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Il jouit d’un excellent +renom dans le voisinage, parce qu’il est gentil, tranquille, +avenant, et surtout à cause de son joli visage et de ses fins +cheveux blonds, qui le font ressembler à un jeune séraphin +de chez le bon Dieu, détaché à l’école des garçons de la rue de +Poissy.</p> + +<p>Le petit Alcée est l’unique enfant d’un bon vieux marchand +de couleurs alsacien, M. Auguste Aufmerksam. M. et M<sup>me</sup> Aufmerksam +adorent Alcée et, chaque année, au 24 décembre, +c’est une joie pour eux de courir les bazars et les librairies, afin +de faire revivre, le lendemain matin, la légende du petit Noël, +que le petit Alcée écoute encore avec ses yeux ingénus, et une +charmante crédulité que n’a pu entamer encore l’impiété +commandée des instituteurs primaires.</p> + +<p>Cette année, durant que M<sup>me</sup> Aufmerksam gardait le magasin +de couleurs, papa avait fait une bonne expédition dans +Paris et revenait chargé de colis précieux :</p> + +<p>Une petite forge électrique,</p> + +<p>Une réduction de machine à écraser les cailloux, qui marchait +par l’air comprimé,</p> + +<p>Et deux beaux livres reliés en percaline, nouveautés de +l’année : <i>Voyage de deux enfants bretons à travers l’Ukraine</i>, et +<i>Les Petits Fabricants de fonte émaillée</i>.</p> + +<p>Le soir venu, on conduit le petit Alcée à sa chambre. Il +embrasse son papa et sa maman.</p> + +<p>— C’est ce soir, pas ? p’pa ! que vient le petit Noël ?</p> + +<p>Papa regarde maman…</p> + +<p>Hum ! Viendra-t-il ? Le petit Alcée a-t-il été gentil ce mois-ci ? +Enfin, on verra ça demain.</p> + + +<p class="h3">II</p> + +<p>Une heure plus tard, une ombre discrète, comme feu Tapinois +lui-même, entre doucement dans la chambre. Qui soulève +la plaque de la cheminée ? Mystère !</p> + +<p>Le petit Alcée dort paisiblement. Papa, car c’était peut-être +bien lui, sort de la chambre. Puis on entend du bruit à +côté. C’est papa et maman qui se couchent. Le bruit cesse, +Papa et maman dorment.</p> + + +<p class="h3">III</p> + +<p>Alors Alcée se lève à pas de loup, allume sa bougie, va +jusqu’à la cheminée, soulève la plaque. Il fait un inventaire +rapide.</p> + +<p>— Les deux bouquins ? J’en aurai quarante sous pièce, +au Passage.</p> + +<p>« La forge électrique, ça vaut un louis. J’en aurai facilement +quatre francs en cette saison-ci. La machine à air comprimé, +deux francs.</p> + +<p>« Total : dix francs. Octavie II doit se balader dans le grand +<span lang="en" xml:lang="en">steeple</span> de Pau. Je la ferai jouer à l’Agence par le petit garçon +du bar. Ça rapportera facilement dans les 5 ou 6. »</p> + +<p>Ce méditant, il prend les jouets et les livres, et va les cacher +dans un placard, au fond d’un panier à linge sale. Comme la +blanchisseuse n’est pas venue depuis cinq jours, il y a beaucoup +de linge sale par-dessus.</p> + +<p>Avant de se mettre au lit, Alcée bourre une petite pipe, +et s’endort après quelques bonnes bouffées de caporal supérieur.</p> + + +<p class="h3">IV</p> + +<p>Le lendemain, quand papa et maman entrèrent dans la +chambre, un spectacle terrible s’offrit à leurs yeux.</p> + +<p>Alcée était étendu tout raide sur son lit, les paupières +largement ouvertes, la bouche contractée…</p> + +<p>« Papa ! Maman ! Il s’est passé une chose épouvantable.</p> + +<p>« Figurez-vous qu’un grand homme noir, avec une moustache +verte, est venu dans la cheminée. Je l’ai vu, car la plaque +s’est soulevée toute seule ! Il avait des yeux qui lançaient des +flammes ! Il a pris toutes sortes de choses et a disparu tout +à coup ! »</p> + +<p>M. et M<sup>me</sup> Aufmerksam courent à la cheminée. Plus de +jouets, plus de livres ! Rien que les deux petits souliers !</p> + +<p>Une odeur de fumée, peut-être de pipe, se perçoit dans la +chambre.</p> + +<p>Le petit Alcée était surtout navré d’avoir perdu ses jouets, +Son père lui donne pour le consoler un beau louis d’or. Ce louis, +joint au produit de la vente, lui permit de miser trente francs +sur Octavie II, dans le <span lang="en" xml:lang="en">steeple</span> de Pau.</p> + + +<p class="h3">V</p> + +<p>D’ailleurs, Octavie II n’arriva pas, car le mensonge et la +désobéissance sont toujours punis…</p> + +<p>Mais l’histoire de l’homme à la moustache verte, propagée +avec effroi par M. et M<sup>me</sup> Aufmerksam, fait la terreur de tous +les parents du quartier Saint-Victor.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">HISTOIRE DE DEUX FRÈRES SIAMOIS</h2> + + +<p>Vous avez tous appris par cœur cette fable de La Fontaine, +où un vieillard, à son lit de mort, conseille à ses enfants de +rester unis, s’ils tiennent à prospérer dans la vie.</p> + +<p>A qui cette recommandation peut-elle mieux s’adresser +qu’à deux frères siamois, qui, tant qu’ils sont unis, peuvent +se faire jusqu’à cent cinquante francs par jour dans un cirque, +alors que s’ils s’avisaient de se séparer, ils gagneraient péniblement +chacun cent sous par jour, à écrire des adresses de +prospectus ?</p> + +<p>J’ai connu, à Londres, deux de ces jumeaux unis, appelés +communément frères siamois et dénommés scientifiquement +xiphopages. Edward-Edmund avaient une fortune assez considérable, +qui les dispensait de s’exhiber comme phénomènes.</p> + +<p>Edward était né à Manchester, il y a vingt-cinq ans.</p> + +<p>Edmund était né également à Manchester, vers la même +époque.</p> + +<p>Ils se ressemblaient dans leur adolescence d’une façon +extraordinaire. A tel point que les personnes qui ne connaissaient +pas leur droite de leur gauche n’arrivaient pas à les distinguer.</p> + +<p>Pourtant, avec l’âge, des différences morales assez profondes +s’accusèrent entre eux. Edward avait des goûts sévères +et studieux, Edmund des instincts populaciers. Ce dernier ne se +plaisait que dans la société des voyous et des buveurs. Le +malheureux Edward, son livre d’étude à la main, était obligé +de suivre Edmund dans les tavernes et dans les bouges. Et +quand Edmund rentrait saoul au logis, Edward, le rouge au +front, était obligé de zigzaguer avec lui, pour ne pas se faire +de mal à leur membrane.</p> + +<p>Edward devint un érudit distingué. Mais on ne put l’inviter +longtemps aux banquets des Sociétés savantes, où le crapuleux +Edmund, dès le potage, commençait tout de suite à raconter +de ces histoires obscènes que les gens convenables réservent +d’ordinaire pour la fin du repas.</p> + +<p>L’année dernière, Edward demanda la main d’une belle et +riche jeune fille. Le mariage eut lieu en grande pompe. On fut +bien forcé d’inviter Edmund, qui se tint d’ailleurs assez bien +pendant la cérémonie. Il semblait que sa belle-sœur lui en +imposât un peu. Dans le cortège nuptial la femme d’Edward, +Edward lui-même, Edmund et sa demoiselle d’honneur s’avancèrent, +tous quatre sur un rang, au milieu de l’admiration +générale.</p> + +<p>Edmund, le soir du mariage, fut très convenable et très +discret. Il s’endormit le premier, et fit semblant, le lendemain +matin, de se réveiller très tard. Pendant la lune de miel de son +frère, il s’adonna moins à la boisson, surveilla ses paroles et +s’habilla proprement, puisqu’il sortait avec une dame.