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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78237 ***
+
+
+
+
+ LÉON TOLSTOÏ
+
+ GUERRE ET RÉVOLUTION
+ --LA FIN D’UN MONDE--
+
+ TRADUIT DU RUSSE PAR
+ E. HALPÉRINE-KAMINSKY
+
+ PARIS
+ BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+ EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
+ 11, RUE DE GRENELLE, 11
+
+ 1906
+
+ Tous droits réservés.
+
+
+
+
+EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
+
+PUBLIÉS DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+
+à 3 fr. 50 le volume.
+
+
+ PLAISIRS VICIEUX, traduit du russe par HALPÉRINE-KAMINSKY,
+ préface par Alexandre DUMAS, de l’Académie française
+ (3e mille) 1 vol.
+
+ PLAISIRS CRUELS, contenant la profession de foi de l’auteur,
+ traduit du russe par HALPÉRINE-KAMINSKY, préface par
+ Charles RICHET, professeur à la Faculté de médecine de
+ Paris (3e mille) 1 vol.
+
+ LA VRAIE VIE, traduit du russe par HALPÉRINE-KAMINSKY,
+ (7e mille) 1 vol.
+
+ APPELS AUX DIRIGEANTS, traduction de HALPÉRINE-KAMINSKY 1 vol.
+
+ CONSEILS AUX DIRIGÉS, traduction de HALPÉRINE-KAMINSKY 1 vol.
+
+ LE GRAND CRIME, traduction de HALPÉRINE-KAMINSKY, (3e mille) 1 vol.
+
+
+_Il a été tiré de cet ouvrage cinq exemplaires numérotés sur papier de
+Hollande._
+
+Tous droits de reproduction et de traduction du présent texte français
+réservés pour tous pays, y compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède
+et la Norvège.
+
+Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--11816.
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+
+
+
+GUERRE ET RÉVOLUTION
+
+(LA FIN D’UN MONDE)
+
+
+
+
+LA LEÇON DE LA GUERRE
+
+
+ Ainsi vois si la lumière qui est en toi n’est pas ténèbres.
+
+ (MATHIEU, VI, 23.)
+
+ Il a aveuglé leurs yeux et a endurci leurs cœurs, de sorte qu’ils ne
+ voient point des yeux, qu’ils ne comprennent plus du cœur, et qu’ils
+ ne se convertissent point et que je ne les guérisse point.
+
+ (JEAN, XII, 40.)
+
+
+
+
+I
+
+LA GUERRE RUSSO-JAPONAISE
+
+
+Durant près de deux ans la guerre a ensanglanté l’Extrême-Orient.
+Plusieurs centaines de milliers de vies humaines y furent sacrifiées. En
+Russie, autant de milliers de réservistes furent arrachés à leurs
+familles et envoyés sur les champs de bataille. Ces hommes, le désespoir
+et la crainte au cœur, ou avec une bravoure de parade suscitée par
+l’eau-de-vie, montaient avec résignation dans les wagons et étaient
+transportés à toute vapeur, là où d’autres hommes, amenés de même,
+mouraient,--ils le savaient,--au milieu d’atroces souffrances. A chaque
+étape, ils rencontraient d’ailleurs des milliers d’êtres mutilés qu’on
+ramenait et qui étaient partis jeunes et robustes.
+
+Tous ces hommes songeaient avec terreur à ce qui les attendait, et ils y
+allaient quand même, sans protester, cherchant à se persuader qu’il n’en
+saurait être autrement.
+
+Pourquoi cela?
+
+Pourquoi s’en vont-ils là-bas?
+
+Sans aucun doute, nul parmi eux ne tient à commettre les actes auxquels
+il se livre. Non seulement ils n’en ont aucun motif et ne veulent point
+participer à cette lutte, mais ils ne peuvent même pas s’expliquer
+pourquoi elle a été entreprise. D’ailleurs, ni les milliers, ni les
+millions d’hommes qui participent directement ou indirectement à cette
+œuvre, ni personne au monde ne saurait expliquer sa raison d’être, parce
+qu’il n’en est pas, et il ne peut y en avoir _aucune_ explication
+sensée.
+
+La situation de ceux qui y participent et celle des autres qui la
+regardent faire, rappellent, les uns, des voyageurs parqués dans des
+wagons et roulant sur une pente vers un pont effondré au-dessus d’un
+précipice, les autres, des hommes demeurant en spectateurs impuissants
+devant l’imminence de la catastrophe.
+
+Ainsi, des millions d’hommes s’entre-tuent sans aucun motif, ni désir,
+et, tout en ayant conscience de la folie de cette lutte, ne peuvent
+s’arrêter.
+
+On a dit qu’une semaine ne se passait sans amener de Mandchourie des
+centaines d’aliénés. Mais est-ce que les milliers et les milliers de
+gens qui s’y rendaient étaient moins fous? Est-ce que tout homme sain
+d’esprit peut, quelle que soit la pression exercée sur lui, aller tuer
+ses semblables, accomplir une œuvre folle, dangereuse, répugnant à tout
+son être?
+
+Comment comprendre cela? D’où vient cela? Qui ou quoi en est la cause?
+
+On ne saurait prétendre qu’elle est dans les soldats, russes ou
+japonais, qui font tout leur possible pour tuer, mutiler le plus grand
+nombre d’entre eux, et qui, cependant, n’avaient jamais de motif de s’en
+vouloir et ne s’étaient même pas rencontrés. De fait, non seulement ils
+ne nourrissaient aucune haine les uns pour les autres, mais quelques
+mois auparavant les Russes ne se doutaient pas de l’existence des
+Japonais comme ceux-ci ignoraient ceux-là. D’ailleurs, lorsqu’ils se
+rencontraient dans les intervalles des combats, ils s’entretenaient
+amicalement.
+
+On ne saurait dire non plus, que la faute en est aux officiers, aux
+chefs qui conduisent les soldats, aux divers fonctionnaires ou
+fournisseurs d’armes et de munitions, aux ingénieurs construisant des
+forteresses. Les nécessités de leur existence, leurs faiblesses, tout
+leur passé, leur créent une situation en tout point semblable à celle
+d’un cheval attelé qu’on fait marcher en le fouettant par derrière,
+sinon à celle d’un chien affamé qu’on attire dans sa niche en promenant
+un morceau de viande sous son nez.
+
+Tous ces généraux, officiers, fonctionnaires, diplomates, sont tellement
+aveuglés depuis leur enfance qu’il leur est impossible de ne pas
+commettre la mauvaise petite action d’où résulte l’immense œuvre de mort
+qui se perpètre aujourd’hui. C’est pourquoi on ne peut leur en imputer
+la faute.
+
+Où en est la cause? Qui est le coupable? Le Mikado? Le Tsar? Il semble
+tout d’abord que ce soient eux les coupables, car ils ne peuvent être
+forcés par personne, ni séduits par rien.
+
+Il semble qu’il aurait suffi à Nicolas II de ne pas ordonner les actes
+qui ont été commis en Mandchourie et en Corée, et d’accéder aux demandes
+du Japon pour que la guerre n’éclatât point. Tout dépendait donc de lui,
+semble-t-il.
+
+Je ne saurais me prononcer au sujet du Mikado, mais d’après ce que je
+sais des chefs d’États en général, je suis convaincu qu’il se trouve
+dans les mêmes conditions que ses confrères. De Nicolas II, je sais que
+c’est un homme très ordinaire, superstitieux, peu cultivé, et qui, par
+suite, n’a pu aucunement être la cause des événements qui se sont
+produits en Extrême-Orient et dont les conséquences sont si grandes.
+
+Comment serait-il possible, en effet, que l’activité de millions
+d’hommes soit dirigée vers un but contraire à leur volonté et à leur
+intérêt par la volonté d’un seul qui, sous bien des rapports, est
+au-dessous du niveau moral et intellectuel de ceux que son prétendu
+caprice sacrifie?
+
+Pourquoi dès lors le Tsar et le Mikado apparaissent-ils comme la cause
+première de la guerre?
+
+Parce qu’il se produit ici un phénomène semblable à celui qui permet
+d’attribuer l’explosion d’une ville minée à la personne qui a mis le feu
+à l’explosif.
+
+Ce n’est ni le Tsar ni le Mikado qui sont cause de la guerre, mais bien
+l’ordre des choses qui leur facilite les entreprises néfastes et cause
+le malheur de millions d’hommes. C’est donc le mécanisme social qui est
+le coupable, et par suite coupables sont ceux qui l’ont établi.
+
+Quel est ce mécanisme, et quels en sont les auteurs?
+
+
+
+
+II
+
+LA MACHINE GOUVERNEMENTALE
+
+
+Ce mécanisme est connu depuis longtemps, et depuis longtemps aussi est
+connue son œuvre. C’est le même qui a permis en Russie les férocités du
+détraqué Ivan le Terrible, les cruautés bestiales de l’aviné Pierre
+Ier, insultant, en compagnie d’autres ivrognes, tout ce qui est sacré
+aux hommes; les mœurs dissolues de l’ignorante cantinière Catherine
+Ire, les hauts faits de l’Allemand Biron qui gouverna pour la seule
+raison qu’il était l’amant de la tsarine Anna, qui, femme médiocre,
+était, elle aussi, complètement étrangère à la Russie. Ce mécanisme sert
+successivement une autre Anna, maîtresse d’un autre Allemand, parce que
+c’était dans l’intérêt de quelques-uns de reconnaître comme empereur son
+fils, l’enfant Ivan, le même qui sera détenu en prison, puis tué sur
+l’ordre de Catherine II. C’est Élisabeth, la fille débauchée de Pierre
+Ier, qui envoie son armée combattre les Prussiens et à la mort de
+laquelle son neveu, un Allemand qu’elle a fait venir d’Allemagne et qui,
+lui succédant, donne l’ordre à cette même armée de combattre pour les
+Prussiens. Cet Allemand, mari de Catherine II, est tué par elle,
+également Allemande. Puis elle se met à diriger le pays en compagnie de
+ses amants, leur fait don de milliers de paysans russes et rédige à leur
+profit des projets d’expéditions, tantôt grecque, tantôt hindoue, en vue
+de la réalisation desquels elle fait périr des millions d’êtres humains.
+
+Elle morte, c’est le dégénéré Paul qui préside aux destinées de la
+Russie et de sa population comme y peut présider un aliéné. Il est
+assassiné avec le consentement de son propre fils. Et ce parricide règne
+pendant vingt-cinq ans, tantôt s’alliant à Napoléon, tantôt guerroyant
+contre lui, tantôt imaginant des constitutions pour la Russie, tantôt
+livrant le peuple qu’il méprisait au terrible Araktcheïev.
+
+Ensuite, c’est le règne du soldat brutal, du cruel et ignorant Nicolas
+Ier; puis c’est Alexandre II, peu intelligent, plutôt mauvais que
+bon, tantôt libéral, tantôt despotique; ou bien Alexandre III, celui-ci
+à coup sûr un sot, brutal et ignorant.
+
+Enfin, sur le trône monte un innocent officier de hussards, qui imagine
+avec ses séides son expédition mandchou-coréenne, engloutissant des
+centaines de milliers de vies et des milliards de roubles.
+
+N’est-ce pas terrifiant? Terrifiant surtout parce que, même cette folie
+sanguinaire terminée, une nouvelle fantaisie peut surgir demain dans la
+faible tête de cet omnipotent, et, de concert avec son entourage de
+coquins, il entreprendra une campagne africaine, américaine ou indienne,
+et de nouveau on saignera les Russes à blanc et on les enverra
+assassiner à l’autre bout du monde.
+
+D’ailleurs, ces choses se sont passées et se passent non seulement en
+Russie, mais partout où existe un gouvernement, c’est-à-dire un régime
+sous lequel une infime minorité peut forcer la grande masse d’obéir à sa
+volonté. Toute l’histoire européenne est une suite ininterrompue de
+récits des fureurs de princes montant successivement sur le trône,
+menant une vie de débauchés, d’assassins et de brigands, et, surtout,
+causant le pervertissement du peuple.
+
+En Angleterre, monte sur le trône le cruel et débauché Henri VIII, et, à
+seule fin de se débarrasser de sa femme et d’épouser sa maîtresse, il
+imagine une nouvelle confession chrétienne, oblige son peuple à s’y
+convertir, ce qui allume la guerre religieuse et amène la perte de
+millions de vies.
+
+Ou bien c’est Cromwell, hypocrite insigne et scélérat, qui se saisit de
+la machine gouvernementale, exécute un autre hypocrite, Charles Ier,
+sacrifie impitoyablement des millions de victimes et détruit cette même
+liberté qu’il prétendait défendre.
+
+En France, c’est une série de Louis et de Charles qui dirigent la
+machine, et dont le règne est également une succession de crimes:
+meurtres, exécutions en masse ou isolées, guerres et ruines nationales.
+
+On exécute enfin l’un d’eux, et aussitôt des Marat et des Robespierre
+accaparent à leur tour la machine gouvernementale et commettent des
+crimes plus horribles encore parce qu’ils immolent non seulement des
+vies humaines, mais les hautes vérités proclamées par les hommes du
+temps.
+
+Le pouvoir tombe entre les mains de Napoléon, et tout le continent
+européen est jonché de cadavres.
+
+Les chefs d’États se montrent aussi sots, aussi immoraux en Autriche, en
+Italie, en Prusse, et aussi funestes sont leurs actes pour leurs
+peuples.
+
+Et ce n’est point l’histoire du passé, de ce qui a été et ne se
+renouvellera plus; cela se passe de nos jours encore, et partout, dans
+les États les plus libres ou soi-disant tels, sous le régime
+démocratique comme sous le régime despotique: en Angleterre et en
+Turquie, en Allemagne et en Abyssinie, en France et en Russie, aux
+États-Unis d’Amérique et au Maroc, partout où fonctionne la machine
+qu’on nomme gouvernement.
+
+Malgré les chartes et constitutions, naissent des guerres sans motif
+sérieux, simplement en raison de rivalités des partis politiques.
+
+C’est ainsi que furent déclarées les dernières guerres par les Français;
+par les Anglais contre les Boërs, au Thibet, en Égypte; par les Italiens
+en Abyssinie; par les cinq puissances (Russie, France, Angleterre,
+Amérique, Japon) contre la Chine; par la Russie contre le Japon.
+
+Partout où existe une institution permettant à la minorité d’imposer à
+la majorité ce que celle-là décrète pour loi ou règlement administratif,
+tout individu de la majorité est constamment menacé, lui et sa famille,
+des plus grands dangers, de malheurs dus, non à des cataclysmes
+sismiques indépendants de notre volonté, mais à la poignée d’hommes dont
+nous subissons volontairement la servitude.
+
+
+
+
+III
+
+LA SERVITUDE VOLONTAIRE
+
+
+Voici ce qu’écrivait à ce sujet, au XVIe siècle déjà, l’écrivain
+français La Boétie:
+
+«Il est raisonnable d’aymer la vertu, d’estimer les beaulx faicts, de
+cognoistre le bien d’où l’on l’a receu, et diminuer souvent de nostre
+ayse, pour augmenter l’honneur et advantaige de celuy qu’on ayme, et qui
+le merite: Ainsy doncques, si les habitants d’un païs ont trouvé quelque
+grand personnaige qui leur ayt monstré par espreuve une grande
+prevoyance pour les garder, grande hardiesse pour les deffendre, un
+grand soing pour les gouverner; si, de là en avant, ils s’apprivoysent
+de lui obeïr, et s’en fier tant que luy donner quelques advantaiges, ie
+ne sçais si ce seroit sagesse, de tant qu’on l’oste de là où il faisoit
+bien, pour l’advancer en lieu où il pourra mal faire: mais, certes, si
+ne pourroit-il faillir d’y avoir de la bonté, de ne craindre poinct mal
+de celuy duquel on n’a receu que bien.
+
+«Mais, ô bon Dieu! que peut estre cela? comment dirons-nous que cela
+s’appelle? quel malheur est cesluy là? ou quel vice? ou plustost quel
+malheureux vice? veoir un nombre infiny, non pas obeïr, mais servir: non
+pas estre gouvernez, mais tyrannisez; n’ayants ni biens, ny parents, ni
+enfants, ny leur vie mesme, qui soit à eulx! Souffrir les pilleries, les
+paillardises, les cruaultez, non pas d’une armee, non pas d’un camp
+barbare contre lequel il fauldrait despendre son sang et sa vie devant;
+mais d’un seul! non pas d’un Hercules, ne d’un Samson; mais d’un seul
+hommeau, et le plus souvent du plus lasche et femenin de la nation; non
+pas accoustumé à la pouldre des batailles, mais encores à grand’peine au
+sable des tournois; non pas qui puisse par force commander aux hommes,
+mais tout empesché de servir vilement à la moindre femmelette!
+Appellerons nous cela lascheté? Dirons-nous que ceulx là qui servent,
+soyent couards et recreus? Si deux, si trois, si quatre ne se deffendent
+d’un, cela est estrange, mais toutesfois possible; bien pourra l’on dire
+lors, à bon droict, que c’est faulte de cœur: mais si cent, si mille
+endurent d’un seul, ne dira t’on pas qu’ils ne veulent poinct, non
+qu’ils n’osent pas se prendre à luy, et que c’est, non couardise, mais
+plutost mespris et desdaing. Si l’on veoid, non pas cent, non pas mille
+hommes, mais cent païs, mille villes, un million d’hommes, n’assaillir
+pas un seul, duquel le mieulx traicté de touts en receoit ce mal d’estre
+serf et esclave, comment pourrions nous nommer cela? est ce lascheté?
+
+«Or, il y a en touts vices naturellement quelque borne, oultre laquelle
+ils ne peuvent passer: deux peuvent craindre un, et possible dix; mais
+mille, mais un million, mais mille villes, si elles ne se deffendent
+d’un, cela n’est pas couardise, elle ne va poinct iusques là; non plus
+que la vaillance ne s’estend pas qu’un seul eschelle une forteresse,
+qu’il assaille une armee, qu’il conquiere un roïaume. Doncques quel
+monstre de vice est cecy, qui ne merite pas encore le tiltre de
+couardise? qui ne treuve de nom assez vilain, que nature desadvoue avoir
+faict, et la langue refuse de le nommer?»
+
+«C’est chose estrange d’ouïr parler de la vaillance que la liberté met
+dans le cœur de ceulx qui la deffendent; mais ce qui se faict en touts
+païs, par touts les hommes, touts les iours, qu’un homme seul mastine
+cent mille villes, et les prive de leur liberté; qui le croiroit, s’il
+ne faisoit que l’ouïr dire, et non le veoir? et, s’il ne se veoyoit
+qu’en païs estranges et loingtaines terres, et qu’on le dist; qui ne
+penseroit que cela feust plustost feinct et controuvé, que non pas
+véritable? Encores ce seul tyran, il n’est pas besoing de le combattre,
+il n’est pas besoing de s’en deffendre; il est de soy mesme desfaict.
+Mais que le païs ne consente à la servitude, il ne fault pas lui rien
+oster, mais ne lui donner rien; il n’est poinct besoing que le païs se
+mette en peine de faire rien pour soy, mais qu’il ne se mette pas en
+peine de faire rien contre soy. Ce sont doncques les peuples mesmes qui
+se laissent, ou plustost se font gourmander, puis qu’en cessant de
+servir ils en seroient quites, c’est le peuple qui s’asservit; qui se
+coupe la gorge; qui, ayant le choix d’estre subiect ou d’estre libre,
+quite sa franchise, et prend le ioug; qui consent à son mal, ou plustost
+le pourchasse. S’il lui coustoit quelque chose de recouvrer sa liberté,
+il ne l’en presseroit poinct, combien que ce soit ce que l’homme doibt
+avoir plus cher que de se remettre en son droict naturel, et, par
+maniere de dire, de beste à revenir à homme; mais encores ie ne luy
+permets poinct qu’il ayme mieulx une ie ne sçais quelle seureté de vivre
+à son ayse. Quoy! si pour avoir la liberté, il ne lui fault que la
+desirer; s’il n’a besoing que d’un simple vouloir, se trouvera il nation
+au monde qui l’estime trop chere, la pouvant gaigner d’un seul souhaict?
+et qui plaigne sa volonté à recouvrer le bien lequel on debvroit
+racheter au prix de son sang? et lequel perdu, touts les gents d’honneur
+doibvent estimer la vie desplaisante et la mort salutaire? Certes, tout
+ainsi comme le feu d’une petite estincelle devient grand, et tousiours
+se renforce, et plus il trouve de bois, et plus est prest d’en brusler;
+et, sans qu’on y mette de l’eau pour l’esteindre, seulement en n’y
+mettant plus de bois, n’ayant plus que consumer, il se consume soy
+mesme, et devient sans forme aulcune et n’est plus feu: pareillement les
+tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruynent et
+destruisent, plus on leur baille, plus on les sert; d’autant plus ils se
+fortifient, deviennent tousiours plus forts et plus frez pour anéantir
+et destruire tout; et, si on ne leur baille rien, si on ne leur obeït
+poinct, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nuds et desfaicts,
+et ne sont plus rien, si non que comme la racine, n’ayant plus d’humeur
+et aliment, devient une branche seiche et morte.
+
+«Les hardis, pour acquerir le bien qu’ils demandent, ne craignent point
+le dangier; les advisez ne refusent poinct la peine: les lasches et
+engourdis ne sçavent ni endurer le mal, ny recouvrer le bien; ils
+s’arrestent en cela de le souhaicter, et la vertu d’y pretendre leur est
+ostee par leur lascheté; le desir de l’avoir leur demeure par la nature.
+Ce desir, cette volonté, est commune aux sages et aux indiscrets, aux
+courageux et aux couards, pour souhaiter toutes choses qui, estant
+acquises, les rendroient heureux et contents: une seule en est à dire,
+en laquelle ie ne sçais comme nature default aux hommes pour la desirer:
+c’est la liberté, qui est toutesfois un bien si grand et si plaisant,
+que, elle perdue, touts les maulx viennent à la file, et les biens
+mesmes qui demeurent aprez elles perdent entierement leur goust et leur
+saveur, corrompus par la servitude: la seule liberté, les hommes ne la
+desirent poinct, non pas pour aultre raison, ce me semble, si non pource
+que, s’ils la desiroient, ils l’auroient; comme s’ils refusoient faire
+ce bel acquest, seulement parce qu’il est trop aysé.
+
+«Pauvres gents et miserables, peuples insensez, nations opiniastres en
+vostre mal, et aveugles en vostre bien, vous vous laissez emporter
+devant vous le plus beau et le plus clair de vostre revenu, piller vos
+champs, voler vos maisons, et les despouiller des meubles anciens et
+paternels! Vous vivez de sorte que vous pouvez dire que rien n’est à
+vous; et sembleroit que meshuy ce vous seroit grand heur, de tenir à
+moitié vos biens, vos familles et vos vies; et tout ce degast, ce
+malheur, cette ruyne, vous vient, non pas des ennemys, mais bien certes
+de l’ennemy et de celuy que vous faictes si grand qu’il est, pour lequel
+vous allez si courageusement à la guerre, par la grandeur duquel vous ne
+refusez poinct de presenter à la mort vos personnes. Celui qui vous
+maistrise tant, n’a que deux yeulx, n’a que deux mains, n’a qu’un corps,
+et n’a aultre chose que ce qu’a le moindre homme du grand nombre infiny
+de vos villes; si non qu’il a plus que vous touts, c’est l’advantaige
+que vous luy faictes pour vous destruire. D’où il a prins tant d’yeulx
+d’où vous espie il, si vous ne les luy donnez. Comment a il tant de
+mains pour vous frapper, s’il ne les prend de vous? Les pieds dont il
+foule vos citez, d’où les a il, s’ils ne sont des vostres? Comment a il
+aulcun pouvoir sur vous, que par vous aultres mesmes? Comment vous
+oseroit il courir sus, s’il n’avoit intelligence avecques vous? Que vous
+pourroit il faire, si vous n’estiez receleurs du larron qui vous pille,
+complices du meurtrier qui vous tue, et traistres de vous mesmes? Vous
+semez vos fruicts, a fin qu’il en face le desgast; vous meublez et vous
+remplissez vos maisons, pour fournir à ses voleries; vous nourrissez vos
+filles, à fin qu’il ayt de quoy saouler sa luxure; vous nourrissez vos
+enfants, à fin qu’il les mene, pour le mieulx qu’il face, en ses
+guerres, qu’il les mene à la boucherie, qu’il les face les ministres de
+ses convoitises, les executeurs de ses vengeances; vous rompez à la
+peine vos personnes, à fin qu’il se puisse mignarder en ses delices, et
+se veautrer dans les sales et vilains plaisirs: vous vous affoiblissez,
+à fin de le faire plus fort et roide à vous tenir plus courte la bride;
+et de tant d’indignitez, que les bestes mesmes ou ne sentiroient poinct,
+ou n’endureroient poinct, vous pouvez vous en delivrer, si vous essayez,
+non pas de vous en delivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez
+resolus de ne servir plus, et vous voylà libres. Ie ne veulx pas que
+vous le poulsiez, ny le bransliez; mais seulement ne le substenez plus;
+et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a desrobbé la base,
+de son poids mesme fondre en bas, et se rompre[1].»
+
+ [1] _Discours sur la servitude volontaire_, par E. de La Boétie.
+ (Edit. de la _Bibliothèque nationale_, Paris, 1901, pp. 36, 38,
+ 40-45.)
+
+Cet ouvrage fut écrit il y a quatre siècles et, malgré la netteté avec
+laquelle y fut démontrée la folie des hommes, perdant la liberté et la
+vie en se soumettant volontairement à la servitude, ils n’ont pas suivi
+le conseil de La Boétie: «ne pas seconder la violence gouvernementale
+afin qu’elle disparaisse.» Non seulement ils n’ont pas suivi son
+conseil, mais ils cachèrent encore à tous la portée de cette œuvre.
+C’est au point que dans la littérature française prévalait jusqu’à ces
+derniers temps l’opinion que La Boétie ne pensait pas ce qu’il écrivait,
+mais se livrait simplement à un exercice d’éloquence.
+
+Si évident que devrait être le fait que les principaux maux des hommes
+résultent de l’organisation sociale qui les maintient dans la servitude,
+ils continuent à assurer son existence et à se soumettre aux hommes qui
+sont à la tête du pouvoir.
+
+Et quels hommes! Les sinistres Louis XI, Jacques d’Angleterre, Philippe
+d’Espagne, Catherine de Russie, les deux Napoléons.
+
+
+
+
+IV
+
+LE MAINTIEN DE L’AUTORITÉ
+
+
+On pourrait tenter la justification de l’obéissance de tout un peuple à
+un petit nombre d’hommes, si les gouvernants étaient, je ne dis pas les
+meilleurs, mais simplement les moins mauvais parmi nous; on pourrait
+l’essayer encore si, de temps à autre, le pouvoir était occupé par des
+hommes honnêtes. Malheureusement cela n’est pas, n’a jamais été et ne
+peut être.
