summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/78223-h
diff options
context:
space:
mode:
authorwww-data <www-data@mail.pglaf.org>2026-03-16 14:19:03 -0700
committerwww-data <www-data@mail.pglaf.org>2026-03-16 14:19:03 -0700
commit5ce14014bab20c7dd2ffe92138e8b5f8c9df3e6a (patch)
tree79f7cb3f6dc6786fdbc38a83266ff817aede0a2c /78223-h
Initial commit of ebook 78223 filesHEADmain
Diffstat (limited to '78223-h')
-rw-r--r--78223-h/78223-h.htm1476
-rw-r--r--78223-h/images/cover.jpgbin0 -> 188029 bytes
-rw-r--r--78223-h/images/illu.pngbin0 -> 85117 bytes
3 files changed, 1476 insertions, 0 deletions
diff --git a/78223-h/78223-h.htm b/78223-h/78223-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..a98e655
--- /dev/null
+++ b/78223-h/78223-h.htm
@@ -0,0 +1,1476 @@
+<!DOCTYPE html>
+<html lang="fr">
+<head>
+ <meta charset="UTF-8">
+ <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no">
+ <title>L’homme à la moustache verte | Project Gutenberg</title>
+ <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover">
+ <style>
+
+p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em;
+ margin: .3em 0;}
+
+h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; }
+h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; }
+.h3 { text-align: center; text-indent: 0; margin: 3em 0 1.5em 0; }
+
+div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0;
+ margin: 1em 0; }
+
+.large { font-size: 130%; }
+.xlarge {font-size: 150%; }
+.small { font-size: 90%; }
+.xsmall { font-size: 80%; }
+small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; }
+
+.i { font-style: italic; }
+.i i, .i em { font-style: normal; }
+.ul { border-bottom: thin solid; }
+
+.sc { font-variant: small-caps; }
+
+span.blk { display: inline-block; text-indent: 0; text-align: center; }
+
+.ind { margin: 1em 0 1em 3em; }
+.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; }
+
+hr { width: 20%; margin: 1em 40%; }
+
+sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; }
+
+li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; }
+
+a { text-decoration: none; }
+
+.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em;
+ text-decoration: none; font-style: normal; line-height: 1em;
+}
+.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; }
+.footnote .label { }
+
+.ugap { margin-top: .7em; }
+div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; }
+.break, .chapter { margin-top: 4em; }
+
+img { max-width: 100%; }
+img.w30 { max-width: 30em; }
+
+@media screen {
+ body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; }
+ img { max-height: 700px; }
+}
+
+.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; }
+.top2em { padding-top: 2em; }
+.top4em { padding-top: 4em; }
+.nobreak { page-break-before: avoid; }
+ </style>
+</head>
+<body>
+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78223 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<p class="c top2em">“LES HISTOIRES DRÔLES”</p>
+
+<p class="c large">TRISTAN BERNARD</p>
+
+<h1>L’HOMME<br>
+A LA MOUSTACHE<br>
+VERTE</h1>
+
+
+<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br>
+ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR<br>
+12, <span class="xsmall">RUE RACINE</span>, 25</p>
+
+<p class="c small">Droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés
+pour tous les pays</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top2em"><img class="w30" src="images/illu.png" alt=""></p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">L’HOMME A LA MOUSTACHE VERTE</h2>
+
+
+<p class="h3">I</p>
+
+<p>Le petit Alcée est âgé de dix ans. Il jouit d’un excellent
+renom dans le voisinage, parce qu’il est gentil, tranquille,
+avenant, et surtout à cause de son joli visage et de ses fins
+cheveux blonds, qui le font ressembler à un jeune séraphin
+de chez le bon Dieu, détaché à l’école des garçons de la rue de
+Poissy.</p>
+
+<p>Le petit Alcée est l’unique enfant d’un bon vieux marchand
+de couleurs alsacien, M. Auguste Aufmerksam. M. et M<sup>me</sup> Aufmerksam
+adorent Alcée et, chaque année, au 24 décembre,
+c’est une joie pour eux de courir les bazars et les librairies, afin
+de faire revivre, le lendemain matin, la légende du petit Noël,
+que le petit Alcée écoute encore avec ses yeux ingénus, et une
+charmante crédulité que n’a pu entamer encore l’impiété
+commandée des instituteurs primaires.</p>
+
+<p>Cette année, durant que M<sup>me</sup> Aufmerksam gardait le magasin
+de couleurs, papa avait fait une bonne expédition dans
+Paris et revenait chargé de colis précieux :</p>
+
+<p>Une petite forge électrique,</p>
+
+<p>Une réduction de machine à écraser les cailloux, qui marchait
+par l’air comprimé,</p>
+
+<p>Et deux beaux livres reliés en percaline, nouveautés de
+l’année : <i>Voyage de deux enfants bretons à travers l’Ukraine</i>, et
+<i>Les Petits Fabricants de fonte émaillée</i>.</p>
+
+<p>Le soir venu, on conduit le petit Alcée à sa chambre. Il
+embrasse son papa et sa maman.</p>
+
+<p>— C’est ce soir, pas ? p’pa ! que vient le petit Noël ?</p>
+
+<p>Papa regarde maman…</p>
+
+<p>Hum ! Viendra-t-il ? Le petit Alcée a-t-il été gentil ce mois-ci ?
+Enfin, on verra ça demain.</p>
+
+
+<p class="h3">II</p>
+
+<p>Une heure plus tard, une ombre discrète, comme feu Tapinois
+lui-même, entre doucement dans la chambre. Qui soulève
+la plaque de la cheminée ? Mystère !</p>
+
+<p>Le petit Alcée dort paisiblement. Papa, car c’était peut-être
+bien lui, sort de la chambre. Puis on entend du bruit à
+côté. C’est papa et maman qui se couchent. Le bruit cesse,
+Papa et maman dorment.</p>
+
+
+<p class="h3">III</p>
+
+<p>Alors Alcée se lève à pas de loup, allume sa bougie, va
+jusqu’à la cheminée, soulève la plaque. Il fait un inventaire
+rapide.</p>
+
+<p>— Les deux bouquins ? J’en aurai quarante sous pièce,
+au Passage.</p>
+
+<p>« La forge électrique, ça vaut un louis. J’en aurai facilement
+quatre francs en cette saison-ci. La machine à air comprimé,
+deux francs.</p>
+
+<p>« Total : dix francs. Octavie II doit se balader dans le grand
+<span lang="en" xml:lang="en">steeple</span> de Pau. Je la ferai jouer à l’Agence par le petit garçon
+du bar. Ça rapportera facilement dans les 5 ou 6. »</p>
+
+<p>Ce méditant, il prend les jouets et les livres, et va les cacher
+dans un placard, au fond d’un panier à linge sale. Comme la
+blanchisseuse n’est pas venue depuis cinq jours, il y a beaucoup
+de linge sale par-dessus.</p>
+
+<p>Avant de se mettre au lit, Alcée bourre une petite pipe,
+et s’endort après quelques bonnes bouffées de caporal supérieur.</p>
+
+
+<p class="h3">IV</p>
+
+<p>Le lendemain, quand papa et maman entrèrent dans la
+chambre, un spectacle terrible s’offrit à leurs yeux.</p>
+
+<p>Alcée était étendu tout raide sur son lit, les paupières
+largement ouvertes, la bouche contractée…</p>
+
+<p>« Papa ! Maman ! Il s’est passé une chose épouvantable.</p>
+
+<p>« Figurez-vous qu’un grand homme noir, avec une moustache
+verte, est venu dans la cheminée. Je l’ai vu, car la plaque
+s’est soulevée toute seule ! Il avait des yeux qui lançaient des
+flammes ! Il a pris toutes sortes de choses et a disparu tout
+à coup ! »</p>
+
+<p>M. et M<sup>me</sup> Aufmerksam courent à la cheminée. Plus de
+jouets, plus de livres ! Rien que les deux petits souliers !</p>
+
+<p>Une odeur de fumée, peut-être de pipe, se perçoit dans la
+chambre.</p>
+
+<p>Le petit Alcée était surtout navré d’avoir perdu ses jouets,
+Son père lui donne pour le consoler un beau louis d’or. Ce louis,
+joint au produit de la vente, lui permit de miser trente francs
+sur Octavie II, dans le <span lang="en" xml:lang="en">steeple</span> de Pau.</p>
