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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78165 ***
+
+
+
+
+ BIBLIOTHÈQUE DES ÉCOLES ET DES FAMILLES
+
+ MARCO POLO
+ SON TEMPS ET SES VOYAGES
+
+ PAR
+ PAUL VIDAL-LABLACHE
+ MAITRE DE CONFÉRENCES A L’ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE HACHETTE et Cie
+ 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
+
+ 1880
+
+ Droits de propriété et de traduction réservés
+
+
+
+
+PARIS.--IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2.
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+
+
+I
+
+MESSER MILIONE
+
+
+En 1295 trois voyageurs d’aspect singulier arrivèrent à Venise. L’un
+d’eux était un homme dans la force de l’âge, les autres touchaient à la
+vieillesse. Leurs visages bronzés, leurs vêtements de coupe bizarre,
+quelque chose d’étrange dans leur air et leurs manières, les désignaient
+à la curiosité. On eût dit des revenants d’un autre temps; car
+lorsqu’ils employaient dans leur langage le dialecte local de Venise,
+ils se servaient de tournures d’autrefois, d’expressions surannées,
+comme des gens privés depuis longtemps de tout commerce avec leurs
+compatriotes.
+
+Les deux plus âgés, deux frères, s’appelaient l’un Nicolo, l’autre
+Maffeo (ou Mathieu) Polo. Leur compagnon plus jeune, celui qui devait
+rendre illustre le nom de la famille, était Marco, fils de Nicolo. Cette
+famille, déjà ancienne à Venise, y tenait honorablement sa place dans
+les rangs de cette laborieuse aristocratie qui partageait son activité
+entre le commerce et la politique. Elle avait donné des magistrats au
+grand Conseil de la république, et son inscription au Livre d’or rendait
+témoignage de sa noblesse. Mais depuis deux ou trois générations la
+destinée en avait dispersé les membres. Tandis que les uns restaient
+dans leur patrie, les autres allaient tenter fortune en Orient, cette
+carrière alors grandement ouverte aux ambitions de Venise. Ils avaient
+tendu la voile au vent qui poussait de ce côté les fils de Saint-Marc.
+Où ce vent les avait-il entraînés? C’est ce que personne, ni de leurs
+parents ni de leurs amis, ne pouvait dire. Aussi, quand les trois
+voyageurs se présentèrent dans la maison qui portait leur nom et
+qu’occupaient les membres de leur famille, ils eurent peine à se faire
+reconnaître. Ces absents qu’on croyait morts et qui reparaissaient à
+l’improviste sous un accoutrement tartare, éprouvèrent à leur retour le
+sort d’Ulysse. Ce ne fut pas sans difficulté qu’ils triomphèrent de
+l’incrédulité de leurs proches.
+
+Bien longtemps après on se souvenait encore à Venise de la sensation
+causée par cette arrivée et l’on en faisait de curieux récits. A peine
+installés dans leur demeure, ils préparèrent, disait-on, une grande fête
+à laquelle furent conviés les amis de leur famille. L’heure venue, ils
+parurent dans la salle du festin revêtus de longues robes traînantes en
+satin cramoisi, telles que les grands seigneurs d’alors en portaient
+dans l’intérieur de leurs palais. A peine les invités sont-ils assis,
+que, se dépouillant de leurs robes, ils ordonnent aux serviteurs de les
+déchirer et d’en partager les pièces; ils en revêtent d’autres en étoffe
+damassée. Après le premier service celles-ci sont à leur tour coupées et
+distribuées, et les trois héros de la fête reparaissent en robes de
+velours. La même cérémonie se répète encore au dessert; et cette fois
+seulement ils se présentent en habits de ville, comme étaient vêtus les
+convives. Ceux-ci se montraient fort divertis de cette mise en scène,
+mais une nouvelle surprise les attendait. Quand les serviteurs, la nappe
+enlevée, se furent retirés de la salle, Marco Polo se leva de table et
+alla chercher dans une pièce voisine les vêtements grossiers qu’ils
+portaient à leur arrivée. Les coutures en sont déchirées à coups de
+canifs, et voilà qu’à l’admiration générale il s’en échappe en nombre
+incroyable des émeraudes, rubis, saphirs, diamants, pierres précieuses
+de toute espèce. C’était les trésors qu’ils rapportaient des pays
+lointains, une véritable fortune, en un menu format qui permettait de la
+dissimuler aisément dans les plis de l’étoffe.
+
+On comprend que la société vénitienne ne tint pas longtemps rigueur à de
+si riches et magnifiques personnages. D’ailleurs les Vénitiens étaient
+un peuple curieux, s’intéressant par nécessité comme par goût aux
+relations de voyages. Dans ces grandes cités commerçantes et maritimes
+il semble que l’horizon soit plus vaste, l’esprit se préoccupe
+naturellement des contrées éloignées avec lesquelles la vie quotidienne
+le met en rapport et des contrées plus éloignées encore qu’il entrevoit
+au delà. La curiosité trouvait amplement à se satisfaire auprès de nos
+voyageurs. Comme tous ceux qui ont beaucoup vu et beaucoup parcouru, ils
+aimaient à faire part de leurs souvenirs. C’est avec plaisir qu’ils
+faisaient les honneurs à leurs hôtes des collections d’objets rares
+qu’ils avaient rapportées de leurs voyages. Ils avaient réussi, à ce
+qu’il paraît, à amener jusqu’à Venise des yacks, les premiers animaux de
+ce genre qu’on ait vus en Europe. On admirait le fin duvet, les poils
+longs et soyeux dont la nature a revêtu ces singulières bêtes, comme
+pour les accommoder au climat des hauts plateaux qu’elles habitent. Les
+jeunes gens de la ville trouvaient chez Marco Polo un accueil toujours
+affable et courtois. Il répondait de bonne grâce à toutes les questions
+qu’on lui adressait; et comme il était conteur agréable, on ne manquait
+pas de le provoquer au récit des merveilles qu’il avait vues.
+
+Il y avait dans ses récits un mot qui revenait souvent. Lorsqu’il
+voulait exprimer la richesse de celui qui avait été son hôte et son
+bienfaiteur, Kubilaï-khan, souverain mongol de la Chine, c’était par
+quantité de millions qu’il estimait ses revenus, par millions qu’il
+comptait les recettes de ses différentes provinces, par millions les
+habitants des principales villes de son empire. On était sûr d’avance, à
+chaque entretien avec lui, que le mot de million allait revenir. Un jour
+quelque plaisant de Venise s’avisa de le désigner par un sobriquet qui
+fit fortune: _Messer Milione_ (monsieur Million). Le surnom devint
+rapidement populaire, sans avoir d’ailleurs rien de malveillant pour sa
+personne, car il entra pour ainsi dire dans son état civil. On a trouvé
+sur les registres du grand Conseil une pièce où ses noms et qualités
+sont officiellement rédigés ainsi: _Le noble homme Marco Polo Milione_.
+Près de deux siècles après sa mort, la maison qu’il avait habitée était
+couramment désignée sous le nom de _Corte del Milione_. Il semble même
+que le grand voyageur dut à ce sobriquet de devenir un personnage
+légendaire. On raconte que parmi les exhibitions burlesques du carnaval
+vénitien, où l’on évoquait les célébrités plus ou moins fabuleuses du
+temps passé, il y eut pendant fort longtemps un personnage chargé de
+représenter Messer Milione. Dernière forme de gloire, qui ne lui manqua
+point!
+
+[Illustration: YACK DOMESTIQUE.]
+
+Parmi ses auditeurs, plusieurs évidemment sentaient s’éveiller parfois
+leur incrédulité ou leurs scrupules. Ces récits les transportaient si
+loin des régions et des sociétés qui leur étaient familières, qu’on ne
+peut s’étonner de la réserve avec laquelle se livrait leur confiance. La
+véracité des voyageurs n’a pas toujours été à l’abri de tout reproche,
+et maintes fois Marco Polo fut doucement sollicité de convenir qu’il
+pouvait y avoir au moins quelque exagération dans ses récits. Mais il
+s’en défendait avec force. Il ajoutait alors: «Je ne dis même pas la
+moitié de tout ce que j’ai vu!» Aujourd’hui, mieux placés que ses
+contemporains pour discerner la vérité de sa relation, nous savons que
+pour cette fois ce n’étaient pas les incrédules qui avaient raison.
+
+
+
+
+II
+
+LE LIVRE DE MARCO POLO
+
+
+Les récits de Marco Polo n’auraient pas tardé à tomber dans l’oubli,
+s’ils n’avaient été consignés de son vivant dans un livre. De notre
+temps il y a peu de voyageurs dont le premier soin au retour, comme la
+préoccupation au départ, ne soit de publier la relation de leur voyage.
+Mais au XIIIe siècle les moyens de publicité faisaient grandement
+défaut, et la pensée d’écrire son voyage ne se présentait pas aussi
+naturellement à l’esprit. Bien des récits intéressants sans nul doute
+nous ont ainsi échappé, et tel eût été peut-être le sort des aventures
+de Marco Polo. Homme d’action avant tout, il ne pratiquait pas le métier
+d’écrivain et ne se croyait peut-être pas assez bon clerc pour en
+affronter les difficultés. S’il aimait à raconter les merveilles qu’il
+avait vues, rien n’indique qu’il ait d’abord songé à les rédiger par
+écrit. C’est une circonstance particulière qui fit de lui un auteur.
+
+Il y avait alors une grande inimitié entre la république de Venise et
+celle de Gênes. Les deux rivales, que la jalousie commerciale excitait
+l’une contre l’autre, donnaient à toute la Méditerranée le spectacle de
+leurs querelles. Leurs flottes ne se rencontraient nulle part sans se
+combattre. Dans les villes où Génois et Vénitiens habitaient ensemble
+éclataient des rixes continuelles. On venait de voir à Constantinople
+les Génois établis dans le faubourg de Péra se lever d’un commun accord,
+et sous les yeux de l’empereur latin, aussi impuissant dans sa capitale
+que sur ses frontières, venger par un massacre général une récente
+injure qui leur avait été infligée par leurs rivaux. Dans cette lutte
+furieuse Venise n’avait pas toujours l’avantage. En 1294 elle avait
+perdu une bataille navale près d’Alexandrette.
+
+Trois ans s’étaient écoulés depuis le retour de Marco Polo, quand on
+apprit tout à coup à Venise qu’une flotte ennemie, ayant pénétré dans
+l’Adriatique, s’avançait audacieusement pour insulter jusque dans ses
+propres eaux la ville de Saint-Marc. On arma en toute hâte, et parmi les
+citoyens chargés d’équiper et de commander une galère se trouva notre
+voyageur. L’escadre vénitienne, sous la conduite d’André Dandolo,
+rencontra l’ennemi à la hauteur de l’île de Curzola, près des côtes de
+Dalmatie. C’était un Doria, nom illustre dans les annales de Gênes, qui
+commandait les Génois. La bataille, qui se livra le 8 septembre 1298,
+fut un désastre pour Venise. Marco Polo, fait prisonnier avec un grand
+nombre de ses compatriotes, fut conduit en captivité à Gênes.
+
+C’est là que, dans les loisirs d’une prison qui devait durer un an, il
+fit connaissance avec un homme dont la profession était celle d’écrivain
+et qui avait composé plusieurs ouvrages littéraires. Il se nommait
+Rusticien et était originaire de Pise. Comme son compagnon de captivité,
+il avait été probablement victime des malheurs de la guerre; car la
+vieille et glorieuse cité à laquelle il appartenait venait aussi de
+succomber, bien plus complètement que Venise, sous les coups de la
+marine génoise. C’était l’époque où un dicton significatif courait en
+Italie: «Qui veut voir Pise aille à Gênes!» L’élite des citoyens de Pise
+y était retenue en captivité. Lorsque, quelques années après, leur
+patrie acheta leur délivrance, ce fut au prix de son abaissement
+définitif. Elle languit désormais et devint bientôt ce qu’elle est
+encore: «Pise la morte».
+
+Rusticien, bien des fois confident des récits de son compagnon, eut le
+mérite de lui faire comprendre qu’un écrit seul pourrait en fixer le
+souvenir. Il s’offrit à être son secrétaire et il rédigea sous sa dictée
+le livre qui nous est parvenu: moins un récit de voyage, à vrai dire,
+qu’une ample description où se déroule dans un ordre géographique tout
+ce qu’il a vu et appris. Figurons-nous donc ces deux hommes, que le
+hasard des évènements a rapprochés, vivant l’un à côté de l’autre
+pendant un an dans une prison étrangère. Le grand voyageur évoque les
+souvenirs dont sa fertile mémoire est peuplée. Échappant à la triste
+réalité, il parcourt de nouveau en esprit les montagnes, les grands
+fleuves, les déserts, les lointaines contrées à travers lesquelles il a
+chevauché. Il se rappelle son arrivée à la cour de celui qui tenait
+alors le plus vaste empire du monde, le grand khan des Mongols; il
+revoit sa capitale, l’immense cité de Cambaluc, et tant d’autres qu’il a
+visitées, étudiées avec curiosité pendant les vingt-six années de sa vie
+aventureuse. L’autre écoute et écrit. Il suit avec curiosité la marche
+des souvenirs qui se déroulent devant lui. Il s’applaudit au fond du
+cœur d’être le confident chargé de faire connaître au monde ces grandes
+merveilles. Il ne dissimule pas son admiration pour son compagnon: «Car,
+dit-il dans le prologue, depuis Adam notre premier père, il n’y eut
+jamais homme qui en sût autant sur les diverses parties du monde, comme
+messire Marco Polo. Et ce serait grand dommage s’il n’avait fait mettre
+en écrit ce qu’il avait vu et entendu, pour que les autres hommes le
+sachent par ce livre.»
+
+C’est ici le cas de noter une particularité intéressante. La rédaction
+dont Rusticien de Pise fut l’auteur, la première qui fit connaître à
+l’Europe les voyages de Marco Polo, fut écrite en français. On se
+demande pourquoi deux Italiens choisirent notre langue de préférence à
+la leur ou même au latin, d’usage alors si général. Cette anomalie
+s’explique par la faveur dont le français à cette époque était l’objet,
+surtout dans les classes aristocratiques. Jamais le français n’a été
+relativement plus répandu qu’au XIIIe siècle. Il régnait encore à la
+cour et dans la haute société d’Angleterre depuis la conquête normande.
+On le parlait à la cour de Constantinople depuis que la quatrième
+croisade, au commencement du siècle, y avait établi Baudoin de Flandre,
+chef d’une dynastie dont les jours, il est vrai, étaient désormais
+comptés. En Grèce florissait aussi la langue que des maisons de
+Bourgogne et de Champagne avaient introduite dans les principautés,
+duchés ou baronnies fondées par elles sur ce sol classique. C’était
+enfin le parler de France qui avait servi de langage officiel au royaume
+chrétien de Jérusalem, création de Godefroy de Bouillon, dont le dernier
+débris venait en 1291 de tomber sous les coups des mamelouks d’Égypte.
+Aussi les auteurs et les lettrés étrangers qui se piquaient de bon ton
+se servaient-ils volontiers de notre langue. Rusticien, qui avait déjà
+publié des ouvrages en cet idiome, se décida sans doute à l’employer
+encore, parce que, suivant le mot de Brunetto Latini, son compatriote et
+contemporain, il le jugea «délectable et plus commun à toutes gens».
+
+Le succès donna raison à Rusticien. Il fut rapide, car en peu d’années
+le livre de Marco Polo fut traduit en latin, en plusieurs dialectes
+italiens et même réédité en français. Ce nombre d’éditions, remarquable
+pour l’époque, prouve à quel point la vogue s’empara de ces récits; et
+les changements que l’on remarque de l’une à l’autre montrent comment
+l’auteur fut encouragé par le succès à fouiller davantage dans ses
+souvenirs. Enfin, un siècle et demi plus tard, un compatriote de Polo,
+nommé Ramusio, recueillit les traditions qui couraient encore sur ce
+personnage dans sa ville natale, et avec leur aide il rédigea une
+biographie et donna une réédition augmentée où se mêlent à quelques
+inexactitudes une foule de détails curieux. Ainsi furent réunis les
+matériaux qui permettent d’étudier aujourd’hui cette grande figure du
+XIIIe siècle.
+
+Mais avant de raconter la vie et les voyages du célèbre Vénitien (sa
+biographie se résume presque entièrement dans ses voyages), il faut
+remonter un peu plus haut. Son histoire ne doit pas être traitée comme
+une de ces aventures extraordinaires que rien ne prépare et que rien ne
+suit. L’isoler ainsi serait en altérer le caractère, en ignorer la
+signification. Un mouvement important de découvertes marqua le XIIIe
+siècle, et si Marco Polo devint un grand voyageur, c’est qu’il vécut
+dans un siècle de voyages. Au moment où il venait au monde à Venise
+(1254), des Européens avaient déjà parcouru sur une vaste étendue ce
+continent asiatique où il devait pénétrer plus loin que personne. Il
+faut jeter au moins un coup d’œil rapide sur ces expéditions
+précédentes, si nous voulons comprendre les circonstances dans
+lesquelles s’accomplit la sienne.
+
+
+
+
+MARCO POLO
+
+SON TEMPS ET SES VOYAGES
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+LES VOYAGES ANTÉRIEURS
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LE PORT DE SOLDAIE ET L’EMPIRE MONGOL.
+
+
+Sur la côte orientale de la Crimée, dans cette partie favorisée de la
+péninsule qui présente, entre des collines rocailleuses où croît la
+vigne, quelques abris sûrs aux vaisseaux, il y avait vers le milieu du
+XIIIe siècle un port dont l’importance grandissait chaque jour. C’est
+celui qu’on nommait alors Soldaie ou Soudak. Là se trouvait pour le
+moment le principal entrepôt du commerce de la _mer Majeure_ où mer
+Noire. Soldaie entretenait des relations très actives avec Sinope, à
+l’extrémité septentrionale de la côte opposée, et recevait d’elle les
+toiles, les étoffes de coton, les draps de soie et les épices
+aromatisées, que les caravanes y conduisaient régulièrement de
+l’intérieur de l’Asie. En échange les marchands de Sinope
+s’approvisionnaient à Soldaie de fourrures précieuses, dépouilles des
+zibelines, martres, hermines et autres animaux qui peuplaient les
+immenses forêts de la Russie, et que les gens du pays amenaient à la
+côte par voie de roulage. Le commerce des esclaves mâles ou femelles,
+genre de trafic dont la mer Noire a été jusqu’à nos jours un des foyers
+les plus actifs, était aussi une des occupations lucratives des
+habitants. Non loin de là une foule de navires cinglaient vers les
+plages où étaient exposés les poissons salés venus des inépuisables
+pêcheries du Don. C’était enfin une ville active et populeuse, animée
+par un va-et-vient continuel qui donnait à sa population l’aspect le
+plus bigarré. Le fond en était grec; mais des Tartares, Comans, Russes
+et autres races encore s’y rencontraient avec des marchands italiens de
+Constantinople ou des Turcs musulmans venus d’Asie Mineure. Il y avait
+pourtant dans cette Babel de langues et de religions un lien commun qui
+unissait tous les habitants de Soldaie, l’amour du gain. Tandis qu’en
+Syrie et en Égypte la guerre allumée entre chrétiens et Sarrasins
+troublait à chaque instant la sécurité des transactions, le commerce
+avait trouvé dans cette espèce de marché international un terrain
+neutre: à Soldaie il n’était plus question de croisade.
+
+On ne se douterait pas aujourd’hui, à l’aspect de la petite ville qui
+sous le nom de Soudak végète à cette place, de l’importance qu’a eue ce
+coin de terre. Une forteresse et quelques fragments de murailles sont
+tout ce qui reste de son passé. Cette plage, recherchée pour la douceur
+de son climat, s’anime un moment pendant la belle saison, car c’est
+comme station de bains de mer que Soudak poursuit sa modeste existence;
+mais les navires ont oublié sa route, et le commerce de l’Orient ne
+vient plus s’y rencontrer avec celui du Nord. La prépondérance qu’avait
+jadis exercée Cherson (près de la moderne Sébastopol), après s’être
+fixée pour un siècle environ à Soldaie, passa ensuite à Caffa, sa
+voisine et sa rivale. Celle-ci, après avoir longtemps jeté, sous
+l’autorité de Gênes, un vif éclat, fut à son tour détruite par les
+invasions turques, et pour trois siècles ces côtes de Crimée, si
+fréquentées dans l’antiquité, comme au moyen âge, furent délaissées par
+les voies commerciales. Elles se réveillent aujourd’hui, mais sans
+prétendre à la signification qu’elles ont eue jadis. En effet c’est par
+Soldaie que se nouèrent au XIIIe siècle les relations entre l’Europe et
+l’extrême Orient, et quand Soldaie fut tombée en décadence, c’est par
+Caffa ou par la Tana, ville située à l’extrémité septentrionale de la
+mer d’Azof, qu’elles se poursuivirent pendant environ un siècle.
+
+En 1239 était survenu un évènement dont les conséquences ne tournèrent
+pas, comme on pouvait le craindre, au désavantage de Soldaie. La ville
+était tombée au pouvoir des Mongols ou Tartares, nom sous lequel
+l’Europe désignait de préférence ces farouches conquérants. C’était
+l’époque où sur l’Occident se précipitaient du fond de l’Asie centrale
+les hordes que le génie de Gengis-khan avait groupées dans une
+formidable agglomération. Ses fils et ses petits-fils avaient suivi sa
+carrière de conquêtes. L’un de ces derniers, nommé Batou, venait de
+promener la destruction en Russie, saccageant les villes saintes de
+Moscou et de Kiev, massacrant des populations, et prêt en apparence à
+infliger le même sort à l’Allemagne et à la chrétienté tout entière.
+Toute l’Europe avait tremblé au bruit de ces exploits, plus sinistres
+encore que ceux des Hongrois ou des Bulgares des temps passés. On s’y
+racontait qu’au sac de Moscou deux cent soixante-dix mille oreilles
+avaient été amoncelées en tas comme preuve du massacre ordonné par le
+vainqueur. Si générale avait été la frayeur, qu’à la suite des litanies
+on ajouta, dit-on, un nouveau verset: «Des Tartares, Seigneur,
+préservez-nous!»
+
+Mais Soldaie n’eut à souffrir rien de semblable de ses nouveaux maîtres.
+Elle leur parut de bonne prise, précieuse à ménager pour les revenus
+qu’elle pouvait fournir. Les provinces russes où ils s’étaient montrés
+destructeurs impitoyables n’étaient pas de celles qu’ils comptaient
+garder: Soldaie au contraire fit partie de leur empire. Ils ne s’y
+établirent pas, il est vrai; ils lui laissèrent même non seulement son
+évêque grec, mais aussi ses autorités indigènes. Ils se contentèrent
+d’exiger un tribut que les capitaines de la cité devaient chaque année
+porter en personne à la cour du souverain tartare. Moyennant cette
+redevance, les habitants purent s’administrer à leur guise, trafiquer en
+sûreté et attirer chez eux le commerce lointain.
+
+La transformation politique de l’Asie depuis les conquêtes mongoles fut
+en définitive propice au développement des relations commerciales. Des
+guerres de Gengis-khan (mort en 1227) et de ses successeurs était né le
+plus vaste empire que le monde ait jamais vu; car il comprenait la
+majeure partie du continent asiatique et s’avançait même en Europe. De
+la mer Noire à la mer de Chine, du Volga au golfe Persique, le pays
+obéissait aux Mongols. A la vérité cet empire fut divisé après la mort
+de Gengis en quatre États où ses fils, puis ses petits-fils se
+succédèrent. Le premier de ces États comprenait le pays qui avait servi
+de berceau à la puissance mongole, la Mongolie propre, plus une partie
+de la Chine: il était gouverné par «le chef de tous les Tartares du
+monde», le grand khan. Une autre branche de la dynastie avait le siège
+de sa puissance en Dzoungarie, s’étendait au sud jusqu’à l’Oxus,
+occupant ainsi la plupart des territoires de l’Asie centrale soumis
+aujourd’hui aux Russes. Un troisième État s’étendait, depuis le lac
+d’Aral jusqu’aux bouches du Danube, à travers toute la Russie
+méridionale: c’était celui «des Tartares du ponant». Enfin la Perse et
+peu à peu presque toute l’Asie occidentale tombèrent en partage à un
+quatrième État mongol dit «des Tartares du levant», par opposition à
+ceux du Volga.
+
+Ces divers États d’origine commune devaient bientôt entrer en lutte les
+uns avec les autres. Mais au milieu du XIIIe siècle ils formaient encore
+une fédération unie sous un chef reconnu comme le principal héritier de
+Gengis, le grand khan. Sa suzeraineté s’exerçait réellement sur les
+autres États mongols. On continuait à ne battre monnaie qu’en son nom.
+Une lettre, un ordre scellé de son sceau obtenait respect et obéissance
+dans toute l’Asie soumise aux Mongols. Une autorité forte maintenait
+partout la sûreté des communications nécessaires pour les rapports des
+divers membres de cette vaste fédération d’empires. Des messagers
+allaient et venaient d’une cour à l’autre. C’était en un mot un
+spectacle que jamais auparavant l’Asie n’avait offert. Jamais cette
+terre des grandes agglomérations politiques n’en avait vu d’aussi vaste
+ni de mieux disciplinée. Jamais la circulation n’y avait été aussi sûre
+sur une immense étendue.
+
+Ces circonstances politiques eurent une grande influence sur le
+développement des relations entre l’Orient et l’Occident. On peut dire
+que c’est à Soldaie, favorablement placée pour servir de lien entre les
+Tartares du Volga et l’Europe, que ce mouvement prit naissance.
+
+Les relations se développèrent peu à peu, car la familiarité ne pouvait
+être prompte à s’établir entre ces féroces dévastateurs et l’Europe,
+qu’ils avaient fait trembler; mais quand leur mouvement offensif parut
+arrêté, on chercha en Europe à connaître ces peuples extraordinaires.
+Quelle était leur religion? Quel parti suivraient-ils dans le grand duel
+qui mettait aux prises chrétiens et musulmans? Il se trouvait que
+ceux-ci avaient essuyé déjà en Asie leur hostilité et allaient la sentir
+plus terrible encore. Le temps n’était pas loin où des pyramides de
+têtes humaines allaient s’amonceler sur les décombres d’Alep et de
+Damas, où la secte fanatique de l’islam qui avait fait de l’assassinat
+politique et religieux son mot d’ordre, allait être écrasée dans son
+repaire, où Bagdad, la Rome musulmane, serait conquise et saccagée par
+les Mongols. Cette hostilité contre un ennemi commun donna lieu à des
+échanges d’envoyés, de Tartares à chrétiens et de chrétiens à Tartares.
+Elle fit naître chez le pape Innocent IV et chez le roi de France, saint
+Louis, le désir d’entrer en relations avec ces peuples que Dieu avait
+suscités peut-être pour servir à leur insu la cause des croisades.
+
+Tout était si obscur pour l’Europe dans cette révolution qui, partie des
+plus lointaines profondeurs de l’Orient, venait de bouleverser et de
+transformer l’Asie, qu’on se demandait si les Mongols n’étaient pas
+chrétiens. Des bruits, des rapports plus ou moins authentiques venus
+surtout d’Arménie, avaient fait croire à beaucoup de personnes qu’ils
+l’étaient. En réalité ces nomades des steppes ne connaissaient pas plus
+le christianisme que l’islam. Les sentiments de haine religieuse leur
+étaient à cette époque entièrement étrangers. Mais cette neutralité
+paraissait peu naturelle aux Européens d’alors. Aussi un des effets des
+conquêtes mongoles fut-il de réveiller avec une nouvelle force en
+Occident une tradition singulière qui s’y était répandue depuis environ
+un siècle. Le bruit avait couru alors qu’il se trouvait, au delà de la
+partie de l’Asie occupée par les infidèles, un grand État chrétien dont
+le monarque s’appelait prêtre Jean. Aux exploits dont les musulmans
+étaient victimes on crut reconnaître le bras de l’allié annoncé. Les
+récits intéressés des chrétiens nestoriens, secte alors assez répandue
+en Asie, favorisèrent cette illusion. Sur la foi de vagues témoignages,
+les imaginations échauffées ne doutèrent plus des prétendues sympathies
+des Mongols pour les chrétiens. Quand les voyageurs européens
+commencèrent à pénétrer dans leur pays, ce fut avec la préoccupation et
+l’espoir d’y trouver le prêtre Jean. Nous aurons à voir quelle série de
+déceptions engendra cette recherche; mais, fable ou vérité, ces rumeurs
+avaient de quoi solliciter l’intérêt des politiques du temps. Si le
+prêtre Jean échappait aux poursuites, du moins était-il utile de
+connaître les nouveaux maîtres de l’Asie, et si les Mongols n’étaient
+pas chrétiens, on pouvait du moins espérer de les convertir.
+
+Alors commença une suite de missions moitié diplomatiques, moitié
+religieuses, auprès des différents princes mongols. En 1246 un moine
+franciscain dont la relation, parvenue jusqu’à nous, a une grande
+valeur, Plano Carpini, dépêché par le pape, pénétra jusqu’au fond de la
+Mongolie et visita le grand khan dans son palais d’été, à une journée de
+marche de Caracorum. Deux ans après des messagers tartares vinrent
+trouver à Chypre le roi saint Louis, et celui-ci envoya auprès de leur
+souverain un religieux nommé frère André. Enfin, au mois de mai 1253 un
+franciscain envoyé encore par saint Louis, roi de France, arriva de
+Constantinople au port de Soldaie avec l’intention de s’engager dans le
+pays des Tartares.
+
+Ce moine s’appelait Guillaume de Rubrouck. Ce nom, qu’on écrit parfois à
+tort Rubruquis, était celui d’un village flamand, aujourd’hui une des
+communes du canton de Cassel, arrondissement d’Hazebrouck, dans notre
+département du Nord. A Soldaie il s’entendit avec les autorités et
+consacra quelques jours aux préparatifs de son voyage. Il se procura
+quatre chariots couverts, «pareils à ceux avec lesquels les Russes
+transportent leurs fourrures,» quelques chevaux de selle, et la
+caravane, composée de huit personnes, se mit en route. Rubrouck ne se
+proposait en ce moment que d’atteindre la cour du souverain tartare le
+plus voisin; mais les circonstances en décidèrent autrement, et son
+voyage, que nous allons résumer, fut un des plus remarquables dont le
+récit nous ait été conservé.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LES PEUPLES DES STEPPES.
+
+
+«Après avoir quitté Soldaie, nous rencontrâmes au bout de trois jours
+les Tartares, et il me sembla que j’entrais dans un autre monde.» Telle
+fut l’impression de Rubrouck à la vue du premier campement tartare. Le
+monde dans lequel il s’engageait ainsi était le pays des steppes,
+domaine de la vie pastorale et nomade. Pour longtemps il avait dit adieu
+aux villes, aux champs cultivés, à tout ce qui pouvait lui rappeler sa
+patrie. Les Tartares, curieux de connaître ces nouveaux venus, les
+entourèrent à cheval et se mirent à les assaillir de questions. Leur
+importunité fut bien des fois à charge à nos voyageurs; car, en
+véritables enfants, ils demandaient tout ce qu’ils voyaient, et leur
+appétit n’était pas moins insatiable que leur curiosité. Cependant ils
+ne dérobèrent rien, et se chargèrent de guider la caravane auprès du
+chef le plus voisin. Celui-ci était un personnage important, apparenté à
+la famille régnante. La quantité de ses chariots couverts de maisons
+faisait l’effet d’une ville roulante, dont l’approche s’annonçait par de
+grands troupeaux paissant presque en liberté. Il reçut l’envoyé du roi
+de France assis sur un lit, une sorte de guitare à la main. Sa femme
+était près de lui. «En la voyant, nous crûmes en vérité qu’on lui avait
+coupé le nez; elle ressemblait à un singe,» dit Rubrouck, qui sans doute
+se trouvait pour la première fois en face d’une beauté du type kalmouk
+ou mongol.
+
+Le moine expliqua l’objet de son voyage: il demandait à être conduit
+auprès de Sartach, arrière-petit-fils de Gengis-khan, exerçant au nom de
+son père Batou le gouvernement des postes avancés de l’empire tartare
+sur le Don. Son maître le roi de France, ayant entendu dire que ce
+prince était chrétien, l’avait chargé de lui remettre un message.
+
+Rubrouck avait reçu pour cet officier une lettre de recommandation de
+l’empereur de Constantinople. Écrite en grec, elle ne put être
+déchiffrée par le chef tartare, et notre envoyé dut attendre, pour se
+mettre en route, le retour de la traduction demandée en toute hâte à
+Soldaie. Il s’achemina vers le nord et arriva bientôt à l’isthme de
+Pérékop, par lequel la Crimée se rattache au continent, au bord de
+marais salants dont l’exploitation fort active était une importante
+source de revenus pour le maître du pays. L’aspect des préposés aux
+gabelles tartares n’excitait pas une impression favorable: «Misérables
+gens qui semblaient couverts de lèpre, et qu’on avait placés là pour
+percevoir le tribut du sel!» Après cette station, seul vestige qui
+rappelât l’existence d’une autorité dans ces déserts, recommençait la
+solitude des steppes. Couchant sous le ciel ou sous leurs chariots, nos
+voyageurs suivirent vers l’est, ou plutôt le nord-est, une direction
+parallèle à la mer d’Azof. Ils traversaient des plaines monotones où ni
+forêt, ni montagne, ni rocher n’arrêtait le regard, où pendant plus
+d’une semaine ne s’offrait aucune âme vivante. Pas d’arbres, mais
+partout de l’herbe en abondance; de loin en loin quelques flaques d’eau
+ravinant la plaine, et çà et là, seuls accidents qui rompissent
+l’uniformité de l’horizon, ces tertres artificiels très nombreux en
+Russie, où on les désigne sous le nom de _kourganes_, et que Rubrouck
+appelle tombeaux des Comans. Il n’est pas de voyageur qui, traversant à
+son tour ces solitudes herbeuses n’ait été frappé comme lui de ces
+monuments mystérieux dont la silhouette, de fort loin visible, se
+dessine seule entre la terre et le ciel.
+
+C’est ainsi qu’ils arrivèrent au Tanaïs (Don), «fleuve qui sépare l’Asie
+de l’Europe, comme le fleuve de l’Égypte sépare l’Asie de l’Afrique»;
+ainsi le répète Rubrouck d’après les manuels de géographie qu’on
+étudiait de son temps. Au point où ils l’atteignirent, le fleuve n’était
+distant que de dix journées de marche du Volga. L’autorité tartare avait
+récemment établi à cet endroit une station de bateliers recrutés dans la
+population russe du voisinage et chargés de faire passer les officiers
+ou ambassadeurs qui se rendaient vers les campements du Volga. Les
+marchands usaient aussi du passage, mais moyennant un fort tribut. «On
+nous transporta d’abord, puis nos chariots, en attachant les barques les
+unes aux autres et en posant une roue dans l’une et une roue dans
+l’autre... Le fleuve est aussi large que la Seine à Paris.»
+
+Le campement de Sartach était à quelques journées au delà. A peine
+arrivé, Rubrouck se mit en devoir de lui présenter les lettres dont il
+était porteur. Mais l’audience d’un descendant de Gengis-khan ne
+s’obtenait pas sans formalités. L’envoyé de saint Louis s’adressa à
+l’officier chargé de l’introduction des ambassadeurs et lui remit, pour
+se concilier sa faveur, une corbeille de biscuits et une bouteille de
+vin muscat. Ce chambellan tartare avait des idées arrêtées sur la
+situation politique de l’Europe. «Quel est, demanda-t-il à Rubrouck, le
+plus grand seigneur parmi les Francs?--L’empereur, répond celui-ci, s’il
+occupait son empire sans contestation.--Non, réplique alors le Tartare,
+c’est le roi de France.»
+
+Guillaume de Rubrouck se crut sans doute à ce moment arrivé au terme de
+son voyage. Les instructions de son maître ne lui assignaient pas
+d’autre but, et leur objet se bornait, du moins en apparence, à
+solliciter une autorisation de séjour auprès de Sartach. Quand, revêtus
+de leurs plus beaux ornements sacerdotaux, le moine, son compagnon et
+son clerc se présentèrent devant le prince mongol, il leur témoigna une
+vive curiosité. Il examina attentivement tous les détails de leur
+costume et prit plaisir à feuilleter avec sa femme un psautier enluminé
+dont la reine de France avait fait cadeau à son ambassadeur. Mais, après
+avoir pris connaissance des lettres royales, il déclara qu’il ne pouvait
+rien décider sans l’avis de son père: c’est auprès de lui qu’il fallait
+se rendre.
+
+Assez désabusé sur le prétendu christianisme de Sartach, notre envoyé
+dut continuer sa route et atteignit après trois jours le Volga. Il vit
+avec admiration ce beau fleuve, quatre fois plus large, écrit-il, que la
+Seine à Paris. Un passage y était organisé, comme sur le Don: création
+récente et nouvelle preuve du soin avec lequel les gouvernants tartares
+assuraient les communications de leur empire. C’était l’époque de
+l’année où Batou? et sa cour établissaient leur résidence périodique au
+milieu des grands pâturages qui bordent la rive orientale du fleuve. Les
+voyageurs aperçurent donc bientôt la _horde_, c’est-à-dire le campement
+du chef, occupant le centre d’une multitude de chariots établis à droite
+et à gauche. Une profonde surprise s’empara d’eux au spectacle de ces
+rangées de maisons roulantes qui ressemblaient à une grande ville pleine
+de peuple, s’étendant en longueur jusqu’à trois ou quatre lieues. Vraie
+capitale des steppes, cette _horde_ en abritait le farouche dominateur,
+celui dont le nom faisait trembler la Russie et l’Europe, et qui n’était
+cependant le chef que «des Tartares du ponant».
+
+La réception se fit avec un grand appareil. Lorsque avait lieu une de
+ces cérémonies, auxquelles un grand nombre d’assistants étaient conviés,
+on dressait une tente ronde surmontée d’une sorte de coupole recouverte
+de feutre et de tapis, semblable en un mot, sauf la grandeur des
+dimensions et la richesse des ornements, aux _iourtes_ dans lesquelles
+habitent aujourd’hui les Turcomans ou les Kirghizes. Près de l’entrée
+s’étalait un bahut chargé de vases d’or et d’argent garnis de pierres
+précieuses, avec une provision de _koumi_, boisson nationale des
+Mongols. L’assistance se composait d’hommes et de femmes, celles-ci en
+moins grand nombre il est vrai; mais leur présence indique combien à
+cette époque l’usage musulman de la réclusion des femmes était étranger
+aux Tartares. Enfin le prince trônait sur un siège d’or élevé sur trois
+marches. Une dame, ce jour-là, était assise à son côté.
+
+[Illustration: UNE TENTE TURCOMANE.]
+
+C’est devant cette tente que, dès le lendemain du jour de leur arrivée,
+parurent les envoyés du roi de France. On les retint d’abord à la porte,
+revêtus de leurs habits religieux, pieds nus et la tête découverte; puis
+ils furent introduits au milieu de la salle. «Nous restâmes debout le
+temps de réciter le _Miserere_, et tous les assistants gardaient un
+profond silence.»
+
+Invité enfin à parler, Guillaume de Rubrouck plia un genou; mais sur un
+signe du prince il dut plier les deux. «Alors, pensant que je priais
+Dieu, puisque j’étais à deux genoux, je commençai ainsi: Seigneur, nous
+prions Dieu de vous donner les biens terrestres, et ensuite ceux du
+ciel, parce que sans ceux-ci les autres ne sont rien.» Il écoutait très
+attentivement, et j’ajoutai: «Vous savez certainement que vous
+n’obtiendrez pas les biens célestes si vous ne devenez chrétien.» A ces
+mots il sourit légèrement, et tous les Mongols frappèrent des mains en
+se moquant de nous.»--Cependant l’audience finit mieux qu’elle n’avait
+commencé. Batou questionna son hôte sur les motifs de l’expédition
+entreprise en Terre sainte alors par saint Louis. Enfin, comme une
+grande marque de faveur, il lui fit donner du lait à boire et lui permit
+de s’asseoir. Rubrouck put sortir un instant après, emportant
+apparemment de cette entrevue la même impression que ces ambassadeurs de
+l’empire romain auxquels Attila donna audience dans ses campements des
+bords du Danube.
