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diff --git a/78237-0.txt b/78237-0.txt new file mode 100644 index 0000000..b747d1a --- /dev/null +++ b/78237-0.txt @@ -0,0 +1,3890 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78237 *** + + + + + LÉON TOLSTOÏ + + GUERRE ET RÉVOLUTION + --LA FIN D’UN MONDE-- + + TRADUIT DU RUSSE PAR + E. HALPÉRINE-KAMINSKY + + PARIS + BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER + EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR + 11, RUE DE GRENELLE, 11 + + 1906 + + Tous droits réservés. + + + + +EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE + +OUVRAGES DU MÊME AUTEUR + +PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER + +à 3 fr. 50 le volume. + + + PLAISIRS VICIEUX, traduit du russe par HALPÉRINE-KAMINSKY, + préface par Alexandre DUMAS, de l’Académie française + (3e mille) 1 vol. + + PLAISIRS CRUELS, contenant la profession de foi de l’auteur, + traduit du russe par HALPÉRINE-KAMINSKY, préface par + Charles RICHET, professeur à la Faculté de médecine de + Paris (3e mille) 1 vol. + + LA VRAIE VIE, traduit du russe par HALPÉRINE-KAMINSKY, + (7e mille) 1 vol. + + APPELS AUX DIRIGEANTS, traduction de HALPÉRINE-KAMINSKY 1 vol. + + CONSEILS AUX DIRIGÉS, traduction de HALPÉRINE-KAMINSKY 1 vol. + + LE GRAND CRIME, traduction de HALPÉRINE-KAMINSKY, (3e mille) 1 vol. + + +_Il a été tiré de cet ouvrage cinq exemplaires numérotés sur papier de +Hollande._ + +Tous droits de reproduction et de traduction du présent texte français +réservés pour tous pays, y compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède +et la Norvège. + +Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--11816. + + + + +GUERRE ET RÉVOLUTION + +(LA FIN D’UN MONDE) + + + + +LA LEÇON DE LA GUERRE + + + Ainsi vois si la lumière qui est en toi n’est pas ténèbres. + + (MATHIEU, VI, 23.) + + Il a aveuglé leurs yeux et a endurci leurs cœurs, de sorte qu’ils ne + voient point des yeux, qu’ils ne comprennent plus du cœur, et qu’ils + ne se convertissent point et que je ne les guérisse point. + + (JEAN, XII, 40.) + + + + +I + +LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE + + +Durant près de deux ans la guerre a ensanglanté l’Extrême-Orient. +Plusieurs centaines de milliers de vies humaines y furent sacrifiées. En +Russie, autant de milliers de réservistes furent arrachés à leurs +familles et envoyés sur les champs de bataille. Ces hommes, le désespoir +et la crainte au cœur, ou avec une bravoure de parade suscitée par +l’eau-de-vie, montaient avec résignation dans les wagons et étaient +transportés à toute vapeur, là où d’autres hommes, amenés de même, +mouraient,--ils le savaient,--au milieu d’atroces souffrances. A chaque +étape, ils rencontraient d’ailleurs des milliers d’êtres mutilés qu’on +ramenait et qui étaient partis jeunes et robustes. + +Tous ces hommes songeaient avec terreur à ce qui les attendait, et ils y +allaient quand même, sans protester, cherchant à se persuader qu’il n’en +saurait être autrement. + +Pourquoi cela? + +Pourquoi s’en vont-ils là-bas? + +Sans aucun doute, nul parmi eux ne tient à commettre les actes auxquels +il se livre. Non seulement ils n’en ont aucun motif et ne veulent point +participer à cette lutte, mais ils ne peuvent même pas s’expliquer +pourquoi elle a été entreprise. D’ailleurs, ni les milliers, ni les +millions d’hommes qui participent directement ou indirectement à cette +œuvre, ni personne au monde ne saurait expliquer sa raison d’être, parce +qu’il n’en est pas, et il ne peut y en avoir _aucune_ explication +sensée. + +La situation de ceux qui y participent et celle des autres qui la +regardent faire, rappellent, les uns, des voyageurs parqués dans des +wagons et roulant sur une pente vers un pont effondré au-dessus d’un +précipice, les autres, des hommes demeurant en spectateurs impuissants +devant l’imminence de la catastrophe. + +Ainsi, des millions d’hommes s’entre-tuent sans aucun motif, ni désir, +et, tout en ayant conscience de la folie de cette lutte, ne peuvent +s’arrêter. + +On a dit qu’une semaine ne se passait sans amener de Mandchourie des +centaines d’aliénés. Mais est-ce que les milliers et les milliers de +gens qui s’y rendaient étaient moins fous? Est-ce que tout homme sain +d’esprit peut, quelle que soit la pression exercée sur lui, aller tuer +ses semblables, accomplir une œuvre folle, dangereuse, répugnant à tout +son être? + +Comment comprendre cela? D’où vient cela? Qui ou quoi en est la cause? + +On ne saurait prétendre qu’elle est dans les soldats, russes ou +japonais, qui font tout leur possible pour tuer, mutiler le plus grand +nombre d’entre eux, et qui, cependant, n’avaient jamais de motif de s’en +vouloir et ne s’étaient même pas rencontrés. De fait, non seulement ils +ne nourrissaient aucune haine les uns pour les autres, mais quelques +mois auparavant les Russes ne se doutaient pas de l’existence des +Japonais comme ceux-ci ignoraient ceux-là. D’ailleurs, lorsqu’ils se +rencontraient dans les intervalles des combats, ils s’entretenaient +amicalement. + +On ne saurait dire non plus, que la faute en est aux officiers, aux +chefs qui conduisent les soldats, aux divers fonctionnaires ou +fournisseurs d’armes et de munitions, aux ingénieurs construisant des +forteresses. Les nécessités de leur existence, leurs faiblesses, tout +leur passé, leur créent une situation en tout point semblable à celle +d’un cheval attelé qu’on fait marcher en le fouettant par derrière, +sinon à celle d’un chien affamé qu’on attire dans sa niche en promenant +un morceau de viande sous son nez. + +Tous ces généraux, officiers, fonctionnaires, diplomates, sont tellement +aveuglés depuis leur enfance qu’il leur est impossible de ne pas +commettre la mauvaise petite action d’où résulte l’immense œuvre de mort +qui se perpètre aujourd’hui. C’est pourquoi on ne peut leur en imputer +la faute. + +Où en est la cause? Qui est le coupable? Le Mikado? Le Tsar? Il semble +tout d’abord que ce soient eux les coupables, car ils ne peuvent être +forcés par personne, ni séduits par rien. + +Il semble qu’il aurait suffi à Nicolas II de ne pas ordonner les actes +qui ont été commis en Mandchourie et en Corée, et d’accéder aux demandes +du Japon pour que la guerre n’éclatât point. Tout dépendait donc de lui, +semble-t-il. + +Je ne saurais me prononcer au sujet du Mikado, mais d’après ce que je +sais des chefs d’États en général, je suis convaincu qu’il se trouve +dans les mêmes conditions que ses confrères. De Nicolas II, je sais que +c’est un homme très ordinaire, superstitieux, peu cultivé, et qui, par +suite, n’a pu aucunement être la cause des événements qui se sont +produits en Extrême-Orient et dont les conséquences sont si grandes. + +Comment serait-il possible, en effet, que l’activité de millions +d’hommes soit dirigée vers un but contraire à leur volonté et à leur +intérêt par la volonté d’un seul qui, sous bien des rapports, est +au-dessous du niveau moral et intellectuel de ceux que son prétendu +caprice sacrifie? + +Pourquoi dès lors le Tsar et le Mikado apparaissent-ils comme la cause +première de la guerre? + +Parce qu’il se produit ici un phénomène semblable à celui qui permet +d’attribuer l’explosion d’une ville minée à la personne qui a mis le feu +à l’explosif. + +Ce n’est ni le Tsar ni le Mikado qui sont cause de la guerre, mais bien +l’ordre des choses qui leur facilite les entreprises néfastes et cause +le malheur de millions d’hommes. C’est donc le mécanisme social qui est +le coupable, et par suite coupables sont ceux qui l’ont établi. + +Quel est ce mécanisme, et quels en sont les auteurs? + + + + +II + +LA MACHINE GOUVERNEMENTALE + + +Ce mécanisme est connu depuis longtemps, et depuis longtemps aussi est +connue son œuvre. C’est le même qui a permis en Russie les férocités du +détraqué Ivan le Terrible, les cruautés bestiales de l’aviné Pierre +Ier, insultant, en compagnie d’autres ivrognes, tout ce qui est sacré +aux hommes; les mœurs dissolues de l’ignorante cantinière Catherine +Ire, les hauts faits de l’Allemand Biron qui gouverna pour la seule +raison qu’il était l’amant de la tsarine Anna, qui, femme médiocre, +était, elle aussi, complètement étrangère à la Russie. Ce mécanisme sert +successivement une autre Anna, maîtresse d’un autre Allemand, parce que +c’était dans l’intérêt de quelques-uns de reconnaître comme empereur son +fils, l’enfant Ivan, le même qui sera détenu en prison, puis tué sur +l’ordre de Catherine II. C’est Élisabeth, la fille débauchée de Pierre +Ier, qui envoie son armée combattre les Prussiens et à la mort de +laquelle son neveu, un Allemand qu’elle a fait venir d’Allemagne et qui, +lui succédant, donne l’ordre à cette même armée de combattre pour les +Prussiens. Cet Allemand, mari de Catherine II, est tué par elle, +également Allemande. Puis elle se met à diriger le pays en compagnie de +ses amants, leur fait don de milliers de paysans russes et rédige à leur +profit des projets d’expéditions, tantôt grecque, tantôt hindoue, en vue +de la réalisation desquels elle fait périr des millions d’êtres humains. + +Elle morte, c’est le dégénéré Paul qui préside aux destinées de la +Russie et de sa population comme y peut présider un aliéné. Il est +assassiné avec le consentement de son propre fils. Et ce parricide règne +pendant vingt-cinq ans, tantôt s’alliant à Napoléon, tantôt guerroyant +contre lui, tantôt imaginant des constitutions pour la Russie, tantôt +livrant le peuple qu’il méprisait au terrible Araktcheïev. + +Ensuite, c’est le règne du soldat brutal, du cruel et ignorant Nicolas +Ier; puis c’est Alexandre II, peu intelligent, plutôt mauvais que +bon, tantôt libéral, tantôt despotique; ou bien Alexandre III, celui-ci +à coup sûr un sot, brutal et ignorant. + +Enfin, sur le trône monte un innocent officier de hussards, qui imagine +avec ses séides son expédition mandchou-coréenne, engloutissant des +centaines de milliers de vies et des milliards de roubles. + +N’est-ce pas terrifiant? Terrifiant surtout parce que, même cette folie +sanguinaire terminée, une nouvelle fantaisie peut surgir demain dans la +faible tête de cet omnipotent, et, de concert avec son entourage de +coquins, il entreprendra une campagne africaine, américaine ou indienne, +et de nouveau on saignera les Russes à blanc et on les enverra +assassiner à l’autre bout du monde. + +D’ailleurs, ces choses se sont passées et se passent non seulement en +Russie, mais partout où existe un gouvernement, c’est-à-dire un régime +sous lequel une infime minorité peut forcer la grande masse d’obéir à sa +volonté. Toute l’histoire européenne est une suite ininterrompue de +récits des fureurs de princes montant successivement sur le trône, +menant une vie de débauchés, d’assassins et de brigands, et, surtout, +causant le pervertissement du peuple. + +En Angleterre, monte sur le trône le cruel et débauché Henri VIII, et, à +seule fin de se débarrasser de sa femme et d’épouser sa maîtresse, il +imagine une nouvelle confession chrétienne, oblige son peuple à s’y +convertir, ce qui allume la guerre religieuse et amène la perte de +millions de vies. + +Ou bien c’est Cromwell, hypocrite insigne et scélérat, qui se saisit de +la machine gouvernementale, exécute un autre hypocrite, Charles Ier, +sacrifie impitoyablement des millions de victimes et détruit cette même +liberté qu’il prétendait défendre. + +En France, c’est une série de Louis et de Charles qui dirigent la +machine, et dont le règne est également une succession de crimes: +meurtres, exécutions en masse ou isolées, guerres et ruines nationales. + +On exécute enfin l’un d’eux, et aussitôt des Marat et des Robespierre +accaparent à leur tour la machine gouvernementale et commettent des +crimes plus horribles encore parce qu’ils immolent non seulement des +vies humaines, mais les hautes vérités proclamées par les hommes du +temps. + +Le pouvoir tombe entre les mains de Napoléon, et tout le continent +européen est jonché de cadavres. + +Les chefs d’États se montrent aussi sots, aussi immoraux en Autriche, en +Italie, en Prusse, et aussi funestes sont leurs actes pour leurs +peuples. + +Et ce n’est point l’histoire du passé, de ce qui a été et ne se +renouvellera plus; cela se passe de nos jours encore, et partout, dans +les États les plus libres ou soi-disant tels, sous le régime +démocratique comme sous le régime despotique: en Angleterre et en +Turquie, en Allemagne et en Abyssinie, en France et en Russie, aux +États-Unis d’Amérique et au Maroc, partout où fonctionne la machine +qu’on nomme gouvernement. + +Malgré les chartes et constitutions, naissent des guerres sans motif +sérieux, simplement en raison de rivalités des partis politiques. + +C’est ainsi que furent déclarées les dernières guerres par les Français; +par les Anglais contre les Boërs, au Thibet, en Égypte; par les Italiens +en Abyssinie; par les cinq puissances (Russie, France, Angleterre, +Amérique, Japon) contre la Chine; par la Russie contre le Japon. + +Partout où existe une institution permettant à la minorité d’imposer à +la majorité ce que celle-là décrète pour loi ou règlement administratif, +tout individu de la majorité est constamment menacé, lui et sa famille, +des plus grands dangers, de malheurs dus, non à des cataclysmes +sismiques indépendants de notre volonté, mais à la poignée d’hommes dont +nous subissons volontairement la servitude. + + + + +III + +LA SERVITUDE VOLONTAIRE + + +Voici ce qu’écrivait à ce sujet, au XVIe siècle déjà, l’écrivain +français La Boétie: + +«Il est raisonnable d’aymer la vertu, d’estimer les beaulx faicts, de +cognoistre le bien d’où l’on l’a receu, et diminuer souvent de nostre +ayse, pour augmenter l’honneur et advantaige de celuy qu’on ayme, et qui +le merite: Ainsy doncques, si les habitants d’un païs ont trouvé quelque +grand personnaige qui leur ayt monstré par espreuve une grande +prevoyance pour les garder, grande hardiesse pour les deffendre, un +grand soing pour les gouverner; si, de là en avant, ils s’apprivoysent +de lui obeïr, et s’en fier tant que luy donner quelques advantaiges, ie +ne sçais si ce seroit sagesse, de tant qu’on l’oste de là où il faisoit +bien, pour l’advancer en lieu où il pourra mal faire: mais, certes, si +ne pourroit-il faillir d’y avoir de la bonté, de ne craindre poinct mal +de celuy duquel on n’a receu que bien. + +«Mais, ô bon Dieu! que peut estre cela? comment dirons-nous que cela +s’appelle? quel malheur est cesluy là? ou quel vice? ou plustost quel +malheureux vice? veoir un nombre infiny, non pas obeïr, mais servir: non +pas estre gouvernez, mais tyrannisez; n’ayants ni biens, ny parents, ni +enfants, ny leur vie mesme, qui soit à eulx! Souffrir les pilleries, les +paillardises, les cruaultez, non pas d’une armee, non pas d’un camp +barbare contre lequel il fauldrait despendre son sang et sa vie devant; +mais d’un seul! non pas d’un Hercules, ne d’un Samson; mais d’un seul +hommeau, et le plus souvent du plus lasche et femenin de la nation; non +pas accoustumé à la pouldre des batailles, mais encores à grand’peine au +sable des tournois; non pas qui puisse par force commander aux hommes, +mais tout empesché de servir vilement à la moindre femmelette! +Appellerons nous cela lascheté? Dirons-nous que ceulx là qui servent, +soyent couards et recreus? Si deux, si trois, si quatre ne se deffendent +d’un, cela est estrange, mais toutesfois possible; bien pourra l’on dire +lors, à bon droict, que c’est faulte de cœur: mais si cent, si mille +endurent d’un seul, ne dira t’on pas qu’ils ne veulent poinct, non +qu’ils n’osent pas se prendre à luy, et que c’est, non couardise, mais +plutost mespris et desdaing. Si l’on veoid, non pas cent, non pas mille +hommes, mais cent païs, mille villes, un million d’hommes, n’assaillir +pas un seul, duquel le mieulx traicté de touts en receoit ce mal d’estre +serf et esclave, comment pourrions nous nommer cela? est ce lascheté? + +«Or, il y a en touts vices naturellement quelque borne, oultre laquelle +ils ne peuvent passer: deux peuvent craindre un, et possible dix; mais +mille, mais un million, mais mille villes, si elles ne se deffendent +d’un, cela n’est pas couardise, elle ne va poinct iusques là; non plus +que la vaillance ne s’estend pas qu’un seul eschelle une forteresse, +qu’il assaille une armee, qu’il conquiere un roïaume. Doncques quel +monstre de vice est cecy, qui ne merite pas encore le tiltre de +couardise? qui ne treuve de nom assez vilain, que nature desadvoue avoir +faict, et la langue refuse de le nommer?» + +«C’est chose estrange d’ouïr parler de la vaillance que la liberté met +dans le cœur de ceulx qui la deffendent; mais ce qui se faict en touts +païs, par touts les hommes, touts les iours, qu’un homme seul mastine +cent mille villes, et les prive de leur liberté; qui le croiroit, s’il +ne faisoit que l’ouïr dire, et non le veoir? et, s’il ne se veoyoit +qu’en païs estranges et loingtaines terres, et qu’on le dist; qui ne +penseroit que cela feust plustost feinct et controuvé, que non pas +véritable? Encores ce seul tyran, il n’est pas besoing de le combattre, +il n’est pas besoing de s’en deffendre; il est de soy mesme desfaict. +Mais que le païs ne consente à la servitude, il ne fault pas lui rien +oster, mais ne lui donner rien; il n’est poinct besoing que le païs se +mette en peine de faire rien pour soy, mais qu’il ne se mette pas en +peine de faire rien contre soy. Ce sont doncques les peuples mesmes qui +se laissent, ou plustost se font gourmander, puis qu’en cessant de +servir ils en seroient quites, c’est le peuple qui s’asservit; qui se +coupe la gorge; qui, ayant le choix d’estre subiect ou d’estre libre, +quite sa franchise, et prend le ioug; qui consent à son mal, ou plustost +le pourchasse. S’il lui coustoit quelque chose de recouvrer sa liberté, +il ne l’en presseroit poinct, combien que ce soit ce que l’homme doibt +avoir plus cher que de se remettre en son droict naturel, et, par +maniere de dire, de beste à revenir à homme; mais encores ie ne luy +permets poinct qu’il ayme mieulx une ie ne sçais quelle seureté de vivre +à son ayse. Quoy! si pour avoir la liberté, il ne lui fault que la +desirer; s’il n’a besoing que d’un simple vouloir, se trouvera il nation +au monde qui l’estime trop chere, la pouvant gaigner d’un seul souhaict? +et qui plaigne sa volonté à recouvrer le bien lequel on debvroit +racheter au prix de son sang? et lequel perdu, touts les gents d’honneur +doibvent estimer la vie desplaisante et la mort salutaire? Certes, tout +ainsi comme le feu d’une petite estincelle devient grand, et tousiours +se renforce, et plus il trouve de bois, et plus est prest d’en brusler; +et, sans qu’on y mette de l’eau pour l’esteindre, seulement en n’y +mettant plus de bois, n’ayant plus que consumer, il se consume soy +mesme, et devient sans forme aulcune et n’est plus feu: pareillement les +tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruynent et +destruisent, plus on leur baille, plus on les sert; d’autant plus ils se +fortifient, deviennent tousiours plus forts et plus frez pour anéantir +et destruire tout; et, si on ne leur baille rien, si on ne leur obeït +poinct, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nuds et desfaicts, +et ne sont plus rien, si non que comme la racine, n’ayant plus d’humeur +et aliment, devient une branche seiche et morte. + +«Les hardis, pour acquerir le bien qu’ils demandent, ne craignent point +le dangier; les advisez ne refusent poinct la peine: les lasches et +engourdis ne sçavent ni endurer le mal, ny recouvrer le bien; ils +s’arrestent en cela de le souhaicter, et la vertu d’y pretendre leur est +ostee par leur lascheté; le desir de l’avoir leur demeure par la nature. +Ce desir, cette volonté, est commune aux sages et aux indiscrets, aux +courageux et aux couards, pour souhaiter toutes choses qui, estant +acquises, les rendroient heureux et contents: une seule en est à dire, +en laquelle ie ne sçais comme nature default aux hommes pour la desirer: +c’est la liberté, qui est toutesfois un bien si grand et si plaisant, +que, elle perdue, touts les maulx viennent à la file, et les biens +mesmes qui demeurent aprez elles perdent entierement leur goust et leur +saveur, corrompus par la servitude: la seule liberté, les hommes ne la +desirent poinct, non pas pour aultre raison, ce me semble, si non pource +que, s’ils la desiroient, ils l’auroient; comme s’ils refusoient faire +ce bel acquest, seulement parce qu’il est trop aysé. + +«Pauvres gents et miserables, peuples insensez, nations opiniastres en +vostre mal, et aveugles en vostre bien, vous vous laissez emporter +devant vous le plus beau et le plus clair de vostre revenu, piller vos +champs, voler vos maisons, et les despouiller des meubles anciens et +paternels! Vous vivez de sorte que vous pouvez dire que rien n’est à +vous; et sembleroit que meshuy ce vous seroit grand heur, de tenir à +moitié vos biens, vos familles et vos vies; et tout ce degast, ce +malheur, cette ruyne, vous vient, non pas des ennemys, mais bien certes +de l’ennemy et de celuy que vous faictes si grand qu’il est, pour lequel +vous allez si courageusement à la guerre, par la grandeur duquel vous ne +refusez poinct de presenter à la mort vos personnes. Celui qui vous +maistrise tant, n’a que deux yeulx, n’a que deux mains, n’a qu’un corps, +et n’a aultre chose que ce qu’a le moindre homme du grand nombre infiny +de vos villes; si non qu’il a plus que vous touts, c’est l’advantaige +que vous luy faictes pour vous destruire. D’où il a prins tant d’yeulx +d’où vous espie il, si vous ne les luy donnez. Comment a il tant de +mains pour vous frapper, s’il ne les prend de vous? Les pieds dont il +foule vos citez, d’où les a il, s’ils ne sont des vostres? Comment a il +aulcun pouvoir sur vous, que par vous aultres mesmes? Comment vous +oseroit il courir sus, s’il n’avoit intelligence avecques vous? Que vous +pourroit il faire, si vous n’estiez receleurs du larron qui vous pille, +complices du meurtrier qui vous tue, et traistres de vous mesmes? Vous +semez vos fruicts, a fin qu’il en face le desgast; vous meublez et vous +remplissez vos maisons, pour fournir à ses voleries; vous nourrissez vos +filles, à fin qu’il ayt de quoy saouler sa luxure; vous nourrissez vos +enfants, à fin qu’il les mene, pour le mieulx qu’il face, en ses +guerres, qu’il les mene à la boucherie, qu’il les face les ministres de +ses convoitises, les executeurs de ses vengeances; vous rompez à la +peine vos personnes, à fin qu’il se puisse mignarder en ses delices, et +se veautrer dans les sales et vilains plaisirs: vous vous affoiblissez, +à fin de le faire plus fort et roide à vous tenir plus courte la bride; +et de tant d’indignitez, que les bestes mesmes ou ne sentiroient poinct, +ou n’endureroient poinct, vous pouvez vous en delivrer, si vous essayez, +non pas de vous en delivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez +resolus de ne servir plus, et vous voylà libres. Ie ne veulx pas que +vous le poulsiez, ny le bransliez; mais seulement ne le substenez plus; +et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a desrobbé la base, +de son poids mesme fondre en bas, et se rompre[1].» + + [1] _Discours sur la servitude volontaire_, par E. de La Boétie. + (Edit. de la _Bibliothèque nationale_, Paris, 1901, pp. 36, 38, + 40-45.) + +Cet ouvrage fut écrit il y a quatre siècles et, malgré la netteté avec +laquelle y fut démontrée la folie des hommes, perdant la liberté et la +vie en se soumettant volontairement à la servitude, ils n’ont pas suivi +le conseil de La Boétie: «ne pas seconder la violence gouvernementale +afin qu’elle disparaisse.» Non seulement ils n’ont pas suivi son +conseil, mais ils cachèrent encore à tous la portée de cette œuvre. +C’est au point que dans la littérature française prévalait jusqu’à ces +derniers temps l’opinion que La Boétie ne pensait pas ce qu’il écrivait, +mais se livrait simplement à un exercice d’éloquence. + +Si évident que devrait être le fait que les principaux maux des hommes +résultent de l’organisation sociale qui les maintient dans la servitude, +ils continuent à assurer son existence et à se soumettre aux hommes qui +sont à la tête du pouvoir. + +Et quels hommes! Les sinistres Louis XI, Jacques d’Angleterre, Philippe +d’Espagne, Catherine de Russie, les deux Napoléons. + + + + +IV + +LE MAINTIEN DE L’AUTORITÉ + + +On pourrait tenter la justification de l’obéissance de tout un peuple à +un petit nombre d’hommes, si les gouvernants étaient, je ne dis pas les +meilleurs, mais simplement les moins mauvais parmi nous; on pourrait +l’essayer encore si, de temps à autre, le pouvoir était occupé par des +hommes honnêtes. Malheureusement cela n’est pas, n’a jamais été et ne +peut être. + +Les gouvernants sont toujours les plus mauvais, les plus insignifiants, +cruels, immoraux et, par-dessus tout, les plus hypocrites. Et ce n’est +point là le fait du hasard, mais bien une règle générale, la condition +absolue de l’existence du gouvernement. + +Voici ce que dit à ce propos Machiavel, un homme qui sait parfaitement +en quoi réside le pouvoir gouvernemental, comment on peut l’acquérir et +comment assurer son maintien: + +«Un prince ne doit avoir d’autres préoccupations, d’autre pensée, ni +consacrer ses études à autre chose, qu’à la guerre, et à l’organisation +de la discipline militaire; c’est là le métier convenable à celui qui +commande, et l’efficacité d’une telle science est telle que, non +seulement elle conserve leurs États à ceux qui sont nés sur le trône, +mais souvent même elle porte au trône ceux qui sont nés dans une +condition privée. Et au contraire, on voit que lorsque les princes ont +plutôt pensé aux amusements qu’aux armes, ils ont perdu leur État. La +première cause qui le leur fait perdre c’est de négliger cet art; de +même que l’excellence dans l’art de la guerre est le moyen d’acquérir un +État. + +«Par conséquent, un prince qui ne sait point l’art militaire, ne peut +jamais être estimé des soldats ni se fier à eux. Le prince doit donc +s’adonner entièrement aux exercices militaires, et il doit même s’y +exercer plus vivement en temps de paix que durant la guerre... + +«Le désir de conquête est une chose, sans doute, fort ordinaire et +naturelle: les conquérants qui savent réaliser leur but méritent plutôt +la louange que le blâme; mais établir des projets sans être en mesure de +les réaliser, c’est autant manquer de sagesse que faire œuvre vaine... + +«Si l’État conquis est accoutumé à vivre par ses lois et en liberté, il +y a trois moyens de le conserver. Le premier est de le ruiner; le +second, d’aller y demeurer en personne; le troisième de lui laisser ses +propres lois à la condition de payer un tribut, et d’y créer un +gouvernement composé d’un petit nombre de personnes qui le maintiennent +dans son amitié... + +«Le prince ne doit pas redouter d’être blâmé pour les vices sans +lesquels il ne peut conserver sa suprématie; car à bien considérer +toutes les circonstances, _on se rend compte aisément que certaines +vertus ne te sont que funestes, et certains vices peuvent donner au +prince la sûreté et le bien-être_... + +«Un prince qui veut contenir ses sujets dans l’unité et dans la foi ne +doit pas se préoccuper du reproche de cruauté; car il aura été plus +humain en faisant un petit nombre d’exemples que ceux qui, par trop +d’indulgence, laissent surgir des désordres, d’où naissent des massacres +et des brigandages qui troublent ordinairement tout un État, tandis que +les exécutions ordonnées par les princes n’offensent qu’un +particulier... + +«Ici s’élève une question: _Est-il mieux être aimé que craint, ou mieux +vaut-il être craint qu’aimé?