+
+
+<p class="h3">V</p>
+
+<p>D’ailleurs, Octavie II n’arriva pas, car le mensonge et la
+désobéissance sont toujours punis…</p>
+
+<p>Mais l’histoire de l’homme à la moustache verte, propagée
+avec effroi par M. et M<sup>me</sup> Aufmerksam, fait la terreur de tous
+les parents du quartier Saint-Victor.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">HISTOIRE DE DEUX FRÈRES SIAMOIS</h2>
+
+
+<p>Vous avez tous appris par cœur cette fable de La Fontaine,
+où un vieillard, à son lit de mort, conseille à ses enfants de
+rester unis, s’ils tiennent à prospérer dans la vie.</p>
+
+<p>A qui cette recommandation peut-elle mieux s’adresser
+qu’à deux frères siamois, qui, tant qu’ils sont unis, peuvent
+se faire jusqu’à cent cinquante francs par jour dans un cirque,
+alors que s’ils s’avisaient de se séparer, ils gagneraient péniblement
+chacun cent sous par jour, à écrire des adresses de
+prospectus ?</p>
+
+<p>J’ai connu, à Londres, deux de ces jumeaux unis, appelés
+communément frères siamois et dénommés scientifiquement
+xiphopages. Edward-Edmund avaient une fortune assez considérable,
+qui les dispensait de s’exhiber comme phénomènes.</p>
+
+<p>Edward était né à Manchester, il y a vingt-cinq ans.</p>
+
+<p>Edmund était né également à Manchester, vers la même
+époque.</p>
+
+<p>Ils se ressemblaient dans leur adolescence d’une façon
+extraordinaire. A tel point que les personnes qui ne connaissaient
+pas leur droite de leur gauche n’arrivaient pas à les distinguer.</p>
+
+<p>Pourtant, avec l’âge, des différences morales assez profondes
+s’accusèrent entre eux. Edward avait des goûts sévères
+et studieux, Edmund des instincts populaciers. Ce dernier ne se
+plaisait que dans la société des voyous et des buveurs. Le
+malheureux Edward, son livre d’étude à la main, était obligé
+de suivre Edmund dans les tavernes et dans les bouges. Et
+quand Edmund rentrait saoul au logis, Edward, le rouge au
+front, était obligé de zigzaguer avec lui, pour ne pas se faire
+de mal à leur membrane.</p>
+
+<p>Edward devint un érudit distingué. Mais on ne put l’inviter
+longtemps aux banquets des Sociétés savantes, où le crapuleux
+Edmund, dès le potage, commençait tout de suite à raconter
+de ces histoires obscènes que les gens convenables réservent
+d’ordinaire pour la fin du repas.</p>
+
+<p>L’année dernière, Edward demanda la main d’une belle et
+riche jeune fille. Le mariage eut lieu en grande pompe. On fut
+bien forcé d’inviter Edmund, qui se tint d’ailleurs assez bien
+pendant la cérémonie. Il semblait que sa belle-sœur lui en
+imposât un peu. Dans le cortège nuptial la femme d’Edward,
+Edward lui-même, Edmund et sa demoiselle d’honneur s’avancèrent,
+tous quatre sur un rang, au milieu de l’admiration
+générale.</p>
+
+<p>Edmund, le soir du mariage, fut très convenable et très
+discret. Il s’endormit le premier, et fit semblant, le lendemain
+matin, de se réveiller très tard. Pendant la lune de miel de son
+frère, il s’adonna moins à la boisson, surveilla ses paroles et
+s’habilla proprement, puisqu’il sortait avec une dame.</p>
+
+<p>La jeune femme — ai-je dit qu’elle s’appelait Cecily ? — exerçait
+sur Edmund une grande influence… Au bout de quelque
+temps, il advint ce qui arrive bien souvent quand on introduit
+un célibataire dans un ménage. Des relations coupables s’établirent
+entre Cecily et le perfide Edmund.</p>
+
+<p>Pendant six mois, Edward ne s’aperçut de rien.</p>
+
+<p>Mais tout finit par se savoir.</p>
+
+<p>Edward trouva des lettres dans un tiroir mal fermé, et
+apprit d’une façon irrécusable que sa femme et son frère le
+trahissaient tous les jours.</p>
+
+<p>Quel parti lui restait-il à prendre ?</p>
+
+<p>Se battre en duel avec Edmund, ce n’était guère conforme
+aux usages anglais. Il craignit aussi les discussions chinoises
+des témoins. Le duel au pistolet, à vingt-cinq pas, n’était guère
+possible, non plus que le duel à l’épée, avec l’interdiction habituelle
+des corps à corps.</p>
+
+<p>D’ailleurs, qu’arriverait-il s’il tuait son frère ? Pourrait-il
+continuer l’existence commune avec sa femme ? Toujours ce
+cadavre entre eux deux !</p>
+
+<p>Il fit venir Cecily :</p>
+
+<p>— A partir de ce jour, dit-il, vous ne profanerez plus le
+domicile conjugal. Partez.</p>
+
+<p>— Bien, dit-elle.</p>
+
+<p>— Bien, dit Edmund. Je l’accompagne.</p>
+
+<p>Le mari fut obligé de les suivre.</p>
+
+<p>Edmund installa Cecily dans un appartement confortable.
+Et, comme tout finit par s’arranger chez les xiphopages, ils
+vécurent tous trois très heureux.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">LE TALISMAN</h2>
+
+
+<p class="h3">I</p>
+
+<p>Quand le voyageur, venant de la place Saint-Augustin
+débouche de la rue de la Pépinière, il trouve sur sa gauche un
+imposant monument, qui n’est autre que la gare Saint-Lazare,
+et qui se trouve précédé, en cet endroit, d’un vaste enclos
+entouré de grilles, qui a reçu le nom de <i>Cour de Rome</i>.</p>
+
+<p>Ce n’est point là, ainsi que ce nom pourrait le faire croire,
+que se réunissent les courtisans du roi d’Italie ou les cardinaux
+du Saint-Siège.</p>
+
+<p>La cour de Rome est surtout occupée en son milieu par des
+autobus, qui vont de la gare Saint-Lazare au Château-d’Eau,
+ou à la Pointe-Saint-Eustache. Ces voitures font entendre, quand
+elles marchent, un bruit épouvantable de vaisselle brisée. Ce
+bruit est remplacé, quand les encombrements les forcent à
+s’arrêter sous le frein, par les cris de cinquante-enfants égorgés
+et d’autant de veaux suppliciés, qui gémissent dans les roues.</p>
+
+<p>Le long des grilles, à l’intérieur, la cour de Rome est ornée
+de petits « édicules » autour desquels se pressent constamment
+un grand nombre de voyageurs.</p>
+
+<p>Le vicomte Gaston, descendant du train de Maisons-Laffitte,
+avait pris son rang dans une file d’hommes de tout
+âge qui attendaient leur tour, à l’entrée d’un de ces édicules.
+Il allait y pénétrer, quand il entendit derrière lui les plaintes
+douces d’un vieillard modestement vêtu. N’écoutant que son
+bon cœur, le vicomte Gaston lui céda son tour. Et le vieillard,
+sans avoir le temps de remercier, se précipita dans une stalle
+vide.</p>
+
+<p>Quelques instants après, le vicomte eut à sa disposition
+une autre stalle. Il sortit bientôt de la cour de Rome et ne pensait
+plus à cette banale aventure, où il avait donné une preuve
+de sa courtoisie, moins pour ce vieillard inconnu que pour sa
+satisfaction personnelle. Le jour tombait. Gaston avait pris
+à pas lents la rue de l’Arcade…</p>
+
+<p>Au coin de la rue des Mathurins, dans un petit carrefour
+à peu près désert, il se trouva en face du vieil homme dont
+les cheveux gris, sous le feutre un peu usé, brillaient d’une
+lueur surnaturelle.</p>
+
+<p>— Je suis le bienheureux saint Athanase, dit le vieillard
+avec un fort accent du Midi. Tu m’as rendu tout à l’heure un
+grand service, car je souffre d’une maladie de la vessie. Pour
+récompenser ta piété, je vais te faire un don inestimable. Le
+premier bossu que tu rencontreras, passe-lui la main trois fois
+sur sa bosse. Et, durant vingt-quatre heures, la chance te favorisera
+dans tout ce qu’il te plaira d’entreprendre.</p>
+
+
+<p class="h3">II</p>
+
+<p>Le lendemain, à cinq heures, en descendant du train d’Achères,
+le vicomte Gaston rencontra dans la cour de Rome un
+de ces vieux facteurs de la maison Bonnard-Bidault, qui vont
+distribuant des prospectus chez les concierges.</p>
+
+<p>Le facteur avait une bosse magnifique. Le vicomte, selon
+les recommandations, lui passa la main trois fois sur sa bosse.</p>
+