+
+La démarche de saint Louis parut à Batou un incident assez important
+pour être porté à la connaissance du chef souverain de l’empire. Les
+membres de la dynastie de Gengis, encore fidèles à la loi hiérarchique,
+n’agissaient que de concert dans les circonstances qu’ils jugeaient
+graves. Aussi dès le lendemain notre envoyé reçut avis de s’apprêter à
+se rendre, avec un seul compagnon et un interprète, auprès du grand
+khan. Quelques jours après le fils d’un _millénaire_ (colonel) mongol
+vint le trouver et lui dit: «Je dois vous conduire auprès de
+Mangou-khan. Il faut quatre mois pour y aller, et il fait si froid
+là-bas que la gelée fend les pierres et les arbres. Voyez si vous pouvez
+supporter le voyage.--J’espère, répondit simplement Rubrouck, qu’avec la
+grâce de Dieu nous supporterons ce que supportent les autres hommes.» On
+leur apporta le lendemain un équipement à la tartare, et le 16 septembre
+1253 ils commencèrent un nouveau voyage qui allait les conduire au fond
+de l’Asie.
+
+Avant d’y suivre Guillaume de Rubrouck, arrêtons-nous pour observer avec
+lui les usages des peuples qu’il visitait. Sa description est un tableau
+de la vie nomade telle que l’ont toujours pratiquée les habitants des
+steppes. Pour l’entretien de leurs nombreux troupeaux ils se
+transportent d’un lieu déterminé de pâturage à un autre, suivant les
+saisons. Leurs demeures, dont la charpente ne se compose que d’un
+treillis de baguettes entrecroisées, sont hissées sur des chariots et se
+mettent en marche avec eux. La chair et le lait de leurs troupeaux
+suffisent aux besoins de leur cuisine; en été même leur nourriture
+exclusive est le _koumi_, lait de jument fermenté. Une grande quantité
+de ce lait est recueillie dans une outre immense, puis battue avec une
+pièce de bois pendant plusieurs jours. Quand la fermentation du liquide
+est suffisante, ils le boivent ou en font provision. Cette boisson
+tonique et nourrissante est encore aujourd’hui pour l’habitant des
+steppes, comme le vin pour nous, le thé pour le Chinois ou le Tibétain,
+une condition de santé et de force. Lorsque Rubrouck en goûta pour la
+première fois, «il tressaillit d’horreur»; mais ensuite ce breuvage
+picotant lui fit l’effet de «certains vins de Champagne. Il réjouit le
+cœur, mais il égare les têtes faibles.»
+
+Hommes et femmes mènent une vie active. Outre le soin des troupeaux, qui
+est l’occupation commune, les hommes fabriquent les armes ou les harnais
+dont ils ont besoin; la confection des vêtements et des chaussures,
+celle des tapis et des coffres, qui sont le luxe de la tente, regarde
+spécialement les femmes. La polygamie est admise, mais en fait les
+riches seuls peuvent user de ce droit. La femme n’apporte point de dot à
+son époux; c’est celui-ci qui l’achète à ses parents. Dans le cérémonial
+du mariage figuraient certains usages rappelant les pratiques barbares
+des sociétés primitives. Quand, dit notre voyageur, le père de la jeune
+fille et le futur époux sont tombés d’accord, le père offre un banquet,
+tandis que la jeune fille court se cacher chez ses plus proches parents.
+Alors le père dit: Voilà ma fille, elle est à toi, tu peux t’en emparer
+partout où tu la trouveras. Le fiancé se met en quête avec ses amis, et
+quand il l’a trouvée, il la saisit et la conduit par force dans sa
+demeure.--Ces brusques préliminaires ne nuisaient pas, à ce qu’il
+semble, à la bonne union du ménage. Du moins Marco Polo rend-il le
+meilleur témoignage des épouses tartares: il les dit dévouées à leurs
+maris et même habituées à vivre entre elles dans un accord inaltérable!
+
+La justice est simple et expéditive: peine de mort pour l’homicide ou
+l’adultère, bastonnade pour le voleur. Les instincts religieux du
+Tartare sont satisfaits par l’observance de quelques pratiques. Avant de
+boire il n’oubliera pas de verser à terre une partie du liquide. Il se
+gardera de mettre le pied sur le seuil de la maison; le compagnon de
+Rubrouck faillit une fois payer de sa vie une infraction de ce genre.
+Dans chaque demeure sont fixées à des places déterminées quelques
+statuettes en feutre figurant le couple divin entouré de ses enfants,
+qui veille à la sécurité du foyer: il faut avant le repas honorer par
+une aspersion ces idoles, suivant l’ordre hiérarchique des personnes
+qu’elles représentent. Les morts reçoivent certains honneurs: on dépose
+sur le tombeau des aliments pour que le défunt ne manque de rien, et
+l’on suspend tout autour à des perches des peaux de cheval. Mais le
+grand souci du Tartare est de connaître l’avenir. Le mode le plus usité,
+au dire de Rubrouck, est la divination par l’omoplate d’un mouton. On
+place l’os sur le feu, et au bout d’un instant le devin observe les
+fentes que la combustion a produites. Si les fissures sont dans le sens
+de la longueur, le présage est favorable; dans le cas contraire il faut
+se garder de rien entreprendre. Ce genre d’oracle est en usage chez les
+Turcomans de nos jours. On l’a même observé chez les Grecs modernes,
+auxquels cette coutume des steppes a été très probablement transmise par
+la conquête turque.
+
+[Illustration: CAVALIERS MONGOLS.]
+
+Ainsi religion, justice, vie sociale, tout ce qui constitue le
+patrimoine moral d’une race se réduisait chez ces peuples à la forme la
+plus élémentaire. Le Tartare des steppes ne connaît pas d’autre horizon.
+Rubrouck raconte que, lorsqu’il essayait d’expliquer à ses hôtes mongols
+ce que c’est que la mer, il ne parvenait pas à se faire comprendre.
+Étrangers au reste du monde, ne trouvant sur des espaces immenses que
+des peuples semblables à eux, ils ne sont pas stimulés par la variété
+des conditions d’existence. Ils n’ont pas plus d’idées que de besoins.
+Il est vrai que dans cette simplicité est aussi le secret de leur force.
+Pour une chasse ou pour une expédition guerrière, le cavalier, non moins
+sobre que sa monture, franchit des distances immenses. «Quand ils
+partent en campagne, dira Marco Polo, chacun n’emporte que deux outres
+de cuir pour le lait et un petit pot de terre pour la viande. Et si la
+presse est grande, ils chevauchent bien dix journées sans manger de la
+viande ni faire du feu.» Sous la main d’un organisateur de génie, ces
+qualités essentiellement militaires étaient devenues un instrument de
+domination et de conquête. Gengis-khan, «un homme de grand sens et de
+grande prouesse,» créa l’organisation hiérarchique, imposa la discipline
+de fer qui fit de ces hordes une des forces les plus redoutables que le
+monde eût vues. Du général au soldat le châtiment, sévère et immédiat,
+n’épargnait personne.
+
+Rubrouck familiarisa le moyen âge avec ces peuples, occupants naturels
+de l’espace immense qui sépare les civilisations de l’Europe et de la
+Chine. Sa description rappelle souvent celle qu’Hérodote a tracée des
+Scythes. En effet ces peuples ne changent guère; leur existence semble
+régie par d’inflexibles nécessités de climat. Tant qu’ils restent
+fidèles à leurs steppes natives, quel progrès pourrait les arracher à
+leur simplicité d’habitudes ou les troubler dans leur paresse d’esprit?
+Maintenant encore les Kirghizes, Kalmouks, Turcomans, sans parler des
+Mongols eux-mêmes, représentent, sous divers noms et sous d’autres
+étiquettes religieuses, les Tartares du XIIIe siècle.
+
+Au contraire, lorsque par quelque concours de circonstances ils ont été
+implantés au milieu des populations sédentaires et civilisées, on les a
+toujours vus se fondre promptement dans ce milieu nouveau. C’est ce qui
+arriva après Gengis-khan. Ceux qui avaient porté à l’islam les coups les
+plus rudes ne tardèrent pas à devenir musulmans, une fois établis en
+Perse: ce sol qu’ils ont bouleversé a oublié leur nom. Fixés en Chine,
+ils se convertirent à sa religion et à ses mœurs. Quand Marco Polo put
+comparer les Mongols des steppes et ceux de la Chine, il remarqua le
+changement profond qu’avaient éprouvé ces derniers, et pour lequel
+suffit la courte période qu’embrasse ce récit. Cette transformation des
+nomades était inévitable. Leur état social, inséparable du milieu dans
+lequel il s’était formé, restait sans application à leur condition
+nouvelle. Ils flottaient à l’aventure comme déracinés, jusqu’à ce que
+l’influence des civilisations étrangères, auxquelles ils n’avaient rien
+à opposer de leur propre fond, eût raison d’eux et les absorbât.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+RUBROUCK A CARACORUM.
+
+
+Rubrouck et son collègue, accompagnés seulement d’un interprète et du
+seigneur mongol qui leur servait de guide, mirent douze jours à franchir
+la distance entre le Volga et le Jaïk, ancien nom du fleuve Oural; puis,
+pendant un mois, ils ne cessèrent pas de voyager à grandes journées vers
+l’est. La distance qu’ils parcouraient ainsi chaque jour était comme de
+Paris à Orléans (environ 120 kilomètres), quelquefois davantage. Ils
+traversaient un pays généralement plat, entrecoupé de déserts, dépourvu
+d’arbres, sauf au bord des rares cours d’eau, et devaient s’accommoder
+comme combustible de quelques broussailles. Tel est en effet l’aspect
+des steppes kirghizes qui s’étendent au nord de la mer Caspienne et du
+lac d’Aral. Notre voyageur constata ainsi que la Caspienne était fermée
+au nord et que sa prétendue communication avec l’Océan glacial était une
+chimère. Comme, à son retour, il se dirigea parallèlement à la côte
+occidentale, complétant ainsi le circuit que son prédécesseur, frère
+André, avait déjà accompli par le sud et par l’est, il put affirmer en
+toute certitude que cette mer était entourée de tous côtés par les
+terres. Il y avait longtemps que cette vérité géographique avait été
+attestée par Hérodote; mais après lui l’opinion contraire avait prévalu,
+et continua à faire foi jusqu’à ce que Rubrouck lui opposât sa propre
+expérience. Désormais du moins la découverte était acquise.
+
+Le 31 octobre ils tournèrent au sud, dans la direction de hautes
+montagnes. A mesure qu’ils en approchaient, le paysage changeait
+d’aspect: de nombreux ruisseaux sillonnaient la plaine; partout
+s’étendaient les cultures; c’était un jardin succédant à la steppe. Un
+fleuve important sortait des montagnes et, se ramifiant à travers les
+campagnes qu’il fécondait par ses irrigations, finissait par se perdre
+dans une lagune. Le long de cette lisière fertile bordant le pied des
+hauteurs, s’élevaient des villes populeuses; déjà moins nombreuses il
+est vrai qu’auparavant, car la domination des Tartares s’était signalée
+par des destructions de villes, et partout où régnait ce peuple nomade,
+les terrains de pâturage ne cessaient d’empiéter au dépens du domaine
+agricole. Cependant Rubrouck cite les villes de Talas, d’Esquius,
+surtout de Caïlac, comme des centres encore importants de commerce et de
+population. Il y constata avec surprise l’usage de la langue persane,
+qui, si loin de la Perse proprement dite, s’y maintenait, comme elle se
+maintient encore aujourd’hui dans les principales villes de l’Asie
+centrale. Ce tableau, quoique très sommaire, du pays et de ses
+habitants, se rapporte avec une remarquable exactitude aux descriptions
+actuelles que nous devons aux Russes sur cette partie de l’Asie où ils
+dominent. On peut, sur les cartes modernes de l’Asie centrale, suivre
+approximativement le rapide itinéraire de notre voyageur. Il correspond
+à peu près à la route stratégique que le gouvernement russe a fait
+construire pour relier ses possessions du Turkestan à la Sibérie
+occidentale. Rubrouck longea le versant septentrional de la chaîne
+aujourd’hui appelée, du nom du czar actuel, chaîne Alexandre. Il
+traversa le fleuve Ili, principal affluent du lac Balkach, dont il
+entendit parler, mais qu’il ne vit point. L’importante ville de Caïlac,
+où il fit une halte de quelques jours, paraît correspondre à celle de
+Kopal, une des principales étapes de la grande voie moderne entre
+Tachkend et Sémipalatinsk. Elle commande l’entrée de la Dzoungarie,
+cette dépression comprise entre le système des monts Altaï au nord et
+des monts Célestes au sud, qui a toujours servi d’issue principale vers
+l’intérieur de l’Asie.
+
+La caravane se remit en route le 30 novembre dans une direction
+est-nord-est. La saison devenait de plus en plus rigoureuse, le pays
+plus accidenté et plus désert. Après avoir longé un lac d’eau saumâtre
+et traversé une chaîne escarpée, la petite troupe commença à hâter le
+pas et à doubler les étapes. Sauf les relais placés de distance en
+distance pour héberger les messagers officiels et les ambassadeurs,
+aucune habitation ne se montrait, tout vestige d’établissements humains
+avait disparu. Les détails, pour cette dernière partie du trajet, font
+presque défaut. Nous apprenons seulement qu’après bien des fatigues nos
+voyageurs arrivèrent, le 26 décembre, dans une plaine vaste et unie
+comme la mer. Là se trouvait le campement alors occupé par Mangou, le
+grand khan des Mongols.
+
+Le séjour de l’envoyé du roi de France auprès du petit-fils de
+Gengis-khan dura plusieurs mois, et pendant ce temps l’intelligent
+observateur put à loisir graver dans sa mémoire l’aspect de cette cour
+nomade. Dans un site exposé à toutes les rigueurs d’un climat excessif
+rebelle à l’agriculture, approprié tout au plus à la vie errante de
+tribus pauvres et clairsemées, un des plus bizarres accidents de
+l’histoire avait placé la résidence du souverain qui pour le moment
+pouvait se vanter avec quelque raison d’être le plus puissant de
+l’univers. La ville de Caracorum, dont il existe de misérables restes
+près de la source de l’Orchon, affluent du lac Baïkal, était le lieu des
+représentations officielles, un rendez-vous où se réunissaient à
+l’occasion les assemblées de l’aristocratie mongole. Le souverain n’y
+résidait pas, et se contentait ordinairement d’y passer deux fois par
+an; mais il se tenait à proximité. C’est à son campement temporaire, ou
+sa _horde_, qu’affluaient les ambassadeurs. Aux confins du désert de
+Gobi, le messager de saint Louis s’y rencontra avec les ambassadeurs du
+khalife de Bagdad contre lequel s’amassait en ce moment un terrible
+orage, ceux du sultan de Turquie, ceux d’un souverain de l’Inde et ceux
+de l’empereur grec de Nicée. De temps en temps arrivaient, pour porter
+le tribut ou rendre hommage, quelques émissaires de ces peuplades de
+chasseurs qui errent aux extrémités de la Sibérie orientale ou qui
+vivent dans les îles glacées de la mer d’Okhotsk.
+
+La figure de Mangou-khan, singulier mélange de grossièreté et d’astuce,
+se détache sur un fond encore tout barbare. Il avait alors quarante-cinq
+ans; ses traits accusaient sans aucun adoucissement le type mongol.
+Lorsque le moine franciscain eut avec lui sa première entrevue, «il nous
+demanda d’abord, dit-il, ce que nous voulions boire. Je répondis:
+«Seigneur, nous ne sommes pas des hommes qui cherchons le plaisir dans
+la boisson; tout ce qui vous plaira nous convient.» Il nous fit alors
+verser d’une boisson faite de riz dont je bus quelques gouttes par
+politesse. Ensuite le khan se fit apporter des faucons et d’autres
+oiseaux, les mit sur le poing et s’amusa à les regarder. Enfin, après un
+long intervalle, il nous ordonna de parler.» L’entretien n’alla pas loin
+ce jour-là, car l’interprète était ivre et Rubrouck crut s’apercevoir
+que Mangou lui-même était quelque peu chancelant. Plusieurs entrevues
+eurent lieu dans la suite, et plus d’une fois le moine, admis en
+présence du souverain, le trouva armé d’une omoplate brûlée et la
+regardant attentivement. Une police soupçonneuse et sévère veillait
+autour du grand khan. Nul n’était introduit sans avoir été préalablement
+fouillé. Une fois même Rubrouck et son compagnon subirent un
+interrogatoire en règle; car on avait rapporté à Mangou que quarante
+émissaires du Vieux de la Montagne, chef de la secte des Assassins,
+étaient partis sous divers déguisements pour attenter à sa vie.
+
+Les conférences ne pouvaient guère aboutir à un résultat. L’unique
+préoccupation du Mongol était d’obtenir de ce Français soit un mot, soit
+une demande précise de secours, qui eussent été interprétés comme une
+marque de soumission et d’hommage. Les instructions de Rubrouck ne
+portaient rien de pareil, et, se retranchant sur le terrain de la
+propagande religieuse, il se défendait avec soin de toute parole de
+nature à compromettre l’honneur de son souverain. Dès lors sa présence
+cessa d’offrir un grand intérêt à Mangou-khan. Dans les questions
+religieuses celui-ci s’accommodait fort bien d’une sorte de neutralité,
+d’ailleurs tolérante, entre les moines chrétiens, les musulmans et les
+prêtres bouddhistes, qui vivaient autour de lui et profitaient également
+de ses libéralités. Quand il tenait cour plénière, «les prêtres
+chrétiens venaient en grand appareil, priaient pour lui et bénissaient
+sa coupe. Puis les prêtres sarrasins arrivent, et font de même. Enfin se
+présentent les prêtres idolâtres, qui font la même chose.» Cependant
+quelques-unes des femmes de Mangou avaient embrassé le christianisme; et
+lui-même se montrait parfois dans les cérémonies célébrées à certains
+jours par ses prêtres nestoriens. Bizarres cérémonies, dont Rubrouck
+nous a laissé le peu édifiant tableau! Elles commençaient par des
+chants, se continuaient par des distributions de cadeaux faites par la
+première femme du grand khan, et se terminaient par un repas auquel tous
+prenaient part et où les princesses de sang royal aussi bien que les
+ministres du culte laissaient leur raison.
+
+Si Rubrouck avait nourri des illusions sur l’utilité de son apostolat,
+elles furent bientôt détruites à l’aspect de cette cour des steppes avec
+ces légions de mendiants, devins et parasites de toute espèce. Mais il
+eut la surprise de rencontres très inattendues. Une femme de Metz,
+nommée Paquette, vint un jour le trouver et lui raconta qu’elle avait
+été prise en Hongrie, et, après des souffrances inouïes, attachée enfin
+au service d’une des femmes du khan. Maintenant sa condition était
+bonne; elle avait épousé un charpentier russe dont elle avait plusieurs
+enfants. D’autres Européens se trouvaient à Caracorum ou à la cour.
+Paquette lui apprit que dans cette ville vivait un orfèvre nommé
+Guillaume Boucher, originaire de Paris, et dont le frère était établi
+sur le grand Pont.
+
+C’est en effet par maître Guillaume que fut accueilli Rubrouck quand il
+se rendit, le dimanche des Rameaux, à Caracorum. L’histoire de ce
+compatriote était fertile en péripéties. Fait prisonnier à Belgrade par
+un des frères de Mangou, il avait été emmené au fond de la Mongolie.
+Bientôt ses talents le firent apprécier de ses nouveaux maîtres, et la
+munificence du khan lui permit de vivre à l’aise à Caracorum, avec sa
+femme, une Hongroise originaire de Lorraine. C’était vraiment un artiste
+habile, et l’énumération que donne Rubrouck de ses principaux ouvrages
+montre la variété de ses aptitudes: une belle croix d’argent à la mode
+de France, une image de la Vierge avec des figures sculptées sur les
+panneaux; un oratoire richement orné de peintures. Comment s’étonner que
+le département des beaux-arts à la cour de Mangou-khan soit devenu son
+domaine? Il exécuta sur son ordre, pour décorer le palais de ses
+réceptions solennelles à Caracorum, une pièce des plus compliquées,
+véritable chef-d’œuvre où il mit toute la virtuosité de son art. Il
+s’agissait d’une fontaine destinée à verser diverses liqueurs dans les
+grands repas auxquels présidait le souverain. Maître Guillaume figura un
+grand arbre d’argent avec des feuilles et des fruits, au pied duquel
+quatre lions du même métal vomissaient du lait de jument. Il enlaça
+autour du tronc quatre serpents dorés de la gueule desquels
+jaillissaient des liqueurs différentes. Un ange armé d’une trompette
+surmontait le merveilleux édifice. Il y avait même, dans une cavité
+pratiquée à l’intérieur de l’arbre, un mécanisme au milieu duquel un
+homme caché imprimait un mouvement au bras de l’ange et parvenait à
+tirer de la trompette des sons éclatants. Ce fut sans nul doute la
+merveille de Caracorum; et l’orfèvrerie parisienne du temps de saint
+Louis remportait, comme on voit, d’assez beaux triomphes aux confins de
+la Sibérie et de la Chine.
+
+La ville de Caracorum était entourée d’une muraille de terre percée de
+quatre portes. Malgré sa situation ingrate, le voisinage de la cour et
+l’affluence des ambassadeurs y attiraient beaucoup de marchands. On y
+voyait une église chrétienne, deux mosquées et une douzaine de temples
+consacrés aux idoles de diverses nations. Elle se composait de deux
+quartiers, l’un habité par les musulmans, l’autre par des gens du Catai,
+c’est-à-dire des Chinois. Jamais encore ceux-ci n’avaient été décrits
+par un Européen. «Ils sont, dit Rubrouck, de petite taille et nasillent
+en parlant. Comme tous les Orientaux, ils ont en général de petits yeux.
+Ils sont très bons ouvriers en toutes sortes d’arts.» Cette colonie
+chinoise exerçait à Caracorum les petits métiers dont cette race
+laborieuse s’est fait aujourd’hui une sorte de monopole dans la plupart
+des grandes villes, depuis Singapour jusqu’à San-Francisco. Tels
+étaient, avec quelques Allemands ou Hongrois, les éléments de cette
+population que des causes factices retenaient seules en ce pays désolé.
+«En somme, écrit Rubrouck à saint Louis, toute la ville ne vaut pas le
+bourg de Saint-Denis, et le monastère de Saint-Denis vaut deux fois plus
+que ce palais.»
+
+Cependant le mois de juin 1254 était arrivé: craignant d’être surpris en
+route par la mauvaise saison, Rubrouck demanda l’autorisation de partir.
+Il ne voulut point se charger, comme le lui proposait Mangou, de guider
+des ambassadeurs mongols en Europe; mais il emporta une lettre du grand
+khan pour le roi de France. C’était une de ces missives arrogantes comme
+Attila se plaisait à en écrire. Mangou envoyait au «chef des Francs son
+ordre», c’est-à-dire une sommation d’avoir à lui rendre hommage par voie
+d’ambassade. «Que si vous résistiez en disant: Notre terre est loin, nos
+montagnes sont hautes, notre mer est grande, et que, animé de ces
+pensées, vous nous déclariez la guerre, le Dieu éternel sait que nous
+savons ce que nous pouvons, lui qui rend facile ce qui est difficile et
+qui rapproche ce qui est éloigné!» Muni de cette lettre, le franciscain
+quitta Caracorum au commencement de juillet, laissant auprès de maître
+Guillaume son compagnon, un moine italien qui n’eut plus la force de le
+suivre. Il refit rapidement jusqu’au Volga la route qu’il avait déjà
+parcourue. De là, franchissant le pas de Derbent à l’extrémité orientale
+du Caucase, il gagna l’Arménie et traversa l’Asie Mineure pour
+s’embarquer au port de Laïas. Au mois d’août 1255, après un voyage de
+deux ans et demi, il revoyait la Syrie, où, ignorant les évènements qui
+avaient signalé la croisade, il croyait encore trouver le roi de France.
+
+Il revenait assez désabusé sur les espérances que la chrétienté avait
+placées dans les Tartares. Il avait vu le pays du prêtre Jean: ce
+souverain légendaire n’était de son vivant, disait-il, qu’un petit chef
+de tribus nomades au sud des monts Allai. «Les nestoriens,
+remarquait-il, exagèrent tout et font grand bruit de rien. C’est ainsi
+que s’est répandue la grande renommée du prêtre Jean, et cependant j’ai
+traversé ses pâturages, et personne ne le connaissait, excepté quelques
+nestoriens.» Mais, quelle qu’ait été l’inutilité politique et religieuse
+de cette mission, elle nous a valu un précieux document géographique. La
+relation qu’il adressa à saint Louis, écrite sur un ton de simplicité,
+de bonhomie même qui n’est pas sans charme, se recommande par des
+qualités sérieuses d’observation. La valeur de ses renseignements fut
+appréciée de son temps par des géographes tels que Vincent de Beauvais
+et Roger Bacon. Rubrouck, profitant des communications établies par les
+Mongols, avait pénétré jusqu’au cœur de leur pays. Au delà il avait
+entendu parler du Catai et reconnu que cette contrée était la même que
+les anciens appelaient Sérique ou pays de la soie. Là s’étaient arrêtées
+ses connaissances sur la Chine; mais la route qu’il avait suivie devait,
+par le cours des choses, y conduire nécessairement ses successeurs.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+NICOLO ET MAFFEO POLO.
+
+
+Lorsque Rubrouck s’enfonça dans l’intérieur de l’Asie, ces contrées
+n’étaient pas encore visitées par le commerce européen. Au siècle
+suivant les rapports entre les Européens et la Chine sont au contraire
+assez réguliers pour que des caravanes de marchands italiens se rendent
+fréquemment de la Crimée à Pékin. Comment s’accomplit ce changement?
+C’est sans aucun doute à l’initiative hardie des voyageurs occidentaux,
+favorisés par les circonstances politiques dans lesquelles se trouvait
+l’Asie, qu’il faut faire honneur de ce résultat. Malheureusement
+l’histoire de ces relations lointaines, qui durèrent près d’un siècle
+mais ne parvinrent pas à se perpétuer, est loin d’être bien connue. Avec
+le voyage qui vient d’être retracé, celui de Plano Carpini et quelques
+autres qui seront cités plus bas, il n’y a que les voyages des membres
+de la famille Polo dont le récit nous soit parvenu avec les caractères
+d’une parfaite authenticité. Ils sont d’ailleurs si intéressants par
+eux-mêmes et marqués par tant d’incidents curieux, qu’ils méritent
+amplement la popularité dont ils n’ont jamais cessé de jouir.
+
+On connaît déjà cette famille vénitienne. L’un de ses membres dirigeait,
+comme beaucoup de ses concitoyens, une maison de commerce à
+Constantinople. En 1254 ses deux plus jeunes frères, Nicolo et Maffeo
+Polo, vinrent l’y rejoindre. Ils y restèrent jusqu’en 1260: à cette
+époque, désireux sans doute d’étendre leurs opérations, ils partirent
+pour Soldaie. Cette ville développait rapidement les avantages de sa
+position. Les Vénitiens commençaient à s’y porter pour disputer aux
+Grecs les profits du commerce dont elle était le foyer et en faire un
+des points actifs de leur exploitation générale de l’Orient. Leur nombre
+et leur importance s’accrut bientôt assez pour que la république de
+Saint-Marc y déléguât un consul chargé de veiller à ses intérêts. La
+famille Polo fut une des premières à entrer dans ce mouvement. Son
+installation à Soldaie fut durable, car elle y possédait encore des
+immeubles vers la fin du siècle. Parmi les premiers Vénitiens qu’attira
+vers cette ville la perspective d’entreprises nouvelles se trouvèrent
+Nicolo et Maffeo Polo.
+
+Mais pour eux Soldaie n’était qu’une étape, un point de départ pour
+l’inconnu. Alors dans la force de l’âge, ils avaient le tempérament
+héroïque et aventureux qui distinguait les citoyens de ces grandes
+républiques marchandes. Ces négociants de Gênes et de Venise étaient des
+hommes entreprenants, habitués aux affaires lointaines, pleins de
+confiance dans les ressources de leur diplomatie naturelle et
+parfaitement capables d’ailleurs de faire en toute occasion «belle et
+honnête contenance», suivant l’expression d’un des leurs, Balducci
+Pegolotti, dans le portrait qu’il trace du marchand tel qu’il doit être.
+Que se passa-t-il dans l’esprit des deux frères quand ils se virent à
+Soldaie? Sans doute la perspective des profits que promettait un marché
+nouveau entra de moitié avec l’amour des aventures dans leur décision.
+Ils exerçaient le commerce d’orfèvre et avaient apporté avec eux un
+assortiment de joyaux: excellent moyen de plaire aux princes qu’ils se
+proposaient de visiter. Il ne semble pas que leurs délibérations aient
+été longues. L’année de leur arrivée à Soldaie fut aussi celle de leur
+départ. Marco Polo, qui plus tard recueillit de leur bouche le récit de
+cet événement, se borne à dire qu’après s’être consultés il leur sembla
+bon d’aller plus avant.
+
+[Illustration: TRAINEAUX TIRÉS PAR DES ATTELAGES DE CHIENS.]
+
+Ils se rendirent auprès du prince qui avait succédé à Batou dans le
+commandement des Tartares campés aux bords du Volga. C’était Barca, son
+frère, «prince libéral et courtois,» dont la réputation s’étendait sans
+doute jusqu’à Soldaie. Nos deux Vénitiens eurent garde d’arriver auprès
+de lui les mains vides. Les cadeaux aux grands personnages font partie
+de l’étiquette orientale, et l’on voit dans le récit de Rubrouck que les
+explications du moine, alléguant pour s’affranchir de la contribution
+attendue ses vœux de pauvreté, ne parvenaient qu’à satisfaire à demi les
+puissants seigneurs dont il était l’hôte. Mieux avisés, les Polo
+commencèrent par faire hommage à Barca de tous les joyaux qu’ils avaient
+apportés. En prince magnanime, il leur en rendit deux fois la valeur, et
+dès ce moment les Vénitiens, attachés à sa cour ambulante, suivirent
+pendant douze mois les pérégrinations du chef tartare. Ils virent ainsi
+Sarai, la ville nouvelle qui s’élevait alors non loin de l’embouchure du
+Volga et qui devait devenir célèbre plus tard comme une des principales
+étapes pour les marchands européens se rendant en Chine. Ils remontèrent
+le fleuve jusqu’à Bolgara, dont les ruines s’étendent près de la ville
+actuelle de Kasan. Aux confins des immenses forêts qui couvraient alors
+non seulement le nord, mais presque tout le centre de la Russie, c’était
+un grand marché de peaux et de fourrures dont les produits se
+répandaient dans tous les bazars d’Orient. Pendant l’hiver, quand la
+neige glacée rendait les communications faciles, les négociants de
+Bolgara partaient en traîneaux tirés par des attelages de chiens pour se
+rendre auprès des campements de chasseurs et acheter directement les
+précieuses fourrures. Cette sombre lisière de forêts qui couvre encore,
+depuis Arkangel jusqu’aux bords de la Léna, le nord de l’ancien
+continent, était alors un monde à peu près entièrement inconnu. Par une
+réminiscence d’antiques traditions on l’appelait le pays de la Nuit, la
+province d’Obscurité: c’est ce dernier nom qu’il porte dans le livre de
+Marco Polo.
+
+Il était plus facile d’entrer chez les Tartares que d’en sortir. Les
+Polo se trouvaient depuis un an auprès de Barca, lorsque la guerre
+éclata entre ce prince et son cousin, le souverain des Tartares du
+levant, établis en Perse. Barca eut le dessous; sa défaite fut le signal
+d’un moment d’anarchie pendant lequel la sécurité des communications fut
+interrompue entre le Volga et la mer Noire. Ne pouvant retourner en
+arrière, nos voyageurs se décidèrent à aller en avant. La ville de
+Bokara, par la position qu’elle occupe au croisement des principales
+voies de l’Asie centrale, a toujours été un grand centre commercial en
+relation avec le Volga comme avec l’Inde et la Perse. Les cuirs de
+Bolgara, les fourrures du nord étaient régulièrement dirigés vers cet
+important marché. Les frères Polo se joignirent sans doute à quelque
+caravane en partance pour Bokara. Jamais un marchand latin ne s’était
+encore montré dans cette ville. Malheureusement, une fois arrivés, ils
+ne purent «ni aller avant, ni retourner arrière, de sorte qu’ils
+demeurèrent en ladite cité trois ans».
+
+Ils se trouvaient donc arrêtés dans une sorte d’impasse, lorsqu’une
+circonstance heureuse mit enfin un terme à leurs tâtonnements et à leurs
+incertitudes. Bokara était sur le passage des envoyés qui allaient et
+venaient entre la cour tartare de Perse et celle de Mongolie. Un jour
+des ambassadeurs qui se rendaient auprès du grand khan entendirent
+parler de ces Occidentaux, dont la présence était un objet de curiosité.
+Connaissant les sentiments de leur maître, ils leur proposèrent de les
+accompagner à sa cour. «Soyez sûrs, dirent-ils, que, si vous voulez
+venir jusqu’à lui, il vous verra volontiers et vous fera grand honneur
+et grand bien. En notre compagnie vous voyagerez sans danger.» Jamais
+proposition ne vint plus à propos. Ce nom du grand khan réveilla
+l’ardeur des deux Vénitiens. En lui se résumait la grandeur de l’empire
+mongol. Par la seule vertu de ce nom cessait comme par enchantement
+l’attente sans issue dans laquelle ils languissaient. Ils entraient dès
+ce moment en possession du fil conducteur qui devait les guider, eux
+d’abord, Marco Polo ensuite, dans le cours de leur carrière.
+
+Ils chevauchèrent pendant un an entier vers le nord-est. C’est tout ce
+que nous savons sur leur itinéraire. La longueur du trajet fait supposer
+qu’ils durent rejoindre au nord la route par laquelle les officiers
+mongols avaient déjà guidé Rubrouck.
+
+Il y avait onze ans environ que le franciscain avait quitté la cour du
+grand khan: de grands changements s’étaient accomplis dans cet
+intervalle. La mort de Mangou (1259) en avait été le signal. Son frère
+Kubilaï, appelé à l’âge de quarante-quatre ans à lui succéder, avait
+passé comme général ou comme gouverneur la plus grande partie de sa vie
+en Chine. Grâce à lui la conquête mongole, restreinte pendant longtemps
+à la partie septentrionale de cette vaste contrée, s’était
+progressivement avancée vers le sud. Une fois sur le trône, il
+poursuivit avec ardeur l’achèvement de son œuvre et, le premier de sa
+race, s’appliqua à prendre pied dans le pays conquis. L’administration
+de cet incomparable domaine devint la principale affaire de sa vie. Tant
+que la domination mongole n’embrassait que les provinces du nord, elle
+avait pu sans trop d’inconvénient conserver à Caracorum son centre
+d’action. L’extension des conquêtes rendit un changement nécessaire, et
+Kubilaï abandonna la triste capitale des premiers successeurs de Gengis.
+
+Il choisit pour siège du gouvernement une ville qui avait déjà servi de
+résidence à d’anciennes dynasties chinoises, la célèbre Cambaluc, qui
+n’est autre que Pékin aujourd’hui. De cette ville placée à proximité de
+la Mongolie sa surveillance pouvait s’exercer à la fois sur les deux
+moitiés de son empire. Dans ce changement de capitale s’exprimait une
+importante révolution. C’était l’adieu à la vie des steppes, à la vie
+rude et grossière des ancêtres. Le centre de gravité penchait
+définitivement vers la Chine, et le khan des Mongols se transformait en
+empereur chinois.
+
+Les ambassadeurs tartares avaient bien auguré des sentiments de leur
+maître en promettant bon accueil aux deux Vénitiens; ils étaient les
+premiers Latins qui parvinssent jusqu’à lui, et depuis longtemps il
+avait le désir d’en connaître. Kubilaï devait à son commerce avec la
+société la plus civilisée de l’Orient une culture d’esprit qui manquait
+tout à fait à ses prédécesseurs. Le peu qu’il pouvait savoir de l’Europe
+lui avait inspiré une idée favorable de sa civilisation, et c’est avec
+une intelligente curiosité qu’il cherchait l’occasion de s’en enquérir.
+
+Admis en sa présence, les nouveaux venus virent un homme de taille
+moyenne, à la forte stature, mais que sa vie active avait préservé
+d’excès d’embonpoint. Son teint était blanc et vermeil, ses yeux noirs,
+sa personne imposante. Il adressa aux deux étrangers une foule de
+questions dans lesquelles se marquaient les préoccupations habituelles
+de son esprit. «Il leur demanda premièrement des empereurs, et comment
+ils maintiennent leur seigneurie et leur terre en justice; et comment
+ils vont en bataille, et de toutes leurs affaires. Et après leur demanda
+des rois, des princes et des autres barons.» Voilà des détails dont
+Mangou, son frère et prédécesseur, ne se souciait guère! Enfin il en
+vint au pape et à l’Église et se fit instruire de toutes les coutumes
+des Latins.
+
+Ces questions s’adressaient à des personnes capables d’y répondre. S’il
+y avait quelque part une ville où affluaient les informations précises
+sur les hommes et les choses de l’Occident, c’était bien Venise.
+L’étendue de ses relations commerciales et politiques la mettait en
+contact avec tous les peuples de la chrétienté et rendait l’esprit de
+ses citoyens singulièrement propre à saisir les variétés de chacun.
+Nulle part on ne savait mieux et on n’observait avec plus de finesse. La
+société vénitienne, dont le souvenir s’associe à un magnifique
+développement des arts, passait déjà pour une des plus élégantes de
+l’Occident, et des hommes sortis de ses rangs, comme les Polo,
+appartenaient certainement par leur culture et leurs manières à l’élite
+des Européens d’alors. Cela explique l’effet de leur présence sur ce
+souverain oriental chez lequel s’était éveillé l’instinct de la
+civilisation. Dans les entretiens qu’il eut avec eux, l’image vaguement
+entrevue de cette société hiérarchique de l’Europe féodale prit une
+forme plus nette à son esprit; il put se rendre compte des rapports qui
+en unissaient les membres et démêler, sous le confus assemblage de noms
+que lui avait transmis la renommée, des différences et des traits de
+caractère. Le christianisme occidental lui apparut sous un autre jour
+que le culte abâtardi que pratiquait sous ses yeux le triste clergé
+nestorien. Enfin les récits de ses nouveaux hôtes donnèrent ample
+matière à ses réflexions; mais plus encore que de leurs récits il fut
+frappé de leurs personnes. Ce type d’Européen poli et bien né, qui se
+révélait à lui pour la première fois, le séduisit vivement.
+
+C’est alors que naquit en lui le désir de nouer des relations régulières
+avec l’Occident, et il ne tarda pas à s’en ouvrir aux deux Vénitiens que
+la fortune lui avait envoyés. Ce n’était pas une chose nouvelle que
+l’envoi d’ambassadeurs mongols auprès de princes chrétiens; mais ce qui
+était assurément nouveau et remarquable, c’est la nature de la mission
+qu’avait en vue Kubilaï. Il proposa aux Polo de se rendre en son nom,
+avec un seigneur tartare pour compagnon, auprès du pape. Dès qu’ils
+eurent consenti, il fit rédiger une lettre dont la teneur peut se
+résumer ainsi: «Il mandait à l’Apostole que, s’il lui voulait envoyer
+jusqu’à cent sages hommes de notre loi chrétienne, qui sussent les sept
+arts, qui sussent bien disputer et montrer clairement aux idolâtres, par
+force de raisons, comment la loi du Christ était la meilleure, et que
+toutes les autres lois sont mauvaises et fausses, s’ils prouvaient cela,
+lui et tous ses sujets deviendraient chrétiens et hommes de l’Église.»
+
+Les termes de cette demande montraient bien le fond de sa pensée. On
+entendait alors par les _sept arts_ l’ensemble des sciences qu’un homme
+vraiment instruit devait connaître, à savoir la grammaire, la logique,
+la rhétorique, l’arithmétique, la géométrie, la musique et l’astronomie.
