux pas blasphémer, mais il est sûr que
+nous connaissons le Vrai Dieu, le tien, depuis plus de cinq mille ans.
+Nous subissons sa loi qui nous a placés parmi vous en otages, dis-tu, en
+témoins, devrais-tu dire. Tu as fait allusion à l’ancienneté de ma
+famille. Écoute ma réponse. Tes ancêtres n’étaient pas à Grenade, les
+miens y étaient. A cette époque déjà l’on nommait rabbi les héritiers du
+sacerdoce qui nous était confié. Nous participions au gouvernement du
+peuple, car, en ces temps, musulmans et juifs éprouvaient la même
+crainte d’une commune oppression. Ils s’étaient associés contre l’ennemi
+unique, le chrétien. Tu es instruit; sais-tu que parmi les soixante-sept
+conditions mises à la reddition de Grenade et acceptées par les
+chrétiens, il en était une qui stipulait que les musulmans ne pourraient
+être administrés que par un musulman ou par un juif, «de ceux qui les
+administraient auparavant de la part de leur Sultan».
+
+--C’est vrai, dit Hafid, j’ai lu cela dans El Makkari.
+
+--Eh bien! ces juifs-là étaient mes aïeux. Depuis, leurs enfants, avec
+des fortunes diverses, ont commercé, travaillé l’or et l’argent, fait
+des affaires avec les musulmans, aidé les sultans de leurs deniers
+propres ou de leur crédit. Mais ils ont gardé surtout leur foi et les
+rigides préceptes de la Loi. Nous sommes de père en fils les bergers du
+troupeau et soutenons les cœurs auxquels nous parlons au nom d’Adonaï
+Ihad, nom terrible. La vénération populaire entretient nos tombeaux. Je
+n’ai jamais rien prédit à ton frère. Pour mieux te dire, ce don de
+prophétie, assez fréquent parmi les nôtres, nous l’étouffons, nous le
+chambrons dès qu’il se manifeste chez un homme. Tu sais pourquoi. Il
+trouble inutilement nos foules et risque de déchaîner la colère des
+musulmans, car il est écrit dans votre livre que nul ne pourra faire
+acte de prophète après le vôtre. Mais il arrive parfois que des femmes
+juives sont prises d’une sorte d’extase au cours de laquelle une
+vibration du sens prophétique semble les secouer. Nous laissons libre
+cours à ces manifestations qui sont au moins pour nos penseurs des
+sujets d’étude et de réflexion. Et puis, chez une femme, vous
+l’admettez... Or écoute ceci...
+
+Tu sais que souvent des musulmans en proie aux peines de ce monde
+viennent vers les sépulcres des saints juifs prier, tenter vers Dieu un
+appel par une intervention qu’ils jugent plus puissante. Certain soir,
+un esclave du palais, en grand mystère, vint nous dire que quelqu’un se
+rendrait en pèlerinage sur la tombe de mon arrière-grand-père Rabbi
+Ephraïm. Il fallait le secret, sous peine de mort, et que dans la
+nécropole déserte quelqu’un de sûr guidât les pas du visiteur. Quel
+pouvait-il être? Ce fut ma mère qui remplit l’office redoutable ordonné.
+Deux personnes dont une femme, croit-elle, sortirent par la petite porte
+qui s’ouvre dans ton mur tout près de notre cimetière. Que s’est-il
+passé? Nous l’ignorons. Ma mère était sujette à l’extase prophétique.
+Mon fils la trouva, au matin, inconsciente auprès du tombeau entre deux
+cierges qui achevaient de brûler. Depuis cette nuit, elle n’est plus
+jamais sortie de sa chambre. Tu comprends pourquoi. A-t-elle parlé aux
+visiteurs? Qu’a-t-elle dit? Je l’ignore.
+
+--Ou tu feins de l’ignorer, dit Hafid dont le trouble était apparent; or
+ce qui fut dit se réalisa. Rabbi, quelque jour j’irai sur vos tombes ou
+ailleurs, moi; je veux savoir des choses. Je suis plus puissant que mon
+frère et l’on aurait tort de me refuser...
+
+Hafid s’énervait visiblement. Ses traits de quarteron sanguin se
+durcissaient de volonté rageuse, puis soudain s’alanguissaient
+d’inquiétude; tel il fut toujours quand son âme peu sereine, à la faveur
+de quelque fait le touchant de très près, lui montait au visage. Le
+vieux juif écoutait, les mains sur ses genoux, tranquille. Sa tête un
+peu penchée appuyait sur la sombre lévite sa grande barbe presque
+blanche. On eût dit un prêtre écoutant la confession d’un forcené. Mais
+ce faible vieillard osa reprendre la parole.
+
+--On ne force pas la porte de l’avenir en disant: je veux. Notre
+Seigneur aussi se méprend sur le pouvoir dont il sollicite l’effet. Je
+lui ai dit ce qu’il en était. Qu’il me croie. Que notre Seigneur aussi
+se calme. Ces choses sont troublantes, qu’il en éloigne ses esprits,
+qu’il rappelle ses serviteurs: il n’y a ici que le bijoutier Chemaoun
+aux ordres de son maître.
+
+--Tu as raison, dit Hafid, mais je te reverrai. Juif, ajouta-t-il à plus
+haute voix, montre ta marchandise.
+
+Le bijoutier sortit de sa poche un petit paquet enveloppé d’un morceau
+de journal et présenta quatre bracelets d’or identiques, ornementés sur
+le plat de ces mièvres dessins, toujours les mêmes, dont se contente
+l’art indigène du Maroc d’aujourd’hui, quatre bracelets de ceux que ces
+gens donnent en cadeau à la fois riche et banal aux femmes, qu’ils
+veulent flatter, récompenser ou vaincre; bijoux immanquablement pareils
+qu’il s’agisse de remercier d’un bienfait ou de payer une fille, présent
+de prince ou de lourdaud, dot de vierge ou salaire de catin, largesse,
+pourboire, épingles, épices ou pot-de-vin, image du peu d’élégance et
+d’invention dans la générosité qui est le propre des richards mograbins.
+Le Sultan les prit, et sans même les regarder, les remit à l’eunuque le
+plus proche.
+
+--On va te payer, dit-il, puis, égayé par ce que ces hochets féminins
+lui rappelaient sans doute, il plaisanta. Sais-tu, juif, pour qui sont
+ces bijoux, pour qui tu as travaillé, saint homme? Ah! ah! c’est pour
+payer une roumia, une chrétienne; qu’en dis-tu?
+
+L’orfèvre s’était levé, un rictus qu’il s’efforçait d’atténuer plissait
+l’ivoire de sa face sénile.
+
+--L’or fond au creuset, dit-il, sans odeur qui dénonce sa provenance et
+ignorant des hontes qu’il paiera demain... S’il s’agit de payer celle
+d’une chrétienne... Notre Seigneur croit-il m’attrister? Que Dieu
+bénisse notre Seigneur... Et subitement, voyant que le Sultan allait
+s’éloigner, il fit un pas audacieux vers lui.
+
+--Abd el Hafid, fils de Hassan, sois favorable aux juifs et ils te
+serviront. Suspends l’interdiction de fabriquer des baignoires, autorise
+au Mellah l’installation d’un bain public pour les juifs.
+
+Hafid prit à l’écart l’orfèvre, appela d’un geste son chambellan.
+S’adressant à celui-ci, il déclara:
+
+--Je suis favorable à ce que demande le juif, mais j’ai peur des gens de
+la ville, des oulama. C’est une nouveauté... trouvez un moyen, une
+formule. Si j’accorde aux juifs le droit de prendre des bains, les
+musulmans vont dire que le Mellah étant en amont l’eau sera souillée;
+c’est grave. Réfléchissez-y, l’un et l’autre; quant à moi, je suis
+favorable, favorable. Allons, va-t’en, Chemaoun.
+
+ * * * * *
+
+Arrivé là, Martin donna du poing sur la table pour réveiller Dupont qui
+s’était endormi.
+
+--Présent, fit celui-ci, est-il mort?
+
+--Qui ça?
+
+--Mais le Rogui parbleu!
+
+--Allons Dupont, mon ami, vous savez bien qu’il en a encore pour vingt
+jours. Vous y étiez.
+
+--Je l’avoue, mais n’ai point de ces temps fâcheux conservé joie qui
+m’incite à en revivre les heures. Votre _Mort du Rogui_, dites-moi,
+est-ce une nouvelle?
+
+--C’est un titre, répondit Martin, je l’emprunte à l’événement typique
+d’une époque encore toute proche et d’un régime aboli dont il importe
+que le souvenir demeure. Oublier vite est le propre de notre race et de
+notre temps. Vous venez d’arriver à Fez en wagon à couloir. Vous trouvez
+cela tout naturel. Je vous ai connu il y a douze ans cherchant à tout
+prix un cheval pour fuir, dégoûté, la même ville. Ne pensez-vous pas
+qu’il soit opportun, pour aider à la mesure du chemin parcouru, de dire
+les tribulations de ceux qui en ces jours montaient la galère et dont
+vous fûtes? Dire ce qu’était ce monde, comment il pensait, vivait, ce
+qu’était son gouvernement, de quelle façon il comprenait son rôle et
+l’exerçait, n’est-ce pas mettre en valeur notre œuvre rapide et nous en
+donner la fierté? C’est prudence aussi. Car il faut, tant nous sommes
+oublieux, rappeler qu’il existe là une civilisation dont les forces
+inapparentes parce qu’en sommeil ou dominées, demeurent vivantes, riches
+de tout l’héritage d’un long passé, de grandes traditions, d’une
+histoire puissante et parfois prestigieuse, forces dont les composantes
+agissent sous la poussée d’une foi, d’un dogme issus d’une philosophie à
+tendance dominatrice. Le contraste que j’évoque entre ce qu’était hier
+et ce que nous voyons aujourd’hui, exalte nos énergies françaises mais
+conseille surtout qu’elles ne s’endorment. Pas plus que la nature, le
+génie des races ne fait de saut. Le bond de progrès que vous constatez
+est votre fait et non celui des gens auxquels nous l’imposons. Leur
+évolution vers vos méthodes, leur adaptation à vos procédés, sont choses
+évidentes mais trop rapides pour que le fond des âmes en soit encore
+atteint et modifié. Ce qui apparaît est une merveille, elle porte
+l’empreinte d’une de ces volontés claires et bien latines que notre
+peuple produit et dont il illustre son histoire. Mais gardez-vous
+d’ouvrir la matrice et de croire que vous y trouverez un moulage
+définitif de forme et homogène de grain. La matière que vous y avez mise
+n’est pas de celles qui gardent, indélébiles, les marques du premier
+pétrissage. Soyez tenace en votre propos de modeleur car cette matière,
+elle, l’est formidablement dans son dessein de vous lasser et si
+possible de vous vaincre.
+
+--Ouf! fit Dupont, vous abusez. Il est tard. Ce n’est plus l’heure des
+prêches. Vous allez me donner des cauchemars épouvantables ou, ce qui
+revient au même, me faire revivre ceux du passé. Alors qu’il serait si
+simple, sans se mettre martel en tête, de jouir des facilités de l’heure
+présente, du calme, de cette sérénité sans quoi les belles choses
+inexistent. C’est entendu: _Patria nobis haec otia fecit._ Donc j’ouvre
+votre verrière. Il est minuit, la lune est pleine. Fez dort dans son
+grand vallon sous la masse sombre du Zalagh. On dirait une belle chatte,
+une blanche moumoute pelotonnée somnolente contre un énorme coussin.
+Écoutez, elle ronronne. Est-ce le souffle de ses cent mille dormeurs,
+leurs râles de souffrances humaines mêlées à leurs plaintes d’amour?
+C’est aussi le ronflement discret des moulins, des cent vieux machins
+hydrauliques que nos minoteries vont étouffer. C’est le chant de l’oued
+qui dégouline et par mille dérivations alimente les vasques des jardins
+genre Alcasar, fait gémir les norias de Boujeloud, rince les caniveaux
+et purge les latrines. Avez-vous consigné dans vos notes effarantes que
+Fez est la ville du monde où le plus anciennement fut institué le
+tout-à-l’égout? Quelle preuve plus décisive de puissante et radieuse
+civilisation? Posez donc votre manuscrit. Regardez Fez blafarde dans la
+lumière, que lui dispense amoureusement sa sœur la lune; vous n’aurez
+jamais plus belle chose à décrire. D’en bas, des jardins de notre ami le
+Vizir montent des bouffées de jasmin et d’oranger. Il fait évidemment un
+peu chaud, mais c’est exprès. Ainsi les fleurs exhaleront tous leurs
+parfums. Pigez-moi cet effet de lune sur les hauts peupliers au
+feuillage argenté, tremblant. Ces grandes sentinelles chargées de garder
+la ville en auraient-elles la frousse? Le fait est qu’elle est
+inquiétante l’immense carrière de cubes dont les faces si blanches
+durant le jour ont cette nuit des teintes d’acier et dont les angles
+projettent des ombres couleur de mercure.
+
+--C’est fantastique, reprit Martin tout bas, et voyez comme au jeu des
+petits nuages couvrant et démasquant l’orbe lunaire, apparaissent des
+détails que l’œil dans la lumière diffuse ne percevait plus: pourquoi,
+puisque la lueur est jaune en son principe, cette teinte générale de
+fourreau de sabre astiqué? Pourquoi rouge, alors, le pisé des vieilles
+tours Almohades?
+
+--Comme vous disiez vrai! fit Dupont; une ombre passe et surcharge d’un
+lavis mouvant le clair-obscur du tableau. Tous les détails qu’elle
+quitte réapparaissent plus nets, plus complets. Voici les cent minarets
+de la ville sainte. Du point élevé où nous sommes, au bord du plateau de
+Fez Djedid, on ne les voyait pas au-dessous de nous, noyés qu’ils
+étaient dans l’accumulation des bâtisses. Ils semblent surgir, nouveaux,
+du sol qui les porte et crever l’enchevêtrement des maisons pour se
+dresser au-dessus d’elles. Et pourtant ils sont anciens et surveillent
+ainsi depuis des temps le domaine d’Islam qui se presse autour d’eux.
+
+--Voici, reprit Martin, la tour magistrale de Moulay Idriss. Les
+faïences vertes qui couvrent ses faces, celles qui revêtent les toits du
+sanctuaire sont, par la caresse de la lune, moirées étrangement. Sous
+cette forme ou d’autres, il est là, ce sanctuaire, depuis plus d’un
+millénaire. Il y était longtemps avant que fût battu le premier des
+pilotis où pose Notre-Dame. Voici que s’élève le chant pour les malades
+et les affligés. Les moulins se sont tus. Jusqu’à l’aube, les deux
+belles voix qui se répondent vont planer sur la ville endormie. Puis ce
+sera l’aurore, et cent voix clameront la gloire de Dieu Maître des
+mondes et rediront la mission du Prophète.
+
+--Oui, fit Dupont, ces voix rouleront sur la ville comme elles font
+depuis des siècles. Guerres, révolutions, sac des villes, bouleversement
+des trônes, ruine des dynasties, rien n’y a fait, pas même l’arrivée des
+chrétiens, en 1911, les chrétiens dont jamais, depuis qu’il en est, les
+armes n’avaient atteint Fez la Sainte et la bien gardée. Je me rappelle
+avoir vu nos troupes défiler au long des murailles et, du créneau de
+rempart où j’étais juché, contemplant ce spectacle inoubliable,
+j’apercevais le minaret de Lalla Mina en Fez Djedid. Le fracas des
+tambours secouait les vingt échos des cours, des redans, des portes en
+chicane. Là-haut, parce que c’en était l’heure, l’homme criait: Dieu
+seul est grand! Un an plus tard, durant l’assaut de Fez par les
+Berbères, tandis que les nôtres surpris, coincés entre la mosquée de Bab
+Guissa et la muraille, s’y défendaient avec rage, le muezzin, ne pouvant
+grimper à sa tour envahie par les combattants, s’installa devant la
+porte et, là, en pleine bataille, cria la prière parce que c’en était
+l’heure. Cette confiance impassible dans la force et la pérennité du
+dogme, des idées qui animent ces foules et les dirigent, donne à penser
+profondément. Ce n’est pas une entité négligeable, au sein de notre
+empire d’Afrique, que cette métropole de l’islam occidental, cœur aux
+contractions puissantes d’où tout part et où tout reflue, pôle
+sacro-saint d’où s’élancent les missionnaires prosélytes en tout lieu
+respectés, écoutés, irradiant foyer où tour à tour les masses berbères
+viennent réchauffer leur zèle qui souvent s’use aux rudesses de la vie.
+C’est une erreur de ne voir ici que chiqué, décor et couleur locale, une
+utopie d’y vouloir retrouver l’empreinte fortement façonnée du génie
+latin. Quatorze siècles d’islam ont vécu et travaillé dans cette plaine
+où rien n’existait avant que tristesse et solitude sauvage. Il est plus
+exact de dire qu’il nous échoit aujourd’hui d’imprimer ici notre marque.
+Ce sera, en effet, la gloire du génie latin. Comment ferez-vous? Comment
+traiterez-vous ce peuple dont toute la vie morale et la vénération
+s’orientent vers cette cité mystérieuse, foyer ardent, quoi qu’on dise,
+de prosélytisme musulman. Les souverains catholiques ont, certes,
+rétabli la chrétienté sur l’Espagne après huit siècles de domination
+berbère. Mais par quels procédés? Or cette ville est votre associée,
+amie soumise. A la force de vos armes elle oppose, _elle aussi_, la
+politique du sourire, du sourire tenace autant que ce qu’il cache:
+l’indéfectible espoir musulman. La locomotive, dites-vous...
+
+--Mais je ne dis rien, fit Martin.
+
+--Pardon, elle ne saurait suffire. Ils la conduiront comme ils mènent
+déjà des automobiles et volent en avion. Il y faut, Monsieur, des cités
+françaises, des villages à forte expansion morale et économique. C’est
+œuvre longue; en attendant, vivez de politique. Tenez, au lieu de
+raconter la mort du Rogui ou même à la faveur de cette tranche d’annales
+qui s’y prête après tout, à votre place, dis-je, je rappellerais ce
+qu’était ce monde et ce qu’il est encore sous le sourire. Ce faisant, et
+montrant le chemin parcouru, j’exalterais nos énergies françaises en
+termes propres à éviter qu’elles ne s’endorment...
+
+--Vous vous moquez du monde, interrompit Martin. Vous le disiez: il est
+très tard. Ce n’est plus l’heure des prêches. Allez vous coucher, et que
+la senteur d’orange et de jasmin des jardins viziriels vous soit
+clémente.
+
+Dupont donc s’en alla; mais, avant de franchir le seuil de la pièce,
+soucieux de maintenir son ami dans le chemin de l’exactitude, il eut
+encore à son adresse cette remarque:
+
+--Et si vous racontez le spectacle de cette nuit, n’oubliez pas de citer
+l’ombre épaisse et mouvante des noirs micocouliers dans le grand ravin,
+sous vos fenêtres. Personne encore n’en a parlé, que je sache...
+Bonsoir.
+
+Et l’insupportable bavard revint à l’heure juste, le lendemain, pour
+écouter Martin qui reprenait son récit.
+
+ * * * * *
+
+Le juif parti, le Sultan, à la recherche d’un endroit frais, rentra dans
+le sérail dont il se mit à suivre les détours. Ceci n’est pas une
+figure. Les tours et détours dont se complique un palais chérifien
+déroutent une imagination saine. Ce n’est pas que les architectes
+n’aient su concevoir de belles choses et de justes mesures. Ils ont
+tracé des corps de bâtiments de proportions normales, aux accès vraiment
+royaux. Mais les fantaisies personnelles des occupants successifs les
+ont surchargés d’annexes, de demeures adventices, de petites maisons
+inattendues dans les dégagements de telle autre plus grande et déjà
+superflue, ont pour quelques lubies sans lendemain multiplié les
+retraites intimes, coupé en deux des cours et maçonné des ouvertures
+jugées inutiles, certain jour, ou indiscrètes. Le problème des
+communications, au travers du dédale qui résulte de tant d’initiatives
+et de goûts imprévus, est devenu d’une difficulté d’autant plus grande
+que souvent on oublia d’y penser et qu’il a fallu le résoudre après
+coup. Heureuse est la solution quand elle se résume en couloirs tantôt
+larges, clairs ou obscurs, à ciel ouvert ou voûtés, toujours à coudes
+brusques et multipliés. C’est ce que nous avouons avoir, quelques lignes
+plus haut, par un abus prosaïque de termes nobles, appelé les détours du
+sérail.
+
+C’était l’heure très chaude. Le Sultan s’engouffra dans un couloir et,
+au deuxième coude de celui-ci, bien à l’ombre, s’assit sur un coussin
+dans l’encoignure. Debout, fermant chacun d’un côté le chemin désormais
+obturé, interdit, le chambellan et le chef des eunuques encadrèrent le
+Maître. Celui-ci voulut manger. Le chambellan tapa dans ses mains. On
+apporta l’aiguière, puis les plats. Dans cet espace exigu on les posait
+à terre difficilement devant l’homme, qui s’amusait parfois de la gêne
+de ses domestiques. Sur un mot du chambellan on remplaça ceux-ci par des
+enfants qui, maladroits et irrespectueux, glissaient, tombaient,
+s’attardaient le cul par terre à pleurnicher. Alors, pour égayer le
+souverain, un grand esclave allongeait un bras formidable, cueillait par
+le dos du vêtement le moutard, le soulevait, le retirait du conflit.
+Moulay Hafid était de bonne humeur. Il pensait à son succès et oubliait
+le juif dont la présence et les paroles l’avaient un instant assombri.
+Un petit garçon ayant du genou renversé un plat et craignant d’être
+puni, eut une attaque de nerfs, ce qui mit le Chérif en gaieté. On le
+vit rire. Le chambellan osa l’imiter et l’eunuque de choix gloussa de
+servitude attendrie. Il avait gloussé ainsi pour des maîtres divers
+toujours fidèlement servis mais eux-mêmes toujours soucieux de préserver
+ce serviteur et ses semblables. Les eunuques meurent comme tout le monde
+et leur recrutement n’est plus facile. C’est un fait d’importance
+sociale digne de retenir l’attention. Le mouvement d’émancipation qui,
+dans certains pays d’Islam, met des fenêtres aux gynécées et supprime le
+voile féminin, coïncide--ce n’est évidemment qu’une coïncidence--avec la
+disparition des eunuques.
+
+Et maintenant, quels sont ces enfants dont on vient de voir qu’ils
+participaient parfois au service? On les appelle des chouirdis, mot dont
+l’étymologie arabe est connue mais n’importe en ce récit. Comme la
+jungle, les palais chérifiens ont leur «petit peuple», les chouirdis.
+Leur nombre est considérable. A toute heure du jour, par toutes les
+issues, dans les vastes cours qui précèdent le palais, sous les portes
+en chicane, aux écuries, au débouché des corridors mystérieux on en voit
+toujours un, deux ou trois qui vont quelque part ou qui en viennent.
+Observez. Vous constaterez que ce ne sont jamais les mêmes. Ils sont une
+foule. Souvent le palais semble endormi au centre de ses vastes
+approches vides et mortes. Non. Voilà un gosse qui sort d’un coin. Il
+marche délibérément, passe une porte et disparaît. C’est un problème.
+Les jours de grandes cérémonies, quand toutes les attentions sont
+tendues vers celui qui les cause ou le spectacle qu’elles donnent, un,
+deux ou trois enfants traversent le tableau sans gêne aucune,
+indifférents et silencieux. Parfois l’un porte quelque chose, un bol de
+soupe, un pain maigre et rond en équilibre sur sa tête. Ils sont tous du
+même âge, impubère certainement. C’est parfois une fillette, mais
+rarement. On ne les voit pas courir ni jouer quand ils se croisent.