+<p>Puis, le soir même, il se rendit au cercle, joua un jeu d’enfer
+et perdit cinquante-deux mille francs.</p>
+
+
+<p class="h3">III</p>
+
+<p>Le lendemain, il alla aux courses d’Auteuil et perdit
+soixante-quatorze mille francs.</p>
+
+<p>Après les courses d’Auteuil, il revint dans la cour de Rome
+et attendit le bienheureux saint Athanase, dans l’intention
+de lui flanquer une tournée.</p>
+
+
+<p class="h3">IV</p>
+
+<p>Le bienheureux saint Athanase descendit lentement d’un
+autobus (consacré au bienheureux saint Eustache). Le vicomte
+Gaston s’approcha, et, avant d’en venir aux voies de fait, il
+exposa dans un langage violent toutes ses rancunes.</p>
+
+<p>— Voyons, voyons, dit paisiblement saint Athanase. Avez-vous
+bien, comme je vous l’ai recommandé, caressé la bosse
+d’un bossu ?</p>
+
+<p>— Absolument, dit le vicomte. Et tenez, c’est celle de
+ce bossu-là…</p>
+
+<p>Et il lui montra le vieux facteur de Bonnard-Bidault, qui
+entrait précisément dans la cour de Rome.</p>
+
+<p>Alors le saint éclata de rire…</p>
+
+<p>— Ça, un bossu ? s’écria-t-il. C’est un facteur qui fourre ses
+paquets d’imprimés dans son dos, sous sa pèlerine, pour les
+préserver de la pluie…</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">WILLIAM</h2>
+
+
+<p>— William ?</p>
+
+<p>— Qu’est-ce qu’il y a ?</p>
+
+<p>— Tu peux entrer… Pourquoi n’entrais-tu pas, imbécile ?</p>
+
+<p>— Je croyais que Robert était encore dans ta chambre.</p>
+
+<p>— Comment ? Robert ? Il est neuf heures. Il vient de partir
+à Caen en auto. Il fallait qu’il y soit à dix heures. Il voulait
+m’emmener ; mais j’ai dit que j’étais fatiguée.</p>
+
+<p>— Il revient déjeuner ?</p>
+
+<p>— Oui. Tu sais qu’il doit s’en aller dans deux jours à Biarritz,
+voir sa femme. On sera un peu tranquille… Embrasse-moi…
+Qu’est-ce que t’as, gros ?</p>
+
+<p>— Rien, rien.</p>
+
+<p>— T’as quelque chose.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu veux ? Je m’embête d’être encore sans
+le sou, encore et toujours. Voilà un an que je suis, chaque
+matin, à la veille d’être riche, avec ce sacré brevet d’accumulateur
+que je vendrai certainement. Je l’ai payé quinze cents
+francs et je le vendrai… je ne sais pas, moi… un million comme
+rien du tout… En attendant, je suis obligé de me faire héberger
+par Robert, que je trompe avec toi… Quelle vie ! Hier soir,
+je suis revenu du Casino avec quarante sous, que j’ai gardés
+précieusement pour acheter des journaux ce matin. Je dois
+même quatorze sous au petit crieur.</p>
+
+<p>— Coco, franchement, voyons, tout ça, ce n’est pas ma
+faute. Je t’ai prêté cent francs, hier. Pourquoi as-tu été les
+perdre aux petits chevaux ?</p>
+
+<p>— Je n’ai pas été les perdre aux petits chevaux. Je les ai
+employés à des choses qui m’étaient indispensables.</p>
+
+<p>— Et puis, tu n’as vraiment pas besoin d’aller dîner
+dehors et de dépenser de l’argent au restaurant, puisque tu es
+l’invité d’ici.</p>
+
+<p>— C’est ça. Je suis nourri. Je le sais que je suis nourri. Tu
+n’as vraiment pas besoin de me le rappeler.</p>
+
+<p>— Méchant ! Ce que j’en dis, c’est parce que je voudrais
+t’avoir davantage auprès de moi… Oh ! voilà qu’il fait encore
+la tête !</p>
+
+<p>— Ça m’embête, je te dis, d’être sans le sou. Et ça m’embête
+de te taper. Je te dois déjà cinq mille sept cents francs.</p>
+
+<p>— Je ne sais pas.</p>
+
+<p>— Moi, je le sais. J’en tiens un compte scrupuleux, tu peux
+m’en croire. Alors, tu comprends, je trouve que c’est suffisant.
+Je me suis fait le serment de ne plus rien te demander.</p>
+
+<p>— Je voudrais bien te prêter encore, moi, si j’avais de
+quoi… Mais je n’ai plus rien. Je n’ai déjà pas payé la note du
+tapissier avec les trois mille francs que Robert m’avait remis
+pour ça. Comment cette affaire s’arrangera-t-elle ? Je me le
+demande !</p>
+
+<p>— Ne te tourmente pas. Je te rembourserai avant peu,
+peut-être d’ici huit jours, tout ce que je te dois, et tu paieras
+le tapissier. Mais ma dette ne s’augmentera plus, j’y suis
+résolu… Donne-moi encore dix louis, et j’arrête le compte.</p>
+
+<p>— Dix louis, Coco ! Mais où est-ce que je les trouverais ?
+Je n’ai rien, rien. Je ne pourrais même pas te donner un louis.</p>
+
+<p>— Tu vas m’offrir quarante sous tout à l’heure.</p>
+
+<p>— Que tu es méchant !</p>
+
+<p>— L’autre jour, tu m’as offert dix francs. Et j’ai dû les
+prendre, d’ailleurs ?</p>
+
+<p>— C’est tout ce que j’avais.</p>
+
+<p>— Allons, je m’en vais à pied jusqu’à Villiers ; je déjeunerai
+chez mon oncle.</p>
+
+<p>— Écoute, Coco. La cuisinière va rentrer du marché. Il
+doit lui rester une trentaine de francs. C’est tout ce qu’il y a
+dans la maison. Je te les donnerai quand tu rentreras déjeuner.
+Comme ça, je serai sûre que tu déjeuneras avec moi !</p>
+
+<p>— C’est ce qui s’appelle tenir les gens.</p>
+
+<p>— Oh ! qu’il est méchant !</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— <i>Demandez la « Jornal » !… L’« Atto » !… Demandez… la
+« Jornal » !</i></p>
+
+<p>— C’est à cette heure-ci que tu arrives sur la plage ?</p>
+
+<p>— Il n’est pas midi, mon baron.</p>
+
+<p>— Tiens, donne-moi celui-là… et puis celui-là… et puis
+ces deux-là…</p>
+
+<p>— Ça fait vingt et un sous.</p>
+
+<p>— Et quatorze sous que je te dois d’hier ?</p>
+
+<p>— Je m’en rappelais plus. Vous n’êtes pas carottier,
+marquis.</p>
+
+<p>— Petit dégoûtant ! Si tu ne mettais pas ta monnaie dans
+ta bouche ? Je ne veux pas de ces dix sous-là. Ils sont mouillés.</p>
+
+<p>— J’essuie la pièce après mon panetot.</p>
+
+<p>— Il est crasseux, ton panetot. Garde ta pièce, et donne-moi
+un journal illustré… Sers d’abord monsieur… Tiens ! mais
+Bonjour, mon capitaine…</p>
+
+<p>— Bonjour… Eh bien ! qu’est-ce que vous devenez ? Vous
+n’êtes pas venu faire un stage cette année ?</p>
+
+<p>— Ah ! mon capitaine, ce n’est pas l’envie qui m’en a
+manqué. Mais j’ai été très occupé par des affaires industrielles…
+importantes…</p>
+
+<p>— Ah ! vous avez gagné des monceaux d’or ?</p>
+
+<p>— Non, mon capitaine ; mais je suis en train d’en gagner.</p>
+
+<p>— Heureux veinard !</p>
+
+<p>— Oh ! vous êtes bien plus heureux que moi, mon capitaine.
+Quand on a la satisfaction d’être un brillant officier et
+un cavalier pas ordinaire… Vous ne manquez de rien. Et vous
+êtes bien plus tranquille que si vous aviez une fortune et des
+succès. Vous voilà ici pour la saison ?</p>
+
+<p>— Non ; je suis venu faire un tour. Je repars à cinq heures.</p>
+
+<p>— Mon capitaine, vous allez me faire un grand plaisir.
+Vous allez déjeuner avec moi ?</p>
+
+<p>— Oh ! vous êtes bien gentil. Vous êtes installé ici ?</p>
+
+<p>— Je suis chez des amis. Mais nous déjeunerons ensemble
+à l’hôtel de Paris.</p>
+
+<p>— Écoutez, si je n’abuse pas, j’accepte avec plaisir.</p>
+
+<p>— A une heure, n’est-ce pas ? Ce n’est pas un peu tard ?</p>
+
+<p>— Non. Parce que j’avais justement l’intention de prendre
+un bain de mer. A une heure donc…</p>
+
+<p>— A une heure, mon capitaine. Et enchanté de vous avoir.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Tiens, William. Tu ne viens pas jusqu’à la jetée ?</p>
+
+<p>— Non, monsieur Gaston, je ne viens pas avec toi. Je
+remonte à la maison. Il faut que je sois à une heure à l’hôtel
+de Paris, j’ai à déjeuner le capitaine de Riquet de Frestours,
+l’ancien instructeur de Saumur.</p>
+
+<p>— Dis donc, espèce de cochon, tu pourrais bien m’inviter
+aussi.</p>
+
+<p>— Une autre fois. Veux-tu lundi ?</p>
+
+<p>— Tu ne me trouves pas assez chic pour ton capitaine ?</p>
+
+<p>— T’es bête. Mais il ne te connaît pas. Vous ne voyez pas
+le même monde. Et puis, nous avons un tas de souvenirs communs.
