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diff --git a/78304-0.txt b/78304-0.txt new file mode 100644 index 0000000..0fb0c60 --- /dev/null +++ b/78304-0.txt @@ -0,0 +1,4420 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78304 *** + + + + + MAURICE LE GLAY + + LA MORT + DU ROGUI + + PARIS + BERGER-LEVRAULT, ÉDITEURS + 136, Boulevard Saint-Germain (VIe) + + 1926 + + + + + _Il a été tiré de ce livre, avant impression des exemplaires + ordinaires, 5 exemplaires, numérotés de 1 à 5, sur Hollande Van + Gelder Zonen et 25 exemplaires, numérotés de 6 à 30, sur vélin pur + fil Lafuma._ + + _Il a été tiré, en outre, 5 exemplaires_ (hors commerce), _marqués de + A à E, sur Hollande Van Gelder Zonen_. + + + + +AVANT-PROPOS + + +L’intérêt que le lecteur a bien voulu prendre aux récits de mon ami +Martin, à ses colloques avec ses camarades Dupont, Dubois, Durand et +d’autres, tous bien Français comme lui, l’accueil fait aux divers +tableaux tracés par eux de leurs aventures propres et des événements +marocains dont ils furent témoins, justifieront, je pense, mon audace de +leur laisser encore la parole. Mon excuse aussi sera dans l’affection +que je leur porte en raison de l’aide qu’ils m’ont donnée par leur +faculté de savoir regarder, étudier longuement la nature et les hommes +de ce pays. J’espère qu’ils sauront faire apprécier cette sincérité, +fruit d’une longue expérience, dont leurs lecteurs ont bien voulu +maintes fois déjà témoigner. + +Mais il faut dire que l’équipe de mes collaborateurs n’est plus ce +qu’elle fut. La guerre a passé tuant les uns, dispersant les autres vers +les divers théâtres de l’expansion française. Il ne me reste plus, pour +parler du Maroc, que Martin, le chef de file, et son compère Dupont, +l’arabisant distingué Dupont. Eux-mêmes ne sont plus ce qu’ils ont été, +des batteurs d’estrade impénitents toujours en chevauchées par les +pistes des monts et de la plaine, des coureurs de risques variés aux +divers étages de la société mograbine. Ils ont pris de l’âge et de la +gravité. Martin même est devenu fonctionnaire; il a des administrés. Son +camarade et lui ne font plus la guerre; d’autres la font à leur tour +dont ils suivent avec bienveillance les efforts. N’ayant plus rien de +neuf à raconter, ils vivent de souvenirs. Ceux-ci vont présenter au +lecteur français les annales d’une époque qui tient une place importante +dans l’histoire de notre installation au Maroc. De plus, ce dont ils +peuvent parler, et qu’on va lire, offre divers enseignements et +témoignages utiles. + +Tout d’abord, ils nous rappelleront que l’Empire du couchant a vu de +tout temps des prétendants insurrectionnels. Certains, comme Moulay +Hafid, avaient à faire valoir des droits naturels. D’autres furent +seulement des ambitieux. On les appelle des Rogui. Ceux-ci s’imitent +successivement dans les méthodes qu’ils suivent pour atteindre leur but: +profiter du sentiment anarchique qui est au fond de l’âme berbère pour +détacher certaines tribus de l’obéissance au Gouvernement, user d’appuis +extérieurs acquis en échange de concessions minières qui remplacent au +Maroc les peaux d’ours. Ainsi fit Bou Hamara, ainsi fait le rogui du +Riff. Mais où les propos de mes amis peuvent présenter un réel intérêt, +c’est quand ils nous montrent l’état social récent de ce pays et lui +font prendre date. Le peuple marocain est en effet de ceux qui évoluent +très vite par l’effet du ferment que nos idées, nos méthodes +communiquent. Déjà la jeune génération, celle qui a le plus profité de +nos enseignements et de nos œuvres sociales, se montre prompte à nous +suivre, adopte toutes les formes de notre progrès, est prête également à +oublier qui le lui donna. C’est le propre des peuples attardés que la +France sauve et instruit de pratiquer aussitôt que possible +l’ingratitude. Si, usant du coup qui nous fut fait ailleurs, nos élèves +marocains se plaignent un jour de leur sort et regrettent le bon vieux +temps, les propos de Martin, sa douce ironie, seront là pour rappeler +sans méchanceté, mais avec sa précision habituelle, ce qu’était le Maroc +de 1910 et la dégradante servitude qui pesait sur son peuple quand la +France parut. + + + + +LA MORT DU ROGUI + +Récit marocain. + + +Dupont qui feuilletait un livre grave relatant des faits encore récents +de l’histoire du Maroc, s’arrêta pour dire à son camarade: + +--Écoutez, je vous prie, ce trait palpitant: «Enfin Moulay Hafid, ayant +pu réunir des forces considérables, écrasa les révoltés et le Rogui Bou +Hamara, fait prisonnier, fut, par son ordre, torturé de diverses façons +et finalement jeté au lion.» + +--La malveillance de la postérité, dit Martin, n’est plus mise en doute +par personne. Elle apparaît en une quantité de textes, de relations, que +nous lisons et qui nous plaisent, car l’homme aime à scander de détails +affreux, seraient-ils faux, la pensée qu’il accorde aux choses du passé. +Quelques horreurs injustes mais bien placées sont utiles. Elles servent +au lecteur de moyen mnémotechnique et font vendre les livres. Mais à +l’égard du Sultan Moulay Hafid, nous ne sommes pas encore la postérité, +l’injustice est flagrante et contre elle je m’insurge. + +Ne prenez pas, je vous prie, cet air goguenard, auquel je devine que +vous me dénierez le droit de défendre ce monarque. Il ne fut pas un ami +de la France et, d’autant plus, la vérité en ce qui le touche m’est +chère, s’il est permis de trahir en le traduisant l’adage latin que vous +connaissez. Je m’insurge, disais-je, de voir attribuer à cet homme un +crime supplémentaire par des auteurs qui ignorent ses crimes réels. + +--Le Rogui pourtant est mort, fit Dupont, lamentable victime d’un +despote. + +--Ma révolte, interrompit Martin, vous paraîtra peut-être encore mieux +justifiée quand vous saurez qu’elle résulte d’une autre injustice. Le +livre que vous teniez accuse sans aucune preuve un des lions du palais +d’avoir mangé le Rogui. L’accusation donc est double; elle enveloppe +Hafid et sa bête dans une même réprobation. Il est certain que votre +auteur n’en est pas à un fauve près. Tenez! dussé-je vous offusquer, +j’oserai davantage. Les larmes que je vous vois prêt à verser sur le +sort de Bou Hamara ont quelque chose de crocodilesque qui me peine chez +un ami, car vous n’avez pas, nous n’avons pas, nous tous Européens, le +droit de les verser. + +--Je comprends, fit Dupont, que vous accuseriez... + +Mais Martin interrompit encore. + +--A l’encontre de cette lecture dont vous cherchez à parfaire ce soir +vos connaissances en histoire, je n’accuse pas, je discute d’opinions et +voudrais orner d’images ma pensée pour réfuter certains on-dit sans +froisser personne. Vous connaissez notre ami Soudan. Vous savez qu’il +est Suisse et qu’il a de l’esprit. Je l’ai rencontré hier devant un +perdreau et me suis efforcé de l’enrôler dans cette société qui, sous +l’invocation de saint Hubert, protège le gibier en France, aux colonies +et dans les pays de protectorat. Il s’y est refusé. «J’aime trop les +lièvres, perdreaux, etc.», me dit-il, et comme précisément j’insistais, +il ajouta: «les plus grands ennemis du gibier sont les chasseurs; ils le +protègent et il en meurt». + +--Sont-ce là, fit Dupont, les images dont vous enveloppez votre +redressement des faits qui nous occupent. Je les trouve vilaines. + +--Vous m’avez donc compris, fit Martin. Asseyez-vous, prenez un cigare +et prêtez-moi, si vous pouvez, une oreille attentive. + +Puis, ayant trouvé dans ses paperasses ce qu’il cherchait, Martin lut à +son ami le récit qui va suivre. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Or, en ces jours-là, Moulay Abd el Hafid était sombre. Ses affaires +n’avançaient pas. Le trésor subissait un assaut de dépenses qui +absorbaient les recettes. Il régnait entre les unes et les autres un +équilibre désastreux qui, après deux ans de règne, laissait à peine au +Sultan quelques millions à prendre et à placer en quelques banques bien +choisies. Les tribus payaient mal et, à part Raïssouli qui venait de +racheter sa charge au prix raisonnable de 500.000 francs, on ne trouvait +plus de ces caïds intelligents, capables de faire rendre à leurs +ouailles quatre fois le montant de l’impôt que celles-ci refusaient au +Sultan. Le Consul allemand n’eût-il pas été là pour le lui rappeler sans +cesse, Hafid aurait bien compris que des Français venait tout le mal. +Lent, tenace mais discret, patient et gracieux, toujours en éveil et +jamais rebuté, implacable, le contrôle français s’ébauchait, +s’installait, façonnait les esprits en vue de l’avenir. Complaisants, +toujours prêts à rendre service, familiers, frayant même avec la +populace, ses agents se glissaient partout, racontaient des histoires, +admiraient des choses baroques, donnaient des conseils et, dans une +ambiance du Moyen Age, luttant à coups de sourires contre la puissance +d’un autocrate redouté, étudiaient, pour en trouver le défaut, la +cuirasse dont s’armait et se masquait le Gouvernement désuet, cupide et +féroce d’un peuple faible et malheureux. Ils n’étaient pas douze et on +les voyait en tous lieux. Ils étaient si charmants qu’on finissait, pour +ne pas les contrarier, par ne plus rien faire sans leur demander avis. +Cet avis s’accordait si bien en apparence avec la situation du moment, +avec les traditions, les mœurs! Et le Sultan lui-même ne donnait-il pas +l’exemple? Pour un rien, à n’importe quelle heure de jour et de nuit, +n’avait-il pas recours à l’un de ces Français? Et, peu à peu, +l’accoutumance venait d’obéir à ces étrangers épris d’action dans la +paresse générale, des gens que l’on ne payait pas et qui connaissaient à +fond les affaires de l’État. + +Mais la première réaction vint du Sultan. L’œuvre entreprise par ces +quelques Français perdus dans la foule le gêna quand il s’aperçut qu’il +ne pouvait pas s’enrichir assez vite. Les chrétiens manifestaient en +effet d’inquiétantes velléités. Ils avaient mis quelque ordre dans +l’armée dont le Sultan avait utilement usé pour consolider son +usurpation. Ils voulurent que cette troupe fût payée et, pour cela, +faire état des ressources qu’Hafid comptait employer à sa guise. Ceci +nécessitait un contrôle des finances et l’établissement d’un budget. +Hafid saisit rapidement le sens de ce mot. Il le prit en horreur. +Constituer un trésor qui ne fût pas le sien, était une formule +inconciliable avec l’idée qu’il se faisait de ses droits et de sa +puissance. Cette formule créait l’État, entité redoutable pour un +despote qui ne voulait connaître du pouvoir que les satisfactions +matérielles qu’il donne... + +C’est pour cela qu’en ces mois d’automne de l’an 1909, Hafid était +morose. Il se sentait faible, peut-être à la merci de ces gens +entreprenants dont l’œuvre, malgré lui, l’enveloppait, l’étreignait. Ce +fut l’époque des fureurs, des mélancolies, des violences sanguinaires, +des excès d’alcool, des orgies. + +Puis la réaction se manifesta plus nette et agissante. Les Français +s’aperçurent qu’on cherchait à détruire dans le peuple, chez les +notables, auprès des fonctionnaires du Maghzen, des ministres, leur +influence jusqu’alors grandissante. Or, tandis que leur œuvre subissait +cette éclipse, des nuages s’amoncelaient dont le Sultan ne paraissait +pas dans ses tractations avec les agents des puissances, dans ses +actions journalières s’inquiéter le moins du monde, mais qui peuplaient +ses nuits de cauchemars et d’angoisse. Maintes tribus refusaient +l’impôt, c’est-à-dire l’obéissance. Les ministres, tous gens du sud, +chefs berbères maîtres chez eux, jouaient à la cour les très grands +seigneurs et, seuls en état d’aider le Sultan de subsides sérieux, +montraient des exigences chaque jour plus grandes. + +Du côté des tribus et des villes, il se passait ceci. Le Sultan +demandait à tel groupe un impôt dépassant ses forces. Les gens +discutaient, suppliaient, les otages engorgeaient les prisons. Alors, +tel personnage intervenait et payait au Sultan la somme réclamée. Fait +pour ce prix gouverneur de la tribu récalcitrante, il lançait sur elle +ses sbires. Les gens payaient effroyablement. Cependant Hafid tremblait, +car il était lâche; il avait peur de la colère des foules et de +l’importance croissante de ses ministres, ses soutiens. + +Mais les nuées les plus lourdes d’orage étaient celles qui chargeaient +le ciel vers l’est. Le Rogui prospérait. Les tribus de l’Innaouen +l’avaient proclamé, reconnaissant en lui Moulay M’Hammed, fils de Moulay +Hassan, ce qui était faux d’ailleurs. Cet imposteur était un homme +d’action, intelligent, dénué de scrupules et, dans ses procédés de +gouvernement, d’une cruauté à rendre jaloux Abd el Hafid lui-même. Ses +victimes arrosées de pétrole flambaient, la nuit toujours, en des points +choisis pour qu’on les vît mieux et que l’on tremblât. Il dominait enfin +par ses hordes bien armées et conduites non sans habileté. Une volonté +superbe aux larges vues d’avenir aurait pu seule, si Dieu ne s’en était +chargé, inventer le Rogui, planter ce clou dans le mur, suspendre en +menace cette épée au baldaquin du trône chérifien. + +Maître de Taza, renforcé des contingents Beranes, Tsoul et Riata, le +Rogui Bou Hamara guidait lentement mais sûrement les pas de son ânesse +vers Fez la bien gardée, et cela au moment même où Abd el Hafid croyait +entendre gronder d’un bout à l’autre de l’empire la colère des peuples +opprimés. + +Aidé dans ses amères réflexions par nos ennemis traditionnels, le Sultan +mit nos agents en face de ce dilemme. + +--Vous avez organisé mon armée et je vous en sais gré, bien que vous +émettiez aujourd’hui l’idée surprenante de me faire payer ces gens-là, +ce qui est contraire aux plus saines doctrines de ce pays. Or les +soldats sont faits pour défendre leur maître, surtout quand il les paie. +Conduisez donc mes troupes contre le Rogui qui est mon plus grand +ennemi. Sinon, laissez la place à d’autres qui accompliront pour moi +cette besogne. + +Il y avait toujours une ou plusieurs nations prêtes à supplanter la +France dans sa collaboration avec le Sultan du Maroc, prêtes aussi à +organiser les forces de l’empire contre nous, au flanc de notre domaine +africain. + +L’armée chérifienne se mit donc en marche vers l’est pour combattre +l’usurpateur. + +Entre temps, Abd el Hafid, voulant prouver aux foules que le Rogui +n’était pas Moulay M’Hammed, tira celui-ci du palais où il était reclus +étroitement. Le droit d’accession au trône n’étant point défini par la +loi musulmane, les frères toujours nombreux d’un Sultan sont, par +principe, soupçonnés de vouloir remplacer celui qui les évinça. Ils +demeurent donc, leur vie durant, des prétendants à surveiller. Mais ces +Chorfas, frères du Chérif couronné, ne sont pas inquiétants au même +degré. Il en est que leur caractère, leurs aptitudes physiques et +mentales mettent hors de cause. Ceux-ci vivent d’une façon misérable +mais libres. Certains d’entre eux, dont le loyalisme a su donner des +preuves ou des gages, représentent le souverain dans les provinces et se +maintiennent en ces postes par leur habileté à s’y faire aussi petits +que possible. Mais il en est d’autres dont on craint l’intelligence ou, +tout au contraire, l’esprit brouillon, d’autres aussi que des +dispositions natives ou leurs malheurs désignent à la vénération +populaire. Ces hommes-là, et surtout les derniers, sont voués à la +réclusion plus ou moins sévère, à une surveillance étroite en tout cas, +dans l’ombre du maître. Pour le monde, ces personnages se classent en +deux catégories que le protocole dénomme. Il y a les Chorfas «hors des +toits» et les Chorfas «sous les toits», formules vraiment heureuses par +leur précision concise. + +Moulay M’Hammed, celui-là même dont le Rogui usurpa l’identité, était, +depuis la mort de son père, «sous les toits». Ce fut, comme l’on sait, +son frère puîné Abd el Aziz qui reçut du Vizir Ba Ahmed le trône à la +mort de Moulay Hassan. Le négligé est un homme de taille assez grande, +élancée; il est timide, borgne et laid. Son intelligence est «plutôt +près de Dieu que de nous», suivant l’aimable périphrase trouvée par la +politesse musulmane. Or il advint que le peuple marocain, peut-être +touché du sort de ce Chérif, peut-être aussi pour se venger élégamment +de ses maîtres successifs, se prit d’une ferveur spéciale pour Moulay +M’Hammed et lui attribua, au détriment des autres, ce fameux don de +_baraka_ qui joue un si grand rôle dans la mystique de l’Islam mograbin. +Ceci n’aboutit qu’à faire resserrer la surveillance dont ce malheureux +était l’objet. En fait, Moulay M’Hammed est retranché du monde. Il en a +pris l’habitude et même de nos jours où le Sultan, confiant dans la +parole de la France, n’a plus rien à redouter de ses frères, Moulay +M’Hammed se tient coi et reclus, volontairement. Il accompagne +humblement le Chérif à la mosquée, une heure par semaine, puis réintègre +sagement le toit chérifien. Vingt ans de compression lui ont enlevé tout +orgueil. Il n’a qu’une crainte, c’est qu’on ait encore peur de lui. Il +est dégoûté de cette baraka que le bon peuple lui accorde, dont il a +souffert toute sa vie et dont il ne peut plus se défaire. + +Moulay Hafid, donc, voulant que le peuple s’assurât de l’imposture du +Rogui, sortit de l’ombre son frère M’Hammed et, en grand cortège, se +rendit à cheval du palais au sanctuaire de Moulay Idriss, patron de la +ville de Fez et grand saint de l’Islam occidental. Précédé de ses +porte-lance, et protégé par deux rangs d’abids, ses soldats noirs, le +Sultan marchait en tête suivi de son frère le borgne, à cheval comme +lui. Mais plus jamais Hafid ne recommença son expérience. Les habitants +de Fez, naturellement frondeurs, firent à leur souverain cette nique de +réserver au pauvre M’Hammed toutes leurs manifestations de tendresse et +de vénération. La bousculade dans les rues étroites de la capitale fut +impérieuse et grave. Les gens, les femmes même s’accrochaient aux +jambes, aux étriers du Chérif, à la crinière, à la queue de son cheval +implorant sa bénédiction. On ramena bien vite au palais Moulay M’Hammed +convaincu qu’après cet esclandre sa mort était certaine. Il n’en fut +rien, puisque le pauvre est encore vivant. Le bruit courut pourtant que +Moulay Hafid avait empoisonné son frère, mais cette fausse nouvelle fut +répandue par quelqu’un qui aurait voulu faire massacrer les agents +français à la faveur des troubles provoqués par quelque révolution. +Celui-là se trompait: les gens de Fez, si frondeurs qu’ils soient, n’ont +jamais eu de réaction contre les violences du pouvoir hafidien. + +Entre temps, les troupes chérifiennes s’étaient portées contre Bou +Hamara dont les forces, déjà maîtresses de l’Innaouen, avaient gagné +l’Ouergha, cherchant à tourner Fez par le nord et à la couper de Tanger. +Bou Hamara entrait en contact avec les Djebala qui, à la faveur des +troubles dynastiques des années précédentes, jouissaient d’une +indépendance presque complète. Il était douteux qu’ils consentissent à +reconnaître l’autorité du faux Moulay M’Hammed, mais le prestige d’Abd +el Hafid n’en était pas moins ébranlé. L’audace de Bou Hamara en ces +jours-là se renforçait de la connaissance qu’il avait de la situation +générale. Il savait les Français de Fez aux prises avec la duplicité de +Moulay Hafid. Il ne voyait pas l’intérêt qu’ils pouvaient avoir à +soutenir le Sultan contre lui. Il avait dans son entourage des gens qui, +sans doute, le rassuraient à cet égard et, ce faisant, le trompaient en +exagérant l’importance de son intervention dans les affaires marocaines. +L’action de Bou Hamara pouvait être un adjuvant de manœuvre mais non +servir de base à une politique. Bou Hamara ne pouvait être sultan. Son +imposture était trop flagrante pour qu’un État civilisé osât la soutenir +jusqu’aux marches du trône. Il n’aurait pu y accéder que sous le nom de +Moulay M’Hammed que son sceau portait déjà frauduleusement dès qu’il +réussit à en imposer aux tribus de l’est. Son succès définitif eût +ouvert au Maroc une ère de troubles graves d’origine honteuse. La force +de notre action ultérieure, au contraire, devait être dans +l’instauration d’un gouvernement traditionnel et dans le respect de +droits dynastiques incontestés des masses musulmanes. Au fond, Bou +Hamara, pour avoir vendu à quelques trafiquants, contre des armes de +contrebande, la concession de mines qui ne lui appartenaient pas, se +croyait fort d’irrésistibles protections. Il a payé de sa vie cette +illusion et son imprudence. + +Au moment où Moulay Hafid lançait contre lui ses méhallas, le Rogui +était loin de sa base. Entre elle et lui les populations avaient repris +leur indépendance et tout recul lui était interdit. Ceci résulte de ce +compartimentage particulariste qui fait que chaque tribu se désintéresse +immédiatement d’un ordre de choses dès que celui-ci se déplace pour se +manifester chez le voisin. Cet état d’esprit est une des tares de la +race berbère avec cette autre conviction qu’il faut achever et piller le +vaincu quel qu’il soit. + +Enfin la malchance de Bou Hamara voulut qu’il n’y eût pas à la tête des +troupes hafidiennes qui l’attaquèrent d’officier français auquel il pût +se rendre, ce qui eût certainement modifié les conséquences de sa +défaite. Celui qui d’habitude dirigeait les opérations des méhallas +chérifiennes était à cette époque employé ailleurs. La colonne n’avait +comme chefs que des «caïds reha» du Maghzen, sous le commandement de +l’un d’eux. Deux sous-officiers français faisaient le service de +l’artillerie dans un groupe considéré comme le plus solide et fidèle. +C’étaient de braves troupiers sans connaissances politiques et qui +n’étaient là que pour empêcher que d’autres y fussent à leur place. Ces +enfants de chez nous ne voyaient dans le Rogui qu’un abominable chef de +bande sans foi ni loi, auquel ils devaient, par surcroît, d’être +contraints, en plein été, dans des conditions générales fort pénibles, +de faire une série d’opérations dangereuses et sans gloire. + +Au premier choc des tabors chérifiens, d’ailleurs vigoureusement menés +par leurs caïds, les troupes du Rogui se débandèrent abandonnant leur +maître. Celui-ci avec deux ou trois fidèles tenta de fuir, mais les +tribus toujours hostiles au vaincu lui barrèrent la route. Bou Hamara se +réfugia dans un marabout espérant bénéficier du droit d’asile qu’il +conférait selon la tradition locale. Mais le Sultan, qui est un +descendant du prophète, est, de ce fait, nanti en matière religieuse de +droits imprescriptibles qui le mettent au-dessus du commun. Son +orthodoxie supérieure ne fait cas des marabouts, Zaouïas et autres +entités religieuses adjacentes à l’Islam, que dans la mesure où des +nécessités politiques parfois l’y obligent. Moulay Hafid n’a jamais aimé +les marabouts vivants ou morts dont le peuple marocain est au contraire +fort épris et auxquels il donne si volontiers des offrandes, alors qu’il +rechigne à payer au Sultan ses redevances. A l’encontre du respect que +nos armes professent pour les lieux saints, les méhallas chérifiennes +n’ont jamais ménagé un marabout local lorsqu’il s’en trouvait dans leur +rayon d’opération et de pillage. Si les troupes envoyées contre le Rogui +avaient été commandées par un officier français, celui-ci aurait sans +doute tenté, et probablement aussi sans succès, de faire respecter le +droit d’asile dont se réclamait Bou Hamara. Mais les caïds du Sultan, +maîtres de la situation, firent ouvrir le feu sur la sainte petite +coupole toute blanche et solitaire dans la grande vallée où, derrière +les fuyards, flambaient les douars et les cultures. Nos sous-officiers +écœurés, comme ils nous l’ont dit, par les fureurs dont ils voyaient +depuis l’aurore le féroce déchaînement sur les vaincus, sur les +habitants du pays, sur les femmes et les enfants abandonnés par les +hordes en déroute, exténués par une poursuite ardente dont, par devoir +professionnel, ils s’efforçaient d’appuyer de leur tir les effets, nos +troupiers donc, n’aspiraient qu’au repos. Vers la fin de la journée, +très sagement ils décidèrent de s’arrêter, de grouper autour d’eux un +soutien d’infanterie fourni par le caïd Bou Aouda, véritable ami de la +France, guerrier sûr et raisonnable. Ils s’organisèrent ainsi sur +l’emplacement qu’ils venaient d’atteindre. Ce faisant, ces braves gens +se comportaient au mieux des intérêts du Sultan. Avec leur batterie, +leur réserve de munitions, le tabor qu’ils avaient regroupé, ils +formaient une position de repli capable de recueillir les troupes +chérifiennes disséminées, acharnées au meurtre et au pillage, dans le +cas toujours possible d’un retour offensif de l’ennemi ou d’une attaque +des tribus. Ils avaient acquis depuis des mois l’expérience de la guerre +marocaine. Ils savaient qu’il n’y a rien de plus précaire qu’un succès +du Maghzen en pays de «siba». + +--C’est alors qu’intervinrent les caïds reha. Ils avaient appris la +fuite de Bou Hamara. L’indiscipline de leurs soldats, uniquement +préoccupés de tuer et de voler, ne leur avait pas permis de le joindre +en force. Bien mieux, acharnés à une capture dont ils espéraient belle +récompense, ils s’étaient heurtés aux tribus qui barrant la route au +Rogui accueillirent indistinctement à coups de fusil le fuyard et les +poursuivants. C’est alors que le Rogui se jeta dans le marabout, s’y +barricada. Le refuge fut immédiatement investi par les chefs du Maghzen, +mais alors les gens de tribu accoururent pour faire respecter leur saint +local. Les caïds et leurs hommes durent s’enfuir au grand galop. A ce +moment, Bou Hamara pouvait se croire sauvé. Il ne lui restait qu’à +parlementer avec les habitants du pays, à trouver une caution. Le +marabout le défendait. Aucune violation du sanctuaire n’était à craindre +des indigènes du lieu. Ceux-ci, heureux d’avoir vu fuir les gens du +Maghzen, s’installèrent pour monter la garde autour de leur prisonnier +qui avait avec lui quatre fidèles dont une femme. Celle-ci, usant du +droit coutumier, sortit du marabout en quête de vivres et d’eau pour son +maître et ses compagnons exténués. On lui donna ce qu’elle demandait par +l’intercession du saint mort dont elle se réclamait. Ceci est la logique +même. Du moment que la tribu reconnaît à son santon familier le pouvoir +de protéger quelqu’un, elle doit nourrir le réfugié. En laissant +celui-ci mourir de faim, la pieuse collectivité violerait elle-même le +droit d’asile. Mais le Maghzen est loin de pratiquer ces mœurs +simplistes. + +Parvenus au repli constitué comme il a été dit par nos sous-officiers, +les caïds furieux de leur déconvenue et fort surexcités recoururent à +l’artillerie, lui indiquèrent le refuge. Il y eut palabre. Nos gens ne +crurent pas devoir refuser aux chefs responsables le concours qu’ils +demandaient. Le grand ennemi du Sultan était là. Autour de lui les +dissidents se rassemblaient. A sa voix, un mouvement pouvait se +déclancher dont l’armée chérifienne avait tout à craindre. Au surplus, +pour nos sous-officiers le Rogui était un odieux salopard dont les +crimes ne se comptaient plus. Ils avaient remarqué dès le début de +l’action que les troupes de l’adversaire tiraient des balles françaises +et ce détail les avait scandalisés. Enfin le marabout, selon +l’expression de l’un d’eux, se voyait dans la plaine «comme le nez au +milieu de la figure», ce qui est, pour un artilleur, irrésistible +tentation. Cela fut d’ailleurs très court. Deux coups de réglage fusant +mirent en fuite les indigènes qui entouraient le marabout et qui ne +s’attendaient pas à cette intervention. Une salve à obus explosifs +écrasa la belle Koubba blanche. Deux hommes furent tués. Le Rogui sorti +du refuge dès le premier coup fut, quelques instants après, jeté sur le +sol, étourdi par l’explosion d’un percutant. Les gens du Maghzen +accourus le relevèrent. Le Rogui était prisonnier du plus terrible +ennemi. + +Il est de mode aujourd’hui de critiquer en Afrique du Nord le goût très +accentué de nos compatriotes pour la «couleur locale». On leur reproche +de la chercher et, surtout, de la voir en tous lieux de cette terre où +notre race est venue rejoindre et continuer la tradition latine. C’est +un vilain travers, évidemment. Dire, en effet, qu’en Tunisie, en +Algérie, au Maroc nous sommes chez nous est une formule admirable par sa +simplicité et qui doit rallier tous les suffrages. Elle nous donne pour +régler les difficultés politiques, ethniques et autres, une sorte +d’ineffable commodité, un droit éminent contre quoi rien ne saurait +prévaloir. Nous sommes donc en Afrique des indigènes chez eux et, dès +lors, que peut-on entendre par couleur locale? Cette expression est fort +déplaisante et l’on ne saurait tolérer qu’une fraction du peuple +français s’en serve pour qualifier la manière d’être, la façon de vivre +et l’habitat de l’autre partie. + +Cette incidente a simplement pour but, en situant notre point de vue, de +préparer ce qui va suivre: il est regrettablement exact qu’à l’époque où +se place ce récit, et même avant, le peuple marocain, abusant de notre +hospitalité, se livrait à une véritable débauche de couleur locale. Ses +villes immenses d’abord... Mais ne nous égarons point et remarquons +qu’en cette affaire Moulay Hafid fut le grand coupable. Sous prétexte, +sans doute, de traditions, sa cour offrait un spectacle extraordinaire. +Elle ressemblait à s’y méprendre à ce que nous savions de celle des +nombreux sultans ses prédécesseurs. C’était la cour d’un roi nègre, +ornée de tous les raffinements de la pompe orientale. Nous en avons +suffisamment parlé ailleurs[1] pour qu’il soit utile d’y revenir ici. +Nous ne retiendrons de cet ensemble où s’alliaient couramment le +burlesque, le grandiose et le tragique, nous ne noterons ici que les +détails susceptibles de donner une notion exacte de l’ambiance où +vivaient les personnages de ce récit, et où se déroulèrent les faits +qu’il relate. + + [1] Dans _Badda fille berbère_ et autres récits marocains, chez + Plon-Nourrit. + +L’énergie du Gouvernement chérifien était, en ces jours-là, plus encore +qu’autrefois, freinée, réduite par des entraves bizarres venues on ne +sait d’où, par des formules inopérantes et cocasses, des habitudes +vaines, des coutumes encombrantes où la religiosité fanatique se mêlait +aux règles d’une étiquette vraiment inattendue. Moulay Hafid avait, pour +justifier son usurpation, joué de la xénophobie et proclamé le retour +aux chères traditions. L’esprit rétrograde s’en donna donc à cœur +joie... jusqu’au jour, bien entendu, où sous la griffe du despote chacun +cessa de rire. Nos agents devaient trouver, leur barrant la route, les +obstacles les plus sévères en même temps qu’absurdes. Ils durent, Dieu +sait comme, lutter pied à pied contre la plus effarante des couleurs +locales... + +Ce qui doit suivre nous engage à noter, entre mille autres, une de ces +embûches que le rituel marocain appelait des Quaïdas, des «choses +établies» qu’il faut respecter coûte que coûte, dût l’État en périr. Les +troupes chérifiennes avaient des canons de modèles divers dont elles +ignoraient l’usage, mais dont deux ou trois spécimens les suivaient +partout. Ces pièces étaient inutilisables et, quand elles avaient des +munitions, devenaient fort dangereuses pour les imprudents qui auraient +voulu les manier. Elles accompagnaient les méhallas, portées ou tirées +par des chameaux, des mulets ou traînées plus simplement à la bricole +par des soldats. L’une d’elles qu’on appelait le canon de nouba était en +bronze d’un modèle antique et servait, bourrée de poudre du pays, à +annoncer la prière de l’aurore et, le soir, le coucher du soleil. A la +longue, dans l’esprit peu compliqué des foules berbères, ces canons et +le bruit que faisait l’un d’eux bi-quotidiennement, apparurent comme +l’apanage du pouvoir chérifien. Les canons devinrent une représentation +ambulante du Chérif couronné, bien mieux, une émanation de son pouvoir +spirituel. Ils eurent la baraka, reçurent des prières, guérirent les +écrouelles et même d’autres maladies plus communes. On prêtait serment +au Sultan sur les canons. On voyait, durant les trêves ou les palabres, +les berbères, les femmes berbères baiser les gros tubes impassibles, +leur demander toutes sortes de bienfaits y compris la victoire contre le +Sultan. Ceci peut paraître illogique, mais point si l’on pense que le +populaire vénère le Sultan comme pontife et l’abhorre comme oppresseur. +Ce n’est évidemment pas très clair pour notre esprit aryen, mais c’est +de l’Islam, et de l’Islam berbère qui plus est. Les canons, enfin, dans +la tradition berbère comme dans la Quaïda Maghzen, détenaient un droit +d’asile inviolable, donnaient au malheureux, opprimé ou criminel, qui +parvenait à s’asseoir sous la pièce entre les roues, une protection de +choix. Bien plus, le refuge au canon étant un geste d’appel à la justice +suprême du Sultan, celui-ci était obligé de s’occuper du suppliant, du +«mzaoug» selon le terme. Cette coutume conduisait parfois à des +situations étranges. En mars 1909, le Rogui faisant déjà mine de +s’approcher de Fez, Moulay Hafid envoya contre lui une première mehalla. +Celle-ci comprenait douze cents hommes vêtus de loques, recrutés de +force dans les bas-fonds de la grande ville. Comme on pouvait à juste +titre douter de leurs vertus, on ne les arma que de quelque cinq cents +fusils dont la moitié n’avaient pas de culasse. Les hommes jugés les +plus braves reçurent cinq cartouches. Moulay Hafid avait certes des +troupes plus solides et aguerries, mais elles étaient employées au sud, +vers Sefrou menacé par des tribus berbères animées, selon la coutume, de +mauvais esprit envers le Gouvernement. C’est probablement cette +circonstance qui avait déterminé Bou Hamara à prononcer vers Fez une +pointe nouvelle. Récemment proclamé par les Oulama de la ville sainte, +pensant tenir sous sa babouche un peuple soumis, le Sultan, plein +d’orgueil mais inquiet, fit montre en cette occasion d’une imprudence +qui aurait pu lui coûter cher. On lui en fit la remarque et, cynique, il +répondit qu’il essayait la valeur de sa baraka en même temps que +l’habileté militaire des agents que la France lui offrait. Et l’on sut, +de ce jour, qu’Hafid n’avait aucune confiance dans son droit divin et +encore moins dans notre aide. Un officier français devait en effet +conduire contre le Rogui la troupe de miséreux dont il a été parlé. Et +comme le Sultan soupçonnait son ennemi de faire notre jeu, le tour ne +manquait pas de rouerie. Mais ce n’est point de cela qu’il s’agit. La +colonne en partance devait emmener avec elle un petit canon, selon la +formule, et ce canon attendait dans la grande cour du Méchouar que l’on +vînt le prendre. Or le matin du jour fixé pour le départ, lorsque +l’officier français vint au rassemblement, il trouva les soldats assis +bien calmes sur plusieurs lignes dans l’immense Méchouar où ils +paraissaient attendre sa venue. Les chefs indigènes étaient eux-mêmes au +repos et tout ce monde semblait jouir d’une absolue quiétude exempte de +la martiale fébrilité qui anime généralement les gens chargés de +sauvegarder l’Empire. Le petit canon était là lui aussi, sur ses petites +roues; il attendait, tout seul devant le centre des longues lignes +d’hommes au repos, il attendait qu’on vînt le prendre pour son œuvre de +gloire. Mais entre ses roues, recroquevillé, cramponné aux rayons, un +homme était réfugié. Toutes les cinq minutes on entendait sa voix qui +criait: «J’en appelle à la justice du Sultan.» L’officier mit pied à +terre et, soucieux de respecter les coutumes, s’assit et attendit. Tout +le monde continua d’attendre, car la troupe ne pouvait partir sans le +canon et l’on ne pouvait troubler celui-ci dans l’exercice de son droit +d’asile. Le Sultan seul devait libérer le noble engin en accueillant le +réfugié. Mais personne n’a jamais au Maroc osé rompre le sommeil du +souverain et l’incident était d’ailleurs d’une telle banalité que l’on +ne crut même pas utile de l’informer à son réveil. Un suppliant est bien +peu de chose, et s’il arrivait cette fois qu’il arrêtât l’élan des +défenseurs de l’État, ceux-ci étaient trop heureux de remettre à plus +tard leurs exploits pour hâter le moins du monde le règlement de cette +affaire. Lorsque Hafid, vers le soir, parut dans la grande cour des +assemblées, les troupes attendaient toujours. Il prit mal la chose. Le +respect des coutumes lui parut en cette occasion poussé trop loin. Il +fit châtier sans l’entendre le suppliant dont l’étonnement dut être vif. +Et la colonne libérée s’en fut, hors des murs, attendre pour partir le +jour suivant[2]. + + [2] Cette misérable cohue n’alla pas loin. Campée à l’est de Fez et en + vue de cette ville sur une hauteur dénommée Ank-el-Djemel, elle fut + surprise par la neige et souffrit d’une vague de froid dont beaucoup + d’hommes moururent. Le Rogui, gêné lui-même par le mauvais temps, ne + put accentuer son mouvement. On ramena vers Fez les malheureux soldats + chérifiens ou tout au moins ceux qui n’avaient pas d’eux-mêmes pris + cette prudente initiative. + + * * * * * + +Comme Martin suspendait la lecture pour rallumer son cigare, Dupont +éprouva le désir d’ergoter, selon son habitude. + +--Autant qu’il me souvienne, dit-il, des faits que vous narrez, votre +récit jusqu’à présent les suit avec une suffisante sincérité. Mais je +n’aime pas ces incidentes prolongées dont vous entrelardez votre thème +principal. Votre histoire de canon tabou, pour exacte qu’elle soit, +n’intéresse pas votre sujet. Vous cédez, je crois, au fâcheux attrait de +la couleur locale. + +--Je n’aurais pas, fit Martin, rallumé mon cigare si je m’étais douté +qu’à la faveur d’une interruption, vous dussiez m’adresser des +sarcasmes. L’homme dont je parle n’est pas mort sur le trajet des +Batignolles à l’Odéon, ce qui me dispenserait de noter les coutumes des +Parisiens. Votre reproche de sacrifier au goût de France pour la couleur +locale m’attriste d’autant plus qu’il paraît justifié. Je suis pris +entre deux nécessités contradictoires, celle d’être véridique en plaçant +mes sujets dans leur exact milieu et celle d’affermir chez nos +compatriotes l’idée que l’Afrique latine est bien leur habitat séculaire +et national, proposition qui, je vous l’ai dit, m’enchante par la +facilité qu’elle apporte à toutes nos réflexions en matière africaine. +Autant que M. Louis Bertrand, je confesse qu’il n’y a plus de +Méditerranée. J’avoue ne pouvoir entendre à Rabat la messe de +Monseigneur sans rêver que j’écoute la voix de saint Augustin sous les +voûtes d’Hippone. Le moindre bourricot me fait songer à ceux du temps +d’Apulée. Mais, à l’égal de cet autre Martin, ami de Candide, qui était +manichéen et ne savait qu’y faire, je suis, moi, conteur, et n’y puis +rien. Je ne puis davantage faire que la ville de Fez ait un autre aspect +ni que Moulay Hafid soit un monarque constitutionnel. Je ne veux pas +tromper mes lecteurs éventuels sur la qualité de la marchandise vendue +et placer la mort du Rogui dans le cadre des _Misérables_. Dites +seulement si je dois achever ma lecture. + +Et comme Dupont faisait un geste d’acquiescement résigné, Martin +continua. + + * * * * * + +Cette digression sur le rôle du canon dans l’armée chérifienne nous +ramène aux deux artilleurs dont l’intervention avait provoqué la capture +de Bou Hamara. Quelques mois s’étaient écoulés depuis qu’ils honoraient +de leurs services le Sultan Moulay Abd el Hafid et, sous leur impulsion, +les canons avaient retrouvé leur faculté guerrière tout en gardant pour +le peuple le prestige ancien dont il a été parlé. Informés de l’arrivée +du prisonnier, les artilleurs allèrent le voir. L’homme gisait devant la +tente du caïd chef de la mehalla. Il avait pour tout vêtement son +pantalon marocain. On lui avait enlevé le reste et son torse puissant, +brun, apparaissait ruisselant de sueur. Il gisait les pieds entravés; +ses poings ramenés et liés derrière la tête servaient à celle-ci de +support. Sa face de quarteron, dont une transpiration de fièvre +vernissait l’épiderme, était une chose tragique. Les yeux s’y +déplaçaient constamment dans leurs orbites par une volonté farouche de +voir, de dévisager les gens qui l’entouraient, les arrivants. Un rictus +nerveux avait pris ses lèvres, les maintenait écartées, frémissantes, et +découvrait sa dentition très blanche, complète et saine, au travers de +laquelle la bave coulait, s’amassait aux commissures et moussait sous la +pression du souffle furieux qui haletait du torse comme d’une forge. +Parfois le regard se posait sur quelqu’un et la bouche crachait un nom +suivi d’injures. Comme les deux Français s’écartaient, ayant assez vu, +ils entendirent la voix qui les interpellait: + +--Roumis, si vous êtes ici utiles à quelque chose, tuez-moi. + +Ils s’arrêtèrent, écoutèrent sans se retourner puis reprirent le chemin +de leur tente. + +--Sale métier, dit l’un. + +--Servitude, dit l’autre qui avait de la lecture. + +Mais ils n’étaient pas au bout de leurs répugnances. Les canons du +Sultan étaient en effet devant leur tente, ainsi que les harnais, les +caisses à munitions, le tout bien rangé, empilé. Ces gens avaient le +souci de l’ordre et soignaient le matériel à eux confié comme s’ils +étaient dans leur corps d’origine, et même mieux: car, loin de tout et +de tous, lancés seuls dans la bagarre marocaine, enfants perdus ignorés +de la France, leur amour-propre de soldats français s’exaltait jusqu’à +l’absurde et jusqu’au sublime. Les caïds donc s’avisèrent que le Rogui +prisonnier devait aller saluer le Sultan en la personne de ses canons. +On passa une corde dans l’anneau que formaient ses bras liés et on le +traîna sur le sol jusque devant les pièces. L’homme resta là étendu, +déchiré, saignant. On lui rajusta son pantalon qui avait cédé aux +aspérités du sol; la pudeur musulmane, même dans les frénésies de la +guerre, n’admet la nudité que pour les cadavres. La coutume autorise à +dépouiller les morts, mais on doit laisser la chemise aux vivants que +l’on pille. + +La méhalla couvrait de ses tentes un mouvement accentué de terrain +dominant une plaine. On était parti de là pour bousculer la horde +ennemie vers l’est. Maintenant le soleil déclinant donnait des ombres +aux choses et les détails du pays qui, durant la journée, se perdaient +dans la buée méridienne, apparaissaient en pleine valeur. C’était une +belle image de nature nord-africaine, deux rivières, des moissons +jaunies, des bouquets d’arbres, des jardins de figuiers en quinconce; +de-ci de-là, jusque très loin, un, deux, trois marabouts blancs sur une +croupe, au fond d’un ravin, dans du jaune, du vert sombre. C’était +tellement grand que l’on n’y distinguait pas d’êtres humains, évidemment +trop petits. Les hommes pourtant avaient passé dans le tableau. On +suivait leurs traces démentes aux colonnes de fumée qui, un peu partout, +dans l’air lourd de cette fin de journée chaude, s’élevaient marquant +les douars, les demeures saccagées, brûlées. Assez près, vers le nord, +les montagnes des Djebala limitaient la vue, puis, beaucoup plus loin +dans l’est, celles des Cenhadja, des Tsoul rosissaient dans le soleil +oblique, tandis que, là-bas, donnant la direction de Taza, la corne +nette du Tazeka s’évanouissait déjà dans le violet précurseur de +l’ombre. De la plaine, les vainqueurs surgissaient en foule, montant la +colline vers le camp. En avant des deux canons, le Rogui gisait le +visage tourné vers l’est, la tête appuyée toujours sur ses deux poings. +L’excès de douleur physique et morale l’avait abattu. Il n’injuriait +plus ses bourreaux. Et silencieux il vit ses soldats prisonniers qu’on +amenait par grappes, le collier de fer au cou, vers les canons du +Sultan. Lorsqu’un rang était arrivé, les hommes qui le formaient +s’accroupissaient d’un seul mouvement à cause de la chaîne qui reliait +leurs carcans. Il en vint environ quatre cents qui, autour des canons +encadrant le vaincu, formèrent de grands cercles douloureux. Toute la +nuit, Bou Hamara dut entendre les lamentations qui s’élevaient, se +répondaient de groupes à groupes, et les invectives de ses soldats qui +lui reprochaient leur défaite. + +En même temps avaient paru les têtes coupées. Ceux qui en apportaient +les tenaient par la mèche rituelle du crâne; rares étaient les courageux +qui les avaient enfilées à la baïonnette du fusil, car il n’est rien de +plus lourd et encombrant qu’une arme sur l’épaule avec, au bout, ce +contre-poids. Les gens passaient d’abord devant la grande tente du caïd +chef de la mehalla heureuse[3]. Là, ils élevaient le trophée à bout de +bras et criaient: que Dieu bénisse notre Seigneur! On les complimentait +et le scribe leur jetait cinq pièces d’argent, cinq douros, tarif +chérifien. Puis ils allaient vers les canons qui peu à peu se +garnissaient de têtes coupées. Cette ornementation n’est pas chose +facile. Les têtes ne restent pas où on les pose; sur les plaques +d’essieu, entre les rais passe encore. Sur le tube elles ne tiennent +qu’en équilibre instable; de l’affût qui est incliné elles glissent. On +s’obstine, on rit et, de guerre lasse, on les laisse où elles tombent; +peu importe, sinon que l’offrande soit faite et que l’hommage soit rendu +aux canons du Chérif victorieux. + + [3] L’empire du Maroc fut toujours et longtemps encore sera le pays + des formules, des épithètes obligées qu’on observe soigneusement dans + le langage écrit et parlé. Subissant une déformation professionnelle + dont il s’excuse, mais justifiée par une longue fréquentation de la + société mograbine, le rédacteur de ces annales use souvent des + locutions toutes faites dont nul en ce pays, à l’égal du Maître, ne + voudrait se départir. Le Sultan écrit: «ma méhalla heureuse, mon + étrier victorieux, mon Maghzen glorieux, mes caïds intègres». Sous Sa + plume et celle de Ses sujets le Gouvernement de la République a été + qualifié, une fois pour toutes, de _Doulat el fakhima_ (le + gouvernement considérable), ce qui évite de dire: le gouvernement + protecteur. + +La nuit passa; jusqu’à l’aube il y eut fête dans le camp. Les ribaudes +officielles, les éphèbes réguliers, en extra les femmes, les enfants +capturés, la musique, les chants scandés des battements du tambour et +des grincements du guimbri, le thé et le sucre de prise... mais il vaut +mieux laisser cela ou n’en parler que pour marquer l’endurance +singulière des Marocains à la fatigue. Ceux qui ont dû vivre parmi ces +hordes ont constaté que, même après les jours de grand effort, le soldat +ne dormait pas avant les premières heures du matin. Cet être dort comme +il mange, c’est-à-dire quand il le peut et sa nature récupère aussi bien +le sommeil manqué que la nourriture dont elle fut privée, question de +nerfs et d’estomac. + +Lorsque, le lendemain de ce jour de bataille, les sous-officiers +d’artillerie sortirent de leur tente, ils virent leurs pièces +poisseuses, sanguinolentes, enguirlandées de crânes. La rosée nocturne +dont les canons, comme on le sait, aiment à rafraîchir leur métal +surmené, s’était bien condensée sur celui-ci, mais elle suait salie, +immonde, autour des frettes et coulait, honteuse, au long des flasques +de l’affût. Et malgré que ces deux hommes fussent blasés de couleur +locale, leur dégoût s’exhala en jurons parallèles. Ceci fait, prenant +les têtes par quelque partie saillante, ils les mirent en tas avec tout +le respect possible. Le Rogui avait été ramené devant la tente du Caïd +pour y être mieux gardé. Les prisonniers gisaient accablés ou endormis, +chacun à sa place dans le rang, la chaîne au cou. Et nos gens se mirent +en devoir de nettoyer leurs canons, ainsi qu’il est prescrit par les +règlements. + +A l’époque où se passaient les faits ici relatés, les expéditions des +armées chérifiennes manquaient encore d’organisation. L’imprévoyance du +Maghzen en ces matières, l’inaptitude des chefs à régler les détails +essentiels ont toujours frappé les Européens admis à suivre les +événements ou contraints d’y participer. Cette fois-ci, on avait oublié +les juifs saleurs de têtes coupées. Ces spécialistes doivent normalement +suivre les bagages d’une méhalla bien préparée et sûre de la victoire. +Le Rogui par exemple en avait toujours qu’il prélevait sur le mellah de +Taza. Or le temps pressait. Le chef de colonne, en cette fâcheuse +conjoncture comme en bien d’autres, eut recours aux Français. Ceux-ci +n’avaient en vue que d’éloigner l’horrible tas grimaçant et puant mais +leur conseil n’en fut pas moins efficace. Ils firent observer qu’on +était à la fin du mois d’août et qu’en exposant les têtes sur une aire +bien choisie, quelque part hors du camp, le soleil furieusement ardent +les sécherait, les racornirait à souhait. On les mettrait ensuite dans +des sacs avec du sel dont le pays fournissait une excellente qualité au +lieu dit Arba de Tissa. Ils complétèrent leurs conseils par des +considérations utiles et simplement dites sur le rôle important du +soleil dans les questions d’hygiène. Ces braves gens avaient une notion +très haute de leur mission civilisatrice et ne perdaient aucune occasion +d’instruire les élèves, les bons élèves d’ailleurs, dont l’éducation +leur était confiée. + +--Le soleil, disaient-ils à ces simples, est le grand maître de votre +santé publique. Il ne se contente pas de faire pousser les moissons, il +détruit ces esprits subtils ennemis des hommes dont parle votre prophète +et que nous appelons microbes. C’est lui, ce sont ses rayons ardents +qui, pour remédier à vos imprudences et vous éviter de terribles +épidémies, dessèchent et momifient les charognes sans nombre que vous +déposez le long des murs respectables du palais de vos rois, depuis Bab +Segma jusqu’à l’oued Fez, de même qu’ils vont tanner, maroquiner si l’on +peut dire, les têtes de vos compatriotes dont vous désirez faire hommage +au Sultan[4]. + + [4] En mars 1909 les membres de la mission française ont compté + trente-sept charognes de chevaux, chameaux et mulets le long du mur du + palais. Ils ont couvert de chaux vive ces cadavres pour éteindre la + pestilence qui s’en dégageait et qui rendait intenable le terrain + d’exercice où s’assemblaient les troupes dont l’instruction leur était + confiée. + +Ayant ainsi, selon leur courtoisie et leur science habituelles, paré, +une fois de plus, aux défaillances du commandement indigène et fait à +leurs élèves une utile leçon de choses, les artilleurs se retirèrent +sous leur tente pour le repas de midi. Ils y trouvèrent un de leurs +nombreux amis qui les attendait, le nommé Habib Bacca, Caïd reha, +c’est-à-dire chef d’un tabor ou bataillon marocain[5]. C’était un homme +de haute stature, dont les traits, alourdis par une mâchoire et un +menton trop accentués, manquaient de distinction. Mais il était de teint +blanc, signe certain de supériorité, pensaient nos deux compatriotes +qu’il avait su intéresser très vite. Il les fréquentait assidûment, les +écoutait, les questionnait avec plaisir. Il racontait ses voyages dans +le pays, dans le Riff principalement, région très inconnue sur laquelle +il fournissait de profitables renseignements. En échange, il acquérait +des notions de calcul et cette première partie des sciences militaires +que l’on donne chez nous aux caporaux. Peu à peu, la camaraderie des +camps aidant, les bonnes relations s’accentuaient. Habib était un des +meilleurs élèves des sous-officiers français. + + [5] Ce personnage, membre d’une importante famille du Haouz, nommé + plus tard Pacha de Tiznit, se noya en embarquant sur le navire qui + devait de Mogador le conduire dans le Sous. + +--Nous en ferons quelque chose, disaient-ils avec une naïve fierté. + +Cette fois, le caïd avait apporté une énorme pastèque. Il l’avait +ouverte et coupée en morceaux qui s’empilaient, vert sombre, rose et +noir, sur un grand plateau de cuivre. Ce régal de fraîcheur était le +bienvenu et nos sous-officiers y goûtèrent avec joie. L’heure brûlante +exigeait un abri. Le leur était commode, spacieux. Des nattes +recouvraient extérieurement la toile doublée intérieurement d’une +cotonnade à ramages. Malgré cela, le séjour sous la tente était fort +pénible. Dehors un soleil implacable rôtissait la nature; aucun souffle +ne passait sur la grande plaine et sur la colline que garnissait +l’immense camp de la Mehalla heureuse saoule de gloire. La température +n’invitait que trop au sommeil, mais il valait mieux éviter la sieste +congestionnante; la conversation donc s’engagea autour de la pastèque +juteuse. Le caïd raconta l’affaire de la veille et les sous-officiers +firent à leur idée la critique de la manœuvre d’autant plus facilement +que leurs canons étaient intervenus chaque fois qu’une faute aurait pu +compromettre la sécurité d’un échelon, jusqu’à l’heure où, le succès +assuré, la Mehalla heureuse avait abandonné tout ordre et toute retenue +pour se livrer au massacre et au pillage. Les instructeurs d’artillerie +ne pouvaient admettre la rupture au feu de la discipline. Ils étaient là +pour redresser ces écarts et n’y manquaient pas. + +La pastèque avait perdu toute sa chair rose au moment où le récit du +combat proprement dit avait pris fin. Il ne restait plus dans le grand +plateau de cuivre qu’une multitude de noyaux noirs éparpillés sur les +fragments de côte vert sombre. Assis les jambes croisées sous lui devant +cette image du désordre après la bataille, le Caïd, jouant du bout des +doigts avec les grains ou se servant des tranches pour simuler des +détails du terrain, raconta cette poursuite, dit ce qu’il avait fait et +vu. Puis, s’apercevant que ses auditeurs peu intéressés par cette phase +penchaient vers la somnolence, il termina par un épisode qui ressaisit +leur attention. + +--C’est à ce moment, dit-il, que j’ai rencontré le chrétien; vous savez +bien, celui qui, depuis des mois, fournissait au Rogui des cartouches ou +rechargeait avec une petite machine les étuis vides. Son cheval venait +d’être tué par quelque balle perdue, tandis que lui-même souffrant de +chaleur et de soif s’était arrêté au bord de l’oued dans un champ +irrigué plein de superbes pastèques. En pareil cas j’aurais bu, moi, +l’eau bourbeuse et négligé les fruits pour repartir au plus vite. Vous +avez, vous autres Européens, une prévention contre l’eau de notre pays. +Je ne lui ai pas laissé le temps d’ouvrir sa pastèque. L’occasion était +trop belle de tuer le nazaréen au service des rebelles. Je l’ai abattu +d’un coup de revolver et, tout de suite mettant pied à terre, j’ai couru +vers lui. J’ai eu jusqu’au bout ma chance. J’ai pu, avant qu’il fût +mort, lui tourner la tête vers l’orient et l’égorger selon le rite. J’ai +rapporté sa tête et aussi cette pastèque, comme vous voyez. Voici des +papiers que j’ai trouvés sur lui; ils pourront peut-être vous dire qui +c’était. J’ai gardé sa montre pour la faire voir au Sultan qui me +récompensera. + +Et sur ces mots, dédaigneux de juger l’effet de son récit, le bon élève +s’en alla. + +Deux bouches sans doute le dirent, mais on n’entendit, unanime, qu’un +seul mot sous la tente surchauffée:--Ah, le salaud! + +Mais nos gens qu’un long séjour parmi les troupes chérifiennes avait +confirmés dans le mépris des impressions fortuites et fâcheuses, ne +s’attardèrent pas aux réflexions superflues. Durant cet après-midi +caniculaire, les soldats du Maghzen victorieux les virent, pleins de +zèle semblait-il pour le service de Sa Majesté, surveiller sous un +soleil à rendre fou, le séchage des têtes rebelles. Armés chacun d’un +bâton, ils les tournaient et retournaient sur l’aire d’argile sans doute +pour qu’elles séchassent uniformément. Ils se penchaient sur chacune et +de tous leurs yeux regardaient, cherchaient. Puis lassés, congestionnés +par la réverbération, recuits au souffle brûlant du vent d’est, +refoulant les nausées de leur diaphragme comme celles de leur âme, ils +regagnèrent la tente. Leur expérience se complétait de cette notion +utile qu’après trente-six heures il est impossible dans un tas de têtes +coupées de reconnaître un visage, de distinguer le type aryen du sémite. + + * * * * * + +--Voilà qui est triste mais exact, interrompit Dupont pour laisser +souffler un peu son camarade. Mais ne pourriez-vous tempérer ces +horreurs? Ne critiquiez-vous pas tantôt chez d’autres écrivains ce que +vous commettez ici? Je n’achète pas les livres dont vous disiez qu’ils +plaisent par les violences qu’on y trouve. + +--Ma manière, répondit Martin, renforce au contraire ma proposition du +début en montrant que la vérité, en certains cas, est suffisamment +triste par elle-même pour qu’il soit utile de l’aggraver. Mais si cette +histoire vous chagrine, je puis vous en dire d’autres. Aimez-vous les +histoires d’amour à la mode Maghzen? Connaissez-vous celle d’Abou Abbas +le Mérinide et de son esclave Khounta l’hermaphrodite[6]? Ou celle +encore si touchante... + + [6] _Note de l’éditeur._--L’histoire de Khounta n’a pas encore été + publiée et ne figure pas dans les manuscrits de l’auteur confiés à nos + soins. Il semble bien qu’elle en ait été retirée par un scrupule de + l’auteur même. De la série dont elle fait partie, une nouvelle moins + légère, «Le Thé», a paru dans l’ouvrage intitulé _Récits Marocains de + la Plaine et des Monts_, édité par la maison Berger-Levrault. + +--Je ne veux rien autre que la fin de votre récit, interrompit Dupont. +J’ai hâte de voir mourir cet homme, sentiment coupable, contraire à mon +tempérament mais que je dois à la façon dont vous traitez cette triste +aventure. Je déplore aussi cet épisode du bon élève coupeur de tête. +Bien que ces faits soient anciens, leur rappel est troublant pour notre +zèle éducateur. + +--Ce zèle, répartit Martin, est indéfectible. Il fait partie même du +génie de notre race. On n’y peut rien. Des exemples pourtant sont utiles +pour lui éviter de s’égarer. Celui de ces deux instructeurs et de leur +farouche disciple démontre qu’on ne saurait exiger un état d’esprit tel +que le nôtre de n’importe quel cerveau. + +Chaque race a une façon de penser et d’agir qui lui est propre et qui +résulte de sa nature profonde. Pour régir un type différent du vôtre, +c’est donc celle-ci qu’il faut atteindre en préparant sa réceptivité. +Apprenez d’emblée à un Arabe, et dans sa langue, l’art moderne de la +guerre, il ne l’appliquera que pour chercher à vous vaincre parce qu’il +ne peut raisonner autrement. Vous vous êtes créé un ennemi renforcé. Au +contraire, modifiez avant tout ses moyens de penser, imposez-lui les +vôtres, qu’il pense en votre langue véhicule de votre génie, et vous +aurez, peut-être et en tout cas de cette façon seulement, un autre +homme. La chose est dure. Traitez-la comme un de ces cas pathologiques +qui exigent le sérum à doses massives. A la première génération +n’enseignez que cela, ce qui est déjà beaucoup. Vous vous éviterez bien +des regrets et les reproches de ceux qui vous suivront. Car ceux-là +seront comme vous; Français, ils voudront absolument instruire des +hommes. Je l’ai dit: _on n’y peut rien_. Mais alors les élèves qu’ils +auront devant eux penseront comme eux, ou tout au moins dans la même +langue, et le danger sera déjà moindre. Nos deux sous-officiers +s’efforçaient d’inculquer, en arabe, des idées françaises à des gens +dont rien n’avait modifié le tempérament. Ils devaient s’attendre à +quelque mécompte. + +Mais en me coupant ainsi sans cesse, vous me forcez à rafistoler de +nœuds le fil de mon histoire; il devient rèche. + +--Continuez donc, fit Dupont. + + * * * * * + +La capture de Bou Hamara fut connue très vite à Fez, et y causa vive +émotion. Il y eut au bord des lèvres de nombreuses congratulations +officielles mais, au fond des cœurs, des regrets, de l’ennui, une +certaine inquiétude. A vrai dire, les habitants de la ville sainte ne +croyaient pas qu’Abd el Hafid viendrait si vite à bout du Rogui. Ils en +doutaient parce qu’ils n’y tenaient pas. + +Non point que l’homme à l’ânesse eût à Fez de nombreux partisans. Les +juifs tout d’abord le détestaient car ils l’accusaient, non sans raison, +d’avoir causé la ruine de la communauté israélite importante de Taza. +Celle-ci, écrasée de contributions exagérées et infamantes, décimée, +proscrite, avait fui définitivement vers Debdou, vers Fez, vers Méllila. +Les musulmans notables et tous ceux de la classe moyenne et commerçante +le méprisaient. Ils connaissaient l’homme et son imposture. Mais depuis +des années on avait pris l’habitude de vivre avec, auprès de soi, cette +menace oscillante qui sans cesse avançait, reculait, se faisait durant +des mois silencieuse, puis revivait turbulente pour s’apaiser encore +après quelque éclat inoffensif et lointain. Le voisinage de ce +perturbateur était, pour tous, une contre-partie amusante et vengeresse +de l’autorité tracassière du Maghzen, une bride aux lubies despotiques +des Sultans. L’existence du Rogui renforçait enfin le prestige des +Oulama, de ceux dont l’autorité dogmatique confirme les pouvoirs +temporels et religieux de chaque nouveau souverain. De ceux-là qui +venaient de proclamer Hafid, Bou Hamara ne pouvait se passer pour régner +à son tour. Il était peu probable qu’ils consentissent à reconnaître +Moulay M’Hammed dans le contadin originaire des environs de Fez qu’ils +avaient vu secrétaire au Maghzen. Pour entraîner la décision des Oulama, +il faut avoir des droits certains à la couronne ou la force qui y +supplée et devant laquelle les juristes s’inclinent parce qu’elle vient +évidemment de Dieu. Le musulman qui cède malgré sa volonté première ou +sa conscience à quelque volonté plus puissante, prononce invariablement +ces mots: «Il n’y a d’aide et de force qu’en Dieu Très haut et sublime», +formule qui justifie, console ou venge. Mais les temps ne sont plus où +quelques aventuriers meneurs de foules sauvages se jetaient sur le +Moghreb et balayaient les dynasties. Aujourd’hui, en vertu d’une +tradition plusieurs fois séculaire, on ne règne au Maroc qu’en prouvant +vers le Prophète une ascendance connue, définie sinon exacte. Et +vraiment Bou Hamara n’était tout de même pas assez fort pour s’en +passer. Mais sa menace, en diminuant le prestige du souverain, forçait +celui-ci à garder quelque mesure, à se ménager l’appui des Oulama et de +l’immense clientèle de leurs ouailles. + +Or, cette mesure Hafid ne l’observait guère. Sceptique, sa comédie +religieuse avait été rapidement jugée. Ses fantaisies bien plus +coupables que celles, enfantines, de son frère Abd el Aziz, +inquiétaient. Que seraient-elles après la suppression de la crainte +salutaire qui les refrénait encore, après la mort du Rogui? + +Enfin, la Méhalla victorieuse revint à Fez et ce fut un beau spectacle. + +On connaît, nous avons décrit ailleurs l’immense cour dite du Méchouar +adjacente au palais, d’un côté close de vieilles murailles, dominée sur +les trois autres faces par les hautes tours de l’enceinte qui défend la +demeure impériale, traversée tout au long d’un de ses côtés par l’oued +Fez canalisé. Le pavillon aux marches de faïence bleue qu’Hafid avait +fait construire adossé à l’enceinte venait d’être terminé. Le Sultan s’y +tenait chaque jour durant la Maghzénia qui est l’assemblée des services +du gouvernement. Il y recevait les visites, celles des ambassadeurs, des +consuls, de ses ministres, des marchands et des courtiers. Devant ce +kiosque à cinquante mètres, c’est-à-dire à peu près vers le milieu du +Méchouar, Hafid avait fait maçonner un cube de pierre muni d’une rampe +d’accès. Cela devait servir à l’exposition publique du vaincu dans sa +cage. Car on lui en avait fabriqué une, solide encore que grossière, aux +ateliers de la «Makina», usine, arsenal impérial que dirigeait un +aimable homme, latin à l’esprit fertile en mécaniques de fortune, en +ravaudages simplifiés, non ingénieur mais ingénieux, un débrouillard qui +faisait au Palais des tirages de rideau avec des fils de sonnerie +électrique ou vice versa, un bricoleur enfin, brave homme qui élevait +saintement une nombreuse famille en répondant de son mieux aux exigences +des sultans. Il fit donc la cage du Rogui sans hésitation ni murmure. Il +devait ses services au souverain qui le payait. Ce fut lui qui, pour +clôturer le ciel ouvert d’un étroit patio où l’homme était gardé la +nuit, et en l’absence de barreaux métalliques, prit des tiges de bois +qu’il entoura de fer-blanc. Il en disait: + +--Cé soun dé toubes animés dé legno. + +L’entrée triomphale de la Méhalla heureuse eut lieu le matin vers 9 +heures d’un jour brûlant. La décrire? Imaginez un tableau de Cormon +avec, en plus de la lumière, un grouillement inquiétant de foule dans la +poussière, et pour vous qui regardez, très vite l’impression de +lassitude que donne un bain maure qui se prolonge. + +Curieux? certes, mais qui ne doit pas vous étonner vous, latin, s’il est +exact, comme on veut bien nous le dire, que tout ce qui est indigène et +peut ici nous paraître étrange, est du romain dont nous avons perdu le +souvenir. La foule des soldats, compacte hors des murs, s’étira au +passage des portes en un ruban large de six à huit hommes qui remplit le +Méchouar de longs rangs parallèles en arrière du cube de pierre et face +au pavillon chérifien. Chaque rang comportait un des tabors et ceux-ci +se succédaient selon l’ordre de bataille en usage, lequel était réglé +par l’ancienneté des caïds au service des sultans. Mais pour qu’il n’y +eût pas de jaloux, tous les caïds étaient entrés ensemble. A pied, comme +il convient pour venir chez le Sultan, vêtus d’uniformes de couleurs +vives et variées, ils marchaient sur la même ligne la main gauche au +fourreau du sabre, tandis que l’autre poing tenait la lame droite devant +eux comme un cierge. Derrière, maîtrisés chacun par deux hommes, +venaient leurs chevaux lourds et gras trottinant, prêts à ruer sous la +selle de parade chamarrée d’or à la housse de soie. Mais avant tout le +monde était passée la clique, la formidable clique marocaine dont la +création, l’existence furent cause, entre les représentants des +puissances européennes, des plus ardentes joutes diplomatiques. Le choix +de la nationalité des coups de langue et des roulements