+Kubilaï demandait des missionnaires instruits et différents des prêtres
+nestoriens qui l’entouraient. Avec le christianisme c’était la science
+de l’Europe qu’il pensait à introduire chez les Mongols. Cette tentative
+s’accordait avec ses préoccupations de gouvernement. Désireux d’élever
+ses grossiers compatriotes au niveau des peuples qu’ils avaient à
+gouverner, il se tournait vers des contrées que la distinction de ses
+nouveaux hôtes lui montrait sous leur meilleur jour. Assurément nous
+jugeons aujourd’hui que le succès de ce projet était peu probable. La
+pente naturelle des choses devait l’emporter et rallier finalement
+Kubilaï et son peuple au bouddhisme, qui était la religion de la
+majorité de ses sujets chinois. Cependant ces sympathies pour le
+christianisme ne furent pas tout à fait sans conséquences, comme on le
+verra dans la suite.
+
+Les deux Polo entrèrent avec ardeur dans les vues du souverain mongol et
+ne s’épargnèrent pas pour en préparer l’accomplissement. Outre le
+message destiné à l’Apostole, Kubilaï les chargea de lui rapporter «de
+l’huile de la lampe qui brûle sur le sépulcre de Notre Seigneur en
+Jérusalem». Ils se remirent en route à travers l’Asie. Avant leur
+départ, par une faveur insigne, le grand khan leur donna une tablette
+d’or dite table de commandement, sorte de passeport qui assurait à ses
+possesseurs, dans tous les pays sur lesquels s’étendait sa domination,
+un droit de réquisition de vivres, chevaux, escorte et toutes choses
+nécessaires. Ils voyagèrent donc avec un caractère officiel, et partout
+ils furent servis et honorés. Tel était l’effet de ce nom qui tenait une
+partie de la terre en crainte! Cependant le voyage fut pénible. Les
+neiges, les pluies, les inondations les arrêtèrent plusieurs fois. Leur
+compagnon, le seigneur mongol, tomba malade et dut être laissé en route.
+Ce n’était pas vers la mer Noire, mais vers la Méditerranée qu’ils se
+dirigeaient: ils n’y arrivèrent qu’au bout de trois ans. Mais leur
+ardeur n’était pas épuisée, et ils gardaient confiance dans le succès de
+leur mission.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+LES VOYAGES DE MARCO POLO
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+MARCO POLO.
+
+
+Arrivés à Laïas, port de la Petite-Arménie, dans le golfe
+d’Alexandrette, nos voyageurs apprirent des nouvelles fâcheuses pour la
+négociation dont ils étaient chargés: le pape Clément IV était mort
+depuis le 29 novembre 1268. Ils allèrent trouver à Saint-Jean d’Acre le
+légat, qui prit grand intérêt à leur message, mais les invita à
+s’abstenir de toute démarche et à prendre patience jusqu’à l’élection
+d’un nouveau pape. «Ils virent bien que le légat avait raison, et ils se
+dirent: En attendant que l’on fasse un pape, nous pourrions bien aller à
+Venise pour voir nos hôtels.» Ils s’embarquèrent pour Négrepont et de là
+parvinrent par mer à Venise. Nicolo trouva que sa femme était morte;
+mais son fils Marco, qui venait de naître au moment de son départ, avait
+atteint sa quinzième année. Il allait désormais être associé aux
+pérégrinations de son père et de son oncle, et c’est ici qu’entre en
+scène celui qui devait devenir le plus grand voyageur du moyen âge.
+
+Malheureusement cet interrègne pontifical fut le plus long dont
+l’histoire se souvienne. Les cardinaux réunis à Viterbe ne parvenaient
+pas à s’entendre. Les mois se passaient, et aucune décision ne sortait
+du palais où se tenait enfermé le conclave. Un cardinal plaisant parla
+de faire enlever la toiture de l’édifice, sous prétexte de permettre à
+l’Esprit-Saint de s’introduire plus librement auprès des membres du
+sacré collège. Après deux ans d’attente, nos Vénitiens perdirent
+patience. Par un scrupule honorable ils craignirent qu’un retard trop
+prolongé n’inspirât à Kubilaï des doutes sur la sûreté de leur parole,
+et, accompagnés de Marco, ils repartirent de Venise pour la Terre
+sainte. Là ils purent du moins, conformément à la demande de Kubilaï, se
+rendre à Jérusalem et se procurer de l’huile de la lampe du saint
+sépulcre. Puis ils retournèrent à Acre et dirent au légat: «Puisque nous
+ne voyons pas qu’Apostole soit fait, nous voulons retourner auprès du
+grand khan, car trop avons déjà attendu.» Le légat, après y avoir
+consenti, fit faire des lettres à remettre au grand khan, qui
+témoignaient comment les deux frères étaient bien venus pour accomplir
+son commandement, «mais, pour ce qu’Apostole n’y avait, ne l’avaient pu
+faire».
+
+Munis de cette attestation, ils s’embarquèrent pour Laïas et se
+disposaient à s’enfoncer dans l’intérieur, quand la nouvelle si
+longtemps attendue les arrêta. Le pape était nommé. Le nom qui, le 1er
+septembre 1271, avait enfin réuni le nombre nécessaire de suffrages,
+était celui du cardinal Tébaldo de Plaisance, précisément le légat qui
+résidait à Acre et qui s’était intéressé à la mission des frères Polo.
+Il se hâta de les rappeler, et ceux-ci revinrent à Acre sur une galère
+mise à leur disposition par le roi d’Arménie. Ils y reçurent moult
+grands honneurs; mais, au lieu de cent docteurs que demandait le grand
+khan, il ne se trouva que deux frères prêcheurs pour entreprendre le
+voyage. C’étaient «les plus savants clercs du temps»; mais il paraît que
+leur hardiesse n’égalait pas leur science. A peine avaient-ils dépassé
+Laïas de quelques marches vers l’intérieur, qu’une invasion du sultan
+des mamelouks d’Égypte vint porter le ravage dans les pays qu’ils
+traversaient. Nos voyageurs furent en grande aventure d’être tués ou
+pris, «de sorte que, quand les deux frères prêcheurs virent cela, ils
+eurent grand peur d’aller avant. Ils donnèrent à messire Nicolas et
+messire Maffe toutes les chartres et tous les privilèges qu’ils avaient»
+et retournèrent à leur couvent. Pauvre dénouement d’une entreprise qui
+méritait d’inspirer de meilleurs courages!
+
+Privés de leurs compagnons, nos Vénitiens n’en poursuivirent pas moins
+leur route vers le souverain qui les attendait et vers les pays pleins
+de promesses qu’ils avaient entrevus. L’histoire de leurs voyages
+s’enrichit désormais d’une telle abondance de renseignements, qu’elle
+devient presque un tableau de l’Asie au XIIIe siècle; car avec eux
+chemine cette fois un observateur curieux et infatigable, dans la
+personne de ce jeune homme de quinze ans qu’ils ont associé à leur
+aventure.
+
+Marco Polo venait ainsi de quitter presque enfant sa ville natale, qu’il
+ne devait revoir qu’homme mûr. A quinze ans son esprit était plus riche
+de dons naturels que de connaissances acquises. Mais à défaut de
+l’enseignement des livres, que sa vie errante ne lui laissa guère le
+loisir de fréquenter, il étudia dans le grand livre du monde. Son
+intelligence se développa, s’aiguisa au milieu même du monde nouveau
+qu’il devait décrire. C’est à l’âge où les impressions ont toute leur
+fraîcheur, la curiosité toute son ardeur, la mémoire toute sa force, que
+les routes de l’Asie s’ouvrirent devant lui depuis la Méditerranée
+jusqu’à l’extrême Orient. Quelle variété, quelle nouveauté de spectacles
+propres à passionner cette heureuse intelligence! C’est par le nombre
+prodigieux des observations qu’il a faites ou des renseignements qu’il a
+recueillis que se montre la fermentation de son esprit sous l’influence
+de cette vie excitante qui passionna sa jeunesse; car autrement, dans la
+relation qui résume ses voyages, il est loin de prodiguer les
+confidences de ses impressions personnelles, et l’on aurait bientôt
+compté les passages où il parle de lui-même. Habitués que nous sommes
+aux relations des voyageurs modernes, cette sobriété nous cause quelque
+surprise et assurément du regret. Mais, à y regarder de près, on
+retrouve sous le ton impersonnel du récit la finesse d’observation,
+l’indépendance et la fermeté du jugement, l’esprit pratique qui
+distinguaient le jeune Vénitien. Une figure s’en dégage, comme dans une
+ancienne fresque un peu effacée.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LES VOIES DE L’ASIE OCCIDENTALE.
+
+
+La ville de Laïas, d’où partirent nos voyageurs, était à cette époque un
+des principaux entrepôts de la Méditerranée orientale. Elle appartenait
+à un petit royaume où les restes de la nationalité arménienne
+maintenaient encore leur indépendance et qui occupait entre la Syrie et
+l’Asie Mineure la contrée appelée par les anciens Cilicie. Les chrétiens
+d’Occident trouvaient dans cet État un allié naturel contre les sultans
+mamelouks, qui, maîtres de l’Égypte et de la plus grande partie de la
+Syrie, fermaient partout ailleurs les avenues de l’Orient. Investis de
+nombreux privilèges, les négociants de Gênes, Venise et autres pays
+affluaient à Laïas et échangeaient leurs marchandises contre les épices,
+les draps de soie et d’or apportés de l’intérieur. Une forteresse ruinée
+avec quelques huttes misérables marque l’emplacement où fleurit jadis
+cette ville morte du golfe d’Alexandrette. C’est là qu’au XIIIe siècle
+aboutissaient les convois forcés d’éviter le territoire musulman. Laïas
+était le point de départ des voies qui conduisaient à Trébizonde ou à
+Tauris, et le royaume de Petite-Arménie servait de lien entre l’Europe
+chrétienne et les pays soumis aux Mongols. Ce coin de terre sans cesse
+menacé, vaillamment défendu, jouait un rôle qu’il n’a plus retrouvé
+depuis, d’intermédiaire entre l’Orient et l’Occident.
+
+Surprise par une de ces fréquentes alertes qui désolaient les
+populations de ces pays frontières, la petite troupe échappa au danger
+et parvint, diminuée de nombre, aux confins de la Turcomanie. C’était le
+nom que portait l’intérieur de la contrée depuis que de nombreuses
+tribus turques venues de l’Asie centrale y avaient élu domicile. Ces
+ancêtres des Osmanlis vivaient à la bonne et vieille manière turque dans
+les steppes herbeuses qui couvrent les plateaux: «Gens simples, qui
+demeurent en montagnes et en landes, là où ils trouvent bonne pasture.»
+Le jeune voyageur fut frappé de la variété des éléments qui composaient
+la population. A côté des Turcs restés pasteurs et à demi nomades, les
+villes et les bourgades fortifiées étaient occupées par des habitants
+grecs ou arméniens qui avaient conservé la tradition des belles
+industries d’autrefois. C’est de leurs mains que sortaient les draps de
+soie de diverses couleurs, les fins et beaux tapis. Les principales
+villes étaient encore celles qu’avait connues l’antiquité: Conie
+(Iconium), Césarée, Savast, forme à peine altérée de Sébaste, la ville
+d’Auguste. Nos Vénitiens visitèrent sans aucun doute au moins cette
+dernière cité. Située en effet sur la route ordinairement suivie par les
+marchands, elle marquait le point où ceux qui voulaient gagner les ports
+de la mer Noire se séparaient de ceux qui se dirigeaient vers Tauris.
+
+C’est vers Tauris que cheminèrent nos voyageurs. Ils s’engagèrent sur
+les hauts et tristes plateaux de la Grande-Arménie. Ce pays, comme le
+précédent, était soumis à l’autorité des Tartares du levant et faisait
+partie de l’empire mongol. Chaque été, quand ces terres élevées se
+couvraient d’herbages, la cavalerie tartare venait y camper en masse;
+mais elle se retirait aux approches de l’hiver, à cause des froids
+excessifs dont cette saison est le signal. La population, entièrement
+arménienne, passait alors comme aujourd’hui pour une des plus
+industrieuses de l’Orient.
+
+[Illustration: LE MONT ARARAT.]
+
+La petite troupe, après avoir dépassé Erzingan, siège d’un archevêque,
+Arsion (Erzeroum), passa dans le voisinage d’une haute montagne célèbre
+dans les traditions arméniennes. Marco Polo ne cite pas son nom; mais il
+n’est pas douteux qu’il ait en vue la cime colossale, de 5150 mètres de
+haut, que les Européens appellent à tort l’Ararat. Rubrouck, qui à son
+retour parcourut la contrée, eut connaissance du nom ancien et
+véritable, aujourd’hui encore en usage parmi les habitants du pays:
+Massis. On raconta au sujet de cette montagne la même légende aux deux
+voyageurs. Elle est, leur dit-on, tellement chargée de neige, que
+personne n’a jamais pu réussir à en faire l’ascension. La neige n’y fond
+jamais, et de nouvelles couches ne cessent pas de s’ajouter aux
+anciennes. Si l’on parvenait au faîte, on y trouverait l’arche de Noé
+qui repose sur le sommet. Un jour, ajoute Rubrouck, un moine essaya avec
+tant de persévérance d’atteindre la cime mystérieuse, qu’un ange lui
+apparut et lui remit un fragment du bois de l’arche en lui disant de ne
+plus se tourmenter. La précieuse relique fut rapportée par le moine à
+son couvent. On montre en effet de nos jours, dans le célèbre monastère
+d’Etchmiadzine, le fragment de l’arche et l’on raconte encore la même
+histoire aux voyageurs. Aujourd’hui cependant le sommet de l’Ararat a
+livré son secret, et ni le professeur Parrot en septembre 1829, ni ceux
+qui lui ont succédé, n’ont trouvé l’arche biblique à la place indiquée.
+Mais si l’Ararat d’Arménie a perdu le monument dont les dessinateurs de
+cartes au moyen âge n’oubliaient jamais de couronner sa tête, il y a
+encore maintenant, jusque dans l’Asie centrale, un certain nombre de
+cimes inexplorées qui prétendent au même honneur et qui ont aussi leur
+arche de Noé.
+
+[Illustration: LE MONT ARARAT SURMONTÉ DE L’ARCHE DE NOÉ DANS LA CARTE
+CATALANE.]
+
+L’Arménie a toujours été par excellence un pays de passage. Tandis que
+nos voyageurs la traversaient de l’ouest à l’est pour se rendre en
+Perse, ils recueillirent des renseignements sur les contrées qui la
+bornent au nord et au sud. Au nord c’était le petit royaume chrétien de
+Géorgie, qui avait reconnu la suzeraineté tartare et surveillait les
+avenues du Caucase. On arrivait par là au passage qui se trouve à
+l’extrémité orientale de la chaîne et que Polo, comme Rubrouck, appelle
+la Porte de Fer. C’était une porte fortifiée au centre de la ville de
+Derbent, qui occupait l’étroit défilé entre le Caucase et la mer
+Caspienne. Ainsi la décrit Rubrouck, qui la traversa, tandis que Polo
+n’en parle que par ouï-dire. Au moyen âge le nom d’Alexandre remplissait
+encore tout l’Orient, et l’on s’imaginait, sur la foi de traditions
+apocryphes, que le grand Macédonien avait élevé lui-même la tour et les
+remparts qui couvraient les abords de cette position stratégique, «afin
+d’empêcher les pâtres du désert d’entrer dans les villes et les terres
+cultivées». (Rubrouck.)
+
+Au sud de l’Arménie se développait la vallée du Tigre, qui, toutes les
+fois que les circonstances politiques n’y ont pas mis obstacle, est
+devenue une des grandes voies commerciales du monde.
+
+La conquête tartare venait à cette époque de l’arracher aux musulmans et
+de l’ouvrir au commerce européen. Par Mossoul et Bagdad on gagnait le
+golfe Persique, où le commerce de l’Inde entretenait l’activité de
+plusieurs entrepôts. L’un d’eux était Kisi, dans un îlot appelé
+aujourd’hui Keich; l’autre était Ormuzd, où nos voyageurs devaient
+arriver par une autre route.
+
+A Mossoul et à Bagdad florissaient de riches industries dont la trace
+subsiste encore dans notre langue, comme un souvenir de leur antique
+renom et de relations aujourd’hui perdues. La première fabriquait des
+tissus de soie appelés _mosolins_, d’où est venu le mot de mousseline;
+de Bagdad ou _Baudas_ venaient les étoffes de brocart connues sous le
+nom de baldaquins. Dans toute l’Asie occidentale se répandaient les
+_mosolins_, mot sous lequel étaient désignés à la fois les marchands et
+les marchandises de ces contrées, et c’est avec eux que les négociants
+occidentaux avaient affaire. Quel triste contraste offre l’état présent
+de ces contrées avec ces récits d’autrefois!
+
+Treize ans auparavant «Baudas la grant cité» était la capitale de
+l’empire des khalifes et servait de résidence à celui que Polo appelle
+le pape des Sarrasins. Mais une mémorable catastrophe l’avait frappée en
+1258. Houlagou, frère de Kubilaï-khan, s’en était emparé, et, s’il faut
+en croire des relations peut-être exagérées, 800 000 personnes avaient
+péri dans le massacre qui suivit l’assaut. On voit cependant que son
+importance commerciale survécut à son écrasement politique. Quand Polo
+parcourut l’Orient, le retentissement de la catastrophe durait encore.
+On en faisait des récits, comme jadis dans les mêmes contrées, au temps
+d’Hérodote, on racontait au voyageur grec les circonstances de la chute
+de Crésus et des grands empires qui venaient de s’écrouler dans l’Asie
+occidentale. La mort du dernier khalife avait surtout frappé les
+imaginations. Quand la ville fut prise, «le vainqueur, disait-on, trouva
+au khalife une tour toute pleine d’or et d’argent et d’autres trésors.
+C’était la plus grande quantité ensemble qu’on eût oncques vue. Il en
+eut grande merveille et fit venir le khalife auprès de lui: «Khalife,
+dis-moi, pourquoi avais-tu amassé si grand trésor? Qu’en devais-tu
+faire? Ne savais-tu pas que j’étais ton ennemi et que je venais sur toi
+avec si grande armée pour te déshériter? Pourquoi ne donnais-tu pas ton
+avoir aux chevaliers et aux soldats pour te défendre, toi et la cité?»
+Et le khalife ne sut que répondre et ne dit rien. «Eh bien, khalife,
+reprit-il, puisque je vois que tu aimas tant le trésor, je te le veux
+donner à manger.» Il le fit prendre et mettre dans la tour du trésor, et
+commanda que nulle chose ne lui fût donnée à manger ni à boire, et lui
+dit: «Maintenant, khalife, mange de ton trésor tant que tu voudras,
+puisqu’il te plaisait tant; car jamais tu ne mangeras autre chose que de
+ce trésor.» Il demeura enfermé quatre jours et mourut. Et il eût mieux
+valu qu’il eût partagé son trésor aux hommes qui l’eussent défendu, que
+d’être pris, déshérité et mort, comme il fut.»
+
+[Illustration: ITINÉRAIRES DE RUBROUCK DES FRÈRES POLO et voyages de
+Marco Polo]
+
+La capitale du vainqueur de Bagdad, maître d’un empire qui comprenait
+l’Asie Mineure, la Mésopotamie et la Perse, était Tauris. C’est à cette
+ville, terme ordinaire des marchands occidentaux partis de Laïas, que
+parvinrent, après avoir franchi l’Arménie, Marco Polo et ses compagnons.
+Tauris occupe entre les contrées les plus riches de l’Asie antérieure
+une position centrale; aussi y voyait-on des marchandises venues de
+l’Inde, de Bagdad, d’Ormuzd et de maints autres lieux. Toutes les
+denrées que les Vénitiens n’obtenaient à Alexandrie qu’en se soumettant
+aux exactions et aux taxes exorbitantes imposées par les mamelouks, on
+les trouvait à Tauris depuis que les routes de l’Asie étaient libres; et
+il était bien connu des négociants d’Europe qu’elles y arrivaient en
+meilleur état et de qualité supérieure. C’était une cité où les
+marchands faisaient de bonnes affaires. La population indigène, attachée
+à l’islam, se montrait assez malveillante pour les chrétiens; mais cela
+n’empêchait pas que toutes les variétés du christianisme oriental ne s’y
+rencontrassent avec des chrétiens d’Occident. Parmi ces derniers les
+Génois tenaient la tête. Depuis quelques années ce peuple énergique
+marchait avec un vigoureux esprit d’initiative à la conquête commerciale
+de l’Orient. Marco Polo en cite une curieuse preuve. Les Génois venaient
+tout récemment de transporter des vaisseaux et d’établir une navigation
+dans la mer de Ghilan. C’est la Caspienne qu’il désigne ainsi, du nom du
+pays qui la borde au sud et d’où l’on tirait à cette époque la soie dite
+généralement _soie ghèle_. Ainsi dans l’espace de peu d’années on peut
+mesurer le progrès accompli. Avant Rubrouck on ne sait pas si la
+Caspienne est une mer fermée: moins de vingt ans après elle est
+sillonnée par des navires génois; et si l’on consulte les cartes marines
+ou portulans du XIVe siècle, on voit que les côtes en sont connues dans
+le plus grand détail. Tel était l’élan qui entraînait dans cette
+direction le commerce, et avec lui les découvertes géographiques.
+
+De Tauris à Cambaluc la voie la plus directe était sans contredit celle
+de l’intérieur de l’Asie, celle qu’avaient suivie en sens contraire les
+frères Polo quand ils s’étaient rendus de la Chine aux bords de la
+Méditerranée. Il semble pourtant que nos voyageurs essayèrent cette fois
+de prendre une autre route. C’est vers le port d’Ormuzd qu’ils se
+dirigèrent, avec l’intention de s’y embarquer pour l’Inde et la Chine.
+Il y avait entre Tauris et le golfe Persique une voie fréquentée par le
+commerce; car, outre le mouvement d’importation dont il a été question,
+la Perse était le point de départ d’un important trafic de ces belles
+races de chevaux qui déjà avaient leur réputation dans l’antiquité. On
+les amenait à Ormuzd pour les vendre à des marchands qui les revendaient
+ensuite dans l’Inde. L’autorité tartare veillait à la sécurité des
+caravanes, pas assez cependant pour qu’elles fussent entièrement à
+l’abri des attaques des Kurdes ou autres populations mal famées qui les
+guettaient au passage. Aussi les marchands ne s’engageaient qu’en troupe
+armée dans ces routes suspectes; et les trois Vénitiens durent se
+joindre à une expédition de ce genre pour voyager entre Tauris et
+Ormuzd.
+
+La Perse, qui pour Marco Polo ne commence qu’au delà de la province de
+Tauris, est une des parties de l’Asie antérieure qu’il a le mieux
+observées et décrites. Suivant son habitude, il interrogeait les gens du
+pays et se faisait conter les traditions qui avaient cours parmi eux. Il
+passa par Saba, ancienne ville déchue aujourd’hui au rang de village, et
+y vit les sépulcres où étaient, lui dit-on, ensevelis les trois rois
+mages, Gaspar, Melchior et Balthazar. Marco aurait bien voulu apprendre
+quelque chose sur le compte de ces vénérables personnages, mais les
+habitants de la ville ne surent rien répondre à ses questions. Un peu
+plus loin cependant, dans un lieu qu’il appelle le château des
+adorateurs du feu, ses demandes obtinrent plus de succès. Il y avait là
+un groupe d’habitants qui, restés fidèles à l’ancienne religion
+nationale, avaient conservé aussi le souvenir des vieilles légendes. On
+lui fit un long récit qui n’aurait pour nous qu’un intérêt médiocre,
+s’il n’était empreint dans plusieurs détails de ce sentiment de
+vénération pour le feu qui est le trait caractéristique de la religion
+des parsis. Les mages reçurent, lui dit-on, de l’enfant qu’ils avaient
+adoré une boîte dans laquelle, l’ayant ouverte, ils trouvèrent une
+pierre. Ils la jettent avec dédain dans un puits; mais aussitôt il en
+jaillit une flamme, et les mages, frappés de respect, recueillent ce feu
+et l’emportent dans leur pays.--Ceux qui parlèrent ainsi à Marco Polo
+étaient les derniers fidèles d’une religion qui avait réuni des millions
+d’hommes, qui avait dominé en Asie avec les Darius et les Cyrus, et à
+l’origine de laquelle l’ancienne Perse attachait le grand nom de
+Zoroastre. Elle ne vit plus aujourd’hui que dans ses livres saints,
+qu’ont interprétés les savants modernes. Extirpée par les persécutions
+musulmanes, elle a disparu à peu près de la surface du globe, et ne
+conserve encore quelques adeptes qu’à Bombay chez un petit nombre de
+familles expatriées, ou bien en Perse dans ce même coin reculé où les
+rencontra notre voyageur.
+
+[Illustration: LES ROIS MAGES (CARTE CATALANE).]
+
+Quant aux rois mages, ils durent au récit de Marco Polo droit de cité au
+nombre des personnages que les cartes du temps prirent l’habitude de
+représenter, et nous trouvons leur image en compagnie du prêtre Jean, du
+grand khan, de l’arche de Noé, et autres figures empruntées pour la
+plupart aux descriptions du célèbre Vénitien.
+
+[Illustration: ANES SAUVAGES.]
+
+Continuant leur route, ils arrivèrent à Zazdi; c’est la ville que nous
+nommons Yezd. On y fabriquait des étoffes de soie que les marchands
+colportaient au loin. La nature des lieux qu’ils parcoururent après
+cette étape attira vivement la curiosité de Marco. Jusqu’aux confins de
+la province de Kerman on chevauche, dit-il, sept à huit jours tout en
+plaine, sans rencontrer plus de trois lieux habités pour loger. Mais il
+y a de belles chasses: perdrix, faisans et autres oiseaux abondent, et
+leur poursuite est la grande distraction des marchands qui par là
+cheminent. Il vit, comme Xénophon dans les steppes de la Mésopotamie,
+des troupeaux d’ânes sauvages et fut frappé de la beauté de ces animaux.
+Cette abondance de gibier, cette solitude et cette uniformité d’horizon
+purent lui donner un avant-goût des spectacles qui l’attendaient dans
+l’Asie centrale. Il se trouvait alors, sans s’en rendre compte, à plus
+de mille mètres au-dessus du niveau de la mer, sur un de ces plateaux à
+perte de vue qui sillonnent dans la direction du nord-ouest au sud-est
+une grande partie de la surface de l’Iran. Quelques rangées de
+montagnes, si éloignées et si effacées le plus souvent que le Vénitien
+n’en parle pas, le séparent à l’est du grand désert qui occupe le centre
+de la Perse. Il est visible, d’après l’impression que retrace le récit
+du voyageur, que son passage eut lieu dans la belle saison après l’éveil
+de la nature végétale. Ces hauts lieux s’animent alors et prennent un
+certain charme; mais, à en croire les rares voyageurs qui de nos jours
+ont visité ces contrées, tout autre est l’impression de celui qui
+parcourt en décembre ces solitudes pierreuses fouettées par un vent
+glacial, semblables aux _despoblados_ des plateaux castillans.
+
+A Kerman Marco Polo eut le spectacle d’une grande cité industrielle de
+l’Orient. La fabrication des armes, épées, harnachements, occupait une
+partie de la population. «Quant aux dames et demoiselles, elles brodent
+avec infiniment d’adresse et d’élégance, sur des tissus de soie de
+toutes couleurs, des bêtes, oiseaux, fleurs et images de mille
+manières.» Ainsi le jeune Vénitien assista avec intérêt au travail de
+ces ateliers d’où sortent les tapis et les châles, pour lesquels, par
+une heureuse et rare exception, Kerman a conservé son antique renommée.
+Il y a peu d’années un officier attaché à une mission anglaise envoyée
+en Perse, le major Smith, eut l’occasion, comme Polo, de visiter un des
+ateliers de Kerman, et nous donne quelques détails sur l’organisation et
+les procédés du travail. Il vit trois salles dans chacune desquelles
+travaillaient des hommes et de jeunes garçons au nombre de soixante-dix
+environ. Chaque métier était dirigé par un homme ayant deux enfants à
+ses côtés. Les modèles très compliqués des dessins qu’il s’agit de
+reproduire sur l’étoffe sont, dit-il, appris par cœur, non d’après des
+représentations peintes accompagnées d’explications écrites, mais
+simplement d’après un vieux texte manuscrit. Il faut souvent plus de six
+mois pour apprendre ainsi un modèle; mais une fois dans la tête il ne
+s’oublie plus. Ce ne sont plus des femmes, comme au temps de Marco Polo,
+mais des enfants de sept à huit ans qu’on emploie à ces ouvrages.
+Travail pénible et malsain, comme l’attestaient les corps amaigris, les
+visages hâves que le major Smith vit passer sous ses yeux. Mais les
+produits sont d’une rare magnificence, et les châles de Kerman
+rivalisent sinon en finesse, du moins en éclat, avec ceux de Cachemire.
+
+[Illustration: ITINÉRAIRE DE MARCO POLO vers Ormuzd]
+
+Cette ville de Kerman, qu’à peine cinq ou six voyageurs européens ont
+visitée dans ce siècle, domine une contrée populeuse et riante à travers
+laquelle nos Vénitiens chevauchèrent pendant sept jours. «Et il faisait
+très bon chevaucher.» Puis ils arrivèrent à une haute chaîne de
+montagnes.
+
+Ici en effet commença pour eux la série d’ascensions et de descentes
+nécessaire pour passer des hauts plateaux qui couvrent l’intérieur de la
+Perse aux terres basses qui en forment la côte. Cet ensemble majestueux
+de plateaux, de montagnes, de plaines qui domine le golfe Persique,
+s’abaisse par une succession de gradins, et pour aller d’un étage à
+l’autre il faut généralement franchir une chaîne intermédiaire qui les
+sépare. Quelques-unes de ces chaînes atteignent une grande élévation,
+comme l’indique, à défaut de mesures précises, leur aspect. Ce n’est pas
+sans surprise en effet que, du rivage brûlant du golfe Persique, l’on
+voit se dérouler à l’horizon une ligne de pics neigeux qu’un des
+officiers de la mission anglaise ne craint pas de comparer au panorama
+alpestre qu’on aperçoit de Berne. Nos voyageurs eurent donc à franchir
+une multiple barrière. Avant de commencer la descente ils durent d’abord
+s’élever le long des rampes qui couronnent l’extrémité du plateau. Ils
+franchirent un col très élevé; car malgré la saison ils y éprouvèrent un
+si grand froid, qu’à peine à force de vêtements était-il possible de
+s’en garantir.
+
+Ils descendirent ensuite pendant deux jours le long de pentes très
+fertiles où se montraient de nombreuses traces d’anciens villages, mais
+qui n’étaient plus fréquentées que par les pâtres et leurs troupeaux.
+Alors s’ouvrit devant eux une vaste plaine. C’était comme l’étage moyen
+du système; mais déjà cette plaine offrait un sensible contraste avec
+les plateaux d’où ils venaient. Marco Polo, qui dans toute cette partie
+de son itinéraire note avec une grande précision les aspects successifs
+de la contrée, y ressentit ce qu’un voyageur au sortir des frimas
+alpestres éprouve parmi les enchantements des lacs italiens. Avec un
+ciel plus chaud se montraient de toutes parts des formes végétales
+nouvelles. A sa vue s’étalaient des dattiers, des bananiers, des arbres
+qu’on ne trouve pas dans les pays froids, et dont le port et l’aspect
+impriment un caractère spécial aux paysages voisins des tropiques.
+D’autres animaux s’offrirent aussi pour la première fois à sa curiosité.
+Il y vit des moutons à grosse queue, «grands comme des ânes,» espèce
+particulière à l’Arabie et à l’Égypte. Il y rencontra le bœuf _zébu_ de
+l’Inde, qui a entre les épaules une bosse ronde et qui lui parut un des
+plus beaux animaux qu’on puisse voir. La plaine portait le nom de
+_Reobarles_, terme qui paraît signifier en persan pays arrosé; un de ces
+jardins sur lesquels l’art essentiellement national en Perse des
+irrigations avait répandu ses bienfaits.
+
+Mais il y avait une ombre au tableau. En traversant cette contrée, Marco
+Polo observa que les villes et les villages se renfermaient derrière de
+hautes murailles: il apprit bientôt à ses dépens l’utilité de la
+précaution. Aucune partie de la route n’était plus exposée au
+brigandage. Il s’était formé, d’un ramassis d’aventuriers laissés par
+les expéditions tartares, des bandes organisées assez semblables à ces
+grandes compagnies qui un siècle plus tard désolèrent la France, ou à
+ces _Pindarries_ qui de nos jours, dans l’Inde centrale, tinrent en
+échec pendant plusieurs années les armées anglaises. Sous le nom de
+_Karaunas_ une véritable armée de brigands, comptant jusqu’à 10 000
+cavaliers et quelquefois plus, désolait les plus riches contrées de la
+Perse méridionale. Leurs opérations ne se bornaient pas à de maigres
+profits sur quelques caravanes: c’étaient de vastes coups de filet où
+main basse était faite sur la population du pays entier.
+
+Quand ils veulent courir et piller le pays, dit Marco, ils font, par
+leurs enchantements de diables, tout le jour devenir obscur; si bien
+qu’à peine voit-on son compagnon près de soi. Il se produit en effet
+dans ces contrées un phénomène météorologique, que l’on a constaté aussi
+dans les régions sèches qui se trouvent dans l’Inde occidentale. Vers le
+lever du soleil une sorte de brouillard sec, sans aucune trace de vapeur
+d’eau, sans aucun dépôt humide, se répand graduellement et enveloppe le
+paysage. L’obscurité qui en résulte, dit un témoin oculaire, est celle
+d’un brouillard ordinaire de Londres; un cavalier devient invisible à
+quelques pas. Le voile ne se dissipe ordinairement qu’à la fin de la
+journée.
+
+C’étaient ces journées que les Karaunas choisissaient pour leurs
+méfaits. Avec l’instinct du pirate et du contrebandier ils savaient
+reconnaître les signes précurseurs du phénomène, et n’étaient pas fâchés
+de faire croire qu’il était le produit de leurs artifices. Connaissant
+d’avance le pays, ils se déployaient sur une immense ligne, laissant
+entre chaque cavalier un faible intervalle, de façon à balayer toute la
+plaine. Hommes, femmes, animaux, tout ce qui n’était pas à l’abri de
+murailles, passait en leurs mains. Les vieillards étaient égorgés, le
+reste vendu comme esclave. La population vivait dans une perpétuelle
+alarme, comme aujourd’hui les malheureux habitants de la frontière
+septentrionale de la Perse exposés aux razzias des Turcomans.
+
+Marco Polo, surpris dans ces parages suspects par une de ces journées à
+embûches, faillit être victime des Karaunas. Grâce à Dieu, dit-il, il
+s’échappa en se réfugiant dans un village qui se trouva à sa portée.
+Mais de la compagnie dont il faisait partie sept personnes seulement
+réussirent à se sauver.
+
+Après cinq jours de marche la troupe, bien réduite, s’engagea dans les
+défilés de la dernière rampe d’escarpements qui sépare la plaine de
+Reobarles des terres basses de la côte. Mauvais et dangereux passage où
+il y a beaucoup de méchantes gens et de voleurs! Cependant elle arriva
+sans être inquiétée dans la plaine d’Ormuzd, où deux journées de marche
+la séparaient du port. Marco traversa des oasis ombragées de dattiers,
+où une multitude d’oiseaux magnifiques, inconnus dans nos contrées,
+frappèrent sa vue. Le port d’Ormuzd n’était point comme aujourd’hui dans
+une île, mais sur le continent qui lui fait face. Ce pays était connu au
+loin sous le nom de Cremesor, forme un peu altérée de _Garmsir_, qui
+veut dire terres chaudes. Sauf les côtes de la mer Rouge, il n’y a
+peut-être pas sur la terre de fournaise plus ardente que ce littoral.
+Marco raconte que, lorsque des déserts voisins souffle un certain vent
+qui s’élève plusieurs fois pendant l’été, on n’a d’autre ressource que
+de se tenir dans l’eau jusqu’au cou. C’est ainsi que font parfois les
+Européens en Guinée. Ces vents du désert, semblables au _kamsin_
+d’Égypte ou au _sirocco_ d’Algérie, sont chargés de miasmes qui se
+glissent comme un poison dans l’organisme. Pendant le séjour des Polo
+une expédition considérable, égarée dans les déserts qui avoisinent
+Ormuzd et surprise par un ouragan, périt asphyxiée; et la décomposition
+des corps fut si rapide, que les habitants accourus aussitôt par crainte
+de la peste pour enterrer les victimes durent enfouir lambeaux par
+lambeaux leurs restes méconnaissables.
+
+Ormuzd n’en était pas moins un des grands ports du monde, enrichi, comme
+Aden et Alexandrie, par le commerce de l’Inde. De l’Inde arrivaient les
+épices, pierreries, étoffes précieuses, dents d’éléphants. En échange on
+envoyait des chevaux: ceux-ci, mal nourris et peu aptes à supporter le
+climat de l’Inde, y périssaient en grand nombre, de sorte que cette
+exportation toujours à renouveler faisait la fortune des marchands
+persans ou arabes. Les navires dont se servait de temps immémorial le
+commerce arabe étaient néanmoins très mauvais et impuissants dans les
+gros temps. Faute de fer, les pièces étaient assujetties avec des
+chevilles de bois et liées ensemble par des filaments de cocotier. C’est
+grand péril d’aller dans ces nefs, dit Polo, car il en périt beaucoup.
+Voilà un de ces renseignements qui expliquent comment plus tard les
+Portugais, apparaissant dans ces mers avec un solide appareil naval,
+eurent si peu de peine à venir à bout de ces esquifs dont la
+construction n’avait probablement pas varié depuis le temps de Salomon.
+On sait qu’Ormuzd, tombé en 1515 entre les mains des Portugais, fut un
+des postes d’où ils dominèrent les mers de l’Inde.
+
+Nos voyageurs venaient donc de parcourir dans toute sa longueur la voie
+commerciale qui liait la Méditerranée à l’océan Indien. Ils avaient
+projeté de prendre à Ormuzd la route de mer; mais des circonstances sur
+lesquelles nous ne sommes pas éclairés contrarièrent leur dessein. Ils
+regagnèrent Kerman et s’engagèrent ensuite «par moult ennuyeuse voie»
+dans les déserts du centre de la Perse. Ces solitudes sont encore en
+partie inconnues aux Européens. Ils gagnèrent la «grande et noble ville
+de Balch», où à côté de beaux restes d’antiquités ils virent les ruines
+que venaient, en 1220, d’y amonceler les Mongols. Cette ville marquait
+la frontière de l’État tartare de Perse; au delà commençait celui de
+l’Asie centrale, gouverné par une autre branche de la famille de
+Gengis-khan.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+PAMIR.
+
+
+Si, au lieu d’adopter pour son livre la forme d’une description de
+l’Asie, Marco Polo avait écrit une relation de voyage, il nous
+apprendrait sans doute ici pourquoi de Balch nos Vénitiens ne se
+dirigèrent pas vers Samarcande ou vers Bokara pour gagner la route
+ordinaire de la Chine, celle qu’avaient déjà suivie, au nord des monts
+Célestes, son père et son oncle. C’est probablement la nécessité qui
+leur imposa un autre itinéraire. Marco nous apprend qu’à cette époque
+Samarcande était au pouvoir d’un prince parent, mais ennemi de
+Kubilaï-khan: Kaïdou, c’était son nom, resta en effet toute sa vie en
+hostilité ou en guerre ouverte contre son suzerain. Maître d’une partie
+de l’Asie centrale, il interceptait la ligne ordinaire des
+communications entre la Perse et la Chine. Nos voyageurs jugèrent sans
+doute imprudent de s’engager dans son territoire. C’est peut-être en
+prévision de cet obstacle qu’ils avaient tenté de prendre la mer; c’est
+à cause de lui maintenant que, arrivés au pied des montagnes où se
+forment l’Oxus (Amou-Daria), l’Iaxarte (Sir-Daria) et leurs affluents,
+ils se décidèrent à franchir la barrière au lieu de la tourner.