+
+Les gouvernants sont toujours les plus mauvais, les plus insignifiants,
+cruels, immoraux et, par-dessus tout, les plus hypocrites. Et ce n’est
+point là le fait du hasard, mais bien une règle générale, la condition
+absolue de l’existence du gouvernement.
+
+Voici ce que dit à ce propos Machiavel, un homme qui sait parfaitement
+en quoi réside le pouvoir gouvernemental, comment on peut l’acquérir et
+comment assurer son maintien:
+
+«Un prince ne doit avoir d’autres préoccupations, d’autre pensée, ni
+consacrer ses études à autre chose, qu’à la guerre, et à l’organisation
+de la discipline militaire; c’est là le métier convenable à celui qui
+commande, et l’efficacité d’une telle science est telle que, non
+seulement elle conserve leurs États à ceux qui sont nés sur le trône,
+mais souvent même elle porte au trône ceux qui sont nés dans une
+condition privée. Et au contraire, on voit que lorsque les princes ont
+plutôt pensé aux amusements qu’aux armes, ils ont perdu leur État. La
+première cause qui le leur fait perdre c’est de négliger cet art; de
+même que l’excellence dans l’art de la guerre est le moyen d’acquérir un
+État.
+
+«Par conséquent, un prince qui ne sait point l’art militaire, ne peut
+jamais être estimé des soldats ni se fier à eux. Le prince doit donc
+s’adonner entièrement aux exercices militaires, et il doit même s’y
+exercer plus vivement en temps de paix que durant la guerre...
+
+«Le désir de conquête est une chose, sans doute, fort ordinaire et
+naturelle: les conquérants qui savent réaliser leur but méritent plutôt
+la louange que le blâme; mais établir des projets sans être en mesure de
+les réaliser, c’est autant manquer de sagesse que faire œuvre vaine...
+
+«Si l’État conquis est accoutumé à vivre par ses lois et en liberté, il
+y a trois moyens de le conserver. Le premier est de le ruiner; le
+second, d’aller y demeurer en personne; le troisième de lui laisser ses
+propres lois à la condition de payer un tribut, et d’y créer un
+gouvernement composé d’un petit nombre de personnes qui le maintiennent
+dans son amitié...
+
+«Le prince ne doit pas redouter d’être blâmé pour les vices sans
+lesquels il ne peut conserver sa suprématie; car à bien considérer
+toutes les circonstances, _on se rend compte aisément que certaines
+vertus ne te sont que funestes, et certains vices peuvent donner au
+prince la sûreté et le bien-être_...
+
+«Un prince qui veut contenir ses sujets dans l’unité et dans la foi ne
+doit pas se préoccuper du reproche de cruauté; car il aura été plus
+humain en faisant un petit nombre d’exemples que ceux qui, par trop
+d’indulgence, laissent surgir des désordres, d’où naissent des massacres
+et des brigandages qui troublent ordinairement tout un État, tandis que
+les exécutions ordonnées par les princes n’offensent qu’un
+particulier...
+
+«Ici s’élève une question: _Est-il mieux être aimé que craint, ou mieux
+vaut-il être craint qu’aimé?_ Je réponds qu’il faudrait être l’un et
+l’autre, mais comme c’est difficile de réunir les deux, et qu’il faut
+renoncer à l’un ou à l’autre, il est plus sûr d’être craint qu’aimé. Car
+on peut dire que tous les hommes en général sont ingrats, inconstants,
+dissimulés, lâches devant le danger et âpres au gain. Tant que tu leur
+fais du bien ils sont tout à toi; ils t’offrent leur sang, leurs biens,
+leur vie, leurs enfants, comme je l’ai déjà dit, quand tu n’en as pas
+besoin, mais quand tu te trouves en danger, ils se révoltent. Et le
+prince qui s’est fié à leurs promesses, n’ayant pas pris ses mesures,
+périt; parce que les amis qu’on achète à poids d’argent, et non pas avec
+la grandeur et la noblesse de l’âme, on les mérite, mais on ne les
+obtient pas, et quand on en a besoin on ne peut plus compter sur eux.
+Les hommes craignent moins d’offenser celui qui se fait aimer que celui
+qui se fait redouter; car l’amour est un lien que les hommes, qui sont
+tous méchants, rompent tout aussitôt qu’ils y trouvent leur intérêt; au
+lieu que la crainte est entretenue par la peur de la peine, qui ne les
+quitte jamais.
+
+«Quand le prince est à la tête d’une armée, et qu’il commande une grande
+quantité de soldats, c’est alors qu’il ne doit point se soucier d’être
+appelé cruel, sans cela son armée ne sera jamais bien mise, ni en état
+de ne rien entreprendre.
+
+«D’où je conclus, en revenant à ma thèse, que les hommes aimant à leur
+gré, et craignant au gré du prince, un prince sage doit s’appuyer sur ce
+qui lui appartient, et non pas sur ce qui appartient aux autres; il doit
+seulement s’arranger, ainsi que je l’ai dit, de manière à éviter la
+haine...
+
+«Vous devez donc savoir qu’il y a deux manières de combattre, l’une avec
+les lois, l’autre avec la force. La première est celle des hommes, et la
+seconde celle des bêtes. Mais comme souvent la première ne suffit pas il
+faut recourir à la seconde. Le prince doit donc nécessairement savoir
+bien faire l’homme et la bête.
+
+«Le prince ayant donc besoin de bien imiter la bête, doit savoir revêtir
+les qualités du renard et du lion, parce que le lion ne se défend
+point des filets, ni le renard des loups. Il faut donc être renard pour
+connaître les filets, et lion pour effrayer les loups. Ceux qui s’en
+tiennent au lion ne connaissent pas leur métier; par conséquent, un
+prince prudent ne doit point tenir sa parole quand cela lui fait tort,
+et quand les occasions qui lui ont fait promettre quelque chose
+n’existent plus. Si les hommes étaient bons, ce précepte serait mauvais,
+mais comme ils sont méchants, et qu’ils sont loin de tenir leur parole,
+tu ne dois pas non plus la tenir, et tu ne manqueras jamais de raisons
+pour en justifier l’inobservation.
+
+«J’en pourrais donner mille exemples modernes, et montrer combien de
+traités de paix, combien de promesses ont été rendus nuls et inutiles
+par infidélité des princes, dont celui qui a eu le plus de succès a le
+mieux su imiter le renard. Mais il faut savoir bien jouer son rôle; _il
+faut être habile à feindre et à dissimuler, car les hommes sont si
+simples et si accoutumés à obéir aux circonstances, que celui qui veut
+tromper trouvera toujours quelqu’un à tromper_...
+
+«Un prince n’a donc pas besoin de posséder toutes les qualités que j’ai
+indiquées, mais il doit paraître les avoir. J’ajouterai même que d’avoir
+et se servir de ces qualités, c’est dangereux, et qu’il est toujours
+utile de feindre de les avoir; c’est ainsi qu’il doit paraître clément,
+fidèle, humain, religieux et intègre; mais il doit rester assez maître
+de lui pour qu’au besoin il puisse et sache faire tout le contraire.
+
+«L’on doit comprendre qu’un prince, et particulièrement un prince
+nouveau, ne peut pas exercer toutes les vertus qui font passer les
+hommes pour bons, parce que, étant dans la nécessité de conserver
+l’État, il doit souvent agir contre la foi, la charité, l’humanité et la
+religion. Il faut donc qu’il ait un esprit capable de tourner suivant
+que le lui commandent les variations des vents et des circonstances, et,
+ainsi que je l’ai dit plus haut, ne pas s’écarter du bien s’il le peut,
+mais aussi savoir entrer dans le mal lorsqu’il le faut.
+
+«Le prince doit donc avoir grand soin de ne dire jamais rien qui ne
+respire les cinq qualités que j’ai marquées; en sorte qu’à le voir et à
+l’entendre il semble que c’est la clémence, la fidélité, l’intégrité,
+l’humanité et la religion même. Cette dernière qualité est celle qu’il
+lui importe le plus de paraître posséder, parce que les hommes en
+général jugent plus par les yeux que par les mains: chacun pouvant voir,
+mais très peu de personnes sachant toucher. Chacune veut ce que tu
+parais être, mais très peu de monde connaît ce que tu es, et le petit
+nombre n’ose pas aller à l’encontre de l’opinion publique, toujours
+protégée par la majesté du prince. Et dans les actions de tous les
+hommes, et surtout des princes, contre qui il n’y a point de recours en
+justice, on ne regarde qu’aux résultats.
+
+«Un prince n’a donc qu’à préserver sa vie et à maintenir sa puissance,
+les moyens dont il se servira seront toujours trouvés honnêtes et
+louables, car le vulgaire s’attache toujours aux apparences et ne juge
+que par le succès[2].»
+
+ [2] _Le Prince_, par Machiavel.
+
+Toutes ces vérités étaient connues non seulement des princes auxquels
+s’adressait Machiavel, mais de tous les hommes qui se sont trouvés au
+pouvoir; elles ne sont pas moins connues des gouvernants d’aujourd’hui
+de tout régime politique. Que ce soit un souverain autocrate, un
+président de république, un premier ministre ou un parlement, ils ont
+toujours observé et observent exactement les règles établies par
+Machiavel sans avoir besoin de le lire.
+
+De fait, il suffit de réfléchir à ce qu’est l’autorité pour comprendre
+qu’il ne peut en être autrement.
+
+L’autorité des uns sur les autres est, sans conteste, le droit reconnu
+aux premiers de martyriser et de tuer les seconds; bien mieux, de les
+amener à être leurs propres tortionnaires. Et pour amener ainsi les
+hommes à se molester mutuellement et à s’entre-tuer, on ne peut recourir
+qu’à ces seuls moyens: mensonges, fourberies et, principalement,
+cruauté. Ainsi ont toujours agi et n’ont pu agir autrement tous les
+gouvernants.
+
+
+
+
+V
+
+IMMORALITÉ GOUVERNEMENTALE
+
+
+Lisez ou relisez l’histoire des nations chrétiennes de l’Europe depuis
+la Réforme, et vous constaterez qu’elle constitue une nomenclature
+ininterrompue de crimes les plus effrayants et les plus insensés commis
+par les gouvernants contre leur propre peuple et les peuples étrangers.
+Ces folies criminelles sont: guerres sans fin, asservissement ou
+destruction de nationalités, voire d’États entiers, la ruine de
+paisibles habitants par cupidité, envie, ou sous prétexte de défendre la
+vérité religieuse; de bûchers constamment en feu sur lesquels brûlent,
+parmi les milliers d’hommes ordinaires, les meilleurs du temps;
+trahisons, mensonges, fourberies, vols, tortures, prisons, exécutions et
+débauches, la débauche monstrueuse, contre nature, qu’on ne pouvait
+rencontrer que parmi ces malheureux gouvernants. Et les auteurs en sont
+non pas seulement les Charles IX, les Henri VIII, les Ivan le Terrible,
+mais encore les tant loués Louis de France, les Élisabeth d’Angleterre,
+les Catherine et Pierre de Russie, les Frédéric de Prusse. Les
+gouvernements de notre temps--monarchie absolue ou constitutionnelle,
+république--agissent de même, et ne sauraient agir autrement; car c’est
+là leur œuvre inévitable.
+
+Leur œuvre est de prendre, sous forme d’impôt et par la violence, la
+plus grande partie du bien au peuple travailleur, et d’employer ces
+ressources à leur guise, toujours dans un but de parti ou personnel,
+vénal ou ambitieux. Elle est encore dans le maintien par la force du
+droit exclusif sur la terre; dans la formation de l’armée, c’est-à-dire
+des assassins professionnels, et son envoi pour mettre à mort ou pour
+dévaliser d’autres hommes. Enfin, leur œuvre est de promulguer des lois
+justifiant et sanctionnant tous ces crimes.
+
+C’est ce que font aujourd’hui les Roosevelt, les Nicolas II, les
+Chamberlain, les Guillaume II, de concert avec leurs conseillers et
+Parlements. C’est leur mission.
+
+Aussi, cette mission ne peut-elle être confiée qu’aux plus immoraux
+parmi les hommes. Il suffit de voir à quoi est employée l’autorité
+gouvernementale pour comprendre pourquoi les conducteurs de peuples ne
+peuvent être que cruels et au-dessous du niveau moral de leur temps et
+de leur milieu. Non seulement un homme de sens moral, mais celui qui ne
+l’a pas encore complètement perdu ne saurait occuper le trône, le poste
+de ministre, être législateur, en un mot, se permettre, à un titre
+quelconque, de décider du sort de tout un peuple. Un homme d’État
+vertueux est une contradiction aussi flagrante qu’une prostituée
+vertueuse, ou un sobre ivrogne, ou un pacifique brigand.
+
+En somme, l’activité de tout gouvernement n’est faite que de crimes.
+
+Elle se présente sous ce jour lorsqu’on la considère en elle-même, mais
+elle apparaît telle avec plus d’évidence encore lorsqu’on examine la
+situation de l’homme, pris isolément et dépendant de l’autorité.
+
+L’immense majorité des humains qui naissent sur notre planète se
+trouvent dépourvus du droit à la terre natale. Non seulement ils sont
+empêchés de jouir de ce qui pousse sur le sol ou gît dans le sous-sol,
+mais ils n’ont même pas le droit d’y vivre sans payer de leur travail à
+ceux qui possèdent la terre en toute propriété, en vertu de l’abandon
+qui leur en a été fait par l’État, qui défend cette spoliation contre
+toute atteinte, en lui attribuant le caractère d’un droit sacré.
+
+Tout homme, privé ainsi du droit naturel et légitime à la terre sur
+laquelle il est né, cherche un autre moyen d’existence, et il travaille,
+payant la redevance exigée à l’accapareur pour le droit de vivre sur la
+terre et d’en jouir, afin de pouvoir améliorer son sort et celui de sa
+famille, avoir le loisir de s’instruire, se reposer, être en relation
+avec d’autres hommes.
+
+Mais la dîme versée, il n’est pas encore quitte. On lui fait payer,
+directement ou indirectement, des impôts pour couvrir les frais
+nécessités par une armée de fonctionnaires, par un nombreux clergé, dont
+il peut ne pas avoir besoin, ou pour les dépenses qu’exigent la
+construction des palais, des monuments, l’entretien d’une cour et des
+dignitaires, dont à coup sûr il n’a que faire, l’établissement des
+douanes, qui loin de lui être utiles lui sont nuisibles; les paiements
+des intérêts de la dette d’État contractée en vue d’une guerre des
+centaines d’années avant sa naissance, guerre néfaste déjà alors, et de
+nouvelles dettes pour de nouvelles guerres, celles-ci néfastes pour lui
+et pour ses proches. Il s’y soumet parce que toutes ces exigences sont
+appuyées par la force, et il paye.
+
+Mais la machine gouvernementale ne le laisse pas encore en paix. A l’âge
+de vingt ans, il doit, dans la plupart des pays, faire le service
+militaire, c’est-à-dire subir le plus cruel des esclavages. Dans les
+pays où le service obligatoire n’est pas encore institué, il doit se
+racheter par de nouveaux impôts et être prêt à tous les malheurs
+qu’entraîne la guerre.
+
+Tels sont les maux physiques que doit endurer, sans aucun motif, tout
+homme, de la part du gouvernement. Ce n’est pas tout. Le mal le plus
+terrible que commet le pouvoir public est la corruption morale et
+intellectuelle.
+
+Un enfant naît, et on l’enrôle aussitôt dans la religion qui prévaut
+dans l’État. Ce fut toujours ainsi dans le passé, et cela se pratique
+encore dans la plupart des pays. Là où cette première contrainte n’est
+pas en usage, il en est d’autres. Aussitôt l’enfant grandi, l’obligation
+pour lui est de fréquenter l’école appartenant à l’État. A l’école, on
+lui apprend que le gouvernement, l’autorité en général, est la condition
+absolue de sa vie, et que l’État où il est né est le plus parfait du
+monde, qu’il soit gouverné par le Tsar, le Sultan, par Chamberlain avec
+sa politique coloniale, ou par un gouvernement républicain protecteur du
+trust et de l’impérialisme. Telle est l’école primaire et obligatoire,
+et telles sont toutes les écoles supérieures fréquentées par les adultes
+de l’État russe, turc, anglais, français ou américain.
+
+Ce n’est pas seulement l’école qui forme ainsi la jeunesse. La
+littérature, les réunions publiques ou privées, la presse, à la solde du
+gouvernement ou à celle des riches qui s’appuient sur l’autorité ou
+simplement recherchent les grâces de celle-ci, partout et dans quelque
+pays que ce soit, le citoyen est soumis à la suggestion corruptive du
+pouvoir public. Il lui est inculqué que l’autorité en général, et celle
+de son pays en particulier, avec tous ses attributs: chaînes, prisons,
+potences, armées, est la condition absolue de son existence; il est
+convaincu que l’activité gouvernementale est respectable, digne de toute
+estime et d’honneur, à laquelle chacun doit se considérer heureux de
+participer, et aux représentants de laquelle il doit rendre tous les
+hommages.
+
+Ainsi, le citoyen est lésé dans ses droits les plus naturels; la plus
+grande part du produit de son travail lui est enlevée pour
+l’accomplissement d’une œuvre mauvaise; il est tellement pris dans les
+filets qui lui sont tendus de tous côtés, qu’il devient autant esclave
+du gouvernement que l’était l’esclave des négriers, avec cette
+différence toutefois que ceux-ci pouvaient être bons et moraux, tandis
+que les négriers gouvernementaux sont les plus corrompus, cruels et
+hypocrites des hommes.
+
+Le pis est que les esclaves du gouvernement, loin de se douter de leur
+esclavage, et de souhaiter la liberté, s’imaginent, principalement ceux
+qui vivent sous un régime constitutionnel ou républicain, qu’ils sont
+des hommes libres; et ils sont fiers de leur asservissement.
+
+
+
+
+VI
+
+INUTILITÉ DE L’ÉTAT
+
+
+«Que sont de nos jours les gouvernements sous lesquels les hommes ne
+croient pas pouvoir vivre?
+
+«S’il fut un temps où le gouvernement apparaissait comme un mal
+nécessaire, ou moins grand que celui qui pouvait résulter du manque de
+défense contre des voisins organisés, il n’est pas douteux qu’il soit
+devenu aujourd’hui inutile et un mal bien plus grand que celui dont il
+effraye le peuple.
+
+«Le gouvernement en général, pas seulement militaire, pourrait être
+inoffensif,--je ne dis pas utile,--s’il était composé d’hommes saints,
+infaillibles comme le conseille la sagesse chinoise. Mais par la nature
+même de son activité, toute de violence, le pouvoir est détenu par les
+plus immoraux, grossiers, et impudents des hommes.
+
+«Tout gouvernement, à plus forte raison celui qui dispose d’une force
+armée, est la plus terrible et la plus dangereuse des institutions
+existantes.
+
+«Le gouvernement, dans le plus large sens du mot,--en y comprenant les
+classes fortunées et les membres de la presse,--n’est qu’une
+organisation qui met la majorité des hommes à la discrétion d’une
+minorité qui détient le pouvoir. Celle-ci se soumet à son tour à
+l’autorité d’un groupe d’hommes plus restreint encore; celui-ci à un
+autre moins nombreux, et ainsi de suite jusqu’au sommet de la pyramide
+hiérarchique où sont placés quelques hommes, ou un seul, qui doivent à
+la force armée leur domination sur leurs semblables.
+
+«Au sommet de cette pyramide s’installent toujours quelques-uns, ou un
+seul, qui font preuve de plus de ruse, d’audace ou d’immoralité, ou ceux
+qui sont leurs héritiers.
+
+«Aujourd’hui c’est Boris Godounov, demain c’est Grigory Otrepiev;
+aujourd’hui c’est la débauchée Catherine qui fait étrangler son mari par
+ses amants, demain c’est Pougatchev, après-demain le fou Paul, Nicolas
+Ier, Alexandre III.
+
+«Aujourd’hui c’est Napoléon, demain un Bourbon ou un d’Orléans;
+Boulanger ou la bande des panamistes. Aujourd’hui c’est Gladstone,
+demain Salisbury, Chamberlain, Rhodes.
+
+«Et c’est à ces gouvernants qu’on donne plein pouvoir non seulement sur
+les biens et sur la vie de tous, mais même sur l’instruction,
+l’éducation religieuse, morale et intellectuelle des hommes.
+
+«Nous construisons une terrible machine gouvernementale, laissons s’en
+emparer qui le veut (et la chance favorise toujours les pires); nous
+nous soumettons servilement aux maîtres, et puis, nous nous étonnons de
+notre situation précaire. Nous avons peur des bombes des anarchistes, et
+nous ne nous effrayons pas devant l’horrible organisation qui nous
+menace des plus grandes catastrophes...
+
+«Les hommes se laissent ligoter au point qu’une seule personne peut les
+conduire à sa guise; ils laissent traîner le bout de la corde qui les
+lie, et le premier scélérat ou sot qui veut s’en saisir fait d’eux ce
+qu’il veut.
+
+«N’est-ce pas le cas de tous les peuples qui instituent et maintiennent
+le gouvernement, appuyé sur la force armée, et se soumettent à lui?[3]»
+
+ [3] _Patriotisme et gouvernement_, par Léon Tolstoï, chap. VI.
+
+«Mais pouvons-nous vivre sans gouvernement? Ce sera le chaos,
+l’anarchie, la perte de tous les fruits de la civilisation, le retour
+des hommes à l’état sauvage. Si vous touchez à l’ordre des choses
+établi, si vous abolissez le gouvernement, les plus grands malheurs nous
+assailliront: émeutes, pillages, meurtres, et finalement ce sera le
+règne de tous les méchants et l’asservissement des bons.
+
+«Ainsi parlent non seulement ceux à qui l’état de choses actuel est
+profitable mais ceux-là mêmes à qui il est manifestement nuisible et qui
+cependant ne pensent pas pouvoir vivre sans lui, tellement ils y sont
+habitués[4].»
+
+ [4] _L’esclavage moderne_, par Léon Tolstoï, chap. XIII.
+
+Les hommes qui sont au pouvoir affirment que leur autorité est
+nécessaire afin d’empêcher les méchants de maltraiter les bons,
+entendant par là qu’ils sont les génies bienfaisants protégeant ceux-ci
+contre ceux-là.
+
+«Mais dominer veut dire violenter, violenter veut dire faire contraire à
+la volonté de celui qui est l’objet de l’oppression, et certes contraire
+à ce que ne voudrait pas supporter celui qui violente; par conséquent,
+être au pouvoir veut dire faire à autrui ce que nous ne voudrions pas
+qu’on nous fît, autrement dit, être au pouvoir, c’est faire du mal.
+
+«Se soumettre, c’est préférer la résignation à la violence, et préférer
+la résignation c’est être bon ou moins méchant que ceux qui font aux
+autres ce qu’ils ne voudraient pas qu’on leur fît.
+
+«C’est pourquoi ce ne sont pas les meilleurs, mais les pires qui, selon
+toute probabilité, ont toujours été au pouvoir et qui y sont encore. Il
+peut y avoir des méchants parmi ceux qui se soumettent aux gouvernants,
+mais il n’arrive jamais que les meilleurs dominent les pires[5].»
+
+ [5] _Le salut est en vous_, par Léon Tolstoï, traduction de E.
+ Halpérine-Kaminsky, chap. X, p. 255.
+
+«C’est pourquoi, sans insister sur les faits que les émeutes, pillages,
+meurtres qui pourraient aboutir au règne des méchants et à
+l’asservissement des bons, se produisent déjà aujourd’hui, je ferai
+remarquer que la croyance à la possibilité de troubles et de désordres
+que provoquerait l’abolition de l’ordre actuel ne prouve nullement que
+cet ordre soit bon.
+
+«Si vous touchez à l’organisation existante vous causerez les plus
+grands désastres.»
+
+«Retirez seulement une brique des milliers d’autres formant une colonne
+étroite, haute de plusieurs mètres, et aussitôt elle s’écroulera et
+toutes les briques se briseront. Mais qu’on ne puisse retirer une seule
+brique ou lui donner le moindre coup sans que la colonne s’effondre,
+cela ne prouve nullement qu’il soit raisonnable de laisser toutes ces
+briques rangées d’une façon aussi irrationnelle. Cela prouve au
+contraire que la disposition des briques est mauvaise; il faut donc les
+disposer suivant un ordre qui assure leur équilibre afin qu’on puisse
+les déplacer sans détruire celui-ci.
+
+«Il en est de même de l’organisation de l’État moderne: elle est
+artificielle et chancelante, et le fait que le moindre choc peut la
+détruire, loin de démontrer son utilité, prouve au contraire que si elle
+eut jamais sa raison d’être, elle est devenue aujourd’hui complètement
+inutile, donc nuisible et dangereuse.
+
+«Elle est nuisible et dangereuse, parce qu’avec elle tout le mal qui
+existe dans la société, au lieu de diminuer, augmente et s’affermit. Et
+il augmente et s’affermit, parce qu’il est justifié et revêtu de formes
+séduisantes ou bien il est dissimulé.
+
+«Cette prospérité des peuples qui nous apparaît dans les États
+soi-disant bien organisés et qui sont gouvernés à l’aide de la violence,
+n’est en réalité qu’une apparence, qu’une fiction. Tout ce qui trouble
+la belle ordonnance extérieure, tous les meurt-de-faim, tous les
+malades, tous les débauchés hideux, tous sont cachés en des endroits où
+nous ne pouvons les voir; on ne les voit pas, mais cela ne prouve pas
+qu’ils ne soient pas; ils sont au contraire d’autant plus nombreux
+qu’ils sont mieux cachés, et ceux qui sont cause de leur misère se
+montrent d’autant plus cruels envers eux. Il est certain que l’arrêt de
+l’activité gouvernementale, autrement dit de la violence organisée,
+troublera la belle ordonnance extérieure de nos sociétés, mais elle ne
+les désorganisera pas; elle fera seulement apparaître la désorganisation
+cachée et nous permettra d’y porter remède.
+
+«Les hommes croyaient jusqu’en ces derniers temps qu’ils ne pourraient
+pas vivre sans gouvernement. Mais la vie évolue et les conditions de la
+vie, autant que les opinions des hommes, se modifient. Malgré les
+efforts des gouvernants pour maintenir les peuples dans un état
+d’enfance qui amène le sujet maltraité à se féliciter d’avoir à qui se
+plaindre, les hommes, et en particulier les ouvriers, tant en Russie
+qu’en Europe, se dégagent de plus en plus de leur situation de mineurs
+et commencent à comprendre les véritables conditions de leur vie.