+Personne ne s’occupe d’eux. A l’égard du chrétien qu’ils peuvent
+rencontrer ils sont distants sans inquiétude et muets. Bonjour, bonsoir,
+à peine, puis ils continueront leur chemin sans hâte comme s’ils ne
+savaient qui les envoie ni où ils vont. Ils repasseront pourtant tout à
+l’heure. Ils vous regarderont en riant comme pour dire: c’est encore
+moi. Ils sont vêtus uniformément, pieds et tête nus, d’une courte
+djellaba et d’une chemise raccommodée. Ils sont sales et généralement
+bruns de peau. Fils imprécis de la multitude d’êtres, esclaves,
+domestiques, jardiniers, gardes, soldats, nègres, palefreniers,
+fabricants de mangeaille, surveillants de portes, ouvriers sans
+salaires, scribes oubliés, gens de peine, ils sont la graine de tous
+ceux qui vivaient ou vivent encore au service du palais dans les noualas
+ou dans les petites maisons accroupies, entre des haies de cactus, sous
+les grands murs de l’immense enceinte impériale, et qui, depuis des
+temps, y ont créé des quartiers dont l’étendue étonne[7]. De neuf à
+treize ans, ils sont considérés comme auxiliaires inoffensifs et
+circulent partout comme domestiques de domestiques. Car c’est le propre
+du serviteur marocain de ne pouvoir travailler seul et d’avoir toujours
+besoin de quelqu’un qui le regarde faire ou soit là pour lui passer
+quelque chose qu’il pourrait aussi bien prendre de sa propre main. Le
+service du palais est une école supérieure de paresse et en serait une
+de découragement si celui-ci pouvait atteindre les âmes très inférieures
+de gens à demi nègre ou tout à fait, vivant sans nerfs ni volonté ni
+morale de salaires infimes et de rabiots irréguliers. Dans l’immense
+apathie qu’élabore ce monde enclos, vraiment distinct du peuple dont il
+vit, les chouirdis font paresseusement les courses au dehors pour des
+tas de gens dont c’est le sort d’être confinés dans des murs et de
+manquer du courage qu’il faudrait pour en sortir, pour toutes les
+personnes aussi que leur sexe et la tradition ont, du jour où elles y
+pénétrèrent jusqu’à la mort, séparées de la vie normale. Les yeux des
+enfants, des petits commissionnaires, sont, dans la généralité des
+jours, les seuls miroirs où elles puissent saisir un reflet d’une autre
+existence qui aurait pu être la leur, à laquelle leur pensée figée
+s’attache d’ailleurs beaucoup moins qu’on le croit. Dans le harem, fort
+peu d’êtres sont jeunes et réagiraient encore au contact des passions,
+des joies, des souffrances humaines; mais le principe qui les assemble
+et les reclut, elles, femmes d’âge mur, vénérables vieilles au chef
+branlant, beautés depuis plus ou moins longtemps fanées, oubliées, qui
+plurent un jour à des maîtres aujourd’hui chassés du pouvoir ou morts,
+nobles personnes qui conçurent des princes ingrats ou dispersés, idoles
+à cheveux blancs désormais taboues pour la tradition intérieure du fait
+qu’elles furent jadis «embellies» d’une caresse souveraine, filles
+nombreuses du harem sacré données à des princes et reprises à la mort de
+leurs maîtres, la loi qui les saisit, elles et leurs servantes pour les
+retrancher du monde, dépasse vraiment notre compréhension. L’idée que
+toute femme qui fut distinguée d’un Sultan, que toute fille née des
+œuvres chérifiennes ne sauraient faire partie du commun des mortelles
+est surprenante d’orgueil enfantin. C’est une idée d’ailleurs qui
+s’éteint du fait, surtout, que pratiquement elle est, de notre temps,
+gênante en ses effets, lourde, coûteuse pour ceux qui, prenant la
+couronne, héritent du fardeau de tant d’existences frappées d’inutilité
+et dont le plus grand nombre ne les intéresse plus. Moulay Hafid, avare,
+était exaspéré de cette charge. Jamais les trois harems de Fez, Meknès
+et Marrakch ne furent plus pauvrement entretenus et les femmes qu’ils
+abritent si durement traitées et malheureuses que sous son règne.
+
+ [7] A Meknès, le vaste quartier impérial présente de ces groupements
+ des exemples typiques.
+
+Le Sultan achevait son repas lorsque, dans le couloir, parut une
+personne pour laquelle aucun passage n’était interdit. Le chambellan
+s’aplatit contre le mur pour laisser approcher Lalla Mbarka, nourrice de
+Moulay Hafid. Nous avons ailleurs[8] fait le portrait de cette femme et
+nous lui gardons ici son titre de nourrice sans savoir s’il est exact.
+On expliquait de ce seul mot dans l’entourage du Sultan et à l’usage
+surtout des Européens, toujours jugés indiscrets et curieux, l’étonnante
+place qu’elle occupait au palais. Elle ne quittait guère la personne du
+souverain que pour accomplir en ville les missions délicates et
+mystérieuses dont il la chargeait. Durant trois années, on a vu son
+visage impénétrable auprès du canapé rococo qui servait de trône à son
+maître. Indifférente, semblait-il, à ce qui se passait, gardienne
+somnolente, en gendarme, d’un despote inquiet, accroupie à portée de la
+main du siège impérial comme une pauvre chose sans importance, cette
+femme a connu tous les visiteurs, depuis le plus vague mercanti
+jusqu’aux ambassadeurs des puissances. Elle était là, qu’Hafid reçût
+dans son grand pavillon du Méchouar, dans le kiosque de la cour des
+lions, dans les annexes de Boujeloud ou ailleurs. Il n’est pas de
+conversations futiles ou graves, de tractations politiques qu’elle n’ait
+écoutées. Quand on ne la voyait pas, elle était présente tout de même,
+masquée aux regards de quelque façon. Elle a disparu de la scène
+chérifienne un beau jour comme elle y était entrée, on ne sait pourquoi.
+En fait, à l’époque où se place ce récit, elle rendait au Sultan des
+services nombreux et compliqués, et l’on conçoit que pour y réussir il
+lui fallût être au courant des affaires. Elle assurait somme toute les
+relations du Sultan avec le monde et la ville et y employait ses
+facultés affinées qui lui permettaient de briller tour à tour comme
+confidente, messagère, espionne, entremetteuse et proxénète.
+
+ [8] Dans le volume _Badda fille berbère_, chez Plon-Nourrit.
+
+Moulay Hafid a contracté plusieurs mariages avec des filles de hauts
+personnages et de notables. Bien qu’il fît peu de cas des lois
+musulmanes et n’admît pour règle que son bon plaisir, il fallait
+respecter les usages, les traditions de famille, établir au mieux les
+conventions, diriger les marchandages que ces affaires nécessitent. Les
+gens, tout honorés qu’il leur fallût paraître de s’allier au souverain,
+souffraient de donner leurs enfants à cet homme généralement détesté
+pour ses vices, ses violences, que l’on savait en outre irréligieux et
+incapable d’attachement à ses épouses, dont le règne enfin s’annonçait
+peu sûr, sinon ébranlé d’ores et déjà. A toutes ces tractations la
+nourrice travaillait. Au gynécée chérifien, que nous différentions ici
+des harems dont nous avons dit plus haut le caractère de couvents pour
+femmes veuves et abandonnées, la confidente tenait l’emploi de
+porte-parole, d’intermédiaire entre les jeunes femmes et leurs familles
+plus ou moins inquiètes. Elle servait encore là son maître et, en
+échange d’amabilités et de douces images de la vie faite aux hôtes du
+palais, drainait pour le Sultan les bénédictions et les cadeaux ou
+flatteurs ou profitables, dont elle avait sa part. Conduite par ces
+occupations dans les milieux les plus divers, reçue dans toutes les
+grandes familles, elle en connaissait les idées, les tendances. De
+condition servile, elle parlait aux hommes librement et à visage
+découvert. Nulle porte n’eût osé se fermer devant elle. Le Sultan avait
+donc en cette femme une espionne de choix dont il pouvait recueillir
+d’utiles avis sur l’opinion publique, sur celle plus forte et efficiente
+des notables. Il n’est pas certain qu’il les ait eus. Les services même
+de sa confidente lui furent marchandés. L’intérêt seul guidait cette
+femme et l’on peut dire qu’il y a eu sur terre un homme détesté même de
+sa nourrice. Qu’elle l’ait été d’ailleurs ou non, il en usait comme
+d’une proxénète. La malheureuse allait partout et rabattait. Et
+l’orfèvre juif fondait des bracelets d’or.
+
+Lalla Mbarka s’approchait poussant devant elle un chouirdi qui résistait
+et qu’en virago qui n’a besoin de personne, elle propulsait à coups de
+pied dans le derrière. Sa voix tonnait dans le couloir voûté, sonore.
+
+--C’est cet enfant du péché, celui qui garde ma mule! je n’en veux plus.
+D’ailleurs si Ba Azizi--c’était le nom du chef des eunuques--faisait son
+métier, il aurait bien vu qu’il ne peut plus rester avec moi, me suivre
+chez les femmes.
+
+--Comment cela? fit Hafid prenant un ton courroucé alors qu’il était
+bien près de pouffer de rire.
+
+Alors, du corps énorme et adipeux de l’eunuque, sortirent des sons
+surprenants. On eût dit un ventriloque imitant la voix d’un enfant gâté
+que l’on gronde.
+
+--Hi! Hi! je ne peux pas le surveiller. Hi! Hi! il n’est jamais là...
+toujours dehors avec la mule, avec Lalla...
+
+Parmi les jeunes gamins qui servent au palais, il en est qui pénètrent
+dans le bâtiment réservé, travaillent avec les servantes des femmes et
+font pour celles-ci de pauvres petites commissions comme d’aller acheter
+quelque douceur, un bouquet de menthe pour le thé, un bout d’étoffe, ou
+bien vont en messagers chez des parents, des amis. Ils sont un peu les
+souffre-douleur des servantes aigries et des femmes volontaires, mais
+ils se plaisent auprès des recluses dont ils recueillent, malgré tout,
+des gestes et des mots tendres qu’apprécie leur pauvre âme d’orphelins
+ou d’abandonnés. Ces enfants sont fort surveillés. Il est dans les
+attributions du gardien de les examiner une fois par semaine, de
+discerner à l’apparition du système pileux les approches de la puberté.
+On se contente d’ailleurs de cet indice et dès qu’il se montre, les
+garçons sont écartés de la vue des femmes. Celui dont se plaignait la
+nourrice protestait et discutait son cas avec cette liberté de jugement
+et de termes qui, en cette matière, nous étonne, mais qui résulte d’une
+éducation bien différente de la nôtre.
+
+--Ce n’est pas vrai, disait le gamin, je ne suis pas pubère, je veux
+rester avec les femmes. Sidi, je me mets sous ta protection contre
+celle-ci, c’est une méchante... je veux rester...
+
+D’un seul geste, l’eunuque saisit par le bas la djelaba et la chemise du
+garçon et les retourna complètement. Le corps nu, un beau bronze,
+apparut tandis que les bras relevés restaient pris avec la tête comme
+dans un sac.
+
+--Ce n’est qu’un prétexte, dit la nourrice à l’oreille du Sultan. Tandis
+que j’étais dans une maison et qu’il gardait ma mule à la porte, il a
+joué et parlé durant plus d’une heure avec l’un de ces maudits Français.
+Il ne faut plus qu’il sorte. Qu’a-t-il pu dire?
+
+--Vois Sidi! vois Sidi! glapissait l’eunuque, c’est un enfant! je le
+savais bien, elle ment! elle ment!
+
+La colère mettait des trémolos à sa voix de tête. Il trépignait comme
+une femme qui va avoir une attaque de nerfs. Il tenait sous le bras le
+corps du petit garçon et gêné par l’étroitesse du couloir mettait sous
+le nez du Sultan le sexe infantile du prisonnier dont les jambes
+gigotaient. Hafid riait aux éclats. Mais il fallait calmer l’eunuque,
+être susceptible, coléreux, sujet à des crises et marchandise rare.
+
+--Tu as raison, dit-il, d’ailleurs je te le donne. Allons, calme-toi, le
+petit restera avec les femmes sous ta garde, mais il ne sortira plus
+jamais, jamais... sinon le silo.
+
+Le gamin remis sur ses pieds, tremblant d’émotion, se jeta dans les
+jambes du Sultan, lui serra le genou de toutes ses forces.
+
+--Ah Sidi! ah Sidi!
+
+On l’emporta sanglotant de reconnaissance pour l’homme, le terrible
+homme.
+
+Les témoins s’effacèrent. Sidna repu, lassé du corridor et de ses
+amusements, s’était levé. Suivi de la femme, il gagna certaine pièce où
+il voulait faire la sieste. Parmi les cent recoins qu’offre le sérail
+c’en était un tout à fait discret, une simple chambre dont le seul luxe
+était, sur le sol, un beau carrelage en damier manganèse et blanc, un
+plafond de bois peint de fines fleurs encadré d’une cimaise en plâtre
+ouvragé de style mograbin très pur. Il n’y avait comme mobilier que deux
+matelas et quatre coussins. La pièce sans fenêtre prenait jour par une
+grande porte sur un minuscule jardin. Les grands murs aveugles des
+bâtisses voisines dominaient la petite cour où ne poussait, dans un
+coin, qu’un arbre venu là tout seul et de l’herbe poussée drue, grâce à
+l’eau qui abonde à Fez. On avait la sensation d’être au fond d’un puits.
+L’endroit était frais et propice au repos les jours de grande chaleur.
+
+Les esclaves restant aux abords sans se montrer, la femme accroupie sur
+le sol, tout près de son maître, rendit compte de sa mission.
+
+--Tu l’as vue? demanda le Sultan.
+
+--Non, pas encore, car il m’eût fallu pénétrer deux fois chez elle dans
+la même journée, ce qui eût inquiété les musulmans du voisinage. Tu vas
+comprendre le jeu. J’ai vu, ailleurs, certaine domestique de la dame.
+Comme celle-ci, pour les gens, ne peut venir au palais sans son mari...
+tu donnes une fête de nuit, ou plutôt le harem est en fête pour la prise
+du Rogui et tu invites la dame. La fête durera toute la nuit... on dit
+que c’est l’habitude... et la dame passe la nuit au harem en fête.
+
+--Mais je ne veux pas lui montrer les femmes! s’écria Hafid, elles lui
+raconteraient toutes leurs histoires, pleurnicheraient leurs plaintes,
+je les connais les vieilles! et l’autre saurait tout cela.
+
+--Tu ne comprends pas, laisse-moi terminer. La dame donc, par une faveur
+magnifique de Sidna, est invitée chez les femmes. Elle arrive conduite
+par son mari qui s’en retourne. Ça, c’est pour le monde, surtout pour
+ces satanés chrétiens. Le mari parti, plus de harem, mais ce que voudra
+mon Seigneur. C’est elle-même qui a trouvé ça.
+
+--Il n’y a de puissance qu’en Dieu! fit Hafid, il n’y a de ruse pareille
+que dans une tête de femme ou celle d’Iblis... et ensuite...
+
+--Donc dans un instant, après la sieste de Sidi, je repars, je vais
+cette fois chez la dame, elle me reçoit, elle appelle son mari. De la
+part de mon maître, j’invite la dame à la fête de nuit du harem en
+l’honneur de la prise du Rogui.
+
+--Et tu expliques au mari, continua le Sultan, que pour éviter les
+jalousies des autres chrétiens, l’inquiétude des consuls... comme si je
+n’étais pas le maître!... tu lui dis d’amener sa femme à la chute du
+jour par le Méchouar qui sera vide à cette heure. Et sur ce, je dors,
+fais bonne garde. Mais d’abord, un peu de remède.
+
+La nourrice fit quelques pas vers l’angle du jardinet où s’ouvrait le
+couloir d’accès. Les esclaves aiment chez leurs maîtres des habitudes
+bien connues et régulières qui leur évitent des initiatives ou des
+courses inutiles. Une main noire tendit une bouteille de champagne, un
+verre. Revenue devant le monarque, la nourrice, avec une dextérité qui
+prouvait un long exercice, déboucha sans bruit et donna le remède.
+L’autre vidait d’un trait, à la marocaine, les coupes successives.
+
+L’homme dormit deux heures tandis que la gardienne, assise par terre
+contre un des montants de la porte, somnolait très légèrement, très
+consciente. L’homme dormait avec parfois des soubresauts. Parfois aussi
+sa tête quittait le coussin, ses yeux s’ouvraient quelques secondes et
+roulaient, inquiets, furieux. Invariablement alors, la femme dénonçait
+sa présence par ces mots: Naam Sidi, à tes ordres, Seigneur! Et la tête
+rassurée retournait à ses rêves.
+
+La sieste finie, l’homme demeura quelque temps engourdi, congestionné.
+Reflet certain de pensées terribles, son regard naturellement peu doux,
+vrillait durci, méchant à faire peur. L’alcool agissait et, dans l’être
+humain, excitait la bête.
+
+--Quand la femme sera là, Seigneur, où la conduira-t-on?
+
+--La femme? Ah! oui! au hammam donc! qu’on me laisse.
+
+La nourrice partie, le grand eunuque Ba Azizi prit sa place contre la
+porte dont son vaste corps bouchait une bonne part. Le jeune garçon
+était avec lui. Par haine de la nourrice dont l’autorité dans la maison
+gênait la sienne, l’eunuque avait nettoyé et habillé tout de neuf sa
+nouvelle recrue. Il poussa l’enfant vers le Sultan. Il fallait, en
+effet, selon la coutume domestique du palais, qu’il parût porteur de ses
+vêtements neufs devant le donateur. On ne saurait croire à quels infimes
+détails la folie du pouvoir absolu faisait descendre ces autocrates,
+impuissants par contre à toute œuvre générale et féconde.
+
+La vue du gamin, qui tantôt l’avait fait rire, parut plaire à Hafid. Ses
+traits se rassérénèrent un instant. Il posa sa main sur la tête du gosse
+qui, troublé de tant d’honneur, se laissa choir à genoux aux pieds du
+maître. Celui-ci, repris d’ailleurs par sa nervosité de malade,
+fourrageait dans la tignasse crépue, tandis que son regard se fixait,
+vide de toute expression, devant lui. Des pensées en foule se
+disputaient sa raison: le Rogui, sa cage, son arrogance, qu’en
+ferait-il? les berbères qui s’agitaient... et ce ministre qui l’écrasait
+de sa morgue, puis d’autres figures encore, odieuses, ces consuls à
+récriminations continues, les Français qui faisaient au contraire trop
+bien, insupportables... Sa nervosité alcoolique lui montrait en mal les
+moindres détails de sa vie publique, muait en idées parasites,
+lancinantes, déformées, en idées de cauchemar les réflexions qu’il
+s’efforçait de poser sur les événements, sur les hommes. Il avait peur,
+il avait sommeil; il avait rêvé que le vieux juif l’étranglait, qu’il
+étranglait lui-même la nourrice, et le chambellan et l’eunuque.
+Pourquoi? rien que pour ces sanglots d’angoisse qui lui remontaient du
+ventre à la gorge. Il était faible. Il se prenait en pitié. Ses jambes
+lui semblaient molles, sa tête pesait et pourtant ces impressions lui
+étaient agréables, un peu, dans l’immensité de son malaise, de son
+dégoût, de ses craintes futiles, il les savait futiles. Et si le Rogui
+s’échappait, si ce consul, cet homme rond, irrésistible, le réclamait!
+
+Ses doigts se crispaient sur la tête du jeune esclave qui, peureux,
+implorait des yeux l’eunuque.
+
+--Il faut laisser faire Sidi... laisser faire Sidi, chantonnait la voix
+grêle du gros asexué.
+
+L’enfant alors regarda l’homme, sa face boursouflée, inquiète, marquée
+de fatigue et à laquelle la coiffure rouge, la chéchia pointue partie de
+travers donnait un aspect ridicule et morne. Alors, dans cette jeune
+âme, vint éclore une pensée de pitié, une peine filiale dont le réflexe
+fut immédiat, imprévu. Il saisit le bras du Sultan et se hissant jusqu’à
+poser la tête sur son épaule, il lui dit tout simplement:
+
+--Tu es fatigué, Sidi. Dors! Et puis, dors sans crainte. C’est moi qui
+vais veiller.
+
+Le Sultan écarta un peu la tête pour regarder, comme hébété, la tête qui
+venait de parler. Il n’avait jamais entendu chose pareille. Ses yeux
+rencontrèrent les autres yeux, y virent une prière souriante, une calme
+volonté. Et sans insister le moins du monde, il s’étendit sur sa couche,
+renfonça le bonnet écarlate sur son front et, après un geste pour
+assurer la jeune main dans la sienne, il s’endormit tout à fait
+tranquille, d’un seul coup.
+
+Son sommeil fut court, mais serein sans doute, car au réveil Hafid avait
+une autre figure. Il parut songer quelques instants puis il fit appeler
+le chambellan.
+
+--Je voudrais voir, dit-il, ces Français qui accompagnaient mes soldats
+quand ils ont pris Bou Hamara. Je veux entendre leur récit de
+l’affaire... Mais je ne puis leur montrer trop d’intérêt, à cause de
+l’Allemand... et de la mission turque. Alors qu’ils viennent à la chute
+du jour, par le Méchouar qui sera vide à cette heure. Ils attendront
+là...
+
+--Sidi pense-t-il qu’ils vont voir les autres, le mari et la femme qui
+viendront précisément de ce côté-là?
+
+--C’est ce qu’il faut... tu ne comprends donc rien?
+
+--A tes ordres, Sidi, fit le chambellan qui d’ailleurs avait fort bien
+compris.
+
+Tout à fait dispos maintenant, Hafid s’en fut dans le jardin où des
+secrétaires l’attendaient. Devant lui, ces gens, une heure durant,
+comptèrent des pièces de monnaie, les mirent dans des petits sacs de
+mille pécètes chacun. C’était la solde des soldats qui la réclamaient
+depuis un mois. Hafid, un crayon à la main, ornait chaque sac d’une
+étiquette sur laquelle il écrivait: 1.000.
+
+Autour de lui, silencieux, appliqués, les secrétaires qui préparaient
+des piles de douros, de quarts, de demi-quarts, le chambellan,
+l’eunuque, les esclaves, tous admiraient, béats, le soin qu’apportait le
+maître aux affaires publiques.
+
+ * * * * *
+
+Dupont à qui pesait sans doute de garder le silence, interrompit son
+ami.
+
+--Prenez quelque repos dont votre public aura sa part. Les épisodes se
+succèdent qu’il lui faut, croyez-moi, goûter avec lenteur. J’aime votre
+israélite de bonne famille et orfèvre andalous plus oublieux de son art
+que de sa généalogie et je suis encore tout ému de cette histoire de
+l’enfant nègre et du terrible homme. Par cela vous pouvez juger de
+l’intérêt que je porte à vos discours.
+
+--Je reconnais, dit Martin, l’habileté polie que vous mettez à demander
+grâce.
+
+--Je demande seulement à prendre quelques forces pour mieux entendre ce
+qui va suivre. Je devine facilement, ayant avec vous vécu ces temps
+héroïques, que vous allez nous raconter des choses terribles. Il sied,
+cher ami, de doser les horreurs. Celles-ci vont se corser puisque les
+femmes entrent en scène. Je trouve, à ce sujet, que vous êtes trop dur
+pour la nourrice du tyran. Qu’elle ait rempli par intérêt ses offices
+scabreux la rend odieuse et ceci déplaira. Il y a dans tous les peuples
+une tradition définitivement fixée et favorable aux nourrices. Vous la
+chambardez, c’est imprudent. Le fait d’avoir donné le sein à quelqu’un
+autorise les plus grandes faiblesses chez la nourricière pour le
+nourrisson. Faites commettre à celle-ci toutes les turpitudes mais par
+tendresse et dévouement. Qu’il y ait enfin quelqu’un de sympathique dans
+votre récit.
+
+--N’exagérez pas l’antipathie que provoquent mes sujets. Je réclame de
+votre jugement grâce pour le vieux juif et grâce pour l’eunuque.
+
+--Le gros Ba Azizi, je vous le concède, est supportable. C’était, vous
+en souvenez-vous, un grand enfant n’ayant que des idées fort brèves en
+toutes choses. La conversation avec lui était pénible. Il usait, en
+parlant, de ce timbre élevé qui est réglementaire dans sa profession, et
+tout à coup, malgré soi, on se mettait, pour lui répondre, à l’unisson.
+Je ne connais pas de contagion plus surprenante, ni de plus fâcheuse
+impression. On emportait en le quittant une réelle inquiétude.
+Dussiez-vous au cours de votre récit le charger de mérites, n’oubliez
+pas qu’un eunuque n’est jamais sympathique.
+
+--Que faire donc pour vous contenter? dit Martin.
+
+--Enfin, continua le critique, vous mettez dans la bouche du Sultan
+parlant des femmes cette remarque que leurs ruses dépassent celles
+d’Iblis, c’est-à-dire du diable lui-même. C’est là le plus pâle de ces
+lieux communs dont use la sagesse des nations. Ce fut dit en toutes les
+langues et mis en action souvent, je le concède, non sans charmes. Comme
+ruse féminine, il y a mieux que celle proposée par votre péronnelle.
+Écoutez, à votre tour, celle-ci. Et sortant d’un lourd portefeuille un
+petit manuscrit, Dupont commença:
+
+Ceci est un conte d’entre les contes de mon vieil ami le marabout
+gardien du joli cimetière qui, là-haut, sous la Casba d’Alger la
+blanche, domine le vallon de Bab el Oued.
+
+
+Histoire d’Iblis et de la vieille femme.
+
+Parmi les tombes, dans la douceur du jour baissant, le taleb à barbe
+blanche me dit ceci:
+
+--Ami, tu viens de voir, comme moi, cette femme prostrée de douleur,
+là-bas, sur cette tombe. Elle s’en est allée, tout d’un coup, rejoindre
+son amant qui venait de paraître sous les grands arbres, au flanc de la
+colline. Dans nos discours le mot de ruse s’est glissé, tu as même ri,
+si je ne m’abuse, tandis que moi-même je comparais aux actes du diable
+celui de cette faible créature. Nous avons ainsi, l’un et l’autre, jugé
+des actes d’autrui, ce que ta religion comme la mienne recommande
+d’éviter. A la réflexion, si tu le veux bien, ce qui s’est passé là,
+devant nous, ne mérite pas l’appréciation sévère qui nous est venue et
+la réprobation dont nous chargerions trop facilement cette personne.
