summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--78284-0.txt760
-rw-r--r--78284-h/78284-h.htm1081
-rw-r--r--78284-h/images/cover.jpgbin0 -> 116113 bytes
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
6 files changed, 1857 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/78284-0.txt b/78284-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..aac2e89
--- /dev/null
+++ b/78284-0.txt
@@ -0,0 +1,760 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78284 ***
+
+
+
+
+
+ L’évolution Religieuse de l’Espagne
+ AU XVIe SIÈCLE
+
+ PAR
+ Jane DIEULAFOY
+
+
+ PARIS
+ ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
+ 28, rue Bonaparte (VIe)
+
+ 1909
+
+
+
+
+Extrait de la _Bibliothèque de vulgarisation du Musée Guimet_, t. XXXII,
+1909
+
+
+Chalon-s-S., Imprimerie française et orientale E. BERTRAND
+
+
+
+
+L’ÉVOLUTION RELIGIEUSE DE L’ESPAGNE
+
+AU XVIe SIÈCLE
+
+PAR
+
+Jane DIEULAFOY
+
+
+Mesdames, Messieurs,
+
+Dès le début de cet entretien vous me permettrez de remonter dans le
+lointain passé de l’histoire d’Espagne, et de vous peindre ensuite
+l’état moral et politique dans lequel se trouvait ce beau pays au milieu
+du XVIe siècle. Ce double tableau est utile à la compréhension du grand
+drame religieux qui s’y produisit au temps de la Réforme sous
+l’influence des idées allemandes pourtant si ardemment combattues.
+
+Je ne vous rappellerai pas que l’Espagne, envahie au VIIIe siècle par
+les Arabes, avait été conquise du sud au nord en quelques années. Sans
+que la nation visigothe, pourtant si religieuse, opposât la moindre
+résistance, le croissant avait volé de clocher en clocher, et s’y était
+substitué à la croix, lorsque les conquérants n’avaient pas abattu les
+vieilles églises chrétiennes pour élever sur leur emplacement des
+mosquées somptueuses. Depuis le Guadalquivir jusqu’à l’Ebre, depuis les
+forêts de palmiers d’Elche jusqu’aux bois de noyers des bords du Douro,
+les Mores s’étaient établis, modérés dans l’exercice du pouvoir,
+bienfaisants dans leur administration. Le menu peuple, dont les
+croyances avaient été respectées, avait accepté sans protester une
+domination qui, somme toute, le faisait progresser dans la voie de la
+civilisation, surtout au point de vue agricole.
+
+Pourtant, dans un repli des montagnes des Asturies, au fond de la grotte
+de Covadonga que signale encore aujourd’hui un pèlerinage aussi célèbre
+au point de vue patriotique qu’au point de vue religieux, deux cents,
+trois cents hommes, on ne sait pas au juste, s’étaient réfugiés et
+groupés autour d’un chef, nommé Pélage. De temps à autre, la petite
+troupe, enflammée de haine contre l’étranger, tentait une incursion dans
+la plaine, tombait sur les Mores installés dans les villages, les
+massacrait, faisait quelque butin, puis, sans attendre des représailles
+certaines, regagnait la montagne et s’y préparait à des expéditions plus
+lointaines et plus fructueuses.
+
+Tel est l’embryon de ce travail gigantesque que l’on est convenu
+d’appeler: _la reconquête_, c’est-à-dire la conquête de l’Espagne par
+les chrétiens autochtones sur l’envahisseur musulman. Il dura près de
+huit siècles et s’accomplit au prix du sang des générations succédant
+aux générations. Commencé, comme je viens de vous le dire, au VIIIe
+siècle, dans les montagnes des Asturies, il s’achève glorieusement en
+1492, quand les Rois Catholiques, Ferdinand et Isabelle, s’emparent de
+Grenade, la belle capitale et le dernier boulevard du monde musulman en
+Espagne.
+
+Les péripéties de cette lutte acharnée demanderaient à être chantées
+dans un poème épique. Il est un point sur lequel je dois pourtant
+retenir votre attention. Ce ne fut pas autour des insignes et des
+bannières de chefs de guerre vaillants, mais trop nombreux, que se
+groupèrent, dans la suite des ans, les énergies et les bonnes volontés.
+La croix, symbole de la foi commune, devint le signe de ralliement. Ses
+défenseurs étaient fauchés par la mort, elle restait toujours debout,
+toujours aventurée au milieu des champs de bataille, les dominant par
+l’idée religieuse qu’elle représentait. Et c’est au nom de la foi
+chrétienne que les Espagnes revinrent à leurs maîtres anciens, à leurs
+maîtres chrétiens.
+
+La guerre de Grenade avait pris la forme d’une véritable croisade. On y
+avait convié la chevalerie de l’Europe entière et les vieilles
+chroniques nous ont conservé les noms des preux français, allemands et
+anglais qui s’y illustrèrent par leur bravoure. Cette dernière lutte
+avait duré dix ans, comme la guerre de Troie. Imaginez quel fut
+l’orgueil et la joie des vainqueurs quand ils écrasèrent l’ennemi
+héréditaire et l’expulsèrent de son dernier et formidable asile!
+
+Les Rois Catholiques vivaient depuis un an dans une ville qu’ils avaient
+fait bâtir au pied de Grenade, afin de bien montrer leur intention de la
+prendre, quelles que fussent la durée du siège et la résistance de ses
+défenseurs. Aussi bien, quand ils virent briller la croix d’or et
+flotter sur la tour de la Vela l’étendard de Castille, tombèrent-ils à
+genoux et Ferdinand, qui pourtant n’avait rien du lyrisme d’un David,
+improvisa-t-il un cantique d’action de grâce envers le Tout-Puissant qui
+lui accordait une telle faveur. Et, à la suite de cet hymne triomphal,
+le _Te Deum_ s’éleva des rangs de l’armée, exaltée par la victoire.
+
+Une foi ardente entretenue par la grande Isabelle avait conduit
+l’expédition et soutenu les courages souvent prêts à défaillir devant
+les difficultés incroyables d’une pareille entreprise. La ferveur et la
+piété ne diminuèrent pas après la conquête; elles s’accrurent, au
+contraire, du moins en apparence. Par milliers et milliers, les vaincus
+avaient quitté leurs maisons de Grenade et s’étaient exilés de l’autre
+côté de la mer. Je me souviens avoir vu, dans une très ancienne famille
+more de Tétouan, la clé de bois d’une maison possédée jadis à Grenade
+par les ancêtres et que l’on conservait pieusement depuis quatre
+siècles, peut-être avec l’espoir de retrouver un jour le paradis perdu.
+Allah est si grand!
+
+Donc, la noblesse, les gens riches étaient partis; le menu peuple était
+resté et, pour obtenir cette faveur, il avait dû se convertir en masse.
+Isabelle avait bien été contrainte d’accepter pour sujets ces nouveaux
+chrétiens, mais elle était trop intelligente, pour ne pas mettre en
+doute la sincérité d’une foi aussi utile. Ce fut donc pour surveiller
+les Mores convertis, dont elle redoutait les révoltes, qu’elle appela
+l’Inquisition qui s’était établie déjà en Aragon. Elle avait mis dix ans
+à prendre Grenade, elle voulait la garder pour toujours à la monarchie,
+et elle sentait qu’une force morale de premier ordre pouvait seule
+opposer une barrière indestructible aux tentatives qu’elle appréhendait
+non sans raison. Dès lors, dans les murs de Grenade et bientôt dans tout
+le royaume, fut tenu pour un bon Espagnol qui pratiquait ostensiblement
+le culte chrétien et regardé comme un ennemi dangereux qui en négligeait
+les rites.
+
+De fait, l’Espagne du XVe siècle était d’une piété ardente,
+intransigeante, d’une piété aussi politique que sentimentale.
+
+Les Rois Catholiques disparaissent; leur petit-fils Charles-Quint leur
+succède, plus empereur d’Allemagne que roi d’Espagne. Et voici le
+sceptre dans les mains de Philippe II au moment où la Réforme propagée
+par Luther, Zwingle et Calvin envahit l’Europe. Elle s’est étendue sur
+les Flandres, elle s’avance vers l’Espagne, et apparaît aux ports des
+Pyrénées.
+
+Imaginez l’impression que produisit sur Philippe II la méthode de libre
+examen, la liberté de conscience et le mariage des clercs. Il
+entrevoyait déjà les difficultés qu’il aurait à conserver les Flandres
+lointaines; l’Espagne reconquise sur le More au nom de la croix, gardée
+par l’Inquisition mieux que par n’importe quelle police vénale,
+allait-elle connaître une hérésie qui la diviserait, l’émanciperait et
+s’attaquerait peut-être un jour à la puissance royale?
+
+On ne recula devant aucun moyen pour arrêter l’invasion. La Bible
+traduite en langue vulgaire est proscrite, et, sous menace de mort, les
+colporteurs doivent cesser de la vendre; il en est de même des écrits
+qui, de près ou de loin, effleurent les questions religieuses. Et
+pourtant, en dépit des ordres royaux, l’esprit critique franchit les
+Pyrénées et préoccupe les grands hommes que l’Espagne compte en nombre à
+cette époque lumineuse. La religion n’est pas attaquée,--qui
+l’oserait!--mais il faut la sauvegarder avant qu’elle ne le soit. On
+fait appel à toutes les forces, on se prépare à tous les sacrifices, à
+ce point que Philippe II, afin d’être plus libre de combattre les
+Luthériens, eût abandonné l’empire de la Méditerranée aux musulmans dont
+il avait dû cependant réprimer les révoltes. Les vaisseaux espagnols qui
+triomphèrent des Turcs dans les eaux de Lépante furent armés à son cœur
+défendant et, quand on lui apprit la défaite de la flotte turque, il
+n’eut pas un mot de louange pour le vainqueur, son propre frère.
+
+«Don Juan, dit-il, a gagné la bataille, mais il pouvait la perdre; il a
+beaucoup hasardé.»
+
+Et c’est par ces froides paroles qu’il accueillait une victoire que
+l’Europe chrétienne commémore encore aujourd’hui, le 30 septembre.
+
+Certes, Philippe II avait demandé des armes contre l’hérésie à la
+chaire, cela allait de soi et n’avait rien de remarquable. Ce qui l’est
+davantage, c’est que l’art dramatique lui en fournit aussi. En effet,
+dans un pays où le théâtre était l’objet d’une passion universelle, la
+scène devenait un auxiliaire puissant, un agent de propagande précieux à
+la disposition du pouvoir religieux, d’autant que bon nombre d’auteurs
+tragiques s’étaient engagés dans les ordres. Les intérêts de la
+monarchie et de la religion s’accordaient d’ailleurs avec les goûts de
+Philippe II. Ce prince, d’un caractère sombre, morose, adorait le
+théâtre. Il ne composait pas les pièces jouées devant lui, comme le fit
+plus tard son petit-fils, Philippe IV, et l’on ne saurait l’en blâmer,
+mais il prisait très haut les auteurs de talent et tenait en grande
+estime les bons comédiens.
+
+Cisneros, un acteur très célèbre, ayant été appelé au palais pour jouer
+inopinément devant le roi, fit répondre qu’il en était empêché car, pour
+une faute vénielle, le cardinal Espinosa l’avait fait jeter en prison.
+
+Philippe II mande aussitôt son ministre d’État:
+
+«Eh quoi! lui dit-il sans autre préambule, vous osez empêcher Cisneros
+de jouer devant moi! Par la vie de mon père, si un pareil fait se
+renouvelait, je vous tuerais!»
+
+La passion du roi pour le théâtre, l’Espagne entière la partageait. On
+jouait la comédie à la ville, dans les salons, à l’office, dans les
+grandes cités et les petits hameaux; on la jouait au bagne, à la
+caserne, au couvent. Une sœur de Cervantès entrée en religion n’avait
+pas attendu qu’il composât des pièces à son intention, elle écrivait
+elle-même des comédies, distribuait les rôles à ses compagnes et se
+réservait toujours les tirades de galant cavalier ou de parfait
+amoureux. Ce fut une période d’enthousiasme sans précédent et qui n’a
+son équivalent dans aucun pays. Les plumes couraient, volaient sur le
+papier, les pièces en prose succédaient aux pièces en vers, et jamais
+les acteurs ni les auditeurs n’étaient rassasiés.