_ Je réponds qu’il faudrait être l’un et +l’autre, mais comme c’est difficile de réunir les deux, et qu’il faut +renoncer à l’un ou à l’autre, il est plus sûr d’être craint qu’aimé. Car +on peut dire que tous les hommes en général sont ingrats, inconstants, +dissimulés, lâches devant le danger et âpres au gain. Tant que tu leur +fais du bien ils sont tout à toi; ils t’offrent leur sang, leurs biens, +leur vie, leurs enfants, comme je l’ai déjà dit, quand tu n’en as pas +besoin, mais quand tu te trouves en danger, ils se révoltent. Et le +prince qui s’est fié à leurs promesses, n’ayant pas pris ses mesures, +périt; parce que les amis qu’on achète à poids d’argent, et non pas avec +la grandeur et la noblesse de l’âme, on les mérite, mais on ne les +obtient pas, et quand on en a besoin on ne peut plus compter sur eux. +Les hommes craignent moins d’offenser celui qui se fait aimer que celui +qui se fait redouter; car l’amour est un lien que les hommes, qui sont +tous méchants, rompent tout aussitôt qu’ils y trouvent leur intérêt; au +lieu que la crainte est entretenue par la peur de la peine, qui ne les +quitte jamais. + +«Quand le prince est à la tête d’une armée, et qu’il commande une grande +quantité de soldats, c’est alors qu’il ne doit point se soucier d’être +appelé cruel, sans cela son armée ne sera jamais bien mise, ni en état +de ne rien entreprendre. + +«D’où je conclus, en revenant à ma thèse, que les hommes aimant à leur +gré, et craignant au gré du prince, un prince sage doit s’appuyer sur ce +qui lui appartient, et non pas sur ce qui appartient aux autres; il doit +seulement s’arranger, ainsi que je l’ai dit, de manière à éviter la +haine... + +«Vous devez donc savoir qu’il y a deux manières de combattre, l’une avec +les lois, l’autre avec la force. La première est celle des hommes, et la +seconde celle des bêtes. Mais comme souvent la première ne suffit pas il +faut recourir à la seconde. Le prince doit donc nécessairement savoir +bien faire l’homme et la bête. + +«Le prince ayant donc besoin de bien imiter la bête, doit savoir revêtir +les qualités du renard et du lion, parce que le lion ne se défend +point des filets, ni le renard des loups. Il faut donc être renard pour +connaître les filets, et lion pour effrayer les loups. Ceux qui s’en +tiennent au lion ne connaissent pas leur métier; par conséquent, un +prince prudent ne doit point tenir sa parole quand cela lui fait tort, +et quand les occasions qui lui ont fait promettre quelque chose +n’existent plus. Si les hommes étaient bons, ce précepte serait mauvais, +mais comme ils sont méchants, et qu’ils sont loin de tenir leur parole, +tu ne dois pas non plus la tenir, et tu ne manqueras jamais de raisons +pour en justifier l’inobservation. + +«J’en pourrais donner mille exemples modernes, et montrer combien de +traités de paix, combien de promesses ont été rendus nuls et inutiles +par infidélité des princes, dont celui qui a eu le plus de succès a le +mieux su imiter le renard. Mais il faut savoir bien jouer son rôle; _il +faut être habile à feindre et à dissimuler, car les hommes sont si +simples et si accoutumés à obéir aux circonstances, que celui qui veut +tromper trouvera toujours quelqu’un à tromper_... + +«Un prince n’a donc pas besoin de posséder toutes les qualités que j’ai +indiquées, mais il doit paraître les avoir. J’ajouterai même que d’avoir +et se servir de ces qualités, c’est dangereux, et qu’il est toujours +utile de feindre de les avoir; c’est ainsi qu’il doit paraître clément, +fidèle, humain, religieux et intègre; mais il doit rester assez maître +de lui pour qu’au besoin il puisse et sache faire tout le contraire. + +«L’on doit comprendre qu’un prince, et particulièrement un prince +nouveau, ne peut pas exercer toutes les vertus qui font passer les +hommes pour bons, parce que, étant dans la nécessité de conserver +l’État, il doit souvent agir contre la foi, la charité, l’humanité et la +religion. Il faut donc qu’il ait un esprit capable de tourner suivant +que le lui commandent les variations des vents et des circonstances, et, +ainsi que je l’ai dit plus haut, ne pas s’écarter du bien s’il le peut, +mais aussi savoir entrer dans le mal lorsqu’il le faut. + +«Le prince doit donc avoir grand soin de ne dire jamais rien qui ne +respire les cinq qualités que j’ai marquées; en sorte qu’à le voir et à +l’entendre il semble que c’est la clémence, la fidélité, l’intégrité, +l’humanité et la religion même. Cette dernière qualité est celle qu’il +lui importe le plus de paraître posséder, parce que les hommes en +général jugent plus par les yeux que par les mains: chacun pouvant voir, +mais très peu de personnes sachant toucher. Chacune veut ce que tu +parais être, mais très peu de monde connaît ce que tu es, et le petit +nombre n’ose pas aller à l’encontre de l’opinion publique, toujours +protégée par la majesté du prince. Et dans les actions de tous les +hommes, et surtout des princes, contre qui il n’y a point de recours en +justice, on ne regarde qu’aux résultats. + +«Un prince n’a donc qu’à préserver sa vie et à maintenir sa puissance, +les moyens dont il se servira seront toujours trouvés honnêtes et +louables, car le vulgaire s’attache toujours aux apparences et ne juge +que par le succès[2].» + + [2] _Le Prince_, par Machiavel. + +Toutes ces vérités étaient connues non seulement des princes auxquels +s’adressait Machiavel, mais de tous les hommes qui se sont trouvés au +pouvoir; elles ne sont pas moins connues des gouvernants d’aujourd’hui +de tout régime politique. Que ce soit un souverain autocrate, un +président de république, un premier ministre ou un parlement, ils ont +toujours observé et observent exactement les règles établies par +Machiavel sans avoir besoin de le lire. + +De fait, il suffit de réfléchir à ce qu’est l’autorité pour comprendre +qu’il ne peut en être autrement. + +L’autorité des uns sur les autres est, sans conteste, le droit reconnu +aux premiers de martyriser et de tuer les seconds; bien mieux, de les +amener à être leurs propres tortionnaires. Et pour amener ainsi les +hommes à se molester mutuellement et à s’entre-tuer, on ne peut recourir +qu’à ces seuls moyens: mensonges, fourberies et, principalement, +cruauté. Ainsi ont toujours agi et n’ont pu agir autrement tous les +gouvernants. + + + + +V + +IMMORALITÉ GOUVERNEMENTALE + + +Lisez ou relisez l’histoire des nations chrétiennes de l’Europe depuis +la Réforme, et vous constaterez qu’elle constitue une nomenclature +ininterrompue de crimes les plus effrayants et les plus insensés commis +par les gouvernants contre leur propre peuple et les peuples étrangers. +Ces folies criminelles sont: guerres sans fin, asservissement ou +destruction de nationalités, voire d’États entiers, la ruine de +paisibles habitants par cupidité, envie, ou sous prétexte de défendre la +vérité religieuse; de bûchers constamment en feu sur lesquels brûlent, +parmi les milliers d’hommes ordinaires, les meilleurs du temps; +trahisons, mensonges, fourberies, vols, tortures, prisons, exécutions et +débauches, la débauche monstrueuse, contre nature, qu’on ne pouvait +rencontrer que parmi ces malheureux gouvernants. Et les auteurs en sont +non pas seulement les Charles IX, les Henri VIII, les Ivan le Terrible, +mais encore les tant loués Louis de France, les Élisabeth d’Angleterre, +les Catherine et Pierre de Russie, les Frédéric de Prusse. Les +gouvernements de notre temps--monarchie absolue ou constitutionnelle, +république--agissent de même, et ne sauraient agir autrement; car c’est +là leur œuvre inévitable. + +Leur œuvre est de prendre, sous forme d’impôt et par la violence, la +plus grande partie du bien au peuple travailleur, et d’employer ces +ressources à leur guise, toujours dans un but de parti ou personnel, +vénal ou ambitieux. Elle est encore dans le maintien par la force du +droit exclusif sur la terre; dans la formation de l’armée, c’est-à-dire +des assassins professionnels, et son envoi pour mettre à mort ou pour +dévaliser d’autres hommes. Enfin, leur œuvre est de promulguer des lois +justifiant et sanctionnant tous ces crimes. + +C’est ce que font aujourd’hui les Roosevelt, les Nicolas II, les +Chamberlain, les Guillaume II, de concert avec leurs conseillers et +Parlements. C’est leur mission. + +Aussi, cette mission ne peut-elle être confiée qu’aux plus immoraux +parmi les hommes. Il suffit de voir à quoi est employée l’autorité +gouvernementale pour comprendre pourquoi les conducteurs de peuples ne +peuvent être que cruels et au-dessous du niveau moral de leur temps et +de leur milieu. Non seulement un homme de sens moral, mais celui qui ne +l’a pas encore complètement perdu ne saurait occuper le trône, le poste +de ministre, être législateur, en un mot, se permettre, à un titre +quelconque, de décider du sort de tout un peuple. Un homme d’État +vertueux est une contradiction aussi flagrante qu’une prostituée +vertueuse, ou un sobre ivrogne, ou un pacifique brigand. + +En somme, l’activité de tout gouvernement n’est faite que de crimes. + +Elle se présente sous ce jour lorsqu’on la considère en elle-même, mais +elle apparaît telle avec plus d’évidence encore lorsqu’on examine la +situation de l’homme, pris isolément et dépendant de l’autorité. + +L’immense majorité des humains qui naissent sur notre planète se +trouvent dépourvus du droit à la terre natale. Non seulement ils sont +empêchés de jouir de ce qui pousse sur le sol ou gît dans le sous-sol, +mais ils n’ont même pas le droit d’y vivre sans payer de leur travail à +ceux qui possèdent la terre en toute propriété, en vertu de l’abandon +qui leur en a été fait par l’État, qui défend cette spoliation contre +toute atteinte, en lui attribuant le caractère d’un droit sacré. + +Tout homme, privé ainsi du droit naturel et légitime à la terre sur +laquelle il est né, cherche un autre moyen d’existence, et il travaille, +payant la redevance exigée à l’accapareur pour le droit de vivre sur la +terre et d’en jouir, afin de pouvoir améliorer son sort et celui de sa +famille, avoir le loisir de s’instruire, se reposer, être en relation +avec d’autres hommes. + +Mais la dîme versée, il n’est pas encore quitte. On lui fait payer, +directement ou indirectement, des impôts pour couvrir les frais +nécessités par une armée de fonctionnaires, par un nombreux clergé, dont +il peut ne pas avoir besoin, ou pour les dépenses qu’exigent la +construction des palais, des monuments, l’entretien d’une cour et des +dignitaires, dont à coup sûr il n’a que faire, l’établissement des +douanes, qui loin de lui être utiles lui sont nuisibles; les paiements +des intérêts de la dette d’État contractée en vue d’une guerre des +centaines d’années avant sa naissance, guerre néfaste déjà alors, et de +nouvelles dettes pour de nouvelles guerres, celles-ci néfastes pour lui +et pour ses proches. Il s’y soumet parce que toutes ces exigences sont +appuyées par la force, et il paye. + +Mais la machine gouvernementale ne le laisse pas encore en paix. A l’âge +de vingt ans, il doit, dans la plupart des pays, faire le service +militaire, c’est-à-dire subir le plus cruel des esclavages. Dans les +pays où le service obligatoire n’est pas encore institué, il doit se +racheter par de nouveaux impôts et être prêt à tous les malheurs +qu’entraîne la guerre. + +Tels sont les maux physiques que doit endurer, sans aucun motif, tout +homme, de la part du gouvernement. Ce n’est pas tout. Le mal le plus +terrible que commet le pouvoir public est la corruption morale et +intellectuelle. + +Un enfant naît, et on l’enrôle aussitôt dans la religion qui prévaut +dans l’État. Ce fut toujours ainsi dans le passé, et cela se pratique +encore dans la plupart des pays. Là où cette première contrainte n’est +pas en usage, il en est d’autres. Aussitôt l’enfant grandi, l’obligation +pour lui est de fréquenter l’école appartenant à l’État. A l’école, on +lui apprend que le gouvernement, l’autorité en général, est la condition +absolue de sa vie, et que l’État où il est né est le plus parfait du +monde, qu’il soit gouverné par le Tsar, le Sultan, par Chamberlain avec +sa politique coloniale, ou par un gouvernement républicain protecteur du +trust et de l’impérialisme. Telle est l’école primaire et obligatoire, +et telles sont toutes les écoles supérieures fréquentées par les adultes +de l’État russe, turc, anglais, français ou américain. + +Ce n’est pas seulement l’école qui forme ainsi la jeunesse. La +littérature, les réunions publiques ou privées, la presse, à la solde du +gouvernement ou à celle des riches qui s’appuient sur l’autorité ou +simplement recherchent les grâces de celle-ci, partout et dans quelque +pays que ce soit, le citoyen est soumis à la suggestion corruptive du +pouvoir public. Il lui est inculqué que l’autorité en général, et celle +de son pays en particulier, avec tous ses attributs: chaînes, prisons, +potences, armées, est la condition absolue de son existence; il est +convaincu que l’activité gouvernementale est respectable, digne de toute +estime et d’honneur, à laquelle chacun doit se considérer heureux de +participer, et aux représentants de laquelle il doit rendre tous les +hommages. + +Ainsi, le citoyen est lésé dans ses droits les plus naturels; la plus +grande part du produit de son travail lui est enlevée pour +l’accomplissement d’une œuvre mauvaise; il est tellement pris dans les +filets qui lui sont tendus de tous côtés, qu’il devient autant esclave +du gouvernement que l’était l’esclave des négriers, avec cette +différence toutefois que ceux-ci pouvaient être bons et moraux, tandis +que les négriers gouvernementaux sont les plus corrompus, cruels et +hypocrites des hommes. + +Le pis est que les esclaves du gouvernement, loin de se douter de leur +esclavage, et de souhaiter la liberté, s’imaginent, principalement ceux +qui vivent sous un régime constitutionnel ou républicain, qu’ils sont +des hommes libres; et ils sont fiers de leur asservissement. + + + + +VI + +INUTILITÉ DE L’ÉTAT + + +«Que sont de nos jours les gouvernements sous lesquels les hommes ne +croient pas pouvoir vivre? + +«S’il fut un temps où le gouvernement apparaissait comme un mal +nécessaire, ou moins grand que celui qui pouvait résulter du manque de +défense contre des voisins organisés, il n’est pas douteux qu’il soit +devenu aujourd’hui inutile et un mal bien plus grand que celui dont il +effraye le peuple. + +«Le gouvernement en général, pas seulement militaire, pourrait être +inoffensif,--je ne dis pas utile,--s’il était composé d’hommes saints, +infaillibles comme le conseille la sagesse chinoise. Mais par la nature +même de son activité, toute de violence, le pouvoir est détenu par les +plus immoraux, grossiers, et impudents des hommes. + +«Tout gouvernement, à plus forte raison celui qui dispose d’une force +armée, est la plus terrible et la plus dangereuse des institutions +existantes. + +«Le gouvernement, dans le plus large sens du mot,--en y comprenant les +classes fortunées et les membres de la presse,--n’est qu’une +organisation qui met la majorité des hommes à la discrétion d’une +minorité qui détient le pouvoir. Celle-ci se soumet à son tour à +l’autorité d’un groupe d’hommes plus restreint encore; celui-ci à un +autre moins nombreux, et ainsi de suite jusqu’au sommet de la pyramide +hiérarchique où sont placés quelques hommes, ou un seul, qui doivent à +la force armée leur domination sur leurs semblables. + +«Au sommet de cette pyramide s’installent toujours quelques-uns, ou un +seul, qui font preuve de plus de ruse, d’audace ou d’immoralité, ou ceux +qui sont leurs héritiers. + +«Aujourd’hui c’est Boris Godounov, demain c’est Grigory Otrepiev; +aujourd’hui c’est la débauchée Catherine qui fait étrangler son mari par +ses amants, demain c’est Pougatchev, après-demain le fou Paul, Nicolas +Ier, Alexandre III. + +«Aujourd’hui c’est Napoléon, demain un Bourbon ou un d’Orléans; +Boulanger ou la bande des panamistes. Aujourd’hui c’est Gladstone, +demain Salisbury, Chamberlain, Rhodes. + +«Et c’est à ces gouvernants qu’on donne plein pouvoir non seulement sur +les biens et sur la vie de tous, mais même sur l’instruction, +l’éducation religieuse, morale et intellectuelle des hommes. + +«Nous construisons une terrible machine gouvernementale, laissons s’en +emparer qui le veut (et la chance favorise toujours les pires); nous +nous soumettons servilement aux maîtres, et puis, nous nous étonnons de +notre situation précaire. Nous avons peur des bombes des anarchistes, et +nous ne nous effrayons pas devant l’horrible organisation qui nous +menace des plus grandes catastrophes... + +«Les hommes se laissent ligoter au point qu’une seule personne peut les +conduire à sa guise; ils laissent traîner le bout de la corde qui les +lie, et le premier scélérat ou sot qui veut s’en saisir fait d’eux ce +qu’il veut. + +«N’est-ce pas le cas de tous les peuples qui instituent et maintiennent +le gouvernement, appuyé sur la force armée, et se soumettent à lui?[3]» + + [3] _Patriotisme et gouvernement_, par Léon Tolstoï, chap. VI. + +«Mais pouvons-nous vivre sans gouvernement? Ce sera le chaos, +l’anarchie, la perte de tous les fruits de la civilisation, le retour +des hommes à l’état sauvage. Si vous touchez à l’ordre des choses +établi, si vous abolissez le gouvernement, les plus grands malheurs nous +assailliront: émeutes, pillages, meurtres, et finalement ce sera le +règne de tous les méchants et l’asservissement des bons. + +«Ainsi parlent non seulement ceux à qui l’état de choses actuel est +profitable mais ceux-là mêmes à qui il est manifestement nuisible et qui +cependant ne pensent pas pouvoir vivre sans lui, tellement ils y sont +habitués[4].» + + [4] _L’esclavage moderne_, par Léon Tolstoï, chap. XIII. + +Les hommes qui sont au pouvoir affirment que leur autorité est +nécessaire afin d’empêcher les méchants de maltraiter les bons, +entendant par là qu’ils sont les génies bienfaisants protégeant ceux-ci +contre ceux-là. + +«Mais dominer veut dire violenter, violenter veut dire faire contraire à +la volonté de celui qui est l’objet de l’oppression, et certes contraire +à ce que ne voudrait pas supporter celui qui violente; par conséquent, +être au pouvoir veut dire faire à autrui ce que nous ne voudrions pas +qu’on nous fît, autrement dit, être au pouvoir, c’est faire du mal. + +«Se soumettre, c’est préférer la résignation à la violence, et préférer +la résignation c’est être bon ou moins méchant que ceux qui font aux +autres ce qu’ils ne voudraient pas qu’on leur fît. + +«C’est pourquoi ce ne sont pas les meilleurs, mais les pires qui, selon +toute probabilité, ont toujours été au pouvoir et qui y sont encore. Il +peut y avoir des méchants parmi ceux qui se soumettent aux gouvernants, +mais il n’arrive jamais que les meilleurs dominent les pires[5].» + + [5] _Le salut est en vous_, par Léon Tolstoï, traduction de E. + Halpérine-Kaminsky, chap. X, p. 255. + +«C’est pourquoi, sans insister sur les faits que les émeutes, pillages, +meurtres qui pourraient aboutir au règne des méchants et à +l’asservissement des bons, se produisent déjà aujourd’hui, je ferai +remarquer que la croyance à la possibilité de troubles et de désordres +que provoquerait l’abolition de l’ordre actuel ne prouve nullement que +cet ordre soit bon. + +«Si vous touchez à l’organisation existante vous causerez les plus +grands désastres.» + +«Retirez seulement une brique des milliers d’autres formant une colonne +étroite, haute de plusieurs mètres, et aussitôt elle s’écroulera et +toutes les briques se briseront. Mais qu’on ne puisse retirer une seule +brique ou lui donner le moindre coup sans que la colonne s’effondre, +cela ne prouve nullement qu’il soit raisonnable de laisser toutes ces +briques rangées d’une façon aussi irrationnelle. Cela prouve au +contraire que la disposition des briques est mauvaise; il faut donc les +disposer suivant un ordre qui assure leur équilibre afin qu’on puisse +les déplacer sans détruire celui-ci. + +«Il en est de même de l’organisation de l’État moderne: elle est +artificielle et chancelante, et le fait que le moindre choc peut la +détruire, loin de démontrer son utilité, prouve au contraire que si elle +eut jamais sa raison d’être, elle est devenue aujourd’hui complètement +inutile, donc nuisible et dangereuse. + +«Elle est nuisible et dangereuse, parce qu’avec elle tout le mal qui +existe dans la société, au lieu de diminuer, augmente et s’affermit. Et +il augmente et s’affermit, parce qu’il est justifié et revêtu de formes +séduisantes ou bien il est dissimulé. + +«Cette prospérité des peuples qui nous apparaît dans les États +soi-disant bien organisés et qui sont gouvernés à l’aide de la violence, +n’est en réalité qu’une apparence, qu’une fiction. Tout ce qui trouble +la belle ordonnance extérieure, tous les meurt-de-faim, tous les +malades, tous les débauchés hideux, tous sont cachés en des endroits où +nous ne pouvons les voir; on ne les voit pas, mais cela ne prouve pas +qu’ils ne soient pas; ils sont au contraire d’autant plus nombreux +qu’ils sont mieux cachés, et ceux qui sont cause de leur misère se +montrent d’autant plus cruels envers eux. Il est certain que l’arrêt de +l’activité gouvernementale, autrement dit de la violence organisée, +troublera la belle ordonnance extérieure de nos sociétés, mais elle ne +les désorganisera pas; elle fera seulement apparaître la désorganisation +cachée et nous permettra d’y porter remède. + +«Les hommes croyaient jusqu’en ces derniers temps qu’ils ne pourraient +pas vivre sans gouvernement. Mais la vie évolue et les conditions de la +vie, autant que les opinions des hommes, se modifient. Malgré les +efforts des gouvernants pour maintenir les peuples dans un état +d’enfance qui amène le sujet maltraité à se féliciter d’avoir à qui se +plaindre, les hommes, et en particulier les ouvriers, tant en Russie +qu’en Europe, se dégagent de plus en plus de leur situation de mineurs +et commencent à comprendre les véritables conditions de leur vie. + +«Vous nous affirmez que seuls vous pouvez nous défendre contre +l’envahissement des peuples voisins: Chinois, Japonais,--disent +maintenant les gens du peuple,--mais nous lisons les journaux et nous +savons que personne ne nous menace de la guerre; nous savons que vous +seuls, gouvernants, dans un but impossible à démêler, vous irritez les +peuples les uns contre les autres, puis, sous prétexte d’assurer notre +défense, vous nous ruinez par des impôts afin d’entretenir vos flottes, +vos armées, construire des chemins de fer stratégiques, servant +uniquement votre ambition, vous entreprenez des guerres pareilles à +celles que vous faites aujourd’hui aux pacifiques Chinois. Vous dites +que vous protégez, pour notre plus grand bien, la propriété foncière; +mais cette protection n’aboutit qu’à faire passer toutes les terres +entre les mains des compagnies, des banquiers, des riches, qui ne les +travaillent pas, tandis que nous, l’énorme majorité du peuple, nous +sommes complètement dépossédés et à la merci des oisifs. + +«Vos lois ne protègent pas la propriété de la terre, mais permettent +qu’on enlève la terre à ceux qui la travaillent. Vous protégez, +dites-vous, le produit du travail de chacun. Or, c’est le contraire que +vous faites: tous ceux qui produisent les objets précieux n’arrivent +pas, grâce à votre prétendue protection, à se faire payer le prix réel +de leur travail; bien mieux, leur existence dépend entièrement du bon +plaisir de ceux qui ne travaillent pas. + +«On dit que la disparition des gouvernements entraînera celle des +institutions sociales d’instruction et d’éducation, si nécessaires