de peau d’âne +qui rendraient au Chérif les honneurs musicaux qui lui sont dus a donné +lieu, durant des années, à des luttes épiques. A l’époque dont nous +parlons, les effets de la concurrence politique et commerciale avaient +laissé de nombreuses traces. Les clairons étaient de ces demi-clairons +espagnols qui donnent un chant si triste. Les tambours étaient du modèle +grêle de l’armée allemande. Les uniformes étaient anglais. Le lecteur +qui trouverait ces détails superflus prouverait qu’il manque de sens +critique. La variété des moyens et méthodes dont disposait en 1909 la +clique du Sultan résumait vingt ans d’histoire du Maroc, présentait en +un parfait microcosme la longue suite des compétitions européennes +déchaînées sur l’Empire du Couchant. Or, en 1909, la France l’emportait. +Les tambours allemands peu à peu crevaient et cédaient la place à ceux +d’Arcole. Le directeur italien de l’arsenal chérifien, homme très +opportuniste de son naturel, avait, en allongeant le tube, transformé le +cornet espagnol en clairon gaulois. Le chef de fanfare était algérien et +donnait en sabir l’éducation. Les hommes enfin, ayant tous du sang +nègre, détenaient le sentiment musical qui est le propre des peuples à +pigmentation accentuée. Ils faisaient merveille. Si nos compatriotes +étaient peu nombreux à Fez, ils avaient au moins, dès cette époque, +allégeant pour eux la lourde atmosphère d’un islam de plomb, la vibrante +allégresse des sonneries françaises. + +Enfin, suivant les canons, ou les traînant à la bricole, vinrent les +prisonniers. Ils n’étaient plus que cent soixante environ. Aux autres, +les chefs de la Méhalla heureuse avaient vendu leur liberté, opération +fructueuse gênée par la nécessité de présenter de ces gens un nombre +raisonnable. On les plaça, ceux-là, sur un seul rang devant le haut cube +de pierre, tandis que suivi d’une plèbe sortie de la ville, avide du +spectacle mais silencieuse, paraissait le Rogui dans sa cage où il était +depuis deux jours secoué au déhanchement d’un énorme chameau. On fit +«baraker» la bête grognante au bas de la rampe et vingt hommes +maladroits et criant portèrent la cage au sommet du pilori. Puis le +silence se fit et les deux mille hommes qui étaient là s’assirent, ce +qui est sous les armes, pensaient-ils, la meilleure façon d’attendre. On +attendit le Sultan deux heures, peut-être davantage, car à l’encontre de +ce qui se passe en Europe où les princes se piquent d’une exactitude +dont ils disent qu’elle est leur politesse, le souverain du Maroc +considérait qu’une manifestation efficace du pouvoir absolu était de +n’admettre aucun programme de travail. Nous connaissons des +personnalités et non des moindres qui ont ainsi attendu des jours +entiers, en plein soleil ou sous la pluie, un Sultan qui pourtant les +avait fait appeler. Et l’on s’estimait heureux lorsqu’à la fin du jour +un nègre, un eunuque, un domestique vous abordait, par curiosité +semblait-il, et disait: «Tu comptais peut-être voir Sidi... tu peux t’en +aller... il apparaîtra demain, si Dieu veut.» + +Ce jour-là, Moulay Abd el Hafid était présent, mais dans une pièce +située derrière son pavillon de réception et d’où il pouvait tout voir. +Ses ministres étaient à leur poste dans les chambres à leur usage +construites au pied des hautes murailles et que l’on nomme _béniqas_. + +Enfin un mouvement troubla l’hébétude surchauffée des deux mille +soldats. Quelqu’un venait d’annoncer que le Sultan arrivait. On se leva. +Les caïds se portèrent en courant sur une ligne à quelques mètres du +grand escalier d’azur, lâchèrent leurs sandales et se jetèrent à genoux, +courbés, les mains et le front dans la poussière. La clique qui avait +déjà de la discipline manœuvra, vint se placer en potence par rapport au +front à dix mètres des marches bleues conduisant au pavillon. Dans le +silence on entendit, nette, la voix de son chef algérien qui lui faisait +en sabir les ultimes recommandations. + +--Gardavo! et rodbalek el signal que jti di, bande de salauds. + +Le tambour-major leva sa canne. A l’opposé, dignes, majestueux dans la +blancheur des fins lainages, les ministres, leurs secrétaires, les +notables formaient une ligne de toges graves, couleur de neige. + +La canne à tête dorée retomba et formidable, claquée par quarante +tambours et soixante clairons la «Générale» retentit, éclata. Abd el +Hafid, fils de Hassan, Sultan de Fez et de Maroc, Empereur, maître du +Sous et des Algarves, apparaissait, tout en haut des marches bleues, sur +le seuil de sa demeure. Alors, tandis que le refrain de nos cérémonies +françaises bondissait vigoureux, goguenard entre les vieilles murailles +d’où les émouchets affolés s’envolaient par centaines, tandis que, +précurseurs, les clairons claironnaient l’avenir aux échos renfrognés du +palais chérifien, les caïds, tous ensemble, gravirent en courant les +marches et s’arrêtèrent aplatis aux pieds du Sultan. Sur un geste +imperceptible de bénédiction ils redégringolèrent au bas de l’escalier, +sautèrent dans leurs savates et disparurent dans les rangs. A ce moment +la sonnerie finissait et l’on vit la ligne blanche des ministres et des +notables qui se ployait d’un seul mouvement, se redressait aussitôt avec +cette clameur: Que Dieu bénisse notre Seigneur! Au pied des marches, le +caïd méchouar, tout seul, la main sur sa grande canne de cérémonie, +répondit pour son maître: que Dieu vous donne la paix, vous dit mon +Seigneur! + +Hafid était vêtu de blanc comme tout le monde, mais sans le selham qui +complète la tenue officielle des dignitaires marocains. Il portait au +ventre une ceinture de cuir rouge; une chéchia pointue de même couleur +lui emboîtait profondément le crâne. De tout l’ensemble grandiose qui +s’étendait devant lui, il ne voyait, ne fixait que le Rogui, son ennemi +encagé. Il alla vers lui. Mais descendre un escalier avec majesté ou +seulement avec grâce est un art qui fait partie de l’éducation des +princes. Hafid ne savait pas descendre un escalier. Il abordait chaque +marche de travers et du même pied comme un boiteux, et il n’est pas de +solennité dont la gravité résiste à la gaucherie et au ridicule de qui +la préside. Du coup, un flottement de lassitude désabusée se fit dans la +ligne blanche des notables; le chef de fanfare commanda: repos! Les deux +mille soldats cessèrent de regarder; beaucoup s’assirent. D’autres +dirent: Voilà le teigneux! et tirèrent de leur besace la pipe de kif. +L’impression de grandeur qu’avait donnée cette scène s’évanouit. D’un +bout à l’autre de l’immense cour chacun se mit à parler à son voisin. Un +brouhaha monta, irrespectueux, insouciant du drame qui pourtant +continuait. Il était près de midi, le soleil tapait; poussière et +relents de sueur animale planaient près du sol sur la foule de moins en +moins attentive à son constat stupide de faits qui ne l’intéressaient +plus. + +Parvenu au bas de l’imposant escalier, Hafid marcha droit au cube de +pierre qui portait la cage du Rogui. Le Chambellan suivait. Le Caïd de +la garde noire, dans un uniforme rouge brique, les joignit. Aucun +ministre ne se détacha du rang pour s’approcher. Seul donc, entre ses +deux esclaves, Hafid examina le prisonnier. Pour ce faire, il fut obligé +de lever la tête. Il eut l’impression nette que c’était l’autre, +là-haut, qui le toisait. Il regretta d’avoir voulu ce cube de pierre. +Quelles paroles échangèrent le Sultan et son captif? On les a citées. +Elles font bien dans la légende et sont d’ailleurs plausibles. Le +Chambellan et le Caïd nègre les ont peut être entendues et répétées. Les +seules impressions certaines qui se puissent ici donner de ce premier +contact sont, chez le Rogui d’abord, la constatation d’un redressement +sauvage de volonté malgré ses souffrances physiques et morales qui déjà +depuis deux jours dépassaient toute endurance humaine, chez Hafid un +étonnement de ne trouver en sa victime aucune timidité, aucun +fléchissement d’orgueil. Il fut de cela dégoûté, contrit. On le vit +bientôt remonter dans son pavillon. Il y dominait au moins le tableau et +retrouvait une posture moins fausse que celle qu’il venait de subir au +pied du pilori, sous le regard et les paroles dédaigneuses de Bou +Hamara. D’autres soins l’appelaient aussi dont l’heure venait de lui +être rappelée à l’oreille par ces mots du Chambellan: «Le juif est là, +la messagère est partie, elle reviendra dans une heure.» + +La foule évacua le Méchouar, les notables partirent après convocation +pour le lendemain. Le Rogui fut porté dans le local préparé à son +intention et où d’autres avant lui avaient attendu leur sort. + +Hafid s’en fut, précédé de quelques esclaves, par les jardins du palais. +Sous un arbre touffu, à l’ombre, un fauteuil était disposé. Il y prit +place pour recevoir le juif Chemaoun, homme d’âge et dignitaire de la +communauté israélite. C’était un beau vieillard maigre, très propre dans +sa lévite neuve. Il avait grand air et le tenait de sa famille qui +depuis longtemps, exemple de vertus et de discipline, guidait et +soutenait une importante fraction d’Israël dans les fatalités de la +servitude. De la porte lointaine, à travers le jardin, un eunuque +l’avait aidé à marcher pieds nus vers le Sultan. Parvenu devant Hafid, +il s’inclina, mais non point selon l’usage jusqu’à tomber à genoux, le +front dans la poussière. On lui avança même un petit siège bas où il +s’assit. Et le Sultan parla. + +--Je protège les juifs. Ils ont bien servi mon père défunt. Je veux +qu’ils me servent aussi. Or, il y a chez les tiens trop d’attachement +encore à mon frère Abd el Aziz. Ils disent qu’ils gagnaient avec lui +plus d’argent qu’avec moi. Ils disent que je suis avare, et leurs propos +me déplaisent, car l’étranger s’en empare. Tu sais mieux que personne le +résultat des prodigalités d’Abd el Aziz. Les Français étreignent nos +affaires. Ce n’est pas, pour les juifs, une raison d’oublier que je suis +leur maître et de donner cours à leur tempérament de révolutionnaires. +Il faudra leur rappeler qu’ils sont des otages au sein de l’Islam +victorieux et que mon désir même de les sortir de sujétion se heurte à +l’opinion immense de mes frères musulmans. Il faut le leur dire et les +menacer de mon châtiment s’ils ne comprennent pas. + +--Je répondrai au Sultan, dit le vieillard. Dieu aussi protège les +juifs, et j’en suis sûr au point de pouvoir te dire que Sa protection +sur toi dépend du sort des juifs au pied de ton trône. Tu viens de me +dire des choses dont l’importance est minime au regard des choses fortes +dont Dieu juge. + +Hafid quitta sa pose nonchalante, se mit d’aplomb sur son siège. Sa main +droite se crispa sur le bras du fauteuil, et l’autre fit un geste pour +éloigner les quelques esclaves qui l’entouraient. + +--Parle, rabbi, dit-il ensuite. + +--Tu m’appelles rabbi quand nous sommes seuls; j’étais venu, Chemaoun +était venu pour affaires. Qui doit parler, est-ce le rabbin, est-ce le +courtier? + +--Il y a longtemps, reprit Hafid, que je voulais m’entretenir avec toi. +Les affaires viendront après. J’ai quelque instant. Je sais que tu es de +très vieille souche, et qu’en dehors de ton métier tu es réputé parmi +les Juifs pour la profondeur de tes vues... Est-il vrai que tu avais +prédit à mon frère... + +--Abd el Aziz, dit le vieillard, avait cette opinion très saine et +commune à bien des musulmans instruits que certains juifs, à certaines +heures, possèdent l’intuition des faits par lesquels doit se manifester +la volonté de l’Unique. Je ne veux pas blasphémer, mais il est sûr que +nous connaissons le Vrai Dieu, le tien, depuis plus de cinq mille ans. +Nous subissons sa loi qui nous a placés parmi vous en otages, dis-tu, en +témoins, devrais-tu dire. Tu as fait allusion à l’ancienneté de ma +famille. Écoute ma réponse. Tes ancêtres n’étaient pas à Grenade, les +miens y étaient. A cette époque déjà l’on nommait rabbi les héritiers du +sacerdoce qui nous était confié. Nous participions au gouvernement du +peuple, car, en ces temps, musulmans et juifs éprouvaient la même +crainte d’une commune oppression. Ils s’étaient associés contre l’ennemi +unique, le chrétien. Tu es instruit; sais-tu que parmi les soixante-sept +conditions mises à la reddition de Grenade et acceptées par les +chrétiens, il en était une qui stipulait que les musulmans ne pourraient +être administrés que par un musulman ou par un juif, «de ceux qui les +administraient auparavant de la part de leur Sultan». + +--C’est vrai, dit Hafid, j’ai lu cela dans El Makkari. + +--Eh bien! ces juifs-là étaient mes aïeux. Depuis, leurs enfants, avec +des fortunes diverses, ont commercé, travaillé l’or et l’argent, fait +des affaires avec les musulmans, aidé les sultans de leurs deniers +propres ou de leur crédit. Mais ils ont gardé surtout leur foi et les +rigides préceptes de la Loi. Nous sommes de père en fils les bergers du +troupeau et soutenons les cœurs auxquels nous parlons au nom d’Adonaï +Ihad, nom terrible. La vénération populaire entretient nos tombeaux. Je +n’ai jamais rien prédit à ton frère. Pour mieux te dire, ce don de +prophétie, assez fréquent parmi les nôtres, nous l’étouffons, nous le +chambrons dès qu’il se manifeste chez un homme. Tu sais pourquoi. Il +trouble inutilement nos foules et risque de déchaîner la colère des +musulmans, car il est écrit dans votre livre que nul ne pourra faire +acte de prophète après le vôtre. Mais il arrive parfois que des femmes +juives sont prises d’une sorte d’extase au cours de laquelle une +vibration du sens prophétique semble les secouer. Nous laissons libre +cours à ces manifestations qui sont au moins pour nos penseurs des +sujets d’étude et de réflexion. Et puis, chez une femme, vous +l’admettez... Or écoute ceci... + +Tu sais que souvent des musulmans en proie aux peines de ce monde +viennent vers les sépulcres des saints juifs prier, tenter vers Dieu un +appel par une intervention qu’ils jugent plus puissante. Certain soir, +un esclave du palais, en grand mystère, vint nous dire que quelqu’un se +rendrait en pèlerinage sur la tombe de mon arrière-grand-père Rabbi +Ephraïm. Il fallait le secret, sous peine de mort, et que dans la +nécropole déserte quelqu’un de sûr guidât les pas du visiteur. Quel +pouvait-il être? Ce fut ma mère qui remplit l’office redoutable ordonné. +Deux personnes dont une femme, croit-elle, sortirent par la petite porte +qui s’ouvre dans ton mur tout près de notre cimetière. Que s’est-il +passé? Nous l’ignorons. Ma mère était sujette à l’extase prophétique. +Mon fils la trouva, au matin, inconsciente auprès du tombeau entre deux +cierges qui achevaient de brûler. Depuis cette nuit, elle n’est plus +jamais sortie de sa chambre. Tu comprends pourquoi. A-t-elle parlé aux +visiteurs? Qu’a-t-elle dit? Je l’ignore. + +--Ou tu feins de l’ignorer, dit Hafid dont le trouble était apparent; or +ce qui fut dit se réalisa. Rabbi, quelque jour j’irai sur vos tombes ou +ailleurs, moi; je veux savoir des choses. Je suis plus puissant que mon +frère et l’on aurait tort de me refuser... + +Hafid s’énervait visiblement. Ses traits de quarteron sanguin se +durcissaient de volonté rageuse, puis soudain s’alanguissaient +d’inquiétude; tel il fut toujours quand son âme peu sereine, à la faveur +de quelque fait le touchant de très près, lui montait au visage. Le +vieux juif écoutait, les mains sur ses genoux, tranquille. Sa tête un +peu penchée appuyait sur la sombre lévite sa grande barbe presque +blanche. On eût dit un prêtre écoutant la confession d’un forcené. Mais +ce faible vieillard osa reprendre la parole. + +--On ne force pas la porte de l’avenir en disant: je veux. Notre +Seigneur aussi se méprend sur le pouvoir dont il sollicite l’effet. Je +lui ai dit ce qu’il en était. Qu’il me croie. Que notre Seigneur aussi +se calme. Ces choses sont troublantes, qu’il en éloigne ses esprits, +qu’il rappelle ses serviteurs: il n’y a ici que le bijoutier Chemaoun +aux ordres de son maître. + +--Tu as raison, dit Hafid, mais je te reverrai. Juif, ajouta-t-il à plus +haute voix, montre ta marchandise. + +Le bijoutier sortit de sa poche un petit paquet enveloppé d’un morceau +de journal et présenta quatre bracelets d’or identiques, ornementés sur +le plat de ces mièvres dessins, toujours les mêmes, dont se contente +l’art indigène du Maroc d’aujourd’hui, quatre bracelets de ceux que ces +gens donnent en cadeau à la fois riche et banal aux femmes, qu’ils +veulent flatter, récompenser ou vaincre; bijoux immanquablement pareils +qu’il s’agisse de remercier d’un bienfait ou de payer une fille, présent +de prince ou de lourdaud, dot de vierge ou salaire de catin, largesse, +pourboire, épingles, épices ou pot-de-vin, image du peu d’élégance et +d’invention dans la générosité qui est le propre des richards mograbins. +Le Sultan les prit, et sans même les regarder, les remit à l’eunuque le +plus proche. + +--On va te payer, dit-il, puis, égayé par ce que ces hochets féminins +lui rappelaient sans doute, il plaisanta. Sais-tu, juif, pour qui sont +ces bijoux, pour qui tu as travaillé, saint homme? Ah! ah! c’est pour +payer une roumia, une chrétienne; qu’en dis-tu? + +L’orfèvre s’était levé, un rictus qu’il s’efforçait d’atténuer plissait +l’ivoire de sa face sénile. + +--L’or fond au creuset, dit-il, sans odeur qui dénonce sa provenance et +ignorant des hontes qu’il paiera demain... S’il s’agit de payer celle +d’une chrétienne... Notre Seigneur croit-il m’attrister? Que Dieu +bénisse notre Seigneur... Et subitement, voyant que le Sultan allait +s’éloigner, il fit un pas audacieux vers lui. + +--Abd el Hafid, fils de Hassan, sois favorable aux juifs et ils te +serviront. Suspends l’interdiction de fabriquer des baignoires, autorise +au Mellah l’installation d’un bain public pour les juifs. + +Hafid prit à l’écart l’orfèvre, appela d’un geste son chambellan. +S’adressant à celui-ci, il déclara: + +--Je suis favorable à ce que demande le juif, mais j’ai peur des gens de +la ville, des oulama. C’est une nouveauté... trouvez un moyen, une +formule. Si j’accorde aux juifs le droit de prendre des bains, les +musulmans vont dire que le Mellah étant en amont l’eau sera souillée; +c’est grave. Réfléchissez-y, l’un et l’autre; quant à moi, je suis +favorable, favorable. Allons, va-t’en, Chemaoun. + + * * * * * + +Arrivé là, Martin donna du poing sur la table pour réveiller Dupont qui +s’était endormi. + +--Présent, fit celui-ci, est-il mort? + +--Qui ça? + +--Mais le Rogui parbleu! + +--Allons Dupont, mon ami, vous savez bien qu’il en a encore pour vingt +jours. Vous y étiez. + +--Je l’avoue, mais n’ai point de ces temps fâcheux conservé joie qui +m’incite à en revivre les heures. Votre _Mort du Rogui_, dites-moi, +est-ce une nouvelle? + +--C’est un titre, répondit Martin, je l’emprunte à l’événement typique +d’une époque encore toute proche et d’un régime aboli dont il importe +que le souvenir demeure. Oublier vite est le propre de notre race et de +notre temps. Vous venez d’arriver à Fez en wagon à couloir. Vous trouvez +cela tout naturel. Je vous ai connu il y a douze ans cherchant à tout +prix un cheval pour fuir, dégoûté, la même ville. Ne pensez-vous pas +qu’il soit opportun, pour aider à la mesure du chemin parcouru, de dire +les tribulations de ceux qui en ces jours montaient la galère et dont +vous fûtes? Dire ce qu’était ce monde, comment il pensait, vivait, ce +qu’était son gouvernement, de quelle façon il comprenait son rôle et +l’exerçait, n’est-ce pas mettre en valeur notre œuvre rapide et nous en +donner la fierté? C’est prudence aussi. Car il faut, tant nous sommes +oublieux, rappeler qu’il existe là une civilisation dont les forces +inapparentes parce qu’en sommeil ou dominées, demeurent vivantes, riches +de tout l’héritage d’un long passé, de grandes traditions, d’une +histoire puissante et parfois prestigieuse, forces dont les composantes +agissent sous la poussée d’une foi, d’un dogme issus d’une philosophie à +tendance dominatrice. Le contraste que j’évoque entre ce qu’était hier +et ce que nous voyons aujourd’hui, exalte nos énergies françaises mais +conseille surtout qu’elles ne s’endorment. Pas plus que la nature, le +génie des races ne fait de saut. Le bond de progrès que vous constatez +est votre fait et non celui des gens auxquels nous l’imposons. Leur +évolution vers vos méthodes, leur adaptation à vos procédés, sont choses +évidentes mais trop rapides pour que le fond des âmes en soit encore +atteint et modifié. Ce qui apparaît est une merveille, elle porte +l’empreinte d’une de ces volontés claires et bien latines que notre +peuple produit et dont il illustre son histoire. Mais gardez-vous +d’ouvrir la matrice et de croire que vous y trouverez un moulage +définitif de forme et homogène de grain. La matière que vous y avez mise +n’est pas de celles qui gardent, indélébiles, les marques du premier +pétrissage. Soyez tenace en votre propos de modeleur car cette matière, +elle, l’est formidablement dans son dessein de vous lasser et si +possible de vous vaincre. + +--Ouf! fit Dupont, vous abusez. Il est tard. Ce n’est plus l’heure des +prêches. Vous allez me donner des cauchemars épouvantables ou, ce qui +revient au même, me faire revivre ceux du passé. Alors qu’il serait si +simple, sans se mettre martel en tête, de jouir des facilités de l’heure +présente, du calme, de cette sérénité sans quoi les belles choses +inexistent. C’est entendu: _Patria nobis haec otia fecit._ Donc j’ouvre +votre verrière. Il est minuit, la lune est pleine. Fez dort dans son +grand vallon sous la masse sombre du Zalagh. On dirait une belle chatte, +une blanche moumoute pelotonnée somnolente contre un énorme coussin. +Écoutez, elle ronronne. Est-ce le souffle de ses cent mille dormeurs, +leurs râles de souffrances humaines mêlées à leurs plaintes d’amour? +C’est aussi le ronflement discret des moulins, des cent vieux machins +hydrauliques que nos minoteries vont étouffer. C’est le chant de l’oued +qui dégouline et par mille dérivations alimente les vasques des jardins +genre Alcasar, fait gémir les norias de Boujeloud, rince les caniveaux +et purge les latrines. Avez-vous consigné dans vos notes effarantes que +Fez est la ville du monde où le plus anciennement fut institué le +tout-à-l’égout? Quelle preuve plus décisive de puissante et radieuse +civilisation? Posez donc votre manuscrit. Regardez Fez blafarde dans la +lumière, que lui dispense amoureusement sa sœur la lune; vous n’aurez +jamais plus belle chose à décrire. D’en bas, des jardins de notre ami le +Vizir montent des bouffées de jasmin et d’oranger. Il fait évidemment un +peu chaud, mais c’est exprès. Ainsi les fleurs exhaleront tous leurs +parfums. Pigez-moi cet effet de lune sur les hauts peupliers au +feuillage argenté, tremblant. Ces grandes sentinelles chargées de garder +la ville en auraient-elles la frousse? Le fait est qu’elle est +inquiétante l’immense carrière de cubes dont les faces si blanches +durant le jour ont cette nuit des teintes d’acier et dont les angles +projettent des ombres couleur de mercure. + +--C’est fantastique, reprit Martin tout bas, et voyez comme au jeu des +petits nuages couvrant et démasquant l’orbe lunaire, apparaissent des +détails que l’œil dans la lumière diffuse ne percevait plus: pourquoi, +puisque la lueur est jaune en son principe, cette teinte générale de +fourreau de sabre astiqué? Pourquoi rouge, alors, le pisé des vieilles +tours Almohades? + +--Comme vous disiez vrai! fit Dupont; une ombre passe et surcharge d’un +lavis mouvant le clair-obscur du tableau. Tous les détails qu’elle +quitte réapparaissent plus nets, plus complets. Voici les cent minarets +de la ville sainte. Du point élevé où nous sommes, au bord du plateau de +Fez Djedid, on ne les voyait pas au-dessous de nous, noyés qu’ils +étaient dans l’accumulation des bâtisses. Ils semblent surgir, nouveaux, +du sol qui les porte et crever l’enchevêtrement des maisons pour se +dresser au-dessus d’elles. Et pourtant ils sont anciens et surveillent +ainsi depuis des temps le domaine d’Islam qui se presse autour d’eux. + +--Voici, reprit Martin, la tour magistrale de Moulay Idriss. Les +faïences vertes qui couvrent ses faces, celles qui revêtent les toits du +sanctuaire sont, par la caresse de la lune, moirées étrangement. Sous +cette forme ou d’autres, il est là, ce sanctuaire, depuis plus d’un +millénaire. Il y était longtemps avant que fût battu le premier des +pilotis où pose Notre-Dame. Voici que s’élève le chant pour les malades +et les affligés. Les moulins se sont tus. Jusqu’à l’aube, les deux +belles voix qui se répondent vont planer sur la ville endormie. Puis ce +sera l’aurore, et cent voix clameront la gloire de Dieu Maître des +mondes et rediront la mission du Prophète. + +--Oui, fit Dupont, ces voix rouleront sur la ville comme elles font +depuis des siècles. Guerres, révolutions, sac des villes, bouleversement +des trônes, ruine des dynasties, rien n’y a fait, pas même l’arrivée des +chrétiens, en 1911, les chrétiens dont jamais, depuis qu’il en est, les +armes n’avaient atteint Fez la Sainte et la bien gardée. Je me rappelle +avoir vu nos troupes défiler au long des murailles et, du créneau de +rempart où j’étais juché, contemplant ce spectacle inoubliable, +j’apercevais le minaret de Lalla Mina en Fez Djedid. Le fracas des +tambours secouait les vingt échos des cours, des redans, des portes en +chicane. Là-haut, parce que c’en était l’heure, l’homme criait: Dieu +seul est grand! Un an plus tard, durant l’assaut de Fez par les +Berbères, tandis que les nôtres surpris, coincés entre la mosquée de Bab +Guissa et la muraille, s’y défendaient avec rage, le muezzin, ne pouvant +grimper à sa tour envahie par les combattants, s’installa devant la +porte et, là, en pleine bataille, cria la prière parce que c’en était +l’heure. Cette confiance impassible dans la force et la pérennité du +dogme, des idées qui animent ces foules et les dirigent, donne à penser +profondément. Ce n’est pas une entité négligeable, au sein de notre +empire d’Afrique, que cette métropole de l’islam occidental, cœur aux +contractions puissantes d’où tout part et où tout reflue, pôle +sacro-saint d’où s’élancent les missionnaires prosélytes en tout lieu +respectés, écoutés, irradiant foyer où tour à tour les masses berbères +viennent réchauffer leur zèle qui souvent s’use aux rudesses de la vie. +C’est une erreur de ne voir ici que chiqué, décor et couleur locale, une +utopie d’y vouloir retrouver l’empreinte fortement façonnée du génie +latin. Quatorze siècles d’islam ont vécu et travaillé dans cette plaine +où rien n’existait avant que tristesse et solitude sauvage. Il est plus +exact de dire qu’il nous échoit aujourd’hui d’imprimer ici notre marque. +Ce sera, en effet, la gloire du génie latin. Comment ferez-vous? Comment +traiterez-vous ce peuple dont toute la vie morale et la vénération +s’orientent vers cette cité mystérieuse, foyer ardent, quoi qu’on dise, +de prosélytisme musulman. Les souverains catholiques ont, certes, +rétabli la chrétienté sur l’Espagne après huit siècles de domination +berbère. Mais par quels procédés? Or cette ville est votre associée, +amie soumise. A la force de vos armes elle oppose, _elle aussi_, la +politique du sourire, du sourire tenace autant que ce qu’il cache: +l’indéfectible espoir musulman. La locomotive, dites-vous... + +--Mais je ne dis rien, fit Martin. + +--Pardon, elle ne saurait suffire. Ils la conduiront comme ils mènent +déjà des automobiles et volent en avion. Il y faut, Monsieur, des cités +françaises, des villages à forte expansion morale et économique. C’est +œuvre longue; en attendant, vivez de politique. Tenez, au lieu de +raconter la mort du Rogui ou même à la faveur de cette tranche d’annales +qui s’y prête après tout, à votre place, dis-je, je rappellerais ce +qu’était ce monde et ce qu’il est encore sous le sourire. Ce faisant, et +montrant le chemin parcouru, j’exalterais nos énergies françaises en +termes propres à éviter qu’elles ne s’endorment... + +--Vous vous moquez du monde, interrompit Martin. Vous le disiez: il est +très tard. Ce n’est plus l’heure des prêches. Allez vous coucher, et que +la senteur d’orange et de jasmin des jardins viziriels vous soit +clémente. + +Dupont donc s’en alla; mais, avant de franchir le seuil de la pièce, +soucieux de maintenir son ami dans le chemin de l’exactitude, il eut +encore à son adresse cette remarque: + +--Et si vous racontez le spectacle de cette nuit, n’oubliez pas de citer +l’ombre épaisse et mouvante des noirs micocouliers dans le grand ravin, +sous vos fenêtres. Personne encore n’en a parlé, que je sache... +Bonsoir. + +Et l’insupportable bavard revint à l’heure juste, le lendemain, pour +écouter Martin qui reprenait son récit. + + * * * * * + +Le juif parti, le Sultan, à la recherche d’un endroit frais, rentra dans +le sérail dont il se mit à suivre les détours. Ceci n’est pas une +figure. Les tours et détours dont se complique un palais chérifien +déroutent une imagination saine. Ce n’est pas que les architectes +n’aient su concevoir de belles choses et de justes mesures. Ils ont +tracé des corps de bâtiments de proportions normales, aux accès vraiment +royaux. Mais les fantaisies personnelles des occupants successifs les +ont surchargés d’annexes, de demeures adventices, de petites maisons +inattendues dans les dégagements de telle autre plus grande et déjà +superflue, ont pour quelques lubies sans lendemain multiplié les +retraites intimes, coupé en deux des cours et maçonné des ouvertures +jugées inutiles, certain jour, ou indiscrètes. Le problème des +communications, au travers du dédale qui résulte de tant d’initiatives +et de goûts imprévus, est devenu d’une difficulté d’autant plus grande +que souvent on oublia d’y penser et qu’il a fallu le résoudre après +coup. Heureuse est la solution quand elle se résume en couloirs tantôt +larges, clairs ou obscurs, à ciel ouvert ou voûtés, toujours à coudes +brusques et multipliés. C’est ce que nous avouons avoir, quelques lignes +plus haut, par un abus prosaïque de termes nobles, appelé les détours du +sérail. + +C’était l’heure très chaude. Le Sultan s’engouffra dans un couloir et, +au deuxième coude de celui-ci, bien à l’ombre, s’assit sur un coussin +dans l’encoignure. Debout, fermant chacun d’un côté le chemin désormais +obturé, interdit, le chambellan et le chef des eunuques encadrèrent le +Maître. Celui-ci voulut manger. Le chambellan tapa dans ses mains. On +apporta l’aiguière, puis les plats. Dans cet espace exigu on les posait +à terre difficilement devant l’homme, qui s’amusait parfois de la gêne +de ses domestiques. Sur un mot du chambellan on remplaça ceux-ci par des +enfants qui, maladroits et irrespectueux, glissaient, tombaient, +s’attardaient le cul par terre à pleurnicher. Alors, pour égayer le +souverain, un grand esclave allongeait un bras formidable, cueillait par +le dos du vêtement le moutard, le soulevait, le retirait du conflit. +Moulay Hafid était de bonne humeur. Il pensait à son succès et oubliait +le juif dont la présence et les paroles l’avaient un instant assombri. +Un petit garçon ayant du genou renversé un plat et craignant d’être +puni, eut une attaque de nerfs, ce qui mit le Chérif en gaieté. On le +vit rire. Le chambellan osa l’imiter et l’eunuque de choix gloussa de +servitude attendrie. Il avait gloussé ainsi pour des maîtres divers +toujours fidèlement servis mais eux-mêmes toujours soucieux de préserver +ce serviteur et ses semblables. Les eunuques meurent comme tout le monde +et leur recrutement n’est plus facile. C’est un fait d’importance +sociale digne de retenir l’attention. Le mouvement d’émancipation qui, +dans certains pays d’Islam, met des fenêtres aux gynécées et supprime le +voile féminin, coïncide--ce n’est évidemment qu’une coïncidence--avec la +disparition des eunuques. + +Et maintenant, quels sont ces enfants dont on vient de voir qu’ils +participaient parfois au service? On les appelle des chouirdis, mot dont +l’étymologie arabe est connue mais n’importe en ce récit. Comme la +jungle, les palais chérifiens ont leur «petit peuple», les chouirdis. +Leur nombre est considérable. A toute heure du jour, par toutes les +issues, dans les vastes cours qui précèdent le palais, sous les portes +en chicane, aux écuries, au débouché des corridors mystérieux on en voit +toujours un, deux ou trois qui vont quelque part ou qui en viennent. +Observez. Vous constaterez que ce ne sont jamais les mêmes. Ils sont une +foule. Souvent le palais semble endormi au centre de ses vastes +approches vides et mortes. Non. Voilà un gosse qui sort d’un coin. Il +marche délibérément, passe une porte et disparaît. C’est un problème. +Les jours de grandes cérémonies, quand toutes les attentions sont +tendues vers celui qui les cause ou le spectacle qu’elles donnent, un, +deux ou trois enfants traversent le tableau sans gêne aucune, +indifférents et silencieux. Parfois l’un porte quelque chose, un bol de +soupe, un pain maigre et rond en équilibre sur sa tête. Ils sont tous du +même âge, impubère certainement. C’est parfois