+Tu t’embêterais avec nous…</p>
+
+<p>— Tais-toi. Tu n’es qu’un snob. Tu es fier d’avoir à déjeuner
+un capitaine de dragons, tu veux l’épater, faire le grand seigneur
+avec lui, commander un déjeuner chic, et qu’il te considère
+comme un type galetteux. Au revoir, sale snob ! Ah ! tu me
+dégoûtes bien.</p>
+
+<hr>
+
+
+<p>— Te voilà, Coco. Tu es gentil, mon Billy. Tu n’es pas en
+retard pour le déjeuner. Figure-toi que Robert n’est pas encore
+entré. Mais quelle tête fais-tu encore ?</p>
+
+<p>— Oh ! ce n’est rien. Il n’y a pas de quoi se frapper. Aujourd’hui,
+faute de cinq louis, je manque simplement ma fortune.
+Voilà tout… Ça n’a aucune importance relative. D’ailleurs,
+tu te fiches bien de ce que je te dis. Tu ne m’écoutes même pas.</p>
+
+<p>— Mais si, Coco, je t’écoute.</p>
+
+<p>— Oh ! puis, je ne sais pas pourquoi je te raconte ça ! Tout
+à l’heure, sur la plage, je rencontre, providentiellement, je peux
+te dire, un monsieur très riche et qui, je le sais, cherche des
+affaires industrielles pour y placer des capitaux. Il n’est ici
+que pour quelques heures. Si je pouvais l’avoir avec moi,
+l’allumer… Mais il faudrait pouvoir lui dire : « Venez donc
+déjeuner. » Et pour ça, pour cette occasion capitale, je n’ai
+pas le sou sur moi.</p>
+
+<p>— Tu m’as demandé trente francs, Coco, les voilà.</p>
+
+<p>— Qu’est-ce que tu veux que je fasse de trente francs,
+mon pauvre petit ? Il faut que je lui paie un déjeuner à la
+hauteur, à ce monsieur-là, et que je ne sois pas tout le temps
+préoccupé par l’addition. Je ne suis pas très connu. Et si je
+disais au maître d’hôtel : « Je paierai en passant », je risquerais
+d’avoir un affront. Garde tes trente francs, ma petite. Ils te
+seront plus utiles qu’à moi. Il vaut mieux se résigner. C’est
+l’indice d’une guigne affolante, vois-tu, que le hasard m’envoie
+une si belle occasion de faire fortune et que je n’en puisse pas
+profiter. Ma foi, tant pis ! Je me résigne. Je mourrai dans la
+peau d’un purotin. J’espère bien que ce sera le plus tôt possible.</p>
+
+<p>— Mais pourquoi ne demandes-tu pas quelque chose à
+Robert ? Tu sais qu’il t’aime bien.</p>
+
+<p>— Tais-toi ! J’aime mieux ne pas parler de ça avec toi, ma
+pauvre fille. Tu n’as aucun sens moral. Pour rien au monde,
+je n’emprunterais un sou à Robert. Si tu ne comprends pas ce
+sentiment-là, tant pis pour toi !</p>
+
+<p>— Oui, tu te gênes avec lui, tu es fier ? Avec moi, tu n’es
+pas fier… Non, ce n’est pas ça que je veux dire. Je veux dire
+que ça t’est égal de te montrer à moi aussi pauvre que tu es.
+Je ne te le reproche pas, Coco. C’est la preuve que tu m’aimes
+bien.</p>
+
+<p>— Oui, je t’aime bien. Et tu m’aimes bien. C’est entendu.
+Pourvu que tu m’aies à toi, tu es contente. L’important est
+que je sois là. Maintenant, que je sois heureux ou malheureux,
+cruellement malheureux, ça t’est égal.</p>
+
+<p>— Méchant… Mais qu’est-ce que tu veux que je fasse ?</p>
+
+<p>— Rien, mon petit Coco. Tu ne peux rien faire… Je n’ai
+qu’un parti à prendre. C’est de rentrer à Paris demain.</p>
+
+<p>— Oh ! tu me dis ça pour me faire peur !</p>
+
+<p>— Ah ! je te dis ça pour te faire peur ! Eh bien ! tu vas
+voir ! Ce n’est pas demain que je partirai, c’est ce soir. Et
+veux-tu que je te dise ? Je ne voulais même pas te prévenir.
+Et sais-tu d’où je viens ! Du bureau d’omnibus pour faire
+prendre ma malle, pendant que tu n’y serais pas.</p>
+
+<p>— Oh ! ne dis pas ça, William. Tu me fais mal ! Tâte mes
+mains. Tu vois ! elles sont toutes froides.</p>
+
+<p>— Tu as tort de te mettre dans des états pareils. Mais,
+à mon tour, je te dirai : qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ?</p>
+
+<p>— … Écoute, Coco. La femme de chambre m’a remis, hier,
+cent vingt-cinq francs à garder, qu’elle doit envoyer à ses
+parents pour leur terme, avant la fin de la semaine. Tu vois
+que c’est de l’argent sacré. Elle va me les redemander peut-être
+dans deux jours.</p>
+
+<p>— Dans deux jours ! Mais, mon petit Coco, je te les rendrai
+demain matin, s’il le faut. Je te les rendrai ce soir. En cas de
+besoin, je n’ai qu’à faire un saut jusqu’à Villiers, et à les
+demander à mon oncle.</p>
+
+<p>— Tu m’as dit, l’autre jour, quand je t’ai donné trois cents
+francs, que ton oncle ne voulait absolument rien te prêter.</p>
+
+<p>— Dans une circonstance très grave, en le lui demandant
+d’une certaine façon, je te réponds bien qu’il ne pourra faire
+autrement.</p>
+
+<p>— Alors, je vais te remettre soixante-dix francs. Ça fera
+cinq louis avec les trente francs de la cuisinière.</p>
+
+<p>— Non, ces trente francs-là, c’est en dehors.</p>
+
+<p>— Comment ? c’est en dehors ?</p>
+
+<p>— Oui… Il faut que je les envoie à Paris par mandat télégraphique ;
+sans ça, c’est le protêt. Et, en ce moment, avec
+mes grandes affaires en train, il ne s’agit pas d’avoir des protêts.
+Donne-moi les trente francs, et puis les cent vingt-cinq francs.
+Du moment que c’est un dépôt qu’il faudra rendre intégralement,
+ça ne te sert à rien de n’avoir pas la somme complète.</p>
+
+<p>— Alors, il ne me reste rien pour moi ?</p>
+
+<p>— Voyons, petit. Je pense bien que tu n’avais pas
+l’intention de toucher à cet argent de la femme de chambre.
+Je ne t’en prive donc pas. Mais je ne veux pas que tu sois sans
+argent ; on ne sait pas ce qui peut arriver ; prends ce beau
+billet de cinq francs ; tu vois, il est tout neuf. Bonne petite
+cocotte que tu es ! C’est vrai qu’elle est bonne, cette chérie !
+Ce que tu fais là m’a touché aux larmes… Comme c’est bête
+aussi de t’ennuyer avec mes chagrins… Quand j’ai quelque
+chose qui me tracasse, je devrais le garder pour moi, je le sais.