+Nous ne savons d’elle qu’une chose, c’est qu’elle est femme. L’étant,
+ses fautes, comme celles de ses semblables, sont connues; le Très-Haut
+en a fait, une fois pour toutes, la somme et, dans son immense
+miséricorde, peut-être aussi pour ménager à ses lourdes fonctions de
+juge quelque repos, il a pris soin de ne donner à la femme qu’une âme
+fort réduite ou incomplète à ce point que bien des sages parmi les sages
+admettent qu’il ne lui en a pas donné du tout. N’ayant point d’âme,
+cette femme ne peut pécher et ton jugement, ami, est entaché
+d’injustice. Quant à la ruse, elle subsiste; nous pouvons en témoigner
+sans crainte. Elle fut donnée à la femme précisément en compensation de
+l’âme qui lui était refusée. D’entre les jurisconsultes qui l’affirment,
+je pourrai te citer maints noms célèbres et vénérés. Le créateur ayant
+été obligé, pour des raisons de politique générale, de lâcher sur le
+monde cet Iblis que vous appelez le diable, ne pouvait laisser la femme
+exposée sans armes à ses coups. Le maître des mondes est l’Unique,
+c’est-à-dire le seul clément, compatissant et généreux. A côté de
+l’homme et pour l’aider à se défendre contre le lapidable, il a placé la
+femme armée de la ruse; quelle merveille de sagesse!
+
+Je vais te citer un exemple de ce que peut inventer une femme pour
+vaincre le diable. Tu verras que la créature n’use pas toujours mal de
+l’arme terrible qu’elle possède.
+
+Mais il faut d’abord que je te parle d’Iblis et de son caractère.
+Réprouvé, chassé définitivement du ciel, il a gardé son âme sans
+laquelle ses actes ne seraient pas, comme ils doivent l’être
+nécessairement, coupables et odieux. Elle est faite, cette âme, de tout
+le mal qui existait dans la partie de l’univers dont le Très-Haut s’est
+réservé l’usage. Il n’y a plus de mal dans le paradis. Dieu s’en est
+débarrassé de cette façon. Iblis donc, est, pour toute la durée du
+monde, celui qui ne peut concevoir que l’opposé du bien, qui est en
+lutte contre l’œuvre de Dieu. Pour lui, rien n’est beau ni bon de ce qui
+fut créé par le maître des mondes. Il est le Haineux, le Mécontent, le
+Contempteur. Il ne sort de sa bouche, car il possède la parole, qu’amère
+critique et moquerie. Il est d’ailleurs insupportable bavard. Il lui
+faut obligatoirement discourir, démontrer que Dieu s’est trompé en
+toutes choses, qu’il aurait dû faire ceci comme cela. Il parle avec
+élégance, facilité et une fausse conviction qui subjugue. Il lui faut
+enfin gêner le cours des événements tel qu’il est écrit. L’homme par
+exemple, étant la plus belle œuvre de Dieu, se voit réserver la plus
+forte haine du diable. Soustraire la créature au jugement qui l’attend,
+la plonger directement dans l’enfer, est un des jeux auxquels se
+complaît Iblis le damné, le lapidé.
+
+Un jour donc d’entre les jours...
+
+--Vous dites? interrompit Martin.
+
+--C’est le début du conte, reprit Dupont, d’un conte oriental. Il faut
+que le lecteur ne s’y trompe pas et cette forme est propre à le
+renseigner.
+
+--Que non pas! vous prenez pour marque d’origine ce qui ne fut que
+fantaisie de traducteurs en mal de singularité. Vous ne me ferez pas
+croire que votre vieux marabout s’exprimait ainsi. Tous les contes du
+monde commencent de la même façon: il était une fois. Vous vous
+conduisez à l’égard de la langue française, chère à Dieu par sa clarté,
+comme le ferait Iblis le lapidé. Ou bien encore, oublieux des reproches
+que vous me décochiez, vous sacrifiez fâcheusement au goût pervers de
+nos compatriotes pour la fausse couleur locale. Changez de ton ou
+refermez ce manuscrit d’entre vos manuscrits.
+
+--Non point. Donnant, donnant. J’écoute vos récits des temps hafidiens
+avec une attention d’autant plus méritoire que ces événements me sont
+connus. Vous ignorez l’aventure de la vieille et du diable. A l’encontre
+des ruses que vous relevez dans un monde interlope, celle dont me parla
+le gardien du cimetière est édifiante et moralisatrice. Elle doit vous
+être profitable. Permettez à mon conteur qui était un saint homme de
+poursuivre.
+
+Il y avait donc une fois, en cette ville d’Alger, un couple de
+vieillards tendrement unis par le souvenir des joies jadis goûtées, par
+celui des douleurs également subies, par leur actuelle misère, enfin,
+patiemment supportée. Ils habitaient en quelque taudis reçu de la
+générosité d’un citadin riche qui comptait par cette aumône se faire
+pardonner un jour son opulence acquise de diverses manières. La femme
+possédait encore assez de vigueur pour subvenir à l’entretien de son
+époux. Elle allait quêter pour lui aux portes charitables, aux
+devantures des moutchous opulents et gras. Elle avait une grande
+sérénité d’esprit, de la malice et du savoir-faire. L’homme, par contre,
+fléchissait tristement sous le poids des années, sous le regret des
+jours passés, sous la crainte du châtiment aussi, car il avait une
+lourde faute inscrite à son passif au livre des comptes. Jadis, à
+l’époque où ses sens en pleine ardeur l’emportaient sur toute réflexion,
+il avait eu, quelque part, commerce avec une juive (révérence gardée),
+impureté que seules peuvent laver trois ablutions suivies de trois
+onctions de toute l’huile contenue dans trois jarres de trois mesures
+chacune. Jamais, au grand jamais, avait-il possédé l’argent qu’il eût
+fallu pour acquérir pareille quantité d’huile et le prix défiant toute
+raison auquel vous autres Français, par des manœuvres commerciales
+peut-être mais coupables sûrement, avez porté cette denrée si nécessaire
+au pauvre monde, le prix de l’huile, dis-je, chez les gros mozabites,
+les juifs efflanqués (révérence gardée), et les kabiles insolents lui
+interdisait tout espoir de racheter sa faute. Le vieux s’ouvrait
+fréquemment de ses peines à la vieille qui le consolait de son mieux non
+sans laisser entendre, pourtant, que pareille inquiétude ne venait pas
+aux hommes sérieux qui savent s’écarter des juives grasses, pâles et
+molles aux attraits trompeurs et dont l’amour, c’est connu, manque de ce
+charme prenant et musclé que les femmes arabes ont reçu pour leur part
+en ce monde. Aboul Faradj l’affirme dans son Traité des mystères de
+l’amour et avec lui... Mais je disais qu’à l’approche de la mort, cet
+homme redoutait plus Iblis que Dieu même. C’est ainsi que le péché
+conduit toujours vers un autre plus grave. Le Très-Haut, pensait-il, est
+miséricordieux, le diable ne l’est pas. Il voudra certainement me
+prendre et me plonger vivant en enfer. Dans ses affres, le malheureux
+maudissait également les juives aux molles caresses (sauf ton respect),
+et les chrétiens qui ont fait renchérir l’huile. Je fais
+intentionnellement devant toi, ami, ce rapprochement des griefs de mon
+sujet non point pour t’offenser mais pour t’instruire. Un gouvernement
+soucieux de s’attacher l’amour du peuple doit s’efforcer de lui rendre
+la vie possible.
+
+En fait, Iblis apparut une nuit dans la pauvre chambre. La vieille
+dormait. Elle ne s’éveilla point. Le mari ne dormait pas ou rêvait
+peut-être. Dieu seul le sait. En tout cas, il vit le diable tout d’un
+coup à la lueur phosphorescente qu’il dégageait et dont s’éclaira le
+taudis. Iblis ricanait méchamment.
+
+--Je viendrai te prendre dans un mois, jour pour jour. Mais comme
+j’aurai ce jour-là fort à faire, tu m’épargneras la moitié du chemin. Tu
+iras m’attendre dans le sentier qui descend de la Bouzaréa vers Bab el
+Oued. A mi-hauteur, au bord de ce chemin creux, il y a un gros
+caroubier. Tu le connais? C’est parfait. Tu y seras à midi tapant.
+
+Il est connu que le Chitane, par un raffinement de cruauté, prévient ses
+victimes à l’avance. Ainsi fit-il cette fois-là, et tu penseras avec moi
+que le malheureux payait vraiment fort cher les molles caresses d’une
+juive et l’imprévoyance économique de votre gouvernement. Mais avant de
+disparaître, Iblis aperçut la vieille qui dormait ou se gardait bien
+d’en laisser douter.
+
+--C’est ta femme, cela? Nom de Moi! qu’elle est laide et rabougrie! Une
+chèvre impudique, au pied fourchu et barbue du menton t’aurait mieux
+convenu. A bientôt!
+
+Le lapidé disparut laissant derrière soi une âcre odeur de soufre. En
+vain la vieille s’efforça-t-elle de rassurer son mari. Il avait rêvé,
+disait-elle, et l’odeur de soufre provenait de leurs vêtements que,
+selon l’usage, elle avait, la veille, soumis de son mieux à la
+fumigation. Le mois passa d’autant plus cruel pour le pauvre homme qu’il
+ne pouvait faire partager à sa femme ses transes indicibles. Elle
+vaquait à sa besogne coutumière en toute sérénité et quand son mari lui
+reprochait son peu de compassion à ses souffrances, elle répondait
+invariablement:
+
+--Le diable! pas peur du diable. Et la vieille ne sortit jamais de cette
+affirmation très nette des sentiments que lui inspiraient les
+difficultés de l’heure présente.
+
+Le jour venu elle prépara même un repas plus copieux que d’habitude.
+
+--Cette promenade à la campagne nous donnera de l’appétit, dit-elle. Et
+son mari, la croyant folle, lui pardonna son insensibilité.
+
+--Tu connais aussi ce chemin creux, il est charmant. C’est tout ce qui
+reste du bocage enchanteur qui garnissait dans ma jeunesse les collines
+auquel El Djezaïr s’appuie. On y est loin des routes poudreuses que
+sillonnent avec fureur vos machines trépidantes dont la trace sent bien
+plus mauvais que celle des chameaux.
+
+Tu connais aussi le vieux caroubier, bel arbre d’une espèce dont les
+fleurs exhalent un parfum qui incite à l’amour. Nul doute qu’Iblis avait
+par surcroît d’ironie choisi ce lieu pour y convoquer la triste victime
+d’une juive aux molles caresses. Les deux époux y parvinrent à midi
+moins le quart. L’homme se laissa tomber au pied de l’arbre. Il ne lui
+restait que tout juste assez de force pour regarder de temps à autre
+là-haut vers le sommet de la Bouzaréa par où devait venir le maudit. Sa
+femme était à quelques pas derrière lui dans le chemin creux.
+
+--S’il pouvait avoir oublié! gémit-il, à quoi il entendit sa compagne
+qui répondait:
+
+--Il serait d’une insolence extrême qu’il nous eût dérangés pour rien.
+
+Malgré son abattement, le condamné ne put sans révolte entendre cette
+réponse cynique. Il eut un sursaut de volonté et de colère. Il voulut
+maudire son ingrate compagne. Se cramponnant aux grosses racines du
+caroubier qui saillaient hors du talus, il fit un effort, et se retourna
+vers la misérable. Il la vit toute nue au beau milieu du sentier.
+
+Je ne sais pas comment tu aurais, dans une circonstance analogue,
+envisagé la situation. Vous accordez en effet à vos femmes des libertés
+d’allures très éloignées de nos conceptions. En tout cas, ce dut être un
+rude coup pour un musulman honnête et craignant Dieu. Aucun son ne put
+sortir de sa gorge, ses mains ne purent faire un geste, ses jambes un
+pas. Sa misère dépassait toute mesure. Entre l’enfer qui le menaçait et
+la honte qui flétrissait sa dernière minute, sa pauvre âme s’amollissait
+au point de ressembler comme consistance à la pâte fluide que jette le
+marchand de beignets dans la friture. Il regardait pourtant, tandis que
+pleuvaient doucement sur sa pauvre tête les fines fleurs du caroubier
+aux senteurs subtiles et provocantes. Il regardait et ce qui devait être
+son dernier regard fut pour constater que l’âge n’avait pas, autant
+qu’il le pensait, déformé les charmes dont il avait pris sa joie. Mais
+déjà la femme lui criait:
+
+--Tiens-toi tranquille, imbécile, le voici qui vient. Ceci dit, elle se
+roula dans la poussière, la belle et fine poussière grise de nos pays à
+la fin de l’été. Puis, ainsi poudrée sur toutes les faces, ayant rabattu
+devant ses yeux sa chevelure encore longue et abondante, elle se mit à
+quatre pattes au milieu du sentier, sa tresse balayant le sol et le
+derrière face à l’ennemi qui approchait. On entendit un grand froufrou
+d’ailes coriaces. Et Iblis, précis autant que le sont, dites-vous, vos
+militaires, apparut dans le chemin. Ce qu’il vit tout d’abord ne fut pas
+le pauvre homme écroulé sous l’arbre, mais cette chose dont je viens de
+parler.
+
+--Je ne sais, ô mon ami, s’il t’est arrivé parfois de rencontrer une
+femme toute nue et marchant à quatre pattes sur une route. On m’a dit
+que ton pays est riche en curiosités de toutes sortes. J’ai peine à
+croire pourtant que soit commun, même dans ton bled, le spectacle qui
+s’offrit aux regards d’Iblis--qu’il soit maudit--sur le sentier qui
+descend de la Bouzaréa vers Bab el Oued. Or, c’est un fait constaté et
+jugé par maints érudits que le corps humain si noble, que celui de la
+femme en particulier auquel le Créateur a donné tant de grâce et de
+beauté, prend un aspect monstrueux dès qu’il adopte des attitudes et
+qu’il s’anime de mouvements autres que ceux en vue desquels il fut
+construit. Iblis s’y laissa prendre. Il faut considérer que le furieux
+besoin dont il est tourmenté de dénigrer les œuvres divines absorbe à ce
+point ses facultés qu’il en perd la plus simple et saine jugeote. Et il
+en fut cette fois comme il devait être. Il ne vit pas sa victime, il n’y
+pensa plus, mais un immense éclat de rire le secoua tandis que d’un
+geste qui lui est familier, il essuyait la chassie qui suinte
+éternellement de ses yeux roussis par le feu de l’enfer. Il est fort
+laid, tu le sais, et de plus voit fort mal. Mais pour l’instant, il
+avait matière à critique facile.
+
+--Voilà bien de tes œuvres, ô Allah! grinça-t-il. Elle est marquée de
+ton sceau, celle-là, ô Maître! ô Architecte! ô Créateur! Est-ce toi qui
+as commis cet être nouveau? Je ne l’avais pas encore rencontré. Mes
+compliments! As-tu tenté de faire un veau, un pachyderme ou simplement
+voulu te moquer du monde, de ton pauvre monde difforme, bancroche et
+raté? Ah! vraiment, il est plein d’ineffables surprises, mais cette
+chose, cette bête les dépasse toutes en absurdité. Quelle énorme face!
+Elle fait corps avec la tête qui est à la fois tête, cou, ventre et
+poitrine. Où sont les yeux? tu les as oubliés. Je ne vois qu’une bouche
+immense et verticale, ô génie! Et le nez, et les oreilles, macache?
+
+Le Contempteur secoué d’un rire mauvais tournait autour du phénomène en
+éructant ses sarcasmes.
+
+--Tiens! voilà la queue. Est-ce par là que l’Ange, ton Ange prendra cet
+être pour le monter au ciel? Et sous la queue une grosse boule, et sous
+la boule deux mamelles pendantes. Il paraît donc que c’est une femelle.
+Je voudrais voir le mâle. J’admire aussi cet épiderme. Il ne doit pas
+avoir chaud en hiver ton animal, ô Maître!
+
+Et comme tout en blasphémant le bavard réprouvé palpait de la main la
+face glabre et, il faut en convenir, sans expression, une des jambes qui
+portaient la bête décocha une ruade en soulevant un nuage de poussière.
+
+--Horreur de sale bête! elle tape qui plus est, et j’ai du sable dans
+les yeux. Je t’ai assez vue, splendide créature du plus génial des
+créateurs! Et il tira sa montre.
+
+--Je perds mon temps, je devrais être à Boufarik. Glorifie ton
+inventeur, ô merveille! Adieu! On entendit un autre froufrou, un peu de
+poussière tourbillonna sur la route. Iblis était parti.
+
+L’animal monstrueux demeura quelques secondes immobile puis reprit avec
+la verticale son aspect normal. La femme, de son mieux, secoua la
+poussière qui la couvrait, courut à ses hardes et, vêtue pudiquement
+comme il sied à la femme d’un bon musulman, retrouva son mari et le prit
+par la main.
+
+--Allons dîner, fit-elle. Et tout le long de la route, on entendit le
+vieux qui proclamait sans arrêt, sans arrêt:
+
+--La haoula la qououata illa billah, il n’y a d’aide et de force qu’en
+Dieu!
+
+Et l’on ne sut s’il disait cela, le pauvre, par reconnaissance envers le
+Très-Haut ou pour implorer sa protection contre la femme, la Rusée, la
+Dominatrice, victorieuse du diable en personne.
+
+Le récit était terminé. Le gardien se leva du banc de pierre. Je
+l’imitai et nous reprîmes le chemin de la ville. Et tandis que mon
+esprit léger s’attardait aux images évoquées, la juive aux molles
+caresses, le vieux, la bête monstrueuse et cet imbécile d’Iblis aux yeux
+roussis, lui grave toujours, à mes côtés, reprenait son thème coutumier
+sur la crise des loyers, le prix des œufs et autres aspects de la
+rudesse des temps.
+
+--Et voilà, fit Dupont en posant son manuscrit.
+
+--Votre marabout gardien de cimetière me plaît, dit Martin, parce qu’il
+est exactement représentatif de ce monde moyen musulman auquel vont mes
+sympathies. Parfaitement élevés, suffisamment instruits pour ne jamais
+être ennuyeux, ces gens ne nous montrent ni morgue inutile, ni servilité
+gênante. On se plaît auprès d’eux et notre présence ne paraît pas les
+inquiéter. Ils ont des vertus dont la modestie n’est pas la moindre. A
+l’égard du pouvoir étranger qu’est le nôtre, ils ont une soumission
+presque aimable qui semble toujours vous dire: à tout prendre, nous
+aimons mieux que ce soit vous que d’autres. Ils ne font pas de politique
+et vivent avec l’heure. Quand ils ont quelque sujet de mécontentement,
+ils le disent avec franchise et politesse ou bien vous glissent leur
+affaire à la faveur d’une de ces petites histoires auxquelles ils
+excellent. J’admire ce procédé qui consiste à vous montrer le malheureux
+mari de la vieille damné sans rémission parce que l’huile est trop
+chère sous le Gouvernement de la République. Votre type est algérien,
+mais ses pareils sont légion parmi les maures des villes marocaines. Ils
+ont de la santé physique et morale et ces gens me plaisent enfin parce
+qu’ils sont aussi peu Maghzen que possible.
+
+--Qu’est-ce donc que le Maghzen? fit Dupont.
+
+--Jadis, répondit Martin, c’était le gouvernement par lequel les Sultans
+tiraient tout du peuple sans rien lui donner en échange. Aujourd’hui,
+c’est un ensemble de fonctionnaires qui attendent sous notre contrôle le
+moment de s’en alléger, mais qui comptent plus pour cela sur quelque
+circonstance heureuse que sur leur valeur propre. Maghzen est à
+l’origine de notre mot magasin. S’il me fallait traduire le mot arabe en
+français, je préférerais au magasin un peu vulgaire le terme plus noble
+de chapelle. Celui-ci dans notre langue exprime, par métonymie, une
+réunion de personnes ayant une même tendance, une commune aspiration.
+Être Maghzen, c’était aspirer à profiter des excès du pouvoir en
+l’aidant à les commettre. Dans les deux derniers siècles de l’histoire,
+le propre du Gouvernement marocain fut d’être en désaccord complet avec
+le peuple gouverné et l’accoutumance fit de ce désaccord un principe
+exactement admis et respecté de part et d’autre. Aujourd’hui les choses
+se présentent un peu différemment. Le désaccord a cessé d’être immuable;
+il augmente parce que le peuple évolue, tandis que le Maghzen demeure
+égal, involué sur des principes qui lui sont trop chers pour qu’il s’en
+sépare, et dont il y a tout lieu de croire qu’il mourra. Quant à nous,
+nous regardons et c’est ce qu’il y a de mieux à faire car le peuple seul
+nous intéresse. Et ceci me ramène à votre gardien de cimetière dont vos
+questions insidieuses m’avaient éloigné.
+
+--Je comprends qu’il vous plaise. Ne trouvez-vous pas que ces gens sont
+charmants de bonhomie simpliste et qu’il n’est pas d’administrés plus
+philosophes?
+
+--Il faut constater une fois de plus, quoi qu’on en dise, que ce ne sont
+pas des barbares. Leur éloignement pour les formes de notre civilisation
+prouve qu’ils en ont une et la jugent bonne, ce qui est une force. Et
+s’ils ne conçoivent point le progrès à notre façon, pouvons-nous, _a
+priori_, dire qu’ils errent? Ils sont incapables, leur reproche-t-on,
+d’une découverte scientifique. Le fait est qu’ils n’ont pas inventé les
+gaz asphyxiants.
+
+--Ne trouvez-vous pas surtout, fit Dupont, que vos opinions ce soir
+diffèrent étrangement de celles que vous émettiez hier, tandis que vous
+et moi regardions Fez endormie sous le rayon caressant de sa sœur la
+lune?
+
+--La variation, répondit Martin, ou plutôt la variété d’appréciation
+est, en cette matière, la sagesse même. Pensez, je vous prie, à la
+complexité des sentiments que le contact de l’Islam provoque chez ses
+observateurs selon les dispositions propres de chacun, selon le fait,
+les circonstances de temps et de lieux. Songez que, parmi ceux qui
+pourraient vous lire, beaucoup chercheront dans vos lignes la
+confirmation de leurs idées personnelles et qu’il est élégant de
+satisfaire le plus grand nombre possible de lecteurs.
+
+--Vous êtes cynique, fit Dupont.
+
+--Songez qu’une opinion trop nette et unique, continua Martin sans
+s’émouvoir, serait de votre part fatuité, impertinence; qu’elle
+prouverait aussi chez vous absence d’objectivité, entêtement, parti
+pris, toutes choses précisément dont il faut se défendre au regard de
+l’entité formidable, au contact je dirai presque dans l’intimité sociale
+de laquelle vous avez décidé de vivre. Si varié que vous puissiez être
+dans vos jugements et vos discours, vous n’égalerez jamais la variété
+des aspects qui s’offrent à l’examen. Vous serez toujours au-dessous de
+la question, ce qui vaut encore mieux d’ailleurs que de passer à côté.
+Vous n’êtes pas, que je sache, chargé de cours ès politique musulmane.
+Contentez-vous donc de raconter vos petites histoires et permettez-moi
+de dire les miennes. Laissons à d’autres le soin de conclure
+génialement. Et pour répondre directement à l’accusation de versatilité
+dont vous me mortifiâtes, sachez que votre brave homme de marabout me
+plaît parce qu’il est resté bien musulman, parce qu’il n’a pas voulu
+apprendre les mathématiques, ni admettre que ce soit la terre qui tourne
+autour du soleil. Sachez qu’il me console de tous les autres, les
+évolués, ceux que nous avons voulu pousser à notre civilisation alors
+qu’elle n’était pas faite à leur taille, qui le comprennent, et qui par
+regret ou envie, ne pensent qu’à brûler ce qu’ils n’étaient pas capables
+d’adorer, les évolués, ai-je dit, les fils ingrats de Sem nourris aux
+tentes de Japhet que l’on voit, au nom du droit des peuples à disposer
+de leur propre faiblesse, arpenter mécontents les quais français d’Alger
+la belle et d’un louche regard demander à Moscou si le Maroc brûle.
+
+--Voilà, certes, un autre aspect de la question et le moins aimable, fit
+Dupont en prenant congé de son ami.
+
+ * * * * *
+
+--Voyez, lui dit-il le lendemain, je n’ai pas apporté mon portefeuille.
+Je ne vous interromprai pas. Docilement attentif à votre voix, je veux
+connaître la mort du Rogui s’il vous plaît de la dire... Vous avez
+laissé hier le Sultan dans son jardin où, parmi les scribes, il
+s’attardait aux affaires de l’État. Vous nous annonciez aussi une
+visite. Je pressens une idylle; je les adore.
+
+--Goûtez donc celle-ci, fit Martin qui reprit sa lecture.
+
+Étendue sur la dalle chaude, la femme s’abandonne aux mains qui la
+traitent. Elle subit l’amollissement physique fort doux qui prend dès le
+début du hammam, qui disparaît par accoutumance ou réaction au deuxième
+quart d’heure et reparaît vers la fin lorsqu’on s’attarde. Un détail
+gêne. Il ne fait pas assez clair dans cette pièce voûtée toute embuée
+où, prosaïquement, sur un bout de planche, dans un coin brûle très vite
+une courte bougie qu’on remplacera par une autre dès qu’elle aura fondu.
+Cela manque de gaîté. Elle eût préféré le décor vu sur des images: un
+patio à colonnettes de marbre; au milieu se creuse un riche bassin de
+faïence; la Sultane nue, un pied dans l’eau, fait des effets de seins
+sur un tapis; des colombes se becquètent au bord de la vasque centrale;
+une esclave, éthiopienne certainement, manie un vaste chasse-mouche en
+plumes de paon.