+
+Les auteurs dramatiques furent-ils sollicités de s’associer à la
+campagne entreprise contre l’esprit de la Réforme ou s’enrôlèrent-ils
+d’eux-mêmes dans la nouvelle croisade? Rien de surprenant, en tout cas,
+à ce qu’ils se soient servis de la liberté extraordinaire que donnait le
+théâtre pour toucher aux problèmes de conscience qui se posaient à cette
+époque. Si Philippe II ne les sollicita pas, il fit mieux, il les
+contraignit indirectement. Regretta-t-il sur ses vieux jours la passion
+de sa jeunesse et de son âge mûr pour le théâtre et voulut-il racheter
+par une sévérité tardive ce qu’il considérait peut-être comme une erreur
+de conduite? Il est certain que deux ans avant sa mort, les yeux fixés
+sur le maître-autel de la basilique de l’Escurial qu’il apercevait du
+lit de souffrance où le clouait la maladie, il rendit un décret qui
+proscrivait, à l’avenir, toute représentation théâtrale profane,
+considérée comme attentatoire à la moralité et aux convenances.
+
+Le coup était grave. Il ne produisit pourtant pas l’effet que l’on eût
+pu craindre. Les auteurs n’avaient jamais abandonné la vieille forme des
+_autos sacramentales_ qui avaient enchanté les fidèles; ils composèrent
+aussi des comédies de Saints et des comédies divines où le profane
+s’unit au sacré, la violence des passions à l’exigence de la liturgie,
+où des communications fréquentes s’établissent entre le ciel et l’enfer,
+où se multiplient les relations matérielles entre les hommes et leurs
+saints patrons. Devant un public qu’eussent effaré des discussions trop
+savantes, l’on s’en tenait aux premiers éléments d’une théologie
+pratique, et le peuple apprenait par des exemples faits pour frapper son
+imagination que le pécheur endurci, le brigand, le criminel, ne doivent
+jamais désespérer de leur salut s’ils ne s’insurgent pas contre les
+promesses de pardon et les lois d’amour données par le Christ à son
+Église, et que «hors de l’Église», en effet, il n’y a que catastrophes
+et calamités à prévoir. Puis, comme il s’agissait de rallier tous les
+bons vouloirs, les auteurs de drames sacrés, sans négliger la dévotion à
+la Vierge qui, en France, au XIVe siècle, avait été prépondérante dans
+les Miracles de Notre-Dame, prirent aussi pour thème la dévotion à la
+croix et à l’ange gardien, la piété envers les âmes du Purgatoire et des
+sentiments comparables à des vertus, tel l’amour filial. Ces dévotions
+et ces vertus ne suffisent pas à racheter les fautes, mais, pareilles à
+des tisons couverts de cendres, elles sont le foyer où s’enflamme
+l’espérance qui purifie l’âme pécheresse, la prépare à la contrition et
+la conduit de la pénitence à la vie éternelle.
+
+Vous allez me dire que ce théâtre était bien grave? Je vous l’accorde
+volontiers, mais nécessité faisait loi, et les théâtres eussent été
+impitoyablement fermés à qui eût prétendu porter sur la scène des pièces
+d’un caractère profane. D’ailleurs les auteurs avaient trouvé moyen
+d’égayer le spectacle en y introduisant trois personnages que je vous
+demande la permission de vous présenter, et qui parfois jouent dans le
+drame religieux un rôle luttant d’éclat avec celui du protagoniste.
+
+A tout seigneur tout honneur: commençons par le diable. Ne croyez pas
+que ce soit un horrible monstre figuré comme chez nous au moyen-âge,
+sous la forme d’un singe grimaçant, cornu, la langue tirée, une queue
+aux reins, les pieds fourchus, les doigts garnis de longues griffes et
+qui sort de terre au milieu d’un jet de flamme et de vapeurs de soufre.
+Satan apparaît tel qu’un grand seigneur, vêtu d’habits de gala aussi
+élégants qu’il se puisse, superbe, magnifique, impérieux comme un maître
+habitué à se faire obéir. Le prince des ténèbres est un hidalgo de
+vieille souche. Il se présente en homme du monde, cause en philosophe,
+raisonne en théologien, quelque peu dévoyé mais érudit, et ne se
+montrerait pas satisfait, s’il n’avait, pour monter sur le théâtre et en
+descendre, une belle échelle de soie. Je crois, Dieu me pardonne, que sa
+collerette fleure la rose et que ses gants sont parfumés à l’ambre.
+
+Le diable a pour adversaire un ange de lumière, parfois l’ange gardien,
+un ange très bon, très bienfaisant, un ange protecteur qui, sans orgueil
+ni forfanterie, sans essayer de grands effets de toilette, se contentant
+d’ailes irisées, d’une robe blanche et de cheveux bouclés, engage la
+lutte avec l’esprit du mal et, par la grâce de Dieu, l’emporte souvent
+sur son terrible adversaire. Ange et démon sont de vieilles
+connaissances habituées à se prendre corps à corps avec une ardeur que
+rien ne décourage. Ils se disputent l’âme du pauvre mortel; l’un veut le
+conduire en enfer, l’autre lui assurer le paradis.
+
+Voici maintenant le _Gracioso_ qui charme, amuse, déride les fronts
+sérieux, provoque le rire et appelle la joie. Il est la caricature
+toujours sensée et quelque peu naturaliste de son maître, il ressemble à
+ces ombres démesurément allongées ou élargies qui prennent de cette
+déformation une apparence grotesque, Sancho Pança auprès de Don
+Quichotte.
+
+Le _Gracioso_ a pour compagne la _Graciosa_. La plupart du temps, l’un
+et l’autre sont au service du héros et de l’héroïne. Lui, lâche,
+glouton, plein de bonne humeur; elle, pétulante, coquette, tous deux
+pétillants d’esprit et rivalisant de malice. C’est à qui ridiculisera
+les rodomontades des protagonistes en cherchant à les imiter et donnera
+une explication plausible des intentions de l’auteur.
+
+Lope de Vega fut le premier auteur dramatique qui, après l’ordonnance de
+1598, interdisant les drames profanes, imagina les comédies de Saints et
+sut les présenter sous une forme attrayante. Par les agréments dont il
+les dotait, elles plaisaient à la clientèle des théâtres profanes qui
+retrouvaient en elles les ressorts des pièces défendues, tandis que, par
+le choix des sujets, il désarmait l’Inquisition.
+
+La plus célèbre de ses comédies de Saints est intitulée «Saint Isidore
+de Madrid». Ici, toutes les valeurs de la gamme dramatique se trouvent
+notées: récits de combats contre les Mores, fêtes champêtres
+accompagnées de chants et de danses, scènes de gaîté un peu grosse où
+retentissent les plaintes d’un sacristain réduit à la misère, parce
+qu’Isidore jouit d’un tel crédit auprès du ciel que l’on ne célèbre plus
+de funérailles, scènes touchantes où les anges prennent la charrue du
+pieux laboureur pour lui permettre d’assister à la messe sans encourir
+les reproches de son maître.
+
+Les comédies de Saints participent toutes de ce caractère général, bien
+que les protagonistes aient souvent une jeunesse orageuse, durant
+laquelle ils se livrent aux pires excès. Aussi bien, les critiques
+sévères ne voyaient-ils rien à reprendre à ces pièces, les
+couvraient-ils de leur protection et en autorisaient-ils la
+représentation jusque dans les couvents de femmes. Alors que la foi
+n’était pas en jeu,--elle ne l’était jamais dans le théâtre
+religieux,--le but poursuivi faisait excuser d’audacieuses libertés et
+accepter de singuliers compromis entre les passions et les vertus. On ne
+pouvait mieux préserver ceux que le vice guettait, et mieux ramener ceux
+qu’il avait déjà perdus qu’en opposant la peinture des joies du ciel au
+tableau des souffrances de l’enfer, et en montrant que les fautes les
+plus graves se rachetaient ici-bas.
+
+On ne s’offusquait pas davantage si la partie comique du drame était
+parfois audacieuse et satirique jusqu’à la trivialité, car elle
+n’atteignait jamais à l’inconvenance. A ce point de vue, le public
+espagnol eût donné des leçons de réserve aux auditeurs des pièces de
+Shakespeare, et jeté des tomates trop mûres sur les acteurs de certaines
+comédies italiennes. Le public se divertissait aux saillies du
+_Gracioso_, il suivait avec un intérêt très vif le développement profane
+du drame où s’était bientôt introduite la peinture parfois très réaliste
+des passions, il frémissait quand l’esprit du mal assaillait un saint
+homme, il s’attendrissait au récit d’une conversion qui devait assurer à
+un brigand fieffé l’indulgence divine.
+
+Mme d’Aulnoy raconte dans ses Mémoires que, en 1679, assistant à la
+représentation d’une comédie divine, elle fut très surprise de voir
+tomber l’auditoire à genoux, se frapper la poitrine et s’écrier: _Mea
+culpa! Mea culpa!_ tandis que l’acteur chargé du rôle de saint Antoine
+récitait le _Confiteor_ sur la scène.
+
+Malgré tout, les auteurs dramatiques brûlaient de sortir du domaine un
+peu étroit où ils demeuraient confinés.
+
+Philippe II n’était plus. Madrid, dont il avait fait sa capitale,
+réclamait l’ouverture des théâtres fermés depuis sa mort. On fit valoir
+le caractère des pièces nouvelles si religieuses qu’après les avoir
+entendues ou jouées, spectateurs et acteurs s’étaient précipités dans
+les cloîtres pour y faire pénitence. On argua que les hospices et les
+principaux établissements charitables étaient entretenus avec le produit
+des redevances que payaient les compagnies dramatiques. Philippe III ne
+demandait pas mieux que de se laisser fléchir. Il permit d’ouvrir les
+théâtres à condition que les pièces seraient approuvées par un conseil
+chargé de prohiber toute immoralité, qu’on limiterait le nombre des
+acteurs, qu’on ne jouerait que trois fois par semaine, que le public
+n’entrerait sous aucun prétexte sur la scène et dans les coulisses et,
+enfin, que les actrices seraient rigoureusement honnêtes. Une vertu
+reconnue par l’Inquisition, une vertu patentée était sévèrement exigée.
+
+L’art dramatique reprit un nouvel essor et, cette fois, les grands
+problèmes du fatalisme, de la prédestination et du libre arbitre y
+furent posés avec netteté.
+
+Dans cet ordre d’idées, l’Espagne avait passé par des états bien divers.
+D’abord, elle avait connu la prédestination absolue, sans atténuation
+possible, prêchée par saint Paul et saint Augustin:
+
+ L’homme, disait saint Paul, est pareil à ce vase tourné par le potier
+ qui reçoit, sans qu’il y consente, une liqueur exquise ou un poison
+ perfide.
+
+Puis, les Arabes étaient venus et, à leurs yeux, l’homme, c’est-à-dire
+le vase de terre, avait eu une part dans le choix du liquide qu’il
+devait contenir. Ils avaient apporté cette théorie ingénieuse et subtile
+qui permet à l’homme de désarmer le ciel par un abandon passif à sa
+volonté. A quelles sources avaient-ils puisé ces idées consolatrices?
+Aristote, le premier, avait traité ce grand problème qui, depuis que
+l’homme pense à ses destinées futures, a été l’objet de ses
+préoccupations, et il était arrivé à admettre que la marche des
+événements est régie à la fois par la fatalité, corollaire de la
+prescience divine, et par le hasard ou l’accident. Les stoïciens étaient
+allés plus loin. Zénon, surtout Cléanthe et après lui Sénèque, qui a
+traduit en quatre beaux vers les idées de ce dernier philosophe, mettent
+à côté de la fatalité, non plus le hasard, mais la volonté de l’homme.