+Mais, qu’est-ce que tu veux ? Je ne veux rien te cacher. Il faut
+que je t’associe à toutes mes tristesses… Et, sais-tu, Coco,
+qu’il faut que j’aie en toi une confiance sans limite pour accepter
+ainsi de toi des services d’argent ? Car, si cela se savait, ça pourrait
+être très mal interprété… Oui, petite fille, le monde est
+méchant. On apprendrait que nous sommes bien ensemble, et
+que, d’autre part, tu me prêtes de l’argent, on dirait tout de
+suite que tu m’entretiens. Les gens ne sont pas forcés de savoir
+que les deux choses n’ont aucun rapport, que je suis ton amant
+parce que je t’aime, et que tu me prêtes de l’argent parce que
+je suis gêné, et que, d’ailleurs, cet argent, je te le rendrai d’un
+moment à l’autre. Et même, tu ne seras pas fâchée de retrouver
+tout à coup quelques billets de mille francs, que tu aurais certainement
+jetés par la fenêtre… Oh ! petite fille ! Il est une
+heure moins dix !… Au revoir, bonne cocotte !</p>
+
+<p>— Au revoir, Coco. Bonne chance !</p>
+
+<p>— Bonne chance ?</p>
+
+<p>— Pour ton affaire.</p>
+
+<p>— … Ah ! oui !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">LA TOUR DE BABEL</h2>
+
+
+<p>Quand le projet d’une tour qui serait appelée la Tour de
+Babel et qui, aux termes de la délibération, devait « atteindre
+le ciel » fut mis au concours par une municipalité en délire,
+presque tous les entrepreneurs du pays haussèrent les épaules
+et déclarèrent, à qui voulait les entendre, qu’on les croyait
+absolument fous, si on les supposait capables de soumissionner
+pour une entreprise pareille.</p>
+
+<p>Pourtant il s’en trouva un, nommé Mathusalem et arrière-petit-fils
+du célèbre recordman, qui, à la stupeur générale, fit
+des propositions.</p>
+
+<p>Il proposait même un chiffre raisonnable : quatorze millions
+de chichtis, soit cinq millions de francs de notre monnaie.</p>
+
+<p>On parla de le faire interdire, et l’opinion générale se traduisit
+par ces mots : <i>Voraïm zouzoum tlach’</i> (il y laissera ses
+culottes).</p>
+
+<p>Pourtant, Mathusalem avait fait inscrire dans son contrat
+une petite clause qui aurait dû faire réfléchir les malins. Cette
+clause spécifiait qu’en cas d’interruption des travaux pour un
+cas de force majeure, les versements effectués resteraient acquis
+au soumissionnaire.</p>
+
+<p>Mathusalem, d’ailleurs, se fit faire l’avance de la presque
+totalité des fonds. Ses fournisseurs de matériaux, disait-il,
+désiraient être payés comptant, étant donné l’audace particulière
+de l’entreprise.</p>
+
+<p>Cependant, la tour s’édifiait peu à peu. Les fouilles furent
+rapidement faites. (Les spécialistes s’étonnèrent même qu’on
+ne mît pas plus de temps à établir les fondations d’un monument
+si important.) Bientôt, la tour atteignit la hauteur de
+quatre étages qui, d’après la hauteur des plafonds de l’époque,
+représentaient environ huit étages de notre monnaie.</p>
+
+<p>On venait, tous les dimanches, de la ville et des villages
+d’alentour pour assister aux travaux. Or, ce fut un lundi matin
+que se produisit le grand coup de chien. D’après le contrat,
+c’était un architecte de la Ville qui surveillait les travaux.</p>
+
+<p>Le lundi matin donc, en arrivant au chantier, l’architecte
+avise un sous-chef de chantier et lui dit :</p>
+
+<p>— <i>Frichti bi coulacoulail votsobam brididi bébé.</i></p>
+
+<p>Ce qui voulait dire : il faudrait voir un peu à faire chercher
+les sacs de plâtre, sans quoi je ne vois pas comment vous terminerez
+votre première plate-forme.</p>
+
+<p>Mais l’autre fit de grands yeux et répondit simplement :</p>
+
+<p>— <i>Balababa kilitiri.</i></p>
+
+<p>Ce qui ne voulait rien dire du tout.</p>
+
+<p>En entendant ça, mon architecte avise un autre sous-chef
+et s’écrie :</p>
+
+<p>— <i>Calcaderiri Boulzaveï Tubalcaïn tram-tram.</i> (Qu’est-ce
+qu’a donc Tubalcaïn ce matin à me répondre des inepties ? Il
+est encore saoul d’hier soir probablement.)</p>
+
+<p>A quoi l’autre sous-chef répond en javanais :</p>
+
+<p>— <i>Jave nave savais pavas.</i></p>
+
+<p>— Portier ! s’écrie d’une voix impérieuse l’architecte abasourdi.</p>
+
+<p>Le portier arrive en courant et dit à l’architecte :</p>
+
+<p>— <i>Lonjourbem lonsieurmem.</i></p>
+
+<p>Ce qui voulait dire : « Bonjour, monsieur » dans le rude
+langage des loucherbem, ainsi que les commentateurs l’ont
+établi depuis.</p>
+
+<p>L’architecte s’en fut dare-dare aux bureaux de la Ville,
+convoqua les autorités, et les avertit que la colère divine venait
+de tomber sur les constructeurs, et qu’il y avait confusion des
+langues.</p>
+
+<p>Mathusalem tenait son cas de force majeure. Les travaux
+furent interrompus. Quant à l’architecte, il donna peu après sa
+démission pour aller vivre à la campagne de ses économies, que
+l’opinion publique jugea un peu considérable pour un individu
+qui n’avait jamais gagné plus de sept mille deux.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">NICOLAS GLAIVE<br>
+ou les cahiers d’un candidat</h2>
+
+
+<p><i>25 mars.</i> — Voici la lettre que j’ai trouvée dans mon courrier
+de ce matin.</p>
+
+<p>« <i>Monsieur Nicolas Glaive, fabricant de girouettes d’art, à Paris.</i></p>
+
+<p>« Un groupe d’électeurs indépendants, de la circonscription
+de Montsouris-Sud, connaissant votre passé, tout d’intégrité
+et d’honneur, ainsi que votre républicanisme éclairé et loyal,
+a décidé de vous offrir la candidature aux prochaines élections
+législatives. Vous n’ignorez pas que notre arrondissement est
+las, à juste titre, des violences de langage et des excentricités
+de notre député, le radical Triquet. D’autre part, il faut éviter
+d’assurer le succès du candidat modéré et réactionnaire,
+M. Ajax de Télamon.</p>
+
+<p>« Il y a une majorité considérable à rallier, entre les deux
+opinions extrêmes.</p>
+
+<p>« J’aurai l’honneur, Monsieur, de vous rendre visite pour
+recevoir votre réponse, qui nous sera, je n’en doute pas, favorable.
+Je pense vous rencontrer demain matin, de neuf heures
+à onze heures.</p>
+
+
+<p class="sign"><span class="blk"><span class="sc">Henri Prenant</span>,<br>
+<span class="i">Directeur du cabinet d’affaires Raulbert-Prenant,<br>
+fondé en 1822.</span></span></p>
+
+
+<p>Satisfait, au fond, qu’on voulût bien songer à moi pour un
+mandat assez envié et qu’on me fournît enfin sur mes opinions
+politiques des données précises, je n’hésitai point, et résolus
+d’accepter la proposition de M. Prenant. Député à quarante-huit
+ans, je pourrais dire négligemment, en sortant, après
+mon déjeuner, aux passants de connaissance :</p>
+
+<p>— Je vais à la Chambre.</p>
+
+<p>J’écraserais en même temps de mon pardon deux personnes,
+un sergent de ville du quartier et le secrétaire du commissaire,
+qui ont été, certain jour, insolents à mon égard. Je voyagerais
+gratuitement enfin sur la ligne de Chaville, à l’heure du journal
+du soir.</p>
+
+<p>— Votre billet, monsieur ?</p>
+
+<p>— Député.</p>
+
+<p class="ugap"><i>26 mars.</i> — J’ai reçu ce matin la visite de Prenant. Ma
+première impression, qui est la bonne, m’a fait deviner en lui
+« quelqu’un d’attaque ». Lui-même me l’a dit, d’ailleurs :</p>
+
+<p>— Je suis d’attaque, a-t-il affirmé dès l’abord.</p>
+
+<p>C’est un homme petit, vif, rond, noir de moustache et de
+barbiche. Il connaît, dit-il, le quartier de Montsouris-Sud comme
+sa main (un peu velue). Il émet, sur la politique générale, des
+réflexions qui me paraissent empreintes d’un bon sens prophétique.</p>
+
+<p>Nous avons parlé chiffres.</p>
+
+<p>— C’est une élection qui vous coûtera cher, me dit-il. Il
+n’y a pas à vous le dissimuler.</p>
+
+<p>J’ai été d’abord un peu inquiet : mais le chiffre de sept à
+huit mille francs, énoncé l’instant d’après, m’a paru raisonnable.</p>
+
+<p>Puis, Prenant a pris congé de moi, en me serrant la main.</p>
+
+<p class="ugap"><i>29 mars.</i> — La période électorale étant ouverte, pour prendre
+rang et imposer mon nom à l’esprit des électeurs, il a fallu
+préparer et faire afficher les premières bandes.</p>
+
+<p>Cet après-midi, nous sommes sortis, ma femme et moi,
+pour voir les affiches. Nous marchions d’un air timide, nous
+étions presque rougissants, comme si nous venions d’accomplir
+une bonne ou une mauvaise action. Nous avons aperçu d’abord
+de nombreuses bandes de Triquet et de Télamon. Enfin, sur
+une bande orange et plus large que les autres, j’ai vu mon nom
+imprimé, en si grosses lettres que j’ai eu du mal à le reconnaître :
+<i>Nicolas Glaive, Industriel, Candidat républicain.</i> Nous avons
+compté sept de ces affiches. Il doit y en avoir bien davantage
+dans les rues où nous n’avons pu passer, car on m’a dit qu’on
+en poserait aujourd’hui deux mille cinq cents.</p>
+
+<p class="ugap"><i>30 mars.</i> — J’ai rédigé ce soir, en compagnie de Prenant,
+ma circulaire aux électeurs. Je me suis prononcé nettement
+et catégoriquement sur le privilège de la Banque de France, sur
+l’élection des juges, sur le prix du gaz. Je me suis déclaré l’ennemi
+des fâcheuses compromissions, le partisan d’une politique de
+modération et de progrès. J’ai exprimé le désir de voir la France
+unie à l’intérieur, respectée à l’extérieur. J’ai adressé un vigoureux
+appel à tous les honnêtes gens. Sur la question du protectionnisme
+et du libre-échange, je suis resté un peu dans le
+vague, comme me le conseillait Prenant et aussi, je dois le
+dire, mes convictions les plus intimes.</p>
+
+<p>La conférence a duré jusqu’à dix heures du soir. Quand
+Prenant, emportant mon manuscrit pour l’imprimerie, m’a
+eu quitté, j’ai cherché dans le Larousse le sens exact de certains
+mots de ma profession de foi, afin d’être en état de répondre
+d’une façon un peu précise aux questionneurs, dans les réunions
+publiques.</p>
+
+<p class="ugap"><i>2 avril.</i> — Je rentre, ce soir, d’une réunion organisée par
+mon comité dans la salle des fêtes du restaurant Batracien.