une fillette, mais +rarement. On ne les voit pas courir ni jouer quand ils se croisent. +Personne ne s’occupe d’eux. A l’égard du chrétien qu’ils peuvent +rencontrer ils sont distants sans inquiétude et muets. Bonjour, bonsoir, +à peine, puis ils continueront leur chemin sans hâte comme s’ils ne +savaient qui les envoie ni où ils vont. Ils repasseront pourtant tout à +l’heure. Ils vous regarderont en riant comme pour dire: c’est encore +moi. Ils sont vêtus uniformément, pieds et tête nus, d’une courte +djellaba et d’une chemise raccommodée. Ils sont sales et généralement +bruns de peau. Fils imprécis de la multitude d’êtres, esclaves, +domestiques, jardiniers, gardes, soldats, nègres, palefreniers, +fabricants de mangeaille, surveillants de portes, ouvriers sans +salaires, scribes oubliés, gens de peine, ils sont la graine de tous +ceux qui vivaient ou vivent encore au service du palais dans les noualas +ou dans les petites maisons accroupies, entre des haies de cactus, sous +les grands murs de l’immense enceinte impériale, et qui, depuis des +temps, y ont créé des quartiers dont l’étendue étonne[7]. De neuf à +treize ans, ils sont considérés comme auxiliaires inoffensifs et +circulent partout comme domestiques de domestiques. Car c’est le propre +du serviteur marocain de ne pouvoir travailler seul et d’avoir toujours +besoin de quelqu’un qui le regarde faire ou soit là pour lui passer +quelque chose qu’il pourrait aussi bien prendre de sa propre main. Le +service du palais est une école supérieure de paresse et en serait une +de découragement si celui-ci pouvait atteindre les âmes très inférieures +de gens à demi nègre ou tout à fait, vivant sans nerfs ni volonté ni +morale de salaires infimes et de rabiots irréguliers. Dans l’immense +apathie qu’élabore ce monde enclos, vraiment distinct du peuple dont il +vit, les chouirdis font paresseusement les courses au dehors pour des +tas de gens dont c’est le sort d’être confinés dans des murs et de +manquer du courage qu’il faudrait pour en sortir, pour toutes les +personnes aussi que leur sexe et la tradition ont, du jour où elles y +pénétrèrent jusqu’à la mort, séparées de la vie normale. Les yeux des +enfants, des petits commissionnaires, sont, dans la généralité des +jours, les seuls miroirs où elles puissent saisir un reflet d’une autre +existence qui aurait pu être la leur, à laquelle leur pensée figée +s’attache d’ailleurs beaucoup moins qu’on le croit. Dans le harem, fort +peu d’êtres sont jeunes et réagiraient encore au contact des passions, +des joies, des souffrances humaines; mais le principe qui les assemble +et les reclut, elles, femmes d’âge mur, vénérables vieilles au chef +branlant, beautés depuis plus ou moins longtemps fanées, oubliées, qui +plurent un jour à des maîtres aujourd’hui chassés du pouvoir ou morts, +nobles personnes qui conçurent des princes ingrats ou dispersés, idoles +à cheveux blancs désormais taboues pour la tradition intérieure du fait +qu’elles furent jadis «embellies» d’une caresse souveraine, filles +nombreuses du harem sacré données à des princes et reprises à la mort de +leurs maîtres, la loi qui les saisit, elles et leurs servantes pour les +retrancher du monde, dépasse vraiment notre compréhension. L’idée que +toute femme qui fut distinguée d’un Sultan, que toute fille née des +œuvres chérifiennes ne sauraient faire partie du commun des mortelles +est surprenante d’orgueil enfantin. C’est une idée d’ailleurs qui +s’éteint du fait, surtout, que pratiquement elle est, de notre temps, +gênante en ses effets, lourde, coûteuse pour ceux qui, prenant la +couronne, héritent du fardeau de tant d’existences frappées d’inutilité +et dont le plus grand nombre ne les intéresse plus. Moulay Hafid, avare, +était exaspéré de cette charge. Jamais les trois harems de Fez, Meknès +et Marrakch ne furent plus pauvrement entretenus et les femmes qu’ils +abritent si durement traitées et malheureuses que sous son règne. + + [7] A Meknès, le vaste quartier impérial présente de ces groupements + des exemples typiques. + +Le Sultan achevait son repas lorsque, dans le couloir, parut une +personne pour laquelle aucun passage n’était interdit. Le chambellan +s’aplatit contre le mur pour laisser approcher Lalla Mbarka, nourrice de +Moulay Hafid. Nous avons ailleurs[8] fait le portrait de cette femme et +nous lui gardons ici son titre de nourrice sans savoir s’il est exact. +On expliquait de ce seul mot dans l’entourage du Sultan et à l’usage +surtout des Européens, toujours jugés indiscrets et curieux, l’étonnante +place qu’elle occupait au palais. Elle ne quittait guère la personne du +souverain que pour accomplir en ville les missions délicates et +mystérieuses dont il la chargeait. Durant trois années, on a vu son +visage impénétrable auprès du canapé rococo qui servait de trône à son +maître. Indifférente, semblait-il, à ce qui se passait, gardienne +somnolente, en gendarme, d’un despote inquiet, accroupie à portée de la +main du siège impérial comme une pauvre chose sans importance, cette +femme a connu tous les visiteurs, depuis le plus vague mercanti +jusqu’aux ambassadeurs des puissances. Elle était là, qu’Hafid reçût +dans son grand pavillon du Méchouar, dans le kiosque de la cour des +lions, dans les annexes de Boujeloud ou ailleurs. Il n’est pas de +conversations futiles ou graves, de tractations politiques qu’elle n’ait +écoutées. Quand on ne la voyait pas, elle était présente tout de même, +masquée aux regards de quelque façon. Elle a disparu de la scène +chérifienne un beau jour comme elle y était entrée, on ne sait pourquoi. +En fait, à l’époque où se place ce récit, elle rendait au Sultan des +services nombreux et compliqués, et l’on conçoit que pour y réussir il +lui fallût être au courant des affaires. Elle assurait somme toute les +relations du Sultan avec le monde et la ville et y employait ses +facultés affinées qui lui permettaient de briller tour à tour comme +confidente, messagère, espionne, entremetteuse et proxénète. + + [8] Dans le volume _Badda fille berbère_, chez Plon-Nourrit. + +Moulay Hafid a contracté plusieurs mariages avec des filles de hauts +personnages et de notables. Bien qu’il fît peu de cas des lois +musulmanes et n’admît pour règle que son bon plaisir, il fallait +respecter les usages, les traditions de famille, établir au mieux les +conventions, diriger les marchandages que ces affaires nécessitent. Les +gens, tout honorés qu’il leur fallût paraître de s’allier au souverain, +souffraient de donner leurs enfants à cet homme généralement détesté +pour ses vices, ses violences, que l’on savait en outre irréligieux et +incapable d’attachement à ses épouses, dont le règne enfin s’annonçait +peu sûr, sinon ébranlé d’ores et déjà. A toutes ces tractations la +nourrice travaillait. Au gynécée chérifien, que nous différentions ici +des harems dont nous avons dit plus haut le caractère de couvents pour +femmes veuves et abandonnées, la confidente tenait l’emploi de +porte-parole, d’intermédiaire entre les jeunes femmes et leurs familles +plus ou moins inquiètes. Elle servait encore là son maître et, en +échange d’amabilités et de douces images de la vie faite aux hôtes du +palais, drainait pour le Sultan les bénédictions et les cadeaux ou +flatteurs ou profitables, dont elle avait sa part. Conduite par ces +occupations dans les milieux les plus divers, reçue dans toutes les +grandes familles, elle en connaissait les idées, les tendances. De +condition servile, elle parlait aux hommes librement et à visage +découvert. Nulle porte n’eût osé se fermer devant elle. Le Sultan avait +donc en cette femme une espionne de choix dont il pouvait recueillir +d’utiles avis sur l’opinion publique, sur celle plus forte et efficiente +des notables. Il n’est pas certain qu’il les ait eus. Les services même +de sa confidente lui furent marchandés. L’intérêt seul guidait cette +femme et l’on peut dire qu’il y a eu sur terre un homme détesté même de +sa nourrice. Qu’elle l’ait été d’ailleurs ou non, il en usait comme +d’une proxénète. La malheureuse allait partout et rabattait. Et +l’orfèvre juif fondait des bracelets d’or. + +Lalla Mbarka s’approchait poussant devant elle un chouirdi qui résistait +et qu’en virago qui n’a besoin de personne, elle propulsait à coups de +pied dans le derrière. Sa voix tonnait dans le couloir voûté, sonore. + +--C’est cet enfant du péché, celui qui garde ma mule! je n’en veux plus. +D’ailleurs si Ba Azizi--c’était le nom du chef des eunuques--faisait son +métier, il aurait bien vu qu’il ne peut plus rester avec moi, me suivre +chez les femmes. + +--Comment cela? fit Hafid prenant un ton courroucé alors qu’il était +bien près de pouffer de rire. + +Alors, du corps énorme et adipeux de l’eunuque, sortirent des sons +surprenants. On eût dit un ventriloque imitant la voix d’un enfant gâté +que l’on gronde. + +--Hi! Hi! je ne peux pas le surveiller. Hi! Hi! il n’est jamais là... +toujours dehors avec la mule, avec Lalla... + +Parmi les jeunes gamins qui servent au palais, il en est qui pénètrent +dans le bâtiment réservé, travaillent avec les servantes des femmes et +font pour celles-ci de pauvres petites commissions comme d’aller acheter +quelque douceur, un bouquet de menthe pour le thé, un bout d’étoffe, ou +bien vont en messagers chez des parents, des amis. Ils sont un peu les +souffre-douleur des servantes aigries et des femmes volontaires, mais +ils se plaisent auprès des recluses dont ils recueillent, malgré tout, +des gestes et des mots tendres qu’apprécie leur pauvre âme d’orphelins +ou d’abandonnés. Ces enfants sont fort surveillés. Il est dans les +attributions du gardien de les examiner une fois par semaine, de +discerner à l’apparition du système pileux les approches de la puberté. +On se contente d’ailleurs de cet indice et dès qu’il se montre, les +garçons sont écartés de la vue des femmes. Celui dont se plaignait la +nourrice protestait et discutait son cas avec cette liberté de jugement +et de termes qui, en cette matière, nous étonne, mais qui résulte d’une +éducation bien différente de la nôtre. + +--Ce n’est pas vrai, disait le gamin, je ne suis pas pubère, je veux +rester avec les femmes. Sidi, je me mets sous ta protection contre +celle-ci, c’est une méchante... je veux rester... + +D’un seul geste, l’eunuque saisit par le bas la djelaba et la chemise du +garçon et les retourna complètement. Le corps nu, un beau bronze, +apparut tandis que les bras relevés restaient pris avec la tête comme +dans un sac. + +--Ce n’est qu’un prétexte, dit la nourrice à l’oreille du Sultan. Tandis +que j’étais dans une maison et qu’il gardait ma mule à la porte, il a +joué et parlé durant plus d’une heure avec l’un de ces maudits Français. +Il ne faut plus qu’il sorte. Qu’a-t-il pu dire? + +--Vois Sidi! vois Sidi! glapissait l’eunuque, c’est un enfant! je le +savais bien, elle ment! elle ment! + +La colère mettait des trémolos à sa voix de tête. Il trépignait comme +une femme qui va avoir une attaque de nerfs. Il tenait sous le bras le +corps du petit garçon et gêné par l’étroitesse du couloir mettait sous +le nez du Sultan le sexe infantile du prisonnier dont les jambes +gigotaient. Hafid riait aux éclats. Mais il fallait calmer l’eunuque, +être susceptible, coléreux, sujet à des crises et marchandise rare. + +--Tu as raison, dit-il, d’ailleurs je te le donne. Allons, calme-toi, le +petit restera avec les femmes sous ta garde, mais il ne sortira plus +jamais, jamais... sinon le silo. + +Le gamin remis sur ses pieds, tremblant d’émotion, se jeta dans les +jambes du Sultan, lui serra le genou de toutes ses forces. + +--Ah Sidi! ah Sidi! + +On l’emporta sanglotant de reconnaissance pour l’homme, le terrible +homme. + +Les témoins s’effacèrent. Sidna repu, lassé du corridor et de ses +amusements, s’était levé. Suivi de la femme, il gagna certaine pièce où +il voulait faire la sieste. Parmi les cent recoins qu’offre le sérail +c’en était un tout à fait discret, une simple chambre dont le seul luxe +était, sur le sol, un beau carrelage en damier manganèse et blanc, un +plafond de bois peint de fines fleurs encadré d’une cimaise en plâtre +ouvragé de style mograbin très pur. Il n’y avait comme mobilier que deux +matelas et quatre coussins. La pièce sans fenêtre prenait jour par une +grande porte sur un minuscule jardin. Les grands murs aveugles des +bâtisses voisines dominaient la petite cour où ne poussait, dans un +coin, qu’un arbre venu là tout seul et de l’herbe poussée drue, grâce à +l’eau qui abonde à Fez. On avait la sensation d’être au fond d’un puits. +L’endroit était frais et propice au repos les jours de grande chaleur. + +Les esclaves restant aux abords sans se montrer, la femme accroupie sur +le sol, tout près de son maître, rendit compte de sa mission. + +--Tu l’as vue? demanda le Sultan. + +--Non, pas encore, car il m’eût fallu pénétrer deux fois chez elle dans +la même journée, ce qui eût inquiété les musulmans du voisinage. Tu vas +comprendre le jeu. J’ai vu, ailleurs, certaine domestique de la dame. +Comme celle-ci, pour les gens, ne peut venir au palais sans son mari... +tu donnes une fête de nuit, ou plutôt le harem est en fête pour la prise +du Rogui et tu invites la dame. La fête durera toute la nuit... on dit +que c’est l’habitude... et la dame passe la nuit au harem en fête. + +--Mais je ne veux pas lui montrer les femmes! s’écria Hafid, elles lui +raconteraient toutes leurs histoires, pleurnicheraient leurs plaintes, +je les connais les vieilles! et l’autre saurait tout cela. + +--Tu ne comprends pas, laisse-moi terminer. La dame donc, par une faveur +magnifique de Sidna, est invitée chez les femmes. Elle arrive conduite +par son mari qui s’en retourne. Ça, c’est pour le monde, surtout pour +ces satanés chrétiens. Le mari parti, plus de harem, mais ce que voudra +mon Seigneur. C’est elle-même qui a trouvé ça. + +--Il n’y a de puissance qu’en Dieu! fit Hafid, il n’y a de ruse pareille +que dans une tête de femme ou celle d’Iblis... et ensuite... + +--Donc dans un instant, après la sieste de Sidi, je repars, je vais +cette fois chez la dame, elle me reçoit, elle appelle son mari. De la +part de mon maître, j’invite la dame à la fête de nuit du harem en +l’honneur de la prise du Rogui. + +--Et tu expliques au mari, continua le Sultan, que pour éviter les +jalousies des autres chrétiens, l’inquiétude des consuls... comme si je +n’étais pas le maître!... tu lui dis d’amener sa femme à la chute du +jour par le Méchouar qui sera vide à cette heure. Et sur ce, je dors, +fais bonne garde. Mais d’abord, un peu de remède. + +La nourrice fit quelques pas vers l’angle du jardinet où s’ouvrait le +couloir d’accès. Les esclaves aiment chez leurs maîtres des habitudes +bien connues et régulières qui leur évitent des initiatives ou des +courses inutiles. Une main noire tendit une bouteille de champagne, un +verre. Revenue devant le monarque, la nourrice, avec une dextérité qui +prouvait un long exercice, déboucha sans bruit et donna le remède. +L’autre vidait d’un trait, à la marocaine, les coupes successives. + +L’homme dormit deux heures tandis que la gardienne, assise par terre +contre un des montants de la porte, somnolait très légèrement, très +consciente. L’homme dormait avec parfois des soubresauts. Parfois aussi +sa tête quittait le coussin, ses yeux s’ouvraient quelques secondes et +roulaient, inquiets, furieux. Invariablement alors, la femme dénonçait +sa présence par ces mots: Naam Sidi, à tes ordres, Seigneur! Et la tête +rassurée retournait à ses rêves. + +La sieste finie, l’homme demeura quelque temps engourdi, congestionné. +Reflet certain de pensées terribles, son regard naturellement peu doux, +vrillait durci, méchant à faire peur. L’alcool agissait et, dans l’être +humain, excitait la bête. + +--Quand la femme sera là, Seigneur, où la conduira-t-on? + +--La femme? Ah! oui! au hammam donc! qu’on me laisse. + +La nourrice partie, le grand eunuque Ba Azizi prit sa place contre la +porte dont son vaste corps bouchait une bonne part. Le jeune garçon +était avec lui. Par haine de la nourrice dont l’autorité dans la maison +gênait la sienne, l’eunuque avait nettoyé et habillé tout de neuf sa +nouvelle recrue. Il poussa l’enfant vers le Sultan. Il fallait, en +effet, selon la coutume domestique du palais, qu’il parût porteur de ses +vêtements neufs devant le donateur. On ne saurait croire à quels infimes +détails la folie du pouvoir absolu faisait descendre ces autocrates, +impuissants par contre à toute œuvre générale et féconde. + +La vue du gamin, qui tantôt l’avait fait rire, parut plaire à Hafid. Ses +traits se rassérénèrent un instant. Il posa sa main sur la tête du gosse +qui, troublé de tant d’honneur, se laissa choir à genoux aux pieds du +maître. Celui-ci, repris d’ailleurs par sa nervosité de malade, +fourrageait dans la tignasse crépue, tandis que son regard se fixait, +vide de toute expression, devant lui. Des pensées en foule se +disputaient sa raison: le Rogui, sa cage, son arrogance, qu’en +ferait-il? les berbères qui s’agitaient... et ce ministre qui l’écrasait +de sa morgue, puis d’autres figures encore, odieuses, ces consuls à +récriminations continues, les Français qui faisaient au contraire trop +bien, insupportables... Sa nervosité alcoolique lui montrait en mal les +moindres détails de sa vie publique, muait en idées parasites, +lancinantes, déformées, en idées de cauchemar les réflexions qu’il +s’efforçait de poser sur les événements, sur les hommes. Il avait peur, +il avait sommeil; il avait rêvé que le vieux juif l’étranglait, qu’il +étranglait lui-même la nourrice, et le chambellan et l’eunuque. +Pourquoi? rien que pour ces sanglots d’angoisse qui lui remontaient du +ventre à la gorge. Il était faible. Il se prenait en pitié. Ses jambes +lui semblaient molles, sa tête pesait et pourtant ces impressions lui +étaient agréables, un peu, dans l’immensité de son malaise, de son +dégoût, de ses craintes futiles, il les savait futiles. Et si le Rogui +s’échappait, si ce consul, cet homme rond, irrésistible, le réclamait! + +Ses doigts se crispaient sur la tête du jeune esclave qui, peureux, +implorait des yeux l’eunuque. + +--Il faut laisser faire Sidi... laisser faire Sidi, chantonnait la voix +grêle du gros asexué. + +L’enfant alors regarda l’homme, sa face boursouflée, inquiète, marquée +de fatigue et à laquelle la coiffure rouge, la chéchia pointue partie de +travers donnait un aspect ridicule et morne. Alors, dans cette jeune +âme, vint éclore une pensée de pitié, une peine filiale dont le réflexe +fut immédiat, imprévu. Il saisit le bras du Sultan et se hissant jusqu’à +poser la tête sur son épaule, il lui dit tout simplement: + +--Tu es fatigué, Sidi. Dors! Et puis, dors sans crainte. C’est moi qui +vais veiller. + +Le Sultan écarta un peu la tête pour regarder, comme hébété, la tête qui +venait de parler. Il n’avait jamais entendu chose pareille. Ses yeux +rencontrèrent les autres yeux, y virent une prière souriante, une calme +volonté. Et sans insister le moins du monde, il s’étendit sur sa couche, +renfonça le bonnet écarlate sur son front et, après un geste pour +assurer la jeune main dans la sienne, il s’endormit tout à fait +tranquille, d’un seul coup. + +Son sommeil fut court, mais serein sans doute, car au réveil Hafid avait +une autre figure. Il parut songer quelques instants puis il fit appeler +le chambellan. + +--Je voudrais voir, dit-il, ces Français qui accompagnaient mes soldats +quand ils ont pris Bou Hamara. Je veux entendre leur récit de +l’affaire... Mais je ne puis leur montrer trop d’intérêt, à cause de +l’Allemand... et de la mission turque. Alors qu’ils viennent à la chute +du jour, par le Méchouar qui sera vide à cette heure. Ils attendront +là... + +--Sidi pense-t-il qu’ils vont voir les autres, le mari et la femme qui +viendront précisément de ce côté-là? + +--C’est ce qu’il faut... tu ne comprends donc rien? + +--A tes ordres, Sidi, fit le chambellan qui d’ailleurs avait fort bien +compris. + +Tout à fait dispos maintenant, Hafid s’en fut dans le jardin où des +secrétaires l’attendaient. Devant lui, ces gens, une heure durant, +comptèrent des pièces de monnaie, les mirent dans des petits sacs de +mille pécètes chacun. C’était la solde des soldats qui la réclamaient +depuis un mois. Hafid, un crayon à la main, ornait chaque sac d’une +étiquette sur laquelle il écrivait: 1.000. + +Autour de lui, silencieux, appliqués, les secrétaires qui préparaient +des piles de douros, de quarts, de demi-quarts, le chambellan, +l’eunuque, les esclaves, tous admiraient, béats, le soin qu’apportait le +maître aux affaires publiques. + + * * * * * + +Dupont à qui pesait sans doute de garder le silence, interrompit son +ami. + +--Prenez quelque repos dont votre public aura sa part. Les épisodes se +succèdent qu’il lui faut, croyez-moi, goûter avec lenteur. J’aime votre +israélite de bonne famille et orfèvre andalous plus oublieux de son art +que de sa généalogie et je suis encore tout ému de cette histoire de +l’enfant nègre et du terrible homme. Par cela vous pouvez juger de +l’intérêt que je porte à vos discours. + +--Je reconnais, dit Martin, l’habileté polie que vous mettez à demander +grâce. + +--Je demande seulement à prendre quelques forces pour mieux entendre ce +qui va suivre. Je devine facilement, ayant avec vous vécu ces temps +héroïques, que vous allez nous raconter des choses terribles. Il sied, +cher ami, de doser les horreurs. Celles-ci vont se corser puisque les +femmes entrent en scène. Je trouve, à ce sujet, que vous êtes trop dur +pour la nourrice du tyran. Qu’elle ait rempli par intérêt ses offices +scabreux la rend odieuse et ceci déplaira. Il y a dans tous les peuples +une tradition définitivement fixée et favorable aux nourrices. Vous la +chambardez, c’est imprudent. Le fait d’avoir donné le sein à quelqu’un +autorise les plus grandes faiblesses chez la nourricière pour le +nourrisson. Faites commettre à celle-ci toutes les turpitudes mais par +tendresse et dévouement. Qu’il y ait enfin quelqu’un de sympathique dans +votre récit. + +--N’exagérez pas l’antipathie que provoquent mes sujets. Je réclame de +votre jugement grâce pour le vieux juif et grâce pour l’eunuque. + +--Le gros Ba Azizi, je vous le concède, est supportable. C’était, vous +en souvenez-vous, un grand enfant n’ayant que des idées fort brèves en +toutes choses. La conversation avec lui était pénible. Il usait, en +parlant, de ce timbre élevé qui est réglementaire dans sa profession, et +tout à coup, malgré soi, on se mettait, pour lui répondre, à l’unisson. +Je ne connais pas de contagion plus surprenante, ni de plus fâcheuse +impression. On emportait en le quittant une réelle inquiétude. +Dussiez-vous au cours de votre récit le charger de mérites, n’oubliez +pas qu’un eunuque n’est jamais sympathique. + +--Que faire donc pour vous contenter? dit Martin. + +--Enfin, continua le critique, vous mettez dans la bouche du Sultan +parlant des femmes cette remarque que leurs ruses dépassent celles +d’Iblis, c’est-à-dire du diable lui-même. C’est là le plus pâle de ces +lieux communs dont use la sagesse des nations. Ce fut dit en toutes les +langues et mis en action souvent, je le concède, non sans charmes. Comme +ruse féminine, il y a mieux que celle proposée par votre péronnelle. +Écoutez, à votre tour, celle-ci. Et sortant d’un lourd portefeuille un +petit manuscrit, Dupont commença: + +Ceci est un conte d’entre les contes de mon vieil ami le marabout +gardien du joli cimetière qui, là-haut, sous la Casba d’Alger la +blanche, domine le vallon de Bab el Oued. + + +Histoire d’Iblis et de la vieille femme. + +Parmi les tombes, dans la douceur du jour baissant, le taleb à barbe +blanche me dit ceci: + +--Ami, tu viens de voir, comme moi, cette femme prostrée de douleur, +là-bas, sur cette tombe. Elle s’en est allée, tout d’un coup, rejoindre +son amant qui venait de paraître sous les grands arbres, au flanc de la +colline. Dans nos discours le mot de ruse s’est glissé, tu as même ri, +si je ne m’abuse, tandis que moi-même je comparais aux actes du diable +celui de cette faible créature. Nous avons ainsi, l’un et l’autre, jugé +des actes d’autrui, ce que ta religion comme la mienne recommande +d’éviter. A la réflexion, si tu le veux bien, ce qui s’est passé là, +devant nous, ne mérite pas l’appréciation sévère qui nous est venue et +la réprobation dont nous chargerions trop facilement cette personne. +Nous ne savons d’elle qu’une chose, c’est qu’elle est femme. L’étant, +ses fautes, comme celles de ses semblables, sont connues; le Très-Haut +en a fait, une fois pour toutes, la somme et, dans son immense +miséricorde, peut-être aussi pour ménager à ses lourdes fonctions de +juge quelque repos, il a pris soin de ne donner à la femme qu’une âme +fort réduite ou incomplète à ce point que bien des sages parmi les sages +admettent qu’il ne lui en a pas donné du tout. N’ayant point d’âme, +cette femme ne peut pécher et ton jugement, ami, est entaché +d’injustice. Quant à la ruse, elle subsiste; nous pouvons en témoigner +sans crainte. Elle fut donnée à la femme précisément en compensation de +l’âme qui lui était refusée. D’entre les jurisconsultes qui l’affirment, +je pourrai te citer maints noms célèbres et vénérés. Le créateur ayant +été obligé, pour des raisons de politique générale, de lâcher sur le +monde cet Iblis que vous appelez le diable, ne pouvait laisser la femme +exposée sans armes à ses coups. Le maître des mondes est l’Unique, +c’est-à-dire le seul clément, compatissant et généreux. A côté de +l’homme et pour l’aider à se défendre contre le lapidable, il a placé la +femme armée de la ruse; quelle merveille de sagesse! + +Je vais te citer un exemple de ce que peut inventer une femme pour +vaincre le diable. Tu verras que la créature n’use pas toujours mal de +l’arme terrible qu’elle possède. + +Mais il faut d’abord que je te parle d’Iblis et de son caractère. +Réprouvé, chassé définitivement du ciel, il a gardé son âme sans +laquelle ses actes ne seraient pas, comme ils doivent l’être +nécessairement, coupables et odieux. Elle est faite, cette âme, de tout +le mal qui existait dans la partie de l’univers dont le Très-Haut s’est +réservé l’usage. Il n’y a plus de mal dans le paradis. Dieu s’en est +débarrassé de cette façon. Iblis donc, est, pour toute la durée du +monde, celui qui ne peut concevoir que l’opposé du bien, qui est en +lutte contre l’œuvre de Dieu. Pour lui, rien n’est beau ni bon de ce qui +fut créé par le maître des mondes. Il est le Haineux, le Mécontent, le +Contempteur. Il ne sort de sa bouche, car il possède la parole, qu’amère +critique et moquerie. Il est d’ailleurs insupportable bavard. Il lui +faut obligatoirement discourir, démontrer que Dieu s’est trompé en +toutes choses, qu’il aurait dû faire ceci comme cela. Il parle avec +élégance, facilité et une fausse conviction qui subjugue. Il lui faut +enfin gêner le cours des événements tel qu’il est écrit. L’homme par +exemple, étant la plus belle œuvre de Dieu, se voit réserver la plus +forte haine du diable. Soustraire la créature au jugement qui l’attend, +la plonger directement dans l’enfer, est un des jeux auxquels se +complaît Iblis le damné, le lapidé. + +Un jour donc d’entre les jours... + +--Vous dites? interrompit Martin. + +--C’est le début du conte, reprit Dupont, d’un conte oriental. Il faut +que le lecteur ne s’y trompe pas et cette forme est propre à le +renseigner. + +--Que non pas! vous prenez pour marque d’origine ce qui ne fut que +fantaisie de traducteurs en mal de singularité. Vous ne me ferez pas +croire que votre vieux marabout s’exprimait ainsi. Tous les contes du +monde commencent de la même façon: il était une fois. Vous vous +conduisez à l’égard de la langue française, chère à Dieu par sa clarté, +comme le ferait Iblis le lapidé. Ou bien encore, oublieux des reproches +que vous me décochiez, vous sacrifiez fâcheusement au goût pervers de +nos compatriotes pour la fausse couleur locale. Changez de ton ou +refermez ce manuscrit d’entre vos manuscrits. + +--Non point. Donnant, donnant. J’écoute vos récits des temps hafidiens +avec une attention d’autant plus méritoire que ces événements me sont +connus. Vous ignorez l’aventure de la vieille et du diable. A l’encontre +des ruses que vous relevez dans un monde interlope, celle dont me parla +le gardien du cimetière est édifiante et moralisatrice. Elle doit vous +être profitable. Permettez à mon conteur qui était un saint homme de +poursuivre. + +Il y avait donc une fois, en cette ville d’Alger, un couple de +vieillards tendrement unis par le souvenir des joies jadis goûtées, par +celui des douleurs également subies, par leur actuelle misère, enfin, +patiemment supportée. Ils habitaient en quelque taudis reçu de la +générosité d’un citadin riche qui comptait par cette aumône se faire +pardonner un jour son opulence acquise de diverses manières. La femme +possédait encore assez de vigueur pour subvenir à l’entretien de son +époux. Elle allait quêter pour lui aux portes charitables, aux +devantures des moutchous opulents et gras. Elle avait une grande +sérénité d’esprit, de la malice et du savoir-faire. L’homme, par contre, +fléchissait tristement sous le poids des années, sous le regret des +jours passés, sous la crainte du châtiment aussi, car il avait une +lourde faute inscrite à son passif au livre des comptes. Jadis, à +l’époque où ses sens en pleine ardeur l’emportaient sur toute réflexion, +il avait eu, quelque part, commerce avec une juive (révérence gardée), +impureté que seules peuvent laver trois ablutions suivies de trois +onctions de toute l’huile contenue dans trois jarres de trois mesures +chacune. Jamais, au grand jamais, avait-il possédé l’argent qu’il eût +fallu pour acquérir pareille quantité d’huile et le prix défiant toute +raison auquel vous autres Français, par des manœuvres commerciales +peut-être mais coupables sûrement, avez porté cette denrée si nécessaire +au pauvre monde, le prix de l’huile, dis-je, chez les gros mozabites, +les juifs efflanqués (révérence gardée), et les kabiles insolents lui +interdisait tout espoir de racheter sa faute. Le vieux s’ouvrait +fréquemment de ses peines à la vieille qui le consolait de son mieux non +sans laisser entendre, pourtant, que pareille inquiétude ne venait pas +aux hommes sérieux qui savent s’écarter des juives grasses, pâles et +molles aux attraits trompeurs et dont l’amour, c’est connu, manque de ce +charme prenant et musclé que les femmes arabes ont reçu pour leur part +en ce monde. Aboul Faradj l’affirme dans son Traité des mystères de +l’amour et avec lui... Mais je disais qu’à l’approche de la mort, cet +homme redoutait plus Iblis que Dieu même. C’est ainsi que le péché +conduit toujours vers un autre plus grave. Le Très-Haut, pensait-il, est +miséricordieux, le diable ne l’est pas. Il voudra certainement me +prendre et me plonger vivant en enfer. Dans ses affres, le malheureux +maudissait également les juives aux molles caresses (sauf ton respect), +et les chrétiens qui ont fait renchérir l’huile. Je fais +intentionnellement devant toi, ami, ce rapprochement des griefs de mon +sujet non point pour t’offenser mais pour t’instruire. Un gouvernement +soucieux de s’attacher l’amour du peuple doit s’efforcer de lui rendre +la vie possible. + +En fait, Iblis apparut une nuit dans la pauvre chambre. La vieille +dormait. Elle ne s’éveilla point. Le mari ne dormait pas ou rêvait +peut-être. Dieu seul le sait. En tout cas, il vit le diable tout d’un +coup à la lueur phosphorescente qu’il dégageait et dont s’éclaira le +taudis. Iblis ricanait méchamment. + +--Je viendrai te prendre dans un mois, jour pour jour. Mais comme +j’aurai ce jour-là fort à faire, tu m’épargneras la moitié du chemin. Tu +iras m’attendre dans le sentier qui descend de la Bouzaréa vers Bab el +Oued. A mi-hauteur, au bord de ce chemin creux, il y a un gros +caroubier. Tu le connais? C’est parfait. Tu y seras à midi tapant. + +Il est connu que le Chitane, par un raffinement de cruauté, prévient ses +victimes à l’avance. Ainsi fit-il cette fois-là, et tu penseras avec moi +que le malheureux payait vraiment fort cher les molles caresses d’une +juive et l’imprévoyance économique de votre gouvernement. Mais avant de +disparaître, Iblis aperçut la vieille qui dormait ou se gardait bien +d’en laisser douter. + +--C’est ta femme, cela? Nom de Moi! qu’elle est laide et rabougrie! Une +chèvre impudique, au pied fourchu et barbue du menton t’aurait mieux +convenu. A bientôt! + +Le lapidé disparut laissant derrière soi une âcre odeur de soufre. En +vain la vieille s’efforça-t-elle de rassurer son mari. Il avait rêvé, +disait-elle, et l’odeur de soufre provenait de leurs vêtements que, +selon l’usage, elle avait, la veille, soumis de son mieux à la +fumigation. Le mois passa d’autant plus cruel pour le pauvre homme qu’il +ne pouvait faire partager à sa femme ses transes indicibles. Elle +vaquait à sa besogne coutumière en toute sérénité et quand son mari lui +reprochait son peu de compassion à ses souffrances, elle