+
+La contrée dans laquelle Marco Polo va nous servir de guide est encore
+aujourd’hui une des moins accessibles de l’Asie. Bien peu de voyageurs
+européens ont pu impunément s’aventurer dans les vallées qui entre
+l’Oxus et l’Indus s’échelonnent sur les pentes des plateaux les plus
+élevés du monde. Elles ont de tout temps servi de boulevards à de rudes
+populations au pied desquelles passaient les invasions, les atteignant
+quelquefois, mais sans détruire leur indépendance. Le peu que l’on
+connaît de ces tribus isolées de l’humanité ne sert qu’à faire
+soupçonner quel intérêt offriraient à l’étude leurs types, leurs mœurs,
+leurs formes sociales et religieuses. A peine peut-on citer, pour la
+route suivie par Marco Polo, trois Européens qui l’aient décrite au
+moins en partie. Parmi eux se trouve un Français, le général Ferrier, au
+service de la Perse, qui en 1845 visita Balch et s’avança à l’est
+jusqu’à la ville de Koulm. Les deux autres sont des officiers de l’armée
+anglaise de l’Inde. Burnes, en 1832, partit de Caboul, passa par Balch
+et pénétra jusqu’à Koundouz, frayant la voie à son successeur le
+lieutenant Wood, qui six ans après, dans un mémorable voyage qui apporta
+un précieux commentaire à celui du Vénitien, découvrit une des sources
+principales de l’Oxus.
+
+Revenons à nos voyageurs. L’image de désolation qui les avait frappés à
+Balch, ne cessait pas au sortir de la ville. Pendant douze jours de
+marche entre est-nord-est, ils ne trouvèrent que solitude. Le brigandage
+avait suivi la guerre, et pour échapper aux mauvaises gens et aux
+razzias la population s’était enfuie dans les postes fortifiés des
+montagnes. Histoire dont la répétition trop fréquente en Asie, et nulle
+part plus qu’en Perse, explique pourquoi tant d’espaces couverts de
+traces d’édifices, débris d’aqueducs, restes de canaux, vestiges d’une
+grande et puissante activité, sont aujourd’hui des déserts qu’aucune
+force humaine ne pourrait faire revivre.
+
+La scène changea vers Talikan, place située à l’est de Koundouz. C’était
+un grand marché de grains, au sud duquel se trouvaient des mines de sel
+gemme où l’on venait s’approvisionner à plus de trente journées à la
+ronde. Les populations montagnardes du voisinage venaient y chercher
+cette denrée de première nécessité, dont la présence ne manque jamais de
+provoquer un courant commercial. Aux plaines abandonnées succédèrent les
+pentes couvertes de vignes, d’arbres fruitiers, habitées par une
+population nombreuse dont les villes et les bourgs fortifiés
+s’apercevaient sur les sommets. Malheureusement l’état moral des
+habitants ne répondait pas à l’agrément du paysage. Nos Vénitiens se
+trouvèrent parmi de rudes montagnards, grands chasseurs, vêtus seulement
+de peaux de bêtes. Quoique musulmans de nom, ils vivaient à peu près
+comme des infidèles ou _kafirs_, terme par lequel les rigides sectateurs
+de l’islam désignent les habitants restés encore païens de quelques
+vallées voisines. Ils buvaient du vin, et par malheur l’ivrognerie
+n’était que leur moindre vice. Sans dire qu’il ait personnellement couru
+des dangers chez eux, Marco Polo parle de leur férocité et de leur
+penchant au meurtre.
+
+Après six jours de marche l’expédition arriva dans une vallée plus
+haute, appelée alors comme aujourd’hui Badakchan. Défendu par d’étroits
+et sauvages défilés, couronné de hauteurs où, comme nos châteaux
+féodaux, se retranchaient les villages, habité par des chasseurs très
+habiles au maniement de l’arc, le pays pouvait braver toute invasion.
+Cette nature alpestre et grandiose avait pourtant son charme, auquel le
+jeune Vénitien ne fut pas insensible. A ce moment du voyage il fut
+surpris par une maladie causée sans doute par l’extrême fatigue, et il
+dut suspendre sa route pendant près d’une année. Pour rétablir sa
+constitution il eut recours au moyen qu’emploient aujourd’hui les
+Européens pour se défendre contre le climat de l’Inde. Quand la saison
+devient brûlante et insupportable dans les plaines du Gange, la colonie
+européenne émigre en masse et va chercher la fraîcheur dans les riantes
+petites villes, désignées sous le titre mérité de _sanatoria_, qui
+s’élèvent à 1500 ou 2000 mètres sur les pentes des Himalayas. C’est
+ainsi que le jeune voyageur, d’après l’exemple des gens du pays, alla
+vivre quelque temps sur les montagnes qui entourent la vallée, et dut à
+l’air pur et vivifiant qu’il y respira sa complète guérison. «Ces
+montagnes, dit-il, sont si hautes, qu’il faut bien une grande journée,
+du matin jusqu’au soir, pour parvenir au sommet. On se trouve alors sur
+un plateau étendu, avec une grande abondance d’arbres et de prairies, et
+de riches sources d’une eau claire et limpide qui se précipite de roche
+en roche. Dans ces ruisseaux foisonnent les truites et beaucoup d’autres
+poissons. L’air est si pur dans ces régions, le séjour y est si salubre,
+que lorsque les gens qui habitent en bas dans les villes, vallées ou
+plaines, se sentent atteints par une fièvre ou quelque autre mal, ils ne
+perdent pas de temps: vite ils se rendent aux montagnes, et au bout de
+deux ou trois jours ils recouvrent entièrement la santé par l’excellence
+de cet air. Messire Marco en fit l’expérience, etc.» Cette fois, par
+exception, notre héros, dont les descriptions sont d’ordinaire si
+laconiques, semble s’être complu dans le souvenir de ce bienfaisant
+paysage qui fut pour lui la santé. Il y ressentit les impressions dont
+une convalescence double le charme. Cette halte au sein d’une riante
+nature qui semblerait empruntée par l’Asie centrale à notre Suisse, le
+plaisir d’y sentir ses forces se ranimer et revivre, cette brève étape
+dans une vie de course et d’aventures, tout cela semble avoir laissé
+dans son esprit un de ces souvenirs qui sont l’intime jouissance du
+voyageur.
+
+Il entendit d’assez singulières histoires dans le séjour qu’il fit en ce
+pays. Il était gouverné par une dynastie héréditaire dont tous les
+membres, lui dit-on, descendaient du roi Alexandre et de la fille du roi
+Daire (Darius), qui était sire du grandissime royaume de Perse. Et tous
+ces rois s’appellent en sarrasinois _Zulcarnein_, qui veut dire en
+français Alexandre.--Ce mot, qui appartient à la langue arabe, signifie
+réellement l’homme aux deux cornes; et c’est en effet l’expression par
+laquelle Mahomet désigne dans le Coran le célèbre Macédonien. On suppose
+que c’est la figure cornue de Jupiter Ammon représenté sur ses monnaies,
+qui a donné naissance à cette étrange dénomination. Quant à la tradition
+elle-même, si extraordinaire que paraisse sa présence dans un pays où
+Alexandre n’a jamais pénétré, elle n’y est pas moins extrêmement
+répandue encore de nos jours. Ce que rapporte Marco Polo, Burnes et Wood
+l’ont aussi entendu. Ils ont vu, dans les cantons les plus reculés de
+ces montagnes, de petits chefs alléguant sérieusement leurs prétentions
+à la même origine. Ce titre confère à ceux qui le possèdent ou qui s’en
+emparent un prestige qui contribue à accroître sans cesse la prétendue
+postérité d’Alexandre. Il est en quelque sorte l’attribut de l’autorité
+légitime, et comme une formule de droit divin à l’usage des populations
+de ces contrées.
+
+Ce n’était pas seulement Alexandre, mais aussi son cheval qui avait sa
+légende. Il n’y avait pas longtemps, à l’époque du passage des trois
+Vénitiens, que l’on possédait encore dans ce pays de Badakchan une race
+de chevaux descendant du renommé Bucéphale. Tous avaient de naissance
+une marque particulière au front. Malheureusement cette intéressante
+lignée prit fin par mort violente. Elle se trouvait tout entière en la
+possession d’un oncle d’un roi de Badakchan. Celui-ci exprima le désir
+d’en obtenir un; mais, ayant essuyé un refus, il se vengea en faisant
+périr son oncle. Pour se venger à son tour, la veuve de cet oncle
+détruisit la race jusqu’au dernier. Et voilà comment Marco Polo ne put
+voir les rejetons du plus noble animal dont se soit occupée l’histoire.
+
+Ces récits, qui semblent porter l’empreinte de l’imagination arabe,
+frappaient d’autant plus notre Vénitien que, comme la plupart des gens
+de son temps, il était familier avec le roman si populaire alors
+d’Alexandre. C’est le seul livre qu’il cite une fois ou deux dans sa
+relation, et il eût été probablement en peine d’en citer beaucoup
+d’autres. Le héros du roman ressemblait peu à celui de l’histoire, mais
+ses aventures extraordinaires défrayaient les imaginations. Passant à
+travers les contrées où vivait encore son souvenir, où la crédulité
+populaire attachait à tout ce qui la frappait le nom d’Alexandre, comme
+elle fait ailleurs le nom de César, le jeune voyageur recueillait et
+provoquait sur ce sujet les récits. On lui avait raconté à Balch qu’en
+cette ville avaient eu lieu les épousailles du roi de Macédoine et de la
+fille de Darius, rapport qui, sans être plus vrai que les autres,
+pouvait passer du moins pour un souvenir obscur du passage du
+conquérant.
+
+Ce long arrêt permit à Marco Polo d’obtenir des renseignements sur les
+contrées plus ou moins voisines. C’est ainsi qu’il entendit parler de la
+célèbre vallée de Cachemire. Plus près il visita peut-être les mines de
+lapis-lazuli, dont la réputation s’étendait jusqu’en Chine et qui sont
+encore exploitées. Il les décrit, ainsi que celles de rubis qui se
+trouvent dans les montagnes de Schignan, nom qui s’est conservé, comme
+la plupart de ceux qu’il cite en ces pays.
+
+Lorsque enfin le temps fut venu de se remettre en route, nos voyageurs
+atteignirent une vallée assez peuplée, dans laquelle coulait un fleuve
+dont ils remontèrent le cours. C’était l’Oxus, qu’ils apercevaient pour
+la première fois, car les vallées qu’ils avaient traversées déjà étaient
+celles de ses tributaires de gauche. Le grand fleuve, qui dans cette
+partie du cours supérieur porte le nom de Panja, allait désormais les
+guider jusqu’à la région mystérieuse de ses sources. Un dernier petit
+État, appelé comme aujourd’hui Vacan, occupait l’extrémité habitable de
+la vallée. Puis l’on s’enfonçait en d’âpres solitudes, on allait pendant
+trois jours continuellement en montagnes, «et l’on monte tant, que l’on
+dit que c’est le plus haut lieu du monde».
+
+Nous voici arrivés avec Polo au seuil de la région, à peu près inconnue
+il y a quelques années, célèbre aujourd’hui sous le nom de Pamir. Ce
+qu’on désigne ainsi, c’est un vaste ensemble de plateaux parsemés de
+lacs, sillonnés de hauteurs, par lequel la puissante chaîne des
+Himalayas se soude au nord au système des monts Célestes. Les rares
+voyageurs qui dans ces derniers temps et autrefois ont traversé cette
+contrée désolée, avaient recueilli de la bouche des pâtres kirghizes,
+qui la hantent pendant la belle saison, ce nom de Pamir. Il signifie
+pour eux non un désert dans le sens absolu, mais un lieu abandonné,
+susceptible en certains cas de population. Il s’applique à un certain
+nombre de sites propres à servir de pâturages d’été, à titre de nom
+générique, accompagné d’un autre qui les désigne plus spécialement. Il
+n’y a donc pas en réalité un seul Pamir, mais plusieurs. Néanmoins
+l’usage s’est établi en Europe d’appliquer ce terme à la masse entière
+du plateau.
+
+[Illustration: ITINÉRAIRE DE MARCO POLO SUR LE PLATEAU DU PAMIR entre
+Balch et Kachgar]
+
+Sa largeur est très considérable. Marco Polo mit, à ce qu’il semble,
+près de deux mois à traverser dans une direction est-nord-est ces hautes
+terres qui se maintiennent uniformément au niveau des sommets de nos
+Alpes. Cette durée, quoique un peu longue, n’est pas très supérieure à
+celle du voyage accompli de décembre 1868 à février 1869 par un indigène
+au service de l’Angleterre, du Badakchan à Kachgar. Cet homme, appelé
+Mirza, un de ces explorateurs que l’état-major anglo-indien envoyait,
+après les avoir dressés, dans les parages dangereux pour un Européen,
+est le premier qui ait traversé le plateau en faisant des observations
+scientifiques. Grâce à lui et plus tard aux membres de la mission
+anglaise envoyée à Kachgar en 1874, nous connaissons aujourd’hui la
+partie méridionale du Pamir. Celle du nord a été et est encore le
+théâtre d’importantes reconnaissances accomplies par les Russes. Ainsi
+se dissipe le voile qui enveloppait naguère cette partie du voyage de
+Marco Polo. Ce que nous retrouvons en effet dans sa description, ce
+n’est pas la simple chaîne de montagnes que par hypothèse représentaient
+autrefois nos cartes, c’est la colossale barrière qui se soutient
+pendant plusieurs centaines de kilomètres et qui, dans l’histoire de
+l’Asie, semble la limite que n’ont pu dépasser la domination et
+l’influence chinoises.
+
+Quand nos voyageurs eurent gravi le talus occidental du plateau, ils
+s’avancèrent sur un terrain uni où courait un beau fleuve issu d’un lac
+entre deux montagnes. «Là se trouvent les meilleurs pâturages du monde,
+si bien qu’une jument maigre deviendrait grasse en moins de dix jours.
+Il y a grande abondance de tout gibier; entre autres beaucoup de moutons
+sauvages qui sont très grands, car ils ont des cornes qui sont bien
+longues de six paumes (environ un mètre et demi). Avec ces cornes les
+pasteurs font des écuelles pour manger. Ils en font aussi des clôtures à
+l’abri desquelles ils demeurent la nuit à cause des bêtes sauvages.» On
+raconta à messire Marco que les loups étaient nombreux et tuaient
+beaucoup de ces grands moutons. Aussi trouve-t-on quantité de leurs
+ossements et de leurs cornes. On les amasse en grand tas le long des
+sentiers, de façon à guider les voyageurs quand la neige couvre le sol.
+
+«Et par ce plateau on chevauche bien douze journées, et il s’appelle
+Pamir. Et dans toutes ces douze journées il n’y a nulle habitation, nul
+herbage, rien que désert: si bien que les voyageurs sont forcés de
+prendre avec eux tout ce qui leur est nécessaire.
+
+[Illustration: CORNES DE L’OVIS POLI.]
+
+«On n’y voit voler aucun oiseau, à cause de la hauteur et du froid qui
+règne. Et même je vous certifie que, à cause de ce grand froid, le feu
+brille avec moins de clarté et qu’il donne moins de chaleur qu’en autres
+lieux, et les aliments ne s’y peuvent pas si bien cuire.
+
+«Si maintenant vous continuez votre route par est-nord-est, vous voyagez
+bien quarante journées toujours par montagnes et par côtes, par vallées
+traversées de maintes rivières et par déserts. Dans tout ce trajet il
+n’y a ni habitation ni herbage; mais les voyageurs doivent porter tout
+ce qui est nécessaire. La contrée est appelée Belor. Les gens demeurent
+très haut dans les montagnes. Ils sont idolâtres, très sauvages, ne
+vivent que de chasse, et leurs vêtements sont de peaux de bêtes. C’est
+en vérité une mauvaise engeance.»
+
+Dans cette page remarquable à plusieurs titres on aura noté sans doute
+l’observation qui se rapporte à la flamme. Le phénomène qu’il constate,
+sans qu’il lui soit possible il est vrai d’en démêler la vraie cause,
+est un de ceux que l’observation scientifique a signalés plusieurs fois
+de nos jours dans les hautes altitudes. En juillet 1788 le savant
+génevois Horace de Saussure se rendit avec son fils au col du Géant,
+situé dans le massif du mont Blanc, à 3500 mètres de hauteur, et s’y
+installa pour un mois. Parmi les incommodités d’un pareil séjour
+supportées avec résignation pour l’honneur de la science, le courageux
+naturaliste signale surtout la difficulté d’allumer du feu. «Le charbon,
+dit-il, ne brûlait dans cet air rare que d’une manière languissante, et
+à force d’être animé par le soufflet.» Un autre observateur plus
+illustre encore, Alexandre de Humboldt, déclare avoir éprouvé à la même
+altitude des phénomènes analogues. Lorsqu’au commencement de ce siècle
+il voyageait dans les Andes de l’Amérique du Sud, il lui arrivait
+souvent de voir, au foyer allumé pour le campement, la flamme
+«s’éparpiller, sautiller». La rareté progressive de l’oxygène dans l’air
+et la diminution de la pression atmosphérique à ces grandes hauteurs
+expliquent de pareilles singularités. Il n’est pas rare même que
+l’organisme en soit affecté, et qu’à ces niveaux où il n’est pas
+accoutumé à vivre, l’homme éprouve ce qu’on a appelé le mal de montagne.
+Depuis que s’est développée de nos jours la noble passion des montagnes,
+et que les recherches précises que Saussure a eu l’honneur d’inaugurer
+dans les Alpes ont trouvé des imitateurs, on a rassemblé bien des
+observations curieuses sur cette étrange nature des cimes, qui
+déconcerte les sens par des phénomènes inattendus. N’est-il pas
+remarquable d’y trouver une preuve de la précision et de l’exactitude
+que notre ancien voyageur apportait dans ses récits? Les faits qui le
+frappèrent n’étaient pas de ceux que la physique de son temps lui permît
+d’expliquer ou de prévoir: on n’apprécie que mieux l’instinct qui lui en
+fit sentir la valeur.
+
+Le fleuve que suivirent nos voyageurs est, avons-nous dit, l’Oxus. Mais
+sur le plateau même l’Oxus ou Panja se forme par la réunion de deux
+cours d’eau coulant à peu près parallèlement de l’est vers l’ouest. Tous
+deux viennent d’une steppe où se trouvent des lacs, et que les indigènes
+nomment Pamir. Quelle branche remonta Marco Polo et quel Pamir fut
+traversé par lui? Il est difficile de le déterminer. La branche la plus
+septentrionale est celle que suivit Wood dans son célèbre voyage de
+1838. C’est le long du cours d’eau méridional que chemina au contraire,
+en 1868, l’explorateur indigène Mirza, dont il a été question.
+
+La route la plus septentrionale, celle de Wood, semble mieux s’accorder
+avec la direction suivie par nos voyageurs. Lorsque l’officier anglais,
+en quête de la source de l’Oxus, s’avançait à travers cette région
+mystérieuse, son esprit était plein, comme sa relation l’atteste, du
+souvenir de Marco Polo. Chaque pas lui rappelait son prédécesseur.
+«Pendant trop longtemps, écrit-il, ce livre n’a pas obtenu toute
+l’attention qu’il méritait.» Il trouvait beaucoup de ressemblance entre
+les spectacles qui passaient sous ses yeux et la description de l’ancien
+voyageur. C’était pourtant au cœur de l’hiver que Wood accomplissait son
+expédition, et un épais manteau de neige couvrait le haut pays. Au
+moment où il s’approchait du but, il raconte qu’une partie de son
+escorte, vaincue par la fatigue, refusa de le suivre: Wood continua avec
+les autres à se frayer une voie à travers des champs de neige à perte de
+vue. Depuis longtemps toute trace humaine avait disparu. Cependant une
+construction grossière, recouverte de cornes de moutons sauvages et
+presque entièrement ensevelie sous la neige, frappa leurs regards:
+c’était une tombe kirghize. Deux des guides s’arrêtèrent pour prier, et
+le voyageur même se sentit ému. «Le silence de la scène, l’aspect
+sauvage et glacé du paysage, l’absence de toute nature animée à
+l’exception de notre petite troupe, n’étaient pas sans faire impression
+sur un esprit réfléchi.»
+
+Peu de temps après, le 19 février 1838 à cinq heures de l’après-midi,
+l’expédition, franchissant un dernier pli de terrain, mettait le pied
+sur le _toit du monde_. C’est le nom que les indigènes donnent à la
+partie du plateau qui en est le faîte et d’où les eaux se séparent pour
+couler vers le lac d’Aral ou vers les solitudes de l’Asie centrale. Là
+s’étendait, sur une longueur de 22 kilomètres environ et une largeur de
+1600 mètres, un lac en forme de croissant, à ce moment gelé, auquel
+l’officier anglais donna le nom de Victoria: de son extrémité
+occidentale sortait le premier ruisseau du grand fleuve. «Partout où nos
+regards se portaient, une couche éblouissante de neige couvrait le sol
+comme d’un tapis, tandis que le ciel au-dessus de nos têtes était
+partout d’une couleur sombre et triste. Des nuages eussent reposé les
+yeux, mais il n’y en avait nulle part. Pas un animal vivant. Pas un
+oiseau. Le silence régnait tout autour de nous, silence si profond qu’il
+oppressait le cœur.» Wood estima, par le point d’ébullition de l’eau, la
+hauteur du lac à 4680 mètres au-dessus de la mer: elle ne serait,
+d’après un des explorateurs indigènes attachés à la mission anglaise de
+1874, que de 4251. A cette hauteur, dit Wood, les sons étaient
+affaiblis, la conversation ne pouvait être soutenue longtemps sur un ton
+élevé, le moindre effort musculaire était suivi d’un prompt épuisement.
+Le pouls battait plus vite. Il vit aussi, perçant les couches profondes
+de neige de façon à marquer la route, les cornes recourbées et
+gigantesques de cette espèce de mouton qui est particulière à la région
+du Pamir, et que la science a désignée par le nom de mouton de Polo,
+_Ovis Poli_.
+
+[Illustration: LE LAC VICTORIA OU SARIKUL.]
+
+Ainsi se rencontraient devant le même spectacle ces deux voyageurs,
+seuls Européens probablement que dans un espace de plusieurs siècles ait
+vus le Pamir[1]. L’un exprime ses impressions avec l’accent moderne,
+l’autre avec la concision et la simplicité d’autrefois. Nul oiseau non
+plus n’animait ces solitudes quand Polo les traversa. Il faut croire que
+la saison, sans être aussi avancée qu’au moment de la visite de Wood,
+l’était assez déjà pour avoir fait fuir les troupes innombrables
+d’oiseaux aquatiques qui fréquentent ces nappes lacustres pendant l’été.
+Il y a en effet alors un moment, semblable à l’été si court des hauts
+pâturages alpestres, où cette désolation s’anime un peu. Quelques
+troupeaux apparaissent; quelques tentes ou _kibitkas_ de Kirghizes
+s’installent pour quelques jours aux bords du lac. L’herbe a dans ces
+hauts lieux des qualités savoureuses bien connues de tous les peuples
+pasteurs. Mais c’est un sourire fugitif; peu à peu le froid, la
+stérilité et le silence reprennent leur empire. Les troupeaux
+recommencent bientôt à descendre graduellement les pentes; comme eux
+s’éloignent les hôtes passagers de ces solitudes situées, suivant
+l’expression d’un naïf pèlerin chinois qui les traversait il y a douze
+cents ans, «à moitié chemin entre la terre et le ciel».
+
+ [1] Il faut ajouter Bénédict Goëz, jésuite portugais, qui, parti de
+ l’Inde en 1602, atteignit, après avoir traversé le Pamir, les confins
+ de la Chine occidentale. Mais on a très peu de renseignements sur son
+ voyage.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+L’ASIE CENTRALE.
+
+
+Après avoir franchi la barrière du Pamir, nos voyageurs trouvèrent, le
+long de la lisière irriguée qui en borde le versant oriental, des villes
+populeuses et commerçantes. Cascar ou Kachgar fut la première qu’ils
+rencontrèrent en débouchant des montagnes. Elle s’offrit à leur vue
+entourée d’une ceinture de jardins et de riches cultures, parmi
+lesquelles ils remarquèrent la vigne et le coton. Le même aspect
+d’abondance les frappa à Yarcand et enfin à Kotan, les deux villes
+qu’ils atteignirent ensuite. Longtemps fermées aux Européens, ces cités
+reculées de l’Asie centrale n’ont été revues que dans ces dernières
+années. Le premier qui pénétra jusqu’à Kachgar, Adolphe de
+Schlagintweit, y fut assassiné le 28 août 1857; puis, grâce à
+l’établissement éphémère d’un État indépendant dont cette ville était la
+capitale, elle eut son importance politique et devint le but
+d’ambassades rivales des Anglais et des Russes. Aujourd’hui la guerre
+civile désole cette contrée, où la Chine lutte contre les populations
+musulmanes pour rétablir son autorité. Quand Polo y passa, le pays était
+déjà musulman: l’Islam, franchissant le Pamir, avait remplacé le
+bouddhisme, même dans la ville de Kotan, qui avait été jadis un des
+principaux foyers d’où le culte de Bouddha s’était propagé en Chine.
+Cependant le lien politique avec la Chine n’était pas rompu, car notre
+Vénitien dit des peuples de Kachgar et de Kotan: «Ils sont au grand
+khan.» Il faudrait donc faire commencer ici l’empire que Kubilaï
+gouvernait en propre, s’il n’était plus probable que, grâce à leur
+éloignement, ces pays gardaient en fait leur indépendance.
+
+A Kachgar comme à Kotan nos voyageurs furent frappés de l’esprit
+commercial des populations. Le trafic et l’industrie étaient leur seule
+occupation, et le métier des armes leur était devenu complètement
+étranger. Beaucoup de marchands sortaient de Kachgar pour courir le
+monde.--On recueille volontiers ce témoignage, qui caractérise à
+merveille les populations urbaines qui occupent les débouchés orientaux
+du Pamir. Il y a bien longtemps en effet qu’elles figurent dans
+l’histoire du commerce; car leur situation géographique leur assigne un
+rôle d’intermédiaire entre la Chine, dont elles forment comme les
+avant-postes, et l’Asie occidentale. Elles étaient vaguement connues
+dans l’antiquité sous un nom qu’Hérodote, aussi remarquable comme
+géographe que comme historien, a appris des négociants grecs de son
+temps, celui d’Issédons; et l’on racontait même encore, dans certains
+ports de la Propontide et du Pont-Euxin qu’il visita, que, trois ou
+quatre siècles auparavant, un grand voyageur, nommé Aristée, avait
+pénétré jusque dans leur pays. Le secret de cette importance et de cette
+célébrité précoce tenait à ce que ces marchés lointains recevaient pour
+les transmettre à l’Occident les denrées chinoises, et un produit
+surtout dont les Grecs n’apprirent que plus tard le nom et la vraie
+provenance: la soie. Celle-ci était alors exclusivement obtenue en
+Chine; là seulement on possédait le ver qui fournit le précieux tissu.
+Tant que ce privilège fut conservé, les étoffes de soie, de plus en plus
+recherchées par le luxe de la Rome impériale, furent dirigées des
+centres de production vers ces marchés, où les agents des négociants
+occidentaux venaient les prendre. Peu à peu le nom de _Sérique_, du mot
+chinois qui signifie soie, fut appliqué par ceux-ci non seulement au
+pays d’origine, mais encore au pays d’échange; et c’est ainsi que pour
+les principaux géographes de l’antiquité le pays de la soie commença
+immédiatement au delà des passes montagneuses du Pamir, aux lieux mêmes
+où se trouvaient maintenant arrivés nos voyageurs.
+
+[Illustration: VUE DE KACHGAR.]
+
+Ces anciens marchés avaient donc conservé une partie de leur importance;
+mais ils avaient perdu cependant leur principal élément de trafic. Du
+moins n’étaient-ils plus l’unique débouché par lequel les soieries se
+répandaient dans le monde. Vers une date que l’on fixe environ au VIe
+siècle de notre ère, était survenu un de ces faits économiques qui
+influent souvent bien plus qu’une bataille sur les destinées de
+l’humanité. Un Persan dont les chroniques n’ont pas conservé le nom
+réussit, malgré la vigilance des douanes chinoises, à rapporter à
+Constantinople des œufs de ver à soie cachés dans un bâton creux.
+Suivant un autre historien, c’est à deux moines que revient l’honneur
+d’avoir arraché son secret au pays des Sères. La culture de la soie se
+propagea peu à peu en Grèce, en Sicile, en Italie et enfin dans une
+partie de la France. Elle y devint le principe de cette riche industrie
+qui, après avoir longtemps jeté en Italie son principal éclat, a
+aujourd’hui son grand foyer à Lyon. Mais cette révolution eut
+naturellement aussi pour effet de ralentir et même d’interrompre le
+courant commercial qui se portait autrefois de l’Occident vers les
+marchés de l’Asie centrale.
+
+L’antique pays des Issédons n’en restait pas moins, au temps de Marco
+Polo, en relations suivies avec la Chine occidentale. Les chemins par
+lesquels la propagande bouddhiste s’était dirigée vers le Céleste Empire
+servaient toujours au commerce. Deux voies principales s’offraient pour
+relier les villes de Kachgar et de Kotan au bassin du Hoang-ho, du
+célèbre fleuve Jaune, auprès duquel se trouvent les plus anciennes
+capitales et quelques-uns des plus grands marchés de la Chine. L’une
+côtoyait le versant méridional des monts Célestes: c’était la route du
+nord. L’autre longeait le versant septentrional des monts Kuen-lun:
+c’était celle du sud. Toutes deux en effet évitaient le centre de la
+dépression où le Tarim, épuisé peu à peu par la sécheresse du climat, se
+traîne au milieu des sables, des marécages et des solitudes.
+
+[Illustration: LE REBORD DU PAMIR, VU DE LA PLAINE ENTRE KACHGAR ET
+YARCAND.]
+
+La route que prirent nos Vénitiens fut celle du sud. Ils disent en effet
+avoir traversé des rivières dans le lit desquelles abondaient les jades,
+les calcédoines, pierres précieuses dont on ne saurait attribuer la
+provenance à une autre chaîne de montagne qu’aux Kuen-lun. Ces pierres
+étaient très recherchées par les Chinois. Le jade, appelé par eux _yu_,
+faisait l’objet d’un trafic si important, qu’ils avaient donné le nom de
+porte du Jade à la porte de la grande muraille par laquelle on se
+rendait vers les contrées où il se trouve. C’est le long de la route où
+les Chinois allaient encore chercher le jade, où voyageaient jadis les
+étoffes de soie destinées aux pays occidentaux, que cheminèrent Marco
+Polo et ses compagnons.
+
+Cette route, incontestablement la plus ancienne que les Chinois aient
+suivie dans leurs relations avec l’Occident, offre donc un intérêt
+historique. Mais au temps où les Polo s’y engagèrent, elle commençait à
+être délaissée. Le commerce préférait de plus en plus la voie du nord.
+Nos Vénitiens eurent sans doute leurs raisons de se décider pour la
+première. Il semble qu’après eux cet itinéraire n’ait été adopté que par
+exception, lorsque la guerre rendait l’autre direction périlleuse. La
+description de Marco Polo est donc ici un précieux et dernier témoignage
+sur des contrées où déjà les voyageurs se faisaient de plus en plus
+rares.
+
+A quelques journées à l’est de Kotan, Marco traversa un pays où régnait
+encore une certaine activité commerciale, et qu’il appelle Pein. Il y
+signale une ville assez importante du même nom. En l’absence de tout
+renseignement authentique, on ne saurait dire aujourd’hui si elle
+existe. Au delà commença le désert de sable, «le sablon» entrecoupé de
+lagunes saumâtres, d’eaux amères et mauvaises, et où seulement de
+distance en distance se trouvaient quelques puits d’eau potable signalés
+d’avance aux voyageurs. Quoique le pays se montrât sous un aspect de
+plus en plus inhospitalier, nos Vénitiens y trouvèrent encore une ville
+qu’ils appellent Charchan. Il paraît en effet qu’il subsiste encore dans
+ces parages sinon une ville, du moins un assez misérable hameau de ce
+nom. C’est ce qui résulte des renseignements recueillis auprès des
+indigènes par les deux seuls voyageurs qui se soient approchés sur
+quelques points de l’itinéraire retracé par Marco Polo. L’un d’eux est
+l’anglais Johnson, qui, parti de l’Inde, s’avança en 1865 jusqu’à Kotan.
+L’autre est le célèbre explorateur russe colonel Prjéwalski, dont le nom
+est attaché aux reconnaissances les plus hardies et les plus fécondes
+accomplies de nos jours sur le sol asiatique. En 1876-77 il pénétra par
+le nord dans le bassin du Tarim et poussa une pointe jusqu’au delà du
+lac Lob.
+
+Il est impossible d’avoir un doute sur la véritable cause qui a amené la
+destruction du pays et l’abandon de la route qui servit jadis de
+principale issue à la Chine vers les contrées occidentales. Sous
+l’action dominante des vents du nord-est les sables ont graduellement
+envahi les territoires où s’élevaient autrefois des États florissants et
+ont réduit le domaine agricole à une lisière qui se resserre chaque jour
+au pied des montagnes. On sait à quelles préoccupations donna lieu chez
+nous au siècle dernier la marche des dunes de Gascogne, que le vent de
+la mer faisait lentement avancer vers l’intérieur. L’Asie centrale a
+aussi ses sables mouvants, sur lesquels l’action des vents s’exerce avec
+d’autant plus de force qu’elle se combine avec un climat d’une
+sécheresse extraordinaire. Les souffles impétueux du nord-est poussent
+continuellement une poussière dont les molécules presque impalpables
+flottent dans l’air et se déposent peu à peu, toujours vers le même
+sens, sur le sol. Ce n’est d’abord qu’une légère couche; mais, sans
+cesse épaissie, elle se change graduellement en un linceul de sable sous
+lequel les cours d’eau tarissent ou expirent en mares stagnantes, devant
+lequel les habitants se retirent et abandonnent leurs villes. Le pays
+est plein, à ce que rapportent les voyageurs, de traditions et de
+légendes attestant, presque toujours comme un effet de la vengeance
+divine, l’ensevelissement de cités autrefois prospères. Un détail
+recueilli chemin faisant par Marco Polo montre comment la surface meuble
+du sol dans ces contrées est sans cesse remaniée par les agents
+atmosphériques. «Lorsqu’une troupe armée passe par le pays, les gens
+s’enfuient avec leurs femmes, leurs enfants et leurs bêtes dans
+l’intérieur du sablon, à deux ou trois journées, là où ils savent qu’il
+se trouve de l’eau, de façon qu’ils y puissent vivre avec leurs bêtes.
+Nul ne les peut trouver, parce que le vent couvre aussitôt les voies où
+ils sont allés par le sablon.» C’est ainsi que, pendant son séjour à
+Kotan, Johnson observait que l’atmosphère était continuellement
+imprégnée d’une fine poussière dont le sol et tous les objets portaient
+la trace. «Même, dit-il, quand le vent ne soufflait pas, l’air était
+tellement rempli de poussière que j’étais forcé en plein midi d’allumer
+la lumière pour lire.»
+
+Ce ne fut cependant qu’après cinq jours de marche à travers le pays de
+Charchan que nos voyageurs arrivèrent à l’entrée du «grandissime
+désert». Là se trouvait une ville appelée Lob, où ceux qui s’apprêtaient
+à entreprendre la traversée du désert faisaient une halte d’une semaine
+pour se rafraîchir eux et leurs bêtes et s’approvisionner pour un mois.
+Johnson a entendu parler d’un village qui porte encore ce nom. Quant au
+lac que l’on désigne ainsi et dans lequel se perdent les eaux affaiblies
+du Tarim, nos voyageurs s’en approchèrent sans doute à peu de distance,
+mais ils n’en parlent pas. Rien n’égale le tableau de désolation que
+nous trace le colonel Prjéwalski des contrées qui avoisinent le lac Lob.
+Si peu flatteuses que soient les peintures de Marco Polo, on peut juger
+du progrès de la décadence. Le reste de mouvement entretenu encore de
+son temps par le passage des voyageurs semble avoir disparu. Quelques
+groupes de huttes de roseaux, dans un pays sans arbres, au bord de
+lagunes à perte de vue dont les cris des canards et des oies sauvages
+troublent à peine le silence, voilà sous quel aspect se présentèrent à
+Prjéwalski les villages du lac Lob. Là une triste population,
+mélancolique comme l’horizon qui l’entoure, sans force physique et
+périodiquement décimée par la petite vérole et la famine, vit de pêche
+et de chasse, sans rapports avec le reste du monde, sorte de naufragés
+au centre d’un continent. Les liens qui rattachaient ce pays aux
+sociétés humaines et à la civilisation se sont rompus. Le désert,
+accomplissant silencieusement son œuvre, a détourné les voyageurs: avec
+l’isolement la sauvagerie s’est étendue sur la nature et les habitants.
+
+[Illustration: UNE LAGUNE DANS L’ASIE CENTRALE.]
+
+Après quelques jours de repos, Marco Polo entra donc dans le Gobi ou
+désert. Il déclare avec quelque exagération que son étendue est si
+grande, qu’en un an on ne chevaucherait pas d’un bout à l’autre, tandis
+qu’il faut un mois pour le traverser dans sa moindre largeur. Évidemment
+la route à travers ces monticules et ces vallées de sable, où l’on ne
+trouve rien à manger et de loin en loin seulement quelque puits, lui
+parut longue: mais il est difficile de croire qu’il ait mis un mois pour
+se rendre de Lob à la province chinoise de Tangut. Ce sinistre Gobi
+était une région de deuil et d’épouvante dans laquelle on ne s’engageait
+pas sans un serrement de cœur. On faisait d’étranges récits des dangers
+auxquels y était exposé le voyageur. «Quand l’on chevauche de nuit par
+ce désert, s’il advient que quelqu’un reste en arrière et s’écarte de
+ses compagnons pour dormir ou pour autre chose, lorsque ensuite il veut
+rattraper et atteindre sa compagnie, il entend parler des esprits qui
+semblent être ses compagnons. Quelquefois ils l’appellent par son nom et
+souvent le font s’égarer en telle manière, qu’il ne peut plus retrouver
+ses compagnons. Et de cette manière beaucoup se sont perdus et sont
+morts. Par moments le voyageur entendra comme le bruit d’une cavalcade:
+il suit le bruit, et quand le jour arrive il voit qu’il a été dupe d’une
+illusion, et se trouve en danger. Et je vous dis que même de jour on
+entend parler ces esprits. Vous entendez parfois sonner de plusieurs
+instruments, et proprement tambours plus que tout autre. Aussi pendant
+cette traversée les voyageurs ont l’habitude de se tenir les uns près
+des autres. Toutes les bêtes portent des sonnettes au cou pour qu’elles
+ne s’égarent.» Un pèlerin chinois qui au VIIe siècle de notre ère
+traversait le désert pour se rendre auprès des sanctuaires bouddhiques
+de l’Inde, fait aussi, dans sa relation traduite en français par M.
+Stanislas Julien, un récit de ces visions et terreurs imaginaires. Des
+voix, des illusions produites par la malice des démons l’assaillirent,
+dit-il, pendant sa traversée. Le pieux voyageur combattait ces prestiges
+en récitant sans relâche les formules de ses livres sacrés.--Il serait
+puéril de chercher une explication naturelle d’illusions enfantées par
+la peur[2]. Au milieu de ces solitudes où une sorte de danger muet
+l’enveloppe de toutes parts, où la plus certaine des morts, par la faim
+et la soif, attend le malheureux qui s’égare, l’imagination se trouble
+et l’homme devient le jouet de fantômes qu’il crée lui-même. Ces
+terreurs du désert prennent corps dans des récits qui se transmettent de
+bouche en bouche, pareils aux contes qu’en tous pays ont imaginés les
+marins, les montagnards, ceux que leur existence met en contact presque
+continuel avec le danger. Plus périlleux encore, plus perfide que la mer
+ou la montagne, le désert a toujours inspiré à l’homme une répulsion
+mêlée de frayeur. Dans l’antique religion de la Perse il est le repaire
+des esprits du mal, de ces légions de démons sans cesse occupés à tramer
+des enchantements et des maléfices contre l’homme de bien.
+
+ [2] Les phénomènes de mirage décrits, notamment par Mme de Bourboulon
+ dans le Gobi, n’ont rien de commun avec la «merveille» rapportée par
+ Marco Polo.
+
+Après avoir traversé le désert, nos voyageurs arrivèrent dans une ville
+dont le nom, Saciou (c’est-à-dire Cha-tchou), signifie ville du sable,
+et qui vient d’être traversée en juillet 1879 par le colonel Prjéwalski.