+
+L’esclave est là; il y en a même deux, vigoureuses et toutes nues, des
+bronzes ruisselants, car elles travaillent. Oh comme elles travaillent
+les sombres esclaves de la blanche et blonde odalisque! Elles ont des
+gestes égaux, simultanés, exécutés dans un ordre fixe, bien appris.
+Entre leurs mains, de fortes mains roses en dedans, l’être n’est plus
+qu’une masse de chair sans volonté. Pan, une claque sur la cuisse. Cela
+veut dire qu’il faut se retourner. Pan, une claque sur la fesse: revenez
+sur le dos; et si la masse de chair ne comprend pas, on la retourne sur
+la dalle chaude sans rudesse mais péremptoirement. Le bain comporte des
+rites dont ces femmes sont les gardiennes. Il n’y a qu’à laisser faire
+et rêver en glissant vers la langueur...
+
+Tout s’est fort bien passé. Elle est arrivée avec son mari par le
+Méchouar, à la fin de la journée. Il n’y avait pour les recevoir que le
+grand eunuque et la nourrice. Son mari ne pouvait pas hésiter à leur
+confier sa femme. Celle-ci s’en est allée vers le harem, vers la fête du
+harem. L’homme a été conduit chez le chambellan. Très flatté, il a dû
+prendre le thé avec ce personnage et repartir aimablement salué.
+Elle-même, guidée par la nourrice, s’est retrouvée dans une pièce
+attenante au bain, garnie de tapis, de lits de repos. On lui a dit que
+Sa Majesté mettait son hammam et ses esclaves à sa disposition. C’était
+une gracieuseté impériale flatteuse certes et difficile à refuser, bien
+qu’elle parût inopportune. D’ailleurs par qui transmettre au grand
+seigneur, avec l’expression de sa gratitude, son excuse de ne pas
+profiter d’une faveur superflue?... Sans attendre une réponse, la
+nourrice est partie la laissant seule. Du moins l’a-t-elle cru, mais
+tout de suite elle a constaté son erreur. Deux personnes étaient à ses
+côtés. Cela s’est accompli mystérieusement avec une rapidité qui l’a
+étonnée, inquiétée même un tantinet, lui marquant le début d’une
+aventure où sa volonté va perdre, à mesure qu’elle s’y enfoncera, toute
+espèce d’utilité et d’importance. Elle a vu les femmes qui la
+regardaient, deux mulâtresses égales de taille et d’âge, jeunes, en
+pleine force. Elles se ressemblaient étonnamment, même chevelure courte
+divisée en petites tresses, même visage aux traits mous où vivaient,
+peu, des yeux mornes qui ne paraissaient pas refléter une âme; même
+poitrine ferme qu’aucune maternité ne devait avoir réclamée; on en
+jugeait facilement car elles étaient nues, sauf qu’elles portaient à
+mi-ventre un pagne qui, tout à l’heure, lui-même tombera pour le
+travail. Émue, elle leur a dit en arabe un petit bonjour timide: _La
+bass?_ auquel rien n’a répondu, ni voix ni clignement de paupière. Elle
+s’est souvenue d’une phrase lue: les muets du sérail. Mais déjà les
+mains noires s’appliquaient à la dévêtir. Elle a ri, un peu
+nerveusement, mais les mains ne se sont point arrêtées. On la dévêtait
+sans rudesse, ni hostilité, mais avec une continuité qui lui paraissait
+irrésistible. Dès lors, elle avait eu la sensation, elle l’aurait
+longtemps, que le travail de ces doigts marquait le début d’un ordre de
+faits qu’il n’était plus en son pouvoir de modifier, d’arrêter. Une
+angoisse l’a prise qui sans doute a paru sur ses traits, ou par quelque
+mouvement de défense inquiète, car soudain les sombres esclaves ont fait
+de petits cris comme pour calmer une enfant peureuse: «Non, non..., non,
+non...» et se sont déclenchées en gestes amicaux bien semblables, bien
+appris; elles ont eu cette caresse de l’embrasser chacune en même temps
+sur une joue. Cela sans doute faisait partie de leur métier, elles
+devaient connaître cet état d’âme souvent rencontré chez les femmes
+qu’on préparait pour le maître. Alors, réconfortée, elle avait pris le
+parti de rire. Après tout c’était amusant, nouveau, peu banal et elle
+était femme, que diable! En avant pour l’aventure amoureuse! Et les deux
+négresses s’étaient mises à rire aussi, satisfaites de n’avoir point de
+lutte à engager, de discours encourageants à inventer. Puis on l’avait
+poussée sous une tenture dans une pièce plus sombre un peu plus chaude,
+puis dans une autre chaude, puis dans le hammam. Là, les femmes
+n’avaient plus eu le loisir de chantonner leurs petits rires. Elles
+s’étaient mises à travailler.
+
+On l’a d’abord aspergée d’eau tiède. Ensuite les mains roses l’ont
+enduite d’une pâte savonneuse et parfumée. Avec des gestes dont la
+régularité, la précision professionnelle excluaient toute impudeur, les
+parties ombrées de sa personne ont reçu leur part d’une pâte
+probablement différente de l’autre, autant qu’elle en peut juger par un
+léger picotement de l’épiderme. Puis le massage a commencé énergique et
+prudent à la fois, pénible sans doute pour celles qui en sont chargées.
+Elle entend les han par lesquels, souvent, les négresses s’encouragent.
+Elle écoute, étonnée cette sorte de sifflement bizarre qui sort d’une
+façon continue des grosses lèvres brunes et dont ces femmes accompagnent
+leur travail. Et la voici qui s’abandonne à la douce langueur, au
+bien-être étrange qui l’envahit, l’annihile. Bientôt les plus énergiques
+compressions de ses muscles sous les doigts savants qui les malaxent ne
+sont plus que des caresses anéantissantes qu’elle aime, qu’elle désire,
+dont elle appréhende la fin. Car il ne lui reste aucune autre volonté
+que de prolonger le charme ineffable de ce repos surprenant dans tout
+son être. Maintenant viennent les flexions savantes des membres. Jamais
+elle ne s’était cru tant de souplesse. Ses doigts se tournent,
+s’écartent, se ploient au delà du possible imaginé. Ses bras passent
+sous sa tête, se croisent sur la poitrine et encore mieux derrière le
+dos, s’allongent par la traction puissante et douce des esclaves qui
+pour cet effort s’arc-boutent d’un pied sous son aisselle. Voici le tour
+des jambes que l’on tire et distend pour de larges girations, puis que
+l’on ploie lentement, savamment jusqu’à ce que les genoux touchent la
+poitrine. Enfin, c’est la grande aspersion à l’eau chaude sous laquelle
+l’abondante mousse savonneuse se détache, s’enfuit, glisse par paquets
+blancs sur les dalles sombres comme des îlots neigeux qu’emporterait une
+inondation. Un bien-être complet, nouveau la possède et la charme. Elle
+a fermé les yeux et jamais, lui semble-t-il, le sommeil ne serait plus
+doux qu’en cette buée chaude, cette demi-obscurité. C’est à peine si,
+dans son alanguissement, elle s’aperçoit qu’à l’aide d’une petite lame
+de bois l’on gratte l’enduit qui a détruit sa parure pilaire et qui en
+se détachant l’entraîne. Après une dernière ablution d’eau tiède, on la
+met debout, on l’essuie, on la guide; elle passe du hammam dans une
+pièce contiguë qui n’est pourtant pas la même que celle où elle fut, à
+l’entrée, dévêtue. Elle s’étonne de cette abondance de locaux, du
+mystérieux agencement qui en fait un dédale étouffé, loin du monde. La
+pièce éclairée de deux ampoules est meublée à l’arabe et confortable. Il
+y a des tapis, des divans, une grande glace. Elle y trouve ses
+vêtements, mais ses premiers soins sont pour sa chevelure. Debout devant
+la glace, tandis qu’elle se coiffe son peignoir entr’ouvert lui montre
+la nudité complète de son corps épilé. Elle en éprouve une sensation
+nouvelle qui la gêne un peu, pas longtemps. Déjà, remplaçant les
+négresses qui ont disparu, deux autres femmes presque blanches de teint,
+vêtues simplement mais très propres, s’empressent autour d’elle. On
+l’habille en mauresque et ceci lui plaît fort. Les étoffes sont légères
+et fines, le caftan est en voile de soie jaune pâle aussi délicate au
+toucher qu’à la vue. L’odalisque s’installe pour le thé après lequel
+différents plats se succèdent dont elle goûte, des doigts, à l’arabe.
+Rien ne la gêne ni ne l’inquiète. Elle est à son aise tout à fait. Des
+servantes l’entourent et babillent auxquelles elle parle et qui lui
+répondent. Elle vit ces moments jamais connus, comme si tous lui étaient
+familiers. Elle a voulu posséder ces moments-là. Elle les a et en use
+sans hésitation ni scrupule. Tout est loin d’elle qui fut son monde, son
+pays, sa famille, son foyer, ses devoirs. Quels devoirs? Bah! Rien que
+femme, possédée tout entière de l’immense curiosité avide des femmes,
+elle grignote des amandes grillées; elle jouit de son rêve; elle ne
+pense pas qu’il puisse prendre fin. Elle ne pense même pas à l’amour qui
+n’est plus qu’un détail infime dans l’ensemble des faits qui
+s’accomplissent.
+
+Mais qu’y a-t-il? Les servantes ne parlent plus, elles se hâtent. Un
+ordre vient de passer de bouche en bouche. Un mot est dit par des voies
+apeurées: Sidi... Sidi... et les plats disparaissent et l’aiguière qui
+clôt le repas tremble aux mains de la dernière servante. Celle-ci,
+nerveuse, verse à peine quelques gouttes d’eau sur les doigts et
+s’écarte. Une femme arrive. Elle est âgée et vêtue plus richement que
+les autres. Elle a une gravité de mère noble et tout dans sa prestance
+et ses gestes dénote l’habitude du commandement. D’un regard qui
+s’attache pesant sur l’étrangère, elle vérifie que tout est bien dans
+l’arrangement et la parure. C’est l’_Arifa_, la maîtresse des femmes du
+palais. Elle prend la main que l’autre un peu inquiète lui tend en signe
+d’amitié, et sans brusquerie, mais volontaire, en profite pour l’aider à
+se lever. Elle ne la lâche plus et l’entraîne.
+
+--Sidi t’attend.
+
+Elles font quelques pas dans un couloir, elles traversent une pièce,
+puis une autre pièce encore, et soudain la femme sent que la main qui la
+guidait n’est plus là; une portière retombe derrière elle, une porte se
+ferme, elle est seule. Non. L’homme vient de la saisir à bras le corps
+et la contraint de s’asseoir sur un sofa. Le geste a été brusque et la
+surprise forte. Mais la femme croit à quelque plaisanterie de grand
+seigneur un peu rude. Elle l’amadouera. Assise à son côté, elle rit et
+minaude. Elle lui parle, le salue des mots courants qu’elle connaît.
+Lui, répond d’une formule banale et déjà s’occupe de caresses, de
+privautés. Vraiment cela va trop vite et manque de poésie, des moindres
+formes même. Elle se défend doucement, parle plus haut... il va
+peut-être se reprendre; il rit et l’enlace. Elle s’aperçoit qu’il a de
+la boisson et un gros ennui la redresse, cabrée presque. Elle tente de
+s’écarter et, pour retarder cet élan, cherche des mots qui viennent mal,
+sortent en sanglots et la troublent elle-même davantage. Elle ne
+s’attendait pas à cette hâte audacieuse et croyait plutôt à de la
+réserve, à des égards que sa complaisance, pense-t-elle, méritait. Elle
+est fâchée, le fera-t-elle voir? L’autre, pressant, l’attire, une petite
+lutte s’engage et, comme elle veut se dégager, d’un geste brusque qui a
+pris au col les faradjia légères qui la vêtent, il déchire net du haut
+en bas ces jolies choses, faible obstacle qui la protégeait encore, qui
+cède et la découvre. Plus encore que la violence faite à sa pudeur, ce
+brutal irrespect pour des parures dont sa frivolité féminine s’était
+réjouie, la secoue de colère. D’un bond qui surprend l’homme elle est
+sur pied; dans sa langue qu’il ne comprend pas, elle proteste, l’insulte
+et drapant sur soi son caftan, son linge déchirés, voulant menacer de
+fuir, d’appeler, elle court vers ce qui doit être une porte, vers un
+rideau, une «khamia» brodée qui masque évidemment quelque ouverture. Lui
+n’a pas bougé du sofa, son rire au contraire s’élargit. Il lève la main
+et claque des doigts un appel. Du rideau qui s’écarte, surgissent deux
+hommes, deux _abid ed dar_. La malheureuse voit les visages bouffis et
+glabres de ces eunuques qui regardent le maître, attendent un ordre.
+Alors peur, trouble, honte, désespoir tombent d’un coup sur la femme.
+Elle devine la pire des injures en même temps que, par un choc en
+retour, sa conscience réveillée lui crie qu’elle ne l’aura pas volée. On
+va la maîtriser, la présenter vaincue à celui qui commande. Mais presque
+aussitôt l’excès même de ces impressions lui procure cette réflexion que
+sa révolte est stupide, qu’après tout elle s’est jetée d’elle-même en
+cette aventure et d’elle-même s’est livrée à cet amant; elle devait
+l’accepter tel qu’il est, d’autant plus que cette timidité tardive
+risque de lui faire perdre tout le bénéfice escompté d’une liaison
+qu’elle a voulue, cherchée. Ayant ainsi pensé, elle s’élance vers
+l’homme qui toujours rit, amusé. Elle se place dans ses bras.
+
+--Non, non! dis-leur qu’ils s’en aillent... je voulais jouer,
+plaisanter... chasse-les, me voici.
+
+Elle devine qu’il fait un geste. Elle entend une porte qui se ferme, un
+petit bruit de commutateur rend violette et douce la lumière tandis
+qu’elle fléchit sous l’emprise et croule.
+
+L’homme s’est éloigné. Elle demeure ainsi sans notion des minutes qui
+passent jusqu’à ce qu’un rappel de sensations l’envahisse et la
+réveille. Elle est seule, la chambre est tiède, la lumière douce; elle
+jouit béate du bien-être qui détend ses nerfs. Une admiration attendrie
+lui vient pour son corps, tache claire sur le tapis de haute laine
+rouge. Elle veut penser à ce qu’elle croit être son triomphe et tout ce
+qui fut calcul en sa conduite veut raisonner. La voici favorite d’un
+Sultan... Mais où est-il donc, tandis qu’elle s’étire rageuse déjà
+d’être laissée seule?
+
+ * * * * *
+
+Cette nuit-là, le Rogui donna quelques soucis à ses gardiens. Ils
+crurent qu’il allait mourir, alors que l’ordre était qu’il vécût. Les
+souffrances endurées depuis huit jours avaient vaincu sa robuste nature.
+Après sa première journée d’exposition sur le pilori du Méchouar, on
+l’avait extrait de sa cage et transporté dans le local qui devait lui
+servir de prison. A peine tentait-il de prendre quelque nourriture qu’on
+le vit chanceler et perdre connaissance. Les soins élémentaires qu’on
+donne en pareil cas n’eurent point d’effet, au grand ennui du personnel
+et du chambellan accouru. Celui-ci se disposait à prévenir le Sultan
+lorsque précisément on le vit apparaître. Il venait, changeant de
+plaisir, contempler son prisonnier. Son émoi fut rude. L’homme allait
+mourir et lui échapper. Sans doute les mauvais traitements dont il avait
+été l’objet de la part des caïds militaires étaient cause de cette
+syncope qui se prolongeait. Que faire? il eût fallu le secours d’un de
+ces médecins chrétiens qui savent, avec une petite seringue, ranimer les
+gens. Un exprès partit avec ordre de ramener le médecin militaire de la
+mission française, démarche faite bien à contre-cœur, car on n’aimait
+guère mêler ces étrangers aux sombres affaires du sérail. En même temps
+d’autres exprès partirent pour arrêter et conduire au palais les caïds
+victorieux mais stupides qui n’avaient pas su ménager l’homme. Si le
+Rogui mourait, ils paieraient durement cette mort. Le Sultan tremblait
+de colère. Son entourage tremblait aussi, mais de peur. On le savait,
+dans ces accès, capable de jeter les ordres les plus effrayants. Et
+soudain le Rogui se reprit à vivre. L’assistance rassérénée montra sa
+joie. On s’empressait autour du malheureux, on lui prodiguait des soins,
+des compliments. Hafid lui tapait dans les mains.
+
+«Louange à Dieu, il vit!» répétait-il. Ses gens reçurent des
+recommandations pour que l’homme fût alimenté, vêtu. En même temps, de
+nouveaux exprès partirent avec ordre de rejoindre les premiers, de les
+ramener. Il fallait arrêter net, puisqu’on le pouvait, toute inutile
+divulgation de ce qui se passait au palais. Le médecin qui habitait loin
+ne fut donc pas dérangé, mais les chefs qui gîtaient en Fez Djedid, aux
+alentours de la résidence impériale, apprirent dans la même nuit, à
+quelques minutes d’intervalle, qu’ils étaient destitués, arrêtés,
+attendus par les culs de basse-fosse chérifiens, puis que plus rien
+n’était de tout cela et qu’ils pouvaient en pleine sérénité continuer
+leurs exploits au service du Sultan.
+
+«Que Dieu lui donne la victoire!» proclamèrent ces gens, car ainsi
+fallait-il dire en mettant dans la main tendue des sbires la sokhra,
+c’est-à-dire le prix du message bon ou mauvais. Ceci donne un exemple,
+utile à rappeler, des aléas qui grevaient les fonctions officielles sous
+l’autorité des Sultans. Ceux qui en subissaient les fantaisies les
+acceptaient avec résignation. Fatalisme, diront les uns, preuve,
+penseront d’autres, que ces gens étaient mûrs pour toutes les servitudes
+quand nous leur avons apporté la liberté.
+
+Remis de cette chaude alerte, Hafid calmé, joyeux que sa vengeance fût
+sauve, se souvint de la chrétienne qu’il avait laissée pâmée sur un
+grand tapis rouge et l’alla retrouver. Quant au mari, le chambellan
+l’avait reçu d’aimable façon. On avait pris le thé, mangé des
+pâtisseries aux amandes. Incidemment, l’homme du Sultan avait effleuré
+quelques sujets de politique générale, laissé entendre que l’on manquait
+au palais d’un bon conseiller dans bien des circonstances délicates. Il
+flattait ainsi, comme seuls ces gens savent le faire sans rien engager,
+la fatuité de l’intrigant peu chargé de scrupules dont la femme faisait
+à cette heure trempette dans le hammam chérifien. Celui-là devait être
+comme tant d’autres aventuriers qu’il avait vus, écoutés, flattés et
+finalement dupés, tous ceux qui sous prétexte de commerce, d’un art à
+exercer ou d’affaires à traiter cherchaient à prendre pied dans celles
+de l’État et à jouer un rôle profitable dans la déliquescente gabegie où
+pataugeait le gouvernement marocain.
+
+L’homme s’en fut donc, ému et fier de l’influence qu’il avait su, selon
+toute vraisemblance et sa femme aidant, prendre sur le bras droit, le
+conseiller intime de Sa Majesté. En sortant du palais par le grand
+Méchouar, il se trouva en présence des militaires que le Sultan avait
+convoqués. Obéissant aux instructions qui leur recommandaient d’être
+toujours prêts à répondre aux appels du souverain, ces gens étaient
+venus et attendaient qu’on voulût bien les introduire. Malgré l’esprit
+de discipline qui les animait, ils étaient fort mécontents d’attendre,
+et, lassés, se préparaient à reprendre leurs chevaux, à quitter les
+lieux, lorsqu’ils virent l’autre roumi qui sortait du palais. Il était à
+cheval et derrière lui un domestique suivait tenant en main la monture
+de sa femme. Ces gens se saluèrent et la conversation s’engagea. Dès
+qu’il sut la raison de leur venue à cette heure tardive, le nouvel ami
+du chambellan voulut leur rendre service.
+
+--Votre convocation ne peut être, dit-il, que le résultat d’une erreur.
+En tout cas, depuis qu’elle vous fit chercher, Sa Majesté a dû se donner
+toute à des affaires importantes. Elle ne vous recevra certainement pas
+ce soir. Je sors de chez le chambellan...
+
+Et comme les deux troupiers ne demandaient qu’à partir, ils
+enfourchèrent leurs chevaux et reprirent le chemin de la ville de
+concert avec celui qui les avait joints. Devant eux marchaient à pied
+des porte-lanterne, derrière venaient les palefreniers indigènes montés
+comme leurs maîtres. Après les ruelles étroites et tortueuses du
+quartier de Moulay Abdallah où l’on ne pouvait marcher qu’à la file, la
+route au long de Boujeloud s’élargit et, au botte à botte, la
+conversation reprit.
+
+--Votre rôle est ingrat, dit l’homme à ses deux voisins, et j’admire
+votre ténacité dont le gouvernement qui vous emploie aura peu de profit.
+Vous ne réussirez pas parce que vous êtes des officiels. On accepte vos
+services par nécessité politique, donc par contrainte. Le Maghzen,
+voyez-vous, redoute les officiels. Moi qui vous parle, sans ordre qui me
+dirige et me couvre, je suis, au palais, mieux reçu que vous et surtout
+mieux écouté. Je n’inquiète pas et l’on me confie bien des choses que
+l’on vous cache. Tenez, à ne considérer que les progrès de notre
+civilisation, de nos idées dans les milieux musulmans les plus fermés,
+les plus distants, qu’avez-vous obtenu? Tandis que je puis vous dire
+ceci: ma femme, Monsieur, devenue l’amie intime des femmes du Sultan,
+convoquée par elles, assiste ce soir aux réjouissances que s’offre le
+harem à l’occasion de la victoire, n’est-ce pas un succès? Ne
+pensez-vous pas que ceci serve notre cause et que mon influence doive
+profiter au gouvernement?
+
+--Le fait est, répondit un des troupiers, que vous avez remporté un
+avantage qui dépasse nos moyens. Nous ne sommes que des soldats, nous
+marchons quand et comme on nous l’ordonne. Nous avons pris le Rogui;
+vous avez, dites-vous, conquis le harem. Vous servez aussi le
+gouvernement et je vous félicite de vous dévouer ainsi, sans y être
+obligé, à la cause générale. Mais à votre place, voyez-vous, j’éviterais
+de mêler ma femme à toutes ces histoires. On ne sait jamais quelle
+rosserie l’on peut attendre de ces gens-là. A part cela, tous mes
+compliments.
+
+Et, quand ils furent seuls, le soldat continua à l’adresse de son
+camarade.
+
+--Maintenant je comprends pourquoi l’on nous a convoqués ce soir au
+palais. Il fallait nous faire constater que celui-ci est cocu, pour que
+nous en souffrions comme compatriotes, comme chrétiens. En fait de
+rosserie, c’en est une.
+
+--J’aime encore mieux, fut-il répondu, le sort de l’autre dont la tête
+boucanée grimace dans quelque créneau de Bab Mahrouq. Il croyait aussi
+faire fortune mais il n’y a risqué que sa peau... Allez, hue, fiston!
+
+Et, d’une claque sur la croupe, il encouragea son cheval qui hésitait à
+franchir le seuil de l’écurie. Avec toutes sortes d’égards, les deux
+troupiers veillèrent à l’installation de leurs montures. Ces soins
+étaient leur grande distraction d’exilés, mais résultaient aussi, comme
+pour tous les Européens vivant à Fez, d’une nécessité primordiale. Sans
+un bon cheval on ne pouvait vaquer à ses affaires ni même souvent bouger
+de chez soi.
+
+En ces temps-là, encore proches, aucun Européen n’aurait fait à pied le
+moindre parcours dans la ville de Fez, et ceci d’abord par raison de
+tenue, de dignité. Dans la grande cité, la foule des cavaliers, des gens
+à mules, emplissait les rues sans s’occuper le moins du monde des
+piétons, gens du commun. Marcher à pied eût été s’exposer à l’irrespect
+du peuple, à l’arrogance et aux bousculades de la part de tout ce qui
+possédait une monture, c’eût été en outre fort pénible en raison du
+manque absolu d’entretien des voies bossuées ou défoncées, encombrées de
+toutes sortes d’obstacles absurdes dont l’insouciance générale prenait
+l’habitude sans même penser qu’il pouvait en être autrement. Enfin
+l’esprit de la population, qui jamais ne fut amical envers les
+chrétiens, était à cette époque particulièrement hostile. Les chrétiens
+dont les enfantillages d’Abd el Aziz avaient sans ménagement imposé la
+présence impure à la ville sainte, les chrétiens qu’Hafid pour se faire
+proclamer avait juré d’écarter et qui reparaissaient en petit nombre
+mais fort actifs, les chrétiens dont on savait que les troupes
+occupaient le pays des Chaouïa, Oudjda la ville frontière, et les oasis
+du sud, on parlait d’eux sans cesse dans tous les milieux. On parlait
+surtout des Français qui, parmi les nations aspirant à la direction des
+affaires, tenaient à ce moment une place spéciale. Or les idées brassées
+par les citadins dans les groupes religieux, le commerce, les
+corporations, milieux d’un niveau intellectuel plus élevé, préparé à la
+discussion, l’aimant et capables d’ailleurs de raisonner et de juger les
+événements, le fait aussi que les compétitions européennes naguère
+encore en lutte s’effaçaient peu à peu au bénéfice de l’influence
+française, tout ce que l’on pouvait dire et entendre à ce sujet agissait
+sur la masse ignorante et malheureuse y créant un état d’esprit propice
+aux explosions de colère xénophobe. Fez, ville de travail et de pensée,
+n’a jamais pu se dire maîtresse de sa populace. Les idées de résistance
+à l’emprise européenne, le renforcement du sentiment religieux qui se
+produit toujours par réaction au contact ou à l’approche du chrétien,
+tout ce qui agitait la classe dirigeante prenait, en passant dans la
+masse, allure de fanatisme. La crainte de la populace et de ses excès
+avait, en retour, sur les classes supérieures cet effet de les faire
+renchérir sur leurs propres opinions pour ne pas être taxées de tiédeur.