+Coût de la salle : trois cents francs, éclairage compris. Un contrôle
+sévère a été établi à la porte, pour ne laisser passer que
+les électeurs munis de leur carte. Il est entré cinquante-deux
+personnes, que j’ai comptées pendant le discours du président
+(un professeur d’orthographe phonétique).</p>
+
+<p>— Vous voyez ici, me dit Prenant, la crème des électeurs
+influents de Montsouris-Sud. Méfiez-vous, ajoute-t-il tout bas,
+il y a là dedans beaucoup de gens favorables à Triquet, et
+j’aperçois aussi des têtes de réactionnaires, venus pour vous
+prendre en faute.</p>
+
+<p>J’expose mon programme avec une certaine émotion. (Mon
+succès a été très grand, m’a-t-on affirmé.)</p>
+
+<p>Puis, un des assistants se lève, et me demande si je voterai
+le maintien du traité de 1845 avec la Suède. Sur un signe de
+Prenant, je m’en déclare le partisan énergique. C’est d’autant
+plus méritoire, affirme mon interlocuteur, que ce traité n’existe
+que dans mon imagination…</p>
+
+<p>Prenant flétrit alors les plaisantins qui s’insinuent en perturbateurs
+dans les assemblées de gens sérieux. Le perturbateur
+est dirigé vers la porte. On me vote à l’unanimité un
+ordre du jour de chaleureuse approbation.</p>
+
+<p>Vingt électeurs, que j’avais remarqués parmi les plus
+enthousiastes, s’offrent d’eux-mêmes pour venir prendre des
+bocks au café voisin.</p>
+
+<p class="ugap"><i>3 avril.</i> — Voici ce que j’ai lu dans deux journaux :</p>
+
+<p>« Hier soir, huit cents électeurs, réunis à la salle Batracien,
+après avoir entendu les déclarations nettement républicaines
+du citoyen Nicolas Glaive, ont acclamé sa candidature. »</p>
+
+<p class="ugap"><i>4 avril.</i> — Suivant Prenant, qui a dîné avec moi ce soir,
+mes deux adversaires mènent une campagne « éhontée d’audace ».
+Triquet a deux hommes à lui, qui « font les coiffeurs ».
+Ils entrent, sous prétexte de barbe, de coiffure ou de shampooing,
+successivement chez tous les perruquiers du quartier,
+et ils endoctrinent le patron, les garçons et la clientèle. Prenant
+a vu, ce matin, l’un de ces hommes sortir de chez un coiffeur,
+tout rasé de frais, bien pommadé, avec une belle raie sur le
+côté. Eh bien, cet homme est entré sous une porte cochère,
+a passé vivement son mouchoir sur sa tête, pour ébouriffer
+sa chevelure. Puis, il est entré se faire recoiffer chez un autre
+coiffeur.</p>
+
+<p>De son côté, Ajax de Télamon ne reste pas inactif. Il
+choisit tous les jours, dans le quartier, une autre femme de
+ménage, qu’il paye largement et qu’il comble de prévenances ;
+pour que cette femme aille colporter sur son compte un éloge
+documenté, il lui donne le spectacle des plus édifiantes vertus
+domestiques ; en présence de cette salariée, il se montre d’une
+aménité sans égale pour M<sup>me</sup> de Télamon et caresse avec
+tendresse des enfants blonds aux cheveux bouclés qui ne sont,
+paraît-il, que ses neveux. Toujours sous les yeux de la femme
+de ménage, des gens à lui viennent lui offrir, pour de louches
+entreprises, des sommes considérables, qu’il repousse avec
+une noble indignation.</p>
+
+<p>De plus, Télamon a dans tout le quartier, aposté aux
+portes cochères des mendiants payés, à qui il distribue de
+larges aumônes, non sans une discrète ostentation.</p>
+
+<p>— Mais au fait, me dit Prenant, en remettant ses coudes
+sur la table, pourquoi n’arrêteriez-vous pas un cheval emporté ?
+On choisirait une bonne heure, le moment où les ouvriers
+rentrent du travail. On trouverait un cocher complaisant,
+un cheval pas trop terrible…</p>
+
+<p>J’arrête Prenant. Je préfère un autre mode de propagande,
+l’affirmation de mes idées de progrès, par exemple, ou l’embrigadement
+général des marchands de vin.</p>
+
+<p class="ugap"><i>5 avril.</i> — Ma circulaire a été reproduite sur une grande
+affiche, appuyée par l’adhésion de trente-cinq électeurs : tous
+mes fournisseurs, deux de mes employés qui habitent le quartier,
+Prenant et ses camarades. J’ai déjà dépensé six mille
+huit cents francs ; mais le plus gros des frais est fait, m’affirme-t-on.</p>
+
+<p class="ugap"><i>6 avril.</i> — Les journaux spéciaux de l’arrondissement
+sont assez doux pour moi. Dans le numéro 7 de l’<i>Électeur du
+vingt-deuxième</i>, fondé il y a huit ans, et qui ne ménage pas
+Télamon, on m’appelle : cet excellent M. Glaive. Le <i>Gaulois
+rose de Montsouris-Sud</i>, qui attaque Triquet, n’a encore rien
+dit sur mon compte.</p>
+
+<p class="ugap"><i>7 avril.</i> — Ah ! quel assaut, après ces journées de calme
+relatif ! Prenant avait l’air soucieux, en entrant chez moi
+ce matin.</p>
+
+<p>— On prépare contre vous une terrible campagne de diffamation.</p>
+
+<p>Que pouvait-on dire contre moi ? Le mur de ma vie privée
+n’a pas besoin à sa crête de tessons de bouteilles. Il est permis
+d’y grimper et de regarder par-dessus. Prenant s’est un peu
+calmé, mais il hochait toujours la tête en me quittant.</p>
+
+<p>A six heures, il a fait irruption dans mon bureau, tout bouleversé.
+Il s’est campé vis-à-vis de moi :</p>
+
+<p>— Vous étiez bien à Boniface-les-Bains, l’année dernière ?</p>
+
+<p>Je répondis, étonné de son accent :</p>
+
+<p>— Oui, j’étais effectivement à Boniface-les-Bains, l’an
+dernier, à pareille époque…</p>
+
+<p>— Eh bien, nous sommes beaux ! gémit Prenant en se
+laissant choir sur un fauteuil.</p>
+
+<p>Il reprit, sur un ton amer et presque gai, comme en proie
+à une folie commençante :</p>
+
+<p>— Eh bien, nous sommes frais !</p>
+
+<p>Je le conjurai de s’expliquer : il se leva d’un bond.</p>
+
+<p>— On vous accuse, me dit-il d’une voix sourde, d’avoir
+été surpris, à Boniface-les-Bains, trichant au jeu !</p>
+
+<p>Puis, il retomba sur son fauteuil de douleur.</p>
+
+<p>Cette accusation stupéfiante me suffoqua, mais je me
+remis assez vite :</p>
+
+<p>— Quelle plaisanterie ! Je ne suis entré qu’une fois, en
+curieux, dans les salles de jeu, et je n’ai jamais touché une
+carte.</p>
+
+<p>Prenant murmura d’une voix altérée :</p>
+
+<p>— Ils ont des témoins, oui, des hommes à eux, un monsieur
+très coté dans le grand monde, un M. de Saint-Théophile…</p>
+
+<p>— Je ne connais pas… pas du tout, répliquai-je abasourdi.</p>
+
+<p>— Ils ont même, dit Prenant d’un air de justicier, une
+preuve écrite.</p>
+
+<p>— Une preuve écrite ?</p>
+
+<p>— Ils ont la preuve écrite que vous étiez à Boniface-les-Bains
+l’année dernière !</p>
+
+<p>— Mais je ne songe pas à le nier…</p>
+
+<p>— Pas à le nier ! sursauta Prenant. Au fait, non, vous ne
+pouvez pas le nier, se lamenta-t-il. Ah ! nous sommes dans de
+jolis draps !</p>
+
+<p>Je revenais un peu de ma stupéfaction. Mais à peine avais-je
+repris mon sang-froid que je le perdis à nouveau, dans un bel
+accès de colère :</p>
+
+<p>— Je ferai un procès à ces misérables !</p>
+
+<p>— Un procès ! Tenez, dit Prenant, vous déraisonnez,
+excusez l’expression. Irez-vous en police correctionnelle, où
+la preuve n’est pas admise ? Là, vous obtiendrez la condamnation
+de vos calomniateurs, mais une condamnation sans
+portée. L’effet moral de l’accusation ne sera pas détruit. Trouverez-vous
+un biais, dans la procédure, pour les traîner en
+cour d’assises ?</p>
+
+<p>« Ce biais, vous l’avez trouvé ; admettons-le pour un instant.