</p> + +<p>La jeune femme — ai-je dit qu’elle s’appelait Cecily ? — exerçait +sur Edmund une grande influence… Au bout de quelque +temps, il advint ce qui arrive bien souvent quand on introduit +un célibataire dans un ménage. Des relations coupables s’établirent +entre Cecily et le perfide Edmund.</p> + +<p>Pendant six mois, Edward ne s’aperçut de rien.</p> + +<p>Mais tout finit par se savoir.</p> + +<p>Edward trouva des lettres dans un tiroir mal fermé, et +apprit d’une façon irrécusable que sa femme et son frère le +trahissaient tous les jours.</p> + +<p>Quel parti lui restait-il à prendre ?</p> + +<p>Se battre en duel avec Edmund, ce n’était guère conforme +aux usages anglais. Il craignit aussi les discussions chinoises +des témoins. Le duel au pistolet, à vingt-cinq pas, n’était guère +possible, non plus que le duel à l’épée, avec l’interdiction habituelle +des corps à corps.</p> + +<p>D’ailleurs, qu’arriverait-il s’il tuait son frère ? Pourrait-il +continuer l’existence commune avec sa femme ? Toujours ce +cadavre entre eux deux !</p> + +<p>Il fit venir Cecily :</p> + +<p>— A partir de ce jour, dit-il, vous ne profanerez plus le +domicile conjugal. Partez.</p> + +<p>— Bien, dit-elle.</p> + +<p>— Bien, dit Edmund. Je l’accompagne.</p> + +<p>Le mari fut obligé de les suivre.</p> + +<p>Edmund installa Cecily dans un appartement confortable. +Et, comme tout finit par s’arranger chez les xiphopages, ils +vécurent tous trois très heureux.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">LE TALISMAN</h2> + + +<p class="h3">I</p> + +<p>Quand le voyageur, venant de la place Saint-Augustin +débouche de la rue de la Pépinière, il trouve sur sa gauche un +imposant monument, qui n’est autre que la gare Saint-Lazare, +et qui se trouve précédé, en cet endroit, d’un vaste enclos +entouré de grilles, qui a reçu le nom de <i>Cour de Rome</i>.</p> + +<p>Ce n’est point là, ainsi que ce nom pourrait le faire croire, +que se réunissent les courtisans du roi d’Italie ou les cardinaux +du Saint-Siège.</p> + +<p>La cour de Rome est surtout occupée en son milieu par des +autobus, qui vont de la gare Saint-Lazare au Château-d’Eau, +ou à la Pointe-Saint-Eustache. Ces voitures font entendre, quand +elles marchent, un bruit épouvantable de vaisselle brisée. Ce +bruit est remplacé, quand les encombrements les forcent à +s’arrêter sous le frein, par les cris de cinquante-enfants égorgés +et d’autant de veaux suppliciés, qui gémissent dans les roues.</p> + +<p>Le long des grilles, à l’intérieur, la cour de Rome est ornée +de petits « édicules » autour desquels se pressent constamment +un grand nombre de voyageurs.</p> + +<p>Le vicomte Gaston, descendant du train de Maisons-Laffitte, +avait pris son rang dans une file d’hommes de tout +âge qui attendaient leur tour, à l’entrée d’un de ces édicules. +Il allait y pénétrer, quand il entendit derrière lui les plaintes +douces d’un vieillard modestement vêtu. N’écoutant que son +bon cœur, le vicomte Gaston lui céda son tour. Et le vieillard, +sans avoir le temps de remercier, se précipita dans une stalle +vide.</p> + +<p>Quelques instants après, le vicomte eut à sa disposition +une autre stalle. Il sortit bientôt de la cour de Rome et ne pensait +plus à cette banale aventure, où il avait donné une preuve +de sa courtoisie, moins pour ce vieillard inconnu que pour sa +satisfaction personnelle. Le jour tombait. Gaston avait pris +à pas lents la rue de l’Arcade…</p> + +<p>Au coin de la rue des Mathurins, dans un petit carrefour +à peu près désert, il se trouva en face du vieil homme dont +les cheveux gris, sous le feutre un peu usé, brillaient d’une +lueur surnaturelle.</p> + +<p>— Je suis le bienheureux saint Athanase, dit le vieillard +avec un fort accent du Midi. Tu m’as rendu tout à l’heure un +grand service, car je souffre d’une maladie de la vessie. Pour +récompenser ta piété, je vais te faire un don inestimable. Le +premier bossu que tu rencontreras, passe-lui la main trois fois +sur sa bosse. Et, durant vingt-quatre heures, la chance te favorisera +dans tout ce qu’il te plaira d’entreprendre.</p> + + +<p class="h3">II</p> + +<p>Le lendemain, à cinq heures, en descendant du train d’Achères, +le vicomte Gaston rencontra dans la cour de Rome un +de ces vieux facteurs de la maison Bonnard-Bidault, qui vont +distribuant des prospectus chez les concierges.</p> + +<p>Le facteur avait une bosse magnifique. Le vicomte, selon +les recommandations, lui passa la main trois fois sur sa bosse.</p> + +<p>Puis, le soir même, il se rendit au cercle, joua un jeu d’enfer +et perdit cinquante-deux mille francs.</p> + + +<p class="h3">III</p> + +<p>Le lendemain, il alla aux courses d’Auteuil et perdit +soixante-quatorze mille francs.</p> + +<p>Après les courses d’Auteuil, il revint dans la cour de Rome +et attendit le bienheureux saint Athanase, dans l’intention +de lui flanquer une tournée.</p> + + +<p class="h3">IV</p> + +<p>Le bienheureux saint Athanase descendit lentement d’un +autobus (consacré au bienheureux saint Eustache). Le vicomte +Gaston s’approcha, et, avant d’en venir aux voies de fait, il +exposa dans un langage violent toutes ses rancunes.</p> + +<p>— Voyons, voyons, dit paisiblement saint Athanase. Avez-vous +bien, comme je vous l’ai recommandé, caressé la bosse +d’un bossu ?</p> + +<p>— Absolument, dit le vicomte. Et tenez, c’est celle de +ce bossu-là…</p> + +<p>Et il lui montra le vieux facteur de Bonnard-Bidault, qui +entrait précisément dans la cour de Rome.</p> + +<p>Alors le saint éclata de rire…</p> + +<p>— Ça, un bossu ? s’écria-t-il. C’est un facteur qui fourre ses +paquets d’imprimés dans son dos, sous sa pèlerine, pour les +préserver de la pluie…</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">WILLIAM</h2> + + +<p>— William ?</p> + +<p>— Qu’est-ce qu’il y a ?</p> + +<p>— Tu peux entrer… Pourquoi n’entrais-tu pas, imbécile ?</p> + +<p>— Je croyais que Robert était encore dans ta chambre.</p> + +<p>— Comment ? Robert ? Il est neuf heures. Il vient de partir +à Caen en auto. Il fallait qu’il y soit à dix heures. Il voulait +m’emmener ; mais j’ai dit que j’étais fatiguée.</p> + +<p>— Il revient déjeuner ?</p> + +<p>— Oui. Tu sais qu’il doit s’en aller dans deux jours à Biarritz, +voir sa femme. On sera un peu tranquille… Embrasse-moi… +Qu’est-ce que t’as, gros ?</p> + +<p>— Rien, rien.</p> + +<p>— T’as quelque chose.</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu veux ? Je m’embête d’être encore sans +le sou, encore et toujours. Voilà un an que je suis, chaque +matin, à la veille d’être riche, avec ce sacré brevet d’accumulateur +que je vendrai certainement. Je l’ai payé quinze cents +francs et je le vendrai… je ne sais pas, moi… un million comme +rien du tout… En attendant, je suis obligé de me faire héberger +par Robert, que je trompe avec toi… Quelle vie ! Hier soir, +je suis revenu du Casino avec quarante sous, que j’ai gardés +précieusement pour acheter des journaux ce matin. Je dois +même quatorze sous au petit crieur.</p> + +<p>— Coco, franchement, voyons, tout ça, ce n’est pas ma +faute. Je t’ai prêté cent francs, hier. Pourquoi as-tu été les +perdre aux petits chevaux ?