+
+«Vous nous affirmez que seuls vous pouvez nous défendre contre
+l’envahissement des peuples voisins: Chinois, Japonais,--disent
+maintenant les gens du peuple,--mais nous lisons les journaux et nous
+savons que personne ne nous menace de la guerre; nous savons que vous
+seuls, gouvernants, dans un but impossible à démêler, vous irritez les
+peuples les uns contre les autres, puis, sous prétexte d’assurer notre
+défense, vous nous ruinez par des impôts afin d’entretenir vos flottes,
+vos armées, construire des chemins de fer stratégiques, servant
+uniquement votre ambition, vous entreprenez des guerres pareilles à
+celles que vous faites aujourd’hui aux pacifiques Chinois. Vous dites
+que vous protégez, pour notre plus grand bien, la propriété foncière;
+mais cette protection n’aboutit qu’à faire passer toutes les terres
+entre les mains des compagnies, des banquiers, des riches, qui ne les
+travaillent pas, tandis que nous, l’énorme majorité du peuple, nous
+sommes complètement dépossédés et à la merci des oisifs.
+
+«Vos lois ne protègent pas la propriété de la terre, mais permettent
+qu’on enlève la terre à ceux qui la travaillent. Vous protégez,
+dites-vous, le produit du travail de chacun. Or, c’est le contraire que
+vous faites: tous ceux qui produisent les objets précieux n’arrivent
+pas, grâce à votre prétendue protection, à se faire payer le prix réel
+de leur travail; bien mieux, leur existence dépend entièrement du bon
+plaisir de ceux qui ne travaillent pas.
+
+«On dit que la disparition des gouvernements entraînera celle des
+institutions sociales d’instruction et d’éducation, si nécessaires à
+tous.
+
+«Mais pourquoi faire cette supposition? Pourquoi penser que, les
+dirigeants disparus, les hommes ne sauront pas organiser eux-mêmes leur
+vie aussi bien que le font les gouvernants, non pour eux, mais pour les
+autres?
+
+«Nous voyons au contraire que de notre temps, dans les circonstances les
+plus diverses, les hommes parviennent à organiser eux-mêmes leur vie
+bien mieux que n’y réussissent les gouvernants. Nous voyons se former
+sans l’appui du gouvernement et souvent malgré son intervention toutes
+sortes d’institutions sociales: syndicats ouvriers, sociétés
+coopératives, compagnies de chemin de fer, artels, etc. Si, pour créer
+une œuvre sociale, on a besoin de réunir une certaine somme d’argent,
+pourquoi penser que des hommes libres ne la fourniraient pas sans
+contrainte, afin d’instituer ce qui se fait aujourd’hui à l’aide de
+l’impôt, au cas où l’entreprise était réellement utile à la société?
+Pourquoi penser qu’il ne peut y avoir des tribunaux sans violence? Il y
+a toujours eu, il y a encore des sentences d’hommes qu’acceptent avec
+confiance les plaideurs, sans qu’on ait besoin de les y forcer.
+
+«Nous sommes tellement dépravés par un long esclavage que nous ne
+pouvons pas nous représenter une administration qui ne s’appuierait pas
+sur la force. Il n’en existe pas moins des communautés russes qui
+émigrent dans des contrées lointaines où notre gouvernement ne peut
+s’immiscer dans leurs affaires, organisent elles-mêmes l’administration,
+la justice, la police, la perception de leurs impôts, et elles
+prospèrent jusqu’au jour où le gouvernement du pays intervient et
+emploie ses procédés violents...
+
+«Celui-là seul qui possède des dizaines de mille d’hectares en forêt a
+besoin de protection, quand, près de lui, des milliers d’hommes manquent
+de bois pour se chauffer. Cette protection est aussi nécessaire aux
+patrons des usines et des fabriques, où des générations d’ouvriers
+furent et sont encore frustrés du produit de leur travail. La protection
+est plus nécessaire encore au détenteur de centaines de mille pouds de
+blé attendant une année de disette afin de les vendre avec un bénéfice
+usurier aux populations affamées...
+
+«On dit habituellement: supprimez la propriété de la terre et le fruit
+du travail, et personne ne sera certain de conserver ce qu’il a produit;
+aussi cessera-t-il de travailler. C’est tout le contraire qu’il faudrait
+dire: la protection violente d’une propriété illégitime, si elle n’a pas
+complètement détruit, a du moins sensiblement affaibli chez les hommes
+l’idée naturelle de justice, qui commande de ne pas accaparer les objets
+de consommation qui sont la propriété innée sans laquelle l’humanité ne
+peut vivre, idée qui a toujours existé et existe dans la société...
+
+«On peut assurément dire que les chevaux et les bœufs ne peuvent rien
+produire s’ils ne sont pas contraints par les hommes, créatures
+raisonnables. Mais pourquoi les hommes subiraient-ils les violences des
+êtres qui ne leur sont pas supérieurs, mais semblables? Pourquoi les
+hommes doivent-ils se soumettre à ceux d’entre eux qui, à un moment
+donné, détiennent le pouvoir? Où est la preuve que les gouvernants sont
+plus sages que les gouvernés?
+
+«Le fait même qu’ils s’autorisent à user de violence envers leurs
+semblables démontre qu’ils ne sont pas plus, mais moins sensés que ceux
+qui se soumettent à eux...
+
+«On dit: comment les hommes pourraient-ils vivre sans gouvernement,
+c’est-à-dire sans contrainte? Il faudrait dire au contraire: comment les
+hommes, êtres raisonnables, peuvent-ils vivre en commun groupés par la
+violence, au lieu de l’être par le consentement raisonné?...
+
+«De deux choses l’une: ou les hommes sont des créatures douées de raison
+ou ils ne le sont pas. S’ils ne le sont pas, aucun ne peut l’être; dès
+lors tout parmi eux est réglé par la violence, et il n’y a aucun motif
+pour que les uns aient plus de droit que les autres d’en user. Et celle
+employée par le gouvernement ne saurait avoir de justification. Si, au
+contraire, les hommes sont doués de raison, leurs rapports doivent être
+inspirés par la raison et non s’établir par la violence de ceux d’entre
+eux qui se sont, par aventure, emparés du pouvoir[6].»
+
+ [6] _L’esclavage moderne_, ch. XIII.
+
+«Aussi les hommes disent-ils que... la destruction du régime
+gouvernemental amènerait celle de tout ce qui a été acquis jusqu’ici par
+l’humanité; que l’État a été et est toujours l’unique forme sous
+laquelle l’humanité peut se développer, et que tous les abus peuvent
+être corrigés sans l’anéantissement d’une organisation dont ils sont
+indépendants et qui permet à l’homme de progresser et d’arriver au plus
+haut degré de bien-être. Et ceux qui pensent ainsi appuient leur opinion
+sur des arguments philosophiques, historiques et religieux qui leur
+semblent irréfutables...
+
+«On peut écrire des volumes entiers en faveur de la première thèse (ils
+sont déjà écrits depuis longtemps et on en écrit encore), mais on peut
+également écrire beaucoup contre (ce qui, quoique plus récemment, a été
+fait et d’une façon magistrale).
+
+«Mais on ne peut pas prouver, comme cherchent à le faire les défenseurs
+de l’État, que la destruction du régime actuel amènerait l’anarchie: le
+brigandage, l’assassinat, la ruine de toutes les institutions, et le
+retour de l’humanité à la barbarie...
+
+«Encore moins peut-on le démontrer par l’expérience, car il s’agit tout
+d’abord de savoir s’il faut la tenter ou non.
+
+«La question de savoir si le moment de renverser l’État est arrivé ou
+non serait donc insoluble, s’il n’existait pas un autre moyen de la
+résoudre avec certitude.
+
+«Les poussins sont-ils assez développés pour qu’on éloigne la couveuse
+et qu’on les laisse sortir des œufs, ou est-il encore trop tôt? C’est
+une question qu’ils décideront d’eux-mêmes lorsque, ne pouvant plus
+tenir dans la coquille, ils la briseront à coup de bec et en sortiront.
+
+«De même, le temps est-il arrivé ou non, pour les hommes, de détruire la
+forme gouvernementale actuelle et de la remplacer par une nouvelle? Si
+l’homme, par suite de la conscience supérieure qui est née en lui ne
+peut plus se soumettre aux exigences de l’État, s’il ne peut plus s’en
+contenter et en même temps n’a plus besoin de la protection de l’État,
+la question est résolue par ceux qui ont déjà dépassé la forme étatiste
+et qui en sont sortis comme le poussin de l’œuf, où ne pourrait le faire
+rentrer aucune force au monde.
+
+«Il est fort possible que l’État ait été nécessaire et le soit
+aujourd’hui pour tous les avantages que vous lui reconnaissez, dit celui
+qui s’est assimilé la conception chrétienne de la vie. Je sais
+seulement, ajoute-il, que pour _moi_, d’une part, je n’ai plus besoin de
+l’État, et, d’autre part, _je_ ne peux plus commettre les actes qui sont
+nécessaires à son existence. Organisez-vous comme vous l’entendez, moi
+je ne puis démontrer ni la nécessité, ni l’inutilité de l’État, mais je
+sais ce dont j’ai besoin et ce qui m’est inutile, ce que je peux faire,
+et ce que je ne peux pas faire. _Je_ n’ai pas besoin de m’isoler des
+hommes des autres nations; c’est pourquoi je ne puis pas reconnaître mon
+appartenance exclusive à une nation quelconque et je refuse toute
+sujétion. Je sais que _moi_, je n’ai pas besoin de toutes les
+institutions gouvernementales actuelles; c’est pourquoi je ne puis, en
+privant les hommes qui ont besoin de mon travail, le donner sous forme
+d’impôt au profit de ces institutions. Je sais que _moi_, je n’ai pas
+besoin ni d’administrations ni de tribunaux fondés sur la violence;
+c’est pourquoi je ne peux participer ni à l’administration ni aux actes
+de justice. Je sais que _moi_ je n’ai pas besoin d’attaquer les hommes
+des autres nations, de les tuer, ni de me défendre contre eux les armes
+à la main; c’est pourquoi je ne puis prendre part à la guerre ni m’y
+préparer. Il est fort possible qu’il se trouve des hommes considérant
+tout cela comme nécessaire, je ne m’en occupe pas: je sais seulement,
+mais d’une façon absolue, que je n’en ai pas besoin...»[7]
+
+ [7] _Le salut est en vous_, pp. 250-252.
+
+Ceux qui parlent ainsi sont déjà nombreux; cependant eux aussi
+continuent à subir le régime étatiste, voire concourent à son maintien.
+Quelle en est la cause?
+
+
+
+
+VII
+
+LA SOCIÉTÉ MODERNE VIT SANS PRINCIPES
+
+
+Il me semble que la cause en est dans le fait suivant: la force motrice
+principale de l’humanité, la religion, s’est affaiblie, si elle n’a pas
+disparu complètement chez la majorité des peuples chrétiens. Quelle
+qu’elle soit, si grossière que soit son expression, c’est la religion
+qui sert de base à la vie populaire, et c’est suivant les modifications
+que subit la première que se transforme la dernière[8].
+
+ [8] Je n’ignore pas l’existence d’une opinion, très répandue, parmi
+ les savants de notre époque, d’après laquelle la vie sociale est
+ déterminée par des causes économiques extérieures, et non morales,
+ intérieures. Il me semble inutile de la réfuter, puisque le bon sens,
+ la vérité historique et, surtout, le sentiment moral montre son
+ manque absolu de fondement. Elle a pris naissance et s’est enracinée
+ chez les esprits bornés, dépourvus par-dessus tout de la faculté
+ supérieure de sentir la nécessité de la conscience religieuse,
+ c’est-à-dire de l’établissement de la valeur de nos rapports envers
+ l’infini, faculté qui distingue l’homme de l’animal. Aussi serait-il
+ tout à fait oiseux de chercher à convaincre ces hommes de l’existence
+ d’une chose qu’ils ne sentent pas et ne peuvent toucher de leurs
+ mains.
+
+Les choses se passent ainsi parce que la direction première et la façon
+de vivre de chacun de nous sont déterminées par l’idée que nous nous en
+faisons. Comme cette idée ne peut être définie que par la religion, il
+est clair que la direction et la façon de vivre, tant des individus que
+des peuples,--si variées que soient les conditions de vie de
+ceux-ci,--sont définies principalement par la religion.
+
+Il va sans dire qu’en dehors de celle-ci, d’autres causes influent sur
+nos conditions de vie; mais la modification essentielle et l’évolution
+de l’étape inférieure à une étape supérieure de la vie sont toujours
+déterminées par la religion seule. Les peuples d’Europe ont franchi une
+étape semblable au moment où ils ont adopté le christianisme. De même
+les Arabes et les Turcs lorsqu’ils sont devenus Mahométans, les
+Asiatiques en se convertissant à la doctrine de Bouddha, de Confucius ou
+de Lao-Tseu.
+
+Les changements dans la conscience religieuse d’un peuple entraînent
+inévitablement la transformation des formes extérieures de sa vie. Cela
+fut toujours ainsi et cela est encore. Mais il est des époques où, bien
+que la conscience religieuse des hommes évolue, ce progrès ne trouve pas
+encore une sanction concrète et l’ancienne vie sociale continue à
+s’inspirer de la conception religieuse périmée.
+
+Ce phénomène provient de ce que le changement de la conception
+religieuse, sa cristallisation, sa croissance, s’effectue d’une façon
+continue mais invisible. Par contre, les conditions sociales se
+modifient avec une progression moins rapide, sans conformité avec
+l’accroissement invisible de la conscience: elle se transforme par
+accès. Le germe de la graine croît continuellement tandis que
+l’enveloppe crève. Il en est de même de la conscience et des formes
+sociales de la vie.
+
+Chaque homme subit les mêmes transformations en passant d’un âge à un
+autre. Ainsi, la conscience évolue progressivement et insensiblement
+chez l’enfant devenu adolescent, chez l’adolescent devenu adulte, chez
+l’adulte devenu vieillard; mais en passant d’un âge à un autre, l’homme
+continue parfois à s’inspirer, pendant longtemps encore, de sa
+conception de la vie de l’âge précédent. C’est pourquoi, n’ayant plus
+son ancienne foi et n’ayant pas encore établi de nouveaux rapports
+envers ce qui l’entoure, il vit, durant ces périodes, sans idée
+directrice.
+
+Ce que nous observons dans l’évolution de l’individu a lieu également
+dans la vie de la société.
+
+Lorsque les conditions de la vie ne répondent plus à sa conscience, la
+société entière se comporte comme l’individu qui mène une vie déréglée,
+folle et orageuse pendant ce moment de transition.
+
+Tel est, à mon avis, le moment que traversent aujourd’hui les peuples
+chrétiens.
+
+La conscience religieuse qui fut la base des formes actuelles de la vie
+sociale est déjà abandonnée par l’humanité, tandis que sa nouvelle
+conception n’a pas encore pénétré dans les esprits. Aussi, les hommes de
+notre temps vivent-ils sans se rendre compte du sens de leur vie et
+manquent d’orientation précise dans leurs actes.
+
+Une grande partie de l’humanité contemporaine professe de différentes
+façons la prétendue doctrine chrétienne; car sous le nom de celle-ci est
+sous-entendu le code de dogmes établi il y a seize siècles par des
+conciles et qui promulgue les plus grandes insanités. C’est bien cette
+doctrine chrétienne, contraire aux connaissances modernes et au bon
+sens, manquant de tout principe directeur, commandant la foi aveugle à
+ceux qui prétendent incarner l’Église, c’est cette doctrine qui occupe
+la place qu’a toujours occupée et doit occuper la vraie religion, celle
+qui explique le sens de la vie et qui indique la ligne de conduite qui
+découle de cette religion.
+
+Une autre partie de l’humanité, la moins nombreuse, se disant cultivée,
+se trouve dans une situation moins propice encore à une vie morale et
+raisonnée.
+
+Libérée du mensonge de la prétendue religion chrétienne, cette partie de
+la société est tombée sous l’influence d’un autre mensonge, bien pis
+encore que celui de l’Église: la conception scientifique de la vie, qui
+ne saurait cependant lui donner aucune orientation sensée. Cette
+conception rejette ce qui est essentiel à la nature humaine, ce qui la
+distingue de la nature animale, ce qui est l’essence de la conscience
+religieuse: la définition de notre mission dans le monde. Cette
+conscience religieuse est remplacée par des observations fortuites,
+inutiles et disparates, ainsi que par l’étude de matières diverses.
+Suivant cette conception,--si l’on peut dire,--toute religion est, par
+sa nature même, une erreur, et il n’y a aucune utilité de chercher une
+explication raisonnée du sens de la vie et du principe directeur de
+notre conduite, puisque la science, particulièrement la sociologie, qui
+soi-disant établit les lois du progrès humain, nous est un guide
+suffisant.
+
+A vrai dire, cette science, en promettant de donner les lois de la vie
+dans l’avenir, laisse ses fidèles vivre ou bien en vertu d’anciennes
+règles religieuses qu’ils suivent inconsciemment, ou bien sans aucun
+principe en s’adonnant à leurs passions et en les justifiant même par
+une argumentation «scientifique».
+
+Telle est la pitoyable erreur de la minorité qui se croit à
+l’avant-garde de la société.
+
+Il est une troisième partie, la plus nombreuse, d’hommes de toutes
+conditions, plus ou moins instruits, libérés de la contrainte imposée
+par la religion officielle, mais niant, par superstition scientifique,
+la nécessité de la religion, vivant d’une vie animale, égoïste, purement
+sensuelle et qui la considèrent même comme le dernier mot du progrès
+scientifique (la lutte pour l’existence, le surhomme).
+
+Telles sont les conceptions qui prédominent dans la société moderne: la
+contrefaçon de croyance d’un groupe assez nombreux; la conception basse
+pleine de suffisance, n’imposant aucun devoir, d’un groupe moindre;
+enfin l’absence de tout sens moral du groupe le plus nombreux. Comme ni
+la contrefaçon de croyance, ni sa négation et son remplacement par la
+prétendue science, ni le manque de sens moral ne peuvent susciter de
+force régulatrice, donnant une direction à l’activité de la société
+moderne, notre vie se passe sans aucun principe conducteur, par simple
+inertie, et elle s’éloigne de plus en plus de la conception religieuse
+supérieure de notre époque dont la société a vaguement conscience. D’où
+le non-sens et les souffrances de plus en plus grandes de la vie
+d’aujourd’hui.
+
+
+
+
+VIII
+
+LA VIE ANORMALE DE LA SOCIÉTÉ MODERNE
+
+
+La situation de notre monde chrétien apparaît donc ainsi: une minorité
+possède la plus grande partie de terres et d’immenses richesses qui se
+concentrent progressivement dans les mains de quelques-uns et qui leur
+servent à entretenir une vie de luxe et toute artificielle. Une autre
+partie des hommes, la plus nombreuse, est dépourvue du droit de jouir
+librement de la terre, plie sous le poids des impôts taxant tous les
+objets de première nécessité, est accablée par suite par un travail
+malsain et anormal au service des riches, manque le plus souvent
+d’habitations et de vêtements hygiéniques, de nourriture saine, de
+loisir nécessaire au délassement intellectuel, vit et meurt dans la
+dépendance et la haine de ceux qui profitent de son travail.
+
+Les uns et les autres sont en constante hostilité, recourent à
+l’occasion à la violence, au mensonge, au rapt, à l’assassinat. Aussi
+leur activité est-elle dépensée non en travaux productifs mais en
+luttes: lutte de capitalistes contre capitalistes, d’ouvriers contre
+ouvriers, de capitalistes contre ouvriers. Malgré des perfectionnements
+techniques apportés à la production industrielle, les richesses du sol
+et du sous-sol sont mal exploitées. Mais la pire des pertes c’est celle
+de vies humaines, douloureuse, inutile, irréparable.
+
+Le plus malheureux dans cette situation est que les riches et les
+pauvres se doutent de la folie de cette existence, et de l’avantage
+qu’il y aurait pour les uns et les autres à unir leurs forces, à
+coordonner leur travail et à partager les produits. Mais ni les uns ni
+les autres n’aperçoivent aucune possibilité de changer leur situation
+actuelle, et ils continuent à vivre dans la haine et la lutte, tout en
+ayant conscience de l’aggravation progressive de leur position.
+
+En plus de ces maux intérieurs, se poursuit une lutte intense et
+continue entre nations, qui absorbe la majeure partie du travail
+national dans le but d’entretenir l’armée, de subvenir aux frais de
+guerre, durant laquelle périssent dans la force de l’âge des centaines
+de mille d’hommes et sont pervertis des millions d’autres. Ici de même,
+nous savons que les armements et les guerres sont insensés, funestes,
+conduisent à la ruine matérielle et à la déchéance morale; cependant,
+nous continuons à sacrifier notre vie et notre travail à ces dieux.
+
+Tout le monde sait que cela ne doit pas être et qu’on pourrait l’éviter;
+malgré tout, nous continuons à aggraver le mal.
+
+Cette conscience d’une vie contraire à l’intérêt, à la raison, au vœu de
+chacun de nous, devient à tel point douloureuse que les plus généreux
+parmi les hommes, dont le nombre croît de plus en plus, ne voient
+d’autres issues à cette impasse que le suicide.
+
+D’autres, souffrant également de la contradiction entre leurs
+aspirations morales et la réalité, cherchent à y échapper par un suicide
+partiel: l’abrutissement par le tabac, le vin, l’alcool, l’opium, la
+morphine. D’autres encore cherchent l’oubli en ajoutant aux narcotiques
+des plaisirs excitants ou stupéfiants: spectacles, lectures,
+spéculations intellectuelles sur des questions oiseuses auxquelles ils
+donnent le nom de science et d’art. Enfin, l’immense majorité, accablée
+par le travail, s’abrutit également par des narcotiques que lui
+fournissent ses exploiteurs et mène une existence de bêtes; tout en
+sentant le caractère anormal de sa situation, elle n’a pas le loisir d’y
+réfléchir, empêchée qu’elle est par ses préoccupations quotidiennes.
+
+C’est ainsi que vivent et meurent riches et pauvres, générations après
+générations, sans se demander pourquoi ils ont vécu leur existence
+douloureuse et stupide, ou bien en entrevoyant vaguement l’horrible et
+cruelle erreur que fut leur vie.
+
+
+
+
+IX
+
+“LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ OU LA MORT”
+
+
+La situation de l’humanité actuelle est d’autant plus lamentable que
+dans notre for intérieur nous concevons la possibilité d’une autre vie,
+toute différente, raisonnée et fraternelle, sans la folie de luxe des
+uns et la misère et l’ignorance des autres, sans exécutions, débauche,
+violence, armement, guerres.
+
+Mais le régime présent, maintenu par la force, s’est enraciné à un tel
+point, que nous ne pouvons nous imaginer une vie collective sans une
+autorité gouvernementale; nous y sommes à ce point habitués, que nous
+cherchons à réaliser jusqu’à l’idéal d’une vie libre et fraternelle par
+des actes d’autorité, c’est-à-dire par la violence.
+
+Cette erreur est au fond du désordre moral et matériel de la vie passée,
+présente et voire future de la chrétienté.
+
+Un exemple frappant nous en est donné par la Révolution française.
+
+Les hommes de la Révolution ont posé clairement l’idéal d’égalité, de
+liberté, de fraternité, au nom duquel ils souhaitaient transformer la
+société. De ces principes découlaient des mesures pratiques: abolition
+des castes; répartition égale des richesses; suppression de titres et de
+grades, de la propriété foncière, de l’armée permanente; institution de
+l’impôt sur le revenu, de pensions de retraite pour les ouvriers;
+séparation de l’Église et de l’État, voire l’établissement d’une
+doctrine rationnelle, commune à tous.
+
+Ces mesures étaient sages et bienfaisantes; elles étaient la conséquence
+directe des vrais principes de liberté, d’égalité et de fraternité posés
+par la Révolution. Ces principes, autant que les mesures qui en
+découlent, ont été, sont et resteront vrais, et ils demeureront comme
+l’idéal de l’humanité tant qu’ils ne seront pas réalisés.
+
+Or, cet idéal ne pourra jamais être atteint à l’aide de la violence.
+Malheureusement, les hommes de la Révolution étaient tellement
+accoutumés à l’emploi de la force comme unique moyen d’action, qu’ils ne
+s’étaient pas aperçus de la contradiction que renfermait l’idée de
+réaliser l’égalité, la liberté et la fraternité par la violence; ils ne
+s’apercevaient pas que l’égalité est l’opposé de domination et de
+soumission, que la liberté est inconciliable avec la contrainte et qu’il
+ne peut y avoir de fraternité entre ceux qui commandent et ceux qui
+obéissent. De là toutes les atrocités de la Terreur.
+
+La faute en est non pas aux principes, comme le croient certains,--ils
+ont été et restent vrais,--mais aux moyens de leurs applications. La
+contradiction qui se fit jour si nettement et si brutalement pendant la
+Révolution française et qui, au lieu du bien, amena le mal, demeure
+jusque aujourd’hui, se révèle dans toutes les tentatives d’améliorer
+l’organisation sociale.
+
+En effet, on espère réaliser cette amélioration avec le concours du
+gouvernement, autrement dit par la force. Bien mieux, cette
+contradiction se manifeste non seulement dans les doctrines sociales
+actuelles, mais même dans celles des partis les plus avancés:
+socialiste, révolutionnaire, anarchiste, qui prévoient la cité future.
+
+En somme, les hommes cherchent à atteindre l’idéal d’une vie
+rationnelle, libre et fraternelle avec le concours de la force, quand
+celle-ci, quelle que soit la forme qu’elle prenne, n’est autre que le
+droit pris par les uns de disposer des autres et, en cas d’insoumission,
+de contraindre ceux-ci par le moyen extrême: l’assassinat.
+
+Cela revient à dire: réaliser l’idéal du bonheur humain par le meurtre.
+
+La grande Révolution française a été «l’enfant terrible», qui, au milieu
+de l’enthousiasme de tout un peuple, devant la proclamation des grandes
+vérités révélées et devant l’inertie de la violence, a exprimé, sous une
+forme candide, toute l’ineptie de la contradiction dans laquelle se
+débattait alors et se débat encore l’humanité: «liberté, égalité,
+fraternité, ou la mort».
+
+
+
+
+X
+
+LES FORMES SOCIALES CHANGENT, MAIS LA VIOLENCE PRÉDOMINE TOUJOURS DANS
+LES RAPPORTS DES HOMMES
+
+
+Il est donc manifeste que la cause de la singulière contradiction,
+montrant les hommes à la poursuite de l’idéal de liberté, d’égalité, de
+fraternité par des moyens qui excluent la possibilité de sa réalisation,
+cette cause est dans le fait que les hommes ont déjà vaguement
+conscience de la conception religieuse correspondant à l’âge actuel de
+l’humanité, tandis qu’ils sont tellement attachés aux formes anciennes
+de vie qu’ils ne sauraient en imaginer d’autres, conformes à la nouvelle
+conception. Tel l’enfant devenu adulte et qui, par l’habitude prise,
+voudrait qu’on continue à l’aider à s’habiller et à le faire manger.