à +tous. + +«Mais pourquoi faire cette supposition? Pourquoi penser que, les +dirigeants disparus, les hommes ne sauront pas organiser eux-mêmes leur +vie aussi bien que le font les gouvernants, non pour eux, mais pour les +autres? + +«Nous voyons au contraire que de notre temps, dans les circonstances les +plus diverses, les hommes parviennent à organiser eux-mêmes leur vie +bien mieux que n’y réussissent les gouvernants. Nous voyons se former +sans l’appui du gouvernement et souvent malgré son intervention toutes +sortes d’institutions sociales: syndicats ouvriers, sociétés +coopératives, compagnies de chemin de fer, artels, etc. Si, pour créer +une œuvre sociale, on a besoin de réunir une certaine somme d’argent, +pourquoi penser que des hommes libres ne la fourniraient pas sans +contrainte, afin d’instituer ce qui se fait aujourd’hui à l’aide de +l’impôt, au cas où l’entreprise était réellement utile à la société? +Pourquoi penser qu’il ne peut y avoir des tribunaux sans violence? Il y +a toujours eu, il y a encore des sentences d’hommes qu’acceptent avec +confiance les plaideurs, sans qu’on ait besoin de les y forcer. + +«Nous sommes tellement dépravés par un long esclavage que nous ne +pouvons pas nous représenter une administration qui ne s’appuierait pas +sur la force. Il n’en existe pas moins des communautés russes qui +émigrent dans des contrées lointaines où notre gouvernement ne peut +s’immiscer dans leurs affaires, organisent elles-mêmes l’administration, +la justice, la police, la perception de leurs impôts, et elles +prospèrent jusqu’au jour où le gouvernement du pays intervient et +emploie ses procédés violents... + +«Celui-là seul qui possède des dizaines de mille d’hectares en forêt a +besoin de protection, quand, près de lui, des milliers d’hommes manquent +de bois pour se chauffer. Cette protection est aussi nécessaire aux +patrons des usines et des fabriques, où des générations d’ouvriers +furent et sont encore frustrés du produit de leur travail. La protection +est plus nécessaire encore au détenteur de centaines de mille pouds de +blé attendant une année de disette afin de les vendre avec un bénéfice +usurier aux populations affamées... + +«On dit habituellement: supprimez la propriété de la terre et le fruit +du travail, et personne ne sera certain de conserver ce qu’il a produit; +aussi cessera-t-il de travailler. C’est tout le contraire qu’il faudrait +dire: la protection violente d’une propriété illégitime, si elle n’a pas +complètement détruit, a du moins sensiblement affaibli chez les hommes +l’idée naturelle de justice, qui commande de ne pas accaparer les objets +de consommation qui sont la propriété innée sans laquelle l’humanité ne +peut vivre, idée qui a toujours existé et existe dans la société... + +«On peut assurément dire que les chevaux et les bœufs ne peuvent rien +produire s’ils ne sont pas contraints par les hommes, créatures +raisonnables. Mais pourquoi les hommes subiraient-ils les violences des +êtres qui ne leur sont pas supérieurs, mais semblables? Pourquoi les +hommes doivent-ils se soumettre à ceux d’entre eux qui, à un moment +donné, détiennent le pouvoir? Où est la preuve que les gouvernants sont +plus sages que les gouvernés? + +«Le fait même qu’ils s’autorisent à user de violence envers leurs +semblables démontre qu’ils ne sont pas plus, mais moins sensés que ceux +qui se soumettent à eux... + +«On dit: comment les hommes pourraient-ils vivre sans gouvernement, +c’est-à-dire sans contrainte? Il faudrait dire au contraire: comment les +hommes, êtres raisonnables, peuvent-ils vivre en commun groupés par la +violence, au lieu de l’être par le consentement raisonné?... + +«De deux choses l’une: ou les hommes sont des créatures douées de raison +ou ils ne le sont pas. S’ils ne le sont pas, aucun ne peut l’être; dès +lors tout parmi eux est réglé par la violence, et il n’y a aucun motif +pour que les uns aient plus de droit que les autres d’en user. Et celle +employée par le gouvernement ne saurait avoir de justification. Si, au +contraire, les hommes sont doués de raison, leurs rapports doivent être +inspirés par la raison et non s’établir par la violence de ceux d’entre +eux qui se sont, par aventure, emparés du pouvoir[6].» + + [6] _L’esclavage moderne_, ch. XIII. + +«Aussi les hommes disent-ils que... la destruction du régime +gouvernemental amènerait celle de tout ce qui a été acquis jusqu’ici par +l’humanité; que l’État a été et est toujours l’unique forme sous +laquelle l’humanité peut se développer, et que tous les abus peuvent +être corrigés sans l’anéantissement d’une organisation dont ils sont +indépendants et qui permet à l’homme de progresser et d’arriver au plus +haut degré de bien-être. Et ceux qui pensent ainsi appuient leur opinion +sur des arguments philosophiques, historiques et religieux qui leur +semblent irréfutables... + +«On peut écrire des volumes entiers en faveur de la première thèse (ils +sont déjà écrits depuis longtemps et on en écrit encore), mais on peut +également écrire beaucoup contre (ce qui, quoique plus récemment, a été +fait et d’une façon magistrale). + +«Mais on ne peut pas prouver, comme cherchent à le faire les défenseurs +de l’État, que la destruction du régime actuel amènerait l’anarchie: le +brigandage, l’assassinat, la ruine de toutes les institutions, et le +retour de l’humanité à la barbarie... + +«Encore moins peut-on le démontrer par l’expérience, car il s’agit tout +d’abord de savoir s’il faut la tenter ou non. + +«La question de savoir si le moment de renverser l’État est arrivé ou +non serait donc insoluble, s’il n’existait pas un autre moyen de la +résoudre avec certitude. + +«Les poussins sont-ils assez développés pour qu’on éloigne la couveuse +et qu’on les laisse sortir des œufs, ou est-il encore trop tôt? C’est +une question qu’ils décideront d’eux-mêmes lorsque, ne pouvant plus +tenir dans la coquille, ils la briseront à coup de bec et en sortiront. + +«De même, le temps est-il arrivé ou non, pour les hommes, de détruire la +forme gouvernementale actuelle et de la remplacer par une nouvelle? Si +l’homme, par suite de la conscience supérieure qui est née en lui ne +peut plus se soumettre aux exigences de l’État, s’il ne peut plus s’en +contenter et en même temps n’a plus besoin de la protection de l’État, +la question est résolue par ceux qui ont déjà dépassé la forme étatiste +et qui en sont sortis comme le poussin de l’œuf, où ne pourrait le faire +rentrer aucune force au monde. + +«Il est fort possible que l’État ait été nécessaire et le soit +aujourd’hui pour tous les avantages que vous lui reconnaissez, dit celui +qui s’est assimilé la conception chrétienne de la vie. Je sais +seulement, ajoute-il, que pour _moi_, d’une part, je n’ai plus besoin de +l’État, et, d’autre part, _je_ ne peux plus commettre les actes qui sont +nécessaires à son existence. Organisez-vous comme vous l’entendez, moi +je ne puis démontrer ni la nécessité, ni l’inutilité de l’État, mais je +sais ce dont j’ai besoin et ce qui m’est inutile, ce que je peux faire, +et ce que je ne peux pas faire. _Je_ n’ai pas besoin de m’isoler des +hommes des autres nations; c’est pourquoi je ne puis pas reconnaître mon +appartenance exclusive à une nation quelconque et je refuse toute +sujétion. Je sais que _moi_, je n’ai pas besoin de toutes les +institutions gouvernementales actuelles; c’est pourquoi je ne puis, en +privant les hommes qui ont besoin de mon travail, le donner sous forme +d’impôt au profit de ces institutions. Je sais que _moi_, je n’ai pas +besoin ni d’administrations ni de tribunaux fondés sur la violence; +c’est pourquoi je ne peux participer ni à l’administration ni aux actes +de justice. Je sais que _moi_ je n’ai pas besoin d’attaquer les hommes +des autres nations, de les tuer, ni de me défendre contre eux les armes +à la main; c’est pourquoi je ne puis prendre part à la guerre ni m’y +préparer. Il est fort possible qu’il se trouve des hommes considérant +tout cela comme nécessaire, je ne m’en occupe pas: je sais seulement, +mais d’une façon absolue, que je n’en ai pas besoin...»[7] + + [7] _Le salut est en vous_, pp. 250-252. + +Ceux qui parlent ainsi sont déjà nombreux; cependant eux aussi +continuent à subir le régime étatiste, voire concourent à son maintien. +Quelle en est la cause? + + + + +VII + +LA SOCIÉTÉ MODERNE VIT SANS PRINCIPES + + +Il me semble que la cause en est dans le fait suivant: la force motrice +principale de l’humanité, la religion, s’est affaiblie, si elle n’a pas +disparu complètement chez la majorité des peuples chrétiens. Quelle +qu’elle soit, si grossière que soit son expression, c’est la religion +qui sert de base à la vie populaire, et c’est suivant les modifications +que subit la première que se transforme la dernière[8]. + + [8] Je n’ignore pas l’existence d’une opinion, très répandue, parmi + les savants de notre époque, d’après laquelle la vie sociale est + déterminée par des causes économiques extérieures, et non morales, + intérieures. Il me semble inutile de la réfuter, puisque le bon sens, + la vérité historique et, surtout, le sentiment moral montre son + manque absolu de fondement. Elle a pris naissance et s’est enracinée + chez les esprits bornés, dépourvus par-dessus tout de la faculté + supérieure de sentir la nécessité de la conscience religieuse, + c’est-à-dire de l’établissement de la valeur de nos rapports envers + l’infini, faculté qui distingue l’homme de l’animal. Aussi serait-il + tout à fait oiseux de chercher à convaincre ces hommes de l’existence + d’une chose qu’ils ne sentent pas et ne peuvent toucher de leurs + mains. + +Les choses se passent ainsi parce que la direction première et la façon +de vivre de chacun de nous sont déterminées par l’idée que nous nous en +faisons. Comme cette idée ne peut être définie que par la religion, il +est clair que la direction et la façon de vivre, tant des individus que +des peuples,--si variées que soient les conditions de vie de +ceux-ci,--sont définies principalement par la religion. + +Il va sans dire qu’en dehors de celle-ci, d’autres causes influent sur +nos conditions de vie; mais la modification essentielle et l’évolution +de l’étape inférieure à une étape supérieure de la vie sont toujours +déterminées par la religion seule. Les peuples d’Europe ont franchi une +étape semblable au moment où ils ont adopté le christianisme. De même +les Arabes et les Turcs lorsqu’ils sont devenus Mahométans, les +Asiatiques en se convertissant à la doctrine de Bouddha, de Confucius ou +de Lao-Tseu. + +Les changements dans la conscience religieuse d’un peuple entraînent +inévitablement la transformation des formes extérieures de sa vie. Cela +fut toujours ainsi et cela est encore. Mais il est des époques où, bien +que la conscience religieuse des hommes évolue, ce progrès ne trouve pas +encore une sanction concrète et l’ancienne vie sociale continue à +s’inspirer de la conception religieuse périmée. + +Ce phénomène provient de ce que le changement de la conception +religieuse, sa cristallisation, sa croissance, s’effectue d’une façon +continue mais invisible. Par contre, les conditions sociales se +modifient avec une progression moins rapide, sans conformité avec +l’accroissement invisible de la conscience: elle se transforme par +accès. Le germe de la graine croît continuellement tandis que +l’enveloppe crève. Il en est de même de la conscience et des formes +sociales de la vie. + +Chaque homme subit les mêmes transformations en passant d’un âge à un +autre. Ainsi, la conscience évolue progressivement et insensiblement +chez l’enfant devenu adolescent, chez l’adolescent devenu adulte, chez +l’adulte devenu vieillard; mais en passant d’un âge à un autre, l’homme +continue parfois à s’inspirer, pendant longtemps encore, de sa +conception de la vie de l’âge précédent. C’est pourquoi, n’ayant plus +son ancienne foi et n’ayant pas encore établi de nouveaux rapports +envers ce qui l’entoure, il vit, durant ces périodes, sans idée +directrice. + +Ce que nous observons dans l’évolution de l’individu a lieu également +dans la vie de la société. + +Lorsque les conditions de la vie ne répondent plus à sa conscience, la +société entière se comporte comme l’individu qui mène une vie déréglée, +folle et orageuse pendant ce moment de transition. + +Tel est, à mon avis, le moment que traversent aujourd’hui les peuples +chrétiens. + +La conscience religieuse qui fut la base des formes actuelles de la vie +sociale est déjà abandonnée par l’humanité, tandis que sa nouvelle +conception n’a pas encore pénétré dans les esprits. Aussi, les hommes de +notre temps vivent-ils sans se rendre compte du sens de leur vie et +manquent d’orientation précise dans leurs actes. + +Une grande partie de l’humanité contemporaine professe de différentes +façons la prétendue doctrine chrétienne; car sous le nom de celle-ci est +sous-entendu le code de dogmes établi il y a seize siècles par des +conciles et qui promulgue les plus grandes insanités. C’est bien cette +doctrine chrétienne, contraire aux connaissances modernes et au bon +sens, manquant de tout principe directeur, commandant la foi aveugle à +ceux qui prétendent incarner l’Église, c’est cette doctrine qui occupe +la place qu’a toujours occupée et doit occuper la vraie religion, celle +qui explique le sens de la vie et qui indique la ligne de conduite qui +découle de cette religion. + +Une autre partie de l’humanité, la moins nombreuse, se disant cultivée, +se trouve dans une situation moins propice encore à une vie morale et +raisonnée. + +Libérée du mensonge de la prétendue religion chrétienne, cette partie de +la société est tombée sous l’influence d’un autre mensonge, bien pis +encore que celui de l’Église: la conception scientifique de la vie, qui +ne saurait cependant lui donner aucune orientation sensée. Cette +conception rejette ce qui est essentiel à la nature humaine, ce qui la +distingue de la nature animale, ce qui est l’essence de la conscience +religieuse: la définition de notre mission dans le monde. Cette +conscience religieuse est remplacée par des observations fortuites, +inutiles et disparates, ainsi que par l’étude de matières diverses. +Suivant cette conception,--si l’on peut dire,--toute religion est, par +sa nature même, une erreur, et il n’y a aucune utilité de chercher une +explication raisonnée du sens de la vie et du principe directeur de +notre conduite, puisque la science, particulièrement la sociologie, qui +soi-disant établit les lois du progrès humain, nous est un guide +suffisant. + +A vrai dire, cette science, en promettant de donner les lois de la vie +dans l’avenir, laisse ses fidèles vivre ou bien en vertu d’anciennes +règles religieuses qu’ils suivent inconsciemment, ou bien sans aucun +principe en s’adonnant à leurs passions et en les justifiant même par +une argumentation «scientifique». + +Telle est la pitoyable erreur de la minorité qui se croit à +l’avant-garde de la société. + +Il est une troisième partie, la plus nombreuse, d’hommes de toutes +conditions, plus ou moins instruits, libérés de la contrainte imposée +par la religion officielle, mais niant, par superstition scientifique, +la nécessité de la religion, vivant d’une vie animale, égoïste, purement +sensuelle et qui la considèrent même comme le dernier mot du progrès +scientifique (la lutte pour l’existence, le surhomme). + +Telles sont les conceptions qui prédominent dans la société moderne: la +contrefaçon de croyance d’un groupe assez nombreux; la conception basse +pleine de suffisance, n’imposant aucun devoir, d’un groupe moindre; +enfin l’absence de tout sens moral du groupe le plus nombreux. Comme ni +la contrefaçon de croyance, ni sa négation et son remplacement par la +prétendue science, ni le manque de sens moral ne peuvent susciter de +force régulatrice, donnant une direction à l’activité de la société +moderne, notre vie se passe sans aucun principe conducteur, par simple +inertie, et elle s’éloigne de plus en plus de la conception religieuse +supérieure de notre époque dont la société a vaguement conscience. D’où +le non-sens et les souffrances de plus en plus grandes de la vie +d’aujourd’hui. + + + + +VIII + +LA VIE ANORMALE DE LA SOCIÉTÉ MODERNE + + +La situation de notre monde chrétien apparaît donc ainsi: une minorité +possède la plus grande partie de terres et d’immenses richesses qui se +concentrent progressivement dans les mains de quelques-uns et qui leur +servent à entretenir une vie de luxe et toute artificielle. Une autre +partie des hommes, la plus nombreuse, est dépourvue du droit de jouir +librement de la terre, plie sous le poids des impôts taxant tous les +objets de première nécessité, est accablée par suite par un travail +malsain et anormal au service des riches, manque le plus souvent +d’habitations et de vêtements hygiéniques, de nourriture saine, de +loisir nécessaire au délassement intellectuel, vit et meurt dans la +dépendance et la haine de ceux qui profitent de son travail. + +Les uns et les autres sont en constante hostilité, recourent à +l’occasion à la violence, au mensonge, au rapt, à l’assassinat. Aussi +leur activité est-elle dépensée non en travaux productifs mais en +luttes: lutte de capitalistes contre capitalistes, d’ouvriers contre +ouvriers, de capitalistes contre ouvriers. Malgré des perfectionnements +techniques apportés à la production industrielle, les richesses du sol +et du sous-sol sont mal exploitées. Mais la pire des pertes c’est celle +de vies humaines, douloureuse, inutile, irréparable. + +Le plus malheureux dans cette situation est que les riches et les +pauvres se doutent de la folie de cette existence, et de l’avantage +qu’il y aurait pour les uns et les autres à unir leurs forces, à +coordonner leur travail et à partager les produits. Mais ni les uns ni +les autres n’aperçoivent aucune possibilité de changer leur situation +actuelle, et ils continuent à vivre dans la haine et la lutte, tout en +ayant conscience de l’aggravation progressive de leur position. + +En plus de ces maux intérieurs, se poursuit une lutte intense et +continue entre nations, qui absorbe la majeure partie du travail +national dans le but d’entretenir l’armée, de subvenir aux frais de +guerre, durant laquelle périssent dans la force de l’âge des centaines +de mille d’hommes et sont pervertis des millions d’autres. Ici de même, +nous savons que les armements et les guerres sont insensés, funestes, +conduisent à la ruine matérielle et à la déchéance morale; cependant, +nous continuons à sacrifier notre vie et notre travail à ces dieux. + +Tout le monde sait que cela ne doit pas être et qu’on pourrait l’éviter; +malgré tout, nous continuons à aggraver le mal. + +Cette conscience d’une vie contraire à l’intérêt, à la raison, au vœu de +chacun de nous, devient à tel point douloureuse que les plus généreux +parmi les hommes, dont le nombre croît de plus en plus, ne voient +d’autres issues à cette impasse que le suicide. + +D’autres, souffrant également de la contradiction entre leurs +aspirations morales et la réalité, cherchent à y échapper par un suicide +partiel: l’abrutissement par le tabac, le vin, l’alcool, l’opium, la +morphine. D’autres encore cherchent l’oubli en ajoutant aux narcotiques +des plaisirs excitants ou stupéfiants: spectacles, lectures, +spéculations intellectuelles sur des questions oiseuses auxquelles ils +donnent le nom de science et d’art. Enfin, l’immense majorité, accablée +par le travail, s’abrutit également par des narcotiques que lui +fournissent ses exploiteurs et mène une existence de bêtes; tout en +sentant le caractère anormal de sa situation, elle n’a pas le loisir d’y +réfléchir, empêchée qu’elle est par ses préoccupations quotidiennes. + +C’est ainsi que vivent et meurent riches et pauvres, générations après +générations, sans se demander pourquoi ils ont vécu leur existence +douloureuse et stupide, ou bien en entrevoyant vaguement l’horrible et +cruelle erreur que fut leur vie. + + + + +IX + +“LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ OU LA MORT” + + +La situation de l’humanité actuelle est d’autant plus lamentable que +dans notre for intérieur nous concevons la possibilité d’une autre vie, +toute différente, raisonnée et fraternelle, sans la folie de luxe des +uns et la misère et l’ignorance des autres, sans exécutions, débauche, +violence, armement, guerres. + +Mais le régime présent, maintenu par la force, s’est enraciné à un tel +point, que nous ne pouvons nous imaginer une vie collective sans une +autorité gouvernementale; nous y sommes à ce point habitués, que nous +cherchons à réaliser jusqu’à l’idéal d’une vie libre et fraternelle par +des actes d’autorité, c’est-à-dire par la violence. + +Cette erreur est au fond du désordre moral et matériel de la vie passée, +présente et voire future de la chrétienté. + +Un exemple frappant nous en est donné par la Révolution française. + +Les hommes de la Révolution ont posé clairement l’idéal d’égalité, de +liberté, de fraternité, au nom duquel ils souhaitaient transformer la +société. De ces principes découlaient des mesures pratiques: abolition +des castes; répartition égale des richesses; suppression de titres et de +grades, de la propriété foncière, de l’armée permanente; institution de +l’impôt sur le revenu, de pensions de retraite pour les ouvriers; +séparation de l’Église et de l’État, voire l’établissement d’une +doctrine rationnelle, commune à tous. + +Ces mesures étaient sages et bienfaisantes; elles étaient la conséquence +directe des vrais principes de liberté, d’égalité et de fraternité posés +par la Révolution. Ces principes, autant que les mesures qui en +découlent, ont été, sont et resteront vrais, et ils demeureront comme +l’idéal de l’humanité tant qu’ils ne seront pas réalisés. + +Or, cet idéal ne pourra jamais être atteint à l’aide de la violence. +Malheureusement, les hommes de la Révolution étaient tellement +accoutumés à l’emploi de la force comme unique moyen d’action, qu’ils ne +s’étaient pas aperçus de la contradiction que renfermait l’idée de +réaliser l’égalité, la liberté et la fraternité par la violence; ils ne +s’apercevaient pas que l’égalité est l’opposé de domination et de +soumission, que la liberté est inconciliable avec la contrainte et qu’il +ne peut y avoir de fraternité entre ceux qui commandent et ceux qui +obéissent. De là toutes les atrocités de la Terreur. + +La faute en est non pas aux principes, comme le croient certains,--ils +ont été et restent vrais,--mais aux moyens de leurs applications. La +contradiction qui se fit jour si nettement et si brutalement pendant la +Révolution française et qui, au lieu du bien, amena le mal, demeure +jusque aujourd’hui, se révèle dans toutes les tentatives d’améliorer +l’organisation sociale. + +En effet, on espère réaliser cette amélioration avec le concours du +gouvernement, autrement dit par la force. Bien mieux, cette +contradiction se manifeste non seulement dans les doctrines sociales +actuelles, mais même dans celles des partis les plus avancés: +socialiste, révolutionnaire, anarchiste, qui prévoient la cité future. + +En somme, les hommes cherchent à atteindre l’idéal d’une vie +rationnelle, libre et fraternelle avec le concours de la force, quand +celle-ci, quelle que soit la forme qu’elle prenne, n’est autre que le +droit pris par les uns de disposer des autres et, en cas d’insoumission, +de contraindre ceux-ci par le moyen extrême: l’assassinat. + +Cela revient à dire: réaliser l’idéal du bonheur humain par le meurtre. + +La grande Révolution française a été «l’enfant terrible», qui, au milieu +de l’enthousiasme de tout un peuple, devant la proclamation des grandes +vérités révélées et devant l’inertie de la violence, a exprimé, sous une +forme candide, toute l’ineptie de la contradiction dans laquelle se +débattait alors et se débat encore l’humanité: «liberté, égalité, +fraternité, ou la mort». + + + + +X + +LES FORMES SOCIALES CHANGENT, MAIS LA VIOLENCE PRÉDOMINE TOUJOURS DANS +LES RAPPORTS DES HOMMES + + +Il est donc manifeste que la cause de la singulière contradiction, +montrant les hommes à la poursuite de l’idéal de liberté, d’égalité, de +fraternité par des moyens qui excluent la possibilité de sa réalisation, +cette cause est dans le fait que les hommes ont déjà vaguement +conscience de la conception religieuse correspondant à l’âge actuel de +l’humanité, tandis qu’ils sont tellement attachés aux formes anciennes +de vie qu’ils ne sauraient en imaginer d’autres, conformes à la nouvelle +conception. Tel l’enfant devenu adulte et qui, par l’habitude prise, +voudrait qu’on continue à l’aider à s’habiller et à le faire manger. + +L’ordre des choses existant ne s’accordant plus avec l’âge de la +société, mais la nouvelle conception n’étant pas encore assimilée par +elle, toutes les tentatives d’amélioration de cet ordre de choses sont +dirigées vers l’amendement des formes sociales extérieures. Or, cette +modification superficielle est inconciliable avec l’idéal d’une vie +libre, fraternelle et raisonnée. Aussi, pour la réaliser, ou seulement +pour pouvoir en approcher, tout le système actuel doit être aboli. + +«Il importe surtout que le gouvernement soit juste, ou, s’il agit mal, +qu’il soit remplacé par un meilleur; alors tout ira bien, tous seront +égaux, libres, et la concorde règnera», pensent la plupart des hommes de +notre temps. + +Les uns croient qu’il suffit à cet effet de conserver l’état des choses +établi en laissant au gouvernement le soin de le régulariser, et se +préoccupent seulement d’écarter les obstacles sur sa route. Ceux-ci sont +connus sous le nom de conservateurs. + +D’autres