répondait +invariablement: + +--Le diable! pas peur du diable. Et la vieille ne sortit jamais de cette +affirmation très nette des sentiments que lui inspiraient les +difficultés de l’heure présente. + +Le jour venu elle prépara même un repas plus copieux que d’habitude. + +--Cette promenade à la campagne nous donnera de l’appétit, dit-elle. Et +son mari, la croyant folle, lui pardonna son insensibilité. + +--Tu connais aussi ce chemin creux, il est charmant. C’est tout ce qui +reste du bocage enchanteur qui garnissait dans ma jeunesse les collines +auquel El Djezaïr s’appuie. On y est loin des routes poudreuses que +sillonnent avec fureur vos machines trépidantes dont la trace sent bien +plus mauvais que celle des chameaux. + +Tu connais aussi le vieux caroubier, bel arbre d’une espèce dont les +fleurs exhalent un parfum qui incite à l’amour. Nul doute qu’Iblis avait +par surcroît d’ironie choisi ce lieu pour y convoquer la triste victime +d’une juive aux molles caresses. Les deux époux y parvinrent à midi +moins le quart. L’homme se laissa tomber au pied de l’arbre. Il ne lui +restait que tout juste assez de force pour regarder de temps à autre +là-haut vers le sommet de la Bouzaréa par où devait venir le maudit. Sa +femme était à quelques pas derrière lui dans le chemin creux. + +--S’il pouvait avoir oublié! gémit-il, à quoi il entendit sa compagne +qui répondait: + +--Il serait d’une insolence extrême qu’il nous eût dérangés pour rien. + +Malgré son abattement, le condamné ne put sans révolte entendre cette +réponse cynique. Il eut un sursaut de volonté et de colère. Il voulut +maudire son ingrate compagne. Se cramponnant aux grosses racines du +caroubier qui saillaient hors du talus, il fit un effort, et se retourna +vers la misérable. Il la vit toute nue au beau milieu du sentier. + +Je ne sais pas comment tu aurais, dans une circonstance analogue, +envisagé la situation. Vous accordez en effet à vos femmes des libertés +d’allures très éloignées de nos conceptions. En tout cas, ce dut être un +rude coup pour un musulman honnête et craignant Dieu. Aucun son ne put +sortir de sa gorge, ses mains ne purent faire un geste, ses jambes un +pas. Sa misère dépassait toute mesure. Entre l’enfer qui le menaçait et +la honte qui flétrissait sa dernière minute, sa pauvre âme s’amollissait +au point de ressembler comme consistance à la pâte fluide que jette le +marchand de beignets dans la friture. Il regardait pourtant, tandis que +pleuvaient doucement sur sa pauvre tête les fines fleurs du caroubier +aux senteurs subtiles et provocantes. Il regardait et ce qui devait être +son dernier regard fut pour constater que l’âge n’avait pas, autant +qu’il le pensait, déformé les charmes dont il avait pris sa joie. Mais +déjà la femme lui criait: + +--Tiens-toi tranquille, imbécile, le voici qui vient. Ceci dit, elle se +roula dans la poussière, la belle et fine poussière grise de nos pays à +la fin de l’été. Puis, ainsi poudrée sur toutes les faces, ayant rabattu +devant ses yeux sa chevelure encore longue et abondante, elle se mit à +quatre pattes au milieu du sentier, sa tresse balayant le sol et le +derrière face à l’ennemi qui approchait. On entendit un grand froufrou +d’ailes coriaces. Et Iblis, précis autant que le sont, dites-vous, vos +militaires, apparut dans le chemin. Ce qu’il vit tout d’abord ne fut pas +le pauvre homme écroulé sous l’arbre, mais cette chose dont je viens de +parler. + +--Je ne sais, ô mon ami, s’il t’est arrivé parfois de rencontrer une +femme toute nue et marchant à quatre pattes sur une route. On m’a dit +que ton pays est riche en curiosités de toutes sortes. J’ai peine à +croire pourtant que soit commun, même dans ton bled, le spectacle qui +s’offrit aux regards d’Iblis--qu’il soit maudit--sur le sentier qui +descend de la Bouzaréa vers Bab el Oued. Or, c’est un fait constaté et +jugé par maints érudits que le corps humain si noble, que celui de la +femme en particulier auquel le Créateur a donné tant de grâce et de +beauté, prend un aspect monstrueux dès qu’il adopte des attitudes et +qu’il s’anime de mouvements autres que ceux en vue desquels il fut +construit. Iblis s’y laissa prendre. Il faut considérer que le furieux +besoin dont il est tourmenté de dénigrer les œuvres divines absorbe à ce +point ses facultés qu’il en perd la plus simple et saine jugeote. Et il +en fut cette fois comme il devait être. Il ne vit pas sa victime, il n’y +pensa plus, mais un immense éclat de rire le secoua tandis que d’un +geste qui lui est familier, il essuyait la chassie qui suinte +éternellement de ses yeux roussis par le feu de l’enfer. Il est fort +laid, tu le sais, et de plus voit fort mal. Mais pour l’instant, il +avait matière à critique facile. + +--Voilà bien de tes œuvres, ô Allah! grinça-t-il. Elle est marquée de +ton sceau, celle-là, ô Maître! ô Architecte! ô Créateur! Est-ce toi qui +as commis cet être nouveau? Je ne l’avais pas encore rencontré. Mes +compliments! As-tu tenté de faire un veau, un pachyderme ou simplement +voulu te moquer du monde, de ton pauvre monde difforme, bancroche et +raté? Ah! vraiment, il est plein d’ineffables surprises, mais cette +chose, cette bête les dépasse toutes en absurdité. Quelle énorme face! +Elle fait corps avec la tête qui est à la fois tête, cou, ventre et +poitrine. Où sont les yeux? tu les as oubliés. Je ne vois qu’une bouche +immense et verticale, ô génie! Et le nez, et les oreilles, macache? + +Le Contempteur secoué d’un rire mauvais tournait autour du phénomène en +éructant ses sarcasmes. + +--Tiens! voilà la queue. Est-ce par là que l’Ange, ton Ange prendra cet +être pour le monter au ciel? Et sous la queue une grosse boule, et sous +la boule deux mamelles pendantes. Il paraît donc que c’est une femelle. +Je voudrais voir le mâle. J’admire aussi cet épiderme. Il ne doit pas +avoir chaud en hiver ton animal, ô Maître! + +Et comme tout en blasphémant le bavard réprouvé palpait de la main la +face glabre et, il faut en convenir, sans expression, une des jambes qui +portaient la bête décocha une ruade en soulevant un nuage de poussière. + +--Horreur de sale bête! elle tape qui plus est, et j’ai du sable dans +les yeux. Je t’ai assez vue, splendide créature du plus génial des +créateurs! Et il tira sa montre. + +--Je perds mon temps, je devrais être à Boufarik. Glorifie ton +inventeur, ô merveille! Adieu! On entendit un autre froufrou, un peu de +poussière tourbillonna sur la route. Iblis était parti. + +L’animal monstrueux demeura quelques secondes immobile puis reprit avec +la verticale son aspect normal. La femme, de son mieux, secoua la +poussière qui la couvrait, courut à ses hardes et, vêtue pudiquement +comme il sied à la femme d’un bon musulman, retrouva son mari et le prit +par la main. + +--Allons dîner, fit-elle. Et tout le long de la route, on entendit le +vieux qui proclamait sans arrêt, sans arrêt: + +--La haoula la qououata illa billah, il n’y a d’aide et de force qu’en +Dieu! + +Et l’on ne sut s’il disait cela, le pauvre, par reconnaissance envers le +Très-Haut ou pour implorer sa protection contre la femme, la Rusée, la +Dominatrice, victorieuse du diable en personne. + +Le récit était terminé. Le gardien se leva du banc de pierre. Je +l’imitai et nous reprîmes le chemin de la ville. Et tandis que mon +esprit léger s’attardait aux images évoquées, la juive aux molles +caresses, le vieux, la bête monstrueuse et cet imbécile d’Iblis aux yeux +roussis, lui grave toujours, à mes côtés, reprenait son thème coutumier +sur la crise des loyers, le prix des œufs et autres aspects de la +rudesse des temps. + +--Et voilà, fit Dupont en posant son manuscrit. + +--Votre marabout gardien de cimetière me plaît, dit Martin, parce qu’il +est exactement représentatif de ce monde moyen musulman auquel vont mes +sympathies. Parfaitement élevés, suffisamment instruits pour ne jamais +être ennuyeux, ces gens ne nous montrent ni morgue inutile, ni servilité +gênante. On se plaît auprès d’eux et notre présence ne paraît pas les +inquiéter. Ils ont des vertus dont la modestie n’est pas la moindre. A +l’égard du pouvoir étranger qu’est le nôtre, ils ont une soumission +presque aimable qui semble toujours vous dire: à tout prendre, nous +aimons mieux que ce soit vous que d’autres. Ils ne font pas de politique +et vivent avec l’heure. Quand ils ont quelque sujet de mécontentement, +ils le disent avec franchise et politesse ou bien vous glissent leur +affaire à la faveur d’une de ces petites histoires auxquelles ils +excellent. J’admire ce procédé qui consiste à vous montrer le malheureux +mari de la vieille damné sans rémission parce que l’huile est trop +chère sous le Gouvernement de la République. Votre type est algérien, +mais ses pareils sont légion parmi les maures des villes marocaines. Ils +ont de la santé physique et morale et ces gens me plaisent enfin parce +qu’ils sont aussi peu Maghzen que possible. + +--Qu’est-ce donc que le Maghzen? fit Dupont. + +--Jadis, répondit Martin, c’était le gouvernement par lequel les Sultans +tiraient tout du peuple sans rien lui donner en échange. Aujourd’hui, +c’est un ensemble de fonctionnaires qui attendent sous notre contrôle le +moment de s’en alléger, mais qui comptent plus pour cela sur quelque +circonstance heureuse que sur leur valeur propre. Maghzen est à +l’origine de notre mot magasin. S’il me fallait traduire le mot arabe en +français, je préférerais au magasin un peu vulgaire le terme plus noble +de chapelle. Celui-ci dans notre langue exprime, par métonymie, une +réunion de personnes ayant une même tendance, une commune aspiration. +Être Maghzen, c’était aspirer à profiter des excès du pouvoir en +l’aidant à les commettre. Dans les deux derniers siècles de l’histoire, +le propre du Gouvernement marocain fut d’être en désaccord complet avec +le peuple gouverné et l’accoutumance fit de ce désaccord un principe +exactement admis et respecté de part et d’autre. Aujourd’hui les choses +se présentent un peu différemment. Le désaccord a cessé d’être immuable; +il augmente parce que le peuple évolue, tandis que le Maghzen demeure +égal, involué sur des principes qui lui sont trop chers pour qu’il s’en +sépare, et dont il y a tout lieu de croire qu’il mourra. Quant à nous, +nous regardons et c’est ce qu’il y a de mieux à faire car le peuple seul +nous intéresse. Et ceci me ramène à votre gardien de cimetière dont vos +questions insidieuses m’avaient éloigné. + +--Je comprends qu’il vous plaise. Ne trouvez-vous pas que ces gens sont +charmants de bonhomie simpliste et qu’il n’est pas d’administrés plus +philosophes? + +--Il faut constater une fois de plus, quoi qu’on en dise, que ce ne sont +pas des barbares. Leur éloignement pour les formes de notre civilisation +prouve qu’ils en ont une et la jugent bonne, ce qui est une force. Et +s’ils ne conçoivent point le progrès à notre façon, pouvons-nous, _a +priori_, dire qu’ils errent? Ils sont incapables, leur reproche-t-on, +d’une découverte scientifique. Le fait est qu’ils n’ont pas inventé les +gaz asphyxiants. + +--Ne trouvez-vous pas surtout, fit Dupont, que vos opinions ce soir +diffèrent étrangement de celles que vous émettiez hier, tandis que vous +et moi regardions Fez endormie sous le rayon caressant de sa sœur la +lune? + +--La variation, répondit Martin, ou plutôt la variété d’appréciation +est, en cette matière, la sagesse même. Pensez, je vous prie, à la +complexité des sentiments que le contact de l’Islam provoque chez ses +observateurs selon les dispositions propres de chacun, selon le fait, +les circonstances de temps et de lieux. Songez que, parmi ceux qui +pourraient vous lire, beaucoup chercheront dans vos lignes la +confirmation de leurs idées personnelles et qu’il est élégant de +satisfaire le plus grand nombre possible de lecteurs. + +--Vous êtes cynique, fit Dupont. + +--Songez qu’une opinion trop nette et unique, continua Martin sans +s’émouvoir, serait de votre part fatuité, impertinence; qu’elle +prouverait aussi chez vous absence d’objectivité, entêtement, parti +pris, toutes choses précisément dont il faut se défendre au regard de +l’entité formidable, au contact je dirai presque dans l’intimité sociale +de laquelle vous avez décidé de vivre. Si varié que vous puissiez être +dans vos jugements et vos discours, vous n’égalerez jamais la variété +des aspects qui s’offrent à l’examen. Vous serez toujours au-dessous de +la question, ce qui vaut encore mieux d’ailleurs que de passer à côté. +Vous n’êtes pas, que je sache, chargé de cours ès politique musulmane. +Contentez-vous donc de raconter vos petites histoires et permettez-moi +de dire les miennes. Laissons à d’autres le soin de conclure +génialement. Et pour répondre directement à l’accusation de versatilité +dont vous me mortifiâtes, sachez que votre brave homme de marabout me +plaît parce qu’il est resté bien musulman, parce qu’il n’a pas voulu +apprendre les mathématiques, ni admettre que ce soit la terre qui tourne +autour du soleil. Sachez qu’il me console de tous les autres, les +évolués, ceux que nous avons voulu pousser à notre civilisation alors +qu’elle n’était pas faite à leur taille, qui le comprennent, et qui par +regret ou envie, ne pensent qu’à brûler ce qu’ils n’étaient pas capables +d’adorer, les évolués, ai-je dit, les fils ingrats de Sem nourris aux +tentes de Japhet que l’on voit, au nom du droit des peuples à disposer +de leur propre faiblesse, arpenter mécontents les quais français d’Alger +la belle et d’un louche regard demander à Moscou si le Maroc brûle. + +--Voilà, certes, un autre aspect de la question et le moins aimable, fit +Dupont en prenant congé de son ami. + + * * * * * + +--Voyez, lui dit-il le lendemain, je n’ai pas apporté mon portefeuille. +Je ne vous interromprai pas. Docilement attentif à votre voix, je veux +connaître la mort du Rogui s’il vous plaît de la dire... Vous avez +laissé hier le Sultan dans son jardin où, parmi les scribes, il +s’attardait aux affaires de l’État. Vous nous annonciez aussi une +visite. Je pressens une idylle; je les adore. + +--Goûtez donc celle-ci, fit Martin qui reprit sa lecture. + +Étendue sur la dalle chaude, la femme s’abandonne aux mains qui la +traitent. Elle subit l’amollissement physique fort doux qui prend dès le +début du hammam, qui disparaît par accoutumance ou réaction au deuxième +quart d’heure et reparaît vers la fin lorsqu’on s’attarde. Un détail +gêne. Il ne fait pas assez clair dans cette pièce voûtée toute embuée +où, prosaïquement, sur un bout de planche, dans un coin brûle très vite +une courte bougie qu’on remplacera par une autre dès qu’elle aura fondu. +Cela manque de gaîté. Elle eût préféré le décor vu sur des images: un +patio à colonnettes de marbre; au milieu se creuse un riche bassin de +faïence; la Sultane nue, un pied dans l’eau, fait des effets de seins +sur un tapis; des colombes se becquètent au bord de la vasque centrale; +une esclave, éthiopienne certainement, manie un vaste chasse-mouche en +plumes de paon. + +L’esclave est là; il y en a même deux, vigoureuses et toutes nues, des +bronzes ruisselants, car elles travaillent. Oh comme elles travaillent +les sombres esclaves de la blanche et blonde odalisque! Elles ont des +gestes égaux, simultanés, exécutés dans un ordre fixe, bien appris. +Entre leurs mains, de fortes mains roses en dedans, l’être n’est plus +qu’une masse de chair sans volonté. Pan, une claque sur la cuisse. Cela +veut dire qu’il faut se retourner. Pan, une claque sur la fesse: revenez +sur le dos; et si la masse de chair ne comprend pas, on la retourne sur +la dalle chaude sans rudesse mais péremptoirement. Le bain comporte des +rites dont ces femmes sont les gardiennes. Il n’y a qu’à laisser faire +et rêver en glissant vers la langueur... + +Tout s’est fort bien passé. Elle est arrivée avec son mari par le +Méchouar, à la fin de la journée. Il n’y avait pour les recevoir que le +grand eunuque et la nourrice. Son mari ne pouvait pas hésiter à leur +confier sa femme. Celle-ci s’en est allée vers le harem, vers la fête du +harem. L’homme a été conduit chez le chambellan. Très flatté, il a dû +prendre le thé avec ce personnage et repartir aimablement salué. +Elle-même, guidée par la nourrice, s’est retrouvée dans une pièce +attenante au bain, garnie de tapis, de lits de repos. On lui a dit que +Sa Majesté mettait son hammam et ses esclaves à sa disposition. C’était +une gracieuseté impériale flatteuse certes et difficile à refuser, bien +qu’elle parût inopportune. D’ailleurs par qui transmettre au grand +seigneur, avec l’expression de sa gratitude, son excuse de ne pas +profiter d’une faveur superflue?... Sans attendre une réponse, la +nourrice est partie la laissant seule. Du moins l’a-t-elle cru, mais +tout de suite elle a constaté son erreur. Deux personnes étaient à ses +côtés. Cela s’est accompli mystérieusement avec une rapidité qui l’a +étonnée, inquiétée même un tantinet, lui marquant le début d’une +aventure où sa volonté va perdre, à mesure qu’elle s’y enfoncera, toute +espèce d’utilité et d’importance. Elle a vu les femmes qui la +regardaient, deux mulâtresses égales de taille et d’âge, jeunes, en +pleine force. Elles se ressemblaient étonnamment, même chevelure courte +divisée en petites tresses, même visage aux traits mous où vivaient, +peu, des yeux mornes qui ne paraissaient pas refléter une âme; même +poitrine ferme qu’aucune maternité ne devait avoir réclamée; on en +jugeait facilement car elles étaient nues, sauf qu’elles portaient à +mi-ventre un pagne qui, tout à l’heure, lui-même tombera pour le +travail. Émue, elle leur a dit en arabe un petit bonjour timide: _La +bass?_ auquel rien n’a répondu, ni voix ni clignement de paupière. Elle +s’est souvenue d’une phrase lue: les muets du sérail. Mais déjà les +mains noires s’appliquaient à la dévêtir. Elle a ri, un peu +nerveusement, mais les mains ne se sont point arrêtées. On la dévêtait +sans rudesse, ni hostilité, mais avec une continuité qui lui paraissait +irrésistible. Dès lors, elle avait eu la sensation, elle l’aurait +longtemps, que le travail de ces doigts marquait le début d’un ordre de +faits qu’il n’était plus en son pouvoir de modifier, d’arrêter. Une +angoisse l’a prise qui sans doute a paru sur ses traits, ou par quelque +mouvement de défense inquiète, car soudain les sombres esclaves ont fait +de petits cris comme pour calmer une enfant peureuse: «Non, non..., non, +non...» et se sont déclenchées en gestes amicaux bien semblables, bien +appris; elles ont eu cette caresse de l’embrasser chacune en même temps +sur une joue. Cela sans doute faisait partie de leur métier, elles +devaient connaître cet état d’âme souvent rencontré chez les femmes +qu’on préparait pour le maître. Alors, réconfortée, elle avait pris le +parti de rire. Après tout c’était amusant, nouveau, peu banal et elle +était femme, que diable! En avant pour l’aventure amoureuse! Et les deux +négresses s’étaient mises à rire aussi, satisfaites de n’avoir point de +lutte à engager, de discours encourageants à inventer. Puis on l’avait +poussée sous une tenture dans une pièce plus sombre un peu plus chaude, +puis dans une autre chaude, puis dans le hammam. Là, les femmes +n’avaient plus eu le loisir de chantonner leurs petits rires. Elles +s’étaient mises à travailler. + +On l’a d’abord aspergée d’eau tiède. Ensuite les mains roses l’ont +enduite d’une pâte savonneuse et parfumée. Avec des gestes dont la +régularité, la précision professionnelle excluaient toute impudeur, les +parties ombrées de sa personne ont reçu leur part d’une pâte +probablement différente de l’autre, autant qu’elle en peut juger par un +léger picotement de l’épiderme. Puis le massage a commencé énergique et +prudent à la fois, pénible sans doute pour celles qui en sont chargées. +Elle entend les han par lesquels, souvent, les négresses s’encouragent. +Elle écoute, étonnée cette sorte de sifflement bizarre qui sort d’une +façon continue des grosses lèvres brunes et dont ces femmes accompagnent +leur travail. Et la voici qui s’abandonne à la douce langueur, au +bien-être étrange qui l’envahit, l’annihile. Bientôt les plus énergiques +compressions de ses muscles sous les doigts savants qui les malaxent ne +sont plus que des caresses anéantissantes qu’elle aime, qu’elle désire, +dont elle appréhende la fin. Car il ne lui reste aucune autre volonté +que de prolonger le charme ineffable de ce repos surprenant dans tout +son être. Maintenant viennent les flexions savantes des membres. Jamais +elle ne s’était cru tant de souplesse. Ses doigts se tournent, +s’écartent, se ploient au delà du possible imaginé. Ses bras passent +sous sa tête, se croisent sur la poitrine et encore mieux derrière le +dos, s’allongent par la traction puissante et douce des esclaves qui +pour cet effort s’arc-boutent d’un pied sous son aisselle. Voici le tour +des jambes que l’on tire et distend pour de larges girations, puis que +l’on ploie lentement, savamment jusqu’à ce que les genoux touchent la +poitrine. Enfin, c’est la grande aspersion à l’eau chaude sous laquelle +l’abondante mousse savonneuse se détache, s’enfuit, glisse par paquets +blancs sur les dalles sombres comme des îlots neigeux qu’emporterait une +inondation. Un bien-être complet, nouveau la possède et la charme. Elle +a fermé les yeux et jamais, lui semble-t-il, le sommeil ne serait plus +doux qu’en cette buée chaude, cette demi-obscurité. C’est à peine si, +dans son alanguissement, elle s’aperçoit qu’à l’aide d’une petite lame +de bois l’on gratte l’enduit qui a détruit sa parure pilaire et qui en +se détachant l’entraîne. Après une dernière ablution d’eau tiède, on la +met debout, on l’essuie, on la guide; elle passe du hammam dans une +pièce contiguë qui n’est pourtant pas la même que celle où elle fut, à +l’entrée, dévêtue. Elle s’étonne de cette abondance de locaux, du +mystérieux agencement qui en fait un dédale étouffé, loin du monde. La +pièce éclairée de deux ampoules est meublée à l’arabe et confortable. Il +y a des tapis, des divans, une grande glace. Elle y trouve ses +vêtements, mais ses premiers soins sont pour sa chevelure. Debout devant +la glace, tandis qu’elle se coiffe son peignoir entr’ouvert lui montre +la nudité complète de son corps épilé. Elle en éprouve une sensation +nouvelle qui la gêne un peu, pas longtemps. Déjà, remplaçant les +négresses qui ont disparu, deux autres femmes presque blanches de teint, +vêtues simplement mais très propres, s’empressent autour d’elle. On +l’habille en mauresque et ceci lui plaît fort. Les étoffes sont légères +et fines, le caftan est en voile de soie jaune pâle aussi délicate au +toucher qu’à la vue. L’odalisque s’installe pour le thé après lequel +différents plats se succèdent dont elle goûte, des doigts, à l’arabe. +Rien ne la gêne ni ne l’inquiète. Elle est à son aise tout à fait. Des +servantes l’entourent et babillent auxquelles elle parle et qui lui +répondent. Elle vit ces moments jamais connus, comme si tous lui étaient +familiers. Elle a voulu posséder ces moments-là. Elle les a et en use +sans hésitation ni scrupule. Tout est loin d’elle qui fut son monde, son +pays, sa famille, son foyer, ses devoirs. Quels devoirs? Bah! Rien que +femme, possédée tout entière de l’immense curiosité avide des femmes, +elle grignote des amandes grillées; elle jouit de son rêve; elle ne +pense pas qu’il puisse prendre fin. Elle ne pense même pas à l’amour qui +n’est plus qu’un détail infime dans l’ensemble des faits qui +s’accomplissent. + +Mais qu’y a-t-il? Les servantes ne parlent plus, elles se hâtent. Un +ordre vient de passer de bouche en bouche. Un mot est dit par des voies +apeurées: Sidi... Sidi... et les plats disparaissent et l’aiguière qui +clôt le repas tremble aux mains de la dernière servante. Celle-ci, +nerveuse, verse à peine quelques gouttes d’eau sur les doigts et +s’écarte. Une femme arrive. Elle est âgée et vêtue plus richement que +les autres. Elle a une gravité de mère noble et tout dans sa prestance +et ses gestes dénote l’habitude du commandement. D’un regard qui +s’attache pesant sur l’étrangère, elle vérifie que tout est bien dans +l’arrangement et la parure. C’est l’_Arifa_, la maîtresse des femmes du +palais. Elle prend la main que l’autre un peu inquiète lui tend en signe +d’amitié, et sans brusquerie, mais volontaire, en profite pour l’aider à +se lever. Elle ne la lâche plus et l’entraîne. + +--Sidi t’attend. + +Elles font quelques pas dans un couloir, elles traversent une pièce, +puis une autre pièce encore, et soudain la femme sent que la main qui la +guidait n’est plus là; une portière retombe derrière elle, une porte se +ferme, elle est seule. Non. L’homme vient de la saisir à bras le corps +et la contraint de s’asseoir sur un sofa. Le geste a été brusque et la +surprise forte. Mais la femme croit à quelque plaisanterie de grand +seigneur un peu rude. Elle l’amadouera. Assise à son côté, elle rit et +minaude. Elle lui parle, le salue des mots courants qu’elle connaît. +Lui, répond d’une formule banale et déjà s’occupe de caresses, de +privautés. Vraiment cela va trop vite et manque de poésie, des moindres +formes même. Elle se défend doucement, parle plus haut... il va +peut-être se reprendre; il rit et l’enlace. Elle s’aperçoit qu’il a de +la boisson et un gros ennui la redresse, cabrée presque. Elle tente de +s’écarter et, pour retarder cet élan, cherche des mots qui viennent mal, +sortent en sanglots et la troublent elle-même davantage. Elle ne +s’attendait pas à cette hâte audacieuse et croyait plutôt à de la +réserve, à des égards que sa complaisance, pense-t-elle, méritait. Elle +est fâchée, le fera-t-elle voir? L’autre, pressant, l’attire, une petite +lutte s’engage et, comme elle veut se dégager, d’un geste brusque qui a +pris au col les faradjia légères qui la vêtent, il déchire net du haut +en bas ces jolies choses, faible obstacle qui la protégeait encore, qui +cède et la découvre. Plus encore que la violence faite à sa pudeur, ce +brutal irrespect pour des parures dont sa frivolité féminine s’était +réjouie, la secoue de colère. D’un bond qui surprend l’homme elle est +sur pied; dans sa langue qu’il ne comprend pas, elle proteste, l’insulte +et drapant sur soi son caftan, son linge déchirés, voulant menacer de +fuir, d’appeler, elle court vers ce qui doit être une porte, vers un +rideau, une «khamia» brodée qui masque évidemment quelque ouverture. Lui +n’a pas bougé du sofa, son rire au contraire s’élargit. Il lève la main +et claque des doigts un appel. Du rideau qui s’écarte, surgissent deux +hommes, deux _abid ed dar_. La malheureuse voit les visages bouffis et +glabres de ces eunuques qui regardent le maître, attendent un ordre. +Alors peur, trouble, honte, désespoir tombent d’un coup sur la femme. +Elle devine la pire des injures en même temps que, par un choc en +retour, sa conscience réveillée lui crie qu’elle ne l’aura pas volée. On +va la maîtriser, la présenter vaincue à celui qui commande. Mais presque +aussitôt l’excès même de ces impressions lui procure cette réflexion que +sa révolte est stupide, qu’après tout elle s’est jetée d’elle-même en +cette aventure et d’elle-même s’est livrée à cet amant; elle devait +l’accepter tel qu’il est, d’autant plus que cette timidité tardive +risque de lui faire perdre tout le bénéfice escompté d’une liaison +qu’elle a voulue, cherchée. Ayant ainsi pensé, elle s’élance vers +l’homme qui toujours rit, amusé. Elle se place dans ses bras. + +--Non, non! dis-leur qu’ils s’en aillent... je voulais jouer, +plaisanter... chasse-les, me voici. + +Elle devine qu’il fait un geste. Elle entend une porte qui se ferme, un +petit bruit de commutateur rend violette et douce la lumière tandis +qu’elle fléchit sous l’emprise et croule. + +L’homme s’est éloigné. Elle demeure ainsi sans notion des minutes qui +passent jusqu’à ce qu’un rappel de sensations l’envahisse et la +réveille. Elle est seule, la chambre est tiède, la lumière douce; elle +jouit béate du bien-être qui détend ses nerfs. Une admiration attendrie +lui vient pour son corps, tache claire sur le tapis de haute laine +rouge. Elle veut penser à ce qu’elle croit être son triomphe et tout ce +qui fut calcul en sa conduite veut raisonner. La voici favorite d’un +Sultan... Mais où est-il donc, tandis qu’elle s’étire rageuse déjà +d’être laissée seule? + + * * * * * + +Cette nuit-là, le Rogui donna quelques soucis à ses gardiens. Ils +crurent qu’il allait mourir, alors que l’ordre était qu’il vécût. Les +souffrances endurées depuis huit jours avaient vaincu sa robuste nature. +Après sa première journée d’exposition sur le pilori du Méchouar, on +l’avait extrait de sa cage et transporté dans le local qui devait lui +servir de prison. A peine tentait-il de prendre quelque nourriture qu’on +le vit chanceler et perdre connaissance. Les soins élémentaires qu’on +donne en pareil cas n’eurent point d’effet, au grand ennui du personnel +et du chambellan accouru. Celui-ci se disposait à prévenir le Sultan +lorsque précisément on le vit apparaître. Il venait, changeant de +plaisir, contempler son prisonnier. Son émoi fut rude. L’homme allait +mourir et lui échapper. Sans doute les mauvais traitements dont il avait +été l’objet de la part des caïds militaires étaient cause de cette +syncope qui se prolongeait. Que faire? il eût fallu le secours d’un de +ces médecins chrétiens qui savent, avec une petite seringue, ranimer les +gens. Un exprès partit avec ordre de ramener le médecin militaire de la +mission française, démarche faite bien à contre-cœur, car on n’aimait +guère mêler ces étrangers aux sombres affaires du sérail. En même temps +d’autres exprès partirent pour arrêter et conduire au palais les caïds +victorieux mais stupides qui n’avaient pas su ménager l’homme. Si le +Rogui mourait, ils paieraient durement cette mort. Le Sultan tremblait +de colère. Son entourage tremblait aussi, mais de peur. On le savait, +dans ces accès, capable de jeter les ordres les plus effrayants. Et +soudain le Rogui se reprit à vivre. L’assistance rassérénée montra sa +joie. On s’empressait autour du malheureux, on lui prodiguait des soins, +des compliments. Hafid lui tapait dans les mains. + +«Louange à Dieu, il vit!» répétait-il. Ses gens reçurent des +recommandations pour que l’homme fût alimenté, vêtu. En même temps, de +nouveaux exprès partirent avec ordre de rejoindre les premiers, de les +ramener. Il fallait arrêter net, puisqu’on le pouvait, toute inutile +divulgation de ce qui se passait au palais. Le médecin qui habitait loin +ne fut donc pas dérangé, mais les chefs qui gîtaient en Fez Djedid, aux +alentours de la résidence impériale, apprirent dans la même nuit, à +quelques minutes d’intervalle, qu’ils étaient destitués, arrêtés, +attendus par les culs de basse-fosse chérifiens, puis que plus rien +n’était de tout cela et qu’ils pouvaient en pleine sérénité continuer +leurs exploits au service du Sultan. + +«Que Dieu lui donne la victoire!» proclamèrent ces gens, car ainsi +fallait-il dire en mettant dans la main tendue des sbires la sokhra, +c’est-à-dire le prix du message bon ou mauvais. Ceci donne un exemple, +utile à rappeler, des aléas qui grevaient les fonctions officielles sous +l’autorité des Sultans. Ceux qui en subissaient les fantaisies les +acceptaient avec résignation. Fatalisme, diront les uns, preuve, +penseront d’autres, que ces gens étaient mûrs pour toutes les servitudes +quand nous leur avons apporté la liberté. + +Remis de cette chaude alerte, Hafid calmé, joyeux que sa vengeance fût +sauve, se souvint de la chrétienne qu’il avait laissée pâmée sur un +grand tapis rouge et l’alla retrouver. Quant au mari, le chambellan +l’avait reçu d’aimable façon. On avait pris le thé, mangé des +pâtisseries aux amandes. Incidemment, l’homme du Sultan avait effleuré +quelques sujets de politique générale, laissé entendre que l’on manquait +au palais d’un bon conseiller dans bien des circonstances délicates. Il +flattait ainsi, comme seuls ces gens savent le faire sans rien engager, +la fatuité de l’intrigant peu chargé de scrupules dont la femme faisait +à cette heure trempette dans le hammam chérifien. Celui-là devait être +comme tant d’autres aventuriers qu’il avait vus, écoutés, flattés et +finalement dupés, tous ceux qui sous prétexte de commerce, d’un art à +exercer ou d’affaires à traiter cherchaient à prendre pied dans celles +de l’État et à jouer un rôle profitable dans la déliquescente gabegie où +pataugeait le gouvernement marocain. + +L’homme s’en fut donc, ému et fier de l’influence qu’il avait su, selon +toute vraisemblance et sa femme aidant, prendre sur le bras droit, le +conseiller intime de Sa Majesté. En sortant du palais par le grand +Méchouar, il se trouva en présence des militaires que le Sultan avait +convoqués. Obéissant aux instructions qui leur recommandaient d’être +toujours prêts à répondre aux appels du souverain, ces gens étaient +venus et attendaient qu’on voulût bien les introduire. Malgré l’esprit +de discipline qui les animait, ils étaient fort mécontents d’attendre, +et, lassés, se préparaient à