</p> + +<p>— Je n’ai pas été les perdre aux petits chevaux. Je les ai +employés à des choses qui m’étaient indispensables.</p> + +<p>— Et puis, tu n’as vraiment pas besoin d’aller dîner +dehors et de dépenser de l’argent au restaurant, puisque tu es +l’invité d’ici.</p> + +<p>— C’est ça. Je suis nourri. Je le sais que je suis nourri. Tu +n’as vraiment pas besoin de me le rappeler.</p> + +<p>— Méchant ! Ce que j’en dis, c’est parce que je voudrais +t’avoir davantage auprès de moi… Oh ! voilà qu’il fait encore +la tête !</p> + +<p>— Ça m’embête, je te dis, d’être sans le sou. Et ça m’embête +de te taper. Je te dois déjà cinq mille sept cents francs.</p> + +<p>— Je ne sais pas.</p> + +<p>— Moi, je le sais. J’en tiens un compte scrupuleux, tu peux +m’en croire. Alors, tu comprends, je trouve que c’est suffisant. +Je me suis fait le serment de ne plus rien te demander.</p> + +<p>— Je voudrais bien te prêter encore, moi, si j’avais de +quoi… Mais je n’ai plus rien. Je n’ai déjà pas payé la note du +tapissier avec les trois mille francs que Robert m’avait remis +pour ça. Comment cette affaire s’arrangera-t-elle ? Je me le +demande !</p> + +<p>— Ne te tourmente pas. Je te rembourserai avant peu, +peut-être d’ici huit jours, tout ce que je te dois, et tu paieras +le tapissier. Mais ma dette ne s’augmentera plus, j’y suis +résolu… Donne-moi encore dix louis, et j’arrête le compte.</p> + +<p>— Dix louis, Coco ! Mais où est-ce que je les trouverais ? +Je n’ai rien, rien. Je ne pourrais même pas te donner un louis.</p> + +<p>— Tu vas m’offrir quarante sous tout à l’heure.</p> + +<p>— Que tu es méchant !</p> + +<p>— L’autre jour, tu m’as offert dix francs. Et j’ai dû les +prendre, d’ailleurs ?</p> + +<p>— C’est tout ce que j’avais.</p> + +<p>— Allons, je m’en vais à pied jusqu’à Villiers ; je déjeunerai +chez mon oncle.</p> + +<p>— Écoute, Coco. La cuisinière va rentrer du marché. Il +doit lui rester une trentaine de francs. C’est tout ce qu’il y a +dans la maison. Je te les donnerai quand tu rentreras déjeuner. +Comme ça, je serai sûre que tu déjeuneras avec moi !</p> + +<p>— C’est ce qui s’appelle tenir les gens.</p> + +<p>— Oh ! qu’il est méchant !</p> + +<hr> + + +<p>— <i>Demandez la « Jornal » !… L’« Atto » !… Demandez… la +« Jornal » !</i></p> + +<p>— C’est à cette heure-ci que tu arrives sur la plage ?</p> + +<p>— Il n’est pas midi, mon baron.</p> + +<p>— Tiens, donne-moi celui-là… et puis celui-là… et puis +ces deux-là…</p> + +<p>— Ça fait vingt et un sous.</p> + +<p>— Et quatorze sous que je te dois d’hier ?</p> + +<p>— Je m’en rappelais plus. Vous n’êtes pas carottier, +marquis.</p> + +<p>— Petit dégoûtant ! Si tu ne mettais pas ta monnaie dans +ta bouche ? Je ne veux pas de ces dix sous-là. Ils sont mouillés.</p> + +<p>— J’essuie la pièce après mon panetot.</p> + +<p>— Il est crasseux, ton panetot. Garde ta pièce, et donne-moi +un journal illustré… Sers d’abord monsieur… Tiens ! mais +Bonjour, mon capitaine…</p> + +<p>— Bonjour… Eh bien ! qu’est-ce que vous devenez ? Vous +n’êtes pas venu faire un stage cette année ?</p> + +<p>— Ah ! mon capitaine, ce n’est pas l’envie qui m’en a +manqué. Mais j’ai été très occupé par des affaires industrielles… +importantes…</p> + +<p>— Ah ! vous avez gagné des monceaux d’or ?</p> + +<p>— Non, mon capitaine ; mais je suis en train d’en gagner.</p> + +<p>— Heureux veinard !</p> + +<p>— Oh ! vous êtes bien plus heureux que moi, mon capitaine. +Quand on a la satisfaction d’être un brillant officier et +un cavalier pas ordinaire… Vous ne manquez de rien. Et vous +êtes bien plus tranquille que si vous aviez une fortune et des +succès. Vous voilà ici pour la saison ?</p> + +<p>— Non ; je suis venu faire un tour. Je repars à cinq heures.</p> + +<p>— Mon capitaine, vous allez me faire un grand plaisir. +Vous allez déjeuner avec moi ?</p> + +<p>— Oh ! vous êtes bien gentil. Vous êtes installé ici ?</p> + +<p>— Je suis chez des amis. Mais nous déjeunerons ensemble +à l’hôtel de Paris.</p> + +<p>— Écoutez, si je n’abuse pas, j’accepte avec plaisir.</p> + +<p>— A une heure, n’est-ce pas ? Ce n’est pas un peu tard ?</p> + +<p>— Non. Parce que j’avais justement l’intention de prendre +un bain de mer. A une heure donc…</p> + +<p>— A une heure, mon capitaine. Et enchanté de vous avoir.</p> + +<hr> + + +<p>— Tiens, William. Tu ne viens pas jusqu’à la jetée ?</p> + +<p>— Non, monsieur Gaston, je ne viens pas avec toi. Je +remonte à la maison. Il faut que je sois à une heure à l’hôtel +de Paris, j’ai à déjeuner le capitaine de Riquet de Frestours, +l’ancien instructeur de Saumur.</p> + +<p>— Dis donc, espèce de cochon, tu pourrais bien m’inviter +aussi.</p> + +<p>— Une autre fois. Veux-tu lundi ?</p> + +<p>— Tu ne me trouves pas assez chic pour ton capitaine ?</p> + +<p>— T’es bête. Mais il ne te connaît pas. Vous ne voyez pas +le même monde. Et puis, nous avons un tas de souvenirs communs. +Tu t’embêterais avec nous…</p> + +<p>— Tais-toi. Tu n’es qu’un snob. Tu es fier d’avoir à déjeuner +un capitaine de dragons, tu veux l’épater, faire le grand seigneur +avec lui, commander un déjeuner chic, et qu’il te considère +comme un type galetteux. Au revoir, sale snob ! Ah ! tu me +dégoûtes bien.</p> + +<hr> + + +<p>— Te voilà, Coco. Tu es gentil, mon Billy. Tu n’es pas en +retard pour le déjeuner. Figure-toi que Robert n’est pas encore +entré. Mais quelle tête fais-tu encore ?</p> + +<p>— Oh ! ce n’est rien. Il n’y a pas de quoi se frapper. Aujourd’hui, +faute de cinq louis, je manque simplement ma fortune. +Voilà tout… Ça n’a aucune importance relative. D’ailleurs, +tu te fiches bien de ce que je te dis. Tu ne m’écoutes même pas.</p> + +<p>— Mais si, Coco, je t’écoute.</p> + +<p>— Oh ! puis, je ne sais pas pourquoi je te raconte ça ! Tout +à l’heure, sur la plage, je rencontre, providentiellement, je peux +te dire, un monsieur très riche et qui, je le sais, cherche des +affaires industrielles pour y placer des capitaux. Il n’est ici +que pour quelques heures. Si je pouvais l’avoir avec moi, +l’allumer… Mais il faudrait pouvoir lui dire : « Venez donc +déjeuner. » Et pour ça, pour cette occasion capitale, je n’ai +pas le sou sur moi.</p> + +<p>— Tu m’as demandé trente francs, Coco, les voilà.</p> + +<p>— Qu’est-ce que tu veux que je fasse de trente francs, +mon pauvre petit ? Il faut que je lui paie un déjeuner à la +hauteur, à ce monsieur-là, et que je ne sois pas tout le temps +préoccupé par l’addition. Je ne suis pas très connu. Et si je +disais au maître d’hôtel : « Je paierai en passant », je risquerais +d’avoir un affront. Garde tes trente francs, ma petite. Ils te +seront plus utiles qu’à moi. Il vaut mieux se résigner. C’est +l’indice d’une guigne affolante, vois-tu, que le hasard m’envoie +une si belle occasion de faire fortune et que je n’en puisse pas +profiter. Ma foi, tant pis ! Je me résigne. Je mourrai dans la +peau d’un purotin. J’espère bien que ce sera le plus tôt possible.</p> + +<p>— Mais pourquoi ne demandes-tu pas quelque chose à +Robert ? Tu sais qu’il t’aime bien.