+
+Or, le stoïcisme, il ne faut pas l’oublier, devint bientôt une véritable
+religion. Les musulmans y furent-ils initiés dans les écoles
+d’Alexandrie où professaient des maîtres de philosophie venus de Grèce
+ou de Rome? Cela est probable. Il est mieux prouvé que les musulmans
+d’Égypte furent en relation suivie avec les Arabes de l’Hedjaz, avec
+ceux de la Syrie hellénistique et avec les Juifs des mêmes régions. Il
+se pourrait donc qu’il y ait eu entre les Syriens et les Arabes des
+échanges ou des transports d’idées religieuses et philosophiques
+analogues à ceux qui s’étaient produits en architecture et que ces mêmes
+Arabes, au contact des Juifs, aient médité sur le livre de Job. Ils
+auraient ainsi reçu des Grecs quelque chose de leur stoïcisme et, des
+Juifs, les idées de résignation. De ce mélange d’idées, serait né cet
+accommodement entre le libre arbitre et le fatalisme qui furent portés
+plus tard à l’Espagne chrétienne par les musulmans et, de cet apport, se
+serait dégagé la vertu qui permet au musulman de réagir dans une
+certaine mesure sur les effets de la prescience divine. Quel problème
+difficile à résoudre!
+
+Faut-il s’étonner qu’au moment où Luther revenait aux théories de saint
+Augustin, de saint Paul et de saint Thomas, la conscience religieuse et
+scientifique de l’Espagne se soit émue, que par une évolution naturelle,
+de thomiste elle soit devenue moliniste, qu’elle ait protesté contre la
+prédestination absolue et antécédente exposée par Luther dans le _De
+servo arbitrio_, et qu’elle ait incliné vers l’espérance en un maître
+infiniment bon et miséricordieux?
+
+Un des plus puissants auteurs dramatiques de l’Espagne, Fray Gabriel
+Tellez, plus connu sous le nom de Tirso de Molina, expose en deux pièces
+très remarquables les idées de son temps. Ce prêtre croyant, bon
+théologien, ne se contente pas de montrer comment le pécheur qui a la
+foi et qui met sa confiance en Dieu peut toujours se repentir et obtenir
+miséricorde; il explique aussi pourquoi le ciel punit celui qui veut lui
+arracher le secret de sa destinée et convertir en certitude matérielle
+l’assurance qu’il doit tenir de sa confiance et de sa foi dans la bonté
+divine. La première de ces pièces est intitulée: _Le Damné pour manque
+de confiance_, et la seconde, _Le Trompeur de Séville_, qui n’est autre
+que Don Juan.
+
+Dans _Le Damné pour manque de confiance_, deux hommes représentent la
+double conception de l’auteur: Paul et Henri.
+
+Paul est un ermite. Retiré dans la montagne, il s’adonne à la prière et
+à la mortification. Comblé de faveurs divines, il s’enorgueillit de sa
+vertu et, comme le pharisien, il présume trop de l’excellence de ses
+œuvres.
+
+Henri, au contraire, personnifie le vice et les faiblesses humaines,
+mais il se garde de nier la bonté de Dieu,--l’idée ne lui en vient même
+pas,--et conserve, telle une gemme précieuse au fond d’un cœur souillé,
+une vertu touchante, l’amour filial.
+
+Dieu, dans son désir d’éprouver l’ermite Paul, lui envoie un songe
+trompeur. Il rêve que, pour une faute vénielle, il est condamné à
+l’enfer. Au réveil, il se prend à douter de son salut. Le voyant
+vaciller dans sa foi, Satan, sous la forme d’un ange, le confirme dans
+la pensée qu’il est prédestiné et que, malgré ses efforts, il partagera
+le sort d’un homme, nommé Henri, qu’il trouvera à Naples, près de la
+porte de la Marine. Saisi d’inquiétude, Paul se dirige vers le lieu
+indiqué et il y trouve Henri entouré de bandits et de courtisanes qui
+s’apprêtent à le couronner comme le plus pervers d’eux tous. Écoutez-le
+proclamer ses exploits:
+
+ Je fis mes premiers pas dans la richesse et le luxe; enfant, je me
+ signalai par des malices et, adolescent, par des folies. Je volais mon
+ vieux père et j’ouvrais ses caisses et ses coffres; je prenais les
+ vêtements qu’ils renfermaient, l’argent et les bijoux. Je jouais et je
+ dis «je jouais», afin que vous sachiez qu’il n’est pas au monde de
+ vice qui ne soit engendré par le jeu. Je me trouvai bientôt pauvre et
+ sans ressource; et, comme si j’avais appris à le faire, j’allais de
+ maison en maison, dérobais des objets de peu de valeur et les mettais
+ en gage. Je retournais aussitôt au jeu, je perdais, et mes vices
+ croissaient. Alors, je m’associai avec des compagnons de la même
+ confrérie. Nous escaladâmes sept maisons, donnâmes la mort à leurs
+ propriétaires et nous répartîmes entre nous le produit du vol pour
+ fournir aux exigences du jeu. Des cinq que nous étions, on en prit
+ quatre seulement et, malgré qu’on leur eût donné la torture, aucun de
+ mes complices ne me dénonça. Ils payèrent leurs crimes sur une place
+ de Naples et moi, corrigé par l’exemple, je ne m’ouvris plus à
+ personne, et j’exécutai mes coups à moi seul. Toutes les nuits,
+ j’allais à la maison de jeu, je me mettais près de la porte et
+ j’attendais ceux qui sortaient. Je leur demandais la dîme avec une
+ extrême courtoisie et, tandis qu’ils ouvraient leur bourse pour me la
+ donner, insensible à la pitié, je tirais de sa gaine l’acier
+ redoutable, je le cachais dans leur poitrine innocente, et je prenais
+ de force ce qu’ils perdaient tout en gagnant. J’escroquais les femmes
+ et, quand elles me refusaient de l’argent, leur figure recevait à
+ l’instant une prompte visite de ma navaja. Ce sont là mes exploits de
+ jeunesse,
+
+Je laisse à penser quels sont les exploits de l’âge mûr. Meurtres,
+incendies, viols, sacrilèges sont narrés orgueilleusement devant un
+auditoire émerveillé. Et Henri termine ainsi:
+
+ Je jure Dieu que je ne me vante pas. A vous maintenant d’attribuer le
+ prix au plus digne!
+
+En entendant cette déclaration, Paul reste terrifié. Comment, lui, un
+ermite saint et pieux, aurait dans l’autre monde le sort de ce
+misérable? Que lui servirait de persévérer dans le jeûne et les
+mortifications? Ne vaut-il pas mieux troquer de suite le rosaire et la
+bure contre l’épée et la veste de cuir? En vain Dieu envoie-t-il un ange
+sous la figure d’un jeune pâtre pour soutenir son serviteur défaillant:
+
+ UNE VOIX, _chantant au dehors_.
+
+ Pécheurs, quelle que soit la grandeur de vos fautes, ne perdez pas
+ confiance dans cette miséricorde qui est, de tous ses attributs, celui
+ dont le Seigneur se glorifie le plus.
+
+ PAUL, _à un bandit_.
+
+ Quelle est cette voix, d’où sort-elle?
+
+ LE PREMIER BANDIT.
+
+ La grande multitude des chênes, seigneur, nous empêche de le savoir.
+
+ LA VOIX.
+
+ Que le pécheur retourne humblement à Dieu, qu’il se repente du fond du
+ cœur et Dieu lui pardonnera.
+
+ PAUL.
+
+ Enfoncez-vous tous deux dans la forêt, gravissez la montagne et sachez
+ si c’est un pâtre qui chante cette romance.
+
+ DEUXIÈME BANDIT.
+
+ Nous allons le voir. (Ils sortent.)
+
+ LA VOIX.
+
+ Sa Majesté souveraine permet au pécheur d’élever la voix et de lui
+ demander ce qu’Elle n’a refusé à personne.
+
+ (Un petit pâtre paraît au sommet de la montagne, il tresse une
+ couronne de fleurs.)
+
+ PAUL.
+
+ Descends, descends, petit pâtre, je suis encore sous le charme de ta
+ voix; mais, vive Dieu, tes conseils me jettent dans une étrange
+ confusion. Qui t’a enseigné cette romance? Je t’écoute avec
+ inquiétude; il me semble qu’en toi résonne l’écho de ma propre
+ conscience.
+
+ LE PETIT PÂTRE.
+
+ Dieu, seigneur, m’a enseigné la romance que j’ai dite.
+
+ PAUL.
+
+ Dieu!
+
+ LE PETIT PÂTRE.
+
+ Ou bien l’Église, son épouse, à qui, sur la terre, il a donné son
+ pouvoir.
+
+ PAUL.
+
+ Dirais-tu vrai?
+
+ LE PETIT PÂTRE.
+
+ Sachez que je crois en Dieu à pieds joints et que je sais ses dix
+ commandements, bien que je sois un pâtre grossier.
+
+ PAUL.
+
+ Et Dieu pardonnerait à un homme qui l’aurait offensé par ses actes,
+ ses paroles et ses pensées?
+
+ LE PETIT PÂTRE.
+
+ Pourquoi non? Et il lui pardonnerait alors que ses offenses et ses
+ péchés seraient plus nombreux que les atomes du soleil, les étoiles du
+ firmament, les rayons de la lune et les poissons que la mer salée
+ nourrit dans ses gouffres insondables. Telle est la miséricorde divine
+ qu’il suffit à l’enfant prodigue de dire souvent: «J’ai péché, j’ai
+ péché», pour que le Seigneur lui ouvre ses bras amoureux. En un mot,
+ il agit comme Dieu seul peut agir. A n’être pas infiniment clément,
+ quand il créa les hommes, il ne les eût pas créés esclaves de leur
+ fragile nature. La Majesté divine eût en effet subi une atteinte si
+ Dieu, souverain bien, après les avoir tirés du néant pour leur
+ promettre sa gloire, eût été impitoyable à leurs imperfections. Mais
+ il leur _donna le libre arbitre_ et un corps et une âme fragile, et,
+ bientôt après, il leur accorda le pouvoir et les moyens d’implorer le
+ pardon qu’il ne refuse jamais à personne.
+
+Satan l’emporte quand même sur le messager divin. A la fin du drame,
+Paul frappé d’une flèche meurt dans l’impénitence, et il est damné pour
+avoir _manqué de confiance et cru à la prédestination antécédente_. Il
+meurt, mais il se réveille un instant pour ne laisser aucun doute aux
+spectateurs et leur apprendre qu’il a reçu le châtiment de son
+obstination. Le mot de _prédestination_ n’est pas écrit, pas plus que
+celui de grâce, une attaque trop directe contre les thomistes eût
+provoqué des ripostes qu’il fallait éviter; puis, le public n’eût pas
+compris l’auteur s’il se fût exprimé dans la langue théologique. Faute
+du mot, la pensée et la crainte de l’hérésie dominent le rôle de Paul.
+
+Pendant ce temps, Henri continue à mener une vie exécrable. Mais une
+vertu, conservée au milieu de ses vices, prépare sa rédemption.
+
+ De ce que je vole la nuit par effraction ou par escalade, de ce que je
+ dérobe, inquiet et soucieux, j’augmente le bien-être de mon père
+ tandis que je pâtis de misère. Dans mon existence vagabonde, l’amour
+ filial est la seule vertu que j’aie conservée. Mes malices, mes folies
+ de jeunesse, il n’est jamais parvenu à les connaître. Bien que mes
+ entrailles soient faites d’un roc aussi dur que le cristal est
+ fragile, et que mon cœur soit aussi insensible que celui des fauves
+ errants dans la montagne, j’ai su barrer le chemin à tout écho de mes
+ hauts faits, écarter de sa demeure toute personne qui eût pu l’en
+ informer et je lui ai évité l’horreur que mes actes lui eussent causé.