+Ils touchaient maintenant à la Chine propre. Ils se trouvaient en effet
+dans la grande province de Tangut (aujourd’hui le Kansu), sorte de
+marche militairement organisée par laquelle la Chine surveille les
+steppes et les déserts de sa frontière occidentale et qui défend les
+abords du bassin du Hoang-ho, l’un des deux grands fleuves du Céleste
+Empire. Nos Vénitiens entraient ici dans le domaine de la principale
+religion de l’Asie orientale, le bouddhisme. Bien qu’il y eût déjà des
+musulmans dans le Tangut, la majorité des habitants était idolâtre,
+c’est-à-dire bouddhiste. Il n’y a pas de contraste plus grand que la
+sévérité avec laquelle l’islam proscrit les images et la prodigalité
+extravagante avec laquelle les multiplie le bouddhisme. Les idoles de
+toute taille, de toute forme et de toute matière ne manquèrent pas ici
+d’attirer l’attention de Marco. Mais ce qui paraît l’avoir frappé plus
+encore, c’est le développement de la vie monastique, trait par lequel
+cette religion dut lui rappeler le christianisme. Il vit avec étonnement
+ces couvents ou _lamaseries_ qui atteignent souvent les proportions
+d’une ville: «grandissimes moûtiers, dit-il, qui sont comme une petite
+cité avec plus de deux mille moines».
+
+Résumons brièvement la dernière partie du voyage. En s’avançant à l’est,
+Marco Polo passe à Suctur (aujourd’hui Soutchou), qu’il dépeint comme le
+centre du commerce de la rhubarbe. Cette ville a été en 1875 une des
+principales étapes du colonel Sosnofski, dans le mémorable voyage que
+cet officier russe accomplit alors entre le fleuve Bleu et la Sibérie
+occidentale: peut-être marquera-t-elle un jour une station de quelque
+voie transcontinentale. Plus loin nos voyageurs visitèrent Campicion
+(Kan-tchou), capitale de la province, centre administratif dans lequel
+Marco fut plus tard, avec son oncle Maffeo, chargé d’une mission
+officielle qui le retint un an dans le pays. Ils inclinèrent ensuite
+leur direction vers le nord, afin d’atteindre le Hoang-ho au sommet de
+la grande courbe qu’il décrit. La contrée qu’ils traversèrent ainsi
+n’est en partie connue que par les voyages des missionnaires français
+Huc et Gabet en 1844, et par celui de Prjéwalski en 1872. Au nord du
+grand fleuve nos Vénitiens traversèrent le pays de Tanduc; et là Marco
+crut à son tour retrouver la lignée du prêtre Jean. On voit en tout cas
+par son récit que l’Église nestorienne était encore très puissante dans
+ces contrées. Sans nommer expressément la grande muraille de Chine,
+qu’il dut franchir ensuite, il mentionne le pays de Gog et Magog, qui
+fait penser à la célèbre construction. C’est en effet sous le nom de
+rempart de Gog et Magog qu’elle est généralement connue au moyen âge.
+Enfin quelques jours de chevauchée conduisirent nos voyageurs à
+Chang-tou, résidence d’été de Kubilaï-khan, à peu de distance de
+Cambaluc ou Pékin.
+
+[Illustration: LE REMPART DE GOG ET MAGOG (GRANDE MURAILLE DE CHINE).]
+
+Ce long voyage était enfin arrivé au terme. Après trois années de
+fatigues et d’épreuves, les Polo allaient revoir la cour de leur
+bienfaiteur, qui les attendait avec impatience. Ce fut, à ce qu’il
+semble, dans l’été de 1274. Si, au moment de rentrer auprès de celui
+qu’ils avaient adopté pour maître, nos Vénitiens jetèrent un coup d’œil
+en arrière, ce ne fut pas pour songer aux pénibles épreuves qu’ils
+avaient subies, mais pour s’applaudir d’avoir pu, privilégiés entre les
+hommes, contempler l’infinie variété des spectacles qui avaient passé
+sous leurs yeux. Ils avaient traversé dans toute sa largeur, de la
+Méditerranée à Pékin, l’immense Asie. Ce continent, dont leurs
+contemporains ne soupçonnaient pas les dimensions, avait été parcouru
+par eux à trois reprises, et en dernier lieu exploré en détail. En
+effet, grâce à Marco Polo, il ne devait pas simplement résulter de ces
+longs itinéraires un compte des journées de marche et quelques noms
+géographiques, mais une description suivie et méthodique où se manifeste
+nettement la nature grandiose et pleine de contrastes de l’Asie, avec
+ses déserts, ses vallées, ses montagnes, ses villes, ses voies de
+commerce, et jusqu’à ses ruines.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LA COUR ET LE GOUVERNEMENT DE KUBILAÏ-KHAN.
+
+
+Dès que Kubilaï-khan avait eu connaissance de l’approche des frères
+Polo, il avait envoyé à leur rencontre une escorte qui s’avança jusqu’à
+quarante journées et mis à leur disposition les postes et les
+hôtelleries impériales. A leur arrivée la réception fut solennelle. «Les
+deux frères et Marc s’en allèrent au palais, où ils trouvèrent le
+seigneur entouré d’une grande compagnie de barons. Ils s’agenouillèrent
+devant lui et se prosternèrent tant qu’ils purent. Le seigneur les fit
+relever, et les reçut moult honorablement, et leur fit moult grande joie
+et grande fête. Il leur demanda comment ils se portaient, et tout ce qui
+s’était passé.--Ils répondirent que tout allait bien puisqu’ils le
+trouvaient sain et dispos. Alors ils lui remirent les privilèges et
+chartes qu’ils tenaient de l’Apostole, dont il eut grande joie. Puis ils
+lui donnèrent la sainte huile du sépulcre: il en fut moult allègre et la
+tint à haut prix.
+
+«Et quand il vit Marc, qui était jeune bachelier, il demanda qui il
+était. Sire, dit son père messire Nicolo, il est mon fils et votre
+homme.--Qu’il soit le bienvenu, dit le seigneur! Et pourquoi vous en
+ferais-je un long récit? Sachez qu’il y eut à la cour moult grande fête
+de leur venue.»
+
+On voit que cette scène était restée gravée jusque dans ses détails dans
+la mémoire du «jeune bachelier». Avec sa précocité de jugement il
+chercha à se rendre digne de la bienveillance que sa bonne mine avait
+éveillée dans l’esprit du maître. Il sut promptement s’approprier les
+connaissances nécessaires pour se conduire sur le théâtre où son
+extraordinaire destinée l’avait mené. Cette cour de Kubilaï-khan était
+encore en Chine une cour d’intrus; outre des Chinois et des Mongols,
+encore peu disposés à se confondre, il s’y trouvait beaucoup
+d’étrangers, tels que des Persans, beaucoup d’éléments hétérogènes, et
+l’on y entendait parler plusieurs langues. En peu de temps Marco se
+rendit maître de ces divers langages et «sut de quatre espèces de leurs
+écritures». Ces détails montrent non seulement la promptitude, mais la
+maturité sérieuse de son intelligence. «Il était sage et prévoyant en
+toutes choses, et c’est pour cela que le seigneur lui voulait grand
+bien.»
+
+Voilà donc notre jeune voyageur provisoirement transformé en courtisan.
+Sa faveur se dessine; bientôt commencera pour lui une carrière
+singulière qui l’initiera aux secrets d’État et aux détails
+d’administration. Avant de l’y suivre, profitons des renseignements
+qu’il a recueillis sur cette cour et cette capitale où un chef tartare
+est assis sur le trône de Chine.
+
+La situation de la dynastie mongole ressemblait à certains égards à
+celle de la dynastie qui régit actuellement le Céleste Empire. Barbare
+d’origine, elle s’était élevée par droit de conquête. Mais, tandis que
+l’usurpation de la dynastie mandchoue date déjà du XVIIe siècle (1644),
+celle des Mongols était encore toute récente. Lorsque Kubilaï choisit
+une des plus anciennes capitales de la Chine pour en faire sa résidence,
+la _Cité du khan_ (car tel est le sens du mot _Cambaluc_), il commença
+par consulter ses «astronomiens», qui lui déclarèrent que la ville se
+devait révolter. Alors à côté de l’ancienne ville il en fit construire
+une autre séparée seulement par une rivière et força une partie de la
+population de s’établir dans la nouvelle enceinte. Il y eut donc
+désormais une cité dite tartare et une cité chinoise, deux cités en une
+seule, encore aujourd’hui parfaitement distinctes dans la topographie de
+Pékin, bien que la ville tartare n’ait plus tout à fait la même étendue
+qu’autrefois. La création de Kubilaï portait l’empreinte du génie
+guerrier de sa race et manifestait clairement la défiance du maître
+envers ses nouveaux sujets. C’était une vaste enceinte rectangulaire
+qu’entouraient des murs de terre larges de dix pas à la base et crénelés
+au sommet. Douze portes monumentales, trois de chaque côté, y donnaient
+accès; au-dessus de chaque porte et à chaque angle de l’enceinte se
+trouvait un vaste édifice servant d’arsenal et de dépôt d’armes pour la
+garnison. Les rues étaient si droites, qu’on voyait d’un bout à l’autre.
+Cette régularité compassée du Versailles tartare paraît n’avoir pas
+déplu à Marco Polo. Au milieu de la cité était un «grandissime palais,
+avec une grande campane qui sonne la nuit». La tour existe encore. Après
+trois coups nul ne devait aller par la ville, sinon pour soigner une
+femme en couches ou un malade. Une garde de 1000 soldats à chaque porte
+veillait à la police.
+
+[Illustration: PLAN DE PÉKIN.]
+
+Il faut, pour comprendre la suite de la description de Polo, se rendre
+compte de la disposition actuelle des lieux. Dans ce qu’on appelle la
+cité tartare est emboîtée une seconde enceinte également quadrangulaire,
+mais plus petite: c’est la ville dite impériale, habitée par les
+fonctionnaires et les principaux mandarins. Enfin la ville impériale
+elle-même contient une dernière enceinte murée qui est la ville
+interdite, séjour réservé au chef du Céleste Empire.
+
+Ce système de villes concentriques reproduit encore nettement, malgré
+quelques remaniements postérieurs, l’ordonnance générale des
+constructions de Kubilaï. Au milieu de la cité dont il était le
+fondateur il fit élever un palais, ou plutôt un vaste ensemble
+d’édifices d’utilité ou d’agrément qu’enfermait une double enceinte. La
+première, à l’extérieur, répond dans le plan actuel à la ville
+impériale; la seconde, à l’intérieur, à la ville interdite.
+
+[Illustration: PÉKIN. INTÉRIEUR D’UN BASTION.]
+
+Ce prétendu palais renfermait à la fois des casernes, des arsenaux, des
+parcs, des kiosques et un jardin des plantes. Une grande muraille
+rectangulaire et crénelée le signalait à la vue et au respect des
+habitants. Elle s’ouvrait au midi par cinq portes et était surmontée de
+constructions au nombre de huit à égale distance les unes des autres,
+servant de magasins militaires. Chacune avait sa destination propre,
+l’une pour les arcs, l’autre pour les selles, l’autre pour les harnais,
+etc.; et ce matériel méthodiquement classé représentait tout ce qui
+était nécessaire à une armée. Il est certain que le khan pouvait
+aisément soutenir un siège contre ses sujets.
+
+L’intervalle entre les deux remparts concentriques était occupé par un
+parc avec de belles prairies et des arbres fruitiers. Des chaussées
+pavées pour éviter la boue étaient pratiquées au travers et livrées à la
+circulation du public. Dans le parc foisonnaient des animaux de toute
+espèce, cerfs, daims, gazelles, bêtes curieuses. Un lac artificiel
+nourrissait une infinité de poissons que le sire y avait fait mettre.
+Avec les terres enlevées, une colline haute de cent pieds avait été
+dressée au nord du palais et entièrement garnie d’arbres toujours verts.
+«Quand le sire apprend qu’il y a quelque part de beaux arbres, il les
+envoie chercher avec toutes leurs racines et la terre qui est autour et
+mettre sur sa montagne. Si grand que soit l’arbre, ses éléphants le
+transportent.» Sur le sol de ce monticule était répandue une substance
+qui le faisait également paraître vert. Le sommet était couronné par un
+kiosque tout vert en dedans comme en dehors, de sorte que la colline
+était appelée la colline Verte. Nom bien mérité! dit Polo après avoir
+décrit ce chef-d’œuvre du goût chinois.
+
+Au centre de la seconde enceinte, reproduisant en petit les dispositions
+de la précédente, se trouvait enfin la demeure impériale. Elle n’avait
+qu’un étage reposant sur un soubassement assez élevé, à la base duquel
+régnait une sorte de trottoir en marbre. Au-dessus du soubassement se
+développait une galerie servant de promenoir, sorte de loge à
+l’italienne, semblerait-il, dont les murs étaient ornés de fresques. Les
+peintures offraient à l’œil cet extravagant assemblage de dragons,
+bêtes, oiseaux, guerriers, figures de toute sorte où se complaît la
+fantaisie chinoise. La toiture de l’édifice était formée de poutres
+peintes en vermeil, jaune, bleu, vert et autres couleurs; la charpente
+entière, enduite de vernis, resplendissait comme du cristal, de sorte
+que de loin l’œil ne pouvait supporter l’effet de ce bariolage
+éblouissant. Cette espèce de bavardage de couleurs est encore un trait
+bien caractéristique dans la description de Polo.
+
+Il y avait à l’intérieur une salle destinée aux réceptions publiques qui
+pouvait contenir jusqu’à six mille personnes. Puis des appartements où
+l’empereur vaquait à ses affaires privées, où se tenaient ses femmes,
+son argenterie, son or, ses pierres précieuses. Là personne ne
+pénétrait, et Marco Polo n’a rien à en dire.
+
+Aucun Pharaon de Memphis, aucun César de Rome ou de Byzance ne régnait
+avec plus d’éclat, avec une observance plus correcte de l’étiquette que
+le petit-fils de Gengis. Il était beau de le voir, le jour anniversaire
+de sa naissance, apparaître avec ses vêtements de soie et d’or, entouré
+des douze mille «chevaliers» de sa garde, précédé d’un lion qu’on menait
+en laisse. Mais la principale fête était celle du premier jour de l’an:
+notre guide va nous permettre d’y assister.
+
+Cette date est encore l’occasion dans toute la Chine de réjouissances
+qui durent plusieurs jours. On l’appelait alors la fête blanche, parce
+que le grand khan et tous ses sujets se vêtissaient de robes blanches,
+couleur de bon augure. Sauf ce détail, qui a changé, comme changent les
+modes, tout est encore vrai dans ce tableau: «Les gens se présentent
+l’un à l’autre, se donnent l’accolade, se baisent et se font fête, pour
+que toute l’année ils aient joie et bonne aventure.»
+
+Il y avait ce jour-là grande parade à la cour. Cinq mille éléphants
+richement caparaçonnés, chargés de la vaisselle impériale, des tapis et
+objets précieux qui devaient figurer à la fête, défilaient devant
+Kubilaï. Puis l’empereur accueillait dans la grande salle du palais les
+vœux des principaux fonctionnaires et des courtisans. Là venaient se
+ranger «tous les rois et tous les barons, tous les comtes, ducs et
+marquis, chevaliers, astronomes, philosophes, médecins et fauconniers,
+et un grand nombre d’autres officiers des pays d’alentour»; multitude
+immense dont on aurait pu dire, comme un historien devant le personnel
+innombrable de la cour impériale de Constantinople, «aussi nombreuse que
+les moucherons dans l’air un soir d’été». Les préséances étaient réglées
+d’après la plus stricte hiérarchie. «Chacun s’étant assis à sa place, un
+huissier se lève et crie: Inclinez-vous et adorez. Et ils s’inclinent et
+mettent leurs fronts à terre; et ils l’adorent comme s’il était Dieu,
+par quatre fois. Puis ils vont à un autel richement paré. Là se trouve
+une tablette vermeille où est écrit le nom du khan. Ils encensent avec
+un bel encensoir d’or cet autel et cette tablette; puis chacun retourne
+à sa place.» Alors l’empereur recevait les cadeaux qui lui étaient
+apportés de toutes ses provinces et royaumes: perles, pierres
+précieuses, étoffes, curiosités de toute sorte, plus de cent mille
+chevaux blancs. L’Asie presque entière ne contribuait-elle pas à cet
+hommage?
+
+Un grand repas terminait la cérémonie. Siégeant à une table élevée
+au-dessous de laquelle étaient échelonnés les membres de la famille
+impériale, de telle sorte que leur tête était «au niveau des pieds du
+grand sire», Kubilaï dominait l’assemblée. Les courtisans avec leurs
+femmes prenaient part au banquet. «Sachez que ceux qui servent à manger
+et à boire à l’empereur sont de grands barons. Ils ont la bouche et le
+nez couverts de belles serviettes d’or et de soie, afin que leur haleine
+ne vienne pas à atteindre les mets et le breuvage du grand sire. Quand
+il va boire, tous les instruments commencent à sonner. Quand il tient la
+coupe en main, tous les barons et assistants s’agenouillent et font
+signe de grande humilité.» Des exercices de jongleurs et d’escamoteurs,
+dans lesquels les Chinois sont depuis longtemps passés maîtres,
+égayaient la fête.
+
+On reconnaît dans ces descriptions l’étiquette méticuleuse et raffinée
+de l’ancienne cour chinoise. Les prescriptions en avaient été rédigées,
+sur l’ordre de Kubilaï, par deux lettrés dépositaires des vieilles
+coutumes. Son adoption faisait partie de la politique du nouveau maître;
+c’était un moyen de renouer à son profit la chaîne des traditions,
+d’introduire sa dynastie dans cette série majestueuse remontant à plus
+de trois mille années.
+
+Kubilaï ne passait que six mois à Cambaluc, du commencement de septembre
+à la fin de février. Le 1er mars commençait la saison des chasses. Il se
+rendait alors jusque vers le milieu de mai au bord de la mer, dans un
+terrain choisi. Une sorte de ville temporaire s’y dressait pour loger
+les barons, les fauconniers au nombre de dix mille, les astronomiens,
+dont Kubilaï, fort superstitieux de sa nature, ne se séparait pas. Une
+immense tente capable de contenir largement mille personnes lui servait
+de salle de réception.
+
+Les chasses royales d’Assurbanibal ou Sennachérib, que nous représentent
+les bas-reliefs assyriens, n’égalaient peut-être pas en magnificence les
+spectacles dont Marco Polo parle avec un visible entraînement. Le
+sanglier, l’ours, le taureau et l’âne sauvage étaient le gibier; des
+léopards, lynx, tigres, transportés sur chariots couverts, étaient
+dressés à l’attaque; des aigles également dressés à cet usage
+s’élançaient sur le gibier plus timide, daims, chevreaux, même sur les
+loups. Les piqueurs formaient une armée de vingt mille hommes, la moitié
+en livrée bleue, l’autre en rouge. Partagée en deux détachements chacun
+sous la conduite d’un grand veneur, elle battait le pays à l’aide de
+chiens jusqu’à une journée de distance, marchant à la rencontre l’une de
+l’autre. «Alors nulle bête qui ne soit prise. Et c’est bien belle chose
+à voir que leur chasse et la manière des chiens et des chasseurs. Quand
+le seigneur chevauche avec ses barons à travers les landes, vous verriez
+venir ces grands chiens courants, qui derrière des ours, qui derrière
+des cerfs, qui derrière d’autres bêtes, chassant et prenant çà et là
+d’un côté et de l’autre; si bien que c’est moult belle chose à voir et
+délectable!» Marco Polo a goûté en amateur ce plaisir de roi.
+
+D’autres fois, paresseusement couché dans une chambre de bambous portée
+par quatre éléphants, le grand khan converse avec un groupe de seigneurs
+à cheval qui lui tiennent compagnie. Voilà qu’au milieu de la causerie
+l’un d’eux s’écrie: «Sire, des grues passent!» Alors, prenant parmi ses
+faucons celui qu’il lui plaît, il le lâche: l’oiseau féodal atteint sa
+victime, qui tombe presque aussitôt expirante devant lui.
+
+En adoptant la vie chinoise, Kubilaï n’avait pas entièrement dépouillé
+ses habitudes mongoles. Chaque année pendant la durée de la saison
+chaude, de la fin de mai à la fin d’août, il allait respirer la
+fraîcheur natale et l’air vif des plateaux. A 300 kilomètres au nord de
+sa capitale, dans un site que l’abondance des lacs et du gibier
+aquatique avait probablement désigné à son choix, il avait fait
+construire une ville appelée Ciandu (Chang-Tou), qui lui servait de
+résidence d’été. Il y partageait son séjour entre un palais de marbre
+entouré de vastes parcs giboyeux et un pavillon de bambous qu’il faisait
+dresser pour la circonstance au milieu des bois. C’était un de ces
+gracieux édifices comme en offrait, avant le déplorable acte de
+vandalisme de l’armée anglo-française en 1860, le célèbre Palais d’Été
+des empereurs mandchous aux environs de Pékin. Des colonnettes dorées,
+surmontées de dragons dorés leur servant de chapiteaux, soutenaient une
+toiture en cannes de bambous vernissées, et, comme si le vent eût menacé
+d’emporter la frêle construction, plus de deux cents cordes de soie
+l’assujettissaient au sol. Dans ce léger et élégant abri Kubilaï pouvait
+encore retrouver la tente sous laquelle son frère Mangou ou son aïeul
+Gengis donnaient leurs audiences; et la facilité avec laquelle l’édifice
+se laissait démonter et transporter en quelques heures, lui permettait
+de se livrer à des réminiscences de la vie nomade.
+
+[Illustration: UN PARC IMPÉRIAL PRÈS DES FRONTIÈRES DE MONGOLIE.]
+
+Marco Polo avait l’esprit trop sérieux pour s’en tenir à des
+descriptions de fêtes et à l’extérieur du spectacle. Sa curiosité ne
+resta point indifférente devant le système de gouvernement qu’il avait
+sous les yeux et dont le mécanisme savant était l’ouvrage des siècles.
+C’est avec un sentiment d’admiration qu’il a observé non seulement la
+machine, mais la main qui la dirigeait. Le nom de Kubilaï reste en effet
+attaché à l’un des meilleurs gouvernements que la Chine ait connus. Ce
+n’est pas que parfois le Mongol parvenu ne se montrât un peu gauche dans
+son nouveau rôle. Sa crédulité et sa complaisance envers la foule des
+jongleurs et sorciers qu’il entretenait à sa cour, donnait prise aux
+railleries des classes lettrées de la société chinoise. Mais son action
+fut en somme bienfaisante. Après les désordres inséparables d’une
+conquête, il répara les ressorts, il rendit le mouvement aux rouages de
+la machine. La vie administrative de la Chine reprit, grâce à lui, son
+train habituel et se remit à fonctionner avec sa régularité séculaire.
+
+Cette administration était centralisée, sous le contrôle immédiat du
+maître, entre les mains d’un collège de hauts fonctionnaires formant une
+sorte de ministère. Il se composait de douze «barons» demeurant ensemble
+dans un palais très riche à Cambaluc. Les affaires de chaque province
+aboutissaient à un bureau spécial. Les ministres nommaient les préfets,
+à seule condition de soumettre leur choix à l’approbation impériale.
+L’empereur délivrait alors sa tablette d’or, qui était le signe de leur
+investiture. Il y avait toute une hiérarchie représentée par des
+insignes gradués: tablettes d’or à tête de lion, tablettes d’or à tête
+de faucon, d’argent doré, d’argent, etc., hiérarchie semblable à celle
+des boutons de cristal, boutons rouges ou bleus, des mandarins de la
+Chine actuelle. C’était toujours cette vieille organisation qui se
+transmet de dynastie en dynastie malgré les révolutions et les
+conquêtes, et qui, dans la décadence présente, gouverne et soutient
+encore le Céleste Empire. Elle représente la bureaucratie la plus
+ancienne du monde, contemporaine par ses origines de ces scribes et de
+ces fonctionnaires des Pharaons depuis longtemps ensevelis avec la
+civilisation de l’antique Égypte dans leurs sépultures des bords du Nil.
+On a des recueils de pièces officielles chinoises, rapports
+ministériels, descriptions statistiques des provinces, qui datent de
+2300 ans avant notre ère.
+
+Un des premiers besoins d’un grand État centralisé est un service de
+postes. Il existait depuis longtemps en Chine, et Kubilaï veilla avec
+soin à son fonctionnement. La description qu’en fait Marco Polo donne
+l’idée d’un système analogue à celui qu’on trouve dans l’ancien empire
+perse, plus vaste toutefois et moins imparfait. Cambaluc était devenu
+depuis le nouveau règne, comme Rome sous les Césars et Paris dans notre
+réseau de chemins de fer, le centre de routes se dirigeant vers les
+diverses provinces. Il y avait un double service de messagers, les uns à
+cheval, les autres à pied. On avait organisé pour les premiers sur
+chaque route, à une distance de 25 milles les uns des autres, des
+relais-auberges appelés en mongol _yambs_. Ces relais étaient munis de
+chevaux et de harnachements et offraient aux messagers officiels, aux
+ambassadeurs, aux personnages autorisés des logements commodes et une
+table richement servie. Quelques stations tenaient en réserve jusqu’à
+trois cents chevaux. La ville la plus voisine de chaque relais était
+tenue de fournir le contingent de chevaux nécessaires, et, s’il y avait
+un cours d’eau à traverser, trois ou quatre bateaux toujours prêts. En
+cas d’urgence les courriers galopaient de jour et de nuit, autorisés, si
+leur cheval était fourbu dans l’intervalle de deux étapes, à démonter le
+premier cavalier qu’ils trouvaient en chemin. Quand la route traversait
+des déserts, c’était le gouvernement qui pourvoyait à la construction et
+à l’entretien des relais, disposés en ce cas avec la même régularité,
+mais à de plus grandes distances. C’est ainsi que Gengis-khan avait
+étendu à la Mongolie le système des postes chinoises et prolongé
+hardiment à travers les steppes et les pays inhabités cette organisation
+dont profita, comme nous avons vu, Guillaume de Rubrouck dans son
+voyage.
+
+Pour les messagers à pied on avait échelonné sur chaque route, à trois
+milles d’intervalle seulement, de petits forts ou corps de garde
+entourés de quelques maisons qui servaient d’habitations aux courriers.
+Il y en avait toujours un au moins prêt à partir. Chaque coureur portait
+une large ceinture toute garnie de clochettes, de sorte que lorsqu’ils
+allaient ils pouvaient être entendus de loin. Aussitôt que le son
+parvenait à la station voisine, il avertissait le courrier de service,
+qui sans perdre une minute pouvait prendre des mains de son prédécesseur
+l’objet du message et la tablette de passe, pour les porter à son tour
+pendant les trois milles suivants. Il arrivait ainsi, pendant la belle
+saison, qu’un fruit cueilli le matin à Cambaluc parvenait frais, le soir
+même, au grand khan dans sa résidence de Chang-tou. Le message se
+transmettait de main en main sans interruption, eût dit Hérodote, comme
+le flambeau chez les Grecs aux fêtes d’Héphestos.
+
+Ainsi l’organisation de la poste était réservée au service du prince et
+de l’État, et ce n’était sans doute que par exception que les
+particuliers étaient admis à en profiter. Il en fut de même chez nous
+lorsque beaucoup plus tard, en 1464, Louis XI eut institué ce service
+public: les particuliers ne reçurent que par une ordonnance de 1567 le
+droit de s’en servir en certains cas et à des conditions déterminées.
+Quel était, à l’époque où Marco Polo visitait la Chine, le pays d’Europe
+organisé de façon à recevoir avec cette promptitude l’impulsion du
+centre aux extrémités?
+
+Ce n’était pas la seule surprise qui frappa notre observateur. Apprenez,
+dit-il à ses contemporains tout préoccupés d’alchimie et de pierre
+philosophale, que le grand khan a su parfaitement résoudre à sa manière
+«l’arcane», le grand secret de faire de l’or. C’est tout simplement le
+papier-monnaie, inconnu à l’Europe, mais depuis longtemps employé en
+Chine. Le billet de banque en écorce de mûrier, marqué du sceau
+impérial, avait cours forcé dans toutes les provinces chinoises; sa
+circulation s’arrêtait hors des limites de la Chine propre. De temps en
+temps les vieux billets étaient retirés du cours et échangés moyennant
+un droit contre de nouveaux. Le gouvernement cherchait à accaparer pour
+lui-même tous les métaux précieux. A leur arrivée dans la capitale les
+marchands étrangers devaient aller à la Zèque ou banque impériale et
+convertir leur monnaie et même leurs perles ou métaux précieux en papier
+d’État. De temps en temps une proclamation invitait les habitants à
+porter à la banque tout ce qu’ils avaient d’or, d’argent ou de
+pierreries. L’équivalent leur était rendu en papier-monnaie, et «le
+Seigneur les payait ainsi de choses qui rien ne lui coûtent». La banque,
+ainsi entrée en possession de la principale masse de métaux précieux, en
+faisait commerce à son tour, et tout particulier pouvait y acheter de
+quoi composer son argenterie ou remplir ses écrins. Ce curieux système,
+qui n’est assurément pas irréprochable au point de vue de l’économie
+politique, paraît avoir amené des crises financières et de véritables
+banqueroutes. Marco Polo n’y trouve qu’à admirer l’ingénieux procédé par
+lequel «le grand khan doit avoir et a plus de trésors que personne au
+monde». Ce procédé, dans lequel on ne pourrait voir un exemple à suivre,
+montre au moins combien la pratique du crédit public était entrée dès
+cette époque dans les mœurs financières de la Chine. Mais le crédit est
+un instrument de haute civilisation dont le maniement exige des mains
+plus prudentes que ne l’étaient celles des descendants de Gengis.
+
+De tout temps le gouvernement chinois a eu le caractère d’un despotisme
+paternel. Kubilaï envoyait partout des émissaires pour s’enquérir de
+l’état des récoltes, et si quelque sinistre avait éprouvé les
+populations, elles étaient exemptées d’impôts et recevaient au besoin du
+blé tiré des greniers publics. En effet, dans les années de fécondité le
+gouvernement acquérait et mettait en réserve dans ses greniers de
+grandes quantités de grains, provision contre la disette ou la cherté
+des subsistances. Peut-être ces établissements de prévoyance
+épargnaient-ils aux populations le fléau de ces cruelles famines comme
+celle qui dévaste encore depuis deux ans les provinces du nord. Il y
+avait encore une organisation de l’assistance publique, soit par des
+secours portés à domicile, soit par des distributions quotidiennes à la
+porte du palais. Chaque jour il y était distribué à plus de trente mille
+personnes un grand pain chaud.
+
+Çà et là des remarques faites en passant par Polo prennent pour nous un
+singulier intérêt. C’est ainsi qu’il a observé que «dans toute la
+province de Catay il y a une sorte de pierres noires qu’on extrait des
+montagnes et qui brûlent comme du bois. Par toute la province on ne
+brûle autre chose. Le bois ne manque pas; mais les pierres brûlent mieux
+et coûtent moins cher.» Ce curieux témoignage sur la richesse en houille
+de la Chine septentrionale, confirmé par les explorations des voyageurs
+de nos jours, n’était pour les contemporains de Polo qu’une singularité
+intéressante. Pour nous, qui connaissons les multiples et merveilleux
+effets de ce combustible, richesse inestimable pour le pays qui le
+possède, nous apprécions mieux que son auteur même l’importance du
+renseignement.
+
+Marco est loin cependant d’avoir enregistré toutes les nouveautés
+remarquables dont il a dû être témoin. On sait par exemple que dès cette
+époque les Chinois connaissaient certains procédés d’imprimerie. Chaque
+année une sorte de calendrier officiel, tiré par les soins du
+gouvernement à plusieurs millions d’exemplaires, était vendu à bas prix
+et répandu dans le public. Cet usage est encore pratiqué de nos jours.
+Or Marco Polo a eu sous les yeux ces exemplaires. Il les décrit, il nous
+apprend que, désignés sous le nom de _tacuins_, certains petits
+pamphlets que rédigeait le corps officiel des astrologues de Cambaluc
+étaient vendus chaque année. Ces savants, au nombre de cinq mille, après
+avoir étudié les astres, consignaient dans l’almanach les prédictions du
+temps, des évènements calamiteux de l’année, famines, guerres,
+révolutions, ajoutant il est vrai, par une précaution que devraient
+imiter nos modernes prophètes, qu’il dépendait de Dieu d’en faire plus
+ou moins selon son plaisir.--Combien Marco Polo eût-il été bien inspiré
+de dire quels procédés étaient employés pour l’impression de ces
+exemplaires! Qui sait si cette information transmise en Occident n’y
+aurait pas porté ses fruits?
+
+Quelles que soient ces lacunes, il ne lui en reste pas moins l’honneur
+d’avoir révélé le premier à l’Europe la civilisation chinoise. Les Grecs
+et les Romains ne l’avaient pas connue. Quelques années auparavant
+Rubrouck dit en trois lignes tout ce qu’il sait d’eux. Le voyageur
+vénitien, au contraire, a séjourné dix-sept ans en Chine. Il n’a pas
+seulement fréquenté la cour de Kubilaï et la ville officielle de
+Cambaluc, il a vu les Chinois chez eux, au cœur de leur pays, non
+seulement en voyageur, mais en administrateur, en inspecteur officiel.
+Il nous reste à le suivre dans ce nouveau rôle.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+LA PREMIÈRE MISSION DE MARCO POLO.
+
+
+L’empereur Kubilaï rencontrait de graves difficultés dans la tâche qu’il
+avait entreprise. Convertir en gouvernement régulier un pouvoir issu de
+la conquête n’est jamais aisé, surtout lorsqu’une si grande inégalité de
+culture met les vainqueurs au-dessous des vaincus. Les instruments
+faisaient défaut à ses intentions; les hommes manquaient à ses desseins
+de gouvernement. Étranger lui-même dans le pays qu’il avait à
+administrer, il se méfiait avec quelque raison de la fidélité de ses
+sujets chinois, sans pouvoir toujours se reposer sur l’intelligence de
+ses compatriotes mongols. Dans son embarras, tout étranger qui lui
+paraissait propre à servir ses vues trouvait chez lui bon accueil. En
+attendant que les classes instruites et lettrées de la Chine se fussent
+sincèrement ralliées au gouvernement mongol, il recrutait son corps de
+fonctionnaires civils des éléments les plus divers. On y trouvait, outre
+des Chinois et des Mongols, des chrétiens nestoriens, des juifs, des
+musulmans venus de Perse; et ce mélange n’était pas toujours sans
+inconvénient ni sans danger.
+
+L’œil du maître embrassait difficilement cette complication d’affaires,
+immense et toujours croissante par des conquêtes nouvelles. Sans doute
+les moyens matériels d’information étaient, comme nous avons vu, sous sa
+main; ses ordres transmis par courriers volaient rapidement aux
+extrémités de l’empire, et certes, si quelque trouble éclatait dans la
+plus éloignée des provinces, la nouvelle ne s’en faisait pas attendre à
+Cambaluc. Mais l’intelligence des agents ne répondait pas à l’excellence
+de la machine. Le Mongol savait obéir et se battre; mais s’il s’agissait
+d’une de ces affaires délicates comme chaque jour en voyait éclore, le
+malheureux empereur ne savait où trouver l’observateur ou le négociateur
+avisé qui lui était nécessaire. Quand il lui arrivait de confier une
+mission à quelque brave et dévoué Mongol, celui-ci s’en acquittait comme
+d’une consigne et rendait compte militairement, sans un mot de plus, de
+l’objet strict de sa démarche. Kubilaï aurait demandé davantage; mais
+c’était bien vainement que sa mauvaise humeur s’exerçait sur le
+malencontreux messager.
+
+Laissons ici la parole à Marco Polo, car on ne saurait plus finement
+exprimer le secret qui fit sa faveur. «Quand le Seigneur vit qu’il était
+si sage et de si belle et bonne tournure, il l’envoya en un message en
+une terre où il y avait bien six mois de chemin... Or le jeune bachelier
+avait su et vu plusieurs fois que le Seigneur envoyait ses messagers par
+diverses parties du monde, et quand ils retournaient ils ne lui savaient
+dire autre chose que ce pour quoi ils étaient allés. Alors il les
+traitait tous de fols et de nices (incapables) et leur disait:
+J’aimerais mieux voir les nouvelles et les coutumes des diverses
+contrées, que ce pour quoi tu es allé. Car moult prenait plaisir à
+entendre étranges choses. Sachant cela, Marco mit beaucoup de soin à
+s’informer de toutes diverses choses selon les contrées, afin qu’à son
+retour il pût le dire au grand khan.»
+
+C’est dans cette disposition d’esprit que le jeune Vénitien partit pour
+cette première et longue mission. Quel en fut l’objet précis? L’auteur a
+omis de le dire, jugeant sans doute que, comme Kubilaï, ses lecteurs
+seraient plus curieux de connaître les diverses et étranges choses qu’il
+avait vues en route, que «ce pour quoi il était allé». Mais on doit
+conclure de ses paroles que la description qui va suivre est le résultat
+de notes prises chemin faisant, et l’écho lointain du récit qu’à son
+retour il fit entendre au grand khan.
+
+Il partit de Cambaluc et alla bien, dit-il, quatre mois de journées vers
+ponant. Il serait plus exact de dire vers le sud-ouest, car les
+provinces qu’il traverse dans la première partie de son voyage, sont
+celles que l’on désigne aujourd’hui sous les noms de Chan-si, Chen-si et
+Sé-tchouen, qui se succèdent dans cette direction. Elles sont toutes
+trois au nombre des plus anciennement constituées et des plus riches de
+l’empire.
+
+Après avoir chevauché pendant dix milles il traverse un pont monumental
+qu’il appelle _Pulisangin_, c’est-à-dire, en persan, le pont de pierre.
+Il était construit sur un des principaux affluents du Pei-ho, le fleuve
+qui arrose la plaine de Pékin. Avec ses parapets de marbre, ses colonnes
+qu’ornaient en guise de piédestal et de chapiteau des lions «moult
+subtilement entaillés», ses vingt-quatre arches et sa largeur donnant
+accès à dix cavaliers de front, ce monument offrait un exemple du luxe
+sérieux et utile qui distinguait les beaux temps de la civilisation
+chinoise. Il était animé par une circulation très active, car, outre sa
+proximité de la capitale, il servait de passage à tout le commerce avec
+les provinces de l’ouest et du sud, en d’autres termes avec le Catai et
+le Manzi. Les routes du sud et de l’ouest ne bifurquaient qu’au delà de
+Pulisangin. C’est à travers une succession presque continue de villes et
+de villages où s’offraient partout d’excellentes hôtelleries, au milieu
+de jardins, de vignes, de champs cultivés, qu’on arrivait au point de
+divergence où le courant commercial qui se portait de Cambaluc aux
+extrémités de l’empire se partageait en deux bras principaux.
+
+Cette image d’opulence et d’activité ne cessa pas d’accompagner le
+voyageur lorsque, choisissant la route occidentale, il se dirigea vers
+la province de Chan-si, où il entra bientôt. Il la désigne par le nom de
+sa capitale, Taian-fu. C’est exactement le nom actuel de cette ville. On
+y retrouve la désinence _fu_ ou _fou_, qui signifie chef-lieu; tandis
+que les centres administratifs moins importants sont désignés par la
+désinence _tchou_, que l’on retrouve dans les diverses éditions de Marco
+Polo tantôt sous la forme _ju_, tantôt sous la forme _guy_. Taian-fu
+était une cité commerçante et un grand centre pour la fabrication
+d’effets militaires.
+
+Pour passer dans la province voisine, celle de Chen-si ou de Quenzan-fu,
+il fallait traverser le grand fleuve de la Chine septentrionale. Les
+Chinois le nomment Hoang-ho, c’est-à-dire fleuve Jaune; les Mongols, et
+Marco Polo d’après eux, Caramoran, c’est-à-dire fleuve Noir; chacun
+interprétant à sa manière l’aspect que donne à ses eaux la masse
+d’alluvions dont elles sont chargées. Il n’y avait pas de pont pour le
+franchir. Arrivé sur l’autre bord, Marco parcourut pendant dix jours des
+plaines populeuses plantées de beaux arbres, surtout de mûriers, et
+habitées par une population industrieuse. Cette peinture s’applique aux
+campagnes arrosées par le Ouei-ho, affluent du fleuve Jaune. C’est là
+qu’aux origines de l’histoire s’est développé le génie agricole de cette
+nation, qui regarde l’agriculture comme le fondement de l’État et dont
+l’empereur s’honore dans une cérémonie annuelle de mettre lui-même la
+main à la charrue. Bientôt notre Vénitien entra dans la grande ville de
+Quenzan-fu, plus connue aujourd’hui sous le nom de Singan-fu. Aucune
+ville n’est plus célèbre dans l’histoire ancienne de la Chine. Capitale
+d’empire déchue au rang de capitale de province, elle conservait le
+souvenir des vieilles dynasties et «des grands rois riches et vaillants»
+qui y avaient résidé. Marco y trouva l’industrie de la soie très
+florissante, comme au temps où sa célébrité se répandait dans le monde
+romain sous le titre de métropole des Sères. Pour garder cette place
+importante, Kubilaï y avait établi son propre fils. Il résidait dans un
+palais voisin de la ville, qui servait de quartier général à la garnison
+mongole.