+Ceci est nettement apparu lors de l’émeute du 17 avril 1912, soulèvement
+militaire certes, mais de populace aussi puisqu’on avait commis cette
+faute d’enrôler celle-ci dans une armée qu’il fallait, pour justifier un
+plan, grossir coûte que coûte. Et la classe dirigeante, à quelques
+exceptions près, fut affolée, impuissante ou complice.
+
+En fait, trois ans plus tôt, c’est-à-dire à l’époque où Hafid
+s’apprêtait à tuer le Rogui, le peuple était déjà sourdement mais
+nettement hostile. A cheval toujours, les Européens circulant pouvaient
+feindre de ne pas comprendre l’insulte des gens crachant sur les pieds
+des montures, passer aussi sans paraître remarquer le geste des femmes
+se collant le visage aux murs des ruelles pour échapper aux regards des
+chrétiens détestés.
+
+ * * * * *
+
+Dupont qui depuis quelques instants donnait des marques d’impatience
+intervint.
+
+--Permettez que j’admire, dit-il, ce procédé qui, de la rencontre que
+firent d’un cocu deux troupiers philosophes, vous permet de tirer des
+conclusions péremptoires sur l’aptitude des foules à la révolte. Vous
+restez certes dans le ton général des affaires Maghzen où le plaisant se
+joint au sévère et le burlesque au tragique. Mais croyez-vous que ce
+genre convienne à votre sujet? Pour moi, autant je vous prise conteur,
+autant annaliste je vous trouve fâcheux. Cela tient peut-être à la
+petitesse, à la mesquinerie méchante des gens dont vous parlez. Cela
+vient aussi du fait que, non content de dire des événements, vous vous
+permettez de les commenter. Sur quoi fondez-vous par exemple cette
+opinion que le peuple de Fez avait à l’époque, à notre égard, des
+intentions hostiles? S’il en eut, quelle part attribuez-vous dans leurs
+causes au milieu, à ses tendances, à l’enseignement religieux, aux
+réactions des éléments extérieurs sur l’opinion publique de la grande
+cité? Abou Mohammed Salah ben Abd el Halim de Grenade a dit...
+
+--J’attribue, dit Martin, l’hostilité dont vous honorez mes discours au
+fait que je me suis permis, devant l’arabisant distingué que vous êtes,
+d’émettre des opinions sur une matière dont vous réclamez le monopole.
+Je ne connais rien de plus odieux que la nécessité où l’on est parfois
+de vivre auprès d’un arabisant. S’ils sont deux, passe encore; tandis
+qu’ils s’observent et se déchirent, on peut jouir de quelque repos. Il
+m’est arrivé d’en rencontrer trois et j’ai dû prendre la fuite. Je vous
+applique, vous le voyez, ainsi qu’à vos semblables, ce que disait
+certain sage musulman de ses femmes. Mais vous brandissez déjà vos
+auteurs. Vous brûlez de nous instruire. Enfourchez donc votre dada, cher
+ami, et montrez-nous, pendant que je repose, quelques aperçus sagaces
+sur l’esprit de la grande ville, ses causes et ses effets.
+
+--Je ne saurais, fit Dupont en feuilletant ses notes, traiter un sujet
+aussi grave si vous ne quittez ce sourire sceptique et refroidissant.
+Mon intention était d’étayer votre récit par trop léger de quelques
+réflexions sérieuses sur l’Islam mograbin. Ne pensez-vous pas que ceci
+soit d’importance?
+
+--Tout en ces matières importe, dit Martin, comme aussi de n’en point
+exagérer l’importance. Mais je vous sais gré, cher maître, du secours
+que vous m’apportez et que j’accepte le plus gravement du monde.
+
+--Il s’agit donc de Fez, commença Dupont, considérée comme pôle
+irradiant de pensée musulmane en cet extrême occident d’Afrique. Foyer
+d’intellectualité pure, c’est-à-dire dépouillée de toute science profane
+et inutile, université religieuse prétendant enseigner une orthodoxie
+supérieure, repoussant tout ce qui n’est pas le Qoran, affirmant
+l’efficience de la lettre et rejetant les commentateurs, Fez est
+certainement en Islam le moins libéral, le plus intransigeant des
+centres doctrinaires. Les causes profondes de cet état d’esprit, de
+cette involution de pensée religieuse sur une formule rigide et
+impitoyable, pourraient être recherchées dans le passé. On les
+trouverait peut-être dans les conditions géographiques, historiques et
+morales qui régissent l’empire du soleil couchant. Compris tout au bout
+du vieux monde entre l’Espagne désislamisée et l’Afrique mineure tournée
+vers le Khalife de Stamboul, disposant depuis des siècles de son Emir,
+de son guide propre qui est en même temps son Imam ou chef religieux, le
+Moghreb a voulu s’isoler, se singulariser, s’élever au-dessus de toutes
+les discussions, ignorer les exégèses, les schismes dont l’orient
+musulman a souffert et souffrira jusqu’au bout, car l’Asie est une vaste
+marmite où la pensée humaine, inquiétante sorcière, fait bouillon des
+plus étranges crapauds. Ces causes lointaines du particularisme
+religieux mograbin, sont probables sinon réelles. Mais il en est
+d’autres plus jeunes, plus locales et intimes qui expliquent facilement
+la tendance que nous remarquons, cet absolutisme dogmatique dont
+l’enseignement ici porte la marque: ce que signifie tel verset? que
+t’importe! puisque la possession du verset seule te sanctifie.
+
+Tout d’abord il faut noter que les plus hautes classes de la population
+citadine comportent une forte proportion de juifs islamisés. Nous
+ignorons comment se firent ces conversions et quelles époques les
+virent. L’histoire de Fez est longue, et longue aussi la servitude juive
+au Maroc. Nous savons qu’Israël souffrait jadis volontiers pour sa foi
+jusqu’au martyre. Mais il est exact aussi qu’en dehors des crises aiguës
+de folie religieuse ou de colère commerciale qui jetaient les musulmans
+sur les groupes d’hébreux vivant à leur contact, ces derniers étaient en
+terre d’Islam moins dépaysés qu’en notre Europe par exemple. Les juifs
+qu’on faisait chrétiens redevenaient juifs dès que possible. Ils ont
+moins de prévention contre l’Islam. Tous les sémites pensent et agissent
+en sémites. Ils se rossent et se conduisent en frères ennemis, frères
+tout de même. Il est douteux pourtant que les conversions aient été en
+aucun temps volontaires. Il est plus certain que beaucoup furent
+imposées par la force, d’autres par la menace de l’exil, plusieurs
+cédèrent à cette autre contrainte qu’est le souci de jouir en paix des
+biens de ce monde. Il est avéré, en tout cas, que maints juifs convertis
+sont devenus de bons musulmans et ont fait souche de vaillants et
+farouches sectateurs de Mahomet. Ce faisant, ils ont joint à leur
+conviction nouvelle toute l’énergie qu’ils tenaient de leur race et en
+particulier cette discipline religieuse que le Judaïsme impose aux
+siens, étroite et féroce. Passant de la Synagogue à la Mosquée, ils ont
+emporté leur goût pour la tradition rigide et minutieuse et même
+conservé ces constantes intérieures, la loi, la religion dont leur race
+s’était armée pour maintenir son unité morale. Ils ont ainsi donné aux
+classes dirigeantes de Fez ce caractère qui frappe, singulier mélange de
+religiosité outrée et de génie commercial. Peut-être ont-ils leur part
+dans l’évolution vers le fanatisme d’un Islam qui fut certainement plus
+tolérant jadis qu’aujourd’hui. Mais l’esprit qui anime l’enseignement
+que Fez donne et répand dans le Moghreb, résulte aussi et peut-être pour
+la plus grande part, des nécessités du prosélytisme musulman chez les
+autochtones, de la lutte contre l’anthropolâtrie maraboutique à laquelle
+aboutit constamment l’islamisation des berbères.
+
+Il ne devait pas échapper aux souverains conscients de leur mission, et
+il y en eut, que ces populations sont inaptes à conserver indéfiniment
+et sans déformation l’empreinte d’une philosophie quelconque, empreinte
+sans laquelle pourtant ne pouvait se faire la cohésion indispensable à
+l’unité du domaine impérial. Ils ont compris qu’il fallait inculquer aux
+berbères des principes simples, sans commentaires prêtant à discussion:
+«voici le livre, crois en sa vertu ou sois maudit, chassé»; qu’il
+fallait insuffler à la masse ces principes à jet continu. Car
+l’islamisation des berbères fut le grand œuvre tout au long des
+dynasties successives, chacune proclamant la nécessité de régénérer le
+sentiment religieux affaibli sous la précédente, chacune ayant pour
+guide un «saint» menant vers l’Islam des hordes aussi totalement
+ignorantes de l’Islam que l’avaient été celles venues avant elles. Et
+l’on voit l’autochtone réagir au cours des siècles sur l’enseignement
+même qu’il cherche. Les historiens musulmans, à maintes reprises, nous
+en donnent des preuves, nous montrent par exemple tel souverain
+révoquant un jurisconsulte de la grande école pour le remplacer par un
+autre moins savant mais qui parlait berbère.
+
+Fez s’est donc mise au niveau des cœurs qu’elle voulait gagner. Elle y a
+réussi. Les habitants de la Berbérie sont musulmans plus et mieux qu’ils
+n’ont été mosaïstes ou chrétiens. Ils ont bien un peu façonné l’Islam à
+leur taille, mais il n’y a pas de schisme au Maroc, point de sectes
+dissidentes qui vaillent la peine d’être notées. Et grâce à l’esprit
+farouchement particulariste qu’élabore la cité sainte, le pays tout
+entier a pu tenir tête aux assauts du progrès et s’isoler du monde plus
+longtemps et mieux qu’aucune autre contrée n’a jamais pu le faire.
+
+Mais, en fin de compte, si la grande université a créé, dans l’immense
+enceinte de Fez la bien gardée, une ambiance propre à réchauffer le zèle
+des populations mograbines, une ombre chaude dont Isabelle Eberhardt eût
+déliré, elle y entretient aussi une atmosphère lourde où les âmes se
+traînent, où les hommes pour vivre ont besoin de culottes larges et de
+savates.
+
+--Vous dites? interrompit Martin.
+
+--Je termine, fit Dupont, ma démonstration par un aphorisme concluant et
+définitif. Y a-t-il, en effet, preuve plus grande de la religiosité de
+tout un peuple que l’obligation qu’il s’impose d’un vêtement et d’une
+chaussure indispensables à l’observance des règles liturgiques? Il est
+impossible de dire la prière si l’on ne porte un pantalon bouffant. Lui
+seul permet sans douleur et sans danger de s’asseoir sur ses propres
+jambes croisées, de se relever, de se jeter à genoux, de se prosterner,
+de se rasseoir surtout étant prosterné, d’exécuter enfin la gymnastique
+imposée par le législateur à tous les musulmans, pratique
+merveilleusement conçue pour assurer jusque dans l’âge le plus avancé la
+souplesse des membres et pour combattre l’obésité. Doutez-vous que celui
+qui prescrivit cinq fois par jour cet exercice de vingt minutes, ait eu
+pour dessein de donner à son peuple une valeur physique de premier
+ordre? Voyez ce doux et noble vieillard qui professe à Karaouyine. Il
+est assis sur sa jambe gauche qui est complètement enfouie sous ses
+amples vêtements. Il a, par contre, sa jambe droite placée en travers
+devant lui, le pied sur le genou gauche, de telle sorte que cette jambe
+lui fournit une balustrade où, pour parler à ses élèves, il va de temps
+à autre s’accouder des deux bras. La leçon finie, il se relèvera d’un
+seul coup sans qu’aucun des assistants plus jeunes ne lui tende la main.
+Il aurait garde, d’ailleurs, de l’accepter. Ce serait avouer qu’il ne
+peut faire seul sa prière. Demandez, Monsieur, cette souple verdeur à
+quelqu’un des vôtres. Tantôt vous exposiez cette idée soutenable, mais
+bien impertinente, que la disparition fatale des eunuques coïncidait en
+Orient avec le développement des idées libérales. Ma proposition est
+bien moins risquée. Elle est, en tout cas, à l’honneur du peuple qui en
+fait l’objet. Rien n’est plus noble que le respect des traditions dont
+la vie sociale est faite. Je continue donc. Il n’est pas de prière
+possible sans pantalon large, et il est incorrect de la faire sans
+pantalon. C’est pourquoi les Berbères la font peu et mettent des
+chausses pour venir à Fez où ils seront obligés de se montrer pieux.
+Leurs femmes n’en mettront pas, car elles n’entrent point dans les
+sanctuaires. Mais telle est la vigueur du sentiment religieux élaboré
+par la grande ville, que les rudes montagnardes qui se promènent à
+Meknès à visage découvert se voileront pour pénétrer avec leurs gars
+dans la cité sainte.
+
+Je passe à la chaussure, _paragrapho_, Monsieur, _sutoribus_. La savate
+marocaine, chaussure nationale s’il en fut et merveilleusement
+égalitaire, car celle du Sultan ne diffère pas de celle du fossoyeur, la
+savate dans laquelle on entre et dont on sort d’un tout petit mouvement
+sans se baisser, l’incommode pantoufle qui ne tient pas au pied par un
+contrefort entourant le talon mais par une crispation des orteils et
+plus tard par une sorte d’accord tacite entre contenant et contenu qui
+est bien une des singularités les plus curieuses de ce pays, la babouche
+marocaine en cuir jaune que l’on prend à la main dès qu’il faut courir,
+la «balra», dis-je, pour l’appeler par son nom, est la preuve excellente
+de l’attachement de tout un peuple aux rites orthodoxes. Avouez, je vous
+prie, qu’elle est indispensable à des gens qui doivent faire pieds nus
+cinq prières par jour et chaque fois se laver les pieds sans les
+essuyer. Imaginez la sujétion qu’apporterait en cette affaire
+l’obligation de retirer et de remettre des chaussettes et des bottines à
+boutons. On ne fait plus la prière dès qu’on a des godillots ou un
+pantalon collant. Et ceci, d’ailleurs, tuera cela. Déjà la chaussette,
+bien que timidement, se répand dans la masse, des milliers de berbères
+ont parcouru l’Europe dans les croquenots militaires de la princesse et
+ne les quitteront plus que difficilement. Le Marocain en mal d’évolution
+qui vous parle des droits de l’homme, de M. Wilson et qui vous souffle à
+l’oreille qu’il est franc-maçon, a quitté la savate pour la bottine.
+L’impersonnelle et irresponsable circulaire qui a réduit dans les
+ateliers de l’État les gabarits sur lesquels se coupent les pantalons
+des tirailleurs a porté un coup terrible à l’antique et belle chose...
+
+--Et n’est-ce pas profondément regrettable? reprit Martin. Le musulman,
+même en pleine tension religieuse, n’est dangereux que par secousse et
+rarement. Il est de fréquentation facile et d’abord courtois, il est
+hospitalier. Mais il change en effet radicalement dès qu’il ramasse sa
+chemise dans son pantalon et porte des chaussures européennes. Il est
+fâcheux que ces gens ne puissent vivre à notre contact sans se
+transformer car, tout bien considéré, ils n’y gagnent rien et nous y
+perdons. L’enseignement de Fez, fanatique à ne voir que son principe,
+est pacifique pratiquement. Qu’enseigne-t-il, après tout? la
+résignation. On n’apprend pas le maniement des armes à Karaouyine. On y
+joute à coups d’ergotages scolastiques. Au lieu de cela, les voici prêts
+à se jeter dans la mêlée de nos idées, de nos disputes. Comme leur
+cérébralité n’est pas apte à nous suivre, ils s’aigriront et nous
+gêneront, uniquement d’ailleurs pour cette raison qu’ignorant leurs
+insuffisances diverses, nous les prendrons au sérieux. Ah! que ne
+peut-on leur conseiller de rester dans l’ombre chaude de leur foi,
+pieusement accroupis, attentifs aux leçons inoffensives de leurs vieux
+maîtres, tandis que, dans la petite école à côté, les enfants ânonnent
+des versets, tandis que les colombes voltigent autour du patio, tandis
+que les savates attendent, discrètes, bien alignées près de la porte! Je
+vous approuve, amis musulmans, de penser que le progrès est un Dieu
+cruel, qui empêche ses sectateurs de dormir et qui les tue. Je vous
+approuve de passer votre jeunesse à discourir éperdument sur les mérites
+relatifs du beau-père et du gendre de votre prophète, sur la façon de
+faire vos ablutions, sur la morphologie et la syntaxe de votre langue
+sublime; et j’admets d’autant mieux votre mépris pour nos idées sur le
+système du monde, que depuis Einstein c’est peut-être vous qui avez
+raison. Pour votre tranquillité autant que pour la nôtre, écartez-vous
+des sciences exactes et des autres où vous ne puiseriez que d’importunes
+ambitions. Cherchez la sagesse dans votre livre sans pousser plus loin.
+Puisque nous vous l’apportons, usez largement du confort moderne, mais
+n’en fabriquez pas. Qu’il subsiste au moins grâce à vous sur cette terre
+des âmes et des choses surannées où nous puissions, de temps à autre,
+reposer nos yeux et attarder notre pensée. En un mot, restez ce que vous
+êtes pour qu’on vous aime.
+
+--Je vous arrête, fit Dupont, car vous allez en termes attendrissants
+contredire votre début. Vous êtes incapable d’une opinion ferme en ces
+matières dont une longue expérience aurait dû, pourtant, vous donner
+connaissance certaine. Vous versez à leur sujet dans le sophisme et
+soufflez alternativement sur ces choses et le chaud et le froid.
+
+--C’est, répondit Martin, que ma pensée oscille entre deux propositions
+qui me sont également chères. Comme Français épris d’amour pour
+l’humanité, je voudrais tirer ce peuple de son actuelle torpeur, lui
+parler, non point de ses devoirs qu’il connaît pour le moins autant que
+nous savons les nôtres, mais de ses droits, l’élever à la liberté, le
+guider sur la route radieuse du progrès, réveiller la conscience
+ensommeillée de ses citoyens et, ceci fait, par simple amour de l’art et
+du danger, lui montrer la beauté de la lutte, l’instruire des moyens
+qu’y emploie notre civilisation. Mais aussi plus simplement, en égoïste
+oublieux ou lassé de son rôle éducateur, je voudrais qu’il restât, ce
+peuple, tel qu’il s’est fait lui-même, parce qu’il est amusant,
+sociable, et qu’auprès de lui je me repose de toutes les belles
+inventions que je lui demande d’admirer. Vous me déniez la possession
+d’aucune opinion ferme. J’en ai une pourtant: c’est que les musulmans
+sont bien comme ils sont et que c’est nous qui les rendons
+insupportables. Ceci dit, j’avoue mes torts et renonce à vous suivre
+dans les réflexions profondes qui vous viennent au contact de la
+civilisation mograbine. Je veux rester conteur tout simplement et,
+puisqu’il est question de ces milieux éclairés, religieux et diserts qui
+sont la gloire de la ville sainte, laissez-moi vous y conduire tandis
+que le Sultan, somnolant à l’épaule de sa nouvelle conquête, pense à la
+façon dont il fera mourir le Rogui.
+
+--Je vous écoute, fit Dupont.
+
+ * * * * *
+
+Après sa première rencontre, dans la cour du méchouar, avec son
+prisonnier, Hafid avait congédié tout le monde et donné rendez-vous pour
+le lendemain à ses ministres et aux oulama. Ceux-ci, mécontents
+d’ailleurs de la désinvolture avec laquelle on les faisait courir les
+rues par la chaleur accablante, avaient, en quittant les lieux, convenu
+de se retrouver à l’heure fraîche chez le principal d’entre eux.
+
+Ben Louaz n’était pas le plus vénéré des sages jurisconsultes alors
+vivants. Deux autres le dépassaient dans le respect général par leurs
+vertus et leur science religieuse. Mais ils étaient, ceux-là, très âgés
+et se tenaient écartés des affaires publiques. Ils avaient chargé ben
+Louaz de les représenter au Conseil des oulama et ceci le désignait bien
+pour en être le chef lorsque Dieu rappellerait à lui ses pieux
+serviteurs. En attendant, leur coadjuteur prenait volontiers
+l’initiative des réunions où s’élaboraient les directives de la
+communauté et se décidaient les quelques actes politiques par lesquels,
+prudemment, les juristes se rappelaient à l’attention des Sultans. Leur
+situation était en ceci délicate. De par l’islam et la tradition propre
+du Maghreb, le Sultan est chef temporel de l’Empire et chef spirituel de
+la communauté. Son pouvoir est universel et, dès qu’il est nommé, ceux
+mêmes qui ont proclamé la légalité de son accession au trône rentrent
+dans l’ombre et s’inclinent devant le maître. Celui-ci pourtant
+n’éloigne pas les oulama. Il leur demande parfois des avis et, plus
+rarement, des consultations propres à justifier certains de ses actes.
+Mais il n’accepterait pas leurs remontrances. Quand le Sultan est à Fez
+où se trouvent les principaux jurisconsultes, ceux-ci sont tenus de se
+montrer à la cour, de figurer dans les conseils, d’entourer enfin le
+monarque dans les circonstances graves, de le soutenir du prestige que
+le peuple accorde à leur science et à leurs vertus musulmanes. On
+pourrait croire que les oulama ont, en ces occurrences, possibilité de
+marquer leur volonté, d’exercer une influence sur la marche des affaires
+publiques. Cependant, ils s’en gardent bien: le Sultan est le maître
+absolu; la doctrine elle-même interdit de heurter de front sa volonté.
+Chose singulière: la force des oulama réside tout entière dans la
+faculté qu’ils ont de ne pas agir; et ces actes politiques dont nous
+parlions plus haut se bornent de leur part à se rendre au palais ou à
+n’y pas aller. Par là, par leur présence ou leur abstention, ils se
+montrent soutiens du trône ou censeurs impitoyables de celui qui
+l’occupe. Il est d’une importance capitale pour le Sultan que ces
+docteurs, auxquels il ne demandera généralement rien, répondent
+cependant quand il les convoque, car leur inutilité dont personne ne
+doute devient une puissance quand elle refuse qu’on la constate. Abd el
+Aziz est tombé parce que les oulama se sont plusieurs fois de suite
+excusés poliment de ne pouvoir se rendre auprès de lui. L’enseignement
+religieux dont ces gens sont les pontifes a sur les esprits telle
+emprise que l’opinion publique devient hostile au souverain quand les
+docteurs le boudent, opposent l’inertie et l’indifférence à sa conduite
+ou à ses excès de pouvoir.
+
+On suit d’abord une des rues qui descendent vers Fez el Bali et que
+bordent les échoppes des marchands de ferraille et de goudron. On la
+quitte pour prendre une ruelle à gauche puis d’autres nombreuses à
+droite, à gauche, dont la dernière, entre les hauts murs aveugles de
+nobles et jalouses demeures, finit en cul-de-sac. Au fond de celui-ci
+est la porte de ben Louaz. Dans la journée, elle est toujours ouverte.
+Par tradition familiale, la maison de l’alem directeur de la foi veut
+être accueillante aux disciples. Ainsi le veut aussi la tyrannie de la
+domesticité dont s’encombrent le personnage et sa famille. Entre le
+logis et les boutiques de la rue marchande, ce sont les allées et venues
+continuelles de jeunes esclaves mâles, tandis que sous le porche les
+petites négresses lippues au regard effronté paraissent et
+disparaissent, prennent ce qu’on apporte des mains des commissionnaires,
+rient, criaillent et aguichent leurs compagnons. Invariablement, depuis
+des années, quand il descend de mule devant son seuil, le professeur
+prend le ciel et les murs voisins à témoin que cette engeance jette le
+déshonneur sur sa maison. Invariablement de même, l’engeance se bouscule
+pour baiser main ou vêtement du maître qui rentre bougonnant, heureux et
+paternel.
+
+Ben Louaz est un beau vieillard, vigoureux héritier d’une lignée de
+savants religieux. Il fait remonter son origine à ces Arabes qui vinrent
+il y a plusieurs siècles de Kairouan s’installer dans la Fez naissante
+et contribuèrent dès le début à l’instruction des sauvages mograbins. Il
+est quelque peu jaloux d’un collègue qui, portant en son nom celui d’une
+ville andalouse, se réclame aussi d’une antique et pure origine arabe,
+tandis que les autres s’amusent de ces deux orgueils en remarquant que
+ces confrères ont autant l’un que l’autre visage berbère et, dans leurs
+personnes et leurs actes, toutes les caractéristiques de cette race.