</p> + +<p>— Tais-toi ! J’aime mieux ne pas parler de ça avec toi, ma +pauvre fille. Tu n’as aucun sens moral. Pour rien au monde, +je n’emprunterais un sou à Robert. Si tu ne comprends pas ce +sentiment-là, tant pis pour toi !</p> + +<p>— Oui, tu te gênes avec lui, tu es fier ? Avec moi, tu n’es +pas fier… Non, ce n’est pas ça que je veux dire. Je veux dire +que ça t’est égal de te montrer à moi aussi pauvre que tu es. +Je ne te le reproche pas, Coco. C’est la preuve que tu m’aimes +bien.</p> + +<p>— Oui, je t’aime bien. Et tu m’aimes bien. C’est entendu. +Pourvu que tu m’aies à toi, tu es contente. L’important est +que je sois là. Maintenant, que je sois heureux ou malheureux, +cruellement malheureux, ça t’est égal.</p> + +<p>— Méchant… Mais qu’est-ce que tu veux que je fasse ?</p> + +<p>— Rien, mon petit Coco. Tu ne peux rien faire… Je n’ai +qu’un parti à prendre. C’est de rentrer à Paris demain.</p> + +<p>— Oh ! tu me dis ça pour me faire peur !</p> + +<p>— Ah ! je te dis ça pour te faire peur ! Eh bien ! tu vas +voir ! Ce n’est pas demain que je partirai, c’est ce soir. Et +veux-tu que je te dise ? Je ne voulais même pas te prévenir. +Et sais-tu d’où je viens ! Du bureau d’omnibus pour faire +prendre ma malle, pendant que tu n’y serais pas.</p> + +<p>— Oh ! ne dis pas ça, William. Tu me fais mal ! Tâte mes +mains. Tu vois ! elles sont toutes froides.</p> + +<p>— Tu as tort de te mettre dans des états pareils. Mais, +à mon tour, je te dirai : qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ?</p> + +<p>— … Écoute, Coco. La femme de chambre m’a remis, hier, +cent vingt-cinq francs à garder, qu’elle doit envoyer à ses +parents pour leur terme, avant la fin de la semaine. Tu vois +que c’est de l’argent sacré. Elle va me les redemander peut-être +dans deux jours.</p> + +<p>— Dans deux jours ! Mais, mon petit Coco, je te les rendrai +demain matin, s’il le faut. Je te les rendrai ce soir. En cas de +besoin, je n’ai qu’à faire un saut jusqu’à Villiers, et à les +demander à mon oncle.</p> + +<p>— Tu m’as dit, l’autre jour, quand je t’ai donné trois cents +francs, que ton oncle ne voulait absolument rien te prêter.</p> + +<p>— Dans une circonstance très grave, en le lui demandant +d’une certaine façon, je te réponds bien qu’il ne pourra faire +autrement.</p> + +<p>— Alors, je vais te remettre soixante-dix francs. Ça fera +cinq louis avec les trente francs de la cuisinière.</p> + +<p>— Non, ces trente francs-là, c’est en dehors.</p> + +<p>— Comment ? c’est en dehors ?</p> + +<p>— Oui… Il faut que je les envoie à Paris par mandat télégraphique ; +sans ça, c’est le protêt. Et, en ce moment, avec +mes grandes affaires en train, il ne s’agit pas d’avoir des protêts. +Donne-moi les trente francs, et puis les cent vingt-cinq francs. +Du moment que c’est un dépôt qu’il faudra rendre intégralement, +ça ne te sert à rien de n’avoir pas la somme complète.</p> + +<p>— Alors, il ne me reste rien pour moi ?</p> + +<p>— Voyons, petit. Je pense bien que tu n’avais pas +l’intention de toucher à cet argent de la femme de chambre. +Je ne t’en prive donc pas. Mais je ne veux pas que tu sois sans +argent ; on ne sait pas ce qui peut arriver ; prends ce beau +billet de cinq francs ; tu vois, il est tout neuf. Bonne petite +cocotte que tu es ! C’est vrai qu’elle est bonne, cette chérie ! +Ce que tu fais là m’a touché aux larmes… Comme c’est bête +aussi de t’ennuyer avec mes chagrins… Quand j’ai quelque +chose qui me tracasse, je devrais le garder pour moi, je le sais. +Mais, qu’est-ce que tu veux ? Je ne veux rien te cacher. Il faut +que je t’associe à toutes mes tristesses… Et, sais-tu, Coco, +qu’il faut que j’aie en toi une confiance sans limite pour accepter +ainsi de toi des services d’argent ? Car, si cela se savait, ça pourrait +être très mal interprété… Oui, petite fille, le monde est +méchant. On apprendrait que nous sommes bien ensemble, et +que, d’autre part, tu me prêtes de l’argent, on dirait tout de +suite que tu m’entretiens. Les gens ne sont pas forcés de savoir +que les deux choses n’ont aucun rapport, que je suis ton amant +parce que je t’aime, et que tu me prêtes de l’argent parce que +je suis gêné, et que, d’ailleurs, cet argent, je te le rendrai d’un +moment à l’autre. Et même, tu ne seras pas fâchée de retrouver +tout à coup quelques billets de mille francs, que tu aurais certainement +jetés par la fenêtre… Oh ! petite fille ! Il est une +heure moins dix !… Au revoir, bonne cocotte !</p> + +<p>— Au revoir, Coco. Bonne chance !</p> + +<p>— Bonne chance ?</p> + +<p>— Pour ton affaire.</p> + +<p>— … Ah ! oui !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">LA TOUR DE BABEL</h2> + + +<p>Quand le projet d’une tour qui serait appelée la Tour de +Babel et qui, aux termes de la délibération, devait « atteindre +le ciel » fut mis au concours par une municipalité en délire, +presque tous les entrepreneurs du pays haussèrent les épaules +et déclarèrent, à qui voulait les entendre, qu’on les croyait +absolument fous, si on les supposait capables de soumissionner +pour une entreprise pareille.</p> + +<p>Pourtant il s’en trouva un, nommé Mathusalem et arrière-petit-fils +du célèbre recordman, qui, à la stupeur générale, fit +des propositions.</p> + +<p>Il proposait même un chiffre raisonnable : quatorze millions +de chichtis, soit cinq millions de francs de notre monnaie.</p> + +<p>On parla de le faire interdire, et l’opinion générale se traduisit +par ces mots : <i>Voraïm zouzoum tlach’</i> (il y laissera ses +culottes).</p> + +<p>Pourtant, Mathusalem avait fait inscrire dans son contrat +une petite clause qui aurait dû faire réfléchir les malins. Cette +clause spécifiait qu’en cas d’interruption des travaux pour un +cas de force majeure, les versements effectués resteraient acquis +au soumissionnaire.</p> + +<p>Mathusalem, d’ailleurs, se fit faire l’avance de la presque +totalité des fonds. Ses fournisseurs de matériaux, disait-il, +désiraient être payés comptant, étant donné l’audace particulière +de l’entreprise.</p> + +<p>Cependant, la tour s’édifiait peu à peu. Les fouilles furent +rapidement faites. (Les spécialistes s’étonnèrent même qu’on +ne mît pas plus de temps à établir les fondations d’un monument +si important.) Bientôt, la tour atteignit la hauteur de +quatre étages qui, d’après la hauteur des plafonds de l’époque, +représentaient environ huit étages de notre monnaie.</p> + +<p>On venait, tous les dimanches, de la ville et des villages +d’alentour pour assister aux travaux. Or, ce fut un lundi matin +que se produisit le grand coup de chien. D’après le contrat, +c’était un architecte de la Ville qui surveillait les travaux.</p> + +<p>Le lundi matin donc, en arrivant au chantier, l’architecte +avise un sous-chef de chantier et lui dit :</p> + +<p>— <i>Frichti bi coulacoulail votsobam brididi bébé.</i></p> + +<p>Ce qui voulait dire : il faudrait voir un peu à faire chercher +les sacs de plâtre, sans quoi je ne vois pas comment vous terminerez +votre première plate-forme.</p> + +<p>Mais l’autre fit de grands yeux et répondit simplement :</p> + +<p>— <i>Balababa kilitiri.</i></p> + +<p>Ce qui ne voulait rien dire du tout.