+
+[Illustration: UN PONT CHINOIS.]
+
+A trois journées au delà de Quenzan-fu, Polo entra dans une contrée
+montagneuse. Il eut à franchir la chaîne qui sert de ligne de partage
+entre les eaux qui vont au fleuve Jaune et celles qui se dirigent au sud
+vers le fleuve Bleu. Notre voyageur, qui pourtant ne se rebutait guère,
+déclare la contrée «moult ennuyeuse à cheminer». D’après un missionnaire
+français, l’abbé David, qui en 1872 a traversé cette chaîne dite
+Tsing-ling, elle n’est pas inférieure en importance à celle des
+Pyrénées. Marco la dépeint comme couverte de grandes forêts, repaires de
+fauves redoutables. Malgré la sauvagerie du pays, il y trouva cependant
+une succession de villes et de villages et de grandes hôtelleries pour
+les voyageurs. C’est qu’en effet depuis plusieurs siècles, pour
+faciliter les communications entre le nord et le sud de la Chine, cette
+puissante barrière avait été percée par une route stratégique et
+commerciale le long de laquelle s’étaient groupées les populations.
+Cette route existe encore et n’est pas la seule œuvre de ce genre qui
+s’offre en Chine. D’après un éminent voyageur, le baron de Richthofen,
+qui l’a suivie et décrite, on peut dire qu’elle égale par la hardiesse
+de sa construction ce que le peuple romain nous a laissé de plus
+grandiose.
+
+Marco Polo déboucha ainsi dans les fertiles plaines qu’arrose le Han, un
+des principaux affluents du fleuve Bleu. Il les traversa sans les
+suivre, et bientôt, après un nouveau trajet de montagnes, il entra dans
+le Sé-tchouen. Suivant son habitude, il donne à la province le nom de sa
+capitale, Sinda-fu, c’est-à-dire Tchen-tou-fou, grande ville qui,
+dit-on, ne compte aujourd’hui pas moins de 800 000 habitants. Là
+s’offrit à lui pour la première fois le spectacle de cette activité de
+la navigation fluviale qui est un des caractères originaux de la Chine.
+Sinda-fu est située au milieu d’un réseau de cours d’eau qui
+s’entrecroisent et finissent par se réunir pour former deux grands
+affluents navigables du fleuve Bleu. Toutes ces rivières, profondes et
+très poissonneuses, serpentaient autour et dans l’intérieur même de la
+ville et se prêtaient à une circulation incroyable de bateaux chargés de
+marchandises. Au centre de la cité était un pont qui attira la curiosité
+de Polo. Il est en pierre, dit-il, et de chaque côté des colonnes de
+marbre soutiennent une toiture en bois richement ornée de peintures.
+C’était donc un de ces ponts couverts comme il en existe encore de
+curieux exemples dans quelques anciennes villes d’Europe, à Lucerne par
+exemple. Il était toute la journée animé par le concours des chalands
+autour de boutiques en planches qu’on y dressait le matin pour les
+enlever le soir; et à l’entrée se trouvait un bureau de péage dont les
+recettes allaient grossir le trésor du grand khan. Ne devine-t-on pas,
+dans ce petit tableau pris sur le vif, tout un coin pittoresque d’une
+ville chinoise au moyen âge?
+
+[Illustration: UNE ROUTE CHINOISE DANS LA MONTAGNE.]
+
+A cinq journées de marche de Sinda-fu notre voyageur atteignit la
+frontière du Tibet, qui était alors bien plus avancée vers l’est
+qu’aujourd’hui. Maintenant encore la langue et les races du Tibet
+s’étendent à l’est bien au delà de la limite officielle. Là il quitta la
+Chine propre, sans sortir toutefois de l’empire que gouvernait Kubilaï.
+La langue changeait, le papier-monnaie cessait d’avoir cours, et en même
+temps s’effaçait cette image de civilisation ancienne et raffinée que
+retrace la première partie de l’itinéraire.
+
+Marco ne dut pas faire à son maître une description flattée du Tibet. Ce
+pays avait beaucoup souffert de la conquête mongole. Des villages en
+ruines, de vastes solitudes infestées de bêtes sauvages, des habitants
+«grands larrons» et des coutumes aussi bizarres que choquantes, tels
+sont les principaux traits par lesquels Polo caractérise cette contrée
+où bien peu d’Européens ont encore pu le suivre. C’est un pays cependant
+sur lequel les Chinois ont toujours cherché à étendre leur autorité, car
+il abonde en produits précieux ou utiles, sel, poudre d’or, musc, laines
+fines. Ces denrées étaient déjà l’objet d’un grand commerce. Marco nous
+apprend que de son temps on se servait, au Tibet, de sel comme monnaie
+courante: usage encore pratiqué aujourd’hui dans certaines parties de
+l’Abyssinie. Il vit d’énormes mâtins, grands, dit-il, comme des ânes,
+avec l’aide desquels les Tibétains faisaient la chasse aux animaux
+producteurs de musc. Le daim musqué, dont il s’agit ici, est un animal
+qui habite la Mongolie aussi bien que le Tibet, et que dans un autre
+passage de son livre décrit très exactement Marco Polo. La poche qui
+contient le musc se trouve sous le ventre de l’animal. Cette chasse,
+pratiquée surtout au lacet, est encore une des occupations favorites des
+habitants, comme l’atteste un des rares Européens dont on puisse citer
+le témoignage sur le Tibet oriental, le missionnaire Desgodins.
+
+Marco ne fit que traverser le Tibet à son extrémité. Poursuivant sa
+route vers le sud, il atteignit le Brius, nom d’origine tibétaine que
+porte le fleuve Bleu dans cette section de son cours. Si dans sa
+description il ne restait fidèle à ses habitudes de concision excessive,
+il parlerait sans doute ici des gorges formidables et sauvages à travers
+lesquelles le fleuve se fraye un passage et qu’il dut franchir pour
+arriver au Yunnan.
+
+Tel est en effet le vrai nom de la province de Caraïan, qu’il signale
+ensuite. Cette contrée, sur laquelle l’attention européenne s’est portée
+dans ces derniers temps, est une de celles où l’on peut observer le
+mieux le mouvement de colonisation par lequel les Chinois se substituent
+peu à peu aux habitants primitifs, finalement relégués à l’état de
+sauvages dans les montagnes. Aujourd’hui le Yunnan est en majorité
+chinois de population et de langue; dans le rapport de Polo, il semble
+encore barbare. Ses habitants parlent un langage spécial, moult
+difficile à comprendre. Leurs coutumes sont empreintes d’une
+superstition et d’une barbarie qui répugnent profondément aux mœurs
+chinoises. S’il arrive, dit-il, qu’un homme de belle mine vient à loger
+chez un habitant du pays, il risque d’être tué ou empoisonné. Le vol
+n’est pas le mobile de cet acte abominable, mais la pensée que la bonne
+grâce et la sagesse de la victime resteront à demeure dans la maison où
+elle aura péri. Le gouvernement de Kubilaï, représenté par un de ses
+fils, s’honorait en luttant par des châtiments sévères contre cet odieux
+usage. De tels détails ne doivent pas nous surprendre. Dans ce vaste
+amalgame de races qui compose le Céleste Empire, les extrêmes de la
+barbarie et de la civilisation se touchent de près, et les contrastes y
+sont à peine plus forts que ceux qu’on peut observer entre les peuples
+divers qui composent l’empire des tzars.
+
+Marco visita les deux principales villes du pays. La première, qu’il
+appelle Yachy, est Yunnan-fou. En guise de menue monnaie on s’y servait
+de coquillages, comme c’est l’usage dans le Soudan et comme on faisait
+récemment encore dans l’Inde. La seconde, à dix journées de marche à
+l’ouest, était Caraïan, aujourd’hui Tali-fou. Le Vénitien parle
+plusieurs fois des lacs qui sont une des beautés de cette contrée
+montagneuse. Celui de Caraïan ou Tali-fou est certainement un des plus
+beaux. Lorsque, au mois de janvier 1868, par une des plus audacieuses
+expéditions qui aient jamais été tentées, Francis Garnier, se séparant
+des compagnons avec lesquels il venait de remonter le Mékong, s’aventura
+presque seul dans cette contrée alors désolée par la guerre civile et au
+pouvoir des rebelles, il ne put se soustraire, en arrivant à Tali-fou, à
+un sentiment d’admiration devant le paysage grandiose qui se déroula à
+ses yeux. Un cri d’admiration lui échappe, dans cette heure d’angoisse
+où entouré d’ennemis, sous le coup de menaces auxquelles il ne pouvait
+opposer nulle défense, il arrive en vue de cette ville, qu’il dut
+précipitamment quitter au bout de trente-six heures. Le souvenir de
+l’héroïque officier français, victime plus tard de son courage, se place
+naturellement à côté de celui de Marco Polo dans cette contrée dont il
+étudia les ressources et qu’il signala au commerce européen.
+
+[Illustration: LAC DE TALI-FOU, EXTRÉMITÉ NORD.]
+
+L’extraction du sel était, au XIIIe siècle comme maintenant, une des
+principales industries du pays. «Ils prennent sel, dit Polo, et le font
+cuire, et puis le jettent en forme.» C’est le procédé dont furent
+témoins nos Français et qu’ils décrivent avec plus de détails. On creuse
+des puits pour parvenir jusqu’aux couches souterraines des eaux
+imprégnées de sel. Ces eaux sont amenées par des pompes au niveau du sol
+et déversées dans des auges qui correspondent chacune à une bassine en
+fer placée sur un fourneau et dans laquelle on concentre l’eau salée. Il
+faut deux jours de chauffe pour que l’eau, sans cesse renouvelée dans
+les bassines, ait moulé dans celles-ci un bloc de sel très dur et très
+blanc.
+
+[Illustration: PUITS SALINS DANS LE YUNNAN.]
+
+Plus il allait vers l’ouest, plus notre voyageur semblait s’enfoncer
+dans la barbarie. Il passa dans un pays appelé des _dents d’or_, ainsi
+nommé parce que les habitants s’appliquaient sur les dents un enduit
+doré. Les hommes, dans ce singulier pays, «ne font rien qu’aller à la
+guerre, chasser et oiseler. Les dames font toutes les choses. Quand
+leurs femmes ont enfanté, l’accouchée se lève et va faire son service.
+Le mari entre au lit et tient l’enfant avec lui et reste couché pendant
+quarante jours, et tous ses amis et parents le viennent voir, et lui
+font grande fête. C’est parce que, disent-ils, la mère a enduré grande
+peine, et qu’il est juste que l’homme en prenne aussi sa part.» Cet
+excentrique usage a égayé les fabliaux de nos pères. Ce qui est encore
+plus singulier, c’est que pareille coutume se retrouve chez les peuples
+les plus divers. Un explorateur français, le docteur Crevaux, l’a
+constatée récemment chez une des peuplades indiennes du bassin de
+l’Amazone. S’il faut en croire même Diodore de Sicile, elle était dans
+l’antiquité pratiquée en Corse.
+
+Tout ce pays montagneux qui forme la limite encore mal connue de la
+Chine au sud-ouest, apparaît dans le récit du Vénitien comme une sorte
+d’Eldorado. L’or s’y échangeait, d’après lui, contre cinq fois son poids
+en argent, et les marchands accouraient dans celle contrée pour profiter
+de ce troc avantageux. Vrais ou faux, ces récits ont enflammé
+l’imagination des lecteurs de Marco Polo. La recherche du pays de l’or
+fut le grand aiguillon des découvertes du XVIe siècle. On sait
+aujourd’hui que l’or se trouve en effet dans le Yunnan et quelques pays
+voisins. Il semble pourtant y être moins abondant que le cuivre. Depuis
+plusieurs siècles c’est du Yunnan qu’est tiré tout le métal nécessaire à
+la fabrication des sapèques ou monnaie de cuivre du Céleste Empire.
+
+Marco Polo s’avança plus loin encore. Il pénétra jusque dans la
+Birmanie, qu’il appelle le royaume de Mien. Kubilaï était en relations
+diplomatiques avec le souverain de ce pays, auquel il essayait d’imposer
+sa suzeraineté. Son jeune envoyé se rendit-il jusqu’à la capitale située
+sur les bords de l’Iraouaddy? Il est permis d’en douter. Du moins il
+entendit parler de ses splendeurs. Là s’élevait une tombe royale
+surmontée de deux tours, l’une dorée, l’autre argentée, dont le vent
+faisait retentir les «campanelles». Il recueillit des renseignements
+jusque sur le pays de Bangala, la province de l’Inde la plus rapprochée
+de la Birmanie, et siège actuel de la puissance anglaise en Asie.
+
+Puis il revint par une route plus orientale que celle qu’il avait suivie
+à l’aller. Dans l’état imparfait de nos connaissances sur la partie de
+l’empire qui s’étend à l’est du Yunnan, il est difficile de déterminer
+exactement son itinéraire. Le territoire qu’il traversa était habité par
+des tribus barbares chez lesquelles trafiquaient les marchands chinois.
+Ces indigènes habitaient des châteaux et forteresses en grandissimes
+montagnes: villages fortifiés comme ceux que décrit l’expédition
+française du Mékong. C’est par la province de Cuijiu (Koueï-tcheou)
+qu’il rentra enfin dans la Chine propre.
+
+C’était rentrer dans la civilisation. Nos Français de l’expédition du
+Mékong (1866-68) disent quelle émotion ils éprouvèrent lorsque, après
+dix-huit mois de marches à travers les sauvages contrées du Laos, ils
+saluèrent les toits hospitaliers de la première ville chinoise.
+L’analogie autorise à prêter à Marco Polo un sentiment semblable.
+
+Il revenait auprès de son maître chargé de renseignements,
+d’observations dont la quantité et, encore aujourd’hui, l’exactitude
+générale nous étonnent. Voici comment il raconte lui-même l’accueil qui
+lui fut fait à la suite de cette première mission:
+
+«Quand Marc fut retourné de sa messagerie, il s’en alla devant le
+seigneur et lui dénonça tout le fait pour quoi il était allé et comment
+il avait bien achevé toute sa besogne. Puis il lui conta toutes les
+nouveautés, et toutes les étranges choses qu’il avait vues et sues, bien
+et sagement. Si bien que le Seigneur et tous ceux qui l’entendirent en
+furent émerveillés et dirent: «Si ce jeune homme vit, il ne peut faillir
+qu’il ne soit homme de grand sens et de grande valeur.» Si bien que pour
+cela, à partir de ce moment, il fut appelé messire Marc Pol.»
+
+C’est alors en effet que l’intelligent envoyé devint un personnage à la
+cour de Kubilaï. Il semble après ce grand voyage avoir résidé quelque
+temps auprès de la personne de l’empereur. La connaissance des annales
+chinoises a révélé le fait curieux qu’un personnage qui porte son nom,
+et qui ne peut être que lui-même, avait été à cette époque attaché en
+qualité d’assesseur au conseil privé. C’est sans doute à ce titre qu’il
+joua un rôle dans une grave affaire dont il a laissé le récit et qui
+jette un jour significatif sur la faiblesse intérieure de ce
+gouvernement.
+
+Il y avait à la cour un musulman nommé Ahmed qui avait pris un grand
+ascendant sur l’esprit du maître et était devenu une sorte de premier
+ministre. Il abusait de son pouvoir pour trafiquer des fonctions
+publiques, poursuivre des vengeances personnelles et se livrer à l’insu
+de l’empereur à toute sorte d’exactions. A la longue cette conduite eut
+les conséquences qu’on devait attendre. Un officier chinois outragé dans
+sa famille et dans son honneur fomenta une conspiration dans laquelle
+entrèrent plusieurs de ses collègues et compatriotes et les principaux
+habitants de Cambaluc. Il fut convenu que le complot éclaterait pendant
+la saison de villégiature, où Kubilaï laissait la capitale à la garde de
+son premier ministre. Des intelligences avaient été nouées avec les
+autres villes chinoises, et à un signal donné devait commencer de proche
+en proche un massacre général de tous les hommes qui ont de la barbe.
+C’est, dit Polo, parce que les Chinois sont naturellement sans barbe,
+tandis que les Tartares, les Sarrasins et les chrétiens la portent. Il
+s’agissait donc d’un mouvement national contre tous les étrangers.
+
+Quand tout fut prêt, les deux chefs de la conjuration entrent de nuit
+dans le palais. Vanchu (c’était le nom de l’un d’eux) s’assied sur le
+trône, fait allumer devant lui beaucoup de lumières et dépêche à Ahmed,
+qui habitait dans la vieille ville, un messager pour lui dire que le
+fils aîné du grand khan, Gengis, arrivé à l’improviste, lui ordonne de
+se rendre immédiatement au palais. Fort surpris, Ahmed s’empresse
+néanmoins d’obéir, et au moment où il passait la porte de la ville
+tartare il rencontre un capitaine mongol qui lui dit: «Où allez-vous si
+tard?--Auprès de Gengis, qui est arrivé.» Non moins étonné, le Mongol le
+suit avec une troupe armée. Ahmed entre dans le palais, et à peine
+s’est-il prosterné devant le prétendu prince, sans s’apercevoir de la
+fraude, que l’autre chef du complot, l’assaillant par derrière, lui abat
+la tête d’un coup de sabre. Alors commence une terrible scène. Le
+capitaine mongol, qui s’était arrêté à la porte, s’écrie: «Trahison!»
+et, fondant avec ses soldats sur la foule des conjurés, il tue l’un des
+chefs, arrête l’autre et publie dans la ville une proclamation menaçant
+de mort immédiate tous ceux qui seraient trouvés dans la rue.
+
+L’énergie de ce capitaine déjoua la conspiration. Quelques exécutions
+sommaires eurent raison des principaux complices. Cependant la gravité
+de ce mouvement n’échappa point à Kubilaï. Retournant en toute hâte dans
+sa capitale, il prescrivit sur les causes de la conjuration une enquête
+qu’il ne crut pas pouvoir confier à un autre qu’à Marco Polo. Celui-ci
+justifia noblement la confiance du souverain. Il eut l’honnêteté de lui
+ouvrir les yeux sur les iniquités dont son indigne favori s’était rendu
+si longtemps coupable. Lorsque Kubilaï eut compris combien il avait été
+trompé, la colère réveilla en lui le vieux sang mongol. Le cadavre
+d’Ahmed, déterré par ses ordres, fut traîné dans les rues et servit de
+pâture aux chiens; une partie de sa famille fut mise à mort, et pendant
+quelque temps le monarque irrité se départit envers les musulmans de la
+tolérance qu’il observait envers toutes les religions.
+
+Cet épisode montre jusqu’à quel degré Kubilaï poussait la confiance dans
+le jeune Vénitien. Elle était bien placée cette fois, et ne tarda pas à
+se manifester encore par de nouvelles faveurs.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LE MANZI ET SA CAPITALE.
+
+
+Après avoir été tour à tour agent diplomatique et conseiller privé de
+Kubilaï, Marco Polo devint préfet. C’est le titre qui traduit le mieux
+les fonctions administratives dont il fut chargé dans la ville
+importante de Yanguy, aujourd’hui Yang-tcheou-fou. Yanguy était le
+chef-lieu d’un _lou_, circonscription moindre que la province, plus
+grande que le département, qui venait d’être instituée par la dynastie
+nouvelle. Jamais depuis Polo un Européen n’a rempli de pareilles
+fonctions en Chine. Elles étaient d’autant plus délicates, que le pays
+venait à peine de passer sous la domination des Mongols. Située au
+débouché du grand canal dans le fleuve Bleu, la ville de Yang-tcheou se
+trouvait au cœur de la Chine méridionale, dite alors Manzi. Tandis que
+le Catai, ou Chine du nord, avait été une des premières conquêtes des
+Mongols, le Manzi, qui, depuis plus d’un siècle suivait des destinées
+différentes, n’avait subi le même sort que sous le présent règne. Mais,
+pour être la dernière, cette conquête n’était pas la moins précieuse.
+Parmi les contrées réunies sous le sceptre du grand khan aucune n’était
+plus riche; parmi les foyers de la civilisation chinoise, aucun ne
+jetait plus d’éclat. C’est spécialement pour cette contrée que semblait
+faite l’expression célèbre de _Fleur du milieu_.
+
+Ce n’était pas sans un profond sentiment d’amertume que les habitants du
+Manzi avaient vu la domination mongole se substituer à leur dynastie
+nationale, celle des Soungs, qui régnait dans la brillante capitale de
+Quinsai. Mais la résistance avait été mal concertée. Un gouvernement
+efféminé, sous une régente et un roi enfant, ne pouvait longtemps être
+un obstacle pour la vigueur et la vieille expérience des généraux de
+Kubilaï. Là aussi une barbarie pleine de sève avait eu raison d’une
+civilisation amollie. Çà et là seulement l’offensive mongole avait
+rencontré de sérieux obstacles. Une ville entre autres, appelée
+Saïan-fou, tenait depuis trois ans en échec tous les efforts des
+assiégeants à l’époque du séjour de Marco à Cambaluc. Comme cette
+résistance préoccupait vivement Kubilaï, l’esprit ingénieux de ses hôtes
+vénitiens vint à son secours. Nicolo et Maffeo se souvinrent assez bien
+des procédés auxquels l’art des sièges avait recours en Europe pour
+construire des mangonneaux, ou machines à lancer des pierres dont
+l’effet fut immédiatement décisif.
+
+De temps en temps encore quelques incidents manifestaient l’opposition
+du sentiment national. Ici un général chinois trahit la confiance de
+Kubilaï, se révolte et parvient à se maintenir quelque temps dans la
+cité dont il avait la garde. Ailleurs les habitants de la ville enivrent
+et égorgent en une nuit tous les soldats de la garnison étrangère. Mais
+ces coups de main isolés, ces trahisons vite punies montraient plus de
+rancune impuissante que d’énergique résolution chez les vaincus.
+
+Ils avaient été en somme faibles devant l’ennemi. Leurs richesses, leur
+multitude, les raffinements et l’élégance de leur civilisation n’avaient
+servi qu’à faciliter leur asservissement. C’est ce qu’exprime à
+plusieurs reprises et avec force Marco Polo. «Si ceux de la contrée de
+Manzi étaient hommes d’armes, ils conquerraient tout le monde. Mais ils
+ne sont que marchands et gens très habiles en tous métiers.» Et
+ailleurs: «Sachez qu’il n’y avait en tout ce royaume nul cheval, sachez
+qu’ils n’étaient habitués ni aux batailles, ni aux armes, et aux
+exercices militaires. Ce pays de Manzi est très fort lieu, car toutes
+les cités sont entourées d’eaux très profondes; de sorte que, si les
+gens avaient été hommes d’armes, ils ne l’auraient jamais perdu. Mais,
+parce qu’ils ne l’étaient pas, ils le perdirent.» Ce sont là de sages
+paroles. La prospérité matérielle est un appât qui livre aux invasions
+les peuples chez lesquels elle a éteint l’esprit militaire.
+
+Cette fois du moins, grâce à la modération d’un vainqueur qui avait
+répudié les traditions des Gengis et des Houlagou, la prospérité avait
+survécu à l’indépendance. D’ailleurs ces contrées, que le fleuve Bleu et
+ses affluents fécondent par leurs alluvions, sont si privilégiées, elles
+mettent à la disposition de l’homme tant de ressources, tant de voies de
+commerce, qu’elles ont bientôt réparé les maux de la guerre. Quels ne
+sont pas les ravages qu’une épouvantable guerre civile y a promenés dans
+ces dernières années! Sans doute le temps est loin d’avoir effacé encore
+les traces de la fureur exterminatrice des rebelles Taïpings. Nankin et
+bien d’autres villes sont en ruines. Mais l’activité étouffée sur un
+point s’est rallumée sur d’autres. Ce peuple flegmatique ne s’attarde
+pas à d’inutiles regrets. Pour peu qu’il reste un coin pour trafiquer,
+remuer le sol, le voilà à l’œuvre. Que ce soit l’inondation ou la
+guerre, il est prompt à réparer ses pertes. En 1853 le Hoang-ho, si bien
+nommé «le souci éternel de la Chine», rompant les digues qui
+maintenaient ses eaux à un niveau plus élevé que les plaines de son
+cours inférieur, abandonna le lit par lequel il se rendait à la mer pour
+reprendre vers le nord un ancien chenal aboutissant au golfe de
+Pé-tchi-li. Peu d’années après, dans le lit à peine laissé vide se
+multipliaient de florissants villages. Telle est la ténacité laborieuse
+de cette race. La guerre est à peine passée, parfois elle dure encore,
+que déjà, à côté des villes à terre, les moissons de riz renaissent dans
+les plaines, les plantations de thé recommencent à couvrir les pentes
+rocailleuses des collines et les lourdes jonques à circuler sur les
+rivières.
+
+[Illustration: LE CANAL IMPÉRIAL OU GRAND CANAL au temps de Marco Polo]
+
+La conquête mongole, si dévastatrice dans l’Asie occidentale, perdit
+bientôt en Chine son caractère de violence. A peine maître du pays,
+Kubilaï fit commencer de grands travaux. Le principal eut pour objet
+d’assurer à la capitale où il avait fixé le siège de son gouvernement,
+une communication par eau avec les riches provinces du sud. La nature a
+doté la Chine d’un magnifique réseau fluvial dont l’industrie des
+habitants a su de bonne heure tirer parti. Comme en Égypte, en
+Babylonie, dans l’Inde, l’art de creuser des canaux s’est développé en
+Chine dès une haute antiquité, et nulle part même le trafic aquatique
+n’a pris d’aussi vastes proportions que dans ce pays des maisons
+flottantes et des populations amphibies. L’œuvre de Kubilaï-khan
+consista à relier ensemble en les améliorant les divers tronçons du
+système de canaux qui couvrait déjà la Chine; il en raccorda toutes les
+parties de façon à créer une ligne navigable, une sorte de _grand
+tronc_, comme disent les Anglais, unissant tout le réseau. Ce fut le
+Grand Canal, ou Canal impérial. Il se développe du nord au sud, dans un
+sens contraire à la direction des fleuves, qui coulent généralement de
+l’ouest vers l’est: le fleuve artificiel les combine ainsi en un seul
+système. C’est à Tien-tsin, cité populeuse située sur le Peï-ho et qui
+sert à la fois de port fluvial et maritime à Pékin, qu’est encore
+aujourd’hui sa tête de ligne au nord. Autrefois il se prolongeait sans
+interruption vers le sud jusqu’au delà du fleuve Bleu, jusqu’à Quinsai,
+la célèbre capitale. Mais l’universelle décadence à laquelle semble
+condamné le Céleste Empire a laissé aussi son empreinte sur cette grande
+œuvre du passé. Le lit du canal est obstrué en plusieurs endroits, et
+les services qu’il rend encore rappellent seulement ce que fut jadis
+cette ligne de navigation prolongée sur une distance égale à celle de la
+Baltique à la mer Noire. Cependant c’est encore lui qui approvisionne
+Pékin. Kubilaï le fit creuser, dit Polo, «parce que du Manzi viennent
+les grains qui sont nécessaires pour la cour du grand khan». En 1861 il
+arriva que les Taïpings se rendirent maîtres du fleuve Bleu et du
+débouché du canal: s’ils n’avaient été délogés, Pékin était menacé de
+famine.
+
+Marco Polo vit le Grand Canal en pleine activité. C’était précisément
+dans le centre vital de la Chine, à proximité du confluent du Grand
+Canal et du fleuve Bleu, qu’était située la ville dont il eut pendant
+trois ans l’administration. Elle dominait le point de croisement où les
+convois de grains quittaient le fleuve pour gagner au nord la direction
+de Cambaluc. Yang-tcheou a dû toujours une grande importance à cette
+situation. La ville et les environs étaient fortement occupés par des
+garnisons mongoles qu’y avait prudemment concentrées Kubilaï.
+
+Sur les bords du canal, qu’il dut maintes fois parcourir, Marco décrit
+un grand nombre de villes, et il consacre ses expressions les plus
+fortes à dépeindre l’activité du trafic. Le cadre de cette histoire ne
+nous permet pas de le suivre dans cette énumération détaillée qui offre
+le plus intéressant sujet d’études pour la géographie comparée de la
+Chine. A l’ouest de la province montagneuse de Chantoung les habitants
+avaient détourné les eaux du Ouen, la principale rivière qui en découle,
+«une moitié vers Catai, l’autre vers Manzi,» afin d’alimenter le canal.
+C’est à la rencontre du fleuve Caramoran (Hoang-ho) que le canal
+quittait le Catai pour entrer dans le Manzi. Le Hoang-ho suivait alors
+le cours méridional, auquel il est resté fidèle jusqu’en 1853, et
+portait directement ses eaux à la mer Jaune, au lieu de se décharger
+dans le golfe de Pé-tchi-li. Le voyageur vénitien vit stationner sur le
+fleuve, à une journée environ de l’embouchure, la flotte de guerre
+entretenue par Kubilaï pour ses expéditions vers «les îles de l’Inde».
+Au sud du Caramoran le canal se prolongeait à travers les dépressions
+semées de lacs et de marécages qui occupent l’intervalle entre le cours
+inférieur des deux grands fleuves. Son lit était parfois plus élevé que
+la plaine adjacente, et de chaque côté il était bordé de chaussées
+pavées à l’épreuve de la boue. Ainsi se joignait au transport par eau
+l’avantage permanent du transport par terre. De Cambaluc au fleuve Bleu
+les gros bateaux naviguaient sans rompre charge. «C’est merveille de
+voir les marchandises qui vont et viennent.» Le long de cette principale
+artère de la Chine les auberges et les villages se succédaient presque
+sans interruption pendant de longues distances. Une progression de
+villes populeuses à la fois commerçantes et industrielles étonnait le
+voyageur à mesure qu’il s’avançait vers le sud. Le carrefour commercial
+où se pressaient Yang-tcheou et plusieurs villes voisines annonçait
+enfin le fleuve Bleu.
+
+Le fleuve Bleu, que Polo appelle le Quian (Kiang) ou fleuve par
+excellence, auquel les Chinois donnent dans la partie de son cours
+accessible à la marée le nom de Yang-tsé-Kiang ou Fils de l’Océan, est,
+sinon le plus grand du monde, du moins le plus grand de la Chine, l’un
+des plus beaux et des plus utiles à l’humanité. Nulle part peut-être son
+lit n’offre un aspect plus grandiose et plus pittoresque qu’à l’endroit
+où débouche le Grand Canal. Il est parsemé d’îlots rocheux aux parois
+très escarpées sur lesquels se dressent des chapelles ou des couvents de
+religieux bouddhistes. Polo en vit un où habitaient bien «deux cents
+frères idolâtres. Et cette abbaye est la métropole de beaucoup d’autres,
+comme chez les chrétiens un archevêché.» Ces asiles de recueillement
+monastique font un singulier contraste avec l’animation qui les entoure;
+et du haut de leurs charmantes retraites les pieux cénobites de l’_Ile
+d’or_ ou de l’_Ile d’argent_ pouvaient à toute heure contempler le riche
+et vivant panorama du beau fleuve. «Car par ce fleuve vont et viennent
+les marchandises des diverses parties du monde.--Et je vous dis que ce
+fleuve va si loin, et par tant de contrées, et par tant de terres, et de
+cités, qu’en vérité il va et vient par ce fleuve plus de navires et de
+riches marchandises qu’il n’en va par tous les fleuves et par toute la
+mer des chrétiens. Il ne semble pas un fleuve, mais une mer. Messire
+Marc Pol raconte qu’il entendit dire à celui qui percevait les droits de
+navigation pour le grand khan, qu’il y passait bien chaque année deux
+cent mille nefs, sans celles qui retournent, qui ne comptent point. Il y
+a sur ce fleuve plus de deux cents grandes cités, sans les villes et les
+châteaux, qui toutes ont navires.»
+
+Aucun fleuve au monde n’égale en effet celui-là pour le mouvement de la
+batellerie. La prodigieuse nouveauté d’un tel spectacle excuserait un
+peu d’exagération. Cependant les rapports du Vénitien, à l’époque où le
+pays était au plus haut point de prospérité, n’ont rien de plus excessif
+que ceux des voyageurs jésuites qui décrivirent la Chine au XVIIe
+siècle. L’un d’eux raconte avoir rencontré de si longs convois de bois,
+que, mis à la suite, on aurait pu voyager dessus pendant plusieurs
+jours. Malgré les ravages récents de la guerre civile, on voit
+aujourd’hui à Hankeou, autre carrefour commercial situé au confluent de
+la rivière Han, une succession de jonques amarrées sur une longueur de
+plus de 7 kilomètres. C’est ainsi que Polo déclare avoir compté une fois
+dans un de ces ports fluviaux quinze mille embarcations réunies. Le
+fleuve Bleu est en effet la voie naturelle par laquelle le bois, le sel,
+le thé, le riz des régions supérieures du bassin sont dirigés vers les
+plaines du cours inférieur, vers les plus nombreuses agglomérations
+humaines qu’il y ait sur la terre. Son importance, incomparable pour le
+commerce intérieur de la Chine, commence à se dessiner aujourd’hui dans
+le commerce général du monde. Des steamers directement expédiés
+d’Angleterre ou d’Amérique le remontent jusqu’à plus de 400 kilomètres,
+comme pour justifier le mot de notre voyageur: «C’est moins un fleuve
+qu’une mer.»
+
+Cependant ce n’était pas sur le fleuve même, mais un peu au sud, sur la
+ligne prolongée du canal, que se trouvaient alors les cités populeuses
+avec lesquelles aucune ville de ce temps, en Europe, n’aurait pu se
+mesurer, et qu’il faut comparer aux grandes métropoles de nos jours,
+Londres, New-York ou Paris. Si l’on cherche au XIIIe siècle non
+seulement où se trouvaient les plus grandes multitudes agglomérées, mais
+où brillait avec le plus d’éclat la vie urbaine avec ses raffinements et
+ses élégances, c’est en Chine non loin du fleuve Bleu. Telle était Siguy
+(Su-tcheou-fou), qui comptait encore un million d’habitants avant
+l’insurrection des Taïpings, et que Polo a vue dans tout son éclat.
+L’affluence des hommes distingués qui s’y trouvaient, philosophes et
+mires (médecins), contribuait autant que ses riches industries de soie
+et draps d’or à sa renommée. Telle était surtout la ville qui gardait
+encore son nom de capitale (c’est le sens du mot Quinsai) bien qu’elle
+eût perdu l’indépendance, mais qui, plus heureuse que Bagdad, continuait
+à prospérer sous ses nouveaux maîtres.
+
+Cette ville, dont Marco devait rendre le nom si populaire en Occident,
+s’appelle aujourd’hui Hang-tcheou-fou. Elle a comme tant d’autres
+souffert de l’insurrection des Taïpings, auxquels elle fut arrachée en
+1864 par d’Aiguebelle, officier français au service du gouvernement
+chinois. Au XIIIe siècle c’était certainement la première ville du
+monde. Pendant sa carrière administrative, Polo la visita à diverses
+reprises; il y fut plusieurs fois envoyé officiellement pour vérifier
+les comptes des recettes provinciales. En outre il consulta un mémoire
+statistique que l’impératrice de la dynastie des Soungs avait adressé au
+général mongol au moment de la capitulation de la ville.
+
+C’était une cité aquatique, percée de canaux, entre une rivière et un
+lac. Elle avait cent _lis_ de circonférence; le _li_ chinois équivaut à
+peu près à 445 mètres: c’était donc un développement supérieur de 10
+kilomètres environ à l’enceinte murée de Paris, qui est, comme on sait,
+de 34 kilomètres. Les rues étaient pavées, et à travers le réseau des
+canaux qui traversaient les différents quartiers, la circulation était
+ménagée par des ponts en pierre assez hauts pour laisser passer les
+bateaux, assez larges pour les voitures. Polo en estime le nombre, avec
+quelque exagération sans doute, à douze mille. Depuis la conquête ces
+ponts servaient aussi de postes stratégiques; chacun d’eux était occupé
+par une escouade de dix hommes.
+
+La partie plus spécialement commerçante de la ville s’étendait à l’est.
+Un large canal dérivé de la rivière lui servait de défense à
+l’extérieur, et une rue spacieuse la traversait dans toute sa longueur.
+De chaque côté de cette avenue se rangeaient des maisons entourées de
+jardins, des magasins de commerce. L’affluence était si grande à toute
+heure de la journée «que l’on se demandait comment il était possible de
+pourvoir à la nourriture d’une telle multitude». Transportons-nous donc
+aux marchés publics. Dix vastes places, sans compter d’autres plus
+petites, étaient affectées à cet usage et s’emplissaient, chacune trois
+jours par semaine, d’une affluence de quarante à cinquante mille
+personnes. Faisans, perdrix, volailles, chevreuils, daims, gros et menu
+gibier, viandes de boucherie, marée apportée chaque jour de l’océan
+voisin ou poissons du lac, «remarquablement gras et savoureux à cause
+des immondices de la ville qui s’y déchargeaient,» montagnes de légumes
+et de fruits, parmi lesquels d’énormes poires, de délicieuses pêches et
+des raisins exquis, tout cet amoncellement, qui fait grand honneur à la
+cuisine chinoise d’alors, s’entassait et disparaissait en quelques
+heures. S’il est vrai que nulle part on n’est plus frappé de l’énormité
+de Paris qu’en voyant aux Halles la pâture quotidienne qui s’accumule
+pour rassasier l’appétit du monstre, Marco Polo ne pouvait mieux nous
+faire partager l’impression qu’éveilla en lui la métropole chinoise. Le
+pourtour de chaque place était garni en outre de magasins où l’on
+vendait toutes sortes de denrées, même de la bijouterie. Quelques-unes
+de ces boutiques servaient à la vente et à la consommation d’un vin fait
+de riz et d’épices, boisson très capiteuse que l’on vendait au détail et
+à très bas prix. Il est assez étonnant que Polo ne parle point du thé,
+dont l’usage était déjà général en Chine. Des rues désignées comme dans
+nos anciennes villes par le genre de métier qui s’y exerçait plus
+spécialement, aboutissaient de toutes parts à ces places. Voici la rue
+des Physiciens, celle des Astrologues, et bien d’autres encore, où se
+pratiquent ostensiblement toute espèce de professions. Enfin au milieu
+de ce fourmillement affairé veille l’ordre public: sur chaque place de
+marché sont deux édifices, l’un en face de l’autre, où se tiennent des
+officiers impériaux pour faire la police et régler les différends.
+
+Au reste Marco assure que les habitants de Quinsai étaient d’un naturel
+doux et pacifique, et que les querelles éclataient rarement. Il ajoute
+qu’ils portent une grande loyauté soit dans leurs transactions
+commerciales, soit dans leurs fabrications. Ce vieux renom de probité
+chinoise est un fait dont on retrouve l’écho dans le peu que nous disent
+les anciens sur leurs rapports avec les Sères; il paraît encore
+généralement mérité dans l’intérieur du pays, où se sont conservées les
+antiques mœurs.
+
+L’autre moitié de la ville, à l’occident, comprenait les quartiers
+élégants. Un grand lac de 13 kilomètres de tour touchait à la cité, et
+semble même, d’après les termes qu’emploie notre guide, avoir été
+compris dans l’enceinte. «Tout autour de ce lac il y a beaucoup de
+palais magnifiques et de riches maisons qui appartiennent aux
+gentilshommes de la cité. Il y a aussi beaucoup d’abbayes et d’églises
+des idolâtres. Au milieu sont deux îles, et sur chacune un beau palais
+qui semble être palais d’empereur. Et quand des personnes de la ville
+veulent faire quelque grande fête, elles la font dans ce palais, car
+elles y trouvent à leur disposition de la vaisselle, de l’argenterie et
+tout ce qui est nécessaire dans des pavillons prêts à les recevoir.»
