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BERTRAND + + + + +L’ÉVOLUTION RELIGIEUSE DE L’ESPAGNE + +AU XVIe SIÈCLE + +PAR + +Jane DIEULAFOY + + +Mesdames, Messieurs, + +Dès le début de cet entretien vous me permettrez de remonter dans le +lointain passé de l’histoire d’Espagne, et de vous peindre ensuite +l’état moral et politique dans lequel se trouvait ce beau pays au milieu +du XVIe siècle. Ce double tableau est utile à la compréhension du grand +drame religieux qui s’y produisit au temps de la Réforme sous +l’influence des idées allemandes pourtant si ardemment combattues. + +Je ne vous rappellerai pas que l’Espagne, envahie au VIIIe siècle par +les Arabes, avait été conquise du sud au nord en quelques années. Sans +que la nation visigothe, pourtant si religieuse, opposât la moindre +résistance, le croissant avait volé de clocher en clocher, et s’y était +substitué à la croix, lorsque les conquérants n’avaient pas abattu les +vieilles églises chrétiennes pour élever sur leur emplacement des +mosquées somptueuses. Depuis le Guadalquivir jusqu’à l’Ebre, depuis les +forêts de palmiers d’Elche jusqu’aux bois de noyers des bords du Douro, +les Mores s’étaient établis, modérés dans l’exercice du pouvoir, +bienfaisants dans leur administration. Le menu peuple, dont les +croyances avaient été respectées, avait accepté sans protester une +domination qui, somme toute, le faisait progresser dans la voie de la +civilisation, surtout au point de vue agricole. + +Pourtant, dans un repli des montagnes des Asturies, au fond de la grotte +de Covadonga que signale encore aujourd’hui un pèlerinage aussi célèbre +au point de vue patriotique qu’au point de vue religieux, deux cents, +trois cents hommes, on ne sait pas au juste, s’étaient réfugiés et +groupés autour d’un chef, nommé Pélage. De temps à autre, la petite +troupe, enflammée de haine contre l’étranger, tentait une incursion dans +la plaine, tombait sur les Mores installés dans les villages, les +massacrait, faisait quelque butin, puis, sans attendre des représailles +certaines, regagnait la montagne et s’y préparait à des expéditions plus +lointaines et plus fructueuses. + +Tel est l’embryon de ce travail gigantesque que l’on est convenu +d’appeler: _la reconquête_, c’est-à-dire la conquête de l’Espagne par +les chrétiens autochtones sur l’envahisseur musulman. Il dura près de +huit siècles et s’accomplit au prix du sang des générations succédant +aux générations. Commencé, comme je viens de vous le dire, au VIIIe +siècle, dans les montagnes des Asturies, il s’achève glorieusement en +1492, quand les Rois Catholiques, Ferdinand et Isabelle, s’emparent de +Grenade, la belle capitale et le dernier boulevard du monde musulman en +Espagne. + +Les péripéties de cette lutte acharnée demanderaient à être chantées +dans un poème épique. Il est un point sur lequel je dois pourtant +retenir votre attention. Ce ne fut pas autour des insignes et des +bannières de chefs de guerre vaillants, mais trop nombreux, que se +groupèrent, dans la suite des ans, les énergies et les bonnes volontés. +La croix, symbole de la foi commune, devint le signe de ralliement. Ses +défenseurs étaient fauchés par la mort, elle restait toujours debout, +toujours aventurée au milieu des champs de bataille, les dominant par +l’idée religieuse qu’elle représentait. Et c’est au nom de la foi +chrétienne que les Espagnes revinrent à leurs maîtres anciens, à leurs +maîtres chrétiens. + +La guerre de Grenade avait pris la forme d’une véritable croisade. On y +avait convié la chevalerie de l’Europe entière et les vieilles +chroniques nous ont conservé les noms des preux français, allemands et +anglais qui s’y illustrèrent par leur bravoure. Cette dernière lutte +avait duré dix ans, comme la guerre de Troie. Imaginez quel fut +l’orgueil et la joie des vainqueurs quand ils écrasèrent l’ennemi +héréditaire et l’expulsèrent de son dernier et formidable asile! + +Les Rois Catholiques vivaient depuis un an dans une ville qu’ils avaient +fait bâtir au pied de Grenade, afin de bien montrer leur intention de la +prendre, quelles que fussent la durée du siège et la résistance de ses +défenseurs. Aussi bien, quand ils virent briller la croix d’or et +flotter sur la tour de la Vela l’étendard de Castille, tombèrent-ils à +genoux et Ferdinand, qui pourtant n’avait rien du lyrisme d’un David, +improvisa-t-il un cantique d’action de grâce envers le Tout-Puissant qui +lui accordait une telle faveur. Et, à la suite de cet hymne triomphal, +le _Te Deum_ s’éleva des rangs de l’armée, exaltée par la victoire. + +Une foi ardente entretenue par la grande Isabelle avait conduit +l’expédition et soutenu les courages souvent prêts à défaillir devant +les difficultés incroyables d’une pareille entreprise. La ferveur et la +piété ne diminuèrent pas après la conquête; elles s’accrurent, au +contraire, du moins en apparence. Par milliers et milliers, les vaincus +avaient quitté leurs maisons de Grenade et s’étaient exilés de l’autre +côté de la mer. Je me souviens avoir vu, dans une très ancienne famille +more de Tétouan, la clé de bois d’une maison possédée jadis à Grenade +par les ancêtres et que l’on conservait pieusement depuis quatre +siècles, peut-être avec l’espoir de retrouver un jour le paradis perdu. +Allah est si grand! + +Donc, la noblesse, les gens riches étaient partis; le menu peuple était +resté et, pour obtenir cette faveur, il avait dû se convertir en masse. +Isabelle avait bien été contrainte d’accepter pour sujets ces nouveaux +chrétiens, mais elle était trop intelligente, pour ne pas mettre en +doute la sincérité d’une foi aussi utile. Ce fut donc pour surveiller +les Mores convertis, dont elle redoutait les révoltes, qu’elle appela +l’Inquisition qui s’était établie déjà en Aragon. Elle avait mis dix ans +à prendre Grenade, elle voulait la garder pour toujours à la monarchie, +et elle sentait qu’une force morale de premier ordre pouvait seule +opposer une barrière indestructible aux tentatives qu’elle appréhendait +non sans raison. Dès lors, dans les murs de Grenade et bientôt dans tout +le royaume, fut tenu pour un bon Espagnol qui pratiquait ostensiblement +le culte chrétien et regardé comme un ennemi dangereux qui en négligeait +les rites. + +De fait, l’Espagne du XVe siècle était d’une piété ardente, +intransigeante, d’une piété aussi politique que sentimentale. + +Les Rois Catholiques disparaissent; leur petit-fils Charles-Quint leur +succède, plus empereur d’Allemagne que roi d’Espagne. Et voici le +sceptre dans les mains de Philippe II au moment où la Réforme propagée +par Luther, Zwingle et Calvin envahit l’Europe. Elle s’est étendue sur +les Flandres, elle s’avance vers l’Espagne, et apparaît aux ports des +Pyrénées. + +Imaginez l’impression que produisit sur Philippe II la méthode de libre +examen, la liberté de conscience et le mariage des clercs. Il +entrevoyait déjà les difficultés qu’il aurait à conserver les Flandres +lointaines; l’Espagne reconquise sur le More au nom de la croix, gardée +par l’Inquisition mieux que par n’importe quelle police vénale, +allait-elle connaître une hérésie qui la diviserait, l’émanciperait et +s’attaquerait peut-être un jour à la puissance royale? + +On ne recula devant aucun moyen pour arrêter l’invasion. La Bible +traduite en langue vulgaire est proscrite, et, sous menace de mort, les +colporteurs doivent cesser de la vendre; il en est de même des écrits +qui, de près ou de loin, effleurent les questions religieuses. Et +pourtant, en dépit des ordres royaux, l’esprit critique franchit les +Pyrénées et préoccupe les grands hommes que l’Espagne compte en nombre à +cette époque lumineuse. La religion n’est pas attaquée,--qui +l’oserait!--mais il faut la sauvegarder avant qu’elle ne le soit. On +fait appel à toutes les forces, on se prépare à tous les sacrifices, à +ce point que Philippe II, afin d’être plus libre de combattre les +Luthériens, eût abandonné l’empire de la Méditerranée aux musulmans dont +il avait dû cependant réprimer les révoltes. Les vaisseaux espagnols qui +triomphèrent des Turcs dans les eaux de Lépante furent armés à son cœur +défendant et, quand on lui apprit la défaite de la flotte turque, il +n’eut pas un mot de louange pour le vainqueur, son propre frère. + +«Don Juan, dit-il, a gagné la bataille, mais il pouvait la perdre; il a +beaucoup hasardé.» + +Et c’est par ces froides paroles qu’il accueillait une victoire que +l’Europe chrétienne commémore encore aujourd’hui, le 30 septembre. + +Certes, Philippe II avait demandé des armes contre l’hérésie à la +chaire, cela allait de soi et n’avait rien de remarquable. Ce qui l’est +davantage, c’est que l’art dramatique lui en fournit aussi. En effet, +dans un pays où le théâtre était l’objet d’une passion universelle, la +scène devenait un auxiliaire puissant, un agent de propagande précieux à +la disposition du pouvoir religieux, d’autant que bon nombre d’auteurs +tragiques s’étaient engagés dans les ordres. Les intérêts de la +monarchie et de la religion s’accordaient d’ailleurs avec les goûts de +Philippe II. Ce prince, d’un caractère sombre, morose, adorait le +théâtre. Il ne composait pas les pièces jouées devant lui, comme le fit +plus tard son petit-fils, Philippe IV, et l’on ne saurait l’en blâmer, +mais il prisait très haut les auteurs de talent et tenait en grande +estime les bons comédiens. + +Cisneros, un acteur très célèbre, ayant été appelé au palais pour jouer +inopinément devant le roi, fit répondre qu’il en était empêché car, pour +une faute vénielle, le cardinal Espinosa l’avait fait jeter en prison. + +Philippe II mande aussitôt son ministre d’État: + +«Eh quoi! lui dit-il sans autre préambule, vous osez empêcher Cisneros +de jouer devant moi! Par la vie de mon père, si un pareil fait se +renouvelait, je vous tuerais!» + +La passion du roi pour le théâtre, l’Espagne entière la partageait. On +jouait la comédie à la ville, dans les salons, à l’office, dans les +grandes cités et les petits hameaux; on la jouait au bagne, à la +caserne, au couvent. Une sœur de Cervantès entrée en religion n’avait +pas attendu qu’il composât des pièces à son intention, elle écrivait +elle-même des comédies, distribuait les rôles à ses compagnes et se +réservait toujours les tirades de galant cavalier ou de parfait +amoureux. Ce fut une période d’enthousiasme sans précédent et qui n’a +son équivalent dans aucun pays. Les plumes couraient, volaient sur le +papier, les pièces en prose succédaient aux pièces en vers, et jamais +les acteurs ni les auditeurs n’étaient rassasiés. + +Les auteurs dramatiques furent-ils sollicités de