+
+Voici qu’Henri est pris, jeté en prison, jugé et condamné. Comme on
+vient lui communiquer son arrêt de mort, il entre en fureur, et repousse
+les moines qui lui offrent les secours de la religion. Il est seul,
+désespéré. Satan apparaît et lui offre la liberté. Mais à ce moment une
+voix mystérieuse s’élève, celle-là même que l’ermite Paul a refusé
+d’entendre, et défend le coupable contre la tentation. Henri chasse
+Satan. Il suffit que son vieux père le supplie de mourir en chrétien
+pour qu’il se repente et fasse le sacrifice de sa vie. Il meurt plein de
+foi, soutenu par l’espérance et les anges qui l’assistent emportent en
+paradis son âme purifiée.
+
+Deux siècles plus tard, Gœthe, à la fin de son drame de _Faust_, refera
+cette scène et trouvera dans les angoisses et les résistances de
+Marguerite la raison du pardon. Je me borne à signaler cette analogie
+sans en tirer de conséquence. Je désire montrer seulement que le théâtre
+espagnol a imaginé toutes les situations dramatiques.
+
+Et pourtant, cette thèse mal comprise ou mal interprétée eût été
+dangereuse. Tirso de Molina le sentit, et, comme correctif, il écrivit
+une seconde pièce, _Le Trompeur de Séville_. Ce drame mérite au même
+titre que le précédent de prendre place dans le théâtre religieux. Il
+est, en effet, une réponse et un avertissement: une réponse à ceux qui
+trouveraient l’Église romaine trop compatissante au pécheur, et un
+avertissement aux imprudents qui, escomptant la clémence divine,
+s’endormiraient dans une sécurité trompeuse, au risque de se laisser
+surprendre par la mort. En vérité, _Le Damné pour manque de confiance_
+et _Le Trompeur de Séville_, indivisibles dans leur esprit, unis dans
+leurs tendances, apparaissent comme les panneaux d’un diptyque qui se
+complètent et s’expliquent l’un par l’autre.
+
+Don Juan ou le _Trompeur de Séville_ est le fils d’un grand seigneur et
+le neveu d’un ambassadeur à Naples. Envoyé près de son oncle à cause de
+ses désordres en Castille, il pénètre de nuit dans la chambre de Doña
+Isabel, fiancée du duc Octave, et provoque un scandale qui le force à
+quitter l’Italie. Il s’embarque, suivi de son fidèle serviteur
+Catalinon, tous deux font naufrage et sont jetés sur la plage de
+Tarragone. Une fille de pêcheur, la jeune Tisbée, accueille
+charitablement Don Juan qui en profite pour la séduire. De là, il passe
+à Séville où, sous le costume du marquis de Mota, il s’introduit la nuit
+chez Doña Ana de Uloa. Surpris par le père de cette dame, le Commandeur
+Gonzalo, il le tue, quitte précipitamment Séville et, en chemin, obtient
+l’amour d’Amicia, une villageoise, sur le point de se marier. Sous le
+coup des poursuites du roi, de son père, d’Isabel et de Tisbée, il
+retourne à Séville, se cache dans l’église où repose le Commandeur, lit
+l’épitaphe où celui qui l’a tué est qualifié de _traître_, s’en irrite,
+tire la barbe de la statue tombale et, par moquerie, l’invite à souper.
+
+Le soir même, à l’heure dite, la statue du Commandeur se présente chez
+Don Juan atterré et le convie à lui rendre visite. Don Juan accepte
+l’invitation et, comme il est trop brave pour manquer à sa parole, il
+s’y rend, partage le souper du Commandeur, se sent embrasé par
+l’étreinte de sa main de pierre et tombe mort sur les dalles de
+l’église.
+
+Telle est l’admirable création de Tirso de Molina, telle est la fable
+immortelle qui a fait le tour du monde, objet des applaudissements du
+public, de l’étude des poètes, des littérateurs, des philosophes et des
+musiciens; telle est la pièce qui, d’abord traduite en italien, a été
+une source d’inspiration merveilleuse.
+
+Il est assez curieux de constater qu’il faut arriver jusqu’à Mozart pour
+retrouver le personnage vicieux, débauché, mais, au demeurant,
+sympathique, conçu par Tirso de Molina, tandis que tant d’autres auteurs
+se sont complu à le dénaturer et à le pervertir, jusqu’à le rendre
+odieux. C’est que le génie semble donner aux privilégiés qui ont reçu ce
+don du ciel, des ouvertures sur toute chose et que cette manifestation
+sublime de l’intelligence franchit les limites qui bornent l’entendement
+des simples mortels.
+
+On remplirait une bibliothèque avec les œuvres écrites sur Don Juan.
+Pour moi, j’insisterai sur un seul point. Les auteurs qui, soucieux de
+composer un caractère homogène, ont peint un Don Juan impie et
+sacrilège, ont dénaturé la conception originale de Tirso de Molina. Ils
+n’en ont pas saisi la portée, ils n’ont pas compris que Don Juan est
+Espagnol, purement espagnol et qu’un gentilhomme espagnol mentirait à sa
+race s’il n’était pieux, héroïque et noble, même quand il se livre aux
+pires débordements. Non, Don Juan n’est pas un impie; non, Don Juan
+n’est pas un sacrilège qui se moque du ciel et de l’enfer, il n’est ni
+sarcastique, ni ironique, quand il répond à ceux qui lui conseillent de
+se réconcilier avec Dieu: _Tanto largo me lo fiais_, que je traduirai
+par ces mots: _Vous me donnez bien du temps_. Il ne plaisante pas, il
+veut seulement dire qu’il est jeune et qu’il n’épuisera pas les délais
+qui lui sont accordés. Et c’est pour rendre manifeste l’erreur de son
+héros que Tirso de Molina le fait mourir très jeune, tandis qu’il se fie
+à la durée de la vie pour régler ses comptes avec le ciel. Don Juan
+n’est pas non plus un incrédule et un impénitent. Bien loin de là. Quand
+le Commandeur sort de sa tombe et vient au rendez-vous fixé, il
+s’effraye moins de son apparition qu’il n’est tourmenté par un scrupule.
+
+«Jouis-tu de Dieu, lui dit-il? Es-tu une âme damnée ou viens-tu des
+régions célestes? T’ai-je donné la mort en état de péché mortel? Parle,
+je te ferai dire des messes.»
+
+Enfin, quand au dénouement, Gonzalo l’étreint dans sa main de pierre et
+qu’il entrevoit la mort, Don Juan s’écrie: «Laisse-moi appeler un prêtre
+qui me confesse et m’absolve!»
+
+Et la prière de Don Juan n’est pas exaucée, et il meurt sans avoir reçu
+le pardon qu’il espérait mériter plus tard, _Tanto largo me lo fiais_,
+simplement parce que son cœur s’est ouvert trop tard à la contrition,
+parce qu’il n’a pas, comme Henri, invoqué en temps opportun le suprême
+Consolateur, parce que, de son propre mouvement et de sa libre volonté,
+il résiste à Dieu au lieu de lui obéir, parce que, faute de son propre
+consentement, la grâce suffisante n’est pas devenue efficace.
+
+Vous voyez avec quelle subtilité l’un des plus grands auteurs
+dramatiques de l’Espagne savait présenter les deux faces d’une question
+si délicate et corriger l’une par l’autre. Ses deux héros obéissent à
+leurs passions et bénéficient, ou non, de la grâce suivant qu’ils l’ont
+sollicitée ou repoussée. Le problème est posé; au spectateur de
+comprendre et de s’avancer dans le chemin du salut qui lui est ouvert.
+
+Pour dresser une barrière entre le peuple espagnol et la Réforme, il
+fallait éloigner celui-ci de ses anciennes croyances, trop voisines des
+théories luthériennes, marcher à l’encontre de ce qu’on avait admis
+jusque-là. La lutte fut extrêmement ardente. Commencée par Philippe II,
+soutenue par les auteurs dramatiques, elle trouva ses meilleures armes
+dans les deux pièces de Tirso de Molina que je viens d’analyser, pièces
+composées à l’heure où la guerre religieuse est à son maximum
+d’intensité.
+
+Philippe III, Philippe IV, n’eurent pas l’ardeur combative de leur père
+et aïeul. D’ailleurs, la bataille en partie gagnée, n’offrait plus le
+même intérêt. Il s’agissait seulement de consolider la victoire. C’est
+alors qu’apparut Caldéron. Dans ses deux grandes pièces philosophiques
+et religieuses, le _Tétrarque de Jérusalem_, et la _Dévotion à la
+Croix_, il montre que si l’Espagne ne se jeta pas dans les bras des
+molinistes, du moins, grâce aux efforts accomplis, elle ne franchit
+jamais les limites tracées par les docteurs musulmans, et resta fidèle à
+la théorie d’une prédestination mitigée par la résignation. La marche
+vers la prédestination antécédente et intégrale des premiers luthériens
+était désormais arrêtée. Sur ce point, l’Espagne chrétienne restait
+musulmane par opposition formelle à l’esprit de la Réforme.
+
+De même que, sur les parois des premières églises élevées après la
+_reconquête_, on rencontre parfois des versets de l’Évangile écrits en
+caractères coufiques, de même que Tolède possède encore une chapelle et
+un clergé mozarabes, et qu’auprès des belles cathédrales chrétiennes, se
+dressent également respectés, les mosquées et les palais des maîtres
+musulmans de Grenade et de Cordoue, de même l’Espagne demandait des
+armes pour combattre les ennemis de sa foi à ces mêmes musulmans qu’elle
+avait attaqués et vaincus.
+
+
+Chalon-sur-Saône, Impr. française et orientale E. BERTRAND 573
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78284 ***
diff --git a/78284-h/78284-h.htm b/78284-h/78284-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..54a702c
--- /dev/null
+++ b/78284-h/78284-h.htm
@@ -0,0 +1,1081 @@
+<!DOCTYPE html>
+<html lang="fr">
+<head>
+ <meta charset="UTF-8">
+ <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no">
+ <title>L’évolution religieuse de l’Espagne au XVIe siècle | Project Gutenberg</title>
+ <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
+ <style>
+
+p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em;
+ margin: .3em 0;}
+
+h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; }
+h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; }
+
+div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0;
+ margin: 1em 0; }
+
+p.p { text-align: center; text-indent: 0; margin: .5em 0; }
+
+blockquote { margin: 1em 5%; font-size: 95%; }
+
+.large { font-size: 130%; }
+.small { font-size: 90%; }
+.xsmall { font-size: 80%; }
+small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; }
+
+.sc { font-variant: small-caps; }
+
+.ind { margin: 2em 0 1em 10%; text-indent: 0; }
+
+hr { width: 20%; margin: 1em 40%; }
+
+sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; }
+
+li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; }
+
+div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; }
+.break, .chapter { margin-top: 4em; }
+
+img { max-width: 100%; }
+
+@media screen {
+ body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; }
+ img { max-height: 700px; }
+}
+
+.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; }
+.top2em { padding-top: 2em; }
+.top4em { padding-top: 4em; }
+.nobreak { page-break-before: avoid; }
+
+ </style>
+</head>
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78284 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<h1 class="top2em">L’évolution Religieuse de l’Espagne<br>
+<span class="xsmall">AU XVI<sup>e</sup> SIÈCLE</span></h1>
+
+<p class="c"><span class="xsmall">PAR</span><br>
+<span class="large sc">Jane DIEULAFOY</span></p>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+ERNEST LEROUX, ÉDITEUR<br>
+28, rue Bonaparte (VI<sup>e</sup>)</p>
+
+<p class="c">1909</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em">Extrait de la <i>Bibliothèque de vulgarisation
+du Musée Guimet</i>, t. XXXII, 1909</p>
+
+
+<p class="c gap">Chalon-s-S., Imprimerie française et orientale E. <span class="sc">Bertrand</span></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">L’ÉVOLUTION RELIGIEUSE DE L’ESPAGNE<br>
+AU XVI<sup>e</sup> SIÈCLE</h2>
+
+<p class="c"><span class="xsmall">PAR</span><br>
+<span class="sc">Jane DIEULAFOY</span></p>
+
+
+<p class="ind">Mesdames, Messieurs,</p>
+
+<p>Dès le début de cet entretien vous me permettrez
+de remonter dans le lointain passé de
+l’histoire d’Espagne, et de vous peindre ensuite
+l’état moral et politique dans lequel se trouvait
+ce beau pays au milieu du XVI<sup>e</sup> siècle.