+
+C’est sur le commerce et l’industrie que reposait ce luxe. Au centre des
+pays producteurs de la soie, Quinsai était une cité travailleuse, un
+vaste atelier où se fournissaient les villes voisines. Une nombreuse
+population ouvrière classée par métiers enrichissait de son travail une
+aristocratie industrielle. «Sachez ni que les maîtres des métiers, qui
+sont à la tête de divers ateliers, ni leurs femmes, ne touchent à rien
+de leurs mains, mais ils vivent si délicatement et si richement que
+s’ils étaient rois et reines.» Vêtus de beaux habits de soie, distingués
+par le choix du langage et la politesse des manières, affables envers
+les étrangers, ces princes de l’industrie, comme ces princes de Tyr dont
+parle le prophète, composaient une brillante société dont le renom
+s’étendait au loin. L’élégance et les plaisirs de cette autre Corinthe
+étaient passés en proverbe. On disait la «cité du paradis». On tirait
+vanité d’y être allé une fois, et l’on désirait y revenir le plus tôt
+possible.
+
+L’après-midi, quand les affaires sont terminées, les rues s’animent de
+voitures à six places, longs véhicules garnis de coussins et de
+courtines emportant vers les jardins et pavillons de joyeux groupes. Le
+lac se peuple de bateaux, sortes de gondoles sur le toit desquelles se
+tiennent les mariniers, tandis que le dedans, richement décoré de
+claires et gaies couleurs, offre pour dix, quinze et même vingt
+personnes la place et tout le mobilier nécessaire à une fête. Les
+parties de plaisir glissent sur les eaux entre les îles, et des fenêtres
+ménagées à l’intérieur permettent de jouir du spectacle de la grande
+ville. Du fond de l’embarcation où il se prélasse en gaie compagnie, le
+riche citadin promène ses yeux sur une multitude de palais, de villas,
+de pagodes, de monastères et de jardins dont les arbres à verdure sombre
+s’étagent sur les collines voisines.
+
+Parmi ces palais il y en avait un dont l’aspect ne pouvait exciter
+désormais que de tristes sentiments dans l’âme des habitants de Quinsai.
+C’était celui qui avait servi de résidence à leurs souverains nationaux
+et auquel restait attaché le souvenir de l’indépendance perdue. Il se
+composait comme celui de Cambaluc d’un assemblage d’édifices, pavillons,
+kiosques, étangs, jardins, entouré d’une haute et vaste enceinte
+crénelée. Quelques années encore avant la visite de Polo, dans ce palais
+«le plus somptueux qui fût au monde», se déployait la magnificence des
+Soungs: les parcs étaient remplis de gibier, les étangs de poissons; des
+banquets de dix mille personnes réunissaient les invités impériaux. Un
+peuple de courtisans, de gardes et de femmes «au nombre de mille
+attachées au service du roi» fourmillaient dans les innombrables salles
+toutes peintes à or et à diverses couleurs. Où était aujourd’hui ce
+passé? Ces rois avaient usé leur énergie dans les fêtes et dans les
+plaisirs, et, l’heure du danger venue, quand on avait connu l’approche
+de l’armée mongole, le jeune souverain n’avait su que s’enfuir, laissant
+à sa mère le soin, non de se défendre, mais de traiter avec le
+vainqueur. Telles étaient les réflexions qui assaillaient l’esprit de
+Polo en parcourant ces salles envahies par la solitude et toutes pleines
+de la tristesse des splendeurs évanouies. Il y était guidé par un riche
+marchand de Quinsai, déjà âgé, qui avait vécu dans l’intimité du dernier
+roi et connaissait jusque dans les moindres détails les circonstances de
+sa vie. Ce témoin de l’ancienne cour se plaisait mélancoliquement à en
+évoquer les souvenirs sur les lieux mêmes. Il en entretenait son
+compagnon; l’aspect de délabrement partout visible autour d’eux et, dans
+les seules parties du palais qu’on eût préservées de l’abandon, la
+présence d’un gouverneur mongol, ajoutaient un éloquent commentaire à
+ses récits.
+
+[Illustration: PALAIS D’ÉTÉ, AVANT L’INCENDIE DU 13 OCTOBRE 1860.]
+
+Le sentiment de sourde hostilité qui animait la population n’était pas
+un secret pour Kubilaï; il avait mesuré les précautions au prix qu’il
+attachait à sa conquête. Quinsai était une cité «moult bien gardée». Les
+douze cents villes dont se composait le Manzi étaient militairement
+occupées. Ces garnisons ne se composaient pas exclusivement de Tartares,
+des soldats originaires du Catai en formaient la majeure partie:
+circonstance qui montre qu’à cette époque les Chinois du Nord étaient
+presque des étrangers pour ceux du Sud.
+
+La police urbaine était très stricte. Chaque quartier avait son corps de
+garde, où un veilleur de nuit muni d’une baguette en bois et d’un bassin
+en métal annonçait l’heure par le nombre de coups frappés sur son
+instrument. Après le couvre-feu, des patrouilles circulaient partout. Si
+elles apercevaient quelque part une lumière ou un feu, la porte était
+marquée d’un signe, et le lendemain matin le délinquant avait à
+s’expliquer devant les magistrats. Toute personne trouvée dans la rue
+était arrêtée. Même en cas d’incendie, nul, excepté ceux dont le feu
+menaçait la maison, n’avait le droit de sortir. C’était l’état de siège
+dans toute sa rigueur. Les incendies éclataient très fréquemment à
+Quinsai, car beaucoup de maisons étaient en bois. Il y avait dans la
+ville, sur une éminence, une tour au sommet de laquelle un veilleur
+donnait l’alarme en frappant à coups redoublés avec un marteau sur une
+table en bois. Les postes voisins du point menacé étaient chargés du
+sauvetage. Les marchandises étaient mises en sûreté dans des tours en
+pierre spécialement construites à cet effet dans chaque quartier, et qui
+servaient d’entrepôts publics.
+
+L’infirme sans ressources que la police recueille dans ses tournées
+reçoit asile dans un hôpital. Le vagabond capable de travailler est
+obligé de prendre un métier. Tout voyageur, à son entrée dans
+l’hôtellerie, doit faire enregistrer ses noms, prénoms et la date de son
+arrivée. Le jour et l’heure de chaque naissance sont exactement notés.
+Tout citoyen de la ville écrit sur sa porte son nom, celui de sa femme,
+de ses enfants, de ses esclaves et même des animaux qu’il entretient. En
+cas de mort on efface le nom, en cas de naissance on l’ajoute. Cette
+pratique était générale dans le Manzi et le Catai. Ainsi, entre autres
+initiatives, les Chinois ont eu celle de la statistique. D’après Polo il
+y avait à Quinsai seize cent mille maisons: ce qui indiquerait une
+population à peu près égale à celle de Londres. Le trésor public
+retirait de la ville et de la riche province dont elle était capitale
+«un si démesuré nombre de monnaie, que c’est impossible chose à croire».
+Les recettes devaient être en effet très considérables; cependant les
+chiffres qu’il donne comme représentant la contribution annuelle de
+cette seule province (environ 172 millions de francs, sans compter le
+revenu des salines, qui montait à 50 millions), si toutefois ils sont
+bien interprétés, paraissent empreints de quelque exagération. C’est
+sans doute le cas de répéter avec ses compatriotes: Messer Milione!
+
+Quinsai était en relation avec la mer par le port voisin de Ganfu, qui
+pendant longtemps avait été le plus important de la Chine méridionale.
+Au XIIIe siècle il était tombé à un rang secondaire, et les débouchés
+maritimes de la Chine, les foyers d’échange avec le commerce indien ou
+arabe s’étaient déplacés dans la direction du sud. La province de
+Fokien, riche en ports naturels, se prête admirablement à un rôle
+maritime. Sa capitale, Fuguy (Fou-tcheou), aujourd’hui siège principal
+du commerce du thé, entretenait des relations actives avec l’Inde et le
+monde insulaire de l’océan Indien. Cependant le principal entrepôt
+maritime du Manzi se trouvait plus au sud, à cinq journées environ. Dans
+le détroit de Formose s’ouvre un estuaire rocheux offrant un abri sûr
+aux vaisseaux et signalé aujourd’hui par la ville de Thsiouan-tcheou.
+C’est la position qu’occupait au XIIIe siècle le célèbre port de Zaïton,
+celui dont parlent tous les voyageurs et où débarquaient tous les
+étrangers venus de l’Inde ou de l’Asie occidentale.
+
+Il n’était pas à cette époque de marin malais ou arabe qui ne connût le
+nom de Zaïton, peu de négociants, depuis l’archipel de la Sonde jusqu’à
+la côte de Malabar, qui ne fussent en relation avec ce marché maritime.
+Non seulement dans les mers de Chine, mais jusque dans les parages du
+cap Comorin on pouvait voir ses grands navires ou jonques, de forme et
+de construction particulières, d’un tonnage supérieur à la plupart des
+vaisseaux usités alors dans les mers d’Europe. Surmontées de quatre
+mâts, présentant deux étages, pourvues d’un système extrêmement
+ingénieux de cloisons étanches, ces jonques de Zaïton montrent à quel
+degré les Chinois avaient poussé l’art des constructions navales. Elles
+contenaient jusqu’à cinquante ou soixante cabines de passagers et assez
+de place pour deux cents hommes d’équipage. Ainsi armé de façon à défier
+la piraterie, un navire transportait en un seul voyage une grande
+quantité de marchandises. Ces montagnes flottantes, suivant
+l’expression d’un géographe arabe, pouvaient sans péril affronter de
+longues traversées et chercher au foyer même de production les
+marchandises de l’Inde. C’est en effet dans les ports de l’Inde
+méridionale que les vaisseaux expédiés du Manzi se rencontraient à cette
+époque avec les navires bien inférieurs que le commerce arabe frétait
+soit à Aden, soit à Keich ou Ormuzd dans le golfe Persique.
+
+Jamais l’activité de Zaïton n’avait été plus grande qu’au temps où Marco
+Polo se trouvait en Chine. Sous l’impulsion ardente de Kubilaï, la Chine
+semblait mettre à se répandre au dehors le même zèle qu’en d’autres
+temps à s’enfermer en elle-même. Impatient de se substituer aux
+anciennes dynasties dans la plénitude de leurs protectorats réels ou
+prétendus, l’ambitieux monarque s’occupait de tous côtés à renouer des
+relations avec les pays lointains d’outre-mer. La conquête mongole fut
+suivie d’un mouvement d’expansion dont profita Zaïton. Les armements
+maritimes, le va-et-vient des ambassades entretenaient une activité
+extraordinaire dans cette Alexandrie de l’extrême Orient.
+
+Pour un Vénitien, le commerce de Zaïton offrait un intérêt particulier.
+La prospérité de Venise avait commencé le jour où ses navires, prenant
+le chemin d’Alexandrie, en avaient rapporté non seulement le corps de
+l’évangéliste saint Marc, mais les denrées de l’Inde, qui par la mer
+Rouge parvenaient à la riche métropole du Nil. Ces denrées étaient
+surtout les épices, poivre, gingembre, cannelle, produits qui ne se
+rencontrent que dans les pays tropicaux et qui sont d’un usage à peu
+près universel. Si Venise ne pouvait directement les atteindre à la
+source, elle les trouvait du moins dans le grand entrepôt égyptien, et
+leur introduction sur les marchés d’Occident était depuis plusieurs
+siècles le secret de sa fortune. Mais combien au fond cette fortune
+était précaire! Le jeu des évènements qui disposaient de la puissance
+politique sur les bords du Nil, risquait à tout moment d’en déranger
+l’équilibre. Les mamelouks, alors maîtres de l’Égypte, fermaient
+strictement les avenues maritimes de l’Inde et se faisaient chèrement
+payer leur monopole. On n’échappait à leurs exigences qu’en affrontant
+les lenteurs et les dépenses des voies de terre à travers la Perse.
+
+Or, ce que Marco Polo vit à Zaïton, c’était le plus grand marché
+d’épices qu’il y eût alors au monde. En échange des produits chinois,
+parmi lesquels il cite les belles porcelaines, affluaient ceux de l’Inde
+et des îles de la Sonde, surtout «les espiceries». Ce que Venise ou
+Gènes n’obtenaient qu’au prix de droits exorbitants ou d’énormes frais
+de transport abondait à Zaïton. Quel n’était pas, pour les compatriotes
+du voyageur, l’intérêt de révélations comme celle-ci: «Et je vous
+déclare que pour une nef de poivre qui va à Alexandrie ou ailleurs à
+destination des pays chrétiens, il en vient à ce port de Zaïton cent et
+plus!»
+
+Ce n’est pas tout. Loin vers la haute mer Marco Polo entendit parler de
+Zipangu, ou pays du soleil levant. C’est par ce nom que les Chinois
+désignaient l’île principale de l’archipel japonais, situé en effet à
+l’orient de leur pays. Il n’y alla point; car Zipangu échappait aux
+atteintes des Mongols, et en 1281, pendant son séjour, une puissante
+expédition envoyée par Kubilaï pour soumettre la grande île n’aboutit
+qu’à un désastre. Mais il recueillit les récits extraordinaires que l’on
+faisait de ce pays, de sa population civilisée et de belles manières, de
+ses richesses en pierres précieuses et surtout en or. On racontait que
+le palais du roi de Zipangu était tout couvert d’or fin, «en la manière
+que nos églises sont couvertes de plomb». Propos exagérés qu’expliquent
+l’isolement systématique dans lequel s’enfermaient ces populations
+insulaires et la rareté de leurs communications avec la Chine. Nous
+savons aujourd’hui qu’il faut beaucoup en rabattre; il y a bien au Japon
+quelques mines d’or et d’argent, mais peu considérables. Mais on
+n’oublia plus en Europe l’île merveilleuse, la terre de l’or: Zipangu
+devint le rêve de tous les voyageurs et aventuriers de mer. Lorsque,
+abordant aux îles Bahama, Christophe Colomb vit les anneaux d’or qui
+ornaient le nez des indigènes, il crut que Zipangu n’était pas loin et
+s’imagina bientôt, par une illusion qui dura jusqu’à sa mort, l’avoir
+trouvée dans Haïti, une des grandes Antilles. Quand l’erreur eut été
+dissipée, Zipangu n’en continua pas moins à préoccuper les esprits.
+Jusqu’en 1543, époque où l’arrivée des Portugais au Japon fixa enfin sa
+position, l’île merveilleuse voyagea, au gré de la fantaisie des
+faiseurs de cartes, d’un bout à l’autre du Grand Océan. Sans doute la
+réalité ne répondit point aux aventureuses espérances que le récit de
+Marco Polo avait fait naître; mais en cherchant Zipangu on avait trouvé
+le Nouveau-Monde.
+
+Aucune partie de la relation n’a été plus féconde pour le progrès des
+découvertes. Les splendeurs de Quinsai, la prodigieuse activité de
+Zaïton, l’auréole légendaire flottant autour de Zipangu, ne s’effacèrent
+plus de la mémoire des générations qui lurent ce livre. On regarda
+désormais l’extrême Orient comme une sorte de terre promise. Lorsque
+deux siècles plus tard d’audacieux navigateurs s’élancèrent sur
+l’Atlantique, Colomb en 1492, Jean et Sébastien Cabot cinq ans après,
+c’est le but qu’ils se proposaient d’atteindre. Ils se souciaient moins
+de découvrir des terres nouvelles, que de «gagner l’Orient par
+l’Occident».
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+LE RETOUR
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LE DÉPART DE CHINE.
+
+
+«Ainsi messire Marco demeura pendant dix-sept ans au service de son
+maître, allant et venant continuellement, deçà et delà, en messageries
+où le seigneur l’envoyait.» On est loin de savoir par le détail toutes
+les missions auxquelles il fut employé, et la chronique circonstanciée
+de cette carrière aventureuse est impossible à établir. Son esprit de
+ressources était à la hauteur de tous les genres d’affaires et de tous
+les modes de voyage. Une fois on apprend incidemment qu’une mission l’a
+retenu pendant un an avec son oncle dans la province de Tangut, sur les
+confins du Catai et de la Mongolie. Une autre fois il va dans l’Inde
+comme ambassadeur du grand khan; et, après avoir parcouru des mers
+variées, il revient à la cour, contant les diversités qu’il a vues en
+route. Ce dernier voyage nous intéresse à plus d’un titre; d’abord par
+les descriptions dont il donna les matériaux, puis par l’évènement dont
+il fut l’occasion indirecte.
+
+Cet évènement fut le retour. Nos Vénitiens caressaient maintenant avec
+une secrète ardeur ce désir, sans trop savoir comment le satisfaire. Un
+hasard assez singulier leur procura, dans la dernière mission de Marco
+Polo, l’occasion cherchée.
+
+Maîtres d’une fortune considérable en or et en joyaux, ils voyaient
+désormais se prolonger sans profit leur séjour à des milliers de lieues
+de leur patrie. Le père et l’oncle de Marco commençaient à sentir le
+poids des années: quelle perspective pour eux que d’entreprendre à un
+âge encore plus avancé l’énorme voyage qui leur permettrait de revoir
+leur ville natale! D’autres raisons encore, plus délicates, leur
+conseillaient de songer au retour. Il fallait bien prévoir le jour où le
+souverain auquel ils devaient leur merveilleuse fortune viendrait à
+manquer. Les changements de règne en Orient sont toujours des crises
+périlleuses; et sans doute les inimitiés jalouses que l’élévation de ces
+étrangers avait excitées, ne manqueraient pas alors de se donner
+carrière. Or le grand âge de Kubilaï, déjà presque octogénaire, rendait
+cette échéance imminente.
+
+Mais l’autorisation de départ n’était pas aisée à obtenir. Ces habiles
+et insinuants Vénitiens, par leurs services, par les distractions qu’ils
+savaient lui ménager, s’étaient si bien rendus nécessaires au vieux
+monarque, qu’il ne voulait pas renoncer à eux. Plus d’une fois, avec
+toutes sortes de ménagements, ils s’étaient ouverts à lui de leur désir,
+mais en vain. La résolution de les garder semblait bien arrêtée chez
+Kubilaï. Il fut bientôt évident qu’un peu de diplomatie serait
+nécessaire pour arriver au but.
+
+Sur ces entrefaites une ambassade solennelle arriva à la cour du grand
+khan. Argoun, petit-neveu de Kubilaï et souverain de l’empire mongol de
+Perse, envoya auprès de son parent et suzerain trois «barons»
+accompagnés d’une suite nombreuse. Ils étaient chargés, au nom de leur
+maître devenu veuf, de demander à Kubilaï une princesse du sang avec
+laquelle il put contracter une nouvelle union. Le choix du maître tomba
+sur une jeune princesse de dix-sept ans nommée Cogatra, «moult belle
+dame et avenante,» qui fut aussitôt agréée par les ambassadeurs
+matrimoniaux. Mais il n’était pas facile d’amener la fiancée
+à son futur époux. Affronter par terre le trajet de Cambaluc à Tauris
+était une entreprise au-dessus des forces d’une jeune personne. Il
+paraît cependant que le cortège se mit en route; mais, des guerres
+s’étant élevées dans les steppes, l’absence de sécurité força les
+ambassadeurs, inquiets pour leur précieux gage, à rebrousser chemin.
+Restait la voie de mer. Peu familiers avec elle, ils hésitaient à s’y
+engager sans guide.
+
+[Illustration: Carte d’ensemble des VOYAGES DE MARCO POLO 1271-1295]
+
+Justement alors Marco Polo, de retour de l’Inde, arriva à la cour.
+Quelles avaient été les étapes et le but final de son expédition? C’est
+ce qu’on ne peut déterminer avec une entière certitude. On sait qu’il
+avait visité la contrée de Ciampa, nom qui désigne une partie de la
+Cochinchine située à l’est du territoire occupé aujourd’hui par la
+France. Le souverain s’était reconnu vassal du grand khan et avait
+promis un tribut annuel de vingt éléphants. Marco avait vu dans sa cour
+et au milieu de sa famille ce patriarche des monarques orientaux, dont
+les enfants mâles et femelles atteignaient le chiffre de 326. «Et il y
+en avait bien 150 en état de porter les armes.» Ensuite, passant le
+détroit de Singapour, il avait reconnu la côte septentrionale de l’île
+de Sumatra et avait visité dans l’Inde quelques-uns des ports en
+relations ordinaires avec le Manzi. Il revenait donc de ce lointain
+voyage avec une expérience suffisante des mers, du régime des vents et
+de l’état des pays par lesquels il fallait passer.
+
+Nos Vénitiens n’eurent-ils pas alors avec ces ambassadeurs dans
+l’embarras une petite négociation propre à les décider à se rendre
+complices de leurs desseins? La chose est vraisemblable, et l’on ne doit
+pas s’étonner, si le récit de Marco laisse ce détail discrètement dans
+l’ombre. Quoi qu’il en soit, les envoyés se mirent à exprimer un vif
+désir de faire voyage avec les trois Latins. A les en croire, ils ne
+pourraient se passer de leurs connaissances et de leurs conseils pour la
+longue traversée qu’ils avaient en perspective.
+
+Ils allèrent trouver le grand khan et lui demandèrent en grâce qu’il
+envoyât avec eux les trois Latins. Kubilaï ne céda point sans
+résistance. Cependant, lorsqu’il eut enfin consenti à se séparer de ses
+hôtes, il présida avec sa magnificence accoutumée aux arrangements de
+leur départ. Il les fit venir tous trois devant lui et leur donna deux
+tables d’or de commandement. Nous connaissons déjà cette marque de
+distinction qui leur assurait dans tous ses États droit de passage et de
+réquisition pour eux et leur suite. Il fit équiper une flotte de treize
+navires de haut rang, chacun avec quatre mâts, quelques-uns portant plus
+de 260 hommes d’équipage. L’expédition reçut des vivres pour deux ans.
+Elle comprenait, sans compter les mariniers, environ 600 personnes,
+parmi lesquelles la suite féminine de la princesse, brillante et
+nombreuse compagnie que les Polo avaient la délicate mission de conduire
+à bon port.
+
+Le grand khan les chargea en outre de messages pour l’Apostole, le roi
+de France, le roi d’Angleterre, le roi d’Espagne et les autres rois de
+la chrétienté. Ainsi sur la fin de sa vie Kubilaï n’avait pas renoncé à
+son rêve favori d’entrer en relation avec cet Occident lointain qui
+exerçait sur son esprit un si remarquable attrait. Quel fut le sort de
+ces lettres? parvinrent-elles à leurs adresses? On regrette d’être
+là-dessus sans renseignement. Peut-être dorment-elles ensevelies dans
+quelque archive d’État. Après tout, l’heure n’était pas encore arrivée
+où ces relations pouvaient devenir durables et fécondes. Le progrès des
+temps n’avait pas écarté les obstacles qui tenaient à distance les deux
+grandes civilisations situées aux extrémités opposées de l’ancien monde,
+et la bonne volonté d’un homme ne pouvait suffire pour rapprocher ce que
+l’espace et le cours des évènements tenaient pour longtemps encore
+séparé.
+
+Quand tout fut prêt, les trois Vénitiens prirent congé, dans une
+audience d’adieu, du souverain qui les voyait partir avec tant de
+regret. S’ils lui devaient beaucoup, l’un d’eux devait du moins payer la
+dette en rendant populaire parmi ses contemporains et auprès de la
+postérité la figure de Kubilaï-khan. Elle méritait d’échapper à
+l’obscurité qui dérobe en partie à nos yeux ces annales de l’extrême
+Orient. Cet homme qui, le premier de sa race, avait su se dégager du
+milieu barbare où il était né, qui, tour à tour général et homme d’État,
+avait institué en pays conquis un gouvernement bienfaisant, ce monarque
+magnifique dont l’ardeur un peu inquiète s’inspirait de goûts élevés,
+est un des types qui exciteront toujours l’intérêt de l’histoire.
+Kubilaï ne devait survivre que deux ans au départ de ses hôtes. La
+flotte qui les emportait partit de Zaïton vers le mois de janvier 1292.
+Sans doute c’est avec joie qu’après tant d’années ils reprenaient le
+chemin de leur lointaine patrie. Comment néanmoins n’auraient-ils pas
+éprouvé quelque émotion en s’éloignant pour toujours de ces contrées qui
+avaient été pour eux si hospitalières, et à la connaissance desquelles
+aucun Européen n’avait été initié avant eux?
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LES INDES.
+
+
+La flotte qui portait la jeune princesse et nos Vénitiens avait pour
+destination le port d’Ormuzd dans le golfe Persique. La traversée ne fut
+exempte ni de péripéties ni d’épreuves. Près de deux années devaient se
+passer avant que cette dernière odyssée ne prît fin. Il n’est donc pas
+temps encore de fermer le livre du voyage, «car il y faut tout le fait
+des Indiens, et des grandes choses d’Inde, qui bien sont choses à
+raconter, car moult sont merveilleuses». On a vu comment Marco Polo
+s’était rendu familier dans une première expédition avec quelques-unes
+des contrées maritimes de l’Asie méridionale; ce second voyage accrut et
+affermit ses connaissances. La description qu’il en rapporta a surtout
+pour nous une valeur historique. Elle nous fait connaître, deux siècles
+avant la révolution que produisit l’arrivée des Européens, ce monde
+maritime de l’océan Indien, foyer d’un commerce actif auquel
+participaient exclusivement les principaux peuples navigateurs de
+l’Asie, Chinois, Malais, Indiens et Arabes. Le commerce avait ses voies
+régulières, ses étapes connues, ses marchés, parmi lesquels Zaïton dans
+les mers de Chine, Aden près de l’entrée de la mer Rouge, représentaient
+les anneaux extrêmes de la chaîne. Là s’échangeaient les denrées
+tropicales, dont une faible part seulement était à grand peine détournée
+vers la Méditerranée, les épices et les aromates, l’indigo, l’encens,
+sans compter les perles et les pierres précieuses, et les produits
+divers de l’industrie orientale.
+
+Ces marchés lointains, ces pays dont les productions étranges semblaient
+mûries par un autre soleil et imprégnées d’autres climats, tout cela
+s’associait dans l’esprit des Européens avec des idées de splendeur et
+de richesse et se résumait dans un nom: l’Inde. Il est difficile
+d’attacher à ce mot, tel qu’ils l’entendaient, un sens géographique
+précis. La contrée que nous désignons spécialement ainsi n’est qu’une
+partie de ce que ce nom merveilleux avait pour eux la vertu de
+signifier. Ce n’était pas une contrée dans un continent, mais une région
+dans le globe; elle se distribuait à ce titre en subdivisions sur les
+limites desquelles on était rarement d’accord. Pour Marco Polo il y a
+l’Inde mineure, qui semble comprendre ce que nous appelons l’Indo-Chine
+en y ajoutant le Bengale. Ensuite l’Inde majeure, «la meilleure Inde qui
+soit,» correspond à la péninsule proprement appelée ainsi, jusqu’à
+l’ouest au delà des embouchures de l’Indus. Enfin, par une singularité
+dont nous n’avons pas à rechercher les causes, c’est à l’Abyssinie, que
+du reste il ne vit point, qu’il applique le nom d’Inde moyenne. Encore
+ces trois divisions ne comprennent-elles que la partie continentale de
+l’Inde. Les îles de l’Inde sont innombrables. Elles parsèment à l’infini
+les surfaces de l’Océan, les unes comme les miettes, les autres comme
+des fragments énormes de continents submergés. D’après les bons
+mariniers, dit Polo, il y en a 12 700, toutes habitées, sans compter
+celles qu’on ne sait pas.
+
+Il fallut plusieurs siècles de découvertes pour substituer à ce chaos
+des notions exactes et précises. Quand on lit les récits de ces vieux
+voyageurs, on a souvent quelque peine à se replacer à leur point de vue
+et à se représenter les contrées, non telles que les montrent
+aujourd’hui nos cartes, mais telles qu’ils devaient se les figurer. Ce
+n’est pourtant qu’à cette condition qu’on peut comprendre leurs récits
+et apprécier la part de nouveauté qui leur revient.
+
+En quittant le port de Zaïton la flotte entra dans la mer qu’on appelait
+mer de Chine. Ce nom, qui se rencontre ici pour la première fois sous la
+plume de Marco Polo, était celui par lequel les populations maritimes de
+l’archipel malais désignaient le Manzi. C’est à elles que les Portugais,
+quand ils s’établirent en 1511 à Malacca, l’empruntèrent, pour
+l’appliquer d’abord au Manzi, puis même au Catai, à mesure que
+s’étendirent vers le nord leurs découvertes. Les noms ont ainsi leurs
+destinées. La navigation était très active sur cette mer au temps de
+Polo: fait qui permet de croire que la main de Kubilaï était assez forte
+pour tenir en respect la piraterie, fléau toujours renaissant de ces
+parages. L’arrivée et le départ des navires étaient assujetties aux lois
+invariables que détermine l’alternance des vents périodiques ou
+moussons. Ces vents, non moins réguliers dans les parages de la Chine
+méridionale qu’aux abords de la côte de Malabar, partagent l’année en
+deux saisons. L’un, celui du nord-est, souffle pendant les six mois
+d’automne et d’hiver; l’autre, du sud-ouest, règne pendant le reste.
+Entre le port de Zaïton et les archipels dits aujourd’hui des
+Philippines et des Moluques, les flottes commerciales allaient et
+venaient d’après les moussons. Sans employer ce mot d’origine arabe qui
+a prévalu dans nos langues, Marco caractérise fort bien l’alternance de
+ces vents, lorsqu’il dit: l’un les porte, l’autre les rapporte.
+
+Quant à l’expédition, elle cingla vers le midi et, après trois mois de
+traversée, arriva «à une île appelée Java». Il s’agit ici, non de l’île
+qui a conservé ce nom, mais de Java mineure, qui, pour Marco Polo,
+représente Sumatra. La traversée avait duré plus longtemps qu’on ne le
+désirait. Au mois d’avril on n’a plus que quelques semaines de répit
+avant le moment où la mousson du sud-ouest se déclare dans les mers de
+l’Inde. Ce n’était pas assez pour gagner Ceylan ou la côte de Malabar
+avant que s’établît le régime des vents contraires. Force fut de
+relâcher sur un point de la côte septentrionale, dans le royaume de
+Samara, et d’y attendre patiemment pendant six mois la fin de la mousson
+d’été. L’établissement exigeait des précautions, car le pays n’était pas
+sûr. On avait à craindre les coups de main des indigènes, toujours
+rôdant dans les forêts et les montagnes de l’intérieur, où ils «vivent
+comme bestes et mangent chair d’hommes». Marco Polo, qui, grâce à son
+expérience du pays, paraît avoir exercé une sorte de commandement sur la
+troupe de deux mille hommes environ dont se composait l’expédition,
+organisa les mesures de défense. Il procéda comme Stanley dans son
+voyage au milieu des peuplades cannibales du cœur de l’Afrique. Le
+campement fut établi entre la mer et de larges fossés qu’on se hâta de
+creuser du côté de la terre et derrière lesquels, au moyen des arbres
+dont l’île abonde, on éleva quelques retranchements en bois. Puis, quand
+les mesures de sûreté furent complètes, on entama des négociations avec
+les indigènes. Ceux-ci s’apprivoisèrent peu à peu; et une fois la
+confiance établie, ils apportèrent des provisions, on pratiqua des
+échanges, et une sorte de marché s’organisa aux approches du camp. Ici
+Marco Polo fit connaissance avec les produits alimentaires propres aux
+populations des tropiques. Outre les poissons et le riz, qu’on apportait
+en abondance, il goûta les noix de cocotiers «moult grosses et bonnes à
+manger fraîches», le vin de palmier, c’est-à-dire la liqueur fermentée
+que l’on extrait par incision de l’arbre appelé par les botanistes
+_Areng saccharifera_. «Sachez qu’ils ont une manière d’arbres, et quand
+ils veulent du vin, ils lui tranchent une branche, et adaptent au tronc
+un grand pot là où la branche est taillée; et en un jour et une nuit le
+pot s’emplit. C’est moult bon à boire. Il y en a du blanc et du rouge.
+Les arbres sont semblables à de petits dattiers. Et quand la branche
+qu’ils ont taillée ne jette plus de ce vin, ils arrosent d’eau la
+racine, et peu après elle recommence à couler.» L’arbre à pain ou
+palmier-sagou fut aussi une des surprises du voyageur. «Et je vous
+conterai une autre merveille moult grande. Ils ont manière d’arbres qui
+font farine, qui est moult bonne à manger.» Cette substance est la
+moelle farineuse qu’enveloppent l’écorce et les fibres. Marco rapporta
+quelques-uns de ces _pains_ à Venise.
+
+C’était en effet, même après toutes les diversités qui avaient passé
+sous ses yeux, un monde nouveau que ces grandes îles de la Sonde, que la
+nature gracieuse ou terrible a embellies de toutes les splendeurs de la
+création. La vraie Java, celle qu’il appelle Java majeure et qu’il croit
+être la plus grande île du monde, resta en dehors de ses itinéraires. Il
+entendit parler de ses richesses par les marins qui la fréquentaient.
+Mais il vit et observa attentivement dans sa station forcée une partie
+notable de la côte septentrionale de Sumatra. La faune étrange et
+puissante de cette contrée, dont l’intérieur est encore aujourd’hui
+plein de mystère, trouva en lui un témoin curieux: l’éléphant
+gigantesque, le rhinocéros à la carrure épaisse et massive, l’agile et
+innombrable tribu des singes de toute taille qui pullulent dans ses
+forêts vierges. Il signale une toute petite espèce de singes qu’on
+colportait empaillés à l’étranger sous l’étiquette de «petits hommes qui
+viennent d’Inde. Mais c’est grand mensonge, car ils ne sont nullement
+hommes.» On avait soin, pour augmenter la ressemblance, de raser le
+corps de ces bizarres créatures en leur laissant les poils de la barbe.
+Enfin il entendit parler vaguement d’êtres plus singuliers encore. Dans
+les retraites boisées de l’intérieur, asile ordinaire de l’orang-outang
+(nom qui signifie proprement homme des bois), vivent des hommes, lui
+dit-on, qui demeurent en montagnes et sont comme gens sauvages. On lui
+assura qu’ils étaient ornés d’une queue aussi longue que celle d’un
+chien.
+
+Tandis que l’intérieur de Sumatra était comme aujourd’hui habité par des
+indigènes cannibales au dernier échelon de l’humanité, les populations
+malaises de la côte, au contact des marchands arabes, commençaient à
+passer au mahométisme. Marco Polo constata au moment de son passage les
+progrès de cette propagande alors à ses débuts, qui de proche en proche
+a gagné tout l’archipel. De son temps elle n’avait pas encore atteint
+Java. Aujourd’hui, toujours en marche, elle entame la Nouvelle-Guinée,
+où elle compte parmi les populations papoues quelques prosélytes. Car,
+si l’histoire de l’Europe nous montre l’islam arrêté de bonne heure dans
+ses progrès vers l’occident, vers l’orient au contraire il n’a pas cessé
+de s’avancer; il a cheminé soit par la conquête, soit par les relations
+commerciales. Ses progrès continuent encore.
+
+[Illustration: LE PIC D’ADAM.]
+
+Après cinq mois d’attente la flotte se mit en route pour Ceylan, où
+probablement elle relâcha dans la rade petite et sûre de Colombo. Polo
+dit que les indigènes gardent une nudité presque complète. Il s’agit
+sans doute des populations primitives de l’île, que les invasions ont
+peu à peu refoulées vers l’intérieur et dont quelques individus, aussi
+misérables d’esprit que de corps, étaient exhibés, lors du récent voyage
+du prince de Galles, à la curiosité européenne. La célébrité de cette
+île y avait attiré plusieurs ambassades de Kubilaï. Le roi passait pour
+posséder le plus gros rubis qui fût au monde, et les plus magnifiques
+promesses du grand khan n’avaient pu le décider à s’en défaire. Mais la
+gloire de Ceylan, c’était une haute montagne, «si droite et si raide,
+que nul ne peut monter dessus, sinon par des chaînes de fer grandes et
+grosses». On voit encore aujourd’hui ces chaînes fixées au roc, près du
+sommet du pic d’Adam.
+
+Le pic d’Adam, plus remarquable par sa forme hardie que par sa hauteur
+(2300 mètres), est comme l’Ararat, le Sinaï, le Fousi-Yama des Japonais
+et d’autres sommets, un lieu très anciennement consacré. De pieuses
+légendes en entretiennent le culte. Sur l’escarpement qui le couronne,
+les Sarrasins, dit notre voyageur, prétendent que se trouve le sépulcre
+d’Adam, notre premier père. Et les idolâtres disent que c’est le
+monument du premier idolâtre du monde, qui eut nom Sagamouni. Les uns et
+les autres y viennent de très loin en pèlerinage, comme vont les
+chrétiens à Saint-Jacques de Compostelle en Galice. Et encore sur la
+montagne sont les dents, les cheveux et l’écuelle du saint personnage.
+Kubilaï sollicita et, plus heureux que pour le rubis, obtint à grands
+frais une partie de ces reliques. Deux dents, quelques cheveux et
+l’écuelle de Sagamouni furent reçus en grande pompe à Cambaluc.--Les
+détails de la légende ont un peu changé depuis Polo. Aujourd’hui c’est
+une prétendue empreinte de pied qui sur ce sommet célèbre représente
+pour les musulmans la trace d’Adam, pour les bouddhistes celle du
+fondateur de leur culte et pour les Hindous, piqués à leur tour
+d’émulation, celle de leur dieu Siva. La légère saillie de roc qui sert
+à l’illusion complaisante des dévots a près de 2 mètres de long.
+
+Plusieurs fois déjà il a été question dans ce récit des bouddhistes.
+Marco Polo a rencontré les sectateurs de cette religion depuis la
+Mongolie jusqu’à l’Indo-Chine et Ceylan. Il a vu leurs monastères, leur
+clergé, leur cérémonial; il s’est amusé de leurs idoles, «les unes à
+quatre têtes, d’autres à quatre mains, d’autres à dix, d’autres à mille
+mains, et celles-ci sont les plus vénérées». Mais c’est pour la première
+fois qu’il parle, comme on vient de voir, du fondateur de cette
+religion, Sagamouni, ou plutôt Sakiamouni, auquel il ajoute le mot
+Borcam, synonyme en langue mongole du titre indien par lequel ce
+personnage est généralement désigné, _Bouddha_, être éclairé ou divin.
+C’est à Ceylan, un des principaux foyers du bouddhisme, au pied du pic
+d’Adam, que son histoire lui fut racontée, et le récit fit une profonde
+impression sur son esprit.
+
+[Illustration: BONZES OU PRÊTRES BOUDDHISTES.]
+
+«Il était, lui dit-on, le fils d’un roi grand et riche. Il était de si
+sainte vie, qu’il ne voulait jamais entendre aux choses mondaines ni
+consentir à être roi. Et quand son père vit qu’il ne voulait être roi ni
+prendre part à aucune affaire, il en fut fort affligé. Il essaya de le
+tenter par de grandes promesses, lui offrant de remettre toute
+l’autorité royale entre ses mains. Mais il n’en voulait rien, et le père
+en avait moult grande douleur, d’autant plus qu’il n’avait pas d’autre
+fils que lui à qui il pût laisser son royaume après la mort.»--Le vieux
+roi ne sait comment vaincre ce dédain de tous les biens que la vie peut
+offrir. Il fait construire pour son fils un palais splendide, toutes les
+séductions sont prodiguées, sans que cette âme éprise de pureté sorte de
+son indifférence, sans qu’aucun éclair de passion terrestre jaillisse en
+elle.
+
+«Il était si sérieux damoiseau, qu’il n’était jamais sorti du palais; et
+ainsi il n’avait jamais vu homme mort, ni personne qui ne fût sain de
+tous ses membres. Car son père ne permettait à aucun prix qu’un homme
+infirme ou âgé parût en sa présence. Or il advint que ce damoiseau
+chevauchait un jour par le chemin, et tout à coup il vit un homme mort.
+Il en devint tout ébahi, comme celui qui n’avait jamais vu rien de tel.