s’associer à la +campagne entreprise contre l’esprit de la Réforme ou s’enrôlèrent-ils +d’eux-mêmes dans la nouvelle croisade? Rien de surprenant, en tout cas, +à ce qu’ils se soient servis de la liberté extraordinaire que donnait le +théâtre pour toucher aux problèmes de conscience qui se posaient à cette +époque. Si Philippe II ne les sollicita pas, il fit mieux, il les +contraignit indirectement. Regretta-t-il sur ses vieux jours la passion +de sa jeunesse et de son âge mûr pour le théâtre et voulut-il racheter +par une sévérité tardive ce qu’il considérait peut-être comme une erreur +de conduite? Il est certain que deux ans avant sa mort, les yeux fixés +sur le maître-autel de la basilique de l’Escurial qu’il apercevait du +lit de souffrance où le clouait la maladie, il rendit un décret qui +proscrivait, à l’avenir, toute représentation théâtrale profane, +considérée comme attentatoire à la moralité et aux convenances. + +Le coup était grave. Il ne produisit pourtant pas l’effet que l’on eût +pu craindre. Les auteurs n’avaient jamais abandonné la vieille forme des +_autos sacramentales_ qui avaient enchanté les fidèles; ils composèrent +aussi des comédies de Saints et des comédies divines où le profane +s’unit au sacré, la violence des passions à l’exigence de la liturgie, +où des communications fréquentes s’établissent entre le ciel et l’enfer, +où se multiplient les relations matérielles entre les hommes et leurs +saints patrons. Devant un public qu’eussent effaré des discussions trop +savantes, l’on s’en tenait aux premiers éléments d’une théologie +pratique, et le peuple apprenait par des exemples faits pour frapper son +imagination que le pécheur endurci, le brigand, le criminel, ne doivent +jamais désespérer de leur salut s’ils ne s’insurgent pas contre les +promesses de pardon et les lois d’amour données par le Christ à son +Église, et que «hors de l’Église», en effet, il n’y a que catastrophes +et calamités à prévoir. Puis, comme il s’agissait de rallier tous les +bons vouloirs, les auteurs de drames sacrés, sans négliger la dévotion à +la Vierge qui, en France, au XIVe siècle, avait été prépondérante dans +les Miracles de Notre-Dame, prirent aussi pour thème la dévotion à la +croix et à l’ange gardien, la piété envers les âmes du Purgatoire et des +sentiments comparables à des vertus, tel l’amour filial. Ces dévotions +et ces vertus ne suffisent pas à racheter les fautes, mais, pareilles à +des tisons couverts de cendres, elles sont le foyer où s’enflamme +l’espérance qui purifie l’âme pécheresse, la prépare à la contrition et +la conduit de la pénitence à la vie éternelle. + +Vous allez me dire que ce théâtre était bien grave? Je vous l’accorde +volontiers, mais nécessité faisait loi, et les théâtres eussent été +impitoyablement fermés à qui eût prétendu porter sur la scène des pièces +d’un caractère profane. D’ailleurs les auteurs avaient trouvé moyen +d’égayer le spectacle en y introduisant trois personnages que je vous +demande la permission de vous présenter, et qui parfois jouent dans le +drame religieux un rôle luttant d’éclat avec celui du protagoniste. + +A tout seigneur tout honneur: commençons par le diable. Ne croyez pas +que ce soit un horrible monstre figuré comme chez nous au moyen-âge, +sous la forme d’un singe grimaçant, cornu, la langue tirée, une queue +aux reins, les pieds fourchus, les doigts garnis de longues griffes et +qui sort de terre au milieu d’un jet de flamme et de vapeurs de soufre. +Satan apparaît tel qu’un grand seigneur, vêtu d’habits de gala aussi +élégants qu’il se puisse, superbe, magnifique, impérieux comme un maître +habitué à se faire obéir. Le prince des ténèbres est un hidalgo de +vieille souche. Il se présente en homme du monde, cause en philosophe, +raisonne en théologien, quelque peu dévoyé mais érudit, et ne se +montrerait pas satisfait, s’il n’avait, pour monter sur le théâtre et en +descendre, une belle échelle de soie. Je crois, Dieu me pardonne, que sa +collerette fleure la rose et que ses gants sont parfumés à l’ambre. + +Le diable a pour adversaire un ange de lumière, parfois l’ange gardien, +un ange très bon, très bienfaisant, un ange protecteur qui, sans orgueil +ni forfanterie, sans essayer de grands effets de toilette, se contentant +d’ailes irisées, d’une robe blanche et de cheveux bouclés, engage la +lutte avec l’esprit du mal et, par la grâce de Dieu, l’emporte souvent +sur son terrible adversaire. Ange et démon sont de vieilles +connaissances habituées à se prendre corps à corps avec une ardeur que +rien ne décourage. Ils se disputent l’âme du pauvre mortel; l’un veut le +conduire en enfer, l’autre lui assurer le paradis. + +Voici maintenant le _Gracioso_ qui charme, amuse, déride les fronts +sérieux, provoque le rire et appelle la joie. Il est la caricature +toujours sensée et quelque peu naturaliste de son maître, il ressemble à +ces ombres démesurément allongées ou élargies qui prennent de cette +déformation une apparence grotesque, Sancho Pança auprès de Don +Quichotte. + +Le _Gracioso_ a pour compagne la _Graciosa_. La plupart du temps, l’un +et l’autre sont au service du héros et de l’héroïne. Lui, lâche, +glouton, plein de bonne humeur; elle, pétulante, coquette, tous deux +pétillants d’esprit et rivalisant de malice. C’est à qui ridiculisera +les rodomontades des protagonistes en cherchant à les imiter et donnera +une explication plausible des intentions de l’auteur. + +Lope de Vega fut le premier auteur dramatique qui, après l’ordonnance de +1598, interdisant les drames profanes, imagina les comédies de Saints et +sut les présenter sous une forme attrayante. Par les agréments dont il +les dotait, elles plaisaient à la clientèle des théâtres profanes qui +retrouvaient en elles les ressorts des pièces défendues, tandis que, par +le choix des sujets, il désarmait l’Inquisition. + +La plus célèbre de ses comédies de Saints est intitulée «Saint Isidore +de Madrid». Ici, toutes les valeurs de la gamme dramatique se trouvent +notées: récits de combats contre les Mores, fêtes champêtres +accompagnées de chants et de danses, scènes de gaîté un peu grosse où +retentissent les plaintes d’un sacristain réduit à la misère, parce +qu’Isidore jouit d’un tel crédit auprès du ciel que l’on ne célèbre plus +de funérailles, scènes touchantes où les anges prennent la charrue du +pieux laboureur pour lui permettre d’assister à la messe sans encourir +les reproches de son maître. + +Les comédies de Saints participent toutes de ce caractère général, bien +que les protagonistes aient souvent une jeunesse orageuse, durant +laquelle ils se livrent aux pires excès. Aussi bien, les critiques +sévères ne voyaient-ils rien à reprendre à ces pièces, les +couvraient-ils de leur protection et en autorisaient-ils la +représentation jusque dans les couvents de femmes. Alors que la foi +n’était pas en jeu,--elle ne l’était jamais dans le théâtre +religieux,--le but poursuivi faisait excuser d’audacieuses libertés et +accepter de singuliers compromis entre les passions et les vertus. On ne +pouvait mieux préserver ceux que le vice guettait, et mieux ramener ceux +qu’il avait déjà perdus qu’en opposant la peinture des joies du ciel au +tableau des souffrances de l’enfer, et en montrant que les fautes les +plus graves se rachetaient ici-bas. + +On ne s’offusquait pas davantage si la partie comique du drame était +parfois audacieuse et satirique jusqu’à la trivialité, car elle +n’atteignait jamais à l’inconvenance. A ce point de vue, le public +espagnol eût donné des leçons de réserve aux auditeurs des pièces de +Shakespeare, et jeté des tomates trop mûres sur les acteurs de certaines +comédies italiennes. Le public se divertissait aux saillies du +_Gracioso_, il suivait avec un intérêt très vif le développement profane +du drame où s’était bientôt introduite la peinture parfois très réaliste +des passions, il frémissait quand l’esprit du mal assaillait un saint +homme, il s’attendrissait au récit d’une conversion qui devait assurer à +un brigand fieffé l’indulgence divine. + +Mme d’Aulnoy raconte dans ses Mémoires que, en 1679, assistant à la +représentation d’une comédie divine, elle fut très surprise de voir +tomber l’auditoire à genoux, se frapper la poitrine et s’écrier: _Mea +culpa! Mea culpa!_ tandis que l’acteur chargé du rôle de saint Antoine +récitait le _Confiteor_ sur la scène. + +Malgré tout, les auteurs dramatiques brûlaient de sortir du domaine un +peu étroit où ils demeuraient confinés. + +Philippe II n’était plus. Madrid, dont il avait fait sa capitale, +réclamait l’ouverture des théâtres fermés depuis sa mort. On fit valoir +le caractère des pièces nouvelles si religieuses qu’après les avoir +entendues ou jouées, spectateurs et acteurs s’étaient précipités dans +les cloîtres pour y faire pénitence. On argua que les hospices et les +principaux établissements charitables étaient entretenus avec le produit +des redevances que payaient les compagnies dramatiques. Philippe III ne +demandait pas mieux que de se laisser fléchir. Il permit d’ouvrir les +théâtres à condition que les pièces seraient approuvées par un conseil +chargé de prohiber toute immoralité, qu’on limiterait le nombre des +acteurs, qu’on ne jouerait que trois fois par semaine, que le public +n’entrerait sous aucun prétexte sur la scène et dans les coulisses et, +enfin, que les actrices seraient rigoureusement honnêtes. Une vertu +reconnue par l’Inquisition, une vertu patentée était sévèrement exigée. + +L’art dramatique reprit un nouvel essor et, cette fois, les grands +problèmes du fatalisme, de la prédestination et du libre arbitre y +furent posés avec netteté. + +Dans cet ordre d’idées, l’Espagne avait passé par des états bien divers. +D’abord, elle avait connu la prédestination absolue, sans atténuation +possible, prêchée par saint Paul et saint Augustin: + + L’homme, disait saint Paul, est pareil à ce vase tourné par le potier + qui reçoit, sans qu’il y consente, une liqueur exquise ou un poison + perfide. + +Puis, les Arabes étaient venus et, à leurs yeux, l’homme, c’est-à-dire +le vase de terre, avait eu une part dans le choix du liquide qu’il +devait contenir. Ils avaient apporté cette théorie ingénieuse et subtile +qui permet à l’homme de désarmer le ciel par un abandon passif à sa +volonté. A quelles sources avaient-ils puisé ces idées consolatrices? +Aristote, le premier, avait traité ce grand problème qui, depuis que +l’homme pense à ses destinées futures, a été l’objet de ses +préoccupations, et il était arrivé à admettre que la marche des +événements est régie à la fois par la fatalité, corollaire de la +prescience divine, et par le hasard ou l’accident. Les stoïciens étaient +allés plus loin. Zénon, surtout Cléanthe et après lui Sénèque, qui a +traduit en quatre beaux vers les idées de ce dernier philosophe, mettent +à côté de la fatalité, non plus le hasard, mais la volonté de l’homme. + +Or, le stoïcisme, il ne faut pas l’oublier, devint bientôt une véritable +religion. Les musulmans y furent-ils initiés dans les écoles +d’Alexandrie où professaient des maîtres de philosophie venus de Grèce +ou de Rome? Cela est probable. Il est mieux prouvé que les musulmans +d’Égypte furent en relation suivie avec les Arabes de l’Hedjaz, avec +ceux de la Syrie hellénistique et avec les Juifs des mêmes régions. Il +se pourrait donc qu’il y ait eu entre les Syriens et les Arabes des +échanges ou des transports d’idées religieuses et philosophiques +analogues à ceux qui s’étaient produits en architecture et que ces mêmes +Arabes, au contact des Juifs, aient médité sur le livre de Job. Ils +auraient ainsi reçu des Grecs quelque chose de leur stoïcisme et, des +Juifs, les idées de résignation. De ce mélange d’idées, serait né cet +accommodement entre le libre arbitre et le fatalisme qui furent portés +plus tard à l’Espagne chrétienne par les musulmans et, de cet apport, se +serait dégagé la vertu qui permet au musulman de réagir dans une +certaine mesure sur les effets de la prescience divine. Quel problème +difficile à résoudre! + +Faut-il s’étonner qu’au moment où Luther revenait aux théories de saint +Augustin, de saint Paul et de saint Thomas, la conscience religieuse et +scientifique de l’Espagne se soit émue, que par une évolution naturelle, +de thomiste elle soit devenue moliniste, qu’elle ait protesté contre la +prédestination absolue et antécédente exposée par Luther dans le _De +servo arbitrio_, et qu’elle ait incliné vers l’espérance en un maître +infiniment bon et miséricordieux? + +Un des plus puissants auteurs dramatiques de l’Espagne, Fray Gabriel +Tellez, plus connu sous le nom de Tirso de Molina, expose en deux pièces +très remarquables les idées de son temps. Ce prêtre croyant, bon +théologien, ne se contente pas de montrer comment le pécheur qui a la +foi et qui met sa confiance en Dieu peut toujours se repentir et obtenir +miséricorde; il explique aussi pourquoi le ciel punit celui qui veut lui +arracher le secret de sa destinée et convertir en certitude matérielle +l’assurance qu’il doit tenir de sa confiance et de sa foi dans la bonté +divine. La première de ces pièces est intitulée: _Le Damné pour manque +de confiance_, et la seconde, _Le Trompeur de Séville_, qui n’est autre +que Don Juan. + +Dans _Le Damné pour manque de confiance_, deux hommes représentent la +double conception de l’auteur: Paul et Henri. + +Paul est un ermite. Retiré dans la montagne, il s’adonne à la prière et +à la mortification. Comblé de faveurs divines, il s’enorgueillit de sa +vertu et, comme le pharisien, il présume trop de l’excellence de ses +œuvres. + +Henri, au contraire, personnifie le vice et les faiblesses humaines, +mais il se garde de nier la bonté de Dieu,--l’idée ne lui en vient même +pas,--et conserve, telle une gemme précieuse au fond d’un cœur souillé, +une vertu touchante, l’amour filial. + +Dieu, dans son désir d’éprouver l’ermite Paul, lui envoie un songe +trompeur. Il rêve que, pour une faute vénielle, il est condamné à +l’enfer. Au réveil, il se prend à douter de son salut. Le voyant +vaciller dans sa foi, Satan, sous la forme d’un ange, le confirme dans +la pensée qu’il est prédestiné et que, malgré ses efforts, il partagera +le sort d’un homme, nommé Henri, qu’il trouvera à Naples, près de la +porte de la Marine. Saisi d’inquiétude, Paul se dirige vers le lieu +indiqué et il y trouve Henri entouré de bandits et de courtisanes qui +s’apprêtent à le couronner comme le plus pervers d’eux tous. Écoutez-le +proclamer ses exploits: + + Je fis mes premiers pas dans la richesse et le luxe; enfant, je me + signalai par des malices et, adolescent, par des folies. Je volais mon + vieux père et j’ouvrais ses caisses et ses coffres; je prenais les + vêtements qu’ils renfermaient, l’argent et les bijoux. Je jouais et je + dis «je jouais», afin que vous sachiez qu’il n’est pas au monde de + vice qui ne soit engendré par le jeu. Je me trouvai bientôt pauvre et + sans ressource; et, comme si j’avais appris à le faire, j’allais de + maison en maison, dérobais des objets de peu de valeur et les mettais + en gage. Je retournais aussitôt au jeu, je perdais, et mes vices + croissaient. Alors, je m’associai avec des compagnons de la même + confrérie. Nous escaladâmes sept maisons, donnâmes la mort à leurs + propriétaires et nous répartîmes entre nous le produit du vol pour + fournir aux exigences du jeu. Des cinq que nous étions, on en prit + quatre seulement et, malgré qu’on leur eût donné la torture, aucun de + mes complices ne me dénonça. Ils payèrent leurs crimes sur une place + de Naples et moi, corrigé par l’exemple, je ne m’ouvris plus à + personne, et j’exécutai mes coups à moi seul. Toutes les nuits, + j’allais à la maison de jeu, je me mettais près de la porte et + j’attendais ceux qui sortaient. Je leur demandais la dîme avec une + extrême courtoisie et, tandis qu’ils ouvraient leur bourse pour me la + donner, insensible à la pitié, je tirais de sa gaine l’acier + redoutable, je le cachais dans leur poitrine innocente, et je prenais + de force ce qu’ils perdaient tout en gagnant. J’escroquais les femmes + et, quand elles me refusaient de l’argent, leur figure recevait à + l’instant une prompte visite de ma navaja. Ce sont là mes exploits de + jeunesse, + +Je laisse à penser quels sont les exploits de l’âge mûr. Meurtres, +incendies, viols, sacrilèges sont narrés orgueilleusement devant un +auditoire émerveillé. Et Henri termine ainsi: + + Je jure Dieu que je ne me vante pas. A vous maintenant d’attribuer le + prix au plus digne! + +En entendant cette déclaration, Paul reste terrifié. Comment, lui, un +ermite saint et pieux, aurait dans l’autre monde le sort de ce +misérable? Que lui servirait de persévérer dans le jeûne et les +mortifications? Ne vaut-il pas mieux troquer de suite le rosaire et la +bure contre l’épée et la veste de cuir? En vain Dieu envoie-t-il un ange +sous la figure d’un jeune pâtre pour soutenir son serviteur défaillant: + + UNE VOIX, _chantant au dehors_. + + Pécheurs, quelle que soit la grandeur de vos fautes, ne perdez pas + confiance dans cette miséricorde qui est, de tous ses attributs, celui + dont le Seigneur se glorifie le plus. + + PAUL, _à un bandit_. + + Quelle est cette voix, d’où sort-elle? + + LE PREMIER BANDIT. + + La grande multitude des chênes, seigneur, nous empêche de le savoir. + + LA VOIX. + + Que le pécheur retourne humblement à Dieu, qu’il se repente du fond du + cœur et Dieu lui pardonnera. + + PAUL. + + Enfoncez-vous tous deux dans la forêt, gravissez la montagne et sachez + si c’est un pâtre qui chante cette romance. + + DEUXIÈME BANDIT. + + Nous allons le voir. (Ils sortent.) + + LA VOIX. + + Sa Majesté souveraine permet au pécheur d’élever la voix et de lui + demander ce qu’Elle n’a refusé à personne. + + (Un petit pâtre paraît au sommet de la montagne, il tresse une + couronne de fleurs.) + + PAUL. + + Descends, descends, petit pâtre, je suis encore sous le charme de ta + voix; mais, vive Dieu, tes conseils me jettent dans une étrange + confusion. Qui t’a enseigné cette romance? Je t’écoute avec + inquiétude; il me semble qu’en toi résonne l’écho de ma propre + conscience. + + LE PETIT PÂTRE. + + Dieu, seigneur, m’a enseigné la romance que j’ai dite. + + PAUL. + + Dieu! + + LE PETIT PÂTRE. + + Ou bien l’Église, son épouse, à qui, sur la terre, il a donné son + pouvoir. + + PAUL. + + Dirais-tu vrai? + + LE PETIT PÂTRE. + + Sachez que je crois en Dieu à pieds joints et que je sais ses dix + commandements, bien que je sois un pâtre grossier. + + PAUL. + + Et Dieu pardonnerait à un homme qui l’aurait offensé par ses actes, + ses paroles et ses pensées? + + LE PETIT PÂTRE. + + Pourquoi non? Et il lui pardonnerait alors que ses offenses et ses + péchés seraient plus nombreux que les atomes du soleil, les étoiles du + firmament, les rayons de la lune et les poissons que la mer salée + nourrit dans ses gouffres insondables. Telle est la miséricorde divine + qu’il suffit à l’enfant prodigue de dire souvent: «J’ai péché, j’ai + péché», pour que le Seigneur lui ouvre ses bras amoureux. En un mot, + il agit comme Dieu seul peut agir. A n’être pas infiniment clément, + quand il créa les hommes, il ne les eût pas créés esclaves de leur + fragile nature. La Majesté divine eût en effet subi une atteinte si + Dieu, souverain bien, après les avoir tirés du néant pour leur + promettre sa gloire, eût été impitoyable à leurs imperfections. Mais + il leur _donna le libre arbitre_ et un corps et une âme fragile, et, + bientôt après, il leur accorda le pouvoir et les moyens d’implorer le + pardon qu’il ne refuse jamais à personne. + +Satan l’emporte quand même sur le messager divin. A la fin du drame, +Paul frappé d’une flèche meurt dans l’impénitence, et il est damné pour +avoir _manqué de confiance et cru à la prédestination antécédente_. Il +meurt, mais il se réveille un instant pour ne laisser aucun doute aux +spectateurs et leur apprendre qu’il a reçu le châtiment de son +obstination. Le mot de _prédestination_ n’est pas écrit, pas plus que +celui de grâce, une attaque trop directe contre les thomistes eût +provoqué des ripostes qu’il fallait éviter; puis, le public n’eût pas +compris l’auteur s’il se fût exprimé dans la langue théologique. Faute +du mot, la pensée et la crainte de l’hérésie dominent le rôle de Paul. + +Pendant ce temps, Henri continue à mener une vie exécrable. Mais une +vertu, conservée au milieu de ses vices, prépare sa rédemption. + + De ce que je vole la nuit par effraction ou par escalade, de ce que je + dérobe, inquiet et soucieux, j’augmente le bien-être de mon père + tandis que je pâtis de misère. Dans mon existence vagabonde, l’amour + filial est la seule vertu que j’aie conservée. Mes malices, mes folies + de jeunesse, il n’est jamais parvenu à les connaître. Bien que mes + entrailles soient faites d’un roc aussi dur que le cristal est + fragile, et que mon cœur soit aussi insensible que celui des fauves + errants dans la montagne, j’ai su barrer le chemin à tout écho de mes + hauts faits, écarter de sa demeure toute personne qui eût pu l’en + informer et je lui ai évité l’horreur que mes actes lui eussent causé. + +Voici qu’Henri est pris, jeté en prison, jugé et condamné. Comme on +vient lui