estiment que la mauvaise organisation actuelle doit et peut +être corrigée par l’introduction de nouvelles lois et constitutions +garantissant la liberté et l’égalité. Ceux-ci sont appelés libéraux. + +D’autres enfin disent que tout le régime actuel est mauvais, qu’il doit +être supprimé et remplacé par un plus parfait: il établirait l’égalité +complète, au point de vue économique principalement; il assurerait la +liberté et la fraternité de tous les humains sans distinction de race ni +de nationalité. Ce sont les révolutionnaires de diverses nuances. + +Tous les représentants de ces partis, d’opinions si divergentes, sont +d’accord cependant sur le principal moyen d’améliorer la condition des +hommes: l’autorité gouvernementale, c’est-à-dire la contrainte. + +Ainsi pensent et disent les hommes qui ont le loisir de discuter les +grands problèmes sociaux. (En ces derniers temps ces sociologues sont +devenus particulièrement nombreux. Je ne crois pas exagérer en disant +que ceux à qui la situation de fortune le permet, consacrent la majeure +partie de leur temps à des discussions et à des démonstrations +réciproques sur la meilleure manière pour le gouvernement de réaliser +plus ou moins l’égalité, la liberté, la fraternité.) + +Quant à la majorité des travailleurs manquant de loisir pour discuter +les questions d’intérêt général et s’enseigner mutuellement, au fond ils +pensent et disent de même: le perfectionnement de l’organisation sociale +peut être réalisé par le gouvernement seul. Aussi, loin de souhaiter sa +disparition, ils mettent tout leur espoir en lui, en son amélioration +présente ou future. Riches et pauvres, non seulement pensent, mais +agissent ainsi. + +L’ancien régime est maintenu en Chine, en Turquie, en Abyssinie, en +Russie; on ne le modifie en rien, et tout va de mal en pis; en +Angleterre, en Amérique, en France on cherche à amender le système +social en perfectionnant la Constitution, et cependant l’idéal de +liberté, d’égalité, de fraternité est aussi loin de sa réalisation. + +En France, en Espagne, dans les républiques Sud-Américaines, en Russie +actuellement, des révolutions furent et sont organisées; mais, qu’elles +réussissent ou non, comme la vague renvoyée, l’ancienne situation +revient toujours, parfois même aggravée. Que l’ancien régime demeure ou +soit changé, l’absence de liberté et l’animosité restent les mêmes: +châtiments, prisons, bannissements, impossibilité d’acheter des objets +sans droit de douane, ni de jouir des instruments de travail; c’est la +même privation des travailleurs du droit à la terre sur laquelle ils +sont nés, comme aux temps du Joseph de la Bible; c’est la même haine +entre nations; le même envahissement des peuples sans défense de +l’Afrique et de l’Asie, comme sous Gengis-Khang; même cruauté, mêmes +tortures de l’emprisonnement cellulaire et des compagnies +disciplinaires, rappelant le temps de l’Inquisition; mêmes armées +permanentes et esclavage militaire; même inégalité, comme entre le +pharaon et ses esclaves, entre les Rockfeller ou les Rothschild et leurs +serfs. + +Les formes sociales changent, mais les rapports entre les hommes +demeurent invariables; et c’est pourquoi nous n’avançons pas vers +l’idéal égalitaire. Si même nous avons avancé sur le chemin de cet +idéal, ce n’est pas en raison des modifications apportées au pouvoir +gouvernemental, mais plutôt malgré les obstacles semés par celui-ci. Si +l’on a cessé de dévaliser les gens dans les villes, on le doit non à des +lois nouvelles, mais au meilleur éclairage des rues. Si des gens ne +meurent pas aussi souvent de faim, cela n’est pas dû non plus à une +organisation plus parfaite des pouvoirs publics, mais aux voies de +communication. Si l’on ne brûle plus les sorcières, si l’on ne recourt +plus aux tortures, comme moyen d’instruction judiciaire; si on ne coupe +plus aux condamnés le nez, la langue et les oreilles, ce n’est point +grâce aux transformations introduites dans le mécanisme gouvernemental, +mais au progrès des connaissances et des sentiments absolument +indépendants de ce mécanisme. + +Les formes extérieures changent avec l’âge de l’humanité, autrement dit +avec le développement de ses forces intellectuelles et de sa maîtrise +croissante sur la nature; mais le fond reste le même. Tel un corps qui +dans sa chute change sa position, tandis que la ligne que suit son point +de gravité demeure invariable. + +Lancez un chat d’une hauteur: il peut tourner sur lui-même, avoir la +tête en haut ou en bas, son centre de gravité ne sortira pas de sa ligne +de chute. Il en est de même des changements des formes extérieures de la +violence gouvernementale. + +Il semblerait que les hommes, en tant qu’êtres doués de réflexion et qui +veulent être guidés par un idéal de bien, devraient choisir entre ces +deux alternatives: ou bien renoncer à l’idéal de raison, inconciliable +avec la violence, ou bien rejeter celle-ci et ne plus l’employer. Or, +ils n’adoptent aucune de ces conduites, mais simplement modifient à +l’envi les formes de violence. Ils procèdent à l’instar d’un homme qui, +chargé d’un poids inutile, tantôt en modifie le paquetage, tantôt le +déplace de son dos sur ses épaules, du dos sur les reins et de nouveau +sur le dos, sans que l’idée lui vienne de faire le seul acte nécessaire: +s’en débarrasser. + +Le plus malheureux est que, tout préoccupés par l’amélioration des +formes de violence,--ce qui ne peut changer leur situation,--les hommes +s’éloignent de plus en plus de l’activité qui seule peut leur procurer +un réel bien-être. + + + + +XI + +L’ÉGLISE ET LA SCIENCE OBSTACLES A LA VÉRITABLE CONCEPTION DE LA VIE + + +L’humanité chrétienne--sinon l’humanité entière--se trouve actuellement +au début d’une transformation universelle, qui couvait durant des +siècles, voire pendant des milliers d’années. Cette transformation de +l’humanité peut être comparée à celle d’un individu qui d’un enfant +devient un homme fait. + +Elle se manifeste de deux façons: intérieurement et extérieurement. La +transformation intérieure est constatée par ce fait que la religion, +c’est-à-dire l’explication du sens de la vie, était comprise autrefois +comme une révélation mystique et merveilleuse, et elle se manifestait +sous forme des rites qui en résultaient; tandis que, aujourd’hui, +l’humanité est arrivée à un degré d’évolution,--qui se révèle davantage +dans les idées des meilleurs parmi nous,--rendant superflus +l’explication mystique du sens de la vie et les rites préconisés comme +étant agréables à Dieu. Il suffit, de nos jours, d’avoir une explication +raisonnée du sens de la vie, plus convaincante que l’ancienne et qui +montre mieux que les cérémonies cultuelles le devoir moral. + +Telle est la transformation intérieure qui s’effectuait durant des +milliers d’années, qui se poursuit encore, mais qui est assez avancée +pour que la majorité des hommes soit en mesure de s’assimiler cette +nouvelle conception religieuse. L’adulte commence à sentir qu’il cesse +d’être enfant. + +Quant à la transformation extérieure, liée au changement intérieur, elle +consiste dans la modification des formes sociales, dans le remplacement +du principe qui groupait et groupe encore les hommes: la substitution de +la conviction raisonnée et du sentiment de la concorde à la violence. + +L’humanité a expérimenté toutes les formes possibles de gouvernements +oppressifs, et, toujours et partout, depuis le régime républicain le +plus démocratique jusqu’au despotisme le plus brutal, la quantité et la +qualité du mal produit par la violence ne varient pas. Si le despote et +son arbitraire ne sont plus, subsistent le lynchage et les excès de la +foule démagogique; si l’esclavage personnel n’est plus, il y a +l’esclavage d’argent; plus de prestation ni dîme directes, mais des +impôts indirects; plus de despotes, mais des rois et empereurs +autocrates, milliardaires, ministres, partis tyranniques. + +La faillite de la violence comme moyen de gouvernement, son antagonisme +avec la conscience moderne, sont trop évidents pour que l’ordre existant +puisse encore longtemps se maintenir. Mais les conditions extérieures ne +sauraient changer sans l’évolution de la mentalité des hommes. C’est +pourquoi tous nos efforts doivent se porter vers cette transformation +intérieure. + +Que devons-nous entreprendre à cet effet? Une seule chose et de prime +abord: écarter les obstacles qui empêchent les hommes de reconnaître +leur situation et d’appliquer les principes religieux qui se sont déjà +insinués dans leur esprit. + +Ces obstacles sont: le mensonge entretenu par la religion officielle et +celui imposé par la science. + +Le premier mensonge est de faire croire aux hommes que la religion--en +tant que réponse aux questions vitales et principe directeur de la +vie--est inséparable du mysticisme, de la magie, des miracles, des rites +et cérémonies. + +Le mensonge de la science est de persuader que la religion est un +sentiment désuet, un reste des anciens temps, et qu’à notre époque elle +peut être, avec avantage, suppléée par l’étude des lois de la vie et par +des règles de conduite dictées par le raisonnement et l’expérience. + +Le mensonge des hommes d’Église est de substituer à l’explication du +sens de la vie la doctrine de la révélation, contraire aux connaissances +modernes, et à la règle de conduite les cérémonies rituelles sans portée +morale. La faute des savants est de considérer comme absolument +superflue la métaphysique religieuse, autrement dit l’explication du +sens de la vie, en s’imaginant qu’il est possible d’établir une règle de +conduite, sans s’appuyer sur la métaphysique religieuse. + +Les hommes d’Église affirment que la religion est utile au peuple, tout +en ayant perdu eux-mêmes la foi. Les hommes de la science déclarent que +la religion, ce qui a fait et fera avancer l’humanité, est un vestige +des anciennes superstitions qu’on doit rejeter, et que les hommes +peuvent être guidés par de prétendues lois découvertes par une prétendue +science: la sociologie. + +Ce sont ces hommes, les soi-disant savants en particulier, qui, à notre +époque de transition, constituent le principal obstacle à l’élévation de +l’humanité à ce degré de conscience intime et d’organisation extérieure +qui répond à son âge. + +Ceux qui se prétendent les servants de la Science sont plus nuisibles, +parce que le mensonge des servants de l’Église a pu déjà être mis à nu +dans toute sa laideur et que la plupart des hommes n’y croient plus; +elle s’en affranchit de plus en plus, et si elle suit encore l’Église, +elle ne le fait que par tradition, usage et convenance. La superstition +scientifique, par contre, est en pleine force, et ceux qui se sont +libérés du mensonge ecclésiastique et se croient esprits libres, se +trouvent inconsciemment sous la domination complète de cette nouvelle +Église: la Science. + +Ses prêtres appliquent tous leurs efforts afin de détourner l’attention +des hommes des questions religieuses essentielles et de la diriger vers +des questions futiles: l’origine des espèces, l’analyse spectrale, la +nature du radium, la théorie des nombres, les animaux fossiles et autres +sornettes, en leur attribuant la même importance que donnaient les Mages +à l’Immaculée-Conception, à la dualité de la substance, etc. D’autre +part, ils s’efforcent à suggérer que la religion--c’est-à-dire +l’établissement du rapport de l’homme à l’égard de l’Univers et de son +principe--n’est nullement nécessaire, et que des phrases pompeuses sur +le droit, la morale et l’inexistante science sociologique, peuvent, avec +avantage, la remplacer. De même que les partisans de l’Église, ils se +persuadent et persuadent aux autres qu’ils sauvent l’humanité; autant +qu’eux, ils croient en leur infaillibilité, ne sont jamais d’accord +entre eux, et se divisent en nombreuses chapelles; de même que l’Église +autrefois, ils sont aujourd’hui la cause principale de l’ignorance, de +la grossièreté, de la dissolution, et par suite, du retard que met +l’homme à s’affranchir du mal dont il souffre. Ces savants agissent à +l’instar des bâtisseurs dont l’Évangile dit: «Ils ont rejeté la pierre +qui a toujours été et sera la clef de voûte.» Ils ont rejeté la seule +chose qui unissait et peut unir en un seul tout l’humanité: la +conscience religieuse. + +C’est ainsi que s’établit le cercle vicieux,--un mal succédant à un +autre,--dans lequel tourne l’humanité chrétienne de notre temps. Qu’ils +acceptent la doctrine pleine de superstitions de l’Église, ou les +vagues, complexes et vaines spéculations scientifiques,--qui moins +encore que l’Église peuvent guider dans la vie,--les hommes, privés de +leur faculté supérieure: la conscience religieuse, ne peuvent, malgré +leurs efforts, améliorer leur condition, encore moins détruire l’état de +choses actuel, afin de se rapprocher de leur idéal: l’égalité, la +liberté, la fraternité. + +La force leur en manque. + +Seuls, les hommes qui vivent la vie éternelle, et non pas la vie +terrestre exclusivement, peuvent réaliser un idéal éternel; et seuls ils +peuvent accomplir ce qui paraît comme un sacrifice à ceux qui sont +attachés à la vie terrestre. Car c’est le sacrifice des biens d’ici-bas +qui fait avancer l’humanité. + +Le sacrifice, en effet, est facile seulement à l’homme religieux, à +celui qui considère sa vie dans l’Univers, comme une manifestation +partielle de la vie universelle, et croit devoir, par suite, se +soumettre aux lois de cette vie éternelle. + +Par contre, pour celui qui considère la vie terrestre comme toute sa +vie, le sacrifice n’a aucun sens; et n’ayant pas la force de sacrifice, +il est impuissant à supprimer, à diminuer le mal de la vie. Il le +déplacera éternellement d’un endroit à un autre, mais ne pourra jamais +le détruire. + +C’est pourquoi les hommes n’ont qu’un moyen de se libérer du mal dont +ils souffrent: la propagation parmi eux de la véritable doctrine +religieuse, la plus haute de notre époque et qui s’est déjà insinuée +dans leur esprit. + + + + +XII + +LE PERFECTIONNEMENT MORAL INDIVIDUEL EST L’UNIQUE MOYEN DE RÉALISER LE +BONHEUR DE TOUS + + +Les doctrines religieuses sont toujours assimilées consciemment, +librement par la minorité, et sous l’influence de la suggestion de la +foi par la majorité. Tant que, suivant cette méthode, l’humanité n’aura +pas adopté la doctrine raisonnée et conforme à son âge, seules les +formes extérieures de sa vie changeront; le mal demeurera le même, voire +croîtra de plus en plus. + +Or, cette doctrine existe depuis longtemps et a déjà pénétré dans +l’esprit de la majeure partie de notre société. C’est la doctrine du +Christ dans sa véritable signification, libre de toute fausse +interprétation. Ses principes, tant métaphysiques qu’éthiques, sont +reconnus non seulement par les chrétiens, mais encore par les adeptes +des autres croyances, car ils coïncident avec l’essence de toutes les +importantes doctrines religieuses: le brahmanisme, le confucianisme, le +taoïsme, le judaïsme, le swedenborgianisme, le spiritualisme, la +théosophie, même le positivisme de Comte. + +Le fond de cette doctrine peut être défini ainsi: l’homme est un être +spirituel, semblable à son principe--Dieu; la mission de l’homme est +d’accomplir la volonté de ce principe-Dieu; la volonté de Dieu est de +concourir au bien des hommes; le bien des hommes est réalisé par +l’amour; l’amour actif est de faire aux autres ce qu’on veut qu’on vous +fasse. C’est là toute la doctrine. + +Elle n’est point une révélation mystique de la manifestation +surnaturelle de la divinité, de ses dogmes et décrets, comme l’affirme +l’Église; elle n’est pas non plus un enseignement moral recommandant une +vie collective rationnelle, harmonieuse et profitable à tous, comme la +comprennent les savants; elle est l’explication logique du sens de la +vie, et grâce à laquelle la règle de conduite n’est pas imposée +extérieurement, mais résulte naturellement du sens que nous attribuons à +notre vie. Bien qu’elle n’admette aucun phénomène surnaturel, +contrairement à ce que prétend l’Église, cette doctrine n’a pas +toutefois davantage un caractère intellectuel laissant notre raison +seule nous guider, comme le pensent les savants incroyants. + +Cette doctrine est une _religion_, c’est-à-dire, l’établissement du +rapport de l’homme envers le monde et son principe. Elle donne la +réponse aux questions: qu’est-ce que l’homme par rapport à l’infini dans +l’espace et le temps, et quelle est la mission de sa vie? Cette réponse +donne aux hommes qui la reconnaissent une explication raisonnée du sens +de la vie, d’où découlent naturellement des règles immuables de +conduite. + +C’est par là que se distingue la véritable doctrine chrétienne du +christianisme d’Église enveloppé de mysticisme et étayé sur des +miracles, et c’est ainsi qu’elle diffère de la morale utilitaire des +incroyants qui, sans s’en apercevoir, empruntent au christianisme ses +conclusions tout en en méconnaissant le fond. + +Tant que cette doctrine ne sera pas reconnue dans sa pureté et que son +principe métaphysique--l’attitude que doit garder l’homme envers +Dieu--ne sera pas accepté, tant qu’elle ne sera pas répandue dans le +monde chrétien, comme l’est aujourd’hui la religion d’Église, toutes les +formes de violence dont souffrent les hommes, l’oppression +gouvernementale surtout, demeureront invariables. + +Mais quelles mesures doivent être recommandées à cet effet? + +Nous sommes tellement imprégnés de l’idée fausse attribuant la +possibilité d’améliorer notre vie par des moyens extérieurs, qu’il nous +semble possible de réaliser le changement de notre état intérieur par +les seuls moyens extérieurs. + +Mais il n’en est pas ainsi; et c’est là une chance considérable pour +l’humanité. En effet, si nous pouvions influer les uns sur les autres +par des moyens extérieurs, les hommes légers, irréfléchis pourraient +corrompre leurs semblables et les priver du bonheur; en outre, une +semblable activité pourrait rencontrer des obstacles infranchissables +sur la voie du bonheur. + +Heureusement, l’évolution spirituelle est dans le pouvoir de chacun de +nous. Nous savons toujours en quoi consiste notre véritable bonheur, de +chacun de nous et des autres hommes, et rien ne peut arrêter ou retarder +notre activité dans la poursuite de ce but. + +Or, le but--le bien de chacun et de tous--est atteint uniquement par la +transformation intérieure de l’individu, par l’élaboration d’une +conscience religieuse et indépendante, afin de pouvoir vivre en +conformité avec cette conception personnelle. De même qu’une matière en +combustion peut seule communiquer le feu à d’autres matières, seules, la +vraie foi et la vraie vie d’un homme peuvent se communiquer à d’autres +hommes, répandre et consolider la vérité religieuse. Or, seuls la +propagation et l’affermissement de la vérité religieuse améliorent la +condition des hommes. + +Voilà pourquoi il n’est qu’un moyen de se délivrer de tous les maux dont +souffrent les hommes, y compris l’effroyable mal que commet le +gouvernement: le travail intérieur que doit accomplir chacun de nous +afin d’être l’artisan de sa propre amélioration morale. + + Juin 1905. + + + + +LA FIN D’UN MONDE[9] + + [9] Cette étude, écrite en octobre et novembre derniers (vieux + style), a été remaniée et notablement augmentée par l’auteur en + décembre 1905 (janvier 1906 nouveau style). C’est d’après cette + nouvelle édition que la présente traduction a été faite. (_Note du + traducteur._) + + + Jamais les hommes n’ont eu devant eux une œuvre aussi grandiose à + accomplir. Notre siècle est le siècle de révolution dans la plus + haute acception de ce mot: Révolution morale et non matérielle. Il se + forme une idée supérieure d’organisation sociale et de + perfectionnement moral. + + CHANNING. + + Et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira. + + (JEAN, VIII, 32.) + + + + +I + +LA FIN D’UN SIÈCLE--SA DISPARITION--SYMPTOMES ET CAUSES + + +Le siècle et la fin d’un siècle ne signifient pas en langage évangélique +la fin et le commencement d’une période de cent ans, mais la fin d’une +conception de la vie, d’une croyance, d’un moyen de communion entre les +hommes, et le commencement d’une nouvelle conception de la vie, d’une +nouvelle religion, d’un nouveau moyen de communion entre les hommes. + +Il est dit dans l’Évangile qu’au moment de ces changements de siècle, +toutes sortes de calamités doivent se produire: trahisons, cruautés, +guerres, et que tout amour doit disparaître à la suite du désordre. Ces +paroles, à mon sens, ne doivent pas être prises comme une annonce +prophétique pour un temps donné, mais comme l’indication d’une loi +constante: tout changement de régime, de conception de vie, est +inévitablement accompagné de violentes perturbations, de cruautés, de +trahisons, d’illégalités de toutes sortes, et ces perturbations doivent +amener par la suite une éclipse de l’amour entre les hommes, amour sans +lequel toute vie collective est impossible. + +C’est précisément ce qui se produit aujourd’hui, non seulement en +Russie, mais dans le monde chrétien en général. En Russie, ce phénomène +se manifeste avec plus de netteté et plus ouvertement, tandis que dans +le reste du monde civilisé il se trouve à l’état latent. + +Je crois qu’en ce moment la vie des peuples chrétiens a atteint cette +limite qui marque la fin d’une ère et le commencement d’une autre. Je +crois que précisément à cette heure, commence la grande révolution qui +se prépare depuis deux mille ans dans le monde chrétien, révolution +consistant dans la substitution au christianisme corrompu et au régime +de domination qui en découle, du véritable christianisme, base de +l’égalité entre les hommes, et de la vraie liberté à laquelle aspirent +tous les êtres doués de raison. + +J’aperçois les signes extérieurs de ces changements, dans l’âpre lutte +de classes, dans la froide cruauté des possédants, l’irritation et le +désespoir des miséreux, les armements insensés et croissants des nations +les unes contre les autres, l’extension de la doctrine collectiviste, +effrayante par son esprit despotique, étonnante par son caractère plein +d’utopies, dans la vanité et la puérilité de certaines études soi-disant +scientifiques, la corruption morbide et l’inanité de toutes les +manifestations de l’art; je les vois enfin et surtout dans l’absence +chez les dirigeants de toute idée religieuse, mieux, la négation voulue +de toute religion, enfin, dans la reconnaissance du caractère légitime +de l’oppression du faible par le fort, ce qui amène la disparition de +tout principe directeur de la vie sociale. + +Tels sont les symptômes généraux de la révolution qui s’effectue, ou +plutôt de la tendance à la révolution qui se manifeste chez les peuples +chrétiens. Les symptômes historiques plus immédiats, autrement dit, les +secousses qui ont fait la révolution, sont la guerre russo-japonaise et +l’agitation politique et sociale qui se manifeste actuellement d’une +façon inouïe dans le peuple russe. + +On attribue la débâcle de l’armée et de la flotte russe à des hasards +malheureux, à l’incurie du gouvernement; on attribue la force du +mouvement révolutionnaire à l’insuffisance de ce même gouvernement et à +l’action plus énergique des agitateurs. Quant aux conséquences, les +politiciens, tant russes qu’étrangers, croient que ces événements +amèneront l’affaiblissement de la Russie, ainsi qu’un changement de son +régime politique. + +A mon sens, ces événements ont une portée bien plus grande: la débâcle +de l’armée, de la flotte et de l’administration russes marque le +commencement de la désagrégation de l’État russe, et la désagrégation de +l’État russe signifie, à mon avis, le commencement de la disparition de +toute la civilisation soi-disant chrétienne. C’est bien la fin d’un +monde et le commencement d’un autre. + +Les phénomènes dissolvants, qui ont placé les peuples chrétiens dans la +situation où ils se trouvent actuellement, se sont manifestés depuis +longtemps, depuis que la religion chrétienne a été reconnue comme +religion d’État. + +Voici un système social qui se maintient par la violence, existe plutôt +par la soumission complète à ses lois qu’aux lois de la religion, ne +peut subsister sans la répression, la force armée et les guerres, +attribue à ses gouvernants un caractère presque divin, glorifie la +richesse et la puissance, et cependant accepte la religion chrétienne +qui proclame l’égalité et la liberté complète de tous les hommes, +reconnaît la loi de Dieu supérieure à toutes les autres lois, condamne +toute violence, tout châtiment et toute guerre, prescrit l’amour des +ennemis, glorifie non pas la puissance et la richesse, mais l’humilité +et la pauvreté; en un mot, la société adopte en la personne de ses +gouvernants païens la religion chrétienne, non dans son sens vrai, mais +sous sa forme corrompue permettant le maintien d’une organisation +païenne de la vie. + +Aussi, les pasteurs des peuples et leurs conseillers, qui pour la +plupart ne comprennent pas le sens du véritable christianisme, +s’indignent-ils très sincèrement contre les hommes qui professent et +propagent le vrai christianisme, et, la conscience tranquille, les +châtient et les bannissent. Le clergé défend de lire l’Évangile et se +réserve le droit exclusif de le commenter, d’imaginer des sophismes +complexes justifiant l’union contre nature entre l’État et le +Christianisme, d’instituer des cérémonies solennelles qui hypnotisent la +foule. Et c’est ainsi que la grande majorité des hommes a vécu des +siècles durant, croyant vivre en bons chrétiens, sans même soupçonner ce +que peut être la vraie doctrine du