+Ce double tableau est utile à la compréhension
+du grand drame religieux qui s’y produisit
+au temps de la Réforme sous l’influence
+des idées allemandes pourtant si ardemment
+combattues.</p>
+
+<p>Je ne vous rappellerai pas que l’Espagne,
+envahie au VIII<sup>e</sup> siècle par les Arabes, avait
+été conquise du sud au nord en quelques
+années. Sans que la nation visigothe, pourtant
+si religieuse, opposât la moindre résistance,
+le croissant avait volé de clocher en clocher,
+et s’y était substitué à la croix, lorsque
+les conquérants n’avaient pas abattu les
+vieilles églises chrétiennes pour élever sur
+leur emplacement des mosquées somptueuses.
+Depuis le Guadalquivir jusqu’à l’Ebre, depuis
+les forêts de palmiers d’Elche jusqu’aux bois
+de noyers des bords du Douro, les Mores s’étaient
+établis, modérés dans l’exercice du pouvoir, bienfaisants
+dans leur administration. Le menu
+peuple, dont les croyances avaient été respectées,
+avait accepté sans protester une domination
+qui, somme toute, le faisait progresser
+dans la voie de la civilisation, surtout
+au point de vue agricole.</p>
+
+<p>Pourtant, dans un repli des montagnes des
+Asturies, au fond de la grotte de Covadonga
+que signale encore aujourd’hui un pèlerinage
+aussi célèbre au point de vue patriotique
+qu’au point de vue religieux, deux cents,
+trois cents hommes, on ne sait pas au juste,
+s’étaient réfugiés et groupés autour d’un chef,
+nommé Pélage. De temps à autre, la petite
+troupe, enflammée de haine contre l’étranger,
+tentait une incursion dans la plaine, tombait
+sur les Mores installés dans les villages, les
+massacrait, faisait quelque butin, puis, sans
+attendre des représailles certaines, regagnait la
+montagne et s’y préparait à des expéditions
+plus lointaines et plus fructueuses.</p>
+
+<p>Tel est l’embryon de ce travail gigantesque
+que l’on est convenu d’appeler : <i>la reconquête</i>,
+c’est-à-dire la conquête de l’Espagne par les
+chrétiens autochtones sur l’envahisseur musulman.
+Il dura près de huit siècles et s’accomplit
+au prix du sang des générations succédant aux
+générations. Commencé, comme je viens de vous
+le dire, au VIII<sup>e</sup> siècle, dans les montagnes
+des Asturies, il s’achève glorieusement en 1492,
+quand les Rois Catholiques, Ferdinand et Isabelle,
+s’emparent de Grenade, la belle capitale
+et le dernier boulevard du monde musulman
+en Espagne.</p>
+
+<p>Les péripéties de cette lutte acharnée demanderaient
+à être chantées dans un poème
+épique. Il est un point sur lequel je dois pourtant
+retenir votre attention. Ce ne fut pas autour
+des insignes et des bannières de chefs
+de guerre vaillants, mais trop nombreux, que
+se groupèrent, dans la suite des ans, les énergies
+et les bonnes volontés. La croix, symbole de
+la foi commune, devint le signe de ralliement.
+Ses défenseurs étaient fauchés par la mort, elle
+restait toujours debout, toujours aventurée au
+milieu des champs de bataille, les dominant
+par l’idée religieuse qu’elle représentait. Et c’est
+au nom de la foi chrétienne que les Espagnes
+revinrent à leurs maîtres anciens, à leurs
+maîtres chrétiens.</p>
+
+<p>La guerre de Grenade avait pris la forme
+d’une véritable croisade. On y avait convié la
+chevalerie de l’Europe entière et les vieilles chroniques
+nous ont conservé les noms des preux
+français, allemands et anglais qui s’y illustrèrent
+par leur bravoure. Cette dernière lutte avait
+duré dix ans, comme la guerre de Troie. Imaginez
+quel fut l’orgueil et la joie des vainqueurs
+quand ils écrasèrent l’ennemi héréditaire
+et l’expulsèrent de son dernier et formidable
+asile !</p>
+
+<p>Les Rois Catholiques vivaient depuis un an
+dans une ville qu’ils avaient fait bâtir au pied
+de Grenade, afin de bien montrer leur intention
+de la prendre, quelles que fussent la durée
+du siège et la résistance de ses défenseurs. Aussi
+bien, quand ils virent briller la croix d’or
+et flotter sur la tour de la Vela l’étendard de Castille,
+tombèrent-ils à genoux et Ferdinand, qui
+pourtant n’avait rien du lyrisme d’un David, improvisa-t-il
+un cantique d’action de grâce envers
+le Tout-Puissant qui lui accordait une telle faveur.
+Et, à la suite de cet hymne triomphal,
+le <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum</i> s’éleva des rangs de l’armée, exaltée
+par la victoire.</p>
+
+<p>Une foi ardente entretenue par la grande Isabelle
+avait conduit l’expédition et soutenu
+les courages souvent prêts à défaillir devant les
+difficultés incroyables d’une pareille entreprise.
+La ferveur et la piété ne diminuèrent pas après
+la conquête ; elles s’accrurent, au contraire, du
+moins en apparence. Par milliers et milliers,
+les vaincus avaient quitté leurs maisons de Grenade
+et s’étaient exilés de l’autre côté de la
+mer. Je me souviens avoir vu, dans une très
+ancienne famille more de Tétouan, la clé de
+bois d’une maison possédée jadis à Grenade par
+les ancêtres et que l’on conservait pieusement
+depuis quatre siècles, peut-être avec l’espoir de
+retrouver un jour le paradis perdu. Allah est
+si grand !</p>
+
+<p>Donc, la noblesse, les gens riches étaient
+partis ; le menu peuple était resté et, pour obtenir
+cette faveur, il avait dû se convertir en masse.
+Isabelle avait bien été contrainte d’accepter pour
+sujets ces nouveaux chrétiens, mais elle était trop
+intelligente, pour ne pas mettre en doute la sincérité
+d’une foi aussi utile. Ce fut donc pour surveiller
+les Mores convertis, dont elle redoutait
+les révoltes, qu’elle appela l’Inquisition qui s’était
+établie déjà en Aragon. Elle avait mis dix ans
+à prendre Grenade, elle voulait la garder pour
+toujours à la monarchie, et elle sentait qu’une
+force morale de premier ordre pouvait seule
+opposer une barrière indestructible aux tentatives
+qu’elle appréhendait non sans raison.
+Dès lors, dans les murs de Grenade et bientôt
+dans tout le royaume, fut tenu pour un bon
+Espagnol qui pratiquait ostensiblement le culte
+chrétien et regardé comme un ennemi dangereux
+qui en négligeait les rites.</p>
+
+<p>De fait, l’Espagne du XV<sup>e</sup> siècle était d’une
+piété ardente, intransigeante, d’une piété aussi
+politique que sentimentale.</p>
+
+<p>Les Rois Catholiques disparaissent ; leur petit-fils
+Charles-Quint leur succède, plus empereur
+d’Allemagne que roi d’Espagne. Et voici
+le sceptre dans les mains de Philippe II au
+moment où la Réforme propagée par Luther,
+Zwingle et Calvin envahit l’Europe. Elle s’est
+étendue sur les Flandres, elle s’avance vers
+l’Espagne, et apparaît aux ports des Pyrénées.</p>
+
+<p>Imaginez l’impression que produisit sur Philippe
+II la méthode de libre examen, la liberté
+de conscience et le mariage des clercs. Il entrevoyait
+déjà les difficultés qu’il aurait à conserver
+les Flandres lointaines ; l’Espagne reconquise
+sur le More au nom de la croix, gardée par
+l’Inquisition mieux que par n’importe quelle
+police vénale, allait-elle connaître une hérésie
+qui la diviserait, l’émanciperait et s’attaquerait
+peut-être un jour à la puissance royale ?</p>
+
+<p>On ne recula devant aucun moyen pour arrêter
+l’invasion. La Bible traduite en langue vulgaire
+est proscrite, et, sous menace de mort, les colporteurs
+doivent cesser de la vendre ; il en est
+de même des écrits qui, de près ou de loin,
+effleurent les questions religieuses. Et pourtant,
+en dépit des ordres royaux, l’esprit critique
+franchit les Pyrénées et préoccupe les
+grands hommes que l’Espagne compte en
+nombre à cette époque lumineuse. La religion
+n’est pas attaquée, — qui l’oserait ! — mais
+il faut la sauvegarder avant qu’elle ne
+le soit. On fait appel à toutes les forces, on
+se prépare à tous les sacrifices, à ce point que
+Philippe II, afin d’être plus libre de combattre
+les Luthériens, eût abandonné l’empire de la
+Méditerranée aux musulmans dont il avait dû
+cependant réprimer les révoltes. Les vaisseaux
+espagnols qui triomphèrent des Turcs dans les
+eaux de Lépante furent armés à son cœur défendant
+et, quand on lui apprit la défaite de la
+flotte turque, il n’eut pas un mot de louange
+pour le vainqueur, son propre frère.</p>
+
+<p>« Don Juan, dit-il, a gagné la bataille, mais
+il pouvait la perdre ; il a beaucoup hasardé. »</p>
+
+<p>Et c’est par ces froides paroles qu’il accueillait
+une victoire que l’Europe chrétienne commémore
+encore aujourd’hui, le 30 septembre.</p>
+
+<p>Certes, Philippe II avait demandé des armes
+contre l’hérésie à la chaire, cela allait de soi
+et n’avait rien de remarquable. Ce qui l’est
+davantage, c’est que l’art dramatique lui en
+fournit aussi. En effet, dans un pays où le
+théâtre était l’objet d’une passion universelle, la
+scène devenait un auxiliaire puissant, un agent
+de propagande précieux à la disposition du pouvoir
+religieux, d’autant que bon nombre d’auteurs
+tragiques s’étaient engagés dans les ordres.
+Les intérêts de la monarchie et de la religion
+s’accordaient d’ailleurs avec les goûts de Philippe
+II. Ce prince, d’un caractère sombre, morose,
+adorait le théâtre. Il ne composait pas
+les pièces jouées devant lui, comme le fit
+plus tard son petit-fils, Philippe IV, et l’on
+ne saurait l’en blâmer, mais il prisait très haut
+les auteurs de talent et tenait en grande estime
+les bons comédiens.</p>
+
+<p>Cisneros, un acteur très célèbre, ayant
+été appelé au palais pour jouer inopinément
+devant le roi, fit répondre qu’il en était
+empêché car, pour une faute vénielle, le cardinal
+Espinosa l’avait fait jeter en prison.</p>
+
+<p>Philippe II mande aussitôt son ministre
+d’État :</p>
+
+<p>« Eh quoi ! lui dit-il sans autre préambule,
+vous osez empêcher Cisneros de jouer
+devant moi ! Par la vie de mon père, si un
+pareil fait se renouvelait, je vous tuerais ! »</p>
+
+<p>La passion du roi pour le théâtre, l’Espagne
+entière la partageait. On jouait la comédie à
+la ville, dans les salons, à l’office, dans les
+grandes cités et les petits hameaux ; on la jouait
+au bagne, à la caserne, au couvent. Une
+sœur de Cervantès entrée en religion n’avait
+pas attendu qu’il composât des pièces à
+son intention, elle écrivait elle-même des comédies,
+distribuait les rôles à ses compagnes
+et se réservait toujours les tirades de galant
+cavalier ou de parfait amoureux. Ce fut une
+période d’enthousiasme sans précédent et qui
+n’a son équivalent dans aucun pays. Les plumes
+couraient, volaient sur le papier, les pièces
+en prose succédaient aux pièces en vers, et
+jamais les acteurs ni les auditeurs n’étaient rassasiés.</p>
+
+<p>Les auteurs dramatiques furent-ils sollicités de
+s’associer à la campagne entreprise contre
+l’esprit de la Réforme ou s’enrôlèrent-ils d’eux-mêmes
+dans la nouvelle croisade ? Rien de surprenant,
+en tout cas, à ce qu’ils se soient servis
+de la liberté extraordinaire que donnait le
+théâtre pour toucher aux problèmes de conscience
+qui se posaient à cette époque. Si
+Philippe II ne les sollicita pas, il fit mieux,
+il les contraignit indirectement. Regretta-t-il
+sur ses vieux jours la passion de sa jeunesse
+et de son âge mûr pour le théâtre et voulut-il
+racheter par une sévérité tardive ce qu’il considérait
+peut-être comme une erreur de conduite ?