communiquer son arrêt de mort, il entre en fureur, et repousse +les moines qui lui offrent les secours de la religion. Il est seul, +désespéré. Satan apparaît et lui offre la liberté. Mais à ce moment une +voix mystérieuse s’élève, celle-là même que l’ermite Paul a refusé +d’entendre, et défend le coupable contre la tentation. Henri chasse +Satan. Il suffit que son vieux père le supplie de mourir en chrétien +pour qu’il se repente et fasse le sacrifice de sa vie. Il meurt plein de +foi, soutenu par l’espérance et les anges qui l’assistent emportent en +paradis son âme purifiée. + +Deux siècles plus tard, Gœthe, à la fin de son drame de _Faust_, refera +cette scène et trouvera dans les angoisses et les résistances de +Marguerite la raison du pardon. Je me borne à signaler cette analogie +sans en tirer de conséquence. Je désire montrer seulement que le théâtre +espagnol a imaginé toutes les situations dramatiques. + +Et pourtant, cette thèse mal comprise ou mal interprétée eût été +dangereuse. Tirso de Molina le sentit, et, comme correctif, il écrivit +une seconde pièce, _Le Trompeur de Séville_. Ce drame mérite au même +titre que le précédent de prendre place dans le théâtre religieux. Il +est, en effet, une réponse et un avertissement: une réponse à ceux qui +trouveraient l’Église romaine trop compatissante au pécheur, et un +avertissement aux imprudents qui, escomptant la clémence divine, +s’endormiraient dans une sécurité trompeuse, au risque de se laisser +surprendre par la mort. En vérité, _Le Damné pour manque de confiance_ +et _Le Trompeur de Séville_, indivisibles dans leur esprit, unis dans +leurs tendances, apparaissent comme les panneaux d’un diptyque qui se +complètent et s’expliquent l’un par l’autre. + +Don Juan ou le _Trompeur de Séville_ est le fils d’un grand seigneur et +le neveu d’un ambassadeur à Naples. Envoyé près de son oncle à cause de +ses désordres en Castille, il pénètre de nuit dans la chambre de Doña +Isabel, fiancée du duc Octave, et provoque un scandale qui le force à +quitter l’Italie. Il s’embarque, suivi de son fidèle serviteur +Catalinon, tous deux font naufrage et sont jetés sur la plage de +Tarragone. Une fille de pêcheur, la jeune Tisbée, accueille +charitablement Don Juan qui en profite pour la séduire. De là, il passe +à Séville où, sous le costume du marquis de Mota, il s’introduit la nuit +chez Doña Ana de Uloa. Surpris par le père de cette dame, le Commandeur +Gonzalo, il le tue, quitte précipitamment Séville et, en chemin, obtient +l’amour d’Amicia, une villageoise, sur le point de se marier. Sous le +coup des poursuites du roi, de son père, d’Isabel et de Tisbée, il +retourne à Séville, se cache dans l’église où repose le Commandeur, lit +l’épitaphe où celui qui l’a tué est qualifié de _traître_, s’en irrite, +tire la barbe de la statue tombale et, par moquerie, l’invite à souper. + +Le soir même, à l’heure dite, la statue du Commandeur se présente chez +Don Juan atterré et le convie à lui rendre visite. Don Juan accepte +l’invitation et, comme il est trop brave pour manquer à sa parole, il +s’y rend, partage le souper du Commandeur, se sent embrasé par +l’étreinte de sa main de pierre et tombe mort sur les dalles de +l’église. + +Telle est l’admirable création de Tirso de Molina, telle est la fable +immortelle qui a fait le tour du monde, objet des applaudissements du +public, de l’étude des poètes, des littérateurs, des philosophes et des +musiciens; telle est la pièce qui, d’abord traduite en italien, a été +une source d’inspiration merveilleuse. + +Il est assez curieux de constater qu’il faut arriver jusqu’à Mozart pour +retrouver le personnage vicieux, débauché, mais, au demeurant, +sympathique, conçu par Tirso de Molina, tandis que tant d’autres auteurs +se sont complu à le dénaturer et à le pervertir, jusqu’à le rendre +odieux. C’est que le génie semble donner aux privilégiés qui ont reçu ce +don du ciel, des ouvertures sur toute chose et que cette manifestation +sublime de l’intelligence franchit les limites qui bornent l’entendement +des simples mortels. + +On remplirait une bibliothèque avec les œuvres écrites sur Don Juan. +Pour moi, j’insisterai sur un seul point. Les auteurs qui, soucieux de +composer un caractère homogène, ont peint un Don Juan impie et +sacrilège, ont dénaturé la conception originale de Tirso de Molina. Ils +n’en ont pas saisi la portée, ils n’ont pas compris que Don Juan est +Espagnol, purement espagnol et qu’un gentilhomme espagnol mentirait à sa +race s’il n’était pieux, héroïque et noble, même quand il se livre aux +pires débordements. Non, Don Juan n’est pas un impie; non, Don Juan +n’est pas un sacrilège qui se moque du ciel et de l’enfer, il n’est ni +sarcastique, ni ironique, quand il répond à ceux qui lui conseillent de +se réconcilier avec Dieu: _Tanto largo me lo fiais_, que je traduirai +par ces mots: _Vous me donnez bien du temps_. Il ne plaisante pas, il +veut seulement dire qu’il est jeune et qu’il n’épuisera pas les délais +qui lui sont accordés. Et c’est pour rendre manifeste l’erreur de son +héros que Tirso de Molina le fait mourir très jeune, tandis qu’il se fie +à la durée de la vie pour régler ses comptes avec le ciel. Don Juan +n’est pas non plus un incrédule et un impénitent. Bien loin de là. Quand +le Commandeur sort de sa tombe et vient au rendez-vous fixé, il +s’effraye moins de son apparition qu’il n’est tourmenté par un scrupule. + +«Jouis-tu de Dieu, lui dit-il? Es-tu une âme damnée ou viens-tu des +régions célestes? T’ai-je donné la mort en état de péché mortel? Parle, +je te ferai dire des messes.» + +Enfin, quand au dénouement, Gonzalo l’étreint dans sa main de pierre et +qu’il entrevoit la mort, Don Juan s’écrie: «Laisse-moi appeler un prêtre +qui me confesse et m’absolve!» + +Et la prière de Don Juan n’est pas exaucée, et il meurt sans avoir reçu +le pardon qu’il espérait mériter plus tard, _Tanto largo me lo fiais_, +simplement parce que son cœur s’est ouvert trop tard à la contrition, +parce qu’il n’a pas, comme Henri, invoqué en temps opportun le suprême +Consolateur, parce que, de son propre mouvement et de sa libre volonté, +il résiste à Dieu au lieu de lui obéir, parce que, faute de son propre +consentement, la grâce suffisante n’est pas devenue efficace. + +Vous voyez avec quelle subtilité l’un des plus grands auteurs +dramatiques de l’Espagne savait présenter les deux faces d’une question +si délicate et corriger l’une par l’autre. Ses deux héros obéissent à +leurs passions et bénéficient, ou non, de la grâce suivant qu’ils l’ont +sollicitée ou repoussée. Le problème est posé; au spectateur de +comprendre et de s’avancer dans le chemin du salut qui lui est ouvert. + +Pour dresser une barrière entre le peuple espagnol et la Réforme, il +fallait éloigner celui-ci de ses anciennes croyances, trop voisines des +théories luthériennes, marcher à l’encontre de ce qu’on avait admis +jusque-là. La lutte fut extrêmement ardente. Commencée par Philippe II, +soutenue par les auteurs dramatiques, elle trouva ses meilleures armes +dans les deux pièces de Tirso de Molina que je viens d’analyser, pièces +composées à l’heure où la guerre religieuse est à son maximum +d’intensité. + +Philippe III, Philippe IV, n’eurent pas l’ardeur combative de leur père +et aïeul. D’ailleurs, la bataille en partie gagnée, n’offrait plus le +même intérêt. Il s’agissait seulement de consolider la victoire. C’est +alors qu’apparut Caldéron. Dans ses deux grandes pièces philosophiques +et religieuses, le _Tétrarque de Jérusalem_, et la _Dévotion à la +Croix_, il montre que si l’Espagne ne se jeta pas dans les bras des +molinistes, du moins, grâce aux efforts accomplis, elle ne franchit +jamais les limites tracées par les docteurs musulmans, et resta fidèle à +la théorie d’une prédestination mitigée par la résignation. La marche +vers la prédestination antécédente et intégrale des premiers luthériens +était désormais arrêtée. Sur ce point, l’Espagne chrétienne restait +musulmane par opposition formelle à l’esprit de la Réforme. + +De même que, sur les parois des premières églises élevées après la +_reconquête_, on rencontre parfois des versets de l’Évangile écrits en +caractères coufiques, de même que Tolède possède encore une chapelle et +un clergé mozarabes, et qu’auprès des belles cathédrales chrétiennes, se +dressent également respectés, les mosquées et les palais des maîtres +musulmans de Grenade et de Cordoue, de même l’Espagne demandait des +armes pour combattre les ennemis de sa foi à ces mêmes musulmans qu’elle +avait attaqués et vaincus. + + +Chalon-sur-Saône, Impr. française et orientale E. BERTRAND 573 + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78284 *** diff --git a/78284-h/78284-h.htm b/78284-h/78284-h.htm new file mode 100644 index 0000000..54a702c --- /dev/null +++ b/78284-h/78284-h.htm @@ -0,0 +1,1081 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no"> + <title>L’évolution religieuse de l’Espagne au XVIe siècle | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } + +p.p { text-align: center; text-indent: 0; margin: .5em 0; } + +blockquote { margin: 1em 5%; font-size: 95%; } + +.large { font-size: 130%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.sc { font-variant: small-caps; } + +.ind { margin: 2em 0 1em 10%; text-indent: 0; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78284 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<h1 class="top2em">L’évolution Religieuse de l’Espagne<br> +<span class="xsmall">AU XVI<sup>e</sup> SIÈCLE</span></h1> + +<p class="c"><span class="xsmall">PAR</span><br> +<span class="large sc">Jane DIEULAFOY</span></p> + + +<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br> +ERNEST LEROUX, ÉDITEUR<br> +28, rue Bonaparte (VI<sup>e</sup>)</p> + +<p class="c">1909</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">Extrait de la <i>Bibliothèque de vulgarisation +du Musée Guimet</i>, t. XXXII, 1909</p> + + +<p class="c gap">Chalon-s-S., Imprimerie française et orientale E. <span class="sc">Bertrand</span></p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">L’ÉVOLUTION RELIGIEUSE DE L’ESPAGNE<br> +AU XVI<sup>e</sup> SIÈCLE</h2> + +<p class="c"><span class="xsmall">PAR</span><br> +<span class="sc">Jane DIEULAFOY</span></p> + + +<p class="ind">Mesdames, Messieurs,</p> + +<p>Dès le début de cet entretien vous me permettrez +de remonter dans le lointain passé de +l’histoire d’Espagne, et de vous peindre ensuite +l’état moral et politique dans lequel se trouvait +ce beau pays au milieu du XVI<sup>e</sup> siècle. +Ce double tableau est utile à la compréhension +du grand drame religieux qui s’y produisit +au temps de la Réforme sous l’influence +des idées allemandes pourtant si ardemment +combattues.