+
+En quittant le palais où ils avaient vu le Rogui dans sa cage, cinq
+importants personnages s’étaient donné rendez-vous chez ben Louaz à
+l’heure, avaient-ils ajouté en souriant, où les oiseaux dorment, ceci
+par allusion à certaine particularité de la maison qui devait les
+recevoir. Celle-ci, vaste et riche, montrait tout d’abord au visiteur un
+grand patio dont tout le centre à ciel ouvert était occupé par une
+immense volière. Le goût du savant pour les oiseaux s’étant aggravé du
+fait que sa femme l’avait partagé, tout, dans le premier corps du logis,
+avait été sacrifié au bien-être des pensionnaires ailés choisis avec
+soin, payés très cher, venus souvent de loin et dont la collection était
+l’orgueil de son propriétaire. Riche, ben Louaz avait dépensé des sommes
+importantes dans le choix des treillages les plus perfectionnés propres
+à compartimenter sa volière. Il en avait fait une chose vraiment
+curieuse, mais à la longue, pour lui, encombrante et tyrannique. Le
+climat du Maroc est chéri des oiseaux. Ils y pullulent et deviennent
+d’une impertinence extrême. Certaines races n’avaient pas tardé à
+déborder de la volière. Peu à peu, toute cette partie de la demeure leur
+avait été abandonnée ainsi qu’à leur guano. Un vol égaré de ces moineaux
+insolents qui vivent à Marrakch s’était abattu certain jour sur la
+maison et leur tempérament révolutionnaire avait eu la partie belle dans
+ce milieu gâté par tous les soins dont on l’entourait. En fait, tant que
+durait le jour, le grand patio et les pièces voisines étaient intenables
+à cause de la rumeur qu’y déchaînaient les cris, le pépiement, le
+sifflet, les appels roulés et roucoulés des petits êtres coalisés. La
+maison, heureusement, comportait d’autres appartements pour le maître et
+pour ses femmes, pour ses hôtes. Or il advint que le populaire, toujours
+en quête de merveilleux, affirma que l’alem connaissait la langue des
+oiseaux et avait avec eux de longs et graves entretiens. Ceci renforçait
+de mystère les mérites qu’on lui reconnaissait, mais lui interdisait
+aussi de rendre la plus belle partie de son logis à sa destination
+normale: sa renommée en eût souffert. Il était prisonnier de sa volière.
+S’il leur arrivait d’en rire, ses collègues pourtant ne le critiquaient
+point, car ils savaient qu’il ne faut pas contrarier la crédulité
+publique, source intarissable de profits moraux et matériels.
+
+Cinq donc des plus éminents docteurs de la foi se rendirent ce soir-là
+chez ben Louaz. Successivement, à leur descente de mule, les
+domestiques, multipliant les marques de vénération, leur firent éviter
+la maison des oiseaux et les guidèrent vers la pièce où le maître du
+logis les attendait. Il y avait l’Andalous dont il a été question,
+esprit très fin, poète à ses heures et qui, s’il faut en croire les
+hommes de son âge compagnons de sa vie, avait en sa jeunesse écrit
+maintes pièces légères que l’on se passait sous le manteau. Mais ceci ne
+compromettait en rien son renom très pur de docteur très orthodoxe.
+Vinrent aussi le Beranesi et le Riffain, deux berbères têtus, sectaires
+et violents, qui se vantaient très volontiers d’avoir combattu le
+modernisme plus apparent que réel, puéril en tout cas du Sultan Abd el
+Aziz. Son successeur ne leur en montrait nulle reconnaissance, ce dont
+ils enrageaient sans oser le laisser voir. Le supplice affreux du
+Kittani, un des leurs, était encore récent et sans abattre l’autorité
+des Oulama donnait tout de même à réfléchir. Le supplicié était un
+chérif fondateur d’une secte jugée quelque peu hétérodoxe, mais dont la
+plus grande erreur était d’avoir, au lendemain de la proclamation
+d’Hafid, fait acte de prétendant. Fort de sa récente reconnaissance par
+les Oulama, le Sultan s’était vengé terriblement en faisant mourir très
+lentement son parent sous la corde. Ce faisant, il avait éliminé un
+compétiteur dangereux, mais aussi laissé entendre aux gens d’église
+qu’ils eussent à se maintenir dans leur rôle déjà pour lui fort gênant.
+Les deux autres invités de ben Louaz étaient le Fassi, qui avait été
+ambassadeur en Europe, et le Rbati, deux savants orateurs de mosquée,
+très estimés de la population. Leur opportunisme prudent se masquait
+sous un détachement affecté de tout ce qui n’était pas religion pure.
+Leur tactique résultait d’ailleurs d’une réelle expérience du pays, des
+affaires publiques et des affaires en général. Tous ces hommes de
+science et de religion soignaient leurs intérêts matériels, vivaient
+comme l’on dit chez nous bourgeoisement, gérant leurs biens en bons
+pères de famille. Or un musulman y a toujours beaucoup de mérite en
+raison des charges coûteuses qui résultent de la façon de vivre, de
+toutes les complications dont ces gens encombrent leur existence.
+
+Ben Louaz n’était pas le moins riche d’entre eux et recevait fort bien.
+Mais, ce soir-là, une évidente préoccupation le tenait ainsi que ses
+hôtes. On but longuement le thé sans autres propos que les habituels
+compliments qui même se prolongèrent. Ces gens s’étudiaient; chacun eût
+voulu savoir ce que pensait le prochain des événements en cours;
+personne ne se décidait à les discuter. Donc comme il est de coutume
+chez les musulmans--et comme il arrive aussi fréquemment chez nous--le
+but de la réunion n’intervint dans la conversation que sous forme
+d’incidente.
+
+--Tu ne nous as pas montré, dit l’Andalous à ben Louaz, tes dernières
+trouvailles. On dit que le caïd du Sous t’a expédié des canaris
+superbes.
+
+--C’est exact, mais ils dorment à cette heure et je me garderai bien de
+réveiller la volière. Elle me donne d’ailleurs, ajouta-t-il, des ennuis.
+L’homme qui veut être sage, qui croit l’être en cherchant dans les
+beautés de la nature un dérivatif aux passions humaines, ne réussit que
+rarement. Je ne sais si Dieu n’a pas voulu me donner une leçon en
+faisant prolifier sans mesure mon élevage.
+
+--Peut-être, répondit l’Andalous, mais ne te plains pas de ce qui
+t’arrive. Le mal eût pu devenir plus grave, car les oiseaux sont les
+êtres les plus irrespectueux qui soient. Ils n’ont pas fait crouler ta
+demeure bénie. Je t’ai entendu dire toi-même à tes élèves que le
+vertueux Abdallah, fils d’Abi es Sbar qui, six cents ans avant toi,
+occupait à Qaraouyine la place que tu honores, dut faire reconstruire le
+minaret de la mosquée délabré par les oiseaux qui, pour y accrocher
+leurs nids, avaient criblé de trous les quatre faces, aggravant le mal à
+chaque couvée de telle sorte que les pluies pénétraient la masse et peu
+à peu la dissolvaient.
+
+--Et ceci me rappelle autre chose, fit le Fassi. Lors de mon ambassade
+chez les chrétiens, parmi les nombreuses curiosités qu’à l’envi ces gens
+fort présomptueux me montraient pour me convaincre de leurs talents, je
+vis un genre de construction nouvellement inventé dont ils paraissaient
+très fiers et qui consistait à noyer des tiges de fer dans le ciment.
+Les maçons de là-bas prétendaient qu’on obtenait ainsi des murs
+étonnamment solides et durables.
+
+--Dieu seul est durable, firent en chœur les voix.
+
+--... eh bien, le noble Abdallah ben Abou Sbar, pour construire le
+minaret dont tu parles et qui d’ailleurs est toujours debout, usa d’un
+procédé analogue à celui dont les chrétiens s’enorgueillissent. Il fit
+incorporer aux matériaux des tiges de fer qui assurèrent la cohésion.
+
+--Est-ce bien la même chose? fit ben Louaz.
+
+--Peu importe, reprit le Fassi. J’ai voulu dire, et c’est l’anecdote des
+oiseaux irrespectueux qui m’en a donné le prétexte, que nous savons
+bâtir avec élégance et solidement et cela depuis des siècles. Je réponds
+ainsi à certaine réflexion désobligeante dont un de ces insolents
+certain jour me mortifia: «Vous n’avez rien inventé», me dit-il...
+
+--Ta réponse est insuffisante, reprit l’hôte. Insuffisante aussi celle
+que j’entendis dernièrement. Un des nôtres leur disait en effet: «Vous
+cherchez en ce monde votre paradis. Nous aurons dans l’autre monde celui
+qui nous est promis.»
+
+--Comment, protesta le Riffain, cette réponse ne te satisfait pas?
+
+--Elle est pieuse, reprit ben Louaz, elle est sage aussi car elle laisse
+croire à notre renoncement. Elle endort. Elle trompe. Celui qui parlait
+ainsi n’avait en effet rien de mieux à dire, c’était un être quelconque
+auquel Dieu dictait une formule opportune. Mais ici pouvons-nous
+raisonner ainsi?
+
+--En effet, dit l’Andalous; il est plus sensé de reconnaître que la
+science européenne nous domine et d’avouer notre faiblesse. Cet aveu ne
+nous amoindrit pas car, tout venant de Dieu, qu’Il soit exalté! science
+et faiblesse résultent de sa volonté. Que sera celle-ci demain, qui sera
+demain le maître ou l’élève?
+
+--Dès maintenant, reprit ben Louaz, qui pourrait dire que l’Islam est
+faible? Les musulmans couvrent une immense partie de la terre. Et penser
+comme font les chrétiens, qu’eux seuls domineront toujours parce qu’ils
+savent, avec des machines, fabriquer du sucre et des cotonnades ou
+encore des canons, mépriser ceux qui préfèrent comme nous la science
+sacrée aux sciences humaines, est un orgueil dont Dieu Très-Haut ne peut
+être qu’offensé. En attendant qu’il marque sa volonté, on ne doit
+répondre à ce mépris que par le nôtre.
+
+--En attendant, fit le Beranesi, ces maudits chrétiens nous obsèdent. On
+ne parle en tous lieux que de leurs faits et gestes. Leur nombre est
+encore infime, Dieu soit loué, et pourtant on les voit partout. Se
+peut-il qu’un État comme celui-ci ne puisse vivre sans intrusion des
+étrangers en ses affaires? Moulay Hassan est mort, hélas! qui sut avec
+tant d’habileté tenir éloignées leurs entreprises, étouffer leurs
+intrigues. On voyait bien quelques chrétiens dans son entourage, mais
+leur rôle se bornait à celui de conseillers lointains. Ils étaient là en
+curieux, se conformaient aux usages et ne commandaient pas.
+
+--C’était, fit le Fassi, l’époque heureuse où le Sultan parlait d’égal à
+égal aux sultans d’Europe parce que le pays suffisait aux besoins du
+pays et qu’à ceux qui offraient des choses étonnantes on pouvait encore
+répondre: merci, remportez cette affaire, nous ne saurions nous en
+servir et nous n’en voyons pas l’utilité. Tandis qu’il faut craindre de
+plus en plus l’envahissement des nouveautés coûteuses. Le Maghzen est
+endetté. On a besoin des Français, on cède, on achète, la créance
+s’accroît.
+
+--Ils sont adroits d’ailleurs, fit l’Andalous, et, avouons-le, y mettent
+des formes que d’autres Européens avant eux n’observaient pas. Vous vous
+en souvenez, cela commença par un rien: la cuiller. Ces gens
+s’étonnèrent que les soldats du Sultan mangeassent avec leurs doigts
+comme vous et moi. Ils soutinrent tenacement cette opinion, contraire à
+nos idées, que la nourriture, pour être profitable, doit être portée à
+la bouche avec un objet en métal. Nous n’y avons pas fait d’objection,
+car cette atteinte aux coutumes paraissait peu grave, et ce fut ce
+qu’ils appelèrent la première réforme. Ce mot leur plaît beaucoup et
+s’applique, m’a-t-on dit, aux innovations diverses qu’ils proposent un
+peu partout. Ils y mettent de l’insistance, mais aussi une sorte de
+conviction aimable qui subjugue. Ils sont, comme vous le savez, assez
+orgueilleux. Lorsque vous leur parlez, ne leur dites pas: Vous autres
+chrétiens, cela a l’air de les gêner; dites: Vous autres qui êtes des
+réformateurs... vous les disposerez merveilleusement à vous entendre si
+vous avez quelque chose à leur demander, ce qu’il faut éviter le plus
+possible. Ayant vu que nous acceptions la cuiller, ils préconisèrent un
+vêtement spécial pour les soldats, puis des chaussures. Nous en sommes
+aujourd’hui aux canons.
+
+A ce moment le Rebati, jusqu’alors silencieux, prit la parole.
+
+--Le plus fâcheux est que, pour sa politique, le Sultan--que Dieu le
+tienne par la main--ayant accepté d’acheter en France des canons, est
+contraint d’en commander aussi en Allemagne et que cette pratique
+conduit le pays à sa perte... Car il faudra, pour payer, contracter
+emprunt et, par suite, donner des gages. La gestion de ces gages exigera
+un nouveau contingent de chrétiens calculateurs, vérificateurs. Nous
+serons bientôt submergés. Ne pensez-vous pas, conclut-il, qu’il serait
+temps de représenter au Sultan les dangers de sa politique et de lui
+montrer la profondeur du gouffre vers lequel il penche?
+
+Il n’y eut pas de réponse. Chacun de ces hommes prudents attendit celle
+que pouvait faire son voisin et même souhaita qu’il n’en fît pas. Car la
+question était fort épineuse et, vraiment, de quoi se mêlait si mal à
+propos le collègue? Pensait-il réellement à faire des remontrances au
+souverain, au farouche Abd le Hafid grisé, qui plus est, par sa victoire
+sur le Rogui? Il y eut quelques instants de gêne dans la blanche
+assemblée des saints hommes. Le maître de la maison, avec grand
+à-propos, frappa dans ses mains pour faire paraître les petites
+esclaves. On servit à nouveau des tasses de thé. On entendit les
+aspirations bruyantes des buveurs qui s’attardèrent à siroter. Puis
+l’Andalous, avec une indifférence voulue, résuma l’opinion ambiante en
+laissant, dans le silence contraint, tomber ce dicton berbère:
+
+--Il n’est personne qui dise au lion: tu pues de la bouche.
+
+Bien que tardif, nul ne douta que ceci répondît à la question du Rebati.
+Les visages se détendirent. Et par déduction logique, le lion fit penser
+à la cage et la cage au Rogui.
+
+--En attendant, fit ben Louaz, c’est de l’autre lion qu’il s’agit. Que
+faisons-nous du Rogui?
+
+--Si nous proclamions qu’il est le vrai Moulay M’Hammed, dit en ricanant
+le Riffain qui avait de la rancune contre l’ingratitude du Sultan.
+
+--Est-il vrai, fit ben Louaz, que certains d’entre vous expédient en
+secret ce qu’ils possèdent vers les parages de montagnes... du Riff ou
+d’ailleurs? Non, n’est-ce pas. Alors, pas de mauvaises plaisanteries.
+Personne ne fait rien ici sans son compère, et chacun de nous est
+responsable des légèretés du voisin.
+
+--Que faisons-nous du Rogui? as-tu dit, reprit le Riffain sans paraître
+s’émouvoir de la remontrance, mais désireux de pallier l’effet de sa
+boutade. Il s’est fait prendre, il ne nous intéresse plus.
+
+--Mais Hafid, dit le Beranesi, s’enquerra du genre de mort qu’il lui
+faut appliquer. La chose est prévue par la loi. Nous seuls la devons
+dire et interpréter. Il ne faut plus tolérer que le Sultan se passe de
+notre avis. J’ai revu tous les textes. Les rebelles...
+
+--Cet homme et ses auxiliaires, reprit ben Louaz, et sa voix prit le ton
+d’autorité qu’il fallait pour dominer le débat, cet homme est en
+rebellion contre le Sultan et non point contre l’Islam. Celui-ci seul
+importe; il n’est pas en cause. Vos opinions personnelles, comme vos
+susceptibilités de jurisconsultes, doivent rester au fond de votre gorge
+et de votre cœur. Le Sultan, d’ailleurs, est à ce paroxysme d’orgueil où
+l’on ne pense pas avoir besoin de conseils. Il n’en demandera pas. Qu’il
+se débrouille avec ses prisonniers, et si, en cette affaire, l’Europe,
+comme on peut le croire, a les yeux fixés sur lui, il appartient à ses
+ministres de le renseigner. C’est de la politique, la religion n’a rien
+à y voir. Nous répondrons certes à la convocation du Sultan. Nous irons
+sans hâte obséquieuse comme sans retard frondeur. Au travers de la foule
+avide des spectacles de guerre nous passerons lentement. Abd el Hafid,
+s’il veut que nous arrivions jusqu’à lui, devra faire fendre la masse du
+populaire devant nos mules apeurées. Au conseil nous n’aurons rien à
+dire, car on ne nous aura pas attendus pour juger le Rogui et ses
+hommes.
+
+Les Oulama, sous le verbe ferme de leur chef, se taisaient. Cette
+abstention un peu hypocrite qu’on leur indiquait convenait à leurs goûts
+et chacun en soi-même jugeait qu’elle était à cette heure plus que
+jamais opportune. Abd el Hafid effrayait. Depuis qu’il était là, les
+affaires du Maghzen, jusqu’alors lentes, alourdies d’atermoiements, de
+réticences malignes, d’hésitations superflues, prenaient une allure
+trépidante qui donnait le vertige aux vieux musulmans et en particulier
+à ces graves hommes de religion qui, selon l’expression même de l’un
+d’entre eux, s’estimaient «gens de patience et d’espoir». Les événements
+depuis quelques mois se précipitaient selon un rythme nouveau,
+déconcertant. Chacun avait le sentiment, dans l’entourage du Sultan et
+dans la partie éclairée de la population citadine, qu’Hafid, impulsif et
+violent de son naturel, épousait le branle tumultueux donné par les
+Français aux affaires de l’État, branle d’ailleurs dont ceux-ci
+voulaient rester maîtres, qu’ils sauraient graduer à leur guise et
+conduire à leurs fins.
+
+Mais c’était déjà trop longtemps parler de choses sérieuses et celles-ci
+réglées par la volonté plus forte de l’alem ben Louaz, les esprits
+apaisés goûtèrent le repos des heures tièdes. L’hôte lui-même, dont le
+torse s’était quelque peu redressé lorsqu’il avait dicté à ses collègues
+la conduite à tenir au cours des événements, s’était affalé de nouveau
+dans ses blancs lainages. Son visage devint souriant, il était pressé de
+faire oublier la contrainte qui avait pesé sur le début de la soirée.
+Son geste discret repoussa les fâcheuses pensées tandis qu’il concluait.
+
+--De tout ceci, demain nous dira la suite, demain s’il plaît à Dieu.
+
+Et les invités opinèrent à leur tour d’un s’il plaît à Dieu, heureux,
+abandonné, confiant et paresseux.
+
+Ils étaient à l’un des bouts de la pièce trop longue, assis à la turque,
+leurs jambes reployées sous les amples vêtements, blancs comme leurs
+barbes, comme leurs turbans de mousseline. Ils étaient graves de par
+leur âge et leurs vêtures; ils n’étaient point solennels et ne voulaient
+pas l’être; l’heure était douce et, insoucieux des rugissements que
+devait pousser là-bas le Rogui dans sa cage, ils aspiraient à boire
+frais. Aux petites négrillonnes avaient succédé leurs répliques mâles.
+Les jeunes garçons présentèrent des pâtisseries et des bols d’une eau
+fraîche qui puait le goudron, puis ce fut une pastèque toute découpée,
+c’est-à-dire de l’eau encore. Après quoi, ces personnages durent se
+laver les mains et se rincer la bouche selon le rite. Enfin l’on apporta
+les cassolettes; ce que voyant, les six nobles vieillards devinrent tout
+à coup manchots, c’est-à-dire que leurs bras et leurs belles mains
+blanches vidèrent les larges manches et disparurent à l’intérieur des
+vêtements. Ceux-ci, comme on le sait, sont admirablement taillés, faits,
+compris pour l’aisance absolue des mouvements, pour la façon dont ces
+gens marchent, s’assoient, montent à mule, se prosternent. L’homme le
+plus grave dans la plus sérieuse compagnie peut se gratter sans gêne
+pour lui-même et pour les convenances. Les bras disparus firent donc
+bouffer les beaux lainages, tandis que le maître du logis prenait dans
+une boîte en cristal des petits morceaux du bois précieux, les suçait un
+instant pour les humecter, puis l’un après l’autre les déposait avec
+soin sur les braises des cassolettes. Les petits esclaves soufflaient un
+peu, refermaient le couvercle et, se mettant à genoux devant chaque
+hôte, passaient le brûloir entre les pieds sous la cloche des vêtements.
+Les chefs dodelinaient de satisfaction dans le nuage fumeux qui sortait
+du col, tandis que par l’effet de l’air chaud se ballonnaient les
+djellabas. Certains tout de même toussèrent, car le petit bout de bois,
+substance coûteuse, émet un parfum dont ces gens par tradition
+raffolent, mais âcre au possible, sternutatoire et, pour les nez aryens,
+hostile.
+
+La fumigation terminée, les bras reparurent, chacun se cala de nouveau
+béatement dans les coussins, et tout doucement les petites conversations
+reprirent. Avisant un aparté, ben Louaz questionna.
+
+--Que dis-tu, tout bas, à l’oreille de ton voisin?...
+
+--Je lui demandais, répondit l’interpellé, s’il avait entendu cette
+chanteuse nouvellement connue, et dont la voix est paraît-il
+surprenante.
+
+--Nous allons en juger, dit ben Louaz en tapant deux fois des mains pour
+appeler ses gens.
+
+Au signal qu’ils attendaient certainement, deux esclaves, hommes
+robustes, surgirent. Rapidement, vers l’extrémité de la pièce à l’opposé
+du coin occupé par les hôtes, ils tendirent entre les frises et le
+plancher un vaste rideau de cretonne peinte. Puis sans même que les
+graves personnages eussent osé jeter vers elle un regard, une femme, la
+chanteuse, voilée, empaquetée des pieds à la tête, très vive passa et
+disparut derrière la tenture. Car si les nobles professeurs ne
+dédaignent pas les plaisirs profanes, ils ne peuvent, du moins en
+présence de témoins, ajouter à leur plaisir celui des yeux en
+contemplant un visage féminin. «Tu ne verras pas la femme de ton frère»;
+rigorisme auquel se complurent d’importants personnages qui n’étaient
+pas docteurs de la loi. C’est ainsi que le fameux Ba Ahmed, grand
+ministre du sultan Moulay Hassan, faisait jadis écarter les femmes du
+trajet de sa mule dans les rues poudreuses de la rouge Marrakch. C’est
+ainsi que lorsqu’une femme avait à comparaître au tribunal de tel
+célèbre cadi, les huissiers tendaient un drap entre elle et le saint
+juge. Il est bon d’ajouter qu’en ces temps heureux, les femmes (qui ont
+toujours circulé nombreuses dans les villes marocaines) allaient presque
+toutes à visage découvert, lamentable relâchement aujourd’hui réfréné.
+Depuis l’arrivée en nombre des Français, toutes les femmes sont rentrées
+dans le saint devoir, au moins celui qui consiste à se voiler... et les
+pachas y veillent.
+
+Derrière la cotonnade à ramages, quelques coups tapotés sur une derbouka
+réclamèrent l’attention, puis, adoptant un rythme, les doigts
+tambourinèrent un prélude. Et la femme attaqua sur une note aiguë.
+
+Il est inutile de décrire ici ce qu’est un chant de cette sorte. On
+admet communément que la voix humaine est le plus riche des instruments
+comme genre de timbres et ampleur de registre. Ce que l’on entend au
+Maroc confirme cette autre opinion que chaque race dispose de cordes
+vocales différentes et affectionne en cette matière ce que la nature lui
+donna. Pour ce motif, nous ne sommes pas en état d’apprécier
+impartialement les sons dont les Oulama, ce soir-là, se réjouissaient à
+l’extrême. Pour nos oreilles impures, autant d’ailleurs que le reste de
+nos personnes, registre et timbre marocains oscillent entre le ré dièze
+mêlécasse et le mi bémol rogomme du registre soprano.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+--Parfait, mais dites au moins ce que cette femme chantait, interrompit
+Dupont, depuis trop longtemps silencieux.
+
+--C’est que, répondit Martin, je prétends qu’elle ne chantait rien, ou
+plutôt que les mots qu’elle pouvait par hasard prononcer sur des notes
+diverses n’avaient point entre eux la liaison d’une idée.
+
+--Vous êtes un philistin, reprit Dupont, ou n’y comprenez goutte.
+N’avez-vous point lu les ravissantes strophes que ces femmes disent et
+qu’ont reproduites nos auteurs les plus fins? Quel démon vous agite de
+nier la poésie qui s’attache aux choses mograbines? Vous faites,
+Monsieur, le plus grand tort au tourisme. D’ailleurs vous traitez d’une
+matière qui ne vous appartient pas. Les arabisants...