reprendre leurs chevaux, à quitter les +lieux, lorsqu’ils virent l’autre roumi qui sortait du palais. Il était à +cheval et derrière lui un domestique suivait tenant en main la monture +de sa femme. Ces gens se saluèrent et la conversation s’engagea. Dès +qu’il sut la raison de leur venue à cette heure tardive, le nouvel ami +du chambellan voulut leur rendre service. + +--Votre convocation ne peut être, dit-il, que le résultat d’une erreur. +En tout cas, depuis qu’elle vous fit chercher, Sa Majesté a dû se donner +toute à des affaires importantes. Elle ne vous recevra certainement pas +ce soir. Je sors de chez le chambellan... + +Et comme les deux troupiers ne demandaient qu’à partir, ils +enfourchèrent leurs chevaux et reprirent le chemin de la ville de +concert avec celui qui les avait joints. Devant eux marchaient à pied +des porte-lanterne, derrière venaient les palefreniers indigènes montés +comme leurs maîtres. Après les ruelles étroites et tortueuses du +quartier de Moulay Abdallah où l’on ne pouvait marcher qu’à la file, la +route au long de Boujeloud s’élargit et, au botte à botte, la +conversation reprit. + +--Votre rôle est ingrat, dit l’homme à ses deux voisins, et j’admire +votre ténacité dont le gouvernement qui vous emploie aura peu de profit. +Vous ne réussirez pas parce que vous êtes des officiels. On accepte vos +services par nécessité politique, donc par contrainte. Le Maghzen, +voyez-vous, redoute les officiels. Moi qui vous parle, sans ordre qui me +dirige et me couvre, je suis, au palais, mieux reçu que vous et surtout +mieux écouté. Je n’inquiète pas et l’on me confie bien des choses que +l’on vous cache. Tenez, à ne considérer que les progrès de notre +civilisation, de nos idées dans les milieux musulmans les plus fermés, +les plus distants, qu’avez-vous obtenu? Tandis que je puis vous dire +ceci: ma femme, Monsieur, devenue l’amie intime des femmes du Sultan, +convoquée par elles, assiste ce soir aux réjouissances que s’offre le +harem à l’occasion de la victoire, n’est-ce pas un succès? Ne +pensez-vous pas que ceci serve notre cause et que mon influence doive +profiter au gouvernement? + +--Le fait est, répondit un des troupiers, que vous avez remporté un +avantage qui dépasse nos moyens. Nous ne sommes que des soldats, nous +marchons quand et comme on nous l’ordonne. Nous avons pris le Rogui; +vous avez, dites-vous, conquis le harem. Vous servez aussi le +gouvernement et je vous félicite de vous dévouer ainsi, sans y être +obligé, à la cause générale. Mais à votre place, voyez-vous, j’éviterais +de mêler ma femme à toutes ces histoires. On ne sait jamais quelle +rosserie l’on peut attendre de ces gens-là. A part cela, tous mes +compliments. + +Et, quand ils furent seuls, le soldat continua à l’adresse de son +camarade. + +--Maintenant je comprends pourquoi l’on nous a convoqués ce soir au +palais. Il fallait nous faire constater que celui-ci est cocu, pour que +nous en souffrions comme compatriotes, comme chrétiens. En fait de +rosserie, c’en est une. + +--J’aime encore mieux, fut-il répondu, le sort de l’autre dont la tête +boucanée grimace dans quelque créneau de Bab Mahrouq. Il croyait aussi +faire fortune mais il n’y a risqué que sa peau... Allez, hue, fiston! + +Et, d’une claque sur la croupe, il encouragea son cheval qui hésitait à +franchir le seuil de l’écurie. Avec toutes sortes d’égards, les deux +troupiers veillèrent à l’installation de leurs montures. Ces soins +étaient leur grande distraction d’exilés, mais résultaient aussi, comme +pour tous les Européens vivant à Fez, d’une nécessité primordiale. Sans +un bon cheval on ne pouvait vaquer à ses affaires ni même souvent bouger +de chez soi. + +En ces temps-là, encore proches, aucun Européen n’aurait fait à pied le +moindre parcours dans la ville de Fez, et ceci d’abord par raison de +tenue, de dignité. Dans la grande cité, la foule des cavaliers, des gens +à mules, emplissait les rues sans s’occuper le moins du monde des +piétons, gens du commun. Marcher à pied eût été s’exposer à l’irrespect +du peuple, à l’arrogance et aux bousculades de la part de tout ce qui +possédait une monture, c’eût été en outre fort pénible en raison du +manque absolu d’entretien des voies bossuées ou défoncées, encombrées de +toutes sortes d’obstacles absurdes dont l’insouciance générale prenait +l’habitude sans même penser qu’il pouvait en être autrement. Enfin +l’esprit de la population, qui jamais ne fut amical envers les +chrétiens, était à cette époque particulièrement hostile. Les chrétiens +dont les enfantillages d’Abd el Aziz avaient sans ménagement imposé la +présence impure à la ville sainte, les chrétiens qu’Hafid pour se faire +proclamer avait juré d’écarter et qui reparaissaient en petit nombre +mais fort actifs, les chrétiens dont on savait que les troupes +occupaient le pays des Chaouïa, Oudjda la ville frontière, et les oasis +du sud, on parlait d’eux sans cesse dans tous les milieux. On parlait +surtout des Français qui, parmi les nations aspirant à la direction des +affaires, tenaient à ce moment une place spéciale. Or les idées brassées +par les citadins dans les groupes religieux, le commerce, les +corporations, milieux d’un niveau intellectuel plus élevé, préparé à la +discussion, l’aimant et capables d’ailleurs de raisonner et de juger les +événements, le fait aussi que les compétitions européennes naguère +encore en lutte s’effaçaient peu à peu au bénéfice de l’influence +française, tout ce que l’on pouvait dire et entendre à ce sujet agissait +sur la masse ignorante et malheureuse y créant un état d’esprit propice +aux explosions de colère xénophobe. Fez, ville de travail et de pensée, +n’a jamais pu se dire maîtresse de sa populace. Les idées de résistance +à l’emprise européenne, le renforcement du sentiment religieux qui se +produit toujours par réaction au contact ou à l’approche du chrétien, +tout ce qui agitait la classe dirigeante prenait, en passant dans la +masse, allure de fanatisme. La crainte de la populace et de ses excès +avait, en retour, sur les classes supérieures cet effet de les faire +renchérir sur leurs propres opinions pour ne pas être taxées de tiédeur. +Ceci est nettement apparu lors de l’émeute du 17 avril 1912, soulèvement +militaire certes, mais de populace aussi puisqu’on avait commis cette +faute d’enrôler celle-ci dans une armée qu’il fallait, pour justifier un +plan, grossir coûte que coûte. Et la classe dirigeante, à quelques +exceptions près, fut affolée, impuissante ou complice. + +En fait, trois ans plus tôt, c’est-à-dire à l’époque où Hafid +s’apprêtait à tuer le Rogui, le peuple était déjà sourdement mais +nettement hostile. A cheval toujours, les Européens circulant pouvaient +feindre de ne pas comprendre l’insulte des gens crachant sur les pieds +des montures, passer aussi sans paraître remarquer le geste des femmes +se collant le visage aux murs des ruelles pour échapper aux regards des +chrétiens détestés. + + * * * * * + +Dupont qui depuis quelques instants donnait des marques d’impatience +intervint. + +--Permettez que j’admire, dit-il, ce procédé qui, de la rencontre que +firent d’un cocu deux troupiers philosophes, vous permet de tirer des +conclusions péremptoires sur l’aptitude des foules à la révolte. Vous +restez certes dans le ton général des affaires Maghzen où le plaisant se +joint au sévère et le burlesque au tragique. Mais croyez-vous que ce +genre convienne à votre sujet? Pour moi, autant je vous prise conteur, +autant annaliste je vous trouve fâcheux. Cela tient peut-être à la +petitesse, à la mesquinerie méchante des gens dont vous parlez. Cela +vient aussi du fait que, non content de dire des événements, vous vous +permettez de les commenter. Sur quoi fondez-vous par exemple cette +opinion que le peuple de Fez avait à l’époque, à notre égard, des +intentions hostiles? S’il en eut, quelle part attribuez-vous dans leurs +causes au milieu, à ses tendances, à l’enseignement religieux, aux +réactions des éléments extérieurs sur l’opinion publique de la grande +cité? Abou Mohammed Salah ben Abd el Halim de Grenade a dit... + +--J’attribue, dit Martin, l’hostilité dont vous honorez mes discours au +fait que je me suis permis, devant l’arabisant distingué que vous êtes, +d’émettre des opinions sur une matière dont vous réclamez le monopole. +Je ne connais rien de plus odieux que la nécessité où l’on est parfois +de vivre auprès d’un arabisant. S’ils sont deux, passe encore; tandis +qu’ils s’observent et se déchirent, on peut jouir de quelque repos. Il +m’est arrivé d’en rencontrer trois et j’ai dû prendre la fuite. Je vous +applique, vous le voyez, ainsi qu’à vos semblables, ce que disait +certain sage musulman de ses femmes. Mais vous brandissez déjà vos +auteurs. Vous brûlez de nous instruire. Enfourchez donc votre dada, cher +ami, et montrez-nous, pendant que je repose, quelques aperçus sagaces +sur l’esprit de la grande ville, ses causes et ses effets. + +--Je ne saurais, fit Dupont en feuilletant ses notes, traiter un sujet +aussi grave si vous ne quittez ce sourire sceptique et refroidissant. +Mon intention était d’étayer votre récit par trop léger de quelques +réflexions sérieuses sur l’Islam mograbin. Ne pensez-vous pas que ceci +soit d’importance? + +--Tout en ces matières importe, dit Martin, comme aussi de n’en point +exagérer l’importance. Mais je vous sais gré, cher maître, du secours +que vous m’apportez et que j’accepte le plus gravement du monde. + +--Il s’agit donc de Fez, commença Dupont, considérée comme pôle +irradiant de pensée musulmane en cet extrême occident d’Afrique. Foyer +d’intellectualité pure, c’est-à-dire dépouillée de toute science profane +et inutile, université religieuse prétendant enseigner une orthodoxie +supérieure, repoussant tout ce qui n’est pas le Qoran, affirmant +l’efficience de la lettre et rejetant les commentateurs, Fez est +certainement en Islam le moins libéral, le plus intransigeant des +centres doctrinaires. Les causes profondes de cet état d’esprit, de +cette involution de pensée religieuse sur une formule rigide et +impitoyable, pourraient être recherchées dans le passé. On les +trouverait peut-être dans les conditions géographiques, historiques et +morales qui régissent l’empire du soleil couchant. Compris tout au bout +du vieux monde entre l’Espagne désislamisée et l’Afrique mineure tournée +vers le Khalife de Stamboul, disposant depuis des siècles de son Emir, +de son guide propre qui est en même temps son Imam ou chef religieux, le +Moghreb a voulu s’isoler, se singulariser, s’élever au-dessus de toutes +les discussions, ignorer les exégèses, les schismes dont l’orient +musulman a souffert et souffrira jusqu’au bout, car l’Asie est une vaste +marmite où la pensée humaine, inquiétante sorcière, fait bouillon des +plus étranges crapauds. Ces causes lointaines du particularisme +religieux mograbin, sont probables sinon réelles. Mais il en est +d’autres plus jeunes, plus locales et intimes qui expliquent facilement +la tendance que nous remarquons, cet absolutisme dogmatique dont +l’enseignement ici porte la marque: ce que signifie tel verset? que +t’importe! puisque la possession du verset seule te sanctifie. + +Tout d’abord il faut noter que les plus hautes classes de la population +citadine comportent une forte proportion de juifs islamisés. Nous +ignorons comment se firent ces conversions et quelles époques les +virent. L’histoire de Fez est longue, et longue aussi la servitude juive +au Maroc. Nous savons qu’Israël souffrait jadis volontiers pour sa foi +jusqu’au martyre. Mais il est exact aussi qu’en dehors des crises aiguës +de folie religieuse ou de colère commerciale qui jetaient les musulmans +sur les groupes d’hébreux vivant à leur contact, ces derniers étaient en +terre d’Islam moins dépaysés qu’en notre Europe par exemple. Les juifs +qu’on faisait chrétiens redevenaient juifs dès que possible. Ils ont +moins de prévention contre l’Islam. Tous les sémites pensent et agissent +en sémites. Ils se rossent et se conduisent en frères ennemis, frères +tout de même. Il est douteux pourtant que les conversions aient été en +aucun temps volontaires. Il est plus certain que beaucoup furent +imposées par la force, d’autres par la menace de l’exil, plusieurs +cédèrent à cette autre contrainte qu’est le souci de jouir en paix des +biens de ce monde. Il est avéré, en tout cas, que maints juifs convertis +sont devenus de bons musulmans et ont fait souche de vaillants et +farouches sectateurs de Mahomet. Ce faisant, ils ont joint à leur +conviction nouvelle toute l’énergie qu’ils tenaient de leur race et en +particulier cette discipline religieuse que le Judaïsme impose aux +siens, étroite et féroce. Passant de la Synagogue à la Mosquée, ils ont +emporté leur goût pour la tradition rigide et minutieuse et même +conservé ces constantes intérieures, la loi, la religion dont leur race +s’était armée pour maintenir son unité morale. Ils ont ainsi donné aux +classes dirigeantes de Fez ce caractère qui frappe, singulier mélange de +religiosité outrée et de génie commercial. Peut-être ont-ils leur part +dans l’évolution vers le fanatisme d’un Islam qui fut certainement plus +tolérant jadis qu’aujourd’hui. Mais l’esprit qui anime l’enseignement +que Fez donne et répand dans le Moghreb, résulte aussi et peut-être pour +la plus grande part, des nécessités du prosélytisme musulman chez les +autochtones, de la lutte contre l’anthropolâtrie maraboutique à laquelle +aboutit constamment l’islamisation des berbères. + +Il ne devait pas échapper aux souverains conscients de leur mission, et +il y en eut, que ces populations sont inaptes à conserver indéfiniment +et sans déformation l’empreinte d’une philosophie quelconque, empreinte +sans laquelle pourtant ne pouvait se faire la cohésion indispensable à +l’unité du domaine impérial. Ils ont compris qu’il fallait inculquer aux +berbères des principes simples, sans commentaires prêtant à discussion: +«voici le livre, crois en sa vertu ou sois maudit, chassé»; qu’il +fallait insuffler à la masse ces principes à jet continu. Car +l’islamisation des berbères fut le grand œuvre tout au long des +dynasties successives, chacune proclamant la nécessité de régénérer le +sentiment religieux affaibli sous la précédente, chacune ayant pour +guide un «saint» menant vers l’Islam des hordes aussi totalement +ignorantes de l’Islam que l’avaient été celles venues avant elles. Et +l’on voit l’autochtone réagir au cours des siècles sur l’enseignement +même qu’il cherche. Les historiens musulmans, à maintes reprises, nous +en donnent des preuves, nous montrent par exemple tel souverain +révoquant un jurisconsulte de la grande école pour le remplacer par un +autre moins savant mais qui parlait berbère. + +Fez s’est donc mise au niveau des cœurs qu’elle voulait gagner. Elle y a +réussi. Les habitants de la Berbérie sont musulmans plus et mieux qu’ils +n’ont été mosaïstes ou chrétiens. Ils ont bien un peu façonné l’Islam à +leur taille, mais il n’y a pas de schisme au Maroc, point de sectes +dissidentes qui vaillent la peine d’être notées. Et grâce à l’esprit +farouchement particulariste qu’élabore la cité sainte, le pays tout +entier a pu tenir tête aux assauts du progrès et s’isoler du monde plus +longtemps et mieux qu’aucune autre contrée n’a jamais pu le faire. + +Mais, en fin de compte, si la grande université a créé, dans l’immense +enceinte de Fez la bien gardée, une ambiance propre à réchauffer le zèle +des populations mograbines, une ombre chaude dont Isabelle Eberhardt eût +déliré, elle y entretient aussi une atmosphère lourde où les âmes se +traînent, où les hommes pour vivre ont besoin de culottes larges et de +savates. + +--Vous dites? interrompit Martin. + +--Je termine, fit Dupont, ma démonstration par un aphorisme concluant et +définitif. Y a-t-il, en effet, preuve plus grande de la religiosité de +tout un peuple que l’obligation qu’il s’impose d’un vêtement et d’une +chaussure indispensables à l’observance des règles liturgiques? Il est +impossible de dire la prière si l’on ne porte un pantalon bouffant. Lui +seul permet sans douleur et sans danger de s’asseoir sur ses propres +jambes croisées, de se relever, de se jeter à genoux, de se prosterner, +de se rasseoir surtout étant prosterné, d’exécuter enfin la gymnastique +imposée par le législateur à tous les musulmans, pratique +merveilleusement conçue pour assurer jusque dans l’âge le plus avancé la +souplesse des membres et pour combattre l’obésité. Doutez-vous que celui +qui prescrivit cinq fois par jour cet exercice de vingt minutes, ait eu +pour dessein de donner à son peuple une valeur physique de premier +ordre? Voyez ce doux et noble vieillard qui professe à Karaouyine. Il +est assis sur sa jambe gauche qui est complètement enfouie sous ses +amples vêtements. Il a, par contre, sa jambe droite placée en travers +devant lui, le pied sur le genou gauche, de telle sorte que cette jambe +lui fournit une balustrade où, pour parler à ses élèves, il va de temps +à autre s’accouder des deux bras. La leçon finie, il se relèvera d’un +seul coup sans qu’aucun des assistants plus jeunes ne lui tende la main. +Il aurait garde, d’ailleurs, de l’accepter. Ce serait avouer qu’il ne +peut faire seul sa prière. Demandez, Monsieur, cette souple verdeur à +quelqu’un des vôtres. Tantôt vous exposiez cette idée soutenable, mais +bien impertinente, que la disparition fatale des eunuques coïncidait en +Orient avec le développement des idées libérales. Ma proposition est +bien moins risquée. Elle est, en tout cas, à l’honneur du peuple qui en +fait l’objet. Rien n’est plus noble que le respect des traditions dont +la vie sociale est faite. Je continue donc. Il n’est pas de prière +possible sans pantalon large, et il est incorrect de la faire sans +pantalon. C’est pourquoi les Berbères la font peu et mettent des +chausses pour venir à Fez où ils seront obligés de se montrer pieux. +Leurs femmes n’en mettront pas, car elles n’entrent point dans les +sanctuaires. Mais telle est la vigueur du sentiment religieux élaboré +par la grande ville, que les rudes montagnardes qui se promènent à +Meknès à visage découvert se voileront pour pénétrer avec leurs gars +dans la cité sainte. + +Je passe à la chaussure, _paragrapho_, Monsieur, _sutoribus_. La savate +marocaine, chaussure nationale s’il en fut et merveilleusement +égalitaire, car celle du Sultan ne diffère pas de celle du fossoyeur, la +savate dans laquelle on entre et dont on sort d’un tout petit mouvement +sans se baisser, l’incommode pantoufle qui ne tient pas au pied par un +contrefort entourant le talon mais par une crispation des orteils et +plus tard par une sorte d’accord tacite entre contenant et contenu qui +est bien une des singularités les plus curieuses de ce pays, la babouche +marocaine en cuir jaune que l’on prend à la main dès qu’il faut courir, +la «balra», dis-je, pour l’appeler par son nom, est la preuve excellente +de l’attachement de tout un peuple aux rites orthodoxes. Avouez, je vous +prie, qu’elle est indispensable à des gens qui doivent faire pieds nus +cinq prières par jour et chaque fois se laver les pieds sans les +essuyer. Imaginez la sujétion qu’apporterait en cette affaire +l’obligation de retirer et de remettre des chaussettes et des bottines à +boutons. On ne fait plus la prière dès qu’on a des godillots ou un +pantalon collant. Et ceci, d’ailleurs, tuera cela. Déjà la chaussette, +bien que timidement, se répand dans la masse, des milliers de berbères +ont parcouru l’Europe dans les croquenots militaires de la princesse et +ne les quitteront plus que difficilement. Le Marocain en mal d’évolution +qui vous parle des droits de l’homme, de M. Wilson et qui vous souffle à +l’oreille qu’il est franc-maçon, a quitté la savate pour la bottine. +L’impersonnelle et irresponsable circulaire qui a réduit dans les +ateliers de l’État les gabarits sur lesquels se coupent les pantalons +des tirailleurs a porté un coup terrible à l’antique et belle chose... + +--Et n’est-ce pas profondément regrettable? reprit Martin. Le musulman, +même en pleine tension religieuse, n’est dangereux que par secousse et +rarement. Il est de fréquentation facile et d’abord courtois, il est +hospitalier. Mais il change en effet radicalement dès qu’il ramasse sa +chemise dans son pantalon et porte des chaussures européennes. Il est +fâcheux que ces gens ne puissent vivre à notre contact sans se +transformer car, tout bien considéré, ils n’y gagnent rien et nous y +perdons. L’enseignement de Fez, fanatique à ne voir que son principe, +est pacifique pratiquement. Qu’enseigne-t-il, après tout? la +résignation. On n’apprend pas le maniement des armes à Karaouyine. On y +joute à coups d’ergotages scolastiques. Au lieu de cela, les voici prêts +à se jeter dans la mêlée de nos idées, de nos disputes. Comme leur +cérébralité n’est pas apte à nous suivre, ils s’aigriront et nous +gêneront, uniquement d’ailleurs pour cette raison qu’ignorant leurs +insuffisances diverses, nous les prendrons au sérieux. Ah! que ne +peut-on leur conseiller de rester dans l’ombre chaude de leur foi, +pieusement accroupis, attentifs aux leçons inoffensives de leurs vieux +maîtres, tandis que, dans la petite école à côté, les enfants ânonnent +des versets, tandis que les colombes voltigent autour du patio, tandis +que les savates attendent, discrètes, bien alignées près de la porte! Je +vous approuve, amis musulmans, de penser que le progrès est un Dieu +cruel, qui empêche ses sectateurs de dormir et qui les tue. Je vous +approuve de passer votre jeunesse à discourir éperdument sur les mérites +relatifs du beau-père et du gendre de votre prophète, sur la façon de +faire vos ablutions, sur la morphologie et la syntaxe de votre langue +sublime; et j’admets d’autant mieux votre mépris pour nos idées sur le +système du monde, que depuis Einstein c’est peut-être vous qui avez +raison. Pour votre tranquillité autant que pour la nôtre, écartez-vous +des sciences exactes et des autres où vous ne puiseriez que d’importunes +ambitions. Cherchez la sagesse dans votre livre sans pousser plus loin. +Puisque nous vous l’apportons, usez largement du confort moderne, mais +n’en fabriquez pas. Qu’il subsiste au moins grâce à vous sur cette terre +des âmes et des choses surannées où nous puissions, de temps à autre, +reposer nos yeux et attarder notre pensée. En un mot, restez ce que vous +êtes pour qu’on vous aime. + +--Je vous arrête, fit Dupont, car vous allez en termes attendrissants +contredire votre début. Vous êtes incapable d’une opinion ferme en ces +matières dont une longue expérience aurait dû, pourtant, vous donner +connaissance certaine. Vous versez à leur sujet dans le sophisme et +soufflez alternativement sur ces choses et le chaud et le froid. + +--C’est, répondit Martin, que ma pensée oscille entre deux propositions +qui me sont également chères. Comme Français épris d’amour pour +l’humanité, je voudrais tirer ce peuple de son actuelle torpeur, lui +parler, non point de ses devoirs qu’il connaît pour le moins autant que +nous savons les nôtres, mais de ses droits, l’élever à la liberté, le +guider sur la route radieuse du progrès, réveiller la conscience +ensommeillée de ses citoyens et, ceci fait, par simple amour de l’art et +du danger, lui montrer la beauté de la lutte, l’instruire des moyens +qu’y emploie notre civilisation. Mais aussi plus simplement, en égoïste +oublieux ou lassé de son rôle éducateur, je voudrais qu’il restât, ce +peuple, tel qu’il s’est fait lui-même, parce qu’il est amusant, +sociable, et qu’auprès de lui je me repose de toutes les belles +inventions que je lui demande d’admirer. Vous me déniez la possession +d’aucune opinion ferme. J’en ai une pourtant: c’est que les musulmans +sont bien comme ils sont et que c’est nous qui les rendons +insupportables. Ceci dit, j’avoue mes torts et renonce à vous suivre +dans les réflexions profondes qui vous viennent au contact de la +civilisation mograbine. Je veux rester conteur tout simplement et, +puisqu’il est question de ces milieux éclairés, religieux et diserts qui +sont la gloire de la ville sainte, laissez-moi vous y conduire tandis +que le Sultan, somnolant à l’épaule de sa nouvelle conquête, pense à la +façon dont il fera mourir le Rogui. + +--Je vous écoute, fit Dupont. + + * * * * * + +Après sa première rencontre, dans la cour du méchouar, avec son +prisonnier, Hafid avait congédié tout le monde et donné rendez-vous pour +le lendemain à ses ministres et aux oulama. Ceux-ci, mécontents +d’ailleurs de la désinvolture avec laquelle on les faisait courir les +rues par la chaleur accablante, avaient, en quittant les lieux, convenu +de se retrouver à l’heure fraîche chez le principal d’entre eux. + +Ben Louaz n’était pas le plus vénéré des sages jurisconsultes alors +vivants. Deux autres le dépassaient dans le respect général par leurs +vertus et leur science religieuse. Mais ils étaient, ceux-là, très âgés +et se tenaient écartés des affaires publiques. Ils avaient chargé ben +Louaz de les représenter au Conseil des oulama et ceci le désignait bien +pour en être le chef lorsque Dieu rappellerait à lui ses pieux +serviteurs. En attendant, leur coadjuteur prenait volontiers +l’initiative des réunions où s’élaboraient les directives de la +communauté et se décidaient les quelques actes politiques par lesquels, +prudemment, les juristes se rappelaient à l’attention des Sultans. Leur +situation était en ceci délicate. De par l’islam et la tradition propre +du Maghreb, le Sultan est chef temporel de l’Empire et chef spirituel de +la communauté. Son pouvoir est universel et, dès qu’il est nommé, ceux +mêmes qui ont proclamé la légalité de son accession au trône rentrent +dans l’ombre et s’inclinent devant le maître. Celui-ci pourtant +n’éloigne pas les oulama. Il leur demande parfois des avis et, plus +rarement, des consultations propres à justifier certains de ses actes. +Mais il n’accepterait pas leurs remontrances. Quand le Sultan est à Fez +où se trouvent les principaux jurisconsultes, ceux-ci sont tenus de se +montrer à la cour, de figurer dans les conseils, d’entourer enfin le +monarque dans les circonstances graves, de le soutenir du prestige que +le peuple accorde à leur science et à leurs vertus musulmanes. On +pourrait croire que les oulama ont, en ces occurrences, possibilité de +marquer leur volonté, d’exercer une influence sur la marche des affaires +publiques. Cependant, ils s’en gardent bien: le Sultan est le maître +absolu; la doctrine elle-même interdit de heurter de front sa volonté. +Chose singulière: la force des oulama réside tout entière dans la +faculté qu’ils ont de ne pas agir; et ces actes politiques dont nous +parlions plus haut se bornent de leur part à se rendre au palais ou à +n’y pas aller. Par là, par leur présence ou leur abstention, ils se +montrent soutiens du trône ou censeurs impitoyables de celui qui +l’occupe. Il est d’une importance capitale pour le Sultan que ces +docteurs, auxquels il ne demandera généralement rien, répondent +cependant quand il les convoque, car leur inutilité dont personne ne +doute devient une puissance quand elle refuse qu’on la constate. Abd el +Aziz est tombé parce que les oulama se sont plusieurs fois de suite +excusés poliment de ne pouvoir se rendre auprès de lui. L’enseignement +religieux dont ces gens sont les pontifes a sur les esprits telle +emprise que l’opinion publique devient hostile au souverain quand les +docteurs le boudent, opposent l’inertie et l’indifférence à sa conduite +ou à ses excès de pouvoir. + +On suit d’abord une des rues qui descendent vers Fez el Bali et que +bordent les échoppes des marchands de ferraille et de goudron. On la +quitte pour prendre une ruelle à gauche puis d’autres nombreuses à +droite, à gauche, dont la dernière, entre les hauts murs aveugles de +nobles et jalouses demeures, finit en cul-de-sac. Au fond de celui-ci +est la porte de ben Louaz. Dans la journée, elle est toujours ouverte. +Par tradition familiale, la maison de l’alem directeur de la foi veut +être accueillante aux disciples. Ainsi le veut aussi la tyrannie de la +domesticité dont s’encombrent le personnage et sa famille. Entre le +logis et les boutiques de la rue marchande, ce sont les allées et venues +continuelles de jeunes esclaves mâles, tandis que sous le porche les +petites négresses lippues au regard effronté paraissent et +disparaissent, prennent ce qu’on apporte des mains des commissionnaires, +rient, criaillent et aguichent leurs compagnons. Invariablement, depuis +des années, quand il descend de mule devant son seuil, le professeur +prend le ciel et les murs voisins à témoin que cette engeance jette le +déshonneur sur sa maison. Invariablement de même, l’engeance se bouscule +pour baiser main ou vêtement du maître qui rentre bougonnant, heureux et +paternel. + +Ben Louaz est un beau vieillard, vigoureux héritier d’une lignée de +savants religieux. Il fait remonter son origine à ces Arabes qui vinrent +il y a plusieurs siècles de Kairouan s’installer dans la Fez naissante +et contribuèrent dès le début à l’instruction des sauvages mograbins. Il +est quelque peu jaloux d’un collègue qui, portant en son nom celui d’une +ville andalouse, se réclame aussi d’une antique et pure origine arabe, +tandis que les autres s’amusent de ces deux orgueils en remarquant que +ces confrères ont autant l’un que l’autre visage berbère et, dans leurs +personnes et leurs actes, toutes les caractéristiques de cette race. + +En quittant le palais où ils avaient vu le Rogui dans sa cage, cinq +importants personnages s’étaient donné rendez-vous chez ben Louaz à +l’heure, avaient-ils ajouté en souriant, où les oiseaux dorment, ceci +par allusion à certaine particularité de la maison qui devait les +recevoir. Celle-ci, vaste et riche, montrait tout d’abord au visiteur un +grand patio dont tout le centre à ciel ouvert était occupé par une +immense volière. Le goût du savant pour les oiseaux s’étant aggravé du +fait que sa femme l’avait partagé, tout, dans le premier corps du logis, +avait été sacrifié au bien-être des pensionnaires ailés choisis avec +soin, payés très cher, venus souvent de loin et dont la collection était +l’orgueil de son propriétaire. Riche, ben Louaz avait dépensé des sommes +importantes dans le choix des treillages les plus perfectionnés propres +à compartimenter sa volière. Il en avait fait une chose vraiment +curieuse, mais à la longue, pour lui, encombrante et tyrannique. Le +climat du Maroc est chéri des oiseaux. Ils y pullulent et deviennent +d’une impertinence extrême. Certaines races n’avaient pas tardé à +déborder de la volière. Peu à peu, toute cette partie de la demeure leur +avait été abandonnée ainsi qu’à leur guano. Un vol égaré de ces moineaux +insolents qui vivent à Marrakch s’était abattu certain jour sur la +maison et leur tempérament révolutionnaire avait eu la partie belle dans +ce milieu gâté par tous les soins dont on l’entourait. En fait, tant que +durait le jour, le grand patio et les pièces voisines étaient intenables +à cause de la rumeur qu’y déchaînaient les cris, le pépiement, le +sifflet, les appels roulés et roucoulés des petits êtres coalisés. La +maison, heureusement, comportait d’autres appartements pour le maître et +pour ses femmes, pour ses hôtes. Or il advint que le populaire, toujours +en quête de merveilleux, affirma que l’alem connaissait la langue des +oiseaux et avait avec eux de longs et graves entretiens. Ceci renforçait +de mystère les mérites qu’on lui reconnaissait, mais lui interdisait +aussi de rendre la plus belle partie de son logis à sa destination +normale: sa renommée en eût souffert. Il était prisonnier de sa volière. +S’il leur arrivait d’en rire, ses collègues pourtant ne le critiquaient +point, car ils savaient qu’il ne faut pas contrarier la crédulité +publique, source intarissable de profits moraux et matériels. + +Cinq donc des plus éminents docteurs de la foi se rendirent ce soir-là +chez ben Louaz. Successivement, à leur descente de mule, les +domestiques, multipliant les marques de vénération, leur firent éviter +la maison des oiseaux et les guidèrent vers la pièce où le maître du +logis les attendait. Il y avait l’Andalous dont il a été question, +esprit très fin, poète à ses heures et qui, s’il faut en croire les +hommes de son âge compagnons de sa vie, avait en sa jeunesse écrit +maintes pièces légères que l’on se passait sous le manteau. Mais ceci ne +compromettait en rien son renom très pur de docteur très orthodoxe. +Vinrent aussi le Beranesi et le Riffain, deux berbères têtus, sectaires +et violents, qui se vantaient très volontiers d’avoir combattu le +modernisme plus apparent que réel, puéril en tout cas du Sultan Abd el +Aziz. Son successeur ne leur en montrait nulle reconnaissance, ce dont +ils enrageaient sans oser le laisser voir. Le supplice affreux du +Kittani, un des leurs, était encore récent et sans abattre l’autorité +des Oulama donnait tout de même à réfléchir. Le supplicié était un +chérif fondateur d’une secte jugée quelque