+
+L’ordre des choses existant ne s’accordant plus avec l’âge de la
+société, mais la nouvelle conception n’étant pas encore assimilée par
+elle, toutes les tentatives d’amélioration de cet ordre de choses sont
+dirigées vers l’amendement des formes sociales extérieures. Or, cette
+modification superficielle est inconciliable avec l’idéal d’une vie
+libre, fraternelle et raisonnée. Aussi, pour la réaliser, ou seulement
+pour pouvoir en approcher, tout le système actuel doit être aboli.
+
+«Il importe surtout que le gouvernement soit juste, ou, s’il agit mal,
+qu’il soit remplacé par un meilleur; alors tout ira bien, tous seront
+égaux, libres, et la concorde règnera», pensent la plupart des hommes de
+notre temps.
+
+Les uns croient qu’il suffit à cet effet de conserver l’état des choses
+établi en laissant au gouvernement le soin de le régulariser, et se
+préoccupent seulement d’écarter les obstacles sur sa route. Ceux-ci sont
+connus sous le nom de conservateurs.
+
+D’autres estiment que la mauvaise organisation actuelle doit et peut
+être corrigée par l’introduction de nouvelles lois et constitutions
+garantissant la liberté et l’égalité. Ceux-ci sont appelés libéraux.
+
+D’autres enfin disent que tout le régime actuel est mauvais, qu’il doit
+être supprimé et remplacé par un plus parfait: il établirait l’égalité
+complète, au point de vue économique principalement; il assurerait la
+liberté et la fraternité de tous les humains sans distinction de race ni
+de nationalité. Ce sont les révolutionnaires de diverses nuances.
+
+Tous les représentants de ces partis, d’opinions si divergentes, sont
+d’accord cependant sur le principal moyen d’améliorer la condition des
+hommes: l’autorité gouvernementale, c’est-à-dire la contrainte.
+
+Ainsi pensent et disent les hommes qui ont le loisir de discuter les
+grands problèmes sociaux. (En ces derniers temps ces sociologues sont
+devenus particulièrement nombreux. Je ne crois pas exagérer en disant
+que ceux à qui la situation de fortune le permet, consacrent la majeure
+partie de leur temps à des discussions et à des démonstrations
+réciproques sur la meilleure manière pour le gouvernement de réaliser
+plus ou moins l’égalité, la liberté, la fraternité.)
+
+Quant à la majorité des travailleurs manquant de loisir pour discuter
+les questions d’intérêt général et s’enseigner mutuellement, au fond ils
+pensent et disent de même: le perfectionnement de l’organisation sociale
+peut être réalisé par le gouvernement seul. Aussi, loin de souhaiter sa
+disparition, ils mettent tout leur espoir en lui, en son amélioration
+présente ou future. Riches et pauvres, non seulement pensent, mais
+agissent ainsi.
+
+L’ancien régime est maintenu en Chine, en Turquie, en Abyssinie, en
+Russie; on ne le modifie en rien, et tout va de mal en pis; en
+Angleterre, en Amérique, en France on cherche à amender le système
+social en perfectionnant la Constitution, et cependant l’idéal de
+liberté, d’égalité, de fraternité est aussi loin de sa réalisation.
+
+En France, en Espagne, dans les républiques Sud-Américaines, en Russie
+actuellement, des révolutions furent et sont organisées; mais, qu’elles
+réussissent ou non, comme la vague renvoyée, l’ancienne situation
+revient toujours, parfois même aggravée. Que l’ancien régime demeure ou
+soit changé, l’absence de liberté et l’animosité restent les mêmes:
+châtiments, prisons, bannissements, impossibilité d’acheter des objets
+sans droit de douane, ni de jouir des instruments de travail; c’est la
+même privation des travailleurs du droit à la terre sur laquelle ils
+sont nés, comme aux temps du Joseph de la Bible; c’est la même haine
+entre nations; le même envahissement des peuples sans défense de
+l’Afrique et de l’Asie, comme sous Gengis-Khang; même cruauté, mêmes
+tortures de l’emprisonnement cellulaire et des compagnies
+disciplinaires, rappelant le temps de l’Inquisition; mêmes armées
+permanentes et esclavage militaire; même inégalité, comme entre le
+pharaon et ses esclaves, entre les Rockfeller ou les Rothschild et leurs
+serfs.
+
+Les formes sociales changent, mais les rapports entre les hommes
+demeurent invariables; et c’est pourquoi nous n’avançons pas vers
+l’idéal égalitaire. Si même nous avons avancé sur le chemin de cet
+idéal, ce n’est pas en raison des modifications apportées au pouvoir
+gouvernemental, mais plutôt malgré les obstacles semés par celui-ci. Si
+l’on a cessé de dévaliser les gens dans les villes, on le doit non à des
+lois nouvelles, mais au meilleur éclairage des rues. Si des gens ne
+meurent pas aussi souvent de faim, cela n’est pas dû non plus à une
+organisation plus parfaite des pouvoirs publics, mais aux voies de
+communication. Si l’on ne brûle plus les sorcières, si l’on ne recourt
+plus aux tortures, comme moyen d’instruction judiciaire; si on ne coupe
+plus aux condamnés le nez, la langue et les oreilles, ce n’est point
+grâce aux transformations introduites dans le mécanisme gouvernemental,
+mais au progrès des connaissances et des sentiments absolument
+indépendants de ce mécanisme.
+
+Les formes extérieures changent avec l’âge de l’humanité, autrement dit
+avec le développement de ses forces intellectuelles et de sa maîtrise
+croissante sur la nature; mais le fond reste le même. Tel un corps qui
+dans sa chute change sa position, tandis que la ligne que suit son point
+de gravité demeure invariable.
+
+Lancez un chat d’une hauteur: il peut tourner sur lui-même, avoir la
+tête en haut ou en bas, son centre de gravité ne sortira pas de sa ligne
+de chute. Il en est de même des changements des formes extérieures de la
+violence gouvernementale.
+
+Il semblerait que les hommes, en tant qu’êtres doués de réflexion et qui
+veulent être guidés par un idéal de bien, devraient choisir entre ces
+deux alternatives: ou bien renoncer à l’idéal de raison, inconciliable
+avec la violence, ou bien rejeter celle-ci et ne plus l’employer. Or,
+ils n’adoptent aucune de ces conduites, mais simplement modifient à
+l’envi les formes de violence. Ils procèdent à l’instar d’un homme qui,
+chargé d’un poids inutile, tantôt en modifie le paquetage, tantôt le
+déplace de son dos sur ses épaules, du dos sur les reins et de nouveau
+sur le dos, sans que l’idée lui vienne de faire le seul acte nécessaire:
+s’en débarrasser.
+
+Le plus malheureux est que, tout préoccupés par l’amélioration des
+formes de violence,--ce qui ne peut changer leur situation,--les hommes
+s’éloignent de plus en plus de l’activité qui seule peut leur procurer
+un réel bien-être.
+
+
+
+
+XI
+
+L’ÉGLISE ET LA SCIENCE OBSTACLES A LA VÉRITABLE CONCEPTION DE LA VIE
+
+
+L’humanité chrétienne--sinon l’humanité entière--se trouve actuellement
+au début d’une transformation universelle, qui couvait durant des
+siècles, voire pendant des milliers d’années. Cette transformation de
+l’humanité peut être comparée à celle d’un individu qui d’un enfant
+devient un homme fait.
+
+Elle se manifeste de deux façons: intérieurement et extérieurement. La
+transformation intérieure est constatée par ce fait que la religion,
+c’est-à-dire l’explication du sens de la vie, était comprise autrefois
+comme une révélation mystique et merveilleuse, et elle se manifestait
+sous forme des rites qui en résultaient; tandis que, aujourd’hui,
+l’humanité est arrivée à un degré d’évolution,--qui se révèle davantage
+dans les idées des meilleurs parmi nous,--rendant superflus
+l’explication mystique du sens de la vie et les rites préconisés comme
+étant agréables à Dieu. Il suffit, de nos jours, d’avoir une explication
+raisonnée du sens de la vie, plus convaincante que l’ancienne et qui
+montre mieux que les cérémonies cultuelles le devoir moral.
+
+Telle est la transformation intérieure qui s’effectuait durant des
+milliers d’années, qui se poursuit encore, mais qui est assez avancée
+pour que la majorité des hommes soit en mesure de s’assimiler cette
+nouvelle conception religieuse. L’adulte commence à sentir qu’il cesse
+d’être enfant.
+
+Quant à la transformation extérieure, liée au changement intérieur, elle
+consiste dans la modification des formes sociales, dans le remplacement
+du principe qui groupait et groupe encore les hommes: la substitution de
+la conviction raisonnée et du sentiment de la concorde à la violence.
+
+L’humanité a expérimenté toutes les formes possibles de gouvernements
+oppressifs, et, toujours et partout, depuis le régime républicain le
+plus démocratique jusqu’au despotisme le plus brutal, la quantité et la
+qualité du mal produit par la violence ne varient pas. Si le despote et
+son arbitraire ne sont plus, subsistent le lynchage et les excès de la
+foule démagogique; si l’esclavage personnel n’est plus, il y a
+l’esclavage d’argent; plus de prestation ni dîme directes, mais des
+impôts indirects; plus de despotes, mais des rois et empereurs
+autocrates, milliardaires, ministres, partis tyranniques.
+
+La faillite de la violence comme moyen de gouvernement, son antagonisme
+avec la conscience moderne, sont trop évidents pour que l’ordre existant
+puisse encore longtemps se maintenir. Mais les conditions extérieures ne
+sauraient changer sans l’évolution de la mentalité des hommes. C’est
+pourquoi tous nos efforts doivent se porter vers cette transformation
+intérieure.
+
+Que devons-nous entreprendre à cet effet? Une seule chose et de prime
+abord: écarter les obstacles qui empêchent les hommes de reconnaître
+leur situation et d’appliquer les principes religieux qui se sont déjà
+insinués dans leur esprit.
+
+Ces obstacles sont: le mensonge entretenu par la religion officielle et
+celui imposé par la science.
+
+Le premier mensonge est de faire croire aux hommes que la religion--en
+tant que réponse aux questions vitales et principe directeur de la
+vie--est inséparable du mysticisme, de la magie, des miracles, des rites
+et cérémonies.
+
+Le mensonge de la science est de persuader que la religion est un
+sentiment désuet, un reste des anciens temps, et qu’à notre époque elle
+peut être, avec avantage, suppléée par l’étude des lois de la vie et par
+des règles de conduite dictées par le raisonnement et l’expérience.
+
+Le mensonge des hommes d’Église est de substituer à l’explication du
+sens de la vie la doctrine de la révélation, contraire aux connaissances
+modernes, et à la règle de conduite les cérémonies rituelles sans portée
+morale. La faute des savants est de considérer comme absolument
+superflue la métaphysique religieuse, autrement dit l’explication du
+sens de la vie, en s’imaginant qu’il est possible d’établir une règle de
+conduite, sans s’appuyer sur la métaphysique religieuse.
+
+Les hommes d’Église affirment que la religion est utile au peuple, tout
+en ayant perdu eux-mêmes la foi. Les hommes de la science déclarent que
+la religion, ce qui a fait et fera avancer l’humanité, est un vestige
+des anciennes superstitions qu’on doit rejeter, et que les hommes
+peuvent être guidés par de prétendues lois découvertes par une prétendue
+science: la sociologie.
+
+Ce sont ces hommes, les soi-disant savants en particulier, qui, à notre
+époque de transition, constituent le principal obstacle à l’élévation de
+l’humanité à ce degré de conscience intime et d’organisation extérieure
+qui répond à son âge.
+
+Ceux qui se prétendent les servants de la Science sont plus nuisibles,
+parce que le mensonge des servants de l’Église a pu déjà être mis à nu
+dans toute sa laideur et que la plupart des hommes n’y croient plus;
+elle s’en affranchit de plus en plus, et si elle suit encore l’Église,
+elle ne le fait que par tradition, usage et convenance. La superstition
+scientifique, par contre, est en pleine force, et ceux qui se sont
+libérés du mensonge ecclésiastique et se croient esprits libres, se
+trouvent inconsciemment sous la domination complète de cette nouvelle
+Église: la Science.
+
+Ses prêtres appliquent tous leurs efforts afin de détourner l’attention
+des hommes des questions religieuses essentielles et de la diriger vers
+des questions futiles: l’origine des espèces, l’analyse spectrale, la
+nature du radium, la théorie des nombres, les animaux fossiles et autres
+sornettes, en leur attribuant la même importance que donnaient les Mages
+à l’Immaculée-Conception, à la dualité de la substance, etc. D’autre
+part, ils s’efforcent à suggérer que la religion--c’est-à-dire
+l’établissement du rapport de l’homme à l’égard de l’Univers et de son
+principe--n’est nullement nécessaire, et que des phrases pompeuses sur
+le droit, la morale et l’inexistante science sociologique, peuvent, avec
+avantage, la remplacer. De même que les partisans de l’Église, ils se
+persuadent et persuadent aux autres qu’ils sauvent l’humanité; autant
+qu’eux, ils croient en leur infaillibilité, ne sont jamais d’accord
+entre eux, et se divisent en nombreuses chapelles; de même que l’Église
+autrefois, ils sont aujourd’hui la cause principale de l’ignorance, de
+la grossièreté, de la dissolution, et par suite, du retard que met
+l’homme à s’affranchir du mal dont il souffre. Ces savants agissent à
+l’instar des bâtisseurs dont l’Évangile dit: «Ils ont rejeté la pierre
+qui a toujours été et sera la clef de voûte.» Ils ont rejeté la seule
+chose qui unissait et peut unir en un seul tout l’humanité: la
+conscience religieuse.
+
+C’est ainsi que s’établit le cercle vicieux,--un mal succédant à un
+autre,--dans lequel tourne l’humanité chrétienne de notre temps. Qu’ils
+acceptent la doctrine pleine de superstitions de l’Église, ou les
+vagues, complexes et vaines spéculations scientifiques,--qui moins
+encore que l’Église peuvent guider dans la vie,--les hommes, privés de
+leur faculté supérieure: la conscience religieuse, ne peuvent, malgré
+leurs efforts, améliorer leur condition, encore moins détruire l’état de
+choses actuel, afin de se rapprocher de leur idéal: l’égalité, la
+liberté, la fraternité.
+
+La force leur en manque.
+
+Seuls, les hommes qui vivent la vie éternelle, et non pas la vie
+terrestre exclusivement, peuvent réaliser un idéal éternel; et seuls ils
+peuvent accomplir ce qui paraît comme un sacrifice à ceux qui sont
+attachés à la vie terrestre. Car c’est le sacrifice des biens d’ici-bas
+qui fait avancer l’humanité.
+
+Le sacrifice, en effet, est facile seulement à l’homme religieux, à
+celui qui considère sa vie dans l’Univers, comme une manifestation
+partielle de la vie universelle, et croit devoir, par suite, se
+soumettre aux lois de cette vie éternelle.
+
+Par contre, pour celui qui considère la vie terrestre comme toute sa
+vie, le sacrifice n’a aucun sens; et n’ayant pas la force de sacrifice,
+il est impuissant à supprimer, à diminuer le mal de la vie. Il le
+déplacera éternellement d’un endroit à un autre, mais ne pourra jamais
+le détruire.
+
+C’est pourquoi les hommes n’ont qu’un moyen de se libérer du mal dont
+ils souffrent: la propagation parmi eux de la véritable doctrine
+religieuse, la plus haute de notre époque et qui s’est déjà insinuée
+dans leur esprit.
+
+
+
+
+XII
+
+LE PERFECTIONNEMENT MORAL INDIVIDUEL EST L’UNIQUE MOYEN DE RÉALISER LE
+BONHEUR DE TOUS
+
+
+Les doctrines religieuses sont toujours assimilées consciemment,
+librement par la minorité, et sous l’influence de la suggestion de la
+foi par la majorité. Tant que, suivant cette méthode, l’humanité n’aura
+pas adopté la doctrine raisonnée et conforme à son âge, seules les
+formes extérieures de sa vie changeront; le mal demeurera le même, voire
+croîtra de plus en plus.
+
+Or, cette doctrine existe depuis longtemps et a déjà pénétré dans
+l’esprit de la majeure partie de notre société. C’est la doctrine du
+Christ dans sa véritable signification, libre de toute fausse
+interprétation. Ses principes, tant métaphysiques qu’éthiques, sont
+reconnus non seulement par les chrétiens, mais encore par les adeptes
+des autres croyances, car ils coïncident avec l’essence de toutes les
+importantes doctrines religieuses: le brahmanisme, le confucianisme, le
+taoïsme, le judaïsme, le swedenborgianisme, le spiritualisme, la
+théosophie, même le positivisme de Comte.
+
+Le fond de cette doctrine peut être défini ainsi: l’homme est un être
+spirituel, semblable à son principe--Dieu; la mission de l’homme est
+d’accomplir la volonté de ce principe-Dieu; la volonté de Dieu est de
+concourir au bien des hommes; le bien des hommes est réalisé par
+l’amour; l’amour actif est de faire aux autres ce qu’on veut qu’on vous
+fasse. C’est là toute la doctrine.
+
+Elle n’est point une révélation mystique de la manifestation
+surnaturelle de la divinité, de ses dogmes et décrets, comme l’affirme
+l’Église; elle n’est pas non plus un enseignement moral recommandant une
+vie collective rationnelle, harmonieuse et profitable à tous, comme la
+comprennent les savants; elle est l’explication logique du sens de la
+vie, et grâce à laquelle la règle de conduite n’est pas imposée
+extérieurement, mais résulte naturellement du sens que nous attribuons à
+notre vie. Bien qu’elle n’admette aucun phénomène surnaturel,
+contrairement à ce que prétend l’Église, cette doctrine n’a pas
+toutefois davantage un caractère intellectuel laissant notre raison
+seule nous guider, comme le pensent les savants incroyants.
+
+Cette doctrine est une _religion_, c’est-à-dire, l’établissement du
+rapport de l’homme envers le monde et son principe. Elle donne la
+réponse aux questions: qu’est-ce que l’homme par rapport à l’infini dans
+l’espace et le temps, et quelle est la mission de sa vie? Cette réponse
+donne aux hommes qui la reconnaissent une explication raisonnée du sens
+de la vie, d’où découlent naturellement des règles immuables de
+conduite.
+
+C’est par là que se distingue la véritable doctrine chrétienne du
+christianisme d’Église enveloppé de mysticisme et étayé sur des
+miracles, et c’est ainsi qu’elle diffère de la morale utilitaire des
+incroyants qui, sans s’en apercevoir, empruntent au christianisme ses
+conclusions tout en en méconnaissant le fond.
+
+Tant que cette doctrine ne sera pas reconnue dans sa pureté et que son
+principe métaphysique--l’attitude que doit garder l’homme envers
+Dieu--ne sera pas accepté, tant qu’elle ne sera pas répandue dans le
+monde chrétien, comme l’est aujourd’hui la religion d’Église, toutes les
+formes de violence dont souffrent les hommes, l’oppression
+gouvernementale surtout, demeureront invariables.
+
+Mais quelles mesures doivent être recommandées à cet effet?
+
+Nous sommes tellement imprégnés de l’idée fausse attribuant la
+possibilité d’améliorer notre vie par des moyens extérieurs, qu’il nous
+semble possible de réaliser le changement de notre état intérieur par
+les seuls moyens extérieurs.
+
+Mais il n’en est pas ainsi; et c’est là une chance considérable pour
+l’humanité. En effet, si nous pouvions influer les uns sur les autres
+par des moyens extérieurs, les hommes légers, irréfléchis pourraient
+corrompre leurs semblables et les priver du bonheur; en outre, une
+semblable activité pourrait rencontrer des obstacles infranchissables
+sur la voie du bonheur.
+
+Heureusement, l’évolution spirituelle est dans le pouvoir de chacun de
+nous. Nous savons toujours en quoi consiste notre véritable bonheur, de
+chacun de nous et des autres hommes, et rien ne peut arrêter ou retarder
+notre activité dans la poursuite de ce but.
+
+Or, le but--le bien de chacun et de tous--est atteint uniquement par la
+transformation intérieure de l’individu, par l’élaboration d’une
+conscience religieuse et indépendante, afin de pouvoir vivre en
+conformité avec cette conception personnelle. De même qu’une matière en
+combustion peut seule communiquer le feu à d’autres matières, seules, la
+vraie foi et la vraie vie d’un homme peuvent se communiquer à d’autres
+hommes, répandre et consolider la vérité religieuse. Or, seuls la
+propagation et l’affermissement de la vérité religieuse améliorent la
+condition des hommes.
+
+Voilà pourquoi il n’est qu’un moyen de se délivrer de tous les maux dont
+souffrent les hommes, y compris l’effroyable mal que commet le
+gouvernement: le travail intérieur que doit accomplir chacun de nous
+afin d’être l’artisan de sa propre amélioration morale.
+
+ Juin 1905.
+
+
+
+
+LA FIN D’UN MONDE[9]
+
+ [9] Cette étude, écrite en octobre et novembre derniers (vieux
+ style), a été remaniée et notablement augmentée par l’auteur en
+ décembre 1905 (janvier 1906 nouveau style). C’est d’après cette
+ nouvelle édition que la présente traduction a été faite. (_Note du
+ traducteur._)
+
+
+ Jamais les hommes n’ont eu devant eux une œuvre aussi grandiose à
+ accomplir. Notre siècle est le siècle de révolution dans la plus
+ haute acception de ce mot: Révolution morale et non matérielle. Il se
+ forme une idée supérieure d’organisation sociale et de
+ perfectionnement moral.
+
+ CHANNING.
+
+ Et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira.
+
+ (JEAN, VIII, 32.)
+
+
+
+
+I
+
+LA FIN D’UN SIÈCLE--SA DISPARITION--SYMPTOMES ET CAUSES
+
+
+Le siècle et la fin d’un siècle ne signifient pas en langage évangélique
+la fin et le commencement d’une période de cent ans, mais la fin d’une
+conception de la vie, d’une croyance, d’un moyen de communion entre les
+hommes, et le commencement d’une nouvelle conception de la vie, d’une
+nouvelle religion, d’un nouveau moyen de communion entre les hommes.
+
+Il est dit dans l’Évangile qu’au moment de ces changements de siècle,
+toutes sortes de calamités doivent se produire: trahisons, cruautés,
+guerres, et que tout amour doit disparaître à la suite du désordre. Ces
+paroles, à mon sens, ne doivent pas être prises comme une annonce
+prophétique pour un temps donné, mais comme l’indication d’une loi
+constante: tout changement de régime, de conception de vie, est
+inévitablement accompagné de violentes perturbations, de cruautés, de
+trahisons, d’illégalités de toutes sortes, et ces perturbations doivent
+amener par la suite une éclipse de l’amour entre les hommes, amour sans
+lequel toute vie collective est impossible.
+
+C’est précisément ce qui se produit aujourd’hui, non seulement en
+Russie, mais dans le monde chrétien en général. En Russie, ce phénomène
+se manifeste avec plus de netteté et plus ouvertement, tandis que dans
+le reste du monde civilisé il se trouve à l’état latent.
+
+Je crois qu’en ce moment la vie des peuples chrétiens a atteint cette
+limite qui marque la fin d’une ère et le commencement d’une autre. Je
+crois que précisément à cette heure, commence la grande révolution qui
+se prépare depuis deux mille ans dans le monde chrétien, révolution
+consistant dans la substitution au christianisme corrompu et au régime
+de domination qui en découle, du véritable christianisme, base de
+l’égalité entre les hommes, et de la vraie liberté à laquelle aspirent
+tous les êtres doués de raison.
+
+J’aperçois les signes extérieurs de ces changements, dans l’âpre lutte
+de classes, dans la froide cruauté des possédants, l’irritation et le
+désespoir des miséreux, les armements insensés et croissants des nations
+les unes contre les autres, l’extension de la doctrine collectiviste,
+effrayante par son esprit despotique, étonnante par son caractère plein
+d’utopies, dans la vanité et la puérilité de certaines études soi-disant
+scientifiques, la corruption morbide et l’inanité de toutes les
+manifestations de l’art; je les vois enfin et surtout dans l’absence
+chez les dirigeants de toute idée religieuse, mieux, la négation voulue
+de toute religion, enfin, dans la reconnaissance du caractère légitime
+de l’oppression du faible par le fort, ce qui amène la disparition de
+tout principe directeur de la vie sociale.
+
+Tels sont les symptômes généraux de la révolution qui s’effectue, ou
+plutôt de la tendance à la révolution qui se manifeste chez les peuples
+chrétiens. Les symptômes historiques plus immédiats, autrement dit, les
+secousses qui ont fait la révolution, sont la guerre russo-japonaise et
+l’agitation politique et sociale qui se manifeste actuellement d’une
+façon inouïe dans le peuple russe.
+
+On attribue la débâcle de l’armée et de la flotte russe à des hasards
+malheureux, à l’incurie du gouvernement; on attribue la force du
+mouvement révolutionnaire à l’insuffisance de ce même gouvernement et à
+l’action plus énergique des agitateurs. Quant aux conséquences, les
+politiciens, tant russes qu’étrangers, croient que ces événements
+amèneront l’affaiblissement de la Russie, ainsi qu’un changement de son
+régime politique.
+
+A mon sens, ces événements ont une portée bien plus grande: la débâcle
+de l’armée, de la flotte et de l’administration russes marque le
+commencement de la désagrégation de l’État russe, et la désagrégation de
+l’État russe signifie, à mon avis, le commencement de la disparition de
+toute la civilisation soi-disant chrétienne. C’est bien la fin d’un
+monde et le commencement d’un autre.
+
+Les phénomènes dissolvants, qui ont placé les peuples chrétiens dans la
+situation où ils se trouvent actuellement, se sont manifestés depuis
+longtemps, depuis que la religion chrétienne a été reconnue comme
+religion d’État.
+
+Voici un système social qui se maintient par la violence, existe plutôt
+par la soumission complète à ses lois qu’aux lois de la religion, ne
+peut subsister sans la répression, la force armée et les guerres,
+attribue à ses gouvernants un caractère presque divin, glorifie la
+richesse et la puissance, et cependant accepte la religion chrétienne
+qui proclame l’égalité et la liberté complète de tous les hommes,
+reconnaît la loi de Dieu supérieure à toutes les autres lois, condamne
+toute violence, tout châtiment et toute guerre, prescrit l’amour des
+ennemis, glorifie non pas la puissance et la richesse, mais l’humilité
+et la pauvreté; en un mot, la société adopte en la personne de ses
+gouvernants païens la religion chrétienne, non dans son sens vrai, mais
+sous sa forme corrompue permettant le maintien d’une organisation
+païenne de la vie.