</p> + +<p>En entendant ça, mon architecte avise un autre sous-chef +et s’écrie :</p> + +<p>— <i>Calcaderiri Boulzaveï Tubalcaïn tram-tram.</i> (Qu’est-ce +qu’a donc Tubalcaïn ce matin à me répondre des inepties ? Il +est encore saoul d’hier soir probablement.)</p> + +<p>A quoi l’autre sous-chef répond en javanais :</p> + +<p>— <i>Jave nave savais pavas.</i></p> + +<p>— Portier ! s’écrie d’une voix impérieuse l’architecte abasourdi.</p> + +<p>Le portier arrive en courant et dit à l’architecte :</p> + +<p>— <i>Lonjourbem lonsieurmem.</i></p> + +<p>Ce qui voulait dire : « Bonjour, monsieur » dans le rude +langage des loucherbem, ainsi que les commentateurs l’ont +établi depuis.</p> + +<p>L’architecte s’en fut dare-dare aux bureaux de la Ville, +convoqua les autorités, et les avertit que la colère divine venait +de tomber sur les constructeurs, et qu’il y avait confusion des +langues.</p> + +<p>Mathusalem tenait son cas de force majeure. Les travaux +furent interrompus. Quant à l’architecte, il donna peu après sa +démission pour aller vivre à la campagne de ses économies, que +l’opinion publique jugea un peu considérable pour un individu +qui n’avait jamais gagné plus de sept mille deux.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">NICOLAS GLAIVE<br> +ou les cahiers d’un candidat</h2> + + +<p><i>25 mars.</i> — Voici la lettre que j’ai trouvée dans mon courrier +de ce matin.</p> + +<p>« <i>Monsieur Nicolas Glaive, fabricant de girouettes d’art, à Paris.</i></p> + +<p>« Un groupe d’électeurs indépendants, de la circonscription +de Montsouris-Sud, connaissant votre passé, tout d’intégrité +et d’honneur, ainsi que votre républicanisme éclairé et loyal, +a décidé de vous offrir la candidature aux prochaines élections +législatives. Vous n’ignorez pas que notre arrondissement est +las, à juste titre, des violences de langage et des excentricités +de notre député, le radical Triquet. D’autre part, il faut éviter +d’assurer le succès du candidat modéré et réactionnaire, +M. Ajax de Télamon.</p> + +<p>« Il y a une majorité considérable à rallier, entre les deux +opinions extrêmes.</p> + +<p>« J’aurai l’honneur, Monsieur, de vous rendre visite pour +recevoir votre réponse, qui nous sera, je n’en doute pas, favorable. +Je pense vous rencontrer demain matin, de neuf heures +à onze heures.</p> + + +<p class="sign"><span class="blk"><span class="sc">Henri Prenant</span>,<br> +<span class="i">Directeur du cabinet d’affaires Raulbert-Prenant,<br> +fondé en 1822.</span></span></p> + + +<p>Satisfait, au fond, qu’on voulût bien songer à moi pour un +mandat assez envié et qu’on me fournît enfin sur mes opinions +politiques des données précises, je n’hésitai point, et résolus +d’accepter la proposition de M. Prenant. Député à quarante-huit +ans, je pourrais dire négligemment, en sortant, après +mon déjeuner, aux passants de connaissance :</p> + +<p>— Je vais à la Chambre.</p> + +<p>J’écraserais en même temps de mon pardon deux personnes, +un sergent de ville du quartier et le secrétaire du commissaire, +qui ont été, certain jour, insolents à mon égard. Je voyagerais +gratuitement enfin sur la ligne de Chaville, à l’heure du journal +du soir.</p> + +<p>— Votre billet, monsieur ?</p> + +<p>— Député.</p> + +<p class="ugap"><i>26 mars.</i> — J’ai reçu ce matin la visite de Prenant. Ma +première impression, qui est la bonne, m’a fait deviner en lui +« quelqu’un d’attaque ». Lui-même me l’a dit, d’ailleurs :</p> + +<p>— Je suis d’attaque, a-t-il affirmé dès l’abord.</p> + +<p>C’est un homme petit, vif, rond, noir de moustache et de +barbiche. Il connaît, dit-il, le quartier de Montsouris-Sud comme +sa main (un peu velue). Il émet, sur la politique générale, des +réflexions qui me paraissent empreintes d’un bon sens prophétique.</p> + +<p>Nous avons parlé chiffres.</p> + +<p>— C’est une élection qui vous coûtera cher, me dit-il. Il +n’y a pas à vous le dissimuler.</p> + +<p>J’ai été d’abord un peu inquiet : mais le chiffre de sept à +huit mille francs, énoncé l’instant d’après, m’a paru raisonnable.</p> + +<p>Puis, Prenant a pris congé de moi, en me serrant la main.</p> + +<p class="ugap"><i>29 mars.</i> — La période électorale étant ouverte, pour prendre +rang et imposer mon nom à l’esprit des électeurs, il a fallu +préparer et faire afficher les premières bandes.</p> + +<p>Cet après-midi, nous sommes sortis, ma femme et moi, +pour voir les affiches. Nous marchions d’un air timide, nous +étions presque rougissants, comme si nous venions d’accomplir +une bonne ou une mauvaise action. Nous avons aperçu d’abord +de nombreuses bandes de Triquet et de Télamon. Enfin, sur +une bande orange et plus large que les autres, j’ai vu mon nom +imprimé, en si grosses lettres que j’ai eu du mal à le reconnaître : +<i>Nicolas Glaive, Industriel, Candidat républicain.</i> Nous avons +compté sept de ces affiches. Il doit y en avoir bien davantage +dans les rues où nous n’avons pu passer, car on m’a dit qu’on +en poserait aujourd’hui deux mille cinq cents.</p> + +<p class="ugap"><i>30 mars.</i> — J’ai rédigé ce soir, en compagnie de Prenant, +ma circulaire aux électeurs. Je me suis prononcé nettement +et catégoriquement sur le privilège de la Banque de France, sur +l’élection des juges, sur le prix du gaz. Je me suis déclaré l’ennemi +des fâcheuses compromissions, le partisan d’une politique de +modération et de progrès. J’ai exprimé le désir de voir la France +unie à l’intérieur, respectée à l’extérieur. J’ai adressé un vigoureux +appel à tous les honnêtes gens. Sur la question du protectionnisme +et du libre-échange, je suis resté un peu dans le +vague, comme me le conseillait Prenant et aussi, je dois le +dire, mes convictions les plus intimes.</p> + +<p>La conférence a duré jusqu’à dix heures du soir. Quand +Prenant, emportant mon manuscrit pour l’imprimerie, m’a +eu quitté, j’ai cherché dans le Larousse le sens exact de certains +mots de ma profession de foi, afin d’être en état de répondre +d’une façon un peu précise aux questionneurs, dans les réunions +publiques.</p> + +<p class="ugap"><i>2 avril.</i> — Je rentre, ce soir, d’une réunion organisée par +mon comité dans la salle des fêtes du restaurant Batracien. +Coût de la salle : trois cents francs, éclairage compris. Un contrôle +sévère a été établi à la porte, pour ne laisser passer que +les électeurs munis de leur carte. Il est entré cinquante-deux +personnes, que j’ai comptées pendant le discours du président +(un professeur d’orthographe phonétique).</p> + +<p>— Vous voyez ici, me dit Prenant, la crème des électeurs +influents de Montsouris-Sud. Méfiez-vous, ajoute-t-il tout bas, +il y a là dedans beaucoup de gens favorables à Triquet, et +j’aperçois aussi des têtes de réactionnaires, venus pour vous +prendre en faute.</p> + +<p>J’expose mon programme avec une certaine émotion. (Mon +succès a été très grand, m’a-t-on affirmé.)</p> + +<p>Puis, un des assistants se lève, et me demande si je voterai +le maintien du traité de 1845 avec la Suède. Sur un signe de +Prenant, je m’en déclare le partisan énergique. C’est d’autant +plus méritoire, affirme mon interlocuteur, que ce traité n’existe +que dans mon imagination…</p> + +<p>Prenant flétrit alors les plaisantins qui s’insinuent en perturbateurs +dans les assemblées de gens sérieux. Le perturbateur +est dirigé vers la porte. On me vote à l’unanimité un +ordre du jour de chaleureuse approbation.