+Vos adversaires produiront des témoins, à leur décharge, et
+qui vous chargeront, vous, le plaignant. Comment prouver
+que ce sont de faux témoins ?</p>
+
+<p>« Qui produirez-vous, de votre côté, pour confondre les
+calomniateurs ? Des croupiers, des gérants de cercles ! Belles
+références aux yeux du jury ! Quelques-uns de vos amis
+viendront attester votre honorabilité. On peut passer pour
+un honnête homme et tricher au jeu, sans que nul vous soupçonne.</p>
+
+<p>« A chacun de vos témoins, l’avocat des prévenus posera
+cette question, en retroussant ses longues manches :</p>
+
+<p>«  — Le témoin pourrait-il nous dire si, à sa connaissance,
+M. Glaive a été à Boniface-les-Bains, l’année dernière ? »</p>
+
+<p>« Et, à chacune des réponses : « Je n’en sais rien » ou « Je
+crois, en effet, me rappeler », l’avocat se tournera, triomphant,
+du côté des jurés. Car, quelle que soit la réponse du témoin,
+l’avocat regarde toujours triomphalement ces messieurs du
+jury, en écartant les bras… et en ouvrant les mains toutes
+larges… »</p>
+
+<p>Prenant a continué pendant une heure sur ce thème et
+m’a quitté d’un air navré.</p>
+
+<p class="ugap"><i>8 avril.</i> — Journée d’attente énervante et d’indécision.
+Je n’ai pas vu Prenant aujourd’hui. Que fait-il ? Que va-t-il
+se passer ? Je n’ai parlé de rien à ma femme, qui commence
+à s’inquiéter de mon air soucieux.</p>
+
+<p class="ugap"><i>9 avril.</i> — Prenant est enfin venu vers midi. Il semblait
+plus calme, et terriblement mystérieux. Comme il y avait
+justement quelqu’un dans mon bureau, Prenant m’a demandé
+un entretien secret.</p>
+
+<p>Il n’a pas perdu son temps. Il a acquis la conviction que
+Saint-Théophile est une simple canaille, à qui nos ennemis
+ont promis trois mille francs pour qu’il fasse une déposition
+contre moi. Saint-Théophile comptait sur ces trois mille francs
+pour partir en Amérique. Si on lui donnait quatre mille francs
+et si on l’embarquait tout de suite ? Quant au rédacteur de
+l’<i>Électeur du vingt-deuxième</i>, qui se disposait à lancer le canard,
+on lui fermerait la bouche avec cinquante louis.</p>
+
+<p>Ce qu’il y a de terrible dans mon cas, c’est que Prenant,
+mon ami Prenant lui-même, ne semble pas parfaitement convaincu
+de mon innocence. Aussi hésitai-je à terminer ainsi
+l’affaire et insistai-je pour faire un procès. Mais ce brave Prenant
+semble alors si navré que je débourse incontinent les cinq
+billets de mille. Il me faut ma tranquillité à tout prix.</p>
+
+<p>J’avais déjà ma conscience ; j’aurai, par surcroît, les canailles
+avec moi.</p>
+
+<p class="ugap"><i>12 avril.</i> — Mon cousin Charles, qui a beaucoup voyagé
+et qui connaît la politique, a la meilleure opinion sur mon
+élection. Excellent signe. Car, dans la famille, Charles passe
+pour un sceptique. Aujourd’hui, il a parlé à deux électeurs,
+qui lui ont promis de « bien voter ». Hier, il a complètement
+retourné un lampiste.</p>
+
+<p class="ugap"><i>14 avril.</i> — Aux dernières élections, Triquet avait réuni
+3.500 voix, contre 3.050 à Télamon. Voici les pronostics de
+Prenant : <i>Moi</i>, 2.400 ; <i>Triquet</i>, 2.400 ; <i>Télamon</i>, 1.300 à 1.400.
+Je passerai au second tour, grâce à l’appoint des voix de Télamon.</p>
+
+<p>— Vous aurez la bonne place, affirme Prenant. Vous êtes
+entre deux eaux.</p>
+
+<p class="ugap"><i>16 avril.</i> — Dans les réunions de Triquet, tous les gens
+intègres livrent au mépris public les agissements de Télamon.
+Dans les réunions de Télamon, tous les citoyens honnêtes
+flétrissent la conduite de Triquet. Bonne affaire pour moi que
+ces querelles. Je serai le troisième larron.</p>
+
+<p class="ugap"><i>18 avril.</i> — Mon élection ne me coûte, à l’heure actuelle,
+pas plus de 15.000 francs en chiffres ronds : exactement
+16.850 francs. Suivant Prenant, mes adversaires ont déjà dépensé
+chacun, au bas mot, 30.000 francs.</p>
+
+<p class="ugap"><i>19 avril.</i> — Les journaux ont publié leurs listes de candidats.
+Les uns patronnent Télamon, les autres Triquet. Excellent
+signe, dit Prenant. Seul, le <i>Panthéon du Négoce</i>, journal illustré,
+soutient ma candidature et publie même mon portrait et ma
+biographie. J’en ai fait prendre deux mille exemplaires : mille
+pour les principaux électeurs, mille pour moi.</p>
+
+<p class="ugap"><i>27 avril (le grand jour). Huit heures du matin.</i> — Il fait
+beau. Excellent signe, dit Prenant. Beaucoup d’électeurs de
+Triquet iront à la campagne et ne voteront pas. Le vent est
+un peu frais. Encore un atout dans notre jeu. On ne s’arrêtera
+pas pour lire les affiches de la dernière heure, si l’on en pose
+aujourd’hui contre nous.</p>
+
+<p class="ugap"><i>Midi.</i> — Prenant vient de déjeuner à la maison, en hâte :</p>
+
+<p>— Ça ne va pas mal ; mais ça ne va pas si bien, si bien,
+qu’on pouvait l’espérer. J’ai fait un tour dans les sections. Il
+y a un fort contingent de jeunes électeurs, qui constituent
+l’élément inconnu. Nous passerons, c’est hors de doute. Mais
+il y aura du tirage.</p>
+
+<p class="ugap"><i>Minuit.</i> — J’ai su, à huit heures, le résultat du scrutin :
+Triquet, 3.190 voix ; Télamon, 2.815 ; Nicolas Glaive, 523.
+Prenant me déclare que c’est un résultat superbe pour une
+campagne improvisée et menée hâtivement, sans aide et sans
+journaux spéciaux. En somme, si je n’avais pas été là, il n’y
+aurait pas eu de ballottage. Des amis, venus pour me féliciter,
+me consolent. Nous organisons un petit nain jaune. C’est une
+soirée de convalescents.</p>
+
+<p class="ugap"><i>28 avril.</i> — En faveur de qui me désisterai-je ? Je m’en
+rapporterai sur ce point à Prenant. Mon camarade de lutte
+« avec qui j’ai combattu le bon combat » paraît soucieux. Il
+m’a engagé, hier, à reporter mes voix sur Triquet, et, ce matin,
+à me désister purement et simplement.</p>
+
+<p class="ugap"><i>29 avril.</i> — Prenant me conseille, décidément, de marcher
+pour Triquet. Voilà qui est entendu. Je rédige mon affiche.
+Mes 500 voix iront à Triquet.</p>
+
+<p class="ugap"><i>30 avril.</i> — Dans notre pays de bonnes gens crédules, la
+façon dont les légendes se fabriquent et se colportent est positivement
+extraordinaire. Voici la conversation que j’ai entendue
+mot pour mot, dans mon compartiment, en allant à Chaville.
+Un monsieur décoré disait textuellement à son voisin :</p>
+
+<p>— Connaissez-vous les dessous du ballottage de Montsouris-Sud ?