+Il est certain que deux ans avant sa
+mort, les yeux fixés sur le maître-autel de
+la basilique de l’Escurial qu’il apercevait du
+lit de souffrance où le clouait la maladie, il
+rendit un décret qui proscrivait, à l’avenir, toute
+représentation théâtrale profane, considérée
+comme attentatoire à la moralité et aux convenances.</p>
+
+<p>Le coup était grave. Il ne produisit pourtant
+pas l’effet que l’on eût pu craindre. Les auteurs
+n’avaient jamais abandonné la vieille forme
+des <i lang="es" xml:lang="es">autos sacramentales</i> qui avaient enchanté
+les fidèles ; ils composèrent aussi des comédies
+de Saints et des comédies divines où le profane
+s’unit au sacré, la violence des passions à l’exigence
+de la liturgie, où des communications
+fréquentes s’établissent entre le ciel et l’enfer,
+où se multiplient les relations matérielles entre
+les hommes et leurs saints patrons. Devant un
+public qu’eussent effaré des discussions trop
+savantes, l’on s’en tenait aux premiers éléments
+d’une théologie pratique, et le peuple apprenait
+par des exemples faits pour frapper son
+imagination que le pécheur endurci, le brigand,
+le criminel, ne doivent jamais désespérer
+de leur salut s’ils ne s’insurgent pas contre
+les promesses de pardon et les lois d’amour
+données par le Christ à son Église, et que
+« hors de l’Église », en effet, il n’y a que catastrophes
+et calamités à prévoir. Puis, comme
+il s’agissait de rallier tous les bons vouloirs,
+les auteurs de drames sacrés, sans négliger
+la dévotion à la Vierge qui, en France, au
+XIV<sup>e</sup> siècle, avait été prépondérante dans les
+Miracles de Notre-Dame, prirent aussi pour
+thème la dévotion à la croix et à l’ange gardien,
+la piété envers les âmes du Purgatoire et des
+sentiments comparables à des vertus, tel l’amour
+filial. Ces dévotions et ces vertus ne suffisent pas
+à racheter les fautes, mais, pareilles à des tisons
+couverts de cendres, elles sont le foyer où s’enflamme
+l’espérance qui purifie l’âme pécheresse,
+la prépare à la contrition et la conduit
+de la pénitence à la vie éternelle.</p>
+
+<p>Vous allez me dire que ce théâtre était bien
+grave ? Je vous l’accorde volontiers, mais nécessité
+faisait loi, et les théâtres eussent été impitoyablement
+fermés à qui eût prétendu porter
+sur la scène des pièces d’un caractère profane.
+D’ailleurs les auteurs avaient trouvé moyen
+d’égayer le spectacle en y introduisant trois personnages
+que je vous demande la permission
+de vous présenter, et qui parfois jouent dans
+le drame religieux un rôle luttant d’éclat avec
+celui du protagoniste.</p>
+
+<p>A tout seigneur tout honneur : commençons
+par le diable. Ne croyez pas que ce soit un
+horrible monstre figuré comme chez nous
+au moyen-âge, sous la forme d’un singe grimaçant,
+cornu, la langue tirée, une queue aux reins,
+les pieds fourchus, les doigts garnis de longues
+griffes et qui sort de terre au milieu d’un jet
+de flamme et de vapeurs de soufre. Satan apparaît
+tel qu’un grand seigneur, vêtu d’habits de
+gala aussi élégants qu’il se puisse, superbe, magnifique,
+impérieux comme un maître habitué
+à se faire obéir. Le prince des ténèbres est
+un hidalgo de vieille souche. Il se présente en
+homme du monde, cause en philosophe, raisonne
+en théologien, quelque peu dévoyé mais
+érudit, et ne se montrerait pas satisfait, s’il
+n’avait, pour monter sur le théâtre et en descendre,
+une belle échelle de soie. Je crois,
+Dieu me pardonne, que sa collerette fleure la
+rose et que ses gants sont parfumés à l’ambre.</p>
+
+<p>Le diable a pour adversaire un ange de lumière,
+parfois l’ange gardien, un ange très bon,
+très bienfaisant, un ange protecteur qui, sans
+orgueil ni forfanterie, sans essayer de grands
+effets de toilette, se contentant d’ailes irisées,
+d’une robe blanche et de cheveux bouclés, engage
+la lutte avec l’esprit du mal et, par la
+grâce de Dieu, l’emporte souvent sur son terrible
+adversaire. Ange et démon sont de vieilles
+connaissances habituées à se prendre corps à
+corps avec une ardeur que rien ne décourage.
+Ils se disputent l’âme du pauvre mortel ; l’un
+veut le conduire en enfer, l’autre lui assurer
+le paradis.</p>
+
+<p>Voici maintenant le <i lang="es" xml:lang="es">Gracioso</i> qui charme,
+amuse, déride les fronts sérieux, provoque le
+rire et appelle la joie. Il est la caricature toujours
+sensée et quelque peu naturaliste de son
+maître, il ressemble à ces ombres démesurément
+allongées ou élargies qui prennent de cette
+déformation une apparence grotesque, Sancho
+Pança auprès de Don Quichotte.</p>
+
+<p>Le <i lang="es" xml:lang="es">Gracioso</i> a pour compagne la <i lang="es" xml:lang="es">Graciosa</i>.
+La plupart du temps, l’un et l’autre sont
+au service du héros et de l’héroïne. Lui, lâche,
+glouton, plein de bonne humeur ; elle, pétulante,
+coquette, tous deux pétillants d’esprit et rivalisant
+de malice. C’est à qui ridiculisera les rodomontades
+des protagonistes en cherchant à
+les imiter et donnera une explication plausible
+des intentions de l’auteur.</p>
+
+<p>Lope de Vega fut le premier auteur dramatique
+qui, après l’ordonnance de 1598, interdisant
+les drames profanes, imagina les comédies
+de Saints et sut les présenter sous
+une forme attrayante. Par les agréments dont
+il les dotait, elles plaisaient à la clientèle des
+théâtres profanes qui retrouvaient en elles les
+ressorts des pièces défendues, tandis que, par
+le choix des sujets, il désarmait l’Inquisition.</p>
+
+<p>La plus célèbre de ses comédies de Saints est
+intitulée « Saint Isidore de Madrid ». Ici, toutes
+les valeurs de la gamme dramatique se trouvent
+notées : récits de combats contre les Mores, fêtes
+champêtres accompagnées de chants et de
+danses, scènes de gaîté un peu grosse où retentissent
+les plaintes d’un sacristain réduit à
+la misère, parce qu’Isidore jouit d’un tel crédit
+auprès du ciel que l’on ne célèbre plus de
+funérailles, scènes touchantes où les anges
+prennent la charrue du pieux laboureur pour
+lui permettre d’assister à la messe sans encourir
+les reproches de son maître.</p>
+
+<p>Les comédies de Saints participent toutes de
+ce caractère général, bien que les protagonistes
+aient souvent une jeunesse orageuse, durant laquelle
+ils se livrent aux pires excès. Aussi bien,
+les critiques sévères ne voyaient-ils rien à reprendre
+à ces pièces, les couvraient-ils de
+leur protection et en autorisaient-ils la représentation
+jusque dans les couvents de femmes.
+Alors que la foi n’était pas en jeu, — elle ne
+l’était jamais dans le théâtre religieux, — le
+but poursuivi faisait excuser d’audacieuses libertés
+et accepter de singuliers compromis entre les
+passions et les vertus. On ne pouvait mieux préserver
+ceux que le vice guettait, et mieux ramener
+ceux qu’il avait déjà perdus qu’en opposant
+la peinture des joies du ciel au tableau
+des souffrances de l’enfer, et en montrant que
+les fautes les plus graves se rachetaient ici-bas.</p>
+
+<p>On ne s’offusquait pas davantage si la partie
+comique du drame était parfois audacieuse et
+satirique jusqu’à la trivialité, car elle n’atteignait
+jamais à l’inconvenance. A ce point
+de vue, le public espagnol eût donné des leçons
+de réserve aux auditeurs des pièces de Shakespeare,
+et jeté des tomates trop mûres sur les
+acteurs de certaines comédies italiennes. Le
+public se divertissait aux saillies du <i lang="es" xml:lang="es">Gracioso</i>,
+il suivait avec un intérêt très vif
+le développement profane du drame où s’était
+bientôt introduite la peinture parfois très réaliste
+des passions, il frémissait quand l’esprit
+du mal assaillait un saint homme, il s’attendrissait
+au récit d’une conversion qui devait assurer
+à un brigand fieffé l’indulgence divine.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> d’Aulnoy raconte dans ses Mémoires que,
+en 1679, assistant à la représentation d’une comédie
+divine, elle fut très surprise de voir
+tomber l’auditoire à genoux, se frapper la
+poitrine et s’écrier : <i lang="la" xml:lang="la">Mea culpa ! Mea culpa !</i>
+tandis que l’acteur chargé du rôle de saint
+Antoine récitait le <i lang="la" xml:lang="la">Confiteor</i> sur la scène.</p>
+
+<p>Malgré tout, les auteurs dramatiques brûlaient
+de sortir du domaine un peu étroit où ils demeuraient
+confinés.</p>
+
+<p>Philippe II n’était plus. Madrid, dont il avait
+fait sa capitale, réclamait l’ouverture des
+théâtres fermés depuis sa mort. On fit valoir le
+caractère des pièces nouvelles si religieuses
+qu’après les avoir entendues ou jouées, spectateurs
+et acteurs s’étaient précipités dans les
+cloîtres pour y faire pénitence. On argua que
+les hospices et les principaux établissements charitables
+étaient entretenus avec le produit des
+redevances que payaient les compagnies dramatiques.
+Philippe III ne demandait pas mieux que
+de se laisser fléchir. Il permit d’ouvrir les
+théâtres à condition que les pièces seraient approuvées
+par un conseil chargé de prohiber
+toute immoralité, qu’on limiterait le nombre des
+acteurs, qu’on ne jouerait que trois fois par semaine,
+que le public n’entrerait sous aucun prétexte
+sur la scène et dans les coulisses et, enfin,
+que les actrices seraient rigoureusement honnêtes.
+Une vertu reconnue par l’Inquisition, une
+vertu patentée était sévèrement exigée.</p>
+
+<p>L’art dramatique reprit un nouvel essor et,
+cette fois, les grands problèmes du fatalisme,
+de la prédestination et du libre arbitre y furent
+posés avec netteté.</p>
+
+<p>Dans cet ordre d’idées, l’Espagne avait passé
+par des états bien divers. D’abord, elle avait
+connu la prédestination absolue, sans atténuation
+possible, prêchée par saint Paul et saint Augustin :</p>
+
+<blockquote>
+<p>L’homme, disait saint Paul, est pareil à ce vase
+tourné par le potier qui reçoit, sans qu’il y consente,
+une liqueur exquise ou un poison perfide.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Puis, les Arabes étaient venus et, à leurs yeux,
+l’homme, c’est-à-dire le vase de terre, avait eu
+une part dans le choix du liquide qu’il devait
+contenir. Ils avaient apporté cette théorie ingénieuse
+et subtile qui permet à l’homme de
+désarmer le ciel par un abandon passif à sa
+volonté. A quelles sources avaient-ils puisé ces
+idées consolatrices ? Aristote, le premier, avait
+traité ce grand problème qui, depuis que
+l’homme pense à ses destinées futures, a été
+l’objet de ses préoccupations, et il était arrivé
+à admettre que la marche des événements est
+régie à la fois par la fatalité, corollaire de la
+prescience divine, et par le hasard ou l’accident.