+
+Aussi, les pasteurs des peuples et leurs conseillers, qui pour la
+plupart ne comprennent pas le sens du véritable christianisme,
+s’indignent-ils très sincèrement contre les hommes qui professent et
+propagent le vrai christianisme, et, la conscience tranquille, les
+châtient et les bannissent. Le clergé défend de lire l’Évangile et se
+réserve le droit exclusif de le commenter, d’imaginer des sophismes
+complexes justifiant l’union contre nature entre l’État et le
+Christianisme, d’instituer des cérémonies solennelles qui hypnotisent la
+foule. Et c’est ainsi que la grande majorité des hommes a vécu des
+siècles durant, croyant vivre en bons chrétiens, sans même soupçonner ce
+que peut être la vraie doctrine du Christ.
+
+Toutefois, si grand que fut le prestige de l’État, si long que fut son
+triomphe, si cruelle que fut sa tyrannie contre la véritable idée
+chrétienne, la vérité révélatrice de l’âme humaine une fois connue, n’a
+pu être étouffée. Plus cette situation a duré, plus nettement est
+apparue la contradiction entre la doctrine chrétienne, toute d’humilité
+et d’amour, et la doctrine de l’État, toute d’orgueil et de violences.
+
+La plus puissante digue du monde ne saurait arrêter le cours des flots
+humains. Ces flots se frayent inévitablement leur voie, soit en passant
+sur la digue, soit en la contournant, soit en la brisant. Ce n’est
+qu’une question de temps. Il en sera de même du véritable christianisme
+étouffé depuis si longtemps par les gouvernants. Le temps est venu où il
+commence à détruire la digue qui l’arrête et à en balayer les débris.
+
+J’aperçois les signes extérieurs de cette destruction, dans la facilité
+avec laquelle les Japonais ont triomphé des Russes, et dans la violente
+agitation qui soulève toutes les classes de la société russe.
+
+
+
+
+II
+
+LA PORTÉE DE LA VICTOIRE DES JAPONAIS
+
+
+Comme il arrive toujours en cas de défaite, on cherche à expliquer
+aujourd’hui celle des Russes par les fautes qu’ils ont commises:
+mauvaise organisation militaire, abus, ignorance des chefs. Telle n’en
+est pas la véritable cause. Ce n’est pas tant l’incurie gouvernementale
+ou l’insuffisance du commandement militaire que la supériorité certaine
+des Japonais dans l’art de la guerre qui a déterminé la défaite des
+Russes. La victoire du Japon est due non pas à la faiblesse de la
+Russie, mais au fait que le peuple nippon constitue évidemment
+aujourd’hui la plus forte puissance militaire sur terre et sur mer. Je
+le crois, parce que les Japonais, grâce à leur esprit pratique et à
+l’importance qu’ils ont accordée à l’art militaire, se sont assimilé
+bien mieux que les nations chrétiennes tous les perfectionnements
+techniques qui ont procuré jusqu’ici à celles-ci l’avantage sur les
+peuples non chrétiens; parce que les Japonais sont par leur nature plus
+braves et plus indifférents devant la mort que nous ne le sommes
+aujourd’hui; parce que le patriotisme guerrier, que nos gouvernants
+s’efforcent de nous inculquer bien qu’il soit en tous points contraire à
+la doctrine du Christ, existe encore dans toute sa force primitive chez
+les insulaires asiatiques; enfin, parce que, en se soumettant
+servilement à l’autorité despotique d’un Mikado divinisé, leur énergie
+demeure plus concentrée et plus unie que celle de peuples qui ont
+franchi la phase de soumission servile. En un mot, le grand avantage des
+Nippons est de n’être pas chrétiens.
+
+Si corrompue que soit chez nous l’idée chrétienne, notre conscience en
+est malgré tout imprégnée, et les meilleurs parmi nous ne peuvent plus
+employer leur force intellectuelle à imaginer et à fabriquer les
+instruments de meurtre, ni se refuser à condamner plus ou moins le
+patriotisme belliqueux. Ils ne sauraient imiter les Japonais, qui
+s’ouvrent le ventre plutôt que de tomber dans les mains de l’ennemi, ni,
+comme jadis nous-mêmes, se faire sauter avec l’ennemi plutôt que de se
+rendre. Ils ne peuvent plus priser comme autrefois les vertus guerrières
+ni respecter la caste militaire; enfin il leur est impossible, sans
+offenser leur dignité humaine, de se soumettre servilement aux
+autorités, surtout de faire impassiblement métier d’assassins.
+
+Dans la vie courante même, lorsque l’activité humaine se trouve en
+opposition avec la doctrine évangélique, les peuples chrétiens sont
+impuissants à lutter avec les peuples non chrétiens. Le fait se produit
+notamment dans les questions d’argent. Si faussement qu’ils interprètent
+la doctrine du Christ, ses partisans ont conscience que la richesse ne
+donne pas le bonheur suprême; aussi, ne mettent-ils pas à l’acquérir la
+même âpreté que ceux qui, n’ayant pas d’idéal plus élevé, voient en elle
+la seule bénédiction divine.
+
+On peut en dire autant de la science et de l’art non chrétiens. Dans le
+domaine de la science expérimentale et positive et de l’art morbide et
+sensuel, la supériorité appartient et appartiendra sans conteste aux
+peuples et aux individus les moins chrétiens.
+
+Ce phénomène, que nous voyons se manifester en pleine paix dans toutes
+les branches de l’activité sociale, doit à plus forte raison se produire
+dans les choses de la guerre, rigoureusement interdite par la doctrine
+évangélique. C’est pourquoi l’inévitable supériorité des peuples non
+chrétiens s’est révélée avec une si grande évidence dans les victoires
+éclatantes des Japonais sur les Russes, malgré l’équivalence de leurs
+armements et de leur science militaire.
+
+C’est par là surtout que la victoire des Japonais est pour nous d’un
+grand enseignement. Elle a montré en effet d’une façon absolue, non
+seulement à la Russie vaincue mais au monde entier, combien était
+insuffisante la culture extérieure dont étaient si fières les nations
+chrétiennes, culture qui leur semblait être le résultat merveilleux de
+nombreux siècles d’efforts et que pourtant le Japon a pu s’assimiler en
+quelques dizaines d’années, bien qu’il ne soit nullement doué de
+qualités morales exceptionnelles; car, lorsqu’il l’a cru nécessaire, il
+a tout appris, depuis la découverte des bactéries jusqu’à celle des
+explosifs, et il a si bien su mettre en pratique cette science, que dans
+l’art de la guerre il est devenu bientôt supérieur à ses maîtres.
+
+Sous prétexte de se défendre, les peuples chrétiens ont rivalisé durant
+des siècles dans l’invention d’engins de destruction, qu’ils ont
+employés aussi bien à lutter entre eux qu’à combattre les peuples non
+civilisés de l’Afrique et de l’Asie pour en tirer profit.
+
+Mais voici que parmi ceux-ci apparaît un peuple guerrier, plein
+d’habileté et doué d’une merveilleuse facilité d’assimilation, qui,
+devant le danger, menaçant lui et ses voisins, a su s’approprier avec
+une aisance et une rapidité extraordinaires tout ce qui faisait la
+supériorité incontestable des Européens. Il comprit très vite que, au
+moment où l’on va vous frapper d’une lourde massue, il faut en saisir
+une semblable, une plus lourde au besoin, afin de rendre coups pour
+coups.
+
+Profitant de plus de l’avantage que lui donnaient son despotisme
+religieux et son fanatisme patriotique, il est devenu, au point de vue
+guerrier, plus redoutable que la plus grande des puissances militaires.
+
+Sa victoire a montré aux peuples guerriers que la force des armes n’est
+plus entre leurs mains, mais qu’elle est, ou doit passer bientôt, entre
+les mains de ceux qui ne sont pas chrétiens. En effet, imitant l’exemple
+du Japon, tous les peuples de l’Asie et de l’Afrique peuvent devenir
+capables de s’assimiler cette science militaire dont sont si fières les
+nations chrétiennes, et alors il leur sera facile non seulement de se
+libérer de leur oppression, mais encore de les anéantir toutes.
+
+En raison de l’issue de la guerre russo-japonaise, les gouvernements
+européens vont être obligés d’accroître les armements qui déjà écrasent
+leurs peuples, et, même en doublant leurs effectifs, ils devront prévoir
+malgré tout qu’avec le temps les peuples païens si longtemps opprimés,
+apprenant l’art de la guerre aussi bien que les Japonais, en arriveront
+à rejeter leur joug et à se venger.
+
+Ainsi, ce n’est plus le pur raisonnement, mais l’amère expérience de la
+victoire japonaise qui rend évidente pour tous les peuples cette simple
+vérité: La violence ne peut conduire à rien autre qu’à l’aggravation des
+maux et des souffrances.
+
+Cette victoire a prouvé que, préoccupés de l’accroissement de nos forces
+armées, nous avons commis une œuvre non seulement mauvaise, mais encore
+contraire à l’esprit chrétien qui nous domine, une œuvre dans laquelle
+nous serons forcément surpassés et vaincus par les païens. Cette
+victoire a montré que notre activité guerrière nous était funeste,
+épuisait inutilement nos forces et surtout nous préparait des ennemis
+plus puissants.
+
+Cette guerre a démontré avec évidence que la force de nos peuples n’est
+pas dans la domination militaire et que, s’ils veulent rester chrétiens,
+ils doivent conformer leur vie à la doctrine évangélique, qui seule leur
+donnera le suprême bonheur, acquis par l’amour et la concorde, et non
+par la violence.
+
+C’est là, et non ailleurs, qu’est la véritable signification de la
+victoire des Japonais pour le monde chrétien.
+
+
+
+
+III
+
+LE SENS DU MOUVEMENT RÉVOLUTIONNAIRE EN RUSSIE
+
+
+La victoire du Japon a montré à tous combien était fausse la voie suivie
+jusqu’ici par la civilisation. Aux Russes, cette guerre--cause de tant
+de souffrances insensées: sacrifice inutile d’hommes et de richesses--a
+montré, de plus, le grave danger de leur soumission à leur gouvernement.
+Afin d’assurer de louches profits à quelques personnages malfaisants, ce
+gouvernement a jeté le pays dans une guerre imbécile qui, dans aucun
+cas, ne pouvait être avantageuse pour le peuple. Des centaines, des
+milliers de vies ont été sacrifiées, les produits du labeur colossal de
+tout un peuple perdus, enfin, la gloire elle-même de la Russie, pour
+ceux qui en étaient fiers, anéantie; mais le pis est que les fauteurs de
+tous ces crimes, loin de les reconnaître, en rejettent sur d’autres la
+responsabilité, et que, conservant leurs places, ils sont tout disposés
+à jeter le pays dans de plus grands malheurs encore.
+
+La révolution commence tout naturellement lorsque la société vient à
+abandonner une certaine conception de la vie sur laquelle continue à
+reposer l’édifice social existant, autrement dit, lorsque la
+contradiction entre la vie telle qu’elle est et celle qui doit ou peut
+être devient si nette pour la majorité des hommes, que ceux-ci sentent
+déjà l’impossibilité de continuer à vivre dans les anciennes conditions;
+et cette révolution éclate d’abord chez la nation qui possède le plus
+grand nombre d’individus conscients de cette contradiction. Quant aux
+moyens employés par la révolution, ils dépendent du but qu’elle
+poursuit.
+
+En 1793 la contradiction entre l’idée d’égalité des hommes et le pouvoir
+despotique des rois, du clergé, des nobles, des fonctionnaires, était
+sentie non pas seulement par les peuples qui en souffraient, mais aussi
+par les meilleurs parmi les hommes des classes dirigeantes du monde
+chrétien tout entier. Mais nulle part plus qu’en France ces classes ne
+ressentaient l’injustice de l’inégalité, nulle part la conscience
+populaire n’était moins asservie. C’est pourquoi la Révolution de 1793 a
+débuté précisément en France. Quant au moyen le plus immédiat de
+conquérir l’égalité, il consistait tout naturellement à prendre par la
+force le pouvoir que détenaient les maîtres du jour; c’est pourquoi les
+révolutionnaires de l’époque ont eu recours à la violence pour arriver à
+leurs fins.
+
+Actuellement, en 1905, où les gouvernants enlèvent arbitrairement aux
+hommes le produit de leur travail pour s’armer à outrance, où à chaque
+instant ils peuvent pousser les peuples à s’entr’égorger, la
+contradiction entre une vie libre possible et légitime et la soumission
+stupide et funeste aux oppresseurs, est ressentie non seulement par les
+peuples qui en souffrent, mais aussi par les plus généreux parmi ceux
+qui les gouvernent. Nulle part cette contradiction n’est aussi nette que
+chez le peuple russe.
+
+Il la ressent autant en raison de la guerre stupide et honteuse où il
+fut jeté par le gouvernement que par suite du régime agraire qu’il a
+conservé jusqu’ici; il la ressent surtout à cause de la conscience
+chrétienne particulièrement vivace chez lui.
+
+J’estime donc que la révolution de 1905, ayant pour but d’affranchir les
+hommes de l’oppression brutale, doit commencer et commence précisément
+en Russie. Quant aux moyens d’y parvenir, ils doivent être évidemment
+tout autres que la violence à laquelle les hommes avaient eu jusqu’ici
+recours pour arriver à l’égalité.
+
+Les hommes de la grande Révolution pouvaient encore se méprendre en
+croyant à la possibilité de réaliser l’égalité par la violence,
+quoiqu’il fût de toute évidence que la force brutale était par elle-même
+la manifestation la plus vive de l’inégalité. A plus forte raison ne
+peut-on aujourd’hui recourir à la violence pour conquérir cette liberté,
+qui est le principal but de la révolution actuelle.
+
+Or, que voyons-nous? Les révolutionnaires de nos jours répètent en
+Russie tout ce que faisaient leurs devanciers dans les pays européens:
+manifestations solennelles, cortèges funèbres, destruction des prisons,
+brillants discours («Allez dire à votre maître...»), assemblées
+constituantes, etc... Et ils croient qu’en renversant le gouvernement
+existant et en le remplaçant par une monarchie constitutionnelle, ou
+même par une république socialiste, ils atteindront le but que la
+révolution s’est imposé.
+
+Mais l’histoire ne se répète pas. La révolution par la violence a fait
+son temps. Tout ce qu’elle a pu donner aux hommes elle l’a déjà donné,
+et en même temps elle a indiqué ce qu’elle était incapable de donner. La
+révolution qui commence en Russie,--nous ne sommes pas en 1793, mais en
+1905,--où l’on compte cent millions de paysans doués d’une psychologie
+et d’une organisation sociale particulières, cette révolution ne saurait
+en aucune façon avoir le même but et se faire par les mêmes moyens que
+les révolutions qui eurent lieu il y a soixante, quatre-vingt ou cent
+ans, chez des peuples latins ou germains dont la mentalité est tout
+autre.
+
+La population rurale de la Russie, qui comprend le vrai peuple, n’a que
+faire de la Douma, de toutes ces libertés--dont l’énumération seule est
+une preuve de l’absence de la vraie liberté,--ainsi que de la
+substitution d’un gouvernement violent à un autre aussi violent; il a
+besoin de s’affranchir de tout le système de violence.
+
+La portée de la révolution qui commence en Russie et qui s’annonce dans
+le reste du monde, n’est donc point dans les réformes énumérées par les
+programmes habituels: impôts sur le revenu ou autres, séparation de
+l’Église et de l’État, monopoles nationaux, système électoral,
+participation du peuple au pouvoir, institution de la République la plus
+démocratique, etc., mais dans la conquête de la vraie liberté.
+
+Or, cette liberté vraie peut être réalisée seulement par le refus de se
+soumettre à toute autorité, quelle qu’elle soit, et cela sans recourir
+aux barricades, assassinats et institutions nouvelles obtenues par la
+violence et reposant sur elle.
+
+
+
+
+IV
+
+LA CAUSE PRINCIPALE DE LA RÉVOLUTION IMMINENTE
+
+
+La cause principale de la prochaine révolution comme de toutes celles
+passées ou futures a un caractère religieux.
+
+Le mot religion est pris d’ordinaire soit dans le sens d’une définition
+mystique du monde invisible, soit pour désigner certains rites d’un
+culte qui console et encourage les hommes dans la vie, soit comme une
+explication de l’origine de l’univers, soit comme la réglementation
+morale de la vie sanctionnée par la prescription divine.
+
+Ce n’est pas ainsi que je comprends la religion: elle est pour moi avant
+tout la révélation de la loi supérieure, commune à tous les hommes, leur
+assurant dans un temps donné le suprême bonheur.
+
+Déjà antérieurement à la doctrine chrétienne, fut proclamée et exprimée
+chez divers peuples une loi religieuse, supérieure et commune à toute
+l’humanité, qui peut être formulée ainsi:
+
+L’homme ne doit pas vivre pour son bonheur individuel, mais pour le
+bonheur de tous, c’est-à-dire, rendre service à son prochain (Bouddha,
+Isaïe, Confucius, Lao-Tseu, stoïciens). La loi ayant été proclamée, il
+était impossible aux hommes qui la connaissaient de ne pas se rendre
+compte de sa justesse et de sa bienfaisance; mais l’ordre social fondé
+sur la violence a pénétré si à fond dans les mœurs et les institutions
+que, tout en reconnaissant les bienfaits de la loi d’aide mutuelle, les
+hommes continuaient à vivre sous l’empire de lois répressives qu’ils
+justifiaient par la nécessité de châtier les méchants. Il leur semblait
+que sans menaces ni châtiments du mal par le mal, la vie sociale était
+impossible. Les uns assumaient le devoir de maintenir l’ordre public et
+de corriger les criminels en faisant appliquer les lois répressives; ils
+commandaient, les autres obéissaient. Mais les maîtres se dépravaient
+par l’omnipotence dont ils jouissaient, et une fois dépravés, au lieu de
+corriger les mœurs, ils les contaminaient de leur propre souillure; les
+administrés à leur tour se dépravaient par leur participation à ces
+violences, par leur esprit d’imitation et par leur soumission servile.
+
+Il y a dix-neuf cents ans apparut le Christianisme. Avec une nouvelle
+force, il vint confirmer la puissance de cette loi d’amour et de
+solidarité, et nous apprendre en plus pourquoi elle n’était pas
+observée.
+
+Il a montré avec une netteté extraordinaire que la cause de cette
+inobservance était la fausse notion que l’on se faisait de la légitimité
+et de la nécessité de la violence comme moyen de coercition. Après avoir
+démontré sur toutes ses faces l’illégalité et la nocivité du châtiment
+social, il a prouvé que la principale cause des malheurs de l’humanité
+résidait dans les violences auxquelles se livrent les hommes les uns sur
+les autres sous prétexte de vindicte publique; enfin, il a montré que
+l’unique moyen de faire disparaître la violence était de la subir avec
+passivité.
+
+«Tu as entendu dire aux anciens: Œil pour œil, dent pour dent. Moi, je
+te dis: Ne résiste pas au méchant; s’il te frappe sur la joue droite,
+tends-lui la joue gauche; s’il veut plaider contre toi et te prendre tes
+vêtements, donne-lui jusqu’à ta chemise. Donne à celui qui te tend la
+main et ne te détourne pas de celui qui sollicite ton aide pécuniaire.»
+
+Cette doctrine veut dire que lorsque celui qui a mission de juger des
+cas de violences en commet lui-même, il n’y aura plus pour elles aucune
+limite.
+
+Aussi, pour qu’elles disparaissent, il faut que nul, sous quelque
+prétexte que ce soit, n’emploie la force brutale, et surtout sous le
+prétexte le plus fréquent, celui de punir.
+
+Cette doctrine atteste cette vérité simple et naturelle: on ne saurait
+supprimer le mal par le mal, et l’unique moyen de diminuer
+l’intervention de la violence est de ne pas s’en servir.
+
+La doctrine chrétienne l’a nettement formulé et établi. Malheureusement,
+on se figurait à tort que châtier était une condition indispensable à la
+vie sociale, et cette croyance était tellement enracinée, le nombre des
+hommes qui ignoraient cet enseignement ou ne le connaissaient que sous
+sa forme corrompue était si grand, que tous ceux qui avaient accepté la
+loi du Christ continuaient à vivre d’après celle de la violence. Les
+pasteurs des chrétiens croyaient que l’on pouvait accepter la doctrine
+de la solidarité sans la loi de la non-résistance au mal, qui est
+pourtant la clef de voûte de tout l’enseignement sur la conduite des
+hommes. Car, admettre la loi de l’aide mutuelle en méconnaissant le
+précepte de la non-résistance, c’était construire la voûte sans la
+sceller dans sa partie centrale.
+
+Les chrétiens, en s’imaginant qu’ils pouvaient organiser leur vie mieux
+que celle des païens sans accepter le précepte de la non-résistance,
+continuaient à faire non seulement ce que faisaient ceux-ci, mais pis
+encore, et s’éloignaient ainsi de plus en plus de la vie chrétienne. Le
+sens de leur doctrine s’obscurcissait, et ils sont arrivés enfin à leur
+triste situation actuelle: division des peuples chrétiens en camps
+ennemis, dépensant toutes leurs forces à s’armer et prêts à chaque
+instant à s’entre-déchirer. Plus encore: ils ont provoqué la haine des
+peuples non chrétiens qui se lèvent déjà contre eux. Enfin, et
+par-dessus tout, ils sont arrivés à la négation complète non seulement
+du christianisme, mais de toute loi ayant un caractère élevé.
+
+La cause première de la prochaine révolution est donc surtout
+religieuse. Elle vient de la déformation de la loi suprême de
+solidarité, par suite de la méconnaissance du précepte de la
+non-résistance spécifiée par le christianisme, dont l’intention expresse
+est de rendre cette loi pratiquement réalisable.
+
+
+
+
+V
+
+LES CONSÉQUENCES DE L’INACCEPTATION DU PRÉCEPTE DE LA NON-RÉSISTANCE
+
+
+La doctrine chrétienne n’a pas seulement montré que la vengeance n’est
+ni utile ni sensée, parce qu’elle ne fait qu’accroître le mal; elle a
+indiqué de plus la non-résistance au mal par la violence, comme unique
+moyen d’atteindre la véritable liberté si naturelle à l’homme. Elle a
+montré que, du moment où l’homme entrait en lutte contre la violence, il
+s’aliénait lui-même sa liberté; en effet, en admettant l’emploi par lui
+de la force brutale, il admettait par ce fait même la légitimité de son
+emploi contre lui-même; aussi, pouvait-il être soumis par ceux contre
+lesquels il luttait. Lors même qu’il fût vainqueur, il n’en était pas
+moins toujours menacé d’être vaincu à son tour par un plus fort que lui.
+
+Quiconque s’est proposé pour but l’accomplissement de la loi supérieure
+commune à toute l’humanité et qui ne saurait être mise en échec, peut
+seul être réellement libre. Et l’unique moyen de restreindre dans le
+monde l’emploi de la violence, est de réaliser la liberté complète en ne
+résistant pas à n’importe quels actes de tyrannie.
+
+La doctrine chrétienne a donc proclamé la loi de la pleine liberté
+humaine, mais à la condition absolue de se soumettre à cette loi dans
+toute sa signification.
+
+«Et ne craignez point ceux qui ôtent la vie du corps et qui ne peuvent
+faire mourir l’âme, mais craignez plutôt celui qui peut perdre et l’âme
+et le corps dans la géhenne.» (Mathieu, X, 28.)
+
+Ceux qui avaient accepté cette doctrine dans sa signification vraie et
+s’étaient soumis à la loi suprême étaient libres de toute autre
+soumission. Ils avaient souffert avec résignation les violences des
+hommes, mais ne leur obéissaient pas dans les actes contraires à la loi
+suprême. Ainsi avaient agi les premiers chrétiens alors qu’ils étaient
+peu nombreux parmi les peuples païens. Ils refusaient d’obéir aux
+gouvernements dans les actes contraires à la loi suprême qu’ils
+appelaient la loi de Dieu; ils furent persécutés, châtiés pour cette
+résistance, mais ils n’en continuaient pas moins à ne pas se soumettre
+et restaient libres.
+
+Mais dès l’instant où des peuples entiers, qui vivaient sous un régime
+maintenu par la violence, s’étaient reconnus chrétiens simplement parce
+qu’ils avaient reçu le baptême, leur attitude envers les autorités
+changea complètement.
+
+Aidés du clergé, les gouvernants suggérèrent à leurs administrés que le
+meurtre et les autres violences pouvaient être commis lorsqu’ils
+servaient à la juste vindicte et à la défense des faibles et des
+opprimés. Puis, en les obligeant à prêter serment aux autorités,
+c’est-à-dire à jurer devant Dieu qu’ils accompliraient tout ce qu’il
+leur sera ordonné, les gouvernements amenèrent leurs sujets se
+considérant comme chrétiens, à ne plus croire défendu l’emploi de la
+violence, et, naturellement, à admettre aussi celle dont ils étaient
+victimes.
+
+Il arriva donc qu’au lieu de demeurer libres, comme l’a voulu le Christ,
+au lieu de souffrir toute violence, comme cela avait eu lieu au début,
+afin d’être, en revanche, soumis à la seule volonté de Dieu, ils
+comprirent leur devoir dans un sens diamétralement opposé: ils
+considérèrent comme honteux d’être en butte aux violences sans essayer
+de lutter contre elles, et comme leur devoir le plus sacré d’obéir aux
+gouvernants. C’est ainsi qu’ils devinrent des esclaves. Formés dans ces
+traditions, ils n’eurent plus aucune honte de leur esclavage; au
+contraire, ils furent fiers de la puissance de leurs gouvernements, à
+l’exemple des esclaves toujours fiers de la grandeur de leurs maîtres.
+
+En ces derniers temps, cette déformation du Christianisme a donné lieu à
+une nouvelle supercherie qui à mieux enfoncé nos peuples dans leur
+servilité. A l’aide d’un système complexe d’élections parlementaires, il
+leur fut suggéré qu’en élisant leurs représentants directement, ils
+participaient au gouvernement, et qu’en lui obéissant, ils obéissaient à
+leur propre volonté, et étaient libres. Cependant cette supercherie
+devait être évidente tant en théorie qu’en pratique, car même sous le
+régime le plus démocratique et sous le règne du suffrage universel, le
+peuple ne peut exprimer sa volonté. Il ne le peut: 1º parce qu’une
+pareille volonté collective d’une nation de plusieurs millions
+d’habitants n’existe pas et ne peut exister; 2º parce que, lors même où
+elle existerait, la majorité des voix ne serait point son expression.
+Sans insister sur ce fait que les élus légifèrent et administrent, non
+pas pour le bien général, mais pour se maintenir au pouvoir; sans
+appuyer également sur le fait de la dépravation du peuple due à la
+pression et à la corruption électorale, ce mensonge est particulièrement
+nuisible en raison de l’esclavage présomptueux dans lequel tombent ceux
+qui s’y soumettent. En s’imaginant qu’ils obéissent à leur propre
+volonté tout en obéissant à celle du gouvernement, ils n’osent plus
+transgresser les règlements établis par l’autorité, lors même qu’ils
+seraient contraires à leur goût, intérêts, désirs, et surtout à la loi
+supérieure de leur conscience. Or, les actes et les prescriptions du
+gouvernement de ce peuple soi-disant libre, soumis aux hasards des
+luttes de partis, d’intrigues, de vanité et de vénalité, dépendent aussi
+peu de la volonté populaire que les actes et les prescriptions du
+gouvernement le plus despotique.