</p> + +<p>Je ne vous rappellerai pas que l’Espagne, +envahie au VIII<sup>e</sup> siècle par les Arabes, avait +été conquise du sud au nord en quelques +années. Sans que la nation visigothe, pourtant +si religieuse, opposât la moindre résistance, +le croissant avait volé de clocher en clocher, +et s’y était substitué à la croix, lorsque +les conquérants n’avaient pas abattu les +vieilles églises chrétiennes pour élever sur +leur emplacement des mosquées somptueuses. +Depuis le Guadalquivir jusqu’à l’Ebre, depuis +les forêts de palmiers d’Elche jusqu’aux bois +de noyers des bords du Douro, les Mores s’étaient +établis, modérés dans l’exercice du pouvoir, bienfaisants +dans leur administration. Le menu +peuple, dont les croyances avaient été respectées, +avait accepté sans protester une domination +qui, somme toute, le faisait progresser +dans la voie de la civilisation, surtout +au point de vue agricole.</p> + +<p>Pourtant, dans un repli des montagnes des +Asturies, au fond de la grotte de Covadonga +que signale encore aujourd’hui un pèlerinage +aussi célèbre au point de vue patriotique +qu’au point de vue religieux, deux cents, +trois cents hommes, on ne sait pas au juste, +s’étaient réfugiés et groupés autour d’un chef, +nommé Pélage. De temps à autre, la petite +troupe, enflammée de haine contre l’étranger, +tentait une incursion dans la plaine, tombait +sur les Mores installés dans les villages, les +massacrait, faisait quelque butin, puis, sans +attendre des représailles certaines, regagnait la +montagne et s’y préparait à des expéditions +plus lointaines et plus fructueuses.</p> + +<p>Tel est l’embryon de ce travail gigantesque +que l’on est convenu d’appeler : <i>la reconquête</i>, +c’est-à-dire la conquête de l’Espagne par les +chrétiens autochtones sur l’envahisseur musulman. +Il dura près de huit siècles et s’accomplit +au prix du sang des générations succédant aux +générations. Commencé, comme je viens de vous +le dire, au VIII<sup>e</sup> siècle, dans les montagnes +des Asturies, il s’achève glorieusement en 1492, +quand les Rois Catholiques, Ferdinand et Isabelle, +s’emparent de Grenade, la belle capitale +et le dernier boulevard du monde musulman +en Espagne.</p> + +<p>Les péripéties de cette lutte acharnée demanderaient +à être chantées dans un poème +épique. Il est un point sur lequel je dois pourtant +retenir votre attention. Ce ne fut pas autour +des insignes et des bannières de chefs +de guerre vaillants, mais trop nombreux, que +se groupèrent, dans la suite des ans, les énergies +et les bonnes volontés. La croix, symbole de +la foi commune, devint le signe de ralliement. +Ses défenseurs étaient fauchés par la mort, elle +restait toujours debout, toujours aventurée au +milieu des champs de bataille, les dominant +par l’idée religieuse qu’elle représentait. Et c’est +au nom de la foi chrétienne que les Espagnes +revinrent à leurs maîtres anciens, à leurs +maîtres chrétiens.</p> + +<p>La guerre de Grenade avait pris la forme +d’une véritable croisade. On y avait convié la +chevalerie de l’Europe entière et les vieilles chroniques +nous ont conservé les noms des preux +français, allemands et anglais qui s’y illustrèrent +par leur bravoure. Cette dernière lutte avait +duré dix ans, comme la guerre de Troie. Imaginez +quel fut l’orgueil et la joie des vainqueurs +quand ils écrasèrent l’ennemi héréditaire +et l’expulsèrent de son dernier et formidable +asile !</p> + +<p>Les Rois Catholiques vivaient depuis un an +dans une ville qu’ils avaient fait bâtir au pied +de Grenade, afin de bien montrer leur intention +de la prendre, quelles que fussent la durée +du siège et la résistance de ses défenseurs. Aussi +bien, quand ils virent briller la croix d’or +et flotter sur la tour de la Vela l’étendard de Castille, +tombèrent-ils à genoux et Ferdinand, qui +pourtant n’avait rien du lyrisme d’un David, improvisa-t-il +un cantique d’action de grâce envers +le Tout-Puissant qui lui accordait une telle faveur. +Et, à la suite de cet hymne triomphal, +le <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum</i> s’éleva des rangs de l’armée, exaltée +par la victoire.</p> + +<p>Une foi ardente entretenue par la grande Isabelle +avait conduit l’expédition et soutenu +les courages souvent prêts à défaillir devant les +difficultés incroyables d’une pareille entreprise. +La ferveur et la piété ne diminuèrent pas après +la conquête ; elles s’accrurent, au contraire, du +moins en apparence. Par milliers et milliers, +les vaincus avaient quitté leurs maisons de Grenade +et s’étaient exilés de l’autre côté de la +mer. Je me souviens avoir vu, dans une très +ancienne famille more de Tétouan, la clé de +bois d’une maison possédée jadis à Grenade par +les ancêtres et que l’on conservait pieusement +depuis quatre siècles, peut-être avec l’espoir de +retrouver un jour le paradis perdu. Allah est +si grand !</p> + +<p>Donc, la noblesse, les gens riches étaient +partis ; le menu peuple était resté et, pour obtenir +cette faveur, il avait dû se convertir en masse. +Isabelle avait bien été contrainte d’accepter pour +sujets ces nouveaux chrétiens, mais elle était trop +intelligente, pour ne pas mettre en doute la sincérité +d’une foi aussi utile. Ce fut donc pour surveiller +les Mores convertis, dont elle redoutait +les révoltes, qu’elle appela l’Inquisition qui s’était +établie déjà en Aragon. Elle avait mis dix ans +à prendre Grenade, elle voulait la garder pour +toujours à la monarchie, et elle sentait qu’une +force morale de premier ordre pouvait seule +opposer une barrière indestructible aux tentatives +qu’elle appréhendait non sans raison. +Dès lors, dans les murs de Grenade et bientôt +dans tout le royaume, fut tenu pour un bon +Espagnol qui pratiquait ostensiblement le culte +chrétien et regardé comme un ennemi dangereux +qui en négligeait les rites.</p> + +<p>De fait, l’Espagne du XV<sup>e</sup> siècle était d’une +piété ardente, intransigeante, d’une piété aussi +politique que sentimentale.</p> + +<p>Les Rois Catholiques disparaissent ; leur petit-fils +Charles-Quint leur succède, plus empereur +d’Allemagne que roi d’Espagne. Et voici +le sceptre dans les mains de Philippe II au +moment où la Réforme propagée par Luther, +Zwingle et Calvin envahit l’Europe. Elle s’est +étendue sur les Flandres, elle s’avance vers +l’Espagne, et apparaît aux ports des Pyrénées.</p> + +<p>Imaginez l’impression que produisit sur Philippe +II la méthode de libre examen, la liberté +de conscience et le mariage des clercs. Il entrevoyait +déjà les difficultés qu’il aurait à conserver +les Flandres lointaines ; l’Espagne reconquise +sur le More au nom de la croix, gardée par +l’Inquisition mieux que par n’importe quelle +police vénale, allait-elle connaître une hérésie +qui la diviserait, l’émanciperait et s’attaquerait +peut-être un jour à la puissance royale ?</p> + +<p>On ne recula devant aucun moyen pour arrêter +l’invasion. La Bible traduite en langue vulgaire +est proscrite, et, sous menace de mort, les colporteurs +doivent cesser de la vendre ; il en est +de même des écrits qui, de près ou de loin, +effleurent les questions religieuses. Et pourtant, +en dépit des ordres royaux, l’esprit critique +franchit les Pyrénées et préoccupe les +grands hommes que l’Espagne compte en +nombre à cette époque lumineuse. La religion +n’est pas attaquée, — qui l’oserait ! — mais +il faut la sauvegarder avant qu’elle ne +le soit. On fait appel à toutes les forces, on +se prépare à tous les sacrifices, à ce point que +Philippe II, afin d’être plus libre de combattre +les Luthériens, eût abandonné l’empire de la +Méditerranée aux musulmans dont il avait dû +cependant réprimer les révoltes. Les vaisseaux +espagnols qui triomphèrent des Turcs dans les +eaux de Lépante furent armés à son cœur défendant +et, quand on lui apprit la défaite de la +flotte turque, il n’eut pas un mot de louange +pour le vainqueur, son propre frère.</p> + +<p>« Don Juan, dit-il, a gagné la bataille, mais +il pouvait la perdre ; il a beaucoup hasardé. »</p> + +<p>Et c’est par ces froides paroles qu’il accueillait +une victoire que l’Europe chrétienne commémore +encore aujourd’hui, le 30 septembre.</p> + +<p>Certes, Philippe II avait demandé des armes +contre l’hérésie à la chaire, cela allait de soi +et n’avait rien de remarquable. Ce qui l’est +davantage, c’est que l’art dramatique lui en +fournit aussi. En effet, dans un pays où le +théâtre était l’objet d’une passion universelle, la +scène devenait un auxiliaire puissant, un agent +de propagande précieux à la disposition du pouvoir +religieux, d’autant que bon nombre d’auteurs +tragiques s’étaient engagés dans les ordres. +Les intérêts de la monarchie et de la religion +s’accordaient d’ailleurs avec les goûts de Philippe +II. Ce prince, d’un caractère sombre, morose, +adorait le théâtre. Il ne composait pas +les pièces jouées devant lui, comme le fit +plus tard son petit-fils, Philippe IV, et l’on +ne saurait l’en blâmer, mais il prisait très haut +les auteurs de talent et tenait en grande estime +les bons comédiens.</p> + +<p>Cisneros, un acteur très célèbre, ayant +été appelé au palais pour jouer inopinément +devant le roi, fit répondre qu’il en était +empêché car, pour une faute vénielle, le cardinal +Espinosa l’avait fait jeter en prison.</p> + +<p>Philippe II mande aussitôt son ministre +d’État :</p> + +<p>« Eh quoi ! lui dit-il sans autre préambule, +vous osez empêcher Cisneros de jouer +devant moi ! Par la vie de mon père, si un +pareil fait se renouvelait, je vous tuerais ! »</p> + +<p>La passion du roi pour le théâtre, l’Espagne +entière la partageait. On jouait la comédie à +la ville, dans les salons, à l’office, dans les +grandes cités et les petits hameaux ; on la jouait +au bagne, à la caserne, au couvent. Une +sœur de Cervantès entrée en religion n’avait +pas attendu qu’il composât des pièces à +son intention, elle écrivait elle-même des comédies, +distribuait les rôles à ses compagnes +et se réservait toujours les tirades de galant +cavalier ou de parfait amoureux. Ce fut une +période d’enthousiasme sans précédent et qui +n’a son équivalent dans aucun pays. Les plumes +couraient, volaient sur le papier, les pièces +en prose succédaient aux pièces en vers, et +jamais les acteurs ni les auditeurs n’étaient rassasiés.