+C’est une histoire bien curieuse. En raison de ses votes
+avancés, Triquet avait peur, cette fois-ci, d’être battu par le
+réactionnaire Télamon. Il s’est dit : « Je vais lui envoyer dans
+les jambes un candidat républicain modéré, qui lui prendra
+quelques centaines de voix, et se désistera pour moi au ballottage. »
+Il a remis cinq mille francs à Prenant, un agent électoral,
+pour lui procurer ce candidat. Prenant a trouvé un ancien
+commerçant assez décoratif, avec qui il a dû partager les cinq
+mille francs. Mais, après le scrutin, Prenant est venu dire à
+Triquet que le candidat ne voulait plus « marcher » pour le
+désistement. Triquet a dû recracher trois mille francs que se
+sont attribués les deux compères…</p>
+
+<p>Fallait-il perdre mon temps à détromper et à confondre
+ces gens ? J’ai gardé un silence dédaigneux. Voilà pourtant,
+comme on écrit l’histoire !</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">L’HEUREUX CHASSEUR</h2>
+
+
+<p>Je vous parle d’il y a vingt ans.</p>
+
+<p>A cette époque, le jeune M. Jaboin suivait les grandes
+chasses, à Compiègne, à Fontainebleau, à Rambouillet.</p>
+
+<p>Mais — détail curieux — si giboyeuses que fussent les
+forêts où M. Jaboin était admis, il ne parvint jamais à tuer le
+moindre gibier.</p>
+
+<p>Par exemple, il lui arriva de blesser des gardes, et maints
+invités, parfois, hélas ! de façon mortelle.</p>
+
+<p>Il tua aussi beaucoup de chiens, deux chevaux et une
+vache laitière.</p>
+
+<p>Sans qu’il sût pourquoi, on l’invita de moins en moins.</p>
+
+<p>On finit même par le tenir à l’écart d’une façon un peu
+systématique.</p>
+
+<p>— Il y a certainement une raison politique là-dessous,
+pensa-t-il, bien qu’il n’eût jamais fait de politique.</p>
+
+<p>Quand la guerre fut déclarée, M. Jaboin s’engagea.</p>
+
+<p>Dès le début des hostilités, il eut l’occasion de prendre
+part à un petit fait d’armes.</p>
+
+<p>Il était parti chercher des vivres avec un autre homme et
+un sergent.</p>
+
+<p>Les trois hommes pensaient bien ne pas faire de mauvaise
+rencontre. Aussi, afin de pouvoir se charger de beaucoup de
+vivres, n’avaient-ils emporté qu’un fusil et une seule cartouche.</p>
+
+<p>Comme ils longeaient une route, ils virent un nuage de
+poussière qui se formait au bout de la route.</p>
+
+<p>C’était un cavalier ennemi qui s’avançait au petit galop.</p>
+
+<p>— Nous allons nous dissimuler derrière ce bouquet d’arbres,
+dit le sergent.</p>
+
+<p>— Y a-t-il un bon tireur pour nous dégoter ce particulier-là ?</p>
+
+<p>M. Jaboin s’avança, modeste.</p>
+
+<p>— Je suis un assez bon fusil, dit-il. J’ai beaucoup suivi
+les chasses.</p>
+
+<p>— Eh bien, prends-moi ce flingot, dit le sergent, et tâche
+de t’en servir.</p>
+
+<p>M. Jaboin tremblait un peu. Il avait « descendu » d’autres
+individus dans sa carrière de chasseur, mais, maintenant qu’il
+s’agissait de le faire exprès, allait-il aussi bien réussir ?</p>
+
+<p>L’homme n’était qu’à trente pas.</p>
+
+<p>— Feu ! dit le sergent.</p>
+
+<p>M. Jaboin tira.</p>
+
+<p>L’homme regarda de leur côté, piqua des deux, et s’éloigna
+à une allure rapide.</p>
+
+<p>Mais du poil avait volé, et quelque chose de jaune, à vingt
+pas du cavalier, avait roulé près de la route.</p>
+
+<p>M. Jaboin venait de tuer son premier lièvre.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">MISE AU POINT</h2>
+
+
+<p>On croyait cette histoire liquidée depuis longtemps. Mais
+puisqu’il faut y revenir encore, précisons.</p>
+
+<p>Adam et Ève se promenaient dans un jardin zoologique, qui
+avait reçu le nom d’Éden, probablement pour attirer le monde.
+Il n’y venait d’ailleurs personne, et il fallait avoir un certain
+estomac pour avoir installé un jardin zoologique dans un pays
+où il n’y avait que deux habitants.</p>
+
+<p>Il est vrai que les frais d’installation étaient des plus minimes.</p>
+
+<p>On s’était dispensé de poser des grilles autour des fauves,
+ainsi qu’il est d’usage dans les jardins zoologiques ordinaires,
+où l’on tient à faire croire aux visiteurs payants que les lions
+et les tigres sont des animaux dangereux.</p>
+
+<p>Il n’y avait donc aucune espèce de grillages ni de barrières,
+ni de ces étiquettes injurieuses où les loups sont traités de loups
+vulgaires, et les panthères de panthères communes.</p>
+
+<p>Un Muséum, très intéressant, ma foi, renfermait les squelettes
+de quelques animaux postdiluviens.</p>
+
+<p>Quant aux animaux antédiluviens, ils erraient paisiblement
+dans les allées. Les plus remarquables étaient l’éléphant à
+tête de mouche, le rhinocéros-écureuil, la souris à deux bosses.</p>
+
+<p>On admirait aussi l’ichtyosaure, le plectiosaure, et le fameux
+harensaure, dont il a été si souvent question, et qui n’était
+simplement qu’une sorte de lézard avec des pattes de hareng.</p>
+
+<p>Le Tout-Puissant avait été très convenable avec le ménage
+Adam. Il leur avait dit : « Je vous donne vos entrées. Vous
+pourrez venir ici tant que vous voudrez. Je ne vous remets
+pas de ticket : je serai à la grande porte d’entrée, et je vous
+reconnaîtrai. Je vous connais comme si je vous avais faits.
+D’ailleurs, il n’y a pas de confusion possible, puisque vous êtes
+les seuls humains actuellement sur terre. Vous ferez ce que
+vous voudrez dans le jardin. Vous donnerez à manger aux
+phoques, vous vous promènerez toute la journée sur l’éléphant,
+le chameau, ou dans la petite voiture de l’autruche. Une seule
+recommandation cependant : ne touchez pas à mon arbre
+fruitier. Je n’en ai qu’un, et j’y tiens. »</p>
+
+<p>Pourquoi y tenait-il ? Il ne l’a jamais dit au juste. Mais, en
+somme, c’était son affaire. Les Adam profitèrent de la permission,
+et bientôt on ne rencontra qu’eux dans le jardin zoologique.
+Ils n’avaient aucune distraction, personne à voir dans le pays.
+Il fallait vraiment qu’ils manquassent de relations pour lier
+connaissance avec un serpent.</p>
+
+<p>Ils rencontrèrent le serpent qui rampait dans une allée,
+en sifflant. Adam lui dit : « Vous vous croyez donc dans une
+écurie ? » La conversation s’engagea. Les propos de ce couple
+naïf et de ce reptile désœuvré ne pouvaient aboutir qu’aux
+projets les plus futiles. Au bout de quinze jours de bavardages,
+le serpent leur conseilla de manger une pomme.</p>
+
+<p>Quand le Tout-Puissant s’aperçut qu’il manquait un fruit
+à son arbre, il fut très choqué, non pas du fait en lui-même,
+auquel il n’attachait pas une importance capitale, mais simplement
+du procédé. Il se borna à prier le couple Adam de ne
+plus remettre les pieds au Jardin zoologique.</p>
+
+<p>Tel est, ramené à ses justes proportions, cet incident dont
+on a tant parlé.</p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em"><span class="xlarge">“LES HISTOIRE DRÔLES”</span><br>
+<span class="xsmall">PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION LITTÉRAIRE DE</span><br>
+MAX <span class="xsmall">ET</span> ALEX FISCHER</p>
+
+<p class="c">Prix : <b>0</b> fr. <b>25</b></p>
+
+
+<p>Le programme de cette petite collection nouvelle ?</p>
+
+<p>Publier les histoires les plus gaies, les plus spirituelles
+ou les plus farces, qui aient été écrites au cours de ces
+dernières années ; aussi bien celles qui s’efforcent, avec une
+cordiale franchise, de vous arracher un éclat de rire, que
+celles qui, plus discrètes ou moins ambitieuses n’aspirent
+qu’à vous faire sourire.</p>
+
+<p>Le but de cette petite collection ?</p>
+
+<p>Vous étonner par son bon marché, et vous amuser…
+en tout cas, le plus souvent possible.</p>
+
+
+<p class="ind i"><span class="ul">EN VENTE<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></span> :</p>
+
+<ul>
+<li>1. ALPHONSE ALLAIS. La belle-mère explosible.</li>
+<li>2. MAX <span class="xsmall">ET</span> ALEX FISCHER. Constantin et Zéphyrine.</li>
+<li>3. TRISTAN BERNARD. L’homme à la moustache verte.</li>
+<li>4. CAMI. L’archer aux dents creuses.</li>
+</ul>
+<p class="ind i"><span class="ul">POUR PARAÎTRE LE 13 AVRIL</span>.</p>
+
+<ul>
+<li>5. WILLY. Cabotin par amour.</li>
+<li>6. MAURICE DONNAY. La curieuse satisfaite.</li>
+<li>7. PIERRE VEBER. Son pied quelque part.</li>
+<li>8. MAX <span class="xsmall">ET</span> ALEX FISCHER. Les Durand !</li>
+</ul>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Les numéros qui précédent le titre de chaque fascicule indiquent leur
+ordre de publication.</p>
+</div>
+
+<p class="c gap xsmall">SCEAUX. IMP. CHARAIRE</p>
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78223 ***</div>
+</body>
+</html>
diff --git a/78223-h/images/cover.jpg b/78223-h/images/cover.jpg
new file mode 100644
index 0000000..4fa1b77
--- /dev/null
+++ b/78223-h/images/cover.jpg
Binary files differ
diff --git a/78223-h/images/illu.png b/78223-h/images/illu.png
new file mode 100644
index 0000000..5189913
--- /dev/null
+++ b/78223-h/images/illu.png
Binary files differ