+Les stoïciens étaient allés plus loin. Zénon, surtout
+Cléanthe et après lui Sénèque, qui a traduit
+en quatre beaux vers les idées de ce dernier
+philosophe, mettent à côté de la fatalité, non
+plus le hasard, mais la volonté de l’homme.</p>
+
+<p>Or, le stoïcisme, il ne faut pas l’oublier, devint
+bientôt une véritable religion. Les musulmans
+y furent-ils initiés dans les écoles d’Alexandrie
+où professaient des maîtres de philosophie
+venus de Grèce ou de Rome ? Cela est
+probable. Il est mieux prouvé que les musulmans
+d’Égypte furent en relation suivie avec
+les Arabes de l’Hedjaz, avec ceux de la Syrie
+hellénistique et avec les Juifs des mêmes régions.
+Il se pourrait donc qu’il y ait eu entre
+les Syriens et les Arabes des échanges ou des
+transports d’idées religieuses et philosophiques
+analogues à ceux qui s’étaient produits en architecture
+et que ces mêmes Arabes, au contact
+des Juifs, aient médité sur le livre de
+Job. Ils auraient ainsi reçu des Grecs quelque
+chose de leur stoïcisme et, des Juifs, les idées
+de résignation. De ce mélange d’idées, serait
+né cet accommodement entre le libre arbitre
+et le fatalisme qui furent portés plus tard à
+l’Espagne chrétienne par les musulmans et, de
+cet apport, se serait dégagé la vertu qui permet
+au musulman de réagir dans une certaine
+mesure sur les effets de la prescience divine.
+Quel problème difficile à résoudre !</p>
+
+<p>Faut-il s’étonner qu’au moment où Luther
+revenait aux théories de saint Augustin, de
+saint Paul et de saint Thomas, la conscience religieuse
+et scientifique de l’Espagne se soit émue,
+que par une évolution naturelle, de thomiste
+elle soit devenue moliniste, qu’elle ait protesté
+contre la prédestination absolue et antécédente
+exposée par Luther dans le <i lang="la" xml:lang="la">De servo arbitrio</i>,
+et qu’elle ait incliné vers l’espérance en un
+maître infiniment bon et miséricordieux ?</p>
+
+<p>Un des plus puissants auteurs dramatiques
+de l’Espagne, Fray Gabriel Tellez, plus connu
+sous le nom de Tirso de Molina, expose en
+deux pièces très remarquables les idées de son
+temps. Ce prêtre croyant, bon théologien, ne
+se contente pas de montrer comment le pécheur
+qui a la foi et qui met sa confiance en Dieu peut
+toujours se repentir et obtenir miséricorde ; il
+explique aussi pourquoi le ciel punit celui qui
+veut lui arracher le secret de sa destinée et
+convertir en certitude matérielle l’assurance qu’il
+doit tenir de sa confiance et de sa foi dans la
+bonté divine. La première de ces pièces est
+intitulée : <i>Le Damné pour manque de confiance</i>,
+et la seconde, <i>Le Trompeur de Séville</i>,
+qui n’est autre que Don Juan.</p>
+
+<p>Dans <i>Le Damné pour manque de confiance</i>,
+deux hommes représentent la double conception
+de l’auteur : Paul et Henri.</p>
+
+<p>Paul est un ermite. Retiré dans la montagne,
+il s’adonne à la prière et à la mortification.
+Comblé de faveurs divines, il s’enorgueillit de sa
+vertu et, comme le pharisien, il présume trop
+de l’excellence de ses œuvres.</p>
+
+<p>Henri, au contraire, personnifie le vice et
+les faiblesses humaines, mais il se garde de nier
+la bonté de Dieu, — l’idée ne lui en vient même
+pas, — et conserve, telle une gemme précieuse
+au fond d’un cœur souillé, une vertu touchante,
+l’amour filial.</p>
+
+<p>Dieu, dans son désir d’éprouver l’ermite Paul,
+lui envoie un songe trompeur. Il rêve que, pour
+une faute vénielle, il est condamné à l’enfer.
+Au réveil, il se prend à douter de son salut.
+Le voyant vaciller dans sa foi, Satan, sous la
+forme d’un ange, le confirme dans la pensée
+qu’il est prédestiné et que, malgré ses efforts,
+il partagera le sort d’un homme, nommé Henri,
+qu’il trouvera à Naples, près de la porte de la
+Marine. Saisi d’inquiétude, Paul se dirige vers
+le lieu indiqué et il y trouve Henri entouré de
+bandits et de courtisanes qui s’apprêtent à le
+couronner comme le plus pervers d’eux tous.
+Écoutez-le proclamer ses exploits :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Je fis mes premiers pas dans la richesse et le luxe ;
+enfant, je me signalai par des malices et, adolescent,
+par des folies. Je volais mon vieux père et j’ouvrais ses
+caisses et ses coffres ; je prenais les vêtements qu’ils
+renfermaient, l’argent et les bijoux. Je jouais et je dis
+« je jouais », afin que vous sachiez qu’il n’est pas au
+monde de vice qui ne soit engendré par le jeu. Je me
+trouvai bientôt pauvre et sans ressource ; et, comme si
+j’avais appris à le faire, j’allais de maison en maison,
+dérobais des objets de peu de valeur et les mettais en
+gage. Je retournais aussitôt au jeu, je perdais, et mes
+vices croissaient. Alors, je m’associai avec des compagnons
+de la même confrérie. Nous escaladâmes sept
+maisons, donnâmes la mort à leurs propriétaires et
+nous répartîmes entre nous le produit du vol pour fournir
+aux exigences du jeu. Des cinq que nous étions, on
+en prit quatre seulement et, malgré qu’on leur eût donné
+la torture, aucun de mes complices ne me dénonça. Ils
+payèrent leurs crimes sur une place de Naples et moi,
+corrigé par l’exemple, je ne m’ouvris plus à personne,
+et j’exécutai mes coups à moi seul. Toutes les nuits,
+j’allais à la maison de jeu, je me mettais près de la porte
+et j’attendais ceux qui sortaient. Je leur demandais la
+dîme avec une extrême courtoisie et, tandis qu’ils ouvraient
+leur bourse pour me la donner, insensible à la
+pitié, je tirais de sa gaine l’acier redoutable, je le cachais
+dans leur poitrine innocente, et je prenais de force
+ce qu’ils perdaient tout en gagnant. J’escroquais les
+femmes et, quand elles me refusaient de l’argent, leur
+figure recevait à l’instant une prompte visite de ma navaja.
+Ce sont là mes exploits de jeunesse,</p>
+</blockquote>
+
+<p>Je laisse à penser quels sont les exploits de
+l’âge mûr. Meurtres, incendies, viols, sacrilèges
+sont narrés orgueilleusement devant un auditoire
+émerveillé. Et Henri termine ainsi :</p>
+
+<blockquote>
+<p>Je jure Dieu que je ne me vante pas. A vous maintenant
+d’attribuer le prix au plus digne !</p>
+</blockquote>
+
+<p>En entendant cette déclaration, Paul reste terrifié.
+Comment, lui, un ermite saint et pieux,
+aurait dans l’autre monde le sort de ce misérable ?
+Que lui servirait de persévérer dans le
+jeûne et les mortifications ? Ne vaut-il pas
+mieux troquer de suite le rosaire et la bure
+contre l’épée et la veste de cuir ? En vain Dieu
+envoie-t-il un ange sous la figure d’un jeune
+pâtre pour soutenir son serviteur défaillant :</p>
+
+<blockquote>
+<p class="p"><span class="sc">Une Voix</span>, <i>chantant au dehors</i>.</p>
+
+<p>Pécheurs, quelle que soit la grandeur de vos fautes,
+ne perdez pas confiance dans cette miséricorde qui est,
+de tous ses attributs, celui dont le Seigneur se glorifie
+le plus.</p>
+
+<p class="p"><span class="sc">Paul</span>, <i>à un bandit</i>.</p>
+
+<p>Quelle est cette voix, d’où sort-elle ?</p>
+
+<p class="p"><span class="sc">Le premier bandit.</span></p>
+
+<p>La grande multitude des chênes, seigneur, nous empêche
+de le savoir.</p>
+
+<p class="p"><span class="sc">La Voix.</span></p>
+
+<p>Que le pécheur retourne humblement à Dieu, qu’il se
+repente du fond du cœur et Dieu lui pardonnera.</p>
+
+<p class="p"><span class="sc">Paul.</span></p>
+
+<p>Enfoncez-vous tous deux dans la forêt, gravissez la
+montagne et sachez si c’est un pâtre qui chante cette
+romance.</p>
+
+<p class="p"><span class="sc">Deuxième bandit.</span></p>
+
+<p>Nous allons le voir. (Ils sortent.)</p>
+
+<p class="p"><span class="sc">La Voix.</span></p>
+
+<p>Sa Majesté souveraine permet au pécheur d’élever la
+voix et de lui demander ce qu’Elle n’a refusé à personne.</p>
+
+<p>(Un petit pâtre paraît au sommet de la montagne, il
+tresse une couronne de fleurs.)</p>
+
+<p class="p"><span class="sc">Paul.</span></p>
+
+<p>Descends, descends, petit pâtre, je suis encore sous le
+charme de ta voix ; mais, vive Dieu, tes conseils me
+jettent dans une étrange confusion. Qui t’a enseigné
+cette romance ? Je t’écoute avec inquiétude ; il me semble
+qu’en toi résonne l’écho de ma propre conscience.</p>
+
+<p class="p"><span class="sc">Le petit pâtre.</span></p>
+
+<p>Dieu, seigneur, m’a enseigné la romance que j’ai dite.</p>
+
+<p class="p"><span class="sc">Paul.</span></p>
+
+<p>Dieu !</p>
+
+<p class="p"><span class="sc">Le petit pâtre.</span></p>
+
+<p>Ou bien l’Église, son épouse, à qui, sur la terre, il a
+donné son pouvoir.</p>
+
+<p class="p"><span class="sc">Paul.</span></p>
+
+<p>Dirais-tu vrai ?</p>
+
+<p class="p"><span class="sc">Le petit pâtre.</span></p>
+
+<p>Sachez que je crois en Dieu à pieds joints et que je
+sais ses dix commandements, bien que je sois un pâtre
+grossier.</p>
+
+<p class="p"><span class="sc">Paul.</span></p>
+
+<p>Et Dieu pardonnerait à un homme qui l’aurait offensé
+par ses actes, ses paroles et ses pensées ?</p>
+
+<p class="p"><span class="sc">Le petit pâtre.</span></p>
+
+<p>Pourquoi non ? Et il lui pardonnerait alors que ses offenses et ses
+péchés seraient plus nombreux que les atomes
+du soleil, les étoiles du firmament, les rayons de la lune et
+les poissons que la mer salée nourrit dans ses gouffres insondables.
+Telle est la miséricorde divine qu’il suffit à
+l’enfant prodigue de dire souvent : « J’ai péché, j’ai
+péché », pour que le Seigneur lui ouvre ses bras amoureux.
+En un mot, il agit comme Dieu seul peut agir.
+A n’être pas infiniment clément, quand il créa les hommes,
+il ne les eût pas créés esclaves de leur fragile nature.
+La Majesté divine eût en effet subi une atteinte si Dieu,
+souverain bien, après les avoir tirés du néant pour leur
+promettre sa gloire, eût été impitoyable à leurs imperfections.
+Mais il leur <i>donna le libre arbitre</i> et un corps
+et une âme fragile, et, bientôt après, il leur accorda le
+pouvoir et les moyens d’implorer le pardon qu’il ne
+refuse jamais à personne.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Satan l’emporte quand même sur le messager
+divin. A la fin du drame, Paul frappé d’une
+flèche meurt dans l’impénitence, et il est damné
+pour avoir <i>manqué de confiance et cru à la prédestination
+antécédente</i>. Il meurt, mais il se réveille
+un instant pour ne laisser aucun doute
+aux spectateurs et leur apprendre qu’il a reçu
+le châtiment de son obstination. Le mot de <i>prédestination</i>
+n’est pas écrit, pas plus que celui de
+grâce, une attaque trop directe contre les thomistes
+eût provoqué des ripostes qu’il fallait
+éviter ; puis, le public n’eût pas compris l’auteur
+s’il se fût exprimé dans la langue théologique.