+
+Ces hommes libres rappellent les prisonniers qui s’imaginent jouir de la
+liberté, lorsqu’ils ont le droit d’élire ceux parmi leurs geôliers qui
+sont chargés de la police intérieure de la prison.
+
+Un membre d’un État le plus despotique peut être entièrement libre, bien
+qu’il puisse souffrir les plus cruelles violences de la part du
+gouvernement qu’il n’avait pas établi. Par contre, un membre d’un État
+constitutionnel est toujours esclave, car en s’imaginant participer au
+pouvoir, il reconnaît la légalité de toutes les violences commises sur
+lui, se soumet à toute prescription de l’autorité, au point qu’il perd
+toute notion de ce qu’est la véritable liberté. Croyant se libérer, il
+devient de plus en plus l’esclave de son gouvernement.
+
+Rien ne montre plus clairement l’asservissement progressif des peuples
+comme l’extension et le succès des théories collectivistes, qui ne
+tendent à rien moins qu’à l’annihilation complète de l’individu.
+
+Bien que les Russes soient sous ce rapport dans des conditions plus
+favorables, puisque jusqu’à aujourd’hui ils n’ont pas participé au
+pouvoir et que, par suite, il ne les a pas encore corrompus, eux aussi
+ont été soumis au mensonge de la glorification du pouvoir, du prestige
+et de la grandeur de la patrie, de la fidélité au serment, et ils
+considèrent également comme un devoir d’obéir aveuglément à leur
+gouvernement.
+
+Mais voici que des hommes peu sensés de la société russe essayent
+d’amener leur peuple au même état d’esclavage constitutionnel que les
+autres peuples européens.
+
+En somme, l’inadmission du précepte de la non-résistance a eu pour
+conséquence non seulement l’armement à outrance et la guerre, mais
+encore l’aliénation graduelle de la liberté de ceux qui professent la
+loi mutilée du Christ.
+
+
+
+
+VI
+
+PREMIÈRE CAUSE EXTÉRIEURE DE LA RÉVOLUTION IMMINENTE
+
+
+La déformation de la doctrine du Christ et l’oubli du précepte de la
+non-résistance ont amené les peuples à se vouer une haine mutuelle,
+cause de tous leurs maux, de leur esclavage en particulier.
+
+Cet esclavage finit par peser aux chrétiens; et c’est là la cause
+fondamentale de la révolution qui se produit.
+
+Quant aux causes plus immédiates qui ont fait éclater la révolution
+précisément à ce moment, ce sont d’abord la folie du militarisme qui
+envahit tous les peuples chrétiens, et qui s’est révélée avec une grande
+intensité pendant la guerre russo-japonaise; puis, l’accroissement de la
+misère et du mécontentement de la masse ouvrière, et cela parce que l’on
+a spolié le peuple de son droit naturel à jouir de la terre.
+
+Ces deux causes sont communes à tous les peuples; mais, par suite de
+conditions historiques particulières, elles agissent plus vivement dans
+le peuple russe et précisément de nos jours.
+
+Le peuple russe s’est rendu compte de sa situation précaire, non
+seulement à la suite de la guerre stupide et monstrueuse où son
+gouvernement l’a entraîné, mais encore parce qu’il a toujours observé
+vis-à-vis du pouvoir une attitude tout autre que celle des autres
+peuples européens. Il n’est jamais entré en lutte contre le pouvoir, il
+n’y a surtout jamais participé, et par conséquent n’a pu en être
+souillé. Il l’a considéré comme un mal qu’il faut éviter, et non comme
+un bien, ainsi que l’envisagent la plupart des peuples européens et,
+malheureusement, quelques Russes corrompus. Aussi, la majorité des
+Russes a-t-elle toujours préféré supporter les actes de violence plutôt
+que d’avoir la responsabilité morale de sa participation aux violences.
+Elle s’est donc toujours soumise et continue à se soumettre aux
+autorités, non parce qu’elle est impuissante à les renverser, mais parce
+qu’elle préfère la soumission à la lutte et à la participation à la
+violence que voudraient lui imposer les révolutionnaires. De là
+l’institution et le maintien en Russie d’un gouvernement d’oppression du
+faible par le fort, autrement dit, du résigné par le combatif.
+
+La légende relative à l’appel fait aux Variagues par les Russes pour
+venir les gouverner, composée évidemment déjà après la conquête des
+Slaves par les Variagues, montre parfaitement quelle était l’attitude
+des Russes envers le pouvoir, même avant le christianisme: «Nous ne
+voulons pas prendre part nous-mêmes au péché de gouverner. Si vous ne le
+considérez pas comme un péché, venez et gouvernez». Cette psychologie
+des Russes explique leur docilité à l’égard des autocrates les plus
+cruels, voire les plus fous, depuis Ivan le Terrible jusqu’à Nicolas II.
+
+C’est ainsi que le peuple russe envisageait le pouvoir dans l’ancien
+temps, et c’est ainsi que pour la plupart il l’envisage encore
+aujourd’hui. Certes, les mêmes suggestions trompeuses, grâce auxquelles
+dans les autres pays on a amené les chrétiens à subir les actes
+antichrétiens de l’autorité, ont été exercées également sur le peuple
+russe; mais seules les couches supérieures et dépravées de la société en
+furent atteintes, alors que la majorité de la nation conserva de
+l’autorité son ancienne idée: il est préférable de souffrir l’oppression
+que d’opprimer ses semblables.
+
+La raison de cette attitude réside, à mon sens, dans le fait que le
+véritable christianisme, en tant que doctrine de fraternité, d’égalité,
+de douceur et d’amour, doctrine qui distingue nettement entre la
+_soumission forcée_ et l’_obéissance volontaire_ à la violence, s’est
+mieux conservée dans le peuple russe que dans tous les autres. Le vrai
+chrétien peut se soumettre, il lui est même impossible de ne pas se
+soumettre à toute violence sans lutte; mais il ne saurait y obéir,
+c’est-à-dire en reconnaître la légitimité. Malgré tous les efforts des
+gouvernements en général et du gouvernement russe en particulier, pour
+substituer à cette attitude vraiment chrétienne envers l’autorité, la
+doctrine de la religion officielle, l’esprit chrétien, qui distingue
+entre la _soumission_ et l’_obéissance_ au pouvoir, continue à se faire
+sentir dans la majeure partie de la masse populaire russe.
+
+Cette contradiction entre la pression gouvernementale et le
+christianisme était particulièrement comprise par ceux qui
+n’appartenaient pas à la doctrine faussée de l’orthodoxie, par ceux
+qu’on appelait les sectateurs. Ces derniers n’ont jamais reconnu la
+légitimité du pouvoir tsariste. Si, par crainte, ils se soumettaient en
+majeure partie aux exigences du gouvernement selon eux illégitime,
+d’autres, moins nombreux, esquivaient ces exigences ou les fuyaient.
+Lorsque fut institué le service obligatoire pour tous, l’État semblant
+jeter un défi aux vrais chrétiens en leur demandant d’être prêts à tuer,
+un grand nombre de Russes orthodoxes commencèrent à se rendre compte du
+désaccord qui existait entre la doctrine chrétienne et le pouvoir. Quant
+aux chrétiens de toutes les autres confessions, il y en eut qui
+refusèrent tout simplement de servir; et bien que ces refus n’aient pas
+été très nombreux (à peine un conscrit sur mille), leur portée fut très
+grande en raison des châtiments cruels dont ils furent l’objet et qui
+dessillaient les yeux non seulement aux sectateurs, mais à la généralité
+des Russes. Tous s’aperçurent que cet impôt du sang, réclamé par le
+gouvernement, était antichrétien, et la plupart s’en rendirent compte
+qui jusqu’alors n’avaient pas songé à cette contradiction entre la loi
+de Dieu et les lois des hommes. Dès lors, le travail latent de
+libération de la conscience chez la majeure partie du peuple russe
+commençait à se faire.
+
+Le peuple se trouvait dans cet état d’esprit quand éclata la guerre
+japonaise, si cruelle et si peu justifiée. Grâce à l’extension de
+l’instruction, au mécontentement général, et surtout à la nécessité de
+faire transporter pour la première fois des centaines de mille de
+réservistes de tous les coins de la Russie,--pères de famille arrachés à
+leur gagne-pain,--pour participer à une œuvre follement sanguinaire,
+cette guerre détermina le choc qui fit apparaître le travail intérieur
+et invisible sous la forme palpable de la conscience très nette de
+l’ignominie gouvernementale.
+
+Cet état d’âme se révèle aujourd’hui sous des formes aussi variées que
+significatives: refus des réservistes de rejoindre leur corps,
+désertions, refus de tirer sur leurs frères, grévistes ou révoltés;
+enfin et principalement, refus croissant de la conscription.
+
+Telles sont les diverses formes que prend l’insoumission au
+gouvernement, celle qui est consciente de son illégitimité. Quant à
+l’insoumission inconsciente, elle se manifeste aujourd’hui par les actes
+des révolutionnaires et de leurs ennemis: mutinerie des marins dans la
+mer Noire et à Cronstadt; rébellion des militaires à Kiev et dans
+d’autres villes; _pogromes_ agraires et antisémites; émeutes des
+paysans, etc.
+
+Le prestige du pouvoir ayant disparu, une grave question se pose devant
+les Russes de notre époque: doit-on, malgré la loi divine, autrement dit
+malgré la conscience, se soumettre au gouvernement qui exige des actes
+contraires à la foi chrétienne?
+
+L’effet de la naissance de cette question chez le peuple russe est l’une
+des causes de la grande révolution universelle qui se prépare, qui
+peut-être commence déjà.
+
+
+
+
+VII
+
+DEUXIÈME CAUSE EXTÉRIEURE DE LA RÉVOLUTION IMMINENTE
+
+
+La deuxième cause extérieure de la révolution est l’impossibilité où se
+trouve la population agricole de jouir de son droit naturel et légitime
+de travailler la terre; elle est d’ailleurs la cause de l’accroissement
+des maux dans la masse populaire et de l’irritation de celle-ci contre
+les classes qui l’exploitent. Cette cause se manifeste particulièrement
+en Russie, car là seulement la majeure partie de la population vit des
+travaux des champs; de même c’est aujourd’hui seulement que les Russes,
+en raison de l’accroissement de la population et de l’insuffisance des
+terres, se voient forcés ou d’abandonner la vie rurale qu’ils ont menée
+jusqu’ici et qui seule rend possible la réalisation d’une société
+chrétienne, ou de cesser d’obéir au gouvernement qui assure aux
+propriétaires fonciers la possession de la terre arrachée aux
+travailleurs.
+
+On croit généralement que l’esclavage le plus cruel est la dépendance de
+la personne, quand un homme peut faire d’un autre ce qu’il veut:
+molester, mutiler, tuer; tandis que la privation du droit à la terre est
+simplement considérée comme un fait économique peu grave.
+
+Cette idée est complètement fausse.
+
+Le traitement qu’avait fait subir Joseph aux Égyptiens, les conquérants
+aux peuples conquis, les hommes d’aujourd’hui les font subir également à
+leurs semblables en les privant de la jouissance de la terre.
+
+Et c’est là précisément le plus cruel des esclavages.
+
+En effet, l’esclave d’un maître est l’esclave d’un seul; mais l’homme
+privé du droit à la terre est l’esclave de tout le monde.
+
+Là n’est pas encore le mal le plus grand dont souffre l’esclave rural.
+Si cruel que puisse être un maître envers son esclave, il ne le force
+pas, par intérêt, à travailler sans trêve; il ne le fait pas mourir de
+faim, car il ne tient pas à le perdre. Par contre, l’esclave privé de
+terres doit toujours s’exténuer au travail, souffrir la plus dure
+misère, ne pas manger à sa faim; sa vie n’est pas assurée; il dépend à
+chaque instant de l’arbitraire des méchants et des cupides. Mais ce
+n’est pas encore ce qui le fait le plus souffrir; le pire est son
+impossibilité de vivre une vie morale. Ne vivant pas du travail de la
+terre, ne luttant pas contre la nature, il doit inévitablement lutter
+contre les hommes, prendre par la force et par la ruse ce que d’autres
+ont acquis par le travail agricole de leurs semblables.
+
+Ceux mêmes qui reconnaissent que la dépossession de la terre est un
+esclavage, se trompent en croyant que ce n’est qu’un vestige des anciens
+temps; il est la base même sur laquelle repose tout esclavage
+incomparablement plus douloureux que la dépendance personnelle. De fait,
+celle-ci n’est qu’une des conséquences de l’abus de l’esclavage rural.
+Aussi, l’affranchissement de la dépendance personnelle sans
+l’affranchissement de la dépendance terrienne fait simplement cesser
+l’un des abus, et, dans la plupart des cas, est un mensonge qui cache
+momentanément aux esclaves leur situation, comme cela eut lieu notamment
+en Russie lors de l’affranchissement des serfs insuffisamment pourvus de
+terres.
+
+Les paysans s’en étaient bien rendu compte au temps du servage
+puisqu’ils disaient: «Nous sommes vôtres, mais la terre est nôtre». Et
+depuis l’affranchissement de leurs personnes, ils ne cessent de réclamer
+l’affranchissement de la terre. En les affranchissant on a satisfait les
+serfs pour un certain temps avec un peu de terre; mais avec
+l’accroissement de la population, la question agraire s’est posée à
+nouveau dans toute sa force.
+
+Pendant que les paysans étaient serfs, ils jouissaient d’une étendue de
+terres suffisante pour assurer leur existence; lorsque la population
+augmentait, le gouvernement et les seigneurs prenaient des mesures pour
+leur donner de nouvelles terres, et les travailleurs ne s’apercevaient
+pas de l’injustice de l’accaparement du sol. Mais dès qu’ils furent
+affranchis, le gouvernement et les seigneurs n’eurent plus à se soucier
+de leur situation économique. La quantité de terres qu’ils pouvaient
+posséder fut une fois pour toutes établie sans espoir d’agrandissement.
+C’est alors qu’en devenant plus dense, la population trouva de moins en
+moins la possibilité de vivre. Elle attendit que le gouvernement
+rapporte les lois qui l’avaient spoliée de la terre. Elle attendit ainsi
+dix ans, vingt ans, quarante ans; les terres étaient accaparées de plus
+en plus par les propriétaires fonciers, alors que les travailleurs des
+champs ne pouvaient que choisir entre ces deux alternatives: mourir de
+faim et ne pas avoir d’enfants, ou abandonner complètement la vie des
+champs et aller remplir les usines.
+
+Cinquante ans ont passé; la situation de la masse rurale est devenue
+telle que son antique organisation, considérée par elle comme nécessaire
+à la vie chrétienne, commence à se désagréger. Quant au gouvernement,
+non seulement il distribue la terre à ses serviteurs au lieu de la
+donner au peuple, mais il lui dit d’abandonner tout espoir de la
+posséder jamais, et organise suivant le modèle européen une vie
+industrielle que le peuple russe considère comme pernicieuse et
+immorale.
+
+Donc la dépossession du droit légitime sur la terre est la principale
+cause de la malheureuse situation des Russes. C’est également la cause
+principale du mécontentement et des maux dont souffrent les masses
+ouvrières de l’Europe et de l’Amérique. La différence entre celles-ci et
+ceux-là se trouve dans le fait que la monopolisation de la terre chez
+les peuples européens s’est effectuée depuis si longtemps, d’autres
+faits historiques ont tellement obscurci cette injustice primitive,
+qu’ils ne voient plus la véritable cause de leur situation précaire. Ils
+la cherchent tantôt dans l’absence de débouchés, tantôt dans une
+mauvaise répartition de l’impôt, dans tout, sauf dans la spoliation des
+terres.
+
+Les Russes aperçoivent plus nettement cette iniquité première parce
+qu’elle n’est pas encore totalement accomplie chez eux. Vivant pour la
+plupart de la terre, ils voient clair et résistent.
+
+La dépossession de leur droit à la terre, les armements stupides et
+funestes, enfin la guerre, telles sont, à mon avis, les raisons qui
+poussent tout le monde chrétien à la révolution. Et cette révolution
+commence précisément en Russie, parce que nulle part ailleurs ne s’est
+maintenue aussi vive et aussi nette la conception chrétienne; et nulle
+part la population ne forme proportionnellement une masse aussi grande
+de cultivateurs.
+
+
+
+
+VIII
+
+QU’ARRIVERA-T-IL AUX HOMMES QUI REFUSERONT D’OBÉIR?
+
+
+Grâce à ses tendances morales et à l’évolution propre de sa vie sociale,
+le peuple russe a été amené, avant les autres peuples chrétiens, à la
+conscience de sa malheureuse situation résultant de sa soumission
+volontaire à la tyrannie des autorités. C’est cette conscience et le
+désir de se libérer de cette tyrannie, qui, à mon sens, font éclater la
+révolution, qui est imminente non seulement en Russie, mais chez toutes
+les nations du monde chrétien.
+
+Les hommes qui vivent dans un État où la contrainte est la loi immuable
+croient que son abolition doit inévitablement conduire aux pires
+catastrophes.
+
+On affirme que la somme de sûreté et de bien-être dont nous jouissons
+est due au bon ordre assuré par l’autorité; en réalité, cette assertion
+est purement gratuite. En effet, nous savons quelles sont nos
+souffrances et nos joies, si toutefois on peut admettre l’existence de
+celles-ci dans l’organisation sociale présente; mais nous ignorons
+quelle serait notre vie si l’État était supprimé. A en juger par
+l’existence de petites communautés, qui, accidentellement, ont vécu et
+vivent en marge des grands États, et qui jouissent de tous les bienfaits
+d’une organisation sociale, tout en étant libérées de la contrainte
+étatiste, on est bien obligé d’admettre que leurs membres ne souffrent
+pas le centième des maux que supportent les sujets des grands États.
+
+N’oublions pas que ce sont principalement les classes dirigeantes qui
+bénéficient du régime actuel, et qui affirment l’impossibilité de s’en
+passer. Mais, interrogez donc ceux qui supportent le poids de ce régime,
+les ouvriers des champs, les cent millions de paysans russes, et vous
+apprendrez que, loin d’y trouver leur sécurité, ils le considèrent comme
+complètement inutile pour eux.
+
+Maintes fois, dans nombre de mes écrits, j’ai essayé de démontrer que
+les hommes avaient tort de craindre de voir les mauvais opprimer les
+bons, si l’autorité était abolie; j’ai démontré qu’on n’avait pas à
+prévoir ce danger dans l’avenir, mais à le redouter dans le présent,
+puisque partout la puissance est aux mains des pires. Au reste, il n’en
+saurait être autrement, car seuls les plus mauvais peuvent employer
+toutes les ruses, fourberies et cruautés qui sont nécessaires pour
+exercer le pouvoir.
+
+Bien des fois j’ai cherché à montrer que les principaux maux dont nous
+souffrons: richesses de quelques privilégiés et misères de tous les
+autres, accaparement de la terre par ceux qui ne la travaillent pas,
+armements et guerres continuels, dissolution des mœurs, proviennent
+exclusivement de notre reconnaissance de la légitimité de la tyrannie
+gouvernementale.
+
+J’ai cherché à montrer que, avant de nous demander si notre vie sera
+meilleure ou pire en absence de toute autorité, il était nécessaire de
+rechercher la valeur des gouvernants. S’ils sont au-dessus de la
+moyenne, le gouvernement sera bienfaisant; s’ils sont au-dessous,
+malfaisant. Pour se convaincre qu’ils sont généralement au-dessous de la
+moyenne, il n’y a qu’à lire l’histoire. Nous y voyons défiler des Ivan
+IV le Terrible, des Henri VIII, des Marat, des Napoléon, des Metternich,
+des Talleyrand, des Araktcheïev, des Nicolas.
+
+Toute société possède des hommes ambitieux, sans conscience, violents,
+prêts à servir leurs intérêts par tous les moyens brutaux, y compris
+l’assassinat. Dans une société sans gouvernement, ils deviendraient de
+simples brigands qui seraient tenus en respect par la défense des
+assaillis et surtout par la force de l’opinion publique, moyen d’action
+le plus puissant sur les hommes. Tandis que dans une société dirigée par
+l’autorité des violents, ces mêmes brigands s’empareront du pouvoir, en
+jouiront, et non seulement ne seront pas tenus en respect par l’opinion
+publique, mais seront encouragés et glorifiés par elle, grâce à la
+courtisanerie et à la vénalité de ceux qui la forment.
+
+On dit et on répète: Il est impossible de vivre sans gouvernement,
+c’est-à-dire sans violence. On doit dire au contraire: Il est impossible
+que les hommes, êtres doués de raison, règlent leurs rapports sociaux en
+employant la violence plutôt que les moyens de conciliation.
+
+De deux choses l’une: les hommes sont ou ne sont pas pourvus de raison;
+s’ils en sont dépourvus, tout doit se résoudre par la violence, et il
+n’y a aucun motif à ce que les uns aient le droit d’employer la violence
+alors que d’autres ne l’auront pas. Si les hommes sont au contraire
+doués de raison, leurs rapports ne seront pas fondés sur la violence,
+mais sur la raison.
+
+Il semblerait que cet argument doit être péremptoire pour tous ceux qui
+se reconnaissent pour des êtres raisonnables. Les défenseurs du pouvoir
+gouvernemental ne s’occupent pas de la nature, des facultés
+intellectuelles de l’homme; ils ont toujours en vue certaines
+agglomérations humaines auxquelles ils attribuent une sorte de
+signification mystique, surnaturelle.
+
+Que deviendraient la Russie, la France, l’Angleterre, l’Allemagne, si
+leurs nationaux cessaient d’obéir à leurs gouvernements? se demandent
+les étatistes.
+
+Que deviendrait la Russie? Mais qu’est donc la Russie? Où est son
+commencement, où est sa fin? Est-ce la Pologne? Les Provinces Baltiques?
+Le Caucase et toutes ses peuplades? Les Tatares de Kazan? L’Asie
+Centrale? Le Bassin de l’Amour? Toutes ces régions, loin d’aspirer à
+être russes, sont habitées par une population ne désirant qu’une chose:
+se séparer de ce rassemblement de races qu’on appelle la Russie. Le fait
+qu’elles font partie de la Russie constitue un phénomène passager,
+purement accidentel, qui est le résultat d’une série d’événements
+historiques où la force, l’iniquité et la cruauté ont joué le principal
+rôle. De nos jours cette union n’est maintenue que par la contrainte
+gouvernementale.
+
+La génération qui vit encore se souvient que Nice était Italie, et voici
+qu’elle est France. L’Alsace était France, la voici Allemagne. Les
+provinces maritimes d’Extrême-Orient étaient Chine, les voilà Russie;
+Sakhaline était Russie, elle est Japon. La puissance de l’Autriche
+s’étend aujourd’hui sur la Hongrie, la Bohême, la Galicie; celle de
+l’Angleterre sur l’Irlande, le Canada, l’Australie, l’Égypte et beaucoup
+d’autres pays; celle de la Russie, sur la Pologne, la Géorgie, etc. Mais
+demain tout cela peut disparaître, car l’unique force qui lie toutes ces
+puissances: Russie, Autriche, Angleterre, France, est le pouvoir
+politique.
+
+Or, le pouvoir est une institution créée par des hommes qui, au mépris
+de leur raison et de la loi de liberté révélée par le Christ, obéissent
+à d’autres hommes exigeant d’eux des actes de violence. Ils n’ont qu’à
+prendre conscience de la liberté propre à des êtres raisonnés et à
+cesser d’accomplir des actes contraires à leur conscience, et aussitôt
+n’existeront plus ces puissances artificielles qu’on appelle Russie,
+Angleterre, Allemagne, France, entités au nom desquelles les hommes
+sacrifient non seulement leur vie, mais leur liberté de créatures
+raisonnées.
+
+Il leur suffirait de comprendre que l’unité d’une Russie, d’une France,
+d’une Angleterre, des États-Unis n’existe que dans leur imagination et
+de cesser d’obéir aux autorités, pour que ces horribles fétiches, qui
+les ruinent moralement et matériellement, disparaissent aussitôt
+d’eux-mêmes.
+
+Il est admis que la formation des grands États par l’agrégation des
+petits, autrefois constamment en guerre entre eux, a diminué l’intensité
+de cette lutte et l’effusion du sang, grâce à l’accroissement de
+l’étendue des grandes puissances.
+
+Mais cette affirmation est toute arbitraire, car nul n’a calculé la
+quantité de mal que donne l’organisation des grands et des petits États.
+Il est difficile de croire que les guerres du temps des principautés
+russes, ou en France entre la Bourgogne, la Flandre et la Normandie, ont
+fait autant de victimes que les guerres de Napoléon, d’Alexandre et la
+récente guerre russo-japonaise.
+
+La seule justification que l’on peut avancer en faveur de
+l’agrandissement des États est la formation d’un empire universel qui
+abolirait la possibilité de toute guerre. Or, toutes les tentatives
+faites en ce sens, depuis Alexandre de Macédoine, en passant par
+l’Empire Romain, et jusqu’à Napoléon, n’ont jamais donné la paix aux
+peuples, mais au contraire leur ont toujours causé les plus grands maux.
+
+La pacification des hommes ne saurait donc être atteinte par
+l’accroissement de la puissance des États. Elle ne le peut que par une
+action contraire: abolition de l’État et de son gouvernement fondé sur
+la violence.
+
+Il existait bien d’autres superstitions cruelles: sorciers brûlés sur
+des bûchers, luttes religieuses, tortures, et pourtant les hommes s’en
+sont affranchis. Mais la superstition étatiste continue à régner sur eux
+comme une chose sacro-sainte, et des sacrifices plus funestes et plus
+horribles encore continuent à lui être apportés. On continue à persuader
+à des hommes de pays, de mœurs, d’intérêts différents, qu’ils forment un
+seul tout parce que la même violence est exercée sur eux tous; ils y
+croient et sont fiers d’appartenir à cette grande unité.
+
+Cette superstition se perpétue depuis si longtemps, est maintenue avec
+tant d’acharnement, que tous, aussi bien ceux qui en profitent--rois,
+ministres, généraux, fonctionnaires--que ceux qui en souffrent, sont
+convaincus que le maintien et l’accroissement de ces agglomérations
+artificielles assurent leur bonheur; et ils sont tellement accoutumés à
+cette superstition qu’ils sont fiers de leur sujétion à la Russie, à la
+France, à l’Allemagne, bien qu’ils n’y trouvent que le malheur.