</p> + +<p>Les auteurs dramatiques furent-ils sollicités de +s’associer à la campagne entreprise contre +l’esprit de la Réforme ou s’enrôlèrent-ils d’eux-mêmes +dans la nouvelle croisade ? Rien de surprenant, +en tout cas, à ce qu’ils se soient servis +de la liberté extraordinaire que donnait le +théâtre pour toucher aux problèmes de conscience +qui se posaient à cette époque. Si +Philippe II ne les sollicita pas, il fit mieux, +il les contraignit indirectement. Regretta-t-il +sur ses vieux jours la passion de sa jeunesse +et de son âge mûr pour le théâtre et voulut-il +racheter par une sévérité tardive ce qu’il considérait +peut-être comme une erreur de conduite ? +Il est certain que deux ans avant sa +mort, les yeux fixés sur le maître-autel de +la basilique de l’Escurial qu’il apercevait du +lit de souffrance où le clouait la maladie, il +rendit un décret qui proscrivait, à l’avenir, toute +représentation théâtrale profane, considérée +comme attentatoire à la moralité et aux convenances.</p> + +<p>Le coup était grave. Il ne produisit pourtant +pas l’effet que l’on eût pu craindre. Les auteurs +n’avaient jamais abandonné la vieille forme +des <i lang="es" xml:lang="es">autos sacramentales</i> qui avaient enchanté +les fidèles ; ils composèrent aussi des comédies +de Saints et des comédies divines où le profane +s’unit au sacré, la violence des passions à l’exigence +de la liturgie, où des communications +fréquentes s’établissent entre le ciel et l’enfer, +où se multiplient les relations matérielles entre +les hommes et leurs saints patrons. Devant un +public qu’eussent effaré des discussions trop +savantes, l’on s’en tenait aux premiers éléments +d’une théologie pratique, et le peuple apprenait +par des exemples faits pour frapper son +imagination que le pécheur endurci, le brigand, +le criminel, ne doivent jamais désespérer +de leur salut s’ils ne s’insurgent pas contre +les promesses de pardon et les lois d’amour +données par le Christ à son Église, et que +« hors de l’Église », en effet, il n’y a que catastrophes +et calamités à prévoir. Puis, comme +il s’agissait de rallier tous les bons vouloirs, +les auteurs de drames sacrés, sans négliger +la dévotion à la Vierge qui, en France, au +XIV<sup>e</sup> siècle, avait été prépondérante dans les +Miracles de Notre-Dame, prirent aussi pour +thème la dévotion à la croix et à l’ange gardien, +la piété envers les âmes du Purgatoire et des +sentiments comparables à des vertus, tel l’amour +filial. Ces dévotions et ces vertus ne suffisent pas +à racheter les fautes, mais, pareilles à des tisons +couverts de cendres, elles sont le foyer où s’enflamme +l’espérance qui purifie l’âme pécheresse, +la prépare à la contrition et la conduit +de la pénitence à la vie éternelle.</p> + +<p>Vous allez me dire que ce théâtre était bien +grave ? Je vous l’accorde volontiers, mais nécessité +faisait loi, et les théâtres eussent été impitoyablement +fermés à qui eût prétendu porter +sur la scène des pièces d’un caractère profane. +D’ailleurs les auteurs avaient trouvé moyen +d’égayer le spectacle en y introduisant trois personnages +que je vous demande la permission +de vous présenter, et qui parfois jouent dans +le drame religieux un rôle luttant d’éclat avec +celui du protagoniste.</p> + +<p>A tout seigneur tout honneur : commençons +par le diable. Ne croyez pas que ce soit un +horrible monstre figuré comme chez nous +au moyen-âge, sous la forme d’un singe grimaçant, +cornu, la langue tirée, une queue aux reins, +les pieds fourchus, les doigts garnis de longues +griffes et qui sort de terre au milieu d’un jet +de flamme et de vapeurs de soufre. Satan apparaît +tel qu’un grand seigneur, vêtu d’habits de +gala aussi élégants qu’il se puisse, superbe, magnifique, +impérieux comme un maître habitué +à se faire obéir. Le prince des ténèbres est +un hidalgo de vieille souche. Il se présente en +homme du monde, cause en philosophe, raisonne +en théologien, quelque peu dévoyé mais +érudit, et ne se montrerait pas satisfait, s’il +n’avait, pour monter sur le théâtre et en descendre, +une belle échelle de soie. Je crois, +Dieu me pardonne, que sa collerette fleure la +rose et que ses gants sont parfumés à l’ambre.</p> + +<p>Le diable a pour adversaire un ange de lumière, +parfois l’ange gardien, un ange très bon, +très bienfaisant, un ange protecteur qui, sans +orgueil ni forfanterie, sans essayer de grands +effets de toilette, se contentant d’ailes irisées, +d’une robe blanche et de cheveux bouclés, engage +la lutte avec l’esprit du mal et, par la +grâce de Dieu, l’emporte souvent sur son terrible +adversaire. Ange et démon sont de vieilles +connaissances habituées à se prendre corps à +corps avec une ardeur que rien ne décourage. +Ils se disputent l’âme du pauvre mortel ; l’un +veut le conduire en enfer, l’autre lui assurer +le paradis.</p> + +<p>Voici maintenant le <i lang="es" xml:lang="es">Gracioso</i> qui charme, +amuse, déride les fronts sérieux, provoque le +rire et appelle la joie. Il est la caricature toujours +sensée et quelque peu naturaliste de son +maître, il ressemble à ces ombres démesurément +allongées ou élargies qui prennent de cette +déformation une apparence grotesque, Sancho +Pança auprès de Don Quichotte.</p> + +<p>Le <i lang="es" xml:lang="es">Gracioso</i> a pour compagne la <i lang="es" xml:lang="es">Graciosa</i>. +La plupart du temps, l’un et l’autre sont +au service du héros et de l’héroïne. Lui, lâche, +glouton, plein de bonne humeur ; elle, pétulante, +coquette, tous deux pétillants d’esprit et rivalisant +de malice. C’est à qui ridiculisera les rodomontades +des protagonistes en cherchant à +les imiter et donnera une explication plausible +des intentions de l’auteur.</p> + +<p>Lope de Vega fut le premier auteur dramatique +qui, après l’ordonnance de 1598, interdisant +les drames profanes, imagina les comédies +de Saints et sut les présenter sous +une forme attrayante. Par les agréments dont +il les dotait, elles plaisaient à la clientèle des +théâtres profanes qui retrouvaient en elles les +ressorts des pièces défendues, tandis que, par +le choix des sujets, il désarmait l’Inquisition.</p> + +<p>La plus célèbre de ses comédies de Saints est +intitulée « Saint Isidore de Madrid ». Ici, toutes +les valeurs de la gamme dramatique se trouvent +notées : récits de combats contre les Mores, fêtes +champêtres accompagnées de chants et de +danses, scènes de gaîté un peu grosse où retentissent +les plaintes d’un sacristain réduit à +la misère, parce qu’Isidore jouit d’un tel crédit +auprès du ciel que l’on ne célèbre plus de +funérailles, scènes touchantes où les anges +prennent la charrue du pieux laboureur pour +lui permettre d’assister à la messe sans encourir +les reproches de son maître.</p> + +<p>Les comédies de Saints participent toutes de +ce caractère général, bien que les protagonistes +aient souvent une jeunesse orageuse, durant laquelle +ils se livrent aux pires excès. Aussi bien, +les critiques sévères ne voyaient-ils rien à reprendre +à ces pièces, les couvraient-ils de +leur protection et en autorisaient-ils la représentation +jusque dans les couvents de femmes. +Alors que la foi n’était pas en jeu, — elle ne +l’était jamais dans le théâtre religieux, — le +but poursuivi faisait excuser d’audacieuses libertés +et accepter de singuliers compromis entre les +passions et les vertus. On ne pouvait mieux préserver +ceux que le vice guettait, et mieux ramener +ceux qu’il avait déjà perdus qu’en opposant +la peinture des joies du ciel au tableau +des souffrances de l’enfer, et en montrant que +les fautes les plus graves se rachetaient ici-bas.</p> + +<p>On ne s’offusquait pas davantage si la partie +comique du drame était parfois audacieuse et +satirique jusqu’à la trivialité, car elle n’atteignait +jamais à l’inconvenance. A ce point +de vue, le public espagnol eût donné des leçons +de réserve aux auditeurs des pièces de Shakespeare, +et jeté des tomates trop mûres sur les +acteurs de certaines comédies italiennes. Le +public se divertissait aux saillies du <i lang="es" xml:lang="es">Gracioso</i>, +il suivait avec un intérêt très vif +le développement profane du drame où s’était +bientôt introduite la peinture parfois très réaliste +des passions, il frémissait quand l’esprit +du mal assaillait un saint homme, il s’attendrissait +au récit d’une conversion qui devait assurer +à un brigand fieffé l’indulgence divine.</p> + +<p>M<sup>me</sup> d’Aulnoy raconte dans ses Mémoires que, +en 1679, assistant à la représentation d’une comédie +divine, elle fut très surprise de voir +tomber l’auditoire à genoux, se frapper la +poitrine et s’écrier : <i lang="la" xml:lang="la">Mea culpa ! Mea culpa !</i> +tandis que l’acteur chargé du rôle de saint +Antoine récitait le <i lang="la" xml:lang="la">Confiteor</i> sur la scène.</p> + +<p>Malgré tout, les auteurs dramatiques brûlaient +de sortir du domaine un peu étroit où ils demeuraient +confinés.</p> + +<p>Philippe II n’était plus. Madrid, dont il avait +fait sa capitale, réclamait l’ouverture des +théâtres fermés depuis sa mort. On fit valoir le +caractère des pièces nouvelles si religieuses +qu’après les avoir entendues ou jouées, spectateurs +et acteurs s’étaient précipités dans les +cloîtres pour y faire pénitence. On argua que +les hospices et les principaux établissements charitables +étaient entretenus avec le produit des +redevances que payaient les compagnies dramatiques. +Philippe III ne demandait pas mieux que +de se laisser fléchir. Il permit d’ouvrir les +théâtres à condition que les pièces seraient approuvées +par un conseil chargé de prohiber +toute immoralité, qu’on limiterait le nombre des +acteurs, qu’on ne jouerait que trois fois par semaine, +que le public n’entrerait sous aucun prétexte +sur la scène et dans les coulisses et, enfin, +que les actrices seraient rigoureusement honnêtes. +Une vertu reconnue par l’Inquisition, une +vertu patentée était sévèrement exigée.</p> + +<p>L’art dramatique reprit un nouvel essor et, +cette fois, les grands problèmes du fatalisme, +de la prédestination et du libre arbitre y furent +posés avec netteté.</p> + +<p>Dans cet ordre d’idées, l’Espagne avait passé +par des états bien divers. D’abord, elle avait +connu la prédestination absolue, sans atténuation +possible, prêchée par saint Paul et saint Augustin :</p> + +<blockquote> +<p>L’homme, disait saint Paul, est pareil à ce vase +tourné par le potier qui reçoit, sans qu’il y consente, +une liqueur exquise ou un poison perfide.