Christ. + +Toutefois, si grand que fut le prestige de l’État, si long que fut son +triomphe, si cruelle que fut sa tyrannie contre la véritable idée +chrétienne, la vérité révélatrice de l’âme humaine une fois connue, n’a +pu être étouffée. Plus cette situation a duré, plus nettement est +apparue la contradiction entre la doctrine chrétienne, toute d’humilité +et d’amour, et la doctrine de l’État, toute d’orgueil et de violences. + +La plus puissante digue du monde ne saurait arrêter le cours des flots +humains. Ces flots se frayent inévitablement leur voie, soit en passant +sur la digue, soit en la contournant, soit en la brisant. Ce n’est +qu’une question de temps. Il en sera de même du véritable christianisme +étouffé depuis si longtemps par les gouvernants. Le temps est venu où il +commence à détruire la digue qui l’arrête et à en balayer les débris. + +J’aperçois les signes extérieurs de cette destruction, dans la facilité +avec laquelle les Japonais ont triomphé des Russes, et dans la violente +agitation qui soulève toutes les classes de la société russe. + + + + +II + +LA PORTÉE DE LA VICTOIRE DES JAPONAIS + + +Comme il arrive toujours en cas de défaite, on cherche à expliquer +aujourd’hui celle des Russes par les fautes qu’ils ont commises: +mauvaise organisation militaire, abus, ignorance des chefs. Telle n’en +est pas la véritable cause. Ce n’est pas tant l’incurie gouvernementale +ou l’insuffisance du commandement militaire que la supériorité certaine +des Japonais dans l’art de la guerre qui a déterminé la défaite des +Russes. La victoire du Japon est due non pas à la faiblesse de la +Russie, mais au fait que le peuple nippon constitue évidemment +aujourd’hui la plus forte puissance militaire sur terre et sur mer. Je +le crois, parce que les Japonais, grâce à leur esprit pratique et à +l’importance qu’ils ont accordée à l’art militaire, se sont assimilé +bien mieux que les nations chrétiennes tous les perfectionnements +techniques qui ont procuré jusqu’ici à celles-ci l’avantage sur les +peuples non chrétiens; parce que les Japonais sont par leur nature plus +braves et plus indifférents devant la mort que nous ne le sommes +aujourd’hui; parce que le patriotisme guerrier, que nos gouvernants +s’efforcent de nous inculquer bien qu’il soit en tous points contraire à +la doctrine du Christ, existe encore dans toute sa force primitive chez +les insulaires asiatiques; enfin, parce que, en se soumettant +servilement à l’autorité despotique d’un Mikado divinisé, leur énergie +demeure plus concentrée et plus unie que celle de peuples qui ont +franchi la phase de soumission servile. En un mot, le grand avantage des +Nippons est de n’être pas chrétiens. + +Si corrompue que soit chez nous l’idée chrétienne, notre conscience en +est malgré tout imprégnée, et les meilleurs parmi nous ne peuvent plus +employer leur force intellectuelle à imaginer et à fabriquer les +instruments de meurtre, ni se refuser à condamner plus ou moins le +patriotisme belliqueux. Ils ne sauraient imiter les Japonais, qui +s’ouvrent le ventre plutôt que de tomber dans les mains de l’ennemi, ni, +comme jadis nous-mêmes, se faire sauter avec l’ennemi plutôt que de se +rendre. Ils ne peuvent plus priser comme autrefois les vertus guerrières +ni respecter la caste militaire; enfin il leur est impossible, sans +offenser leur dignité humaine, de se soumettre servilement aux +autorités, surtout de faire impassiblement métier d’assassins. + +Dans la vie courante même, lorsque l’activité humaine se trouve en +opposition avec la doctrine évangélique, les peuples chrétiens sont +impuissants à lutter avec les peuples non chrétiens. Le fait se produit +notamment dans les questions d’argent. Si faussement qu’ils interprètent +la doctrine du Christ, ses partisans ont conscience que la richesse ne +donne pas le bonheur suprême; aussi, ne mettent-ils pas à l’acquérir la +même âpreté que ceux qui, n’ayant pas d’idéal plus élevé, voient en elle +la seule bénédiction divine. + +On peut en dire autant de la science et de l’art non chrétiens. Dans le +domaine de la science expérimentale et positive et de l’art morbide et +sensuel, la supériorité appartient et appartiendra sans conteste aux +peuples et aux individus les moins chrétiens. + +Ce phénomène, que nous voyons se manifester en pleine paix dans toutes +les branches de l’activité sociale, doit à plus forte raison se produire +dans les choses de la guerre, rigoureusement interdite par la doctrine +évangélique. C’est pourquoi l’inévitable supériorité des peuples non +chrétiens s’est révélée avec une si grande évidence dans les victoires +éclatantes des Japonais sur les Russes, malgré l’équivalence de leurs +armements et de leur science militaire. + +C’est par là surtout que la victoire des Japonais est pour nous d’un +grand enseignement. Elle a montré en effet d’une façon absolue, non +seulement à la Russie vaincue mais au monde entier, combien était +insuffisante la culture extérieure dont étaient si fières les nations +chrétiennes, culture qui leur semblait être le résultat merveilleux de +nombreux siècles d’efforts et que pourtant le Japon a pu s’assimiler en +quelques dizaines d’années, bien qu’il ne soit nullement doué de +qualités morales exceptionnelles; car, lorsqu’il l’a cru nécessaire, il +a tout appris, depuis la découverte des bactéries jusqu’à celle des +explosifs, et il a si bien su mettre en pratique cette science, que dans +l’art de la guerre il est devenu bientôt supérieur à ses maîtres. + +Sous prétexte de se défendre, les peuples chrétiens ont rivalisé durant +des siècles dans l’invention d’engins de destruction, qu’ils ont +employés aussi bien à lutter entre eux qu’à combattre les peuples non +civilisés de l’Afrique et de l’Asie pour en tirer profit. + +Mais voici que parmi ceux-ci apparaît un peuple guerrier, plein +d’habileté et doué d’une merveilleuse facilité d’assimilation, qui, +devant le danger, menaçant lui et ses voisins, a su s’approprier avec +une aisance et une rapidité extraordinaires tout ce qui faisait la +supériorité incontestable des Européens. Il comprit très vite que, au +moment où l’on va vous frapper d’une lourde massue, il faut en saisir +une semblable, une plus lourde au besoin, afin de rendre coups pour +coups. + +Profitant de plus de l’avantage que lui donnaient son despotisme +religieux et son fanatisme patriotique, il est devenu, au point de vue +guerrier, plus redoutable que la plus grande des puissances militaires. + +Sa victoire a montré aux peuples guerriers que la force des armes n’est +plus entre leurs mains, mais qu’elle est, ou doit passer bientôt, entre +les mains de ceux qui ne sont pas chrétiens. En effet, imitant l’exemple +du Japon, tous les peuples de l’Asie et de l’Afrique peuvent devenir +capables de s’assimiler cette science militaire dont sont si fières les +nations chrétiennes, et alors il leur sera facile non seulement de se +libérer de leur oppression, mais encore de les anéantir toutes. + +En raison de l’issue de la guerre russo-japonaise, les gouvernements +européens vont être obligés d’accroître les armements qui déjà écrasent +leurs peuples, et, même en doublant leurs effectifs, ils devront prévoir +malgré tout qu’avec le temps les peuples païens si longtemps opprimés, +apprenant l’art de la guerre aussi bien que les Japonais, en arriveront +à rejeter leur joug et à se venger. + +Ainsi, ce n’est plus le pur raisonnement, mais l’amère expérience de la +victoire japonaise qui rend évidente pour tous les peuples cette simple +vérité: La violence ne peut conduire à rien autre qu’à l’aggravation des +maux et des souffrances. + +Cette victoire a prouvé que, préoccupés de l’accroissement de nos forces +armées, nous avons commis une œuvre non seulement mauvaise, mais encore +contraire à l’esprit chrétien qui nous domine, une œuvre dans laquelle +nous serons forcément surpassés et vaincus par les païens. Cette +victoire a montré que notre activité guerrière nous était funeste, +épuisait inutilement nos forces et surtout nous préparait des ennemis +plus puissants. + +Cette guerre a démontré avec évidence que la force de nos peuples n’est +pas dans la domination militaire et que, s’ils veulent rester chrétiens, +ils doivent conformer leur vie à la doctrine évangélique, qui seule leur +donnera le suprême bonheur, acquis par l’amour et la concorde, et non +par la violence. + +C’est là, et non ailleurs, qu’est la véritable signification de la +victoire des Japonais pour le monde chrétien. + + + + +III + +LE SENS DU MOUVEMENT RÉVOLUTIONNAIRE EN RUSSIE + + +La victoire du Japon a montré à tous combien était fausse la voie suivie +jusqu’ici par la civilisation. Aux Russes, cette guerre--cause de tant +de souffrances insensées: sacrifice inutile d’hommes et de richesses--a +montré, de plus, le grave danger de leur soumission à leur gouvernement. +Afin d’assurer de louches profits à quelques personnages malfaisants, ce +gouvernement a jeté le pays dans une guerre imbécile qui, dans aucun +cas, ne pouvait être avantageuse pour le peuple. Des centaines, des +milliers de vies ont été sacrifiées, les produits du labeur colossal de +tout un peuple perdus, enfin, la gloire elle-même de la Russie, pour +ceux qui en étaient fiers, anéantie; mais le pis est que les fauteurs de +tous ces crimes, loin de les reconnaître, en rejettent sur d’autres la +responsabilité, et que, conservant leurs places, ils sont tout disposés +à jeter le pays dans de plus grands malheurs encore. + +La révolution commence tout naturellement lorsque la société vient à +abandonner une certaine conception de la vie sur laquelle continue à +reposer l’édifice social existant, autrement dit, lorsque la +contradiction entre la vie telle qu’elle est et celle qui doit ou peut +être devient si nette pour la majorité des hommes, que ceux-ci sentent +déjà l’impossibilité de continuer à vivre dans les anciennes conditions; +et cette révolution éclate d’abord chez la nation qui possède le plus +grand nombre d’individus conscients de cette contradiction. Quant aux +moyens employés par la révolution, ils dépendent du but qu’elle +poursuit. + +En 1793 la contradiction entre l’idée d’égalité des hommes et le pouvoir +despotique des rois, du clergé, des nobles, des fonctionnaires, était +sentie non pas seulement par les peuples qui en souffraient, mais aussi +par les meilleurs parmi les hommes des classes dirigeantes du monde +chrétien tout entier. Mais nulle part plus qu’en France ces classes ne +ressentaient l’injustice de l’inégalité, nulle part la conscience +populaire n’était moins asservie. C’est pourquoi la Révolution de 1793 a +débuté précisément en France. Quant au moyen le plus immédiat de +conquérir l’égalité, il consistait tout naturellement à prendre par la +force le pouvoir que détenaient les maîtres du jour; c’est pourquoi les +révolutionnaires de l’époque ont eu recours à la violence pour arriver à +leurs fins. + +Actuellement, en 1905, où les gouvernants enlèvent arbitrairement aux +hommes le produit de leur travail pour s’armer à outrance, où à chaque +instant ils peuvent pousser les peuples à s’entr’égorger, la +contradiction entre une vie libre possible et légitime et la soumission +stupide et funeste aux oppresseurs, est ressentie non seulement par les +peuples qui en souffrent, mais aussi par les plus généreux parmi ceux +qui les gouvernent. Nulle part cette contradiction n’est aussi nette que +chez le peuple russe. + +Il la ressent autant en raison de la guerre stupide et honteuse où il +fut jeté par le gouvernement que par suite du régime agraire qu’il a +conservé jusqu’ici; il la ressent surtout à cause de la conscience +chrétienne particulièrement vivace chez lui. + +J’estime donc que la révolution de 1905, ayant pour but d’affranchir les +hommes de l’oppression brutale, doit commencer et commence précisément +en Russie. Quant aux moyens d’y parvenir, ils doivent être évidemment +tout autres que la violence à laquelle les hommes avaient eu jusqu’ici +recours pour arriver à l’égalité. + +Les hommes de la grande Révolution pouvaient encore se méprendre en +croyant à la possibilité de réaliser l’égalité par la violence, +quoiqu’il fût de toute évidence que la force brutale était par elle-même +la manifestation la plus vive de l’inégalité. A plus forte raison ne +peut-on aujourd’hui recourir à la violence pour conquérir cette liberté, +qui est le principal but de la révolution actuelle. + +Or, que voyons-nous? Les révolutionnaires de nos jours répètent en +Russie tout ce que faisaient leurs devanciers dans les pays européens: +manifestations solennelles, cortèges funèbres, destruction des prisons, +brillants discours («Allez dire à votre maître...»), assemblées +constituantes, etc... Et ils croient qu’en renversant le gouvernement +existant et en le remplaçant par une monarchie constitutionnelle, ou +même par une république socialiste, ils atteindront le but que la +révolution s’est imposé. + +Mais l’histoire ne se répète pas. La révolution par la violence a fait +son temps. Tout ce qu’elle a pu donner aux hommes elle l’a déjà donné, +et en même temps elle a indiqué ce qu’elle était incapable de donner. La +révolution qui commence en Russie,--nous ne sommes pas en 1793, mais en +1905,--où l’on compte cent millions de paysans doués d’une psychologie +et d’une organisation sociale particulières, cette révolution ne saurait +en aucune façon avoir le même but et se faire par les mêmes moyens que +les révolutions qui eurent lieu il y a soixante, quatre-vingt ou cent +ans, chez des peuples latins ou germains dont la mentalité est tout +autre. + +La population rurale de la Russie, qui comprend le vrai peuple, n’a que +faire de la Douma, de toutes ces libertés--dont l’énumération seule est +une preuve de l’absence de la vraie liberté,--ainsi que de la +substitution d’un gouvernement violent à un autre aussi violent; il a +besoin de s’affranchir de tout le système de violence. + +La portée de la révolution qui commence en Russie et qui s’annonce dans +le reste du monde, n’est donc point dans les réformes énumérées par les +programmes habituels: impôts sur le revenu ou autres, séparation de +l’Église et de l’État, monopoles nationaux, système électoral, +participation du peuple au pouvoir, institution de la République la plus +démocratique, etc., mais dans la conquête de la vraie liberté. + +Or, cette liberté vraie peut être réalisée seulement par le refus de se +soumettre à toute autorité, quelle qu’elle soit, et cela sans recourir +aux barricades, assassinats et institutions nouvelles obtenues par la +violence et reposant sur elle. + + + + +IV + +LA CAUSE PRINCIPALE DE LA RÉVOLUTION IMMINENTE + + +La cause principale de la prochaine révolution comme de toutes celles +passées ou futures a un caractère religieux. + +Le mot religion est pris d’ordinaire soit dans le sens d’une définition +mystique du monde invisible, soit pour désigner certains rites d’un +culte qui console et encourage les hommes dans la vie, soit comme une +explication de l’origine de l’univers, soit comme la réglementation +morale de la vie sanctionnée par la prescription divine. + +Ce n’est pas ainsi que je comprends la religion: elle est pour moi avant +tout la révélation de la loi supérieure, commune à tous les hommes, leur +assurant dans un temps donné le suprême bonheur. + +Déjà antérieurement à la doctrine chrétienne, fut proclamée et exprimée +chez divers peuples une loi religieuse, supérieure et commune à toute +l’humanité, qui peut être formulée ainsi: + +L’homme ne doit pas vivre pour son bonheur individuel, mais pour le +bonheur de tous, c’est-à-dire, rendre service à son prochain (Bouddha, +Isaïe, Confucius, Lao-Tseu, stoïciens). La loi ayant été proclamée, il +était impossible aux hommes qui la connaissaient de ne pas se rendre +compte de sa justesse et de sa bienfaisance; mais l’ordre social fondé +sur la violence a pénétré si à fond dans les mœurs et les institutions +que, tout en reconnaissant les bienfaits de la loi d’aide mutuelle, les +hommes continuaient à vivre sous l’empire de lois répressives qu’ils +justifiaient par la nécessité de châtier les méchants. Il leur semblait +que sans menaces ni châtiments du mal par le mal, la vie sociale était +impossible. Les uns assumaient le devoir de maintenir l’ordre public et +de corriger les criminels en faisant appliquer les lois répressives; ils +commandaient, les autres obéissaient. Mais les maîtres se dépravaient +par l’omnipotence dont ils jouissaient, et une fois dépravés, au lieu de +corriger les mœurs, ils les contaminaient de leur propre souillure; les +administrés à leur tour se dépravaient par leur participation à ces +violences, par leur esprit d’imitation et par leur soumission servile. + +Il y a dix-neuf cents ans apparut le Christianisme. Avec une nouvelle +force, il vint confirmer la puissance de cette loi d’amour et de +solidarité, et nous apprendre en plus pourquoi elle n’était pas +observée. + +Il a montré avec une netteté extraordinaire que la cause de cette +inobservance était la fausse notion que l’on se faisait de la légitimité +et de la nécessité de la violence comme moyen de coercition. Après avoir +démontré sur toutes ses faces l’illégalité et la nocivité du châtiment +social, il a prouvé que la principale cause des malheurs de l’humanité +résidait dans les violences auxquelles se livrent les hommes les uns sur +les autres sous prétexte de vindicte publique; enfin, il a montré que +l’unique moyen de faire disparaître la violence était de la subir avec +passivité. + +«Tu as entendu dire aux anciens: Œil pour œil, dent pour dent. Moi, je +te dis: Ne résiste pas au méchant; s’il te frappe sur la joue droite, +tends-lui la joue gauche; s’il veut plaider contre toi et te prendre tes +vêtements, donne-lui jusqu’à ta chemise. Donne à celui qui te tend la +main et ne te détourne pas de celui qui sollicite ton aide pécuniaire.» + +Cette doctrine veut dire que lorsque celui qui a mission de juger des +cas de violences en commet lui-même, il n’y aura plus pour elles aucune +limite. + +Aussi, pour qu’elles disparaissent, il faut que nul, sous quelque +prétexte que ce soit, n’emploie la force brutale, et surtout sous le +prétexte le plus fréquent, celui de punir. + +Cette doctrine atteste cette vérité simple et naturelle: on ne saurait +supprimer le mal par le mal, et l’unique moyen de diminuer +l’intervention de la violence est de ne pas s’en servir. + +La doctrine chrétienne l’a nettement formulé et établi. Malheureusement, +on se figurait à tort que châtier était une condition indispensable à la +vie sociale, et cette croyance était tellement enracinée, le nombre des +hommes qui ignoraient cet enseignement ou ne le connaissaient que sous +sa forme corrompue était si grand, que tous ceux qui avaient accepté la +loi du Christ continuaient à vivre d’après celle de la violence. Les +pasteurs des chrétiens croyaient que l’on pouvait accepter la doctrine +de la solidarité sans la loi de la non-résistance au mal, qui est +pourtant la clef de voûte de tout l’enseignement sur la conduite des +hommes. Car, admettre la loi de l’aide mutuelle en méconnaissant le +précepte de la non-résistance, c’était construire la voûte sans la +sceller dans sa partie centrale. + +Les chrétiens, en s’imaginant qu’ils pouvaient organiser leur vie mieux +que celle des païens sans accepter le précepte de la non-résistance, +continuaient à faire non seulement ce que faisaient ceux-ci, mais pis +encore, et s’éloignaient ainsi de plus en plus de la vie chrétienne. Le +sens de leur doctrine s’obscurcissait, et ils sont arrivés enfin à leur +triste situation actuelle: division des peuples chrétiens en camps +ennemis, dépensant toutes leurs forces à s’armer et prêts à chaque +instant à s’entre-déchirer. Plus encore: ils ont provoqué la haine des +peuples non chrétiens qui se lèvent déjà contre eux. Enfin, et +par-dessus tout, ils sont arrivés à la négation complète non seulement +du christianisme, mais de toute loi ayant un caractère élevé. + +La cause première de la prochaine révolution est donc surtout +religieuse. Elle vient de la déformation de la loi suprême de +solidarité, par suite de la méconnaissance du précepte de la +non-résistance spécifiée par le christianisme, dont l’intention expresse +est de rendre cette loi pratiquement réalisable. + + + + +V + +LES CONSÉQUENCES DE L’INACCEPTATION DU PRÉCEPTE DE LA NON-RÉSISTANCE + + +La doctrine chrétienne n’a pas seulement montré que la vengeance n’est +ni utile ni sensée, parce qu’elle ne fait qu’accroître le mal; elle a +indiqué de plus la non-résistance au mal par la violence, comme unique +moyen d’atteindre la véritable liberté si naturelle à l’homme. Elle a +montré que, du moment où l’homme entrait en lutte contre la violence, il +s’aliénait lui-même sa liberté; en effet, en admettant l’emploi par lui +de la force brutale, il admettait par ce fait même la légitimité de son +emploi contre lui-même; aussi, pouvait-il être soumis par ceux contre +lesquels il luttait. Lors même qu’il fût vainqueur, il n’en était pas +moins toujours menacé d’être vaincu à son tour par un plus fort que lui. + +Quiconque s’est proposé pour but l’accomplissement de la loi supérieure +commune à toute l’humanité et qui ne saurait être mise en échec, peut +seul être réellement libre. Et l’unique moyen de restreindre dans le +monde l’emploi de la violence, est de réaliser la liberté complète en ne +résistant pas à n’importe quels actes de tyrannie. + +La doctrine chrétienne a donc proclamé la loi de la pleine liberté +humaine, mais à la condition absolue de se soumettre à cette loi dans +toute sa signification. + +«Et ne craignez point ceux qui ôtent la vie du corps et qui ne peuvent +faire mourir l’âme, mais craignez plutôt celui qui peut perdre et l’âme +et le corps dans la géhenne.» (Mathieu, X, 28.) + +Ceux qui avaient accepté cette doctrine dans sa signification vraie et +s’étaient soumis à la loi suprême étaient libres de toute autre +soumission. Ils avaient souffert avec résignation les violences des +hommes, mais ne leur obéissaient pas dans les actes contraires à la loi +suprême. Ainsi avaient agi les premiers chrétiens alors qu’ils étaient +peu nombreux parmi les peuples païens. Ils refusaient d’obéir aux +gouvernements dans les actes contraires à la loi suprême qu’ils +appelaient la loi de Dieu; ils furent persécutés, châtiés pour cette +résistance, mais ils n’en continuaient pas moins à ne pas se soumettre +et restaient libres. + +Mais dès l’instant où des peuples entiers, qui vivaient sous un régime +maintenu par la violence, s’étaient reconnus chrétiens simplement parce +qu’ils avaient reçu le baptême, leur attitude envers les autorités +changea complètement. + +Aidés du clergé, les gouvernants suggérèrent à leurs administrés que le +meurtre et les autres violences pouvaient être commis lorsqu’ils +servaient à la juste vindicte et à la défense des faibles et des +opprimés. Puis, en les obligeant à prêter serment aux autorités, +c’est-à-dire à jurer devant Dieu qu’ils accompliraient tout ce qu’il +leur sera ordonné, les gouvernements amenèrent leurs sujets se +considérant comme chrétiens, à ne plus croire défendu l’emploi de la +violence, et, naturellement, à admettre aussi celle dont ils étaient +victimes. + +Il arriva donc qu’au lieu de demeurer libres, comme l’a voulu le Christ, +au lieu de souffrir toute violence, comme cela avait eu lieu au début, +afin d’être, en revanche, soumis à la seule volonté de Dieu, ils +comprirent leur devoir dans un sens diamétralement opposé: ils +considérèrent comme honteux d’être en butte aux violences sans essayer +de lutter contre elles, et comme leur devoir le plus sacré d’obéir aux +gouvernants. C’est ainsi qu’ils devinrent des esclaves. Formés dans ces +traditions, ils n’eurent plus aucune honte de leur esclavage; au +contraire, ils furent fiers de la puissance de leurs gouvernements, à +l’exemple des esclaves toujours fiers de la grandeur de leurs maîtres. + +En ces derniers temps, cette déformation du Christianisme a donné lieu à +une nouvelle supercherie qui à mieux enfoncé nos peuples dans leur +servilité. A l’aide d’un système complexe d’élections parlementaires, il +leur fut suggéré qu’en élisant leurs représentants directement, ils +participaient au gouvernement, et qu’en lui obéissant, ils obéissaient à +leur propre volonté, et étaient libres. Cependant cette supercherie +devait être évidente tant en théorie qu’en pratique, car même sous le +régime le plus démocratique et sous le règne du suffrage universel, le +peuple ne peut exprimer sa volonté. Il ne le peut: 1º parce qu’une +pareille volonté collective d’une nation de plusieurs millions +d’habitants n’existe pas et ne peut exister; 2º parce que, lors même où +elle existerait, la majorité des voix ne serait point son expression. +Sans insister sur ce fait que les élus légifèrent et administrent, non +pas pour le bien général, mais pour se maintenir au pouvoir; sans +appuyer également sur le fait de la dépravation du peuple due à la +pression et à la corruption électorale, ce mensonge est particulièrement +nuisible en raison de l’esclavage présomptueux dans lequel tombent ceux +qui s’y soumettent. En s’imaginant qu’ils obéissent à leur propre +volonté tout en obéissant à celle du gouvernement, ils n’osent plus +transgresser les règlements établis par l’autorité, lors même qu’ils +seraient contraires à leur goût, intérêts, désirs, et surtout à la loi +supérieure de leur conscience. Or, les actes et les prescriptions du +gouvernement de ce peuple soi-disant libre, soumis aux hasards des +luttes de partis, d’intrigues, de vanité et de vénalité, dépendent