+
+--Je crois, fit Martin, vous avoir donné sur ceux-ci, dont vous êtes,
+mon opinion définitive. Je me garderais de vous demander ce que cette
+femme chantait. Plutôt que de rester court, vous mettriez sur ses lèvres
+un cliché d’amour pathétique et vous le qualifieriez d’andalou. Il y en
+a, comme vous disiez, des pages de recueils. Mais, à part une ou deux
+chansons grivoises, je n’ai jamais entendu que des sons voyelles modulés
+sans art sur des notes éraillées. Je vous accorde cependant que dans les
+campagnes les chanteuses répètent à satiété deux ou trois phrases de
+louanges à l’adresse de celui qui les a convoquées pour réjouir ses
+hôtes, puis, l’heure venue, débitent, au roulement frénétique des
+ventres et des croupes, les plus énormes grossièretés. Vous conviendrez
+que chez le grave ben Louaz...
+
+Et, sans attendre la réponse, Martin, obstiné, continua son récit.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Le chant se prolongea, suivant la mode marocaine, aussi longtemps que
+l’artiste put disposer d’un souffle suffisant. Quand il cessa tout à
+coup, en point de suspension sur la médiante, personne n’applaudit car
+ce n’est pas l’usage, mais un murmure des plus flatteurs accompagna le:
+Dieu te bénisse, ô Lalla! dont ben Louaz remercia la chanteuse.
+Celle-ci, plus empaquetée que jamais, gagna rapidement le patio et
+disparut. C’est alors que l’Alem Andalous, comme poète plus sensible que
+ses collègues, plus apte en tout cas à dire leur générale et sénile
+satisfaction, retira des deux mains son turban, ce qui est la marque,
+chez un musulman, d’une émotion intense agréable ou cruelle, ou poétique
+ou furieuse, marque fréquente aussi, mais ce n’était pas le cas, d’une
+lourde ivresse en quête de fraîcheur. Les Oulama voyant nu le crâne rasé
+de leur ami, connurent qu’il allait redevenir jeune et des oui, oui
+encourageants exprimèrent qu’ils seraient, de toute leur attention,
+complices. Le poète d’ailleurs la tête renversée, les yeux demi-clos,
+lâchait la bride à son inspiration:
+
+ De ta Maison, je ne dirai rien, ô ben Louaz,
+ Sinon qu’elle est bénie de Dieu et de qui la fréquente.
+ De ta raison, je ne dirai rien, ô ben Louaz,
+ Sinon qu’elle est claire et profonde comme l’eau d’un lac de
+ montagne.
+ De ton accueil, je dirai, ô ben Louaz,
+ Qu’il présage celui qui t’attend au Paradis.
+ Car ceux que tu appelles auprès de toi
+ Déjà, pour apaiser leur faim, y trouvent des mets délicieux,
+ Et calment leur soif de l’eau pure et fraîche de l’amitié.
+ Et s’ils ne peuvent encore approcher la Houri,
+ La Houri toujours vierge aux seins arrondis et aux cuisses
+ transparentes[9],
+ Du moins en goûtent-ils la voix céleste et l’appel voluptueux.
+ Certes, ô ben Louaz, j’exagère en dotant une humaine forme de
+ mérites surhumains,
+ Mais pardonne au poète grisé par le charme des heures que tu lui
+ accordes.
+
+ [9] Qoran, en diverses sourates, et, aussi, _Traditions Islamiques_
+ d’EL BOKHARI, traduction HOUDAS et MARÇAIS, chez Leroux, éditeur.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Tandis que le conseil des Oulama s’inquiétait ainsi des événements en
+cours, tandis que plein d’orgueil et d’alcool, Hafid s’attardait repu
+près de sa blonde et grasse roumia, tandis que Bou Hamara aux soins
+empressés de ses gardiens reprenait les forces qu’il lui faudrait pour
+marcher au supplice, quelque part, dans le quartier des consuls, un
+homme, de ces Français dont les gens de Fez disaient: «Ils ne dorment,
+ni ne mangent comme tout le monde», un fonctionnaire ployé sous une
+grosse lampe Vacuum, suait des notes à l’adresse de son gouvernement...
+«Le Sultan, enhardi par cette victoire qu’il doit au zèle inopportun de
+deux militaires entêtés, n’est plus abordable... il est ivre dès le
+matin (quinquina Dubonnet, champagnes divers, pas de concurrence
+étrangère)... le peuple silencieux attend des spectacles sanglants, il
+les aura... il sait qu’il doit les avoir... Chez le souverain actes
+d’impulsion alcoolique... dans l’âme des foules remous de passions
+violentes... Ici s’ouvre une ère d’erreurs où se peuvent dérouler les
+plus graves événements... faits à suivre heure par heure pour les guider
+si possible... savoir en user... prévoir aussi un dérivatif calmant...
+dans une dizaine de jours il y aura dans l’Est un autre Rogui...»
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, au rendez-vous, ce fut Dupont qui, le premier, prit la
+parole.
+
+--A mon avis, dit-il, il faudrait tout de suite rassurer un chacun sur
+le sort de ce deuxième Rogui qu’hier, je ne sais pourquoi, vous
+mentionnâtes. Il faut éviter les confusions de personnes mais se garder
+aussi que vos lecteurs, inquiets déjà de la façon dont finira votre
+récit, ne s’effarent à la pensée qu’il puisse recommencer. Croyez-moi,
+réglez en quelques mots ce nouveau compte. Ne laissez pas naître cette
+opinion inexacte que, même en ces temps barbares, le Maroc ait été en
+permanence un théâtre de drames effarants et d’acteurs farouches, alors
+qu’au contraire le plaisant se joignait toujours au cruel et même lui
+faisait cortège.
+
+--J’aimerais mieux, dit Martin, rayer de ces annales une mention
+peut-être inutile et courir à mon but. Vous vous êtes plaint déjà du
+retard que j’apportais à faire mourir Bou Hamara.
+
+--C’est exact, fit Dupont, mais je n’en suis plus à quelques lignes
+près, surtout quand elles sont gaies. Souvenez-vous-en. Il s’appelait
+Abd el Kebir, et se réclamait d’une haute origine. Nous l’appelions,
+nous, l’homme à la pompe depuis le jour où, désireux de recevoir comme
+ses frères une marque d’intérêt, il avait demandé qu’on lui offrît une
+pompe à incendie. En matière de propagande politique, la conscience
+professionnelle du diplomate doit être inaccessible à l’étonnement et,
+depuis qu’il en arrive au quai d’Orsay, les rapports consulaires ont
+transmis des demandes plus surprenantes. La pompe vint. Elle était verte
+avec un liseré jaune et ses bras d’un brun sombre, pareils, avait-on
+pensé, à ceux humains qui les manieraient. Deux ouvriers délégués de
+l’usine accompagnèrent la livraison pour en déballer sur place les
+organes et en indiquer le maniement. Le cadeau revint sans doute assez
+cher, mais enfin El Kebir put, jusqu’à satiété, s’amuser à doucher ses
+esclaves et en rire, paraît-il, jusqu’à perdre le souffle. A nos sens de
+démocrates impénitents, c’est là un odieux abus de la puissance
+patriarcale qui régit la famille mograbine et cet avant-goût du pouvoir
+despotique devait livrer l’homme à la pompe aux pires entraînements.
+
+--Bravo, fit Martin.
+
+--Or il advint précisément que le Rogui Bou Hamara fut pris et la
+nécessité pour certains de le remplacer se trouva coïncider avec les
+aspirations d’El Kebir à la tyrannie. Sans doute pensait-il encore que
+ces maudits chrétiens qui lui avaient donné une pompe lui procureraient
+aussi facilement une couronne. Il fallait toutefois l’aller chercher
+loin dans l’est, du côté de Taza. Il dut s’y rendre vite en faible
+équipage et faire, pour éviter Hafid, un grand détour par les tribus
+berbères de la montagne. Et chaque soir, à l’étape, les mêmes discours
+s’entendaient.
+
+--Qui es-tu, toi, voyageur? demandaient les Berbères.
+
+--Je suis un tel, fils d’un tel, je suis chérif et je me déclare sultan.
+
+--Tu disais donc que tu veux être sultan? Tu vas sans doute à Fez tuer
+Hafid?
+
+--Non, je vais à Taza; c’est là qu’on fait les sultans.
+
+--Nous te passerons donc en sécurité à la tribu voisine, car nous voyons
+bien que tu es chérif; mais jure-nous que tu n’es pas déjà sultan.
+Jure-le sur l’âme de ton saint père le Sultan, que Dieu lui fasse
+miséricorde[10]... Et maintenant on va t’apporter les enfants pour que
+tu les touches.
+
+ [10] Sur les sentiments complexes que professent les Berbères à
+ l’égard du Sultan, voir pages 24 et 25.
+
+--Apportez-moi aussi de quoi manger, disait le prétendant.
+
+Plus il avançait vers l’est, et plus les gens l’entouraient, curieux.
+Mais il arrivait mal à se faire comprendre.
+
+--Reste avec nous, lui disaient certains, et quand tu seras mort nous
+t’élèverons une belle Koubba.
+
+--Nous t’accueillons avec plaisir, ô chérif, disaient d’autres, mais
+quand tu seras sultan, ne remets plus ici tes pieds, que Dieu sanctifie
+leurs traces!
+
+Enfin l’homme parvint chez les Riatas, tribu qui entoure la ville de
+Taza, laquelle était, à cette époque, toute en ruines accumulées et de
+divers âges.
+
+--Je suis un tel, fils d’un tel, dit le chérif, je suis prétendant au
+trône à la place de Bou Hamara qui s’est fait prendre et qui d’ailleurs
+n’était pas chérif. Proclamez-moi Sultan.
+
+--Voire, dirent les gens, ceci demande réflexion. Comme chérif, sois
+d’ailleurs le bienvenu; plante ici ta tente, entrave ici ton cheval et
+mets-toi en prière pour qu’il pleuve sur notre territoire, puisque tu es
+chérif.
+
+Or il se trouva que le pauvre El Kébir qui se plaisait tant à doucher
+ses esclaves, avait horreur de l’eau. Il était sale, négligé, repoussant
+à ce point, qu’il dégoûta les Riatas eux-mêmes, gens pourtant assez
+grossiers. Sa simplicité d’esprit et sa malpropreté corporelle
+confirmèrent très vite les habitants dans cette opinion qu’il était
+réellement un saint homme mais qu’il serait inopérant dans un rôle
+temporel. On lui donna femme et provende, on vint en pèlerinage lui
+demander sa bénédiction, mais les tribus placèrent autour de lui des
+gardes pour qu’il ne pût correspondre avec le monde extérieur et
+s’aviser, si peu que ce soit, de faire acte de prétendant.
+
+C’est pourquoi l’homme à la pompe vécut et vit encore, insoucieux. Son
+aventure, réduite à peu de chose par la sagesse populaire, méritait
+cependant cette note discrète en marge de l’histoire marocaine.
+
+--Merci, fit Martin, ceci repose et me fait regretter d’avoir, pour
+traiter d’une époque, choisi l’épisode tragique qui me sert de titre;
+mais le vin est tiré...
+
+--Hâtez-vous donc de conclure, reprit Dupont, en évitant des longueurs.
+Par exemple, ne recommencez pas à décrire le grand Méchouar et ses
+entours, non plus que la façon dont les acteurs se présentaient. Dites
+simplement qu’à l’heure fixée par le Sultan, tout était en place dans le
+même ordre, le Rogui dans sa cage sur le pilori, les prisonniers, les
+troupes et la foule.
+
+--Il me faut cependant, fit Martin, parler de cette foule. C’est elle
+seule, après tout, qui intéresse. Le Rogui est mort, le Sultan est
+changé, les ministres aussi, tandis que la foule est toujours là,
+énigme. Ce jour-là, elle cessa presque de l’être pour moi. Tout d’abord,
+elle fut en nombre double de ce qu’elle était la veille. Cela tint à ce
+que le peuple de Fez ne crut pas tout entier, d’un seul coup, à la
+victoire du Sultan. Il fallut au plus grand nombre le rapport de ceux
+qui virent de leurs yeux l’arrivée des troupes poussant devant elles les
+prisonniers et le Rogui dans sa cage, sur son chameau. Ceci parce que le
+peuple de Fez est essentiellement frondeur et déteste par principe le
+pouvoir en place, en tremble plus que de raison, tout en niant jusqu’à
+l’absurde ses succès. Et nous savons qu’il en est aujourd’hui comme il
+en fut de tout temps, que ces gens critiquent et détestent le pouvoir
+débonnaire des Français ainsi qu’ils ont fait, avec plus de raison,
+certes, de celui de leurs princes. Et nous savons aussi que cela n’est
+d’aucune importance; nous le savons depuis que pour reconquérir l’amour
+de sa bonne ville insurgée, certain Sultan n’eut qu’à faire tirer sur
+elle un coup de canon à blanc, depuis qu’aux heures sanglantes d’avril
+1912, ces cent mille hommes armés, hurlants et pétaradants furent
+dominés par une seule compagnie de tirailleurs tunisiens.
+
+Mais nous ne sommes qu’en août 1909. Ce jour-là Fez s’éveilla
+péniblement et, gourde de lourd sommeil, s’étira paresseusement dans ses
+mille ruelles treillagées, sombres, aux senteurs trop fortes. Fez avait
+mal dormi. Moulay Hafid, le Sultan qui demeurait là-haut sur le plateau
+à l’air libre de Fez Djedid, venait de rompre les règles du jeu. Il
+avait remporté une victoire. Le premier qui l’apprit ne haussa point les
+épaules, car telle n’est pas la façon chez ces gens d’exprimer le doute
+et l’incuriosité, mais dit, en fermant les yeux: Dieu doit le savoir;
+puis il fustigea d’un chasse-mouche en palmier son éventaire. Des
+centaines d’autres firent comme lui, mais tous, un peu nerveusement,
+fermèrent plus tôt leurs boutiques et s’en furent, pensants. Car une
+victoire du Sultan présageait une contribution à bref délai. L’heure
+chaude passée, quand on ouvrit les devantures pour le grouillement du
+soir, les premiers assistants avaient parlé. Le doute n’était plus
+possible, et dangereux par suite pouvait être de l’exprimer. La foule
+emplissait les rues entre les magasins innombrables, ces magasins sans
+porte dont la fermeture se rabat pour servir d’accoudoir au chaland. La
+foule circulait tout occupée en apparence de ses achats, de ses
+affaires, mais anxieuse de nouvelles. Parfois les êtres
+s’immobilisaient. On écoutait quelqu’un qui, descendu de Fez Djedid,
+disait un épisode de ce qu’il avait vu au Dar el Maghzen, au quartier
+impérial. Puis le grouillement reprenait actif, serré au coude à coude,
+au hanche à hanche, à tout instant fendu par des ânes, des mulets dont
+les charges bousculaient ou, trop hautes et branlantes, menaçaient. Le
+cri constant de balak! balak! dominait les bruits. «J’ai dit balak»,
+déclarait le conducteur quand une plainte protestait contre un heurt, un
+pied de mule sur un pied de femme. «Il a dit balak», décidaient les
+témoins sans s’arrêter et cela passait, oscillant, pour disparaître à
+droite, à gauche, dans la bouche chaude de quelque fondouk inaperçu. Car
+on ne voit rien dans les souqs de Fez, tant la multiplicité rapprochée
+des détails fixes, mouvants, miroitants, enchevêtre la pensée, écrase
+l’attention inquiète déjà des contacts, des chocs avant ou après le
+balak. Ce jour-là se passait en somme ainsi que tous les autres. Il
+s’était peut-être produit quelque part un grave événement, mais rien
+n’en paraissait qui modifiât les attitudes ou altérât les visages. On
+vendait, on achetait. Les crieurs couraient montrant un objet, clamant
+le dernier prix offert. Les détaillants assis sur le plancher surélevé
+de leurs boutiques répliquaient à voix basse aux marchandages ou
+servaient sans hâte et comme par charité les clients, obligés donc en
+faute et auxquels, souvent, d’un mouvement de tête ils intimaient: «va
+plus loin». On vendait, on achetait; on faisait le _Bia ou chera_, la
+vente et l’achat, expression qui revient sans cesse dans les
+conversations de ce peuple, en deux mots synthèse de tout ce qu’il
+désire et veut être, termes et pensée qu’il a continuellement aux lèvres
+et au cœur, aussi souvent que cet autre cri: Moulay Idriss! nom du
+maître religieux sous le patronage duquel, depuis des siècles, il
+accomplit les rites du Bia ou Chera. Trop cher? possible! bia ou chera.
+La pièce est-elle bonne? Moulay Idriss! Votre père, dites-vous, est
+malade? Moulay Idriss! Si quelque monnaie échappe et tombe, s’il casse
+un verre ou se contusionne, il prononce: Moulay Idriss! Quand on lui
+reproche son âpreté, son mépris, il dit: bia ou chera. Si l’on s’étonne
+de son teint pâle et de son air sombre, il rétorque en se tapant de la
+paume le front embrumé de soucis: bia ou chera! puis il soupire: Moulay
+Idriss! pour compléter la devise de sa hanse autoritaire et fanatique...
+On vendait, on achetait; pour un sou l’on discutait ou sur des sommes
+énormes, on traitait de petites choses infimes ou de pleins chargements
+caf ou fob. Bourse de gros négoce et chamailleries de miséreux bazardant
+des hardes se coudoyaient serrées dans le labyrinthe des souqs, sans
+gêne, sans morgue chez les grands, sans honte chez les autres, dans une
+promiscuité consentie créée par un sentiment qui est la vertu de ce
+peuple étrange: le droit égal pour tous de brocanter pour vivre.
+Parfois, sans que personne s’en émût, un énergumène surgissait demi-nu,
+les cheveux longs, fendait la foule les bras levés criant: Dieu est
+grand! ou éructant avec fureur des versets. Il disparaissait vite,
+absorbé par la masse jamais fâchée. Ou bien encore une file d’aveugles
+se tenant par l’épaule passait en psalmodiant, longeait en quêtant les
+boutiques, se télescopait contre un mur, contre la foule même d’où,
+toujours, une main sortait et, secourable, remettait en marche le triste
+monôme.
+
+Aux approches du sanctuaire de Moulay Idriss, quartier interdit aux
+animaux, aux juifs et aux chrétiens, le commerce comme ailleurs allait
+son train, mais une sorte de religiosité tempérait les marchandages,
+baissait le ton des voix, assouplissait les remous. Les litanies
+pleurardes des affligés, des mendiants implorant le lieu saint ou
+provoquant la charité s’ajoutaient à la rumeur de trafic, l’appuyaient
+d’un chant soutenu fait du mot Allah, gémi, crié sur tous les tons
+possibles. Et tout cela faisait le bruit de la grande ville. Bruit
+spécial, étonnant pour qui le perçoit dans son ensemble d’un point
+dominant, tel par exemple que les terrasses du quartier de Deuh au bord
+du plateau de Fez Djedid, bruit étrange très différent de ceux qui nous
+sont familiers et privé de ce qui fait la basse dans le chant de nos
+villes: roulement de voitures, souffle d’engins mécaniques; bruit
+flottant, continu de frottement sans sonorité où se fondent le broiement
+des moulins, le cliquetis des pieds d’animaux ferrés sur les cailloux
+des ruelles en pentes, le dégoulinage des rigoles, le râpage du sol sous
+les savates, les cris des marchands, le aoh continu en quoi se résolvent
+les plaintes religieuses de dix mille mendiants ou affligés vrais ou
+faux; bruissement mat qui laisse en pleine valeur musicale les appels
+puissants des muezzins aux heures de prière.
+
+A la fin de ce jour, des crieurs passèrent annonçant la victoire et,
+pour que chacun sans doute pût aller s’en assurer, ils clamèrent que le
+Sultan ordonnait des fêtes de quatre jours. Dès lors fixée sur son
+manque à gagner, l’aristocratie marchande et religieuse, caisse arrêtée,
+dévotions faites, s’en fut chercher la fraîcheur et dormir sur ses
+terrasses. Tandis que dans les fonds obscurs des ruelles, au long des
+murs de mosquée, dans les cimetières, aux seuils des bouges, dans les
+cours de fondouqs la foule des autres, la foule inquiète, amère et
+suspecte s’emburnoussa pour rêver, souffrir, attendre le jour ou la
+mort; monde trouble fait d’abord des déchets moraux de la population
+citadine, de ceux aussi du dehors qui, captés par ce que la ville offre
+d’attraits et d’espoirs, s’y jettent et rapidement y pourrissent.
+
+Mais ce n’est là qu’une partie de la masse populaire dont les mouvements
+donnent à Fez sa vitalité singulière. Il y a encore la foule des
+passagers venus de tous les points du Moghreb pour affaires et par
+dévotion, les unes ne vont pas sans l’autre, clientèle inépuisable qui
+sans cesse afflue, séjourne plus ou moins, reflue, gens de tribus
+diverses, souvent lointaines, toujours rudes, naïves ou sauvages dont
+Fez vit et tremble tout à la fois. Cette terreur est le revers de la
+médaille, le ver qui ronge l’enseigne: «Bia ou chera et Moulay Idriss»:
+commerce et religion, par laquelle cette métropole attire ses chalands.
+Fez ravitaille le monde berbère et lui inculque à jet continu la
+doctrine de l’Islam. Mais ce client néophyte est un être simple que les
+richesses exposées à sa vue affolent et que trouble, parce qu’il ne
+l’assimile pas, le ferment mystique qu’il hume dans l’ambiance de la
+ville sainte. Le commerçant Fasi a la hantise d’être pillé par sa
+clientèle, l’apôtre fanatique craint d’être étouffé par ses ouailles.
+Ceci devrait le rendre prudent, amoureux du calme, partisan d’une
+autorité vigoureuse apte à le protéger. Il n’en est rien pourtant. Par
+une étrange disposition d’âme, par l’effet de l’atavisme hébraïque qui
+le domine, ce peuple nerveux ou énervé, semble éprouver une jouissance
+morbide à gagner de l’argent dans l’inquiétude, tandis que, d’autre
+part, il lui faut se regimber contre tout pouvoir, se poser en victime
+d’une éternelle oppression.
+
+Ce matin-là, donc, Fez s’éveilla maussade. Les Fasi n’ouvrirent point
+leurs boutiques, restèrent pour le plus grand nombre chez eux, à écouter
+le bruit de la tourbe qui, sortant des bas-fonds étouffants de la
+vieille ville, rampait, grouillante, vers le plateau de Fez Djedid. Elle
+y allait non pour répondre à l’appel du Sultan et flatter celui-ci en
+assistant à son triomphe, mais sur le seul espoir d’un spectacle de
+violence, de meurtre peut-être, de supplices qui sait? Elle montait sous
+le soleil dur, total, et, entraînant avec soi son nuage de poussière,
+ressuait son bouc à pleins pores. Elle s’entassait pour franchir au
+ralenti le crible des ruelles avoisinant le Dar el Maghzen. Elle montait
+empressée de plus en plus et l’âme trouble. On discernait la nervosité
+des gestes individuels, mais la masse où l’agitation des esprits allait
+croissant se déplaçait sans remous de violence, dans un calme d’ensemble
+où le silence, un étonnant silence, pesait. Sur les tours dominant le
+Méchouar, certains notables disposant de faveurs spéciales avaient, dès
+l’aurore, juché leurs femmes, ce qu’on appelle «la maison», loin de la
+foule aux mains insolentes, les femmes qui, à Fez, des terrasses et des
+tours où elles dominent à l’abri, veulent tout voir, impérieuses, et,
+sur le spectacle quel qu’il soit, épandent en nappes vibrantes leurs
+youyous inconscients.
+
+Dans son pavillon aux marches de faïence bleue, Moulay Hafid s’est
+installé le matin de bonne heure. Il ne pense plus à sa blonde maîtresse
+qu’il a laissée par là, quelque part, aux mains des esclaves prudentes
+et muettes. Le souverain est tout entier aux affaires de l’État, ou
+mieux à ses propres affaires pour lesquelles ce jour sera d’importance.
+La grande baie du mirador où il se tient est masquée d’une toile du haut
+en bas. Hafid est invisible du dehors mais, par les autres ouvertures
+grillagées, il peut surveiller l’ensemble de la vaste cour du Méchouar.
+Il a vu ses gens, les soldats de la garde noire, installer le Rogui dans
+sa cage sur le pilori maçonné au pied duquel, face au trône chérifien,
+ou plutôt face au velum qui le cache, le caïd des nègres, Embareck
+Soussi, s’est assis, esclave tout de rouge habillé. Dans l’ampleur du
+décor et la solitude du Méchouar encore vide il a l’air de loin, cet
+homme, au pied du gros socle inélégant et lourd qui le rend minuscule,
+d’un petit jouet, d’une poupée comique pour enfant soudanais qu’on
+aurait oubliée dans un square. Mais peu à peu l’espace se remplit. Les
+ministres, d’autres personnages désignés arrivent et selon l’ordre du
+maître, passent sous le rideau, disparaissent. Tous ces gens vont tenir
+conseil, tandis que dans le même ordre que la veille, les prisonniers,
+les troupes et la foule envahiront le Méchouar et s’installeront.