</p> +</blockquote> + +<p>Puis, les Arabes étaient venus et, à leurs yeux, +l’homme, c’est-à-dire le vase de terre, avait eu +une part dans le choix du liquide qu’il devait +contenir. Ils avaient apporté cette théorie ingénieuse +et subtile qui permet à l’homme de +désarmer le ciel par un abandon passif à sa +volonté. A quelles sources avaient-ils puisé ces +idées consolatrices ? Aristote, le premier, avait +traité ce grand problème qui, depuis que +l’homme pense à ses destinées futures, a été +l’objet de ses préoccupations, et il était arrivé +à admettre que la marche des événements est +régie à la fois par la fatalité, corollaire de la +prescience divine, et par le hasard ou l’accident. +Les stoïciens étaient allés plus loin. Zénon, surtout +Cléanthe et après lui Sénèque, qui a traduit +en quatre beaux vers les idées de ce dernier +philosophe, mettent à côté de la fatalité, non +plus le hasard, mais la volonté de l’homme.</p> + +<p>Or, le stoïcisme, il ne faut pas l’oublier, devint +bientôt une véritable religion. Les musulmans +y furent-ils initiés dans les écoles d’Alexandrie +où professaient des maîtres de philosophie +venus de Grèce ou de Rome ? Cela est +probable. Il est mieux prouvé que les musulmans +d’Égypte furent en relation suivie avec +les Arabes de l’Hedjaz, avec ceux de la Syrie +hellénistique et avec les Juifs des mêmes régions. +Il se pourrait donc qu’il y ait eu entre +les Syriens et les Arabes des échanges ou des +transports d’idées religieuses et philosophiques +analogues à ceux qui s’étaient produits en architecture +et que ces mêmes Arabes, au contact +des Juifs, aient médité sur le livre de +Job. Ils auraient ainsi reçu des Grecs quelque +chose de leur stoïcisme et, des Juifs, les idées +de résignation. De ce mélange d’idées, serait +né cet accommodement entre le libre arbitre +et le fatalisme qui furent portés plus tard à +l’Espagne chrétienne par les musulmans et, de +cet apport, se serait dégagé la vertu qui permet +au musulman de réagir dans une certaine +mesure sur les effets de la prescience divine. +Quel problème difficile à résoudre !</p> + +<p>Faut-il s’étonner qu’au moment où Luther +revenait aux théories de saint Augustin, de +saint Paul et de saint Thomas, la conscience religieuse +et scientifique de l’Espagne se soit émue, +que par une évolution naturelle, de thomiste +elle soit devenue moliniste, qu’elle ait protesté +contre la prédestination absolue et antécédente +exposée par Luther dans le <i lang="la" xml:lang="la">De servo arbitrio</i>, +et qu’elle ait incliné vers l’espérance en un +maître infiniment bon et miséricordieux ?</p> + +<p>Un des plus puissants auteurs dramatiques +de l’Espagne, Fray Gabriel Tellez, plus connu +sous le nom de Tirso de Molina, expose en +deux pièces très remarquables les idées de son +temps. Ce prêtre croyant, bon théologien, ne +se contente pas de montrer comment le pécheur +qui a la foi et qui met sa confiance en Dieu peut +toujours se repentir et obtenir miséricorde ; il +explique aussi pourquoi le ciel punit celui qui +veut lui arracher le secret de sa destinée et +convertir en certitude matérielle l’assurance qu’il +doit tenir de sa confiance et de sa foi dans la +bonté divine. La première de ces pièces est +intitulée : <i>Le Damné pour manque de confiance</i>, +et la seconde, <i>Le Trompeur de Séville</i>, +qui n’est autre que Don Juan.</p> + +<p>Dans <i>Le Damné pour manque de confiance</i>, +deux hommes représentent la double conception +de l’auteur : Paul et Henri.</p> + +<p>Paul est un ermite. Retiré dans la montagne, +il s’adonne à la prière et à la mortification. +Comblé de faveurs divines, il s’enorgueillit de sa +vertu et, comme le pharisien, il présume trop +de l’excellence de ses œuvres.</p> + +<p>Henri, au contraire, personnifie le vice et +les faiblesses humaines, mais il se garde de nier +la bonté de Dieu, — l’idée ne lui en vient même +pas, — et conserve, telle une gemme précieuse +au fond d’un cœur souillé, une vertu touchante, +l’amour filial.</p> + +<p>Dieu, dans son désir d’éprouver l’ermite Paul, +lui envoie un songe trompeur. Il rêve que, pour +une faute vénielle, il est condamné à l’enfer. +Au réveil, il se prend à douter de son salut. +Le voyant vaciller dans sa foi, Satan, sous la +forme d’un ange, le confirme dans la pensée +qu’il est prédestiné et que, malgré ses efforts, +il partagera le sort d’un homme, nommé Henri, +qu’il trouvera à Naples, près de la porte de la +Marine. Saisi d’inquiétude, Paul se dirige vers +le lieu indiqué et il y trouve Henri entouré de +bandits et de courtisanes qui s’apprêtent à le +couronner comme le plus pervers d’eux tous. +Écoutez-le proclamer ses exploits :</p> + +<blockquote> +<p>Je fis mes premiers pas dans la richesse et le luxe ; +enfant, je me signalai par des malices et, adolescent, +par des folies. Je volais mon vieux père et j’ouvrais ses +caisses et ses coffres ; je prenais les vêtements qu’ils +renfermaient, l’argent et les bijoux. Je jouais et je dis +« je jouais », afin que vous sachiez qu’il n’est pas au +monde de vice qui ne soit engendré par le jeu. Je me +trouvai bientôt pauvre et sans ressource ; et, comme si +j’avais appris à le faire, j’allais de maison en maison, +dérobais des objets de peu de valeur et les mettais en +gage. Je retournais aussitôt au jeu, je perdais, et mes +vices croissaient. Alors, je m’associai avec des compagnons +de la même confrérie. Nous escaladâmes sept +maisons, donnâmes la mort à leurs propriétaires et +nous répartîmes entre nous le produit du vol pour fournir +aux exigences du jeu. Des cinq que nous étions, on +en prit quatre seulement et, malgré qu’on leur eût donné +la torture, aucun de mes complices ne me dénonça. Ils +payèrent leurs crimes sur une place de Naples et moi, +corrigé par l’exemple, je ne m’ouvris plus à personne, +et j’exécutai mes coups à moi seul. Toutes les nuits, +j’allais à la maison de jeu, je me mettais près de la porte +et j’attendais ceux qui sortaient. Je leur demandais la +dîme avec une extrême courtoisie et, tandis qu’ils ouvraient +leur bourse pour me la donner, insensible à la +pitié, je tirais de sa gaine l’acier redoutable, je le cachais +dans leur poitrine innocente, et je prenais de force +ce qu’ils perdaient tout en gagnant. J’escroquais les +femmes et, quand elles me refusaient de l’argent, leur +figure recevait à l’instant une prompte visite de ma navaja. +Ce sont là mes exploits de jeunesse,</p> +</blockquote> + +<p>Je laisse à penser quels sont les exploits de +l’âge mûr. Meurtres, incendies, viols, sacrilèges +sont narrés orgueilleusement devant un auditoire +émerveillé. Et Henri termine ainsi :</p> + +<blockquote> +<p>Je jure Dieu que je ne me vante pas. A vous maintenant +d’attribuer le prix au plus digne !</p> +</blockquote> + +<p>En entendant cette déclaration, Paul reste terrifié. +Comment, lui, un ermite saint et pieux, +aurait dans l’autre monde le sort de ce misérable ? +Que lui servirait de persévérer dans le +jeûne et les mortifications ? Ne vaut-il pas +mieux troquer de suite le rosaire et la bure +contre l’épée et la veste de cuir ? En vain Dieu +envoie-t-il un ange sous la figure d’un jeune +pâtre pour soutenir son serviteur défaillant :</p> + +<blockquote> +<p class="p"><span class="sc">Une Voix</span>, <i>chantant au dehors</i>.</p> + +<p>Pécheurs, quelle que soit la grandeur de vos fautes, +ne perdez pas confiance dans cette miséricorde qui est, +de tous ses attributs, celui dont le Seigneur se glorifie +le plus.</p> + +<p class="p"><span class="sc">Paul</span>, <i>à un bandit</i>.</p> + +<p>Quelle est cette voix, d’où sort-elle ?</p> + +<p class="p"><span class="sc">Le premier bandit.</span></p> + +<p>La grande multitude des chênes, seigneur, nous empêche +de le savoir.</p> + +<p class="p"><span class="sc">La Voix.</span></p> + +<p>Que le pécheur retourne humblement à Dieu, qu’il se +repente du fond du cœur et Dieu lui pardonnera.</p> + +<p class="p"><span class="sc">Paul.</span></p> + +<p>Enfoncez-vous tous deux dans la forêt, gravissez la +montagne et sachez si c’est un pâtre qui chante cette +romance.</p> + +<p class="p"><span class="sc">Deuxième bandit.</span></p> + +<p>Nous allons le voir. (Ils sortent.)</p> + +<p class="p"><span class="sc">La Voix.</span></p> + +<p>Sa Majesté souveraine permet au pécheur d’élever la +voix et de lui demander ce qu’Elle n’a refusé à personne.</p> + +<p>(Un petit pâtre paraît au sommet de la montagne, il +tresse une couronne de fleurs.)</p> + +<p class="p"><span class="sc">Paul.</span></p> + +<p>Descends, descends, petit pâtre, je suis encore sous le +charme de ta voix ; mais, vive Dieu, tes conseils me +jettent dans une étrange confusion. Qui t’a enseigné +cette romance ? Je t’écoute avec inquiétude ; il me semble +qu’en toi résonne l’écho de ma propre conscience.</p> + +<p class="p"><span class="sc">Le petit pâtre.</span></p> + +<p>Dieu, seigneur, m’a enseigné la romance que j’ai dite.</p> + +<p class="p"><span class="sc">Paul.</span></p> + +<p>Dieu !</p> + +<p class="p"><span class="sc">Le petit pâtre.</span></p> + +<p>Ou bien l’Église, son épouse, à qui, sur la terre, il a +donné son pouvoir.</p> + +<p class="p"><span class="sc">Paul.</span></p> + +<p>Dirais-tu vrai ?</p> + +<p class="p"><span class="sc">Le petit pâtre.</span></p> + +<p>Sachez que je crois en Dieu à pieds joints et que je +sais ses dix commandements, bien que je sois un pâtre +grossier.</p> + +<p class="p"><span class="sc">Paul.</span></p> + +<p>Et Dieu pardonnerait à un homme qui l’aurait offensé +par ses actes, ses paroles et ses pensées ?</p> + +<p class="p"><span class="sc">Le petit pâtre.</span></p> + +<p>Pourquoi non ? Et il lui pardonnerait alors que ses offenses et ses +péchés seraient plus nombreux que les atomes +du soleil, les étoiles du firmament, les rayons de la lune et +les poissons que la mer salée nourrit dans ses gouffres insondables. +Telle est la miséricorde divine qu’il suffit à +l’enfant prodigue de dire souvent : « J’ai péché, j’ai +péché », pour que le Seigneur lui ouvre ses bras amoureux. +En un mot, il agit comme Dieu seul peut agir. +A n’être pas infiniment clément, quand il créa les hommes, +il ne les eût pas créés esclaves de leur fragile nature. +La Majesté divine eût en effet subi une atteinte si Dieu, +souverain bien, après les avoir tirés du néant pour leur +promettre sa gloire, eût été impitoyable à leurs imperfections. +Mais il leur <i>donna le libre arbitre</i> et un corps +et une âme fragile, et, bientôt après, il leur accorda le +pouvoir et les moyens d’implorer le pardon qu’il ne +refuse jamais à personne.</p> +</blockquote> + +<p>Satan l’emporte quand même sur le messager +divin. A la fin du drame, Paul frappé d’une +flèche meurt dans l’impénitence, et il est damné +pour avoir <i>manqué de confiance et cru à la prédestination +antécédente</i>. Il meurt, mais il se réveille +un instant pour ne laisser aucun doute +aux spectateurs et leur apprendre qu’il a reçu +le châtiment de son obstination. Le mot de <i>prédestination</i> +n’est pas écrit, pas plus que celui de +grâce, une attaque trop directe contre les thomistes +eût provoqué des ripostes qu’il fallait +éviter ; puis, le public n’eût pas compris l’auteur +s’il se fût exprimé dans la langue théologique. +Faute du mot, la pensée et la crainte de +l’hérésie dominent le rôle de Paul.