aussi +peu de la volonté populaire que les actes et les prescriptions du +gouvernement le plus despotique. + +Ces hommes libres rappellent les prisonniers qui s’imaginent jouir de la +liberté, lorsqu’ils ont le droit d’élire ceux parmi leurs geôliers qui +sont chargés de la police intérieure de la prison. + +Un membre d’un État le plus despotique peut être entièrement libre, bien +qu’il puisse souffrir les plus cruelles violences de la part du +gouvernement qu’il n’avait pas établi. Par contre, un membre d’un État +constitutionnel est toujours esclave, car en s’imaginant participer au +pouvoir, il reconnaît la légalité de toutes les violences commises sur +lui, se soumet à toute prescription de l’autorité, au point qu’il perd +toute notion de ce qu’est la véritable liberté. Croyant se libérer, il +devient de plus en plus l’esclave de son gouvernement. + +Rien ne montre plus clairement l’asservissement progressif des peuples +comme l’extension et le succès des théories collectivistes, qui ne +tendent à rien moins qu’à l’annihilation complète de l’individu. + +Bien que les Russes soient sous ce rapport dans des conditions plus +favorables, puisque jusqu’à aujourd’hui ils n’ont pas participé au +pouvoir et que, par suite, il ne les a pas encore corrompus, eux aussi +ont été soumis au mensonge de la glorification du pouvoir, du prestige +et de la grandeur de la patrie, de la fidélité au serment, et ils +considèrent également comme un devoir d’obéir aveuglément à leur +gouvernement. + +Mais voici que des hommes peu sensés de la société russe essayent +d’amener leur peuple au même état d’esclavage constitutionnel que les +autres peuples européens. + +En somme, l’inadmission du précepte de la non-résistance a eu pour +conséquence non seulement l’armement à outrance et la guerre, mais +encore l’aliénation graduelle de la liberté de ceux qui professent la +loi mutilée du Christ. + + + + +VI + +PREMIÈRE CAUSE EXTÉRIEURE DE LA RÉVOLUTION IMMINENTE + + +La déformation de la doctrine du Christ et l’oubli du précepte de la +non-résistance ont amené les peuples à se vouer une haine mutuelle, +cause de tous leurs maux, de leur esclavage en particulier. + +Cet esclavage finit par peser aux chrétiens; et c’est là la cause +fondamentale de la révolution qui se produit. + +Quant aux causes plus immédiates qui ont fait éclater la révolution +précisément à ce moment, ce sont d’abord la folie du militarisme qui +envahit tous les peuples chrétiens, et qui s’est révélée avec une grande +intensité pendant la guerre russo-japonaise; puis, l’accroissement de la +misère et du mécontentement de la masse ouvrière, et cela parce que l’on +a spolié le peuple de son droit naturel à jouir de la terre. + +Ces deux causes sont communes à tous les peuples; mais, par suite de +conditions historiques particulières, elles agissent plus vivement dans +le peuple russe et précisément de nos jours. + +Le peuple russe s’est rendu compte de sa situation précaire, non +seulement à la suite de la guerre stupide et monstrueuse où son +gouvernement l’a entraîné, mais encore parce qu’il a toujours observé +vis-à-vis du pouvoir une attitude tout autre que celle des autres +peuples européens. Il n’est jamais entré en lutte contre le pouvoir, il +n’y a surtout jamais participé, et par conséquent n’a pu en être +souillé. Il l’a considéré comme un mal qu’il faut éviter, et non comme +un bien, ainsi que l’envisagent la plupart des peuples européens et, +malheureusement, quelques Russes corrompus. Aussi, la majorité des +Russes a-t-elle toujours préféré supporter les actes de violence plutôt +que d’avoir la responsabilité morale de sa participation aux violences. +Elle s’est donc toujours soumise et continue à se soumettre aux +autorités, non parce qu’elle est impuissante à les renverser, mais parce +qu’elle préfère la soumission à la lutte et à la participation à la +violence que voudraient lui imposer les révolutionnaires. De là +l’institution et le maintien en Russie d’un gouvernement d’oppression du +faible par le fort, autrement dit, du résigné par le combatif. + +La légende relative à l’appel fait aux Variagues par les Russes pour +venir les gouverner, composée évidemment déjà après la conquête des +Slaves par les Variagues, montre parfaitement quelle était l’attitude +des Russes envers le pouvoir, même avant le christianisme: «Nous ne +voulons pas prendre part nous-mêmes au péché de gouverner. Si vous ne le +considérez pas comme un péché, venez et gouvernez». Cette psychologie +des Russes explique leur docilité à l’égard des autocrates les plus +cruels, voire les plus fous, depuis Ivan le Terrible jusqu’à Nicolas II. + +C’est ainsi que le peuple russe envisageait le pouvoir dans l’ancien +temps, et c’est ainsi que pour la plupart il l’envisage encore +aujourd’hui. Certes, les mêmes suggestions trompeuses, grâce auxquelles +dans les autres pays on a amené les chrétiens à subir les actes +antichrétiens de l’autorité, ont été exercées également sur le peuple +russe; mais seules les couches supérieures et dépravées de la société en +furent atteintes, alors que la majorité de la nation conserva de +l’autorité son ancienne idée: il est préférable de souffrir l’oppression +que d’opprimer ses semblables. + +La raison de cette attitude réside, à mon sens, dans le fait que le +véritable christianisme, en tant que doctrine de fraternité, d’égalité, +de douceur et d’amour, doctrine qui distingue nettement entre la +_soumission forcée_ et l’_obéissance volontaire_ à la violence, s’est +mieux conservée dans le peuple russe que dans tous les autres. Le vrai +chrétien peut se soumettre, il lui est même impossible de ne pas se +soumettre à toute violence sans lutte; mais il ne saurait y obéir, +c’est-à-dire en reconnaître la légitimité. Malgré tous les efforts des +gouvernements en général et du gouvernement russe en particulier, pour +substituer à cette attitude vraiment chrétienne envers l’autorité, la +doctrine de la religion officielle, l’esprit chrétien, qui distingue +entre la _soumission_ et l’_obéissance_ au pouvoir, continue à se faire +sentir dans la majeure partie de la masse populaire russe. + +Cette contradiction entre la pression gouvernementale et le +christianisme était particulièrement comprise par ceux qui +n’appartenaient pas à la doctrine faussée de l’orthodoxie, par ceux +qu’on appelait les sectateurs. Ces derniers n’ont jamais reconnu la +légitimité du pouvoir tsariste. Si, par crainte, ils se soumettaient en +majeure partie aux exigences du gouvernement selon eux illégitime, +d’autres, moins nombreux, esquivaient ces exigences ou les fuyaient. +Lorsque fut institué le service obligatoire pour tous, l’État semblant +jeter un défi aux vrais chrétiens en leur demandant d’être prêts à tuer, +un grand nombre de Russes orthodoxes commencèrent à se rendre compte du +désaccord qui existait entre la doctrine chrétienne et le pouvoir. Quant +aux chrétiens de toutes les autres confessions, il y en eut qui +refusèrent tout simplement de servir; et bien que ces refus n’aient pas +été très nombreux (à peine un conscrit sur mille), leur portée fut très +grande en raison des châtiments cruels dont ils furent l’objet et qui +dessillaient les yeux non seulement aux sectateurs, mais à la généralité +des Russes. Tous s’aperçurent que cet impôt du sang, réclamé par le +gouvernement, était antichrétien, et la plupart s’en rendirent compte +qui jusqu’alors n’avaient pas songé à cette contradiction entre la loi +de Dieu et les lois des hommes. Dès lors, le travail latent de +libération de la conscience chez la majeure partie du peuple russe +commençait à se faire. + +Le peuple se trouvait dans cet état d’esprit quand éclata la guerre +japonaise, si cruelle et si peu justifiée. Grâce à l’extension de +l’instruction, au mécontentement général, et surtout à la nécessité de +faire transporter pour la première fois des centaines de mille de +réservistes de tous les coins de la Russie,--pères de famille arrachés à +leur gagne-pain,--pour participer à une œuvre follement sanguinaire, +cette guerre détermina le choc qui fit apparaître le travail intérieur +et invisible sous la forme palpable de la conscience très nette de +l’ignominie gouvernementale. + +Cet état d’âme se révèle aujourd’hui sous des formes aussi variées que +significatives: refus des réservistes de rejoindre leur corps, +désertions, refus de tirer sur leurs frères, grévistes ou révoltés; +enfin et principalement, refus croissant de la conscription. + +Telles sont les diverses formes que prend l’insoumission au +gouvernement, celle qui est consciente de son illégitimité. Quant à +l’insoumission inconsciente, elle se manifeste aujourd’hui par les actes +des révolutionnaires et de leurs ennemis: mutinerie des marins dans la +mer Noire et à Cronstadt; rébellion des militaires à Kiev et dans +d’autres villes; _pogromes_ agraires et antisémites; émeutes des +paysans, etc. + +Le prestige du pouvoir ayant disparu, une grave question se pose devant +les Russes de notre époque: doit-on, malgré la loi divine, autrement dit +malgré la conscience, se soumettre au gouvernement qui exige des actes +contraires à la foi chrétienne? + +L’effet de la naissance de cette question chez le peuple russe est l’une +des causes de la grande révolution universelle qui se prépare, qui +peut-être commence déjà. + + + + +VII + +DEUXIÈME CAUSE EXTÉRIEURE DE LA RÉVOLUTION IMMINENTE + + +La deuxième cause extérieure de la révolution est l’impossibilité où se +trouve la population agricole de jouir de son droit naturel et légitime +de travailler la terre; elle est d’ailleurs la cause de l’accroissement +des maux dans la masse populaire et de l’irritation de celle-ci contre +les classes qui l’exploitent. Cette cause se manifeste particulièrement +en Russie, car là seulement la majeure partie de la population vit des +travaux des champs; de même c’est aujourd’hui seulement que les Russes, +en raison de l’accroissement de la population et de l’insuffisance des +terres, se voient forcés ou d’abandonner la vie rurale qu’ils ont menée +jusqu’ici et qui seule rend possible la réalisation d’une société +chrétienne, ou de cesser d’obéir au gouvernement qui assure aux +propriétaires fonciers la possession de la terre arrachée aux +travailleurs. + +On croit généralement que l’esclavage le plus cruel est la dépendance de +la personne, quand un homme peut faire d’un autre ce qu’il veut: +molester, mutiler, tuer; tandis que la privation du droit à la terre est +simplement considérée comme un fait économique peu grave. + +Cette idée est complètement fausse. + +Le traitement qu’avait fait subir Joseph aux Égyptiens, les conquérants +aux peuples conquis, les hommes d’aujourd’hui les font subir également à +leurs semblables en les privant de la jouissance de la terre. + +Et c’est là précisément le plus cruel des esclavages. + +En effet, l’esclave d’un maître est l’esclave d’un seul; mais l’homme +privé du droit à la terre est l’esclave de tout le monde. + +Là n’est pas encore le mal le plus grand dont souffre l’esclave rural. +Si cruel que puisse être un maître envers son esclave, il ne le force +pas, par intérêt, à travailler sans trêve; il ne le fait pas mourir de +faim, car il ne tient pas à le perdre. Par contre, l’esclave privé de +terres doit toujours s’exténuer au travail, souffrir la plus dure +misère, ne pas manger à sa faim; sa vie n’est pas assurée; il dépend à +chaque instant de l’arbitraire des méchants et des cupides. Mais ce +n’est pas encore ce qui le fait le plus souffrir; le pire est son +impossibilité de vivre une vie morale. Ne vivant pas du travail de la +terre, ne luttant pas contre la nature, il doit inévitablement lutter +contre les hommes, prendre par la force et par la ruse ce que d’autres +ont acquis par le travail agricole de leurs semblables. + +Ceux mêmes qui reconnaissent que la dépossession de la terre est un +esclavage, se trompent en croyant que ce n’est qu’un vestige des anciens +temps; il est la base même sur laquelle repose tout esclavage +incomparablement plus douloureux que la dépendance personnelle. De fait, +celle-ci n’est qu’une des conséquences de l’abus de l’esclavage rural. +Aussi, l’affranchissement de la dépendance personnelle sans +l’affranchissement de la dépendance terrienne fait simplement cesser +l’un des abus, et, dans la plupart des cas, est un mensonge qui cache +momentanément aux esclaves leur situation, comme cela eut lieu notamment +en Russie lors de l’affranchissement des serfs insuffisamment pourvus de +terres. + +Les paysans s’en étaient bien rendu compte au temps du servage +puisqu’ils disaient: «Nous sommes vôtres, mais la terre est nôtre». Et +depuis l’affranchissement de leurs personnes, ils ne cessent de réclamer +l’affranchissement de la terre. En les affranchissant on a satisfait les +serfs pour un certain temps avec un peu de terre; mais avec +l’accroissement de la population, la question agraire s’est posée à +nouveau dans toute sa force. + +Pendant que les paysans étaient serfs, ils jouissaient d’une étendue de +terres suffisante pour assurer leur existence; lorsque la population +augmentait, le gouvernement et les seigneurs prenaient des mesures pour +leur donner de nouvelles terres, et les travailleurs ne s’apercevaient +pas de l’injustice de l’accaparement du sol. Mais dès qu’ils furent +affranchis, le gouvernement et les seigneurs n’eurent plus à se soucier +de leur situation économique. La quantité de terres qu’ils pouvaient +posséder fut une fois pour toutes établie sans espoir d’agrandissement. +C’est alors qu’en devenant plus dense, la population trouva de moins en +moins la possibilité de vivre. Elle attendit que le gouvernement +rapporte les lois qui l’avaient spoliée de la terre. Elle attendit ainsi +dix ans, vingt ans, quarante ans; les terres étaient accaparées de plus +en plus par les propriétaires fonciers, alors que les travailleurs des +champs ne pouvaient que choisir entre ces deux alternatives: mourir de +faim et ne pas avoir d’enfants, ou abandonner complètement la vie des +champs et aller remplir les usines. + +Cinquante ans ont passé; la situation de la masse rurale est devenue +telle que son antique organisation, considérée par elle comme nécessaire +à la vie chrétienne, commence à se désagréger. Quant au gouvernement, +non seulement il distribue la terre à ses serviteurs au lieu de la +donner au peuple, mais il lui dit d’abandonner tout espoir de la +posséder jamais, et organise suivant le modèle européen une vie +industrielle que le peuple russe considère comme pernicieuse et +immorale. + +Donc la dépossession du droit légitime sur la terre est la principale +cause de la malheureuse situation des Russes. C’est également la cause +principale du mécontentement et des maux dont souffrent les masses +ouvrières de l’Europe et de l’Amérique. La différence entre celles-ci et +ceux-là se trouve dans le fait que la monopolisation de la terre chez +les peuples européens s’est effectuée depuis si longtemps, d’autres +faits historiques ont tellement obscurci cette injustice primitive, +qu’ils ne voient plus la véritable cause de leur situation précaire. Ils +la cherchent tantôt dans l’absence de débouchés, tantôt dans une +mauvaise répartition de l’impôt, dans tout, sauf dans la spoliation des +terres. + +Les Russes aperçoivent plus nettement cette iniquité première parce +qu’elle n’est pas encore totalement accomplie chez eux. Vivant pour la +plupart de la terre, ils voient clair et résistent. + +La dépossession de leur droit à la terre, les armements stupides et +funestes, enfin la guerre, telles sont, à mon avis, les raisons qui +poussent tout le monde chrétien à la révolution. Et cette révolution +commence précisément en Russie, parce que nulle part ailleurs ne s’est +maintenue aussi vive et aussi nette la conception chrétienne; et nulle +part la population ne forme proportionnellement une masse aussi grande +de cultivateurs. + + + + +VIII + +QU’ARRIVERA-T-IL AUX HOMMES QUI REFUSERONT D’OBÉIR? + + +Grâce à ses tendances morales et à l’évolution propre de sa vie sociale, +le peuple russe a été amené, avant les autres peuples chrétiens, à la +conscience de sa malheureuse situation résultant de sa soumission +volontaire à la tyrannie des autorités. C’est cette conscience et le +désir de se libérer de cette tyrannie, qui, à mon sens, font éclater la +révolution, qui est imminente non seulement en Russie, mais chez toutes +les nations du monde chrétien. + +Les hommes qui vivent dans un État où la contrainte est la loi immuable +croient que son abolition doit inévitablement conduire aux pires +catastrophes. + +On affirme que la somme de sûreté et de bien-être dont nous jouissons +est due au bon ordre assuré par l’autorité; en réalité, cette assertion +est purement gratuite. En effet, nous savons quelles sont nos +souffrances et nos joies, si toutefois on peut admettre l’existence de +celles-ci dans l’organisation sociale présente; mais nous ignorons +quelle serait notre vie si l’État était supprimé. A en juger par +l’existence de petites communautés, qui, accidentellement, ont vécu et +vivent en marge des grands États, et qui jouissent de tous les bienfaits +d’une organisation sociale, tout en étant libérées de la contrainte +étatiste, on est bien obligé d’admettre que leurs membres ne souffrent +pas le centième des maux que supportent les sujets des grands États. + +N’oublions pas que ce sont principalement les classes dirigeantes qui +bénéficient du régime actuel, et qui affirment l’impossibilité de s’en +passer. Mais, interrogez donc ceux qui supportent le poids de ce régime, +les ouvriers des champs, les cent millions de paysans russes, et vous +apprendrez que, loin d’y trouver leur sécurité, ils le considèrent comme +complètement inutile pour eux. + +Maintes fois, dans nombre de mes écrits, j’ai essayé de démontrer que +les hommes avaient tort de craindre de voir les mauvais opprimer les +bons, si l’autorité était abolie; j’ai démontré qu’on n’avait pas à +prévoir ce danger dans l’avenir, mais à le redouter dans le présent, +puisque partout la puissance est aux mains des pires. Au reste, il n’en +saurait être autrement, car seuls les plus mauvais peuvent employer +toutes les ruses, fourberies et cruautés qui sont nécessaires pour +exercer le pouvoir. + +Bien des fois j’ai cherché à montrer que les principaux maux dont nous +souffrons: richesses de quelques privilégiés et misères de tous les +autres, accaparement de la terre par ceux qui ne la travaillent pas, +armements et guerres continuels, dissolution des mœurs, proviennent +exclusivement de notre reconnaissance de la légitimité de la tyrannie +gouvernementale. + +J’ai cherché à montrer que, avant de nous demander si notre vie sera +meilleure ou pire en absence de toute autorité, il était nécessaire de +rechercher la valeur des gouvernants. S’ils sont au-dessus de la +moyenne, le gouvernement sera bienfaisant; s’ils sont au-dessous, +malfaisant. Pour se convaincre qu’ils sont généralement au-dessous de la +moyenne, il n’y a qu’à lire l’histoire. Nous y voyons défiler des Ivan +IV le Terrible, des Henri VIII, des Marat, des Napoléon, des Metternich, +des Talleyrand, des Araktcheïev, des Nicolas. + +Toute société possède des hommes ambitieux, sans conscience, violents, +prêts à servir leurs intérêts par tous les moyens brutaux, y compris +l’assassinat. Dans une société sans gouvernement, ils deviendraient de +simples brigands qui seraient tenus en respect par la défense des +assaillis et surtout par la force de l’opinion publique, moyen d’action +le plus puissant sur les hommes. Tandis que dans une société dirigée par +l’autorité des violents, ces mêmes brigands s’empareront du pouvoir, en +jouiront, et non seulement ne seront pas tenus en respect par l’opinion +publique, mais seront encouragés et glorifiés par elle, grâce à la +courtisanerie et à la vénalité de ceux qui la forment. + +On dit et on répète: Il est impossible de vivre sans gouvernement, +c’est-à-dire sans violence. On doit dire au contraire: Il est impossible +que les hommes, êtres doués de raison, règlent leurs rapports sociaux en +employant la violence plutôt que les moyens de conciliation. + +De deux choses l’une: les hommes sont ou ne sont pas pourvus de raison; +s’ils en sont dépourvus, tout doit se résoudre par la violence, et il +n’y a aucun motif à ce que les uns aient le droit d’employer la violence +alors que d’autres ne l’auront pas. Si les hommes sont au contraire +doués de raison, leurs rapports ne seront pas fondés sur la violence, +mais sur la raison. + +Il semblerait que cet argument doit être péremptoire pour tous ceux qui +se reconnaissent pour des êtres raisonnables. Les défenseurs du pouvoir +gouvernemental ne s’occupent pas de la nature, des facultés +intellectuelles de l’homme; ils ont toujours en vue certaines +agglomérations humaines auxquelles ils attribuent une sorte de +signification mystique, surnaturelle. + +Que deviendraient la Russie, la France, l’Angleterre, l’Allemagne, si +leurs nationaux cessaient d’obéir à leurs gouvernements? se demandent +les étatistes. + +Que deviendrait la Russie? Mais qu’est donc la Russie? Où est son +commencement, où est sa fin? Est-ce la Pologne? Les Provinces Baltiques? +Le Caucase et toutes ses peuplades? Les Tatares de Kazan? L’Asie +Centrale? Le Bassin de l’Amour? Toutes ces régions, loin d’aspirer à +être russes, sont habitées par une population ne désirant qu’une chose: +se séparer de ce rassemblement de races qu’on appelle la Russie. Le fait +qu’elles font partie de la Russie constitue un phénomène passager, +purement accidentel, qui est le résultat d’une série d’événements +historiques où la force, l’iniquité et la cruauté ont joué le principal +rôle. De nos jours cette union n’est maintenue que par la contrainte +gouvernementale. + +La génération qui vit encore se souvient que Nice était Italie, et voici +qu’elle est France. L’Alsace était France, la voici Allemagne. Les +provinces maritimes d’Extrême-Orient étaient Chine, les voilà Russie; +Sakhaline était Russie, elle est Japon. La puissance de l’Autriche +s’étend aujourd’hui sur la Hongrie, la Bohême, la Galicie; celle de +l’Angleterre sur l’Irlande, le Canada, l’Australie, l’Égypte et beaucoup +d’autres pays; celle de la Russie, sur la Pologne, la Géorgie, etc. Mais +demain tout cela peut disparaître, car l’unique force qui lie toutes ces +puissances: Russie, Autriche, Angleterre, France, est le pouvoir +politique. + +Or, le pouvoir est une institution créée par des hommes qui, au mépris +de leur raison et de la loi de liberté révélée par le Christ, obéissent +à d’autres hommes exigeant d’eux des actes de violence. Ils n’ont qu’à +prendre conscience de la liberté propre à des êtres raisonnés et à +cesser d’accomplir des actes contraires à leur conscience, et aussitôt +n’existeront plus ces puissances artificielles qu’on appelle Russie, +Angleterre, Allemagne, France, entités au nom desquelles les hommes +sacrifient non seulement leur vie, mais leur liberté de créatures +raisonnées. + +Il leur suffirait de comprendre que l’unité d’une Russie, d’une France, +d’une Angleterre, des États-Unis n’existe que dans leur imagination et +de cesser d’obéir aux autorités, pour que ces horribles fétiches, qui +les ruinent moralement et matériellement, disparaissent aussitôt +d’eux-mêmes. + +Il est admis que la formation des grands États par l’agrégation des +petits, autrefois constamment en guerre entre eux, a diminué l’intensité +de cette lutte et l’effusion du sang, grâce à l’accroissement de +l’étendue des grandes puissances. + +Mais cette affirmation est toute arbitraire, car nul n’a calculé la +quantité de mal que donne l’organisation des grands et des petits États. +Il est difficile de croire que les guerres du temps des principautés +russes, ou en France entre la Bourgogne, la Flandre et la Normandie, ont +fait autant de victimes que les guerres de Napoléon, d’Alexandre et la +récente guerre russo-japonaise. + +La seule justification que l’on peut avancer en faveur de +l’agrandissement des États est la formation d’un empire universel qui +abolirait la possibilité de toute guerre. Or, toutes les tentatives +faites en ce sens, depuis Alexandre de Macédoine, en passant par +l’Empire Romain, et jusqu’à Napoléon, n’ont jamais donné la paix aux +peuples, mais au contraire leur ont toujours causé les plus grands maux. + +La pacification des hommes ne saurait donc être atteinte par +l’accroissement de la puissance des États. Elle ne le peut que par une +action contraire: abolition de l’État et de son gouvernement fondé sur +la violence. + +Il existait bien d’autres superstitions cruelles: sorciers brûlés sur +des bûchers, luttes religieuses, tortures, et pourtant les hommes s’en +sont affranchis. Mais la superstition étatiste continue à régner sur eux +comme une chose sacro-sainte, et des sacrifices plus funestes et plus +horribles encore continuent à lui être apportés. On continue à persuader +à des hommes de pays, de mœurs, d’intérêts différents, qu’ils forment un +seul tout parce que la même violence est exercée sur eux tous; ils y +croient et sont fiers d’appartenir à cette grande unité. + +Cette superstition se perpétue depuis si longtemps, est maintenue avec +tant d’acharnement, que tous, aussi bien ceux qui en profitent--rois, +ministres, généraux, fonctionnaires--que ceux qui en souffrent, sont +convaincus que le maintien et l’accroissement de ces agglomérations +artificielles assurent leur bonheur; et ils sont tellement accoutumés à +cette superstition qu’ils sont fiers de leur sujétion à la Russie, à la +France, à l’Allemagne, bien qu’ils n’y trouvent que le