</p> + +<p>Vingt électeurs, que j’avais remarqués parmi les plus +enthousiastes, s’offrent d’eux-mêmes pour venir prendre des +bocks au café voisin.</p> + +<p class="ugap"><i>3 avril.</i> — Voici ce que j’ai lu dans deux journaux :</p> + +<p>« Hier soir, huit cents électeurs, réunis à la salle Batracien, +après avoir entendu les déclarations nettement républicaines +du citoyen Nicolas Glaive, ont acclamé sa candidature. »</p> + +<p class="ugap"><i>4 avril.</i> — Suivant Prenant, qui a dîné avec moi ce soir, +mes deux adversaires mènent une campagne « éhontée d’audace ». +Triquet a deux hommes à lui, qui « font les coiffeurs ». +Ils entrent, sous prétexte de barbe, de coiffure ou de shampooing, +successivement chez tous les perruquiers du quartier, +et ils endoctrinent le patron, les garçons et la clientèle. Prenant +a vu, ce matin, l’un de ces hommes sortir de chez un coiffeur, +tout rasé de frais, bien pommadé, avec une belle raie sur le +côté. Eh bien, cet homme est entré sous une porte cochère, +a passé vivement son mouchoir sur sa tête, pour ébouriffer +sa chevelure. Puis, il est entré se faire recoiffer chez un autre +coiffeur.</p> + +<p>De son côté, Ajax de Télamon ne reste pas inactif. Il +choisit tous les jours, dans le quartier, une autre femme de +ménage, qu’il paye largement et qu’il comble de prévenances ; +pour que cette femme aille colporter sur son compte un éloge +documenté, il lui donne le spectacle des plus édifiantes vertus +domestiques ; en présence de cette salariée, il se montre d’une +aménité sans égale pour M<sup>me</sup> de Télamon et caresse avec +tendresse des enfants blonds aux cheveux bouclés qui ne sont, +paraît-il, que ses neveux. Toujours sous les yeux de la femme +de ménage, des gens à lui viennent lui offrir, pour de louches +entreprises, des sommes considérables, qu’il repousse avec +une noble indignation.</p> + +<p>De plus, Télamon a dans tout le quartier, aposté aux +portes cochères des mendiants payés, à qui il distribue de +larges aumônes, non sans une discrète ostentation.</p> + +<p>— Mais au fait, me dit Prenant, en remettant ses coudes +sur la table, pourquoi n’arrêteriez-vous pas un cheval emporté ? +On choisirait une bonne heure, le moment où les ouvriers +rentrent du travail. On trouverait un cocher complaisant, +un cheval pas trop terrible…</p> + +<p>J’arrête Prenant. Je préfère un autre mode de propagande, +l’affirmation de mes idées de progrès, par exemple, ou l’embrigadement +général des marchands de vin.</p> + +<p class="ugap"><i>5 avril.</i> — Ma circulaire a été reproduite sur une grande +affiche, appuyée par l’adhésion de trente-cinq électeurs : tous +mes fournisseurs, deux de mes employés qui habitent le quartier, +Prenant et ses camarades. J’ai déjà dépensé six mille +huit cents francs ; mais le plus gros des frais est fait, m’affirme-t-on.</p> + +<p class="ugap"><i>6 avril.</i> — Les journaux spéciaux de l’arrondissement +sont assez doux pour moi. Dans le numéro 7 de l’<i>Électeur du +vingt-deuxième</i>, fondé il y a huit ans, et qui ne ménage pas +Télamon, on m’appelle : cet excellent M. Glaive. Le <i>Gaulois +rose de Montsouris-Sud</i>, qui attaque Triquet, n’a encore rien +dit sur mon compte.</p> + +<p class="ugap"><i>7 avril.</i> — Ah ! quel assaut, après ces journées de calme +relatif ! Prenant avait l’air soucieux, en entrant chez moi +ce matin.</p> + +<p>— On prépare contre vous une terrible campagne de diffamation.</p> + +<p>Que pouvait-on dire contre moi ? Le mur de ma vie privée +n’a pas besoin à sa crête de tessons de bouteilles. Il est permis +d’y grimper et de regarder par-dessus. Prenant s’est un peu +calmé, mais il hochait toujours la tête en me quittant.</p> + +<p>A six heures, il a fait irruption dans mon bureau, tout bouleversé. +Il s’est campé vis-à-vis de moi :</p> + +<p>— Vous étiez bien à Boniface-les-Bains, l’année dernière ?</p> + +<p>Je répondis, étonné de son accent :</p> + +<p>— Oui, j’étais effectivement à Boniface-les-Bains, l’an +dernier, à pareille époque…</p> + +<p>— Eh bien, nous sommes beaux ! gémit Prenant en se +laissant choir sur un fauteuil.</p> + +<p>Il reprit, sur un ton amer et presque gai, comme en proie +à une folie commençante :</p> + +<p>— Eh bien, nous sommes frais !</p> + +<p>Je le conjurai de s’expliquer : il se leva d’un bond.</p> + +<p>— On vous accuse, me dit-il d’une voix sourde, d’avoir +été surpris, à Boniface-les-Bains, trichant au jeu !</p> + +<p>Puis, il retomba sur son fauteuil de douleur.</p> + +<p>Cette accusation stupéfiante me suffoqua, mais je me +remis assez vite :</p> + +<p>— Quelle plaisanterie ! Je ne suis entré qu’une fois, en +curieux, dans les salles de jeu, et je n’ai jamais touché une +carte.</p> + +<p>Prenant murmura d’une voix altérée :</p> + +<p>— Ils ont des témoins, oui, des hommes à eux, un monsieur +très coté dans le grand monde, un M. de Saint-Théophile…</p> + +<p>— Je ne connais pas… pas du tout, répliquai-je abasourdi.</p> + +<p>— Ils ont même, dit Prenant d’un air de justicier, une +preuve écrite.</p> + +<p>— Une preuve écrite ?</p> + +<p>— Ils ont la preuve écrite que vous étiez à Boniface-les-Bains +l’année dernière !</p> + +<p>— Mais je ne songe pas à le nier…</p> + +<p>— Pas à le nier ! sursauta Prenant. Au fait, non, vous ne +pouvez pas le nier, se lamenta-t-il. Ah ! nous sommes dans de +jolis draps !</p> + +<p>Je revenais un peu de ma stupéfaction. Mais à peine avais-je +repris mon sang-froid que je le perdis à nouveau, dans un bel +accès de colère :</p> + +<p>— Je ferai un procès à ces misérables !</p> + +<p>— Un procès ! Tenez, dit Prenant, vous déraisonnez, +excusez l’expression. Irez-vous en police correctionnelle, où +la preuve n’est pas admise ? Là, vous obtiendrez la condamnation +de vos calomniateurs, mais une condamnation sans +portée. L’effet moral de l’accusation ne sera pas détruit. Trouverez-vous +un biais, dans la procédure, pour les traîner en +cour d’assises ?</p> + +<p>« Ce biais, vous l’avez trouvé ; admettons-le pour un instant. +Vos adversaires produiront des témoins, à leur décharge, et +qui vous chargeront, vous, le plaignant. Comment prouver +que ce sont de faux témoins ?</p> + +<p>« Qui produirez-vous, de votre côté, pour confondre les +calomniateurs ? Des croupiers, des gérants de cercles ! Belles +références aux yeux du jury ! Quelques-uns de vos amis +viendront attester votre honorabilité. On peut passer pour +un honnête homme et tricher au jeu, sans que nul vous soupçonne.</p> + +<p>« A chacun de vos témoins, l’avocat des prévenus posera +cette question, en retroussant ses longues manches :</p> + +<p>« — Le témoin pourrait-il nous dire si, à sa connaissance, +M. Glaive a été à Boniface-les-Bains, l’année dernière ? »</p> + +<p>« Et, à chacune des réponses : « Je n’en sais rien » ou « Je +crois, en effet, me rappeler », l’avocat se tournera, triomphant, +du côté des jurés. Car, quelle que soit la réponse du témoin, +l’avocat regarde toujours triomphalement ces messieurs du +jury, en écartant les bras… et en ouvrant les mains toutes +larges… »</p> + +<p>Prenant a continué pendant une heure sur ce thème et +m’a quitté d’un air navré.