+
+C’est pourquoi le jour où disparaîtront les groupements artificiels en
+grands États, par suite du refus pacifique d’obéir, la violence, cause
+des plus grands maux, diminuera, et les hommes pourront alors plus
+facilement vivre selon la loi supérieure de l’aide mutuelle, qui leur a
+été révélée depuis deux mille cinq cents ans et qui s’insinue
+progressivement dans leur conscience.
+
+Quant au peuple Russe,--citadin ou rural,--il ne doit pas, surtout en
+cet instant décisif de son histoire, chercher à imiter les autres
+peuples, leur emprunter leurs idées et institutions: partis politiques,
+constitutions, délégations, etc.; il doit penser par lui-même, vivre sa
+propre vie, puiser dans son passé à lui et dans les principes légués par
+ce passé afin d’établir suivant eux les nouvelles formes de la vie.
+
+
+
+
+IX
+
+L’ACTIVITÉ QUI CONCOURRA LE MIEUX A LA RÉVOLUTION IMMINENTE
+
+
+La révolution qui s’opère a pour but la délivrance du mensonge affirmant
+la nécessité de la soumission à la puissance publique. La portée de
+cette révolution étant tout autre que celle des précédentes qui
+bouleversèrent jusqu’ici le monde chrétien, l’activité des hommes qui
+participent à la révolution actuelle doit être également tout autre que
+l’activité de ceux qui ont contribué aux précédentes.
+
+Ceux-ci avaient pour but de s’emparer du pouvoir et de le conserver par
+des moyens violents. Ceux-là ne doivent et ne peuvent songer qu’à faire
+cesser l’obéissance à n’importe quelle autorité fondée sur la violence,
+et qu’à organiser leur vie en dehors de toute autorité.
+
+Outre que l’activité des artisans de la révolution actuelle se distingue
+de celle des anciens révolutionnaires, le lieu où ils agissent, leur
+nombre et l’esprit de leurs chefs sont tout différents.
+
+Les révolutionnaires d’autrefois comprenaient principalement les
+intellectuels affranchis de tout travail manuel, et les ouvriers des
+villes qui se laissaient diriger par eux; tandis que les
+révolutionnaires d’aujourd’hui doivent être et seront principalement les
+masses rurales.
+
+C’était les villes qui autrefois étaient les foyers des révolutions;
+aujourd’hui ce doivent être surtout les campagnes. Jadis la proportion
+des révolutionnaires n’était que la dixième ou la vingtième partie de la
+population; de nos jours, le nombre de ceux qui participeront à la
+révolution russe doit être de 80 à 90 pour 100.
+
+C’est pourquoi l’activité des citadins, qui en Russie imitent
+actuellement l’Europe, en créant des syndicats, en fomentant des grèves,
+des manifestations et des émeutes, en inventant de nouveaux systèmes de
+gouvernement,--sans parler de ces malheureux insensés qui tuent en
+croyant servir la révolution,--cette activité est non seulement inutile
+à la révolution, mais entrave sa marche, la pousse sur la fausse voie
+souhaitée par le gouvernement, et devient ainsi le plus précieux
+auxiliaire de ce dernier.
+
+Le danger qui menace aujourd’hui le peuple russe n’est pas dans
+l’impossibilité de renverser le gouvernement tyrannique actuel et de le
+remplacer par un autre, démocratique ou même socialiste, mais aussi
+brutal, le danger est dans le fait que cette lutte contre le
+gouvernement fera naître de nouvelles violences. Le peuple russe qui est
+appelé, par sa situation particulière, à indiquer la voie pacifique et
+sûre qui conduit à l’affranchissement, sera poussé par des hommes ne
+comprenant pas toute la portée de la révolution qui s’opère, à imiter
+servilement les révolutions passées, et, au lieu de suivre la voie
+salutaire qui est devant lui, à s’engager sur la voie fausse qu’ont pris
+déjà pour leur plus grand malheur les autres peuples du monde chrétien;
+là est le vrai péril.
+
+Pour éviter ce danger, les Russes doivent avant tout rester eux-mêmes,
+ne pas s’occuper de ce qui se passe dans les autres pays
+constitutionnels de l’Europe et de l’Amérique, mais prendre conseil de
+leur propre conscience. Pour accomplir la grande œuvre qui se pose
+devant eux, ils n’ont pas à se préoccuper de l’organisation politique de
+la Russie, ni à réclamer la garantie de la liberté civique; ils doivent
+chercher surtout à se défaire de l’idée affirmant la nécessité de
+l’existence de l’État russe, et par suite songer moins à leurs droits de
+citoyens de cet État.
+
+A cette fin, les Russes doivent s’abstenir actuellement de toute action,
+aussi bien de celle que veut leur faire commettre le gouvernement que de
+celle que voudraient lui imposer les révolutionnaires et les libéraux.
+
+Le peuple russe, en grande partie composé de paysans, doit continuer à
+vivre comme il a toujours vécu, c’est-à-dire au milieu de ses
+occupations des champs, de son organisation communiste, et supporter
+sans lutte toute violence, qu’elle vienne ou non du gouvernement. Il ne
+doit pas obéir à ce gouvernement qui lui ordonne de participer à la
+violence; et partant, refuser l’impôt, le service dans la police, dans
+l’administration, dans les douanes, l’armée, la flotte et dans toute
+autre institution qui repose sur la force.
+
+De même, et avec plus de rigueur encore, les paysans doivent s’abstenir
+des actes brutaux auxquels les incitent les révolutionnaires. Toute
+violence commise par les paysans sur les propriétaires fonciers
+provoquerait des représailles, et cette lutte finirait dans tous les cas
+par l’établissement d’un gouvernement tyrannique, quelle que soit la
+forme qu’il prenne. C’est ce qui arrive d’ailleurs dans les pays les
+plus libres de l’Europe et de l’Amérique, où sont déclarées des guerres
+insensées et cruelles, et où la terre n’en continue pas moins à être
+propriété des riches.
+
+Seule la non-participation à tout acte brutal peut supprimer les
+violences dont souffrent les hommes, faire cesser la progression
+indéfinie des armements, les guerres, et abolir entièrement la propriété
+foncière.
+
+Ainsi doivent agir les paysans afin que la révolution actuelle leur
+apporte d’heureux résultats.
+
+Quant aux habitants des villes,--marchands, médecins, écrivains,
+savants, ingénieurs,--ils doivent se rendre compte tout d’abord de leur
+insignifiance, ne serait-ce qu’au point de vue du nombre: 1 p. 100 de la
+population rurale; ils devraient comprendre que le but de la
+transformation qui s’effectue ne peut pas et ne doit pas être
+l’établissement d’un nouveau régime politique, si libéral que soit le
+mode de représentation populaire et si perfectionnées que puissent être
+les institutions, du moment qu’il repose sur la violence; ce but peut et
+doit être l’affranchissement du peuple dans son ensemble,
+particulièrement de ses cent millions de paysans, de toutes sortes de
+violences: conscriptions, impôts, droits de douane, accaparement de la
+terre. Ils devraient comprendre également que la réalisation de ce but
+demande une tout autre conduite que l’activité fiévreuse, déraisonnable
+et mauvaise à laquelle se livrent aujourd’hui les libéraux et les
+révolutionnaires russes.
+
+Il est temps de savoir qu’une révolution ne se fait pas sur commande:
+«Venez, faisons la révolution!» On ne peut la faire sur un mode établi,
+en imitant ce qui s’est fait il y a cent ans dans des conditions
+entièrement différentes. On doit surtout comprendre qu’elle n’améliore
+la condition des hommes qu’au cas où ayant reconnu la vétusté et le
+danger des anciennes bases de la vie, les hommes cherchent à organiser
+celle-ci sur un fondement nouveau pouvant leur donner le vrai bonheur,
+autrement dit, lorsqu’ils possèdent un idéal d’une vie nouvelle,
+meilleure.
+
+Or, ceux qui s’étaient donné pour but de transformer le régime politique
+de la Russie suivant le modèle des révolutions européennes n’ont aucun
+nouvel idéal, aucun nouveau principe. Ils cherchent simplement à
+substituer aux anciennes formes de violences une autre organisation,
+ayant pour base également la violence, qui leur apportera les mêmes maux
+dont ils souffrent aujourd’hui.
+
+L’exemple de l’Europe et de l’Amérique, où règnent le même militarisme,
+les mêmes impôts et la même monopolisation de la terre, est sous ce
+rapport suffisamment édifiant.
+
+Le fait que la majorité des révolutionnaires pose comme idéal le système
+socialiste, ne pouvant être réalisé que par la tyrannie la plus absolue,
+montre simplement chez eux l’absence de tout nouvel idéal; car si un
+jour on réalisait leurs desiderata, les hommes perdraient jusqu’aux
+derniers vestiges de la liberté.
+
+En effet, l’idéal de notre temps ne saurait être la simple modification
+des formes de la violence, mais leur complète disparition, qui sera
+atteinte par l’insoumission à la puissance publique.
+
+Pour se libérer de tous les maux dont ils souffrent les ouvriers doivent
+cesser d’obéir aux autorités, mais ne pas leur résister par des moyens
+violents. Et c’est précisément la résignation devant la force brutale,
+l’insoumission passive au pouvoir qui est la loi primordiale de la
+doctrine professée par les nations chrétiennes. Un chrétien sincère ne
+saurait obéir aux maîtres du jour; autrement, il se rend nécessairement
+complice de l’activité gouvernementale qui repose entièrement sur la
+violence, est assurée par la violence: service militaire, guerres,
+prisons, exécutions, accaparement des terres. D’où il s’ensuit que le
+bien matériel autant que le bien spirituel sont atteints par ce seul
+moyen: supporter toute contrainte sans lutter contre elle, mais aussi
+sans y participer; autrement dit, _ne pas se soumettre au pouvoir_.
+
+Si donc les hommes des villes veulent réellement aider à la grande
+révolution qui s’effectue, ils doivent avant tout abandonner les moyens
+d’action révolutionnaire, si cruelle et si antinaturelle, qu’ils
+emploient maintenant, et, vivant à la campagne, partageant le labeur du
+peuple, lui empruntant sa patience, son impassibilité, son mépris du
+pouvoir et surtout son amour du travail, ne pas chercher à inciter les
+hommes à la violence, mais au contraire les empêcher de participer à
+tous actes de brutalité, d’obéir à tout gouvernement tyrannique, et les
+servir au besoin de leur science pour leur expliquer les problèmes qui
+se poseront inévitablement lors de l’abolition de l’État.
+
+
+
+
+X
+
+ORGANISATION DE LA SOCIÉTÉ AFFRANCHIE DE LA TUTELLE DU GOUVERNEMENT
+TYRANNIQUE
+
+
+Quelle forme pourra prendre la vie sociale du monde chrétien lorsque les
+hommes n’obéiront plus à un gouvernement et ne feront plus partie d’un
+État?
+
+On peut voir la réponse à cette question dans l’histoire et la
+psychologie du peuple russe qui me font croire que la révolution
+imminente doit débuter et se réaliser en Russie précisément.
+
+L’absence d’un gouvernement n’a jamais empêché dans ce pays les
+communautés agricoles de s’organiser. Par contre, l’intervention de
+l’autorité publique s’est toujours trouvée être un obstacle à
+l’organisation propre à la mentalité russe.
+
+Comme la plupart des peuples agricoles, les Russes se groupent, tels les
+abeilles en ruches, suivant certains rapports sociaux qui répondent
+entièrement aux exigences de la vie commune. Partout où les Russes se
+sont installés en dehors de l’intervention gouvernementale, leurs
+rapports furent empreints de concorde, la terre devenait propriété
+commune, l’administration--communiste; et cette vie sociale satisfaisait
+leurs aspirations paisibles.
+
+Ces communautés s’établirent sur les frontières orientales de la Russie,
+sans l’intervention du gouvernement; elles s’établirent en Turquie et,
+tels les Nekrassovtsi, conservèrent leur organisation communale
+chrétienne, y vécurent et vivent encore paisiblement sous la domination
+du sultan. D’autres communautés semblables se transportèrent soit en
+Chine, soit dans l’Asie centrale, et sans savoir où elles étaient,
+vécurent pendant un long espace de temps, se passant fort bien de tout
+gouvernement, en ayant leur propre administration. La population rurale,
+c’est-à-dire la majeure partie de la Russie, vit de même; elle supporte
+simplement le gouvernement, mais n’en a aucun besoin. Il en fut toujours
+ainsi: le gouvernement fut pour la Russie un fardeau, non un besoin.
+
+Donc l’absence d’un pouvoir central qui assure par la force les droits
+des propriétaires fonciers sur la terre ne fera qu’aider à l’institution
+de la vie communale agricole que le peuple russe considère comme la
+condition absolue de la bonne vie. Le gouvernement une fois disparu, la
+terre deviendra libre et tous les hommes auront sur elle des droits
+égaux.
+
+C’est pourquoi les Russes n’ont nul besoin d’imaginer de nouvelles
+formes sociales pour remplacer les anciennes. Ces formes existent chez
+le peuple et ont toujours été conformes aux besoins de sa vie sociale.
+
+C’est l’ancienne institution du _mir_, groupement communal dont les
+membres ont des droits égaux; c’est l’_artel_, association industrielle
+ou commerciale; c’est enfin la propriété commune de la terre.
+
+La transformation qui est en train de se faire dans le monde chrétien et
+qui commence aujourd’hui chez le peuple russe se distingue des anciennes
+révolutions précisément par ce fait que celles-ci détruisaient sans rien
+mettre à la place, ou bien substituaient à un régime de violence un
+autre non moins violent, tandis que celle-là n’aura rien à détruire.
+
+Il suffirait de s’abstenir de toute participation à la violence, ne pas
+arracher la plante naturelle pour la remplacer par une artificielle,
+mais simplement écarter tout ce qui arrête sa croissance. La grande
+révolution ne sera pas réalisée par les hommes pressés, présomptueux,
+ignorants qui, ne se doutant pas que la cause du mal contre lequel ils
+luttent est justement la violence sans laquelle ils croient ne pouvoir
+vivre, détruisent aveuglément la tyrannie présente pour la remplacer par
+une autre. Elle sera réalisée par ceux qui, sans rien détruire ni
+changer, supporteront sans lutte tous les actes d’oppression, à
+condition de ne pas participer au gouvernement du pays, de ne pas lui
+obéir, et qui organiseront leur vie en dehors de lui.
+
+La population agricole de la Russie, qui est la grande majorité, doit
+continuer à vivre de sa vie rurale, communale, et simplement _ne pas
+participer à l’œuvre du gouvernement et ne pas obéir à ce dernier_.
+
+Plus le peuple russe conservera la vie commune qui lui est propre, et
+moins sera possible l’intervention dans son existence du pouvoir
+tyrannique, et plus facilement il sera aboli; car il trouvera de moins
+en moins de motifs d’intervention, et les exécuteurs de ses actes de
+violence seront de moins en moins nombreux.
+
+C’est pourquoi, à la question: quelles seront les conséquences du refus
+d’obéissance au Gouvernement? on peut répondre avec certitude: la
+violence, qui oblige les hommes à guerroyer et qui les prive du droit à
+la terre, disparaîtra.
+
+Les hommes, une fois libérés, n’étant plus en lutte entre eux, pouvant
+jouir du sol, dirigeant tous leurs efforts à lutter contre la nature et
+non contre leurs semblables, retourneront d’eux-mêmes au travail de la
+terre, si sain, si moral, si naturel, base de tous les travaux humains,
+et que seuls peuvent négliger ceux qui font de la violence le principe
+de leur vie.
+
+Le refus d’obéissance au gouvernement doit conduire les hommes à la vie
+agricole. Celle-ci à son tour les conduira tout naturellement à
+l’organisation de petites communautés placées dans les mêmes conditions
+de vie rurale.
+
+Il est fort probable que ces communautés ne resteront pas isolées: en
+raison des conditions économiques, ethniques ou religieuses, elles
+formeront de nouvelles fédérations libres, mais d’un tout autre
+caractère que les anciens États groupés par la contrainte.
+
+La condamnation de la violence ne saurait empêcher l’union des hommes;
+toutefois, les unions fondées sur l’accord mutuel ne peuvent se former
+que lorsque seront détruites les unions fondées sur la violence.
+
+Pour édifier une maison nouvelle et solide sur l’emplacement de celle
+qui tombe en ruines, il faut démolir les vieux murs, pierre par pierre,
+et construire à nouveau.
+
+Il en est de même des groupements que les hommes peuvent créer après la
+destruction de ceux qui se maintenaient par la violence.
+
+
+
+
+XI
+
+CE QUE DEVIENDRA LA CIVILISATION
+
+
+Mais que deviendront les fruits de tout labeur humain, que deviendra la
+civilisation?
+
+C’est le retour au singe et à la vie de la nature, comme écrivait
+Voltaire à Rousseau en lui disant d’apprendre à marcher à quatre pattes.
+Et c’est ce que redisent tous ceux qui sont persuadés que la
+civilisation dont nous jouissons est un bien si grand qu’ils n’admettent
+même pas l’idée de renoncer à quoi que ce soit de ce qu’elle nous a
+donné.
+
+«Comment! s’écrieront ces hommes, vous voulez remplacer nos villes, avec
+leurs chemins de fer électriques, souterrains et aériens, leur éclairage
+électrique, musées, théâtres et monuments, par la commune rurale, forme
+grossière de la vie sociale depuis longtemps délaissée par l’humanité?»
+Parfaitement, répondrai-je; vos villes avec leurs quartiers de
+misérables, les _slums_ de Londres, de New-York et des autres grands
+centres, avec leurs maisons de tolérance, leurs banques, les bombes
+dirigées autant contre les ennemis du dedans que ceux du dehors, les
+prisons et les échafauds, les millions de soldats; oui, on peut sans
+regret supprimer tout cela.
+
+«Notre civilisation est un grand bienfait», répètent ces hommes. Mais
+ceux qui en sont persuadés constituent le petit nombre. Ce sont ceux qui
+non seulement vivent au milieu de cette civilisation, mais vivent _par
+elle_ dans l’abondance, presque dans l’oisiveté, en comparaison du
+labeur du peuple travailleur. Et ils vivent ainsi uniquement parce que
+cette civilisation existe.
+
+Tous ces empereurs, rois, présidents, princes, ministres,
+fonctionnaires, militaires, propriétaires, marchands, ingénieurs,
+médecins, savants, artistes, professeurs, prêtres, écrivains sont
+certains que notre civilisation est un si grand bien qu’ils n’admettent
+pas la pensée qu’elle puisse disparaître, voire être seulement modifiée.
+
+Mais demandez à l’énorme masse agricole de n’importe quel pays,--slave,
+chinois, hindou, russe, comprenant les neuf dixièmes de l’humanité,--si
+la civilisation tant chérie par les classes intellectuelles est un bien
+ou non? Et ces masses vous répondront dans un tout autre sens: elles
+diront qu’elles ont seulement besoin des terres, d’engrais,
+d’irrigation, de soleil, de la pluie, de bois, de bonnes récoltes,
+d’instruments aratoires peu compliqués et faciles à fabriquer sur les
+lieux par les paysans eux-mêmes.
+
+Quant à la civilisation, la population rurale ne la connaît pas, ou la
+voit sous son vrai côté: débauche des villes, iniquité des juges,
+prisons, bagnes, impôts, palais inutiles, musées, monuments, douanes
+entravant le libre échange, canons, cuirassés, armées ravageant les pays
+étrangers. Elle dira: si c’est là votre civilisation, non seulement elle
+est inutile, mais encore nuisible.
+
+Ceux qui jouissent des avantages de la civilisation prétendent qu’elle
+est un grand bien pour toute l’humanité; mais ils ne sauraient être dans
+cette question ni juges ni témoins, car ils sont la partie intéressée.
+
+Certes, nous avons fait du chemin, au point de vue du progrès technique.
+Mais qui a fait ce chemin? L’infinie minorité qui vit en parasite des
+travailleurs. Par contre, le peuple qui peine pour tous ceux qui
+jouissent de la civilisation continue à vivre partout, dans tout le
+monde chrétien, comme il a vécu il y a cinq ou six siècles, ne
+bénéficiant qu’à de rares instants des miettes de la civilisation.
+
+Même en prenant les choses au mieux, la distance qui le séparait des
+classes riches il y a six siècles, loin d’avoir diminué, s’est plutôt
+accrue. Je ne veux pas dire par là, comme d’aucuns le croient, qu’après
+avoir compris que la civilisation n’était pas un bien absolu, il faille
+rejeter tout ce que les hommes ont appris durant leur lutte contre la
+nature. Je dis qu’afin d’être certain que les acquisitions de l’humanité
+lui sont réellement utiles, il faut que tous les hommes, et non une
+minorité, en jouissent; il faut que la masse ne soit pas obligée de se
+dépouiller au profit de quelques-uns, sous le fallacieux espoir que les
+avantages de la civilisation profiteront aux générations futures.
+
+Lorsque nous contemplons les pyramides d’Égypte, nous sommes effrayés de
+la stupide cruauté de ceux qui les ont fait construire et de
+l’inconcevable servilité de ceux qui les ont construites. Or, combien
+est plus stupide et plus odieux le fait d’édifier des maisons de dix à
+trente-six étages dont les hommes d’aujourd’hui sont si fiers! Autour
+d’eux s’étend la terre, avec ses prairies, ses forêts, ses eaux
+limpides, son air pur, ses oiseaux, ses animaux, l’espace où rayonne le
+soleil; et pourtant, ils s’efforcent à cacher la lumière, ils bâtissent
+d’énormes cités, où il n’y a ni herbe ni arbres, où l’eau et l’air sont
+viciés, où les denrées sont falsifiées et où toute la vie est malsaine
+et pénible.
+
+N’est-ce pas l’indice d’une vraie folie de toute une société qui se
+glorifie des insanités qu’elle commet? On pourrait citer bien d’autres
+exemples. Regardez autour de vous, et vous trouverez à chaque pas des
+inventions semblables à ces bâtisses à trente-six étages qui valent bien
+les pyramides d’Égypte.
+
+Les défenseurs de la civilisation disent encore: «Nous sommes tout prêts
+à corriger ce qui est mauvais, mais il faut conserver intact tout ce qui
+a été acquis par l’humanité.»
+
+C’est ce que dit exactement au médecin le débauché qui a compromis sa
+santé, et qui est prêt à faire tout ce que celui-ci lui ordonne, à
+condition de pouvoir continuer sa vie de débauche.
+
+Nous disons à cet homme que le seul moyen d’améliorer sa situation est
+de modifier son genre d’existence. Il est temps de dire la même chose à
+l’humanité chrétienne, et il est temps qu’elle le comprenne.
+
+La faute inconsciente,--et parfois consciente,--que commettent les
+défenseurs de la civilisation, est de la considérer comme un but, un
+résultat, toujours comme un bien, tandis qu’elle n’est qu’un moyen.
+
+La civilisation sera un bien quand ses produits seront bien employés.
+Les explosifs sont utiles pour l’établissement d’une voie ferrée,
+terribles dans une bombe. Le fer est utile pour la fabrication des
+charrues, funeste lorsqu’il sert à faire des obus ou des verrous de
+prisons. La presse peut répandre de bons sentiments et de sages idées,
+mais avec plus de succès encore elle peut servir des idées fausses et
+pernicieuses.
+
+La question de savoir si la civilisation est utile ou nuisible ne peut
+être résolue que lorsqu’on sait ce qui prédomine dans la société du bien
+ou du mal. Dans notre société, où la minorité opprime la majorité, elle
+constitue un grand mal. Elle est une arme d’oppression de plus.
+
+Les classes supérieures doivent enfin comprendre que leur civilisation,
+ou leur culture, n’est qu’un moyen, une conséquence de l’esclavage dans
+lequel la grande majorité des travailleurs est maintenue par un petit
+nombre de privilégiés.
+
+Il est temps de comprendre que notre salut est de ne pas continuer à
+suivre la voie sur laquelle nous nous sommes engagés, ni de conserver ce
+que nous avons acquis, mais de reconnaître que nous avons suivi une
+fausse voie, que nous sommes tombés dans une fondrière d’où nous devons
+nous efforcer de sortir.
+
+Il ne faut pas prendre souci de tout ce que nous traînons après nous,
+mais au contraire, rejetant comme une charge inutile ce qui nous
+embarrasse le plus, s’efforcer d’arriver jusqu’à la terre ferme,
+serait-ce à quatre pattes.
+
+L’homme aura une vie bonne et sensée lorsqu’il saura choisir la
+meilleure parmi les voies qui se présentent à lui. Or, dans sa situation
+actuelle, l’humanité chrétienne doit choisir entre deux moyens: ou bien
+s’en tenir à la civilisation existante qui assure la plus grande somme
+de bonheur à une minorité, alors que la majorité est maintenue dans la
+misère et l’esclavage; ou bien sacrifier une partie des conquêtes de la
+civilisation, voire toutes les conquêtes avantageuses au petit nombre,
+et cela à l’instant même, sans remettre à plus tard, une fois qu’on aura
+reconnu que ce sont précisément ces avantages qui empêchent le grand
+nombre d’être libéré de la misère et de l’esclavage.
+
+
+
+
+XII
+
+LES LIBERTÉS ET LA LIBERTÉ
+
+
+On ne cesse de réclamer actuellement toutes sortes de libertés: liberté
+de la parole, de la presse, de conscience, de réunion, d’association, de
+travail, de tel mode d’élection, etc., etc.; cela prouve qu’on se fait
+une idée fausse, notamment nos révolutionnaires, de la liberté en
+général. Simple et intelligible pour tous, la liberté ne saurait imposer
+tels actes plutôt que d’autres et qui peuvent être contraires à nos
+désirs ou à nos intérêts.
+
+Cette incompréhension de la liberté et le malentendu qui en découle,
+appelant liberté la faculté que quelques-uns accordent à d’autres de
+faire certaines choses, constituent la plus funeste des erreurs. Il ne
+faut pas croire que la soumission servile à l’oppression gouvernementale
+est une situation naturelle, et que le fait d’être autorisé à commettre
+des actes déterminés constitue la liberté. Cette situation rappelle
+celle des esclaves qui avaient la faculté de fréquenter les églises le
+dimanche, de se baigner lorsqu’il faisait chaud, de raccommoder leurs
+vêtements pendant leurs rares instants de loisir, etc.
+
+Que l’on fasse pour un instant abstraction de nos coutumes et
+superstitions établies, que l’on envisage la situation d’un membre
+quelconque de l’État,--quel que soit le régime, despotique ou
+démocratique,--et l’on sera effrayé du degré de servitude dans lequel il
+vit, tout en se croyant libre.