</p> + +<p>Pendant ce temps, Henri continue à mener +une vie exécrable. Mais une vertu, conservée au +milieu de ses vices, prépare sa rédemption.</p> + +<blockquote> +<p>De ce que je vole la nuit par effraction ou par escalade, +de ce que je dérobe, inquiet et soucieux, j’augmente +le bien-être de mon père tandis que je pâtis de +misère. Dans mon existence vagabonde, l’amour filial +est la seule vertu que j’aie conservée. Mes malices, mes +folies de jeunesse, il n’est jamais parvenu à les connaître. +Bien que mes entrailles soient faites d’un roc +aussi dur que le cristal est fragile, et que mon cœur +soit aussi insensible que celui des fauves errants dans +la montagne, j’ai su barrer le chemin à tout écho de +mes hauts faits, écarter de sa demeure toute personne +qui eût pu l’en informer et je lui ai évité l’horreur que +mes actes lui eussent causé.</p> +</blockquote> + +<p>Voici qu’Henri est pris, jeté en prison, +jugé et condamné. Comme on vient lui communiquer +son arrêt de mort, il entre en fureur, et +repousse les moines qui lui offrent les secours +de la religion. Il est seul, désespéré. Satan apparaît +et lui offre la liberté. Mais à ce moment +une voix mystérieuse s’élève, celle-là même que +l’ermite Paul a refusé d’entendre, et défend le +coupable contre la tentation. Henri chasse Satan. +Il suffit que son vieux père le supplie de mourir +en chrétien pour qu’il se repente et fasse le +sacrifice de sa vie. Il meurt plein de foi, soutenu +par l’espérance et les anges qui l’assistent +emportent en paradis son âme purifiée.</p> + +<p>Deux siècles plus tard, Gœthe, à la fin de +son drame de <i>Faust</i>, refera cette scène et trouvera +dans les angoisses et les résistances de +Marguerite la raison du pardon. Je me borne +à signaler cette analogie sans en tirer de conséquence. +Je désire montrer seulement que le +théâtre espagnol a imaginé toutes les situations +dramatiques.</p> + +<p>Et pourtant, cette thèse mal comprise ou mal +interprétée eût été dangereuse. Tirso de Molina +le sentit, et, comme correctif, il écrivit +une seconde pièce, <i>Le Trompeur de Séville</i>. Ce +drame mérite au même titre que le précédent +de prendre place dans le théâtre religieux. +Il est, en effet, une réponse et un avertissement : +une réponse à ceux qui trouveraient +l’Église romaine trop compatissante au pécheur, +et un avertissement aux imprudents qui, escomptant +la clémence divine, s’endormiraient +dans une sécurité trompeuse, au risque de se +laisser surprendre par la mort. En vérité, <i>Le +Damné pour manque de confiance</i> et <i>Le Trompeur +de Séville</i>, indivisibles dans leur esprit, +unis dans leurs tendances, apparaissent comme +les panneaux d’un diptyque qui se complètent +et s’expliquent l’un par l’autre.</p> + +<p>Don Juan ou le <i>Trompeur de Séville</i> est le +fils d’un grand seigneur et le neveu d’un ambassadeur +à Naples. Envoyé près de son oncle +à cause de ses désordres en Castille, il pénètre +de nuit dans la chambre de Doña Isabel, +fiancée du duc Octave, et provoque un scandale +qui le force à quitter l’Italie. Il s’embarque, suivi +de son fidèle serviteur Catalinon, tous deux font +naufrage et sont jetés sur la plage de Tarragone. +Une fille de pêcheur, la jeune Tisbée, +accueille charitablement Don Juan qui en profite +pour la séduire. De là, il passe à Séville où, +sous le costume du marquis de Mota, il s’introduit +la nuit chez Doña Ana de Uloa. Surpris +par le père de cette dame, le Commandeur +Gonzalo, il le tue, quitte précipitamment Séville +et, en chemin, obtient l’amour d’Amicia, +une villageoise, sur le point de se marier. Sous +le coup des poursuites du roi, de son père, +d’Isabel et de Tisbée, il retourne à Séville, +se cache dans l’église où repose le Commandeur, +lit l’épitaphe où celui qui l’a tué est qualifié +de <i>traître</i>, s’en irrite, tire la barbe de la statue +tombale et, par moquerie, l’invite à souper.</p> + +<p>Le soir même, à l’heure dite, la statue du +Commandeur se présente chez Don Juan atterré +et le convie à lui rendre visite. Don Juan +accepte l’invitation et, comme il est trop +brave pour manquer à sa parole, il s’y rend, +partage le souper du Commandeur, se sent embrasé +par l’étreinte de sa main de pierre et +tombe mort sur les dalles de l’église.</p> + +<p>Telle est l’admirable création de Tirso de Molina, +telle est la fable immortelle qui a fait le +tour du monde, objet des applaudissements du +public, de l’étude des poètes, des littérateurs, +des philosophes et des musiciens ; telle est la +pièce qui, d’abord traduite en italien, a été +une source d’inspiration merveilleuse.</p> + +<p>Il est assez curieux de constater qu’il faut +arriver jusqu’à Mozart pour retrouver le personnage +vicieux, débauché, mais, au demeurant, +sympathique, conçu par Tirso de Molina, tandis +que tant d’autres auteurs se sont complu à le +dénaturer et à le pervertir, jusqu’à le rendre +odieux. C’est que le génie semble donner aux +privilégiés qui ont reçu ce don du ciel, des +ouvertures sur toute chose et que cette manifestation +sublime de l’intelligence franchit les +limites qui bornent l’entendement des simples +mortels.</p> + +<p>On remplirait une bibliothèque avec les +œuvres écrites sur Don Juan. Pour moi, j’insisterai +sur un seul point. Les auteurs qui, soucieux +de composer un caractère homogène, ont +peint un Don Juan impie et sacrilège, ont +dénaturé la conception originale de Tirso +de Molina. Ils n’en ont pas saisi la portée, +ils n’ont pas compris que Don Juan est +Espagnol, purement espagnol et qu’un gentilhomme +espagnol mentirait à sa race s’il +n’était pieux, héroïque et noble, même quand +il se livre aux pires débordements. Non, Don +Juan n’est pas un impie ; non, Don Juan n’est +pas un sacrilège qui se moque du ciel et de +l’enfer, il n’est ni sarcastique, ni ironique, quand +il répond à ceux qui lui conseillent de se réconcilier +avec Dieu : <i lang="es" xml:lang="es">Tanto largo me lo fiais</i>, que +je traduirai par ces mots : <i>Vous me donnez bien +du temps</i>. Il ne plaisante pas, il veut seulement +dire qu’il est jeune et qu’il n’épuisera pas +les délais qui lui sont accordés. Et c’est pour +rendre manifeste l’erreur de son héros que +Tirso de Molina le fait mourir très jeune, tandis +qu’il se fie à la durée de la vie pour régler +ses comptes avec le ciel. Don Juan n’est pas +non plus un incrédule et un impénitent. Bien +loin de là. Quand le Commandeur sort de sa +tombe et vient au rendez-vous fixé, il s’effraye +moins de son apparition qu’il n’est tourmenté +par un scrupule.</p> + +<p>« Jouis-tu de Dieu, lui dit-il ? Es-tu une âme +damnée ou viens-tu des régions célestes ? T’ai-je +donné la mort en état de péché mortel ? Parle, +je te ferai dire des messes. »</p> + +<p>Enfin, quand au dénouement, Gonzalo l’étreint +dans sa main de pierre et qu’il entrevoit la +mort, Don Juan s’écrie : « Laisse-moi appeler +un prêtre qui me confesse et m’absolve ! »</p> + +<p>Et la prière de Don Juan n’est pas exaucée, +et il meurt sans avoir reçu le pardon qu’il espérait +mériter plus tard, <i lang="es" xml:lang="es">Tanto largo me lo fiais</i>, +simplement parce que son cœur s’est ouvert +trop tard à la contrition, parce qu’il n’a pas, +comme Henri, invoqué en temps opportun le +suprême Consolateur, parce que, de son propre +mouvement et de sa libre volonté, il résiste à +Dieu au lieu de lui obéir, parce que, faute de +son propre consentement, la grâce suffisante +n’est pas devenue efficace.</p> + +<p>Vous voyez avec quelle subtilité l’un des plus +grands auteurs dramatiques de l’Espagne savait +présenter les deux faces d’une question si délicate +et corriger l’une par l’autre. Ses deux +héros obéissent à leurs passions et bénéficient, +ou non, de la grâce suivant qu’ils l’ont sollicitée +ou repoussée. Le problème est posé ; au +spectateur de comprendre et de s’avancer dans +le chemin du salut qui lui est ouvert.</p> + +<p>Pour dresser une barrière entre le peuple +espagnol et la Réforme, il fallait éloigner celui-ci +de ses anciennes croyances, trop voisines des +théories luthériennes, marcher à l’encontre de +ce qu’on avait admis jusque-là. La lutte fut extrêmement +ardente. Commencée par Philippe II, +soutenue par les auteurs dramatiques, elle trouva +ses meilleures armes dans les deux pièces de +Tirso de Molina que je viens d’analyser, pièces +composées à l’heure où la guerre religieuse est +à son maximum d’intensité.</p> + +<p>Philippe III, Philippe IV, n’eurent pas l’ardeur +combative de leur père et aïeul. D’ailleurs, +la bataille en partie gagnée, n’offrait plus le +même intérêt. Il s’agissait seulement de consolider +la victoire. C’est alors qu’apparut Caldéron. +Dans ses deux grandes pièces philosophiques +et religieuses, le <i>Tétrarque de Jérusalem</i>, +et la <i>Dévotion à la Croix</i>, il montre que +si l’Espagne ne se jeta pas dans les bras des +molinistes, du moins, grâce aux efforts accomplis, +elle ne franchit jamais les limites +tracées par les docteurs musulmans, et resta +fidèle à la théorie d’une prédestination mitigée +par la résignation. La marche vers la prédestination +antécédente et intégrale des premiers +luthériens était désormais arrêtée. Sur ce point, +l’Espagne chrétienne restait musulmane par +opposition formelle à l’esprit de la Réforme.</p> + +<p>De même que, sur les parois des premières +églises élevées après la <i>reconquête</i>, on rencontre +parfois des versets de l’Évangile écrits en caractères +coufiques, de même que Tolède possède +encore une chapelle et un clergé mozarabes, +et qu’auprès des belles cathédrales chrétiennes, +se dressent également respectés, les +mosquées et les palais des maîtres musulmans +de Grenade et de Cordoue, de même l’Espagne +demandait des armes pour combattre les ennemis +de sa foi à ces mêmes musulmans qu’elle +avait attaqués et vaincus.</p> + + +<p class="c gap small">Chalon-sur-Saône, Impr. française et orientale E. <span class="sc">Bertrand</span> 573</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78284 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78284-h/images/cover.jpg b/78284-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1612282 --- /dev/null +++ b/78284-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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