</p> + +<p class="ugap"><i>8 avril.</i> — Journée d’attente énervante et d’indécision. +Je n’ai pas vu Prenant aujourd’hui. Que fait-il ? Que va-t-il +se passer ? Je n’ai parlé de rien à ma femme, qui commence +à s’inquiéter de mon air soucieux.</p> + +<p class="ugap"><i>9 avril.</i> — Prenant est enfin venu vers midi. Il semblait +plus calme, et terriblement mystérieux. Comme il y avait +justement quelqu’un dans mon bureau, Prenant m’a demandé +un entretien secret.</p> + +<p>Il n’a pas perdu son temps. Il a acquis la conviction que +Saint-Théophile est une simple canaille, à qui nos ennemis +ont promis trois mille francs pour qu’il fasse une déposition +contre moi. Saint-Théophile comptait sur ces trois mille francs +pour partir en Amérique. Si on lui donnait quatre mille francs +et si on l’embarquait tout de suite ? Quant au rédacteur de +l’<i>Électeur du vingt-deuxième</i>, qui se disposait à lancer le canard, +on lui fermerait la bouche avec cinquante louis.</p> + +<p>Ce qu’il y a de terrible dans mon cas, c’est que Prenant, +mon ami Prenant lui-même, ne semble pas parfaitement convaincu +de mon innocence. Aussi hésitai-je à terminer ainsi +l’affaire et insistai-je pour faire un procès. Mais ce brave Prenant +semble alors si navré que je débourse incontinent les cinq +billets de mille. Il me faut ma tranquillité à tout prix.</p> + +<p>J’avais déjà ma conscience ; j’aurai, par surcroît, les canailles +avec moi.</p> + +<p class="ugap"><i>12 avril.</i> — Mon cousin Charles, qui a beaucoup voyagé +et qui connaît la politique, a la meilleure opinion sur mon +élection. Excellent signe. Car, dans la famille, Charles passe +pour un sceptique. Aujourd’hui, il a parlé à deux électeurs, +qui lui ont promis de « bien voter ». Hier, il a complètement +retourné un lampiste.</p> + +<p class="ugap"><i>14 avril.</i> — Aux dernières élections, Triquet avait réuni +3.500 voix, contre 3.050 à Télamon. Voici les pronostics de +Prenant : <i>Moi</i>, 2.400 ; <i>Triquet</i>, 2.400 ; <i>Télamon</i>, 1.300 à 1.400. +Je passerai au second tour, grâce à l’appoint des voix de Télamon.</p> + +<p>— Vous aurez la bonne place, affirme Prenant. Vous êtes +entre deux eaux.</p> + +<p class="ugap"><i>16 avril.</i> — Dans les réunions de Triquet, tous les gens +intègres livrent au mépris public les agissements de Télamon. +Dans les réunions de Télamon, tous les citoyens honnêtes +flétrissent la conduite de Triquet. Bonne affaire pour moi que +ces querelles. Je serai le troisième larron.</p> + +<p class="ugap"><i>18 avril.</i> — Mon élection ne me coûte, à l’heure actuelle, +pas plus de 15.000 francs en chiffres ronds : exactement +16.850 francs. Suivant Prenant, mes adversaires ont déjà dépensé +chacun, au bas mot, 30.000 francs.</p> + +<p class="ugap"><i>19 avril.</i> — Les journaux ont publié leurs listes de candidats. +Les uns patronnent Télamon, les autres Triquet. Excellent +signe, dit Prenant. Seul, le <i>Panthéon du Négoce</i>, journal illustré, +soutient ma candidature et publie même mon portrait et ma +biographie. J’en ai fait prendre deux mille exemplaires : mille +pour les principaux électeurs, mille pour moi.</p> + +<p class="ugap"><i>27 avril (le grand jour). Huit heures du matin.</i> — Il fait +beau. Excellent signe, dit Prenant. Beaucoup d’électeurs de +Triquet iront à la campagne et ne voteront pas. Le vent est +un peu frais. Encore un atout dans notre jeu. On ne s’arrêtera +pas pour lire les affiches de la dernière heure, si l’on en pose +aujourd’hui contre nous.</p> + +<p class="ugap"><i>Midi.</i> — Prenant vient de déjeuner à la maison, en hâte :</p> + +<p>— Ça ne va pas mal ; mais ça ne va pas si bien, si bien, +qu’on pouvait l’espérer. J’ai fait un tour dans les sections. Il +y a un fort contingent de jeunes électeurs, qui constituent +l’élément inconnu. Nous passerons, c’est hors de doute. Mais +il y aura du tirage.</p> + +<p class="ugap"><i>Minuit.</i> — J’ai su, à huit heures, le résultat du scrutin : +Triquet, 3.190 voix ; Télamon, 2.815 ; Nicolas Glaive, 523. +Prenant me déclare que c’est un résultat superbe pour une +campagne improvisée et menée hâtivement, sans aide et sans +journaux spéciaux. En somme, si je n’avais pas été là, il n’y +aurait pas eu de ballottage. Des amis, venus pour me féliciter, +me consolent. Nous organisons un petit nain jaune. C’est une +soirée de convalescents.</p> + +<p class="ugap"><i>28 avril.</i> — En faveur de qui me désisterai-je ? Je m’en +rapporterai sur ce point à Prenant. Mon camarade de lutte +« avec qui j’ai combattu le bon combat » paraît soucieux. Il +m’a engagé, hier, à reporter mes voix sur Triquet, et, ce matin, +à me désister purement et simplement.</p> + +<p class="ugap"><i>29 avril.</i> — Prenant me conseille, décidément, de marcher +pour Triquet. Voilà qui est entendu. Je rédige mon affiche. +Mes 500 voix iront à Triquet.</p> + +<p class="ugap"><i>30 avril.</i> — Dans notre pays de bonnes gens crédules, la +façon dont les légendes se fabriquent et se colportent est positivement +extraordinaire. Voici la conversation que j’ai entendue +mot pour mot, dans mon compartiment, en allant à Chaville. +Un monsieur décoré disait textuellement à son voisin :</p> + +<p>— Connaissez-vous les dessous du ballottage de Montsouris-Sud ? +C’est une histoire bien curieuse. En raison de ses votes +avancés, Triquet avait peur, cette fois-ci, d’être battu par le +réactionnaire Télamon. Il s’est dit : « Je vais lui envoyer dans +les jambes un candidat républicain modéré, qui lui prendra +quelques centaines de voix, et se désistera pour moi au ballottage. » +Il a remis cinq mille francs à Prenant, un agent électoral, +pour lui procurer ce candidat. Prenant a trouvé un ancien +commerçant assez décoratif, avec qui il a dû partager les cinq +mille francs. Mais, après le scrutin, Prenant est venu dire à +Triquet que le candidat ne voulait plus « marcher » pour le +désistement. Triquet a dû recracher trois mille francs que se +sont attribués les deux compères…</p> + +<p>Fallait-il perdre mon temps à détromper et à confondre +ces gens ? J’ai gardé un silence dédaigneux. Voilà pourtant, +comme on écrit l’histoire !</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">L’HEUREUX CHASSEUR</h2> + + +<p>Je vous parle d’il y a vingt ans.</p> + +<p>A cette époque, le jeune M. Jaboin suivait les grandes +chasses, à Compiègne, à Fontainebleau, à Rambouillet.</p> + +<p>Mais — détail curieux — si giboyeuses que fussent les +forêts où M. Jaboin était admis, il ne parvint jamais à tuer le +moindre gibier.</p> + +<p>Par exemple, il lui arriva de blesser des gardes, et maints +invités, parfois, hélas ! de façon mortelle.</p> + +<p>Il tua aussi beaucoup de chiens, deux chevaux et une +vache laitière.</p> + +<p>Sans qu’il sût pourquoi, on l’invita de moins en moins.</p> + +<p>On finit même par le tenir à l’écart d’une façon un peu +systématique.