+
+Partout, quel que soit le pays où nous vivons, il est au-dessus de nous
+une foule de gouvernants qui nous est totalement inconnue et qui
+cependant réglemente notre vie. Et plus l’organisation politique est
+perfectionnée, plus serrées sont les mailles des lois qui nous
+enserrent. Tout est strictement réglementé: comment et à qui on doit
+prêter serment, c’est-à-dire promettre d’obéir à toute loi qui est ou
+sera promulguée; comment et où on doit se marier (on ne peut épouser
+qu’une femme, mais rien n’empêche de fréquenter les maisons de
+tolérance); comment on peut divorcer; comment on doit élever les
+enfants, quels parmi eux il faut considérer comme légitimes ou
+illégitimes; de qui et comment on doit hériter, et comment les biens se
+transmettent.
+
+D’autres règlements stipulent les cas de violation des lois; qui et
+comment on doit juger et punir; ils indiquent l’époque où un citoyen
+doit se présenter lui-même au tribunal, soit comme juré, soit comme
+témoin; à quel âge il est permis de jouir du travail des auxiliaires,
+des ouvriers, et même quel nombre d’heures ceux-ci peuvent travailler;
+quelle nourriture on doit leur donner. Ils fixent quand et comment on
+doit inoculer à ses enfants des maladies préventives; quelles sont les
+mesures à prendre ou à subir lors de telle ou telle épidémie, soit sur
+les hommes, soit sur les bêtes; les écoles où il faut envoyer les
+enfants; la superficie et la résistance des maisons qu’on doit
+construire; comment on doit tenir les chevaux et les chiens, se servir
+de l’eau; l’endroit où l’on doit passer lorsqu’il n’y a pas de route.
+
+Ils établissent différents degrés de châtiments pour les violations de
+toutes ces lois et de bien d’autres encore. On ne saurait énumérer, en
+effet, les innombrables lois et règlements auxquels l’homme doit se
+soumettre. Le fait d’ignorer les lois ne saurait être une excuse (bien
+qu’il soit impossible de les connaître toutes) pour un citoyen de la
+plus libre des nations.
+
+De plus, tout homme est placé dans la nécessité d’abandonner la plus
+grande part du produit de son travail lorsqu’il achète des objets de
+consommation,--sel, bière, vin, étoffes, fer, pétrole, sucre et ainsi de
+suite,--et cela afin de subvenir à des dépenses gouvernementales dont
+l’utilité est ignorée du contribuable; il doit payer les intérêts des
+dettes contractées on ne sait par qui à des époques éloignées. Il doit
+également abandonner une partie de son travail à chacun de ses
+déplacements, lors d’un héritage ou de la conclusion d’une affaire
+quelconque. Enfin, il doit donner une grande part de son travail pour
+occuper la terre sur laquelle il a construit son habitation et qu’il
+laboure. De sorte que la majeure partie de son travail est absorbée par
+les impôts, douanes, monopoles, au lieu de servir à améliorer sa
+situation et celle de sa famille.
+
+Ce n’est pas encore tout: dans la plupart des cas, il doit, aussitôt
+l’âge venu, servir dans l’armée,--l’esclavage le plus cruel,--et aller
+guerroyer. Dans certains pays, en Angleterre ou en Amérique, on a même
+la faculté d’acheter un remplaçant. Une fois placés dans cette
+situation, les hommes non seulement ne s’aperçoivent pas de leur
+servitude, mais au contraire en sont fiers; ils se considèrent comme les
+citoyens libres de grandes puissances: Angleterre, France, Allemagne,
+Russie; ils rappellent ainsi les laquais qui tirent orgueil de
+l’importance des maîtres qu’ils servent.
+
+En réalité, il semblerait naturel qu’un homme en pleine possession de sa
+force morale, se trouvant dans une situation aussi humiliante, dût se
+demander: «Pourquoi souffrirais-je tout cela? Mon intention est de vivre
+le mieux possible, de travailler, de nourrir ma famille, de décider en
+toute indépendance ce qui est mon devoir, ce qu’il me plaît ou me
+déplaît de faire. Laissez-moi donc en paix avec votre patrie russe,
+française ou anglaise; que celui qui en a besoin s’en serve; moi, je
+n’en ai aucun besoin. Vous pouvez m’enlever par la force tout ce que
+vous voulez, vous pouvez me tuer; quant à moi, je ne veux pas aider et
+n’aiderai pas à mon asservissement.»
+
+Il serait si naturel d’agir ainsi, mais personne ne le fait. La croyance
+en la nécessité absolue d’appartenir à un État s’est tellement enracinée
+dans l’esprit de tous, qu’ils ne peuvent se résoudre à agir comme leur
+dictent la raison et le sentiment de leur bien et de leur intérêt.
+
+En travaillant eux-mêmes à leur servitude parce qu’ils croient à la
+nécessité de l’État, les hommes font comme les oiseaux qui, devant la
+porte ouverte de leurs cages, restent dans leurs prisons, autant par
+habitude que par l’ignorance de la liberté.
+
+Cette erreur paraît particulièrement étrange de la part de ceux à qui la
+terre fournit tout ce dont ils ont besoin, et n’ont pas à recourir aux
+échanges, telles, par exemple, les populations rurales de l’Allemagne,
+de l’Autriche, des Indes, du Canada, de l’Australie, et surtout de la
+Russie. Elles ne retirent aucun profit de la servitude à laquelle elles
+se soumettent bénévolement.
+
+On s’explique la soumission des populations urbaines; leurs intérêts
+sont tellement liés à ceux des classes dirigeantes que la servitude leur
+devient utile. Rockfeller n’a aucune raison de ne pas obéir aux lois de
+son pays, car elles lui facilitent le gain et la protection de ses
+milliards au détriment de la masse populaire. Il en est de même de ceux
+qui dirigent les entreprises de ce milliardaire, des employés de ses
+directeurs et des employés de ses employés. Il en était ainsi, lors du
+servage en Russie, de la domesticité du château par rapport au serf
+attaché à la glèbe: sa servitude lui était utile. Mais quelles sont les
+raisons qui poussent les populations agricoles, l’immense majorité des
+Russes, à se soumettre à des autorités dont elles n’ont aucun besoin?
+
+Prenons, par exemple, des familles qui vivent dans le gouvernement de
+Toula, en Posnanie, au Kansas, en Normandie, en Irlande, au Canada. Les
+gens de Toula n’ont aucun souci de l’État russe avec ses Pétersbourg,
+Caucase, Provinces baltiques, ses accaparements de la Mandchourie et ses
+ruses diplomatiques. De même, ceux de Posnanie ne se soucient pas de la
+Prusse, avec ses Berlin, ses colonies africaines; les Irlandais, de la
+Grande-Bretagne, avec ses Londres et ses affaires d’Égypte, du Transvaal
+et d’autres lieux; les habitants du Kansas, des États-Unis avec ses
+New-York, ses îles Philippines. Et pourtant, ces gens doivent abandonner
+la plus grande part du produit de leur travail, apprendre le métier des
+armes, et participer à des guerres qu’ils n’ont pas déclarées, obéir à
+des lois qu’ils n’ont pas établies.
+
+On leur fait croire, il est vrai, qu’en obéissant à des hommes inconnus
+d’eux, pour tout ce qui a dans leur vie une importance capitale, ils
+obéissent à leur propre volonté, puisqu’ils ont choisi comme leur
+représentant l’un des mille élus totalement inconnus d’eux. En réalité,
+y croit seulement celui qui le veut bien, qui a l’intention de tromper
+les autres et soi-même.
+
+Quiconque est membre d’un État ne saurait être libre; et, plus grand est
+l’État, plus la force brutale est nécessaire, moins on peut y trouver la
+vraie liberté. Il faut une violence spéciale pour grouper et maintenir
+en un tout des peuplades diverses; c’est ainsi que se sont constituées
+la Grande-Bretagne, la Russie, l’Autriche. Dans les petits États, en
+Suisse, au Portugal, en Suède, il faut déployer à cet effet moins
+d’efforts; mais en revanche, les citoyens y éludent moins facilement les
+exigences des autorités, tandis que la sujétion y règne tout autant que
+dans les grands États.
+
+De même qu’il faut une corde solide et douée d’une certaine élasticité
+pour nouer et maintenir ensemble les petites branches d’un fagot, il
+faut employer une certaine contrainte, appliquée d’une certaine façon,
+pour grouper dans un État une grande agglomération d’hommes. Pour
+attacher les branches ensemble, il peut exister différentes manières de
+les placer; leurs essences mêmes peuvent être diverses; mais la force
+qui les maintient ensemble est toujours la même. C’est ce qui arrive
+dans un État fondé sur la violence, quel que soit son régime:
+absolutisme, autocratie, monarchie constitutionnelle, oligarchie,
+république. Si l’union est maintenue par des lois que les uns
+établissent et que d’autres appliquent par la force, le degré de
+contrainte sera toujours le même. Ici, elle se manifestera sous une
+forme brutale, là, par la puissance de l’argent; la différence entre les
+deux systèmes se trouvera dans ce seul fait qu’ici la violence pèsera
+davantage sur une certaine catégorie d’hommes, là sur une autre.
+
+On peut comparer la violence gouvernementale à un fil noir sur lequel
+sont librement enfilées des perles. Les perles, ce sont les hommes; le
+fil noir, c’est l’État. Tant qu’elles resteront sur le fil, elles ne
+pourront s’entremêler. On peut les pousser à une extrémité, le fil ne
+sera plus visible à cette extrémité, mais le sera à l’autre: despotisme.
+On peut diviser les perles régulièrement en laissant entre elles des
+intervalles: monarchie constitutionnelle; on peut les séparer
+individuellement: république. Mais tant qu’on ne les aura pas retirées
+du fil, tant que celui-ci ne sera pas cassé, il sera impossible de le
+dissimuler.
+
+Tant qu’existera l’État et la violence qui le maintient sous n’importe
+quelle forme, il ne peut y avoir de liberté, de vraie liberté, telle que
+les hommes la comprennent et l’ont toujours compris.
+
+«Mais comment pourrait-on vivre sans État?» demandent généralement ceux
+qui ont pris l’habitude non seulement de se considérer comme fils de
+leurs parents, descendant de leurs aïeux, mais encore comme Français,
+Anglais, Allemands, Américains ou Russes, c’est-à-dire comme appartenant
+à tel ou tel groupement imposé. Ils sont tellement habitués à cette idée
+qu’il leur semble impossible de vivre autrement qu’au milieu de ces
+agglomérations humaines n’ayant aucun lien intérieur; cela leur paraît
+aussi impossible qu’il y a des milliers d’années il paraissait
+impossible de vivre sans les sacrifices faits aux divinités et sans les
+oracles qui déterminaient les actes des fidèles.
+
+Vous demandez comment nous vivrons sans être sujets d’aucun
+gouvernement?
+
+Comme nous vivons aujourd’hui, mais sans les sottises et les vilenies
+que nous commettons grâce à cette horrible superstition. Nous vivrons de
+même, mais sans enlever à notre famille le produit de notre labeur; on
+ne le donnera plus sous forme d’impôts et de droits de douane qui
+servent à de mauvaises actions; nous ne participerons plus aux arrêts de
+la justice, aux guerres, ni à aucune violence que commettent des gens
+inconnus de nous.
+
+Oui, c’est bien cette superstition qui, à notre époque, ne répond plus à
+rien, qui donne à des centaines d’hommes sur des millions d’autres un
+pouvoir insensé que rien ne justifie, et qui les prive de la vraie
+liberté. Un homme qui vit au Canada, au Kansas, en Bohême, en Ukraine,
+en Normandie, ne saurait être libre tant qu’il se considère,--s’en vante
+même,--être exclusivement Anglais, Américain, Autrichien, Russe,
+Français. Le gouvernement non plus ne saura donner à ses nationaux une
+liberté effective tant que sa mission consistera à assurer l’existence
+d’un groupement aussi impossible et insensé que l’est celui de la
+Russie, de l’Angleterre, de la France, de l’Allemagne.
+
+Ainsi, la cause principale, sinon unique, de l’absence de la liberté est
+la superstition étatiste. Les hommes peuvent être privés de la liberté
+quand ils ne sont pas groupés en État; mais lorsqu’ils le sont, la
+liberté est à coup sûr impossible.
+
+Ceux qui font aujourd’hui la révolution russe ne s’en doutent pas; ils
+luttent pour la conquête des diverses libertés en s’imaginant que c’est
+là le but de la révolution qui commence. Mais son but et son résultat
+final est bien plus élevé que ne le voient les révolutionnaires. Il
+réside dans la suppression de la contrainte par laquelle se maintient
+l’État. Et le chemin qui conduit à cette grande transformation est semé
+de ces fautes et crimes qui se commettent aujourd’hui dans les couches
+superficielles de l’énorme masse du peuple russe: au milieu de la peu
+nombreuse population urbaine, des ouvriers de fabrique et de ceux qui
+s’intitulent «l’_intelliguencia_».
+
+Toute cette activité complexe, qui a pour stimulant le plus bas penchant
+de vengeance, de colère, d’ambition, ne peut avoir pour la grande
+majorité du peuple russe que cette unique signification: elle doit lui
+montrer ce qu’il ne doit pas faire, ce qu’il peut et doit faire. Elle
+doit montrer toute l’inutilité de l’effort dépensé pour remplacer une
+forme gouvernementale violente et criminelle par une autre aussi
+violente et aussi criminelle, et supprimer dans sa conscience la
+superstition étatiste.
+
+C’est en voyant les événements qui défilent devant lui, les nouvelles
+formes de violence qui se révèlent dans l’action cruelle de la
+révolution: pogroms agraires et antisémites, ruines, grèves, qui privent
+la population de vivres, et surtout les meurtres fratricides, que les
+masses populaires commencent à comprendre que les nouvelles violences
+sont aussi funestes que les anciennes puisqu’elles se manifestent par
+les mêmes crimes et par des crimes nouveaux, que l’un et l’autre régimes
+ne sont ni pires ni meilleurs, mais tous les deux mauvais, qu’il faut
+par suite se délivrer de toute violence gouvernementale, et que cela est
+possible et très facile.
+
+L’immense majorité du peuple russe, celle qui vit de la terre, qui a
+toujours réglé ses affaires par elle-même dans ses assemblées du _mir_,
+qui n’a pas besoin à cet effet de gouvernement, comprendra, en présence
+des événements actuels, qu’elle peut se passer de tout système étatiste,
+despotique ou démocratique, de même qu’elle n’a besoin d’aucune chaîne,
+ni courte ni longue, ni en fer ni en cuivre. Le peuple n’a nul besoin de
+libertés particulières, mais seulement d’une seule liberté, vraie,
+complète, naturelle.
+
+Comme il arrive souvent, la solution des questions qui semblent
+difficiles est des plus simples; de même, pour réaliser cette pleine
+liberté, il est inutile de lutter contre le gouvernement, d’imaginer tel
+ou tel mode de représentation nationale qui sert plutôt à cacher aux
+hommes leur état de servitude; l’insoumission suffit.
+
+Que le peuple cesse d’obéir au gouvernement, et aussitôt disparaîtront
+impôts, accaparement des terres, armées, guerres et toute contrainte;
+cela est si simple et semble si facile!
+
+Pourquoi donc les hommes ne l’ont-ils pas fait jusqu’ici et ne le
+font-ils pas aujourd’hui? Parce que pour refuser d’obéir à l’autorité
+humaine, il leur faut obéir à Dieu, c’est-à-dire, vivre d’une vie bonne
+et morale.
+
+Plus ils vivront ainsi, plus ils seront en mesure de ne plus se courber
+devant la puissance des hommes et de s’en affranchir.
+
+Il est impossible de se dire tout à coup: «Je ne veux plus obéir aux
+hommes.» On ne peut le faire qu’en se soumettant à la loi divine,
+suprême, commune à tous. On ne peut être libre en violant la loi suprême
+de l’aide mutuelle, ainsi que la violent par leur genre de vie les
+classes riches des villes, parce qu’elles vivent du travail des
+ouvriers, surtout de celui des ouvriers des champs. On ne peut être
+libre que dans la mesure où l’on observe la loi suprême. Et son
+observance est difficile, presque impossible, dans une organisation
+sociale où prime la vie de villes et de fabriques, où le progrès humain
+est obtenu par la lutte de tout instant. Elle est possible et facile
+dans une organisation où domine la vie rurale, où tous les efforts sont
+dirigés vers la lutte contre la nature.
+
+D’où il s’ensuit que le refus d’obéir au gouvernement et de reconnaître
+les groupements artificiels en États, en patries, doit conduire les
+hommes à la vie naturelle pleine de joie et toute morale des communautés
+agricoles, se soumettant à leur propre règlement, intelligible pour tous
+et résultant du consentement mutuel, non de la contrainte.
+
+Tel est la portée de la grande révolution qui s’effectue parmi les
+peuples chrétiens.
+
+Comment se fera-t-elle? quelles phases elle traversera? il ne nous est
+impossible de le prévoir. Ce que nous savons, c’est qu’elle est
+inévitable parce qu’elle se fait et est déjà partiellement faite dans la
+conscience des hommes.
+
+
+
+
+CONCLUSION
+
+
+La vie a précisément pour but de dévoiler progressivement aux hommes ce
+qu’ils ne connaissaient pas encore et de leur indiquer si la voie qu’ils
+ont suivie dans le passé était bonne ou mauvaise.
+
+L’humanité marche en se faisant une conception toujours plus nette de
+son devoir, en abandonnant les anciens principes de la vie, devenus
+faux, et en en établissant de nouveaux afin de s’y conformer. Comme
+l’individu, l’humanité croît en progressant constamment. Cette
+croissance est accompagnée de la reconnaissance graduelle des fautes
+commises, et, par suite, de la volonté de ne plus y retomber.
+
+Mais il est des époques, tant dans la vie d’un individu que dans celle
+de l’humanité, où la faute commise se dévoile d’un seul coup, et où le
+remède qui peut la corriger apparaît nettement. Ce sont les moments de
+crise, de révolution; nous en traversons une aujourd’hui.
+
+La seule loi que l’humanité ait connue jusqu’ici est la violence.
+Pourtant, il vint un temps où les hommes d’avant-garde proclamèrent une
+loi nouvelle commune à tous, la loi de l’aide mutuelle, de solidarité.
+Les hommes l’ont acceptée, mais non dans son entière signification;
+aussi, tout en s’efforçant de l’appliquer, ont-ils continué à vivre sous
+l’empire de la violence. Puis, la doctrine chrétienne est venue
+confirmer la vérité, en proclamant comme unique loi, donnant à tous le
+bonheur suprême, la loi de l’aide mutuelle; c’est elle qui a fait
+connaître la cause qui avait jusqu’alors empêché dans la vie
+l’application de cette loi.
+
+Elle ne fut pas appliquée parce que les hommes croyaient nécessaire et
+bienfaisant l’emploi de la violence comme moyen d’arriver à d’heureux
+résultats. Aussi, regardaient-ils la loi du talion comme juste. Le
+christianisme a montré que la violence était toujours funeste et que les
+représailles sont contraires à la nature humaine.
+
+Mais l’humanité chrétienne, bien désireuse de vivre suivant la loi de
+l’aide mutuelle, ne l’a pas acceptée; elle a continué, comme malgré
+elle, à vivre selon la loi païenne de la violence. Cette contradiction
+entre la morale et la pratique eut pour résultat, chez les peuples
+chrétiens, d’accroître sans cesse les crimes de la société en augmentant
+le confort et le luxe de la minorité au détriment de la majorité.
+
+Enfin, en ces derniers temps, la vie toute de crimes et de luxe des uns,
+toute de misère et de servitude des autres, est devenue plus mauvaise
+qu’elle n’a jamais été. On le remarque particulièrement chez les peuples
+qui ont abandonné depuis longtemps la vie naturelle des champs et qui
+ont été séduits par le mensonge du régime constitutionnel. Souffrant de
+leur situation malheureuse et de la conscience de la contradiction dans
+laquelle ils vivent, ces peuples cherchent leur salut dans
+l’impérialisme, le militarisme, le socialisme, la spoliation des terres,
+la guerre des tarifs, les perfectionnements techniques, la débauche,
+dans des rivalités de toutes sortes, sauf là où ils peuvent le trouver:
+la délivrance de la superstition étatiste et le refus d’obéir à la
+violence gouvernementale, quelle que soit la forme qu’elle prenne.
+
+Grâce à sa vie rurale, à l’absence du mensonge constitutionnel, et
+surtout à son attitude chrétienne à l’égard de la violence, le peuple
+russe, après la cruelle, inutile et malheureuse guerre où il fut
+entraîné par son gouvernement, après la spoliation de la terre, a
+ressenti plus tôt que les autres peuples les principales causes des
+malheurs qui abreuvent aujourd’hui l’humanité chrétienne. Voilà pourquoi
+se produit précisément chez lui la grande révolution qui s’impose à
+toute l’humanité et qui, seule, peut l’arracher à ses souffrances
+inutiles.
+
+Telle est la grande portée de la révolution qui commence en Russie. Elle
+n’a pas encore commencé chez les nations d’Europe ou d’Amérique, mais
+les causes qui l’ont provoquée en Russie sont les mêmes pour tout le
+monde chrétien. La guerre japonaise a également montré la supériorité
+inévitable des peuples païens sur les peuples chrétiens dans l’art de la
+guerre. Comme nous, toutes ces nations plient sous le poids des
+armements croissants et indéfinis; chez elles aussi la situation de la
+masse ouvrière est misérable, et le mécontentement est général par suite
+de la spoliation du droit naturel à la terre.
+
+La plupart des Russes voient nettement que la cause de tous leurs maux
+provient de leur soumission aux pouvoirs publics, et qu’ils doivent se
+résoudre, ou à ne plus être des hommes libres et raisonnables, ou à ne
+plus obéir au gouvernement.
+
+Les nations d’Europe et d’Amérique se rendent également à l’évidence ou
+si le mensonge constitutionnel et la vanité de leur vie les en empêchent
+encore, ils s’en apercevront bientôt.
+
+La participation à la violence gouvernementale--que les hommes appellent
+liberté d’action--les a conduits à la servitude, aux maux qui en
+résultent, et les conduira bientôt à de plus grands malheurs encore.
+L’excès de ces maux les amènera immanquablement au seul moyen possible
+d’affranchissement, à l’insoumission au gouvernement, et partant, à
+l’abolition des États groupés par la violence.
+
+Pour que cette grande révolution se réalise, il suffit que les hommes
+comprennent que l’État, la patrie, est une fiction, tandis que la vie et
+la vraie liberté sont des réalités. On ne doit donc pas sacrifier la vie
+et la liberté à la coalition artificielle appelée État, mais il faut,
+pour avoir une vraie vie et une vraie liberté, se délivrer du
+fétiche-État et de la criminelle obéissance aux hommes qui en résulte.
+
+C’est bien ce changement dans l’attitude des hommes envers l’État et les
+pouvoirs publics qui marque la fin d’un monde et le commencement d’un
+nouveau.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ LA LEÇON DE LA GUERRE
+
+ Chapitres. Pages.
+ I.--La guerre russo-japonaise 1
+ II.--La machine gouvernementale 9
+ III.--La servitude volontaire 17
+ IV.--Le maintien de l’autorité 30
+ V.--Immoralité gouvernementale 42
+ VI.--Inutilité de l’État 52
+ VII.--La société moderne vit sans principes 74
+ VIII.--La vie anormale de la société moderne 83
+ IX.--«Liberté, égalité, fraternité, ou la mort» 88
+ X.--Les formes sociales changent, mais la violence prédomine
+ toujours dans les rapports des hommes 94
+ XI.--L’Église et la science, obstacles à la véritable
+ conception de la vie 103
+ XII.--Le perfectionnement moral individuel est l’unique moyen
+ de réaliser le bonheur de tous 114
+
+ LA FIN D’UN MONDE
+
+ I.--La fin d’un siècle.--Sa disparition.--Symptômes et
+ causes 123
+ II.--La portée de la victoire des Japonais 132
+ III.--Le sens du mouvement révolutionnaire en Russie 141
+ IV.--La cause principale de la révolution imminente 149
+ V.--Les conséquences de l’inacceptation du précepte de la
+ non-résistance 157
+ VI.--La première cause extérieure de la révolution imminente 167
+ VII.--Deuxième cause extérieure de la révolution imminente 176
+ VIII.--Qu’arrivera-t-il aux hommes qui refuseront d’obéir? 185
+ IX.--L’activité qui concourra le mieux à la révolution
+ imminente 198
+ X.--Organisation de la société affranchie de la tutelle du
+ gouvernement tyrannique 210
+ XI.--Ce que deviendra la civilisation 218
+ XII.--Les libertés et la liberté 229
+
+ CONCLUSION 251
+
+
+Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.
+
+
+
+
+Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+
+à 3 fr. 50 le volume
+
+EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE
+
+
+ LITTÉRATURE RUSSE
+
+ APOUKHTINE (A.-N.)
+
+ La Vie ambiguë, traduction de W. Bienstock 1 vol.
+
+ COURRIÈRE
+
+ Histoire de la littérature contemporaine en Russie 1 vol.
+
+ DOSTOIEVSKI
+
+ Journal d’un Écrivain, traduction de W. Bienstock et J.-A. Nau 1 vol.
+ Les Frères Karamazov, traduction de W. Bienstock et Ch. Torquet 1 vol.
+
+ GORKI (MAXIME)
+
+ Dans les Bas-Fonds, pièce en 4 actes, traduction de
+ Halpérine-Kaminsky 1 vol.
+
+ LÉON TOLSTOI
+
+ Plaisirs vicieux, traduction de Halpérine-Kaminsky 1 vol.
+ Plaisirs cruels, -- -- 1 vol.
+ La Vraie Vie, -- -- 1 vol.
+ Appels aux dirigeants, -- 1 vol.
+ Conseils aux dirigés, -- 1 vol.
+ Le Grand Crime, -- 1 vol.
+
+
+ LITTÉRATURE POLONAISE
+
+ MICKIEWICZ
+
+ Chefs-d’œuvre poétiques 1 vol.
+
+ HENRYK SIENKIEWICZ
+
+ Le Déluge, traduction du Comte Wodzinski et de B. Kozakiewicz 1 vol.
+ Par le fer et par le feu, -- -- 1 vol.
+ Messire Wolodowski, -- -- 1 vol.
+ Quo Vadis, traduction de B. Kozakiewicz et de J.-L. de Janasz 1 vol.
+ Les Chevaliers Teutoniques, traduction du Comte Wodzinski et
+ de B. Kozakiewicz 1 vol.
+
+
+ LITTÉRATURE SCANDINAVE
+
+ KNUT HAMSUN
+
+ Pan, traduction de Mme Rémusat 1 vol.
+
+ BJOERNSTJERNE BJOERNSON
+
+ Au-dessus des forces humaines, trad. du Cte Prozor et de
+ Lugné-Poé 1 vol.
+ Laboremus, traduction de Mme Rémusat 1 vol.
+
+
+ LITTÉRATURE SLAVE
+
+ COURRIÈRE
+
+ Histoire de la littérature contemporaine chez les Slaves 1 vol.
+
+
+968.--L.-Imprimeries réunies, rue Saint-Benoît, 7, Paris.
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78237 ***