peu hétérodoxe, mais dont la +plus grande erreur était d’avoir, au lendemain de la proclamation +d’Hafid, fait acte de prétendant. Fort de sa récente reconnaissance par +les Oulama, le Sultan s’était vengé terriblement en faisant mourir très +lentement son parent sous la corde. Ce faisant, il avait éliminé un +compétiteur dangereux, mais aussi laissé entendre aux gens d’église +qu’ils eussent à se maintenir dans leur rôle déjà pour lui fort gênant. +Les deux autres invités de ben Louaz étaient le Fassi, qui avait été +ambassadeur en Europe, et le Rbati, deux savants orateurs de mosquée, +très estimés de la population. Leur opportunisme prudent se masquait +sous un détachement affecté de tout ce qui n’était pas religion pure. +Leur tactique résultait d’ailleurs d’une réelle expérience du pays, des +affaires publiques et des affaires en général. Tous ces hommes de +science et de religion soignaient leurs intérêts matériels, vivaient +comme l’on dit chez nous bourgeoisement, gérant leurs biens en bons +pères de famille. Or un musulman y a toujours beaucoup de mérite en +raison des charges coûteuses qui résultent de la façon de vivre, de +toutes les complications dont ces gens encombrent leur existence. + +Ben Louaz n’était pas le moins riche d’entre eux et recevait fort bien. +Mais, ce soir-là, une évidente préoccupation le tenait ainsi que ses +hôtes. On but longuement le thé sans autres propos que les habituels +compliments qui même se prolongèrent. Ces gens s’étudiaient; chacun eût +voulu savoir ce que pensait le prochain des événements en cours; +personne ne se décidait à les discuter. Donc comme il est de coutume +chez les musulmans--et comme il arrive aussi fréquemment chez nous--le +but de la réunion n’intervint dans la conversation que sous forme +d’incidente. + +--Tu ne nous as pas montré, dit l’Andalous à ben Louaz, tes dernières +trouvailles. On dit que le caïd du Sous t’a expédié des canaris +superbes. + +--C’est exact, mais ils dorment à cette heure et je me garderai bien de +réveiller la volière. Elle me donne d’ailleurs, ajouta-t-il, des ennuis. +L’homme qui veut être sage, qui croit l’être en cherchant dans les +beautés de la nature un dérivatif aux passions humaines, ne réussit que +rarement. Je ne sais si Dieu n’a pas voulu me donner une leçon en +faisant prolifier sans mesure mon élevage. + +--Peut-être, répondit l’Andalous, mais ne te plains pas de ce qui +t’arrive. Le mal eût pu devenir plus grave, car les oiseaux sont les +êtres les plus irrespectueux qui soient. Ils n’ont pas fait crouler ta +demeure bénie. Je t’ai entendu dire toi-même à tes élèves que le +vertueux Abdallah, fils d’Abi es Sbar qui, six cents ans avant toi, +occupait à Qaraouyine la place que tu honores, dut faire reconstruire le +minaret de la mosquée délabré par les oiseaux qui, pour y accrocher +leurs nids, avaient criblé de trous les quatre faces, aggravant le mal à +chaque couvée de telle sorte que les pluies pénétraient la masse et peu +à peu la dissolvaient. + +--Et ceci me rappelle autre chose, fit le Fassi. Lors de mon ambassade +chez les chrétiens, parmi les nombreuses curiosités qu’à l’envi ces gens +fort présomptueux me montraient pour me convaincre de leurs talents, je +vis un genre de construction nouvellement inventé dont ils paraissaient +très fiers et qui consistait à noyer des tiges de fer dans le ciment. +Les maçons de là-bas prétendaient qu’on obtenait ainsi des murs +étonnamment solides et durables. + +--Dieu seul est durable, firent en chœur les voix. + +--... eh bien, le noble Abdallah ben Abou Sbar, pour construire le +minaret dont tu parles et qui d’ailleurs est toujours debout, usa d’un +procédé analogue à celui dont les chrétiens s’enorgueillissent. Il fit +incorporer aux matériaux des tiges de fer qui assurèrent la cohésion. + +--Est-ce bien la même chose? fit ben Louaz. + +--Peu importe, reprit le Fassi. J’ai voulu dire, et c’est l’anecdote des +oiseaux irrespectueux qui m’en a donné le prétexte, que nous savons +bâtir avec élégance et solidement et cela depuis des siècles. Je réponds +ainsi à certaine réflexion désobligeante dont un de ces insolents +certain jour me mortifia: «Vous n’avez rien inventé», me dit-il... + +--Ta réponse est insuffisante, reprit l’hôte. Insuffisante aussi celle +que j’entendis dernièrement. Un des nôtres leur disait en effet: «Vous +cherchez en ce monde votre paradis. Nous aurons dans l’autre monde celui +qui nous est promis.» + +--Comment, protesta le Riffain, cette réponse ne te satisfait pas? + +--Elle est pieuse, reprit ben Louaz, elle est sage aussi car elle laisse +croire à notre renoncement. Elle endort. Elle trompe. Celui qui parlait +ainsi n’avait en effet rien de mieux à dire, c’était un être quelconque +auquel Dieu dictait une formule opportune. Mais ici pouvons-nous +raisonner ainsi? + +--En effet, dit l’Andalous; il est plus sensé de reconnaître que la +science européenne nous domine et d’avouer notre faiblesse. Cet aveu ne +nous amoindrit pas car, tout venant de Dieu, qu’Il soit exalté! science +et faiblesse résultent de sa volonté. Que sera celle-ci demain, qui sera +demain le maître ou l’élève? + +--Dès maintenant, reprit ben Louaz, qui pourrait dire que l’Islam est +faible? Les musulmans couvrent une immense partie de la terre. Et penser +comme font les chrétiens, qu’eux seuls domineront toujours parce qu’ils +savent, avec des machines, fabriquer du sucre et des cotonnades ou +encore des canons, mépriser ceux qui préfèrent comme nous la science +sacrée aux sciences humaines, est un orgueil dont Dieu Très-Haut ne peut +être qu’offensé. En attendant qu’il marque sa volonté, on ne doit +répondre à ce mépris que par le nôtre. + +--En attendant, fit le Beranesi, ces maudits chrétiens nous obsèdent. On +ne parle en tous lieux que de leurs faits et gestes. Leur nombre est +encore infime, Dieu soit loué, et pourtant on les voit partout. Se +peut-il qu’un État comme celui-ci ne puisse vivre sans intrusion des +étrangers en ses affaires? Moulay Hassan est mort, hélas! qui sut avec +tant d’habileté tenir éloignées leurs entreprises, étouffer leurs +intrigues. On voyait bien quelques chrétiens dans son entourage, mais +leur rôle se bornait à celui de conseillers lointains. Ils étaient là en +curieux, se conformaient aux usages et ne commandaient pas. + +--C’était, fit le Fassi, l’époque heureuse où le Sultan parlait d’égal à +égal aux sultans d’Europe parce que le pays suffisait aux besoins du +pays et qu’à ceux qui offraient des choses étonnantes on pouvait encore +répondre: merci, remportez cette affaire, nous ne saurions nous en +servir et nous n’en voyons pas l’utilité. Tandis qu’il faut craindre de +plus en plus l’envahissement des nouveautés coûteuses. Le Maghzen est +endetté. On a besoin des Français, on cède, on achète, la créance +s’accroît. + +--Ils sont adroits d’ailleurs, fit l’Andalous, et, avouons-le, y mettent +des formes que d’autres Européens avant eux n’observaient pas. Vous vous +en souvenez, cela commença par un rien: la cuiller. Ces gens +s’étonnèrent que les soldats du Sultan mangeassent avec leurs doigts +comme vous et moi. Ils soutinrent tenacement cette opinion, contraire à +nos idées, que la nourriture, pour être profitable, doit être portée à +la bouche avec un objet en métal. Nous n’y avons pas fait d’objection, +car cette atteinte aux coutumes paraissait peu grave, et ce fut ce +qu’ils appelèrent la première réforme. Ce mot leur plaît beaucoup et +s’applique, m’a-t-on dit, aux innovations diverses qu’ils proposent un +peu partout. Ils y mettent de l’insistance, mais aussi une sorte de +conviction aimable qui subjugue. Ils sont, comme vous le savez, assez +orgueilleux. Lorsque vous leur parlez, ne leur dites pas: Vous autres +chrétiens, cela a l’air de les gêner; dites: Vous autres qui êtes des +réformateurs... vous les disposerez merveilleusement à vous entendre si +vous avez quelque chose à leur demander, ce qu’il faut éviter le plus +possible. Ayant vu que nous acceptions la cuiller, ils préconisèrent un +vêtement spécial pour les soldats, puis des chaussures. Nous en sommes +aujourd’hui aux canons. + +A ce moment le Rebati, jusqu’alors silencieux, prit la parole. + +--Le plus fâcheux est que, pour sa politique, le Sultan--que Dieu le +tienne par la main--ayant accepté d’acheter en France des canons, est +contraint d’en commander aussi en Allemagne et que cette pratique +conduit le pays à sa perte... Car il faudra, pour payer, contracter +emprunt et, par suite, donner des gages. La gestion de ces gages exigera +un nouveau contingent de chrétiens calculateurs, vérificateurs. Nous +serons bientôt submergés. Ne pensez-vous pas, conclut-il, qu’il serait +temps de représenter au Sultan les dangers de sa politique et de lui +montrer la profondeur du gouffre vers lequel il penche? + +Il n’y eut pas de réponse. Chacun de ces hommes prudents attendit celle +que pouvait faire son voisin et même souhaita qu’il n’en fît pas. Car la +question était fort épineuse et, vraiment, de quoi se mêlait si mal à +propos le collègue? Pensait-il réellement à faire des remontrances au +souverain, au farouche Abd le Hafid grisé, qui plus est, par sa victoire +sur le Rogui? Il y eut quelques instants de gêne dans la blanche +assemblée des saints hommes. Le maître de la maison, avec grand +à-propos, frappa dans ses mains pour faire paraître les petites +esclaves. On servit à nouveau des tasses de thé. On entendit les +aspirations bruyantes des buveurs qui s’attardèrent à siroter. Puis +l’Andalous, avec une indifférence voulue, résuma l’opinion ambiante en +laissant, dans le silence contraint, tomber ce dicton berbère: + +--Il n’est personne qui dise au lion: tu pues de la bouche. + +Bien que tardif, nul ne douta que ceci répondît à la question du Rebati. +Les visages se détendirent. Et par déduction logique, le lion fit penser +à la cage et la cage au Rogui. + +--En attendant, fit ben Louaz, c’est de l’autre lion qu’il s’agit. Que +faisons-nous du Rogui? + +--Si nous proclamions qu’il est le vrai Moulay M’Hammed, dit en ricanant +le Riffain qui avait de la rancune contre l’ingratitude du Sultan. + +--Est-il vrai, fit ben Louaz, que certains d’entre vous expédient en +secret ce qu’ils possèdent vers les parages de montagnes... du Riff ou +d’ailleurs? Non, n’est-ce pas. Alors, pas de mauvaises plaisanteries. +Personne ne fait rien ici sans son compère, et chacun de nous est +responsable des légèretés du voisin. + +--Que faisons-nous du Rogui? as-tu dit, reprit le Riffain sans paraître +s’émouvoir de la remontrance, mais désireux de pallier l’effet de sa +boutade. Il s’est fait prendre, il ne nous intéresse plus. + +--Mais Hafid, dit le Beranesi, s’enquerra du genre de mort qu’il lui +faut appliquer. La chose est prévue par la loi. Nous seuls la devons +dire et interpréter. Il ne faut plus tolérer que le Sultan se passe de +notre avis. J’ai revu tous les textes. Les rebelles... + +--Cet homme et ses auxiliaires, reprit ben Louaz, et sa voix prit le ton +d’autorité qu’il fallait pour dominer le débat, cet homme est en +rebellion contre le Sultan et non point contre l’Islam. Celui-ci seul +importe; il n’est pas en cause. Vos opinions personnelles, comme vos +susceptibilités de jurisconsultes, doivent rester au fond de votre gorge +et de votre cœur. Le Sultan, d’ailleurs, est à ce paroxysme d’orgueil où +l’on ne pense pas avoir besoin de conseils. Il n’en demandera pas. Qu’il +se débrouille avec ses prisonniers, et si, en cette affaire, l’Europe, +comme on peut le croire, a les yeux fixés sur lui, il appartient à ses +ministres de le renseigner. C’est de la politique, la religion n’a rien +à y voir. Nous répondrons certes à la convocation du Sultan. Nous irons +sans hâte obséquieuse comme sans retard frondeur. Au travers de la foule +avide des spectacles de guerre nous passerons lentement. Abd el Hafid, +s’il veut que nous arrivions jusqu’à lui, devra faire fendre la masse du +populaire devant nos mules apeurées. Au conseil nous n’aurons rien à +dire, car on ne nous aura pas attendus pour juger le Rogui et ses +hommes. + +Les Oulama, sous le verbe ferme de leur chef, se taisaient. Cette +abstention un peu hypocrite qu’on leur indiquait convenait à leurs goûts +et chacun en soi-même jugeait qu’elle était à cette heure plus que +jamais opportune. Abd el Hafid effrayait. Depuis qu’il était là, les +affaires du Maghzen, jusqu’alors lentes, alourdies d’atermoiements, de +réticences malignes, d’hésitations superflues, prenaient une allure +trépidante qui donnait le vertige aux vieux musulmans et en particulier +à ces graves hommes de religion qui, selon l’expression même de l’un +d’entre eux, s’estimaient «gens de patience et d’espoir». Les événements +depuis quelques mois se précipitaient selon un rythme nouveau, +déconcertant. Chacun avait le sentiment, dans l’entourage du Sultan et +dans la partie éclairée de la population citadine, qu’Hafid, impulsif et +violent de son naturel, épousait le branle tumultueux donné par les +Français aux affaires de l’État, branle d’ailleurs dont ceux-ci +voulaient rester maîtres, qu’ils sauraient graduer à leur guise et +conduire à leurs fins. + +Mais c’était déjà trop longtemps parler de choses sérieuses et celles-ci +réglées par la volonté plus forte de l’alem ben Louaz, les esprits +apaisés goûtèrent le repos des heures tièdes. L’hôte lui-même, dont le +torse s’était quelque peu redressé lorsqu’il avait dicté à ses collègues +la conduite à tenir au cours des événements, s’était affalé de nouveau +dans ses blancs lainages. Son visage devint souriant, il était pressé de +faire oublier la contrainte qui avait pesé sur le début de la soirée. +Son geste discret repoussa les fâcheuses pensées tandis qu’il concluait. + +--De tout ceci, demain nous dira la suite, demain s’il plaît à Dieu. + +Et les invités opinèrent à leur tour d’un s’il plaît à Dieu, heureux, +abandonné, confiant et paresseux. + +Ils étaient à l’un des bouts de la pièce trop longue, assis à la turque, +leurs jambes reployées sous les amples vêtements, blancs comme leurs +barbes, comme leurs turbans de mousseline. Ils étaient graves de par +leur âge et leurs vêtures; ils n’étaient point solennels et ne voulaient +pas l’être; l’heure était douce et, insoucieux des rugissements que +devait pousser là-bas le Rogui dans sa cage, ils aspiraient à boire +frais. Aux petites négrillonnes avaient succédé leurs répliques mâles. +Les jeunes garçons présentèrent des pâtisseries et des bols d’une eau +fraîche qui puait le goudron, puis ce fut une pastèque toute découpée, +c’est-à-dire de l’eau encore. Après quoi, ces personnages durent se +laver les mains et se rincer la bouche selon le rite. Enfin l’on apporta +les cassolettes; ce que voyant, les six nobles vieillards devinrent tout +à coup manchots, c’est-à-dire que leurs bras et leurs belles mains +blanches vidèrent les larges manches et disparurent à l’intérieur des +vêtements. Ceux-ci, comme on le sait, sont admirablement taillés, faits, +compris pour l’aisance absolue des mouvements, pour la façon dont ces +gens marchent, s’assoient, montent à mule, se prosternent. L’homme le +plus grave dans la plus sérieuse compagnie peut se gratter sans gêne +pour lui-même et pour les convenances. Les bras disparus firent donc +bouffer les beaux lainages, tandis que le maître du logis prenait dans +une boîte en cristal des petits morceaux du bois précieux, les suçait un +instant pour les humecter, puis l’un après l’autre les déposait avec +soin sur les braises des cassolettes. Les petits esclaves soufflaient un +peu, refermaient le couvercle et, se mettant à genoux devant chaque +hôte, passaient le brûloir entre les pieds sous la cloche des vêtements. +Les chefs dodelinaient de satisfaction dans le nuage fumeux qui sortait +du col, tandis que par l’effet de l’air chaud se ballonnaient les +djellabas. Certains tout de même toussèrent, car le petit bout de bois, +substance coûteuse, émet un parfum dont ces gens par tradition +raffolent, mais âcre au possible, sternutatoire et, pour les nez aryens, +hostile. + +La fumigation terminée, les bras reparurent, chacun se cala de nouveau +béatement dans les coussins, et tout doucement les petites conversations +reprirent. Avisant un aparté, ben Louaz questionna. + +--Que dis-tu, tout bas, à l’oreille de ton voisin?... + +--Je lui demandais, répondit l’interpellé, s’il avait entendu cette +chanteuse nouvellement connue, et dont la voix est paraît-il +surprenante. + +--Nous allons en juger, dit ben Louaz en tapant deux fois des mains pour +appeler ses gens. + +Au signal qu’ils attendaient certainement, deux esclaves, hommes +robustes, surgirent. Rapidement, vers l’extrémité de la pièce à l’opposé +du coin occupé par les hôtes, ils tendirent entre les frises et le +plancher un vaste rideau de cretonne peinte. Puis sans même que les +graves personnages eussent osé jeter vers elle un regard, une femme, la +chanteuse, voilée, empaquetée des pieds à la tête, très vive passa et +disparut derrière la tenture. Car si les nobles professeurs ne +dédaignent pas les plaisirs profanes, ils ne peuvent, du moins en +présence de témoins, ajouter à leur plaisir celui des yeux en +contemplant un visage féminin. «Tu ne verras pas la femme de ton frère»; +rigorisme auquel se complurent d’importants personnages qui n’étaient +pas docteurs de la loi. C’est ainsi que le fameux Ba Ahmed, grand +ministre du sultan Moulay Hassan, faisait jadis écarter les femmes du +trajet de sa mule dans les rues poudreuses de la rouge Marrakch. C’est +ainsi que lorsqu’une femme avait à comparaître au tribunal de tel +célèbre cadi, les huissiers tendaient un drap entre elle et le saint +juge. Il est bon d’ajouter qu’en ces temps heureux, les femmes (qui ont +toujours circulé nombreuses dans les villes marocaines) allaient presque +toutes à visage découvert, lamentable relâchement aujourd’hui réfréné. +Depuis l’arrivée en nombre des Français, toutes les femmes sont rentrées +dans le saint devoir, au moins celui qui consiste à se voiler... et les +pachas y veillent. + +Derrière la cotonnade à ramages, quelques coups tapotés sur une derbouka +réclamèrent l’attention, puis, adoptant un rythme, les doigts +tambourinèrent un prélude. Et la femme attaqua sur une note aiguë. + +Il est inutile de décrire ici ce qu’est un chant de cette sorte. On +admet communément que la voix humaine est le plus riche des instruments +comme genre de timbres et ampleur de registre. Ce que l’on entend au +Maroc confirme cette autre opinion que chaque race dispose de cordes +vocales différentes et affectionne en cette matière ce que la nature lui +donna. Pour ce motif, nous ne sommes pas en état d’apprécier +impartialement les sons dont les Oulama, ce soir-là, se réjouissaient à +l’extrême. Pour nos oreilles impures, autant d’ailleurs que le reste de +nos personnes, registre et timbre marocains oscillent entre le ré dièze +mêlécasse et le mi bémol rogomme du registre soprano. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +--Parfait, mais dites au moins ce que cette femme chantait, interrompit +Dupont, depuis trop longtemps silencieux. + +--C’est que, répondit Martin, je prétends qu’elle ne chantait rien, ou +plutôt que les mots qu’elle pouvait par hasard prononcer sur des notes +diverses n’avaient point entre eux la liaison d’une idée. + +--Vous êtes un philistin, reprit Dupont, ou n’y comprenez goutte. +N’avez-vous point lu les ravissantes strophes que ces femmes disent et +qu’ont reproduites nos auteurs les plus fins? Quel démon vous agite de +nier la poésie qui s’attache aux choses mograbines? Vous faites, +Monsieur, le plus grand tort au tourisme. D’ailleurs vous traitez d’une +matière qui ne vous appartient pas. Les arabisants... + +--Je crois, fit Martin, vous avoir donné sur ceux-ci, dont vous êtes, +mon opinion définitive. Je me garderais de vous demander ce que cette +femme chantait. Plutôt que de rester court, vous mettriez sur ses lèvres +un cliché d’amour pathétique et vous le qualifieriez d’andalou. Il y en +a, comme vous disiez, des pages de recueils. Mais, à part une ou deux +chansons grivoises, je n’ai jamais entendu que des sons voyelles modulés +sans art sur des notes éraillées. Je vous accorde cependant que dans les +campagnes les chanteuses répètent à satiété deux ou trois phrases de +louanges à l’adresse de celui qui les a convoquées pour réjouir ses +hôtes, puis, l’heure venue, débitent, au roulement frénétique des +ventres et des croupes, les plus énormes grossièretés. Vous conviendrez +que chez le grave ben Louaz... + +Et, sans attendre la réponse, Martin, obstiné, continua son récit. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Le chant se prolongea, suivant la mode marocaine, aussi longtemps que +l’artiste put disposer d’un souffle suffisant. Quand il cessa tout à +coup, en point de suspension sur la médiante, personne n’applaudit car +ce n’est pas l’usage, mais un murmure des plus flatteurs accompagna le: +Dieu te bénisse, ô Lalla! dont ben Louaz remercia la chanteuse. +Celle-ci, plus empaquetée que jamais, gagna rapidement le patio et +disparut. C’est alors que l’Alem Andalous, comme poète plus sensible que +ses collègues, plus apte en tout cas à dire leur générale et sénile +satisfaction, retira des deux mains son turban, ce qui est la marque, +chez un musulman, d’une émotion intense agréable ou cruelle, ou poétique +ou furieuse, marque fréquente aussi, mais ce n’était pas le cas, d’une +lourde ivresse en quête de fraîcheur. Les Oulama voyant nu le crâne rasé +de leur ami, connurent qu’il allait redevenir jeune et des oui, oui +encourageants exprimèrent qu’ils seraient, de toute leur attention, +complices. Le poète d’ailleurs la tête renversée, les yeux demi-clos, +lâchait la bride à son inspiration: + + De ta Maison, je ne dirai rien, ô ben Louaz, + Sinon qu’elle est bénie de Dieu et de qui la fréquente. + De ta raison, je ne dirai rien, ô ben Louaz, + Sinon qu’elle est claire et profonde comme l’eau d’un lac de + montagne. + De ton accueil, je dirai, ô ben Louaz, + Qu’il présage celui qui t’attend au Paradis. + Car ceux que tu appelles auprès de toi + Déjà, pour apaiser leur faim, y trouvent des mets délicieux, + Et calment leur soif de l’eau pure et fraîche de l’amitié. + Et s’ils ne peuvent encore approcher la Houri, + La Houri toujours vierge aux seins arrondis et aux cuisses + transparentes[9], + Du moins en goûtent-ils la voix céleste et l’appel voluptueux. + Certes, ô ben Louaz, j’exagère en dotant une humaine forme de + mérites surhumains, + Mais pardonne au poète grisé par le charme des heures que tu lui + accordes. + + [9] Qoran, en diverses sourates, et, aussi, _Traditions Islamiques_ + d’EL BOKHARI, traduction HOUDAS et MARÇAIS, chez Leroux, éditeur. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Tandis que le conseil des Oulama s’inquiétait ainsi des événements en +cours, tandis que plein d’orgueil et d’alcool, Hafid s’attardait repu +près de sa blonde et grasse roumia, tandis que Bou Hamara aux soins +empressés de ses gardiens reprenait les forces qu’il lui faudrait pour +marcher au supplice, quelque part, dans le quartier des consuls, un +homme, de ces Français dont les gens de Fez disaient: «Ils ne dorment, +ni ne mangent comme tout le monde», un fonctionnaire ployé sous une +grosse lampe Vacuum, suait des notes à l’adresse de son gouvernement... +«Le Sultan, enhardi par cette victoire qu’il doit au zèle inopportun de +deux militaires entêtés, n’est plus abordable... il est ivre dès le +matin (quinquina Dubonnet, champagnes divers, pas de concurrence +étrangère)... le peuple silencieux attend des spectacles sanglants, il +les aura... il sait qu’il doit les avoir... Chez le souverain actes +d’impulsion alcoolique... dans l’âme des foules remous de passions +violentes... Ici s’ouvre une ère d’erreurs où se peuvent dérouler les +plus graves événements... faits à suivre heure par heure pour les guider +si possible... savoir en user... prévoir aussi un dérivatif calmant... +dans une dizaine de jours il y aura dans l’Est un autre Rogui...» + + * * * * * + +Le lendemain, au rendez-vous, ce fut Dupont qui, le premier, prit la +parole. + +--A mon avis, dit-il, il faudrait tout de suite rassurer un chacun sur +le sort de ce deuxième Rogui qu’hier, je ne sais pourquoi, vous +mentionnâtes. Il faut éviter les confusions de personnes mais se garder +aussi que vos lecteurs, inquiets déjà de la façon dont finira votre +récit, ne s’effarent à la pensée qu’il puisse recommencer. Croyez-moi, +réglez en quelques mots ce nouveau compte. Ne laissez pas naître cette +opinion inexacte que, même en ces temps barbares, le Maroc ait été en +permanence un théâtre de drames effarants et d’acteurs farouches, alors +qu’au contraire le plaisant se joignait toujours au cruel et même lui +faisait cortège. + +--J’aimerais mieux, dit Martin, rayer de ces annales une mention +peut-être inutile et courir à mon but. Vous vous êtes plaint déjà du +retard que j’apportais à faire mourir Bou Hamara. + +--C’est exact, fit Dupont, mais je n’en suis plus à quelques lignes +près, surtout quand elles sont gaies. Souvenez-vous-en. Il s’appelait +Abd el Kebir, et se réclamait d’une haute origine. Nous l’appelions, +nous, l’homme à la pompe depuis le jour où, désireux de recevoir comme +ses frères une marque d’intérêt, il avait demandé qu’on lui offrît une +pompe à incendie. En matière de propagande politique, la conscience +professionnelle du diplomate doit être inaccessible à l’étonnement et, +depuis qu’il en arrive au quai d’Orsay, les rapports consulaires ont +transmis des demandes plus surprenantes. La pompe vint. Elle était verte +avec un liseré jaune et ses bras d’un brun sombre, pareils, avait-on +pensé, à ceux humains qui les manieraient. Deux ouvriers délégués de +l’usine accompagnèrent la livraison pour en déballer sur place les +organes et en indiquer le maniement. Le cadeau revint sans doute assez +cher, mais enfin El Kebir put, jusqu’à satiété, s’amuser à doucher ses +esclaves et en rire, paraît-il, jusqu’à perdre le souffle. A nos sens de +démocrates impénitents, c’est là un odieux abus de la puissance +patriarcale qui régit la famille mograbine et cet avant-goût du pouvoir +despotique devait livrer l’homme à la pompe aux pires entraînements. + +--Bravo, fit Martin. + +--Or il advint précisément que le Rogui Bou Hamara fut pris et la +nécessité pour certains de le remplacer se trouva coïncider avec les +aspirations d’El Kebir à la tyrannie. Sans doute pensait-il encore que +ces maudits chrétiens qui lui avaient donné une pompe lui procureraient +aussi facilement une couronne. Il fallait toutefois l’aller chercher +loin dans l’est, du côté de Taza. Il dut s’y rendre vite en faible +équipage et faire, pour éviter Hafid, un grand détour par les tribus +berbères de la montagne. Et chaque soir, à l’étape, les mêmes discours +s’entendaient. + +--Qui es-tu, toi, voyageur? demandaient les Berbères. + +--Je suis un tel, fils d’un tel, je suis chérif et je me déclare sultan. + +--Tu disais donc que tu veux être sultan? Tu vas sans doute à Fez tuer +Hafid? + +--Non, je vais à Taza; c’est là qu’on fait les sultans. + +--Nous te passerons donc en sécurité à la tribu voisine, car nous voyons +bien que tu es chérif; mais jure-nous que tu n’es pas déjà sultan. +Jure-le sur l’âme de ton saint père le Sultan, que Dieu lui fasse +miséricorde[10]... Et maintenant on va t’apporter les enfants pour que +tu les touches. + + [10] Sur les sentiments complexes que professent les Berbères à + l’égard du Sultan, voir pages 24 et 25. + +--Apportez-moi aussi de quoi manger, disait le prétendant. + +Plus il avançait vers l’est, et plus les gens l’entouraient, curieux. +Mais il arrivait mal à se faire comprendre. + +--Reste avec nous, lui disaient certains, et quand tu seras mort nous +t’élèverons une belle Koubba. + +--Nous t’accueillons avec plaisir, ô chérif, disaient d’autres, mais +quand tu seras sultan, ne remets plus ici tes pieds, que Dieu sanctifie +leurs traces! + +Enfin l’homme parvint chez les Riatas, tribu qui entoure la ville de +Taza, laquelle était, à cette époque, toute en ruines accumulées et de +divers âges. + +--Je suis un tel, fils d’un tel, dit le chérif, je suis prétendant au +trône à la place de Bou Hamara qui s’est fait prendre et qui d’ailleurs +n’était pas chérif. Proclamez-moi Sultan. + +--Voire, dirent les gens, ceci demande réflexion. Comme chérif, sois +d’ailleurs le bienvenu; plante ici ta tente, entrave ici ton cheval et +mets-toi en prière pour qu’il pleuve sur notre territoire, puisque tu es +chérif. + +Or il se trouva que le pauvre El Kébir qui se plaisait tant à doucher +ses esclaves, avait horreur de l’eau. Il était sale, négligé, repoussant +à ce point, qu’il dégoûta les Riatas eux-mêmes, gens pourtant assez +grossiers. Sa simplicité d’esprit et sa malpropreté corporelle +confirmèrent très vite les habitants dans cette opinion qu’il était +réellement un saint homme mais qu’il serait inopérant dans un rôle +temporel. On lui donna femme et provende, on vint en pèlerinage lui +demander sa bénédiction, mais les tribus placèrent autour de lui des +gardes pour qu’il ne pût correspondre avec le monde extérieur et +s’aviser, si peu que ce soit, de faire acte de prétendant. + +C’est pourquoi l’homme à la pompe vécut et vit encore, insoucieux. Son +aventure, réduite à peu de chose par la sagesse populaire, méritait +cependant cette note discrète en marge de l’histoire marocaine. + +--Merci, fit Martin, ceci repose et me fait regretter d’avoir, pour +traiter d’une époque, choisi l’épisode tragique qui me sert de titre; +mais le vin est tiré... + +--Hâtez-vous donc de conclure, reprit Dupont, en évitant des longueurs. +Par exemple, ne recommencez pas à décrire le grand Méchouar et ses +entours, non plus que la façon dont les acteurs se présentaient. Dites +simplement qu’à l’heure fixée par le Sultan, tout était en place dans le +même ordre, le Rogui dans sa cage sur le pilori, les prisonniers, les +troupes et la foule. + +--Il me faut cependant, fit Martin, parler de cette foule. C’est elle +seule, après tout, qui intéresse. Le Rogui est mort, le Sultan est +changé, les ministres aussi, tandis que la foule est toujours là, +énigme. Ce jour-là, elle cessa presque de l’être pour moi. Tout d’abord, +elle fut en nombre double de ce qu’elle était la veille. Cela tint à ce +que le peuple de Fez ne crut pas tout entier, d’un seul coup, à la +victoire du Sultan. Il fallut au plus grand nombre le rapport de ceux +qui virent de leurs yeux l’arrivée des troupes poussant devant elles les +prisonniers et le Rogui dans sa cage, sur son chameau. Ceci parce que le +peuple de Fez est essentiellement frondeur et déteste par principe le +pouvoir en place, en tremble plus que de raison, tout en niant jusqu’à +l’absurde ses succès. Et nous savons qu’il en est aujourd’hui comme il +en fut de tout temps, que ces gens critiquent et détestent le pouvoir +débonnaire des Français ainsi qu’ils ont fait, avec plus de raison, +certes, de celui de leurs princes. Et nous savons aussi que cela n’est +d’aucune importance; nous le savons depuis que pour reconquérir l’amour +de sa bonne ville insurgée, certain Sultan n’eut qu’à faire tirer sur +elle un coup de canon à blanc, depuis qu’aux heures sanglantes d’avril +1912, ces cent mille hommes armés, hurlants et pétaradants furent +dominés par une seule compagnie de tirailleurs tunisiens. + +Mais nous ne sommes qu’en août 1909. Ce jour-là Fez s’éveilla +péniblement et, gourde de lourd sommeil, s’étira paresseusement dans ses +mille ruelles treillagées, sombres, aux senteurs trop fortes. Fez avait +mal dormi. Moulay Hafid, le Sultan qui demeurait là-haut sur le plateau +à l’air libre de Fez Djedid, venait de rompre les règles du jeu. Il +avait remporté une victoire. Le premier qui l’apprit ne haussa point les +épaules, car telle n’est pas la façon chez ces gens d’exprimer le doute +et l’incuriosité, mais dit, en fermant les yeux: Dieu doit le savoir; +puis il fustigea d’un chasse-mouche en palmier son éventaire. Des +centaines d’autres firent comme lui, mais tous, un peu nerveusement, +fermèrent plus tôt leurs boutiques et s’en furent, pensants. Car une +victoire du Sultan présageait une contribution à bref délai. L’heure +chaude passée, quand on ouvrit les devantures pour le grouillement du +soir, les premiers assistants avaient parlé. Le doute n’était plus +possible, et dangereux par suite pouvait être de l’exprimer. La foule +emplissait les rues entre les magasins innombrables, ces magasins sans +porte dont la fermeture se rabat pour servir d’accoudoir au chaland. La +foule circulait tout occupée en apparence de ses achats, de ses +affaires, mais anxieuse de nouvelles. Parfois les êtres +s’immobilisaient. On écoutait quelqu’un qui, descendu de Fez Djedid, +disait un épisode de ce qu’il avait vu au Dar el Maghzen, au quartier +impérial. Puis le grouillement reprenait actif, serré au coude à coude, +au hanche à hanche, à tout instant fendu par des ânes, des mulets dont +les charges bousculaient ou, trop hautes et branlantes, menaçaient. Le +cri constant de balak! balak! dominait les bruits. «J’ai dit balak», +déclarait le conducteur quand une plainte protestait contre un heurt, un +pied de mule sur un pied de femme. «Il a dit balak», décidaient les +témoins sans s’arrêter et cela passait, oscillant, pour disparaître à +droite, à gauche, dans la bouche chaude de quelque fondouk inaperçu. Car +on ne voit rien dans les souqs de Fez, tant la multiplicité rapprochée +des détails fixes, mouvants, miroitants, enchevêtre la pensée, écrase +l’attention inquiète déjà des contacts, des chocs avant ou après le +balak. Ce jour-là se passait en somme ainsi que tous les autres. Il +s’était peut-être produit quelque part un grave événement, mais rien +n’en paraissait qui modifiât les attitudes ou altérât les visages. On +vendait, on achetait. Les crieurs couraient montrant un objet, clamant +le dernier prix offert. Les détaillants assis sur le plancher surélevé +de leurs boutiques répliquaient à voix basse aux marchandages ou +servaient sans hâte et comme par charité les clients, obligés donc en +faute et auxquels, souvent, d’un mouvement de tête ils intimaient: «va +plus loin». On vendait, on achetait; on faisait le _Bia ou chera_, la +vente et l’achat, expression qui revient sans cesse dans les +conversations de ce peuple, en deux mots synthèse de tout ce qu’il +désire et veut être, termes et pensée qu’il a continuellement aux lèvres +et au cœur, aussi souvent que cet autre cri: Moulay Idriss! nom du +maître religieux sous le patronage duquel, depuis des siècles, il +accomplit les rites du Bia ou Chera. Trop cher? possible! bia ou chera. +La pièce est-elle bonne? Moulay Idriss! Votre père, dites-vous, est +malade? Moulay Idriss! Si quelque monnaie échappe et tombe, s’il casse +un verre ou se contusionne, il prononce: Moulay Idriss! Quand on lui +reproche son âpreté, son mépris, il dit: bia ou chera. Si l’on s’étonne +de son teint pâle et de son air sombre, il rétorque en se tapant de la +paume le front embrumé de soucis: bia ou chera! puis il soupire: Moulay +Idriss! pour compléter la devise de sa hanse autoritaire et fanatique... +On vendait, on achetait; pour un sou l’on discutait ou sur des sommes +énormes, on traitait de petites choses infimes ou de pleins chargements +caf ou fob. Bourse de gros négoce et chamailleries de miséreux bazardant +des hardes se coudoyaient serrées dans le labyrinthe des souqs, sans +gêne, sans morgue chez les grands, sans honte chez les autres, dans une +promiscuité consentie créée par un sentiment qui est la vertu de ce +peuple étrange: le droit égal pour tous de brocanter pour vivre. +Parfois, sans que personne s’en émût, un énergumène surgissait demi-nu, +les cheveux longs, fendait la foule les bras levés criant: Dieu est +grand! ou éructant avec fureur des versets. Il disparaissait vite, +absorbé par la masse jamais fâchée. Ou bien encore une file d’aveugles +se tenant par l’épaule passait en psalmodiant, longeait en quêtant les +boutiques, se télescopait contre un mur, contre la foule même d’où, +toujours, une main sortait et, secourable, remettait en marche le triste +monôme. + +Aux approches du sanctuaire de Moulay Idriss, quartier interdit aux +animaux, aux juifs et aux chrétiens, le commerce comme ailleurs allait +son train, mais une sorte de religiosité tempérait les marchandages, +baissait le ton des voix, assouplissait les remous. Les litanies +pleurardes des affligés, des mendiants implorant le lieu saint ou +provoquant la charité s’ajoutaient à la rumeur de trafic, l’appuyaient +d’un chant soutenu fait du mot Allah, gémi, crié sur tous les tons +possibles. Et tout cela faisait le bruit de la grande ville. Bruit +spécial, étonnant pour qui le perçoit dans son ensemble d’un point +dominant, tel par exemple que les terrasses du quartier de Deuh au bord +du plateau de Fez Djedid, bruit étrange très différent de ceux qui nous +sont familiers et privé de ce qui fait la basse dans le chant de nos +villes: roulement de voitures, souffle d’engins mécaniques; bruit +flottant, continu de frottement sans sonorité où se fondent le broiement +des moulins, le cliquetis des pieds d’animaux ferrés sur les cailloux +des ruelles en pentes, le dégoulinage des rigoles, le râpage du sol sous +les savates, les cris des marchands, le aoh continu en quoi se résolvent +les plaintes religieuses de dix mille mendiants ou affligés vrais ou +faux; bruissement mat qui laisse en pleine valeur musicale les appels +puissants des muezzins aux heures de prière. + +A la fin de ce jour, des crieurs passèrent annonçant la victoire et, +pour que chacun sans doute pût aller s’en assurer, ils clamèrent que le +Sultan ordonnait des fêtes de quatre jours. Dès lors fixée sur son +manque à gagner, l’aristocratie marchande et religieuse, caisse arrêtée, +dévotions faites, s’en fut chercher la fraîcheur et dormir sur ses +terrasses. Tandis que dans les fonds obscurs des ruelles, au long des +murs de mosquée, dans les cimetières, aux seuils des bouges, dans les +cours de fondouqs la foule des autres, la foule inquiète, amère et +suspecte s’emburnoussa pour rêver, souffrir, attendre le jour ou la +mort; monde trouble fait d’abord des déchets moraux de la population +citadine, de ceux aussi du dehors qui, captés par ce que la ville offre +d’attraits et d’espoirs, s’y jettent et rapidement y pourrissent. + +Mais ce n’est là qu’une partie de la masse populaire dont les mouvements +donnent à Fez sa vitalité singulière. Il y a encore la foule des +passagers venus de tous les points du Moghreb pour affaires et par +dévotion, les unes ne vont pas sans l’autre, clientèle inépuisable qui +sans cesse afflue, séjourne plus ou moins, reflue, gens de tribus +diverses, souvent lointaines, toujours rudes, naïves ou sauvages dont +Fez vit et tremble tout à la fois. Cette terreur est le revers de la +médaille, le ver qui ronge l’enseigne: «Bia ou chera et Moulay Idriss»: +commerce et religion, par laquelle cette métropole attire ses chalands. +Fez ravitaille le monde berbère et lui inculque à jet continu la +doctrine de l’Islam. Mais ce client néophyte est un être simple que les +richesses exposées à sa vue affolent et que trouble, parce qu’il ne +l’assimile pas, le ferment mystique qu’il hume dans l’ambiance de la +ville sainte. Le commerçant Fasi a la hantise d’être pillé par sa +clientèle, l’apôtre fanatique craint d’être étouffé par ses ouailles. +Ceci devrait le rendre prudent, amoureux du calme, partisan d’une +autorité vigoureuse apte à le protéger. Il n’en est rien pourtant. Par +une étrange disposition d’âme, par l’effet de l’atavisme hébraïque qui +le domine, ce peuple nerveux ou énervé, semble éprouver une jouissance +morbide à gagner de l’argent dans l’inquiétude, tandis que, d’autre +part, il lui faut se regimber contre tout pouvoir, se poser en victime +d’une éternelle oppression. + +Ce matin-là, donc, Fez s’éveilla maussade. Les Fasi n’ouvrirent point +leurs boutiques, restèrent pour le plus grand nombre chez eux, à écouter +le bruit de la tourbe qui, sortant des bas-fonds étouffants de la +vieille ville, rampait, grouillante, vers le plateau de Fez Djedid. Elle +y allait non pour répondre à l’appel du Sultan et flatter celui-ci en +assistant à son triomphe, mais sur le seul espoir d’un spectacle de +violence, de meurtre peut-être, de supplices qui sait? Elle montait sous +le soleil dur, total, et, entraînant avec soi son nuage de poussière, +ressuait son bouc à pleins pores. Elle s’entassait pour franchir au +ralenti le crible des ruelles avoisinant le Dar el Maghzen. Elle montait +empressée de plus en plus et l’âme trouble. On discernait la nervosité +des gestes individuels, mais la masse où l’agitation des esprits allait +croissant se déplaçait sans remous de violence, dans un calme d’ensemble +où le silence, un étonnant silence, pesait. Sur les tours dominant le +Méchouar, certains notables disposant de faveurs spéciales avaient, dès +l’aurore, juché leurs femmes, ce qu’on appelle «la maison», loin de la +foule aux mains insolentes, les femmes qui, à Fez, des terrasses et des +tours où elles dominent à l’abri, veulent tout voir, impérieuses, et, +sur le spectacle quel qu’il soit, épandent en nappes vibrantes leurs +youyous inconscients. + +Dans son pavillon aux marches de faïence bleue, Moulay Hafid s’est +installé le matin de bonne heure. Il ne pense plus à sa blonde maîtresse +qu’il a laissée par là, quelque part, aux mains des esclaves prudentes +et muettes. Le souverain est tout entier aux affaires de l’État, ou +mieux à ses propres affaires pour lesquelles ce jour sera d’importance. +La grande baie du mirador où il se tient est masquée d’une toile du haut +en bas. Hafid est invisible du dehors mais, par les autres ouvertures +grillagées, il peut surveiller l’ensemble de la vaste cour du Méchouar. +Il a vu ses gens, les soldats de la garde noire, installer le Rogui dans +sa cage sur le pilori maçonné au pied duquel, face au trône chérifien, +ou plutôt face au velum qui le cache, le caïd des nègres, Embareck +Soussi, s’est assis, esclave tout de rouge habillé. Dans l’ampleur du +décor et la solitude du Méchouar encore vide il a l’air de loin, cet +homme, au pied du gros socle inélégant et lourd qui le rend minuscule, +d’un petit jouet, d’une poupée comique pour enfant soudanais qu’on +aurait oubliée dans un square. Mais peu à peu l’espace se remplit. Les +ministres, d’autres personnages désignés arrivent et selon l’ordre du +maître, passent sous le rideau, disparaissent. Tous ces gens vont tenir +conseil, tandis que dans le même ordre que la veille, les prisonniers, +les troupes et la foule envahiront le Méchouar et s’installeront. +Beaucoup plus tard et l’un après l’autre, on verra même des Oulama +connus que leurs mules, par une faveur spéciale, apporteront jusqu’aux +marches du trône. Ils arriveront tout blancs, gras, immaculés, +dodelinants et bénisseurs pour entendre le Sultan s’excuser de les avoir +dérangés. Lorsque, par intervalles, le rideau se soulevait, Hafid de sa +place apercevait au delà du Rogui, des troupes, et par-dessus le long +mur clôturant le palais, la foule qui couvrait le glacis de collines où +s’étend le vaste cimetière de Bab Segma. Là s’étaient réunis, parmi les +tombes, ceux qui dédaigneux du spectacle principal, peu soucieux de voir +le Sultan et de contempler son triomphe, attendaient le passage obligé +des prisonniers qu’on enverrait au supplice. Dans le pavillon le conseil +se prolongeait. Hafid n’était pas pressé. Il goûtait lentement, il +sirotait l’heure étonnante et terrible. Parfois même, il paraissait +rêver tandis que, d’un mouvement las, il tendait l’un après l’autre ses +pieds nus à la «nourrice» qui, assise sur le tapis, les massait. +Quelqu’un cita la loi: pour ces crimes, la mort... + +--Qu’on les tue, dit Hafid... mais quelle mort? + +--... ou la mutilation, la main droite ou, en diagonale, un pied, une +main. + +--Cela aussi c’est bien, dit Hafid. Puis, comme fatigué de tant penser, +il conclut: + +--Qu’on les tue... + +Alors, parce qu’il y a toujours des gens dotés par Dieu--qu’Il soit +exalté!--du don de sagesse et d’opportunité, une voix reprit: + +--A mon avis, Sidi, il ne faut pas les tuer; cela ferait crier l’Europe. +Il vaut mieux en supplicier un certain nombre, pour l’exemple, et +laisser les autres en prison, où ils mourront, si Dieu veut. + +--Voilà qui est bien, dit Hafid. Qu’il en soit ainsi. Et d’un geste il +donna l’ordre de relever le velum. Les rangs des prisonniers, des +soldats, virent l’homme assis dans son fauteuil, le bonnet rouge sur la +tête, à ses pieds un paquet, la nourrice, derrière, les formes blanches +des dignitaires debout. Un ordre fut donné. On vit les Mokhaznis, les +sbires à bonnets pointus, se précipiter vers le rang des prisonniers. La +voix de leur chef tourné vers le trône demanda: + +--Lesquels? + +Du pavillon la voix de Hafid tomba: + +--Il n’importe. + +Alors les Mokhaznis, abattant au hasard la main sur des êtres, les +tirèrent hors du rang. Les misérables, épuisés, roulaient du coup pour +la plupart dans la poussière. Cela forma un autre rang en avant du +premier. Mais le nombre? on ne l’avait pas dit. Le chef des Mokhaznis +interrogeait du regard le pavillon. Hafid de ses doigts indiquait des +chiffres. + +--Zid Zoudj, ajoutes-en deux; Zid Ouahad, encore un; baraka, assez. + +Cela fit trente. + +. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + * * * * * + +Dupont interrompit son camarade. + +--Pour le lecteur français, dit-il, supprimez nettement ce qui va suivre +et que je devine: la scène des mutilations sous les créneaux de Bab el +Mahrouq où grimaçaient depuis la veille les têtes coupées, y compris +celle de notre compatriote M. X... Bornez-vous à quelques remarques qui +peuvent renseigner sur les connaissances de ce peuple en chirurgie. Il +fut en effet observé, ce jour-là, que les bouchers de Fez savent très +rapidement désarticuler un poignet préalablement et avec force ployé, +faire tomber une main. Notez par contre qu’ils sont inhabiles à séparer +un pied du membre qui le porte. Je me suis laissé dire que cette +ablation est, d’ailleurs, en tout pays assez compliquée, délicate. +Terminez en signalant que tous les amputés du pied moururent très vite +dans la prison. Sur les dix auxquels on ne coupa que la main droite, six +survécurent, ce qui est à la louange des opérateurs et aussi d’un +médecin de la mission française qui, on ne sait trop comment, parvint à +pénétrer dans la geôle, à les soigner. Ceci fut récompensé par un geste +aimable comme en avait parfois Moulay Abd el Hafid. Quelques jours plus +tard, les instructeurs français des troupes chérifiennes trouvèrent dans +le rang ces six amputés de la main droite dont un ordre souverain +faisait des soldats. + +--Je voudrais, pourtant, dit Martin, parler de la foule... + +--C’est une manie, fit Dupont. + +--... de la foule qui regardait, dire les réflexes de son âme collective +au spectacle de ces violences. Vous le rappelez-vous? On voyait de loin +mouliner les triques des Mokhaznis refoulant la populace en un cercle +autour de l’étal de fortune où travaillaient les bouchers. Il y avait +aussi la fumée du chaudron où bouillait la poix de cautérisation et la +porte de Babel Mahrouq, formant courant d’air, rabattait cette nuée +fuligineuse sur les visages. Vous avez tort de ne pas me laisser décrire +à l’aise les ondulations de cette masse dont les éléments cherchaient à +voir, avançaient puis reculaient sous le bâton des gardes, avec des +soubresauts, des hans de joie nerveuse quand un membre tombait. Sur la +blancheur sale des vêtures aux capuchons rejetés oscillaient des faces +rutilantes, d’autres très blêmes, d’autres encore noires dont les lippes +béaient, blanc sur rouge. En toutes, les yeux, le regard, dans les +orbites comme agrandies, semblaient fixes, paralysés. La surexcitation +croissait avec le sang, les rugissements des suppliciés. Les jambes de +cette foule trépidaient. On voyait des êtres, par un choc de leurs +nerfs, sauter verticalement sur place comme des pantins. Des femmes +aussi étaient là, des mégères de sabbat, des demi-jeunes échappées de +leurs bouges et qui avaient suivi des mâles. Pour s’exciter à supporter +ce qu’elles étaient venues voir, ces femelles hurlaient, puis, très vite +cherchant la griserie, elles se mirent à secouer avec rage la tête, les +cheveux épars; et ce fut comme un signal. Pour satisfaire la nervosité +qui chez beaucoup parvenait au paroxysme douloureux, pour l’employer, +lui donner un but, une raison, une excuse mystique et connue, +instinctivement tous ces êtres, se prenant par la taille, formèrent des +rangs concentriques tournés vers le supplice. Et le Jedab, l’effroyable +danse des Aïssaoua, se mit en branle. Dès lors, tandis que haletait +l’appel furieux: Allah! Allah! Allah! Allah! ce ne fut plus une foule, +mais des rangs fous de têtes qui violemment, en contorsions démentes, +rituelles toutefois et rythmiques, roulaient, roulaient, roulaient. + +--Et à ce moment-là, fit Dupont, les deux ou trois Européens qui par +curiosité malsaine avaient poussé de ce côté leurs chevaux, s’enfuirent +en péteux, la petite mort aux moelles. + +--Je me rappelle, ajouta Martin, comment, nous ayant rencontrés dans +leur fuite, ils tombèrent pâles sur ma gourde de cognac. + +Mais je vois, continua Martin, que mon récit embrume votre regard et +fronce vos sourcils. Qu’aurais-je dit encore qui vous déplaise? + +--J’observe seulement, fit Dupont, que votre souci d’exactitude dans +l’analyse des mouvements populaires vous met en contradiction avec ce +qu’avant-hier vous affirmâtes, à savoir que ces gens ne sont pas des +barbares. Que sont donc ceux dont vous venez de peindre le délire +furieux et sanguinaire? + +--Ils sont, répondit Martin, une lie. C’est la crasse au fond du foudre, +le fumier de la serre chaude. Cela se rince et se balaye. Cela ne +représente ni les facultés d’une race, ni l’esprit d’une civilisation. +Toutes les grandes villes ont leur tourbe et les apaches de Panam non +plus que les nervis de Marseille, ne font que la France ne soit la +France. Votre critique me plaît cette fois parce qu’elle me permet de +préciser mon analyse. Celle-ci veut, plus encore que la brutalité de +cette foule, montrer la faute de celui qui, ces jours-là, eut +l’inconscience d’en échauffer les bas instincts. Bien mieux, après avoir +décrit cette populace qui devait prouver trois ans plus tard ce dont, +prise au sérieux et armée par nos soins, elle était capable, j’ai tenu à +montrer son inconsistance. Ce n’est rien, rien qu’un souffle malsain +dont s’énerve la veulerie d’une cité molle. Il suffit de savoir que +cette tare existe. Il suffit qu’elle sache que nous la connaissons. Pour +le surplus, c’est affaire de pacha et de police. Et puisque l’occasion +s’en présente, je ne saurais manquer de dire comment, avant +l’instauration du protectorat, était assuré l’ordre dans l’État comme +dans les familles. A l’époque où se passe ce récit, l’autorité indigène, +pour maintenir dans le devoir les divers éléments de la population, +aussi bien les bons que les méchants, usait de châtiments corporels dont +le plus communément employé était la fustigation. Le civil comme le +militaire y était soumis pour la moindre des fautes et l’on peut dire +qu’il n’y a pas de peuple qui ait été plus fouetté que le marocain. +Cette coutume est une des choses qui ont le plus contribué chez les +autochtones berbères à créer et entretenir l’aversion profonde de ces +libertaires pour le Maghzen. De ce point de vue, notre tempérament fut +d’accord avec une saine politique en supprimant la fessée +traditionnelle. A ce sujet il sied de redresser une erreur. Nos auteurs +les plus consciencieux appellent couramment bastonnade la méthode de +correction employée au Maroc avant notre réforme civilisatrice. Leur +excuse est évidemment de n’avoir jamais vu, au vieux temps encore tout +proche, fonctionner un tribunal de caïd ou de pacha. On n’y a jamais +fait usage de bâton, mais de corde. Ainsi le veut la tradition chez ce +peuple très attaché à ses coutumes. La corde, de l’épaisseur d’un doigt, +est longue d’environ un mètre cinquante. Elle est parfois gainée de cuir +rouge, mais alors c’est plutôt un insigne de commandement, si l’on veut +le faisceau des licteurs chérifiens, qu’un instrument d’usage courant. +On fouette l’homme à corriger sur les fesses sans les découvrir, tandis +que trois camarades le maintiennent à plat ventre devant le juge. Ce +genre de correction est d’une souplesse d’emploi qui le rend à la fois +précieux pour l’autorité et redouté des justiciables. Il permet toute la +gamme des peines depuis la paternelle fessée jusqu’à la mort. Celle-ci +intervient plus ou moins vite selon la vigueur du patient et celle des +exécutants. Elle peut être voulue par le juge; elle peut aussi se +produire fortuitement. Elle est causée par un arrêt du cœur qui est +soumis, dès le début, à des réflexes contractants. Le comptage des coups +est fait avec la plus grande sincérité. C’est le juge qui l’assure ou +quelqu’un désigné par lui et choisi dans le public de l’audience. +Aujourd’hui encore au Maroc où la vie patriarcale est toujours en +faveur, la corde fait partie du mobilier de toute maison bien tenue. +Elle est en général suspendue dans la cuisine. Enfin la maîtresse de +maison qui est, le plus souvent, la première en date des épouses, porte +une petite cordelette pendue à sa ceinture comme nos grand’mères +portaient leur châtelaine. Et cent fois par jour les esclaves mal +polies, paresseuses et encombrantes en sont menacées et s’en moquent +tout en feignant, comme le veut la tradition, d’en être affolées pendant +cinq minutes. + + * * * * * + +Mais revenons au Rogui et à son vainqueur. Celui-ci connut, dans les +jours qui suivirent la mutilation des prisonniers, que ses procédés +avaient secoué les chancelleries. Les Anglais en particulier se +montraient d’autant plus sévères que les «atrocités» de Fez s’étaient +accomplies au moment où l’influence britannique était complètement +effacée par la française. Moulay Abd el Hafid ne s’émut point. Il était +suffisamment instruit en histoire pour connaître que les nations +européennes ont souvent des sursauts maladifs d’humanité, denrée +d’exportation de valeur minime. Hafid en mettait aussi sur le marché; +par exemple, il ne manquait jamais de protester contre certaines +exécutions politiques espagnoles de l’époque. Tout au plus éprouva-t-il, +du grincement des mâchoires diplomatiques, un peu de mauvaise humeur +dont sa blonde roumia encaissait les effets. + +Car elle s’était prise au jeu et s’accrochait éperdument à ce maître +farouche dont le cœur était de pierre et pourtant si léger. S’emparer +d’un être pareil, au moment où son orgueil s’exagérait en orgies et +violences le dominer; faire de ses violences, de ses folies, de ses +ruses politiques ou roueries vulgaires, de son énergie qui +l’ennoblissait parfois, de ses lassitudes inquiètes aussi, un ensemble +furieux, trouble, mais malléable en somme et fort malgré tout, qu’elle +manierait, étoufferait, dirigerait à sa guise; être dans un palais sans +écho la favorite d’un despote affolant, affolé, posséder par lui cette +jouissance de tenir un monde terrorisé sous sa paume potelée de gretchen +en feu, il y avait là de quoi tenter un sadisme féminin. Il est certain +qu’elle s’y appliqua. Paraissant lui complaire, Hafid s’en fut à sa +maison des champs de Dar Debibagh, à deux kilomètres du palais. La +Méhalla heureuse s’en vint camper en un grand cercle autour de cette +villégiature. Le Sultan fut ainsi gardé par une double défense, le +marais qui entoure la villa et l’armée au repos dont la mission +française avait repris l’instruction. Selon la tradition toujours, qui +servit en ce cas l’inquiétude chronique dont souffrait le souverain, +l’artillerie de l’armée, une batterie de 90mm Schneider-Canet, d’un +modèle ancien, fut groupée, menaçant les approches, devant la porte de +la résidence sur un glacis au bas duquel un fossé drainait le trop-plein +du marais. La femme pensait par cette retraite momentanée imposer à son +amant un tête-à-tête profitable à ses vues, le soustraire aux autres +influences féminines et passionnelles dont le mot seul de harem bourrait +son imagination. Elle ignorait que si son influence devenait effective, +elle serait la seule qui l’eût pu jamais instaurer. Aucune emprise de +cet ordre n’était possible sur cet homme. En réalité, le séjour à Dar +Debibagh durant une quinzaine fut une contrainte où seul son être +physique trouva quelque satisfaction. Un certain luxe l’entoura, mais +sans aucune de ces attentions qui auraient marqué le commencement d’une +liaison solide. A toute heure, quand l’idée l’en prenait, Hafid +l’envoyait quérir et, son plaisir éteint, la remettait aux femmes ou, la +laissant sur place, disparaissait. Et cela même ne devait durer +longtemps... + +Malgré qu’il affectât dans ses paroles et même en des lettres de +polémique de se placer au-dessus des critiques, Hafid s’inquiétait. Les +exécutions de Bab el Mahrouq étaient décidément fort peu goûtées. Les +consuls qu’il s’efforçait de voir souvent devenaient froids et ne +tenaient pas à parler. Les rares Européens, deux ou trois, qui à cette +époque habitaient Fez pour leurs affaires, restaient chez eux. Le Consul +anglais, un ancien tailleur pasteur presbytérien, petit, rasé à glace, +sautillant et, malgré cela tête ronde, grave, disait: «Oh! c’est +vraiment une chose affreuse, you know. Je proteste, j’ai écrit à Londres +que je proteste.» L’Espagnol très effacé se taisait, ennuyé d’avoir à +manifester une opinion. Le Français, un homme rond qui n’offrait aucune +aspérité par où le prendre, disait: «Hou, hou, comme il fait chaud cette +année!» et, devant le souverain, prenait un ton gai dans un air très +ennuyé qui donnait la chair de poule[11]. L’Allemand, un ancien Français +très fin dont le traité de 1909 venait de luxer la politique +personnelle, boudait le Maroc et son propre gouvernement. Mais informé +des soucis du Sultan, il s’employait à les aggraver en lui soufflant que +son collègue français voulait lui arracher le Rogui. Rien ne pouvait +être plus pénible à Moulay Abd el Hafid. En ces jours-là, sous son +étreinte furieuse, la roumia le croyait fou d’amour alors qu’il l’était +de rage et qu’il nourrissait sa haine en violentant cette chair +chrétienne. + + [11] Il ne paraît pas utile, l’ayant fait ailleurs (dans le volume + _Badda_, chez Plon), de peindre ici cet agent qui chargé seul à Fez, + durant sept ans des relations diplomatiques avec les sultans, a par sa + manœuvre, _ad augusta per angusta_, justifié l’intervention française + au Maroc, tout simplement. + +Enfin, le Sultan apprit qu’une lettre de remontrances lui était adressée +par les puissances pour l’inviter à supprimer dans son empire les +supplices. Le représentant de la France sut aussi que la charge lui +revenait, comme doyen des consuls présents à Fez, de porter au Sultan +les doléances de l’Europe. Comme il lui arrivait parfois dans certaines +circonstances graves, Hafid devint calme tout à coup. Il fit dire un +matin au corps consulaire chargé de mission diplomatique qu’il le +recevrait le jour suivant à 11 heures. Mais dans la nuit, il apprit de +l’Allemand qu’au cours de l’audience du lendemain on allait lui réclamer +la liberté du Rogui. C’était ce qu’il craignait; il s’énerva et, à tort, +il crut. Et l’on conviendra d’après ce qui va suivre, qu’il conçut à +cette exigence une réponse de prince. Très instruit de notre vie +politique, ayant su, lors de son accession au trône, mettre en œuvre +contre notre gouvernement la presse avancée, il se rappelait que +celle-ci avait obtenu qu’on évitât toute immixtion dans la politique +intérieure du Maroc. Il jugea que c’en était une et voulut y parer. + +Sur le glacis, entre les canons et la porte de la maison des champs, +deux belles tentes d’apparat furent dressées à côté l’une de l’autre. +Dans celle destinée à l’audience, on mit des tapis, des sièges. La +deuxième pour le Sultan seul n’eut qu’un tapis et un pouf en sparterie. +A 10 heures, le Sultan fit demander l’artilleur de la mission avec +indication d’attendre Sidna auprès des canons. A 11 heures, le corps +consulaire apparut sur ses chevaux, sauf l’Anglais qui s’abstint. Les +représentants de l’Europe congestionnés se hâtèrent sous l’abri de la +tente. Au même instant Hafid sortit de la villa et gagna la sienne. Un +esclave lui apporta sur une assiette de ces radis marocains très longs +et forts. Le Sultan se mit à les éplucher et croquer. Dans l’autre tente +contiguë, les consuls affalés sur leurs sièges attendaient, suants. Le +Sultan, tout en mangeant ses radis, se porta vers l’officier convoqué +qui arrivait, saluait militairement. + +--Pourquoi, lui dit-il, n’es-tu pas habillé tout en noir comme tu +l’étais quand je t’ai vu pour la première fois? + +--Parce qu’il fait trop chaud, répondit l’autre. + +--Pourquoi, continua le monarque, chez vous les artilleurs sont-ils +vêtus de noir? + +--Je n’en sais rien, lui fut-il répondu. Il y a comme cela des +«quaïdas», des coutumes, chez nous comme ici, dont on ignore l’origine. + +--Je déteste le noir, fit Hafid, tu le diras à ton gouvernement. +Maintenant, montre-moi le fonctionnement de ce canon. + +La démonstration commença. Tout près, les consuls voyaient la scène et +continuaient d’attendre, suants. + +A cette même heure, au Palais de Fez, se passait ce qui suit. Le petit +nègre habillé de rouge, le caïd Embareck Soussi, chef de la garde noire, +s’en fut seul trouver le Rogui dans sa prison et--après les salutations +d’usage--lui dit: + +--Sidna m’a ordonné que tu meures, suis-moi. + +--Oui, fit l’homme, mais il apparut qu’il ne pourrait marcher. Alors le +caïd se mit à quatre pattes. L’autre par un effort se souleva +suffisamment pour se laisser choir sur le dos offert. S’emparant des +bras du Rogui et les ramenant en collier sous son menton, le nègre trapu +se releva et emporta le condamné. A quelques pas à peine, à l’entrée de +la ménagerie, il y a un de ces bassins marocains d’alimentation dont les +parois au-dessus du sol sont étayées de talus sur lesquels le voisinage +du réservoir entretient en tout temps la verdure. Le caïd déposa là, +sans rudesse, son fardeau, l’aida à s’adosser au talus et dit: + +--Tu vas mourir, professe ta foi. + +Le Rogui soulevant les deux mains à hauteur de son visage prononça: + +--Il n’y a d’autre dieu que Dieu et Notre Seigneur Mohammed est l’envoyé +de Dieu. + +Immédiatement le caïd lui cassa la tête d’un coup de revolver. + +Cette arme était un revolver d’officier du modèle 1892. Il avait été +pris en Chaouïa sur le corps du lieutenant du Boucheron et offert à +Moulay Hafid qui l’avait donné à son esclave. + +L’homme mort, le caïd courut par le jardin jusqu’à la porte qui, dans le +mur d’enceinte, s’ouvre sur le chemin de Dar Debibagh. Son cheval l’y +attendait, tenu par un soldat de la garde. A grande allure, il fit en +quelques instants la route. Hafid, de l’endroit où il se tenait feignant +d’écouter les explications de l’artilleur, aperçut son esclave qui, +venant au plus court, traversait au galop le marécage droit vers lui. +L’officier, bien entendu, le vit aussi et se tut. On voyait des paquets +de vase fuser par-dessus les roseaux, lancés par les pieds du cheval +emballé sous l’éperon. Au bas du glacis, le caïd mit pied à terre et +courut au Sultan, mais voyant l’officier tout proche, ce fut à voix +basse qu’il parla dans l’oreille de son maître. + +A ce moment, l’adjoint du chambellan de service près de la grande tente +s’avança et dit au Sultan que le Corps consulaire, convoqué pour 11 +heures et fatigué d’attendre, allait se retirer. + +--Je puis maintenant les entendre, dit Hafid. + +L’audience fut courte. Quand le Sultan sortit de la tente il était +visiblement furieux. Chez cet homme, qui avait du sang noir, la colère +se trahissait immanquablement par une pigmentation plus accentuée du +visage où les orbites faisaient alors de rondes taches plus claires. + +L’intense surexcitation du souverain ne venait pas des «remontrances» +que le consul français lui avait traduites sans aigreur selon le +caractère même du document. Elle résultait de ce que, trompé par +l’Allemand, il avait tué le Rogui trop tôt. L’homme rond, en effet, ni +dans sa lecture de la lettre, ni durant la courte conversation qui +suivit, n’avait parlé de Bou Hamara. + +Quelques instants plus tard, tandis que les consuls rejoignaient la +ville par le plateau de Dar Mahrès, Hafid et son chambellan à mules +coururent au palais. L’homme était bien mort. Peut-être le Sultan +ordonna-t-il de le jeter au lion. On n’en sait officiellement rien, car +les témoins étaient des gens bien discrets. La seule chose à peu près +certaine, c’est que le corps du Rogui fut brûlé sur place sous des +planches et tous les chiffons qu’on fit descendre en hâte du harem, le +tout arrosé de pétrole. On le sait parce que la fumée qui s’élevait +noire et droite dans l’air très lourd et calme ce jour-là, fut aperçue +du dehors. On le dit également ici, parce que le caïd en convint +beaucoup plus tard et de cet autre détail que les restes fort mal +comburés furent enterrés dans le talus même contre lequel le cadavre +gisait. Ce que l’on peut dire aussi, c’est que la roumia, le soir venu, +fut sans égards renvoyée chez son maître légitime. Elle ne comprit rien +à l’apostrophe: «les chrétiens sont tous des menteurs!» que son amant +lui jeta en guise d’adieu. De ce jour elle dut se contenter de faire, au +palais, des passades fugitives. Trois ans plus tard elle y était, +heureux hasard, la nuit qui précéda l’émeute. Elle y resta trois jours +et put échapper au sort des autres. + +--Votre récit finit mal, critiqua Dupont. On n’y voit ni le vice puni, +ni la vertu récompensée. On y voit même tout le contraire. + +--Qu’y puis-je? répondit Martin. + + +IMPRIMERIE BERGER-LEVRAULT, NANCY-PARIS-STRASBOURG--1926 + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78304 *** |