</p> + +<p>— Il y a certainement une raison politique là-dessous, +pensa-t-il, bien qu’il n’eût jamais fait de politique.</p> + +<p>Quand la guerre fut déclarée, M. Jaboin s’engagea.</p> + +<p>Dès le début des hostilités, il eut l’occasion de prendre +part à un petit fait d’armes.</p> + +<p>Il était parti chercher des vivres avec un autre homme et +un sergent.</p> + +<p>Les trois hommes pensaient bien ne pas faire de mauvaise +rencontre. Aussi, afin de pouvoir se charger de beaucoup de +vivres, n’avaient-ils emporté qu’un fusil et une seule cartouche.</p> + +<p>Comme ils longeaient une route, ils virent un nuage de +poussière qui se formait au bout de la route.</p> + +<p>C’était un cavalier ennemi qui s’avançait au petit galop.</p> + +<p>— Nous allons nous dissimuler derrière ce bouquet d’arbres, +dit le sergent.</p> + +<p>— Y a-t-il un bon tireur pour nous dégoter ce particulier-là ?</p> + +<p>M. Jaboin s’avança, modeste.</p> + +<p>— Je suis un assez bon fusil, dit-il. J’ai beaucoup suivi +les chasses.</p> + +<p>— Eh bien, prends-moi ce flingot, dit le sergent, et tâche +de t’en servir.</p> + +<p>M. Jaboin tremblait un peu. Il avait « descendu » d’autres +individus dans sa carrière de chasseur, mais, maintenant qu’il +s’agissait de le faire exprès, allait-il aussi bien réussir ?</p> + +<p>L’homme n’était qu’à trente pas.</p> + +<p>— Feu ! dit le sergent.</p> + +<p>M. Jaboin tira.</p> + +<p>L’homme regarda de leur côté, piqua des deux, et s’éloigna +à une allure rapide.</p> + +<p>Mais du poil avait volé, et quelque chose de jaune, à vingt +pas du cavalier, avait roulé près de la route.</p> + +<p>M. Jaboin venait de tuer son premier lièvre.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">MISE AU POINT</h2> + + +<p>On croyait cette histoire liquidée depuis longtemps. Mais +puisqu’il faut y revenir encore, précisons.</p> + +<p>Adam et Ève se promenaient dans un jardin zoologique, qui +avait reçu le nom d’Éden, probablement pour attirer le monde. +Il n’y venait d’ailleurs personne, et il fallait avoir un certain +estomac pour avoir installé un jardin zoologique dans un pays +où il n’y avait que deux habitants.</p> + +<p>Il est vrai que les frais d’installation étaient des plus minimes.</p> + +<p>On s’était dispensé de poser des grilles autour des fauves, +ainsi qu’il est d’usage dans les jardins zoologiques ordinaires, +où l’on tient à faire croire aux visiteurs payants que les lions +et les tigres sont des animaux dangereux.</p> + +<p>Il n’y avait donc aucune espèce de grillages ni de barrières, +ni de ces étiquettes injurieuses où les loups sont traités de loups +vulgaires, et les panthères de panthères communes.</p> + +<p>Un Muséum, très intéressant, ma foi, renfermait les squelettes +de quelques animaux postdiluviens.</p> + +<p>Quant aux animaux antédiluviens, ils erraient paisiblement +dans les allées. Les plus remarquables étaient l’éléphant à +tête de mouche, le rhinocéros-écureuil, la souris à deux bosses.</p> + +<p>On admirait aussi l’ichtyosaure, le plectiosaure, et le fameux +harensaure, dont il a été si souvent question, et qui n’était +simplement qu’une sorte de lézard avec des pattes de hareng.</p> + +<p>Le Tout-Puissant avait été très convenable avec le ménage +Adam. Il leur avait dit : « Je vous donne vos entrées. Vous +pourrez venir ici tant que vous voudrez. Je ne vous remets +pas de ticket : je serai à la grande porte d’entrée, et je vous +reconnaîtrai. Je vous connais comme si je vous avais faits. +D’ailleurs, il n’y a pas de confusion possible, puisque vous êtes +les seuls humains actuellement sur terre. Vous ferez ce que +vous voudrez dans le jardin. Vous donnerez à manger aux +phoques, vous vous promènerez toute la journée sur l’éléphant, +le chameau, ou dans la petite voiture de l’autruche. Une seule +recommandation cependant : ne touchez pas à mon arbre +fruitier. Je n’en ai qu’un, et j’y tiens. »</p> + +<p>Pourquoi y tenait-il ? Il ne l’a jamais dit au juste. Mais, en +somme, c’était son affaire. Les Adam profitèrent de la permission, +et bientôt on ne rencontra qu’eux dans le jardin zoologique. +Ils n’avaient aucune distraction, personne à voir dans le pays. +Il fallait vraiment qu’ils manquassent de relations pour lier +connaissance avec un serpent.</p> + +<p>Ils rencontrèrent le serpent qui rampait dans une allée, +en sifflant. Adam lui dit : « Vous vous croyez donc dans une +écurie ? » La conversation s’engagea. Les propos de ce couple +naïf et de ce reptile désœuvré ne pouvaient aboutir qu’aux +projets les plus futiles. Au bout de quinze jours de bavardages, +le serpent leur conseilla de manger une pomme.</p> + +<p>Quand le Tout-Puissant s’aperçut qu’il manquait un fruit +à son arbre, il fut très choqué, non pas du fait en lui-même, +auquel il n’attachait pas une importance capitale, mais simplement +du procédé. Il se borna à prier le couple Adam de ne +plus remettre les pieds au Jardin zoologique.</p> + +<p>Tel est, ramené à ses justes proportions, cet incident dont +on a tant parlé.</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em"><span class="xlarge">“LES HISTOIRE DRÔLES”</span><br> +<span class="xsmall">PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION LITTÉRAIRE DE</span><br> +MAX <span class="xsmall">ET</span> ALEX FISCHER</p> + +<p class="c">Prix : <b>0</b> fr. <b>25</b></p> + + +<p>Le programme de cette petite collection nouvelle ?</p> + +<p>Publier les histoires les plus gaies, les plus spirituelles +ou les plus farces, qui aient été écrites au cours de ces +dernières années ; aussi bien celles qui s’efforcent, avec une +cordiale franchise, de vous arracher un éclat de rire, que +celles qui, plus discrètes ou moins ambitieuses n’aspirent +qu’à vous faire sourire.</p> + +<p>Le but de cette petite collection ?</p> + +<p>Vous étonner par son bon marché, et vous amuser… +en tout cas, le plus souvent possible.</p> + + +<p class="ind i"><span class="ul">EN VENTE<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></span> :</p> + +<ul> +<li>1. ALPHONSE ALLAIS. La belle-mère explosible.</li> +<li>2. MAX <span class="xsmall">ET</span> ALEX FISCHER. Constantin et Zéphyrine.</li> +<li>3. TRISTAN BERNARD. L’homme à la moustache verte.</li> +<li>4. CAMI. L’archer aux dents creuses.</li> +</ul> +<p class="ind i"><span class="ul">POUR PARAÎTRE LE 13 AVRIL</span>.</p> + +<ul> +<li>5. WILLY. Cabotin par amour.</li> +<li>6. MAURICE DONNAY. La curieuse satisfaite.</li> +<li>7. PIERRE VEBER. Son pied quelque part.</li> +<li>8. MAX <span class="xsmall">ET</span> ALEX FISCHER. Les Durand !</li> +</ul> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Les numéros qui précédent le titre de chaque fascicule indiquent leur +ordre de publication.</p> +</div> + +<p class="c gap xsmall">SCEAUX. IMP. CHARAIRE</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78223 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/78223-h/images/cover.jpg b/78223-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4fa1b77 --- /dev/null +++ b/78223-h/images/cover.jpg diff --git a/78223-h/images/illu.png b/78223-h/images/illu.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5189913 --- /dev/null +++ b/78223-h/images/illu.png |