malheur. + +C’est pourquoi le jour où disparaîtront les groupements artificiels en +grands États, par suite du refus pacifique d’obéir, la violence, cause +des plus grands maux, diminuera, et les hommes pourront alors plus +facilement vivre selon la loi supérieure de l’aide mutuelle, qui leur a +été révélée depuis deux mille cinq cents ans et qui s’insinue +progressivement dans leur conscience. + +Quant au peuple Russe,--citadin ou rural,--il ne doit pas, surtout en +cet instant décisif de son histoire, chercher à imiter les autres +peuples, leur emprunter leurs idées et institutions: partis politiques, +constitutions, délégations, etc.; il doit penser par lui-même, vivre sa +propre vie, puiser dans son passé à lui et dans les principes légués par +ce passé afin d’établir suivant eux les nouvelles formes de la vie. + + + + +IX + +L’ACTIVITÉ QUI CONCOURRA LE MIEUX A LA RÉVOLUTION IMMINENTE + + +La révolution qui s’opère a pour but la délivrance du mensonge affirmant +la nécessité de la soumission à la puissance publique. La portée de +cette révolution étant tout autre que celle des précédentes qui +bouleversèrent jusqu’ici le monde chrétien, l’activité des hommes qui +participent à la révolution actuelle doit être également tout autre que +l’activité de ceux qui ont contribué aux précédentes. + +Ceux-ci avaient pour but de s’emparer du pouvoir et de le conserver par +des moyens violents. Ceux-là ne doivent et ne peuvent songer qu’à faire +cesser l’obéissance à n’importe quelle autorité fondée sur la violence, +et qu’à organiser leur vie en dehors de toute autorité. + +Outre que l’activité des artisans de la révolution actuelle se distingue +de celle des anciens révolutionnaires, le lieu où ils agissent, leur +nombre et l’esprit de leurs chefs sont tout différents. + +Les révolutionnaires d’autrefois comprenaient principalement les +intellectuels affranchis de tout travail manuel, et les ouvriers des +villes qui se laissaient diriger par eux; tandis que les +révolutionnaires d’aujourd’hui doivent être et seront principalement les +masses rurales. + +C’était les villes qui autrefois étaient les foyers des révolutions; +aujourd’hui ce doivent être surtout les campagnes. Jadis la proportion +des révolutionnaires n’était que la dixième ou la vingtième partie de la +population; de nos jours, le nombre de ceux qui participeront à la +révolution russe doit être de 80 à 90 pour 100. + +C’est pourquoi l’activité des citadins, qui en Russie imitent +actuellement l’Europe, en créant des syndicats, en fomentant des grèves, +des manifestations et des émeutes, en inventant de nouveaux systèmes de +gouvernement,--sans parler de ces malheureux insensés qui tuent en +croyant servir la révolution,--cette activité est non seulement inutile +à la révolution, mais entrave sa marche, la pousse sur la fausse voie +souhaitée par le gouvernement, et devient ainsi le plus précieux +auxiliaire de ce dernier. + +Le danger qui menace aujourd’hui le peuple russe n’est pas dans +l’impossibilité de renverser le gouvernement tyrannique actuel et de le +remplacer par un autre, démocratique ou même socialiste, mais aussi +brutal, le danger est dans le fait que cette lutte contre le +gouvernement fera naître de nouvelles violences. Le peuple russe qui est +appelé, par sa situation particulière, à indiquer la voie pacifique et +sûre qui conduit à l’affranchissement, sera poussé par des hommes ne +comprenant pas toute la portée de la révolution qui s’opère, à imiter +servilement les révolutions passées, et, au lieu de suivre la voie +salutaire qui est devant lui, à s’engager sur la voie fausse qu’ont pris +déjà pour leur plus grand malheur les autres peuples du monde chrétien; +là est le vrai péril. + +Pour éviter ce danger, les Russes doivent avant tout rester eux-mêmes, +ne pas s’occuper de ce qui se passe dans les autres pays +constitutionnels de l’Europe et de l’Amérique, mais prendre conseil de +leur propre conscience. Pour accomplir la grande œuvre qui se pose +devant eux, ils n’ont pas à se préoccuper de l’organisation politique de +la Russie, ni à réclamer la garantie de la liberté civique; ils doivent +chercher surtout à se défaire de l’idée affirmant la nécessité de +l’existence de l’État russe, et par suite songer moins à leurs droits de +citoyens de cet État. + +A cette fin, les Russes doivent s’abstenir actuellement de toute action, +aussi bien de celle que veut leur faire commettre le gouvernement que de +celle que voudraient lui imposer les révolutionnaires et les libéraux. + +Le peuple russe, en grande partie composé de paysans, doit continuer à +vivre comme il a toujours vécu, c’est-à-dire au milieu de ses +occupations des champs, de son organisation communiste, et supporter +sans lutte toute violence, qu’elle vienne ou non du gouvernement. Il ne +doit pas obéir à ce gouvernement qui lui ordonne de participer à la +violence; et partant, refuser l’impôt, le service dans la police, dans +l’administration, dans les douanes, l’armée, la flotte et dans toute +autre institution qui repose sur la force. + +De même, et avec plus de rigueur encore, les paysans doivent s’abstenir +des actes brutaux auxquels les incitent les révolutionnaires. Toute +violence commise par les paysans sur les propriétaires fonciers +provoquerait des représailles, et cette lutte finirait dans tous les cas +par l’établissement d’un gouvernement tyrannique, quelle que soit la +forme qu’il prenne. C’est ce qui arrive d’ailleurs dans les pays les +plus libres de l’Europe et de l’Amérique, où sont déclarées des guerres +insensées et cruelles, et où la terre n’en continue pas moins à être +propriété des riches. + +Seule la non-participation à tout acte brutal peut supprimer les +violences dont souffrent les hommes, faire cesser la progression +indéfinie des armements, les guerres, et abolir entièrement la propriété +foncière. + +Ainsi doivent agir les paysans afin que la révolution actuelle leur +apporte d’heureux résultats. + +Quant aux habitants des villes,--marchands, médecins, écrivains, +savants, ingénieurs,--ils doivent se rendre compte tout d’abord de leur +insignifiance, ne serait-ce qu’au point de vue du nombre: 1 p. 100 de la +population rurale; ils devraient comprendre que le but de la +transformation qui s’effectue ne peut pas et ne doit pas être +l’établissement d’un nouveau régime politique, si libéral que soit le +mode de représentation populaire et si perfectionnées que puissent être +les institutions, du moment qu’il repose sur la violence; ce but peut et +doit être l’affranchissement du peuple dans son ensemble, +particulièrement de ses cent millions de paysans, de toutes sortes de +violences: conscriptions, impôts, droits de douane, accaparement de la +terre. Ils devraient comprendre également que la réalisation de ce but +demande une tout autre conduite que l’activité fiévreuse, déraisonnable +et mauvaise à laquelle se livrent aujourd’hui les libéraux et les +révolutionnaires russes. + +Il est temps de savoir qu’une révolution ne se fait pas sur commande: +«Venez, faisons la révolution!» On ne peut la faire sur un mode établi, +en imitant ce qui s’est fait il y a cent ans dans des conditions +entièrement différentes. On doit surtout comprendre qu’elle n’améliore +la condition des hommes qu’au cas où ayant reconnu la vétusté et le +danger des anciennes bases de la vie, les hommes cherchent à organiser +celle-ci sur un fondement nouveau pouvant leur donner le vrai bonheur, +autrement dit, lorsqu’ils possèdent un idéal d’une vie nouvelle, +meilleure. + +Or, ceux qui s’étaient donné pour but de transformer le régime politique +de la Russie suivant le modèle des révolutions européennes n’ont aucun +nouvel idéal, aucun nouveau principe. Ils cherchent simplement à +substituer aux anciennes formes de violences une autre organisation, +ayant pour base également la violence, qui leur apportera les mêmes maux +dont ils souffrent aujourd’hui. + +L’exemple de l’Europe et de l’Amérique, où règnent le même militarisme, +les mêmes impôts et la même monopolisation de la terre, est sous ce +rapport suffisamment édifiant. + +Le fait que la majorité des révolutionnaires pose comme idéal le système +socialiste, ne pouvant être réalisé que par la tyrannie la plus absolue, +montre simplement chez eux l’absence de tout nouvel idéal; car si un +jour on réalisait leurs desiderata, les hommes perdraient jusqu’aux +derniers vestiges de la liberté. + +En effet, l’idéal de notre temps ne saurait être la simple modification +des formes de la violence, mais leur complète disparition, qui sera +atteinte par l’insoumission à la puissance publique. + +Pour se libérer de tous les maux dont ils souffrent les ouvriers doivent +cesser d’obéir aux autorités, mais ne pas leur résister par des moyens +violents. Et c’est précisément la résignation devant la force brutale, +l’insoumission passive au pouvoir qui est la loi primordiale de la +doctrine professée par les nations chrétiennes. Un chrétien sincère ne +saurait obéir aux maîtres du jour; autrement, il se rend nécessairement +complice de l’activité gouvernementale qui repose entièrement sur la +violence, est assurée par la violence: service militaire, guerres, +prisons, exécutions, accaparement des terres. D’où il s’ensuit que le +bien matériel autant que le bien spirituel sont atteints par ce seul +moyen: supporter toute contrainte sans lutter contre elle, mais aussi +sans y participer; autrement dit, _ne pas se soumettre au pouvoir_. + +Si donc les hommes des villes veulent réellement aider à la grande +révolution qui s’effectue, ils doivent avant tout abandonner les moyens +d’action révolutionnaire, si cruelle et si antinaturelle, qu’ils +emploient maintenant, et, vivant à la campagne, partageant le labeur du +peuple, lui empruntant sa patience, son impassibilité, son mépris du +pouvoir et surtout son amour du travail, ne pas chercher à inciter les +hommes à la violence, mais au contraire les empêcher de participer à +tous actes de brutalité, d’obéir à tout gouvernement tyrannique, et les +servir au besoin de leur science pour leur expliquer les problèmes qui +se poseront inévitablement lors de l’abolition de l’État. + + + + +X + +ORGANISATION DE LA SOCIÉTÉ AFFRANCHIE DE LA TUTELLE DU GOUVERNEMENT +TYRANNIQUE + + +Quelle forme pourra prendre la vie sociale du monde chrétien lorsque les +hommes n’obéiront plus à un gouvernement et ne feront plus partie d’un +État? + +On peut voir la réponse à cette question dans l’histoire et la +psychologie du peuple russe qui me font croire que la révolution +imminente doit débuter et se réaliser en Russie précisément. + +L’absence d’un gouvernement n’a jamais empêché dans ce pays les +communautés agricoles de s’organiser. Par contre, l’intervention de +l’autorité publique s’est toujours trouvée être un obstacle à +l’organisation propre à la mentalité russe. + +Comme la plupart des peuples agricoles, les Russes se groupent, tels les +abeilles en ruches, suivant certains rapports sociaux qui répondent +entièrement aux exigences de la vie commune. Partout où les Russes se +sont installés en dehors de l’intervention gouvernementale, leurs +rapports furent empreints de concorde, la terre devenait propriété +commune, l’administration--communiste; et cette vie sociale satisfaisait +leurs aspirations paisibles. + +Ces communautés s’établirent sur les frontières orientales de la Russie, +sans l’intervention du gouvernement; elles s’établirent en Turquie et, +tels les Nekrassovtsi, conservèrent leur organisation communale +chrétienne, y vécurent et vivent encore paisiblement sous la domination +du sultan. D’autres communautés semblables se transportèrent soit en +Chine, soit dans l’Asie centrale, et sans savoir où elles étaient, +vécurent pendant un long espace de temps, se passant fort bien de tout +gouvernement, en ayant leur propre administration. La population rurale, +c’est-à-dire la majeure partie de la Russie, vit de même; elle supporte +simplement le gouvernement, mais n’en a aucun besoin. Il en fut toujours +ainsi: le gouvernement fut pour la Russie un fardeau, non un besoin. + +Donc l’absence d’un pouvoir central qui assure par la force les droits +des propriétaires fonciers sur la terre ne fera qu’aider à l’institution +de la vie communale agricole que le peuple russe considère comme la +condition absolue de la bonne vie. Le gouvernement une fois disparu, la +terre deviendra libre et tous les hommes auront sur elle des droits +égaux. + +C’est pourquoi les Russes n’ont nul besoin d’imaginer de nouvelles +formes sociales pour remplacer les anciennes. Ces formes existent chez +le peuple et ont toujours été conformes aux besoins de sa vie sociale. + +C’est l’ancienne institution du _mir_, groupement communal dont les +membres ont des droits égaux; c’est l’_artel_, association industrielle +ou commerciale; c’est enfin la propriété commune de la terre. + +La transformation qui est en train de se faire dans le monde chrétien et +qui commence aujourd’hui chez le peuple russe se distingue des anciennes +révolutions précisément par ce fait que celles-ci détruisaient sans rien +mettre à la place, ou bien substituaient à un régime de violence un +autre non moins violent, tandis que celle-là n’aura rien à détruire. + +Il suffirait de s’abstenir de toute participation à la violence, ne pas +arracher la plante naturelle pour la remplacer par une artificielle, +mais simplement écarter tout ce qui arrête sa croissance. La grande +révolution ne sera pas réalisée par les hommes pressés, présomptueux, +ignorants qui, ne se doutant pas que la cause du mal contre lequel ils +luttent est justement la violence sans laquelle ils croient ne pouvoir +vivre, détruisent aveuglément la tyrannie présente pour la remplacer par +une autre. Elle sera réalisée par ceux qui, sans rien détruire ni +changer, supporteront sans lutte tous les actes d’oppression, à +condition de ne pas participer au gouvernement du pays, de ne pas lui +obéir, et qui organiseront leur vie en dehors de lui. + +La population agricole de la Russie, qui est la grande majorité, doit +continuer à vivre de sa vie rurale, communale, et simplement _ne pas +participer à l’œuvre du gouvernement et ne pas obéir à ce dernier_. + +Plus le peuple russe conservera la vie commune qui lui est propre, et +moins sera possible l’intervention dans son existence du pouvoir +tyrannique, et plus facilement il sera aboli; car il trouvera de moins +en moins de motifs d’intervention, et les exécuteurs de ses actes de +violence seront de moins en moins nombreux. + +C’est pourquoi, à la question: quelles seront les conséquences du refus +d’obéissance au Gouvernement? on peut répondre avec certitude: la +violence, qui oblige les hommes à guerroyer et qui les prive du droit à +la terre, disparaîtra. + +Les hommes, une fois libérés, n’étant plus en lutte entre eux, pouvant +jouir du sol, dirigeant tous leurs efforts à lutter contre la nature et +non contre leurs semblables, retourneront d’eux-mêmes au travail de la +terre, si sain, si moral, si naturel, base de tous les travaux humains, +et que seuls peuvent négliger ceux qui font de la violence le principe +de leur vie. + +Le refus d’obéissance au gouvernement doit conduire les hommes à la vie +agricole. Celle-ci à son tour les conduira tout naturellement à +l’organisation de petites communautés placées dans les mêmes conditions +de vie rurale. + +Il est fort probable que ces communautés ne resteront pas isolées: en +raison des conditions économiques, ethniques ou religieuses, elles +formeront de nouvelles fédérations libres, mais d’un tout autre +caractère que les anciens États groupés par la contrainte. + +La condamnation de la violence ne saurait empêcher l’union des hommes; +toutefois, les unions fondées sur l’accord mutuel ne peuvent se former +que lorsque seront détruites les unions fondées sur la violence. + +Pour édifier une maison nouvelle et solide sur l’emplacement de celle +qui tombe en ruines, il faut démolir les vieux murs, pierre par pierre, +et construire à nouveau. + +Il en est de même des groupements que les hommes peuvent créer après la +destruction de ceux qui se maintenaient par la violence. + + + + +XI + +CE QUE DEVIENDRA LA CIVILISATION + + +Mais que deviendront les fruits de tout labeur humain, que deviendra la +civilisation? + +C’est le retour au singe et à la vie de la nature, comme écrivait +Voltaire à Rousseau en lui disant d’apprendre à marcher à quatre pattes. +Et c’est ce que redisent tous ceux qui sont persuadés que la +civilisation dont nous jouissons est un bien si grand qu’ils n’admettent +même pas l’idée de renoncer à quoi que ce soit de ce qu’elle nous a +donné. + +«Comment! s’écrieront ces hommes, vous voulez remplacer nos villes, avec +leurs chemins de fer électriques, souterrains et aériens, leur éclairage +électrique, musées, théâtres et monuments, par la commune rurale, forme +grossière de la vie sociale depuis longtemps délaissée par l’humanité?» +Parfaitement, répondrai-je; vos villes avec leurs quartiers de +misérables, les _slums_ de Londres, de New-York et des autres grands +centres, avec leurs maisons de tolérance, leurs banques, les bombes +dirigées autant contre les ennemis du dedans que ceux du dehors, les +prisons et les échafauds, les millions de soldats; oui, on peut sans +regret supprimer tout cela. + +«Notre civilisation est un grand bienfait», répètent ces hommes. Mais +ceux qui en sont persuadés constituent le petit nombre. Ce sont ceux qui +non seulement vivent au milieu de cette civilisation, mais vivent _par +elle_ dans l’abondance, presque dans l’oisiveté, en comparaison du +labeur du peuple travailleur. Et ils vivent ainsi uniquement parce que +cette civilisation existe. + +Tous ces empereurs, rois, présidents, princes, ministres, +fonctionnaires, militaires, propriétaires, marchands, ingénieurs, +médecins, savants, artistes, professeurs, prêtres, écrivains sont +certains que notre civilisation est un si grand bien qu’ils n’admettent +pas la pensée qu’elle puisse disparaître, voire être seulement modifiée. + +Mais demandez à l’énorme masse agricole de n’importe quel pays,--slave, +chinois, hindou, russe, comprenant les neuf dixièmes de l’humanité,--si +la civilisation tant chérie par les classes intellectuelles est un bien +ou non? Et ces masses vous répondront dans un tout autre sens: elles +diront qu’elles ont seulement besoin des terres, d’engrais, +d’irrigation, de soleil, de la pluie, de bois, de bonnes récoltes, +d’instruments aratoires peu compliqués et faciles à fabriquer sur les +lieux par les paysans eux-mêmes. + +Quant à la civilisation, la population rurale ne la connaît pas, ou la +voit sous son vrai côté: débauche des villes, iniquité des juges, +prisons, bagnes, impôts, palais inutiles, musées, monuments, douanes +entravant le libre échange, canons, cuirassés, armées ravageant les pays +étrangers. Elle dira: si c’est là votre civilisation, non seulement elle +est inutile, mais encore nuisible. + +Ceux qui jouissent des avantages de la civilisation prétendent qu’elle +est un grand bien pour toute l’humanité; mais ils ne sauraient être dans +cette question ni juges ni témoins, car ils sont la partie intéressée. + +Certes, nous avons fait du chemin, au point de vue du progrès technique. +Mais qui a fait ce chemin? L’infinie minorité qui vit en parasite des +travailleurs. Par contre, le peuple qui peine pour tous ceux qui +jouissent de la civilisation continue à vivre partout, dans tout le +monde chrétien, comme il a vécu il y a cinq ou six siècles, ne +bénéficiant qu’à de rares instants des miettes de la civilisation. + +Même en prenant les choses au mieux, la distance qui le séparait des +classes riches il y a six siècles, loin d’avoir diminué, s’est plutôt +accrue. Je ne veux pas dire par là, comme d’aucuns le croient, qu’après +avoir compris que la civilisation n’était pas un bien absolu, il faille +rejeter tout ce que les hommes ont appris durant leur lutte contre la +nature. Je dis qu’afin d’être certain que les acquisitions de l’humanité +lui sont réellement utiles, il faut que tous les hommes, et non une +minorité, en jouissent; il faut que la masse ne soit pas obligée de se +dépouiller au profit de quelques-uns, sous le fallacieux espoir que les +avantages de la civilisation profiteront aux générations futures. + +Lorsque nous contemplons les pyramides d’Égypte, nous sommes effrayés de +la stupide cruauté de ceux qui les ont fait construire et de +l’inconcevable servilité de ceux qui les ont construites. Or, combien +est plus stupide et plus odieux le fait d’édifier des maisons de dix à +trente-six étages dont les hommes d’aujourd’hui sont si fiers! Autour +d’eux s’étend la terre, avec ses prairies, ses forêts, ses eaux +limpides, son air pur, ses oiseaux, ses animaux, l’espace où rayonne le +soleil; et pourtant, ils s’efforcent à cacher la lumière, ils bâtissent +d’énormes cités, où il n’y a ni herbe ni arbres, où l’eau et l’air sont +viciés, où les denrées sont falsifiées et où toute la vie est malsaine +et pénible. + +N’est-ce pas l’indice d’une vraie folie de toute une société qui se +glorifie des insanités qu’elle commet? On pourrait citer bien d’autres +exemples. Regardez autour de vous, et vous trouverez à chaque pas des +inventions semblables à ces bâtisses à trente-six étages qui valent bien +les pyramides d’Égypte. + +Les défenseurs de la civilisation disent encore: «Nous sommes tout prêts +à corriger ce qui est mauvais, mais il faut conserver intact tout ce qui +a été acquis par l’humanité.» + +C’est ce que dit exactement au médecin le débauché qui a compromis sa +santé, et qui est prêt à faire tout ce que celui-ci lui ordonne, à +condition de pouvoir continuer sa vie de débauche. + +Nous disons à cet homme que le seul moyen d’améliorer sa situation est +de modifier son genre d’existence. Il est temps de dire la même chose à +l’humanité chrétienne, et il est temps qu’elle le comprenne. + +La faute inconsciente,--et parfois consciente,--que commettent les +défenseurs de la civilisation, est de la considérer comme un but, un +résultat, toujours comme un bien, tandis qu’elle n’est qu’un moyen. + +La civilisation sera un bien quand ses produits seront bien employés. +Les explosifs sont utiles pour l’établissement d’une voie ferrée, +terribles dans une bombe. Le fer est utile pour la fabrication des +charrues, funeste lorsqu’il sert à faire des obus ou des verrous de +prisons. La presse peut répandre de bons sentiments et de sages idées, +mais avec plus de succès encore elle peut servir des idées fausses et +pernicieuses. + +La question de savoir si la civilisation est utile ou nuisible ne peut +être résolue que lorsqu’on sait ce qui prédomine dans la société du bien +ou du mal. Dans notre société, où la minorité opprime la majorité, elle +constitue un grand mal. Elle est une arme d’oppression de plus. + +Les classes supérieures doivent enfin comprendre que leur civilisation, +ou leur culture, n’est qu’un moyen, une conséquence de l’esclavage dans +lequel la grande majorité des travailleurs est maintenue par un petit +nombre de privilégiés. + +Il est temps de comprendre que notre salut est de ne pas continuer à +suivre la voie sur laquelle nous nous sommes engagés, ni de conserver ce +que nous avons acquis, mais de reconnaître que nous avons suivi une +fausse voie, que nous sommes tombés dans une fondrière d’où nous devons +nous efforcer de sortir. + +Il ne faut pas prendre souci de tout ce que nous traînons après nous, +mais au contraire, rejetant comme une charge inutile ce qui nous +embarrasse le plus, s’efforcer d’arriver jusqu’à la terre ferme, +serait-ce à quatre pattes. + +L’homme aura une vie bonne et sensée lorsqu’il saura choisir la +meilleure parmi les voies qui se présentent à lui. Or, dans sa situation +actuelle, l’humanité chrétienne doit choisir entre deux moyens: ou bien +s’en tenir à la civilisation existante qui assure la plus grande somme +de bonheur à une minorité, alors que la majorité est maintenue dans la +misère et l’esclavage; ou bien sacrifier une partie des conquêtes de la +civilisation, voire toutes les conquêtes avantageuses au petit nombre, +et cela à l’instant même, sans remettre à plus tard, une fois qu’on aura +reconnu que ce sont précisément ces avantages qui empêchent le grand +nombre d’être libéré de la misère et de l’esclavage. + + + + +XII + +LES LIBERTÉS ET LA LIBERTÉ + + +On ne cesse de réclamer actuellement toutes sortes de libertés: liberté +de la parole, de la presse, de conscience, de réunion, d’association, de +travail, de tel mode d’élection, etc., etc.; cela prouve qu’on se fait +une idée fausse, notamment nos révolutionnaires, de la liberté en +général. Simple et intelligible pour tous, la liberté ne saurait imposer +tels actes plutôt que d’autres et qui peuvent être contraires à nos +désirs ou à nos intérêts. + +Cette incompréhension de la liberté et le malentendu qui en découle, +appelant liberté la faculté que quelques-uns accordent à d’autres de +faire certaines choses, constituent la plus funeste des erreurs. Il ne +faut pas croire que la soumission servile à l’oppression gouvernementale +est une situation naturelle, et que le fait d’être autorisé à commettre +des actes déterminés constitue la liberté. Cette situation rappelle +celle des esclaves qui avaient la faculté de fréquenter les églises le +dimanche, de se baigner lorsqu’il faisait chaud, de raccommoder leurs +vêtements pendant leurs rares instants de loisir, etc. + +Que l’on fasse pour un instant abstraction de nos coutumes et +superstitions établies, que l’on envisage la situation d’un membre +quelconque de l’État,--quel que soit le régime, despotique