+Il demanda alors à ceux qui étaient avec lui, quelle chose c’était? Et
+ils lui dirent que c’était un homme mort. «Comment, fit le fils du roi,
+tous les hommes meurent donc?--Oui en vérité,» lui répondent-ils. Le
+damoiseau ne dit rien alors et continue à chevaucher tout pensif. Et
+après qu’il eut chevauché un bon moment, il trouva un homme très âgé qui
+ne pouvait marcher et qui n’avait dents en bouche, mais les avait toutes
+perdues par grande vieillesse. Et quand le fils du roi vit ce vieil, il
+demanda quelle chose c’était et pourquoi il ne pouvait marcher. Et ceux
+qui étaient avec lui lui dirent que c’était par vieillesse qu’il ne
+pouvait plus marcher, par vieillesse qu’il avait perdu les dents. Et
+quand le fils du roi eut bien entendu du mort et du vieillard, il
+retourne à son palais et dit en lui-même qu’il ne demeurera plus dans ce
+monde mauvais, mais qu’il ira chercher celui qui ne meurt jamais, et
+celui qui l’a créé.
+
+«Alors il partit secrètement du palais et s’en alla dans les grandes
+montagnes, aux lieux les plus inaccessibles. Et là il demeura très
+saintement et menait dure vie, observant grande abstinence, tout à fait
+comme s’il eût été chrétien. Car s’il l’eût été, il eût été un grand
+saint avec Notre Seigneur Jésus-Christ, à la bonne et honnête vie qu’il
+mena!»
+
+Telle est cette belle légende, presque exactement conforme dans ce récit
+aux textes anciens en langue sanscrite où l’on peut aujourd’hui la lire.
+On remarquera surtout l’hommage rendu à cette idéale figure par ce
+chrétien du XIIIe siècle. Il prouve une largeur d’esprit qui ne saurait
+surprendre chez un homme qui a tant vu et qui savait si bien observer.
+Il y a dans le monde à l’heure présente 350 ou 400 millions d’hommes
+pour lesquels la légende et les enseignements du Bouddha sont parole
+sacrée. Dominant en Mongolie, au Tibet, au Népal, à Ceylan, dans
+l’Indo-Chine, en Chine où il est une des trois religions officielles, au
+Japon, le bouddhisme est probablement, de toutes les religions qui se
+partagent l’humanité, celle qui compte encore le plus d’adhérents.
+
+Après ce séjour à Ceylan l’expédition se dirigea vers la péninsule
+indienne. Elle reconnut son extrémité méridionale, le cap Comari
+(Comorin), «moult sauvage lieu». C’est là que nos voyageurs disent avoir
+aperçu de nouveau à l’horizon l’étoile tramontane ou polaire, qu’ils
+avaient perdue de vue depuis Sumatra. On peut en conclure qu’ils avaient
+navigué directement de Sumatra à Ceylan et de Ceylan au cap Comorin.
+Comme il n’est pas probable qu’ils se détournèrent alors de leur route
+pour visiter les ports de la côte orientale ou de Coromandel, il est
+évident que la description qu’en donne Marco Polo se rapporte aux
+souvenirs de son premier voyage. La flotte, après avoir doublé le cap
+Comorin, paraît avoir directement cinglé vers l’estuaire d’Ely, près de
+la moderne Cananore, sur la côte occidentale ou de Malabar, où quelque
+circonstance la força de relâcher. C’est ce que Marco laisse entendre en
+signalant entre Comorin et Ely une distance directe de 300 milles.
+
+Laissons donc un moment à son sort le vaisseau qui ballotte la fiancée
+du souverain de la Perse, et voyons ce que Marco Polo nous apprend sur
+les parties de l’Inde qu’il eut occasion de visiter, soit à son premier
+voyage, soit au second.
+
+Ce n’est pas la région la plus anciennement civilisée de l’Inde, la
+plaine du Gange et les antiques villes qu’arrose ce fleuve, que connut
+le Vénitien. Il ne pénétra pas, comme en Chine, dans l’intimité de cette
+civilisation vénérable qui a eu son foyer dans le nord de la péninsule,
+et qui lui aurait également donné à cette époque le spectacle d’une
+grande société pacifique aux prises avec les invasions étrangères.
+Toutefois les contrées qu’il décrit ont eu aussi leur signification dans
+les destinées historiques de l’Inde. C’est d’une part la grande province
+de _Maabar_, c’est-à-dire l’ensemble des États qui occupaient la côte de
+Coromandel en se prolongeant jusqu’au cap Comorin au sud; de l’autre, le
+pays de _Mélibar_ ou Malabar, qu’il ne faut pas confondre avec le
+précédent et dont le nom s’applique encore au moins en partie à la côte
+occidentale de la péninsule. Là se trouvaient les seuls ports de l’Inde
+qui depuis longtemps entretenaient des relations avec les pays
+lointains, des États essentiellement commerçants et maritimes dont les
+noms étaient déjà familiers aux géographes de l’antiquité. Pendant une
+longue période de son histoire l’Inde ne conserva que par eux un contact
+avec le monde extérieur. Ainsi ces côtes méridionales furent les seules
+parties de son territoire qui n’échappèrent point à la propagande
+chrétienne des premiers siècles. Quand Marco parcourut la province de
+Maabar, il vit une petite ville, englobée aujourd’hui dans un faubourg
+de Madras, où se trouvait le corps de «Monseigneur saint Thomas». Ce
+saint homme venu de l’Occident passait pour avoir évangélisé l’île de
+Socotora, encore chrétienne au temps de Polo, musulmane aujourd’hui, et
+prêché la foi nouvelle à Malabar et Coromandel. Notre voyageur visita
+les communautés chrétiennes groupées autour de ce lieu de pèlerinage. Il
+les retrouverait encore, faible minorité fidèle à elle-même, à l’endroit
+où il les vit. Sur un nombre de 600 000 chrétiens qui, d’après le
+recensement de 1872, représente tout le christianisme indigène de
+l’Inde, 500 000 environ habitent la présidence de Madras.
+
+Parmi les produits qui attiraient le commerce vers les parages
+méridionaux de l’Inde, l’un des plus recherchés était les perles. Les
+pêcheries se trouvent, dit-il, dans un golfe qui est entre Ceylan et la
+terre ferme, où il n’y a que dix à douze pieds d’eau et parfois pas plus
+de deux: c’est le golfe de Manaar. Chaque année en avril un certain
+nombre de navires frétés par diverses associations de négociants
+apparaissaient dans le golfe et s’y tenaient à l’ancre jusqu’à la fin de
+mai. Des canots détachés amenaient les compagnies de plongeurs
+jusqu’au-dessus des bas-fonds où la présence des huîtres perlières était
+signalée. Marco Polo assista sans doute à leurs opérations. «Ces hommes
+vont sous eau jusqu’au fond, où il n’y a que quatre à douze pieds d’eau,
+et y demeurent tant qu’ils peuvent. Et ils trouvent les coquilles qui
+contiennent les perles. Ces coquilles sont faites comme les huîtres. On
+trouve dans leur intérieur des perles grosses et menues, car ces perles
+sont fichées en la chair de ces coquilles.» La pêche était généralement
+abondante; mais il fallait en déduire un dixième à titre de redevance au
+roi du pays, et encore un vingtième «pour les hommes qui enchantent les
+grands poissons, afin qu’ils ne fassent pas mal aux hommes qui vont sous
+l’eau pour trouver les perles». Ces habiles gens en possession du secret
+pour écarter les requins étaient les brahmanes. Comme, à ce qu’il
+paraît, l’enchantement n’était efficace que pour le jour où il était
+prononcé, on voit qu’il était impossible de se passer de leurs services.
+
+Le port où se concentraient les transactions commerciales de cette
+partie du Maabar, était Cail, localité aujourd’hui déchue située à l’est
+du cap Comorin à peu de distance de la ville de Tuticorin. C’est là
+qu’arrivaient les navires d’Ormuzd, de Keich, d’Aden et de toute
+l’Arabie, chargés de chevaux et d’autres marchandises. Le roi, qui
+aimait fort les étrangers, était membre d’une dynastie composée de cinq
+frères, qui se partageait alors le Maabar. Il allait presque entièrement
+nu, comme tous ses sujets, car «sachez qu’en toute cette province il n’y
+a ni tailleurs ni couturières». Mais autour de son cou brillait un
+collier de saphirs, rubis et émeraudes; trois bracelets d’or entouraient
+ses bras; il en avait aussi aux jambes et aux doigts des pieds. «Ce
+qu’il porte sur lui d’or, de pierres et de perles vaut plus d’une cité.»
+Cette châsse vivante était encore ornée d’un chapelet de cent quatre
+perles qui, attaché au collier, pendait sur la poitrine. «Ce nombre de
+cent quatre est parce qu’il lui faut chaque jour dire cent quatre fois
+la même oraison à ses idoles.»
+
+N’est-ce pas ainsi qu’on se figure le Zamorin, ce monarque indien qui
+accueillit Vasco de Gama à Calicut, et les ancêtres de ces rajahs
+hindous dont les harnais et les armes, naguères étalés sous nos yeux à
+l’exposition de Paris, nous transportaient en pleine féerie orientale?
+
+«Quand le roi meurt et qu’on le met au feu pour le brûler selon l’usage,
+les fidèles barons attachés à sa personne se jettent au feu avec lui et
+se laissent brûler. Car ils disent qu’ils ont été ses compagnons en
+cette vie et qu’ils doivent l’être aussi dans l’autre, et lui tenir
+compagnie.» Cet usage n’était pas particulier à l’Inde; d’autres peuples
+l’ont pratiqué dans l’antiquité. Mais voici une coutume essentiellement
+indienne: «Il y a des femmes qui, lorsque leur mari est mort et déposé
+sur le bûcher, se brûlent avec lui; et les femmes qui font cela sont
+moult louées de tous.» Ces sacrifices volontaires, appelés _suttis_,
+sont une des superstitions contre lesquelles le gouvernement anglais de
+l’Inde a le plus de peine à lutter.
+
+Marco Polo remarqua la vénération que les Hindous ont pour le bœuf.
+Beaucoup, dit-il, n’en mangeraient pour tout au monde et ne le tueraient
+d’aucune manière. On sait que la grande insurrection de 1857 éclata sur
+le seul bruit que les cartouches distribuées aux cipayes ou soldats
+indigènes étaient enduites de graisse de vache. Il observa toutefois
+qu’une certaine classe s’affranchissait de ces scrupules d’abstinence:
+remarque parfaitement juste, qui s’applique aux _parias_, ou
+_hors-caste_ de la société hindoue. Mais il n’entra pas assez
+profondément dans la connaissance du pays pour se rendre compte de ce
+système fort compliqué de castes qui enferme la population presque
+entière. Il entendit parler des brahmanes; il en vit, portant comme
+signe distinctif le cordon brahmanique; mais ses idées sur leur rôle et
+leur condition manquent de justesse. Quant aux moines mendiants de
+l’Inde, à ces _fakirs_ qu’on y rencontre encore assez communément dans
+les foires, les lieux de pèlerinage ou près des sanctuaires renommés, on
+les reconnaît aisément quand il parle d’hommes «vivant dans le jeûne et
+l’abstinence, couchant sur la terre nue et allant sans vêtements, parce
+que, disent-ils, nous vînmes tout nus dans ce monde.»
+
+La côte occidentale ou de Malabar était le centre du commerce des
+épices. Le principal marché se tenait alors à Coilum (aujourd’hui Kollam
+ou Quilon); Polo le visita lors de son premier voyage, chargé sans doute
+de quelque négociation commerciale et politique par Kubilaï. En effet
+les marchands du Manzi, comme ceux d’Arabie, y venaient régulièrement
+avec leurs nefs et y faisaient moult grand gain. Tant que durèrent ces
+relations, les ambassades chinoises se montrèrent fréquemment à Coilum.
+On y cherchait un bois de teinture appelé _brésil_, qui croît dans le
+pays comme dans la contrée d’Amérique auquel les Portugais donnèrent ce
+nom, le gingembre, même l’indigo, mais surtout le poivre. Ce produit si
+important dans l’histoire du commerce ne vient dans l’Inde que sur la
+côte de Malabar. «Sachez, dit le Vénitien, que ce sont des arbres
+domestiques; on les plante, et on recueille le poivre aux mois de mai,
+juin et juillet. C’est en effet après le commencement des pluies que se
+fait la première récolte; alors les baies, réunies en grappes, prennent
+la teinte rouge qui est le signe de leur maturité. La plante elle-même,
+de nature grimpante, est enroulée autour de pieux hauts de dix à douze
+pieds, de sorte que les jardins où elle est cultivée, offrent quelque
+ressemblance avec nos houblonnières. Après Coilum, principal entrepôt,
+le commerce des épices était encore florissant à Ely, enfin à Calicut,
+qui plus tard devint le marché prépondérant de Malabar. C’est là que
+dans la mémorable journée du 20 mai 1498 mouillèrent les vaisseaux de
+Vasco de Gama. Deux cents ans auparavant, Marco Polo, s’adressant à ses
+compatriotes, disait: «C’est de ce pays que l’épicerie est exportée soit
+vers Manzi, soit vers Aden ou Alexandrie. Mais pour un navire qui va
+dans cette dernière direction, il y en a dix qui prennent la
+première;--et ceci est moult grand fait.» Il y avait dans cette
+révélation répétée avec insistance un conseil indirect que Venise eut
+tort de ne pas suivre. Si elle avait devancé les Portugais dans la voie
+où ils s’engagèrent plus tard, la révolution qui déplaça les directions
+générales du commerce, se serait accomplie à son profit, au lieu d’être
+le signal de sa décadence.
+
+Les grands ports sont par excellence des lieux d’informations
+géographiques. Dans ceux du Malabar, Marco Polo recueillit beaucoup de
+renseignements, mêlés il est vrai de fables, sur les diverses contrées
+entre lesquelles le commerce arabe établissait des relations. Il y
+entendit parler non seulement d’Aden, le grand entrepôt interdit aux
+chrétiens, d’où les marchandises de l’Inde gagnaient la mer Rouge et par
+le désert le Nil et la Méditerranée, mais de l’Abyssinie, le royaume
+chrétien où plus tard on crut encore trouver le prêtre Jean, de
+Zanzibar, de Madagascar, et même de deux îles appelées «mâle et femelle,
+parce qu’en l’une ne demeurent que hommes, et en l’autre que femmes».
+Les navires arabes ne s’aventuraient pas au delà de Madagascar. On lui
+rapporta qu’il y avait le long de cette île un courant si fort vers le
+midi, que ceux qui iraient ne pourraient plus retourner. C’est le
+courant de Mozambique, qui est en effet un des plus rapides que l’on
+connaisse.
+
+Cependant la flottille qui ramenait en Perse Marco Polo et ses
+compagnons dut pendant les premiers mois de l’année 1293 profiter de la
+saison favorable pour continuer son voyage vers le nord le long de la
+côte occidentale de la péninsule. Mais encore une fois l’approche de la
+mousson d’été la surprit, avant qu’elle eût le temps d’atteindre le
+voisinage du golfe Persique, où son influence cesse de se faire sentir.
+C’est sans doute à la hauteur de Tana, à l’entrée du golfe où s’élève
+aujourd’hui la grande métropole commerciale de Bombay, qu’elle fut
+forcée de suspendre sa route. Sur cette côte le moment où la mousson du
+sud-ouest s’apprête à remplacer celle d’hiver est un moment très
+critique pour la navigation. C’est ce qu’on appelle le renversement de
+la mousson; phénomène accompagné d’ordinaire par des orages et parfois
+par de redoutables cyclones. A cette époque de l’année toute navigation
+était autrefois interrompue; les navires rentraient dans les ports et
+s’y tenaient, tant que le vent du sud-ouest se déchaînait avec la
+violence qui accompagne et qui suit son établissement. Encore
+maintenant, à Bombay, les règlements du port interdisent la sortie à
+tous les bateaux indigènes depuis le 25 mai jusqu’à la fin d’août.
+
+Ces circonstances expliquent la lenteur et les retards du voyage. Tana,
+dans l’île Salsette, était à cette époque un port assez commerçant, le
+seul qui sur une étendue de 2 à 300 kilomètres offrît un abri sûr et
+commode aux navires. Marco Polo montre, par la précision de ses
+renseignements sur le pays et ses habitants, qu’il a mis le pied sur
+cette partie du littoral indien. Ce fut sans aucun doute une des étapes
+de ce dernier voyage.
+
+Cette longue traversée devait pourtant avoir un terme. La fin de la
+mousson d’été, de la saison des orages et des pluies, donna le signal du
+départ. C’est dans un des derniers mois de 1293 que la brillante troupe
+qui avait quitté près de deux ans auparavant le port de Zaïton,
+débarqua, bien diminuée, à celui d’Ormuzd. Bien des compagnons étaient
+restés en route: deux des trois barons mongols envoyés en ambassade
+étaient morts. Mais les Vénitiens avaient aussi vaillamment échappé aux
+périls de la mer qu’à ceux de la terre. Ils abordaient sains et saufs
+sur ce rivage d’Ormuzd, qui avait été dix-huit ans auparavant une des
+étapes de leurs pérégrinations à travers le monde, et ils avaient la
+joie d’avoir heureusement mené à fin leur délicate mission. Car la
+princesse Cogatra avait, elle aussi, résisté à toutes les épreuves de ce
+périlleux voyage. Elle arrivait dans le territoire de son futur époux
+pleine d’affection et de reconnaissance pour les protecteurs qui
+n’avaient cessé de veiller sur elle. «Chacun des trois était regardé par
+elle comme un père, et elle leur obéissait en conséquence.»
+
+Malheureusement cet époux n’avait pas attendu la fiancée qui lui était
+amenée de si loin. Argoun-khan était mort depuis plus d’un an, quand
+l’ambassade nuptiale arriva en Perse. Son frère lui avait succédé sur le
+trône. Mais il y avait dans le Koraçan, ou _pays de l’Arbre sec_, un
+fils du défunt nommé Gazan: c’est à lui que, sur le conseil du
+souverain, fut amenée la princesse mongole. Elle devint sa femme et
+reine bientôt après, lorsque Gazan monta à son tour sur le trône. Mais
+la pauvre Cogatra ne devait pas jouir longtemps de son élévation, car
+elle mourut deux ans après.
+
+La jeune dame versa des larmes quand les trois Vénitiens, leur mission
+terminée, prirent congé d’elle. Elle leur fit donner, suivant l’usage
+mongol, quatre tables d’or de commandement. Ils revinrent alors à
+Tauris, capitale de l’empire mongol de Perse, où le souverain les reçut
+avec honneur. Nos voyageurs, grâce à lui, purent traverser le pays avec
+sécurité, disposant de tout sur leur passage et accompagnés d’une
+escorte forte parfois de deux cents hommes.
+
+«Et que vous dirai-je? Quand ils furent partis, ils chevauchèrent tant
+que ils vinrent à Trapésonde, et puis vinrent à Constantinoble, et de
+Constantinoble à Négrepont, et de Négrepont à Venisse. Et ce fut en l’an
+douze-cent-quatre-vingt-quinze de l’incarnation de Crist.»
+
+CONCLUSION
+
+La fin de ses voyages ne fut pas pour Marco Polo la fin de ses
+aventures. Nous avons déjà raconté celle qui détermina la composition de
+son livre. Après un an de captivité à Gênes, il revint en 1299 dans sa
+patrie, et désormais sa vie change d’aspect. Il se fixe définitivement
+et contracte une union qui le rendit père de trois filles. Son père
+mourut avant son oncle Maffeo. Quant à lui, fidèle à sa patrie et à son
+foyer, il échappe à l’histoire, qui ne parvient à obtenir sur la
+dernière moitié de sa vie que quelques renseignements fugitifs. Son nom
+a été retrouvé dans plusieurs actes publics conservés à Venise. Dans
+l’une de ces pièces il est cité comme caution; suivant une autre il est
+engagé dans un procès contre un agent commercial infidèle; une autre
+fois il sollicite une décision sur une question de mur mitoyen. L’ancien
+préfet de Yanguy, l’ambassadeur et le conseiller de Kubilaï-khan était
+redevenu un riche et paisible patricien de Venise.
+
+On apprend toutefois avec plaisir qu’il se préoccupait d’améliorer et de
+répandre le récit de ses voyages. En 1307 il y avait à Venise un
+gentilhomme français, nommé Thibault de Cépoy, qui remplissait une
+mission au nom de Charles de Valois, frère de Philippe le Bel. Il fit la
+connaissance du célèbre voyageur et reçut de lui en témoignage de bon
+souvenir une copie nouvelle et corrigée de sa relation.
+
+Il mourut en 1324, à l’âge de soixante-dix ans. Son testament, écrit le
+9 janvier 1324, quand il était déjà atteint de la maladie qui l’emporta,
+existe à la bibliothèque de Saint-Marc de Venise. Cette pièce, dont les
+clauses sont nombreuses, institue héritières sa femme et ses filles et
+énumère différents legs soit à des hôpitaux et à des couvents, soit aux
+confréries et associations dont il était membre. Tout y est réglé avec
+la rigueur d’un livre de compte. Un siècle plus tard, en 1417, le nom
+des Polo s’éteignit avec le dernier rejeton mâle de la famille. Le
+palais lui-même, la _Corte del Milione_, fut dévoré par un incendie à la
+fin du XVIe siècle. A la place où il s’élevait fut construit au siècle
+suivant un théâtre qui existe encore sous le nom de théâtre Malibran.
+Une inscription latine sur une tablette qu’un admirateur de Polo a fait
+placer en 1827 entre le théâtre et la _Corte Sabbionera_, consacre ce
+souvenir. De l’édifice lui-même tout a disparu, sauf une précieuse
+relique: un arceau sculpté dans le goût du XIIIe siècle, avec quelques
+fragments moins importants, mais dont la provenance paraît authentique.
+Certes ni les monuments, ni les grands souvenirs ne manquent à Venise;
+les glorieux débris du passé frappent presque à chaque pas celui qui
+visite cette reine déchue de l’Adriatique; il en est peu cependant qui
+ouvrent à la pensée un plus vaste horizon que ces faibles restes,
+d’apparence insignifiante, qui ont appartenu à la maison du voyageur.
+
+Le _Livre des merveilles du monde_, ou plus simplement le _Livre de
+Marco Polo_ assure à son auteur une des premières places parmi ceux qui
+ont contribué à faire connaître à l’homme le globe où il vit. On est
+étonné, en lisant sa relation, du nombre de contrées qu’il a visitées et
+des distances qu’il lui a été donné de parcourir. Si pourtant le mérite
+d’un voyageur ne se mesurait qu’à l’étendue et à la longueur des
+voyages, il ne serait pas impossible d’en trouver, même de son temps,
+qui lui ont été supérieurs. En 1325 un musulman de Tanger, dans le
+Maroc, nommé Ibn-Batouta, partit de sa ville natale, et, pendant une
+période d’environ trente années que durèrent ses voyages, parcourut
+l’Asie depuis la Mecque jusqu’à Bokara, de Bokara à Calicut, de Calicut
+à Zaïton, et, sans compter les bords du Volga et l’Espagne qu’il visita
+aussi, pénétra en Afrique jusqu’à Timbouctou, le célèbre marché situé au
+sud du Sahara, près des bords du Niger. De pareilles pérégrinations,
+parmi celles dont le récit nous est parvenu, dépassent encore tout ce
+que Marco Polo a osé.
+
+Mais il y avait dans le Vénitien non seulement un voyageur intrépide,
+avisé, plein de ressources, mais un observateur sagace et méthodique. A
+six siècles de distance nous trouvons dans son livre une fidèle image de
+l’Asie à cette époque. Elle nous apparaît au sortir de la révolution
+accomplie par la conquête mongole, avec ses divisions politiques, ses
+principales religions, ses peuples nettement caractérisés. La Chine s’y
+révèle à ce moment critique et singulier de son histoire où, en échange
+de l’ascendant que sa civilisation exerce sur ses conquérants, elle
+semble recevoir d’eux une sève nouvelle, une force d’expansion qu’elle
+n’avait pas connue depuis longtemps. Marco Polo a été pour sa part
+associé à ce mouvement; cet Européen a joué son rôle, non sans éclat,
+dans les évènements politiques qui s’accomplissaient au XIIIe siècle sur
+les bords du fleuve Bleu et sur les frontières les plus reculées de
+l’empire mongol.
+
+Parcourant avec lui les routes de l’intérieur de l’Asie, nous
+reconnaissons à des traits caractéristiques, à une description sobre
+mais bien frappée, la Perse avec ses plateaux, ses déserts, ses étages
+de végétation et de climat, l’Asie centrale avec les contrastes de ses
+riantes vallées, de ses hautes solitudes et des mers de sable qui
+semblent l’isoler du reste du monde. Puis ce sont les steppes mongoles,
+les vastes plateaux giboyeux où il nous entraîne à la suite des grandes
+chasses de Kubilaï-khan. Suivons toujours notre guide, et nous
+visiterons avec lui les grasses plaines où, parmi les fleuves, les
+canaux et les marécages, se pressent les villes du Manzi et s’entassent
+de vraies fourmilières humaines. Voici enfin les âpres montagnes,
+pleines de richesses mystérieuses, qui séparent la Chine de ses voisins
+barbares; et pour compléter le tableau, l’Inde et l’archipel de la
+Sonde, avec les produits aromatisés et enivrants que la nature y
+prodigue et qui sont le secret de leur climat.
+
+Aussi, à mesure qu’à notre tour nous pénétrons davantage dans la
+connaissance de l’Asie, le livre de Polo semble grandir en intérêt. Les
+explorations modernes lui servent de commentaires; les voyageurs qui de
+nos jours ont parcouru les pays visités par le Vénitien ont été les
+premiers et les plus empressés à rappeler vers ses récits l’attention du
+public. On ne pourrait assurément imaginer un meilleur témoignage en
+faveur des descriptions de Marco Polo.
+
+On peut dire que nous sommes aujourd’hui mieux en mesure d’apprécier ce
+livre que ne l’étaient les générations qui, aux XIVe et XVe siècles, en
+firent leur lecture favorite. Le théâtre des explorations de Marco Polo
+est suffisamment connu dans son ensemble pour que les indications du
+voyageur se coordonnent avec nos propres renseignements; et si plusieurs
+parties de la relation restent encore obscures pour nous, l’incertitude
+est circonscrite en des limites précises que restreindront peu à peu des
+découvertes et des explorations nouvelles. Mais les contemporains du
+grand voyageur n’avaient pas les mêmes moyens que nous pour se guider à
+travers les nouveautés dont il venait enrichir la science géographique.
+Pour fixer à leur place les pays et les peuples dont ils lisaient
+l’énumération, il aurait fallu autre chose qu’une vague indication
+d’itinéraire et de journées de «chevauchées». Des mesures astronomiques
+déterminant la position de ces différentes localités sur la sphère
+terrestre eussent été nécessaires. C’est à cette condition qu’une
+découverte devient fixe et définitive. Elles manquaient malheureusement,
+non par la faute du voyageur, mais de l’imperfection de la science
+d’alors. Il ne faut donc pas s’étonner si peu à peu, à partir du moment
+où les routes intérieures de l’Asie cessèrent d’être fréquentées par les
+Européens, un voile d’obscurité s’étendit sur les découvertes de Marco
+Polo, si trop souvent ses indications flottèrent confusément devant les
+yeux des faiseurs de cartes et se réduisirent à des noms qu’on ne savait
+où placer.
+
+Cependant le bénéfice de ces belles explorations ne fut pas perdu; et ce
+serait une grave erreur que de méconnaître l’influence qu’elles ont
+exercée sur le progrès des connaissances géographiques. Sans doute les
+récits de Messer Milione rencontrèrent quelques incrédules. Plusieurs ne
+virent dans ce livre qu’une lecture amusante, digne d’être classée à
+côté des narrations extravagantes d’un prétendu voyageur de ce temps, le
+célèbre et peu véridique chevalier de Mandeville. Quelques lecteurs
+furent peut-être du même avis que le copiste d’un des manuscrits qui
+nous sont parvenus du livre de Marco Polo. Ce scribe de mauvaise humeur
+a pris la peine de déclarer en tête de son travail qu’il s’est livré à
+cette tâche pour se distraire et passer le temps, mais au fond sans
+croire un mot de toutes ces histoires.
+
+La grande majorité ne jugea point ainsi. Ce qui le prouve, c’est que les
+meilleures cartes du XIVe siècle et même des siècles suivants
+empruntèrent à la relation vénitienne, comme au répertoire le plus sûr,
+les noms dont elles couvrent la partie centrale et orientale de l’Asie.
+Il y a à la Bibliothèque nationale de Paris une carte célèbre, composée
+en 1375, qu’on appelle carte Catalane, parce qu’elle est rédigée dans
+cette langue. Dans cette œuvre très sérieusement étudiée, la plupart des
+noms qui se rapportent à l’extrême Orient sont tels que Polo les a
+transmis, et il s’en trouve dans le nombre qu’aucun autre que lui n’a
+mentionnés.
+
+On peut donc affirmer que le livre dont il est question contribua à
+mettre en lumière deux faits importants et pleins de conséquence.
+Auparavant on se figurait volontiers le monde comme se partageant à peu
+près également entre l’Europe et l’Afrique d’une part, l’Asie de
+l’autre, Jérusalem occupant le centre. Désormais on ne douta plus de la
+grande extension du continent asiatique vers l’est. On exagéra même ce
+prolongement oriental, du moins par rapport aux dimensions supposées du
+globe terrestre; et il devait un jour se trouver un homme qui soutint
+que l’orient de l’Asie et l’occident de l’Europe ne devaient pas sur
+notre sphère être séparés par un bien long intervalle, et qu’en
+gouvernant vers l’occident à travers l’Atlantique, on ne pouvait manquer
+d’aborder bientôt au Catai et à Zipangu. Cet homme fut Christophe
+Colomb, et son illusion devint le principe de son immortelle découverte.
+
+Les lecteurs de Polo n’oublièrent pas non plus cette révélation d’une
+grande société civilisée, en possession d’immenses richesses, aux
+confins orientaux de l’ancien monde. D’autres après Marco Polo
+décrivirent ces contrées favorisées; personne ne l’avait fait avant lui.
+Ces descriptions portèrent leur fruit. L’idée de trouver accès dans la
+partie du monde où se réunissait ce que le concours de la nature et de
+l’industrie humaine offre de plus merveilleux, les plus belles villes,
+les plus florissants marchés, les perles, les diamants, les parfums, les
+aromates, l’or surtout, ce mot qui revient si souvent dans la relation,
+devint plus tard un aiguillon puissant pour l’esprit de découvertes.
+C’est à l’attrait de cette terre promise qu’obéirent les grands
+explorateurs de la fin du XVe siècle.
+
+Ajoutons néanmoins que ces résultats ne furent pas dus seulement à un
+voyageur et à son livre. Si après Marco Polo personne n’avait pénétré en
+Chine, visité ce qu’il avait visité, décrit ce qu’il avait décrit,
+peut-être son témoignage aurait-il perdu de son crédit et assurément de
+son influence. Mais le demi-siècle qui suivit son retour fut un temps de
+grands voyages, et si Polo avait eu des prédécesseurs, les successeurs
+non plus ne lui manquèrent pas.
+
+Les appels répétés du souverain mongol de la Chine vers le monde
+chrétien de l’Occident ne restèrent pas tout à fait sans réponse. Il
+existe des lettres écrites par le pape Nicolas IV «à son très cher fils
+Kubilaï». Leur ton indique la familiarité des rapports qui s’étaient
+établis entre le grand khan et l’Apostole de Rome, et qui se maintinrent
+sous leurs successeurs. L’Église se décida enfin à entrer dans la voie
+que semblait, dès le début de son règne, lui tracer Kubilaï.
+
+Le voyage devant lequel reculaient des missionnaires en 4271 leur devint
+familier vingt ans plus tard.
+
+Marco Polo n’avait pas encore quitté la Chine, quand un franciscain
+nommé Jean de Montecorvino, depuis plusieurs années missionnaire en
+Perse, reçut de Nicolas IV une lettre qui l’accréditait auprès du grand
+khan et s’embarqua à Ormuzd pour se rendre en Chine. C’était en 1291;
+mais il fit un long séjour chez les chrétiens de la côte méridionale de
+l’Inde, de sorte que son arrivée à Cambaluc n’eut lieu qu’en 1305.
+Favorablement accueilli par le successeur de Kubilaï, il fonda dans
+cette capitale la première communauté catholique qu’ait connue la Chine.
+On vit alors à Pékin des églises, des couvents, des établissements
+latins. Le principal édifice s’éleva à côté même et comme sous la
+protection du palais impérial; et pendant un séjour qui dura jusqu’à sa
+mort (1328), Montecorvino fut, sous le titre d’archevêque, un des
+personnages honorés et considérables de Cambaluc. Le pape pourvut
+ensuite à son remplacement, car déjà cette lointaine chrétienté avait
+reçu un commencement d’organisation. La ville de Zaïton avait été érigée
+en évêché suffragant de Cambaluc; plusieurs prélats latins s’y
+succédèrent, et de là des missionnaires se répandirent dans les grandes
+villes du Manzi. L’un d’eux, Oderic de Pordenone, nous a laissé une
+description de Quinsai qui confirme celle de Marco Polo.
+
+Par les rapports que ces divers religieux adressaient en Europe, une
+foule de renseignements ne tardèrent pas à s’y répandre sur le Catai, le
+Manzi, et même en général sur l’Asie. En 1307 un abbé de prémontrés,
+d’origine arménienne il est vrai, Hayton de Gorigos, écrivit, du fond de
+son monastère établi à Poitiers, sans connaître la relation de Marco
+Polo, une description de l’Asie qui montre combien dès cette époque les
+sources d’information étaient abondantes sur ce continent.
+
+Lorsque Montecorvino se rendit en Chine, il avait pour compagnon un
+marchand italien qui arriva avec lui à Cambaluc et y fit fortune. Les
+marchands ne profitèrent pas moins que les missionnaires des facilités
+offertes aux Occidentaux. Malheureusement ils écrivaient moins, et nos
+renseignements sur cet important épisode de l’histoire du commerce sont
+très incomplets. On apprend indirectement qu’en 1326 un groupe de
+négociants génois était établi à Zaïton, et que les franciscains avaient
+construit dans cette ville un entrepôt pour le commerce européen, signe
+évident de relations non pas fortuites, mais plus ou moins régulières.
+Peut-être, si les renseignements nous étaient mesurés d’une façon moins
+avare, trouverait-on matière à de curieux rapprochements. C’est ainsi
+qu’à travers des indications malheureusement trop fugitives se laisse
+entrevoir une carrière à quelques égards semblable à celle de nos
+aventureux Vénitiens. Il s’agit cette fois d’un Génois, nommé Andalo di
+Savignone, que la confiance d’un successeur de Kubilaï charge d’une
+mission en Occident, et qui en 1338 refait le voyage de la Crimée au
+Catai. On se rendait en Chine soit par la voie de Perse et la mer, soit
+par l’intérieur de l’Asie. Un document précieux nous montre que vers
+1340 les marchands italiens allaient et venaient librement par caravanes
+de Caffa sur la mer Noire ou de la Tana sur la mer d’Azof à Cambaluc et
+à Quinsai. Nous avons ce qu’on pourrait appeler le _Guide du voyageur_
+entre la Crimée et la Chine. C’est une notice rédigée à cette époque par
+Balducci Pegolotti, employé d’une puissante maison de commerce
+florentine et très familier avec les choses du Levant. L’auteur indique,
+d’après les renseignements qu’il a recueillis, l’itinéraire, les étapes
+principales avec les distances, et donne diverses recommandations
+pratiques. On y voit que le voyage durait environ huit mois. La route
+était parfaitement sûre, excepté dans les intervalles d’interrègne; la
+seule partie du trajet qui offrit parfois quelques dangers, faciles
+d’ailleurs à conjurer, était celle de la mer d’Azof au Volga. Arrivés au
+Catai, les marchands étaient tenus, comme au temps de Marco Polo,
+d’échanger leur numéraire contre les billets de banque du grand khan.
+Une des vignettes de la carte Catalane de 1375 représente une de ces
+caravanes marchandes faisant la route ordinaire de Crimée en Chine. Des
+conducteurs à pied suivent les chameaux chargés des ballots de
+marchandises; les négociants sont à cheval et charment par la
+conversation ou par le sommeil les ennuis de la route.
+
+[Illustration: UNE CARAVANE DE MARCHANDS SE RENDANT DE SARAI A QUINSAI,
+DANS LA CARTE CATALANE.]
+
+Il est probable cependant qu’à l’époque où la carte Catalane fut
+exécutée ces voyages n’étaient déjà plus qu’un souvenir. Vers le milieu
+du XIVe siècle les évènements prirent en Asie une fâcheuse tournure.
+Tant que les princes mongols de l’Asie centrale étaient restés fidèles
+aux vieilles coutumes qui leur tenaient lieu de religion, sans prendre
+parti entre les cultes ennemis qui divisaient l’humanité, il n’y avait
+pas eu péril pour les chrétiens sur leur territoire. Mais peu à peu
+l’islam les gagna à sa cause, et dès ce moment les Européens virent se
+dresser devant eux cette redoutable barrière de fanatisme qui nous ferme
+encore une partie de l’Asie et de l’Afrique. Tout rapport enfin devint
+impossible quand la Chine à son tour eut rompu avec la dynastie et la
+politique mongoles. En 1368 une insurrection nationale chassa les
+descendants de Gengis, et, dans la réaction qui suivit la crise, la
+Chine rendue à elle-même s’isola avec un redoublement de rigueur. Il ne
+fut plus question désormais d’église chrétienne à Pékin, d’entrepôts à
+Zaïton, de caravanes européennes à travers l’Asie. On éprouve quelque
+surprise à constater de quelle séparation absolue fut suivi ce
+rapprochement qui avait duré près d’un siècle.
+
+La Chine redevint pour deux cents ans un livre entièrement fermé. Quand,
+au XVIe siècle, les Européens entrèrent de nouveau, cette fois par mer,
+en rapport avec elle, il s’écoula encore assez longtemps avant qu’ils
+reconnussent, à travers les noms différents qui s’offraient à eux, la
+célèbre contrée décrite autrefois par Marco Polo.
+
+C’en était fait du grand essor de découvertes qui pendant un siècle
+avait entraîné les Européens sur les routes de l’extrême Orient. Ces
+lointains horizons s’enveloppèrent encore une fois de brume, comme on
+voit, dans les montagnes, des sommets un moment découverts se voiler de
+nouveau. Mais la popularité du livre de Polo ne fit que grandir dans cet
+intervalle d’obscurité. Toute autre source d’information étant pour
+longtemps tarie, c’est par l’intéressant récit du Vénitien que fut
+conservé en Europe le souvenir des contrées perdues. Toute une période
+de voyages finit par se résumer en son nom, se personnifier en lui. En
+réalité Marco Polo n’est pas le seul, mais il est assurément le plus
+grand des explorateurs qui, dans la seconde moitié du XIIIe siècle et la
+première moitié du siècle suivant, firent connaître le continent
+asiatique. Dans l’enchaînement logique des découvertes, l’exploration de
+l’Asie prépara celle de l’Amérique. Il faut donc regarder comme un
+moment très important dans l’histoire de la connaissance du globe la
+période pendant laquelle s’accomplirent ces voyages, et qui nous a
+laissé des monuments tels que la relation de Rubrouck et le livre de
+Marco Polo.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ INTRODUCTION. I.--Messer Milione 5
+ II.--Le livre de Marco Polo 6
+
+ PREMIÈRE PARTIE.--LES VOYAGES ANTÉRIEURS.
+
+ I.--Le port de Soldaie et l’empire mongol 15
+ II.--Les peuples des steppes 23
+ III.--Rubrouck à Caracorum 35
+ IV.--Nicolo et Maffeo Polo 43
+
+ DEUXIÈME PARTIE.--LES VOYAGES DE MARCO POLO.
+
+ I.--Marco Polo 53
+ II.--Les voies de l’Asie occidentale 57
+ III.--Pamir 75
+ IV.--L’Asie centrale 89
+ V.--La cour et le gouvernement de Kubilaï-khan 103
+ VI.--La première mission de Marco Polo 121
+ VII.--Le Manzi et sa capitale 137
+
+ TROISIÈME PARTIE.--LE RETOUR.
+
+ I.--Le départ de Chine 157
+ II.--Les Indes 163
+
+ CONCLUSION 181
+
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+PARIS.--IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2.
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 78165 ***