+Beaucoup plus tard et l’un après l’autre, on verra même des Oulama
+connus que leurs mules, par une faveur spéciale, apporteront jusqu’aux
+marches du trône. Ils arriveront tout blancs, gras, immaculés,
+dodelinants et bénisseurs pour entendre le Sultan s’excuser de les avoir
+dérangés. Lorsque, par intervalles, le rideau se soulevait, Hafid de sa
+place apercevait au delà du Rogui, des troupes, et par-dessus le long
+mur clôturant le palais, la foule qui couvrait le glacis de collines où
+s’étend le vaste cimetière de Bab Segma. Là s’étaient réunis, parmi les
+tombes, ceux qui dédaigneux du spectacle principal, peu soucieux de voir
+le Sultan et de contempler son triomphe, attendaient le passage obligé
+des prisonniers qu’on enverrait au supplice. Dans le pavillon le conseil
+se prolongeait. Hafid n’était pas pressé. Il goûtait lentement, il
+sirotait l’heure étonnante et terrible. Parfois même, il paraissait
+rêver tandis que, d’un mouvement las, il tendait l’un après l’autre ses
+pieds nus à la «nourrice» qui, assise sur le tapis, les massait.
+Quelqu’un cita la loi: pour ces crimes, la mort...
+
+--Qu’on les tue, dit Hafid... mais quelle mort?
+
+--... ou la mutilation, la main droite ou, en diagonale, un pied, une
+main.
+
+--Cela aussi c’est bien, dit Hafid. Puis, comme fatigué de tant penser,
+il conclut:
+
+--Qu’on les tue...
+
+Alors, parce qu’il y a toujours des gens dotés par Dieu--qu’Il soit
+exalté!--du don de sagesse et d’opportunité, une voix reprit:
+
+--A mon avis, Sidi, il ne faut pas les tuer; cela ferait crier l’Europe.
+Il vaut mieux en supplicier un certain nombre, pour l’exemple, et
+laisser les autres en prison, où ils mourront, si Dieu veut.
+
+--Voilà qui est bien, dit Hafid. Qu’il en soit ainsi. Et d’un geste il
+donna l’ordre de relever le velum. Les rangs des prisonniers, des
+soldats, virent l’homme assis dans son fauteuil, le bonnet rouge sur la
+tête, à ses pieds un paquet, la nourrice, derrière, les formes blanches
+des dignitaires debout. Un ordre fut donné. On vit les Mokhaznis, les
+sbires à bonnets pointus, se précipiter vers le rang des prisonniers. La
+voix de leur chef tourné vers le trône demanda:
+
+--Lesquels?
+
+Du pavillon la voix de Hafid tomba:
+
+--Il n’importe.
+
+Alors les Mokhaznis, abattant au hasard la main sur des êtres, les
+tirèrent hors du rang. Les misérables, épuisés, roulaient du coup pour
+la plupart dans la poussière. Cela forma un autre rang en avant du
+premier. Mais le nombre? on ne l’avait pas dit. Le chef des Mokhaznis
+interrogeait du regard le pavillon. Hafid de ses doigts indiquait des
+chiffres.
+
+--Zid Zoudj, ajoutes-en deux; Zid Ouahad, encore un; baraka, assez.
+
+Cela fit trente.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ * * * * *
+
+Dupont interrompit son camarade.
+
+--Pour le lecteur français, dit-il, supprimez nettement ce qui va suivre
+et que je devine: la scène des mutilations sous les créneaux de Bab el
+Mahrouq où grimaçaient depuis la veille les têtes coupées, y compris
+celle de notre compatriote M. X... Bornez-vous à quelques remarques qui
+peuvent renseigner sur les connaissances de ce peuple en chirurgie. Il
+fut en effet observé, ce jour-là, que les bouchers de Fez savent très
+rapidement désarticuler un poignet préalablement et avec force ployé,
+faire tomber une main. Notez par contre qu’ils sont inhabiles à séparer
+un pied du membre qui le porte. Je me suis laissé dire que cette
+ablation est, d’ailleurs, en tout pays assez compliquée, délicate.
+Terminez en signalant que tous les amputés du pied moururent très vite
+dans la prison. Sur les dix auxquels on ne coupa que la main droite, six
+survécurent, ce qui est à la louange des opérateurs et aussi d’un
+médecin de la mission française qui, on ne sait trop comment, parvint à
+pénétrer dans la geôle, à les soigner. Ceci fut récompensé par un geste
+aimable comme en avait parfois Moulay Abd el Hafid. Quelques jours plus
+tard, les instructeurs français des troupes chérifiennes trouvèrent dans
+le rang ces six amputés de la main droite dont un ordre souverain
+faisait des soldats.
+
+--Je voudrais, pourtant, dit Martin, parler de la foule...
+
+--C’est une manie, fit Dupont.
+
+--... de la foule qui regardait, dire les réflexes de son âme collective
+au spectacle de ces violences. Vous le rappelez-vous? On voyait de loin
+mouliner les triques des Mokhaznis refoulant la populace en un cercle
+autour de l’étal de fortune où travaillaient les bouchers. Il y avait
+aussi la fumée du chaudron où bouillait la poix de cautérisation et la
+porte de Babel Mahrouq, formant courant d’air, rabattait cette nuée
+fuligineuse sur les visages. Vous avez tort de ne pas me laisser décrire
+à l’aise les ondulations de cette masse dont les éléments cherchaient à
+voir, avançaient puis reculaient sous le bâton des gardes, avec des
+soubresauts, des hans de joie nerveuse quand un membre tombait. Sur la
+blancheur sale des vêtures aux capuchons rejetés oscillaient des faces
+rutilantes, d’autres très blêmes, d’autres encore noires dont les lippes
+béaient, blanc sur rouge. En toutes, les yeux, le regard, dans les
+orbites comme agrandies, semblaient fixes, paralysés. La surexcitation
+croissait avec le sang, les rugissements des suppliciés. Les jambes de
+cette foule trépidaient. On voyait des êtres, par un choc de leurs
+nerfs, sauter verticalement sur place comme des pantins. Des femmes
+aussi étaient là, des mégères de sabbat, des demi-jeunes échappées de
+leurs bouges et qui avaient suivi des mâles. Pour s’exciter à supporter
+ce qu’elles étaient venues voir, ces femelles hurlaient, puis, très vite
+cherchant la griserie, elles se mirent à secouer avec rage la tête, les
+cheveux épars; et ce fut comme un signal. Pour satisfaire la nervosité
+qui chez beaucoup parvenait au paroxysme douloureux, pour l’employer,
+lui donner un but, une raison, une excuse mystique et connue,
+instinctivement tous ces êtres, se prenant par la taille, formèrent des
+rangs concentriques tournés vers le supplice. Et le Jedab, l’effroyable
+danse des Aïssaoua, se mit en branle. Dès lors, tandis que haletait
+l’appel furieux: Allah! Allah! Allah! Allah! ce ne fut plus une foule,
+mais des rangs fous de têtes qui violemment, en contorsions démentes,
+rituelles toutefois et rythmiques, roulaient, roulaient, roulaient.
+
+--Et à ce moment-là, fit Dupont, les deux ou trois Européens qui par
+curiosité malsaine avaient poussé de ce côté leurs chevaux, s’enfuirent
+en péteux, la petite mort aux moelles.
+
+--Je me rappelle, ajouta Martin, comment, nous ayant rencontrés dans
+leur fuite, ils tombèrent pâles sur ma gourde de cognac.
+
+Mais je vois, continua Martin, que mon récit embrume votre regard et
+fronce vos sourcils. Qu’aurais-je dit encore qui vous déplaise?
+
+--J’observe seulement, fit Dupont, que votre souci d’exactitude dans
+l’analyse des mouvements populaires vous met en contradiction avec ce
+qu’avant-hier vous affirmâtes, à savoir que ces gens ne sont pas des
+barbares. Que sont donc ceux dont vous venez de peindre le délire
+furieux et sanguinaire?
+
+--Ils sont, répondit Martin, une lie. C’est la crasse au fond du foudre,
+le fumier de la serre chaude. Cela se rince et se balaye. Cela ne
+représente ni les facultés d’une race, ni l’esprit d’une civilisation.
+Toutes les grandes villes ont leur tourbe et les apaches de Panam non
+plus que les nervis de Marseille, ne font que la France ne soit la
+France. Votre critique me plaît cette fois parce qu’elle me permet de
+préciser mon analyse. Celle-ci veut, plus encore que la brutalité de
+cette foule, montrer la faute de celui qui, ces jours-là, eut
+l’inconscience d’en échauffer les bas instincts. Bien mieux, après avoir
+décrit cette populace qui devait prouver trois ans plus tard ce dont,
+prise au sérieux et armée par nos soins, elle était capable, j’ai tenu à
+montrer son inconsistance. Ce n’est rien, rien qu’un souffle malsain
+dont s’énerve la veulerie d’une cité molle. Il suffit de savoir que
+cette tare existe. Il suffit qu’elle sache que nous la connaissons. Pour
+le surplus, c’est affaire de pacha et de police. Et puisque l’occasion
+s’en présente, je ne saurais manquer de dire comment, avant
+l’instauration du protectorat, était assuré l’ordre dans l’État comme
+dans les familles. A l’époque où se passe ce récit, l’autorité indigène,
+pour maintenir dans le devoir les divers éléments de la population,
+aussi bien les bons que les méchants, usait de châtiments corporels dont
+le plus communément employé était la fustigation. Le civil comme le
+militaire y était soumis pour la moindre des fautes et l’on peut dire
+qu’il n’y a pas de peuple qui ait été plus fouetté que le marocain.
+Cette coutume est une des choses qui ont le plus contribué chez les
+autochtones berbères à créer et entretenir l’aversion profonde de ces
+libertaires pour le Maghzen. De ce point de vue, notre tempérament fut
+d’accord avec une saine politique en supprimant la fessée
+traditionnelle. A ce sujet il sied de redresser une erreur. Nos auteurs
+les plus consciencieux appellent couramment bastonnade la méthode de
+correction employée au Maroc avant notre réforme civilisatrice. Leur
+excuse est évidemment de n’avoir jamais vu, au vieux temps encore tout
+proche, fonctionner un tribunal de caïd ou de pacha. On n’y a jamais
+fait usage de bâton, mais de corde. Ainsi le veut la tradition chez ce
+peuple très attaché à ses coutumes. La corde, de l’épaisseur d’un doigt,
+est longue d’environ un mètre cinquante. Elle est parfois gainée de cuir
+rouge, mais alors c’est plutôt un insigne de commandement, si l’on veut
+le faisceau des licteurs chérifiens, qu’un instrument d’usage courant.
+On fouette l’homme à corriger sur les fesses sans les découvrir, tandis
+que trois camarades le maintiennent à plat ventre devant le juge. Ce
+genre de correction est d’une souplesse d’emploi qui le rend à la fois
+précieux pour l’autorité et redouté des justiciables. Il permet toute la
+gamme des peines depuis la paternelle fessée jusqu’à la mort. Celle-ci
+intervient plus ou moins vite selon la vigueur du patient et celle des
+exécutants. Elle peut être voulue par le juge; elle peut aussi se
+produire fortuitement. Elle est causée par un arrêt du cœur qui est
+soumis, dès le début, à des réflexes contractants. Le comptage des coups
+est fait avec la plus grande sincérité. C’est le juge qui l’assure ou
+quelqu’un désigné par lui et choisi dans le public de l’audience.
+Aujourd’hui encore au Maroc où la vie patriarcale est toujours en
+faveur, la corde fait partie du mobilier de toute maison bien tenue.
+Elle est en général suspendue dans la cuisine. Enfin la maîtresse de
+maison qui est, le plus souvent, la première en date des épouses, porte
+une petite cordelette pendue à sa ceinture comme nos grand’mères
+portaient leur châtelaine. Et cent fois par jour les esclaves mal
+polies, paresseuses et encombrantes en sont menacées et s’en moquent
+tout en feignant, comme le veut la tradition, d’en être affolées pendant
+cinq minutes.
+
+ * * * * *
+
+Mais revenons au Rogui et à son vainqueur. Celui-ci connut, dans les
+jours qui suivirent la mutilation des prisonniers, que ses procédés
+avaient secoué les chancelleries. Les Anglais en particulier se
+montraient d’autant plus sévères que les «atrocités» de Fez s’étaient
+accomplies au moment où l’influence britannique était complètement
+effacée par la française. Moulay Abd el Hafid ne s’émut point. Il était
+suffisamment instruit en histoire pour connaître que les nations
+européennes ont souvent des sursauts maladifs d’humanité, denrée
+d’exportation de valeur minime. Hafid en mettait aussi sur le marché;
+par exemple, il ne manquait jamais de protester contre certaines
+exécutions politiques espagnoles de l’époque. Tout au plus éprouva-t-il,
+du grincement des mâchoires diplomatiques, un peu de mauvaise humeur
+dont sa blonde roumia encaissait les effets.
+
+Car elle s’était prise au jeu et s’accrochait éperdument à ce maître
+farouche dont le cœur était de pierre et pourtant si léger. S’emparer
+d’un être pareil, au moment où son orgueil s’exagérait en orgies et
+violences le dominer; faire de ses violences, de ses folies, de ses
+ruses politiques ou roueries vulgaires, de son énergie qui
+l’ennoblissait parfois, de ses lassitudes inquiètes aussi, un ensemble
+furieux, trouble, mais malléable en somme et fort malgré tout, qu’elle
+manierait, étoufferait, dirigerait à sa guise; être dans un palais sans
+écho la favorite d’un despote affolant, affolé, posséder par lui cette
+jouissance de tenir un monde terrorisé sous sa paume potelée de gretchen
+en feu, il y avait là de quoi tenter un sadisme féminin. Il est certain
+qu’elle s’y appliqua. Paraissant lui complaire, Hafid s’en fut à sa
+maison des champs de Dar Debibagh, à deux kilomètres du palais. La
+Méhalla heureuse s’en vint camper en un grand cercle autour de cette
+villégiature. Le Sultan fut ainsi gardé par une double défense, le
+marais qui entoure la villa et l’armée au repos dont la mission
+française avait repris l’instruction. Selon la tradition toujours, qui
+servit en ce cas l’inquiétude chronique dont souffrait le souverain,
+l’artillerie de l’armée, une batterie de 90mm Schneider-Canet, d’un
+modèle ancien, fut groupée, menaçant les approches, devant la porte de
+la résidence sur un glacis au bas duquel un fossé drainait le trop-plein
+du marais. La femme pensait par cette retraite momentanée imposer à son
+amant un tête-à-tête profitable à ses vues, le soustraire aux autres
+influences féminines et passionnelles dont le mot seul de harem bourrait
+son imagination. Elle ignorait que si son influence devenait effective,
+elle serait la seule qui l’eût pu jamais instaurer. Aucune emprise de
+cet ordre n’était possible sur cet homme. En réalité, le séjour à Dar
+Debibagh durant une quinzaine fut une contrainte où seul son être
+physique trouva quelque satisfaction. Un certain luxe l’entoura, mais
+sans aucune de ces attentions qui auraient marqué le commencement d’une
+liaison solide. A toute heure, quand l’idée l’en prenait, Hafid
+l’envoyait quérir et, son plaisir éteint, la remettait aux femmes ou, la
+laissant sur place, disparaissait. Et cela même ne devait durer
+longtemps...
+
+Malgré qu’il affectât dans ses paroles et même en des lettres de
+polémique de se placer au-dessus des critiques, Hafid s’inquiétait. Les
+exécutions de Bab el Mahrouq étaient décidément fort peu goûtées. Les
+consuls qu’il s’efforçait de voir souvent devenaient froids et ne
+tenaient pas à parler. Les rares Européens, deux ou trois, qui à cette
+époque habitaient Fez pour leurs affaires, restaient chez eux. Le Consul
+anglais, un ancien tailleur pasteur presbytérien, petit, rasé à glace,
+sautillant et, malgré cela tête ronde, grave, disait: «Oh! c’est
+vraiment une chose affreuse, you know. Je proteste, j’ai écrit à Londres
+que je proteste.» L’Espagnol très effacé se taisait, ennuyé d’avoir à
+manifester une opinion. Le Français, un homme rond qui n’offrait aucune
+aspérité par où le prendre, disait: «Hou, hou, comme il fait chaud cette
+année!» et, devant le souverain, prenait un ton gai dans un air très
+ennuyé qui donnait la chair de poule[11]. L’Allemand, un ancien Français
+très fin dont le traité de 1909 venait de luxer la politique
+personnelle, boudait le Maroc et son propre gouvernement. Mais informé
+des soucis du Sultan, il s’employait à les aggraver en lui soufflant que
+son collègue français voulait lui arracher le Rogui. Rien ne pouvait
+être plus pénible à Moulay Abd el Hafid. En ces jours-là, sous son
+étreinte furieuse, la roumia le croyait fou d’amour alors qu’il l’était
+de rage et qu’il nourrissait sa haine en violentant cette chair
+chrétienne.
+
+ [11] Il ne paraît pas utile, l’ayant fait ailleurs (dans le volume
+ _Badda_, chez Plon), de peindre ici cet agent qui chargé seul à Fez,
+ durant sept ans des relations diplomatiques avec les sultans, a par sa
+ manœuvre, _ad augusta per angusta_, justifié l’intervention française
+ au Maroc, tout simplement.
+
+Enfin, le Sultan apprit qu’une lettre de remontrances lui était adressée
+par les puissances pour l’inviter à supprimer dans son empire les
+supplices. Le représentant de la France sut aussi que la charge lui
+revenait, comme doyen des consuls présents à Fez, de porter au Sultan
+les doléances de l’Europe. Comme il lui arrivait parfois dans certaines
+circonstances graves, Hafid devint calme tout à coup. Il fit dire un
+matin au corps consulaire chargé de mission diplomatique qu’il le
+recevrait le jour suivant à 11 heures. Mais dans la nuit, il apprit de
+l’Allemand qu’au cours de l’audience du lendemain on allait lui réclamer
+la liberté du Rogui. C’était ce qu’il craignait; il s’énerva et, à tort,
+il crut. Et l’on conviendra d’après ce qui va suivre, qu’il conçut à
+cette exigence une réponse de prince. Très instruit de notre vie
+politique, ayant su, lors de son accession au trône, mettre en œuvre
+contre notre gouvernement la presse avancée, il se rappelait que
+celle-ci avait obtenu qu’on évitât toute immixtion dans la politique
+intérieure du Maroc. Il jugea que c’en était une et voulut y parer.
+
+Sur le glacis, entre les canons et la porte de la maison des champs,
+deux belles tentes d’apparat furent dressées à côté l’une de l’autre.
+Dans celle destinée à l’audience, on mit des tapis, des sièges. La
+deuxième pour le Sultan seul n’eut qu’un tapis et un pouf en sparterie.
+A 10 heures, le Sultan fit demander l’artilleur de la mission avec
+indication d’attendre Sidna auprès des canons. A 11 heures, le corps
+consulaire apparut sur ses chevaux, sauf l’Anglais qui s’abstint. Les
+représentants de l’Europe congestionnés se hâtèrent sous l’abri de la
+tente. Au même instant Hafid sortit de la villa et gagna la sienne. Un
+esclave lui apporta sur une assiette de ces radis marocains très longs
+et forts. Le Sultan se mit à les éplucher et croquer. Dans l’autre tente
+contiguë, les consuls affalés sur leurs sièges attendaient, suants. Le
+Sultan, tout en mangeant ses radis, se porta vers l’officier convoqué
+qui arrivait, saluait militairement.
+
+--Pourquoi, lui dit-il, n’es-tu pas habillé tout en noir comme tu
+l’étais quand je t’ai vu pour la première fois?
+
+--Parce qu’il fait trop chaud, répondit l’autre.
+
+--Pourquoi, continua le monarque, chez vous les artilleurs sont-ils
+vêtus de noir?
+
+--Je n’en sais rien, lui fut-il répondu. Il y a comme cela des
+«quaïdas», des coutumes, chez nous comme ici, dont on ignore l’origine.
+
+--Je déteste le noir, fit Hafid, tu le diras à ton gouvernement.
+Maintenant, montre-moi le fonctionnement de ce canon.
+
+La démonstration commença. Tout près, les consuls voyaient la scène et
+continuaient d’attendre, suants.
+
+A cette même heure, au Palais de Fez, se passait ce qui suit. Le petit
+nègre habillé de rouge, le caïd Embareck Soussi, chef de la garde noire,
+s’en fut seul trouver le Rogui dans sa prison et--après les salutations
+d’usage--lui dit:
+
+--Sidna m’a ordonné que tu meures, suis-moi.
+
+--Oui, fit l’homme, mais il apparut qu’il ne pourrait marcher. Alors le
+caïd se mit à quatre pattes. L’autre par un effort se souleva
+suffisamment pour se laisser choir sur le dos offert. S’emparant des
+bras du Rogui et les ramenant en collier sous son menton, le nègre trapu
+se releva et emporta le condamné. A quelques pas à peine, à l’entrée de
+la ménagerie, il y a un de ces bassins marocains d’alimentation dont les
+parois au-dessus du sol sont étayées de talus sur lesquels le voisinage
+du réservoir entretient en tout temps la verdure. Le caïd déposa là,
+sans rudesse, son fardeau, l’aida à s’adosser au talus et dit:
+
+--Tu vas mourir, professe ta foi.
+
+Le Rogui soulevant les deux mains à hauteur de son visage prononça:
+
+--Il n’y a d’autre dieu que Dieu et Notre Seigneur Mohammed est l’envoyé
+de Dieu.
+
+Immédiatement le caïd lui cassa la tête d’un coup de revolver.
+
+Cette arme était un revolver d’officier du modèle 1892. Il avait été
+pris en Chaouïa sur le corps du lieutenant du Boucheron et offert à
+Moulay Hafid qui l’avait donné à son esclave.
+
+L’homme mort, le caïd courut par le jardin jusqu’à la porte qui, dans le
+mur d’enceinte, s’ouvre sur le chemin de Dar Debibagh. Son cheval l’y
+attendait, tenu par un soldat de la garde. A grande allure, il fit en
+quelques instants la route. Hafid, de l’endroit où il se tenait feignant
+d’écouter les explications de l’artilleur, aperçut son esclave qui,
+venant au plus court, traversait au galop le marécage droit vers lui.
+L’officier, bien entendu, le vit aussi et se tut. On voyait des paquets
+de vase fuser par-dessus les roseaux, lancés par les pieds du cheval
+emballé sous l’éperon. Au bas du glacis, le caïd mit pied à terre et
+courut au Sultan, mais voyant l’officier tout proche, ce fut à voix
+basse qu’il parla dans l’oreille de son maître.
+
+A ce moment, l’adjoint du chambellan de service près de la grande tente
+s’avança et dit au Sultan que le Corps consulaire, convoqué pour 11
+heures et fatigué d’attendre, allait se retirer.
+
+--Je puis maintenant les entendre, dit Hafid.
+
+L’audience fut courte. Quand le Sultan sortit de la tente il était
+visiblement furieux. Chez cet homme, qui avait du sang noir, la colère
+se trahissait immanquablement par une pigmentation plus accentuée du
+visage où les orbites faisaient alors de rondes taches plus claires.
+
+L’intense surexcitation du souverain ne venait pas des «remontrances»
+que le consul français lui avait traduites sans aigreur selon le
+caractère même du document. Elle résultait de ce que, trompé par
+l’Allemand, il avait tué le Rogui trop tôt. L’homme rond, en effet, ni
+dans sa lecture de la lettre, ni durant la courte conversation qui
+suivit, n’avait parlé de Bou Hamara.
+
+Quelques instants plus tard, tandis que les consuls rejoignaient la
+ville par le plateau de Dar Mahrès, Hafid et son chambellan à mules
+coururent au palais. L’homme était bien mort. Peut-être le Sultan
+ordonna-t-il de le jeter au lion. On n’en sait officiellement rien, car
+les témoins étaient des gens bien discrets. La seule chose à peu près
+certaine, c’est que le corps du Rogui fut brûlé sur place sous des
+planches et tous les chiffons qu’on fit descendre en hâte du harem, le
+tout arrosé de pétrole. On le sait parce que la fumée qui s’élevait
+noire et droite dans l’air très lourd et calme ce jour-là, fut aperçue
+du dehors. On le dit également ici, parce que le caïd en convint
+beaucoup plus tard et de cet autre détail que les restes fort mal
+comburés furent enterrés dans le talus même contre lequel le cadavre
+gisait. Ce que l’on peut dire aussi, c’est que la roumia, le soir venu,
+fut sans égards renvoyée chez son maître légitime. Elle ne comprit rien
+à l’apostrophe: «les chrétiens sont tous des menteurs!» que son amant
+lui jeta en guise d’adieu. De ce jour elle dut se contenter de faire, au
+palais, des passades fugitives. Trois ans plus tard elle y était,
+heureux hasard, la nuit qui précéda l’émeute. Elle y resta trois jours
+et put échapper au sort des autres.
+
+--Votre récit finit mal, critiqua Dupont. On n’y voit ni le vice puni,
+ni la vertu récompensée. On y voit même tout le contraire.
+
+--Qu’y puis-je? répondit Martin.
+
+
+IMPRIMERIE BERGER-LEVRAULT, NANCY-PARIS-STRASBOURG--1926
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78304 ***