ou +démocratique,--et l’on sera effrayé du degré de servitude dans lequel il +vit, tout en se croyant libre. + +Partout, quel que soit le pays où nous vivons, il est au-dessus de nous +une foule de gouvernants qui nous est totalement inconnue et qui +cependant réglemente notre vie. Et plus l’organisation politique est +perfectionnée, plus serrées sont les mailles des lois qui nous +enserrent. Tout est strictement réglementé: comment et à qui on doit +prêter serment, c’est-à-dire promettre d’obéir à toute loi qui est ou +sera promulguée; comment et où on doit se marier (on ne peut épouser +qu’une femme, mais rien n’empêche de fréquenter les maisons de +tolérance); comment on peut divorcer; comment on doit élever les +enfants, quels parmi eux il faut considérer comme légitimes ou +illégitimes; de qui et comment on doit hériter, et comment les biens se +transmettent. + +D’autres règlements stipulent les cas de violation des lois; qui et +comment on doit juger et punir; ils indiquent l’époque où un citoyen +doit se présenter lui-même au tribunal, soit comme juré, soit comme +témoin; à quel âge il est permis de jouir du travail des auxiliaires, +des ouvriers, et même quel nombre d’heures ceux-ci peuvent travailler; +quelle nourriture on doit leur donner. Ils fixent quand et comment on +doit inoculer à ses enfants des maladies préventives; quelles sont les +mesures à prendre ou à subir lors de telle ou telle épidémie, soit sur +les hommes, soit sur les bêtes; les écoles où il faut envoyer les +enfants; la superficie et la résistance des maisons qu’on doit +construire; comment on doit tenir les chevaux et les chiens, se servir +de l’eau; l’endroit où l’on doit passer lorsqu’il n’y a pas de route. + +Ils établissent différents degrés de châtiments pour les violations de +toutes ces lois et de bien d’autres encore. On ne saurait énumérer, en +effet, les innombrables lois et règlements auxquels l’homme doit se +soumettre. Le fait d’ignorer les lois ne saurait être une excuse (bien +qu’il soit impossible de les connaître toutes) pour un citoyen de la +plus libre des nations. + +De plus, tout homme est placé dans la nécessité d’abandonner la plus +grande part du produit de son travail lorsqu’il achète des objets de +consommation,--sel, bière, vin, étoffes, fer, pétrole, sucre et ainsi de +suite,--et cela afin de subvenir à des dépenses gouvernementales dont +l’utilité est ignorée du contribuable; il doit payer les intérêts des +dettes contractées on ne sait par qui à des époques éloignées. Il doit +également abandonner une partie de son travail à chacun de ses +déplacements, lors d’un héritage ou de la conclusion d’une affaire +quelconque. Enfin, il doit donner une grande part de son travail pour +occuper la terre sur laquelle il a construit son habitation et qu’il +laboure. De sorte que la majeure partie de son travail est absorbée par +les impôts, douanes, monopoles, au lieu de servir à améliorer sa +situation et celle de sa famille. + +Ce n’est pas encore tout: dans la plupart des cas, il doit, aussitôt +l’âge venu, servir dans l’armée,--l’esclavage le plus cruel,--et aller +guerroyer. Dans certains pays, en Angleterre ou en Amérique, on a même +la faculté d’acheter un remplaçant. Une fois placés dans cette +situation, les hommes non seulement ne s’aperçoivent pas de leur +servitude, mais au contraire en sont fiers; ils se considèrent comme les +citoyens libres de grandes puissances: Angleterre, France, Allemagne, +Russie; ils rappellent ainsi les laquais qui tirent orgueil de +l’importance des maîtres qu’ils servent. + +En réalité, il semblerait naturel qu’un homme en pleine possession de sa +force morale, se trouvant dans une situation aussi humiliante, dût se +demander: «Pourquoi souffrirais-je tout cela? Mon intention est de vivre +le mieux possible, de travailler, de nourrir ma famille, de décider en +toute indépendance ce qui est mon devoir, ce qu’il me plaît ou me +déplaît de faire. Laissez-moi donc en paix avec votre patrie russe, +française ou anglaise; que celui qui en a besoin s’en serve; moi, je +n’en ai aucun besoin. Vous pouvez m’enlever par la force tout ce que +vous voulez, vous pouvez me tuer; quant à moi, je ne veux pas aider et +n’aiderai pas à mon asservissement.» + +Il serait si naturel d’agir ainsi, mais personne ne le fait. La croyance +en la nécessité absolue d’appartenir à un État s’est tellement enracinée +dans l’esprit de tous, qu’ils ne peuvent se résoudre à agir comme leur +dictent la raison et le sentiment de leur bien et de leur intérêt. + +En travaillant eux-mêmes à leur servitude parce qu’ils croient à la +nécessité de l’État, les hommes font comme les oiseaux qui, devant la +porte ouverte de leurs cages, restent dans leurs prisons, autant par +habitude que par l’ignorance de la liberté. + +Cette erreur paraît particulièrement étrange de la part de ceux à qui la +terre fournit tout ce dont ils ont besoin, et n’ont pas à recourir aux +échanges, telles, par exemple, les populations rurales de l’Allemagne, +de l’Autriche, des Indes, du Canada, de l’Australie, et surtout de la +Russie. Elles ne retirent aucun profit de la servitude à laquelle elles +se soumettent bénévolement. + +On s’explique la soumission des populations urbaines; leurs intérêts +sont tellement liés à ceux des classes dirigeantes que la servitude leur +devient utile. Rockfeller n’a aucune raison de ne pas obéir aux lois de +son pays, car elles lui facilitent le gain et la protection de ses +milliards au détriment de la masse populaire. Il en est de même de ceux +qui dirigent les entreprises de ce milliardaire, des employés de ses +directeurs et des employés de ses employés. Il en était ainsi, lors du +servage en Russie, de la domesticité du château par rapport au serf +attaché à la glèbe: sa servitude lui était utile. Mais quelles sont les +raisons qui poussent les populations agricoles, l’immense majorité des +Russes, à se soumettre à des autorités dont elles n’ont aucun besoin? + +Prenons, par exemple, des familles qui vivent dans le gouvernement de +Toula, en Posnanie, au Kansas, en Normandie, en Irlande, au Canada. Les +gens de Toula n’ont aucun souci de l’État russe avec ses Pétersbourg, +Caucase, Provinces baltiques, ses accaparements de la Mandchourie et ses +ruses diplomatiques. De même, ceux de Posnanie ne se soucient pas de la +Prusse, avec ses Berlin, ses colonies africaines; les Irlandais, de la +Grande-Bretagne, avec ses Londres et ses affaires d’Égypte, du Transvaal +et d’autres lieux; les habitants du Kansas, des États-Unis avec ses +New-York, ses îles Philippines. Et pourtant, ces gens doivent abandonner +la plus grande part du produit de leur travail, apprendre le métier des +armes, et participer à des guerres qu’ils n’ont pas déclarées, obéir à +des lois qu’ils n’ont pas établies. + +On leur fait croire, il est vrai, qu’en obéissant à des hommes inconnus +d’eux, pour tout ce qui a dans leur vie une importance capitale, ils +obéissent à leur propre volonté, puisqu’ils ont choisi comme leur +représentant l’un des mille élus totalement inconnus d’eux. En réalité, +y croit seulement celui qui le veut bien, qui a l’intention de tromper +les autres et soi-même. + +Quiconque est membre d’un État ne saurait être libre; et, plus grand est +l’État, plus la force brutale est nécessaire, moins on peut y trouver la +vraie liberté. Il faut une violence spéciale pour grouper et maintenir +en un tout des peuplades diverses; c’est ainsi que se sont constituées +la Grande-Bretagne, la Russie, l’Autriche. Dans les petits États, en +Suisse, au Portugal, en Suède, il faut déployer à cet effet moins +d’efforts; mais en revanche, les citoyens y éludent moins facilement les +exigences des autorités, tandis que la sujétion y règne tout autant que +dans les grands États. + +De même qu’il faut une corde solide et douée d’une certaine élasticité +pour nouer et maintenir ensemble les petites branches d’un fagot, il +faut employer une certaine contrainte, appliquée d’une certaine façon, +pour grouper dans un État une grande agglomération d’hommes. Pour +attacher les branches ensemble, il peut exister différentes manières de +les placer; leurs essences mêmes peuvent être diverses; mais la force +qui les maintient ensemble est toujours la même. C’est ce qui arrive +dans un État fondé sur la violence, quel que soit son régime: +absolutisme, autocratie, monarchie constitutionnelle, oligarchie, +république. Si l’union est maintenue par des lois que les uns +établissent et que d’autres appliquent par la force, le degré de +contrainte sera toujours le même. Ici, elle se manifestera sous une +forme brutale, là, par la puissance de l’argent; la différence entre les +deux systèmes se trouvera dans ce seul fait qu’ici la violence pèsera +davantage sur une certaine catégorie d’hommes, là sur une autre. + +On peut comparer la violence gouvernementale à un fil noir sur lequel +sont librement enfilées des perles. Les perles, ce sont les hommes; le +fil noir, c’est l’État. Tant qu’elles resteront sur le fil, elles ne +pourront s’entremêler. On peut les pousser à une extrémité, le fil ne +sera plus visible à cette extrémité, mais le sera à l’autre: despotisme. +On peut diviser les perles régulièrement en laissant entre elles des +intervalles: monarchie constitutionnelle; on peut les séparer +individuellement: république. Mais tant qu’on ne les aura pas retirées +du fil, tant que celui-ci ne sera pas cassé, il sera impossible de le +dissimuler. + +Tant qu’existera l’État et la violence qui le maintient sous n’importe +quelle forme, il ne peut y avoir de liberté, de vraie liberté, telle que +les hommes la comprennent et l’ont toujours compris. + +«Mais comment pourrait-on vivre sans État?» demandent généralement ceux +qui ont pris l’habitude non seulement de se considérer comme fils de +leurs parents, descendant de leurs aïeux, mais encore comme Français, +Anglais, Allemands, Américains ou Russes, c’est-à-dire comme appartenant +à tel ou tel groupement imposé. Ils sont tellement habitués à cette idée +qu’il leur semble impossible de vivre autrement qu’au milieu de ces +agglomérations humaines n’ayant aucun lien intérieur; cela leur paraît +aussi impossible qu’il y a des milliers d’années il paraissait +impossible de vivre sans les sacrifices faits aux divinités et sans les +oracles qui déterminaient les actes des fidèles. + +Vous demandez comment nous vivrons sans être sujets d’aucun +gouvernement? + +Comme nous vivons aujourd’hui, mais sans les sottises et les vilenies +que nous commettons grâce à cette horrible superstition. Nous vivrons de +même, mais sans enlever à notre famille le produit de notre labeur; on +ne le donnera plus sous forme d’impôts et de droits de douane qui +servent à de mauvaises actions; nous ne participerons plus aux arrêts de +la justice, aux guerres, ni à aucune violence que commettent des gens +inconnus de nous. + +Oui, c’est bien cette superstition qui, à notre époque, ne répond plus à +rien, qui donne à des centaines d’hommes sur des millions d’autres un +pouvoir insensé que rien ne justifie, et qui les prive de la vraie +liberté. Un homme qui vit au Canada, au Kansas, en Bohême, en Ukraine, +en Normandie, ne saurait être libre tant qu’il se considère,--s’en vante +même,--être exclusivement Anglais, Américain, Autrichien, Russe, +Français. Le gouvernement non plus ne saura donner à ses nationaux une +liberté effective tant que sa mission consistera à assurer l’existence +d’un groupement aussi impossible et insensé que l’est celui de la +Russie, de l’Angleterre, de la France, de l’Allemagne. + +Ainsi, la cause principale, sinon unique, de l’absence de la liberté est +la superstition étatiste. Les hommes peuvent être privés de la liberté +quand ils ne sont pas groupés en État; mais lorsqu’ils le sont, la +liberté est à coup sûr impossible. + +Ceux qui font aujourd’hui la révolution russe ne s’en doutent pas; ils +luttent pour la conquête des diverses libertés en s’imaginant que c’est +là le but de la révolution qui commence. Mais son but et son résultat +final est bien plus élevé que ne le voient les révolutionnaires. Il +réside dans la suppression de la contrainte par laquelle se maintient +l’État. Et le chemin qui conduit à cette grande transformation est semé +de ces fautes et crimes qui se commettent aujourd’hui dans les couches +superficielles de l’énorme masse du peuple russe: au milieu de la peu +nombreuse population urbaine, des ouvriers de fabrique et de ceux qui +s’intitulent «l’_intelliguencia_». + +Toute cette activité complexe, qui a pour stimulant le plus bas penchant +de vengeance, de colère, d’ambition, ne peut avoir pour la grande +majorité du peuple russe que cette unique signification: elle doit lui +montrer ce qu’il ne doit pas faire, ce qu’il peut et doit faire. Elle +doit montrer toute l’inutilité de l’effort dépensé pour remplacer une +forme gouvernementale violente et criminelle par une autre aussi +violente et aussi criminelle, et supprimer dans sa conscience la +superstition étatiste. + +C’est en voyant les événements qui défilent devant lui, les nouvelles +formes de violence qui se révèlent dans l’action cruelle de la +révolution: pogroms agraires et antisémites, ruines, grèves, qui privent +la population de vivres, et surtout les meurtres fratricides, que les +masses populaires commencent à comprendre que les nouvelles violences +sont aussi funestes que les anciennes puisqu’elles se manifestent par +les mêmes crimes et par des crimes nouveaux, que l’un et l’autre régimes +ne sont ni pires ni meilleurs, mais tous les deux mauvais, qu’il faut +par suite se délivrer de toute violence gouvernementale, et que cela est +possible et très facile. + +L’immense majorité du peuple russe, celle qui vit de la terre, qui a +toujours réglé ses affaires par elle-même dans ses assemblées du _mir_, +qui n’a pas besoin à cet effet de gouvernement, comprendra, en présence +des événements actuels, qu’elle peut se passer de tout système étatiste, +despotique ou démocratique, de même qu’elle n’a besoin d’aucune chaîne, +ni courte ni longue, ni en fer ni en cuivre. Le peuple n’a nul besoin de +libertés particulières, mais seulement d’une seule liberté, vraie, +complète, naturelle. + +Comme il arrive souvent, la solution des questions qui semblent +difficiles est des plus simples; de même, pour réaliser cette pleine +liberté, il est inutile de lutter contre le gouvernement, d’imaginer tel +ou tel mode de représentation nationale qui sert plutôt à cacher aux +hommes leur état de servitude; l’insoumission suffit. + +Que le peuple cesse d’obéir au gouvernement, et aussitôt disparaîtront +impôts, accaparement des terres, armées, guerres et toute contrainte; +cela est si simple et semble si facile! + +Pourquoi donc les hommes ne l’ont-ils pas fait jusqu’ici et ne le +font-ils pas aujourd’hui? Parce que pour refuser d’obéir à l’autorité +humaine, il leur faut obéir à Dieu, c’est-à-dire, vivre d’une vie bonne +et morale. + +Plus ils vivront ainsi, plus ils seront en mesure de ne plus se courber +devant la puissance des hommes et de s’en affranchir. + +Il est impossible de se dire tout à coup: «Je ne veux plus obéir aux +hommes.» On ne peut le faire qu’en se soumettant à la loi divine, +suprême, commune à tous. On ne peut être libre en violant la loi suprême +de l’aide mutuelle, ainsi que la violent par leur genre de vie les +classes riches des villes, parce qu’elles vivent du travail des +ouvriers, surtout de celui des ouvriers des champs. On ne peut être +libre que dans la mesure où l’on observe la loi suprême. Et son +observance est difficile, presque impossible, dans une organisation +sociale où prime la vie de villes et de fabriques, où le progrès humain +est obtenu par la lutte de tout instant. Elle est possible et facile +dans une organisation où domine la vie rurale, où tous les efforts sont +dirigés vers la lutte contre la nature. + +D’où il s’ensuit que le refus d’obéir au gouvernement et de reconnaître +les groupements artificiels en États, en patries, doit conduire les +hommes à la vie naturelle pleine de joie et toute morale des communautés +agricoles, se soumettant à leur propre règlement, intelligible pour tous +et résultant du consentement mutuel, non de la contrainte. + +Tel est la portée de la grande révolution qui s’effectue parmi les +peuples chrétiens. + +Comment se fera-t-elle? quelles phases elle traversera? il ne nous est +impossible de le prévoir. Ce que nous savons, c’est qu’elle est +inévitable parce qu’elle se fait et est déjà partiellement faite dans la +conscience des hommes. + + + + +CONCLUSION + + +La vie a précisément pour but de dévoiler progressivement aux hommes ce +qu’ils ne connaissaient pas encore et de leur indiquer si la voie qu’ils +ont suivie dans le passé était bonne ou mauvaise. + +L’humanité marche en se faisant une conception toujours plus nette de +son devoir, en abandonnant les anciens principes de la vie, devenus +faux, et en en établissant de nouveaux afin de s’y conformer. Comme +l’individu, l’humanité croît en progressant constamment. Cette +croissance est accompagnée de la reconnaissance graduelle des fautes +commises, et, par suite, de la volonté de ne plus y retomber. + +Mais il est des époques, tant dans la vie d’un individu que dans celle +de l’humanité, où la faute commise se dévoile d’un seul coup, et où le +remède qui peut la corriger apparaît nettement. Ce sont les moments de +crise, de révolution; nous en traversons une aujourd’hui. + +La seule loi que l’humanité ait connue jusqu’ici est la violence. +Pourtant, il vint un temps où les hommes d’avant-garde proclamèrent une +loi nouvelle commune à tous, la loi de l’aide mutuelle, de solidarité. +Les hommes l’ont acceptée, mais non dans son entière signification; +aussi, tout en s’efforçant de l’appliquer, ont-ils continué à vivre sous +l’empire de la violence. Puis, la doctrine chrétienne est venue +confirmer la vérité, en proclamant comme unique loi, donnant à tous le +bonheur suprême, la loi de l’aide mutuelle; c’est elle qui a fait +connaître la cause qui avait jusqu’alors empêché dans la vie +l’application de cette loi. + +Elle ne fut pas appliquée parce que les hommes croyaient nécessaire et +bienfaisant l’emploi de la violence comme moyen d’arriver à d’heureux +résultats. Aussi, regardaient-ils la loi du talion comme juste. Le +christianisme a montré que la violence était toujours funeste et que les +représailles sont contraires à la nature humaine. + +Mais l’humanité chrétienne, bien désireuse de vivre suivant la loi de +l’aide mutuelle, ne l’a pas acceptée; elle a continué, comme malgré +elle, à vivre selon la loi païenne de la violence. Cette contradiction +entre la morale et la pratique eut pour résultat, chez les peuples +chrétiens, d’accroître sans cesse les crimes de la société en augmentant +le confort et le luxe de la minorité au détriment de la majorité. + +Enfin, en ces derniers temps, la vie toute de crimes et de luxe des uns, +toute de misère et de servitude des autres, est devenue plus mauvaise +qu’elle n’a jamais été. On le remarque particulièrement chez les peuples +qui ont abandonné depuis longtemps la vie naturelle des champs et qui +ont été séduits par le mensonge du régime constitutionnel. Souffrant de +leur situation malheureuse et de la conscience de la contradiction dans +laquelle ils vivent, ces peuples cherchent leur salut dans +l’impérialisme, le militarisme, le socialisme, la spoliation des terres, +la guerre des tarifs, les perfectionnements techniques, la débauche, +dans des rivalités de toutes sortes, sauf là où ils peuvent le trouver: +la délivrance de la superstition étatiste et le refus d’obéir à la +violence gouvernementale, quelle que soit la forme qu’elle prenne. + +Grâce à sa vie rurale, à l’absence du mensonge constitutionnel, et +surtout à son attitude chrétienne à l’égard de la violence, le peuple +russe, après la cruelle, inutile et malheureuse guerre où il fut +entraîné par son gouvernement, après la spoliation de la terre, a +ressenti plus tôt que les autres peuples les principales causes des +malheurs qui abreuvent aujourd’hui l’humanité chrétienne. Voilà pourquoi +se produit précisément chez lui la grande révolution qui s’impose à +toute l’humanité et qui, seule, peut l’arracher à ses souffrances +inutiles. + +Telle est la grande portée de la révolution qui commence en Russie. Elle +n’a pas encore commencé chez les nations d’Europe ou d’Amérique, mais +les causes qui l’ont provoquée en Russie sont les mêmes pour tout le +monde chrétien. La guerre japonaise a également montré la supériorité +inévitable des peuples païens sur les peuples chrétiens dans l’art de la +guerre. Comme nous, toutes ces nations plient sous le poids des +armements croissants et indéfinis; chez elles aussi la situation de la +masse ouvrière est misérable, et le mécontentement est général par suite +de la spoliation du droit naturel à la terre. + +La plupart des Russes voient nettement que la cause de tous leurs maux +provient de leur soumission aux pouvoirs publics, et qu’ils doivent se +résoudre, ou à ne plus être des hommes libres et raisonnables, ou à ne +plus obéir au gouvernement. + +Les nations d’Europe et d’Amérique se rendent également à l’évidence ou +si le mensonge constitutionnel et la vanité de leur vie les en empêchent +encore, ils s’en apercevront bientôt. + +La participation à la violence gouvernementale--que les hommes appellent +liberté d’action--les a conduits à la servitude, aux maux qui en +résultent, et les conduira bientôt à de plus grands malheurs encore. +L’excès de ces maux les amènera immanquablement au seul moyen possible +d’affranchissement, à l’insoumission au gouvernement, et partant, à +l’abolition des États groupés par la violence. + +Pour que cette grande révolution se réalise, il suffit que les hommes +comprennent que l’État, la patrie, est une fiction, tandis que la vie et +la vraie liberté sont des réalités. On ne doit donc pas sacrifier la vie +et la liberté à la coalition artificielle appelée État, mais il faut, +pour avoir une vraie vie et une vraie liberté, se délivrer du +fétiche-État et de la criminelle obéissance aux hommes qui en résulte. + +C’est bien ce changement dans l’attitude des hommes envers l’État et les +pouvoirs publics qui marque la fin d’un monde et le commencement d’un +nouveau. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + LA LEÇON DE LA GUERRE + + Chapitres. Pages. + I.--La guerre russo-japonaise 1 + II.--La machine gouvernementale 9 + III.--La servitude volontaire 17 + IV.--Le maintien de l’autorité 30 + V.--Immoralité gouvernementale 42 + VI.--Inutilité de l’État 52 + VII.--La société moderne vit sans principes 74 + VIII.--La vie anormale de la société moderne 83 + IX.--«Liberté, égalité, fraternité, ou la mort» 88 + X.--Les formes sociales changent, mais la violence prédomine + toujours dans les rapports des hommes 94 + XI.--L’Église et la science, obstacles à la véritable + conception de la vie 103 + XII.--Le perfectionnement moral individuel est l’unique moyen + de réaliser le bonheur de tous 114 + + LA FIN D’UN MONDE + + I.--La fin d’un siècle.--Sa disparition.--Symptômes et + causes 123 + II.--La portée de la victoire des Japonais 132 + III.--Le sens du mouvement révolutionnaire en Russie 141 + IV.--La cause principale de la révolution imminente 149 + V.--Les conséquences de l’inacceptation du précepte de la + non-résistance 157 + VI.--La première cause extérieure de la révolution imminente 167 + VII.--Deuxième cause extérieure de la révolution imminente 176 + VIII.--Qu’arrivera-t-il aux hommes qui refuseront d’obéir? 185 + IX.--L’activité qui concourra le mieux à la révolution + imminente 198 + X.--Organisation de la société affranchie de la tutelle du + gouvernement tyrannique 210 + XI.--Ce que deviendra la civilisation 218 + XII.--Les libertés et la liberté 229 + + CONCLUSION 251 + + +Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette. + + + + +Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER + +à 3 fr. 50 le volume + +EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE + + + LITTÉRATURE RUSSE + + APOUKHTINE (A.-N.) + + La Vie ambiguë, traduction de W. Bienstock 1 vol. + + COURRIÈRE + + Histoire de la littérature contemporaine en Russie 1 vol. + + DOSTOIEVSKI + + Journal d’un Écrivain, traduction de W. Bienstock et J.-A. Nau 1 vol. + Les Frères Karamazov, traduction de W. Bienstock et Ch. Torquet 1 vol. + + GORKI (MAXIME) + + Dans les Bas-Fonds, pièce en 4 actes, traduction de + Halpérine-Kaminsky 1 vol. + + LÉON TOLSTOI + + Plaisirs vicieux, traduction de Halpérine-Kaminsky 1 vol. + Plaisirs cruels, -- -- 1 vol. + La Vraie Vie, -- -- 1 vol. + Appels aux dirigeants, -- 1 vol. + Conseils aux dirigés, -- 1 vol. + Le Grand Crime, -- 1 vol. + + + LITTÉRATURE POLONAISE + + MICKIEWICZ + + Chefs-d’œuvre poétiques 1 vol. + + HENRYK SIENKIEWICZ + + Le Déluge, traduction du Comte Wodzinski et de B. Kozakiewicz 1 vol. + Par le fer et par le feu, -- -- 1 vol. + Messire Wolodowski, -- -- 1 vol. + Quo Vadis, traduction de B. Kozakiewicz et de J.-L. de Janasz 1 vol. + Les Chevaliers Teutoniques, traduction du Comte Wodzinski et + de B. Kozakiewicz 1 vol. + + + LITTÉRATURE SCANDINAVE + + KNUT HAMSUN + + Pan, traduction de Mme Rémusat 1 vol. + + BJOERNSTJERNE BJOERNSON + + Au-dessus des forces humaines, trad. du Cte Prozor et de + Lugné-Poé 1 vol. + Laboremus, traduction de Mme Rémusat 1 vol. + + + LITTÉRATURE SLAVE + + COURRIÈRE + + Histoire de la littérature contemporaine chez les Slaves 1 vol. + + +968.--L.-Imprimeries réunies, rue Saint-Benoît, 7, Paris. + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78237 *** |