+Faute du mot, la pensée et la crainte de
+l’hérésie dominent le rôle de Paul.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Henri continue à mener
+une vie exécrable. Mais une vertu, conservée au
+milieu de ses vices, prépare sa rédemption.</p>
+
+<blockquote>
+<p>De ce que je vole la nuit par effraction ou par escalade,
+de ce que je dérobe, inquiet et soucieux, j’augmente
+le bien-être de mon père tandis que je pâtis de
+misère. Dans mon existence vagabonde, l’amour filial
+est la seule vertu que j’aie conservée. Mes malices, mes
+folies de jeunesse, il n’est jamais parvenu à les connaître.
+Bien que mes entrailles soient faites d’un roc
+aussi dur que le cristal est fragile, et que mon cœur
+soit aussi insensible que celui des fauves errants dans
+la montagne, j’ai su barrer le chemin à tout écho de
+mes hauts faits, écarter de sa demeure toute personne
+qui eût pu l’en informer et je lui ai évité l’horreur que
+mes actes lui eussent causé.</p>
+</blockquote>
+
+<p>Voici qu’Henri est pris, jeté en prison,
+jugé et condamné. Comme on vient lui communiquer
+son arrêt de mort, il entre en fureur, et
+repousse les moines qui lui offrent les secours
+de la religion. Il est seul, désespéré. Satan apparaît
+et lui offre la liberté. Mais à ce moment
+une voix mystérieuse s’élève, celle-là même que
+l’ermite Paul a refusé d’entendre, et défend le
+coupable contre la tentation. Henri chasse Satan.
+Il suffit que son vieux père le supplie de mourir
+en chrétien pour qu’il se repente et fasse le
+sacrifice de sa vie. Il meurt plein de foi, soutenu
+par l’espérance et les anges qui l’assistent
+emportent en paradis son âme purifiée.</p>
+
+<p>Deux siècles plus tard, Gœthe, à la fin de
+son drame de <i>Faust</i>, refera cette scène et trouvera
+dans les angoisses et les résistances de
+Marguerite la raison du pardon. Je me borne
+à signaler cette analogie sans en tirer de conséquence.
+Je désire montrer seulement que le
+théâtre espagnol a imaginé toutes les situations
+dramatiques.</p>
+
+<p>Et pourtant, cette thèse mal comprise ou mal
+interprétée eût été dangereuse. Tirso de Molina
+le sentit, et, comme correctif, il écrivit
+une seconde pièce, <i>Le Trompeur de Séville</i>. Ce
+drame mérite au même titre que le précédent
+de prendre place dans le théâtre religieux.
+Il est, en effet, une réponse et un avertissement :
+une réponse à ceux qui trouveraient
+l’Église romaine trop compatissante au pécheur,
+et un avertissement aux imprudents qui, escomptant
+la clémence divine, s’endormiraient
+dans une sécurité trompeuse, au risque de se
+laisser surprendre par la mort. En vérité, <i>Le
+Damné pour manque de confiance</i> et <i>Le Trompeur
+de Séville</i>, indivisibles dans leur esprit,
+unis dans leurs tendances, apparaissent comme
+les panneaux d’un diptyque qui se complètent
+et s’expliquent l’un par l’autre.</p>
+
+<p>Don Juan ou le <i>Trompeur de Séville</i> est le
+fils d’un grand seigneur et le neveu d’un ambassadeur
+à Naples. Envoyé près de son oncle
+à cause de ses désordres en Castille, il pénètre
+de nuit dans la chambre de Doña Isabel,
+fiancée du duc Octave, et provoque un scandale
+qui le force à quitter l’Italie. Il s’embarque, suivi
+de son fidèle serviteur Catalinon, tous deux font
+naufrage et sont jetés sur la plage de Tarragone.
+Une fille de pêcheur, la jeune Tisbée,
+accueille charitablement Don Juan qui en profite
+pour la séduire. De là, il passe à Séville où,
+sous le costume du marquis de Mota, il s’introduit
+la nuit chez Doña Ana de Uloa. Surpris
+par le père de cette dame, le Commandeur
+Gonzalo, il le tue, quitte précipitamment Séville
+et, en chemin, obtient l’amour d’Amicia,
+une villageoise, sur le point de se marier. Sous
+le coup des poursuites du roi, de son père,
+d’Isabel et de Tisbée, il retourne à Séville,
+se cache dans l’église où repose le Commandeur,
+lit l’épitaphe où celui qui l’a tué est qualifié
+de <i>traître</i>, s’en irrite, tire la barbe de la statue
+tombale et, par moquerie, l’invite à souper.</p>
+
+<p>Le soir même, à l’heure dite, la statue du
+Commandeur se présente chez Don Juan atterré
+et le convie à lui rendre visite. Don Juan
+accepte l’invitation et, comme il est trop
+brave pour manquer à sa parole, il s’y rend,
+partage le souper du Commandeur, se sent embrasé
+par l’étreinte de sa main de pierre et
+tombe mort sur les dalles de l’église.</p>
+
+<p>Telle est l’admirable création de Tirso de Molina,
+telle est la fable immortelle qui a fait le
+tour du monde, objet des applaudissements du
+public, de l’étude des poètes, des littérateurs,
+des philosophes et des musiciens ; telle est la
+pièce qui, d’abord traduite en italien, a été
+une source d’inspiration merveilleuse.</p>
+
+<p>Il est assez curieux de constater qu’il faut
+arriver jusqu’à Mozart pour retrouver le personnage
+vicieux, débauché, mais, au demeurant,
+sympathique, conçu par Tirso de Molina, tandis
+que tant d’autres auteurs se sont complu à le
+dénaturer et à le pervertir, jusqu’à le rendre
+odieux. C’est que le génie semble donner aux
+privilégiés qui ont reçu ce don du ciel, des
+ouvertures sur toute chose et que cette manifestation
+sublime de l’intelligence franchit les
+limites qui bornent l’entendement des simples
+mortels.</p>
+
+<p>On remplirait une bibliothèque avec les
+œuvres écrites sur Don Juan. Pour moi, j’insisterai
+sur un seul point. Les auteurs qui, soucieux
+de composer un caractère homogène, ont
+peint un Don Juan impie et sacrilège, ont
+dénaturé la conception originale de Tirso
+de Molina. Ils n’en ont pas saisi la portée,
+ils n’ont pas compris que Don Juan est
+Espagnol, purement espagnol et qu’un gentilhomme
+espagnol mentirait à sa race s’il
+n’était pieux, héroïque et noble, même quand
+il se livre aux pires débordements. Non, Don
+Juan n’est pas un impie ; non, Don Juan n’est
+pas un sacrilège qui se moque du ciel et de
+l’enfer, il n’est ni sarcastique, ni ironique, quand
+il répond à ceux qui lui conseillent de se réconcilier
+avec Dieu : <i lang="es" xml:lang="es">Tanto largo me lo fiais</i>, que
+je traduirai par ces mots : <i>Vous me donnez bien
+du temps</i>. Il ne plaisante pas, il veut seulement
+dire qu’il est jeune et qu’il n’épuisera pas
+les délais qui lui sont accordés. Et c’est pour
+rendre manifeste l’erreur de son héros que
+Tirso de Molina le fait mourir très jeune, tandis
+qu’il se fie à la durée de la vie pour régler
+ses comptes avec le ciel. Don Juan n’est pas
+non plus un incrédule et un impénitent. Bien
+loin de là. Quand le Commandeur sort de sa
+tombe et vient au rendez-vous fixé, il s’effraye
+moins de son apparition qu’il n’est tourmenté
+par un scrupule.</p>
+
+<p>« Jouis-tu de Dieu, lui dit-il ? Es-tu une âme
+damnée ou viens-tu des régions célestes ? T’ai-je
+donné la mort en état de péché mortel ? Parle,
+je te ferai dire des messes. »</p>
+
+<p>Enfin, quand au dénouement, Gonzalo l’étreint
+dans sa main de pierre et qu’il entrevoit la
+mort, Don Juan s’écrie : « Laisse-moi appeler
+un prêtre qui me confesse et m’absolve ! »</p>
+
+<p>Et la prière de Don Juan n’est pas exaucée,
+et il meurt sans avoir reçu le pardon qu’il espérait
+mériter plus tard, <i lang="es" xml:lang="es">Tanto largo me lo fiais</i>,
+simplement parce que son cœur s’est ouvert
+trop tard à la contrition, parce qu’il n’a pas,
+comme Henri, invoqué en temps opportun le
+suprême Consolateur, parce que, de son propre
+mouvement et de sa libre volonté, il résiste à
+Dieu au lieu de lui obéir, parce que, faute de
+son propre consentement, la grâce suffisante
+n’est pas devenue efficace.</p>
+
+<p>Vous voyez avec quelle subtilité l’un des plus
+grands auteurs dramatiques de l’Espagne savait
+présenter les deux faces d’une question si délicate
+et corriger l’une par l’autre. Ses deux
+héros obéissent à leurs passions et bénéficient,
+ou non, de la grâce suivant qu’ils l’ont sollicitée
+ou repoussée. Le problème est posé ; au
+spectateur de comprendre et de s’avancer dans
+le chemin du salut qui lui est ouvert.</p>
+
+<p>Pour dresser une barrière entre le peuple
+espagnol et la Réforme, il fallait éloigner celui-ci
+de ses anciennes croyances, trop voisines des
+théories luthériennes, marcher à l’encontre de
+ce qu’on avait admis jusque-là. La lutte fut extrêmement
+ardente. Commencée par Philippe II,
+soutenue par les auteurs dramatiques, elle trouva
+ses meilleures armes dans les deux pièces de
+Tirso de Molina que je viens d’analyser, pièces
+composées à l’heure où la guerre religieuse est
+à son maximum d’intensité.</p>
+
+<p>Philippe III, Philippe IV, n’eurent pas l’ardeur
+combative de leur père et aïeul. D’ailleurs,
+la bataille en partie gagnée, n’offrait plus le
+même intérêt. Il s’agissait seulement de consolider
+la victoire. C’est alors qu’apparut Caldéron.
+Dans ses deux grandes pièces philosophiques
+et religieuses, le <i>Tétrarque de Jérusalem</i>,
+et la <i>Dévotion à la Croix</i>, il montre que
+si l’Espagne ne se jeta pas dans les bras des
+molinistes, du moins, grâce aux efforts accomplis,
+elle ne franchit jamais les limites
+tracées par les docteurs musulmans, et resta
+fidèle à la théorie d’une prédestination mitigée
+par la résignation. La marche vers la prédestination
+antécédente et intégrale des premiers
+luthériens était désormais arrêtée. Sur ce point,
+l’Espagne chrétienne restait musulmane par
+opposition formelle à l’esprit de la Réforme.</p>
+
+<p>De même que, sur les parois des premières
+églises élevées après la <i>reconquête</i>, on rencontre
+parfois des versets de l’Évangile écrits en caractères
+coufiques, de même que Tolède possède
+encore une chapelle et un clergé mozarabes,
+et qu’auprès des belles cathédrales chrétiennes,
+se dressent également respectés, les
+mosquées et les palais des maîtres musulmans
+de Grenade et de Cordoue, de même l’Espagne
+demandait des armes pour combattre les ennemis
+de sa foi à ces mêmes musulmans qu’elle
+avait attaqués et vaincus.</p>
+
+
+<p class="c gap small">Chalon-sur-Saône, Impr. française et orientale E. <span class="sc">Bertrand</span> 573</p>
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78284 ***</div>
+</body>
+</html>
diff --git a/78284-h/images/cover.jpg b/78284-h/images/cover.jpg
new file mode 100644
index 0000000..1612282
--- /dev/null
+++ b/78284-h/images/cover.jpg
Binary files differ
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6c72794
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This book, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..2c213eb
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for eBook #78284
+(https://www.gutenberg.org/ebooks/78284)